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LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

1430 



COLLI-XTION " PLUKE ET CRAVON " 



CLOWN, par A. Vimar i vol. 

JEAN-QUI-LIT ET SNOBINET, par L. Métivet i vol. 

NOUVELLES HISTOIRES SUR DE VIEUX PROVERBES, par 

G- Fraipont i vol. 

LES BONNES IDÉES DE PHILIBERT, par H. Avelot i vol. 

LE BOY DE MARIUS BOUILLABÈS, par A Vimar i vol. 

ANDRÉ LE MEUNIER, par G Fraipont i vol. 

GRAND'MÈRE AVAIT DES DÉFAUTS!... par Louis Morin . . . . i vol. 

LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE, par A. Robida i vol. 

LA POULE A POILS, par A. Vimar i vol. 

YVES LE MARIN, par G. Fraipont i vol. 

PARIS EN LAN 3ooo, par Henriot i vol. 

L'ILE DES CENTAURES, par A. Robida i vol. 

LE TOUR DU MONDE DE PHILIBERT, par H Avelot i vol. 

DÉLURETTE ET LAMBINE, par L Métivet i vol. 

LE TRÉSOR DE CARCASSONNE, par A. Robida i vol. 

ARTHUR VEUT... ARTHUR NE VEUT PAS, par H. Avelot. . . i vol. 

PATTARSORT. par Pierre Noury i vol. 

MONSIEUR DE LA. TRACASSIÈRE, par David Burnand i vol. 

LES MÉMOIRES DUN PERROQUET, par Pierre Noury i vol. 



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1037. — EVREUX, IMPRIMERIE HÉRISSEY. — 7-33 







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Trontispice. 






Le sculpteur de gargouilles. 







PARIS. — H. LAURENS, Éditeur, 6, rue de Tournon. 



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Copyright by Henri I^aurens, igoô-. 



THl 
PUBl.. 






iiSTOR LEr;0/. ND- 

TILDEJi FOJKlaAilONS 

O t- 







PREFACE 



La rapide et merveilleuse carrière de Jeanne d'Arc est un rayon 
de soleil au milieu des plus terribles malheurs de la France ; la catas- 
trophe du siège de Compiègne, en 1^30, la termina comme par un coup 
de foudre. 

Chef d'armée à dix huit ans, la bergère de Domrémy, conduisant 
à la victoire de rudes soldats, des chevaliers et des princes, accourait 
avec trois ou quatre cents hommes au secours de Compiègne assiégé 
par les Anglais et défendu par Guillaume de Flavy. Le jour même de 
son arrivée, sa troupe, à peine reposée, attaqua vigoureusement le camp 
des assiégeants, mais ceux-ci battus d'abord, survinrent en grandes 
masses et refoulèrent la sortie jusqu'au gros rempart établi à la tête 
du pont de Compiègne: : . : ; ,' • •_ . ■, ; , 

Alors, soit par sàîie d'ùh'e pàiiiqiKè'ii'es assiégés, craignant de voir les 
Anglais pénétrer dans'M pl,à]ce pêSe-mêle avec les derniers combattants 
de la sortie, soit par trahiéon',-dU moment où Jeanne, qui combattait 
à l'extrême arrière-garkbiyàUûili/'-éMrer en ville, le pont-levis se releva, 
la laissant se débattre" a grands coups d'épée parmi la foule des 



F 



2 PREFACE 

assaillants. Précipitée à bas de son cheval, elle fui faite prisonnière 
ainsi que son frère Pierre iVArc et Xaintrailles, et son long martyre 
commença qui devait finir au bûcher de Rouen. 

Depuis celte époque, le souvenir du drame plane sur les rives de 
rOise, où le vieux pont de Compiègne vit passer Jeanne marchant à 
V ennemi pour la dernière fois, et le soupçon delà trahison pèse sur 
le gouverneur de Compiègne, Guillaume de Flavy. 

Et pourtant ce gouverneur, après la prise de Jeanne cV Arc repoussa 
toutes les tentatives de corruption cl continua à lutter courageusement 
sur ses remparts; il défendit pendant six mois contre toutes les 
attaques la ville confiée à sa garde. Jusqu'au Jour oii une nouvelle 
troupe de secours étant survenue, il put avec son concours, en Jetant 
la garnison et les gens de Compiègne sur les bastilles ennemies, emporter 
tous les retrancliemenls et forcer les Anglais ci lever le siège. 

Un frère de Flavy péril pendant le siège et lui-même ne se ménagea 
pas. Si le pont se releva devant Jeanne, ce ne fut cerlainement pas sur 
un ordre de Flavy, personne ne l'en accusa alors; il est permis de 
penser que le crime fut le fait de quelque traître introduit parmi les 
défenseurs de la porte, et nous pouvons, sur le grand drame historique, 
aux détails demeurés inconnus, supposer ou_ imaginer telles circons- 
tances et telles explications. 

Le vieux ponl n'existe plus, on le connaît cependant par quelques 
plans et par un dessin datant du règne de Louis XIII, alors que ses 
défenses extérieures se dressaient encore à peu près intactes ci l'endroit 
où Jeanne fut prise. 








Sur le marché. 



|I 



Li: SCULPTEUR DE GARGOUILLES 



ssis à califourchon sur 
une planche,' en haut 
d'un échafaudage 
dressé devant le nou- 
veau grand portail, tout clair 
et tout frais, de l'église Saint- 
Corneille, le brave Jehan de 
Compiègne, ymagicr de son 
état, c'est-à-dire sculpteur, tail- 
leur d'images en pierre, travail- 
lait avec une animation extra- 
ordinaire à grands coups de 
ciseau, tout en parlant et grom- 
melant très haut comme s'il 
avait de la peine à s'entendre 



ri LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

réfléchir, à travers le bruit du marché qui se tenait en bas. 

— Ah! ah! mauvais chien, double pendard, triple lar- 
ron!... Pan! attrape ce coup sur ton nez de voleur! 
Tiens!... C'est tout à fait bien ressemblant maintenant, ton 
museau de détrousseur de braves gens!... Pan! attrape 
encore! ça me soulagera peut-être, je suis de mauvaise 
humeur aujourd'hui. 

C'était sur une longue gargouille, destinée à rejeter l'eau 
loin de la balustrade du portail, que Jehan s'escrimait; elle 
venait d'être tout récemment posée et le sculpteur lui don- 
nait quelques dernières retouches d'un ciseau un peu rude. 
Cette gargouille, sur un corps d'animal étrange, vampire ou 
dragon pustuleux et griffu, avait une tête humaine au vaste 
gosier tordu par la plus horrible et la plus méchante des 
grimaces. Elle n'était pas seule, tout le long des bâtiments 
d'autres tendaient la tête : guivres à gueules menaçantes, 
diables cornus, êtres fantastiques moitié hommes, moitié 
bêtes, contorsionnés, hurlants ou ricanants, taillés dans la 
pierre par un ciseau énergique et violemment caricatural. 

— Eh bien, et moi? grommelait Jehan, je parle des autres! 
Est-ce que je vaux mieux, tout de même? Bon garçon, cer- 
tainement, personne n'a jamais dit le contraire, même ceux 
avec qui j'ai eu des discussions un peu vives, puisque 
si je leur avais, par hasard, donné un peu plus que leur 
compte en coups de poing, je mettais sur leurs bleus un 
emplâtre d'amitié repentante, avec le baume de quelques 
jolis flacons!... Et ceux qui oseraient dire que je ne suis pas 
le plus gentil des garçons, je leur rentrerais vivement leur 
mauvaise opinion dans la gorge à coups de pied... Mais j'ai 
le droit de le dire, moi, et de proclamer, et je le proclame, 
ici tout haut, devant tous ces imbéciles qui m'entendent. 



LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES s 

oui! devant vous tous, les gens d'en bas! que je ne vaux pas 
mieux que ce brigand de Rongemaiile l'usurier! Non, je ne 
vaux pas mieux... dans un autre genre, c'est vrai, mais pas 
mieux! pas mieux! non pas mieux! Et celui qui dirait le 
contraire, je... Hélas! je suis faible! je suis très faible! j'ai 




V //(T^'jr.i. — 



Repos au soleiL 



toujours été trop faible, et c'est ce qui m'a perdu... Faible 
contre le pécbé, contre mon petit penchant pour la bonne 
chère et la paresse, pour le repos au soleil sous les arbres, 
le repos accompagné de menues distractions : jambonneries, 
saucisses et petits vins de Touraine expéditifs! Oui, voilà 
comme j'étais et comme je suis, c'est-à-dire comme je ne 
peux plus être, puisque en raison de ces faiblesses cou- 
pables, honteuses, abominables... et délicieuses, j'ai mangé 



6 LES ASSIÉGÉS DE CaMPIÈGNE 

tout mon bien jusqu'à la dernière bribe!... Mais à partir 
d'aujourd'hui, je le jure, me voilà bien corrigé, décidé à ren- 
trer dans la bonne voie, la voie du travail, du pain sec et de 
l'eau claire!... C'est juré! D'ailleurs je ne pourrais plus faire 
autrement, puisque de mon tout petit avoir il me reste... 
Combien me reste-t-il? Oh, inutile de tàter ma bourse plate, 
il me reste juste un tout petit écu. Aussi me voici repen- 




L usurier Rouaremaillc. 



tant, bien repentant, — quoique toujours affligé du même 
appétit, hélas! 

Jehan laissa pendre ses bras et prit sur sa planche une 
attitude contristée. 

— Mais qu'est-ce que je dis? Mangé tout mon bien, moi? 
Tout? Ah! Plût au ciel! Mais ce n'est pas vrai, je n'en ai cro- 
qué que la moitié, le quart, peut-être, et c'est ceRongemaille, 
l'usurier, qui m'a dévoré les trois autres quarts, le gredin! 

Jehan, d'un violent coup de ciseau, accentua la grimace 
de sa gargouille, fendit la gueule un peu plus, puis il se mit 
à creuser des plis et des rides pour faire saillir les pom- 
mettes et ajouter, s'il était possible, à l'expression hypocrite 
et méchante du museau de la bête. 



LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES 7 

— Tiens! fit-il en regardant au-dessous de lui, vers une 
étroite maison serrée entre deux contreforts sur le flanc 
g-auche de l'église, le voilà sur sa porte, le vilain Ronge- 
maille, usurier de malheur, araignée des pauvres bonnes 




— Fais des gargoirilles, fais des monstres grimaçants I 



gens à court d'argent sonnant... Oui! tu guettes quelque 
imbécile comme moi, à eatortiller et à duper, quelque 
pauvre diable de débiteur sur lequel tu exerceras tes crocs... 
Je suis curieux de voir la grimace que tu vas faire quand 
tu te reconnaîtras dans celle-ci, car tu te reconnaîtras, 
mon ami, elle te ressemble assez bien maintenant, ma mau- 



s LES ASSIÉGÉS DE COMPIÉGAE 

vaise bête de gargouille, c'est toi, c'est bien toi, tout à fait 
toi... L'abbé de Saint-Corneille me l'a dit en me faisant des 
reproches — un peu bien mérités, je le reconnais; — il m'a 
dit maintes fois : « Non, Jehan, mon cher enfant, non tu n'es 
pas digne de sculpter la Vierge du portail, pas même le tout 
dernier petit saint du paradis^ tu mènes une vie trop peu 
exemplaire pour cela... Fais des gargouilles, des monstres 
grimaçants, tu ne mérites pas autre chose. » 

Jehan caressa le mufle de sa gargouille du bout de son 
ciseau. 

— Eh bien, voilà, je fais des gargouilles, puisque je ne 
suis bon qu'à ça, des monstres avec l'image de tous les vices 
et péchés capitaux sur la figure. Celle-ci c'est l'avarice, la 
fringale et la soif de l'argent, celui des autres surtout, donc, 
rien d'étonnant à ce que ça ressemble à Thibaut Ronge- 
maille... .l'aurais mieux aimé tailler dans la belle pierre 
l'image de Motre-Dame que Jacques Bonvarlet, mon bon ami 
et maître, termine en ce moment, un peu à la ressemblance 
de sa fille Guillemette... Bonjour, maître Bonvarlet, et bon 
courage ! 

Jehan, penché sur sa planche, s'adressait à un autre 
sculpteur qui, sur un échafaudage placé au-dessous de lui, 
était très occupé à polir et affiner les longs plis tombants 
du manteau de la Vierge, dans un groupe de figures occu- 
pant le tympan du grand portail. 

Maître Bonvarlet s'arrêta dans sa besogne et regarda en 
l'air. 

— Eh bien, Jehan, comment va le travail ce matin? 

— Fort bien, je termine ma mauvaise bête qui pourra, aux 
prochaines ondées, cracher l'eau loin de vos belles figures. 

— Notre portail est bien avancé, encore une ou deux 



LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES 9 

années, si la guerre nous laisse un peu de tranquillité, si ces 
maudits routiers d'Angleterre sont enfin repoussés et chassés 
du pays de France par celle qui vient de mener sacrer le roi 
Charles à Reims, et l'Abbaye de Saint-Corneille aura un por- 
tail digne de sa grandeur et de sa vieille gloire ! 




Mailre Jacques Boiivarlct. 



Les deux sculpteurs placés, l'un à cheval sur son madrier 
suspendu en l'air, l'autre sur un échafaudage plus commode, 
étaient de physionomie et d'allures bien différentes. Le pre- 
mier, Jehan de Compiègne, dit aussi des Torgnoles en picard, 
pour son caractère prompt à s'enflammer et sa malheureuse 
facilité aux querelles, était un grand et gros garçon à mine 
réjouie, le visage rasé, haut en couleurs, paraissant au plus 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 




Gloussements de poules et de diudous. 



àg-é devingt-sept ou vingt-huit ans. L'air vif et franc, tout 
en dehors, il abondait en gestes et en paroles, sa figure 
changeait d'expression à toute minute, maintenant épanouie 
en un large sourire, et l'instant d'après toute renfrognée par 
le souci ou froncée par la colère. 

Maître Jacques Bonvarlet, tout au contraire, était un petit 
homme d'aspect doux et timide, âgé déjà et tout grisonnant, 
mince et maigre, les cheveux un peu rares, avec une barbe 
courte en pointe. Sobre de gestes et de paroles, il s'était 
remis à l'ouvrage après sa réponse, et l'outil avec lequel il 
grattait la pierre ne faisait pas plus de bruit que lui. 

— Ces braves vendeurs de légumes et de poulailles ne 
lèvent pas le nez, cria Jehan d'un air vexé, nous sommes bien 
bons de nous donner du mal pour embellir les bâtiments et 
édifices de la ville, ils ne regardent même pas !... Pour satis- 
faire qui travaillons-nous ainsi, maître Bonvarlet? 

— Nous ! répondit laconiquement le sculpteur. 

— Vous dites bien vrai, fit Jehan des Torgnoles avec un 
éclat de rire en se laissant glisser en bas de l'échafaudage, 
au grand émoi d'un groupe de paysannes surprises de le 
voir tomber du ciel sur leurs têtes. 

L'instant d'après Jehan des Torgnoles était attablé 
devant un broc d'hydromel à l'auberge de la Fleur de Lys^ 



LE SCULPTEUR DE GARGOUILLES 




Grognements aigus de petits cochons roses. 

ouverte sur la place toute pleine et bourdonnante en ce jour 
de marché, dans un vacarme de conversations et de cris 
d'animaux, gloussements de 
poules ou de dindons, couins 
couinsdecanards, bêlements 
de moutons, grognements 
aigus de petits cochons roses 
serrés dans des caisses do 
planches, clameurs de pro- 
testation de porcs gras, en- 
fraînés vers de sombres des- 
tins par quelque charcu- 
tier faiseur de boudins et de 
saucisses. 

En vérité Jehan des Tor- 
gnoles semblait avoir oublié 
ses bonnes résolutions ; à le 
voir trinquer et rire plein 
d'animation avec quelques 

gaillards rubiconds, il paraissait bien avoir remis à plus 
tard son intention de délaisser ses déplorables habitudes et 
de s'amender le plus vite possible. 




Attablés à l'auberge. 




Le pont de Compièguc 



II 



COMMENT JEHAN LYMAGIER JETA LE TROUBLE 
DANS LE MARCHÉ DE COMPIÈGNE 



Ceci se passait en la bonne ville de Compiègne, serrée 
entre ses murailles le long de la rivière d'Oise, à l'entrée 
de la forêt, sur les confins du Valois et de la Picardie. On 
était au plus fort de la guerre avec l'Anglais, en l'an ï^^ç), 
année fameuse qui avait vu surgir des marches de Lorraine 
la bergère de Vaucouleurs, et la victoire revenir avec elle 
sous les bannières de France si longtemps poursuivies par 
le malheur. Après cette merveilleuse délivrance d'Orléans 
assiégé, il y avait eu la campagne rapide et vigoureuse de 
.[ehanne d'Arc; l'un après l'autre les chefs les plus renom- 



COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ i3 

niés des bandes anglaises étaient battus, chassés ou pris, 
l'une après l'autre les villes retombaient au pouvoir du 
dauphin Charles; — chevauchée héroïque d'une petite armée 
qui, abattant ou renversant tout devant elle, venait de pousser 




Délivrance d'Orléans, 



jusqu'à Reims pour y faire sacrer le roi dans la vieille cathé- 
drale. 

Tout n'était pas dit et la guerre continuait, mais l'espé- 
rance, à peu près morte si longtemps, était revenue dans 
les cœurs. Les Anglais tenaient encore bien des villes, leurs 
partis battaient l'estrade en bien des provinces. Comme 
toutes les places fortes, villes ou châteaux de la région, 
Compiègne se gardait soigneusement; quelques centaines 



]_i LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGKE 

de soldats commandés par messire Guillaume de Flavy, 
capitaine à la main dure et bon homme de guerre, étaient 
prêts à faire bonne défense. 

Les guerres duraient depuis si longtemps, l'habitude en 
était si bien prise que les gens ne semblaient pas trop sou- 
cieux; les ménagères bavardaient par groupes en faisant 
leur marché, les bourgeois à mine placide 
tournaient autour des paniers à volaille et 
des corbeilles de fruits, ou plaisantaient 




Entrée en ville. 



avec les paysans, et ceux-ci semblaient peu se préoccuper de 
l'appareil guerrier entrevu aux remparts, alors qu'avant de 
leur laisser franchir les portes, les soldats de Flavy les exa- 
minaient prudemment dansl'avancée, par crainte de surprise. 
Cependant les amis de Jehan des Torgnoles, ayant quitté 
les brocs, après les avoir consciencieusement vidés, station- 
naient maintenant sur le parvis de Saint-Corneille, juste 
sous les échafaudages. Le nez en l'air, ils se poussaient du 
coude et riaient aux éclats depuis quelques minutes. Il 
suffit qu'une personne dans la rue lève le nez, même quand 



COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ i5 

il ne se passe absolument rien dans les régions supérieures, 
pour que tous les passants s'arrêtent intrigués et braquent 
leurs regards vers les nuages qui filent. 

11 en fut bientôt ainsi sur tout le marché ; paysans et 
chalands s'interrompirent dans leurs négociations sur le 
beurre et les œufs, les légumes ou les volailles, et à leur 
exemple, dans les rues débouchant au parvis, du Change, de 




Tous braquent leurs regards vers les nuages qui filent. 



Saint-Antoine ou du pont, les commères regardèrent en l'air 
sur le pas des portes, les ouvriers se mirent aux fenêtres. 
Seul Jehan des Torgnoles assis sur un banc à la porte de 
l'auberge, contemplait- d'un air détaché des choses de ce 
monde l'enseigne de la Fleur de Lys. 

— Qu'est-ce qu'il y a de si joyeux dans le ciel? dit enfin 
un bourgeois en tapant sur l'épaule d'un des amis de Jehan 
qui continuait à s'esclaffer. 

— Ce n'est pas dans le ciel, c'est sur le toit de Saint- 
Corneille, aux balustrades, vous ne voyez donc pas! 



,6 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

— Quoi? demandèrent ensemble sept ou huit badauds. 

— Cette gargouille toute neuve qui allonge son vilain 
museau... vous ne reconnaissez pas? 

— Celle qui est laide à faire fuir un diable denfer ? 

— Oui... Et bien, vous avez donc tous la vue brouillée? 
Cette vilaine bête qui ouvre si grandement une gueule 




Regardez ! Regardez I 



une 



édentée et qui serre une bourse dans ses griffes., 
bourse volée... c'est tout à fait la ressemblance de... 

— Oui! C'est tout à fait, tout à fait maître Thi... 

— ...baut Rongemaille ! s'écrièrent quinze voix au milieu 
des éclats de rire. 

— Comme c'est ça ! c'est sa vilaine frimousse, sa gri- 
mace... à peine un peu élargie. 

— Par ma foi, je le connais, moi, dit un paysan, et 
même un peu trop... c'est bien lui, quelle bouche! quel 
gosier! on dirait qu'il veut avaler d'un seul coup de gosier 
tous les écus du pauvre monde. 

— Hou ! hou ! Thibaut Rongemaille ! 



COMMEXr JEHAX L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DAXS LE MARCHÉ 17 

Jehan des Torgnoles, maintenant, s'avançait nonchalam- 
ment dans les groupes, les mains derrière le dos. 

— Tiens! tiens, fit-il, qu'est-ce qui se passe donc? que 
diable voyez-vous là-haut? 

— Quel diable ? Rongemaille l'usurier ! 

— Le digne maître 



Thibaut? je le vois d'ici, 
à la fenêtre de son logis, 
regardez ! 

