^ J. '^^ -f ^v^^ I v^. V-''*^' ^ f % '^vestïxith ta nf tiîc The Estate of the late G. Perclval Best, Esq. Ji'*^:\ ^ S[^ 'X..'^ ^ '"- » J^ > MARIO SCHIFF Chargé de cours à la Faculté des Lettres de Florence LA FILLE D'ALLIANCE DE MONTAIGNE MARIE DE GOURMY ESSAI SUIVI DE « l'Égalité des hommes et des femmes » ET DU « GRIEF DES DAMES )) AVEC DES VARIANTES, DES NOTES, DES APPENDICES ET UN PORTRAIT PARIS LIBRAIRIE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR 5, QtJAi Malaquais IQIO En vente à la même Librairie H. CHAMPION, Editeur Bibliothèque de l'Institut français de Floke>ce (Ujniversité de Grenoble), i" série, t. 1 : Document! bibliographie! critiei pep la storia délia fortuna del Fenelon in Italia, par G. Maugain. 1910. In-8, xxi-239 p 7 fr. 50 Faral (Edmond). Les jongleurs en France au moyen âge. 1910. Fort vol. in-8 raisin, x-33y p 7 fr. 50 — Mimes français au Xlir siècle. Contribution à Vhisloire du théâtre comique au moyen âge. 1910. ln-8, xv-i3o p 7 fr. 50 BEAULiEux(Ch.). Catalogue de la réserve Payen par M. Rostain de Lyon. C'est à ce petit volume que j'ai emprunté le fragment cité ci-dessus. 10 MARIE DE GOURNAY à Lipse ce jour-là, l'ignorait encore. Nous apprenons par cette lettre qu'une missive de Marie à Lipse s'est perdue ainsi qu'un petit traité sur l'alliance de son père et d'elle (i). Dans cette nouvelle lettre, elle parle à Lipse de ses travaux, de ses projets, et elle lui envoie des vers à corriger. Elle lui demande de ses nouvelles et de celles de Montaigne dont elle ne sait rien depuis six mois. L'humaniste répond le 23 mai de la même année à la fille d'alliance par une lettre de condoléance où il dit : (( Nous sommes de faibles hommes, espèce privilégiée pourtant et d'origine céleste, mais enchaî- née à la terre. Heureux ceux qui l'ont quittée et en sont affranchis ! Ton père d'alliance est de ceux-là. Je te l'apprends, si tu l'ignores, je te le confirme, si tu le sais : il n'est plus. Que dis-je ? Il nous a quittés, ce grand Montaigne; il est monté vers les cimes éthé- rées de là-haut... Mais pourquoi regarder cette fin comme un malheur ! Lui-même sourirait de nous, s'il nous voyait lamenter. J'imagine qu'il a accueilli la mort avec enjouement, et qu'il en a triomphé même alors qu'elle semblait le vaincre. » Et Juste Lipse, savant et guindé, termine par un mouvement de (i)« ....Mais d'autant que je me doubteque vous n'aurez point reçeu celle que je vous envoiay pour responce par la voye de Sumnius avec un petit traicté sur l'alliance de mon père et de moy. » Le D"" Payen (Bulletin du bibliophile, quinzième série, 1862, p. 1297) croit qu'il pourrait être ici question d'un traité perdu. Je ne le pense pas ; pour moi, c'est simplement d'une copie du Proumenoir qu'il s'agit. La lettre du 25 avril 1593 a été publiée par le Dr Payen dans le Bulletin du bibliophile, ibid., p. 1296-1301. MARIE DE GOURNAY II solennel abandon : « Je t'aime, ô jeune fille, dit-il, mais comme j'aime la sagesse, chastement. Fais de même à mon égard et, puisque celui que tu nommais ton père n'est plus de ce monde, regarde-moi comme ton frère (i). » Mademoiselle de Gournay, très réellement affligée par cette perte, s'occupa de conserver le mieux pos- sible sa douleur, et d'en tirer, tant au point de vue littéraire qu'au point de vue social, tout ce qu'elle pouvait lui donner. En disant cela, je ne prétends pas faire injure à sa sincérité. Je veux seulement faire entendre qu'elle était atteinte, à un degré exceptionnel, du mal littéraire qui nous concentre sur nous-mêmes et qui donne, à nos souffrances comme à nos joies, avant tout une valeur d'expression. Marie eut la con- solation d'apprendre par les proches de son ami le cas que celui-ci faisait d'elle. Elle fut en quelque sorte l'exécuteur du testament intellectuel de son second père, puisqu'elle reçut quinze mois après sa mort les papiers recueillis par sa veuve et triés par Pierre de Brach pour servir à la nouvelle édition des Essais, Ce travail l'occupa longtemps. Elle publia un texte I (i) Justi Lipsii epistolaruni selectarum centuria h, ad BelgaSy epist. XV. Une note du D"" Payen dans le Bulletin du bibliophile déjà cité attire l'attention de ses lecteurs sur ces parentés électives assez fréquentes au xvie siècle. Il rappelle que Marot avait une mère d'alliance^ que Montaigne se disait le frère de La Boëtie et que l'auteur des Essais donna à Charron le droit de porter ses armes après sa mort. Lipse d'ailleurs ne se borna pas à cette première déclaration de fraternité : dans une lettre écrite le 4 mai 1597, il nomme Mademoiselle de Gournay t'/r^o et soror. 12 MARIE DE GOURNAY augmenté de nombreux passages inédits. L'habitude qu'elle avait de la pensée de son maître lui servit pour adoucir certains termes, ménager certaines tran- sitions. Enfin elle écrivit sous forme de préface une défense de Montaigne qui est tout ensemble l'apo- logie de l'auteur et celle de ceux qui l'ont compris. Marie de Gournay s'empara des Essais. Ils devinrent sa chose (i). Elle les recommandait aux savants et aux libraires étrangers. Elle en surveillait les réim- pressions. Elle corrigeait de sa main les fautes de l'imprimeur et ajoutait à l'errata imprimé un errata manuscrit témoin de ses scrupules et preuve de sa conscience. Pour elle, Montaigne restait vivant parce qu*elle le ressuscitait sans cesse. La traduction des cita- tions innombrables qui émaillent le texte des Essais est son oeuvre. Elle a pris, cela est évident aujour- d'hui^ des libertés qu'un éditeur moderne ne se per- mettrait pas. Mais ses retouches étaient dictées par sa piété filiale et n'avaient d'autre objet que de faciliter au public la lecture du livre de Montaigne. C'est dans la première des éditions des Essais publiées par Made- moiselle de Gournay (2) que paraît pour la première fois l'éloge que l'auteur fait de sa fille d'alliance à la (i) Eu 1595, Mademoiselle de Gournay publia sa première édition des Essais, et l'édition remaniée de 1635 qu'elle a dédiée au cardinal de Richelieu est au moins la onzième à laquelle elle ait donné ses soins, sans compter les éditions de province et de l'étranger auxquelles elle n'a cessé de s'intéresser vivement, car elle avait à cœur sur toutes choses la renommée de son second père. Cf. Appendice E. (2) L'édition de 1595. xMARIE DE GOURNAY I3 fin du chapitre xvii du deuxième livre (i). En 1635, dans l'édition faite sous les auspices de Riche- lieu et dédiée au Cardinal, Marie de Gournay a modi- fié cet éloge (2). Quelle est la cause de cette tardive et soudaine modestie ? Faut-il voir dans cette deuxième version la véritable forme de l'éloge que Montaigne lui décerne ? Que son père d'alliance ait parlé d'elle avec complaisance, c'est probable et presque certain (3). Mais les termes excessifs dont il (i) « J'ay prins plaisir à publier, en plusieurs lieux, l'espérance que j'ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, et certes aymee de moy beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraite et solitude comme l'une des meil- leures parties de mon propre estre : je ne regarde plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peult donner présage, cette ame sera quelque jour capable des plus belles choses, et entre aultres, de la perfection de cette tres-saincte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ayt peu monter e'ncores : la sincérité et la solidité de ses mœurs y sont desjà bastantes ; son affection vers moy, plus que surabondante, et telle, en somme, qu'il n'y a rien à souhaiter, sinon que l'appréhension qu'elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la travaillas! moins cruellement. Le jugement qu'elle feit des premiers Essais, et femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier ; et la véhémence fameuse dont elle m^ayma et me désira long- temps, sur la seule estime qu'elle en print de moy, longtemps avant m'avoir veu, sont des accidents de tres-digne considéra- tion. » (2) « J'ay pris plaisir à publier en plusieurs lieux, l'espérance que j'ay de Marie de Gournay le Jars ma fille d'alliance : et certes aymee de moy paternellement. Si l'adolescence peut donner présage, cette ame sera quelque jour capable des plus belles choses. Le jugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier, et la bienveillance qu'elle me voua, sur la seule estime qu'elle en print de moy, long-temps avant qu'elle m'eust veu, sont des accidents de très digne considération. » (3) L'exemplaire des Essais annoté par Montaigne et sur lequel ont été rapportées des notes de l'exemplaire de Bordeaux, 14 MARIE DE GOURNAY se sert pourraient bien être le produit d'un pieux mensonge de Marie pour souligner aux yeux de ses contemporains son caractère d'éditeur autorisé et seul compétent. Lorsque Marie de Gournay eut rendu hommage à la mémoire de son maître en publiant les Essais de 1595, elle céda à son désir d'aller connaître sa mère et l'exemplaire même dont s'est servi Mademoiselle de Gournay est perdu. Les Essais de 1588, augmentés de différentes couches de notes de Montaigne, qui se conservent à la bibliothèque de Bordeaux, portent à la fin du chapitre xvii du deuxième livre une addition relative à M, de la Noue qui est imprimée dans l'édi- tion de Mlle de Gournay. Après cette phrase de la main de Mon- taigne l'exemplaire de Bordeaux porte une croix, que M. Ca- gnieul, paléographe distingué et grand connaisseur de l'œuvre de Montaigne, estime autographe. Cette croix indique un renvoi. Voilà tout ce qu'on peut affirmer. L'auteur a donc ajouté quel- que chose à ce chapitre xvii. Je croirais volontiers qu'il y a ajouté l'éloge ou mieux un éloge de Mademoiselle de Gournay. Mais rien ne prouve que la leçon de l'édition de 1595 soit 1a scrupuleuse transcription d'une addition de l'auteur des Essais. Dans le tome second de l'édition « municipale » des Essais (Bordeaux, 1909) M. Strowski fait suivre la publication de l'éloge de Mademoiselle de Gournay de la note suivante : (p. 449, no 2), « Ce paragraphe n'existe plus dans le manuscrit. Mais il y a, après le mot très experiwantè, un signe de renvoi. En outre, la marge est fortement maculée. On peut donc supposer que Mon- taigne avait collé sur la page le « brevet » aujourd'hui perdu qui contenait l'éloge de Mademoiselle de Gournay. Notons que dans la préface de l'édition de 1595, Mademoiselle de Gournay parle avec quelque embarras de cet éloge et elle le modifie et l'abrège dans l'édition de 1635. » Je ne puis pas voir l'embarras auquel M. Strowski fait allusion ici. Les termes dont Marie de Gournay se sert pour parler de son éloge dans la préface de 1595 ne justifient pas ce jugement. Voici le passage visé par le savant éditeur de Bordeaux : « Lecteur, n'accuse pas de témérité le favorable jugement qu'il a faict de moy : quand tu considéreras en cet escrit icy, combien je suis loing de le mériter : Lors qu'il me loûoit, je le possedois : moy avec luy, et moy sans luy, sommes absolument deux. » MARIE DE GOURNAY I5 sa sœur d'alliance à Montaigne. Le voyage fut long et difficile en ces temps troublés (i). Elle le fit sous l'escorte de M. d'Espaignet à qui elle devait plus tard rappeler ce souvenir en lui adressant son portrait moral en vers sous le titre de Peincttire de mœurs : Nostre abord commencea lorsque du grand Montaigne, J'allay voir le tombeau, la fille et la compaigne : Voyageant avec toy, qui menois de nouveau Ta femme en leurs pais, ton antique berceau. Ce séjour en Gascogne fut, pour Mademoiselle de Gournay, délicieux et reposant. Elle y vécut entou- rée de choses qui donnaient un sens à des souvenirs qu'elle aimait. Et du même coup elle laissait s'endor- mir un peu les soucis d'argent et les ennuis qui la tourmentaient à Paris. On se la représente volontiers, durant les quinze mois que dura sa visite, lisant les livres où son maître avait puisé les ornements de sa sagesse et parlant longuement d'elle-même à propos de lui avec la fille et la femme de Montaigne qui l'adoptèrent pleinement. C'est de là que Marie de Gournay répond le 2 mai 1596 à la lettre de Lipse datée du 23 mai 1593. Sa douleur sincère éclate dans ces pages, mais elle exhale comme une odeur de vieilles larmes. Et l'on ne peut ( I ) « Enfin cette vertueu se damoiselle ad vertie de sa mort, traversa presque toute la France, souz la faveur des passeports, tant par son propre dessein, que par celuy de la veusve et de la fille qui la convièrent d'aller mesler ses pleurs et regrets, qui furent infinis, avec les leurs. » Pasquier, Lettres (liv. II, chap. xviii). l6 M^RIE DE GOURNAY se défendre d'en vouloir un peu à la littérature qui altère les sentiments des natures les plus rares. Marie écrit : « Monsieur, comme les autres méconnaissent à cette heure mon visage, je crains que vous mécon- naissiez mon style, tant ce malheur de la perte de mon père m'a transformée entièrement! J'étais sa fille, je suis son sépulcre ; j'étais son second être, je suis ses cendres. Lui perdu, rien ne m'est resté ni de moi-même ni de la vie, sauf justement ce que la for- tune a jugé qu'il en fallait réserver pour y attacher le sentiment de mon mal (i). » r Cette longue lettre continue sur ce ton sans une défaillance. Mademoiselle de Gournay qui, comme le dit Pasquier, n'avait voulu épouser que son hon- neur (2) a trouvé d'instinct le ton des grandes veuves, de celles qu'une intarissable