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Full text of "Oeuvres complètes de Lord Byron"

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ŒUVRES COMPLETES 

/- DE- 

LORD BYRON 



TRÂDUOTIO» IT0'J7SLLE 



LOUIS BARRE 



a i i a 3 \? Q a a Q 



Par Ch. METTAIS, BOCOURT, G. DORÉ. 




PARIS. — flSSS. 

CHEZ J. BRY aîné, ÉDITEUR 



27, Rue Guénégaud, 27. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/1853oeuvrescom00byro 



NOTICE 



LORD BYRON. 



^<%10^9^^^^^3» 



L'auteur de Childe-HaroU et de Don Juan est un des enfants de 
celle grande révolution qui a commencé par rA'mériqne et la France, 
et qui n'a point encore dit son dernier rant. Tel est le secret de sa 
popularité parmi nous. Nous avons .salué en lui la plus brillante 
expression d'une époque où tout a grandi au point de briser les an- 
ciens moules. Mais pnur être reconnu d'abord par ses conipairintes, 
le poète lie l'avenir devait avoir aussi un trait du pas.sé. Ce trait, 
c'est la partie aristocratique de son caractère, en lutte ooniinuelle 
avec ses in.stincts de démocratie. Grand seigneur parses goùls et ses 
dédains, anglican par ses images bibliques et certaines as|iiriUions 
religieuses, payant tribut aux classiques par le pliin de ses drames 
et s(m admiration pour Pope, il ne montre là que l'épidémie : dans 
son cœur, Byron est tout révoluiionnaire, emlionsiaste de liberté, 
sceptique religieux et vaguement humanitaire, novat'ur par la libre 
alliu'e de ses jilans, de ses pensées, de son style; il est démocrate 
entin par son existence cosmopolite et sa mort de martyr I 

Ce double aspect ressort d'une rapide esquisse de sa vie. 

La race des Byrnns remonte à l'invasion normande; un Ralph de 
Burun est inscrit dans la distribution des ie"res saxonnes. Ses des- 
cendants parurent aux croisades, à Calais, à Crocy; ils reçurent de 
Henri Vlll le domaine ecclosi.isiiqiie de Newsteail, et, pendant les 
guerres civiles, ils restèrent fidèles au dogme de la léi;ilimilé. Le 
grand-père de notre poète, 1 andnd liyron, est cité dans les fastes de 
la marine britannique; un <le sis grands-oncles eut un procès fa- 
meux poui' avoir tué en dutd un M. Chaworlb ; son père, enlin, se 
fit connaître moins lionorablemeiit par ses dettes et par un enlève- 
ment que suivit son prenucr mariage avec la femme divorcee de lord 
Carniaerlhen. (lie cette union naquit Augusta Byron, depuis mistress 
Leigh, sreiir bien-aimée dn poète.) Du c'ité maternel, on voit éga- 
lement une longue suite d'illustres ancêtres; les Gordons de Gight 
descendaient d'une fille de Jacques l«r d'Ecosse. 

Tout ceci explique le patricien; passons h. l'homme. 

Le capitaine Byron, devenu veuf, épousa miss Catherine Gordon, 
riche héritière que les anciennes dettes et les nouvelles jirofusions 
de son mari avaient déjà complètement ruinée, lorsque, le 22 jan- 
vier 1788, étant à Londres, elle mit au monde son fils unique, George 
Gurdon-Byron. D'une mère dont le caractère, naturellement vio- 
lent, él.'iit encore aigri par les privations, d'un père qui errait sans 
cesse d'Angleterre et d'Ecosse en France, ofi il mourut en 1791, le 
jeune Georges était né sous les tristes auspices dune misère dorée. 
En outre, il avait un pied diQ'orme, et cette infirmité le fit souQ'rir 
longtemps au physique par les elforts même que 1 on tenta pour la 
guérir; elle le fit soutfrir toute sa vie dans sa vanité. Par là, il se sen- 
tait doublement .séparé de la caste élégante et riche. 

Le caractère de l'enfant se montra concentré, sauvage, intraita'olc, 
non sans de fréquents éclairs d'intelligence et de bonté. 11 conserva 
^ un long ressentiment contre sa mère, qui, dans un accès de violence 
provoiiué par l'usage habituel des spiritueux, l'avait poursui\i pour 
le battre en l'appelant : « .Marmot boiteux ! » Mais il montra toujours 
un tendre attachement à May Gray, sa gouvernante, dont l'affection 
adoucissait ses chagrins. 

A l'âge de cinq ans, le jeune Georges fut envoyé à l'école d'Aber- 
^een, ville oii résidait sa mère, et c'est là qu'il contracta son goût 



prédominant pour les livres d'histoire, et en particulier pour l'An- 
cien-Teslameut. Après une légère indisposition, on l'envoya fiirc 
un séjour dans les Highlands pour rétablir sa santé, séjour qui fit 
éclore en lui un profond sentiment des beautés de la nature. 

Un Irait caractéristique de l'enfance de Byron consiste dans ses 
amours précoces. Agé seulement de huit ans, jj se p:issionna pour 
une petite fille d'Aberdeen, nommée Mary DuCT, qui l'aimait de son 
côté, sentiment réciproque qui se manircst.iit par le plaisir que ces 
deux charmantes créatures trouvaient à se tenir gravement assises 
l'une auprès de l'autre en causant tendrement, tandis qu'Hélène, la 
sœur aînée de Mary, jouait à la poupée. A chaque séparation, Georges 
témoignait une vive impatience, il engagait sa mère ou sa bonne à 
écrire pour lui à sa petite fiancée ; et, [leu d'années aprè.s, en appre- 
nant le mariage de Marie DutT, il tomba dans des convulsions alar- 
mantes. Plus tard, à Dulwich, il s'éprit de même de Marguerite 
Parker, charmante jeune fille qui aiourut bientôt après de consom- 
ption, et dont la mort inspira au poète naissant sa première élégie La 
troisième fois enfin, à Newstead, venu en vacances de Harrow, il vit 
missChaworth, qui habitait dans le voisinage et qui apparlenaitâ la 
famille avec laquelle son grand-oncle avait eu un fune.-te dilTérend. 
I,e romanesque de c'tie liaison la changea bientûi eu un \iolent 
amour du côté de l'adolescent, mais non du côté de la jeiuie per- 
sonne, qui, ayant deux ans de plus, crut pouvoir accueillir comme 
un j"U la passion du fianvre écolier sans refuser néanmoins un parti 
sérieux qui se pré.senta l'année suivante. Ces trois aventures, eu 
apparence frivoles, ne présageaient-elles pas le rôle important que 
les femmes devaient jouer dans la vie et les écrits de Byron, et l'en- 
cens et les sarcasmes qu'il leur a prodigués tour-à-tuur? 

Revenons sur nos pas. Ce grand-oncle en question, le meurtrier 
de M. Chaworth, était mort sans héritier direct dans son domaine 
de Newstead. Le jeune Georges devenait pair d'Angleterre, hon- 
neur qu'il parut sentir vivement dans l'expectative, mais dont la 
réalité le désabusa La mère et l'enfant, en venant prendre posses.sion 
de la vieille abbaye, voisine de la forêt deSheerwood, la trouvèrent 
dans un délabrement complet. L'oncle William s'amusait de son vi- 
vant à nourrir dans les salles une quantité innombrable de grillons, 
qui tous disparurent à sa mort; mais il avait en outre une passion 
plus coûteuse, analogue h celle de l'oncle Tobie dans le Tristram - 
shandy : .sir William avait fait construire sur un lac des forteresses 
et une flotfille, et il s'y livrait au plaisir de la petite guerre, brûlant 
sous forme de poudre à canon quelque chose de plus que ses reve- 
nus. La situation des héritiers ne se trouva donc guère améliorée, 
car il leur restait à peine quelques livres sterling, produit de la vente 
de leur mobilier. Cette situation ne devint un peu plus conforme h 
leur rang que grâce à une pension de trois cents livres que lady 
Byron obtint sur la liste civile, et surtout quand lord Carlisle, lutjur 
du jeune Georges, l'eut fait rentrer dans le domaine substitué, de 
Rochdale, indûment aliéné parle marin d eau douce. Le souvenir 
de ce précédent maître du domaine n'offrait pas d'ailleurs à son 
jeune héritier un exemple bien propre à lui tracer cette ligne de con- 
duite régulière qui conduit dans le monde aux positions stables et 
enviées. 

Mistress Byron s'élant rendue à Londres, en 1799, son fils fut mis 
en pension au collège de Harrow-on -the-Hill, près de Windsor. H 



LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES. 



8e Ironvait alors assez mal pn'paré par ses niatlrcs prc'cédcnis aux 
éludes piiremenl linpiiisliques: mais il avail puis^ dans ses lectures 
iucessanics une ocilaine connaissance des fails liisloriqucs. el sui- 
liinl une forrr de pensée et déloculion assez rare h smi ft(;e. pré- 
rienx indice pour ceux (|ui songeront un jour à réformer l'inslruc- 
lioii |)nldiquc. A Harrow, Ityron, devenu aussi latiniste qu'il appar- 
tient fi un Anglais, mais liellénisie médiocre, compusadanssa langue 
inalernelle des vers qui n'étaient souvent que des imitations des an- 
ciens; il se distinguait surtuut dans les exercices du collège par son 
laletil pour la déclamation. Extrême en tout, il conçut pour quel- 
ques-uns de ses jeunes camarades des amitiés passionnées, bientôt 
brisées par la mort nu la séparation. On a remarqué qu'il clioisi.«sait 
souvent les objets <Ie ses allcclions dans une classe inférieure tN celle 
où il clait né, premier signe de cette sympathie qu'il eut toujours 
pour les faibles et les opprimé?. 

I.'élèvc de Harrow, indocile jusqu'Ma rébellion, n'avait rien perdu 
de la luibulence de l'enfant des grè es d'Aberdcen ou de la forêt de 
Sliicrwoud: il aimait les jeux bruyants, le mail, quelquefois même 
la lulle et la boxe ; passion qui se manifesta plus lard sous d'au- 
tres formes : le goût des cliiens, désarmes, les courses au grand 
galoj) sur le IJdo à Venise et la répétition de l'exploit de Léandre 
aux Dardanelles. 

I.e barde futur passa, en 1803, au collège de la Trinité, univer- 
sité de Cambridge, et il y mena une existence assez dissipée. Mais 
pcnilant les vacances, il fut introduit par sa mère dans plusieurs 
l'aniilles respectables et put envisager le monde sous un aspect plus 
sérieux. Les traces des plus petits événements de sa vie à celte épo- 
que et dans les années précédentes se retrouvent dans ses Heures 
(le loisir, recueil de poésies qui ne fut alors imprimé qu'à cent 
exemplaires. Ce ne fut qu'en 1808 que la Revue cC Edimloury daigna 
s'occuper de cet ouvrage. Une erili(|ue injuste et passionnée fit évé- 
nement dans la vie du jeune poêle et faillit l'entraîner dans la voie 
de la littérature mililanie pour laquelle il se crut une vocation pro- 
noncée, circonslance qui peut-être eût privé le monde des chefs- 
d'œuvre que Dyron devait créer dans un genre tout dill'érent. Il 
répondit à l'atlaque par une satire intitulée les Poéta anglais el les 
criiiques écossais. Le succès n»t les rieurs de son côté. 

En 1809, le jeune lord, qui venait d'atleindre sa majorité, se pré- 
senta seul à la chambre haute, son tuteur ayant refusé de lui servir 
de parrain. La réception fut froide : trois ans après seulement, 
il prononça son premier discours à propos du bill sur les briseurs 
de métiers; il s'y montra fidèle aux principes libéraux et favorable 
à l'émaneipalion catholique. L'année suivante (181.3), il prit encore 
la parole pour la pétition du major Cartwright. insulté cl arrêté illé- 
galement par les agents brutaux de l'autorité militaire. Dans les 
deux occasions , son succès parut grand ; mais Byron vit bien qu'il 

ii'nyait ému qu'à la surface une assemblée dévouée à ses seuls 

iiiiérêls; et dégoûté, il abandonna pour toujours la carrière poli- 
tique. 

Dans l'intervalle, un pèlerinage vers le sud et l'est de l'Europe 
avait singulièrement développé les plus précieuses de ses facultés 
poéliquos : il y avait recueilli les matériaux de ses poèmes orien- 
taux. Il avait visité Lisbonne, Gibraltar, Malle, la Sicile, la Sar- 
daigiie, l'Epire, où il avait vu le fameux Ali, pacha de Janina, el en 
dernier lieu la Morée. Enfin, après avoir passé à Constantinople, il 
éiait revenu dans la cité de Minerve où son courage sauva la vie à une 
jeuneGrecque qui était accusée d'un crime d'amour (commis sans 
doute en faveur du jeune Anglais) et que l'on portait toute cousue 
dans un sac de cuir pour la jeter à la mer. 

Ce fut aujîsi dmantce voyagequ'il composa les deuxpremierschanls 
de Childc-Harohl, ouvrage dont un ami, homme de goût, M. Dallas, 
parvint avec peine à lui faire comprendre la supériorité sur ses 
essais satiriques. Enfin persuadé, il s'occupait de l'impression de 
ce poème, lorsqu'il apprit que sa mère était dangereusement malade : 
il revint en Angleterre et n'arriva à Ncwstead que pour assister aux 
funérailles. 

Chikle-Ildrold fui accueilli comme l'œuvre la plus grande qui eût 
paru dejuiis le l'aradis perdu: l'aulf iir a dit lui-même avec justesse: 
« Je m'ovcillai un matin et me trouvai célèbre. » L'Envie s'éveilla 
aussi : forcée au silence, mais nullement désarmée par le succès non 
interrompu du Giaour, de la Fiancée d' Abijdos, du Corsaire, elle quitta 
h critique pour la calomnie et attaqua les mœurs de l'homme, ne 
^^ nant entamer ses œuvres II faut avouer qu'un certain genre de 



renom qu'obtint le poète, fort bel homme d'ailleurs quand il ne mar- 
chait pas, et homme àJa mode surlout. prêtait a-^sez au scandale : 
une noble dame avait été jusqu'à se couper la gorge pour lui en 
plein raout avec un verre caivsé. Le poète, en songeant au mariage, 
voulut se ranger et se rendit encore plus vulnérable. Il demanda la 
main de miss MilbSnkc, riche héritière, assez jolie |)ersonne, niais 
prude el un peu bas-bleu : refusé ilu premier abord, il eut enfin le 
malheur de réussir. Les noces, célébrées le 2 janvier 18i6 , furent 
d'une trisles.se de mauvais augure. Une gouvernante favorite, tirée 
plus tard de son obscurité par des vers <|ui la fusligernnt dans la 
postérité, se posa dès l'abord entre les deux époux; et l'année écou- 
lée, miss Milbanke se relira chez son père: ses motifs restèrent ob- 
scurs, mais elle alléguait que les profusions de son mari ne lui lais- 
saient pas les moyens de vivre selon son rang. 

A[)rèsquel(iues démarches pour la ramener, lord Byron, voyant 
s'ameuter autour de lui les amours-propres irrités de ses succès, les 
salons el les sacristies blessés de son dédain pour les formes el les 
idées reçues, quitta pour jamais l'Anglolcrre, profondément ulcéré 
contre le monde qui finit, prophète et précurseur du monde qui va 
commencer. Du rivage, il adressa de touchants adieux à sa femme 
et à sa fille Ada, la bien-aimée de son cœur. 

Il remonta le Rhin : puis il pas.sa en .Suisse où il se lia avec Shel- 
ley et madame de Staël, noblesamitiés qui, avec celles de Sliéridan, 
llobliouse, Lewis et Moorc, le vengèrent amplement des rancunes 
des nullités titrées et milrées. 

Ce fut dans ce voyage qu'il composa 1 ■ troisième chant de Childe- 
Harold, le Prisonnier de Chilian, quelques petits poèmes et J/an- 
/rei/ (1817). 11 se fixa bientôt à Venise où il commença en 1818 
Don Juan que l'on peut considérer comme son œuvre capitale, et 
la plus complète, la plus libre expression de cette Ame multiple. 

L'année suivante, un attachement auquel les mœurs italiennes 
se prôlenl plus facilement que celles des pays du nord vint consoler 
Byron de son veuvage. La comtesse Guiccioli 1 aima, quitta pour lui 
son mari et se chargea d'acquitter la deltc de toutes les âmes que 
le poète avait charmées. Ce fut dans sa retraite auprès de celte 
amante dévouée, à Venise, à la Mira, à Ravenne. àPise, qu'il con- 
tinua Don Juan et qu'il composa Caïn, Les deux Foscari el le reste 
de ses ouvrages dramatiques. 

Cependant l'ami des libertés du monde s'était affilié aux carbo- 
nari ; et son cœur, comme celui de Sardanapale, qu'il a peint à 
cette époque, balançait entre l'amour el le devoir... Car c'était un 
devoir sacré qui l'aiiuelait au secours des Grecs qu'il avait peut-être 
enfiammés par ses clianis. Le 24 juillet 1823, il partit de Livourne 
pour Céphalonie avec le comie Gamba, le frère de sa maîtresse... 
(Les mœurs italiennes sont encore là.) 11 avait sacrifié les débris de 
sa fortune pour apporter aux insurgés des armes et des muniiinns. 
Les premiers mois furent employés à luller péniblement contre les 
prélenlions exagérées et les divisions des Palicares, qui lui étaient 
cependant tout dévoués. Au mois de janvier seulement il put aller 
rejoindre Mavrocordato à Missolonglii, où le temps se passa encore 
en discussions et en préparatifs. Vers le milieu de février, on réso- 
lut d'aller a.ssiéger Lepanle, en dépit des Soulioles qui refusèrent 
longtemps de marcher, « étant habitués, disaient-ils, à se battre 
contre des hommes et non contre des murailles. » 

Enfin, l'avant-garde partit. Lord Byron voulait la rejoindre avec 
le corps d'armée, lorsque, le 9 avril, comme il était à une lieue de 
Missolonglii avec le comte Gamba, ils furent assaillis par une pluie 
violente et continue. Byron rentra avec la fièvre : le lendemain, il 
voulut reprendre ses occupations et sortit à cheval. Ce fut la der- 
nière fois. Obligé de s'aliter, il languit encore neuf jours et mourut 
enfin le 19 avril, en répétant le nom de sa fille, et chargeant son 
valet de chambre Fletcher d'aller trouver lady Byron el de lui 
dire : «Tout... tout...» ; mais il ne fut capable d'articuler aucune 
explication. 

Le mystère aurait pu nous être dévoilé, sans l'infidélité de Tho- 
mas Moore, dépositaire des mémoires du noble poète : mais C8 
mystère est maintenant scellé sous deux tombe5. 

Les rester de lord Byron furent repoussés de Westminster par le 
clergé anglican, qui eut raison dene point se croire digne de les re- 
cevoir... On les a déposés à Newslead, dans le tombeau de ses pères. 
Mais elle sera la première des nations du globe, celle qui un jour les 
réclamera pour son Panthéon. ' 



OBUTRES COMPLETES 



LORD BYRON 



TRADUCTION NOUVELLE PAR LOUIS BARRÉ. 



LE CORSAIRE. 



CHANT PREMIER. 



I. 

« Sur les vagues joyeuses de la mer revêtue d'un sombre azur, 
comme elle, nos pensées sont sans bornes, et nos âmes toujours li- 
bres; aussi loin que la brise peut porter, le flot se couvrir d'écume, 
elles planent sur noire empire, conlemplent une patrie. Voilà nos 
rovauraes, le domaine iliiinilé sur lequel domine notre pavillon, 
sceptre à qui tout doit obéir. Notre vie, toujours sauvage et turbu- 
lente, même quand elle passe de la lutte au repos, nous fait trouver 
des jouissances dans cbacune de ces alternatives. Et ces jouissances, 
qui pourrait les décrire? Ce n'est pas toi, esclave des voluptés, toi 
dont l'àme faiblirait au sommet croulant des vagues : ce n'est pas 
toi, nolile vaniteux, élevé dans la débauebe et l'indolence, loi que 
le sommeil no repose plus, à qui le plaisir même ne sait plus plaire. 
Ob! qui pourrait les décrire, ?auf l'infatigable pèlerin de ces routes 
sans traces, dont le cœur, habitué à ces épreuves, a bondi triom- 
phant sur l'abîme des eaux, et gonflé de joie et d'ivresse, a senti ses 
battements s' accélérei' jusqu'au délire? Lui seul chérit l'approche 
de la bataille pour la bataille même, faisant ses délices de ce que 
d'autres appellent danger : il ambitionne ce que le lâche s'empresse 
de fuir, et quand le faible s'évanouit, il s'émeut seulement... il s'é- 
meut en sentant, dans les profondeurs de son sein agité, l'espérance 
qui s'éveille et le courage qui s'enflamme. Oh! nous ne craignons pas 
la mort, pourvu que l'ennemi périsse avec nous... pourtant la mort 
paraît encore plus triste que le repos... N'importe I qu'elle vienne 
quand elle voudra : en attendant, nous épuisons l'essence même de 
la vie; et quand on a perdu celle-ci, il est indifférent que ce soit 
par la maladie ou par l'épée. Ou'un être, épris de sa propre décré- 
pitude, consente à se cramponner sur sa couche, à y languir des an- 
nées dans les douleurs, à respirer un air appesanti, à secouer une 
tète tremblante : pour nous le frais gazon, et non le lit liévreuxl... 
Tandis que son âme s'exhale lentement, sanglota sanglot, les nôtres, 
d'un sculeQort, d'un seul bond, échappent à toute contrainte. Que 
son cadavre soit fier de son urne de marbre et de son étroit caveau ; 
que ceux que fatiguait sa vie lui dorent une tombe : à nos morts, des 
lai'mes peu nombreuses, mais sincères, quand l'Océan s'entrouvre 
pour les ensevelir! Pour eux, au milieu même des banquets, de 
vrais regrets s'exhalent de la coupe rougissante, et des libations 
couronnent leur mémoire. Leur courte épitaphe se rédige . à la fin 
du jour des dangers, quand les vainqueurs partagent les ilépouilles 
el s'écrient, le front assombri par un triste souvenir: Hélas! com- 
bien les braves qui out succombé seraient jojeux à cette heure ! » 



IL 

Tel était le cri sauvage qui s' élevait de l'île des Pirates, où brillait 
uu feu de bivouac; tels étaient lessons que répétaient en frémissant 
les échos des rochers, et qui semblaient des chants à ces oreilles 
grossières. Dispersés en groupes sur le sable doré, les forbans 
jouaient, riaient, causaient ou aiguisaient leurs poignards, qiiel(|ues- 
uns choisissaient leurs armes; chacun reprenait sa lame fidèle et 
regardait d'un œil indifférent le sang qui la couvrait. Ceux-là tra- 
vaillaient à réparer leur navire, à replacer le gouvernail ou les avi- 
rons, tandis que d'autres erraient pensifs le long du rivage, Los plus 
occupés tendaient un piège à l'oiseau des rochers ou étalaient au 
soleil les filets humides: del œil avide de l'Espérance, ils cherchaient 
dan,- la moindre tache à l'horizon quelque voile éloignée, se rappe- 
lant l'un à l'autre les prodiges de cent nuits de combat et se deman- 
dant de quel côté ils iraient chercher une proie nouvelle. — De quel 
côté? qu'importe! c'est l'affaire du chef; la leur est de croire ([uc 
ni la proie ni les dispositions pour la saisir ne feront défaut. — Mais 
ce CHEF quel est-il ? Son nom est connu et redouté sur maint rivage; 
ils n'en savent, ils n'en demandent pas plus. 11 ne se révèle à eux 
que pour commander : peu de mots , mais un regard , mais un 
geste ; jamais il ne vient animer de sa propre gaité leurs joyeux fes- 
tins : mais ils lui pardonnent son silence en faveur de ses succès. 
Jamais ils ne remplissent pour lui la coupe empourprée; elle passe 
devant ses yeux sans qu'il l'elUeure; et quant aux mets de sa table, le 
plus grossier de la troupe les dédaignerait à son tour. Le pain rus- 
tique, l'humble racine des jardins et à peine un de ces fruits, luxe de 
l'été, apportent à ses courts repas une frugalité que supporterait à peine 
un ermite. iMais tandis qu'il méprise ainsi les plaisirs grossiers des 
sens, son âme semble se nourrir de celte abstinence même. « Droit 
à ce rivage ! » et la voile y conduit. « Faites ainsi ! » c'est fait. « A 
vos rangs et suivez-moi ! » le butin est conquis. Ainsi l'acte accom- 
pagne la parole; tous obéissent et peu s'enquièrent de ses intentions: 
à ceux-ci, un mot, un coup d'œil de dédain, montrent assez sa colère; 
il ne daigne point s'expliquer davantage. 



m. 

« Une voile 1 une voile I » c'est l'espoir d'une prise ! « Quelle na- 
tion? Quel pavillon? Que dit le télescope?» Ce n'est point um- prise, 
hélas I et pourtant ce navire est bienvenu : l'étendard rouge de sang 
flotte au gré du vent. « Oui, c'est à nous, c'est un vaisseau qui re- 
vient au port. Souffle favorablement, ô brise! ils doivent jeter l'ancre 
avant la nuit. » Le cap est doublé : la baie reçoit cette proue qui brave 
les vagues. Comme elle poursuit fièrement sa noble course ! Ses 
blanches ailes, qui jamais ne fuient devant l'ennemi, semblent la 
porter sur les ondes, qu'elle parcourt comme un oiseau des mers, 
en défiant les éléments conjurés. Ah ! qui ne braverait le feu des 
combats, qui ne braverait le naufrage, pour régner en monarque 
sur le peuple qui habite ses flancs I 



LFS VFII,l,r:i:s MTTtRAIllKS ILLUSTIIKES. 



IV. 

Lk cAhlc frùlc nidomeiit los (lanes du vaisscai) ; ses voiles soul 
ri"|>lires ; il se balance en jclanl I'ancro; el les oisifs qui robsrrveiil 
(III riNat'c pi'uvciil voir le canol qui «Icsreiul ile la poupe vilién. L'oni- 
liircaiitin csl garnie d'liommcs, pt 1rs avirons cack-iicés la diriRonl 
vers la plage, jusi|u'Ji ce que faqudlecflleure rl creuse le sable. — 
Sailli! cris de liieineiiue, paroles amii'alrs! mains qui s'unissciil et 
?.■ siTreiil sur la gr^vc ; sourires, questions et réponses précipilùes; 
• 'lires cordiales do fêles et do banquets! 



V. 

Les nouvelles se répandent, et la foule s'arnafsc pour les recueillir; 
parmi les sourds murmures et les bruyants éclats de rire, les voi.x 
jdus douces, mais inqii''<es, des femmes se font entendre. Les noms 
îles amis, des épnpv .jes amants, sont répétés après chaque mot : 
« Oh I sont-ils sai.isau moins? Nous ne demandons point vos suc- 
cès : mais les a'vi'rrons-nous? entendrons-nous leurs voix chéries? 
Quebiucparl qu'ail rugi la bataille, que les vagues aient d''plo\6 leur 
fureur, sans dcnitc ils ont l)ra\ciiicni agi ; mais Icsiuiels d entre eux 
ont survi'ru ? Qu'ils se hâtent (K' nous apporter I elonnemeiit et la 
joie, et que leurs baisers éloignent le doute de nos paupières ravies 1 » 



VI. 

« Oii est le chef? nous avons un rapport h lui faire, et nous crai- 
gnons de vuir bieniol finir cette joie qui salue notre arrivée; n'im- 
porte! elle est sincère, elle osl douce au cœur, cette joie passagère. 
Allons, Juan ! guide-nous à l'instant vers le chef: une fois que nous 
l'aurons salué, nous reviendrons fèlcr notre retour, et chacun ap- 
prenilra ce qu'il désire savoir. » Ils montent lentement de pics en 
aijîmos par un sentier taillé dans le roc, jusqu'à la plale-fomie où la 
tour de garde qui domine la baie s'élève parmi des buissons louD'us 
et des massifs de fleurs sauvages : l'air y est rafraîchi par des .sources 
argentées, qui jaillissant pleines de vie de leurs bassins de granit et 
provoquent la suif h s'assouvir dans leurs flots pétillants. — Là-bas, 
près de cette grotte, quel est cet homme isolé dont le regard plane 
sur les vagues?dans une aililude pcpsive, ilsereposesurson sabre, 
qui certes est rarement un bâton d'appui pour cette main rougie de 
sang? (I C'est lui. c'est Conrad, 'Cul maintenant comme toujours. En 
a\aull Juan, en avant! annonce nous. Il a vu le navire... Uis-lui 
que nous appurions des nouvelles qu'il lui importe de connaitrc 
prorapteraent : nous n'osons approcher; lu connais son humeur 
quand des pas étrangers ou non désirés viennent troubler sa solitude.» 



ils ne résistent point, car Conrad l'a voulu, cl qui oserait mettre en 
quc-lioD ce que Conrad décide? Iloiiiine d'ls(dcmcnt et de myslèic, 
h peine l'a-l-on vu sourire, rarement on l'enlend soupirer; sun nom 
lerrilic les [dus hanlis de sa troupe et fail pâlir leurs visas-'es ba'-aiiés : 
il est doué de la puissance dominatrice qui fascine, entraîne cl fait 
frissonner au besoin les ctJDur» vulgaires... Qui'l e-t donc ce charme 
que ces hommes indisciplinés reconnaissent cl envient, mais contre 
lequel ils voudraient lutter en vain? Quel lien peut .liiisi cnck liiier 
leiirfiii?... Le piiuvoir d'' la pensée, la magie de lintrlligencc; pou- 
viiir no du succès, saisi et c^uiservé par ladri-sse, qui de la volonté 
d un seul fait un mnule pour les faiblesses des autres, n'a;.'issant 
que |iar leurs mains, mais se parant à leur insu d<! leurs plus bril- 
lants exploits. Ainsi gous le soleil, a-l-on toujours vu et vcrra-l-on 
toujours le grand nombre travailler pour un seul. C'est l'arrêt do 
la nature ; mais que le faible qui travaille ae garde d'accuser, de haïr, 
celui qui recueille les [iruduils. Ohl s'il connaissait le poids de ces 
cliaincssplendides, que ses humbles douleurs lui paraîtraient légcrcsl 



IX. 

Difl'érent des héros des races antiques, démons par leiifs iicles. 
mais dieux par leur beauté, Conrad n'a rien dans son aspect qui 
puisse exciter l'admiration, sauf le fi'ii qui brille sous l'ombre de ses 
noirs sourcils; robuste, mais non taillé en hercule; d'une taille or- 
dinaire plutôt que gigantesque; en somme néanmoins, ceux qui ^ 
s'arrêtent à le reganler à deux fois dislinguent eu lui des signes que 
ne porte point le vulgaire des hommes : ils le conlemplent cl s'éton- 
nent de leur propre impression... et. tout en lavouanl, ils n'en peu- 
vent deviner la cause. Ses joues sont brûlées du soleil; son fioul est 
haut et pâle, mais voilé en parlie par les noirs anneaux de son abon- 
dante chevelure; et sa lèvre relevée révèle souvent n;algré lui les 
hautaines pensées qu'il réprime, mais qu'il ne peut c. i-her lout-à- 
fail. Bien que sa voix soil douce el toute son apparence calme, on 
croit cependant y démêler quelque chose qui' ne voudr. il pas lais- 
ser paraître. Ses trails aux lignes profondes, - u\ teintes i;h ingeanlcs, 
atlirenl à la fois el troublent la vue, com.i • si sous la pensée téné- 
breuse s'agitaient des sentiments terribles, eais encore vagues; mais 
s'il en est ainsi, personne ne le peut dire, ,r son regard iévère ar- 
rête un examen ailentif. l'eu d'hommes pcifraient défier la rencontre 
de son œil péni'-lrant; et quand un rcg.' curieux cherche à sonder 
son cœur ou à étudier les altérations i'>; son teint, il sail à la fois 
découvrir le dessein de l'observateur e* le forcer de reporter son 
attention sur lui-même, de peur de Uer ses propres secrets au 
lieu de pénétrer ceux de Conrad. Autour de sa lèvre se joue un sou- 
rire inlernal qui excite à la fois la rage el la terreur, el partout où 
tombe le sombre regard de sa haine, I Espérance se flétrit ets'envole, 
la Pitié soupire et dit adieu. 



Vil. 

Juan s'approche du chef et lui fait connaître le vœu de ses coiu- 
pagiions. Celui-ci n'ouvre point la bouche, mais exprime son as^eii- 
liiiieut par ii» signe. Juan appelle les autres; ils savanceul ; à leur 
salut le chef s incline légèrement, mais ses lèvres reslenl luuetles. 
B Ces lellres, chef, sont de ce Grec, ton espion, qui annonce de nou- 
veau que le bulin ou le péril sont lout proche : quelles que soient ses 
iiiformalions, nous pouvons annoncer qu'en oulre... — Silence! si- 
lence! » t;'esl ainsi qu'il arrête leurs inutiles discours. Klonnés, hu- 
miliés, ils se retirent à l'écart else coiniuuniquenl à voix basse lours 
coiijeclurcs; ils épient en même temps son regard pour observer 
riiiqire-ssion que font sur lui les nouvelles annoncées. iMais comme 
s'il les devinait, il tourne la tête de eùlé pour cacher son émotion et 
ses craintes, ou seulemenl par orgueil, el parcourt le billet. « Mes ta- 
blelics, JuanI écoule... où est Gonzalvo? — Dans le navire qui est 
à l'ancre. — Qu'il y reste... (lorle-lui cet ordre... cl vous, à votre 
l)iisle ! préparez tout pour le depart; je prendrai le commandement 
ce soir. — Ce soir, seigneur Conrad. — Oui : au coucher du soleil : car 
la brise doit fraîchir vers la lin du jour. Mon corselet, mon manteau; 
el dans une heure nous sommes en roule. Tu prendras ton clairon. 
Veille à ce que les ressorts de ma carabine soient exempts de rouille 
et ne tronipent pas mon adresse : que le Iranciiaiil de mon sabre d a- 
boriiage soit bien aiguisé cl que la garde élargie s adaple mieux à 
ma main. L'armurier devra s'en occuper sur-le-cliarap; car d.ms la 
dernière aû'airc celle épée a plus faiig'ié mon bras que n'a f lil la 
résistance de lennemi. "S'eillc a ce que l'on tire exaclciuenlle cauou 
de signal quand l heure du ''éld sera expiree. » 



Tous s'incUneut eu signe d'obcis.-'aiiLe, el se relireul silencieu- 
tcnienl. dsl alb-r revoir un jicu lot le désert li^iide; cl pourtant 



Bien faibles sont les signes extérieurs des fatales pensées : le de- 
dans, c'est là que travaille l'esprit du mal ! L'amour irahil toutes ses 
l'iiases diverses; la haine, l'ambition, la perfidie, ne se manifestent 
que par le même sourire plein d'amertume. Une lèvre bien légère- 
ment contractée, la plus faible pâleur répandue sur un visage étudié, 
indiquent seul, s des passions jirofonde<; et. pour observer leurs sym- 
ptômes, il faudrait voir eu restant invisible. Alors, parcelle marche 
précipitée, par cet œil qui se lève fréqueuimeiil vers le ciel, par ces 
mains qui s'étreignenl convulsivement, par ces pauses soudaines qui 
iiiterrouipent l'agonie, quand le coupable se redresse el croit saisir 
auiour de lui des pas indiscrets, craignant qu'on ne vienne conieiu- 
pler de trop près ses terreurs ; alors, dans toutes ces fibres du vi.-age 
que tiraille le cœur, dans ces explosions de scntimeiit qui se renou- 
vellent et se fortifient sans cesse, dans ces tres.saillemenls soudains, 
ces convulsions, ces luttes, ces frissons el ces ardcure, ces rougeurs 
à la joue et ces sueurs au fronl ; dans tous ces symplôuie.s, étranger! 
si lu le peux sans trembler, contemple son âme vois quel som- 
meil adoucit ses soulTrances, vois c,ra;i;e ce sein flétri dans la soli- 
tude et l'abandon sagite sous la pensée désolante d'un passé qu'il 
exècre! Contemple.... Mais qui, n'étant qu'un homme lui-m ''me, a 
jamais vu ou verra jamais à découvert les profondeurs de l'àme? 



XI. 

Cependant Conrad n'avait pas été créé par la nature pour con- 
duire une bande de scélérats, el devenir lui-niêuic le plus dclesiablo 
inslrumcnl du crime. Son àiuc avail clé altérée avant que ses atUia 
l'eusient amené à conibaltrc l'Iiomnie cl à renier le ciel Elevé par 
le inonde à l'école du dcsenchanleineul, Irop sage dans se-s paroles et 
trop insensé dans sa conduite, trop ferme pour céder ci trop orgueil- 
leux pour s'abaisser, condamné par ses vertus même au rôle de oupe, 
il maudit ces vertus coionie lu eauSe de ses maux et ne maudit pas 
l<!S traîtres qui l'aritieul perdu; il ne vil point qu'en plaçant mieux i>i-« 



(tt'UVUES COMPLÈTES DE LOUD BYUON. 



bienfails il aurait conservé son propre bonheur et les moyens de faire 
encore dos iieureux. Redouté, honni, calomnié, quand sa jeunesse 
était encore diins sa force, il en était arrivé à délester trop profon- 
dément l'humanité pour sentir les remords, et il prit la voix de son 
courroux pour un appel céleste qui lui ordonnait de venger sur tous 
les loris de quelques-uns. Il se reconnaissait coupahle, mais il croyait 
que les aulres ne valaient pas même le portrait qu'ils faisaient de lui, 
et il méprisait les plus sages comme des hy[iocrites qui commettaient 
en cachette ces mômes actes que les plus hardis se permettent ou- 
vertement. 11 se savait détesté, mais il savait aussi que ses accusa- 
tours s'inclinaient et Irerablaienl devant lui. Abandonné, furieux, 
égaré, il se posa en être inaccessible à toute affection comme à tout 
dédain : son nom pourrait épouvanter et ses actes surprendre;mais 
ceux qui le craignaient n'oseraient le mépriser. L'homme foule aux 
pieds un ver, mais il s'arrête avant de réveiller tous les poisons en- 
dormis du serpent replié sur lui-même; le premier pourra relever 
la tète, mais non venger sa blessure ; le second meurt, mais ne laisse 
point son ennemi vivant ; il enlace rapidement les membres de l'of- 
fenseur, et, tant qu'il peut mordre, on peut l'écraser, mais non le 
vaincre. 

XII. 

Nul n'est tout mauvais : Conrad conserve un doux sentiment qui 
s'agite dans son cœur. Souvent il s'est raillé des hommes trompés 
par des passions bonnes pour les sots et les enfants ; et pourtant il 
lutt'.; vainement contre une passion semblable, cl môme en lui celte 
passion réclame le nom d'Amour. Oui, c'était un amour inaliérable, 
inaltéré, ayant un objet dont rien n avait pu le détacher. (Quoique 
les plus belles captives fussent chaque jour offertes à ses regards, il 
ne méprisait pas ces femmes, il ne recherchait point leurs caresses, 
maisil passait froidement auprès d'elles; quoique mainie beauté lan- 
guit captive dans ses chaînes dorées, aucune d'elles n'avait pu rem- 
plir une de ses heures les plus oisives. Oui, celait de l'amour, si l'on 
peut appeler ainsi une tendresse éprouvée par les tentations, le 
malheur, l'absence, les changements de climat, et enfin, chose plus 
rare encore, par les efforts du temps; une passion que n'ont pu at- 
trister ni les espérances vaines, ni les projets détruits, qu'aucune 
fureur n'a pu troubler, à qui la maladie elle-même n'a pu arraclier 
un murmure; toujours joyeuse au retour, toujours calme au dépari, 
de peur que la douleur de lamant ne brisât le cœur de l'amante; 
une pareille ten dresse, que rien n'avait pu étouffer, que rien ne me- 
naçait d'affaiblir, ohl si l'amour existe parmi les raorlels, c'était là 
de l'amour. Conrad était un grand coupable, tous ses actes étaient 
criminels; mais non cette passion toute puissante qui, de toutes les 
vertus la plus aimable, était la seule que le crime lui-môme n'avait 
pu éteindre. 

XIII. 

Il resta un moment immobile, jusqu'à ce que ses compagnons, qui 
regagnaient le vallon à la hâte, eussent disparu au premier détour 
du chemin. « Ktranges nouvelles! j'ai vu bien des dangers, et je ne 
sais pourquoi celui-ci m'apparaît comme le dernier. Mais quoique 
mou cœiir abandonne l'espoir, il restera inaccessible a la crainte, 
et mes soldats ne me verront point faiblir : c'est un coup désespéré 
que d'aller au-devant de l'ennemi, mais ce serait une mort plus sûre 
d'allendre qu'il vînt nous traquer ici et nous i)ous«er vers une ruine 
inévitable. Si mon plan peut s'accomplir, si la foriune nous sou- 
rit, il sera versé des larmes autour de noire bûcher funéraire. Oui, 
qu'ils dormenll que leurs rêves soient paisibles! le matin ne les a 
jamais réveillés par des feux aussi brillants que celui qui s'allumera 
celle nuit (sois-nous seulement favorable, ô brise!) pour réchauffer 
ces tardifs vengeurs de la paix des mers. Chez Médora, mainlenanti 
Oh! mon faillie coeur, puisse le cœur de Médora ne point s<ml'- 
frir un poids pareil à celui qui t'oppresse! Et pourtant, jetais 
brave ... pauvre sujet d'orgueil, ici où l'on ne voit que des braves. 
L'insecte lui-même pique bravement pour défendre ce qui lui est 
cher. Ce courage vulgaire que nous partageons avec la brulc, et 
dont le désespoir seul inspire les redoutables efforts, mérite peu 
d'estime. Mais je \isais à de plus nobles résultats : j'ai habitué ma 
petite troupe à se mesurer froidement contre de nombreux ennemis ; 
longtemps j'ai guidé mes soldats de telle sorte que leur sang ne 
coulai point en vain... Maintenant, plus de milieu : il faut vaincre 
ou périr. Eh bien ! soit ; je ne regretle point de mourir, mais de con- 
duire ainsi mes compagnons à un combat où toute relraite leur sera 
impossible. Depuis longtemps je m'occupe peu de mou sort; mais 
mon orgueil souffre de donner ainsi dans le piège. Esl-ce là de-)'ha- 
bileté, du savoir? jouer sur un seul dé l'espérance, le pouvoir et la 

vie! Oh, destin I Conrad, accuse ta folie et non le destin le 

r deslin peut encore te sauver; il n'est poini Irop tard. » 

XIV. 

ils'enlreiiiil de la sorte avec lui-aièmo, jusqu'à ce qu'il eùtaltcini 



le sommet de la colline que couronnait sa tour... Là, il s'arrête sur 
le seuil, car il reconnaît celtj voix tendre et mélancolique qu'il ne 
croit jamais avoir entendue trop souvent. Les sons, quoique doux, 
se répandent au loin à travers le grillage de la haute fenêtre ; et voici 
l'air que chaulait le bel oiseau captif. 



Ce tendre secret habite au plus profond de mon âme, solitaire et 
caché pour toujours, sauf quand mon cœur se soulève pour répon- 
dre à ton cœur, puis tout tremblant rentre dans son silence. 



Là, au centre de ce cœur, brûle lentement la flamme d'une lampe 
sépulcrale, éternelle, mais invisible; les ténèbres du désespoir ne 
peuvent l'étoull'er, quoique ses rayons soient maintenant plus inu- 
tiles que jamais. 

3. 

Garde mon souvenir! Ohl ne passe pas devant ma tombe sans 
une pensée pour celle dont les restes sont cachés là; la seule dou- 
leur que mon âme ne puisse braver, ce serait de trouver l'oubli dans 
la tienne. 

4. 

Ecoute cet accent profond, le plus faible, le dernier : la Vertu ne 

peut défendre de regretter les morts donne-moi donc la seule 

chose que je t'aie jamais demandée : une larme, la première, la der- 
nière, la seule récompense de tant d'amour. 

Il franchit le seuil, Iraversa le corridor et arriva au salon au mo- 
ment môme où la mélodie finissait ; « Ma chère Médora, ton chant 
est bien trisle. — En l'absence de (Conrad, voudrais-tu qu'il fût 
joyeux? Quand lu n'es point là pour eniendre ma voix, elle doit 
encore révéler mes pensées, mon âme entière; chacun de mes ac- 
cents est l'écho de mon pauvre cœur, et mon cœur ne pourrai! se 
taire quand même mes lèvres seraient muettes! Oh! pendant com- 
bien de nuits, étendue sur ma couche solitaire, les terreurs de mes 
rêves ont prêté au vent les ailes de la tempête, et pris le souffle qui 
caressait doucement tes voiles pour le uiurniure précurseur de la 
rafale : son faible bruissement me semblait un chant sombre et pro- 
phétique, pleurant sur ton cadavre qui flottait au gré des vagues. 
Je me levais pour ranimer le feu du signal, de crainle que des agents 
moins fidèles n'en laissassent expirer la flamme. Pendant de longues 
heures sans repos, j'observais attentivement les étoiles, et enfin 

l'aube arrivait et tu étais toujours loin de moi. Oh! alors, comme 

le frisson matinal glaçait ma poitrine ! comme le jour se levait sombre 
à mes regards troublés! Je regardais et regardais encore, et mes 
pleurs, mes promesses, mes vœux, ne pouvaient faire paraître un 
navire. Aujourd'hui, enfin.... il était midi.... je pus saluer et bénir 
un màt qui vint frapper ma vue : il s'approchait; hélas! il passa 
outre. Un autre vint... Dieu! c'était le tien. Oh! que de pareils jours 
no reviennent plus! mon Conrad! Ne voudras-tu doue jamais con- 
naître les douceurs de la paix? Certes, tu as plus qu'une fortune 
vulgaire, et plus d'un séjour aussi beau que celui-ci t'invite à y ter- 
miner les courses errantes. Tu le sais, ce n'est pas le péril que je 
crains, je ne tremble que quand tu n'es pas ici, et alors même eu 
n'esl point pour ma vie, mais pour celle qui m'est bien plus ciière, 
et qui, n'aspirant qu'aux combats, se dérobe sans ce?se à l'amour. 
Chose étrange que ce cœur, si tendre envers moi, se plaise à com- 
battre la nature et .«es plus doux penchants ! 

— Oui, chose étrange, en effet! ce cœur est changé depuis long- 
temps : on l'a foulé aux pieds comme un ver; il s'est vengé comme 
un serpent; il ne lui reste point sur la terre d'autre espoir que ton 
amour, et jamais un éclair de pitié n'est venu briller pour lui du 
haut des cieux. Ce que tu condamnes en moi , celte haine envers les 
hommes est aussi mon amour pour toi : sentiments tellement con- 
fondus dans mon àme que , si on les sépare . ils mourront tous les 
deux; je cesserai de t'aimer le jour où j'aimerai l'humanité. Alais 
ne crains rien : le passé t'assure que mon amour vivra dans l'avenir. 
Toutefois, ô Médora ! raffermis Ion noble cœur : à cette heure encore, 
il faut... ce n'est pas pour longtemps., il faut nous séparer. 

— Nous séparer, à cette heure ' Mon cœur l'avait prévu : ainsi se 
flétrissent mes rêves féeriques de bonheur. Partir à cette heure, cela 
ne se peut! Ce navire à peine a jeté l'ancre dans la baie: l'autre 
est encore eu mer ; et 1 équipage a besoin de repos avant de nou- 
velles fatigues. Mon amour! tu te moques de ma faiblesse . cl tu 
cherches à endurcir mon cœur, avant l'instant où il doit être frappé ; 
mais ne joue pas davantage avec ma douleur, une pareille gaîté fait 
plus de mal que n'en ferait un véritable chagrin. Tais-toi, Conrad ! 
Cher Conrad! viens partager le festin que je me suis plu à te pré- 
parer : léger labeur que de rassembler et d orner ta frugale nourri- 
ture ! vois, j'ai cueilli le fruit que j'ai cru le meilleur, et qnand j'avais 



LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLDSTRÉE3. 



Irop il rli(ii-.ir, iiicMliiiic tuais rliarimV, jt.i pri< ni iiirm»! Iiviips le 
plus Ijimu. Trciis fois j ai Ki'«vi la colline iiour chercher la source la 
plus fraîche : ton sorhol ce soir doit le plaire ; vois comuic il hrille 
dans son vase de neige. La joueuse essence de la vigne ne réchaulTe 
jamais Ion sein, loi, qui es plus s6>èrc (|u'un musulman quand la 
coupe circule : oh! ne pense pas que je veuille l'en hl;\mer: je ine 
r<^jouis, au coniraire. de celle sohriclé de goùls que d'autres cotisi- 
dèrcnl comme une privation que tu lini|ioses. .Mais viens : la tahie 
rsl prOtc; la lampe d'argent esl icmidie et ne craint pas les vapours 
du soir. Mes jeunes suivantes assisteront au repas et se ioiiidnml h 
moi pour former des danses ou pour éveiller la voix de 1 harmonie ; 
ou bien ma guitare, ipie lu aimes à entendre, pourra calmer et as- 
soupir les sens; ou enfin, si ton oreille dédaigne ses accords, nous 
ri'lironscelle liisluire con- 
tée par l'Aric.sle, de la 
belle Olvmpia tanl aimée i 
et si tristement délaissée. 
Certes, si tu me quittais 
maintenant , lu surpas- 
serais en cruauté celui 
qui manqua de foi à celte 
pauvre (lanioiselle , et 
même cet autre perfide... 
lu sais : je l'ai vu sourire, 
un jour où la sérénité du 
ciel nous permit d'aperce- 
voir l'île d'Ariadne, (pie 
je le montrai du haut de 
ce rocher; et en même 
temps, h moilié riante et 
craignant à moilié que ce 
doute ne vint à se réaliser 
un jour, jeté dis : «Ainsi 
('onrad doit m'abandoii- 
ner un jour dans mon 
île ! » et Conrad m'a Irom- 
l)ée, car il est revenu en- 
core. 

— Encore I encore I cl 
il reviendra encore, ô mon 
amour! s'il lui reste quel- 
que vie sur la terre et quel- 
que espérance au ciel , il 
reviendra vers loi... .Afais 
l'aile du temps redouble 
de vitesse et nous amène 
l'heure du départ. Pour- 
quoi partir? Pour quels 
lieux? A quoi bon te le 
(lire main tenant, puisque 
tout doit finir par ce ti isle 
mot, Adieu! Kt pciit-êlre 
voudrais-je, si le temps le 
permettait, te dévoiler... 
Mais ne crains rien : je 
n'ni point affaire h de fi)r- 
midables ennemis; cl une 
garde plus forte que do 
coutume veillera ici pour 
résistera une soudaine at- 
taque ou soutenir un long 
siège. D'ailleurs, lu n'es 
pas seule, quoique ton 
proleclcursoitabsent; nos 
matrones et les jeunes 
suivantes restent avec 
toi ; et que cette pensée le 
rassure, quand nous nous 

retrouverons, la sécurité doublera les charmes du repos. Ecoutons... 
C'est le son aigu du cor... Juan a fait entendre le signal. Un baiser... 
un encore... encore. Oh ! adieu ! » 

Elle se lève, elle s'élance ; elle le serre dans ses bras, et cachant 
9a figure dans le sein de son amant, elle seul un cœur battre sous 
ses lèvres. Il voudrait plonger son mâle regard dans les beaux yeux 
de Médora, dans ces yeux d'un bleu si profond ; mais il n'ose re- 
lever cette tôle (pii néchit dans l'agonie sans pouvoir répandre une 
larme. Les longs cheveux blonds de l'amante flottent sur les bras 
qui la soutiennent dans loui le désordre de la beauté éplorée. Ce 
eein qu'habile limage de Conrad bal à peine, tellement rempli de 
douleur qu'il en deumil insensible. Ecoute! voici l'appel du canon 
qui retentit. Comme un tonnerre, il annonce que le soleil se couche; 
et Conrad maudit le soleil comme un insensé. Il presse, il presse 
encore sur son sein cette femme qui lavait silencieusement enlacé, 
qui tout à l'heure le caressait en l'implorant. 11 porte en chancelant 
Ûédora sur sa couche, et la contemple un moment, comme s'il ne 




Répartis en groupes sur le sable doié, les pirates jouent, boivent.... 



devait plus la revoir; il seul bi'ii en re moment que la terre pour 
lui ne contient qu'elle seule : il baise son front glacé, bc détourne 
et Conrad est parli. ' 

XV. 

« Esl-il parti ? » Dans sa solilude soudaine, combien de fois va «o 
présenter cette terrible question : « A peine un instant s est écoulé ; 
il était la! lA m.iinlenanl... » Elle s'élance hors de la tour, cl alors 
seulement ses larmes coulent en liberie ; elles lombent, larges, bril- 
laiites et pressées, sans même (lu'elle les .sente; mais ses lèvres se 
refusent encore fi répéter « Adieu. » Car ce mol, quoi (pie nous y ren- 
fermions de promesses, d'espérance, d; foi, ce mot fatal ne contient 

que le désespoir. Déjà sur 
chaque Irait de cette fi- 
gure immobile cl pâle, le 
chagrin a marque une 
empreinte que le temps 
ne pourra jamais cn"acer : 
ses grands yeux pleins 
d'amour, ses yeux d'un 
bleu si tendre, se glacent 
à force de conlcm|)ler le 
vide. Mais tout-à-coup ils 
jiarviennent à saisir, et à 
quelle distance, hélas ! li- 
niage h peine entrevue 
du fugitif : cl alors ce re- 
gard redevient mobile; la 
frénésie semble couler à 
flols à travers ses cils 
longs, noirs et brillants, 
parmi ces sources d'une 
onde amère , sources qui 
se reiiouvelleronl si sou- 
vent. « H est parti ! » Sa 
main rapide cl convul- 
sive se fixe sur son cœur, 
puis se lève suppliante 
vers le ciel. Elle regarde 
encore vers le rivage, et 
voit dresser Je mât : clic 
voit hisser la blanche voi- 
le... elle n'ose plus regar- 
der davantage; mais ren- 
trant l'âme navrée sous 
le portail de la tour : « Ce 
nesl point un songe, dil- 
clle, et mon malheur est 
complet. » 



XVI. 

Descendant de roc en 
roc, Conrad se hâte d'un 
air sombre cl ne tourne 
pas une seule fois la tôle; 
mais il frémit chaque fois 
que les détours de la rou- 
le présentent à ses yeux 
ce (lu'il ne voudrait pas 
revoir, sa demeure soli- 
taire, mais charmante, 
placée sur le sommet d'où 
elle le salue la première 
quandilrcvieiildelahaule 
mer; et puis, Médora, sa 
douce et mélancolique étoile, l'astre dontlesbrillants rayons léclai- 
rentdansles régions lointaines. Il ne doitpoinlla regarder; il nedoit 
plus penser à elle; car rester, c'est dormir sur le bord de l'abimc. 
Un moment néanmoins, il est tenté de s'arrêter et d'abandonner sa 
vie au hasard et ses projets aux vagues... Mais non, il n'en peut être 
ainsi ; un chef, digne de ce titre, peut s'attendrir, mais non se chan- 
ger en traître pour les i)leursd'iine femme. Enfin il revoit son navire ; 
il admire combien le vent est favorable, et il rassemble froidement 
toute sa force d'ànic. Alors il hâte de nouveau ses pas, et lorsqu'il 
entend vibrer .'i ses oreilles le bruit des apprêts, les murmurer em- 
pressés, le tumulte du rivage, les cris, les signaux et les avirons qui 
brisent l'onde ; (piand il voit" le mousse grimper au mât, l'ancre sortir 
des flols. les voiles se développer lout entières, les mouchoirs s'agiter 
sur la rive en signe d'adieu pour ceux qui vont braver les flols, cl 
quand il aperçoit surtout le pavillon sanglant livré à la brise, alors il 
s'étonne que son cœur ail pu paraître si faible. Les yeux en feu , la 
poitrine remplie d'une ivresse sauvage, il se sent redevenu lui-même: 



OEUVRES COMPLÈTES DE LORD LiYUON. 



alors il bondit, il vole jusqu'à ce qu'il ait atteint la limite oii finit la 
penle de la colline et où commence la prève... Là il modère sa course 
et s'arrête, moins pour respirer la fraîcheur de la brise qui monte de 
la mer que i)our reprendre la gravité de sa demarche habituelle et 
ne point se présenter haletant et troublé aux yeux de sa troupe. Car 
Conrad savait faire plier la foule devant lui à l'aide de ces artifices 
qui sont un voile et souvent un bouclier pour l'orgueil : il avait ce 
port allier, celle expression de froideur qui semble ne vouloir point 
se montrer cl qui terrifie quand on l'aperçoit, cet aspect imposant 
et ce regard sérieux qui repoussent une indiscrète familiarité sans 
manquer à la courtoisie : c'est parla qu'il forçait l'obéissance Mais 
voulait-il gagner les cœurs ; il savait si bien se détendre que l'affec- 
tion chassait bientôt la crainte chez ceux qui l'écoutaient : les pré- 
sents que d'autres au- 
raient employés n'au- 
raient point eu l'efficacité 
de sa voix dont la grave 
et douce mélodie retentis- 
sait dans tous les cœurs, 
comme un écho du sien. 
Mais ce n'était point là sa 
manière habituelle : il 
songeait moins à séduire 
qu'à subjuguer : les mau- 
vaises passions de sa jeu- 
nesse lui avaient appris à 
préférer l'obéissance à 
l'afiection. 



xvn. 

Sa garde se range en 
bon ordre autour de lui; 
.luan se présente devant 
le chef « Tout le monde 
est-il prêt? — Tous sont 
embarqués : le dernier 
canot n'attend plus que 
Je capitaine. — Mon épée! 
mon manteau ! » Aussitôt 
son baudrier est bouclé 
fermement sur une épau- 
le , le manteau est jeté 
légèrement sur l'autre. 
« Qu'on appelle Pedro! » 
Pedro vient, et Conrad 
répond à son salut avec 
toute la courtoisie qu'il 
daigne montrer à ses afti- 
dés : « Reçois ces labletles 
et consulte-les soigneu- 
sement : les paroles qui 
y sont inscrites te révé- 
leront l'élat des choses et 
toute ma confiance en 
toi; double la garde, et 
quand le navire d'Anscl- 
mo reviendra, communi- 
que-lui ces ordres. Dans 
trois jours , si la brise 
nous est favorable , le 
soleil éclairera noire re- 
tour ; jusque-là que la 
paix t'accompagne! » 

Sur ces mots il serre 
la main de son compa- 
gnon de piraterie , et 

d'un air hardi , il saute dans le canot. Aussitôt les avirons fendent 
l'onde, et les vagues, étincelant sous le coup, jettent en se brisant 
un éclat phosphorique. Ils ont gagné le vaisseau; le capitaine est 
sur le lillac ; le sifflet aigu retentit ; tous se mettent à la manœuvre. 
Conrad remarque avec bonheur avec quelle docilité le navire obéit 
au gouvernail, quelle agilité déploie tout l'équipage; et il daigne 
l'en féliciter: son regard pleiu d'orgueil va se tourner vers le jeuno 
Gonzalvo... Mais pourquoi Conrad a-t-il frémi? Quel'e tristesse in- 
térieure semble le saisir tout-à-coup ? Hélas ! son regard a rencontré 
le rocher et la tour, et pour un moment il revoit la scène du départ. 
Elle, sa Médora .. aperçoit-elle le navire? Oh I jamais il ne l'aima 
moitié autant qu'à celle' heure! Mais il reste beaucoup à faire avant 
l'aube... Il se maîtrise, se détourne, et descend dans la cabine avec 
Gonzalvo à qui il communique son plan , ses moyens et son but. 
Devant eux brûle une lampe et s'étend une carte avec tous les in- 
struments qui servent à l'art nautique : leur entretien se prolonge 
jusqu'au quart de minuit ; pour des cœurs inquiets, quelle veille 




GonraL',' 



parut jamais trop prolongée ? Cependant la brise constante soufflait 
toujours dans un ciel serein, et le vaisseau glissait sur les ondes 
cdiiime le faucon dans l'air. Ils franchissaient rapidement les hauts 
promontoires des îles ([ui se trouvaient sur leur route, afin de gagner 
le port longtemps avant le sourire du matin : et bientôt la lunette 
de nuit reconnaît au fond de la baie étroite le havre oii se tiennent 
les galères du Pacha. Ils comptent chaque voile et observent les 
feux à demi éteints des navires, marques de l'imprudente sécurité 
des musulmans. Le navire de Conrad passe sans être signalé près 
des vaisseaux ennemis, et jette l'ancre au lieu choisi pour son em- 
buscade, derrière un cap qui se projette et dessine sur le ciel sa 
forme rude et fantastique. Alors les pirales s'apprêtent: il n'est pas 
besoin pour cela de les réveiller : ils sont armés pour combattre soit 

à terre, soit sur les flots. 
Conrad , appuyé sur le 
bord du navire et penché 
sur l'abîme écumant, leur 
parle d'une voix calme... 
<A III pourtant il leur parle de 



CHANT IL 

l. 

Dans la baie de Coron 
flottent cent galères rapi- 
des; à travers les vitraux 
du sérail de Coron, on 
voit briller les lampes ; 
car Séid, le pacha, donne 
une fêle celle nuil : une 
fête en l'honneur du tri- 
omphe qu'il se promet 
dans l'avenir, quand il 
ramènera à sa suite les pi- 
rates encbainés ; il l'a 
juré par Allah et par son 
épée, et fidèle à son fir- 
man et à sa parole, il a 
rassemblé le long de la 
côte les navires qu'il a 
fait venir de toutes paris. 
Nombreux sont les équi- 
pages; bruyants sont les 
cris d'orgueil qui s'élè- 
vent parmi eux ; déjà ils 
se partagent les captifs et 
les dépouilles, quelque 
éloigné que soit encore 
l'ennemi qu'ilsméprisenl: 
ils n'ont qu'à met're à la 
voile ; nul doule qu'au 
premier lever du jour, 
ils ne voient les pirates 
dans les fers et leur re 
paire envahi. Cependant 
les gardes de nuit peu- 
ventdormir, s'il leur plaît, 
et non-seulement atten- 
dre pour s'éveiller le mo- 
ment du combat , mais 
tuer d'avance l'ennemi 
dans leurs rêves. Tous ceux que ne retient pas le service se disper- 
sent sur la côte et vont exercer leur bouillanle valeur sur les Grecs de 
la contrée ; oh I quel exploit glorieux pour le brave en turban, que 
de tirer le cimeterre et d'eflVayer un esclave! Aujourd'hui le Turc se 
contente de piller la demeure des opprimés; son liras est fort, mais il 
se montre débonnaire; il ne daigne point verser de sang, parce qu'il 
en a trop le pouvoir. A moins qu'un joyeux caprice ne l'engage à 
frapper pour s'entretenir la main en attendant l'ennemi, la joie, les 
festins et la débauche lui suffisent pour charmer les heures du soir; 
et lesesclaves qui veulent garder leur tête n'ont pour cela qu'à sou- 
rire, à ofl'rir à la voracité dus musulmans ce qu'ils ont de meil- 
leur, et à retenir leurs malédictions tant que le rivage n'est pas 
débarrassé d'eux. 

II. 

Séid, coiffé de son turban , est assis dans la partie la plus élevée de 



10 



u:s VEILLÉES litti^-RAihes illustiu-;es. 



sa prando ?allc ; aiilmir do lui, sont les chefs à la longue barbe qu'il 
(liiil puitlcran rombal. l.c banque! ai'bevé, le dernier pilaw enlevé, 
ou (lit que le pacha use s'abreuver des liqueurs dcfiMidMC!, quoique 
les esclaves pn'senlcul h la ronde au reste de rassemblée , sclnu 
l'usage des rigides musulmans, la sitbre essence des grains d'Arabie ; 
les longues chilmuques r('pandenl leui-s nuages dans la Siillc, et 
les aliui's dansent au son d'une musuinc s.uivage. Le m:Uin, en 
se levant , verra les chefs s'embarquer; itiais les \agues sont quel- 
(piefnis pi-rlidcs pendant la nuit ; et les joyeux convi\es dormimnl 
plusiranipiiilcinent sur leurs cnuches de soie que sur le rud.- tilliic. 
On s amuse ici tant qu'on peut; on ne combattra que quand il le 
faudra, cl moins encore pour la victoire mftme que pour I'lmnneur 
du Coran : et cpendanl, le nombre des soldats du pacha jusiilie et 
au-deU'i son orgueilleuse confiance. 

IIL 

L'esclave chargé de veiller en dehors de la porte se glisse lente- 
ment et révéreucieusement dans la salle ; il incline profondémenl sa 
tôle, et sa main eflleure le plancher, avant que sa langue ose an- 
noncer la nouvelle qu'il apporte : « Un derviche captif des pirates, 
éciiappé de leur repaire, se présenic ici: lui-môme dira le reste.» 
L'esclave comprit le signe d'assentiment de Séid et amena silencieu- 
semenl le saint homme. Ses bras étaient croist's sur sa robe d un 
vert foncé; sa demarche était mal assurée et sa contenance abaliue : 
cependant il paraissait usé i)ar les soulïrances plus que par les années, 
et SCS joues étaiiit pAles d'abslinence, mais non ileciainic. 11 porte 
tout ei.iicres les mèches de .-a chevelure consacrée à Dieu et que 
surmonte fiéremcnl son chapeau à forme haute : sa longue robe 
sans ccinlureeiiveloppe un sein tout rempli de l'amour du ciel; d'un 
air soumis, mais pourtant calme et assuré, il soutient les regards 
curieux qui l'observent et qui semblent le questionner sur l'objet de 
sa venue avant même que le pacha lui permelle de parler. 

IV. 

« D'où viens-tu, derviche ? — Du repaire des proscrits, d'où je me 
suis échappé.— Kt quel jour, en quel lieu es-tu tombé en leur pou- 
voir? — iNoIre ca'iqne allait du port de Scalanova à l'ilo de Skio : mais 
Allah n'apointsouri à notre voyage; les pirates ont conquis le bien 
desmarchandsmusulmans; nos membres ont été chargés de chaînes. 
Je ne craignais pas la mort : je n'avais point de richesses il pcrdie, 
sauf l'errante liberté que l'on m'a prise. Un soir, enfin , la pauvre 
barque d'un pécheur vint m'apporier l'espérance et les moyens de 
fuir : je saisis l'occasion, et j'arrivai ici où je suis eu sûreté : sous ta 
protection, puissant pacha, qui pourrait craindre quelque chose ? 

— lit que font les proscrils? sont-ils bien préparés a défendre les 
richesses qu'ils ont volées, les rocs qui leur servent d'asile ? connais- 
sent-ils nos préparatifs ? savent-ils que leur nid de scorpions est 
condamné au.\ Oammes? — Pacha, l'œil attristé d'un captif qui ne 
songe qu'à sa liberté est peu propre au rôle d'espion : je n'enlen- 
dais^que le mugissement incessant des flots, de ces Ilots qui refu- 
saient de m'enievcr au funeste rivage , je n'observais que le glorieux 
soleil et les cieux, trop brillant, trop bleus pour un captif; et je 
sentais que celte belle nature ne réjouit que le cœur de 1 homme 
libre.... il fallait briser ma chaîne avant de sécher mes pleurs. 
Voici du moins ce dont tu peux juger par ma fuite même : ils ne 
songent guère à rien de ce qui s'appelle danger ; sans cela, si leur 
vigilame avait pesé sur moi, vainement aurais-je appelé ou cher- 
che le secours qui m'a conduit ici. Les gardiens insoucieux, qui n'ont 
point apen'u ma fuite, veilleront sans doute aussi paresseusement 

quand les 'forces approcheront l'acha ! mon corps est alTaibii, 

secoué par les \ agues, et la nature demande du repos et des alimenfs 
ri'paraleurs : permets-moi de me retirer: paix à toil paix à tous les 
tiens I .... 

— Arrête, derviche! j'ai encore quelques questions a le faire..... 
arrête, le dis-je, je t'ordonne de l'asseoir.. .. m'entends-tii? obéis! 
!\Ies esclaves vont l'apporter ton repas :jene veux pas que lu soni- 
fies le besoin, quand tous font ici grande chère : mais ton souper 
achevé, prépare- toi à répondre clairement et en détail. Je déleste le 
nivslère » , , ■ 

'U eût élé dil'ûcile de deviner ce (lui blessait le saint homme; mais 
il promenait sur le divan des regards presque farouches, montrant à 
la fus peu d'empressement pour le festin offert et peu de respect 
pour les eon\ ives. Ce ne lut qu un simple mouvement d humeur pen- 
dani lequel une '.-ougeur d'irritation anima sa joue. Puis il s'a.ssit 
en silence et sa figure reprit son immobilité jiremiere. Son repas 
élait servi; mais il dédaigna les mets somptueux, comme si quelque 
poi>on y eût été mêle : ponr un homme si longtemps condamné 
aux privations et à la soulTrance, cette conduite pouvait paraître 
(Irange. « Qu'as tu donc, derviche? mani:el supposes-tu que celte 
fêle soit une fête chrclie;iiM- ? Kt dans mes amis vois-tu des objets 
de haine ? pourquoi ne iiolut goûter le sel, ce gage sacré qui entre 
ceux qui l'oni partagé éuiousse le traïahaut du s;ibrc. réuiiil dans 



la paix les tribu.s les plus hostiles , cl noi]8 fail voir un fréro daas 
reniiemi nue nous avons pour hùic ? 

— Le sel n'assaisonne que des iiicl.s recherché,»; maigiiia iiourriluro 
se compose îles plus cliétivcs racines , ma boi-.son est I eau pure du 
ruisseau ; d'ailleurs mes vœux el lu rè;.'lc de mon ordre me défen- 
ilciii de rompre le p.iin a»cc amis ou enneims. (jcla peut scmbior 
étrange; et si celte manière de vivre me rend sus|iei:t, que le jn'ii! 

en relombc sur moi Mais pour lout ton pouvoir, 6 |>.>cha, bien 

plus, pour le trùuedii sultan, je ne goûterai ni pain ni aucun mets, 
a moins que je ne sois seul : si je manquais à mes devoirs, la colore 
du Prophète pourrait m'arrétcr dans mon pèlerinage au lciiii>le de 
la Mecque. 

— Suit 1 comme tu voudras, ascétique dévot : répondsà uneseule 
question, el jiars eu paix. Combien d'honimes... Que vois-je ?ce no 
peut être le ji)ur ? quel astre... quel sideil vient briller sur la baie? 
Elle resplendit comme un lac de feu!... Ilolàl holà, trahison 1 mes 
gardes I mon cimeterre ! les galères sont en llammes, et je ne suis 
pas là I Derviche maudit I voilà donc les nouvelles que lu annon- 
çais... quelque vil espion 1... qu'on le saisisse, qu'on l'encliainc, 
qu'on le lue ! » 

Le derviche s'était levé à cet éclat de lumière, et le chaDgeinenl 
de sou aspect n'était pas moins étonnant que le reste: le derviche 
s'était levé, non plus dans son pieux costume, mais comme un héros 
bondissant sur son coursier : il avait jeté .son haut bonnet, déchiré 
sa robe en pièces; on voyait briller sur su p utrine une cotte de mailles, 
et la lame de son sabre jetait des éclairs. Sou casque peu elcvc, mais 
élincelaut el orné dune plume noirc^ sun œil plus étincelant encore 
et la fureur plus noire qui brunissait son front, le mon;rèrent aux 
yeux des musuluians comme un de ces cspiils qu'ils appellent 
Afrites, démous dont les coups sont iné\ilablesel mortels. Une con- 
fusion all'reuse, uniicrscUc, le reflet sombre des flammes dans le 
ciel et des torches sur la terre , les clameurs d'cfl'roi et les hurle- 
ments qui sy mêlaient (car déjùlesglai\ es commençaient à s'enlre- 
choquer, et les cris de combat à rcteutirj, tout donnait à ce rivage 
l'aspect de l'enfer. Les esclaves épouvantes, qui fuyaient çà et là, ne 
trouvaient que du sang sur la grève el du feu sur les eaux. Ils n'é- 
coulaient guère les cris du pacha courroucé: eux 1 saisir le derviche: 
plutôt saisir Salan lui-même. L'étranger voit leur terreur, et chasse 
l'accès de désespoir qui d':iboid lui in pirait le dessein de rester sur 
la place et d'y mourir ; car il avait été trop lot el tro|) bien obéi, el 
la flamme avait élé allumée avant qu'il eût donné le signal. U voit 
leur terreur, saisit le cor suspendu à .son baudrier, el eu tire un son 
bref mais aigu : on répond. « Uien, mes braves compagnons! Com- 
ment ai-je pu douter un moment de leur empressement à me join- 
dre I etsoupeonner qu'ils me laissaient seul ici de propos délibéré?» 
Alors, il étend son bras puissant; et son sabre, en décrivant des 
cercles autour de sa tête, répare le temps qu'il a perdu : sa fureur 
aelicve ce que la crainle a commencé, et une foule nombreuse recule 
hoiiieusemeul devant un seul homme. Les turbans, percés d'un 
Coup fatal, sont épais sur le carreau, et l'on voit à peine un bras se 
lever pour défendre la tète menacée. Séid lui-môme, hors de ses 
sens, vaincu par la rage cl la surprise, se retire devant l'étranger, 
quoiqu'on leuétiaut: ^eid n'est point un lûche, el cepend.mt il re- 
d lUlele Coup, tant la confusion de celle sièuegrandii son adversaire. 
L 'S|ieclacle de ses galères en feu distrait sans cesse son regard ; il 
sariache la barbe, el tout écumant de fureur, il qiiiUe le champ de 
balaillo ; car déjà les pirates ont franchi la porte du serai; ils se pré- 
ciiiilontà l'intérieur, el ce serait vouloir la mort que de lesa'londic 
un instant de plus. Les musulmans épouvantés crienl, s agenouil- 
lent et jctient leurs armes; maison \ain, car leur sang coule a grands 
flots. Les corsaires, poussant leur attaque, se hâtent d'a'-courir vers 
le lieu où ils ont eiiiomlu 1 appel du cor, où les gémissements des 
blessés, les cris perçants de ceux qui demandent la vie annoncent 
que leur chef poursuit son œuMC sanglante. Us poussent uu cri de 
joie en le trouvant seul cl frémissant comme un tigre assouvi qui 
parcourt sou repaire. Mais leurs félicitations sout courtes ; plus couro; 
est encore sa réponse. " Tout est bien ; mais Séid nous échappe , 
et il doit mourir. On a beaucoup fail, mais il reste plus à faire. Leur- 
galères sont en feu , pourquoi pas la cité î » 



V, 



Prompts à lui obéir, tous prennent des torches et incendient le 
palais depuis le minaret jusqu'au portail. Une volupté farouche se 
point dans les yeux de Conrad : mais soudain, il change de visa-e, 
car un cri de femme a frappé son oreille el a retenti, comme un glas 
de mort, dans ce cœur que le bruit do la baladle n'a pu émouvoir. 
« Oh I qu'on eiifuice les portes du harem I sur votre vie, respectez 
le.s feipmes : souvenez-vous que nous avons nos aman les. Cesl sur 
elles qu'un tel outrage serait vengé : les hommes sont nos ennemis, 
el notre droit est de leur donner la mort ; mais toujours nous avons 
épargné, toujours nous épargnerons des êtres faibles. O.il je lavais 
oublié ; mais le ciel ne m'ouuiieia pas, si une tcmnia saus defouse 
perd ici la vie : me suive qui voudra; j y cours : il csl temps encore 



ŒUVRES COMPLETES DE LORD BYRON. 



il 



d'alléger nos âmes au moinsdece dernier crime » En parlant ainsi, 
il franchi! les degrés ijui craquent sous ses i)as; il enfonce la porteet 
ne sont pas que le parquet embrasé brûle la plante de ses pieds ; sa 
poitrine convulsive rejetle b's Ilots de fumée qu'elle aspire, et cepen- 
dant il se fraie un chemin d'appartement eu appartement Comme 
lui, ses compagnons cliercheni ; ils trouvent, ils sauvent ; dans ses 
bras \ igoureux chaque pirate emporte une femme éplorée dont il ne 
contemple pas les charmes. Ils s'efforcent de calmer le bi'uyant effroi 
de leurs captives, et pour relever leurs forces déîaillanles emploient 
tous les soins dus à la beauté sans défense: tant Conrad a su chan- 
ger leur humeur farouche et assouplir ces bras encore teints de sang. 
Mais quelle est celle que Conrad a dérobée aux fureurs des combats 
et aux flammes de l'incendie? Qui serait-ce, sinon la favorite de ce 
pacha que le corsaire brûle d'immoler, la reine du harem, mais en 
même temps l'esclave de Séid ? 

VI. 

Conrad eut peu de temps pour féliciter Gulnare, peu de paroles 
à dire pour rassurer cette beauté tremblante : car pendant ce délai 
que la pitié dérobait à la guerre, l'ennemi, qui aurait fui rapiilement 
et bien loin, vit avec étounement que sa retraite n'était pas pour- 
suivie; d'abord il ralentit sa fuite, puis il se rallia, et enfin, il revint 
an combat. Séid l'aperçut, et il aperçut en même temps combien 
l'équipage isolé du corsaire était peu nombreux en comparaison de 
sa troupe : alors il rougit de son erreur, eu voyant quel désastre 
résultait d'un moment de panique et de surprise. «Allah, il Allah 1 » 
Tel est le cri de vengeance : la honte se change en une rage qui 
doit se satisfaire au prix de la vie. La flamme doit répondre à la 
flamme , le sang au sang; le flot de la victoire doit remonter son 
cours; la fureur renouvelle le combat, et ceux qui combattaient pour 
vaincre doivent songer maintenant à défendre leur vie. Gonriid voit 
le danger, il voit ses compagnons fatigués, repoussés par des enne- 
mis qui n'ont point encore combattu. « Un effort, un seul encore 
pour briser le cercle qui nous enferme! » Les pirates se réunissent, 
se forment eu colonne, chargent, chancellent... Tout est perdu! 
comprimés dans une enceinte qui se rétrécit sans cesse, assiégés de 
toutes parts, sans espoir, mais non sans courage , ils combattent et 

luttent encore Hélas I voilà qu'ils ne gardent plus leurs rangs 

de bataille ; percés , rompus, renversés , foulés aux pieds Mais 

chacun deux frappe de son côté en silence , ne portant que des 
coups mortels, et tombe fatigué plutôt que vaincu, poussant son der- 
nier effort av(C son dernier souffle, jusqu'à ce que son fer ne soit 
plus retenu que par l'étreinte de la mort. 



VIL 

Mais avant que les Turcs ralliés en fussent venus à rendre coup 
pour coup, à opposer rang h rang, épée contre épée, Gulnare et 
toutes les filles du harem, devenues libres, avaient été mises en sû- 
reté par l'ordre de Conrad dans la demeure d'une femme de leur 
croyance. Là elles avaient pu sécher les larmes que leur avait fait 
répandre la crainte de la mort et des outrages. Or, quand la jeune 
dame aux yeux noirs, quand Gulnare rappela ses pensées tout à 
l'heure égarées' par le désespoir, elle s'étonna beaucoup de la cour- 
toisie qui avait adouci la voix et le regard du vainqueur. Chose 
étrange! ce bandit, tout teintde sang, Ihi semblait alors plus aima- 
ble que Séid dans son humeur la plus tendre. Le pacha olTrait ses 
vœux comme s'il eût pensé que l'esclave devait s'estimer heureuse 
de les accepter; le corsaire donnait .son ap|)ui, prodiguait les |iaro- 
les rassurantes, comme si son hommage était un droit de la beauté. 
« Ah ! c'est un désir coupable , et chose pire pour une femme, c'est 
un désir inutile ; mais je brûle de revoir mon sauveur, ne fût-ce que 
pour lui rendre grâces (ce que mes terreurs m'ont fait négliger) de 
m'avoir sauvé cette vie dont mon gracieux maître ne s'est point 
occupé. » 

Vin. 

Alors elle l'aperçut dans l'endroit où le carnage avait été le plus 
terrible, et au moment où on le ramassait respirant encore parmi 
les morts plus heureux que lui : éloigné de sa troupe et combatiaut 
une nuée d'ennemis auxquels il fait payer chérie terrain qu'il leur 
cède, il était tombé sanglant, ilodaigné par la mort qu'il cherchait, 
destiné à expier tous les maux qu'il avait faits, cpargiié enfin [lour 
languir et vivre impuissant, landi*; que la vengeance, in-aginanl 
pour lui de nouveaux supplices, étancherait son sang pour le verser 
de nouveau, mais goutte à goulie, sous l'œil avide de Séid : toujours 
f- mourant sans jamais mourir. Est-ce bien lui que tout à l'heurffelle 
a vu Iriompliaut ? alors un gc<te brusque de sa main sanglante était 
un Oi'die, une loi. Oui, le voilà désarmé, niais non abattu, car son 
seul regret est de vivre encore; ses blessures sont à ses yeux trop 
légères, et pourtant d s'est élancé au-devant d'elles avec résolution, 
prêt à baiser la main qui lui aurait donné la morl. Oh ! parmi les 



coups qu'il avait reçus n'y en avait-il donc point un seul qui pût en- 
voyer son âme .. aiiciel, osait-il à [leine dire? Seul parmi tous, de- 
vait-il garder la vie, lui qui plus que tous avait lutté et frappé pour 
mourir? Il sentait profondément ce que doit sentir tout nior el ai si 
renversé du haut de la roue de l'incouslante fortune et menacé par 
le vainqueur de lentes toriures, juste châtiraeutdu crime. Il le sen- 
tait profondément, tristement; mais le fatal orgueil, qui l'avait con- 
duit à commettre tant de forfaits, l'aidait maintenant à cacher ses 
remords. Sou attitude sombre et concentrée est celle d'un conqué- 
rant |ilulôt que d'un ca|)tif ; quelque affaibli qu'il soit par les fati- 
gues de la lutte et le sang qu'il perd peu s'en aperçoivimt, tant il 
V a de Calme dans le regard qu'il promène autour de lui. lui vain 
la foule, revenue de ses terreurs, élève insolemment ses cris hai- 
neux, les guerriers les plus braves, ceux qui l'ont vu de plus près, 
n'insultent point l'ennemi qui leur a fait connaître la crainte ; et les 
sombres gardiens qui le conduisent à son cachot le regardent en 
silence avec une secrète frayeur. 



IX. 

Un médecin fut envoyé près de Conrad, non par humaiulé, mais 
jioui' observer combien il lui restait encore d'existence et de force; 
il lui trouva tout ce qu'il fallait poursupporter les plus lourdes chaî- 
nes et seiilir sans succomber les plus atroces douleurs : le lende- 
main. Old le lendemain, le soleil en descendant sous les mers devait 
voir conmiencer les tortures du pal, el l'astre, en se levant avec la 
rougeur accoutumée du matin, saurait si la victime avait bien ou mal 
supporté ses souffrances. De tous les supplices celui là est le plus 
long et le plus douloureux; car il ajoute le tourment delà soif à celte 
agonie que chaque jimr la mort refuse de finir, tandis que les vau- 
tours affamés volent en cercle autour du fatal poteau. « Obi de 
l'eau I de l'eau! » La haine avec un sourire rejette la prière du pa- 
tient : car s'il boit il est mort. Tel était l'arrêt. Le médecin, le geôlier, 
s'étaient retirés et avaient laissé le fier Conrad seul et enchaîné. 



X. 

Comment exprimer à quel point s'exaltèrent ses souffrances? il 
est douteux qu'il en eût lui-même conscience. 11 s'établit dans l'in- 
lelligence une guerre, un chaos, quand toutes ses puissances trou- 
blées, confondues, cèdent à la violence sombre qui les écrase et se 
laissent dévorer par le remords sans re[ientir : le remords, ce dé- 
mon trompeur, qui jamais ne parle avant l'acte, mais qui, l'acte 
accompli, vient crier: « Je t'avais averti! «Vain reproche ! Une âme 
brûlante, inflexible, s'irrite et se révolte : le faible seul se repent. 
Oui, cela est vrai, même dans cette heure solitaire où le sentiment 
intérieur s'exalte, où l'âme se révèle tout entière à ellemèaie, où il 
n'est plus de passion exclusive, plus de pensée dominante qui laisse 
tout le reste dans l'ombre, et où les sauvages aspects du passé sem- 
blent se précipiter par les mille avenues de la mémoire. Alors les 
songes de l'ambition expirante, l'amour qui n'est plus qu'un regret 
et la gloire un danger, la vie même qui va s'éteindre, les jouis- 
sances qu'on n'a pas connues, le mépris ou la haine envers ceux 
qui triomphent peu glorieusement, le passé irréparable, l'avenir 
accourant trop vite pour que l'on puisse examiner s'il conduit au 
ciel ou à l'enfer, des actions, des pensées, des paroles, qui peut-être 
ne se re|u-ésentaiejU point si vivement jusque-là, mais que cefien- 
dant on n'avait jamais oubliés, des fautes légères ou gracieuses 
dans leur temps, et qui, devant la froide réflexion, se montrent 
comme autant de crimes; la certitude d'un mal inconnu à tous, mais 
d'autiint plus poignant qu'il est mieux caché : en un mot, tout ce 
qui peut faire frémir l'œil de la conscience humaine, voilà ce que 
dévoile ce sépulcre enlr'ouvcrt, le cœur d'un criminel mis à nu, 
jusqu'au moment où l'orgueil se réveille pour arrachera l'âme son 
miroir et le briser. Oui, l'orgueil peut tout voiler, le courage peut 
braver tout, tout en deçà et au delà delà chute dernière, de la chute 
vraiment mortelle. Mais quanlàce point fatal, chacun ases craintes, 
même celui qui les trahit le moins : el celui-là, est-ce l'hypocrite 
avide de louanges? est-ce le lâche fanfaron qui fait d'abord étalage 
d'intrépidité et qui prend la fuite ? non, c'est celui qui regarde la 
mort en face, et meurt silencieux; c'est celui qui, dèslon-lemps 
armé pour son dernier combat, quand le trépas s'avance, lui épargne 
la moifié du chemin. 

XI. 

Dans le haut donjon de la plus haute lour, Conrad est assis chargé 
de chaînes et au pouvoir du pacha. Le palais du' Tuic s'est abiiué 
dans les flammes : la fortore.=se renferme à la fois son captif et sa 
cour. Conrad ne peut guère blâmer la sentence qui le frappe : son 
ennemi vaincu aurait subi le même sort. Il est seul ; la solitude a 
réveillé ses remords, mais elle l'a aidé à reprendre son calme exté- 
rieur. Il est une seule pensée qu'il ne peut 'Pi''' n'ose envisager • 



42 



LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉKS. 



" Hélas! comniPul Mrdora va-l pIIo Piipporlt'i- l'annonce de ce»- re- 
vers T > A celle idée suinluiiie, il levait ses mains vers le ciel, regar- 
dail ses chaînes relen lissantes el les lirail avec rage : mais bienlôl 
il trouva, imagina, r^va un motif de consolation, et sourit comro<; 
pour se railler de son propre chagrin. « Vienne maintenant la tor- 
ture quand elle voudra : je n"ai besoin que d'un peu de repos pour 
m'y préparer ! » En parlant ainsi, il se traîna vers sa couche et 
quels que fussent ses rfves, il y dormit tranquillement. Il était mi- 
nuit quand l'affaire avait coujmcncé; car les plans de Conrad, une 
fois conçus, étaient aussitôt exécutés : et la dévastation sait si bien 
profiter du temps qu'en un court intervalle elle avait accompli pres- 
que tous les genres de crimes. Depuis que Conrad était arrivé avec 
le flot, une même heure l'avait vu déguisé, découvert, vaiuipieiir, 
prisonnier el condamné : chef puissant à lerie, pirate sur lUcéaii; 
destructeur, sauveur et e.idormi dans les fers. 



XII. 

Il (Inrmail dans un calme apparent; car son haleine était régu- 
lière et profonde... plus heureux, si ce sommeil eût clé la mort! Il 
dormait... Qui vient donc se pencher sur la couche paisible? Ses en- 
nemis l'ont quitté, et il n'a point d'amis dans ce donjon. Serait-ce 
quelque séraphin descendu du ciel pour lui annoncer -son pardon? 
Non, c'est une créature liMuiaine, sous une apparence céleste ! Son 
beau bras blanc élevait une lampe à moitié cachée, de peur qu'un 
rayon ne vint tomber brusquement sur ces yeu.v ((ui ne devaient 
s'ouvrir que pour la douleur et qui une fois ouverts ne se ferme- 
raient plus qu'une fois. Cette femme à l'œil si noir, à la joue si bril- 
lante, au.\ beaux cheveux bruns entrelacés de perles, à la taille de 
fée, aux pieds nus brillant comme la neige, et comme la neige se 
posant sans bruit sur la terre, comment a-t-elle pu arriver jusqu'ici 
a travers les gardes et dans les ténèbres? Ah ! demandez plutôt ce 
que n'osera point une femme conduite par la jeunesse et la pitié. Gul- 
nare ne pouvait dormir, et pendant que le pacha sommeillait en mur- 
murant et voyant encore dans ses rêves le pirate son hôte, elle avait 
quitté sa couche; elle avait pris l'anneau de Séid dont souvent elle 
ornait sa main en rianl, et munie de ce gage respecté, à peine ar- 
rêtée par une seule question, elle s'était frayé un chemin Ji travers 
les soldats assoupis. Les gardiens, épuisés par le combat el les coups 
qu'ils avaient échangés, enviaient le repos de Conrad; ils avaient 
étendu sur le seuil de la tourelle leurs membres frissonnants et en- 
gourdis, et déjîi ils ne veillaient plus : ils ne firent que lever la tête 
pour reconnaître l'anneau du pacha et ne s'informèrent ni du sens 
de ce signal, ni delà personne qui le portait. 



XIII. 

Elle le regardait avec admiration : « Peut-il dormir en paix, tan- 
dis que d'autres yeux pleurent sa chute ou les désastres qu'il a cau- 
sés, el que les miens, ne pouvant trouver le repos, viennent le con- 
templer ici? Quel charme soudain peut donc me le rendre si cher? 
II est vrai : je lui dois la vie, et plus encore, je l'avoue : hélas! il 
est bien tard pour songer >^ ses bienfaits... mais silence! son som- 
meil s'interrompt; comme il respire lourdemeutl... il frémit... il 
s'éveille. » 

Conrad soulève sa tête ; ébloui par la clarté de la lampe, son œil 
semble douter de la réalité de ce qu'il aperçoit : il remue la main ; le 
cliquetis de ses chaînes lui prouve douloureusement qu'il existe en- 
core. <( Qui vient là? si ce n'esl point un esprit de l'air, mon geôlier 
me semble doué d'une merveilleuse beauté. 

— Pirate! tu ne me connais |ias, mais lu vois une femme qui sent 
le prix d'une action telle que tu eu as peu fait dans la vie. Kegarde- 
moi el rappelle-loi celle que ton bras a dérobée à la flamme et à tes 
compagnons plus terribles encore. Je viens à toi dans la nuit... je 
sais à peine pourquoi... mais je ne te veux pas de mal : je ne vou- 
drais pas te voir mourir. 

— S'il en est ainsi, généreuse dame : les yeux sont les seuls ici 
qui ne sourient pas d'avance à l'idée de mon supplice : la chance est 
pour les musulmans; qu'ils usent de leur droit! mais je dois remer- 
cier leur courtoisie ou la tienne qui m'amène un si charmant con- 
fesseur. » 

Chose étrange! parmi l'extrême souffrance se mêle souvent une 
certaine gaîlé, une gaîté qui n'apporte aucun soulagement, qui ne 
déguise point la plénitude des angoisses et qui ne sourit qu'avec 
amertume, mais qui sourit pourtant; cela s'observe ([uelquefois chez 
les plus sages et les meilleurs des hommes, et même l'échafaud a 
répété leurs bons mots. Cependant ce n'esl point là une joie vérita- 
ble; elle peut tromper tous les cœurs, sauf celui qui 1 afiiche. Quel 
que fût le sentiment qui animait Conrad, un sourire sauvage avait 
à moitié détendu son front, et son accent s'était empreint de gaîté, 
comme si c'eût été son adieu aux joies de ce monde : el cependant 
cet accès était contraire à sa nature; car dans sa courte carrière 
il avait pu dérober peu d'inslants aux tristes pensées el aux combals. 



XIV. 

« Corsaire! ton supplice est résolu; mais je puis, proniant d'une 
heure de rail)lcs.«e. adoucir le courroux du |(arha. Je voudrais t é- 
pargner des souffrances ; bien plus, je voudrais le sauver dès ce 
moment; mais le temps, les circonstances, tes fnrces même ne le 
piTmettentpas ; tout ce que je puis, je le ferai : m moinsj'i.blicndrai 
un délai à Icxécution dr celle sentence qui te laisse à peine un jour. 
Tenter davantage mainlenant ce serait tout perdre; et tni-mêtne lu 
te refuserais à un coup de désespoir qui nous conduirait tous deux 
à la mort. 

— Oui, je m'y refuserais en effet : mon Ame est préparée h tout; 
elle est tombée trop bas pour craindre une chute nouvelle. Ne le 
laisse pas fasciner par le ilanger; ne mi' fascine pas moiinémc par 
l'espoir d'un salut impossible: incapable de vaincre, irai-je fuir hon- 
teusement? serai-je seul (|ui ne consente jias à mourir? Et pourtant 
il est un être vers lequel ma mémoire se reporte, jusqu'à ce que mes 
yeux s'attendrissent comme les siens. Quelsont élûmes appuis dans 
la route que je me suis tracée ? mon navire, nwn épée, mon amour 
et mon Dieu! Quant à ce dernier soutien, je l'ai abandonné dans 
ma jeunesse : il m'abandonne maintenant, et l'homme en m'abais- 
sanl ne fait qu'accomplir sa volonté. Je ne songe point à envoyer 
vers son trône une prière dérisoire, arrachée par le désespoir à la 
peur; il_ suffit : je respire encore et je puis tout supporter. Mon 
epée a été arrachée de celle main sans vigueur, qui devail mieux te- 
nir une lame si fidèle. Mon navire est coulé à fond ou pris... Âlais 
mon amour!... Oh! pour elle seule ma voix pourrait s'élever vers 
le ciel; elle forme le seul lien qui puisse encore m'attachera la vie ; 
et ce qui doit se passer va briser un cœur tendre, une forme céleste... 
Avant que la tienne m'eût apparu, ô Gulnare! mon œil n'avait 
jamais cherché si d'autres étaient aussi belles. 

— Tu en aimes donc une autre?... maisque me faitccla?... rien... 
jamais rien. Enfin pourtant tu aimes, et .. Oh ! que j'envie les cœurs 
qui peuvent s'appuyer si fidèlement l'un sur l'autre, qui n'ont ja- 
mais .senti le vide, et dont les vagabondes pensées n'ont jamais 
comme les miennes poursuivi des chimères. 

— Jeune femme, je croyais que ton amour était h celui pour qui 
mon bras t'a retirée d'une tombe embrasée. — Mon amour au 
sombre Séid ! Oh ! non, non, pas mon amour ! ICI ponrl.uit ce cœur 
s'est efforcé d'abord de répondre à sa passion ; mais cela ne pou- 
vait être. J'ai senti... je sens... que I amour n'existe qu'entre des 
êtres libres. Je suis une esclave, une esclave favorite tout au plus, 
appelée à partager sa splendeur, et à s'en montrer bienheureuse. 
Combien de fois je suis obligée de subir celte question : « .M'aimes- 
tu ? » el je brûle de répondre : « Non ! » Oh I qu'il est pénible de 
supporter celle tendresse et de lutter en vain contre soi-même pour 
n'y point répondre par l'aversion; mais il est plus pénible encore 
de voir reculer devant soi le cœur que l'on a choisi et de devoir lui 
cacher ce que l'on éprouve... parce qu'il est peut-être rempli d'un 
autre objet. Séid prend une main que je ne lui donne pas... que 
je ne relire pas non plus : mon pouls n'en est ni plus lent ni plus 
rapide : je reste calme et froide : et quand il me rend celle main, 
elle retombe à mes côtés comme un poids inerte ; car je ne l'ai ja- 
mais aimé assez pour que je puisse le haïr. Mes lèvres pressées 
par les siennes ne rendent aucune chaleur, et mon souvenir se 
glace et frissonne en songeant à tout le reste. Oui, si j'avais jam.iis 
éprouvé l'ardeur de cette passion, ce serait sentir encore que de la 
voir changée en haine ; mais non ! il part non regrellé, revient non 
désiré, et souvent même présent, il est absent de ma pensée. Oh I 
quand la réflexion vient, elje ne puis la bannir, je crains de ne 
plus éprouver désormais que du dégoût. Je suis son esclave : mais 
en dépit de l'orgueil, ce serait une clmse au dessous de la ser- 
vitude que de devenir volontairement sa femme. Oh! si cette erreur 
de sessenspouvait au moins cesserousc dinger vers un autre objet 
et me laisser à ce qu'hier encore j'aurais appelé mon indifférence 1 
Quand maintenant je feindrai une tendresse inaccoutumée, sou- 
viens-toi, captif, que c'est pour briser les chaînes, pour payer la vie 
que je te dois, pour te rendre à tout ce que lu chi'-ris, à celle qui 
partage un amour que je ne connaîtrai jamais. Adieu I vcdci le jour: 
il faut que je m'éloigoe : il m'en coûtera cher ; mais ne crains pas 
la mort aujourd'hui.» 

XV. 

Alors, elle pressa sur son cœur les mains enchaînées du captif ; 
elle baissa la lèle et disparut comme un doux songe. Elait-elle là? 
Conrad est-il maintenant seul ? Quelles sont ces perks liquides qui 
étincellenl sur sa chaîne? Ce sont les larmes les plus sacrées, des 
larmes versées sur le malheur : elles sont tombées des yeux de la 
Pilié, brillantes, pures el polies par une main divine. Oh ! qu'elle est 
persuasive, qu'elle est dangereusement aimable celte larme désin- 
téressée dans l'œil de la femme I arme de si f.iiblesse qui sauve mi 
qui subjugue, à la fois son épée et son bouclier. Fuyez de pareils 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



13 



pleurs : la Vertu fléchit et la Sugesse s'égare quand elles veulent 
pénétrer trop avant dans les douleurs de la l'emme. Quelle causea 
perdu un monde el fait prendre la fuite à un héros? une larme ti- 
mide dans l'œil de Cléopfttre. Cependant excusons la faute du faihle 
triumvir, combien à ce prix ont perdu , non pas la terre, mais le 
ciel ; comhien ont livré leurs âmes à l'élernel ennemi de l'homme 
et scellé leur propre malheur pour épargner un chagrin à quelque 
beauté légère 

XVI. 

Le malin a paru, et ses rayons se jouent sur les trails altérés du 
captif; mais sans lui apporter l'espoir de la veille. Avant la nuit, 
que sera devenu Conrad? peut-être une chose inerte sur laquelle 
les corbeaux viendront agiter leurs ailes funèbres, sans que ses yeux 
fermés puissent les voiret les sentir, tandis que s'abaissera ce même 
soleil, cl que la rosée du soir tombera froide, humide et brumeuse, 
sur ses membres raidis; rafraîchissant la terre, revivifiant toutes 
choses, excepté lui. 



CHANT IlL 



I. 

Plus splendide encore vers la fin de sa carrière, le soleil disparaît 
lentement derrière les montagnes de la Morée; non point enve- 
loppé d'un sombre éclat, comme dans nos climats du Nord, mais 
sans être voilé d'aucun nuage, foyer étincelant d'une vivante lu- 
mière. Il darde ses rayons jaunes sur une mer paisible et dore les 
vagues grisâtres, qui tremblent sous ses feux. Le dieu de la joyeuse 
lumière envoie son dernier sourire aux vieux rocs de l'Hgine, aux 
rivages d'Ilydra : ralentissant sa course, il aime à éclairer les ré- 
gions qui lui étaient consacrées, quoique ses autels n'y reçoivent 
jilus d'nommages. L'ombre des montagnes glisse plus rapide et 
baise les vagues de ton golfe glorieux, ô invincible Salamine! 
Les longues franges des croupes azurées des collines se teignent 
dune pourpre sombre pour se fondre dans l'éclat radieux de 
i'astre; et des nuances plus tendres, traçant des lignes lumineuses 
entre les sommets, marquent sa course brillante et reflètent les cou- 
leurs des cieux; jusqu'au moment où, sonibrement échaiicré parla 
terre et les eaux, il s'enfonce enfin et va dormir derrière ses col- 
lines Dclphiques. Dans une pareille soirée, il jetait sur toi ses rayons 
les plus pâles, ô Athènes ! pendant que le plus sage de tes citoyens 
promenait son dernier regard sur l'horizon : avec quelle anxiété 
les meilleurs de tes enliinls observaient le rayon d'adieu qui devait 
clore le jour suprême de Socrate immolé. Pas encore 1 pas encore! 
Hélios s'arrête au dessus des coteaux : l'heure précieuse qui pré- 
cède le départ se prolonge encore ; mais bien triste est sa lumière 
aux yeux de l'agonie ; bien sombre paraissent les montagnes qui 
chaque soir se peignent de nuances si douces : Phœbus-Apollon 
semble répandre le deuil sur cette aimable contrée à laquelle il sou- 
rit toujours. Mais avant qu'il ait disparu derrière la cime du Cillié- 
ron, la coupe fatale est vidée ; l'esprit a pris son vol ; l'esprit, l'âme 
de celui qui n'a voulu ni trembler ni s'enfuir et qui vécut et mou- 
rut comme personne ne saura vivre ou mourir I 

Mais voyez! depuis le sommet de l'Hymette jusqu'au bas de la 
plaine, la reine de la nuit prend possession de son domaine silen- 
cieux. Nulle vapeur funeste, héraut de la tempête, ne voile son beau 
friiiil, ne ceint sa forme radieuse. Elevant vers le ciel leur corniche 
étincelante où se jouent les rayons de l'astre d'argent, les blanches 
colonnes semblent saluer son éclat bienfaisant, et de tous côtés h 
l'enlour, couronné de lueurs tremblantes, le croissant son emblème 
réfléchit ses feux sur les minarets. Les bosquets d'oliviers sombres 
et touffus, épars sur les bords entre lesquels l'humble Céphisus pro- 
mène son filet d'eau, les noirs cyprès de la mosquée, la riante tou- 
relle du kiosque et le palmier solitaire du temple de Thésée qui 
semble triste et pensif aumilieu du calme sacré de la nuit, tous ces 
objets divers teints de nuances variées arrêtent l'œil du voyageur : 
bien insensible serait celui qui passerait près d eux sans rêver ! Au 
fond du tableau la mer Egée, dont les flots ne retentissent pas à 
cette distance, berce son sein fatigué de la guerre des éléments: 
ses vagues aux teintes adoucies déploient leurs longues nappes d'or 
et de saphir, parmi lesquelles se distinguent les ombres des îles loin- 
laines, fronts rembruuis au milieu des sourires du calme Océan. 



pensées vers toi, belle Athènes? C'est que personne ne peut jeter 
un regard sur tes mers natales, c'est que personne ne peut entendre 
ton nom, quelque intéressant que soit le récit commencé, sans que 
ton souvenir magique l'emporte sur tout le reste. Comment pour- 
rait-il ne pas te chanter, le poète dont le cœur ne sait se déta- 
cher de toi, ni par le temps ni par la distance, et resie enfermé par 
un charme dans l'enceinte de tes Cyclades ! El cet hommage n'est 
point entièrement étranger ici : l'île du Corsaire fut jadis ton do- 
maine ; que n'est-elle encore à toi avec la liberté ? 



III. 

Le soleil s'est couché. Quand ses rayons ont cessé d'éclairer la 
tour du phare, le cœur de Médora s'affaisse dans une obscurité plus 
profonde que la nuit. Le troisième jour est venu el passé : et l'in- 
grat ne vient pas, n'en\oie pas de message ! Le vent était favorable 
quoique faible, et il ne s'élevait aucune tempête. La veille au soir, 
le navire d'Anselmo était revenu ; et il n'avait rien h faire connaître, 
sinon qu'il n'avait pas rencontré son chef. Ah ! l'événement, quoique 
terrible encore, eût été tout autre si Conrad avait attendu cette se- 
conde voile. La brise nocturne fraîchit : Médora avait passé tout le 
jour à épier h l'horizon tout ce qui offrait l'apparence d'un mât ; 
elle était assise tristement sur la hauteur. Au milieu de la nuit, l'im- 
patience l'entraîne vers le rivage, cl là elle promène ses pas er- 
rants, insoucieuse des vagues qui viennent mouiller ses vêlements 
comme pour l'avertir de se retirer : elle ne voit rien et ne sent rien, 
pas même le froid de la brise : le frisson est dans son cœur. Et 
de cette longue attente, il surgit en elle une telle certitude de son 
malheur, que la vue soudaine de son amant lui aurait enlevé le sen- 
timent et la vie. 

Enfin arrive une barque sombre et en mauvais état.... les ma- 
telots aperçoivent sur la grève celle qu'ils cherchaient la première. 
Quelques-uns sont sanglants, tous accablés de souffrance : ils sont 
peu nombreux et savent seulement qu'ils ont échappé; comment? 
ils l'ignorent. Sombres et silencieux , chacun d'eux semblait at- 
tendre qu'un de ses compagnons exprimât ses tristes conjectures 
sur le destin de Conrad : ils auraient eu quelque chose à dire, mais 
ils craignaient l'elTet de leurs paroles. Quant à Médora, elle vit tout 
d'un coup d'œil ; cependant elle ne faiblit pas, ne trembla pas sous 
le poids du deuil et de l'abandon : cette femme, aussi fragile que 
belle, renfermait des sentiments élevés qui ne se prononcèrent pomt 
avant d'avoir pris toute leur énergie. Tantqu'il y eut encore de l'es- 
poir, ils se répandirent en attendrissement, en anxiété, en larmes: 
quand tout fut perdu, cette tendresse d'âme ne s'éteignit pas ; elle 
s'endormit, et dans son sommeil s'engendra cette énergique pensée : 
« Quand il ne reste rien à aimer, il n'y a plus rien à craindre. » 
Une pareille pensée dépasse la nature : mais c'est ainsi que les 
forces humaines se changent en délire sous le pouvoir de la lièvre. 

« Vous gardez le silence... et je n'ai pas besoin de vous entendre... 
ne parlez pas... ne médites pasun mot; car jesais tout. Cependant 
je voudrais vous demander... mes lèvres s'y refusent presque... ré- 
pondez vite... dites-moi où on l'a mis. — Noble dame, nous l'igno- 
rons : à peine avons-nous pu échapper vivants, mais un d'entre 
nous affirme qu'il n'est point mort : il l'a vu euchaîné, perdant son 
sang, mais en vie. » 

Elle n'en écouta pas davantage : elle aurait essayé en vain de 
lutter ; ses artères battaient ; les pensées qu'elle avait écartées jusque- 
là se précipitaient en foule, se confondaient. Cesseules paroles ont 
vaincu cette âme concentrée : elle chancelle, tombe inanimée. El 
peut-être les vaguœ lui auraient-elles épargné un autre tombeau ; mais 
de leurs mains rudes, quoique les yeux humides, les matelots luidon- 
iièrent les soins qu'inspire la pitié, en jetant sur ses joues mortelle- 
ment pales la rosée de l'Océan, la relevant, agitant l'air autour d'elle 
et la soutenant dans leurs bras. Enfin ils appelèrent ses suivantes 
et leur abandonnèrent ce corps inanimé qu'ils contemplaient avec 
douleur: alors ils se rendirent à la grotte d'Anselmo, pour y faire le 
récit toujours pénible d'un combat sans victoire. 



IV. 

Dans ce conseil tumultueux , des propos bizarres et brûlants 
furent échangés : on parla de rançon, de délivrance et de vengeance, 
de tout, sauf du repos ou de la fuite : 1 âme de Conrad planait, res- 
pirait encore dans ces lieux et en chassait le désespoir : quelque 
soit son destin, les braves qu'il a formés et conduits le sauveront 
vivant ou apaiseront ses mânes. Malheur à ses ennemis ! S'il ne sur- 
vit que peu d'hommes, leurs bras sont aussi audacieux que leurs 
cœurs sont fidèles. 



II. 

Dans l'appartement le plus secret du liarem est assiste sombre 
Maintenant, à mon sujet... Pourquoi ai-je tourné un moment mes [ Séid, médilanl encore sur le destin du captif; ses pensées se par- 



li 



l.KS V1ÎILLÉRS LlTTftR.MRRS ILF.USTIUÎKS. 



Irtgeni pnlrc l'nnioiir ol la liainc : lanlAl ellos soul nvpc Giiln:ire, 
laiili'il (Inns In cellule (In caplif; coiieliéo iises pjeds. la belle esclave 
iilisei'veson froiil el li'iilr dc ilissipor les nuages qui rassoinlirisseiit. 
I'endaiil que ses giamls veux noirs lancent sur lui des regards in- 
(jiiiels, el cheirlienl vainement <i éveiller ses syni|)atliies, ceux de 
Séid semblent iiiiiijucincnt fix<5s sur les grains de son rusairc niu- 
iiulnian, mais intérieurement ils contemplent sa viclime saignante. 
H F'aelia ! la journée esta loi : la vicloire plane sur ton turban : Conrad 
est pris; tout le reste a succombé. L"arrét du captif est porlé: c'est la 
mort : il a mérité son destin. l>;t ]ioiirtant cet Imninie es! indigne de la 
liainc : il serait babile, ce me scnd>le, de lui vendre un court mnDieilt 
de liberté, au pri.v de tous ses trésors. On vaule hautement les ri- 
cbc^ises du piraie: je voudraisqucmon pacha pût s'en rendremailre. 
Hiserédiié , alFaibli pnr ce combat désastreux, épié, suivi partout , il 
l'olTrirait ensuite une proie facile; tandis que si tu prends sa vie, le 
reste de sa bande embarquera ses richesses et cherchera un refuge 
plus sûr. 

— Gulnarc! si pour chaque goutlc de son sang on m'offrait une 
perle riche comme le diadème du sultan , si pour chacun de ses che- 
veux une mine d'or vierge était ouverte devant moi; si tout ce que 
nos coules arabes révèlent ou rêvent de richesses était étalé h mes 
veux : tous ces trésors ne pourraient le racheter! rien n'aurait payé 
une seule heure de sa vie, si je ne le savais point enchaîné et en mon 
pouvoir, cl si , dans ma soif de vengeance, je n'en étais encore à 
cliercber les supplices qui torturent le plus longtemps et qui tuent 
le moins vile. 

— Soit, Séid! je ne cherche point à calmer la fureur fondée sur 
de trop justes molifs pour te permettre la clémence : ma seule pensée 
était de t'assurer les richesses du forban. Délivré h. ce prix, il ne 
serait point libre : appauvri de la moitié de sa puissance el de s.s 
soldats, il pourrait être reprisa ton premier commandement. 

— 11 pourrait... et dois-je donc lui accorder un seul jour, h cemi- 
sérable que je tiens en mon pouvoir? Uelùchcr mon « nnemi! grice 
îi quelle intercession? à la tienne, ô beauté trop sensible! Ta ver- 
tueuse gratilude veut récompenser ainsi l'humeur misériconlicuso 
du Giaour qui parmi tous n'a voulu épargner que toi et tes com- 
pagnes, sans considérer, j'aime il lecroire, combien ta capture était 
l)récieuse. Je te dois pour cela mes remercîoients et mco éloges : 
écoute! j'ai un conseil îi faire entendre à ton oreille délicate: Icuime! 
je me mclie de toi ; el chaque mot que tu prononces met le cachet de 
la vérité sur mes soupçons. Emportée par lui du serai à travers le 
feu, dis-moi, n'atlenilais-tu pas le moment de fuir avec lui? 11 est 
inutile de répondre : ton aveu est écrit dans la rougeur coupable de 
les joues. Donc, aimable dame, songes-y bien el gare à toi I ce n'est 

pas sa seule vie qui réclame tanlde soin. Un mot de plus et mais 

non... il n'en faut pas davantage. Maudit soit le moment où il l'a 
emportée hors des flammes ; il aurait mieux valu... et pourtant alors 
je t'aurais pleurée avec les yeux dun amant : maintenant , c'est ion 
niaîlre qui t'avertit, femme perfide! Ne sais-tu pas que je puis 
abatire les ailes inconsiantcs. Je ne suis point habitué à m'en tenir 
h dis mots : veille sur toi, el ne pense pas que ta fausseté reste 
impunie. » 

11 se lève el sort lentement et d'un air sombre, la rage dans ses re- 
gards et laissant des menaci's pour adieux. Ab! ce tyran insensé! 
qu il connaissait mal cet esprit de la Icmnie, qu'aucun reproche 
n'abat, qu'aucune menace ne subjugue; qu'il savait peu combien 
ton cœur, ô Gulnare, peut aimer quand on t'aime, peut osercontre 
qui l'outrage. Les soupçons de son tyran lui paraissaient injustes; car 
elle ne savait pasquellês |)rofondes racines la compassion avait jelécs 
dans son cœur : c'était une esclave, et en esclave elle devait ac- 
corder à un compagnon de caplivilé un sentiment en apparence fra- 
ternel dont elle se déguisait le vrai nom. C'est pourquoi, ignorante 
à demi des molifs qui la poussaient , ne comprenant pas la fureur du 
paelia, elle s'aventura de nouveau dans le dangereux sentier qu'elle 
avait jiarcouru, el fut de nouveau repoussée jusqu'au nioment où 
s'éleva en elle cette lutte delà pensée, source de tous les malheurs 
de la fouiuie. 



VI. 



Cependant, après de longues anxiétés et de longues fatigues, roulani 
toujours la même pensée jour et nuit, lame de Conrad était parvenue Ji 
(li.uip'er la terreur niOme. llavaitsurmonirceltefaialeattenlc entre le 
doule et la crainte, quand chaque heure ])ouvait lui apporter un sup- 
plice pire(jue la mort, quand chaque pasquirelenlissaildevani la porte 
pouvait lui annoncer la haclieoule pal, quandchaque voix qui frappait 
son oreille pou vaitêtreladerniôrequ'ildijt jamais entendre. Oui; il avait 
dompté la terreur; cet esprit sombre el hautain s'était trouvé d'abord 
mal piéparé, non résolu à la mort : maintenant il était usé, ruiné 
peut-être, el pourtant il supportait en silence cette épreuve, la plus 
terrible de toutes. La chaleur du combat, les silflemenis de la tem- 
pête laissent h peine une Ame assez libre pour envisager le péril ; 
uuis dans l'isolement et dans les fers, languir en proie h toutes les 



jicnséesc .nlrairesqiii surgissent dansl'Ame; n'avoird'autre spectacle 
(pie celui de son propre eu-ur, cl nu'dilcr sur des fautes irrévocables 
et sur un destin tout proche, troii lard pour éviter le dernier, pour 
réparer les autres; compter les heures qui se précipilenl vers le dé- 
nni'imcnt fatal , sans un ami pour vous relever el pour lénauignerqiio 
vous avez bien supporté la mort ; se voir entouré d'eiiiiemiit prèls à 
forger le mensonge, à .souiller d'une calomnie la dernière scène de 
votre drame; avoir devant soi des tortures que l'Ame peut braver, en 
doutant toutefois que la chair y résiste, et sentant (|u'un seul cri va 
vous enlever votre dernière, votre plus chère couronne , celle de la 
bravoure; la vie que vous perdez ici-bas, vous la voir refuser là- 
liaiit par ces hommes qui ont usur[ié le monopide de la miséricorde 
divine ; el ce qui vaut plus qu'un paradis incertain , le ciel do vos 
espérances terrestres, la bien-aimée de votre cœur, la voir ravie pour 
jamais à votre amour I telles étaient les pensées que le proscrit avail 
à supporter, voilà les angoisses au-dessus de toute peine mortelle 
qu'il avait à combattre, et cependant il les supportait . il les com- 
battait. Prenait-il bien son parti? n'importe I c'était déjà quelque 
chose de ne pas succomber entièrement. 



VIF. 



Le premier jour se passa, et il ne revit point Gulnare; le second, 
le troisième se passèrent , et Gulnare ne vint pas; mais ses charmes 
avaient certainement opéré le miracle que sa bouche avait promis, 
sans quoi Conrad n'aurait point vu un second soleil. Le quatrième 
j(iur s'était écoulé, et la nuit avait apporté la tempête au sein de ses 
ténèbres. Oh ! comme il prêtait l'oreille au fracas des vaguesqui jamais 
jusque-là n'avait inlerrompu son sommeil. Ranimée par la voix «le 
son élément chéri , l'âme farouche du captif enfantait des pensées 
plus farouches encore. Souvent il avait vogué sur ces vaguer ailées, et 
il avait aimé leur rudesse à cause de la rapidité qu'elles imprimaient 
au navire ; et maintenant leur mugissement reteniiss;dt à son oreille: 
accents bien connuset bien rapprocliésde lui, mais trop inutilement, 
hélas! Le venlsonfflaitbruyantdans les airsetdeuxfois plus bruyant 
le tonnerre éclatait au-dessusde la tourelle; l'éclairbrillaità travers 
le- barreaux de la fenêtre, clarté [>lus douce à ses yeux que celle de 
l'astre de minuit: il traîna sa chainejusqu'aupris de la grille en feu, 
espérant qu'il ne s'exposerait pas en vain au péiil; là il leva vers le 
ciel ses mains chargées defers, le suppliant d'anéantir sa créature snus 
un foudremiséricordieux.Le feretlespricresimpiesdoivenl attireréga- 
lement le feu céleste: cependant l'orage sui\it son cours et dédaigna 
de frapper : les coups s'atïaiblirent progressivement; ils cessèrent. 
Conrad se trouva plus seul encore; comme si quelque ami iafidëleavait 
rejeté ses supplications. 



VIII. 



Minuit est passé, el un pas léger s'avance vers la porte massive; 
il s'arrête, il reprend : Conrad entend glisser lentement b's verrous 
criards et tourner la clef lugubre ; son cœur le lui a dit d'avance : 
c'est la belle esclave. Ouellesquc soient ses erreurs, c'est pour lui un 
ange gardien, aussi radieux qu'un pieux ermite peut se le représenter 
dans ses visions. Et pourtant elle est bien changée depuis qu'elle est 
venue visiter cette cellule : sa joue est plus |)àle, son corps plus trem- 
blant; elle jetle sur lui un regard trisie, égaré, qui lui dit a^ant 
qu'elle ait parlé: « Tu dois mourir... oui, tu dois mourir: il n est plus 
qu'une ressource, la dernière , la plus terrible : si les tortures n'é- 
taient pas plus terribles encore. 

— Jeune dame, je ne cherche aucun moyen d'échapper ; mes lèvres 
répèlent encore cequ'ellesn'ont cessé d'afllrmer. Conrad est toujours 
le même : pourquoi vouloir sauver la vie dun vaincu el faire révcjquer 
un arri^t que j'ai mérité de subir; certes j'ai bien encouru, non-seu- 
lement ici mais dans d'autres lieux encore, par mainte pnui-siiite 
acharnée, la vengeance de Séid. 

— Pourquoi vouloir te sauver? parce que oh! ne m'as-tu pas 

préservée (l'un sort pire que 1 esclavage? Pourquoi le vouloir? les 
niallieurs t'ont-ils donc fait oiddier le cœur de la femme? lit faut-il 
donc tout le dire, quoique les sentimcnisde mon sexe .se révoltent en 

moi et m'ordonnent de me taire? Parce que... malgré tous tes 

crimes... lu as touel.é mon cœur : je t'ai craint d'abord... je t'ai dû 
la vie... j'ai eu pitié. ji' toi... je... je t'aime enliii comme une insensée. 
Ne me réponds pas, ne me répèle pas que lu en aimes uneaulrcet 
que je l'aime en vain. Qu'elle soit éprise comme moi , et sansd.-ute 
plus belle . qu'im|>(irle! Je me jetle pour toi dans des périls qu'elle 
n'oserait affronter, tj-ois-tu donc lui (''tre réellement cher? Si j'étais 
elle, moi . tu ne serais point seul ici. L épouse d'un proscrit, per- 
metlre queson époux ail esans elle courir les mers I Celle nobledame, 
qu'a-t-elledonc de si précieux à faireauprèsdu loyer ?...Nerae|iarle 
pas mainlenani! sur la tête el sur la mienneun sabre bien tranchant 
est suspendu par un seul fil ; s'ilte reste du cniiiage et si tu veax être 
libre, prends ce poignard, lève-toi, suis-moi. 



OEUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



18 



Eh quoi! avec mes chaînes! Chargé d'un pareil ornement, 
fraiicliii-ai-je dunijied léger les corpçdc touscesdormeuvs.Tu l'avais 
oublié : est-ce là un costume propre à la fuite? est-ce là une arme 
bonne pour le combat? 

— Défiant corsaire! j'ai gagné la garde , disposée à la révolte et 
avide dune récompense; un simple mot de moi va fuire tomber ta 
chaîne : sans quelque aide, comment pourrais-je èlre ici? Depuis que 
je ne l'ai vu, mon tempsaétéactivement employé; si je suis coupable, 
c'estpourtoiqu'aétécommislecrime; le crime!... ce ne peut enètre 
un de punir les forfaitsdeSéid : ce tyran exécré, Conrad, il faut qu'il 
meure. Je te vois frémir, mais mon àmeest bien changée: insultée, 
foulée aux pieds, avilie, il faut que je me venge; car on a osém'ac- 
cnser de ce que j'avais dédaigné jusqu'ici, moi qui n'ai été que trop 
fidèle, quoique enchaînée dans le plus triste esclavage. Tu souris... 
mais je ne lui avais donné aucun sujet de plainte ; je n'étais pas 
infidèle alors, et tu ne m'étais point cher ; mais il me l'a dit; et les 
jaloux, ces tyrans tracassiers , nous provoquent à la révolte et mé- 
ritentlesort que leurs lèvres chagrinesontannoncé d'avance. Je n'ai 
jamais aimé ; il m'a achetée, fort cher sans doute, car il y avait en 
moi un cœur qu'il ne pouvait acquérir... J'étais une esclave sou- 
mise; il a prétendu que s'il n'était point venu me reprendre, j'aurais 
fui avec toi. C'était un mensonge , tu le sais. Mais laissons parler de 
pareils augures ; ils émettent des présages que leurs insultes rendent 
véri'ables. Le retard de ton supplice ne fut pas même accordé à ma 
prière , cette faveur apparente n'avait pour objet que de préparer pour 
toi de nouveau.^ tourments et d'augmenter mon désespoir. Il m'a 
même menacée demort ; maissa folle passion m'aurait r.i'servée quel- 
que temps pourses -nobles plaisirs; et quand il aurait été las de mes 
faibles charmes et de moi ; un sac est-là pour me recevoir et la mer 
bat le pied des murailles! Eh quoi! suis-je donc faite pour êire le 
jouet d'un caprice senile? un bijou que l'on porte jusqu'à ce que la 
dorure en soit effacée? Je t'ai vu; je t'ai aimé; je te dois tout; je 
veux te sauver, ne fût-ce que pour te montrer combien uneesclave 
est capable de gratitude. S'il n'eût point ainsi menacé mon honneur 
et ma vie (et il garde bien les serments qu'a prononcés son cour- 
fou.v), je t'aurais toujours sauvé, mais j'aurais épargné le pacha. 
Maintenant je t'appartiens et suis préparée à tout; lu ne m'aimes 
pas; tu ne me connais pas, et je te fais horreur, llélasi tu es mon 
premier amour, et il est ma première haine... Obi que ne peux-tu 
mettre ma sincérité à l'épreuve , lu ne reculerais pas devant moi ; tu 
ne craindrais pas ce feu qui brùledansle cœur des filles de l'Orient : 
ce feu est maintenant ton phare de salut ; il te montre dans le port 
une barque maïnote. Mais dans une chambre que nous devons tra- 
verser dort le cruel Séid... il ne faut pas qu'il s'éveille! 

— Gulnare! Gulnare! Je n'aijamais senti jusqu'àprésent combien 
ma fortune est abjecte et mon honneur flétri: Séid est mon ennemi : 
il voulait balayer mes amis de la terre par la force du nombre, mais 
au moins par la force ouverte: et c'est pourquoi jesuisvenuici dans 
ma barque de guerre répondre au meurtre par le meurtre, au ci- 
meterre parl'épée; car telle est mon arme, elnonle poignard caché : 
celui qui épargne la vie des femmes ne prend pascelle d'un homme 
endormi. Si je t'aisauvée , Gulnare, ce n'était pas pour en recevoir 
une pareille récompense : ne me force pointa croire que ma pitié a 
été mal placée. Maintenant adieu: puisse ton sein recouvrer la 
paix! la nuit s'écoule... la dernière nuit de repos qui me reste sur 
la terre. 

— Du repos! du repos! dès le lever du soleil, tous tes membres 
craqueront et tes jambes se crisperont autour dupoteau déjà dressé. 
J'ai entendu l'ordre; j'ai vu.,, je ne verrai pas le reste, car si lu 
péris, je mourrai avec toi. Ma vie, mon amour, ma haine, toutmon 
être ici-has dépend de toi , corsaire ! Ce n'est qu'un coup à frapper 1 
sans cette précaution , la fuite serait inutile: comment échapper à 
sa poursuite ardente! Mes injuresirapunies, ma jeunesse flétrie, de 
longues, longues années perdues, un seul coup peut tout venger et 
nous mettre à l'abri de toute crainte. Mais puisque le poignard te 
convient moins que l'épée , j'éprouverai la fermeté de ce bras fémi- 
nin. Les gardes sont gagnés ; en un moment toutserafini, corsaire! 
nous ne nous reverrons qu'en sûreté ou jamais; si ma faible main 
manque son but, la brume du matin planera sur ton échafaud et 

. sur ma bière. 



IX. 



Elle se tourna vers la porte et disparut avant qu'il pût répondre ; 
mais le regard inquiet de Conrad l'accompagna longtemps; et ras- 
semblant comme il put les fers dont il était chargé, pour diminuer 
leur longueur en étoulTant leur cliquetis, la serrure et les verrous 
n'arrêtant plus ses pas, il la suivit aus?i vite que le lui permet- 
taient ses membres enchaînés. Le passage était sombre et tortueux ; 
et Conrad ne savait où conduisait celle roule. Il n'y trouve ni lampe 
ni gardes : il voit de loin une faible lumière : doit-il se diriger vers 
ces rayons indistincts ou bien les éviter? Le hasard guide ses pas : 
une fraiclieur pareille à l'air du matin tombe en plein sur son front. 



Il arrive dans une galerie ouverte : à ses yeux brille , avec la der- 
nière éloile de la nuit, un horizon qui commence à s'éclairer : ce- 
pendant à peine remarque-t-il l'élat du ciel... une clarté venant 
d'une chamb:-e isolée a frappé sa vue. Use dirige vers ce point : une 
porte entr'ouverte lui montre que le rayon part de là, mais rieu de 
plus. Une figure de femme sort d'un pas précipité; elle s'arrête, se 
retourne, s'arrête encore... c'est elle enfin! Plus de poignard dans 
sa main... nul signe d'angoisse dans son attitude. « Béni soit ce 
cœur accessible à la pitié ! elle n'a pas eu la force de tuer ! » Il la 
regarde de nouveau : son œil se détourne avec effroi de la lumière 
du jour. Elle s'arrête, rejette en arrière ses longs cheveux noirs, 
qui voilaient presque sa face et sa blanche poitrine , comme si sa 
tête venait de se pencher sur quelque objet de doute et de terreur. 
Elle rejoint Conrad... Sur son front... sans le savoir ou par oubli, 
sa main précipitée a laissé une seule et faible tache : il n'en distin- 
gue que la couleur, et s'y arrête à peine... Ohl léger, mais certain 
indice du crime... c'est du sang. 



Conrad a vu les batailles; il s'est repu dans la solitude des souf- 
frances promises à un condamné; il a éprouvé les tentations et les 
remords du crime; il a été vaincu, enchaîné, et la chaîne aurait pu 
peser toujours à son bras; mais jamais la lutte, la captivité, le re- 
pentir, surexcitant toutes les forces de son être sensible, n'ont fait 
battre, n'ont glacé toutes ses veines comme la vue de cette tache 
rouge. Cette marque de sang, cette trace révélatrice a banni toute 
beauté de cette face de femme. Il a vu répandre bien du sang : il l'a vu 
sans émotion ; mais alors le sang coulait dans un combat ; et il était 
versé par des hommes. 

XI. 

« C'est fait.., il a failli s'éveiller... mais c'est fait. Corsaire! il est 
mort : tu me coûtes cher. Toute parole serait maintenant superflue... 
partons! partons! Notre barque est à flot: il fait déjà grand jour; 
les quelqueshommesque j'ai gagnés sont tout à moi: ils prendront 
avec eux ceux des tiens qui ont survécu : ma voix justifiera l'œuvre 
de ma main aussitôt que notre voile aura perdu de vue ce rivage 
abhorré. » 

XIL 

Elle frappe des mains, et dans la galerie se rassemblent, disposés 
pour la fuite, ses fidèles Grecs et .Maures : en silence, mais avec ac- 
tivité, ils s'approchent, ils brisent les chaînes du pirate... celle fois 
encore ses membres se trouvent libres, libres comme le vent des 
montagnes; mais sur son cœur malade pèse une tristesse aussi 
lourde que s'il portait tout le poids de ses fers. Pas un mot n'est pro- 
noncé. Sur un signe de Gulnare une porte s'ouvre, et montre uu 
passage secret vers le rivage ; la ville est derrière eux : ûs se hâ- 
tent Ils tîagnent la rive où les vagues dansent joyeusement sur la 
grève jaunâtre; et Conrad, marchant derrière elle, obéit et ne s'in- 
quièle point s'il est sauvé ou trahi : la résistance serait aussi vaine 
que si le farouche Séid vivait encore pour contempler son 
supplice. 