Et Jehan désignait 
l'original du portrait lui- 
même, qui avait ouvert 
une fenêtre et passait la 
tête pour chercher ce qui 
mettait en si joyeux émoi 
les gens du marché. Eu 
effet, le personnage res- 
semblait bien à la longue 
gargouille grotesque 
toute blanche et toute 
neuve, qui des balustra- 
des de l'église tendait la 
tête vers lui. C'était, à 

l'exagération près, le même nez pointu, les mêmes joues 
osseuses et glabres, la même bouche immense aux longues 
dents, aux lèvres minces, sur un menton rudement équarri. 
Les yeux cachaient sous une profonde arcature sourcilière 
leur expression hypocrite; sur le front bas, couturé de 
rides, les cheveux s'aplatissaient comme pour rejoindre les 
sourcils. 

— Et le voilà également là-haut, le digne maître Thibaut 




Qu'est-ce que dit ce va-nu-picds. 



LES ASSIEGES DE COMPIEGîsE 




/VpfKS^ 



C'était le çrouverneur lui-même. 



dit un ami de Jehan en levant le doigt vers la balustrade. 
Chacun d'un même mouvement, regarda alternativement 
le portrait et l'original que toutes les mains désignaient, 
pendant que Thibaut Rongemaille, surpris, s'efforçait de 
découvrir ce qu'on semblait lui montrer. 

— C'est ma foi vrai ! fit Jehan d'un air innocent, c'est bien 
lui! Je ne l'ai pourtant pas fait exprès, mes chers amis... 
J'avais à tailler dans la pierre l'image d'une bête horrible 
représentant un péché capital, l'Avarice, vilain vice qui fait 
commettre de bien méchantes actions, au détriment de 
pauvres braves gens trop innocents pour savoir se défendre... 
Alors il n'est pas étonnant que la ressemblance soit venue 
tout naturellement sous mon ciseau ! 

— Qu'est-ce que dit ce va-nu-pieds? s'écria Thibaut 
Rongemaille qui commençait à comprendre. 

— Va-nu-pieds ! dit Jehan, je proteste, vous ne m'avez pas 



CO:\IMKNT JEHAX L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE ^L\RCHÉ 19 




— Qu'as-tu fait encore ? dit l'abbé. 



pu prendre mes souliers, parce que sans doute je me suis 
tiré à temps de vos g-riffes. 

— Ce misérable vaurien qui ose s'attaquer à un honnête 
bourg-eois de la ville!... heureusement l'on me connaît... 

Un éclat de rire s'éleva dans la foule. 

— Oui, oui, on le connaît! 

Ceux qui ne connaissaient pas l'homme riaient de con- 
fiance ou demandaient quelques explications à leurs voisins, 
et des mains, l'index tendu, montraient l'ironique image de 
pierre, ou Thibaut Rongemaille lui-même que la fureur 
commençait à gagner. Penché hors de sa fenêtre, il criait 
des injures qui s'entendaient à peine au milieu des rires et 
du brouhaha général. 

— Filou! va-nu-pieds, claque-patins, mendiant sans le 
sou! je t'en ferai voir! Je vais réclamer justice, gibier de 
bourreau ! échappé du pilori, espoir delà potence!... 



20 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE 

Il n'eut que le temps de rentrer la tète, car une carotte 
et quelques navets arrivèrent soudain, destinés à sa figure 
et qui endommagèrent un peu le vitrage de sa fenêtre. 

— Vous êtes tous des oies, des ânes, des... 

La tête de Rongemaille paraissait à la fenêtre, criait une 
injure et rentrait aussitôt pour éviter les projectiles. Le 
marché tout entier semblait en joie ; on avait abandonné 
toute transaction, une clameur générale s'élevait, de rires 
et d'apostrophes joyeuses. Poules et canards eux-mêmes 
mis en train et quelque peu effarés, se mêlaient au concert. 

— Fi! tu te plains, Rongemaille, criait Jehan, au lieu de 
remercier ces braves gens qui te fournissent de quoi mettre 
la marmite au feu sans bourse délier... Tiens, reçois encoi^e 
ces choses pour ton souper, mon ami ! 

Un tas de trognons de choux et de débris de légumes 
fournit aux amis de Jehan un supplément de projectiles aux- 
quels répondirent quelques potées d'eau lancées par Ronge- 
maille. Sur ce, quelques cailloux se mêlèrent aux trognons 
de choux, certaines vitres souffrirent, puis la fenêtre se 
ferma brusquement, après une bordée d'injures qu'on n'en- 
tendit pas, mais l'usurier jaillit de sa porte. 

— Je vais réclamer la justice de messire l'abbé de Saint- 
Corneille, dit-il, et nous allons voir... 

Au même instant la porte des bâtiments de l'Abbaye sur 
la droite du parvis s'ouvrait toute grande et laissait voir 
messire l'abbé lui-même, accompagné de quelques moines, 
pendant que de l'autre côté de la place une quinzaine de 
soldats accouraient du poste du pont, où le tumulte de la 
place du Marché avait donné l'alarme. Un gentilhomme à 
cheval, en demi-armure, les conduisait, et ce n'était rien 
moins que le gouverneur lui-même, Guillaume de Flavy^ 



COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ 21. 

chevalier de haute taille et de forte corpulence, à poing rude 
et mine sévère, bien propre à refréner vite toute idée de 
désordre parmi les plus turbulents. 

— Eh bien, qu'est-ce? une sédition?... ouvrez vos rangs, 
bonnes gens, que nous y mettions bon ordre ! criait le sire 
de Flavy en poussant son cheval sans regarder s'il bous- 
culait un peu les paniers de légumes et cages à poulets. 

— Pourquoi tout ce vacarme? dit l'abbé levant la main, 
pourquoi cette bagarre? qui vient réclamer justice? 

— Moi, dit Rongemaille blême de fureur, moi qu'on 
massacre et qu'on assassine, comme vous voyez! 

Un éclat de rire s'éleva, l'abbé réclama le silence. 

— Pour un homme massacré, vous avez encore bonne 
voix, maître Rongemaille, dit l'abbé ; voyons, de quoi vous 
plaignez-vous? que demandez-vous? 

— Je demande... je demande... qu'on le pende ! 
Un nouvel éclat de rire lui coupa la parole. 

— Pendre? s'écria l'abbé, comme vous y allez! qui donc? 

— 'l'ous! cria Rongemaille, ou plutôt un, pour le moins, 
celui-ci, monseigneur, qui se cache derrière les autres. 

Ce disant, Rongemaille montrait Jehan des Torgnoles qui 
avait pris subitement l'air innocent d'un des petits angelots 
sculptés sur le portail. 

— Moi? fît Jehan s'avançant, et pourquoi donc, maître 
Rongemaille, pourquoi me voudriez-vous voir cruellement 
attaché à la potence? 

— Ah! ah ! dit l'abbé se tournant vers Jehan, encore toi gar- 
nement ! Voyons, que te reproche-t-on? Qu'as-tu fait encore? 

— Rien, monseigneur, rien qu'essayer, avec mon art et 
mes faibles moyens, de travailler à l'édification et à l'amélio- 
ration de mon prochain, voilà tout l 



LES ASSIEGES DE COMPIEGNE 



— Ce qu'il a fait, monseigneur, s'écria Rongemaille, 
tenez, regardez en l'air ! voyez cette gargouille ! 

L'abbé, les moines et Flavy levèrent la tête, ébahis, 

— Quoi? Eh bien? Cette gargouille? 

— Ah! dit Flavy en riant, je vois, moi. Ah! Ah! male- 
peste, maître Rongemaille, votre effigie au portail de la noble 

abbaye, quel honneur, et 
vous vous plaignez! 

— Je me plains, mes- 
sire, d'être ainsi pour- 
traicturé en animal dia- 
bolique, d'être exposé à la 
risée de tousles passants, 
car voyez comme ce misé- 
rable gueux m'a repré- 
senté? 

— Mon ami Jehan, tu 
es coupable, dit l'abbé 
sévèrement, maître Ron- 
gemaille a raison de se 
plaindre, tu n'avais pas 

le droit de le pourtraicturer ainsi... 

— J'ai voulu représenter l'Avarice qui est un bien vilain 
péché capital, monseigneur, fit Jehan la mine contrite, ce 
n'est pas ma faute si maître Rongemaille veut absolument 
se reconnaître... Il est certain qu'il n'est pas joli, joli, mais 
est-il vraiment aussi laid que ma gargouille? 

— Entendez-vous le gueux ! s'écria Rongemaille. Monsei- 
gneur ! je demande justice ! Ça ne peut pas se passer à 
moins d'une pendaison! 

— Je t'avais pourtant averti, Jehan, fit l'abbé; il y a déjà 




— Regardez cette gargouille ! 



COMMENT JEHAN L'YMAGIER JETA LE TROUBLE DANS LE MARCHÉ 23 

dans tes autres sculptures certaines oreilles d'âne qui ont 
chagriné un honnête bourgeois... cette fois, je reçois une 
plainte formelle, je suis obligé de sévir... 

— Justice, monseigneur! faites bonne et sévère justice ! 
clama Rongemaille. 

— Monseigneur! dit Jacques Bonvarlet qui était descendu 
du portail et s'était approché de l'abbé, 
vous savez que Jehan n'est pas un 
méchant garçon... il a eu tort, c'est 
certain, mais il y a certaines excuses 
à son méfait... 

— Je sais, fît l'abbé, je sais, maître 
Bonvarlet, inutilede plaider pour votre 
élève. Je dois bonne et prompte jus- 
tice à tous sur le territoire de l'Abbaye 
et je veux faire justice. Eu consé- 
quence, toutes choses vues et enten- 
dues, je reconnais le bien-fondé de la 
plainte portée en mon tribunal par 
maître Rongemaille, homme notable, 
bourgeois de Compiègne connu et 
apprécié, et je condamne Jehan des Torgnoles à la prison, 
au pain et à l'eau... 

— Je réclame, monseigneur, dit Rongemaille, j'aimerais 
mieux la potence pour ce va-nu-pieds, et justement sa gar- 
gouille pourrait en servir... 

— Silence! dit rudement Flavy. 

— Je le déclare coupable de médisance envers son 
prochain et je le condamme à la prison, au pain et à l'eau... 
pour deux heures ! 

Un formidable éclat de rire, en dépit de tout respect, 




Certaines oreilles d'âne. 




2} LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

accueillit la sentence de l'abbé. Jehan baissa la tête comme un 

homme accablé, tandis que Ron- 
gemaille levait en signe de pro- 
testation ses deux bras en l'air. 
— Allons ! cria Guillaume de 
Flav}' après avoir ri comme les 
autres; la cause est jugée et bien 
jugée ! Qu'on se retire ! Comme 
capitaine de la ville, j'entends 
maintenir la tranquillité. Or donc, 
que tous marchands qui ont à 
vendre, vendent, que tous ceux qui ont à acheter légumes ou 
poulaille pour leur cuisine achètent, et que les autres s'en 
aillent à leurs affaires... Nous sommes en guerre, je ne 
permets ni bruit ni tumulte ! 

— Mais!... dit l'obstiné Rongemaille. 

— Vous ! maître Rongemaille, n'ameutez point le popu- 
laire pour faire juger si vous êtes plus beau ou plus laid que 
cette image. Si vous ne vous taisez, je prie le seigneur abbé de 
faire grâce entière au coupable. 



Je demande qu'on les ponde tous ! 







Au fond des cachots. 




Guillciuette travaillait à repro- 
duire ces rinceaux. 



J^^-^l.s 



LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE 



Le sculpteur Jacques Bonvarlet habitait une petite 
maison dans un quartier fort tranquille, en vue des prairies 
où la rivière d'Oise coulait nonchalamment, en bonne 
petite rivière prenant ses aises, aimant à s'étaler sous les 
saulaies et même, quelquefois, après les pluies, à s'en aller 
vagabonder à travers champs, jusque vers les collines de 
Picardie qui l'encadrent à courte distance. 

Ce quartier solitaire s'éparpillait dans les anciens jardins 
d'un palais des rois carlovingiens, le palais de Charle- 
magne, comme l'appelait le populaire, abandonné ou détruit; 



a6 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

il en restait près de la rivière une grosse tour, la tour Beau- 
regard, qui subsiste encore aujourd'hui après dix siècles, et 
ruinée seulement depuis trois cents ans. 

Sur l'emplacement du palais de Charlemagne, il y avait 
alors un couvent de JacobinS; et quelques rares maisons. 
L'une de ces maisons était celle de Bonvarlet, ancienne 

dépendance du palais sans doute, bâtie 
sur terrain élevé. Les fenêtres de son 
unique étage regardaient d'un côté par- 
dessus le rempart, vers la tour Beaure- 
gard et le pont traversant 
l'Oise. De l'autre côté, c'était la 
ville, des toits et des toits, des 
pignons, des flèches d'églises 
et la forêt bleuissant au loin. 
De vieux murs croulants, enca- 
draient le verger rempli de 
f>-rands et erros arbres, poiriers, 

pommiers, 
pruniers, 





Au pied de la lour Beauregard. 



LES ÉMOTIONS DE GUILLEMEÏTE ET DE MARTINOTTE a; 

ques-uns semblaient presque d'âge à avoir vu passer dans le 
palais Charlemagne et le paladin Roland, et ne portaient 
plus sur leurs branches tordues que les pampres d'une vigne 
envahissante. 

En cette maison enfouie sous les arbres, Guillemette Bon- 
varlet, la fille du maître sculpteur, 
n'aurait rien appris du tumulte occa- 
sionné à cinq minutes de chemin, au 
parvis Saint-Corneille, par l'élève de 
son père, Jehan des Torgnoles, si la 
servante Martinotte, en rentrant du 
marché, ne s'était hâtée de monter en 
sa chambre pour lui raconter l'événe- 
ment. 

Guillemette étaitune enfantblonde 
et fraîche, aux traits réguliers et fins, 
avec un nez d'une ligne idéalement 
pure, des yeux de candeur profonds 

et doux comme un ciel de printemps, limpides et claires 
fenêtres de son âme. Essayer d'esquisser un portrait plus 
détaillé est bien inutile, Guillemette ressemblait à toutes les 
statues de Vierges et de saintes que son père sculptait depuis 
vingt-cinq ans. Elle n'était pas née que déjà son père taillait 
son image dans la pierre, ce qui s'explique très naturelle- 
ment, car Guillemette était le vivant portrait de sa mère 
défunte. Vingt-cinq ans auparavant, c'était le visage de la 
mère que, sans le vouloir, le sculpteur reproduisait; c'était 
maintenant celui de la fille. 

Assise devant une grande table sur laquelle était étalé un 
grand dessin de rinceaux pour une frise sculptée, Guille- 
mette travaillait à reproduire ces rinceaux avec son aiguille 




Guillemette Bouvarlet. 



■j8 



LES ASSIÉGl-S UE COMPIEGNE 



et des fils de nuances diverses, sur une toile destinée à quel- 
que somptueuse crédence. Elle leva la tête à la brusque entrée 
de la servante, comprenant à son allure que celle-ci devait 

avoir sur la langue quelque 
nouvelle la démang-eant for- 
tement. 

— Eh bien, Martinotte, 
dit-elle malicieusement, que 
rapportez-vous du marché? 
Beurre frais, très cher, choux 
et poireaux, seulement pas 
encore de cerises, n'est-ce 
pas? 



— Attendez deux mois 
pour les cerises, si elles osent 
mûrir avec ces Anglais de 
malédiction, qui sont par 
les champs ! Aujourd'hui 
vous l'avez dit, le beurre est 
encore augmenté... Mais 




Marliiiotto. 



VOUS ne savez pas autre chose? 

— Non, quoi donc? 

— Un malheur ! Votre père vous le dira en détail quand 
il va venir, moi je peux seulement vous le dire en gros... 

— Quel malheur? fit Guillemette épouvantée en jetant ses 
aiguilles. 

— Un malheur arrivé au pauvre Jehan l'ymagier, au por- 
tail Saint-Corneille... Jehan des Torgnoles, le pauvre garçon 
qui était toujours si tant plein de gaîté... plutôt trop même... 
C'est bien fini !... 

— Ah, mon Dieu ! il est tombé du portail... il s'est tué?,.. 



LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE 29 

— Non, il n'est pas tombé, non, il ne s'est pas tué, vu 
qu'il était encore bien portant il y a cinq minutes quand j'ai 
quitté le marché, mais il n'en vaut guère mieux... 

— Comment? Pourquoi? 

— Est-ce que je sais, moi! .le me tue à vous expliquer 
que je n'y ai rien compris, vu que j'étais un peu loin, mais 
tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est condamné et qu'il 
est à cette heure au fin fond des prisons de l'Abbaye... 

— En prison? 

— Au pain et à l'eau sa vie durant... ce qui ne sera pas 
long, car on connaît ses goûts... 

— Pourquoi condamné ? Pourquoi en prison ? 

— Quelque chose qu'on lui reproche... je ne sais quoi... 
Mais c'est grave etilaavoué... vousdemanderezà votre père... 

G u i 1 1 e m e t te ^ 
ne put tirer d'au- 
tre explication. 
Une chose était 
certaine. .Tehan 
avait commis 
quelque épou- 
vantable crime, 
et, pris sur le fait, 
on l'avait, après -~^ 
jugement immé- 
diat et condam- 
nation régulière, 
jeté pour le reste 

de ses jours au fond des cachots de l'Abbaye. Quel terrible 
événement! — Qui aurait pu penser, dit Martinotte, que ce 
Jehan des Torgnoles à l'air si bon enfant, compagnon joyeux 

3 







An pain fl à l'oau. 



3o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

et insouciant, s'était trouvé capable d'un forfait aussi noir 
que le crime inconnu à lui reproché? Un gaillard toujours de 
belle humeur, riant et chantant si bien d'habitude, que l'on 
se demandait s'il chantait pour se distraire en travaillant, 
ou s'il travaillait un peu pour s'occuper en chantant! Ah! 
il cachait bien son jeu! 

Pour Guillemette terrifiée, Jehan était presque un ami 
d'snfance. Petite fille encore, elle l'avait vu venir, grand 
garçon de quinze ans, montrer ses essais à son père et lui 
demander des conseils; elle l'avait toujours vu travailler à 
côté de Bonvarlet aux menus travaux de sculpture, d abord 
au dégrossissage des figures de pierre ou de bois, ornements 
de poutres et poutrelles pour quelque pignon, chapiteaux de 
colonnes, angelot de portail, écusson lambrequiné pour le 
manteau de quelque noble cheminée, figure de roi, de pro- 
phète ou de saint destinée à quelque église. 

Quelle catastrophe pour le pauvre Jehan 1 La prison per- 
pétuelle! châtiment immérité certainement, car il devait être 
innocent de ce dont on l'accusait... Pourtant il avait avoué... 
non, c'était impossible. 

Guillemette se perdait dans les plus étranges suppositions 
lorsque son père, qu'elle attendait avec une impatience 
fébrile, arriva enfin. Il avait la mine soucieuse. Guillemette 
lui trouva l'air navré. 

— Eh bien, père? dit-elle, le malheureux Jehan? 

— Ah, tu sais déjà? 

— C'est donc vrai ! 

— Oui, c'est vrai ! 

— Martinotte m'a dit qu'il avait... qu'il était... enfin qu'il 
avait été pris, jugé et condamné... 

— Et mis tout de suite en prison, c'est exact. 



LES ÉMOTIONS DE GUILLEMEÏTE ET DE MARTINOTTE 3i 

— Ah mon Dieu! et pour... combien d'années? 
Maître Bonvarlet se mit à rire. 

— Combien d'années?... Qu'est-ce que cette bête de Mar- 
tinotte a bien pu te raconter? 

— Est-ce que je sais, moi, s'écria Martinotte froissée, j'ai 




Meuus li-avaux de sculpture. 



dit ce qu'on m'avait dit, je l'ai pas inventé, pour sûr, même 
que j'allais quasiment pleurer tout à l'heure avec demoiselle 
Guillemette qui me mettait en train... 

— Tranquillisez-vous, Jehan a été jeté dans les oubliettes 
de Saint-Corneille à midi, condamné à la prison dure, au 
pain et à l'eau, mais lorsque deux heures sonneront à l'hor- 
loge de l'Abbaye, il sera rendu à la liberté. 

— Alors, son crime? 



32 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE 

— Pas bien gros. Une imprudence plutôt mais elle peut 
lui coûter plus cher que les deux heures de prison auxquelles 
messire l'abbé, qui doit justice à tous, l'a très justement 
condamné... Jehan a eu bien tort et je l'en blâmerai forte- 
ment... Il s'est fait un ennemi dont il ne faudrait pas rire, 

surtout dans les cir- 
constances actuelles... 

— .Qu'a-t-il donc 
fait, mon Dieu? 

— lia offensé cruel- 
lement un homme vin- 
dicatif et méchant, qui 
se vengera s'il le peut, 
et même qui a déjà 
commencé... Messire 
de Flavy, le gouver- 
neur, n'estpas content. 
Mais nous causerons de 
cela tout à l'heure, je 
n'ai pas le temps, il faut 
que je retourne à l'Ab- 
baye. 

— Et le dîner? fît Martinotte qui avait mis la table et 
approché déjà trois escabeaux, ça va refroidir à cause de ce 
brigand de .lehan!... 

— Nous dînerons avec un peu de retard, tu remettras sur 
le feu ... 

— Ca sentira le brûlé. 

— Tu m'ennuies ! 

Maître Bonvarlet était venu changer ses habits de travail 
et prendre son surcot et son chaperon des dimanches; il 




— Ca sentira le brûlé ! 



LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTINOTTE 



33 



avait à parler à l'abbé de Saint-Corneille pour des complica- 
tions survenues à l'affaire de Jehan depuis son emprisonne- 
ment. Il était bien près de deux hevires, il lui restait juste le 
temps de courir à l'Abbaye avant la sortie du prisonnier. 

