Nettement, Alfred François Madame la duchesse de Parme 4» éd. M AD A Ml- LA DICHESSE DE PARME M. ALFRED NETTEMENT Q U \ 1 R I K IM I:: É U 1 r I u .^ PARIS JACQUES LECOFFRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR ■23, nui- DU VIEUX-COl.OMlilEIt, 2J H X 1. 1 B R I S HENRY LE COURT MADAME DUCHESSE DE PARME PAnlS, — IMP. SIMON BAÇO.N ET COMP., HUE n'KRFL'nTIl, 1. MADAME U DIICKSE DE PARME M. ALFRED NETTEMENT QUATROIEME EDITION PARIS JACQUES LECOFFRE, LIBRAIRE-EDITEUR 2.1 , RUE OU VIKUX-COLOMlilEn , 29 1864 MADAME DUCHESSE DE PARME LOUISE DE BOURBON. — ONZE ANNEES EN FRANCC 1819 — 1850 Il y a dans le cœur de notre noble France une généro- sité naturelle de sentimenls qui fait qu'elle ne saurait rester indifférente quand on lui raconte la mort d'un de ses en- fants qui, né sur son beau sol, puis emporté sur la terre étrangère par le 'souffle des révolutions, a honoré p.ir de grandes qualités et des vertus la patrie absenle, et meurt eu l'aimant et en la regrettant. On le vit bien, il y a* treize ans, quand la mort de Madame la Daupliine, (ille de Louis XVI, dont les dernières paroles avaient été une prière ])0ur son pays, pour son neveu Henri de Tîourbon et sa 1 ^i^ai^^iWB 6 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, nièce Louise, fui conuue dans nos villes et dans nos campa- gnes : toutes les barrières qui séparent les opinions poli- tiques tombèrent, par un mouvement unanime et spontané les fronts se découvrirent, et, si l'affliclion ne fut pas la même chez tous, il n'y eut pas d'indifférents en présence de ce deuil. Le même speclacle se reproduit en ce moment à la nou- velle de la mort de Madame la duchesse de Parme. On ap- prend, chaque jour, que dans presque loutes les villes de France des services sont célébiés pour le repos de son âme. A Paris, dans les départements, un grand nombre de per- sonnes ont pris le deuil ; nne fois encore les barrières qui séparent les opinions politiques s'abaissent. Il n'y a qu'une Yoixpourregretlerlaprincesse emportée dans la force de l'àge et laissant quatre enfants orphelins. Chez les uns c'est l'ex- pression d'une affliction profonde, chez les autres celle d'un sympathique et respectueux regret. Aucune voix discordante ne trouble l'unanimité de ce deuil qui honore sans doute ^^ ^ ^n Oit l'objet, mais qui honore aussi la France. '"w^'^plàus^enons mêler un humble accent à la voix com- / v' V \mliia/c''e'5C^ie nous croyons utile d'expliquer aux gêné- {< \<''-i.)tiun^.ii,OJi Milles ce que fut Madame la duchesse de Parme Y\ ^^oL ((imiiiciil sù trouve justifié cet accord de respect et de V' • • • Vy. roiumge ([ui se fait autour de son tombeau. Ceux qui étaient ^arrivés à l'àge d'homme en J850 n'ont que faire de lire c'jt écrit où ils n'apprendraient rien qu'ils no sachent. Mais ceux qui étaient enfants quand la révolution de 1 830 éclala, MADAME La duchesse DE l'AIlME. 7 et, à plus forte raison, ceux qui sont nés depuis, peuvent ignorer ce qu'était Madame la duchesse de Parme, et même qui elle était. Les années marchent si vite et les révolutions Se succèdent si rapidement en reléguant les événements contemporains dans un passé plus lointain en apparence qu'il ne l'est réellement, que si des voix ne s'élevaient point pour interrompre la prescription de Toubli, de toutes les his- toires, l'histoire contemporaine serait la plus ignorée. La naissance de Madame la duchesse de Parme n'est pourtant pas très-éloignée de l'époque où nous sommes. Reportez-vous par la pensée aux premières années de la Restauration. Madame la duchesse de Berry, mariée en 1816 au second lils du comte d'Artois, plus tard Charles X, avait déjà eu deux enfants qu'elle avait perdus peu de temps après leur naissance. Le 21 septembre 1819 elle eut une troisième fille. Elle exprimait à son mari le regret de ne pas lui avoir donné un héritier. « Ne vous désolez point, lui dit celui-ci ; si c'était un garçon, les méchants diraient qu'il n'est pas à nous, tandis que personne ne nous disputera celte chère petite fille. » Cette petite fille devait être un jour Madame la duchesse de Parme. Il y a toujours sur les enfances prîncières, comme d'ail- leurs sur toutes les autres enfances, des anecdotes qui sont comme des fleurs jetées sur les berceaux. Je laisserai ces anecdotes de côté, je ne veux dire que l'essentiel. Le duc de Berry confia son enfant aux soins de madame la vicomtesse de Coûtant, et à celte occasion il écrivit au marquis de 8 MADAME LA DUCHESSE DE PARME. Gontaut le billet suivant : « En confiant à la vicomtesse de Gontaut le soin de ce que j'aurai de plus cher au monde, j'ai cru lui donner une marque de mon estime particulière, et j'ai saisi avec empressement celle occasion de montrer à tout ce qui porte le nom de Biron combien je compte sur un zèle et sur un dévouement auxquels nous sommes accoutu- més depuis des siècles. » La jeune princesse avait reçu à son baptême le nom de Louise. D'a[)rès les coutumes de l'ancienne monarcliie, sou tilre était celui de Mademoiselle ; je le rappelle parce que ce fut le titre sous lequel elle fut connue en France. Elle n'avait pas cinq mois quanfl, au milieu de la nuit du 15 au 14 février 1820, sa gouvernante éplorée l'emporta dans ses bras, et, montant dans un carrosse, se fil conduire en toute bâte à l'Opéra : le duc deBerry venait d'être frappé d'un coup de couteau par Louvel. Il était étendu mourant dans une ar- rière-loge, et, se sentant blessé à mort, il n'avait cessé dès le premier moment de faire entendre ce cri : « Ma fille et l'évo- que d'Amyclée! » Il voulait, avant de mourir, donner sa der- nière bénédiction à sa (jlle, cl il appelait le prêtre qui devait le fortifier dans son dernier combat. Il n'entre pas dans nvm sujet de raconter la mort du duc de Berry et de montrer toute la famille de Bourbon enlouranl ce lit eusanglanti- où expirait le plus jeune prince de leur race, qui demandait à Dieu le pardon de ses fautes et au roi Louis XVIIl, son oncle, la grâce de l'homme qui l'avait frappé. Je ne veux dire que ce qui concerne la princesse dont j'esquisse ici la ADAME LA DUCHESSE DE PARME. 9 vie. La vicomlesse de Gontaut, arrivée en toute hâte de rÉIysée, pendant que le comte d'Artois, le duc et la du- chesse d'Angoulème, arrivaient des Tuileries, en précédant de peu de moments le roi, entra un peu après minuit dans la loge où était dressé le lit du duc de Berry. Elle présenta Mademoiselle au prince mourant. Celui-ci leva avec eiïort sur sa fille une main défaillante : « Pauvre enfant, mur- mura-t-il, je souhaite que tu sois moins malheureuse que ceux de ma famille.... » On emporta l'enfant. Ce fut peu de temps après que le duc de Berry, qui voyait le désespoir de sa femme augmen- ter à mesure que ses propres forces diminuaient, lui adressa ces paroles : « Mon amie, ne vous laissez pas accabler par la douleur, ménagez-vous pour l'enfant que vous portez dans votre sein. » Une heure ne s'était pas écoulée que M. le duc de Berry était mort, mort en demandant une dernière fois au roi, qui arriva à temps pour le voir mourir, la grâce de son assassin. Tels étaient les tristes auspices sous lesquels Louise de Bourbon entrait dans la vie. La duchesse de Berry resta tout un mois renfermée dans ses appartements. Le 20 mars 1820, elle fit sa première sortie accompagnée de Made- moiselle qu'unefemme de sa suite portait enveloppée dausde longs voiles de crêpe, devant sa mère en deuil. « A partir de ce moment, dit M. de Chateaubriand, le peuple se rassembla devant les Tuileries chaque fois que la princesse ou Made- moiselle paraissaient sur la terrasse du bord de l'eau; 10 MADAME L.\ DUCHESSE DE PARME, les acclamations les suivaient, et la multitude souhaitait avec un respectueux attendrissement que les douleurs de la veuve fussent bientôt adoucies par les joies de la mère. » Il y eut pendant la grossesse de la duchesse de Berry plu- sieurs tentatives faites, sinon contre sa vie, au moins pour empêcher la réalisation des espérances de la famille royale. Dans les premiers mois, une pièce d'artitice fut placée sous les fenêtres de son appartement. En entendant éclater le pétard, la princesse dit avec sang-froid : « Ils voudraient bien m'effrayer, mais ils n'y parviendront pas. » La ten- tative fut renouvelée peu de temps après, et on arrêta un des coupables en flagrant délit. On voulut profiter de cet ac- cident pour déterminer la duchesse de Berry à prendre des précautions; on lui représenta qu'il devait lui être pé- nible de traverser la foule pour aller respirer avec sa fille sur la terrasse du bord de l'eau, et l'on ajouta qu'elle ar- riverait plus commodément au but de sa promenade en traversant les souterrains qui établissaient une communi- cation entre la terrasse et le château : « Je ne veux pas, répondit-elle, ils croiraient que j'ai peur. « Le 29 septembre 1820, la duchesse de Berry mettait au monde un prince, qui reçut le nom de Henri-Dieudonné. Un hôte qui semblait avoir oublié le chemin de la demeure de la maison de Bourbon, le bonheur, frappait à sa porte. Lajoie publique se manifesta par de grandes réjouissances; Victor Hugo et Lamartine chantèrent cette naissance au su- MADAME LA DUCHESSE DE PARME. \\ "Jpt (le laquelle tout ce que je puis dire, c'est que le ciel en- voyait à Mademoiselle un frère qu'elle devait tendrement aimer et qui devait lui rendre affection pour affection. On l'appelait en France le duc de Bordeaux; il a pris dans l'exil le nom de comte de Chambord, du château qui lui fut of- fert par les communes de France, et c'était à lui qu'était réservée la triste mission de fermer les yeux de cette sœur bien-aimée. Sans entrer dans de longs détails sur l'éducation de Ma- demoiselle, je mécontenterai de citer quelques lignes d'un document qu'on peut regarder comme officiel, car il est tiré d'une lettre adressée par madame de Gontaut à M. le duc de Rivière, et les renseignements qu'on y trouve sont sur plu- sieurs points communs au frère et à la sœur : « Les détails les plus minutieux de cette éducation, dit-elle, ont été di- rigés par moi, les défauts même des personnes attachées à l'éducation étaient surveillés, la moindre flatterie réprimée, la vérité scrupuleusement et sévèrement observée. Monsei- gneur et Mademoiselle me croient aveuglément, car ils savent que je ne les ai jamais trompés, même en plaisan- tant. Monseigneur chérit avec une tendresse extrême Ma- demoiselle. J'ai toujours évité entre Leurs Altesses Royales les petites contestations de l'enfance. Quelque peu impor- tantes quelles paraissent d'abord, elles font naître l'habitude * de discussions qui finissent insensiblement par aigrir le ca- ractère. » C'est ainsi que cette amitié qui devait être le charme, 1 MADAME LA DUCHESSE DE PARME. puis la consolation du frère et de la sœur, commençait pour eux au sortir du berceau. Madame de Contant ajoutait encore : « Un enfant prince, exposé à être loué, court le risque de se croire un prodige. Pour obvier à cet inconvénient, Monseigneur et Made- moiselle ont souvent des cours d'enfants de leur âge. J'ai cherché par ce moyen à leur donner l'habitude de voir des succès sans envie et d'en obtenir sans vanité. » Ces pa- roles donnent une idée de la première éducation que re- çut Mademoiselle; ainsi se formaient en elle les qualités que Ton vil un peu plus tard s'épanouir dans son esprit et dans son cœur. Quand elle fut sortie de la première enfance, Madame la duchesse de Berry se plaisait à l'emmener avec elle dans ses voyages, surtout à Dieppe, oij le nom de Ma- demoiselle était aussi connu et aussi aimé que celui de sa mère. Elle croissait en grâce et en beauté; les marins et les ouvriers se faisaient une fête de la voir dans leur ville. Déjà elle avait cette bonté qui ne peut voir la souffrance et la misère sans les secourir, et cette affabilité charmante qui double le prix du bienfait par la manière dont il est offert. Madame la duchesse de Berry aimait à la mettre de moitié dans ce qu'elle: faisait pour protéger l'industrie des Dieppois. Voulant venir au secours des deux principales in- dustries de la ville, l'ivoirerie et la dentelle, elle fit de nombreuses commandes en son nom et au nom de sa fille; elle donna aux premiers fabricants deux brevets, en nom- mant l'un fournisseur de Madame laduchesse de Berry, l'au- MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 15 (re, fournisseur de Mademoiselle. La fille ne quiLI ait guère la mère, et on peut voir dans les journaux du temps que, lorsqu'on éleva une colonne cornmémorative sur le champ de bataille d'Arqués, à l'endroit oii Henri IV avait battu Mayenne le 21 septembre 1589 , Mademoiselle, alors âgée de sept ans, car ou était en 18ii6, assistait à la fête à - côté de Madame la duchesse de Berry. Les heures fortunées de l'enfance s'écoulèrent vite, et les journées d'épreuves allaient bientôt se lever sur cette vie qui comptait si peu d'années. Quan 1 la révolution de 1830 éclata. Mademoiselle n'avait pas encore onze ans. C'était le même âge qu'atteignait sa tante, Madame la Dauphiiio, quand commença la révolution de 1789. Louise de Bour- bon se trouva emportée avec son fière Henri dans le nau- frage de la monarchie; ainsi que lui, elle était trop jeune encore poiu" compreudre la portée des événements, qui éloignaient encore uue fois sa famille du sol français. Je vois dans les récits du temps que, plus d'une fois, le frère et la sœur, dans les stations qu'ils firent pendant le funèbre voyage de Rambouillet à Cherbourg, se livrèrent aux jeux de leur âge et coururent dans les jardi4is de leurs hôtes en butinant des fleurs. J'y vois encore que, sur plusieurs points, la foule éprouva une vive impression à l'aspect de ces deux enfants, pour qui l'exil allait commencer, sans que ' l'on sût quand il devait finir : « Si jeunes, répétait-on au- tour d'eux, et déjà si à plaindre ! » Les deux enfants ou- vraient de grands yeux étonnés et écoulaient sans bien 1. 14 MADAME LA DUCHESSE DE PARME. comprendre. Charles X et M. le Dauphin restaient dans le carrosse à huit chevaux, où le maréchal Maison avait pris place avec eux ; mais la fille de Louis XVI et Madame la duchesse de Berry descendaient souvent de voiture pour prendre un peu d'exercice avec les deux en- fants, et plus d'une fois, altérées par la chaleur étouffante de la journée (on était au mois d'août), les princesses demandèrent un verre d'eau aux paysans dont les chaumières bordaient la route. Mademoiselle assista aux tristes scènes des adieux qui firent descendre pour un moment sur son jeune front et sur celui de son frère ime gravité précoce. « AValogne, dit un témoin oculaire, les officiers des gardes-du-corps allèrent avec les plus anciens de chaque compagnie remettre au roi les étendards. Tous ces officiers et vingt-quatre des plus an- ciens gardes-du-corps par compagnie, formant un escadron marchant quatre par quatre, les trompettes en tête, les quatre étendards sur la même ligne, s'acheminèrent en silence vers la demeure du roi. Le roi était profondément ému, Madame la Dau[)hine fondait en larmes, M. le Dau- phin paraissait résigné, Madame la duchesse de Berry, calme comme si elle espérait un meilleur avenir; M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle affectueux pour ceux qu'ils reconnaissaient. » La scène fut encore plus triste à Cherbourg, lorsque, le 16 août 1850, un peu avant deux heures de l'après- midi, on vit passer, devant les gardes qui présenlaient une MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 15 dernière fois les armes, le vieux roi, le Dauphin son fils, la fille de Louis XYl, appuyée sur le bras du général de la Rochejaquelein ; Madame la duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette; Henri de France, porté par son gouverneur; et, à quelques pas, Mademoiselle, guidée par sa gouvernante. Ceux qui assistèrent à cette doulou- reuse scène avouèrent depuis que jamais le spectacle des vicissitudes humaines ne s'était déroulé d'une manière plus navrante sous leurs yeux. Les commissaires du gouverne- ment provisoire attendaient la famille royale à l'entrée du pont qui conduisait au paquebot. La population, qui s'était portée sur le passage du cortège, gardait un profond si- lence. Parmi tous ces Bourbons, il n'y avait que les deux enfants qui fussent à l'apprentissage de l'exil. C'était pour la troisième fois que le roi Charles X quittait le rivage de la France pour aller chercher un asile sur la terre étrangère, et Madame la duchesse de Berry avait connu elle-même, dans son enfance, à l'époque où son père et sa mère furent obligés de quitter le royaume de Naplos pour se rendre en Sicile, la tristesse de ces départs forcés (\m enlèvent les rois à leur royaume, et la patrie aux princes fugitifs. Le frère et la sœur étaient donc encore plus étonnés qu'at- tristés; ils échappaient à la douleur commune par l'inexpé- rience du premier âge qui compte les étapes de la route de- l'exil par les fleurs cueillies sur les bords du chemin. D'ailleurs, alors même que la réflexion serait venue trou- bler un moment leur paisible indifférence, la possibilité d'un m MADAME LA DUCHESSE DE PARME. retour de fortune dans ces longues années d'avenir qui, semblables à des horizons infinis, se déroulent à cette époque de la vie où l'on commence son pèlerinage, leur aurait bientôt rendu le courage. OUISE DE BOURBON EN EXI 1850 — 1845 La première période de la vie de Mademoiselle est fer- mée. Elle laisse derrière elle les années qu'il devait lui être donné de vivre en France; ici s'ouvre pour elle l'exil. Le Great'Britain , sur lequel la famille royale étail nioiilee le 26 août, l'avait conduite en Angleterre, et elle avait débarqué dans le port de Weijmouth. Mademoiselle alla d'abord habiter avec sa famille le cliâteau de Lulwortli, offert aux Bourbons par le cardinal Weld, chef d'une famille jacobite; Lulworth, situé dans le Dorsetshire, non loin de la petite ville deWareham. Les princes exil's trouvèrent écrite sur le Irontispice du château la devise de la maison de Weld qjii semblait souhaiter la bienvenue à leur adversité : Nil sine Numine (rien n'arrive sans la volonté de la Provi- dence). Ils n'y restèrent que jusqu'à li mi-octobre 1850. A cette époque le roi Charles X s'embarqua avec M. le duc 1S MADAME LA DUCHESSE DE PARME. de Bordeaux pour l'Ecosse, tandis que le Dauphin, Madame la Dauphine et Mademoiselle prenaient le chemin parterre. A la fin du mois d'octobre, la famille royale était établie au ■ château d'Holyrood, dans l'ancien palais des Stuarts.Ce pa- lais, malgré sa vaste étendue, ne pouvait contenir qu'une partie des Bourbons exilés, parce que la portion des anciens appartements resiée habitable était très-reslreinte. Ce ne fut que dans la façade opposée à la porte d'entrée, et qui est entièrement moderne, qu'on put trouver un logement pour Charles X et le duc de Bordeaux ; Mademoiselle s'éta- blit avec la duchesse de Gontaut à droite de la porte d'en- trée. Les prospérités des Bourbons avaient été si généreuses, que leurs adversités ne pouvaient être riches. C'était dans le sein des pauvres qu'ils avaient versé leurs économies. Aussi leur établissement à Holyrood — ils n'avaient fait que camper à Lulworth — fut-il extrêmement modeste. Le roi se promenait à pied deux heures par jour et montait à cheval une ou deux fois jiar semaine avec Madame la Dau- phine. Les magnifiques carrosses des Tuileries avaient été remplacés par une simple voiture de remise, louée au mois, et Mademoiselle prenait des chevaux à la demi-journée quand elle voulait sortir. La touchante amitié qui existait entre elle et son frère se fortifiait encore dans les jour- nées solitaires de l'adversité et de l'exil. Le malheur de leur famille, en les éloignant du sol natal, les obli- geait de s'appuyer l'un sur l'autre. Ils grandissaient en- MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 19 semble; leurs âmes, qui se développaient simultanément, se