XIIL 

Ils sont embarqués ; la voile se déploie au souffle léger de la brise. 
One de choses la mémoirede Conrad fait repasserdevant elle! il reste 
absorbé dans la contemplation jusqu'au moment oîi le cap, sous 
lequel il a jelé l'ancre naguère, élève sa forme gigantesque. Ah! de- 
puis celte fatale nuit, quelque court qu'ait été l'iniervalle, il a vécu 
un siècle de terreur, de douleur et de crime. Au moment ou 1 ombre 
allont^ée du promontoire assombrit la voile, Conrad se cacha la lace 
et s'enfonça dans ses regrets : il se rappelait tout : Gonzalvo et sa 
troupe soil triomphe précaire et sa main faiblissante ; il songeait à 
celle qui est loin de lui, à la bien-aimée qui l'attend dans la soli- 
tude. Tout-à-coup il se tourna en arrière, et vit... Gulnare, llio- 
micidel 

XIV. 

Elle observa ses traits jusqu'au moment où elle ne put supporter 
davantage son air glacé et plein d'aversion ; et alors, son exalialion 
inaccoutumée se fondit tout-à-coup en larmes trop lard pour en 
verser ou pour qu'on pût les tarir. Elle s'agenouilla près de lui. el lui 
serra la main : « Tu peux me pardonner, toi, bien qu Allah doive me 



4C 



LF.S VEII.LF'IIÎS LITTÉRAIUI^S ILLUSTRÉES. 



jneiulre en horreur ; rar, sans celle luuvrc île lénùhrcs, que serais- 
lii ilcvemi ? Afcable-iimi iW reproches ; mais pasciicure aiijinird'hiii... 
Oh ! épargnc-inni niainlenanl. Je ne suis [.as ro que je parnis tVre : 
celle iiiiil lerrihlc a Iroulilémon cerveau; ne me rends pas loul-h- 
fail inscnsi^e! Si je ne lavais point aimé, je serais moins coupable, 
mais tu n'aurais pas vécu... pour nie hair, si lu lu \eu.s. « 



XV. 

File jugeait mal Conrad : car il se hh^innit plus lui-mfmc qu'il 
ne hlAinait celle qn'involonlairomcnl il avail rendue cmipahlc ; mais 
ses pensées pruf.indes 
saignaient ohscurémenl 
dans son cœur , relrailo 
silcncieu.se et sombre. 
Le vaisiseau marchait , la 
brise était belle , la mer 
propice , cl les vagues 
bleues se jouaient autour 
de la poupe qu'elles pous- 
saient en avant. Bien loin, 
Ji l'horizon , parut un 
point, une tache, un niàt, 
une viiile , un vaisseau 
armé! La vigie de ce na- 
vire signala la petit? bar- 
que ; de nouvelles toiles 
priieot le \ciit d'en haut; 
cl il arriva niajeslueuse- 
menl, porlatil la vitesse 
à sa proue et la terreur 
dans ses lianes. Un éclair 
brille : le boulet va tom- 
ber au-delà de la barque 
sans atteindre ses agiès, 
et s'enfonce en sifflant 
dans la mer : Conrad ra- 
nimé sort de son apathie , 
une joie depuis longtemps 
absente brille dans son 
regard : « Ce sont les 
raiens ! c'est mon sanglant 
pavillon ! les voilà I les 
voilà! Je ne suis donc 
pas abandonne de tous! » 
Les corsaires reconnais- 
sent le signal, répondent 
au salut, mellcnt lecniot 
à la mer et se tiennent 
en panne. « C'est Con- 
rad I c'est Conrad! >. Ce 
cri s'élève du pont du vais- 
seau, el ni la voix des 
chefs, ni celle du devoir, 
ne peuvent comprimer 
les transports. Avec la 
légèreté d'un cœtir jo.eux 
et un regaril étincelanl 
d'orgueil , ils le voient 
escalader encore le flanc 
de son navire ; un sourire 
détend les traits rudes de 
leurs physionomies, cl ils 
se refusent à peine le 
plaisir de le presser sur 
leur sein. Lui, oubliant 

a demi ses dangers cl sa défaite, répond à leur accueil avec la di- 
gnité dun chef, serre cordialement la main d'Anselmo , el sent 
qii ilpeul encore commander cl vaincre. 



XVL 

Après celle nouvelle efl'usion, les corsaires, dans l'excès de leur 
altachcmnl pour leur chef, regreilent presque di'laNoi:- reconquis 
sans danger. Ils avaient mis à la voile, préparés pour la vengeance : I 
s'ils avaient su qu'une femme les avait devancés dans celte œuvre, I 
moins scrupuleux que le fier Conrad sur les moyens d'atteindre leur 
but, ils en eussent fait leur reine. Avec des sourires inlerrosateurs 
cl un air étonné, ils murmurent entre eux et contemplent GÙlnare; 
cl cette femme, à la fois ai dessus et au des.sous de son sexe, que le 
sang n'a point épouvantée, se laisse troubler par leurs regards. Hlle 

Pims. — Imp L\cûi'B et 



tourne vers Conrad un œil Irisle el suppliant ; elle bais.se son voit 
se lient silencieuse auprès de lui, les bras Iran luillciiient rr .i 
sur c; ciiMir qui, une fois Conrad sauvé, abandonne le ra<le au d 
lin. Quniqui; des senlimenls pires que la démence aient (lU reiiii 
celle Ame exlréme en amour comme en haine, dans le bien coin, 
dans le mal , le plus alTrcux de tous les crimes la laissée feunu 
encore. 

XVIL 



l 



1 




Une fiijuic c:i sort à |>as prér.i;iités, s'iirri't 



Conrad l'aperçoii, cl Pcnl profondément son douloureux cmbar.*! 
is : peut il fane moins pour elle? il doit délester l'acte; mai 

plaindre la femme. I)( 
(lois de larmes nepeuvei 
laver son crime, et le cii 
la punira dans un j' 
de Colère; mais le nw 
est fait : quel qui 
c'est pour lui que le poi 
gnard a frappe, que f 
sang a coulé; et il ci 
libre 1 el pour lui elle 
sacrifié toutcequ'ellf, pos 
sédait sur la terre, lou 
ce qu'elle pouvait esjiérei 
dans le ciel. Il regarda 
alors celle esclave aux 
yeux noirs dont le IV. ml 
s'incline sous son rcL'.iid, 
qui paraît maintenant si 
changée et si abailue . si 
faible elsi timide, cl dont 
les joues se couvrent sou- 
vent d'une si profonde 
pftleur. sauf cette terri' 
Lie tache de pourpre (|u'J 
a mi.se le meurtre... Il 
prend sa main... sa main 
qui tremble, mais trop 
lard ; sa main si douce 
pour l'amour, si terrible 
dans la haine : il s<ii<it 
cette main... celle main 
tremblante; et la sienne 
a ]ierdu sa fermeté , el sa 
voix même est mal assu- 
rée. « Guinarc! » mais 
elle ne répond point ;, 
« chère Gulnarel » IClle 
lève les yeux ; c'est sa 
seule réportse , cl elle se 
jette dans ses bras, l'.iiir 
la repousser de cet asile , 
il eut fallu à Conrad un 
cœur au-dessus ou -i l- 
dessousdeceluid'ull ; 
tel ; mais, à tort ou v 
son, il ne la releva y 
Peut-ôtrc, s;ins les | 
senlimenls qui l'aL-i' 
sa dernière vertu ^ 
allée rejoindre le i 
Mais non , Médora ■ 
même aurait pardonin' 
baiser qui effleura 
charmes de sa rivale 
sans leur rien deinan- 
i!er de plus; le premier, le dernier baiser ([ue la fragilité osa déro 
ber à la constance... baiser posé sur des lèvres que le désir av.iii 
embrasées de son haleine, sur îles lèvres dont les soupirs exiialn 
un tel parfum que l'Amour lui-même semblait les avoir carc 
de ses ailes. 



XVI IL 

llsalteignireni aux dernières Jueurs du soir leur île solitaire. Les 
rochers eux-mêmes parurent leur sourire ; le havre relenlii^sâil de 
joyeux murmures ; les phares brillaient dans leur ordre accoiiluiné. 
les bateaux sillonnaient la baie onduleuse cl les joyeux d.iuphins se 
jouaient dans les vagues; le sauvage oiseau des mers lui-même, de 
ses cris aigus et discordants, saluait le retour des botes connus du 
rivage. Derrière chacune des lampes qui brillaient à une fenêtre, 
l'imagination du marin se représentait les amis qui entretenaieni 

c*, rnc SoutBol, «. 



!.■ 
les 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



il 



celte clurlé. joies ilu fo^er, fiiio vous Mes pacrées ii l'œil do 1 
peraace, quand elle vous conlemple du sein troublé des mers! 



XIX. 



On aperçoit des liimii^res en haut, sur le phare et dans la demeure 
du chef, et Conrad y cherche la tour de Médora ; il la cherche en 
vain; cliose étrange! de toutes les fenêtres, la sienne seule est som- 
bre. Chose étrange! autrefois cette clarté ne nianquait jamais de 
saluer le retour; et peut-être, mninlenant, est-elle non pas éteinte, 
mais voilée. Conrad descend au rivai:e par le premier canot, cl 
s'impatiente de la len- 
teur des avirons. Oli ! 
que n'a-l-il une aile plus 
rapide que celle du fau- 
con, pour s'élancer coin- "ILisi- 
me une flèche au sommet 
du roc! A la première 
pause que firent les ra- 
meurs avant d'aborder au 
rivage, il n'attend plus, ne 
regarde plus rien; il se 
jette dans les flots, lutte 
contre la mer , monte 
sur la rive et gravit le 
sentier accoutumé. Il 
vient d'atteindre la porte 
de la tourelle; il s'arrête : 
aucun bruit ne se fait en- 
tendre h l'intérieur, et 
tout est nuit à l'entimr. 11 
frappe; il frappe forte- 
ment, et aucun pas, au- 
cune voix n'annoncent 
qu'on l'ait entendu ou 
qu'on le sache près de là ; 
il frappe eacoie, mais fai- 
blement cette fois, car sa 
main tremblante refuse de 
satisfaire à son impatien- 
ce. La porte s'ouvre ; il 
voit une figure bien con- 
nue, mais non celle qu'il 
s'apprêtait à serrer dans 
ses bras. Les lèvres de la 
suivante sont muettes, et 
les siennes, à lui, essaient 
deu.x fois en vain de pro- 
noncer une question. 11 
saisit la lampe : sa lu- 
mière lui apprendra tant ; 
mais il ne peut la soute- 
nir, et ellcs'éteint en tom- 
bant. Impossible d'atten- 
dre qu'elle soit rallumée ; 
plutôt rester là jusqu'au 
jour; mais, à l'extrémilé 
cbi corridor , un autre 
flambeau répand sa clar- 
té vacillante; il arrive à 
l'appartement... il voit 
ce que son cœur ne vou- 
lait point croire , mais 
ce qu'il avait pressenti. 



doux astres d'azur dans une longue, une dernière éclipse; mais elle 
épargne encore le charme qui entoure les lèvres : elles semblent en- 
coie réprimer un sourire et implorer un instant de repos. Mais ce 
blanc linceul et ces tresses étendues sursôn sein, longues, blondes, 
mais couchées immobiles, ces tresses qui, jouets des zéphyrs de 
chaque été, échappaient d'elles-mêmes aux guirlandesqui tentaient 
de les retenir; tout cela, et la complète pâleur d; ses joues... tout 
cela ne convient qu'au cercueil. Médora n'est plus rien : pourquoi 
Conrad est-illà? 

XXI. 

Il no fait point de question ; toutes les réponses sont contenues 

dans le premier aspect de 
ce front de marbre. C'en 
est assez ; elle est morte , 
qu'importe comment ? 
l/amour de sa jeunesse, 
l'espoir de meilleures an- 
nées, la source de ses 
vœux les plus doux , de 
ses craintes les plus ten- 
dres, le seul être vivant 
qu'il piit ne point ha'ir, 
lout lui est enlevé à la 
fois ; et il mérite son sort, 
mais il n'en sent pas 
moins la rigueur. L'hom- 
me vertueux clierche la 
paix dans des régions oii 
le crime ne peut jamais 
trouver de place; l'or- 
gueilleux, l'homme éga- 
ré , qui ont fixé ici-bas 
toutes leurs joies et qui 
trouvent que la terre con- 
tient bien assez de dou- 
leurs, en perdant l'objet 




Ello n'est plus! Que fait-il là cncor 



XX. 



Il ne détourne point la tête, ne parle point, ne se sent point dé- 
faillir : ses yeux deviennent fixes; ses membres, tout à l'heure in- 
quiets et agités, restent immobiles: il regarde... Oh! combien 
longtemps nous contemplons de pareils spectacles en dépit de la 
douleur, et sachant, mais ne voulant pas nous avouer que nous les 
contemplons en vam ! Animée par la vie, elle était si calme et si 
blanche, que, pour elle, la mort a revèlu un doux aspect : les froides 
fleurs que tient sa main plus froide qu'elles, sont si doucement ser- 
rées dans sa derrière étreinte, qu'elle semble les sentir encore en 
feignant de dormir : image d'un jeu d'enfant qui fait venir les 
larmes! Sespaupièresde neige, frangées de longs cils noirs, voilent.... 
Oh! peut-on se rappeler, sans douleur, tout ce qui brillait sous ce 
voile. Oui, c'est sur l'œil humain que la mort exerce toute sa puis- 
sance en chassant l'esprit de son trône lumineux I Elle a plongé ces 

Pauis. — Imp. UcooielC. rue Souffli,!, (5. 



de ces joies, perdent tout. 
Peut-être n'etait-cc qu'u- 
ne illusion , mais qui peut 
se séparer sans chagrin 
d'une illusiim qu'il ai- 
mait? Bien des yeux sto'i- 
ques et bien des figures 
sombres masquent des 
cœurs qui , en fait de 
souffrances , n'ont plus 
rien à apprendre: et bien 
des pensées déchirantes 
sont cachées et non ense- 
velies sous des sourires 
qui conviennent le mnius 
à ceux qui les affichent 
le plus. 

XXll. 

Ceux qui le sentent 
bien vivement ne peuvent 
cependant exprimer ce 
trouble i^ue la souffrance 
apporte a l'esprit : il en- 
tame des milliers de pen- 
sées pour n'aboutir qu'à 
une seule; il demande h 
toutes choses un refuge, 
et ne le trouve nulle part. 
Aucune expression ne suffit pour dévoiler ce secret des tortures do 
l'Ame; car la vraie douleur n'est point éloquente. L'épuisement écrasait 
Conrad, et la stupeur le berçait ciimme dans une sorte de repos : dans 
cet élal d'énervement, il semblait que toute la sensibilité que l'homme 
puise dans le sein de sa mère fût revenue dans ses yeux ; car ces 
yeux, naguère si fiers, pleuraient comme ceux d'un enfant : la fai- 
blesse même de son cerveau se révélait ainsi, sans apporter aucun 
adoucissement à ses peines. Personne ne vit ces larmes : peut-être, 
s'il avaitété vu,nese serait -il jamais livre à ces démonstrations inac- 
coutumées. Du reste, elles ne coulèrent pas longtemps, il les sécha 
pour partir le cœur inconsolé, désespère, brisé. Le soleil se lève , 
mais l'àme de Conrad reste sombre; la nuit vient, mais sa nuit dure 
toujours. 11 n'est point de ténèbres pareilles à celles de l'âme : la 
douleur est aveugle, plus aveugle que les aveugles mêmes. Elle ne 
peut voir et elle ne veut point voir; mais elle se tourne toujoursvers 
l'ombre la plus épaisse, et elle ne peut souffrir un guide I 



18 



LES VEILLÉKS LITTÉRAIRES ILLUSTRtP.S. 



xxm. 

Le cœur de Conrad, fait pour les sentiments tendres, avait été 
violeromcnl jeté dnns le mal : trahi ilc bunne heure cl trop long- 
tctiiiis Iruiniié, chacun de ses pcnciiants. pur comme la goutte d'enu 
(lui tuiiil)e (le la vot^tc d'une (grotte, comme cette goutte s'était en- 
durci .devenus terrestres, ils lurent peut-être moinschastes; mais ils 
durent aussi s'abattre, se placer cl se pétrifier enfin. Les tempêtes 
ij.'^iMii le rocher, la foudre le brise; mais, comme le rocher, son 
ra'ur sut résister lon;;lemp9. Une fleur croissait à l'ombre de son 
fionl sourcilleux, quel(|U(^opaisse que fût celle ombre : il l'avait iibri- 
tée, défendue jusquc-li. Le tonnerre est veiiii, et a brisé à la fois et 
la dureté du granit et la faible ti{;e du lis : l'aimable plante n'a point 
livré au vent une seule de ses feuilles pour révéler son sort : mais 
elle s'csi Uétrie, elle est morte tout entière au lieu même où elle 
est tombée; et de son rude prolecleur, il reste dos fragments noir- 
cis, épars à la roude sur le sol nu. 



XXIV. 

Le malin brille : peu d'entre les pirates osent aborder Conrad h 
celle heure où il veut être seul : néanmoins Aaselniu se dirige vers 
sa tour. Conrad n'était point là, et on ne l'apercevait point sur le 
rivage. Alarmés, ses compagnons emploient la journée à parcourir 
rilc en tous sens; un second soleil, un autre encore les voit conti- 
nuer les mêmes recherches : ils crient et répètent son nom jusqu'à 
en fatiguer les échos. Mais après avoir fouillé en vain les monts, les 
grottes, les cavernes, ils trouvent enfin, sur la grève, la chaîne bri- 
Béc d'un canot :leursespéranccs revive ni ; ils le suivront sur l'Océan. 
Vaine pensée! la lune remplit son croissant, le vide et le remplit 
encore, et Conrad ne vient pas: il n'est pas revenu depuis ce jour. 
Aucune trace, aucun avis .sur son sort ne sont venus apprendre où 
vivent ses douleurs, où a péri son désespoir. Les forbans regrettèrent 
longtemps celui qu'aucun autre ne regrette; ils élevèrent à sa bien- 
ainiée un monument splendidc; mais pour Conrad, ils ne consa- 
crèrent ;i sa mémoire aucune pierre funéraire : sa mort est encore 
douteuse ; ses e.xploits sont trop bien connus. Il n'a légué à l'avenir 
que le nom d'un corsaire, paré d'une seule vertu, souillé de tous 
les crimes. 

FIN DtJ COHSAinE. 



HEURES DE LOISIR. ' 



sun LA MORT d'une JEUNE PARENTE (4802). 

Les vents se taisent ; le soir est triste ; pas un zéphyr n'agite le 
bocage: j'ai visité la tombe de Marguerite, et j'ai semé des fleurs 
sur les restes de ce que j'aimais. 

Son enveloppe terrestre est couchée dans une étroite demeure ; 
cette enveloppe à travers laquelle rayonnait une si belle Ame. Le 
Uui des cpouvantemenis l'a saisie comme une proie : ni verlu , ni 
beauté n'ont pu racheter sa vie. 

Oh ! si ce monarque terrible pouvait éprouver la pitié ; si le Ciel 
voulait annuler les terribles déciels du Destin, l'amant éploré n'au- 
rait point à parler de ses douleurs; la muse n'aurait point à révéler 
des vertus éteintes pour jamais. 

Mais, pourquoi pleurer? Cette âme sans rivale plane au-dessus 
de l'espace où brille la clarté du jour , et les anges en pleurant la 
conduisent vers ces retraites fortunées où des plaisirs sans fin ré- 
compensent la vertu. 

El de présomplueux mortels iront-ils prendre les cieux h partie, 
et dans leur délire accuser la Providence divine? Non I loin de moi 
celle lutte insensée ; jamais je ne refuserai à mon Dieu la soumis- 
sion que je lui dois. 

Pourtant le souvenir de ces vertus m'est cher; pourtant ces traits 
restent pravés dans ma mémoire : toujours ce souvenir me fait ver- 
ser une larme de tendresse; toujours ces traits gardent dans mon 
coeur leur place accoutumée. 



A EDDLESTONE. 

Si la Frivolité sotirit quand elle voit nos deux noms enlacés par 
l'amitié ; la vertu . s'unis.sanl h la vertu , mérite pourtant plus d'in- 
térêt que la noblesse qui s'allie au vice. 

Quelque inégal que ton destin puisse être au mien que décore un 
litre, une haute naissance, n'envie pas ccpendaut cet éclat trop 
brillant : lu peux l'enorgueillir de ta vertu modeste. 

Nos âmes au moins se sont embrassées, comme étant de mêui" 
origine ; ton sort ne peut abais.ser le mien ; cl nos rapports ne smit 
pas moiusdoux, puisque le mérite y tient la place du rang. 



A D (1803). 

J'espérais avoir en toi un ami dont la mort seule pourrait me 
séparer ; mais la main perfide de l'Ivuvic t'a détaché de mes bras 
pour toujours. 

Oui. c'est par la force seule qu'elle a pu l'arracher de mes bras; 
mais, tu gaides ta place dans mon cœur; lii, du moins, ton image 
restera toujours, tant que ce cœur n'aura imint cessé de battre. 

Kl , quand viendra le jour où le tomneau laisse échapper sc^ 
morts, où la vie vient ranimer la p^Hissière, alors je rcpo>orai ma 
tête sur ton sein bien-aimé... Sans loi, où trouverais-je le ciel? 



FRAGMENT (1803). 

Quand la voix de mes oères appellera dans leurs demeures étlié- 
récs mon esprit satisfait n'être reconnu par eux; quand mon fan- 
tôme chevauchera la brise, ou dans l'obscurité d'un brouillard des- 
cendra le flanc de la montagne; ohl que ni"n ombre ne voie pas 
d'urne fastueuse marquer la place où la terre retourne à la terre I 
ni longue liste de litres, ni inscriptions élogieuses sur ma pierre 
tumulaire. Mon épilaphe sera mon seul nom. Si ce nom est pom- 
ma poussière une couronne d honneur, il ne m'en faut point da- 
vantage pour payer le peu de bien que j'aurai fait. Ce nom , ce 
nom seul marquera une place qui avec lui doit vivre dans la mé- 
moire, ou tomber avec lui dans l'oubli. 



APRES LE MARIAGE DE MISS ClIA'n'ORTn (1805). 

Collines d'Anncsley, collines froides et sombres, parmi lesquelles 
errait ma jeunesse insouciante, oh! comme les orages du nord liui^ 
lent tristement parmi vosombragcs touffus! 

Non, désormais, pour tromper les longues heures, je ne puis 

§lus retrouver ici mes retraites favorites; non, désormais le sourire 
e Marie ne peut plus m'y faire un paradis. 



EN QUITTANT LABBAVE DE NEWSTEAD (1805). 

Le vent siffle sourdement entre tes créneaux, Newslead! de- 
meure de mes pères , tu tombes en ruines! Dans (es jardins nuire- 
fois si riants, la ciguë et le chardon ont étouffé la rose, qui a>ait 
lîni par fleurir dans les chemins. 

Les barons couverts de madles, qui conduisaient vail'auiMient 
leurs vassaux d'Europe à la coiuiuète des plaims de la l'ale.-line. 
n'ont laissé ici d'autres traces que leurs écussons et leurs boucliers qt;i 
s'entrechoquent au moimlrc souffle du vent- 
Robert, le vieux ménestrel, ne vient plus aux accords de sa hai pe 
réveiller dans les cœurs l'amour des palmes guerrières : John do 
Horislan dort sous les tours d'Ascalon , et la main de son ménes- 
trel a été sécliée par la mort. 

Paul et Hubert dorment dans la vallée de Crécy, où ils sont tom- 
bés en corabattaiit pour Edouard et pour l'Angleterre. mes pères f 
les larmes de votre pays vous ont fait revivre, et ses annales disent 
encore comment vous avez combattu, comment vous êtes tombés. 

Luttant COI) Ire les traîtres à Marslon-Moor avec le lovai Rupert, qua- 
tre frères ont fécondé de leur sang un sol stérile; fis combattaient 
à la fois pour le roi et pour la pairie, et leur dévoûmenl a été scellé 
par la mort. 
Onilues des héros, soyez heureuses! En quittant la demeure de 



OiUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



10 



ses ancêtres, voire fils vous fait ses aJieux! Dans les pays lointains 
comme ici, votre souvenir relèvera son courage ; il ne songera qu'à 
la gloire et à vous. 

Quoiqu'une larme obscurcisse sa vue au moment de ce départ 
douloureux, un regret, et non point une crainte, cause son émo- 
tion; quelque loin que l'entraîne sa destinée, brûlant d'imiter ses 
a'ieiix, il n'oubliera pas leur gloire. 

gloirel ô souvenir qu'il chérira toujours ! il jure ici que jamais 
il n'imprimera de tache à votre nom ; il veut vivre comme vous, ou 
comme vous mourir; et puisse-t-il ensuite mêler sa poussière à la 
vôtre I 



ÉPITAPHE d'un ami (1803). 

bien-aimé I ô ami toujours cher I de combien de larmes vaines 
j ai arrose ton cercueil! combien de soupirs ont répondu à tes der- 
niers soupirs, tandis que tu luttais contre les angoisses du trépas! 
Si des larmes pouvaient arrêter dans sa course l'impitoyable tyran ; 
si des angoisses pouvaient amortir les coupsde son arme funeste ; si 
la jeunesse, la vertu, pouvaient obtenir un seul instant de répit; si 
la beauté possédait un charme capable d'éloigner de sa proie ce 
spectre redouté, tu aurais encore vécu pour apaiser les souffrances 
de mon âme , pour faire l'honneur de tes émules et les délices de 
tes amis. Ta douce âme vient-elle planer quelquefois sur la place 
ou ta cendre achève de se consumer ; alors, tu dois lire, écrits dans 
mon cœur, des regrets trop profonds pour les confier à l'art du 
sculpteur. Aucun marbre n'indique la couche où lu dors sous un 
humble gazon ; mais des statues vivantes y versent des larmes. 
L'image de la douleur ne s'iuehne pas sur la tombe ; mais la dou- 
leur elle-même y vient pleurer ton destin prématuré. Sans doute 
un père gémit sur l'extinction de sa race; mais la douleur même 
a un père ne peut égaler la mienne. Certes, nul ne pourra, comme 
tu 1 eusses fait, adoucir sa dernière heure; et pourtant, il a d au- 
tres enfants pour calmer aujourd'hui ses regrets; mais près de 
moi, qui tiendra la place? quelle nouvelle amitié pourra effacer ton 
image?... Non, rien! Les larmes d'un père cesseront de couler; le 
temps apaisera la douleur d'un frère encore enfant : tous seront 
consoles, et l'amitié seule pleurera dans l'abandon. 



A EMMA. 

Puisque l'heure est venue où vous devez malgré ses larmes quit- 
ter celui qui vous aime ; puisque notre rêve de bonheur est passé • 
encore une angoisse à souffrir, chère enfant, et tout sera fini. ' 

Ilélas! c'est une angoisse cruelle de nous quitter pour ne nous 
réunir jamais , de m'arracher des bras de celle que j'aime, et de la 
laisser partir pour un rivage lointain. 

Eh bien! nous avons passé quelques moments heureux, et de 
doux souvenirs viendront se mêler à nos larmes, quand nous re- 
verrons par la pensée ces tours antiques, abri de notre enfance. 

Du haut de ces tours aux gothiques créneaux, nous avons con- 
templé le lac , le parc , la vallée ; et , à travers les larmes qui ob- 
scurcissent notre vue, nous leur disons encore un dernier adieu. 

Nous disons adieu à ces champs que nous avons tant de fois par- 
courus dans les heures consacrées aux jeux de notre enfance ; adieu à 
ces ombrages où, après nos courses, votre tète reposait sur mon sein ■ 

Tandis que moi, admirant votre jeune beauté, j'oubliais d'écarter 
1 insecle aile, à qui j'enviais le baiser qu'il posait sur vos Yeuv en- 
doi'ims. ■' 

Voyez la petite nacelle peinte, dans laquelle je vous conduisais- 
voyez la-bas, dominant tous les arbres du parc, l'ormeau que i'es- 
caladai pour vous plaire. 

Ces temiis sont passés; nos joies ne sont plus; vous me quittez- 
vous quittez cette heureuse vallée; seul, je parcourrai tous ces lieux 
témoins de tant de bonheur; sans vous, quel charme pourrais-ie en- 
core y trouver? 

Qui peut comprendre, sans l'avoir éprouvée, la douleur d'un der- 
nier embrassement, quand, arraché h tout ce qu'on aimait il faut 
Qireun long adieu au repos? ' 

C'est là le plus douloureux des maux, c'est ce qui maintenant 
couvre nos joues de larmes : c'est le terme fatal de l'amour le idus 
tendre et le dernier adieu. ^ 



A M. S. G. 

Quand j'aperçois tes lèvres charmantes, leur rougeur m'invite à 



y déposer un baiser de feu: cependant, je m'interdis ce bonheur 
céleste; car, hélas! ce serait un bonheur coupable. 

Quand je vois en rêve ton sein si pur, ah ! je voudrais reposer ma 
tête sur cette blanche neige; cependant, je réprime ce désir auda- 
cieux; car ce serait renoncer pour jamais au repos. 

_ Tes regards pénétrants vont droit à mon cœur, et le font palpiter 
d'espérance ou de crainte; cependant, je te cache mon amour, et 
pourquoi? Parce que je ne voudrais point le couler une larme. 
■ Je ne t'ai jamais dévoilé mon amour, et pourtant tu n'as que trop 
bien deviné le feu qui me consume ; mais dois-je l'entretenir do 
ma passion, et changer en enfer le ciel de ton âme? 

Non, car tu ne peux jamais être à moi; un prêtre ne pourrait 
bénir notre union. Ce n'est donc que par un lien tout céleste, 
ô ma bien-aimée ! que lu pourras m'appartenir. 

Que^mon feu se consume donc en secret ; qu'il se consume, tu ne le 
connaîtras jamais : j'aime mieux encourir une mort certaine que de 
laisser briller sa clarté criminelle. 

Je ne veux point soulager les tortures de mon cœur en chassant 
du lien la douce paix aux yeux de colombe; plutôt que de l'iufliger 
une telle blessure, je prétends étouffer mes présomptueux désirs. 

Oui, je renonce à ces lèvres adorées, pour lesquelles je braverais 
plus que je n'ose dire ; pour sauver ton honneur et le mien , je te 
dis un dernier adieu. 

Oui, je renonce à ce sein de neige: je fuis avec le désespoir; et, 
jamais je n'espérerai plus te serrer dans mes bras, bonheur au prix 
duquel je pourrais lout risquer, excepté ton projire bonheur. 

Tu resteras donc pure de toute faute, et la plus sévère matrone 
ne pourra flétrir ta renommée. Que des maux incurables viennent 
m'assiéger, ce n'est pas loi qui seras le martyr de l'amour. 



A CAROLINE. 

Crois-tu donc que j'aie pu voir sans être ému tes beaux veux 
remplis de larmes qui me suppliaient de rester; crois-tu que "sans 
m'éraouvoir j'aie pu entendre les profonds soupirs, qui en di.saieiil 
plus que des paroles ne pourraient exprimer ? 

Quelque vive que fût la douleur qui faisait couler les larmes, eu 
voyant ainsi se briser nos espérances et notre amour, cepen- 
dant, chère fille, ce cœur saignait aussi profondément blessé que 
le lien. 

Mais , quand l'angoisse enflammait nos joues , quand tes douces 
lèvres s'unissaient aux miennes, les larmes que versaient mes pau- 
pières se perdaient dans celles que tu répandais toi-même. 

Tu ne pouvais sentir le feu de mes joues, car tu^l'avais éleint 
dans les flots de les larmes. Et lorsque ta langue essayait de par- 
ler, c'est au milieu des soupirs qu'elle prononçait mon nom. 

Et cependant, chère fille, nous pleurons en' vain; en vain nous 
soupirons en plaignant notre sort. 11 ne peut nous rester que le sou- 
venir... le souvenir qui redoublera nos larmes. 

Adieu, encore une fois, ô ma chère bien-aimée! étouffe tes re- 
grets, si tu le peux ; que la pensée ne s'arrête pas sur un bonheur 
qui n'est plus : noire seul espoir est dans l'oubli. 



Oh ! quand la tombe voudra-t-elle ensevelir pour jamais ma dou- 
leur! Quand mon âme pourra-t-elle déployer son vol loin de celle 
dépouille d'argile? Le présent est pour moi l'enfer; et chaque ma- 
tin qui renaît ne fait que ramener avec de nouvelles tortures la 
malédiction qui m'accablait la veille. 

Les larmes ne tombent pas de mes yeux, le blasphème ne sort 
pas de mes lèvres; je ne maudis même pas les démons qui m'ont 
chassé de mon paradis; car, sous le poids d'une pareille douleur, 
c'est le fait d'une âme sans énergie que de l'e.xhaler en plaintes 
bruyantes. 

Si mes yeux, au lieu de larmes, pouvaient lancer des trails de 
feu; si mes lèvres exhalaient une flamme inextinguible; mon re- 
gard vengeur consumerait nos ennemis , et ma langue donnerait 
l'essor à sa rage. 

Mais les malédictions et les larmes, également impuissantes, ne 
servent qu'à augmenter la joie de nos tyrans ; car, s'ils nous voyaient 
déplorer notre funeste séparation , leurs cœurs sans pitié s'enivre- 
raient de ce spectacle. 

El pourtant, nous avons beau céder avec une résignation feinte, 
la vie ne fut plus luire h. nos yeux un seul rayo!» de bonheur ; l'a- 
mour ni l'espérance ne peuvent nous consoler sur la terre : la tombe 
est notre seul espoir; car la vie ne nous offre que des craintes. 

fille adorée ! quand voudra-t-on m'étendre dans le cercueil, puis- 
que j'ai vu l'amour et l'amitié me quitter pour jamais? Si dans la 



«ft 



LES vF.H.i.fti'S i,iTTf:nAinr.9 illustrées. 



ilonioiiro sûiitlirr je pi'iix cnrore tc serrer dang nies bras, pcul-Clrc 

I iis-^iT.iiil il>; III ii.iix Ifs niurU. 



A lA Mi'.MB (<808). 

Qiinnd jc roiilends cxprimor une afTcctinn si vive, ne pense pas, 
ô ma bipi)-niiii(^e , que j'amicillc avec inrn'iluliK^ Iob paroles; car 
ta MUX (li'saniicrait le soiipenn môme, et les veux brillent d'une lu- 
inii'^re qui ne saurait tromper. 

Kt eependanl mon eœur, rempli d'une tendre adoration, sonpc 
awr pi'iiie (nin l'amour, comme la feuille des bois, doit se flétrir 
lin join ; c|nc la vieillesse viendra, cl qu'alors nos souvenirs nous 
ciiilteronl des Larmes ; 

Qu'un jour doit arriver oii les beaux anneaux de ta chevelure, 
jierd.int leurs doux reflets dorés, s'éclairciront an soiiflle de la brise; 
où enliii linéiques flis arpentés, débris de ces tresses splendides , 
aiinoiiccronl les infirmités de l'âge et le déclin de la nature. 

Ti-lle est la pensée, ii ma bicn-aimée, qui assombrit mon front, 
qunii|ue je n'aie point la présomption de censurer larrJt que Dieu 
a |iroiioiicé sur toute créature, I arrèl de mort qui doit nous sépa- 
rer un jour. 

Ne te méprends pas aimable incrédule, sur la cause de l'émo- 
ihiii i|iii iii:i'.;iie : aucun doule ne jieut arriver jusqu'à rame de ce- 
lui ipii l'ailiue; eliacuii .le les re^-ards est l'objet de mon ciillc; un 
sourire m'cnehanle, une larme siiflit pour changer mes convic:ions. 

Mais puisque la mort doit tôt ou lard arrêter notre carrière, puis- 
que ces deux cœurs, unis par une brûlante sympalliic, doivent dor- 
mir dans la tombe, jusqu'à ce que le son de la terrible trompette 
vieillie nous réveiller en appelant tous les trépassés confiés au sein 
de la terre ; 

l'iiisqu'il en est ainsi, savourons à longs flots les plaisirs d'une 
passiiui inépuisable ; échangeons sans eessc la coupe toujours 
pleine des ravissements de l'amour ; enivrons-nous tous deux rie ce 
terrestre nectar. 



STAN'CKS A CNF. DAME, EX LUI ENVOYANT LES POIÎSIES 
DU CAMOUNS. 

Peut-être en faveur de moi, jeune fille, feras-tu quelque cas de 
ce page de ma Icmlre estime ! Ces vers chantent les rôves enchantés 
de l'amour, sujet que nul ne peut dédaigner. 

Oui peut y trouver h redire, si ce n'est quelque sotte envieuse, 
quelque vieille fille désappointée, quelque élève d'une école de pru- 
derie, condamnée à se flétrir dans un triste isolement? 

Lis ce volume, jeune fille ; lis avec amour, car tu ne seras jamais 
pareille à ces malheureuses créatures; et ce n'est pas en vain que 
je le demanderai ta pitié pour les douleurs du poète. 

Canioi-ns était un véritable enfant des muscs : il ne chantait point 
«ne flamme frivole ou factice : puisse l'amour te couronner comme 
il la couronné; mais que sa Irisle fin ne soit pas la tienne. 



LE PREMIER RAISER D AMOL'R. 

Arrière les pâles fictions de vos romans, tissus de faussetés dont 
la folie a fourni la trame! A moi le doux rayon d'un reg.ird qui 
vient du cœur, ou le ravissemcnl qui naît du premier baiser d'a- 
mour! 

Himcurs dont le sein ne brûle que du feu de l'imagination , dont 
les passions sentent la bergerie; de quelle noble source couleraient 
vos sonnets, si vous aviez goûté le ])remier baiser d'amour. 

Si parfois Apollon vous refuse son aide, si les neuf Sœurs pren- 
nent leur vol luin de vous : ne les invoquez pas davantage, dites 
adieu à la muse, pour essayer l'elfel du premier baiser dauiour. 

Froides compositions de l'art, je vous exècre I (pie les prudes me 
condamnent, que les bigots me dévouent à l'enfer; j'aime les sim- 
ples effusions d'un eœur qui bat de plaisir au premier baiser d'a- 
mour. 

Vos ber.'Crs, vos troupeaux, inventions fantastiques, peuvent 
plaire un moment, mais jamais émouvoir : l'Arcadic n'e>l que le 
jiays des rêves; que sont de pareilles visions, au prix du premier 
baiser d'amour. 

Ne dites plus que l'homme, depuis Adam jusqu'à nous, n'a connu 
que le malheur; une part du paradis reste encore sur la terre: 
Éden revit dans le premier baiser d'amour. 

Quand la vieillesse glace le sang, quand l'âge du plaisir est passé 
(car les années pour s'enfuir out les ailes do la colombe), notre 



plus cher et plu» doux souvenir, e.lui que nous garderons aprè» 
tous les autres, sera le premier baiser d'amour. 



Au DUC DB DORSET (1805). 

Dorset, loi dont les premiers pa.«< accompagnèrent les miens, aloni 
que nous explorions enscmlile tous les sentiers des bosquets do 
rida (1 j; loi, (|ui m'inspiras assez d'afl'ection pour que je voulusse to 
proléger et devenir ton ami au lieu de ton tyran, en dépil dog rudes 
coutumes de notre troupe adideseente, qiiiVordonnaient d'obéir cl 
m'autorisaient à commander; loi. sur la tête de qui peu d'années 
accumuleront les dons de la richesse et les honneurs du pouvoir; 
loi, qui dès ce jour possèdes un dis noms les plus illuslre.s et le 
rang le plus glorieux , un rang i|ui te rapproche des marches da 
trône: Dorset, malgré tous ces présents de la fortune, ne laisse 
point cntr.aîner ton ûme au mépris de la noble science, au rejet de 
tout contrôle : garde-loi de te prévaloir de la complicité de certains 
pédagogues qui , craignant de rabaisser le jeune hériiier d'un litre, 
et prévoyant sa grandeur prochaine, voient d'un reil indulgent de 
seigneuriales erreurs, et sourient à des fautes qii ils n'oseraient pu- 
nir. 

Déjà de jeunes parasites plient le genou devant la richesse, leur 
idole d'or, et non devant loi (car même à l'aurore de la i- impie en- 
fanee, elle trouve des esclaves prêts à manier l'encensoir et i éven- 
tail] ; déjà ils te disent -. « L'éclat doil entourer celui que s;i nais- 
sauce destine aux grandeurs; les livres ne sont faits que pour de 
laborieux imbéciles, et les esprits généreux dédaignent les règles 
vulgaires. » Ne les crois point : le chemin qu'ils t'indiquent est ce- 
lui de la honte ; en suivant leurs conseils, tu flétrirais la gloire de Ion 
nom. Parmi lesjeunes condisciples, i;echercheceux qui n'hésitent pas 
à condamner le mal ; ou si, parmi tous les amis de ta jeunes.se au- 
cun n'ose faire entendre l'accent sévère de la vérité, consulte ton 
propre cœur, il le mettra sur tes gardes; car je sais que la vertu 
y reside. 

Oui, depuis longtemps j'ai observé Ion àme ; mais maintenant 
un nouveau théâtre m'atlire loin de loi; depuis longiem|)s j'ai ob- 
servé en loi un esprit généreux qui, bien cultivé, fera les délices de 
tes semblables. Ah! moi-même que la nature a fait hautain et farou- 
che, moi l'enfant chéri de l'imprudence; moi qui, inarqué d'avance 
du type de toutes les erreurs, dois marcher de faute en faute à ma 
chute complète: je voudrais y succomber seul. Bien que nul pré- 
cepte ne puisse maintenant apprivoiser mon cœur orgueilleux, jc 
chéris les vertus que je ne puis atteindre. 

Ce n'est pas assez pour toi de briller un instant, comme tant 
d'autres enfants du pouvoir, passager météore qui tombe en s'eii- 
flammant; tu ne le eontenteras pas du triste honneur de remplir 
une page îles annales de la pairie d'une longue suite de noms qui 
ne figurent que là, et de partager avec la foule des hommes qui 
portent un lilrc, ce vulgaire destin d'être envié pendant la vie et 
oublié dans le tombeau. Car là,songes-y bien, rien ne te distinguerait 
de la foule des moris : rien que la froide pierre qui couvrirait tes res- 
tes, et l'écusson délabré, et la devise héraldique, et l'inscription 
pompeusement bKisonnée, mais bien rarement lue, ornements du 
sépulcre, oij des lords sans vertus gravent leurs noms iuhouorés. 
Non, tu ne voudras pas imiter ces hommes qui dorment oubliés Comme 
les sombres caveaux où sont ensevelis leurs cendres, leui-s erreurs 
et leurs vices, le tout recouvert de longues légendes armoriées, où 
personne ne jettera jamais les yeux. Oh! que je voudr,iis, d'un re- 
gard prophétique, te suivre d'avance dans la longue et glorieuse 
carrière, marchant à la tête des bons et des sages, le premier par 
tes talents comme par la naissance, foulant aux pieds les vices, dé- 
daignant les faiblesses, et non le favori de la fortune, mais le plus 
noble de ses enfants. 

Fouille les annales des anciens jours : elles sont remplies du nom 
de tes ancêtres. L'un, ami des mis, fut pourtant homme de mérile, 
et eut l'honneur de créer le drame-britannique ; un autre, non 
moins renommé pour son esprit, brilla dans les camps, au sénat cl 
à la cour; favori de Mars et des neuf Sœurs, il était fait pour bril- 
ler dans les plus hauts rangs; et, bien su|iéricur à la foule qui 
rampe autour des trônes, il fut l'orgueil des princes et I honneur 
de la lyre. Voilà quels furent tes aïeux : soutiens leur nom tel qu'ils 
te l'ont légué; ne sois point seulement l'héritier de leurs litres, 
mais au.ssi de leur gloire. 

Pour moi l'heure s'approche, quelques journées rapides vont clore 
à mes yeux celte scène étroite de joies cl de douleurs enfantines : 
chaque" appel de la voix du temps m'annonce qu'il faut quitter ces 
ombrages oii j'ai connu I espoir', la paix et l'amitié : l'esiKiir, qui se 
colorait pour moi de toutes les nuances de 1 arc-en-eiel, et qui do- 
rait les ailes des instants fugitifs; la paix, que ne troublaient jamais 

(I) Nom par letpicl Byron désigne, ici et dans quelques autres passa- 
ges, le collège d'Hairovs, 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



21 



ilu son]l)rcs réflexions, ni ces rêves de malheur qui assombrissent 
lavcnir; l'amitié enfin qui, dans loule sa purclé, n'apparlicnt qu'à 
l'enfance; car, liélas! ils n'aiment pas longtemps, ceux qui savent 
si bien aimer. A tous ces biens, adieu! je salue pour la dernière 
fois les lieux oîi je les ai goûtés. Ainsi, l'exilé salue le rivage natal 
qui fuit lentement à l'horizon profond et bleuâtre, et d'où le sui- 
vent des yeux pleins de deuil, mais qui ne peuvent pleurer. 

Cher Dorset, adieu ! je ne demanderai pas un profond souvenir à 
un cœur si jeune que le lien. La prochaine aurore balaiera mon 
nom de cette intelligence encore tendre, et n'y laissera aucune 
trace de moi. Peut-être dans un âge plus mûr, puisque le sort nous 
a jetés dans la même sphère d'activité, puisque dans un même sénat, 
dans une même discussion, l'I'Uat peut réclamer notre sulfrage; 
peut-être, nous rencontrant dans cette arène politique, passerons- 
nous l'un près de l'autre avec une froide réserve, avec un regard in- 
difl'érent et glacé. Pour moi, dans l'avenir, je ne puis être à ton égard 
ni ami, ni ennemi ; je dois être étranger à ta personne, h tes joies 
et à les peines; je ne puis espérer de repasser un jour avec toi les 
sou\eiiirs de nos premières années, de retrouver ces douces heures 
d'iniimité, ou même d'entendre encore, si ce n'est dans la foule des 
salons, ta voix si bien connue. Et pourtant, si les vœux d'un cœur 
incapable de voiler des sentiments qu'il devrait étoulTer peut-être 
( mais hâtons-nous de quitter un sujet sur lequel c'est insister 
ii'op longtemps), si ces vœux n'ont point été formés en vain, l'ange 
protecteur qui dirige ta destinée, comme il l'a trouve grand par la 
naissance, te laissera brillant de ta propre gloire. 



DAMOETAS (1805). 

Enfant d'après la loi, adolescent par l'âge, esclave par nature 
de tous les penchants vicieux, dépourvu de tout sentiment de honte 
et de vertu, habile dans le mensonge, démon d'imposture, hypo- 
crite achevé dès le berceau, inconstant comme le vent, extravagant 
dans SCS goûts ; faisant de la femme sa dupe, d'un enfant trop con- 
fiant son jouet ; vieux dans la pratique du monde, quoique sortant 
à peine de l'école; Daraœtas a parcouru toute la route du mal et atteint 
déjh le terme, à l'âge où d'autres commencent leur carrière. El ce- 
pendant, des passions contradictoires se disputent son âme, et de 
la coupe du plaisir ne lui laissent boire que la lie; blasé par le vice, 
il rompt successivement toutes ses chaînes, et ce qui lui paraissait 
une source de bonheur bientôt n'est plus qu'un poison. 



L ECOLE ET LE VILLAGE D HARROW. 

Scènes de mon enfance, dont le doux .souvenir remplit le présent 
d'amertume quandje h; compare au passé : lieux où la science a fait 
éclore en moi les premières lueurs de la pensée, où j'ai noué des 
amitiés trop romanesques pour durer; 

Où mon imagination se plaît encore à faire revivre les traits de ces 
jeunes compagnons, mes alliés pour le bien comme pour le mal : 
oh! que je nourris avec joie votre éternel souvenir, vivant à jamais 
dans ce sein où l'espérance est morte I 

Je revois les collines théâtres de nos jeux, les rivières que nous 
passions à la nage et les champs où se livraient nos combats, et l'é- 
cole uù, rappelés par la cloche, nous revenions pâlir sur des pré- 
ceptes sublimes enseignés par de minces pédagogues. 

Je revois cette pierre tumulaire où je me couchais pour rêver pen- 
dant les longues heures du soir, et ce cimetière dont je gravissais 
les pentes pour saisir le dernier rayon du soleil couchant. 

Je revois la salle encombrée de spectateurs où, sous les traits de 
Zanga, je foulais à mes pieds Alonzo vaincu (1), tandis que mou 
jeune orgueil, enivré d'applaudissemenls, croyait éclipser le fameux 
JIossop (2). 

Celle salle où, représentant le roi Lear (3), privé par ses propres 
filles de son pouvoir et de sa raison, je lançais la célèbre impréca- 
tion avec tant de succès, qu'exalté par l'approbaton de l'auditoire 
et par ma propre vanité, je me considérais comme un autre Gar- 
rick. 

Songes de mon enfance, combien je vous regrette ; votre souvenir 
vit en moi dans toute sa fraîcheur : dans ma tristesse et mon isole- 
ment je ne puis vous oublier, et par la pensée je jouis encore de 
vos plaisirs. 

Ida! puisse la mémoire me ramener souvent vers toi, tandis 
que le destin déroulera mon sombre avenir. Depuis que les ténèbres 

(1) Personnages d'un drame d'Young intitulé « la Vengeance. » 

(2) Célèbre acteur, rival de Gai'iick. 

(3J Prononcez ifr,- tragédie de Shakspeare. 



s'étendent devant moi , un rayon du passé est devenu bien cher à 
mon cœur. 

Mais si, dans le cours des années ([ui me sont réservées, quelque 
nouvelle scène de bonheur se découvre à ma vue, alors, saisi d'une 
pensée qui accroîtra mon ravissement, je m'écrierai : « Oui, tels 
étaient les jours que mon enfance a connus. » 



GRANTA (1). 

SALMIGÙNDI (ISOG). 

Ah! que n'ai-je à ma disposition le démon boiteux créé par f« 
Sage! Cette nuit même il me transporterait tout tremblant sur le 
clocher de Sainte-Marie. 

Là, découvrant les toits des édifices do la vieille Granta, il me 
montrerait â découvert leurs pédantesqnes habitants ; ces hommes 
qui ne rêvent que prébendes et bénéfices, prix de leur suU'iage 
vénal. 

Là, je verrais Petty et Palmerslon, ces deux candidats rivaux, ten- 
dre leurs filets parmi les doctes membres pour les prochaines élec- 
tions. 

Électeurs et candidats, toute la sainte phalange dort d'un profond 
sommeil ; gens fameux par leur piélé, dont aucun remords de con- 
science ne trouble jamais le repos- 
Lord llawke peut être tranquille : les membres de la docte faculté 
sont des hommes sages et réfiéchis : ils savent que des promotions 
peuvent avoir lieu, mais rarement et par intervalles. 

Ils savent que le chancelier peut avoir à sa disposition quelques 
bons petits bénéfice-; ; chacun espère en obtenir un, et en consé- 
quence accueille avec un sourire le candidat proposé i)ar l'autorité. 

Maintenant, comme il se fait tard, je quitte ce spectacle sopori- 
fique et je me tourne d'un autre côté pour passer en revue sans 
être aperçu les fils studieux de l'Aima Mater. 

Voici, d'ans un appartement étroit et humide, l'aspirant aux prix 
annuels qui travaille k la clarté de sa lampe nocturne : il se couche 
lard et se lève de bonne heure. 

Il mérite certainement d'obtenir les prix et les honneurs du col- 
lège, celui qui se dévoue à d'aussi pénibles labeurs pour acquérir 
une science qui ne peut servir à rien ; 

Qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec une nouvelle 
précision des vers alliques, ou qui tourmente sa pauvre poitrine en 
résolvant les arides problèmes de la géométrie; 

Qui se lie aux fausses quantités indiquées par Scale, ou se casse 
la tête à méditer sur un triangle, ou se morfond à dispuer en latin 
barbare, le tout en privant son corps de la nourriture nécessaire. 

Renonçant à l'inslnictive et agréable lecture des historiens et 
abandoniiant les sages et les poètes pour le carré del'liypothénuse. 

Et pourtant ce sont Ih des occupations innocentes, et en s'y li- 
vrant, le malheureux étudiant ne fait de mal qu'à lui-même : mais 
il n'en est pas ainsi des récréations qui réunissent déjeunes impru- 
dents. 

La vue est blessée de leurs audacieuses orgies où le vice se mêle 
à l'infamie, où l'ivresse et le jeu sollicitent des sens déjà engourdis 
par le vin. 

Telle n'est pas la troupe méthodiste, gravement occupée de ses 
plans de réforme : humblement agenouillés, ces hommes prient le 
ciel et implorent son pardon... pour les péchés d'autrui. 

Oubliant que leur esprit d'orguiil, la monti'c qu'ils font de leurs 
épreuvesôlentbeaucoup du mérite des sacrifices dont ils se vantent. 

Voici le matin : je détourne ma vue de ces gens-là. Quelle scène 
rencontrent mes regards ? Une troupe nombreuse, en blancs surplis, 
traverse les vertes promenades. 

La cloche de la chapelle retentit bruyamment : elle se tait... quels 
sons harmonieux lui succèdent I La voix céleste de l'orgue se fait 
entendre à l'oreille charmée. 

Bientôt les chants sacrés viennent s'unir à ceux de l'instrument: 
ce sont les hymnes sublimes du roi-prophète... et pourtant ceux 
qui auront entendu quelque temps cette musique ne souhaiteront 
jamais l'entendre de nouveau. 

De pareils chœursseraient à peine tolérés, fussent-ils composés de 
simples commençants : le ciel doit refuser toute miséricorde à des 
pécheurs qui croassent de la sorte. 

Si David, après avoir fini son œuvre, l'eût entendu chanter par 
de tels lourdauds, ses psaumes ne seraient point parvenus jusqu'à 
nous, et dans sa rage il les aurait lacérés. 

Les tristes débris d'Israël, expatriés par l'ordre d'un tyran inhu- 
main, refusèrent de répéter des airs joyeux sur les rives des fleuves 
de Babylone. 

Oh I si, poussés par la crainte, ou concevant un habile stratagème, 

(1) Nom classique de l'université do Cambridge. 



LBS VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES. 



ils eussent fall pnlrndro H'ftussi oITrnyaWes aocnrds. ils n'eufsent 
piMitl cil îi SI' (.'t'Micr : ilii ilinlilo si jierscmne fùi rosir h les ^conlor. 

Mais si j'en liarbiniille davantage, ilii diable piieore si riuelqu'un 
M'sic h me lire : ma plirnie est ^rnoussi^e; mon eiirro s'épaissit; il 
est bien temps de in'arrfler. 

Adii'u dime, fl clochers de h vifiHn Grnnla! Je ne viendrai plu», 
roiniiic (jlcofas, nie pcrolier sur vos snniinels; vous n'inspirerez plus 
ma musc : le lecteur est fatigué... et moi aujsi. 



A M. S. G. 

Si je love que vous m'aimez, vous me le pardonnerez sans doulo. 
■Vnlre courroux ne doit pas s'élcndrc jusque sur le sommeil; car 
rel amour n'existe que dans une vision ; je me lève, cl clic nie laisse 
tout en larmes. 

Morpliéc! bAle-loi d'assoupir toutes mes facultés; répands sor 
moi la biciirai.^anle langueur : si le songe de la nuit prochaine res- 
semble au pr/eédont, quel ravissement divin I 

On prétend que le Sommeil, frère du Trépas, est l'emblème de la 
fragilité do notre sort: oh I comme jabaiiduii ocrais avec délices le 
dernier soufile de mon sein, si ce que j'éprouve est un avant-goût 
de l'autre vie. 

Point de courroux, aimable daine I Éelaircissez ce beau front et 
ne me reproeliez point mon bonheur: si je suis coupable en riive, 
j'e.\pie maintenant ma faute, condamné que je suis h n'apercevoir 
que de loin tant de félicité. 

Ouoiqur je puisse vous voir, aimable dame, me sourire dans mes 
rêves, ne crovez pas que mon châtiment soit léger; quand votre 
douce présence a charmé mon sommeil, je suis assez puni eu m'c- 
veillant. 



A M. 

Oh! si tes yeux au lieu de flammes avaient l'expression d'une 
vive mais douce iendres.se, peut-être allumeraient-ils moins de dé- 
sirs, mais un amour plus que mortel te serait consacré. 

Car tu es si divinement belle, qu'en dépit de ce regard indomp- 
table, on t'admire quoique sans espoir : ce fatal éclat de tes veux 
empêche de te comprendre. 

Quand la nature a formé Ion beau corps, elle s'est aperçue qu'elle 
avait mis en loi tant de perfection, qu'elle craignit que, trop divine 
pour la terre, le ciel ne te récl.iraftl. 

Voulant donc empfcher que les anges ne vinssent lui disputer son 
plus précieux ouvrage, elle mit secrètement un funesle éclair dans 
ces yeux auparavant célestes. 

Maintenant, brillants de tous les feux du Midi, ils tiendraient en 
res|)ecl le sylphe le plus audacieux. Il n'est personne qui ne soit 
ra\ i de ta beauté ; mais nul ne peut supporter l'étincelle de lou re- 
gard. 

On dit que la chevelure de Bérénice, changée en étoile, orne la 
voùle des cieux : mais on ne t'y admettrait point, loi qui éclipse- 
rais Il s sept grands asires. 

C.u- si les yeux vivaient li-haut comme elles, les, planètes leurs 
sœurs seraient à peine visibles : et les soleils eux-mêmes, dont 
chacun préside îi lout un monde , ne jetteraient plus dans leurs 
sphères qu'une doulcuse clarlé. 



A MARY 

EN RECEVANT SON PORTHAIT. 

Celle faible image de les charmes, faible quoique l'arlisle ait fait 
Inni ce (|uepeul un pinceau moricl, <lé^nrmc les craintes d'un cœur 
fidèle, rallume mes espérances et m'ordonne de vivre. 

J'y reconnais ces boucles dorées qui se jouent autour de ton front 
de neige, ces joues sorties du moule de la beauté, ces lèvres qui ont 
fait de moi ton esclave. 

J'y reconnais... Ub! non, je n'y puis reeoniiattre ces yeux dont 
l'azur flntianl dans un feu liquide défie tout l'art du peintre et le 
contraint d'abandonner sa lAche. 

Je trouve bien ici leurs lejuies délicates : mai.s oi!i est le ravon si 
doux qui donne tout son éclat à leur azur, rayon pareil à celui de 
la lune qui se joue sur rOeé<jii. 

Charmante image I tu m'es cependant bien plus chère, p.ivée 
comme In l'es de vie et de scniimenl, que toutes les autres beautés 
Mvanics, excepté celle qui la placée près de mon cœur. 

ICIle l'y a placée avec tristesse, craignant^ bien vainement sans 



dontc, que le lernp» ne fît changer mon âme inennfii ante; et ne 
voyant pas que en gage d'un doux souvenirdoit enchaîner toutes les 
facultés de mon être. 

A Havers les heure-:. Im nnnée», h vie entière, il nanm me char- 
mer : dans les ini.ii .««e. il ranimera dim cspéranees ; 
au mdieu de mon nleinplerai encore, et e'est sur lui 
que louibera mon 'i .1. 



A LESDIB. 

Depuis que j'ai porté mes pas loin de vous, fl Lert)ie, nos Ames 
ne brillent plus d'une affeetion bien vive; vous prétendez que c'est 
moi qui ai changé et non vous ; je voudrais vous dire pourquoi, 
mais je l'ignore. 

Aucun chagrin n'a marqué votre front poli, A Lesbie, et nous n'a- 
vons pa.s beaucoup vieilli depuis le jour où d'abord fout tremblant, 
je me laissai prendre nion coeur, puis enhardi par l'espoir, je vous 
avouai mon amour. 

Nous avions alors tout au plus seize ans , et depuis lors dent 
années seulement ont passé sur nos K'Ies. ô mon amour! et déjîidc 
nouvelles pensées oeciipeni nos esprits, et moi pour le moins je me 
sens disposé au changement. 

Seul jo suis à blâmer, seul je suis coupable de trahison cntOTs 
l'amour: puisque voire tendre cœur est toujours le même, le caprice 
doit être ma seule raison. 

Non, mon amie, je nedoule point de vous; aucun soupçon jaloux 
ne pèse sur mon sein; l'ardente passion de ma jeunesse ne lai-^se 
point après elle les sombres traces de l'imposture. 

Dq mou CcSté, ma flamme n'éinit point f-iiitc : je vons aimais bien 
sincèrement; et, quoique notre songe soit fini, mou, cœur vous 
garde une tendre estime. 

Nous ne nous rencontrerons plus dans ces bosquets; l'absence m'a 
rendu volage : mais des cœurs plus murs, jilus fermes que les nôtres, 
ont aussi trouvé de la monotonie dans l'amour. 

La douce fleur de vos joues est sans rivale ; de nouvelles beautés 
brillent chaque jour en vous; vos yeux, préludant h Icura conquêtes, 
sont l'atelier où l'amour forge ses irrésistibles éclairs. 

Ainsi armée pour blesser tous les cœurs, belle amie, vous allez 
réunir autour de vous une foule d'amants soupirant comme moi . 
ils se montreroDt plus fidèles sans doute; mais aucun ne sera plus 
tendre. 



DOtNIER ADIEU DB L AMOCR. 

Les roses de l'amour embellissent le jardin de la vie, bien qu'elles 
croissent parmi des herbes vénéneuses : elles l'embellissent juscpi'aii 
jour où la faulx impitoyalile du temps vient les effeuiller ou arrêter 
pour jamais leur croissance; c'est le dernier adieu de l'amour. 

En tain nous demandons aux affections de soulager la tristesse 
du cœuri en vain nous promettons un long avenir de tendresse : le 
hasard d'un moment peut nous séparer, et la mort nous désunir 
dans le dernier adieu de l'amour. 

Toulefois l'espérance nous console, et an moment où la douleur 
gonfle notre sein, elle vient nous dire à l'oreille : «'Nous pourrons 
nous revoir encore. » Ce rêve trompeur apaise notre affliction, et 
nous ne sentons plus le poison du dernier adieu de l'amour. 

Voyez ce couple d'amants, au midi de leur jeunesse. Dès leur 
enfance, l'amour les avait enlacés de ses guirlandes de fleurs : ils se 
sont aimés en grandissant; et les voilà qui fleurissent ensemble 
dans la saison de la vérité; mais ils seront glacés par l'hiver du 
dernier adieu de l'amour. 

douce beauté I pourquoi cette larme vient-elle sillonner une jouo 
dont l'éclat rivalise avec celui de Ion sein? Ah! je ne devrais point 
te faire celle question : en proie au désespoir, la raison a péri dans 
le (leniier adieu de l'amour. 

Quel est ce misanthrope fnyanlle genre humain? Il fuit les ciléa 
pour les antres des forêts : là", dans sa fureur, il hurle ses |dainlc5 
au vent, et l'écho des montauiies répète le dernier adieu de 1 amour, 

Anjourd'hui la liaiiie gouverne un cœur qui, naguère, dans t' 
douces chaînes , goûtait les lumullueuses joies dç la passion ; a\i 
jourd hui le désespoir allume le sang et le fait batlre de rage au 
souvenir du dernier adieu de l'amour. 

Comme il porte envie au tnalheureux donl l'irae est cuirassée 
d'acier ! celui-ci a peu de plaisirs et peu de douleurs aussi ; il se rit 
d'angoisses qu'il n'a jamais éprouvées; il ne redoule pas les dou- 
leurs du dernier adieu (fe l'amour. 

La jeunesse s'enfuit, la vie s'use, rcspcr,\nce même se sent vain- 
cue : 1.1 passion a perdu sa première fureur; elle déploie ses ieunes 
ailes et le vent l'emporte. Le linceul des aiffeclions , c'est le dernier 
adieu de l'amour. 



(BUVIŒS COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



23 



Aslrée a voulu que dans celte vie d'épreuves l'homme achclât, 
au prix de quelques peines, le bonheur eéleste qui l'allend. Pour 
eelui qui a porté se' adorations au sanctuaire de la beauté, une pé- 
nitence assez cruelle l'allend dans le dernier adieu de l'amour. 

Quiconque adore le jeune dieu doit, devant son lumineux autel, 
seinerallcriiativement le 0i;5rte et le cyprès : le nijrte, emblème des 
plus pures délices; le cj'près, image funèbre du dernier adieu de 
l'amour. 



A UNE JOLIE QUAKERESSE. 

Fille charmante! quoique nous ne nous soyons rencontrés<ju'une 
fois, je n'oublierai jamais ce moment, et quoique nous puissions ne 
nous revoir jamais, ma mémoire conservera te.- traits Je n'ose dire- 
« Je t'aime ; » mais malgré moi mes sens luttent contre ma volonté- 
En vain, pour le chasser de mon cœur, j'impose à mes pensées un 
silence rigoureux ; en vain j'étouffe un naissant soupir, un autre 
aussitôt lui succède. Peul-èlre n'est-ce point de l'amour; et pour 
tant ce moment où je t'ai rencontrée, Je ne puis l'oublier. 

Nos bouches n'ont pas rompu le silence, mais nos yeux ont parlé 
un langage plus doux. La parole débile des mensonges flalteuis, et 
dit des choses que l'on n'a jamais senties; la lèvre perfide ne sait 
que tromper, que contrefaire les sentiments du cœur; mais les yeux, 
inlerprèles de î'àme , dédaignent une pareille contrainte et ne se 
prêtent point au déguisement. Ainsi, nos regards ont conversé en- 
semble et se sont faits les interprèles de nos cœurs; et alors aucun 
esprit intérieur ne s'est élevé pour nous blâmer; crois plutôt que, 
selon ta doctrine, « l'Esprit parlait en noas. » 

Ce que nos yeux se sont dit, je ne veux point le répéter ; je pense 
pourtant que tu m'as suffisamment compris, et pendant que ton 
souvenir domine ma pensée , j'ose croire que la tienne sa reporte 
aussi vers moi. Pour ce qui me concerne, du moins, je puis le dire, 
ton image m'apparaît et la nuit et le jour : éveillé, mon imagina- 
lion s'en nourrit; endormi, je la vois me sourire dans des songes 
fugitifs : douces visions qui charment le cours des heures et me font 
maudire les rayons de l'aurore qui viennent rompre le charme. Oh! 
en songeant à ces pures délices, je voudrais que la nuit fût sans fin. 
Oui, quelle que soit ma destinée, que j'aie à goûter le plaisir, à subir 
la douleur, caressé par l'amour ou ballotté par l'orage, jamais je 
n'oublierai ton image chérie. 

Hélas! nous ne devons plus nous revoir, nous ne renouvellerons 
plus ce muet entretien. Permets-moi donc de soupirer une dernière 
prière que me dicte mon cœur : « Que le ciel daigne veiller sur mon 
aimable quakeresse et lui épargner les souffrances! que la paixetla 
vertu ne l'abandonnent jamais, et que le bonheur soit toujours son 
partage I Puisse le fortuné mortel que les plus doux liens doivent 
unir à son sort lui créer chaque jour de nouvelles joies; et que l'é- 
poux se dissimule dans l'amant ! Puisse ce sein si pur ne jamais 
connaître l'iiicessante douleur et les vains regrets, longs lourmenis 
de l'âme de celui qui ne peut l'oublier ! » 



tA CORNALINE. 

Ce n'est point l'éclat extérieur de celle pierre qui la rend précieuse 
à mon souvenir : elle n'a brillé qu'une fois à mes yeux, et sa rou- 
geur est modeste comme celui qui me l'a donnée. 

Ceux qui tournent en dérision les liens de l'amitié m'ont souvent 
blâmé de ma faiblesse ; et pourtant je fais cas de ce simple don ; car 
je suis sur qu'il nie vient d'un ami sincère (1). 

11 me loU'rit en baissant les yeux, comme s'il craignait un refus; 
et en recevant son présent, je lui dis que ma seule crainte était de le 
perdre. 

Je regardai atlenlivement ce gage d'amitié, et en l'examinant de 
près pour en voir létincelle, il me sembla qu'une goutte avait ai-- 
rosé la pierre; et depuis ce temps une larme ma toujours été pré- 
cieuse. 

Et pourtant son humble jeunesse n'était relevée ni par l'orgueil 
de la naissance, ni par les dons de la richesse; mais celui qui veut 
trouver les fleurs de la vérité doit quitter les jardins pour les champs. 

Ce n'est point la plante élevée à l'abri de tous les vents qui éclate 
en beauté, qui se répand en parfums : les fleurs les plus riches en 
parfums, en beauté, sont celles qui croissent au sein d'une sauvage 
et luxurieuse nature. 

Si la Fortune, oubliant un jour son bandeau, avait secondé la na- 
ture et qu'elle eût proportionné ses dons aux qualités de l'âme, 
certes la part de mon jeune ami eût été belle. 

Mais d'ailleurs, si la déesse n'avait plus été aveugle, la beauté du 

(1) Eddlcstono; voyez plus haut, et Childc Harold, ch. II, 9. 



jeune homme eût fixé son cœur capricieux : elle lui eftt prodigué 
tous ses trésors et rien ne fût resté pour les autres. 



LA LARME (1806). 

Quand l'amitié ou l'amour éveillent nos sympathie?, quand la vé- 
rité devrait apparaître dans le regard, les lèvres peuvent tromper 
par un froncement: ou un sourire, mais le vrai signe del'affeclion 
est une larme. 

Trop souvent un sourire n'est que la ruse de l'hypocrile qui veut 
déguiser ou sa haine ou sa crainte; moi, je crois au doux soupir, 
quand l'œil, organe de l'âme, est un moment obscurci par une 
larme. 

C'est à l'ardeur de la charité que nous autres morlels nous recon- 
naissons ici-bas une âme exemple de la primitive barbarie. Une pa- 
reille vertu est toujours accompagnée de la pitié dont la rosée est 
une larme. 

Le marin qui dirige sa voile sous le souffle de la tempête, qui gou- 
verne son navire h travers les flots orageux de l'Allantique, se pen- 
che sur la vague qui va devenir son tombeau , et à la verte surface 
de l'onde on voit uu moment briller une larme. 

Dans la carrière aventureuse de la gloire, le soldat brave la mort 
pour un laurier imaginaire ; mais après la bataille, il relève l'ennemi 
vaincu et arrose chacune de ses blessures d'une larme. 

Heureux et fier, il revient prè.s de sa fiancée déposer .sa lance san- 
glante, et tous ses exploits sont payés, alors que, pressant lajcuno 
fille dans ses bras, il dépose un baiser sur sa paupière et y recueille 
uùe larme. - 

Aimable séjour de ma jeunesse ! asile de l'amitié et de la fran- 
chise , oil l'année fuyait si vite devant les chaudes affections, quand 
je te quittai dans la tristesse, je me retournai pour jeter vers toi uu 
dernier regard, mais je n'aperçus tes tours qu'à travers une larme. 

Maintenant que je ne puis plus offrir mes vœux à Mary, à -Mary 
qui me fut autrefois si chère, j'aime à me rappeler l'heure où dans 
l'ombre d'un bosquet ces vœux furent. payés d'une larrne. ' 

Un autre la possède ! Puisse-t-elle vivre heureuse ! Mon cœur gar- 
dera son nom avec un doux respect: en renonçant h ce cœur que 
je crus être à moi, je pousse encore un soupir ;'en pardonnant son 
parjure, je répands une larme. 

Amis de mon cœur, avant que nous nous séparions, permettez-moi 
d'exprimer un espoir qui m'est bien doux : si nous pouvons nous 
réunir encore dans celle retraite champêtre, que ce soit comme nous 
nous quittons, avec une larme ! 

Quand mon àme prendra son vol vers des régions de ténèbres, 
mon corps étant couché dans son cercueil ; si vous passez près de la 
tombe qui recouvrira mes cendres, ô mes amis , humectez-les d'une 
larme ! 

Point de marbre qui étale la splendeur des regrets, comme ceux 
qu'élèvent les fils de la vanité; point d'éloges mensongers pour dé- 
corer mon nom ! Tout ce que je demaTide, tout ce que je désire, c'est 
une larme. 



l 



(1) 



GIÎANT PREMIER. 



Les vassaux sont joyeux dans le vaste domaine de Lara, et la ser- 
vitude y a presque oublié ses chaînes féodales: Lara, le seigneur 
dontils n'attendaient plus le retour, mais qu'ils n'avaient pointccssé. 

(1) Ce poème est généralement considéré comme la suite du Corsaire, 
quuitjue le poète ait rendu, sans doute à dessein, la liaison un peu ob- 
scure. La scène se passe non pas en Espagne, comme le nom de Lara l'a 
fait croire à quelques critiques, mais d;ms une principauté féodale de la 
Ktorée. 



21 



Li:s vHiLLËus litt/;haiiii:s illustkEes. 



ill' rcprellor, re rlirf qui si IdokIimiiiis a vccti clan» iin osil vtiloti- 
laire, Laras'csl ri'Uilili ilaiis la <iuiiiL>iii'C(le ses |ii.'i'(>s. Dans la Kraiidc 
Falle i|iii s'a'iiHic mi \i<U des fiKurus riaiiles, des roiipcs sur la la- 
ide el des lianiiiorrs Niispi'nddt's aux murailles; le fi)\er. I(itif;ti'iiips 
riTroidi, rélli^rlnl sa cliiiU; li()S()ilalu'>re dans les grands > ihaux peints, 
el les holes ('KaNes se rangent on cerele autuur de lilrc avec des 
rires hruvanis cl des regards pleins d'allégresse. 



II. 

Le chef de la maison de Lara est de rclour : mais pourquoi I.ara 
a\ail-il traversé l'Océan ? Ajaiit perdu sou père, trop jeune cnrure 
pour sentir une pareille 
perle, il était dcveiui de 
lionne heure son propre 

maître : héritage de mal- . ._ . 

heur, rcdoulalde puissan- 
ce que le ca'ur humain 
n'exerce qu'en se privant 
à jamais ilu repos. Na- 
vanl personne pour l'ar- 
ri^ler, peu d'amis pour lui 
siK'ialer à propos les mille 
sentiers qui deseenilent 
vers le chemin du erinio; 
h l'Age qui demande un 
f-'uiile, Lara, anduelenx 
enfant , eut ."i gouverner 
des hommes. 11 serait inu- 
tile de suivre pas à pas 
tous les caprices de son 
essor juvénile : la car- 
rière trop rapide que p.ir- 
conrut son Ame inquiète 
fut pourtant assez longue 
pour qu'il en sortit à de- 
mi hrisé. 

III. 

Dés sa jeunesse, I.ara 
avait donc quille le do- 
maine palernel ; mais du 
moment oii il avait fuit de 
la main le dernier signe 
d'adieu, les traces de sa 
route s'étaient perdues 
insensiblement, cl enfin 
il n'était presque rien res- 
té pour rappeler .sa mé- 
moire. Le défunt seigneur 
n'était plus que poussiè- 
re; cl tout ce que savaient, 
tout ce que déclaraient 
les vassaux, c'est que La- 
ra était absent. 11 ne re- 
venait point , il n'envoyait 
point de nouvelles ; on 
était réduit à des conjec- 
tures froides chez le plus 
grand nombre , inquiètes 
dans quelques - uns. \ 
peine les échos do la 
grande salle répètent- ils 
quelquefois son nom; son 
portrait noircit dans le 
cadre vermoulu ; un autre 

époux a consolé la fiancée qui lui fut promise : les jeunes gens l'ont 
oublié, el les vieux sont morts. « Kl iiourlant il vit encore! » s'é- 
crie son héritier impatient, soupirant ajirrs un deuil qu'il ne portera 
pas. Cent écussons sont l'ornement tunèlne do la dernière demeure 
îles Laras; mais un seul manque encore à cette poudreuse série, 
et ce n'est point sans plaisir qu'on le suspendrait au pilier gothique. 



IV, 

Il est enfin arrivé, triste et seul : d'où T nul ne le sait : pourquoi? 
nul n'a besoin de le savoir. Les premiers hommages rendus , ce 
dont on pourrait s'étonner le plus, ce n'est pas son retour, mais 
sa longue absence. 11 n'ainène d'autre suite qu'un seul page h 
l'aspect étranger, et d'un âge encore tendre. Les années se sont 
succédé; et leur cours est rapide aussi bien pour le voyageur que 
pour l'homme sédentaire; mais le manque de nouvelles d'un pajs 




Et en effet, tout en lui est cluingé. 



lointain semblait avoir appcsanli l'aile du temp.». Ils l'iint vu , ils 
l'ont reconnu, . t nouitant le pré.'-cnt leur parait encore douteux', el 
le pa-sé leur s(mbl« un rêve. Il vit ; et (pioiquc llélri par les fati- 
gues, ipioiquc se ressentant un peu des atleinlc» du lcm|)s, il est 
encore ilans loule sa force virile. Quelles qu'aient pu Cire sen er- 
reurs, quand même elles ne seraient point oubliées, le» vicissitudes 
de la fortune doivent l'en avoir corrigé; depuis longtemps on ne 
sait rien de lui ni en bien ni en mal, et son nom peut encore sou- 
tenir l'honneur de sa race. Jadis il montrait une Ame hautaine, 
mais après lout ses fautes ont été celles que l'amour du plaisir 
fait conmietlre il la jeunesse, et quand le monde n'a point endurci 
le cœur, de pareils torLs peuvent se racheter facilement cl n'exi- 
gent point de longs remords. 



ni , en cITct, tout en 
lui csl changé : on le voit 
au premier coup d'œil, 
quel qu'il soit mainte- 
nant , il n'est plus rc 
qu'il a été. Son front &st 
sillonne de rides ineffa- 
çables (|ui annoncent des 
jia-ssions, mais des pas- 
sions éteintes. Son inain- 
ticn froid qui révèle non 
jdus le feu, mais l'orgueil 
de ses jeunes années, son 
dédain constant des louan- 
ges, sa démarche alliè- 
re, son regard qui sem- 
ble pénétrer toutes les 
pensées ; cette légèreté 
.sarcasiiuue de la parole, 
représailles bles.-antes 
d'un cœur (|ue le monde 
a blessé ; flèches qu'il 
lance autour de lui com- 
me en jouant . qui se 
font sentir vivement à 
tous, mais dont person- 
ne n'avoue être atteint: 
tous ces traits sont bien 
les mêmes , mais par 
dessus lout cela, le coup 
d'(eil l'accent de la voix, 
indiquent encore autre 
cliosc. L'ambition , la 
gloire, l'amour, ces buts 
communs de la vie vers 
lesquels tous se dirigent 
el que si peu savent at- 
teindre, ne .semblent plus 
exciter les désirs de son 
cœur; el pourtant on s'.i- 
pereoit que naguère en- 
core ces passions y étaient 
vivantes. Enfin un senti- 
ment plus profond , que 
l'on voudrait en vain dé- 
finir, vient de temps eu 
temps éclaiier son visage 
liviue. 

VI. 



Il ne supportait pas vo- 
lontiers de longues questions sur le passé, et il n'aimait pas à par- 
ler des merveilles des déserts qu'il avait parcourus sous le ciel loin- 
tain où il avait erré seul el inconnu... Inconnu?... il se plaisait à le 
croire. Cependant ce ne peut être en vain qu'il a ob.servé tant de con- 
trées étrangères; il est impossible qu'il n'ait rapporté aucune expé- 
rience de ses rajiports avec ses semblables : seulement tout ce qu'il 
en a relire, il se défend de le montrer comme chose indigne de lal- 
lenlion d'un étranger, el si les sollicitations deviennent pressâmes, 
son front se rembrunit et sa parole est brève. 



VII. 

On le revoit avec bonheur, on l'accueille amicalement dans la 
société de ses pareils : issu d un noble lignage , allié aux plus puis- 
santes famille-, il est admis parmi les grands du pavs ; il .«e mêle i 
leurs fêles joyeuses et regarde leurs plaisirs ou leurs ennuis : il les 



ŒUVRKS COMPLÈTES DE LOUD BYRON. 



25 



regarde, mais il ne ]iarlage ni la gaîlé ni la tristesse générale; il ne 
suit pas le chemin uù ils s'enpagent tous, sans cesse tromiiés par 
l'espérance, sans cesse crédules à ses promesses; il ne courl pas 
comme eux après la fumée des honneurs, après les richesses ma- 
térielles , après les faveurs de la beauté, ou après une vengeance 
issue d'une rivalité. Autour de lui semble tracé un cercle mysté- 
rieux qui repousse toute approche, et au centre duquel il reste seul. 
Son regard a quelque chose de sévère qui lient la frivolité à dis- 
tance , les êtres timides qui le contemplent de plus près gardent le 
silence, ou se communiquent tout bas leurs craintes ; et quant au 
petit nombre des hommes sages el bienveillants, ils avouent qu'il 
doit valoir mieux que l'apparence. 



VIII. 

Chose étrange! dans sa 
jeunesse , il était tout 
mouvement, toute vie : 
altéré de plaisir, il ne re- 
culait point devant lecom- 
bat : l'amour, la guerre, 
l'Océan, tout ce qui pro- 
met des plaisirs , des 
dangers, un tombeau, il 
l'avait éprouvé tour-îi- 
tour : il avait tout épuisé 
ici-bas, et avait trouvé 
sa reconqiense non dans 
un insipide milieu, mais 
dans la complète sensa- 
tion de la joie ou du mal- 
heur; car c'est dans ces 
émotions puissantes qu'il 
cherchait l'oubli de la 
pensée. Au milieu des 
orages de son cœur , il 
\ojait avec mépris la lutte 
des éléments moins re- 
doutables que ses pas- 
sions; dans les ravisse- 
ments de ce cœur, il con- 
templait le ciel et lui de- 
mandait s'il pouvait don- 
ner une exiase pareille à 
la sienne. Privé de sa li- 
berté par l'excès même de 
ses passions, esclave de 
tous les extrêmes, com- 
ment parvint-il à se ré- 
veiller de ce songe terri- 
ble? hélas ! il ne l'a révélé 
à personne... mais il s'é- 
veilla enfin pour maudire 
ce cœur flétri qui ne vou- 
lait point se briser. 



IX. 



Sa seule lecture autre- 
fois avait été le cœur hu- 
main ; mais maintenant il 
paraissait feuilleter les li- 
vres d'un œil plus cu- 
rieux, et souvent dans 
son humeur sombre, il se 
séparait pendant de longs 

jours de la communion des hommes : et alors les serviteurs, dont il 
réclamait rarement les soins , disent avoir entendu i)en(lant les lon- 
gues heures de la nuit ses pas retentir sur le paniuL't do la sombre 
galerie. Ils ont entendu . mais , disent-ils , « il ne faut point répéter 
« cela; ils ont entendu les sons d'une langue qui n'appartient pas 
« à la terre. Oui , l'on peut en sourire si l'on veut , quelques-uns 
« d'entre eux ont vu des choses qu'ils ne peuvent définir, mais qui 
« certes... n'étaient pas comme il aurait fallu. Pourquoi était-il tou- 
« jours en contemplalion devant celte tète effrayante arrachée par 
« une main profane à la couche des morts , et toujours placée à 

[ « côté de son livre ouvert comme pour épouvanter et chasser tout le 
« monde? Pourquoi ne dort-il pas quand tout le monde repose? 

jF- « Pourquoi n'entend-il pas de musique ? Pourquoi ne reçoit-il per- 
« sonne? Tout cela n'est pas bien, à coup sûr... mais en' quoi con- 
« siste le mal? Certaines gens pourraient le dire... mais l'histoire 
« serait trop longue; et d'ailleurs on est trop discret, trop prudent, 
« pour insinuer autre chose que des conjectures ; mais si l'on vou- 




« lait parler, on pourrait... » C'est ainsi qu'autour de la lablc de 
l'office les vassaux de Lara babillaient sur le compte de leur maître. 



X. 

Il était minuit, et la rivière transparente des domaines de Lara 
brillait aux rayons des étoiles : les eaux étaient si calmes qu'elles 
semblaient à peine couler ; et pourtint elles glissaient sur leur 
pente, rapides comme les jours heureux, et répétant dans leur mi- 
roir magicpie ces clartés vivantes et immortelles qui peuplent les 
cieux. Le lit des ondes est bordé d'arbres nombreux et touffus, et 
des plus belles fleurs que peut choisir l'abeille ; de ces fleurs Diane 

enfant etit formé sa guir- 
lande, et l'innocence les 
oU'riraità ce qu'elle aime. 
Entre ces rives fleuries 
l'eau se fraie un lit tor- 
tueux et brillant comme 
les replis mouvants de la 
couleuvre. Tout est si 
doucement tranquille, sur 
la terre et dans les airs, 
qu'on s'effraierait à peine 
de rencontrer une appa- 
rition dans ces lieux, cer- 
tain qu'aucun mauvais es- 
prit ne pourrait se plaire 
a errer au milieu d'un tel 
paysage, et parunesi belle 
nuit. 11 faut être bon pour 
jouir de ces choses : ainsi 
pensa Lara , car il ne 
resta pas longtemps de- 
hors; mais il reprit en si- 
lence la route du château. 
Son âme ne pouvait con- 
templer longtemps un pa- 
reil spectacle : il lui rap- 
pelait d'autres jours, et 
des cieux moins brumeux, 
une lune plus brillante, 
des nuits d'une douceur 
plus constante, des cœurs 

qui mainlenant non, 

non, l'orage peut battre 
son front sans être senli, 
quoiqu'il ne ralentisse 
point sa fureur... mais 
une nuit comme celle-ci, 
une nuit belle et sereine, 
c'est une dérision pour 
son cœur. 



XL 

Il rentra dans son ap- 
partement, solitaire, et son 
ombre allongées'y dessina 
de nouveau sur les murs. 
Là se trouvaient les por- 
traits d'hommes des an- 
ciens jours, c'étaient les 
seuls monuments qu'ils 
eussent laissés de leurs 
vertus ou de leurs cri- 
ines ; plus quelques va- 
gues traditions et les sombres voûtes funéraires qui recouvraient 
leur poussière, leurs travers et leurs fautes; plus encore la moitié 
d'une de ces pages solennelles qui transmettent d'âge en âge un 
conte .spécieux et dans lesquelles la plume de l'hisloire, distribuant 
le blâme ou la louange, prend si bien l'air de la vérité pour mieu.x 
accrédilcr ses mensonges. Il se promenait en songeant: les rayons 
de la lune perçaient les sombres vitraux et brillaient sur le pavé de 
marbre et sur'les lambris ciscll : lei saints, que la peinture gothi- 
que des cristaux représentait agenouillés et en pi'ière, se reflétaient 
eu figures fantastiques et semblaient reprendre la vie, mais non pas 
une vie mortelle. Quant à Conrad, les noirs anneaux de sa cheve- 
lure en désordre, son front couvert de ténèbres et l'ample panache 
noir qui flottait sur sa toque, lui donnaient l'apparence d'un spectre 
revêtu de toutes les horreurs de la tombe. 



Un mol encore..., je te somme de rester 



CO 



l-liS VKILLÈHS LITTÉUAIRK8 ILLUSTRÉhlS. 



XII. 

Il Mnh mimiil : loiil iloi-mnil ; la clnrir snlilairc ilc l.i lainpe s'obscur- 
cissait, inrapalili' ilo dissiper d'aussi piofmidos Umh'Iiics. l';coulcz I on 
entend liesounls murniui'og dniis la sallu dii cliAlcaii ilu Lara... puis 
un SUM, nut: voix, un appel d'alarme , un cri ùclataiit et prolouKC.... 
cl liMil rentre dans lu silcnee. Les serviteurs endormis ont-ils en- 
loiidu l'écho de CCS accents frénotiques? Oui : ils l'ont entendu, et 
ils se lévciil, cl, moitié Ireinldants, moitié a'nrninnt de courage, ils 
!>e précipitent vers l'endroit où l'on semble appeler leur uidc : ils 
arrivent portant des (laïubeaux encore mal allumés et tenant .'i la 
mains leurs épécs dont ils n'ont point eu lo temps de ceindre lu 
fourreau. 

XIII. 

Froiil comme le marbre que couvrait son corps , pAle comme le 
raviMi (le la lune (pii flottait sur ses traits, Lara prisait sur le sol; 
près lie lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait avoir été 
arraijié de sa main par une terreur surnaturelle : cejiendant II avait 
paillé sa fcriiielé jusqu'au dernier moment, et le déli fronçait encore 
le- rides de son front; même dans .son état d'inscnsibililé, un désir 
de vengeance vivait toujours sur ses lèvres, mêlé h une expression de 
terreur: une menace, une imprécation de désespoir et d'orgueil y 
était restée à demi formée. Son œil était presque fermé , mais il gar- 
dait encore, dans son expression convulsive, ce regard de gladia- 
lenr qui l'animait ordinairement et qui semblait maintenant immo- 
bilisé dans iin horrible repos. On le relève , on l'emporte... Silence 1 
il respire, il parle : une rougeur sombre colore de nouveau ses joues, 
SCS lèvres reprennent leur teinte de sang , ses yeux encore obscur- 
cis roulent libres et farouches dans leurs orbites, tous ses membres 
Irossaillant lentement reprennent tour-h-tour leurs fonctions; mais 
les paroles ([u'il prononce ne semblent point appartenir h sa langue 
nalule : dans les mots étranges mais distincts ([u'il articule, tout ce 
qu'on peut comprendre, c'est qu'il emprunte les accents d'une terre 
I Irangère; et ces acccnis sont destinés à une oreille qui ne les en- 
tend point, hélas! qui ne peut les entendre. 



XIV. 

Son page approche, et seul il paraît comprentfre le sens des pa- 
roles que tous entendent comme lui ; et par le changement qui s'o- 
I>ère dans sa physionomie, on peut deviner que les discours de 
Lara ne sont point de nature à être avoués par lui-même on inter- 
prétés par le page. Cepcmlant il voit avec moins de surprise que 
tous les autres l'état où se trouve le maître; mais il se penche sur 
son corps affaissé et lui répond dans ce même idiome inconnu qui 
.semble être le sien. Lara écoule ces douces paroles qui .semblent 
adoucir les horreurs de son rêve, si toutefois un lève peut avoir bou- 
leversé de la sorte une ùme qui n'a nul besoin de se créer un mal- 
heur idéal. 

XV. 

Quoi que sa démence ait rêvé ou que ses yeux aient vu, s'il se le 
rappelle encore, il ne le révélera jamais, et le secret en restera en- 
seveli dans .son cœur. Le matin est revenu, et il a rendu la vigueur 
fi ses membres ébranlés; car Lara ne demande de soulagement ni 
au médecin ni au prêtre, et bientôt il reprend ses manières et son 
langage accoutumé : il ne sourit pas moins amèrement, il ne tient 
pas son front plus abaissé que d'habitude. Et si l'approche de la nuit 
est désormais plus pénible au cœur de Lara, il ne le laisse point voir 
à ses vassaux étonnés qui montrent par leur agitation que leurs 
craintes à eux ne sont point oubliées. En effet, ces hommes timides 
ne se glissent dans l'ombre que par couples tremblants; seuls ils 
n'oseraient sortir : et surtout ils évitent la grande salle, théâtre du 
jirodige; ils redoutent les bannières flottantes, la porte qui se ferme 
avec bruit, la tapisserie qui se froisse, le pavé sonore, les ombres 
noires et allongées des arbres dàl'enlour, le vol tremblotant de la 
cbaiivc-sourio ei le c':ant nocturne de la brise, en un mot tout ce 
qu'ils eiitendcni à l'heure où les ombres du crépuscule viennent rem- 
lirunirles murailles grisâtres du manoir. 



XVI. 

Craintes vaines I Cette heure de mystérieuse terreur ne revint 
plus, ou Lara sut prendre un air d'insouciance qui étonna encore 
iliis ses vassaux sans diminuer leur effroi... Avait-il en effet perdu 
le souvenir en rcprenaiil s^-s sons? Ce qu'il y a de certain, e'esi 
(jue pas un mot , pas un regaul , pas un geste'ne trahit en lui une 
emotion qui rappelai ce moment de fièvre d'une âme malade. Etait- 



ce un sonpe ? sa propre «oix avait-elle proféré cc« sons étrangers et 
bi/.arrcs? Sorlait-il dfl (a bonehe , ce cri qui avait inlcrnunnu leur 
Sommeil? Ktait-ce bien lui rlont le co-ur oppressé, éerase, avait 
cessé de baltrcT lui, dont le rcganl les a>ail lerriflésT Lbonmio qui 
avait éprouvé do pareilles «oulïr.inres pouvait-il les oublier ainwl , 
i|uaud ceux qui l'avaient vu soulTrir on frémissaient encore? Ou bien 
un pareil silence Indiquait-il que ce souvenir vivait imn i.r,,fMi,r|é- 
ment enseveli dans son âme pour être exprimé par 'é- 

lébile, séparé de tout le reste et devenu un île ces n nis 

de destruction qui montrent l'effet sans révéler la ; .-..ii I il 

n'en était pas ainsi de Lara : effet cl cause , son sein absorbait tout: 
nul observateur superliciel n'aurait pu voir éclorc en 'ni de ces pen- 
sées que des lèvres mortelles n'expriment qu'à demi, arrêtant au 
passage leur expression imparfaite. 

XVII. 

En lui s'offrait un mélange inexplicable de ce qu'on aîme et de ce 
qu'on hait . de ce que l'on rerliercbc et de ce qu'on craint : l'opi- 
nion publique variait sur l'explication de sa mystérieuse destinée ; 
mais pour l'éloge ou le blàrae, son nom n'était' jamais oublié. Son 
silence même fournis.sait matière aux conjectures : on devinait, on 
épiait . on aurait voulu t lUt pénétrer. Quel rôle avait-il joué dans la 
vie ? Quel était cet homme impénétrable , dont on ne connaissait (|uc 
l'origine, et qui , en traversant le monde, se posait en ennemi de 
ses semblables'' Quelques-uns ajoutaient bien qu'on l'avait vu aussi 
gai que personne dans un cercle joyeux ; mais ils avouaient que ce 
.sourire, quand on l'observait de près, ](crdait toul-à-coup son ei- 
pression joyeuse et se changeait en ricanement : il venait jusqa'h 
ses lèvres, pas plus loin , et jamais on n'en avait vu de traces dans 
ses yeux. Et pourtant son regard était quelquefois moins sévère: on 
voyait que la nature ne lui avait pas donné un cœur sans pitié; 
mais dès qu'il croyait être observé, il semblait rejeter une pareille 
faiblesse comme indigne de son orgueil; il armait sa poitrined'aeier, 
dédaignant de racheter d'un seul douic cette estime qu'il avait con- 
quise à moitié. 11 se renfermait alors dans le sombre ascétisme in- 
fligé par lui-même à ce cœur dont jadis quelques sentiments tendres 
avaient sans doute troublé le repos : il se fortifiait dans cette dou- 
leur vigilante qui condamnait son dme à la haine comme coupable 
de tro]) d'amour. 

XVIII. 

Il y avait en lui un mépris essentiel de toutes choses, comme s'il 
eût éprouvé le pire de tout ce qu'on peut jamais éprouver. Etranger 
dans le monde des vivants, esprit crrantchasséd un autre monde; 
iniau'ination sombre qui se plaisait à reconstruire les dangers éva- 
nouis, évanouis en vain, car au fond du souvenir, son Ame encore 
s'en glorifiait et les regrettait; doué de plus de facultés aimantes que 
la terre n'en donne ordinairement h ses enfants, ses premiers rêves 
de vertu avaient dépassé la vérité, et un ;1gc mûr plein de trouble 
avait suivi sa jeunesse déçue. Que lui restait-il? Le souvenir des an- 
nées consumées h poursuivre des fantômes, du gaspillage de facul- 
tés destinées à un j)lus noble emploi, et enfin des passions insensées 
qui, après avoir répandu la désolation sur leurs traces, livraient 
ses meilleurs sentiments à une lutte incessante contre les habitudes 
farouches de son orageuse vie. Mais dans son orgueil , incapable do 
rejeter le blùme sur lui-même , il prit la nature à p.irtie pour alléger 
sou fardeau et imputa toutes ses fautes à cette forme d'argile, à celle 
pâture des vers dont elle avait embarrassé son âme. En raisonnant 
ainsi, il en vint à confondre le bien et le mal et h prendre h peu 
près les actes de sa volonté pour des œuvres du destin. D'une ame 
trop fière pour être accessible iï l'égolsme vulgaire, il savait sacri- 
fier quelquefois son propre avantage au bien d'aiitrui , mais non 
par pitié, non par devoir; c'était une étrange dépravation de l.i 
pensée qui le poussait h faire par orgueil ce que personne n'aurait 
l'ait , impulsion qui, sous l'empire des tentations, l'égarait égale- 
ment dans les sentiers du crime : tant il planait au-dessus ou s'a- 
baissait au-dessous de cette race humaine parmi laquelle il se trou- 
vait condamné à vivre! .\vide de se séparer par le bien ou par le 
mal de cet état mortel qu'il abhorrait , son ûme avait placé son trône 
loin du monde, dans des régions de son choix. De là, regarflanf 
froidement pa.sser toutes les choses d'ici-bas, son sang coulait plu.': 
calme dans ses veines ; heureux s'il avait toujours conservé cetltf 
lenteur glaciale et si des pensées criminelles n'en avaient jamais ac- 
céléré le cours I A la vérité, il semblait suivre le même sentier que leJ 
autres hommes ; en apparence , il agissait , il parlait comme eux ef 
n'outrageait point la raison par des accès de démence : sa folie n'é- 
tait point dans la tête, mais dans le cœur; rarement elle éclatait 
dans ses discours; rarement elle lui faisait dévoiler des pensées quP 
eussent choqué ses au(l*^'rs. " 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



27 



XIX. 

En dépit de son air niyslérieux et glacial, de son apparent désir 
de n'cire point remarqué, il avait (si ce n'était point un don de na- 
ture), il avait l'art d'imprimer son image dans les cœurs. Ce n'était 
point amour, ce n'était point haine, ni aucun des sentiments que 
l'on peut représenter par des mots; mais on ne le voyait jamais en 
vain : l'avait-on regardé, il fallait s'occuper de lui ; vous adressait- 
il la parole, vous ne pouviez l'oublier, et quelque insignifiant que 
fût le propos, vous le méditiez longtemps... Comment? pourquoi? 
Personne ne pouvait le dire; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il se 
glissait, s'enlaçait fortement dans l'esprit de ses auditeurs et y gra- 
vait un souvenir doux ou terrible. Quelle que fût la date du sentiment 
qu'il avait inspiré, amitié, compassion ou aversion, la trace en res- 
tait intime et durable. Vous ne pouviez pénétrer son âme, mais vous 
vous étonniez bientôt de sentir qu'il s'était fait une place dans la 
vôtre; sa présence vous poursuivait partout, toujours il vous arra- 
cliait un intérêt involontaire. En vain essaviez-vous do vous débattre 
dans ce picge moral : il semblait vous délier de l'oublier. 

XX. 

Une fêle est donnée où se rendent les chevaliers et les dames, et 
tout ce qu'il y a de riche et de noble dans le pays ; en vertu de son 
rang, Lara est convié et bien venu da.is les salons du masnifique 
Ojhon. Un tumulte joyeux ébranle la salle brillamment illuminée 
ou le bal succède au banquet. Un essaim de beautés, se livrant à \à 
danse joyeuse, enlacent dans une chaîne fortunée la grâce et l'har- 
monie. Le bonheur palpite dans ces jeunes cœurs, dans ces douces 
mains qui s'unissent pour former des chœurs inspirés par un doux 
accord. Un pareil spectacle adoucit le front le plus sombre : il arra- 
che un sourire à la vieillesse et lui fait rêver le retour du bel â^e- 
la jeunesse elle-même, dans cette joyeuse exaltation des sens, oublié 
que de si doux moments se passent sur la terre. 



XXI. 

Quant à Lara, il semble contempler ce tableau avec une satisfac- 
tion tranquille, et, si son âme est triste, son front ment. Son regard 
suit le vol rapide des charmantes danseuses dont les pas légers né- 
veillenl point les échos. Il se tifnt appuyé contre un large pilier les 
bras croisés sur sa poitrine et regardant avec allentiou devant lui ■ 
mais il ne remarque pas des yeux Dxés sur les siens avec une atten- 
tion pareille car le fier Lara n'a pas coutume d'endurer un long 

examen. A la fin, il surprend l'observateur : c'est un homme dont 
la figure lui est inconnue, mais qui semble étudier celle de Lara 
et celle-là seule; une sombre investigation préoccupe cet étranger' 
qui jusque-là a pu contempler Lara sans être aperçu de lui. Enlin' 
les deux regards se rencontrent, pleins tous deux d'une curiosité ar- 
dente et d un muet étonnement. L'émotion se peint de plus en plus 
dans les traits de Lara, qui commence à suspecter les intentions de 
ce nouveau venu; pour celui-ci, son œil sombre et lise lance des 
feui que peu de regards pourraient soutenir. 



XXII. 

« C'est lull » s'écrie l'étranger, et ceux qui l'entendent répètent 
aussitôt, à voix basse, les mots qu'il a prononcés : «C'est lui'... qui 
donc? » Ces questions se propagent dans toute la saUe, jusqu'à ce 
que le bruit, en grandissant, ait frappé l'oreille de Lara. La rumeur 
en effet, est devenue telle que peu d hommes aimeraient à <:e voir 
l'objet de cette attention générale, ou même seulement du regard 
qui 1 a causée. Mais Lara ne s'émeut ni ne tressaille ; la surprise qui 
s'était peinte d'abord dans son regard Cxe. semble maintenant' dis-' 
sipée; sans abattement comme sans vaine fierté, il jette un coup 
d'œi! autour de lui, quoique l'étranger continue de le contempler 
Enhn celui-ci, se rapprochant davantage, reprend d'un ton hautain 

etliieprisant : « C'est lui! comment est-il venu ici? et nu'v 

peut-il faire? » •■ i j 

XXUI. 

C'en était trop pour Lara que de supporter de pareilles questions 
répétées de cet air insultant; tournant vers l'étranger un re''ard 
dans lequel il rassembla toute son énergie, d'un ton de voix froîa et 
plutôt doux et ferme qu'irrité et hardi, il répondit au curieux indis- 
cret : « Mon nom est Lnrai... Quand le lieu me sera connu je re- 
connaîtrai convenablement la courtoisie inalteuduc d'un chevalier 
tel que toi. Oui, mon nom est Lara!... As-tu quelque autre demande 
quelque observation à faire ? Je n'élude aucune question et le né 
porte point de masque. '' 



— Tu n eludes aucune question ? songes-y bien... n'en est-il point 
une a laquelle ton cœur doit répondre, quoique tou cœur la repousse? 
Elcrois-tu ne pas méconnaître? regarde-moi encore. La mémoire, 
certes, ne ta pas été donnée eu vain; jamais tu ne pourras acquit- 
ter la moitié de la dette qu'elle te rappelle et que l'éternité te défend 
d oublier. » 

Lara promène un regard lent et attentif sur les traits de l'étran- 
ger, mais il n'y peut rien trouver qu'il reconnaisse ou qu'il veuille 
reconnaître; sans daigner répondre, il secoue la tète d'un air de 
doute, et, laissant percer à demi son mépris, il tourne le dos pour 

s eloigner. Mais le sombre étranger l'arrête : « Un mot encore 

je te somme de rester et de répondre à un homme qui, si tu étais dé 
noble naissance, serait ton égal ; mais vu ce que tu as été et ce que 
tu es encore... ne fronce pas les sourcils : si l'accusation est fausse, 
il sera aisé de la repousser .. mais vu ce que tu as été et ce que tiî 
es encore, cet homme le regarde d'en haut, ne croit pas à tes sou- 
rires et ne craint pas ton courroux. N'es-tu pas celui dont les ex- 
ploits!... 

— Qui que je sois, je n'écoulerai pas plus longtemps d'aussi inso- 
lentes paroles, un accusateur lel que toi; ceux qui peuvent y ajou- 
ter quelque importance écouteront le reste et accueilleront le mer- 
veilleux récit que sans doute tu vas faire après avoir commencé avec 
tant de courtoisie et d'éloquence! Qu'Othon fasse fêle à un convive 
aussi poli, je me réserve de lui en faire mes remercîments et de lui 
en dire ma pensée. » 

Enfin, Olhon, longtemps frappé d'étonnement, croit devoir inter- 
venir: a Quelque cause mystérieuse de débats qui existe entre vous, 
ce n'est ni le temps, ui le lieu convenable : vous ne devez point trou- 
bler la gaîté de cette réunion par une guerre de paroles. Vous, sei- 
gneur Ezzeliu, si vous avez à révéler quelques faits qui intéressent 
le comte Lara, demain, ici, ou en tout autre lieu que vous choisirez 
tous deux, vous pourrez dire le reste. Je puis répondre pour vous, 
car vous ne m'êtes pas inconnu, bien que comme le comte Lara vous 
soyez revenu récemment, et tout seul, des terres lointaines où vous 
étiez devenu presque un étranger pour nous. Quant à Lara lui-même, 
si, comme je le crois, son courage et sa vertu répondent à son noble 
sang et à sa haute naissance, il gardera son nom de toute tache, et 
ne refusera point d'obéir aux loii de la chevalerie. 

— A demain ilouc, répond Ezzelin ; alors seront éprouvées la no- 
blesse d'âme et la sincérité de chacun de nous. Je ne dirai que la 
vérité; j'y engage ma vie et mon épée, et ma part du séjour des 
bienheureux. » 

Et que répond Lara? Son âme, repliée sur elle-même, s'absorbe 
dans une rêverie profonde; les discours et les regards de toute l'as- 
semblée n'ont d'autre objet que lui ; mais sa bouche reste silencieuse 
et son regard.semb!eerrer dans une complète distraction, bien loin, 
bien loin de là. Hélas 1 cet oubli de tout ce qui l'entoure révèle trop 
clairement de profonds souvenirs. 



XXIV. 

« A demain, soit! à demain ! » Tels furent les derniers mots que 
prononça Lara; aucune colère extérieure n'éclatait sur son front; 
ses grands yeux noirs ne lançaient point d'éclairs. Cependant, il v 
avait dans le ton peu élevé de sa voix une fermelê qui marquait uue 
résolution bien prise, mais inconnue à tous. Il prend son manteau, in- 
cline légèrement la tête et quille l'assemblée ; mais en passant devant 
Ezzelin, il répond par un sourire à l'air d indignation sous lequel 
l'étranger semble vouloir l'écraser. Ce n'est point le sourire de la 
gaîlé ; ce n'est pas non plus celui de l'orgueil exhalant en dédains 
un courroux qu il ne peut cacher ; c'est le sourire d'un homme cer- 
tain d'avance de tout ce qu'il osera faire, de tout ce qu'il pourra 
supporter. Mais est-ce là une paix véritable avec soi-même? e?t-ce 
là le calme d'un cœur irréprochable? ou bien est-ce l'endurcissement 
désespéré d'une âme qui a vieilli dans le crime? Hélas! la face de 
Ihornuie ne mériie pas plus de confiance que ses discours; c'est par 
les actes, et les actes seuls qu'on peut discerner celte vérité si diffi- 
cile à reconnaître. 

XXV. 

Avant de poursuivre sa route, Lara a eu soin d'appeler son page, 
jeune enfant qui obéit à son moindre mot, à son moindre signe, le 
seul serviteur qu'il ait ramené de ces climats lointains où, sous uu 
astre plus brillant, l'âme a aussi plus de feu. Cet enfant a quitté pour 
suivre Lara les rivages qui l'ont vu naître ; il est assidu à ses devoirs 
et tranquille, quoique bien jeune ; silencieux comme celui qu'il sert, 
son dévoûmeut semble au-dessus de sa condition et de son a?e. 
Quoiqu'il connaisse la langue du pays de Lara, c'est rarement dans 
celte langue qu'il reçoit les ordres de son maître ; mais dès qu'il l'en- 
tend prononcer quelques paroles dans l'idiome de sa patrie, il ac- 
court d'un pas léger et répond d'une voix djucemeut émue. Ces 
accents éveillent dans son oreille un écho des montagnes natales 
qui lui sont si chères; ils lui rappellent la voix accoutumée des amis, 



28 



LKS VKii.LfiKS i,nih*;iuiiii:s ii,iJJSTnÉi:s. 



ilrs pnrciits ipril a (inillô". .ilijun'':. |Miiir ini li<iiiiiiif iiininlcii.'iiil snii 
stMil .uni, son (nul. Sur in r.ico du la li'ric, il iic li'i)u\crail iilus un 
autre (;iiiJc; couiujcnt s'cloniier si ou le voll rarumuut s'cloigDcr 
lie Lara T 

XXVI. 

Sa Inillc est svelte, ctsanhysionomio un ^)eu brunie ofTrc pourtant 
des trail» délicats : le soleil natal y a laissé I cniprcinlc deses rayon», 
mais il n'a poiiii flétri ci^tlo jonc où souvenl brillu une rougeur in- 
Miiiiiilairc : hélas! ce n'est |ii>lntcel incarnat de la santé où vientse 
ri'lléchir la cliarinante vivacité du cœur; maiscc n'est (|n'une ardeur 
fi'brile et pass;g,'èrc, impression maladive dune soulTrance cachée. 
I, étincelle qui brille étrangement dans ses yeux semble un feu 
venu d'en haut, une lueur électrique produite par la pensée, bien 
que l'éclat do sc!S deux noires prunelles soit adouci iiar le voile mé- 
laiu-iili(pic de ses longs cils. Un y lit néanmoins plus de licrté que 
de chagrin, ou si l'on y voit quelque douleur, c'est une douleur au 
moins que personne ne doit partager. KnTanl, il ne se plait point 
aux jeux de son Age, aux espiègleries de la jeunesse, aux bonstours 
pour lesquels les papes sont renommés : il se ti'iit immobile pen- 
dant des heures entières, le regard fixé sur Lara et oubliant tout 
dans cette contemplation attentive; et quand son maître ne le garde 
jioint prés de lui. il va seul, répond en peu de mots, cl n'interroge 
jamais; il a pour i)romenaile la forfil, pour récréation quelque livre 
étranger, pour lieu de repos la rive au détour du riii<si'au : comme 
le niaitrc qu'il sort, il semble vivre isolé de tout ce qui charme le re- 
gard ou remplit le cœur, ne point fraterniser avec la race humaine 
et n'avoir reçu de ce monde qu'un don bien amer : l'existence. 



XXVII. 

S'il aiinaitquelqu'un sur la terre, c'était Lara : mais cedévoùmcnt 
ne se montrait que jiar sou respect, ses services, ses attentions 
muettes, le soin avec lequel il devinait chaque désir pour le remplir 
avant qu'il fût exprimé. Mais on remarquait dans toute sa conduite 
une certaine fierté, on voyait en lui une âme qui n'aurait pas sup- 
porté les reproches: plus actif dans son zèle que n'eût été un es- 
clave, ses actes seuls peignaient l'obéissance, son air était celui du 
commandement : il semblait suivre ses projires incliiialions plus 
que celles de Lara en le servant ainsi : et certes il ne le servait pas 
l)Our un salaire. D'ailleurs, ce que son maître demandait de lui n'était 
(lu'unetAche bien légère: lui tenirl'étrier ou porter son épce;accorder 
son lulh ou quelquefois lui lire des passages de livres anciens ou 
étrangers; mais jamais il n'avait h se mêler avec le vulgaire des do- 
mesliq ics pour lesquels il n'avait ni égards, ni dédain, mais la ré- 
serve (ligue l'un être (pii ne peut sympathiser avec desâmes serviles : 
son àine, quelle que fût sa condition ou sa naissance, pouvait plier 
devant Lara, mais non descendre jusqu'à eux. 11 annonçait en eU'et 
une origine distinguée et paraissait avoir connu de meilleurs jours, 
car ses mains ne portaient point les marques d'un travail vulgaire, 
et leur blancheur aussi bien que la délicatesse de ses traits semblait 
trahir un autre sexe : ces conjectures pouvaient être déroutées par 
son costume, |)ar lexprcssion de son regard plus sauvage et plus 
allier qu il ne convient h une femme, cl enfin par une violence ca- 
chée, idus en harmonie avec le climat brûlant de son pays qu'avec 
la délicatesse de ses formes, violence qui ne s'exhalait jamais en pa- 
roles, mais que sa physionomie révélait clairement. Kalcd était le 
nom du page, quoique l'on sût confusément iju'll en avait porté un 
aulre avant de quiller les montagnes et les rivages de son pays : 
en effet, quelquefois il entendait ce nom proféré tout haut près de 
lui sansy répondre, comme si cette appellation ne lui était point fa- 
milière; ou si on le répétait encore, il tressaillait ii ces sons comme 
s'il se le fût seulement rappelé; à moins pourtant que ce ne fût la 
voix bien connue de Lara qui l'appelait, car alors l'ouïe, la vue et le 
cœur, tout en lui s'éveillait. 

XXVIII. 

11 avait jeté un coup d'œil dans la salle du bal et avait remarqué 
celte querelle qui n'avait échappé à personne; et |)endanl ([ue la 
foule assemblée autour des deux adversaires exprimait son élonne- 
mciil du calme de l'agresseur et de la patience avec laquelle le noble 
Lara supportait une telle injure, doublement grave de la part d'un 
étranger, Kaled changea vingt fois de couleur, ses lèvres prenant 
les nuances de la cendre et ses joues toutes celles delà namine. Sur 
son front s'étendit cette sueur froide et maladive qui s'élève du cœur 
quand il succombe sous le poids de fatales pensées que repousse la 
réflexion. Oui, certaines choses doivent être imaginées, tentées, ac- 
complies a\ant (pie la raison en soit instruite. Quelle que soit la ré- 
solution de Kaled, elle suffit pour mettre un sceau sur ses lèvres 
en torturant son cerveau. Il observa Ezzelin jusqu'au moment où 
Lara le regarda de coto on souriant et on passant ilc\antlui; Inis- 
que Kaled aper^^ut ce sourire, ses traits se détcudircut subilctucul 



ciMiime s'il rcl'<lnnai^sait un sign.il arroutunié : sa mi'iiioiro lisait 
dans une telle cxpre.s.-iion bien des chose» que los aiilros no pou- 
vaient com|ucndre. llH'élani;a h la voix de son maître : un moment 
se |)a.ssu : Ions deux étaient jiartis, et ceux qui se trouvaient dans la 
salle semblaient demeurer seuls. Tous avaient tellement fixé leurs 
regards sur les traits de Lara, tous avaient si bien confondu leurs 
sentiments avec ceux des actcuis de cette scène qu'au moment où 
son ombre haute et noire disparut sous la turcbe qui la projetait, 
tous les cœui-s battirent p us vile, toutes les poilrinos furent agito&s 
Comme quand nous sortons d'un rèvc bien noir h la réalité duquel 
nous ne croyons pas, mais (pie nous redoutons cependant, parce que 
les cIkjscs les plus pénihlos no sont (pie trop souvent les plus vraies. 
Ils étaient partis tous deux; lùzelin était encore là, leviK.igi; ponsii 
cl l'air impérieux : mais il n'y resta pas longtemps; une heure après, 
il fil à Utliuii uu salut de la main, else retira. 



XXIX. 

La fuile s'est écoulée : fatigué de la foie, chacun a été chercher 
le ropos : llnMe courtois, les convives prodigues d'éloges ont rega- 
gné leur couche accoulumée, où la Joie s'oublie, où la douleur sou- 
|Mrc eu cherchant le sommeil, où l'homme enfin, écra.sc par ses 
luttes inces.santcs, se plonge dans le doux oub:i de la vie. Là repo- 
sent les es|iérances fiévreuses de l'amour, les ruses de la perfidie, les 
iourments de la haine et les plans déjoufis de l'ambition : l'oubli se- 
coue ses ailes sur les yeux qui .se ferment et l'existence éteinte s'é- 
tend dans un cercueil. Quel autre nom en ciïct donner à l'asile du 
Sommeil '? N'est-ce pas le sépulcre de chaque nuit, le refuge universel 
(ji'i la faiblesse et la force, le vice et la vertu gisent étendus, mis à 
lui et sans défense : heureux pour un moinenl de respirer sans avoir 
la conscience de son être, cli.icun doit bienlùtsc réveiller pour lut- 
ter de nouveau contre la crainte de la mort et pour fuir (quoi(|uc 
chaipie malin ramène des maux sans cesse grandissantsi, pour fuir 
et maudire ce dernier sommeil, le plus doux sans contredit, puisqu'il 
est exempt de rèvcs. 



CHANT II. 



I. 

La nuit pAlil : les vapeurs enroulées autour des montagnes se fon- 
dent dans l'air du malin, et la lumière réveille le monde. L'homme 
a grossi d'un jour encore son passé et a fait un pas de plus vers e 
lui qui sera pour lui le dernier. La puissante nature s'élance com 
de son berceau : le soleil éclate dans les cieux et la vie sur la ten '■ 
les fleurs dans la vallée, la splendeur dans les rayons du jour, la 
santé dans la brise, et la fraîcheur dans la source, homme, être 
immortel I contemple l'éclat de ta gloire, et dans la joie de ton cœur, 
dis-toi intérieurement : « Toutes ces choses sont à moi! » Admire ce 
spedacle pendant que lesyeux enchantés peuvent encore recevoir la 
lumière; un jour arrive où tout cela ne sera plus en ta posse.s'iion : 
et quels que soient les êtres humains qui pleurent sur ta bière insen- 
sible, la terre et le ciel n'y verseront pas une larme: les nuages ne 
s'a.^sombriiont point; il ne tombera point une feuille de jdus ; la 
brise ne poussera pas un soupir pour toi, elle n'en pousserait pas 
un seul pour tout le genre humain : mais des êtres immondes ram- 
paiit sur ta dépouille s'en feront un festin, et grâce à eux tes débri? 
deviendront propres à fertiliser le sol. 



II. 

Le malin est venu, puis le midi : sur l'invitation d'Othon les sei- 
gneurs du voisinage se sont assemblés dans la grande salle de son 
manoir : l'heure assignée est venue qui doit venir proclamer la vie 
ou la mort de l'honneur de Lara : Ezzelin va jiouvoir dévelopiier 
son accusation, et quelle que soit la mystérieuse histoire, on va en- 
fin la connaître. Il a engagé sa foi. et Lara a fait la promes.sc solen- 
nelle do l'entendre ici en présence des hommes et du ciel. .Mais 
pourquoi l'accusateur ne se présente-t-il nas? pour développer de 
si importants secrets, ne devrait-il pas se hâter davantage ? 



III. 

L'heure est passée, et Lara comme les autres attend d'un air froid, 
patient et sûr (le lui-même. Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure 
est passée; des murmures s'élèvent, et le front d'Othon se reinbru- 
uit. « Je couuais mon aiuil sa foi n'est poiul suspecte : s'il est 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



29 



îneore vivant, il viendra ; le manoir qu'il habite est situé dans la val- 
lée entre mon propre domaine et celui du noble Lara; mon foyer 
Bût été iionoré de recevoir un pareil liôle, et le brave Ezzelin n'au- 
rait point dédaigné mon humble toit; mais sans doute il est retenu 
par la nécessité de se procurer quelque preuve urgente pour soute- 
nir son dire. Comme j'ai engagé pour lui ma foi, je l'engage de 
nouveau ; il viendra, ou je rachèterai moi-même la tache imprimée 
^ son iionneur. » 

11 se tut, et Lara répondit : « Je suis venu ici sur ta demande 
pour prêter l'oreille aux récits malveillants d'un étranger, dont les 
injures auraient blessé profondément mon cœur, si je n'avais pas vu 
en lui un homme à peu près insensé , ou pour le prendre au pis, 
un ignoble ennemi. Je ne le connais pas, mais lui semble m'avoir 
connu dans des contrées où... mais pourquoi m'arrêler h de sem- 
blables contes ? rcpré?ente-moi ce faiseur d'histoires, ou rachète Ion 
gage, ici même, à la pointe de l'épée. » 

Le fier Othon rougit, jette son gantelet à terre et tire son glaive : 
« Ce dernier parti est celui qui me convient le mieux , et voilii com- 
ment je réponds pour mon hôte absent. » 

Sur le bord de sa tombe ou de celle qu'il va ouvrir , Lara n'é- 
prouve rien qui puisse altérer la pâleur livide de son teint : sa main 
saisissant le fer avec une froide insouciance, montre combien elle 
est habituée à en saisir la poignée; son œil, quoique calme, indique 
la résolution de ne rien épargner; et sans hésiter davantage, il tire 
son arme du fourreau. En vain les chefs se pressent autour d'eux : 
lu fiu'eur d'Othon ne soulTre aucun délai, et il laisse tomber dos 
paroles de défi... Heureuse son épée, si elle peut les soutenir! 



IV. 

Le combat ne fut pas long : aveuglé par la colère , Olhon expo- 
sait inutilement sa poitrine aux coups : son sang coula bientôt, et 
il tomba, mais non mortellement blessé : un coup adroit l'avait 
seulementélendusur le sol. «Demande la vie! » Il ne répondit point, 
/ et peu s'en fallut qu'il ne se relevât plus du pavé qu'il avait rougi ; 
carence momentle frontde Lara se rembrunit encorejusqu'àprendre 
la noirceur de celui d'un démon, et il brandit sa lame avec plus de 
fureur qu'au moment oii le front de son ennemi était au niveau du 
sien : car tout à l'heure il rassemblait toute son adresse et sa pré- 
sence d'esprit; maintenant une haine implacable déborde de son cœur; 
il est si peu disposé à épargner son ennemi blessé que les témoins es- 
saient inutilement d'arrêter son glaive; il tourne presque sa pointe 
altérée de sang contre ceux qui implorent sa merci. Mais un moment 
de réflexion le fait changer de pensée; cependant il regarde encore 
d'un œil morne son adversaire vaincu: il semble regretter l'inutililé 
d'un combat dont son ennemi sort vaincu mais vivant; il semble se 
demander à quelle distance du tombeau le coup qu'il a porté doit 
avoir mis sa victime. 



On relève Othon lout sanglant, et le médecin défend la moindre 
quosiion, la moindre parole, le moindre signe : les amis du blessé 
se retirent dans un salon voisin ; et lui, encore irrité et ne s'oc- 
cu])ant d'aucun d'eux, lui, la cause de cette lutte soudaine dont il est 
v,iin(iueur, il se retire lentement et dans ■■i < 'ence hautain : il re- 
nninle à cheval, prend le chemin de sa deniuuic, et ne jette pas un 
regard en arrière sur les tours du manoir d'Othon. 



VI. 

liais qu'est-il devenu ce météore de la nuit qui ne semblait pas 
devoir disparaître fi la clarté du matin? Qu'est devenu cet Ezzelin, 
arrivé et parti sans avoir laissé plus de traces de ses intentions? H 
a quitté le manoir d'Othon par une nuit noire et longtemps avant 
l'aurore; et cependant le sentier était si bien battu qu'il ne pouvait 
le manquer. Sa demeure n'était pas éloignée; cependant il n'y était 
pas arrivé, et dès le matin commencèrent d'activés recherches qui 
ne firent rien connaître, sinon l'absence du chef. Sa chambre était 
vide, son coursier oisif, toute sa maison en alarmes : ses écuyers 
murmuraient et se désolaient. Les perquisitions s'étendent tout le 
long de la route, et même dans les environs oij l'on craint de ren- 
coniriT des marques de la fureur de quelques bandits; mais on n'en 
trouve aucune : pas une branche de fougère n'est teinte d'une 
goulle de sang, ou ne porte un lambeau d'étoffe déchirée; aucune 
chute, aucune lutte n'asouillé la veruure; cet indice ordinaire d'un 
f- meurtre fait défaut : des doigts sanglants n'ont peint laissé dans le 
sol leur empreinte convulsive pour révéler le forfait, comme il ar- 
rive au moment où la victime à l'agonie cesse de se défendre, et en 
SI! débattant ne blesse plus que le tendre gazon. De pareilles mar- 
ques se trouveraient dans le taillis, s'il avait été le théâtre d'un as- 
sassinat ; mais rien ! rien ! et il reste encore une lueur d'espoir. Ce- 
nendant un étrange soupçon se répand : on murmure le nom de 



Lara, et l'on s'entretient chaque jour de sa renommée flétrie; mais 
aussitôt qu'il se montre, tout se lait : on attend l'absence de cet 
homme redouté pour reprendre de merveilleux et lugubres récits, 
et pour former des conjectures de plus en plus sombres. 



VII. 

Les jours se succèdent, et la blessure d'Othon est guérie, mais 
non son orgueil; et il ne cache plus sa haine : il est puissant; il 
est l'ennemi de Lara , l'ami de tous ceux qui lui veulent du mal, et 
il sollicite la justice du pays de demander compte à Lara de l'ab- 
sence d Ezzelin. En effet, quel autre que Lara avait à redouter sa 
présence? qui peut l'avoir fait disparaître, si ce n'est l'homme con- 
tre lequel il avait lancé une accusation redoutable? On le sait, la 
rumeur publique devient d'autant plus bruyante qu'elle est mal in- 
formée, et tout ce qui offre une apparence de mystère plaît à la 
foule curieuse. Dans son isolement apparent , Lara n'avait jamais 
cherché ni h gagner la confiance ni à éveiller l'affection : il trahis- 
sait en toute occasion une férocité implacable. Et cette habileté avec 
laquelle il maniait sa redoutable épée, était-ce loin des combats que 
son bras l'avait acquise? Dans quel genre de vie pouvait s'être en- 
durci ce cœur si farouche? car on ne voyait pas en lui cette colère 
aveugle et capricieuse qu'un mot enflamme et qu'un mot apaise : 
c'était un penchant enraciné dans l'âme, devenue incapable de pitié 
dès que sa fureur s'était fixée sur un objet, penchant qu'un long 
exercice du pouvoir et des succès sans bornes pouvaient seuls avoir 
concentré à_ce point et rendu inexorable. Tous ces motifs, joints à 
cette disposition qui pousse toujours les hommes à condamner plutôt 
qu'à louer, avaient enfin en s'amoncelant soulevé contre Lara une 
temiiête redoutable même pour lui, et telle que ses ennemis pou- 
vaient le désirer. Il est appelé à répondre de l'absence d'un homme 
qui mort ou vivant ne cesse de le poursuivre. 



VIII. 

Parmi la population du pays il se trouvait une foule de mécon- 
tents, maudissant la tyrannie sous laquelle ils pliaient; car le sol 
était partagé entre quelques despotes avides qui transformaient en 
lois leurs moindres caprices. De longues guerres au dehors et des 
troubles fréquents à l'intérieur avaient tracé au crime une route de 
sang où il était prêt h rentrer au moindre signal pour commencer 
un nouveau carnage tel qu'en amènent ces discordes civiles qui 
n'admettent point de neutralité , et où l'on ne voit que des adver- 
saires ou des amis. En attendant, chaque seigneur était confiné 
dans sa forteresse féodale , obtenant la soumission en actes et en 
parole:-, mais abhorré au fond des cœurs. C'est dans de pareilles cir- 
constances que Lara avait pris possession du domaine de ses pères, 
où il avait trouvé bien des cœurs souffrants , bien des bras pares- 
seux ; mais sa longue absence de son pays natal l'avait rendu in- 
nocent de toute oppression , et sous son pouvoir assez doux, toute 
crainte s'était peu à peu effacée du cœur de ses vassaux. Ses servi- 
teurs seuls conservaient une terreur respectueuse, et depuis quel- 
que temps ils craignaient plus pour lui que pour eux-mêmes. Quoi- 
que d'abord ils l'eussent jugé plus sévèrement, ils ne le croyaient 
plus que malheureux ; ses longues nuits sans sommeil , son humeur 
silencieuse , étaient attribuées par eux h une disposition maladive 
eniretenue par la solitude : et si son aversion pour le monde ré- 
pandait la tristesse dans sa demeure , cependant la munificence en 
égayait le seuil ; car jamais les malheureux ne s'en éloignaient sans 
être" soulagés , et pour eux du moins son âme était accessible à la 
pitié. Froid et méprisant à l'égard des puissants et des riches, son 
œil s'abaissait volontierssur l'humble et le pauvre : il ne leur adres- 
sait pas la parole , mais ils trouvaient souvent un asile sous son 
toit, et n'en étaient jamais injurieusement chassés. On pouvait ob- 
server que chaque jour de nouveaux tenanciers venaient se fixer 
sur ses domaines : mais c'était surtout depuis la disparition d'Ëz- 
zelin qu'on voyait en lui un maître bienveillant et un généreux 
hôte. Peut-être son duel avec Othon lui avait-il fait craindre quel- 
que piège tendu contre ses jours : quel que fùl son motif, il par- 
vint à se concilier plus de partisans parmi le peuple que n'en 
avaient les autres seigneurs. Etait-ce une politique? c'était une po- 
litique habile; mais le grand nombre n'en jugea que par ce qu'il 
voyait. Les malheureux , forcés de s'exiler par la cruauté de leur 
maître , ne demandaient qu'un abri, et il le leur' donnait : jamais 
dans ses domaines un paysan ne pleurait sa chaumière envahie, 
dépouillée, et le serf lui-même pouvait à peine s'y plaindre de son 
sort; l'avare vieillesse y gardait en sûreté son trésor, et la pauvi'clé 
n'y rencontrait ni dédains ni raillerie; la jeunesse était retenue 
près de lui par les festins et l'espoir des récompenses jusqu'à ce qu'il 
fût trop tard pour le quitter; à la haine il offrait dans un prochain 
avenir les ardentes représadles d'une vengeance différée; à l'amour, 
victime de l'inégalité des conditions, il promettait la beauté de son 
choix conquise par la victoire. Déjà tout était mûr : il lui restait à 



30 



LES VKII.LI'IF-S LITTKR.\lRi:S ll-I.USTi;i:iCS. 



|ii'iicl,iti)cr que l'u.sclavnt'i^ édiit un vain Diul. Uiilln le moment est 
M nu : cl c'fil «lui mùuic dii Ollioii se cioil Lien sûr do 8» vcn- 
(,'i:aucp. Ses sommalions Irouvcnl Ri:lui (lu'il .i|i|>i'll.! ciiniinel duns 
la Kiandc salle de son cbAlcau, cnluuié do niillii-rs d'hommes, loul 
rérpennicnt di'livn'-s de Icni's cliatiio^ fi'ndalcs, I)iav;inl les |)iiissaiils 
de la Icin- cl idcins de ronfiauco <lans le ciel : Cf> tjialiii ini^nio il 
vii'ul d'allVancliir les serfs de la glèlie ; ils ne fouillornnt plus le S'd 
dans l'inlérftl d'anlrui, ou ce swa pour y ri'cuscr la fopse de leurs 
l^uansl Tel esl leur cri de guerre : il faut en outre un mot d'ordre 
(Jiii annonce leredressemenl des injures, la revciidicalion dosdr.iils: 
lii'ligion ! liberté 1 voiitroanco !... ce que l'un voudra, il siiflit d'un 
di' CCS mots pour conduire les Inmiinesau carnage. Une pluase sé- 
ditieuse, uu'dilée et répandue par les habiles, peut assurer lo règne 
ducriuw et la pilure des loups et des vei^. 