Guillemette conduisit son père jusqu'au tournant de la 
tour Beauregard et revint se mettre à une fenêtre avec Mar- 
tinotte, toutes deux formant mille conjectures sur l'événe- 
ment. Martinottc, qui 
avait de l'imagination, 
émettaitles suppositions 
lesplusextraordinaires. 
Tantôt Jehan des Tor- 
gnoles avait voulu ven- 
dre Compiègne au roi 
d'Angleterre, mais dans 
ce cas, les deux heures 
de prison n'étaient vrai- 
ment pas une punition 
suffisante ; tantôt il avait 
battu et mis en chair à 

saucisses une douzaine de notables bourgeois... dansée cas 
le châtiment semblait encore trop bénin... Il fallait que maître 
Bonvarlet fût réellement un monstre d'égoïsme pour traîner 
ainsi avant de venir dire ce qu'il y avait au juste ! 

Comme elle donnait sa langue au chat, on aperçut tout à 
coup maître Bonvarlet dans le jardin avec le criminel lui- 
même qu'il tenait par un bras et qu'il semblait morigéner 
avec animation. Les deux hommes venaient d'arriver par une 
ruelle détournée passant derrière le rempart. Jehan avait un 
paquet de bardes à la main et un bâton comme un homme 
qui se prépare à partir en voyage. 




A la feuètro. 



34 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 



— Allons, Martinotte, un quatrième escabeau et à table 
le plus vite possible. J'espère qu'il y aura assez de soupe pour 
un appétit de plus, dit maître Bonvarlet. 

L'ex-prisonnier des geôles de l'Abbaye ne semblait pas 
avoir pàti dans son cachot malgré sa terrible condamnation, 
et vraiment il semblait prendre bien légèrement les événe- 
ments qui faisaient une mine si grave à son maître. 




A lable : 



— Bonjour, demoiselle Guillemette, bonjour, respectable 
Martinotte, fît Jehan. Vousvoulez bien qu'une espècede vaga- 
bond comme moi, d'échappé de prison, prenne place à côté 
de vous? Je n'ose vraiment pas... je dois sentir la potence! 
Vous ne trouvez pas? 

Un sourire parut sur la figure de Guillemette tandis que 
Martinotte fronçait les sourcils. 

— Faudrait tout de même savoir? grommela celle-ci. 

— Ne riez pas! dit Bonvarlet, la chose est sérieuse... 
Toi, mon garçon, assieds-toi, mange ta soupe, tu n'en auras 
peut-être pas toujours à discrétion... Enfin, la bêtise est 



LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTIN OTTE 35 

faite, il faut en subir les conséquences. Ce matin, sur le 
marché, tu avais les rieurs de ton côté, mais ne rit bien que 
celui-là qui rit le dernier!... C'est au tour de l'autre mainte- 
nant... L'ennemi que tu t'es donné n'a pas perdu de temps, 
il éât allé trouver le g-ouverneur qui avait ri ce matin et qui 
se fâche maintenant. 




Il est allé trouver lo gouverueur. 



— Vraimenl;, interrompit Jehan, messire de Flavy aurait 
pu s'informer, il n'y a pas dans toute la rue des Lombards 
pire voleur, plus méchant homme, ni finassier plus habile à 
manger le bien de son prochain. 

— Tant que tu voudras, mais c'est pour le gouverneur 
un homme à ménager. Ce Rongemaille est en relations avec 
les gros marchands de France, de Bourgogne et de Flandre 
et avec bien du monde. Il est riche, il est habile, il est rusé... 
Or, le trésor du roi Charles paraît bien à sec, ses argentiers 
sont bien démunis et messire de Flavy, dit-on, ne voit pas 



36 LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 

souvent venir d'écus pour la paye de ses gens de guerre. La 
Touraine est loin et Rongemaille, en cas de disette d'argent, 
peut être utile... 

— Oui, oui, mais je ne vois pas Rongemaille faisant 
sortir ses écus... 

— N'importe ! messire de Flavy ne peut tolérer le désordre 
dans une ville presque assiégée, quand les enn»emis sont aux 
champs et battent les environs prêts à profiter de toute occa- 
sion; or, tu as causé ce matin trouble et bagarre, un gou- 
verneur ne peut permettre querelles et dissensions dans sa 
ville, il t'a réclamé à l'abbé de Saint-Corneille pour te chasser 
de Compiègne. L'abbé de Saint-Corneille ne pouvait, pour 
tes beaux yeux, entrer en conflit avec le gouverneur. Donc... 

— ■ Donc, il me met hors de ses prisons et de l'Abbaye en 
même temps !... Je ne travaillerai plus à votre beau portail... 
J'espérais pourtant, avec le temps, y montrer un peu mieux 
le savoir que j'ai acquis en travaillant sous vos yeux, d'après 
vos conseils... 

— Mon ami, personne n'y va plus guère travailler... Plus 
tard, quand les temps seront meilleurs, on reprendra l'ou- 
vrage, les moines me l'on dit, et tu reviendras... En atten- 
dant, tu dois partir, mon pauvre Jehan, maisle bonabbéqui 
sait que tu n'es qu'un vaurien désordonné toujours à court, 
m'a chargé de te remettre cet argent en y joignant toutes les 
admonestations possibles pour tes fautes passées, toutes les 
recommandations pour l'avenir... Prends donc l'argent et 
les bons avis, tu auras besoin de l'un et de l'autre. Prends, 
mon garçon, et ménage-les, ces écus, un peu mieux que les 
autres. Nobles à la rose, écus de Tours ou de Paris, cela file 
vite, et par le temps qui court cela ne revient pas facile- 
ment! 



LES ÉMOTIONS DE GUILLEMETTE ET DE MARTIXOTTE 37 

— Remerciez pour moi l'abbé de Saint-Corneille, un jour^ 
j'espère, je pourrai témoig-ner ma reconnaissance. 

— Tu vas donc partir... 

— Pauvre Jehan ! fit Guillemette émue. 

— Bon, bon, dit Martinotte, faut-il pas pleurer? Ça vaut 
toujours mieux que d'être pendu... ou enfermé au pain et à 
1 eau pour le restant de ses jours, comme on disait. 

— Et je te donne- 
rai, moi, une lettre 
pour le maître archi- 
tecte de la cathédrale 
de Tours, j'espère 
qu'il te trouvera 
quelques belles figu- 
res à tailler dans la 
pierre... on ne chôme 
pas partout, et je te 
le répète, les mauvais 
jours passés, ily aura 
bien encore des édi- 
fices en la ville de 

Compiègne qui auront besoin des embellissements du noble 
art de sculpture... Finis de dîner, prends des forces... 

Dame Martinotte garnit l'assiette de Jehan avec les trois- 
quarts du plat de bœuf aux choux. Maître Bonvarlet emplit 
son verre d'un petit devin de Venette, aigre, mais franc et très- 
guilleret. 

— Et va-t'en! mon cher garçon, plus tôt tu seras parti, 
mieux cela vaudra. Il faut que tu sois déjà loin à la brune,, 
quand se fermeront les portes de la ville. 

— Bah ! quand même les portes seraient fermées, pensez^ 




L'abbé de Saint Corneille 



38 I.ES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

VOUS que cela me gênerait pour m'en aller, malgré messire 
le gouverneur? Ce ne serait pas la première fois que je trou- 
verais le moyen, les portes closes, de passer dehors... Je 
connais certain endroit dans un angle, près de l'ancienne 
poterne, où la descente n'est pas trop malaisée pour un 
garçon qui n'a passes jambes dans ses poches... 

— Non, non, pas de cela, tu partiras par la porte et je te 
conduirai moi-même tout à l'heure, pour être certain que tu 
ne feras pas nouvelles bêtises! 




Adieux. 







■^^^ 



Sur les routes boueuses. 



IV 



UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 



Un hiver a passé, depuis que Jehan des Torgnoles a purgé 
sa peine de deux heures de prison au pain sec et à l'eau claire, 
dans les geôles de l'Abbaye de Saint-Corneille. Nous le re- 
trouvons un soir de printemps pluvieux, sur une route entre 
Normandie et Picardie ; un léger bagage dans un sac sur son 
dos, il marche dans les flaques de boue, la tête basse pour 
veiller aux ornières, relevant à peine le nez de temps en temps 
pour regarder sur sa gauche le soleil qui se couche, triste 
et jaune, derrière des nuages couleur d'ardoise. 

Le vent souffle dans les arbres où le feuillage est encore 
grêle, des moulins à vent tournent mélancoliquement sur les 
collines bleuâtres au pied desquelles un petit village tout 



4o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

frissonnant dévide dans le ciel des fumées que la bise 
bouscule et emporte rapidement. 

Jehan est triste, plus triste que l'an dernier sur son écha- 
faudage du parvis Saint-Corneille, et il nous faut avouer 
qu'il y a bien de quoi. 

Voilà plus de six mois que les sculptures du portail sont 
terminées, plus de six mois qu'il a quitté les chantiers de 
l'Abbaye, où, seul, maître Jacques Bonvarlet avait encore 
quelques statues d'autel à terminer. Les temps sont durs et 
mauvais. Depuis six mois Jehan de Compiègne erre, cherchant 
du travail dans les bonnes villes; mais il n'y a plus de tra- 
vaux, partout la guerre sévit ou menace, partout les villes 
ferment, partout les bourgeois guettent avec inquiétude, du 
haut de leurs remparts, les bandes ennemies qui, de temps 
à autre, surprennent quelque place et la mettent à sac. 

Tous ces soudards et routiers, Anglais, Bourguignons, 
Flamands, vivent sur le pays, pillant et saccageant, brillant 
les villages qui résistent, mettant à rançon les châteaux ou 
les bourgs intimidés. Il y eut bien trêve avec le duc de Bour- 
gogne, mais que valent les trêves pour des routiers qui, 
lorsque l'occasion est bojine, passent sous les bannières 
anglaises ! Que fait-il, l'excellent Jacques Bonvarlet, au 
milieu de toutes ces bagarres, dans le fracas des armes, lui 
si paisible et si doux, âgé déjà et de santé médiocre, resté 
seul avec sa fille Guillemette, qui brodait de si belles fleurs 
d'or et de pourpre sur les aubes des moines de Saint-Cor- 
neille? 

Jehan rit amèrement en se remémorant les bons conseils 
que lui a donnés maître Bonvarlet lorsqu'il lui fît ses adieux 
aux approches de l'hiver, il y a plus de six mois : « Si tu as 
quatre écus en ta pochette, mon ami, ne te crois point pour 



UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 41 

cela riche à jamais et ne fais pas le magnifique seigneur 
par les hôtelleries, avec tous ces bons amis que la moindre 
piécette d'or nous fait si facilement découvrir ! Apprends à 
compter !... » 

— Oui, maître Bonvarlet, dit tout haut Jehan des Tor- 
gnoles en posant le pied par distraction au milieu d'une 




Les bourgeois guotlenl avec iiiqiiiétudr 



flaque, j'apprends à compter, maître Bonvarlet!... ou plutôt 
non je ne peux plus, comme je n'ai plus même la monnaie 
d'un écu dans mon escarcelle, ni même d'escarcelle, je ne 
saurai bientôt plus si un et un font deux ou zéro seulement !... 
ah, maître Bonvarlet ! 

Jehan soupira. 

— Que me disait-il encore?... Ah oui, « fuis la gaîté, 
crains, redoute, fuis la gaîté, mon ami Jehan. Je n'en dirais 
pas autant à tout le monde, chacun n'a pas comme toi une 
âme disposée à faire explosion à toute minute en rires et en 



42 



LES ASSIÈGES DE COMPIEGNE 



chansons ! Non, mais toi, je te connais, je sais que ta gaîté 
naturelle te joue de vilains tours et je te dis de prendre 
garde ! Quand tu te sentiras l'âme en fête, que des chansons 
te reviendrontaux lèvres, force ton esprit à penser àdeschoses 
tristes, broie du noir si tu peux, mon ami, tu t'en trouveras 
bien ! » 

Jehan donna un coup de bâton dans un buisson dorties. 
— Je m'en trouverai bien? cria-t-il, non, maître Bon- 
varlet, non ! Je pense à de tristes choses, à des choses dou- 
loureuses... aïe, à mon estomac quicrie la faim, par exemple... 
Je pense à cette chose vraiment lamentable qu'est l'appétit... 
et je ne m'en trouve pas bien. Je broie du noir toute la journée 
et je m'en trouve mal, très mal, horriblement mal! 

Où est-elle raag-aîté naturelle ?Ce digne maître Bonvarlet, 

en me parlant de ma gaîté natu- 
relle, prenait des mitaines 
pour me faire entendre que je 
devais fuir les hôtelleries, les 
compagnons rubiconds et jo- 
yeux, les tables trop avenantes, 
trop bien garnies d'oies farcies, 
andouillettes, jambons, flacons 
de vins de Touraine, d'Anjou 
ou de Gascogne... Halte-là, ne 
nous gargarisons pas avec ces 
mots délicieux, qui donneraient 
soif et fringale à un estomac 
repu, ce qui n'est pas le fait du 
mien!... Parlons-lui bien vite 
d'abstinence, de navets crus. 
Rêves douloureux. de raciues coriaces... Broyons 




-*<#- 



UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 43 

du noir?... maître Bonvarlet, vos conseils ont été entendus, 
je suis maintenant d'une frugalité extraordinaire, obstinée, 
farouche, d'une frugalité à toute épreuve ! 

Jehan desTorgnoles envoya d'un coup de bâton une pierre 
voler à trente pas. 

— Pour le reste de vos conseils, maître Jacques Bon- 




\jv vieux tirail sur le licou d'une vaclu 



varlet, vous me pardonnerez de les oublier... car j'ai la 
ferme intention de ne pas les suivre du tout. — « Réforme 
ton caractère, ne sois plus si prompt aux colères, si querel- 
leur et chercheur de noises... tu t'enflammes, tu t'emportes, 
tu te fais des ennemis partout... Tâche de prendre du calme 
et de la modération... etc., etc.. » — Eh bien, maître Bon- 
varlet, j'en suis fâché, mais je ne vais pas chercher à devenir 
un agneau bêlant, au contraire, et je vais me plonger délibé- 
rément dans les noises et dans les bagarres, je vais chercher 
les coups tout exprès, on m'appelle Jehan des Torgnoles, je 
vais cogner, cogner, cogner!!!... 



44 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE 

Il exécuta un terrible moulinet avec son bâton, puis tout 
h. coup se jeta sur le côté de la route comme pris d'une 
panique soudaine, ce qui semblait démentir bien vite ses 
déclarations; mais derrière son buisson, tout en restant les 
yeux aux aguets vers l'horizon, il tirait de son bissac le fer 
d'un gros marteau et l'ajustait à son bâton. 

— Quels sont ces gaillards qui viennent là-bas, traînant 
une vache et portant des paquets? Soudards ravageurs reve- 
nant du pillage ou simples paysans? Français ou Anglais? 
Bah ! ils ne sont que trois, qu'ils soient n'importe quoi, ce 
n'est pas pour me faire peur... 

Jehan, la main sur les yeux, regarda si rien n'apparaissait 
au loin sur la route derrière les trois silhouettes, puis sortit 
délibérément des broussailles. 

— Bon, ce sont des laboureurs qui rentrent au logis, 
■dit-il, ils ralentissent le pas, je crois qu'ils ont peur de moi... 

Il leva son bonnet en l'air comme une manifestation paci- 
fique pour rassurer les survenants qui bientôt se rappro- 
chèrent. 

C'étaient en effet des paysans : un vieux à cheveux blancs 
tout cassé et deux hommes jeunes et robustes, à l'air inquiet. 
Le vieux tirait sur le licou d'une vache et les jeunes, quoique 
chargés de paquets de bardes, avaient en la main droite 
chacun une fourche. 

— Bonsoir, bonnes gens, cria l'ymagier quand il fut à 
vingt pas d'eux. 

— Bonsoir, dirent les paysans, la mine défiante. 

— Bon, ne me montrez pas les dents de vos fourches, dit 
Jehan, je ne suis Anglais ni Brabançon, au contraire ! Rien 
de mauvais sur la route d'où vous venez? 

— Rien de bon non plus, dit le vieux. 



UM VOYAGEUR AFFAME KT DES ROUTES PEU SURES 45 

— 11 y a danger? 

— Peut-être. Les Anglais tiennent bourgs et châteaux à 
sept ou huit lieues, leurs bandes viennent au butin dans les 




Réfugiés dans les caches des bois. ^ 



'A^à'h 



villages tout près d'ici.. . Tenez, voyez-vous là-bas ces fumées 
noires qui traînent, c'est un village brûlé avant-hier; plus 
loin à gauche, ce qui fume encore un peu, c'est un groupe de 
fermes avec le manoir du seigneur, brûlés aussi après pil- 
lage et saccage!... Quelle existence pour de pauvres labou- 
reurs dans ce pays ravagé ! Nos champs restent en friches, le 



46 



LES ASSIKGÉS DE COMPIKGÎS'E 



pain est rare, nos femmes et nos enfants sont dans les caches 
des bois, non pas en sûreté, hélas! mais un peu moins en 
danger... et voilà notre dernière vache que je conduis là-bas 
pour la sauver des brigands, si c'est encore possijjle... 
— Quelle tristesse! dit Jehan. 

— D'ailleurs, comment s'en tirer sans dom- 
mage, avec toutes les bandes qui courent le pays? 
fit un des paysans. Si ce sont des soldats du roi, 
ils nous disent : « Donne ta vache, bonhomme, il 
faut bien que nous mangions! » Si ce sont des rou- 
tiers anglais ou bourguignons, ils prennent la 
vache, nous étranglent à moitié et nous assomment 
aux trois quarts en nous appelant : Chiens 
(f Armagnac! Et c'est grande chance quand 
ils ne mettent pas le feu à la grange 
et à la maison? Hélas, quand verrons- 








" -^{^ 




Les pillards. 



UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 47 

nous la fin de tant de misères? On parle tout bas de miracles 
et de prodiges qui l'annoncent, mais en attendant il faut se 
sauver dans les bois. 

— Et vous, mon gar- 
çon, reprit le vieux, où 
allez-vous? 

— A Compiègne. 

— On disait Com- 
piègne pris par les An- 



glais. 




— Que non pas! Les 
trêves venant d'être rom- 
pues avec le duc de Bour- 
gogne, Anglais et Bour- 
guignons sont devant 
Compiègne, mais pas 
dedans! La ville est 
forte... Il paraîtaussique 
•lehanne, la Pucelle d'Or- 
léans qui s'est faite chef 
de guerre et bat l'Anglais 
à chaque rencontre, avec 
l'épée de l'archange saint 
Michel, dit-on, marche 
pour délivrer Compiègne 
comme elle a délivré Or- 
léans l'an dernier. J'y vais 

donc aussi et ne serai pas le dernier à cogner sur l'ennemi... 

— Allez et bonne chance! mais faites attention sur votre 
route, observez bien les gens, défiez-vous de tout... Des^ 
cendez sur le Valois pour ne pas tomber dans les bandes de 



Devant Compièa;ue. 



48 LES ASSIÉGÉS UL CO.Mî; Lc .M- 

routiers, évitez Creil qui vient d'être pus jinr Il.> Anj^Iais, 
passez par Senlis qui est aux gens du roi Chai les \ 1 1. 

— Bonne chance aussi dans vos bois, gardez-vou^ bien, 
et bon espoir tout de même! 

Les paysans tirèrent sur leur vache et poursuivirent leur 
route vers les forêts qui barraient l'horizon au Nord, tandis 
que Jehan piquait vers le Sud, juste dans la direction des 
fumées sinistres dont les paysans lui avaient révélé l'origine. 

Depuis six mois la situation était redevenue bien sombre; 
après la succession de victoires rapides et surprenantes, 
presque miraculeuses de l'année j^récédente, après la fou- 
droyante campagne de cette bergère lorraine devenue chef 
d'armée, enflammant par sa seule présence le cœur des gens 
de guerre, lançant hommes d'armes et piétons, chevaliers, 
ducs, princes, archers, piquiers, vieux routiers ou simples 
soudards des communes, animés de la môme ardeur, hérissés 
de la même fureur, à l'assaut sur les Anglais, bientôt démo- 
ralisés à tel point, que des renforts appelés d'Angleterre 
refusaient de s'embarquer par terreur des « maléfices et 
enchantements de la Pucelle »; après cette triomphale che- 
vauchée d'Orléans à Reims, qui promettait une complète et 
rapide délivrance du royaume, les choses avaient brusque- 
ment tourné. 

Au lieu de marcher de l'avant pour profiter de l'effet 
produit, de l'élan des troupes et du désarroi de l'adversaire, 
soudain la bannière royale avait viré en arrière! Malgré 
Jehanne, malgré le duc d'Orléans, malgré tous les rudes com- 
pagnons des victoires de Jehanne, Pothon, la Hire, Dunois, 
l'armée était retournée sur la Loire, le roi de France était 
redevenu le roitelet de Bourges ou de Chinon, un prince 
d'apparat vivant au milieu d'une cour corrompue, au lieu de 



UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 49 

chevaucher avec ses gens d'armes, et tout le fruit de la cam- 
pagne de 1429 avait été perdu. 

Les Anglais, rassurés par l'inaction de Tarniée royale à 
demi dispersée, avaient repris les champs; 
partout leurs capitaines menaçaient les villes 
demeurées au parti du roi. 
Les provinces arrachées à 
l'ennemi par Jehanne d'Are 
étaient piétinées et ravagées 
de nouveau. Noyon était à 










'¥.'■ 



Les Anglais avaient repris les champs. 

l'ennemi qui déjà arrivait devant Compiègne, après s'être 
emparé des petites places des alentours et l'investissait pour 
forcer le passage de l'Oise. 