renvoyaient les rayons qu'elles recevaient comme deux mi- roirs qui n'ont jamais été ternis. Pour mieux marquer cette union, ce fut dans la vieille chapelle du château de Holyrood que les deux enfants s'agenouillèrent pour la première fois devant la table sainte : touchant spectacle que celui de ces deux innocents proscrits qui, unis dans la prière comme dans leurs études et dans leurs jeux, semblaient vouloir s'a- briter à l'ombre de l'autel. Avant la fin de l'année ] 852 la famille des Bourbons quittait le palais des Stuarts et l'Ecosse pour se rendre en Allemagne. L'hospitalité de l'Angleterre avait été pour elle froide et sévère. L'expédition d'Alger alors récente avait excité de vifs ressentiments dans le cabinet de Saint-James, et l'exil des Bourbons avait payé cher le service que leur puissance avait rendu à la France et à la chrétienté. Celait ce qui avait décidé le roi Charles X à accepter l'asile que l'empereur d'Autriche lui avait offert dans ses États. Mademoiselle, qui avait alors treize ans et qni étudiait l'his- toire, avait déjà pu comprendre les souvenirs que les Stuarts ont laissés dans le palais d'Holyrood, successive- ment habité par Marie Stuart, Charles I*"" et Jacques II, et dont ses grâces naïves avaient pendant deux ans égayé la morne majesté. Kn quittant Holyrood, Charles X alla s'embarquer au port de Leith avec M. le Dauphin et M. le duc de Bordeaux. Quant cà Madame la Dauphine et à Mademoiselle, elles pri- 20 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, reut une autre roule et visitèrent Londres avant de se . rendre sur le continent. La Daujîhine profita du court sé- jour qu'elle fit à Londres pour aller s'agenouiller et prier, avec Mademoiselle, dans la chapelle que les Français émi- grés avaient bâtie à l'époque de la première révolution en économisant sur leur misère et dans laquelle le roi Louis XVIU et la plupart des évéques de France avaient été réunis. Madame la Dauphine initiait sa nièce à la douleur, comme elle y avait été initiée elle-même par sa tante Ma- dame Elisabeth. La jeune princesse put se souvenir, en se recueillant devant la chapelle de King-Sireet, que ce même autel avait reçu les vœux et les prières de M. le duc de Berry, ce père si tendre qu'elle avait si peu connu et dont les lèvres mourantes déposèrent sur son front les caresses suprêmes qu'y devait venir chercher un jour l'enfant du 29 septembre. Je cherche à donner une idée des sentiments, qui exer- cèrent une influence sur le cœur et sur l'esprit de Mademoi- selle, eu rappelant les divers lieux où lu conduisit pendant son enfance la fortune errante de sa maison. Elle arriva à Vienne avec sa tante le 8 octobre 1832, et ce fut là qu'elle apprit — avec quelle inquiétude et quelle douleur, ou peut ''imaginer — l'écliec de la prise d'armes ordonnée par sa mère en Vendée, et son arrestation à Nantes. L'empereur d'Autriche avait fait mettre à la disposition du roi Charles X le château de Prague en attend;int ({u'il trouvât une rési- dence particulière. Madame la Dauphine et Mademoiselle y MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 21 rejoignirent le roi au commencement du mois de novembre et fiabilèrenl le palais duHradschin, ce géant des résidences royales qui ne renferme pas moins de quatre cents apparte- ments et qui est assis sur les hauteurs de la ville comme un roi sur son trône. Pendant l'été, la famille de Bourbon ha- bita Buschlirliad, triste et solitaire résidence située dans une contrée morne et désolée à cinq lieues à peu près do Prague et qui n'est guère peuplée que de mineurs. C'est dans le château de Prague, au mois de septembre 1853, que l'on vit pour la première fois le caractère de Mademoiselle se révéler, et les progrès qu'elle avait faits dans cette éducation dominée par deux maîtres sévères, l'exil et le malheur, se manifester tout d'un coup. Il arrive quel- quefois que l'on passe plusieurs jours de suite devant un ar- buste en boutons sans remarquer les progrès de la végéta- tion ; puis, dans une nuit de printemps, une pluie tiède vient à tomber, suivie d'un rayon de soleil, et, là où l'on n'avait rien vu la veille, on s'étonne de trouver une charmante fleur à demi épanouie. C'est l'image de ce qui advint pour Mademoiselle en 1835. Pour comprendre ce qui va suivre, il est nécessaire de rappeler en quelques mots la situation qui appela, à cette époque, un grand nombre de jeunes Français à Prague. Le 29 septembre 1833 marquait la treizième année deM. le duc de Bordeaux. D'après les lois de ranciennc monarchie, c'était l'époque de sa mijjorité. Dans les familles restées dévouées à l'ancien droit, beaucoup de jeunes hommes, d'une opinion 22 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, ardente, surexcitée encore par l'ardeur naturelle de l'âge, avaient résolu de marquer cette date par une démarche so- lennelle. Ils iraient à Prague présenter à cette occasion leurs hommages à Henri de Bourbon ; Chateaubriand, ce guide radieux qu'ils suivaient au milieu des ombres de la situa- tion, comme les Israélites suivaient la colonne lumineuse destinée à les guider pendant la nuit dans le désert, avait promis de s'y trouver avec eux. Plusieurs de ceux qui entre- prenaient dans cette pensée le voyage de Prague avaient com- battu un an auparavant dans la Vendée quand Madame la duchesse de Berry avait levé son drapeau. Ces jeunes voya- geurs devaient trouver devant eux deux genres de difficul- tés. Les premières venaient du gouvernement établi depuis 1850, qui cherchait à prévenir une manifestation con- traire à ses intérêts. On retenait donc par tous les moyens possibles les voyageurs à la frontière. S'ils réussissaient à la franchir, ils rencontraient devant eux un autre genre d'obstacles. Le gouvernement autrichien évitait toutes les complications qui pouvaient rendre ses rapports difficiles avec le nouveau gouvernement établi en France. Il ne faci- litait donc pas l'accès de Prague aux jeunes Français qui venaient faire un acte hostile à ce gouvernement. Enfin, le roi Charles X, quoique touché au fond de cette manifesta- tion, ne voyait pas sans quelque appréhension arriver à Prague ces visiteurs, dont la première qualité était le cou- rage, et la dernière la prudence, ce qui n'avait rien d'étonnant si l'on considérait leur âge. Sans doute il n'avait ni l'espoir, MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 25 et, pourquoi ne ledirai-je pas? ni le désir de remonter sur le trône ; mais il craignait que la démarche faite auprès de M. le duc de Bordeaux ne rendit son éducation plus diffi- cile, en déplaçant l'autorité dans sa famille, et ne permît, un peu plus lard, à des esprits aventureux, d'abuser de son nom pour tenter des entreprises téméraires qui ne se- raient justifiées ni par l'intérêt de sa cause ni par celui de la France. Ces explications, si sommaires qu'elles soient, suffiront pour faire comprendre que les jeunes voyageurs ve- nus à Prague pour la manifestation du 29 septembre \ RB0N, D'ABORD DUCHESSE DE LUCQUES, PUIS DUCHESSE DE PARME 1845 — 1854 Ce fut le 10 novembre 1845 que le mariage fut célébré. «Dans la matinée du 10 novembre, lil-on dans une lettre écrite à celte époque, M. le duc de Blacas, madame la comtesse de Choiseul et madame la princesse de Lucinge étaient au bas du grand escabcr de Frohsdorff pour recevoir, au nom de Maiie-Tliérèse et de Madame, duchesse de Berry, les augustes personnages qui venaient joindre leurs prières à celles de la famille royale pour obtenir du ciel le bonheur des deux illustres époux. La famille impériale ayant été conduite aux appartements prt'parés pour elle, Marie- Thérèse, Madame, duchesse de Berry, les deux impératrices, les archiduchesses et les dames de leurs maisons sont allées chercher Mademoiselle dans son appartement et l'ont con- duite belle, ravissante et somptueusenient parée au salon oiî l'at tendaient M. le comte deChambord, M. le duc de Luc- 40 MAIJAME LA DUCHESSE 1)E PARME. ques et son lils le prince héréditaire, LL. AÂ. II. l'archiduc François, l'archiduc Louis, l'archiduc Charles et le second fds de M. le duc de Modènc. A onze heures, le cortège s'est rendu à la chapelle du chàleau; M. le comte de Ghambord marchait le premier, conduisant à l'autel la princesse sa sœur. Une indicible expression de bonheur éclatait sur son visage. Les deux fiancés vinrent s'agenouiller au milieu des lumières et des fleurs au centre de la chapelle où l'arche- vêque de Vienne, entouré de son clergé, les attendait.... L'émotion de tous les assistants fut profonde lorsqu'on vit Mademoiselle, avantde prononcerles paroles qui lientdevant Dieu et devant les hommes, selcverdeson prie-Dieu, et, avec la grâce qui se mêle à tous ses mouvements, s'incliner pro- fondément devant M. le comte de Ghambord, puis devant Marie-Thérèse et devant Madame, duchesse de Berry... » Nous trouvons je ne sais quelle amère satisfaction à nous attarder au milieu de ces souvenirs de joie qui contrastent si profondément avec la pensée de notre deuil actuel. La nouvelle princesse de Lucques avait trouvé un moyen digne de son cœiu' de faire part de son mariage à la France, sa patrie: le 9 novembre 1845, veille du jour où ce mariage devait être célébré à Frohsdorff, chacun des curés des douze paroisses principales de Paris reçut la lettre suivante : (( Monsieur le curé, S. A. R. Mademoiselle, qui sera demain Madame la princesse de Lucques, a voulu que^ le jour où son union sera consacrée, les prières des pauvres se joignissent aux siennes devant le trône de Dieu. Elle a désiré qu'un se- MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 41 cours envoyé en son nom adoucît quelques-unes des misères que l'approche de la mauvaise saison va rendre plus dou- loureuses. J'ai donc l'honneur de vous adresser, pour rem plir les intentions de S. A. R., la somme d€ mille francs qu'elle vous prie de distribuer aux pauvres de votre pa- roisse. Mademoiselle désirerait que les sœurs de Saint- Vincent de Paul pussent être appelées à distribuer celte aumône. » C'est ainsi que la petite-fdie de saint Louis chargeait la charité de porter le billet do faire part de son mariage aux mansardes et aux greniers de la ville de Paris qui l'avait vue naître. Pendant les années qui suivirent, nous n'avons rien à dire de Madame la duchesse de Parme. Elle est femme, elle devient mère, elle remplit ses devoirs de femme et de mère comme elle a rempli tous ses devoirs. Un des traits de son ca- ractère, je l'ai déjà dit, c'est d'êlre toujours au niveau des circonstances quelles qu'elles soient, de rester dans la mo- destie de la vie privée quand rien ne l'oblige à en sortir, dose trouver à la hauleur de la vie publique quand de nouveaux devoirs s'imposent à elle ; en un mot, de n'empiéter jamais sur la lâche de personne, et de toujours remplir la sienne. Par un droit de réversibilité consigné dans les traités de 1815, la maison ducale de Lucques se trouva appelée, de;? 