I\. 

Ce pays où le pouvoir féodal avait pris un tel empire était h peine 
pouverneau nom d'un monarque entant : moment bien choisi pour 
la rébellion, car le jieuplc méprisait celui-ci et délestait l'un et 
l'autre. Il ne lui fallait plus qu'un chef et il en trouvait un in- 
séparablement uni il sa cause, un homme qui pour sa propre sû- 
reté était obligé de se jeter au milieu de la lutlc universelle. Sé).aré 
par un arrêt nivstérieux du deslin de ceux que le hasard de la nais- 
sance lui avait" donné pour alliés, depuis celle soirée qu'il maudis- 
sait, Lara s'était préparé à faire face, mais non seul, à lout événe- 
ment. Un motif impérieux, quel qu'il fût, lui commandait d'arrêter 
toute enquête sur sa coiiduite daus des jiays lointains; en confon- 
dant sa cause avec celle de tous, dùt-il même tomber, il retar.lait 
sa chute. Depuis longtemps un cahue sinistre avait pesé sur son 
cœur; l'orage de ses passions, autrefois si terrible, semblait s'être 
endormi ; mais soulevé tout-à-coup par des événements qui devaient 
conduire sa sombre destinée à une crise extrême, cet orage avait 
enfin éclaté et l'avait montré de nouveau tel qu'il fut jadis, lel (juil 
l'st encore : seulement il a change de théâtre, il ne s'inquiète truère 
de sa vie; il songe moins encore à .sa renommée; mais il n'eu est 
(pie mieux disposé à jouer celte partie désespérée : condamné d'a- 
\ance par la haine des hommes, il sourit à sa ruine pourvu qu'il y 
eniraîne ses ennemis avec lui. Que lui importe la liberté d'un peu- 
ple? S il a relevé les humbles ce n'était que pour rabaisser les su- 
perbes. Il a espéré un moment qu'il trouverait lo repos dans sa 
sombre lanière, mais l'homme et le destin sont venus l'y pomsui- 
vre : accoutumé aux ruses des chasseurs, il est traqué daus son fori; 
il.s pourront l'y tuer, mais ils ne le prendront pas au piège, l'arou- 
che, lacilurne, dépourvu d'amliilion, on l'a vu jusque-là calme spec- 
lalcur des scènes de la vie; mais ramené dans l'arène, il se monlrc 
un digne rival des guerriers féodaux ; son naturel sauvage éclale 
dans sa voix, dans ses traits, dans ses gestes, elle regard du gladia- 
teur étincelle dans ses yeux. 



Qu'esl-il besoin de répéter après tant d'autres la description des 
combats, le festin des vautours, le massacre des victimes humaines, 
la fortune diverse des diverses journées, la férocité du vainqueur, 
la lâcheté du vaincu, les ruines fumantes des villes écroulées? Celte 
lutte fut semblable à toutes les autres, si ce n'est que des passions 
sans frein joignirent leurs fureurs à celles de la haine qui ne con- 
naît point le remords. Personne lic demandait la vie, car on savait 
que la voix de la pitié ne serait point écoulée, elles jirisonniers 
claient égorges sur le champ de bataille : dans les deux camps la 
môme rage enflammait ceux qui l'emporlaient tour-à-lnur ; cl frap- 
pant au nom de la liberté comme au nom de lesclavage, ils croyaient 
avoir tué trop peu s'il restait encore des vivants, il est trop tard 
niainlenantpour arrêter le glaive exterminateur : ladésolalion cl la 
famine envahissent toute la contrée : la torche une fois allumée, la 
Ihunme s'est répandue de tous cotés à la fois, et le carnage sourit à 
sou œuvre de cuaquejour. 

XI. 

Forle de l'énergie que lui donne une impulsion toute fraîche, la 
troupe nombreuse de Lara emporte les premiers succès : mais cette 
fatale victoire esl la ruine du parti. Les .Soldais ne forment plus leurs 
rangs h la voix du chef: ils marchent en désordre, se jettent avcu- 
glément surlennemietscmblentcroirequ'on peut arracher le succès 
sans en avoir assuré les moyens. L'amour du butin, la soif de la 
haine entraînent à leur sort fatal ces bandes indisciplinées, lin vain 
Lara fait-il tout ce qu'un chef peut tenter pour réprimer la furie in- 
sensée de sa troupe; en vain il essaie d'apaisercetleardenropiniàlre; 
la main qui alluma la flamme ne saurait l'éteindre. L'ennemi jilus 
sage peut seul corriger colle foule iiulocile et lui dénionirer son er- 
reur ; retraites feintes, embuscades noclurncs, marches fatigantes, 
i'ofus d'accepter le coml^at- longues privaliy us de vivres, repos sans 



abri sou» un ciul humide, retraite derrière des murailles opiniAln s 
qui bravent luut l'nrl des a.s^illants et lassent leur |i.'>tiencu : leJ 
vas.'<aux nmeutég n'avaient poinl prévu tout cela. UMJuur de l)ataillc, 
Ils pouvaient rivaliser avec Ifs plus vieux guernors: mais l'ar- 
deur de la luUe, dussiint-ils y trouver le trépas \ ■'■! .il 

préférable h. une vie de privations conlinuelUs. Li : :- 

turaii; la lièvre diminuait sans cesse leur nonili;' 's 

prématurés de Irinmphe se changeaient en eris de m t, 

et I.ara seul semblait encore indompté. Mais bien i ' <i 

obéir à sa voix ou aider son bias; une armée «le pi ,6 

d'hommes s'est réduite A quel(|ues soldats désespérés, !• • pins bra- 
ves sont restés les dernier» el regrelteni cette diseipline qu'ils ont dé- 
daignée. Un seul espoir re-ilc encore : la frontière n'est pas loin, el 
ils peuvent se soustraire par là au désastre qui men.icc ne terminer 
celle guerre civile. Chez l'étranger, ils conserveront dans leurs rujurs 
leurs re^'rels d'exilés, leur haine de proscrits ; sans doulc il est dur 
de quitter la lerre natale, mais il est plus dur encore d'avoir h c)i" - 
sir entre la mort et l'esclavage. 

XII. 

Leur résolution est prise; ils mai-chent vers la frontière : la nuil 
propice leur prête les clartés de son n.iruliCau pour guider leurfuiic 
sans bruit et sanstorch'S allumées; déjà ils voient les paisibles r,\von$ 
de la lune dormant sur les flots de la iiNièrc qui sert de limite aux 
deux pays'; déjà ils peu vent diclinguer... lisl-ce là le rivage** Arrière I 
il est couvert de bataillons eniCMiis. Quel parli prendre? la retraite 
ou la fuite? Mais que voil-on briller à l'arrière-garde?... c'est la ban- 
nière d'rtlhonl ce senties lances ennemies! ces feux qui brillentsur 
les hauteurs, sonl-ce des feux de bergers? Hélas non ! ils jettent un" 
clarté trop étendue pour que la fuite soil encore possible : coupés 
toutes parts, ils sont pris pour ainsi dire au piège: mais on ver 
quelquelois moins de sang pour vaincre que pour fuir. 



XIIL 

On s'arrête un moment pour reprendre haleine. Marchcront-il- 
avant ou se tiendront-ils sur la délénsive ? Il importe peu : s'ils oli 
gcnt l'ennemi qui leur barre le passage sur la rive du lleuvc,qu: li 
unspeut-ôtre se fraieront une route et parviendront à rompre les rai. 
quelque serrés qu'il-; Siiient. « Eh bien! chargeons; attendre l'allaque 
serait le fait d'un lâche I » Les sabres sortent du fourreau; chacpie c:i- 
valicr serre la bride de son cheval, el le dernier mot prononcé de- 
vancera de bien peu l'action. Dans le suprême commandement i; 
Lara va proférer de toutes les forces de sa poitrine, combien n'cnl 
dront que l'appel de la mort! 

XIV. 

Lui-môme a mis l'épéc à la main... Son aspect est aussi .sombre , 
mais plus calme que le désespoir : c'est quelque chose de plus que 
cette indifférence qui, dans des circonstances pareilles, sied au plus 
brave, s'il luiresle quelque sentiment humain. II tourne ses regards 
vers Kaled , toujours à ses côtés, cl trop dévoué pour montrer la 
moindre crainte; peut-être même n'était-ce que la faible clarté de la 
lune qui jetail sur ses traits un reflet inaccoutumé de pâleur et de 
deuil , expression non de sa terreur, mais de la sincérité de sa tr- 
dresse. Lara remarque celte pâleur et pose sa main sur la main 
page; elle ne tremblait pas dans ce moment redoutable; ses lèM ~ 
étaient muettes; son cœurbattailà peine ; ses yeux seuls semblaient 
dire : « Nous ne nous quitterons pas! que tes soldats périssent; (|ue 
tes amis prennenl la fuite: je dis adieu à la vie, maisjeneleilis point 
adieu. » Enfin le commandement du chef s'est fail entendre, ei i 
pelile troupe bien en ordre s'élance de la hauteur sur les li.L-'ics . 
nemies formées plus bas; les courtiers obéissent à l'éperon; le > 
meterre brille cl l'acier résonne. Inférieurs en nombre , mais non en 
courage , les compagnons de Lara opposent le d ''-espuir à la résis- 
tance elaltaqueul l ennemi de front; le sang se mêle aux vagues du 
fleuve qui ofTriront eucore aux rayonsdu malin une teinte rougcAlrc. 



XV. 

Commandant, ralliant, animant tout par son exemple, partout où 
renucmi gaunc du terrain , où ses amis semblent plier, Lara les 
encourage de la voix, frappe du tranchantoude la pointe, cl inspire 
un ts|)oir que lui-même a perdu. Personne ne fuit, car tous savent 
quela fuite serait inulile;maisceux même (jui faiblissaient reviennent 
au combat quand ils voient les ]dus hardis d'calre l'ennemi reculer 
devant les regards el les coups de leur chef. Entoure par le nombre 
et presque seul , tour-à-lour il disperse les rangs opposés et rallie 
encore quelques soldais : il ne ménage point sa \ ic... Eiilin l'ennemi 
semble plier... c'est l'instant.,, il élève sa main en l'air ; il agile... 



OEUVRES COMPLÈTES DE LOUD BYRON. 



31 



Pourquoi son pananhc s'est-il abaissé lout-à-coup? Le coup est porté ; 
la flèche est dans son sein ! Ce geste fatal a laissé son liane sans dé- 
fense, et la mort vient d'abattre ce brasorgueiUeux. Lecri de victoire 
reste à demi formé sur ses lèvres ; cette main qui se levait pour l'an- 
noncer, comme elle pend insensible! cependant elle serre encore 
instinctivement la poignée du glaive , quoique l'autre main ait lâché 
les rênes. Kaled les ramasse : étourdi du coup et privé de senti- 
ment . Lara, courbé sur l'arçon de la selle , n'aperçoit pas que son 
page détourne son coursier de la mêlée. Cependant ses compagnons 
continuent de charger l'ennemi et sont trop occupés de donner la 
mort pour songer à celui qui l'a reçua. 



XM. 

Le jour luit sur les mourants et les morts, sur les cuirasses per- 
cées et sur les tètes dépouillées du casque. Le cheval de bataille, 
privé de son maître, est gisant sur le sol, et dans sa dernière con- 
vulsion il déchire son harnais ensanglanté; et près de lui palpitent 
encore d'un reste de vie , le talon qui le pressait et la main qui tenait 
la bride. Quelques mourants sont tombés près du courant de l'onde, 
trop près, hélas ! car les flots en fuyant trompent leurs lèvres avides: 
cette soif haletante, qui accompagne la mort sanglante du soldat , 
torture la bouche brûlante et la sollicite vainement à implorer une 
goutte d'eau... la dernière... afin de se rafraîchir pour la tombe : 
leurs membres affaiblis, agités par des efforts convulsifs, rampent 
sur le gazon teint de pourpre , efl"orls qui épuisent le peu qui leur 
reste de vie : mais enfin ils atteignent le courant; ils se penchent 
pour y plonger leurs lèvres; déjà ils en sentent la fraîcheur ; ils ont 
presque goûté... Pouiquoi restent-ils immobiles? Ils n'ont plus de 
soif à éteindre; quoiqu elle reste inassouvie, ils ne la sententplus; 
c'était une horrible agonie... mais tout est oublié. 



XYIL 

Sous un tilleul , h quelque distance du lieu qui sans lui n'aurait 
point été le théâtre d un pareil combat, on voit couché un guerrier 
respirant encore, mais vouéau trépas : c'était Lara dont la vie s'é- 
coulait rapide avec les flots de son sang. Celui qui le suivait naguère, 
qui est maintenant son seul guide, .Kaled, agenouillé près de hii , 
examine son flanc entrouvert et s'efforce d'étancher avec son 
écharpe le sang qui. à chaque convulsion , s'élance à bouillons plus 
pressés; jluis, lorsque son haleina affaiblie devient plus rare, ce sang 
coule en filets non moins funestes: le blessé peut à peine parler; 
mais par un signe, il fait entendre à Kaled que tous les efforts sont 
vains et ne font qu'ajouter à ses angoisses. Il serre cette main qui 
tentait de soulager ses douleurs, et d'un sourire triste il remercie cet 
étrange enfant qui ne craint, ne sent, n'examine , ne voit rien, rien 
que ce front humide appujé sur ses genoux; rien que ce pâle visage 
et cet oeil presque éteint, seule clarté qui brille encore ici-bas pour 
Kaled. 

XVIII. 

Les vainqueurs viennent de ce côté, après de longues recherches 
sur le cha'.ip de b;i taille; car leur triomphe est nul tant que Lara 
lui-même n'a pas succombé. Ils voudraient l'emporter, mais ils s'aper- 
çoivent bientôt que ce serait une péijie inutile. Lui, les regarde avec 
le calme du dédain, sentiment qui le réconcilie avec son destin et 
qu'une haine toujours vivante fait naître au sein même de la mort. 
Otbon arrive et, sautant de son coursier, vient contempler les bles- 
sures saignantes de l'ennemi qui l'a blessé; il l'interroge sur son 
état : Lara ne répond pas, le regarde à peine, comme un homme 
qu'il avait oublié, et se tourne vers Kaled... Quant aux mots qu'il 
prononce alors, les assistants les enlendent'assez distinctement, 
mais ils n'en comprennent point un seul : sesdernières pensées sont 
■exprimées dans cette langue inconnue à laqueUe l'attache irrésisti- 
blement quelque étrange souvenir. Sans doute ces accents doivent 
rappeler d'anciennes scènes de sa vie; mais quelles sont-elles? Kaled 
seul le sait; car seul il peut comprendre son maître; et il lui répond 
quoique d'une voix basse, laniWsque les vainqueurs rangés en cercle 
et les contemplant tous deux restent étonnés et muets. Le chevalier 
et son page semblent dans ce moment suprême oublier à moitié le 
présent dans le souvenir du passé, et avoir en commun quelque 
destinée singulière dont nul étranger ne saurait pénétrer les 
ténèbres. 

XIX, 

Leur entrelien se prolongea longtemps, quoiqu'ils ne parlassent 
que d'une voix faible; c'était seulement d'après leur accen', que l'on 
pouvait conjecturer le sens de leurs discours. A en juger ainsi , on 
aurait cru le jeune page plus près de sa fin que n'était Lara lui- 
même , tant la voix et la respiration de Kaled étaient tristes étouf- 



fées, tant étaient entrecoupées ci pleines d'hésitation les paroles (pii 
sortaient de ses lèvres pâles et presque immobiles. Au contraire, la \ oix 
de Lara, quoique peu élevée, demeura calme et distincte jusqu'au 
moment où la mort en s'approchant vint changer celte voix en râle; 
mais c'est en vain que d'après les traits de son visage on se flatte- 
rail de deviner ce qui se passe en lui , tant leur expression sombre 
est étrangère au repentir aussi bien qu'à toute affection ; et pourtant 
au moment où il luttait contre la dernière agonie, on remarqua son 
regard tendrement fixé sur son page, et dans un autre moment , 
comme Kaled cessait de parler, Lara levalamain et montral'Orient. 
Peul-être l'éclat du matin avait-il frappé ses yeux; car le soleil, 
franchissant l'horizon , chassait en ce moment devant lui les nuage.^ 
qui voilaient le ciel ; peut-être n'était-ce qu'un geste insignifiant ; 
peut-être enfin le souvenir de quelque événement avait-il_ soulevé 
machinalement son bras vers les lieux où le fait s'était passé Kaled 
parut à peine lé comprendre lui-même, mais il détourna la tête, 
comme s'il avait horreur du jour; et au lieu de saluer celte lumière 
matinale, il fixa ses regards sur le front de Lara où descendait la 
nuit. Le moribond n'était point encore privé de tout sentiment, et 
plût au ciel qu'il l'eût été ! car un des assistants lui ayant montré la 
croix, gage de noire rédemption, et ayant approché de sa main le 
saint chapelet, appui que son âme prête à partir aurait dû réclamer, 
iljeta sur ces pieux objets un regard profane, et un sourire... que 
le ciel lui pardonne, si c'était l'expression du dédain. Maie Kaled, sans 
prononcer un mot , sans détourner de la (ace de Lara son regard 
fi-xe et désespéré , d'un air irrité et d'un geste rapide, repoussa la 
main qui présentait ces gages consacrés : comme si l'on n'eûtfaitque 
troubler ainsi les derniers moments de son maître. Il ne paraissait 
pas savoir que dès ce moment même la vie commençait pour lui, 
cette vie immortelle que nul ne peut être sûr d'obtenu s'il n'a point 
une foi complète dans le Christ. 



XX. 

Cependant la respiration de Lara devenait de plus en plus péni- 
ble : le voile qui couvrait ses yeux s'était épaissi ; ses membres s'é- 
tendaient d'une manière convulsive, et sa tête était tombée inerte 
sur les genoux faibles qui la soutenaient sans se lasser. Enfin, il 
presse une dernière fois la main qu'il tient sur son cœur.... Ce 
cœur ne bat plus, mais Kaled ne consent pas encore à se dégager 
de cette froide étreinte ; il cherche, il cherche encore cette sourde 
palpitation qui ne lui répond plus. « Mais son cœur hatl » Arrière, 
rêveur! Tout est fini : ce fut Lara, cet objet que tu regardes 
encore. 

XXI. 

Il le contemplait, comme si l'esprit hautain qui animait cette ar- 
gile n'avait point pris son essor; et les assistants l'avaient arrai'lié 
à son état d'extase sans pouvoir détourner ses regards de l'objet 
sur lequel ils étaient fixés. Relevé du lieu où il soutenait dans 
ses bras ce corps inanimé, quand il vit cette tête, qu'il aurait voulu 
retenir sur son sein , retomber sans force vers le sol, comme la 
poussière rendue à la poussière, il ne se précipita point de nouveau 
auprès du cadavre; il n'arracha point les boucles brillantes de sa 
noire chevelure : mais il essaya de se tenir debout et de regarder 
encore ; puis il chancela et tomba tout-à-coup, à peine moins ina- 
nimé que celui qu'il avait tant aimé. Il !... lui I... ohl non ; jamais 
un cœur d'homme n'a pu nourrir un pareil amour. Cette dernière 
épreuve vient enfin de révéler un secret longtemps mais imparfaite- 
ment caché ; sous ses vêtements qu'on écarte pour rappeler à la vie ce 
cœur dont les douleurs semblent arrivées àleur terme, on découvre 
une femme. Alors la vie reparaît, mais cet être bizarre ne semble 
point éprouver de honte... que lui importent maintenant son sexe et 
sa renommée. 

XXII. 

Et Lara ne repose pas où reposent ses pères; mais sa fosse est 
creusée aussi profondément dans le sol siu' lequel il est tombé ; et 
son sommeil n'y est pas moins calme, quoique des prêtres n'aient 
point béni la tombe et que nul marbre ne la couvre; son deuil a 
été porté avec des regrets moins bruyants mais plus sincères que 
ceux qu'inspire à un peuple la perle d'un libérateur. En vain on 
questionna l'étrangère sur son passé ; en vain même on la menaça : 
muette jusqu'au bout, elle ne voulut révéler ni d'où elle venait,* ni 
comment elle avait quitté tout pour suivre un homme qui semblait 
lui montrer peu d'afl'ection. Pourquoi donc l'aimait-elle? Curiosité 
insensée! taisez-vous ! L'amour est-il donc le produit de la volonté? 
Pour elle peut-être Lara était-il toute tendresse : ces âmes sombres 
ont une profondeur de sentiment dans laquelle notre regard superfi- 
ciel ne peut pénétrer ; et quand elles aiment, nos railleurs nesavent 
point avec quelle puissance battent ces cœurs généreux. Les scepti- 
ques avoueront cependant, du bout des lèvres, que ce n'étaient pas 



32 



i.KS VK!i.i.i::r.s LiTTf;RAiiti:s ili.iistkéks. 



(les liens viilpniro!! qiii allarlmipnl h I.nr» rnfloctinn cl l'inlclligcnce 
(i'linl^trc loi ciiii' Kalril. Mnis rien ne put la faire conscnlir à révéler 
le secret de eciic Talale histoire ; et maintenant, la mort a scellé les 
lèvres qui l'auraient pu raconter. 

XXlll. 

Ils ont déposé Lara dans le sein de In terre; cl sur sa poitrine, 
oulre la lilessure qui en a chassé l';ltne, ils ont trouvé les traces de 
inninle cicatrice qui ne pouvaiiMU provenir d'une puerre récente : 
(iiii'lquc part qu'il ait ])assé l'été de sa vie, il doit avoir vécu au sein 
des comhats. Mais sa {;loire ou ses crimes sont éL'nli'iiiciit inconnus: 
on sait sculeuicnt que du 
sans a été versé , et lîz- 
zrlin , qui aurait pu ré- 
véler son passé, Ivzzelin 
n'a plus reparu... la nuit 
de leur rencontre avait 
été sa dernière nuit. 



XXIV. 

Dans celte nuit mémo 
(un paysan l'a raconlé), 
à riioure où la claiié do 
la lune allait s'clï:icer 
devant celle du malin, 
et couvrait d'un voile de 
hrouillards son croissant 
aniorli, un serf traver- 
sait la vallée située en- 
tre les chûlcaux : il s'é- 
tait levé avant le jour 
pour aller au bois et y 
pagner , comme bûche- 
ron , le jiain de ses en- 
fants. 11 était arrivé i)rc3 
de la rivière qui séjiara 
les terres d'Olbon des 
vastes domaines de l.ara, 
quand il entendit un 
bruit de pas, puis vil 
un cheval et sou cava- 
lier sorlir de la forèl : 
sur l'areon de la selle 
était posé un objet en- 
veloppé dans un man- 
teau. Frappé de celle 
apparition h une telle 
heure , et pressentant 
qu'elle pouvait révéler 
\iu crime, il se cacha 
pour é|iier les mouve- 
ments de lélrangcr. Ce- 
lui-ci R.igna le bord de 
la rivière et dcseendil de 
son coursier ; eiisui le, sou- 
levant le fardeau (pi'il 
portait, il pravil un point 
élevé de la rive et le 
lança dans les flols. Alors 
il resta un moment im- 
nKd)ile; puis il jeta un 
regard autour de lui et 
un autre sur le fleuve , 
cl il fil quelques pas en 
suiinnl et observant le cours de l'onde, comme si la surface cùl 

1(u trahir encore quelque chose, 'l'oul-à-coup il Ircssaillil , se 
laissa et chercha autour de lui parmi les caillou.v que les eaux 
de l'hiver avaient amoncelés sur la rive : il choisit les plus pe- 
fantes de ces pierres et les lança en visant avec une attention 
particulière. Cependant le serf avait pagné en rampant un e: 'mit 
d'où, sans être aperçu, il pouvait observer en sùrelé lout ce qui se 

passait: il aperçut vaguement un objet une poilriue d'hiuiinc 

qui flollail ii la surface de l'eau, cl, sur celle poitrine, quelque chose 
qui brillait comme une l'toile. .Mais avant qu il eût le temps de bien 
observer ce corps h demi submergé, un lourd caillou l'alteignil et 
il s'enfonça: plus loin il reparut. m:iis peu disiinet cl jetant seule- 
ment sur l'es eaux une teinte de pourpre ; et enfin il disparut tout-à- 
fait. Le cavalier ob.serva tout, jusqu'au moment où s'éteignit sur 
l'onde le dernier des cercles qui s'y élaient dessinés. Alors il se re- 
tourna, et se penchant sur son cheval qui piétinait d'impaiience, il 
le [iiqna de ré[ieron et lui fil prendre une course désordonnée. Le 




Et Lara ne repose pas où reposent ses pèrns 



cavalier était masqué; l** paysan, dans sa terreur, ne put observer 
les traits du mort ; mai.i, ceriaineinent, sa poitrine portail une étoile: 
Ici est l'insigne des jilus nobles chevaliers, et l'on se rappelait que le 
seigneur Kzzelin était paré de cette marque d'honneur, dans celle 
mffme nuit qui avait précédé une matinée fatale. S'il a péri de celle 
mort ignorée, que le ciel reçoive son .'une ! son cadavre perdu roule 
vers l'Océan, et la charité se plail h croire qu'il n'est poinl tombé 
■sous les coups de Lara. 

XXV. 

Kl Kaled, Lara, Ezzelin, ont disparu du monde sans qu'une pierre 
sépulerale rappr-IAl leur mémoire. On tenta vainement d'éloigner 

Kaled du lieu où le chef 
bien-aimé avait répandu 
son tving : la douleur 
avait dompté Vâmc trop 
Gère de celle jeune fem- 
me : elle versait peu de 
larmes et ses plaintes 
n'étaient pas bruyantes, < 
mais elle devenait fu- 
rieuse quand on pré- 
tendait l'arracher de ce 
lieu où elle croyait pres- 
que le voir encore : alors 
son œil étincclait comme 
l'œil de la tigresse à qui 
l'on veut déroUcr ses pe- 
tits. Comme on la lais- , 
sait consumer dans ces ' 
lieux ses jours abandon- ' 
nés, elle passait le temps ' 
à converser avec des f.)r- j 
mes qu'elle croyait voir 
dans l'air, adressant se» •* 
tendres plaintes à ces 
êtres fantastiques, qu'en- ! 
faute l'imagination é - 
ohauiïéc par la douleur. 
Elle allait s'asseoir sous 
le même arbre qui l'a- 
vait vue tenir sur ses ; 
eenoux la tète varillantc ' 
du guerrier blessé ; et , \ 
toujours dans la même 
allilude , elle se rappelait 
ses paroles, ses regards, ^ 
le moindre geste de son 
agonie; elle avait colipé " 
sa propre chevelure , h 
elle , chevelure noire 
comme l'aile du corbeau ; 
elle la conservait dans 
.son sein et souvent elN- 
l'en relirait et la dérou- 
lait, et la pressait d.'U- 
ceiucnt sur le gazon , 
comme pour élanclier I ■ 
sang de la blessure d'no 
fantôme. Elle .s'adress.m 
à elle-même des ques- 
tions et répondait pour 
lui ; jiuis , tout-à-cou[i, 
elle se le*'ait en tress.u 
lant cl le conjurait 
fuir un spectre achai 
à sa poursuite ; enfin > ;l ■ 
s'asseyait sur les racines du tilleul et cachait son visage dai,< 
ses nïains amaigries, ou traçait sur le sable des earaclères ineoo 
nus. Cela ne iiou\ail durer... elle repose près de celui qn'i II 
a tant aimé; sou histoire est ignorée... son amour... elle l'a pruiiv 
trop bien. 



FIN DE LAKA. 



^-^.^m»^-' 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD RYRON. 



33 



LE PÈLERINAGE 



CHILDEHARGLD. 



A lANTHE. 

Jamais dans ces climals, qui furent si longtemps la patrie de la 
l)c:uilc et où j'ai depuis peu porté mes pas errants, jamais dans ces 
visions qui nous olTrent de tels fantômes que nous regrettons en- 
suite -d'avoir seulement 
rêvé, ni la réalité, ni l"i- 
ma;,'lnation ne nVont rien 
moiilré d'aussi beau que 
toi. T'ayant vue, je n'es- 
saierai pas de dépeindre 
l'éclat mobile et clian- 
gianl de les cliarmes : 
pour ceux qui ne le C(in- 
naissent point ma des- 
cri|ition serait faible; que 
dirait-elle à ceux qui pou- 
vent te conlempler? 

Oh ! puisses-tu rester 
toujours ce que tu es et 
ne point démentir les pro- 
messes de ton printemps: 
puisses-lu conserver avec 
des formes aussi belles un 
cœur aussi aimant et aussi 
pur, image terrestre de 
lamour, de l'amour dé- 
pouillé de ses ailes, et 
naive au-delà de tout ce 
que peut imaginer l'espé- 
rance. Sans doute celle 
qui élève si tendrement 
la jeunesse, en te voyant 
briller chaque jour d'un 
nouvel éclat, doit con- 
templer eu loi l'arc-en- 
ciel de son avenir. 

Jeune péri de l'Occi- 
dent , c'est un bonheur 
jiour moi que mes années 
soient deux fjis plus nom- 
breuses que les tiennes: 
mon regard peut s'arrêter 
tranquillement sur loi et 
conlempler sans danger 
l'éclat de ta florissante 
beauté. Heureux de ne 
jamais devoir assister à 
ton déclin , je le suis en- 
core plus de pouvoir dé- 
rober mon cœur à l'in- 
fluence de tes jeux ; tan- 
dis que de jeunes cœurs 
Faigneront à cause de toi, 
et ressentiront au milieu 
de leur admiration ces an- 
goisses inséparables des 
plus douces heures de l'a- 
iiiour. 

Oil ! que tes yeux , vifs 
comme ceux de la gazelle, tantôt brillanis de Herte , tantôt beaux 
de modestie; qui nous subjuguent par un rapide regard , qui nous 

tlTTT Pf '""' "^"'' ^"^ "^^ ^'*^"^ ''^ig"«"' s arrêter sur ces 
pages ! Ne reluse pas a mes vers ce sourire que le poêle implore- 
rait en vain pour lui-même , si je devenais jamais pour toi aulre 
Chose quun ami. Accorde-moi tout cela, chère enfant- et ne de- 
mande pas pourquoi, si jeune encore, on te dédie des chants- 
ronne!'^™^ ^'''"'''■" "" "^ ^*°^ ^^'^^^ ^ "^^ ^""P'« <=ou- 

^ Tel sera ton nom uni h mes vers: et chaque fois qu'un œil ami 
s arrêtera sur les pages demon Harold, le nom dianthé ici con- 
siicre, sera lu le premier, le dernier oublié. Uuaud j'aurai cessé de 
Mvre, puisse cet hommage que je te rends attirer tes doigis de fée 

PtKii.— Imp. UcOdu fl C, nie Soiifllnl, 18. 




I.o vaisseau fuit ; la terre a disparu. 



sur la lyre de celui qui snlua ta beauté naissante! ce sera pour ma 
mémoire un prix assez doux: si l'espérance peut en souhaiter da- 
vantage, l'amitié pouvait-elle demander moins. 



CHANT PREMIER. 
1. 

Toi à quf la Grèce assignait une céleste origine, muse! fille de 
1 imagination et du caprice du poète! tant de lyres inhabiles ont 
deshonore ton nom sur la terre, que la mienne n'ose plus l'inviter 
a descendre de la sacrée colline: et pourtant tu m'as vu errer sur 
les bords de ta source favorite, tu m'as entendu soupirer sur l'autel 
de Delphes depuis longtemps abandonné, où l'on n'entend que le 

faible murmure de ton 
onde. Ma harpe n'ose 
point éveiller les neuf 
Sœurs fatiguées pour leur 
^^^^§& oll'rir un récit aussi sim- 

iu ^^^^^^^-^ P'e . des vers aussi hum- 

bles que les miens. 

II. 

Jadis , dans l'ile d'Al- 
bion vivait un jeune hom- 
me pour qui les seniiers 
de la vertu étaient sans 
attraits, mais qui dépen- 
sait ses jours dans les dé- 
sordres les plus honteux 
et se plaisait à étourdir de 
ses joyeux éclats les oreil- 
les somnolentesde la nuit. 
Hélas! c'était de fait un 
luron sans vergogne , a- 
donné à la débauche et 
aux plaisirs profanes. Peu 
d'objets ici-bas avaient le 
don de lui plaire, sauf 
ses concubines, ses com- 
pagnons d orgie , et des 
mauvais sujets de haut et 
bas étage. 



111. 

Childe-Harold était son 
nom : mais d'où lui venait 
ce nom ? quelle était sa 
généalogie? C'est ce qu'il 
ne me convient pas do 
dire. Il suffira qu on sache 
que ce nom avait quelque 
éclat, que ses ancêtres ne 
l'avaient point porté sans 
gloire : mais il ne faut 
qu'une lâche pour souil- 
ler à toujours le titre le 
plusvénéré dans les temps 
anciens; et ni ce que les 
hérauts d'armes peuvent 
évoquer de la poussière 
du cercueil , ni la prose 
fleurie, ni les mensonges 
mielleux de la poésie, ne 
peuvent décorer des ac- 
tions coupables ou con- 
sacrer un crime. 



IV. 



Childe-Harold s'ébattait en son midi, ni plus ni moins qu'une 
mouche dans un rayon de soleil, et ne songeait pas qu'avant la fin 
de sa courte journée, un souffle de l'adversité pourrait glacer toute 
sa joie. Mais longtemps avant que le tiers de son âge fût écoulé 
quelque chose de pire que le malheur lui échut: il éprouva une 
complète satiélé. Alors il ne put supporter l'exislence dans son 
pays natal, lequel lui sembla plus triste que la cellule d'un ermite. 

V. 

Car il avait parcouru le long labyrinthe du péché sans jam.iia 
réparer les maux qu'd avait causés. Il avait soupiré pour bien des 

3 



3'» 



LI'9 VEILLÉES LITTÉRAIUKS ILLUSlHÉliS. 



foinmps. quoiqu'il n'en rill ninié qu'uiiR seule, qui, li.'-lasl n'inail pu 
Cire à lui; hiuiciisc iiu'tile fui il'écliapi'er à rel'ii d»nl les em- 
brasscinoiiis niinicnt souillé un être aussi cliaslu; qui bicnldl 
aurail «Icliiissé ses clianncs pour de vulgaires voluptés, qui aurail 

' aliéné de rlclu-s domaines pour dorer ses travers et qui jamais n'eût 

"daigné goûter le charme de la paix doincsiiquc. 

YI. 

L( cœur de Childc-IIarold était bien malade: il fuyait les orgies 
de ses compagnons. On dit que parfois une larme était pri-s de 
j.iilli l'i se< jeux, n'.ais l'orgued \eiiail aussilôl l'y ^'laecr. Se pro- 
niriiaiil seul dans sa triste rêverie, il résolut de quitter son pays 
natal cl de visiter des climats brûlants |iar-dplà les mers; tromj)é 
par le plaisir, il a-pirait presque aux souffrances, et pour cliaoger 
de théâtre, il se fût volontiers plongé dans les léiièbrcs éternelles. 

VIL 

Cliilde-llarold quitta le manoir de ses pères, vaste et vénérable 
édifice telleinenl fr.ijtpé de véiiislé qu'il semblait ne se tenir debout 
que par u'iracle, mais soutenu ]iar la scdidilé de ses piliers et de ses 
ailes inas.-iivi's. Iteli'-'ieusc retraite, maintenant condamnée Ji des 
usages pruiiines! Ces lieux, où la superstition avait jadis établi son 
repaire, retentissaient «les cbaniset des rires des filles île l'aphos:le3 
moines auraient pu croire que leur temps était revenu, si les an- 
ciens récits n'ont point calomnié ces saints personnages. 

Vin. 

Quelquefois, au milieu desapliisextravaganlegaîté, on voyait l'an- 
goisse passer sur le front de Ciiililc-HaroM comme un étrange éclair: 
on eût dit (pie le souvenir de, quelque lutte mortelle ou quelque 
passion déçue venait tout-Jt-coup s'y trahir : mais personne n'a\ait 
pénétré ce'mystèie et ne paraissait même .se soucier de léclaircir; 
car il n'avait pas une de ces âmes ouvertes et naïves, qui trouvent 
du soulagement à épancher leurs chagrins ; il ne souliaiiail point 
qu'un ami pût le consoler ou s'afOiger avec lui d'un malheur qu'il 
n'était plus temps de prévenir. 

IX. 

Et au fond, personne ne l'aimait, quoiqu'il réunît à sa table et 
dans ses salons des convives accourus de près et de loin , gens 
qu'il connaissait lui-uiôiue comme flatteurs de ses journées de fôle, 
parasites sans cœur du fisiin qu'il ilrcssait. Non, personne ne 
l'aimait.... pas même ses ma!lres>es; car la femme n'aime que le 
luxe et la i]uissance, et quand ces biens sont absenis. I aiii.jur prend 
sa Volée; comme le phalène nocturne, la beauté se laisse prendre à 
ce qui luit: etAlamuiouse fraie sa route là où un chérubin iléscspèrc. 



Childe-llarold avait une mère; il ne l'avait point oubliée quoiqu'il 
partit sans lui taire ses adieux; il avait une .sœur qu'il aimait; mais 
il ne la revit point avant de commenci'r son triste pèlerinage: ses 
amis.... s'il en eut.... il ne dit adieu à aucun. El ne croyez pas pour 
cela qu'il eût un cœur d'acier: vous (pii avez éprouvé ce que c'est 
de placer toutes vos affections sur un i>ciit nombre d id)jels, vous 
comprenez que de pareils adieux brisent le cœur qu'un espérait 
soulager. 

XI. 

Sa demeure, son foyer, son héritage, ses domaines, les riantes 
créatures dont il avait fait sa joie et qui, avec leurs grands yeux 
bleus, leurs blonds anneaux, leurs mains de neige, auraient damné 
un anachorète; ces beautés qui avaient longtemps comblé les désirs 
de sa jeunesse; ces coupes où pétillaient les vins les plus ra:es; 
enfin ce que le luxe a de plus attrayant: il quitta tout sans un 
soupir, pour traverser l'Océan, parcourir les rivages musulmans et 
fiancbir la ligne qui partage le globe. 

XII. 

Les voiles étaient gonflées; la bri^^e légère soufflait comme joyeuse 
de l'emporter loin de la terre natale; bientôt les blanehcs falaises 
s'effacèrent rapideuieut à sa vue et disparurent duis la brunie. 
Alors peut-être coneul-il un regret de la résolution qu'il avait prise; 
mais cette pensée dormit silencieuse dans son cœur, aucune plainte 
ne sortit de ses lèvres, tandis que d'autres autour de lui pleuraient 
et livraient aux vents insensibles des gémissements indignes d'un 
homme. 

XIII. 

Mais au moment où le soleil s'enfonçait dans la mer, il saisit sa 
har|ie, doiil il lirait ))arfois des accords que nul ne lui avait en- 
seignés, quand il croyait n être écouté par aucune oreille étrangère. 
Alors il promena ses doigts sur les cordes sonores et préluda à ses 
adieux au milieu du pâle crépuscule. Tandis que le vaisseau volait 



porté par ses ailes de nciec et nue les rivages indécis s'évanouis- 
saient à sa vue, vuici le chant d adieu qu'il jetait aux vents et aux 
flots: 

1. 
Adieu ! adieu ! mon pays natal disparaît sur les vagues bleues : les 
brises nocturnes snupnent, les vagues se brisent en rugissant, et la 
moiiclle pousse ses cris sauvages : nous suivons dans sa course l'C 
soleil qui va se plonger dans la mer. Adieu à lui 1 adieu à loi aus-i, 
d ma patrie I 

2. 

Dans peu d'hearcs ce soleil se lèvera pour enfanter encore un 
jour : je s-alucrai encore l'Oiéan et les cieux, mai^ non la terre ma- 
ternelle. .Ma salle antique est déserte, et son foyer désolé : dos her- 
bes sauvages croissenl dans les murailles et mes chiens hurlent sur 
le seuil. 

3. 

«Viens près de moi, mon petit page I pourquoi pleurer et te 
plaindre? Cr in»-lu donc la fureur des vagues ou le souffle «lu vent? 
Essuie les larmes : notre vaisseau est ra|iide et bi n couslruit : à 
peine mon meilleur faucon a-t-il un vol plus joyeux. 

4. 

— Que le vent siffle, que la vague grossisse, je ne crains ni la 
vague ni h; vent; mais ne vous étonnez pas , nions igneur, de me 
voir triste au fond de lame ; car j ai quitté mon père, une mère 
que j'aimais, et après eux je n'ai point d amis, si ce n'est vols... 
et celui qui est là-haut. 

5. 

« Mon père m'a donné sa bénédiction avec ferveur; et cep ■u- 
dant il n'a point fait entendre de plaintes; mais ma mère va s^m- 
pirer amèrenicnt jusqu'à mou retour. — .\ssi-z, assez, mon l'etJt 
page! de pareilles larmes vont bien à tes yeux : si j avais ton canir 
innocent, les miens ne seraient pas secs. 



— Viens près de moi , mon fidèle serviteur I pourquoi donc eslu 
si jiâle? Est-ce que lu crains l'attaque des Français ou bien ce vent 
te iloiine-t-il le frisson? - Croyez-vous que je tremble pour ma 
vie? non , monseigneur; je ne suis pas assez f.iible pour cela; mais 
la pensée d'une femme absente peut faire pàlir un époux. 



« Ma femme et mes enfants demcurenl près de votre manoir, le 
long du lac qui l'entoure ; et quand mes |)etits garçons deina:ide- 
ront après leur père, «lue pourra-'-clle leur réponure? — Assez, 
assez, mon fiilèle serviteur : personne ne peut blâmer ta trislcs-;p ; 
mais moi, d'une humeur plus légère, c'est en riant que je m'éloi- 
gne. » 

8. 

Et qui voudrait se fier aux vains soupirs d'une femme ou d'une 
maîliesse ? un nouvel amour séchera ces beaux yeux bleus ipie 
nous avons vus tout humides. Je ne regrette pas plus les pl.ii>iiS 
passés que je ne redoute les dangers présents : mon plus giuul 
chagrin est de ne rien laisser après moi qui suil dignedune larme. 

9. 

El maintenant me voilà seul au monde sur la vaste, vaste mer. 
Je n'ai à pleurer pour personne, puisque personne ne soupirera 
pour moi. Peut être mou chien gémira t-il «pielque temps ju.squ'à 
ce qu'une main étrang re l'ait nourri; mais bientôt, si je revenais, 
il me déchirerait à belles dents. 

10. 

Vogue rapidement, ô mon navire; nous traverserons ensemble 
les plaines écunianles : nimp.irle dans quelle contrée lu nie imr- 
teras. pourvu que lu ne me ramènes point dans la mienne. Salut , 
salut I vagues bleuâtres. Et quand j'aurai perdu de vue l'Océan, sa- 
lut, déserts 1 salut, antres sauvagesl Et toi mon pays natal, adieu ! 

XIV. 

En avant I en avant! le vaisseau fuit, la terre a disparu cl les 
venlssouftlcnlrndcment danslabaiede Biscaïe iiices^ammenlacitée. 
Quatre jours s'écoulent , et le cinquième on signale la cote, ei celle 
nouvelle répand la joie dans tous les cœurs. La montagne de Oiulr.» 
salue les naugatonrs ; devant eux le Tage apporte à I O'éan le tri- 
but de ses finis dorés. Les pilote^ lusitaniens escalaileut bientôt le 
bord, et le navire glisse entre des rives fertiles où quelques paysans 
achèvent la moisson. 

XV. 

Christ ! c'est plaisir de voir lout ce que le ciel a fait pour celle 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



33 



terre de di^licfs! Qnch fruits embaumés rnuG:i=sent sur les arbresl 
quelles richesses se déploient sur les coteaux 1 ;\lais l'Iiomine vient 
ravager d'iuie main impie tous ces dons de la nature, et quand le 
Tout-Puissant lèvera son bras vengeur pour frapper les lran~grcs- 
seurs de ses commandements, ses foiidn-s allumées jiar une triple 
vengeance frapperont les hordes des Gaules, ces armées de saute- 
relles, et purgeront la terre de ses plus cruels ennemis. 

XYI. 

Au prenii'T coup d'oeil , que les beautés Lisbonne déploie I Son 
image se réfléchit tiemlilanle dans ce noble fleuve que les poêles 
Dien leurs faisaient couler sur un sable d'or, et à la surface duquel 
glissent maintenant les carènes de mille puissants vaisseau.^, de- 
puis qu Albion donne son appui aux Lusitaniens : nation giinfl'^e 
d'ignorance et d'orgueil, baisant et maudissant à la fiis la main 
qui a lire lépée pour l'arractier aux fureurs de l'implacable tjran 
des Gaules. 

XVIL 

Mais si l'on pénètre dans l'intérieur de cette ville , qui vue de 
loin semble une habitaiion célesie, on erre tristement parmi une 
foule d'objets pénibles à voir pour l'étranger : clianmières et palais 
sont également malpropres, et partout les habitants croupissi'nt 
dans la fange : de quelque rang qu'il soit, nul ne s'occupe de la 
propreté de son linge ou de son costume; et fussent-ils atiaquésde 
la plaie d Kgypte , ils resteraient sans s'émouvoir dans leurs hail- 
lons et leur crasse. 

XVlll 

Pauvres et vils esclaves I nés cependant au sein de la plus belle 
contrée I nature comment prodigues-tu tes merveilles en faveur 
de tels hommes? Voi,ez! Cintra nous étale son radieux Eden. en- 
semble varié de montagnes et de vallons. Quel pinceau, quelle 
plume pourrait reproduire la molié des beautés que l'œil contem- 
ple ? sites plus éblouissants pour des regards mortels que les lieux 
mêmes décrits par le poète qui , le premier, a ouvert aux humains 
étonnés les portes de riiljsée. 

XIX. 

Rochers audacieux , couronnés par un couvent suspendu dans 
l'espace, lièges blanchâtres qui garnissent la pen le escarpée, mous- 
ses des montagnes brunies par un ciel brûlant, vallées profondes dont 
les arbrisseaux pleurent 1 absence du soleil , mer sans ride dont le 
tendre azur se iléploie à l'horizon, oranges dont l'or brille parmi la 
plus belle verdure, torrents qui bondissent du haut des rocs dans les 
vallons; des vignes sur les hauteurs, plus bas des saules : tous ces 
objets réunis forment un spectacle imposant plein de magnilicence 
et de variété. 

XX. 

Gravissez lentement le sentier aux mille détours, et tournez- 
vous de temps en temps pour regarder derrière vous ; chaque point 
de vue plus élevé vous découvie de nouvelles beautés : arrêtez- 
vous enfin au couvent de Notre-Darae-des-Douleurs, où des moines 
dévols montrent à létranger leurs petites reliques, et lui racontent 
de vieilles légendes : ici des impies ont été frappés par Dieu même, 
et là-bas, voyez cette profonde caverne oii Honorius habita long- 
temps dans l'espérance de mériter le ciel en se faisant de ce monde 
un enfer. 

XXI. 

En gravissant le rocher, remarquez, tantôt à droite, tantôt à gau- 
cbe du chemin , ces croix grossièremenl sculptées : ne croyez pas 
qu'elles aient été placées là par la tlévoiion ; ce sont les monuments 
frat-'iles d autant de meurtres : car partout où une victime a crié et 
répandu son sang sous le couteau de l'assassin , une main incon- 
nue \ieiit ériger une croix formée de deux lattes vermoulues; et les 
bosquets et les vallons en oflrent des milliers sur celte terre ensan- 
glantée , où la loi ne protège pds la vie de l'homme. 

XXIL 

Sur la pente des collines, ou dans le fond des vallées , sont des 
palais où les rois faisaient jadis leur demeure : aujourd hui ces en- 
ceiules solitaires n'ont plus pour habitants que quelques fleurs sau- 
vages; et pourtant on y découvre enC'ire d« traces île leur gran- 
deur passée. Là-bas s'élèvent les tours du palais du prince T c'est 
là aus.si, ô Valhek (t) , le plus opulent des tils de l'Angleterre, que 
tu avais jadis réalisé ton paradis, oubliant que la richesse a beau 
déploser toute sa puissance, elle ne peut retenir la douce paix dans 
ses pièges voluptueux. 

XXIII. 

C'est ici que tu deweurais; sous la crête toujours superbe de celte 

(1 1 ra(/ieA:estmis ici pour M. William Ceckford, anieurdu conte orien- 
tal, intitulé : Le calife Yathek, et célèbre par ses richesses et sa iirodi- 
galité. 



raontngne , tu fiiédiiais sans cesse de nouveaux plaisirs : mais au- 
jourd'hui , comme un séjour profae.é , ton magique palais est soli- 
taire comme toi-même! Des plantes gigantesques laissent à peine un 
passage vers les salles désertes et les vastes portiques béants : nou- 
vel exemple, pour une âme réfléchie, de la vanilé des jouissances 
terrestres, si rapidement balayées par les flots tumultueux du 
temps. 

XXIV. 

Voici le palais où des chefs renommés se sont réunis naguère (I). 
Oh! que sa vue est pénible aux regards d'un Anglds! C est là que 
siège, coin"é du bonnet de la fulie en guise de diadème, ei revêtu 
d'une robe de parchemin , un petit démon au sourire moqueur : il 
porte suspendus à son côté un sceau et un noir rouleau où brillent 
des armoiries et des noms connus dans la chevalerie, et do nom- 
breuses signatures que le petit lutin montre du doigt en riant do 
tout son cœur. 

XXV. 

Convention, tel est le nom de ce nain diabolique quia dupé tons 
les chevaliers rassemblés dans le palais de Marialva : il leur a enlevé 
leur cervelle (si toutefois ils en avaient une) , et a changé en deuil 
la fausse joie d'une nation. Ici la soiiise a foulé aux pieds le pana- 
che du vainqueur, et la politique a regagné ce que les armes 
avaient perdu. Que les lauriers fleurissent en vain pour des chefs 
tels que les nôtres! Oui, malheur aux vainqueurs , et non pas aux 
vaincus , puisque la victoire , prise pour dupe, se laisse ainsi ravir 
ses palmes I 

XXVI. 

Depuis ce belliqueux congrès , ton nom fait pâlir la Bretagne , 
ô Cintra; les ministres, quand ils l'entendent, frémissent, et ils rou- 
giraient de honte s'ils pouvaient rougir. Comment la postérité qiia- 
lifieia-t-elle un semblable traité? Les nations ne se railleront elles 
pas de nous en voyant nos champions dépouillés de leur gloire par 
un ennemi vaincu sur le champ de bataille , et vainqueur sur un 
tapis vert? Ridicule conlraste que le mépris flétrira dans un long 
avenir (2). 

XXVII. 

Ainsi pensait Harold tout en gravissant la montagne, silencieux 
et Solitaire : le site était magnitlque , et pourtant il avait hâte de 
fuir, [dus ennemi du repos que l'hirondelle dans lair. Cependant il 
s'exerçait ainsi à réfléchir, car il élai! quelquefois enclin à la médi- 
lalion'; la vo x de sa conscience lui disait tout bas qu'il avait passé 
misérablement sa jeunesse dans de- 'iqirices insensés : mais quand 
il regardait la vérité, ses yeux blessés s'obscurcissaient. 

XXVIII. 

A cheval I à cheval ! il quitte , il quitte pour jamais un séjour de 
paix, quelque doux qu'il soit à son âme : il sort de son accès de rê- 
verie; mais ce n'est ni l'amour ni les festins qui l'appellent. 11 vole 
toujours en avant sans savoir encore où il se reposera de son pèle- 
rinage; la scène changera bien des fuis autour de lui, avant que la 
fatigue ait apaisé sa soif de voyages , avant que son cœur se soit 
calmé , et que l'expérience l'ait rendu sage. 

XXIX. 

Cependant Mafra l'arrêtera un moment. C'est là qu'habitait la 
malheureuse reine des Lusitaniens : l'Kglise et la Cour y entremê- 
laient leurs poni|ies; on y voyait se succéder les messes et les fes- 
tins, (les courtisans et des moines, coni|iagnnns assez mal assorlisi 
Mais la Prostituée de Babylone a construit dans ces lieux un élilice 
où elle brille dune telle splendeur que l'on oublie le sang qu'elle a 
versé , et que ion plie le genou devant celte magnificence qui dé- 
core le crime. 

XXX. 

Childe-Harold chemine à travers des vallons fertiles, des collines 
pitloiesques (ah I que ne sont-elles habitées par une race d'hommes 
libres!), parmi des sites délicieux qui charmeni sans cesse la vue. 
Des hommes peu actifs peuvent taxer de folie une pareille poursuite, 
et s'étonner qu'on abandonne son bon fauteuil pour parcourir les 
longues, longues lieues d'une route fatigante : n importe! l'air des 
montagnes est doux à respirer, on y puise une vilalité que l'inlo- 
lence ne connaîtra jamais. 

XXXI. 

Les collines deviennent plus rares et s éloignent à la vue; les val- 
lées moins fertiles ont plus d'étendue, et enfin ce ne sont plus que 

(1) La convention dont il s''agit entre les généraux anglais et français 
fut conclue à plus de ilix lieues de l'endroit ofx ta place Byion. 

(2) On suit néanmoins qne si Junol, dnc d'.Abrantès, cerné et n'ayant 
que des loi'ces très iiifériei;ri;s à celles de l'ennenii. obtint des conditions 
avaiilageuses , ce fut grâce à la terreur qu'inspiraient encore les débris 
de sa courageuse armée. 



30 



LES VEILLtES LITTÉnAlRES ILLUSTRÉES. 



d'immcnaps plaines qui sp pordeni à l'horizon. Aussi Inin que 1 flPiI 
pinil altcindrc , il vnil s'élciulrc sans On les domaines de 1 {-.spaKne 
où les bergeri font pallie ces troupeaux dont la laine soyeuse est si 
bien e.uinue du romnieree. Mainlcnanl il faul que le hras des pas- 
teurs d.fende leurs agneaux : car l'I-spaguc esl envahie par un en- 
nemi redoulahle, et chacun dnit défendre ce qu'il possède, ou subir 
les maux de la conquête. 

xxxn. 

Au lieu où se rencontrent la Lusitanie et sa sœur, que nenstz- 
vous qui marque la borne des deux lîlats rivaux ? KsI-ce le Tape 
qui interpose son onde majestueuse entre ces nations jalouses? Les 
sombres Sierras y viennent-elles élever leurs rochers orgueilleux ? 
Y voit-on une barrii'-re élevée par la main des hommes, paredie à 
l'immense muraille de la Chine?... Point de mur ni de barrière, point 
de large et profond cours d'eau, pas de rochers escarpés, point de 
monlatrnes sombres et allières comme celles qui séparent l'Espagne 
de la France. 

xxxin. 

Mais entre les deux royaumes rivaux glisse un ruisselet argenté, 
aux rives verdoyantes et h peine distingué par un nom. Le berger 
inoccupé vient s'y arrêter, appuyé sur sa houlette, et laisse son œil 
indolent errer sur les flots qui murmurent et qui coulent paisibles 
entre des ennemis acharnés : car ici tout paysan est lier comme le 
plus noble duc, et le laboureur espagnol sait quelle dilTercncc existe 
entre lui et l'esclave lusitanien , le dernier et le plus liche des 
hommes. 

XXXIV. 

Avant d'avoir laissé loin en arrière ces limites indécises, Ha- 
rold voit la somlire Guadiaiia, si souvent chantée dans les ancien- 
nes romances, rouler devant lui avec un imposant murmure ses tristes 
el vastes ondes. Autrefois sur ses bords s'entassèrent des légionsde 
Maures et de chevaliers cliréliens, brillant dins leurs colles de mail- 
les : ici les plus agiles s'arrêtèrent; ifi tombèrent les plus forts : le 
turban musulman et le cimier du chrétien se rencontrèrent roulant 
dans les flots ensanglantés. 

XXXV. 

belle Espagne! glorieuse et romantique contrée ! qu'est devenu 
l'étendard que portait l'élage , après que le traître Julien, père de 
l'infortunée Cava, eut appelé les bandes africaines pour teindre du 
sang des Goths les sources de tes montagnes ? Où sont ces banniè- 
res sanglantes qui flottaient sur les tôles de les enfants, enflées par 
le souffle de la \ictoire, et qui repoussèrent enfln les envahisseurs 
jusque sur leurs propres rivages? Alors la (2roi.\ brillait d'utiesplen- 
deur empourprée ; le pile croissant s'évanouissait devant elle, et 
les échos africains répétaient les gémissements des matrones mau- 
resques. 

XXXVL 

Chacun de tes chants populaires n'esl-il pas plein de ces glorieux 
récils? Telle est, hélas! la plus haute récompense du héros. Quand 
le granit tombe en poudre, et quand l'histoiie se tait, la complainte 
d'uu paysan supplée aux annales douteuses. Orgueil 1 détache les 
regards du ciel pour les abaisser sur toi- môme , et vois comment les 
noms les plus puissants vont se réfugier dans une chanson. Un livre, 
un édifice , un tombeau, peuvent-ils te conserver ta grandeur? et 
oseras-tu compter sur la sunple voix de la tradition quand la flat- 
terie ne parle plus pour toi, et quand l'histoire le méconnaît? 

XXXVII. 

Eveillez-vous, fils de l'Espagne, éveillez-vous I En avant I C'est 
la chevalerie , voire ancienne divinité, qui vous appelle ; mais elle 
n'a plus comme jadis une lance altérée de sang , et sou panache de 
poorpre ne se balance plus dans la nue : elle vole maintenant r,ur 
la fumée des détonations enflammées, et rugit comme un tonnerre 
par la \mx des tubes d'airain ; à chacun de ces éclats elle vous crie : 
« Héveillez-vous! levez-vous! » Dites, sa voix est-elle donc plus 
faible (lu'elle n'éiait jadis, quand sen cri de guerre se faisait enten- 
dre sur les rivages de l'Andalousie? 

XXXVIII. 

Silence! n'entendcz-vous pas retentir le sol sous le galop des 
coursiers? N'est-ce pas le bruil du combat qu'on entend dans la 
plaine? Ne voyez-vous pas quelles victimes tombent sous le glaive 
lumanl? Courez, courez au secours de vos frères avant ([u'ils 
tombent sous les coups des tyrans el de leurs esclaves. Les feux 
du trépas, les feux qui portent la balle mortelle bnileul sur les hau- 
leuis : chaque coup répété de roc eu roc annonce que des milliers 
de »icllines ont cessé de respirer; la mort chevauche un aquilon 
sulfureux; le génie des batailles frappe le soi de son pied rouge de 
sang, el les nations sentent le contre-coup. 



XXXIX. 

Voyez Ih-basI le géant est debout sur la monlagne, étalant au 
soleil sa chevelure sanglante; le foudre exterminateur brille dans 
sa main de feu ; son œil dévore louB le» objets sur lesquels d s ar- 
rête ; cet œil, tanlAt roulant datis son orbite, tantôt se fixant, lance 
au loin ses éclairs. La destruction est couchée sous ses pied-i il'airain, 
observant la marche du flé.iu : car ce matin trois puissantes nations 
se sont rencontrées pour répandre devant son autel le sang, son 
ofl'rande favorite. 

XL 

Par le ciel! c'est un beau spectacle, pour qui n'a là ni frère ni 
ami, de voir se mêler toutes ces écharpes couvertes de broderies, et 
toutes ces armes qui brillent au .soled I Les ardents limiers de la 
guerre onl quille leur chenil : ils allongeiil leurs grilTes el hurlent 
sur la trace de leur proie. Tous prei\iieni part à la cha.sse , mais 
peu partageront le triomphe. La mort emportera la plus b<.-llc part 
de la prise , et le carnage dans sa joie peut à peine compter le 
nombre des victimes. 

XLI. 

Trois armées se réunissent pour offrir ce sanglant .sacrifice; trois 
langages élèvent vers le ciel d'étranges prières; trois pompeux 
éb^ndards flottent sur le pAle azur <les cieux. On entend crier : 
France ! Espagne ! Albion! Victoire! L'ennemi, la victime , et un 
allié qui combat jiour tous el toujours sans réçompen>e. se sont 
donné rendez vous ici, comme s'ils ne pouvaient Irouver la mort 
dans leurs ])ropres foyers; ils viennent nourrir les corbeaux sur la 
plaine de Talavera, el fertiliser le champ que chacun d'eux prétend 
conquérir. 

XLII. 

C'est là qu'ils pourriront , insensées mais glorieuses victimes de 
l'andjition ! Oui, l'honneur décore le gazon qui couvre leur dé- 
pouille! Vain sophisme! ne voyez en eux que de tristes instrumenls, 
des instrumenls brisés, que la tyrannie jelle autour d'elle par my- 
riades quand elle veut paver de cœurs humains sa route criminelle, 
pour ailciiidre quoi?... un rêve. Kn efTet, le joug des despotes est- 
il accepté vcjlontairement quehiue part? Est-il un seul coin de terre 
qu ils puissent appeler véritablement leur domaine, sauf celui où 
enfin leurs os doivent tomber pièce à pièce ? 

XLIII. 

Albuera , champ de gloire et de deuil I au moment où noire pè- 
lerin poussait sou coursier à travers la plaine, qui pouvait prévoir 
que tu serais sitôt le théâtre où tant d'ennemis viendraient triom- 
pher et mourir! Paix aux morts! puissent la pa'me guerrière et les 
larmes des vainqueurs être longtemps leur récompense ! Jusqu'à ce 
que d'autres guerriers succombent , guidés dans d'autres lieux par 
d'aulres chefs, ton nom, Albuera, rassemblera en cercle la foule 
émerveillée ; et les chants du peuple te décerneront une gloire fu- 
gitive. 

XLIV. 

C'est assez parler des favoris de Dellone : qu'ils s'amusent à jouer 
des existences humaines et à donner leur vie pour la gloire : celle 
gloire ne ranimera pas leurs cendres, quand môme des milliers de 
victimes tomberaient pour illustrer un Stul nom. Rn vérité, ce serait 
dommage de leur refuser l'objet de leur noble ambition , ces vail- 
lants mercenaires qui affrontent la mort pour servir leur pays, qu'ils 
eussent pi.'ut-être déshonoré s'ils avaient survécu : car ils auraient 
péri dans quelque sédition domestique, ou daus une carrière plus 
obscure, ils se seraient livrés au brigandage. 

XLV. 

Harold poursuit rapidement sa route solitaire : il arrive aux lieux 
où la fière Seville règne encore indomptée : elle est libre encore, 
celte proie convoitée par les envahisseurs. Hélas! bientôt les pa.* 
farouches de la conquête auront souillé ses rues et marqué rudenieni 
leur iiassage à travers ses palais élégants. Heure fatale! cest en 
vain qu'on voudrait lutter contre la ruine quand la Providence l'en- 
voie établir quelque pari ses hordes aCf.imées ; sans cette loi funeste, 
Uion , Tyr, seraient encore debout : la vertu serait triomphante elle 
meurtre abattu. 

XLVI. 

Mais ignorant l'arrêt qui les menace, les ,gévillans ne s'occupent 
que de fêtes, de chants et d'orgies; les plaisirs les plus étranges 
emploient tous leurs instants . et leur patriotisme ïe saigne point des 
blessures de la pairie. Au lieu des cl^iirons del* guerre, résonne 
l'amoureuse guilare. La Folie règne en despote; la Luxure, aux yeux 
brillants de jeunesse, fait sa ronde de minuit, et le Vice, promenant 
avec lui les crimes silencieux den grandes capitales, s'attache jus- 
qu'au dernier moment à ces mun près de s'écrouler. 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, 



37 



XLVII. 

Il n'en est point ainsi de Ihonirae des ciiamps; caché près de sa 
tremblanle compagne, il promène vaguement un œil appesanli qui 
n'ose s'aventurer trop loin : il craint de voir sa vigne dévastée, flé- 
trie sous le souffle fatal de la guerre. On n'entend plus le fandango 
agiter ses joyeuses casiagnettes sous les rayons amis de l'asire du 
soir. Monarques, si vous étiez capables de goûter toutes les joies que 
vous troublez, vous n'iriez plus alTronter les fatigues que coûte la 
gloire : la voix triste et discordante du tambour se tairait, et l'homme 
trouverait encore le bonheur ici-bas. • 

XLvm. 

Que chante maintenant le mulelier : célèhre-l-il encore l'amour, 
la chevalerie, la dévoiion,qui charmaient autrefois sa longue route, 
tandis que les grelots de ses mules résonnaient gaîment sur le che- 
min? Non! tout en courant, il répèle : " Viva el Rey Fernando! » et 
ne suspend son refrain que pour flétrir Godoy , l'imbécile roi 
Charles, et maudire le jour oîi une reine d'Iïspogne réchaufl'a dans 
son lit adultère la trahison aux yeux sombres et aux traits teints de 
sang. 

XLIX. 

Sur cette plaine vasteet unie , bordée à l'horizon par des rochers 
que couronnent des tours mauresques, le fer des coursiers a déchiré 
et souillé le sein delà terre , et le gazon est noirci çà et là par les 
flammes : ces signes annoncent que l'ennemi a envahi l'Andalousie. 
Ici était le camp, le feu de bivouac, l'avantgarde; ici le paysan in- 
trépide a pris d'assaut le repaire du dragon; il le montre encore 
d'un air triomphant , et vous signale ces positions plusieurs fois 
prises et perdues. 

L. 

Chaque voyageur que vous rencontrez sur la route porte à son 
chapeau la cocarde rouge, signe qui indique celui qu'on doit ac- 
cueillir, celui qu'il faut éviter. Malheur à l'iiomme qui se montre en 
public sans ce gage de fidélité ! le couteau est afiilé, le coup rapide, 
et Irisie serait la destinée des soldais de la Gaule, si le poignard 
perfide, enveloppé dans le manteau, pouvait émousser le tranchant 
du sabre et dissiper la fumée du canon. 

Ll. 

A chaque détour dans les Morénas sombres, les hauteurs sont ar- 
mées d'une batterie meurtrière , et aussi loin que peut porter le 
regard de 1 homme, il aperçoit l'obusier de montagne, les routes 
coupées, les palissades qui se hérissent , les fossés remplis d'eau , 
les posies bien garnis, la garde qui veille sans cesse, les magasins 
creusés dans le roc , les chevaux abrités sous un hangar de chaume, 
les boulets empilés en pyramide, et la mèche toujours allumée. 

LU. 

Présages infaillibles de ce qui va suivre ! mais l'homme qui d'un 
signe a renversé de leur trône des despotes plus faibles que lui s'ar- 
rête avant de lever le bras, et daigne encore accorder un moment 
de répit. Bientôt ses légions balaieront tous les obslacles, et l'Occi- 
dent reconnaîtra le fléau du monde. Pauvre Espagne! qu'il sera 
triste pour toi le jour où le vautour des Gaules déploiera ses ailes , 
et où lu voudras compter en vain tes fils précipités en foule au sé- 
jour des morts. 

LUI. 

Ah! faut-il donc qu'ils tombent tous , les plus jeunes, les plus 
fiers, les plus braves, pour assouvir la fatale anibilion d'un chef or- 
gueilleux? N'y a-t-il pas de choix entre l'esclavage et la mort, entre 
le triomphe d'un brigand et la chute de I'Kspagne ? La Providence 
que l'homme adore peut-elle consacrer un pareil arrêt , et rester 
sourde aux plaintes des suppliants? L'héroïsme d'une valeur déses- 
pérée, la sagesse des conseils, l'ardeur du patriote, l'habilelé des 
guerriers consommés , le feu de la jeunesse , l'intrépidité de l'âge 
umr : tout cela sera-t-il vain? 

LIV. 

Est-ce donc pour cela, ô vierge d'ibérie , que tu t'es levée, sus- 
pendant aux branches des saules ta guitare muette? Est-ce pour 
cela qu'oubliant ton sexe, tu as épousé l'audace, chanté les 
bruyants hymnes de guerre et aû'runté la bataille? Celle qui sef- 
fra.wiit autrefois del apparence d'une rixe, et que le cri dune 
chouette glaçait de terreur, maintenant sans trembler voit le scin- 
tillement des baïonncltes ennemies, brave les éclairs du sabre et 
foule ilu pas d'une Minerve l'arène sanglante où Mars lui-même ne 
marche pas sans frémir. 

LV. 

Vous qui vous étonnez en apprenant son histoire, oh ! si vous 
l'aviez connue dans de meilleurs jours, si vous aviez vu ses yeux 



Son amant tombe... 
Le chef est tué. . elle 
veulent fuir... elle les 
se retire... elle dirige 
apaiser les mânes d'un 
chef? Voyez la jeune 
voyez-la fondre avec r 
main d'une femme au 



plus noirs que le noir tissu de sa mantille; si vous aviez entendu 
ses joyeuses chansons dans les réunions de ses compagnes . con- 
templé les longs anneaux de sa clicvelure défiant l'art du peintre, 
sa taille de fée, sa grâce plus que féminine, vous auriez de la peine 
à croire que les remparts de Saragosse l'ont vue sourire en face au 
danger à la tète de Gorgone, éclaircir les rangs de l'ennemi et con- 
duire les guerriers dans le chemin périlleux de la gloire. 

LVI. 

elle ne verse pas des larmes inopportunes, 
le remjdace au poste fatal. Ses compagnons 
arrête sur le chemin de la honte. L'ennemi 
une sortie. Quelle femme saura comme elle 
amant? qui vengera aussi bien la chute d'un 
fille relever le courage aballu des guerriers I 
age sur l'ennemi dispersé, fuyant devant la 
pied des remparts qu'il foudroie 1 

LVII. 

Pourtant les filles de l'Espagne ne sont pas une race d'Amazones : 
elles sont faites pour l'amuur et ses plus doux enchantements. SI 
dans les combats elles rivalisent quelquefois avec les hommes et se 
jettent au sein de l'horrible mêlée, ce n'est que le débile courroux 
de la colombe frappant du bec la main qui menace sou époux. i:!a 
douceur aussi bien qu'en courage elle surpasse les femmes des au- 
tres climats qui ne siivent que babiller ou touiber en faiblesse ; son 
âme est certes plus noble et ses charmes égalent peut-être les leurs. 

LYlIl. 

Il doit être bien doux, ce menton gracieux où le doigt de l'amour 
a marqué une légère fossette; ces lèvres qui s'avancent comme pour 
laisser sortir une nichée de baisers disent à l'homme que pour les 
mériter il doit se montrer brave. Comme ce regard est beau d'une 
sauvage énergie! cette joue n'a point été flétrie par les rayons de 
Phébus : elle est sortie plus fraîche encore de ses baisers amoureux I 
Qui |iourrait, après l'avoir vue, rechercher les pâles beautés du 
Nord? Que leurs formes semblent pauvres, frêles, froides et languis- 
santes I 

LIX. 

Climats que les poètes se plaisent à vanter I harems de cette con- 
trée lointaine où je fais entendre ces chants à la gloire des beautés 
qu'un cynique lui-même admirerait! montrez-nous ces houris à qui 
vous permettez à peine de respirer un air libre, de peur que 1 a- 
mour n'arrive jusqu'à elles sur le souffle du vent I Pouvez-vous les 
comparer à ces filles de l'Espagne dont la regard est sombre et brd- 
lant à la fois? C'est là que nous trouvons le paradis de votre pro- 
phète, avec ses vierges célestes aux yeux noirs, à l'angéliquo dou- 
ceur. 

LX. 

Parnasse, je te contemple maintenant, nonplus dans la 
brûlante vision d'un songe, non plus dans les fabuleuses descrip- 
tions des poètes; mais je vois tes sommets neigeux dans leur sau- 
vage majesté s'élever vers le ciel natal. Qui s'étonnera de ce que 
j'ose chanter en ta présence? Le plus humble des poètes pèlerins 
qui t'ont visité se plaît à solliciter tes échos du bruit de ses accords, 
quoique sur tes cimes aucune muse ne déploie aujourd'hui ses 
ailes. 

LXI. 

Que de fois je t'ai vu dans mes rêves ! car ignorer ton nom glo- 
rieux, c'est ignorer le plus divin privilège de l'homme; et mainte- 
nant que tu es là devant mes yeux, c'esiavec honte, hélas! que je 
t'offre l'hommage d'aus>i faibles accents. En me rappelant tes anti- 
ques adorateurs, je tremble et ne puis que plier le genou. Je n'ose 
élever la voix , ni me livrer à un impuissant essor ; mais je te con- 
temple silencieusement sous ton dais de nuages : joyeux de penser 
qu'enfin il m'est donné de te voir. 

LXII. 

Plus heureux que tant d'illustres poètes enchaînés par le destin 
dans une lointaine patrie, pourrais-je contempler sans émotion ces 
sites con.sacrés , dont tant d'autres ambitionnent le spectacle, quoi- 
qu'ils ne les connaissent pas? Bien qu'Apollon ne fréquente plus 
ses antres favoris, et que la résidence des muses soit maintenant leur 
tombeau , on ne sait quels aimables génies fréquenient encore ces 
lieux, soupirautdans la bise, habitant le silence des grottes, et glis- 
sant d'un pied léger sur l'onde mélodieuse. 

LXIII. 

Bientôt , ô Parnasse , je dois revenir à toi ; mais au milieu de mes 
chants, je mesuis écarté de mon sujet pour te payer mon tribut, et 
j'ai oublié un instant le sol , les enfants et les vierges de l'Espa- 



a» 



LES VKILLfiKS I.ITTfiltAIMF.S II.1.1JSTI«I^:KS. 



ptic, el RM doslini qui doivent être chers à loul cœur libre : j'ai 
Colli oiililié pour le Faliicr, non pouUAIre sans vorst-r une larme. 
Itlnintrntinl , je rcxicns sur mes pus; mnis que j'<*ni|porl<! de les 
«liiiles rftrnilps iitif relique, un souvenir; laissf-nini cueillir une 
fr'uille de I arhre imuinrlcl de Daphiié, et ne |iernu'ls pas que IVs- 
poir dr celui qui tiinplore semble aux yeux des hommes une im- 
pui8s;iiitc vantorie. 

LXIV. 

Mais jamais, noldc montagne! jamais dans la Gn'^ee jeune encore, 
In n'as vu soub les croupes géantes un plus tirillant diœur de nyin- 
ptie«; jamais Oelplirs, au temps où ses prêtresses inspirées d un fi-u 
plus que mortel rh.inl.iiciit riijiiinc p^iliien. n'a coiiicmplé un es- 
«.lini de vicrpi's plusdi^rnos d'inspirer di's clianU amoureux que ces 
filles de l'Andalousie i-lcvics dans la brûlante almosphcie des ten- 
dres désirs : nli ! que n'onl-ellrs sous leurs ombiapes celle paix 
donl jouit encore la Grèce, quoique la gluire ail déserté ses forêts 
de lauiieis. 

I.XV. 

Seville peut i^lre fière de sa lu-auto, de sa Torcc , de ses richcses, 
de son renom d^s les plus anei. us jours; mais Cadix, sur son loin- 
tain riNage , r -clame un plus doux quoique moins glorieux éloge. 
O ^iceI que tes voluptueux scnlicrs ont de eharniesl Tant qu'un 
jeune sang fermente dans nos veines, cominenl tV'liapper à la puis- 
sanee de ton regard magique? Iluire h la lèle de chérubin, lu nous 
fascines sans cesse , et ta l'ornrj "décevante se plie à tous les goùls. 

LXVI. 

Quand Paplios snccorril.a sous les eCTorls du temps (vieillard 
mauiiit, la reine de tous les cœurs doit céder aussi 'J3vant toi), les 
plaisirs exilés clierchèrent un elimal aussi doux, et Vénus, fidèle à 
ses inersiiaïales . mais à nulle autre chose lidèle , daigna fixer son 
séjour sur les crttes d Ibérie. Cadix , ce fut dans tes blanches mu- 
railles qu'elle érigea son temple, sans toutefois circonsciire son 
culte à un seul lieu, mais eu adoptant mille autels toujours allumés 
en son honneur. 

LXVII. 

Du malin jusqu'à la nuit, de la nuit jusqu'à l'Iieure où l'au- 
rore brusquemoiit éveillée vient conlempler en rougis-aiil l'orgie 
de la bande joyeuse, partout on entend les chansons, partout on 
voit les guirlandes de roses; et d aimables propos, et des folies lou- 
ioiirs nouvelles se suivent sans intervalle. Qu il disu un long adieu 
a des iilaisirs tranquilles celui (jui séjourne dans ces murs : rien 
n'inienompt la haechanale joyeuse; mais à défaut de véritable piété, 
les moines brûlent de l'encens : l'amour et la dévotion régnent en- 
semble ou dominent tour-à-lour. 

LXVIII. 

Le septième jour est venu, jour d'un pieux repos : comment 
V!:onore-i-on sur celle terre cbréiicnne? Il esl consacré à une fcie 
solennelle. Ecoulez I n'entendez-vous point rugir le monarqoe des 
foiéls? Il brise les lances ; ses naseaux aspirent le sang des hom- 
mes et des cirursiors leirassés par ses cornes redoutables : l'arène 
encombrée de spcclalenrs répète ce cri : « Encore ! encore! » une 
foule insensée se repaît du spectacle d'entrailles palpitantes ; les 
yeux des femmes ne s'en détournent point, et ne feignent môme 
pas la tristesse. 

LXIX. 

Est-ce donc là le jour du Seigneur, le jubilé de l'homme? 
Londres, que tu connais bien mieux le jour de la prière : tes cita- 
dins endimanchés, les artisans les mains propres, les apprentis 
gaillards vont prendre leur portion hebdomadaire d'air re-spirable ; 
cirrosscs de louage , whiskevs, cabriolets à un cheval , modestes 
gigs, roulent dans les liimnllueux faubourgs, et se dirigent vers 
llanipslead , Drenifoid ou Harrow, jusqu'à ce que la pauvre rosse 
s'arrête épuisée au milieu des quolibets jaloux de la foule pé- 
destre. 

LXX. 

Quelques femmes enrubannées voguent en bateau sur la Tamise; 
d'autres préfèrent comme plus sûre la r ulc coup.e de barrières : 
une partie des promeneurs gravit la colline de Ricliemoiid; danlrcs 
courent à Ware, mais la plupart monlent jusqu'à Ilighgale. Vous 
dirai-je pourquoi , ombrages de la Boolie (1)? C est pour ador.'r la 
corne sacrée nui, oITerc par la main du mystère, reçoit les ser- 
ments redoutables des garçons cl des filles, serments consacrés par 
des libations et des danses qui durent jusqu'au matin ^!). 

(I) Byion écrivait ces st.mccs à Tlièbcs en Béotie, où fut proposée la fa- 
meuse énigme du ."Sphinx. 

(2! Ailii.-iun à une cjiitum.i riilicnle que l'on observait autrefois dans 
los.Til.er..'rs il.-Itigli-ai.-: on (irés, m.,', n ,i vnY,n,-onrsune naiie de cornes 
sur les 111 U..S ils juctai -m le serment limillon do ne jamais embrasser 
la servante quand ils pourraient embrasser la maîtresse ; de ne point 



LXXI 

Tous leq peuple» ont leurs frdies ; mnis telles ne «onl pas Ici 
tiennes, f, belle Cailix, qui le mires dan» le sombre azur de» eaux! 
Aussilrtl que la cloi'he matinale a sonné neuf eonps, le» pieux habi- 
tants ciunntentlci grains de leur rosaire; cl la Vierpe (la seule, je 
crois, qu'il y ait dans le pays) a fori à f.iin- pour efTacer d'un seul 
coup autant de gros péchés qu'il y a de HdMes qui rirniJorenl. Cela 
terminé, ils se rendent en foiile au cirque où grands et vieux, riclics 
et pauvres se montrent également avides du même spectiicle. 
• 

LXXII. 

La lice est ouverte; la spacieuse arène esl libre : des milliers de 
speeiaieiirs l'entourent, entassés les uns sur les autre» lont.'i>- 1 p^ 
avant le premier signal de la trompette sonore, les curieux ail.n Is 
n'y trouvaient plus une seule place On y voit foisonner Ic^ dons et 
les granilei^ses et sur oui les dames !\ l'anllade meurtrière, mais fort 
disposées à guérir les blessures qu'elles ont faites. Nul ne peut se 

Plaindre, comme le font les poètes lunatiques, que leur froid dédain 
ail condamné à mourir des traits cruels de l'amour. 

Lxxin. 

Les murmures de rassemblée ont cessé. Montés sur de nobles 
coursiers, avec leurs blancs panaches, leurs éperons d'or et leurs 
lances légères on voit quatre cavaliers, prépares à cette joilie pé- 
rilleuse s avancer dans le cirque en s'inriinani devant les spec'a- 
teurs: ils portent de riches écharpes. cl leurs montures caraeolent 
avec grûce. S'il- prétendent briller dans ces jeux redoutables, ce n est 
que p<uir obtenir les bru^^anls applaudissements de la foule et 1 aima- 
ble sourire des dames: c'est là le seul prix de leurs exploits et ce- 
liii dont se paient également les monarques et les guerriers. 

LXXIV. 

Revêtu d'un splendide costume et d'un manteau éclatant, mais 
to'ijoius à pied, le léger matador se place au centre de l'arène, pour 
assaillir le roi des troupeaux mugissants; mais auparavanl il par- 
Court tout le terrain d'un pas aitenlif, de peur que quelque ohsiaele 
caché ne vienne eiilraver son adresse. Son arme est un simple dard ; 
il ne combat que de loin : c'est tout ce que Ihomme peut faire sans 
l'aide du Coursier fidèle, trop souvent, helas! condamné àverser son 
sang pour lui. 

LXXV. 

Le clairon a sonné trois fois: le signal est jeté; l'antre s'ouvre, 
et rallente silencieu.se règne dans les rangs pressés desspedaieurs. 
Le puissant animal sélanee d'un seul bond dans l'arène, promène 
autour de lui ses regards farouches, bat du pied l'arène sonore; 
mais il ne s'élance pas aveuglément sur l'ennemi. Son Iront mena- 
çant .se tourne de colé et d'autre, comme pour bien mesurer sa pre- • 
mière atlaque, et il bal ses fiancs de sa queue qu'agite la fureur: ses 
yeux rouges et dilatés roulent dans leurs orbites. 

LXXVl. 

Soudain il s'arrête: son œil se fixe... Arrière! jeune imprudent, 
arrière! apprête ta lance ; voici le moment de périr ou de montrer 
cet art par lequel il est encore temps d'arrêter la course furieuse du 
monstre. L'agile coursier pif ouete au moment précis' le taureau 
poursuit sa course écumanl dr f.ireiir, mais non sansble>isure: un 
ruisseau de pourpre coule de son Qanc. Il vole, il tourne sur lui- 
même, aveuglé par la douleur. Le ilard succède au dard ; la lance 
suit la lance: ses soutTrances s'exhalent en longs mugissements. 

LXXVIL 

11 revient sur ses pas: rien ne l'elTraie, ni les lances, ni les dards, 
ni les bonds précipités des coursiers baletanis. Que peuvent contre 
lui l'homme et ses armes deslruclriees? Vaines sont les armes de 
riioinme; plus vainc encore est sa force. Déj^ un vaillant coursier 
n'est plus qu un cadavre défi^-uré; un autre ( hideux speciaele! ) 
est tout éventré, et à travers son poitrail san:;lanl on voi palpiter 
à nu les organes d'- la vie; quoique frappé à mort, il traîne encore 
ses membres afi'aihlis; chancelant, mais luttant encore, il dérobe 
son maitrc au danger. 

LXXVIIL 

Enfin vaincu, sanglant, hors d'haleine, furieux, le monstre est 
aux abois. Il se tient immobile au milieu de larène, entouré de ces 
dards causes de ses ble-sures, des débris des lances qui l'oni frappé « 
et (les ennemis qu'il a su mettre h 'Cs de combat. Maintenant les m.v 
tadores voltigent a itourdelui, agiianl leur mantille rouge cl bran- 
dissant le fer mortel: une fois encore il s'clancc à lia* ers ses en- 
boire de petite bièrn quand ils auraient de la bière forto; et autres niai- 
series de même force. 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYllON. 



3'.t 



nemis avec la rapidilé de la fou'ire. Rage impuissante! une main ' 
perfiile lance le voile funesle qni couvre ses yeux enflammés : loul 
esl fini ; il va tomber sur le sable. 

LXXIX. 

A l'endroit précis où son cou robuste se réunit aux vert^bres, 
l'arnii' mortelle s'enfonce comme dans une paîne. 11 s'arrête, il 
frémit, dédaignani de reculer : il lombe lentement au milieu des 
cris de triumplie et meurt sans un gémissement, sans une convul- 
sion. Un char riclienient décoré se présente : on y place le corps de 
l'animal, .«pecla'de bien doux aiix yenx de la foule I Quatre cour- 
siers, qui dédaignent le frt-in, aussi agiles que bien dressés, traînent 
ce pesant fardeau, et leur vitesse est telle que l'œil a peine à les 
suivre. 

LXXX. 

Tels sont les jeux impitoyables qui cbarment les vierges, les jeunes 
lionuues de l'Kspagne. Habiiué de bonne heure à voir couler le 
sang, leur cœur se complaît dans la vengeance, el jouit des souf- 
frances d'autrui. Combien d'inindtiés privées troublent et ensan- 
glantent chaque village! Tandis que tous devraient se réunir en une 
patriotique phalange pour faire face à l'étranger, il n'en reste en- 
core c]ue trop, hélas! dans leurs pauvres cabanes, occupés à aigui- 
ser en secret contre un ami le poignard qui fera couler son sang 
avec sa vie. 

Lxxxr. 

Mais la jalousie ne règne plus en Espagne ; ses srillcs, ses ver- 
rous, la prudente duègne, sa sentinelle surannée, et tout ce qui ré- 
volte les âmes généreuses, tout ce luxe de précautions qu'un vieil- 
lard amoureux employait pour enchaîner la beauté, tout cela est 
tombé dans les ténèbres de l'oub i avec le siècle qui vient de finir. 
Avant que le vdlcan de la guerre eijt vomi ses fureurs, qu'y avait-il 
de plus libre au monde que la jeune Espagnole, alors que, livrant 
aux zéphyrs les longues iresses de sa chevelure, elle bondissait sur 
la verie pelouse, et que la reine des nuits souriait à ses danses et à 
ses amours? 

LXXXIL 

Oh! souvent el bien souvent Harold avait aimé ou rêvé qu'il ai- 
rnail. puisqu'en effet le bonheur n est qu'un rêve; mais mainlenanl 
son cœur capricieux éiait insensible, car il n'avait pas encore bu 
au fleuve de loubli, et il savait depuis peu seulement que l'amour 
n'a rien de si doux que ses ailes. Quelque beau , jeune el charmant 
qui! paraisse , au fon I même de ses jouissances les plus délicieuses 
on trouve une anieriume qui en corrompt la source, un poison qui 
se répand sur leurs Heurs. 

LXXXIIL 

Cependant il n'était point insensible aux charmes de la beauté ; 
mais il en recevait l'impression qu'en reçoit le sage. Ce n'est pas 
que la sagesse eiit jamais jeîé sur une âme lelle que la sienne ses 
ebasti'set imposants regards : mais ou la passion prend la fuite, ou 
elle se consume et arrive au repos ; et le vice, qui se creuse à lui- 
même une lombe voluptueuse, avait déj^ enseveli el pour jamais 
toutes les espérances de Harold. Triste victime des plaisirs, une 
sombre haine de la vie avait écrit sur son front flétri la fatale sen- 
tence de Cain. 

LXXX IV. 

Ppeclateur insensible, il ne se mêlait point dans la foule; mais 
il ne la regardait pas avec la haine du misanthrope. 11 eût voulu 
prendre jiart à la danse et aux chants ; mais comment sourire 
quand on se sent plier sous son destin? Rien de ce qui s'otîrait à 
ses yeux ne pouvait adoucir sa tristesse. Un jour pourtant il essaya 
de lutter contre le démon qui le tuait, et se trouvant assis tout rê- 
veur dans le boudoir d'une jeune beauté, il Ct entendre ce chant 
improvise adressé à des charmes non moins aimables que ceux qui 
l'avaient captivé dans des jours plus heureux. 

A INÈS. 

1. 

Ne souris pointa mon front soucieux, hélas! je ne puis te rendre 
ton sourire. Fasse pourtant le ciel que tu n'aies jamais de larmes à 
répandre, h. répandre peut-être en vain. 



Veux-tu donc savoir quel malheur secret empoisonne mes joies et 
ma jeunesse? Pourquoi chercher à connaître une douleur que toi- 
même tune pourrais adoucir? 

3. 

Ce n'est pas l'amour, ce n'est pas la haine, ce ne sont pas les 
honneurs perdus d'une vaine ambition, qui me font maudire mon 
sort présent, et fuir tout ce qui m'était cher. 



C'est cet ennui fatal qui jaillit pour moi de tout ce que je vois, 
de tout ce que j'entends : la beauté a cessé de me plaire; les yeux 
même ont à peine un charme pour moi. 



C'est la tristesse sombre, incessante que l'Hébreu fratricide por- 
tait partout avec lui : tristesse qui n'ose jeter un regard au-delà 
dir tombeau , et qui ne peut espérer de repos en deçà. 



Qui peut s'exiler de lui-même? X travers les climats les plus éloi- 
gnés, toujours, toujours il me poursuit, ce fléau de ma vie, ce démon 
qu'on appelle la Pensée. 

Combien d'autres semblent se livrer avec ravissement au plaisir 
el trouver des charmes dans tout ce que j'abandonne ! 01; ! puissent- 
ils continuer leurs rêves de bonheur , el ne jamais s'éveiller , du 
moins d un semblable réveil. 

8. 

Mon sort est d'errer à travers cent contrées , toujours poursuivi 
par un fatal souvenir ; el ma seule consolat'on esl de savoir qu'ar- 
rive ce qui voudra, le plus terrible est passé... 



Le plus (errible! qu'est-ce donc? Ah! ne le demande pas; par 
pitié ne m'iniernige plus : reprends ton sourire, et ne cherche pas 
à pénétrer un cœur... dans lequel tu trouverais l'enfer. 

LXXXV. 

Adieu , belle Cadix 1 oui , adieu pour longtemps ! Qui peut oublier 
la vigoureuse résistance de tes remparts? Quand tous trahissaient 
leur foi, toi seule restas fidèle : tu fus la première airrancliie et sub- 
juguée la dernière; el si au milieu d'aussi terribles scènes, d'atta- 
ques aussi rudes, quelque.' gouttes du sang espagnol ontrougi le 
pavé de tes rues, ce fut celui d'un s"'. traître (1) , victime d'une 
rixe qu'il avait lauséc Dans ton enceinte tout se munira noble, 
sauf la noblesse elle-même ; personne ne baisa les chaînes impo- 
sées par le vainqueur, si ce n'est une noblesse dégénérée. 

LXXXVL 

Tels sont les enfants de l'Espagne , et que leur sort, hélas ! est 
bizarre! Us combattent pour la liberté, eux qui ne furent jamais 
li' res ; un peuple sans roi soutient une monarchie décrépite ; quand 
les suzerains ont fui, leurs vassaux luttent encore, fidèles à la tra- 
hisnn incarnée C'est qu'ils chérissent cette terre qui ne leur a rien 
dimné que la vie; c'est qu'un juste orgueil leur montre le chemin 
de la liberté. Repoussés, ils atlaquent encore : « La guerre ! » s'é- 
crient-ils sans cesse; « la guerre même aux couteaux! » 

LXXXVII. 

Vous qui désirez en apprendre davantage sur l'Espagne et ses 
babitanis, lisez les pages que l'on a écrites sur es luttes les plus san- 
glantes. Tout ce que la vengeance la plus implacable peut inspirer 
contre un usurpateur étranger a été mis en œuvre contre les Fran- 
çais ; depuis le brillant cimeterre jusqu'au couteau caché, l'Espa- 
gnol s'est fait une arme de tout : puisse-l-il sauver ainsi sa sœur el 
sa compagne! puisse-l-il verser le Sring du dernier agresseur! 
puisse partout une pareille invasion recevoir un châtiment aussi 
terrible I 

LXXXVIIL 

Seriez-vous tenté d'accorder une larme de pitié à ceux qui suc- 
combent? voyez dans ces plaines désolées les traces de leurs rava- 
ges! voyez leurs mains rougies du sang des femmes! Alors vous 
abandonnerez aux chiens leurs cadavres privés de sépulture; alors 
vous laisserez aux vautours ces restes que l'oiseau de proie dédai- 
gnera peut-être. 11 faut que leurs ossements blanchis, et ces traces 
de sang que rien ne pourra effacer , marquent le champ de bataille 
d'un signe hideux et durable, et fassent comprendre à nos neveux 
l'horreur des scènes dont nous avons eu le spectacle. 

LXXXIX. 

Mais, hélas! l'œuvre terrible n'est point achevée! De nouvelles 
légions'descendenl des Pyrénées : l'avenir s'obscurcit encore ; l'œu- 
vre terrible est à peine entamée, et nul œil mortel n'en saurait voir 
la fin Les nations subjuguées ont les yeux fixés sur 1 Espagne : si 
elle devient libre, elle aû'rauchira plus de pays que le cruel Pizarre 

(1) Le gouverneur Solano, assassiné en mailSOD par la populace. 



41) 



LKS VlilLLtKS LIITtUAIlUiS ILl-USTKÈES. 



iifri n ciirliaiiir jadis. F.lranpc retour des choses! mainlcnaiil le 
l.cnl.cin- tic la Colombi.; rt-parc les maux mi'onl soi.lTeils les enruils 
(Ic Oiiilo , lanilis que la dé\aslalion el Ic carnage planent sur la 
luère-patrie. 

XC. 

Ni lonl le sang versé KTalavcra, ni tous les prodiges de valeur 
arconiplis Ji Barossa , ni Albuera cnCm, <e cliarnier humain , n ont 
nu assurer h ll'spagnc la conniiôle des drolls les plus s;»cr.s. Quand 
donc verra-t-elle lolivicr retlouiir dans ses plaines? Quand donc 
ponrra-t-elle respirer de ses sanKlanIs labeurs? Combien de jours 
llalarmea doivent encore seflarcr dans la nnil, avant que le ravis- 
seur abandonne sa proie, cl que l'arbre exolniue de la liberté s ac- 
climate sur ce sol qui l'a- 
dopte. 

XCI. 

El toi, 6 mon ami (1)1... 
puisque ma douleur inu- 
tile s'échappe de mon 
cœur maigre moi , et se 
môle h mes chants: si du 
moins le fer t'avait abattu 
comme il abat les héros, 
l'orgueil pourrait arrêter 
les pleurs de lamiiié; 
mais descendre ainsi dans 
la mort, .sans exploits, 
sans lauriers, oublié de 
tous, hormis ce cœur so- 
litaire, et mêler ton ca- 
davre sans blessure avec 
tons ces morts célèbres; 
tandis que la gloire cou- 
ronne tant de télés moins 
dignes! Qu'as-lu fait pour 
n'obtenir qu'un trépas si 
paisible? 

XCII. 

le plus ancien de 
mes amis et le plus esti- 
mé I cher à un cœur qui 
avait perdu tant d'alla- 
chemeiits, bien qu'à ja- 
mais ravi à mes jours in- 
consolés, ne refuse pas ta 
présence à mes rêves. Le 
malin , en m'évcillant au 
sentiment de mes dou- 
leurs, renouvellera mes 
larmes secrètes; et mon 
imagination se plaira au- 
tour de ta tombe inno- 
cente, jusqu'au jour où 
ma fièle dépouille retour- 
nant à la poussière, laïui 
qui n'est plus et celui qui 
pleure reposeront ensem- 
ble. 

XCIII. 

Voici le premier chant 
du pèlerinage d'Harold. 
Vous qui voulez le suivre 
plus loin , vous trouverez 
de ses nouvelles dans 
d'autres pages , si celui 

qui comjiose ces rimes . 

peut encore en griffonner quelques-unes. En serait-ce cleja iroi>.... 
Criliquc; impitoyable, tais-toi 1... Patience! et l'on apprendra ce 
que vil notre pèlerin dans d'autres conliécs où sa dcslince le pous- 
sait : contrées où s'élevaient les monuments de lantiquile avaiit 
que la Grèce cl les arU des Grecs eussent succombe sous la main 
des barbares. 



CHANT 11. 

1. 

Descends, ô Sagesse, vierge céleste aux yenx bleus... mais, hélas! 
tu n insiiiras jamais les chants d'un murlcl. Minerve! ici était ton 

(I) JûhQ Wingfleld. lié avec Bvron depuis dix ans, et mort do la fièvro 
à Coiinbrç. 



A chaque détour dans les Morénas s 
d'une batterie 



temple, et il v est encore malgré les ravages de la guerre, de l'in- 
cendie et du Icinps qui a fait disparaître ton culte. Mais l'acier cl la 
namiiie et le lent travail des siècles sont moins destructeurs que le 
seeptr- ledoulable et le règne funeste de ces hommes étrangers \ 
ce feu sacré (prallumc dans les ftmes civilisées ton seul somenir, le 
souvenir i e les enfants chéris. 

II. 

Fille des igesl auguste Athènes! où sont-ils tes hommes forts? 
où scmt tes grandes âmes? Ils ne sont plus : ils n'apparaissent que 
coinnie une lueur dans les rêves du passé : les premiers dans la 
carrière de la gloire , ils oui roni|ui8 la palme et ils ont disparu... 

Est-ce Ih tout? servir de 
thème h l'écolier, nous 
étonner pendant une heu- 
re! Ici l'on cherche vai- 
nement le glaive du guer- 
rier, la robe du philoso- 
phe : sur les ruines de les 
tours , noircies par la bru- 
me des sicclts, on voit pas- 
scrrombrepàledclagian- 
deur. 

III. 

Fils d'un matin, lève- 
toi I approche, viens ici ; 
mais n'outrage pas cette 
urne sans défense; con- 
temple ces lieux... sépul- 
cre d'une nation , séjour 
de ces dieux dont les au- 
telssont éteints. Cesdieux 
eux- mêmes sont forcés de 
céder ; chaque religion a 
son tour : hier Jniiiler, au- 
jourd'hui Mahomet ; et 
d'autres croyances naî- 
tront avec d'autres siècles, 
jusqu'à cequelhommeail 
compris qu'en vain sonen- 
cins s'élève, en vain ses 
victimes ex|iirent; faible 
enfant du doute et de la 
mort , dont l'espérance 
s'appuie sur un roseau. 

IV. 

Lié à la terre , il lève ses 
yeux vers le ci''l. N'est-ce 
donc pas assez, malheu- 
reuse créature, de savoir 
ce que tu es? La vie esl- 
elle un don si précieux, 
que tu veuilles exister en- 
core au-delà du tombeau, 
cl aller dans des régions 
inconnues, peu l'iuiporle 
où, pourvu que tu quittes 
la terre pour te perdre 
dans les cieux ? Ne cesse- 
ras-tu derêxer des félici- 
tés ou des joies à venir? 
Examine et pèse cette 
poussière avant qu'elle 
s'envole: cette urne étroi- 
te en dit plus que des mil- 




lombies, les hauteurs sont armées 
meurtrière. 



liois d ho 1 êlies. 



V. 



Ou bien fouille sur le rivage solitaire ce tertre élevé ou dort un 
ancien héros. Il tomba, cl les nations qui se sentaient tomber avec 
lui vinrent gémir autour de son mausolée. Mais maintenant de ces 
milliers d hommes attristés, il n'en reste plus un seul qui le pleure; 
nul gueirier fidèle à .si mémoire ne vient veiller dans ce heu ou, 
dai)iès la tradition , les demi-dieux apparaissaient aux mortels. Au 
milieu de ces débris épais, ramasse ce crâne : est-ce donc là le temple 
que peut habiter un dieu? Lever même du tombeau fiuil par dédai- 
gner sa cellule en ruines. 

Vois celte arcade rompue, ces parois en ruine, ces appartements 
déserts cl ces portiques défigurés : ce fui jadis le haut séjour de 
l'ambition , le dôme de la pensée, le palais de l'âme. A travers ces 
orbites éteintes, aveuglées, lu vois le brillant asile de la sagesse, de 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



41 



l'espi'il, de mille passions intrailaliles : loiil ce qu'ont jamais écrit 
les saints, les sapes ou les sopliisics, pourrait-il repeupler celle tour 
abandonnée, restaurer ce domaine? 

VII. 

Tu disais vrai, Ole plus sage des Athéniens : «Tout ce que nous 
savons, c'est que nous ne' pouvons rien savoir. » Pourquoi reculer 
devant l'inévitable? Chacun a ses soulTrances, mais les faibles gé- 
missent sur des maux imaginaires enfantés par les rêves de leur 
cerveau. Cherchons ce que le hasard, le destin nous indique comme 
le premier des biens ; la paix nous attend sur les rives de l'Acliéi'on : 
là le convive rassasié n'est point forcé de guùler à de nouveaux ban- 
quets ; le silence dresse la 
couche d'un repos qu'on 
ne regrette jamais. 



VIII. 

Si pourtant , comme 
l'ont pensé les hommes 
les plus vertueux, il exisli> 
par-delà le noir rivage un 
rojau'me des âmes, sujet 
de confusion pour la dor- 
trine sadducéenne , l'i 
pour ces so|ihistes qui 
s'enorgueillissent folle- 
ment de leurs doutes 
qu'il serait doux d'y ado- 
rer la source do l'èire, du 
concert avec ceux qui ont 
allégé nos labeurs mor 
tels! d'y entendre de nou- 
veau toutes ces voix quo 
nousredoutionsde neplii^ 
entendre! de conlempli'i 
comme par la vue mcim 
ces ombres ré\érées, le 
sage de la Baciriane , le 
idiilosopbe de Samos, et 
tous ceux qui ont ensei- 
gné la verlu. 

IX. 

C'est laque je le rever- 
rai, toi dont l'anùtié et la 
vie s'éteignii'ent en mê- 
me temps (1), et qui m'as 
laissé ici-bas pour aimer 
et vivre sans but. frère 
jumeau de mon cœur, je 
ne puis croire à ta mort, 
quand l'active mémoire te 
peinten traits de feu dans 
mon cerveau. Soit : je rê- 
verai que nous pouvons 
nous réunir encore, et je 
caresserai celle vision 
dans mon soin que tu as 
laissé vide. S'il survit en 
nousquelque chose de nos 
jeunes souvenirs, que la- 
venir soit ce qu'il pour- 
ra... ceseraitassez debon- 
lieur pour moi que de sa- 
voir ton âme heureuse. 




Attique. — Vue piise de l'Hi mette. 



les derniers resles de son antique pouvoir, quel fut le dernier et le 
plus odieux? Rougis, ô Calédnnie! d'avoir engendré un le! fds. .le 
suis heureux , ô noble Angleterre ! que cet homme ne t'appar- 
tienne pas Tes libres citoyens devraient épargner ce qui fui libre 
jadis ; et pourtant on les voit violer les sanctuaires attristés, et em- 
porter les autels sur l'Océan qui semble ne les recevoir qu'à regret. 

XII. 

Ignoble sujet de triomphe pour le moderne Picte , que d'avoir 
ravi ce qu'ont épargné le Turc et le Golh et le temps lui-même : il 
doit avoir l'ànie aussi stérile et aussi froide, le cœur aussi dur que 
les rochers de son rivtige natal, l'homme qui a pu concevoir et exé- 
cuter l'odieux dessein de 
dépouiller la malheureuse 
Athènes. Ses habiianis, 
E S?,^s5JsaBh SSF-: ^^;^Sg5afe^ '■'op faiblcs pour défendre 

- --:-- —:,-^_-- ' -^"ï- "- - ses ruines sacrées , ont 

pourtant compris lesdou- 
- ^ leurs de la patrie, et dans 
^j^ ce moment ils ont senti 
jTiif plus cruellement que ja- 
t~i!l mais le poids de leurs 
;ifcii: chaînes. 



XIII. 

Eli quoi! un Anglais 
osera - t - il jamais dire 
qu'Albion fut heureuse 
des larmes d'Athènes ? 
Quoique ce soit eu Ion 
nom que des esclaves ont 
déchiré son sein, crains 
de dévoiler un attentat 
qui ferait rougir l'Euroiie. 
Eh quoi! la reine de l'O- 
céan , la libre Bretagne 
se charge des dernières 
dépouilles d'un pays dé- 
vasté! Oui, celle qu'i prête 
un appui généreux à tant 
de peuples qui bénissent 
son nom arrache d'une 
main de harpie ces restes 
malheureux que le temps 
a respectés , et que les ty- 
rans ont laissés debout. 

XIV. 

Oil était donc ton égide, 
6 Pallas- cette égide qui 
sut arrêter le farouche Ala- 
ric et la dévastation qu'il 
traînait avec lui? Où était 
le fils de Pelée que l'enfer 
ne put retenir dans ce jour 
fatal de l'invasion des 
Goths, et dont l'ombre pa- 
rut à la lumière, armée de 
sa lance redoutable? Quoi 
donc! Pluton ne pouvait- 
il encore une fuis laisser 
le héros en liberté pour 
arracher sa proie à un au- 
tre spoliateur ? Hélas I 
Achilleoisifcontinuad er- 
rer sur les bords du Styx 



J'aime à m'asseoir sur celte pierre massive, base encore stable d'une 
colonne de marbre; fils de Saturne , ici était ta résidence favorite 
la plus splendide parmi tant de spleiidides demeures : d'ici je cher- 
che à retrouver les vestiges qui indiquent la grandeur de ton sanc- 
tuaire : vaine tentative! l'œil même de l'imagination ne peut res- 
susciter ce que les efforts du temps ont détruit. Ces orgueilleuses 
colonnes méritent certes plus qu'un souvenir fugitif, et pourtant 
auprès d'elles le musulman s'assied impassible , et le Grec frivole 
passe en chantant. 

XI. 

f Mais de tous les spoliateurs de ce temple qui domine sur la hau- 
teur, ou Pallas avait prolongé son séjour, ne quittant qu'à regret 

(I) Le jeune Eddleslone, l'ami de Byron à Harrow. Voyez les Heures de 



et ne vint plus sau\ cv la cité de Minerve 

XV. 

belle Grèce , bien froid est le cœur de l'homme qui en te con- 
templant ne sent pointée qu'éprouve un amant penché sur la pous- 
sière de celle qu'il aimait; insensibles sont les yeux qui peuvent 
voir sans larmes tes murs dégradés, les restes cie tes temples enle- 
vés par des mains anglaises quand leur devoir eiit été plutôt de pro- 
téger ces ruines immortelles. Maudite soitl'hem'e où ces misérables 
quittèrent leur île pour déchirer de nouveau ton sein meurtri, et 
entraîner tes dieux frissonnants vers des climats glacés qui leur 
font horreur! 

XVI. 

Mais où donc est Harold ? Ai-je oublié de suivre sur les vagues ce 
sombre voyageur? Il partit de l'Espagne sans songer à rien de tout ce 
que les autres hommes regrettent; aucune amante ne vint étaler 



42 



LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES. 



devant lui iinn douleur de rommande ; aucun nmi tie tendit la main 
pour due adieu à ce froid étranger qui allait rlierclior (i'aulrrs cli- 
ipats. Il l'^t dur \r ru'ur i|uc les cliaruies de la lnvuiti- ne |ieuvenl 
rt'lcnir; mais llanild néprouvaii plu'; c<> qu il piIi éiuouvé jadis : il 
quitta sans un soupir ce théâtre de carnage et de criiues. 

XVII. 

Quiconque a vcipué sur les mors bleuâircg y a contemplé sans 
dniiio cl plusieurs fois un niagnifique spectacle : la plus nolle, la 
jihis fraîche des Itrises airondil la blanche voile, et la vaillante fré- 
p.Tic prend son essor : à la droite du navipatenr, les mftts . les clo- 
chers, le rivage, s'éloignent; h gauche, l'Océan se déploie dans sa 
majestueuse splendeur : les nazies du convoi se disp'-rsent comme 
une troupe de cygnes sau>ages; et le plus mauvais voilier marche 
avec agilité, laut les vagues se briseol doucemeut autour de chaque 
proue. 
^ XVIII. 

Et voyei dans chaque navire tout un appareil mililair« ; le bronze 
poli des "canons, le filet tendu sur le tillac, la voix rau<iue du com- 
nMndfrucMl, le bourdon nctn nt de la manœuvje quaml, sur un or- 
dre du chef, les matelots monleni garnir les agr'S les plus élevés 
du viiissi'aii. Kcouiez l'appel du contre-maiire , le cri joyeux par 
lescpiels les marins s'excitent entre eux pendant que les cordages 
glissent enire leuis mains. Vo.vez le mid^chipinan imberbe qui 
gnssit sa voix d'enfiint pour approilver ou blâmer ; écolier qui déjà 
sait diriger 1 équipage docile. 

XIX. 

Sur le tillac, propre et poli comme un cristal , le lieulenant de 
quart se promène avec gravité. Un espace demeure comme un do- 
maine sai ré (•ù le seul capitaine s'avance majestueusement : silen- 
cieux et craint de tous, il n adresse que bien rarement la paroleà 
ses subalternes s'il veut conserver intacte cHe subordination sé- 
vère, sans laqurlle on ne peut co;;'_:ii:érir ni triomphe ni gloire : 
mais les Anglais se soumett^ni aux lois les plus dures quand elles 
ont pour objet d'ajouter à leur force. 

XX. 

Soufflez, soufflez rapidement , ô brises propices, jusqu'à l'heure 
où le soleil agranili sera près d éteindre ses feux ; alors le niivire qui 
porte le pavillon amiral devra diminuer ses voiles pour que les bA- 
timents jiaresseux poissent le rejoindre. Ah I retard mîiudit, cruelles 
iiHures d'oisivclél Gaspiller pour d indolentes ch;doiipes une si 
belle brise! que de lieues on aurait pu faire d'ici h la pointe du 
jour ! mais nous restons inactifs h contcm|iler la mer paisilde et la 
voilo abaissée bat le long du inàt : et cela pour attendre des soli- 
veaux sans vie. 

XXI. 

La lune s'est levée : par le ciel , voili une belle nuit. De longs 
sillons de lumière s'étenient au loin sur les vagues bondissante* : 
voii'i l'heure où, sur le rivage, les jeunes hommes soupirent, où les 
vierges ajoutent foi à leurs sermenis : puisse l'amour nous sourire 
aussi quand uou« aurons ri'g:igné la terre! Cependant l'archet d'un 
Arion liarbare éveille la sauvage harmonie si chère aux malelols; 
un cercle daudi eurs satisfaits se forme autour de lui , ou bien les 
marins dansi'nt gaimcnt en suivant la mesure d un air connu, 
aussi gais et insouciants que s'ils étaient encore en liberté sur le 
rivage. 

XXII. 

HaroM aperçoit les rocliers de la côte à travers le détroit de 
Calpc : là r l'Europe et l'Afrique se ri'gardent. La contrée des vierges 
aux jeux noirs et celle du Maure basané sont également échurécs 
par l'es ravnns de la pAlc Hecate. Connue ces ra.vons se jouent dou- 
ce nt sûr les ciVcs de l'Ivspagne! aux f.ibles clané.s de son dis- 
que décrois-sant, comme on distingue nettement le rocher, la colline, 
la forêt somltre; t;indis qu en faee les sombres et gigantesques 
monUignes de la Mauritanie projettent leurs ombres noires depuis 
leur suuimel jusqu'à la côtel 

XXIII. 

Il est nuit : c'est l'heure où la méditation nous rappelle que nous 
avons autrefois aimé, quoique notre amour suit fini. Le cœur, por- 
tant le tieuil de ses aCfeoiions trompées, quoique sans ami inainle- 
nant , aime à rêver qu il eut un ami. Qui courbe v<donlaireiuciit la 
lête sous le fanleau ues années, alors qu'en lui la jeunesse survit à 
ses jeunes amours ei à ses joies? Ilélas! quand deux âmes unies ont ou- 
blié leur iendres.«e, la mort n'y trouve plus que peu de chose à dé- 
truire. bonheur de nos jeunes années! qui ne voudrait pas rede- 
venir enfant I 

XXIV. 

Ainsi penchés sur le bord du navire lavé par les flots, contem- 
plant l'orbe de Diauc qui se reflète dans les vagues, nous oublious 



tous nog plans d'e*pérance cl d'orgueil , cl nous revidons malgré 
nous vers les années que noiisavons laissées en arrière. Il n'est point 
d'iuic assez abandon née où un être aimé, plus aimé qu'elle ne 
s'aiiie elle-même, n'occupe ou n'ait occupé la (lensée, et ne vienne 
lui denuind'.-r l'homninge d'une larme; éclair de douleur dont 
notre cœur attristé voudrait, mais en vain, éviter l'éblouissemenl 
fatal. 

XXV. 

S'asseoir au sommet des rocs, rêver sur les flots ou au bord des 
abîmes, s'égarer ,'i pas lents sous l'ombrace des fon^l"!. recherch -r 
les êtres sur lesquels ne s'étend pas la ilominaiion de 1 hoiome les 
lieux où le pied d'un mortel a rarement ou n'a jamais lais.eé sa 
trace; gravir inaperçu le mont inaccessible avec ces iro 'ppaiix sau- 
vajrcs qui n'ont pas' besoin de bercail ; seul s'incliner au dc-Sus des 
précipices et des cataractes éciimantes : ce n'est pas encore là vivre 
dans la solitude ; ce n'est que converser avec la nature, lappeler 
à dérouler devant nous toutes ses magniflccucea. 

XX VL 

Mais parmi la foule, le bruit et le contact des hommes, entendre, 
voir, sentir ei posséder; et cependant errer ç.'i et là. citoyen fatipué 
du monde; et n'avoir personne à chérir, personne qui nous ché- 
risse; n'être entouré que de ces courtisans de la fortune qui fuient 
à laspect du malheur ; et au milieu de tant d êtres qui nous flitienl, 
nous adulent, nous harcellent, n eu trouver pas un seul qui ail pour 
nous une atVectiou iniiine. et qui , si nous n'étions plus, cesse au 
moins de sourire ; oh! c'est là être seul ; voilà la véritable solitude. 

XXVll. 

Plus heureux est le pieux ermite que le voyageur rencontre dans 
les déserts de l'Alhos, rêvant le soir sur les sommets gigantesques 
de la montagne d'où il conteinple une nier si bleue et des cieux si 
purs. Celui qui à pareille heure vii-nl errer ilan-; ces lieux consacres, 
reste longtemps pensif, et s'arrache lentement à ce spectacle ma- 
gique; puis il soupire, il regiellc que si.n sort ne soit point celui 
de l'anachorète de la montagne, et il part eufiu abborraul UavanUge 
un monde qu il avait presque oublié. 

XXVIII. 

Pa.ssons sous silence la longue route monolone el si souvent sil- 
lonnée sur laquelle nous ne laissons aucune trace; ne décrivons ni 
le calme ni la brise; ni les changements d'air, ni le vaisseau qui 
louvoie, ni les caprices bien connus des éléments ; laissons de côté 
les jouissances et les peines des marins confinés par les flots dans 
leur citadelle ailée, le temps bon ou mauvais, favorable ou contraire 
selon que la brise et les vagues s élèvent ou tombent : jusqu à ce 
maiiii joyeux où tout-à-coup : « Holà ! terre I » s'écrie-t-on ; el tout 
esl bien. 

XXIX. 

Mais n'oublions pas de parler de les îles, ô Calypso ! groupées 
comme dessœuis au milieu de l'Océan : là une rade sourit encore 
aux malelols faiigués, quoiiiue la helle déesse ait ces<é depuis long- 
temps dy pleurer un inlidèle el d'aiteiidie en vain du h^ul de s s 
rochers c lui qui a pu lui préférer une mortelle. C'est ici que le Ills 
d'Ulysse but londeanière, précipité dans les flo.s par le sévère .Men- 
tor : double perle à déplorer pour la reine des nymphes. 

XXX. 

Son règne est fini; sa douce puissance n'est plus : cependant , 
t'v fie pas, jeune imprudent ; prends pardel une reine mortelle .i 
placé ici le siège de sou dangereux empire : crains dy trouver une 
nouvelle Calvpso. Aiui.dile Florence i I ). si ce ccur inconslaol et 
vide dalTecii'oii pouvait se donner encore, il serait à toi; mais, vie- 
il • e de tous les liens que j'ai formés, je n'oserais otTrir à l )n au- 
tel lin indigne encens, ni demander qu'une âme aussi pure soufl'rc 
pour moi. 
' XXXI. 

Ainsi pensait Harold en contempl.int les yeux brillanis de celte 
belle : léclat de ce regard ne lui inspira d autre pensée qu une in- 
nocente a Iniiralion. L'amour se linl à Iccarl sans s'éloigner beau- 
coup : car il savait que le C(i;ur d'Harold avait élé souvent conquis 
et perdu, mais il ne trouvait plus en lui son fervent adoraieur. Le 
dieu enfant renonça pour jamais à lui inspirer de nouveih-s Dam- 
mes, quand il le 'vit résister à cette dernière attaque et il Comprit 
qu'il avait perdu pour jamais son ancien empire. 

XXXII. ' 

Quelle ne dut pas êlre ta surprise , ô belle Florence, en voyant 

(11 Voyez dans les poésies diverses les deux pièces adressées à ctlto 
dame : « .\ Florence, » el n l'Orage a 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



43 



un homme prôl à so\ipirei% disait-on, pour Ions les olijoN qu'il rencon- 
trait, soutenir nupassible l'éclal de tesn'>;arilsoù tons les autres ho-r - 
mes lisaient ou l'aisaienl semblant de lire leur espoir, leur arrêt, leur 
châtiment, leur hi; honmiage que la beauté exige «le ses escl.ives. 
Comment un adolescent qni semblait encnre aussi novice p^mvait-il 
ne pas eprnuvcr, ne pas feiiidre au moins ces ardeurs si souvent dé- 
crites, que les femmes peuvent repousser, mais qui exciteul bien ra- 
rement leur courroux. 

XXXllL 

Elleignorail que ce cœur qni lui semblait de marbre, se faisant un 
masque du silence ou retranché dans sim orgueil, n était |(as inha- 
bile dans lart de la séduction; qu'il savait tendre de loin ses piè- 
ges voluptueux et que s il avait renoncé il de coupables poursuites, 
c'est seulement lorsqu'il n'avait plus rien trouve qui fût digne do 
ses attaques. Jlais Harold dédaigne aujourd hui de tels triomphes , 
et quand même ces beaux yeux bleus auraient touché sonàme, il 
ne se joindrait pas à la foule de leurs adorateurs. 

XXXIV. 

II connaît bien peu , je crois, le cœur de la femme, celui qui s'i- 
magine que des soupirs peuvent conquérir cet être inconstant. Que 
lui inipcirlent des cœurs alors qu'elle est certaine de les (losséder? 
Rendez aux beaux yeux de votre idole l'hommage qu ils réclament : 
mais ne soyez point trop humble, ou elle vous méfirisera ainsi que 
voire aveu , de quelques brillantes méiaphore- que vous l'avez 
revêtu. Dissimulez même votre tendresse, si vous êtes sage; une 
confiance hardie est encore ce qni réussit le mieux aupiès de la 
femme : sachez exciter lour-à-tour et calmer son dépit, et bientôt 
elle couronnera tous vos vœux. 

XXXV. 

Vérité bien ancienne, démontrée par le temps et déplorée surtout 
de ceux qui en sont le mieux convaincus: quand on a obtenu ce 
que tons d''sirent obtenir, le triomphe vaut à peine ce qu'il a coûté. 
La perle de la jcune.sse, la dégradation de 1 came, la ruine de l'hon- 
nenr, voilà les fruits de la passion satisfaite. El si par un cruel 
bienfait, nos espérances sont flétries de bonne heure, la blessure 
s'envenime et le cœur n'en guérit pas, bien qu'il n'ait plus d'amour 
et ne songe plus à plaire. 

XXXVI. 

En avanti pourquoi ces digressions frivoles au milieu de nos 
chanls?N'avons-nonspas encore plus d'un rivage pittoresque à cô- 
toyiM?Guidi-s, non pai rimaginalion, mais par la mélancolie pensive, 
nous parcourrons des contrées belles au-delà de tout ce que la pen- 
sée humaine peut inventer dans ses étroites conceptions, au-delà de 
toutes ces nouvelles utopies qui enseignent à l'homme ce qu'il 
pcjurrait, ou devrait être, si cette créature corrompue pouvait jamais 
profiler d'un pareil enseignement. 

XXXVII. 

La nature est encore la plus tendre les mères ; quoique toujours 
chan;.'ennf, son aspect n'en est pas moins doux. Puissé-jem'abrenver 
toujours à sa mamelle nue, enfant qu'elle na jamais sevré, bien 
qu'elle ne m'ait point pro'digné ses caresses. ()h 1 qu'elle est beVe 
surtout dans son a-pect le plus sauvage, et lorsque lart n'a point 
enc<ire défiguré ses traits. La nuit et le'jour, elle m'a toujours souri, 
et pourtant je l'ai observée de plus près que personne, je l'ai scrutée 
de pins en plus intimement, et c'est dans ses rigueurs que je l'ai 
chérie davantage. 

XXXVIII. 

Terre d'Albanie ! patrie de cet Iskander (I) dont l'histoire charme 
la jeunesse et instruit le sage, pairie aussi de cet autre héros du 
même nom (2) dont les exploits chevaleresques firent reculer tant de 
fois les musulmans consternés : terre d'Albanie! permets-m<ii de le 
contempler, rude nourrice de farouches héros! La croix disparaît; 
les minarels s'élèvent ; et le p.île croissant brille dans la vallée, au 
milieu des bois de cyprès qui entourent chaque ville. 

XXXIX. 

Harold vogue toujours ; il a dépassé l'île stérile oiî la triste Pé- 
nélope ne cessai! de contempler les vagues; il aperçoit de loin le 
rocher encore célèbre aujourd'hui, dernier recours clés amants' et 
tonil.eau delà fille de Lesbos. Brune Sipho! tes vers immortels 
jD'ont-ils donc pu sauver ce cœur brillant d'une éternelle flamme? 
n'a-l-elle donc pu vivre celle qui dispensait une vie immortelle -M 
tonlelois l'immorlalité est réservée aux chants de la lyre l'unique 
Edeii que connaissent les enfants de la terre. 

(1) Alexandre-le-Grand. 

(2) Scanderbeg. 



XL. 

Ce fut par un beau soir d'un automne de Gr^ce que Childe-HarolJ 
salua de loin le cap l.encade, qu'il brûlait de voir et qu'il ne quitta 
qu'à regret. Souvent il parcoui-ut les théâtres d'anciennes batailles: 
Açtinm, Lépante et le fatal Trafalgar; il les vit sans émotion; car, 
né sans doute sons un astre peu héro'ique, il ne se plaisaii point aux 
récits de sanglants tumniles ou de nobles combats; il méprisait le 
métier dégorgeur mercenaire et riait des guerrières rodomontades. 

XLl. 

niais quand il vit l'étoile du soir briller au dessus du triste pro- 
montoire de Leucade, quand il salua ce dernier recours d une pas- 
sion sans espoir, il sentit ou crut scniir un ébranlement ineonnu : et 
comme le majeslueux navire glissait lentement soiis l'ombre du mont 
antique, il seinit h coutemplerle mouvement mélancolique des Qots; 
et bien que plongé dans sa rêverie habiiuelle, son regard paraissait 
plus calme, son front pâle était plus uni. 

XLII. 

L'Orient blanchit : on voit surgir les collines de la rude Albanie 
et les rochers sombres de Souli. Le sommet du Pinde s'élèv" au loin 
dans les terres, à demi enveloppé d'un voile de brouillards, s lionne 
de ruisseaux blancs comme la neige et ciuronné de lari:es bandes 
d'un pourpre obscur. A mesure ipie le< brouillards se dissipent, on 
aperçoit sur les poules les demeures d 's h ibilants des moniaunies • 
c'est là que rode le loup, que l'aigle aiguise son bec, que vivent des 
oiseaux de proie, des bêtes sauvages ei des hommes plus sauvages en- 
core : là se forment sourdement ces tempêtes qui troublent la der- 
nière saison de l'année. 

XLIII. 

Sur ce rivage, Harold se sentit enfin seul et dit un long adieu aux 
langages des chréiiens : il se voyait enfin dans un pays inconnu que 
tous admirent et que beaucoup craignent de visiter : son cœur éiait 
armé contre le desiin ; il avait peu de besoins; il ne cherchait pas 
les dangers, mais il n'était pas disposé à les fuir. Un speciacle sau- 
vage, mais toujours nouveau ! que fallait-il de plus pour ailoucir les 
faiignesincessantes de la route, pour faire oublier et le souffle glacial 
de l'hiver et les chaleurs dévorantes de l'été? 

XLIV. 

Ici la croix, car on l'y rencontre encore, quoiqu'en butte aux 
cruels omrages des circoncis, la croix a dépouillé cetori-'ueil si cher 
à un clergé opulent : le pasteur et ses ouailles sont confondus dans 
U! même abaissement. Impure sunerstitiou, sous quelque appirence 
que tu te déguises, idole, saint, vierge, pnqjhète, croissanl ou croix, 
quclt|ue .symbole que tu ad'iptes, bénéfice pour le sacerdoce, perte 
pour l'bumaniié, qui pourra séparer de ton alliage immondei'or pur 
de la vraie piété? 

XLV. 

Voilà le golfe d'Arabracie où jadis un monde fut perdu pourune 
femme, èlre charmant et inoCfensif. Ce fut dans cette baie tranquille 
que les chefs romains et les monarques de l'Asie amenèrent leurs ar- 
mées navales pour un trio ephe douteux et un carnage certain. Là- 
bas se sont élevés les trophées du second des Césars, mainienant 
fléuis comme les mains qui les érigèrent. Anarchistes couronnés, 
vous multipliez les maux de 1 humanité! non ceries. Dieu n'a pas 
fait le globe pour qu'il fût conquis ou perdu par de tels tyrans. 

XLVI. 

Depuis les sombres barrières de cette con Irée sauvage jusqu'au 
ceiiti'e même des valli'es illyrien nés, Haiold franchit plus d'un mont 
escarpé, traversa mainte contrée à peine mentionnée dans l'histoire: 
etpourlantrAttiquesirenomméeofl're pende vallées aussi délicieuses; 
on y retrouve tous les charmes dont s'enorgueillit la beile Tempe; 
le Parnasse lui-m>me, la montagne sainte et classique, ne peut ri- 
valiser avec quelques-uus des sites que recèlent ces sombres côtes. 

XLVII. 

II dépassa lessommets glacés du Pinde, le lac Achérusien, et quittant 
lesmurs delà premièiecité du pays (1). il poussa plus loin son voyage 
pour aller saluer le chef de 1 Albariie dont les ordres sont des 1 us ab- 
solues. Sa main sang anie gouverne une nation turbulente et hardie : 
et rependant çà et là quelques intrépides montagnards bravent son 
pouvoir, et du' haut de leurs rochers lui jettent un cri de défi : indé- 
pendance indomptable qui ne cède enfin qu au pouvoir de l'or. 

(1) Janina, chef-lieu des Etats du célèbre Ali, pacha d'Albanie, qui ré- 
sidait alors à Tebelen où il était ne. 



u 



LKS VEILLRFS LITTRHAIIIKS ILLDSTHf.KS. 



XLVIII. 

monastique Zilza, sur la olline ombreuse, quel petit coin de 
terre favorisi- îles cieux I l'artoiil où se perlent h's repanis, en haut, 
en lias, h l'i'ntdur, quelles couleurs il arceii-ciel et quels cliarincs 
mapiqu'es • Ilochers, ri\ières, fnrts, inunlapncs, tout est réuni dans 
ce t.ibli-au, sur lequel un ciel du plus beau lilcu répand lliarninnie. 
Plus has cl h distance, la voix mugissante d'une cataracte révèle le 
lieu où elle se précipite entre des rues suspendus dont ia vue plait 
cl effraie à la fois. 

XLIX. 

Parmi les bois touffus qui couronnent cette colline, colline qui 
semblerait imposante, sans les montagnes voisines dont la chaîne 
s'rli^vc iDiijours de degré en degré, on voit briller les blanches mu- 
railles du nionastèrc. C'est là qu'habite le calover. humble prèlre 
qui n'a rien de farouche et dont la table est hospitalière. Le voya- 
geur y est bien venu, el il emportera de ces lieux un souvenir du- 
rable, s'il n'est point toul-à-fait insensible aux charmes de la 
nature. 

L. 

Au milieu des ardeurs de l'été, qu'il se repose sur ce gazon ; carie 
gazon est frais sous ces arbres séculaires : les plus doux zéphyrs 
agiteront sur son sein l'éventail de leurs ailes, et il aspirera la brise 
mémo du ciel. Lajilaine est bien loin au-dessous «le lui : oh I pen- 
dant qu'il le peut, qu'il goûte ici une volupté pure ; ici ne pénètrent 
point les rayons dévorants du soleil, portant la maladie avec eux. 
Qu'ici le pèlerin insoucieux étende en liberté ses membres noncha- 
lants et laisse couler sans fatigue le matin, le midi et le soir. 

LI. 

De gauche à droite s'étendent les monts volcaniques de la Chi- 
mère, ,'imphiiliéAlre naturel, sombre el grandiose, qui semble s'élar- 
gir à la vue; au-dessous s'éteud une vallée pour ainsi dire vivante, 
où les troupeaux se jouent, les feuillages ondulent, les rivières cou- 
lent el le |iin des montagnes balance sa lèie dans les airs. Voici le 
sombre Acluron, jadis consacre à la mort. O Pluton ! si c'est l'enfer 
que j'aperçois d'ici , ferme les portes de Ion Elysée vaincu : mon 
ombre n'eii réclamera point rentrée. 

LU. 

Ni tours, ni remparts ne viennent gâter ce charmant paysage : 
Janina, quoique peu éloignée, esl cachée par un rideau de collines; 
ici les hommes sont peu nombreux, les hameaux cbélifs ; les chau- 
mières isolées sont même rares : mais le chevreau broute suspendu 
sur chaque précipice, et le petit berger, couvert de la blanche capote 
albanaise, observant d'un oir pensif son troupeau dispersé, appuie 
ses formes grêles le long d'un rocher ou attend à l'enlrée d une 
grotte la fin d'un orage passager. 

LUI. 

Dodone! où sonl tes chênes séculaires, ta source prophétique el 
tes divins oracl- s? Quelle vallée répète encore les rcponsesdu maître 
des Dieux? Où sont les vestiges du temple de Jupiter Tonnant? 

Tout, tout est oublié Kl l'homme murmurerait de voir rompre 

les liens qui rattachent à une vie passagère! Insensé, cesse tes 
plaintes ; le destin des dieux peut bien être le lien : voudrais-tu 
survivre au marbre ou au chêne, el te soustraire à la loi qui frappe 
les nations, les idiomes, les mondes? 

LIV. 

Les frontières de l'Epire s'éloignent, et ses montagnes décroissent; 
l'œil, fatigué de mesurer leur hauteur, se repose avec bonheur sur la 
vallée la plus unie que jamais le printemps ail revêtue de ses cou- 
leurs verdoyantes. Même dans une plaine les beautés de la nature ne 
sont pas dépourvues de grandeur; car de temps en temps une rivière 
majestueuse en coupe la monotonie ; des bosquets s'élèvent le long 
de la rive et leurs images se bercent dans le miroir de l'onde , ou y 
dorment avec les rayons de la lune à l'heure solennelle de minuit. 

LY. 

Le soleil venait de se coucher derrière les larges croupes du monl 
Tomeril; non loin mugissait le large el rapide courant du Laos; les 
ombres de la nuit devenaient plus épaisses, quand , suivant avec 
précaution les détours de la rive escarpée, Harold vit, comme des 
méiéores dans le ciel, briller les minarets de Tebelen, dont les murs 
dominaient le fleuve. Kn s'approchaiil de la ville, il reconnut un 
bruit confus d'armes et de voix , apporté à son oreille par la brise 
qui suivait la longueur du vallon. 



LVI. 

Il nas<»a devant la tour silencieuse du sacr^ harem, et pénétrant 
sous les vastes arceaux de la porte, il put voir la demeure du chef, 
demeure dans laquelle tout révélait sa pui.ssaiice. Une pompe extra- 
ordinaire entourait le despote: la cour releiitissail du briiil de mille 
jiréparatifs : esclaves, eunuques, soldats, convives, smtons y atl>>n- 
daieiil les ordres du maître. Au-dedans, c'était un (lalais; aiMleh": 
une forteresse : des hommes de tous les climats s'y trouvai' 
réunis. 

LVII. 

En bas, des coursiers richement caparaçonnés, préparés pour la 
guerre, cl de nombreux faisceaux d'armes étaient rangés en ordre 
le long des murs de la \asle cour. Plus haut, des groupes bizarres 
remplissaient le corridor, cl de temps à autre un cavalier tarlarc, 
avec son haut bonnet de fourrure, s élançait au galop de la porle 
sonore. Le Turc, le Grec, l'Albanais, le .Ma'ure, avec leurscosluracs 
bigarrés se mêlent et se croisent . tandis que les sons graves du 
tambour de guerre annoncent la fin du jour. 

LVII. 

On reconnaît l'Albanais farouche, si beau avec son court junon 
qui lui vient au genou, sa tète enveloppée d'un chile, ses armes à 
feu ciselées el ses vêlenicnls brodés d'or; le iMacédonicn à l'écharpe 
de pourpre; le Delhi avec son rcdoiilahle turban et son cimeterre 
recourbe ; le Grec, plein de vivacité el de souplesse; le fils mutilé 
delà noire Nubie ; le Turc à la longue barbe, qui daigne rarement 
parler, el maître de tout ce qui l'entoure, se croit trop puissant pour 
être affable. 

LIX. 

Les uns, réunis par groupes, sont étendus sur le pavé e( obser- 
vent la scène variée qui les entoure; plus loin, quelque grave musul- 
man adresse sa prière au prophète ; plusieurs fument, d'autres jouenl; 
ici l'Albanais se promène fièrement; là le Grec fait entendre ses 
chiK'hotiemenLs el son babil. Ecoulez I La voix du muezzin résonne 
du haut du minaret de la mosquée et fait entendre l'appel accou- , 
liimé de chaque soir ; « Il n'y a pas d'autre dieu que Dieul... A la ' 
prière! Dieu esl grand! » 

LX. 

C'était pendant la saison où s'observe le jeûne du ramazan : l'ab- 
stinence durait toute la longue journée, mais dès que le tardif cré- 
puscule avait disparu, on se livrait de nouveau aux plaisirs de la table. 
En un instant tout fut en mouvement dans le palais : de nombreux 
diimesiiques préparèrent et servirent un repas abondant La galerie' 
était devenue silencieuse el déserte : mais un bruit confus parlait 
des appartements intérieurs, et les pages et les esclaves sortaient 
et rentraient sans cesse. 

LXI. 

Dans ces lieux, on n'entend jamais une voix féminine. Renfer- 
mées dans une enceinte écartée, les femmes sortent rarement et 
toujours gardées el vuilée< : elles doivent à un seul époux leur per- 
soruie el leur cœnr, el habituées à leur prison, elles n'éprouvent 
même pas le désir de la quitter. Elles s'y trouvent heureuses de 
l'amour d'un maître et des doux soins de la maternité : soins d li- 
cieux, dont aucun autre sentiment n'égale les charmes! Chaci.iie 
élève av'c d'autant plus d'amour 1 enfant quelle a porté; el jamais 
elle ne pense à l'éloigner de ce sein dont une passion moins pure 
ne trouble point la paix. 

LXII. 

Dans un kiosque pavé de marbre, au centre duquel jaillit une 
eau vive, dont le murmure répand à l'entour une douce fraicheur, 
sur une couche voluptueuse qui invite au repos, est étendu Ali, 
homme éprouvé par la guerre et les souffrances : et pourtant ce vi- 
sage vénérable porte l'empreinte d'un caractère si dou.\.que l'on n'y 
pourrait lire toutes les pensées cruelles qui s'agilenl en lui, el les 
crimes qui ont souillé son âme d'une tache incQ'açable. 

LXIII 

Ce n'est pas que cette longue barbe gri-e qui pare son visage ne 
puisse se concilir avec les passions de la jeunesse : l'amour soumet 
la vieillesse à ses lois • llaliz (1) l'a déclaré; le poèie de Téos (Si l'a 
souvent répété dans des vers qui portent le cachet du vrai. .Mais 
le crime sourd à la voix plaintive de la pitié, le crime odieux chez 
tous les hommes, mais surtout chez les vieillards, un pareil crime 1 
l'a marqué de sa dont de tigre. Le sang appelle le sang; el eeu.x 
qui ont commencé leur carrière en le faisant couler, la termineront 
par une fin sanglante. 

(1) PmiMc persan. 

(2) Auacréon. 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



45 



LXIY. 



Le pMerin fatigué s'arrêta quelque temps en ce lieu, au milieu de 
tous ces objets nouveaux pour lui. Mais bientôt, lassé du faste mu- 
sulman, il ne vil plus qu'avec dégoût ce vaste palais, séjour des ri- 
chesses et de la d>'bauche, retraite choisie par un homme rassasié de 
sa propre grandeur pour échapper au bruit des cités : mais la paix 
ne se trouve pas dans le sein d'artificielles jouissances , et quand le 
plaisir et l'éclat sont réunis, ils se détruisent mutuellement. 

LXV. 

Les fils de l'Albanie portent des cœurs farouches; et pour- 
tant ils ont des vertus qui ne demanderaient qu'à être cultivées. 
Quel ennemi les a jamais vus par derrière? Qui sait mieux qu'eux 
endurer les fatigues d'une campagne. Leurs montagnes ne sont pas 
un asile plus sûr que leur fidélité n'est inviolable dans les temps 
difficiles. Si leur vengeance est mortelle, leur amitié ne varie point. 
Aussitôt que la reconnaissance et le devoir réclameat leur sang, ils 
1 s'élancent intrépides sur les pas de leur chef. 

! LXVL 

Harold les vit dans le palais du pacha accourant en foule pour 
marcher au combat et à la gloire : il les revit encore plus tard lors- 
1 qu'il tomba entre leurs mains, poursuivi momeulanémeiil par le 
I sort. C'est dans ces heures de détresse que les méchants vous acca- 
i blent; mais les Albanais l'abrilèrent sous leur toit. Des ])euples 
j moins barbares l'eussent moins bien accueilli, et ses compatriotes se 
; seraient tenus à l'écart. Combien peu de cœurs soutiennent de pa- 
! reilles épreuves ! 
1 LXVIL 

Un jour, en effet, des vents contraires poussèrent son vaisseau sur 
les côtes escarpées de Souli : là, tout autour de lui n'était que iléso- 
lalion et ténèbres. Le rivage était redoutable, plus redoutable était 
encore lamer; cependant les marins hésitèrent quelque temps, n'o- 
sant se confiera une terre où la trahison pouvait les attendre. Enfin, 
ils se hasardèrent , non sans craindre encore que des peuplades 
également ennemies du Franc et du Turc ne renouvelassent les 
scènes sanglantes qui avaient déjà déshonoré ces rivages. 

LXVlll. 

'Vaines terreurs I Les Souliotes leur présentent une main amie, 
les guident parmi les rochers et les perfides fondrières, l'his hu- 
mains que des esclaves civilisés, quoique moins prodigues de paroles 
flatteuses, ils raniment la flamme du foyer, font sécher les vête- 
ments humides des naufragés, remplissent la coupe de l'hospitalité, 
allument la lampe joyeuse et apportent une nourriture, frugale il 
est vrai, mais la seule qu'ils puissent donner. N'est-ce point le véri- 
table précepte de l'humanité : abriter la fatigue, consoler l'affliction ; 
une pareille conduite est une leçon pour les heureux du monde, un 
reproche pour les méchants. 

LXIX. 

Lorsqu'Harold voulut quitter ces montagnes hospitalières, il se 
trouva que des bandes de maraudeurs interceptaient la route et 
portaient de tous côtés le fer et la flamme. Prenant donc une es- 
corte sûre d'hommes habitués à la guerre et aux fatigues, il franchit 
avec elle les vastes forets de l'Acarnanie, et ne s'en sépara que 
quand il eut reconnu les blanches ondes de l'Achéloiis, des rives du- 
quel ou découvre les plaines de l'Elolie. 

LXX. 

Aux lieux où l'Utraikey forme une anse arrondie dans laquelle 
les vagues fatiguées .se retirent pour s'étaler calmes et brillantes, 
comme il est sombre vers minuit, le feuillage de ces arbres qui cou- 
ronnent la verte colline, et se balancent sur le sein de la baie tran- 
quille, tandis que la brise occidentale murmure doucement et baise 
sans y marquer un pli la surface azurée des flots ! C'est là qu'lla- 
rold reçut un accueil amical : il ne put contempler sans énioliun ce 
gracieux tableau , car il trouvait d'ineffables joies dans le spectacle 
desnuils. 

LXXI. 

Les feux de nuit brillaient sur le sable du rivage; le repas était 
achevé, la coupe rougie circulait rapidement, et celui que le hasard 
aurait amené en face de ces groupes, n'aurait pu les voir sanséton- 
nement. Avant que l'heure silencieuse de minuit fût passée , ils 
fcoinmencèrent la danse du pays. Chaque palikare déposa son sabre ; 
et tous, se tenant par la main, se mirent à bondir en cadence en 
hurlant un chant barbare. 

LXXII. 

Childe-Harold se tint à l'écart, observant non sans plaisir les 



ébats de la troupe joyeuse ; car il n'était point l'ennemi d'une joie 
innocente quoiqu'un peu grossière. Et en effet, ce n'était point un 
spectacle vulgaire qu'offraient ces danses barbares mais décentes, 
ces visages éclairés par les flammes du foyer, ces gestes pleins de 
vivacité, ces yeux noirs et brillants, ces longues chevelures retom- 
bant en boucles jusqu'à la ceinture : tandis qu'ils répétaieul en 
chœur ces paroles moitié déclamées, moitié chaulées : 



Tambourgi ! Tambourgi I Ton appel donne aux braves la pro- 
messe des combats et l'espoir du butin : à tes sons guerriers on voit 
se lever tous les enfants des montagnes, le Chimariote, l'illyrien et 
le Souliote basané. 

2. 

Oh! qui surpasse en bravoure le Souliote basané, revêtu de sa tu- 
nique blanche comme la neige et d'une capote velue ? 11 abandonne 
son troupeau sauvage aux loups et aux vautours, et descend dans 
la plaine comme un torrent du rocher. 



Les enfants de Cliimari, qui n'oublient jamais l'oulrage d'un 
frère, iront-ils épargner la vie d'un ennemi vaincu? Nos fidèles ca- 
rabines se refuseraient à un pareil dédain de la vengeance : quel but 
est plus beau que le sein d'un ennemi? 



La Macédoine envoie ses fils invincibles : ils abandonnent pour 
un temps la chasse et leurs cavernes : mais leurs écharpes rouges 
comme le sang seront plus rouges encore avant que le sabre rentre 
dans le fourreau, et que la bataille soit finie. 



Les corsaires de Parga qui habitent sur les vagues, et qui ap- 
prennent aux pâles Francs ce que c'est qu'être esclaves, lai-seront 
sur la côte leurs avirons et leurs longues galères pour conduire les 
captifs à leur prison . 

6. 

Je ne souhaite pas les plaisirs de la richesse : mon sabre saura 
conquérir ce que le lâche doit acheter; il conquerra la jeune fian- 
cée aux longs cheveux flottants, il arrachera les vierges du sein de 
leur mère. 

7. 

J'aime la beauté de la jeune vierge ; ses caresses me berceront , 
ses accords feront m^'s délices : qu elle apporte sa lyre aux cent 
cordes , et qu'elle nous chante une chanson sur la défaite de son 
père ! 

8. 

Rappelez-vous le moment où Prévésa est tombée ; les cris des 
vainqueurs, les gémissements des vaincus ; les toits incendiés par 
nos mains, le butin partagé, les riches mis à mort, les belles que 
nous sûmes épargner. 

9. 

Ne parlons pas de pitié, ne parlons pas de crainte ; ce=! mots doi- 
vent être inconnus à qui veut servir le vizir; car depuis les jours du 
Prophète, jamais le Croissant n'a vu un chef aussi glorieux qu'Ali- 
Pacha. 

10. 

Le sombre Muchtar son fils est envoyé sur le Danube : les Giaours 
aux cheveux blonds verront avec terreur ses queues de cheval ; 
quand ses Delhis tout sanglants auront écrase leurs bataillons, 
combien peu de Moscovites reverront leur patrie. 

H. 

Selictar! tire du fourreau le cimeterre de notre chef: tambourgi I 
ton appel nous promet les combats. Et vous, montagnes, qui nous 
avez vus descendre sur le rivage, nous reviendrons vainqueurs, ou 
ne reviendrons plus. 

LXXIIL 

Belle Grèce! reste déplorable d'une gloire qui n'est plus! dispa- 
rue, mais immortelle; déchue, mais grande encore I qui mainte- 
nant guidera tes enfants dispersés? qui brisera ce joug auquel ils 
sont accoutumés? Ah! qu'ils ressemblent peu, ces fils dégénérés, à 
ceux qui jailis, volontairement condamnés à une lutte sans espoir, 
attendaient la mort dans le défilé sépulcral des froides Thermopyles I 
Oh! qui pourra s'inspirer de ce généreux courage, et, s'élançant 
des rives de l'Eurotas, te réveiller dans ta tombe? 

LXXIV. 

Génie de la liberté I lorsque sur les remparts de Phylé tu étais 



LES VEILLÉES LITTÉUAIUES ILLUSTRÉES. 



avoc Tlirasvlmle et ses i'nni'ir'cls complicps, aiirniii-lii pu prévoir 
la fiiiifsie (i.'Kliiii''i'i|iiJ asscimlnil las |)|;iin('.s vcrdoviinle-s 'le la cliiTC 
Aili<|Ne? Ce ne mm plus (renie l.vrans qui lasscrvisseiit . mais h 
cliaipio pa's on y renrunire un hruial .ipincsseiir; «l \c< (ils ne se 
li'veni pins; mais ils 8e horncnl ù mnu<li:e vaiiipmcnl le j'iun île.-; 
Turcs (|ni les écrase. Ils naissent, ils m'>urenl esclaves; cl leur» pa- 
roles, leurs acles , n ODl plus rien de Ihumme. 

LXXV. 

Tout psl chanR(5 en cut, sauf la forme exlf'rleure. FA en obscr- 
raiil le fi-u «pii (''linci'llc ilans leurs rcfjards. ijui ne cmirail p .s que 
leurs ciHurs brrtlenl eiiciire de la flamme, ô Liherlé, qu'ils ne con- 
nai'i'^ciil plusl UeaiiCdiip dcnire eux rôvcnl encore que IlifUre ap- 
priiclit; qui lour rendr i l'Iiérilage de li-urs pères : ils soupirenl après 
les armes el laide de lélrangrr , cl ils n'uscraitMit atlroiiler eux- 
mêmes la colère de l'eanemi, ni effacer leur nom des funèbres an- 
nales de ILIsciava^'e. 

LXXVI. 

Serfs hdrèdilairesl ne savez vous donc pas que pour se rendre 
libre il faut sui-nième fra|iper le premier cnup ? (^est à son propre 
bras que l'homme peut devoir une pareille conquête : le Gaulois ou 
le .Moscoviie vous viendront-ils affraiicliir? Non certes! A la i'i''rilé, 
ils j)ourront humilier vos fiers spoliaieurs; mais Is ne rallumeront 
pas pour \oiis les aulels de la liberie. Ombres îles liilotes! triomphez 
de vos tyrans I La Grèce pourra changer de maître, mais son elat 
sera loujouis le même : ses jours de gloire sont passés, mais non 
ses jours de honte. 

LXXVII. 

La cité que les fîls d'Allah onl conquise sur les infidèles pourra 
de nouveau fiire arrachi^e par le Giaour des mains de la race ollo- 
niane; les tours impénélralilcs du séraï po'irronl encore s'ouvrir 
au Franc farouche qui déjà les a occupées une fois; la nation re- 
belle des Wahabites, qui a osé dépouiller la lomhe du [irophèle de 
lanlde pieuses offrandes, pou rra .■;« i racer une roule sanglante vers 
l'Occideiil : mais jamais la liberie ne visitera le sol maudit de la 
Grèce, el à travers des s-iècles d'un labeur incessant, l'esclave y suc- 
cédera à l'esclave. 

LXXVin. 

Voyez pourtant leur gaîié, à rapproche de ces temps de pénitence 
pendant lesquels la religion se prepare h délivrer I homme du poids 
de ses fauies mortelles par rabstineiice du jour et les veilles de la 
nuil; av;,nl I heure oij le repentir revêt le cilice, quelques jours de 
fcle soni accordes h tous, p'^ur que chacun puisse chercher le plaisir 
qu'il préfère, prendre avec le masque un vêlement aux brillanles 
coiil-urs, se mêler à la danse et se joindre au cortège bouffon du 
joyeux carnaval. 

LXXIX. 

VA quelle ville offre plus de joyeux diverli.ssemenis que loi , 
ô Sianiboul, jadis reine des plaisirs, bien nue le turban déshonore 
aujourd'hui le temple de Sainte-Sophie où la Grèce cherche en vain 
ses propres autels ihélas! .^es malheurs viennent toujours allrisler 
mes chants)? Ils étaient gais jadis ses méueslrels , car son peuple 
était libre et tous ressemaient en commun la joie qu'ils feignent 
maintenant. Mes yeux n'avaient jamais vu de sjieclacle, mes oreilles 
n'avaient jamais entendu daceords , oareils à la scène que je con- 
templai, aux sons qui éveillèrent pour moi les échos du Bosphore. 

LXXX. 

Un tumulte joyeux relentissaii sur le rivage; souvent la musique 
changeait d'air; mais elle ne s'arrêtait jamais : elle se mêlail sans 
cesse au briiil cadencé des avirons, el an doux murmure des eaux 
jaillissantes. L'asire qui commande au reflux des mers semblait du 
haut du ciel snurire à ces fêtes, el quand une brise passagère venait 
rider la surface de l'eau, un rayon plus brillant échappé de son 
trône y peignait sou image, el "les vagues élincelanles éclairaient 
les bords quelles baigueut. 

LXXXI. 

Les ca'iqups eflleuraienl légèrement l'écume des vagues: les filles 
de la conirce dansaient sur la «ve , el jeunes hommes el vierges 
avaient également oublié le repop el le foyer paismel : des yeux 
languissants échanceaieni des regards irrés'isliblcs; des mains fré- 
missanles répondaient doucement ai:x mains qui les pressaient. 
amouri ô jeunesse! que le sape el le cyniipie en disent ce qu ils 
voudront, ces heures enchaînées dans vos liens de roses, ces heu- 
res-là seulement rachètent dans la vie de longues années de dou- 
leur. 

LXXXII. 

Mais au milieu de la foule , parmi ces joyeux dcguisemenis, ne 
9« cachc-l-il pas quelques cœurs agites par une peine secrète qui se 



Irahil h demi sous un visage conlraini ? Pour eux le doux murmure 
lies vagues n'est qu'un écho de leur-i doiil iwreuscs pens es; en 
eux la gaf'é de lu foule n'excite qu un froid et farmcho dédaiu. 
Ooinb en cm rires bruyants et siins objcl leur deviennent odieux ! 
Qu'ils onl hâte de changer leurs vêlements de fête contre un lugu- 
bre linceul! 

LXXXllI. 

Tel doit être le Bcnlimcnt de tout véritable fils de la Grèce, si la 
Grèce peut encore s'honorer d'un patriote sincère : car ils n>? méri- 
tent pas ce nom «eux qui parleni de guerre, tout en se réfugiant 
dans la paix de resclava(.'e: qui regretienl ce (pi ils onl perdu, mais 
qui oui encore un so .rire pour leurs tyrans, ei qui m iiiient li fiu- 
cille servile el non l'épée. Grèce! ceux qui l'aiment le moins 
sont ceux qui le doiveul le plus : leur nais.sance, leur sang el celle 
suite subline d héroïques ancêtres qui fualhoule maialeaaDl à une 
race dégénérée. 

IXXXIV. 

Quand renaîtra l'auslérilé de Laeéddmonc , quand Epaminoi 
reviendra gouverner Thèfaes, quan.i • -s fils d Athènes aiironl rr 
leurs cœurs généreux . quand les mères grecques metironi au i 
des hommes : alors lu jiourras revivre, mais non avant. Milh 
suffisent à peine pour créer un empire : une heure peut le réo 
en poussière : combien delToris ne faudrail-il pas pour renou'. 
la splendeur éclipsée, te rendre les vertus el vaincre le Temp 
la Destinée! 

LXXXV. 

El pourtant que tu es belle encore au milieu de ton deuil, ô pa 
des dieux el des héros semblables aux dieux ! Tes vallées louj 
vertes, les sommets couronnés de neiges éternelles montrent la 
riété des dons que t'a prodigués la nature ; mais tes autels, tes >■■ 
pies inclinés vers le sol et brisés par le choc de la chai rue, se 
lant avec lenteur à une terre héroïque, n-i font que subir le .- 
réservé au.x monuments ouvrages des hoirmes : loul s'efface siie- 
cessivemeut, sauf le souvenir des vertus célébrées par le Génie. 

LXXXVI. 

Cependant une colonne solitaire encore debout semble gémir 
le ?orl de ses sœurs, enfants de la même carrière, toules renver- 
auprès d'elle; le temple élevé de Pallas orne encore le cap de • 
lonna, et apparaît de loin sur les flots; el çà el là on vnit ans i 
lombes ignorées à ilemi de quelques héros.' Leurs pierres grisâtres, 
leur gazon toujours vert, bravent encore les siècles, luais non 
l'oubli : car les étrangers sont les seuls qui ne passent jias insou- 
cieux près d'elles, el qui parfois s'arrêtent un mooieut, les re^-.. - 
dent el soupirent. 

LXXXVII. 

Et toujours pourtant ton ciel est aussi bleu, tes rochers sonl 
aussi sauvages; les bocages sont frais, ies plaines verdoyantes: Us 
olives mûrissent comme au jour où Minerve leur accordait un .s 
rire, et l'Hy mette est toujours riche de son miel doré : libre vm 
geuse dans l'air de la montagne, l'abeille y consiruil gaimen' 
cit.idelle odorante; pendant de longs, longs "étés les rayons d Ai 
Ion dorent les murailles et les marbres du Pentélique. Les arlv 
gloire , la liberté, passent; mais la nature est toujours belle. 

LXXXVIII. 

Quelque part que se dirigent nos pas, nous foulons une terre 
saillie et consacrée! Nulle portion de ce sol n'offre un aspect vul- 
gaire, mais lin inonde de merveilles s'étend aul.ur de nous, et 
toutes les fictions des mii.ses nous senldent réali-ées , au point que 
nos sens .«e lassent à contempler ces scènes peu|>lécs de» rêves de 
notre jeunesse. Ici forêts et prairies, collines et vallons bravent '■- 
même pouvoir qui a renverse lant d edifices : le temps a ébranl.' 
tours d'Alhéoes, il a respecté ies vieux champs de Marathon. 

LXXXIX. 

Dans celle plaine fameuse, le soleil, la glèbe sonl les mômes: '■'. 
n'y a de changé que l'esclave qui la cultive, et le mallrequi la p 
sède. Il a encore et les mêmes bornes et la même renommée 
champ de bataille où les hordes persanes courbèrent la tête pour la 
preniieie fois sous le fer r&loulable des Hellènes. Jour cher à la 
Gloire, où .Marathon devint un mot ma!;ique qii'on ne peut pronon- 
cer sans évoquer aux regards de celui qui l'entend le camp, les ar- 
mées, la bataille et la victoire! 

XG. 

Ici fuyait le Mède, jetant ses flèches cl son arc brisé. Là, le 
Grec menaçant le poursiii^aii de sa lance saïK'l.inte. E.i haut les 
nionlagiies; au bas la c.Me et 1 1) i:éau ; sur le front des Grecs la 
mort ; dans les rangs des Perses la terreur el la Tuile : tel était le 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



47 



tableau qu'offrait Maratlion... Que rcsle-l-il aiijnuni'lnii? Quel tro- 
plii'esgiiale celle plaine saciéequi ville sourire il' la iib.Tiéel les 
larmes de l'Asie? Des urnes villes, des tombeaux violés, et la pous- 
sière que le coursier d'un barbare fait jaillir sous ses pieds. 

XCL 

Cependant les restes de ce passé splendide attireront toujours les 
pèlerins pensifs qui oublieront un moment leurs fatigues. Long- 
temps le voyageur, amené par le vent d lonie, saluera la brillante 
pairie des muses et des héros. Longtemps, ô Grèce, les annales et 
ton langage immortel répanilront ta gloire parmi la jeunesse des 
plus lointains climals. Orgueil île l'âge mùr, leçon de la jeunesse, 
c'est loi que le sage vénère et que le poète adoré quand Pallas et la 
muse leur ouvrent leurs mystérieux trésors. 

xcn. 

Le cœur du voyageur soupire pour la patrie absente , quand de 
tendres liens laiiacbent an foyer domestique : mais l'homme isolé 
ici-bas," qu'il reste errant dans,^es lieux, qu'il attache de longs re- 
gards sur cette lerre en hanniinie avec Iflil La Grèce n'esl point le 
séjour de la gaîté légère et des plaisirs du monde : mais celui pour 
qui la mélancolie a des charmes peut en faire sa patrie. A peine 
regrettera-l-il la terre natale quand il ira errer lentement sur les 
coteaux sacrés de Delphes, et promener ses regards sur les plaines 
qui ont vu mourir le Perse et 1 Hellène. 

XCIIL 

Que de pareils hommes visitent cette terre sacrée, qu'ils traver- 
sent en paix ces magiques solitudes : mais qu'ils respectent ses 
ruines; qu'une main sacrilège ne vienne point défigurer nn tableau 
déjà trop efîacé I Ce n'est puint pour une telle fin que furent élevi-s 
ces autels. Révérez ces débris que des nations ont révérés : et que 
puisse ainsi le n^m de votre patrie ne jamais recevoir d outrage, et 
puissiez- vous prospérer \ous môme aux lieux où fleurit votre jeu- 
nesse , entouré de toutes les joies vertueuses que peuvent donner 
J amour et la vie! 

XCIV. 

Pour toi qui, trop longtemps peut-être, viens de charmer tes loi- 
sirs par des chants sans gloire, bientôt ta voix va se perdre parmi 
les Voix plus éclatantes de tant de ménestrels que nos jours ont p o- 
duits. Ne leur dispute point un laurier que le temps doit flétrir. Une 
pareille lutte ne sied pointa un esprit qui dédaigne également les 
critiiiues amères et les éloites diciés par la partialité ; car ils sont 
fe! :cés depuis longtemps, tous les cœurs dont le suffrage l'eût flatté; 
et l'on ne cherche plus à plaire quand on n'a plus rien à aimer. 

XCV. 

Et toi aussi lu n'es plus, toi qui me fus si chère et qui méritais 
tant d'amour; toi que la jeunesse et ses affections unissaient à moi ; 
qui fis pour moi ce que personne autre n a fait et qi-i ne dédaignas 
pas nn cœur indigne du tien. Que suis-je maintenant que tu as 
cessé de vivre? Tu n'es plus là pour accueillir au retour ce voya- 
geur à qui il ne reste que le regret des heures qui ne reviendiont 
plus. Oh! pourquoi ce bonheur a-t il jamais existé, ou pourquoi n'est- 
il point encore à venir ? Pourquoi suis-je revenu dans ces lieux, 
lorsque de nouvelles douleurs devaieut m'en chasser encore? 

XCVL 

femme toujours aimante, toujours aimable et ton'ours aimée I 
Cnniine une douleur égoïste s'absorbe dans le passé et s'attache à 
des pensées qu'elle ile\rait écarter! Mais ion image est la dernière 
que le temps effacera de mon ànie. Cruel trépas, tout ce que tu p.iu- 
vais avoir de nini, tu me l'as pris: une mère, un ami et plus qu'un 
ami maintenant ; pour personne tes traits ne se sont succède aussi 
rapid s : accumulant sur moi douleur après douleur, tu m'as en- 
levé le peu de consolations que la vie pouvait encore m'offrir. 

XCVIL 

Irai je donc me jeter de nouveau dans les agitations de la foule, 
et y chercher tout ce que dédaigne un cœur paisible? Irai-je m'as- 
seoir aux banquets de l'Orgie, où un rire faussement biuyant, de- 
menti par le cœur, défigure les joues creuses des convives", et laisse 
après lui dans lame un surcroît d abattement et de faiblesse? Là,, en 
vain une gailé de commande veut bircer les traits à feindre le [ilaisir 
V.0U à dissimuler le dépit : les sourires tracent le sillon d'une larme 
'à venir, et en relevant la lèvre convulsive, n'y peignent qu'un se- 
cret dédain. 

XCVIIL 

Quel est le plus terrible des maux qui accompagnent la vieil- 

, lesse, celui qui grave sur le fiont la ride la plus proloiide? C'est de 

voir effacer du livre de vie le nom de tous les êtres que nous avons 



aimés, et de se trouver seul sur la terre, comme j'y suis seul main- 
tenant. Sur les mines de tant de cœurs brisés , de tant d'rspéranees 
détruites, je m'incline biiudilement devam Celui qui cbàiie. Jours 
inutiles, ecoulez-vous rapidement : je vous verrai fuir sans vous 
compter, puisque le temps m'a privé de tout ce qui faisait la joie 
de mon àme et a versé sur mes jeunes années tous les malheurs de 
la vieillesse. 



CHANT III. 

L 

Tes traits ressemblent-ils à ceux de ta mère, ô ma belle enfant ! 
Ada! fille unique de ma maison et de mon cœur! Quand, la dernière 
fois, j'ai vu tes jeunes yeux d azur, ils souriaient, et alors ,|e te 
quittai... non comme je te quitte maintenant, mais avec une espé- 
rance 

Je me réveille en tressaillant : les vagues se gonflent autour de 
moi; les vents font entenilre leurs voix dans les airs : je pars. Où 
nous allons , je l'ignore : mais le temps n'est plus où en voyant s'a- 
baisser les côtes d'Augleterre, mon regard était ému de douleur ou 
de joie. 

IL 

Encore une fois sur les flots ! Oui, encore une fois! et les vagues 
bondissent sous moi comme un coursier qui connaît son maître. 
Vagues mugissantes, salut! Rapide S'dl votre course, quelque part 
qu'elle me conduise! Dût le mal fatigué trembler comme un roseau, 
dût la voile déchirée abandonner ses ïambe lUX aux vents, il faut 
que j'aille en avant ; car je suis comme I herbe marine détachée du 
roc et semée parmi l'écu ne de l'Océan : je vais partout où me 
poussera l'effort des vagues, l'haleine de la tempête. 

IIL 

Dans l'été de ma jeunesse, j'ai entrepris de chanter le pèlerinage 
d'un exilé volontaire fuyant son propre cœur : je reprends une his- 
toire que j'avais à peine entamée, et je remporte avec moi, comme 
le vent impétueux pousse devant lui le nuage. J'y retrouve la trace 
de mes longues pensées et de mes larmes taries, qui n'ont laissé 
qu'un désert sur leur passage. C'est là que mes années s'écoulent 
pesamment, dernière solitude de la vie, où l'on ne voit point paraî- 
tre une fleur. 

IV. 

Depuis mes jours de jeunesse et de passion, jours de plaisirs ou 
de douleurs, mon cœur el ma harpe peuvent avoir perdu une corde ; 
une dissonance en peut résulter, et peut-être voudrai-je en vain 
chanter comme autrefois. Mais, quelque ingrat que puisse être le 
sujet de mes chants, je m'y attache: pourvu qu'ils bannissi-nt de mon 
âme les tristes rêves d'une douleur et d'une joie égustes, et qu ils 
répandent autour de moi l'oubli, ils me sembleront délicieux, quoi- 
que personne peut-être ne soit de cet avis. 

V. 

Celui qui dans ce monde de douleurs a vécu par ses actes plutôt 
que par ses années et qui a pénétré les profondeurs de la vie au 
point de ne plus s'étonner de rien ; de sorte que lamour et ses p d- 
nes, la gloire ramhition, la rivalité ne peuvent jdus faire pénétrer 
dans son cœur ce poignard acéré dont on souffre les blessures en 
silence : celui-là peut dire pourquoi la pensée cherche un refuge 
dans des caverne» solitaires et se plaît néanmoins à les peupler d i- 
niages aériennes, de ces formes qui habileut toujours jeuues la re- 
traite enchantée de l'âme. 

VL 

C'est uniquement pour créer et pour jouir en créant d'une plus 
grand' intensité de vie, que nous donnons une forme à nos visions, 
nous appropriant à nous mêmes, comme je I éprouve niainlenant , 
cette existenceque nous inventons. Que suis-je, moi ? Rien. Mais il 
n'en est pas ainsi de toi, àme de ma [lensée! Avec loi, je parcours 
la terre, invisible mais pouvant tout observer, m'associant à ton 
esprit, partageant ta céleste origine, et cajiable encore de sentir en 
toi, quand ma sensibilité est éteinte et stérile. 

VIL 

Mais arrêtons le désordre de ces pensées : j'ai médité trop long- 
temps, je me suis livré à des réflexions trop sombres, et enfin j'ai 
senti mm cerveau brûlant, épuisé par ses propres efforts, se ch.in- 
ger en un véritable t iurbillon de visions et de flammes : c'est ainsi 
que n'ayant point ap|uis à dompter mon cœur, j'ai vu s'empoison- 
ner les sources de ma \ie. Il est trop tard aujourd bui , mais il me 
reste encore assez de force pour supporter des maux que le temps 



48 



LES VEILLÉES HTTKRAIIU'.S ILIl'STP.KKS. 



ne pcul guérir, cl pour nie nourrir de fruits amers ?ans accuser îc 
(leslin. 

Vin. 

lîn voilh trop sur ce sujet : maintenant tout appartient au passé, 
et le sci-aii du mvsltre est apposé sur le clinrine (pii ni'sl plus. Après 
une longue absence, Harold rcpamit enfin : Harold dont le cœur 
voudrait ne plus rien sentir, mais se sent di^cliiré <lc blessuns in- 
Ciinibles sans être mortelles. Le temps néanmoins, qui change tout, 
a modifié son âme et ses traits : les années dérobent le feu de l'es- 
prit comme la vipneurdcs membres, cl la coupe enchantée de la vie 
ne pétille que sur ses bords. 

IX. 

n.iroM avait trop avi- 
(Icinenl épuisé In sienne, 
et an rmil il avait trouvé 
une lie d iilisinihi! ; mais 
il la rcmplll de nouveau 
h une source plus pure et 
sur un s(d consacré, et il 
la cri:', intarissable. Il se 
Irninpait. Autour de lui 
s'enroulait inusiblement 
une chaîne toujours plus 
serrée , dont il sen lait 
le fiollcnient douloureux 
qu(iiiiu'il ne pût laper- 
ccvciir, dont le poids Tac- 
ciiblait quoiqu'il n'en put 
entendre le bruit. C'était 
une soulTrance muette el 
de plus en plus péné- 
trante qui suivail llarold 
daEis tous les pas qu'il es- 
sayait aux divers sentiers 
de la vie. 

X. 

Armé d'une froide ré- 
serve, il avait cru pouvoir 
sans danger renouer com- 
merce avec les hommes. 
Il croyait son âme telle- 
ment n.\ée mainicnant, 
tellement cuirassée d'in- 
vulnérables réflexions, 
que si aucune joie n'y 
pouvait pénétrer, aucun 
chagrin non plus ne pou- 
vait l'atteindre. Il pouvait 
rester inaperçu et soli- 
taire au milieu de la foule 
et y trouver des sujets de 
inédilalion ; comme sur 
la lerre étrangère . il en 
av.iii trouvé dans les mer- 
veilles de Dieu cl de la 
nature. 

XI. 

Mais qui peut voir la •A''- 

rose épanouie et ne point 
être tenté de la ciiedlir? 
(Jiù peut contempler avec 
bonheur la douceur et l'é- 
clat des joues de la beau- 
té, et ne point sentir que le cœur ne vieillit jamais tout entier? Qui 
peut Cdulempler l'étude de la gloire, perçant tous les nuages et 
brillant au sommet d'un rocher, sans es.sayer de gravir jusqu'à 
elle? Harold, une fois lancé dans le torrent , se laissa entraîner dans 
sa course vertigineuse, chassant le temps devant lui, mais se pro- 
posant un plus noble but qu'aux jours de sa jeunesse. 

XII. 

Cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître que de 
tous les hommes il éiaii le moins propre ii vivre parmi la trou[)e 
humaine, avec laquelle il n'avait presque rien de commun. Il ne 
savait point soumettre sa pensée h celle d'aulrui, quoique dans sa 
jeunesse son âme eût éié domptée par ses propres pensées; mais, 
rebelle h toute inspiration étrangère, il ne pouvait consenliràcéder 
un empire sur son èlreàdes intelligences conire lesquelles la sienne 
se révoliail. Fier dans son désespnir, il cherchait à se créer uue vie 
en lui-même et à respirer en dehors de l'humanilé. 




XIII. 

Partout où s'élèvent des montagnes, lîi étaient pour lui des ami»; 
où roulent les Ilots de lOcéan, là était sa natrie; si quelque part 
s'élend un ciel bleu et luit un beau suleil, il aimait h y porter ses 
pas erraiils; le désert, la fnrèt, la caverne, le torrent écuincux , 
étaient ses compagnons : il échangeait avrc eux un langage plus 
clair que relui desvidumes écrits dans sa langue maternelle; il au- 
rait dimnés tous ceux-ci pour une s^lepage du livre de la nature, 
gravée par un rayon de soleil à la surface du lac. 

XIV. 

Comme les sages de Chaldée, il suivait dans les cieux la marche 

des étoiles, et son imagi- 
nation les peuplaitd'ètres 
brillants comme leurs ra- 
yons : ainsi il oubliait la 
terre et ses discordes , et 
toutes les humaines fai- 
blesses. S'il eût pu tou- 
jours maintenir son esprit 
dans ces hauteurs, il eCH 
été heureux ; mais le li- 
mon dont rii'immeesl pé- 
tri <d)seurcit la flamme im- 
mortelle qui l'anime ; il 
nous envie les clartés vers 
les(|uelles nousnousélan- 
çons, impatients de bri- 
ser le lien qui nous re- 
tient loin de ce ciel dont 
le sourire nous appelle. 

XV. 

Mais dans les habita- 
tions de 1 homme, Harold 
se montrait inquiet, fati- 
gué sombre, hcharge aux 
autres comme à lui-mê- 
me, abattu comraeun fau- 
con sauvage à qui l'on a 
rogné les ailes, et qui ne 
peut vivre que dans un air 
sans limile.-*. Alors ses 
transports revenaient, et 
en essayant de les vain- 
cre, de même que l'oi- 
seau captif frappe de sa 
poitrine et de son bec les 
barreaux de sa prison , 
ju.squ'à ce que le sang ait 
teint son plumage, de mè • 
me l'ardeur de son âme 
enchaînée dévorait son 
sein pour se frayer un pas- 
sage. 

XVI. 
Exilé volontaire , Ha- 
rold va do nouveau errer 
au loin, privé de tout res- 
te d'espérance, mais avec 
moins de tristesse. Sa- 
chant qu'il vivait en vain, 
que tout était fini pour 
lui de ce coté de la tom- 
lie, son désespoir s'était 
revêtu d'un sourire farou ■ 
a vérité, mais qu'il nésli-eail de dissimuler : ainsi sur un 
naufragé, les malelols |ullent les provisions, et dans la dé- 
de l'ivrcs-se, attendent leur sort sur le pont qui s enfonce. 

XVII. 

Arrête' . tu foules la poussière d'un empire I Ici sont enseve- 
lies les ruines produites par un tremblement de terre. Aucune sta- 
tue colossale, aucune colonne chargée de trophées ne décore- -elle 
ce lieu ? Non. .Mais la leçon que donne la simple vente n en est que 
plus frappante. Que celt"e terre reste ce quelle était, \oyez comme 
ictle pluie de sang a fait croître les moissons Lsi-ce doue a tool 
lavaniage que tu as valu au monde , o toi la plus terrible et la der- 
nière bataille ; -ô victoire qui as créé des rois ? 

XVIII. 

Harold c.<t debout au milieu de ce charnier d'oîscmcnls, le Ijm- 



clic à I 
navire 
menée 



COUVRES COMPLÈTES DE LORD B... 



19 



beau de la France, la plaine fatale de Waterloo. Comment une heure 
a-l-elle suffi à la fortune pour reprendre les dons quelle avait fails, 
pour faire passer en d'autres mains la gloire inconstante comme 
elle! Ici, l'aigle prit dans les cieux sou dernier essor; mais percé de 
part en part des llèches des nations coalisées, il laboura la plaine de 
ses serres sanglantes, traînant encore après lui quelques anneaux 
brisés de la chaîne dont il avait chargé l'univers. Ce jour-là toute 
une vie d'amhilion vit anéantir le fruit de ses travaux. 

XIX. 

Justes représailles! La Gaule peut mordre son frein, écumer sous 
ses fers... mais la terre en est-elle plus libre? Les nations n'ont- 
elles combattu que pour 
vaincre un seul homme, 
ou se sont-elles liguées 
pour enseigner à tous les 
rois en quoi consiste la 
vraie souveraineté ? Eh 
quoi ! les lambeaux réu- 
nis de l'esclavage rede- 
viendront-ils l'idole d'un 
siècle de lumière? Après 
a\oir abattu le lion lau- 
dra-t-il que nous rendions 
hommage au loup? fau- 
dra-t-il baisser le regard, 
plier le genou devant les 
lrônes?lS'on, non! éprou- 
vons avant de louer. 

XX. 

Et si nous n'en tirons 
aucun bien, que l'on ne 
f 'enorgueillisse plus de la 
f ute d'un seul despote. 
î^n vain les joues des é- 
pouses et des mères ont 
été sillonnées de larmes 
brûlantes ; en vain la 
fleur de l'Europe a été 
foulée sous les pieds d'un 
tyran avant qu'elle pût 
produire ses fruits ; en 
vain des années de mort, 
d'appauvrissement, d'es- 
choage etde terreur, ont 
pesé sur nous ; en vain 
le joug a été brisé par 
l'accord unanime de plu- 
sieurs millions d'hom- 
mes ; ce qui ajoute le 
plus de prix à la gloire , 
c'est le myrte qui cou- 
ronne le glaive, comme 
il couronna celui d'Har- 
modius levé sur le tyran 
i d'Athènes. 

il 

\ XXI. 

C'était lanuil : l'air re- 
tentissait du bnùt d'une 

'iféte; 1 élite de la beauté 

/et de la chevalerie était 

,' réunie dans la capitale de 

{ la Belgique, et l'éclat des 

jlamiies ne tombait que 

jsur de jolis fronts et de vaillantes poitrines. Mille cœurs battaient i 

[heureux à l'unisson, et quand s'élevait la voix voluptueuse de l'har- 

) monie, de doux regards parlaient d'amour aux regards qui leur ré- 
pondaient, et tout était" joyeux comme le carillon d'une noce... 
Mais, silence! écoulez : un bruit sourd retentit comme un glas fu- 
nèbre. 

XXII. 

N'avez-vous pas entendu?... non ce n'était que le vent, ou le 
f bruit d'un char sur le pavé sonore. Continuons la danse : que rien 
n'interrompe la joie! point de sommeil jusqu'au matin, quand la 
jeunesse , le plaisir et la danse s'unissent pour chasser les heures. 
Mais écoulez! ce bruit sourd retentit de nouveau, comme si les 
nuages en répétaient l'écho. Il s'approche ; il devient plus distinct 
et [ilus terrible ; aux armes I aux armes I C'est... c'est le canon qui 
commence à rugir. 



Plnis. — Imp. I.«coua et C, me SoufO-t , 13. 




La fonlaiire Caslalle et 1} mont l'arnasse 



XXIII. 

Dans l'embrasure d'une croisée do la vaste salle était assis l'in- 
fortuné duc de Brunswick. Le premier, au milieu de la fêle, il 
avait entendu ce son fatal, et il l'avait recueilli avec l'oreille 
prophétique de 1 homme destiné au trépas. Il annonça l'approche 
de la bataille; et un sourire d'incrédulité accueillit ses paroles : 
mais son cœur avait trop bien reconnu la voix redoutable du 
bronze qui avait étendu son père dans une bière sanglante, et 
allumé en lui-même une vengeance que le sang seul pouvait 
éteindre: il s'élança sur le champ de bataille, et tomba en com- 
ballant aux premiers rangs. 

XXIV. 

On allait et on venait 
çà et là, en tumulte : des 
pleurs coulaient; la beau- 
té tremblait d'effroi , et 
l'on voyait pâlir des joues 
qui une heure auparavant 
avaient rougi à l'éloge de 
leurs charmes. Il y eut là 
de ces adieux soudains 
qui semblent arracher à 
de jeunes cœurs tout ce 
qu'ils ont de vie; il y eut 
des soupirs étouffés qui 
peut-être devaient être 
les derniers. Qui pouvait 
dire s'ils se rencontre- 
raient jamais ces regards 
qui s'entendaient si bien, 
alors que sur une nuit si 
douce se lovait une si ter- 
rible aurore. 

XXV. 

Les guerriers se hâtent 
de monter à cheval : les 
escadrons se forment ; 
l'artillerie lance ses chars 
bruyants; tout se préci- 
pite , chaque corps va 
prendre son ra'hg de ba- 
taille. Et toujours au loin 
on entend se succéder les 
sourdes détonations du 
canon ; et plus près le 
tambour d'alarme éveille 
les soldats avant que l'é- 
toile du matin ait brillé. 
Cependant les citadins 
s'assemblentmuetsde ter- 
reur, ou chuchotent tout 
bas et les lèvres pâles : 
« C'est l'ennemi ! il ap- 
proche I il approche ! » 

XXVI. 

L'appel des Camerons 
fait retentir son harmo- 
nie sauvage : c'est le 
chant de guerre de Lo- 
chiel (ju'enlendirent sou- 
vent les collines d'Albyn, 
ainsi que les Saxons en- 
nemis. Comme leur pibroch retentit aigu et sauvage dans les ténè- 
bres de la nuill mais le même souffle qui enfle la cornemuse rani- 
me dans le cœur de ces montagnards leur courage naturel, réveille 
en eux le souvenir des siècles passés, et fait résonner à leurs oreil- 
les les noms glorieux des Evan et des Donald. 

XXVII. 

La forêt des Ardennes balance sur leurs têtes son vert feuillage 
tout humide des larmes de la nuit : on dirait qu'elle pleure, si la 
natui'C inanimée était capable de douleur, sur ces braves qui pas- 
sent maintenant et qui ne reviendront plus. Avant le soir, helas ! ils 
seront foulés aux pieds comme le gazon sur lequel ils marchent 
n)ainlenant : le gazon les couvrira de sa prochaine verdure , quand 
toute cette bouillante valeur qui les précipite vers l'ennemi, quand 
ces hautes espérances qui les animent pourriront avec eux dans 
une couche profonde et glacée. 

4 



t.o 



Li.s vi:ii,i,i';r:s l.lTTI^nAmES ii,fAiRTRi':i:s. 



xxviir. 

Hier, le milieu du jour les vil pleins de foi-oe cl d'ardeur ; le soir, 
ils se miinlraieiit remplis il'orguoil el di jnic an milieu d"iin cercle 
(le hcaiili's; iiiinnit leur apporta le sijiiial du mmbal ; aujourd'hui , 
!(• n)alin les a vus former leurs rangs, et midi éclaire l'appareil som- 
hie et majestueux de la halaillc. l'n miape tonnant les enveloppe, 
et chaque fois qu'il se déchire l'arpile de la plaine est recouverte 
d'une argile humaine qu'elle-mOme recouvrira demain , entassant 
dans une fosse sanglante cavaliers et chevaux , amis et ennemis, 
amoncelés et confondus. 

XXIX. 

Des lyres plus sonores ont chanté leur gloire ; et pourtant il est 
un nom que je voudrais choisir dans cette foule illustre : je le dois à 
l'alliance de t'amille qui m'unissait à lui; je le dois à son père envers 
qui j'ai à expier des loris; et entiu des noms illustres consacrent les 
chanisdu poète. Celui-lh brillait entre les plus braves; et là où la 
pluie de fer éclaircissait le plus rapidement nos rangs, où la tcm- 
piile de la guerre rugissait plus terrible, elles ne frappèrent point 
un sein plus noble que le tien , ô jeune et brave Howard I 

XXX. 

Pour toi des larmes ont coulé, pour toi des cœurs se sontbris(^s: 
que seraient mes larmes cl mon cœur si j'avais un pareil hrimmngc 
à t'oflrir? Mais ([uand je me trouvai près de l'arbre qui, vivant et 
verdoyant cncoie, incline son feuillage sur la place où tu reçus la 
mort, quand je vis autuur de radi la plaine rajeunie couverte d'une 
verdure qui pronu;t l'abondance, et le printemps, reprenant son 
œuvre joueuse, rassembler sur ses ailes les oiseaux exilés, je détour- 
nai mes regards de tout ce qu'il ramenait pour les reporter sur ce 
qu'il ne pouvait nous rendre. 

XXXI. 

Je les reportai sur toi, sur tant de milliers de braves dont chacun 
a hissé un vide elTrajant dans une famille affligée pour qui l'oubli 
serait un don précieux. La trompette de l'archange, et non colle de 
la renommée, réveillera ces héros tant regrettés. Le doux bruit lie la 
gloire peut calmer un moment, mais non éteindre l'ardeur des vains 
regrets, et le nom que nous entendons honorer acquiert de plus 
puissants titres à nos larmes. 

XXXII. 

On pleure, mais on sourit enfin ; et en souriant on pleure encore : 
l'arbre se flétrit longtemps avant de tomber; le navire marche en- 
core quand il a perdu son mal et sa voile ; la poutre consumée 
tombe du toit, mais ses débris encombrent longtemps le pavé de la 
salle solitaire; le mur en ruine reste debout quand ses créneaux 
minés par les éléments gisent autour de lui; la chaîne survit au 
captif qui l'a portée ; le jour continue de s'écouler, même quand les 
nuages obscurcissent le soleil : ainsi le cœur peut se briser, mais 
tout brisé qu'il est il continue h vivre. 

XXXIII. 

Comme un miroir rompu se reproduit dans chacun de ses frag- 
ments et enfante mille images au lieu d'une, et plus encore si on le 
morcelle davantage ; ainsi fait le cœur qui ne sait point oublier, vi- 
vant dune existence fragmentaire, immobile et froide, ne sentant 
plus le sang circuler en lui , soutirant d'une douleur sans sommeil , 
se flétrissant enfin à mesure seulement que tout vieillit autour de 
lui, et ne donnant aucun signe visible de son état; car ces choses 
ne se disent pas. 

XXXIV. 

Il y a dans le désespoir même un principe actif, une viudité vé- 
néneuse, racine vivace qui nourrit toutes ces branches frappées de 
mort : car ce ne serait rien de mourir; mais la vie elle-même doit 
apprendre h se repaître du fruit abhorré de la douleur, semblable Ji 
ces pommes des rivages de la mer Morte qui n'ofl'rent que des cen- 
dres h celui qui les goûte. Si l'homme voulait n'estimer sa vie que 
par la quantité de ses jouissances, et prendre chaque jour de bonheur 
pour une année, compterait-il bien douze lustres ? 

XXXV. 

Le psalmiste a supputé les années de l'homme : et elles lui ont 
paru assez nombreuses. Mais pour toi, si l'histoire dit vrai, fatal 
Waterloo! elles l'étaient trop encore, et tu nous as même en\ié 
celte durée fugitive. Des raillions d'hommes rappellent Ion souve- 
nir; les lèvres de leurs enfants répéteront ce qu'ils ont appris d'eux, 
et diront : « C'csl à Waterloo que des nations coalisées ont lire l'é- 
pée ; c'est là (jue nos ancêtres ont eorabattu. » Kt de celle grande 
journée, voilà tout ce qu'aura épargné l'oubli. 



XXXVL 

Là est tombé le plus extraordinaire et non le pire des liomn. 
esprit formé de contrastes, s'ap|diquant avec une égale puissnii 
tantôt aux objets les plus élevés , cl tantôt aux pins petit". i 
qui fus evlrênic en toute chose, si lu avais su garder une h • 
moyenne, le trône serait encore à loi, ou tu n'y serais jamais m., 
car c'est l'audace qui t'a élevé , comme elle a causé la chute, 
maintenant encore tu songes à ressaisir le sceptre impérial; i 
Ju[iitcr Tonnant, tu voudrais ébranler de nouveau le monde. 

XXXVII. 

Vainqueur de la terre, le voilà son captif : elle tremble eu'- 
à ton souvenir, et ton nom redoutable n'a jamais plus retenti il 
la pensée des hommes qu'en ces jours où lu n'es plus rien qu 
jouet de la renommée. Klle le couriisa jadis, se (il Ion esclav 
caressa ton humeur haulainc jusqu'à le persuader que lu éia .-- 
dieu... elle le persuada même aux nations stupéfaites, qui tecrur^ 
longtemps ce que tu prétendais être. 

XXXVIII. 

l'ius ou moins qu'un homme , dans la grandeur ou dans tes 
sastrcs, tu affrontes des nations entières et lu fuis du chami 
bataille: tu fais du cou des monarques le marchepied de ton Ip' 
el tu deviens plus prompt à flécliir que L^ dernier de tes solluts 
peux nnveiscr, gouverner, relever un eniiiire, mais lu es iiicap. 
de modérer la moindre de les passions; habile à pénétrer l'e-, 
des aulres, tu ne sais ni lire dans le tien, ni répnmer ton am 
désordonné pour la guerre, ni coiujirendre enfin que le Dtsi 
mis au défi , abandonne la plus brillante étoile. 

XXXIX. 

Ft cependant ton ftmc a supporté les revers avec cette pluL^ 
phie innée qui ne s'apprend pas, et qui, fruit de la sagesse, de ia (r\^ 
deur ou d'un profond orgueil, jette le fiel et l'aLsinllie au cien 
d'un ennemi. Quand la haine ameutée t'entourait pour épier et r 
1er ta faiblesse, toi tu le pris à sourire : ton œil resta calme el 
signé. Quand la fortune s'enfuit loin de l'enfant chéri qu'elle a 
gâté, il soutint sans plier le poids des infortunes accumulées sur 
tête. 

XL. 

Plus sage alors qu'au jour de les grandeurs ; car au sein de > 
les-ci l'ambilion t'endurcit, cl lu laissas trop paraître ce juste mé 
que t'inspiraient les hommes el leurs pensées habituelles. Ce nii 
était mérité, mais fallait-il le porter toujours emj/ieiiit sur tes le 
el sur ton front? fallait il humilier les au'Mils dont lu étais obliL- 
te servir, au point de les pousser à se retourner contre loi pour i 
parer ta ruine? Qu'on le perde ou qii'on le gagne, c'est un li 
objet d'anibilion que ce monde : tu l'as bien éprouvé, comme i 
ceux qui se sont proposé un pareil but. 

XLT. 

Si , comme une tour bAlie î»u sommet d'un roc escarpé , In avais 
dfi résister ou tomber seul , un tel mépris de l'homme aurait pu 
t'ailer à braver I^^oc ; mais les intelligences humaines formai ni 
les degrés de ton Irône, l'admiration que tu inspirais était la pbis 
sûre de tes armes. Ton rôle était celui du fils de Philippe, pourquoi 
donc (à^oins que tu n'eusses jelé la pourpre de côlé^ te moquer de.s j 
hommes à h manière de Diogène? La terre serait un tonneau lr« 
vaste pour des cyniques couronnés. 

XLII. 

Mais pour une ftme active, le repos est l'enfer; el voilà ce quil 
causa la perle. L'âme renferme un feu qui ne saurait se restrein- 
dre à ses étroites limites , mais qui aspire sans cesse au-delà du mi- 
ll. -u des justes désirs : une fois allumé, rien ne saurait l'assouvir;' 
il se repiiît d'aventureuses destinées et ne se fatigue que du repos 
fièvre intérieure fatale à tous ceux qui en ont été atteints un seul 
instant. 

XLIII. 

Cette fièvre fait les insensés qui, par leur contact, rendent in- 
sensés les autres hommes, conquérants et rois, fondateurs de sectes 
et de .systèmes , auxquels il faut ajouter sophistes, p. 'êtes , hommc-i 
d'Etal": êlres inquiets el dangereux qui font vibrer trop fortement 
les secrets ressorts de l'àme . el son! eux-mêmes les dupes de ceux 
qu'ils abusent : hommes enviés et pouitant bien peu digues d envie, 
cl tourmentés des jilus cruels aiguillons! Le sein de l'un deux, mis 
à nu , enseignerait à l'humanité ce que valent la puissance cl la 
gloire. 



4 



OEUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



SI 



XLIV. 

L'agilatifin est leur élément : leur vie est une tempête qui les 
emporte pour les laisser tomber enfin ; et pourtant ils sont telieuicnt 
enivres, tellement idolâtres de la lulle, que s'ils voyaient le calme 
du crépuscule succédera leurs jours reni|jlis de périls, ils se sen- 
tiraient écrasés d'ennuis et de tristesse, et mourraient sous le poids. 
Semlilables à une flamme sans aliment qui vacille et s'éteint, ou à 
l'épée qui se rouille dans l'oisiveté et s'y consume sans gloire. 

XLV. 

Escaladez le sommet des montagnes , et vous trouverez les plus 
hauts pics enveloppés des plus sombres brouillards, de la neige la 
plus épaisse : de même celui qui dépasse ou subjugue l'humanité, 
assume sur lui toutes les haines. Au-dessus de lui brille le soleil de 
la gloire , au-dessous s'étendent les terres et l'Océan; mais autour 
de lui il n'aperçoit que des rocs glacés, les tempêtes déchaînées as- 
siègent de toutes parts sa tète nue : telle est la récompense des tra- 
vaux qui l'ont conduit sur ces hauteurs. 

XLVI. 

Loin de moi de pareilles pensées I Le monde de la véritable sa- 
gesse est dans ses propres créations ou dans les tiennes, ô nature , 
ô sainte mère I Combien de merveilles en effet n'enfanles-tu pas sur 
les bords du Rhin majestueux. C'est là qu'llarold contemple une 
œuvre divine, assemblage de toutes les beautés : ondes, vallons, 
fruits, feuillages, rochers, bois, champs cultivés, montagnes et 
vignobles. Çà et là des castels abandonnés semblent dire un mélan- 
colique adieu du haut de leurs remparts, où la ruine grisâtre s'en- 
toure de verdure. 

XLVIL 

Semblables à ces esprits ailiers qui , minés par le malheur, dédai- 
gnent d'abaisser leur fierté devant la foule qu'ils méprisent, ces 
manoirs sont là debout, habités seulement par le vent qui vient sif- 
fler à travers les crevasses, et s'alliant tristement avec les nuages. Il 
fut un temps où ils étaient pleins de jeunesse et de fierté : des ban- 
nières flottaient sur leurs murs, des batailles so livraient au-dessous; 
mais les combattants sont ensevelis dans leur sanglant linceul, 
depuis longtemps les étendards ne sont plus qu'une poussière in- 
forme, et les créneaux ruinés ne soutiendront plus de siège. 

XLVIII. 

Sous ces créneaux , dans l'enceinte de ces murailles , habitait le 
pouvoir avec ses passions habituelles. Des chefs de brigands tenaient 
orgueilleusement leur cour dans les salles garnies d'armures, libres 
d'accomplir leurs plus cruels caprices, et non moins fiers de ce pou- 
voir que des héros plus puissants et plus anciens. Que manquait-il 
à ces hommes hors la loi pour être de vrais conquérants ?... Rien 
qu'une page de la vénale histoire qui leur eût donné le litre de 
grands; un plus vaste théâtre, un tombeau magnifique. Leur ambi- 
tion était tout aussi vive , leur bravoure n'était pas moindre. 

XLIX. 

Dans leurs luttes féodales et leurs combats en champ clos, com- 
bien de prouesses dont le souvenir s'est perdu I L'amour qui , pour 
composer les armoiries de leurs ecus, inventâtes ingénieux emblèmes 
d'une tendre fierté, l'amour se glissait jusqu'à ces cœurs d'airain à 
travers les mailles de leur armure; mais il n'allumait en eux que 
des flammes farouches, causes de combats et de meurtres, et plus 
d'une de ces tours, conquise pour la possession d'une beauté fatale, 
a vu les flots du Rhin rougira ses pieds. 

L. 

Mais toi, fleuve abondant et superbe, tes vagues bénies ne répan- 
dent que la fertilité sur tout ce qu'elles arrosent ; tes rives sont re- 
vêtues d'une beauté qui serait éternelle, si l'homme respectait tou- 
jours ton ouvrage, et si la faulx tranchante de la guerre ne venait 
souvent moissonner ce que tu promets de richesses. Alors, ta vallée 
aux douces ondes offrirait sur la terre une image de l'Elysée ; et 
pour sembler telle à mes yeux, que lui manque-t-il en effet?... que 
tes flots soient ceux du Léthé. 

LL 

Mille batailles ont ensanglanté tes rives, mais l'oubli a couvert 
la moitié de leur gloire. Le carnage y a entassé des monceaux de 
cada\res : les tombeaux même des guerriers ne sont plus, et leurs 
noms même ont disparu. Chaque jour ta vague efface le sang de 
la veille ; il n'en reste plus de traces et l'ans ton onde limpide le 
soleil mire ses rayons tremblotants. Mais tous les flots réunis, quel 
que soit leur pouvoir pour balayer tout vestige, ne pourraient effa- 
cer les songes douloureux d'une mémoire assombrie. 



LU. 

Ainsi pensait Harold en suivant le cours du fleuve, lît pourtant il 
ne demeurait point insensible au charme qui éveillait le chant 
matinal de l'oiseau joyeux , à toutes les beautés de ces vallons où 
l'exi! lui-même semblerait doux. Si son front étnit sillonné de lignes 
austères, si une calraeaustérité y avait pris la place de sentiments plus 
vifs mais moins purs; le sourire n'était pas toujours absent de ses 
traits : à l'aspect des beautés de la nature, un rayon de bonheur 
venait les illuminer tout-à-coup. 

Lin. 

L'amour n'élait pas non plus entièrement banni de son cœur, 
bien que ses brûlantes passions se fussent consumées elles-mêmes. 
C'est en vain que nous essaierions de regarder avec froideur un visage 
qui nous sourit ; le cœur , dégoûté de toutes les affections de ce 
monde, se laisse pourtant aller de nouveau sur la pente de la ten- 
dresse. C'est ce qu'éprouvait Harold : car il existait une âme où 
vivait son souvenir, une âme sur laquelle il pouvait s'appuyer avec 
confiance et avec lacpielle il aurait voulu confondre son âme; et, dans 
ses heures d'attendrissement, c'est sur cette pensée qu'il aimait à se 
reposer. 

LIV. 

Et il savait aimer (je ne sais pourquoi dans un tel homme ce 
trait semble étrange), il savait aimer le regard innocent de l'en- 
fance, dans sa fleur, et dans son bouton même : quelle cause pou- 
vait transformer ainsi une âme imbue du mépris de l'bumanité? 
n'importe; la chose était telle; et quoique la solitude soit peu fa- 
vorable au développement des affections, celle-ci cependant brillait 
dans son cœur où toutes les autres s'étaient éteintes. 

LV. 

Il était donc un tendre cœur, avons-nous dit, uni au sien par des 
nœuds plus forts que ceux que l'Eglise a bénis. Non consacré par 
l'hymen, cet amour était pur, sans déguisement, et il avait résisté, 
il s'était affermi même à l'épreuve d'inimitiés mortelles et de dan- 
gers redoutables surtout aux yeux d'une femme. Il était resté fer- 
me, et il méritait bien ce chant de regrets qu'Harold fît entendre 
du rivage étranger. 

1. 

Les rochers du château de Drachenfels, sombres et majestueux, 
dominent les larges détours du Rhin. A leurs pieds les vagues du 
fleuve s'enflent ou s'aplanissent entre les coteaux couverts de pam- 
pre , les collines ornées d'arbres fleuris et les champs qui pro- 
mettent de riches moissons. Çà et là des cités, avec leurs blanches 
murailles, se font remarquer 'au loin et couronnent ce tableau que 
je contemplerais avec un double bonheur si tu étais avec moi. 



De jeunes villageoises aux yeux bleus, dont ta main nous offre les 
fleurs du printemps, embellissent cet Eden de leur sourire. Sur cha- 
que montagne, les châteaux de la féodalité élèvent leurs murs gri- 
sâtres pai'mi les ombrages verdoyants; des rochers à la pente rapide 
et les nobles débris d'antiques arceaux apparaissent au-dessus des 
treilles de la vallée. Et sur'ies bords du Rhin une seule chose man- 
que à mon bonheur, c'est de sentir ta douce main pressée dans la 
mienne. 

3. 

Je t'envoie les lis qui m'ont été offerts, sachant bien que longtemps 
avant d'arriver jusqu'à toi , ils seront entièrement flétris. Ne les 
dédaigne pas cependant : car je les ai aimés pensant que ton œil 
pourrait les voir.; qu'ils formeraient un lien entre ton âme et la 
mienne, quand tu songerais que ces fleurs fanées ont été cueillies 
sur les bords du Rhin et offertes par mon cœur à ton cœur. 



Le fleuve écumant traverse avec majesté ces bords magiques dont 
il fait le premier enchantement ; et chacun de ces mille détours ré- 
vèle aux yeux de nouvelles beautés. Quel mortel ambitieux ne borne- 
rait point ses désirs à couler ici ses jours dans de molles délices. Ah ! 
nul climat n'est aussi favorisé de la nature, nul asile ne me parai- 
trait aussi doux si tes yeux, s'y promenant comme mes yeux, ve- 
naient encore embelHr les rives du Rhin. 

LVI. 

Près de Coblenfz une simple et humble pyramide couronne un 
tertre de vert gazon. Sa base recouvre les cendres d'un héros qui 
fut notre ennemi ; mais que cela ne nous empêche pas d'honorer la 
mémoire de Marceau. Sur sa tombe prématurée, plus d'un farouche 
soldat versa des larmes, de grosses larmes, déplorant et enviant à la 



I.FS VF.II.LÉF.S LITTI^RAIRICS ILLUSTRÉES. 



fois le destin de celui qui mourait pour la France, pour la conquClc 
de Stis droits. 

LVII. 



Elle fut coiiile, vaillante et glorieiisc, la carrière du jeune Rt^néral; 
son deuil fut purlé par deux armées, par ses rnmpaf.'niins cl ses 
ennemis. I.'élrnn(:er qui sample en ce lien peut sans Imiile prier 

f>our le repos de cette Âmi' intrépide; car Marceau fut le rliaïupion de 
a lihcrté ; il fut du petit nombre de ceux qui n'ont pas dépassé la 
mission qu'elle contie à ses défenseurs : il garda la candeur do 
son ûme, et c'est pourquoi les hommes l'ont pleuré. 

LVIII. 

Plus loin, sur la hauteur, parait lilhrenhreitstcin : ses murs 
déchirés, tout noirs de l'explosion de la mine, laissent encore voir 
ce qu'éiait celte citadelle formidable quand les bombes et les bouIcLs 
rebondissaient impuissants autour d'elle. Tour chère à la victoire, 
d'où l'œil suivait dans la plaine la fuite de l'ennemi vaincu : mais 
la paix a détruit ce que la guerre n'avait pu entamer : elle a ouvert 
aux pluies de l'été ces voûtes orgueilleuses qui pendant des siècles 
avaient bravé la grêle des boulets. 

IIX. 
Adieu 1 beau (leuve du Rhin : avec quelle peine le voyageur ravi 
s'éloigne de tes bords! Ton aspect convient également et h deux 
âmes unies et à la contemplation solitaire. Oh! si l'insaliable vau- 
tour du regret pouvait cesser de s'acharner sur l'âme désolée, ce 
serait dans ces lieux où la nature, sans Cire trop sombre ou trop 
gaie, sauvage sans rudesse, majestueuse mais non ausière, est pour 
les autres contrées de la terre ce que l'automne est pour l'année. 

LX. 

Kncorc une fois, adieu ! Mais c'est en vain, on ne peut dire adieu 
h un pareil séjour : la mémoire prend l'empreinte de toutes ses 
beautés et si les yeux se détachent enfin de toi, ô fleuve enchanteur! 
c'est avec un dernier regard de gratitude et d'amour. Il peut exister 
des contrées plus puissantes, d'autres revêtues de plus d'éclat, mai.s 
aucune ne reunit en elle seule, comme ces sites pittoresques, la 
beauté, la douceur, et les glorieux souvenirs des anciens jours. 

LXI. 

Ici l'on voit la grandeur et la simplicité, une végétation luxuriante 
qui présage la fécondité , les brillants édifices des grandes villes, 
les ondes majestueuses, le sombre précipice , la forêt verdoyante, 
les tours polliiques semées çà et l;i , les rocs sauvages taillés en 
tourelles et défiant l'architecture des hommes, et au milieu de ces 
tableaux une population aux visages riants comme eux : car ici les 
bienfails de la nature semblent jaillir des flots même du fleuve pour 
se répandre sur tous, à côlé des empires écroulés. 

Lxn. 

Mais tout cela est déjà bien loin. Sur ma fête s'élèvent les Alpes 
ce palais de la nature , dont les vastes murailles sont couronnées 
d'une corniche de placiers perdus dans les nues, trône sublime et 
froid de l'éternité où se forme et d'où tombe l'avalanche, celle fou- 
dre de neige. Tout ce qui peut élever l'esprit et l'épouvanter en 
même temps est réuni autour de ces sommets comme pour nionlrer 
que la terre peut s'approcher du ciel et laisser l'homme tout en bas 
malgré son orgueil. 

LXIII. 

Mais avant d'oser franchir ces monis sans rivaux , il est un lieu 
que je ne puis passer sous silence : c'est Moral, noble et patriotique 
champ de bataille, où l'homme peut contempler de funèbres tro- 
phées sans rougir pour les vainqueurs. C'est ici que la Bourgogne 
abandonna ses guerriers sans sépulture : leurs ossements amon- 
celés y resteront pemlant des siècles et feront eux-mêmes leur 
monument. Privés des honneurs de la tombe, leurs mânes errent 
sur les bords du Styx en poussant de longs gémissements. 

LXIV. 

Tandis que Waterloo le dispute à la sanglante défaite de Cannes, 
Moral et Slaralhon seront deux noms jumeaux, trophées sans tache 
d une \erilablc gloire. L'ambition ne guidait pas les vainqueurs • 
celait une noble armée de citoyens, de frères, chami,i..i.s désin- 
téresses d unt cause qui n'étaitpoint celle d'un prince ou d'une cour 
corrompue. Ceux-h\ ne condamnèrent aucun peuple à cémir sous 
des lois blasphématoires et draconiennes qui prnclainei.t le droit di- 
vin des rois. 

LXV. 
Près d'un humble mur une colonne solilaire s'élève grisâtre an- 
tique Cl usee par la douleur, dernier débris du naufrage des siècles. 



On croirait voir un malheureux que la terreur a changé en pierre 
et qui, au milieu de son éparemenl, conserve encore la conscience 
de son élat. Ce monument est Ih debout , merveilleux surtout par 
sa conservation, tandis qu'un autre orgueil de l'art humain, Aven- 
ticum, ville également antique, réduite au niveau du sol, a parsemé 
de débris ses anciens domaines. 

LXVL 

C'est ici que Julia... Oh 1 béni soit à jamais ce doux nom ) C'est 
ici que Julia , héroïne de l'amour filial , avait consacré sa jeunesse 
au ciel: snn cœur, cédant h l'alTection dont les droits sont les plus 
[tuissants après ceux de la Divinité, se brisa sur la tombe d'un père. 
La justice a juré de ne pfiinlse laisser attendrir par les larmes, sans 
quoi ses larmes auraient obtenu la vie dont dépendait la sienne : 
le juge fut inexorable et elle mourut avec son père, ne pouvant le 
sauver. Une tombe simple et sans buste les renferma tous deux 
et leur urne ne contint qu'une âme, un cœur, une même cendre. 

Lxvn. 

Vdilh de.s actes dont la mémoire devrait être éternelle et des noms 
qui ne devraient pas mourir dans cet oubli qui engloutit jiisieinent 
les empires, les maîtres et les esclaves, et leur mort et leur naissance. 
Oui, la haute majesté de la vertu doit survivre et survit réellement h 
son martyre, et du haul de son immortalité, elle regarde le soleil face 
h face comme ces neiges des Alpes éternelles et pures parmi toutes 
les choses d ici-bas. 

LXYIll. I 

Le lac Léman me sourit avec son front de cristal, miroir profond ' 
où les étoiles et les montagnes rénéchissent le calme de leur aspect, 
leurs somnicls élevés cl leurs teintes variées. Il y a trop de l'homme 
ici pour que je puisse contempler dans une disposition c^invenaWe 

le grand spectacle qui s'oIVre h moi ; mais bientôt la solitude réveil- j 

lera dans mon âme des pensées cachées, mais non moins chères qu'a- j 

vaut mon retour parmi le troupeau des hommes et dans leur triste I 

bercail. 1 

LXIX. ' 

Fuir les hommes, ce n'est point les haïr : tout le monde ne se \ 
sent pas fait pour s'agiter et travailler avec eux. Ce n'est point leur 
témoigner un dédain morose que de retenir son âme au fond de la 
source, de peur qu'elle ne se consume dans celle foule brûlante où 
tout devient victime de sa propre corruption. Il ne faut point risquer 
d'avoir h nous repentir trop tard et longtemps, après avoir usé nos 
forces dans une lutte bruyante, rendant le mal pour le mal, au milieu 
d'un monde hostile où toute force n'est que faiblesse. 

LXX. 

Là, nous pouvons en un moment nous préparerde longues années 
de repentir; là, nousjiouvons ûélrir notre âme au point que tout 
notre sang se change en larmes et que l'avenir se revêle h nos yeux 
des teintes de la nuit. Pour ceux qui marchent dans les ténèbres, la 
course de la vie n'est qu'une fuite sans espoir. Sur l'Océan, le pilote 
le plus hardi ne se dirige que vers un port bien connu : mais com- 
bien de naiilonniers errent sur la merde l'éternité, laissent aller leur 
barque au hasard et ne jetteronl jamais l'ancre 1 

LXXL 

Ainsi , n'est-il pas plus sage de vivre seul et de ne s'attacher à 
la terre que pour ses charmes naturels, de vivre près des flois bleus 
du Khône rapide comme une flèche, ou près de la limpide surface du 
lac qui nourrit lejeune fleuve comme une mère corrige un bel enfant 
maussade , éloufTant ses pleurs sous des baisers? N'est-il pas plus 
sage de passer ainsi la vie, que de nous mêler à la foule turbulente 
pour soufl^rir ou faire soulTVir. 

LXXIL 

Je ne vis pas renfermé en moi-même, mais je m'identifie avec ce 
qui m'enl'uirc ; les hautes monlagneséveillenlen moi un sentiment; 
mais le tumulte des cités m'est un supplice. Je ne vois rien de haïs- 
sable dans le monde, sinon de former malgré soi un des anneaux 
d'une chaîne charnelle; de se voir assigner un rang parmi des cré.a- 
lures de même espère tandis que l'âme pourrait prendre son vol et 
se confondre non sans fruit avec les cieux, la montagne, les étoiles 
ou les plaines agitées de l'Océan. 

LXXIIL 

Absorbé dans la création, c'est alors que je crois vivre; ccdéserl 
d'hommesquejai traversé, je n'y vois qu un lieu d'agunieet de com- 
bats, un exil ou en punition dequelque faulej'ai été envoyé pouragir 
et souffrir. Je remonte enfin et prends un nouvel essor : je sens 
croître mes ailes ; déjà vigoureuses, quoique jeunes, elles devienuent 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



B3 



capables de lutler contre les vents, que je vais fendre avec bonheur, 
dédaignant ces liens d'argile qui emprisonnent notre cire. 

LXXIV. 

Et lorsqu'enfin l'esprit sera libre de tout ce qu'il abhorre sous 
cette funne déchue, dépouillé de celle vie charnelle, sauf ce qui se 
verra appelé à une vie plus heureuse sous la forme d'insecles et de 
vers : lorsque les éléments relourneront aux éléments et que la pous- 
sière ne sera plus que de la poussière, ne sentirai-je pas alors tout 
ce que j'entrevois maintenant, moins ébloui peut-êlre, mais pénétré 
de plus de chaleur? Ne verrai-je point la pensée dégagée du corps, 
et le génie de chaque lieu dont parfois je partage déjà l'immortelle 
exisleuce ? 

LXXV. 

Montagnes, vagues, voûte céleste, n'êtes-vous point une partie de 
moi-même et de mon âme, comme je suis une portion de votre être? 
Votre amour, la plus pure des passions, n'est-il pas profondément 
enraciné dans mon cœur ? Comparés à vous, tous les objets terrestres 
ne sont-ils pas dignes de mépris? Ne consentirais-je pas à souffrir 
mille tourments avant d'échanger de tels sentiments contre la dure 
et mondaine indifference de ceux dont les regards sont incessam- 
ment tournés vers la terre et dont la pensée ne s'anime jamais d'une 
noble chaleur. ' 

LXXVI. 

Mais je me suis écarté de mon sujet : il faut revenir aux lieux que 
je chante. Que ceux qui se plaisent à rêver sur l'urne funéraire , à 
contempler une poussière qui fut jadis une flamme , s'arrêtent avec 
moi devant la tombe d'un des enfants de ce pays dont je respire un mo- 
ment l'air pur, hôte passager des lieux qui lui ont donné l'être. Il 
ambitionna la gloire ; et pour conquérir et garder cette vaine idole, 
il sacrifia loul le reste. 

LXXVll. 

Oui, c'est ici que Rousseau commença une vie qui fll son malheur, 
Rousseau, ce sophiste sauvage, seul auteur de ses propres tourments, 
apôtre de la mélancolie, qui revêiit la passion d'un charme magique 
et puisa dans la douleur une irrésistible éloquence. Rousseau sut 
embellir jusqu'.à la folie ; il répandit sur des acles et des pensées 
coupables un céleste coloris: son éloquence est un rayon de soleil , 
éblouissant les yeux et leur arrachant des larmes. 

LXXYIII. 

Son amour était l'essence même de la passion ; sentir son cœur 
embrasé, consumé par une flamme céleste, comme l'arbre frappé de 
la fondre : tel était son amour. Mais ce n'élait pas l'adoration d'une 
femme vivante, ou d'un fantôme tel qu'en suscitent nos songes : une 
beauté idéale se confondait avec son existence ; tout insensé qu'il 
peut paraître, ce sentiment déborde de ses pages brûlantes. 

LXXIX. 

11 sut animer Julie de son souffle et la revêtit d'un charme roma- 
nesque et doux. C'est lui qui sanctifiait ce baiser si célèbre que cha- 
que matin ses lèvres ardentes du poète allaient cueillir sur les lèvres 
d'une femme qui ne l'accordait qu'à l'amilié ; mais à ce doux contact 
la flamme dévorante de l'amour s'emparait de son cerveau et de son 
cœur; et tout son être, absorbé dans un soupir, y trouvait l'ineffable 
jouissance que ne donne pas aux êtres vulgaires la possession com- 
plète de l'objet aimé. 

LXXX. 

Sa vie fut une longue lutte contre des ennemis que lui-même s'était 
créés ou contre des amis qu'il avait repoussés. Car la défiance, s'é- 
tant fait de son âme un sanctuaire , lui demandait pour victimes 
ceux qu'il aimait le plus et qu'il immolait avec une bizarre et aveu- 
gle fureur. Mais il était en démence... Pourquoi? nul ne peut le 
dire : la science humaine n'en trouvera peut-êlre jamais la cause ; 
et sa folie, efl'et de la maladie ou du malheur, était arrivée à ce point 
funesle où elle revêt les apparences de la raison. 

LXXXI. 

Car alors il était inspiré, et de sa retraite solitaire comme jadis de 
l'antre mystérieux de la pythonisse, parlaient ces oracles qui mirent 
le monde en flammes, incendie qui ne s'éteignit qu'après avoir dé- 
truit des empires. La France ne l'a pas oublié , la France, qui jus- 
que-là s'était courbée sous une tyrannie consacrée par les siècles. 
Tremblante auparavant sous le joug, à la voix de Rousseau et de 
ses disciples, elle se leva toul-à-coup, animée de cet excès de colère 
qui succède à l'excès de la servilité. 

LXXXU. 

Ce peuple s'éleva un effroyable monument des débris des vieilles 
opinions, et des mille abus contemporains du monde. La France osa 



déchirer le voile, et exposer aux yeux de l'univers les secrets qu'il 
cachait. Mais les novateurs détruisirent le bien en même temps que 
le mal, et ne laissèrent que des ruines avec lesquelles on rebâtit 
bientôt sur les mêmes fondements, des prisons et des trônes, bientôt 
occupés comme auparavant; car l' ambition ne pense jamais qu'à 
elle. 

LXXXIII. 

Mais cela ne saurait durer, ni se souffrir longtemps. Le genre 
humain a senti sa force et l'a fait sentir à ses tyrans. Les peuples 
auraient pu en faire un meilleur usage; mais enivrés de leur nou- 
velle puissance, ils ont élouffé la voix de la pitié et se sont jetés les 
uns sur les autres. Élevés dans l'anlrc ténébreux de l'oppression , 
ils n'avaient point, comme les petits de l'aigle, grandi à la face du 
soleil : peut-on s'étonner qu'ils se soient trompés de proie? 

LXXXIV. 

Quelles blessures profondes se sont jamais fermées sans laisser de 
cicatrice ? Celles du cœur saignent le plus longtemps, et impriment 
de tristes stigmates. Ceux qu'animent de légitimes espérances peu- 
vent être vaincus : alors ils se taisent; mais ils ne se soumettent 
pas : l'implacable ressentiment se tient immobile dans son repaire , 
jusqu'au jour qui doit lui payer des années d'attente. Nul ne doit 
désespérer : il est déjà venu, il vient et viendra encore le jour qui 
nous permettra de punir ou de pardonner... De ces deux pouvoir.s, 
il en est un que nous serons moins pressés d'exercer. 

LXXXV. 

Limpide et calme Léman I ton lac, qui contraste avec le monde 
orageux où j'ai vécu, m'avertit par son silence d'échanger les eaux 
troublées de la terre pour une source plus pure. La voile de cette 
barque paisible est comme une aile silencieuse sur laquelle je vais 
fuir le désespoir. Il fut un temps où j'aimais les mugissements de 
l'Océan furieux; mais ton doux murmure m'attendrit comme la voix 
d'une sœur qui me reprocherait d'avoir trop recherché de sombres 
plaisirs. 

LXXXVI. 

Voici que descend la nuit silencieuse; et depuis tes bords jusqu'aux 
montagnes, tous les objets sont enveloppés du crépuscule, mais en- 
core distincts; leurs contours s'affaiblissent, mais ils se détachent 
des masses, sauf le sombre Jura , dont toutes les crêtes se confon- 
dent en un seul précipice escarpé. En se rapprochant du rivage, on 
respire le vivant parfum des fleurs qui viennent de naître : on en- 
tend le bruit léger des gouttes d eau qui tombent de l'aviron sus- 
pendu, ou le chant aigu du grillon qui salue le retour de la nuit. 

LXXXVII. 

C'est le joyeux musicien du soir : il fait de sa vie une enfance et 
la passe à chanter. Par intervalles, un oiseau fait entendre sa voix 
du sein d'un buisson , puis il se tait. Je ne sais quel murmure sem- 
ble floiler sur la colline; mais ce n'est qu'une illusion; car la rosée 
distillée des étoiles épuise silencieusement toutes ses larmes d'amour 
pour imprégner le sein de la nature de sa céleste essence. 

LXXXVIII. 

Etoiles ! poésie du ciel! Si nous cherchons à lire dans vos bril- 
lants caractères les destinées des hommes et desempires, nous som- 
mes pardonnables : c'est dans nos aspirations vers tout ce qui est 
grand, que nous osons franchir les bornes de notre sphère mortelle 
et nous croire quelque parenté avec vous : car vous êtes toute beauté, 
tout mystère, et vous nous inspirez de loin tant d'amour et de res- 
pect, que la fortune, la gloire, la puissance et la vie ont pris une 
étoile pour emblème. 

LXXXIX. 

Le ciel et la terre sont plongés dans le repos , mais non dans le 
sommeil; ils retiennent leur haleine comme le mortel qui éprouve 
une émotion vive; ils sont muets comme celui qu'absorbe une pen- 
sée profonde. Le ciel et la terre sont plongés dans le repos : depuis 
le sublime cortège des étoiles, jusqu'au lac assoupi et à la rive mon- 
tagneuse, tout se concentre dans une vie intense : il n'est pas un 
rayon, pas un souffle, pas une feuille qui n'ait part à celte existence 
et qui ne communie par elle avec le Créateur et Conservateur du 
monde. 

XC. 

Alors s'éveille ce sentiment de l'infini, manifesté dans la solitude , 
là où nous sommes le moins seuls : c'est la vérité qui s'infuse dans 
tout notre être, et le purifie de sa personnalité ; c'est une vibration, 
âme et source de la musique, qui ^ous initie à l'éternelle harmonie; 
c'est un charme pareil à celui de la fabuleuse ceinture de Cylhérée 
unissant toutes choses dans le lien de la beaulé : charme qui désar- 
merait le spectre même de la mort, si ce spectre avait réellement le 
pouvoir de nuire. 



s 4 



Lies Vi:iLLt;KS UTTÉISAIIUCS ILLUSTKÉKS. 



XCI. 

Qu'elle élait grande et juste l'idée des anciens Persans, qui pla- 
çaient les autels de la divinité sur les hauteurs et les cimes des mon- 
tagnes . d'iiù l'on C(>nlem|)le au loin la terre, et qui iiriaienl dans 
des Icmnlcs dignes de lui, <lans des teinides sans murailles, le grand 
Esprit SI ini|iarfaitcmenl lionuri' daus clcs sanctuaires élevés par la 
main des hommes. Venez donc comparer vos colonnes, vos voûtes 
i(l(d.AlrPs, grecques ou gothiques, avec la terre ellcscieux, ces tem- 
ples de la nature, et vous cesserez de circonscrire la prière dansées 
firoiles enceintes. 

XCII. 

Mais le ciel change d'aspect.... et quel changement! nuit, ora- 
ges et ténèhres, vous Clos des puissances merveilleuses et pourtant 
aimahles dans voire force, comme léclair de l'œil noir de la femme. 
Au loin, de roc en roc cl parmi les ahîniesqui retentissent, le ton- 
nerre hotidil comme un élre vivant. Cen'esl point d'un nuage isolé 
que parlent les coups; mais chaque mont.if;ne a trouvé une voix, et 
à travers son linceul de vapeurs, le Jura repond aux Alpes joyeuses 
qui rappellent Liuyammeut. 

XCIII. 

Cependant la nuit règne... Nuit glorieuse, tu ne fus pas destinée 
au sommeil I Laisse-moi partager les sauvages et brillants plaisirs ; 
lai.<sc-moi me confondre avec la tempùte et avec toi! Le lac en- 
flammé étincelle comme une mer pliosphori(iue cl la pluie aux lar- 
ges goulles rebondit sur la lerre. Un moment tout redevient ténè- 
bres : puis la voix des montagnes se fait entendre bruyante et pleine 
d'allégresse, comme si elles se réjouissaient de la naissance d'un 
tremblement de lerre. 

XCIV. 

Dans un endroit de son cours, le Rhône rapide s'ouvre un che- 
min entre deux rochers, pareils à deux amants qu'un profond res- 
scnlimcnt a sépares et qui, le cœur brisé, ne peuvent pourtant se 
réunir, tant est profond l'abîme qui s'est creuse enlre eux. El ce- 
pendant, quand ils se sont nmluellemenl blessés, laraour était au 
rond de la rage cruelle et tendre qui a llélri la fleur de leur vie; 
puis ils se sont quittés, et à la longue, l'amour lui-même s'est éteint, 
leur laissant des années qui ne comptent que des hivers. 

XCV. 

Or, c'est dans l'endroit où le Rhône rapide s'ouvre ce chemin , 
que la tempête rugit plus terrible : là ce n est point un orage, ce 
sont vingt ouragans qui lulleut ensemble et se renvoient le tonnerre 
de l'un à l'autre, en lançant autour d'eux l'éclair et la foudre : le [ilus 
étincelantde tous a dardé ses flèches entre ces deux rocs disjoiuls, 
connue s'il comprenait que là où la destruction a déjà fait un tel 
vide, le feu du ciel doit dévorer tout le reste. 

XGVI. 

Cieux, montagnes, fleuves, vents, lac, éclairs I vous méritiez bien 
qu'au milieu delà nuit, des nuages et du tonnerre, une Ame capa- 
ble de vous comprendre veillât pour vous contempler et s'inspirer 
de vous. Le roulement lointain de vos voix expirantes est l'écho de 
ce qui veille toujours en moi... même quand le corps se livre au 
repos. Mais quel est, ô tempêtes, le terme «le vos courses? Etes- vous 
comme vos sœurs qui grondent sans repos dans le cœur de l'homme? 
Ou bien, semblables à l'aigle, avez-vous là-baut un nid qui vous 
attend? 

XCVIl. 

Oh! si je pouvais maintenant produira au-dehors ce que je sens 
en moi de plus intime et lui donner un corps; si je pouvais jcler 
mes pensées dans le moule d'une expression, et renfermer tout ainsi, 
âme, cœur, esprit, passions, sentiments forts ou faibles, tout ce que 
je voudrais avoir ambitionné et tout ce que j'ambitionne encore, 
lout ce que je souffre, connais, éprouve sans en mourir... renfer- 
mer tout cela, dis-je, dans un seul mot, dût ce mot être la foudre 
elle-même : je parlerais. Mais faute de celte condition , je vis et 
meurs sans eue compris, sans voix pour exprimer ma censée, pa- 
reille à une épée qui reste au fourreau. 

xcvm. 

L'aurore a reparu, humide de rosée : son haleine est un parfum 
sesjoues sont des fleurs : son sourire rhnsse devant elles les nnarcs 
dont elle semble se jouer; g:iie comme si la terre ne conlenait pas 
un soid lombeau, elle ramène le jour. L'iiomme peut re])renilre le 
couis cle I existence commune : ei moi, sur les rivages, ô beau lac . 
je puis trouver encore du temps et des sujets pour mes méditations 
et je tte passerai point insoucieux auprès des tableaux que lu m'of- 
fres. 



XCIX. 

Clarens! aimable Clarens! berceau d'un véritable amour, Ion air 
est le souffle de la pensée, de la jeunesse cl de la passion ; les arbres 
ont leur racine dans le sol do l'amour; w's couleurs wreflèlcnl dans 
les neiges de tes glaciers, et les rayons du soleil conchanl s y cnilor- 
mcnl amoureusement en les colorant d'une U'inle de rose • leg ro- 
chers et tes précipices eux-mêmes parlent des amants qui y cherchè- 
rent un refuge contre les per.';éculions do ce monde pcriide, qui fait 
naître dans- les cœurs des espérances, des alTeclious, el puis qui 
raille ensuite les sentimcnls qu'il a produits. 



Clarens, tes sentiers cnnsenentrempreinle de pas célesle?, il'S 
pas immortels de l'amour : c'est ici qu'il a placé son trône dont les 
montagnes sont les degrés. Sadiviniiéest une vie, une lumièn' ijui 
pénètrent partout, et non-seulement parmi les monls sourcilleux , 
les anires el les forêts paisibles : mais l'étincelle de son regar<l f;iit 
épanouir la fleur, et son baleine la caresse, sa douce et chaude ha- 
leine, plus puissante en môme temps que les tempêtes à leurs heures 
les plus terribles. 

Cl. 

Ici tout proclame sa puissance : il est là-haut dans l'ombre de ces 
noirs sapins ; ici dans la voix mugissante des torrents; dans les pam- 
pres verdoyants semés sur la pente insensible qui mène au rivage : 
dans CCS flols caressants qui viennent au-devant de lui et l'adorent 
en baisant ses pieds avec un doux murmure. La forèl avec ses vieux 
arbres dont le ironc est blanchi par l'igc, mais dont les feuilles sont 
jeunes comme le plaisir, est encore à la même place que jadis cl 
ofl're à l'amour et à ses favoris une solitude peuplée; 

CIL 

Oui, peuplée d'abeilles et d'oiseaux, peuplée do myriades d'êlres 
aux formes féeriques, aux couleurs variées, qui, libres de toute con- 
trainte et pleins de vie, célèbrent ses louanges par des sons plus , 
doux queloule parole, et déploient innoccmmenl leurs ailes joyeuses. i 
Ici la source jaillissante, la cascade abondante cl sonore, les ra- A 
meaux de l'arbre qui balancent leur feuillage, la fleur dans son ' 
boulon, image frappante de la jeune beauté, toutes ces œuvres de 
l'amour forment un mélange harmonieux créé pour une fin unique 
et grandiose. 

CIIL 

Ici, l'être qui n'a point aimé peut s'initier aux tendres myslèresel 
faire de son cœur une pure flamme; celui qui les connail en ai- 
mera davantage : car c'est ici l'asile de l'amour, c'est là qu'il s'c.-l 
retiré, loin des tourments de lavanilé el des dissipations du monde; 
car il est dans sa nature de croître ou de mourir ; il ne peut rester 
immuable, mais il doit décliner ou s'accroîlre jusqu'à un bonheur 
immense qui, dans son éternité, peut rivaliser avec les immortelles 
splendeurs. 

crv. 

Ah! si Rousseau a choisi ce coin de lerre pour le peupler de ten- 
dres affections, ce ne fut point parune simple supposition romanes- 
que : mais il reconnut que la passion ne pouvait assigner un plus 
digne séjour à ces êircs épurés, enfants de l'icuagination. C esl 
dans ces lieux que le jeune Amour dénoua la ceinture de sa Psyché, 
les consacrant ainsi par un charme adorable. Solitude mystérieuse, j 
enchantée, où les sons, les parfums, les couleurs et les formes char- 
ment à la fois tous les sens, c'est dans ton sein que le Rhône a ' 
étendu sa couche et que les Alpes ont élevé leur trône I 

CY. 

Lausanne I el loi, Ferneyl vous nous rappelez des noms qui 
onl rendu vos noms célèbres : vous accueillites deux mortels qui, i 
par une roule périlleuse, ont cherché el atteint une gloire immor- j 
telle. Intelligences gigantesques, ils voulurent, comme jadis les Ti- j 
tans, entasser sur des doutes audacieux des iiensées capables d'al- ! 
tirer le tonnerre el le courroux du roi des cieux assiégé de nouveaUj 
si toutefois l'homme et ses outrages pouvaient provoquer de ce côte 
autre chose qu'un sourire, 

CVl. 

L'un était toute légèreté et tout feu. Inconstant dans ses désire 
comme un cnfanl, mais doué de l'esprit le plus varié : tour-à-tour 
gai ou grave ; inspiré par la sagesse et jiar la folie ; historien, poète 
cl philosophe ; prolée de tous les talents . il se inultipliail sous leure 
aspects divers. Mais son arme la plus terrible était le ridicule, qui, 
comme le vent, allait où le poussait son caprice, renversant toiilde- 
vanl lui, tantôt pour immoler la sottise, tantôt pour ébranler un 
trône. 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



SS 



cvn. 

L'autre, profond et réfléchi, creusant laborieusement sa pensée, 
employa des années à se faire un trésor de sagesse. Ami de la mé- 
ditalion, muni des ressources delà science, il sut donneràsou arme 
un tranchant acéré, et employa de solennels sarcasmes à saper des 
dogmes solennels. Roi de l'ironie, le plus puissant des talismans, il 
suscita dans le cœur de ses ennemis une rage, fille de la crainte, 
et le zèle des dévots se vengea en le condamnant à l'enfer : réponse 
éloquente et qui résout tous les doutes. 

CVIIL 

Repos à leurs cendresl S'ils ont mérité un châtiment, ils l'ont 
subi. 11 ne nous appartient pas de juger, de condamner encore 
moins. Un jour viendra où ces mystères seront révélés à tous, ou 
du moins ces espérances et ces craintes dormiront dans un même 
sommeil et sur le même oreiller, c'est-h-dire sur la poussière (cela 
seul est certain) qui demeurera comme notre trace ici-bas. Et alors, 
cette poussière revenant à la vie, comme la foi nous l'enseigne, se 
trouvera pardonnée ou appelée à soufiTrir justement. 

CIX. 

Mais laissons là les œuvres des hommes pour lire de nouveau dans 
celles que le Créateur a répandues autour de nous : terminons cette 
page de rêveries qui semble se prolonger sans fin. Chaque nuage 
qui passe sur ma tête se dirige vers les blanches Alpes : je veux 
escalader ces montagnes; je veux observer tout ce que découvrira ma 
vue, pendant que mes pas s'élèveront jusqu'à leur région la plus 
haute et la plus majestueuse, là où la terre force les puissances du 
ciel à recevoir ses baisers. 

GX. 

Ralie ! ô Ralie ! à ton aspect , l'âme s'illumine soudain de la 
lum ière des siècles qui ont brillé sur toi, depuis le jour où le fier Cartha- 
ginois faillit te conquérir, jusqu'àceux où un dernier reflet de gloire 
vint couronner tes héros et tes sages. Tu fus le trône et le tombeau 
des empires , et encore aujourd'hui c'est de Rome impériale , de la 
cité aux sept collines , que coule la source éternelle où vont s'a- 
breuver les âmes qui brûlent de la soif de connaître. 

CXL 

J'interromps ici une lâche reprise sous de tristes auspices. Sentir 
que nous ne sommes plus ce que nous avons été ; juger que nous 
ne sommes pas ce que nous devrions être ; armer noire cœur contre 
lui-même ; cacher enfin avec une fière susceptibilité , amour , haine, 
passion, sentiments, projets, chagrin ou dévoùment, en un mot 
tout ce qui domine notre pensée : c'est là en effet une rude tâche 
pour l'âme. N'importe ; l'épreuve en est faite. 

cxn. 

Quant à ces discours, enveloppés de la forme poétique, ce n'est 
peut-être qu'une ruse innocente, qu'un coloris jeté sur les scènes qui 
passent devant moi et que jetâche de saisir en passant pour distraire 
un moment mon cœur ou celui des autres. La jeunesse a soif de 
gloire nnaisjenesuis plusassez jeunepour considérer le dédain ouïe 
sourire des hommes comme unarrêtdefinitifde renommée ou d'oubli. 
J'ai vécu et je vivrai seul : que mon nom périsse ou surnage. 

CXIH. 

Je n'ai point aimé le monde, elle monde ne m'a pas aimé : je n'ai 
point capté le souffle empesté de sa faveur; je n'ai pointplié devant 
ses idoles un genou complaisant ;je n'ai point stéréotype le sourire 
sur mes joues ni fait de ma voix l'écho de la flatterie. Les hommes 
n'ont jamais eu lieu de me croire capable de pareilles bassesses : 
j'ai vécu au milieu d'eux, mais sans être un des leurs. Enseveli dans 
despenséesqui n'étaient pas leurs pensées, je serais encore tel aujour- 
d'hui si mon âme ne s'élait domptée et modérée elle-même. 

CXIV. 

Je n'ai point aimé le monde, et le monde ne'm'a pas aimé ; mais, 
lui et moi, séparons-nous en ennemis loyaux. Je crois encore, bien 
que je n'aie rien trouvé de pareil, je crois qu'il est des mots qui 
valent des faits, des espérances qui ne trompent pas, des vertus 
indulgentes, incapablesde tondre des piégesà la fragilité; je crois aussi 
' qu'il est des cœurs qui compatissent sincèrement aux douleurs d'au- 
Irul; qu'un ou deux êtres ici-bas sont presque ce qu'ils paraissent; 
qu'eniiû la bouté n est pas seulement un mot, et le bonheur un rêve. 

cxv. 

Ma fille ! c'est avec ton nom que ce chant a commencé : ma fille! 
c'est par ton nom que ce chant va finir. Je ne le vois pas... je 



ne t'enlends pas; mais personne ne peut s'identifier à toi comme je 
le fais. Tu es l'amie vers laquelle se projettent les ombres de mes 
lointaines années. Quoique tu ne doives jamais voir mes traits, ma 
voix viendra se mêler à tes rêves et arrivera jusqu'à ton cœur, quand 
le mien sera déjà glacé. Un signe de souvenir, un accent d'amour, 
s'élèveront pour toi de la tombe de ton père. 

CXVL 

Aider au développement de ton esprit , épier l'aube de tes joies 
enfantines , m'asseoir près de toi pour te voir presque grandir sous 
mes yeux, te suivre quand tu saisis la connaissance des objets, qui 
tous sont encore pour toi des merveilles , t'asseoir doucement sur 
mon genou et imprimer sur ta douce joue un baiser paternel : tout 
cela sans doute ne m'était pas réservé, et tout cela pourtant était 
dans ma nature... et même maintenant , je ne sais ce qui se trouve 
au fond de mon cœur, mais certainement il y reste quelque chose de 
semblable. 

CXVIL 

Ah I quand même la sombre haine te serait enseignée comme un 
devoir, je sais que tu m'aimerais encore. Quand on te cacherait mou 
nom, comme un charme qui porte la ruine, comme un titre anéanti ; 
quand même la tombe se serait fermée entre nous : n'importe ; je 
sais que tu m'aimerais encore. Quand môme on voudrait, et pourrait 
extraire mon sang de tes veines , ce serait en vain : tu ne men 
aimerais pas moins, tu conserverais ce sentiment plus fortement que 
la vie. 

cxYin. 

Enfanl de l'amour... quoique née dans l'amertume et nourrie dans 
les angoisses : tels furent les cléments dont se forma ton père ; 
tels furent aussi les Uens. Leur influence domine encore autour de 
toi : maislefeudeta vie sera plus tempéré et de plus hautes espérances 
te sont offertes. Que ton sommeil soit doux dans ton berceau! Du 
sein des mers , du sommet des montagnes où je vis maintenant , 
je voudrais t'envoyer autant de bonheur , hélas ! que tu aurais pu 
en répandre sur moi. 



CHANT IV. 

L 

J'étais à Venise sur le pont des Soupirs , entre un palais et une 
prison : je voyais les édifices s'élever du sein des flots comme au 
coup de baguette d'un magicien. Autour de moidix siècles étendent 
leurs ailes sombres, et une gloire mourante sourit à ces temps éloi- 
gnés où tant de nations subjuguées fixaient leurs regards sur les 
monuments de marbre du Lion ailé de Venise qui avait assis son 
trône au milieu de ses cent îles. 

IL 

On dirait la Cybèle des mers, fraîchement sortie de l'Océan, avec 
sa couronne de tours altières, se dessinant dans un lointain aérien, 
et majestueuse dans sa démarche comme la souveraine des eaux et 
de leurs divinilés.Et tel était en réalité son pouvoir ilesdépouillesdes 
nations forniaient la dot de ses filles, et l'inépuisable Orient versait 
dans son giron la pluie étincelante de ses trésors. Elle était vêtue 
de pourpre ; et ens'asseyantàses banquets, les monarques croyaient 
rehausser leur dignité. 

III. 

A Venise., les chants du Tasse n'ont plus d'écho, et le gondolier 
rame maintenant silencieux : les palais tombent en ruine sur le 
rivage , et la musique y charme rarement l'oreille. Ce luxe a fui , 
mais la bçaulc est toujours la même. Les empires s'écroulent , les 
arts tombent en décadence ; mais la nature ne meurt pas:elle n'ou- 
blie pas combien Venise fut autrefois chérie, Venise le rendez-vous 
de tous les plaisirs, le banquet du monde, le bal masqué de l'Italie. 

IV. 

Mais Venise a pour nous un charme plus puissant que sa renom- 
mée historique, que ce long cortège d'illustresombres qui, voilées de 
tristesse, pleurent sur le sceptre brisé de la cité des doges : l'Angle- 
terre y possèile un trophée qui ne périra point avec le Rialto; 
Shylock, Othello et Pierre Jaffler ne peuvent être effacés parle temps. 
Quand toutlereste aurait disparu, ils peupleraienteneore pour nous 
la rive solitaire. 

V. 

Les créations de la pensée ne sont point des corps d'argile: immor- 
telles par essence, elles produisent et multiplient en nous un rayon 
plus brillant, une existence plus chère : ce que le Destin a refusé 
à colle vie ^'ro^sièrc dans notre état de mortel esclavage, ces enfants 



'M 



LES VEILLEFS LITTfilLMUES ILMISTRI-ES. 



(lu gi'-iiic 110118 rnpporiciil : ils lianiiisscnt dahiiril ili- iiolrn Ame les 
pcnst'c» (iii'clle aliliiiiie ol ils cii preiinciil in piiicu ; ils rafialcliis- 
seul il- cii'iir (lunl li's picinièrcs fleurs se sont ciciiilcs <;l remplissent 
le vide où ils eu font iiatlre de nouvelles. 

VI. 

Lii est le recours du jeune Arc comme de la vieillesse : l'un y est 
conduit par l'espérance ; l'autre > clieichc un remède h lennin. l.e 
trisle isolement a sansdoulcpeupi(5 de ses ciéaiions bien des paf;ts,et 
iieut-flre est-ce lui (jui me pousse h remnlir le papicrqui est devant 
Bioi : pourtant il est dos objets dont la réalité puissante éclipse nos 
régions de féerie, des obicU dont les formes cl les couleurs surpas- 
Bcnl en beauté notre ciel 
fanlaslii)iic cl les bizarres 
constellalions dont la mu- 
se se plait à lo peupler. 



VII. 

J'en ai vu ou rêvé do 
somlilables ; mais n'y pen- 
sons plus. Ils sont venus 
à moi sous les apparen- 
ces de la vérité et ont 
disparu comme des son- 
ges ; et quoi qu'ils aient 
pu être d'abord , ce ne 
sont maintenant que des 
rftvcs. Je pourrais les 
remplacer, si je voulais : 
car ma pensée est fécon- 
de en créations pareilles 
à celles que j'ai cherchées 
et que j'ai trouvées quel- 
quefois ■ renonçons-y é- 
galement. La raison, qui 
se réveille en raoi, con- 
damne comme insensées 
ces illusions trop chères : 
et d'autres voix me par- 
lent, d'autres objets me 
pressent. 

VllI. 

J'ai .appris les langapcs 
des aiitri'S peuples et j ai 
cessé d'être un étranger 
linrs de mon pays natal. 
Quand un esprit sait être 
lui-même , aucun chan- 
gement ne l'élonnc ; il 
n'est difficile ni de trou- 
ver ni lie se créer mémo 
une patrie parmi les hom- 
mes... ou même en de- 
hors. Et pourtant je suis 
né dans un pays dont on 
]ieut être lier, et non sans 
raison... Pourquoi donc 
ai -je laissé dernière moi 
cette île, asile inviolable 
de la sagesse et de la li- 
berté f pounjuoi vais-jc 
chercher un autre foyer 
par-delà les mers? 



IX. 

Celle patrie, peut-être l'ai je aimée avec ardeur, et dussé-je laisser 
ma cendre dans une terre étrangère, |)Cut-élro imm e.*|)ril rcvolora- 
l-il vers clic... si toulcfois l'Ame dégagée du curpspeul se choisir un 
sanctuaire. Je gardi: l'espérance de vivre dans la mémoire des miens, 
de laisser un souvenir rappelé dans ma laii;.'ui; natale. Si c'esl aspi- 
rer trop haut et irup joiji; sj nia remuiiniéi' doit , comme ma for- 
tune, croître rapideiuent, et rapidement se fléirir; 




besoin. Les épinc.i que j'ai rocui'illies proviennent de l'arbre que 
j'ai piaillé : elle'i m'ont iiéehiré, et je saigne : je devais savoir quel 
fruit sortirait d'une (elle semence. 

XI. 

L'Adriatique, condamnée au veuvage, pleure son époux : son ma- 
riage annuel ne se renouvelle plus, et le Bucentiurc di'périt dans le 
|)ort, parure oubliée des noces interrompues. .Sainl-.Marc voit encore 
sou lion s'élever où il s'élevait jadis; mais il n est plus i|u'iine déri- 
sion d'un pouvoir aboli, sur celle place orgueilleu.se qui vil un em- 
Çcreur suppliant cl où les monarques contemplaient d'un œild'envio 
cnise,. la reine des Ilots, la plus riche des fiancées. 

Xll. 

Où s'est humilié le mo- 
narque .Souabe , règne 
niainlenant l'Autrichien : 
un empereur foule avec 
dédain le sol où un em- 
iicrcur a plié le genou. 
Des royaumesdevicnnent 
de simples provinces, des 
cités souveraines portent 
des chaînes retentissan- 
tes. Les nations descen- 
dent du pinacle de la puis- 
sance quand elles ont h 
peine senti les rayons du 
soleil de la gloire, et toul- 
à-coiip elles s'écroulent 
comme l'avalanche déla- 
chée du (lanc de la mon- 
tagne. Oh ! une heure 
seulement de l'aveugle 
Daiidulo , le chef ociogé- 
naire, conquérant de Uy- 
zance. 

XIII. 

Sur le portail de Saint- 
Mare sont encore ses che- 
vaux de bronze dont les 
harnais dorés brillent au 
soleil : mais la menace 
<le Uoria ne s'est-elle pas 
accomplie ? les coursiers 
ne sont-ils pas bridés ? 
Venise vaincue a vu finir 
ses treize siècles de liber- 
lé : va-t-elle, comme une 
plante marine, disparaî- 
tre sous les flots d'où elle 
est sortie? Ah! mieux 
vaudrait pour elle être 
ensevelie dans les vagues 
et fuir dans les profon- 
^=^ deurs de sa tombe ces 

*^ cruels étrangers de qui sa 

soumi.ssion achète un c- 
pos sans honneur. 

hin. XIV. 

Jeune, elle était bril- 
lante de gloire, celait une 
autre Tyrl Le surnom de 
ses enfants leur avait été 
donné par la victoire; c'étaient les Planteurs de lion(i). insigne qu'ils 
porlèrent h travers le sang et la (lamme sur la terre et la mer sub- 
juguées. Kaisant de nombreux esclaves, elle sut se maintenir libre 
et fut le boulevart de IKurope contre la puis.sance ollumane ; je 
l'en allesle. ô CancMe, rivale de Troie, et toi, golfe immortel qui 
vis la bataille de Lépante ! Car ni le temps ni la tyrannie ne pour- 
ront effacer ces deux noms. 

XV. 



Si le sombre oubli doit interdire à mon nom l'entrée du temple 
où les nations honorent leurs moris illuslres, soit! que le laurier 
décore une tôle plus digne, cl que l'on grave sur ma tombe l'épi- 
tapbe lacédémonienne : « Sparte eut plus d'un fils meilleur que 
lui. » lin allcndant je ne réclame pas de sympaihie : je n'en ai pas 



Pareilles h des statues de cristal , les nombreuses images des an- 
ciens doges sont réiluites en poudre ; mais le vaste cl somptueux 
palais qui fut leur demeure parle encore de leur splendeur antique ; 
leur scepire brisé, leur épee rongée par la rouille, sont sous l'< 
pieds de I étranger. Ces édifices inhabiles, ces jdads désertes, es 
visages insolites, en le rapi>elant trop souvent, o \ cuise ! qu'-l est 

(1) Piantar il f«ne d'où Pantalon. 



OEUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



57 



Ion osclavage et quels snnt tes maîtres, ont jeté sur ton cncciulc 
adorable un nuage Je désolation. 

XVI. 

Quand Athènes fut vaincue à Syracuse, quand des milliers de ses 
soldais enchaînés subirent le joug de l'esclavage, ils durent leur 
délivrance à la muse de l'Attique, dont les chants leur servirent 
de rançon loin de la terre natale. Voyez ! au son de leur hymne 
tragique , le char du vainqueur étonné s'arrête , les rênes et le 
glaive inutile s'échappent de ses mains : il brise les chaînes des 
captifs et leur dit de remercier le poète de ses vers et de leur li- 
berté. 

XVII. 

Ainsi, ô Venise, quand 
même tu n'aurais pas 
d'autres titres plus puis- 
sants , quand même ta 
glorieuse histoire serait 
oubliée, ainsi le culte que 
tu rends à un poète divin 
en répétant ses vers, ton 
amour pour le Tasse au- 
rait dû rompre les fers 
dont les tyrans t'ont char- 
gée. Ton sort actuel est 
un opprobre pour les na- 
tions et pour toi surtout, 
ô Albion I La reine de 
l'Océan devrait-elle aban- 
donner les enfants de 
l'Océan ? Que la chute 
de Venise te fasse penser 
à la tienne, en dépit de 
tes humides murailles. 

XVIII. 

J'aimai cette ville dés 
mon enfance ; c'était pour 
mon cœur une cité ma- 
gique, s'élevant du sein 
des mers comme un pa- 
lais aux colonnes liqui- 
des , séjour des plaisirs , 
rendez-vousdes richesses: 
Otway, RadclilTe, Schil- 
ler, Shakspeare, avaient 
gravé son image dans 
mon esprit; et quoique je 
l'aie trouvée dans sa dé- 
cadence, je n'ai pas ces- 
sé de l'aimer : peut-être 
m'est-elle plus chère en- 
core par ses infortunes 
que si elle était toujours 
l'orgueil , la merveille et 
le spectacle du monde. 

XIX. 

Je puis la repeupler à 
l'aide du passé... et son 
présent suffit encore aux 
yeux, à la pensée, aux 
mélancoliques médita - 
tions : c'est plus encore 
que je ne cherchais, que 

je n'espérais trouver dans ses murs. Quelques-uns des plus heureux 
jours qui sont entrés dans le tissu fragile de ma vie te doivent leurs 
brillantes couleurs, ô Venise ! S'il n'était des sentiments que le Iciniis 
ne peut endormir, que les tortures ne peuvent dissiper, tous les 
miens seraient maintenant glacés et muets. 

XX. 

Mais les plus hauts sapins des Alpes ne croissent que sur les rocs 
V les plus hauts et les moins abrités: leurs racines poussent dans une 
pierre stérile , sans qu'aucune couche de terre les soutienne contre 
le choc des tempêtes; et cependant leur tronc s'élance vers les cieux, 
et brave les aquilons mugissants , tant ((u'enfln sa grandeur et ses 
formes deviennent digues des montagnes dont les blocs de sombre 
granit ont enfanté el nourri cet arbre géant. Ainsi peut vivre et 
croître l'àmc. 




Le pont des Soupirs à Venise. 



XXI. 

L'existence peut se maintenir, la vie et la souffrance peuvent 
pousser de profondes racines dans des cœurs nus et désolés : ie 
chameau marche muet sous les plus lourils fardeaux , et le loup 
meurt en silence. Que ces exemples ne soient point perdus pour 
nous. Si des êtres d'une nature inférieure et sauvage peuvent 
soulTrir sans se plaindre, nous qui sommes formés d'une argile jdus 
noble, sachons supporter le malheur... ce n'est d ailleurs que pour 
un jour. 

XXII. 

Toute souffrance détruit, ou est détruite par celui qu'elle atteint: 

dans les deux cas, elle a 

un terme. Quelques-uns, 

ranimés par un nouvel 

_ ^___ _ espoir, retournentau point 

'" " -' ^^ " d'où ils sont venus, se 

proposent le même but et 
se remettent à filer la mê- 
me trame; d'autres, abat- 
tus et courbés, les che- 
veux blanchis , le front 
hâve, .sont flétris avant le 
temps et périssent avec 
le roseau leur appui ; 
d'autres enfin appellent 
à eux la dévotion , le 
travail, la guerre, la ver- 
tu ou le crime, selon que 
leur àme fut faite pour 
s'élever ou pour ramper 

XXIII. 

Maïs de ces douleurs 
comprimées il reste tou- 
jours un vestige sembla- 
ble à la piql'ire du scor- 
pion , plaie à peine visi- 
ble mais toujours impré- 
gnée d'une nouvelle a- 
mertume ; les causes les 
plus futiles peuvent faire 
retomber sur le cœur le 
poids dont il eiît voulu 
s'alléger pour toujours : 
un bruit, une série de 
sons, un soir d'été ou de 
printemps, une fleur, le 
vent, l'aspect de l'Océan, 
tout enfin peut rouvrir 
nos blessures en touchant 
la chaîne électrique qui 
nous enveloppe de ses 
liens invisibles. 

XXIV. 

Et nous ne savons ni 
comment ni pourquoi ; et 
il nous est impossible de 
remonter jusqu'au nuage 
qui recelait cet éclair de 
l'âme; mais nous sentons 
la commotion qui se re- 
nouvelle, et rien ne peut 
elîacer la noire et dou- 
loureuse trace qu'elle 
laisse après elle : car c'est au moment oij nous y pensons le moins 
que des objets familiers, indéterminés, évoquent à notre vue les fan- 
tômes qu'aucun exorcisme ne peut écarter : les cœurs froids, les 
cœurs infidèles, el peut-être les morts aimés, pleures, perdus... trop 
nombreux encore malgré leur petit nombre. 

XXV. 

Mais mon âme s'égare ; je la rappelle pour méditer sur la déso- 
lalion d'un pays, ruine vivante au milieu des ruines. Quelle cher- 
che la trace des empires déchus , des grandeurs ensevelies dans 
cette contrée qui fut la plus puissante de toutes aux jours de son 
antique domination , qui est encore et qui sera éternellement la 
plus belle : moule pi'imilif où la main céleste de la nature a jeté le 
type des héros et dos hommes libres, de la beaulc el du courage... 
des maîlies de la terre et des mers : 



5S 



LKS VEILLEKS LIITEKAIKES ILLUSTKEES. 



XXVI. 

R('piililiqiie do rois, citoyens du Rome I... Kt itppiiis cc tempfi. i' 
hoMc llalic. In fus et lu va encore le jar^liii du inondi', l;i pnlne du 
lionu daii« lis arts comme dans In n.iluro. M^nn^ <l.in8 ta solitude, 
i|u.v ,1 lil (le comparahie h loi? Les ronces que tu produis sont 
belies, el Ion sol inciille est plus riche que la fertilité des autres cli- 
mais. Ta chute est une gloire, et tes ruines sont parées d'un charme 
inelVaçable et pur. 

XXVIl. 

La lune s'est levée : pourtant il n'est pas nuit: le soleil qui descend 
partage avec elle l'empire des cieiix : un océan de lumu'îre haifrne 
les sommels bleuAlres des Alpes du l'riuul. Le ciel est pur de tout 
nnat-e ; mais toutes les couleurs .seinldent s'v fondre pour former un 
\aste arc-en-cici avant son centre à l'occident où le jour qui linit 
rejoint l'élernilé du passé ; tandis (pi'à l'opposilc la douce image de 
Diane (lotie dans l'air azuré, comme une Ile solitaire, séjour des 
bienheureux. 

XXVIIl. 

lue seule étoile brille au|>rès d'elle, et règne avec elle sur la 
moitié du riaiil empyrée. Cependant l'Océan lumineux de l'Est sou- 
lè\c toujours ses va'gues brillantes et en couvre les pics de la loin- 
laine lUiélie : le jour et la nuit continuent leur lutlo jusqu'au mo- 
ment où la nature vient faire rentier toutes choses dans lonlrc 
accoutumé. La profonde Urenla roule lentement ses (lolscolorésdela 
teinle de rose qu'y réQéchit le ciel, courant qui se mire dans un 
autre courant. 

XXIX. 

L'onde est remplie de l'image du ciel qui à l'horizon descend 
jusqu'il la mer; et toutes les couleurs du firmament, depuis le glo- 
rieux couchant jusqu'à la p^Ue étoile qui se lève, y répètent leur ma- 
gique variété... Cependant la scène change : une ombre indécise 
jelie son manleau sur les montagnes lointaines : le jour qui fuit 
meurt comme le dauphin ;i qui, dil-ou, chaque convulsion donne 
une couleur nouvelle : la dernière est la plus éclatante... puis tout 
est fini... un gris sombre a tout remplacé. 

XXX. 

Dans Arqua est une tombe, un sarcophage élevé sur des pilastres, 
où reposent les ossements de l'amant de Laure : là se rendent ceux 
qu'ont charmés ses chants harmonieux, pèlerins voués au culte du 
génie. Ce poète naquit pour créer une langue et relever son pays 
de l'obscurité où l'avait plongé le joug stupide des barbares. En arro- 
sant de ses pleurs harmonieux l'arbre où il avait gravé le nom de 
la dame de ses pensées, il s'est assuré à lui-même l'immortalité. 

XXXI. 

Arqua, ce village des montagnes, est le lieu qui le vit mourir et 
qui a recueilli sa cendre : c'est là qu'il passa ses derniers jours. Les 
villageois sont fiers (fierté bien légitime et qu'il faut respecter) de 
montrer au voyageur la denioure et le monument du iioèle : simples 
l'un et l'autre,' mais d'une noble simplicité, plus en liarnionie avec 
ses chants que ne serait une pyramide érigée sur sa tombe. 

xxxn. 

Ce doux et tranquille hameau qu'il habita semble un séjour fait 
exprès pour les moriels pénétrés du sentiment de leur fragilité. 
Déçus dans leurs espérances, ils trouvent un asile sous le frais om- 
brage d'une colline verdoyante, d'où ils peuvent contempler dans 
une perspective lointaine les bruyantes cités; mais c'est en vain 
que l'éclat des villes se déploie, il ne saurait plus tenter des cœurs 
désabusés : n'y a-t-il pas pour eux une fêle dans chaque rayon d'un 
beau soleil. 

xxxin. 

IVun soleil qui leur montre les montagnes, le fenillage et les 
fleurs, et qui se réQéchit dans le ruisseau murmurant, tandis que 
les heures limpides comme l'onde s'écoulent dans une calme langueur 
qui peut ressemblera la paresse, maisqni a pourtant son cMé moral. 
Si la société nous enseigne la vie, la solilune doit nous apprendre à 
mourir. On n'y trouve point de flatteurs; la vanité ne peut nous y 
prêter son secours illusoire : l'homme s'y trouve seul en face de 
son Dieu : 

XXXIV. 

Peut-être aussi en face des démons ennemis des meilleures pen- 
sées et choisissant pour leur proie les âmes mélancolinues qui , 
bizarres dès leur enfance, ont toujours recherchédes lieux ae terreur 
et do lénèlircs : .se croyant prédestinés à d'incurables maux , les 
morlcIs ainsi doués voient di sang dans le soleil: à leurs jeuK la 
terre est une tombe, la tombe un enfer, et l'enfer lui-même a des 
horreurs sans bornes. 



Toi, né pour manger, v 
les brutes , auxquelles tu 
plus spleudide et une établ 
front sillonné une auréole 
puis éblouit tous les yeux 
coterie de la Crusca ei de 
incapable de sup])orter des 
cordante de son paj's, lyre 
des dents qu'elles agacent. 



XXXV. 

() Fcrrarel l'herbe croit dans tes vastes rues dont la nyméii.. 
n'était pas faite pour la solitude : on dirait que la malédiction nèm! 
sur le séjour de les antiques souverains, de cette même mainon d'I^st 
qui pendant des siècles maintint sa domination dans tes murs, 
princes ipii selon leur caprice furent tour-à-lour les tyrans et les 
protecteurs des hommes qui ceignaient le laurier du Dante. 

XXXVI. 

De C08 princes le Ta;se est la gloire et la honte. Rcoutcz ses vers; 
puis, allez visiter sa cellule : voyez de quel prix T'inpiato a payé 
sa renonmiéc ; voyez quel séjour Alphonse a offert à wjn poète ! Le 
misérable despote ne iml réussir ;i faire plier le génie nu il voulait 
éteindre : en vain il le plonge:i dans un enfer où il 1 entoura de 
maniaques; une gloire immortelle dissi[ia les nuages qui obscur- 
cissaient son nom ; 

XXXVII. 

Et ce nom fera toujours verser des )ib>urs, ce nom sera éternel- 
lement honoré, tandis que le tien, ô Alphonse, pourrirait dans l'ou- 
bli et se perdrait dans l'ignoble poussière, dans l'obscur né.-inl 
d'où est sortie ton orgueilleuse r.ace, si tu ne formais dans la chaîne 
des destinées du poète un anneau qui nous rappelle la vulgaire mé- 
chanceté. prince I avec quel mejiris nous rappelons main- 
tenant tes litres I comme ta splendeur ducale s'efface dans la posté- 
rité, toi qui, né dans une autre sphère, aurais à peine été le digne 
esclave de celui que tu condamnas à soulfrir. 