Des capitaines de Charles VII s'étaient remis en cam- 
pagne pour leur compte; Lahire avait pris Louviers et 
Château-Gaillard et de là se lançait dans des courses sur 



5o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

les pays occupés par l'ennemi. Jehanne d'Arc, enfin, avec une 
petite troupe, quittait l'armée royale et accourait à la bataille- 
Elle surprenait les Anglais à Lagny et se disposait à secourir 
Compiègne oii déjà elle avait été conférer avec le gou- 




Jehanue avait été conférer avec Guillaume de Flavv. 



verneur Guillaume de Flavy pour réchauffer le courage de 
la garnison et des habitants. 

Le pauvre Jehan de Compiègne, fatigué d'errer dans les 
villes et provinces plus ou moins touchées par la guerre, où 
tout travail manquait, où tous édifices en construction étaient 
arrêtés et paraissaient plutôt destinés à une ruine prématurée 
qu'à un prochain achèvement, avait pris son parti, 11 s'était 
dit que ses bras vigoureux habitués à manier le ciseau et le 
marteau pourraient tout aussi bien tenir une arme et tailler. 



UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 5i 

sculpter les Anglais à grands coups de fauchard, avec une 
bonne colère patriotique, avec toute la légitime indignation 
d'un homme qu'on dérange dans ses habitudes et qu'on 
empêche de manger à son appétit. 

Il allait se faire soldat et pour trouver rapidement l'oc- 
casion de passer sa fureur sur le dos de l'ennemi en coups 
et horions, il tâcherait de se joindre à la petite armée de 
Jehanne et de gagner Compiègne, où il combattrait côte à 
côte avec des amis, où il reverrait son vieux maître Jacques 
Bonvarlet. 

Il marchait d un pas rapide tout en surveillant soigneu- 
sement sa route, en tournant, par crainte de mauvaise ren- 
contre, autour des villages dont l'aspect morne et silencieux 
ne lui disait rien de bon. La nuit venait, les seules fumées 
visibles à l'horizon n'étaient pas celles d'honnêtes cheminées 
où chauffe la soupe du soir, mais bien des traînées sombres 
d'incendies mal éteints. Le silence de la plaine était lugubre, 
rompu seulement par des croassements de corbeaux qui pas- 
saient en vols nombreux, rasant les terres ou passant sur 
les collines, comme mis en humeur par tous ces tragiques 
bouleversements. 

— Et souper? fit tout à coup Jehan. J'oubliais de souper? 
Voilà des heures et des heures que je marche, je vais, je 
cours, je tourne, il me semble que j'ai bien gagné mon 
souper !... Mais ça ne me le donne pas... Où trouverai-je bien 
mon souper? Je ne vois rien de mangeable dans tous ces 
champs... l'herbe répugne à mon estomac, il me faut des 
choses plus succulentes... voyons, voyons? 

11 allait d'un champ à l'autre, la tête baissée, sans décou- 
vrir autre chose que cette herbe qu'il avait en dédain. 

— Ah! fît-il, voilà un hameau tout près d'ici, avançons. 



52 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 



j'ai plus de chances de trouver quelque chose... mais pru- 
dence et méfiance, un œil sur les maisons et un œil dans les 
jardins... Assez misérable, ce hameau... bien sûr je n'y dois 
pas chercher rôtisseries et cabarets... Ne parlons de ces 
choses... Bon, rien ne remue par là... Avançons toujours... 
interrogeons ce clos... Bonté divine, des navets! Dieu du 
ciel, des carottes! Par mon saint patron, des oignons ! je 
suis sauvé, je vais faire bombance ! au souper! au souper ! 
Par une haie éventrée, Jehan pénétra dans le clos à l'as- 
pect abandonné, où se distinguaient dans l'ombre du soir plu- 
sieurs vagues carrés de plantes. Vivement il se pencha sur le 
sol et arracha quelques légumes tout en continuant à monolo- 
guer. Jehan, on a pu le remarquer, était bavard; il aimait à 
formuler ses moindres pensées avec des mots et à défaut 
d'auditeurs il causait et discutait avec lui-même; à l'occasion 
aussi, on l'a vu, il se cherchait querelle, se morigénait, se 
disait des choses désagréables, parfois un peu dures, qu'il 
entendait sans se fâcher, malgré son mauvais caractère. 




Jehan pénétra dans un clos. 



UN VOYAGEUR AFFAMÉ ET DES ROUTES PEU SURES 53 

— Carottes, bon! jeunes, tant mieux, plus tendres!... 
JNavets... jeunes, tantpis, fades!... Voyons, voyons, j'ai aperçu 
oignons, pourtant?... non, c'est poireaux... Contentons-nous- 
en... Encore carottes... ah? excellent, succuîent, raves? je 
l'avais dit, festin! noces de prince! banquet royal?... C'est 
assez, pas d'excès, ne retom- 
bons pas dans le vice... Gour- 
mandise, fî! Mais prenons 
déjeuner pour demain... pas 
gourmandise cela, mais sa- 
gesse, prudence !.. 

Le bissac de Jehan grossis- 
sait, il y avait de l'espoir pour 
le déjeuner du lendemain. Jehan, 
caché derrière un arbre, réflé- 
chit et observe. 

— Pour souper aussi savou- 
reusement il faut s'installer, 
dit-il, et ensuitequelques heures 
de sommeil, car je suis cassé, 
brisé, rompu... il y a dans ce 
clos une grange qui me paraît 
convenable... Endroit tran- 
quille... Brr! tranquille, je devine bien... toutes les portes 
ouvertes dans la maison là-bas, des fenêtres brisées, les 
routiers ont passé par ici, il n'y a plus personne, les gens 
sont dans les bois... Espérons pour eux qu'il sont dans les 
bois !... Pour rien au monde je n'entrerais dans les maisons, 
je suis excessivement poltron, mais la grange me paraît un 
endroit convenable pour ma nuit... 

Jehan tourna autour de la grange, écouta, et glissa la tête 




Des carottes, bombances et festins! 



54 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÉGNE 

par la porte. Rien, pas un bruit. Il entra délibérément et 
à tâtons chercha un endroit convenable pour s'installer. 
Après s'être heurté à des tas de bois, à des instruments agri- 
coles, herses ou charrues, il finit par atteindre un coin où 
s'entassaient des bottes de paille, il s'allongeait déjà volup- 
tueusement sur cette paille 
lorsque, ses yeux commen- 
çant à s'habituer à l'obscu- 
rité, il distingua dans une 
partie de la grange un étage 
sous le chaume, rempli aussi 
à ce qu'il semblait, de paille 
ou de foin. 

— Je serai mieux et plus 
tranquille là-haut, plus chez 
moi, allons, pas de paresse! 
Il lança son bâton et son 
bissac en l'air, puis s'accro- 
chant aux poutrelles, il eut 
bien vite escaladé l'étage. 
Dans les bottes de foin il pou- 
vait se faire un lit aussi doux 
qu'en bas, mieux abrité des courants d'air, bien serré sous le 
chaume, dans un angle où des toiles d'araignées pleines de 
poussière faisaient comme de riches courtines de dentelles. 
— Soupons! fit Jehan, c'est-à-dire déjeunons, dînons et 
soupons en même temps, et après le festin, au lit tout de 
suite, nous aurons de la lune pour une partie de la nuit; dès 
que cette chandelle indiscrète s'éteindra, je me mettrai en 
route pour avoir fait quelques lieues avant le lever du soleil 
et celui de ces canailles de routiers!... 




Il eut bien vite escaladé l'étage. 



. : '/' 










Songes asjri'iibles. 



V 



DOUCE NUIT UE REPOS TROUBLEE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 



Sous le chaume, bien enfoncé dans le foin, .lehan dormait 
profondément depuis quelques heures. Il s'étirait un peu en 
dormant et rêvait. Jehan ayant à peu près dîné, ce qu'il ne 
faisait plus tous les jours, se trouvant moelleusement installé, 
bien au chaud, s'était efforcé d'éloigner de son esprit avant 
de s'endormir les tristesses et les inquiétudes présentes, 
assuré de les retrouver le lendemain, et cet état de bien-être 
lui avait procuré des songes agréables. Il rêvait que les 
moines de Saint-Corneille venaient en procession le supplier 
de reprendre le ciseau et de leur tailler pour lAbbaye les 
statues de tous les saints et saintes du calendrier sans 
omettre personne. Logé à l'Abbaye, nourri, abreuvé avec 
une profusion extrême, et même gênante pour son travail, il 



56 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

sculptait, sculptait, sculptait! Faveur extraordinaire et que 
personne n'avait jamais obtenue, pas même maître Jacques 
Bonvarlet, les saints et les saintes daignaient venir en per- 
sonne complimenter l'imagier... Déjà, — il travaillait vite, 
malgré les cinq ou six plantureux repas quotidiens — déjà 
Jehan avait exécuté un saint Christophe de deux cents pieds 
de haut qu'il s'agissait de placer au sommet d'une tour 
énorme, fabuleusement élevée. Entreprise difficile ! Jehan se 
tournait et se retournait dans son foin, il avait beaucoup de 
peine à remuer son saint Christophe de deux cents pieds de 
haut. Il lui en venait des gouttes de sueur au front. Tout à 
coup il ouvrit les yeux, sortit péniblement de son rêve et se 
dressa sur ses poings. On parlait dans la grange au-dessous 
de lui, on parlait et on remuait. 

Que voulait dire ceci? 11 se frottait les yeux et le front 
pour tâcher de se réveiller tout à fait. — Oui, dans cette grange 
où il se croyait seul et tranquille, des gens parlaient. Un 
magnifique clair de lune étincelait au dehors, des rayons 
passaient par tous les trous du toit, et pénétraient largement 
en bas par la vaste ouverture sans porte de la grange. Jehan 
inquiet prêta l'oreille. Les intrus parlaient assez bas, mais 
de temps en temps une phrase prononcée avec animation 
pur une voix rude, avec un accent autoritaire, s'élevait 
au-dessus du murmure étouffé des autres voix. 

— Des routiers ! se dit .fehan, me serai-je jeté dans la 
gueule du loup? De quel parti? Ils parlent français ou à 
peu près, car je ne comprends pas tout... écoutons. . Par 
les cornes du diable! du flamand dans leur jargon... bon! 
un juron anglais maintenant ! C'est une bande de brigands 
brabançons et. anglais... Comment me tirer de leurs griffes 
sans y laisser ma peau? Combien sont-ils? 




p. 5V. 



Les routiers. 



DOUCE NLIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 37 

Tout à fait réveillé, avec mille précautions pour ne pas 
faire crier le foin, il se 
tourna sur les coudes et 
glissa peu à peu jusqu'à 
une ouverture où l'argile 
manquait entre les pou- 
trelles du plancher et ris- 
qua un regard par l'ou- 
verture. 

Les routiers se trou- 
vaient juste en dessous, 
assis oucouchésencercle 
dans la paille, les uns 
éclairés en plein par la 
lune, les autres tout à fait 
dans l'ombre, taches noi- 
res à peine visibles dans 
le noir, mais sur les- 
quelles un rayon de lune, 
passant par un impercep- 
tible trou du chaume, 
venait çà et là mettre une 
tache brillante, faire étin- 
celerl'acier d'un corselet, 
ou le pommeau d un poi- 
gnard. 

— Combien sont-ils?se 
demandait Jehan s'effor- 
çant de les compter. Un, 
deux, trois, quatre. .. cette 




Un saint Christophe de deux cents pieds de haut. 

cotte de maille qui brille à gauche, cinq, à côté, six, oh,. 



58 



LES ASSIEGES DE COMPIEGNE 



les yeux de celui-là, sept, ça fait sept... un nez là-bas que 
frappe la lune, un grand diable de nez en bec d'oiseau qui ne 
médit rien de bon ; ils sont huit! Rien à faire qu'à se sauver, 
s'il y a moyen... 

C'était vraimentunebande de sacripants que ces huit rou- 
tiers que les yeux de Jehan, s'habi'aiant à la demi-obscurité, 
arrivaient à distinguer plus ou moins. Des gaillards de sac 

et de corde, faces patibulaires, gla- 
bres ou mal rasées, sombres figures 
du iMidi et nez crochus s'allongeant 
hors d'une barbe hérissée, sous 
des salades ou bassinets de formes 
diverses. Costumes de guerre ayant 
fait déjà nombreuses campagnes, 
i-ambisons de cuir matelassé, bri- 
gantines, surcots où brillaient les 
clous de cuivre maintenant la dou- 
blure de plaques d'acier, corselets 
de fer, hauberts de mailles rouillées. 
Les armes aussi étaientvariées, les 
routiers avaient à portée de la main 
quelques arbalètes, des vouges et des fauchars. Redoublant 
de précautions, Jehan se retourna sur le dos pour examiner 
son grenier à foin. Il ne fallait pas songer à se sauver par 
en bas, était-il possible de trouver une issue par en haut, 
dans le chaume? Jehan poussa un soupir de satisfaction, la 
lune lui montrait le chemin. Son grenier avait une espèce 
de lucarne à cinq ou six pieds au-dessus du plancher, il 
s'agissait de se hisser par là sur le toit de chaume et de se 
laisser couler ensuite dans le clos. 

— C'est simple, il n'y a qu'à ne pas descendre du côté où 




l'vasion. 



DOUCE ^UIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 39 

cette bande de malandrins pourraitm'apercevoir dans le clair 
de lune, il n'y a qu'à ne pas faire le moindre bruit en sautant, 
et surtout à ne pas se casser une po.tte ou se fouler bêtement 
le pied! Et ne perdons pas de temps, car il pourrait leur 




— Il V a des rats là-haut '. 



prendre Tidée de venir s'allonger sur mon lit de foin, où l'on 
est plus au chaud qu'en bas... 

Doucement, bien doucement pour ne pas faire crier la 
paille ou le bois, Jehan se g-Iissa vers la lucarne. Ses bras 
pourraient l'atteindre, mais passerait-il, n'était-elle pas trop 
étroite? Il se hissa à la force du poignet, oui, il pouvait 
passer, c'était juste, mais suffisant. Il allait enjamber la 
lucarne lorsqu'il se ravisa. Jl oubliait son bâton ferré. 
Comment se défendrait-il, s'il tombait plus loin sur quelque 
routier? 



6o LES ASSIÉGÉS DK COMPIÈGNE 

Avec un redoublement de prudence, il revint à son lit de 
foin et chercha son arme en tâtonnant. Ses mains rencon- 
trèrent son bissac, 




La llirc fsl avec cllo. 



hélas il ne pouvait 
l'emporter, sa provi- 
sion de carottes et de 
raves Tempêcherait 
de passer par l'ou- 
verture. Enfin il mit 
la main sur son bâ- 
ton. En cherchant il 
dut faire tomber des 
poussières ou des 
brins de paille sur 
les gens d'en bas, 
car l'un d'eux leva le 
nez en grognant et 
dit : 

— H y a des rats ou un chat là-haut... 

Jehan s'aplatit un instant sans bouger sur le plancher, 
puis reprit sa route vers la lucarne. 

— Laissons les rats et résumons ! dit un autre des rou- 
tiers dont la voix avait un accent d'autorité. Vous avez bien 
compris ? Il nous faut cet homme, ce messager du dauphin 
Charles soi-disant roi de France, il nous faut le message... 
L'argent qu'il porte au gouverneur de Compiègne sera la 
récompense de ceux qui l'auront tué. Il ne faut pas qu'il 
passe. Parti d'Orléans il y a quatre jours, il doit arriver 
sans doute à Senlis demain soir; si on peut le saisir avant 
Senlis, tant mieux, sinon l'embûche doit être dressée à la 
sortie. Si vous le laissez prendre par les Anglais de Creil 



DOUCE NUIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 61 

qui doivent être en campagne aussi, vous perdrez la récom- 
pense. 

— On l'aura avant eux ! 

— Ce messager ne sera pas difficile à dépêcher. Rap- 
pelez-vous bien que ce .lacques Bonvarlet est un homme 
petit et maigre, à barbe blanche... 

Au nom de Jacques Bonvarlet, Jehan qui déjà se dirigeait 
vers le toit s'arrêta brusquement, le cœur battant. Que tra- 
maient les brigands d'en bas contre maître Bonvarlet? 11 
avait entendu confusément qu'il s'agissait de guetter un 
homme chargé d'un message... 

— Notre ami de Compiègne, qui nous a bien renseignés 
jusqu'ici, nous a dépeint ce Bonvarlet pour que nous ne nous 
laissions pas berner. Petit et assez vieux, barbe blanche, 
c'est compris? 

— Soyez tranquille, messire, on ne laissera passer aucun 
petit vieux, avec une barbe 

grisonnante. 

— Une fois son message 
entre nos mains, monsei- 
gneur le duc de Bourgogne 
saura s'en servir pour ten- 
dre quelque bon traquenard 
au gouverneur de Compiè- 
gne. Mais il faut réussir vite, 
car cette damnée Jehanne la 
Lorraine marche sur la ville 
avec une troupe assez faible, 
mais composée de soudards 
solides, et La Hire est avec elle. 

— Sorcière! grommela une voix dans l'ombre. 




— Sorcière ! grommela uue voix. 



62 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 



— Tu grognes, l'Anglais, fît un routier en riant, tu sens 
encore les horions qu'aux Tournelles d'Orléans et à Patay 
elle vous a fait pleuvoir sur les épaules, cette bergère capi- 
taine... 

— Avec l'aide du diable encore un peu de patience et 

nous l'aurons aussi. 




Nous aurons Coni- 
piègne et nous au- 
rons Jehanne! 

Jehan oubliait 
toute prudence, la 
tête presque en de- 
hors du plancher, 
au-dessus des rou- 
tiers, il écoutait, le 
cœur battant d'émo- 
tion. 

Ainsi, il y avait 
dans Conipiègne as- 
siégé un traître 
essayant de livrer la ville, ainsi des pièges se tendaient pour 
prendre enfin par trahison la vaillante bergère lorraine, pour 
arracher de ses mains cette bannière aux ileurs de lys qu'elle 
avait plantée sur les bastilles anglaises àOrléans, qu'elle avait 
fait flotter victorieusement sur tant de villes arrachées aux 
soudards d'Angleterre, et qu'elle avait portée devant le roi 
Charles, dans la cathédrale de Reims, au grand jour du sacre. 
Et ce messager envoyé au gouverneur de Compiègne, 
l'homme que ces malandrins parlaient de prendre et tuer, 
c'était Jacques Bonvarlet, le pacifique et timide Bonvarlet, 
mêlé de façon extraordinaire à des aventures guerrières. 



Tu aimes trop tes aises ! 



DOUCE XUIÏ DE REPOS TROUBLÉE PAJl UNE BAKDE DE ROUTIERS 63 

Que faire? Comment arriver à mettre obstacle aux trahi- 
sons qui se tramaient? Comment sauver le pauvre Jacques 
Bonvarlet? Jehan, les mains sur son front, écoutait tout en se 
creusant la tête. 

— 11 y a huit ou neuf bonnes lieues d'ici la ville de Senlis, 







— J'étais tailleur de mou état. 



disait le chef des routiers, vous allez dormir deux heures, 
puis en route, il faut que demain vers midi nous soyons 
au-dessous de Senlis... 

— Bon! grommela l'un des routiers, encore une nuit de 
perdue! Chien de métier! Comme si l'on ne serait pas mieux 
à rester dans la bonne paille jusqu'au matin? 

— La grasse matinée, n'est-ce pas? fit un autre. Toi, 
Maclou Longbec, tu aimes trop tes aises pour faire jamais 
un bon et franc soudard! 

— Famine et misère! Quand je me suis fait soldat, j'ai 
éié plus bête à moi tout seul qu'un troupeau d'oies! C'est 
vrai, j'étais tailleur de mon état; voilà un métier tranquille, 



64 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

camarades! Bien au chaud, assis à la fenêtre dans une belle 
rue de Rouen, je tirais l'aiguille... Niaiserie de la jeunesse! 
je me suis dégoûté d'un métier assis! Je trouvais que c'était 
contraire à ma santé... Par saint Maclou, mon patron! 
qu'est-ce que je dirais aujourd'hui? 

— Allons, silence, cria le chef; qu'on m'écoute! Vous 
allez donc dormir deux heures, sauf Longbec... 

— Oh! fît le routier à demi-voix, toujours debout alors! 

— Eh! par la barbe du diable, tu viens de dire que tu 
n'aimais pas les métiers assis, fit un autre avec un terrible 
accent de Gascogne. 

— Le diable soit ton cousin, Loupias! Veux-tu prendre 
ma place? 

— ... Sauf Longbec et Geoffroy Canteleu, reprit le chef, 
qui vont partir tout de suite. 

— Qui vont partir tout de suite, gémit Longbec, chien 
de métier! 

— Vous connaissez le pays, vous vous rappelez, à une 
bonne lieue au-dessous de Senlis, le petit bois où déjà nous 
nous sommes mis à couvert... Le ravin si broussailleux et la 
petite butte d'où l'on peut surveiller la route au loin... 

— Oui, oui. 

— Vous commencerez par faire le tour de Senlis en appro- 
chant le plus près possible pour voir s'il n'y a rien d'alar- 
mant par là. 

— Oui, mais si je vas trop près, dit Geoffroy Canteleu, 
moi je connais peut-être des gens de la garnison, mauvaise 
affaire ! 

— C'est vrai, tu viens de l'armée du dauphin Charles, 
double traître, tu as l'audace de me rappeler que tu étais 
l'ennemi il y a un an ou deux! 



DOUCE NUIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 65 

— Mon père était Bourguignon, ma mère Champenoise, 
et dame, il y a dix-huit mois, avant que je vous aie rencon- 
trés, je suivais le côté de ma mère, j'étais Champenois... 
Mais l'année d'avant, c'était le côté de mon père qui l'em- 
portait, j'étais piéton dans les armées du duc... On avait du 



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— Le pillage rapportait davantage. 



bon temps, le pillage rapportait mieux... c'est maigre aujour- 
d'hui, même avec vous! 

— Donc, après avoir fait le tour de Senlis et tâché 
d'éventer toute embuscade, vous reviendrez au petit bois 
que vous connaissez, vous y trouverez Touquart, Goldenbach 
et Craeswerbrouck. C'est assez, cinq gaillards comme vous 
pour venir à bout de ce Bonvarlet. .. Mais ne vous trompez 
pas, n'arrêtez aucun autre! Il vous tomberait sous la 
patte un gros marchand chargé d'écus, que vous devriez 



66 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

ne pas le voir, pour ne pas donner l'alarme au vrai gibier... 
Les routiers ricanèrent. 

— Moi, reprit le chef, j'attendrai l'homme au delà de 
Senlis, pour le cas où vous auriez été assez bêles pour le 
laisser passer. 

— Ah bien, gémit tout bas Maclou Longbec, on ouvrira 
l'œil! D'abord moi j'en ai assez! Je quitte l'arbalète, je ne 




Tu es couché sur mon arbalète ! 



suis plus homme d'épée, je redeviens homme d'aiguille et 
avec ma part de prise, je m'établis à Rouen ou à Paris! La 
tranquillité, quelle douceur! Et puis, vois-tu, Loupias, 
Gascon sec et dur comme un caillou, moi je suis un homme 
doux et paisible et sujet aux rhumes... Hein! quel temps!... 
Et ce chien de métier de soldat n'est guère bon pour la 
santé... Craeswerbrouck, animal de Flamand, tu es couché 
sur mon arbalète, tu ne t'en aperçois pas, tant tu es bardé 
de lard ! 

— Alors, bâilla Canteleu, on va se resangler au lieu de 
dormir... 



DOUCE XOT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BAXDE DE ROUTIERS 67 

Jehan des Torgnoles en savait assez. Il fallait maintenant 
partir au plus vite, s'évader de 
ce guêpier, arriver à tout prix 
à tirer le pauvre Bonvarlet du 
terrible danger qui le menaçait, 
d'autant plus qu'en le sauvant 
on sauvait peut-être la ville de 
Compiègne et la bergère qui 
avait rendu l'espoir et le cou- 
rage aux gens de guerre, et qui 
combattait si vaillamment avec 
eux pour Lfi délivrance du mal- 
heureux pays de France. - 

Profitant de ce que les rou- 
tiers faisaient un peu de bruit, 
les uns se préparant à partir, 
les autres en s'allongeant sur la 
paille, il se leva vivement et ga- 
gna la lucarne. Quand il se fut 
hissé dehors sur le chaume, il 
tira vers lui son bâton ferré et se 
laissa couler avec précaution. 

Le chaume descendait par 
bonheur assez bas, en se pen- 
dant par les bras il n'y aurait 
qu'un saut de quelques pieds à 
faire. Jehan inspecta les envi- 
rons. Rien ne bougeait, la soli- 
tude semblait complète. Sans abandonner son bâton ferré, 
il s'accrocha aux dernières brindilles de chaume et s'ap- 
prêta à sauter avec le moins de bruit possible. 




Saisi par une jambe. 



68 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

Tout à coup comme il allait lâcher les mains, il se sentit 
saisir par une jambe. Juste au-dessous de lui un homme 
jaillissait de Fembrasure d'une porte où il se tenait enfoncé, 
invisible pour Jehan sous la saillie du toit de chaume. 

— Alerte! par saint Georges! alerte! cria l'homme. 

D'un violent coup de pied de la jambe libre, Jehan se 




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Son bâton ferré s'abattit. 



dégagea et sauta sur le sol. Il y eut un éclair d'épée sous un 
rayon de lune. Jehan, d'un brusque mouvement de côté, put 
éviter la lame qui allait lui trouer la poitrine, mais une 
estafilade lui déchira l'épaule. Il rugit de douleur et de 
colère et son redoutable bâton ferré, massue formidable, 
s'abattit sur son adversaire. Un bruit sourd, un second 
rugissement et l'homme tomba la face contre terre; la 
massue avait rencontré la tête. 

Jehan ne prit pas la peine de regarder en arrière. Il enten- 
dait les routiers sortir de la grange. En trois bonds il tra- 
versa le courtil, passa au travers de la haie et fila tout droit 



DOUCE NUIT DK REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS 69, 




' J' 



Lus ronUi'r:> surlaii-nl <1*' la jj'i'atïge. 



d'instinct vers un petit bois qui par bonheur se perdaitdans 
un pli de terrain à l'abri de la lune. 

Les routiers en désordre étaient tombés sur leur cama- 
rade; ils avaient hésité un instant avant de se lancer à la 
poursuite de l'ombre qu'ils avaient à peine entrevue. 

— Allons donc ! allons donc ! cria le chef, laissez là l'im- 
bécile qui s'est fait assommer et attrapons l'homme... Cama- 
rades nous étions épiés, l'homme a certainement entendu, 
il nous le faut ou tout est manqué... Hardi, compagnons, du 
jarret! nous le tenons! 

Jehan fonçait h travers le taillis comme une trombe, le 
bois par malheur n'était pas profond et de l'autre côté c'était 
la plaine découverte en pleine lumière, sous un ruisselle- 
ment d'étoiles, dans la nuit claire et froide. Mais il avait une 
avance de plus de deux cents pas et une fois sous les arbres, 
invisible aux poursuivants, Jehan pointa sans hésiter vers la 
gauche, suivit le bois dans sa plus grande longueur pendant 



^o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

que les routiers perdaient quelques minutes en hésitations. 

Par ici! par ici! cria le chef, je l'ai entendu! Epar- 
pillez-vous à dix pas les uns des autres, faites silence et 
g'agnez vivement le bout du bois. 

Par bonheur, au bout du bois, Jehan rencontra un terrain 
en partie défriché, encore rempli de broussailles, avec de 
grosses souches çà et là, et des troncs abattus. Plus loin, le 
sol s'escarpait, formant une ligne de collines ondulées. 
Courbé, sautant de buisson en buisson, presque à quatre 
pattes parfois, évitant les points éclairés, Jehan atteignit le 
haut de la colline. 11 était temps, les routiers sortaient du 
bois. Il les vit après un court conciliabule gravir la pente 
en sondant chaque trou, chaque repli broussailleux. 

— Bons chiens de chasse, se dit Jehan après avoir soufflé 
une minute, mais vous ne tenez pas encore votre gibier, 
détalons vite ! Heureusement ma mère m'a donné de bonnes 
jambes... 



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Détalons 1 




Les routiers. 



VI 



UNE l'OiRsuni: mouvementée 



Le soleil se levait blafard derrière les masses de nuages 
qui promettaient encore de la pluie pour la journée. Depuis 
trois heures peut-être Jehan couraitou marchait, le plus pos- 
sible à couvert sous bois, quand il rencontrait des bois, ou 
dans des sentiers accidentés, à travers champs. Le gibier ne 
s'était pas laissé prendre. Pendant longtemps il avait senti 
les chasseurs sinon sur ses talons, du moins à courte dis- 
tance. Maintenant il croyait être sûr de les avoir dépistés ou 
distancés. 

Il n'y avait plus de danger immédiat. Mais Jehan, les 
coudes au corps, réglant le mieux possible sa respiration, 
courait toujours, l'œil et l'oreille aux aguets, évitant les vil- 



-2 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

lages et les grandes routes. Où se trouvait-il exactement? 
les villages étaient-ils en la possession de l'ennemi? Il l'igno- 
rait. Mais il se savait à peu près dans la bonne direction, 
marchant du côté delà rivière d'Oise, vers le pays de Senlis. 
Car son parti était pris, coûte que coûte, il lui fallait arriver 
là-bas avant les routiers pour sauver Bonvarlet, lui faire 
quitter sa route pour aller avec lui à Compiègne, avertir le 
gouverneur Flavy et Jehanne la Lorraine des trahisons qui 
se préparaient. 

11 y laisserait sa vie si le sort le voulait, mais plutôt que 
de voir le pauvre Bonvarlet tomber dans l'embuscade, il 
attaquerait les routiers, même seul. 

Ils étaient donc neuf, pensait-il en sa route, j'en ai 
abattu un qui, je crois, est mal en train de courir mainte- 
nant... Reste huit... Je connais leur plan, quatre dans l'em- 
buscade en avant de Senlis, quatre en arrière de la ville. Je 
vais en avant. Oh ! j'arriverai ! Je verrai Bonvarlet avant eux 
et l'avertirai, ils ne le tiennent pas, quand je devrais leur 
tomber dessus... J'ai une faim de loup... Courir ainsi creuse... 
Et je n'ai plus mon bissac ! Rien dans les champs! Il me 
faudrait passer près des villages pour trouver des jardins, 
des raves et des oignons... Mon dîner d'hier qui était le seul 
repas de la journée est loin ! Tais-toi, mon estomac, ne 
réclame pas... sois raisonnable, je te revaudrai ça un autre 
jour, si je peux !... d'ailleurs tu devrais commencer à t'habi- 
tuer à la diète !... 

En passant près d'un petit ruisselet, Jehan sejeta à terre 
pour boire un peu et se reposer cinq minutes à l'abri d'un 
bouquet d'arbres. Son estafilade à l'épaule, à laquelle il ne 
pensait pas en courant, lui fit faire une grimace douloureuse. 
11 eut un instant la tentation de mettre un peu d'eau fraîche 



UNE POURSUITE MOUVEMENTÉE 73 

sur sa blessure, mais le sang avait séché et collé ses vête- 
ments, il valait mieux n'y pas toucher. 

— Quelle chance, se dit-il, que ce soit à l'épaule gauche ! 
A l'autre cela m'empêcherait de manier convenablement mon 







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Johaii se jeta à terre. 



assomme-brigands, mon brise-carcasse à routiers! Mais la 
droite est bonne et je le leur montrerai! 

Il se leva et fit un rapide moulinet avec son bâton ferré. 

— Tout va bien ! en route ! 

Pas de routiers à l'horizon. Certainement ils avaient 
abandonné la poursuite et repris la route de Senlis. Jehan 
chercha à s'orienter. C'était à quelques lieues de Gisors qu'il 



74 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

avait eu cette heureuse chance de rencontrer les routiers et 
d'être mis au courant de leur plan. 11 avait dû obliquer vers 
le Sud pour leur échapper, mais il avait depuis repris la 
bonne route. Senlis devait être encore à sept ou huit lieues. 
Il fallait aller passer l'Oise du côté de Beaumont et piquer 
ensuite le long des forêts pour couper la route de Bonvarlet 
avant l'endroit dangereux. 

Par malheur la pluie qui menaçait depuis l'aube com- 







Sous les averses 



mença bientôt à tomber. Petite pluie d'abord, averse violente 
ensuite. Lèvent soufflait; quand un nuage avait crevé, un 
autre arrivait en grande course du fond de l'horizon et se 
déversait sur la plaine et sur le pauvre piéton trempé bien 
vite jusqu'aux os. 

Jehan ne s'en inquiétait pas. Ce qui le consolait c'est que 
la pluie tombait aussi sur les routiers. Il se les représenta 
pataugeant derrière lui sous l'averse, dans les chemins 
boueux; cela le fît rire et lui redonna des jambes. Cette pluie 
lui fît même gagner trois quarts d'heure. Comme il ruisselait 



UiXE POURSUITE MOUVEMENTÉE ^5 

SOUS la bourrasque, il songea qu'il était bien inutile d'aller 
chercher un pont pour traverser l'Oise. Le plus simple c'était 
de marcher droit à la rivière et de la franchir à la nage. Jl 
n'en serait pas beaucoup plus mouillé. 

Des collines bor- 
dant la rivière il put 
apercevoir une éten- 
due' de pays, bien 
mélancolique sous la 
bourrasque qui fai- 
sait rouler les gros 
nuages et crever les 
averses. Des plaines 
parsemées de masses 
vertes, de gros bou- 
quets de bois qui peu 
à peu se serraient et 
se réunissaient pour 
ne plus former qu'une 
immense forêt occu- 
pant tout l'horizon, 
presque sans solution 
de continuité, sous 
divers noms : forêt 
de Chantilly, forêt de 
Halatte, bois divers à 

perte de vue, se reliant sous \ erberie et Béthisy à la grande 
forêt de Guise ou de Compiègne. Jehan dévala au grand trot la 
pente de la colline et sauta sans hésitation dans l'Oise. Oui, 
vraiment, on n'y était pas plus mouillé qu'à travers champs. 

En abordant sur l'autre rive il se secoua comme un chien 











Sortie de la rivière. 



^6 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGKE 

mouillé et reprit sa course. Un rayon de soleil vint un ins- 
tant entre deux nuages le réchauffer un peu sans le sécher 
tout à fait. 

Il se défiait des bois propices aux embuscades et se tenait 
à la bonne distance de la ligne sombre de la forêt. 

— Où vas-tu donc, pauvre garçon? lui cria au passage 
dans un hameau de bûcherons, une bonne femme apitoyée 
par sa figure hâve et ses vêtements mouillés, est-ce qu'on te 
poursuit? 

— Vous n'avez pas vu de routiers anglais par ici ? 
•demanda Jehan s'arrêtant pour souffler un instant. 

— On n'en avait pas vu depuis une semaine au moins, 
fit un homme passant la tête à une fenêtre, mais... 

— Mais quoi ? 

— - Mais il vient de passer tout à l'heure, là-bas, à l'entrée 
du bois, quatre ou cinq gaillards à mines d'écorcheurs... 
Entre te sécher ici, il vaut mieux que tu ne les rencontres 
pas ! 

— Merci, dit Jehan, je n'ai pas le temps... Ce sont mes 
brigands qui courent à leur embuscade, pensa-t-il, raison 
de plus pour me dépêcher, je marchais, il faut que je coure ! 

— Il a froid et faim aussi, peut-être, dit la bonne femme, 
prends au moins ce morceau de pain, mon garçon, il est de 
la quinzaine passée, mais tu as de quoi mordre ! 

Jehan attrapa le morceau de pain au vol et reprit sa course 
en expédiant le pain à grands coups de dents. 

Enfin Jehan atteignit un chemin qu'il reconnut. C'était 
bienlaroutedeSenlis. Là devait passer Bonvarlet pour s'en 
aller vers les routiers qui le guettaient. 

La route, aussi loin que le regard pouvait la suivre, était 
déserte. Pas une âme, pas une charrette. Chacun devait se 



UNE POURSUITE MOUVEMENTEE 



77 



rencogner chez soi et ne se risquer dehors que pour des 
raisons sérieuses, par ce mauvais temps, avec la crainte des 
g-ens de guerre courant les champs. 

Un monticule couvert de bois dominant des deux côtés 




— Où vas-tu donc, pauvre crarçon ? 



une longue partie de la route, parut à Jehan exténué un bon 
poste pour attendre Bonvarlet. II trouva dans les branches 
d'un chêne une place point troj) mouillée et assez commode 
pour surveiller la route. 

— Et maintenant patience, patience ! monologua Jehan 
une fois installé, et ne faisons pas le douillet. D'abord, c'est 
entendu, je ne suis pas fatigué, je n'ai pas faim, je n'ai pas 
froid, je ne suis pas mouillé! Nous causerons de toutes ces 
bètises-Ià plus tard, quand j'aurai tiré maître Bonvarlet du 

6 



,8 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÉGAE 

danger qui le menace... Mais par moirsaint patron, qu'il 
vienne le plus vite possible. 

Ce Jehan qui n'avait pas froid et qui n'était pas mouillé, 
claquait des dents cependant, et son estomac se remettait à 
crier famine. Et le messager royal envoyé à Compiègne, le 
digne maître Bonvarlet, attendu ici par Jehan et guetté par 




Dans les branches d'uu chêne. 



les routiers, n'arrivait pas. Jehan maintenant engourdi sur 
la branche avait de la peine à se tenir éveillé. Il se contait 
des histoires pour tacher de ne pas laisser son esprit s'en- 
gourdir comme son corps ; il se remémorait ses différends 
avec Thibaut Rongemailie l'usurier, et s'efforçaitde se mettre 
en colère au souvenir des écus laissés entre ses griffes. 

Cependant la nuit tombait tout à fait et maître Bonvarlet 
n'arrivait pas. 

Maintenant Jehan des Torgnoles frissonnait tout transi 
de fièvre; le froid, la phiie, la faim, la fatigue, tout l'acca- 



UXE POURSUITE MOUVEMENTÉE 79 

blait; sa blessure lancinante le tenait à peu près éveillé. Il 
avait presque des hallucinations. Il était sorti du fourré et 
marchait d'un pas saccadé sur la route. Dans l'obcurité il 
croyait à tout instant voir arriver sur lui des fantômes à 
longs bras qui devenaient simplement des arbres quand il 
se cognait la tète dans les branches. 

— C'est vous, maître Bonvarlet? demandait-il à voix 
basse au moindre bruissement du vent dans les broussailles. 
Rien! Personne! Les heures passaient. De temps en temps, 
il se laissait tomber épuisé dans l'herbe mouillée. Tout à 
coup dans la nuit il perçut, très nettement cette fois, un trot 
(le cheval. Comme il était alors par terre, il 
se contenta de lever la tète 
pour écouter. Oui il arrivait 
sur la route, du côté de Senlis, 
non pas un cavalier, mais trois 




Les trois cavaliers s'arrètèrcul. 



8o LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

au moins. Les cavaliers passèrent. Jehan s'enfonça dans le 
feuillage', car il avait vu luire des corselets d'acier et distin- 
gué de longues épées. La tournure des trois hommes ne lui 
disait rien de bon. Les cavaliers s'arrêtèrent à quelque dis- 
tance comme pour tenir conseil. L'un d'eux partit au galop 
en avant et disparut vers la plaine, tandis que les autres, 
descendus de cheval, s'asseyaient dans un buisson à deux 
pas de Jehan. 

Celui-ci avait repris toute son énergie et à tout hasard, 
pour être prêt à tout, serrait entre ses mains son bâton ferré. 
11 resta bien trois quarts d'heure ainsi, se rapprochant insen- 
siblement des deux hommes et se demandant souvent s'il ne 
ferait pas bien de les attaquer. 

Les deux cavaliers semblaient s'impatienter ; de temps 
en temps ils se levaient, piétinaient pour se réchauffer et se 
rasseyaient en grommelant. 

— Non, non, j'en ai assez du métier, toujours sur ses 
pattes... 

— Bah, puisque le capitaine a pu demander des chevaux 
aux Anglais de Creil... 

— Je n'en suis pas moins fourbu! Chien de métier! 

— Tais-toi donc ! tu n'aimes pas les métiers assis, tu 
n'aimes pas les métiers debout, tu réclames toujours. Tu 
ennuies le diable à la fin! Mais je voudrais te tranquilliser. 
Vois-tu, il ne faut pas se faire débile, car tout finit par s'ar- 
ranger... Sais-tu ce qu'il arrivera?... Tout vient à point à 
qui sait attendre, tu finiras à ton goût, ni assis, ni debout... 
tu finiras pendu ! 

— La corde t'étrangle toi-même, gémit le routier, on ne 
doit pas parler de ces choees-là entre honnêtes gens, ça 
porte malheur! 



UAE POURSUITE MOUVEMENTÉE 



8i 



Jehan ne pouvait plus conserver de doute, il avait devant 
lui_deux des malandrins de la grange. Que faire? Fallait-il 
tomber dessus en profitant de leur surprise pour en débar- 
rasser la route? Comme il hésitait et cherchait à s'approcher 
davantage, il entendit au loin dans le silence de la nuit le 




— Je n'en suis pas moins fourbu. 



martèlement d'un galop rapide. C'était l'autre cavalier qui 
revenait à pleine course : bientôt il fut à portée de voix. 

— Holà hé! cria-t-il, Canteleu, Longbec, alerte, en selle! 

— Quoi? firent les routiers en se relevant, le messager? 
Jehan frémit et se redressa dans l'ombre. 

— Non! dit le cavalier arrêtant un instant sa monture; 
non, par le diable il est passé! Pendant que nous nous mor- 
fondions sous bois à tendre nos souricières, il filait d'un autre 
côté!... Il a dû glisser par je ne sais quels sentiers... 11 faut 
le trouver. . . Vite, vite, en selle, il s'agit de le rattraper avant 
Compiègne. 







l ne belle troupe de gens de guerre. 



VJl 



ou MAITRE BO.XVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 



De l'autre côté des épaisses forêts qui du Parisis au 
JN'oyonnais ne faisaient pour ainsi dire qu'une longue masse 
verte, dans l'après-midi du jour où Jehan de Compiègne, après 
la mauvaise rencontre des routiers dans la grange aban- 
donnée, se lançait à la recherche de maître Bonvarlet, une 
belle troupe de gens de guerre, marchant sous la bannière 
bleue aux fleurs de lys d'or, s'avançait sur la route de Crépy- 
en-Valois. II y avait une cinquantaine d'hommes d'armes 
chevauchant sous la lourde armure de fer, la salade sur la 
tète ou accrochée à la selle; des écuyers en harnois plus 
léger ou des coutiliers à pied à côté d'eux, portaient les 
grandes lances des chevaliers. En avant et en arrière mar- 



ou MAITRE BONVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 83 

chaient environ deux cent cinquante piétons, une cinquan- 
taine d'archers, autant d'arbalétriers chargés du grand 
pavois dans le dos, avec la trousse pleine de viretons au 
côté, et environ cent cinquante hommes armés de longues 
piques, de guisarmes, vouges, fauchards à longues lames 
tranchantes, hérissées de pointes et de crocs pour saisir et 
accrocher les gens d'armes par leurs armures, éventrer les 
chevaux ou leur couper les jarrets. 