1847, à régner sur le duché de Parme, et en 1849, le père de l'iiifant Charles de Bourbon ayant abdiqué à la suite du mouvement qui, en 1848, l'avait obligé de sortir du duché. i2 MADAME LA DUCHESSE DE l'AUME. l'iufant Charles de Bouibou prit les rênes du gouverne- ment. En 1846, un an après son mariage, Madame la duchesse de Parme avait éprouvé une grande joie par suite du ma- riage de son frère, M. le comte de Chambord, avec Marie- Thérèse d'Esté, deModène, princesse accomplie qui devait devenir pour elle la meilleure des sœurs. A la fin de 1851, il y eut un grand deuil dans la vie de Madame la duchesse de Parme. Sa tante, la fille de Louis XVI, près de laquelle s'étaient écoulées son enfance et la pre- mière partie de sa jeunesse, mourut à Frohsdorff. On trouva dans le testament de celte princesse si grande et si éprouvée les lignes suivantes, qui unissaient encore une fois dans une commune bénédiction le comte de Chambord et la duchesse de Parme, que la mort de leur auguste tante trouva unis dans le même deuil : « Ayant toujours consi- déré mon neveu Henri et ma nièce Louise comme mes en- fants , je leur donne ma bénédiction maternelle. Je prie Bieu de répandre ses bénédictions sur la France, que j'ai toujours aimée, même au milieu de mes plus umères afflic- tions. )) IV LA DUCHESSE DE PARME REGENTE 1854 — 1859 Jusqu'au 26 mars 1854, la nouvelle duchesse de Parme resta complètement étrangère aux allaires. Ce jour-là, on rapporta au palais le duc qu'un assassin venait de frapper mortellement d'un coup de stylet. Louise de Bourbon, l'âme déchirée par cet affreux événement, entoura son mari mou- rant des soins les plus affectueux et les plus empressés. C'était une épouse dévouée, mais c'était aussi une épouse chrétienne. Le duc se faisait ilkision sur son état, elle l'avertit avec une fermeté pleine de tendresse que c'était dans l'éler- nilé qu'elle irait avec lui clierclier le bonheur qu'il lui pro- menait sur la terre. Elle lui amena ses quatre enfants, le prince Robert, la princesse Marguerite, la princesse Alix et le comte de Bardi. Le prince bénit ses enfants agenouillés aulour de son lit, remercia sa [entmedu bonheur qu'elle lui uVaitdoiuié, demanda un confesseur et mourut en chrétien. 44 MADAME LA DUCHESSE DE PARME. C'est ainsi que la duchesse de Parme resta veuve à l'âge de trente-quatre ans par un coup de poignard, œmmc elle était restée orpheline en bas âge par le coup de coii- teau de Louvel. Elle demeura pendant quelques minutes agenouillée près du lit de mort de son mari en priant avec ferveur; puis, se relevant avec le sentiment de ses nouveaux devoirs et la résolution de les remphr, elle prit son fils aîné par la main, et, entrant dans la salle oij délibéraient les ministres qui lui proposaient de continuer leurs services, elle leur dit en leur montrant son fils : « Voici votre duc, je suis régente, vous pouvez vous retirer. Il sera pourvu à votre remplacement. » En inaugurant sa régence par cet acte de vigueur, la duchesse de Parme répondait au cri de la conscience publique qui demandait ce changement d'ad- ministration. Tant qu'elle n'avait pas été appelée à se pro- noncer, elle avait assisté à ce qui se faisait comme un simple témoin, mais comme un témoin intelligent. La ics- ponsabililé lui venait avec la puissance; elle agissait sans tarder une minute. Tout son caractère est là : la spontanéi'é U)iie à la décision et à l'à-propos. Je ne veux ni ne puis entrer ici dans le détail de sa ré- gence; ce récit a été ûut et bien l'ait S je n'entreprendrai (las de le recommencer. Je veux seulement résumer les événe- menlsen quelques mots. Le ministère que Madame la duchesse de Parme venait de renvoyer avait doimé de justes sujets de ' Voir Madame la dncliesse de Parme devant l'Europe, [lai Henri de Rianccy. J'ai beaucoup puisé dans cet excellenl écrit. MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 45 plaintes. Elle remplaça les hommes dont il se composait par des ministres intègres, intelligents, environnés de l'estime piiblicpie. Elle supprima les dépenses iimliles, et réduisit les services de la cour à une noble simplicité. La première de toutes ses démarches fut d'écrire au pape Pie IX pour mettre un terme à l'ancienne et regrettable dissidence qui existait entre le gouvernement ducal et le saint-siége. Voici cette lettre, qui sera l'éternel honneur de la prin- cesse : Très-Saint-Père, Dans le moment le plus douloureux et le plus solennel do ma vie, je viens doinander à Votre Sainteté sa bénédiction pour l'en- fant qu'un crime affreux vient de chnrjjer du poids d'une cou- ronne, et pour moi-même, que la divine Providence a chargée de l'importante mission d'en ôter les épines. J'ai besoin de la spéciale bénédiction du Vicaire de Notre-Sei- gneur Jésus-Christ dans un semblable moment. La miséricorde infinie de Dieu m'a accordé dans ma profonde affliction une immense consolation par le courage tout chrétien et la piété résignée avec laquelle celui que je pleure a rendu son âme à son Créateur, bénissant la divine volonté et mettant toute sa confiance dans la croix de Notre-Seigneur. J'ai maintenant, et dès le premier instant de mon administra- tion, à m'adresser à Votre Sainteté pour lui demander de jeter le regard sur ce troupeau sans pasteur. Ce sont aussi mes en- fants. 11 faut à Parme un évêque énergique et éclairé ; je prie en ce mom.ent Votre Sainteté de nous le choisir et de nous l'en- voyer elle-même ; je sais qu'il avait été question de proposer un respectable ecclésiastique allemand, mais il nous faut un évêque italien et qu'il nous vienne de votre main même. Je dois encore parler du concordat pour lequel j'ai hâte d'en- voyer M. Marzolini à Rome. Je suis empressée de montrer mon 46 MADAME LA DUCHESSE DE PARME. fidèle attachement et ma soumission à la sainte Église catholique romaine, et d'attirer ainsi sur mon Rohort les bénédictions de Dieu. Je compte sur la générosité éclairée et paternelle de Votre Sainteté pour faciliter dans ce concordat les questions avec le do- maine de l'État. Je ne reculerai devant aucun sacrifice pour sor- tir des embarras financiers actuels; l'Église, qui est notre mère, viendra aussi à notre aide, et mon respect scrupuleux pour ses droits sacrés ne sera pas, je l'espère, un motif pour nous refu- ser des demandes justifiées par les circonstances. J'aurais a remercier Votre Sainteté pour les paroles trop flat- teuses que Mgr Massoni m'a transmises de sa part. Sa paternelle approbation est le plus grand encouragement pour moi. Je prie Dieu de la mériter. Je demande encore à Votre Sainteté la bénédiction pour mon fils Robert et pour mes trois autres enfants, et je la lui demande pour moi aussi, afin que je n'agisse jamais que pour la gloire de Dieu, Je lui demande enfin une prière pour celte âme si chère, qui a quitté ce monde avec un repentir et une foi digne d'un fils de saint Louis. Je suis avec la plus entière soumission De Votre Sainteté La très-affectionnée et soumise fille Louise. Parme, 29 mars 1854. Cet appel fut entendu. Un évêque allemand élaitsur le point d'être nommé, le Pape nomma un évêque italien, et devant la noble et filiale démarche de la princesse toutes les difficultés s'aplanirent. Elle s'occupa aussitôt d'apporter dans toutes les parties de l'administration, non toutes les réformes qu'elle eût dé- siré réaliser, mais toutes les réformes possibles. Elle intro- duisit dans le régime hypothécaire des améliorations que MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 47 l'on poursuit encore chez nous, supprima le droit d'aubaine, marqua d'une manière plus précise la séparation des pouvoirs administratif et judiciaire, diminua les frais et les longueurs de la procédure, rendit plus simple et plus rapide l'expédi- tion des affaires. Deux fois par semaine elle donnait audience et admettait les plus humbles de ses sujets en sa présence, écoutant leurs plaintes et leurs réclamations comme une mère écoule celles de ses enfants. Elle augmenta dans des proportions considérables la liberté communale, qui est le point de dé- part de toute liberté, et rendit aux populations le droit d'indiquer les trois candidats parmi lesquels le gouverne- ment devait prendre le podestat de Parme, dont les fonc- tions équivalent à celles de maire. La ligue douanière con- clue avec l'Autriche et avec le duché de Modène lui ayant paru contraire à l'industrie parmesane, elle la rompit, mal- gré les inconvénients qu'il pouvait y avoir pour elle à mé- contenter une grande puissance comme l'Autriche, et une puissance si voisine de son petit État. Pendant les courtes années de sa régence, elle se trouva en face de trois fléaux : le choléra, les inondations, la disette; elle sut pourvoir à tout par sa vigilance, son courage, ses bonnes mesures administratives et sa générosité sans égale. Elle donna à l'armée un supplément de solde, aux agents des services publics une augmentation de traitement, aux pauvres des campagnes et des