XXXVIII. 

ivre méprisé et mourir comme meurent 
ressemblais, sauf que tu eus une auge 
B plus vaste ; lui. portant autour de son 
de gloire qui déjà brillait alors, qui dc- 
cn dépit de tous ses ennemis , et de la 
ce Boileau , esprit envieux et mcs(|uin , 
chants qui faisaient honte à la lyre dis- 
de laiton aux sons monotones, supplice 

XXXIX. 

Paix à l'ombre outragée de Torquato ! pendant sa vie et après sa 
mort, son deslin était de servir de but aux traits emyioisonnés de U 
haine, traits dunt aucun nel'alteignit. vainqueur de tous les bar- 
des modernes! chaque année renouvelle par millions les habitants 
de la terre : mais combien de temps l'océan des générations devra- 
t-il rouler ses vagues, sans que cette multitude réunie enfante un 
génie égal au tien ? En coudensant tous les rayons épars, on n'en 
formera jamais un soleil. 

XL. 

Mais tout grand que tu es, tu as trouvé des rivaux dans tes devan- 
ciers, dans les compatriotes, les chantres de l'Enfer et de la Che- 
valerie : le premier, père de la poésie toscane, chanta la Divine co- 
médie; l'autre, égal en mérite au Florentin, fut le Wallcr-Seoll du 
Midi , de même que celui -ci peut être appelé 1 Ariosle du Nord : 
car tous deux surent créer uu monde magique, tous deux chantè- 
rent les dames ei I4 guerra , les aventures d'amour et les exploits 
chevaleresques. 

XLI. 

Un jour, la foudre arracha du buste de l'Arioste le laurier de fer 
dont il était couronné ; et la foudre ne fut pas inique , car la véri- 
table couronne que tresse la Gloire est cueillie sur le noble arbuste 
qui ne craint pas le feu du ciel, et celle trompeuse imitation ne fai- 
sait que déparer le front du poète. Et toutefois , si la superstition 
s'afflige de ce présage, qu'elle sache que sur la terre la foudre sanc- 
tifie tout ce qu'elle touche ; et qu'ainsi la tête du poète est doub! 
ment consacrée. 

XLII. 

Italie! Italie ! tu as reçu le don fatal de la beauté, funèbre douai.-e, 
source de tes maux présents et passés; car la honte a creusé sur t'in 
front charmant des sillons de douleur, et tes annales sont gravée* 
en caractères de flamme. Plût au ciel que dans ta nudité tu possé- 
dasses moins de charmes ou assez de force pour proclamer lo<< 
droits, et terrifier, rejeter de ton sol les brigands qui viennent •" 
foule répandre ton sang et boire tes larmes de détresse. 

XLIII. 

Alors, ou tu inspirerais un salutaire effroi; ou, moins désirée, 
tu coulerais des jours humbles et pacifiques , et l'on n'aurait point 
h déplorer l'effet destructeur de tes cliarnies : alors on ne verrait 
plus ces torrents d'hommes que rien ne peut lasser sans cesse «les- 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



cendre des sommets des Alpes : des hordes de spoliateurs de toutes ] 
nations ne viendraient plus sur les rives du Pô s'abreuver à la fois 
d'eau et de sang ; l'épée de l'étranger ne serait plus ta seule et triste 
défense, et tu ne te verrais pas, victorieuse ou vaincue, l'esclave de 
tes amis ou de tes ennemis. 

XLIV. 

Dans les voyages de ma jeunesse, j'ai suivi la route tracée par ce 
Romain (1) , l'ami de la plus haute intelligence de Rome , l'ami de 
Tullius : comme mon vaisseau poussé par une douce brise glissait 
sur la mer écumante et bleuâtre, je vis devant moi Mégare;- der- 
rière moi était Egine, le Pirée à ma droite, et de l'autre côté Corin- 
the. Penché sur la proue , je contemplais toutes ces cités réunies 
dans la même destruction , désolant spectacle qui avait également 
frappé la vue de mon devancier. 

XLV. 

Car le temps n'a point relevé ces villes antiques ; seulement sur 
leurs débris ont surgi des constructions barbares qui ne rendent que 
plus attendrissants et plus chers les derniers rayons de ces lumières 
à demi éteintes et les reliques mutilées de ces grandeurs évanouies. 
Le Romain a vu, dès son époque, ces tombeaux, ces sépulcres de 
cités qui excitent une si douloureuse admiration ; et sur une page 
que les siècles ont épargnée, il nous a transmis la leçon morale qu'il 
a tirée de son pèlerinage. 

XLVL 

J'ai devant moi celte page éloquente , et sur celle que j'écris je 
dois ajouter la luine de sa propre patrie à la liste de tous les Etats 
dont il regrettait le déclin et dont je pleure la mort. Tout ce qu'oc- 
cupait déjà la désolation, elle l'occupe encore; et maintenant, nélas! 
Rouie, l'impériale Rome, courbe sa tète sous le même orage, dans 
la même poussière et les mêmes ténèbres! et nous passons devant 
le squelette de son corps titanesquc, débris d'un autre monde, 
dont les cendres sont encore chaudes. 

XLVIl. 

Et cependant, Italie! le bruit des injures qui te sont faites doit 
retentir et retentira de rivage en rivage parmi toutes les nations. 
Mère des arts comme autrefois de la guerre, ta main qui fut notre 
appui est aujourd'hui notre guide. Mère de nos croyances, devant 
qui les nations se sont agenouillées pour obtenir les clefs des cieux! 
1 Europe, repentante de son parricide, saura te délivrer, refouler 
au loin les flots des barbares, et obtenir de toi son pardon. 

XLVIII. 

Mais l'Arno nous appelle vers les blanches murailles de l'Athènes 
de l'Etrurie : là des palais féeriques réclament et obtiennent notre 
tendre intérêt. Ceinte d'un amphithéâtre de collines , Florence re- 
cueille ses vins, ses blés, ses huiles; et tenant en main sa corne 
pleine, l'Abondance joyeuse bondit auprès d'elle. C'est sur le rivage 
arrosé par le riant Arno que sont nés le commerce et le luxe mo- 
dernes; c'est là que la science, sortant de son tombeau, vit naître 
pour elle un nouveau matin. 

XLIX. 

C'est là que Cypris aime encore sous son enveloppe de marbre 
et remplit de sa beauté l'atmosphère qui l'entoure : en contem- 
plant ces formes plus suaves que l'ambroisie , nous aspirons une 
portion de son immortalité; le voile des cieux est soulevé à demi ; 
nous restons immobile sous le charme ; dans les contours de ce 
heaii corps, dans les traits de ce visage divin, nous voyons ce 
que peut produire le génie de l'homme, là où s'arrête la nature; et 
nous envions à l'antiquité, enthousiaste idolâtre, la flamme innée 
qui a pu donner l'âme à une si belle enveloppe. 

L. 

Nous regardons, puis nous détournons la tête sans fixer nos re- 
gards, éblouis, enivrés de tant de beauté , le cœur chancelant sous 
la plénitude des sensations. Là, pour toujours enchaînes au char 
de l'art triomphant , nous sommes ses captifs et ne pouvons nous 
éloigner. Ah! ce n'est pas le lieu de répéter de vains mots, des 
termes scieutifiques, pitoyable jargon du traliquant de marbre à l'aide 
duquel le pédantisme fait sa dupe de la sottise : n'avons-nous pas 
^es yeux ;et notre sang, nos artères, notre cœur, n'ont-ils pas con- 
firmé le jugement du berger dardanien ? 

LL 

N'est-ce pas sous cette forme, ô Vénus, que tu te montras à 

(1 ) Voyez la Inttre célèbre de Servius .Siilpicius à Cicéron sur la.mort 
âfiTultin, lillo do l'orateur romain. . ., uj 'tùOiijiu.l 



Paris , ou à Anchise mille fois pins heureux ? Ou bien est-ce ainsi 
que , dans tout l'éclat de ta divinité, tu vois à tes pieds ton vaincu 
le dieu de la guerre? Appuyé sur tes genoux, ses regards, qui con- 
templent ton front comme un astre, se repaissent du divin incarnat 
de tes joues ; et cependant de tes lèvres comme d'une urne, une 
lave de baisers pleut sur ses paupières, sur son front, sur ses lèvres. 

LIL 

Brijlanls et plongés dans l'extase d'un amour muet , ne pouvant 
trouver dans leur divinité même les moyens d'exprimer, d'accroître 
ce qu'ils éprouvent, les dieux deviennent de simples mortels ; et la 
destinée de l'homme compte des instants pareils aux plus brillantes 
heures de l'existence des dieux. Mais le poids de notre argile re- 
tombe bientôt sur nous... Soit, il nous est permis de renouveler de 
pareilles visions et de produire, en nous inspirant de tout ce qui 
fut , de tout ce qui pourrait être , des créations rivales de ta statue, 
ô Cylhérée , images des dieux sur la terre. 

LIU. 

Je laisse à des plumes savantes, à l'artiste el à l'amateur (le singe 
de l'artiste) , le soin de prouver comment ils comprennent la grâce 
de cette courbe, la volupté de ce méplat ; je leur laisse à décrire l'in- 
descriptible : je craindrais que leur souffle fétide ne vînt rider l'onde 
limpide où toujours se réfléchira celle image : miroir fidèle et pur 
du plus aimable rêve qui descendit jamais des cieux pour rayonner 
dans l'âme d'un mortel. 

LIV. 

L'enceinte sacrée de Sanla-Croce renferme des cendres qui la 
sanctifient doublemenl, et qui seraient à elles seules un reste d'im- 
mortalité , quand môme il ne resterait ici que le souvenir du passé, 
et cette poussière, relique de génies sublimes qui sont allés se réu- 
nir au chaos : ici reposent les ossements de Michel-Ange, d'Alfiéri 
el les tiens, ô fils des étoiles, ô malheureux Galilée; ici la terre dont 
fut formé Machiavel est retournée à la terre. 

LV. 

Voilà quatre génies, qui , comme les quatre éléments, suffiraient 
à toute une création. ItaUe I le temps , en déchirant en mille lam- 
beaux ton manteau impérial, refuse néanmoins à toute autre contrée 
la gloire d'enfanter des grands hommes du sein même de ses ruines. 
Ta décadence est encore empreinte d'un reflet de divinité qui la 
dore et la rajeunit de ses rayons : Canova n'est-il pas aujourd'hui 
ce que tes grands hommes étaient autrefois ? 

LVL 

Mais où reposent les trois enfants de l'Etrurie : Dante, Pétrarque 
et le barde de la prose, ce génie créateur qui écrivit les « Cent nou- 
velles d'amour? « Où ont-ils déposé leurs ossements? car ils méri- 
taient d'être distingués du vulgaire dans la mort comme dans la vie. 
Leurs restes ont-ils disparu, et les marbres de leur patrie n'ont-ils 
rien à nous en apprendre? Les carrières florentines n'ont-elles pu 
fournir pour eux un seul buste? N'out-ils pas conûé leurs restes 
à la terre qui leur donna le jour? 

LVIL 

Ingrate Florence , Dante repose loin de toi ; comme Scipion , il 
est enseveli sur un rivage qui te reproche ton injustice. Tes factions, 
dans leurs guerres plus que civiles, ont proscrit le barde que les en- 
fants de tes enfants adoreront à jamais en l'entourant vainement de 
leurs remords séculaires. Quant au laurier que le front de Pétrar- 
que a reçu à ses derniers moments , il avait crû sur un solétranger 
et lointain : tu ne peux réclamer ni sa vie, ni sa renommée , ni sa 
tombe qu'un des tiens a lâchement violée. 

Lvin. 

Mais du moins Boccace a laissé sa cendre à sa patrie ? elle repose 
sans doute parmi celles de ses grands hommes; et des voix harmo- 
nieuses et solennelles ont chanté les suprêmes prières pour celui 
qui doua la Toscane de sa langue de sirène, cette poésie parlée, cette 
véritable musique dont chaque intonation est une mélodie? Non ; 
l'hyène du bigotisme a renversé, a outragé sa tombe; une place lui 
a même été refusée parmi les morts obscurs ; car on saurait qui est 
là, el le passant lui donnerait un soupir. 

LIX. 

Leur cendre illustre manque donc à Santa-Crocc; mais ils y bril- 
lent par leur absence même, comme autrefois dans le cortege de 
César l'image' alisenie de Brulus n'en rappelait que mieux à Home 
la mémoire du plus dévoué de ses enfants. Combien tu es plus heu- 
reuse, ù Uavenne ! Sur ton rivage antique, dernier rempart de 1 em- 
pire croulant, repose onlouréo d'honneurs la cendre de l'illustre 



CO 



LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES. 



exilé. Arqua aussi conserve avec orgueil son trésor d'harmonieuses 
reli(|iies, tandi» i|uc Florence, les jeui en pleurs , rcdcmaûdc en 
vain les moris qu elle a proscriu. 

LX. 
Quimpnrle celle nyraniid«de pierres prérieuscs, où le porphyre, 
le jaspi-, l'agale el (les marbres de toutes couleurs enchâssent les 
Dssemcnls de ces princeit marchands? I.c pavé de mosaïque qui re- 
couvre la tfte des princes n'a jamais été foulé d'un pied aussi r. s- 
ppolueux que le vert pazmi dont la fraîcheur est entretenue par la 
rosée, étincelant.H la clarté des étoiles, modeste monument de ces 
morts dont les noms seuls sont des mausolées pour la muse. 

LXI. 

Aux bords de l'Arno, dans ce palais consacré aux arts par un luxe 
princier el où la sculpture rivalise avec sa sœur la reine de l'arc -en- 
ciel, on trouve encore bien des merveilles propres à flatter le couir 
el lès yeux... mais non les miens: car j'ai accoutume ma jiensée h 
embrasser la nature plutôt au sein des campagnes que dans les pa- 
ieries de l'art : bien qu'un chef-d'œuvre attire les hommages de 
mon esprit, pourtant j'en exprime moins que je n'en ressens ; 

LXII. 

Car mon imagination a d'autres allures, et j'erre plus h mon aise 
sur les bords du lac Trasimène et dans leurs défilés funestes à la 
témérité des Romains. Là, j'évoque le souvenir des ruses du chef 
carthaginois, et son adresse à engager l'ennemi entre les monta- 
gnes et le rivage. Je crois voir h mort cclaircir les rangs des Ro- 
mains désespérés mais non abattus ; je crois voir les torrents gonflés 
par des flois de sang, sillonner la plaine brûlante, semée au loin 
(les débris des légions 

LXIII. 

On dirait une foiét renversée par le vent des montagnes; et telle 
fut dans celle fatale journée la fureur du cond)al. toile est cotte fré- 
nésie ([ui ne laisse h l'Iioninic de facultés que pour le carnage, qu'un 
tremblement de terre eut lieu el ne fut point remarqué des eom- 
batlantsl Nul ne senlil la nature troublée chanceler sous ses pieds 
el ouvrir un tombeau pour ceux à qui leur bouclier servait de lin- 
ceul ; telle est la haine qui absorbe toutes les pensées de deux peu- 
ples armés l'un contre l'autre! 

LXIV. 

La terre était pour eux comme une barque au rapide roulis qui 
les emportait vers lélcrnité : ils voyaient bien l'Océan autourd'eux, 
mais ils n'avaient point le temps de remarquer les mouvements de 
leur navire; les lois de la nature étant sus|iendues en eux , ils ne 
ressentaient rien de celle terreur qui régne partout, alors (|ue les 
montagnes tremblent ; que les oiseaux, fuyant de leurs nids renver- 
sés, vont eherrhcr un refuge dans les nuages ; que les troupeaux 
mugissants s'aballenl sur la plaine qui ondule, et que la terreur de 
l'homme ne trouve plus de voix. 

LXV. 

Bien différent est le spectacle que Trasimfcne offre aujourd'hui : 
le lac est une plaque d'argent, et la plaine n'est sillonnée que par le 
soc de la charrue; les vieux arbres s'élèvent pressés eonmie autre- 
fois les morts, à la place même où ils ont planté leurs racines: mais 
un ruisseau , un ]ielit ruisseau au lit étroit , à l'onde rare , a pris 
son nom du sang qui-dans un jour fatal y tomba comme une pluie : 
le Sanguinelto indique le lieu où les mourants humectèrent le sol 
et rougirent les flots indignés. 

LXVL 

Mais loi, ô Clitumne, jamais onde plus douce que ton cristal mo- 
bile n'invita la naïade à y mirer, .'i y baigner ses beaux membres 
nus ; tu arroses paisiblement des rives herbeuses où vient paître le 
taureau blanc comme le lait. le plus pur des dieux-fleuves, le 
plus calme d'aspect et le plus limpide, sans doute tes flols n'ont 
jamais été souillés par le carnage; les flols ont pu toujours servir 
ûe bain el de miroir a la jeune beauté. 

LXVU. 

Près de ta rive fortunée, sur la douce pente de la colline, un tem- 
ple, aux proportions sveltes el délicates, s'élève pour consacrer la 
mémoire; au-dessous coule Ion onde paisible : souvent on voit bon- 
dir à sa surlace le poisson à lécaille argentée qui habite et se joue 
dans les profondeurs des eaux cristalhnes, et parfois un lis d'eau 
détache de sa lige fait voile et s'abandonne aux vagues qui descen- 
dent en répelant leur murmurante chanson. 



LXVIIl. 

Ne vous éloignez pas sans rendre hommage au génie du lieu : si 
un plus doux zéphyr vient caresser votre front, ce souffle est celui 
de son haleijic, si la verdure île ces bords rit davantage Ji vos yeux, 
si la fraîcheur de ces beaux lieux rejaillit jusqu h votre cœur; .si ce 
ba|)léme de la nature efface pour un inomcnl l'aride poussière d'une 
vie importune; c'est à lui que vous devez rendre grâce de celte 
suspension de vos ennuis. 

LXIX. 

Jlais quelles sont ces eaux qui mugissent? De ses hauteurs escar- 
pées le Velino .s'élance dans le précipice qu'il s'est creusé. Imposante 
cataracte! rapide comme la lumière , la masse élincelante écume et 
bondit dans l'abîme qu'elle ébranle : véritable enfer des eaux, où les 
vagues hurlent etsifflent el bouillonnent d.ins d'incessantes tortures : 
la sueur d'agonie arraeliée h ce nouveau l'hlégétlion volilpe en flo- 
cons sur les noirs rochers qui couronnent le gouffre de leur front 
terrible, inexorable. 

LXX. 

Voyez-la monter en écume jusqu'au ciel , d'où elle retombe en 
pluie continue, nuage inlarissable de douce rosée qui forme à len- 
tour un avril perpétuel el y entrelicnl un lapis d'émeraude. Comme 
le gouffre est profond! comme le géant des eaux bondit de roc en 
roc! Pans son délire, il écrase les rochers qui, usés et fendus sous 
ses terribles pas, laissent à découvcrld'horriblcs et béantes ouvertures: 

LXXI. 

C'est par là que s'élance l'énorme colonne d'eau : on dirait la 
Source d'un jeune océan , arrachée aux flancs des montagnes par 
l'enfantement d'un nouveau monde; cl l'on croirait avec [leine qu'elle 
va donner naissance à des ondes pacifiques qui serpentent douce- 
ment, avec de longs détours, à Iravers la vallée. Tournez la tète 
et voyez-la s'avancer comme une élernité qui va tout engloutir dans 
son cours; cataracte sans égale, qui fascine l'œil effrayé : . 

LXXIl. 

Qu'elle est belle dans son horreur ! Mais aux brillante.s clartés du 
malin, Iris, suspendue sur l'abîme, étend d'un bord à l'autre son arc 
radieux, au-dessus de l'infernal chaos des eaux : semblable .'i l'Es- 
pérance assise au chevet d'un mourant, elle conserve ses riantes 
couleurs. Tandis que tout est dévasté autour d'elle par les eaux fu- 
rieuses, rien ne peut ternir son éclal. On croirait voir, au milieu de 
celle scène de désolation , l'amour observant d'un œil calme et se- 
rein les transports de la démence. 

Lxxin. 

Me voici de nouveau parmi les lorèlsdcs Apennins, Alpes encore 
enfants, qui exciteraient mon admiration, si mes regards n'avaient 
été frappes par l'aspect plus imposant des Alpes véritables, où le 
|>in se balance sur des sommets plus e.^carjies, où rugit le tonnerre 
des avalanches. Mais j'ai vu la Jungfrau lever son front couvert de 
neige el vierge de pas humains : j'ai vu de près et de loin les anti- 
ques glaciers du Mont-Blanc, et j'ai entendu retentir la foudre sur 
les sommets du Cliimari, des vieux monts Acrocérauniens. 

LXXIV. 

J'ai vu voler sur le Parnasse les aigles qui semblaient les génies 
du lieu prenant leur essor vers la gloire, car leur vol s'e|evait 
à d'incommensurables hauteurs. J ai contemplé l'Ida avec les yeux 
d'un Troyen. Enfin Alho^, Olympe, Etna, Atlas, ont diminué âmes 
regards l'importance des collines italiques, à l'exception de la cime 
solitaire du Soracle.qui, maintenant dépourvu de neige, a graml ji.'- 
soin de la lyre d'Horace pour le recommander à notre souvenir. 

LXXV. 

Il s'élève au milieu de la plaine comme une vague qui vient du 
large et qui sur le point de se briser reste un instant suspendue. 
Ah! celui qui veut ici fouiller dans ses souvenirs peut facilement 
orner ses ravissements de citations classiques el faire redire aux 
échos des sentences latines. Pour moi j'ai trop abhorre dans mon en- 
fance la fastidieuse leçon , apprise mot par mot et à contre-cœur 
pour réciter ici les vers du poète : 

LXXVI. 

Je ne puis répéter avec plaisir rien de ce qui rappelle la potion ! 
nauséabonde infligée chaque jour à ma mémoire malade. Quoique 
le temps m'ait enseigné à m-diler ce qu'alors je ne faisais qu'ap- 
prendre , néanmoins limpatience de mes jeunes années a enraciné 
mes premiers dégoûts. Ces chefs-d'œuvre ont p'^-rdu pour moi leur 
fraicheixr avant que mon esprit fût capable de savourer un charme 



OEUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



61 



qu'il eût pciit-êlre recherclié, ayant la liberté du choix. Maintenant, 
je ne puis rendre îi mes goûts leur pureté altérée; et ce qu'alors je 
haïssais, je l'abhorre aujourd'hui. 

LXXVII. 

Adieu donc, Horace, toi que j'ai tant détesté, non pour tes fautes 
certes, mais pour les miennes : c'est un supplice de saisir par l'in- 
telligonce mais non par le sentiment l'élan de la strophe lyrique et 
de comprendre les vers sans pouvoir les aimer. Et ponrtant'nul mo- 
raliste ne sonde plus profondément notre chétive existence, nul cri- 
tique ne nous enseigne mieux les secrels de l'art, nul satirique n'a- 
borde avec plus d'enjoûment les mystères de la conscience et ne 
sait aussi bien toucher notre cœur sans lui faire de blessure. Et ce- 
pendant adieu : nous nous quittons sur la cime du Soracte. 

LXXVllI. 

Rome, ô ma patrie, û cité de l'âme! c'est vers toi que doivent 
se tourner les orphelins du cœur, ô mère délaissée des empires dé- 
triiils, afin d'apprendre à renfermer dans leur sein leurs chélives 
douleurs. Que sont nos maux et nos souffrances? Venez voir les 
cyprès, venez écouter la chouette, venez frayer votre chemin parmi 
les débris des trônes et des temples, vous dont les tourments sont 
les malheurs d'un jour... à vos pieds est un monde, aussi fragile que 
vous-mêmes. 

LXXIX. 

Lavoilîidonc, laNiobé desnationsl Sans enfants, sans couronne, 
sans voix pour exprimer sa douleur : ses mains flétries tiennent une 
uine vide dont la poussière sacrée a été dispersée par les siècles. 
1 a tombe des Scipions ne contient plus leurs cendres : les sépulcres 
même ont perdu leurs hôtes héroïques. Est-ce toi qui coules encore, 
vieux Tibre, à travers un désert de marbre? Ah! soulève les flots 
jaunâtres, pouren couvrir comme d'un manteau la détresse de Rome. 

LXXX. 

LeGolh, le chrétien, le temps, la guerre, l'onde et le feu ont 
frappé tour- à-tour l'orgueil de la cité aux sept collines; elle a vu les 
astres de sa gloire s'éclipser tour-à-tour et les coursiers des rois 
barbares fouler la route par oii le char des triomphateurs montait 
au Capitole : temples et palais se sont écroulés sans laisser de trace. 
Qni, dans ce chaos de ruines, pourra reconnaître un plan distinct, 
! jeter sur tous ces fragments confondus un pâle rayon de lumière 
et dire ; « Ici était... là se trouve... » alors que partout régnent de 
doubles ténèbres?... 

LXXXI. 

Car les ténèbres du temps et ceux de l'Ignorance, fille de la Nuit, 
ont enveloppé et enveloppent encore tout ce qui nous entoure : si 
nous y croyons trouver un chemin, ce n'est que pour nous égarer 
davantage. L'Océan a sa carte ; les astres ont la leur, et la science les 
déroule dans son large giron ; mais Rome est un désert où nous ne 
pouvons nous diriger qu'à l'aide de souvenirs souvent trompeurs. 
Soudain nous ballons des mains en criant : « Eurêka! Une claité 
brille à nos yeux »... mais ce n'est qu'un mirage trompeur, qui s'é- 
lève des ruines. 

LXXXII. 

Hélas! où est-elle la cité superbe? Hélas! où sont les trois cents 
trionqihes? où est ce jour qui vit le poignard de Brutus plus glo- 
rieux que le glaive du conquérant? Qu'est devenue la voix de Tul- 
lius. la lyre de Virgile, le pinceau de Ïile-Live ? Ah ! du moins Rome 
revit dans les œuvres de ces grands hommes; tout le reste... n'est 
plus. Malheur à celte terre ! car nous ne la verrons plus briller de l'é- 
clat dont elle était revêtue, alors que Rome était libre. 

LXXXIIl. 

Toi, au char de qui la Fortune avait attaché sa roue, victorieux 
Sylla! toi qui commenças par soumettre les ennemis de ton pays 
avant d'écouter le ressentiment de tes propres injures, qui laissas 
combler la mesure de tes griefs jusqu'à ce que les aigles eussent 
plané sur l'Asie abattue; toi dont le regard anéantissail un sénat- 
toi qui fus Romain encore, malgré tous tes vices, car lu déposas 
avec un sourire expiatoire une couronne plus que terrestre..... 

LXXXIV. 

V Le laurier du dictateur! Sylla, aurais-tu pu deviner à quel 

'niveau serait un jour abaisséce qui faisait de loi plus qu'un mortel? 
pouvais-tu penser que Rome serait ainsi renversée par d'autres que 
par des Romains, elle qui s'était appelée l'Eternelle et qui ne dres- 
sait ses guerriers que pour la conquête ; elle qui couvrait la terre de 
son ombre immense et dont les ailes éployées touchaient aux deux 
extrémités de l'horizon ; elle enfin qu'on saluait du nom de Toute- 
Puissante I 



LXXXV. 

Sylla fut le premier des victorieux; mais notre Sylla , Cromwell, 
fut le plus sage des usurpateurs : lui aussi balava les sénats, après 

avoir taillé dans le trône un billot immortel rebelle! Voyez ce 

qu'il en coûte de crimes pour être maître un momenl et fameux dans 
tous les siècles! Mais de sa destinée surgit une grande leçon morale: 
le même jour qui lui avait vu remporter des victoires' le vit aussi 
mourir; plus heureux de rendre le dernier souffle que de conquérir 
des royaumes! 

LXXXVl. 

Le troisième jour du neuvième mois del'année (1). qui du pouvoir 
lui avaitdon né tout, sauf lacouronne.ce même jour le fit descendre pai- 
siblement du trône usurpé par la force et lecouchadans la terre ma- 
ternelle. La fortune n'.-i-t-elle point montré ainsi que la gloire, la 
puissance et tout ce que nous ambitionnons le plus, ce que nous 
nous acharnons à poursuivre à travers tant de routes périlleuses , 
tout cela est à ses yeux moins enviable que la lombe? Si l'homme 
envisageait ainsi l'existence, que ses destinées seraient différentes! 

LXXXVH. 

Salut, fatale otatue, qui subsistes encore dans ton austère et ma- 
jestueuse nudité, loi qui vis, au milieu du tumulte d'un meurire, 
César tomber à les pieds qu'il baigna de sang , et s'envelopper des 
plis de sa robe avec, la dignité d'un mourant : victime immolée 
devant toi par la rein:", des dieux et des hommes, l'implacable Ne- 
mesis, n est donc mori en effet, et toi aussi. Pompée'? et qu'avez- 
vous été tous deux? les vainqueurs de rois sans nombre ou des ma- 
rionnettes de théâtre? 

LXXXVHl. 

Et loi que la foudre a frappée, nourrice de Rome, louve, dont 
les mamelles de bronze semblent encore verser le lait de la victoire 
dans cette enceinte où lu es placée comme un monument de l'art 

antique mère des sentiments généreux que le fondateur de la 

grande cité a puisés à ta sauvage mamelle, toi qui fus sillonnée par 
les traits célestes du Jupiter romain et dont les membres sont encore 

noircis par la foudre n'as-lu donc point oublié les doux soins 

de mère, et veilles-tu encore sur tes immortels nourrissons? 

LXXXIX. 

Oui mais ceux que tu as nourris sont morts : ils ne sont plus, 

ces hommes defer : le monde a bâti des cités avec les débris de leurs 
sépulcres. Imitateurs de ce qui causait leur effroi, les hommes ont 
versé leur sang; ils ont combattu et vaincu, et plagiaires des Ro- 
mains, ils ont marché de loin sur leurs traces : mais nul n'a élevé , 
n'était capable d'élever sa dominaliou à la même hauteur; nul, si 
l'on excepte un homme orgueilleux qui n'est point encore dans la 
tombe ; mais qui , vaincu par ses propres fautes, est aujourd'hui 
l'esclave de ses esclaves 

XC. 

Dupe d'une fausse grandeur, espèce de César bâtard, il a suivi 
d'un pas inégal son antique modèle; car l'âme du Romain avait été 
jelée dans un moule moins terrestre; avec des passions plus vives, 
et un jugement aussi froid, il était doué d'un immortel instinct qui 
rachetait les faiblesses d'un cœur tendre quoiqu'intrépide : quel- 
quefois, aux pieds de Cléopâtre, c'était Alcide tenant la quenouille; 
et ensuite reprenant sa radieuse auréole , il pouvait dire : 

XCL 

Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu! Mais l'homme qui avait dressé 
ses aigles comme des faucons de chasse à tomber sur leur proie en 
tête des bataillons français et qui de fait les conduisit longtemps à la 
victoire, cet homme au cœur sourd et qui ne semblait jamaiss'écouler 
lui-même, était singulièrement organisé : il n'avait qu'une fai- 
blesse, la dernière de toutes, la vanité. Son ambition était pleine 

de coquetterie il visait à quoi? que voulait-il? et pourrait-il 

le dire lui-môme? 

xcn. 

n voulut être tout ou rien; et il ne sut pas attendre que la tombe 
vînt enfin marquer son niveau ; peu d'années l'auraient mis à la hau- 
teur des Césars que foulent nos pas. C'est donc pour en venir là que 
le conquérant élève ses arcs-de-triomphe! C'est pour cela que le sang 
et les larmes de la terre ont si longten.ps coulé et coulent encore, 
déluge universel où l'homme infortune ne voit point d'arche de 

salut, marée qui ne baisseun momenl que pour refluer bientôt ! 

Grand Dieu I que votre arc-en-ciel apparaisse encore dans la nue! 

(1) Le 3 septembre, victoires de Dunbar et de Worcester; mort de 
Cromwell en 1658. 



r.o 



LRS VKILLfiKS LlTTf'RAIRFS II.LUSTRtiiKS. 



XCIll. 

Qnol fruit rftciicillons-nous tie cdle slnrile pxistenc;? Nob «ens 
sont linriiés, noire raison friiKili". nuire vii< sniis diinic: la vcrili' esl 
nnc p.ili' caclire linns Icsiiliiim-s, cl Iniili's rhoses soiil posées dnns 
la li.irii|ieiisi; balance de 1 iisapn : l'opinion est nue puissance ir- 
rcsisiible, enveloppant la lern; de son voile h'-nébreux ; après quoi 
le bien ut le mal sont ilc purs accidents ni les hommes tremblent 
ipie leur jugement ne devienne trop assuré, que leurs libres pensées 
ne se changent en crimes, et qucntin trop de clarté ne brille sur In 
terre. 

XCIV. 

Kl c'est ainsi qu'ils vdpèlcnl dans une li\ehe niiscre, qu'ils pour- 
rissent de nére en fds et de siècle en siècle, liers de leur nature avi- 
lie, et qu'ils meurent enfin lépriianl leur démence héréditaire à une 
race d'csclaves-nés. Ceux-là comballronl à leur tour pour le choix 
des tjrans; plutôt que de vivre libres, ilss'enlrelueronten gladiateurs 
dans la mCme arène couverte des cadavres de leurs devanciers; 
ainsi tombent les unes sur les autres toutes les feuilles d'un même 
arbre. 

XCV. 

Et je ne parle pas des croyances de l'homme : elles reslent entre 
lui el son créateur. Je parle de choses avérées, reconnues et que l'on 
voit chaque jour, Ji chaque heure. Je parle du double joug qui pèse 
sur nous el des desseins avoués de la tyrannie; je signale ledit 
nouveau des mailrcsdela terre, devenus les singes de celui qui na- 
guère humiliait les plus fiers el les éveillait en sursaut en secouant 
leurs trônes : homme glorieusement immortel, si son bras puissant 
se fût borné là. 

XCVI. 

Los tyrans ne peuvent-ils donc êlre vaincusquepardes tyrans, et 
la liberté ne trouvera-l-cllc' jamais un champion et un fils pareil à 
celui que la Colombie vit puraîUe quand elle-même naquit au jour 
comme Pallas, vierge sans tache el tout armée? ou bien de pa- 
reilles Ames ne pcuvenl-ellcsse former que dans la solilude, au .seiu 
des furôls\ierges, au bruit des caUiracies mugissantes, duns ces lieux 
où la nature, bonne mère, sourit à Washington enfant ? La lerre 
ne porie-t-elle plus de tels germes dans son sein, et l'Europe n'a-t- 
eJlc pas de pareils rivages? 

xcvn. 

Mais la France , ivre de sang, a vomi le crime; el ses salurnalcs 
sont devenues funestes à la cause de la liberté : elles l'ont été el le 
seront dans tous les siècles el sous tous les climats. En elTel , les 
jours sombres que nous avons traversés , puis ce mur de diamant 
élevé par l'ambition entre l'homme et ses espérances , el enfin le 
drame honteux joué récemment sur la scène du monde, tout cela 
sert de prélexle à l'élernel esclavage qui flétril l'arbre de vie el 
condamne l'homme à une seconde chute pire que la première. 

xcvni. 

Néanmoins, à Liberté, labannièredéchirée, mais encore flottante, 
s'avance contre le vent , pareille au nuage qui porte la foudre. Ta 
voix de cuivre, aujourd'hui f.uble et mourante , est encore la plus 
puissante que les tempêtes aient épargnées ; ton arbre a perdu ses 
fleurs, el son écorce entamée par la hache parait rugueuse el flé- 
trie : mais le tronc reste debout , et les semences sont plantées 
profondément même dans le sein du Nord; attendons : uû meilleur 
printemps nous donnera des fruits moins amers. 

XCIX. 

A Rome, il est une vieille tour ronde el d'un style sévère ; solide 
comme une forteresse, ses remparts suffiraient pour arrêter toute 
une armée. Elle s'élève solitaire avec la moitié de ses créneaux; et 
le lierre qui la pare depuis dix mille ans, guirlande de l'éleniité, ba- 
lance son vert feuillage sur les pierres les plus endommagées par 
le temps. Qu'était-ce donc que celte forteresse? Quel trésor' dan s ses 
caveaux pouvait êlre si bien renfermé, si bien défondu?... Le 
tombeau d'une femme. 

C. 

Mais qui était-elle, celle majesté de la mort, qui a pour tombe un 
palais? Etait-elle chaste et belle? Digne de la couche d'un roi 
ou bien plus, de celle d'un Romain ? De quelle race de chefs et de 
héros fut-elle la tige ? Une fille a-t-elle héril.'' de sa beauté ? Coninicnt 
a-l-elle vécu, aimé, quitté la vie? Si on lui a rendu de tels honneurs 
si on l'a placée dans celle spl(>ndide demeure, où des restes vulgaires 
n'oseraient pourrir, n'est-ce point pour consacrer la mémoire d'une 
destinée plus que mortelle ? 



CL 



Fut-elle de ces femmes qui aiment leurs époux ou de celles 



qui 



n'aimcnl que les époux des anirMÎ Car 11 s'en ost trouvé des ileuv 
genres inênic dan» les sièclen les pins reculés : les annales «le 
Rome nous l'.ipprennenl. Eul-elle, comme Cornélie, la gravité d'une 
matrone ou l'air léger de la gracieuse reine d'Kg.vplo ? .<c livra-l- Ile 
au plaisir ou bien lui fit-elle In tncrrc nar amour pour la vcrlu ? 
Inelina-l-elle vers les Iciidrcs sentiments du cœur ou, plus s.ige, re- 
poussa-l-cllc l'amour comme un euaemi?Car ces detu extrêmes se 
rcnconlrent. 

en. 

Peut-être mourut-ello jeune; pliant sous des maux pins lonnN 
que la tombe monunieiit.'de qui pèse sur sa cendre légère. Un nna-'c 
s'i'leiidil sur ses charmes, la Irisicsse de son œil noir vint prophé- 
tiser [lour elle le sort que le ciel accorde h ses favoris, une mort 
[irécoee; cl C(?pendant le clianne d'un soleil couchant se répandait 
autour d'elle ; une clarté maladive, l'lies|)érus des mourants, colorait 
ses joues brùlaulcs de la leiiile rougeAlre des feuilles d'automne. 

cm. 

Peut-être aussi mourut-elle dans la viiilles.se, survivant à ■ 
propres charmes, à ses parents, à ses enfants. Les longues tréf- 
ile ses cheveux blancs rappelaient encore quelque chose <rune au 
époque, alors que Icins boucles élégantes faisaient son orgueil ei 
queses charmes excitaient<lans Rome l'admiration et l'envie... Mais 
(l'iuniuoi ces vaines conjectures? .Nous ne savons qu'une chose : 
Cœcilia Melella esl morle l'épouse du plus riche des Romains; cl 
voici le monument de l'amour ou de l'orgueil de son époux. 

CIV. 

splendide tombeau! je ne sais pourquoi, mais en restant ainsi ' 
près de loi, je me figure que j'ai connu jadis celle qui habile les ca- , 
veaux; et le passé resurgit devant moi au son d'une hannoniequi m'est 
familière, seulement le Ion en est changé et devient solennel comme 
le prolongement lointain du tonnerre que le vent apporte jusqu'à 
nous. Oui, je veux m'asseoir au pied de ces murs lapis.sés de lierre, 
jusqu'à ce que mon imaginatioo échauffée ait donné un corps ,'» ni « 
pensées. Je veux évoquer ces formes qui flollenl çà el là parmi I 
débris d'un naufrage immense. 

CV. 

Avec les planches brisées, éparses sur les rochers, je veux que 
l'csiiérance me construise une nacelle pour afl'ronler de nouveau 
les flots de l'Océan el les bruyants récifs et le mugissement sans lin 
qui assiège la grève solitaire où j'ai vu périr tout ce que j'ainiro'; 
Mais, hélas ! lors môme que des débris épargnés par la tempêi 
pourrais me construire une grossière chaloupe, de quel côte l.i 
rigerais-je ? Il n'est plus d'asile, d'espoir, d'existence qui ait il. , 
charmes pour moi : je n aime que ce qui est ici. j 

CVL 

Que les vents hurlent donc! leur voix sera désormais ma i 
lodie, et pendant la nuit les hiboux y viendront mêler leurs cris 
gubres, commcils le font maiutenantquo l'ombre du soir commei 
à s'étendre sur la demeure des oiseaux des ténèbres. Ils se . 
pondent les uns aux autres sur le mont Palatin, ouvrant de lai 
yeux gris cl brillants et agitant leurs ailes. En face d'un pareil i 
numenl, que sont nos chétives douleurs?... Je ne saurais parler 
des miennes. 

CYII. 

Le cyprès et le lierre, la ronce et le violier, enlacés en ma- 
compactes; des amas de terre entassés sur ce qui fut autrefois . 
appartements, des arceaux rompus, des colonnes renversées , 
tronçons, des voûtes effondrées, des fresques dans des soulerr.i 
humides où les hiboux les contemplent comme ils regardent les • 
jets dans la null; tout cela fait-il des temples, de« bains ou des i 
lais? Prononce qui pourra; car tout ce que la science a pu dée 
vrir, c'est que ce sont des murailles. 'Voyez ce monl habité par 1 
empereurs! ainsi tombe la puissance humaine. 

CVIIl. 

Telle est la moralité de toute histoire, éternelle répéiii 

passé ! d'abord la liberté, puis la gloire ; après la gloire, riche- 
vice, corruption et enfin l)arbarie. Ainsi l'histoire, avec tous - 
énormes volumes, n'a qu'une seule page; une page écrite surlnui 
dans les lieux où la fastueuse tyrannie accumula tous les trésors, J 
toutes les délices des yeux et de l'oreille, du cœur, de l'dme et du ] 
langage... Mais les mots sont inutiles : approchez. 

CTX. 

Venez admirer et vous enthousiasmer; venez sourire de mépris 
et verser des pleurs... car il y a place ici pour lous ces senti- 
mcnls. Homme, balancier suspendu entre un sourire el une larme! 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



«3 



des siècles et des empires sont entassés pé!e-raèle dans cet étroit 
espace; cette montagne, mainlenant presque aplanie, supportait 
une pyramide de trùues, et les jouets de la gloire la couronnaient 
d'un tel éclat que les rayons du soleil en s'y réfléchissant semblaient 
doubler leur splendeur. Où sont ces toits dorés ? Où sont les hommes 
qui osèrent les construire ? 

ex. 

Tullius fut moins éloquent que toi, colonne sans nom dont la 
base est enterrée ! Où sont les lauriers qui couvrirent le front de 
César? Tressez-moi une couronne avec le lierre qui tapisse les ruines 
de son palais. A qui celte colonne, cet arc-de-triom[)lie? A Titus, à 
Trajan. Non, c'esl le trophée duTemps. Arcs-de-triomphe, colonnes, 
le temps change vos noms en se jouant : et la statue d'un apôtre 
monte prendre la place de l'urne impériale ; 

CXI. 

Cette urne où des cendres dormaient à celle hauteur sublime, en- 
sevelies dans les airs, dans le bleu ciel de Rome et voisines des 
étoiles. L'âme qui les animait jadis était bien digne d'un pareil sé- 
jour ; l'âme de celui qui le dernier donna des lois à la terre entière, 
au monde romain ; car après lui nul ne soutint le fardeau, nul ne 
conserva ses conquêtes. Il fut plus qu'un Alexandre : la débauche 
elle meurtre d'un ami ne souillent point sa mémoire, son front 
serein élait paré de toutes les vertus d'un monarque; et aujourd'hui 
encore nous adorons le nom de Trajan. 

CXII. 

Où est la colline des triomphes, le haut lieu où Rome embrassait 
ses héros? Où est la roche Tarpéienne? ce digne but d'une carrière 
de perfulios, co promontoire d'où le traître élait précipité pour gué- 
rir son ambilion. Esl-ee bien ici que les vainqueurs suspendaient 
les dépouilles opimes? Oui, et là-bas dans cette plaine dorment 
cadle ans de factions réduites au silence : c'est le Forum, qui a ré- 
pété tant de voix immortelles, et où, dans l'air éloquent, la parole 
de Cicéron respire et brûle encore. 

CXIII. 

Champ de bataille où régnèrent la liberté, les factions, la gloire 
et le carnage ; là s'exhalèrent les passions d'un peuple orgueilleux, 
depuis la première heure de cet empire encore dans son germe jus- 
qu à celle où il ne lui resta plus rien à conquérir dans le monde 
Mais longtemps avant ce terme, la liberie sétail voilé la ftice, et 
l'anarchie avait usurpé ses attributs, jusqu'aux jours où tout soldat 
audacieux put fouler aux pieds un sénat d'esclaves tremblants et 
muets, ou acheter les voix vénales qui se prostituaient à eux. 

\ 

' CXIV. 

Détournons nos regards de fous ces tyrans et portons-les vers le 
dernier tribun de Rome, vers toi qui voulus la racheter de ses tristes 
siècles de honte ; toi l'ami de Pétrarque, l'espoir de l'Ilalie. ô 
Rienzi! le dernier des Romains! Tant qu'il poindra une feuille sur 
le tronc flétri de l'arbre de la liberté, qu'on en forme une guirlande 

§our ta tombe; car tu fus le champion du forum, le véritable chef 
u peuple, un nouveau Numa, dont le règne, hélas! fut trop court. 

CXV. 

Egérie ! douce création d'un cœur qui, pour se reposer, n'a pas 
trouvé sur la terre d'asile aussi beau que ton sein idéal ; quelle que 
soit Ion origine : jeune aurore aérienne, nymphe imaginaire en- 
fan lée par un amoureux désespoir, ou peut-êlre même beauté ter- 
resire qui reçus dans ces bois un hommage peu vulgaire, une ado- 
ration enthousiaste : tu fus toujours une belle pensée revêtue d'une 
forme charmante. 

CXVI. 

Les mousses de ta fontaine sont encore arrosées par ton onde 
élyséenne : une grotte prolége la surface limpide que les siècles 
n'ont point ridée, et qui réfléchit encore les doux regards du o-énie 
du lieu, l 'art des hommes a cessé de défigurer ta verte et sauvage 
rive; ton onde transparente n'est plus condamnée à dormir dans 
une prison de marbre; elle jaillit avec un doux murmure du pied de 
ta statue mutilée, et serpente çà et là parmi la bruyère , le lierre et 
les plantes sauvages qui rampent entrelacés dans un désordre far- 
lastique. 
f CXVII. 

Les vertes collines sont émaillées, parées de fleurs précoces ; le 
lézard aux yeux de feu se glisse sous le gazon, et les chants des' oi- 
seaux de Télé saluent le promeneur. Les fraîches corolles de mille 
plantes, d'espèces variées, semblent le conjurer de suspendre sa 
marche, et leurs teintes diverses dansent au souffle de la brise 
comme une vaste ronde de lées. La douce violette, caressée par le 



souffle du ciel, semble en réfléchir l'azur dans ses beaux v.nix 
bleus. 

CXVIII. 

C'est ici , sous cet ombrage enchanté , que tu habitas, ô divine 
Egérie! ici ton cœur céleste battait en reconnaissant de loin les pas 
d'un mortel adoré ; minuit étendait sur cotte mystérieuse entrevue 
son dais étincelant dont il semblait multiplier les étoiles; tu t'as- 
seyais auprès de Ion bien-aimé : et qu'arrivait-il alors? Cette grotte 
semble à la vérité formée tout exprès pour proléger les feux d'une 
déesse ; pour êlre le temple du pur amour... le plus ancien de tous 
les oracles. 

CXIX. 

As-tu donc en effet, répondant à sa tendresse, uni ton cœur cé- 
leste à un cœur purement humain? As-tu répondu par d'immortels 
transports à cet amour qui expire comme il est né, dans un soupir? 
Ta puissance a-t-elle été en effet jusqu'à communiquer cette por- 
tion de ton être, jusqu'à donner la pureté du ciel aux joies de la 
terre ; as-tu pu sans émousser la flèche lui ôter son venin , celte sa- 
tiété qui flétrit tout, et déraciner de l'âme les herbes mortelles qui 
l'étoufTent ? ^ 

cxx. 

Hélas! la source de nos jeunes affections s'épanche en pure perte, 
ou n'arrose qu'une solitude stérile : il n'en sort qu'un luxe funeste 
de plantes parasites , qu'une hâtive ivraie, amère au cœur biMi que 
douce à la vue ; des fleurs dont l'odeur malfaisante exhale l'ago- 
nie , des arbres qui dislillent le poison : telles sont les plantes qui 
naissent dans le sentier de la passion , alors qu'elle s'élance par le 
désert du monde, haletante et en quête de quelque fruit céleste in- 
terdit à nos désirs. 

cxxi. 

Amour! tu n'es point un habitant de ce monde : séraphin invi- 
sible, nous croyons en toi, c'est une foi qui a pour martyrs tous les 
cœurs brisés; mais l'œil humain ne t'a jamais vu, ne te verra jamais 
tel que tu dois être; l'esprit de l'homme t'a créé, comme il a peuplé 
les cieux à l'aide de son imagination et de ses désirs : c'est à une 
pure pensée qu'il a donné cette forme qui poursuit l'âme altérée, 
brûlante, fatiguée, torturée , déchirée. 

CXXII. 

L'esprit languit du désir maladif d'une beauté qui est son propre 
ouvrage; il s'éprend d'une passion fiévreuse pour ses propres créa- 
tions : où est le type des formes que le sculpteur a saisies avec son 
âme ? En lui seul. La nature a-t-elle rien d'aussi beau? Où sont les 
charmes et les vertus que nous imaginons dans notre enfance et 
que nous poursuivons dans l'âge mûr? Paradis idéal où nous te.i- 
dons sans cesse et qui fais notre désespoir, tu égares par trop d'é- 
clat la plume qui veut te décrire, tu surcharges la peinture qui veut 
te reproduire dans ta fleur. 

CXXIII. 

Aimer, c'est un délire, c'est la démence du jeune âge; mais le 
retuède est plus amer encore que le mal. Quand nous voyons s'éva- 
nouir l'un après l'autre les charmes qui enveloppaient nos idoles : 
quand nous voyons avec une fatale certitude que ni mérite ni 
beauté ne résident hors de l'idéal que l'âme s'en était formé ; alors 
cependant nous restons encore sous le charme, nous nous sentons 
entraînés , et après avoir semé le vent nous recueillons la tempèle. 
Le cœur opiniâtre, une fois qu'il a commencé son opération d'alchi- 
miste, se croit toujours voisin du trésor qu'il convoite : d'autant 
plus riche qu'il approche lus de sa ruine. 

CXXIV. 

Nous nous flétrissons dès notre aurore, sans cesse haletants, dé- 
faillants, malades, n'atteignant jamais notre but, ne pouvant élan- 
cher notre soif; et pourtant jusqu'à notre dernière heure, sur le bord 
même de la tombe , nous nous laissons leurrer par quelque doux 
fantôme pareil à tous ceux que nous avons suivis. Mais il est trop 
tard ; cl nous nous sentons maudits doublement. Amour, gloire, am- 
bition, avarice , tout est pareil ; tout est vain et funeste; autant de 
météores également perfides sous des noms différents; la mort est 
la fumée sombre dans laquelle disparaît leur flamme. 

CXXV. 

il en est peu... il n'en est point qui rencontrent ce qu'ils aiment 
ou ce qu'ils eussent pu aimer; souvent, à la vérité, le hasard, un 
contact fortuit, l'invincible besoin de s'attacher à quelque chose ont 
écarté des antipathies... qui reviendront bientôt envenimée.s [lar 
d'incurables blessures. L'Occasion, cette déesse toute malérielle , 
qui flotte de méprise en méprise, va sans cesse <iélerrant de sa ba- 
guette crochue , et nous jetant à la tète ni>s maux à venir dont le 



6k 



LES VRILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES. 



cliof réiliiil nos espérances en poussière... poussière que nous avons 
•our foulée. 

rxxvi. 

Noire vie csl une fausse nature. Il n'est pas dans l'harmonie iini- 
Tcrscllc, ce terrible dôciel, slifinialo incléléliiic du pédié. Nous 
gniiinios sous un arlirc desIrucliMir. sous un immense npa» dont 
1 onihrc donne la niori, qui a pour racine la terre el pour feuillage le 
ciel. C'est de \h que tombe sur le Rcnre humain une pluie de cala- 
mités , la maladie, la mort, l'osclavape... tous les maux que nous 
voyons, et plus cruels encore ceux que nous ne voyons pas, bles- 
sures inciiraides qui palpitent dans 1 i\me, douleurs toujours nou- 
velles qui nous ronpent le cœur. 

CXXVII. 

Toutefois contemplons -_--^^__ 

harilimenl notre dcsti- " _ 

née : c'est un lâche aban- 
don que celui do notre 
raison , de notre droit de 
penser, notre unique et 
dernier refuge. Ce droit 
du moins je le conser- 
verai toujours : en vain 
depuis le berceau, cette 
faculté divine est enchaî- 
née et torturée, renfer- 
mée, bAillonnée, empri- 
sonnée, élevée dans l'om- 
bre , de peur sans doute 
que le jour de la vérité 
ne vienne frapper d'un 
trop vif éclat l'Ame mal 
préparée à tant de lu- 
mière ; malgré tout , le 
rayon immortel pénètre 
jusqu'à nous, le temps et 
la science guérissent no- 
tre cécité. 

CXXVIII. 

Arcades sur arcades I 
On dirait que Itnine, ras- 
soniblaiit les divcis tro- 
phées de ses enfants , a 
voulu faire un seul édi- 
fice de tous ses arcs-de- 
Iriomphc, et a créé ainsi 
le Cofisée. Les rayons de 
la lune l'éclairenl comme 
le llambeauL. naturel de 
en vaste palais : il n'y a 
qu'une clarté divine qui 
soil digne île briller sur 
cette mine inépuisable de 
méditations; el le som- 
bre azur d'une nuit d'I- 
talie... 

CXXIX. 

Ce firmament profond 
dont les teintes ont une La fontaine Egérie. 

voix et nous parlent des 
choses divines... (lotte au 
dessus de ce vasie et su- 
blime monument, etscm- 

b'e un voile jeté sur sa grandeur. Oui, un sentiment rcsi>ire dans 
les choses de la terre que le temps a frappées , cl sur lesquelles il 
a posé la main, mais en y ébréchaiil sa faulx. Il a dans les créneaux 
en ruines une puissance magique bien supérieure h la pompe de 
ces palais fastueux , qui attendent encore le vernis des siècles. 

CXXX. 

Temps! loi nui embellis les morts, qui pares les ruines, qui seul 
peux adoucir et fermer les blessures du cœur; ô lenips! qui sais re- 
dresser les erreurs de nos jugements ; pierre de to'.xhe de la vérité, 
de l'amour; unique jihilosophc, car tous les autres sont des s<qihis- 
Ics ; vengeur dont la jusiice , bien que différée , «st toujours infail- 
lible! j'élève vers toi mes mains, mes yeux, mon cœur, cl j'implore 
de loi une grâce. 

CXXXI. 

Au milieu de ces débris où lu l es fait un autel et uu temple loul 




plein d'une divine désolation . parmi des tributs plus dignes de loi 
l'ose apporter le mien : je folTre les mines de mes années peu nom- 
brcui^es encore, mais fécondes en vicis-titudcs. Si jamais lu m'as vii 
trop superbe, n'écoule lias mes vieux; mai» si j'ai supporté avec 
calme l.i fortune favorable, réservant mon orgueil pour l'opposera 
la haine qui ne m'abattra jamais , fais en sorte que je n'aie pas vai- 
nement armé mon cœur de cet acier... Eux seuls ne pleureront-ils 
pas? 

CXXXII. 

Et loi dont la main ne laisse jamais pencher la balance des injus- 
tices humaines , puissante Nemesis, toi qui appelas les furies du fond 
dd'aMme, elleur commandas de hurler el desifder autour d'Orcsle 

en punition de la ven- 
geance dénaturée qu il 
avait exercée, vengeance 
- ^^-^^ nui n'eût été que juste 

de la part d'une iniiin 
moins chère, Némésis, 
c'est ici que fui ton [■■••■- 
mier empire, c'est in 
je viens l'évoquer ■; 
poussière. N'entend-.- i 
paslavoix demon cœur' 
Éveille-loi : il faut m c- 
couter. 

CXXXIII. 

Ce n'est pas que Icsf.iti- 
tes de mes pères ou l'S 

miennes ne m'aient y 

être mérité la ble-- 
dont je saigne en SC' 
et si je n'avais poin' 
frappé d'une main ii 
le, peut-être la laisse 
je librement couler. ' 
maintenant la terr' 
boira |pas mon sang ; ^ 
à toi que je le cons 
C'est toi qal'^ char^ 
(te la vengeance : 1' 
sion s'en présenter.i 
si je ne lai point e 
chec moi-même par 
gard... n'importe! Jcd'iis; 
maisluveilleraspourmoi. 



CXXXIV. 

El si ma voix éclate 
maintenant, ce n'est paii 
que je tremble au soih 
venir de ce que j'ai souf^ 
ferl : qu'il parle . celo 
qui m'a vu courber 
front, qui a vu mon 
affaiblie par ses tortur 
Mais je veux que 
page soit un monum" 
pour ma mémoire . 
paroles que je Irai- 
ce moment ne .sedi>| 
seront pas aux vents, m 
me quand je ne serai j! 
que poussière : l'a^ 
accooiplira les proj' 
qnes menaces de 

vere, cl entassera comme des montagnes sur les tètes désignée; 

poids de ma malédiction. 

CXXXV. 

Celle malédiction sera mon pardon. ..N'ai-jepas eu, je l'en pr. 
à témoin, ô Terre ô mère des hommes, el loi aussi . 6 Ciel! n 
pas eu :i luller contre ma destinée? n'ai-je point si>ufferl des e: 
dé à cent fois pardonnées? n'a-t-on pas desséché mon cerv' 
déeliiré mon cœur, sapé mes espérances, (1-^lri mon nom. jeté 
vents la vie de ma vie ? et si je n'ai pas été poussé jusqu'au d 
poir, n'est-ce poinl uniquement parce que je n'étais point I 
d une argile pareille à celle dans laquelle pourrit l'âme de mes | 
sécuteurs? 

CXXXVI. 

Depuis les plus graves outrages jusqu'aux mesquines perfi^ 
n'ai-je pas vu ce dont sont capables des êtres à face humaine 



1 

i 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



Où 



l'horrible rugissement de la calomnie déclarée ; là le faible chuchot- 
lement de quelques vils coquins et le subtil venin d'une coterie de 
reptiles; plus loin le regard significatif de ces Janus à double face, 
habiles à mentir par leur silence même , par un haussement d'é- 
paules ou un soupir affecté , et à communiquer ainsi au cercle des 
oisifs une médisance muette. 

CXXXVIL 

Mais j'ai vécu, et je n'ai pas vé-u en vain : mon esprit peut per- 
dre sa force et mon sang sa chaleur; mon corps peut succomber 
dans ses efforts même pour vaincre la douleur; mais je sens en 
moi quelque chose qui doit vaincre la lortm'e et le temps , et qui 
vivra encore quand j'au- 
rai expiré. Un sentimeni 
auquel ils ne songent pas, 
eux, pareil au souvenir 
des derniers sons d'une 
lyre muette , pèsera sur' 
leurs âmes attendries, é- 
veillant dans ces cœurs 
aujourd'hui de marbre les 
tardifs remords de l'a- 
mour. 

CXXXVIII. 

Le charme est achevé... 
Salut maintenant, redou- 
table puissance ! divinité 
sans nom, mais irrésisti- 
ble, qui erres dans cette 
enceinte à l'heure sombre 
de minuit, répandant au- 
tour de toi un recueille- 
ment bien différent de la 
terreur. Tu te plais aux 
lieux où les murs en rui- 
ne sont revêtus de leurs 
manteaux de lierre , et 
cesseènes solennelles em- 
pruntent de ta présence 
un charme si pénétrant 
et si profond que, nous 
identifiant avec le passé, 
nous en devenons les in- 
visibles témoins. 

CXXXIX. 

Ces lieux ont jadis re- 
tenti de la rumeur con- 
fuse des populations em- 
pressées, des murmures 
de la pitié ou des accla- 
mations bruyantes , au 
momentoù l'homme tom- 
bait immolé par la main 
d'un frère; et immolé, 
pourquoi? Parce que telle 
était la loi du cirque san- 
glant et le bon plaisir de 
César... Et pourquoi pas, 
d'ailleurs ? Qu'importe 
que nous tombions, pour 
devenir la pâture des 
vers, sur un champ de ba- 
taille ou dans l'enceinte 
d'un cirque ! ("e ne sont 
que deux théâtres différents où pourrissent également les principaux 

CXL. 

Je vois le gladiateur étendu devant moi ; sa main supporte le poids 
de son corps : on ht sur son mâle visage qu'il accepte la mO;t, mais 
quil dompte 1 agonie; sa têle penchée s'affaisse par degrés; une 
large et rouge blessure laisse couler les dernières gouttes de son 
sang qui tombent lentes, pesantes, une ;i une, comme les prerniores 
gouttes d'une pluie d'orage. Déjà l'arène tourne autour de lui., il 
a cesse de vivre, avant que soit tue l'acclamation inhumaine qui sa- 
luait le miserable vainqueur. 

CXLL 

Il 1 a entendue, mais il l'a dédaignée... Ses jeux étaient avec son 
cœur; et son cœur était bien loin. Il ne songeait plus à la vie, à la 
victoire quil perdait; mais il croyait voir sa hutte sauvage sur les 

Paiiis. — Imp. Licoi'B « C, ruf SuufUul. IC- 




Giafîir tressaille en examinant son lils, car il a vu dans ses yeux 
le terrible effet de ses reproches. 



bords du Danube : là jouaient ses jeunes enfants, les petits du Barbare! 
Làétaitleur mère, fille delà Dacie... Tandis que lui, leur père, égorgé 
pour les plaisirs des Romains... Toutes ces images traversaient sa 
pensée pendant que coulait son sang. Et sa mort restera-t-elle sans 
vengeance?... Non, levez-vous, fils du Nord; etvenez assouvirvotre 
rage. 

CXLll. 

Mais ici où le meurtre respirait la vapeur du sang; ici où les na- 
tions empressées encombraient toutes les issues, murmurant et mu- 
gissant comme le torrent des montagnes qui jaillit ou serpente sui- 
vant ses voies; ici où le blâme ou l'éloge de la multitude romaine 
étaient des arrêts de vie ou de mort, jeux cruels d'une populace 

effrénée; maintenant ma 
voix seule retentit ; les 
faibles rayons des étoiles 
tombent sur l'aiène vide, 
sur les sièges brisés , sur 
les murs qui s'écroulent 
et à travers ces galeries 
où mes pas éveillent un 
écho bruyant et sinistre. 

CXLIII. 

Des ruines... et quelles 
ruines! On a tiré de leur 
masse des murs, des pa- 
lais, des villes presque en- 
tières ; et pourtant en 
passant à quelque distan- 
ce de l'énorme squelette, 
vous vous demandez en 
quel endroit on peut lui 
avoir ôté quelque chose. 
A-t-on réellement dé- 
pouillé cette enceinte, ou 
i'a-t-on seulement dé- 
blayée ? Mais quand on 
approche de l'édifice gi- 
gantesque, la deslructiou 
se montre et s'étend au 
regard : celte merveille 
du monde ne supporte 
plus la lumière du jour 
dont l'éclat est trop bril- 
lant pour tout ce que le 
temps et l'homme ont dé- 
vasté. 

CXLIV. 

Mais quand la lune, 
ayantatteintlaplus haute 
des arcades , semble s'y 
reposer doucement ; 
quand les étoiles scintil- 
lent à travers les bièclies 
faites par le temps, quand 
la brise nocturne balance 
doucement la forêt de 
feuillages, guirlande dont 
se parent les murs grisâ- 
tres, ainsi que le premier 
César portait une cou- 
ronne de lauriers pour 
cacher sa tête chauve ; 
quand une lumière serei- 
ne s'y répand sans éclat : 
alors les trépassés se lèvent dans cette magique enceinte : des hé- 
ros oiff foulé cette poussière, et c'est leur poussière qu'y foulent nos 
pas. 

CXLV. 

« Tant que sera debout leColisée, Rome sera debout ; quandtom- 
« bera le Colisée, Rome tombera, et quand tombera Rome le monde 
« tombera avec elle. » Ainsi s'exprimaient, en face de ces majes- 
tueuses murailles, les pèlerins d Albion, du temps des Saxons que 
nous appelons anciens; or, ces trois choses périssables se tiennent 
encore sur leurs fondements et sans décadence sensible : Rouie et 
ses ruines irréparables, le monde enfin, cette vaste caverne... de 
voleurs ou de ce qu'on voudra. 

CXLVL 

Simple, majestueux, sévère, austère, sublime; basilique de tous 
les saip's et temple de tous les dieux, depuis Jupiler jusqu'à Jésus; 



00 



LES VEILLElilS LlTTÈUAlllKS ILLUSTUtliS. 



innniimenl épnrpni^ fl omlirlli pir le tpmps; loi qui lèves un frnnl 
)inisilili> (nnilis qu'niiloiir <l<i lui imit croiilr on cIuiicpHi-, arc«-<lo- 
Iriomphp et riniir*"». plqiiP riiomiiip ko friiio Jl Iravriii ji-s ronces un 
chemin vers |p (<inili<>nii : «lilnue glorieux I «lois-lii (liiri>r loiijoursT 
L« raiilx (In lernpfei la vorpe de I.» Ijrannicso soiilémiuiss^es con- 
tre loi. ("1 «anrluaire cl pairie des ails cl de la piété, Paulliéon ! or- 
gueil du Uuiiicl 

CXI. VII. 

Monument de ioiirsplus plorimix cl des arls les plus uoLIcsl dé- 
f;radé. mais parfail eiicoiu, dans loii onceinio un religieux recucil- 
leii eril s.iisil Ions les rœiirs Tn oiTiesà lail un nuiilèle; el celui 
qui narconrl Rome niiti iVy éluilicr la Irace des Riècles, voil hriller 
la (îloire h travers l'orlie unique di- ta coupole. Pour les âmes reli- 
gieuses, voici des niitrls qui alleinlent leurs prières ; el crux ciiûn 
qui honorent le ({énin peuvent reposer leur vue satisfaite sur les 
busies qui les entourent. 

• CXLVIII. 

Mais vnici un cachot : sous sps voûtes h demi obscures, qn'aper- 
çois-ji'? Itien. ilegardons encore : deux omlires se dessinent lente- 
ment à ma vue... sans doule d.-ux fantrtmes de mon imap;i- 
naiioM : mais non : je vois deux êtres humains entiers el dis- 
lincis; un vieillard, uqc femme jeune e! belle, fraîche comme une 
mère t\ii\ allaite son ei\fant et dans les veines de laquelle le sang 
s'est changé en nnctar... que peut-elle faire ici? pourquoi ce cou dé- 
couvert? ce sein blanc el nu? 

CXLIX. 

Un lait pur gonfle ces deux sources de vie, oii en naissant nous 
avons puise sur le crenr el dansb; cœnr de la femme notre premier, 
notre plus doux aliment, aluvs que l'épimse, heureuse d'èiie mère, 
«lans rinoocenl re^-anl de <;oii nourrisson, dans le pi.'tij«|f de ces lè- 
vres irritées par un léger ilélai mais non parla douleur, .saisit une joie 
que Ihomme ne penl comprendre. Avec quel bonheur elle voil dans 
son petit berceau le bien-aiiné semblable à un boulon qui s'épanouit 
peu à peu... Mais quel sera le fruit?... Nul ne le sait... Eve enfanla 
Cain. 

. CL. 

Ici c'est à la vieillesse qu'une jeune femme offre cet aliment pré- 
cieux : c'est à un père qu'elle rend le sang reçu de lui a\ec la 
vie. Non, l'infortuné ne mourra pas, tant que le' feu de la santé et 
d'un .saint amour entretiendra dans ces veines pures et charnianles 
la source qny a placée la nature, source plus féconde que le Nil 
dont se \ante l'Kgypte. A ce sein alTeclueux, bois, bois la vie, ô 
vieillard : Id ciel môme n'a pas un breuvage aussi doux. 

CLI. 
La fable de la voie lactée n'a pas la pureté de cette histoire. On 
dirait une conslcllalinu dont les rayoïf. sont plus d.iux : et la sainle 
n.ilurc triomphe bien plus dans ce renversemenl de ses lois que 
dans l'abîme étoile oîi brillent lousces mondes lointains. 01a plus 
sainte de» nourrices! aucune goutte de celte pure liqueur ne se per- 
dra : toutes iront au cœur de Ion père, el rempliront d'une noiL- 
velle vie la source d'oii elles pro»iennenl : c'est ainsi que nos âmes 
affraRchies vont se foudre dans l'univers. 

CLII. 

Tournons-nous vers le mole qu'Adrien a élevé dans les cieux, 
impérial pla^-iaire des pyramides de la vieille Euvpte, copiste d'une 
dillormite oolossali!, qui, dans ses voyages, s'étaiit épris du Diodôle 
immense qu'il avail contemplé sur les bords lointains du Ml, a con- 
damné larl à liAlir pour des pcanls el a destiné celle dcmrure 
spleodide à recevoir sa vaniteuse poussière, ses cendres cbéiives. 
Le s.iK-e ne peut s'empêcher de sour^ede pitié en reconnaissant un 
si triste but à une œuvre aussi gigantesque. 

CLIII. ^ 

Obi voici le dôme... le vaste cl admirable dôme, en-regard du- 
quel le célèbre temple de Diane ne serait qu'une simple cellule • 
temple majestueux du Christ élevé sur la tombe d'un martjrl J'ai 
vu la merveille d'iîpbèse ; ses colonnes étaient ép.irscs dans le dé- 
sert, cl 1 b.vène el I- chacal habitaient sous leur ombre. J ai vu les 
coupoles de Sainte-Sophie enfler sous les ravons du soleil leurs 
masses elmcelanlcs; il m'a été donné de pro"n,ener mes regards 
uaus son saucluaire alurs que l'usurpateur musulman y priait. 

CLIV. 
Mais loi, entre tou.s l.s temples d- l'anliquilé et des temps mo- 
dernes, lu I élevés seul ot sans riNal, o le plus digne sanctuaire du 
pKMi tas saml, du vrai Uieu! Depuis la ruine de Sion. depuis que 
le ToulPuissanl a délaisse son antique cilé. quel édiflce Icncslre 



I cnnsIruKen rod honneur a nITerl un plus sublime aspect? Majesté, 
' puissance, );lnirQ, force, bcaulé, tout est réuni dans celle arche 
éternelle du vrai culti;. 

CLV. 

Entrez : vous n'êtes point accnhlé de sa grandeur; et pomquoi* 
le temple ne s'est pas relréci : mais votre .line, agrandie parle gé- 
nie de ce lieu, est devenue colossale ; elle ne se trouve à l'nisc que 
d.ins un sanctuaire en rappori avec son immense espoir d'immor- 
talité. Ainsi un jour viendra où, si vous c« êtes jugé digne, vous ver- 
rez Dieu face îi face, comme vous voyez maintenant ce sancluaii' 
des sanctuaires, cl sans êlre anéanti par son regard. 

CLVL 

Vous avancez : mais tout s'agrandit à chaque pas. comme il ar- 
rive qiiand vous escaladez queli|uc sommet des Alpes qui va tou- 
jours s'élevant dewint vous après vous avoir trompé par l'éléganeo 
de ses proportions gigantesques. L'immensilé s'accroît; mais tou- 
jours en gardant sa beauté, el en restant barmonieiise dans toutes 
ses parlies : des marbres splendides, de (dus splendid&s ceiiilnres ; 
des autels où brûlent les lampes d'or; el enfin ce ddmu allier, édi- 
fice aérien qui rivalise a\ee les jdns beaux monuments de la lerre; 
bien que les fondements de ceux-ci soient établis sur le sol forme, 
et que les siens à lui apparlleunenl h la région des nuages. 

CLVll. 

Vous ne pouvez lout voir ; il vous faut décomposer ce grand tont, 
pour conleii)|der séparément chooiine de ses parties, ("omme les 
côtes de l'Océan oITrcnt de nombreuses baies qui appellent le re- 
gard, de même il faut ici concentrer votre allenlion sur les objets 
les plus rappi-oebi's el maîtriser votre pensée, jusqu'à ce qu'elle ait 
bien CiHiipiis les éloquentes proportionsde l'édifice, el qu'elle puisse 
dérouler giaduelloiuenl, fraction par fraeiion, ce glorieux tableau 
que, dès l'abord, vous n'avez |iu saisir dans son ensemble. 

CLVIII. 

Ce n'est donc point un défaut de l'édifice : c'est le résultat de vo- 
tre faiblesse. Nos sens extérieurs ne peuvent rien apprécier que par 
degrés; et limpre.ssion la plus intense ne corresponil jamais à au- 
cune de niis faibles descriptions. De même ee resplendissant, cet 
écrasant éilifiee trompe d'ahoid notre vue éblouie: celle firandeur 
des grandeurs défie l'exiguiié de notre nature : mais enfin , nous 
développant nousinèine, nous élevons peu à peu notre ûme au ni- 
veau de l'objet qu'elle contemple. 

I CLIX. 

Arrêtez-vous alors, et laissez-vous pénétrer par une clarté divine: 
: il y a dans un pareil spectacle plus ipie la satisfaction du regard 
éiiicrveillé, plus «pie le lecueillement inspiré (larla sainteté ilu lieu, 
; plus que la simple admiration pour larl et les grands maîtres créa- 
' leurs d'un monument supérieur à tout ce que I antiquité a pu exé- 
cuter ou même concevoir. Ici la source même du sublime deeouvre 
i ses profondeurs : l'esprit de l'homme peut pénétrer à loisir dans ses 
sables d'or, et apprendre ce que peuvent les conceptions du génie. 

I CLX. 

I Allons au Vatican voir la douleur ennoblie dans les tortures de 

' Laocoon : la tendresse d'un père cl l'agonie d'un mortel, réunies è 

' la patience d'un dieu. Inutiles efl'orls! c'est en vain que les bras du 

I vieillard se raidissent contre les nœuds redoublés cl l'éireinte lou- 
Joiiis plus pressante du dragon : la longue el venimeuse chaîne rive 

I autour de lui ses anneaux vivants : l'énorme replilc ajoute angoisse 

I sur angoisse. ttoufTe l'un après l'autre les cris de ses victimes. 

I CI.XI. 

! Voyons aussi le dieu à l'arc infaillible , le dieu de la vie , de la 
! lumière, le soleil sous la forme humaine. Son front rayonne dosa 
victoire : la flèche vient de partir, ardente de la vengeance d un 
immortel , .ses yeux cl ses narines respirent un noble dédain ; la 
puissance el la majesté éclateot ;i grands traits dans tout son visage, 
el son seul regard réNèle un dieu. 

CLXII. 

ilais ses formes élégantes semblent un rêve d'amour, révélé à 
quelque nymphe solitaire, dont le cœur soupirait pour un immortel 
amant, et s'é,::arail dans ses enthousiastes visions. Elles expriment 
tout ce que notre esprit, dans son vol le plus éloigné de la terre, a 
jamais pu concevoir d idéale biviulé, alors que chacune de nos pen- 
sées était un envoyé céleste, un rayon d'iniinorlalité, cl que toutes, 
rangées autour de nous comme un cercle d'étoiles, fiuiâsaient par 
se réunir et former un dieu. 



ŒUVllES COMPLÈTES DE LOUD BYRON. 



67 



CLXIII. 

Ah ! s'il est vrai que Prométhée ait ravi aux oieux le feu qui nous 
atiime, il a bien acquitté noire dette, l'artiste dont le génie a su revêtir 
d'une éternelle perfection ce marbre poétique. Si c est là l'ouvrage 
d'une main mortelle, ce n'est pas du moins une conception bu- 
maine : le temps lui-même a donné à ce marbre une consécration 
sainte ; il n'a point réduit en poussière une seule boucle de la che- 
velure; il n'a nulle part imprimé le cachet des siècles : il y a laissé 
respirer toute la flamme avec laquelle il fut créé. 

CLXIV. 

Mais où donc est-il le pèlerin, héros de mon poème, celui dont le 
nom soutenait autrefois mes chants? Il est bien lent, ce me sem- 
ble, et reste longtemps en arrière... Il n'est plus ! Nous avons répété 
ses derniers accents: son pèlerinage est terminé; ses visions s'éva- 
nouissent : il est lui-même comme s'il n'eût jamais été. S'il fut ja- 
mais autre chose qu'un fantôme, si l'on a pu le ranger parmi les 
êtres qui vivent et qui soufl'rent, qu'il n'en soit plus question : son 
ombre disparaît dans les niasses confuses de la destruction ; 

CLXV. 

Car la destruction enveloppe dans son redoutable linceul les om- 
bres, les substances, la vie, tout ce qui est notre héritage ici-bas : elle 
étend sur le monde ce voile immense et sombre, à traveis lequel toutes 
choses semblent des spectres, nuage qui s'épaissit entre nous et tout 
ce qui brille, au point que la gloire elle-même n'est plus (ju'uu 
pâle crépuscule, une mélancolique auréole qui poind à peine sur 
la limite des ténèbres : lueur plus triste que la plus triste nuit, car 
elle égare notre vue. 

CLXVI. 

Elle nous fait contempler les profondeurs de l'abîme , pour nous 
enquérir de ce que nous deviendrons quand notie forme passagère 
sera réduite à quelque chose de muins encore que noire misér.able 
condition actuelle. Elle nous fait rêver de la gloire ; elle nous amène 
à elfacer la poussière d'un vain nom que nous n'entendrons plus 
jamais. Mais jamais non plus , ô pensée consolante I nous ne pou- 
vons redevenirce que nous avons été ! 11 suffit bleu en elTet d'avoir 
porté une fois ce fardeau du cœur... de ce cœur dont la sueur est 
au sang. 

CLXVll. 

Silence! une voix s'élève de l'abîme : c'est une clameur effrayante 
et sourde ; c'est le murmure lointain d'une nation qui saigne d'une 
blessure profonde et incurahle. Au milieu de la tempèie et des té- 
nèbres , la terre gémit et s'entr'ouvre béante; des milliers de fantô- 
mes volligentsur legoutTro. Il en est un qu'on dislingue delà foule : 
on dirait une reine, quoique son front soit découronné: elle est 
pâle mais belle , et dans sa douleur de mère elle embrasse un en- 
fant et l'approche vainement de son sein. 

CLXVlll. 

Fille des rois et des héros, où es-tu? Cher espoir de tant donations, 
as-tu disparu de la terre? La mort ne pouvait -elle fouhlieret frapper 
quelque lète moins élevée, moins chérie? Au milieu d'une raiit de 
douleur, lorsque, mère d'un moment, ton cœur saignait encore 
pour ton fils, la mort est venue éteindre pour jamais et tie angoisse : 
avec loi s'est envolé le bonheur présent des îles impériales, avec toi 
ont disparu les espérances dont elles s'enivraient. 

CLXIX. 

La compagne du laboureur devient mère sans danger pour sa 
vie .. et toi, heureuse, adorée I... (Jh ! ceux qui n'ont point de lar- 
mes pour les malheurs des rois en auront pour Ion sort ; et la liberté 
même, le cœur désolé , cesse d'accumuler ses griefs, pour ne plus 
songer qu'à ta perte : car elle avait prié pour toi, et sur la lèle elle 
voyait son arc-en-ciel. El toi, prince solitaire, amant désolé! ton 
hymen devait donc être inutile! époux d'une année! père d'un 
mort! 

CLXX. 

Ta parure nuptiale n'était qu'un vêlement de deuil ; le fruit de ton 
hymen n'est que cendres ; elle est couchée dans la poussière, la 
blonde héritière des îles, l'amour de tant de millions d'hommes! 
Avec quelle confiance nous remellions enlie ses mains tout notre 
avenir 1 et quoique cet avenir ne fût pour nous que la nuit de la 
tombe, nous aimions à penser que nos enfanis obéiraient à son fils 
et béniraient la mère et sa postérité tant désirée. Cette espérance 
était pour nous ce qu'est l'étoile aux yeux du berger... et ce n'était 
qu'un météore rapide. 

CLXXI. 

Pleurons sur nous-mêmes et non sur elle, car elle dort en paix. 



Le soufûe inconstant de la faveur populaire, la langue des conseil- 
lers perfides, ce fatal oracle qui, depuis l'origine des monarchies, a re- 
tenti comme un glas de mort aux oreilles des rois, jusqu'à ce que 
les nations, poussées au désespoir, courussent aux armes ; l'élrange 
falalilé qui abat les puissants monarques et, combattant leur omni- 
polence, jette dans le bassin opposé de la balance un poids qui tôt 
ou tard les écrase. 

CLXXII. 

Voilà peut-être ce qu'elle eût trouvé sur le trône : mais non, nos 
cœurs se refusent à le croire. Etsi jeune, si belle, bonne sans effort, 
grande sans un ennemi ; tout à l'heure épouse et mère... et main- 
tenant là! Que de liens ce moment fatal a brisés! Depuis le cœup 
de ton royal père jusqu'à celui du plus humble sujet, tous sont unis 
par la chaîne électrique du même désespoir : la commotion a été 
pareille à un tremblement de terre ; elle a soudain Irappé tout un 
pays qui t'aimait comme aucun autre n'aurait pu t'aimer. 

CLXXIII. 

Salut, Nemi I beau lac caché au centrede collines ombreuses, tu te 
ris des vents furieux. En vain ils déracinent les chênes, chassent 
l'Océan au-delà de ses limites, et lancent jusqu'aux cieux l'écume 
des vagues, il fautqu'ils respecienl malgréeux le miroir ovale de ton 
onde. Calme comme la haine qui couve dans un cœur, sa surface a 
un aspect froid et tranquille que rien ne peut troubler ; ses eaux 
semblent se replier sur elles-mêmes, comme s'enroule un serpent 
endormi. 

CLXXIV. 

Près delà, les ondes d'Albano, à peine séparées de colles de Némi, 
brillent dans une autre vallée ; pins loin serpente le Tibre, et le vaste 
Océan baigne ces rivages du Lallum, théâtre où commença la guerre 
épiipie du Troyen , dont l'étoile reprit son ascendant et finit par 
éclairer un empire. A droite est l'asile où Tullius venait oublier le 
bru,\ani séjour de Rome ; et là-bas, où ce rideau de monlagnes in- 
tercepte la vue, était jadis cette villa du pays des Sabins où Horace 
aimait à goûter le repos. 

CLXXV. 

Mais je m'oublie... Mon pèlerin est arrivé au terme de sa course; 
lui et moi nous devons nous quitter : eh bien 1 soit; sa lâche et la 
mienne sont presque achevées: jetons néanmoins sur la mer un 
dernier regard. Les flots de la Méditerranée viennent se briser à 
nos pieds, et du sommet de la montagne d'Albe, nous contemplons 
l'ami de notre jeunesse, cet océan dont nous avons vu les vagues 
se dérouler sous notre navire depuis les rocs de Calpé jusqu'aux 
lieux où le sombre Euxin baigne les Symplégades azurées. 

CLXX VI. 

De longues années... longues quoique peu nombreuses, ont de- 
puis lors passé sur Harold et sur moi ; quelques soulTrances et 
quelques larmes nous ont laissés tels à peu près que nous étions au 
déparl. Ce n'est pas en vain lonlefois que nous avons parcouru 
notre carrière mortelle : nous avons eu notre récompense; et c'est 
ici que nous l'avons trouvée; car nous nous sentons encore réjouis 
par les doux rayons du soleil, et dans la terre et l'océan nous sa- 
vons encore trouver des jouissances presque aussi complètes que 
s'il n'existait pas d hommes au monde pour en troubler la pureté. 

CLXXVII. 

Ob ! que ne puis-je habiter le désert avec une fille des génies, 
compagne de ma solitude; que ne puis-je oublier eniièiement le 
genre liumain,-et, sans hair personne, n'aimer au monde qu'elle. 
vous, éléments, dont la noble inspiration réveille mon enthousiasme, 
ne pouvez-vons exaucer mes désirs? Est-ce une erreur de croire 
que de pareils cires habilent au sein de la nature, quoique nous 
ayons rarement le bonheur de communiquer avec eux? 

CLXXVIII. 

Il est lin charme au sein des bois non frayés, il est des ravisse- 
ments sur le rivage solitaire: on trouve une société sans aucun im- 
portun sur les bords delà profonde mer, et dans le rugissement de 
sesvagueson entend une mélodie. Je n'en aime pas moins l'homme, 
mais je préfère la nature, à cause de ces douces entrevues, dans 
lesquelles j'échappe atout ce que je puis être, à tout ce que je fus. 
pour me confondre avec l'univers cl sentir des choses que je ne 
pourrai jamais exprimer, mais que je ne puis taire entièrement. 

CLXXI X. 

Déroule tes vagues d'azur, profond et sombre Océan... C'est en 
vain que des flottes innonilj :'.bles parcourent tes plaines; l'homme 
peut imprimer ses traces sur la terre en y faisant des ruines; mais 
son pouvoir s'arrèle à ion rivage. Toi seul fais les naufrages dont ta 



68 



LK8 VEILLÉES LITTÊKAIRES ILLDSTKEKS. 



fiirfacp est le IhéAire, cl il ii'.v reste pas une (imbrc des ravages ilc 
riiDiiime. Miif fa trace h lui qui s'y dessine un mnineni iieiiclanl 
qu'il s'eiifoncc connue une goutte de pluie dans labiine, avec un 
petit bouilloiiiiemeiil, un cri éloulTc, pour y dormir sans tombeau, 
sans pompe funèbre, sans cercueil cl sans nom. 

CLXXX. 
Ses pas ne s'impriment point dans les sentiers; tes domaines ne 
sont point sa proie : tu le l^vcs et tu le secoues loin de toi: ce lâche 
pouvoir qu'il exerce pour la destruction de la terre, lu le dédaignes, 
toi; leprcoanlsur ion sein, tu le lances en tcjouant vers les nuages 
aiee I écume de tes Ilots, puis lu l'envoies, tremblanl, éperdu, re- 
joindre ses dieux de qui ses vaines espérances attendaient un heu- 
reux retour <lans le port ou la baie; lu le rejettes enlin sur la plage : 
qu'il y reste ! 

CLXXXI. 

Ces arinemi-nis qui vont foudroyer les remparts des citadelles 
bAlies sur le roc, qui épouvantent les nations et font tiemblcr les 
monarques au sein de leurs capitales; ces leviathans de chêne aux 
gigantesques (lancs, en vertu ilesquels l'h'mime d'argile qui les a 
créés prend le titre do roi de l'Océan et d'arbitre de la guerre: que 
sont-ils pour loi? d(! simples jouets. Comme de légers flocons de 
neige, ils fondent dans l'écume de tes eaux, et lu anéantis égale- 
meni l'orgueilleuse Armada el les dépouilles de Trafalgar. 

CLXXXll. 

Sur les rivages sont des em|)lrcs où lout est changé, excepté toi. 
L'Assyrie, la Grèce, Komc, Carthage, que sont-elles devenues ? Tes 
flois battaient leurs rem|)arls au temps où elles étaient libres, 
comme plus d'un t^ran les a assiégés depuis : leurs territoires 
obéissent à l'étranger, sont i)longésdans l'esclavage ou dans la bar- 
barie; leur décadences transformé des royaumes en (Jéserts arides ; 
mais en toi rien ne change que le caprice de tes vagues. Le temps 
ne grave pas une ride sur ton front d'azur, el tel que le vil l'au- 
rore delà création, tel nous te voyons aujourd'hui. 

CLXXXIIL 

Glorieux miroir, où la face du Tout-Pui.ssant se réllécliit dans les 
lempèlcs! Toujours, calme ou agile, soulevé parla brise, la rafile 
ou l'ouragan; glacé vers le pôle, ou sombre et assoupi sous un ciel 
torride, sans bornes et sans fin, tu es l'image sublime de rélernité. 
le Irone de l'Invisible. De Ion limon sont formés les monstres de 
l'abîme ; toute région du ghibe l'obéit : et tu marches terrible, inson- 
dable et solitaire. 

CLXXX IV. 

El je t'ai bien aimé. Océan I Dans mes premiers jeux, ma joie 
était de me sentir bercé sur Ion sein, comme les bulles d'air que tu 
promènes; enfant, je folâtrais avec les brisants : ils avaient un 
charme pour moi, el quand le flot en montant les rendail plus re- 
doutables, le môme charme se mêlait à ma terreur. Car j'étais comme 
un de tes lils; de près ou de loin je me confiais à tes vagues, el ma 
main se posait sur Ion humide crinière... comme elle s'y pose ninin- 
lenant. 

CLXXXV. 

Ma tûche esl finie... mon chant a cessé... ma voix s'est éteinte 
dans un dernier écho : il est temps de rompre le charme d'un ré\e 
trop prolongé. Je vais éteindre la torche qui chaque soir rallumait 
ma lampe nocturne. ..et ce qui est écrit esl écrit .. Je voudrais avoir 
fait mieux. Mais je ne suis plus ce que j'ai été: mes visions voltigent 
moins saisissables devanl moi. et la flamme qui habitait dans mon 
esprit esl vacillante, pile et alfaiblie. 

CLXXXVL 

Adieu!... parole bien des fois prononcée et qui lésera bien des 
fois encore... parole qui prolonge les moments du départ... et ce- 
pendant... Adieu! vous qui avez suivi le pèlerin jusqu'à la der- 
nière scène de ses voyages, si vous gardez dans voire mémoire une 
des pensccs qu'il eut autrefois, si un seul souvenir de lui surgit 
dans votre âme, il n'aura point porté en vain les sandales et le 
chaperon écaillé. Adieu ! Que le regret, s'il en existe, soit pour lui 
seul... pour Vous la morale de ses chants I 



FIN DE (:IIILDi;-liAnOLO. 



LA 



FIANCÉE D'ABYDOS 



CHANT PREMIER. 



Con naissez-vous le pays où croissent le cyprès et le myrte, emblè- 
mes d'amour et de terreur , ce |iays où la rage du vautour, l'amour de 
la tourlerelle. se fondent en douleur ou s'exaltent jusqu'au crime? 
Connaissez-vous le pays du cèdre el de la vigne , où les fleurs sont 
toujours épanouies, les cieux toujours brillants , où l'aile légère du 
zéphyr , au milieu des jardins de roses, s'affaisse sous le poids des 
parfums, où le citronnier et l'olivier portent des fruits si beaux, el 
où la voix du rossignol n'est jamais muette ; où les couleurs de la 
terre et les nuances du firmament . quoique différentes . rivalisent 
en beauté ; où un pourpre plus foncé colore l'Océan , où le-: vierges 
sont douces comme les roses qu'elles tressent en guirlandes, où 
enfin, excepté l'esprit de l'homme, toutes choses sont divines? C'est 
le climat de l'Orient, c'est la terre du soleil... Mais les cœurs et les 
actions des hommes y sont aussi sombres que les derniers adicu.v 
de deux amants. 

l'- 
Entouré d'esclaves nombreux, tous hardis et dévoués, tous ar- 
més comme il convient h des braves, el attentifs au moindre signe 
de leur maître, qu'il faille guider ses pas ou protéger son repos, le 
vieux Giaflir esl assis sur son divan. Il semble profondément préoc- 
cupé : à la vérité, le visage d'urf musulman ne trahit guère ses 
pensées intérieures, accoutumé qu'il esl à tout dissimuler, sauf son 
indomptable orgueil : mais en ce moment ks traits pensifs de Giaffir 
sont moins discrets que de coutume. 

III. 

« Qu'on se retire de celte salle ! » La suite a disparu. « .Mainte- 
nant faites venir le chef de la garde du harem ! » Il ne reste avec 
Giaffir que son fils unique, cl le Nubien qui attend ses ordres. 
« llaroun , aussitôt que la f«uilc de ces esclaves aura franchi le 
seuil de la porte extérieure (car mallieur à ceux qui auraient vu 
sans voile les traits de ma Ziileïka), lu ir.-is chercher ma fille dans 
sa tour : en ce moment, son destin est fixé: cependant ne lui com- 
munique pas ma pensée; c'est à moi seul de lui apprendre son rle- 
voir. — Pacha, entendre c'est obéir. » Un escla\e ne doit pas en 
dire davantage au despote, llaroun allait sortir else diriger vers la 
tour, niais le jeune Seliiu rompt le silence. Il commence par s'in- 
cliner profondément; puis il s'exprime ainsi d'une voix douce el les 
yeux baissés, en se tenant debout aux pieds du pacha ; car le fils 
d'un musulman mourrait avant d'oser s'asseoir en présence de 
l'auteur de ses jours : « Père, avant de gronder ma sœur ou sou 
noir gardien , sache que s'il y a un coupable, c'est moi seul : que 
la colère ne lonibe donc que sur moi. La matinée était si belle' 
la vieillesse el la fatigue peuvent aimer le sommeil ; mais moi, je 
ne pouvais dormir. El aller voir seul les plus beaux aspects de la 
terre et de l'Océan, sans personne pour repondre aux pensées (jui 
feraient ballre mon cœur, ce serait un ennui : quel que soit d'ail- 
leurs mon caractère, je n'aime point la solitu le. J'ai donc c»eillé 
Zuleïka : vous savez que les portes du b.irem s'ouvrent facilement 
pour moi ; et avant le irveil des esclaves qui la gardent, noiH étions 
déjii sons les bosquets de cyprès , et nous nous eniparious de la 
terre, de l'Océan el descieu.x. Nous nousy sommes promenés peut- 
ôlre trop longtemps, oubliant les heures pour l'histoire de .Mejn.mn 
et de Leila (1), ou pour les vers du Persan sadi : jus(iu'au moment 
où, entendant la Noix sonore du tambour qui annonce l.<n divan, 
fidèle à mon devoir , je suis accouru pour le saluer ; mais Zuleïka 
est encore au jardin... G père, nftsois pas irrité ; rappelle-toi que 
personne ne peul pénétrer sous ces secrels ombrages. 

IV. 

— Fils d'une esclave, dit le pacha; né dune mère infidèle! c'est 
en vain que Ion père espérerait voir en loi ce qui promet un homme. 
i:h quoi! lorsque ton bras d-vrail bander lare, lancer un javelot, 
dompter un coursier. Grec dans l'âme, sinon de croyance, tu vas rê- 
ver au murmure des eaux, ou voir s'épanouir les roses ! Plût à Dieu 

1) Le Roméo et la Julielle de l'Orienl. 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



69 



que cet a=tre dont tes regards frivoles admirent tant l'éclat voulût 
liien te communiquer une étincelle de sa flamme! Toi qui verrais 
de sang-froid ces créneaux s'écrouler pierre à pierre sous le canon 
des chrétiens, et les vieux murs de Stamboul tomber devant les 
Moscovites sans frapper un seul coup sur les chiens de Nazareth ! 
A'a ; et que ta main, plus débile que celle d'une femme , prenne la 
quenouille et non l'épée. Mais toi. Haroun ! rends-toi près de ma 
fille ; puis écoute : songe à la propre tête : si Zule'ika prend trop 
souvent son vol , tu vois cet arc : il a une corde. » 



Pas un son ne s'échappa des lèvres de Sélim, pas un du moins 
qui arrivât à l'oreille du vieux Giaflir; mais chacun des regards de 
son père, chacune de ses paroles le perçait plus au vif que n'eût fait 
l'épée d'un chrétien. « Fils d'une esclave !... m'accuser de lâcheté : 
de pareils mots eussent coûté cher à tout autre. Fils d'une esclave ! 
et qu'est donc mon père? » 

Ainsi Sélira donnait carrière à ses sombres pensées; c'était plus 
q\ie de la colère qui brillait par instants dans son regard. Le vieux 
Giaffir regarda son fils et tressaillit ; car il avait lu dans ses yeux 
rim]u'ession produite par ses reproches, et il y avait vu poindre la re- 
bellion :« Viens ici . enfant... quoi! pas de réponse? Je t'observe... 
et je te connais : mais il est des choses que tu n'oseras jamais faire. 
Si la barbe était plus virile , si ta main avait plus d'adresse et de 
force, j'aimerais à te voir rompre une lance, fût-ce contre la 
mienne! » 

En laissant tomber ces mots ironiques, son œil sombre se fixa 
sur celui de Sélim, qui lui rendit regard pour regard d'une manière 
si fière et si persistante que Giaffir le premier céda et se tourna de 
côté ..Pourquoi? il lesentil sans oser s'en rendre compte : « Je crains, 
pe dit-il, qu'un jour cet enfant téméraire ne me cause bien des en- 
nuis; je l'exècre... mais son bras n'est guère redoutable; et c'est à 
peine si à la chasse il peut vaincre le daim sauvage ou la timide ga- 
zelle : bien loin d'entrer dans l'arène où les hommes sedisputent la 
gloire et la vie... cependant je n'aime ni ce regard ni cet accent... 
je n'aime point non plus ce sang qui touche de si près au mien. 
Ce sang... il ne m'a pas entendu... il suffit! je l'observerai doréna- 
vant de plus près. Jl n'est pour moi qu'un vil Arabe ou un chrétien 
demandant quariier. Mais écoulons!... c'est la voix de Zule'ika : elle 
résonne à mon oreille comme l'hymne des houris. Zuleika est l'en- 
fant de. mon choix : je la chéris plus que je n'ai chéri sa mère; car 
d'elle j'ai tout à espérer et rien à craindre. O ma Péri ! tu es toujours 
la bienvenue près de moi. Tu es douce à ma vue comme la fontaine 
du déseil aux lèvres altérées. Kt le pèlerin rendu à la vie ne peut 
ofl'rir à l'autel de la Mecque des actions de grâces plus ferventes que 
celles d'un père qui bénit la naissance et ta vie tout entière. » 

VL 

Celle comme la première femme qui soit tombée, lorsque, séduile 
une l'ois pour séduire toujours, elle sourit à ce terrible mais ai- 
mable serpent, dont l'image s'était gravée dans son âme éblouis- 
sante comme ces visions trop inelTables, hélas! que le sommeil ac- 
corde à la douleur lorsque, dans un songe élyséen, le cœur rejoint 
le cœur qu'il aima, et voit revivre dans les cieux ce qu'il a perdu 
sur la terre... douce comme le souvenir d'un amour que renferme 
la tombe... pure curame la prière que l'enfance exhale vers Dieu... 
telle était la fille du vimix chef, lequel l'accueillit avec des larmes... 
non des larmes de douleur. 

Quel homme n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissants 
à peindre une seule éfineelle des rayons de la beauté ! Quel homme 
n'a point senti dans l'excès de son ravissement sa vue se troubler, 
ses joues trembler, son cœur défaillir, et n'a point confessé ainsi 
la puissance, la majesté des attraits de la femme? Telle était Zu- 
leika ; ainsi brillait autour d'elle un charme indicible qu'elle se*iJe 
ne remarquait (loint : c'était la lumière de l'amour , la pureté de la 
g'àce, l'inielligence et l'harmonie qui, rayonnaient dans tous ses 
traits , un cœur dont la tendresse semblait fondre ensemble toutes 
ces choses ; et son regard , ah ! son regard h lui seul était une âme. 

Ses bras gracieux paisiblement croisés sur son sein naissant et 
tout prêts à s'ouvrir au premier mot de tendresse, Zuleika parut... 
et Giaffir sentit sa résolution à demi ébranlée. Ce n'est pasqueson 
cœur, quoique farouche, eût une seule pensée contraire au'ùunheur 
que-rcvait sa fille ; mais si l'afTection attachait ce cœur à celui de sa 
douce enfant, l'anibition travaillait de son côté h briser les anneaux 
de la chaîne. 

VII. 

<' Zule'ika ! ma tendre fille : ce jour t'apprendra combien tu m'es 
chère, puisque, malgré ma douleur, je puis me résigner à te perdre, 
en t'ordonnant d'aller vivre auprès d'un autre : d'un autre, le plus 
brave des guerriers que l'on vît jamais combattre aux premiers 
rangs. Nous autres, musulmans, nous ne songeons guère à une 
naissance illustre ; néanmoins, la race des Carasman(l), inaltérable, 

(1) Carasman ou Kara Osman Oglou fut le chef d'une des plus grandes 



inaltérée, brille h la tête des Timariols, intrépides défenseurs des 
flefs que leur vaillance a conquis. Sache seulement que celui qui 
prétend à ta main est un parent du célèbre Oglou : ne parlons pas 
de son âge; je ne voudrais pas te donner un enfant pour époux. 
Tu auras un noble douaire ; et ma puissance unie à la sienne pourra 
braver le firman de mort que d'autres accueillent en tremblant; 
nous apprendrons au messager impérial que! sort est dû au porteur 
d'un pareil présent. Tu connais la volonté de ton père, et c'est tout 
ce qu'une fille doit savoir. A moi de te montrer encore la voie de 
l'obéissance, à ton nouveau maître de l'enseigner celle de l'amour. » 

VIII. 

Lajeunefilleinclinalatête en silence ; et sises yeux se remplirent 
de larmes, que ses sentiments comprimés parvinrent à retenir; si 
ses joues se couvrirent alternativement de pâleur et d'une rou- 
geur ardente, à mesure que ces paroles d'un père arrivaient comme 
des flèches à son oreille, que pouvait-ce être, sinon des craintes 
virginales? Si belle est une larme dans les yeux de la beaulé, que 
l'amour regrette à demi de la sécher sous un baiser; si douce est la 
rougeur de la modestie, que la pitié même n'en voudrait rien ùter. 
Quelle que fût la cause de son émotion , son père ne daigna point 
la remarquer; ayant frappé trois fois dans ses mains, il demanda 
son coursier, déposa la chibouque ornée de pierreries, se mit en 
selle dans l'appareil convenable pour une simple promenade , et, 
entouré de .Maugrabins, de Mamelucks et d'intrépides Dehiis. il se 
mit en roule pour aller assister à l'exercice du cimeterre tranchant 
ou de l'inoffensif d;errid. Le Kislar-aga et ses eunuques noirs res- 
tèrent seuls pour garder les portes massives du harem. 

IX. 

Il tenfuJ sa tête appuyée sur sa main ; son œil semblait errer sur 
les vagues d'un bleu sombre , qui glissaient rapidement et dou- 
cement s'enflaient entre les sinueuses Dardanelles : pourtant il ne 
voyait réellement ni la mer, ni le rivage, ni même la suite du pa- 
cha, occupée à partager en courant, avec le tranchant du cimeteire, 
un feutre plié en double ; il ne remarquait pas les évolutions de la 
fonle qui lançait la javeline ; il n'entendait ni les cris sauvages, ni 
les bruyants Allah; il ne songeait qu'à la fille de Giaffir. 



Aucune parole ne s'échappait des lèvres de Sélim ; un seul soupir 
exprimait chacune de ses pensées qui volaient vers Zule'ika : et il 
continuait à regarder par la jalousie d'une fenêtre , pâle, muet 
et dans une morne immobilité. Les yeux de Zuleika étaient tournés 
vers lui ; mais elle cherchait vainement à deviner ce qui pouvait 
l'occuper : sa douleur était égale, quoique la cause eu fût autre. 
Une flamme plus douce brûlait dans le cœur de la jeune fille; et ce- 
pendant, par crainte ou par faiblesse, sans savoir pourquoi, elle 
s'abstenait de parler : pourtant il le fallait Mais par quoi com- 
mencer? « 11 est étrange, pensa-t-clle, qu'il se détourne obstinément 
« de moi I ce n'était pas ainsi que nous nous retrouvions autrefois; 
« ce n'est pas ainsi que nous devons nous quitter. » Trois fois d'un 
pas lent, elle fil le tour de la chambre en épiant son regard toujours 
fixé devant lui : elle prit l'urne oîi étai', renfermé le parfum que les 
Persans appellent alar-gul (1), et en arrosa les lambris peints et le 
pavé de marbre : les gouttes de l'essence embaumée que la jeune 
iille en se jouant fit tomber sur la veste brodée de Sélim fuient un 
appel inutile ; il les laissa couler inaperçues sur son sein comme 
s'il eût été de marbre. « Et quoi ! toujours sombre ? cela ne doit pas 
être ainsi. . Oh! mon Sélim, qui es ordinairement si doux, devaisje 
attendre cela de toi! « Elle aperçut alors une corbeille pleine des 
plus "belles fleurs de l'Orient « Il les aimait naguère : elles lui plai- 
ront peut-être encore offertes par la main de Zule'ika. » A p^'ine 
avait-elle formé celte enfantine pensée que les roses étaient cueil- 
lies et enlacées en guirlande. L'instant suivant vit la jeune enchan- 
teresse assise aux pieds de Sélim et lui disant : «Celte rose est un 
message que m'apporte Bulbul (2) pour calmer les chagrins de mon 
frère : il annonce que celte nuit il prolongera sa douce chansoa 
pour l'oreille de Sélim; et quoique sa mélodie soit mélancolique, il 
essaiera un mode plus propre à chasser les sombres pensées. 

XL 

«Et quoil dédaigner mes pauvres fleurs? Oh! je suis bien mal- 
heureuse ! Rester ainsi tout sombre devant moi? Ne connais-tu donc 
point celle qui t'aime le plus au monde! Oh cher, plus que cher 
Sélim, dis, est-ce donc que tu me bais ou me crains? Viens, repose 
la tête dans mon sein, et je la calmerai à force de baisers, puisque 
les paroles et les chants n'y peuvent rien, même ceux d'un rossignol 
de mon invention. Je n'ignore pas que le père est quelquefois bien 

familles de la Turquie; iPétait gouverneur de Magnésie. Les Timariots 
possèdent des terres à charge de service militaire, et les cavaliers qu'ils 
fournissent sont appelés «paAîs. Les dehiis en sont les éclaireurs. 
(1) Essence de rose. — (2) Le rossiÊ^nol. 



70 



LES VKII.LÉKS LITTIÎIVMItl.S ll.l.rSTnftKS 



sombre, mai» lui, je ne r.n.ni-; jamais roniiu ainsi : il ne faimo 
pas, je ni! le sais qiip Irop ; mais as lu lionc (uiblii; cuniliirn lu es 
aim<* (lo Ztilcïka* Oli ! je rrois romprcmlri!?... le ptojrl du paclia... 
Ce parent... re hev de Carasman est peut î^lre un de les ennemis : 
s'il en esl ain«i, ji- jure par le Icmple de la Meeque, si les vœux 
d'imc femme peu\ent Mre ueruoîllis d.ins ce lemplo duquel les pas 
d'une lemmc irapprocheni jamais; je jure que sans Ion libre cnn- 
scnlemi'iil et mfme sans Ion ordre cxprts,lc sultan lui-môme n'ob- 
tiendrait pas ma main ! Peii^e<-lu que je puisse me séparer de loi el 
taire deux paris de mon cœur? Où serait ton amie cl qui pcrail mou 
Ruide? Alor?, le dard mifriel d'Azrael (1) lui-même, qui sép.ire loul 
ici-bas, réunira nos deux cœurs dans un même tombeau. » 

XII. 

A CCS paroles Sélim renaît, il respire, il se meul, il relève la jeune 
fille agenouillée pit-s de lui, el ses angoisses sont dissipées : son œil 
brillant exprime de nouveau mille pensées qui dormaient dans les 
ténèbres de son cœur. Comme un ruisseau , loiiKlemps caché par 
l'ombrage des saules de ses bords, se révèle tout-à-coup el fuit bril- 
ler h la lumière le cristal de ses ondes; comme du noir nuage (|ui 
la retenait la Tondre s'élance soudain dans les cieux : ainsi l'àiue 
flamboie dans ses yeux el se fait lourà travers ses longs cils. 

Le elic»al de bataille au sou de la iruuipelle, le lion éveillé par 
un limier imprudent , un t.vran appelé à une lutte soudaine par la 
pointe du poignard qui l'u manque, ressaisissent la vie avec une 
énergie convulsive : tel Sélim .s'entlanuue en écoutant cette pro- 
messe, el trahit aussitôt tous les sentiments de son cœur. « Main- 
tenant tu es ii moi, pour toujours à moi ; à moi pour la vie et par 
delà peut-être; maintenant tu es.'imcii; ce serment solennel, pro- 
noncé par ta seule bouche, nous enchaîne tous deux. Oui, tu as élé 
aussi bien inspirée que tendre : ce vœu a sauvé plus Jkine têle. 
Mais point de terreur... la moindre boucle de (a coiijfure Réclame 
de moi plus que de la tendresse : pour tous les trésors ensevelis 
sons les voûtes rt'Islakar {i). je ne sacrifierais pas un seul de ces 
cheveux qui couvrent ton front. Ce matin des nuages ont été en- 
tassés sur moi ; une pinie de repnehes est tombée sur ma tête, el 
Giaflir m'a presque traité de lAehe ! Mainlenanij'ai des raisouspour 
être brave, moi, le fils d'une esclave dédaignée... Ne frémis point ; 
cesonl ses paroles... Moi, qui ne sais |)oinl me vanter, je lui ferai 
connaître un cœur que ni sa colère, ni son bras même ne pourra 
dompler. Suis-jcson fils, Ji lui?... Oui, grAce à loi, je le suis peut- 
être ou du moins je le serai. Mais que le serment que nous nous 
sommes fail reste maiiitenaiil secret cl entre nous. Je connais le 
misérable qui ose demander ta main à Giaflir sans consulter ton 
cœur : parmi tous les musselims (3) de celle contrée, on ne trouve- 
rail pas plus de richesses mal ac(iiiises ni une âme [dus vile. ÎS'ap- 
parlient-il pas à celle race dKgripo (4), plus méprisable que les 
enfants d Israel. iMais le lemps révélera le reste. Moi et les miens 
nous nous chargeons d'Osnian-bey ; car au jour du péril je ne 
manquerai pas de partisans. Ne me crois pas tel que j'ai paru jus- 
qu ici : j'ai des armes, des amis, cl la vengeance n'est pas loin. 

XIII. 

— Ne pas le croire tel que tu as paru I En effet, mon Sélim, un 
triste changement s'est opéré en toi : ce malin je t'ai vu tendre, ai- 
mable : mais maintenant lu semblés différent de toi-même. 'Tu ne pou- 
vais ignorer mon amour : il n'a jamais été moins profond , il ne 
peiil l'être davantage. Te voir, l'entendre, rester près de loi, m.iudire 
la nuit sans en connaître la raison, si ce n'est que je le vols .seule- 
menl le jour, vivre avec loi et avec toi mourir : telles sonl luutes 
mes espérances. Baiser tes jcues, les yeux, les lèvres... comme cela .. 
comme cela I mais non, c'esl assez, car les lèvres sont de flamme : 
Allah! (luelle fièvre brûle dans les veines? Ivlle s'est prcsipie com- 
muniquée h moi! Calmer tes souffrances dans la maladie ou veiller 
sur la sanlé, partager les richesses en les ménageant, ou lo sou- 
rire dans la pauvreté, cl (lorter sans murmure la moitié de ton far- 
deau; faire loul au monde pour loi, excepté de fermer tes veux 
moiiianis, car je ne vivrai point ash-7. pour le lenter I Voilà tout ce 
h quoi mon ûme aspire, puis-je en faire el peux-tu en demander da- 
vanlagc? Mais. Sélim. il faul m'apprendre pourquoi nous avons be- 
soin de tant de mystère. Je n'en puis deviner la raison; mais tu le 
veux, ecsi bien, l'.eiicndant, « des armes, des amis, dis-tu? » Voil.^ 
qui dépasse ma faible intclligeiiee. Il me semble que GialTir devait 
connaître le scrnieni qoc je i ai fait : m colère ne me l'aurait pas fait 
révoquer, el rertainiMoeni il m'aurail laissée libre, l'eut-on trouver 
étrungc que je veuille (b'meurcr ce quo j ai toujours élé ? Depuis les 
premiers j.iursdc son crilance.Zuliikaa-t-elle vu, désirera-t-ellejainais 
voir quelque autre que toi compagnon de sa retraite el de ses jeux 
Ces chères pensées, qui ont commencé avec ma vie, ponniuoi ne les 

(!U/angc de la mort — il I.a cipitalo des sultans pri^adamilcs, selon 
IM Musulmans. — (8) Musselim. gouvorncur lurc. — a) Egripo uîi NC- 
greponi, I ancienne Eubée, dont les lubiiants turcs sonl d'une mùclian- 
celc proverbiale. 



avouerais-jepliisniainlenant ?Oiiel chaupemenlesl-ilsurvcnuqui w 
f.issc renier iiiainlenanl la vérité dans laquelle lui cl moinousavon^ 
jus(|u'ici placé notre orgueil? .Me montrer aux regardsd'un étranger! 
noire loi, notre croyance, notre Dieu le défi-udenl; et jamais je n'au- 
rai la pensée de murmurer contre la volonté du prophète : non, je 
dois le bénir, puisqu'il m'a loul lais-sé en me laissant la présence. Il 
nie .scrail affreux d'être donnée malgré moi à uu homme que je n'ai 
jamais vu : pourquoi fcrais-j« mystère de ec senlimenl? et pourquoi 
loi-mémc m'engages-tu ;i le cacher? Je sais que l'humeur sévère 
du paeha ne s'est jamais adoucie à ton é/ard ; el 11 lui arrive si 
souvent de s'emporter pour rien : Allah! plaise à ta volonté que nous 
ne lui donnions jamais de motifs pour le faire ! Mais je ne sais 
pourquoi ce mystère p'-se sur mon cœur comme une faute grave. 
SI donc un pareil secret pouvait être coupable, et il nie paraît 
tel d'après mon trouble intérieur, ô Sélim ! dis-le-moi tandis qu'il 
esl temps encore, el ne me laiss(> pas en proie h m?s craintes. Ah ! 
voici le cortège qui revient : mon père a quitté ses amusements gucr- 
riei-s; je trenible maintenant de rencontrer son regard. Sélim, ne 
peux-tu me dire pourquoi ? 

XIV. 

— Zulei'ka, retire-toi dans la lour... je vais rejoindre Giaflir : il 
faut que je m'enlrelicnne avec lui de firinans, d'impôts, de levées 
d'hommes, de politique. De terribles nouvelles sonl arrivées des 
bords du Danube ; noire visir laisse éclairejr ses rangs axe une 
longanimité dont le Giaour doit lui savoir gré : mais le sulian a une 
manière expédilive de récompenser des triomphes aussi coûteux. 
Ecoute! quand ce soir le tambour aura appelé les soldais .i leur re- 
pas et au sommeil, Sélim viendra le prendre: nous nous glis.seions 
sileiieieuscmcnl liur.s du harem, afin de nous promener sur le bord 
de la mer. Les murs de nos jardins sonl élevés : aucun im[iortun 
ne hasardera de les escalader pour nous écouler ou troubler iixlre 
entrevue; el si quelqu'un le tentait, j'ai une lame que queh|ues-uns 
ont sentie, que de plus nombreux sentiront encore. Alors lu en ap- 
preiitlias plus sur Sélim que lu n'en as su ou pensé jusqu'ici : sois 
connanle. Zuleika ; ne me crains point. . 

— Te craindre, Sélim ! jamais pareil mol entre nous... 

— Ne m'arrête point; j'ai la clef; el parmi lesigardes d'Haroun, 
les uns ont rcftu leur récumpense. les autres 1 attendent. Ce soir. 
Zuleïka, lu apprendras ce que je suis, ce que je projette el ce qui 
me reste k craindre. Non, je ne suis pas ce que je parais. » 



CHANT IL 

I. 

Les venis s'élèvent sur la mer d'Ilellé, comme dans celte nuit 
orageuse oii l'amour qui l'avait lancé sur les flols oublia de sauver 
le jeune, le beau, le brave Léanilrc, l'unique espoir de la vierge de 
Sestos. Oh! quand, h l'horizon lointain, il vil briller le ph.irede la 
tourelle, en vain la brise fraîchissante, et la vague qui se brisaitcn 
écumant, et les cris desoi.seaux de mer lui disaient de re>ter ; en vain 
les nuages sur sa tête el les llols .^ ses pieds, par leurs signes el leur 
langage, lui eonseillaienl de ne point braver le danger : il ne vou- 
lut ni entendre ni voir leurs menaces :snn œil ne s'arrêtait que sur 
le flambeau de l'amour, la seule étoile qui le saluât dans les cieux; 
.son oreille n'entendait que le chant de la belle prêtresse : << O va- 
gues, séparcrez-vous toujours deux amants?» Ce récit est bien 
vieux; mais l'amour pourrait encore donner assez de force îi de 
jeunes cœurs pour démontrer qu'il est vrai. 

II. 

Les vents s'élèvent et les (lots d'Ilellé roulent sombres el gonflés 
sur la face de l'abîme; et les nmbres de la nuit en tombant vnileni 
ce champ de bataille où tant de sang fut versé en v.iin, re désert 
qui remplace l'empire du vieux l'riam, ces lombeaiix, seuls restes 
de sa grandeur, les seuls... saut les rtvcs iraïuorlels qui charmaieni 
le vieil aveugle de la rocheuse Scio. 

UI. 

El pourlani (car ces lieux, je les ai visités, mes pas ont foulé ce 
rivage sacré el mes bras ont fendu ces vagues tumultueuses'), [lour- 
taut, ô poète antique, piiissé-je y rêver et pleurer avec toi, recon- 
naître encore ce ibéAtrc d'anciens combats, croire que chaque mon- 
ticule verdoyant renferme les cendres d un véritable héros et qu'au- 
tour de celle scène lie merveilles irréfragables rugit lllollcsponl, 
"immense,» comme lu le vis autrefois ! Puis?é-je garder h.ngteinps 
ces croyances' l'i "ni •>" ciuiii'ionlini ee so-ciarle. pioirrail douter 
de loi f 

\\ . 

La nuit est descendue sur les Ilots d'Ilellé; et elle ne s'est point 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



71 



encore levée aux sommets de l'Irla, celte lune qiii a brillé sur les 
liéi-os du prand poème : nul guerrier n'accuse plus l'éclat des pai- 
sibles raj'ons ; mais fies bergers reconnaissants les bénissent encore. 
Leurs troupeaux paissent sur le tumulus du héros qui tomba sous la 
flèche du berper dardanicn : cette pyramide imposante autour de 
lafiuclle le prétendu fils de Jupiter Ammon (1) fit circuler sou char, 
qui fut relevée pardes peuples, couronnée par des monarques, n'est 
maintenant qu'un insignifiant monticule isolé et sans nom! Au de- 
dans, que ton habiiation est étroite! Au dehors, des étrangers seuls 
peuvent articuler Ion nom ■ la poussière dure plus longtemps que 
la [lierre sculptée des tombeaux : mais toi , ta poussière même a 
disparu. 

V. 

Tard, bien tard dans la nuit, Diane réjouira la vue du berger et 
dissipera les craintes du marin; jusque-là aucun phare sur la rive 
escarpée ne guiile la course du navire qui s'égare ; les clartés 
éparses autour de la baie se sont éteintes l'une apjès l'antre : <à cette 
heure solitaire la seule lampe qui brille encore est celle de la tour 
de Zuleika. Oui, voici encore de la lumière dans cet appartement 
désert : sur l'ottomane sojeuse on voit les grains odcu'anis du cha- 
pelet d'ambre qu'ont égrené ses jolis doigts; tout auprès (comment 
a-t-elle pu oublier ce joyau) est le saint amulette de sa mère, in- 
crnsié de rayonnantes émeiaudes et sur lequel sont gravés lesver- 
sets du Koran qui saveot adoucir les angoisses de celle vie et con- 
quérir le bonheur de l'aulre; à côté du chapelet turc on voit un 
Koran en lettres richement enluminées et quelques poèmes que les 
scribes persans ont transcrits en brillanis caractères; sur ces rou- 
leaux est couché le luth rarement muet comme aujourd'hui; enfin, 
autour de la lampe d'or ciselé , des Heurs s'épanouissent dans des 
vases de Chine. Les riches étoffes de l'Iran, les parfums de Shiraz, 
tout ce qui charme l'œil et les sens est réuni dans cette somptueuse 
retraite: etcepeiulanl il y règne un air de tristesse. La Péri, l'âme 
de celte cellule, que fuit-elle absente, par une nuit si rude? 

VL 

Enveloppée dans un sombre manteau noir, tel qu'eu porlentseuls 
les plus nobles musulmans, pour préserver de la brise un sein aussi 
cher à Sélim que la lumière du ciel, Zuleika traverse d'un pas timide 
les bosquets du jardin : elle fjémii chaque fois qu'à travers les clai- 
rières le veut fait entendre ses sourds gémissements. Enfin, ar- 
rivée sur un terrain plus égal, son sein agité commence à battre 
plus doucement : la vierge suitson guide silencieux, et quoique ses 
terreurs lui conseillent de retourner sur ses pas, comment pourrait- 
elle quitter Sélim? comment articuler un reproche? 

VIL 

Us arrivent enfin à une grotte, taillée par la nature mais agrandie 
par la main des hommes, où souvent elle aimait à faire résonner 
son luth ou il repasser les préceptes du Koran ; souvent encore dans 
ses jeunes rêveries elle se demandait ce que devait être le paradis : 
«Où lame de la femme allait en quittant le corps, le prophète n'avait 
point daigné le révéler : mais la demeure future de Sélim était biea 
connue, et certainement il ne pourrait su|iporter le séjour d'un autre 
monde, quelque délicieux qu'il fût, sans celle qu'il avail tant aimée 
dans celui-ci. Quel être aussi tendre pourrait habiter avec lui? une 
bouri pourrait-elle lui prodiguer des soins à moitié aussi doux? » 



Depuis qu'elle n'avait visité ce lieu, il semblait y avoir quelque 
chose de changé dans la giolte : pent-êlre éla't-ce seulement la nuit 
qui altérait les formes des ohjels : el en effet cette lampe d'airain ne 
jetait qu'une clarté douteuse; mais dans un coin ses regards tom- 
bèrent sur des objets étranges. Désarmes y éiuienl en faisceaux, 
mais non des armes semblal)lesà celles que le Dehii au front ceint 
d'un lurban porte dans la bataille : c'étaient des cpées dont la lame 
et la garde avaient une forme étrangère, et une de ces lames était 
rougie... par un crime peut-être! carie sang se verse-t-il sans crime? 
On voyait aussi sur la talileune coupe (jui ne paraissait pas contenir 
le léger sorbet. Que signifie tout cela? Elle se tourne pour regarder 
Sélim... « Oh! est-ce bien lui? » 

IX. 

Sa robe brillante avait disparu : sou front n'était plus couronné 
du haut lurlian, mais à sa place un châle rouge, légèi'ement tordu, 
lui couvrait les te i pcsiccpoigiuird, dont la garde était ornée d'une 
pelle qui aurait dignement paré un diadème, ne brillait plus à sa 
leihlure garnie de pistolets tout unis; nu sabre était attaché à son 
baudrier el de ses épaules descendait négligemment le manteau 
blanc, la légère capote dont les candiotes se couvrent dans leurs 
courses errantes; en dessous, sa veste couverte de plaques dorse 

(1) Alexandre, avant son expijdilion contre les Perses. 



serrait sur sa poitrine comme une cuirasse : les jambières attachées 
sous ses genoux étaient revêtues d'écaillés d'argent avec des agrafes 
du même métal. Si l'énergie du commandement n'avait éclaté dans 
ses yeux, dans sa voix, dans ses gestes, tout ce qu'un œil peu at- 
tentif eût pu reconnaître en lui, c'eût été quelque jeune marin grec. 

X. 

« Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je semblais être; et tu vois 
maintenant que je disais vrai. J'ai à te conter des choses que tu 
n'aurais jamais pu imaginer. Si leur vérité aquelqnechosed'affreiix, 
d'autres en porteront la peine. Ce serait en vain que je voudrais 
maintenant te cacher mon histoire. Je ne veux jias te voir la 
femme d'Osman ; mais si tes propres lèvres ne m'avaient point fait 
connaître quelle place j'occupe dans ton jeune cœur, je ne [lourrais, 
je ne voudrais point encore te révéler les noirs secrets du mien. 
Maintenant, je ne te parlerai pas de mon amour : c'est au temps, à 
la vérité, aux périls de te le prouver : mais avant tout .. Oh! n'ea 
épouse jamais un autre... Zuleika, je ne suis pas ton frère. 

XI. 

— Tu n'espasmon frère !... oh ! rétracte cette parole... Mon Dieu! 
suis-je donc laissée seule sur la terre pour pleurer... je n'ose pas 
maudire... pour pleurer le jour témoin de ma naissance solitaire? 
Oh! maintenant tu ne m'aimeras plus! j ai senti mon cœur défaillir: 
il |irévoyait bien un malheur. Mais non, tu verras toujours en moi 
ce que tu y voyais... ta sœur... ton amie... ta Zuleika! Peiiï-êlrc 
m'as-tu amenée ici pour me tuer : si tu as quelque vengeance à exer- 
cer sur moi, vois :je t'offre mon sein : frappe! Plutôrcent fois être 
parmi les morts que vivre en ce monde et n'être plus rien pour toi, 
et me trouver peut-être l'objet de la haine; car maintenant je com- 
prends piwj^uoi Giaffir s'est lonjours moniré ton ennemi; et moi, 
hélas! j« sujg^jja fille de ce Giaffir par qui lu as été dédaigné, humilié. 
Si je né suis pas la sœur et que tu veuilles épargner ma vie, oh I 
dis-moi d'ôlre ton esclave. 

XII. 

— Mon esclave, Zule'ika!... c'est moi qui suis le tien. Mais, clier 
amour, calme ce transport; ton sort est pour toujours attaché au 
mien : je le jure parle tombeau de notre prophète, et puisse ce ser- 
ment être un baume pour les blessures! Et comme je tiendrai ce 
serment solennel, qu'ainsi puissent les versets du Koran gravés sur 
mon sabre en diriger la lame pour nous préserver tous deux dans 
les dangers. Il doit changer, ce nom dans lequel ton rœur avait mis 
son orgueil ; mais apprends ceci, ô nw Zuleika, les liens de parenté 
qui nous unissaient sontseulemeut relâchés : ils ne sont pas rompus, 
quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Mon père était pour 
Giaftir tout ce que Sélim semblait jusqu'ici être pour toi ; ce Irèrc 
consomma le meurtre d'un frère, mais il épargna du moins mon 
enfance, et me berça d'une illusion perfide que de justes repré- 
sailles doivent punir. Il m'éleva, non avec tendresse, mais comme 
Cain eût élevé un neveu; il me surveilla comme on surveille un 
lionceau qui ronge sa chaîne et qui peut la briser un jour. Le sang 
de mon père bout dans chacune do mes veines; mais pour l'amour 
que je te porte, je ne songe imint mainlenaiit à la vengeance; seu- 
lement, je ne dois plus demeurer ici. Mais d'abord, chère Zuleika, 
apprends comment Giaffir accomplit son forfait. 

XIU. 

« Commentleurs dissentiments devinrent de la haine, si ce fut l'a- 
mour ou l'envie qui en fit deux ennemis, jelignore, et peu imporlel 
Entre des esprits ailiers, les moindres marques de dédain, uneseule 
négligence suffisent pour mettre la di.scorde. Abdallah mon père 
était renommé pour ses exploits gueiriei's, qui font encore le sujet 
des chants bosniaques, elles bordes rebelle i de Paswan n'ont pas 
oublié combien sa présence dans leurs contrées leur devenait fu- 
neste. Tout ce que j'ai besoin de te raconter maintenant, c'est sa mort, 
odieux résultat de la haine de Giaftir, et la découverte que je fis de 
ma naissance, découverte qui m'a rendu libre du moins 1 

XIV. 

"Quand Pasv^'an, après avoir combattu des années d'abord pour la 
vie, puis pour le pouvoir, eut pris dans les murs de Widdin une al- 
titude trop flère, les pachas se rallièrent au chef de l'Eiat : les deux 
frères, égaux par leur rang, conunandaient Chacun une troupe sé- 
parée; ils livrèrent au vent leurs queues de cheval el allèreui se 
réunir à l'armée rassemblée dans les plaines de Sophia où ils dres- 
sèrent leurs tentes, chacun dans le poste qui lui fut assigné : précau- 
tion vaine, hélas! pour un d'eux! l'ourquoi prolonger ces discours? 
Par l'ordre de Giaffir un poison subtil comme son àine, préparé et 
versé dans la coupe mortelle, envoya mon père au ciel. Au retour 
d'une chasse, fatigué et en proie à la fièvre, il s'était mis au bain, 
ne soupçonnant guère que pour étanchersa soif le ressentiment d'uu 
frère lui offrirait un senihlable breuvage. Un serviteur gagné apporta 



LES VEILLEES LITTEIUIKKS ILLUSTHKES. 



10 vnoc perlidc il en l)iit une gorgée : il nVn fallait p.is clnvanlnRC : 
si tu doutais de la vériié de ce récit, Zulcîka, interroge llaroiin. 

XV. 

■ Le crime accompli, et la puissancr do Paswnn étant en partie 
abattue ipioicpic janiaisanéanlic, Giallirohtinl le parlialick d'Alxlal- 
lali : tu ne sais pas ce (pic dans notre di\an la richesse peut faire 

ni(Vnc pour un être au-dessous de riuimanllé Souillé du sang 

(le son frcre, Giaftir se fit conférer tous les honneurs qu'avait eus 
Alidallah. 11 est vrai que, pour les acheter, il épuisa presque ses tré- 
sors acquis par lo crime : mais la hri'che fut bientôt réparée. 
Faut-il le dire comment ? Parcours ces campagnes et demande au 
misi^rable paysan si ses 
gains paient les sueurs de 
son front... Pourquoi le 
cruel usurpateur m'épar- 
gna; poinquoi il me 
nourrit dans son palais : 
je l'ignore. La honte , le 
regret, le remords, la sé- 
curité qu'inspire un en- 
fant di'-hile ; en outre la 
nécessité d'adopter un 
(ils quand le ciel ne lui 
on avait point accordé, 
peir*^lre quelque intri- 
gue secrète ou seulement 
un caprice : voilà ce qui 
me sauva la vie... mais 
cette vie ne fut point pai- 
sible ; il ne put me ca- 
cher son humeur hau- 
taine et je ne pus, moi, lui 
pardonner le sang de 
mon père. 