La chanson de route 



Quelques piétons, pour oublier la fatigue de cette longue 
route et la pluie qui leur fouettait le visage, de temps en 
temps chantaient, sans excès d'harmonie il faut l'avouer, 
quelque vieille chanson, la complainte de V Homme armé qui 
disait naïvement les ennuis du soldat, la tristesse des départs, 
et reprenait quelque gaieté par une ritournelle comique au 
refrain, la chanson de marche enfin, aussi vieille que les 
premières armées. 

Un homme qui venait de sortir d'un petit bois à la vue des 
bannières françaises, les regardait passer sur la route. 



84 LES ASSIÈGES DE COMPIEGNE 

C'était, lui aussi, un voyageur; son bâton, ses chausses cou- 
vertes de boue l'indiquaient. Comme un piéton s'arrêtait sur 
le bord du chemin pour relacer ses brodequins, le voyageur 
l'interrogea : 

— Archer, mon camarade, dit-il, messiré La Hire est-il 
avec vous? 

— Il y est, répondit l'archer, tenez, là-bas, le chevalier 
dont le bassinet a une longue plume rouge. Et celui qui che- 
vauche à côté de lui est messire Pothon de Xaintrailles. 

— Je le vois, merci, je vais lui parler. 

— Eh, l'homme, dit un soldat qui portait sa salade à la 
ceinture parce que son front était entouré d'un linge légère- 
ment rougi par places, vous savez qu'il est de mauvaise 
humeur aujourd'hui... 

— Mais non, dit un troisième, il est de très bonne hu- 
meur, parce que nous avons joliment battu les Anglais hier 
à Lagny ! 

— Il est de mauvaise humeur, te dis-je, parce qu'on a 
laissé échapper de la déroute une quarantaine d'Anglais, alors 
que tous, à son compte, auraient dû rester sur le terrain. 

— Je vais toujours voir, fîtlevoyageur enallantau-devant 
d'un groupe de gens. d'armes qui s'avançaient assez lente- 
ment sur leurs grands et lourds chevaux à l'air fatigué. 

La Hire, un des plus fameux capitaines de Charles VII, 
de ceux qui, dans la bonne ou la mauvaise fortune, portèrent 
les plus rudes coups aux Anglais, était alors nn homme 
d'environ quarante-cinq ans, chevalier massif et robuste, 
aux traits accentués, aux yeux aigus sous des sourcils épais 
et farouches réunis en un large accent circonflexe noir, jus- 
tifiant son surnom de La Hire, c'est-à-dire la Colère. Malgré 
le froncement de ses sourcils, son humeur ne semblait pas 



ou MAITRE_BONVARLET RE.NCOMRE JEHAN^E D'ARC ET LA HIRE 85 

trop hargneuse ce jour-là, et même il souriait discrètement 
à quelque chose d'assez plaisant sans doute que venait de 
lui dire Pothon de Xaintrailles. Celui-ci aussi avait fîère 
allure; un peu plus jeune que La Hire, grand et solide che- 
valier aux bras énormes, il redressait sa haute taille dans 
une armure un peu rouillée aux endroits visibles, recouverte 
d'un surcot rouge 
dans lequel se 
voyaient quelques 
déchirurec. 

La Hire et 
Xaintrailles, tou- 
jours en expédi- 
tions contre les 
Anglais, en cour- 
ses rapides aux 
terres de Norman- 
die, Bretagne ou 
Picardie, guettant 
les occasions, 
prompts à fondre 
sur une place forte qui ne les attendait pas, ou à surprendre 
quelque corps de routiers aventuré, avaient été des compa- 
gnons de Jehanne d'Arc pendant ^a superbe campagne de 
l'année précédente, conquis tout de suite par la belle vail- 
lance de Jehanne et par cette miraculeuse entente de la 
guerre que cette bergère de dix-huit ans avait montrée tout 
de suite. 

Le voyageur laissa passer un peloton d'hommes de pied 
et s'avança ensuite en saluant devant La Hire, qui le regarda 
tout d'abord d'un air surpris. 




Messire La Hire est-il avec vous :' 



86 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

— Bonjour, que voulez-vous? fit-il de son air brusque. 
Tiens, mon hôte de Compiègne, c'est vous, maître Bonvariet? 

L'homme s'inclina. 

— Oui messire, c'est moi, dit-il, bien heureux de vous 
rencontrer et de vous féliciter pour votre victoire d'hier. 

— Oui, messire Pothon me rappelait à l'instant la mine 







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Toujours prêts à foudre sur l'enuemi 



déconfite des Anglais qui rentraient de l'expédition avec du 
butin lorsqu'ils nous virent et nous sentirent tout à coup 
leur tomber sur le dos. Vous voyez, en y pensant, je suis 
presque malade de rire... 

Décidément messire La Hire était de bonne humeur, il 
ouvrait largement mais silencieusement la bouche, pensant 
probablement rire à gorge déployée. 

— Mais, reprit-il, que faites-vous sur les routes, maître 



ou MAITRE BO.WARLEÏ RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 87 

Bonvarlet? Quand je fus votre hôte, en votre logis près de la 
grosse tour Beauregard, lorsque nous allâmes à Compiègne 
il y a quinze jours avec Jehanne, vous ne m'aviez pas paru 
aimer beaucoup à courir les champs... Et votre si gente et si 
douce fille, l'auriez-vous laissée seule eu une ville assiégée ? 
— Messire, dit tout bas Bonvarlet, pendant que vous che- 




Oui, messire, c est moi ! 



vauchiez en quête de bons coups de lance, je fus chargé par 
le capitaine de Compiègne, messire de Fiavy, d'aller voir 
les gens du roi Charles à Orléans, pour remettre lettres et 
en rapporter argent pour les nécessités de la guerre. Je ne 
suis pas homme de bataille, je ne me crois aucune vaillance, 
et je serais d'une faible utilité dans un assaut, vous vous en 
doutez à me voir, n'est-ce pas? Je vous avoue donc humble- 
ment que je n'eus pas le cœur très réjoui de la mission... 
Messire de Flavy, pour ni'amadouer, parla de la confiance 



88 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGXE 

qu'il mettait ainsi en moi, sur la recommandation du sei- 
gneur abbé de Saint-Corneille, il ne me cacha point les 
dangers .qui pouvaient m'attendre en chemin, ce qui n'était 
pas pour me rassurer... 

— Oui, oui, fît La Hire. 

— Ces dangers vous feraient rire, mais moi cela me gênait 
tout de même quelque peu, mais enfin je suis parti, j'ai rem- 




-V ^ 



Messire de Flavy pour m'amadouer. .. 



pli ma mission assez heureusement jusqu'ici et je reviens... 

— Vous revenez avec des finances? 

— Oui, dit tout bas Bonvarlet, mon pourpoint est cousu 
de pièces d'or. C'est une riche armure, mais je ne voudrais 
point me heurter sur la route à des routiers de Bourgogne 
ou d'Angleterre. Je vais de ce pas à Senlis oii je dois laisser 
une partie de cet or. Averti des dangers possibles, j'ai pris 
par le plus long, je serai à Senlis dans quelques heures par 
chemins détournés et j'en repartirai demain pour Com- 
piègne. 

— Gardez-vous bien, dit Pothon de Xaintrailles, maître 




-^:r7._. 



r. S'.'. 



Jehanne d'Arc et la troupe de secours. 



ou MAITRE BOXVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE 89 

Bonvarlet, la force manque peut-être à vos bras, mais non 
le cœur en votre poitrine, vous êtes un brave homme ! 

— Oui, gardez-vous 
bien ! reprit La Hire, et que 
Flavy continue à bien gar- 
der Compiègne ; avertissez- 
le que nous serons chez lui 
dans deuxjours prêts à bien 
faire. Tenez, maître Bon- 
A^arlet, voici Jehanne, notre 
bergère capitaine, ([ui 
s'avance avec son frère et 
son écuyer. Regardez-la, 
elle chevauche hardiment 
comme un vieux chevalier, 
son cœur déborde de flamme 
quand elle voit Tennemi, et 
elle a force de rude soudard 
pour bouter en avant dans 
un assaut ou une charge. 

Un groupe de cavaliers 
arrivait en pressant le trot 
de leurs chevaux fatigués. 
Jehanne marchait parmi eux 
reconnaissable à ses che- 
veux très courts pour une 
femme, un peu longs pour 
un homme, et au grand 
surcot qui couvrait son armure. Son casque, un bassinet en 
tout semblable à celui des hommes d'armes, pendait accroché 
au chanfrein de son grand cheval. Elle semblait de taille 




90 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 



moyenne, mais tout en elle respirait la force et la vaillance. 
Il était difficile de discerner à première vue ce qui lui don- 
nait cet indéniable ascendant sur tous ces rudes soldats 
éprouvés par tant de guerres, peut-être son regard franc, 
la simplicité de ses allures et ce courage sans hésitation ni 
défaillance, ([ui la faisait se jeter au plus fort du combat en 
méprisant les volées de flèches, les boulets des bombardes 
et les épées levées sur elle. 




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Quelques bous joueurs de bombarde. 



A côté d'elle marchaient son frère Pierre d'Arc, robuste 
soldat lui aussi, et son écuyer d'Aulon qui portait sa bannière 
particulière, semée de fleurs de lys et ornée de peintures. 

— Et bien, messire La Hire, nous nous arrêtons? 

— Pour ouïr des nouvelles de Compiègne, répondit La 
Hire, Flavy est toujours le capitaine vaillant que nous avons 
vu; soldats et bourgeois combattent de leur mieux, mais cola 
fait toujours peu d'hommes de guerre aux remparts, 

— C'est vrai, dit Bonvarlet, mais je ne suis plus incpaiet, 
messire, si vous y venez avec la vaillante .lehanne, avec 
messire Pothon de Xaintrailles. 



ou MAITRE BONVARLET RENCONTRE JEHAJVNE D'ARC ET LA HIRE 91 

— Les assiégeants sont nombreux, les Bourguignons 
ont rejoint les Anglais, ils veulent la ville, fit Xaintrailles 
la mine soucieuse, et nous avons peu de gens à mener à la 
rescousse contre l'armée du comte d'Arundel et du duc de 




J irai voir mes bons amis de Compiègne. 



Bourgogne, nous ferions peut-être bien d'attendre à Crépy 
d'avoir réuni plus de monde. 

— Bah ! nous avons cinquante lances, trois cents bonnes 
épées, quelques arbalètes, plus quelques gaillards qui sont 
bons joueurs de bombardes et couleuvrines et qui l'ont bien 
prouvé au siège d'Orléaiis. 

— Juste comme messire de Flavy en réclame pour le 
rempart, fit Bonvarlet. 



92 



LES ASSIEGES UE COMPIEGNE 




— En roule. 



— Tous de vaillantes gens qui 
n'ont pas voulu laisser rouiller 
leurs épées dans l'inaction de 
l'autre côté de la Loire, s'écria 
Jehanne, et qui viennent de bon 
cœur au combat, les Anglais l'ont 
vu hier à Lagny. On nous promet- 
tait défaite et trahison, et vous 
voyez, la déroute a été pour 
l'ennemi, comme à Beaugency, 
comme à Pata3^.. 

— Oui, c'est assez pour donner bon aide à ceux de 
Compiègne, acheva La Hire en faisant sonner son gantelet 
sur son genou, un jour de repos k Crépy pour laisser souf- 
fler hommes et chevaux et ensuite nous boutons en avant! 

— C'est dit. Pour moi, après-demain, déclara Jehanne, 
quoi qu'il arrive, j'irai voir mes bons amis de Compiègne... 

— ■ Et nous tombons sur l'Anglais. Allez votre chemin, 
maître Bonvarlet, continua La Ilire tout bas, et aussitôt à 
Compiègne, prévenez Flavy qu'à l'aube d'après-demain nous 
arrivons par la forêt et que tout soit prêt pour l'attaque. 

— Que Dieu vous garde! fît Bonvarlet d'une voix grave 
en levant son bonnet. 

Déjà la petite troupe reprenait sa marche, le groupe des 
chevaliers, avec Jehanne au milieu, s'éloignait dans un bruit 
de fer froissé, d'épées frappant sur les jambards des 
hommes, sur les bardes des chevaux. On entendait en avant 
quelques voix de soldats qui reprenaient une chanson pour 
égayer un peu la marche en cette journée maussade et plu- 
vieuse. 




Sons lo liastioii de la Vierga 



\ I 1 J 



(.OMMH.NT .IEHAjV, MAI.i.ltK L i; S AUCIIKRS DE GARDE, 
S'INTRODUISIT EX YILUÎ 



II ne pleuvait plus et la nuit était belle. Lorsqu'une 
éclaircie se produisait dans les masses de nuages tour- 
billonnant et roulant dans le ciel, poussée par le vent, la 
lune apparaissait éclairant la ligne des remparts de Com- 
piègne, du côté tourné vers la forêt près de la porte Pierre- 
fonds, sous une grosse tour en forme de trèfle qui défendait 
un saillant de l'enceinte. Cette grosse tour, d'aspect très par- 
ticulier, s'appelait le bastillon de la Vierge, en raison d'une 
statue placée à la pointe du trèfle, au-dessus des créneaux. 

La forêt qui venait alors presque jusqu'aux murs de la 



9l LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 

ville, masse sombre aux profondeurs mystérieuses, sem- 
blait dans la nuit hostile et menaçante. 

Ce n'était pas alors la belle forêt aménagée aux trois der- 
niers siècles, percée dans tous les sens de routes innombra- 
bles et de larges avenues que nous connaissons. Cette forêt 
de Guise ou de Compiègne formait un immense territoire 
sauvage, à peine traversé par quelques mauvais chemins, 
comme l'antique voie romaine dite chaussée Brunehaut, les 
chemins de Senlis, de Crépy et de Pierrefonds ; ici fourré 
impénétrable coupé de gorges profondes, de sombres ravins 
où venaient se perdre des cours d'eau, ailleurs futaies sécu- 
laires autour des étangs, filés majestueuses de grands 
hêtres, chênaies aux arbres formidables étendant leurs 
grandes branches tordues, cavernes de feuillage où les 
mystères druidiques avaient été célébrés, taillis enche- 
vêtrés, antres broussailleux habités par toutes les bêtes 
fauves, où le loup avait son repaire, le sanglier sa bauge, où 
les bardes de cerfs et de biches passaient sous la protection 
de vieux mâles farouches aux bois immenses. 

Dans cet enchevêtrement très peu pénétrable, il y avait 
pourtant çà et là en des clairières difficiles à découvrir, des 
hameaux de bûcherons reliés par des sentiers, des monas- 
tères enfoncés dans le silence de quelque vallon perdu, des 
postes fortifiés pour les sergents forestiers chargés de la 
garde et juridiction dans l'immense domaine; mais depuis 
les soixante années de guerre qui ravageaient le Valois, 
savait-on ce que la forêt recelait de dangers dans ses pro- 
fondeurs? Où étaient bûcherons et forestiers? Quelques 
prieurés et ermitages avaient été ruinés, les nonnes de 
l'abbaye de Saint-Jean-aux-Bois devaient trembler derrière 
leurs murailles, ou s'étaient réfugiées dans la cité de Com- 



sâ^. 



JEHAN, MALGRÉ LES ARCHESS DE GARDE, SI.\TRODUISIT EN VILLE gi 

piègne, remplacées ^^^ peut-ôtre par quelque bande 

de brigands. 

Cependant depuis 
un mois déjà que la 
ville de Conipiègne 
était assiégée, le côté 
du rempart en face de 
la forêt demeurait li- 
bre. Les assiégeants 
ne tenaient que la 
rive droite de l'Oise 
et n'aventuraient de 
l'autre côté que des 
partis de batteurs 
d'estrade qui se ris- 
quaient peu en foret. 
Depuis 'un mois la 
ville faisait bonne 
défense, mais les for- 
ces ennemies aug- 
mentaient tous les 
jours; sentant qu'elle 
était la clef de l'Ile- 
de-France, Anglais 
et Bourguignons 
avaient décidé de l'a- 
voir à tout prix. Ils 
tenaientJNoyon, ainsi 
, , ., , .. que toutes les places 

d'alentour, et le châ- 
teau de Choisy, à une lieue de Compiègne, venait de tomber 




96 LES ASSIEGES UE COMPIÈOE 

entre leurs mains; ils allaient donc pousser le siège avec 
vigueur. En attendant un secours des troupes que Jelianne 
d'Arc, la Hire et Xaintrailles essayaient de réunir, les 
gens de Compiègne se montraient pleins de résolution. 

Dans les taillis à l'extrémité de la forêt, un homme à 
figure hâve, auxvêtements déguenillés, boueux et sanglants, 







Dans les ruiii' 



s'avançait à grands pas, le corps penché en avant, avec des 
marques d'extrême fatigue, en s'appuyant sur un énorme 
bâton, massue plutôt, terminé par un marteau de fer. C'était 
Jehan des Torgnoles dans un assez triste état. Presque sans 
repos depuis la nuit précédente, il errait dans les bois entre 
Senlis et Compiègne, tantôt poursuivant, courant derrière 
les routiers avec l'espoir d'empêcher le malheureux Jacques 
Bonvarletde tomber entre leurs mains, tantôt poursuivi lui- 
même et traqué dans les halliers. 



JEHAN, MALGRÉ LES ARCHERS DE GARDE, SINTRODUISIT E.\ VILLE 97 

Comme il succombait à la fatigue et à la faim, il avait pu, 
dans le courant de la journée, en fouillant les ruines d'une 
ferme brûlée tout récemment par les Anglais de Creil, déni- 
cher un morceau de lard encore accroché dans la cheminée, 
(irâceà cette bonne aubaine il avait repris quelques forces 
et retrouvé la lucidité de son esprit troublé par la fièvre de 
sa blessure, l'extrême tension de ses nerfs et la violente 
excitation de toutes ces courses éperdues et anxieuses. 




A travers bois. 



Maintenant c'est fini. Après tant d'heures d'angoisses, 
il arrive désespéré. Hélas, tousses efforts ont été inutiles ! il 
n'a pu rejoindre le messager royal, le pauvre Bonvarlet, sans 
doute tombé dans l'embuscade et gisant à cette heure sans 
vie dans quelque fourré de cette forêt où rôdent des soudards 
ennemis. Plusieurs fois dans la journée il a cru l'apercevoir 
au loin, dissimulant sa marche par les sentiers détournés 
et s'est lancé à sa suite à travers bois. Mais l'homme 
entrevu, le sentant à ses trousses, avait trouvé quelque ravin 
pour disparaître, et c'était ensuite Jehan qui, subitement, se 
trouvait forcé de détaler devant quelques routiers surgissant 
au détour d'un sentier. 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 




Enfin, si le pauvre |]onvarlet est 
pris, il reste la ville à sauver. Et rap- 
pelant toute son énergie, Jehan a conti- 
nué sa route sur Compiègne et il arrive à bout de forces en 
vue des murailles. 11 est déjà tard dans la soirée. Les portes 
sont closes depuis longtemps. Il faut pourtant pénétrer dans la 
ville et prévenir le gouverneur. Mais comment se faire ouvrir 
à cette heure? Va- t-il falloir, pour attendre le matin, chercher 
asile dans les maisons dévastées des faubourgs? Et si pendant 
ce temps quelque traître pénétrait en ville avec le message 
arraché à Bonvarlet? 

Il faut entrer. Jehan des Torgnoles approche de la porte 
Pierrefonds sombre et silencieuse dans la nuit. Un petit 
ouvrage extérieur palissade" défend le fossé; derrière les 
palissades des sentinelles veillent, car lorsque Jehan sort de 
l'ombre et se présente dans l'espace éclairé par la lune, un 
carreau d'arbalète siffle à son oreille. Il se jette vivement de 
côté et tente de parlementer. 



JEHA.V, MALGRÉ LES ARCHERS DE GARDE, SINTRODUISIT EN VILLE 99 

— J'apporte mes bras pour combattre l'Anglais avec vous, 
bourgeois de Compiègne, et j'ai des 
nouvelles à communiquer au gouver- 
neur..., ouvrez à un homme seul! 

— Au large! risposta une voix, et 
reviens demain matin ! Si tu es ce que 
tu dis, on t'accueillera, si tu es un 
espion, c'est assez tôt pour être pendu. 

Jehan entendait les hommes de 
garde arriver pour garnir les meur- 
trières de la palissade, il comprit qu'il 
était inutile d'insister et battit en 
retraite, il n'y avait rien à faire qu'à 
chercher quelque trou pour dormir 
jusqu'à l'aube. Comme, d'un pas hési- 
tant, il suivait à quelque distance les 
contours du fossé, il se rappela un 
coin des remparts dans l'angle d'une 
tour, où les débris d'une échauguette 
au-dessus d'une poterne condamnée, 
pouvaient se prêter à une escalade. 
Mais n'avait-on pas apporté des modi- 
fications à ce point faible du rempart? 
11 fallait voir. Jehan s'avança avec pré- 
caution . J ustement une nouvelle bande 
de nuages allait masquer la lune pen- 
dant quelques minutes. Quand l'obs- 
curité attendue fut venue, Jehan cour ut ver s le fossé et se laissa 

glisser dans l'herbe humide. Oui, c'était bien là. Pas de chan- 
gement à l'ancienne poterne. Il y avait toujours les pierres en 
saillieque Jehanconnaissait. Grimpé sur le talusde la tour, il se 
ro««SSi3L CM 




Double escalade. 