villes des secours abondants et du travail. Pour les pauvres des villes elle fit quelque chose de plus 48 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, encore : elle entreprit la destruction des logements insa- lubres; mais, avec une prévoyance digne d'être imitée, avant de démolir un quai lier malsain, elle eut soin de faire construire un nouveau quartier dans d'excellentes condi- tions de salubrité, en appropriant toutes les constructions aux besoins des classes ouvrières. Le théâtre sur lequel la Providence lui avait donné d'exercer son intelligence était bien petit sans doute, mais son intelligence fut grande, et son cœur plus grand encore. Elle toucha à tout : à l'université, pour donner une impulsion nouvelle aux études; à l'éducation primaire comme à l'édu- cation secondaire, pour la favoriser; aux arts, pour les proté- ger. Par l'introduction des caisses d'épargne, elle favorisait l'économie et le bien-être dans les classes ouvrières. Elle mit à la tête des œuvres en faveur des orphelins ses enfants qui, si jeunes, hélas ! devaient rester orphelins eux-mêmes. Au milieu de toutes les préoccupations et de tous les soins, elle n'oubliait pas sa terre natale. Quand les inondations de la Loire désolèrent plusieurs de nos dépar- tements, la duchesse de Parme envoya quinze mille francs pour venir au secours des victimes de ce désastre. Avec toutes ces générosités , toutes ces améliorations, elle trouva le moyen de diminuer les dettes de son petit Etat et de rétablir l'équilibre entre les recettes et les dé- penses. Le budget du duché de Parme était un humble budget; les recettes ne s'élevaient pas beaucoup au delà de huit millions. Quand la régence de la duchesse de Parme MADAME LA DUCHESSE DE PARME, 49 s'ouviit, la dette publique se montait à quinze millions do francs. Quand celte régence cessa, la dette était réduite à onze millions : quatre millions avaient été éteints en quatre ans; la duchesse de Parme avait payé en outre deux millions et demi de dettes spéciales à la couronne; elle les paya in- tégralement, sans aliéner le domaine, sans lui imposer au- cun emprunt. Le budget antérieur à la régence présentait un déficit de plus d'un million de livres. Dès la première année de la régence, le l)udget fut ramené à l'équilibre. La Iroisième et la quatrième année, il y eut un excédant de recettes, monlant à plusieurs centaines de mille francs. En lisant ces détails, on se demandera sans doute com- ment une princesse si éclairée, animée de si bonnes inten- tions à l'égard du petit peuple qu'elle gouvernait au nom et pendant la minorité du duc Robert, et douée d'une force de volonté qui l'aidait à mettre à exécution ses inten- tions bienveillantes, a pu, malgré la juste popularité dont elle jouissait à Parme, malgré l'estime européenne dont elle était environnée, et qui plusieurs fois se manifesta au par- lement d'Angleterre et dans les journaux français et anglais, sans distinction d'opinions, être contrainte à sortir de ce du- ché auquel elle venait de rendre tant de services. Pour le comprendre, il faut se souvenir qu'il y a des situations plus fortes que toutes les volontés humaines, qu'on réussit, par des merveilles de courage et d'habileté, à conjurer pendant quelque temps, mais qui, à un jour donné, emportent tout comme ces grandes marées auxquelles rien ne résiste 50 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, et qui entraînent les môles et les jetées destinées à les ar- rêter. C'est en présence d'une de ces situations que se trou- vait Madame la duchesse de Parme en prenant les rênes du gouvernementdans le duché de son fils. Les traités de Vienne avaient organisé l'Itahe sous le protectorat de l'Autriche, etl'onsait lessentimenls qu'inspirent, au boni d'un certain temps, les peuples protecteurs aux peuples protégés : ni l'Es- pagne, ni la France, qui dominèrent successivement dans la péninsule i talique, n'échappèrent à la vive réaction de ce sen- timent italien. Malheureusement, rilalie était travaillée, en outre, du mal dont l'Europe est depuis tant d'années tour- mentée tout entière : du m.al révolutionnaire, c'est-à-dire de cet esprit de subversion qui tend partout à renverser l'au- torité religieuse et l'autorité politique, pour faire régner, je ne dirai pas la volonté, car la volonté a quelque chose de permanent, mais les caprices des passions démocratiques, peu soucieuses le lendemain de l'idée do la veille et ne s'in- quiétant guère de la nécessité de fonder le gouvernement, pourvu qu'elles conservent la faculté qu'elles mettent avant tout, celle de le renverser. En prenant la direction du gouvernement à Parme, la duchesse régente ne pouvait refaire la situation; elle devait, naturellement, accepter celle qui avait été faite aux ducs de Parme par les traités de 1817, qu'il n'était pas en sa puissance de reviser. Le traité de 4817, conclu entre les six grandes puissances de l'Eu- rope, donnait à l'Autriche le droit d'occuper la forteresse de Plaisance, occupation jugée nécessaire pour la défense MADAME lA DUCHESSE DE PARME. 51 do la haute Italie; il remettait au gouvernement autrichien et au gouvernement parmesan le soin de s'entendre pour l'exécution de cette clause. Le traitéde 1822 etcehii de 1 848 réglèrent, le premier la situation militaire de l'Aulriche à Plaisance, le second, les rapports mutuels de l'Autriche et de Parme et le secours qu'ils se prêteraient dans certains cas prévus , selon la mesure de leurs forces , d'ailleurs si disproportionnées. Les stipulations de 1848 établissaient que rAutriche, dans le cas d'une attaque du dehors, pou- vait demander le concours de Parme, qui serait tenu de le lui prêter; que, dans le cas où Parme serait attaqué ou ver- rait une émeute intérieure éclater sur son territoire, il pourrait requérir les secours de l'Autriche. Cette dernière clause était motivée par la situation générale de l'Italie en 1848, et par la situation particulière de l'État de Parme, dont la frontière était ouverte aux révolutionnaires des pays italiens voisins, qui, à un jour nommé, s'y donnaient ren- dezrvous. La duchesse de Parme ne pouvait, dans aucun cas, rompre le traité de 1822, qui avait un caractère euro- péen ; il lui était également impossible, en présence de la situation de l'Italie, qui réagissait sur celle de son petit Etat, de rompre celui de 1848. Le lendemain du jour oii elle aurait annulé ce traité, des bandes révolutionnaires, formées de partisans venus de tous les points de l'Italie, auraient afflué à Parme et auraient renversé l'autorité de son fils. Sa politique fut donc celle-ci : Se montrer ce qu'elle j 52 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, était, le plus italienne possible, libérale toujours, révolu- tionnaire jamais; n'accepter de l'Aulriclie que les secours rendus indispensables par les circonstances ; ne lui donner strictement que ceux qu'elle serait en droit de requérir en vertu des traités; réagir contre la dépendance que créait fatalement la disproportion des forces par l'indépendance de son caractère et de sa politique. Elle suivit invariable- ment ce programme. Obligée, après la mort de son mari, d'accepter le concours de l'Autriche pour réprimer le mou- vement insurrectionnel du 22 juillet 1854, préparé dans les comités mazziniens pour toute l'Italie, et qui ensan- glanta Parme, elle restreignit l'action de l'Autriche dans les limites les plus étroites ; elle défendit intrépidement contre le général de Crenneville , commandant des forces autri- chiennes, le principe de la non-rétroactivité, que cehii-ci méconnaissait en voulantfairejuger un prévenu par un con- seil de guérie pour un crime antérieur à la formation de ce conseil; elle abrogea l'étal de siège; et, après avoir été obligée de le rétablir pour mettre un terme aux assassi- nats politiques devenus périodiques à Parme, elle le leva de nouveau au bout de quelques mois. A cette époque, la du- chesse régente de Parme fut louée dans le parlement d'Angleterre, et le comte de Clarendon déclara, en répon- dant à lord Lyndluirst, que « le gouvernement de la du- chesse régente était doux, modéré, empreint d'un caractère d'indulgence et de bon sens. » Le 5 février 1857, la du- chesse de Parme mit le sceau à sa politique en demandant MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 53 et en oblenant la fin de l'occupation autrichienne. Elle demeurait seule maîtresse dans le duché de son fils. C'est dans cette position que la trouva la guerre de 1859. Malgré les difficultés dont sa régence avait été entourée, elle demeurait debout, à force de bonne conduite, à la fois victorieuse de la révolution, et ayant marqué sa ferme vo- lonté de maintenir son indépendance vis-à-vis de l'Au- triche. Mais la guerre de 1859 allait rendre impraticable celte situation, qui était déjà si ardue. L'Autriche, lasse des provocations du Piémont, lui avait déclaré la guerre au mois d'avril 1859, et il était dès lors évident que le Piémont serait soutenu par la France. Dans tous les États Italiens, d y avait un parti piémonlais; ce parti, qui existait à Parme comme ailleurs, avait quelques représentants jusque dans l'armée. Une adresse, présentée à la signature des officiers parmesans, et qui réunit leurs suffrages, à cause des formes respectueuses dont les meneurs du mouvement avaient su la revêtir, mit la duchesse en demeure de pren- dre parti pour le Piémont que l'on considérait comme le champion de l'indépendance italienne. Plus clairvoyante, la duchesse de Parme comprenait que l'ambition piémontaise allait, à la faveur du mouvement italien, tenter de s'emparer de toutes les principautés par- ticulières de l'Italie, afin de créer une grande monarchie au profit de la maison de Savoie. Si, comme souveraine ita- lienne, elle ne pouvait ni ne voulait être autrichienne ; comme duchesse de Parme et comme mère du duc Robert, 54 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, elle devait maintenir