:m^.

''m^m

«ço^^^^

\!^^:^;^M^^^''^'

Wm

Digitized by the Internet Archive

in 2010 witii funding from

University of Ottawa

littp://www.arcli ive.org/details/lapuissancedestOOtols

>

^

LA PUISSANCE

DES TÉNÈBRES

{SuM^ ^'M-, ^-drV)

DU MÊME AUTEUR

Katia. Traduction de M. le comte d'Hiuterive. 8<* édition, 1 volume in-18. Prix 3 fr.

A la Recherche du Bonheur. Traduit avec l'autorisa- tion de l'auteur et précédé d'une préface par E. Hal- périne, 6"- édition, l volume in-18. Prix... li fr.

La Mort. Traduit avec l'autorisation de l'auteur et précédé d'une préface par E. Halpérine, 6* édition, 1vol. in-18. Prix 3 fr.

Deux Générations. Traduit avec l'autorisation de l'auteur par E. Halpérine, 3^ édition, 1 vol. in-18. Prix 3 fr.

Mes Mémoires. Enfance. Adolescence. Jeu- nesse, traduit intégralement avec l'autorisation de l'auteur, par E. Halpérine, 2'^ édition, 1 vol. in-18, Prix 3 fr.

Polikouchka. Traduit avec l'autorisation de Tau- leur par E. Halpérine. 4^ édition. 1 vol. in-18. P'ix 3 fr.

COIVITE LËON TOLSTOÏ

LA PUISSANCE

DES TÉNÈBRES

DRAME EN CINQ ACTES TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

PAR

E. HALPÉRINE

PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER

PEURIN ET C'% LIBRAIRES-ÉDITEURS

3o, OL"AI DES CnAXnS-AUGUSTIXS, 35

1887

Tous droits réservés.

fr-

Cry j

^ >-* (.r»

Ffl/^

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

Ce tout récent drame du comte Léon Tolstoï offre un double intérêt : action serrée et poi- gnante, description étonnamment exacte des mœurs des moujiks dans leur propre langue, si originale et si pittoresque. Cette fois, plus encore que dans ses récits bibliques S le grand romancier russe a voulu mettre à la portée des paysans la morale qu'il continue à prôclier avec la constance, on peut dire, d'un apôtre. La Puissance des Ténèbres n'est déjà plus une (l'uvre nationale, ni même populaire, au

i. A la Recherche du Bonheur, du comte Léon Tolstoï t-a- duit parE. Halpérine. Perrin et Cie, Éditeurs.

AVAXr-PUOPOS

sens le plus général du mot : c'est un drame exclusivement paysan, dont la langue spéciale ne saurait être toujours comprise par les « ci- tadins », comme dit Tolstoï, confondant dans le même dédain artisans et bourgeois.

La littérature russe possédait déjà, dans ce genre, divers chefs-d'œuvre, tels que Les Récits d'un chasseur de Tourguénef, des contes rus- tiques de Reclietnikov, de Glicb Ouspensky, de Dostoïevsky et de Léon Tolstoï lui-même, oii la vie des paysans russes est étudiée avec une simplicité véridique et saisissante. Quant au drame populaire proprement dit^ il^ est di- gnement représenté par les pièces d'Ostrovsky, La Triste destinée de Pissemsky, Autour de l'argent de Potiékhine, etc. ; mais nul, jus- qu'ici, de l'aveu de la critique russe presque tout entière, ne nous avait donné une impres- sion aussi intense et aussi juste des ténèbres qui pèsent sur l'esprit d'une partie des mou- jiks.

AVANT-P?.OPOS

Dans la Puissance des Ténèbres, le comte Tolstoï, faisant abstraction do toute velléité A'i\v[. n"a eu d'autre but que lamoralisation des masses; et, par une lieureuse contradiction, lieureuse surtout pour ces « citadins » (ju'il ignore délibérément, tandis que sa morale a porté faux, ce drame édifiant s'est trouvé être avant tout une merveilleuse œuvre d'art.

Les journaux russes ont conté, à ce propos, une anecdote caractéristique. Comme Tolstoï venait de lire son drame à des moujiks, l'un d'eux fit observer que Nikita était bien niais de se dénoncer ainsi lui-même, juste au moment il allait tranquillement recueillir le fruit de ses crimes : ce n'était certes point le but que recherchait le moraliste. Les autorités russes ont-elles redouté que cette œuvre, loin d'amender les moujiks, ne fît que les endurcir? Toujours est-il qu'elles viennent d'en interdire la vente en librairie et la représentation au théâtre.

AVANT-ruoros

Mais quel art. on revanche, quelle science des plus obscurs replis de l'âme humaine, quelle émotion , quel souci du vrai poussé jusqu'à l'horreur ! Aucune autre littérature dramatique peut-être n'offre l'exemple d'une tentative aussi neuve et aussi hardie.

ACTE PREMIER

ACTE PREMIER

IMÎRSONNAGES :

PETR IGNATITCH. riche moujik, quaranle-Jeux ans, marié

011 secondes noces; nialaiiif. ANISSIA. sa femme, trente-deux ans; coquettement habillée AKOULINA. fille de Petr. du premier lit, seize ans; un peu

dure d'oreille, un peu idiote. ANIOUTKA ', seconde fill^ de Petr, dix ans. NIKITA. valet de ferme de Petr, vingt-cinq ans; coq de village. AKIM, père de iNikila. cinquante ans. moujik d'assez pauvre

apparence; 1res pieux. MATRENA. sa femme. cinq;iante ans. MARINA, orpheline, vingt-deux ans.

(I. "action se passe en automne, dans un grand village. La scène rcpréient» piniérieur d'une i^ba spacieuse, celle de l'ctr. PETR est assis sur uu banc, ei ecou|:é à réparer des harnais. ANISSIA et AKOULIN.i tissent.)

1 . iJiminutif d'Anna.

LA PinSSANCE DES TENEBRES

SCÈNE PREMIÈRE

PETR, ANISSIA, AKOULINA

(Celles-ci chantent à l'unisbon.)

PETR (en regardant par la fenêtre).

Les chevaux se sont encore sauvés. Si on allait tuer le poulain !... Mikita * ! Hé! Mikita ! Es-tu sourd ?

(Il tend l'oreille; puis s'atli'essaiit aux babas :)

Assez chanté, vous autres : on n'entend rien.

La voix (le NIKITA file la cour).

Quoi ?

PETR

Rentre les chevaux !

LA. VOIX DE MKITA

Je vais les rentrer. Laisse-m'en le temps.

PETR (hochant la tête).

Ah! ces ouvriers !... Si j'avais ma santé, jamais de la vie je n'en prendrais! Avec eux, rien que le péché !...

(Il se lève, puis se rassied.) 1. PronoTiciaticn populaire du motNikita.

ACTE PREMIER

Mikita! Impossible de le faire venir. Allez-y donc, quelqu'une de vous ; Akoulina, va les rentrer, toi.

AKÛULINA

Quoi? les chevaux ?

PETa Que veux-tu que ce soit ?

AKOULINA

J'y vais.

(Elle sort.)

SCENE II

PETR, AXISSIA

PETR

Quel propre-à-rien, le petit !... Il ne sait pas se rendre utile dans un ménage. Quoi qu'il entre- prenne. . .

ANISSIA

Avec ça que tu es dégourdi, toi! Toujours à te traîner du poêle ^ au banc... Tu ne sais que bourrer les autres !...

1. Les poêles ties isbas russes sont assez larges et d'uae chaleur assez modérée poar servir de lits aux moujiks.

LA PUISSANCE DKS TENEBRES

PETR

Si l'on ne vous bourrait pas, il ne resterait plus une pierre de la maison au bout d'un an ! 0 vous autres !...

AMSSIA

Tu veux qu'on fasse dix choses à la fois, et lu grognes encore ! C'est facile de donner des ordres, <|uand on est commodément étendu sur le poêle !

PKTR (soupirant).

Ah!... Sans celte maladie qui a jeté son grappin sur moi, je ne le garderais pas un jour de plus.

La voix (I'aKOULIXA (derrière la scène).

Psè ! psè ! psè !...

(On eatead le poulain liennir. les clirvaux rentrer en galopant par la porte cochcre, et la puite oocbère grincer sui ses gonds.)

PETR

Bavarder, c'est tout ce([u'il sait faire. Ma foi, non ! je ne le garderai pas.

ANISSIA (le contrefaisant).

•Te ne le garderai pas ! Je ne le garderai pas !... Commence par mettre toi-même la main à la pâte, et tu pourras parler, alors.

ACTE miK.MIEK

SCÈNE IIÏ

LES MÊMES, plus A KO U LIN A AKOUI.INA (en entrant).

On a eu toutes les peines du monde à les iïiii-c rentrer. C'est toujours le pommelé...

PETn Et Nikita, est-il ?

AKOLUNA

Nikita ?... Mais il s'est arrêté dans la rue.

PETR

Pourquoi s'est- il arrêté ?

AKOt'Ll.NA

Pourquoi s'est-il arrêté ? Il est en train de causer là- bas derrière.

PETR

Impossible de rien tirer d'elle! Mais avec «jui cause-t-il ?

AKOUH.NA (n'ayant pas entendu).

Quoi ?

(PETR, d'un geste désespéié, étend ia main vers AKOULIXA, qui va s'asseoir à kon métier.)

LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

SCÈNE IV

LES MÊMES, plus ANIOUTKA

ANIOUTKA

(Elle entre eu courant, et, s'adressant à sa mère.)

Le père et la mère de Mikita sont venus le voir. Ils le retirent chez eux... Vrai comme je respire !

ANISSIA

Tu mens!

ANIOUTKA

Parole ! Que je meure de suite!.. (EUe rit.) Je passe à côté de Mikita et voilà qu'il me dit : « Adieu maintenant, qu'il dit, Anna Petrovna. Viens donc chez moi t'amuser à ma noce... Moi, qu'il dit, je vous quitte.. » Et il s'est mis à rire.

ANISSIA son mari).

Il se passe de toi ; voilà qu'il se disposait à te quit- ter... « Je le chasserai I » qu'il disait...

PETR

Eh ! Qu'il s'en aille ! Est-ce (pie je n'en trouverai pas d'autre !

ACTE PREMIER

ANISSIA

El Vargeut que tu lui as avancé !

(AnL-uska marche vers la porte, écoute un moment co qu'on dit, et s'en va.)

SCÈNE V

AMSSIA, PEIR. AKOULINA PETR (frvjnçant les sourcils).

L'argent ? Eh bien! il lui servira l'été prochain.

ANISSIA

Ail oui 1 cela t'arrange, de le laiser partir. Ce sera pour toi une bouche de moins à nourrir. Et moi, l'hiver, je resterai seule à peiner comme un cheval ! Ta tille n'a pas grande envie de travailler, et toi, tu ne bougeras pas de ton poêle : je te connais.

PETR

Qu'est-ce qui te prend, avant de rien savoir, de faire ainsi aller ta langue pour rien ?

AXISSIA

La cour est pleine de bétail, tu n'as pas vendu la vache ; tous les moutons, tu les as gardés pour Thi-

10 LA PnSSANCE DES TENEBRES

ver, il n'y aura jamais assez de fourrage et d'eau : et tu veux laisser partir l'ouvrier?.. Moi je n'en ferai point, du travail de moujik. Je m'étendrai consme toi sur le poêle, et <|ue tout aille au diable ! Tu t'arran- geras comme tu voudras!

PETR AKOULINA).

Ya donc au fourrage: c'est l'heure.

AKOULINA

Au fourrage ?... Soit!

(Elle passe ion caftan et se munit d'une corde.) AMSSIA

Je ne travaillerai plus ; j'en ai assez. Je ne veux plus rien faire. Travaille tout seul.

PETR

Assez ! Quelle enragée ! On dirait un mouton pris de tournoiement !

ANIS.SIA

C'est toi-même qui es un chien enragé ! On ne peut rien attendre de toi, ni travail ni plaisir. Tune sais que tourmenter les gens. Failli chien, va!

PETR (crachant et s'habillant).

Pfou!... Dieu me pardonne! Je vais voir ce qui se passe.

ACTE PHKMIER

ANISSIA (lui criant après).

Diable pourri 1 Gros nez !

SCENE VI

AMSSIA, AKOULIXA AKOULINA

Pourquoi injuries-tu père?

AMSSIA

Va donc, sotte, tais-toi !

AKOULINA (s'approchant Je la porte).

Je sais bien pourquoi tu l'injuries... C'est toi la sotte, chienne que tu es !.. .le n'ai pas peur de toi !

AMSSIA (se levantviveinenl et cherchant quelque chose pour la battre).

Prends garde que je ne t'assène un coup de ro- gatch ' !

AKOULINA (ouvrant la porte).

Chienne, diablesse, voilà ce que tu es ! Chienne ! Chienne I Diablesse !

(Elle sort en courant.)

i. Longue fourche à pousser et à prendre les marmites dans le poêle.

12 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

SCÈNE YII

ANISSIA, seule.

ANISSIA (songeant).

« Tu viendras à mes noces », qu'il a dit. Qu'est- ce qu'ils sont allés imaginer... le marier ? Prends garde, Mikitka^ ! Si c'est de tes manigances, je ferai... Je ne puis vivre sans lui ; je ne puis le lais- ser partir !

SCÈNE VIII

ANISSIA, NIKITA

(NIKJTA entre ea promenant ses regards autour de lui ; en voyant qu'ANISSIA est seule, il s'approche vivement d'elle et lui dit à voix basse :)

NIKITA

Quoi, mon frère 2 !... Un malheur !... Mon père est arrivé ; il veut me ramènera la maison. « Nous

1. Dimiautif de Mikila.

2. Traductiou littérale.

ACTE PREMIER 13

« allons enfin le marier, qu'il dit, et te garder chez « nous. »

ANISSIA

Eh bien ! marie-toi ; qu'est-ce que cela me fait ?

MKITA

Ah ! c'est comme ça ! Moi qui cherchnis à arran- ger l'affaire au mieux, et voilà qu'elle m'ordonne de me marier. Et pourquoi ?...

(Avec un clignement d'œil.)

Tu as donc oublié ?...

ANISSIA

! marie-loi donc ! Qu'ai-je à faire de toi ?

MKlTA

Pourquoi donc cette mine hargneuse? Vois-tu? Elle ne veut même pas que je la caresse ! Qu'as-tu donc ?

ANISSIA

' Ce que j'ai ?... C'est que tu veux m'abandonner... Et si tu veux m'abandonner, je n'ai que faire de toi. Voilà tout ce que j'ai à te dire.

NIKITA

Assez, Anissia! Est-ce que je veux t'oublier ? Ja- mais de la vie ! Absolument non, pour ainsi dire, je ne t'abandonnerai pas... Je cherche, je cherche,

li LA PUISSANCE DES TENEBKES

Même si l'on me marie, je reviendrai ici, comme si on ne m'avait pas ramené à la maison.

ANISSIA

Et que ferais-je de toi, si tu étais marié ?

NIKITA

Mais comment, mon frère ?... On ne peut pourtant pas aller contre la volonté de son père.

ANISSIA

Tu rejettes cela sur ton père, et c'est toile coupa- i)le. Depuis longtemps tu manigançais l'affaire avec ta noiraude de Marinka ^ C'est elle qui t'a monté la tête : ce n'est pas pour rien qu'elle est venue ici liier.

NIKITA

Marinka ! J'en ai bien besoin, vraiment ! Assez d'autres se pendent à votre cou !!..

ANISSIA

Alors pourquoi ton père est-il venu? C'est toi (pii le lui as suggéré. Tu m'as trompée.

(Elle fond en larmes.) NIKITA

Anissia, crois-tu eu Dieu, ou non ?... Mais, je ne lai pas môme rêvé ! Absolument non, je ne sais

1. Diminutif de Marina.

ACTE.lMlKMlt:» *S

nen, je ne connais rien. C'est mon vieux, seul, qui a pris cela sous son bonnet.

ANISSIA

Si tu ne veux pas, qui te contraindra?

MKITA

Mais je songe aussi à l'impossibilité de braver l'iiutorité de mon père. Et cependant, non, je ne le souhaite pas.

ANISSIA

Entêle-toi, voilà tout.

NIKITA

Eh bien ! il y en avait un qui s'est entêté. Alors on lu fouetté au bailliage... Tout simplement. Moi, ça ne me sourit guère. Un dit que ça chatouille.

ANISSIA

Assez plaisanté. Écoute, Nikita. Si tu épouses Ma- rinka, je ne réponds pas de moi... Je me tuerai. J'ai liéché, j'ai violé la loi; mais, à présent, impossible d y revenir... Et si toi tu t'en vas, encore, je ferai...

NIKITA

Pourquoi m'en irais-je? Si je voulais m'en aller, il y a longtemps que je serais parti. Naguère encore, ivan Semenitch m'otîraitchez lui la place de cocher... Et quelle vie!.. Mais je n'ai pas voulu, car je cal-

16 LA PUISSANCE DES TÉNÉB[ÎES

cule, pour ainsi dire, que je suis beau pour tout le monde... Si tu ne m'aimais pas, alors cescraitautre chose.

AMSSIA

Fort bien. Alors mets-toi bien ça dans la îête. Le. vieux,— si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, mourra; alors, pensais-je, nous effacerons nos péchés, conformément à la loi, et tu deviendnis maître à ton tour.

NIKITA

Pourquoi s'inquiéter de l'avenir? (Ju'est-ce que ci me fait, à moi? Je travaille comme pour moi. Le patron m'aime, et sa baba aussi. Et si la buha m'aime, ce n est pas ma faute... Tout simplement.

A.MSSIA

M'aimeras-tu?

NIKITA (retreigiiaut).

Voilà comment... Commcsi tu étais dans mon âme...

ACTE PKEMIEU 17

SCÈNE IX

LES MÊMES, plus MATRENA

(MATHENA entre en faisaal force signe de croix devant les icônes; NIKITA et AMSSIA s'écartent vivement l'un de l'autre.)

MATRENA

Et moi, ce quej'ai vu, je ne l'ai pas vu; ce que j'ai entendu, je ne l'ai pas eatendu. Il s'amusait avec une petite baba? Eh bien! Un petit veau, ça s'amuse aussi. Pourquoi ne pas s'amuser : c'est laff-tire de la jeunesse... Toi, mon petit fils, ton patron te de- mande dans la cour.

NIKITA

J'étais entré pour chercher la hache.

MATRENA

Je sais, je sais, mon ami, de quelle hache il s'agit. Celte hache-là, c'est auprès des babas qu'on la cher- che d'habitude.

NIKITA (se baissant et prenant la hache j.

Eh bien! ma petite mère, on est donc tout à fait décidé à me marier? Moi, je trouve ça inutile. Et puis, ça ne me tente pas trop.

d8 LA PLISSA>;CE DES TENEBRES

MATRENA

111 ! ih! Mou beau galant, pourquoi te marier?... C'est le vieux qui le veut. Ya donc, mon fils, nous

arraugirons tout sans toi.

NIKITA

Étranges paroles! Tantôt on veut me marier, tan- tôt non. Absolument non, je n'y comprends rien du tout.

(Il sort.)

SCENE X

AiMSSlA, MATUENA

ANISSIA

Eh bien! tante Matrena, c'est donc vrai que vous voulez le marier?

.MATHENA

Et avec quoi le marierait-on, ma petite baie? Tu sais bien quel est notre avoir. C'est mon petit vieux qui bavarde à tort et à travers, c Le marier ! Eh ! le marier! » Mais ce n'est point son affaire. Les clic- vanx ne fuient pas l'avoine. On ne cherche pas ie

ACTE PUEMIER *^

bonheur quand on l'a. De même ici. Est-ce que joue vois pas lie quoi il retourne?

AMSSIA

Eh bien ! ma tante Matrena, pourquoi me cache- rais-je de loi? Tu sais tout. J'ai péché : j'ai aimé ton lils.

MATRENA

Ahl (lucllc nouvelle m'annonces-tu là? Et la tante Matrena qui l'ignorait!.. Hé! ma fille, lu tante Matrena est rusée, rusée, archirusée ! La tante Ma- U-ena, je te dirai, ma petite baie, voit sous la terre à un archiue de prolondeur. Je connais tout, ma petite baie. Je sais pourquoi les jeunes babas ont besoin de paquets de poudre à faire dormir... Jen ai apporté.

(Elle dénoue uq cjin de son châle et en tiie do petits païucts de papier.)

Ce qu'il ."aut, je le vois, et ce qu'il ne faut pas, je ne lésais pas, je ne le connais pas. Voilà.. La tante Matrena a été jeune, elle aussi, il m'a fallu vivre aussi avec mon imbécile! Les 77 tours, je les con- nais tous... Je vois, ma petite baie, que ton vieux va tourner l'œil : et comment vivrait-il? Si on lui don- nait un coup de fourche, il ne sortirait pas de sang. Et voilà (ju'au printemi»s tu l'enterreras, sans doute. Il le faudra bien, alors, prendre quelqu'un dans la

^^ LA PUISSANCE DES TÉNÈHRES

cour. Et mon iiis, pourquoi ne serait-il pas un moujik? Il n'est pas pire que lesautres... Alors, quel intérêt aurais-je à retirer mon fiJs d'un endroit il se trouve si bien? Suis-je donc l'ennemie de mon propre enfant?

ANISSIA

Pourvu qu'il ne s'en aille point de chez nous?

MATRENA

Et il ne s en ira point, ma petite hirondelle. Tout ça, c'est des bêtises. ïu connais mon vieux. Il n'a pas la tête bien solide; mais lorsqu'il s'est une fois mis quelque chose dans la caboche, c'est comme bàli sur la pierre : impossible de l'arracher.

AiMSSIA

Mais comment l'affaire s'est-elle emmanchée?

MATRENA

Vois-tu, ma petite baie, le petit... tu sais toi-même comme il aime les petites babas... Etpuis,ilest beau, il n'y a pas à dire... Eh bien ! il vivait au chemin de for. vivait aussi une jeune tille comme cuisinière. Eh bien î elle s'amouracha de lui, cette petite fille.

A.MSSIA

Alarinka ?

ACTE PHE.VlIEll 21

MATRESA

Elle... qu'une paralysie la frappe !... S'est-il passé entre eux quelque chose, ou non?... Mais le vieux en eut vent. L'avait-il appris des gens, ou d'elle- même?...

AXISSIA

Est-elle osée, la sale !

MATRENA

Il n'en fallut pas plus pour tourner la tête de mon imbécile. « Marions-les, qu'il dit, marions-les, pour couvrir le péché. Prenons, qu'il dit, le petit chez nous et marions-le. » Je le raisonnai de toutes les manières, mais que veux-tu?... « C'est bien, pensai- je, c'est bien. Je vais le tourner autrement. » Les autres, les imbéciles, ma petite baie, il faut savoir jes manier; on commence par dire amen, quitte, au dernier moment, à changer les choses à sa fantaisie. La baba, sais-tu, pendant qu'elle tombe du poêle, 77 pensées lui traversent l'esprit : son vieux n'aurait jamais le temps de tout deviner. « Eh bien! que « je lui dis, mon petit vieux, c'est une chose à « faire : seulement, il faut y réfléchir. Allons chez (( notre fils, et nous prendrons conseil de Petr Igna- titch. Queva-t-il nous dire? «Et voilà, nous sommes venus.

LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

ANISSIA

Ho! Ho! ma petite tante, que faire alors? Et si son père ordonne!

MATRENA

Ordonne ! Eh bien, sou ordre, on le mettra sous la queue du chien. Ne t'inquiète pas, cela ne sera point. Je veux tout à Theure, avec ton vieux, passer au tamis toutes ses raisons : il n'en restera rien. Je ne suis venue avec lui que pour la forme. Comment donc ! notre petit fils vit dans le bonheur, attend le bonheur, et moi, j'irais le marier avec une coureuse ! Quoi ! suis-je donc si sotte!

ANISSIA

C'est qu'elle a même osé accourir ici, cette Ma- rinka! Croirais-tu, petite tante, en apprenant qu'on allait le marier, c'a été comme si on m'avait planté un couteau dans le cœur, la pensée qu'il pouvait l'aimer!

MATRENA

Hi! Ih! ma petite baie, est-il donc un sot, ou <iuoi? Irait-il aimer une traînée sans feu ni lieu? Mikitka, dois-tu savoir, est un gars point bête. Pour toi, ma petite baie, [n'aie aucune inquiétude; nous ne voulons ni lemmener ni le marier. Vous nous donnerez un peu d'argent et, ma foi, qu'il reste!

ACTE PiŒMlKU ^3

AMSSIA

Il me semble que si Nikita s'en allait, je ne vivrais plus.

MATREN'A

Ça n'aurait rien d'amusant, en effet... Toi qui es une baba encore florissante, tu peux vivre avec une pareille horreur?

ANISSIA

Mais, petite tante, il me dé^'oùte, mon vieux, ce chien à gros nez. Mes yeux ne coudraient même pas le regarder.

MATRENA

Mais oui. c'est bien naturel... Regarde donc ceci... {Baissant la voix et regardant autour d-elle) Je suis allée, sais-tu, chez ce petit vieux chercher les paquets de poudre. Il ma mis de ses drogues dans les deux mains. Regarde donc... « Ceci, qu'il dit, est une poudre à faire dormir. Avec un paquet, qu'il dit, tu l'endormiras si profondément que tu pourras même marcher sur lui... Et cela, qu'il dit, c'est une dro"ue sans odeur, mais d'un effet terrible, si tu la donnes à boire... En 7 fois qu'il dit, une pincée chaque fois. Et il faut l'administrer ainsi jusqu'à 7 fois, et la liberté, qu'il d.t, te sourira bientôt. »

24 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

ANISSIA

Ho! ho! ho!.. Et qu'est-ce donc?

MATRENA

Aucun indice extérieur... Il a pris pour cela un rouble. « Je ne peux pas la livrer à moins, qu'il dit; car, sais-tu, il n'est point aisé de se la procu- rer... )) Et je lui ai donné mon rouble, ma petite baie, en disant : « Qu'elle la prenne ou non..., je pourrai toujours la porter à Mikhaïlovna. »

ANISSIA

Ho! ho! Et sil en résulte quelque chose de mal?

MATRENA

Quel mal peut-il y avoir, ma petite baie? Passe encore si ton moujik était un homme vigoureux, mais il n'a qu'un semblant de vie; il n'est pas fait pour vivre dans ce monde. Et il en est beaucoup, de ceux-là.

AMSSFA

Ho! ho! ma pauvre petite tête!... J'ai peur, ma petite tante, qu'il n'en sorte un malheur. Vraiment, comment faire cela?

MATRENA

Eh bien ! on peut la reprendre !

ACTE PREMIER

ANISSIA

... Alors, ou la délaie dans Teau, comme l'autre?

MATRF.NA

Dans le thé, qu'il dit, ça vaut mieux. On ne s'a- perçoit de rien, qu'il dit, et pas la moindre odeur, rien! Ha! c'est un homme entendu, aussi!

AXISSIA (prenant les paquets).

Oh: ma pauvre petite tête! Ferais-je donc une pa- reille chose, sans cette vie de bagne !

MATRENA

Mais n'oublie pas de me donner le rouble. J'ai promis de l'apporter au petit vieux. 11 ne travaille pas pour rien.