LES ASSIEGES DE COMPIEGiXE 



hissa aux premières pierres avec d'infinies précautions pour 
ne donner l'éveil à aucune sentinelle et pour ménager aussi 
son épaule qui le faisait cruellement soufï'rir à chaque mou- 
\ement des bras. Il mesurait de l'œil dans le vague de la 
nuit la hauteur du mur lorsque, de stupeur, il faillit pousser 
un cri et lâcher prise. Un homme montait devant lui et cet 
homme, parvenu en haut, enjambait déjà le parapet! 




Sur le rempart 



Encore la trahison. 

Jehan, surexcité par la fureur, oublie son épaule; il se 
hisse rapidement de pierre en pierre et à son tour il enjambe 
le parapet. 11 se trouve sur un rempart terrassé d'où une 
pente douce descend dans une ruelle bordée de jardins. Tout 
dort de ce côté, les maisons au fond des petits jardins n'ont 
pas une lumière. Il fait sombre, la lune est encore voilée. 

Oii peut se cacher l'homme qui devant lui a escaladé la 
muraille? Quelque chose a remué au fond de la ruelle, une 
ombre s'entrevoit qui disparaît aussitôt dans le noir. 

— Ah, brigand! je t'aurai! s'écria Jehan. 

Son bâton ferré était resté dans le fond du fossé. N'im- 



IHHA.N, MALGRli LES ARCHERS DE GARDE, S'INTRODUISIT E.\ VILLE loi 

porte, il avait ses poings et saurait s'en servir. Au bout de 
la ruelle Jehan se trouva un instant 
embarrassé; il y avait là un car- 
refour de rues tortueuses dont les 
unes descendaient vers le centre 
de la ville, tandis que les autres 
suivaient la courbe des remparts 
en remontant derrière des cou- 
vents. Laquelle prendre de ces 
rues, toutes ég-alement sombres et 
silencieuses? Jehan courut d'un 
côté, écouta, regarda vainement 
dans tout ce noir et revint au car- 
refour. Enfin d un autre côté il 
devina plutôt qu'il n'entendit un 
bruit de pas déjà lointains. Jl prit 
sa course, l'homme poursuivi se 
dirigeait vers ce quartierque.lchan 
connaissait si bien, au centre de 
la ville, sous les murailles de 
l'abbaye de Saint-Corneille. 

Comme Jehan la tête en feu, le 
cœur battant, arrivait sur le par- 
vis, l'homme arrêté sous l'abbaye 
même, disparaissait dans une 
petite inaison que Jehan connais- 
sait aussi, la maison de l'usurier 
Thibaut Rongemaille! Jehan stu- 
péfait, se frottait les yeux, mais 

cela ne faisait pas doute. 11 avait vu la porte s'entre-bâiller et 
l'avait entendue se refermer. D'ailleurs une raie lumineuse 




L homme arrivait à Saint-ConioiUc. 




,02 LES ASSIEGES DE COMPIEOE 

apparaissait sous un volet du premier étage. L'homme 
était bien là. 

— Eh bien, non, je suis trop bète de m'étonner, pensa- 
t-il, s'il y a machination et trahison, il est tout naturel que 
le Thibaut Rongemaille en soit... Oui, oui. j'y suis, je com- 
prends tout! c'est lui le traître dont parlait le chef des rou- 
tiers dans la grange! Pas de doute, c'est lui. 

Instinctivement, pour éviter d'être aperçu par Ronge- 
maille, Jehan s'était jeté 
dansl'ombredu portail de 
Saint-Corneille. Il monta 
quelques marches et se 
trouva sous le porche pro- 
fondément enfoncé; de là 
il pouvait, sans craindre 
d'être vu, surveiller la 
porte de Rongemaille. 

— A côté de mon abri de la nuit dernière, de mon trou 
à grenouilles ou à crapauds, ce porche me semble un appar- 
tement douillet et chaud. J'y reste! Demain je tirerai cette 
affaire au clair avec messire le gouverneur. Un bourgeois 
traître dans la ville recevant des espions du dehors! Par la 
fourche du diable! je pense que messire de Flavy, qui n'est 
pas commode, en fera bonne et prompte justice! 

Jehan, allongé sur les dalles, veillait les yeux fixés sur la 
maison de Rongemaille; mais peu à peu, écrasé par la fatigue, 
affaibli par tant d'alertes successives, malgré sa volonté de 
ne pas perdre de vue la maison du traître, ses yeux se fer- 
mèrent et il tomba dans un sommeil qui était presque un 
évanouissement. 



Sommeil on ovanouissemcnt. 




LE LOGIS nE IHIBAUT RONGEMAILLE 



Jehan ne s'était pas trompé; l'homme 
qu'il poursuivait dans les rues de Compiègne après avoir 
franchi la muraille derrière lui, avait bien trouvé asile chez 
l'usurier Rongcmaille, mais il tombait comme on va le voir, 
dans une erreur complète en le qualifiant du nom de traître. 

Il allait être onze heures du soir, c'est-à-dire que le 
couvre-feu, sonné de bonne heure dans la ville assiégée, 
avait depuis longtemps fait éteindre toutes les lumières. 
Cependant Thibaut Rongemaille ne dormait pas, il se pro- 
menait de long en large dans une chambre aux volets soi- 
gneusement clos, éclairée par un pâle lumignon, lorsqu'un 
coup frappé en bas l'avait fait sursauter. Descendu immé- 
diatement il regarda avec circonspection par le guichet de sa 
porte; l'homme qui frappait s'était mis le visage en plein 
sous la clarté de la lune pour être reconnu. 

— Comment! s'écria Rongemaille en ouvrant rapide- 



10/, LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGiNE 

ment sa porte, vous, maître Bonvarlet, entrez, entrez vite! 
C'était bien maître Bonvarlet, la mine presque aussi 
défaite que celle de Jehan, les traits tirés, les vêtements 
boueux. Il suivit Rongemaille et se laissa tomber sur un 
escabeau que celui-ci lui avançait. 

— C'est moi, fit Bonvarlet. Je pensais que je ne reverrais 
plus Compiègne ni ma pauvre Guillemette!... 

— Je vous ai attendu toute la journée, je suis resté jus- 
qu'à dix heures de nuit à la porte Pierrefonds... Mais com- 
ment vous a-t-on ouvert sans Tordre du gouverneur? 

— On ne m'a pas ouvert... Poursuivi, traqué depuis des 
heures de buisson en buisson dans la forêt, je croyais avoir 
enfin dépisté les malandrins et j'arrivais en vue de la ville 
lorsqu'ils m'ont rattrapé... Je les avais sur les talons, un 
surtout, acharné à ma poursuite... Impossible d'aller à la 
porte Pierrefonds, les routiers m'en coupaient la route... 

— Et alors? 

— Alors, je me suis rappelé un endroit du rempart où 
l'escalade était possible, à la poterne abîmée au dernier 
siège... et que je vais signaler au gouverneur... l'endroit 
m'avait été montré par un certain gaillard qui se moquait 
bien de la fermeture des portes, mon élève Jehan... 

Maître Bonvarlet se mordit les lèvres, se remémorant sou- 
dain la grande querelle de Jehan avec l'usurier. 

— Oui, oui, grommela Rongemaille, un sacripant! 

— Là, j'ai cru vingt fois que je roulerais dans le fossé... 
Et sur le bord du fossé, maître Rongemaille, il y avait déjà, 
furieux de m'avoir manqué de la longueur d'une pique, ce 
misérable routier qui me poursuivait!... Enfin, me voici... 

— Votre mission? demanda Rongemaille. 

— A réussi... Je rapporte des lettres et l'argent pour la 



LE LOGIS DE THIBAUT ROXGEMAILLi: 



lo"; 



solde de la garnison... Vous allez prendre votre manteau et . 
votre lanterne et nous allons courir chez le gouverneur... j'ai 
hâte de rassurer ma chère petite Guillemetle qui doit 
trembler pour moi... Dépêchons, maître Rongemaille... 

— Un instant... Vous avez l'argent pour le gouverneur? 

— Oui, tenez, soulevez mon surçot... je suis cuirassé 
d'or... et pesez ma ceinture, j'apporte l'or et ce qui est meil- 
leur, de bonnes nou- 
velles... J'ai vu messi- 
res Polhon et I.a Hirc 
et Jehannela Lorraine, 
ils partent cette nuit 
de Crépy et seront ici 
demain à l'aube, c'est- 
à-dire dans quelques 
heures, pressés de 
combattre pour notre 
délivrance... 

— Vous avez l'or? répéta Rongemaille. 

— Je vousj'ai dit. 

-~ Et vous n'êtes pas entré par la porte Pierrefonds où 
l'on vous attendait? 

— Je vous l'ai dit ! Impossible, on me guettait aux abords, 
j'ai eu peine à échapper... 

— Alors, fit Rongemaille se promenant de long en large, 
alors personne ne vous sait à Compiègne. 

— Personne... 

— Mettez-vous à Taise, vous êtes fatigué! 

— Je ne le serai plus quand j'aurai vu le gouverneur et 
embrassé mon enfant. 

— Mais asseyez-vous donc, cria Rongemaille en prenant 




Vous avez l'or '. 



io6 



LES ASSIEGES DE COMPIEG.NE 



Bonvarlet par les épaules et en palpant ses vêtements, vous 
avez l'or... Oui, l'or est là, je le sens... Et personne ne vous 
a vu entrer ici, personne? 

Les yeux de l'usurier luisaientétrangement et ses mains 
s'appuyaient violemment sur Bonvarlet. 

— Allonschezle gouverneur, dit Bonvarlet, si vous n'êtes 
pas prêt, j'y vais seul. 

— Jamais!... Seul, avec cet or? imprudent!... ah! ah! 
les routiers le guettaient, cet or... je vous accompagne, avec 
cette dague, une bonne dague cfui a le fil... Attends ! mais 
attends donc! hurla Rongemaille. 

Ses doigts qui cherchaient l'or sautèrent soudain à la 
gorge de Bonvarlet; celui-ci tomba sur la table en jetant la 
lumière à terre, la main droite de Rongemaille fit voler en 
l'air le fourreau de la dague, puis la dague elle-même dis- 
parut tout entière dans le dos du malheureux Bonvarlet qui 
ne poussa qu'un faible cri, étouffé au passage par les doigts 
crispés de l'usurier. Tous deux étaient par terre, la lampe 
éteinte, éclairés par un rayon de lune, Bonvarlet râlant, 
l'assassina genoux sur sa poitrine etfouillant sesvêtements. .. 




Tous doux élaieiit à terre. 




Un cadavre criblé 
do coups de poiguard. 



OU J'U HAiN' DES TOR- 
GNOLES SUBIT UN 
COMMENCEMEiNT 
DE PEXDAISO.X 



Jehan des Torgnoles avait beaucoup de sommeil à rat- 
traper. Malgré sa ferme intention de rester éveillé, il dormit 
jusqu'au matin d'un sommeil lourd et fiévreux, coupé de cau- 
chemars et de demi-réveils, pendant lesquels il prononçait 
vaguement de terribles paroles de menaces, agitait bras et 
jambes et lançait des coups de poing et des coups de pied à 
des ennemis invisibles. 

Lorsque l'aube dora les toits de la ville, une rumeur 
s'entendit au loin, se propagea, fit ouvrir des fenêtres et des 
portes, pousser des cris de joie à des gens qui se précipi- 
taient dehors. Des Angélus sonnèrent. Jehan continuant son 
rêve ouvrit pourtant les yeux, tout en restant couché, les 
membres rompus et engourdis. Des gens couraient tou- 



jo8 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE 

jours; des Noël! Noël! desclameursjoyeusessemblaient voler 
de rue en rue et arriver jusque vers Saint-Corneille, puis 
ce furent des froissements de fer, des bruits de chevaux qui 
s'arrêtaient devant le parvis et des Noël ! Noël! plus nourris. 

Jehan s'était redressé sans pouvoir pourtant se lever. 

— C'est Jehanne ! avec messires La Ilire et Xaintrailles! 
Noël! Noël! de la belle chevalerie!... et des archers! Une 
armée?... Non, rien que lavant-garde... La ville va être déli- 
vrée... le gouverneur accourt... on va attaquer [les Anglais... 

Des gens en courant se jetaient ces mots de l'un à l'autre. 
Jehan cherchait à reprendre ses esprits, mais la fièvre le tra- 
vaillait ; sa blessure à l'épaule s'était rouverte, il souffrait 
cruellement, son sang coulait et il continuait à demi éveillé 
le cauchemar qui avait troublé son lourd sommeil. Quoi? 
Jehanne d'Arc et La Hire? Une sortie ? mais les trahisons tra- 
mées, le traître entré dans la ville? Il essaya de se lever pour 
se mêler aux gens du parvis. A sa grande épouvante un 
cadavre dans une flaque de sang était étendu à côté de lui, 
le visage contre terre. Il poussa une exclamation. Des gens 
se retournèrent vers le porche encore dans l'ombre et des 
cris d'horreur firent taire les acclamations. 

Deux corps gisent aux pieds des statues de saintsdu por- 
tail, un cadavre criblé de coups de poignard et un homme 
couvert de sang, à demi couché à côté de l'autre. Cet 
homme tremble et balbutie, les yeux effarés. On s'occupe 
<l'abord de l'autre. Le cadavre est descendu sur le parvis. 
Au bout de la place des gens continuent à fêter les archers 
■et les hommesd'armes, àqui chacun apporte vivres et rafraî- 
chissements; sous le portail on se presse, on se bouscule 
pour voir le cadavre qu'entoure un groupe de bourgeois. 
Nul espoir he reste, l'homme est bien mort. 



JEHAN DES TORGNOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON loc, 

... Mais on le con- 
naît! C'est maître 
Bonvarlet, l'ymag-ier, 
le messager attendu 
par le gouverneur ! 
lie nom circule parmi 
la foule, des soldats 
courent prévenir 
Flavy en conférence 
avec les chefs du se- 
cours. 

Jehan des Torgno- 
les entend le nom, 
d'ailleursila reconnu 
la tête pâle de l'assas- 




''ar»'';, A*^--^îï?^-^ sine, sans doute son 

■^ "' ^ ' ' cauchemar continue. 

Il n'a pu sauver le 
pauvre Bonvarlet! 
Mais les trahisons qui 
se préparaient, com- 
mentles empêcher?... 
Soudain il est soulevé 
à son tour par des 
gens à figures mena- 
çantes, il est bourré 
de coups, dans un 
tumulte décris et jeté 
en bas des marches 
du portail. Jl n'y a 
pas de doute, c'est lui l'assassin du pauvre Bonvarlet! Blessé 

8 



1. "entrée doJelianne d'Arr. 



1,0 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGXE 

dans la lutte, il sera tombé sur le corps de sa victime. Il 
faut pendre le misérable surpris dans son crime, il faut faire 
justice immédiate ! Attendre le gouverneur? A quoi bon ? Le 
gouverneur a bien autre chose à faire que de s'occuper de ce / 
brigand, il va aujourd'hui livrer bataille aux Anglais, les 
balayer de leurs retranchements et sauver la ville, avec le 
secours amené par Jehanne la r^orraine... Une corde tout de 
suite, une bonne corde. 

C'est l'avis de tous, 
aussi bien des gens sur 
la place que de ceux (|ui 
garnissent toutes les fe- 
nêtres des maisons. C'est 
notamment l'avis de maî- 
tre llongemaille, apparu 
sur son huis avec la mine 
d'un homme qui se r(;- 
veille à peine. 

Une corde, une bonne 
corde? Tout de suite, maître Rongemaille va vous trouver 
cela. Vous avez bien raison ! Inutile de déranger le bour- 
reau pour cegredin qui a assassiné le messager du gouver- 
neur. 

Jehan des Torgnoles, assis à terre, maintenu autant par sa 
faiblesse que par des poings vigoureux, regarde et entend 
sans comprendre tout à fait. Hélas, l'horrible rêve continue. 
IjCS gens qui l'entourent sont-ils des routiers anglais? Est- 
ce du populaire de Compiègne? Il ne sait au juste. Est-il en 
ville ou bien encore dans les halliers de la forêt? Il ne recon- 
naît vraiment que le pauvre Bonvarlet étendu sur le pavé, 
figure tragique. Et aussi, au premier ramg des gens qui l'en- 




A demi assommé. 



JEHAN DES TORGNOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON 

tourentetle plus acharné aie maltraiter, 
l'usurier Rongemaille au rictus féroce. 

"Quoi? on l'accuse d'avoir assassiné 
Bonvarlet?C'est un cauchemar causé par 
la fièvre et qui va se dissiper tout à 
l'heure ! Mais des mains lui passent une 
corde au cou, on le pousse, on le soulève, 
on le hisse. La corde est jetée à la pre- 
mière balustrade du portail. Il n'y a plus 
qu'à tirer et justice sera faite de l'assas- 
sin de Bonvarlet. 

Cette fois Jehan se débat, il se secoue 
violemment pour se réveiller et 
pousse des cris de fureur. Moi? as- 
sassin de mon maître Jacques Bon- 
varlet ! Moi qui courais depuis deux 
jours et deux nuits pour le 
sauver ! Moi qui ai failli 
tomber sous les coups des 
routiers qui le poursui- 
vaient!... Je veux voir le 
gouverneur ! Prévenez-le ! 
Il y a dans Compiègne des 




La~corde impitoyable'se tend. 



113 LES ASSIEGES DE COMPIEGNE 

traîtres qui doivent livrer la ville... A moi, messiredeFlavj! 
Il y a des traîtres... Tenez dans cette maison que je guettais 
cette nuit... 

La main de Rongemaille tire sur la corde. Mais .lehan, 
hagard, les yeux hors de la tête, a retrouvé toute sa force, il 
se dégage à demi, étend le bras vers le portail. 

— Vierge de pierre, saints et saintes du portail, s'écrie- 
t-il, je vous appelle en témoignage. Vous avez vu ce meurtre 
horrible, vous avez vu l'assassin! Est-ce moi. Vierge de 
pierre? Parlez, je vous adjure! Dites que je ne suis pas cou- 
pable de ce crime ! Dragons, serpents, basilics sculptés dans 
la pierre, parlez ! 

Hélas, sous la fureur de la foule, la corde impitoyable 
se tend, Jehan va périr. 

— L'assassin, crie Jehan à demi étranglé, le traître qui 
veut livrer la ville aux Anglais, il est dans cette maison, je 
vous dis... Mais non, il est ici, je le vois le traître, l'homme- 
des Anglais... c'est... 

Un cri de femme lui répond dans la foule. Une jeune 
fille qui accourait en larmes et venait de s'écrouler sur le 
corps du pauvre Bonvarlet, a levé la tête et reconnu Jehan 
porté au-dessus des têtes furieuses. 

Elle voit la corde et devine avec horreur l'accusation qui 
pèse sur le malheureux, l'affreux péril où il se trouve. 

— Lâchez-le, ce n'est pas lui! Il est innocent! Oh ! Jehan, 
peut-on t'accuser de m'avoir tué mon père, non, non, c'est 
impossible, ce n'est pas lui, lâchez-le au nom du ciel, au nom 
de mon père, il est innocent je le jure ! 

— Merci, Guillemette, murmura Jehan, vous me croyez, 
vous!... 

— Et moi donc! cria d'une voix indignée la servante 



JEHAX DES TORGXOLES SLBIT UN COMMENCEMEAT DE PENDAISON ii3 



Martinotte qui avait suivi Guillemette et sanglotait à genoux 
de l'autre côté du cadavre, je le jure bien aussi, qu'il est 
innocent, le pauvre agneau. Làchez-le tout de suite, tas de 
monstres, ou je vais vous arracher les yeux à tous!. . 

— Et pourquoi l'aurais-je tué? s'écria Jehan profitant de 
l'hésitation de la foule, pourquoi? 

— Pour voler l'or qu'il rapportait à la garnison, hurla 
Rongemaille les 
yeux hors de la 
tète, et s'efforçant 
de tirer sur la 
corde, à la potence, 
le gueux! 

Au même ins- 
tant, une détona- 
tion retentit. C'étai t 
une bombarde an- 
glaise, de l'autre 
côté de l'Oise, qui 
tirait sur la ville. 
Quelque chose 
passa dans l'air 

avec un sitllement strident, il y eut un fracas de pierres tom- 
bant sur le pavé, au milieu des cris d'épouvante de la foule. 

Le boulet venait de fracasser une gargouille de Saint- 
Corneille, juste celle dont la tête était à la ressemblance de 
l'usurier Rongemaille, et avec elle la balustrade où l'on avait 
passé la corde pour pendre .Tehan des Torgnoles. 

Jehan à demi suspendu tomba à terre, lâché par ceux qui 
le tenaient. Les plus furieux s'écartèrent vivement sous les 
fragments de pierres qui pleuvaient. 




— Lâchcz-le, il est inuoccut 



u I 



LES ASSIEGES DE COMPIEG^E 



Jehan poussa un cri de ti^iomphe. 

— Je vais vous le montrer, le traître, l'assassin ! Vous 
voyez bien que je suis innocent, que je n'ai pas commis le 
crime, vous voyez bien, la bombarde anglaise elle-même a 
proclamé mon innocence, et elle a montré le coupable... A 
moi, braves gens, à moi, accourez, le traître, je vous le 
livre, le voici! 

Et, traînant la corde toujours attachée à son cou, bous- 
culant bourgeois et 
soldats, Jehan sauta à 
la gorge de Ronge- 
maille terrifié. 