XVL 

« Dans sa propre mai- 
son, Giaffir a des enne- 
mis; ceux qui partaient 
.son pain ne lui sont point 
tous fidèles. Si j'avais 
découvert ma naissance 
à ces esprits mécontents, 
ses jours, ses heures mft- 
me eussent été comptés : 
il ne leur fallait qu'un 
cœur pour les conduire, 
une main pour leur mon- 
trer lo but à frappor. Mais 
llaroun seul connaît rette 
histoire dont le dénoù- 
nieiit est proche. Il est 
né dans te serai d'Abdal- 
lah et y a occupé le pos- 
te qu'il occupe ici... il 
a été témoin de la mort 
de mon père : mais que 
peut un esclave isolé? 
venger son maître? trop 
tard, hélas! ou préserver 
le fils d'un sort pareil? Zi,l, 

11 choisit le dernier parti, 
oi quand il vit le fier 
Giaflir heureux et triom- 
phant sur les ruines do 
ses ennemis subjugués . 

de ses amis trahis, il me prit par la main, pauvre orphelin sans 
appui, et me conduisit à sa porte ■ ce no (ut pas en vain qu il implora 
pour moi la vie. Ou sut dérober h tous le secret de ma naissance et 
particulièreincnl à moi-même ; et cette précaution suffisait à la sû- 
reté de Giaflir. Il abandonnuon outre, pour habiter cette cote d'Asie, 
les bords de Rouniélie et nos lointains domaines sur le Danube, n'em- 
menant avec lui que llaroun, seul maître do son secret. Or. ce Nu- 
bien a senti que les secrets d'un tyran ne sont que des chaînes dont 
lo captif s'affranchit avec joie, et il m'a révélé toute cette ténébreuse 
histoire, avec bien d'autres détails. Ainsi, dans sa justice, Allah ac- 
corde au crime esclaves, dupes, complices, mais pas un ami. 

XVIL 

« Tout ceci, Zuleïka, peut être dur ii entendre; mais ce qui me 
reste ii ilire sera plus pénible encore : dussent mes paroles blesser ton 
âme délicate, je ne dois rien le cacher. Je t'ai vue étonnée en aper- 




cevant ce costume; mais je l'ai longtemps porté et je dois le 

fiorler longtemps encore. Ce jeune matelot, h qui tu a» «lonné la 
oi par serment, est le chef dune de ces bandes de pirater qui ont 
leurs lois et leurs vies au bout de leursépécs. Si je te racontais se» ter- 
ribles aventures, les joues en pAliraient encore. Os armes quetu vois 
ici ont été apportées par mes soldats ; je» bras qui savent les manier ne 
.sont pas loin ; celte coupe remplie est aussi deslinée h ces grossier» 
compagnons : une fois <|u'ils I ont vidée, ils n'ont plus de remords : 
noire prophète pourra leur pardonner, car ce n'est que dans le 
vin <|u'ils sont infidèles. 

XVIIL 

"Que pouvais-jc devenir? Traité ici en pro.scrit. amené par mille 

insultes à désirer une vie 
errante . et laissé dans 
l'oisiveté, car les craintes 
de Giaffir me rcfu.saient 
le coursier et la lance; et 
pourtant bien des fois... 
combien de fois , ô Ma- 
homet! le despote m'a 
raillé en plein divan , 
comme si ma main , par 
faiblesseou mauvais vou- 
loir, refusait la bride et 
""le glaive! Il allait tou- 
jours seul h la guerre, 
et me laissait ici inactif, 
inconnu, abandonné aux 
soins d'Haroun avec les 
femmes, Hétri ilans tou- 
tes mes espérances, privé 
de tout moyen de m'illus- 
irer. tandisque loi, chère 
Zulcîka , floni la ten- 
dresse continue, tout en 
m'amollissant , m'avait 
longl(^ps consolé , lu 
étais conduite pour ta 
sûreté dans les murs de 
Brous.sa où lu attendais 
l'issue de la bataille, lla- 
roun , voyant mon Ame 
accablée .sous le joug fa- 
tal de l'inaction , con- 
sentit non sans elTroi à 
mettre en liberté son cap- 
tif, et brisa ma chaîne 
pour tout l'été, sous pro- 
^ messe que je reviendrais 

avant le jour où Giaffir 
devait remettre son com- 
mandement. Oesten vain 
que je voudrais le pein- 
dre lenivremenl de mon 
cœur, quand, pourlapre- 
micrc fois, d'un œil libre, 
je pus contempler la ter- 
re , l'Océan , le soleil et 
les cieux, comme si mon 
âme les eût pénétrés, et 
que je fusse entré en 
possession de leurs plus 
^^' intimes merveilles. Un 

seul mot peut le faire 
comprendre cesentimont 
surhumain j'étais li- 
bre ! je cessai de souffrir 
de ton absence : le monde, le ciel lui-même était à moi. 

XIX. 

« L'esquif d'un Maure fidèle m'emporta de cette terre d'oisiveté : 
j'étais avide de voir cos îles riantes, perles du diadème du vieil 
Océan. Je les visitai lour-à-tour. et bientôt je les connus toutes; 
mais quand et comment je me joignis à la troupe a\ec laquelle je 
me suis engagé à vaincre ou à mourir , il sera temps de te le dire 
quand, nos pians exécutés, l'histoire sera coiuplète. 

XX. 

« Ce sont, il est vrai , des hommes sans lois , aux formes gros- 
sières, h 1 humeur farouche, de toute race, de toute croyance ; mais 
une franchise oniière , un bras toujours prêt . une obéissance aveu- 
gle; un cœur avide d'entreprises, inaccessible à la crainte; l'amitié 
pour chacun . la fidélité envers tous, la vengeance pour le traître : 



OEUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



73 



vnilh ce qui en fait des instruments propres à des desseins même 
plus étendus que les miens. Quelques-uns aussi sont au-dessus du 
vulgaire; mais j'ai surtout appelé à mes conseils un Franc plein de 
prudence. Parmi eux se trouvent les derniers patriotes de la bande 
de Lambro (1), aspirant à de plus hautes deslinées , et jouissant 
avec moi d'une liberté anticipée ; souvent, autour du feu de la ca- 
verne, je les entends débattre des plans chimériques pour lafl'i'an- 
chissement des rayas. Qu'ils soulagent leur cœur en parlaiitde cette 
égalité des droits que l'homme ne connaîtra jamais! Et moi aussi 
j'aime la liberté. Oui , je voudrais errer sur l'Océan , comme le pa- 
triarche navigateur ; ou mener sur la terre la vie nomade du Tartare : 
une tente sur le rivage, une galère sur les flots valent mieux pour 
moi que cités et serais. Que mon coursier ou ma voile m'emportent 
à (ravers le désert ou sur 
l'aile des vents; bondis 
où tu voudras, ô mon • 
bon cheval barbe! glisse 
à ton gré, ô ma proue! 
Mais toi , Zuleika, sois l'é- 
toile qui guide mes pas 
erranis; viens partager 
et bénir ma nacelle : sois 
pour mon arche la co- 
lombe de promesse et 
de paix ! ou, puisqu'un ^^ 
si doux espoir nous est t^ 
refusé dans ce monde a- 
gité, sois l'arc -en -ciel 
d'une vie de tempêtes, le 
rayon dusoirdontle sou- 
rire écarte les nuages et 
colore le lendemain de 
rayons prophétiques ! Sa- 
crés... comme l'appel du 
muezzin s'adressant des 
murs de la Mecque aux 
pèlerins prosternés... ca- 
ressants... comme la jeu- 
ne mélodie qui arrache 
à l'admiration muette une 
larme furlive... doux... 
comme le chant natal à 
l'oreille de l'exilé... ré- 
sonneront les accents de 
ta voix chérie. J'ai pré- 
paré pour toi dans ces îles 
riantes une reliaiie fleu- 
rie comme l'Eden à sa 
première heure. Mille 
glaives, avec le cœur et 
le bras de Sélim , seront 
là pour te garder, te dé- 
fendre , te venger , si tu 
l'ordonnes. Entouré de 
ma bande fidèle, ma Zu- 
leika h mes cûlés, je cou- 
vrirai ma (lancée des dé- 
pouilles des nations. Pour 
dépareilles jouissances et 
de telles occupations, on 
oublie facilement l'oisive 
langueur du harem. Ce 
n'est pas que je m'aveu- 
gle sur ma destinée : je 
vois partout d'innombra- 
bles dangers et un seul a- 
mour. Mais uncœurfîdèle 
compensera bien et mes 

travaux et les rigueurs de la fortune, et même la trahison de préten- 
dus amis. Quil est doux de songer, dans les heures les plus som- 
bres, qu abandonné de tous, je le trouverai toujours la même. Sois 
ferme comme Selim , et Sélim sera tendre comme loi. Pour calmer 
la douleur, pour partager la joie, confondons toutes nos pensées, 
et que rien ne nous sépare. Une fois libre , mon devoir est de me 
remettre a la tête de mes soldats, tous amis entre eux, ennemis du 
reste du monde : en cela nous ne faisons que remplir le rôle assigné 
par k nature à notre espèce guerroyante : vois! le carnage et la 
conquête s'arrêteut-ils un moment; l'homme a fait une soliiude, et 
ill appelle la Paix. Moi, comme les autres, je veux user de mon 
adresse et de ma force; mais je ne demande pas de terriloire hors 
de la longueur de mon sabre. Les tyrans ne régnent qu'en divisant, 

(1) Le Grec Lambro Canzani s'illustra en 1789 parses efforts pour l'af- 
francbissemeni de son pays : abandonné par la R issie , il se fit pirate, 
puis se retira a Saint-Pétersbourg. 




Il s'élance à l'entrée de la caverne, et l'écho retentit au loin de la décharge 
de son pistolet. 



en mettant en œuvre tour-à-tour la ruse ou la violence. Que celle- 
ci soit maintenant notre seul instrument : l'autre viendra en son 
temps, quand nous habiterons les cités, ces geôles SDCiales, oi"] une 
âme même lelle que la tienne pourrait se perdre; car la corruption 
entame un cœur que le péril n'avait point ébranlé; et la femme, 
plus encore que nous , quand la mort, le malheur , une simple dis- 
gr.ice a frappé celui qu'elle aimait, peut se laisser aller sur la pente 
des plaisirs et déshonorer... Arrière, infâmes soupçons!... Zuleika 
n'a rien de commun avec vous! Mais la vie, après tout, n'est qu'un 
jeu de hasard; et ici, n'ayant plus rien à gagner, nous avons beau- 
coup à craindre : oui, à craindre!... car ne peux-tu m'êlre ravie, 
soit parla puissance d'Osman, soitpar l'inflexible volonté de Giaffir. 
Cette crainte va disparaître devant la brise favorable que l'amour 

promet celte nuit à ma 
voile : aucun danger ne 
peut atteindre le couple 
d'amants que son sourire 
a béni : si leurs pas sont 
errants, leurs âmes sont 
en repos. Avec toi tout 
travail me sera doux , 
tout climat heureux , la 
terre comme l'Océan , 
car notre inonde se ren- 
fermera dans nos baisers. 
Que les vents irrités sif- 
flent sur le pont, et tes 
bras enlaceront plus é- 
troitement mon cou : le 
dernier murmure de mes 
lèvres sera, non un sou- 
pir de regret pour la vie, 
mais une prière pour toi. 
La guerre des éléments 
ne peut effrayer l'amour : 
il n'a pas de plus redou- 
table ennemi que la so- 
ciété humaine : tel est le 
seul écueil qui peut arrê- 
ter notre course : sur la 
mer, des dangers d'un 
moment; dans les villes, 
des années de naufrage! 
Mais loin de nous ces pen- 
sées qui se dressent com- 
me d horribles fantômes! 
L'heure présente va favo- 
riser noire évasion ou 
l'empêcher pour jamais. 
J'ai peu de mots à dire 
pour terminer mon his- 
toire; tu n'en as qu'un à 
prononcer pour nous 
.soustraire à nos enne- 
mis.Oui... nosennemis... 
Giaflir cessera-t-il d'en 
être un pour moi ; Os- 
man, qui veut nous sé- 
pai'er, ne doit-il pas être 
le tien? 

XXI. 

« Je fus de refour au 
temps fixé pour sauver 
la tête de mon gardien ; 
peu surent, personne ne 
répéta que j'avais été er- 
rer d'île en île, et depuis 
lors, quoique je sois séparé de mes compagnons, et que je quitte 
rarement le rivage, ils n'entreprennent rien sans mon avis. Je 
trace le plan; j'adjuge les dépouilles : il est temps que je prenne 
une part plus active à ces travaux. Mais le temps presse ; ma barque 
est à flot , et nous ne laissons derrière nous que la haine et la 
crainte. Demain Osman arrive avec sa suite: cette nuit doit briser 
ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, peut-être même 
celui qui t'a donné la vie, à l'instant même partons, partons! Mais 
quoique tu te sois donnée à moi , peut-être voudrais-tu rétracter ce 
serinent spontané; alors je reste ici... non pour voir ton hymen : 
je reste au péril de ma vie. » 

XXII. 

Zuleika, muette et immobile, ressemblait à ce marbre douloureux 
oîi une mère , ayant perdu son dernier espoir, est transformée en 
pierre; la tète, le sein, les bras de la vierge élaient ceux d'une 
jeune Niobé. Mais avant que ses lèvres ou son regard eussent essayé 



71 



LF,S VKn.LÉLS LnTÉnMRF.S ILl.USTni'KS 



«In répondre, (^e^ri^r(; la pnric prill^c du jnrdin pnnil la lueur Mn- 
lanin (I'tinn Inrrho : une secnndu billln... puis une aiilre... cl une 
aillrc oncnro. « Cli! fuis... loi qui ii>."< plus ninn frcre... lui qui es 
Won plus cMonrcI » Au loin , dans ions les bnsqiicis, reliiil la rnii- 
ppiMre cl leriihlc riarlé ; cl nnn-sciiletnciil lu clarlt' des Inrcln's. car 
cliiiqiic mnin droite porte un plaivc nu. Ils se divipcnf. clierclient cl 
revionncnl sur leurs pas. en prnnienanl leurs flandieanx el leurs 
lames éilncelanlcs : derrière Inns les n'ilres, hrandi.'^.sanl son cinie- 
lern; , le .^ornlne Giaflir cshale sa fureur... Les voil.'i près de la 
prollo... Oh! sesvoilles seront-elles le tombeau de Sélim? 

XXIll. 

H reste intrc'pidc: «Le momenl est venu... il sera bientôt passé... 
nu baiser, Znleïka... c'est le dernier! Pourtant, mes hommes ne 
sont pas loin du rivape ; ils peuvent entendre mon signal, voir bril- 
ler ramoicc... mais ils sont trop |ieu nombreux : téméraire tenta- 
tive !... n'importe I encore cet clfort. » 

V.n nit^me temps, il s'avanre à la porte de la caverne : l'écho ré- 
pète ;iu loin la bruyante diionation. Zuleïka ne tressaille point, ne 
verse pas une larme : le désespoir a glacé ses yeux comme son 
co'ur. <i Ils ne m'entendent pas, ou s'ils rament vers nous, ils n'ar- 
ri>iiont que pour me voir mourir; car le bruit de mon arme attire 
l'ennemi de ce côté. Eh bien! .sors de ton fourreau, glaive de mon 
père, tu n'asjamais vu un combat moins égal I Adieu ,. Zuleïka !... 

tendre amie, retire-toi ou plutôt reste dans l'inlérieur de la 

grotte; tu y seras en sOirelé, et contre loi sa colère ne s'exhalera 
qu'en paroles. Ne le montre pas, une lame ou une balle égarée 
pourrait l'atleindre. Craindrais-tu pour ton père?... puissé-je mourir 
si mes coups se dirigent vers loi : non. quoiqu il ail versé le poison... 
non , quoicpiil m'ait traité de lâche ! Mais leur présenterai-jc hum- 
blement ma poitrine ? lui seul «era excepté. 

XXIV. ^r*\ 

D'nn hond, il s'élance vers le rivage : à ses pfcffs,e|[ lomBlLIc 
premier de la Ironie : ce n'est plus ([u'unc léle béante, un cor^s 
palpilaiil : nn autre subit le môme sort. Mais itri essaim d'ennemis 
enidure Sélim : fraj'pant à droite el h gauche , il se fraie un sen- 
tier et lioiclie presque aux flots qui semblent venir à sa renconIréP 
La barque parait : elle n'est pas à cinq longueurs d'aviron ; ses com- 
pagnons rament avec une vigueur désespérée : oh ! arriveront-ils à 
temps pour le sauver? Au moment où le pied de Sélim est mouillé 
par la première vague, ses soldats plongent dans la baie : leurs sa- 
bres brillent à travers l'écume des flots ; malgré l'onde qui les bai- 
gne, furieux, infatigables, ils nagent vers la rive... ils touchent 
er.lin la terre! Ils arrivent, mais ce n'est que pour accroître le car- 
nage .. déjà le sang de leur chef a rougi les flots. 

XXV. 

Echappé aux balles, effleuré à peine par l'acier , trahi, entouré, 
Sélim avail gagné la limite où le sable et les vagues se touchent ; 
là , au moment où son pied allait quitter la terre, où son bras por- 
lail un dernier coup mortel... ah! pourquoi se relourne-t-il ? pour- 
quoi son regard la cherche-t-il encore vaiiiemenlYCe momenl d'ar- 
rêt, ce fatal coup d'œil, ont scellé son trépas ou sa chaîne. Au milieu 
<les péril-: et des douleurs , que l'espérance est donc lente à quitter 
lera'ur d'un amant! Il tournait le dos aux vagues ccumantes ; der- 
rière lui, mais assez proches étaient ses compagnons, quand toul-à- 
coup siffla une balle. « Ainsi périssent les ennemis de GiaffirI » 
Quelle voix s'est fail entendre'!' quelle carabine a tonné? quelle 
main a lancé ce trait de mort qui a retenti dans l'air de la nuit, de 
trop près et trop bien ajusté pour man(|uer son but? C'est ta voix, 
ton arme et ta main , meurtrier d'Abdallah! Ta haine a lentement 
préparé le trépasdu père; elle en finit plus vile avec le fils. Le sang 
jaillit de sa poitrine à larges el rapides bouilhms, cl souille la blan- 
cheur de l'écume marine... Si les lèvres de la victime essayèrent 
un faible génnssement, il fut étoufl'é par le fracas des vagues'. 

XXVI. 

Le matin chasse lentement les masses de nuages qui ne semblent 
point avoir été témoins d'un combat : aux cris (|ui dans l'ombre trou- 
blaient le repos de la baie a succédé le silence. Mais on peut remar- 
quer sur le rivage quelques vestiges d'une lutte; des fragments de 
lames brisées; des traces de pas multipliés, el sur le .sible l'em- 
preinte de plusd'une main convulsive; plus loin une torche éteinte, 
nn bateau désemparé, et au milieu des algues qui s'accumulent sur 
la grè\e, à l'endroit où elle penche vers l'abîme, on voit une capote 
blanch" : elle est déchirée dans toute sa longueur, et marquée d'une 
tache d'un rouge sombre, sur laquelle la v.igne glisse sans l'effacer. 
Mais celui qui portait ce vêtement , où est-il? Vous qui avez besoin 
de pleurer sur ses restes, .ilIcz les chercher sin- les rives de Lemnos, 
où le courant dépose ses fardeaux, après les avoir promenés autour 
du cap de i^igée. Lh les oiseaux de mer poussent leurs cris sauva- 
ges en volant au-dessus de leur proie . que leurs becs affamés n'o- 
sent attaquer encore : car sans cesse agitée sur cet oreiller sans 
repos, la lèle se soulève bercée parla vague; la main, par ua mou- 



vement qui n'est pas celui de la vie, .semble encore essayer nn"! me- 
nace eu sélevant aver leHoi el en s'abaissant comme lui... Kiqu'itn- 
porle (pie ce cadavre disparaisse dans un vivant loinbeaiiT l/oiseau 
qui déchirera celle forme inanimée n'aura fait qu'enlever celle proie 
h de vil» insectes. Le seul cncur, les seuls yeux qui auraient saigné 
et pleuré en le voyant mourir, qui aur.iieiil .souffert auprès de ses 
membres rassemblés dans une tombe, qui se seraient aflligi-s sur la 
pierre funéraire couronnée d'un turban , ce cfcur s'est brisé... ces 
yeux se sont fermés... oui, fermés, même avant les siens! 

XXVII. 

l'rès des flots d'Hellé, un chant de deuil se fait entendre . les yeux 
des femmes sont humides, les joues des hommes sont piles Zn- 
leïka ! dernier rejeton de la race de Uiaflir, l'époux qu'on le desii- 
nail est venu trop tard : il ne voit pas, il ne verra jamais tes traits. 
Les sons lointains du Wul-wulleb nlkrrivent-ils pas à son <prciile ? 
Les suivantes qui pleurent sur le seuil, les voix cpii répètent Ibyinne 
du destin enseignée par le Koran, les esclaves qui attendent silen- 
cieux et les bras croisés, les soupirs que l'on entend dans la salle, 
les cris qui s'élèvent sur la brise ; tout ne lui raconte-l il pas l'évé- 
nement fatal? Zuleika, tu n'as point vu tomber ton Seliinl Dès 
ce terrible moment où il quitta la caverne , ton cœur se glaça. Sé- 
lim était ton esjloir, ta joie, ton amour et ton lout... el une dernière 
pensée vers celui que lu ne pouvais saÉver, cette pensée te donna 
la mort : tu poussas un seul cri. un crj&cbirant... et tout fui tran- 
quille en loi. Paix h Ion cœur brisô^paix <i la tombe virginale! 
Heureuse après tout de ne perdre de la vie que ce qu'elle a de pire ! 
cette douleur si profonde, si terrible, ét>ifpour toi la première. 
Trois lois heureuse I de n'avoir jamais àéprouver ou à craindre les 
tourments de l'absence, la honte, l'orgueil outragé, le ressentiment, 
les remords, et ces angoisses,^lj|s qu'insensées, ce ver qui jamais ne 
dort, jamais ne meurt; ces pensées qui obscurcissent le juur et peu- 
plent la nuit de fantômes, qui redoutent l'cdjscnrité et fuient la lu- 
mière, qui circulent autour du cœur pal|diant et le déchirent sans 
cesse... Ah ! que ne le consument-elles toul-.'i-fait ! 

Malheur à toi, cruel et impruilent pacha! en vain tu couvres la 
tète de cendres, en vain tu prends le cilice de cette même main qui 
fil périr Abdallah et Sélim. Que celte mai^arrache maintenant ta 
barbe dans les accès d'un désespoir impimlanl : l'orgueil de ton 
tœur, la fiancée promise à la couche d'Osman, celle que ton sult.m 
n'eût pu voir sans la demander pour épouse, ta fille est mortel II 
est tombé l'espoir de la vieillesse , le seul rayon du crépuscule «le 
ta vie, des vagues d'Ilellé. El qui a pu éteindre ses rayons?... le 
sang que tu as versé. Ecoule ! ii ee cri de loa désespoir : «Ma fdie. 



w 



où est-elle? » l'écho répond : « Où est-elle 

XXVllI. 
Dans cette enoeinle où des milliers de tombeaux brillent sous le 
sombre abri du cypr?s, arbre qui dans sa tristesse est plein de vie 
el ne se fane jamais, quoique ses branches et ses feuilles portent 
l'empreinte d'une douleur élernelle. comme la douleur d'un pre- 
mier amour malheureux... il est un lieu toujours flenii, même ilans 
ce jardin de la niorl : une simple rose, douce et pâle, y répand son 
éclat solitaire; si blanche qu'on la dirait plantée parla main du 
désespoir; si faible que la moindre brise poiu-rait di.=pcrser ses pé- 
tales dans les airs. Mais vainement elle est louriuentée par le froid 
cl les orages; vainement des mains plus rudes que I haleine de I hi- 
ver l'arrachent de sa tige : le lendemain la voit refleurir. Un génie 
enilive la plante avec amour et l'arrose de ses larmes célestes; car 
les vierges d'Ilellé le savent bien , cette fleur ne doit avoir rien de 
terrestre pour braver ainsi le souffle flétrissant des tempêtes, cl 
pousser toujours un nouveau boulon sans avoir l'abri d'un berceau, 
pour n'implorer ni les ondées du printemps, ni les rayons de lel'v 
Pour elle chante tojl le long des nuits un oiseau qu'on ne pe 
voir, quoiqu'il soit peu éloigné : invisibles sont ses ailes aérienn' 
mais douces comme la harpe d'une bouri sont ses notes sympathi- 
ques et prolongées. Ce serait peut-être le bulhul (t); mai.-; quoique 
mélancolique, la voix du bulbul na pas de tels accents; car ceux 
qui les ont entendus ne peuvent quitter celle enceinte; ils errer' 
de côté el d'autre, cl pleurent comme s'ds aiinau!nt en vain. I 

pourlanl si douces sont les larmes qu'Us répandent, leur dnul 

est tellement exempte de crainte, qu'ils ne voient qu'avec peine l.i i- 
rore interrompre ce charme mélancolique, el qu ils voudrai* n' lo- 
core prolonger leur veille et leurs larmes au son de ces naîls ei t.ims- 
sanls accords. Mais (iès les premières rougeurs du matin, lamagii| i 
mélodie expire. Quelques-uns môme ,tanl les doux rôves de la j-';i 
ncsse nous abusent, mais qui aurait le cœur de les blâmer?), qni'l 
ques-unsont cru que ces notes pénétrantes el graves ariicidaient I 
nom lie Zideïka. C'est du faite des cyprès de sa tombe que résoni 
dans l'air ce mol aux syllabes limpides; c'est sur son humble cou- 
che virginale (pie la blanche rose a pris naissance On y avait placé 
une table de marbre : le soir la vil posée, le matin ne la trouva plus. 
Ce n'était pas un bras mortel qui avail emporté jusqu'au rivage ce 

(I ) Nom persan du rossignol : les amours du bulbul el de la rose ont 
été chantés par tes |ioèt(!s de l'Orient. 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LOllD BYIION. 



monument profondément enfoui dans le sol ; car si l'on en oroit lus 
léfrenrtps des bords d Hellé, on le trouva le lendemain sur la place 
où Séljm était tombé. Là il est baifjné par les vagues bondissantes 
qui ont refusé à ses restes une sépulture plus sainte. La nuit, dit- 
on, on y voit se pencher une tète livide portant un turban ; et ce 
marbre au bord de la mer est appelé l'Oreiller du Pirate. Au lieu 
où on l'avait posé d'abord fleurit encore chaque matin la rosesoli- 
lairc et baifinée de rosée, la rose pure, froide et paie, comme les 
joues de la beauté qui accorde des larmes à ce Récit de douleurs. 

FIN DE LA FIAXCÉE D'ABÏDOS. 



jc^:iE3 «3-s:^'m..«:B~vu3EB.. 



Aucun souffle ne brise la vague qui se déroule sous le tombeau du 
chef athénien : la pierre sépulcrale, blanche sur le promontoire, 
salue la première le nautonnier à son retour vers le l'oyer domes- 
tique et domine de loiu sur celte terre que Théraislocle sauva vaine- 
ment. Quand verra-t-on revivre un héros tel que lui"? 

Beau climat! où chaque saison sourit bienveillante à toutes ces 
îles fortunées qui, vues des hauteurs du cap Colonna, réjouissent le 
cœur et charment la .soliluder-jci l'Océan , sur ses joues marquées 
de riantes fossettes, rcllécliit les teintes des montagnes et prêle leur 
couleur aux vagues joyeuses qui lavent les rivages de cet Eden 
oriental. Kt si parfois une biise fugitive vient rider le bleu crislal 
des mers et bercer les rameaux des arbustes en fleurs, qu'il est bien- 
venu ce doux zéphyr qui éveille tant de fraîcheurs et de parfums! 
Ici, sur les rocs et dans les vallons, la rose, la sullane du rossi- 

■ gnol, la fiancée pour laquelle il remplil les airs de ses mille chan- 
sons, s'épanouit rougissante aux doux accents de son bien-aimé. 
La reine du chantre ailé, la reine desjardins, respectéepar les vents 
et les frimas, loin des hivers occidentaux , caressée par toutes les 
bri.ses et toutes les saisons, en retour des doux sucs dont la nature 
l'a nourrie, lui rend l'encens le plus pur et offre au ciel qui lui sou- 
rit lliommage de .sa reconnaissance, ses brillantes couleurs et ses 
soupirs eiiil)aumés. Ici Sont les mille fleurs de l'été; ici maint om- 
brage appelle les amants... el mainte grotte, asile destiné au repos, 
n'a que des pirates pour holes. La barque des corsaires, abritée 
dans l'anse, épie au passage une voile pacifique, jusqu'à l'heure où 
la guitare du gai matelot se fait entendre et où brillent les premiers 
rayons de l'astre du soir; alors, glissant sur ses avirons amortis, à 
l'ombre des rochers de la cote, le brigand nocturne s'élance sur sa 
proie et change eu râles de mort les joyeuses chansons. Etrange aber- 
ration ! que, dans ces lieux où la nature s'est plu à créer un séjour 
digne des dieux, dans ce paradis où elle a réuni toutes ses grâces et 
tous ses charmes, l'homme, épris de la destruction, vienne faire un 
sauvage désert et fouler sous son pied brutal ces douces plantes qui 
ne réclament même pas le travail de ses mains pour embellir sa re- 
traite enchantée, et qui, dans leur doux langage, le prient seulement 
de leur lais.ser la vie. Oui, étrange! que, dans un séjour de paix, les 
passions viennent déployer leurs orgueilleuses fureurs, que la dé- 
bauche et la rapine établissent leur sombre domination sur les rui- 
nes de tant de beautés. On dirait que les esprits infernaux ont atta- 
qué et vaincu lesséraphins.-etque les héritiers de l'enfer, libres enfin, 
viennent siéger sur les trônes célestes : tellement ce théâtre est en- 

. chanteur et l'ait pour toutes les joies ; tellement sont maudits les ty- 
i rans qui le profanent! 

Si vous vous êtes penché sur la face d'un mort, avant qu'un jour 

i entier eût passé sur l'œuvre du trépas, première et sombre journée 

j du néant, la dernière du danger et des craintes, avant que le doigt 

r falal de la destruction eût effacé les lignes où survit la beauté; 
vous avez admiré sans doule celle douceur angélique, ce repos plein 
d'e.xiase, ces tiaits fixes mais sans rigidité qui dominent la placide 
langueur des joues. Hélas ! sans cet œil irisli'ment voilé qui n a plus 
ni feu, ni larme, ni sourire, sans ce front immobile et glacé, où la 
froide apathie de la tombe épouvante celui qui le contemple, re- 
doHiantJa contagion d'un sort dont il ne peut détacher sa pensée. 
Oui, saiîs cet unique et infaillible indice, pour un moment, pour 
une heure d'illusion, on pourrait douler de la puissance de la mort; 

. topt il est beau, tant il est calme, tant il est empreint d'un cachet de 
Ûouceur, ce premier et dernier aspect que révèle le trépas. 
,Tel est le spectacle qu'offrent ces rivages : c'est la Grèce ; mais 
non la Grèce vivante : froide mais charmante, belle dans la mort 

•'' même, elle nous fait tressaillir; car l'àiue n'est plus là. Ses charmes 
sont ceux du Ircpas, ces charmes qui ne s'enfuient pas avec le der- 
nier soupir; sa beauté a celle fleur funéraire, celle teinte des portes 
du tiimbeau, cette fugitive lueur de la pensée qui s'envole, celle au- 
réole d'or qui plane sur un cadavre, ce rayon d'adieu du sentiment 
qui s'éteint : étincelle de cette flamme, peut-être d'une céleste ori- 
gine, qui éclaire encore mais n'échautle plus la demeure d'ai'gile 
qu'elle a longtemps chérie. 
Patrie des héros immortels, loi dont les plaines, les montagnes, 



les cavernes même offrirent un asile à la liberté, ou une lombc à la 
gloire! Ossuaire des vaillants et des forts! est-il possible que ce soit 
là tout ce qui reste de toi ? Approche, esclave vil el rampant ; dis: 
sont-ce làlesThermopyles"? Servile rejeton des hommes libres, ces 
eaux bleues qui s'étendent autour de toi, ce rivage qu'elles baignent, 
nomme-les-moi. C'est le golfe, ce sont les rochers deSalamine! 
Lève-toi, et reprends possession de ces lieux illustrés par l'histoire ; 
dégage des cendres tie tes pères quelques étincelles du feu qui les 
animait : celui qui périra dans la lutte ajoutera à leurs noms un 
nom redoutable aux tyrans et léguera à ses fils un espoir, une gloire 
qu'ils défendront au prix de la vie : car la guerre de la liberté une 
fois entamée, le fils y remplace son père sanglant, et après une suite 
de revers le triomphe est certain. Sois-en témoin, ô Grèce ; ton his- 
toire immortelle l'atleste à chacune de ses vivantes pages! Tandis 
que les monarques ensevelis dans de poudreuses ténèbres n'ont 
laissé qu'une pyramide sans nom, tes héros, quoique le temps ail ba- 
layé la colonne qui décorait leur tombe, voient leur mémoire con- 
sacrée par un monument plus grandiose, les montagnes de leur pays 
natal : c'est là que ta muse montre à l'élranger les tumbeaux de ceux 
qui né mourront jamais. Il serait long et bien triste de suivre cha- 
cun de tes pas sur celte pente qui fa conduite de la splendeur à la 
misère : il suffît de rappeler que nul ennemi du dehors n'a pu avilir 
ton âme jusqu'à ce qu'elle se fût avilie par elle-même : oui, ce fut 
cette dégradation, ouvrage de tes propres mains, 'qui fraya la route 
aux traîtres et aux despotes. 

Que trouve-t-il à raconter, celui qui foule mainteftant ton sol? 
Plus de ces légendes des siècles passés, plus de ces trails héro'iques 
qui élèvent le vol de la muse aussi haut que dans tes jours glorieux, 
alors que chez toi l'homme était digne de la beauté du ciel. Sans 
doute, tes vallées doivent toujours nourrir des cœurs magnanimes, 
des âmes de feu capables d'inspirer à tes fils des actions sublimes ; 
mais ils rampent maintenant du berceau à la tombe, esclaves... que 
dis-je? serviteurs des esclaves, et insensibles à tout, si ce n'est aux 
richesses que peut donner le crime. Souillés de tous les vices qui dés- 
honoienl la portion de l'humanité la plus voisine de la brute, dé- 
pourvus même des qualités du sauvage, n'ayant point parmi eux un 
seul cœur vaillant el libre, on les voit cependant traîner de port en 
port leur astuce proverbiale el leurs antiques fraudes. C'est là qu'on 
retrouve le Grec subtil, encore renommé à ce titre età ce tilreseul. 
En vain la liberie ferait un appel à ces cœurs façonnés à l'esclavage, 
en vain elle voudrait relever ces lèles qui chérissent leur joug! 
Mais c'est assez m'appesantir sur ce sujet douloureux : pourtant elle 
sera bien triste aussi l'histoire que je vais raconter, et ceux qui la 
liront peuvent m'en croire, quand je l'enteudis moi-même ce ne fut 
pas sans larmes. 

A l'horizon de la mer bleuâtre, domine l'ombre de noirs rochers. 
Le pêcheur les prend de loin pour la barque de quelque pirate des 
îles ou de la côte ma'inotc : craignant pour sa légère caique, il évite 
l'anse voisine qui lui paraît suspecte : et quoique fatigué de son long 
labeur et chargé à plein bord de son humide proie, il manie lente- 
ment mais avec vigueur ses avirons dociles, jusqu'à ce qu'il ait at- 
teint le refuge assuré de Port-Leone, où il entre guidé par la douce 
lumière d'une belle nuit de l'Orient. 

Quel est ce cavalier qui s'avance comme la foudre sur son noir 
coursier aux rênes flottantes, aux sabots rapides? Le son des fers 
retentissants éveille les échos des cavernes d'alentour qui rendent 
bruit pour bruit, éclat pour éclat; l'écume qui sillonne les flancs de 
l'animal ressemble à celle des vagues de l'Océan. Les vagues fati- 
guées se reposent, mais elle ne connaît point de repos, l'âme du cava- 
lier; et quoique pour demain une tempête se prépare, cette tempête 
sera moins terrible que celle de ton cœur, ù jeune Giaour! Je ne te 
connais pas; ta race, je la déteste : mais dans tes traits je reconnais 
des indices que le temps n'effacera pas, qu'il rendra toujmjrs plus 
frappants; ton front jeune et pâle, mais terni, porte l'empreinte de 
farouches passions ; quoique lu eusses les regards baissés vers la 
terre quand tu as passé près de moi comme un météore, j'ai bien re- 
marqué ton œil fatal, et je te reconnais pour un de ces êtresqu'un 
fils d'Othman doit tuer ou dont il doit fuir le contact. Il courait, il 
courait, et mon regard élonné n'a pu s'empêcher de suivre sa fuite. 
Bien qu'il m ait apparu comme le démon de la nuil, pour s'évanouir 
aussitôt à ma vue, ma mémoire troublée a gardé son image, et long- 
temps mon oreille a retenti du terrible galop de son noir coursier. 
Ah! il pique encore sa monture; il s approche du roc escarpé qui se 
projette sur les flots et les couvre de sou ombre : il galope et veut 
pivoler à la hâte : le rocher va le délivrer de ma vue : car il est im- 
portun pour l'homme qui fuit, le regard fixé sur ses traces, et toute 
étoile lui paraît trop brillante. 11 va tourner le rocher! mais avant de 
disparaître, il jette derrière lui un seul, un dernier regard . un mo- 
ment il a retenu son coursier, un moment il a repris haleine en se 
dressant sur ses élriers... Pourquoi regarde-t-il ainsi vers le bois 
d'oliviers? Le croissant de la lune brille sur la hauteur, les lampes 
de la mosquée jellent encore une clarté tremblante : quoique trop 
éloigné pour que la détonation éveille ici l'écho, l'éclair des topliaï- 



7B 



LES VEILLÈRS LITTÉRAIRES ILLUSTREES. 



ques (Il aniiiinrc nil li'in lo zMe rcli^'icux des musulman!). O soir 
Mcniiclie le (jprnicr sdloil du Rhamar.Hii ; oc soir ronimcnco la fêle 
du Baïram; ce soir... Mais qui cs-lii, vovapi-ur h la muniuro élran- 
gc're cl au fnml farouche? cl que foni louies ces choses h loi cl aux 
tiens pour que tour-h-tour lu t'arriMes et Ui fuies de la sorle. ? 

Il s'est arrflé! la terreur se peint sur ses traits, mais bientiM l'ex- 
pression de la haine la rempliiri'. O n'est pas la roiiKciir smidaine 
d'une colère fugitive ; c'est la p;\leur du marbre de la tombe, (|iii rend 
plus lugubre encore son nspeci ténébreux. Son front s'abaisse ; son 
œil se glace. Il lève un hr.is inenarant; il agite sa main en l'air avec 
un geste farouche : il semble hésiter un moment s'il doit retourner 
en arrière ou continuer sa cour.se. Impatient de ce délai, son cour- 
sier noir comme l'aile du corbeau a henni : alors la main du cavalier 
s'abaisse et saisit la poignée de .son épée : ce hennisseinenl a inter- 
rompu son révcsans sommeil, comme on s'éveille en sursaut au cri 
de la chouette. L'éperon a sillonné les flancs du cheval. Eu avant! 
en avant! il s'agit delà vie. Rai)ide comme le djerrid dans l'air, le 
coursier Iréniissanl s'élance sous l'aiguillon qui le presse 

Knlin , il a doublé le rocher, et le rivage ne retentit plus du ga- 
lop sonore ; on ne voit plus la figure hautaine du chrétien Un seul 
instant, il avait retenu les rênes de son fougueux coursier barbe ; 
un seul instant il s'était arrêté, puis il avait piqué des deux, comme 
s'il était poursuivi par la mort ; mais durant cet intervalle si court, 
des années de souvenirs, ressurgissant tout-à-coup , avaient réuni 
dans une seule goutte du fleuve du temps toute une vie de misère et 
de crime. Pour un cœur en proie à l'amour , à la haine ou à la 
criiinle, un semblable moment réunit tout un passé de douleurs : 
que devait-il donc sentir alors, relui qui était à la fois accablé de ces 
trois tortures de l'âme ' Cette pause pendant laquelle il méditait sur 
son destin, qui pourrait en calculer la durée? Presque impercep- 
tible dans le temps réel, c'était une éternité pour sa pensée : car 
infinie comme res;'ace, la pensée fille de la conscience peut con- 
tenir en elle des douleurs sans nom, sans espoir et sans ternie. 

L'heure est passée ; le Giaour a disparu ; a-t-il fui ou succombé? 
Maudite soit celte heure témoin de son arrivée et de son départ! 
Fléau envoyé pour les péchés d'Hassan, il a changé un palais en 
tombeau ; il est venu, il est parti comme le Simoun, ce messager de 
mortel de soufl'rance, dont le souffle dévastateur fait mourir jus- 
qu'au cyprès lui-môme, jusqu'à cet arbre si triste quand les autres ont 
quitté leur deuil, le seul qui pleure toujours sur les morts. 



Le coursier a disparu de l'étable; on ne voit plus d'esclaves dans 
la demeure d'Has.san ; l'araignée solitaire y file sa toile grisâtre qui 
s'étend lentement sur les murs ; la chauve-souris fait son nid dans 
les appartements du harem ; et le hib«u s'est installé dans le phare 
de la cilailelle. Les chiens affamés et devenus sauvages viennent 
hurler sur les bords de la fontaine qui trompe leur soif; car la source 
a fui de son lit de marbre couvert de poussière et de ronces. Qu il 
était doux autrefois d'y voir les eau.\ joyeuses s'élancer en filets d'ar- 
gent, se jouer en capricieux détours et combattre l'aridité du midi, 
en répandant par les airs une douce fraîcheur et sur le sol d à 
l'enloiir une verdure luxuriante. Qu'il était doux, la nuit, quand 
le ciel étoile brillait .sans nuages, de contempler les flots de celte 
lumière liquide et d'écouter son mélodieux murmure. Combien de 
fois dans son enfance Hassan n'a-l-il pas joué sur les bords de celle 
cascade! Combien de fnissiir le sein dune mère cette harmonie na- 
t-ellc pas bercé .son sommeil ! ("ombieu de fois encore, aux jours 
de sa jeunesse, Hassan n'a-t-iljias écouté près de cette fontaine les 
chants de la beauté dont la mélodie semblait prendre un nouveau 
charme en se mêlant à celle des flots! Mais sa vieillesse ne viendra 
lias, à l'heure du crépuscule, cherclier le repos sur ces bords autre- 
fois chéris : la source est tarie... le sang qui animait son cœur est 
épuisé, et nulle voix humaine ne fera plus entendre ici aucun ac- 
cent de fureur, de regret on de joie. La dernière el triste mélodie 
qui .s'est élevée sur l'aile de la brise était le chant lugubre des fu- 
nérailles : depuis qu'elle a cessé, tout est silencieux. On n'cnlend 
d'autre bruit que celui de la jalousie qui bat sous l'effort du vent : 
que l'ouragan mugisse, que la pluie ruisselle ; nulle main ne vient 
la rattacher. Dans les sables du désert, le voyageur .«e réjouit de 
trouver les moindres traces du passage des hommes : ainsi dans ces 
lieux, la voix même de la douleur éveillerait un écho consolateur 
qui semblrrail nous dire : « Tous ne sont pas partis : la vie est en- 
core ici. quoique dans un seul ôire plaintif. » Car il y a dans ce pa- 
lais bien des chambres dorées qui ne sont point faites pour la soli- 
tude : dans l'intérieur, la ruine n'a poursuivi que lentement encore 
son travail rongeur : ses efl'orls se sont accumulés sous le portique, 
où le fakir lui-même ni le derviche errant ne s'arrêteront plus, car 
l'hospitalité ne leur lend pas la main : le voyageur fatigué n'y vien- 
dra plus bénir en les partageant le pain et le sel, ces emblèmes sa- 
crés. La richesse et la pauvreté passeront également ici insoucieuses 
et non remarquées; car au sein de ces montagnes, la bonté, la pitié, 
sont mortes avec Hassan. Son toit, abri si fréquenté, n'est plus que 
le repaire de la désolation et de la faim. Les hôtes n ont plus d'asile ; 

(1) Mousquet turc. 



les vassaux plus de travail, depiis que son lurban a été percé par In 
glaive de l'infidèle. 

J'entends des pas qui s'avancent ; mais pa< une voix ne frappe mon 
oreille; le bruit est proche... j'aperçois di-s turbans, des yatagans 
dans leur fourreau d'argent : à la tête de la troupe est un émir re- 
connaissable à la couleur verte cle s;i robe; n Holà' qui es-tu? — 
Ce respectueux salem le réponil que j'appartiens à la foi musul- 
mane... Le fardeau que vous port»z semble ré'darni'r tous vos soins, 
et sans doute c'est un objet de iirix : mon humble barque s'olTre 
avec joie pour le prendre — C'est uicn parlé: démarn' ton esquif, et 
éloignons-nous de ce rivage silencieux... Non , ne dép|.,ie point ta 
voile ; rame en rasant la côte et jusqu'à mi-chemin de ces rochers, 
où l'eau dans son étroit canal dort sombre el profonde. Arrête-loi... 
là... bien travaillé! Notre course a été rapide; et pourtant c'est le 
plus long voyage, certes, qu'une des.... 

Le fardeau plongea et s'enfonça lenlement, et la vague aupara- 
vant paisible clapota jusi|u'au rivage Je suivis l'objet du regard ; 
il me sembla qu'un mouvement étrange agitait en ce momeiil l'onde 
troublée... Ce n'était sans doute qu'un rayon de lumiêri- nui se jouait 
sur le cristal liquide. Je regardai la cho.se qui s'afl'aibiissail à ma 
vue, comme un caillou qui diminue de volume en tomb.uit au fond : 
toujours de moins en moins visible , ce ne fut bientôt plus qu'une 
petite tache blanche qui brillait au fond des coux ; el enfin elle 
disparut tout-à-fiit. Kl le secret de ce fardeau alla dormir au fond 
de i Océan, connu seulement des génies de l'abiine. qui, tremblants 
dans leurs grottes de corail, n'osent même par un murmure le ré- 
véler aux vagues. 



Dans les prés d'émeraudé de la belle Cachemire, le roi des papil- 
lons de l'Orient, s'élevant sor ses ailes de pourpre, invite un enfant 
à le poursuivre : il le conduit de fleur en fleur ; et après une course 
longue et fatigante, tniu-à-coup l'insecte ailé élève son essor et lais.se 
le jeune cliassi-ur li;iletant et désolé ; ainsi la beauté, avec des cou- 
leurs aussi brillantes, des ailes aussi capricieuses, iriim|ie une autre 
enfance moins jeune : poursuite pleine de vaines cspér.mces et de 
craintes non moins vaines, que commence la Tilic et qui se termine 
dans les larmes I Le papillon el Ife jeune fille, s'ils se laissent saisir, 
ont à craindre des maux pareils: une vie de douleurs, le trouble de 
l'âme, leur sont infligés par les jeux de l'enfinl ou les caprices de 
l'homme . le charmant jouet recherché avec lant d'ardeur a pe:du 
tout son charme par la seule conquête , car chaque atteinte pour 
l'arrêter a flétri ses plus délicates nuances, el enlin sa beauté, ses 
couleurs étant anéanties, il n'a plus qu'à tomber à terre ou à s'en- 
vider seul. Les ailes déchirées, le cn-iir saignant, où reposera la pau- 
vre victime? Le papillon mutilé pourra-l-il encore voltiger de la 
tulipe à la rose? La beauté déiruiti; en un instant trouvera- l-elle 
encore le repos dans son asile profané ? Non : des insectes plus heu- 
reux en passant près de là n'abaissent jamais le vol de leurs ailes 
sur celui qui meurt ; jamais de beaux yeux n'ont montré de pitié 
pour une chute autre que la leur • ils ont des larmes pour toutes les 
peines, mais non pour celles d'une sœur qui a failli. 

L'âme qui médite sur ses douleurs coupables el qui s'irrite jusqu'à 
la démence est [lareille au scorpion que le feu environne. Le ci-rcle 
se rétrécissant à mesure que le brasier s'anime, la flamme serre de 
plus en plus prèsleiualheurcux captif, jusqu'à ce que, déchire inté- 
rieurement par mille tortures, il recoure à sa triste el seule ressource, 
le dard qu'il aiguisait pour ses ennemis; ce dard, dont jamais la bles- 
sure n'a été vainc, et qui par une seule soutl'rance guérit toutes les 
autres, son désespoir le tourne contre lui-même. Ainsi les sombres 
pensées peuvent être anéanties dans l'â^e après avoir vécu comme 
le scorpion dans un cercle de feu ; ainsi se torture le cœur que le re-| ! 
mords consume, incapable de vivre sur la terre, exclu du ciel : au- ' 
dessus de lui les ténèbres . au-dessous le désespoir, à lentour des 
flammes el au dedans la mort ! 

Le sombre Hassan fuit son harem; ses yeux ne s'arrêtent plus 
sur les charmes de la beauté; la chasse, aulrefiis né-'ligée. occupe 
aujourd'hui tous ses instants, et néanmoins il n'éprouve aucun des 
plai>irs du chasseur. Hassan ne fuyait p.is ainsi .son harem lorsque 
Leïla l'habitait... Kst-ce donc que Leïla ne l'habite plus? Le seul 
Hassan pourrait le dire Des bruits étranges ont circulé dans la ville : 
quelques-uns disant qu'elles'cst enfuie l>' dernier soir du Hhamazan, j 
à I heure où des milliers de lampes brillant sur chaque minaret an- 
nonçaient à l'immense Orient la fête du Boïram. C'est alors qu elle 
sortit comme pour se rendre au bain où Hassan furieux la fil vaine- 
ment chercher : car elle avait échapné à la rage de son maitre sous 
le costume d un page géorgien, el à l'abri de ses alteinies elle l'avait 
outragi- eu se livrant au perfide Giaour. Ha^^saii avait déjà eu quel- 
ques siiiipçnns, mais linlidèle se niontraii si tendre el lui parai.ssail 
si belle qu'il n'iivail pas voulu croire à celle trah son d'une e.<clavc 
qui eùl mérité la mort ; ce même soir il s'était rendu à la masque» 
et ensuite à un festin qu il donnait dans son kiosque. 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



Tel est le compte que rendirent les esclaves de Nubie, qui avaient 
fait assez ncgligcnimciil leur devoir; mais d'autres racontèrent que 
celle même nuit, à la lumière incertaine de la pâle Phiiigari, le 
Giaour avait été vu puidant sur le rivage son coursiei- d'ébène dont 
il faisait saigner le flanc, mais seul et sans jeune fille. 

Il serait impossible de décrire le cbarrae de ses beaux yeux noirs : 
mais regardez ceux de la gazelle, et vous en aurez une idée : les 
siens étaient aussi grands, aussi profonds et languissants, mais l'àme 
brill:iit dans chacune des étincelles qui jaillissaient de dessous la 
paupière, brillantes comme le diamant de Djemschid. Oui, lame! 
et dût notre prophète assurer que ce corps magnifique n'était qu'une 
argile animée par Allah, je soutiendrais le contraire, quand môme 
je serais sur le pont d'AI-Sirat, qui tremble au-dessus d'une mer de 
feu, regardant en face le paradis et toutes les houris qui m'appellent. 
Oh ! en lisant dans les regards de Le'ila , quel musulman aurait pu 
croire encore que la femme n'est qu'une vile (loussière, un jouet ma- 
tériel desiiiié aux plaisirs d'un maître? Les muftis qui l'auraient 
contemplée auraient reconnu dans son regard une flamme immor- 
telle ; ses joues avaient l'incarnat toujours nouveau de la fleur du 
grenadier; quand au milieu de ses feraiiies, qu'elle dominait toutes, 
elle dénouait dans les salles du harem sa chevelure flexible comme 
les tiges de l'hyacinthe, les tresses de sa coiffure balayaient le marbre 
sur lequel ses pieds brillaient plus blancs que la neige des monta- 
gnes avant qu'elle ait quitté le nuage paternel et que le contact d3 
la terre ait altéré sa pureté. Comme le cygne glisse majestueusement 
à la suifaee des eaux , ainsi se mouvait sur le sol cette fille de la 
Circassie, le beau cygne du Franguestan. De même que le noble 
oiseau, effarouché par les pas d'un étranger foulant les bords de 
son humide domaine, lève une tête superbe et bat les vagues de 
son aile orgueilleuse ; ainsi se dressait et plus blanc encore le cou 
de la belle Leila , ainsi elle s'armait de sa beauté contre un regard 
importun , jusqu'à ce que le présomptueux eût baissé les yeux de- 
vant ces charmes qu'il admirait. Avec tant de grâce et de dignité, 
elle n'avait pas moins de tendresse pour l'ami deson cœur; mais cet 
ami... sombre Hassan, quel était-il? Hélas ! ce nom ne t'était pas dû. 

Le sombre Hassan s'est mis en voyage : vingt vas.=aux forment sa 
suite, tous armés, comme il convient à des hommes, d'une arquebuse 
et d'un yatagan: le chef à leur tête, équipé en guerre, porte à son 
côté le cimeterre qu'il teignit du plus pur sang des Arnautes, le 
jour où ces rebelles ayant osé lui disputer le passage du défilé de 
Parna, il n'en resta que bien peu pour aller raconter aux leurs ce 
qui s'était'passé dans cette rencontre. Les pistolets passés dans sa 
ceinturesont ceux que portait autrefois un pacha, et bien qu'ils soient 
enrichis de pierreries et garnis d'or, l'œil du brigand craindrait de 
s'arrêter sur eux. On dit qu'il va chercher une fiancée plus fidèle 
que celle qui a quitté sa couche, que cette perfide esclave qui s'est 
enfuie de son harem... et pour qui? pour un giaour! 

Les derniers rayons du soleil s'arrêtent sur la colline et brillent 
dans les flots du ruisseau, dont les eaux fraîches et limpidi's sont 
bénies du montagnard. Ici le marchand grec attardé peut goûter ce 
repos qu'il chercherait en vain dans les villes où le voisinage de ses 
maîtres le fait trembler pour son secret trésor. Ici il peut dormir en 
paix, sans être vu de personne; lui qui dans la foule est un esclave, 
au désert il se trouve libre : il y peut remplir d'un vin défendu la 
coupe qu'un musulman ne doit pas vider. 

Un Tartare remarquable par son bonnet jaune marche en tête 
et se trouve à la sortie du défilé ; tandis que le reste de la troupe 
forme une longue file qui suit lentement les détours du passage. Au- 
dessus d'eux s élève la cime de la montagne où les vautours aigui- 
sent leur bec affamé, et peut-être se préparera-t-il cette nuit pour eux 
un repas qui les fera descendre de leur repaire avant les premiers 
rayons du jour. Sous les pieds des voyageurs, une rivière tarie par 
les rayons de l'été a laissé son lit à sec et uu, sauf quelques brous- 
sailles qui pointent pour mourir bientôt. Aux deux côtés de la roule 
on voit quelques fragments épars d'un sombre granit que le temps 
ou les orages ont détachés des pics cachés dans les nues: quel mor- 
tel a jamais vu à découvert le sommet du Liakura? 



montagneux abri. Seul le sombre Hassan dédaigne de descendre de 
son coursier et continue sa course ; mais les coups de feu tirés en 
tête lui démontrent bientôt que les brigands se sont emparés de la 
seule issue par laquelle leur proie pourrait leur échapper. Alors sa 
barbe se hérisse de courroux, et ses yeux lancent un éclat plus ter- 
rible : « Que leurs balles sifflent de près ou de loin ; j'ai échappé à 
des rencontres plus terribles que celle-ci. » 

En ce moment l'ennemi quitte les rochers qui le couvraient et or- 
donne aux voyageurs de se rendre ; mais le regard et la parole d'Has 
San sont plus redoutés des siens que le glaive des assaillants, per- 
sonne ne dépose la carabine ou le yatagan et ne pousse le cri du 
lâche : «Aman! » Les derniers des brigands ont quitté leur em- 
buscade et tous réunis se rapprochent de plus en plus; plusieurs 
sortent à cheval du bosquet de pins. Quel est celui qui les conduit 
tous, tenant uneépée de forme étrangère qui étincelle dans sa main 
sanglante? « C'est lui ! c'est lui! je le reconnais maintenant : je le 
reconnais à son front pâle et à ce regard funeste qui l'aide dans ses 
trahisons; je lereconnaisà sa barbe noire comme le jais : le costume 
d'un Arnaute qu'il a revêtu, apostat de sa vile croyance, ne le sau- 
vera pas de la mort : c'est lui ! sois le bienvenu à toute heure, amant 
de la perfide Leïla, Giaour trois fois maudit! » 

Quand un fleuve roule jusqu'à l'Océan l'impétueux torrent de ses 
noires ondes, souvent ou voit les vagues de la mer lui opposer une 
force égale, et s'élevant fièrement en colonne azurée faire remonter 
bien loin le courant parmi les flocons d'écume et les flots furieux 
qui s'entrechoquent tourbillonnant sous le souffle de l'hiver : d'hu- 
mides éclairs brillent à travers une étincelante fumée; les eaux mu- 
gissent comme le tonnerre et se précipitent avec une formidable vi- 
tesse sur la côte qui brille et s'ébranle sous le choc. De même que 
ces deux courants se lancent l'un contre l'autre avec une fureur in- 
sensée ; ainsi se joignent les deux troupes que de mutuelles injures, 
leur destin et leur rage poussent toutes deux en avant. Leeliquefis des 
sabres qui se heurtent et s'ébrèchent, les détonations lointaines ou 
rapprochées qui résonnent à l'oreille assourdie, le projeclile mortel 
qui siffle dans l'air, le choc des combattants, leurs cris, les gémisse- 
ments des blessés, tous ces bruits se répercutent le long de la vallée 
mieux faite pour retentir des chants des bergers. Quoique les com- 
battants soient peu nombreux, celte lutte est de celles dans lesquelles 
on n'accorde ni ne demande la vie. Ah! elle est énergique l'étreinte de 
deux jeunes cœurs qui se prodiguent de mutuelles caresses; pourtant 
jamais, pour s'emparer de tout le bonheur que la beauté lui accorde 
en soupirant, jamais l'amour n'aura la moitié de la fureur que mon- 
tre la haine dans le mortel embrassement de deux ennemis achar- 
nés, quand, se saisissant au milieu de la mêlée, ils enlacent leurs 
bras dans une étreinte que rien ne pourra dénouer. Non! des amis 
se rencontrent pour se séparer bientôt ; l'amour se rit des nœuds 
qu'il a formés; mais quand de véritables ennemis sont une fois 
réunis, ils le sont même dans la mort. 

Son cimeterre, brisé jusqu'à la garde, dégoutte encore du sang 
qu'il a répandu; sa main, séparée du poignet, serre convulsivement 
ce glaive qui a trahi son courage; son turban, fendu à l'endroit le 
plus épais, a roulé loin de lui ; sa robe flottante est hachée de coups 
de sabre et rouge comme ces nuages du matin, qui, rayés de lignes 
sombres, annoncent une tempête pour la fin du |oui-; chaque buis- 
son ensanglanté porte un lambeau de son châle aux couleurs splen- 
dides; sa poitrine est couverte d'innombrables blessures: enfin, couché 
sur le dos, la face vers le ciel, gît le malheureux Hassan, tournant en- 
core vers l'ennemi ses yeux tout grands ouverts, comme si sa haine 
inextinguible eût survécu à l'heure qui avait fixé son destin. Sur lui se 
penche son en nemi avec un front aussi sombre que celui du cadavre. 

« Oui. Leïla dort sous la vague ; mais lui, il aura une tombe san- 
glante : l'âme de Leïla dirigeait l'acier qui a percé le cœur de son 
meurtrier. Il a invoqué le prophète ; mais Mahomet a été impuissant 
contre la vengeance du Giaour : il a invoqué Allah, mais sa voix 
n'a pas été écoutée. Insensé musulman! le ciel pouvait-il exaucer ta 
prière, toi qui as été sourd à celles de Leïla? J'ai épié l'occasion 
propice; j'ai fait alliance avec ces braves pour surprendre le traître 
à son tour : ma rage est assouvie; l'acte est consommé, et mainte- 
nant je pars... mais je pars seul. 



Ils atteignent enfin le bosquet de pins. « Bismillah! Maintenant 
le péril est passé ; car sous nos yeux voici la plaine découverte et nous 
. pourrons presser le pas de nos coursiers. » Ainsi parle un des guides, 
et au même moment une balle siffle à ses oreilles et le Tartare de 
l'avant-garde a mordu la poussière. Prenant à peine le temps de re- 
tenir les rênes, les cavaliers s'élancent à terre d'un seul bond- mais 
trois d'entre eux ne se remettront jamais en selle : l'ennemi qui les 
a frappes est invisible, et c'est en vain que leur mort demande ven- 
geance (luelqnes-uns, le cimeterre au poing, la carabine armée, 
s'appuient sur le harnais de leurs chevaux dont le corps leur fait un 
rempart ; d'autres se réfugient derrière les rochers les plus voisins 
pour y attendre l'attaque; car ce serait une vaine bravade de rester 
exposés aux coups d'un eonemi qui n'ose point quitter lui-même son 



On entend tinter les sonnettes des chameaux qui paissant dans la 
plaine : la mère d'Hassan regarde à travers les jalousies; elle voit la 
rosée nocturne descendre en gouttes élincelanles sur le vert pâtu- 
rage; elle voit les étoiles qui commencent à scintiller : « Voici venir 
le soir : sans doute le cortège n'est pas loin. » Elle ne peut rester 
dans le pavillon du jardin ; mais elle monte à la plus haute tour et 
s'approche delà fenêlre grillée. « Pourquoi ne vient-il pas? sescour- 
siers sont légers et ne craignent pas la chaleur de l'été. Pourquoi le 
fiancé n'envoie -t-il pas les présents qu'il a promis? Son cœur est-il 
plus froid, ou son cheval barbe moins rapide? Ah! j'ai tort de lui 
faire ces reproches 1 Voici un Tartare qui a gagné le sommet des 
montagnes voisines et qui d'un pas prudent en descend la pente ; 
maintenant il suit la vallée : il porte à l'arftpn de sa selle les pré- 



LES VEILLÉES LnTl':UAII!l.S Il.l.l ISTHMES. 



si'iils iillciidus. . coniniciii ai -je accusé sa lenteur? mes largesses le 
récinnjicnscroiit de son emiiresseincnl et tir ses falÏKiics. » 

l,e T;irl;ne iiiel picil h terre h la porte du eiiAleau, mais il sem- 
ble avoir peine à se snulcnir : se» trails rembrunis ont u» air 
abattu : ce ne peut Ctreseulcmenl de la raliguc. Ses vftlcmenlssoiit 
lacliés de sant; : tout ce sang ne peut pro\enir des (lancs de son 
coursier. Il lire de dessous son xi'yiemeiit le «aKc qu'il apporte..... 
Arif-'i' de la mort I c'est le turban d'Hassan tout fendu eu deux ; c'est 
la calolle de fer brisée... son caflaa rou^e de sang. « Femme 1 Ion 
Ills a épousé une terrible liancée : les meurtriers m'ont épargné, 
moi, nun par merci . mais pour l'apporter ce don. l'aix an brave 
dont le snng a coulé I Jlallieur au Giaour: le crime est de lui I » 



Un turban sculpté dans la pierre la plus commune, une colonne 
(juc dominent d'épais buissons de ronces , cl sur la(|uelle ou peut h 
peine lire aujourd'hui le verset du Koran gravé sur la demeure des 
morts ; voilà ce oui indique, dans le délilé solitaire , la place iiù 
llai^.san est tombe. Là dort un des meilleurs musulmans que l'on vil 
jamais (léebir le genou à la SIecquc , repousser la coupe défendue, 
01, à elia(iuc appel solennel du muex/in , prier la face tourhée vers 
le s.iiiil lond)eau. Il tomba cependant sous les coups d'un étranger 
l'i au sein de sa terre natale, et mourut les armes à la main. Son 
irépas est resté sans vengeance , du moins sans vengeance san- 
glante; mais les vierges du Paradis s'emiiresscnt de l'accrtcillir 
dans leurs demeures, et les yeux noirs et brillants des liouris lui 
souriront à jamais. Elles s'avancent agitant leurs verts tissus de 
gaze el leurs baisers viennent saluer le brave! Quiconque tombe 
en combattant l'iulidiiie est digne de l'iminortcl séjour. 

Mais toi. perfide Giaour, tu le tordras sous la faulx vengeresse de 
Moiikir, el tu n'éfbappcras à ce sup|)liee que pour aller errer au- 
tour du tronc d'Eblès : là, un fou inextinguible entourera, péné- 
Irera ton cœur ; et aucune oreille ne pourrait entendre, aucune 
langue ne |)cut exprimer les tortures de cel enfer intérieur. Mais 
d'abord ton cadavre, arraché de la tombe, sera renvojé sur la ferre 
avec la ])uis$ance hideuse d'un vampire, pour apparaître, spectre 
horrible, aux lieux de ta naissance, et l'y nourrir du sang de toute 
la race. Là, vers l'heure de minuit, lu viendras boire la vie de ta fille, 
lie la sœur, de ta femme, en déteslant toi-même l'horrible aliment 
dont tu dois gorger ton cadavre vivant et livide; tes victimes, 
avant d'expirer, le reconnaiiront dans le démon qui les lue : elles 
te maudiront et tu les maudiras, en voyant les fleurs se flélrir sur 
leur lige. De tous les ôiresqui doivent périr i)ar tes crimes, un seul, 
le plus jeune, le plus aimé de tous, te bénira en te disant : « Mon 
père! » Ce mol te brûlera le C(Eur, cl pourtant il faudra que tu 
achèves la lâche , que tu épies la dernière rougeur sur .sa joue, la 
dernière étincelle dans ses yeux, que tu voies un dernier regard 
limpide se glacer dans sa prunelle mourante : alors, d'une main .sa- 
crilege, lu arracheras celle blonde chevelure : vivant, tu en portais 
une boucle, gage de la plus tendre affection; mais maintenant, lu 
la garderas avec loi comme un monument de Ion agonie. Tes 
dents grinçantes et tes lèvres convulsives, toujours humectées, dé- 
goutteront du plus pur sang de tous les liens. Alors va le renfermer 
dans ta tombe lugubre ; \a cuver ta rage avec les Goules el les 
Afriles qui reculeront d'horreur en contemplant un spectre encore 
plus odieux qu'eux-mêmes. 



« Comment nommrz-vous ce caloycr solitaire ? Je pense avoir 
déjà vu ses traits dans ma terre natale : il y a tien des années que, 
pa.s,eant sur un rivage désert, je l'ai vu presser les flancs du cour- 
sier le plus rapiile qui jamais ait servi l'impatience de son cavalier. 
Je n'ai vu sa flfriirc qu'une fois ; mais elle portail l'empreinte de tels 
tournionts intérieurs , que je ne puis la meconnaîiro à celte seconde 
rencontre : la même liistesse sombre y respire encore : il semble 
que sur ce front la mort a mis son cachet. 

— Il y aura cet été six ans cju'ila fait sa première apparition parmi 
n'os frères, et il a voulu habiter ici pour expier quelque noir for- 
fait ipi'il n'a point révélé. Mais on ne le voit jamais s'agenouiller 
pour les prières du soir ni devant le tribunal de |(énitence : il ne 
s'unit pointa nous quand l'encens ou les cantiques s élèvent vers 
le cirj : iii.iis il reste seul, méditant dans sa cellule. Sa foi et sa 
race mms scmt inconnues. Venu des pays mahomolans, il a débar- 
nué sur Uns cotes : il ne semble jias, toutefois, appartenir à la race 
(rothman, cl ses traits annoncent un chrétien. J'inclinerais à voir 
en lui un malheureux renégat, repentant de son abjuration, s'il 
n'évitait point nos sainis autels, sil participait au pain et au vin 
consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre monastère el s'esl 
ainsi .issuré la faveur de l'abbé : pour moi, si j'étais prieur, je ne 
soulTrirais pas ici cel étranger un jour de plus, ou je le renferme- 
rais pour toujours dans la cellule de pénitence. Dans ses visions, il 
parle soiivoiit de jeunes lilies ensevelies dans la mer, de sabres qui se 
lu'iirtenl.d onncmisen l"iiile,vd'oulrai,'es vengés, dun musulman expi- 
ranl. On la vu s'asseoir seul an soinnu-l dune falaise, el là s'imaginer 
qu'une main sanglante, ncmv elli-inent coupée el visible pour lui seul, 
venait lui montrer sa tombe et l'inviter à se jeter dans les floU. 



«' Le regard qui brille «ous son brun capuchon csl sombre cl n'ap- 
partient poinl a la terre : son passé se révèle Irop clairement dans 
la flamme de son œil dilaté ; à travers les changemcnls de ses 
nuances indisiifletes . cel a-il épouvante quelquefois l'élranger , car 
on y lit clairement l'axccndant inexplicalde, mai» incontesté, d'un 
esprit que rien ne domptera jamais, l'arc'il à l'oiseau qui ébranle 
seji ailes sans pouvoir fuir le serpent qui le fascine, on tremble dc- 
vaiil son regard , mais on n'en peut rompre l'insupportable in- 
fluence. Chacun de nos frères , quand il le rcruontre seul , scnl un 
ed'roi soudain cl un besoin de se rclircr, comme si ces yeux cl ce 
sourire amer répandaient autour de lui les terreurs el la trahison. 
C'est rarement, d'ailleurs, qu'il daigne sourire, el quand il le fait, 
il semble 80 railler de sa propre .souffrance, tant sa lèvre p.Ue se re- 
lève ironique cl tremblante 1 Mais bientôt celle lèvre redevient im- 
midiilo el semble fixée pour rélernilé, comme si la douleur ou le 
dédain lui défendaient tonte nouvelle faiblesse. Que n'en est il 
ainsi I Ce riro sépulcral ne saurait provenir dune véritable gailé. 
Mais il serait plus triste encore de chercher à deviner quels senti- 
ments se siml peints autrefois sur ce visage : le temps n'en a pas 
encore lellemenl fixé les traits qu il n'y reste quelques indices de 
bien mêlés avec le reste; des nuances encore perceptibles révèlent une 
(Ime que ses crimes n'ont poinl cnlièremenl dégradée. Lu vulgaire 
n'y voit que la marquesonibre d'actes coupables el deleur justecbi- 
tiiiient; mais un observateur moins superficiel y reconnaît une .Irae 
noble, une illuslre origine: deux dons, hélas ! qui ont été vains, 
puisque la douleur cl le crime les ont souillés; mais ils n'appar- 
tiennent pas à des êtres vulgaires et leur cachet inspire toujours un 
senlimenl de respectueuse crainte. Une chaumière à demi dé- 
truite allire à peine le regard du voyageur : mais la lour ballue par 
les assauts cl la tempête . taul qu'un seul de ses créneaux est en- 
core debout, attire et fixe l'allenlion : ces arches couvertes de 
lierre, ces piliers isolés parlent encore d'une gloire passée. 

«Sa robe floilante se glisse lentement le long des colonnes du 
cloîlrc : nous ne le voyons qu'avec terreur conleinplcp d'un air 
sombre nos pieuses cérémonies. Mais quand les hymnes saints fonl 
iclcnlir le chœur, quand les moines s'agenouillent, alors il se re- 
tire : à la liKur d'une torche vacillante, on le voit deboul sou» 1" 
porche où il reste jusqu'à la fin de l'office, écoulant les prières m 
n'en répétant aucune. Voyez... près de ce mur à demi éclaii 
son capuchon est rejeté en arrière, ses cheveux noirs retombent en 
désordre sur son front pùle, auquel la Gorgone semble avoir cédé 
ses plus terribles serpents : car, ayant pris d'ailleurs noire costume, 
il dédaigne en cela seul la règle du couvent et laisse aux boucles de 
sa chevelure cette longueur profane. Son orgueil el non sa piélé 
comble de riches présents un temple qui n'a jamais entendu ses 
prières. Observez-le lorsque le chœur élève vers le ciel sa puissante 
harmonie : toujours cette joue livide, celle immobilité de marbre, 
celle alliludc de défi el de désespoir! bienheureux François, 
daigne l'éloigner de ton sanctuaire, car il est à craindre que l;i co- 
lère divine ne se manifeste ici par quelque signe épouvantable Si 
jamais un mauvais ange a revêtu la figure humaine, tel il parut sang 
donlo : Par loules mes espcranccs de pardon, un lel aspect n'appar- 
tient ni à la terre ni au ciel. " 

Les cœurs tendres sont enclins à l'amour, mais trop timides pour 
accepter les douleurs, pour faiblir, pour braver le dé.scspoir. ils ne 
se (lunneul jamais à lui lout enliers. Des âmes fortes peuvent seules 
ressentir ces blessures que le temps ne guérit pas. Le métal grossier 
.sortant de la mine doit passer par le feu avant d'être susceptible de 
poli : plongé dans la fournaise, il se fond el devient ductile sans 
changer de nature : alors trempé pour les besoins ou les caprices de 
l'homme, il deviendra un instrument de salut ou de mort, une cui- 
rasse pour proléger son sein, une épce pour percer son ennemi: 
mais si l'acier prend la forme d'un poignard, malheur à qui en ai- 
guise la pointe! Ainsi le feu des passions, les séductions de la f'iume 
peuvent modifier el apprivoiser une ûme forte; celle âme en reçoit 
sa forme cl sa destination, elle demeurera telle qu'elle aura été faite, 
cl avant de la plier dans un autre sens... on la -briserait. 

Lors(]u'après la douleur on trouve la solitude, le soulagement qu'on 
en éprouve est faible: le cœur vide el désolé bénirait une angoi--- 
qui viendrait l'occuper. Nos scnlimenU veulent être partagés : 
bonheur même n'est que peine s'il faut en jouir seul, el le cœur c, 
reste ainsi dépourvu de sympathies doit cheiflier enfin un refuge... 
dans la haine. Tels seraient les trépassés s ils sentaient le ver froid 
rampant sur leurs membres, s'ils frémissaient au contact de linsecte 
immonde qui \ icnt les ronger pendant cet alTreux somiiieil, s^iis pou- 
voir écarter les convives glacés qui se nourrissont de liiiir argile; lel 
serait l'oiseau du désert qui s'ouvre lui-même les eiilrailles pour 
calmer la faim de ses petits, et qui ne regrette pas la vie qu'il fait 
passer de ses veines dans les leurs; lel il serait, si, après avoir dé- 
chiré ce sein maternel, il trouvait son nid vide el ses nourrissons 
envolés. Oui, les plus vives soufT'ances que le malheureux puisse en- 
durer sont un ravissemeut ineffable , comparées u ce vide alTreux, 



ŒUVRES COMPLÈl'ES DE LORD BYRON. 



à ce désert st(!i'ile de l'âme, à celle désolalion dim cœur inoccupé. 
Qui voudrait ôire condamné à contempler un ciol sans nuages et 
sans soleil? Oh! pliilôt le mugissement délernelics tempêtes que 
n'avoir plus à braver les vagues. Mais se voir jelé, après le combat 
. des élénienls, naufragé solitaire, sur une côte oll'erte par le hasard, 
dans la tristesse d'un calme inaltérable, au fond d'une haie silen- 
cieuse, destiné à dépérir lentement loin de tousles regards... plutôt 
succomber sous la foudre que de mourir ainsi pièce à pièce! 

« Mon père! tes jours se sont écoulés en pai.v, dans d'innombra- 
bles prières, conifitées pourtant aux grains de Ion chapelet: ab- 
soudre les péchés des autres sans éprouver toi-même un remords ou 
un souci, sauf ces maux passagers qui sont notre commun partage, tel 
a été ton sort depuis tes jeunes années, et tu bénis le ciel de l'avoir 
mis à l'abri de ces passions farouches et indomptables que tes péni- 
tenls sont venus te montrer et doutles crimes et les douleurs secrètes 
restent ensevelis dans ton sein pur et miséricordieux. Quant à moi, 
mcsjoui'S, peu nombreux, ont connu bien des joies, mais encore 
plus de maux : et pourtant res heures d'amour et de combat m'ont 
dérobé à l'ennui de la vie Tanlôt me liguant avec des amis, tanlùl 
entouré d'ennemis, je ne pouvais souffrir les langueui'3 du repos. 
Rien ne me reste aujoin-d'hui à aimer ou haïr, rien ne ranime plus 
en moi ni l'espoir ni l'orgueil, et je voudrais être l'insecte le plus 
hideux qui rampe sur les murs d'un cachot plutôt que de passer dans 
la méditation mes tristes et uniformes journées. Et pourtant je sens 
poindre au-dedans de moi un désir du repos... mais d'un repos dont 
je ne voudrais pas avoir conscience. Ce vœu, mon sort doit bientôt 
l'accomplir; bientôt je dormirai sans un songe de ce que j étais, de 
ce que je voudrais être encore, quelque criminelle que te paraisse 
mon existence. Ma mémoire n'est plus que la tombe d'un bonheur 
éteint, passé : tout mon espoir est de m'éleindre de même, et il eût 
mieux valu mourir avec lui que de traîner si longtemps une vie lan- 
guissanle. Mon âme n'a point succombé sous ses peines cuisantes et 
sans tiève : elle n'a point chi'rcbé le repos dans une tombe volon- 
taire comme plus d'un insensé des temj)s antiques ou modernes. Et 
pourtant je n ai jamais craint la mort: elle meut été douce au sein 
des combats, si j'avais cherché les dangers pour la gloire et non 
pour l'amour. (]es dangers, je les ai bravés, non pour de vains hon- 
neurs : il m'est indifférent de perdre ou de gagner des lauriers; 
je les laisse aux amis de la renommée ou des succès mercenaires : 
mais que l'on place encore devant moi un prix que je juge digne de 
mes efforts, la femme que j'aime, l'homme que je hais; et pour 
sauver l'une ou tuer l'autre, je me jetterai sur les pas du destin à 
travers le fer et la flamme. Tu peux en croire un homme prêt à 
faire encore... ce qu'il a fait déjà. La mort n'est rien : l'audacieux 
la brave, le faible la subit, le malheureux l'implore. Que ma vie re- 
tourne donc à celui qui me l'a donnée : puissant et heureux, je n'ai 
point fléchi devant le danger... le ferai-je maintenant? 



«J'aimais cette femme, ô moine; je l'adorais., mais ce sont là 
des mots que tous peuvent répéter... moi j'ai prouvé mon amour 
autrement que par des mots. 11 y a une tache sur cette épée : c'est 
du sang ; et elle ne s'effacera jamais. Ce sang a élé versé pour elle, 
qui était morte pour moi; ce sang animait le cœur d'un homme 
abhorré... No frémis pas... ne plie pas les genoux : tu ne dois pas 
mettre un pareil acte au nombre de mes péchés, lu dois même m'en 
absoudre : cet homme était l'ennemi de ta foi. Le nom seul de Na- 
zaréen était une absinthe pour son cœur musulman. Ingrat et in- 
sensé! sans les épées maniées par quelques mains vigoureuses, sans 
les blessures infligées par des Galiléens, ce moyen assuré de ga- 
gner le ciel de Mahomet, les houris impatientes auraient encore 
longtemps h l'attendre sur le seuil du Paradis. J'aimais cette femme... 
l'amour se fraie des sentiers par oii les loups eux-mêmes craindraient 
de l'oursuivie leur proie: et s'il ne manque pas d'audace, il est rare 
que la passion n'obtienne point sa récompense... n'importe comment, 
oîi et pourquoi, je ne m'en inquiétai jamais: quelquefois cependant, 
saisi d'un remords, j'ai regretté qu'elle eût connu un second amour 
« Elle mourut... Je n'ose le dire comment; mais vois... cela est 
écrit sur mon front. Tu peux y lire le crime et la malédiction de 
Cain gravés en caractères que le temps n'eU'ace point : toutefois 
avant de me condamner . écoule-moi : je ne suis pas l'auteur, mais 
la cause du crime. L'autre lit seulementce (jue j'aurais fail, si ellceùl 
éie jiilidèle h un second amant. Elle le trahit , et il porta le coup ; 
elle m'aimait , et je l'ai vengée. Quelque mérité que fût le sort de 
V. celle femme, sa trahison élait lidélilé envers moi : c'est à moi 
qu'elle avait donné .son cœur, la seule chose que la tyrannie ne 
puisse enchaîner; et moi, hélas! venu trop tard pour la sauver; 
tout ca qui restait Ji faire, je le fis; je consolai son ombre en im- 
molant notre ennemi. Ce dernier trépas ne me pèse guère : mais 
son sort, à elle, a fait de moi un être que tu dois prendre en hor- 
reur. L'arrêt du meurtrier était porté... il le savait, averti d'avance 
par la voix du sombre tahir (Ij , à l'oreille duquel avait résonné 

(1) Le tahir des musulmâftis connaît l'avenir par les sons iiui arrivent 
d'avance ù, son oreille , comme la détonation des mousquets , etc. Cette 



tristement la détonation prophétique pendant que sa troupe se diri- 
geait vers le théâtre du massacre. Du reste, il est mort dans le tu- 
multe de la bataille, quand on ne sent ni fatigue ni souffrance : un 
cri vers Mahomet , une prière à son Dieu, et ce fut tout. Il m'avait 
reconnu et heurté dans la mêlée... je le contemplai couché dans la 
poussière, eij'assistai au départ de son âme: quoique percé commele 
tigre par l'épieu du chasseur, il n'éprouvait pas la moitié de ce que 
j'éprouve maintenant. J'épiai, mais en vain , sur son visage les con- 
vulsions dune âme blessée : tous ses trails exprimaient la fureur, 
aucun ne trahissait un remords. Oh ! que n'aurait point donné ma 
vengeance pour lire le désespoir sur cette face mourante, pour y 
voir ce tardif repentir qui ne peut plus dépouiller la tombe d'une 
seule de ses terreurs , ne renfermant ni consolation pour cette vie, 
ni salut dans l'autre! 

« Le sang est glacé chez les fils d'un climat froid : leur amour 
est à peine digne de ce nom : mais le mien était ce torrent de lave 
qui bouillonne dans le sein enflammé de l'Etna. Je ne sais point 
vanter, dans leur puéril langage, les charmes féminins et les 
chaînes de la beauté ; si des joues qui pâlissent, des veines qui s'en- 
flamment, des lèvres convuisives, mais non gémissantes, un cœur 
prêt à éclater, un cerveau en démence; si des actes d'audace et 
un acier prêt à la vengeance ; ce que j'ai senti , ce que je sens en- 
core : si tout cela révèle 1 amour, cet amour élait le mien ; et des 
indices plus terribles encore révélaient ma passion. Je ne savais ni 
me plaindre ni, soupirer; je ne songeais qu'à posséder ou à mourir. 
Je meurs... mais j'ai possédé : arrive ce qui pourra , j ai connu le 
bonheur. Accuserai je maintenant la destinée que j'ai choine? 
Non... dépouillé de tout, mais ne soufl'rant que du trépas de Leila , 
qu'on m'offre de nouveau le plaisir et la peine , je voudrais vivre 
pour aimer encore. Je gémis, ô mon saint guide, non surcelui qui 
meurt, mais sur celle qui est morte : elle dort sous la vague er- 
rante... Oh! que n'a-l-elle une tombe dans la terre : ce cœur brisé, 
celle lête palpitante, iraient chercher et partager sa couche élioiie. 
Leila était une lumière vivante : dès que je l'eus aperçue, elle de- 
vint une partie de mon regard, et partout où se tournait ma vue 
elle selevciit devant moi, étoile du malin de tous mes souvenirs! 

« Oui, l'amour est en effet une lumière des cieux, une étincelle 
de ce leu immortel que nous partageons avec les anges , et qu'un 
Dieu nous a donné pour détacher nos désirs de la terre. La piété 
nous élève vers le ciel; mais le ciel lui-même descend en nous 
dans l'amour; sentiment que la Divinité nous communique pour 
purifier notre être de sordides pensées; rayon du Créateur ciui 
forme autour de l'âme une glorieuse auréole! Sans doute mon 
amour était iraparlait, comme tout ce que les hommes appellent à 
tort de ce nom ; à ce titre, qualilie-le de péché, de tout ce que lu 
voudras : mais, avoue-le, le sien n'éiail pas coupable. Leïla élait 
l'étoile polaire de ma vie : cet astre éleint , quel rayon pouvait in- 
terrompre ma nuit? Oh! que ne peut-elle luire encore pour me 
guider, fût-ce à la mort ou à des maux plus terribles! Pourquoi 
t étonner si ceux qui ont perdu tant de bonheur dans le présent, 
tant d'espoir pour lavenir, ne peuvent porter paisiblement leur 
douleur; si leur frénésie accuse le destin; si dans leur démence ils 
accomplissent ces actes épouvantables qui ne font qu'ajouter le 
crime à la souQ'rance? Héias! un cœur saignant d'une blessure in- 
térieure n'a plus rien à redouter des atteintes du dehors : déchu de 
tout ce qu'il connaît de bonheur, qu'importe dans quel abîme il 
tombe I Vieillard , ma cruauté égale à tes yeux celle du farouche 
vautour : je lis l'horreur sur ton front : c'est encore un des châti- 
ments qui m'étaient destinés! Oui, comme l'oiseau de proie, j'ai 
iirirqué par le carnage ma roule ici-bas; mais la colombe m'a mon- 
tré à mourir... sans connaître un second amour. C'est enore une 
leçon que l'homme doit prendre d'êtres qu'il ose mépriser : l'oiseau 
qui chante parmi la bruyère, le cygne qui nage sur le lac ne pren- 
nent qu'une compagne, une seule. Qu'un cœur volage, inconstant 
comme les enfants dans leurs jeux, raille ce qui ne sait point chan- 
ger : je n'envie point la variété de ses plaisirs et l'estime moins que 
ce cygne solitaire; moins, bien moins encore que la beauté légère 
qui ia cru et qu'il a trahie. Celte honte du moins ne peut m'ètre im- 
putée... Leila, je t'ai donné toules mes pensées, mes vertus, mes cri- 
mes, mes richesses, mes malheurs, mon espoir dans les cieux, mon 
tout ici-bas. La terre ne possède rien de semblable à toi ; ou si cet 
èlre existe, pour moi, il existe en vain : pour un monde entier, je 
ne voudrais pas regarder une femme qui le ressemblerait el qui ne 
serait pas toi. Les crimes qui ont souillé ma jeunesse, ce lit de mort 
lui-même... attestent celte vérité I II est Irop tard pour loule auire 
pensée... Tu fus, lu es encore le rêve 'lélirant el chéri de mon cœur! 

« Et elle périt... et moi, je continuai de vivre, mais non comme 
vit le reste de l'humanité : un serpent enlaçait mon cœur de ses re- 
plis el son aiguillon réveillait sans cesse ma haine. IndiÛ'érent au 
temps, abhorrant ions les licuv, je me détouriaaas avec épouvante 
de la face de la nalure; car toutes les beautés îj»ji m'avaient clianué 
ne faisaient plus qu'éveiller les sombres douleurs de mon âme. Vous 

faculté correspond en quelque sorte à la seconde vue du seer (voyant) 
des Ecossais. 



80 



LES VEILLRES LnTÉHAIItl':S ILLUSTRÉES. 



savez Af'ih loiit le rosle . vous connaissez toiilcs mes fautes el In 
moitié de mes ilouli-iirs. Mais ne me parlez plus de renenlir; vous 
\o\ct que je |iarlirai liii'iitôt de ce monde, et quand môme j'ajoute- 
rais foi à vos pieux discoufs, ce qui est fait, pouvez-vous le défuin-? 
Ne m'accusez pas diiiKratitude ; mais croyez-le bien, ma douleur 
n'est point de celles qu un prftic peut guérir. Il vous est facile de 
deviner en vous-même l'état de mon âme ; mais, plus je vous inspire 
dcpiiié. moins vous devriez me parler de ce sujet. Quand vous 
pourrez rendre ma Leila à la vie, alors j'implorerai de vous mon 
pardon, alors je plaiderai ma cause devant ce haut tribunal dont 
f indulgence s'obtient en payant des messes. Allez! essayez de cal- 
mer la lionne solitaire, quand un chas-seur a enlevé de sa tanière ses 
Setits vagissants; mais ne tentez pas de calmer de railler mon 
ésespoiri 
« Dans de iilus jeunes 
années, à des heures plus 
calmes, quand le cœur 
trouve ses délices às'unir 
avec un autre cœur, aux 
lieux où fleurit ma natale 

vallée, j'avais l'ai-je 

encore? j'avais un 

ami ! Vieillard, je vous 
charge de lui transmet- 
tre ce souvenir de notre 
jeune affection : je désire 
qu'il apprenne ma fin : 
quoique des iines absor- 
bées comme la mienne 
dans une seule pensée ac- 
cordent peu ik l'amitié ab- 
sente , j espère que mon 
nom flétri lui est encore 
cher. Chose étrange! il 
m'a prédit mon sort et je 
lui ai répondu par un sou- 
rire (en ce temps- là, je 
souriais encore), pendant 
que la prudence, me par- 
lant par sa voix, me don- 
nait des avis ([ue je 

n'écoulais guère ; mais 
maintenant la mémoire 
me répète tout bas ces dis- 
cours a peine compris au- 
trefois. Dites -lui que ses 
prédictions se sont ac- 
complies , et il frémira 
d'apprendre ces nouvel- 
les, et il regrettera d'avoir 
été prophète. Dites -lui 
que, si au milieu d'une 
vie tristement agitée, j'ai 
négligé les souvenirs ides 
jours dorés de notre jeu- 
nesse , néanmoins , à 
l'heure de la souffrance 
et de la mort, ma voix 
défaillante eût essayé de 
bénir sq mémoire; mais 
le ciel s'indignerait si le 
crime osait le prier pour 
l'innocence. Je ne lui de- 
mande pas de m'épar- 
gner le blâme: son cœur 
est trop grand pour ne 
point respecter mon nom; 
et, d'ailleurs, qu'ai-je à 

faire de la renommée* Je ne lui demande pas de ne point me pleu- 
rer: cette froide prière ressemblerait au dédain; et les larmes viriles 
de l'amitié conviennent bien au cercueil d'un frère. Portez-lui seu- 
lement cet anneau qui fut autrefois le sien, el peignez-lui... ce que 
vous voyez maintenant: un corps flétri, une imeen ruines, un dé- 
bris du naufrage des passions, un parchemin effacé, une feuille 
dessécliée qu'emporte le vent de l'automne ! 

« Ne me dites plus que c'est une vision mensongère : non, mon 
père, non ; ce n'était pas un songe, hélas! pour rêver, il faut dormir : 
je veillais et j'aurais voulu pleurer; mais je ne le pouvais pas, 
car mon fronlen feu s'ébranlait comme maintenant aux battements 
de mon cerveau . j invoquais une larme, une seule, comme un don 
rare et précieux ; je 1 ap|)olais el je l'appelle encore : le dé,sespoir 
est plus fort que ma volonté. Ne prodiguez point en vain vos 
prières ; le désespoir est plus puissant qu'elles Ce\â fùl-il possible, 
je ue voudrais point être béni du ciel : je ne demande point le pa- 



I.a soif de ma vengeance lîsl apaisée. Je pars, mais jo pars seul. 



radis; il ne me faut que le repos. Tout à l'heure, je vous le dis. 
mon père, tout Jt l'heure je l'ai vue : oui, elle était vivante: elle 
brillait dans son blanc linceul, comme à traversée pAle nuage brille 
l'étoile, cent fois moins belle, que je contemple comme je la con- 
templais. Je ne vois plus que confusément sa tremblante étincelle; 
la nuit de demain sera encore plus sombre, el moi, avant que les 
rayons de celle étoile aient disparu, je serai cette chose sans vie qui 
fait l'effroi des vivants. Je m'égare, mon père, car mon Ame se pré- 
cipite vers la lin de la carrière. Je l'ai vue, moine I et je me suis 
levé, oubliant toutes mes peines... M'élançant de ma couche, je la 

saisis, je la presse contre ce cœur desespéré, je la presse et 

qu'est-ce donc que je presse contre mon cœur? Ce n'est point un 
sein qui respire, ce n'est point un cœur qui, par ses battements, ré- 
pond au mien. Et pour- 
tant. Leïla, ce sein est le 
tien ! Ks-tu donc telle- 
ment changée, d ma bien- 
aimée , qu'en consolant 
mes regards, tu ne me 
rendes pas mes embras.«e- 
ments? Ah! quelque gla- 
cés que soient tes char- 
mes , n'importe! je veux 
serrer dans mes bras le 
seul trésor i)uej aie jamais 
désiré. Hélas ! c'est une 
ombre qu'ils entourent el 
ils se replient frémissants 
sur ma poitrine solitaire; 
el, cependant, elle est en- 
core là, debout, en silen- 
ce , et m'appelant de ses 
mains suppliantes I Ce 
sont les tresses de sa che- 
velure, ce sont ses yeux 
noirs et brillants... Je sa- 
vais bien que c'était un 
mensonge... elle ne pou- 
vait pas mourir!... Mais 
lui, il est mort. Je l'ai vu 
enterrer dans le défilé, à 
la place même où il est 
tombé. Il ne vient pas; 
car il ne peut percer la 
terre qui le couvre; loi, 
pourquoi donc t'es-tu ré- 
veillée? On m'avait dit 
que les vagues capricieu- 
ses roulaient sur tes traits 
adorés , sur les formes 
chéries; on m'avait dit... 
c'était une odieuse faus- 
seté ! Je voudrais répéter 
cette histoire que ma lan- 
gue s'y refuserait : si elle 
est vraie pourtant , el si 
tu quittes les grottes de 
l'Océan pour réclamer 
une tombe plus paisible, 
oh ! pa.s,se les doigts hu- 
mides sur mon front , et 
il ne brûlera plus, ou 
pose-les sur ce cœur dé- 
sespéré : mais ombre ou 
réalité, quoi que tu puis- 
ses être, par pitié ne l'en 
va point, ou emporte 
avec loi mon Ame plus 
loin que ne soufllent les vents el que ne roulent les vagues ! 

« Je l'iii confié mon nom et mon hisloire , ministre de la péni- 
tence : ton oreill.: a reçu le secret de mes douleurs ; je te remercie 
de cette larme généreuse que tu m'accordes et que mon œil dessé- 
ché n'eût pu répandre. Qu'on me couche parmi les morts les plus 
humbles , el , sauf la croix placée sur ma tôle , que ma tombe ne \ 
porte ni nom ni emblèmes qui attirent l'altention de 1 étranger el 
arrêtent les pas du pèlerin. » 

li mourut... sans laisser aucun indice qui pùl révéler son nom et 
sa race, si ce n'est ce qu'avait entendu le moine qui l'avait a-«sisté à 
son lit de mort el ce que son vœu lui défendait de dé\ oiler. Ce rccit 
morcelé est tout ce que nous savons sur la femme qu'il a chérie, 
sur l'homme qu'il a tué. 




FIN DU GIAODR. 



I 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



SI 



LA 



PROPHÉTIE DU DANTE 



(1) 



DEDICACE. 

Aimable dame ! Si , pour la froide et brumeuse patrie où je suis 
né, mais oii je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le rhythme du 
père des poètes d'Italie 
et copier grossièrement 
en caractères runiques les 
sublimes chants du Sud, 
la faute en est h vous ; 

sans doute je n'atteindrai -- ^ 

pas l'immortelle harmo- -# 

nie du modèle, mais votre ^^^^ 

cœur indulgent me par- 
donnera. Dans la confi- 
ance de la beauté et de 
la jeunesse , vous avez 
ordonné ; et pour vous, 
parler et être obéie c'est 
une mèmeeho-e... . c est 
seulement dans les(hau- 
des régions du Sud que 
s'entendent de tels ac- 
cents, quese montrent de 
tels charmes, " qu'un si 
doux langage s'exhale 
dune bouche si belle... 
Que ne tenterait point 
celui qui vous a enten- 
due? 



séontions, l'exil et les larmes que j'ai versées sur loi. Mes autres 
maux ne m'avaient point coulé de pleurs : car je ne suis point de 
nature à plier devant la tyrannie d'une faction et les rumeurs de la 
foule. Ma longue, longue lutte a été sans fruit ; je ne dois plus re- 
voir ma terre natale, même pour y mourir, sauf loi sque l'œil de mon 
imagination, perçant le nuage suspendu sur les Apennins, me montre 
cette Florence autrefois si fière de moi : et pourtant ils n'ont pas 
vaincu l'âme inflexible du vieil exilé! 

Mais le soleil, quel que soit son éclat, se couche enfin, et la nuit 
le remplace : je suis vieux d'années, d'actions, de pensées ; j'ai vu la 
destruction face à face et sous toutes ses formes. Le monde m'a laissé 
pur comme il m'a trouvé, et si je n'ai pas encore recueilli ses suf- 
frages, du moins je ne les ai point honteusement brigués. L'homme 

outrage ; le temps ven- 
ge , cl mon nom ne sera 
peut-être pas un monu- 
ment sans gloire , quoi- 
,<^^^^^ que le but de mon am- 

Jï^^^K^' , bition n'ait point été d'a- 



jouler une ligne de plus 
à lai 




CHANT PREMIER. 

Encore une fois rentré 
dans le monde fragile de 
l'homme! Je l'avais quitté 
depuis si longtemps (|u'il 
était oublié. L'humaine 
argile pèse de nouveau 
sur moi, trop vite ravi à 
limmortelle vision qui 
soulageait mes douleurs 
terrestres. Cette vision 
m'a fait traverser ce gouf- 
fre profond d'oii l'on ne 
revient pas et où j'ai en- 
tendu les cris des damnés 
sans espoir ; elle m'a 
montré ensuite celte au- 
tre demeure moins dou- 
loureuse d'où l'homme 
purifié par le feu peut 

prendre un jour son es- Le Dante, 

sor pour se réunir \ la 
troupe des anges : enfin 
elle m'a élevé jusqu'au 
séjour céleste où ma bril- 
lante Béatrice a éclairé 

mon esprit de sa lumière; alors gravissant d'étoile en étoile jus- 
qu'au trône du Tout-Puissant sans être foudroyé par sa gloire, je 
suis parvenu à la base de l'éternelle triade, de ce Dieu, le premier, 
le dernier, le plus parfait des êtres, mystérieusement triple et uni- 
que, immense et infini, âme de tout l'univers! Béatrice, sur ton 
corps adoré pèsent depuis longtemps la terre et le marbre froid ; pur 
séraphin de mon premier amour, de cet amour tellement inellable 
et unique, que rien sur la terre ne peut plus toucher mon cœur. 
Si je ne l'avais rencontrée dans le ciel, mon âme eût continué d'er- 
rer en te cherchant comme la colombe sortie de l'arche dont les 
pieds ne pouvaient se poser nulle part pour soulager son aile fa- 
tiguée. Oh! sans ta lumière, mon paradis eût été incomplet. 

Depuis que le soleil a fait luiiemon dixième été, lu fus ma vie et 
l'essence de ma pensée : je t'aimais avant de con naître le nom d'amour, 
et ton image brille encore devant ces yeux affaiblis par l'âge, les per- 

(1) Composé en 1819, à Ravenne, près du tombeau du Dante. 

Pabis. — Imp. Lacoub et C*. rue SoufOoI, l£. 



liste vaniteuse de ces 
coureurs de renommée 
qui tendent leur voile au 
souffle inconstant de l'o- 
pinion et mettent leur 
honneur à prendre place 
dans les chroniques san- 
glantes du passé avec les 
conquérants et tant d'au- 
tres ennemis de la vertu. 
Ce que je voulais, c'était 
te voir puissante et li- 
bre, ô ma Florence! Flo- 
rence ! tu fus pour moi 
comme celte Jérusalem 
sur laquelle le Tout-Puis- 
sant pleura : Il Tu ne l'as 
pas voulu ! 1) mais si tu 
avais écouté ma voix, je 
t'aurais abritée sous mon 
aile comme l'oiseau abri- 
te ses petits. Loin de là, 
comme la couleuvre sour- 
de et féroce, tu dardas ton 
venin contre le sein qui 
te réchauffait : mes biens 
furent confisqués ; mon 
corps fui condamné aux 
flammes. Hélas! celle ma- 
lédiction de la pairie , 
combien elle est amère à 
celui qui voudrait mourir 
pour ses concitoyens , 
mais qui n'a point mé- 
rité de mourir par eux, 
et qui les chérit encore 
même dans leur colère. 
Le jour peut venir où 
Florence sera désabusée ; 
le jour peut venir où elle 
serait fière de posséder 
cette cendre qu'aujour- 
d'hui elle voudrait jeter 
aux vents , de transférer 
dans ses murs la tombe 
de celui à qui vivant elle 
refuse un asile. Inutile re- 
gret ! Que ma poussière 
demeure où elle sera tombée : non, toi qui m'as donné la vie, mais({ui 
dans ta fureur soudaine m'as repoussé loin de toi pour aller vivre où je 
pourrais, lu ne reprendras pas ainsi possession de mes ossements 
indignés, parce que ta colère est passée et que lu as daigné rétrac- 
ter ton arrêt; non, tu m'as refusé ce qui in'ai)parlenait, mon toit : 
tu n'auras pas ce qui ne t'appartient point, ma tombe! 

Trop longtemps son courroux, s'armant contre moi, a repoussé 
loin d'elle un fils prêt à verser son sang pour la défendre, un cœur 
dévoué, une âme d'une fidélité éprouvée, un homme qui a combattu, 
travaillé, voyagé pour elle, qui a rempli tous les devoirs d'un boa 
citoyen, et qui, pour sa récompense, a vu le perfide ascendant des 
Guelfes ériger en loi son arrêt de proscription. De pareilles choses 
ne s'oublient pas: Florence auparavant serait oubliée. Trop sai- 
gnante est la blessure, trop profond l'outrage et trop prolongée la 
souffrance : mon pardon n'aurait plus rien de grand, et un tardif re- 
pentir ne rendrait pas l'injustice moins criante : et cependant... je 
sens mes entrailles s'émouvoir en sa faveur; et pour l'amour de toi, 

6 



82 



LES vKii.iftrs F.iTT»!;n.\mrs iLi,tisTnii:r.s. 



'■> mn Ilonlricc! il ni'i'si p^nililfi di* me vfnpcr (Viin \<a\n i|ue j'nppn- 
lais in.i pairie ri ipii fui ronsarrû par le i iHnur ilc la ciMnIrc : l'oiniiir 
une ri'liipic saiiilt'. (N'Ic criulro prnl^^nin la cité luiiiiii-lil<>. et la Reulc 
iiriic siidira pour sauver le» juins de Iciiis mes ennemis, (jnnime le 
\i''ii\ Mariii-^ iIiuim les marais de Minliinics el pninii Ws ruines de 
(!nrllin(.'c. il esl des moments ou mon cœur esl diSvoié de II lesse 
hrùinnie <lii resscnlimenl. m'i un Konfre m'olVie le spcctaele des dei- 
nii ros aiij:oisses d'un lilciii' rnncmi el l'ail laumner sMr mon finnl 
l'espoir du Iriuniphe... p;enilona ces pensées, dernii're Tnihlessc cle 
rem qui. ayani lonul^-nips snuilerl îles maux surhumains, el n'étant 
au fond que des huiiimcs. no liouvenl du repus que sur rorclller de 
la \ent.'eaiirc... Oli I la \t'npianfe, ce monstre qui s'endort piuir 
r6>er de .«anj.'. qui s'évi ille avec la soif sout>>nt Immiiée mais inex- 
linpuilile d Un rh.TnKcmcnt de rorlunc. avec l'espoir di' remonter au 
pouvoir cl de louler à son tour sous ses pieds ceux qui l'onl écrasée, 
pendant qu'Até el la Mort marrhcront sur des fronts nhaltus et des 
léies r<iupées!... Grand Dieu! éloigne de moi ces pensées : je remets 
cnlre les mains mes nombreuses injures, etta verge puissante tom- 
bera sur ceux qui m'ont frappé. Sois encore mon bouclier, oomme 
tu l'as "-le dans les dangers ei les souffrances, au milieu des troubles 
des cités et sur les cbamps de bataille, dnijs les travaux et les fati- 
gues que j'ai endurés pour l'ingrate Florence. J'en appelle de ma 
patrie à ioi,àtoi qucj'aivu récemment entouré ae tout l'appareil de 
la puissance, dons cette vision glorieuse qui n'avait élé accordée 
avani moi à nul vivant. 

Hélas! après ce sublime spectacle, de (|uel poids je sens peser sur 
mon l'riMit et la terre el les choses terrestres, des passions cornislvcs, 
des senliiKenls tristes et vulgaires, les angoisses d'un cœur qui pal- 
pite dans di>s tortures morales, les longues journées, les nuits rUnics 
de terreurs, le souvenir d'un demi-siècle de sang cl de crimes, et 
i'altcute de quelques pauvres années encore, années de vi' illesse et 
de iléc'iuragemcnl, années moins dures toutefuis à supporter que le 
passé, lin effet, j'ai été trop longlemps abandonné comme un nau- 
fragé sur le roc .solitaire du désespoir pour suivre encore d'un re- 
gard ranimé la barque fugitive qui vient doubler cet affreux 
écueil, pourélever la voix eu implorant une aide; car l'crsonnc no 
prêterait l'oreille il mes gémissenicnis... Je ne suis ni de ce peuple, 
ni de ce siècle; et néanmoins mes chants conserveront le souvenir 
de celle époque : pas une seule page de ses turbulentes annales n'au- 
rait lixé les regards de la postérité, si maint acie aussi insigniliint 
que ses auteurs ne se trouvait embaumé dans mes vers. (Test le s.irl 
des isprils de mon rang d'être tourmentés dans celle vie, de con- 
sumer leurs cœurs cl leurs jours dans des luttes incessantes et de 
mourir dans lisolement: mais alors on voit des milliers d hommes 
entourer leur tombe, des pèlerins y accourent des pays h'intainsoù 
ils ont ajipris le nom... di' celui qui n'est plus qu'un nom; alors on 
prodigue ii un marbre insensible I hommage non écoulé d ime gloire 
<lont la mort ne peut jouir. Ah! celle gloire m'aura coiilé cher : 
mourir n'est rien; mais me voir dessécher ainsi, faire descendre mon 
àme de ses hautes régions, marcher avec Ions ces petits hommes 
dans leur- étroits sentiers, être un vulgaire spectacle aux yeux les 
plus vulgaires, vivre errant, (juand les loups eux-mêmes ont' leur ta- 
nière; me voir privé de famille, de foyer, de toutes ces choses qui 
font le charme de la société humaine cl allègent la douleur; me 
sentir isolé comme un uionar([ue et n'avoir ni puissance ni cou- 
ronne: envier h la colombe cl sou nid cl ces ailes qui peuvent la 
porter aux lieux où les Apennins se mirent dans l'Arno Heu- 
reux iiisrau! il va .«e leposcr peut-être sur les murs de celle ville 
impKicablc où siuil encore mes enfants, où vil celte femme fatale à 
lua destinée, leur mère, la froide compagne qui m'apporta pour dot 
lu ruine... Ah! voir el sentir tout cela, et savoir qu'il n'y a point de 
remède à ces maux, c'est iiiic leçon bien amèie. Mais encore je suis 
libre, je n'ai à me reprocher ni'làcheté ni bassesse : ils ont fait de 
moi uu exilé... et non un esclave. 



CHANT II. 

L'esprit religieux de.^ anciens jours donnait aux paroles un sens 
qui passait dans les fails ; alors la pensée éelairail les ténèbres de 
1 avenir et dévoilait aux hommes la destinée des enfants de leurs en- 
fants, évoquée de l'aliinie des lcm|ts h naître, de ce chaos dévéne- 
menls ou dorment ébauchées les formes (pii doivent devenir nmr- 
lellcs : cet esprit que portaient en eux les grands prophètes il'Isaël. 
je le porte aussi en moi. si je doiu avoir le sort de (assandre, si au 
milieu du lumulle des luttes humaines per-onne n'entend colle voix 
qui s'élève du d.-scri. ou si renicndani pirsomie ne veut croire ce 
quelle annonce, que la faute en retombe sur eux et que ma con- 
science .saiisfiite smt ma récoi„pense, la seule que j'aie jamais ron- 
niie Nas-lH pas assez s igné, cl dois-tu saigner eneo.e, ô Ha ie? 
Ah ! 1 avenir qui se découvre h moi. s.uis une clarté sépulcrale, me 
tait oublier mes propres inforlums dans les irréparable malheurs 



L'homme ne peut avoir (;:ri::ie patrie, et lu es encore la mienne: 
mes os reposerimtdans Uui sein ; mon ,1me vivra dans Ion langige, 
(lui jailis s'r-sl élemlu comme la puissiinri- romaine par loiil l'dcei- 
dent. .Maisjesaur.'i ri/er un nouvel idi.jiiii- aus.si noble <!t plus doux, 
également propin k exprimer l'ardeur de» héros el le» soupirs des 
amanis. Il trouvera de» soim appro(.iié< à tou» les siijat»; el Ions 
ses mois, brillants CMmiiie Ion ciel, réaliseront les rêves les plus 
aiiÉbitieiivi du poêle. Alors lu devjendr.''» le rossignol de I Europe : 
auprès du tien tous les idiomes seront comme le ramage des oi- 
seaux vulgaires, el toute langue s'avoueia barbai e en présence de 
la tienne. Voilîl ce (pie lu devras à ce'iii (|ii" tu as outragé, au barde 
de l'Ktrurie, au proscrit gibelin. Malheur! malheurl le voile d's 
siècles h venir est déchiré : mille ans qui repo-aienl immobiles, 
eonime la soi face de l'Océan avant que les venis aient soufflé . s'é- 
lèvent ondulant d'un mouvement triste el solennel et sortent ilu 
sein de l'élernilé pour lloller devant mes regards : la tempête som- 
meille encore, les nuages gardent leur repos, la terre n'a point en- 
ei^ire enfanté les fléaux que couvent ses entrailles, le chaos sangbnt 
n'a point encore la vie : mais toutes chose* se préparent pour Ion 
chAlimenl. Les éléments n'attendent plus ()ue la voix (|ui doit dire : 
« Que les ténèbres soient! » el aussitiM tu deviendras un tombeau. 

Oui, superbe llalic! tu senliias le tiaiichant de l'cpée : Italie, 
t()ujoui-s SI belle, qu'en loi le paradis semble refleurir pour II- immo 
régénéré : faut-il donc que les lits 'd'Adam le perdenl une seconde 
fuis? Italie, dont les cam[iagnes dorées, sans autre ciiltiirc que le* 
rayons du soleil, seraient dej;i le grenier du monde : loi dont le ciel 
se parc d'étoiles plus brill intes, d'un azur plus foncé; toi palais du 
soleil et bcrceiiu du grand Empire ; t<dqui ornas l'éternelle cité des dé- 
pouilles dis rois con(iuises par les hommes libres: patrie des liénjs, 
temple des saints ; où la gloire leneslre d'abord, puis celle des cieux 
ont établi leur séjour; loi dont toutes les imaginations se tracent 
d'avance une image que l'œil accuse plus tard de faiblesse . quand 
il le contemple en réalité du haut des neiges, des rochers el des fo- 
rêts de pins des Alpes, ces forêts solitaires dont le verdoyant pana- 
clie se balance au souffle de la tempête. Car, de \h, le voyageur te 
couve du regard et appelle avec impatience le moment où il pourra 
conlempler de plus près tes brillanles campagnes ; et plus il avance 
el plus il loschcril, plus il les chérirait surtout si elles étaient libres. 
G Italie! tu es condamnée à subir la loi de tous les oppresseui-s : le 
Goth est venu... le Germain , le Franc et le Hun viendront h leur 
tour. Sur la colline impériale, sur le Palatin, son troue, le génie de 
la drslruclion, déjà fier des exploîTs accomplis par les anciens Bar- 
bares, attend les nouveaux; il contemple à ses pieds Rome eonq .ise 
el sanglante: la vapeur des saciilices humains infecte l'air qui étiit 
d'un si beau bleu ; le sang rougil les ilds jaunes du 'libre chargé de 
cadavres : le prêtre sans défense, la vierge plus faible encore, mais 
non moins sainte, se sont enfuis avec des cris irefTroi cl ont cessé 
leur ministère. Ibères, Allemands, Lombards, tous ont saisi leur 
proie, el après eux sont venus le loup el le vautour plus humains 
peut-ôlrc : car ces animaux ne font que dévorer la chair el h' ire le 
sang des raorls. puis ils s'éloignent ; mais les autres, les sauvages 
à face humaine essaient tous les genres de torture, et toujours in- 
satiables, dévorés d'une faim pareille h celle d'Ilugolin, ils cherchent 
encore de nouvelles victimes. 

Neuf fois la lune se lè'-era sur ce? horribles scènes. L'armée qui 
suivait' la b,-*iinièrc d'un prince félon a laissé h tes portes le cadavre 
de son chef: si h' connétable rebello eût vécu, peut-être aurais-tu 
éli' épargnée : mais son sort a décidé du tien. O Kome ! toi qui loiir-à- 
loi'.r (le pou i Mas la France ou le 11 rich is de tes dépouilles, depuis Bren nus 
jusqu'à ce prince de Bourbon, jamais, jamais un drapeau étranger 
ne s'approchera de les murs sans que le Tibre devienne un fleuve 
de deuil. Oh! chaque fois que les étrangers franchiront les Alpes el 
le Po, écrasez-les, ii rochers: engloulissez-les, o flots, el que pas un 
n'échappe ! Pour(pioi donc sommeiller, oisives avalanches, ou écra- 
ser le pèlerin solitaire? Kridan . )>ourquoi les flots bourbeux ne 
débordent-ils que sur les moissons ? Chaipie horde barbare ne t ofl're- 
l-elle pas une proie plus belle'' Le désert a englouti l'année de 
Cambysc dans son océan de sables ; la mer a roulé dans ses flots 
Pharaon et ses milliers de soldats: montagnes cl fleuves, que ne 
faites-vous ainsi ! 

Kl vous hommes, vous Romains, qui n'osez pas mourir; fîî= 
des vainqueurs de ceux ipii ont vaincu rorgiioilleux Xcrcès , i 
Alpes sonlelles plus faibles que les Thennopyles ? Qui des Alj 
ou do vous ouvre un passage h tous les envahisseurs, el .«ans m- 
quiéter leur marche les lais.se pénétrer dans le cœur du p.iys? i:h 
quoi! la nature elle-même entrave le char du vain<pieor et re;, I 
votre pavs inexpugnable, si jamais pays pouvait l'être par lui sen: 
mais la nature ne combat pas seule: 'elle aide le guerrier digne ■, 
sa naissance, sur un sol où les mères mettent au monde des homme- 
elle ne fail rien pour des Ames sans énergie : des forteresses ne sau- 
raient les proiéL-er : le Irou du pauvre repiile. qui a conservé son 
aiguillon est jdus sûr que des murs de diamant non défendus |iar 
le courage. ICI du courage, vous en avei sans doute? Oui, la terre 
d'Aiis'iiii' a (lescivurs, des mai' s, des armes, des guerriers à op- 
poser à l'oppression : mais tout cela esl vain tant que la division y 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



83 



sùnic le niallieui' et la faiblesse, semences dont l'élranger reci;cillei-a 
le IViiit. 

O ma patrie, ma belle pairie I si longtemps abattue, si longtemps le 
tombeau des espérances de les enfants , quand il ne faudrait que frap- 
per un seul coup pour briser la chaîne I... Ht cependant le vengeur ne 
vient pas. La discorde et le doute se glissent enlretoiet tes véritables 
amis et réunissent leurs forces à celles qui combaltent contre toi. 
(Jue faut-il pour que tu sois libre et que ta beauté brille de tout sou 
éclat?... Que les Alpes deviennent infranchissables; et nous, tes 
enfants, nous n'avons pour cela qu'une chose à faire... nous unir. 



CHANT in. 

Parmi celte niasse de fléaux sans cesse renaissants , la pesie , les 
princes et l'étraiigei', vases de colère qui ne se vident que pour se 
remplir et s'épancher de nouveau, je ne puis retracer tout ce qui se 
piesse devant mon prophétique regard. La terre et l'Océan n'offri- 
raient pas un espace assez grand i)our _v transcrire de pareilles an- 
nales : et pourtant tout s'accomplira. Oui, lout est écrit d'avance, 
mais non par une main mortelle, dans ces lieux où les derniers so- 
leils et les d(n'nières étoiles prennent naissance : là, déployée comme 
une bannière h la porte des cieux , flolte la liste sanglante de nos 
injures dix fois séculaires; l'écho de nos gémissements perce à 
travers les concerts di s archanges ; et le sang de l'Italie, de la nation 
niarlyre, ne s'élèvera pas en vain vers les demeures éternelles de 
l'omnipotence et de la miséricorde. Comme une harpe dont les 
conles résonnent au souffle de la brise, la voix de ses lamentations, 
dominant les chœurs des séraphins, ira loucher la grande âme de 
l'univers. Kl cependant, moi, le plus humble de tes enfants, moi, 
ciéalure d'argile que le contact de l'immortalité a rendu capable de 
sentiments plus purs et plus vrais, dussent les superbes railler, les 
tyrans menacer et des victimes plus résignées ployer devant le 
souffle croissant de la tempête , c'est à toi , ô mon pays , toujours 
chéri comme aulrefois, c'est h loi que je consacre la lyre plaintive 
et le triste don de prophétie que j'ai reçus d'eu haut. Pardonne, si 
maintenant mon feu n'a plus l'éclat dont il brilla jadis pour loi ; je 
n'ai qu'à prédire tes malheurs et puis à mourir : ne crois pas 
qu'apiès un tel spectacle je consente à \ivre encore. Un pouvoir in- 
visible me contraint à regarder et à parler, et pour ma récom- 
pense il m'accorde la mort; il faut que mon cœur s'épanche sur loi 
cl se brise. Mais un moment enc'ore, avant de reprendre la sombre 
trame de les maux, je veux saisir au passage les lueurs plus douces 
q\ii peicent tes ténèbres, quelques étoiles cl plus d'un brillant mé- 
tiore brillent dans ta nuit; et sur la tombe s'inclinent des marbres 
vivants, beautés que la mort ne peut flétrir; de tes cendres enfin 
surgissent d'immenses génies, qui font la gloire et I honneur de la 
terre. Ton sol enfantera toujours des sages, des esprits aimables , 
des savants, des cœurs magnanimes et braves , aussi naturels chez 
toi que l'éié sous to'n ciel; vainqueurs sur les rivages élrangers et 
sur les mers lointaines, découvreurs de nouveaux mondes qui por- 
teront leurs noms : tu es la seule que leurs bras ne puissent sauver, 
et toute la récompense est dans leur renommée, noble prix pour 
eux, mais non pour toi. Doivent-ils donc grandir sans cesse, cl toi 
rester toujours la même ? 

Oh ! plus illustre qu'eux tous sera le mortel et peuf-èlre, à 

celle heure, est-il déjà né... le mortel sauveur qui pourra t'affran- 
chir et replacer sur ton front le diadème défiguré, et porté par de 
modernes Barbares ; il verra un doux soleil ramener ion aurore, l'au- 
rore de les vertus , trop longtemps voilée par des nuages et d im- 
pures vapeurs sorties de l'Averne, vapeur que respire quiconque est 
avili par la servitude el laisse emprisonner son âme. Néanmoins, 
durant cette éclipse séculaire, quelques voix retentiront, auxquelles 
la lerre prêtera l'oreille; des poètes suivront, élargiront le sentier 
que j ai tracé : ce ciel brillant, qui sollicite les concerts des oiseaux, 
leur inspirera des chants à la fois nobles et naturels : leurrhylhme 
sera plein d'harmonie : la plupart diront l'amour et (juelques-uns 
la liberté; mais bien peu sauront s'élever sur les ailes de l'aigle et, 
comme lui, regarder la face du soleil, libres et intrépides coniaae le 
monarque des cieux. Beaucoup raseront de plus près la lerre : com- 
bien de phrases pompeuses seront prodiguées à quelque petilprincel 
r combien do fois le langage, éloquemnient imposteur, attestera -t-il 
l'impudeur du génie, qui, comme la beauté, peut oublier le respect 
de lui-même else faire de la prostitution un devoir! Quiconque entre 
convive dans le palais d'un tyran y resie esclave; sa pensée est 
conquise, et le premier jour qui fait un captif lui ravit la moitié de 
sa lorce virile .. La casiralion de l'unie amollit son courage : c'est 
pourquoi le barde, placé irop près du trône , perd le souffle inspi- 
rateur, car il doit se borner à plaire... lâche servile! il faut polir 
des vers pour caresser les goùls et charmer les loisirs d'un royal 
maître, ne rien traiter trop longuement, saul son éloge, et trouver, 
saisir, forcer ou inventer des sujets qui lui plaisent I Ainsi garrotté, 



ainsi condamné à chanter l'accompagnement qu'entonne la flatlerie, 
il travaille, il s'agile, craignant toujours de se tromper. Redoutant 
qu'une nolile pensée, ange de rébellion, ne surgisse dans son cer- 
veau, et que la vérilé, crime de haute trahison, ne bégaie dans ses 
vers, il parle comme l'orateur athénien, avec des cailloux dans la 
bouche. Mais parmi les nombreux faiseurs de sonnets, ([uelques- 
uns ne chanteront pas en vain : leur maître à lous (1) prendra place 
à mes côtés. L'amour fera son tourment ; mais ses larmes devien- 
dront immortelles; l'Italie saluera en lui le premier des poètes amou- 
reux, et les chants plus nobles qu'il aura consacrés à la liberie dé- 
coreront son front d'une aussi verte couronne. 

Mais ])lus tard naîtront. sur les bords de l'Eridan deux poètesplus 
grands encore: le monde, qui avait souri à leur prédécesseur, 
les persécutera jusqu'au jour où ils ne seront plus que cendre et re- 
poseront avec moi. 

La lyre du premier (2) enfantera tout un siècle et remplira la 
ter. e de hauls-faits de chevalerie : son imaginaiion sera un arc-en- 
ciel ; son feu poétique sera le feu célesle, immortel, et sa pensée 
volera sur une aile infaligable : le plaisir, comme un papillon nou- 
vellement captif, secouera ses ailes brillantes sur les fantaisies de 
sa muse, et dans la transparence de ses beaux rêves l'art deviendra 
une autre nature. 

Le second (3), doué d'un génie plus tendre et plus mélancolique, 
épanchera toute son âme sur Jérusalem; il chantera aussi les com- 
bats et dira le sang chrétien répandu aux lieux où saigna le Christ. 
Sa noble harpe, au pied des saules du Jourdain, fera revivre les 
chants de Sion. La lutte acharnée, le triomphe des pieux guerriers, 
les efforts de 1 enfer pour détourner leurs cœurs de cette grande 
entrepriïe, etenfin les bannières à la croix rouge flottant victorieuses 
aux lieux où la première croix fut rougie du sang de celui qui mou- 
rut pour le salul dss hommes ; tel sera le sujet sacré de son poème. 
Sa jeunesse, la faveur du prince, sa liberté perdues, sa gloire mèmç 
momentanément contestée (car l'adulation des cours glissera sur son 
nom oublié, et appellera sa captivité un acte de bienveillance des- 
tiné à le sauver de la démence et de la honte) : telle sera sa récom- 
pense. Digne palme, en effet, pour celui qui fut envoyé sur la lerre 
comme le poète du Christ ! Florence n'a prononcé contre moi que 
le bannissement ou la mort; Ferrare lui donnera un cachot et la 
pitance des prisonniers ; traitement plus cruel et moins mérité; car, 
moi, j'avais blessé les factions en tâchant de les calmer; mais cet 
homme si doux, qui regarde la terre comme le ciel, avec les yeux 
d'un amant, et qui daigne embaumer dans ses divines flatteries 
l'être le plus chélif qui fut jamais créé pour régner, qu'a-t-il fait 

pour s'attirer un pareil châtiment? Peut-être a-t-il aimé? Ah I 

iamoiu- malheureux n'est-il pas un tourment assez cruel sans le 
faire descendre dans une tombe vivante? Et, cependant, il en sera 
ainsi : lui el son rival, le barde de la chevalerie, consumeront de lon- 
gues années dans la pénurie ella douleur, el mourant découragés, 
légueront à ce monde, qui à peine daign.'ra leur accorder une 
larme, un héritage propre à enrichir toute la race à venir en lui in- 
fusant l'âme de deux véritables poêles. En même temps ils orneront 
leur patrie d'une double couronne que les siècles ne pourront flé- 
trir. La Grèce elle même ne peut montrer dans la longue sinte de 
ses olympiades des noms pareils à ceux-là, quelque grand que soit 
le premier de ses poètes... Et voilà donc, sous le soleil, la destinée 
de tels liommes! Voilà le prix qu'obtiennent les pensées les plus 
sublimes , une sensibilité palpitante, un sang qui coule dans les 
veines avec la rapidité de la foudre, un corps même réduit en àrac 
à force de sentir ce qui est el d imaginer ce qui ileviait être? Eh 
quoi! le rude ouragan dispersera-t-il toujours le brillant pluujagede 
ces oiseaux de paradis? Oui, et il en doit être ainsi ; car'formés 
d'une matière trop pénélrable, ils n'aspirent qu à remonter vers 
leur demeure natale ; ils sentent bientôt que les brouillards de la 
terre ne conviennent pas à leur aile pure, et ils meurent ou s'avi- 
lissent, car l'âme succombe à une infection trop durable : le déses- 
poir et les passions, implacables vautours, suivant de près leur 
vol, épient le moment de les assaillir et de les déchirer; et lors- 
qu'enfin les voyageurs ailés s'abattent sous un dernier coup de vent, 
alors vient le triomphe des oiseaux de proie, alors ils fondent sur 
leurs victimes et s'en partagent les dépouilles. Quelques-uns pour- 
tant ont pu échapper, après avoir appris à soufl'rir; quelques-uns ne 
se sont jamais lai se abattre et ont su se résister à eux-mêmes : 
lâche diflicile, la plus difficile de toutes! Oui, il s'en est trouvé, de 
ces hommes, et si mon nom pouvait figurer parmi les leurs, cette 
destinée austère, mais sereine, me rendrait plus fier qu'une destinée 
plus brillante et moins pure. Les sommets neigeux des Aljies sont 
plus près du ciel que le cratère sauvage et embrasé d'un volcan 
qui projette, du fond du sombre abime, sa splendeur empruntée. La 
montagne intérieurement déchirée laisse arracher de son sein brû- 
lant et torturé une flamme passagère, elle brille pendant une nuit 
de terreurs : mais bientôt elle rappelle ses feux dans leur enfer 
natal, dans l'enfer éternel de ses entrailles. 



(1) Pétrarque. — (2) L'Arioste.— (3) le Tasse. 



84 



LES VEILLÉES LIITÈRAIRES ILLUSTRÉES. 



CHANT IV. 

Bcaiiroiip sont poètes, qui iront jamais écrit leurs inspirations, et 
pciit-i^irc rc sont les nioiljpiirs . ils ont senti, ont aimé et sont morts 
sans jépiicr leurs pensées à di's âmes vulgaires; ils ont comprimé 
le Dieu renfermé dans leur sein et sont allés rejoindre lesastres, non 
couronnés des lauriers de la terre, mais plus favorisés que ceux qui 
se sont laissé dégrader par le tumulte des passions et qui ont atta- 
ché h leur eloirc le souvenir de leurs faiblesses, vainqueurs de haut 
renom, mais couverts de cicatrices. Beaucoup sont poètes, sans en 
porter le nom ■ car en quoi consiste la poésie, sinon h puiser des 
créations dans le sentiment énergique du bien et ilu mal, à cher- 
cher une vie extérieure au-dclJi de notre destinée, et à ravir, nou- 
veaux Prornéihées, le feu du ciel pour le communiquer h de nou- 
veaux honiiiies? Trop tard, hélas! nous trouvons que mille douleurs 
viennent pa.M'r ce présent : le bienfaiteur est puni d'avoir prodigué 
ses dons; et il reste enchaîné sur le rivage h son roc solitaire oîi 
des vautnurs lui dévorent le cœur. Soit! nous savons soull'rir. Ainsi 
tous ceux dont linlclligence toute puissante s'affranchit du poids 
de la matière ou l'allégc et la spiritualise, quelle que soil la forme 
que revoient leurs créations, tous ceux-là sunt poètes. Lo marbre 
animé peut porter sur son front éloquent plus de poésie qu'il n'y 
en eut jamais dans tous les chants, ceux d'Homère exceptés. Un 
noble cou|i de pinceau peut faire resplendir une vie tout entière, 
déifier la toile et lui imprimer une beauté tellement surhumaine 
qu'en llécliissant le genou devanleesdivinesidoleson neviole aucun 
commandement divin; car le ciel est !à transfiguré, reproduit dans 
tmilc sa giandciir. lit (|ue peut faire de plus la poésie? Elle peuple 
l'air de nos pensées, d êtres que nos pensées réfléchissent. Quel'ar- 
lisle jiartagc donc la palme du j)oèle : car il partage ses périls cl il 
succombe décourage quand ses travaux ne rencontrent point le suc- 
cès... hélas! le désespoir et le génie se donnent trop souvent la 
main. 

Dans les siècles que je vois passer devant moi, l'art reprendra et 
tiendra glorieusement le sceptre qu'il tenait en Grèce aux jours mé- 
moiabli's del'bidiaset d'Apelles. Kn conlenipiant les ruines , il saura 
ressusciter les formes grecques; par lui des âmes romaines revivront 
enfin dans des ouvrages romains exécutés par des mains italiennes; 
et des temples plus majestueux que les tem|iles anciens olTrironl au 
monde de modernes merveilles. A côté de l'austère l'anlhéon en- 
cnre debout, s'élancera vers les cieu.x un dôme, son image, ayant 
pour base un temple qui surpassera tous les édifices connus et où 
des représentants de tout le genre humain pourront se réunir en 
foule pour prier : jamais une pareille enceinte ne s'est ouverte aux 
regards des hommes; toutes tes nations viendront déposer leurs 
péchés à celle porte colossale du ciel. L'audacieux architecte à qui 
sera confiée la tâche d'élever cet édifice verra tous les arts le saluer 
comme maître; soit que, sorli du marbre sous les coups de son 
ciseau, le libéraleurdes Hébreux, celui dont lavoix tira Israël de l'E- 
gypte, ordonne aux vagues de s'arrêter; soit (pie sou pinceau ré- 
vèle des teintes de l'enfer les damnés assemblés devant le trône de 
leur juge, tels que je les ai vus, tels que chacun doit les voir; soit 
enfin qu'il élève des temples d'une grandeur inconnue avant lui : 
qui sera toujours la source de ses grandes pensées ?... moi, le Gibe- 
lin ; moi qui ai traversé les trois royaumes formant l'empire de l'é- 
lernité. 

Au milieu du cliquetis des épées et du choc des casques, le siècle 
que j'annonce n'en sera pas moins le siècle du beau, et pendant que 
le malheur pèsera sur les nations, le génie de ma patrie s'élèvera. 
Cèdre majestueux du désert, la beauté de son feuillage charmera 
tous les yeux : aussi odorant que beau, on le verra de loin exhaler 
vers les cieux l'encens qu'il produit. Les rois suspendront le jeu des 
batailles et déroberont une heure au carnage, pour contempler la 
loiie ou la pierre : eux, les ennemis de toute beauté sur la terre, ils 
se verront forcésà sentir, à vanter le pnuvoirde cequ'ilsdétruiscnl; 
et l'art, trompé par sa reconnaissance, élèvera des monuments et 
des trophées a ces tyrans qui ne voient en lui qu'un jouet : il jiro- 
stitueiases charnies.i d'orgueilleux pontifes qui n'emploient lliomme 
de génie que comme on emploie une bêle de somme, h porter un far- 
deau, à servir un besoin, et ainsi se réservent le droit de vendre son 
labeur, de trafiquer de son âme. Celui qui travaille pour les na- 
tions reste pauvre peut-être, mais il est lilire; celui qui vend ses 
sueurs aux rois n'est qu'un chambellan doré qui. pour une liM-éeet 
des gages, se lient rcspeciueusement àla porte où il salue eu esclave 
patelin. O Régulateur et Inspirateur suprême I comment se fait-il 
que ceux dont le pouvoir sur la terre ressemble le plus en apparence 
à ton pouvoir dans le ciel, empruntent le moins tes attributs divins ; j 
qu'ils courbent sous leurs pas le dos humilié des nations et osent i 
nous assurer que leurs droits sont les tiens? Commentse fait-il au ! 
conlraiie que les vrais fils de la gloire, qui reçoivent d'en haut leurs 
inspirations, ceux dont le nom est le plus souvent dans la bouche | 
des peuples, sont condamnés à passer leurs jours dans la pénurie et I 



la douleur, ou à n'arriver h la grandeur que par le chemin de la 
honte, en cachant sous de brillantes chaînes une flétrissure pro- 
fonde? Kt d'un autre côté, si leur destinée les a placés dans une 
f)osition plus haute ou si les lentatiuns n'ont pu Un arniclier à leur 
lumble condition, pourquoi faut-il qu'ils aient à soutenir dans le 
fond de leurs Ames une épreuve plus terrible encore, la guerre inté- 
rieure d'ardentes et profondes passions? 

O Florence, quand ton cruel arrêt fil raser ma demeure, je 
l'aimais; mais la vengeance lenfermée dans mes vers, la haine que 
m'inspirent tes outrages, haine qui s'accroît avec les années el ac- 
cumule mes malédictiunssiir ta tête, voilii ce qui vivra, ci- qui doit 
survivre à tout ce que tu chéris, à ton orgueil, h les richesses, «'l la 
liberté et même au pouvoir des cbéiifs tyrans qui le gouvernent; 
fléau qui est le plus grand des maux d'ici-bas, car ce ne sont pas 
les rois seuls qui savent opprimer les peuples, et les démagogues ne 
le cèdent aux monarques les plus cruels que par la courle durée de 
leur domination. Dans louteb les choses fatales qui foulque l'homme 
se hall lui-même el que les hommes se haïssent entre eux, en fait 
de discorde, de Llcbeté, de cruauté el de tous les fruits qu'a portés 
l'union incestueuse du "rrepas avec la Corruption sa mère, pour tout 
ce qui constitue l'oppression sous ses formes les plus hideuses, le 
chef d'une faction populaire n'est que le frère du sultan et le cruel 
imitateur du pire des despotes. 

Florence! mon Ame solitaire a bien longtemps brûlé du désir de 
retourner vers loi en dépit de tes injuies, comme un [«Tisonnier 
brûle d'échapper à ses chaînes; car l'exil est la plus triste di;s pri- 
sons : l'exilé a peur cachot le monde entier, la plus forte des geô- 
les; les mers, les montagnes, l'horizon même, en son l les barreaux 
el lui interdisent le seul petit coin de terre où, quel que soit son 
destin, il voit encore une patrie, le lieu où il est né, le lieu où il 
voudrait mourir... l'iorence! quand cette ilme solitaire ira rejoindre 
lésâmes qui lui ressemblent, alors lu reconnaîtras ce que je vaux; 
tu consacreras une urne vide el de vains honneurs à mes cendres 
que tu ne posséderas jamais... Hélas I « que t'ai-je donc fait, ô mon 
peuple » (l) ? Tu fus toujours rip'oureux dans les arrêts, mais ici lu 
dépasses les bornes ordinaires de la perversité humaine ; car j'ai été 
tout ce qu'un citoyen peut être; mon élévation fut lonouvrage: en 
paix comme en guerre, je fustoul k loi : et en retour, lu l'es armée 
contre moi... C'en est fait I sans doute je ne franchirai plus l'éter- 
nelle barrière élevée entre nous; sans doute je mourrai dans l'a- 
bar.don, coulemplanl de l'œil d'un prophèle les jours mauvaisqu'il 
m'est donné de voir d'avance, et les annonçant à ceux qui ne ra'é- 
couteront pas (il en fut ainsi dès les anciens temps) ; inaisuu jour 
viendra où la vérité luira à leurs yeux parmi les larmes el leur fera 
reconnaître le prophète au tombeau. 



FIN DE LA PBOPUETIK DU DANTE. 



HEURES DE LOISIR 



(Suite.) 



OSCAR D ALVA. 

Comme la lampe céleste, brillant dans l'azur des cieux, éclaire 
doucement les rivages de Lora ! les tours anti(pies d'Alva s'élèvent 
paisibles vers la nue, et ne retentissent plus du bruit des armes. 

Mais souvent les rayons de l'astre qui roule paimi les nuages - 
sont réfléchis sur les casques d'argent des guerriers d'Alva, et ui 
vu leurs chefs se rassembler à l'heure paisible de minuit, couvei i 
de leurs armes étincelanles. 

Souvent, sur ces rocs ensanglantés qui dominent les flots sombr^ 
de l'Océan, la lune, jetant sa lumière pAle dans les rangs qu'éclair 
cissait la mort, a vu les soldats tomber et mourir. 

Alors bien des yeux affaiblis, qui ne devaient plus contempler 
l'astre éclatant du jour, se sont détournés du champ de bataille en- 
sanglanté pour contempler en mourant le disque iroid de la rei: 
des nuits. 

La noble race des seigneurs d'Alva est éteinte. Les tours de leur 
domaine se montrent encore au loin , parées du vernis des siècles ; 

(I) Premiers mots d'une épllre latine du Dante au peuple florentin. 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



85 



mais ces guerriers ne ponrsuiventpliis le daim dans les bois, ni l'en- 
iierai sur le champ de bataille. 

Mais qui fut le dernier des maîtres d'Alva, et pourquoi la mousse 
couvie-t-elle ses créneaux? Les pas des guerriers ne réveillent 
plus l'écho de ses voûtes qui ne répond qu'au sifflement de la brise. 

Et lorsque l'aquilon souffle avec le plus de violence on entend 
le long des galeries un son terrible qui ébranle les murs prêts à 
tomber en poussière. 

C'est l'haleine de la tempête qui agite le bouclier du vaillant 
Oscar : mais sa bannière ne flotte plus sur la muraille : son panache 
ne se balance plus sur sou casque. 

Angus avait béni le jour qui vit naître Oscar. C'était son premier- 
né. Les vassaux \inrent s'asseoir autour du foyer du chieftain pour 
saluer gaîment cette heureuse matinée. 

Les chasseurs ont percé de leurs flèches le daim des forets : le pi- 
broch fait entendre ses sons aigus, et pour égayer la fête des mon- 
tagnes, les airs guerriers se succèdent. 

Un jour, s'écriail-on avec transport, le pibroch annoncera le fils 
du héros, lorsqu'il précédera ses vassaux couverts du tartan de la 
tiibu. 

Une autre année s'écoule rapidement, et Angus devient père d'un 
second fils. Le jour de sa naissance fut encore un jour de fête; 
elle fut également célébrée par un joyeux banquet. 

Angus exerce ses fils à bander l'arc et à chasser le chevreuil sur 
les sombres collines d'Alva toujours balayées par les vents. Dans 
leurs courses rapides , Oscar et Allan devançaient leurs agiles lé- 
vriers. 

A peine sortis de l'enfance, ils sont déjà reçus dans les rangs de 
la guerre : ils savent manier légèrement la brillante claymore , et 
envoyer au loin la flèche retentissante. 

Les cheveux d'Oscar étaient noirs et flotlaicnt en désordre au gré 
delabrise; mais la tête d'Allan était ombragée dune chevelure blonde 
brillante et bouclée; et son front était pâle et pensif. 

O'^car avait l'âme d'un héros; la franchise rayonnait dans son 
gland œil noir. Allan avait appris de bonne heure à contenir sa 
pensée et à prodiguer de flatteuses paroles. 

Tous deux, oui, tous deux étaient vaillants, et la lance saxonne 
s'était souvent brisée sous leur épée. Le cœur d'Oscar était inacces- 
sible à la crainte, mais il connaissait déjà les émotions de l'amour. 

Mais l'âme d'Allan démentait la beauté de son corps ; elle était 
indigne d'une pareille enveloppe : sa vengeaiice était mortelle et 
frappait ses ennemis comme la foudre. 

Des tours lointaines de Southannon vint une jeune et belle châ- 
telaine; les terres de Kenneth devaient former sa dot : c'était la fille 
aux yeux bleus du riche Glenalvon. 

Oscar l'avait demandée pour sa fiancée, et Angus souriait aux 
vœux d'Oscar : l'alliance des Glenalvon flattait l'orgueil féodal du 
seigneur d'Alva. 

Ecoulez le son joyeux des cornemuses ! écoutez 1-3 chant nuptial ! 
Les voix relenlissent en douces mélodies, et se prolongent en chœur. 

Vo.iez flotter dansles salles du manoir d'Alva les panaches rouges 
des chevaliers. Les jeunes hommes sont revêtus de leurs plaids 
aux couleurs variées , et chacun d eux marche sur les pas de son 
chieftain. 

Ce n'est point la guerre qui réclame leur assistance; car la cor- 
nemuse ne joue que les airs de la paix : toute cette foule est assem- 
blée pour les noces d'Oscar : tous les chants invitent au plaisir. 

Biais où est Oscar? certes il est bien lard. Est-ce là lardent em- 
pressementd'un fiancé? Tous les hôtes, toutes les dames sontréunis: 
il ne manque qu'Oscar et son frère. 

Allan arrive enfin et prend place auprès de la fiancée : « Pour- 
quoi Oscar ne vient-il pas? demande Angus; où est-il? » Son frère 
répond : « Il n'est point venu avec moi sur la clairière. 

« Peut-être s'est-il oublié dans son ardeur à poursuivre le daim, 
ou ce sont les flots de l'Océan qui l'arrêtent... cependant la barque 
d'Oscar est rarement retardée. 

— Non , non! s'écrie le père alarmé , ce n'est ni la chasse ni la 
mer qui retarde mon fils : voudrait- il faire un tel affront à la belle 
Mora? quel obstacle pourrait le retenir loin d'elle ? 

« Chevaliers, courez à la recherche de mon fils! cherchez partout! 
Allan, va parcourir avec eux tous les domaines d'Alva : pars', je ne 
veux point de réponse jusqu'à ce que mon fils, mon Oscar soit 
trouvé. » 

Tout est en confusion. Des voix sauvages font retentir le nom 
d'Oscar dans les \ allées : le nom d'Oscar s'élève sur la brise mur- 
murante jusqu'à l'heure où la nuit déploie ses ailes sombres. 

Ce nom vient interrompre le silence des ténèbres; mais c'est en 
vain que l'écho le répèle : c'est en vain qu il résonne dans les brouil- 
lards du matin. Oscar ne paraît pas sur la plaine. 

Pendant trois jours, trois nuits d'insomnie, le seigneur d'Alva 
fouilla toutes les grottes des montagnes; puis il perdit tout espoir, 
et arrachant ses cheveux blancs, il s'écria : 

(( Oscar, ô mon fils!... Dieu du ciel, rends-moi l'appui de ina 
vieillesse ! ou si je dois renoncer à le revoir , livre son meurtrier à 
ma vengeance. 



« Oui, je ne puis en douter, les ossements de mon fils blanchis- . 
sent sur quelque roc désert. O Dieu ! l'unique grâce que je te de- f 
mande, c'est d'aller rejoindre mon Oscar! ' 

« Kt pourtant, qui sait? peut-être vit-il encore ! Arrière , ô déses- 
poir ! Calme -toi , ô mon âme! peut-être vit -il encore! ô ma vois, 
n'accuse point la destinée. Grand Dieu! pardonne-moi une prière 
impie! 

« Jlais s'il ne vit plus.pour moi, je vais descendre oublié dans la 
tombe; l'espoir de ma vieillesse est éteint pour jamais : de pareilles 
tortures peuvent-elles être méritées ? » 

Ainsi le malheureux père se livrait à sa douleur. Mais à la fin le 
temps, qui adoucit les maux les plus cruels, ramena le calme sur 
son front, et sécha les larmes dans ses yeux. 

Car au fond du cœur un sentiment secret lui disait encore qu'il 
retrouverait son fils : cette lueur d'espoir naissait et mourait lour- 
à-tour; et ainsi s'écoula une longue et douloureuse année. 

Les jours se succédaient : l'astre de la lumière avait parcouru de 
nouveau son cercle accoutumé; Oscar n'était pas revenu consoler 
la vue d'un père, et les regrets devenaient peu à peu moins amers. 

Car le jeune Allan lui restait encore, et c est lui qui faisait main- 
tenant toute la joie de son père; et le cœur de Mora fut bientôt 
gagné , car la beauté couronnait le front de l'enfant aux blonds che- 
veux. 

Elle se dit qu'Oscar était dans la tombe, et qu'AUan avait un vi- 
sage bien doux ; puis si Oscar vivait encore, une autre femme avait 
sans doute rempli son cœur inconstant. 

Angus déclara enfin que si une seconde année s'écoulait dans un 
espoir inutile, il mettrait de côté ses scrupules paternels, et fixerait 
le jour des noces. 

Les mois se succédèrent lentement, et enfin parut l'aurore dési- 
rée. Maintenant que cette année d'anxiété est passée, le sourire se 
joue sur les lèvres des amants. 

Ecoulez le son joyeux des cornemuses ! écoutez le chant nuptial! 
Les voix retentissent en douces mélodies , et se prolongent en 
chœur. 

Les vassaux en habits de fête se pressent au manoir d'Alva : leur 
joie bruyante éclate : ils ont retrouvé leur gaîté. 

Mais quel est cet hôte dont le front triste et sombre contraste avec 
la commune allégresse ? Sous son regard, le feu de l'àlre brûle avec 
plus de vivacité et jette des flammes bleues. 

Sombre est le uianleau qui l'entoure de ses plis; haute et rouge 
comme le sang la plume de son panache. Sa voix est pareille au 
mugissement précurseur de la tempête ; mais son pas est léger et ne 
lai.sse pas de traces. 

11 est minuit. La coupe circule parmi les convives : on porte gaî- 
ment la santé du jeune époux; les acclamations résonnent sous les 
voûtes, et tous s'empressent de répondre à cet appel. 

Soudain l'étranger se lève , la foule bruyante se tait , l'étonne- 
nient se peint dans les traits d'Angus , et les tendres joues de Mora 
se couvrent de rougeur. 

« Vieillard! >■ s'écrie l'hôte inattendu. « on vient de répondre à 
un toast ; tu vois que j'y ai fait honneur, et que j ai salué l'hymen 
de ton fils ; maintenant je réclame de toi la permission d'en propo- 
ser un autre. 

« Pendant qu'ici tout est dans la joie, pendant que chacun bénit 
le destin de ton Allan, dis-moi, n'avais-tu pas un autre fils? dis- 
moi ! pourquoi Oscar serait-il oublié ? 

— Hélas! répond, les larmes aux yeux, le père infortuné; ou 
Oscar s'est éloigné de nous, ou il est mort: et quand il disparut, 
mon vieux cœur fut presque brisé de chagrin. 

« Trois fois la terre a parcouru sa course annuelle depuis que la 
présence d'Oscar n'a réjoui mes yeux; et, depuis sa fuite ou sa 
mort, Allan est ma seule consolation. 

— C'est bien ! réplique le sombre étranger, dont l'œil farouche 
lance des éclairs. Je serais curieux de connaître le destin de ton fils; 
car peut-être ce héros n'esl-il pas mort. 

« Si la voix de ceux qu'il chérissait le plus venait à l'appeler, 
peut-être ton Oscar reparaîtrait-il : il pourrait ne s'être absenté que 
momentanément : les feux de mai (i) peuvent encore s'allumer pour 
lui. - ■ 

« Que la coupe s'emplisse jusqu'au bord d'un vin généreux et 
qu'elle circule autour de la table! Je veux que cliacun comprenne 
bien mon toast et v réponde ; je propose la santé d'Oscar absent. 

— De tout mon cœur, répliqua le vieil Angus en remplissant sa 
coupe. A la santé de mon fils! qu'il soit mort ou vivant, je ne re- 
trouverai jamais son pareil. 

— Bravement dit, vieillard; voilà une santé bue selon les règles. 
Mais , pourquoi Allan reste-t-il là tremhlant et immobile? Allons, 
jeune homme, bois à la santé de ton frère, et tiens ta coupe d'une 
main plus ferme. » x ' v 

La rougeur qui animait le visage d'Allan fit place lout-à-coup à 

(11 En Ecosse, on atlume le 1" mai de grands feux de joie appelés 
Beltane ou Beal-tain, ce que certains antiquaires traduisent par feux 
de Baal. 



8G 



LBS VEILLÊKS LlTTfiRAlUES ILLUSfRÉIîS. 



In prtloiir fl'mi «pi» iro ; <i Ift surtir da IrApo» dé«oulu d« son fW>nt 
•il piniKi't pl:ic(''«i> I't nipiilo^. 

Ti-nis fills il lr\a !i.i niii|ir On rail' ; Irnis fuis «os \!^\ivn si; rrfil- 
•*èrrnt h on lom-tiiM' l« bofd : cur tiiii* fuis il nviiil roin'ontir |i' rr- 
(taiil ilo liMiMiiprr (|iii m llxnit sur li- »ion nvcc iinr nifje iiiorlcllo. 

« Ksl-ci' (liiiio ainsi qu'un fri-m ncrui-ille \i: smivonir cliiiri d'un 
frÎTc? Si I'alTi-cliiin se fail ciiniialln- par de Iris !.ii,'ii03, comment 
dune se nianifrsilcril In rr.iinlf?» 

IvmmIl' p.'ir rironio de res paroles . Allan li;\o eiilln la coupe cl 
t.iriii': «rial ail rii'l ipTOsi-ar fill ici pour parlaper notre joji!. » 
Mi'is soudain iiiii» li-rreur secrète s'oinparo dc lui, el il laisse tomber 
le vaso bospilalii-r. 

" Il l'sl ici! il ciilond la voix de son nssa=s(n ! » s'i^crio un spec- 
tre fionil)rei|tli apparait loiil-à-coup.c Assiissin ! » a répélé l'écho des 
voùles, el ce cri se nii''le aii\ nuigisoineiUs de la leinnCle. 

I.rs llainlieaiix s'éteimienl : les guerriers reculent d'iiurreur, cî 
rélraiiL'iT a disparu Mais nu sein dc la finie ou roiiiari|uc un fiin- 
lAnie mMh d'un tarlaii vert, et dont la taille grandit d'une maniOro 
cU'ravanle. 

Il pnrio sur ses flancs un larjic liaiidrier; un panache noir se ba- 
lance sur sa tête : mais sa p.iilriiie nue laisse voir de lar^'es bles- 
sni-cs toutes roiipes dc snii^ et son u'il vitrifié a l'immobilité du 
lré|ias. 

Trois fois il sourit d'un air sinistre en fléchissant le genou devant 
Angus, et irois fois il fronce le sourcil en regardant un guerrier 
éleiidu |)ar terre et dont la foide s'écarte avec horreur. 

Les i-onlemenls du tonnerre se répondent d'un piMc à l'autre : la 
foudre écl ite dans les cicux : et le fanl<\ine disparaît dans la nuit 
orageuse, emporir- sur les ailes de l'ouragan. 

l-nllégresse a fui ; lo banquet est iiiternimpu. Qui .sont ces deux 
hiiinraes étendus sur le pavé de la salle t Angus a perdu l'usage de 
ses sens : cnlio on réussit à le rappeler it la vie. 

Mais pour Allan on appelle eu vain le médecin, eu vain on essaie 
d'ouvrir ses yeux h la lumière ; le sablier est vide : il a vécu : jamais 
Ail. m ne se relèvera. 

lion est venu ce sombre étranger? Qui étail-ilf C'est ce que nul 
inririel ne peut dire. Mais tous les vassaux out reconnu le faiilOme : 
c'était le spectre d'Oscar. 

I.e cadavre d'Oscar avait été abandonné sans sépulture dans la 
sombre valli''e de Gleulanar ; les vents soulevaient ses noirs che- 
veux ; et la flèche barbelée d'Allan était resiée dans son sein. 

L'ambition avait armé la main d Allan : les dénions avaient pi-élé 
des ailes h .«a flèche homicide ; l'euvic l'avait éclairé de sa torche et 
avait verse ses poisons dans son cieur. 

I.a flèche d'Allan a volé ra|iide. Ce sang qui coulo à grands flils, 
à (pii appariieul-il ? Le noir panache d Oscar est dans la pouss.ère, 
la llèche a bu son sang avec sa vie. 

Ln beauté do .Mcra avait se luit le cnur d'.Mlan ; son cœur blessé 
était devenu le cœur d un trailre. Hélas! pourquoi les yeux de la 
beauté, qui rosiiirent l'aiinjur, exciteiil-ils lime aux plus cruels 
forfaits I 

Ne voyer-vous pas là-bas c ;tte tombe solitaire , abri dos restes 
d'un guerrier? On la dislingue s\ la lueur du crépuscule : c'est le lit 
iiuplial il'.MIaii. 

Ce lieu maudit est loin , bien loin du noble moiiiiment qui con- 
tient les cendres glorieuses de sa famille. Sur la tomb'î d'Allan, on 
ne voit point flotter sa bannière, car il l'a souill:^ du sang dc son 
frère. 

Quel vieux ménestrel , quel barde aux cheveux blancs consen- 
tirait ."i chauler sur sa harpe les exploits d'.MIaii ? Los chants 
sont la récompense dc la gloire : mais quelle voix peut célébrer un 
ineiuiricr f 

Que la harpe reste immobile et silcncieuas! Que la main d'au- 
cun ménestrel ne vienne éveiller ses accord* ! La pensée du crime 
paralyserait sa main tremblante ; toutes les cordes de sa harpe fi-émi- 
raicnl jusqu'il se briser. 

Aucune ly''*i. aucun chaut de gloire ne célébrera son nom. L'ir- 
révocable malédiction d'un père, le dernier gémissement de la vic- 
time tombée sous son bras Iratricide : voilà tout ce que l'écho répète 
sur sa tombe. 



A MARION. 

Mai ion! pourquoi C(! front pensif? Quel déïoill de la vie s'esi 
emparé de loi? Banni» cet air de tristesse : le chngiin ne sierl pas 
à la beauté. Certes, ce n'est pas l'amour qui trouble Ion repos • c ir 
l'amour est inconnu ii ton cnuir. Il .«c montre dan« les fosseiic's ,|i 
sourire, dans une larme liiiiid; et .sous une p.inpicre volupliie iv 
mais il luit lom d un froid sourcil qtii se fronce. Reprends donc t.i 
Mvai-ilé prem ère: quelques-uns t'aimeioiit, et Ions vont 1 a.lmiici- 
Tant nu on IH verra cul air glacial, on n'nurtt (wur toi que do 
I ludilTercnce. Si lu veux iWor I inconslancî iLs eœura, souris du 
moins ou fus semblaut do sourire: des \eux çuuime l-s li<"MS »ic 



sont pus dratin^s h cacher leurs prunelles «oim le volIc tic la rnn- 
traiule; malgré loi-in^nie. ils lancent h la dérob.''i' de.« nyon<i pleins 
l'o clinnnc. 'Tes lèvres .. mais ici ma mus ■ mwlcsti» il dl mrt refuser 
chnsifmeiii son aille: vnil.'i qu'elle rou/it. fiit la révérence, fronce 
le sourcil... bref, elle craint qu'un pareil sujet n'enflamme trop mon 
style; cl la voilà qui. courant api+s la raison . ramène ?i propos la 
pnidencc. Je me bornerai donc h dire (ce que je pen^^e c est une 
aiilre question j (|iie rr^ lè\res t\ charmante» h \oir ont été faites 
pour un meilleur emploi que !'ifoni>'. Si mon conseil n'est poid cn- 
veliqipé de formes gracieuses , Il est au moins désintéressé : je le 
donne dans ces vers s ins arl des conseils oil la naticrie n'entre (lour 
rien. Tu peux les considérer comme ceux d'un frère; camion ca-ur 
s'est donné à d'autres . ou . imur mieux dire , inhabile à tromper, il 
se partage entre une douzaine de beautés. Adieu. Marion! Je t'en 
conjure, ne délaiLne pas cet avis quelque déplaisant qu'il le pa- 
raisse ; el. pour ne pas t importuner davan'aue de mes remontrances, 
j ! le dirai seuleiuèui quelle est notre opinion, h nous autres hom- 
mes, sur le doux empire de la f ■mmc. t,)uelque admirati >n que nous 
inspirent de beaux yeux bleus, des lèvres ros.s , les boucles d'une 
ondoyante chevelure, capricieux et incoiislanls que nous sommes, 
tout cela ne suffit point pour nous fixer. i:c n'est point être Irnp sé- 
vère que dédire : tout cela ne fait qu'une jolie peinture. Mais veux- 
tu connaître la chaîne secrète ipii nous attache en esclaves soumis 
à voire char, qui nous courbe dcNaut ions comme devant les reines 
de la création? Celle chaîne, en un mot, c'est la vliacité , la vie. 



A LA FRUME. 

O femme! Icxpérience devrait m'avoir appris que le voir c'est t'ai- 
uier; elle devrait m'avoir appris aussi que tes plus fermes promes- 
ses lie sont que néant ; mais si lu parais devant moi dans lé- 
clal de laboaulé, j'oublie tout pour t' adorer. O mémoire! pre- 
mier de tous les biens quand on espère et qu'on possède eue ire: 
don funeste au contraire pour tous les amaiiLs, quand l'espérance 
s'est envolée, ([uaud la passion est éteinte. Femme! chère el bcl!e 
enchanteresse. combie:i une iime noiico est docile à le c;-oire ; 
comme il bal, le cœur dc I adolescent qui contemple pour la pre- 
mière fois ces yeux qui nagent dans un brillant azur, ou qui lancent 
l'étincelle de leur prunelle noire, ou dont le doux rayon perce sous 
des sourcils bruii-clair. Avec quel empressemenl nous ajoutons foi 
aux serments delà beauté; avec quelle confiance nous accueillons 
ses promesses. Insen.sés! nous croyons fermement que cela durera 
sans fin, et en un seul jour elle a changé. Oui. ce mit sera élerucl- 
lement vrai : « Femme , les serments sont écrits sur le sable. » 



Sl'R DN liWMEN- DB COLLÈGE (1806). 

Dominant toute la foule et entouré de ses pairs, Magnus lève un 
front lasle et sublime : assis dans son fauteuil officiel, on dirail un 
dieu, pendant que, nouveaux ou vétérans, tous les élèves Ircmbleol 
au moindre signe de sa volonié. Dans le silence profond et sombre 
qui l'cnloire , sa voix tonnante ébranle le dôme sonore, et fléh-il d'Un 
bl;\mo sévère les pauvres diables qui ont p:\li sans succès sur les 
problèmes des mathématiques. 

Heureux le jeune homme h chcv.M sur les axidmes d'Kuclidc. ne 
fill-ii qu'un ;\nc en toiiie autre chose ! heureux qui. à peine capali' 
d'éi rire une ligne en bon anglais, scande des vers atliqucsavec !'■ 
l'aplomb d'un érudii \ Qu'importe qu'il ignore couunenl ses pères ■ 
versé leur sang pendant nos discordes civiles, ou dans ces jours j,!.. 
rieux où Kdonaid guidait contre ri:cos=c ses bataillons inliv|iid ■- 
où Ile !ri foulait à ses pieds lorgucil de la France ! Il ne sail ce qu 
c'est que la Grande-l'.harle; mais il connaît pcrtiucinmeni la légis- 
lation Spartiate , et s'il n'a jamais ouvert un Blacksiopc. il vous dira 
quels éilils promulgua l.ycurgne : Il sait à peine le imiu du bardo 
des rives de I Avon , mais il vante en revanche la gloire impérissa- 
ble du tbéitlredes Grecs. 

Tel est le jeune hoiunie au savanl mérite duquel on destine les 
honneurs clas.<fiqiios, les médailles, les b>iurscs, el peul-êlrc nu'n 
le prix de déclamaliou. sil lui convient de pn-tendre à une si h;i 
récompeus". .Mais! hélas! nul oraleur \ulgairc ne peut espci.. 
d'obtenir la coupe d argent si convoitée jiar tous. Non pas nue n .^ 
maîtres soient bien exigeants eu fait délmpience : ils ne ilemaii 
dent pas le slile brillant de roralcur d'Athènes, ou le noble leu il 
Tullius. La clarté, la chaleur, n'ont rien à faire céaus; car noi; 
but à nousn'esl point deconvaiucro Que d'aulrcs orateurs lenient .: 
plaire à leur auditoire, nous parlons piuir notre propre airtuseuicir 
et non pour émouvoir la luule; une p.salmoilic murmurante, enlu 
la (Tiaillerie et le ton gémissant, voilà ce quicomiçul à n ilro gr.i- 
vité. Surtout gardez-vous d'ajouter à la parole l'éloqueucc du geste : 



I 



OEUVRES COMPLÈTES DE LOUD BYIION. 



87 



leplusléger mouvcnirrit du corps ou dos bras scandaliserait le doyen; 
i;là sa SLiilcloiis les gradués, bondissant sur leurs sièges , ne man- 
queraient pas de ridiculiser ce qu'ils ne sauraient imiter. 

l'our obtenir la coupe promise , gardez constamment la même 
posture; ne levez point les yeux, ne vous arrêtez jamais ; dites tou- 
jours, n'i'iiporle quoi, pourvu qu'on ne puisse vous entendre. Con- 
tinuez votre débit sans reprendre haleine ; qui parle le plus vile parle 
le mieux, et entasser le plus de mots dans le plus court espace de 
temps, c'est s'assurer le prix de la course oratoire. 

Les (ils de la science , apfès avoir obtenu des récompenses pa- 
reilles, peuvent goùler un indolent repos sous les doux ombrages 
de Granta; mollement étendus parmiles roseaux des rives du Cam, 
ils y peuvent dormir inconnus, vivre inhonorés et mourir sans qu'on 
les pleure. Tristes comme les tableaux qui décorent leurs salles, ils 
croient tout le savoir humain renfermé dans l'enceinle de leur col- 
lège. Grossiers dans leurs manières, esclaves d'une solte étiquette, 
ils afTectent de mépriser toute composition moderne, et placent les 
conimenlaires de Bentley, de Brunck et de Porson, beaucoup au- 
dessus des poêles que ces critiques ont commentés. Yains de leurs 
honneurs académiques , lourds comme la bière dont ils s'cnivrerJ, 
insipides comme leurs froids jeux de mots , ennuyeux comme leurs 
leçons, ils ne s'émeuvent (pie pour leure intérêts ou ceux de IEgli.se 
Courtisans empressés du pouvoir, ils s'inclinent devant lui avec un 
sourre suppliant, tant qu ils voient reluire de ce côlé les mitres 
qu ils convoitent; mais que dans un orage politique lliomnie d'Etat 
soit renversé, ils seuquerront de son successeur pour lui portiir 
leur hommage. Tels sont les hommes commis à la garde du trésor 
des sciences : tels sont leurs travaux et les récompenses qu ils am- 
bitionnent. On peutaflirmer, en tout cas, que le prix n'excède guère 
les efforts qu'il a demandés. 



Celait après la terrible journée de Pultawa. alors que la fortune 
abandonna le roi de Suède. Au loin , le sol était jonché des cada- 
vres d'une armée qui avait livre son dernier comhal. La puissance 
et la gloire, infidèles comme les hommes dont elles sont les klnU'n 
étaient passées du côté du czai- triomphant , et les murs de Mnscoj 
n'avaient plus rien à cramdre... jusqu à ce jour du moins, plus som- 
bre et plus terrible , juscju'à cette année plus mémorable qui de- 
vaient livrer au massacre et à la honte d une défaite une armée 
plus puissante et un nom [ilus illustre encore : naufrage plus terri- 
ble, chute plus profonde ; revers d'un homme, coup de foudre pour 
l'Europe ! 



Telle était la fortune de la guerre; Charles, blessé, avait enfin 
appris à fuir : la nuit, le jour, il traversait les campagnes et les 
fleuves, lout couvert du sang de ses propres sujets; car des milliers 
d biimmes avaient péri pour favoriser cette fuite, et pas une voix ne 
s'éiait élevée contre l'insatiable ambitieux , à celte heure d'humi- 
lialion oiila vérilé n'avait plus rien à craindre du pouvoir. Le che- 
val du roi avait été tué : Giela lui avait donné le sien, et était allé 
mourir pr^-onnier chez les Russes. Cette seconde monture manque 
également après plusieurs lieues de vaines fatigues supportées avec, 
courage ; el c'est dans la profondeur des foièls. sous le feuillage tles- 
j quelles les feux de bivouac sont à pgine visibles , tandis que ceux 
j des ennemis éclairent la plaine à l'entour, c'est là qu'un roi doit 
1 enfin étendre ses membres fatigués. Est-ce pour de tels laur'ers, 
pour un tel repos, que les nations doivent épuiser leurs forces ? Ac- 
cable parla doub-ur elles fatigues, on le couche au pied d'un arbre- 
le sang de ses blessures est figé : ses m-mbres sont engourdis ; là 
nuit pèse froide el sombre ; la fièvre qui agite son saiigliii refuse' un 
,rsBnl instant de ce sommeil qui lui serait si nécessaire. Au milieu de tout 
cela, le monarque sufiporte royalement sa cluite, et dans ces extro- 
mitcs pénibles, il fait de ses douleurs les va.ssales de sa volonté : elles 
restent silencieuses et soumises, comme les nations l'éiaieut na- 
guère autour de lui. 

III. 

Quelques chefs l'accompagnent!... Hélas! qu'ils sont peu nom- 
breux, cesdébris d une seule défuite , mais débris héroïques et fidèles, 



Tristes et muets, tous s'étendent par terre auprès du monarque et 
de sa monture; car le danger met au même niveau 1 h immc et son 
servileiir : tous ont les mènes besoins. Parmi eux , Mazeppa s'a- 
vance et prépare sa couche sous un chêne... vieux et robuste comme 
lui : c'est l'helmao de l'Ukraine, le guerrier calme et intrépide. 
Mais d'abord, bien qu'exténué par une longue course, le prince des 
Kosaks panse sou coursier, lui fait une litière de feuillage, peigne 
sa crinière et ses fanons, desserre la sangle, ôte la bride ; et se ré- 
jouit de le voir bien man.^er ; car jusqiie-lfi il avait craint que son 
coursier fatigué ne refusai de brouter (herbe humide de la rosée de 
la nuit. Mais le noble animal était vaillant comme son maître, et 
peu difficile en fait de vivre et de coucher. Plein de feu et docile à 
la fois, il ne se refusait à rien. En vrai coursier tartare, velu, airile, 
vigoureux, il emportait son cavalier comme le vent, obéissait à sa 
voix, accourait à son appel elle reconnaissait entre tous : fût-il en- 
touré de milliers d'hommes, par une nuit sans étoiles, depuis le 
coucher du soleil jusqu'à l'aube, il eût suivi son maître comme le 
faon suit sa mère. 

IV. 

Ces devoirs accomplis, Mazeppa étend sur la lerre son manteau, 
et appuie sa lance contre le chêne; il examine si ses armes sont 
encore en bon étal et n'ont pas souffert de la longue marche du 
jour ; si le bassinet est encore garni de poudre , et si la pierre el les 
re3sor:s fonclionneul comme il faul; il manie la garde et le four- 
reau de son sabre, el regarde BÎ le ceinturon n'est point endom- 
magé. Alors seulement le vieux guerrier tire de son bavresac et de 
son bidon ses provisions chélives, dont il oûre le loul ou partie éhi 
monarque et à sa suite, avec infiniment moins de cérémonie que 
u'en feraient de^ courtisans à un banquet. Charles, en souriant, ac- 
cepte du geste ce frugal repas, pour afficher une gaiié qu'il n'éprouvé 
pasau fond ducœur, et se montrer au dc,<sus des souffrances et des re- 
vers. Alors il parle ainsi : « De toute notre Irouiie, com posée de gens au 
cœur ferme , au bras vigoureux , également aguerris aux e,?c;irmou- 
ches, iila march ', au métier de founageur, il n'en est pas de moins 
bavard el de plus actif que toi, Jlazeppa : depuis Alexandre on n'a 
point vu surla lerre un couple au-^si bien assorti que toi et ton Bucé- 
phale ; toute la gloire de laScytbie s'incline devant la tienne, quand 
il s'agit de franchir oa les plaines ou les flots. — Maudite soit l'école, 
répondit Mazeppa , où j'appris à monter à cheval ! — Eh ! pourquoi 
donc, vieil hetman , reprit le monarque, puisque les leçons tout si 
bien profilé? — < e serait une longue histoire, dit le (Cosaque, et 
nous avons encore bien des lieues à faire, et plus d'un coup à don- 
ner ç\ el là, coiilre un ennemi dix fois plus nombreux, avant que 
nos chevaux puissent broutftr à leur ai.se sur l'autre bord du rapide 
Borvslhènes; d'ailleurs, sire, vos membres doivent avoir besoin de 
repos : je servirai de véJelte à votre esi-orte. — Je veux abstdu 
nient , répliqua le roi de Suède, que tu me contes ton histoire, et 
peul-silre eu obîiendrai-je le bienfait du sommeil; car en ce moment 
c'est en vain que mes paupières l'appellent. — Eh bien! Sire, dans 
cet espoir, mes souvenirs vont se reporter à soixante-dix ans d'ici. 

« .rélais, je crois, dans mon vinglième printemps... oui, c'est 
cela... Casimir était roi... Jean Casimir... j'ai été son page pendant 
six ans : un savant monarque , ma foi ! et qui ne ressemblait guère 
à Votre Majesté : il ne faisait pas la guerre, et ne s'inquiétait pas de 
conquérir de nouveaux royaumes pour les perdie bientôt après ; et 
sauf les débals de la diète de Varsovie , son règne s'écoula dans un 
repos fort inconvenant. Non qu'il manquât de moyens de se tour- 
menter : il aimait les muses et les femmes; et quelquefois toutes ces 
femelles sont si fantasques qu'il aurait voulu cent fois être à la 
guerre. Mais bientôt son courroux se calmant, il prenait une nou- 
velle maîtresse ou un nouveau livre; puis il donnait des fêles prodi- 
gieuses... Tout Varsovie accourait autour de son palais pour con- 
templer sa cour splendide, et ses dames, et ses généraux, et lair 
princier de tout cela : c'était le Salomon de la Pologne... à ce que 
disaient les poèltîs, un seul excepté, lequel, n'ayant point de pen- 
sion , fit une satire, et se vanta de ne point savoir daller. <;'était 
une cour de jouteurs el dbislrioas oii chacun s'essayait à rimer : 
moi-même j'accouchai un jour de quelques vers, et mes odes étaient 
si.;nées : « Le dé.sespéré Thyrsis. » 11 y avait là un certain palatin, 
un comte de haut et antique lignage, riche comme une mine de sel 
ou d'argent, et fier, vous pouvez le penser, comme .s'il fût desrendu 
du ciel même. 11 était si bien pourvu de noblesse el déçus, que peu 
de gens au-dessous du trône pouvaient lui disputer le pas ; et à força 
de couver des yeux ses trésors, de méilitersur sa généalogie, détail 
arrivé à une cerlaine confusion d idées, produit d'une tète un peu 
faible,' et il prenait le mérite do ces deux choses pour le sien. Or, 
sa femme n'était pas tout-à-foit de cette opinion : plus jeune que 
i lui d3 trente ans, son joug lui devenait de jour en jour plus insup- 
■ portable ; et après beaucoup de désirs, d'espérances et de craintes, 
après quelques larmes d adieu à la vertu, une ou deux nuits agitées, 
certains coups d'œil ji-lés sur la jeunesse de Varsovie, et des chan- 
sons et des danses, elle n'attendait plus que l'occasion ordinaire, 
un de ces acctdeals qui attendrissent its beautés les plus froides 



Kft 



LBS vDiLLÊi^s LrrTi^:uAiiu-:s iLi.LSini^.iiS. 



pour Héooror le romlp <\f litres noincaiix qui, dit-on , sont un pas- 
M'porl pour les cicix d dniil , chose étrange, se vanlent rarumciit 
ceux qui en sont le mieux pourvus. 



« J"('lnis alors un paillard de bonne mine : h soixante-dix ans, on 
me pardonnera bien de dire que , dans mes jeunesnnnées, il y avait 
peu d hommes ou de parrons, vassaux ou ehcvalii'rs. qui juissent 
me le disputer en frivoles açréments; car j'avais la lorce, la jeu- 
nesse, la palté , un visage qui n'était pas celui (|iie vous vo.vc/.. mais 
aussi gracieux qu'il est maintenant rude et auslcrc : car le temps, 
les soucis, les combats, 
en labourant mon front 
en ont conmic elTacé mon 
8me ; au point que je 
serais renie par parents 
et cousins qui, m'ayant 
connu autrefois, me ver- 
raient tel que je suis à 
présent ; au reste , ce 
changement s'est opéré 
longtemps avant que la 
vieillesse eût écrit son 
nom sur mes traits. Ma 
force, mon courage, mon 
iotclligcnce , vous le .sa- 
vez , n'otit point décliné 
avec les ans, sans quoi 
je ne serais p,is ici à celle 
heure, vous contant de 
vieilles histoires sous un 
arbre, n'ayant pour pa- 
villon qu'un ciel sans é- 
toiles. Mais poursuivons: 
la beauté deTbérésa... il 
me -semble la voir passer 
sous mes yeux, entre moi 
et cette toulTe de châtai- 
gniers, tant son souvenir 
est encore vil et chaud ; et 
pourtant je ne puis trou- 
ver d'expressions pour 
vous dire comment elle 
était faite, celle que j'ai- 
mais tant. Elle avait cet 
œil asiatique, fruit du mé- 
lange de la racf: des 
Turcs, si voisine de nous, 
avec notre sang polonais; 
mais de cet œil, sombre 
comme le ciel sur nos 
têtes, il s'échappait une 
lumière tendre comme le 
lever de la lune à l'heure 
de minuit Grands, noirs, 
nageant au milii'u d'un 
courant de clartés dans 
lesquelles ils semblaient 
se iundre , ces yeux é- 
taient moitié langueur, 
moitié tlamme, mais tout 
amour, comme ceux des 
martyrs (jui se lèvent 
pleinsde ravissement vers 
le ciel au moment où ils 
expirent sur le bûcher , 

comme si la mort était pour eux un délire. Son front était pareil 
à un lac par un beau jour d'été, tout transparent et pénétré par 
les rayons du soleil, quand les vagues n'osent murmurer et que le 
ciel se mire à sa surface. Ses joui-s et ses lèvres... mais pourquoi 
en dire davantage? je l'aimais alors... je l'aime encore à pré.<ent ; 
et ceux qui me ressemblent aiment avec une farouche énergie, dans 
la prospérité comme dans le malheur : ils aiment jusque dans leurs 
fureurs; au sein de la vii illesse, ils sont poursuivis pari ombre vaine 
du passé... Tel sera Mazeppa jusqu'au dernier jour. 



VI. 

a Nous nous rencontrons... nos regards se croisent je la vois 

?t je soupire : elle ne me parle pas, et pourtant elle répond. Il v 
a des milliers d accents et de signes, que nous entendons, que 
nous voyons, tnais que personne ne peut déOuir étincelles 




Nous glissions comme le vont, laissant en arrière les buissons, 
las arbres el les loups... 



involontaires de la jicnsée , qui s'échappent du cœur oppressé 
et forment un étrange langage au^si mystérieux qu'expressif : an- 
neaux de cette chaîne brûlante qui unit à leur insu de jeunes 
CdMirs et déjeunes Ame»; fil électrique qui, par une vertu secrète, 
sert de conducteur h une Qammc dévorante, je la vis et je sou- 
pirai... et je gémis en silence , me tenant, non sans peine, dans les 
limites de l.i réserve. Enfin, je lui fus présenté, el nous pûmes nous 
entretenir de temps .'i autre sans eiciler le soupçon. Alors brillant 
de mexpliquer. je résolus de le faire; mais la voix faible et trem- 
blante expirait sur mes lèvres. Un jour" enfin... Il est un jeu, passe- 
temps insignifiant et frivole, avec lequel on trompe l'ennui de la 
journée, c'est... j'en ai oublié le nom... el nous fùnns runiluils à y 
jouer par quelque circonslauce bizarre que je ne me rappelle plus. 

Je me souciais peu de ga- 
gner ou de perdre: il me 
suffisait d'être près d'elle, 
d'entendre et de voir celle 

que j'aimais lant Je 

1 observais comme une 
sentinelle 'puissent les 
nôtres veiller aussi bien 
par celte nuil sombre), 
quand je crus voir, el 
je ne me trompais pas , 
qu'elle était pensive , ne 
songeait nullement à son 
jeu , et demeurait insen- 
sible h la perte ou au 
gain ; el cependant elle 
continuait à jouer pen- 
dant des heures entières, 
comme si son désir l'eill 
enchaînée à celle place, 
mais dans un tout autre 
but que celui de la par- 
tie. Alors une pensée ra- 
pide comme léclair tra- 
versa mon cerveau : c'est 
qu'il y avait dans son air 
quelque chose qui me di- 
sait de ne pas désespérer ; 
el sur celle pensée les mots 
sortirent de ma bouche , 
dans toute leur incohé- 
rence naturelle... je de- 
vais être peu éloquent; 
cependant elle m'écou- 
ta... C'est as,sez, me dis- 
je , qui écoute une pre- 
mière fois écoutera une 
seconde ; son co'ur n'est 
certainement pas de gla- 
ce, et un refus n'est pas 
irrévocable. 



VII. 



« J'aimai et je fus ai- 
mé... On prétend, sire, 
que vous n'avez jamais 
connu ces douces faibles- 
ses : s'il en est ainsi, jo 
dois abréger le récit de 
mon bonheur cl de mes 
souffrances; il vous sem- 
blerait absurde et fri\ole: 
mais tous les hommes 
ne sont pas faits pour régner, soit sur leurs passions seulement, soit 
comme vous, h la fois sur eux-mêmes el surdesnaiinns. Je suis, .ou 
plutôt je fus... prince, chef de plusieurs milliers d hommes: j'ai su 
les conduire au plus fort du péril el du carnage: mais je n'ai jamais 
s^i exercer autant d empire sur moi-même. En résumé, j'aimai el je 
fus aimé; certainement c'est un heureux destin , mais celle félicilé, 
lorsqu'elle est à .son comble, aboutit au malheur. Nous nous réunis- 
sions en secret, el l'heure qui me conduisait dans ses bras était atten- 
due avec une impatience fiévreuse. Mes jours et mes nuits n'étaient 
rien : tout disparaissait pour moi, excepté celle heure à laquelle nia 
mémoire ne trouve rien h comparer dans le long intervalle qui sé- 
pare l'enfance de la vieillesse. Je donnerais l'Ukraine pour revivre 
de pareils inslanls. pour être encore le page, l'heureux page, posses- 
seur de ce cœur aimant el de sa bonne épée, el n'ayant pour toutes 
richesses que ces dons de la nature, la jeunesse el la santé. Nous 
nous réunissions en secret • el selon quelques-uns, le secret double 
le bonheur. Je ne l'entends pàs ainsi : jauraisdonne ma vie pour 



CEDVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



89 



pouvoir seulement l'appeler mienne à la face de la terre et des 
cieux ; car j'ai longtemps souffert de ne la posséder que par une 
sorte de larcin. 

VIII. 

« Tous les yeux sont ouverts sur deux amants; ils l'étaient sur 
nous. Eu df telles occasions le Diable devrait être civil... le DIalile!... 
j'allais lui faire injure : ce fut probalilcment quelque saint malen- 
contreux qui, ne pouvant rester en repos, donna cours ii sa pieuse 
bile. Quoi qu'il en soit, par une belle nuit, des espions apostés 
nous surprirent et s'emparèrent de nous. Le comte était pire qu'en- 
ragé : je me trouvais sans armes; mais eussé-je été couvert d'acier 
de pied en cap, que faire 
«outre tant d'ennemis ? 
La chose se passait dans 
le voisinage de son cli<\- 
teau, bien loin des cités 
et de toute aide, et vers 
la pointe du jour. Je crus 
bien que je n'en verrais 
plus un second, et que 
tous mesmoments étaient 
comptés : donc après une 
prière adressée à la mère 
du Sauveur et peut-être 
à une couple de saints, 
je me résignai à mon sort. 
On me condui.'.it à la por- 
te du château : je ne sus 
pas ce qu'on avait fait de 
Thérésa, et depuis lors 
nos destinées furent sé- 
parées. Le fier palatin , 
comme bien vous devez 
penser, n'était pas de bel- 
le humeur; et, certes, 
il avait ses raisons pour 
cela : mais ce qui mettait 
le comble à sa rage, c'é- 
ta,it le désordre qu'un pa- 
reil accident pouvait met- 
tre dans la future généa- 
logie de sa race ;il ne pou- 
vait concevoir qu'une pa- 
reille tache vînt souiller 
son écusson , à lui qui 
était de si antique nobles- 
se ; car se croyant le pre- 
mier de tous les hommes, 
il pensait l'être aussi aux 
yeux des autres , et sur- 
tout aux miens. Et pour 
un page , morbleu!... si 
c'eût été un roi, du moins, 
il eût pu se résigner à la 
chose : mais un polisson 
de page... Je ne saurais 
peindre sa fureur; mais 
j'en sentis bientôt les ef- 
fets. 

IX. 




« Qu'on amène le che- 
val?» Le cheval fut ame- 
né : c'était vraiment un 
noble coursier, un tar- 

tare de l'Ukraine , paraissant avoir dans ses membres toute la 
vilesse de la pensée ; mais sauvage comme le daim des forêts , in- 
dompté, et ne connaissant ni la bride ni léperoii : il avait été pris 
la veille même. Hennissant, la crinière hérissée, résislant avec 
fureur, mais en vain, tout écumantde terreur et de rage, l'enfant 
du désert est amené près de moi ; des mains serviles s'ei}i]M-tssent 
de m'attacher sur sou dos par les nœuds redoublés dune cour- 
roie; puis on le K^clie soudain, en l'excitant d'un coup de fouet: 
En avant! en avant!... et nous voilà lancés : les torrents sont moins 
rapides et moins impétueux. 



« En avant! en avant!... Je ne respirais plus : je ne pus voir de 
quel côté le cheval précipitait sa course. Le jour venait seulement 
de paraître; et il poursuivait sa carrière écumante : en avant! en 
avant!... Le dernier son humain que je pus entendre, au moment 



. Le voilà couché et poussant son dernier souffle, le regard vitreux, 
les membres encore]fumants et immobiles... ^3 ;>^ 



ou jetais emporté ainsi, loin de mes ennemis, fut le rire féroce de 
ces lâches esclaves qui. .iprès quelques insiants de cette course dés- 
ordonnée , arriva à mon oreille sur le souffle du vent. Saisi d'une 
rage soudaine, je dégageai ma tète en bri.sant le lien qui, à la place 
des rênes, m'attachait à la crinière de l'animal ; et me redressant à 
mi-corps, je hurlai une malédiction vers eux. Mais parmi le bruit 
du galop de mon coursier, qui retentissait comme un tonnerre, ils 
ne l'entendirent pas ou n'y tirent point attention. J'en suis fâché!.. . 
car je voudrais au moins leur avoir rendu leurs insultes. Du reste, 
ils l'ont payé cher plus tard : de tout ce château , avec son por- 
tail, son pont-levis et sa herse, il ne reste point une pierre, une 
barre de fer ou de bois , une trace même de fossé ; dans tous les 
champs qui en dépendaient on ne trouverait pas une touffe d'herbe, 

sauf celle qui pousse oii 
se trouvait le foyer de la 
grande salle : et l'on y 
passerait bien des fois sans 
se douter qu'il y ait eu 
jamais là un donjon. J'ai 
vu ses tours dévorées par 
la tlamme,ses créneaux se 
^ fendre avec un craque- 

ment , et le plomb fondu 
couler comme la pluie 
du toit embrasé et noirci : 
l'épaisseur de ses murail- 
les ne l'a point mis à l'a- 
bri de ma vengeance. Ahl 
dans cet instant lerrible, 
où ils me lançaient, com- 
me sur un éclair, versune 
deslruclion certaine , ils 
ne se doutaieut guère 
qu'un jourje reviendrais 
avec dix mille lances , 
remercier le comte de son 
incivile cavalcade. Ils me 
jouèrent un vilain tour 
quand , me liant sur les 
flancs de leur coursier é- 
cumant, ils m'abandon- 
nèrent à sa course vaga- 
bonde; mais , enûn , je 
leur en ai rendu un qui 
valait le leur; carie temps 
ni\elle toutes choses , et 
pourvu que nous sachions 
atlendre l'heure, il n'est 
pasdepuissance humaine 
qui puisse échapper aux 
patientes reclierches et à 
la huigue persévérance de 
celui qui couve ses inju- 
res comme un trésor. 



XI. 



« En avant! en avant! 
nous volions sur les ailes 
du vent, et nous laissions 
derrière nous toutes les 
habitations des hommes; 
nous passions comme des 
météores dans la nue , 
quand la lumière boréale 
\ieut dissiper la nuit en 
faisant péiiller ses traî- 
nées d'étincelles. Sur notre route , ni ville ni village... mais une 
plaine stérile qui s'élendait au loin, bordée par une noire forêt; et 
sauf quelques forteresses, bâties pourarrètcr les invasions des Tarta- 
res, dont j'enfrevoyaisà peine les créneaux sur le sommetdesmonta- 
gnes : aucune trace humaine! Un an aujiaravant une armée tur(|ue 
avait passé par là et sur le sol sanglant foulé par les chevaux des 
spahis, toute verdure disparait. Le ciel éiait sombre, triste etgrisàtre, 
et la brise rasait la terre avec des gémissements auxqueisj'aurais ré- 
pondu par les miens, si notre coiu'se n'avait été tellement rapide, en 
avant! en avant! qu'il m'était impossible de soupirer ou même de 
prier. Une sueur froide coulait de mon front comme une pluie sur 
la crinière hérissée du cheval qui, henni.ssant toujours de rage et 
de terreur, poursuivait son vol rapide. Quelquefois je me flattais 
qu'il allait ralentir sa course; mais non, le poids de mon jeune corps 
assujéti sur ses reins était bien léger pour un animal dont la colère 
doublait les forces : ce n'était pour lui qu'un aiguillon. Chaque 
mouvement que je faisais pour dégager de leurs liens mes membres 



Oft 



LES VEILl/.h» I.ITTIsRAII'.ES ll,l,US1RI>ES. 



onllrs ol (IniiloMrnix niieinTilflil s.i fureur cl son rtTnii. J'o^savai tin 
fniri! rnlonilrr' nm vnix . ellft élnil basse el faillir, mais co fill roni- 
iTio si J'avais frnpi'i' laniriKil iln fiiirl • fr*' • i'i<aiil ii iii<'» npcenls. 
11 sciiililail cnliMiilrc i'l'i-lal sninlaiii do la Iriiinpi'llc. Ci'iciiilant W 
saiip ijiii siiniLiil lie Inns iiips iiiiMiilni •< luinir-clail mes omii'i's el 
les ri'5-irrail eiif nrc ; el inio !- <if plus liti11aiiUM|iip l.i llauiiiic iiii!-nii; 
<lévorall inn gorge et ma longue. 



n Nous approchions ilc la fori^l snuvapc : elle (^lail si vaslc que 
iraucun pAi^ je n'en pus d^niuvrlr les limites. Çh el là s'élevaient 
(li's arhivs antiques (pu- n'auraient pu faire plover les vents les plus 
vii»l"nls qui aeeourent en hurlant «les «léserls de la Sihéri'^ cl ilê- 
pnliilli'nt en pas^ailles hoi^; de lour feuillage Mais ces arhrcs étaient 
rares, et I inlervalle qui les séparait élait rempli de liuissiuis 
je\ines cl \erdi>>anls, dans loiil le luxo de leur pariu'c annuelle cl 
non cneorealleintsparccs hrisesd'automne qui, frappant de mort le 
feuillage lies fiii(Vt< cl chanpeant la eouleiir des arbres en uii" rou- 
peur niorlelle. les font ressembler h des eadavrc^san/lauls et étendus 
sur le champ de bnlaille. après qu'une lonpue nuit d hiver a jeté ses 
frimas sur ces léles sans sépulture, si froides etsi rigiiles, que le bec 
du enibeau frapperait leurs jnuesjrlacées sans les pcuivoir entamer. 
(1 élait un sanva-'c désert loul couvert de broussailles oti se mon- 
Iraienl lanlôi un ehiltaiu'uier, taiibjl un chêne robuste ou un pin, 
mais h une prande distance les uns des autres... et fort heureuse- 
ment pour moi, car mon sort eût été tout autre. Les broussailles 
pliaient devant nous ?ans déeliirer mes membiesct j'eus la force 
de supporter mes blessures déjà ligécs par le froid. Mes liens me 
paranlissaieni du danperde tomber nous glis,sions comme le vent 
îi travers le feuillage, laissant en arriére les buissons, les arbres et 
les loups : car la nuit j'entendis ces animaux sur nos traces, leur 
troupe totichail presque nos talons: ils avaient ce palop prolongé 
capable de (aligner la fureur <les limiers et l'ardeur du chasseur. De 
quidipip c(Mc que se diripeAl notre vol, ils nous suivaient l<Mijipurs. 
I'M ils ne n(uis quittèrent même pas au lever du soleil; car à la lueur 
des prenu'ers rayons du malin je les aperçus derrière nous h une 
veipe dedistanec, suivant tousles détoursdu bois, de môme que loule 
la nuit j avais entendu leurs pas furtifs qui faisaient frissoMU'r le 
feuillage. Oh! <|ue n'aurais-je pas donné pour avoir un épieu ou un 
sabre, afin ilc m'élanccr au milieu de leur bande, et s'il fallait |)érir 
ne périr au moins qu'en cond)ailantet après avoir immolé plus d un 
ennemi. Hu moment où ma numlure avail pris sa course, j'avais 
dabiud désiré le but; mais maintenant je redoutais qu'elle ne fût 
point assez forte ou assez apilc. Vaine crainte! sa nature sauvape 
lui avait donné toute la vigueur du chamois des montagnes : telle 
In neige tombe rapide lorsque ses tourbillons éblouissants aveuglent 
el accablent le villageois Ji deux |ias de sa chaumière dont il ne tra- 
versera plus le seuil ; tel le coursier infatigable, indompté, plus que 
sauvage, traverse les sentiers de la foi-èt ; furieux comme un enfant 
pftié dont on n'a point saiisfail le caprice, ou plus furieux encore... 
comme une femme piquée, qui veut en faire k sa tète. 



XIII. 

n Nous avions franchi l,i forêt; il était plus de midi, mais l'air 
était placé quoiqu'on fût au mois de juin : ou peul-èlre le sanp 
coiilail plus froid dans mes veines; car des soulTrances prolon- 
gées domptent les |dus courageux. Mailleurs. je n'étais pas alors 
Ici que je parais maintenant , mais, inipélucux comme un torrent 
d'hi»er. je laissais éclater mes sentimenU avant d'en avoir pu moi- 
même démêler les causes. Livré ainsi à la rape, à la terreur, au 
re-senliinenl, à toutes les tortures du froid, de la faim, de la honte 
et des reprels! me voyant nu et gariolté, moi fds dune race d hom- 
mes qui.iriités et foulés aux pieds, se dressent comme le serpent h 
sonnettes prêt à percer son ennemi! est-il étiumant que ce corps 
falii;ué se soit aflai.'.sé un moment sous le poids de ses maux? La 
terre disparut sous moi, les nuages parurent tourbillonner h I en- 
imu- : je crus que je tombais: mais non, j'étais atl.iebé lro|i solide- 
ment. Moi\ cœur était malade; «non cerveau scnllamma , palpita 
un moment, puis je ne le sentis plus battre : le ciel tournait tou- 
joui s comme une roue immense; je voyais les arbres cliancelcr 
comme des hommes ivres, et un faible éclair passa devant tnes veux 
qui ensuite ne \ireitl plus rien. Persiuine ne sentira, plus que je ne 
le sentis alors, tout ce qu'éprouve un mourant Accablé par lator- 
tiu-e de ( elle cnure iiifernale, les ténèbres sappesanli<snient sur 
moi el se di.'-sipaient tour-ii-iour : j'essayais de me réveiller, mais je 
ne pouvais tirer nus sens de I abîme où ils étaient plonpé.?. J'étais 
comme le naufiapé qui a saisi une planche et que chaque vague 
soulevée! submerge à la fois en le poussant vei-s la cote déserte. 
Ma vie incertaine .lait comme ces loeurs fanlasiinue? que l'on croit 
vnir p.isser devant soi au mili .u de la nuit et les yeux fermés, quand 
ia fièvre commence à s emparer du cerveau. Cette sensation dispa- 



rut sans grande doul'Mir. mais pour fiiii-e place à un ' if- 

freui que In douleur même. J avoue que ji> rrdoui. r 

une paredli; souffranei' au uvimeol dti Irép.is. et e. p p- 

posec|ue l'homme doit encore soulTrir ila>anlap" a»a:it de ril.uiiier 
a la poussière. .N'importe j'ai plus d une foi» découvert hardiui''iit 
mon front en face de la mort, comme j': le découvre encore maiu- 
tciianl. 

XIV. 

"Le sentiment me revint ; où étais-jet Glacé, engour«!i, étourdi, 
pulsation par pul.salion. douleur par ilouleur. la vie' reprenait len- 
tement possession de mon être ; puis vint une anpoi-se ipii pour un 
moment lit relluer niuiisinp épaissi et pl.aeê ; des bruits diseoninnis 
fraïqièrent mou oreille ; mon cœur se reprit à tressaillir; ma vue 
revint quoiipie ob'^cuie, comme si je n'eusse np'-reii les idijeis ipi à 
travers un épais cristal. Il me semblait entendre pri'sde moi leliriiil 
des Ilots el j'entrevoyais le ciel pai-s-méd étoiles... (^e n'rst point un 
songe : le sauvage coursier -Iraverse .'i la nape un fleuve plus SîiU- 
vapc encore : la rivfère large et brillante étend ses onde» autour de 
nous et poursuit au loin sou cours, nous sommes au milieu du cou- 
rant, lullani Contre lui pour atteindre un rivage inconnu et d'^serl. 
L'eau m'a tiré de mon profond engourdissement, el son baptême n 
rendu une (ipueiir momentanée à mes membres roidis. Le large 
poitrail de mon coursier afTronle el brise les vagifs qui imiui-'iit 
jusi|u';i son cou et nous conlinufuis d'avancer. Knfln nous attei- 
gnons la rive glissante, port de salut qui avait peu de prix pmir 
moi ; car si en arrière tout élait sombre et redoutable, en avant ce 
n'était encore que ténèbres cl terreurs. i:ombien d'heures de la nuit 
et du jour ai-je passées dans cette suspension de mes soulTraiiees. je 
ne puis le devioer: ù peine sais-jc si mon soufOe est encore du la vie. 



« Le poil humide, la crinière ruis,selanie. le nas chancelant et les 
flancs Couverts de fumée, il lulle de toutes les forces qui lui restent 
pour gravir la rive escarpée. Nous parvenons au sommet : une 
plaine sans bornes .se déroule à lra>er.s les ténèbres et semble s'é- 
tendre, s'étendit; toujoun» davanla.^'C, el plus bùn que ne peut por- 
ter la vue, comme ces précipics que nous voyons dans nos rêves ' 
çà et là quelques taches blanehAtres, ou quelques loulTes d'un S'iii ■ 
bre gazon se détachent eu masses confuses au moment où la lune 
se lève devant moi. Mais dans la triste solitude on n'aperçoit rien 
qui imiiquc la plus chéli^c cabane; aucune lampe trembUiflante ne 
se révè'e comme l'étoile tie l'hospiialiié, aucun feu rilet même ne 
surgit dust.d comme pour se railler île mes douleurs, tléeci>tion i|yi 
dans ce moment cill été pour moi un bonheur réel : car même re- 
connue, je l'aurais bénie eiicoie, comme m'apportant au milieu de 
mcssuufTranccs un souvenir de 1 habitation des hommes. 



XVL 

«Nous continuons d'avancer, mais tl'iin pas faibleel lent :1a sau- 
vage vigueur tlu coursier est enlin épuisée : fati.^ué. abattu . lérume 
sort de .-.a bouche el il .se iraîne péniblement, l'n enfuit d''l>ile pour- 
rait le conduire : mais moi, je ne puis profiler même de sa fai- 
blesse, car les liens me relienuenl encore, el cuvsé-jc é-ié libre, 
peul-êire la force m'eùt-ellc manqué à moi-même. Je tentai encore 
quelques elTirls pour briser les liens qui m'enchainaient si étroilc- 
inenl; Ct- fut en vain ; je ne faisais que les resserrer davantage^ et 
j'abandonnai bientt'il celle inutile leutative qui augmentait messoul^ 
frnnces. Noire course frénétique paraissait terminée, bien que je n'a- 
pcreusse nullement quel en avait été le but : quelques traits de lu- 
mière annonçaient le soleil. Hélas! comme il venait lentement. Il me 
semblait que le brouillard grisâtre du malin ne ferailjama;s pbiceau 
jour; que ce voile était lourd et lanlif! Un temps bien l.ng s'écoula 
avant nue l'astre du jour eill coloré l'orient de sa poui pi e s:ingljiitc, 
détrône les éloil s. eleiut les rayons de leurs chars et du haut de 
son Irt'ne eut rempli la terre de cette lumière qui n'appartient 
qu'h lui. 

XVll. 

n Enfin le soleil se leva : le.? brumes s'enroulèrenl dévoilant la sur- 
face de celte région solitaire q'ii s'étemlail tout autour de moi , en 
avant cl en arrière. Que me servait-il ilonc d'avoir traversé pbiine. 
forêt, rivière? Ni hommes, ni animaux, ni traces des pieds des qua- 
ilru(ièiles, ni empreintes i)e pas humains surce sol coiiveii d'une végé- 
tation .sauvage et luxuriante; ni indices de passage, ni Iravaux coîn- 
mencés; l'air même est muet; ni le petit bourdon nera'^nl d'un insecte, 
ni la voix d'un oiseau matinal ne s'élèvent de Iherbe ou du buisson. 
.Ma mon lurc fatiguée, haletante comme si ses flaues allaient se briser, 
se traîna encore quelques wersles, et toujours nous élious... nous 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



«1 



senablions être seuls; enfin, tandis que nous cheminions pénible- 
ment, je crois entendre le liennissement d'un cheval sortir d'un 
groupe de noirs sapins. Est-ce le vent qui en açiite les branches? 
Non ! non ! Une troupe de cavalerie s'élance de la forêt; je la vois 
venir : elle s'avance en nombreux escadrons! Je veux pousser un 
cri! mes lèvres sont sans voix. Le'S coursiers s'élancent en caraco- 
lant fièrement; mais oii sont les mains qui doivent tenir les rênes? 
Quoi! mille chevaux et pas un seul cavalier! Mille chevaux ayant 
la crinière floltaiile. la queue abandonnée aux vents, de larges na- 
seaux que la douleur n'a jamais comprimés, une bouche qui n'a ja- 
mais saigné snus le mors ou la bride, un ongle que le fer n'a ja- 
mais entamé et des flancs non sillonnés par l'éperon ou le fouet; 
mille chevaux sauvages , libres comme les vagues qui se suivent sur 
l'Océan, s'avancent serrés et d'un pas retentissant à légaldu ton- 
nerre, comme s'ils venaient au devant du débile voyageur. Cette vue 
ranime mon coursier, il accélère un moment son pas incertairt, il 
répond par un faible et sourd hennissement : puis il tombe. Le voilà 
couché tpoussani son dernier souffle, le regard vitreux, ses mem- 
bres encore fumants et immobiles; c'en est fait, sa première, sa 
dernière course est Unie. La troupe s'avance : ses frères du dé- 
sert contemplent sa chute; ils me voient, spectacle étrange! en- 
clrùné sur sou dos et tout couvert de sang : ils s'arrêtent... ils fré- 
missent... leurs naseaux aspirent l'air bruyamment : ils galopent 
un moment de côté et d'autre, s'approchent, se retirent, caracolent 
autour du mourant; |iuis toutà-coup reculent en bondissant, guidés 
par un grand cheval noir dont les flancs velus n'ont pas une seule 
tache blanche , pas un seul poil blanc . et qui semble le patriarche 
de la tribu. Ils reniflent, ils écuraenl, ils hennissent, ils s'écartent, 
puis, ayant aperçu l'œil d'un homme, par un mouvement instinctif, 
ils reprennent leur galop vers la forêt. Ainsi je me trouve aban- 
donné à mon désespoir, garrotté sur le cadavre du malheureux cour- 
sier dont les membres inanimés sont étendus sous moi , ne sentant 
plus du moins l'inaccoutumé fardeau dont je n'ai pu le débarrasser 
en me délivrant moi-même. Nous voilà couchés tous deux, le mou- 
rant et le moi t. Je n'espérais guère alors qu'un autre jour se lève- 
rait sur ma tête inabritée et sans défense. 

«Je restai ainsi depuis l'aube jusqu'au crépuscule, Si^ntant doulou- 
leusement le poids des heures, et conservant toul juste assez de vie 
pour voir descendre sur moi mon dernier sommeil : j'étais arrivé à 
celle certitude de désespoir qui nous réconcilie enfin avec ce qui 
autrefois nous semblait le pire et le dernier des maux à craindre. 
C'est là l'inévitable, c'est même un véritable bienfait qui, pour venir 
un peu tôt, n'en est pas plus à dédaigner. Et pourtant nous semblons 
le craindre et l'éviter avec autant de soin que si c'était un simple 
picge auquel la prudence peut échapper. Sou\ent on nous voit 
désirer, implorer même ce dénoûment final, quelquefois môme 
nous le devançons eu aiguisant contre nous notre propre épée ; et 
cependant c'est un sombre et afl'reux remède à des maux même in- 
tolérables, un remède qui ne plaît sous aucune forme. Et néan- 
moins, chose bizarre! les enfants du plaisir, ceux qui ont abusé au- 
delà de toute mesure de la beauté , des festins , du vin et des ri- 
cliesses, ceux-là meurent calmes, plus calmes souvent que celui 
qui pour tout héritage a recueilli la misère. Car, après avoir par- 
couru tour-à-tour tout ce que la terre offre de séduisant et de neuf, 
il ne reste rien à espérer, rien à regretter; peut-être même rien à 
craindre , sauf l'avenir, que les hommes n'envisagent pas précisé- 
ment selon leurs mérites, mais plutôt selon la force de leurs nerfs. 
Au contraire, le malheureux espère toujours que ses maux vont 
linir, et le trépas, qu'il devrait accueillir comme un ami, se jirésente 
à son intelligence égarée comme venant lui ravir la récompense ga- 
gnée, les fruits de son paradis. Demain lui aiirait tout donné, aurait 
payé ses souffrances et racheté sa chute ; demain aurait été le pre- 
mier des jours non déplorés ou .maudits, un jour long et brillant, 
le premier d'une série d'années qu'il entrevoit radieuses à travers 
ses pleurs ; demain il aurait pu commander, briller, punir ou par- 
donner... Faut-il qu'une si belle aurore ne se lève que sur sa tombe? 



XVUI. 

«Le soleil s'abaissait vers l'horizon, etj'étais toujours attaché à ce 
cadavre froid et roidi : je crus que nous mêlerions là nos pous- 
sières; et au fond nul espoir de salut ne se montrant, mes yeux ob- 
scurcis avaient besoin du trépas. Je jetai un dernier regard vers les 
cieux, et là entre le soleil et moi je vis voler le corbeau impatient 
qui, pour commencer sou re|ias, attendait à regret que les deux vic- 
times fussent mortes. 11 s'envolait et se posait à terre ; puis il re- 
prenait son vol, et à chaque fois il s'approchait davantage ; je sui- 
vais à la lueur du crépuscule chaque mouvement de ses ailes, et un 
instant il se trouva si près de moi que j'aurais pu le tuer si j'en avais 
eu la force : mais uu léger mouvement de ia ra;iin,un faible coup 
qui etflema le sable, un bruit convulsif arraché avec peine de mon 
gosier et méritant à peine le nom de voix, cela suffit pour l'écar- 
ter... Je n'en sais pas davantage. . . mon dernier rêve me présente 
je ne sais quelle étoile diviue qui attira dans le lointain ma vue af- 



faiblie et dont les rayons errants me parurent osciller devant moi : 
j'ai ensuite le souvenir de l'expression froide et sombre, vertigineuse 
mais intense, du retour de mes sens : puis, ils s'affaissent de nou- 
veau dans la mort; ensuite viennent un souffle léger, un vague 
frisson, un court moment d'arrêt ; une défaillance glaciale fige le 
sangdemon cœur; des étincelles traversent imui cerveau... un san- 
glot, une palpitation, un élancement de douleur, un soupir.... et 
plus rien. 

XIX. 

«Je m'éveille... oùsuis-je?... Est-ce un visage humain quiscpenclie 
sur moi? est-ce un toit qui m'abrite? mes membres reiioseol ils 
sur un lit? suis-je dans une chambre? sonl-ce des yeux mortels, 
ces yeux brillants qui me regardent d'un air si doux? .. Je refermai 
les miens, hésitant à croire que je fusse sorti da mon évanouisse- 
ment. Une jeune fille àlataillehauteetdégagée, aux longs cheveux, 
était assise près du mur de la chaumière et veillait sur moi; l'étin- 
celle de son regard fut la première sensation que je saisis avec le 
retour de ma pensée : car de temps en temps son œil noir, naif et 
brillant, s'arrêtait sur moi avec une expression de sollicitude et de 
pitié ; je l'observai, je l'observai encore et je me convainquis enfin 
que ce ne pouvait être une vision... mais que j'étais bien vivant et 
n'avais plus à craindre de servir de festin aux vautours Quand la 
vierge de l'Ukraine vit que le sceau fatal se levait enfin de mes pau- 
pières appesanties, elle sourit... et moi, j'essayai de parler, mais je 
ne pus... et en m'approchant elle me fit signe, un doigt sur ses lè- 
vres, de ne pas tenter de rompre lesilence jusqu'à ce que mes forces 
fussent revenues; alors elle posa sa main sur la mienne, elle releva 
l'oreiller sous ma tête ; puis se glissant sur la pointe des pieds, elle 
ouvrit doucementia porte et dit quelques mots à voix b;»sse... jamais 
je n'entendis de voix aussi douce! il y avait une musique même 
dans la légèreté de ses pas : mais les per.sonnes qu'elle avait a[ipe- 
lées dormaient sans doute, et elle sortit; mais avant de oisparaiire, 
elle jeta encore un regard sur moi : elle me fit un autre signepour 
m'indiquer que je n'avais rien à craindre, qu'on ne s'éloignait pas, 
que tout était à mes ordres et qu elle-même ne tarderait pas à reve- 
nir. Dès qu'elle fut sortie, il me sembla que je soufl'rais d'être seul. 



XX, 

« Elle revint avec son père et sa mère... mais (^u'ai-je besoin d'en 
dire plus?... je ne vous fatiguerai pas du long récit de ce qui m'ar- 
riva une fois devenu l'hôte des Cosaques. Ils m'avaient trouvé pres- 
que mort dans la plaine, m'avaient porté dans la hutte la plus 
proche et m'avaient rappelé à la vie... moi destiné à régner un j uur 
sur eux. Ainsi l'insensé, qui, pour assouvir sa rage, avait voulu ratfi- 
ner mon supplice, ne m avait chassé dans la forêt sauvage, seul, 
euchaîné. nu et saignant, qv.e pour me faire passer du désert à un 
trône... Quel mortel peut deviner son sort?... Nul ne doit se décou- 
rager, nul ne doit désespérer! Demain le Borysthènes peut voir nos 
coursiers paître tranquillement sur son rivage turc... et jamais je 
n'ai salué avec tant de plaisir un fleuve que je ne saluerai celui-là 
quand il nous aura mis en siireté. Camarades, bonne nuit! » 

L'hetraan s'étendit à l'abri du chêne, sur le lit de feuilles qu'il 
avait préparé, couche qui n'était ni rude ni insolite pour lui : car il 
dormait n'importe où, n'importe à quelle h ure; et le sommeil ferma 
bientôt ses yeux. Si vous vous étonnez, lecteur, que Charles ait oublié 
de le remercier de son histoire, lui, Mazeppa, ne s'en étonna point... 
le roi dormait depuis une heure. 



FIN DE MAZEPPA. 



HEURES DE LOISIR 



(Suîlc.) 



LOCHNAGARR. 

Loin de moi , riants paysages , jardins de roses ! 
de la richesse erreut dans' vos bosquets. Reiidez-moj 



que les favoris 
les rochers sur 



92 



I,RS VEILLÏÎKS LITTEK AIRES ILLDSTRÏÎES. 



lesquels <lorl la neipe : leur silenre est cher à la llliorli^ el h l'ammir. 
Cnlodimie. jaiiiic tes niDnlagiies, qu(>i(|ii<- ieiir^lilaiies soininels scr- 
\eiil de tlit'AIre h la lutte des éli^menls. Bien que les rnlaracles ccu- 
inautes V leniplaccnt les sources paisihics, mon co'ur regrcUe la 
valli^e (lii ponihrc l,oclina(tarr. 

Ali ' c'est là qu'ont erré mes pas d'enfant; la toqnc des monla- 
pnarils rou>rail ma \^\c; un plaid était mon manteau, cl dans mes 
courses de chaque jour h travers les clairières des forMs <le pins, 
ma mciiioire évoquait les rliefs des anciens jours. Je ne revenais 
point h mon fover, avant qut l'éclat du jour eill fait place aux 
ravons brillants île l'étoile polaire ; car mon imagination s Qnivrail 
des traditions que me racontaient les enfants du Loclinagarr. 

Ombres des trépassés! n'ai-je point entendu vos voix s'élever sur 
l'haleine orageuse du vent du soir. Sans doute Iflme d'un héros se 
réjouit en traversant montée sur la brise son vallon natal des High- 
lands. Les vapeurs de l'orage s'amas-sent sur les flancs du Lochna- 
parr , et l'hiver les parcourt sur son char de glace. Ces nuages eo- 
veloppenl les ombres de mes pères qui habitent les tempêtes du 
sombre Lochiiaparr. 

Guerriers aussi braves que malheureux (1), nulle vision prophé- 
tique ne vint elle vous annoncer que la fortune abandonnait votre 
caiise?Ah ! si vous fûtes destinés d'avance à tomber à Culloden , la 
victoire n'a pas eu l^ s'enorgueillir de votre trépas. Mais vous fûtes 
heureux de l'asile que vous ofTiait le sein de la terre : vous reposez 
avec ceux de votre clan dans les grottes de Dracmar; accompagné 
par les sons les plus graves de la cornemuse , le pibroch redit vos 
exploits aux échos du sombre Lochnagarr. 

Les ans ont marché , Lochnagarr, de[iuis que je l'ai quitté; des 
années pourront s'écouler encore . avant que je foule de nouveau 
lespcnies : la nature t'a refusé la verdure et les fleurs; et pourtant 
tu m'es plus cher que les plaines d'Albion. Angleterre , tes beautés 
sont trop calmes, trop amies du lover domestique pour l'homme qui 
erra au loin dans les montagnes. Oh ! rien ne vaut les rochers ma- 
jestueux et sauvages , les sommets ailiers et menaçants du sombre 
Lochnagarr. 



A UN AMI 

sen LA COQUETTERIE DE SA UAITItESSE (1806). 

Ami, pourquoi gémir de ses dédains? pourquoi te désespérer? 
Essaie pendant des mois entiers, si tu veux, ce que peuvent les 
soupirs; mais , crois-moi , jamais soupirs n'ont triomphé d'une co- 
quette. 

Veux-tu l'amener h comprendre l'amour, feins quelque temps 
d'être volage. Peut-être dab^rd montrera-l-elle de l'humeur; mais 
laisse-la y songer; liientùt elle te sourira, et la réconciliation sera 
scellée sur les lèvres de la coquette. 

Car telles sont les allures de ces belles capricieuses; elles consi- 
dèrent les hommages comme une delte qu'on leur paie; mais un 
oubli momentané produit bientôt son efl'el el abaisse la plus fière 
coquette 

Cache tes souffrances, relâche la chaîne et montre-loi fatigué de 
ses hauteurs. Quand lu reviendras en soupirant auprès d'elle , tu 
n'auras plus à craindre de refus; elle sera toute h toi, la charmante 
coquette. 

Si enfin, par un faux amour-propre, elle persiste à se moquer de 
tes maux, oublie tout-à-fait la jeune capricieuse, porte tes homma- 
ges ailleurs , où l'on part.ngera tes feux en riant avec toi de la petite 
coquette. 

l'ourmoi, j'en adore une vingtaine, tout au moins, et je les chéris 
lendreinent ; mais quoique mon cœur soit esclave de leurs charmes, 
je les abandonnerais toutes, si elles agi.ssaienl comme ton imper- 
tinente coquette. 

l'Ius de langueurs, adopte mon avis, et brise d'un effort ses débiles 
filets; chasse le désespoir, et n'hésite plus un moment h fuir ta dan 
gereuse coquelte. 

Quitte- la, mon ami ; sache dégager ton cœur avant qu'il soit 
tout-h-fait englué dans ses [.iéges. N'attends pas que ton Ame pro- 
fondément blessée s'indigne à la lin et maudisse la coquette. 



Pardonnez-moi , mon ami , si mes vers vous ont blessé ; pardon- 
nez-moi, je vous le demande mille fois. Par amitié, j'ai voulu gué- 
rir vos chagrins; mais je n'entreprendrai plus pareille tâche, je 
vous le jure. 

Puisque votre belle mailiesse a récompensé votre flamme, je ne 
peux plus blâmer votre passion; e'ie est toute divine maintenant, 
et je m'incline devant l'autel de votre ci-devanl coquette. 

(1) Allusion aux Gordons, ancêtres m.itemels du poète. 



Néanmoins, je l'avoue , en lisinl vos ver», je ne pouvais rlcvjner 
tous ses mérites : vous me sembliez malheureux , el j'ai plaint la 
triste victime rl'une beauté ."-i cruelle. 

Puisque les baiiiers embaumée de votre enchanleresuc excitent en 
vous de tels ravis.>.cmenlR; puisque, <lites-vous, vous oiihllcz le inonde 
entier quand vos lèvres ont rencontré les siennes, mes conseils ne 
sont plus de saison. 

Moi , selon vous, je suis un volage, et je n'entends rien .H l'amour. 
Vous ave/, raison , je suis as,se7. peu enclin à la constance : si j'ai 
bonne mémoire, j'ai aimé bon nombre de fols ; mais convenez auMÏ 
que le changement a bien son charme. 

Je ne veux point, pour me plier au caprice d'une belle, suivre en 
amour les règles du roman; bien qu'un sourire me charme, un 
moment de mauvaise humeur ne m'epouvanle pas. et ne me pous- 
sera jamais au désespoir. 

Tant que mon .sang coulera aussi chaud, je ne me corrigerai pa« 
et n'irai point à lécole du platonisme; ce dont je suis certain, c-'=' 
que si ma p.ission s'épurail à ce point, une maîtresse comme ; 
vôtre me Iraiterail de sot. 

Si je dédaignais toutes les femmes pour une seule dont l'ini '. 
devrait remplir tout mon cœur, et qui accaparerait toutes mes pi' 
férences et tous mes soupirs, quelle insulte neferais-je pas Ji loiii 
sexe ! 

Adieu donc, mon ami. Votre passion . je ne le cache pas, me y 
rail .loiit-à-fail absurde : l'amour que vous jireehez est ert^ectn' 
ment un amour pur et abstrait ; car il ne consiste que dans le mol. 



LA Firrio.N. 

Mère des rêves dorés, muse de la Fiction, riante souveraine des 
joies enfantines, toi qui conduis la danse aérienne d'un long cor- 
lége de vierges el de garçons : enfin m affianchis.sant de ta magie, 
je brise les liens de mon jeune âge , mon pied ne foulera plus Ion 
cercle mystique : je quitte tes domaines pour ceux de la réalité. 

El pourtant il est dur de renoncer h ces songes, hôtes d'une âme 
naive, dans lesquels la moindre beauté rustique semble une déesse 
dont les yeux lancent des rayons immortels, où l'imagination règne 
sur un empire sans limites, où tous les objets se teignenl de cou- 
leurs eliangeanles où les jeunes filles cessent d'être vaines, où W^ 
sourires clr la femme sont sincères. 

Faut-il donc avouer que tu n'es qu'un nom? faut-il descendre i]o 
ton palais de nuages? ne plus trouver un sylphe dans chaque mir- 
telle, lin Pylade dans chaque ami? mais toiit-à-coiip abandonii''i 
Ion empire éthéré aux groupes confus des lutins, enfants de la f 
lie. confc.vser que la femme est aussi trompeuse que belle el que 
amis sont véritablement dévoués... à leurs intérêts. 

Je le déc'are à ma honte, l'ai subi ton joug : mais je me rcpens 
et ton règne est fini. Je n'obéis plus i"! les lois, je ne m'élève plus 
sur des ailes imaginaires. Tendre folie, que d'aimer un œil brillant 
et d'y lire la sincérité; de croire aux soupirs dun cœur inconslatii 
et de s attendrir à ses larmes I 

Fiction I maintenant fatigné de mensonges, je fuis loin de • : 
cour inconstante où ilominent l'affectation et la sensiblerie : le 
larmes imbéciles ne savent couler que pour les maux que tu en 
fautes el elles se détournent des soutTrances réelles pour bâtir dans 
les brouillards ton temple fantastique. 

Va-l'en rejoindre la sombre Sympathie, couronnée de cyprès et 
vêtue de deuil, qui mêle â les soupirs ses soupirs sans motifs, dont 
le cœur saigne pour tous les cœurs du monde. Evoque ton cha'iir de 
dryades pour pleurer un berger à jamais perdu, lequel, .lyant brûlé 
naguère de ton feu banal, désormais ne s'incline plus devant ton 
trône. 

O tendres nymphes dont les larmes sjnt prêtes à couler en toute 
oecision. dont les cœurs se gonflent d'imaginaires terreurs, s'em- 
brasent <l une flamme et d'un délire égalcràenl imaginaires : diles, 
pleurerez-vous mon nom absent, le nom d'un apostat qui renie 
voire aimable secte? Un jeune poète a droit de vous demander un 
hymne de regrets. 

Adieu, sensibles créatures! adieu pour longtemps! l'heure mar- 
quée p.ir le destin approche : d'ici j'aperçois le gouffre où vousallez 
di>paraître sans laisser de regrets; je vois le lac ténébreux de l'ou- 
bli, agile de tempêtes que vous ne pouvez maîtriser : c'est là que 
vous et votre aimable reine, vous allez, hélas I vous eogloulir tous > 
ensemble. 



A UN CBITIQUE BIEN^'EILLANT. 

La bonne foi me fait un devoir de louer vos vers qui soni à la fois 
d'un ceii.seur et d un ami. Vos reproches énergiques mais bien mé- 
rités m'arrachent mon approbation, à moi dont l'imprudence .se les 
est atiirés. Pour tous ces défauts qui gâtent mes vers, j'implore de 
vous mon pardon : dois-j ^ l'implorer en vain? Le sage s'écarie 



ŒUVKES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



93 



quelquefois des voies de la sagesse; dès lors rnmmeiit un jeune 
cœur poun-ail-il réprimer ses inspirations naturelles? Les préceptes 
de la prudence répriment, sans pouvoir les dompter, les ardentes 
émotions d'une <àme qui déborde. Quand ledélire amoureux s'empare 
d'un cœur brûlant, l'étiquette le suit de loin et d'un pas boi- 
teux. Vainement la vieille radoteuse accélère sa démarche de prude, 
elle est bieutôtvaincuedanscette chasse delà pensée. Jeunes et vieux 
ont porté les rhaînes de l'amour : que ceux qui n'en ont jamais senti 
le poids désapprouvent mes chansons; que ceux dont l'âme dédaigne 
ce joug charmant accablent de leurs cen.sures une victime résignée. 
Pour moi, je hais, je déteste une poésie énervée et glaciale, per- 
pétuel écho de la foule des rimeurs dont les vers laborieux coulent 
avec une grelotante monotonie pour peindre une passion que l'au- 
teur n'a jamais connue. Mon Helicon sans art, c'est la jeunesse,,. 
ma lyre, c'est le cœur; ma muse, la simple vérité; loin de moi de 
« corrompre une âme virginale. » Une pareille crainte suffira tou-' 
jours pour me retenir. La jeune fille dont le cœur pudique est dé- 
pourvu d'artifice, dont les désirs na'ifs se montrent dans un modeste 
sourire, dont l'œil baissé n'aura jamais d'œillade lascive; forte de 
sa vertu, mais non sévère; celle enfin qu'embellit une grâce natu- 
relle, celle-là mes vers ne sauraient la corrompre. Mais cette nym- 
phe dont le cœur est tourmenté de précoces désirs et de coupables 
flammes, point n'est besoin de tendre de pièges pour enhcer son 
cœur : elle serait tombée, n'eùt-elle jamais rien lu au monde. Pour 
moi, je ne songe qu'à plaire à ces âmes d'élite, qui, fidèles au sen- 
timent et à la nature, épargneront ma muse adolescente et ne trai- 
teront pas sans pitié les légères effusions d'un cœur inexpérimenté. 
Ce n'est point à la foule stupide que je demanderai la gloire : ses 
factices lauriers n'ont point d'attrait pour moi, A peine accepte- 
rais-je ses applaudissements les plus chaleureux : et je méprise éga- 
lement ses sarcasmes et ses censures. 



L ABIiAVE DE NEWSTEAD. 



O Newstead ' séjour naguère resplendissant et tombant si vite en 
ruines! sanctuaire de la foil orgueil du repentir d'un Henri (1) ; 
saint mausolée de guerriers, de moines et de chùielaines dont les 
ombres mélancoliques se glissent parmi tes ruines. 

Salut! monument plus respectable dans la chute que lant d'édi- 
fices modernes dans leur m;igniflcence intacte: les voûtes de tes 
salles s'élèvent dans un sombre et majestueux orgueil et semblent 
défier les ravages du temps. 

Les serfs, revêtus de leurs cottes de mailles et dociles à la voix de 
leurs seigneurs, n'y sont jamais venus, phalange formidable, de- 
mander la croix rouge, ou s'asseoir gaîment autour de' la table 
hospitalière du chef pour qu'ils forment une immortelle armée : 

S'il en eût été ainsi, l'imagination inspiratrice pourrait, par sa 
magie, me retracer leurs exploits dans la suite des âges, évoquer 
devant moi tous ces jeunes héros, pèlerins volontaires qui se con- 
damnèrent à mourir sous le ciel de la Judée, 

Mais ce n'est pas de ton enceinte, vénérable édifice, que parlait 
le guerrier : son domaine leodal était situé dans d'autres contrées. 
Ici la conscience, en s'éloignant de la vaine pompe du siècle, venait 
chercher un remède à ses blessures. 

Oui, dans tes sombres cellules et sous les ombrages épais, le 
moine abjurait un monde qu'il ne pouvait plus revoir : le crime 
souillé de sang y trouvait le calme dans le repentir, ou l'innocence 
un asile contre l'oppression. 

Un monarque te fit naître du sein de ces solitudes où erraient 
autrefois les outlaws du Sherwood, et les divers crimes engendrés par 
la superstition viennent s'y abriter sous le capuchon du prêtre. 

Aux lieux où maintenant le gazon exhale une rosée de vapeurs, 
humide linceul jeté sur l'argile des morts, les moines vénérés crois- 
saient en sainteté et leu& pieuses voix ne s'élevaient que pour prier. 

Où maintenant la cWRive-souris déploie ses ailes vacillantes aus- 
sitôt que le crépuscule étend une ombre douteuse ; alors le chœur 
retentissait du chant des vêpres ou des prières matinales adressées à 
Marie. 

Les années font place aux années et les siècles aux siècles; les 
abbés succèdent aux abbés, et là charte de la religion est leur bou- 
f clier protecteur jusqu'au jour où un monarque sacrilège prononce 
leur arrêt. 

Un pieux Henri éleva ce gothique édifice et en fit un asile de dé- 
votion et de paix : un autre Henri relire ce don bienfaisant et im- 
pose silence aux saints échos de la prière. 

Menace*, supplications, tout est inutile: il chasse les religieux de 
leur paisible retraite ; il les condamne à errer parmi un monde mé- 

(l) Henri II fonda cette abbaye, en expiation du meurtre de Thomas 
Becket, archevêque de Cantorbéry, en 1170; et ce ne fut que sous 
Henri 'V'ill que ce domaine sécularisé pasâa dans la famille des Byrou. 



chant , sans espoir , sans amis , sans foyer , n'ayant que leur Dieu 
pour refuge. 

Ecoutez 1 les voûtes sonores de la salle retentissent des accords, 
nouveaux pourelles, d'une musique belliqueuse! emblèmes du pou- 
voir impérieux d'un guerrier, les hautes bannières armoriées flot- 
tent dans cette enceinte. 

La voix lointaine deâ sentinelles qu'on relève, la joie bruyante 
des festins, le cliquetis des armesqu'on répare, lessons éclatants de 
la trompette et les sourds roulements du tambour, se mêlent trop 
souvent au cri d'alarme. 

Jadis abbaye, aujourd'hui forteresse royale, entourée d'insolents 
rebelles, tes remparts menaçants se hérissent de redoutables engins 
et vomissent le trépas au milieu d'une pluie de soufre enflammée. 

Vaine défense ! le perfide assiégeant, souvent r.'poussé, triomphe 
de la valeur par la ruse. D'innombrables ennemis accablent le su- 
jet fidèle, et l'étendard de la rébellion flotte au-dessus des murs. 

Le redoutable liaron ne tombe pourtant point sans vengeance : 
le sang des traîtres a rougi la plaine. Invaincu, sa main brandit en- 
core le glaive ; et des jours de gloire lui sont encore réservés. 

Alors le guerrier eût voulu mourir sur les lauriers cueillis par sa 
main, et s'étendre dans une tombe volontaire; mais le génie pro- 
tecteur de Charles accourut sauver l'ami, l'espoir du malheureux 
monarque. 

Tremblant de son danger, il sut l'arracher à un combat inégal, 
pour aller sur d'autres champs de bataille repousser le torrent enva- 
hisseur. Sa vie était réservée pour de plus nobles combats : il devait 
guider les rangs au milieu desquels tomba Falkland, le plus accom- 
pli des mortels. 

Malheureux édifice, maintenant abandonné à un pillage effréné! 
les gémissements des mourants, l'odeur du sang des victimes, s'élè- 
vent de ton enceinte, encens bien diflérent de celui que tu envoyais 
autrefois vers les cieux. 

Les cadavres hideux, pâles, infects des brigands souillent tes sa- 
crés parvis; sur les restes des hommes et des chevaux entassés 
pêle-mêle, monceau de pourriture, les spoliateurs se fraient un 
chemin. 

Les tombeaux, recouverts autrefois d'herbes épaisses et soupirant 
à la brise, dévastés maintenant, rendent à la lumière les dépouilles 
qui leur étaient confiées : le repos des morts même n'échappe point 
à la rapacité des pillards qui cherchent l'or enfoui avec eux. 

La harpe se lait; lessons belliqueux ont cessé de retentir, caria 
main du ménestrel est glacée dans la mort : elle ne fait plus vibrer 
la corde frémissante pour chanter les lauriers et la gloire. 

Enfin les meurtriers, gorgés de butin, rassasiés de carnage, se sont 
retirés : le bruit du combat a cessé : le silence reprend son em- 
pire formidable , et l'Horreur à l'aspect sombre garde la porte 
massive. 

C'est là que la Désolation tient sa redoutable cour : quels hé- 
raulls proclament son règne fatal? Des oiseaux de funeste au- 
gure prennent leur vol à l'heure sombre du soir, et leurs ciis lugu- 
bres célèbrent les vigiles dans le sanctuaire désolé. 

Bientôt cependant les rayons vivifiants d'une nouvelle aurore 
chassent du ciel de l'Angleterre les nuages de lanarchie : le farou- 
che usurpateur retourne dans l'enfer d'où il est sorti, et la nature 
applaudit à la mort du tyran. 

Elle salue par des tempêtes les gémissements de son agonie : 
l'ouragan répond à ses derniers et pénibles soupirs : la terre trem- 
ble au moment où elle reçoit ses os : ce n'est qu'à regret qu'elle 
accepte cette hideuse offrande. 

Le légitime souverain reprend le gouvernail, et guide sur des 
mers plus calmes le vaisseau de l'Etat. L'espérance sourit à un 
règne pacifique, et cicatrise les blessures saignantes des haines fa- 
tiguées. 

Newstead ! les sombres usurpateurs de tes retraites s'éloignent 
avec des cris discordants de leurs nids dévastés : le maître revient 
prendre possession de ses domaines, et l'absence en relève pour lui 
le charme. 

Les vassaux réunis dans ton enceinte hospitalière célèbrent dans 
un banquet joyeux le retour de leur maître : la culture revient 
embellir la riante vallée : elles mères, tout à l'heure désolées, ont 
cessé leurs chants de deuil. 

Desmilliersde voix joyeuses sont répétées par l'écho mélodieux; les 
arbres se revêtent d'un plus riche feuillage. Ecoutez I le cor fait en- 
tendre ses accents prolongés, et le cri du chasseur reste suspendu 
sur l'aile de la brise. 

La vallée tremble au loin sous les pieds des chevaux : que de 
craintes, que d'espérances accompagnent la chasse I Le cerf mou- 
rant a cherché un refuge dans les flots du lac, et des cris triom- 
phants annoncent que sa course est finie. 

Heureux jours! trop heureux pour être durables! Tels étaient les 
plaisirs innocents de nos simples aïeux. Point de ces vices qui sé- 
duisent par leur éclat! mille joyeuses occupations, et de bien rares 
soucis 1 

Chez une telle race, les fils succèdentaux pères. En vain le temps 
poursuit son cours, en vain la mort brandit sa faulx. Un autre chef 



04 



LES VKII.LlînS I.ITTI=:ilAinKS III IJSlIil'KS. 



vient monloi' In rniiraiRi- éi-iiiii.int. une autre finile de va<aAuxpnur- 
(mil II» rcif I'll' s il liali-iiii> 

() N(!xvslpaJ I «|iii' Ion nsperl Ml Irislomonl rlinnci'l Ti'S «rrpaiu 
lé/anirs nnnnnppiit Ips pronr^'f IrrilH île la iloslriicllnn. Un t'nraul, 
le il'Tnier rrjcinn il iiiio nnblii riuf, ilmninc anjcnril'liui sur les 
tours. imMrs ii s rrronlci-. 

Il ronlomplo les vieux rpin|mrls, in.iintcn.inl Rolitnir»!); le» fa- 
vp.iiix on «liirnient 'ps dpfiinls «le» Apos fioiliinx ; tes rloilies ipje 
lijivci'scnt les pluies de l'iiivi-i' : il los conleinpli' , cl il no peut ro- 
Iciiir M's larnips.. .. 

Mois non dp» Inrnics île rcprell une |>ionso alTerlion k» fait «eulc 
conjiT. l,'orpui>il, 1 1 spprancp cl l'amour lui dcl'endcnt l'oubli et 
u!lnnicnt d.ins<!iin soin une pénéreusc nrilcur. 

Kl cependant il prcfrro ton séjour aux drtincs dorc9 , aux bril- 
laiiis i-alotis ilo la prandeiir vaniteuse : il se plail à error parmi les 
liiinbi's liiimides et moussues, et il n'a pas un murmura ponlrc les 
oirèls du (Ipsiin. 

Ppiil-plre Ion solpil. sorlaiil du nuapp, doil-il brillor encore, et 
I illuTiiiner (les rayons diî son midi : pcut-êlrc les In-urci; splendides 
do ton passii doivent-elles resurpir dans un avenir forliinc. 



Vons me conseillez de fréquenter le monde : c'est un avis dont 
je ne pins nn-oonnaîtro la sapessc , mais la retraite convient à mou 
liiiniiMii- : je lie m-u\ point in'abaisser à nn coulait que je iiu'pnse. 

Si le sénat ou les camps réclamaient mes elTorls, l'ambilion me 
)ioussciait peiii-èlre à me produire, quand ladolescence et ses an- 
nées (lé|)re!ives seront passées pour moi, peu! être essaicrai-je de 
nil' inonlrrrdipiie de ma naissance. 

Le l'eu qui brille aux cavernes de ITîtna bouillonne invisible 
dans ses mvslérieuscs reirailes... Mais eiilin il se révèle immense, 
éiM.nvanlablo; aucun torrent ne peut léleindre, aucune limite le 
coiilenir. 

Ainsi le désir de la gloire vit caché dans mon cœur, et me con- 
seille de ne vivre que pour les applaudissements de la postérité. .Si, 
comiiie le phénix, je pouvais m'éleversur l'ailedelallammc, comme 
lui, je nie mettrais au bi'ielier. 

Oh! pour la vie d un Fox on la mort d'un Clialam, que de cen- 
sures, de périls, de soiifl'rances ne braverais-jc pas! Leur vie ne 
s'esi p:is li'riiiinéo quand ils ont rendu le dernier souffle, et leur 
gloire illumine I obscurité de leur tombeau. 

Mais pourquoi me m'Ieraisje à l'immense troupeau des esclaves 
de la mode? l'ourquoi irais-je flaller ceuxqui la gouvernent el ram- 
pn- siius ses lois? Pounpio; m'incliner devanl l'orgueil ou applau- 
dir labsiiids!? Pourquoi elicrcher le bonheur dans 1 amitié des sols. 

J'ai poilté les douceurs et les amcrlumes de l'amour; j'ai cru de 
bwnnc heure à l'amitié. L^s |>rndenles matrones ont désap|)rouvé 
iiirs llamnies, cl j'ai trouvé qu'un ami peut nrometire cl Irahir. 

Quest pour moi la riche-se? elle peut s'évanouir en un instant 
dev.int le triomphe des Ivrans, devanl un caprice do la fortune. 
Ou'csi-ee pour moi qu'un litre?.... le fiinlôme de la puissance. Que 
nie lail la iiinde?... je n'ambilionne (pie la gloire. 

1, imposture esl étrangère h mon Ame : je ne sais point farder la 
vérilé ; pourquoi donc irai-je me soumettre ii un contrôle odieux? 
Pourquoi sacrifier aux folies du monde les jours de ma jeunesse. 



SlIB VS ROhisiE INTITULÉ : LA DESTINKE COMMUNE. 

Monigomcry, lu dis vrai : la commune destinée des morlels est 
dans les llols du Lélhé . qiiclques hommes cependant ne sont ja- 
mais oubliés ;(jiip|ipips hommes vivront au-delk du tombeau. 

Oiiaïul un hcriH i.'ou\onir ii' lliu cl le rclliix des balaillcs. sou- 
vpiil on ignore le Vu-xi de sa naissance; mais nul n'ignore sa gloire 
niiliiairc qui brille au loin comme un météore. 

^■cs^oll's el ses douleurs, ses pldsirs ou ses peines échapperont 
lioiii éirc à la plume de l'Iiisloiie; mais des nations encore c'k naître 
entendronl répélcrson nom immortel. 

Le corps périssable du patriote et du poète partagera la tombe 
commune de t.nis les hommes; leur gloire ne dormira pas de 
même; elle i estera debout sur les ruines mêmes des empires. 

L éclat des yeux de la beauté prendra lépouvantabl" fnilé du 
trépas : tout ce nu il y a de beau, de vaillant, de bon doit mourir et 
descendre dans le sépulcre béant. 

.Vais des regards i-loqucnis revivent el brillent encore dans les 
vers il un amant; la Laure de Péuarque est vivante encore ■ elle 
mourut uni- fois, mais elle ne mourra plus. 

Les saisons se suiveni el disparaissent : le temps poursuit son vol 
inriliL-able. mais les lauriers de la renommée ne .se fanent jamiis • 
ilstleiirissent r.ifraiehis par un printemps élernel. ' 

Tous, tous doivent dormir dans un lugubre repos, au fond de la 



tombe silencieuse: vieux et jeunes, aiiiiict ennemis, toui se con- 
sumeront de niAme et pourriront d.ins le linceul. 

Le marbre vieillit et dure un loup esp.icudi'tempi^; mais illinil par 
Inmbi'r inulile débris, en proie aux cou,o» iinpilny ailles do la des- 
Iriiclion : de- plus orgucilloiix édilices, il ne reste plus qu'une 
ruine iuforino. 

Onaiid les chcfM'd'reuvre de la sculpture disparai««ent ainsi, qui 
pi!Ut donc échapper h l'oubli*... la seule renommée do ceux dont 
le» vertu» incrilenl celte brillante récoinponse. 

Ne dis doue plus que la commune desiinéc de Ions eat dans loa 
flots du Léthé. lin petit nombre d'hommea ne seront jamais oubliés, 
et briseront les chaînes du tombeau. 



LE BANDEVU DE VELOURS (<80C]. 

Ce bandeau qui retenait les blonds cheveux, il est h moi, douce 
enfant, 'l'cndre gage de ton amour, je dois lo garder avec un soin 
assidu el jaloux, comme on conserve les reliques d'un habiiaiit des 
cioux. 

Je veux le porter près de mon cœur ; doux lien qui enchaînera 
mon Ame h la tienne, il ne me quittera jamais, et, dans la tombe, il 
mêlera sa poussière h mu poussière . 

La rosée que je cueille sur tes lèvres m'est moins chère encore 
que ce don : elle, je ne l'aspire qu'un instant , je n'y puise qu'une 
félicité passagère . 

Lui, il me rappe'lera toutes les scènes de mon jeune Age; mêjuo 
quand noire vie penchera vers son déclin : et le feuillage de I a- 
monr pourra reverdir, rafraîchi par le souvenir. 

petite boucle de cheveux dorés, qui formais des anneaux si 
gracieux sur une tèlc adorée! pour un monde loul enlicr, je ne 
voudrais pas te perdre ; 

(Juoiquc des milliers d'autres boucles .semblables h loi ornent le 
front poli où naguère tu brillais , comme le rayon ([ni dore une 
malinec slns nuage sous le ciel brûlant de la iJoïonible. 



LAMOl'R ET l'amitié (1806'. 

Pourquoi mon cœur inquiet gémirait-il de la fuite de ma jeu- 
nesse? Des jours de honlu'ur me snni encore ré-servés : l'alTeclirm 
n'est pas morte. Quand je repasse dans ma mémoire les années de 
mon :idolcscence , une éternelle \érilé , que j'y trouve gravée (iro- 
fonlériicnl . me procure une consolation célesle. Douces bribes, 
porlez-li dans ces lieux où pour la première fois mon cœur liallit 
K l'unisson d'un autre cœur : « L'amili-. c'est lani lur sans aile.s. ■ 

Dans le cours de mes années peu nombreuses, mais apilpcs. quels 
instants m'ont apparlcnu? Tanlilt ils élaienl h demi obscurcis pir 
des nuages de larmes; taniôt ils s'écltpraienl rie rayons divins. 
Quel pie avenir qui me soil rése vé. mon Ame, enivrée du passé, 
s'attache avec délices à une pensée unique. Amilié, elle est à loi toi;» 
enlièrc: elle vauf k elle seule un monde de félicite, celle pen- 
qui me dit : « L'amilié . c'est l'amour sans ailes, u 

l.k. où ces ifs balancent légèrement leurs rameaux nu souffle de 
la brise, s'élève une tombe simple et rarement visitée, monument 
de la commune destinée. A l'entour jouent les écoliers insouciants 
jusqu'au momcnl où la triste cloche du .«tudienx séjour annonça 
la lin des jeux enfantins. Ahl partout où se portent mes pas. mes 
larmes silencieuses ne le prouvent que trop : « L'amilié, c'est l'a- 
mour sans ailes. » 

Amour, de\anl les brillants autels . j'ai prononcé mes premiers 
vœux; mes espérances, mes rève-s. mon cœur, étaient à toi : mai* 
tout cela maintenant est usé. flétri; car tes ailes sont comme le 
veni, et ne laissent aucune trace derrière elles, sauf, bêlas! lai- 
guillou df la jalousie. Laisse-moi , laisse-moi, démon perlide, tu no 
présideras pas aux jours qui m'attendent , à moins que tu ne sois 
dépouillé de tes ailes. 

Séjour de ma jeunesse ; ta tour aperçue de loin me rappelle bien 
des jours de bonheur; je sens se rallumer en moi mon premier 
feu.... et je me crois redevenu enfant. Ton bo.squet d ormeaux . la 
colline verdoyanle. les moindres sentiers sont pour moi pleins 
d'attraits, les fleurs m'apporleni un double parfum, el dans un 
joyeux enirctien chacun des amis de mon enfance semble me dire : 
« L'amilié. c'est l'amour sans ailes I » 

Cher Clare, pourquoi pleurer? reliens les larmes : l'affection peut 
dormir queli|iic temps; mais, sois eu sur. elle se rév.'illc. Pense 
donc, ami. la première fois que nous nous reverrons, cette entrevue 
longtemps désirée combien elle sera douce I celte espérance fait battre 
mou ctL'iir Tant (piede jeunes cœurs savenl aimer ainsi, l'absence, 
o mon ami, ne fait que nous dire ; « L'amilié, c'est l'amour sans 
ailes! » 

Une fuis, une seule fois trompé, me snis-je lamenté sur mou 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



95 



erreur? Non. Alfiniiclii d'un lien lyranniqiie, je sus mépriser un 
nialheiireiix. Je me loiirnai vers ceux que mon enfance avail coti- 
nns, à l'àme chalenreuse , aux senlinienls sincères, altachcs à mon 
cœur par des cordes sympalliiques ; et jusqu'à ce que ces cordes 
vivantes soient l)risées, c'est pour ceux-là t^euiement que je ferai 
vibrer dans 'non sein les accords de l'amilié, cet amour sans ailes. 

Rares élus! à vous mon âme et ma vie, mes souvenir.'; et mes espé- 
rances: votre mérite vous assure une atTeclion duralile et lihrcdans 
son cours. (Jue l'Adulation aux trails séduisants, à la langue miel- 
leuse, fille de l'Imposture et de la Crainte, se contente d'assiéger les 
rois : pour nous , mes amis , au milieu de la joie qui nous enivre 
comme des pièges qui nous menacent, nous n'ouljlierons jamais que 
« l'amitié, c'est l'amour sans ailes. * 

Des fictions, des rêves inspirent le poète qui aborde l'épopée : que 
l'amitié et la sincérité soient tna récompense : je ne veux pas d'au- 
tre palme. Si les lauriers de la gloire ne croissent qu'au sein du 
mensonge, que l'enchanteresse fuie loin de moi, car c'est mon 
cœur et non mon imagination qui parle dans mes chants. Jeune et 
naïf,je ne sais point feindre, et je répèle ce rustique, mais sincère 
refrain : « L'amilié, c'est l'amour sans ailes! » 



LA 



L 

1.6.1 années sont bien longues... Elles pèsent à la fibre irritable 
do reniant de la lyre; elles étouffent son vol d'aigle, ces longues 
anué(>s d'diitrages.'de calomnies et d'injustices. J'ai subi une accu- 
sation de démence, une prison solitaire, la soif d'air et de lumière, 
cancer qui dévore l'àme ulcérée; une grille abhorrée qui, inlci'cep- 
tant les rayons du soleil, laisse monter au cerveau, par la prunelle 
convulsive, une sensation hiùlante de pesanteur et de tristesse. J'ai 
vu enfin la capliviié toute nue se tenir debout sur le seuil de cette 
porte qui ne s'ouvre jamais tout entière et n'admet rien à travers 
l'étroit guichet, rien que ces aliments sans saveur qui m'ont paru 
dune si inlolérable amertume, jusqu'à ce que je fusse habitué à 
prendre ma nourriture comme une bête de proie, trisle elseul, couché 
dans ce caveau qui est mon repaire et peut-être ma tombe. Toutes 
ces choses m'ont ruiné, me ruineront encore, mais je dois les sup- 
porter. Je ne cède poinl au désespoir, car j'ai lutté contre l'agonie 
même : je me suis fait des ailes qui m'ont emporté hors de l'étroite 
enceinte de mon donjon; j'ai alîrauchi le Saint-Sépulcre, j'ai vécu 
au milieu des hommes et .des objels divins, et mon génie planant 
sur la Palestine a chanté la guerre sacrée entreprise pour le Dieu 
qui habita la terre et qui est aux cieux, pour ce Dieu qui a daigné 
fortifier mon àme et mon corps. Afin de mériler mon pardon par 
mes soufi'rances, j'ai eraplojé ma captivité à célébrer la conquête 
qui a délivré le sanctuaire de Solyme. 



IL 

Mais celle lâche est terminée... Il est achevé ce travail plein de 
charmes... lidèle ami qui m'as soutenu pendant de longues an- 

' nées, si ton dernier feuillet est humide de mes larmes, sache que 
mes malheurs ne m'en ont arraché aucune. Mais toi, ô ma jeune 
création ! 6 l'enfant de mon àme, loi qui venais autour de moi le 
jouer et siuirire, et dont le doux aspect m'arrachait ;i la pensée de 
mes maux, toi aussi tu m'as quitté... et la consolation ma q-ùtté 
avec toi : et c'est pourquoi je jileuie, c'est pourquoi mou cœur saigne, 

^ roseau déjà brisé qui reçoit un dernier coup. Après loi, que me res- 
tera-l-il"?... car j'ai encore des douleurs à endurer... et comment? 
Je ne sais... mais il est en mon esprit une vigueur innée qui sera 
mon appui. Je ne me suis pas laissé abattre, parce que je n'avais 
rien à me reprocher. Us m'ont appelé insensé... et pourquoi? 
Léanore! n'est-ce pas à loi de répondre? Oui, mon cœur devait 
être en délire pour élever ses vœux jusqu'à toi ; mais au moins celle 
folie ne Icnaii p{iint à mon intelligence : je comprenais ma faute et 
si je subis ma peine t^ans fléchir, ce n'est pas que je la res?ento moins. 
Tu étais belle, et je n'étais pas aveugle : tel est le crime qui me sé- 
pare de l'humanité: mais qu'ils poursuivent, qu ilsmetorlurenl à leur 



gré; mon cœur peut encore mnliiplier ton image. L'amour heureux 
se perd par la saliélé : les malheureux sont les amants fidrli's : leur 
destinée est de voir s'éteindre tous leurs senlimenls, sauf un seul, 
et toutes leurs passions s'absorber dans une passion unique, comme 
les fleuves courent se confondre dans l'Océan; océan, chez eux, 
sans bornes et sans rivages. 

III. 

Sur ma tête, écoutez 1 écoutez les cris prolongés et frénétiques de 
ceux dont le corps et l'àme sont également captifs. Ecoutez les coups 
de fouet et les hurlements qui redoublent, et les blasphèmes articulés 
à demi. Ici se trouvent des horanit'S infectés d'un mal pire que la dé- 
mence, des hommes qui se plaisent à tourmenter des âmes déjà trop 
souffrantes, à obscurcir par des tortures inutiles le peu de lumière qui 
leur reste encore : car le bonheur du tyran est dans l'excès des tour- 
ments qu'il inflige. Je me trouve à la fois entouré de ces bourreaux 
et de leurs victimes; c'est au milieu de pareils bruits, au milieu de 
pareils spectacles que j'ai vécu ces longues années, que peut-èire je 
terminerai ma vie : eh bien ! soit... alors du moins, je reposerai. 



IV. 

J'ai été patient, je dois l'être encore; ma mémoire a perdu la 
moitié des trésors que Je voulais en elfacer : mais les souvenirs 
me reviennent... Oh! que ne puis-je oublier comme on m'oublie. 
Faut-i! donc pardonner à ceux qui m'ont imposé pour demeure cet 
bôpilal de tous les maux., où le rire n'est poinl une joie, ni la pensée 
un jugement, ni la parole un langage, ui l'homme enfin une fraelion 
de Ihumanilé; où les injures répondent aux malédielinns, les cris 
aux coups; où chaque victime est toilurée dans un enfer distinct? 
Car ici nous sommes nombreux, mais séparés entre nous par un mur 
qui renvoie en écho tous les balbulieraents de la démence. Tous 
enlendent, mais nul n'écoute la voix de son voisin... Nul, sauf un 
seul, le plus malheureux de tous, celid qui ne mériiait pas d'avoir 
de pareils compagnons et d'être confiné ainsi entre des malades et 
des insensés. Faut-il pardonner à ceux qui m'ont enchaîné ici, qui 
m'ont avili dans l'opinion des hommes, en me privant de l'usage de 
mon intelligence, flétrissant ma vie au point le plus glorieux de ma 
carrière, et marquant d'un fer chaud toutes mes pensées comme 
dangereuses et fatales? Ces tortures, ne les leur intligerai-je point 
à mon lour, ne \;uv enseignerai-je pas ce que c'est que 1 angoisse 
qu'on étouU'e, l'etïort intérieur du calme qu'on s'impose et le froid 
désespoir qui coniremine les progrès du stoïcisme? Non... je suis 
irop fier encore pour me venger : j'ai pardonné les insultes des 
princes, et je saurai mourir. Oui, soeur de mon suuveraiu, je veux 
arracher de mon sein toute amerlume : qu'a-t-elle alîaire uù tu ha- 
bites? 'fou frère est plein de haine... je ne la puis concevoir. Tu 
n'as poinl de pitié : je ne puis rien qu'aimer. 



Vois un amour qui ne sait pas désespérer, mais qui ayant résisté 
à tout est encore la meilleure part de moi-même. Il habite dans le 
fond de ce cœur silencieux et fermé à tous, comme l'éclair habite 
dans son nuage, comprimé dans son noir et flottant linceul, jus- 
qu'au moment où, sous un choc soudain, la flèche éthcrée prend 
son vol. Ainsi ton nom me frappe, et la pensée vivante s'allume dans 
tout mon être, et pour un moment les objels flottent autour de moi 
tels qu'ils furent jadis... mais tout se dissipe... et je me letrouve le 
même. Et pourtant cet amour ne fut poinl couvé par l'ambition : je 
connaissais ton rang et le mien, ei je savais qu'une princesse n'est 
point faite pour s'allier à un poète. Cet amour ne se trahit ni par un 
mot ni par un soupir ; il se suffisait à lui-même; il était sa propre 
récompense: et s'il s'est révélé dans mes yeux, hélas! ils ont été 
assez punis par le silence des liens; et pourtant je ne me suis ja- 
mais plaint de ce silence. Tu étais pour moi une relique sainte dans 
sa châsse de crislal, que l'on doit adorer à distance en baisant 
humblement le sol qu elle consacre : non parce que tu étais née 
princesse , mais parce que l'amour t'avait revêtue de gloire et avait 
imprimé à tes traits une beauté qui me frappait de terreur...' Oh! non 
pas de terreur, mais de respect, comme celle d'un habilant des cieux. 
Kt dans Ion adorable sévérité, il y avait quelque chose qui surpas- 
saittouledouceur. Jenesaisconmient... ton génie dominaltle mien... 
mon éloile était sans rayons devant loi. Si l'on pouvait accuser de 
présomplion un pareil amour qui n'avait poinl de but , cette dou- 
loureuse fatalité m'a coûté cher. .Mais lu ne m'en es que plus chère, 
et sans toi, je serais digne de celte cellule qui maintenant est pour 
moi un outrage. Ce même amour qui m'a imposé ma chaîne l'allège 
de la moitié de son poids ; et quoique le reste soit encore bien lourd, 
il me donne la force nécessaire pour supporter ce fardeau, pour 
élever vers loi un cœur où lu règnes sans partage et pour dompter 
une nature souffrante. 



or. 



LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES. 



VI. 

Qu'y a-t-il Ih qui doive étonner?... Depuis ma naissance, mon 
Anic s psl enivrée d'ninuiir : l'amour «i'kI ■«'■p.indu auioiirdo inoijet 
s'esl confcn'lu avec toul co que je voyais sur la Ici-rc. De tous ^ 
Cires inanimés je faisais nies idolrs; parmi lea (leurs sauvages ctsO- 
lilaires qiii croi.«senl au pied des rochei'S, je nie créais un parailis ; et 
là, couclii" sous l'onibraj-'e flollanl des arbres, je pmloni-'eais mes 
rfAes sans compter les heures : cependant on nie grondait pour mes' 
courses vagabondes ; et les prudents vieillards, en nie voyant, se- 
i;ouaient leurs listes blanchies, et disaient que de tels éléments font 
un homme nialhi-ureux, qu'une enfance indisciplinée aboutit au 
malheur et (pu- des châ- 
timents corporels pour- 
raient seuls me corriger. 
Et alors on me frappait, 
et je ne pleurais pas, mais 
je maudissais mes tyrans 
dans mon cœur, et je re- 
gagnais mes retraites ché- 
ries poury pleurer seul et 
y retrouver ces rêves quî 
n'enfantait point le som- 
meil, lit avec le propres 
des années, mon fline ha- 
letante se remplit d'un 
mélange confus de sen- 
tiinenls à la fois doux et 
pénibles : mun cœur tout 
entiers exhalaiten un dé- 
sir unique, mais indéfini, 
changeant, jusqu'au jour -.s 
on je trouvai l'objet de ce 
désir... et cet objet c'était 
toi. Alors je perdis mon 
existence qui s'absorba 
tout entière dans la tien- 
ne: le monde disparut de- 
vant mes yeux . et pour 
moi tu anéantis la terre. 




VIL 

Jeme plaisais danslaso- 
litude... mais je ne m'at- 
ten<laisguère à passerune 
portion quelconque de ma 
vie séparé de la société de 
inessemblabicset n'ayant 
de communication qu'a- 
vec des insensés et leurs 
tyrans... Si j'eusse été or- 
ganisé comme eux, de- 
puis longtemps mon ttme 
comme la leur eût parta- 
gé la corruption de son 
tombeau. Mais quelqu'un 
m'a-l-il vu dans les fu- 
reurs de la démence ? 
quelqu'un m'a-t-il enten- 
du délirer? l'put-èircilans Le 1 
nos cellules sontfrons- 
nous plus que le marin 
naufragé sur le rivage dé- 
sert. Le monde entier 
s'ouvre devant lui : tout 

mon univers se renfermeen ce lieu, double h peine de l'espacequ'on 
doit accorder à mon cercueil. En mourant le naufragé peut du moins 
lever les yeux [lour adresser an ciel un dernier rejiroche... les miens 
ne se lèveront i)as en haut pour laccnscr, liien que la voûte de 
mon cachot soit comme un nuage entre le ciel et moi. 



Vin. 

Quelquefois pourtant, je sens mon intelligence qui décline; mais 
c'est un déclin dont jai conscience,., je vois briller dans ma prison 
des lueurs inaccoiituinées; un étrange démon me tourmente et m'in- 
fliire mille petites douleurs, millevexationslmpi-rcepiiblps à l'homme 
sain et libre: mais trop sensibles, hélas! pour moi qui ai si long- 
temps soutVert et des tristesses do cœur et du manque d'espace et 
de tout ce que l'on peut supporter ou qui doit avilir. Je croyais n'a- 
voir d'ennemi que 1 homme ; mais il se peut que des esprits soient 



ligues avec lut... Toute la terre m'abandonne... le ciel m'oublie... 
[leul-ètrc «n l'absence de toute protection les génies du mal essaie- 
ront-ils sur niui leur pouvoir; peut-être prévaudront-ils sur une 
pauvre créature U8<''c par la souffrance. Oh I pourquoi mon flme est- 
cUe éprouvée comme l'acier dans la fournaise avant de subir la 
trempe?... Parce que j'ai aimé ; parce que j ai aimé ce que nul ne 
pout ait voir sans l'aimer, à moins d'être plus ou moins qu'un mor- 
tel, d'être plus ou moins que moi. 



IX 

fut un temps où mes sensations étaient vives... ce temps n'est 
plus : mes cicatrices se 
sont durcies, et s'il en eût 
été autrement, je me se- 
rais brisé le crâne contre 
ces barreaux quand je 
voyais le soleil y jeter un 
rayon comme pour se 
railler de mes soulfran- 
ces. Si je supporte, si j'ai 
supporté tant de maux et 
bien d'autres qu'aucune 
parole ne peut exprimer, 
c'est que je n'ai pas voulu 
sanctionnerpar mon sui- 
cide le stupide mensonge 
qui a servi de prétexte 
pour m'enfermer ici ; je 
n'ai point voulu que le fer 
chaud de l'infamie mar- 
quât ma mémoire de ce 
mot terrible : « Démen- 
ce I » c'est que je n'ai 
point voulu appeler la pi- 
tié sur mon nom Qétri et 
sceller moi-même la sen- 
tence prononcée par mes 
ennemis. Non pas I... ce 
nom sera immortel!... je 
fais de ma prison actuel- 
le un temple que les na- 
tions viendront visiter en 
songeant à moi.O Ferra- 
re ! quand tu auras cessé 
d'être la demeure de tes 
ducs souverains, quand 
on verra crouler pierre 
à pierre tes palais au fo- 
yer infréquente, alors le 
laurier du poète sera la 
seule couronne, le cachot 
du poète sera ton édifice 
le plus renommé, tandis 
que l'œil de l'étranger s'é- 
. tonnera de l'abandon de 
tes murailles! Et toi, ô 
Léonore, toi qui rougis 
d'avoir un amant tel que 
moi, toi qui n'aurais pu 
apprendre sans honte que 
.g d'autres que des monar- 

ques pussent te trouver 
belle, eb bien ! va dire à 
ton frère que ce cœur in- 
dompté par les ans , le 
chagrin, la fatigue... et 
peut-être aussi par une faible atteinte du mal qui m'était imputé 
(car 1 âme résiste difiicilement .'i la longue infection d'une tanière 
comme celle-ci, nu l'abime lui communique s;i corruption native)... 
va dire à ton frère que ce cœur n'a cessé de t'adorer... Ajoute ceci : 
Quand l'homme aura abandonné, oublié dans une froide solitude, 
les tours et les créneaux qui maintenant protègent la joie de ses 
banquets, de ses danses, de ses orgies; alors ce cachot, oui. ce ca- 
chot sera un lieu consacré. .Mais toi, quand se sera éteint cet éclat 
magiipie dont l'eniourent le rang et la beauté, tu partageras le lau- 
rier qui ombragera ma tombe. Nulle puissance ne pourra séparer 
nos deux noms dans la mort, comme rien dans la vie na pu t arra- 
cher de mon cœur. Oui, Léonore, ce sera notre destin d'être uuis 
pour toujours... mais trop tard! 