l'autonomie de son petit État, et elle ne pouvait ni ne voulait être piémontaisc. Elle refusa donc d'acquiescer à l'adresse qui lui était présentée, et, comme TAutriclie, en prenant l'offensive, l'avait mise en droit de lui refuser le concours qu'elle ne lui devait que dans le cas où l'Autriche serait attaquée, elle proclama la neutralité de Parme. L'armée, mécontente et vivement travaillée, laissa le champ libre aux agitateurs ; rémeutegronda,etla duchesse de Parme, qui avait dû faire partir ses entants le 30 avril pour Brescello, fut obligée elle-même, le l*"" mai 1859, de quitter Parme, les ministres lui ayant unanimement déclaré qu'elle ne disposait plus d'aucune force pour résister au parti piémoutais et révolutionnaire. L'armée, qui avait agi sous l'influence d'un sentiment passionné pour la cause de l'in- dépendance de l'Italie, n'eut pas plutôt vu à l'œuvre le parti piémontais et révolutionnaire qui créa une commission au nom de Victor-Emmanuel, qu'il y eut une vive réaction dans le sens contraire, c'est-à-dire dans le sens du main- tien de l'autonomie parmesane et du retour de la régente, pour laquelle les soldats avaient un attachement enthou- siaste. Le mouvement prit de telles proportions, que la commission piémontaise et révolutionnaire fut obligée d'ab- diquer, et le surlendemain la duchesse rentra à Parme, au bruit des acclamations de sa petite armée et de l'immense majorité de la population qui n'avait pas trempé dans l'in- surrection. Ce fut la plus belle journée de la vie de la du- chesse de Parme, elle l'a bien souvent répété depuis. MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 55 Malgré la situation désespérée de sa fortune, elle avait re- fusé la veille par une noie fortement motivée les offres d'intervention des Autrichiens. Elle voulait à tout prix maintenir la neutralité de Parme. Elle revenait par la force du droit de son (ils, rappelée, acclamée par les troupes et la population, et il restait démontré que c'était le parti piémonto-révolutioimaire qui avait besoin d'un secours étranger pour dominer à Parme. C'est à la suite de cette journée que la duchesse écrivit à ses enfants cette lettre où l'on retrouve tous les mouve- ments de son esprit, toutes les palpitations de son cœur, et dont je veux détacher quelques passages : « Mes chers et bien-airnés enfants, que Dieu et sa sainte Mère soient loués! Quelle journée que celle du 4 mai! Non, mes trésors, je ne pouvais croire qu'il y eût place dans mon cœur pour une aussi grande félicité que celle que j'ai éprouvée lorsque je vous ai donné le premier baiser à votre naissance; eh bien! ce sentiment ineffable a été surpassé par celui que j'ai éprouvé hier en me trouvant au milieu de mes fidèles Par- mesans. » Après avoir décrit l'enthousiasme, les acclama- tions, le délire de joie avec lequel elle a été reçue par les soldats, par les paysans qui criaient à pleins poumons : Evviva Hoherto primo! après avoir peint l'ovation dont elle a été l'objet dans la caserne, la prière dite à la chapelle, et laissé échapper de son cœur ce cri : « Quels remercîments au Dieu de justice et de miséricorde ! » elle termine ainsi : « J'ai comme un peu parlé à tout ce brave monde. Ils ont 56 ilADAME LA DUCHESSE DE PARME, ensuite traîné ma voilure jusque vers les Capucines et vou- laient me conduire au palais; mais je leur ai dit deux mots en les appelant miei cari figliuoli, et ils m'ont obéi tout de suite ; c'est d'autant plus beau que depuis trois jours ils n'o- béissaient guèreà personne. Je souhaite que les quatre chers enfants que j'ai mis au monde me soient aussi obéissants! » Cette journée fut une éclaircie de soleil dans sa vie ; les nuages reparurent bientôt. En proclamant sa neutralité, eu refusant péremptoirement pour la maintenir le 2 mai \ 859 par une note écrite, alors qu'elle était fugitive, le corps d'armée que lui proposait le feldmaréchal autrichien Giu- lay, afin de la reconduire à Parme, la duchesse adoptait la seule politique raisoimable, la seule que, comme régente de Parme et comme mère, elle pût honorablement suivre. Mais, pour que cette politique atteignît son but, il fallait que le Piémont respectât cette neutralité. Ce n'était pas le compte de M. de Cavour, qui voulait englober toute l'Italie dans la monarchie ilaUennc qu'il rêvait déjà. Il évita d'abord de ré- pondre ; puis il nia, malgré l'évidence, la neutralité de la du- chesse de Parme pour ne pas la respecter, et, commençant dès lors ce dialogue du loup affamé vis-à-vis de l'agneau, dialogue qui allait devenir le symbole de toute sa politique, il lança des corps-francs à la solde de la Sardaigne dans la direction de Parme. Tant que la duchesse n'a affaire qu'aux agitateurs du dedans, grossis par des auxiliaires clandestins venus du dehors, elle défend avec fermeté son autorité. Sa pe- tite armée lui est passionnément dévouée et tout ce qu'il y a MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 57 d'Iioniiête à Parme la respecte et l'aime. Les poignards des as- sassins, elle les brave. Mais, aucommencementdc juin 1859, on apprend que les avant-postes d'une division piémonto- révolutionnaire ont passé la frontière du duché, et qu'ils ne sont plus qu'à quatre lieues de Parme, et qu'en même temps le prince Napoléon Jérôme entre à la lète d'une divi- sion française par un autre point de la frontière sur le terri- toire parmesan en se dirigeant sur Plaisance. La politique de neutralité qu'elle a maintenue jusqu'à la dernière extré- mité est violée ; il lui devient impossible désormais de la soutenir. Ce n'est pas avec une troupe de quatre mille hom- mes qu'elle peut résister à deux grandes puissances. Si elle prolonge son séjour à Parme, ce sera pour devenir prison- nière du Piémont. Alors, et seulement alors, elle se résigne à partir. 11 lui faut user de toute son autorité pour empêcher les soldats de bombarder du haut de la citadelle le parti pié- monto-révolutionnaire qui, contenu jusqu'au bout, s'agite dans la ville. A quoi bon ensanglanter son départ par une victoire stérile à laquelle succédera demain une invasion qu'il lui est impossible de repousser? Protester au nom du droit de son fds, refuser l'asile que lui offre PAu triche, se retirer en pays neutre, et attendre la fin de la lutte pour re- vendiquer devant l'Europe le bénéfice de la neutralité qu'elle a maintenue envers tous et qu'on a violée contre elle, il ne lui reste pas autre chose à faire et elle quitte Parme le 9 juin 1859 après avoir fait afficher la proclamation suivante : « Quel a été le gouvernement de ma régence, j'en ap- 58 MADAME LA DUCHESSE DE PARME. pelle à votre témoignage à tous, habitants de l'État, j'en appelle ?i Thistoire. « Des idées plus ardentes, pleines de promesses pour les esprits italiens, sont venues se mettre à la traverse des pro- grès pacifiques et sagement libéraux vers lesrpiels étaient tournés tous mes soins ; les événements qui se succèdent aujourd'hui m'ont placée entre deux exigences contraires, celle de prendre part à une guerre qui s'appelle de na- tionalité, celle de manquer à des conventions auxquelles Plaisance spécialement et l'État entier étaient liés long- temps avant que j'aie pris part au gouvernement. « Je ne dois ni m'opposer aux vœux proclamés par l'Italie ni manquer à la loyauté. Aussi, une neutralité telle que semblaient la conseiller les conditions exceptionnelles faites à mon territoire n'étant plus possible, je cède aux événements qui me pressent, recommandant au municipe de Parme la nomination d'une commission de gouverne- ment pour maintenir l'ordre... « Je me retire en pays neutre près de mes bien-aimés fils, dont je déclare réserver tous les droits pleins et en- tiers, les confiant à la justice des hautes puissances et à la protection de Dieu ! » LA DUCHESSE DE PARME APRES 1859 1859 — 1864 La vie politique de la duchesse de Parme est finie; et le terme de son autre vie, hélas! n'est pas éloigné! Duchesse de Parme, régente, mère, elle a fait tout ce qu'il était humainement possible de faire afm de préserver l'an- tonomie de son duché et les droits de son fils. Elle a es- péré un moment, à l'époque des conférences de Villafranca, que l'établissement d'une confédération italienne lui per- mettrait de reprendre son œuvre à Parme dans des condi- tions meilleures et plus favorables à l'Italie que celles où elle l'avait commencée. Les annexions successives opérées par le Piémont contre la lettre et l'esprit du traité lui ont ôté cette espérance. Mais elle a maintenu et renouvelé sa protestation éner- gique. La liberté clairvoyante de son esprit ne lui permet pas d'avoir des illusions ; mais le sentiment inviolable du 60 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, droit qu'elle porte dans son cœur lui défend de demeurer silencieuse en face du triomphe de la ruse et de la force, et, du fond de sa retraite de Saint-Gall, elle a fait entendre sa voix triste, mais calme et pleine de cette fermeté qu'elle puise dans sa conscience. La vie privée recommence pour elle, et, comme elle a porté sans faiblesse le fardeau du pouvoir, elle résiste à l'épreuve de ces loisirs forcés que lui a faits sa mauvaise fortune. Elle a la satisfaction morale qui naît du sentiment du devoir accompli. Le passé ne lui reproche rien, elle ac- cepte le présent, elle attend l'avenir. Occupée de l'éduca- tion de ses chers enfants, de ses quatre trésors, comme elle les appelle, elle préside à leur instruction; elle développe les heureuses qualités du duc Robert et du comte de Bardi; et ses deux gracieuses filles, la princesse Marguerite et la prin- cesse Alix, n'ont qu'à prendre pour modèle leur incompa- rable mère pour atteindre le degré de perfection que com- porte la faible humanité. Elle se retrouve avec son frère bien-aimé, le comte de Chambord, auquel elle porte une amitié mêlée de déférence et de respect et à la sagesse du- quel elle a demandé plus d'un conseil dans les circonstances difficiles