— L'assassin, 
c'est lui! Croyez-moi, 
braves gens ! c'est lui! 
lui!... J'y suis main- 
tenant, je comprends 
tout!... l'homme entré 
devant moi par le 
rempart c'était maître 
Bonvarlet, c'estlui que 
j'ai suivi jusqu'ici et que j'attendais sous le portail... Celui 
qui l'a assassiné, c'est Rongemaille... Le traître qui est dans 
Compiègne et dont j'ai entendu le chef des routiers parler, 
le traître qui doit livrer la ville aux Anglais, c'est Ronge- 
maille!... Voyez comme il tremble! Assassin, tu avoues! A 
moi! à nous! tenez-le! mais tenez-le donc! 

Rongemaille et Jehan avaient roulé à terre, hagards tous 
les deux, Rongemaille de terreur, Jehan hors de lui par la 
fureur et par la douleur que lui causait son épaule. De plus 
la corde qu'on lui avait passée au cou le serrait toujours, il se 




Le boulet fracassait la gargouille. 



JEHA.X DES TORG.NOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON ii5 

trouvait à demi étrangié, et Roiigemaille cherchait à lui 
enfoncer sa dague dans lo. poitrine, la dague qui avait tué 
Bonvarlet. Enfin, d'un effort violent, Rongemaille se dégagea 
et bondit en arrière, renversant quelques bourgeois. Sa porte 
derrière lui était ouverte, il se jeta dans sa maison et on 
l'entendit tout de suite qui barricadait l'huis aux montants 
solides. 




L'assassin, c'est lui ! 



Personne ne doutait plus maintenant; les plus acharnés 
contre Jehan tout à l'heure se montraient les plus indignés 
et les plus enragés contre Rongemaille. 

— Le brigand! le traître! Il ne faut pas le manquer, 
lui!... — Jl a bien une tête d'assassin! Où avions-nous les 
yeux tout à l'heure? — Pauvre Jehan, qu'allions-nous 
faire? — Oh, moi, j'ai toujours prédit que le Rongemaille 
finirait mal!... Hardi! Enfonçons la porte! Portons-le à 
messire de Flavy ! . . . 

Cependant la foule, avecJehanen tête, se jetait sur laporte 
de Rongemaille pour l'enfoacer. Elle eût résis-lié longtemps 



ii6 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 



si (les compagnons forgerons ne s'en fussent mêlés avec des 
haches et des leviers. Aussitôt enfoncée, les assaillants se 
précipitèrent. Le logis n'était pas grand, on eut bien vite 
parcouru les chambres du rez-de-chaussée et de l'étag-e. Per- 
sonne. Rong-emaille avait disparu. Dans une chambre on 

aperçutquelques pièces d'or par terre 
sur un parquet fraîchement lavé. On 
grimpa au grenier, le grenier était 
vide. Comment Rongemaille pouvait- 
il avoir disparu? Dans quelle cachette 
s'était-il jeté? On sondait les murs, 
on regardait dans le puits, on explo- 
rait la cave, profonde comme elles 
sont dans toutes les vieilles cités et 
qui pouvait communiquer avec les 
caves voisines ou même les souter- 
rains de l'abbaye. Rien. Personnel 
IjO misérable Rongemaille semblait 
s'être littéralement évaporé. 

Pendant que Jehan et quelques 
hommes fouillaient de fond en comble 
le logis de Rongemaille sans parvenir à mettre la main sur 
le misérable, le corps du pauvre Bonvarlet était porté dans sa 
maison sous la tour Reauregard, suivi seulement de quel- 
ques amis de l'ymagier, qui s'efforçaient de soutenir Guille- 
mette à moitié évanouie, et la grosse Martinotte suffoquant 
sous les sanglots. 

Jehan aurait voulu rejoindre les deux pauvres femmes pour 
pleurer avec elles, mais il avait d'autres devoirs, il devait 
rendre compte au gouverneur de ce qu'il avait vu et entendu 
en essayant d« sauver le messager, et l'avertir de la trahison 




11 barricadait l'iiiiis. 



JEHAN DES TORGiXOLES SUBIT UN COMMENCEMENT DE PENDAISON 



préparée pour livrer la ville. Guillaume de Flavy connaissait 
déjà la fin de Bonvarlet. Comme il accourait pour recevoir la 
troupe de secours amenée par Jehanne d'Arc, I.a Mire et 
Xaintrailles, on lui avait appris la funèbre découverte faite 
sous le porche de Saint-Corneille, mais il croyait que la 
foule avait immédiatement fait justice du meurtrier pris sjur 
le fait. 

La petite troupe, hommes d'armes et piétons, se reposait 
de sa marche de nuit; les chevaux dans les écuries des 
hôtelleries, aux approches du pont, recevaient bonne pro- 
vende; les hommes, dans un 
vaste enclos, débris de l'an- 
cien palais de Charles le 
Chauve, au-dessous de la 
vieille tour Beauregard, 
étaient fêtés joyeusement par 
les Compiégnois ; ils arro- 
saient du vin guilleret des 
coteaux de l'Oise, cru dédai- 
gné aujourd'hui, un repas 
suffisamme nt plantureux 
pour un festin d'assiégés, et 
se préparaient pour le combat 
prochain. 

Pendant ce temps, le gou- 
verneur s'en allait avec les 
chefs faire le tour des rem- 
parts, pour reconnaître la 
force de la ville et les positions de l'ennemi sur les coteaux 
de la rive droite de l'Oise. 

Les défenses étaient encore bonnes, malgré les dégâts 




Des cooipaguous forgerons s'en mêlèrent. 



iiS 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 

des sièges précédents; Compiègne, depuis moins de douze- 
ans seulement, avait été pris et repris cinq ou six fois, par 
les Bourguignons, par les troupes royales, ou par les Anglais 
qui l'avaient conservé de 14^3 à 1/^29, mais grâce aux répa- 




Rcpos et rafraichisscmeuts avant la bataille. 



rations et renforcements on avait une enceinte de murs 
solides, des tours nombreuses suffisammeut rapprochées 
l'une de l'autre, avec quatre portes et deux poternes. 

L'ennemi ne menaçait encore que la partie du rempart 
baignée par la rivière d'Oise. 11 occupait, en face du pont, 
à deux portées d'arbalète le village de Marguy, et plus 
loin à droite et à gauche, ceux de Glairoix et de ^ enettc. 



JEHAN DES TORGAUU::s SUBIT LA COMMENCEiME-NT DE PE.NDAISO.X 119 

Face à reimemi, le pout charg-é de maisons et de moulins 
sur un côté de ses piles, était défendu par de bonnes tou- 
relles appuyées à la m issive tour Beauregard et par une 
grosse bastille extérieure sur la rive droite, entourée elle- 
même d'un fossé. 

Les derniers préparatifs de la sortie s'achevaient, les 
hommes de la garnison étaient rassemblés, des soldats 
garnissaient toutes les défenses de la tête de pont, des 
bateaux couverts de solides pavois étaient amenés, pour 
recevoir des archers chargés de garder la rivière et de sou- 
tenir au retour les hommes de la sortie. 

Ainsi, massés tout près de l'ennemi, n'ayant plus que le 
pont à traverser pour se précipiter sur lui. ils <ittendaient 
avec confiance l'instant où Jehaane, la bannière royale à hu- 
main, viendrait se mettre à leur tète. 




Cortège funèbre. 




'^^ 



XI 



UN TRIO Ui: MAKA.MJlîl.XS 



Rongemaille épouvanté n'avait pas perdu de temps ; 
aussitôt sa porte fermée, il s'était jeté dans sa cave, avait 
g-ag'né un caveau qui n'était séparé d'une cave voisine que 
par une barrière do planches. Avec une agilité qu'il ne se 
soupçonnait pas, il escalada la barrière, remonta chez le 
voisin sans mauvaise rencontre et se trouva de l'autre côté 
des maisons du parvis, sur le Marché aux Herbes. Toute la 
population courait du côté où passaient Jehanne et La Hire. 
Personne en vue. Rongemaille se g-lissa dans un quartier de 
ruelles sombres et désertes, à peine larges de quelques pieds, 
circulant derrière des hôtelleries et des maisons du marché. 
11 respira un instant. Mais où aller ? A qui demander refuge ? 
Comme il débouchait sous l'Hôtel-Dieu, il fit un brusque saut 



UN TRIO DE MALANDRINS i2l 

en arrière. Un cortège s'avançait, une civière suivie de deux 
femmes en larmes. C'était le corps de Bonvarlet que l'on 
portait chez lui ; Rongemaille se rejeta dans les ruelles, tourna 
sur lui-même et quelques minutes après se trouva devant la 
porte du pont. Comme il passait sous une fenêtre ouverte, 
une main s'allongea et le saisit par l'épaule. Il eut un haut- 
le-corps de terreur et tenta de reculer, une seconde main lui 
tomba sur l'autre épaule. Rongemaille allaitse débattre avec 
rage, mais, se retournant vers ces deux poignes, il poussa un 
soupir de soulagement. Il avait affaire à des amis. 

— Vous! Gauthier Longbec. Vous, Canteleu ! C'est vrai,, 
je vous oubliais depuis hier... Vous êtes de garde au 
pont... Vous m'avez fait une belle peur ! fit-il à voix basse. 
Mais vite, cachez-moi ! 

— Qu'y a-t-il? 

— Nous sommes pris! Cachez-moi vite! 

Gauthier Longbec et Canteleu sursautèrent à leur tour. 

— Hein? Quoi? Chut!... et les autres?... 

— Je vous expliquerai, mais pas ici... allons vers le bas- 
tillon de l'autre côté du pont. 

Vivement les trois hommes s'engagèrent sur le pont, par- 
lant à voix basse. 

— Belle idée, gémissait Geoffroy Canteleu, de nous avoir 
fait entrer dans Compiègne pour prendre service dans les 
archers de messire de Flavy ! J'avais bien besoin de me sou- 
venir que ma mère était Champenoise. J'aurais dû rester 
Bourguignon comme mon père. 

— Tout est découvert, mais ne désespérons pas, dit rapi- 
dement Rongemaille. Vous trouverez bien dans la tour un 
coin pour me cacher. Menez-moi là-bas comme un bon ami 
qui vient faire une petite causette. 



,22 LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

— Misère ! gémit Longbec, je sens déjà la corde!... 

— .[e suis découvert, mais vous ne l'êtes pas, vous no 
courez aucun danger immédiat... tranquillisez-vous et tachez 
de me tirer de là... dans votre propre intérêt! .. 

— Vous serez pendu, c'est votre affaire, mais vous avez 

répondu de nous 




au 



gouverneur 



hier, et le premier 
soin de messire de 
Klavy, vous expé- 
dié, sera de nous 
i'aire passer par la 
même cérémonie, 
et, dame, ça nous 
touche davantage! 

— C'est beau- 
cou]) plus ennu- 
yeux et découra- 
geant, fitCanteleu. 

— Encore une 
fois, faisons tête au 

danger... tâchons d'exécuter le plan convenu et délivrer une 
porte à votre capitaine... et le plus vite possible. 

— Ou de nous échapper la nuit prochaine... ce serait 
plus sain... 

— Oui, mais si nous pouvons entre-bàiller seulement 
une porte ou une poterne aux Anglais, nous aurons la récom- 
pense, dit Canteleii, et alors plus de périls, Longbec, nous 
sommes riches... 

— Alerte! s'écria Longbec en se retournant, voilà le gou- 
verneur avec une troupe qui arrive ! Glissex-vous là, maître 



Misère ! je sens déjà la corde. 



UN TRIO DE MALA.\DROS 



123 



Kong-emaille, et filons! Alei^te, Canteleu, ayons l'air joyeux! 
Mais, barbe du diable! que je voudrais donc encore être avec 
les camarades, en forêt 
comme hier! Oui, lapour- 
suite de ce maudit mes- 
sager peut nous coûter 
cher... Entrer dans Com- 
piègne, nous donner pour 
de boiis garçons de sou- 
dards français échappés 
aux pattes des Anglais, 
c'était trop risquer ! Vois- 
tu, Canteleu, mon idée 
valait mieux, lâcher la 
bande du capitaine, atti- 
rer l'homme de Compiè- 
gne, ce Rongemai Ile mau- 
dit dans un bon buisson 
désert et le mettre à ran- 
çon... Assez de fatigues et de dangers! Avec 
ma part de ses écus, je quittais l'épée, je me 
refaisais tailleur. .. 

— Attention, le gouverBeur... Oh! oh! La 
Hire, Jehanne... 

C'était en effet Flavy qui s'engageait sur 
le pont avec une troupe de cavaliers. A côté de lui marchaient 
.[ehanne, en armure complète recouverte d'un surcot cramoisi 
-déchiqueté en longues bandes, Xaintrailles et La Hire, 
Pierre d'Arc et une demi-douzaijie de chevaliers. 

Les soldats du poste s'étaient rangés après la voiàte de la 
porte, les deux routiers parmi eux, la vouge au poing. Juste 




12-, LES ASSIÉGÉS DE COMPIÈGNE 

derrière, Jehan des Torg-noles, qui venait de faire le tour des 
remparts sans pouvoir joindre Flavy, se tenait appuyé au 
mur, soutenu, porté presque par ceux qui l'avaient à 
demi assommé tout à l'heure, devenus maintenant ses 
meilleurs amis. 

— Allons, allons, malpendu, lui criait du ton le plus 
aimable un ami qui lui avait précédemment poché un œil et 
presque démis un bras, tu lui parleras tout à l'heure, au 
gouverneur ! 

— Puisque tu es si pressé d'obtenir audience, disait 
un autre, il fallait nous laisser faire... une fois hissé à la 
potence, il n'aurait pas manqué de te voir et tu aurais pu lui 
faire à ton aise un discours sur cette canaille de Rongemaille, 
et sur les traîtres qu'il a introduits en ville... Un peu de 
patience, on les trouvera et on ne les manquera pas, les 
gueux! 

Longbec ne perdait pas un mot de la conversation, il 
frémit et donna un coup de coude à son acolyte qui se garda 
bien de se retourner. 




Lougbec douua un coup de coude 




L'attaque du camp auglais. 



XII 



APRES LA CATASTROPHE 



La sortie a lieu. 

A peine reposées les troupes de secours amenées par 
Jehanne d'Arc, renforcées par cent cinquante hommes de la 
garnison, vont assaillir les positions des assiégeants. 

Des bombardes placées à l'avancée tirent sur les barri- 
cades élevées devant les défenses du pont, puis le pont-levis 
de l'avancée se baisse, hommes d'armes et piétons se préci- 
pitent, Jehanne, La Hire et Xaintrailles en tête. A grands 
coups de vouges et de guisarmes, chevaliers et piétons 

9 



126 



LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 



ouvrent des brèches sanglantes au plus épais des rangs 
ennemis bousculés et refoulés. Il semble que Jehanne encore 
une fois, apporte la victoire dans les plis du glorieux éten- 
dard d'Orléans. 

Mais des renforts nombreux arrivent des cantonnements 
anglais; de tous les côtés des bandes de soudards furieux 




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Jehanne d'Arc prisonnière. 



tombent sur les gens de la sortie, à leur tour obligés de 
reculer. Les flèches et les carreaux d'arbalète pleuvent sur 
eux. Ils sont ramenés et poussés en désordre par la masse 
des assiégeants jusqu'au bastillon du pont, au bruit lugubre 
du tocsin sonnant à toutes les églises de Compiègne. 

On s'égorgeait dans un étroit espace, le long des barrières 
conduisant au premier pont-levis et sur la berge, où les sur- 
vivants purent être recueillis par les bateaux couverts. 
Jehanne, la dernière, soutenant la retraite avec quelques 



APRES LA CATASTROPHE 



1Î7 



hommes d'armes, allait rentrer en ville, lorsque, panique 
des soldats de garde ou trahison, pendant que Flavy, dans la 




Tout est silencieux sur le pout 



tour, dirigeait archers et arbalétriers qui couvraient de traits 
les assaillants, le pont se releva et Jehanne, jetée à bas de 
son cheval, resta aux mains de l'ennemi. . . . . 

C'est la nuit après la catastrophe. Tout est silencieux 
sur le pont de Compiègne. Au fond d'un ciel livide et 
traversé de gros nuages, la lune se lève rouge, couleur de 
sang. Pas un bruit derrière les sombres remparts, dans la 
ville assiégée, lugubre, toute à sa douleur. Les soldats qui 
veillent autour d'un falot, à l'abri des palissades de l'avancée, 
sont mornes 

Dans ce noir, dans cette tristesse de la nuit sinistre, une 
des sentinelles du pont eut comme une vision. 

Tout à coup le silence du côté de la ville fut troublé par 
un bruit de pas précipités et du noir de la voûte, au bout du 
pont, un homme apparut, jaillit plutôt, un homme effaré, 



X28 LES ASSIÉGÉS DE COMPIEGNE 

haletant, les yeux comme des points blancs, écarquillés par 
l'horreur, la bouche ouverte pour un cri qui ne sortait pas, 
les bras tremblants levés en l'air. 

Et l'homme fuyait sur le pont, poursuivi dans le ciel par 
des bêtes fantastiques au vol silencieux, dragons aux gueules 
formidables, guivres cornues au rictus effrayant, aux griffes 




L'eau sembla bouillonner. 



tendues, chimères à têtes farouches, aux ailes griffues, 
bêtes étranges qu'on ne voit pourtant qu'iiux balustrades des 
cathédrales, sculptées dans la pierre, solidement accrochées 
au-dessus des contreforts! Elles allaient, ayant ainsi quitté 
les murs des églises de Compiègne, elles volaient, déchirant 
l'air dans un coup de vent silencieux, menaçant l'homme du 
bec, des dents, desgriffes, tandis que dans le fond au-dessus 
de la ville, apparition vague, un archange se dressait, l'épée 
flamljoyante à la main... 




p. 12U. 



Le traître. 



APRES LA CATASTROPHE 



lag 



Ainsi le rapporte la légende. L'homme c'était Ronge- 
maille le traître, qui, dans la bagarre, à la rentrée des sol- 
dats repoussés, a levé, aidé par Longbec et Canteleu, le pont 
qui laissait Jehanne aux mains de Tennemi sur le revers du 
fossé, — Rongemaille le traître, qui, profitant de la nuit, 
s'était glissé en ville jusqu'à sa maison pour prendre son or, 
l'or du crime. 

Poursuivi, happé par 
les becs, déchiré par les 
griffes de pierre, Ilonge- 
maille hurlant et gesticu- 
lant, semant son or sur 
les pavés, sauta d'un 
bond sur le parapet entre 
deux moulins et se préci- 
pita dans la rivière. L'eau 
sousle chocsemblabouil- 
lonner et se referma. La 
lune se voila d'un nuage, 
dragons et guivres de 
pierre disparurent subitement et la figure de l'archange 
s'effaça 




Au matin. 



Au matin, sur les talus de la bastille défendant le pont, 
les assiégeants purent voir s'élever deux potences auxquelles 
furent accrochés les deux routiers complices de Ronge- 
maille, Canteleu et Longbec. 

Guillaume de Flavy continua pendant six longs mois à 
défendre énergiquement la ville confiée à sa garde, plus 
étroitement serrée et plus rudement attaquée après la prise 
de Jehanne d'Arc, et il eut le bonheur de la conserver jusqu'au 



i3o 



LES ASSIEGES DE COMPIEGNE 



jour OÙ, avec l'aide d'un nouveau corps d'armée de secours, 
les Compiégnois assiégèrent à leur tour les Anglais dans 
les bastilles construites devant les murs ébréchés, les 
prirent d'assaut et forcèrent l'ennemi à décamper. 

Jehan des Torgnoles fut de ceux qui bataillèrent avec le 
plus de cœur et aussi les meilleurs bras, tant sur les rem- 
parts attaqués, que dans la sortie dernière, à la délivrance 
de la ville, superbe occasion pour lui de se laisser aller fran- 
chement à son appétit pour les bagarres et les coups. Il en 
eut tout son compte, c'est-à-dire ce qui eût amplement suffi 
pour quatre, mais finalement, par bonheur pour la pauvre 
Guillemette restée sans famille, il se tira de toutes les mêlées 
sans horions par trop graves. 

Redevenu de soldat ymagier, passé homme grave, il 
reprit avec ardeur le ciseau et le marteau pour se remettre 
aux sculptures de Saint-Corneille et mener à bonne fin les 
statues du portail laissées inachevées par son infortuné 
maître Bonvarlet. 




-y y. (■■■- "^fTjs^tt/y^ 



Il reprit avec ardeur le ciseau. 




TABLE DES CHAPITRES 



Préface i 

CHAPITRE PREMIER 
Le sculpteur de gargouilles . . ■ 3 

CHAPITRE II 
Commeut Jehau l'Ymagier jeta le trouble daus le marché de Compiègue iî 

CHAPITRE III 
Les émotions de Guillemette et de Martiuotte a5 

CHAPITRE IV 
Uu voyageur aflamé et des routes peu sûres Sg 

CHAPITRE \' 
Douce uuit de repos troublée par une bande de routiers 55 

CHAPITRE VI 
Une poursuite mouvementée 7' 



i32 TABLE DES CHAPITRES 

CHAPITRE VU 
Où maître Bonvarlet rencoutre Jehauue d'Arc et La Hire ... 82 

CHAPITRE VIII 

Comment Jehau, malgré les archers de garde, s'introduisit eu ville . y3 

CHAPITRE IX 
Le logis de Thibaut Rongemaille io3 

CHAPITRE X 

Où Jehau des Torgnolea subit nii commencement de pendaison 107 

CHAPITRE XI 

Uu trio de uialandrius lao 

CHAPITRE XII 
Après la catastrophe laS