abondance de larmes permet d'associer à la gloire de leurs maris. Le 15 novembre 1596, Marie écrivit encore à Lipse pour accompagner l'envoi de trois exemplaires des Essais, un pour lui, les deux autres pour les plus fameuses imprimeries de Bâle et de Strasbourg. Elle lui annonce qu'elle en a envoyé un à Plantin (3). Dans tous ces volumes, qu'elle a corrigés de sa main, elle a coupé les feuillets contenant sa longue préface (i) Cf. Dr Payen, Bulletin du bibliophile, quinzième série, 1862, p. 1301-1304. (2) Pasquier dit en parlant de Marie de Gournay qu'elle « ne s'est proposée d'avoir jamais autre mary que son honneur, enrichi par la lecture des bons livres. » Lettres, (liv. II, chap. XVIII.) (3) Cf. Dr Payen, loc. cit., p. 1 304-1 307. MARIE DE GOURNAY I7 et s'est contentée de dix lignes d'avertissement (i). De Montaigne qu'elle quitta à regret, on le devine. Mademoiselle de Gournay gagna la Picardie où l'appe- laient ses affaires toujours précaires, et de là elle se rendit à Anvers et à Bruxelles, pour affaires de librairie sans doute. Elle ne s'explique pas sur ce point, mais il est permis de le supposer avec une certaine vrai- semblance. En Belgique, son amitié avec Lipse la servit grandement. On eut pour elle des attentions qui lui firent goûter toutes les joies de la célébrité. Elle s'en souvient lorsqu'elle écrit son apologie, où elle insiste longuement sur le cas que font d'elle les étrangers : « Je ne puis oublier, dit-elle, le logis qui me fut si courtoisement donné à Bruxelles, où quelques affaires m'acheminèrent un jour, en la ver- tueuse maison du sieur Président Vanette : l'accueil, faveur, offices exquis, que je receus du sieur Proveedor Roberty, personnage qui sert dignement les Archi- ducs, et certainement plain de générosité, d'amour des Muses et de la vertu, pour soy-mesme et pour autrui : la réception et les festins, outre cela, d'un grand nombre de personnes de qualité et du Conseil, tant en la mesme Ville, qu'en celle d'Anvers, dont plusieurs François sont tesmoins : mes portraicts rete- nus et chéris en l'une et en l'autre : le tout sans aucune préalable cognoissance que j'eusse, de tous ceux qui me departoient ces courtoisies. » I (i) Cet avertissement est la courte préface des éditions des Essais dQis^S, 1600, 1602 et 1604 publiées chez L'Angelier et ue le Dr Payen a baptisée du nom de petite préface de Gournay. 9 l8 MARIE DE GOURNAY A Bruxelles justement, Marie reçoit la dernière lettre de Lipse, une lettre triste où l'humaniste appa- raît tourmenté par le mauvais pli des. affaires pu- bliques (i). Je ne pense pas, quoiqu'on Tait dit (2), que Juste Lipse et Mademoiselle de Gournay se soient rencontrés en Belgique. « Glorioleuse » comme elle l'était, celle-ci n'aurait pas manqué de parler longue- ment de cette entrevue. A cette époque, Marie de Gournay avait 32 ans. Son autobiographie datée de 161 6 arrête sa vie à son retour de Montaigne. Pour qui voudrait en savoir plus long sur sa vie et sur son caractère, elle a, dit-elle, écrit un poème « qu'elle espère de faire imprimer, et lequel bien qu'il soit escrit par elle mesme, ne laissera pas d'estre croyable, car elle a tousjours fait insigne et particulière profession de vérité (3). » Ces vers sont amusants et pittoresques, mais son « Apologie » en prose nous renseigne beaucoup mieux sur sa façon de vivre et de penser. Dans cet écrit adressé à un prélat de ses amis, Marie proteste contre les racontars de ses ennemis. Elle tient beaucoup à avoir des ennemis, au fond elle n'a eu que des moqueurs, des « brocar- deurs » qui ne la prenaient pas au sérieux. N'être pas « considérée », voir qu'on se refuse à discuter avec elle et qu'on est poli envers elle parce qu'elle {i)Justi Lipsii epistolarum seîeciarum ad Gennanos et GaJlos cen- turia singularis, epist. XXVII. (2) Cf. P. Bonnefon, Montaigne et ses amis (Paris, Colin,. 1898), t. II, p. 350. (3) Cf. Appendice A. I MARIE DE GOURNAY I9 est une dame, voilà la suprême injure. Mademoiselle de Gournay s'applique à démontrer que ses hautes études ne la. détournent de rien de ce qu'une femme doit faire et savoir dans son ménage, et que l'écono- mie domestique n'a pas de secrets pour elle. Avec son habituelle candeur elle fournit à ses adversaires d'admirables arguments. Sachons-lui gré d'avoir parlé d'elle-même avec une aussi inlassable complaisance, puisqu'elle va nous fournir les couleurs dont nous avons besoin pour parfaire son portrait. Installée définitivement à Paris, la « fille d'alliance », comme l'appelait Balzac (i), comprit que ses revenus, sans cesse rognés par les guerres, ne lui permet- traient pas de vivre à sa guise sans de hautes pro- tections. C'est alors qu'elle imagine de se « faire visiter » par des personnes capables de parler d'elle au roi. Son idée est simple : dépenser ce qu'elle a pour attirer l'attention et obtenir ainsi des pensions supérieures à ce qu'aurait pu être sa rente. Il est per- mis de croire que Marie de Gournay n'a trouvé cette justification que pour faire face au reproche de gaspillage dont on la houspillait. Elle soutient encore que les puissants s'honorent en secourant les (i) Dans une lettre à Chapelain datée du 29 août 1644, Balzac écrit : « Quand il vous plaira, je verray dans un article de moins de six lignes le sujet que vous avez eu de vous desfaire de la fille d'alliance » et dans une autre lettre du même au même, datée du 23 octobre 1645, je trouve ceci :« triste et fascheuse vie, comme parle le père d'alliance de la Damoiselle ». Cf. Lettres de Jean-Louis Gue^ de Bal:(ac, publiées par M. Philippe Tamizey de Larroque (Paris, 1873), lettre LVI, p. 169, et lettre CXIV, p. 316. 20 MARIE DE GOURNAY gens de lettres et qu'ils ne font que leur devoir. Elle dit : « Partant je vis, que quelque mesnage que je fisse, il falloit tousjours pour les causes nottées icy dessus, que mon bien tombast en ruïne, si je n'eusse voulu vivre fort vilement. Et la resolution de vivre en telle sorte, estant de très-difficile digestion aux personnes nourries d'un air honnorable, notamment jeunes gens, qui ne sçavent pas encore, combien le monde et son applaudissement qui suit cest air, sont deux frivoles visions ; je me resoudis de moyenner à mon pouvoir, que mon mesme bien tombant en ceste ruïne quelque année plustost, fust en chemin d'y tomber moins misérablement : cela s'appelle avec espoir de ressource. Je pensay donc, de me faire visi- ter, par quelque despense honneste et mesnagere ensemble, autant que le nécessiteux peut mesnager, et par la visite recognoistre à ceux qui s'approchent des Maj estez, afin qu'ils leur peussent tesmoigner, que je meritois dignement le pain de leur main : soit par ma personne, soit pour estre ruinée soubs la conséquence de leurs affaires. » Grâce à ces manœuvres et sans doute aussi grâce à son mérite, Marie de Gournay réussit à avoir sa part des libéralités royales. Si elle répond si vertement aux « parleurs », c'est que « n'ayant espoir de secours en ses besoins que par les roys » elle doit veiller à sa réputation et cultiver la bonne opinion qu'ont d'elle les « gens d'honneur » et les « Majestés ». C'est seu- lement parce que les mauvaises langues peuvent lui faire perdre les secours du prince qu'elle prend la I MARIE DE GOURNAY 21 peine de les démentir. « Car, dit-elle, sans ceste cuysante suitte ; quelque effort de mon courage me deffendroit au moins par desdain, de m'amuser à respondre à ces bavasseries. » On Taccuse d'avoir de beaux meubles, de tenir table et de s'offrir le luxe de deux demoiselles. Marie réplique qu'une fois elle a pris à ses gages une fille de cette condition avec celle qui lui était ordinaire et nécessaire, mais c'était parce qu'elle jouait du luth et qu'elle avait besoin de musique pour charmer une tristesse importune. Elle confesse aussi avoir eu parfois deux laquais, c'était trop d'un, mais cependant elle les occupait bien tous les deux. Jamais elle n'a couché que dans un lit de laine et n'a point fait de vaines dépenses de vivres ni de meubles. Tout ce qu'elle accorde à ses calomnia- teurs, c'est d'avoir perdu 500 écus pour avoir été « trop confiante en autruy » et 500 autres par « vanité de jeunesse )>. A ceux qui lui reprochaient son carrosse, Marie de Gournay répond avec une colère légitime qu'elle y avait droit par sa naissance et qu'étant donné l'état des rues de Paris elle ne pouvait s'en passer. Elle s'exprime ainsi : « Pour le regard du carrosse que j'avois, cela est nay avec les femmes de ma qualité, toute simple que je l'aye reco- gneuë : ouy mesmes totalement nécessaire par la lon- gueur et saleté du pavé de Paris : notamment si elles portent toute la charge d'une succession paternelle sur les bras comme moy. Puis l'exemple gênerai et tyrannique du siècle, rend la honte du manquement d'un carrosse si grande, qu'il n'est pas permis à celles 22 MARIE DE GOURNAY qui veulent vivre avec quelque bien-seance du monde, de consulter s'il couste trop ou non (i). » Enfin, vaincue par le dégoût que lui inspire une telle conduite. Mademoiselle de Gournay lance une violente imprécation contre ces « dames jadis belles » qui, pour entretenir les grands, enfilent des contes sur son « apparat prétendu » pour lui nuire en haut lieu. Et la voix de la vieille fille de lettres se fait aigre pour parler de ces femmes qui pour fonder leur apparat, comme elle dit, n'ont pas attendu pareille nécessité que la sienne « et qui n'ont pas craint d'accepter des hommes, vilainement requis, le bien qu'elle a parfois refusé des femmes, dignement offert, pour faire chose encore plus digne en le reservant à leur propre besoin (2). » (i) L'apologie pour celle qui escrit fut composée, Mademoiselle de Gournay elle-même nous l'apprend, dès le bas aage du Roy Louys 7j. Plus tard, à l'âge où l'on est revenu de bien des choses^ Marie de Gournay refusa l'usage d'un carrosse que lui offrait le cardinal de Richelieu amusé par les originalités de la vieille fille. C'est à l'abbé de Marolles que j'emprunte ce renseignement. Dans sqs Mémoires, en parlant des grands person- nages qui ont donné des louanges à Marie de Gournay, il dit que messieurs les surintendants « ont tousjours eu soin de luy payer une pension assez médiocre, que le Roi luy donnoit, et n'en a jamais voulu avoir davantage, à la charge de se servir d'un carosse, comme je sçay qu'il luy fut offert de la part de M. le Cardinal de Richelieu. » (2) Marie de Gournay emploie souvent en parlant de per- sonnes des mots tels que « buffle » et « veau » et même des expressions plus crues quand elle est transportée par la passion polémique. Mais lorsqu'elle est calme, il lui répugne de se servir de termes qui ne conviennent pas à son sexe. Ainsi quand elle se vante d'avoir traduit les nombreuses citations dont les Essais sont émaillés, elle remarque qu'elle en a adouci quelques- unes. « J'ai traduit^ dit-elle, les grecs aussi, sauf deux ou trois, MARIE DE GOURNAY 23 Et ce n'est pas tout. Des malins se sont amusés à vouloir la faire passer pour sorcière parce qu'elle s'est un temps occupée d'alchimie. Elle ne le nie pas. Au contraire, elle déclare que c'est folie de nommer folle une chose occulte au sujet de laquelle on ne doit rien affirmer ni nier. D'ailleurs, la curiosité est une vertu et il ne faut jamais empêcher l'intellect de s'appli- quer à une belle spéculation de nature. Cependant il faut prendre deux précautions : d'abord se garder des grosses dépenses afin de ne pas risquer l'assuré pour l'incertain ni le présent pour le futur, et puis ne point se laisser prendre à l'espérance de millions de millions. Car si le fruit véritable de l'alchimie était la production infinie de l'or et de l'argent, ces métaux deviendraient vils et sans prix. Le bénéfice de cet art, si bénéfice il y a, ne peut être que modéré. Par conséquent l'alchimie de Mademoiselle de Gour- nay n'est pas celle du vulgaire : elle la pratique sous toutes réserves et sans excès. Le mauvais état de sa fortune a fait croire qu'elle s'y ruinait. Quelle erreur ! Elle cherchait au contraire dans la pratique de l'art que l'autheur a traduits luy-mesme, les insérant en son texte. Ny ne présente point d'excuse d'avoir laissé dormir les libertins, sous le voile de leur langue estrangere, ou d'avoir tors le nez à quelque mot fripon de l'un d'entr'eux : si ce mot a esté le seul, qui me peut empescher d'en faire présent au lecteur.» Et d'autres fois, tout à coup, une expression courante la choque. Dans son traité « de la médisance et qu'elle est principale cause des duels », dédié à la marquise de Guercheville, elle s'écrie : « N'est-ce pas, comme escrivoit quelqu'un, chercher du fumier ou pis parmy des perles ? Que les muses et vous me pardonniez, Madame, s'il vous plaist, si j'ose estant de vostre commun sexe prononcer cette saleté, par la nécessité d'une deuë comparaison. » 24 MRRIE DE GOURNAY un remède au désordre de sa cassette. Sa première année d'exercices lui a coûté « quelque somme non méprisable », mais l'argent qu'elle y a employé lui venait de ses travaux et non pas de son patrimoine. Pendant les sept années qui suivirent, elle a dépensé de cent à cent vingt écus par an pour ses fourneaux, et depuis, l'alchimie ne lui coûte plus que deux ou trois écus par an parce que les maîtres verriers lui prêtent leur feu. D'ailleurs elle a fait d'obstinées éco- nomies en l'entretien de sa personne pour retrouver les sommes dépensées pour son apprentissage, afin de pouvoir dire que l'alchimie ne lui coûtait rien. A ceux qui se moquent de sa constance, Marie de Gour- nay répond que c'est avoir l'esprit bien court que de ne voir dans l'alchimie que l'espoir de l'or. Pourquoi s'impatienter ? On attend bien une année pour qu'un épi mûrisse. « Outre, dit-elle, que si mesmes je n'esperois nul succès en l'œuvre, comme je ne puis désormais faire après ce longtemps écoulé sans fruict, je ne lairrois pas de travailler : pour voir soubs les degrez d'une très-belle décoction, ce que deviendra la matière que je tiens sur le feu : curiosité naturelle et saine. » Forte de ses amitiés, fière de ses parentés électives et consciente de sa propre valeur. Mademoiselle de- Gournay se jeta courageusement dans la mêlée litté- raire et s'égara même par instants dans la poli- tique (i). Elle se battit en véritable amazone, tou- (i) Bayle, dans son Dictionnaire, à l'article Gournai, lui reproche de s'être mêlée à de violentes polémiques. A son avis, « une per- MARIE DE GOURKAY 2$ jours à découvert, polémisant avec ardeur et sans mesure. Fidèle à la tactique de son sexe, elle prend ses affections pour des preuves et ses sympathies pour des arguments. Rebelle à ce qui limite son bon plaisir, elle s'attaque à tous les problèmes et discute avec le premier venu. Mal lui en prit souvent, mais elle se consolait des rebuffades et des attaques par la robustesse de ses convictions. Dévouée à Ronsard presqu'autant qu'à Montaigne, elle s'institua cham- pion et défenseur de la Pléiade contre Malherbe et son école. Elle réclamait hautement le droit de rester fidèle à la -poétique de Ronsard et de ne rien aban- donner du vieux vocabulaire. Elle prétendait d'ail- leurs aussi rester libre de créer les mots ou les expressions qui lui seraient nécessaires. La tyrannie de l'usage populaire de Paris comme celle de la bonne société lui semblaient également intolérables. A quoi bon appauvrir une langue qui a fait ses preuves puis- qu'elle a produit des écrivains tels que Montaigne et Ronsard qui sont inimitables et qui le resteront? Cramponnée à l'œuvre de ses grands hommes, Marie de Gournay assista au triomphe de ses adversaires et à l'épanouissement du purisme. Elle expose ses idées dans sa « deffense de la poésie et du langage des poètes )), dans ses traités consacrés à « la version des poètes antiques, ou des métaphores », au « langage françois », aux « rymes », aux « diminutifs françois » sonne de son sexe doit éviter soigneusement cette sorte de que- relles. » 26 MARIE DE GOURNAY comme dans son examen détaillé « de la façon d'escrire de messieurs Du Perron « et Bertaut et dans sa « lettre sur l'art de traduire les orateurs » . Parfois son amour du passé lui inspire de violentes apostrophes contre les novateurs. Irréconciliable ennemie de l'écorcheuse aca- démie (i), « elle avoir, dit Sorel, des emportemens hor- ribles quand elle parloit des gens de la nouvelle bande^ ou de la nouvelle caballe(2). » Elle se vante d'ailleurs de ne point observer ce nouveau langage, qui fait tant de bruit, et d'employer tous les mots qu'il défend si ses grands auteurs en ont usé. Elle déclare aussi qu'elle veut écrire, rimer et raisonner de toute sa puissance à la mode de Ronsard (3), de Du Bellay et de Desportes, et aussi à celle de Du Perron et de Bertaut qu'elle reproche à la (( nouvelle bande » d'avoir feint d'approuver de leur vivant pour tomber sur eux « a son de trompe et profession ouverte après leur mort. » Pour Marie de Gournay, les nouveaux vont de l'avant « comme gens qui n'ont exemple ferme, ny visée ou butte expresse. » (i) Mot de Chapelain dans une lettre à Mademoiselle de Gournay. Cf. Lettres de Jean Chapelain publiées par Tamizey de Lar- roque (Paris, 1880), t. I, lettre CCCXXXVI. (2) Sorel, De la connoissance des bons livres, ou examen de phi- sieur s autheur s (PSiùs, 1671), p. 378. (3) Dans son traité de la Connaissance des bons livres, Sorel recommande en ces termes la lecture des mélanges de Marie de Gournay aux personnes qui s'intéressent à la langue française : <( Ils y trouveront plusieurs chapitres du langage irançois, entre autres le chapitre des diminutifs, et quelques-uns touchant la Poésie, ou elle veut remettre en crédit les mots composez à l'imitation des Grecs, et faire toujours subsister sans aucune exception, le langage de Ronsard. » MARIE DE GOURNAY 27 Ennemie des malherbisants, elle n'épargne pas davan- tage les précieuses au nombre desquelles on l'a ran- gée à tort. A quoi bon « gehenner son stile, pour suivre le train des donselles à bouche sucrée » puis- qu'elles-mêmes acceptent « soit en l'oraison soluë, soit en la poésie, infinies choses qu'elles ne disent pas » ? Quand elle entend prétendre que la rime ne doit pas seulement suffire à l'oreille mais encore con- tenter les yeux, Marie n'y tient plus et sa colère grave se change en un éclat de rire : « Veut-on rien de plus plaisant, s'écrie-t-elle, veut-on mieux deffendre de poétiser en commandant de rymer? Car comment seroit-il possible que la poésie volast au ciel, son but^ avec telle rongneure d'aisles, et qui plus est éclope- ment et brisement : puisqu'il est vray qu'on ne peut substituer nulles meilleures rymes en la place de ces premières, action, passion, pansion, ny si bonnes en celle de ces dernières, le blasme, Vame et h flamme ? Faut-il pas dire aussi qu'ils ont, non bonne oreille, mais bonne veuë pour rymer : dont il arrive, qu'il nous faille un de ces jours escrire des talons, et dan- cer des ongles ? » Les puristes ne sont pas mieux traités que les rimeurs. Mademoiselle de Gournay n'a pas de mots assez forts pour les flétrir. Elle sourit de ces gens qui corrigent les Essais et qui blâment leur auteur d'avoir fait usage de la langue entière tandis qu'eux n'en admettent que la moitié. Quelle petitesse que de reprocher à Montaigne trois gasconismes volon- taires, quelques mots hardis ou vieux, un latinisme. 28 MARIE DE GOURNAY un terme de palais ! Quelle sottise que de prétendre corriger l'usage par la grammaire! Et qu'importe -t-il de savoir s'il faut dire « ma grande mère » puisqu'on dit « ma grand'mère. » Aux discours de tous ces pé- dants, la vieille fille s'impatiente : « A quoy sommes- nous plus bons, dit-elle, s'il nous eschape en songeant un mesme, pour un mesmes, ou un commence, pour un commences ? on nous attend-là de par tous les Dieux, on y guette la victoire et le triomphe sur nous : à l'imi- tation des petits enfans, qui par jeu complotté font dire à leurs compagnons : petit plat, petit plat : afin que s'il arrive à la langue de celuy qui parle, de four- cher, en prononçant, plit plat, il soit salué d'une longue huée, avec la perte de Tespingle qu'il a con- signée pour enjeu. Et le bon est, qu'observer à leur mode toute ceste chicane de la langue, s'appelle bien parler et bien escrire, s'il les en faut croire. » Les mères donnent le jour à leurs enfants et les allaitent, mais ce sont fort souvent les vieilles filles qui les élèvent. Marie de Gournay, célibataire par vocation, se devait à elle-même d'écrire des traités de pédagogie bourrés de conseils généreux et d'avis qui empruntent à leur caractère théorique une unité tout à fait démonstrative. Pour célébrer l'union de Henri IV avec Marie de Médicis, la fille d'alliance de Montaigne composa un traité « De l'éducation des enfants de France ». Dans cet ouvrage, elle propose aux nouveaux mariés de s'occuper du choix d'un pré- cepteur pour leurs futurs enfants et elle déplore la mort de son second père qui aurait été l'éducateur MARIE DE GOURNAY 29 princier accompli. Quand les princes furent nés, elle leur envoya sa « Naissance des enfans de France » où elle prédit l'avenir et donne aux nouveau-nés des encouragements et des exhortations. Du doigt elle leur indique les Turcs à combattre, la gloire à con- quérir et les vertus dont l'exercice assurerait le bon- heur à leurs sujets. Plus tard, elle écrit encore une (( Institution du prince » en deux parties. Elle lui recommande de méditer les trois conditions posées par Plutarque à l'homme qui veut atteindre à la per- fection : « la nature, l'enseignement et l'exercitation ». Elle l'exhorte encore à garder la foi en Dieu qui consiste en deux points : l'antique religion et l'équité de la vie. P Dans un billet adressé à son ami Chapelain, Balzac l'épistolier se plaint de la lenteur que Mademoiselle de Gournay met à mourir et, impatienté, il s'écrie: « Je vous jure qu'on m'a voit asseuré qu'elle estoit morte, outre que la dernière fois qu'elle m'escrivist elle me mandoit que c'estoit pour la dernière fois, et qu'elle ne pensoit pas avoir le loysir d'attendre ma response en ce monde. Je la tenois femme de parolle et me l'imaginois desjà habitante des champs-élysées ; car, comme vous sçavés, elle ne connoist point le sein d'Abraham, et n'eust jamais grande passion pour le Paradis. » Balzac se trompait. Non seulement Mademoiselle de Gournay était chrétienne, mais encore elle s'occu- pait volontiers de théologie, et s'intéressait à la con- version des infidèles. Elle admirait saint François de 30 MARIE DE GOURNAY Sales, méditait ses œuvres et lui écrivait. Elle louait aussi la charité et l'abnégation des Pères de la Com- pagnie de Jésus. Marie intitule «Advis à quelques gens d'église » une dissertation où elle rappelle aux prêtres leurs devoirs ; les pratiques d'humilité et de continence doivent chasser la sensualité et la vanité qui triomphent trop souvent dans l'Église. La con- fession n'est plus ce qu'elle doit être. Il faut qu'on s'efforce de lui rendre sa véritable signification et qu'elle soit un instrument de purification et non une excuse et comme un encouragement au péché. Dans un opuscule fort rare qui a pour titre « Adieu de l'ame du roy de France et de Navarre Henry le Grand à la Roy ne », Mademoiselle de Gournay, très émue, défend avec chaleur les Jésuites qu'on a voulu rendre responsables de l'odieux régi- cide. Son zèle pour le salut des âmes éclate dans ces lignes : « Le commun du monde, dit-elle, fait à son advis le subtil, d'aller discourant sur ce, qu'outre la capacité naguère mentionnée des Jésuites, qui cha- ' touille tant ces soupçons, il voïd ces esprits actifs, afferez et fervens et qu'on rencontre par tout et parmy toutes sortes de personnes, basses et hautes.. Il void bien que leur mestier, qui se nomme Le salut de nos âmes, les doibt porter en autant de lieux qu'elles se trouvent : mais il ne peut pas neant- moins croire qu'ils prennent tant de fatigue à se mesler avec elles, pour la seule charité de les sauver. Trouvant cette vertu là morte en luy-mesme, il faut qu'il devine, que l'avarice ou l'ambition pousse ces MARIE DE GOURNAY 31 bonnes gens dans la foule. » Et Marie de Gournay affirme que c'est son devoir de chrétienne et de patriote qui la pousse à défendre les Jésuites. En effet, ils sont utiles à la France par la prédication, la nourriture des enfants et la forte guerre spirituelle qu'ils font aux hérétiques. Sans parler des conquêtes si pénibles qu'ils accomplissent au Japon, aux fron- tières de la Chine, dans le pays de Goa et dans le Calicut, où ils ont arraché plusieurs millions d'âmes des griffes de Satan. La mort de Henri IV a été pour Mademoiselle de Gournay un effondrement. Justement elle était arrivée à se faire apprécier par lui et elle fondait sur cette haute protection les plus légitimes espérances. (( L'adieu de l'âme du roi à la reine » est tout plein de regrets généraux et particuliers. Elle y plaide la cause des Jésuites et de la vraie foi, mais, comme dans tous ses écrits, elle ne s'oublie pas. Avec de respectueuses réticences et de prudents détours, elle conseille à Marie de Médicis d'honorer ceux que le feu roi regardait avec bienveillance. Ne serait-ce pas en effet immortaliser Henri IV que de prolonger ainsi son influence et sa volonté par delà le tom- beau ? Elle rappelle avec discrétion comment le roi l'a distinguée et quelle preuve de bon sens et d'indé- pendance il a donnée en l'appréciant en dépit de ces « fredaines de parleries » par lesquelles les diseurs de la cour cherchaient à lui nuire : « Soit que ma faute en fust cause, ou celle d'autruy, dit Marie, l'on m'avoit depeincte à luy de vieille et fraîche datte. 