de sa régence. En Suisse, àVenise, à Frohsdorff, à Brunsée, chez Madame la duchesse de Berry, leur mère, le frère et la sœur se rencontrent parce qu'ils se cherchent toujours. Une personne parlait un jour à Madame la duchesse de Parme de cette vive et profonde amitié qui l'unissait à MADAME LA DUCHESSE DE PARMK. (il son frère : « Gomment ne nous aimerions-nous pas? répon- dit-elle; pendant vingt-six ans nous n'avons été qu'une âme eu deux corps ! » Quand les espérances que la mère du duc Piobcit avait eu le droit de fonder sur le règlement des affaires italiennes par les grandes puissances s'éloignèrent, elle acheta le châ- teau de Warteg, dans une position pittoresque sur le lac de Constance, à un kilomètre de lu petite ville de Rorschacli, dans le canton de Saint-Gall, et elle y établit sa résidence. Dans l'année qui vient de s'écouler, elle y avait fait cons- truire deux nouveaux bâtiments sur le terrain qui monte par une pente douce vers la montagne, afmque M. le comte de Chambord fût moins à l'étroit quand il viendrait la visi- ter: liélas! c'est au moment où nous plantons notre tente que le vent de la mort, dont le souffle glacé flétrit toutes nos espérances, vient l'emporter ! Ceux qui ont eu le bon- heur d'être reçus par la duchesse de Parme au moment do ces visites se plaisent à redire tout le plaisir qu'ils ont goûté à entendre ces deux intelHgences si élevées, si sympalliiquos et si vives, ces deux cœurs si unis, échanger leurs senti- ments et leurs idées avec une liberté d'esprit, une verve de sentiments, une promptitude de reparties, qui charmaient les auditeurs. Malgré tant d'épreuves, Madame la duchesse de Parme avait conservé cet enjouement de caractère et cette gaieté d'esprit qui naissent d'une bonne conscience. Elle ne voulait pas qu'on l'atlristàt, parce qu'elle savait que la tristesse énerve l'àmc. Un jour où elle recevait une lettre 62 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, dans laquelle ou lui écrivait ([ue l'ou vieudrait pleurer avec elle : « Je ne veux pas qu'on me fasse pleurer, dit-elle à une personne présente; j'ai besoin de mon courage pour soutenir les droits de mes fils. )> Les personnes qui ont été admises dans son intimité ex- pliquent la séduction qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient, par la souplesse d'une intelligence qui s'é- levait sans efforts aux questions les plus hautes et redes- cendait sans peine au ton de l'enjouement et de la plaisan- terie, sérieuse en face d'un sujet sérieux et laissant l'instant d'après sa gravité se détendre par un sourire si un autre sujet de conversation se présentait. Quand elle badinait avec une grâce charmante, on s'é- tonnait de l'avoir vue un instant auparavant si capable et si grave, jugeant les hommes et les affaires de son temps avec un coup d'oeil si sûr, sans laisser influencer son juge- ment par ses sympathies ou ses antipathies, et, en présence de sa capacité incontestable et du côté sérieux de son esprit, on demeurait surpris des vives saillies qui naissaient d'elles- mêmes sur ses lèvres. La conversation tombait-elle sur les affaires d'Italie aux* quelles elle s'était trouvée mêlée et sur le rôle qu'elle y avait joué, elle appréciait la situation de chacun avec beaucoup de discernement, et parlait d'elle-même avec une rare modestie. A ceux qui louaient sa belle conduite, elle répondait en in- sistant sur le bonheur qu'elle avait eu de sortir avec hon- neur d'une situation qu'elle ne pouvait vaincre et dans la- MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 03 quelle elle ne pouvait rester. Un jour qu'elle était allée visiter un des princes italiens dépossédés comme elle, et que celui-ci, en la félicitant sur sa conduite, exprimait le regret de ne pas avoir épuisé comme elle tous les moyens de résistance, elle lui dit doucement : « Ne vous désolez pas ainsi. La situation était plus forte que tout le monde; vous sa- vez ce que dit l'Écriture : « Les uns ont chanté et les autres « ont pleuré, et cependant tous ont fini de même. » La situa- tion étant donnée, personne ne pouvait éviter ce qui est ar- rivé. )) Elle avait pour tous les services rendus la meilleure des mémoires, celle du cœiu% et, dans les circonstances où elle rencontrait des personnes envers lesquelles elle croyait avoir des dettes morales à payer, elle leur parlait de ni- veau, d'àme à âme, en ne laissant paraître de la princesse que tout juste ce qu'il fallait pour donner plus de prix au charmant accueil de la femme. J'ai dit avec quelle affection elle aimait son frère et ses enfants ; elle avait pour ceux-ci toutes les tendres faiblesses de la mère quand la question du devoir n'était pas engagée ; venait-elle à l'être, elle savait être sévère. C'était en tout et partout la femme du devoir, et elle avait emprunté à ce sen'.iment qui lui rendait tout possible ses plus belles inspirations poUtiques. Ce mot d'in- spiralions est le seul qui donne une idée juste de ce qui ca- ractérisait l'inlelligence de la duchesse de Parme appliquée aux affaires. Quoiqu'elle ail fait de grandes choses sur un petit théâtre, et qu'elle se soit moiitiée bonne Italienne, elle 6i MADAME LA DUCHESSE DE PARME. n'avait probablement pas lu Machiavel, et, si elle l'avait In, elle n'aurait point eu de goût pour ses combinaisons téné- breuses et pour ses calculs compliqués. En tonte chose, connue en politique, elle agissait d'inspi- ration, et elle agissait bien, parce qu'elle avait le jugement vit' et prompt, la détermination rapide et le don de l'à- propos. Elle s'élait toujours montrée envers Madame la du- chesse de Berry fille tendre et dévouée, comme elle avait été pour ses enf;\nls la meilleure des mères. Quand M. le comte de Chambord se maria, elle aima Madame la com- tesse de Chambord, d'abord pour son frère, puis pour les grandes rpialités de cœur ot d'esprit de celte princesse. Ces doux âmes si pures et si élevées se comprirent dès qu'elles sii connurent. Pendant le voyage que fit M. le comte de Chambord en Orient, Madame la duchesse de Parme, qui était restée auprès de Madame la comtesse de Chambord, trouva dans son commerce un agrément infini, et elle écri- vait de Frohsdorff à nue {)ersonnc à laquelle elle accordait une grande part dans son amitié : « Plus je vois ma belle- sœur, plus je m'attache à elle : c'est un ange ! » Je n'ai point parlé de la chrétienne ; c'est par là que je voulais finir : c'est dans la foi si profonde de Madame la duchesse de Parme qu'il faut chercher le point de départ de tontes ses vertus. Elle avait une religion extrêmement éclai- rée et en même temps beaucoup de ferveur pour les |)r:.- litpies les plus humbles, indulgente à Ions, elle était sciu- puleusc pour elle-même. A Warteg, elle se levait tous les MADAME LA DUCHESSE DE PARME. (35 jours à six lieures du malin pour assister à la messe, et, eu revenant, elle causait \olontiers avec les pauvres et les bonnes gens (jui lui exposaient familièrement leurs besoins dont elle prenait note pour aller leur porter des secours dans la journée. Sa charité était inépuisable; avec l'aumône qui sortait de sa bourse, elle donnait, par de bonnes et sympa- thiques paroles, cette aumône du cœur qui rehausse le prix de la première. Tous les huit jours elle communiait, et sur ce point, comme sur tant d'autres, elle continuait la tradition delà fdle de Louis XVI, qui avait continué celle de Madame Elisabeth. Mgr l'évêque de Saint-Gall disait, il y a peu de temps encore, à quelqu'un qui nous a répété ces pa- roles : « Depuis que Madame la duchesse de Parme réside à Warteg, je remarque une notable amélioration dans mou diocèse : ses vertus sont comme un parliim qui purifie l'at- mosphèrc. » Telle était la princesse qui, le l"'" février 1804, a été enlevée à l'affection de ses enfants, de son frère, de sa mère et de toute sa famille, aux respectueuses sympathies de tous ceux qui la connaissaient. Elle avait quitté Warteg dans les premiers jours du mois de janvier i 864. La veille de son départ, en embrassant ses deux plus jeunes enfants, le comte de Bradi et la princesse Alix, qu'elle laissait en Suisse, elle n'avait pu se défendre d'im triste pressentiment. « Pauvres enfants, dit-elle, il me semble que je viens de les embrasser pour la dernière Ibis....» Pendant tout son voyage, elle souffrit beaucoup du 4 66 MADAME LA DUCHESSE DE PARME. Iroid, qui était très-rigoureux; quand elle arriva à Venise, le thermomètre, chose presque inouïe dans ces régions, était descendu à 16 degrés au-dessous de zéro. A partir de ce moment, elle souffrit du mal de gorge et de douleurs rhu- matismales. Néanmoins on la voyait si tranquille, que per- sonne ne songeait à s'alarmer, personne, excepté M. le comte de Cliambord, qui, dès les premiers moments, — le cœur a ses divinations, — envisagea l'état de sa sœur avec inquié- tude. Le vendredi, 22 janvier, elle vint, comme à l'ordinaire, passer la soirée au palais CavaUi, résidence de M. le comte de Ghambord. Elle était pâle et ses douleurs rhumatis- males avaient augmenté, mais elle conservait sa bonne hu- meur habituelle et cette gaieté souriante que tant d'épreuves ne lui avaient pas ôtée. On remarqua cependant qu'elle se retirait de meilleure heure qu'à l'ordinaire pour retourner au palais Giustiniani, qu'elle habitait; et, chose qui ne lui était jamais arrivée, elle laissa sur la table du salon le tri- cot auquel elle était habituée à travailler pour les pauvres. Le lendemain, on apprit que la duchesse avait gardé le lit par précaution; le médecin, appelé, ne signalait aucun dan- ger. Cependant le comte de Ghambord, qui s'était rendu au palais de sa sœur, paraissait préoccupé. Le dimanche, 24 janvier, la fièvre, qui s'était déclarée la veille, était de- venue j)his intense. Tia constitution vigoureuse de Madame la duchesse de Parme faisait illusion à tout le monde, et l'on ne songeait pas encore à s'alarmer, lorsque M. le comte de Ghambord, qui venait assidûment visiter