ANISSIA

Ça se comprend.

(Elle se dirige vers sa malle et y cache les paquets.) MATRENA

Toi, ma petite baie, tiens-les bien cachés, pour qu'on ne les trouve pas. Et si Dieu garde! il arrive quelque chose, eh bien! c'est pour les ca- fards. . .

(Elle prend le rouble.)

C'est aussi pour les cafards...

(Elle s'interrompt.)

LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

SCÈNE XI

LES iMÈMËS, plus PETR et AKI.M

(akim entre et se signe devant les icônes.) PKTR (entrant et s'asseyantX

Eh bien! oncle Akim, que décidons-nous?

AKI.M

Pour Je mieux, Ignatitch. Pour le mieux... taie '... Pour le mieux... Car, pour qu'il ne fasse pas... des bêtises, pour ainsi dire... je voudrais... taie... le prendre avec moi, pour ainsi dire, le petit... Et si toi, pour ainsi dire, alors... taïè... on peut... Pour le mieux.

PF.TR

Bien, bien. Assieds -toi et causons. (Akim sassied.) Pourquoi donc?... Tu veux donc le marier .>

MATRENA

Le marier, nous avons bien le temps, Petr Igna- titcJi. Tu connais notre pauvreté, Ignatitch. Com-

1. Mot populaire ; se dit. comme clw^e eu français, eu place cl un terme qui ne revient pas à Tesprit.

ACTE PIJEMIELI -^

ment songer au mariage? Nous avons déjà assez de peine à vivre. Quel mariage, alors!...

PETR

Décidez pour le mieux..

MATUKXA

Cl ne presse pas, le mariage ! C'est tout une affaire. Ce n'est pas de la framboise, ça ne risque pas de se gâter .

PET H

Eh bien ! si c'est pour le marier, il n'y a pas de mal.

AKIM

Je voudrais, pour ainsi dire... taïé...car, moi, pour ainsi dire... taïé... un petit travail m'est venu, un tra- vail qui m'arrange, pour ainsi dire...

MATRENA

Hé! Un joli travail : nettoyer des fosses Quand il est rentré, hier, quelle odeur, quelle odeur! Pfou!

AKIM

C'est vrai que tout d'abord . . . taïè. . . ça suffoque pou r ainsi dire; mais on s'y fait... c'est comme du marc, pour ainsi dire, et, puis, on y gagne assez... Quant à l'odeur, pour ainsi dire... taïè... nous autres, nous ne devons pas y regarder de trop près : sans compter que rieu n'empêche de se changer. Je voudrais, pour ainsi

28

LA PUISSANCE Dl'S TÉNÈBRES

dire, que Mikitka revienne à la maison, travailler pour ainsi dire, travailler à la maison, tandis que moi... taie.... je ferais ma besogne à la ville.

PETU

Tu veux garder ton lils à la maison ? C'est b. Mais l'argent qu'il a reçu, comment ferez-vous?

len.

AKIJI

C'est juste, c'est juste, Ignatitch, ce que tu dis pour ainsi dire... taie... C'est la règle : quand on s est engagé, on s'est vendu. Qu'il reste donc encore pour ainsi dire; seulement... taie... il faut le ma- rier... Pour quelque temps... taïè... laisse-le partir.

PETIi

Eh bien ! c'est faisable.

MATRENA

C'est que nous ne sommes pas du même avis. Je t'avouerai, Petr Ignatitch, que je serai devant toi franche comme devant Dieu. Décide toi-même entre mon vieux et moi. Il s'entête : « Marier, marier!... » Et avec qui « marier ? » demande-le lui donc !... Si encore c'était une véritable fiancée !...Suis-je donc ennemie de mon enfant ? Mais c'est que cette lille a fauté.

AKIM

Oh! ça, ce n'est pas juste. C'est injustement...

ACTE PREMlEit 29

taïè... que tu calomnies cette fille ; injustement, car cest précisément de mon fils qu'est venu le malheur de cette fille, pour ainsi dire.

PETR

(Juel est donc ce malheur?

AKI.M

Mais c'est qu'elle était, pour ainsi dire, avec mon fils Mikitka... taïè... pour ainsi dire, avec Mikitka, pour ainsi dire... taïè...

MATlîENA

Laisse-moi donc parler à ta place ; ma langue est j)l us déliée... Notre petit, avant de venir chez toi, vivait, tu ne l'ignores pas, au chemin de fer. Et voilà ([uc, dans leur artei^ une fille se cramponna à lui, tu sais, une pas-grand-chose : on l'appelle Marinka. A présent, cette fille désigne notre petit comme celui (•ui l'a trompée.

PETR

11 n'y a rien de bon là-dedans.

MATRENA

Elle a mal tourné; elle va chez les gens ; c'est une coureuse.

i. Association d'ouvriers.

3U LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

A KM

Voilà que de nouveau, pour ainsi dire, ma vieille, tu u'es pas... taie... et toujours, tu n'es pas... taie... toujours, pour ainsi dire, pas... taie.

MATRENA

C'est tout le discours qu'on peut tirer de mon ai- gle : « Taïè... taïè... » Quoi ? taïè?... Tu ne le sais pas toi-même... Toi, Petr Ignatitch, ne t'en rapporte pas à moi, interroge plutôt les gens sur cette lil!e, et tu verras ce qu'on te dira. C'est une traînée sans feu ni lieu.

PETJi (a Akiral.

Eh bien! oncle Akim, s'il eu est ainsi, pas néces- saire de le marier. Une bru n'est pas un lapti', on ne peut pas se l'ôter du pied (juand on veut, une bru...

AKIM (s'ochauffant).

C'est offensant, ma vieille, pour la fille, pour ainsi dire... taïè... offensant. Car c'est une très brave iille, tiïè... très brave lille, pour ainsidire. J'aipitié d'c'.le, j'ai pitié, pour ainsi dire, de la fille.

MATRENX

En voilà une vraie staritsa - Maremiama ^, qui se

I. ('Iiaus<ure.

-2. Féniitiin de slarels, ( rmite, religieux. 3. Saillie orthodoxe, dont la bonté a passé en proverbe, comme, eu France, celle de Saint-Vincent-de-Faul.

ACTE PREMIER 31

désole du malheur duutrui, et (jui n'a rien àmani;rr (iiez lui ! Il a pitié de cette tille, et pas de sou lils. Noue-la donc autour de ton cou et [iromèue-toi avec!... Assez do bêtises...

AKl.M

Non! ce ne sont pas des bêtises!

MATRE.NA

Laisse-moi tinir...

AKIM (rinterrompant. )

Non ! pas des bêtises! Toi, pour ainsi dire, tu tour- nes toujours les choses à ton profit, (jue tu parles de cette lille ou de toi-même, tu tournes Us choses de Ion côté; mais Dieu, pour ainsi dire... taie... les tournera du sien... De même ici...

MATKENA

Eh : avec toi, on n'aboutit ([u'àuser sa langue pour rien.

AK1.\I

Une lille laborieuse, à l'àmefière, pour ainsi dire... taïè... et pour notre pauvreté... taïè... c'est une main de plus, pour ainsi dire; un mariage pas trop cher... Mais le principal, c'est l'offense laite à la jeune tille, pour ainsi dire... taïè... une orpheline ; voilà, cette jeune lîlle... une offense.

32 LA PUISSAiNC:-: DES TE.NEBUKS

MATRENA

Il y en a beaucoup (jui en disent autant.

AMSSIA

Toi, oncle Akim, si tu nous écoutes, nous autres, femmes, nous t'en dirons de belles*.

AKIM

Et Dieu? Et Dieu ? N'est-e'lc pas, elle aussi, un être humain, pour ainsi dire... taïè... un enfant de Dieu ? Et toi, Petr, (ju'en dis-tu ?

MATUENA

Ah ! il n'en finira pas !...

PETR

Eh bien! oncle Akim, il ne faut pas toujours les croire, ces lilles-là. Mais le petit, il est encore de ce mjnde, il est ici; qu'on lui envoie demander si c'est la vérité. Il ne tuera pas une âme. Appelez-le donc, le petit.

(Anissia se lève).

Dis-lui donc que son père l'appelle .

(Anissia sort.)

ACTE PREMIER '^l

SCÈNE XII

LES MÊMES, moins ANISSIA MATRENA

Voilà qui est jugé, comme s'il nous avait jeté de Teau *. Que le petit prononce lui-même. Aussi bien, de notre temps, on ne peut marier les gens par foi'cc; et il faut bien lui demander son avis. Il ne voudra, pour rien au monde, l'épouser, se charger d'une telle honte. Je suis d'avis qu'il reste ici, à servir sou maître. Quant à le prendre pour l'été, c'est inutile aussi... Toi, tu nous donneras dix rou- bles et tu le garderas chez toi.

PETR

Çà, nous verrons. Il faut procéder par ordre, finir une chose avant d'en entamer une autre.

AKIM

Moi, pour ainsi dire, j'ai dit, Petr Ignatitch, je voulais dire. .. taïè..., il arrive qu'on arrange ses affaires sans songer à Dieu... taie... On s'imagine faire mieux, ainsi, et voilà qu'on a craché sur son propre cou, pour ainsi dire. On simagine faire

i. Allusion à rusa<:;e de jeter de l'eau sur les chiens qui se Lalteiit pour les séparer.

:!V LA PUISSANCE DES TENEBRES

mieux, et voilà qu'eu dehors de Dieu tout va de mal en pis.

TETR

Cela va de soi : il ne faut pas oublier Dieu.

AKIM

Voilà que tout va de mal en pis ; mais si on agit suivant l'équité, et dans le sens de Dieu, alors..- taïè... on a lieu de se réjouir. C'est pour({uoi j'ai pensé, pour ainsi dire : « Je vais le marier, pour ainsi dire, le petit,... le petit, pour le laver du péché, pour ainsi dire ; lui, à la maison... taïè..., selon l'usage, et moi, pour ainsi dire... taie .. oc- cupé à la ville, à ce petit travail qui me va, et (jui rapporte. » D'après la volonté de Dieu, pour ainsi dire... taïè... il vaut mieux... une orpheline, pour- tant... Par exemple, l'été dernier, on a, de la même façon, volé du bois chez le gérant : on a pu tromper le gérant, mais Dieu, pour ainsi dire... taïè... on ne l'a pas trompé. Eh bien I... taïè... voilà...

SCÈNE XIII

LES MÉ.MES, plu.s NIKITA et ANIOUTKA

NIKITA

On m'a demandé ?

(il s'assied et sort son tabac.)

ACTE PREMIEU 35

1>ETR (doucement, et avec une expression Je reproche).

Eli bien 1 Tu ignores donc les usages ? Ton père to lait venir, et toi, tu t'amuses avec du tabac, et tu fassieds !... Lève-toi et viens ici.

(nIKITA se lève et s'approche de la table, à laquelle il s"appuie avec un sourire dégagé.)

A KLM

Il m'est reveuu, pour ainsi dire... taïè... contre toi, Nikitka, une plainte, pour ainsi dire...

MKITKA

De qui, une plainte ?

AKIM

La plainte d'une jeune fille, d'une orpheline, pour ainsi dire... une plainte... d'elle, pour ainsi dire... la plainte contre toi de cette même Marina, pour ainsi dire...

NIKITA (avec un sourire).

Drôle, ma foi ! De quelle nature, celte plainte ? Qui t'a dit cela, serait-ce elle-même, ou quoi ?

AKI.M

Moi, maintenant... taïè... je t'interroge, et toi, pour ainsi dira... taïè... tu dois me répondre. T'es-tu lié avec cette jeune lille, pour ainsi dire... c'est-à- dire, t'es-tu lié avec elle, pour ainsi dire ?

36 LA PUISSANCE DES TEiNÈBltES

NIKITA

Je ne comprends absolument pas ce que vous me demandez.

AKIM

Pour ainsi dire, des bêtises... taïè... des bêtises, y en a-t-il eu dcsbêlises, entre vous, pour ainsidire?

NlKlTA

Beaucoup. Avec une cuisinière , on plaisante (|uand on n'a rien de mieux à faire, on joue de l'accordéon, tandis (ju'clle danse; et sais-je quelles bêtises encore ?

PETR

Toi, Nilvita, ne fais pas le malin. Et ce que ton père te demande... réponds-lui sans délours.

AKIM (solennellement).

Nikita, tu peux cacher (pielque chose aux gens, mais à Dieu, tu ne peux rien lui cacher... Toi, Nikita, pour ainsi dire... taïè... ne t'avise pas de mentir. Une orpheline, elle, pour ainsi dire, qu'on peut ollenser impunément... une orpheline, pour ainsi dire .. Et parle pour le mieux.

NIK'TA

Mais puisqu'il n'y a rien à dire ! J'ai dit absolu- ment tout, car il n'y a rien à dire!

ACTE PliEMIEU

(^S'échauffan'..)

Elle pourrait en conter. On dit ce qu'on veut, comme sur un morl... Pourquoi n'a-t-elle point parlé de Fedka .Mikiclikine ? Quoi donc! On ne pourra plus maintenant plaisanter un brin ? Elle, elle peut dire ce qu'elle veut.

AKIM

0 Mikitka, prends garde! Le mensonge se décou- vrira : est-ce arrivé, ou non?

MKITA part).

Les voilà qui s'accrochent à moi, ma foi! J"ai beau leur dire ^lue je ne sais rien, que je n'ai rien eu avec elle.

(Haut, avec colère.)

Mais, par le Christ, que je ne puisse plus bouger de cette planche...

(n fait >m signe de crois.)

Je ne sais rien !

(Un sileuce. Pais NIKITA reprend, avec plus d'emportement encore :)

Mais qu'est-ce donc ? Vous avez imaginé de me marier avec elle; qu'est-ce donc, vraiment? Un vrai scandale! Eh ! il n'y a pas de loi qui permette aujour- d'hui de marier les gens par force! Tout simplement... D'ailleurs, j'ai juré(|ue je ne savais rien de rien.

38 L\ PUISSANCE DES TENEBRES

JIATliliiNA (a suu uiarij.

Voilà bien ta caboche d'imbécile ! Tout ce qu'on lui conte, il le croit. Il tourmente pour rien le petit. Il vaut mieux qu'il vive comme il vit, chez le patron. Et le patron nous donnera, pour nos besoins, dix roubles. Et nous attendrons ainsi que le temps soit venu.

PETR

Eh bien! que décidons-nous, oncle Akim?

AKIM son fils, après avoir fait claquer sa langue).

Prends garde, Nikita. Une larme de l'oirensée... ... taie... ne tombe pas à côté, mais toujours sur la tête de l'homme qui l'offensa. Prends garde qu'il n'y ait rien !

NIKITA

Mais, à quoi prendre garde? Prends garde toi- même.

(il se rassied.) AMOUTKA

Faut aller dire à maman.

(Elle sorh.)

ACTE PREMIER 39

SCÈNE xiy

PETR, AKl.M, MATRENA, NIKITA,

MATRENA a PETH).

C'est toujours coramp ça, Petr Ignatitch. C'est un maniaque : quand il se fourre quelque chose dans la tùte, impossible de l'en déloger... Seulement, on t'a dérangé pour rien. Et comme le petit vivait, qu'il vive; garde le petit; c'est ton serviteur.

PETK

Eh bien! Que décidons-nous donc, oncle Akim?

AKIM

Eh bien! moi... taïè... je ne veux pas forcer le petit, pourvu que... taïè... je voulais seulement, pour ainsi dire... taïè...

MATRENA

Que baragouines-tu là, voyons? Tu ne le sais pas toi-même. Que le petit vive comme il vivait: lui- même il ne veut pas s'en aller. Et puis, que ferions- nous de lui? Nous saurons bien nous arranger tout seuls.

PETR

Un mot, oncle Akim. Si tu le prends pour l'été,

40 LA PUISSANCE DES TENÈBKES

moi, je n'en ai pas besoin pour l'hiver. S'il doit vivre ici, c'est pour l'année entière.

MATUENA

Il s'engagera aussi pour l'année entière. Chez nous si, au moment des travaux, nous avons besoin d'aide, nous louerons quelqu'un... Quant au petit, qu'il vive ici ; et tu nous donneras tout de suite dix roubles...

PETR

Donc, pour une année encore,

AKIM (avec un soupir).

Eh bien ! puisquec'est comme ça... taie... puisque c'est comme ça, pour ainsi dire, alors, soit !... taïè...

MATRENA

Encore une année, à partir du samedi de la Saint- Dmitri. Tu ne nous feras pas tort ; et les dix rou- bles, donne-nous les de suite ; oblige-nous.

(l'Ile se lève et salue.)

ACTE PUKMEH

SCÈNE XV

LES MÊMES, plus ANISSIA et ANIOUTKA (AXISSIA s'assied à Técart.)

PETR

Eh bien ! c'est entendu. Allons au traktir ^ boire un coup ; allons, oncle Akim, boire un peu de vodka.

AKIM

Merci, je ne prends pas d'alcool. Je n'en bois pas.

PETR

Eh bien! tu boiras du thé.

AKIM

Du thé,çà... je pèche volontiers.. Du thé, came va.

PETU

Et les babas prendront aussi du thé. Toi, Mikitka, va ramener les moutons et ramasser la paille.

XIKITA

C'est bien.

(Tous sortent, à l'exception de NIKITA. Il se fait nuit.) l. Cabaret.

LA PUISSANCE DES TENEBRES

SCÈNE XYI

NIKITA, seul. NIKITA (allumant une cigarette^

Vois-tu comme ils s'accrochaient à moi ! « Dis et dis comment tu t'es amusé avec les lilles ! » Ces histoires-là, ce serait trop long à raconter. « Épou- se-la ! », qu'il dit. Si je les épousais toutes, j'en au- rais des femmes ! Qu'ai-jedonc besoin de me marier! .le ne vis pas moins bien qu'un homme marié ; les gens m'envient... Je me suis senti comme poussé, quand j'ai fait le signe de la croix devant l'icône. Gomme ça, j'ai tout lini d'uu seul coup. On dit qu'on a peur de jurer faux... Des bêtises, tout cela, des mots. C'est très simple.

SCÈNE XVII

NIKITA, AKOULINA

(AKOULLNA entre, pose la corde, otc son caftan et se dirige vers le cabinet noir.)

AKOULINA

Tu aurais pu au moins allumer une lampe.

ACTE l'REMIEH 43

NIKITA

Pour te regarder? Je n'ai pas besoin de lumière pour te voir.

AKOULINA

Ail! va donc !

SCÈNE XYIII

LE s M É M E S. plus AN 1 0 U T K A

ANIOUTKA (Elle entre en coura-it. A NFKITA, à voix basse :)

Mikitka, va donc vite; quelqu'un te demande, vrai comme je respire.

NIKITA

Qui donc ?

ANIOUTKA

Marinka, du chemin de fer. Elle est là, derrière le coin.

NIKITA

Tu mens !

ANIOUTKA

Vrai comme je respire.

4't LA PUISSANCE DKS TKNÈB^^ES

n;kita Que me veiiL-elle ?

ANIOUTKA

Elle veut <[ue tu viennes. « Je n'ai, qu'elle dit, (fu'un mot à dire àMikitka. » Je lui ai demandé quoi, elle ne l'a pas dit. Elle m'a demandé seulement s'il était vrai que tu nous quittes; et moi j'ai répondu que non, que ton père voulait bien t'emmener et te ma- rier, mais que toi tu avais refusé, et que lu restais encore une année. Et alors elle m'a dit : « Envoie- le donc ici, au nom du Christ. Il faut absolument, qu'elle dit, que je lui dise un mot. » Elle attend de- puis longtemps. Va donc la trouver.

NIKITA

Oh! qu'elle reste avec Dieu ! Qu'irais-je faire?

AMOUTKA

Elle a dit: « S'il ne vient pas, j'irai moi-même le voir dans l'isba; vrai comme je respire, j'irai! » qu'elle dit.

MKITA

Ma foi! quand elle aura assez attendu, elle s'en ira.

AMOUTKA

« Peut-être qu'on veut le marier avec Akoulina! » qu'elle dit.

ACTE PKEMIEU

AKOULINA

(Kllf se dirige tiii eoîe de MKITA p'. ur jirendrc son métier.)

Qui... marier avec Akouliua?

AMOLTKA

Mikitka.

AKOL'U.NA

Ail! vraiment? Et qui dit cela?

NIKITA

Voilà : c'est le monde qui le dit.

(il la regnrde en souriant.)

Eh bien! Akoulina, m'épouserais-tu?

AKOLLI.VA

Toi?... Avant, peut-être ; maintenant, non.

NiKITA

Et pourquoi ne m'épouserais- tu pas, maintenant?

AKÛL'LIXA

Parce que tu ne m'aimerais pas.

KIKITA

Et pourquoi?

AKOVLINA

On ne te le permettrait pas.

(Kilo rit.)

W LA PUISSANCE DES TENEBRES

NIKITA

Qui ne le permettrait pas?

AKOULIN'A

Mais la marâtre... Elle ne cesse de l'aire des scènes et de te surveiller de près.

NIKITA (riant\

Vois-tn? Elle a l'œil ouvert.'...

AKOUU.NA

Moi? Pourquoi, l'œil ouvert?... Je ne suis pas aveugle, voilà tout. Aujourd'hui, l'a-t-elle assez in- jurié, l'a-t-ello assez injurié, le père, cette sorcière à face bouffie!

(Elle entre daiisl:" cabine'i, noir.) AMOUTKA

Nikita, viens donc voir,

(Elle regarde par la fenêtre.)

Elle vient... La voici, vrai comme je respire. Je m'en vais.

(Elle sort.)

Ar.TE PRFMIRR 47

SCÈNE XIX

MKITA. AKOULINA (aaus le cabinet), MARINA MARLV'A er.uaal).

Et moi? Qu'en rais-tudoiic?

NIKITA

Ce que j'en fais? Rien.

MARINA

Tu veux me renier?

îs'lKlTA (se levant avec huiueur).

Qu"est-ce que cela signifie? Pourquoi es-tu venue?

MARINA

Ah! Nikita!...

NIKITA

Que vous êtes drôles, ma foi!... Pourquoi es-tu venue?

MARINA

Mkita :

NIKITA

Eh bien, quoi ! Xikita !... Nikita je suis : ([ue me veux tu ? Va-l'eD, <[ue je te dis!

LA PUISSANCE DES TÉNÈBHES

MAIUNA

Gest cela, je vois que tu veux m' abandonner ; ne te rappelles-tu pas?...

NIKITA

Quoi me rappeler ?... Elles ne le savent pas elles- mèuies. Tu te mets derrière le coin, tu dépêches Anioutka... J'ai refusa de me rendre à ton appel, c'est que je n'ai que faire de toi, tout simplement. Eli bien! alors, va-t'en.

MA BINA

Tu n"as plus que l'aire de moi, maintenant! J'ai cru que tu m'aimerais... Et à présent que tu m'as perdue, tu n'as plus que l'aire de moi !

MKITA

Tu parles pour rien. C'est bien inutde... Tu en as conté à mon père. Va-t'en, je te prie !

MAUI.NA

Tu sais bien toi-même que je n'ai aimé personne que toi. Que tu m'épouses, ou non, je ne t'en vou- drai pas... Je n'ai jauiais eu aucun tort envers toi : pourquoi ne m'aimes-lu plus ? pourquoi?

NlKlTA

Assez versé de vide dans le videi ! Va-t'en. Quelle folle !

1. Ctsl à direba\arJei-. TraJucliou KUérale.

ACTK PHKMIKH 49

MAHINA

Cequirae peine, c'est, non que tu m'aies promis le mariage, mais que tu ne m'aimes plus, et, plus encore, que tu me quittes pour une autre; pour (jui, je le sais bien.

NIKITA (s'approchant d'elle, avec colère).

: avec vous autres femmes, à (juoi bon raison- ner? A'ous ne comprenez aucune raison... Va-t'en ! que je te dis. Nappelle pas un malheur.'

-MARINA

Un malheur: Eh bien ! quoi? Tu me l)attras? Là- bas... Mais pourquoi détournes-tu ton museau? Eh! Kikila!

XIKITA

Parce 'que ce n'est pas bien. 11 peut \enir du monde. Pounpioi ce bavardage inutile?

MAlilXA

Donc, tout est fini! Le passé s'est envolé : tu veux que je l'oublie... Eh bien! Xikita, rappelle-toi. J'a- vais gardé mon honneur de jeune lille mieux (jue mou œil. Et tu m'as perdue pour rien, tu m'as trom- pée. Tu n'as pas eu pitié d'une orpheline.

(Elle pleure.)

Tu m'as reniée; tu m'as tuée : mais je n'ai aucun ressentiment contre toi. Va avec Dieu! S: ;u trouves

50 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

mieux, tu m'oublieras; sinon, tu te souviendras de moi. Tu te rappelleras. Nikila, adieu, puisque c'est ainsi... Oh! comme je t'aimais! Adieu pour la der- nière l'ois!

(Klle veut l'étreindro clans ses br.is, et lui prend la tête.) NIKITA (se dégageant avec violcce).

Oh ! ces femmes!... Si tu ne veux pas t'en aller, c'est moi qui m'en irai. Reste ici.

MAniN'A (éclatant).

Bête fauve que tu es !

(Elle se dirige vers la porte; se retournant :)

Dieu ne te donnera pas le bonheur!

(Elle sort on pleurant.)

SCÈNE XX

NIKITA, AKOULINA AKOULl.NA (sortant du cabinet noir).

Quel chien tu es, Nikita I

NIKITA

Pourquoi donc ?

ACTE PREMIER 51

AKOULIXA

Comme elle a hurlé!

NIK«TA

Est-ce que cela te regarde, toi?

AKOOLINA

Si cela me regarde ? Tu l'as torturée ! Tu me traiterais de la môme façon... Cliien que tu es!...

(EUc rentre dans le cabinet noir.)

SCÈNE XXI

NIKITA seul. NIKITA (après un silence).

En voilà une dégoûtée ! J'aime bien ces babas : elles sont d'abord comme du sucre ; mais quand tu as péché avec elles, malheur !

FIN DU TREMIE M ACTE

ACTE II

ACTE 11

PERSONNAGES :

PETR.

ANISSIA.

AKOULINA.

ANIOUTKA.

NIKITA.

MATRENA.

MARFA, sœur de PETR.

LA COMMÈRE, voisine dANISSIA.

LA FOULE.

(La scèric représente la rue, avec l'isba de Petr. A gauche du speccaleur, une isba avec un vestibule précédé d'un perron ; à droite, une porte cochère et une partie de la cour.

En'.re ie premier et le deuxième acte, six mois se sont passés.)

L,\ PUISSANCE DKS TKNKBUES

SCÈNE PREMIÈRE

ANISSIA (seule dans la cour, occupée à broyer du chanvre), ANISSIA (s'aiTctant et tendant l'oreille).

Il grogne encore; il doit être descendu ^e sou poêle.

SCÈNE II

ANISSIA. AKOULINA

(akoULINÂ entre avec deux seaux accrochés aux deux bouta d'une palanche.)

ANISSIA

Il appelle. Euteuds-tu comme il cric! Va donc voir ce qu'il veut.

AKOCI.INA.

Et toi, donc!

ANISSIA

Va, on te dit!

(Akuulina entre dans l'isba.)