32 MARIE DE GOURNAY soubs la figure d'un animal assez sauvage, pour faire peur aux petits enfans. Et bien qu'il soit très-rare aux cours et parmy les grands, de corriger des préven- tions, il se mocqua de tels contes dès qu'il m'eust veuë ; comme plus difficile à mener par le nez, que ne sont ordinairement les personnes de sa qualité(i). » Mademoiselle de Gournay espère que la reine voudra bien la voir d'un aussi bon œil que le roi qui dès leur première entrevue lui ordonna de se montrer souvent à la cour. « L'exclamation sur l'assassinat déplorable de l'an- née mil six cens dix » et la « prière pour l'ame du roy » témoignent comme « l'adieu » de la reconnais- sance que la fille d'alliance de Montaigne avait vouée à Henri IV. Malgré la guerre au couteau que Marie faisait aux courtisans, elle usait comme eux de la flatterie, mais elle la maniait avec un mélange de sin- cérité et d'exagération tout à fait amusant (2). Peut- (i) Marie de Gournay n'aime pas ne dire qu'une fois les choses qui lui tiennent à cœur^ particulièrement si elles lui sont favorables ; aussi elle reprend ce thème dans une sorte de note piquée à la suite de son apologie : « Le Roy père de ce bon Prince, dit-elle en parlant d'Henri IV et de Louis XIII, m'avoit commandé un mois seulement avant sa mort, de fréquenter la cour, bien que j'y apportasse peu d'inclination. Et plusieurs des plus honnestes gens de ce climat sçavent, de quel œil il me vid, et de quelle sorte il releva certaines testes de trop de loisir, que mon latin et ma mauvaise fortune avoit excitées à luy faire des contes frivoles de moy : cela fit espérer aux clairvoyans, qu'il eust prévenu le Roy son fils à m'honnorer de ses bienfaicts, si la mort ne l'eust prévenu luy-mesme. » (2) Un exemple suffira ; lisez les vers intitulés Sur quelque lain du Roy : MARIE DE GOURNAY 33 être ce dévouement naïvement intéressé frappe-t-il plus chez elle à cause de la longueur démesurée de sa vie qui lui permit d'espérer des secours de tant de souverains, de glorifier tant de reines, d'aduler tant de ministres. Elle vécut en un temps de tempêtes et de luttes acharnées où les règnes duraient peu ; née sous Charles IX, elle est morte sous Louis XIV. Ses dédicaces nous font connaître ses protecteurs officiels et ses protecteurs officieux : Marie de Médicis, le maré- chal de Bassompierre, Anne d'Autriche, Richelieu s'occupent d'elle pour lui servir des pensions ou pour l'aider à les obtenir. Comme poète, Marie de Gournay a mis en vers français plusieurs livres de Virgile, elle a encore tra- duit Ovide, Salluste et Tacite (i). Comme éditeur. L'histoire escrit qu'un grand Milord anglois, Fut condamné par les sévères loix : Parce qu'il fit une trame félonne, Contre son Roy pour ravir la couronne. Le choix de mort ce bon Prince octroya, Dans le vin grec le galant se noya. Que si jamais en la sotte entreprise De cet anglois je me trouve surprise^ Si mon dessein sur le throsne entreprend De Saint Louis et de Charles le Grand ; Je ne mourray comme ce lourd yvrongne, Dans le vin grec moins flambant que sa trongne : Mais si le chois du supplice est à moy, Je veux périr dans l'eau des bains du Roy. (i) De plus, Marie de Gournay a fait une version en vers du Veni Creator, de VAve maris stelîa, du cantique de Zacharie, du Magnificat et du Te Deum. Elle a traduit aussi une scène de V In- fanticide, tragédie latine de Daniel Heinsius. C'est peut-être à cette dernière traduction que Marie doit les éloges que lui décerne Nicolas Heinsius, fils de Daniel, dans son Liber Elegia- rum, louanges qui ont si fort blessé la vanité de l'irascible Balzac. Dans une lettre à Chapelain datée du 13 avril 1646, il 34 MARIE DE GOURNAY sans parler des Essais, elle a publié des vers de Ronsard d'après un manuscrit de son invention. Cet acte qui, on l'a dit, constitue une véritable supercherie littéraire (i) lui a été dicté par sa piété envers le grand poète. Elle a cru bonnement qu'en rajeunissant de son propre chef et sans l'avouer les vers de son maître en poésie, elle lutterait contre l'injuste oubli où elle voyait tomber son œuvre. Mais elle a confié son projet à Colletet qui s'est révolté et qui, poussé par une très légitime indignation, a dévoilé ce bizarre procédé de sauvegarder la réputation d'un mort (2). dit : « Je me suis veu dans son livre (le livre de Heinsius) auprès de Mr nostre gouverneur, et pas loin de nostre amy, qiia socie- tate miriim in modum gloriamiir ut praeclaris illis Jaudibus. Mais ma vanité a esté un peu mortifiée quand j'ay veu la demoiselle de Gournay aussi bien ou mieux traittée que moy, et, à vous dire le vray, je ne tire pas beaucoup d'avantage de cette se- conde société. » Lettres de Jean-Louis Gue:{ de Balzac, publiées par M. Philippe Tamizey de Larroque (Paris, 1873), lettre CXXXVIII. (i) Cf. p. Bonnefon, Une supercherie de Mlle ^^ Gournay, (Revue d'histoire littéraire de la France, 1896, p. 71). Le D^ Payen, avec son habituelle sobriété, avait déjà indiqué la pieuse traude dans le Bulletin du bibliophile, quatorzième série, 1860, p. 1292, et quin:(iènie série, 1862, p. 13 10. (2) Colletet, dans la vie de Pierre de Ronsard extraite de son histoire des Poëtes français et publiée par Prosper Blanchemain dans ses Œuvres inédites de P. de Ronsard (Paris, 1856), raconte toute cette scène en détail ; je n'en cite ici qu'un fragment :« A ce propos il faut que je dise que je n'ay jamais approuvé le bizarre dessein de Marie Le Jars de Gournay, qui avoit entrepris de corriger les plus nobles poésies de Ronsard, pour les adoucir, disoit-elle, et les accomoder à notre style. Et de faict, elle eut la hardiesse de mettre les mains sur celles-cy et de les publier mesme avec quelques autres oeuvres, précédées d'un avertisse- ment par lequel elle donnoit advis au lecteur qu'elle avoit heu- reusement trouvé un exemplaire de tous les œuvres de Ronsard, revues et corrigées par l'autheur et de sa main propre ; ce qui MARIE DE GOURNAY 35 Les petits vers de Mademoiselle de Gournay sont mauvais. Quelques quatrains sur Jeanne d'Arc, quel- ques strophes adressées à Léonor de Montaigne, sa sœur d'alliance à qui tout le recueil intitulé « Bouquet de Pynde, composé de fleurs diverses » est dédié, méritent seuls l'attention. Marie a rimé beaucoup de petits vers pour ses amis, pour ses mécènes, pour sa chatte Donzelle et pour Minette estoit absolument taux, comme elle me l'advoua elle-mesme, en me donnant cet eschantillon d'œuvres corrigées. Aussy luy dis-je dès lors que tant qu'il resteroit un Colletet au monde, on sçau- roit par luy l'erreur et la vanité de cette supposition. » Sous le titre de Remerciement au Roy, Marie de Gournay a publié avec une brève introduction la harangue de très-illustre et très-magnanime prince François Duc de Guise aux soldats de Mets, le foîcr de l'assault, de Ronsard. Ce remerciement au Roi Louis XIII qui l'a secourue et protégée est de 1624. Voici avec quelle impudence ingénue Mademoiselle de Gournay présente son faux au roi : « Passionnée que je suis au respect de la mémoire de ces excellens génies anciens et nouveaux en la splendeur desquels le ciel a communiqué à la terre un des rayons de sa puissance et de sa gloire, et caressant leurs sepulchres de tout mon soing ; je viens de recueillir un thresor aux pieds de celuy de Ronsard. C'est, Sire, une vingtaine des plus riches pièces de son livre, entre autres, ceste-cy, les Hymnes des quatres saisons, l'Equité des anciens gaulois, Genevre, l'Ode de l'Hospital : qu'on m'asseure avoir esté n'agueres trouvées en son cabinet, esgarées parmy de vieux papiers, et corrigées de sa der- nière main. Je présente donc ce poëme à vostre Majesté, et range les deux exemplaires vieil et nouveau teste à teste : non tant afin de montrer ce que peut valoir l'amendement, que pour repro- cher l'insolence des ennemis de la mémoire de ce poëte ; de s'amuser à faire tant de bruit pour quelque manquement de versification, seul defiaut de ses œuvres : et lequel il a aussi facilement reparé quand il luy a pieu, aux pièces que j'ay recou- vrées que facilement, à mon advis, il s'est résolu de le négliger aux autres. » Marie de Gournay s'est bornée à imprimer une seule de ces k pièces recouvrées » comme elle dit, et c'est peut- être bien Colletet, qui s'en flatte, qui l'aura découragée. 36 MARIE DE GOURNAY aussi. Tout ceci prêtait au ridicule, et la vieille fille a sans doute été seule à s'étonner de voir la jeunesse dorée et la jeunesse cruelle de son temps s'amuser largement à ses dépens. La fille d'alliance de Montaigne, on pouvait s'y attendre, voulut elle aussi faire des Essais. Autour d'un fait ou d'une idée qui lui sont familiers, elle accumule tous les exemples que lui fournissent ses lectures, tous les souvenirs que conservait sa mémoire précise. Là, comme dans toute son œuvre, nous retrouvons ses préoccupations dominantes. Elle ne se lasse pas de poursuivre les médisants, les brocar- deurs, les faux dévots, elle se demande si la vengeance est licite, elle constate une antipathie des âmes basses et hautes et que les grands esprits et les gens de bien s'entrecherchent. Elle examine aussi les vertus vicieuses, les raisons de la « néantise » de la commune vaillance de ce temps. Elle remarque que l'intégrité suit la vraye suffisance. Elle stigmatise l'impertinente amitié et les sottes ou présomptives finesses. Enfin elle a consacré à la défense de son sexe deux petits traités le « Grief des dames » et 1' « Egalité des hommes et des femmes » auxquels il convient de faire une place à part dans son œuvre. Les essais de Mademoiselle de Gournay ont été écrits sous l'influence directe de Montaigne. Son style et sa pensée sont comme des échos de la pensée et du style de Montaigne. Elle cherche l'expression primesautière et pittoresque et, toutes les fois que la passion l'emporte, elle la trouve. Fidèle aux principes MARIE DE GOURNAY 37 de son second père, la fille d'alliance s'est prise comme type d'humanité et comme, à son regret caché, elle était femme, elle s'est considérée comme le représen- tant caractéristique de son sexe. Or quand on se prend pour type, il faut avoir le jugement très ferme pour ne pas se donner comme modèle à ceux pour qui Ton se décrit. Sur ces deux points Marie de Gournay s'écarte de son maître qui faisait, on le sait, peu de cas des femmes, et qui s'observait sans prétendre d'ailleurs s'imposer aux autres. Les passionnés et les sincères ont toujours été une proie facile pour les moqueurs. Bas-bleu, féministe, éprise de ses chats, polémiste imprudente, amie des missionnaires, Marie n'avait même pas, pour se dé- fendre, la beauté qui fait que les hommes pardonnent parfois aux femmes d'aimer ce qu'ils n'aiment pas. Son ami le cardinal Du Perron répondait à ceux qui l'in- terrogeaient sur la vertu de la demoiselle, qu'il suffi- sait de la regarder pour en être convaincu (i). On s'acharne contre elle dans « le Remerciment des Beur- rieres de Paris » (2), à cause de sa défense des Jésuites. (i) A CQ propos les Perroniana racontent ce qui suit : « Comme Monsieur Pelletier luy disoit un jour, qu'il avoit rencontré Made- moiselle de Gournay, qui alloit présenter requeste au Lieutenant Criminel, pour faire défendre la défense des beurrieres, parce que là dedans elle est appellée coureuse, et qui a servi le public ; il dit, je crois que le Lieutenant n'ordonnera pas qu'on la prenne au corps, il s'en trouveroit fort peu qui voudroient prendre cette peine, et pour ce qui est dit qu'elle a servi le public, c'a esté si particulièrement qu'on n'en parle que par conjecture, il faut seu- lement que pour faire croire le contraire, elle se fasse peindre devant son livre. » (2) Anti-Gournay, ou Remerciment des heurrières de Paris au 38 MARIE DE GOURNAY Saint- Amant la couvre de vers grossiers (i). Saint- Evremond la raille doucement dans ses « Academistes » sur sa passion pour les vieux mots. Ménage en a fait autant dans « la Requête des dictionnaires ». Elle figure (i) Cf. Saint- Amant, le Poète crotte. sieur de Courhouion Mofitgommery , Niort, 16 10. Feugère remarque qu'on a parfois fait deux ouvrages de ce pamphlet qui a un double titre. Cf. Mademoiselle de Gournay dans Les femmes poètes au xvie siècle (deuxième édition), (Paris, 1860), p. 155, n» i. Cet érudit, qui est en général bien informé, se trompe ici. Le Remerctment, décrit avec précision par Bayle dans son Dic- tionnaire, n'a pas de double titre. Il est probable que VAnti- Gonrnay dont parle Baillet n'est pas autre chose que le Remer- cîment et que l'auteur des Jugemens des savants a créé une énigme qui repose sur une confusion. La cause de ces erreurs est l'extrême rareté de l'opuscule qui nous occupe. Un exemplaire de cette petite brochure (29 p.) se trouve à la bibliothèque pu- blique de Niort. Dans cette réponse au Fléau d'Aristogiton, de Louis de Mont- gommery, sieur de Courbouzon, qui attaquait l'auteur de V Anti- Coton, on houspille les amis des jésuites. Mademoiselle de Gournay y est nommée clairement à trois reprises et une fois d'une façon déguisée. p. 3 . (( Monsieur de Courbouzon Montgommery, le ressenti- ment que nous avons du grand soin et vigilance, que prenez dès long temps à fournir d'enveloppe la marchandise de nostre com- munauté, et après avoir chacune des Beurrieres rapporté en nostre chapitre gênerai tenu à Saincte Babylle, jouxte le Parloir aux Bourgeois, l'assistance et prompt secours qu'elle a receu par- ticulièrement a la cheute des fueilles de vignes par la copieuse et large distribution de vos livres, et singulièrement par la défense magnifique des Pères Jésuites, que suivant la trace et les mé- moires de la Damoiselle de Gournay, qui a tousjours bien servy au public, vous avez faict publier depuis huict jours en çà. » p. 8. « Il est bien vray que depuis n'agueres, ils se sont pré- sentez quelques mal habiles gens qui ont voulu entreprendre sur vos marches, et vous desrober vostre chalandize, comme un cer- tain Peletier, et la Damoiselle de Gournay, pucelle de cinquante cinq ans, qui s'y sont meslez de publier des défenses pour les MARIE DE GOURNAY 39 aussi parmi les personnages du « Rôle des présentations aux grands jours de l'éloquence française », et sous le nom de Géminie elle paraît dans « le Cercle des femmes sçavantes » de M. de la Forge. Gaillard lui donne un rôle grotesque dans « la furieuse monomachie de Gail- lard et de Bracquemard (i). » Sorel se sert pour son « Histoire comique de Francion » de farces qu'on a jouées à la pauvre vieille, et l'incomparable Tallemant lesuites, comme ayans interest en cause sous prétexte qu'ils ont esté rappeliez et restablis à la poursuitte, brieve, et solicitude du Postillon gênerai de Venus. » p. II. « Ce pauvre homme me faict pitié. Helas, ne sçait-ilpas bien que le Père Coton s' estant veu froté et estrillé en compère et en amy par l'Anticoton, et ne sçachant dequoy y respondre, après avoir esté mendier des mémoires de toutes parts, qui tous ne valoient rien, et par la confrontation se trouvoyent faux, afin qu'il ne semblast poinct par un silence universel advouer ce qui luy a esté objecté, s'est premièrement adres (p. 12) se à une Da- moiselle Carabine qui pour la défense de ce vénérable, a eu bien tost uzé la pouldre de son fourniment, et puis ayant enseigné au sieur de Courbouzon, le marchant chez lequel on prend ceste munition, luy ont faict jouer l'enfant perdu, le Père Coton se tenant tousjours au gros de la bataille qui regarde faire les autres en attendant l'heure de donner ou de s'enfuir. » p. 20. « Or ce qu'il dit et allègue de Calvin et de Luther, le bon seigneur n'a pas mis le nez si avant dans leurs livres, ce sont les mémoires que le Père Coton vouloit insérer premièrement en sa lettre declaratoire mais l'ayant communiqué à un de Mes- sieurs les gens du Roy auparavant que de la faire imprimer, il luy (p. 21) conseilla sagement de retrancher ces allégations de sa lettre, pour beaucoup de raisons, et pour sauver l'honneur du pauvre hère. Depuis neantmoins il les donna à la pucelle de Gournay, et de là par une traditive sont venus jusques au sieur de Courbouzon. » (i) Je pourrais multiplier les citations d'oeuvres où Mademoi- selle de Gournay joue un rôle plus ou moins important. On l'in- voque partout où l'on se moque des chercheurs de mots. On la glorifie partout où l'on parle des meilleurs esprits de son temps. 40 MARIE DE GOURNAY raconte comment les « pestes » (i)s'y prenaient pour la faire enrager. L'histoire des trois Racans est devenue classique. Il est tout à fait impossible de parler de Mademoiselle de Gournay, sans donner la parole au savoureux auteur des « Historiettes » . Voici en quels termes il rapporte l'entrevue de Marie avec le grand cardinal et comment celui-ci lui donna une pension : « Boisrobert la mena au cardinal de Richelieu, qui lui fit un compliment tout de vieux mots qu'il avait pris dans son Ombre. Elle vit bien que le cardinal vouloit rire. « Vous riez de la pauvre vieille, lui dit- elle. Mais riez, grand génie, riez ; il faut que tout le monde contribue à votre divertissement. » Le cardi- nal, surpris de la présence d'esprit de cette vieille fille, lui en demanda pardon, et dit à Boisrobert : « Il faut faire quelque chose pour Mademoiselle de Gournay. Je lui donne deux cents écus de pension. — Mais elle a des domestiques, dit Boisrobert. — Et quels? reprit le cardinal. — Mademoiselle Jamin, répHqua Boisrobert, bâtarde d'Amadis Jamin, page de Ron- sard. — Je lui donne cinquante livres par an, dit (i) Parmi ceux qui s'amusaient particulièrement aux dépens de la vieille fille, Tallemant cite le comte de Moret, le chevalier de Bueil et Yvrande. Ces deux derniers sachant que Racan devait aller voir Mademoiselle de Gournay, qui ne le connaissait pas, pour la remercier de l'envoi de son Otnbre, recueil de mélanges parus en 1626, imaginèrent d'y aller avant lui et de se faire passer pour lui. On devine la scène. Racan arriva le dernier et dut se sauver à toutes jambes et dégringoler tant bien que mal les trois étages de la demoiselle pour éviter un scandale, car la vieille savante criait : au voleur ! MARIE DE GOURNAY 4I le cardinal. — H y a encore madame Piaillon, ajouta Boisrobert; c'est sa chatte. — Je lui donne vingt livres de pension, répondit l'Eminentissime, à con- dition qu'elle aura des trippes. — Mais, Monseigneur, elle a chatonné », dit Boisrobert. Le cardinal ajoute encore une pistole pour les chatons (i) ». Mademoiselle de Gournay recevait, et comme sa table était médiocre, certaine épigramme sur un « poulet-d'inde dur au disner d'un poëte » semble l'indiquer, il faut que sa conversation vivante et nourrie ait eu beaucoup de charme (2). L'abbé de Marolles, qui habita la même maison qu'elle, appré- ciait la vieille savante. Chapelain, qu'elle accablait de questions, la trouvait gênante, mais la ménageait cependant et allait la voir avec le vif espoir, il est vrai, de ne pas la rencontrer (3). Balzac lui écrivait (i) Tallemant des Réaux, Historiettes (Paris, 1834), t. II, p. 125. (2) En effet Richelieu n'était pas seul à s'amuser de ses repar- ties, il paraît que le fils aîné du duc de Nevers en faisait autant. L'abbé de Marolles dans ses Mémoires assure que « Mademoiselle de Gournay, estoit un de ses grands divertissemens, et quoi qu'il fust d'une humeur assez galante, si est ce qu'il n'y avoit point de Dame qu'il n'eust quittée pour entretenir celle-cy^ soit qu'il la vit chez Mademoiselle sa sœur, soit qu'il la trouvast chez Madame de Longueville sa tante, ou chez Madame la com- tesse de Soissons, où elle allait quelquefois. » (3) En date du 28 novembre 1632, Chapelain écrivait à Godeau : « Nous manquâmes heureusement la damoiselle de Montagne en la visite que M. Conrart et moi lui fîmes il y a huit jours. Je prie Dieu que nous le fassions toujours de même chez elle, et que sans nous porter aux insolences de S. Amand, nous en soyons aussi bien délivrez que lui. » Mélanges de littérature tire^ des lettres manuscrites de M. Chapelain (Paris, Briasson, 1726), p. lO-II. 42 MARIE DE GOURNAY d'élégantes méchancetés trop fortes pour elle et qui la flattaient évidemment (i). Elle légua son Ronsard à UEstoile, ce qui était une preuve de haute estime. Richelieu s'amusait de son esprit. Boisrobert se mon- trait à son égard prévenant et plein de sympathique indulgence (2), sans cependant renoncer à se moquer d'elle derrière son dos. Racan la taquinait volontiers sur sa poésie. Il lui reprochait surtout de ne pas aiguiser ses épigrammes qui manquaient de pointe. Les « Menagiana » content à ce sujet une plaisante histoire : « Racan alla voir un jour Mademoiselle de (i) Le 30 août 1624, Balzac a écrit une longue lettre à Marie de Gournay pour l'assurer de son estime. Ellle lui avait sans doute communiqué son apologie ou quelque autre écrit pour faire taire les médisants qui l'accablaient. La rhétorique de Balzac enveloppe si bien son ironie que sa correspondante a fort bien pu s'y méprendre : « Mademoiselle, je vous déclare d'abord, que je n'ay point d'autre opinion de vous que celle que vous me donnés vous-mesme, et j'ay tousjours jugé plus hardiment des qualités de l'ame par la parole, que par la physionomie... Ce n'est pas à dire que pour avoir les vertus de nostre sexe, vous ne vous soyez pas réservée celle du vostre, et que ce soit un péché à une femme d'entendre le langage que parloient autres- fois les Vestales... Depuis le temps qu'on vous loiie, la chres- tienté a changé dix fois de face. Ny nos mœurs, ny nos habille- mens, ny nostre cour ne seroient pas reconnoissables à celle que vous avez veuë. Les hommes ont fait de nouvelles loix, et intro- duit un autre Dieu dans le monde, et les vertus de l'âge de nos pères ce sont les vices de celuy-cy : Neantmoins on sçaura que parmy de si notables changemens, et des révolutions si estranges, vous aves apporté jusques à nous une mesme réputation, et que vostre beauté, je parle de celle qui donne de l'amour aux capucins et aux philosophes, ne s'en est point allée avecque vostre jeunesse. « Lettres de Monsieur de Balzac, troisiesme édition. Avgnientée de fiouueau. A Paris, chez Toussainct du Bray, 1626. (2) Cf. E. Magne, Le plaisant abbé de Boisrobert (Paris, 1909), p. 116. MARIE DE GOURNAY 45 Gournay qui luy fit voir des épigrammes qu'elle avoit faites, et luy en demanda son sentiment. M. de Racan luy dit qu'il n'y avoit rien de bon, et qu'elles n'avoient pas de pointe. Mademoiselle de Gournay luy dit, qu'il ne falloit pas prendre garde à cela, que c'étoient des épigrammes à la grecque. Ils allèrent ensuite dîner ensemble chez M. de Lorme, médecin des eaux de Bourbon. M. de Lorme leur aïant fait servir un potage qui n'étoit pas fort bon. Mademoiselle de Gour- nay se tourna du côté de M. de Racan, et luy dit : Monsieur, voilà une méchante soupe. Mademoi- selle, repartit M. de Racan, c'est une soupe à la grecque » (i). A l'étranger, Marie de Gournay avait des admira- teurs dont elle a parlé avec fierté. Juste Lipse et Erycius Puteanus (2) en Flandres, Capaccio et Pinto (i) Dans son « Advis au lecteur, sur les Epigrammes » Marie de Gournay insiste d'une manière assez amusante sur l'hellé- nisme de ses divertissements poétiques et, tout de suite, elle se défend : « Ce n'a point esté mon dessein, dit-elle^ escrivant les Epigrammes suivans, de les aiguiser de poincte affislée à la façon du siècle : ouy mesmes une partie est du tout sans poincte, selon la mode aseez fréquente des plus judicieux Grecs et Latins, qui vouloient chatouiller le jugement du Lecteur par quelque grâce naïsve, et non pas son esprit par la subtilité. » (2) Marie de Gournay s'est adressée à Puteanus, successeur de Lipse à Louvain, pour lui demander d'engager les libraires d'Anvers à se faire dépositaires de son volume de mélanges rOwZ;7'^, publié en 1626. Cette lettre est datée du 16 février 1627. Elle a été publiée par le Dr Payen dans ses Nouveaux documents inédits ou peu connu<; sur Montaigne (Paris, 1850), en facsimilé. Cf. aussi le Bulletin de l'Académie royale des sciences et belles- lettres de Bruxelles, 1840, où le baron de Reiffenberg cite ce docu- ment. Les lettres de Marie de Gournay sont rares ; Payen en 1850 ne connaissait que cette lettre à Puteanus conservée à la biblio- 44 MARIE DE GOURNAY en Italie (i), Anne-Marie de Schurman en Hollande, et en Angleterre le roi Jacques lui-même, qui parlait d'elle avec l'ambassadeur de France et s'estimait heu- reux de posséder un écrit de sa main (2). thèque royale de Bruxelles. Plus tard M. Pluygers, bibliothécaire à Leyde, lui communiqua la copie des trois lettres à Juste Lipse publiées dans le Bulletin du bibliophile qu 1862. Enfin M. P. Bou- nefon (Montaigne et ses amis, t. II, p. 404-405) donne le texte d'un billet de Mademoiselle de Gournay à Richelieu où elle se confond en remerciements pour ses u bienfaits ». Ce billet autographe daté du 10 juin (1634 ?) a fait partie de la col- lection Fillon et se trouve aujourd'hui dans la collection Mor- rison. (i) On trouvera la prose de Capaccio et les vers de Pinto dans l'Appendice C. (2) Dans un passage de son Apologie, Marie de Gournay parle avec respect des propos très flatteurs que le roi Jacques d'Angle- terre a tenus sur son compte au maréchal de Lavardin. Sa Majesté montra à l'ambassadeur un écrit de la main de la docte fille qu'il conservait dans son cabinet. Et on le sut au Louvre. Il est assez curieux de constater que ce fait dont la fille d'alliance de Montaigne se glorifie est le fruit d'une mystification dont elle a été la victime et à laquelle j'ai fait allusion au com- mencement de cette étude. Talleraant dans l'historiette qu'il lui consacre raconte l'anecdote suivante : « Ces pestes (Moret, de Bueil et Yvrande) lui supposèrent une lettre du roi Jacques d'Angleterre, par laquelle il lui demandait sa Vie et son portrait. Elle fut six semaines à faire sa Vie. Après, elle se fit barbouiller, et envoya tout cela en Angleterre, où l'on ne savoit ce que cela vouloit dire. » Dans une lettre au trésorier Thevenin à qui elle a communiqué la copie de sa vie, elle raconte comment cette biographie, écrite en 1616, lui fut extorquée par de mauvais plaisants. Ils lui firent croire qu'un chanoine anglais nommé Hinhenctum désirait con- naître la vie de Montaigne et la sienne pour un ouvrage sur les hommes et les femmes célèbres de son siècle, que le roi son maître lui avait commandé de faire. Marie de Gournay s'aperçut qu'on l'avait jouée. Furieuse, elle réclama son manuscrit. Il avait disparu. Elle dut se contenter de faire signer par ses moqueurs la minute qu'elle avait gardée. Ils se soumirent à cette condition avec « une aversion plus grande qu'il ne se peut dire. » MARIE DE GOURNAY 45 ' On pouvait sourire des manies de Marie, on pou- vait tourner en ridicule sa profonde affection pour ses chattes Donzelle, Minette et sa mie Piaillon (i), on pouvait comme Puteanus s'écrier avec impatience : « Cette fille se donne-telle assez l'air d'un homme ! » mais au fond elle inspirait à tous une estime véri- table et un certain respect. Tallemant qui est moins injuste et moins mauvaise langue qu'on ne l'a dit, lui accordait quelque générosité et quelque force d'âme. « Pour peu qu'on l'eût obligée, écrit-il, elle ne ToubUoit jamais. » Sorel, toujours judicieux, a porté sur Mademoiselle de Gournay un jugement qui résume exactement l'opinion de tous ceux qui l'ont fréquen- tée et qui, sous ses multiples ridicules, ont su com- prendre sa véritable nature. Dans sa « Bibliothèque françoise », il encourage ses lecteurs à lire les œuvres de la vieille demoiselle et à ne pas se laisser rebuter par l'emploi qu'elle fait de termes hors d'usage ; il les engage à penser au sens plutôt qu'aux paroles. « Ils connoistront, dit-il, combien cette illustre fille avoit l'esprit ferme et généreux, et comment elle jugeoit sainement des choses. » Et, dans son précieux ouvrage sur « la connoissance des bons livres », le même Il est évident que la pièce montrée par Jacques 1er d'An- gleterre au maréchal de Lavardin n'était autre que le manuscrit de cette fameuse Vie qui fit faire tant de mauvais sang à la pauvre vieille fille. (i) L'abbé de Marolles raconte dans la suite de ses Mémoires que, pendant les douze années que Piaillon vécut chez Made- moiselle de Gournay, ce chat ne s'est pas éloigné une seule nuit de la chambre de sa maîtresse pour courir les toits. 46 MARIE DE GOURNAY auteur ajoute : « Au-dessus de son sçavoir, je voudrois mettre encore sa générosité, sa bonté et ses autres vertus qui n'avoient point leurs pareilles (i). » J Les papiers et les livres de Mademoiselle de Gour- nay passèrent après sa mort aux mains de La Mothe le Vayer qui fut son ami fidèle et qu'elle chargea d'exé- cuter son testament. Sa volumineuse correspondance présentait le plus vif intérêt, si l'on en croit Naudé qui fut admis à la consulter. Hilarion de Coste (2) nous apprend qu'il y avait là des lettres de tous les person- nages connus avec qui la demoiselle de Gournay avait échangé des compliments, des vues ou des renseigne- ments. Il cite parmi ces correspondants des cardinaux, des évêques, des princes, des poètes, des magistrats, des savants et des guerriers. Du Perron, Bentivoglio, Richelieu, François de Sales, Henry-Louis de Chas- (i) On connaît le jugement, à ia fois flatteur et sévère, que Sainte-Beuve porta sur l'amie de Montaigne dans une étude sur Madame de Verdelin, où il . parle des admiratrices connues et inconnues des grands écrivains. Après avoir constaté l'isolement de Rabelais, qu'à son avis, aucune femme ne saurait aimer, il s'écrie : « Mais pour Montaigne, malgré ses taches légères et ses souillures, c'est bien différent : lui, il mérita de trouver sa fille d'alliance, une personne de mérite, une intelligence ferme, cette demoiselle de Gournay qui se voua à lui, fut sa digne héritière littéraire, son éditeur éclairé, mais qui elle-même, d'une trop forte complexion et d'une trop verte allure, finit par prendre du poil au menton en vieillissant et par devenir comme le gen- darme rébarbatif et suranné de la vieille école et de toute la vieille littérature, — un grotesque, une antique. « (Nouveaux lundis, t. IX, p. 393-394). (2) Hilarion de Coste, Les éloges et les vies des reynes, des prin- cesses et des darnes illustres en piété, en courage et en doctrine, qui ont fleury de nostre temps, et du temps de nos pères (Paris, 1647), t. lï, p. 668-672. MARIE DE GOURNAY 47 teignei';, Godeau, Charles P', duc de Mantoue, Louis de Valois^ comte d'Alais, le duc de Biron, le président Janin, Juste Lipse^ Erycius Puteanus, Balzac, Maynard, Daniel Heinsius et beaucoup d'autres avaient écrit à la fille d'alliance de Montaigne pour l'assurer de leur protection, de leur admiration ou simplement de leur amitié. La véritable originalité de Mademoiselle de Gour- nay est d'avoir à tout propos défendu la femme et les femmes contre l'injuste dédain des hommes. Qu'elle l'ait fait beaucoup pour elle-même, c'est certain, mais elle ne l'a pas fait pour elle seulement, ses rapports avec Anne-Marie de Schurman et son admiration pour cette érudite et modeste fille suffiraient à le prou- ver (i). Marie de Gournay a traité avec une chaleur per- suasive un sujet qui ne prêtait qu'à rire et qui de son temps déjà avait défrayé d'innombrables satires. Atta- quer les femmes, faire l'éloge de leur mérite ou de leur beauté, ce sont là des lieux communs dont la litté- rature française offre de nombreux exemples (2j. Ces sujets ont été à la mode bien avant l'époque de Marie de Gournay. Seulement, quand on blâmait les femmes, c'était au bénéfice des hommes, et lorsqu'au contraire on les louait, l'intention d'écraser le sexe fort de leur (i) Voyez r Appendice B. ^2) Cf. G. Ascoli, Biblîograghie pour servir à l'histoire des idées féministes depuis h milieu du xvie jusqu'à la fin du xviiie siècle publiée à la suite de VEssai sur l'histoire des idées féministes en France du xvie siècle à la Révolution (Paris, 1906). 48 MARIE DE GOURNAY supériorité était évidente. Au fond de toutes ces que- relles il y avait des rancunes ou des sympathies, rien de plus. Mademoiselle de Gournay procède tout autrement^ sa thèse est simple : pour elle, l'homme et la femme sont des créatures équivalentes. Tous deux sont nécessaires à la propagation de l'espèce et par conséquent aucun des deux ne doit l'emporter sur l'autre. La seule différence qui puisse s'établir entre les hommes est une différence d'intelligence et de cul- ture. La femme a, comme l'homme, le droit de pen- ser. Elle a le droit d'acquérir cette habitude de l'appli- cation au travail que donne l'étude, et cette souplesse d'esprit que les hommes n'ont pas voulu lui laisser prendre. Chaque sexe a ses attributions, mais ils peu- vent se rencontrer et se mesurer dans le domaine intel- lectuel. Si l'homme déraisonne, on doit, en dépit de sa barbe, lui tourner le dos ; si la femme, elle, a du bon sens et de bonnes pensées, il faut en tenir compte. Et, sans donner a priori l'avantage à l'un ni à l'autre, il convient d'accorder aux femmes le bénéfice de l'éga- lité. Cette façon de voir, en un temps où la majorité des honnêtes gens pensait ce que Molière devait expri- mer plus tard dans les Femmes savantes, indique une réelle indépendance de jugement et un grand courage. S'exposer au ridicule, lui tenir tête et même conqué- rir l'estime de ses adversaires, c'est ce qu'a su faire Mademoiselle de Gournay, et certes cela n'était pas facile. Cet effort, pas plus que la campagne de la fille d'alliance de Montaigne en faveur de la vieille langue, n'a eu de résultats pratiques, mais il n'en est pas MARIE DE GOURNAY /|9 moins intéressant pour cela. Il est tout à tait curieux de constater que les critiques qui se sont occupés de Marie de Gournay n'ont pas fait de ses traités en faveur des femmes et des nombreuses déclarations de féminisme qui émaillent ses ouvrages, le cas qu'il en fallait faire (i). Dans un examen de ses œuvres intitulé Discours sur ce livre et que Marie de Gournay a mis en tête de ses Advis ou presens de 1641, elle parle en passant du Grief des dames quelle estime être « de trop courte estenduë pour le daigner alléguer ». Par contre, elle consacre un paragraphe tout entiQvkV Egalité: « J'ou- bliois, dit-elle, YEgalité, qu'il faut soubmettre à la touche par ce que peuvent valoir ses raisons et ses pensées, fortes ou feibles qu'elles soient, et puis après, parla considération de son dessein. Sçavoir si ce nou- veau biais qu'elle prend et qui la rend originale, est bon pour relever le lustre et pour vérifier les privilèges des Dames, opprimez par la tyrannie des hommes. J'entends, s'il est meilleur, de les combattre plustost par eux-mesmes, c'est-à-dire par les sentences des plus illustres Esprits de leur sexe prophanes et saincts, et par l'authorité mesme de Dieu; que si je rendois ces .adversaires là, hardis à tascher d'affeiblir mes preuves pour ce regard, en m'amusant à leur livrer un combat (i) M. Ascoli (1. c. p. 21) traite Mademoiselle de Gournay avec un mépris regrettable. Il en fait une compilatrice sans ori- ginalité et l'expédie, elle et ses « brochures », en deux lignes. M. T. Joran est plus juste lorsqu'il donne, en passant, les titres de « chef de file « et de « mère du féminisme moderne » à la vieille demoiselle. (Cf. La Trouée féministe, p. 61 et 63). 50 MARIE DE GOURNAY d'exemples et d'argumens, à l'imitation de ceux qui se sont portez à une telle entreprise avant que je m'en sois meslée. Il sera bon de regarder après quel rang ce Traitté doit tenir en gros par comparaison, entre ceux qui regardent ce mesme but de l'honneur et de la deffence des Dames. » L'idée de présenter une défense des femmes dont tous les éléments seraient empruntés à des hommes était heureuse. L'argument théologique a moins de poids, d'abord parce qu'il a souvent servi, et ensuite parce que Mademoiselle de Gournay le manie avec une désinvolture surprenante qui lui suggère des idées tout à fait saugrenues : comme par exemple la raison qu'elle donne pour expliquer que Jésus devait être homme « par nécessaire bien-sceance, ne se pou- vant pas sans scandale, mesler jeune et à toutes les heures du jour et de la nuict parmy les presses, aux fins de convertir, secourir et sauver le genre humain, s'il eust esté du sexe des femmes : notamment en face de la malignité des Juifs. » Dans le Grief des dames, Marie de Gournay s'adresse surtout aux hommes de lettres infatués de leur sexe et qui s'en targuent pour échapper aux raisonnements et aux objections des femmes. Elle y donne librement carrière à la colère que la conduite des courtisans et- des lettrés à son égard a amassée en elle. A plusieurs reprises, elle avait déjà effleuré ce sujet ailleurs, notamment dans la première grande préface qu'elle mit aux Essais de Montaigne, et dans sa propre Apo- logie. C'est dans ce dernier ouvrage qu'elle trace, la MARIE DE GOURNAY 5I rage au cœur, le portrait de la femme de lettres telle que la conçoivent ses contemporains. « Est-il au demeurant butte particulière à caquets, s'écrie-t-elle indignée, comme la condition des amateurs de science en nostre climat, s'ils ne sont d'Eglise ou de robe longue ? Climat auquel rien n'est sot ny ridicule, après la pauvreté, comme d'estre clair-voyant et sça- vant : combien plus d'estre clair-voyante et sçavante, ou d'avoir simplement ainsi que moy, désiré de se rendre telle ? Parmy nostre vulgaire, on fagotte à fantaisie en gênerai et sans exception, l'image d'une femme lettrée : c'est-à-dire, on compose d'elle une fricassée d'extravagances et de chimères : quelle que ce soit après celle de ce nom, qui se présente, et pour contraire à cela que sa forme s'exprime aux yeux des regardans, ils ne la comprennent en façon quelconque : et ne la voit-on plus, qu'avec des présomptions inju- rieuses, et soubs la forme de cet épouventail. C'est merveille des belles choses, qu'on luy fait dire et faire en dormant : tous les saincts de la kyrielle ne firent oncques tant de miracles, que ceste pauvre créature, vraye martyre en la bouche des foux : j'en- tends si de fortune elle n'est plus forte que ses tes- moins. » Pour Y Egalité des hommes et des femmes, j'ai suivi scrupuleusement l'édition de 1622. Mais il m'a semblé utile de donner toutes les variantes que présente ce texte dans les éditions de 1626, 1634 ^^ i^4i:. parce que Marie de Gournay remaniait sans cesse ses ou- vrages et qu'on peut ainsi se rendre compte des chan- 52 MARIE DE GOURNAY gements de langue, d'orthographe et de fond que l'au- teur a cru devoir apporter à son œuvre pour lui permettre de mieux résister à l'oubli (i). J'ai fait de même pour le Grief des dames paru en 1626, remanié en 1634 ^^ ^^ 1 641. J'indique les éditions par des asté- risques et j'ai préféré réunir toutes les variantes à la suite des traités pour ne pas gêner le lecteur qui pourra ainsi mieux goûter la naïveté et parfois aussi la finesse du premier jet. J'aurais pu accumuler les notes à plaisir, mais j'ai cru plus sage de m'en tenir au strict nécessaire pour ne pas hérisser de difficultés une lecture qui, je l'espère, amusera quelques curieux et rappellera à ceux qui Font oubliée la figure si piquante de la vieille demoi- selle de Gournay. Elle a donné trois preuves de bon sens qui suffiraient à lui assurer la sympathie d'un lecteur attentif et impartial : elle a été dévouée à la (i) M. Brunot, à qui n'échappe rien de ce qui intéresse l'his- toire de la langue française, a remarqué quel ascendant le nouvel usage exerçait sur la vieille demoiselle qui s'efforçait de rajeunir ses anciens écrits sans cesser de s'exprimer en vieux style lors- qu'elle improvisait. (( Si, dit M. Brunot, on compare le texte de VOnibre à celui des Advis, on s'aperçoit qu'elle s'est corrigée. Assurément ces corrections n'étaient point faites avec minutie ; on voit la même faute, redressée ici, subsister là et ailleurs ; et si par exemple la vieille demoiselle ajoute, dans sa dernière édition, un nouveau paragraphe à ses anciens traités, elle retrouve naturellement sous sa plume, sans songer à les proscrire, les mots et les tours an- ciens, qu'elle pouvait employer sans scrupule dans sa jeunesse. Mais ce qu'elle a rédigé autrefois, ce qu'elle peut relire aujour- d'hui et critiquer à tête reposée, elle essaie de le rajeunir. » Histoire de la langue française des origines à 1^00, t. III, p. 13. (Paris, 1909.) MARIE DE GOURNAY 53 mémoire de Montaigne ; elle a admiré Ronsard ; elle a eu son avis sur toutes sortes de questions et, en dépit de sa jupe, elle a su le dire hautement (i). (i) A l'orthographe de Marie de Gournay et de ses impri- meurs je n'ai apporté d'autre changement que de distinguer Vtc et le t', Vi et le ;. Quelques-uns des opuscules de la savante fille parurent séparément avant 1626, date de la première édition de ses œuvres, qu'elle imprima sous le titre d'Ombre de la damoiselle de Gournay. En 1634 et en 164 1 ce recueil^ revu et aug- menté, prit le titre à'Advis ou Presens pour contenter le libraire, à qui le symbole caché sous ce nom d'Ombre ne disait rien. ÉGALITÉ DES HOMMES ET DES FEMMES 1622 A LA REYNE (') Madame Ceux qui s'adviserent de donner un Soleil pour de- vise (2) au Roy vostre Père, avec ce mot, Il n'a point d'Occident pour moy, firent plus qu'ils ne pensoient : parce qu'en representans sa grandeur qui voit presque tous) ours ce Prince des Astres sur quelqu'une de ses terres, sans intervale de nuict ; ils rendirent la devise héréditaire en vostre Majesté, presageans vos vertus, et de plus, la béatitude des François sous vostre Auguste présence. C'est dis-je chez vostre Majesté, Madame, que la lumière des vertus n'aura point d'Occident, ny consequemment l'heur et la feHcité de nos Peuples qu'elles esclaireront. Or comme vous estes en l'Orient de vostre aage et de vos vertus ensemble. Madame, (i) Anne d'Autriche, fille de Philippe III d'Espagne, femme de Louis XIII. (2) Il m'a paru superflu de relever les variantes que présente cette dédicace dans VOmhre et dans les éditions des Advis de Mademoiselle de Gournay. Elle y a d'ailleurs changé fort peu de chose. Mais il est curieux de constater qu'en 1622 elle a l'air d'ignorer la mort de Philippe III, décédé le 31 mars 1621. En effet, en 1622 elle dit encore : « au Roy vostre Père... qui voit » et en 1626 cette phrase est ainsi modifiée : « au feu Roy vostre Père... qui voyoit. » 58 MARIE DE GOURNAY daignez prendre courage d'arriver en mesme point au midy de iuy et d'elles, je dis de celles qui ne peuvent meurir que par temps et culture : car il en est quelques unes des plus recommandables, entre autres la Religion, la charité vers les pauvres, la chasteté et l'amour conjugale, dont vous avez touché le midy dès le matin. Mais certes il faut le courage requis à cet effort aussi grand et puissant que vostre Royauté, pour grande et puissante qu'elle soit : les Roys estant battus de ce malheur, que la peste infernale des flat- teurs qui se glissent dans les Palais, leur rend la vertu et la clairvoyance sa guide et sa nourrice, d'un accez infiniment plus difficile qu'aux inférieurs. Je ne scay qu'un seur moyen à vous faire espérer, d'atteindre ces deux midys en mesme instant : c'est qu'il plaise à V. M. se jetter vivement sur les bons livres de pru- dence et de mœurs : car aussi tost qu'un Prince s'est relevé l'esprit par cet exercice, les flatteurs se trouvans les moins fins ne s'osent plus jouer à Iuy. Et ne peuvent communément les Puissans et les Roys recevoir ins- truction opportune que des mors : parce que les vivans estans partis en deux bandes, les foux et mes- chans, c'est-à-dire ces flateurs dont est question, ne sçavent ny veulent bien dire près d'eux ; les sages et gens de bien peuvent et veulent, mais ils n'osent. C'est en la vertu certes. Madame, qu'il faut que les per- sonnes de vostre rang cherchent la vraye hautesse, et la Couronne des Couronnes : d'autant qu'ils ont puis- sance et non droit de violer les loix et l'équité, et qu'ils trouvent autant de péril et plus de honte que les autres MARIE DE GOURNAY 59 hommes à faire ce coup. Aussi nous apprend un grand Roy luy mesme, que toute la gloire de la fille du Roy est par dedans. Quelle est cependant ma rusticité, tous autres abordent leurs Princes et Roys en adorant et louant, j'ose aborder ma Reyne en preschant? Pardon- nez neantmoins à mon zèle, Madame, qui meurt d'envie d'ouyr la France crier ce mot, avec applaudis- sement, La lumière n'a point d'Occident pour moy, par tout où passera vostre Majesté nouveau Soleil des vertus : et d'envie encore de tirer d'elle, ainsi que j'espère de ses dignes commencemens, une des plus fortes preuves du Traicté que j'offre à ses pieds, pour maintenir l'égalité des hommes et des femmes. Et non seulement veu la grandeur unique qui vous est acquise par naissance et par mariage, vous servirez de miroir au sexe et de sujet d'émulation aux hommes encore, en l'estenduë de l'Univers, si vous vous eslevez au prix et mérite que je vous propose : mais aussitost. Madame, que vous aurez pris resolution de vouloir luyre de ce bel et précieux esclat, on croira que tout le mesme sexe esclaire en la splendeur de vos rayons. Je suis de vostre Majesté Madame, Tres-humble et Tres-obeissante servante et subjecte. GoURNAY. ÉGALITÉ DES HOMMES ET DES FEMMES. La pluspart de ceux qui prennent la cause, des femmes, contre ' cette orgueilleuse preferance que les hommes s'attribuent, leur rendent le change entier : ^ r'envoyans la preferance vers elles. 3 Moy qui fuys toutes extremitez, je me contente de les esgaler aux hommes : la nature s'opposant + pour ce regard autant à la supériorité qu'à l'infériorité. Que dis-je, il ne suffit pas à quelques gens de leur préférer le sexe masculin, s'ils ne les confinoient encores d'un arrest irréfragable et nécessaire à la quenouille, ^ ouy mesme à la quenouille seule (i). ^ Mais ce qui les peut con- soler contre ce mespris, c'est qu'il ne se faict que par (i) On renvoyait la femme désireuse de s'instruire à la quenouille, comme on l'a renvoyée plus tard au pot au feu. Cet argument commode, tiré des occupations ordinaires de la ména- gère, a été très employé. Dans les epistres invectives de ma dame Helisenne, composées par ladicte dame : De Crenne [1543] : nous trouvons un passage où la quenouille est également invoquée. Il s'agit de la quatrième épître intitulée Epistre exhibée par ma dame Helisenne à Elenot, lequel excité de presumption téméraire, assi- dîiellement contemnoit les dames qui au solatieux exercice literatre se veulent occuper : mais pour le dizertir de safollie, icy est faicte com,- memoration des splendides et gentilT^ esprit-^, d'aucunes dames illustres. Helisenne indignée s'écrie : « Et parlant en gênerai, tu dis que femmes sont de rudes et obnubilez espritz : parquoy tu conclus, qu'autre occupation ne doibvent avoir que le filler... J'ay certaine évidence par cela, que si en ta faculté estoit, tu pro- 62 MARIE DE GOURNAY ceux d'entre les hommes ausquels elles voudroient moins ressembler : personnes à donner vraysem- blance aux reproches qu'on pourroit 7 vosmir sur le sexe féminin, s'ils en estoient, et qui sentent en leur cœur ne se pouvoir recommander que par le crédit ^ de l'autre. D'autant qu'ils ont ouy trompetter par les rues, que les femmes manquent de dignité, manquent aussi de suffisance, voire du tempérament et des organes pour arriver à 9 cette-cy, leur éloquence triomphe à prescher ces maximes : et tant plus opu- lemment, de ce que, dignité, suffisance, organes et tempérament sont ^° beaux mots : n'ayans pas appris d'autre part, que la première qualité d'un " mal habill* homme, c'est de cautionner les choses soubs la foy populaire et par ouyr dire. '^ Voyez tels esprits com- parer ces deux sexes : la '? plus haute suffisance à leur advis où les femmes puissent arriver, c'est de ressem- bler le commun des hommes : autant '-^ eslongnez d'imaginer, qu'une grande femme se peust dire grand homme, le sexe '5 changé, que de consentir qu'un homme se peust eslever à l'estage d'un Dieu. Gens plus braves qu'Hercules vrayement, qui ne desfit que douze monstres en douze combats ; tandis que d'une seule parolle ils desfont la moitié du Monde. hiberois le bénéfice literaire au sexe femenin, l'improperant de n'estre capable des bonnes lettres. » Anne-Marie de Schurman qui est un peu l'élève en féminisme de Marie de Gournay dit, elle aussi : « Je sçay bien, que pour ne nous pas laisser inutiles, on nous donne en partage l'esguille et le fuseau, et que l'on nous dit que cet employ doit estre celuy de nostre sexe. » MARIE DE GOURNAY 65 Qui croira cependant, que ceux qui se veulent ^^ esle. ver et fortifier de la foiblesse d'autruy, '7 se puissent eslever ou fortifier de leur propre force ? Et le bon est, qu'ils pensent estre quittes de leur effronterie à vilipender -^ ce sexe, usants d'une effronterie pareille à se louer et '9 se dorer eux mesmes, je dis par fois en particulier comme en gênerai, ^° voire à quelque tort que ce soit : comme si la vérité de leur vanterie recevoit ^^ mesure et qualité de son impudence. Et Dieu sçait si je " congnois de ces joyeux vanteurs, et dont les vanteries sont tantost passées en proverbe, entre les plus eschauffez au mespris des femmes. Mais quoy, s'ils prennent droict d'estre ^^ galans et suffisans hommes, de ce qu'ils se déclarent tels comme par Edict ; pourquoy ^"^ n'abestiront-ils les femmes par 1 contrepied d'un autre Edict? ^^ Et si je juge bien, soit de la dignité, soit de la capacité des dames, je ne prétends pas à ^^ cette heure de le prouver par raisons, puisque les opiniastres les ^7 pouroient débattre, ny par exemples, d'autant qu'ils sont trop communs ; ^^ ains seulement par ^9 l'aucthorité de Dieu mesme, des 5°arcsboutans de son Eglise et de ces grands ^^ hommes qui ont servy de lumière à l'Univers. 5^ Rengeons ces glorieux tesmoins en teste, et reservons Dieu, puis les Saincts Pères de son Eglise, ^5 au fonds, comme le trésor. Platon à qui nul n'a débattu le tiltre de divin, et consequemment Socrates son interprète et ^4 Prote- cole en ses Escripts ; (s'il n'est là mesme celuy de Socrates, son plus divin Précepteur) 3 î leur assignent 64 MARIE DE GOURNAY mesmes droicts, facultez et ^^ functions, en leurs Re- publiques et par tout ailleurs. Les maintiennent, 37 en outre, avoir surpassé maintefois tous les hommes de leur Patrie : comme en effect elles ont inventé partie des plus beaux arts, 5^ ont excellé, 59 voire enseigné cathedralement et souverainement *^*^ sur tous les hommes en toutes sortes de -^^ perfections et vertus, dans les plus fameuses villes antiques entre autres Alexandrie, première ^^ de l'Empire après Rome (i). 43 bis Dont il est arrivé que ces deux ^5 Philosophes, miracles de Nature, ont creu donner plus de lustre à des discours de grand poix, s'ils les prononçoient en leurs livres par la bouche de Diotime et d'Aspasie : Diotime que ce 44 dernier ne craint point d'appeller sa maistresse et Préceptrice, en quelques unes des plus hautes sciences, luy Précepteur et maistre ^î du genre humain. Ce que Theodoret relevé si volontiers en l'Oraison de la Foy, ce me semble ; qu'il paroist bien que l'opinion favorable au sexe luy estoit fort plausible. ^^ Après tous ces tesmoignages de Socrates, sur le faict des dames; on void assez que s'il lâche quelque mot au Sympose de Xenophon contre leur prudence, à comparaison de celle des hommes, il les regarde selon l'ignorance et ^^ l'inexpérience où elles sont nourries, ou bien au pis aller en gênerai, 4^ laissant lieu fréquent et spatieux aux exceptions : à quoy les ^'^ deviseurs dont est question ne s'enten- dent point. (i) Hypathia(;î. d, a.) MARIE DE GOURNAY 65 ^ Que si les dames 5° arrivent moins souvent que les hommes, aux degrez ^' d'excellence, c'est mer\^eille que 52 le deffaut de bonne ^3 instruction, 54 voire l'affluence de la mauvaise expresse et professoire ne face pis, 5> les gardant d'y pouvoir arriver du tout. 5^ Se trouve til plus de différence des hommes à elles que d'elles à elles mesmes, selon l'institution qu'elles ont 5 7 prinse, selon qu'elles sont eslevées en ville ou village, ou selon les Nations ? Et 5^ pourquoy leur institution ^9 ou nourriture aux affaires et ^° Lettres à l'égal des hommes, ne rempliroit elle ^' ce vuide, qui paroist ^^ ordinairement entre les testes ^^ des mesmes hommes et les leurs : ^^ puis que la nourriture est de telle importance qu'un de ses membres ^> seulement, c'est à dire le commerce du monde, abondant aux Françoises et aux Angloises, et manquant aux Ita- liennes, celles cy sont de gros en gros de si ^^ loing surpassées par celles là ? Je dis de gros en gros, car en détail les dames d'Italie ^7 triumphent parfois : et nous en avons tiré ^^ deux Reynes à la prudence desquelles la France a trop d'obligation (i). ^^ Pourquoy vray- (i) Dans le traité de V éducation des en/ans de France, écrit à l'occasion de la première grossesse de Marie de Médicis, Made- moiselle de Gournay fait déjà la même remarque. « Les femmes Françoises, dit-elle, voire les Angloises avec elles, ont un spé- cieux advantage sur celles des autres nations en esprit et galan- terie, ouy mesmes sur celles d'Italie, où naist en gros le plus sub- til peuple de l'Europe. Et ne sçauroit cet advantage procéder, que de ce que ces premières sont recordees, polies et affilées au moins par la conversation, les aultres non : recluses qu'elles sont en des cachots, ou pour le meilleur marché, peu meslees parmy le monde. » Dans l'édition de 1634, cette phrase : « deux Reynes à la pru- 66 MARIE DE GOURNAY ment la nourriture ne frapperoit elle ce coup, de remplir la distance qui se void entre les entendemens des hommes et des femmes ; veu qu'en cet exemple icy le moins surmonte le plus, par l'assistance d'une seule de ses parcelles, je dis ce commerce et conver- sation : l'air des Italiennes estant plus subtil et propre à subtilizer les esprits, comme il paroist en ceux de leurs hommes, confrontez communément contre ceux là des François et des Anglois ? Plutarque 7° ^u Traicté des vertueux faicts des femmes maintient ; que la vertu de l'homme et '^ de la femme est mesme chose. Seneque d'autre part publie aux Consola- tions ; qu'il faut croire que la Nature n''a point traicté les dames ingratement, ou restrainct et racourcy leurs vertus et leurs esprits, plus que les vertus et les esprits des hommes : "'^ mais qu'elle les a douées de pareille vigueur et de 73 pareille faculté à toute chose honeste et louable. Voyons ce qu'en juge après ces deux, le tiers chef du ''^ Triumvirat de la sagesse humaine et morale en ses Essais. Il luy semble, dit il, et si ne sçait pourquoy, qu'il se trouve rarement des femmes dignes de commander aux hommes. N'est ce pas les mettre en particulier à l'égale contrebalance des hommes, et confesser, que s'il ne les y met en gênerai il craint d'avoir tort : bien qu'il peust excuser sa 7) restrinction, sur la pauvre dence desquelles la France a trop d'obligation » devient « des Reynes et des Princesses qui ne manquaient pas d'esprit. « Cette reculade n'est pas la seule trace d'opportunisme qu'on puisse relever dans l'œuvre de Marie de Gournay. MARIE DE GOURNAY 67 et disgraciée ^^ nourriture de ce sexe. 7? N'oubliant pas au reste d'alléguer ^s et relever en autre lieu de son mesme livre, 79 cette authorité que Platon leur départ en sa Republique : et qu'Anthistenes nioit toute différence au talent et en la vertu des deux sexes. Quant au Philosophe Aristote, ^° puisque remuant Ciel et terre, il n'a point ^' contredit en gros, que je scache, l'opinion qui favorise les dames, il l'a confir- mée : s'en rapportant, ^^ sans doubte, aux sentences de son père et grand père spirituels, Socrates et Platon, comme à chose constante et fixe soubs le crédit de tels ^^ personnages : par la bouche desquels il faut advoûer que le ^+ genre humain tout entier, et la raison mesme, ont prononcé leur arrest. Est-iH^ be- soing d'alléguer infinis autres ^^ anciens et modernes de nom illustre (i), ou parmy ces derniers, Erasme, ^7 Politien, Agripa, ^^ ny cet honneste et pertinent Précepteur des courtizans (2) : ^^ outre tant de fameux Poètes si contrepoinctez tous ensemble aux mespriseurs du sexe féminin, et si partisans de ses advantages aptitude et disposition à tout office et ^o tout exercice louable et^» digne ? Les dames en vérité se consolent ^^ que ces ^3 descrieurs de leur mérite ne 94 se peuvent prouver habiles gens, si tous ces ^^ esprits le sont : et qu'un ^^ homme fin ne dira pas, encores qu'il le 97 creust, que le mérite et ^^ passedroit du sexe féminin tire court 99^ près celuy du mascuHn ; jusques (i) Erasme, Epist : et Coîloq. Politia, Epist : Agripa, Preceî : du sexe féminin. (N. d. a.) (2) Courtizan. (A^ d. a.) B. Castiglione, auteur du Cortegiano. 68 MARIE DE GOURNAY à ce que ^°° par arrest il ait faict '°^ déclarer tous ceux là buffles, '°^ affin d'infirmer leur tesmoignage si contraire à ^°^ tel decry. Et '°+ buffles faudroit il encores déclarer des Peuples entiers et des plus '°^" sublins, entre autres ceux de Smyrne en '°^ Tacitus : qui pour obte- nir '°7 jadis à Rome presseance de noblesse sur leurs voisins, allegoient estre descendus, ou de Tantalus fils de Jupiter ou de Theseus petit fils de Neptune ou d'une Amazone, laquelle par '°^ ce moyen ils '°9 con- trepesoient à ces Dieux. "° Pour le regard de la loy Salique, qui prive les femmes de la couronne, elle n'a lieu qu'en France. Et fut inventée au temps de Pharamond, ' ^ ^ pour la seulle considération des guerres contre l'Empire duquel nos Pères secoûoient le joug : le sexe féminin estant "^ vraysemblablement d'un corps moins propre aux armes, par la nécessité du port "5 et nourriture des enfans (i). Il faut remarquer encores "-^ neantmoins, que les Pairs de France ayans esté créez en première intention comme une espèce de personniers des Roys, ainsi que leur nom le déclare: les dames Pairaisses de leur chef ont séance, privilège et voix deliberative par tout où les Pairs en ont et de mesme estendue. "^ Comme aussi "^ les Lace- demoniens ce brave et généreux Peuple, consultoit de toutes affaires privées et publiques avec ses femmes (2). ''^ Bien a servy cependant aux François, de trouver l'invention des Régentes, pour un equiva- (i) Hotmau pour l'etymologie des Pairs : du Tillet et Math. Histoire du Rov pour les Dames Pairresses. (N. de l'auteur'). (2) Plut. (A^ d. a.) MARIE DE GOURNAY 69 lent des Roys "^ ; car sans cela combien "9 y a il que leur Estât fust par ten'e? '^° Nous sçaurions bien dire aujourd'huy par espreuve, quelle nécessité les minoritez des Roys ont de cette recepte. Les Germains ces belliqueux Peuples, ^^' dit Tacitus, qui après plus de deux cens ans de guerre, furent plustost ^" trium- phéz que vaincus; portoient dot à leurs femmes, non au ^^5 rebours. ^^^ Ils avoient au surplus des Na- tions, ^^> qui n'estoient jamais régies [que] par ce sexe. Et quand Aenee présente à Didon '^^ le sceptre d'Ilione, les ^^7 scoliastes disent, que cela provient, de ce que les dames filles aisnées '^^, telle qu'estoit cette Princesse^ regnoient anciennement aux maisons Royalles. Veult on deux plus beaux envers à la loy Salique, si deux envers elle peut souffrir ? Si '^^ ne mesprisoient pas les femmes nos anciens Gaulois, ny les Carthaginois aussi; lorsqu'estans unis en l'armée ^5° d'Hanibal pour passer les Alpes, ils establirent les dames Gauloises arbitres de leurs ^ ^^ différends. ^^^ Et quand les hommes desroberoient à ce sexe en plusieurs lieux, ^^spart aux meilleurs advantages ; '^4 l'inégalité des forces corpo- relles plus que des spirituelles, ou ^^î Ju mérite, peut facilement estre cause ^^^ du larrecin et de ^^7 la souf- france : forces corporelles qui sont ^ ^^ vertus si basses, que la beste en tient plus par dessus l'homme, que l'homme par dessus la femme. Et si ce mesme Histo- riographe '59 Latin nous apprend, qu'où la force règne, l'équité, '^° la probité, la modestie mesme, sont les attributs du vainqueur ; s'estonnera-on, '^' que la suffisance et les mérites en gênerai, soient yO MARIE DE GOURNAY ceux de nos hommes, privativement aux femmes. Au surplus l'animal humain n'est homme ny femme, à le bien prendre, les sexes estants faicts non simplement, '^^ mais secundum quid, comme parle l'Eschole : c'est à dire pour la seule propagation. L'unique forme et différence de cet animal, ne ^^3 consiste qu'en l'ame humaine. Et s'il est permis de rire ^'^'^en passant, le quolibet ne sera pas hors de saison, ^^î nous apprenant; qu'il n'est rien plus semblable au chat sur une fenestre, que la chatte. L'homme et la femme sont tellement uns, que si l'homme est plus que la femme, la femme est plus que l'homme. L'homme fut créé masle et ^^6 femelle, dit l'Escriture, ne ^^7 comptant ces deux que pour un. ^-^^Dont Jesus- Christ est appelle fils de l'homme, bien qu'il ne le soit que de la femme. ^+9 Ainsi parle après le grand Sainct Basile (i) :^^° L^ vertu de l'homme et de la femme '^^ est mesme chose, puis que Dieu leur a décerné mesme création et mesme honneur: masctilum et ^^^ fœmi- ninam fecit eos. Or en ceux de qui la Nature est une et mesme, il faut '^^ que les actions aussi le soient^ et que l'estime et ^^4 loyer en suitte soient pareils, où les œuvres sont pareilles. Voila donc la '55 déposition de de ce puissant '>^ piher, et vénérable '^7 tesmoing de l'Eglise, Il n'est pas mauvais de se souvenir snr ce poinct, '>^ que certains ergotistes anciens, ont passé jusques à ^>^ cette niaise arrogance, de débattre au sexe féminin l'image de Dieu a différence de l'homme : ^^° (i) Homil. I. (A^. d. a.) MARIE DE GOURNAY 7I laquelle image ils dévoient, selon ce calcul attacher à la barbe. '^' Il '^^ failloit '^^ de plus et par conséquent, desnier aux femmes Tirnage de l'homme, ne ^^-^ pou- vant luy ressembler, sans qu'elles ressemblassent à celuy '^> auquel il ressemble. Dieu mesme leur a departy les dons de Prophétie '^^ indifferamment avec les hommes, (i) ^^7 les ayant establies aussi pour Juges, instructrices et conductrices de son Peuple fidelle en paix et en guerre : '^^ et '^^ qui plus est, '^o rendu triomphantes avec luy des hautes victoires, ^"^ qu'elles ont aussi maintefois emportées et arborées en divers ^^^ lieux du Monde : mais sur quelles gens, '^^ à vostre ad vis ? Cyrus et Theseus : à ces deux on ad j ouste Hercules, '^^ lequel elles ont sinon vaincu, du moins bien battu. Aussi fut la cheute de Pentasilée, ^^s cou- ronnement de la gloire d'Achilles : oyez Seneque et Ronsard parlans de luy. L'Amazone il vainquit dernier effroy des Grecs. 176, Pentasilée il ma sur la poudre. '"Ont elles au surplus, ''^ (ce mot par occasion) moins excellé de foy, qui comprend toutes les vertus principales, que de ''^ suffisance et de force magna- nime et guerrière ? Paterculus nous apprend, qu'aux proscription[s] Romaines, la fidehté des enfans fut nulle, des affranchis légère, des femmes tresgrande. Que si Sainct Paul, '^° suyvant ma route des tesmoi- gnages saincts, letir deffend le ministère et leur com- (i) Olda Debora. 72 MARIE DE GOURNAY mande le silence en l'Eglise : il est évident que ce n'est point par aucun mespris : ouy bien seulement, de crainte qu^elles n'esmeuvent les tentations, par cette montre si claire et '^' publique qu'il faudroit faire en ministrant et '^^ preschant, de ce qu'elles ont de^ grâce et de beauté plus que les hommes. Je dis '^^ que l'exemption de mespris est évidente, puisque cet Apostre parle de Thesbé comme de sa coadjutrice en l'œuvre de nostre Seigneur, '^^ sans toucher le grand crédit de Saincte Petronille vers sainct Pierre : /^5 et puis aussi que la Magdeleine est nommée en l'Eglise égale aux Apostres, par Apostolis (i). '^^ Voire que l'Eglise et eux-mesmes ^^7 ont permis une exception de ceste reigle de silence pour elle, qui prescha trente ans en la Baume de Marseille au rapport de toute la Pro- vence. Et si quelqu'un ^^^ impugne ce ^^9 tesmoi- gnage ^^° de prédications, on luy demandera que faisoient les '^^ Sibyles, sinon prescher l'Univers par'92 divine inspiration, sur '93 l'événement futur de Jesus- Christ ? '94 Toutes les anciennes Nations concedoient la Prestrise aux femmes, indifféremment avec les hommes. Et les Chrestiens sont au moins forcez de consentir, qu'elles '^s soyent capables d'appliquer le Sacrement de Baptesme : mais quelle faculté de dis- tribuer les autres, leur peut estre justement déniée; si celle de distribuer cestuy-là, leur est justement '^^ accordé ? De dire que la nécessité des petits enfans (i) Entre autres au Calendrier des Grecs, pujblié par Gene- brard. MARIE DE GOURNl^^^^^™^ 73 mourans; ait forcé les Pères anciens d'establir cet usage en despit d'eux : il est certain qu'ils n'auroient jamais creu que la nécessité les peust dispenser '9? de mal faire, jusques aux termes '^s de permettre violer et diffamer l'application d'un Sacrement. Et partant concedans '^9 ceste faculté de distribution aux femmes, on void à clair qu'ils ^°° ne les ont interdites de ^°^ distribuer les autres Sacremens, que pour maintenir tousjours plus entière ^°^ l'auctorité des hommes; soit pour estre ^^^ de leux sexe, soit afin qu'à^^'^ droit ou à tort, la paix fust plus asseurée entre les deux sexes, par la foiblesse et ^°^ ravallement de l'un. Certes sainct ^°^ lerosme escrit sagement ^°7 à nostre propos (i); qu'en matière du service de Dieu, l'esprit et la doc- trine doivent estre considérez, non le sexe. Sentence qu'on doit généraliser, pour permettre aux Dames à plus forte raison, toute ^°^ action et science honneste : et cela ^°^ suyvant aussi les intentions du mesme sainct, qui ^^° de sa part honnore et ^'^ auctorise bien fort ^'^ leur sexe. ^'5 Davantage sainct Jean l'Aigle et le plus chery des Evangelistes, ne mesprisoit pas les femmes, non plus que sainct Pierre, ^^^ sainct Paul et ces ^'5 deux Pères, j'entends sainct Basile ^^^ et sainct lerosme (2) ; puis qu'il leur addresse ses Epistres particulièrement : sans parler d'infinis autres Saincts ou Pères, qui font pareille addresse de leurs Escrits. Quand au faict de ludith je n'en daignerois (i) Epist. (AT. d. a.) (2) Electra. {N. d. a.) 74 MARIE DE GOURNAY faire mention s'il estoit particulier, cela s'appelle dépendant du mouvement et^'' volonté de son auc- trice : non plus que je ^^^ ne parle des autres de ce qualibre; bien qu'ils soient immenses en quantité, comme ils sont autant héroïques en qualité de toutes sortes, que ceux qui couronnent les plus illustres hommes. le n'enregistre point les faicts privez, de crainte qu'ils ^'^ semblent, ^^° non advantages et dons du sexe, ^^' ains bouillons d'une vigueur privée^" et specialle. "> Mais celuy de ludith mérite place en ce lieu, ^^^ parce qu'il est bien vray, que son des- sein tombant au cœur d'une jeune dame, entre tant d'hommes ^""^ lasches et faillis de cœur, à tel "^ be- soing, en si haulte et, si difficile entreprise, et pour "7 tel fruict, que le salut d'un Peuple et d'une Cité fidelle à Dieu : semble plustost estre ^^^ une inspiration et ^^^ prérogative divine ^^° vers les femmes, qu'un traict purement ^^^ voluntaire. Comme aussi le semble estre celuy de la Pucelle d'Orléans, accompagné de mesmes circonstances environ, mais de plus ample ^'^ et large utilité ^5^, s'estendant jusques au salut d'un grand Royaume et de son Prince (i). 254 Cette illustre Amazone instruicte aux soins de Mars, Fauche les escadrons et brave les bazars : Vestant le dur plastron snr sa ronde mammelle, Dont le bouton pourpré de grâces estincelle : Pour couronner son chef de gloire et de lauriers, Vierge elle ose affronter les plus fameux ^35 guerriers. (i) Aeneid. I. allusion. (A^. d. a.) (Marie de Gournay cite ici sa propre traduction.) MARIE DE GOURNAY 75 Adjoustons que la Magdelene est l