sa sœur, donna MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 67 l'éveil, en disant à l'un des Français de son entourage qui se trouvait avec lui au coin de la cheminée de la biblio- thèque : « Je suis bien inquiet : j'ai demandé à ma sœur comment elle se trouvait, elle m'a répondu comme le duc de Lévis l'avant-veille de sa mort, et du même son de voix : « Je me porte beaucoup trop bien. » A partir de ce jour, la tête, les entrailles et le système nerveux furent pris successivement. Vers le 27 janvier, on reconnut les symptômes de la fièvre typhoïde. Le vendredi, 29 janvier, Madame la duchesse de Parme désira entendre la messe et communier en viatique. Elle manifesta les sentiments de la foi la plus humble et la plus ardente, et, en digne fdle de saint Louis, elle pria pour la France, pour l'Italie, et elle demanda à Dieu, en lui offrant les souffrances très-vives qu'elle supportait avec une grande résignation, « d'éloigner du siège apostolique les périls qui l'entourent. » Bientôt après cette cérémonie se déclara une crise vio- lente à laquelle succédèrent un anéantissement et une tor- peur qui allèrent en croissant jusqu'au lundi matin, l*"" fé- vrier. Alors une légère amélioration s'annonça; on espéra que la réaction allait commencer, M. le comte et Madame la comtesse de Chambord emmenèrent au jardin de Sainte- Hélène, pour la faire respirer un instant, la princesse Mar- guerite, qui n'avait pas quitté le chevet de sa mère. La maladie avait tourné si court et avait paru si légère au début, qu'on avait écrit trop tard à Madame la duchesse de Berry pour qu'elle pût se trouver <à Venise avant plu- 68 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, sieurs jours. A peine le comte et la comtesse de Chambord étaient-ils de retour au palais Cavalli, qu'on vint les cher- cher en toute hâte; ils coururent au palais Giustiniani. Les symptômes les plus graves s'étaient manifestés. La force du mal avait vaincu la réaction : la duchesse de Parme était au plus mal. Le comte et la comtesse de Chambord, le duc Robert, environnaient le lit de souffrance oi!t s'éteignait cette princesse de tant d'intelligence et de tant de cœur, cette sœur, cette mère bien-aimée ; la princesse Marguerite lui prodiguait les soins les plus touchants. Les médecins, graves et soucieux, formulaient à voix basse ces dernières prescriptions, qui ne sauvent pas ceux qui vont mourir, mais qui soulagent leurs souffrances ; les dames allaient et venaient, apportant les potions prescrites. Dans le salon qui précédait la chambre à coucher, tous les Français qui se trouvaient à Venise étaient à genoux. Ils priaient encore Dieu de conserver la duchesse de Parme, car ils ne pou- vaient croire, plusieurs l'ont écrit, à un malheur si prompt et si imprévu, lorsque M. le comte de Chambord, sortant de la chambre, leur dit : « Tout est perdu, on ne la sou- tient plus que par des moyens artificiels. » Après avoir jeté rapidement ces paroles, M. le comte de Chambord alla re- prendre son poste auprès du lit de sa sœur, qu'il ne voulait pas quitter. La cérémonie de l'extrême-onction commença. Puis on entendit la voix de l'abbé Trébuquet, ce prêtre fran- çais qui avait assisté à leur lit de mort le roi Charles X, Mgr le Dauphin son fils et la fille de Louis XVI, réciter MADAME LA DUCHESSE DE PARME. 69 les prières des agonisants. Elles duraient depuis cinq minutes seulement, lorsque la même voix fit entendre ces paroles, accentuées profondément et qui furent en- tendues dans le salon : Requiescat in pace! Madame la duchesse de Parme venait d'expirer, après une douce et courte agonie. Les horreurs de la mort ne paraissaient pas sur sa figure, dont l'expression était angélique; son âme, en partant, avait laissé sur ses traits le reflet des sentiments de résignation et de piété dont elle était animée en se sé- parant d'une famille bien-aimée pour retourner à Dieu : « Ses cheveux blonds, mêlés autour de son front, a dit un témoin oculaire, semblaient l'auréole d'une sainte. » Le comte et la comtesse de Chambord s'approchèrent pieuse- ment du lit pour fermer les yeux de leur sœur, et sortirent de la chambre de mort en entraînant les deux orphelins, La mort l'a enlevée, pour ainsi dire, pleine de vie ; mais, si rapide et si prompte qu'ait été cette mort, elle l'a trouvée préparée. Madame la duchesse de Parme, avec cette promptitude de coup d'œil et de résolution qu'elle mettait en toutes choses, a jugé son état, demandé les secours reli- gieux, béni ses enfants présents et absents ; elle a fait ses adieux à son frère M. le comte de Chambord, et à sa sœur, leur a transmis ses adieux pour sa mère ; puis elle n'a plus songé qu'à Dieu, Une personne liée d'une étroite amitié avec la princesse et devant laquelle on insistait sur le déchirement de cœur qu'elle avait dû éprouver en se séparant de ses enfants si 70 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, jeunes encore, répondit en racontant le fait suivant, que je consigne ici parce qu'il est tout à la fois un témoignage de la foi profonde de Madame la duchesse de Parme et une explication de la résignation religieuse qu'elle a montrée dans ses derniers moments. Il y a peu d'années, Madame la duchesse de Parme fit une maladie où elle crut mourir; cette amie lui demanda si elle n'avait pas eu un affreux ser- rement de cœur en songeant à ses quatre enfants qu'elle aurait laissés orphelins à la fleur de l'àge. « Sans doute, répondit la duchesse de Parme, j'aurais été bien triste de les quitter, mais je me disais que Dieu est un bon père qui sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Quand il ôte une mère à ses enfants, il la remplace ! » C'est ainsi que la chrétienne soutenait la mère qui croyait voir la mort s'approcher ; c'est ainsi certainement qu'elle Ta soutenue cette foi«, quand la mort est réellement venue. Je fermerai mon récit sur ce souvenir. C'est la seule con- solation que je puisse donner à ceux qui pleurent Madame la duchesse de Parme ; elle est morte résignée, consolée, comp- tant sur Dieu, sur lequel tous nous devons compter. Sans doute sa vie a été trop courte pour sa famille et pour nous, mais elle a été bien remplie. Fille, femme, mère, sœur, princesse française, régente d'un État italien, elle a été au niveau de toutes ses lâches, à la hauteur de tous ses devoirs. Au milieu des périls et des obstacles sans nombre qui assié- gèrent son pouvoir pendant la durée de sa courte domina- tion, elle a su surpasser l'attente de ses amis, forcer l'estime MADAME LA DUCHESSE DE l'ARME. 71 lie SCS adversaires, et obtenir rappiobatioii des iiidille- leiits. Après avoir réalisé le difficile idéal d'une prinqesse prête à tout faire pour la liberté et pour le bien-être moral et matériel des peuples, sans rien céder à la révo- lution, et respectant les traités tout en maintenant les droits de l'indépendance italienne et la dignité de son gouverne- ment, elle a joint au méiile d'avoir rempli sa mission jus- qu'à la dernière extrémité celui de s'être retirée à propos, sans prolonger, avec une effusion de sang inutile, son rôle au delà de sa mission. S'il était permis de parler d'un deuil [)articulier auprès de celui de sa royale famille dans laquelle sa mort laisse un vide plus large et plus profond sur la terre étrangère, et au milieu du deuil universel dont sa mort a donné le signal, nous dirions que les hommes de notre génération perdent en elle à la fois leurs plus doux souvenirs et ces belles espé- rances qu'elle avait si bien réalisées. Elle n'est plus, cette princesse, que nous avons saluée du nom de Mademoiselle à sa naissance, et que nous avons vue portée, couverte de longs crêpes, devant sa mère en dtuil , après la sinistre journée du 13 février 1820 ; celle que nous avons ad- mirée et aimée, enfant encore à llolyrood, adolescente et déjà pleine d'intelligence et de cœur à Prague, jeune fille accomplie à Goiilz, à Kircbberg et à Frolisdorff, fennne, veuve, mère et régente admirable à Paime; Dieu, qui nous l'avait donnée, nous l'a reprise, celle dont la vie avait été la consolation des adversités de son noble frère et dont la moi t 72 MADAME LA DUCHESSE DE PARME, devient pour lui une douloureuse adversité de plus. Qu'elle nous soit un exemple. Inclinons-nous, le coeur brisé mais soumis, devant les mystères du décret divin. Après avoir ap- porté à son berceau des vœux, puisque nous étions des- tinés à lui survivre, portons à son tombeau des prières. Qu'elle repose en paix dans le caveau des Franciscains de Gorilz, oii son cercueil, qui enlève aux siens tant de joies et tant d'espérances, a rejoint ceux du roi Charles X, du Dauphin et de l'augusle fille de Louis XVI, tous réunis dans ce Saint-Denis de l'exil ! fl> FAIil.--. — IMP. SIMON r.AgON El COMP., RUE D'ERrURIH, 1. c S( p< tii Qi d€ di; da MÊME LIBHAllUi; AliTRES Ol'VRAGES DE M. ALFRED NETTEMENT APPEL AU BON SENS, AU DROIT ET A L'HISTOI In-8. — Le même : éHlion populaire, ln-18 raisin. ÉTUDES SUR LE FEUILLETON-ROMAN 2 vul. in- HISTOIRE DE LA CONQUÊTE D'ALGER. 1 vol i(i-8 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE S< LA RESTAURATION. 2 vul. in-8. HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE SC LE GOUVERNEMENT DE JUILLET. 2 vol. in-8. POÈTES ET ARTISTES CONTEMPORAINS. 1 vol. il LE ROMAN CONTEMPORAIN. 1 vol. in-8. Ces deux ouvrage.s font s-uite à VHisloire de la litléialure f çaise soiiH la Rcslaura.ion el le Gouvernement de Juillet. HISTOIRE DE LA RESTAURATION. En vente : toni( el II, Reslauralion de 1814. — 2 vol. in-8. — Tome III, Règne de Louis XYIII. — Chambre de ïi 1 vol. in-8. NOTRE SAINT-PÈRE LE PAPE, les scribes, It s orateur les politiques. I11-8. SOUVENIRS DE LA RESTAURATION. 1 vul. in-]2. VIE DE MARIE-THÉRÈSE DE FRANCE. 1 vol. \\i-i. j,\i;i?. — iMr. ï.i\(o.N iL'çoN ET (OMP., i;t'E n'EnFLniii, I. DC Nettement, Alfred François 254- Madame la duchesse de L6N4 Parme A. éd. 186^; PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY