Full text of "1430;"
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LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
1430
COLLI-XTION " PLUKE ET CRAVON "
CLOWN, par A. Vimar i vol.
JEAN-QUI-LIT ET SNOBINET, par L. Métivet i vol.
NOUVELLES HISTOIRES SUR DE VIEUX PROVERBES, par
G- Fraipont i vol.
LES BONNES IDÉES DE PHILIBERT, par H. Avelot i vol.
LE BOY DE MARIUS BOUILLABÈS, par A Vimar i vol.
ANDRÉ LE MEUNIER, par G Fraipont i vol.
GRAND'MÈRE AVAIT DES DÉFAUTS!... par Louis Morin . . . . i vol.
LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE, par A. Robida i vol.
LA POULE A POILS, par A. Vimar i vol.
YVES LE MARIN, par G. Fraipont i vol.
PARIS EN LAN 3ooo, par Henriot i vol.
L'ILE DES CENTAURES, par A. Robida i vol.
LE TOUR DU MONDE DE PHILIBERT, par H Avelot i vol.
DÉLURETTE ET LAMBINE, par L Métivet i vol.
LE TRÉSOR DE CARCASSONNE, par A. Robida i vol.
ARTHUR VEUT... ARTHUR NE VEUT PAS, par H. Avelot. . . i vol.
PATTARSORT. par Pierre Noury i vol.
MONSIEUR DE LA. TRACASSIÈRE, par David Burnand i vol.
LES MÉMOIRES DUN PERROQUET, par Pierre Noury i vol.
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1037. — EVREUX, IMPRIMERIE HÉRISSEY. — 7-33
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Trontispice.
Le sculpteur de gargouilles.
PARIS. — H. LAURENS, Éditeur, 6, rue de Tournon.
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Copyright by Henri I^aurens, igoô-.
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TILDEJi FOJKlaAilONS
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PREFACE
La rapide et merveilleuse carrière de Jeanne d'Arc est un rayon
de soleil au milieu des plus terribles malheurs de la France ; la catas-
trophe du siège de Compiègne, en 1^30, la termina comme par un coup
de foudre.
Chef d'armée à dix huit ans, la bergère de Domrémy, conduisant
à la victoire de rudes soldats, des chevaliers et des princes, accourait
avec trois ou quatre cents hommes au secours de Compiègne assiégé
par les Anglais et défendu par Guillaume de Flavy. Le jour même de
son arrivée, sa troupe, à peine reposée, attaqua vigoureusement le camp
des assiégeants, mais ceux-ci battus d'abord, survinrent en grandes
masses et refoulèrent la sortie jusqu'au gros rempart établi à la tête
du pont de Compiègne: : . : ; ,' • •_ . ■, ; ,
Alors, soit par sàîie d'ùh'e pàiiiqiKè'ii'es assiégés, craignant de voir les
Anglais pénétrer dans'M pl,à]ce pêSe-mêle avec les derniers combattants
de la sortie, soit par trahiéon',-dU moment où Jeanne, qui combattait
à l'extrême arrière-garkbiyàUûili/'-éMrer en ville, le pont-levis se releva,
la laissant se débattre" a grands coups d'épée parmi la foule des
F
2 PREFACE
assaillants. Précipitée à bas de son cheval, elle fui faite prisonnière
ainsi que son frère Pierre iVArc et Xaintrailles, et son long martyre
commença qui devait finir au bûcher de Rouen.
Depuis celte époque, le souvenir du drame plane sur les rives de
rOise, où le vieux pont de Compiègne vit passer Jeanne marchant à
V ennemi pour la dernière fois, et le soupçon delà trahison pèse sur
le gouverneur de Compiègne, Guillaume de Flavy.
Et pourtant ce gouverneur, après la prise de Jeanne cV Arc repoussa
toutes les tentatives de corruption cl continua à lutter courageusement
sur ses remparts; il défendit pendant six mois contre toutes les
attaques la ville confiée à sa garde. Jusqu'au Jour oii une nouvelle
troupe de secours étant survenue, il put avec son concours, en Jetant
la garnison et les gens de Compiègne sur les bastilles ennemies, emporter
tous les retrancliemenls et forcer les Anglais ci lever le siège.
Un frère de Flavy péril pendant le siège et lui-même ne se ménagea
pas. Si le pont se releva devant Jeanne, ce ne fut cerlainement pas sur
un ordre de Flavy, personne ne l'en accusa alors; il est permis de
penser que le crime fut le fait de quelque traître introduit parmi les
défenseurs de la porte, et nous pouvons, sur le grand drame historique,
aux détails demeurés inconnus, supposer ou_ imaginer telles circons-
tances et telles explications.
Le vieux ponl n'existe plus, on le connaît cependant par quelques
plans et par un dessin datant du règne de Louis XIII, alors que ses
défenses extérieures se dressaient encore à peu près intactes ci l'endroit
où Jeanne fut prise.
Sur le marché.
|I
Li: SCULPTEUR DE GARGOUILLES
ssis à califourchon sur
une planche,' en haut
d'un échafaudage
dressé devant le nou-
veau grand portail, tout clair
et tout frais, de l'église Saint-
Corneille, le brave Jehan de
Compiègne, ymagicr de son
état, c'est-à-dire sculpteur, tail-
leur d'images en pierre, travail-
lait avec une animation extra-
ordinaire à grands coups de
ciseau, tout en parlant et grom-
melant très haut comme s'il
avait de la peine à s'entendre
ri LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
réfléchir, à travers le bruit du marché qui se tenait en bas.
— Ah! ah! mauvais chien, double pendard, triple lar-
ron!... Pan! attrape ce coup sur ton nez de voleur!
Tiens!... C'est tout à fait bien ressemblant maintenant, ton
museau de détrousseur de braves gens!... Pan! attrape
encore! ça me soulagera peut-être, je suis de mauvaise
humeur aujourd'hui.
C'était sur une longue gargouille, destinée à rejeter l'eau
loin de la balustrade du portail, que Jehan s'escrimait; elle
venait d'être tout récemment posée et le sculpteur lui don-
nait quelques dernières retouches d'un ciseau un peu rude.
Cette gargouille, sur un corps d'animal étrange, vampire ou
dragon pustuleux et griffu, avait une tête humaine au vaste
gosier tordu par la plus horrible et la plus méchante des
grimaces. Elle n'était pas seule, tout le long des bâtiments
d'autres tendaient la tête : guivres à gueules menaçantes,
diables cornus, êtres fantastiques moitié hommes, moitié
bêtes, contorsionnés, hurlants ou ricanants, taillés dans la
pierre par un ciseau énergique et violemment caricatural.
— Eh bien, et moi? grommelait Jehan, je parle des autres!
Est-ce que je vaux mieux, tout de même? Bon garçon, cer-
tainement, personne n'a jamais dit le contraire, même ceux
avec qui j'ai eu des discussions un peu vives, puisque
si je leur avais, par hasard, donné un peu plus que leur
compte en coups de poing, je mettais sur leurs bleus un
emplâtre d'amitié repentante, avec le baume de quelques
jolis flacons!... Et ceux qui oseraient dire que je ne suis pas
le plus gentil des garçons, je leur rentrerais vivement leur
mauvaise opinion dans la gorge à coups de pied... Mais j'ai
le droit de le dire, moi, et de proclamer, et je le proclame,
ici tout haut, devant tous ces imbéciles qui m'entendent.
LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES s
oui! devant vous tous, les gens d'en bas! que je ne vaux pas
mieux que ce brigand de Rongemaiile l'usurier! Non, je ne
vaux pas mieux... dans un autre genre, c'est vrai, mais pas
mieux! pas mieux! non pas mieux! Et celui qui dirait le
contraire, je... Hélas! je suis faible! je suis très faible! j'ai
V //(T^'jr.i. —
Repos au soleiL
toujours été trop faible, et c'est ce qui m'a perdu... Faible
contre le pécbé, contre mon petit penchant pour la bonne
chère et la paresse, pour le repos au soleil sous les arbres,
le repos accompagné de menues distractions : jambonneries,
saucisses et petits vins de Touraine expéditifs! Oui, voilà
comme j'étais et comme je suis, c'est-à-dire comme je ne
peux plus être, puisque en raison de ces faiblesses cou-
pables, honteuses, abominables... et délicieuses, j'ai mangé
6 LES ASSIÉGÉS DE CaMPIÈGNE
tout mon bien jusqu'à la dernière bribe!... Mais à partir
d'aujourd'hui, je le jure, me voilà bien corrigé, décidé à ren-
trer dans la bonne voie, la voie du travail, du pain sec et de
l'eau claire!... C'est juré! D'ailleurs je ne pourrais plus faire
autrement, puisque de mon tout petit avoir il me reste...
Combien me reste-t-il? Oh, inutile de tàter ma bourse plate,
il me reste juste un tout petit écu. Aussi me voici repen-
L usurier Rouaremaillc.
tant, bien repentant, — quoique toujours affligé du même
appétit, hélas!
Jehan laissa pendre ses bras et prit sur sa planche une
attitude contristée.
— Mais qu'est-ce que je dis? Mangé tout mon bien, moi?
Tout? Ah! Plût au ciel! Mais ce n'est pas vrai, je n'en ai cro-
qué que la moitié, le quart, peut-être, et c'est ceRongemaille,
l'usurier, qui m'a dévoré les trois autres quarts, le gredin!
Jehan, d'un violent coup de ciseau, accentua la grimace
de sa gargouille, fendit la gueule un peu plus, puis il se mit
à creuser des plis et des rides pour faire saillir les pom-
mettes et ajouter, s'il était possible, à l'expression hypocrite
et méchante du museau de la bête.
LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES 7
— Tiens! fit-il en regardant au-dessous de lui, vers une
étroite maison serrée entre deux contreforts sur le flanc
g-auche de l'église, le voilà sur sa porte, le vilain Ronge-
maille, usurier de malheur, araignée des pauvres bonnes
— Fais des gargoirilles, fais des monstres grimaçants I
gens à court d'argent sonnant... Oui! tu guettes quelque
imbécile comme moi, à eatortiller et à duper, quelque
pauvre diable de débiteur sur lequel tu exerceras tes crocs...
Je suis curieux de voir la grimace que tu vas faire quand
tu te reconnaîtras dans celle-ci, car tu te reconnaîtras,
mon ami, elle te ressemble assez bien maintenant, ma mau-
s LES ASSIÉGÉS DE COMPIÉGAE
vaise bête de gargouille, c'est toi, c'est bien toi, tout à fait
toi... L'abbé de Saint-Corneille me l'a dit en me faisant des
reproches — un peu bien mérités, je le reconnais; — il m'a
dit maintes fois : « Non, Jehan, mon cher enfant, non tu n'es
pas digne de sculpter la Vierge du portail, pas même le tout
dernier petit saint du paradis^ tu mènes une vie trop peu
exemplaire pour cela... Fais des gargouilles, des monstres
grimaçants, tu ne mérites pas autre chose. »
Jehan caressa le mufle de sa gargouille du bout de son
ciseau.
— Eh bien, voilà, je fais des gargouilles, puisque je ne
suis bon qu'à ça, des monstres avec l'image de tous les vices
et péchés capitaux sur la figure. Celle-ci c'est l'avarice, la
fringale et la soif de l'argent, celui des autres surtout, donc,
rien d'étonnant à ce que ça ressemble à Thibaut Ronge-
maille... .l'aurais mieux aimé tailler dans la belle pierre
l'image de Motre-Dame que Jacques Bonvarlet, mon bon ami
et maître, termine en ce moment, un peu à la ressemblance
de sa fille Guillemette... Bonjour, maître Bonvarlet, et bon
courage !
Jehan, penché sur sa planche, s'adressait à un autre
sculpteur qui, sur un échafaudage placé au-dessous de lui,
était très occupé à polir et affiner les longs plis tombants
du manteau de la Vierge, dans un groupe de figures occu-
pant le tympan du grand portail.
Maître Bonvarlet s'arrêta dans sa besogne et regarda en
l'air.
— Eh bien, Jehan, comment va le travail ce matin?
— Fort bien, je termine ma mauvaise bête qui pourra, aux
prochaines ondées, cracher l'eau loin de vos belles figures.
— Notre portail est bien avancé, encore une ou deux
LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES 9
années, si la guerre nous laisse un peu de tranquillité, si ces
maudits routiers d'Angleterre sont enfin repoussés et chassés
du pays de France par celle qui vient de mener sacrer le roi
Charles à Reims, et l'Abbaye de Saint-Corneille aura un por-
tail digne de sa grandeur et de sa vieille gloire !
Mailre Jacques Boiivarlct.
Les deux sculpteurs placés, l'un à cheval sur son madrier
suspendu en l'air, l'autre sur un échafaudage plus commode,
étaient de physionomie et d'allures bien différentes. Le pre-
mier, Jehan de Compiègne, dit aussi des Torgnoles en picard,
pour son caractère prompt à s'enflammer et sa malheureuse
facilité aux querelles, était un grand et gros garçon à mine
réjouie, le visage rasé, haut en couleurs, paraissant au plus
LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
Gloussements de poules et de diudous.
àg-é devingt-sept ou vingt-huit ans. L'air vif et franc, tout
en dehors, il abondait en gestes et en paroles, sa figure
changeait d'expression à toute minute, maintenant épanouie
en un large sourire, et l'instant d'après toute renfrognée par
le souci ou froncée par la colère.
Maître Jacques Bonvarlet, tout au contraire, était un petit
homme d'aspect doux et timide, âgé déjà et tout grisonnant,
mince et maigre, les cheveux un peu rares, avec une barbe
courte en pointe. Sobre de gestes et de paroles, il s'était
remis à l'ouvrage après sa réponse, et l'outil avec lequel il
grattait la pierre ne faisait pas plus de bruit que lui.
— Ces braves vendeurs de légumes et de poulailles ne
lèvent pas le nez, cria Jehan d'un air vexé, nous sommes bien
bons de nous donner du mal pour embellir les bâtiments et
édifices de la ville, ils ne regardent même pas !... Pour satis-
faire qui travaillons-nous ainsi, maître Bonvarlet?
— Nous ! répondit laconiquement le sculpteur.
— Vous dites bien vrai, fit Jehan des Torgnoles avec un
éclat de rire en se laissant glisser en bas de l'échafaudage,
au grand émoi d'un groupe de paysannes surprises de le
voir tomber du ciel sur leurs têtes.
L'instant d'après Jehan des Torgnoles était attablé
devant un broc d'hydromel à l'auberge de la Fleur de Lys^
LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES
Grognements aigus de petits cochons roses.
ouverte sur la place toute pleine et bourdonnante en ce jour
de marché, dans un vacarme de conversations et de cris
d'animaux, gloussements de
poules ou de dindons, couins
couinsdecanards, bêlements
de moutons, grognements
aigus de petits cochons roses
serrés dans des caisses do
planches, clameurs de pro-
testation de porcs gras, en-
fraînés vers de sombres des-
tins par quelque charcu-
tier faiseur de boudins et de
saucisses.
En vérité Jehan des Tor-
gnoles semblait avoir oublié
ses bonnes résolutions ; à le
voir trinquer et rire plein
d'animation avec quelques
gaillards rubiconds, il paraissait bien avoir remis à plus
tard son intention de délaisser ses déplorables habitudes et
de s'amender le plus vite possible.
Attablés à l'auberge.
Le pont de Compièguc
II
COMMENT JEHAN LYMAGIER JETA LE TROUBLE
DANS LE MARCHÉ DE COMPIÈGNE
Ceci se passait en la bonne ville de Compiègne, serrée
entre ses murailles le long de la rivière d'Oise, à l'entrée
de la forêt, sur les confins du Valois et de la Picardie. On
était au plus fort de la guerre avec l'Anglais, en l'an ï^^ç),
année fameuse qui avait vu surgir des marches de Lorraine
la bergère de Vaucouleurs, et la victoire revenir avec elle
sous les bannières de France si longtemps poursuivies par
le malheur. Après cette merveilleuse délivrance d'Orléans
assiégé, il y avait eu la campagne rapide et vigoureuse de
.[ehanne d'Arc; l'un après l'autre les chefs les plus renom-
COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ i3
niés des bandes anglaises étaient battus, chassés ou pris,
l'une après l'autre les villes retombaient au pouvoir du
dauphin Charles; — chevauchée héroïque d'une petite armée
qui, abattant ou renversant tout devant elle, venait de pousser
Délivrance d'Orléans,
jusqu'à Reims pour y faire sacrer le roi dans la vieille cathé-
drale.
Tout n'était pas dit et la guerre continuait, mais l'espé-
rance, à peu près morte si longtemps, était revenue dans
les cœurs. Les Anglais tenaient encore bien des villes, leurs
partis battaient l'estrade en bien des provinces. Comme
toutes les places fortes, villes ou châteaux de la région,
Compiègne se gardait soigneusement; quelques centaines
]_i LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGKE
de soldats commandés par messire Guillaume de Flavy,
capitaine à la main dure et bon homme de guerre, étaient
prêts à faire bonne défense.
Les guerres duraient depuis si longtemps, l'habitude en
était si bien prise que les gens ne semblaient pas trop sou-
cieux; les ménagères bavardaient par groupes en faisant
leur marché, les bourgeois à mine placide
tournaient autour des paniers à volaille et
des corbeilles de fruits, ou plaisantaient
Entrée en ville.
avec les paysans, et ceux-ci semblaient peu se préoccuper de
l'appareil guerrier entrevu aux remparts, alors qu'avant de
leur laisser franchir les portes, les soldats de Flavy les exa-
minaient prudemment dansl'avancée, par crainte de surprise.
Cependant les amis de Jehan des Torgnoles, ayant quitté
les brocs, après les avoir consciencieusement vidés, station-
naient maintenant sur le parvis de Saint-Corneille, juste
sous les échafaudages. Le nez en l'air, ils se poussaient du
coude et riaient aux éclats depuis quelques minutes. Il
suffit qu'une personne dans la rue lève le nez, même quand
COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ i5
il ne se passe absolument rien dans les régions supérieures,
pour que tous les passants s'arrêtent intrigués et braquent
leurs regards vers les nuages qui filent.
11 en fut bientôt ainsi sur tout le marché ; paysans et
chalands s'interrompirent dans leurs négociations sur le
beurre et les œufs, les légumes ou les volailles, et à leur
exemple, dans les rues débouchant au parvis, du Change, de
Tous braquent leurs regards vers les nuages qui filent.
Saint-Antoine ou du pont, les commères regardèrent en l'air
sur le pas des portes, les ouvriers se mirent aux fenêtres.
Seul Jehan des Torgnoles assis sur un banc à la porte de
l'auberge, contemplait- d'un air détaché des choses de ce
monde l'enseigne de la Fleur de Lys.
— Qu'est-ce qu'il y a de si joyeux dans le ciel? dit enfin
un bourgeois en tapant sur l'épaule d'un des amis de Jehan
qui continuait à s'esclaffer.
— Ce n'est pas dans le ciel, c'est sur le toit de Saint-
Corneille, aux balustrades, vous ne voyez donc pas!
,6 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
— Quoi? demandèrent ensemble sept ou huit badauds.
— Cette gargouille toute neuve qui allonge son vilain
museau... vous ne reconnaissez pas?
— Celle qui est laide à faire fuir un diable denfer ?
— Oui... Et bien, vous avez donc tous la vue brouillée?
Cette vilaine bête qui ouvre si grandement une gueule
Regardez ! Regardez I
une
édentée et qui serre une bourse dans ses griffes.,
bourse volée... c'est tout à fait la ressemblance de...
— Oui! C'est tout à fait, tout à fait maître Thi...
— ...baut Rongemaille ! s'écrièrent quinze voix au milieu
des éclats de rire.
— Comme c'est ça ! c'est sa vilaine frimousse, sa gri-
mace... à peine un peu élargie.
— Par ma foi, je le connais, moi, dit un paysan, et
même un peu trop... c'est bien lui, quelle bouche! quel
gosier! on dirait qu'il veut avaler d'un seul coup de gosier
tous les écus du pauvre monde.
— Hou ! hou ! Thibaut Rongemaille !
COMMEXr JEHAX L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DAXS LE MARCHÉ 17
Jehan des Torgnoles, maintenant, s'avançait nonchalam-
ment dans les groupes, les mains derrière le dos.
— Tiens! tiens, fit-il, qu'est-ce qui se passe donc? que
diable voyez-vous là-haut?
— Quel diable ? Rongemaille l'usurier !
— Le digne maître
Thibaut? je le vois d'ici,
à la fenêtre de son logis,
regardez !
Et Jehan désignait
l'original du portrait lui-
même, qui avait ouvert
une fenêtre et passait la
tête pour chercher ce qui
mettait en si joyeux émoi
les gens du marché. Eu
effet, le personnage res-
semblait bien à la longue
gargouille grotesque
toute blanche et toute
neuve, qui des balustra-
des de l'église tendait la
tête vers lui. C'était, à
l'exagération près, le même nez pointu, les mêmes joues
osseuses et glabres, la même bouche immense aux longues
dents, aux lèvres minces, sur un menton rudement équarri.
Les yeux cachaient sous une profonde arcature sourcilière
leur expression hypocrite; sur le front bas, couturé de
rides, les cheveux s'aplatissaient comme pour rejoindre les
sourcils.
— Et le voilà également là-haut, le digne maître Thibaut
Qu'est-ce que dit ce va-nu-picds.
LES ASSIEGES DE COMPIEGîsE
/VpfKS^
C'était le çrouverneur lui-même.
dit un ami de Jehan en levant le doigt vers la balustrade.
Chacun d'un même mouvement, regarda alternativement
le portrait et l'original que toutes les mains désignaient,
pendant que Thibaut Rongemaille, surpris, s'efforçait de
découvrir ce qu'on semblait lui montrer.
— C'est ma foi vrai ! fit Jehan d'un air innocent, c'est bien
lui! Je ne l'ai pourtant pas fait exprès, mes chers amis...
J'avais à tailler dans la pierre l'image d'une bête horrible
représentant un péché capital, l'Avarice, vilain vice qui fait
commettre de bien méchantes actions, au détriment de
pauvres braves gens trop innocents pour savoir se défendre...
Alors il n'est pas étonnant que la ressemblance soit venue
tout naturellement sous mon ciseau !
— Qu'est-ce que dit ce va-nu-pieds? s'écria Thibaut
Rongemaille qui commençait à comprendre.
— Va-nu-pieds ! dit Jehan, je proteste, vous ne m'avez pas
CO:\IMKNT JEHAX L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE ^L\RCHÉ 19
— Qu'as-tu fait encore ? dit l'abbé.
pu prendre mes souliers, parce que sans doute je me suis
tiré à temps de vos g-riffes.
— Ce misérable vaurien qui ose s'attaquer à un honnête
bourg-eois de la ville!... heureusement l'on me connaît...
Un éclat de rire s'éleva dans la foule.
— Oui, oui, on le connaît!
Ceux qui ne connaissaient pas l'homme riaient de con-
fiance ou demandaient quelques explications à leurs voisins,
et des mains, l'index tendu, montraient l'ironique image de
pierre, ou Thibaut Rongemaille lui-même que la fureur
commençait à gagner. Penché hors de sa fenêtre, il criait
des injures qui s'entendaient à peine au milieu des rires et
du brouhaha général.
— Filou! va-nu-pieds, claque-patins, mendiant sans le
sou! je t'en ferai voir! Je vais réclamer justice, gibier de
bourreau ! échappé du pilori, espoir delà potence!...
20 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE
Il n'eut que le temps de rentrer la tète, car une carotte
et quelques navets arrivèrent soudain, destinés à sa figure
et qui endommagèrent un peu le vitrage de sa fenêtre.
— Vous êtes tous des oies, des ânes, des...
La tête de Rongemaille paraissait à la fenêtre, criait une
injure et rentrait aussitôt pour éviter les projectiles. Le
marché tout entier semblait en joie ; on avait abandonné
toute transaction, une clameur générale s'élevait, de rires
et d'apostrophes joyeuses. Poules et canards eux-mêmes
mis en train et quelque peu effarés, se mêlaient au concert.
— Fi! tu te plains, Rongemaille, criait Jehan, au lieu de
remercier ces braves gens qui te fournissent de quoi mettre
la marmite au feu sans bourse délier... Tiens, reçois encoi^e
ces choses pour ton souper, mon ami !
Un tas de trognons de choux et de débris de légumes
fournit aux amis de Jehan un supplément de projectiles aux-
quels répondirent quelques potées d'eau lancées par Ronge-
maille. Sur ce, quelques cailloux se mêlèrent aux trognons
de choux, certaines vitres souffrirent, puis la fenêtre se
ferma brusquement, après une bordée d'injures qu'on n'en-
tendit pas, mais l'usurier jaillit de sa porte.
— Je vais réclamer la justice de messire l'abbé de Saint-
Corneille, dit-il, et nous allons voir...
Au même instant la porte des bâtiments de l'Abbaye sur
la droite du parvis s'ouvrait toute grande et laissait voir
messire l'abbé lui-même, accompagné de quelques moines,
pendant que de l'autre côté de la place une quinzaine de
soldats accouraient du poste du pont, où le tumulte de la
place du Marché avait donné l'alarme. Un gentilhomme à
cheval, en demi-armure, les conduisait, et ce n'était rien
moins que le gouverneur lui-même, Guillaume de Flavy^
COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ 21.
chevalier de haute taille et de forte corpulence, à poing rude
et mine sévère, bien propre à refréner vite toute idée de
désordre parmi les plus turbulents.
— Eh bien, qu'est-ce? une sédition?... ouvrez vos rangs,
bonnes gens, que nous y mettions bon ordre ! criait le sire
de Flavy en poussant son cheval sans regarder s'il bous-
culait un peu les paniers de légumes et cages à poulets.
— Pourquoi tout ce vacarme? dit l'abbé levant la main,
pourquoi cette bagarre? qui vient réclamer justice?
— Moi, dit Rongemaille blême de fureur, moi qu'on
massacre et qu'on assassine, comme vous voyez!
Un éclat de rire s'éleva, l'abbé réclama le silence.
— Pour un homme massacré, vous avez encore bonne
voix, maître Rongemaille, dit l'abbé ; voyons, de quoi vous
plaignez-vous? que demandez-vous?
— Je demande... je demande... qu'on le pende !
Un nouvel éclat de rire lui coupa la parole.
— Pendre? s'écria l'abbé, comme vous y allez! qui donc?
— 'l'ous! cria Rongemaille, ou plutôt un, pour le moins,
celui-ci, monseigneur, qui se cache derrière les autres.
Ce disant, Rongemaille montrait Jehan des Torgnoles qui
avait pris subitement l'air innocent d'un des petits angelots
sculptés sur le portail.
— Moi? fît Jehan s'avançant, et pourquoi donc, maître
Rongemaille, pourquoi me voudriez-vous voir cruellement
attaché à la potence?
— Ah! ah ! dit l'abbé se tournant vers Jehan, encore toi gar-
nement ! Voyons, que te reproche-t-on? Qu'as-tu fait encore?
— Rien, monseigneur, rien qu'essayer, avec mon art et
mes faibles moyens, de travailler à l'édification et à l'amélio-
ration de mon prochain, voilà tout l
LES ASSIEGES DE COMPIEGNE
— Ce qu'il a fait, monseigneur, s'écria Rongemaille,
tenez, regardez en l'air ! voyez cette gargouille !
L'abbé, les moines et Flavy levèrent la tête, ébahis,
— Quoi? Eh bien? Cette gargouille?
— Ah! dit Flavy en riant, je vois, moi. Ah! Ah! male-
peste, maître Rongemaille, votre effigie au portail de la noble
abbaye, quel honneur, et
vous vous plaignez!
— Je me plains, mes-
sire, d'être ainsi pour-
traicturé en animal dia-
bolique, d'être exposé à la
risée de tousles passants,
car voyez comme ce misé-
rable gueux m'a repré-
senté?
— Mon ami Jehan, tu
es coupable, dit l'abbé
sévèrement, maître Ron-
gemaille a raison de se
plaindre, tu n'avais pas
le droit de le pourtraicturer ainsi...
— J'ai voulu représenter l'Avarice qui est un bien vilain
péché capital, monseigneur, fit Jehan la mine contrite, ce
n'est pas ma faute si maître Rongemaille veut absolument
se reconnaître... Il est certain qu'il n'est pas joli, joli, mais
est-il vraiment aussi laid que ma gargouille?
— Entendez-vous le gueux ! s'écria Rongemaille. Monsei-
gneur ! je demande justice ! Ça ne peut pas se passer à
moins d'une pendaison!
— Je t'avais pourtant averti, Jehan, fit l'abbé; il y a déjà
— Regardez cette gargouille !
COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ 23
dans tes autres sculptures certaines oreilles d'âne qui ont
chagriné un honnête bourgeois... cette fois, je reçois une
plainte formelle, je suis obligé de sévir...
— Justice, monseigneur! faites bonne et sévère justice !
clama Rongemaille.
— Monseigneur! dit Jacques Bonvarlet qui était descendu
du portail et s'était approché de l'abbé,
vous savez que Jehan n'est pas un
méchant garçon... il a eu tort, c'est
certain, mais il y a certaines excuses
à son méfait...
— Je sais, fît l'abbé, je sais, maître
Bonvarlet, inutilede plaider pour votre
élève. Je dois bonne et prompte jus-
tice à tous sur le territoire de l'Abbaye
et je veux faire justice. Eu consé-
quence, toutes choses vues et enten-
dues, je reconnais le bien-fondé de la
plainte portée en mon tribunal par
maître Rongemaille, homme notable,
bourgeois de Compiègne connu et
apprécié, et je condamne Jehan des Torgnoles à la prison,
au pain et à l'eau...
— Je réclame, monseigneur, dit Rongemaille, j'aimerais
mieux la potence pour ce va-nu-pieds, et justement sa gar-
gouille pourrait en servir...
— Silence! dit rudement Flavy.
— Je le déclare coupable de médisance envers son
prochain et je le condamme à la prison, au pain et à l'eau...
pour deux heures !
Un formidable éclat de rire, en dépit de tout respect,
Certaines oreilles d'âne.
2} LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
accueillit la sentence de l'abbé. Jehan baissa la tête comme un
homme accablé, tandis que Ron-
gemaille levait en signe de pro-
testation ses deux bras en l'air.
— Allons ! cria Guillaume de
Flav}' après avoir ri comme les
autres; la cause est jugée et bien
jugée ! Qu'on se retire ! Comme
capitaine de la ville, j'entends
maintenir la tranquillité. Or donc,
que tous marchands qui ont à
vendre, vendent, que tous ceux qui ont à acheter légumes ou
poulaille pour leur cuisine achètent, et que les autres s'en
aillent à leurs affaires... Nous sommes en guerre, je ne
permets ni bruit ni tumulte !
— Mais!... dit l'obstiné Rongemaille.
— Vous ! maître Rongemaille, n'ameutez point le popu-
laire pour faire juger si vous êtes plus beau ou plus laid que
cette image. Si vous ne vous taisez, je prie le seigneur abbé de
faire grâce entière au coupable.
Je demande qu'on les ponde tous !
Au fond des cachots.
Guillciuette travaillait à repro-
duire ces rinceaux.
J^^-^l.s
LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE
Le sculpteur Jacques Bonvarlet habitait une petite
maison dans un quartier fort tranquille, en vue des prairies
où la rivière d'Oise coulait nonchalamment, en bonne
petite rivière prenant ses aises, aimant à s'étaler sous les
saulaies et même, quelquefois, après les pluies, à s'en aller
vagabonder à travers champs, jusque vers les collines de
Picardie qui l'encadrent à courte distance.
Ce quartier solitaire s'éparpillait dans les anciens jardins
d'un palais des rois carlovingiens, le palais de Charle-
magne, comme l'appelait le populaire, abandonné ou détruit;
a6
LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
il en restait près de la rivière une grosse tour, la tour Beau-
regard, qui subsiste encore aujourd'hui après dix siècles, et
ruinée seulement depuis trois cents ans.
Sur l'emplacement du palais de Charlemagne, il y avait
alors un couvent de JacobinS; et quelques rares maisons.
L'une de ces maisons était celle de Bonvarlet, ancienne
dépendance du palais sans doute, bâtie
sur terrain élevé. Les fenêtres de son
unique étage regardaient d'un côté par-
dessus le rempart, vers la tour Beaure-
gard et le pont traversant
l'Oise. De l'autre côté, c'était la
ville, des toits et des toits, des
pignons, des flèches d'églises
et la forêt bleuissant au loin.
De vieux murs croulants, enca-
draient le verger rempli de
f>-rands et erros arbres, poiriers,
pommiers,
pruniers,
Au pied de la lour Beauregard.
LES ÉMOTIONS DE GUILLEMEÏTE ET DE MARTINOTTE a;
ques-uns semblaient presque d'âge à avoir vu passer dans le
palais Charlemagne et le paladin Roland, et ne portaient
plus sur leurs branches tordues que les pampres d'une vigne
envahissante.
En cette maison enfouie sous les arbres, Guillemette Bon-
varlet, la fille du maître sculpteur,
n'aurait rien appris du tumulte occa-
sionné à cinq minutes de chemin, au
parvis Saint-Corneille, par l'élève de
son père, Jehan des Torgnoles, si la
servante Martinotte, en rentrant du
marché, ne s'était hâtée de monter en
sa chambre pour lui raconter l'événe-
ment.
Guillemette étaitune enfantblonde
et fraîche, aux traits réguliers et fins,
avec un nez d'une ligne idéalement
pure, des yeux de candeur profonds
et doux comme un ciel de printemps, limpides et claires
fenêtres de son âme. Essayer d'esquisser un portrait plus
détaillé est bien inutile, Guillemette ressemblait à toutes les
statues de Vierges et de saintes que son père sculptait depuis
vingt-cinq ans. Elle n'était pas née que déjà son père taillait
son image dans la pierre, ce qui s'explique très naturelle-
ment, car Guillemette était le vivant portrait de sa mère
défunte. Vingt-cinq ans auparavant, c'était le visage de la
mère que, sans le vouloir, le sculpteur reproduisait; c'était
maintenant celui de la fille.
Assise devant une grande table sur laquelle était étalé un
grand dessin de rinceaux pour une frise sculptée, Guille-
mette travaillait à reproduire ces rinceaux avec son aiguille
Guillemette Bouvarlet.
■j8
LES ASSIÉGl-S UE COMPIEGNE
et des fils de nuances diverses, sur une toile destinée à quel-
que somptueuse crédence. Elle leva la tête à la brusque entrée
de la servante, comprenant à son allure que celle-ci devait
avoir sur la langue quelque
nouvelle la démang-eant for-
tement.
— Eh bien, Martinotte,
dit-elle malicieusement, que
rapportez-vous du marché?
Beurre frais, très cher, choux
et poireaux, seulement pas
encore de cerises, n'est-ce
pas?
— Attendez deux mois
pour les cerises, si elles osent
mûrir avec ces Anglais de
malédiction, qui sont par
les champs ! Aujourd'hui
vous l'avez dit, le beurre est
encore augmenté... Mais
Marliiiotto.
VOUS ne savez pas autre chose?
— Non, quoi donc?
— Un malheur ! Votre père vous le dira en détail quand
il va venir, moi je peux seulement vous le dire en gros...
— Quel malheur? fit Guillemette épouvantée en jetant ses
aiguilles.
— Un malheur arrivé au pauvre Jehan l'ymagier, au por-
tail Saint-Corneille... Jehan des Torgnoles, le pauvre garçon
qui était toujours si tant plein de gaîté... plutôt trop même...
C'est bien fini !...
— Ah, mon Dieu ! il est tombé du portail... il s'est tué?,..
LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE 29
— Non, il n'est pas tombé, non, il ne s'est pas tué, vu
qu'il était encore bien portant il y a cinq minutes quand j'ai
quitté le marché, mais il n'en vaut guère mieux...
— Comment? Pourquoi?
— Est-ce que je sais, moi! .le me tue à vous expliquer
que je n'y ai rien compris, vu que j'étais un peu loin, mais
tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est condamné et qu'il
est à cette heure au fin fond des prisons de l'Abbaye...
— En prison?
— Au pain et à l'eau sa vie durant... ce qui ne sera pas
long, car on connaît ses goûts...
— Pourquoi condamné ? Pourquoi en prison ?
— Quelque chose qu'on lui reproche... je ne sais quoi...
Mais c'est grave etilaavoué... vousdemanderezà votre père...
G u i 1 1 e m e t te ^
ne put tirer d'au-
tre explication.
Une chose était
certaine. .Tehan
avait commis
quelque épou-
vantable crime,
et, pris sur le fait,
on l'avait, après -~^
jugement immé-
diat et condam-
nation régulière,
jeté pour le reste
de ses jours au fond des cachots de l'Abbaye. Quel terrible
événement! — Qui aurait pu penser, dit Martinotte, que ce
Jehan des Torgnoles à l'air si bon enfant, compagnon joyeux
3
An pain fl à l'oau.
3o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
et insouciant, s'était trouvé capable d'un forfait aussi noir
que le crime inconnu à lui reproché? Un gaillard toujours de
belle humeur, riant et chantant si bien d'habitude, que l'on
se demandait s'il chantait pour se distraire en travaillant,
ou s'il travaillait un peu pour s'occuper en chantant! Ah!
il cachait bien son jeu!
Pour Guillemette terrifiée, Jehan était presque un ami
d'snfance. Petite fille encore, elle l'avait vu venir, grand
garçon de quinze ans, montrer ses essais à son père et lui
demander des conseils; elle l'avait toujours vu travailler à
côté de Bonvarlet aux menus travaux de sculpture, d abord
au dégrossissage des figures de pierre ou de bois, ornements
de poutres et poutrelles pour quelque pignon, chapiteaux de
colonnes, angelot de portail, écusson lambrequiné pour le
manteau de quelque noble cheminée, figure de roi, de pro-
phète ou de saint destinée à quelque église.
Quelle catastrophe pour le pauvre Jehan 1 La prison per-
pétuelle! châtiment immérité certainement, car il devait être
innocent de ce dont on l'accusait... Pourtant il avait avoué...
non, c'était impossible.
Guillemette se perdait dans les plus étranges suppositions
lorsque son père, qu'elle attendait avec une impatience
fébrile, arriva enfin. Il avait la mine soucieuse. Guillemette
lui trouva l'air navré.
— Eh bien, père? dit-elle, le malheureux Jehan?
— Ah, tu sais déjà?
— C'est donc vrai !
— Oui, c'est vrai !
— Martinotte m'a dit qu'il avait... qu'il était... enfin qu'il
avait été pris, jugé et condamné...
— Et mis tout de suite en prison, c'est exact.
LES ÉMOTIONS DE GUILLEMEÏTE ET DE MARTINOTTE 3i
— Ah mon Dieu! et pour... combien d'années?
Maître Bonvarlet se mit à rire.
— Combien d'années?... Qu'est-ce que cette bête de Mar-
tinotte a bien pu te raconter?
— Est-ce que je sais, moi, s'écria Martinotte froissée, j'ai
Meuus li-avaux de sculpture.
dit ce qu'on m'avait dit, je l'ai pas inventé, pour sûr, même
que j'allais quasiment pleurer tout à l'heure avec demoiselle
Guillemette qui me mettait en train...
— Tranquillisez-vous, Jehan a été jeté dans les oubliettes
de Saint-Corneille à midi, condamné à la prison dure, au
pain et à l'eau, mais lorsque deux heures sonneront à l'hor-
loge de l'Abbaye, il sera rendu à la liberté.
— Alors, son crime?
32 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE
— Pas bien gros. Une imprudence plutôt mais elle peut
lui coûter plus cher que les deux heures de prison auxquelles
messire l'abbé, qui doit justice à tous, l'a très justement
condamné... Jehan a eu bien tort et je l'en blâmerai forte-
ment... Il s'est fait un ennemi dont il ne faudrait pas rire,
surtout dans les cir-
constances actuelles...
— .Qu'a-t-il donc
fait, mon Dieu?
— lia offensé cruel-
lement un homme vin-
dicatif et méchant, qui
se vengera s'il le peut,
et même qui a déjà
commencé... Messire
de Flavy, le gouver-
neur, n'estpas content.
Mais nous causerons de
cela tout à l'heure, je
n'ai pas le temps, il faut
que je retourne à l'Ab-
baye.
— Et le dîner? fît Martinotte qui avait mis la table et
approché déjà trois escabeaux, ça va refroidir à cause de ce
brigand de .lehan!...
— Nous dînerons avec un peu de retard, tu remettras sur
le feu ...
— Ca sentira le brûlé.
— Tu m'ennuies !
Maître Bonvarlet était venu changer ses habits de travail
et prendre son surcot et son chaperon des dimanches; il
— Ca sentira le brûlé !
LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE
33
avait à parler à l'abbé de Saint-Corneille pour des complica-
tions survenues à l'affaire de Jehan depuis son emprisonne-
ment. Il était bien près de deux hevires, il lui restait juste le
temps de courir à l'Abbaye avant la sortie du prisonnier.
Guillemette conduisit son père jusqu'au tournant de la
tour Beauregard et revint se mettre à une fenêtre avec Mar-
tinotte, toutes deux formant mille conjectures sur l'événe-
ment. Martinottc, qui
avait de l'imagination,
émettaitles suppositions
lesplusextraordinaires.
Tantôt Jehan des Tor-
gnoles avait voulu ven-
dre Compiègne au roi
d'Angleterre, mais dans
ce cas, les deux heures
de prison n'étaient vrai-
ment pas une punition
suffisante ; tantôt il avait
battu et mis en chair à
saucisses une douzaine de notables bourgeois... dansée cas
le châtiment semblait encore trop bénin... Il fallait que maître
Bonvarlet fût réellement un monstre d'égoïsme pour traîner
ainsi avant de venir dire ce qu'il y avait au juste !
Comme elle donnait sa langue au chat, on aperçut tout à
coup maître Bonvarlet dans le jardin avec le criminel lui-
même qu'il tenait par un bras et qu'il semblait morigéner
avec animation. Les deux hommes venaient d'arriver par une
ruelle détournée passant derrière le rempart. Jehan avait un
paquet de bardes à la main et un bâton comme un homme
qui se prépare à partir en voyage.
A la feuètro.
34
LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
— Allons, Martinotte, un quatrième escabeau et à table
le plus vite possible. J'espère qu'il y aura assez de soupe pour
un appétit de plus, dit maître Bonvarlet.
L'ex-prisonnier des geôles de l'Abbaye ne semblait pas
avoir pàti dans son cachot malgré sa terrible condamnation,
et vraiment il semblait prendre bien légèrement les événe-
ments qui faisaient une mine si grave à son maître.
A lable :
— Bonjour, demoiselle Guillemette, bonjour, respectable
Martinotte, fît Jehan. Vousvoulez bien qu'une espècede vaga-
bond comme moi, d'échappé de prison, prenne place à côté
de vous? Je n'ose vraiment pas... je dois sentir la potence!
Vous ne trouvez pas?
Un sourire parut sur la figure de Guillemette tandis que
Martinotte fronçait les sourcils.
— Faudrait tout de même savoir? grommela celle-ci.
— Ne riez pas! dit Bonvarlet, la chose est sérieuse...
Toi, mon garçon, assieds-toi, mange ta soupe, tu n'en auras
peut-être pas toujours à discrétion... Enfin, la bêtise est
LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTIN OTTE 35
faite, il faut en subir les conséquences. Ce matin, sur le
marché, tu avais les rieurs de ton côté, mais ne rit bien que
celui-là qui rit le dernier!... C'est au tour de l'autre mainte-
nant... L'ennemi que tu t'es donné n'a pas perdu de temps,
il éât allé trouver le g-ouverneur qui avait ri ce matin et qui
se fâche maintenant.
Il est allé trouver lo gouverueur.
— Vraimenl;, interrompit Jehan, messire de Flavy aurait
pu s'informer, il n'y a pas dans toute la rue des Lombards
pire voleur, plus méchant homme, ni finassier plus habile à
manger le bien de son prochain.
— Tant que tu voudras, mais c'est pour le gouverneur
un homme à ménager. Ce Rongemaille est en relations avec
les gros marchands de France, de Bourgogne et de Flandre
et avec bien du monde. Il est riche, il est habile, il est rusé...
Or, le trésor du roi Charles paraît bien à sec, ses argentiers
sont bien démunis et messire de Flavy, dit-on, ne voit pas
36 LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
souvent venir d'écus pour la paye de ses gens de guerre. La
Touraine est loin et Rongemaille, en cas de disette d'argent,
peut être utile...
— Oui, oui, mais je ne vois pas Rongemaille faisant
sortir ses écus...
— N'importe ! messire de Flavy ne peut tolérer le désordre
dans une ville presque assiégée, quand les enn»emis sont aux
champs et battent les environs prêts à profiter de toute occa-
sion; or, tu as causé ce matin trouble et bagarre, un gou-
verneur ne peut permettre querelles et dissensions dans sa
ville, il t'a réclamé à l'abbé de Saint-Corneille pour te chasser
de Compiègne. L'abbé de Saint-Corneille ne pouvait, pour
tes beaux yeux, entrer en conflit avec le gouverneur. Donc...
— ■ Donc, il me met hors de ses prisons et de l'Abbaye en
même temps !... Je ne travaillerai plus à votre beau portail...
J'espérais pourtant, avec le temps, y montrer un peu mieux
le savoir que j'ai acquis en travaillant sous vos yeux, d'après
vos conseils...
— Mon ami, personne n'y va plus guère travailler... Plus
tard, quand les temps seront meilleurs, on reprendra l'ou-
vrage, les moines me l'on dit, et tu reviendras... En atten-
dant, tu dois partir, mon pauvre Jehan, maisle bonabbéqui
sait que tu n'es qu'un vaurien désordonné toujours à court,
m'a chargé de te remettre cet argent en y joignant toutes les
admonestations possibles pour tes fautes passées, toutes les
recommandations pour l'avenir... Prends donc l'argent et
les bons avis, tu auras besoin de l'un et de l'autre. Prends,
mon garçon, et ménage-les, ces écus, un peu mieux que les
autres. Nobles à la rose, écus de Tours ou de Paris, cela file
vite, et par le temps qui court cela ne revient pas facile-
ment!
LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTIXOTTE 37
— Remerciez pour moi l'abbé de Saint-Corneille, un jour^
j'espère, je pourrai témoig-ner ma reconnaissance.
— Tu vas donc partir...
— Pauvre Jehan ! fit Guillemette émue.
— Bon, bon, dit Martinotte, faut-il pas pleurer? Ça vaut
toujours mieux que d'être pendu... ou enfermé au pain et à
1 eau pour le restant de ses jours, comme on disait.
— Et je te donne-
rai, moi, une lettre
pour le maître archi-
tecte de la cathédrale
de Tours, j'espère
qu'il te trouvera
quelques belles figu-
res à tailler dans la
pierre... on ne chôme
pas partout, et je te
le répète, les mauvais
jours passés, ily aura
bien encore des édi-
fices en la ville de
Compiègne qui auront besoin des embellissements du noble
art de sculpture... Finis de dîner, prends des forces...
Dame Martinotte garnit l'assiette de Jehan avec les trois-
quarts du plat de bœuf aux choux. Maître Bonvarlet emplit
son verre d'un petit devin de Venette, aigre, mais franc et très-
guilleret.
— Et va-t'en! mon cher garçon, plus tôt tu seras parti,
mieux cela vaudra. Il faut que tu sois déjà loin à la brune,,
quand se fermeront les portes de la ville.
— Bah ! quand même les portes seraient fermées, pensez^
L'abbé de Saint Corneille
38 I.ES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
VOUS que cela me gênerait pour m'en aller, malgré messire
le gouverneur? Ce ne serait pas la première fois que je trou-
verais le moyen, les portes closes, de passer dehors... Je
connais certain endroit dans un angle, près de l'ancienne
poterne, où la descente n'est pas trop malaisée pour un
garçon qui n'a passes jambes dans ses poches...
— Non, non, pas de cela, tu partiras par la porte et je te
conduirai moi-même tout à l'heure, pour être certain que tu
ne feras pas nouvelles bêtises!
Adieux.
■^^^
Sur les routes boueuses.
IV
UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES
Un hiver a passé, depuis que Jehan des Torgnoles a purgé
sa peine de deux heures de prison au pain sec et à l'eau claire,
dans les geôles de l'Abbaye de Saint-Corneille. Nous le re-
trouvons un soir de printemps pluvieux, sur une route entre
Normandie et Picardie ; un léger bagage dans un sac sur son
dos, il marche dans les flaques de boue, la tête basse pour
veiller aux ornières, relevant à peine le nez de temps en temps
pour regarder sur sa gauche le soleil qui se couche, triste
et jaune, derrière des nuages couleur d'ardoise.
Le vent souffle dans les arbres où le feuillage est encore
grêle, des moulins à vent tournent mélancoliquement sur les
collines bleuâtres au pied desquelles un petit village tout
4o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
frissonnant dévide dans le ciel des fumées que la bise
bouscule et emporte rapidement.
Jehan est triste, plus triste que l'an dernier sur son écha-
faudage du parvis Saint-Corneille, et il nous faut avouer
qu'il y a bien de quoi.
Voilà plus de six mois que les sculptures du portail sont
terminées, plus de six mois qu'il a quitté les chantiers de
l'Abbaye, où, seul, maître Jacques Bonvarlet avait encore
quelques statues d'autel à terminer. Les temps sont durs et
mauvais. Depuis six mois Jehan de Compiègne erre, cherchant
du travail dans les bonnes villes; mais il n'y a plus de tra-
vaux, partout la guerre sévit ou menace, partout les villes
ferment, partout les bourgeois guettent avec inquiétude, du
haut de leurs remparts, les bandes ennemies qui, de temps
à autre, surprennent quelque place et la mettent à sac.
Tous ces soudards et routiers, Anglais, Bourguignons,
Flamands, vivent sur le pays, pillant et saccageant, brillant
les villages qui résistent, mettant à rançon les châteaux ou
les bourgs intimidés. Il y eut bien trêve avec le duc de Bour-
gogne, mais que valent les trêves pour des routiers qui,
lorsque l'occasion est bojine, passent sous les bannières
anglaises ! Que fait-il, l'excellent Jacques Bonvarlet, au
milieu de toutes ces bagarres, dans le fracas des armes, lui
si paisible et si doux, âgé déjà et de santé médiocre, resté
seul avec sa fille Guillemette, qui brodait de si belles fleurs
d'or et de pourpre sur les aubes des moines de Saint-Cor-
neille?
Jehan rit amèrement en se remémorant les bons conseils
que lui a donnés maître Bonvarlet lorsqu'il lui fît ses adieux
aux approches de l'hiver, il y a plus de six mois : « Si tu as
quatre écus en ta pochette, mon ami, ne te crois point pour
UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 41
cela riche à jamais et ne fais pas le magnifique seigneur
par les hôtelleries, avec tous ces bons amis que la moindre
piécette d'or nous fait si facilement découvrir ! Apprends à
compter !... »
— Oui, maître Bonvarlet, dit tout haut Jehan des Tor-
gnoles en posant le pied par distraction au milieu d'une
Les bourgeois guotlenl avec iiiqiiiétudr
flaque, j'apprends à compter, maître Bonvarlet!... ou plutôt
non je ne peux plus, comme je n'ai plus même la monnaie
d'un écu dans mon escarcelle, ni même d'escarcelle, je ne
saurai bientôt plus si un et un font deux ou zéro seulement !...
ah, maître Bonvarlet !
Jehan soupira.
— Que me disait-il encore?... Ah oui, « fuis la gaîté,
crains, redoute, fuis la gaîté, mon ami Jehan. Je n'en dirais
pas autant à tout le monde, chacun n'a pas comme toi une
âme disposée à faire explosion à toute minute en rires et en
42
LES ASSIÈGES DE COMPIEGNE
chansons ! Non, mais toi, je te connais, je sais que ta gaîté
naturelle te joue de vilains tours et je te dis de prendre
garde ! Quand tu te sentiras l'âme en fête, que des chansons
te reviendrontaux lèvres, force ton esprit à penser àdeschoses
tristes, broie du noir si tu peux, mon ami, tu t'en trouveras
bien ! »
Jehan donna un coup de bâton dans un buisson dorties.
— Je m'en trouverai bien? cria-t-il, non, maître Bon-
varlet, non ! Je pense à de tristes choses, à des choses dou-
loureuses... aïe, à mon estomac quicrie la faim, par exemple...
Je pense à cette chose vraiment lamentable qu'est l'appétit...
et je ne m'en trouve pas bien. Je broie du noir toute la journée
et je m'en trouve mal, très mal, horriblement mal!
Où est-elle raag-aîté naturelle ?Ce digne maître Bonvarlet,
en me parlant de ma gaîté natu-
relle, prenait des mitaines
pour me faire entendre que je
devais fuir les hôtelleries, les
compagnons rubiconds et jo-
yeux, les tables trop avenantes,
trop bien garnies d'oies farcies,
andouillettes, jambons, flacons
de vins de Touraine, d'Anjou
ou de Gascogne... Halte-là, ne
nous gargarisons pas avec ces
mots délicieux, qui donneraient
soif et fringale à un estomac
repu, ce qui n'est pas le fait du
mien!... Parlons-lui bien vite
d'abstinence, de navets crus.
Rêves douloureux. de raciues coriaces... Broyons
-*<#-
UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 43
du noir?... maître Bonvarlet, vos conseils ont été entendus,
je suis maintenant d'une frugalité extraordinaire, obstinée,
farouche, d'une frugalité à toute épreuve !
Jehan desTorgnoles envoya d'un coup de bâton une pierre
voler à trente pas.
— Pour le reste de vos conseils, maître Jacques Bon-
\jv vieux tirail sur le licou d'une vaclu
varlet, vous me pardonnerez de les oublier... car j'ai la
ferme intention de ne pas les suivre du tout. — « Réforme
ton caractère, ne sois plus si prompt aux colères, si querel-
leur et chercheur de noises... tu t'enflammes, tu t'emportes,
tu te fais des ennemis partout... Tâche de prendre du calme
et de la modération... etc., etc.. » — Eh bien, maître Bon-
varlet, j'en suis fâché, mais je ne vais pas chercher à devenir
un agneau bêlant, au contraire, et je vais me plonger délibé-
rément dans les noises et dans les bagarres, je vais chercher
les coups tout exprès, on m'appelle Jehan des Torgnoles, je
vais cogner, cogner, cogner!!!...
44 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE
Il exécuta un terrible moulinet avec son bâton, puis tout
h. coup se jeta sur le côté de la route comme pris d'une
panique soudaine, ce qui semblait démentir bien vite ses
déclarations; mais derrière son buisson, tout en restant les
yeux aux aguets vers l'horizon, il tirait de son bissac le fer
d'un gros marteau et l'ajustait à son bâton.
— Quels sont ces gaillards qui viennent là-bas, traînant
une vache et portant des paquets? Soudards ravageurs reve-
nant du pillage ou simples paysans? Français ou Anglais?
Bah ! ils ne sont que trois, qu'ils soient n'importe quoi, ce
n'est pas pour me faire peur...
Jehan, la main sur les yeux, regarda si rien n'apparaissait
au loin sur la route derrière les trois silhouettes, puis sortit
délibérément des broussailles.
— Bon, ce sont des laboureurs qui rentrent au logis,
■dit-il, ils ralentissent le pas, je crois qu'ils ont peur de moi...
Il leva son bonnet en l'air comme une manifestation paci-
fique pour rassurer les survenants qui bientôt se rappro-
chèrent.
C'étaient en effet des paysans : un vieux à cheveux blancs
tout cassé et deux hommes jeunes et robustes, à l'air inquiet.
Le vieux tirait sur le licou d'une vache et les jeunes, quoique
chargés de paquets de bardes, avaient en la main droite
chacun une fourche.
— Bonsoir, bonnes gens, cria l'ymagier quand il fut à
vingt pas d'eux.
— Bonsoir, dirent les paysans, la mine défiante.
— Bon, ne me montrez pas les dents de vos fourches, dit
Jehan, je ne suis Anglais ni Brabançon, au contraire ! Rien
de mauvais sur la route d'où vous venez?
— Rien de bon non plus, dit le vieux.
UM VOYAGEUR AFFAME KT DES ROUTES PEU SURES 45
— 11 y a danger?
— Peut-être. Les Anglais tiennent bourgs et châteaux à
sept ou huit lieues, leurs bandes viennent au butin dans les
Réfugiés dans les caches des bois. ^
'A^à'h
villages tout près d'ici.. . Tenez, voyez-vous là-bas ces fumées
noires qui traînent, c'est un village brûlé avant-hier; plus
loin à gauche, ce qui fume encore un peu, c'est un groupe de
fermes avec le manoir du seigneur, brûlés aussi après pil-
lage et saccage!... Quelle existence pour de pauvres labou-
reurs dans ce pays ravagé ! Nos champs restent en friches, le
46
LES ASSIKGÉS DE COMPIKGÎS'E
pain est rare, nos femmes et nos enfants sont dans les caches
des bois, non pas en sûreté, hélas! mais un peu moins en
danger... et voilà notre dernière vache que je conduis là-bas
pour la sauver des brigands, si c'est encore possijjle...
— Quelle tristesse! dit Jehan.
— D'ailleurs, comment s'en tirer sans dom-
mage, avec toutes les bandes qui courent le pays?
fit un des paysans. Si ce sont des soldats du roi,
ils nous disent : « Donne ta vache, bonhomme, il
faut bien que nous mangions! » Si ce sont des rou-
tiers anglais ou bourguignons, ils prennent la
vache, nous étranglent à moitié et nous assomment
aux trois quarts en nous appelant : Chiens
(f Armagnac! Et c'est grande chance quand
ils ne mettent pas le feu à la grange
et à la maison? Hélas, quand verrons-
" -^{^
Les pillards.
UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 47
nous la fin de tant de misères? On parle tout bas de miracles
et de prodiges qui l'annoncent, mais en attendant il faut se
sauver dans les bois.
— Et vous, mon gar-
çon, reprit le vieux, où
allez-vous?
— A Compiègne.
— On disait Com-
piègne pris par les An-
glais.
— Que non pas! Les
trêves venant d'être rom-
pues avec le duc de Bour-
gogne, Anglais et Bour-
guignons sont devant
Compiègne, mais pas
dedans! La ville est
forte... Il paraîtaussique
•lehanne, la Pucelle d'Or-
léans qui s'est faite chef
de guerre et bat l'Anglais
à chaque rencontre, avec
l'épée de l'archange saint
Michel, dit-on, marche
pour délivrer Compiègne
comme elle a délivré Or-
léans l'an dernier. J'y vais
donc aussi et ne serai pas le dernier à cogner sur l'ennemi...
— Allez et bonne chance! mais faites attention sur votre
route, observez bien les gens, défiez-vous de tout... Des^
cendez sur le Valois pour ne pas tomber dans les bandes de
Devant Compièa;ue.
48 LES ASSIÉGÉS UL CO.Mî; Lc .M-
routiers, évitez Creil qui vient d'être pus jinr Il.> Anj^Iais,
passez par Senlis qui est aux gens du roi Chai les \ 1 1.
— Bonne chance aussi dans vos bois, gardez-vou^ bien,
et bon espoir tout de même!
Les paysans tirèrent sur leur vache et poursuivirent leur
route vers les forêts qui barraient l'horizon au Nord, tandis
que Jehan piquait vers le Sud, juste dans la direction des
fumées sinistres dont les paysans lui avaient révélé l'origine.
Depuis six mois la situation était redevenue bien sombre;
après la succession de victoires rapides et surprenantes,
presque miraculeuses de l'année j^récédente, après la fou-
droyante campagne de cette bergère lorraine devenue chef
d'armée, enflammant par sa seule présence le cœur des gens
de guerre, lançant hommes d'armes et piétons, chevaliers,
ducs, princes, archers, piquiers, vieux routiers ou simples
soudards des communes, animés de la môme ardeur, hérissés
de la même fureur, à l'assaut sur les Anglais, bientôt démo-
ralisés à tel point, que des renforts appelés d'Angleterre
refusaient de s'embarquer par terreur des « maléfices et
enchantements de la Pucelle »; après cette triomphale che-
vauchée d'Orléans à Reims, qui promettait une complète et
rapide délivrance du royaume, les choses avaient brusque-
ment tourné.
Au lieu de marcher de l'avant pour profiter de l'effet
produit, de l'élan des troupes et du désarroi de l'adversaire,
soudain la bannière royale avait viré en arrière! Malgré
Jehanne, malgré le duc d'Orléans, malgré tous les rudes com-
pagnons des victoires de Jehanne, Pothon, la Hire, Dunois,
l'armée était retournée sur la Loire, le roi de France était
redevenu le roitelet de Bourges ou de Chinon, un prince
d'apparat vivant au milieu d'une cour corrompue, au lieu de
UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 49
chevaucher avec ses gens d'armes, et tout le fruit de la cam-
pagne de 1429 avait été perdu.
Les Anglais, rassurés par l'inaction de Tarniée royale à
demi dispersée, avaient repris les champs;
partout leurs capitaines menaçaient les villes
demeurées au parti du roi.
Les provinces arrachées à
l'ennemi par Jehanne d'Are
étaient piétinées et ravagées
de nouveau. Noyon était à
'¥.'■
Les Anglais avaient repris les champs.
l'ennemi qui déjà arrivait devant Compiègne, après s'être
emparé des petites places des alentours et l'investissait pour
forcer le passage de l'Oise.
Des capitaines de Charles VII s'étaient remis en cam-
pagne pour leur compte; Lahire avait pris Louviers et
Château-Gaillard et de là se lançait dans des courses sur
5o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
les pays occupés par l'ennemi. Jehanne d'Arc, enfin, avec une
petite troupe, quittait l'armée royale et accourait à la bataille-
Elle surprenait les Anglais à Lagny et se disposait à secourir
Compiègne oii déjà elle avait été conférer avec le gou-
Jehanue avait été conférer avec Guillaume de Flavv.
verneur Guillaume de Flavy pour réchauffer le courage de
la garnison et des habitants.
Le pauvre Jehan de Compiègne, fatigué d'errer dans les
villes et provinces plus ou moins touchées par la guerre, où
tout travail manquait, où tous édifices en construction étaient
arrêtés et paraissaient plutôt destinés à une ruine prématurée
qu'à un prochain achèvement, avait pris son parti, 11 s'était
dit que ses bras vigoureux habitués à manier le ciseau et le
marteau pourraient tout aussi bien tenir une arme et tailler.
UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 5i
sculpter les Anglais à grands coups de fauchard, avec une
bonne colère patriotique, avec toute la légitime indignation
d'un homme qu'on dérange dans ses habitudes et qu'on
empêche de manger à son appétit.
Il allait se faire soldat et pour trouver rapidement l'oc-
casion de passer sa fureur sur le dos de l'ennemi en coups
et horions, il tâcherait de se joindre à la petite armée de
Jehanne et de gagner Compiègne, où il combattrait côte à
côte avec des amis, où il reverrait son vieux maître Jacques
Bonvarlet.
Il marchait d un pas rapide tout en surveillant soigneu-
sement sa route, en tournant, par crainte de mauvaise ren-
contre, autour des villages dont l'aspect morne et silencieux
ne lui disait rien de bon. La nuit venait, les seules fumées
visibles à l'horizon n'étaient pas celles d'honnêtes cheminées
où chauffe la soupe du soir, mais bien des traînées sombres
d'incendies mal éteints. Le silence de la plaine était lugubre,
rompu seulement par des croassements de corbeaux qui pas-
saient en vols nombreux, rasant les terres ou passant sur
les collines, comme mis en humeur par tous ces tragiques
bouleversements.
— Et souper? fit tout à coup Jehan. J'oubliais de souper?
Voilà des heures et des heures que je marche, je vais, je
cours, je tourne, il me semble que j'ai bien gagné mon
souper !... Mais ça ne me le donne pas... Où trouverai-je bien
mon souper? Je ne vois rien de mangeable dans tous ces
champs... l'herbe répugne à mon estomac, il me faut des
choses plus succulentes... voyons, voyons?
11 allait d'un champ à l'autre, la tête baissée, sans décou-
vrir autre chose que cette herbe qu'il avait en dédain.
— Ah! fît-il, voilà un hameau tout près d'ici, avançons.
52
LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
j'ai plus de chances de trouver quelque chose... mais pru-
dence et méfiance, un œil sur les maisons et un œil dans les
jardins... Assez misérable, ce hameau... bien sûr je n'y dois
pas chercher rôtisseries et cabarets... Ne parlons de ces
choses... Bon, rien ne remue par là... Avançons toujours...
interrogeons ce clos... Bonté divine, des navets! Dieu du
ciel, des carottes! Par mon saint patron, des oignons ! je
suis sauvé, je vais faire bombance ! au souper! au souper !
Par une haie éventrée, Jehan pénétra dans le clos à l'as-
pect abandonné, où se distinguaient dans l'ombre du soir plu-
sieurs vagues carrés de plantes. Vivement il se pencha sur le
sol et arracha quelques légumes tout en continuant à monolo-
guer. Jehan, on a pu le remarquer, était bavard; il aimait à
formuler ses moindres pensées avec des mots et à défaut
d'auditeurs il causait et discutait avec lui-même; à l'occasion
aussi, on l'a vu, il se cherchait querelle, se morigénait, se
disait des choses désagréables, parfois un peu dures, qu'il
entendait sans se fâcher, malgré son mauvais caractère.
Jehan pénétra dans un clos.
UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 53
— Carottes, bon! jeunes, tant mieux, plus tendres!...
JNavets... jeunes, tantpis, fades!... Voyons, voyons, j'ai aperçu
oignons, pourtant?... non, c'est poireaux... Contentons-nous-
en... Encore carottes... ah? excellent, succuîent, raves? je
l'avais dit, festin! noces de prince! banquet royal?... C'est
assez, pas d'excès, ne retom-
bons pas dans le vice... Gour-
mandise, fî! Mais prenons
déjeuner pour demain... pas
gourmandise cela, mais sa-
gesse, prudence !..
Le bissac de Jehan grossis-
sait, il y avait de l'espoir pour
le déjeuner du lendemain. Jehan,
caché derrière un arbre, réflé-
chit et observe.
— Pour souper aussi savou-
reusement il faut s'installer,
dit-il, et ensuitequelques heures
de sommeil, car je suis cassé,
brisé, rompu... il y a dans ce
clos une grange qui me paraît
convenable... Endroit tran-
quille... Brr! tranquille, je devine bien... toutes les portes
ouvertes dans la maison là-bas, des fenêtres brisées, les
routiers ont passé par ici, il n'y a plus personne, les gens
sont dans les bois... Espérons pour eux qu'il sont dans les
bois !... Pour rien au monde je n'entrerais dans les maisons,
je suis excessivement poltron, mais la grange me paraît un
endroit convenable pour ma nuit...
Jehan tourna autour de la grange, écouta, et glissa la tête
Des carottes, bombances et festins!
54 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÉGNE
par la porte. Rien, pas un bruit. Il entra délibérément et
à tâtons chercha un endroit convenable pour s'installer.
Après s'être heurté à des tas de bois, à des instruments agri-
coles, herses ou charrues, il finit par atteindre un coin où
s'entassaient des bottes de paille, il s'allongeait déjà volup-
tueusement sur cette paille
lorsque, ses yeux commen-
çant à s'habituer à l'obscu-
rité, il distingua dans une
partie de la grange un étage
sous le chaume, rempli aussi
à ce qu'il semblait, de paille
ou de foin.
— Je serai mieux et plus
tranquille là-haut, plus chez
moi, allons, pas de paresse!
Il lança son bâton et son
bissac en l'air, puis s'accro-
chant aux poutrelles, il eut
bien vite escaladé l'étage.
Dans les bottes de foin il pou-
vait se faire un lit aussi doux
qu'en bas, mieux abrité des courants d'air, bien serré sous le
chaume, dans un angle où des toiles d'araignées pleines de
poussière faisaient comme de riches courtines de dentelles.
— Soupons! fit Jehan, c'est-à-dire déjeunons, dînons et
soupons en même temps, et après le festin, au lit tout de
suite, nous aurons de la lune pour une partie de la nuit; dès
que cette chandelle indiscrète s'éteindra, je me mettrai en
route pour avoir fait quelques lieues avant le lever du soleil
et celui de ces canailles de routiers!...
Il eut bien vite escaladé l'étage.
. : '/'
Songes asjri'iibles.
V
DOUCE NUIT UE REPOS TROUBLEE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS
Sous le chaume, bien enfoncé dans le foin, .lehan dormait
profondément depuis quelques heures. Il s'étirait un peu en
dormant et rêvait. Jehan ayant à peu près dîné, ce qu'il ne
faisait plus tous les jours, se trouvant moelleusement installé,
bien au chaud, s'était efforcé d'éloigner de son esprit avant
de s'endormir les tristesses et les inquiétudes présentes,
assuré de les retrouver le lendemain, et cet état de bien-être
lui avait procuré des songes agréables. Il rêvait que les
moines de Saint-Corneille venaient en procession le supplier
de reprendre le ciseau et de leur tailler pour lAbbaye les
statues de tous les saints et saintes du calendrier sans
omettre personne. Logé à l'Abbaye, nourri, abreuvé avec
une profusion extrême, et même gênante pour son travail, il
56 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
sculptait, sculptait, sculptait! Faveur extraordinaire et que
personne n'avait jamais obtenue, pas même maître Jacques
Bonvarlet, les saints et les saintes daignaient venir en per-
sonne complimenter l'imagier... Déjà, — il travaillait vite,
malgré les cinq ou six plantureux repas quotidiens — déjà
Jehan avait exécuté un saint Christophe de deux cents pieds
de haut qu'il s'agissait de placer au sommet d'une tour
énorme, fabuleusement élevée. Entreprise difficile ! Jehan se
tournait et se retournait dans son foin, il avait beaucoup de
peine à remuer son saint Christophe de deux cents pieds de
haut. Il lui en venait des gouttes de sueur au front. Tout à
coup il ouvrit les yeux, sortit péniblement de son rêve et se
dressa sur ses poings. On parlait dans la grange au-dessous
de lui, on parlait et on remuait.
Que voulait dire ceci? 11 se frottait les yeux et le front
pour tâcher de se réveiller tout à fait. — Oui, dans cette grange
où il se croyait seul et tranquille, des gens parlaient. Un
magnifique clair de lune étincelait au dehors, des rayons
passaient par tous les trous du toit, et pénétraient largement
en bas par la vaste ouverture sans porte de la grange. Jehan
inquiet prêta l'oreille. Les intrus parlaient assez bas, mais
de temps en temps une phrase prononcée avec animation
pur une voix rude, avec un accent autoritaire, s'élevait
au-dessus du murmure étouffé des autres voix.
— Des routiers ! se dit .fehan, me serai-je jeté dans la
gueule du loup? De quel parti? Ils parlent français ou à
peu près, car je ne comprends pas tout... écoutons. . Par
les cornes du diable! du flamand dans leur jargon... bon!
un juron anglais maintenant ! C'est une bande de brigands
brabançons et. anglais... Comment me tirer de leurs griffes
sans y laisser ma peau? Combien sont-ils?
p. 5V.
Les routiers.
DOUCE NLIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 37
Tout à fait réveillé, avec mille précautions pour ne pas
faire crier le foin, il se
tourna sur les coudes et
glissa peu à peu jusqu'à
une ouverture où l'argile
manquait entre les pou-
trelles du plancher et ris-
qua un regard par l'ou-
verture.
Les routiers se trou-
vaient juste en dessous,
assis oucouchésencercle
dans la paille, les uns
éclairés en plein par la
lune, les autres tout à fait
dans l'ombre, taches noi-
res à peine visibles dans
le noir, mais sur les-
quelles un rayon de lune,
passant par un impercep-
tible trou du chaume,
venait çà et là mettre une
tache brillante, faire étin-
celerl'acier d'un corselet,
ou le pommeau d un poi-
gnard.
— Combien sont-ils?se
demandait Jehan s'effor-
çant de les compter. Un,
deux, trois, quatre. .. cette
Un saint Christophe de deux cents pieds de haut.
cotte de maille qui brille à gauche, cinq, à côté, six, oh,.
58
LES ASSIEGES DE COMPIEGNE
les yeux de celui-là, sept, ça fait sept... un nez là-bas que
frappe la lune, un grand diable de nez en bec d'oiseau qui ne
médit rien de bon ; ils sont huit! Rien à faire qu'à se sauver,
s'il y a moyen...
C'était vraimentunebande de sacripants que ces huit rou-
tiers que les yeux de Jehan, s'habi'aiant à la demi-obscurité,
arrivaient à distinguer plus ou moins. Des gaillards de sac
et de corde, faces patibulaires, gla-
bres ou mal rasées, sombres figures
du iMidi et nez crochus s'allongeant
hors d'une barbe hérissée, sous
des salades ou bassinets de formes
diverses. Costumes de guerre ayant
fait déjà nombreuses campagnes,
i-ambisons de cuir matelassé, bri-
gantines, surcots où brillaient les
clous de cuivre maintenant la dou-
blure de plaques d'acier, corselets
de fer, hauberts de mailles rouillées.
Les armes aussi étaientvariées, les
routiers avaient à portée de la main
quelques arbalètes, des vouges et des fauchars. Redoublant
de précautions, Jehan se retourna sur le dos pour examiner
son grenier à foin. Il ne fallait pas songer à se sauver par
en bas, était-il possible de trouver une issue par en haut,
dans le chaume? Jehan poussa un soupir de satisfaction, la
lune lui montrait le chemin. Son grenier avait une espèce
de lucarne à cinq ou six pieds au-dessus du plancher, il
s'agissait de se hisser par là sur le toit de chaume et de se
laisser couler ensuite dans le clos.
— C'est simple, il n'y a qu'à ne pas descendre du côté où
l'vasion.
DOUCE ^UIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 39
cette bande de malandrins pourraitm'apercevoir dans le clair
de lune, il n'y a qu'à ne pas faire le moindre bruit en sautant,
et surtout à ne pas se casser une po.tte ou se fouler bêtement
le pied! Et ne perdons pas de temps, car il pourrait leur
— Il V a des rats là-haut '.
prendre Tidée de venir s'allonger sur mon lit de foin, où l'on
est plus au chaud qu'en bas...
Doucement, bien doucement pour ne pas faire crier la
paille ou le bois, Jehan se g-Iissa vers la lucarne. Ses bras
pourraient l'atteindre, mais passerait-il, n'était-elle pas trop
étroite? Il se hissa à la force du poignet, oui, il pouvait
passer, c'était juste, mais suffisant. Il allait enjamber la
lucarne lorsqu'il se ravisa. Jl oubliait son bâton ferré.
Comment se défendrait-il, s'il tombait plus loin sur quelque
routier?
6o LES ASSIÉGÉS DK COMPIÈGNE
Avec un redoublement de prudence, il revint à son lit de
foin et chercha son arme en tâtonnant. Ses mains rencon-
trèrent son bissac,
La llirc fsl avec cllo.
hélas il ne pouvait
l'emporter, sa provi-
sion de carottes et de
raves Tempêcherait
de passer par l'ou-
verture. Enfin il mit
la main sur son bâ-
ton. En cherchant il
dut faire tomber des
poussières ou des
brins de paille sur
les gens d'en bas,
car l'un d'eux leva le
nez en grognant et
dit :
— H y a des rats ou un chat là-haut...
Jehan s'aplatit un instant sans bouger sur le plancher,
puis reprit sa route vers la lucarne.
— Laissons les rats et résumons ! dit un autre des rou-
tiers dont la voix avait un accent d'autorité. Vous avez bien
compris ? Il nous faut cet homme, ce messager du dauphin
Charles soi-disant roi de France, il nous faut le message...
L'argent qu'il porte au gouverneur de Compiègne sera la
récompense de ceux qui l'auront tué. Il ne faut pas qu'il
passe. Parti d'Orléans il y a quatre jours, il doit arriver
sans doute à Senlis demain soir; si on peut le saisir avant
Senlis, tant mieux, sinon l'embûche doit être dressée à la
sortie. Si vous le laissez prendre par les Anglais de Creil
DOUCE NUIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 61
qui doivent être en campagne aussi, vous perdrez la récom-
pense.
— On l'aura avant eux !
— Ce messager ne sera pas difficile à dépêcher. Rap-
pelez-vous bien que ce .lacques Bonvarlet est un homme
petit et maigre, à barbe blanche...
Au nom de Jacques Bonvarlet, Jehan qui déjà se dirigeait
vers le toit s'arrêta brusquement, le cœur battant. Que tra-
maient les brigands d'en bas contre maître Bonvarlet? 11
avait entendu confusément qu'il s'agissait de guetter un
homme chargé d'un message...
— Notre ami de Compiègne, qui nous a bien renseignés
jusqu'ici, nous a dépeint ce Bonvarlet pour que nous ne nous
laissions pas berner. Petit et assez vieux, barbe blanche,
c'est compris?
— Soyez tranquille, messire, on ne laissera passer aucun
petit vieux, avec une barbe
grisonnante.
— Une fois son message
entre nos mains, monsei-
gneur le duc de Bourgogne
saura s'en servir pour ten-
dre quelque bon traquenard
au gouverneur de Compiè-
gne. Mais il faut réussir vite,
car cette damnée Jehanne la
Lorraine marche sur la ville
avec une troupe assez faible,
mais composée de soudards
solides, et La Hire est avec elle.
— Sorcière! grommela une voix dans l'ombre.
— Sorcière ! grommela uue voix.
62
LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
— Tu grognes, l'Anglais, fît un routier en riant, tu sens
encore les horions qu'aux Tournelles d'Orléans et à Patay
elle vous a fait pleuvoir sur les épaules, cette bergère capi-
taine...
— Avec l'aide du diable encore un peu de patience et
nous l'aurons aussi.
Nous aurons Coni-
piègne et nous au-
rons Jehanne!
Jehan oubliait
toute prudence, la
tête presque en de-
hors du plancher,
au-dessus des rou-
tiers, il écoutait, le
cœur battant d'émo-
tion.
Ainsi, il y avait
dans Conipiègne as-
siégé un traître
essayant de livrer la ville, ainsi des pièges se tendaient pour
prendre enfin par trahison la vaillante bergère lorraine, pour
arracher de ses mains cette bannière aux ileurs de lys qu'elle
avait plantée sur les bastilles anglaises àOrléans, qu'elle avait
fait flotter victorieusement sur tant de villes arrachées aux
soudards d'Angleterre, et qu'elle avait portée devant le roi
Charles, dans la cathédrale de Reims, au grand jour du sacre.
Et ce messager envoyé au gouverneur de Compiègne,
l'homme que ces malandrins parlaient de prendre et tuer,
c'était Jacques Bonvarlet, le pacifique et timide Bonvarlet,
mêlé de façon extraordinaire à des aventures guerrières.
Tu aimes trop tes aises !
DOUCE XUIÏ DE REPOS TROUBLÉE PAJl UNE BAKDE DE ROUTIERS 63
Que faire? Comment arriver à mettre obstacle aux trahi-
sons qui se tramaient? Comment sauver le pauvre Jacques
Bonvarlet? Jehan, les mains sur son front, écoutait tout en se
creusant la tête.
— 11 y a huit ou neuf bonnes lieues d'ici la ville de Senlis,
— J'étais tailleur de mou état.
disait le chef des routiers, vous allez dormir deux heures,
puis en route, il faut que demain vers midi nous soyons
au-dessous de Senlis...
— Bon! grommela l'un des routiers, encore une nuit de
perdue! Chien de métier! Comme si l'on ne serait pas mieux
à rester dans la bonne paille jusqu'au matin?
— La grasse matinée, n'est-ce pas? fit un autre. Toi,
Maclou Longbec, tu aimes trop tes aises pour faire jamais
un bon et franc soudard!
— Famine et misère! Quand je me suis fait soldat, j'ai
éié plus bête à moi tout seul qu'un troupeau d'oies! C'est
vrai, j'étais tailleur de mon état; voilà un métier tranquille,
64 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
camarades! Bien au chaud, assis à la fenêtre dans une belle
rue de Rouen, je tirais l'aiguille... Niaiserie de la jeunesse!
je me suis dégoûté d'un métier assis! Je trouvais que c'était
contraire à ma santé... Par saint Maclou, mon patron!
qu'est-ce que je dirais aujourd'hui?
— Allons, silence, cria le chef; qu'on m'écoute! Vous
allez donc dormir deux heures, sauf Longbec...
— Oh! fît le routier à demi-voix, toujours debout alors!
— Eh! par la barbe du diable, tu viens de dire que tu
n'aimais pas les métiers assis, fit un autre avec un terrible
accent de Gascogne.
— Le diable soit ton cousin, Loupias! Veux-tu prendre
ma place?
— ... Sauf Longbec et Geoffroy Canteleu, reprit le chef,
qui vont partir tout de suite.
— Qui vont partir tout de suite, gémit Longbec, chien
de métier!
— Vous connaissez le pays, vous vous rappelez, à une
bonne lieue au-dessous de Senlis, le petit bois où déjà nous
nous sommes mis à couvert... Le ravin si broussailleux et la
petite butte d'où l'on peut surveiller la route au loin...
— Oui, oui.
— Vous commencerez par faire le tour de Senlis en appro-
chant le plus près possible pour voir s'il n'y a rien d'alar-
mant par là.
— Oui, mais si je vas trop près, dit Geoffroy Canteleu,
moi je connais peut-être des gens de la garnison, mauvaise
affaire !
— C'est vrai, tu viens de l'armée du dauphin Charles,
double traître, tu as l'audace de me rappeler que tu étais
l'ennemi il y a un an ou deux!
DOUCE NUIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 65
— Mon père était Bourguignon, ma mère Champenoise,
et dame, il y a dix-huit mois, avant que je vous aie rencon-
trés, je suivais le côté de ma mère, j'étais Champenois...
Mais l'année d'avant, c'était le côté de mon père qui l'em-
portait, j'étais piéton dans les armées du duc... On avait du
,^/=-
— Le pillage rapportait davantage.
bon temps, le pillage rapportait mieux... c'est maigre aujour-
d'hui, même avec vous!
— Donc, après avoir fait le tour de Senlis et tâché
d'éventer toute embuscade, vous reviendrez au petit bois
que vous connaissez, vous y trouverez Touquart, Goldenbach
et Craeswerbrouck. C'est assez, cinq gaillards comme vous
pour venir à bout de ce Bonvarlet. .. Mais ne vous trompez
pas, n'arrêtez aucun autre! Il vous tomberait sous la
patte un gros marchand chargé d'écus, que vous devriez
66 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
ne pas le voir, pour ne pas donner l'alarme au vrai gibier...
Les routiers ricanèrent.
— Moi, reprit le chef, j'attendrai l'homme au delà de
Senlis, pour le cas où vous auriez été assez bêles pour le
laisser passer.
— Ah bien, gémit tout bas Maclou Longbec, on ouvrira
l'œil! D'abord moi j'en ai assez! Je quitte l'arbalète, je ne
Tu es couché sur mon arbalète !
suis plus homme d'épée, je redeviens homme d'aiguille et
avec ma part de prise, je m'établis à Rouen ou à Paris! La
tranquillité, quelle douceur! Et puis, vois-tu, Loupias,
Gascon sec et dur comme un caillou, moi je suis un homme
doux et paisible et sujet aux rhumes... Hein! quel temps!...
Et ce chien de métier de soldat n'est guère bon pour la
santé... Craeswerbrouck, animal de Flamand, tu es couché
sur mon arbalète, tu ne t'en aperçois pas, tant tu es bardé
de lard !
— Alors, bâilla Canteleu, on va se resangler au lieu de
dormir...
DOUCE XOT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BAXDE DE ROUTIERS 67
Jehan des Torgnoles en savait assez. Il fallait maintenant
partir au plus vite, s'évader de
ce guêpier, arriver à tout prix
à tirer le pauvre Bonvarlet du
terrible danger qui le menaçait,
d'autant plus qu'en le sauvant
on sauvait peut-être la ville de
Compiègne et la bergère qui
avait rendu l'espoir et le cou-
rage aux gens de guerre, et qui
combattait si vaillamment avec
eux pour Lfi délivrance du mal-
heureux pays de France. -
Profitant de ce que les rou-
tiers faisaient un peu de bruit,
les uns se préparant à partir,
les autres en s'allongeant sur la
paille, il se leva vivement et ga-
gna la lucarne. Quand il se fut
hissé dehors sur le chaume, il
tira vers lui son bâton ferré et se
laissa couler avec précaution.
Le chaume descendait par
bonheur assez bas, en se pen-
dant par les bras il n'y aurait
qu'un saut de quelques pieds à
faire. Jehan inspecta les envi-
rons. Rien ne bougeait, la soli-
tude semblait complète. Sans abandonner son bâton ferré,
il s'accrocha aux dernières brindilles de chaume et s'ap-
prêta à sauter avec le moins de bruit possible.
Saisi par une jambe.
68 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
Tout à coup comme il allait lâcher les mains, il se sentit
saisir par une jambe. Juste au-dessous de lui un homme
jaillissait de Fembrasure d'une porte où il se tenait enfoncé,
invisible pour Jehan sous la saillie du toit de chaume.
— Alerte! par saint Georges! alerte! cria l'homme.
D'un violent coup de pied de la jambe libre, Jehan se
'^y^^^^g^ ;i^-^~7^^ff,jf^/c^ ^^
Son bâton ferré s'abattit.
dégagea et sauta sur le sol. Il y eut un éclair d'épée sous un
rayon de lune. Jehan, d'un brusque mouvement de côté, put
éviter la lame qui allait lui trouer la poitrine, mais une
estafilade lui déchira l'épaule. Il rugit de douleur et de
colère et son redoutable bâton ferré, massue formidable,
s'abattit sur son adversaire. Un bruit sourd, un second
rugissement et l'homme tomba la face contre terre; la
massue avait rencontré la tête.
Jehan ne prit pas la peine de regarder en arrière. Il enten-
dait les routiers sortir de la grange. En trois bonds il tra-
versa le courtil, passa au travers de la haie et fila tout droit
DOUCE NUIT DK REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 69,
' J'
Lus ronUi'r:> surlaii-nl <1*' la jj'i'atïge.
d'instinct vers un petit bois qui par bonheur se perdaitdans
un pli de terrain à l'abri de la lune.
Les routiers en désordre étaient tombés sur leur cama-
rade; ils avaient hésité un instant avant de se lancer à la
poursuite de l'ombre qu'ils avaient à peine entrevue.
— Allons donc ! allons donc ! cria le chef, laissez là l'im-
bécile qui s'est fait assommer et attrapons l'homme... Cama-
rades nous étions épiés, l'homme a certainement entendu,
il nous le faut ou tout est manqué... Hardi, compagnons, du
jarret! nous le tenons!
Jehan fonçait h travers le taillis comme une trombe, le
bois par malheur n'était pas profond et de l'autre côté c'était
la plaine découverte en pleine lumière, sous un ruisselle-
ment d'étoiles, dans la nuit claire et froide. Mais il avait une
avance de plus de deux cents pas et une fois sous les arbres,
invisible aux poursuivants, Jehan pointa sans hésiter vers la
gauche, suivit le bois dans sa plus grande longueur pendant
^o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
que les routiers perdaient quelques minutes en hésitations.
Par ici! par ici! cria le chef, je l'ai entendu! Epar-
pillez-vous à dix pas les uns des autres, faites silence et
g'agnez vivement le bout du bois.
Par bonheur, au bout du bois, Jehan rencontra un terrain
en partie défriché, encore rempli de broussailles, avec de
grosses souches çà et là, et des troncs abattus. Plus loin, le
sol s'escarpait, formant une ligne de collines ondulées.
Courbé, sautant de buisson en buisson, presque à quatre
pattes parfois, évitant les points éclairés, Jehan atteignit le
haut de la colline. 11 était temps, les routiers sortaient du
bois. Il les vit après un court conciliabule gravir la pente
en sondant chaque trou, chaque repli broussailleux.
— Bons chiens de chasse, se dit Jehan après avoir soufflé
une minute, mais vous ne tenez pas encore votre gibier,
détalons vite ! Heureusement ma mère m'a donné de bonnes
jambes...
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Détalons 1
Les routiers.
VI
UNE l'OiRsuni: mouvementée
Le soleil se levait blafard derrière les masses de nuages
qui promettaient encore de la pluie pour la journée. Depuis
trois heures peut-être Jehan couraitou marchait, le plus pos-
sible à couvert sous bois, quand il rencontrait des bois, ou
dans des sentiers accidentés, à travers champs. Le gibier ne
s'était pas laissé prendre. Pendant longtemps il avait senti
les chasseurs sinon sur ses talons, du moins à courte dis-
tance. Maintenant il croyait être sûr de les avoir dépistés ou
distancés.
Il n'y avait plus de danger immédiat. Mais Jehan, les
coudes au corps, réglant le mieux possible sa respiration,
courait toujours, l'œil et l'oreille aux aguets, évitant les vil-
-2 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
lages et les grandes routes. Où se trouvait-il exactement?
les villages étaient-ils en la possession de l'ennemi? Il l'igno-
rait. Mais il se savait à peu près dans la bonne direction,
marchant du côté delà rivière d'Oise, vers le pays de Senlis.
Car son parti était pris, coûte que coûte, il lui fallait arriver
là-bas avant les routiers pour sauver Bonvarlet, lui faire
quitter sa route pour aller avec lui à Compiègne, avertir le
gouverneur Flavy et Jehanne la Lorraine des trahisons qui
se préparaient.
11 y laisserait sa vie si le sort le voulait, mais plutôt que
de voir le pauvre Bonvarlet tomber dans l'embuscade, il
attaquerait les routiers, même seul.
Ils étaient donc neuf, pensait-il en sa route, j'en ai
abattu un qui, je crois, est mal en train de courir mainte-
nant... Reste huit... Je connais leur plan, quatre dans l'em-
buscade en avant de Senlis, quatre en arrière de la ville. Je
vais en avant. Oh ! j'arriverai ! Je verrai Bonvarlet avant eux
et l'avertirai, ils ne le tiennent pas, quand je devrais leur
tomber dessus... J'ai une faim de loup... Courir ainsi creuse...
Et je n'ai plus mon bissac ! Rien dans les champs! Il me
faudrait passer près des villages pour trouver des jardins,
des raves et des oignons... Mon dîner d'hier qui était le seul
repas de la journée est loin ! Tais-toi, mon estomac, ne
réclame pas... sois raisonnable, je te revaudrai ça un autre
jour, si je peux !... d'ailleurs tu devrais commencer à t'habi-
tuer à la diète !...
En passant près d'un petit ruisselet, Jehan sejeta à terre
pour boire un peu et se reposer cinq minutes à l'abri d'un
bouquet d'arbres. Son estafilade à l'épaule, à laquelle il ne
pensait pas en courant, lui fit faire une grimace douloureuse.
11 eut un instant la tentation de mettre un peu d'eau fraîche
UNE POURSUITE MOUVEMENTÉE 73
sur sa blessure, mais le sang avait séché et collé ses vête-
ments, il valait mieux n'y pas toucher.
— Quelle chance, se dit-il, que ce soit à l'épaule gauche !
A l'autre cela m'empêcherait de manier convenablement mon
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Johaii se jeta à terre.
assomme-brigands, mon brise-carcasse à routiers! Mais la
droite est bonne et je le leur montrerai!
Il se leva et fit un rapide moulinet avec son bâton ferré.
— Tout va bien ! en route !
Pas de routiers à l'horizon. Certainement ils avaient
abandonné la poursuite et repris la route de Senlis. Jehan
chercha à s'orienter. C'était à quelques lieues de Gisors qu'il
74 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
avait eu cette heureuse chance de rencontrer les routiers et
d'être mis au courant de leur plan. 11 avait dû obliquer vers
le Sud pour leur échapper, mais il avait depuis repris la
bonne route. Senlis devait être encore à sept ou huit lieues.
Il fallait aller passer l'Oise du côté de Beaumont et piquer
ensuite le long des forêts pour couper la route de Bonvarlet
avant l'endroit dangereux.
Par malheur la pluie qui menaçait depuis l'aube com-
Sous les averses
mença bientôt à tomber. Petite pluie d'abord, averse violente
ensuite. Lèvent soufflait; quand un nuage avait crevé, un
autre arrivait en grande course du fond de l'horizon et se
déversait sur la plaine et sur le pauvre piéton trempé bien
vite jusqu'aux os.
Jehan ne s'en inquiétait pas. Ce qui le consolait c'est que
la pluie tombait aussi sur les routiers. Il se les représenta
pataugeant derrière lui sous l'averse, dans les chemins
boueux; cela le fît rire et lui redonna des jambes. Cette pluie
lui fît même gagner trois quarts d'heure. Comme il ruisselait
UiXE POURSUITE MOUVEMENTÉE ^5
SOUS la bourrasque, il songea qu'il était bien inutile d'aller
chercher un pont pour traverser l'Oise. Le plus simple c'était
de marcher droit à la rivière et de la franchir à la nage. Jl
n'en serait pas beaucoup plus mouillé.
Des collines bor-
dant la rivière il put
apercevoir une éten-
due' de pays, bien
mélancolique sous la
bourrasque qui fai-
sait rouler les gros
nuages et crever les
averses. Des plaines
parsemées de masses
vertes, de gros bou-
quets de bois qui peu
à peu se serraient et
se réunissaient pour
ne plus former qu'une
immense forêt occu-
pant tout l'horizon,
presque sans solution
de continuité, sous
divers noms : forêt
de Chantilly, forêt de
Halatte, bois divers à
perte de vue, se reliant sous \ erberie et Béthisy à la grande
forêt de Guise ou de Compiègne. Jehan dévala au grand trot la
pente de la colline et sauta sans hésitation dans l'Oise. Oui,
vraiment, on n'y était pas plus mouillé qu'à travers champs.
En abordant sur l'autre rive il se secoua comme un chien
Sortie de la rivière.
^6 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGKE
mouillé et reprit sa course. Un rayon de soleil vint un ins-
tant entre deux nuages le réchauffer un peu sans le sécher
tout à fait.
Il se défiait des bois propices aux embuscades et se tenait
à la bonne distance de la ligne sombre de la forêt.
— Où vas-tu donc, pauvre garçon? lui cria au passage
dans un hameau de bûcherons, une bonne femme apitoyée
par sa figure hâve et ses vêtements mouillés, est-ce qu'on te
poursuit?
— Vous n'avez pas vu de routiers anglais par ici ?
•demanda Jehan s'arrêtant pour souffler un instant.
— On n'en avait pas vu depuis une semaine au moins,
fit un homme passant la tête à une fenêtre, mais...
— Mais quoi ?
— - Mais il vient de passer tout à l'heure, là-bas, à l'entrée
du bois, quatre ou cinq gaillards à mines d'écorcheurs...
Entre te sécher ici, il vaut mieux que tu ne les rencontres
pas !
— Merci, dit Jehan, je n'ai pas le temps... Ce sont mes
brigands qui courent à leur embuscade, pensa-t-il, raison
de plus pour me dépêcher, je marchais, il faut que je coure !
— Il a froid et faim aussi, peut-être, dit la bonne femme,
prends au moins ce morceau de pain, mon garçon, il est de
la quinzaine passée, mais tu as de quoi mordre !
Jehan attrapa le morceau de pain au vol et reprit sa course
en expédiant le pain à grands coups de dents.
Enfin Jehan atteignit un chemin qu'il reconnut. C'était
bienlaroutedeSenlis. Là devait passer Bonvarlet pour s'en
aller vers les routiers qui le guettaient.
La route, aussi loin que le regard pouvait la suivre, était
déserte. Pas une âme, pas une charrette. Chacun devait se
UNE POURSUITE MOUVEMENTEE
77
rencogner chez soi et ne se risquer dehors que pour des
raisons sérieuses, par ce mauvais temps, avec la crainte des
g-ens de guerre courant les champs.
Un monticule couvert de bois dominant des deux côtés
— Où vas-tu donc, pauvre crarçon ?
une longue partie de la route, parut à Jehan exténué un bon
poste pour attendre Bonvarlet. II trouva dans les branches
d'un chêne une place point troj) mouillée et assez commode
pour surveiller la route.
— Et maintenant patience, patience ! monologua Jehan
une fois installé, et ne faisons pas le douillet. D'abord, c'est
entendu, je ne suis pas fatigué, je n'ai pas faim, je n'ai pas
froid, je ne suis pas mouillé! Nous causerons de toutes ces
bètises-Ià plus tard, quand j'aurai tiré maître Bonvarlet du
6
,8 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÉGAE
danger qui le menace... Mais par moirsaint patron, qu'il
vienne le plus vite possible.
Ce Jehan qui n'avait pas froid et qui n'était pas mouillé,
claquait des dents cependant, et son estomac se remettait à
crier famine. Et le messager royal envoyé à Compiègne, le
digne maître Bonvarlet, attendu ici par Jehan et guetté par
Dans les branches d'uu chêne.
les routiers, n'arrivait pas. Jehan maintenant engourdi sur
la branche avait de la peine à se tenir éveillé. Il se contait
des histoires pour tacher de ne pas laisser son esprit s'en-
gourdir comme son corps ; il se remémorait ses différends
avec Thibaut Rongemailie l'usurier, et s'efforçaitde se mettre
en colère au souvenir des écus laissés entre ses griffes.
Cependant la nuit tombait tout à fait et maître Bonvarlet
n'arrivait pas.
Maintenant Jehan des Torgnoles frissonnait tout transi
de fièvre; le froid, la phiie, la faim, la fatigue, tout l'acca-
UXE POURSUITE MOUVEMENTÉE 79
blait; sa blessure lancinante le tenait à peu près éveillé. Il
avait presque des hallucinations. Il était sorti du fourré et
marchait d'un pas saccadé sur la route. Dans l'obcurité il
croyait à tout instant voir arriver sur lui des fantômes à
longs bras qui devenaient simplement des arbres quand il
se cognait la tète dans les branches.
— C'est vous, maître Bonvarlet? demandait-il à voix
basse au moindre bruissement du vent dans les broussailles.
Rien! Personne! Les heures passaient. De temps en temps,
il se laissait tomber épuisé dans l'herbe mouillée. Tout à
coup dans la nuit il perçut, très nettement cette fois, un trot
(le cheval. Comme il était alors par terre, il
se contenta de lever la tète
pour écouter. Oui il arrivait
sur la route, du côté de Senlis,
non pas un cavalier, mais trois
Les trois cavaliers s'arrètèrcul.
8o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
au moins. Les cavaliers passèrent. Jehan s'enfonça dans le
feuillage', car il avait vu luire des corselets d'acier et distin-
gué de longues épées. La tournure des trois hommes ne lui
disait rien de bon. Les cavaliers s'arrêtèrent à quelque dis-
tance comme pour tenir conseil. L'un d'eux partit au galop
en avant et disparut vers la plaine, tandis que les autres,
descendus de cheval, s'asseyaient dans un buisson à deux
pas de Jehan.
Celui-ci avait repris toute son énergie et à tout hasard,
pour être prêt à tout, serrait entre ses mains son bâton ferré.
11 resta bien trois quarts d'heure ainsi, se rapprochant insen-
siblement des deux hommes et se demandant souvent s'il ne
ferait pas bien de les attaquer.
Les deux cavaliers semblaient s'impatienter ; de temps
en temps ils se levaient, piétinaient pour se réchauffer et se
rasseyaient en grommelant.
— Non, non, j'en ai assez du métier, toujours sur ses
pattes...
— Bah, puisque le capitaine a pu demander des chevaux
aux Anglais de Creil...
— Je n'en suis pas moins fourbu! Chien de métier!
— Tais-toi donc ! tu n'aimes pas les métiers assis, tu
n'aimes pas les métiers debout, tu réclames toujours. Tu
ennuies le diable à la fin! Mais je voudrais te tranquilliser.
Vois-tu, il ne faut pas se faire débile, car tout finit par s'ar-
ranger... Sais-tu ce qu'il arrivera?... Tout vient à point à
qui sait attendre, tu finiras à ton goût, ni assis, ni debout...
tu finiras pendu !
— La corde t'étrangle toi-même, gémit le routier, on ne
doit pas parler de ces choees-là entre honnêtes gens, ça
porte malheur!
UAE POURSUITE MOUVEMENTÉE
8i
Jehan ne pouvait plus conserver de doute, il avait devant
lui_deux des malandrins de la grange. Que faire? Fallait-il
tomber dessus en profitant de leur surprise pour en débar-
rasser la route? Comme il hésitait et cherchait à s'approcher
davantage, il entendit au loin dans le silence de la nuit le
— Je n'en suis pas moins fourbu.
martèlement d'un galop rapide. C'était l'autre cavalier qui
revenait à pleine course : bientôt il fut à portée de voix.
— Holà hé! cria-t-il, Canteleu, Longbec, alerte, en selle!
— Quoi? firent les routiers en se relevant, le messager?
Jehan frémit et se redressa dans l'ombre.
— Non! dit le cavalier arrêtant un instant sa monture;
non, par le diable il est passé! Pendant que nous nous mor-
fondions sous bois à tendre nos souricières, il filait d'un autre
côté!... Il a dû glisser par je ne sais quels sentiers... 11 faut
le trouver. . . Vite, vite, en selle, il s'agit de le rattraper avant
Compiègne.
l ne belle troupe de gens de guerre.
VJl
ou MAITRE BO.XVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE
De l'autre côté des épaisses forêts qui du Parisis au
JN'oyonnais ne faisaient pour ainsi dire qu'une longue masse
verte, dans l'après-midi du jour où Jehan de Compiègne, après
la mauvaise rencontre des routiers dans la grange aban-
donnée, se lançait à la recherche de maître Bonvarlet, une
belle troupe de gens de guerre, marchant sous la bannière
bleue aux fleurs de lys d'or, s'avançait sur la route de Crépy-
en-Valois. II y avait une cinquantaine d'hommes d'armes
chevauchant sous la lourde armure de fer, la salade sur la
tète ou accrochée à la selle; des écuyers en harnois plus
léger ou des coutiliers à pied à côté d'eux, portaient les
grandes lances des chevaliers. En avant et en arrière mar-
ou MAITRE BONVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 83
chaient environ deux cent cinquante piétons, une cinquan-
taine d'archers, autant d'arbalétriers chargés du grand
pavois dans le dos, avec la trousse pleine de viretons au
côté, et environ cent cinquante hommes armés de longues
piques, de guisarmes, vouges, fauchards à longues lames
tranchantes, hérissées de pointes et de crocs pour saisir et
accrocher les gens d'armes par leurs armures, éventrer les
chevaux ou leur couper les jarrets.