ACTE II r,7

SCÈNE III

A NI s s LA, seule. ANISSIA

Il in"a exténuée, il ne veut pas me dire est l'argent : impossible. Hier, il était dans le vestibule. C'est qu'il doit l'avoir caché... est maintenant l'argent, c'est ce que je ne sais plus. 1! a toujours peur de s'en séparer; mais il le tient, bien sur, dans la maison : pourvu que je le trouve!... Il ne l'avait pas sur lui hier; je ne sais plus maintenant il le tient... Il m'a exténuée, brisée.

SCÈNE IV

ANISSIA, AKOULINA

(aKOULIXA entre en nouant son fichu.)

ANISSIA

vas -tu?

AKOULINA

OÙ? Mais il m'a ordonné d'aller chercher la tante Marfa. « Appelle ma sœur, qu'il dit, je vais mourir, qu'il dit; il faut que je lui dise un mot. »

58 LA PlISSANCE DES TENEHRES

ANISSIA (a pari).

Il envoie chercher sa sœur. Oh 1 ma pauvre petite tête! Ho! Ho!... C'est à elle qu'il veut sans doute le donner. Que dois-je faire? Ho !...

(a akoulixa :)

N'y va pas!... vas-tu?

AKOL'LINA

Chercher la tante.

AMSSU

N'y va pas! je te dis. J'irai moi-même. Et toi, prends le linge et va-t'en au ruisseau, autrement tu n'aurais pas le temps.

AKOILLN'A

Mais il me l'a ordonné!

ANISSIA

Va je t'envoie! Quand je te dis que j'irai moi- même chez Marfa! N'oublie pas de prendre les che- mises sur la haie.

AKOL'LINA

Les chemises? Et toi, tu ne pourrais pas y aller?... Il l'a ordonné!

ANISSIA

Je te dis que j'irai à ta place! est Anioutka?

S3

ACTE II

AkOLLI.VA

Anioulka? Elle garde les veaux.

AMSSIA

Envoie-la-moi ici. Ils ne se sauveront pas.

,AK0CLIN"A prend le linge et sert.)

SCÈNE V

AN I s SI A. seule. AXFSSIA

Si je n'y vais pas, il m'injuriera; si j'v vais, il donnera tout Tai-gent à sa sœur : et toutes mes peines seront perdues. Que faire?... Je ne le sais pas moi-même... La tête me tourne!

(Elle ccatinue à broyer son chanvre.)

SCENE VI

AMSSIA. -MATRENA

MATRE.VA (entrant avec eu bâton et un petit pa.^uet, conimp pour •lier en Yorage . " r^ui

Que Dieu t'assiste, ma petite baie !

r, ) LA PUISSANCK DES TÉNÈB tKS

ANISSIA

(Elle regarde autour d'elle, quitte son travail et bat des mains en signe de joie.)

Voilà ce que je n'espérais pas, ma petite tante. Tu arrives bien à propos.

MATRENA

Qu'y a-t-il?

AMSSIA

Je ne sais plus oîi donner de la tête... Malheur!

MATRENA

Quoi donc?... Il vit encore, m'a-t-on dit.

ANISSIA

Ne m'en parle pas! Il vit sans vivre et meurt sans mourir.

MATRENA

L'argent! LVt-il donné à quelqu'un?

ANISSIA

Il vient d'envoyer chercher Marfa, sa propre sœur. Il s'agit sans doute de l'argent.

MATRENA

Évidemment... Pourtant, ne l'aurait-il pas déjà donné à une autre ?

ANISSIA

A personne ! Je l'épie comme un milan.

ACTE H 01

MATIŒNA

Mais le tient-il?

4X1SSIA

Il ne le dit pas, et je n'ai pas pu le savoir. Il le déplace sans cesse d'une cachette à l'autre; et puis je suis jjêiiée par Akoulina : toute sotte qu'elle est, elle épie aussi. 0 ma pauvre petite tête ! Je sui> brisée !

MATRE.NA

Ma petite baie, ce n'est pas entre tes mains qu'il laissera l'argent; et tu en pâtiras toute la vie. Ils te chasseront de la cour sans un kopek, et voilà qu'a- près avoir peiné, peiné tout ton siècle, ma chère, avec ton détesté, il te faudra, une fois veuve, len aller mendier tun pain.

ANISSIA

Ne m'en parle pas, tante. Tout mon cœur en est sens-dessus-dessous, et je ne sais que faire, et per- sonne à consulter. J'en ai parlé à Xikita, mais il a peur de se mêler à une pareille affaire. Il m'a seule- ment dit hier que l'argent se trouvait sous le par- ([uet.

MATnEXA

Et tu as cherché?

ANISSU

On ne peut pas : il est 'lui-même toujours là. J'ai

Oi LA PlISSANCE DES TPZNEBIIES

remarqué que tantôt il le portait sur lui, tantôt il le cachait.

MATlîENA

Rappelle-toi, ma fille... Si tu as une seule défail- lance, tu en pâtiras tout ton siècle...

(Baissant la voix.)

Eli bien ! lui as tu donné du thé fort?

ANISSIA

Ho! Ho!...

(Elle va pour répondre, mais, en apercevant la voisine, elle se tait.)

SCÈNE VU

LES MÊMES, plus LA COMMÈRE

LA COMMÈRE

(Elle passe près de l'isba, et écoule les cris qu'on entend dans l'intérieur. A ANISSIA :)

Goramère, Anissia, ! Anissia ! C'est bien le tien ([ui t'appelle.

A^ ISSIA

Il tousse toujours comme ça : on dirait qu'il crie. Il ne va pas bien.

ACTE 11 03

LA COMMÈRE (s'approchant de MATRENAj

Bonjour, baouchka * ! D'où famène Dieu ?

MATRENA

Mais de ma maison, ma ciière. Je suis venue [iren- dre des nouvelles de mon Jils, et lui apporter des chemises. Mon enfant, ([uoi, lu sais; je le soigne...

LA COMMÈRE

Mais c'est bien naturel.

(a amssia : )

Je voulais, ma commère, blanchir le rouge; mais je vois que c'est encore trop tôt : les gens n'ont pas encore commencé.

AMSSIA

Et pourquoi se presser?

MATRE.NA

Eh bien ! lui a-t-on déjà administré le viatique?

AXISSIA

Gomment donc ! Hier est venu le pope.

LA COMMÈRE

Moi aussi je l'ai vu hier, ma petite mère... Qu'il est faible! ^Comment son âme peut-elle encore tenir au corps?... La veille, ma petite mère, il se mourait

i. Contraction populaiic pour babouchka, grand'incre.

Oi LA FUlSSAiN'Ci: DKS TENEHRES

tout à fait. On le mit au-dessous des icônes; on le pleurait même déjà, et l'on commençait à le laver.

ANISSIA

Et il en est revenu, s'est levé ; et voici qu'il se traîne de nouveau, maintenant.

MATRENA

Eh bien ! lui avez-vous donné l'extrême-onclion ?

ANISSIA

On me le conseille. Demain, s'il est encore en vie, nous enverrons chercher le pope.

LA COMMÈRE

Ah ! ça doit te désoler, je pense bien, Anissia. Ce n'est pas pour rien qu'on dit : « Ce n'est pas le ma- lade qui souffre le plus, c'est celui qui le garde. »

AMSSIA

Oh ! une issue ! quelle qu'elle soit !

LA COMMÈRE

Ça se comprend ; réprouve est rude. Voilà tout un an qu'il se meurt, tout uu an (jue tu en as les bras comme liés.

MATRENA

Mais ce n'est pas non plus amusant d'èlre veuve. Passe encore ([m:uu1 on est jeune ; mais (pii prendra

ACTE II 63

soin de toi dans tes vieux jours ? La vieillesse n'est pas une joie : ainsi, moi, je n'ai pas marché long- temps, et me voilà toute fatiguée, je ne sens plus mes jambes... Et mon fils, est-il ?

AMSSIA

Il laboure. Mais entre donc, nous allons préparer le samovar. Tu reprendras haleine en buvant du thé.

MATRE.NA (s'assejant).

Je me suis vraiment fatiguée, mes chères... Quant à l'extrêrae-onction, c'est absolument nécessaire. On dit que c'est le salut de l'àme.

ANISSIA

Oui, demain.

MATRENA

C'est cela, ça vaut mieux... Chez nous, ma fille, il y a un mariage.

LA COMMÈRE

Pourquoi donc au printemps ?

MATRENA

Ce n'est pas pour rien que le proverbe dit : « Aux pauvres gens qui se marient, la nuit est courte... » Semen Madvéïévitch épouse Marinka.

A.NISSIA

Ah ! Elle a fini par trouver son bonheur !

3

GO LA PUISSANHZ DES TENEBlîES

LA CO>]MÉRE

Un veuf, sans doute ? C'est pour ses enfants qu'il la prend ?

MATRENA

Quatre !... Quel autre l'épouserait? Eh bien, lui l'a prise. Aussi est-elle contente. On a bu du vin, tu sais... Le verre n'était pas très, très grand; ou en a renversé ^

LA CCM.MÈRK

Vois-tu ?... Oui, ou en parlait. Mais est-il à sou aise, le moujik ?

MATRENA

Pour le moment, ils ne vivent pas mal.

LA CÛMMÈHE

C'est vrai que personne n'épouserait un homme avec des enfants. Voilà, par exemple, chez nous, Mikhaïiov. Un moujik, ma petite mère...

U.\E VOIX DE JIOL'JIK

! Mavra, diable t'a-t-il poit-îe ! Va docc rentrer la vache.

(La voisine sort).

1. Proverbe populaire, pour exprimer que la verlu de la n a- riée a déjà subi des atteintes.

ACTi: II 67

SCENE VIII

ANISSIA, MATRENA

MATRENA

(Elle parle sur un ton orJiuaire, pcn.Iant que la voisine s'en va.)

Nous l'avons mariée, ma lille, pour effacer le pé- ché ; comme ça, mou imbécile n'y pensera plus pour Mikilka.

(Changeant tout à coup de vijage et baissant la voix )

Elle est partie... Eh bieu!disais-je, lui as-tu donné du thé ?

AMSSIA

Ne m'en parle pas! Il aurait mieux valu qu'il mou- rût de mort naturelle. Voici qu'il ne meurt pas, et que j'ai pour rien chargé mon âme d'un péché... Ho! Ho! Ma pauvre petite tête! ... Pourquoi m'as-tu donné cette poudre ?

MATRK.NA

Qu'est-ce <}u'elle a donc, cette poudre? C'est de la poudre, ma iille, à faire dormir... Pourquoi n'en aurais-je pas donné ? Ça ne fait pas de mal.

A.\1SSIA

Je ne parle pas de la poudre à faire dormir, mais de l'autre... la blanche.

68 LA PUISSANCE DES TENEBRES

MATRENA

Eh bien ! cette poudre-là, ma petite baie, c'est un remède.

ANISSIA (avec un soupir).

Je sais, mais j'ai peur. Je suis lasse.

MATRENA

Eh bien ! en as-tu usé beaucoup?

ANISSIA

J'en ai donné deux fois.

MATRENA

Et... aucun effet?

ANISSIA

J'y ai moi-même trempé mes lèvres : c'est un peu amer. Lui, il l'a bue dans le thé; et il disait: « Même le thé me dégoûte. » Et j'ai dit : « Un ma- lade, tout lui semble amer. » Mais j'avais une peur, ma tante !

MATBEXA

Pourquoi penser à cela? Plus tu y penses, pire

c'est.

Mieux eût valu que tu ne m'en donnes pas. Tu ne m'aurais pas jetée dans lepéché... Quand je me sou-

ACTE II 69

viens, je sens en moi tourner toute mon âme. Ah ! pourquoi m'en as-tu donné ?

MATRENA

Qu'est-ce qui te prend, ma petite baie? Le Christ soit avec toi! Pourquoi rejeter cela sur moi? Prends garde, ma fille : ne décharge pas la tête malade pour charger la tête saine. S'il arrive quelque chose, je n'y suis pour rien. Pour savoir, je ne sais rien, pour connaître, je ne connais rien. Je jurerai, en baisant la croix, que je ne t'ai donné aucune poudre, que je n'ai jamais ni vu ni entendu parler d'une pareille poudre. Songes-y bien, ma fille... Hier encore, ma pauvre, nous causions de toi, qui peines tant ; ta belle-fille, une sotte; le moujik pourri n'est qu'un embarras : d'une vie pareille, pas grand'chose à espérer.

ANISSIA

Mais je ne nierai rien. Une telle vie mène, non seulement à ces choses-là, mais même à se pendre, ou à l'étouffer, lui. Est-ce donc une vie?

MATRENA

A la bonne heure !...iMais nous n'avonspas le temps de rester là, bouche bée. II faut chercher l'argent, et lui donner du thé.

ANISSIA

Oh ! ma pauvre petite tête... Et que faire, à pré-

70 LA P'JISSAN;:E DES TENEBRES

sent? Je n'en sais rien... Que j'ai peur! Oh! s'il pou- vait mourir de mort naturelle! Milgré tout^ je ne voudrais point me cliarj,^erde ce péché!

MATRENA (avec colère).

Pourquoi ne dit-il pas oîi est l'argent ? Quand il l'aura emporté avec lui, personne n'en jouira. Est-ce à désirer ? Dieu préserve de laisser perdre inutile- ment cet argent ! N'est-ce pas un péché, ce qu'il fait là? Faut-il donc le laisser faire?

AMSSIA

Je ne sais pas, moi : il m'a exténuée !

MATiiENA

Gomment, tu ne sais pas! Mais la chose est bien claire! Si tu as maintenant une défaillance, tu t'en repentiras toute la vie. 11 remettra tout l'argent à sa soeur, et toi, on te plantera là.

AMSSIA

Ho! Ho!... Mais il l'a déjà envoyé chercher : il faut y aller.

MATRENA

Attends donc, avant d"y aller. Fais d'abord pré- parer le samovar. Nous lui donnerons encore du thé, et puis nous chercherons ensemble l'argent. Nous le U'ouverons, va !

ACTE II 71

AXISSFA

Ho! Hoî... Pourvu qu'il n'arrive rien !

MATREXA

Eli bien ! quoi ? Faut-il donc rester à regarder ? Veux-tu seulement convoiter desyoux l'argent, sans jamais l'avoir dans les mains?,.. Agis donc!

AXISSIA

Eli bien ! je vais préparer le samovar.

MATREXA

Va, ma petite baie; fais l'affaire comme il faut, pour ne pas te repentir après... A la bonne heure!

(ANISSIA s'éloigne.) MATRENA (la rappelant).

Une seiilecliose. Ne dis rien de tout ceci à Mikitka. Il est bête ; Dieu préserve qu'il entende parler de cette poudre; il ferait Dieu sait quoi ! Il est trop sen- sible, lui, tu sais; il ne vent pas même égorger un poulet. Ne lui dis rien. Malheur 1 il ne réfléchirait pas...

(Elle s'an-.'te, eff.ayé.'. sur le seuil; apparaît PETR.)

72 LA PUISSANCE DES TENEBRES

SCÈNE IX

LES MÊMES, plus PETR

(PETR se traîne sur le perron en s'appuyant aux murs, et appelle d'une voix faible.)

PETR

Pourquoi ne peut-on pas vous faire venir? Ho! Ho!... Anissia, qui est ici?

(I! se laisse tembersur un banc.) ANISSIA (sortant de derrière le coin).

Pourquoi te traînes-tu dehors ? Tu aurais res- ter où tu étais.

PETR

Est-ce que la fille est allée chercher Marfa ?... Oh ! que je souffre!.. Ah! si la mort pouvait venir tout de suite !

ANISSIA

La fille n'a pas le temps. Je l'ai envoyée au ruis- seau. Donne-moi le temps, dès que j'aurai fini, j'irai moi-même.

PETR

Envoie Anioutka. est-elle ? Oh ! que je souf- fre ! Oh !. ma mort!..

ACTE II 73

ANISSIA

Je l'ai envoyé chercher.

PETR

donc est-elle ?

ANTSSIA

Elle est là. Qu'une paralysie la prenne !

PETR

Ah ! je n'ai plus de force ! Mes entrailles sont en eu; on dirait une vrille ([ui tourna, qui tourne. Pourquoi donc m'avez-vous abandonné comme un chien ?.. Je n'ai même personne pour me donner à boire... Oh!... Envoie-moi Anioutka.

ANISSIA

La voilà... Anioutka, va donc près de ton père.

SCÈNE X

LES MEMES, plus ANIOUTKA

(ANIOUTKA entie en courant, tandis qun sort ANISStA.) PETR anioutka)

Va donc... ho ! ho ! chez la tante Marfa. Dis-lui

74 LA PUISSANCE DES TENEBRES

que le père l'appelle; qu'elle vienne : j'ai besoin de de la voir.

ANIOCTKA

Oui.

PETR

Attends. Qu'elle se dépêche ; dis-lui que je vais mourir. Ho ! Ho I

ANIOUTKA

Je prends seulement mon fichu et j'y cours.

(Elle sort en courant.)

SCÈNE XI

PETR, ANISSIA, MATRENA MATRENA (en clignant de l'œil).

Eh bien ! ma fille, n'oublie pas ton affaire, va dans l'isba, et furète partout ; cherche comme un chien qui cherche ses puces. Fouille tout ; moi je vais tout à l'heure chercher sur lui.

ANISSIA MATRENA.

Je reprends toujours du courage avec toi.

(Elle s'approche du perron; à PETR.)

ACTE 11 75

Faut-11 te préparer le samovar?.. C'est la tante Matrena qui est venue voir son fils ; nous boirons «nsemble.

TERP v^-v-.

Soit, prépare-le.

(AN'ISSIA entre dans l'isba.)

SCÈNE XII

PETR, M.\TRENA

(MATRENA se dirig? vers le perron.) PETR

Bonjour.

MATREXA

Bonjour, mon cher bienfaiteur. Je vois que tu es «naïade. C'est mon vieux qui te plaint! « Va donc, qu'il dit, va voir ce qu'il devient. » Et il t'envoie ses salutations.

(Elle le salae.) FETR

Je me meurs.

76 LA PUISSANCE DES TENEBRES

MATRENA

EfFeclivemeat, je m'aperçois, en te voyant, Petr Ignatitch, que la maladie ne se promène pas dans les bois, mais hante les gens. Tu m'apparais tout détiguré, mou cœur, lorsque je te regarde. Elle ne rend pas beau, la maladie.

PETR

Ma mort est arrivée.

MATREXA

Eh bien! Petr Ignatitch, c'est la volonté de Dieu. On t'a donné le viatique ; Dieu voudra te laisser le temps de recevoir l'extrême-onction. Ta baba, Dieu merci! est avisée; on t'enterrera, et tu seras cité avec honneur. Et mon fils, tant qu'il sera là, s'occu- pera de la maison.

PETR

Je n'ai personne à qui donner un ordre. Ma baba n'est pas honnête : elle passe son temps à des bêti- ses; moi je sais, moi... je sais... La tille est sotte, et puis elle est jeune. J'ai amassé du bien et personne pour le soigner. Cela me torture.

(Il sanglote.) MATRENA

Mais il y a de l'argent, ou quoi; on peut donner l'ordre...

ACTE I 77

PETR (criant, dans le vestibule, à ANISSIA :)

Est-ce qu'Anioutka est partie ?

MATRENA part).

Il n'a pas oublié.

AMSSIA (de l'intérieur).

Elle est partie tout de suite. Rentre donc dans l'isba, je vais t'aider.

PETR

Laisse-moi ici pour mes derniers moments. Là-bas j'étouffe. Que je souffre!... Oh! tout mon cœur est en feu... Si au moins la mort venait...

MATRENA

Si Dieu ne l'appelle point, l'âme ne partira pas toute seule. De la mort comme de la vie, c'est Dieu seul (jui dispose, Petr Ignatitch. Et nul ne peut ja- mais savoir quand elle viendra. 11 arrive qu'on en réchappe. Ainsi, chez nous, dans notre village, un moujik était déjà à toulc extrémité...

PETR

Non, je sens que je mourrai aujourd'hui, je le sens.

(Il s"appuye contre le mur et ferme les ycui.)

78 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

SCÈNE XIII

LES MÊMES, plus ANISSIA AMSSIA (entrant).

Eh bien ! viens-tu ou non? On ne peut pas l'atten- dre indéliniment. Pclr! Hé! Petr!

MATRE.NA (s'cloignant un peuet fai^^■ ni signe à AXISSIA de venir la rojoindrej.

Eh bien!

AMSSIA (descendant l'u porron, à Matrena :)

Je n'ai rien trouvé.

MATRENA

As-tu bien cherché? Et sous le parquet?

AMSSIA

Non plus. Peut-être, dans le grenier... Il y Cïi allé hier.

MATRENA

Cherche, cherche bien, nettoie la maison comme avec la langue. Je reconnais qu'il doit mourir aujourd'hui: ses ongles deviennent bleus, et son visage a la couleur delà terre... Est-ce que le samovar est prêt ?

ACTE H 79

AMSSIA

Il commence à bouillir.

SCÈNE XIV

LES ilÉ.ME?, plus MKITA

(NIKITA entre de l'autre côté, ou, si c'est possible, ai rive à cheval devant la porte coclière.)

NIKITA (a sa mère, sans voir PETH).

Comment vas-tu, pf tile mère ? Comment va-t-on chez nous ?

MATL'.ENA

Dieu merci! Njus vivons, nous mangeons encore du pain.

NIKITA

Et le patron, comment est-il ?

MATRENA (eten'lant la n.iin du i-otc du ptrron).

Pas si fort; il est là.

NIK.TA

Que m'importe qu'il y soit ? Qu'est-ce que ça me fait :'

80 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

PETR (ouvrant les yeux).

Mikitkal ! Mikitka ! Viens donc ici.

{NIKITA s'approche, pendant qu'ANISSIA et MATRENA s'entretiennent à voix basse.)

PETR

Pourquoi es-tu rentré si tôt ?

NIKITA

J'ai fini de labourer.

PETR

Et la bande, derrière le petit pont, l'as-tu ter- minée ?

NIKITA

C'était trop loin pour y aller.

PETR

Trop loin!... D'ici, c'est encore plus loin. Il fau- dra donc que tu y ailles exprès, maintenant. Tu au- rais dû tout achever du même coup.

(ANISSIA, sans se montrer, écoute.) MATRENA (s'approciiant).

Ah ! mon petit fils, pourquoi es-tu si négligent ? Le patron est malade ; il se repose entièrement sur toi : tu devrais travailler pour lui comme pour ton propre père, d'arraché -pied, et le servir comme je te l'ai ordonné.

ACTE II 81

PETR

Maintenant, toi... ho!... sors les pommes de terre. Les babas... ho! ho !... les apprêteront...

AXISSIA part).

Gomment donc, mais tout de suite !... Il veut do nouveau éloigner tout le monde. Il doit avoir l'ar- gent sur lui, et il veut le cacher quelque part.

PETR

... Car autrement la saison viendra et elles seront gâtées... Ah! Je n'ai plus de force !

(Il se lève.) MATREXA (montant vivement sur le perron et soutenant PETn).

Faut-il te reconduire dans l'isba ?

PETR

Reconduis (s'airêiant) : Mikitka !

NIKITA (avec humeur).

Quoi, encore !

PETR

Je te verrai plus... Je vais mourir aujourd'hui... Pardonne-moi, au nom du Christ, pardonne-moi, si je t'ai offensé... en parole ou en action... Si je t'ai jamais offensé... pardonne-moi !

NIKITA

Quoi donc te pardonner ? Nous sommes nou:- mêmes des pécheurs.

6

F,2 LA PUISSANCE DES TENEBRES

MATREXA

Ah ! mon fils, pénètre-toi de ses paroles.

PETR

Pardonne-moi, au nom du Christ !

(Il fond en larmes.) NIKITA (très ému).

Dieu te pardonnera, oncle Petr. Je n'ai pas à m'ofîenser; je n'ai reçu aucun mal de toi. C'est toj plutôt qui dois me pardonner. Je sais peut-être plus coupable envers toi.

(Il pleure.) (PETR se retire en sanglota:it, soutenu par MATRENA.)

SCÈNE XV

NIKITA, ANISSIA

ANISSIA

Oh! ma pauvre petite tête! Ce n'est pas pour rien qu'il s'est avisé de cela... Il doit avoir son projet...

(S'approchant de Nikita.)

Eh bien ! tu disais que l'argent était sous le par- quet : il n'y en a pas.

ACTE II 83

MKITA (sans lui répondre et pleurant toujours).

Je I) 'ai jamais reçu aucun mal de lui, rien que du bien, et moi, voilà ce que j'ai fait !

ANISSIA

Allons, assez... L'argent, est-il?

MKITA (avec humeur).

Hé! qui le sait ? Cherche toi-même !

AXISSLV

Qui t'a rendu si pitoyable?

NKITA

Jai pitié de lui... Ah 1 que j'ai pitié. Comme il pleurait! Oh !

ANISSIA

Vois-tu cette pitié qui le prend ? Il choisit bien sur qui s'apitoyer I... L'a-t-il assez grondé... Tout à l'heure encore, il ordonnait même qu'on te chas- sât d'ici... C'est de moi bien plutôt que tu aurais avoir pitié !

NIKITA

Et qu'y a-t-il à plaindre en toi ?

ANISSIA

II mourra, il cachera l'argent !

NIKITA

N'aie pas peur, il ne le cachera pas.

84 LA PUISSANCE DES TENEBRES

ANISSIA

Nikita, il a envoyé chercher sa sœur, il veut le lui donner. Ce serait notre malheur : comment vivrons- nous, s'il donne l'argent! Ils me chasseront de la maison. Tu devrais t'en inquiéter... Tu m'as dit (ju'il était monté hier soir au grenier.

NIKITA

Je l'en ai vu descendre; mais oîi l'a-t-il fourré ? Qui le sait ?

ANISSIA

Oh ! ma petite tête ! J'irai chercher au grenier.

(NIKITA se met à l'écart.)

SCÈNE XVI

LES MÊMES, plus MATRENA

(MATRENA sort de l'isba, descend vers ANISSIA et NIKITA.) MATRENA voix basse).

Ne cherche plus. Il a l'argent sur lui. Je l'ai senti au bout d'un cordon.

ACTE II 85

AXISSIA

Oh ! ma pauvre petite tête !

Si tu mollis maintenant, va voir après sur l'aile droite de l'aigle. La sœur viendra, et alors, adieu!

AXISSIA

Effectivement, si elle vient, il le lui donnera... Que faire ? Oh : ma petite tête !

MATRENA

Que faire? Mais regarde donc par ici. Le samovar bout, va donc préparer du thé, et verse-le lui.

(Baissant la voix.)

Et du paquet... aussi... mets-lui en donc, fais-le lui boire... Quand il aura bu une tasse, prends-lui l'argent. Ne crains rien : sûrement il n'ira pas le dire.

ANISSU

Oh ! J'ai peur !

MATRENA

Pas tant de paroles. Dépêche-toi d'agir... Moi, je surveillerai la sœur, s'il arrive quelque chose. Pas de défaillance : prends l'argent, et apporte-le ici : Mikitka le cachera.

86 LA PUISSANCE DES TExNÈBRES

ANISSIA

Oh! ma petite tête ! Gomment m'y prendre ? Ili l Ih!

MATRENA

Je te le répète ; pas tant de paroles, et agis comme je te l'ai dit... Mikitka !

NIKITA

Quoi !

MATREXA

Toi, reste ici, sur le banc. S'il arrive que^iue chose, tu auras à faire.

NIKITA (avec un geste désespéra).

Ah ! ces babas en imagineront ! Elles me tourneront [a tête, absolument... Laissez-moi la paix; j'aime mieux aller sortir les pommes de terre.

MATRENA (l'arrêtant par la main).

Attends, je te dis.

SCÈNE XVII

LES MÊMES, plus ANIOUTKA

(ANIOUTK.A entre.

ANISSIA

Eh bien !

ACTE II 87

AXIOUTKA

Elle était dans le potager de sa fille... Elle va venir tout de suite.

AX13«IA

Que faire, si elle vient ?

MATttEXA ANISSIA}.

Tu auras le temps. Fais comme je l'ai dit.

ANISSIA

Je ne sais plus rien de rien : tout se brouille dans ma tête. Anioutka, va donc, ma petite, retrouver les veaux; ils se sont peut-èlre sauvés. Oh! je n'ai pas le courage!

MATUF.NA

Va vite : il ne restera bientôt plus d'eau dms le samovar.

AMSSIA

Oh ! ma pauvre petite tête !

(Elle sort.)

8S LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

SCÈNE XVIII

MATRENA, NIKITA

JIATRENA (sapprochant de son fils).

Voyons, mon fils...

(Elle s'assied à côté As lui sur le banc.)

Il faut aussi songer à ton affaire, au lieu d'agir sans réflexion.

NlKlTA

Quelle affaire?

MATRENA

Mais... de t'inquiéter comment tu vivras dans ce monde !

MKITA

Comment je vivrai dans ce monde! Les gens y vivent, jo ferai comme eux.

MATKENA

Mais le vieux doit mourir aujourd'hui.

NIKITA

Qu'il meure, et que le royaume du ciel lui soit ouvert! En quoi cela me touche-t-il!

ACTE II 89

MATRE.\A (les veux sur le perron).

Hé! mon petit, le vivant pense à la vie... Dans un cas comme celui-ci, ma petite baie, il faut savoir se débrouiller. Que penses-tu faire? Moi, j'ai couru partout pour ton affaire, j'ai fatigué toutes mes jambes pour m'occuper de toi. Toi, sache-m'en gré, au moins, ne l'oublie pas.

MKITA

De quoi t'es-tu donc occupée?

MATRENA

Mais de ton affaire, de ton avenir. Si on ne s'y prend pas d'avance, on n'aboutit à rien. Tu connais Ivan Mosséitch? Je suis en bons termes avec lui. Je suis aile le voir hier; tu sais, je lui ai jadis rendu service. Et alors, en causant, comme ça, je lui ai dit : « Que me conseillerait Ivan Mosséitch.,. Par exemple, lui dis-je, un moujik veuf a pris une autre femme, et, par, exemple, il n'a pour enfants qu'une fille de sa première femme, et une de sa seconde. Si ce moujik-là vient à mourir, lui dis-je, comment un autre moujik peut-il épouser sa veuve et demeurer dans sa maison? Peut-il, lui dis-je, ce moujik, marier les deux filles et rester seul à la maison? On peut, qu'il me dit. Seulement il faut, qu'il dit, beaucoup se remuer. Avec de l'argent, qu'il dit, on peut réus- sir; mais sans argent, inutile même d'essayer. »

90 LA PUISSANCE DKS TE.NEBIiES

NrKlTA

Oh! cela va sans dire. On n'a qu'à leur donner de- l'argent; de l'argent, tout le inonde en a besoin.

MATRENA

Eh bien ! ma petite baie, je lui ai exposé toutes nos atfaires. « Tout d'abord, qu'il me dit, il faut que toi» fils se fasse inscrire dans ce village-là. Pour cela, il faut de l'argent; il faut payera boire aux anciens. Alors ils l'assisteront... Il faut, (ju il dit, tout faire avec intelligence. » Regarde donc ceci.

(Elle tire de son (oularJ un papier.)

Yoici un papier qu'il m'a écrit : tu t'y connais.

(MKITA lit, MATRENA écoute.) NIKITA

Ce papier est un certificat d'inscription, on le voii vite: il ne faut pas beaucoup d'intelligence pour cela.

MATRE.NA

Toi, écoute bien ce qu'a ordonné Ivan Mosséitch. « Avant tout, tante, qu'il dit, garde-toi de lâcher l'argent; une fois l'argent dans tes mains, elle ne pourra pas se remarier. L'argent, c'est la tête de tout »► Donc, fais attention; le moment est venu, mon lils.

MKITA

Que m'importe ? C'est son argent à elle; à elle de s'en inquiéter.

ACTE II 91

MATREXA

Ah ! comme tu juges, mon fils ! Est-ce qu'uue l)aba est capable de réflexion ? Si même elle met la main sur l'argent, comment saurait-elle en faire un bon emploi? Ça se comprend, des babas ! Mais toi ! tu es un moujik. Tu saurastout cacheret tout régler; tu as plus d'entendement, s'il faut agir.

MKITA

Le fait est que votre entendement de femmes ne vaut pas grand'cliose.

MATRENA

Prends donc l'argent, et la baba sera en ton pou- voir. Si par hasard elle se rebiffe, ou quoi, on aura de quoi la décider.

MKITA

Ah ! laissez-moi tranquille ! Je m'en vais.

SCÈNE XIX

NIKITA, MATUENA, ANISSIA

(ANISSIA sort en courant, toute pâle, de l'iaba.) A.MSSIA MATREXA).

11 l'avait bien sur lui : le voilà !

(Elle montre l'argent sous son tablier.)

92 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

MATRENA

Donne-le à Mikitka ; il le cachera.. . Mikitka, prends- le ; cache-le quelque part.

NUvITA

Eh bien ! donne !

AXISSIA

Oh! ma petite tête !... Mais j'aime mieux le cacher moi-même.

(Elle se dirige vers la porte cocbère.) MATRENA (la saisissant par la main).

vas-tu donc ? On te demandera tu es allée. Voilà sa sœur qui arrive. Donne-le lui : il est averti. Quelle étourdie !

ANISSIA (s'arrêtant indécise).

0 ma petite tête !

NIKITA

Eh bien ! donne ! Quoi ! Je vais le cacher quelque part.

ANISSIA

le cacheras-tu ?

NKITA

Tu as peut-être peur ?

(Il se met à rire.)

ACTE II 93

SCÈNE XX

LES MÊMES, plus AKOULINA

(AKOULIXA entre avec le linge.) ANISSLV

Oh ! oh ! ma pauvre petite tête !

(Elle donne l'argent à MKITA.)

... Mikita, prends garde!

NIKITA

Que crains-tu ? Je veux le cacher si bien, que je ne saurai plus moi-même le retrouver.

(Il sort.)

SCÈNE XXI

MATRENA, AXISSIA, AKOULINA

A NISSIA (immobile et effrayée).

Ho ! Ho ! Et si lui...

91 LA PUISSANCE DES TENEBRES

MATRENA

Eh bien ! Est-ce qu'il est mort?

AMSSIA

Mais oui, je crois qu'il est mort. Quand je lui ai pris l'argent, il ne l'a pas même senti.

MATREXA

Va donc dans l'isba ; voilà Akoulina qui s'appro- che.

ANISSIA

Eh quoi ! C'est moi qui ai commis le péché, et lui... que va-t-il faire de l'argent?

MATRENA

Assez. Rentre dans l'isba. Voici veuir aussi Marfa.

ANISSIA

Eh bien ! j'ai eu conliance en lui. Que va-t-ilen advenir ?

(Elle sort.)

ACTE II 95

SCÈNE XXII

MA RFA, AKOLLINA. MATRENA

(MARFA entre d'un côté, AKOULINA de l'autre.) MARFA AKOULINA).

Je serais venue depuis longtemps ; mais j'étais allée chez ma fille. Eh bien ! le vieux, qu'est-ce qu'il fait ? Il veut donc mourir ?

AKOULINA (posant son linge à terre).

Qui le sait ? Moi j'étais au ruisseau.

MARFA (désignant MATRENA).

Et celle-là, d'où est-elle?

MATRENA

De Zouïevo. Je suis la mère de Mikita... De Zouïe- vo, ma chère. Bonjour. Ton frère est bien faible, le pauvre. Il était dehors tout à l'heure encore. « En- voie-moi, qu'il a dit, ma petite sœur ; car, qu'il dit... » Mais peut-être qu'il est déjà mort !

96 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

SCÈNE XXIII

LES MÊMES, plus AiMSSlA

/ANISSIA sort en courant et en criant de l'isba, saisit un pilier et se met à

parler.)

AMSSIA

Ho! Ho!... Et à qui... i... i... m'a-t-il laissée! Ho- 0-0 ! A qui... i... i m'a-t-il laissé... é... ée! Ho-o-o ! Malheureuse veuve!... Toute ma vie, seule toute ma vie!... Il a fermé ses yeux clairs...

SCÈNE XXIV

LES MÊMES, plus LA COMMÈRE

(LA COMMÈRE et MATRENA saisissent ANISSIA sous les bras. AKOUUXA et MARFA entrent dan^ l'isba. LA FOULE accourt.)

UXE VOIX dans la foule.

11 faut appeler les anciennes ; il faut rapprêter.

ACTE II y?

MATREXA (se retroussant les manches).

Y a-t-il de l'eau dans le chaudron ? N'en reste-t-il pas dans le samovar ? Je vais me mettre à la beso-

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE III

ACTE III

PEUSONNAGP.

AKIM.

NIKITA.

AKOULINA.

ANIOUTKA

MITRITCH. vieux valet de ferme, soldat en retraite.

LA COMMÈRE D'ANISSIA

(La scène représente l'isba de PETR. C'est l'hiver. Entre second et le troisième acte, il s'est passe neuf mois.)

SCÈXE PREMIÈRE

ANISSIA (pauvrement vCtue, travaillant au métier). ANIOUTKA (sur le poêle), iMITRITGH

MITRITCH

(il entre lentement et ôte son caftan.)

Dieu me sauve 1 Eli bien ! est-ce que le patron n'est pas encore de retour ?

102 LA PUISSANCE DES TENEBRES

Quoi ?

MITRITCH

Est-ce que Mikita n'est pas encore revenu de la ville?

ANISSIA

Non.

MITRITCH

Il s'amuse, sans doute. 0 Seigneur !

ANISSIA

As-tu lini ton travail sur l'aire?

MITRITCH

Comment donc? J'ai fait tout ce qu'il fallait, et j'ai ensuite recouvert avec de la paille. Je n'aime pas faire les choses à moitié... 0 Seigneur! Mikola Me- Miséricordieux !

(il se frotte son cor-au-pied.)

Le patron devrait déjà être là.

ANISSIA

Poui(iuoi se presserait-il? Il a de l'argent, il s'a- muse avec la fille, je crois.

MITRITCH

En effet, il a de l'argent; pourquoi ne samuserait-

1. Pour Nikola, abréviation populaire de Nikolaï.

ACTE m 103

il pas ? Et Akoulina, pourquoi donc est-elle allée à la ville?

AMSSIA

C'est à elle qu'il faudrait demander cela... Pour- (luoi le Malin l'y a-t-il portée ?

MITRITCH

Pourquoi?... A la ville?... Mais il y a beaucoup de dioses, à la ville ; pourvu qu'on ait de l'argent !... 0 Seigneur!

AMODTKA

Moi, ma petite mère, j'ai entendu qu'il lui disa«it : « Je t'achèterai, qu'il dit, un petit chàle, vrai comme je respire, je te l'achèterai, tu choisiras toi-même! » Et comme elle s'est bien habillée î Elle a mis son caftan sans manches, en peluche, avec un foulard français.

ANISSIA

Sa pudeur de fille, elle la garde jusqu'au seuil ; une fois dehors, elle l'oublie. Quelle effrontée !

MITRITCH

Et pourquoi, de la pudeur ? Tant qu'on a de l'ar- gent, on s'amuse!... 0 Seigneur! Serait-ce trop tôt pour souper ?

(aNTSSIA garde le silence . )

104 LA PUISSANCE DES TENEBRES

Je vais aller me réchauffer un peu en attendant.

(il monte sur le poêle.)

0 Seigneur, Notre Mère Sainte-Vierge et Saint Mikola !

SCÈNE ÏI

LES MÊMES, plus LA COMMÈRE LA COaiMÈRK (entrant).

Est-ce que le tien ^ n'est pas encore rentré?

AMSSIA

Non.

I.A COM.MKRE

Use ferait temps. Ne se serait-il pas arrêté dans notre traktir? Ma sœur Phekla me disait, ma petite mère, qu'il y venait force traîneaux de la ville.

ANISSIA

Anioutka! HéîAnioutka!

AMOUTKA

Quoi ?

1. Le tien, le mien, c'esl-à-dire ton mari, mon mari, en lan- gage populaire.

ACTE m i05

AMSSI.V

Cours donc au traktir, AnioLitka. Va voir s'il ue serait pas retenu là-bas par l'ivresse.

ANIOUTKA (sautant du poêle et passant un caftan).

Tout de suite.

LA COMMÈRE

A-f-il emmené Akoulina avec lui ?

AMSSIA

Y serait-il allé, sans cela? C'est à cause d'elle qu'il s'est découvert des affaires. « De l'argent à toucher à la banque », qu'il a dit. C'est elle seule qui lui monte la tête comme ça.

LA COSniÈRE (hochant la tête).

Il vaut mieux n'en pas parler.

(Un silence.) AMOUTKA la porte).

Et s'il y est, faut-il lui dire quelque chose ?

AXISSL\

Regarde seulement s'il y est.

ANIOUTKA

Bon. J'y cours.

(Elle sort.)

106 LA l'UISSANGE DES TÉNÈBRES

SCÈNE III

ANISSIA, WITRITCH, la COMMÈRE

(Un long silence.) MITRITCH (beuglant).

0 Seigneur! Mikola-le-Miséricordieux!

LA COMMÈRE (tressaillant).

Oh! que j'ai eu peur! Qu'est-ce donc?

ANISSIA

Mais c'est Mitritch, le valet de ferme.

LA COMMÈRE

Ho-o! qu'il m'a fait peur!... Mais j'allais oublier... Quoi donc, ma commère, on dit qu'on a demandé Akoulina en mariage. ]

ANISSIA (quittant son métier et s'asseyant près de la table).

On a essayé en effet, des gens de Dedlov ; mais ils auront ouï parlerde quelque chose ; on n'a plus eu de leurs nouvelles, et l'affaire est tombée dans l'eau... Qui en voudrait?

LA COMMÈRE

Et les Lizounov, de Zouïevo?

ACTE m 107

ANISSIA

Des ouvertures ont été faites ; mais l'affaire n'a pas non plus abouti. Il ne reçoit même pas les gens.

LA COMMÉRB

II faudrait pourtant la marier.

AMSSLV

Certainement qu'il le faudrait. Je ne sais vraiment pas, ma commère, comment la faire partir d'ici. C'est fort malaisé. Lui ne veut pas, elle non plus. Il ne s'est pas encore assez amusé avec sa belle.

LA COMMÈRE

III ! Ih! quel péché! Rien que d'y songer... II est son beau-père, cependant.

AXISSLA

Hé! commère.. On m'a embobinée, entortillée si habilement... à nepouvoir le dire. Et moi, qui, dans ma naïveté, ne me doutais de rien tout d'a- bord! C'est ainsi que je l'ai épousé. Je ne m'aperce- vais de rien ; mais eux s'étaient déjà mis d'accord auparavant.

LA COMMÈRE

Ho-o ! Quel péché I

ANISSLV

Plus j'allais, plus je découvrais qu'on se cachait

i08 LA PUISSANCE DES TENEBRES

de moi. Ah ! commère, que je me sentais malheu- reuse! Passe encore si je ne l'avais pas aimé.

LA COMMÈRE

Il vaut mieux n'en pas parler.

ANISSIA

Et quelle douleur, ma commère, de subir pareille offense de lui! Oh! quelle souffrance!

LA COMMÈRE

Et qu'est-ce encore? On dit qu'il a maintenant la main leste.

ANISSL\

Hélas! Il lui arrivait aussi d'être ivre, auparavant, mais il était bien tranquille... Il buvait, mais alors je lui plaisais; tandis qu'à présent, dès qu'il a bu, il me saute dessus et veut me fouler aux pieds. Der- nièrement, il m'enfonça ses griffes dans les nattes : j'eus toutes les peines du monde à me dégager... Quant à la fille, elle est pire qu'une vipère. Je me demande comment la terre peut produire une créa- ture aussi méchante.

LA COMMÈRE

Ho! ho! ma commère, je te crois aisément, tu es bien malheureuse. Mais pourquoi supporter tout cela? Tu as pris chez toi un va-nu-pieds, et c'est lui qui te fait la loi! Que ne l'empéches-tu ?

ACTE 111 109

AMS-IA

Ah! ma clièiv petite commère... Et mon cœur, ({u'eu ferais-je? Le défunt était déjà assez sévère, et pourtant j'agissais à ma l'antaisie : impossible au- jourd'hui, ma petite commère. Pas la moindre éner- gie contre lui. Je suis devant lui comme une poule mouillée.

LA GOMMÉ HE

Ho! ho! ma commère! Bien sûr ou t'a jeté un sort. Matrena, dit-on, s'adonne à ces choses-là; c'est sans doute elle.

AXISSLV

C'est aussi ce (jue je pense, ma commère... il y a pourtant des moments je voudrais le mellie en pièces; et puis, (|uand je le vois, non, mon cœur i e peut pas se lever contre lui.

LA COJIMÉRE

C'est pour sur un ensorcellement... Qu'il faut peu de temps, ma petite mère, pour dépérir! Je te re- garde : qu'est-ce que lu es devenue!

AMSSIA

Je suis comme pétrifiée... Et Akouiina, la sotte, regarde-la donc. Comme elle était pauvrcmeut mise!... Et vois-la, maintenant! D'où a-t-elle pris tout cela?... Comme il l'a bien habillée! Elle se

no LA PUISSANCE DES TENEBHES

gonfle comme une bulle sur l'eau. Qu'importe sa sot- tise? Elle s'est mis une chose en tête : « C'est moi, qu'elle dit, c'est moi qui suis la patronne; la mai- son est à moi... Mon père, qu'elle dit, voulait me marier avec lui. » Qu'elle est méchante. Dieu me sauve! Quand elle s'emporte, elle arrache la paille du toit.

LA COMMÈRE

Ho! lio! quelle vie, ma commère, en vérité! Et les gens t'envient, encore! « Riche! » qu'ils disent. Mais, petite mère, je vois que les larmes coulent à travers l'or aussi.

AXISSIA

Voilà bien de quoi m'envier! D'ailleurs, toute celte richesse s'en ira au diable. Il dépense l'argent que c'est à faire frémir !

LA COMMÈRE

Mais pourquoi, ma commère, agis-tu si bonasse- ment? L'argent est à loi !

ANISSIA

Ah ! si tu savais tout ! J'ai commis un grand péché.

LA COMMÈRE

Moi, commère, à ta place, je serais allée devant le plus grand chef; l'argent est à toi. Et comment ose- t-il le dépenser ainsi? Ce n'est pas juste.

ACTE IJI 111

AMSSIA

On n'y regarde plus de si près, de notre temps.

LA COMMÈRE

Ail ! ma commère, quand je te regarde, comme je te trouve affaiblie !

A.MSSIA

Oui, affaiblie, ma chère, tout à fait affaiblie. Il m'a entortillée, et je ne sais plus rien de rien main- tenant... Oh ! ma pauvre petite tête !

LA COMMÈRE

Je crois qu'il vient quelqu'un.

(Elle tend l'oreille ; la porte s"ouvre, entre AKLM.)

SCÈNE IV

LES iMÈMES, plus AKIM

AKIM

(il fait un signe de crois, secoue ses lapti et ôte son caftan.)

Paix à tous ! Vivez-vous bien ? Bonjour, petite tante!

ANÎSSLA

Bonjour, petit père! Est-ce de chez toi que tu viens?

H2 LA PUISSANUh: DES TÉNÈBRES

AKIM

J'ai pensé... taïè... pour ainsi dire : « Je vais aller... taïè... chez mon fils. Je veux passer chez mon lils. » Je suis parti de très bonne heure; après le dîner, pour ainsi dire, je suis parti... Il neiga beaucoup... taïè... 11 est diilicile de marcher, difficile; et voilà ([ue... taïè... je me suis mis en retard... Mon tils y est-il?... Y est-il, mon lils, c'est-à-dire?...

ANISSL\.

Non, il est à la ville.

AKIM (sasseyant sur le banc).

J'ai une afiaire avec lui, pour ainsi dire... laïé... une affaire. Je lui parlais, pour ainsi dire, naguère... taïè... pour ainsi dire, de mon embarras. Je lui disais : « Mon petit cheval est crevé, pour ainsi dire, mon petit cheval; il faudrait acheter... taïè... un autre petit cheval, n'importe lequel, un petit che- val;... et c'est pourquoi je suis venu, pour ainsi dire...

AMSSIA

Nikita me l'a dit. Quand il sera là, vous en cause- rez.

(p:ile se dirige vers le pocle.)

Soupe donc, en attendant qu'il rentre : Milritch, hé! Mitritch! viens souper!

ACTE III 113

LA COMMKRE

Je m'en vais. Bonsoir.

SCÈXE V

AKIM, AXISSIA. MlTRITCn MITRITCH (descendant du poêîe).

Je me suis endormi sans m'en apercevoir. 0 Sei- gneur! Mikola-le-Miséricordieux!... Bonjour, oncle Akim :

AKIM

Tiens! Mitritch: Quoi donc, pourainsi dire... taïè...

MITRITCfl

Eh oui ! Je suis valet de ferme chez Nikita. Je vis chez ton lîls.

AKIM

Ali! vois-(u, pour ainsi dire... taVà... garçon de ferme chez mon fils, vois-lu?

MITI ITCH

Avant, je vivais à la ville chez un marchand. Mais j'ai tout bu là-bas; et c'est pourquoi je suis venu à la campagne. N'ayant plus de gîte, j'ai me louer... (// li'il'ln.) 0 Seigneur!

8

114 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

AKIM

Vraiment?... taïè... EtM.kitka...taïè... que fait-il? 11 a donc pris un yalet de ferme, pour ainsi dire. . . taïè... loué un valet de ferme?

ANISSIA

Eh oui!... Avant il se débrouillait bien tout seul ; mais il a maintenant autre chose en tête, et voilà qu'il a pris un valet de ferme.

MITBITCH

Il a de l'argent, pourquoi se gênerait-il?

AKIM

Cela... taïè... n'est pas bien, voilà; cela... taïè... n'est pas bien du tout. Non, ce n'est pas bien. L'oi- siveté, pour ainsi dire...

ANISSIA

Eh oui ! il s'est gâté, il s'est gâté. Malheur!

AKIM

Voilà... taïè... on croit faire pour le mieux, et voilà, pour ainsi dire... taïè... qu'on a fait pour le pire. Avec la richesse, l'homme se gâte, il se gâte.

MITRITCH

Les chiens eux-mêmes s'enragent quand ils devien- nent trop gras. La graisse, comment ne se gâterait- elle pus? Moi qui étais gras, comme je faisais la

ACTE m il5

noce ! Pendant trois semaines de suite, je n"ai pas cessé de boire: j'ai bu mes dernières culottes; quand je n'ai plus eu de quoi boire, alors' seulement je me suis arrêté. Maintenant, j'ai juré.

AKIM

Et ta vieille, pour ainsi dire, la tienne, oîi est-elle?

MITRirCH

Ma vieille, frère, elle est à sa place, à la ville. Elle vit à demeure dans les cabarets... C'est une beauté, aussi: un œil arraché, un autre poché et le museau tout de travers. Et quand elle n'est pas ivre, elle n'a pas même un gâteau aux pois à se mettre dans la bouche.

AKIM

Ho! Ho! Gomment donc?

MITRITCH

donc est la place d'une femme de soldat? Elle est bien dans son rôle.

(Un silence.^ AKIM (a ANISS'A).

Et Nikita, est-il allé porter quelque chose à la ville, vendre, pour ainsi dire... taïè... quelque chose?

ANISSIA (mellant le couvert et servant).

Il y est allé les mains vides; il est allé chercher de l'argent, de l'argent à la banque.

116 LA PUISSANCE DES TENEBRES

AKIM (inangoant).

Eh bien!... taïè... est-ce que cet argent, vous voulez remployer quelque part, en l'aire quelque chose, de cet argent?

AMSSIA

Non, nous n'y touchons pas... Seulement vingt ou trente roubles. Il en a pris, comme cela; de temps en temps, on en prend.

AKDI

On en prend? Et pourquoi, pourainsidire... taïè ,. en prendre? Aujourd'hui, pour ainsi dire.. . taie... on en prend, et demain, poiu* ainsi dire... taïr... on en prend. El ainsi, pour ainsi dire... taïè... ontinitpar prendre tout l'argent!

AMS5IA

Cet argent-là, ille prend en dehors; mais le capi- tal demeure toujours entier.

AK'nr Entier? Comment donc, entier?., taïè... Toi, tu en prends, et ça reste entier?... taïè... Comment?... Verse donc... taïè... de la farine dans un grand bas- sin, et prends-en, de cette farine : est-ce que le bas- sin, alors, restera toujouis plein... taïè?... Ce n'est, pour ainsi dire, pas... taïè... Ils te trompent... Fais- loi bien expliquer, autrement ils te tromperont...

ACTE 111 117

Comment, entier?... Toi... taïè... tu en prends, et ça reste toujours entier?

AxrssiA Je ne sais plus. Ivan Mosséitch Fa ainsi arrangé. (' Placez, qu'il dit, l'argent à la banque; il sera mieux gardé et vous toucherez du pour-cent. »

MITRITCH (ayant fini de manger).

C'est exact. J'ai demeuré chez un marchand, tout se passait de cette façon : place l'argent, repose- toi sur le poêle, et va tOLicher.

AKLM

C'est étrange... taïè... ce que tu me dis là. Com- ment toucher! Toi... taïè... tu toucheras; et eux... taïè... pour ainsi dire, de qui toucheront-ils... taïè... cet argent?

ANISSIA

On porte l'argent à la banque...

MITRITCH

Mais comment? La baba ne saurait te l'expli- quer!... Toi, regarde par ici, je te fournirai l'expli- cation. Mets-toi bien ceci dans la tête. Tu as, par exemple, de l'argent; et moi, par exemple... le prin- temps est venu et mon champ est vide; je n'ai pas (le quoi l'ensemencer; ou bien j'ai à payer l'impôt.

118 LA PUISSANCE DES TEiNEBRES

Et voilà, pour ainsi dire, je viens te trouver. « Akim, te dis je, donne-moi un billet rouge i; je te le rendrai quand j'aurai récolté mon champ, vers la Saint-Po- krov ; et je te donnerai en sus une déciatine ' pour te dédommager. » Toi, par exemple, tu vois bien que j'offre des garanties, un cheval ou une vache; et alors tu me dis : « Donnez-moi plutôt deux ou trois roubles pour me dédommager, et voilà tout. » Moi, le besoin me presse et je ne peux pas taire autre- ment. « C'est bien! » te dis-je, et je prends les dix roubles. Vers l'automne, je fais ma récolte; je t'ap- porte le billet rouge et tu me prends en sus trois roubles.

AKIM

Mais ça, pour ainsi dire... taie,., c'est une vilenie ...taie... c'est oublier Dieu, pour ainsi dire... taie...; ça, pour ainsi dire, c'est sortir de la bonne voie.

MITRITCH

Attends ; ça va venir. Mets-toi maintenant ceci dans la tète. Voici comment tu agis, pour ainsi dire. Tu m'as dépouillé, et Anissia, par exemple, a de l'argent qui dort. Elle ne sai't le mettre; et puis, tu connais les babas, elle ne sait comment l'employer. Elle vient te trouver, te demander si tu ne pourrais pas lui

1. Un billet de dix roubles.

2. Mesure agraire.

ACTE m 119

placer aussi son argent. « Eh bien ! que tu dis, on peut. 0 Et tu attends. Vers l'été, je reviens de nouveau : « Donne-moi, te dis-je, encore un billet rouge ; je te revaudrai ça... » Et voilà que tu t'informes si ma peau n'est pas encore toute arrachée ; et si on en peut encore tirer quelque lambeau, alors tu me donnes l'argent d'rVnissia. Mais si, par exemple, je n"ai plus rien du tout, pas même de quoi manger, alors tu réfléchis, et voyant qu'il n'y a plus rien à gratter avec moi, tu me dis : v Va-t-en, frère, avec Dieu ! » et tu cherches quelque autre à qui donner ton argent et celui d'Anissia, et tu le dépouilles pareillement. Et voilà ce que c'est qu'une banque ; voilà comment elle fait ses affaires... Un truc, mon frère, intelligent.

AKllI (s'échauffant).

Mais qu'est-ce donc ? Une infamie, pour ainsi dire, ...taïé... tante! Les moujiks... taïé... qui font cela, ces moujiks eux-mêmes, pour ainsi dire... taïé... le considèrent comme un péché? Ça... taïé..., pas con- forme à la loi, pas conforme à la loi, pour ainsi dire: c'est une infamie. Comment donc, alors, les savants ... taïé... ?

WITRITCH

Cela, mon frère, c'est leur plus chère occupation. Mets-toi bien ceci dans la tête : les gens pas très entendus, ou les babas, qui ne peuvent elles-mêmes

120 LA rUISSANCE DES TÉNÈBRES

mettre leur argent dans les affaires, vont le porter à la banque ; la banque leur donne ce qui reste du gâteau aux pois, et se sert de leur argent pour dé- pouiller les gens. Un truc intelligent.

AKIM (soupirant)

Eh! à ce que je vois... taïé... sans argent on est lEallieureux, et, avec de l'argent,... taïé.., on l'est doublement. Gemment! Dieu ordonne de travailler, et toi, pour ainsi dire, tu places ton argent à la banque et tu dors! Et ton argent, pour ainsi dire... taïé... te nourrira! Une infamie, pour ainsi dire; ça... taïé... pas conforme à la loi.

MITRITCH

Pas conforme à la loi ! Aujourd'hui, on n'y regarde pas de si près... Si lu voyais comme on le nettoie les gens ! On ne leur laisse rien, je ne te dis que ça.

AKIM ( soupirant).

Ah! oui! nous vivons dans un temps... taïé!... Ainsi le « sortir * », pour ainsi dire, que j'ai vu à la ville... taïé... comment a-t-on imaginé cela? C'est poli, c'est lisse, pour ainsi dire : on dirait des maga- sins... taïé... El à quoi ça sert-il ? A rien!... Ah! on oublie Lieu, on oublie, pour ainsi dire, Dieu... taïé

1. C'est le mol français russifié, Jans le sens île lieu il'ai- sances.

ACTE 11] 121

...Dieu! -- Merci, ma chère, je suis rassasié.

(il se lève de table; MITRITCH monte sur le poêle, ANISSIA ôte le couvert et mange.)

AMSSIA demi-voix^.

Si au moins son père le faisait rougir de sa con- duite ! Mais j'ai honte même de le lui dire.

ÂKIM

Quoi?

AXISSIA

Je me parlais à moi-même.

SCÈNE YI

LES MÊMES, plus ANIOUTKA

AKIM AXIOUTKA, f|ui entre).

Ma gentille, toujours occupée?.. Tu dois avoir froid ?

AXIOUTKA

Oh ! oui ! je suis terriblement gelée. Bonjour, grand père.

ANISSIA

Eh bien !.. Et là-bas ?..

122 LA PUISSANCE DES TENEBRES

ANIOCTKA

Il n'y est pas ; il n'y a qu'Adrian, qui arrive de la ville, il l'a vu au traktir. « Le père, qu'il dit, est ivre, ivre-mort. »

ANISSU

Veux-tu manger ? Voilà.

ANIOLTKA (s'approchant du poêle).

Quel froid ! J'ai les mains tout engourdies.

AKIM (se déchausse ; ANISSIA lave la vaisselle). ANISSU

Petit père !

AKIM

Qu'as-tu à me dire ?

ANISSIA

Eh bien ! Marinka vit-elle bien ?

AKIM

Ça va ; elle vit. Une petite baba... taïè... entendue, douce; elle vit, pour ainsi dire... taïè..; elle se remue ; une petite baba pas mal, pour ainsi dire, qui travaille bien... taïè... et puis docile; une petite baba, pour ainsi dire, pas mal, pour ainsi dire...

ANISSIA

On dit (|ue, dans votre village, un parent du mari

Acrii m 123

de Marinka veut demander en mariage Akoulina. Est-ce qu'on en parle ?

AKni Ce sont les Mironov. Les babas en ont bavardé quelque peu, mais vaguement, pour ainsi dire. Je n'en sais rien, pour ainsi dire. Les vieilles ont bien dit ({uelque chose là-dessus, mais je ne puis me rappeler, pour ainsi dire. Les Mironov... taie... sont des moujiks, pour ainsi dire... taie... pas mal.

AMSSIA

Oh 1 comme je voudrais la voir déjà mariée !

AKIM

Pourquoi donc ?

ANIOUTKA ftenJant l'oreille).

Il est arrivé I

AMSSU.

Allons, ne lui disons rien.

(Elle continue à laver les cuillers sans retourner la tête.)

124 LA PUISSANCE DES TENEBUES

SCÈNE VII

LES MÊMES, plus NIKIT A NIKITA (de la porte) .

Femme, qu'est-ce qui arrive ?

(aNISSIA lui jette un coup d'œil, puis se détourne sans répondre.) NIKITA (menaçant).

Qu'est-ce qui arrive ? L'as-tu oublié ?

ANISSIA

Assez faire le plaisant... Va donc!

NIKIT.V 'de plus en plus menaçant)

Qu'est-ce qui arrive ?

ANISSIA (s'approcliaut et le prenant par la main).

Eh bien î c'est le mari qui arrive. Entre donc dans l'isba.

NIKITA (regimbant).

A la bonne heure ! Le mari... Et comment l'ap- pelle-t-on, le mari ? Explique-toi.

ANIsSIA

Allons, voyons : Mikita.

ACTE m l'2o

NIKITA

Oli ! la malhonnête ! Nomme-moi du nom de mon père.

ANISSU

Akimitch, !

NIKITA (toujours sur le seuil).

A la bonne heure! Non... Dis-moi encore mon nom de famille.

ANISSIA (riant et le tirant par la manche).

Tchilikine... Voyez-voas comme il se rengorge!

NIKITA

A kl bonne heure !

(il s'appuie contre le chambranle de la porte.)

Non... dis-moi encore de quel pied Tchilikine en- trera dans l'isba.

ANISSIA

Allons, assez ! tu fais entrer le froid.

NIKITA

Dis-moi de quel pied il entrera dans l'isba. J'y tiens absolument.

ANISSIA part) .

Voilà q-i'il va m'ennuyer maintenant.

(Haot.)

Allons, du gauche ! Entre donc.

126 LA PUISSANCE DES TENEBRES

NIKIIA

A la bonne heure !

ANISSIA

Regarde plutôt qui est dans l'isba.

NIKITA

Mon père ! Eli bien ! J'en fais grand cas, de mon père, je le tiens en haute estime. Bonjour, petit père !

(Il le salue et lui tend la main.)

Bonjour, comment va ?

AKIM (^sans lui réponJi'c).

Le vin, le vin, pour ainsi dire, qu'est-ce qu'il pro- duit ! Quelle honte !

NIKITA

Le vin ?... que j'ai bu ?... Ça, j'ai tortabsoluniont. J'ai bu avec un ami, pour lui faire honneur.

ANISSIA

Va donc te coucher.

NIKITA

Femme, suis-je debout, dis-moi ?

ANISSLV

Allons, c'est bien ; va te coucher.

NIKITA

Je veux encore boire, avec mon père, un samovar. Prépare le samovar. Eh ! Akoulina ! viens !

ACTE m 127

SCÈNE VIII

LES MÊMES, pl.is AKGULINA

AKOCLINA (en belle toilette, des emplettes à la main.s'approchant de NKITA)

Pourquoi as-tu dérangé ? as-tu mis le lin à tisser ?

NKITA

Le lin ? il est là... ! Mitricli ! es-tu ? En- dormi ?... Va dcnc dételer le cheval.

AKIM (sansToir AKOULIXA regardant son fils).

Qu'est-ce qu'il faitdonc? Le vieux, pour ainsi dire., taie... est fatigué, le vieux est moulu ; et lui, il lait le beau ! « Détèlele cheval ! »... PTou! le misérable!

MPTRITCH (descendant du poèle et chaussant ses valenki •).

0 Seigneur miséricordieux ! est-il, le cheval ? Dans la cour ? 11 doit être fatigué ! Yois-tu comme il s'est imbibé ! Il en est gonflé comme une monta- gne, il s'en est fourré jusque-là ! 0 Seigneur ! Miko- la-le-Saint!

(Il met sa chouba * et sort dans la cour.)

1. Bottes en feutre.

2. Pelisse en peau de nio'Jlon.

12S LA PUISSANCE DES TENEBRES

SCÈNE IX -^

LES MÊMES, moins MITRITCIl

N'IKITA (b'asspyant).

Pardonne-moi, mon petit père. J'ai bu, c'est vrai, mais que faire ? La poule boit aussi, n'est-ce pas ? Pardonne-moi, toi. Quant à Mitritch, il ne se fâchera pas pour ça ; il s'acrjuittera de la besogne.

AXISSIA

Faut-il vraiment préparer le samovar ?

MKITA

Prépare ; père est venu, je veux causer et boire du tlié avec lui.

AKOUUNA.)

As-tu toutes les emplettes ?

AKOULENA

Les emplettes ? J'ai pris ce qui est à moi, le resle est demeuré dans le traîneau... Voilà (pii n'est pas à moi.

(Elle jette un paquet sur la table, et serre ses emplettes dans la malle. ANIOUl'KA la regarde arranger. AKIM, tournant le dos à son fils, prend s«> onoue! i etseslapti, qu'il met sur le poêfe.)

1. Bandes d'étoffes qu'on s'enroule autour des pieds en guise de chaussettes.

ACTE III (l3i

LES MÊMES, plus AMSSIA AXISSIA (entrant et s'arrêtaiit).

Il vaut mieux que lu le prennes ; il ne te lâchera

pas.

AKLM (prenant et hochant la tête).

Hé-é! le vin! On n'est plus un homme, pour ainsi d.œ.

NKITA

A la honne heure! Si tu me le rends, tu me le ri'udras, et si tu ne me le rends pas, sois avec Dieu ! Moi, je suis comme ça.

(Apercevant AKOULINA.)

Akoulina, fais voir tes emplettes !

AKOILIXA

Quoi ?

NIKITA

Fais voir tes emplettes.

AKOVLEXA

Mes emplettes? Pourquoi les faire voir? Je les ai d'jà cachées!

132 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

NIKITA

Sors-les, je te dis. Gela amusera Anioutka, de les regarder. Montre-les à Anioutka, je te dis. Ton chàle, donne-le ici.

AKIM

Oh ! c'est répugnant à voir!

(Il monte sur le poêle.) AKOULINA (sortant le chàle et le posant sur la table).

Voilà. Qu'est-ce qu'il y a donc à voir?

ANIOUTKA

Oh! qu'il est joli! Il est aussi joli que celui de Sté- panida.

AKOULINA

De Stépanida? Il ne vaut rien, à côté du mien, le chàle de Stépanida.

(S'animanl et dépliant le châle.)

Examine un peu cette qualité : il est français.

ANIOUTKA

Et cette indienne, qu'elle est belle! J'ai vu la pa- reille chez Machoutka, mais plus claire... Celle-ci est très belle.

NIKITA

A la bonne heure !

f/

ACTE III . R 129

AXISSIA (s'en allant avec le samovar).

La malle esl déjà pleine à déborder, et voilà qu'elle achète encore !

SCÈNE X

A Kl M, AKOI'LINA, ANIOUTKA, NIKITA

XIKITA ('prenant un air sensé).

Ne te fâche pas contre moi, petit père ; tu crois que je suis ivre... Non, j'ai absolument tout mon bon sens : on boit, mais pas jusqu'à perdre la raison. Je puis causer tout de suite avec toi, mon petit père. Je me rappelle tout : tu m'as parlé d'une somme, il t'est mort un cheval, je m'en souviens fort bien. Tout cela est très faisable ; nous sommes en mesure det'aider. S'il s'agissait d'une somme plus forte, il faudrait attendre un peu ; mais cela, je le peux. L'argent est là.

AKIM (toujours occupé à ses habits].

! petit... taïè... pour ainsi dire... Tu n'es pas... taïè... dans une bonne voie.

130 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

v-^/

MKITA

Que veux-tu dire par là? Il ne faut pas trop exiger d'un homme ivre... Mais ne t'inquiète pas; nous allons boire du thé. Je suis à même de tout faire^ absolument tout.

AKIM (hochani la tête).

Eh! E-é-eh! Eh!

NIKITA

L'argent, le voilà!

(Il glisse la main dans sa poche, son son portefeuille, l'ouvre et retire un billet de dix roubles.)

Voilà pour un cheval; prends pour un cheval. Je ne peux pas oublier mon père; je ne le peux pas absolument : un père est un père. Là, prends!... Tout simplement. Je ne le regrette pas.

(Il s'approche d'AKIM et lui tend le billet, AKIM refuse de le prendre.) NIKITA (le saisissant par la main).

Prends-le, on te dit, puisqu'on te le donne. Je ne le regrette pas.

AKIM

Je ne puis pas, pour ainsi dire... taïè... le pren- dre, je ne puis pas... taïè... causer avec toi, pour ainsi dire; car tu n'as pas... taïè... ligure d'homme.

NIKITA

Je ne te lâche pas, prends!

(U lui met l'argent dans la main.)

ACTE m

'■^y^/ AMSSLA.

Gueuse ! Tu vis avec le mari d'une autre !

AKOULINA

Et toi, tu as supprimé le tien !

ANISSU (se jetant sur AKOULIXA).

Tu mens!

XIKITA (la retenant).

Anissia, tu oublies!...

AXISSIA

Que cherches-tu à m'épouvanter ? Je n'ai pas peur

de toi 1

NIKITA

Hors d'ici !

(II tourne ANISSIA et la pousse.) AXISSU

irais-je ? Je ne veux pas quitter ma maison.

XIKITA

Hors d'ici, je te dis! Et ne t'avise pas de revenir.

A.NISSIA

Je ne sortirai pas.

(XIKITA la pousse.) ANISSL\ (pleurant et se retenant à la porte en criant).

Mais qu'est-ce donc? On me chasse de ma maison !

136 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

Que fals-ta là, brigand? Tu penses donc qu'il n'y a pas de justice contre toi!... Attends un peu!

NIKITA

File ! file !

ANISSIA

J'irai chez le staroste, chez rouriadnik*...

NIKITA

Hors d'ici, je te (4is !

(Il la chasse.) ANISSIA (de derrière la porte) .

Je m'étranglerai !

SCENE XII

NIKITA, AKOULINA, AXIOUTKA, AKIM NIKITA

Pas de danger !

ANIOUTKA

Ho-o-o! Ma pauvre petite mère!

(Elle pleure.) 1. Préposé à la police dans un village.

ACTE III U133

ANISSU (avec dépit).

(Elle passe dans le cabioet noir, en revient avec un soufflet et s'approche de la table.)

Allons, laissez, vous tenez toute la place.

NIKITA

Mais regarde donc par ici.

AXISSIA

Et qu'ai-je à y voir? N'en ai-je donc jamais vu ? Otez-moi ça.

(Elle jette le châle jiar terre.) AKOULLN'A

Que jettes-tu ? Jette ce qui est à toi.

(Elle le ramasse.) NIKTTA

Anissia, prends garde !

ANISSIA

A quoi, prendre garde?

NIKITA

Tu crois peut-être que je t'ai oubliée. Regarde par

ici.

(Il lui montre un paquet, et s'asseoit dessus.)

C'est un cadeau pour toi ; mais il faut le mériter. Femme, sur quoi je suis assis ?

ANISSU

Cesse de faire le bravache. Je n'ai pas peur de toi.

131 LA PUISSAXCr: DES TENKHRES

Quel est donc l'argent avec lequel tu t'amuses, avec lequel tu achètes des cadeaux à ta grosse Akoulina? C'est le mien !

AKOUUNA

Je vais te cogner... Avec ça que c'est le tien! Tu as voulu le voler, mais tu n'as pas réussi. Laisse- moi passer.

(Elle veut passer, et la heurte.) ANISSIA

Qu'est-ce que tu as à me pousser?... Je te cogne- rai.

AKOUUNA

C'est ce que nous verrons.

(Elle marche sur elle.) MKITA

Hé! babas, babas! en voilà assez !

(Il s'interpose entre les deux (emmcs.) AKOL'LEVA

Et c'est elle encore qui ose parler!... Tu aurais mieux fait de te taire. Oser parler!... Penses-tu donc qu'on ne le sache pas?

ANISSIA

Qu'est-ce qu'on sait, dis, dis, qu'est-ce qu'on sait?

AKOl'LDîA

Je sais sur toi certaine alfairc...

^

ai:te m

Sur le poêle les kalatchi i.

Sur les marches la kacha 2, Et nous vivrons.

El nous nous amuserons : Et si la mort vient, Nous mourrons.

Sur le poêle les kalatchi.

Sur les marches la kacha.

SCÈNE XIV,

LES MÊMES, plus MITRITCH

MITRITCH

(11 entre, ôte son caftan et monte sur le poêle.)

Les babas se sefont encore battues... 0 Seigneur ! Mikola-le-Miséricordieux !

AKM (Il s'assied au bord du poêle, prend ses oaouchi, ses lapt!, et se chausse.)

Passe donc dans le coin.

.MITRITCH (montant).

On ne peut pas tout partager. 0 Seigneur !

MKITA

Donne donc les liqueurs, pour boir3 avec du thé.

1. F.spsce de pain tortillé.

2. Plat (le ?ruau.

14!) LA PUISSANCE DES TENEBRES

SCÈNE XY

LES MÊMES, plus ANIOUTKA

ANIOUTKA (entrant, à AKOULINA :)

Sœur, le samovar va verser.

NIKITA

Et ta mère est-elle ?

ANIOUTKA

Elle est dans le vestibule : elle pleure.

NIKITA

A la bonne heure. Va l'appeler. Dis-lui d'apporter le samovar. Et toi, Akoulina, sers les tasses.

AKOULINA

Les tasses ? Soit !

(Elle serties tasses.) NIKITA (sortant des liqueurs, des brioches, et des harengs).

Ça, c'est pour moi... Ce lin à tisser, c'est pour la baba... Le pétrole est là, dans le vestibule, et voici l'argent. Attends...

(II prend le stchet 1 . )

Je veux voir tout de suite...

(Comptant sur le stchet.) 1. Machine à compter.

ACTE 111 137

MKITA

Comment, voilà quelle m'a effrayé!... Et toi, qu'as-tu à pleurer ?EIIe reviendra... Pas dedanger... Va donc voir le samovar.

(ANIOUTKA sort.)

SCÈXE^XIII;

MKlTA, AKI.M, AKOULINA

AKOULIXA (ramassant ses emplettes et les rangeant).

Vois-tu, la vilaine, comme elle a tout sali ! Attends donc un peu. Je vais lui couper son caftan... Parole, je le lui couperai.

NIKITA

Eh bien ! je l'ai chassée. Que veux-tu de plus ?

AKOULIMA

Elle a tout sali mon châle neuf. Parole, une filiienne! Si elle n'était pas sortie, je lui aurais arra- ché les yeux.

NIKITA

Cesse de t'emporler... Qu'as-tu à Remporter? Si je l'aimais, encore !

138 LA PUISSANCE DES ÏÉNEB^ES

AKOULINA

, Aimer! Il y a de quoi!... ce gros museau! Tu aurais

. JV* la lâcher alors, et rien ne serait arrivé. Tu l'aurais ^ -envoyée au diable... N'empêche que la maison est

mienne, et l'argent mien-.. Elle s'appelle aussi la patronne!... Patronne!... Mais quelle patronne est- •ce pour son mari!... Elle a déjà perdu une âme... Elle fera de même avec toi.

NIKITA

Oh I ces bouches de babas, impossible de les fer- mer! Qu'as-tu donc à bavarder sans savoir ce que tu <lis?

AKOUIXNA

Si, je le sais. Je ne veux plus vivre avec elle. Je vais la ciiasser de la maison ; nous ne pouvons pas ■vivre ensemble. Une patronne, elle! Ce n'est pas une patronne, c'est une garce de prison.

MKITA

Allons, assez!... Qu'est-ce que ça le fait? Tu n'as <\nh ne pas la regarder! Regarde-moi plutôt : c'est «noi le patron. Je fais ce que je veux. Je ne l'aime plus, c'est toi que j'aime; j'aime qui bon me semble. Tel est mon pouvoir. Elle, je la tiendrai séques- Irée... Yoilà je la mets, chez moi.

(Il {ait le geste de fouler quelqu'un auT pied^.)

C'est fâcheux ([ue je n'ai pas d'accordéon.

f , ..> ACTE ni

ny

/ ainsi dire. Seulementje vois, pour ainsi dire... taïè... qu'il marche au malheur, pour ainsi dire... taïè... au malheur, mon lils.

NIKITA

Mais quel malheur \ Prouve-le moi.

AKIM

Quel malheur ? quel malheur ? Mais tu y les toui

entier... Quet'ai-jedil, cet été?

MKITA

Mais tu m'as dit beaucoup de choses.

AKIM

Je t'ai parlé... taïè... de l'orpheline que tu as- offensée... Une orpheline, Marina, offensée, pour ainsi dire.

MKITA

Voilà un souvenir 1 On ne rappelle point les vieilles histoires : ce qui est passé est passé.

AKtM (^'échauffant)

Passé ? Non. mon frère, ce n'est point passé ! Un péché, pour ainsi dire, en amène un autre ; et tues- englué dans le péché... Tu es englué, commeje vois^ dans le péché... englué... englouti, pour ainsi dire.

MKITA

Bois du thé, et parlons d'autre chose.

144 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

AKIM

Je ne puis pas boire ton thé... taïè... car je suis dégoûté de tes vilenies, pour ainsi dire; ça me dé- goûte, pour ainsi dire... taïè... Je ne puis pas... taïè... boire du thé avec toi.

NIKITA

Le voilà lancé. Assieds-toi donc à table.

AKIM

Tu es pris dans la richesse comme dans un filet, comme dans un filet, pour ainsi dire. Ahl Mikitka, il faut avoir une âme.

NKITA

Mais de quel droit viens-tu, dans ma propre mai- son, me faire des reproches ? Tu n'as pas tini de m'ennuyer ? Me prends-tu encore pour un gamin dont on tire l'oreille?... Ce n'est plus la coutume, aujourd'hui.

ARIM

C'est vrai : j'ai ouï dire qu'aujourd'hui on arrache la barbe à son père, pour ainsi dire... Mais tu cours à ta perte, à ta perte pour ainsi dire.

NIKITA 'avec humeur).

Nous vivons sans te demander rien ; et c'est toi qui viens chez nous nous demander.

ACTE III 'i 141

y^^ La farine, quatre-vingts kopeks... L'huile de gi*aine... A mon père, dix roubles... Petit père, viens donc boire du thé.

(Un silence. AKIM reste sur le poêle. )

SCÈNE XYI

LES MÊMES, plus ANISSIA

ANISSIA [apportant le samovar).

le mettre ?

NIKITA

Mets-le sur la table... Eh bien! es-tu déjà allée chez le staroste?... A la bonne heure!... Parle, mais sache te contenir. Allons, ne sois plus fâ- chée; assieds-toi et bois.

(U lui verse un verre.)

Et voilà aussi ton cadeau.

^I1 lui tond le paquet sur lequel il ét.ùt assis; Anissia le prend silencieusement, en bochant la tète.)

AKLM

(Il descend du poêle, passe sa choubi, s'approche de la table et y dépose le billet de dix roubles.)

Voilà ton argent. Rcprends-le.

142 LA PUISSANGK DES ÏKNÈHRE^

NIKITA (sans voir le billel) .

vas-tu donc ?

AKIM

Je m'en vais. ..je m'en vais, pour ainsi dire. Adieu!

^U piviid son bonnet et sa ceinture.) NIKITA

Mais va-t-il aller, à cette heure, dans la nuit ?

AKIM

Je ne puis pas, pour ainsi dire... taïè... rester dans votre maison... taïè... rester dans votre maison... taïè .. Je ne le puis plus, pour ainsi dire. Adieu.

NIKITA

Mais t'ni vas-lu? Quand le thé est prêt...

AKIM (niett»nt sa ceinture) .

Je m'en vais, parce que, pour ainsi dire,., taïè... on n'est pas bien, Mikilka, on n'est pas bien dans la maison... taïè... Pour ainsi dire, tu vis mal, Mi- kitka, mal... Je m'en vais.

ANISSIA

Mais qu'est-ce donc, petit père ? Cela fera mau- vais effet, aux yeux du monde. En quoi t'a-t-cn offensé?

AKIM

On ne m'a pas fait d'offense... Pas d'offense, pour

ACE III I'k

Ton argent, le voilà ! Je vais mendier, pour ainù dire... taïè... Je ne veux, rien de toi, pour ainsi dire.

NIKITA

Allons, assez. Pourquoi te fâcher ? Tu déranges la compagnie.

(Il le retient par la main.) AKIM ^avec un cri;-

Laisse-moi, je ne veux pas rester ! J'aime mieux passer la nuit sous une haie que dans ta hideuse maison... Pfou !

(D crai:he.)

Que Dieu me pardonne !

(D sort.)

SCÈNE XVII

MKITA. AKOULINA. ANISSIA, MITHITCH

MKiTA

En voilà uneî

10

146 LA PLISSAXGE DES TENEBKES

SCÈNE XYIII

LES MÊMES, plus AKIM

AKIM (ouvrant la porte).

Reviens à toi, Mikita! Il faut avoir une âme.

(Il sort.)

SCÈNE XIX

NIKITA, AKOULINA, ANISSIA, MITRITCH

AKOULINA (prenant les tasses).

Eh bien ! faut-il verser ?

(Tous gardent le si!ence.) MITRITCH (criant).

0 Seigneur, préserve-moi, pauvre pécheur !

(Tous tressaillent.) NIKITA (s'étcndant sur le banc).

Oh! quel ennui!... Akoulina, est raccordéon?

AKOULINA

L'accordéon? En voilà, une mémoire! Mais tu l'a s donné à réparer.. Je t'ai versé du thé, bois.

ACTE m 147

MKITA

Je lie veux pas... Éteignez la lumière... Oh! ([ue je suis iTialheui'eux ! Que je suis malheureux !

(Il pleure.)

FI.N DU TROISIEME ACTE.

t

ACTE IV

ACTE IV

PERSONNAGES :

NIKITA. MATRENA. ANISSIA. ANIOUTKA. MITRITCH. UNE VOISINE. UNE COMMÈRE DANISSIA.

IVAN, père du prélendant d'AKOULINA, moujik morne.

(Automne. Soir, La lune éclaire l'intérieur d'une cour. A droite, une isba chaude 1 avec un vestibule j une porte coibére. A gauche, une ùba froide 2 avoc une cave.)

1. C'est-à-dire habitée.

2. C'est-à-dire inhabitée.

io2 LA PUISSANCE DES TENEBRES

SCÈNE PREMIÈRE

(On entend de l'isba des bruits de voix et des cris d'ivrognes. LA VOISINE sort du vestibule et fait signe à LA COMMÈRE d'aNISSIA de venir. )

LA COMMÈRE, LA VOISINE

LA VOISINE

Pourquoi Akoulina n'a-t-elle pas paru ?

LA COMMÈRE

Pourquoi elle n'a pas paru ? Elle ne demanderait pas mieux que de sort ir, elle ne le peut pas. Les pa- rents du prétendant sont venus pourvoir la fiancée; mais elle, ma petite mère, elle reste couchée dans l'isba froide. Elle ne veut pas même se montrer, la pauvre.

LA VOISINE

Et pourquoi donc?

LA COMMÈRE

Le mauvais œil lui a gonflé le ventre.

LA VOISINE

Vraiment?

LA COMMÈRE

Assurément.

(Elle lui cbuchote à l'oreille.)

ACTE IV 153

LA VOISCSE

Vraiment?.. Ahî quel péclié ! Mais les parents du prétendant le sauront bien.

LA COMMÈRE

Comment le sauraient-ils? Ils sont tous ivres, et puis, c'est plutôt à la dot qu'ils en veulent. Ce n'est pas une bagatelle, ce qu'on donne à cette fille : deux choubas, ma petite mère, six sarafans *, un chàle français, beaucoup de toile et, en outre, dit-on, deux centaines "^ d'argent.

LA VOISINE

Oh! même avec l'argent, il n'y a pas de quoi se montrer bien fier... Une pareille honte!

LA COMMÈRE

Chutî... Les parents du prétendant, je crois.

(Elles se taisent et rentrent dans le Testibule.)

1. Robe de paysanne.

2. Deux centaines de roubles.

15i LA PUISSANCE DES TEXÈnUES

SCÈNE II

IVAN, seul.

IVAN (sortant du veitibule, et éructant).

Ah! que j'ai chaud! Qu'il fait ionc chaurl là- dedans! Je viens prendre un peu l'air.

(Il respire.)

Dieu sait comment .. Ce n'est pas liés engageant... Ma foi, comme ma vieille le dira.

SCÈNE III

IVAN, MATUENA

MATREXA (sortant du vestibule).

Et moi qui cherchais! « est Ivan? est-il, Ivan? » Voilà tu étais, mon ami!... Eh bien, mon cher, Dieu merci ! tout est parfaitement convenable. Marier et louer sont deux : et moi, je ne sais pas louer. Et comme vous êtes venus pour une bonne chose, Dieu permettra que vous aviez à le remercier toute votre vie... La fiancée, tu sais, c'est un trésor :

ACTE IV loS.

iiDe pareille fille, on en chercherait en vain dans iout le gouvernement, une pareille lille.

IVAN

Je sais bien... Mais voilà, l'argent... pourvu qu'on- ne nous trompe pas !

MATRE.NA

L'argent? Pas besoin d'en parler : tout ce que ses^ parents lui ont laissé, elle l'emporte avec elle. Par le temps (jui court, ce n'est pas une bagatelle que cent cin(]uante roubles.

IVAN

Aussi, je n'ai pas peur. Mais c'est notre enfant, après tout, et je tàclie de faire pour le mieux.

MATRENA

Moi, père, je te dis la vérité. Sans moi, tu n'aurais, de toute ta vie, jamais rien trouvé de tel. Les Kor- miline l'ont aussi fait demander, mais j'ai empêché l'affaire d'aboutir... Quant à l'argent, je t'ai dit la vérité. Comme le défunt (que le royaume des cieux lui soit ouvert!) se mourait, il recommanda que la veuve prit Nikita à la maison je sais tout par mon fils; quant à l'argent, pour ainsi dire... à Akou- lina. Tout autre, à sa place, se serait approprié cet argent; mais xXikita lui donne tout, jusqu'au dernier kopek. Ce n'est pas une bagatelle, une pareille somme.

io6 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

IVAN

On dit qu'on lui a laissé plus d'argent que cela... Et ton petit n'est pas niais à ce point.

MATRENA

! mes chers amis, le morceau est toujours gros dans la main d'un autre. Tout ce qu'elle avait, on le lui donne. Je te le dis, laisse-là tous ces comptes et tiens bon. Une si belle fille...

IVAN

Je sais bien. Seulement nous nous disions, avec ma baba : « Pourquoi n'a-t-elle point paru? » Et nous pensions : « Qu'arrivera -t-il, si c'était quelque maladie ? »

MATRENA

Ih ! I-i-ih ! Elle, malade ? Il n'y en a point comme clic dans toutlegouvernement.UnefiUe si appétissante, impossible de rien pincer... Mais tu l'as vue, hier. Et quelle travailleuse ! Elle est un peu dure d'oreille, c'est vrai ; mais la piqûre d'un ver ne gâte pas une pomme rouge... Pourquoi elle n'a point paru ?... C'est le mauvais œil, on lui a jeté un sort. Et je sais quel est le chien qui l'a jeté... Il savait qu'on allait venir la demander, et il l'a fait exprès. Mais je con- nais le remède ; demain, la fille se lèvera ; ne t'in- quiète pas de ce côté.

ACTE IV 157

IVAN

Eh bien ! alors, l'affaire est entendue.

MATRE.NA

A la bonne heure!.. Mais ne te dédis plus ; et moi, ne m'oublie pas non phis ; j'ai pris peine, moi aussi. Ne m'oublie pas.

UNE VOIX DE BABA (du vestibule) .

Si nous devons paitir, partons. Viens donc, Ivan .

IVAN

Tout de suite.

(II entre dms le vestibule ; dans l'isba, bruits de gens qui partent.)

SCÈNE IV

ANISSIA, ANIOUTKA

ANIOUTKA (eUc sort en courant dn vestibule, et fait signe à ANISSIA de venir.)

Ma petite maman !

ANISSU (du vestibule)

Quoi ?

«38 LA PlISSANCK DES THNEBUKS

ANIOUTKA

Ma petite mère, viens donc ici : on pourrait nous ■entendre .

(Elles s'en vont prè» d'un hangar ) AMSSIA

Eh bien ! quoi ? est donc Akoulina ?

ANIOUTKA

Elle est allée dans le hangar. Qu'est-ce quelle y fait? c'est terrible, . . . comme je respire. « Non, qu'elle dit, je n'ai plus la force de souffrir... Je vais crier de toute ma voix, qu'elle dit,... comme je respire. »

ANISSIA

Allons, va, elle attendra. Laisse-nous d'abord expé- dier nos hôtes.

AMOUTKA

0 petite mère, comme elle souffre! Et puis elle se fâche aussi. « C'est en vain, qu'elle dit, qu'ils boi- vent à mon départ. Moi, qu'elle dit, je ne me ma- rierai pas, je ne me marierai pas ; je mourrai ! «Ma petite mère, pourvu qu'elle ue meure pas !... C'est terrible, j'ai peur !

"Va donc, elle ne mourra pas ; et toi ne va pas la voir. Va-L'en.

(Elles sortent.)

ACTE IV 159

SCÈNE V

MITRITCH, seul.

MITRITCH (entrant par la porte cochère, et ramassant du foin éparpillé) .

0 Seigneur ! Mikola-le.-Mist^ricordieu.v !.. Que de vodka ils ont bu ! Et puis, comme ça sent partout! ça pue jusque dans la cour. Mais non 1 moi, je ne veux pas! Vois-tu comme ils ont gâté du loin ! Pour manger, ils ne mangent pas, ils ne font qu'ef lleurer du museau, et toute une botte de foin est gaspillée sans qu'on s'en aperçoive... Mais quelle odeur I On dirait qu'elle est sous mon nez. . . Au diable !

(Il baille.)

Il est l'heure de se coucher. Mais je n'ai pas envie de rentrer dans l'isba : ça me chatouille le nez. Mau- dite odeur !

[On entend partir des voilure-.)

Ils sont partis. 0 Seigneur, Mikola-le-Miséricor- dieux !.. En voilà qui se trompent les uns les au- tres ! Des bêtises^ tout cela.

160 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

SCÈNE VI

MlïRITCH, NIKITA

NIKITA (entrant).

Mitritch, va donc te coucher sur le poêle. Je ra- masserai moi-même.

MITRITCH

Soit.Doune-s-en aux moutons... Eh bien !lesa-t-ou déjà expédiés ?

NIKITA

Expédiés... Mais cela ne va pas; je ne sais plus que faire.

MITRITCH

Quelle ficûte ! Eh bien! quoi ! il y a pour cela les Enfants-Trouvés! Qui que ce soit qui sème, eux reçoivent tout. Porte-leur-en tantque tu voudras, on ne te demandera rien, et on te donnera encore de l'argent. Seulement, il faut faire la nourrice. Aujour- d'hui, tout est bien simple.

NIKITA

Et toi, prends garde, Mitritch ; s'il y a quelque chose, n'en parle pas trop.

ACTE IV 161

MITRITCH

Moi ! qu'est-ce que ça me fait ? Fais disparaître les traces, comme tu sais... Mais comme tu sens la vodka !... Ah ! je m'en vais dans l'isba.

(II sort eu bâillant.)

0 Seigneur !

SCÈNE VII

NIKITA, seul.

NIKITA (Il reste longtemps silencieux, puis s'assied sur le traiueau.)

En voilà des affaires !

SCÈNE YIII

iMKITA, ANISSIA

ANISSÎA (e.it.-ai,t).

es-tu donc ?

11

162 LA PlJlSSANCK DES TENEBRES

Par ici.

AMSSIA

Qu'as-tu donc à rester assis ? Il n'y a pas de temps à perdre. Il faut l'emporter de suite.

NIKITA

Et qu'en ferons-nous? Quoi?

ANISSÎA

Quoi ? mais je te l'ai dit, quoi ! Fais comme je t'ai dit.

NIKITA

Il vaudrait mieux, le meltre aux Enfants-Trouvés.

AMSSIA

Alors prends-le et porte-le, toi, situ veux. Pour faire des vilenies, tu as du cœur; mais quand il faut en subir les consé([uences, alors lu faiblis.

XIKITA

Que faire alors ?

AMSSIA

Je te l'ai dit : va dans la cave et creuse une fosse.

ISIKITA

Mais si on faisait autre chose!

ACTE IV 163

ANISISA ,'le contrefaisant].

Si on faisait autre chose!... Eh bien, non! on ne peut pas l'aire autre chose. C'est avant que tu aurais y songer. Va ou Ton t'envoie

XIKITA

Ah ! quelle affîure ! quelle affaire !

SCÈNE IX

LES AIÈ.MES, plus ANIOUÏKA AMOCTKA

Ma petite mère, l'accoucheuse appelle. La sœur a, je crois, un petit en Tant... Gomme je respire; il crie.

ANISSIA

Tu mens, tu mens, qu'une paralysie te frappe! Ce sont des petits chats qui miaulent. Rentre dans l'isba et couche-toi ; sinon, je t'en donnerai.

AiMOL'TKA

Ma petite mère, ma chère petite mère, parole, par Dieu !...

164 LA PUISSANCE DES TENEBRES

AMSSIA (leTaiil l.i main).

Je t'en donnerai !... Que je ne sente plus ici ton souf ile !

(aMOUTKA se sauve.)

SCÈNE X

ANISSIA, NIKITA

AMSSIA

A l'ouvrage, donc, loi, qu'on te dit! Sinon, gare

à toi!

(Elle sort.)

SCÈNE XI

NIKITA, seul.

NIKITA (après un long silence).

En voilà, des affaires! Oh! ces babas, malheur ! « Toi, qu'elle dit, c'est avant que tu aurais y

ACTE IV i6o

soiij^'er ! » Mais quand aurait-il fallu y songer ? Quand? je me le demande... Quoi! L'été dernier, cette Anissia s'est accrochée à moi. . . Eh bien ! quoi? J'ai effacé le péché comme il le fallait. Je ne suis point coupable ici ; ces choses-là arrivent souvent. Etpuis, cette poudre... -Mais est-ce moi qui lui ai conseillé cela?... Mais si alors je l'avais su, jel'aurais tuée, cette chienne ! Parole, je l'aurais tuée!... Elle m'a rendu complice de ses vilenies, la gueuse. Et m'a-t-elle dégoûté, depuis ! Elle m"a dégoûté à ne pouvoir plus la regarder, quand ma mère m'a raconté la chose. Et comment vivre avec elle?... C'est alors que ça a commencé!... Cette fille qui s'accrochait aussi àmoi, eh bien ! qu'y faire? Si ce n'eût été moi, c'eût été un autre ; et maintenant voilà! Ici encore, je ne suis pas coupable... Ah! quelle aifaire!...

(Il demeure songeur.)

Sont-elles osées, ces babas ? Qu'ont-elles mani- gancé là! Mais je ne m'y prêterai pas!

16iî LA PlISSANCE DES TENEBRES

SCÈNE XII

NIKITA, MATRENA

MATREXA (Elle entre précipita mment avec une lanterne et une pioclic.)

Que fais-tu là, assis, comme une poule qui couve?... Que fa dit la baba? A Touvrage, donc!

NIKITA

Et vous, quefercz-vous?

MATRKNA

Nous, nous savons que faire. Toi, occupe-toi de ta besogne.

NnCITA

Vous m'entortillez.

MATREXA

Quoi donc? Tu voudrais reculer maintenant!... Quand vient le moment d'agir, tu recules!

NIKITA

Mais il ne s'agit pas d'une bagatelle. C'est une âme vivante...

MATREXA

Eh! une âme vivante... Quv a-t-illà?... Une âme

ACTE IV 167

qui tic'utà peine au corps!... Et qu'en Ferions-nous? Va donc le porter aux Enfants-Trouvés : il mourra dans tous les cas; et l'histoire s'ébruitera, se répé- tera partout, et la lîlle nous restera sur les bras.

NIKITA

Et si on vient à le savoir ?

MATRENA (

Dans sa propre maison, ne pas faire la chose! Mais nous la ferons de manière qu'on ne s'en dou- tera pas. Fais seulement ce que je te dis. Pour notre besogne de baba, nous avons besoin d'un moujik... Prends donc la pioche, descends, et à l'ouvrage. Moi, je t'éclairerai.

NIKITA

Qu'y a-t-il donc à faire?

MATRENA (baissant la voix'*.

Creuse une petite fosse ; puis nous l'apporterons et nous le cacherons vivement... Voilà qu'elle ap- pelle de nouveau... Va donc, moi je reviens.

NIKITA

Est-ce qu'il est mort ?

JIATRENA

Certainement qu'il est mort. Mais il faut se dépê- cher. Tout le monde n'est pas encore couché : on en-

16S LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

tendra, on verra, et les méchants, c'est tout ce qu'ils demandent. Et l'ouriadnik qui est encore venu ce soir!... Fais donc ce que je te dis.

(Elle lui tend la pioche.)

Descends dans la cave; creuse dans un coin une petite fosse ; la terre est molle. Après, tu nivelleras de nouveau. Notre petite mère la terre ne le dira à personne. Elle nivellera comme une vache de sa langue. Va donc, va, mon fils.

NIKITA

M'entortillez-vous assez! Laissez-moi tranquille! Parole, je vais m'en aller. Vous, faites comme vous savez.

SCÈNE XIII

LES MÊMES, plus ANISSIA

ANISSU (de la porte).

Eh bien! a-t-il déjà creusé, ou quoi?

MATRENA

Pourquoi es-tu partie? l'as-tu laissé?

ACTE IV 169

Je l'ai recouvert d'un chifrou : on ne Tcntendra pas. A-t-il creusé?

MATREXA

Il ne veut pas.

AMSSIA (Elle entre en courant; avec rage : )

Une veut pas!... Veut-il donc servir de pâture aux poux de la prison ? Je vais sur le champ tout révéler à l'ouriadnik. C'est me perdre aussi ; n'im- porte, j'irai dire tout.

XIKITA (atterré).

Que dis-tu ?

AMSSIA

Oui, je dirai tout... Qui a pris l'argent? Toil

(XIKITA garde le silence).

Le poison... qui l'a donné? Moi... Mais tulesa- vais, tu le savais, tu le savais... Nous étions d'ac- cord.

MATREXA

Assez! Assez!... Toi, Mikitka, pourquoi refuses- tu... Mon Dieu ! que faire ? Il faut mettre la main à la pâte. Va donc, ma petite baie.

ANISSIA

Vois-tu, le délicat! Il ne veutpas !... Tu m'as assez

170 LA PUISSANCE DES TKNEBÎŒS

fait do misères; en voilàassez! Tu m'as assez piétinée. A mon tour, maintenant! Va, te dis-je, sinon je fe- rai... Prends la pioche et va.

XIKITA

Mais qu'as tu donc à me tourmenter!

(Il prend la pioche ; hésitant '. )

Si je ne veux pas, je n'irai pas.

AXISSIA

Tu n'iras pas?

(Criant :)

Hé! les gens! Hé!..,

MATRENA (lui mettant la main sur la bouche).

Que fais-tu là? Tu es folle!... Il va y aller... Va donc, mon petit lils, va donc, mon beau.

ANISSIA

Je vais ameuter tout le monde.

NIKITA

Allons, assez ! Oh ! ces femmes ! . . . Dépêchez-vous. . . Soit!

(Il se dirige vers la cave.) MATRENA

Eh oui ! ma petite baie, c'est comme ça -, quand on sait s'amuser, il faut savoir aussi dissimuler les suites.

ACTE IV 171

AMSSIA (toujours animée).

Il m'a déjà assez balbuée, avec sa gueuse. Mais eu voilà assez. Au moins, J3 no serai plus la seule... Il sera aussi un assassin...; qu'il sache ce que c'est.

MATUEXA

Allons, allons, voilà qu'elle s'échauffe. Toi, ma lille, ne te lâche pas... doucement, doucement; ça vaut mieux. Ya donc retrouver la fille. Lui fera sa besogne.

(Elle suit XIKITA avec la lanterne. NIKITA entre dans la cave.) AMSSIA

Et c'est à lui aussi que j'oidonnerai d'étouffer son bâtard.

(S'animant de plus en plus.)

Je me suis assez fatiguée à tirer, toute seule, les os de Petr... Qu'il en tàte, à son tour. Je n'aurai pas même pitié de moi, je l'ai dit, que je n'aurai pas pitié!

NKITA (de la cave, à MATREXA : )

Éclaire-moi donc !

MATKEXA

(Elle réclaire. A AXISSIA.)

Il creuse. Va le chercher.

AXISSIA

Reste avec lui, car le gueux serait encore capable de se sauver; et moi, je vais l'apporter.

172 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

Ne va pas oublier do faire sur lui le signe de la croix; sinon, c'est moi qui le ferai. N'y a-t-il point une petite croix?

ANISSIA

J'en trouverai une, je sais oii.

(Elle sort.)

SCÈNE XIV

MATRENA [seule), MKIÏA (dans la cave).

MATRENA

Vois-tu comme elle est en colère, cette baba; il est vrai qu'il y a de quoi!... Enfin, Dieu merci! nous allons en iinir. Rien n'en transpirera. Nous nous débarrasserons de la fille sans péché; et alors mon petit fils n'aura plus (ju'à vivre tranquillement. Chez lui, grâce à Dieu, rien ne manque. Moi, il ne m'ou- bliera pas. Sans Matrena, que serait-il? Il n'aurait rien pu faire.

(Elle se penche au-dessus de la cave.)

Eh bien! est-ce prêt, mon petit fils?

ACTE IV 173

NIKITA (sortant sa tèlo du la cave)-

Allons, appoi'lez-le... Qu'est-ce que vous attendez? Quand on s'y met, il faut se dépêcher.

SCÈNE XV

LES MÊMES, plus AXISSIA

(Elle va vers le vestibule, à la rencontre d'AXISSIA ; AXISSLi en sort avec l'enfant enveloppé dans un chiCfon.)

Eh bien! as-tu fait sur lui le signe de la croix?

AMSSLV

Certainement... C'est à grand peine que j'ai pu le 'ui arracher; elle ne voulait point le lâcher.

(Elle s'approche et tend l'enfant à NIKITA.) NIKITA (sans le prendre).

Apporte-le toi-même.

AXISSIA

Là, prends-le, je te dis!...

(Elle lui jette Tenfant.) NIKITA (le saisissant; .

Vivant!... Ma petite mère, il bouge... Vivant!... Mais qu'en ferai-je?

174 LA PUISSANCE DES TENEBRE i

ANISSU

(E!L' lui arraclie l'cutant des mains et le jette dans la cave.)

Étranglo-le tout de suite, et il ne sera plus vivant!

(Elle pousse NIKITA en bas.)

C'est ton affaire : charge-t'en tout seul.

MATIŒXA (s'asseyant sur une marclie).

Il a pitié, le pauvre ; ça lui est dur. Eh i)ien ! quoi ! C'est son pâché, à lui aussi.

(.VNISSIA se tient penchéj au-de-isus de la cave; MATREN.X la regarde et lui parle.)

III! I-i-ih! comme il a eu peur!... Mais (juoi! C'est dur, il est vrai; mais on ne peut faire autrement : le mettre/... C'est égal, quand on pense que des l'ois on souhaiterait des enfants,... et voilà que Dieu n'en donne pas : ils viennent au monde morts-nés. Voilà par exemple la femme du pope... Tandis qu'ici, oi!i il n'en faut pas, il naît vivant...

(Elle jette un coup d'oil dans la cave.)

Il a fini, sans doute.

ANISSIA.)

Eh bien?...

ANISSIA (regardant dans la cave).

Il l'a couvert d'une planche et il s'assied dessus. H doit avoir fini.

MATRENA

Ho! Ho-o-o! On aimerait mieux ne pas pécher, mais que faire?

ACTE IV 175

MKITA

(Il iOit tout ti-cniblant.)

II est encore vivant! Je ne peux pas ! II est vivant !

ANISSU

S'il est encore vivant, oi!i vas-tu, toi?

(Elle veut l'arrêter.) XIKITA (>e jetant sur elle).

Va-l'en, ou je te tue !

(Il la saisit par la main ; elle se dégage, il la poursuit avec la pioche levée.) MATRENA ( s'élançant au-devant de lui, et l'arrêtant).

Anissia, sauve- toi sur le perron !

(MATP.EXA veut lui prendre la pioche.) NIKITA iamcre.)

Je le tuerai, je te tuerai, toi aussi! va-t'en!

(mATIIENA se sauve près d'AMSSIA.) MKITA (s'.irrêtant).

Je tuerai... Je tuerai tout le monde!

MATREXA AXISSIA).

C'est la peur. Ça ne fait rien, ça lui passera.

.MKITA

Qu'out-ils donc fait, qu ont-ils donc fait de moiî Comme il piaulait! comme il craquait sous moi! Qu'est-ce qu'ils ont lait de moi! Et il est encore- vivant! Parole, il vit...

176 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

(Sc taisant, et tendant l'oreille.)

II piaule, voilà qu'il piaule !

(il court à la cave.) MATRKNA AXISSU).

Il va sans doute Tea terrer...

NIKITA.)

Nikita, prends donc la lanterne.

r^IKITA (sans répondre, écoutant toujours}.

On n'entend plus. C'était une idée.

(il s'éloigiis et s'arrête.)

Comme ils craquaient sous moi, ses petits os! iviT... krr... Qu'est-ce qu'ils ont fait de moi!

(il écoute de nouveau.)

Il piaule encore, parole, il piaule ! Mais qu'est-ce donc? Petite mère, hé! petite mère !

(Il S:,' dirige vers elle.) MATRENA

Quoi, mon lils?

NIKITA

Ma petite mère, ma chère petite mère, je n'en peux plus, je n'en peux, plus ; ma chère petite mère, aie pitié de moi !

MATRENA

Oh! comme tu as peur, mon ami! Va donc, va boire, pour reprendre courage, un peu de vodka, va boire.

ACTE IV 177

NIKITA

Ma chère petite mère, voilà ([iie c'est mon tour. Qu'avez-vous fait de moi? Comme ils craquaient, ses petits os; et comme il piaulait!... Ma chère petite mère... Qu'avez-vous fait de moi?

(Il s'éloigna et s'assied sur le traîneau.) MATREXA

Va donc boire, mon ami... C'est en effet pendant la nuit que ça fait peur. Laisse passer un peu de temps : le jour va venir, puis un autre, un autre encore, et tu oublieras même d'y songer... Laisse l'aire le temps. Ou mariera la fille, et tu ne penseras même plus à tout cela. Mais bois, va donc boire un peu, j'arrangerai moi-môme dans la cave.

(NIKITA se secouant).

Y a-t-il encore de la vodka? Je veux boire.

(Ilsort. ANISSIA) ,jui setenait pendant tout ce temps près du traîneau, s'écarte silencieusement.)

SCÈNE XVI

MATREXA, ANISSIA

IIATRENA

Va, va, ma petite baie, moi je me charge du reste ;

12

178 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

je l'enfouirai moi-même... a-t-il jeté la pioche?

(Elle trouve la pioche et de^ccnl jusqu'à tni-coips dans la cave.)

Anissia, viens ici, cclaire-moi.

ANISSIA

Et lui, donc?

MATRENA

Lui, il a trop peur. Tu l'as trop secoué; laisse-le, il va revenir à lui. Qu'il aille avec Dieu! Je veux prendre moi-même cette peine. Pose ici la lanterne, (juej'y voie.

(Elle disparaît dans la cave.) ANISSL^ (allant à la porte par est sorti NIKITA).

Eli bien! t'es-tu assez amusé ? Vivais-tu assez lar- gement ! Etmaintenaiit, attends, tu sauras, toiaussi, ce que c'est : tu en rabattras ! i

SCÈNE XYII

LE s M È M E S, i>lus N I K 1 T A

NIKITA (II soi't vivement (lu vc>tll)uIo et court à la cave.)

Ma petite mère ! ! Hé!

ACTE IV 179

MATRENA (sortaat de U cave).

Quoi, mon fils?

NIXITA (écaatant).

Ne l'enterre pis; il est vivant! Est-ce que tu ne l'entends pas? Il est vivant! Voilà qu'il piaule... Voilà... Je l'entends...

MATRENA

Mais l'entends-tu crijr ? Tu Tas aplati comme une galette. Il a la tête tout écrasée !

NIKITA

Mais qu'est-ce donc ?

(Il se bouche les oreilles.)

Il piaule toujours... C'en est lait de ma vie, c'en est fait! Qu'est-ce qu'ils ont fait de moi ?... Oia me sauver?

(Il s'assied sur la première marclic.)

FIN DU QUATRIEME ACTE.

VARIANTE DU QUATRIÈME ACTE

VARIANTE DU QUATRIÈME ACTE

(Au lieu des scènes xiil, xiv, xv et xvi di; quatrième acte, ou peut lire la variante suivante.)

DEUXIEME TABLEAU DU QUATRIÈME ACTE (La scène représente l'isba du premier acte.)

SCÈNE PREMIÈRE

ANIOCTKA (déshabillée, étendue sur sa eoucbette et couverte d'un caftan). MITRITCH (assis sur le poêle et fumantj.

MITRITCH

Vois-tu comme ils ont rempli toute l'isba d'une odeur de vodka! Qu'on leur enfourne un gâteau aux pois dans la bouche ! Verser le bien par terre!... Im- possible de la dissiper même avec le tabac; ça cha- touille le nez... 0 Seigneur!... Dormons!

(Il s'approche de la pelite lampe et va pour l'éteindre.) ANTOUTKA (se levant vivement et s'asscyant) .

Petit grand-père, n'éteins pas, mon chéri.

184 LA PUISSANCE OES TÉNÈBRES

MITRITCH

Pourquoi ne pas éteindre?

AAIOUTKA

On faisait du bruit tout à l'heure dans la cour.

(Écoutant.)

Entends-tu ? Ils sontretourr.es au hangar.

MITRITCH

Que t'importe? On ne te le demande pas. Couche- toi et dors. Je vais éteindre la lumière.

(Il baisse la mèche.) AMOUTKA

Petit grand-père, mon or, n'éteins pas tout à fait. Laisse au moins un filet de la grosseur d'un œil de souris. Autrement, j'ai peur.

MITRITCH (riant).

Allons, bon, boni

(S'asseyant près d'elle.)

De quoi as-tu peur?

AXIOUTKA

Comment ne pas avoir peur, petit grand-père? La sœur, comme elle s'agitait, comme elle se cognait la tête contre la malle!

(Baissant la voix.)

Moi, je sais... Il y a un petit enfant qui veut naî- tre... Peut-être qu'il est déjà né.

VAHIANTE DU QUATIUÈME ACTE 185

MITRITCH

Ouelle petite folle! Que les grenouilles te piéti- nent ! 11 te faut tout savoir!... Couche-toi et dors.

(aMOUTKA se couche,]

A la bonne heure !

(Il la couvre du caftan.)

A la bonne heure!.,. Autrement, si tu sais trop, tu deviendras vite vieille,

AMOUTKA

Et toi, est-ce que lu vas aller sur le poêle?

MITRITCH

Et donc ? Quelle sotte tu fais ! Il lui faut tout savoir.

(Il la couvre encore et se lève.)

Eh bien! reste couchée comme ça et dors.

(Il se dirige vers le poêle.) AMOUTKA

11 a jeté un cri, et maintenant on n'entend plus.

MITRITCH

0 Seigneur! Mikola-le -Miséricordieux! Qu'est-ce qu'on n'entend plus ?

AMOUTKA

Le petit enfant.

186 LA PUISSANCE DES TENEBRES

3IITRITCH

Mais puisqu'il n'existe pas, on ne peut pas l'en- tend re.

ANIOUTKA

Et moi, je l'ai entendu. .. comme je respire... je l'ai entendu. Il a crié comme ça.

MITRITCH

Tu as trop entendu. Et n'as-tu pas entendu parler d'une petite fille comme toi, que l'Esprit-des-Forêts fourra daus un sac et emporta bien loin ?

ANIOUTKA

Quel Esprit-des-Forèts ?

MITIUTCH

C'est justement celui-là.

(Il monte sur le poêle.)

il est bon, aujourd'hui, le poêle, et chaud... c;i l'aitplaisir, ô Seigneur! Mikola-le-Miséricordieux !

ANIOUTKA

Petit grand-père, est-ce que tu vas dormir?

MITHITCH

Tu crois donc que je vais chanter?

(Un silence.) ANIOUTKA

Petit grand-père ! Hé! petit grand-père ! On creuse

VARIANTE Di; UrATHlMME ACTE 187

la terre, ciitends-tu connu;' on creiisc! Comme je respire.. . on creuse.

M!TP.ITi:H

Que va-t-elle imaginer? On creuse! On creuse la nuit ! Qui creuse? C'est la vache qui se frotte... Et toi, tout de suite : « On creuse ! » Dors, je t'ai dit ; autrement j'éteins la lumière.

AXIOLTKA

Mon petit grand-père chéri, n'éteins pas! Je ne le ferai plus, par Dieu, je ne leferai plus. Je suis épou- vantée.

jnTRITCH

Épouvantée? Eh bien I n'aie pas peur, et tu ne seras pas épouvantée. Elle a peur, et voilà qu'elle se dit épouvantée!... Comment ne serais-tu pas épou- vantée, puisque tu as peuri Quelle petite solte !

(Un silence. Le cri-cri.) AXIOL'TKA voix basse).

Petit grand'père! Hé! petit grand'pèrc! tu t'es en- dormi ?

MITRITCH

Qu'y a-t-il encore ?

AXIOUTKA

Gomment est donc cet Esprit-des-Forêts?

188 LA PUISSANCE DKS TKXEHUES

MITRITCU

Il est comme ça... Et quand il rencontre une petite lille comme toi, qui ne veut pas dormir, alors il arrive avec son sac, y fourre la petite, y entre lui- même avec sa tête, lui relève sa petite chemise et la fouette.

ANIOUTKA

Et avec quoi, il la fouette?

MITRITCH

Il prend des verges.

ANIOUTKA

Mais il n'y verra pas dans le sac.

MITRITCH

N'aie pas peur, il y verra bien.

ANIOUTKA

Et moi je le mordrai.

MITRITCH

Non, frère, tu ne le mordras pas.

ANIOUTKA

Petit grand' père, quelqu'un vient. Quiest-cedonc? Ah! ma petite mère, qui est-ce donc!

anTRiTCH Eh bien! si on vient, qu'on vienne! Qu'as-tudonc? C'est ta mère, sans doute, qui vient.

VARIANTE DU QUATRIÈME ACTE 1.S9

SCÈNE II

LES MÊMES, PLUS AMSSIA

AMSSIA (entrant).

Anioutka!

(AXIOUTKA fait semblant de dormir).

Mitritch !

MITRITCH

Quoi?

AXISSU.

Pourquoi laissez-vous brûler la lampe? Nous nous coucherons bien sans lumière,

MITRITCH

Mais je me couche à peine. Je vais l'éteindi'e.

AXISSIA (chercliant dans la malle et grommelant).

Quand on a besoin de ({uelque chose, on ne le trouve jamais.

MITRITCH

Qu'est-ce que tu cherches?

190 LA PUISSANCE DES TENEBHES

AMSSIA

Je cherche la croix. Dieu préserve! S'il allait mourir, il ne serait pas baptisé... C'est un péché.

MITRITCH

Certainement il faut tout faire dans les règles... Eh bien! l'as-tu trouvée?

ANISSIA

Oui.

(Rlle sort )

SCÈNE III

MITUITCII, ANIOUTKA

MITRITCH

A la bonne heure! Autrement, je lui aurais donné la mienne. 0 Seigneur!

ANIOUTKA (se soulevant vivement toute tremblante).

0-0-oh! petit grand-père! ne t'endors pas, au nom du Christ. J'ai terriblement peur.

VARIANTE DU nUAiniÈME ACTE 191

MITRITCH

Et de quoi peur?

AXIOrXKA

11 va mourir, bien sûr, le petit enfant. Chez la tante Arina.raccoucheusel'avaitaussi baptisé et il est mort.

MITRITCH

S'il meurt, on l'enterrera.

A.MOUTKA

Peut-être il ne mourrait pas, mais la babouchka Matrena est ici. J'ai bien entendu ce que la babouchka disait... comme je respire... je l'ai entendu.

MITRITCH

Qu'est-ce que tu as entendu? Dors, je te dis. Cou- vre-toi la tête et voilà tout.

AXIOCTKA

Et, s'il eût vécu, je l'aurais soigné!

MITRITCH (beuglaal).

0 Seigneur

AXIOUTKA

Mais iront-ils le cacher?

mTRITCH

On le cachera il faut. Ce n'est pas ton afîaire.

192 LA PUISSANCE DKS TKNEBRES

Dors, je t'ai dit, voilà. Ta mère va venir, et elle t'en donnera.

(Un silence.) ANIOUTKA

Petit grand-père! Et la petite iilleque tu disais, on ne Ta pas tuée?

MITKITCH

Celle-là est devenue grande.

ANISSIA

Tu disais, petit grand-père, qu'on l'avait trouvée/

MITRITCH

Oui, on l'avait trouvée.

ANISSIA

Mais donc l'avait-on trouvée, dis-moi?

MITRITCH

Mais dans leur maison... On était arrivé dans un village et les soldats furetaient dans toute la maison. Et voilà qu'on aperçoit justement cette petite fille couchée sur le ventre. On voulait l'assommer; mais moi j'ai eu pitié et je l'ai prise dans mes bras ; elle résistait, devenait lourde comme un poids de cinq pouds ', s'accrochait à tout ce qu'elle trouvait : im-

1. Un pond vaut environ seize Ivilogrammes.

VARIANTE DU QUATRIEME ACTE 193

possible de l'en arracher. Eh bien ! je la pris et me rais à lui caresser, lui caresser la tête ; et elle qui se hérissait comme un porc épie, la voilà qui se tait. Je trempe un croûton et je le lui donne : elle com- prend et se meta manger... Qu'en faire? Nous l'avons prise. Nous l'avons prise avec nous et nous l'avons nourrie. Elle s'habitua à tel point que nous l'emme- nions en campagne; elle était toujours avec nous. La belle fille que c'était!

ANIOUTKA

Est-ce qu'elle n'était pas chrétienne ?

MITRITCH

Qui le sait ? Pas tout à fait, disait-on ; ces gens-là n'étaient pas de la nôtre ^.

A.MOUTKA

Allemands?

JIITRITCH

Eh ! comme tu es !... Allemands ! non, pas des Allemands, des Asiatiques. Ils sont comme des Juifs sans être des Juil's. Ce serait plutôt des Polonais, et pourtant des Asiatiques, ils s'appellent Kroudli... Krougli^ ... J'ai déjà oublié. Nous avions nommé la lille Sachka... Qu'elle était belle ! J'ai tout oublié,

1 Sou.'j-enitenclu religion.

2. Miliitch veut dire Koardi les Kurdes]. Krougli signifie ronds.

13

194 LA PUISSANCE DES TExNEBHES

mais non pas cette fillette... Qu'on lui mette un gâteau aux pois dans la bouche ! Je la vois encore aujourd'hui ; de tout mon service, c'est elle seule que je me rappelle. Gomment on me fouettait, et le souvenir de cette fille, voilà tout ce qui m'est resté dans la mémoire. Elle se suspendait au cou, et on la portait ainsi. C'était une fille... On aurait beau cher- cher, jamais on ne trouverait la pareille... On la doima ensuite. La femme du chef de peloton l'adopta pour sa fille... La bonne fille qu'elle fit ! Les soldats la regrettèrent beaucoup.

ANIOUTKA

Voilà aussi, petit grand-père ; quand mon père se mourait tu ne vivais pas encore chez nous il appela Mikita et lui dit : « Pardonne-moi, qu'il dit, Mikila. o Et il se mit à pleurer.

(Elle soupire.)

Ça fait pitié aussi.

MITRITCH

Ah ! voilà ce ({ue c'est...

ANIOUTKA

Petit grand-père ! ! petit grand-père. Voilà <(u'ou fait encore du bruit dans la cave... Oh ! mes petites mères, mes petites sœurs ! Oh ! mon petit grand-père ! Que vont-ils faire de lui ? Ils vont le perdre. 11 est si petit... O-o-oh !

(Elle so cacbc la tète et pleure.)

VAUIA.NTE DU (jLAiUlÉME ACTE 195

MITRITGH (écoutant).

Us font effectivement quelque vilenie. Que cela les gonfle comme une montagne I Qu elles sont ignobles, ces babas, aussi ! Les moujiks, certes, ne valent pas cher, mais les babas !... Des fauves! Elles n'ont peur de rien.

AMOUTKA (âo soulevant).

Petit grand-père ! ! petit grand-père.

MITRITCII

Quoi, encore ?

AXIOUTKA

Hier un passant quis'est arrêté, la nuit, chez nous, disait que, lors([u'un enfant meurt, son àme vole droit au ciel. Est-ce vrai ?

MITRITCII

Eh ! qui le sait ? Ça doit être vrai. Mais pourquoi?

AMOUTKA

Au moins, si je mourais, moi...

(Elle se met à pleurer.) MITRITCH

Si tumeurs, tu ne compteras plus.

A-MOUTKA

Jusqu'à dix ans, on est encore un enfant, et l'àme peut encore voler à Dieu ; après, elle se salit.

196 LA PUlSSANCii DES TENEBRES

MIÏRITCH

Certainemeiitqtictu te saliras. Vous autres, sœurs, comment ne vous saliriez-vous pas? Qui vous apprend à vivre ? Que verras-tu ? Qu'enteiid.'as-lu ? Rien que de vilaines choses ! Moi, qui no suis pas bien savant, je sais pourtant quelque chose, pas beaucoup, certes, mais plus ({u'une baba de cam- pagne. Qu'est-ce qu'une baba de campagne ? De la boue. Vous autres, sœurs, vous êtes des millions de Russes, et vous/êtcs toutes aveugles comme des t.iu- pes : vous ne savez rien, vous ne savez rien ! Arroser la mort avec du sang et d'autres choses de ce genre, jeter les enlants dans la cage à poules, voilà ce qu'elles savent faire I

AMOUTKA

Ma petite mère y est portée auisi.

IIITRÎTCH

Voilà. Combien déraillions êtes-vous^ vousaulres, babas, et toutes... comme des fauves. Telle elle a grandi, telle elle meurt. Elle n'a rien vu, rien enten- du. Le moujik, lui, au moins, il peut apprendre quel- que chose au cabaret, ou, qui sait ? en prison, ou à la caserne ; mais la baba, quoi ? Non seulement elle ne connaît pas Dieu, mais elle ne sait pas quel ven- dredi. . Un vendredi... un vendredi... demande-lui lequel, elle ne le sait pas. Elles sont comme des

VARIANTE DU QUATRIÈME ACTE 197

petits chiens aveugles «jai vont courant et heurtant de la tête contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons: « Ho-o-o! Ho-o-o! » Eh quoi! Ho-o-o ? Elles ne savent pas.

Moi, petit grand- père, je sais la moitié du Pater Noster.

MITRITCH

C'est beaucoup. D'ailleurs, on ne peut pas vous demander grand'chose. Qui vous a enseignées, sinon un moujik ivre qui vous instruit à coups de brides ? Et c'est votre éducation. Je ne sais même qui de- vra répondre de vous. Les recrues, c'est le père ou l'oncle qui en répond; mais vous autres, sœurs, on ne peut rien exiger de vous. Vous êtes tout simple- ment un bétail sans berger. C'est une honte, ces babas... une classe tout à fait sotte, tout à fait mau- vaise, votre classe.

.•VNIOL'TKA

Qu'y faire alors?

MITRITCH

Eh! rien à y faire!... Couvre-loi la tête et dors. 0 Seigneur!

(Un silence. I.o cri-cri.

198 LA PUISSANCE DES TEAEBUES

AXIOUTKA (se soulevant vivement).

Petit grand-pèrfi ! Quelqu'un pousse des cris étran- ges I Parole, on crie. Petit grand-père chéri, on vient ici!

IIITRITCH

Couvre-toi la tête, je t'ai dit!

SCÈNE IV

LES MÊMES, plus NIKITAetMATRENA NIKITA (entrant).

Qu'est-ce qu'ils ont fait de moi? Qu'est-ce qu'ils ont fait de moi ?

MA.TRENA

Bois donc, bois, ma petite baie, un peu de vin. Qu'as-tu?

(Elle prend le vin cl le pose sur la table.) NIKITA

Donne, je veux m'enivrer.

MATRENA

Pas si fort. On ne dort pas encore... Voilà, bois.

VARI.^ME DU OLATRIE.ME ACTE 199

MKITA

Mais qu'est-ce donc? Pourquoi avoir imaginé cela? On aurait pu l'emporter quelque part !

MATREXA voix basse).

Tiens-toi tranquille; bois encore ou fume; ça dissipera tes idées.

NIKITA

Ma chère petite mère, oh! voilà que c'est mon tour maintenant... Gomme il piaulait! Gomme ses petits os craquaient!... Krr... Krr... Je ne suis plus un homme.

MATREN'A

111! i-i-ih ! tu dis des bêtises! G'est vrai que ça fait peur pendant la nuit. Laisse donc passer un jour, un autre, et tu n'y penseras plus.

(Elle s'approche ds Nikita, et lui met la main sur l'épaule.) NIKITA

Va-t'en loin de moi!... Qu'est-ce que vous avez fait de moi ?

MATRENA

Enfin, qu'as-tu donc, mon fils?

(Elle lui prend la main.) NIKITA

Va-t'eii loin de moi ! Jo te tuci'ai ! A présent je me sens capable de tout, moi; à présent, je te tuerai!

200 LA PUISSANCE DES TENElJliES

MATRENA

Ah! Ah! comme il s'est épouvanté' Va donc te coucher.

NIKITA

Je n'ai pas ot!i aller. Je suis perdu !

MATREXA (hochant la tête).

0-o-oh! Je vais finir; hii, il restera un moment assis, et ça lui passera.

(Elle sort.)

SCÈNE V

NI Kl TA, MITRITCH, ANIOUTKA

NIKITA (le visage caché dans ses mains).

Il piaule! parole, il piaule! voilà, voilà,.. Je l'en- tends bien.,. Elle va l'enterrer, parole, elle va l'en- terrer,,.

(Il court vers la porte.)

VARIANTE DU QUATRIÉ.ME ACTE x'Ol

SCÈNE YI

LES MÊMES, plus M ATRENA MATRENA (revenant, à voix basse).

Mais qu'as-tii donc! Que le Christ soit avec toi! Qu'est-ce que tu vas t'imaginer? Comment peut-il être vivant, puisque même ses petits os sont en morceaux.

NIKITA

Encore du vin !

(Il hoh.) MATREXA

Va, mou lils, maintenant, tu dormiras... Ça ne fait rien.

NIKITA (debout, écoutant).

Il vit encore... Voilà... Il piaule... Est-ce que tu n'entends pas?... Voilà!

MATRENA voix basse).

Mais non !

NIKITA

Ma petite mère, c'en est fait de ma vie. Qu'est-ce que vous avez fait de moi? aller?

(Il sort en courant de l'isba. MATREXA le suit.)

202 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

SCÈNE VII

MITRITCH, ANIOUTKA ANIOUTKA

Mon petit grand-père chéri, mon petit pigeon, ils l'ont étouffé!

MITRITCH (avec liumeur).

Dors, je te dis. Ali ! que la grenouille te piétine! Voilà, je vais prendre les verges... Dors, je te dis.

ANIOUTKA

Mon petit grand-père, mon or, qucNiu'un me sai- sit par les épaules, quelqu'un me saisit de ses grif- fes, mon petit grand-père... comme je respire. Je veux te rejoindre tout de suite; mon petit grand- père, mon or, laisse-moi aller sur ton poêle, laisse- moi, par le Christ... Il me saisit... il me saisit!... Ah! Ah!

(Elle court vers le poêle.) MITRITCH

Vois-tu comme elles ont épouvanté la petite, ces^ hideuses babas, que les grenouilles les piéti- nent!... Passe donc, quoi!

VARIANTE DU gUATRlÈME ACTE 203

AXIOUTKA (montant sur le poêle).

Mais ne t'en va pas, toi !

jnTRITCH

irais-je? Monte, monte. Oli ! Seigneur! Mikola- le-Saint ! Sainte-Yierge deKazan !.., Comme ils ont épouvanté la petite !

(II la couvre d'un caftan.)

Allons, petite sotte... parole, une petite sotte... Comme on lui a fait peur... Oh! les gueuses! Qu'on leur enfourne dans la bouche un gâteau aux pois!

FIN DE LA VARIANTE

ACTE V

ACTE V

PERSONNAGES :

NIKITA.

ANISSIA.

AKOULINA

AKIM.

M AT RE N A.

ANIOUTKA.

MARINA.

LE MARI DE MARINA.

PREMIÈRE JEUNE FILLE.

DEUXIÈME JEUNE FiLLE.

LOURIADNIK.

UN COCHER.

UN GARÇON DHONNEUR.

UNE MARIEUSE

LE FIANCÉ D'AKOULINA.

LE STAROSTE.

INVITÉS, BABAS, JEUNES FILLES, LA FOULE.

PREMIER TABLEAU

(La scène représente un enclos. Au premier plan, une meule de bléj à gau- che, l'aire ; adroite, une giange. La grande porte de la grange est ouverte. A cette porte, de la paille. Au fond, on voit une iiba et on entend des chansons et des tamb' urs de basque.)

2C8

LA PU1SSA^'CE rZS TÉNÈBRES

SCÈNE PREMIÈRE

DEUX JEUNES FILLES

(Elles débouchent d'un sentier et passent près de la grange en se dirigeant vers l'isba.)

PREMIÉKE FILLE

Yois-lu comme nous avons passé sans salir nos souliers! Par le faubourg, c'eût été un vrai bourbier.

(Elles s'arrêtent et s'essuient les pieds à la paille.) PREMIÈRE FILLE (regardant la paille et remarquant quelque chose).

Qu'est-ce que c'est que ça ?

DEUXIÈME FILLE (examinant) .

C'est Mitritch, leur valet de ferme. Vois-tu comme il s'est soûlé!

PREMIÈRE FILLE

11 paraît pourtant qu'il ne buvait pas.

DEUXIÈME FILLE

Jusqu'aujourd'hui, sans doute.

PREMIÈRE FI'.IE

Quoi donc? Il a venir ici pour chercher de la paille. Yois-tu? il a encore la cor je à la main et il se sera endormi comme ça.

ACTE V 209

DEUXIÈME FILLE (é.outant).

On festoie encore ; on n'a s ms donte pas encore béni. . . On dit qu'Akoulina n'a pas même pleuré.

PREMIÈRE FILLE

Ma mère disait qu'elle ne se mariait pas de son plein gré. Mais son boau-pVe l'a menacée; sans quoi, pour rien au monde, elle ne se marierait. On parlait d'elle, Dieu sait comme.'

SCÈNE II

LES MÊMES, PLUS MARINA MARINA (rejoignant les deux filles).

Bonjour, mes filles.

LES DEUX FILLES

Bonjour, petite tante.

MAREVA

C'est à la noce que vous allez, mes chères?

210 LA PlISSANO: DES TENEBRES

PREMIÈRE FILLE

Mais clic est déjà sur sa fin ; nous sommes venues pour voir un peu.

MARINA

Envoyez-moi donc mon vieux, Seraen deZouïcvo. Vous le connaissez, je crois?

PREMIÈRE FILLE

Comment donc?... il est. je crois, parentdu mai ié?

DEUXIÈME FILLE

Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même? Pourquoi ne pas aller à la noce?

MARLVA

Je n'en ai pas envie, ma iillc. Et puis, je n'ai pas le temps; il faut que je parte. D'ailleurs, ce n'est pas pour la noce que nous sommes venus. Nous nous rendions à la ville avec l'avoine; nous nous sommes arrêtés ici pour faire manger nos chevaux, et Ton a invité mon vieux.

PREMIÈRE FILI.E

Et chez qui êtes-vous descendus? chez Fedoritch?

MARCSA '

Chez lui... Je vais attendre ici, et toi, ma chère, fais-le venir, mon vieux. Dis-lui que sa baba Marina

ACTE V ^211

le demande pour partir, t|ue les camarades attellent déjà.

PREMIÈnE FILLE

Soit, puisque tu ne veux pas aller toi-même.

(LES DEUX. FILLES s'eloigaentdxn; la dirsctioa dsTisbi. On entend des chansons et des tambours de hasque.)

SCÈNE III

MARINA, seule- MARINA, songeuse.

Ce ne serait pas un mal d'y aller, car je ne l'ai plus revu depuis le jour oii il m'a reniée, voilà déjà la seconde année. Et je voudrais bien voir comment il vit avec Anissia. Les gens disent qu'ils ne vivent pas d'accord; c'est une baba grossière et acariâtre, .l'espère qu'il a se souvenir de moi plus d'une fois. Ah! il a voulu une vie aisée, et il m'a changée pour une autre... Que Dieu lui pardonne ! J'oublie tout le mal qu'il m'a fait. Sur le coup, cela me fut bien dur; oh! comme je souffris! Mais à présent tout

21-2 LA PLISSAXCE DES TENEBRES

est fini et oublié, et je voudrais bien pourtant le voir...

(Elle regarde vers l'isba et voit sortir NIKITA.)

Vois-tu? Pourquoi donc vient-il' Les filles lui auraient-elles dit quelque chose? Pourquoi a-t-il quitté ses invités? Je vais m'en aller.

SCÈNE TV

MARINA, NIKITA

(Il i'avance, la tète baissée, gesticulant et maugréant.)

MARINA

Comme il est triste !

NIKITA (apercevant MARINA et la reconnaissant).

Marina, ma chère amie ! Marinouchka ! que fais- tu ?

MARDCA

Je suis venue chercher mon vieux.

NIKITA

Tu aurais au moins un peu vu; tu te serais mo quée de moi.

ACTE V 213

MARINA

Et pourquoi me moquer de toi ?... Je suis venue chercher le patron.

MKITA

! Marinouchka !

(Il veut la serrer dans ses bras.) MARINA (le repoussant avec humeur).

Toi, Nikita, pas de ces familiarités. Ce qui était est passé... Je suis venue chercher le patron. Est-il chez vous, ou quoi ?

MKITA

Alors, il ne faut point rappeler le vieux temps? Tu ne le veux pas "r

MARLN'A

A quoi bon rappeler le vieux temps ? Ce qui était est passé.

MKITA

Et ça ne peut pas revenir ?

MARIN'A

Non, ça ne reviendra pas... Mais pourquoi es-tu parti?... Le patron de la maison, qui plante la noce !

MKITA (s"asse3ant sur la paille).

Pourquoi je suis parti ? Ah! situ savais, si tu con-

Mi LA PUISSANCE DES TENEBRES

naissais... Je souffre, Marina, je souffre au point... Je voudrais que mes yeux ne regardent plus ! Je suis sorti de table et je me suis sauvé, je me suis sauvé d'auprès des gens, pour ne voir personne.

MARINA (s'approchant plus près d'î lui).

Et pourquoi donc ?

MKITA

Parce que, quand je vais pour manger, je ne peux pas manger ; pour boire, je ne peux pas boire ; pour dormir, je ne peux pas dormir. Oh ! quel dégoût ! quel dégoût ! Et ce qui me torture le plus, AJari- nouchka, c'est que je suis seul, que je n'ai personne avec qui partager mon chagrin.

MARINA

On ne vit pas sans chagrin, Mikitka. Mais on pleure et ça passe.

NIKITA

Tu songes au passé, à l'ancien temps... Eh ! mon amie, lu as pleuré, toi ; maintenant, c'est mon tour,

MARINA

Qu'as-tu donc ?

NIKITA

J'ai que ma vie me dégoûte. Je suis dégoûté de moi-même. Hélas ! Marina, tu n'as pas su me retenir,

ACTE Y 215

et tu m'as perdu et tu t'es perdue toi-même !. . . Est-ce donc une vie ?

MARINA (pleurant et retenant ses pleurs.)

Moi, Mikita, je ne me plains pas de ma vie : j'en soidiaiterais autant à tout le monde. Non, je ne m'en plains pas. J'ai tout avoué à mon vieux, et il m'a pardonné, et il ne me reproche rien. Je n'ai pas à regretter ma vie : mon vieux est tranquille, et gen- til pour moi ; j'habille, je débarbouille ses enfants ; et, de son côté, il me comble d'attentions. Pourquoi me plaindrais-je ? C'est que Dieu l'a voulu ainsi. Et ta vie à toi ? Tu vis dans la richesse.

XIKITA

Ma vie!... Je ne veux pas troubler la noce ; autre- ment J'aurais pris une corde, celle-ci...

(U ramasse la corJe qui était sur la paille.)

... Je l'aurais fixée à cette solive, j'aurais fait un bon nœud coulant, je serais monté sur la solive, et me serais élancé avec la tète dans le nœud. Voilà quelle est ma vie.

MARINA

Que le Christ te préserve !

MKITA

Tu crois que je plaisante, tu crois que je suis ivre! Non, je ne suis pas ivre. Mémo l'alcool n'a plus de

216 LA PUISSANCE DES TÉNÈBHES

prise sur moi. Oh ! le chagrin ! Il m'a mangé au point que je n'ai plus de goût pour rien... Ah 1 Ma- rinouchka, je n'ai eu de bon temps qu'avec toi : te rappelles-tu comme les nuits nous semblaient cour- tes, au chemin de fer ?

MAIUNA

Toi, Mikita, ne rouvre pas la plaie. Je suis mariée selon la loi, et toi aussi. Mon péché m'a été remis : ne remue pas les vieux souvenirs...

NIKITA

Et que faire alors de mon cœur ? Qu'en faire?

MARINA

Qu'en faire? Mais n'as-tu pas une femme ? Ne re- garde pas les autres, occupe-toi de la tienne. Tu as aimé Anissia : aime-la.

NIKITA

Ah ! cette Anissia ! Amère comme l'absinthe. Elle m'a enserré les jambes comme la mauvaise herbe.

MARINA

N'importe, elle est ta ftmme ! ... Mais pourquoi tous ces discours? Va plutôt rejoindre tes invités, et envoie-moi mon mari.

NIKITA

Ail ! si tu savais tout ! Mais à (luoi I)On parler ?

ACTE V

SCÈNE V

NIKITA, MARINA, LE MARI de MARINA, ANIOUTKA LE MARI DE .MARINA (sortant de l"i?ba, tout rouge et ivre).

Marina ! Patronne ! vieille ! Es-Lu ici, ou quoi ?

NIKITA (a marina).

Voilà ton patron. Il t'appelle. Ya.

MARINA

Et toi ?

NIKITA

Moi, je vais rester ici.

(II s'étend sur la paille.) LE MARI DE MARINA

Mais est-elle donc ?

ANIOUTKA

La voilà, petit oncle, près de la grange.

LE MARI DE MARINA

Que fais-tu ? Viens donc à la noce * Les patrons te prient de venir. La noce va être finie, et alors nous partirons.

218 LA PUISSANCE DKS TENEBRES

MARINA (se dirig.'aat vuià son mari).

Mais je n'en ai pas grande envie.

LE MAHI DE MARINA

Viens donc, je te dis ; tu boiras un verre et tu féliciteras ce vaurien de Petrouclika. Les patrons seraient froissés ; nous, nous aurons bien le temps de faire toutes nos atlaires.

(Il lui prend la taille et sort avec elle en titubant.)

SCÈNE VI

NIKITA, ANIOUTK A NIKITA (se soulevant el s'asseyant sur la paiile\

Depuis que je l'ai vue, mon dégoût redouble. Je ne vivais qu'avec elle. Pour rien, j'ai perdu mon siècle ^; j'ai perdu ma tête.

(Il s'étend.)

Que devenir ? Ah ! ouvre , ouvre-toi ,] terre^ ma mère !

J. C'esl- à-dire ma vie.

ACTE V 21»

AXIOCTKA (apercevant MKITA et courant à lui).

Petit père ! ! petit père ! on te cherche. Tous ont déjà béni, même le parrain... comme je res- pire... on a déjà b^'ni, et on se fâche.

NIKITA part).

aller ?

AXIOITKA

Quoi ? Que dis-tu ?

NIKITA

Je ne dis rien. Qu'as-tu à m'assommer ?

ANIOUTKA

Petit père, viens donc I

(XIKITA garde le silence, AXIOUTKA le tire par la main.)

Père, viens donc bénir. Parole, on se fâche et on murmure.

NIKITA (dégageant sa main).

Laisse !

ANIOL'TKA

Allons, voyons !

NIKITA (la menaçant d'une bride).

Ya donc, je le dis, ou je t'en donnerai !

ANIOUTKA

Alors je vais envoyer ma petite mère.

(Elle soit en couraut.)

Î20 LA PUISSANCE DES TENEBRES

SCENE VU

NI KIT A NIKITA (se levant).

Comment irai-je ? Comment piendrai-je l'icône ? Comment vais-je la regarder dans les yeux ?

(Il s'étend de nouveau sur la paille.)

Ah! s'il y avait un trou dans la terre, je m'y serais jeté ! Personne ne me verrait plus, et moi je ne verrais plus personne !

(Il se lève de nouveau.)

Mais je n'irai pas... Que tout aille au diable... Je n'irai pas...

(Il ôte ses bottes, prend la corde et fut un no?ud coulant (ju"il se passe au cou.)

... Comme ça !

SCÈNE VIII

NIKITA, MATRENA

MKITA la vue de sa mère, ôte le nœud de son cou et se recouche sur la paille.)

MATRENA (entrant prccipitamment).

Mikitka ! ! Mikilka !.. Yois-lu ? Il ne répond

ACTE V 221

même pas. Mikitka, qu'as tu donc ? Est-ce que tu es sourd ? Viens donc, Mikitouchka, viens donc, ma petite baie, on t'attend.

NIKITA

Ah ! Ouest-ce que vous avez fait de moi ? Je ne suis plus un homme.

MATRE.XA

Mais qu'as-tu ?... Viens donc, mon fils, bénir dans toutes les règles, et tu seras libre. Les invités t'attendent.

NIKITA

Comment bénirai-je ?

MATREXA

Mais tu le sais bien.

NIKITA

Pour savoir, je sais. Mais qui vais-je bénir? Qu'ai- je fait d'elle"?

MATRENA

Ce que tu en as fait ? Le moment est bien choisi pour rappeler ces choses-là ! Personne n'en sait rien, ni le chat, ni la chatte, ni le pope Yermochka \ Et la fille consent.

1 . Proverbe.

222 LA PUISSANCE DES TEiNEBUES

NIKITA

Oui, mais comment cousent-elle ?

MATRENA

Je sais bien que c'est par contrainte. Mais elle consent tout de même. Et puis, qu'y faire ? C'est avant qu'elle aurait y songer. Maintenant, elle ne peut plus reculer. Et les parents, on ne leur force pas la main. Ils l'ont vue deux fois 5 et puis elle a de l'argent. Tout est caché, arrangé...

NIKITA

Et dans la cave... qu'est-ce qu'il y a ?

MATRENA (riant).

Ce qu'il y a dans la cave ? Des choux, des cham- pignons, des pommes, je crois.. Pourquoi rappeler le passé ?

NIKITA

Je serais bien aise de ne pas me rappeler, mais je ne le puis. Des que je me mets à réfléchir, je len- tends tout de suite. Ah ! qu'est-ce que vous avez fait de moi ?

MATRENA

Tu n'as pas encore fini ?

NIKITA (se retournant sur le ventre).

Ma petite mère, ne m'ennuie pas. J'en ai déjà pal'- dessus la tête.

ACTb: V 223

II te faut quand même venir. Les gens glosent déjà assez ; et voilà que le père se sauve, et ne revient pas bénir... On va tout de suite baiser les icônes. Si tu as peur, on se doutera certainement de quelque chose. Marche raide, et on ne te prendra pas au collet. Si tu fuis le loup, tu tomberas sur un ours. Le tout, c'est de ne pas se trahir. N'aie pas peur;, mon petit, ou l'on apprendra tout.

NIKITA

Ah 1 comme vous m'avez entortillé !

MATRENA

Allons, assez. Viens donc bénir dans les règles et ce sera fini.

NIKITA (toujours étendu sur le ventre).

Je ne le peux pas.

MATRENA part).

Qu'est-ce qui lui prend? Tout allait bien, très bien, et voilà que tout à coup ça l'a pris. Il est peut- être ensorcelé.

(Haut.)

Mikitka, lève-toi. Regarde, voici qu'Anissia s'ap- proche aussi, elle a laissé ses invités.

LA PUISSANCE DKS TENEBRES

SCÈNE XI

NIKITA, MATRENA, ANISSIA ANISSIA (bien vêtue, rouge, et à moitié ivre).

Gomme on est bien, ma petite mère, comme on est bien! Et que les invités sont contents!... est- il, lui?

MATRENA

Il est ici, ma petite baie, il est ici. Il s'est étendu sur la paille et ne bouge pas. 11 ne veut pas venir.

NDilTA (regardant sa femme).

Vois-lu? Ivre aussi. Ça me fait mal au cœur de la regarder; comment vivre avec elle?

(il se détourne.)

Je la tuerai un jour, ce sera encore pire.

ANISSIA

Yois-tu? Il s'est fourré dans la paille. Est-ce la vodka qui l'a mis dans cet état ?

(Elle rit.)

Je m'étendrais bien à côté de toi, mais je n'ai pas le temps. Viens : je vais te soutenir... Comme il fait bon dans la maison, c'est un plaisir. Et l'accordéon!...

ACTE V 223

Et comme les babas jouent bien!... Ils sont tous ivres, comme il convient. C'est bien.

NIKITA

Et qu'y a-t-il de bien ?

ANISSIA

Une noce, une joyeuse noce. Chacun répète que c'est très rare, une pareille noce... Tout ça est très honnête, très bien. Viens donc, allons-y ensemble... J'ai bu, mais je te conduirai bien.

(Elle lui prend la main; XIKITA la retire avec degoùt.)

Va seule. Je vais y aller.

.VXISSIA

Pourquoi fais-tu le dégoûté ? Nous voilà délivrés de tous nos malheurs, débarrassés de celle qui nous sépai-ait. Nous n'avons plus qu'à vivre dans la joie. Tout ça est très honnête, et conforme à la loi. Que je suis contente! Je ne sais comment l'exprimer! C'est comme si je t'épousais pour la seconde fois. I-i-ih ! Que les invités sont gais! Tous remercient. C'est tous des gens respectables, Ivan Mosseitch, et aussi M' l'ouriadnik : ils ont fait honneur à notre accueil.

NIKITA

Eh bien ! va rester avec eux ; pourquoi es- tu venue ?

15

LA PUlSSAiNCË DES TENEBRES

AMSSIA

Il faut en effet y retourner au plus vite : il n'est pas convenable que les patrons s'en aillent en laissant leurs invités. Et des invités si respectables!

NIKITA (se levant, et s'époussetant).

Allez toujours, je vais y aller.

MATRENA

Le coucou de nuit chante mieux que le coucou de jour; moi, tu ne m'as pas écoutée, et ta femme, tu lui obéis tout de suite,

(MATRENA et AMSSIA s'éloignent.) MATRENA

Et bien ! viens-tu ?

NIKITA ]

Tout de suite. Passez devant, je vous suis. J'irai,, je bénirai...

(T.cs babas s'arrêtent.)

Allez, je vous suis... Allez donc!

(l^es babas s'en vont. NIKITA les suit du regard et reste songeur.)

ACTE V 227

SCÈNE X

NIKITA (d'abord seul), puis MITRITCH NIKITA (s'asseyant et se déchaussant).

Ah oui ! J'y vais : vous pouvez m'attcndre ! Non, clierclioz plutôt sur la solive si Je n'y suis pas. Arranger le nœud au cou, sauter de la solive... et puis cherche !... Heureusement que les guides sont là... J'aurais pu dissiper n'importe quel chagrin; malheureusement il est dans mon cœur : impossible d^ l'arracher de !

(Il regarde encore vers l'isba.)

Je crois qu'on vient de nouveau : serait-ce encore elles?

(Contrefaisant AMSSIA.)

« Comme on est bien ! Comme ouest bien!.., (f Je vais m'étendre à côté de toi... » Oh! vile gueuse! Eh bien, viens m'étreindre, quand on m'aura décroché de la solive! Ça finira tout.

(Il saisit la corde et la tire à lui.) MITRITCH (ivre, se soulevant et retenant la corde).

Je ne la donne pas, je ne la donne à personne...

228 LA l'LlSSANCE DES TKNKBlîES

Je l'apporterai moi-même; j'ai dit que j'apporterais de la paille, je l'apporterai. Tiens, c'est toi, Miki- tka?

(Il rit.)

Ail! le diable... Tu es venu chercher la paille?

NIKITA

Donne moi la corde.

mTRITCH

Eh non! attends. Les moujiks m'ont envoyé, je veux l'apporter...

(Il se met sur ses jambes et commence à entasser la paille, mais il cbancellr. Il veut se retenir et tombe.)

Elle * a pris le dessus!...

MKIT.\

Donne donc les guides.

MITKITCH

Je t'ai dit que je ne te les donnerai pas. Hé! Mikita. tu es bête comme un nombril de porc.

(U rit.)

Je t'aime, mais tu es bêle. Tu me regardes parce que j'ai bu. Mais, que le diable t'emporte!.. Tu crois que j'ai besoin de toi?... Regarde-moi donc : je suis un sous-off. Imbécile, tu ne sais pas comme il faut dire : sous-officier du 1" régiment des grenadiers de

1. C'est-à-dire la vodka.

ACTE V 2-2^»

S;i .Majesté. J'ai servi le czai' et la patrie en toute foi et loyauté. Et qui suis-je? Tu penses que je suis un soldat? Non, je ne suis pas un soldat, je suis le der- nier des derniers, je suis un orphelin, je suis un maudit. Crois-tu que j'aie peur de toi? Oh! que non! Je n'ai peur de personne. Si je me suis remis à boire, eh bien! je me suis remis à boire. Et maintenant je vais, quinze jours de suite, m'infeeter; je verrai aux j)ommes la couleur des noix; je boirai jus(|u'à ma croix, je boirai mon boimet et j'engagerai même mon livret. Je n'ai peur de personne. On me fouet- tait au régiment pour m'empêcher de boire, et on me demandait: « Eh bien! tu le feras encore? » « Je le ferai ! que je disais». Pourquoi aurais-je eu peur d'eux? Voilà comme je suis. Je suis comme Dieu m'a fait. J'avais juré de ne plus boire, et je ne buvais plus. Je me suis remis à boire et maintenant je bois et je n'ai peur de personne. Car je ne meus pas, je suis comme je suis... Et pourquoi en avoir peur, de cette fiente ? Prenez-moi tel que je suis. Un pope me disait que le diable, c'est celui qui se vante. Dès que tu te mets à te vanter, disait-il, la peur te prend ; et dès que tu as peur des gens, le Malin te saisit aussitôt et t'emporte. Et si je n'ai pas peur des gens, je me sens alors à mon aise, et je lui crache dans la barbe, à ce porte-cornes... Que l'on donne à sa mère un cochon pour mari! il ut?

230 LA PUISSANCE DES TENKBHES

pourra rien contre moi... Tiens, voilà pour lui !

NIKITA (se signant).

Et, défait, qu'allais-je faire là?

(Il jette la corde.) MITRITCH

Quoi?

NIKITA (se levant).

Alors tu dis qu'il ne faut pas avoir peur des gens?

MITRITCH

Ah bien ouiche ! il y a vraiment de quoi ? Jette plutôt un coup-d'œil dans une salle de bains : ils sont tous de la même pkU\ L'un a le ventre plus gros, l'autre plus mince; et voilà toute la différence. Ah bien ouiche! il y a bien de quoi avoir peur? Qu'on leur enfourne dans la bouche du gâteau aux pois!

SCÈNE XI

NIKITA, MITRITCH, MATRENA MATRENA (sortant de l'isba et appelant).

Eh bien ! viens-tu, ou quoi ?

ACTE V 23i

NIKITA

Ça vaut mieux... J'y vais.

(II se dirige vers l'isba.)

FIN DU l^"" TABLEAU DE l'aCTE V

DEUXIÈME TABLEAU

(Changement de décor. L'isba du premier acte, pleine d'invités assis à table, ou debout au premier plan. Sur la table, di'S icônes et le paiu. Les babas chantent. ANISSIA verse le vin. Les chants cessent.

SCÈNE PREMIÈRE

ANISSIA, MARINA. LE MARI DE MARINA, AKOL'- LINA. LE MARIÉ. LE COCHER. L'O IR 1 A DNIK. LA MARIEUSE, LE GARÇON D'HONNEUR. MA TRENA, LES INVITÉS, LA FOULE.

LE COCHER

S'il faut partir, partons. L «gliso n'est pas loin d'ici.

LE CiARÇON D'HONNEUR

Attendons un peu que le beau-pèie ait béni. est-il donc ?

AMSSL\

Il vient, il vient de suite, mes amis. Buve:? donc encore un verre; ne nous refusez pas.

ACTE V 233

LA MARIEUSE

Pourquoi tarde-t-il si longtemps? Depuis que nous l'attendons!...

ANISSIA

11 va venir, il va venir tout de suite. Une fille à moitié chauve n'ain^ait pas le temps de tresser sa natte, qu'il sera là. Vivez donc, mes chers.

(Elle verse du vin.)

Il va être là. Chantez encore en attendant, mes belles.

LE COCHER

Mais nous avons déjà chanté toutes nos chansons à force d'attendre.

(Les babas boivent. Au milieu de la clianson entrent NIKITA et AKIM.)

SCÈNE II

LES MÊMES, plus MKITA et AKIM KKITA (tenant AKIM par la main, et le poussant devant lui).

Viens donc, petit père, on ne peut 'se passer de toi.

i»3i LA PUISSANCE DES TENEBRES

AKIM

Je n'aime pas ça, pour ainsi dire... Taïè...

NIKITA (aux babas).

Assez! taisez-vous.

[(Regardant autour de lui dans l'isba.)

Marina, es-tu ici ?

LA MARIEUSE

Approche-toi, prends l'icône et bénis.

NIKITA

Attends, donne-moi le temps.

(Regarlant autour do lu.)i

Akoulina, es-tu ici?

LA MARIEUSK

Qu'as-tu donc à appeler tout le monde ? Oùserait- €llc ? Est-il drôle ?

ANISSIA

Mes cliers petits pères, mais il est déchaussa.

iMKITA

Petit père, tues ici, regarde-moi bien... Mir* ortho- doxe, vous êtes tous ici. Et moi je suis ici, me voilà.

(Il tombe n genoux.)

i. Assemblée des habitants rl'une même commune.

ACTE V 235

ANISSIA

Mikitouchka, mais qii"as-tu donc? Oh! ma petite tête!

LA MARIEUSE

En voilà une!

MATREXA

Je le disais bien : il a trop bu de vin français. Reviens donc à toi ! . .. Qu'as-tu ?

MKITA (Oq veut le relever. Il ne fait atti ntion à personne et regarde devant lui.)

Mir orthodoxe, je suis coupable, je veux expier.

MATRENA (le tiryt par l'épaule).

Mais qu'est-ce qui te prend? Tu es fou? Mes amis, il a l'esprit tourné, il faut l'emmener.

MKITA (récartani).

Laisse... Et toi, petitpère, écoute. Premièrement... Marinka, regarde par ici.

(Il la salue jusqu'à terre et se lève.)

Je suis coupable envers toi. Je t'ai promis le ma- riage, je t'ai séduite, je t'ai trompée, je t'ai aban- donnée. Pardonne-moi, au nom du Christ.

(Il la salue de nouveau ju^q^'à terre.) AXISSIA

Qu'est-ce ([uit'a pris? Tu choisis bien ton temps!

236 LA PUISSANCE DES TENEBRES

Personne ne te demande rien. Lève-toi donc ; assez divagué.

MATRENA

0-0-oh ! 11 est maléficié. Qu'est-il advenu de lui? Il est ensorcelé. Lève-toi, que tu dis des bêtises.

(Elle le tire ) NlKITA (secouant la tète).

Ne me touche pas... Pardonne-moi, Marina. J'ai péché envers toi. Pardonne, au nom du Christ.

(MARINA se couvre le visage et garde le silence.) ANISSIA

Lève-toi, je te dis. Qu'as-tu à faire l'imbécile? C'est bien le moment de rappeler ces choses-là. C'est honteux. Oh! ma petite tête! Il est devenu tout à fait fou!

NIKITA (repoussant sa femme et se tournant vers AKOULINA).

Akoulina, à toi maintenant. Écoutez, mir ortho- doxe. Je suis un maudit. Akoulina, je suis coupable envers toi. Ton père n'est pas mort de mort natu- relle : on l'a empoisonné.

ANISSIA (avec un cri).

Ma petite têteî mais qu'est-ce qu'il a?

MATRENA

Il n'a pas son bon sens, emmenez-le donc.

(Los moujiks s'approchent do lui et veulent le saisir.)

ACTE V 237

AKIM (les écartant).

Attends, vous, enfants... taïè... attends, pour ainsi dire.

NKITA

Akoulina, c'est moi qui l'ai empoisonné. Pardonne- moi, au nom du Christ.

AKOULINA (se levant -vivement).

Il ment. Je sais qui c'est.

LA MARIEUSE

Mais qu'est-ce qui te prend? Tiens- toi tranquille, toi!

AKLM

0 Seigneur î quel péché ! quel péché !

l'ourl\.d.\ik; Saisissez-le. Qu'on ailie chercher le staroste avec ses assistants. Il faut dresser un acte.

(a mkita :) Lève-toi et approche.

AKI.M L"0L'RIADXIK} :

Toi, pour ainsi dire... taïè... bouton de cuivre... taïè... pour ainsi dire, attends. Laisse-le... taïè... dire tout, pour ainsi dire.

L'OURIAD.NIK (a AKIM).

Toi, vieux, ne t'en mêle pas , je dois dresser l'acte.

238 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

AKIM

Quel homme es-tu?. .. taïè... comme tu es!... at- tends, je t'ai dit. Ne parle pas, maintenant... taie... de l'acte, pour ainsi dire. Il y a ici œuvre de Dieu... taïè... Un homme, pour ainsi dire, se rcpcnt, et toi... taïè... un acte!

l'ouriadnik

Le staroste !

AKIM

Laisse l'œuvre de Dieu s'accomplir, pour ainsi dire. Alors toi, pour ainsi dire... taïè... tu feras ton affaire, pour ainsi dire.

NIKITA

Encore, Akoulina, j'ai encore péché gravement envers toi. Je t'ai séduite. Pardonne-moi, au nom du Christ.

(Il salue jusqu'à terre.) AKOULINA (se levant de table).

Laissez-moi. Je ne veux pas me marier. C'était lui qui me l'ordonnait ; maintenant je ne veux plus.

L'OURIADNIK NIKITA).

Répète ce que tu as dit.

NIKITA

Attendez, monsieur l'ouriadnik, laissez-moi H nir.

ACTE V 23»

AKDJ (avec transport).

Parle, mon fils, dis tout. Tu te sentiras bien mieux. Épanche-toi devantDieu, n'aie pas peur des hommes. Dieu ! Oh ! le voilà, Dieu !

NIKITA

J'ai empoisonné le père et j'ai, chien que je suis, perdu la fille. Je l'ai prise, jel'ai perdue, et j'ai perdu son enfant.

AKOUUXA

C'est vrai, cela, c'est vrai.

NIKITA

Dans la cave, j'ai étouffé, avec une planche, son enfant. Je m'étais assis dessus ; je l'étouffai... Et ses petits os craquaient...

(Il fond en larmes.)

Puis je l'enterrai. C'est moi qui ai fait cela, moi seul.

AKOULLNA

Il ment. C'est moi qui le lui ai dit.

MKITA

Ne prend pas ma défense. Je n'ai plus peur de per- sonne, à présent. Pardonnez-moi, mir orthodoxe.

(Il salue jusqu'à terre. Un silence.)

l'olrl\d.mk Liez-le. Votre noce, je vois, est troublée;

(Les moujiks s'approchent avec des ceintures.)

240 LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

NIKITA

Attends. Tu auras bien le temps...

(Il salue son père jusqu'à terre.)

Mon cher petit père, pardonne-moi, toi aussi, maudit que je suis. Tu m'as dit, dès le commence- ment, quand je me suis lié avec cette ordure, tu m'as dit : « Patte prise, oiseau perdu. » Je n'ai pas écouté tes paroles, chien que je suis, et voilà que tout est arrivé comme tu l'avais dit. Pardonne-moi, au nom du Christ.

AKIM(avec transport).

Dieu te pardonnera, mon cher lils.

(U le serre dans ses bras.)

Tu n'as pas eu pitié de toi ; c'est lui qui aura pitié de toi. Dieu ! Oh ! le voilà, Dieu !

SCÈNE III

LES MÊMES, plus LE STAROSTE LE STAROSTE (entrant).

Il y a ici assez d'assistants.

ACTE V 241

l'ouriadnik Nous allons procéder à l'instruction tout de suite.

(Ou lie MKITA.) AKODLINâ (s approchant et se plaçant à ses cotés).

Je dirai la vérité. Qu'on m'interroge aussi.

MKlTA (lié).

Inutile d'interroger. C'est moi qui ai tout fait. C'est moi qui ai conçu la chose, c'est moi qui l'ai exécutée. Mène-nous il faut ; je ne dirai plus rien.

FIN DU CINQUIEME ET DERNIER ACTE

16

TABLE

Pages.

Aclc 1 1 enJcr 4

Acîcil 53

Acte III 99

Acle 17 149

Variante du quatrième acte 181

Acte V 205

2C58.— PoilicK, laprimeiic BIAIS, KOY et C", 7, ma Victor Hugo.

BINDING SECT. FEB 4 197Q

PG Tolstoi, Lev Nikolaevich,

3367 graf

F5V5 La puissance des ténèbres

PLEASE DO MOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY

M^W§

^!f.

"êi^M:

'^iBf.

*%>.h:l yy

0m

■■■i"""" 1

' '^

1

i

■■■■i

••'•VAX

^m^

m

V

...¥vL

;^

I