La chanson de route
Quelques piétons, pour oublier la fatigue de cette longue
route et la pluie qui leur fouettait le visage, de temps en
temps chantaient, sans excès d'harmonie il faut l'avouer,
quelque vieille chanson, la complainte de V Homme armé qui
disait naïvement les ennuis du soldat, la tristesse des départs,
et reprenait quelque gaieté par une ritournelle comique au
refrain, la chanson de marche enfin, aussi vieille que les
premières armées.
Un homme qui venait de sortir d'un petit bois à la vue des
bannières françaises, les regardait passer sur la route.
84 LES ASSIÈGES DE COMPIEGNE
C'était, lui aussi, un voyageur; son bâton, ses chausses cou-
vertes de boue l'indiquaient. Comme un piéton s'arrêtait sur
le bord du chemin pour relacer ses brodequins, le voyageur
l'interrogea :
— Archer, mon camarade, dit-il, messiré La Hire est-il
avec vous?
— Il y est, répondit l'archer, tenez, là-bas, le chevalier
dont le bassinet a une longue plume rouge. Et celui qui che-
vauche à côté de lui est messire Pothon de Xaintrailles.
— Je le vois, merci, je vais lui parler.
— Eh, l'homme, dit un soldat qui portait sa salade à la
ceinture parce que son front était entouré d'un linge légère-
ment rougi par places, vous savez qu'il est de mauvaise
humeur aujourd'hui...
— Mais non, dit un troisième, il est de très bonne hu-
meur, parce que nous avons joliment battu les Anglais hier
à Lagny !
— Il est de mauvaise humeur, te dis-je, parce qu'on a
laissé échapper de la déroute une quarantaine d'Anglais, alors
que tous, à son compte, auraient dû rester sur le terrain.
— Je vais toujours voir, fîtlevoyageur enallantau-devant
d'un groupe de gens. d'armes qui s'avançaient assez lente-
ment sur leurs grands et lourds chevaux à l'air fatigué.
La Hire, un des plus fameux capitaines de Charles VII,
de ceux qui, dans la bonne ou la mauvaise fortune, portèrent
les plus rudes coups aux Anglais, était alors nn homme
d'environ quarante-cinq ans, chevalier massif et robuste,
aux traits accentués, aux yeux aigus sous des sourcils épais
et farouches réunis en un large accent circonflexe noir, jus-
tifiant son surnom de La Hire, c'est-à-dire la Colère. Malgré
le froncement de ses sourcils, son humeur ne semblait pas
ou MAITRE_BONVARLET RE.NCOMRE JEHAN^E D'ARC ET LA HIRE 85
trop hargneuse ce jour-là, et même il souriait discrètement
à quelque chose d'assez plaisant sans doute que venait de
lui dire Pothon de Xaintrailles. Celui-ci aussi avait fîère
allure; un peu plus jeune que La Hire, grand et solide che-
valier aux bras énormes, il redressait sa haute taille dans
une armure un peu rouillée aux endroits visibles, recouverte
d'un surcot rouge
dans lequel se
voyaient quelques
déchirurec.
La Hire et
Xaintrailles, tou-
jours en expédi-
tions contre les
Anglais, en cour-
ses rapides aux
terres de Norman-
die, Bretagne ou
Picardie, guettant
les occasions,
prompts à fondre
sur une place forte qui ne les attendait pas, ou à surprendre
quelque corps de routiers aventuré, avaient été des compa-
gnons de Jehanne d'Arc pendant ^a superbe campagne de
l'année précédente, conquis tout de suite par la belle vail-
lance de Jehanne et par cette miraculeuse entente de la
guerre que cette bergère de dix-huit ans avait montrée tout
de suite.
Le voyageur laissa passer un peloton d'hommes de pied
et s'avança ensuite en saluant devant La Hire, qui le regarda
tout d'abord d'un air surpris.
Messire La Hire est-il avec vous :'
86 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
— Bonjour, que voulez-vous? fit-il de son air brusque.
Tiens, mon hôte de Compiègne, c'est vous, maître Bonvariet?
L'homme s'inclina.
— Oui messire, c'est moi, dit-il, bien heureux de vous
rencontrer et de vous féliciter pour votre victoire d'hier.
— Oui, messire Pothon me rappelait à l'instant la mine
pM/'",
lÊlÈP
(^<:'--''^."^'/|iMiiJ?^^^.'>i«';
M :lf.
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:-#'V'x;-.:.
Toujours prêts à foudre sur l'enuemi
déconfite des Anglais qui rentraient de l'expédition avec du
butin lorsqu'ils nous virent et nous sentirent tout à coup
leur tomber sur le dos. Vous voyez, en y pensant, je suis
presque malade de rire...
Décidément messire La Hire était de bonne humeur, il
ouvrait largement mais silencieusement la bouche, pensant
probablement rire à gorge déployée.
— Mais, reprit-il, que faites-vous sur les routes, maître
ou MAITRE BO.WARLEÏ RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 87
Bonvarlet? Quand je fus votre hôte, en votre logis près de la
grosse tour Beauregard, lorsque nous allâmes à Compiègne
il y a quinze jours avec Jehanne, vous ne m'aviez pas paru
aimer beaucoup à courir les champs... Et votre si gente et si
douce fille, l'auriez-vous laissée seule eu une ville assiégée ?
— Messire, dit tout bas Bonvarlet, pendant que vous che-
Oui, messire, c est moi !
vauchiez en quête de bons coups de lance, je fus chargé par
le capitaine de Compiègne, messire de Fiavy, d'aller voir
les gens du roi Charles à Orléans, pour remettre lettres et
en rapporter argent pour les nécessités de la guerre. Je ne
suis pas homme de bataille, je ne me crois aucune vaillance,
et je serais d'une faible utilité dans un assaut, vous vous en
doutez à me voir, n'est-ce pas? Je vous avoue donc humble-
ment que je n'eus pas le cœur très réjoui de la mission...
Messire de Flavy, pour ni'amadouer, parla de la confiance
88 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGXE
qu'il mettait ainsi en moi, sur la recommandation du sei-
gneur abbé de Saint-Corneille, il ne me cacha point les
dangers .qui pouvaient m'attendre en chemin, ce qui n'était
pas pour me rassurer...
— Oui, oui, fît La Hire.
— Ces dangers vous feraient rire, mais moi cela me gênait
tout de même quelque peu, mais enfin je suis parti, j'ai rem-
-V ^
Messire de Flavy pour m'amadouer. ..
pli ma mission assez heureusement jusqu'ici et je reviens...
— Vous revenez avec des finances?
— Oui, dit tout bas Bonvarlet, mon pourpoint est cousu
de pièces d'or. C'est une riche armure, mais je ne voudrais
point me heurter sur la route à des routiers de Bourgogne
ou d'Angleterre. Je vais de ce pas à Senlis oii je dois laisser
une partie de cet or. Averti des dangers possibles, j'ai pris
par le plus long, je serai à Senlis dans quelques heures par
chemins détournés et j'en repartirai demain pour Com-
piègne.
— Gardez-vous bien, dit Pothon de Xaintrailles, maître
-^:r7._.
r. S'.'.
Jehanne d'Arc et la troupe de secours.
ou MAITRE BOXVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 89
Bonvarlet, la force manque peut-être à vos bras, mais non
le cœur en votre poitrine, vous êtes un brave homme !
— Oui, gardez-vous
bien ! reprit La Hire, et que
Flavy continue à bien gar-
der Compiègne ; avertissez-
le que nous serons chez lui
dans deuxjours prêts à bien
faire. Tenez, maître Bon-
A^arlet, voici Jehanne, notre
bergère capitaine, ([ui
s'avance avec son frère et
son écuyer. Regardez-la,
elle chevauche hardiment
comme un vieux chevalier,
son cœur déborde de flamme
quand elle voit Tennemi, et
elle a force de rude soudard
pour bouter en avant dans
un assaut ou une charge.
Un groupe de cavaliers
arrivait en pressant le trot
de leurs chevaux fatigués.
Jehanne marchait parmi eux
reconnaissable à ses che-
veux très courts pour une
femme, un peu longs pour
un homme, et au grand
surcot qui couvrait son armure. Son casque, un bassinet en
tout semblable à celui des hommes d'armes, pendait accroché
au chanfrein de son grand cheval. Elle semblait de taille
90
LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
moyenne, mais tout en elle respirait la force et la vaillance.
Il était difficile de discerner à première vue ce qui lui don-
nait cet indéniable ascendant sur tous ces rudes soldats
éprouvés par tant de guerres, peut-être son regard franc,
la simplicité de ses allures et ce courage sans hésitation ni
défaillance, ([ui la faisait se jeter au plus fort du combat en
méprisant les volées de flèches, les boulets des bombardes
et les épées levées sur elle.
^^iîjf' ■
-,^
-. . \,
■}, I ,'
Quelques bous joueurs de bombarde.
A côté d'elle marchaient son frère Pierre d'Arc, robuste
soldat lui aussi, et son écuyer d'Aulon qui portait sa bannière
particulière, semée de fleurs de lys et ornée de peintures.
— Et bien, messire La Hire, nous nous arrêtons?
— Pour ouïr des nouvelles de Compiègne, répondit La
Hire, Flavy est toujours le capitaine vaillant que nous avons
vu; soldats et bourgeois combattent de leur mieux, mais cola
fait toujours peu d'hommes de guerre aux remparts,
— C'est vrai, dit Bonvarlet, mais je ne suis plus incpaiet,
messire, si vous y venez avec la vaillante .lehanne, avec
messire Pothon de Xaintrailles.
ou MAITRE BONVARLET RENCONTRE JEHAJVNE D'ARC ET LA HIRE 91
— Les assiégeants sont nombreux, les Bourguignons
ont rejoint les Anglais, ils veulent la ville, fit Xaintrailles
la mine soucieuse, et nous avons peu de gens à mener à la
rescousse contre l'armée du comte d'Arundel et du duc de
J irai voir mes bons amis de Compiègne.
Bourgogne, nous ferions peut-être bien d'attendre à Crépy
d'avoir réuni plus de monde.
— Bah ! nous avons cinquante lances, trois cents bonnes
épées, quelques arbalètes, plus quelques gaillards qui sont
bons joueurs de bombardes et couleuvrines et qui l'ont bien
prouvé au siège d'Orléaiis.
— Juste comme messire de Flavy en réclame pour le
rempart, fit Bonvarlet.
92
LES ASSIEGES UE COMPIEGNE
— En roule.
— Tous de vaillantes gens qui
n'ont pas voulu laisser rouiller
leurs épées dans l'inaction de
l'autre côté de la Loire, s'écria
Jehanne, et qui viennent de bon
cœur au combat, les Anglais l'ont
vu hier à Lagny. On nous promet-
tait défaite et trahison, et vous
voyez, la déroute a été pour
l'ennemi, comme à Beaugency,
comme à Pata3^..
— Oui, c'est assez pour donner bon aide à ceux de
Compiègne, acheva La Hire en faisant sonner son gantelet
sur son genou, un jour de repos k Crépy pour laisser souf-
fler hommes et chevaux et ensuite nous boutons en avant!
— C'est dit. Pour moi, après-demain, déclara Jehanne,
quoi qu'il arrive, j'irai voir mes bons amis de Compiègne...
— ■ Et nous tombons sur l'Anglais. Allez votre chemin,
maître Bonvarlet, continua La Ilire tout bas, et aussitôt à
Compiègne, prévenez Flavy qu'à l'aube d'après-demain nous
arrivons par la forêt et que tout soit prêt pour l'attaque.
— Que Dieu vous garde! fît Bonvarlet d'une voix grave
en levant son bonnet.
Déjà la petite troupe reprenait sa marche, le groupe des
chevaliers, avec Jehanne au milieu, s'éloignait dans un bruit
de fer froissé, d'épées frappant sur les jambards des
hommes, sur les bardes des chevaux. On entendait en avant
quelques voix de soldats qui reprenaient une chanson pour
égayer un peu la marche en cette journée maussade et plu-
vieuse.
Sons lo liastioii de la Vierga
\ I 1 J
(.OMMH.NT .IEHAjV, MAI.i.ltK L i; S AUCIIKRS DE GARDE,
S'INTRODUISIT EX YILUÎ
II ne pleuvait plus et la nuit était belle. Lorsqu'une
éclaircie se produisait dans les masses de nuages tour-
billonnant et roulant dans le ciel, poussée par le vent, la
lune apparaissait éclairant la ligne des remparts de Com-
piègne, du côté tourné vers la forêt près de la porte Pierre-
fonds, sous une grosse tour en forme de trèfle qui défendait
un saillant de l'enceinte. Cette grosse tour, d'aspect très par-
ticulier, s'appelait le bastillon de la Vierge, en raison d'une
statue placée à la pointe du trèfle, au-dessus des créneaux.
La forêt qui venait alors presque jusqu'aux murs de la
9l LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
ville, masse sombre aux profondeurs mystérieuses, sem-
blait dans la nuit hostile et menaçante.
Ce n'était pas alors la belle forêt aménagée aux trois der-
niers siècles, percée dans tous les sens de routes innombra-
bles et de larges avenues que nous connaissons. Cette forêt
de Guise ou de Compiègne formait un immense territoire
sauvage, à peine traversé par quelques mauvais chemins,
comme l'antique voie romaine dite chaussée Brunehaut, les
chemins de Senlis, de Crépy et de Pierrefonds ; ici fourré
impénétrable coupé de gorges profondes, de sombres ravins
où venaient se perdre des cours d'eau, ailleurs futaies sécu-
laires autour des étangs, filés majestueuses de grands
hêtres, chênaies aux arbres formidables étendant leurs
grandes branches tordues, cavernes de feuillage où les
mystères druidiques avaient été célébrés, taillis enche-
vêtrés, antres broussailleux habités par toutes les bêtes
fauves, où le loup avait son repaire, le sanglier sa bauge, où
les bardes de cerfs et de biches passaient sous la protection
de vieux mâles farouches aux bois immenses.
Dans cet enchevêtrement très peu pénétrable, il y avait
pourtant çà et là en des clairières difficiles à découvrir, des
hameaux de bûcherons reliés par des sentiers, des monas-
tères enfoncés dans le silence de quelque vallon perdu, des
postes fortifiés pour les sergents forestiers chargés de la
garde et juridiction dans l'immense domaine; mais depuis
les soixante années de guerre qui ravageaient le Valois,
savait-on ce que la forêt recelait de dangers dans ses pro-
fondeurs? Où étaient bûcherons et forestiers? Quelques
prieurés et ermitages avaient été ruinés, les nonnes de
l'abbaye de Saint-Jean-aux-Bois devaient trembler derrière
leurs murailles, ou s'étaient réfugiées dans la cité de Com-
sâ^.
JEHAN, MALGRÉ LES ARCHESS DE GARDE, SI.\TRODUISIT EN VILLE gi
piègne, remplacées ^^^ peut-ôtre par quelque bande
de brigands.
Cependant depuis
un mois déjà que la
ville de Conipiègne
était assiégée, le côté
du rempart en face de
la forêt demeurait li-
bre. Les assiégeants
ne tenaient que la
rive droite de l'Oise
et n'aventuraient de
l'autre côté que des
partis de batteurs
d'estrade qui se ris-
quaient peu en foret.
Depuis 'un mois la
ville faisait bonne
défense, mais les for-
ces ennemies aug-
mentaient tous les
jours; sentant qu'elle
était la clef de l'Ile-
de-France, Anglais
et Bourguignons
avaient décidé de l'a-
voir à tout prix. Ils
tenaientJNoyon, ainsi
, , ., , .. que toutes les places
d'alentour, et le châ-
teau de Choisy, à une lieue de Compiègne, venait de tomber
96 LES ASSIEGES UE COMPIÈOE
entre leurs mains; ils allaient donc pousser le siège avec
vigueur. En attendant un secours des troupes que Jelianne
d'Arc, la Hire et Xaintrailles essayaient de réunir, les
gens de Compiègne se montraient pleins de résolution.
Dans les taillis à l'extrémité de la forêt, un homme à
figure hâve, auxvêtements déguenillés, boueux et sanglants,
Dans les ruiii'
s'avançait à grands pas, le corps penché en avant, avec des
marques d'extrême fatigue, en s'appuyant sur un énorme
bâton, massue plutôt, terminé par un marteau de fer. C'était
Jehan des Torgnoles dans un assez triste état. Presque sans
repos depuis la nuit précédente, il errait dans les bois entre
Senlis et Compiègne, tantôt poursuivant, courant derrière
les routiers avec l'espoir d'empêcher le malheureux Jacques
Bonvarletde tomber entre leurs mains, tantôt poursuivi lui-
même et traqué dans les halliers.
JEHAN, MALGRÉ LES ARCHERS DE GARDE, SINTRODUISIT E.\ VILLE 97
Comme il succombait à la fatigue et à la faim, il avait pu,
dans le courant de la journée, en fouillant les ruines d'une
ferme brûlée tout récemment par les Anglais de Creil, déni-
cher un morceau de lard encore accroché dans la cheminée,
(irâceà cette bonne aubaine il avait repris quelques forces
et retrouvé la lucidité de son esprit troublé par la fièvre de
sa blessure, l'extrême tension de ses nerfs et la violente
excitation de toutes ces courses éperdues et anxieuses.
A travers bois.
Maintenant c'est fini. Après tant d'heures d'angoisses,
il arrive désespéré. Hélas, tousses efforts ont été inutiles ! il
n'a pu rejoindre le messager royal, le pauvre Bonvarlet, sans
doute tombé dans l'embuscade et gisant à cette heure sans
vie dans quelque fourré de cette forêt où rôdent des soudards
ennemis. Plusieurs fois dans la journée il a cru l'apercevoir
au loin, dissimulant sa marche par les sentiers détournés
et s'est lancé à sa suite à travers bois. Mais l'homme
entrevu, le sentant à ses trousses, avait trouvé quelque ravin
pour disparaître, et c'était ensuite Jehan qui, subitement, se
trouvait forcé de détaler devant quelques routiers surgissant
au détour d'un sentier.
LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
Enfin, si le pauvre |]onvarlet est
pris, il reste la ville à sauver. Et rap-
pelant toute son énergie, Jehan a conti-
nué sa route sur Compiègne et il arrive à bout de forces en
vue des murailles. 11 est déjà tard dans la soirée. Les portes
sont closes depuis longtemps. Il faut pourtant pénétrer dans la
ville et prévenir le gouverneur. Mais comment se faire ouvrir
à cette heure? Va- t-il falloir, pour attendre le matin, chercher
asile dans les maisons dévastées des faubourgs? Et si pendant
ce temps quelque traître pénétrait en ville avec le message
arraché à Bonvarlet?
Il faut entrer. Jehan des Torgnoles approche de la porte
Pierrefonds sombre et silencieuse dans la nuit. Un petit
ouvrage extérieur palissade" défend le fossé; derrière les
palissades des sentinelles veillent, car lorsque Jehan sort de
l'ombre et se présente dans l'espace éclairé par la lune, un
carreau d'arbalète siffle à son oreille. Il se jette vivement de
côté et tente de parlementer.
JEHA.V, MALGRÉ LES ARCHERS DE GARDE, SINTRODUISIT EN VILLE 99
— J'apporte mes bras pour combattre l'Anglais avec vous,
bourgeois de Compiègne, et j'ai des
nouvelles à communiquer au gouver-
neur..., ouvrez à un homme seul!
— Au large! risposta une voix, et
reviens demain matin ! Si tu es ce que
tu dis, on t'accueillera, si tu es un
espion, c'est assez tôt pour être pendu.
Jehan entendait les hommes de
garde arriver pour garnir les meur-
trières de la palissade, il comprit qu'il
était inutile d'insister et battit en
retraite, il n'y avait rien à faire qu'à
chercher quelque trou pour dormir
jusqu'à l'aube. Comme, d'un pas hési-
tant, il suivait à quelque distance les
contours du fossé, il se rappela un
coin des remparts dans l'angle d'une
tour, où les débris d'une échauguette
au-dessus d'une poterne condamnée,
pouvaient se prêter à une escalade.
Mais n'avait-on pas apporté des modi-
fications à ce point faible du rempart?
11 fallait voir. Jehan s'avança avec pré-
caution . J ustement une nouvelle bande
de nuages allait masquer la lune pen-
dant quelques minutes. Quand l'obs-
curité attendue fut venue, Jehan cour ut ver s le fossé et se laissa
glisser dans l'herbe humide. Oui, c'était bien là. Pas de chan-
gement à l'ancienne poterne. Il y avait toujours les pierres en
saillieque Jehanconnaissait. Grimpé sur le talusde la tour, il se
ro««SSi3L CM
Double escalade.
LES ASSIEGES DE COMPIEGiXE
hissa aux premières pierres avec d'infinies précautions pour
ne donner l'éveil à aucune sentinelle et pour ménager aussi
son épaule qui le faisait cruellement soufï'rir à chaque mou-
\ement des bras. Il mesurait de l'œil dans le vague de la
nuit la hauteur du mur lorsque, de stupeur, il faillit pousser
un cri et lâcher prise. Un homme montait devant lui et cet
homme, parvenu en haut, enjambait déjà le parapet!
Sur le rempart
Encore la trahison.
Jehan, surexcité par la fureur, oublie son épaule; il se
hisse rapidement de pierre en pierre et à son tour il enjambe
le parapet. 11 se trouve sur un rempart terrassé d'où une
pente douce descend dans une ruelle bordée de jardins. Tout
dort de ce côté, les maisons au fond des petits jardins n'ont
pas une lumière. Il fait sombre, la lune est encore voilée.
Oii peut se cacher l'homme qui devant lui a escaladé la
muraille? Quelque chose a remué au fond de la ruelle, une
ombre s'entrevoit qui disparaît aussitôt dans le noir.
— Ah, brigand! je t'aurai! s'écria Jehan.
Son bâton ferré était resté dans le fond du fossé. N'im-
IHHA.N, MALGRli LES ARCHERS DE GARDE, S'INTRODUISIT E.\ VILLE loi
porte, il avait ses poings et saurait s'en servir. Au bout de
la ruelle Jehan se trouva un instant
embarrassé; il y avait là un car-
refour de rues tortueuses dont les
unes descendaient vers le centre
de la ville, tandis que les autres
suivaient la courbe des remparts
en remontant derrière des cou-
vents. Laquelle prendre de ces
rues, toutes ég-alement sombres et
silencieuses? Jehan courut d'un
côté, écouta, regarda vainement
dans tout ce noir et revint au car-
refour. Enfin d un autre côté il
devina plutôt qu'il n'entendit un
bruit de pas déjà lointains. Jl prit
sa course, l'homme poursuivi se
dirigeait vers ce quartierque.lchan
connaissait si bien, au centre de
la ville, sous les murailles de
l'abbaye de Saint-Corneille.
Comme Jehan la tête en feu, le
cœur battant, arrivait sur le par-
vis, l'homme arrêté sous l'abbaye
même, disparaissait dans une
petite inaison que Jehan connais-
sait aussi, la maison de l'usurier
Thibaut Rongemaille! Jehan stu-
péfait, se frottait les yeux, mais
cela ne faisait pas doute. 11 avait vu la porte s'entre-bâiller et
l'avait entendue se refermer. D'ailleurs une raie lumineuse
L homme arrivait à Saint-ConioiUc.
,02 LES ASSIEGES DE COMPIEOE
apparaissait sous un volet du premier étage. L'homme
était bien là.
— Eh bien, non, je suis trop bète de m'étonner, pensa-
t-il, s'il y a machination et trahison, il est tout naturel que
le Thibaut Rongemaille en soit... Oui, oui. j'y suis, je com-
prends tout! c'est lui le traître dont parlait le chef des rou-
tiers dans la grange! Pas de doute, c'est lui.
Instinctivement, pour éviter d'être aperçu par Ronge-
maille, Jehan s'était jeté
dansl'ombredu portail de
Saint-Corneille. Il monta
quelques marches et se
trouva sous le porche pro-
fondément enfoncé; de là
il pouvait, sans craindre
d'être vu, surveiller la
porte de Rongemaille.
— A côté de mon abri de la nuit dernière, de mon trou
à grenouilles ou à crapauds, ce porche me semble un appar-
tement douillet et chaud. J'y reste! Demain je tirerai cette
affaire au clair avec messire le gouverneur. Un bourgeois
traître dans la ville recevant des espions du dehors! Par la
fourche du diable! je pense que messire de Flavy, qui n'est
pas commode, en fera bonne et prompte justice!
Jehan, allongé sur les dalles, veillait les yeux fixés sur la
maison de Rongemaille; mais peu à peu, écrasé par la fatigue,
affaibli par tant d'alertes successives, malgré sa volonté de
ne pas perdre de vue la maison du traître, ses yeux se fer-
mèrent et il tomba dans un sommeil qui était presque un
évanouissement.
Sommeil on ovanouissemcnt.
LE LOGIS nE IHIBAUT RONGEMAILLE
Jehan ne s'était pas trompé; l'homme
qu'il poursuivait dans les rues de Compiègne après avoir
franchi la muraille derrière lui, avait bien trouvé asile chez
l'usurier Rongcmaille, mais il tombait comme on va le voir,
dans une erreur complète en le qualifiant du nom de traître.
Il allait être onze heures du soir, c'est-à-dire que le
couvre-feu, sonné de bonne heure dans la ville assiégée,
avait depuis longtemps fait éteindre toutes les lumières.
Cependant Thibaut Rongemaille ne dormait pas, il se pro-
menait de long en large dans une chambre aux volets soi-
gneusement clos, éclairée par un pâle lumignon, lorsqu'un
coup frappé en bas l'avait fait sursauter. Descendu immé-
diatement il regarda avec circonspection par le guichet de sa
porte; l'homme qui frappait s'était mis le visage en plein
sous la clarté de la lune pour être reconnu.
— Comment! s'écria Rongemaille en ouvrant rapide-
10/, LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGiNE
ment sa porte, vous, maître Bonvarlet, entrez, entrez vite!
C'était bien maître Bonvarlet, la mine presque aussi
défaite que celle de Jehan, les traits tirés, les vêtements
boueux. Il suivit Rongemaille et se laissa tomber sur un
escabeau que celui-ci lui avançait.
— C'est moi, fit Bonvarlet. Je pensais que je ne reverrais
plus Compiègne ni ma pauvre Guillemette!...
— Je vous ai attendu toute la journée, je suis resté jus-
qu'à dix heures de nuit à la porte Pierrefonds... Mais com-
ment vous a-t-on ouvert sans Tordre du gouverneur?
— On ne m'a pas ouvert... Poursuivi, traqué depuis des
heures de buisson en buisson dans la forêt, je croyais avoir
enfin dépisté les malandrins et j'arrivais en vue de la ville
lorsqu'ils m'ont rattrapé... Je les avais sur les talons, un
surtout, acharné à ma poursuite... Impossible d'aller à la
porte Pierrefonds, les routiers m'en coupaient la route...
— Et alors?
— Alors, je me suis rappelé un endroit du rempart où
l'escalade était possible, à la poterne abîmée au dernier
siège... et que je vais signaler au gouverneur... l'endroit
m'avait été montré par un certain gaillard qui se moquait
bien de la fermeture des portes, mon élève Jehan...
Maître Bonvarlet se mordit les lèvres, se remémorant sou-
dain la grande querelle de Jehan avec l'usurier.
— Oui, oui, grommela Rongemaille, un sacripant!
— Là, j'ai cru vingt fois que je roulerais dans le fossé...
Et sur le bord du fossé, maître Rongemaille, il y avait déjà,
furieux de m'avoir manqué de la longueur d'une pique, ce
misérable routier qui me poursuivait!... Enfin, me voici...
— Votre mission? demanda Rongemaille.
— A réussi... Je rapporte des lettres et l'argent pour la
LE LOGIS DE THIBAUT ROXGEMAILLi:
lo";
solde de la garnison... Vous allez prendre votre manteau et .
votre lanterne et nous allons courir chez le gouverneur... j'ai
hâte de rassurer ma chère petite Guillemetle qui doit
trembler pour moi... Dépêchons, maître Rongemaille...
— Un instant... Vous avez l'argent pour le gouverneur?
— Oui, tenez, soulevez mon surçot... je suis cuirassé
d'or... et pesez ma ceinture, j'apporte l'or et ce qui est meil-
leur, de bonnes nou-
velles... J'ai vu messi-
res Polhon et I.a Hirc
et Jehannela Lorraine,
ils partent cette nuit
de Crépy et seront ici
demain à l'aube, c'est-
à-dire dans quelques
heures, pressés de
combattre pour notre
délivrance...
— Vous avez l'or? répéta Rongemaille.
— Je vousj'ai dit.
-~ Et vous n'êtes pas entré par la porte Pierrefonds où
l'on vous attendait?
— Je vous l'ai dit ! Impossible, on me guettait aux abords,
j'ai eu peine à échapper...
— Alors, fit Rongemaille se promenant de long en large,
alors personne ne vous sait à Compiègne.
— Personne...
— Mettez-vous à Taise, vous êtes fatigué!
— Je ne le serai plus quand j'aurai vu le gouverneur et
embrassé mon enfant.
— Mais asseyez-vous donc, cria Rongemaille en prenant
Vous avez l'or '.
io6
LES ASSIEGES DE COMPIEG.NE
Bonvarlet par les épaules et en palpant ses vêtements, vous
avez l'or... Oui, l'or est là, je le sens... Et personne ne vous
a vu entrer ici, personne?
Les yeux de l'usurier luisaientétrangement et ses mains
s'appuyaient violemment sur Bonvarlet.
— Allonschezle gouverneur, dit Bonvarlet, si vous n'êtes
pas prêt, j'y vais seul.
— Jamais!... Seul, avec cet or? imprudent!... ah! ah!
les routiers le guettaient, cet or... je vous accompagne, avec
cette dague, une bonne dague cfui a le fil... Attends ! mais
attends donc! hurla Rongemaille.
Ses doigts qui cherchaient l'or sautèrent soudain à la
gorge de Bonvarlet; celui-ci tomba sur la table en jetant la
lumière à terre, la main droite de Rongemaille fit voler en
l'air le fourreau de la dague, puis la dague elle-même dis-
parut tout entière dans le dos du malheureux Bonvarlet qui
ne poussa qu'un faible cri, étouffé au passage par les doigts
crispés de l'usurier. Tous deux étaient par terre, la lampe
éteinte, éclairés par un rayon de lune, Bonvarlet râlant,
l'assassina genoux sur sa poitrine etfouillant sesvêtements. ..
Tous doux élaieiit à terre.
Un cadavre criblé
do coups de poiguard.
OU J'U HAiN' DES TOR-
GNOLES SUBIT UN
COMMENCEMEiNT
DE PEXDAISO.X
Jehan des Torgnoles avait beaucoup de sommeil à rat-
traper. Malgré sa ferme intention de rester éveillé, il dormit
jusqu'au matin d'un sommeil lourd et fiévreux, coupé de cau-
chemars et de demi-réveils, pendant lesquels il prononçait
vaguement de terribles paroles de menaces, agitait bras et
jambes et lançait des coups de poing et des coups de pied à
des ennemis invisibles.
Lorsque l'aube dora les toits de la ville, une rumeur
s'entendit au loin, se propagea, fit ouvrir des fenêtres et des
portes, pousser des cris de joie à des gens qui se précipi-
taient dehors. Des Angélus sonnèrent. Jehan continuant son
rêve ouvrit pourtant les yeux, tout en restant couché, les
membres rompus et engourdis. Des gens couraient tou-
jo8 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE
jours; des Noël! Noël! desclameursjoyeusessemblaient voler
de rue en rue et arriver jusque vers Saint-Corneille, puis
ce furent des froissements de fer, des bruits de chevaux qui
s'arrêtaient devant le parvis et des Noël ! Noël! plus nourris.
Jehan s'était redressé sans pouvoir pourtant se lever.
— C'est Jehanne ! avec messires La Ilire et Xaintrailles!
Noël! Noël! de la belle chevalerie!... et des archers! Une
armée?... Non, rien que lavant-garde... La ville va être déli-
vrée... le gouverneur accourt... on va attaquer [les Anglais...
Des gens en courant se jetaient ces mots de l'un à l'autre.
Jehan cherchait à reprendre ses esprits, mais la fièvre le tra-
vaillait ; sa blessure à l'épaule s'était rouverte, il souffrait
cruellement, son sang coulait et il continuait à demi éveillé
le cauchemar qui avait troublé son lourd sommeil. Quoi?
Jehanne d'Arc et La Hire? Une sortie ? mais les trahisons tra-
mées, le traître entré dans la ville? Il essaya de se lever pour
se mêler aux gens du parvis. A sa grande épouvante un
cadavre dans une flaque de sang était étendu à côté de lui,
le visage contre terre. Il poussa une exclamation. Des gens
se retournèrent vers le porche encore dans l'ombre et des
cris d'horreur firent taire les acclamations.
Deux corps gisent aux pieds des statues de saintsdu por-
tail, un cadavre criblé de coups de poignard et un homme
couvert de sang, à demi couché à côté de l'autre. Cet
homme tremble et balbutie, les yeux effarés. On s'occupe
<l'abord de l'autre. Le cadavre est descendu sur le parvis.
Au bout de la place des gens continuent à fêter les archers
■et les hommesd'armes, àqui chacun apporte vivres et rafraî-
chissements; sous le portail on se presse, on se bouscule
pour voir le cadavre qu'entoure un groupe de bourgeois.
Nul espoir he reste, l'homme est bien mort.
JEHAN DES TORGNOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON loc,
... Mais on le con-
naît! C'est maître
Bonvarlet, l'ymag-ier,
le messager attendu
par le gouverneur !
lie nom circule parmi
la foule, des soldats
courent prévenir
Flavy en conférence
avec les chefs du se-
cours.
Jehan des Torgno-
les entend le nom,
d'ailleursila reconnu
la tête pâle de l'assas-
''ar»'';, A*^--^îï?^-^ sine, sans doute son
■^ "' ^ ' ' cauchemar continue.
Il n'a pu sauver le
pauvre Bonvarlet!
Mais les trahisons qui
se préparaient, com-
mentles empêcher?...
Soudain il est soulevé
à son tour par des
gens à figures mena-
çantes, il est bourré
de coups, dans un
tumulte décris et jeté
en bas des marches
du portail. Jl n'y a
pas de doute, c'est lui l'assassin du pauvre Bonvarlet! Blessé
8
1. "entrée doJelianne d'Arr.
1,0 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGXE
dans la lutte, il sera tombé sur le corps de sa victime. Il
faut pendre le misérable surpris dans son crime, il faut faire
justice immédiate ! Attendre le gouverneur? A quoi bon ? Le
gouverneur a bien autre chose à faire que de s'occuper de ce /
brigand, il va aujourd'hui livrer bataille aux Anglais, les
balayer de leurs retranchements et sauver la ville, avec le
secours amené par Jehanne la r^orraine... Une corde tout de
suite, une bonne corde.
C'est l'avis de tous,
aussi bien des gens sur
la place que de ceux (|ui
garnissent toutes les fe-
nêtres des maisons. C'est
notamment l'avis de maî-
tre llongemaille, apparu
sur son huis avec la mine
d'un homme qui se r(;-
veille à peine.
Une corde, une bonne
corde? Tout de suite, maître Rongemaille va vous trouver
cela. Vous avez bien raison ! Inutile de déranger le bour-
reau pour cegredin qui a assassiné le messager du gouver-
neur.
Jehan des Torgnoles, assis à terre, maintenu autant par sa
faiblesse que par des poings vigoureux, regarde et entend
sans comprendre tout à fait. Hélas, l'horrible rêve continue.
IjCS gens qui l'entourent sont-ils des routiers anglais? Est-
ce du populaire de Compiègne? Il ne sait au juste. Est-il en
ville ou bien encore dans les halliers de la forêt? Il ne recon-
naît vraiment que le pauvre Bonvarlet étendu sur le pavé,
figure tragique. Et aussi, au premier ramg des gens qui l'en-
A demi assommé.
JEHAN DES TORGNOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON
tourentetle plus acharné aie maltraiter,
l'usurier Rongemaille au rictus féroce.
"Quoi? on l'accuse d'avoir assassiné
Bonvarlet?C'est un cauchemar causé par
la fièvre et qui va se dissiper tout à
l'heure ! Mais des mains lui passent une
corde au cou, on le pousse, on le soulève,
on le hisse. La corde est jetée à la pre-
mière balustrade du portail. Il n'y a plus
qu'à tirer et justice sera faite de l'assas-
sin de Bonvarlet.
Cette fois Jehan se débat, il se secoue
violemment pour se réveiller et
pousse des cris de fureur. Moi? as-
sassin de mon maître Jacques Bon-
varlet ! Moi qui courais depuis deux
jours et deux nuits pour le
sauver ! Moi qui ai failli
tomber sous les coups des
routiers qui le poursui-
vaient!... Je veux voir le
gouverneur ! Prévenez-le !
Il y a dans Compiègne des
La~corde impitoyable'se tend.
113 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE
traîtres qui doivent livrer la ville... A moi, messiredeFlavj!
Il y a des traîtres... Tenez dans cette maison que je guettais
cette nuit...
La main de Rongemaille tire sur la corde. Mais .lehan,
hagard, les yeux hors de la tête, a retrouvé toute sa force, il
se dégage à demi, étend le bras vers le portail.
— Vierge de pierre, saints et saintes du portail, s'écrie-
t-il, je vous appelle en témoignage. Vous avez vu ce meurtre
horrible, vous avez vu l'assassin! Est-ce moi. Vierge de
pierre? Parlez, je vous adjure! Dites que je ne suis pas cou-
pable de ce crime ! Dragons, serpents, basilics sculptés dans
la pierre, parlez !
Hélas, sous la fureur de la foule, la corde impitoyable
se tend, Jehan va périr.
— L'assassin, crie Jehan à demi étranglé, le traître qui
veut livrer la ville aux Anglais, il est dans cette maison, je
vous dis... Mais non, il est ici, je le vois le traître, l'homme-
des Anglais... c'est...
Un cri de femme lui répond dans la foule. Une jeune
fille qui accourait en larmes et venait de s'écrouler sur le
corps du pauvre Bonvarlet, a levé la tête et reconnu Jehan
porté au-dessus des têtes furieuses.
Elle voit la corde et devine avec horreur l'accusation qui
pèse sur le malheureux, l'affreux péril où il se trouve.
— Lâchez-le, ce n'est pas lui! Il est innocent! Oh ! Jehan,
peut-on t'accuser de m'avoir tué mon père, non, non, c'est
impossible, ce n'est pas lui, lâchez-le au nom du ciel, au nom
de mon père, il est innocent je le jure !
— Merci, Guillemette, murmura Jehan, vous me croyez,
vous!...
— Et moi donc! cria d'une voix indignée la servante
JEHAX DES TORGXOLES SLBIT UN COMMENCEMEAT DE PENDAISON ii3
Martinotte qui avait suivi Guillemette et sanglotait à genoux
de l'autre côté du cadavre, je le jure bien aussi, qu'il est
innocent, le pauvre agneau. Làchez-le tout de suite, tas de
monstres, ou je vais vous arracher les yeux à tous!. .
— Et pourquoi l'aurais-je tué? s'écria Jehan profitant de
l'hésitation de la foule, pourquoi?
— Pour voler l'or qu'il rapportait à la garnison, hurla
Rongemaille les
yeux hors de la
tète, et s'efforçant
de tirer sur la
corde, à la potence,
le gueux!
Au même ins-
tant, une détona-
tion retentit. C'étai t
une bombarde an-
glaise, de l'autre
côté de l'Oise, qui
tirait sur la ville.
Quelque chose
passa dans l'air
avec un sitllement strident, il y eut un fracas de pierres tom-
bant sur le pavé, au milieu des cris d'épouvante de la foule.
Le boulet venait de fracasser une gargouille de Saint-
Corneille, juste celle dont la tête était à la ressemblance de
l'usurier Rongemaille, et avec elle la balustrade où l'on avait
passé la corde pour pendre .Tehan des Torgnoles.
Jehan à demi suspendu tomba à terre, lâché par ceux qui
le tenaient. Les plus furieux s'écartèrent vivement sous les
fragments de pierres qui pleuvaient.
— Lâchcz-le, il est inuoccut
u I
LES ASSIEGES DE COMPIEG^E
Jehan poussa un cri de ti^iomphe.
— Je vais vous le montrer, le traître, l'assassin ! Vous
voyez bien que je suis innocent, que je n'ai pas commis le
crime, vous voyez bien, la bombarde anglaise elle-même a
proclamé mon innocence, et elle a montré le coupable... A
moi, braves gens, à moi, accourez, le traître, je vous le
livre, le voici!
Et, traînant la corde toujours attachée à son cou, bous-
culant bourgeois et
soldats, Jehan sauta à
la gorge de Ronge-
maille terrifié.
— L'assassin,
c'est lui! Croyez-moi,
braves gens ! c'est lui!
lui!... J'y suis main-
tenant, je comprends
tout!... l'homme entré
devant moi par le
rempart c'était maître
Bonvarlet, c'estlui que
j'ai suivi jusqu'ici et que j'attendais sous le portail... Celui
qui l'a assassiné, c'est Rongemaille... Le traître qui est dans
Compiègne et dont j'ai entendu le chef des routiers parler,
le traître qui doit livrer la ville aux Anglais, c'est Ronge-
maille!... Voyez comme il tremble! Assassin, tu avoues! A
moi! à nous! tenez-le! mais tenez-le donc!
Rongemaille et Jehan avaient roulé à terre, hagards tous
les deux, Rongemaille de terreur, Jehan hors de lui par la
fureur et par la douleur que lui causait son épaule. De plus
la corde qu'on lui avait passée au cou le serrait toujours, il se
Le boulet fracassait la gargouille.
JEHA.X DES TORG.NOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON ii5
trouvait à demi étrangié, et Roiigemaille cherchait à lui
enfoncer sa dague dans lo. poitrine, la dague qui avait tué
Bonvarlet. Enfin, d'un effort violent, Rongemaille se dégagea
et bondit en arrière, renversant quelques bourgeois. Sa porte
derrière lui était ouverte, il se jeta dans sa maison et on
l'entendit tout de suite qui barricadait l'huis aux montants
solides.
L'assassin, c'est lui !
Personne ne doutait plus maintenant; les plus acharnés
contre Jehan tout à l'heure se montraient les plus indignés
et les plus enragés contre Rongemaille.
— Le brigand! le traître! Il ne faut pas le manquer,
lui!... — Jl a bien une tête d'assassin! Où avions-nous les
yeux tout à l'heure? — Pauvre Jehan, qu'allions-nous
faire? — Oh, moi, j'ai toujours prédit que le Rongemaille
finirait mal!... Hardi! Enfonçons la porte! Portons-le à
messire de Flavy ! . . .
Cependant la foule, avecJehanen tête, se jetait sur laporte
de Rongemaille pour l'enfoacer. Elle eût résis-lié longtemps
ii6
LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
si (les compagnons forgerons ne s'en fussent mêlés avec des
haches et des leviers. Aussitôt enfoncée, les assaillants se
précipitèrent. Le logis n'était pas grand, on eut bien vite
parcouru les chambres du rez-de-chaussée et de l'étag-e. Per-
sonne. Rong-emaille avait disparu. Dans une chambre on
aperçutquelques pièces d'or par terre
sur un parquet fraîchement lavé. On
grimpa au grenier, le grenier était
vide. Comment Rongemaille pouvait-
il avoir disparu? Dans quelle cachette
s'était-il jeté? On sondait les murs,
on regardait dans le puits, on explo-
rait la cave, profonde comme elles
sont dans toutes les vieilles cités et
qui pouvait communiquer avec les
caves voisines ou même les souter-
rains de l'abbaye. Rien. Personnel
IjO misérable Rongemaille semblait
s'être littéralement évaporé.
Pendant que Jehan et quelques
hommes fouillaient de fond en comble
le logis de Rongemaille sans parvenir à mettre la main sur
le misérable, le corps du pauvre Bonvarlet était porté dans sa
maison sous la tour Reauregard, suivi seulement de quel-
ques amis de l'ymagier, qui s'efforçaient de soutenir Guille-
mette à moitié évanouie, et la grosse Martinotte suffoquant
sous les sanglots.
Jehan aurait voulu rejoindre les deux pauvres femmes pour
pleurer avec elles, mais il avait d'autres devoirs, il devait
rendre compte au gouverneur de ce qu'il avait vu et entendu
en essayant d« sauver le messager, et l'avertir de la trahison
11 barricadait l'iiiiis.
JEHAN DES TORGiXOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON
préparée pour livrer la ville. Guillaume de Flavy connaissait
déjà la fin de Bonvarlet. Comme il accourait pour recevoir la
troupe de secours amenée par Jehanne d'Arc, I.a Mire et
Xaintrailles, on lui avait appris la funèbre découverte faite
sous le porche de Saint-Corneille, mais il croyait que la
foule avait immédiatement fait justice du meurtrier pris sjur
le fait.
La petite troupe, hommes d'armes et piétons, se reposait
de sa marche de nuit; les chevaux dans les écuries des
hôtelleries, aux approches du pont, recevaient bonne pro-
vende; les hommes, dans un
vaste enclos, débris de l'an-
cien palais de Charles le
Chauve, au-dessous de la
vieille tour Beauregard,
étaient fêtés joyeusement par
les Compiégnois ; ils arro-
saient du vin guilleret des
coteaux de l'Oise, cru dédai-
gné aujourd'hui, un repas
suffisamme nt plantureux
pour un festin d'assiégés, et
se préparaient pour le combat
prochain.
Pendant ce temps, le gou-
verneur s'en allait avec les
chefs faire le tour des rem-
parts, pour reconnaître la
force de la ville et les positions de l'ennemi sur les coteaux
de la rive droite de l'Oise.
Les défenses étaient encore bonnes, malgré les dégâts
Des cooipaguous forgerons s'en mêlèrent.
iiS
LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
des sièges précédents; Compiègne, depuis moins de douze-
ans seulement, avait été pris et repris cinq ou six fois, par
les Bourguignons, par les troupes royales, ou par les Anglais
qui l'avaient conservé de 14^3 à 1/^29, mais grâce aux répa-
Rcpos et rafraichisscmeuts avant la bataille.
rations et renforcements on avait une enceinte de murs
solides, des tours nombreuses suffisammeut rapprochées
l'une de l'autre, avec quatre portes et deux poternes.
L'ennemi ne menaçait encore que la partie du rempart
baignée par la rivière d'Oise. 11 occupait, en face du pont,
à deux portées d'arbalète le village de Marguy, et plus
loin à droite et à gauche, ceux de Glairoix et de ^ enettc.
JEHAN DES TORGAUU::s SUBIT LA COMMENCEiME-NT DE PE.NDAISO.X 119
Face à reimemi, le pout charg-é de maisons et de moulins
sur un côté de ses piles, était défendu par de bonnes tou-
relles appuyées à la m issive tour Beauregard et par une
grosse bastille extérieure sur la rive droite, entourée elle-
même d'un fossé.
Les derniers préparatifs de la sortie s'achevaient, les
hommes de la garnison étaient rassemblés, des soldats
garnissaient toutes les défenses de la tête de pont, des
bateaux couverts de solides pavois étaient amenés, pour
recevoir des archers chargés de garder la rivière et de sou-
tenir au retour les hommes de la sortie.
Ainsi, massés tout près de l'ennemi, n'ayant plus que le
pont à traverser pour se précipiter sur lui. ils <ittendaient
avec confiance l'instant où Jehaane, la bannière royale à hu-
main, viendrait se mettre à leur tète.
Cortège funèbre.
'^^
XI
UN TRIO Ui: MAKA.MJlîl.XS
Rongemaille épouvanté n'avait pas perdu de temps ;
aussitôt sa porte fermée, il s'était jeté dans sa cave, avait
g-ag'né un caveau qui n'était séparé d'une cave voisine que
par une barrière do planches. Avec une agilité qu'il ne se
soupçonnait pas, il escalada la barrière, remonta chez le
voisin sans mauvaise rencontre et se trouva de l'autre côté
des maisons du parvis, sur le Marché aux Herbes. Toute la
population courait du côté où passaient Jehanne et La Hire.
Personne en vue. Rongemaille se g-lissa dans un quartier de
ruelles sombres et désertes, à peine larges de quelques pieds,
circulant derrière des hôtelleries et des maisons du marché.
11 respira un instant. Mais où aller ? A qui demander refuge ?
Comme il débouchait sous l'Hôtel-Dieu, il fit un brusque saut
UN TRIO DE MALANDRINS i2l
en arrière. Un cortège s'avançait, une civière suivie de deux
femmes en larmes. C'était le corps de Bonvarlet que l'on
portait chez lui ; Rongemaille se rejeta dans les ruelles, tourna
sur lui-même et quelques minutes après se trouva devant la
porte du pont. Comme il passait sous une fenêtre ouverte,
une main s'allongea et le saisit par l'épaule. Il eut un haut-
le-corps de terreur et tenta de reculer, une seconde main lui
tomba sur l'autre épaule. Rongemaille allaitse débattre avec
rage, mais, se retournant vers ces deux poignes, il poussa un
soupir de soulagement. Il avait affaire à des amis.
— Vous! Gauthier Longbec. Vous, Canteleu ! C'est vrai,,
je vous oubliais depuis hier... Vous êtes de garde au
pont... Vous m'avez fait une belle peur ! fit-il à voix basse.
Mais vite, cachez-moi !
— Qu'y a-t-il?
— Nous sommes pris! Cachez-moi vite!
Gauthier Longbec et Canteleu sursautèrent à leur tour.
— Hein? Quoi? Chut!... et les autres?...
— Je vous expliquerai, mais pas ici... allons vers le bas-
tillon de l'autre côté du pont.
Vivement les trois hommes s'engagèrent sur le pont, par-
lant à voix basse.
— Belle idée, gémissait Geoffroy Canteleu, de nous avoir
fait entrer dans Compiègne pour prendre service dans les
archers de messire de Flavy ! J'avais bien besoin de me sou-
venir que ma mère était Champenoise. J'aurais dû rester
Bourguignon comme mon père.
— Tout est découvert, mais ne désespérons pas, dit rapi-
dement Rongemaille. Vous trouverez bien dans la tour un
coin pour me cacher. Menez-moi là-bas comme un bon ami
qui vient faire une petite causette.
,22 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
— Misère ! gémit Longbec, je sens déjà la corde!...
— .[e suis découvert, mais vous ne l'êtes pas, vous no
courez aucun danger immédiat... tranquillisez-vous et tachez
de me tirer de là... dans votre propre intérêt! ..
— Vous serez pendu, c'est votre affaire, mais vous avez
répondu de nous
au
gouverneur
hier, et le premier
soin de messire de
Klavy, vous expé-
dié, sera de nous
i'aire passer par la
même cérémonie,
et, dame, ça nous
touche davantage!
— C'est beau-
cou]) plus ennu-
yeux et découra-
geant, fitCanteleu.
— Encore une
fois, faisons tête au
danger... tâchons d'exécuter le plan convenu et délivrer une
porte à votre capitaine... et le plus vite possible.
— Ou de nous échapper la nuit prochaine... ce serait
plus sain...
— Oui, mais si nous pouvons entre-bàiller seulement
une porte ou une poterne aux Anglais, nous aurons la récom-
pense, dit Canteleii, et alors plus de périls, Longbec, nous
sommes riches...
— Alerte! s'écria Longbec en se retournant, voilà le gou-
verneur avec une troupe qui arrive ! Glissex-vous là, maître
Misère ! je sens déjà la corde.
UN TRIO DE MALA.\DROS
123
Kong-emaille, et filons! Alei^te, Canteleu, ayons l'air joyeux!
Mais, barbe du diable! que je voudrais donc encore être avec
les camarades, en forêt
comme hier! Oui, lapour-
suite de ce maudit mes-
sager peut nous coûter
cher... Entrer dans Com-
piègne, nous donner pour
de boiis garçons de sou-
dards français échappés
aux pattes des Anglais,
c'était trop risquer ! Vois-
tu, Canteleu, mon idée
valait mieux, lâcher la
bande du capitaine, atti-
rer l'homme de Compiè-
gne, ce Rongemai Ile mau-
dit dans un bon buisson
désert et le mettre à ran-
çon... Assez de fatigues et de dangers! Avec
ma part de ses écus, je quittais l'épée, je me
refaisais tailleur. ..
— Attention, le gouverBeur... Oh! oh! La
Hire, Jehanne...
C'était en effet Flavy qui s'engageait sur
le pont avec une troupe de cavaliers. A côté de lui marchaient
.[ehanne, en armure complète recouverte d'un surcot cramoisi
-déchiqueté en longues bandes, Xaintrailles et La Hire,
Pierre d'Arc et une demi-douzaijie de chevaliers.
Les soldats du poste s'étaient rangés après la voiàte de la
porte, les deux routiers parmi eux, la vouge au poing. Juste
12-, LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE
derrière, Jehan des Torg-noles, qui venait de faire le tour des
remparts sans pouvoir joindre Flavy, se tenait appuyé au
mur, soutenu, porté presque par ceux qui l'avaient à
demi assommé tout à l'heure, devenus maintenant ses
meilleurs amis.
— Allons, allons, malpendu, lui criait du ton le plus
aimable un ami qui lui avait précédemment poché un œil et
presque démis un bras, tu lui parleras tout à l'heure, au
gouverneur !
— Puisque tu es si pressé d'obtenir audience, disait
un autre, il fallait nous laisser faire... une fois hissé à la
potence, il n'aurait pas manqué de te voir et tu aurais pu lui
faire à ton aise un discours sur cette canaille de Rongemaille,
et sur les traîtres qu'il a introduits en ville... Un peu de
patience, on les trouvera et on ne les manquera pas, les
gueux!
Longbec ne perdait pas un mot de la conversation, il
frémit et donna un coup de coude à son acolyte qui se garda
bien de se retourner.
Lougbec douua un coup de coude
L'attaque du camp auglais.
XII
APRES LA CATASTROPHE
La sortie a lieu.
A peine reposées les troupes de secours amenées par
Jehanne d'Arc, renforcées par cent cinquante hommes de la
garnison, vont assaillir les positions des assiégeants.
Des bombardes placées à l'avancée tirent sur les barri-
cades élevées devant les défenses du pont, puis le pont-levis
de l'avancée se baisse, hommes d'armes et piétons se préci-
pitent, Jehanne, La Hire et Xaintrailles en tête. A grands
coups de vouges et de guisarmes, chevaliers et piétons
9
126
LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
ouvrent des brèches sanglantes au plus épais des rangs
ennemis bousculés et refoulés. Il semble que Jehanne encore
une fois, apporte la victoire dans les plis du glorieux éten-
dard d'Orléans.
Mais des renforts nombreux arrivent des cantonnements
anglais; de tous les côtés des bandes de soudards furieux
'^"^m^^^^
Jehanne d'Arc prisonnière.
tombent sur les gens de la sortie, à leur tour obligés de
reculer. Les flèches et les carreaux d'arbalète pleuvent sur
eux. Ils sont ramenés et poussés en désordre par la masse
des assiégeants jusqu'au bastillon du pont, au bruit lugubre
du tocsin sonnant à toutes les églises de Compiègne.
On s'égorgeait dans un étroit espace, le long des barrières
conduisant au premier pont-levis et sur la berge, où les sur-
vivants purent être recueillis par les bateaux couverts.
Jehanne, la dernière, soutenant la retraite avec quelques
APRES LA CATASTROPHE
1Î7
hommes d'armes, allait rentrer en ville, lorsque, panique
des soldats de garde ou trahison, pendant que Flavy, dans la
Tout est silencieux sur le pout
tour, dirigeait archers et arbalétriers qui couvraient de traits
les assaillants, le pont se releva et Jehanne, jetée à bas de
son cheval, resta aux mains de l'ennemi. . . . .
C'est la nuit après la catastrophe. Tout est silencieux
sur le pont de Compiègne. Au fond d'un ciel livide et
traversé de gros nuages, la lune se lève rouge, couleur de
sang. Pas un bruit derrière les sombres remparts, dans la
ville assiégée, lugubre, toute à sa douleur. Les soldats qui
veillent autour d'un falot, à l'abri des palissades de l'avancée,
sont mornes
Dans ce noir, dans cette tristesse de la nuit sinistre, une
des sentinelles du pont eut comme une vision.
Tout à coup le silence du côté de la ville fut troublé par
un bruit de pas précipités et du noir de la voûte, au bout du
pont, un homme apparut, jaillit plutôt, un homme effaré,
X28 LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE
haletant, les yeux comme des points blancs, écarquillés par
l'horreur, la bouche ouverte pour un cri qui ne sortait pas,
les bras tremblants levés en l'air.
Et l'homme fuyait sur le pont, poursuivi dans le ciel par
des bêtes fantastiques au vol silencieux, dragons aux gueules
formidables, guivres cornues au rictus effrayant, aux griffes
L'eau sembla bouillonner.
tendues, chimères à têtes farouches, aux ailes griffues,
bêtes étranges qu'on ne voit pourtant qu'iiux balustrades des
cathédrales, sculptées dans la pierre, solidement accrochées
au-dessus des contreforts! Elles allaient, ayant ainsi quitté
les murs des églises de Compiègne, elles volaient, déchirant
l'air dans un coup de vent silencieux, menaçant l'homme du
bec, des dents, desgriffes, tandis que dans le fond au-dessus
de la ville, apparition vague, un archange se dressait, l'épée
flamljoyante à la main...
p. 12U.
Le traître.
APRES LA CATASTROPHE
lag
Ainsi le rapporte la légende. L'homme c'était Ronge-
maille le traître, qui, dans la bagarre, à la rentrée des sol-
dats repoussés, a levé, aidé par Longbec et Canteleu, le pont
qui laissait Jehanne aux mains de Tennemi sur le revers du
fossé, — Rongemaille le traître, qui, profitant de la nuit,
s'était glissé en ville jusqu'à sa maison pour prendre son or,
l'or du crime.
Poursuivi, happé par
les becs, déchiré par les
griffes de pierre, Ilonge-
maille hurlant et gesticu-
lant, semant son or sur
les pavés, sauta d'un
bond sur le parapet entre
deux moulins et se préci-
pita dans la rivière. L'eau
sousle chocsemblabouil-
lonner et se referma. La
lune se voila d'un nuage,
dragons et guivres de
pierre disparurent subitement et la figure de l'archange
s'effaça
Au matin.
Au matin, sur les talus de la bastille défendant le pont,
les assiégeants purent voir s'élever deux potences auxquelles
furent accrochés les deux routiers complices de Ronge-
maille, Canteleu et Longbec.
Guillaume de Flavy continua pendant six longs mois à
défendre énergiquement la ville confiée à sa garde, plus
étroitement serrée et plus rudement attaquée après la prise
de Jehanne d'Arc, et il eut le bonheur de la conserver jusqu'au
i3o
LES ASSIEGES DE COMPIEGNE
jour OÙ, avec l'aide d'un nouveau corps d'armée de secours,
les Compiégnois assiégèrent à leur tour les Anglais dans
les bastilles construites devant les murs ébréchés, les
prirent d'assaut et forcèrent l'ennemi à décamper.
Jehan des Torgnoles fut de ceux qui bataillèrent avec le
plus de cœur et aussi les meilleurs bras, tant sur les rem-
parts attaqués, que dans la sortie dernière, à la délivrance
de la ville, superbe occasion pour lui de se laisser aller fran-
chement à son appétit pour les bagarres et les coups. Il en
eut tout son compte, c'est-à-dire ce qui eût amplement suffi
pour quatre, mais finalement, par bonheur pour la pauvre
Guillemette restée sans famille, il se tira de toutes les mêlées
sans horions par trop graves.
Redevenu de soldat ymagier, passé homme grave, il
reprit avec ardeur le ciseau et le marteau pour se remettre
aux sculptures de Saint-Corneille et mener à bonne fin les
statues du portail laissées inachevées par son infortuné
maître Bonvarlet.
-y y. (■■■- "^fTjs^tt/y^
Il reprit avec ardeur le ciseau.
TABLE DES CHAPITRES
Préface i
CHAPITRE PREMIER
Le sculpteur de gargouilles . . ■ 3
CHAPITRE II
Commeut Jehau l'Ymagier jeta le trouble daus le marché de Compiègue iî
CHAPITRE III
Les émotions de Guillemette et de Martiuotte a5
CHAPITRE IV
Uu voyageur aflamé et des routes peu sûres Sg
CHAPITRE \'
Douce uuit de repos troublée par une bande de routiers 55
CHAPITRE VI
Une poursuite mouvementée 7'
i32 TABLE DES CHAPITRES
CHAPITRE VU
Où maître Bonvarlet rencoutre Jehauue d'Arc et La Hire ... 82
CHAPITRE VIII
Comment Jehau, malgré les archers de garde, s'introduisit eu ville . y3
CHAPITRE IX
Le logis de Thibaut Rongemaille io3
CHAPITRE X
Où Jehau des Torgnolea subit nii commencement de pendaison 107
CHAPITRE XI
Uu trio de uialandrius lao
CHAPITRE XII
Après la catastrophe laS