FIN DE LA LAMENTATION DU TASSK. 



OEUVRES COMPLÈTES DE LOKD BYRON. 



97 



L'ILE 



CHRISTIAN ET SES COMPAGNONS. 



CHANT PREMIER. 

1. 

Le quart du matin était arrivé : le vaisseau poursuivait gracieu- 
sement son humide car- 
rière : comme une im- 
mense charrue, la proue 
traçait son majestueux 
sillon à travers les vagues 
jaillissantes. En face , le 
monde des eaux se dé- 
roulait dans son immen- 
sité; derrière, étaient se- 
mées les nombreuses îles 
de la mer du Sud. La nuit 
paisible , commençant à 
se diaprer de nuages lu- 
mineux, marquait l'heure 
qui sépare les ténèbres de 
l'aurore. Les dauphins, 
sentantl'approcheaujour 
et empresses d'en saisir 
les premiers rayons, bon- 
dissaient sur les flots. Les 
étoiles commençaient à 
pâlir devant de plus lar- 
ges clartés, et cessaient 
d'abaisser sur l'Océan 
leurs prunelles scintillan- 
tes. La voile, naguère ob- 
scurcie, reprenait sa pre- 
mière blancheur, et une 
brise rafraîcliissante ef- 
fleurait les eaux.... Enfin 
l'Océan, en revêtant une 
teinte de pourpre, annon- 
ce l'approche du soleil ; 
mais avan t quel'astre sur- 
gisse... il va se passer 
quelque chose. 



11. 

Le chef vaillant dort 
dans sa cabine , se fiant 
sur ceux qui sont chargés 
de veiller : ses songes lui 
retracent les rivages ai- 
més de la vieille Angle- 
terre, ses travaux récom- 
pensés et ses dangers fi- 
nis : son nom s'ajoute à 
la liste glorieuse de ceux 
qui ont tenté d'atteindre 
le pôle couronné de tem- 
pêtes. Le plus pénible est 
passé, et tout semble lui 
répondre du reste : pour- 
quoi ne dormirait-il pas en sûreté ? Hélas ! le pont est foulé par des 
pieds mdociles, et des mainsaudacieuses tendent às'emparer du gou- 
vernail. De jeunes cœurs soupirent après une de ces îles énuato- 
nales ou l'on trouve sans cesse et les sourires de l'été et les sourires 
de la femme : ce sont des hommes sans patrie, qui, après une trop 
longue absence, n'ont point retrouvé le toit natal ou l'ont trouvé 
change, et qui, devenus h demi sauvages, préfèrent une grotte et une 
douce compagne à l'inconstante demeurequiflottesur les values Les 
fruits délicieux que le sol produit sans culture , le bois sans autre 
sentier que celui qu'on y trace ; des champs sur lesquels l'abondance 
semble verser à plaisir sa corne toujours pleine ; le sol n'appartenant 
à personne et possédé en commun ;ce désir, que les siècles n'ont pu 
étouffer dans l'homme, de n'avoir de maître que sa volonté ; la terre 

Pàbii. — Imo. LtcouK SI c; rue Soutlul, 15. 




Une île où cliaque cabane invitait l'étranger. 



n'ayant d'autre or que les trésors non vendus qu'elle étale à sa 
surface, que la clarté du soleil et ses brillants produits ; la liberté 
qui, de la moindre caverne, peut se faire une demeure ; cet immense 
jardin où tous peuvent se promener, oti la nature traite tous les 
hommes comme ses enfants et se complaît au spectacle de leur 
sauvage félicité ; ces coquillages, ces fruits, les seules richesses qu'ils 
connaissent; leurs canots si peu aventureux, leurs chasses lointaines 
et leurs pêches sur la vague écumante ; leur étonnement même à 
la vue d'une face européenne... voilà le spectacle dont ces étrangers 
brillent de jouir de nouveau : spectacle qu'ils achèteront bien cherl 



UI. 

Eveille-toi, brave Blighl l'ennemi est à ta porte : éveille-toi I Hé- 
las I il est trop tard I les mutins ont fièrement pris place à la porte 
de ta cabine et ont proclamé le règne de la rage et de la terreur. 

Tes membres sont garrot- 
tés ; la pointe de la ba'ion- 
nelte est sur ta poitrine; 
ces hommes, qui trem- 
blaient naguère à ta voix , 
te déclarent leur prison- 
nier : ils te traînent sur 
le lillac, où désormais le 
gouvernail et la voile n'o- 
béiront plus à ton com- 
mandement. Un instinct 
sauvage essaie de déguiser 
sous une feinte colère 
l'audacieuse désobéissan- 
ce : cette colère éclate au- 
tour de toi , et ceux qui 
redoutent encore le chef 
qu'ils sacrifient ont peine 
à en croire leurs yeux; 
car l'homme ne peut ja- 
mais étouffer entièrement 
le cri de sa conscience , 
à moins de s'enivrer jus- 
qu'à la rage. 

IV. 

En vain , non décon- 
certé par l'aspect de la 
mort, tu fais , au péril de 
ta vie , appel à ceux qui 
sont restes fidèles : ilssont 
en petit nombre, et vain- 
cus par la terreur, ils ac- 
ceptent tacitement tous 
ces actes auxquels les plus 
exaltésapplaudissent. En 
vain tu leur demandes 
leurs motifs : un blasphè- 
me, des menaces sont 
toute leurréponse. L'épée 
brille à tes yeux, la poin- 
te des ba'ionneltes se rap- 
proche de ta gorge; les 
mousquets son t dirigés sur 
ta poitrine par des mains 
qui ne craindront pas d'a- 
chever. Tu les en défies 
en t'écriant : «Feu f » Mais 
ceux qui n'ont point de pi- 
tié savent encore admi- 
rer : un reste secret de 
leur ancien respect a sur- 
vécu au sentiment du de- 
voir. Ils ne veulent point 

tremper leurs armes dans le sang ; mais ils t'abandonnent à la 

merci des flots. 



« La chaloupe en mer!» s'éci ie alors le chef, et qui osera répondre: 
« Non ! » car la révolte n'écoute rien dans ce premier moment 
d'ivresse, dans les saturnales de son pouvoir inespéré. La chaloupe 
est mise à l'eau avec tout l'empressement de la haine ; et bientôt, 
ô Bligh! il n'y aura plus entre toi et la mort que son plancher fra- 
gile : elle contient seulement assez de provisions pour te permet- 
tre de contempler ce trépas que leurs mains te refusent : assez 
d'eau et de pain pour une agonie de quelques jours. Néanmoins on 



n^ 



LKS VKILLCES UTlfCUAIIlKS ILLUSTREES. 



> iijiilllc' nisiiili- q:irli)iii •iciii(l,l;.'i's, [ 

liv.-ors (les .iiKaliouli's Jc TOccaii 

dog iiiallicurciix ijui in'. I'cuvi'iil il 

au^ (lois. Un y juiiileiinii la boussnii' iiii.ll 

esclave du pule, wtle diiic de la nu\igalioo. 



VI. 



'ulc, ccUo lii'iiiLiluiilo 



Alors, le clicf quî s'csl élu lui-infme juge h propos d'amorlir la 
prcmiôre impres-sinn d'un parcil crime et de ranimer le cimrace de 
.••IS coinplices. « Holà! le },'rand i)Q«i ! » seeric-l-:l ; car il rcdonlc 
(jue la fureur u'érlioue .sur les bas-fond.s du bon sens. Ue l'caude- 
viepour les héros ! dil uu jour Burkc. uUTraut ù la gloire épique un 
humide rlicmin. Nus héros de nouvelle date furent de cet a.\i»; ils 
vidèrent la roupe en criant : « Iluzznl vive 0-Taïli! » Cri étrange 
dans la bouche des rebelles. Quel charme en efTel , ces farouches 
enfants des mers, chassés par tous les vcnls du ciel . quel charme 
peuvent-ils trouver dans l'ile i)aisible et dans ce sol ïi doux , ces 
cœurs amis, ces plaisirs sans travail, ces prévenances inspirées par 
la feule nature, ces richesses que n'amasse pas l'avarice, ces amours 
non achelc.s ? Et niainlenanl, est-ce donc en décrétant le malheur 
d'aulrui qu'ils peuvent se préjiarer à obtenir ce qu'implore en vain 
la douce vertu, le repos? Hélas I telle est noire nature : nous ten- 
dons tous au raème but par des sentiers différents: les facultés na- 
turelles, la naissance, le pavs, le nom, la fortune, le lempéi anient, 
l'extérieur même, ont plus d influence sur noire argile flexible que 
tout ce qui est en dehors de notre petite sphère, lit pourtant, une 
faible Miix se fail entendre en nous à travers le silence de la cupi- 
dilé ou le fracas de la gloire ; oui , ijuelque croyance qui nous soit 
enseignée, uuelquc sol que nous ayons foule, la conscience de 
l'homme est l'oracle de Dieu. 

Vil. 

La chaloupe porte à peine le petit nombre de ceux qui partagent 
le destin du chef, Iriste mais fidèle équipage : pourtant (luelques- 
iins sont restés malgré eux sur le pont de l'orfiueilleux navire, 
moralement naufrage. ... et ceux-lh voient d'un oeil de com- 
passion le sort du capitaine; pendant que d'autres, insiillant .nux 
maux qui lui sont réservés, rient de sa voile pygmée, do sa lianjne 
si fragile et si chargée. Le nautile, enfant des mers, liniiieiiv pilote 
d'un canot coquille, ce féerique ondin de l'Océan a une eniharea- 
lion plus solide et de plus libres allures. Lui, quand la Ironibe aux 
ailes de flamme balaie la face des eaux, il est en sûreté : son port 
est au fond de l'abîme ; il survit triomphant aux armadas des hom- 
mes qui font trembler le monde et succombent au premier efl^ort 
du vent. 

VIII. 

Quand tout fut prêt, quand la troujie fidèle eut quitté ce navire 
soumis à la rébellion , un matelot, moins endurci que ses compa- 
gnons, laissa voir cette vaine pitié qui ne fait qu'irriter le malheur: son 
regard chercha son ancien chef et lui exprima par un muet lanjiage 
sa coinpassion et son repentir; puis il porta une liqueur bienfaisante 
h ses lèvres altérées et brûlantes. Mais on le surprit, on le remplaça 
par uu autre gardien, et anémie commisération ne vint plus se mêler 
à la révolte. Alors s'avança l'audacieux jeune homme qui récompen- 
sait laU'ecliou du chef en Coiisommantsa ruine ; et montrant la frêle 
embarcation , il s'écria : « Parte/ sur-le-champ! le moimlre délai , 
c'est la mort ! » Kt pourtant , en ce moment même , il ne put étouffer 
tous ses sentiments: un mot suffit pour éveiller en lui le remords 
d'un forfait à demi consomme, et l'émotion qu'il dérobait aux 
regards de ses complices se révéla facilement ;i son chef. Quand 
Bligii, d'un ton sévère, lui demanda où était la reconnaissance 
due pour l'affection qu'on lui avait témoignée , où était l'es- 
poir qu'il avait conçu de voir sfiii nom célèbre et d'ajouter un nou- 
veau lustre au^ mille gloires de l'Angleterre, ses lèvres convulsives 
rompirent le charme qui les scellait, et il s'écria : « C'est vrai ! c'est 
vrai ! Je suis en enferl en enfer I » Ce fut lout ; mais, poussant son 
chef vers la barque , il lobandouna dans cette arche fragile. Ahl 
que de choses dans ce farouche adieu ! 



I.\. 

En ce moment le soleil des mers arctiques élevait son larije dt^^- 
([ue au-dessus de.-; vagues. Tantôt la biiscse laLsuil. tantôt elle miir- 
iiiurait du food de st<n aiitrc; se jouant comme sur une harpe colien- 
ne, fou aile capricieuse lanlùl fai.>;ait résonner les cordes de l'Océan, 
tantôt les effleurait .'i peine. En ramant Icnl^iiient et sans esp.iir, 
les marins de rcîauif abandonné dirigeaient leur roule iMiiiiblc vers 



Mais mon but n'est point d" raconter l'hisloire lamentable des tic- 
limes de la trahison, leiu^ cmstanls périls , leurs rares smilage- 
nienls, leurs jours de dangers d leurs nuits de fatigue?, leur iiiAlc 
courage , même (piand ce ruurn^'e parai^ail inutile ; la famine les 
minant sourdement et rendant le squelelte d'un fils méconnaissable 
même à sa mère ; les maux contre lesquels leurs chétives provisions 
étaient plus insuftisaotcs encore cl qui f.iisaienl oublier les s.puf- 
fianees mêmes de h (i\m ; les airilalions cl lf>s torpeurs de l'Océan, 
tantôt menaçant de les engloutir, tantôt oiqxisanl à leurs avirons 
paresseux îles vagues immobiles ; t'tncessanle fièvre d'une soif dé- 
vorante qui recueillait, comme l'onde d'une source pure, la pluie 
épanchée des nuages sUrtlea membres ans, qgi trouvait un délice 
à élancher les froides averses dune nuit orageuse, qui lordail la 
voile humide pour en exprimer une goutte et liuroectcr les rcssorLs 
desséches de la vie; le s:iuvage ennemi auquel on n'échappait qu'en" 
redemandant à la mer un asile moins inhospitalier : et enfin , ces 
spectres décharnés , déi'obés au trépas . pour faire le plus affreux 
récit de dangers qui, dans les annales de l'Océan, ail jamais excit' 
la terreur de l'homme et les larmes de la femme. 



X. 

Nous les abandonnons à leur sort, qui ne resta cependant pas 
ignoré ni sans vengeance. La justice réclame ses droits : la di'ici- 
piine outratîée prend en main leur cause, et toutes les marines res- 
sentant celle injure s'élèvent contre la violation de leurs c>)mmune3 
lois. Nous allons suivre la fuile des révoltés, à qui une vengeance 
tardive n'inspire pas d'effroi. Ils fendent les vagues : ils vont au 
loin! au loin! au loin! Leurs yeux vont saluer de nouveau lu baie 
chérie ; de nouveau ces heureux rivages, où ne règne aucune loi, 
vont accueillir ces hommes hors la loi qu'ils ont vus naguère. La 
nature et la divinité de la n&lure. la femme, les appellent sur ee:i 
bords où ils n'entendront de reproches que ceux de leur consciem-e; 
où tousse parlagCMl les biens de la terre, sans .se les disputer ja- 
mais, et où le pain kii-méme se recueille comme un fruit. Là per- 
sonne ne se vdil Contester la possession des champs, des bois et de» 
eaux : l'Age sans or. cette époque où l'or ne trouble les t(f\es d au- 
cun mortel, règne dans ces beaux lieux, ou plulôtily régiiajusqii'au 
jour où l'Europe vint enseignera leurs habitants une meilleure vie, 
leur communiqua ses coutumes et corrigea les leurs, mais surtout 
légua Ses vices h leurs descendants. Ne son;,'eon8 plus îi celai 
Voyons-les tels qu'ils étaient, faisant le bien avec la nature, ou se 
trompant avec elle. « lluzza! Vive 0-Taïti ! o tel est le cri des mate- 
lots, pendant que le brave vaisseau poursuit sa course majestueuse. 
La brise s'élève ; devant son souffle grandissant, la voile naguère 
flottante étend ses arceaux ; les flots boiiill. muent plus rapides dans 
le sillage de la carène hardie qui les fend sans effort. Ainsi le navire 
Argo labourait les vagues de l'Euxin encore vierge; mais les navi- 
gateurs de la Grèce tournaient encore leurs yeux vers la patrie 

ceux ipii moiitcnl ce navire rebelle ont renié la leur; ils la fuient 
comme le corbeau fuyait l'arche; et, cependant, ils ont l'espoir de 
partager le nid de la colombe et de retremper aux feux de l'amour 
leurs cœurs endurcis. 



CHANT II. 



1. 

Qu'ils étaient doux les chants de Toubonaï, à l'heure où le soleil 
d'été descend dans la baie de corail ! 

" Venez ! disaient les jeunes tilles, venez errer sous les plus beaux 
ombrages de l'Ile; venez entendre le gazouillement des oiseaux. Le 
ramier roucoulera dans les profondeurs de la forêt comme la v.iix 
de nos dieux ; nous cueillerons les fleurs qui croissent sur les tom- 
beaux; car elles s'épanouissent surtout où repose la tète i!ii iruer- 
rier ; nous nous assiérons pour jouir du crépuscnle : nous verr.ins la 
douce lune briller h travers le feuillage des arbres, et couchés sous 
leur ombre, nous écouterons avec un mélancolique (daisir leniuriiiure 
|)laiiitif de leurs rameaux. Ou bien nous gravirons la falai.ie et nous 
vciTons les vagues lutter follement contre les gigantesques rocher» 
lîu large qui les refoulent en colonnes écuineuses. Que tontes i-es 
choses «ont belles! heureux ceux qui peuvent se dérober aux fati- 
gues et au luimillc de la lie potrr contempler des scènes où il n'y a 
de lutter que celles de fOcéan. Et lui-mémo, il est amoureux à ce» 
heures, ce craiid lac dazor. et il abaisse sa crinière hérissée sons les 



les marins île 1 cîquil abandonne dirigeaient leur roule jwrnblc vers 
une eôlo que l'on voyait poindïe comme un nu.igc au-4lc*iub de 
1 Ocean. La ch;iloiipe et le vai'^scau ne doi\eMi plus s.- ici-.uilrcT. 



n Oui, ■nous cueillerons la fleur du tnmb;>ttu puis nous fcron» «n 
i banquet ]i.'ueil à celui des esprits dans leurs bocages de délices; puis 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BY RON. 



9d 



nous nagerons joyeusement dans les vagnes boniliss.mles ; enfin, 
nous éiendrons sur llicrbe molle nos membres lunnides et brillants 
et nous les parrumorons d'une buile embaumée; nous tresserons les 
guirlandes cueillies sur la demeure des morts, et nous parerons nos 
tètes des fleurs nées de la cendre des braves. Mais voici venir la 
nuit : le signal du soir nous rappelle : le «on des nattes agitées re- 
tentit au bout du cbemin. Tout à 1 beure les torches de la danse 
jetteront leurs élincelanles clartés sur la pelouse des fêtes et nous 
rappelleront la mémoire de ces jours heureux et brillants, avant que 
Fidji eut embouché la conque de la guerre, avant que des canots 
chargés d'ennemis fussent venus envahir nos rivages. Ilélas! par 
eux la fleur des jeunes hommes verse son sang ; par eux nos champs 
se couvrent d'herbes sauvages; par eux on ignore ou l'on oublie le 
bonheur ravissant d'errer seuls avec la lune et l'amour. Eh bien! 
soit ! ils nous ont appris à manier la massue, à couvrir la campagne 
d'une jiluie de flèches : qu'ils recueillent la moisson qu'ils ont se- 
mée! Mais cette nuit, réjouissons-nous; nous parlons demain. Frap- 
pez la nipsure de la danse! remplissez les coupes jusqu'au bord I 
épuisons-les jusqu'à la dernière goutte! demain nous pouvons mou- 
rir. Couvrons nos corps de nos vêtements d'été; attachons à nos 
ceintures le blanc vappa; que nos fronts, comme celui du printemps, 
se couronnent d'épaisses guirlandes, et que, sur notre cou, brillent 
en colliers les graines du houni : leur vive couleur contraste avec 
le sombre éclat de nos brunes poitrines. 



lU. 

« Maintenant, la danse est terminée... pourtant reste encore ! ar- 
rête! ne dépouille passivité le souriie amical. Demain nous par- 
tons; mais ce n'est pas celte nuit... celle nuit appartient au cœur. 
Apprêtez encore ces guiilandes après lesquelles nous soupirons dou- 
cement, jeunes enchanteresses de l'aimable Likou • que vos formes 
sont ravissantes! comme tous les sens rendent hommage à vos 
beautés pleines de douceur, mais puissantes, comme ces fleurs qui, 
du sommet de nos rochers, envoient leurs parfums bien loin sur 
1 Océan!... Nous aussi, nous visiterons Likou.. mais... ô mon 
cœur! que dis-je... demain nous partons! » 



IV 

Tels étaient les chants, telle était l'harmonie qui s'élevait sur ces 
bords, avant que les hrises y eussent poussé les enlanis de l'Eu- 
rope. Les habitants avaient leurs vices, il est vrai, ceu.'c qu'enfante 
la nature : leurs défauts appartenaient à la barbarie; et nuns, nous 
avons à la fois , ce que la civilisation a de sordide, mêlé avec toule 
la sauvage férocité, stigmate de la chute de l'homme. Qui n'a point 
vu le règne de l'hypocrisie, oîi les prières d'Abel s'allient aux actes 
de Cain? 11 suffit d'ouvrir sa fenêtre pour voir l'ancien monde plus 

dégrade que le nouveau et ce dernier lui-même ne mérite plus 

un pareil nom , sauf dans ces régions où la Colombie nourrit deu.x. 
géants jumeaux, enfants de la liberté, dans ces régions où le Chim- 
borazo promène ses regards de Titan sur l'air, la terre et les flots, 
sans y apercevoir un esclave. 

V. 

Ainsi se perpétuait la tradition , quand la gloire des morts ne re- 
vivait que dans des chansons, quand la gloire ne laissait d'autre 
trace après elle que le charme presque divin de ces accords. Alors 
point d'annales pour convaincre le sceptique : l'histoire à son pre- 
mier Age n'a d'autre langage que l'harmonie; tel Achille enfiint, 
tenant en main la lyre du Centaure, apprenait à surpasser son 
père. En eU'et, les simples stances d'une antique ballade, réson- 
nant du haut d'un roc, se mêlant au bruit des vagues, ou au mur- 
mure des ruisseaux, et réveillant les échos de la montagne, ont 
plus de pouvoir sur des cœurs sincères et faciles à émouvoir que 
tous les trophées des favoris de la guerre et de la fortune. Elles 
sont pleines d'attrait, tandis que les hiéroglyphes no sont qu'un 
sujet d'études pour le sage, de rêveries pour l'erudit ; elles savent 
plaire, tandis que les volumes de l'histoire n'offrent au lecteur 
qu'une fatigue. La ballade est le premier, le plus frais rejeton qui 
soit éclossur lesoldu sentiment. Tel était le chant sauvage (car c'est 
aux sauvages que plait surtout le chant) dont les hommes du ISord 
s'inspiraient dans leurs solitudes , quand ils vinrent visiter et con- 
It quérir le reste de l'Europe; tel est encore celui qui existe partout 
où nul ennemi n'est venu civiliser ou détruire : il touche le cœur; 
et que peuvent faire de plus tous les raffinements de notre poésie"? 



VL 

Or, les suaves accords de cette mélodie naturelle interrompaient 
le voluptueux silence des airs, une douce sieste d'été, une journée 
tropicale de Toubonai. C'était l'heure où toute fleur s'est épanouie, 



où l'atmosphère est embaumée : un premier souffle commençait à 
bercer le palmier, une brise encore muette soulevait doucement les 
flots et rafraîchissait la grotte où la belle chanteuse était assise à 
côté dn jeune étranger qui lui avait enseigné les joies fatales de 
l'amour... Oui, fatales; car elles sont toutes puissantes sur les 
cœurs, et sur ceux d'abord qui ne savent pas que l'on peut cesser 
d'aimer, sur ceux qui, consumés par leur nouvelle flamme, se ré- 
jouissent comme des martyrs sur leur bûcher funéraire, tellement 
absorbes par l'extase que la vie n'offre point de ravissements com- 
parables à ceux d'une telle mort : et ils meurent, en effet; ils vont 
se confondre dans cette existence supérieure que tous nos rêves 
nous offrent comme un torrent d'éternel amour. 



VIL 

Dans cette grotte était assise l'aimable fille du désert, déjà femme 
par le développement de ses formes, quoiqu'enfant par. les années, 
si l'on en juge du moins d'après les idées de nos froids climats , où 
rien ne mùril rapidement, si ce n'est le crime. Vierge dans un 
monde vierge, et comme lui, naïve et pure; belle, aimante, pré- 
coce; noire comme la nuit la nuit avec toutes ses étoiles, ou 

comme une grotte sombre qui brille de tous ses cristaux; des yeux tout 

langage et tout enchantement; un corps celui d'Aphrodite 

portée dans sa conque à la surface de l'abime, entourée d'un essaim 
d'Araouis; voluptueuse comme l'approche du sommeil, et cepen- 
dant pleine de vie , car une ardente rongeur perçait ses joues bru- 
nies par les feux du tropique , et remplaçait la parole; un sang 
émané d'un brûlant soleil colorait son cou et son sein, et répan- 
dait à travers sa peau brune une teinte lumineuse, pareille à celle 
du corail qui rougit sous la vague sombre, et attire le plongeur vers 
ses grottes empourprées. Telle était cette fille des mers du Sud ; 
douée de toute l'énergie de leurs vagues, elle portait, comme uu 
esquif, la félicité de ceux qu'elle aimait, et ne trouvait de douleurs 
que dans l'amoindrissement de leurs joies. Son cœur audiieieux et 
brûlant, mais sincère, ne connaissait de bonheur que le bonheur 
qu'il donnait; son espoir ne s'appuyait jamais sur l'expérience, 
cette froide pierre de touche, dont la triste influence décolore tout: 
elle ne craignait pas le mal , car elle ne le connaissait pas , ou ce 
qu'elle en connaissait était bien vite... trop vite oublié. Les sou- 
rires et les larmes avaient passé sur elle, comme de légères brises 
passent sur un lac en ridant un moment leur miroir, mais sans 
jamais le briser ; car les profondeurs de ses cavernes, les sources des 
montagnes renouvellent sans cesse l'éclat de cette surface paisible; 
à moins qu'un ébranlement volcanique ne vienne déraciner la 
source, refouler les ondes dans l'abîme , et faire de ces eaux vives 

une masse inerte , l'équivoque désert du marécage fangeux Tel 

sera donc le destin de la jeune sauvage?... Ah! les vicissitudes 
éternelles frappent l'humanité jjIus rapidement encore qu'elles ne 
frappent le reste delà nature : l'homme en tombant, ne fait que 
subir le sort réservé aux mondes; mais, s'il fut juste , son esprit 
planera sur les débris de l'univers. 



VIIL 

Et lui, quel est-il?... un enfant du Nord , un jeune homme aux 
yeux bleus , né dans des îles plus connues, mais non moins sau- 
vages ; c'est le blond (ils des Hébrides, où mugissent les flols tour- 
billonnants du Pentland; agité dans son berceau par les vents im- 
pétueux, enfant de la tempête par le corps et par lame, en ouvrant 
ses jeunes yeux sur les ondes écumantes de l'Océan , il avait dès ce 
moment regardé l'abîme comme sa patrie : il avait vu en lui le 
géant confident de ses pensées vagabondes, le compagnon de ses 
promenades solitaires parmi les rochers , le seul mentor de sa jeu- 
nesse Jeune insouciant, il laissait errer sa barque au hasard, jouet 
des flots et de l'air, et s'abandonnait volontiers au caprice du sort. 
Nourri des légendes de la terre maternelle, prompt à croire au bon- 
heur, mais non moins ferme à souffrir, il avait tout éprouvé, sauf le 
désespoir. Sous le ciel de l'Arabie, il eût été le nomade le plus hardi 
de ses sables dévorants ; il eût bravé la soif avec la constance d'Is- 
maël porté par son navire du désert. Sur les côtes du Chili, c'eût été 
le plus fier des caciques; dans les montagnes del'Hellade, un Grec 
toujours en révolte; sous une tente, un Taraerlan : mais élevé pour 
le trône, il eût été sans doute un mauvais roi. En eU'et, la même 
iimequi serait capable de se frayer une ruute vers le pouvoir, si elle 
y est placée d'abord, ne trouve plus d'aliment qu'en elle-même; 
il ne lui reste plus qu'à retourner en arrière, et à se lancer dans les 
douleurs pour y chercher le plaisir. Du même génie qui fit un 
Néron, la honte de Rome, une situation plus humble et l'éducation 
du cœur ont formé son glorieux homonyme, éclatant contraste (1)1 
Mais laissons-lui ses vices, admettons qu'il ne les tenait que de lui- 
même, sans un trône pour théâtre, qu'ils eussent été petits! 

(1) Le consul Néron, vainqueur d'Asdrubat et d'Annih-ii. 



100 



LKS VEILLÉES LITTKKAIKKS ILLUSTREES. 



IX. 

Vous souriez, lecteur : pour ceux qui examinent toute chose avec 
un regiird prévenu, ces comparaisons peuvent si'nil)lor amliiticuses, 
lattaclii'i's au nom inconnu liun ôtre qui n'eut rien h ilomi^lcr avec 
la ploiri". ni avec Rome , le ('lilli, l'Ilelladc ou l'Arabie. Vous sou- 
rie/! Kli bien cela vaut mieux ijue de soupirer. El pourtant il eût 
pu fin' tout cela : c'était vraiment un luunuie. un de ces esjirils qui 
iiliiin'Mt au dessus de tous, et qu'on voit toujours à lavant-garde, 
ijéros patriote ou chef despotique, faisant la gloire ou le deuil d'une 
nation, né sous des auspices qui élèvent ou abaissent au-dcift du 
lout ce qu'on ose entrevoir. Mais ce sont là de pures rêveries : ici 
qu'était-il en rralilé? tin adolescent dans sa fleur , un njalclol rc- 
Kdlé, Torquil aux blonds cheveux, libre comme l'Océan, l'époux 
de la jeune lille de Toubonaï. 



Assis auprf's de Neuha , il contemplait les Ilots. .. Neuha, qui, 
parmi les vierges de l'île , brillait comme l'héliotrope au milieu des 
liumblos fleurs; d'une haute naissance (prétention qui va faire 
sourire l'ami de la science héraldique, demandant h voir les armoi- 
ries do ces îles ignorées)... Klle descendait d'une race antique 
d'hommes vadlaiils et libres, chevaliers nus d'une nobles.se sauvage, 
dont les tombi-s de gazon s'élèvent le long de la mer : et la tienne, 
Achille !... je l'ai vue., la tienne n'est rien de plus. Un jour, les 
étrangers arrivèrent dans de vastes canots, ceints de foudres en- 
flaiiiMiéos, et couronnés d'arbres gigantesques ])Uis hauts que des 
palmiers, qui. par un temps calme, semblaient enracinés dans 
l'abîme; mais dès que les vents s'éveillaient, on les vojait déployer 
des ailes larges Cimime les nuages qui fuient h l'horizon ; ils prome- 
naient au loin leur puissance, et devant ces cités flottantes, les 
vagues elles-mêmes semblaient moins libres. Neuha, prenant la pa- 
gaie, darda son agile pirogue à travers les ondes, comme le renne 
s'éhince parmi les neiges. Effleurant la cime blanchi.ssaiite des bri- 
sants, légère comme une néréide sur sa conque flottante, elle vient 
contempler et admirer de près la gigantesque carène , élevant de 
vagues en vagues sa nijisse qui pèse sur elles. L'ancre fut jetée; le 
navire resta immobile le long du rivage , comme un gros lion en- 
dormi au soleil, pendant qu'autour de lui, essaim d'abeilles mur- 
murant dans sa crinière, voltigeaient d'innombrables pirogues. 



XI. 

L'homme blanc débarqua!... qu'esl-il besoin d'en dire davantage? 
I,e nouveau monde tendit à l'ancien sa main basanée : ils étaient 
l'un h l'autre une merveille, et le lien de l'admiration se changea 
bientôt en une sympathie plus étroite et plus chaleureuse. Sur cette 
terre du soleil, atTectoeux tut l'accueil des pères, plus tendre encore 
fut celui de leurs biles. L'uuion se resserra • les fils des tempêtes 
trouvèrent mille beauiés dans ces vierges basanées ; celles-ci, de 
leur côté, .admirèrent l'éclat d'un teint plus clair, dont la blancheur 
devait paraitre extrême dans un climat où la neige est inconnue. 
La chasse, les proinenadis, la liberté d'errer au hasard ; dans cha- 
que cabane un foyer, une famille pour l'étranger; le tilet tendu 
dans la mer ; le canot agile lancé dans les détours de cet archipel, 
ciel d'azur semé d'îles brillantes comme des étoiles ; le doux som- 
meil acheté par des travaux qui n'étaient que des jeux ; le palmier, 
la plus majestueuse des Dryades, portant dans son sein Bacchus 
enfant, vigne surmontée d'un pampre qui rivalise en hauteur avec 
l'aire de I aigle; le banquet animé par le jus de la cava ; l'igname 
savoureuse, le cocotier qui oflre à la fois la coupe, le lait et le fruit; 
l'arbre h pain ([ui, sans que la charrue ait sillonné la plaine, ofl're à 
l'hoinme ses moissons, et dans des bosquets inachetés prépare sans 
le secours d'une fournaise ses gâteaux de pure farine : marché gra- 
tuit où vient se pourvoir chaque convive, et grâce auquel nulle di- 
letle n'est à craindre... Tous ces attraits, joints aux délices des 
•,ners et des bois, aux douces joies de ces solitudes peuplées par 
i'amour, avaient apprivoisé la rudesse de ces hommes errants , leur 
avaient inspiré une douce sympathie pour des êtres qui, moins sa- 
vants peut-être, élaicntcertainemenl plus heureux : tous ces attraits 
agissaient où avait échoué la discipline, et parvenaient à civiliser 
les fils de la civilisation. 

XII. 

Des nombreux couples fi^rlunés qui s'étaient unis, Neuha et Tor- 
quil ne formaient pas le miiins beau : enfants de deux îles, quoique 
bien éloignées entre elles, nés tous deux sous l'étoile des mers, tous 
deux élevés en face des spectacles d'une nature primitive , dont le 
souvenir nous est toujours cher, en déi)it de tout ce qui peut s'in- 
terposer entre nous et ces sympaihios d'enfance Celui qui eut 



pour |)reiiiier spectacle lescimea bleues des montagnes dlîco.sse nt 
peut s'empêcher de voir avec amour le moindre pic d'azur qui s'élève 
a l'horizon ; dans chaque rocher, il salue les traits familiers d'un 
ami, et son imagination embrasse pieusement les sommets des hau- 
teurs. J'ai longtemps erré dans des contrées autres que mon pays 
natal; j'ai adoré les Alpes, aimé les Apennins, révéré le Parnasse 
et contemplé l'Ida et l'Olympe, ces monts d-; Jupiter, qui dominent 
l 'Océan de leurs cimes escarpées; mais ce n'étaient ni leurs trésors 
d'antiques souvenirs, ni leurs beautés naturelles qui me plongeaient 
dans une extase muette : les ravissements de l'enfant avaient sur- 
vécu au jeune ûge ; s'il contemplait Troie , c'était du Loilinagarr 
autant que de l'Ida ; les souvenirs celtiques se mêlaient ;i ceux du 
mont Phrygien , et les torrents des Highlands avec la source limpide 
de Casialie. Pardonne-moi , ombre d'Homère, gloire chère à l'uni- 
vers! Pardonne-moi, ô Pliébus , celte erreur de mon imagination : 
par les spectacles naturels que j'ai chéris autrefois . la nature du 
nord me préparait à révérer les scènes sublimes que vous avez 
sanctifiées. 

XIII. 

L'amour, qui fait toutes choses sympathiques et belles, la jeu- 
nesse qui change l'atmosphère en un vaste arc-en-ciel, les périls 
passés qui disposent rh(jmme à goûter comme des plaisirs ces mo- 
ments de repos pendant lesquels il cesse de détruire, l'attrait mu- 
tuel de la beauté qui frappe les cœurs les plus farouches , comme 
l'éclair frappe l'acier : voilà ce qui absorba dans une Ame commune 
le jeune homme et la jeune fille , lui h demi sauvage, elle sauvage 
loiit-à-fait. Pour lui , la voix tonnante des combats cessa d'enivrer 
son cœur de sombres délices; le repos ne lui causa plus cette impa- 
tience fébrile de l'aigle dans son aire , quand le bec aigu et le re- 
gard perçant du roi des cieux cherchent partout une proie : son 
cœur amolli était dans cette voluptueuse situation, à la fois céleste 
et énervante, qui ne confère point de lauriers à l'urne du héros : car 
ses palmes se flétrissent toutes les fois qu'il songe à une autre pas- 
sion qu'à celle du sang; et néanmoins quand ses cendres reposent 
dans leur étroit asile, l'ombrage du myrte ne leur est-il pas aussi 
doux que celui du laurier? Si César n'avait jamais connu que les 
I baisers de (^léopàtre , Home fût restée libre, et le monde n'eût pas 
! été à lui. Et qu'ont fait pour la terre la gloire et les exploits de César? 
I Notre honte lui est due en partie; car le sanglant cachet de sa gloire 
déguise la rouille des chaines que les tyrans nous imposent. En 
! vain l'honneur, la nature, la raison , la liberté commandent à des 
I millions d'hommes de se lever et de faire ce que Brutus a fait seul, 
I de chasser des rameaux élevés où ils perchent depuis si longtemps 
I ces oiseaux moqueurs qui veulent imiter la voix du despotisme. Nous 
nous laissons toujours décimer par ces chats huants mangeurs de 
souris; nous prenons pour des faucons ces ignobles volatiles : tan- 
' dis que le mot Liberté (leurs terreurs nous le disent de reste) suffirait 
pour dissiper tous ces épouvantails. 



XIV. 

Absorbée dans un tendre oubli de la vie, Neuha , la na'ive insu- 
laire , était tout entière à son rôle d'épouse : aucune préoccupation 
mondaine ne venait la distraire de son amour; aucune coterie ne 
pouvait tourner en ridicule sa nouvelle et pa.ssagère passion ; la 
foule des fats babillards ne voltigeait point autour d elle, expri'jaant 
son admiration bruyante, ouchuchotlant d adultères paroles propres 
à flétrir sa vertu, sa gloire et son bonheur. Laissant sa foi et ses sen- 
timents à nu comme sa beauté , elle était comme l'arc- en -ciel au 
milieu de l'orage; car l'arc- en-ciel, tout en modifiant sans ces>e la 
brillante variété de ses couleurs . déploie constamment la même 
courbe dans les cieux : quelles que soient les dimensions de son 
arc, la mobilité de ses teintes, c'est toujouis le même messager d'a- 
mour qui dissipe les nuages. 

XV. 

Dans cette grotte du rivage battue parles flois, les deux amants 
avaient (passé le brûlant midi des tropiques Les heures ne leurétaient 
point longues... ils ne mesuraient jamais le temps, et n'étaient pas 
informés de sa fuite par le son funèbre de la cloche qui distribue à 
l'homme civilisé sa portion quotidienne, et le jwursuil partout des 
avertissements railleurs de sa langue de fer. Que leur importait 
l'avenir ou le passé? Le présent les tenait sous son joug. Leur .sa- 
blier était l'arène du rivage , et la marée voyait leurs moments s'é- 
couler comme ses lames paisibles ; leur horloge était le soleil du 
haut de sa tour immense. Qu'avaient-ils besoin de noter le cours du 
temps, eux dont chaque journée ne formait qu'une seule heure? 
Le rossignol , leur seule cloche du soir , chanta doucement à la rose 
les adieux du jour : le disque élargi du soleil s'enr.noa sous l'ho- 
rizon, mais sans la lenteur qu'il alTecte dans nos climats du nord, 
où il semble se fondre mollement au sein des ondes. Là, dans toute 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



101 



sa vigueur et tout snn éclat, eomme s'il voulait quitter h jamais l'u- 
nivers et laisser la terre privée de ses feux, il plonge d'un seul bond 
son fronl rouge d.ins le sein des vagues, comme un héros qui s'é- 
lance dans la tombe. Puis, les deux amants se levèrent; ils cher- 
chèrent d'abord la clarté dans les cieux, puis ils la retrouvèrent dans 
des yeux adorés, tous deux s'élonnant qu'un soleil d'élé fût si court, 
et se demandant si en effet la journée était finie. 



XVI. 

El que la chose ne semble pas étrange : l'enthousiaste ne vit pas 
sur la lerre ; il habite dans sa propre extase ; les jour.'* et les mondes 
passent inaperçue près de lui , et son âme est dans les cieux avant 
que sa cendre soit rendue à la terre L'amour a-t-il moins de puis- 
sance ? Non; lui aussi, il trace glorieusement son sentier vers Dieu, 
ou s'attache à tout ce que nous connaissons du ciel ici-bas, à cet 
autre nous-même, supérieur à nous, dont la joie ou la douleur est 
la nôtre , plus nue la nôtre ; flamme qui absorbe lout, qui, allumée 
par une autre flamme, se confond avec celle-ci dans un même éclat; 
bijcher sacré mais funèbre, où, comme les bramines, des cœurs ai- 
mants prennent place avec un sourire. Combien de fois n'oublions- 
nous pas le temps qui s'écoule, lorsque dans la solitude nous admi- 
rons le trône immense de la nature, ses forêts, ses déserts, ses eaux, 
langage sublime qui répond à notre esprit! Ces étoiles, ces monta- 
gnes, ne sont-ce pas des êlres vivants? Les vagues n'ont-elles pas 
leur âme ? Ces cavernes humides ne joignent-elles aucun sentiment 
à leurs larmes silencieuses?... Oh! la nature nous attire et nous 
embrasse de toutes parts; elle brise avant l'heure ce fardeau , cette 
enveloppe d'argile, et plonge noire <àme dans les flots de son im- 
mensité. Dépouillons donc cette individualité qui nous charme et 
nous trompe... Qui peut songer à son être en contemplant lés cieux? 
ttmème, en regardant plus bas, quel jeunecœurnonejicore éprouvé 
par les rudes leçons de l'expérience a pu jamais, en face d'un pareil 
spectacle, .songer Si la bussesse de ses semblables ou à la sienne? 
Toute la nature est son empire, et l'amour est son trône. 



XVIL 

Neuha se leva donc, et Torquil se leva comme elle ; l'heure du 
crépuscule descendit, mélancolique et douce , sur leur berceau de 
rochers dont les cristaux humides s'allumant l'un après l'autre re- 
flétèrent la naissante clarté des étoiles. Le jeune couple, pénétré du 
calme de la nature, se dirigea lentement vers une cabane bâtie sous 
un palmier : tour-à-tour ils étaient souriants et silencieux, comme 
l'amour (l'amour immatériel)... quand son front est serein. L'Océan 
doucement bercé faisait à peine entendre un bruit plus fort que cette 
douce voix qui murmure au fond du coquillage, quand cet enfant 
des mers, éloigné du sein maternel, crie sans jamais dormir, exha- 
lant en vain sa faible plainte, et appelant la large mamelle de la 
vague sa nourrice. Les bois assombris inclinaient leurs rameaux 
comme pour s'endormir ; l'oiseau des tropiques rapprochait son vol 
circulaire des rochers où il bâtit son nid , et le bleu firmament s'é- 
tendait autour des deux amants comme un lac de paix offert à la 
piété pour étancher sa soif. 

XVIIL 

Mais écoutez ! quelle est cette voix qui résonne parmi les pal- 
miers et les platanes? Ce n'est pas celle qu'un amant désire d'en- 
tendre à une telle heure et au milieu du silence universel ; ce n'est 
point le souffle expirant de la brise du soir qui vient caresser les 
sommets de la colline, faisant vibrer les cordes de la nature, les ro- 
chers et les bois , les plus anciennes de toutes les lyies et les plus 
harmonieuses, à qui l'écho seit de chœur. Ce n'est pas non plus un 
bruyant cri de guerre qui vient briser le charme de ces lieux, ce 
n'est point le monologue du hibou, l'ermite emplumé, l'anachorète 
aux larges prunelles pleines d'un feu sombre, qui exhale les pen- 
sées de son âme solitaire, et qui adresse son hymne lugubre, à la 
nuit. C'est ce long sifflement familier aux marins, le plus perçant 
qui soit jamais sorti du gosier d'un oiseau de mer. Un moment de 
silence succède, puis une voix rauque : « Holà! Torquil! mon gar- 
çon! comment se porte-t-on par ici? Ohé! Irère, ohé! — Qui m'ap- 
pelle? s'écrie Torquil en regardant du côté d'où vient la voix. — 
jf- C'est moi ! » Il ne reçut pas d autre réponse. 



XIX. 

Mais en ce moment un parfum exhalé de la même bouche vint se 
mêler à la brise embaumée du sud, et annonça le nouvel arrivant : 
ce n'était pas l'odeur qui s'élève d'une couche de violettes, mais 
celle qui, sortant d'une courte pipe , plane comme un nuage sur les 
vapeurs du grog et de l'aie. Cette pipe avait déjà répandu ses par- 



fums sous l'une et l'autre zone; partout où circulent les vents et où 
s'enflent les vagues, depuis Plymouth jusqu'au pôle, elle avait op- 
posé ses vapeurs au souffle de la tempête, et au milieu de la fureur 
des vagues et de l'inconstance des cieux, sa fumée s'était élevée 
comme un perpétuel sacrifice offert à Eole. Et qui était le porteur de 
cette pipe?... Je puis me tromper; mais, selon moi, c'était un ma- 
telot ou un philosophe. Plante merveilleuse, qui, du couchant àl'au- 
rore, charmes les fatigues du marin ou le repos du Turc; qui, sur 
l'ottomane du musulman, partages l'emploi de ses heures, et rivalises 
avec l'opium et ses femmes; toi qui, régnant dans toute ta magni- 
ficence à Stamboul, brilles peut-être avec moins d'éclat, mais n'ea 
es pas moins chérie à Wapping ou dans le Strand ; tabac divin dans 
la houka, glorieux dans la pipe garnie d'un bout d'ambre d'un jaune 
doré, dans la pipe bien faite, riche et longtemps fumée; comme tant 
d'autres beautés (jui nous charment, c'est en grande toilette surtout 
que tes attraits éblouissent, mais tes véritables amants admirent 
encore plus tes appas quand ils s'offrent dans leur nudité... Qu'on 
m'apporte un cigarre I 

XX. 

A travers les ombres voisines de la forêt, une figure humaine ap- 
paraît tout-iVcoup dans la solitude. Un matelot se présente vêtu 
d'une manière burlesque, sauvage mascarade, pareille à celle qui 
semble sortir de la mer, quand le navire franchit la ligne et que les 
matelots, imitant le cortège de Neptune, célèbrent sur le pont leurs 
grossières saturnales : on dirait alors que le dieu de l'Océan se plaît 
à voir son nom invoqué de nouveau par ses véritables enfants, bien 
que ce soit d'une manière dérisoire et dansdes jeux bizarres que n'ont 
jamais connus ses Cyclades natales ; on dirait que le vieil époux 
d Amphitrite s'empresse de quitter un moment sa demeure pour res- 
saisir un reflet de son ancien pouvoir. La jaquette de marin, bien 
que toute en guenilles, l'inséparable pipe qui jamais ne fut allumée 
à demi, son air de gaillard d'avant, sa démarche balancée imitant 
le roulis de son cher navire, tout dans le nouvel arrivant annonce 
son anciejine profession. Mais d'autre part un reste de mouchoir 
était noué autour de sa tête, mais peu serré et sans art; et son pan- 
talon (trop vite déchiré, hélas! car les bois même les plus délicieux 
ont toujours leurs épines), son pantalon, dis-je, ou pour parler 
comme les prudes anglaises, ses inexprimables étaient remplacées 
par un étrange tissu, une espèce de natte, dont était fait également 
son chapeau. Ses pieds et son cou nus, sa figure brûlée par le so- 
leil, annonçaient à la fois le matelot et le sauvage. Quanta sesarmes, 
elles appartenaient exclusivement et à sa profession et à celle Eu- 
rope à qui deux mondes rendent grâces de leur civilisation : un 
mousquet était suspendu à ses larges épaules, brunes comme le dos 
d'un sanglier et un peu voûtées par l'habitude de loger dans l'en- 
trepont; plus bas pendait un coutelas dépourvu de son fourreau qui 
avait été usé ou jjerdu ; dans son ceinturon était passée une paire 
de pistolets, couple matrimonial (métaphore qui n'est pas une plai- 
santerie : si lune de ces armes était sujette à râler, l'autre partait 
d'elle-même) ; enfin une baïonnette, un peu plus chargée de rouille 
qu'au sortir du coffre de l'armurier, complétait 1 équipement hété- 
roclite avec lequel il se montrait dans l'ombre du soir. 



XXL 

« Comment te portes-tu toi-même, Ben Bunting, répliqua Torquil 
quand notre nouvelle connaissance fut tout-à-fail en vue; y a-t-il 
du nouveau? — Eh ! eh ! reprit Ben ; rien de neuf, mais force nou- 
velles : une voile de mauvais. augure est en vue. — Une voile! 
comment cela ? As-tu pu seulement distinguer ce que c'était? je n'ai 
pas aperçu sur la mer un seul lambeau de toile. — Possible, dit 
Ben, delà baie où tu te tiens; mais moi, du promontoire où j'étais 
de quart, j'ai aperçu le vaisseau à mi-corps; car le vent est léger et 
la lame n'est point haute — Quand le soleil s'est couché, oùélait-il? 
avait-il jeté l'ancre? — Non : il a continué de porter sur nous jus- 
qu'à ce que le vent fût tombé tout-à-fait. — Quel pavillon? — Je 
n'avais pas de lunette; mais mille sabords! d'un bout du pont à 
l'autre, ce navire m'a paru quelque engin du diable. — Armé? — 
Je le crois, et envoyé à la recherche... il est bien temps , me 
scmble-t-il, de virer de bord. — Virer de bord? n'importe qui 
vienne nous donner la chasse, nous ne fuirons pas : ce serait une 
lâcheté : nous mourrons en braves dans nos quartiers. — Soit! 
soit! cela esl égal à Ben. — Christian est-il informé de tout cela? 
— Oui : il a rassemblé tout notre monde. On s'occupe à fourbir les 
armes; nous avons aussi quelques canons que nous avons flam- 
bés. On te demande. — Rien de plus juste; et lors même qu'il en 
serait autrement, je ne suis pas homme à laisser des camarades 
dans l'embarras. Ma pauvre Neuha ! faut-il que le destin ne se con- 
tente pas de me poursuivre, et qu'il enveloppe dans ma ruine une 
amanle si tendre et Si fidèle ? Mais quoi qu'il arrive, Neuha ! ne fais 
pas de moi un lâche : nous n'avons pas même le temps de verser 



102 



Lies VKiLLEiis LnrÉKAiitiLh ii.i.i;siiii:;KS. 



line I.irmo. Jp siiish loi. (|iifl (|iii' imissoi'^lrc iiinii sorl! — I'cul liicii, 
lilt ll<;n, Ic8 larmcD sonl noiincs pour ûm snldttU dc marine. » 



CIIVNT III, 



I. 

I.p rnmhat avnil pcssô : on no vovnil plus resplendir res éclairs 
(|iii lirillpiit dans I'fiinlire aii niomenloi'i le cnnnn domic des ailes h 
In niorl : les vapeurs siiiriirciisC!<, en sYlevanl , avaient quitli^ la 
term et ne souillaient plus ipie le ciel; le; mnfrisscmcnt sonore des 
ilc'charffes d'arlillerie, nux'iuelles l'éclio répondait coui) ixtur coup 
nvnc une horrible rÙRularilé, s'élail lu cl laissait les vallées à leur 
niélancoli(|iie silence. La lullc était terminée ; le sort avait désifçné 
lesvaiiHMis; les rebelles étaient écrasés, ilispi'rsés ou prisonniers, et 
CCS derniers ])ouvaienl porter cnvio aux morts. Iticn peu, bien peu 
avaient éoiiappé, et on leur fai.sait lacliasse dans toutes les parties 
(le cette île (luilsavaient préférée à leur |iajs natal. 11 n'y avait plus 
poiu' eux d'asile sur la terre , depuis qu'ils avaient ri nié la contrée 
qui les avait vus naître. Traijués comme dos bèlcs féroces, comme 
elles ils cherchaient un refuge dans le désert, ainsi qu'un enfant 
court au giron maternel', mais c'est en vain que les loups et les lions 
s'enfuient dans leurs lanières, et plus vuiuemcut l'iioinnic so (latte 
fl'échapper à l'homme. 

II. 

Un roc se projette au loin sur la côlc; et pendant In tempête, il 
est baigné des tlols de l'Océan dont il brave les fureurs : en vain, 
comme le guerrier qui monte le premier h l'assaut, la vague escnlade 
sa cime gigantesque; elle en est soudain |)réci|>ilée et retombe sur 
la mulMlutlc agitée ipii derrière elle combat- sous les bannières du 
vent. Mais aujourd'hui la merest caliue, et c'est so.is l'abri du rocher 
que ce sont retirés les faibles débris do la troupe vaincue : épuisés 
par la perle de leur sang, dévores par la soif, ils ont toujours les 
armes à la main, et conservent (pielquc chose dc leur fierté et de 
leur résolution ; comme des hommes habitués à méditer sur les coups 
du sort, et à lutter contre la mauvaise fortune au lieu de s'en éton- 
ner. Leur destin actuel , ils l'avaient prévu ; et s'ils avaient fait un 
coup d'audace, ce n'était point sans en connaître les résultats. 
Néanmoins, un faible espoir leur avait dit que peut-être, sous (lar- 
doiinerleur révolte, on oublierait ou négligerait de les poursuivre; 
que même si l'on envoyait après eux, Icin- retraite lointaine jiourrail 
échapper aux recherches parmi cette multitude d'Iles dispersées sur 
un vaste océan : ces illusions leur avaient dissimulé ec que niain- 
icnanl ils voyaient et sentaient durement , la puisj^ance vengcreissc 
di's lois de leur patrie. Leur île verdoyante, ce paradis gagné par 
un crime, ne iiouvait [jIus abriter leurs vertus ou leurs vices : ce 
>pi ils pouvaient avoir de bons sentiments était refoulé au fond de 
leurs cœurs, pour ne plus laisser surgir que la conscience do leurs 
fautes. Proscrits jusque dans leur seconde patrie, il ne leur restait 
plus de recours ; en vain le monde semblait ouvert «levant eux , 
toutes les issues étaient fermées. Lours nouveaux alliés avaient com--- 
battu et versé leur sang avec eux ; mais que pouvaient la massue et 
la pique, fussent-elles maniées par le bras d'un Hercule, contre ce 
8ulfnrcu\ sortilège, contre la magie de ce tonnerre qui frappe le 
guerrier avant qu'il puisse faire usage do sa force, cl, fléau pesti- 
Icnlicl, détruit à la fois et les braves et la bravoure lunnaine? Kux- 
mônies , malgré l'inégalité do la lullc, ils a\aicnl fait tout ce (tue 
l'on peut tenter contre le nombre; mais quoicpie le choix semble 
naturel entre la mort et l'esclavage, In Grèce n'a pu se vanter que 
d'un seul combat «es Therniopyles, jusqu';» ce join- où, ayant forgé 
en plaive le naélal de ses chaînes, nous la voyons qui ose mourir 
pour revivre. 

m. 

A l'abri de ce rocher se sont réfugiés les quelques vaincus, sem- 
blables aux derniers restes d'un troupeau de daims ; leurs yeux sont 
pleins d'une ardeur fébrile, leur contenance est abattue , et pour- 
tant on voit encore sur leur bois les traces du sang du chasseur. Un 
pclit ruisseau de.'cendait en cascade de la hauteur et se fi-ayait à 
>;rand'pcine un chemin vers la mer. Son cristal, bondissant de roc 
en roc, se jouait aux rayons du soleil : malgré le voisinage dc l'O- 
i-éan amer et sauvage, son onde pure, douce et fraîche comme I in- 
noreiicc, mais moins exposée qu'elle, faisait reluire au-dessus de 
l'abîme son éclat argenté, comme on voit briller au sommet d'un 
r. c escarpé l'œil du chamois timide : et bien 1 liii, au-dcss lUS , les 
vagues de l'Océan, giganiesqucs comine les Alpes, soulcvai.Mil cl 
abai$s:iienl leurs sonimels azurés. L^s ni i!henreu\ se pré.-i[)iièr,>!il 



vers celle source limpide : lon.s leurs scntiincnlâ «'abuorbèrent dans 
celui de l.-i soif nalurelle, comme loul-ù-l'heurc il» s'alisoibaient 
dans la soif de la vengeance; ils burent comme des honunes qui 
liiii\enl pour la dernière fois, et se débarrasseront diî leur» arme» 
pour se baÎKiicr dans celle bienfaisanlo rosée, rafraîchir leurs 
gosiers desi-séchés , et l;»vcr le sang de leurs blessures qui peut- 
être ne devaient avoir que des chaînes pour bandages. Alors , leur 
soif éinnrhéc , ils promenèrent autour d'eux un regard douloureux, 
comme s'il s'élnnnuient d être encore vivant» et libres: mai» Ions 
restèrent silencieux : chacun chercha le regard de son voisin , 
comme pour lui demander <lcs paroles que ses lèvres Ini refusaient ; 
car il semblait que leurs voix se fussent cleintes avec leurs espé- 
rances. 

IV. 

Sond)ro et un peu à l'écart se tenait Christian , les hns croisés 
sur la poitrine. L'expresi^ion ardente, intrépide, insoucieu.se, icpan- 
due naguère sur son visage, avait fait place à une Icinle liuduct 
nioiidiee : ses cheveux d'un brun clair , qui naguère se pliaient eu 
boucler gracieuses, maintenant se hérissaient sur son front comma 
des vipères irritées. Immobile comme une statue , comprinianl ses 
lèvres au point d'étoulTer le souffle <le sa poitrine , Il était appuyé 
contre le rocher, d'un air menaçant, mais en silence; et sauf un 
léger bntlement de son |iied dont le talon creusait do temps eu 
tçm|is le sable, il semblait changé en statue. Quelques pas plus loin, 
Toripiit appuyait sa tête sur une saillie du roc : il était également 
silencieux, mais son sang coulait... non d'une blessure mortelle... 
la plus cruelle était au dedans. Son front était pâle, ses yeux 
bleus presque éteints, cl des gouttes de .sang qui souillaient ses che- 
veux blonds témoignaient que son a^'ais^eml■nt ne venait pas du 
désespoM-, mais d'une naluie épuisée. Auprès de lui était un autre 
marin, rude comme un ours des (orêls , inais plein de ralTi.'clion 
il'un frère : c'était Ben Bunting, qui se mil h laver, élaneher et ban- 
der la blessure de Torquil ; puis il alluma tranquillement sa pipe, ce 
trophée ([ui avait survécu à cent combats, ce phare qui avait réjoui 
son CQ'ur pendant des milliers de nuils. Le quatrième et derni'-r 
membre de ce groupe de fugitifs se promenait cîi et 15; puis il s'ar- 
rêtail , se baissait pour ramasser un caillou , et le laissait tomber... 
ensuite il courait d'un pas précipité , puis il s'arrêtait souilain .. il 
jetait un regard sur ses compagnons , sifllait la moitié d'un air et 
s'interrompait... enfin il reccuiimeucail tout ce manégo avec un 
mélange d'insouciance cl de trouble. Voilà une bien longue descrip- 
tion pour rendre compte dc ce qui se passa en moins de cin(( nii- 
niiles : inais aussi quelles minutes! De pareils (oomcutssont dans la 
vie liumaine autant d'iinmorlalilés. 



linfin Jack Skyscrape, homme doué dc la mobilité du mercure el 
dc la légèreté d'un évenlail, plus brave que ferme, plus disposé à 
lenter un coup d'audace cl à mourir qu'à luller contre le désespoir, 
s'écria : « God damn! » syllabes énergiques qui constituent le fond 
dc l'éloquence anglaise, ce qu'est « Allah ! » pour les Turcs, ce qu'é- 
tait pour les Ilomains l'exclamalion païenne « Proh Jupiter! » car 
c'est ainsi que tons les peuples donnent issue à leurs premières im- 
pressions, sorle d'écho qui répond à I embarras. Jack en cirel était 
embarrassé : jamais héros ne le fut davantage : et ne sachant que 
dire, il jura. Il ne jura pas en vain , car ce son, familier à l'oreille 
de Ben Bunting, le lira dc la profonde extase où le plongeait sa 
pipe : il lôta dc sa bouche, cl prit un air capable; mais il se con- 
tenta clc terminer le juremont commencé en complétant la phrase, 
péroraison qu'il est inutile de répéter. 



Mais Christian, homme d'une autre trempe, ressemblait dans sa 
morne immobilité à un volcan éleint ; silencieux, sombre el farou- 
che : l'empreinte d'une colère encore fumante était sur sa face voi- 
lée d'un nuago. lînfin, relevant son front obscurci, il jeta un regard 
sur Torquil, languissant et penché à quelques i>asde lui. « En som- 
mes-nous donc là ! malheureux enfant! cl faut-il que loi, loi aussi, 
lu lombes victime de ma démence ! " Il dit et s'avança vers le jeune 
marin encore couvert du sang de sa blessure, el lui prit ja main 
avec éinolion, mais sans la presser el comme s'il eiît reculé devant 
lidée d une caresse. Il s'informa de s(m état, et apprenant que la 
blessure était plus légère qu'il n'avait craint, un éclair de conten- 
tement éclaircil son front, autant du moins qu'un pareil moment 
pouvait le pcrmetlre. « Oui, reprit -il , nous sommes pris dans le 
piège , mais non comme dos làcties ou comme une proie vulgaire : 
ils ont aclielé chèrement leur victoire; ils l'achcleront chèrement 
encore... moi , il faut que je succombe : mais vous , amis , aure»> 
vous la foi-fc d'échnpper? Ce se.'nit une consolation pour moi que 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



103 



vous pussiez me survivre : notre bande est réduite ;i un trop petit 
nombre pour pouvoir combattre. Oh! que n'avons-nous un seul 
canot, ne fût-ce qu'une coquille , ponr vous transporter dans un 
lieu où habile l'espérance! Quant à moi, mon sort est ce que j'ai 
voulu : mort ou vivant, je serai libre et sans peur. » 



VU. 

Comme il parlait encore, à la tête du promontoire élevé et gri- 
sâtre qui dominait les flots , on vit poindre sur l'Océan une tache 
noire : elle s'avançait comme l'ombre d'une mouette qui prend son 
vol ; elle s'avançait... et voyez! une seconde tache la suit... TantiM 
visibles, tantôt cachées, suivant les creux et les collines de l'Océan , 
elles s'approchent de plus en plus ; tant cju'enfin on reconnaît deux 
canots , puis les visages amis de ceux qui les montent. Les pagaies 
effleurent la lame, rapides comme des ailes et voltigeant à travers 
l'écume : tantôt les pirogues sont perchées sur la corniche croulante 
des vagues, tantôt elles plongent dans l'abîme retentissant : ici 
l'onde amoncelle les unes sur les autres ses nappes larges et bouil- 
lonnantes , \h elle lancé en l'air ses larges flocons , réduits en une 
neige poudreuse. Enfin, les deux barques, rasant les lames et le 
ressac, viennent aborder au rocher, comme deux petits oiseaux qui 
par an ciel orageux regagnent le rivage. L'art qui les guide paraît 
la nature même, tant ils connaissent bien les flots, ces enfants de la 
mer, habitués à se jouer avec elle. 



YlII. 

Et quelle est cette jeune fille qui, la première, s'élance sur le ri- 
vage, comme une néréide sortant de sa conque, cette jeune fille au 
teint basané, mais luisant, aux yeux limpides comme la rosée, bril- 
lants d'amour, d'espoir et de constance ? C'est Neuha... la tendre, 
la fidèle, l'adorée Neuha... Sou cœur s'épanche comme un torrent 
dans le cœur de Torquil : elle sourit, elle pleure , elle l'embrasse 
étroitement, et plus étroitement encore, comme pour s'assurer que 
c'est bien lui qu'elle presse : elle tressaille à l'aspect de sa blessure 
toute saignante, et après s'être assurée du peu de profondeur de la 
plaie, elle sourit et pleure encore. Neuha est la fille d'un guerrier; 
elle peut supporter de pareils spectacles, s'émouvoir, s'affliger; dé- 
sespérer, jamais. Son amantvit : nul ennemi, nulle crainte ne saurait 
étouffer l'ivresse de ce moment de délices; la joie brille dans ses 
larmes; la joie anime chaque pulsation de ce cœur, si violemment 
agité qu'on l'entend presque battre : le paradis respire dans l'haleine 
de cette fille de la nature, enivrée des plus doux sentiments que lui 
donna sa mère. 

IX. 

Les farouches marins, témoins de cette entrevue, ne purent com- 
prnier leur émotion : qui le pourrait en présence de la touchante 
réunion de deux cœiu's bien épris? Christian lui-même, en con- 
templant la jeune insulaire et son amant, ne versa point une larme, 
il est vrai, mais il sentit une secrète joie se mêler à ces amères pen- 
.sées qu'amènent des souvenirs sans espoir, quand tout a disparu... 
tout, jusqu'au dernier rayon de l'are-en-ciel. « Et tout cela pour moi 
seul! )i s'écria-t-il, et il se détourna un moment; puis il regarda le 
jeune couple, comme dans sa tanière une lionne regarde ses lion- 
ceaux; enfin, il retomba dans ses moi'ues méditations, comme un 
homme désormais indifférent h. sa destinée. 



niais il fui court, l'intervalle laissé Ji leurs pensées tristes ou 
joyeuses : sur les flots qui baignent le promontoire , on entendit le 
clapotement des avirons ennemis... hélas! pourquoi ce bruit est-il 
si terrible? C'est que tout à l'entour semhle ligué contre eux, tout 
hors la jeune fille de Toubona'i. A peine a-t-elle apei-çu dans la 
baie les chaloupes armées qui s'avancent en bâte pour' achever la 
ruine des révoltés, qu'elle fait un signe aux insulaires qui sont restés 
à la côte : aussitôt ils lancent leurs légères pirogues sur lesquelles 
s'embarquent leurs hôtes; Christian et ses deux hommes sont olacés 
dans l'une; mais elle ne veut pas se séparer de Torquil, et elle le 
garde dans la sienne... Au large! au large! Ils franchissent les bri- 
sants , sillonnent la baie, et se dirigent vers un groupe dîlots où 
l'oiseau de mer suspend son nid, où le phoque établit son repaire 
baigné par la vague. Leurs pagaies rasent le bleu sommet des flots : 
rapide est leur fuite , rapide aussi la marche de leurs impitoyables 
persécuteurs. Ceux-ci gagnent un moment de vitesse , puis ils res- 
tent un peu en arrière; enfin ils s'avancent de nouveau, et la pour- 
suite est toujours menaçante. ïout-à-coup les deux pirogues se sé- 
parent et suivent deux 'directions différentes pour rendre la chasse 
plus difficile... Vite! vile! de chaque coup de pagaie dépend la vie, 



et pour Neuha plus que la vie, plus que toutes les existences pos- 
sibles: car l'amour est embarqué sur la fragile n.accllc, et son souffle 
la pousse vers une retraite sûre... Ce refuge d'un côté, l'ennemi de 
l'autre sont également proches. . encore, encore un moment... Vole, 
arche légère, volel 



CHANT IV. 



Blanc comme une blanche voile sur une mer obscure, quand une 
moitié de l'horizon est nébuleuse et l'autre sereine; blanc comme 
cette voile suspendue entre la vague sombre et le ciel; tel est le der- 
nier rayon d'espérance qui sourit à l'homme dans un extrême pé- 
ril. L'ancre a cédé; mais la voile de neige fixe encore nos regards 
h travers la plus rude bourrasque : bien que chaque vague qu'elle 
franchit j'éloigne davantage de nous, le cœur ne cesse de la suivre. 

II. 

Non loin de Toubona'i, un noir rocher s'élève du milieu de la mer, 
asile des oiseaux marins, désert pour l'homme ; là, le phoque informe 
vient s'abriter du vent, et dort engourdi dans sa sombre caverne ou 
folâtre lourdement aux rayons du soleil. Si quelque pirogue passe 
près de là, l'écho ne lui apporte que le cri perçant de la mouette, 
ce pêcheur ailé de la solitude qui élève sur le roc nu ses petits encore 
sans plumes. Une ligue étroite de sables jaunes forme d'un côté une 
sorte de plage où la jeune tortue, ayant brisé son œuf, se traîne eri 
rampant vers les flots maternels, nourrisson du jour, cclose d'uii 
rayon du soleil et que la lumière créatrice a couvé pour l'Océan. Le 
reste de l'ilôt n'est qu'un noir précipice, un de ces lieux qui n'olïrent 
au marin naufragé qu'un asile de désespoir, propre à faire regretter 
le tillac englouti, à faire envier le destin de ceux qui ont disparu. 
Telle est la lugubre retraite que Neuha choisit pour soustraire soti 
amant à la poursuite ennemie : mais tous les secrets n'en sont pas 
révélés, elle y connaît un trésor caché à tous les yeux. 



IIL 

Près de là, avant la séparation des pirogues, les rameurs de l'esquif 
qui portait Torquil étaient passés par l'ordre de Neulia dans celui de 
Christian afin d'en accélérer la marche. Christian aurait voulu s'y op- 
poser ; mais lajeunefille, souriant avec calme et montrant du doigt l'île 
rocheuse :« Fuyez et soyez heureux ! » avait-elle dit, ajoutant qu'elle se 
chargeait seule du salùt de Tortpul. Les trois marins partirent donc 
avec cet accroissement d'équipage ; la pirogue s'élança rapide comme 
une étoile qui file et laissa bien loin derrière elle ceux qui la pour- 
suivaient. Alors les ennemis se dirigèrent droit vers le roc qu'allaient 
atteindre Torquil et Neuha. Les deux amants redoublèrent d'efi'orts; 
le bras de la jeune femme, bien que délicat, était adroit et robuste : 
accoutumé à lutter contre la mer, il le cédait à peine à la mâle vi- 
gueur de Torquil. Bientôt il n'y eut plus que la longueur même de 
lu pirogue entre elle et ce roc escarpé, inexorable, n'ayant à sa base 
, que des eaux sans fond. A une distance à peine cent fois plus grande 
I était lennemi: après leur fragile canot, quel pouvait être leur refuge? 
! Un demi-reproche dans le regard de Torquil semblait le demander 
I et dire : « Neuha ne ra'a-t-elle amené ici que pour mourir? Dois-j_e 
I trouver ici un refuge ou une tombe, et cet énorme rocher n'est-il 
I point un monument funèbre élevé au sein des mers?» 



IV. 

Après qu'ils se sont reposés un moment sur leurs rames , Neuha 
sclève, et montrant l'ennemi qui approche: «Torquil, s'écrie-t-elle, suis- 
moi, suis-moi sanscrainte!»Et sur cesmots.elleplongedanslesprofon- 
deurs de l'Océan. Il n'y avait pas de temps à perdre... le danger était là: 
les chaînes sous ses yeux : la menace à sesoreilles. Les Anglais faisaient 
force de rames : en s'approchant ils le sommaient de se rendre et 
l'appelaient par le nom qu'il avait renié. Il s'élance à son tour la 
tête la première. Il était nageur dès l'enfance et c'est dans son habi- 
lité que reposait maintenant tout son espoir. Mais où se diriger et 
comment? Il avait plongé et ne reparaissait plus. L'équipage de la 
chaloupe regardait étonné les flots et le rivage : nul moyen d'aborder 
au précipice escarpé, rude et glissant comme une montagne de glace. 
Us attendirent pendant quelque temps pourvoir s'il reviendrait à I3 
surface, mais pas même une bulle d'eau ne remonta de l'abîme : la 
vague continuait son cours, et depuis que les deux amants avaient 
plongé, pas un nouveau pli à sa surface n'indiquait leur passage : 



\uï 



LKS VKILLEKS LillliKAlKES ILLUSTREES. 



lin loprr lourliillmt srlail fnrtiK^, iinc Ii'-prre l'ciimc avail lilaïu-lii sur 
l'endroil qui semblnil leur dernière ilenn'iirc . blanc sepiilcn' «le ce 
roupie qm ne devait point avoir de marbre funéraire. La pirogue 
tranquille qu'on voyait se balancer sur les flots, lugubre comme un 
héritier : voilà tout ce qui parlait encore de ïorquil cl de son amante ; 
et sans ce vestige unique, touic celte scène aurait pu paraître la vi- 
sion évanouie du rêve d'un marin. Ils restèrent quelque temps sur ja 
place et continuèrent en vain leurs recherches; puis eiilin ils sé- 
liiipnèrenl: une terreur superstitieuse leur défcnilaut de rester. Oui'l- 
ques-uns prétendirent queTorquil n'avait pas plongé dans les nois, 
mais qu'il s'était évanoui comme la flamme funéraire (|ni brille sur 
les tombeaux ; d'autres assurèrent qu'il y avait en lui quelque chi.se 
de surnaturel et que sa taille était plus qu humaine: tous enfin .s'ac- 
cordèrent <\ dire que son 
visage et ses jeux por- 
taient la sombre teinte de 
l'éternité. Néanmoins , 
tout en ramant pour s'é- 
loigner de recueil, ilss'ar- 
rétaient autour de chaque 
touffe d'herbes marines, 
espérant y trouver quel- 
que vestigede leur proie. .. 
mais non , Torquil s'était 
dissipé sous leurs veux 
comme l'écume des flots. 



l'Ile le guida, car tout était trnébri's au premier moment , ju-^ciu'."» ce 
qu'on put perccioir un faible jour pénéirani par les fentes supéri^'u- 
res. (^)mmc dans la nef crépuscul.iire de quelque viedie caihéirale 
les monuments poudreux semblent s- refuser k la lumière, ainsi dans 
cet asile sous-marin, la caverne empruntait à son propre aspect la 
moitié de ses ténèbres. 

VII. 

La jeune sauvage tira de son sein une torche de sapin, soigneu- 
scmeut enveloppée dans une pagne de gnalou , le tout recouvert 
d'une feuille de latanier, afin de mettre à l'abri de Ihumidiié péné- 
trante l'étincelle cachée dans le bois résineux. Ce manteau avait main- 
tenu la torche en étal de 
prendre feu ; ensuite, dans 
un repli de la même feuil- 
le, elle prit un caillou , 
quelques rameaux dessé- 
chés, de la lame du cou- 
teau de Torquil elle fit 
jaillirunc étincelle, allu- 
ma sa torche et la grotte 
futéclairée. Ëlleétait vas- 
te et haute et présentait 
une voûte gothique de 
formation primitive ; l'ar- 
chitecte de la nature en 
avait élevé les arceaux ; 
un tremblement de terre 
avait peut-être posé l'ar- 
chitrave; les contreforts 
pouvaient s'être détachés 
du sein de quelqi>? mon- 
tagne à l'époque où les 
pôles avaient fléchi et où 
l'onde était tout l'uni- 
vers.... peut-être aussi le 
feu, qui envahissait la 
terre lorsque le globe 
entier fumait encore sur 
son bûcher funèbre, avait- 
il solidifié tout I édifice. 
Les clefs de voûte ornées 
de sculptures, les bas- 
cotés, la nef, tout se trou- 
vait évidé par la main de 
la nuit dans les flancs de 
cette caverne qui était son 
domaine. Une imagina- 
tion complaisante eût pu 
voir grimacer en l'air des 
figures fantastiques, et 
s'arrêter sur une mitre, 
un autel , un crucifix : 
car en se jouant dans l'ar- 
rangement de mille sta- 
lactites , la nature s'était 
b&li une chapelle sous les 
mers. 

Vin. 

Alors Neuha prit son 
Torquil par la main , et , 
agitant sous les voûtes sa 
torche allumée, elle lui 
fit visiter tous les coins, 
tous les secieis détours 
fumière, brillant comme un acier inaltéra- ' de leur noirvelle habitation. Ce n'est pas tout : elle avait préparé 
aussi habile h pénétrer les profondeurs où d'avance tous les moyens d'adoucir l'existence qu elle devait pare- 
il , l'enfant des mers du Nord , suivait ioy- ger avec sou amant : une natte pour le repos; pour le vêlement des 
pagnes de frais gnalou; de l'huile de bois de santal pour combat- 
tre l'humidité ; pour provisions la noix de coco , 1 igname, le fruit 
de l'arbre h pain, pour dresser la table la large feuille du lalanier 
étendue sur le sol. ou récaillc de la tortue dont la chair fournissait 
le festin. Ils avaient encore la gourde pleine d une eau récemment 
puisée à la source; la banane mûre cueillie sur la colline exposée 
au soleil ; un amas de branches de pin pour entretenir une clarté 
perpétuelle : tandis qu'elle-même, belle comme la nuil, répandrait 
sur Ions les objets le charme de sa présence et parerait de sa séré- 
nité ce pelil monde souterrain. Depuis que la voile de letranger s'é- 
tait approclice de 1 île, elle avait prévu que la force ou la fuite pour- 
raient ne point protéger son amant, et dans celle caverne elle avait 
préparé un refuge à Torquil contre la vengeance de ses compa- 
triotes. Chaque matin elle avaitdirigé vers le rocher sa pirogue légère 




V. 

Or , on était-il le pèle- 
rin de l'abime, suivant 
les traces de sa néréide ? 
Les larmes des amants 
étaient-elles taries pour 
toujours; ou, reçus dans 
des grottes dé corail 
avaient-ils obtenu la vie 
de la pitié ides vagues? 
Habitaient-ils parmi les 
mystérieux souverains de 
rÔcéan, faisant résonner 
avec les tritons la conque 
fanlasliqueT iS'euha irait- 
elle, avec les sirènes, dé- 
nouer sur l'Océan les tres- 
ses de sa chevelure et les 
abandonner aux flots, 
comme auparavant elles 
les livrait à la brise? Ou 
bien avaient-ils péri tous 
deux , et dormaient-ils en 
silence dans le gouffre où 
ils s'étaient si hardiment 
jetés? 

VI. 

Neuha avait plongé 
dans l'abîme , et Torquil 
l'avait suivie. La jeune 
insulaire nageait au sein 
de l'onde natale comme 
dans son propre élément, 
tant il y avait de grâce , 
d'élan et d'aisance dans 
ses mouvements : ses 
pieds agiles laissaient a- 
près eux un sillon de 
ble aux flots. Presque 
habite la perle, Torquil , 

eusement et sans peine son liquide chemin. Neuha le guidait tou 
jours sousles eaux.... un moment, elle s'enfonça plus avant enco- 
re.... puis elle remonta.... enfin, étendant les bras, essuyant l'eau 
dont ruisselait sa chevelure, elle fil entendre un rire joyeux dont 
le son fut répété par les rochers. Ils étaient arrivés au cenlie d une 
région terrestre, où l'on eût cherché en vain des arbres, des cam- 
pagnes et des cicux. Autour d'eux s arrondissait une spacieuse ca- 
verne, dont l'entrée unique était sous la vague discrète, porlique 
inaperçu du soleil, si ce n'est à travers le voile verdAlre des flots, 
par an de ces jours de fête de l'Océan où, tout transparent de lu 
mièic, il favorise les ébats de ses hôtes écailleux. Avec sa chevelure, 
la jeune fille essuya les yeux de Torquil ébloui par l'onde amère. 
et battit des mains de joie en voyant sa surprise ; puis elle le guida 
vers une saillie du roc qui formait comme la grotte d'un triton... 



sonilire, à l'écart, Chrislian restait les bras croisés sur son sein. 



CEOVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



(05 



chargée de tous les fruits dorés de l'île ; chaque soir elle y avait ap- 
porté tout ce qui pouvait égayer ou embellir ce tenifjje de cristal : et 
maintenant elle étalait en souriant tous ses petits trésors, et elle se 
trouvait la plus heureuse des filles de ces îles amoureuses. 



IX. 

Il la regardait avec une tendresse reconnaissante; et elle, elle pres- 
sait surson sein brûlant cet amant qu'elle avait sauvé. Enfin, tout en 
continuant ces douces caresses, elle lui raconta un vieux conte d'a- 
mour... car l'amour est bien vieux , vieux comme l'éternité; mais 
sans jamais s'user, il crée tous les êtres nés ou à naître. « Un jeune 
« chef, lui dit-elle , il y 
« avait de cela mille lu- 
« nés , en plongeant au 
« pied du roc pour pren- 
« dre des tortues et pour- 
« suivant sa proie dans les 
« profondeursdel'Océan, 
« était sorti de l'eau dans 
« cette même ca verne au 
« milieu de laquelle ils 
« se trouvaient ; ensuite, 
« pendant une guerre 
« domestique acharnée , 
« il avait caché dans cette 
« retraite une fille de ces 
« îles, une ennemie ado- 
« rée, née d'un père en- 
« nemi de sa tribu et dont 
« on n'avait épargné la^ 
« vie que pour en faire 
« une esclave. Cependant 
« la tempête de la guerre 
« s'étant apaisée, il avait 
o assemblé le peuple de 
« son île près du lieu oîi 
« les eaux étendent leur 
« rideau vert et sombre 
« devant l'issue du ro- 
« cher , puis plongeant 

« dans la mer sans 

« doute , il avait disparu 
« pourtoujoursISescom- 
« pagnons stupéfaits, im- 
« mobiles dans leurs pi- 
« rogues , avaient pensé 
« que le jeune chef était 
« en démence ou qu'il 
« était devenu la proie dû 
n glauque requin; pleins 
« de tristesse, ils avaient 
« fait en ramant le tour 
« du rocher baigné par 
« la mer, puis ils s'étaient 
« reposés sur leurs pa- 
« gaies sans pouvoir re- 
« venir de leur épouvan- 
o te. Tout-à-coup on avait 
« vu s'élever du sein des 
« vagues, toute brillante 
« de fraîcheur, une dées- 
« se... telle du moins elle 
« leur avait semblé dans 
« leur étonnement ; et 
« avec elle avait reparu 
« leur compagnon, glo- 

« rieux et fier de sa fiancée la nymphe des mers. Enfin quand le 
« mystère leur eut été expliqué , les insulaires avaient ramené 
« l'heureux couple au son de leurs conques et de leurs chants 
« joyeux dans l'île où ils avaient trouvé une vie fortunée et une 
« mort paisible... Et pourquoi, termina-t-elle , n'en serail-il pas de 
« même de Torquil et de sa Neuha? » Quelles brillantes et secètes 
caresses, dans cet asile secret, suivirent un pareil récit I Là pour 
eux tout était amour, bien qu'ils fussent ensevelis au sein d'une 
tombe plus profonde que celle où Abeilard, après avoir reposé vingt 
ans dans la mort , ouvrit les bras pour recevoir le corps d'Héloise 
descendu au caveau nuptial, et pressa sur son cœur ranimé les res- 
tes qui se ranimaient comme lui... Pour Neuha et Torquil, en vain 
au dehors les vagues murmuraient autour de leur couche : ils ne 
s'occupaient pas plus de ce mugissement que s'ils eussent été privés 
de vie : au dedans leurs cœurs formaient leur seule harmonie, c'é- 
taient les murmures de l'amour entrecoupés de soupirs, ses soupirs 
entrecoupés de murmures. 




Ao-diissns d'eux s'agita queli|ue temps l'iiile hiiir.ide des ois 



X. 

Et ces hommes , auteurs et victimes de la catastrophe qui exilait 
les amants dans les profondeurs de ce rocher, où étaient-ils?... Ils 
faisaient force de rames pour sauver leur vie; ils demandaient au 
ciel l'asile que leur refusaient les hommes. Us avaient pris une autre 
direction.... mais où s'arrêter? La vague qui les portait porterait 
partout l'ennemi, qui, frustré dans sa première poursuite, s'était re- 
mis avec une nouvelle ardeur sur les traces de Christian. Impatients 
de rage, comme des vautours à qui une première proie a échappé, 
les marins redoublèrent d'eCfoits. Ils gagnèrent de vitesse les fugitifs 

dont tout l'espoir reposait 
dansquelqueslérileécueil 
ou quelque baie secrète : 
car il ne restait plus d'au- 
tre choix ni d'autre chan- 
ce de salut; et ils se diri- 
gèrent droit sur le pre- 
mier rocher qui frappa 
leur vue afin de sentir en- 
core une fois la terre sous 
leurs pieds, et de se ren- 
dre en victimes résignées 
ou de mourir l'épée à la 
main. Ils renvoyèrent les 
naturels et leur canot : 
ceux-ci offraient de com- 
battre pour eux jusqu'à la 
fin , malgré 1 infériorité 
du nombre; mais Chris- 
tian exigea qu'ils rega- 
gnassent leur île, sans 
faire un sacrifice inutile; 
en effet que pourraient les 
arcs et les épieux des sau- 
vages contre les armes 
quelesEuropéensallaient 
employer? 

XI. 



Débarquéssur une grè- 
ve étroite et aride qui ne 
portait guère d'autres tra- 
ces que celles de la natu- 
re, ils préparèrent leurs 
armes , avec ce regard 
sombre, farouche et ré- 
solu de l'homme réduit à 
l'extrémité, quand il a dit 
adieu à l'espérance , et 
qu'il ne lui reste même 
pluscellede lagloirepour 
embellir sa lutte contre 
la mort ou l'esclavage... 
Ainsi ils étaient là de- 
bout, nos trois combat- 
tants, comme les trois 
cents qui rougirent les 
Thermopyles d'un sang à 
jamaisconsacré. Mais, hé- 
las I quel sort différent I 
C'estla cause qui fait tout, 
qui flétrit ou sanctifie le 
courage vaincu. Ceux-ci 
ne voyaient pas sur leur 



tête une gloire immense, éternelle, briller dans les nuages du 
trépas en les appelant à elle; nulle patrie reconnaissante ne vien- 
dra, souriante à travers ses larmes, entonner sur leur tombe un 
hymne continué par les siècles; les yeux des nations ne se fixe- 
ront point sur leur monument, nul héros ne le leur enviera. Avec 
quelque b avoure que leur sang fût versé, leur vie était un op- 
probre, leur épitaplie serait la liste de leurs crimes. Et cela, ils le 
savaient, ils le sentaient, tous, ou au moins und'eux, celui qui avait 
soulevé ses compagnons et qui les avait perdus. Cet homme, né peut- 
être pour une vie meilleure, avait joue son existence sur un coup 
longtemps incertain : mais maintenant le dernier dé allait être jeté 
et toutes les chances paraissaient annoncersa ruine: et quelle ruine I 
Cependant il faisait encore face à l'ennemi; immobile comme le roc 
sur lequel il avait pris position, sombre comme le nuage qui inter- 
cepte le soleil, il abaissait son arme et mettait enjoué. 



I Of) 



LliS VliiLLÉliS LIITEUAHŒS ILLUSTRÉES. 



XII. 

Li olialotipe npprocliait ; elle élail bien artni'c, cl l'équipaRC 6lail 
résolu h liiiitccqiicle ilevoir rotniuanderall, aussi insoucieux du daii- 
pci- ipio le vent peut l'i^lre deHrcuilIcs qu'il balaie devant lui. Nul ne 
ri'parilail ou arrière. Kl [louriant pcut-<\lrc auraicnl-ila mieux aimi'' 
innnlior contre un cniioini do leur ua.>s que; conlro un cimpalrinle; 
p'!ul-élie se disaient-ils que ce nialhcureux, >ii'.limo de sa désoboia- 
saiice, s'il n'était plus Anglais, avait appartenu àrAnpIeterrn. Ils le 
somment de se rendre... point do réponse. Les armes s'apprêtent. 
rllcB brillent au soleil : nouvelle sommation... même silence. Une 
foi» oncoro, et dune voix plus élevée, ils lui offrent quartier : les 
échos seuls, rebondissant dans les rochers, répondent par des sons 
«lonl le dernier .semble un adieu qui expire. Alors rélincellc jailli!, 
laflamiiio d'une décliarfie reluit; la fumée s'élève entre les tireurs 
et leur but ; cependant le roc péiillc au clioc des balles, (|ui frappent 
en vain cl tombent amorties. A pré.sonl elle va venir, la seule ré- 
pon.w que puissent faire des hommes (jui ont perdu lout espoir sur 
la lorrcei dans le ciel. Après leur première et bruyante décharge, les 
Siddals qui se sont encore approchés enlendcnt la voix de Clirislian 
qui coMiinando : a Mainlenant, feu 1 » et avant ([ue le dernier mot 
ail expiré dans l'écho, deux des agresseurs sont tombés. Le reste de 
la lioiiiie s'('laiice sur le rocher : furieux d'une résistance insensée, 
ils rlédaignent tout autre moyen d'allaquc et veulent en venir aux 
mains de près. Riais la pente est escarpée et n'olfre aucun sentier : 
chaque degré qu'ils doivent inonler est comme un bastion opposé à 
leur rage ; tandis quo, placés sur les points les moins accessibles que 
l'ieil expérimenlé de Christian a reconnus aussitôt^ les trois rebelles 
entretiennent un feu continu, du haut dos pics ou les aigles con- 
Rlriiiraient leur aire. Chacun de leurs coups porte, et les assaillants 
tombent parmi les rochers où ils s'écrasent comme des vers. Mais 
assez d'anlres survivent; montant toujours de roc en roc et se divi- 
sant de roté et d'autre, ils parviennent enfin à cerner les rebelles et 
h dominer leurs positions. Alors, voyant l'ennemi Iroji loin encore 
piiiir s'emparer d'eux, mais assez près pour les exteiininer, les trois 
dé.scspérés s'aperçoivent que leur sort ne tient plus qu'à un fil, 
coiiiiiie celui du requin qui a mordu l'hameçon. Ils tinrent cepen- 
d;int jusqu'au bout; et quand un d'eux était frappé, aucun gémisse- 
ment ne l'apprenait. 'i l'ennemi. Christian mourut le dernier : il avait 
reçu deux blessures, et ses adversaires lui olîrirent encore quartier 
quand ils virent couler son sang : troji tard pour lui sauver la vie, 
mais à temps encore pour qu'uneraain d'homme, quoique la main 
d'un ennemi, pût lui fermer les yeux. Une de ses jambes était bri- 
sée, et il se traînait le long du précipice comme un faucon trop 
jeune arraché de son nid. La voix qui lui offrait merci parut le ra- 
nimer ou éveiller en lui quelque resscnlimenl qu'il exprima par un 
faible geste :11 lit un signe à l'homme le ]dus avancé qui vint à lui; 
inais quand ils furent proches l'un do l'autre, il releva son arme... 
il avait employé sa dernière halle, mais il arracha un des boulons 
de sa veste, le lit glisserdans le tube, mit en joue, tira et eut encore 
un sourire en voyant tomber son ennemi. Alors comme un serpent, 
il rassembla ses membres blessés cl fatigués et se glissa jusqu'au 
bord de l'abîme profond comme son désespoir : là, il jeta un regard 
en arrièrC; agita une main en lair, frappa d'un dernier geste de 
rage la terre qu'il quittait, ot se précipita... Son corps arriva brisé 
comme un verre sur la plate-forme rocheuse cpii régnait au bas de 
la falaise : il n'en restait (lu'une iiutsse sanglante dont (|uelqucs lam- 
beaux à peine conservaient l'apparence humaine ou pouvaient ser- 
lir de pâture aux vers et aux oiseaux du rivage : un crâne couvert 
do cheveux blond, souillés de sang et entrcméli's de ronces; quel- 
ques débris de ses armes qu'il avait serrées avec force jusqu'au der- 
nier moment et tant qu'il avait pu les tenir; ces fragments brillaient 
encore, mais semés çh et Ih loin (h lui... ils devaient se rouiller à la 
rosée et à l'écume des mers. H ne reslail que cela... sauf une vie 

déplorablement employée et une ànio Qui pourrait dire ce 

ipi'elle devint? Il ne nous appartient pas déjuger les morts; et ceux 
qui les condamnent .'i l'enfer sont enx-mèmcs sur la roule qui y 
«•onduit, à moins qua ces jiarllsans des peines éternelles Dieu ne 
pardonne un iuauval« cœur, en considération d'une cervelle pire 
encore. 

XIII. 

L'expédition était terminée. On en avait tini avec tous : les uns 
captifs, les antres tues, nn seul ilisp;uu. Le petit nombre des mal- 
heureux qui avaient survécu au combat dans l'ile se trouvaient en- 
chaînés sur le pont du navire dont naguère ils formaient avec hon- 
neur le vaillant équipage : mais nul ne restait de l'affaire des ro- 
chers. Us étaient couchés, les membres crispés, au lieu même où 
ils étaient tombés, et l'oiseau des mers agitait au-dessus d'eux son 
aile humide : son vol tournoyait plus proche à chaque fois qu il ve- 
nait du rivage, et ses cris avides et sauvages retentissaient au loin, 
liais [ilus bas la vague éternelle se soulevait et retombait calme, in- 



soucieuse, indifféronlo : an loin h sa smTîtci», loa dauphins prenaient 
leui*» l'diat.s et le poisson volant s'élançnit do l'onde |iu'ir briller au 
soleil. ju.s(|u'Ji ce que, l'aile desséchée, il ntoiubAl non do biiMi haut 
dans la nier, pour y reprendre I humidité néccwairo à un ttecund 
essor. 

XIV. 

C'était le malin; Neuha, dès l'aube du jour, s'était glissée Ji la 
nage hors de la grotte pour épier le premier rayon du soleil et voir 
si aucune cmbnrcaiioii n'approchait de la retraite uinphibic où re- 
posait encore son époux. Hllc aperçut une voile abandonnée aux 
vents :1a toile frémissait, se gonflait et enfin prenait tonte sa cour- 
bure sous la brise fralehissanic. Le sein de la jeune fille fui soudain 
o|)pressée d'une vague terreur ; son cœur battit plus fort et plus vite, 
tant que la direction du navire lui parut incorloine. Mais non, il 
ne s'approch.Tit pas : comme une légère vapeur, il dccroitsail rapi- 
domcMl dans le lointain ; il sorl:iil de la baie. liUe regardait toujours ; 
elle essuyait ses yeux quo baignait l'onde amure pour mieux jouir 
d'un spectacle qui lui semblait l'arc-en-ciel. Le navire loiiit.iin, 
voguant h l'horizon, diminuait, se réduisait à une simple tache... 
enfin il disparut. Plus rien que l'Océan! plus rien quo do la joie ( 
Klle plonge de nouveau vers la caverne pour réveiller son époux : 
elle lui dit le départ dont elle vient d'être témoin, et tout ce qu'elle 
espère et lout ce qu'un amour heureux peut augurer de l'avenir ou 
rappeler du passé. Enfin elle sorl de nouveau avec Torqiiil qui niaiD- 
lenanl peut suivre librement sa néréide bondissant sur la vaste mer. 
Ils font à la nage le tour du roc. et atteignent une petite cavité où 
est caché le canot que Neiiha a laissé aller à la dérive cl sans rames 
sur les flots, ce même soir où les étrangers le» ont poursuivis du ri- 
vage jusqu'au pied du rocher : mais (juand ceux-ci se furent rclj 
rés, elle avait cliorché sa pirogue, l'avait reprise et l'avait placée où 
ils la retrouvent mainlenant. Jamais barque ne porta plus d'aïuoui 
et de joie que cette arche légère n'en reçut alors dans ses flancs. 



XV. 

Les bords do leur Ile chérie s'élèvent de nouveau devant leurs 
yeux, et ces bords ne sont plus souillés par une présence ho.slile; 
plus de sévère navire, prison flottante, se balançant sur la lioulc. 
Tout est espoir; tout est bonheur domestique. Mille pirogues s'élau- 
cenl dans la baie cl nu son des conques marines leur forment un 
cortège : les chefs, entourés de tout le peuple, descendent au rivage 
et accueillent Torquil comme un fils qui leur est rendu. Les femmes 
en foule entourent et pressent Neuba : elles l'embrassent, cl Neuba 
leur rend leurs caresses; elles veulent savoir jusqu'où on les a 
poursuivis et comment ils ont échappé. Tout leur est conte : et alor.= 
de nouvelles acclamations percent les cieux ; et de cette heure une 
tradition nouvelle donne au sanctuaire des amants un nouveau 
nom : on l'appelle « la Grotte de Keulia. » Cent feux dejoie, bril- 
lant au loin du sommet des montagnes, éolaircnt les plaisirs de celle 
belle nuit, la fêle de l'hôts rendu après tant de périls à la paix et au 
bonhoiii- : nuit suivie deces heureuses journées que l'on ne goùleqqe 
dans un monde encore enfant I 



FIN DF, Lll.n. 



HEURES DE LOISIR 



(Suilo.) 



A EDWARD NOEL LONG. 

Cher Edward, dans celle retraite solitaire, où tout sommeille au- 
tour de moi , les jo'irs heureux dont nous avons joui viennent se 
presenter rajeunis aux regards de mon imagination. Ainsi, quand 
la Icmpôte se prépare, quand de sombres nuagos obscurcissent le 
jour, si toui-à-eoup le ciel prend un aspect moins trislOi je r-alue le 
brillant arc en Ciel, fign.d de la paix, devant lequel s'apaisent les 
orages. Ah I quoi que le présent nous apporte de douleurs, je me 



CKUVKES COMl'LÈTES DE LOUD IJYRON. 



107 



fiRure que ecs jouis de fclicilft peuvent renaître; ou si, dans un mu- i 
nient do mélancolie, (luclque crainte envieuse vient se glisser dans ' 
mon âme, réprimer les douces rêveries qui renflamment et 
interrompre mes songes dorés, je domple bientôt C(! monstre per- 
fide et m'abandonne de nouveau à l'illusion chérie. Je le sais, nous 
n'irons plus dans la vallée de Granla prêter l'oreille aux leçons des 
pédants; Ida ne nous verra plus dans ses bosquets poursuivre 
comme autrefois nos visions enchantées; la jeunesse s'est envolée 
sur ses ailes de rose, et l'àgc vii'il réclame ses drolls sévères. Ce- 
pendant les années ne délruiront pas toutes nos espérances ; elles 
nous réservent encore quelques heures d'une félicite paisible. 

Oui, je l'espère, le temps en déployant ses vastes ailes , fera tom- 
ber sur nous quelques gouttes de rosée printanière : mais si sa fanl.K 
doit moisonner les fleurs de ces bosquets magiques où la riante 
jeunesse se plaît tant k errer, où les cœurs s'enflamment de précoces 
ravissements; si la vieillesse grondeuse, avec sa froide prudence, 
vient réprimer les cQ'usions de l'âme, glacer les larmes dans les 
jeux de la pitié , étouffer les soupirs de la sympathie , fermer noire 
oreille aux gémissements de l'infortune, et reporter toutes nos affec- 
tions sur nous seuls : oh! que mon cœur ne l'apprenne jamais 
cette fatale sagesse; qu'il garde son imprudente confiance; qu'il 
continue à mépriser la froide censure , et qu'il ne devienne jamais 
insensible aux maux d'autrui! Oui, tel que lu m'as connu dans ces 
jours auxquels nous aimons à reporter nos souvenirs , tel puissé-je 
me montrer toujours , avec ma sauvage indépendance , et ce cœur 
toujours enfant I 

Bien qu'absorbé maintenant par de fantastiques visions , mon 
cœur est toujours le même pour toi. Souvent j'ai eu des malheurs 
à pleurer, et mon ancienne gaîté s'est refroidie. Mais loin de moi , 
heures de noires tristesses, tous mes chagrins sont finis : j'en jure 
par les joies qu'a connues mon jeune âge, je ne veux plus que 
votre ombre se projette sur ma vie. Ainsi quand la fureur de l'ou- 
ragan a cessé; quand les aquilons, rentrés dans leurs cavernes, y 
concentrent leurs sourds mugissements, nous oublions leur rage, et, 
bercés par les zéphyrs, nous nous laissons aller au repos. 

Souvent ma jeune muse monta sa lyre sur les tons voluptueux 
de l'amour; mais aujourd'hui , n'ayant aucun sujet à chanter , ses 
modulations ne sont plus que de vagues soupirs. Les nymphes qui 
me charmaient, hélas! ont disparu ; Emma est épouse et Coralie est 
mère; Caroline soupire dans la solitude , IHarie s'est donnée à un 
autre, et les yeux de Cora, si longtemps arrêtés sur les miens, ne 
peuvent plus y rappeler l'amour. Et, en effet, cher Edward, il était 
temps de faire retraite , car les yeux de Gora était disposés à s'ar- 
rêter sur tout le monde : je sais bien que le soleil dispense k tous 
ses rayons bienfaisants , et que le regard de la beauté e.<t un véri- 
table soleil ; mais quant k ce dernier, je pense qu'il ne doit luire que 
pour un seul homme. 

C'est ainsi que mes anciennes flammes se sont éleinles, et que 
maintenant l'amour n'est pour moi qu'un nom. Quand un feu est 
sur le point de tomber, le souffle, qui toutk l'heure ravivait sa 
flamme, ne fait plus qu'accélérer sa fin en dispersant dans la nuit 
ses dernières étincelles ; il en est ainsi du feu d'une passion (maint 
jouvenceau, mainte jeune fille, peuvent se le rappeler) alors que son 
ardeur expire, et qu'elle s'éteint sous ses cendres mourantes. 

Mais maintenant, cher Edward, il est minuit : des nuages obscur- 
cissent la lune qui nous annonce la pluie, et dontje ne passerai pas 
en revue les beautés décrites par tous les rimailleurs. Pourquoi, en 
effet, suivrais-je le sentier que tant de pas ont foulé avant moi'? Tou- 
tefois, je te dirai ceci . avant que la lampe argentée des nuits ait ac- 
compli trois fois ses phases accoutumées , et trois fois parcouru sa 
route lumineuse, j'espère, ami bien cher, que nous verrons ensem- 
ble son disque éclairer la retraite paisible et chérie qui autrefois 
abritait notre jeunesse. Alors nous nous mêlerons à la troupe 
joyeuse des amis de notre enfance ; mille récils de nos anciens jours 
donneront des ailes aux heures riantes; nos âmes s'épancheront 
en douces paroles, sainte rosée de l'intelligence, jusqu'à l'heure où 
le croissant de la lune pâlissante ne sera plus qu'à peine visible à 
travers les brouillards du matin. 



A UNE DAME (*). 

Ah! si ma vie eût élé jointe k la tienne, comme jadis ce portrait 
scmblaîl me le promettre, toutes ces folies qu'on me reproci.e ne 
m'auraient point tenté; car rien alors n'eût pu troubler la puix de 
mon cœur. 

C'est à toi que je dois les fautes de ma jeunesse et les reproches 
des sages et des vieillards : ils connaissent mes torts; mais ils ne 
savent pas que le tien fut de briser les liens de notre amour. 

Jadis mon âme élait pure comme la tienne, et capable d'étouffer 
foules les folles ardeurs qui s'élevaient en elle : mais maintenant je 



(') Miss Mary Chaworth, alors niislrcss îituslers. 



ne suis plus soutenu par tes promesses; elles appartiennent k un 
autre. 

Je pourrais détruire son repos et troubler le bonheur qui l'at- 
tend... Non , que mon rival puisse sourire dans sa félicité! pour 
l'amour sacré que je te porte, je ne saurais le ha'ir. 

Ah ! puisque la beauté d'ange m'est ravie , mon cœur ne peut se 
donner k aucune aulre : mais ce qu il espérait de toi seule, hélas! 
il essaie do le trouver en plusieurs. 

Adieu donc, décevante jeune fille! les regrets seraient impuis- 
sants, inutiles; ni le souvenir ni l'espoir ne peuvent plus rien pour 
moi : mais l'orgueil pourra m'apprendre k l'oublier. 

Et pourtant ce gaspillage insensé de mes années, ce cercle mo- 
notone de tristes voluptés , ces amours inconstants , cet effroi jeté 
au cœur des matrones , ces vers insouciants à de nouvelles maî- 
tresses ; 

Si tu m'eusses appartenu, rien de tout cela n'eût été : ce visage 
dévasté par une débauche précoce, au lieu d'être enflammé par "la 
flèvre des passions , se fût animé des teintes pures du bonheur do- 
mestique. 

Oui , jadis le spectacle des champs m'était doux ; car c'était k toi 
que la nature semblait sourire; jadis, mon cœur abhorrait liin- 
posturc, car alors il ne battait que pour toi. 

Mais maintenant, je recherche d'autres jouissances : me livrer k 
mes pensées, ce serait jeter mon âme dans la démence : au sein des 
folles réunions et d'un tumulte où tout est vide, je parviens k 
dompter la moitié de ma trislesse. 

Eh bien ! là encore , en dépit de tous mes efl'orls , une pensée 
unique se glisse dans mon âme... et les démons auraient pitié de 
ce queje souffre quand je me dis que tu es perdue pour moi... perdue 
k tout jamais ! 



PRIERE DE LA NATURE. 

Père de la lumière, roi tout-puissant des cieux ! entends tu les 
accents de mon désespoir? Des crimes tels que ceux de l'homme 
peuvent-ils jamais être pardonnes? Le vice peut-il s'expier par des 
prières? 

Père de la lumière , c'est vers toi que j'élève ma voix ! lu vois 
combien mon âme est sombre; toi k qui n'échappe pas la chute du 
passereau, éloigne de moi la mort du péché. 

Je n'adopte point d'autel, je ne reconnais point de secte; oh I 
montre-moi le sentier de la vérité. Je crois à ta redoutable omni- 
potence : pardonne, en les redressant, les écarts de ma jeunesse. 

Que de faux dévols t'élôvent un temple lugubre; que la super- 
sliiion salue l'orgueilleux édifice; que des prêtres, pour étendre 
leur ténébreux empire , inventent des légendes et de mystérieuses 
cérémonies ! 

Eh quoi ! l'homme prétendrait circonscrire la puissance de son 
créateur dans des dômes gothiques de pierres vermoulues? Ton 
temple est la face du jour ; la terre, l'Océan et les cieux forment ton 
trône immense. 

L'homme osera-t-il condamner sa race aux feux infernaux , à 
moins qu'elle ne se rachète par les vaines pompes des cérémonies? 
Osera-t-il prétendre que pour la chute d'un seul , nous serons tous 
enveloppés dans un commun naufrage? 

Chacun, pour son compte, se flattera-t-il d'atteindre le ciel, tandis 
qu'il condamnera son frère k la destruction , parce que celui-ci 
nourrit d'autres espérances ou professe de moins rigoureuses doc- 
trines? 

Quelques hommes, en vertu de dogmes qu'ils ne sauraient dé- 
montrer, peuvent-ils nous destiner k un bonlieur ou à des tour- 
ments imaginaires? Comment des reptiles grouillant sur le sol con- 
naîtraient-ils les desseins du souverain créateur? 

Quoi! ceux qui ne vivent que pour eux seuls, qui se plongent 
chaque jourdans un océan de crimes, ceux-là pourraient expier leurs 
forfaits par la foi, et vivre heureux par-delk les siècles! * 

Père I je ne m'attache aux lois d'aucun prophète. Les tiennes se 
manifestent dans les œuvres de la nature. Je m'avoue corrompu et 
faible. Pourtant je te prierai ; car tu m'écouleras. 

Toi , qui guides l'étoile errante k travers les royaumes sans che- 
mins de l'espace élhéré ; qui apaises la guerre des éléments, et dont 
je vois la main empreinte d'un pôle k l'autre! 

Toi qui, dans ta sagesse, m'as placé ici bas, et qui peux m'en reti- 
rer quand ilte plaira: ah! tant que mes pieds fouleront ce globe 
terrestre, étends sur moi ton bras protecteur I 

C'est vers loi, mon Dieu, c'est vers toi que ma voix s'élève! quoi- 
qu'il m'advienne en bien ou en mal, que ta volonté m'élève ou 
m'abaisse, je me confie k ton aide. 

Lorsque ma poussière sera retournée k la poussière, si mon âme 
s'envole sur des ailes éthérées, comme elle adorera ton glorieux nom , 
ton nom qui inspirera les chants de sa faible voix I 

Mais si ce souffle fugitif doit partager avec l'argile le repos éternel 
de la tombe, tant que mon cœur pourra battre, j'élèverai "«s-s toi 



108 



LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES. 



ma p^i^^e, fufw^-jp ensiiili» rnndamnA \ ne pas quitter la dcmeiiro 
des innris. 

J'élève vers toi mon humble chant , reconnaissant de toutes les 
miséricordes passées et espérant, 6 mon Dieu, que cette vie errante 
doit cnHn revoler vers toi. 



SOUVENIR (1806). 

C"cn est fait! un rftve m'a tout révélé: l'espérance ne doit plus 
embellir mon avenir de ses ravons. Ils ont été rapides les jours de 
ma félicité; glacée par le souffle glacé de l'iiiforlune, l'aurore do 
ma vie est voilée d'un nuage. Amour, espoir, bonheur, adieu! que 
ne puis-je ajouter : f> souvenirs, adieu! 



L'AGE DE BRONZE <". 



Le «bon vieux temps n'estplus...» Tousles temps sonlbons, quand 
ils sont vieux. Le présent pourrait l'être s'il voulait : il s'est fait 
de grandes choses, il s'en fait encore , et pour (lu'il s'en fasse de 
plus grandes les mortels n'ont guère qu'à vouloir ; un espace jilu.s 
vaste, un champ plus libre s'ofTic à ceux qui veulent jouer leur jeu 
h la face du ciel. Je ne sais si les anges pleurent ; mais les hommes 
ont assez pleuré... pour arriver où? à pleurer encore. 



II. 

Tout a été mis au jour... le bien comme le mal. Lecteur, rapjiellc- 
toi que, dans son enfance, Pitt élail tout, ou sinon tout, du moins si 
puisiiant qu'il s'en fallait peu que Fox, son rival , nel e piîl pour un 
grand homme. Oui , nous avons vu les géants, les Titans intellec- 
tuels se mesurer face à face... l'Athos et l'Ida, entre lesquels un 
océan d'éloquence coulait impétueux comme les vagues profondes 
de la mer d'Kgée entre la rive hellénique et celle de la Phrjgie. 
Mais où sont-ils, les terribles rivaux? (juelqucs pieds de la terre 
sépulcrale séparent leurs linceuls. pacificateur et puissant tom- 
beau (\i\'\ fais taire tous les bruits 1 Ocean calme et sans orages qui 
t'étends sur le monde! « La poussière retourne à la poussière : » 
vieille histoire dont on ne sait encore que la moitié : le temps ne 
lui fite rien de ses terreurs; le ver continue à rouler ses froids an- 
neaux; la tombe conserve sa forme, variée au-dessus, mais uni- 
forme au fond ; l'urne a beau être brillante , les cendres ne le son 
pas : bien que la momie de Cléopâtrc traverse ces mêmes mers où 
celte reine tit perdre à Antoine 1 empire du monde; bien que l'urne 
il Alexandre soit donnée en speclaele à ces mêmes rivages qu'il 
(ileurait de ne pouvoir conquérir quoiqu'ils fussent inconnus... Uh ! 
qu'ils paraissent vains, plus atroces encore que vains, après quel- 
ques siècles, ces désirs, ces pleurs du roi de Macédoine! 11 pleurait 
de n avoir plus de mondes à conquérir; et la moilié de celui-ci ne 
Connaît pas son nom ou ne sait de lui que sa mort, sa naissance et 
les ruines qu'il a faites; et la Grèce, sa patrie, est tout ruines , sans 
avoir la paix des ruines. Il pleurait de n'avoir plus de mondes à 
conquérir , lui qui ne comprenait même pas la forme de ce globe 
qu'il brûlait d'asservir, qui ignorait môme l'existence de cette île du 
Nord, aujourd'hui si active, qui possède son urne, et ne connut pas 
son trêne (î). 

III. 

Mais où est-il, le héros moderne , certes bien plus puissant, qui, 
sans être né roi, nouveau Sésostris, attela des monarques à son char? 
Hélas! à peine délivrés du harnais et de la bride, ces pauvres hères 
croient avoir des ailes; ils dédaignent la fange où ils rampaient 
naguère, enchaînés à la pompe impériale du grand capitaine ! Oui, 

(1) Dans l'original le second titre de cette satire politique est en latin : 
Carmen seculare et annus haud mirabilis, Chanl séculaire el année non 
admirable. Elle a été composée k Gènes en 18Î3. 

(2) Les Anglais croient pnsséder au musée britannique le sarcophage 
du roi de Macédoine pris par eux k Alexandrie, en 180Î. 1 



où est-il , le champion et l'enfant pftié de tout ce qu'il y a de plus 
grand el de )ilus petit, de saire ou d'insensé T qui jouait aux em- 
pires, avait pour enjeu des Irônes. pour tapis l'univers, et pour dés 
des ossements humains? Voyez là-bas, dans cette lie solitaire, le 
grand résultat de tous ces efforts; ei, selon l'impulsion de votre na- 
ture , pleirez ou souriez. Pleurez de voir la rage de l'aigle allier 
réduite à ronger les barreaux de sa rage étroite ; souriez en vovant 
le dompteur des naiions quereller chaque jour sur des misères", se 
lamenter à son dlncr sur des plats retranchés ou des vins réduits, 
s occuper enfin de mesquines discussions sur de mesquins objets. 
ICst ce là l'homme qui chAtiait ou hébergeait les rois? Voyez la 
balance de sa fortune dépendre du rapport d un chirurgien ou des 
baïaii-nes <run lonl! In biisie qui n'arrive pas, un livre refusé, 
troubleront le sommeil de celui qui tint si souvent le monde éveillé! 
Est-ce là celui qui abattait l'orgueil des puissants, maintenant es- 
clave de la moindre contrariété, du moindre ennui, d'un ignoble 
geijlier, d'un espion qui l'ob.serve . d'un badaud étranger qui l'a- 
borde son carnet de notes à la main? Plongé dans un cachot, il { 
eût été grand encore; mais quoi de plus bas, de plus mesquin que 
celte situation mitoyenne entre une jirison et un palais, celte si- 
tuation dont si peu d'hommes peuvent comprendre les goiilTrances ! 
« Ses plaintes sont.sans fondement... Mylord pré.sente son mémoire : 
les aliments et le vin ont été fournis suivant l'ordonnonce : son 
mal est imaginaire... jamais il n'y eut un climat moins homicide; 
en douter serait un crime. » L'opiniâtre chirurgien qui défend la 
cause du captif a perdu sa place, mais il a gagné l'estime publique. 
Mais enfin .souriez : bien que les tortures de son cerveau el de son 
cœur dédaignent et défient les tardifs secours de l'art ; bien qu'il n'ait 
à son lit de mort qu'un petit nombre dainis dévoués, et l'image de 
ce bel enfant que son père ne doit plus embrasser; bien qu'elle 
semble même chanceler, cette haute intelligence qui gouverna si 
longiemps, et qui gouverne encore le monde : souriez, car l'aigle 
captif a brisé sa chaîne, et des mondes plus élevés que celui-ci de- 
viennent sa conquête. 

IV. 

Ah I si son âme, dans ses sublimes demeures, conserve encore un 
souvenir confus de son règne splendide , comme il doit .«ourire 
lui-même, quand il regarde ici-bas, de voir ce peu qu'il était et 
qu'il a voulu être! En vain sa renommée s'est étendue plus loin que 
son ambition presque sans bornes; en vain, le premier en gloire 
comme en malheurs , il goûta toutes les jouissances el toutes les 
amertumes du pouvoir; en vain les rois joyeux d'avoir échappé à 
leurs chaînes essuient de singer leur tyran : comme il doit sourire 
en contemplant ce tombeau solitaire," le plus éclatant des phares 1 
qui dominent l'Océan! Un geôlier, fidèle jusqu'au dernier moment 
à ses ignobles fonctions, le crut à peine suffisamment enfermé sous 
le plomb du cercueil , et ne permit pas même qu'une seule ligue, 
inscrite sur le couvercle , indiquât la naissance el la mort de 
celui qu'il renfermait : n'importe! ce nom sanctifiera cette île au- 
paravant obscure, talisman pour tous, sauf pour celui qui le portait; 
les Hottes poussées vers ces bords par la brise orienlaleentendront le 
dernier mousse le saluer du haut du mal ; quand après des siècles 
la colonne triomphale de France ne s'élèvera plus comme celle de . 
Pompée qu'au sein d'un désert, l'île rocheuse qui possédera ou 
aura possédé sa cendre , couronnera l'Allanliquc comme un buste 
du héros, et la puissante nature fait plus pour honorer ses restes 
qu'une mesquine envie ne lui a refusé. .Mais que lui fait tout cela? 
L'appât de la gloire peut-il toucher l'esprit aIVranchi ou la cendre 
captive? Il ne s'inquiète guère comment est faite .sa tombe; s'il 
durt, peu lui importe, et encore moins s'il veille. Son ombre, con- 
naissant bien maintenant la valeur des choses , doit voir du même 
œil et le caveau grossier de 1 île solitaire où ses cendres reposent , 
el la dernière demeure qu'elles auraient pu avoir dans le Panthéon 
de Home ou dans celui que la France a élevé à l'image du premier. 
Il n'a nul besoin de cela; mais la France, elle, sentira le besoin de 
celle dernière et faible consolation : son honneur, .«a renommée, sa 
foi, réclament les ossemenls du grand homme pour les élever su 
une pyramide de trônes, afin que, portés à lavant-garde en un 
jour de bataille, ils soient, comme ceux de Diiguesclin, le talisman 
delà victoire. Quoiqu'on fasse, un jour viendra peut-être où snn 
mon battra la charge, comme le tambour fail de la peau de Ziska. 



V. 

Ociel! dont son pouvoir n'était qu'un reflet; 6 terre ! dont il fut 
un des plus nobles habitants ; aulreîle dont le nom \ivradans l'a- 
venir , et qui vis l'aiglon tout nu briser sa coquille! — Alpes qui 
le viles planer dès son premier essor, vainqueur dans cent baiailles! 
— Kl loi Ruine, qui as vu dépasser les exploits de tes Césars... (hélas! 
pourquoi frapchil-il aussi le Rubicon... le Rubicon des droils de 
l'homme enfin réveillé... pour se mêler au troupeau des monarques 
vulgaires?]'— Egypte, qui vis tes Pharaons oubliés , après un long 



OEUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON. 



109 



repos, sortir de leurs tombes antiques et tressaillir au fond des pyra- 
mides au bruit du tonnerre d'un nouveau Cjfnibvse ; tandis que les 
noires ombres de quarante siècles , debout comme des géants sur 
les bords fameux du Nil ou au sommet élevé des pyramides, con- 
templaient étonnées le désert peuplé de bataillons vomis par l'en- 
fer, s'entrechoquant avec fracas et semant le sable aride de leurs 
cadavres pour engraisser celle terre inculte I — Espagne! qui, pour 
un moment oublieuse de ton Cid , vis ses étendards flotter sur 
Madrid' — Autriche! qui vis ta capitale deux fois prise par lui, et 
deux fois épargnée, et qui le trahis au jour de sa défaite I — El vous, 
enfants de Frédéric... Frédérics, de nom seulement... qui mentez à 
votre origine et avez tout hérité de votre aïeul, tout excepté sa gloire; 
qui, écrasés à léna, rampants à Berlin, êtes tombés les premiers, et 
ne vous êtes relevés que pour suivre votre vainqueur 1 — Toi qui 
fus la patrie de Kosciusko , et qui te souviens encore de la dette de 
sang contractée envers toi par (Jatlierine, dette qui n'est pas payée; 
Pologne! sur qui passa l'ange exterminateur, en te laissant, comme 
il t'avait trouvée , déserte et inculte, oubliant tes injures non répa- 
rées, tes peuples partagés, ton nom éteint, tes aspiratons vers la 
liberté, les larmes que tu as versées par torrents, ce nom même qui 
blesse si rudement l'oreille du tyran" « Kosciusko! » Pologne! en 
avant I en avant! la guerre a soif du sang des serfs et de leur czar; 
les minarets de Moscou , de la cité à demi barbare , brillent encore 
au soleil , mais c'est un soleil qui s'éteint! — Moscou! limite de la 
longue carrière du héros, toi que le farouche roi de Suède ne put 
voir, bien qu'il en versât des larmes qui se glaçaient dans ses yeux ; 
toi qu'il a vue, lui, mais dansquel état?,., avec tes tours et tes palais 
enveloppés dans un vaste incendie! Pour cet incendie, le soldat 
prêta sa mèche enflammée . le paysan le chaume de sa cabane , le 
négociant ses marchandises, le prince son palais... et Moscou ne 
fut plus! le plus sublime des volcans, devant ta flamme , celle de 
l'Etna pâlit; l'inextinguible Hécla s'efface; le Vésuve n'est plus 
qu'un spectacle vulgaire et usé devant lequel s'extasient les tou- 
ristes : tu t'élèves seul et sans rival jusqu'à ce feu à venir où doivent 
s'abîmer tous les empires de la terre. 

Et toi, antagoniste du feu! indomptable et rude puissance qui 
donnas aux conquérants des leçons dont ils n'ont point profité!... 
ton aile de glace s'étendit sur l'ennemi chancelant, et pour chaque 
flocon de ta neige, il tomba un héros ; sous les coups stupéfiants de 
ton bec et de tes serres silencieuses, des bataillons e^pirèrent à la 
fuis en une seule palpitation d'agonie! En vain la Seine cherchera 
sur ses rives ses milliers de braves si brillants et si gais ! en vain la 
France rappellera sesjeunes hommes sous l'abri de ses treilles; leur 
sang coule à flols plus pressés que ses vins : ou plutôt il reste sta- 
gnant dans cette glace humaine, dansées momies congelées qui 
couvrent les plaines du pôle. En vain le soleil brûlant de l'Italie vou- 
drait réveiller ses fils engourdis par le froid : ils ne connaissent 
plus ses rayons. De tous les trophées de cette guerre, que verra-t-on 
re\enir?... Le char fracassé du conquérant dont le cœur seul est 
resté intact. Mais le cor de Roland résonne de nouveau, et ce n'est 
pas en vain. Lutzen, oil tomba Gustave au milieu de son triomphe, 
voit le Corse vainqueur, mais, hélas! ne le voit pas mourir : Dresde 
voit encore trois despotes fuir devant leur maître, leur maître 
comme il le fut si longtemps. Mais ici la fortune épuisée l'aban- 
donne, et la trahison de Leipsig a vaincu l'invincible : le chacal 
saxon abandonne le lion . pour servir de guide à l'ours, au loup et 
au renard; et le monarque des forêts retourne désespéré à sa la- 
nière où il ne trouve pas un abri! 

C'est vous tous que j'invoque , vous tous et chacun de vous! — 
Et toi, ô France! qui vis tes belles campagnes ravagées comme un 
sol ennemi , et disputées pied à pied, jusqu'au jour où la trahison , 
toujours son seul vainqueur, vit des sommets de Montmartre Paris 
subjugué! — Et toi, île d'Elbe, qui. du haut de les falaises, vois 
l'Elrurie te sourire, toi l'asile momentané de son orgueil, jusqu'au 
moment où, rappelé par une gloire pleine de dangers, il vint re- 
trouver cette fiancée qui le pleurait encore! — France! recon- 
quise en une seule marche, par une route qui n'était qu'une longue 
suite d'arcs-de-triomphe! — sanglant Waterloo, la plus inutile 
des batailles! qui prouve que les êtres les jjIus slupides peuvent 
avoiraussi leurs succès, victoire obtenue moitié |)ar imbécillité moitié 
par trahison! — triste Sainte-Hélène, avec ton lâche geôlier ! — 
Ecoutez tous, écoutez Promélhée qui, du haut de son rocher, fait 
appel à la terre, à l'air, à l'Océan, à tout ce qui a senti , à tout ce 
qui sent encore sa puissance et sa gloire, à tout ce qui doit en- 
tendre un nom éternel comme le cercle des années : il leur 
donne une leçon bien des fois et bien vainement répétée : « Ap- 
prenez à ne pointcommettre d'injustice! «L'n seul, pas dans la route 
du droit eut fait de cet homme le Washington du monde; un seul 
dans l'autre roule a livré sa renommée incertaine à tous les vents 
du ciel; roseau dans les mains de la fortune, verge qui flagellait 
les rois; Moloch ou demi-dieu; César pour son pays, Annibal pour 
l'Europe, sans avoir conservé leur dignité dans sa chute. El, cepen- 
dant, la vanité elle-même aurait pu lui indiiuer un chemin plus 
sûr pour arriver à la gloire, en lui faisant remarquer dans ces an- 
nales de l'humanité (enseignement trop souvent inutile) dix mille 



conquérants contre un seul véritable sage. Tandis que la pacifique 
mémoire de Francklin s'élève jusqu'au ciel, en calmant la foudre 
qu'il en sut arracher, ou en faisant jaillir de la terre éleclrisée la 
liberté et la paix de sa patrie; tandis que Washington laisse son 
nom comme un mot d'ordre qui se répétera tant que l'air aura en- 
core un écho; tandis que l'Espagnol lui-même, oubliant sa soif d'or 
et de sang, oublie Pizarro pour acclamer Bolivar ; hélas! pourquoi 
faut-il que ces mêmes vagues atlantiques qui ont baigné les rivages 
d'une terre libre, servent de ceinture à la tombe d'un tyran... qui 
fut le roi des rois et néanmoins l'esclave des esclaves, qui brisa 
les fers de plusieurs millions d'hommes pour renouer ensuite ces 
mêmes chaînes que son bras avait rompues ; qui, enfin, foula iiux 
pieds les droits de l'Europe et les siens mêmes pour rester suspendu 
entre une prison et un trône. 

VI. 

Mais tout n'est pas perdu : l'étincelle s'est réveillée sous la cen- 
dre... Voyez! rH;spagnol basané retrouve son antique ardeur; la 
même énergie qui tint les Maures en échec pendant huit siècles, oii 
le sang coula des deux côtés tour-à-lour, cette sublime énergie a 
reparu... et dans quels lieux'? sous ce ciel occidental où le nom 
d'Espagne était naguère synonyme du mol crime, où flottèrent les 
drapeaux de Cortès et de Pizarrè : le Nouveau-Monde a voulu mé- 
riter son nom. C'est le vieux souffle, aspiré par de jeunes seins 
pour ranimer les âmes dans la chair dégradée, le même souffle qui 

repoussa les Perses des rivages où était la Grèce où elle était? 

Non, la Grèce existe encore. Une cause commune fait battre des 
myriades de cœurs comme dans une seule poitrine, esclaves de 
l'Orient ou ilotes de l'Occident. Déroulé sur les Andes ou surl'Alhos, 
le même étendard flotte sur les deux mondes; l'Athénien porte en- 
core l'épée d Harmodius; le guerrier du Chili abjure une domina- 
tion étrangère; le Spartiate sent qu'il est redevenu Grec; la jeune 
liberté décore le panache des Caciques ; le conciliabule des despotes, 
cerné sur l'un et l'autre rivage, essaie vainement de fuir devant 
l'Atlantique soulevé ; la marée redoutable s'avance à travers le dé- 
troit de Calpé, effleure les côtes de cette France, maintenant à 
moitié asservie, inonde de ses flols le berceau de la vieille E.^pagne 
et réunit presque l'Ausonie à son vaste Océan : mais repoussé de 
ce côté, non pour toujours, il vient se précipiter dans les flots 
d'Egée, se rappelant la journée de Salamine. Là, s'élèvent des va- 
gues que ne peuvent apaiser les victoires des tyrans. Les Grecs, livrés 
à leurs propres forces, et dans les plus rudes extrémités, aban- 
donnés, trahis par ces chrétiens qui leur doivent leur foi; leurs 
terres désolées, leurs îles livrées au pillage, les discordes et les dé- 
lections encouragées, les secours éludés quoique promis, les délais 
sans cesse ajoutés aux délais dans l'espoir de rendre la proie plus 
facile... voilà 1 histoire de cette malheureuse nation, qui peut s'en 
prendre de ses souffrances à de faux amis plus qu'à ses ennemis 
acharnés. Mais soit! les Grecs seuls auront afTranchi la Grèce, et 
le Barbare, cachant son avidité sous un masque pacifique, n'aura 
rien à réclamer dans la victoire. Comment, en etTet, l'autocrate, 
roi d'un peuple d'esclaves, pourrail-il afl'ranchir des nations? Plutôt 
encore servir le fier musulman que de grossir les hordes pillardes 
du Cosaque; plutôt travailler pour des maîtres que de veiller ser- 
vilement, esclave des esclaves, à la porte d'un Russe... classés par 
troupeaux, capital humain, propriété vivante n'ayant d'autre droit 
que son servage, distribués par milliers de têtes, et donnés comme 
présent au premier favori du czar, sorte de propriétaire qui ne 
goûte jamais le sommeil sans rêver aux déserts de la Sibérie ; ah I 
mieux vaut pour les Grecs succomber à leur désespoir; mieux vaut 
conduire le chameau que d'être dévorés par l'ours. 



VIL 

Mais cette aurore qui brille de nouveau, ce n'est pas seulement 
sur ces terres antiques où la liberté est contemporaine du temps, ce 
n'est pas seulement sur ce pays lointain des Incas dont l'origine se 
perd dans la nuit des siècles : l'illustre et romantique Espagne la 
voit se lever aussi et rejette encore de son sol le perfide envahis- 
seur. Aujourd'hui, ses plaines ne servent plus de champ clos à la 
légion romaine et à la horde punique ; le Vandale et le Visigoth 
également abhorrés ne souillent plus ses campagnes, et le vieux 
Pelage ne réunit plus au sein de ses montagnes les belliqueux an- 
cêtres dont dix siècles ont consacré la gloire. Cette semence a porté 
ses fruits, comme le Maure se le rappelle en soupirant sur son ri- 
vage sombre. Longtemps dans les refrains du villageois et les vers 
du poète a vécu la mémoire des Abencérages et des Zegris , de ces 
vainqueurs captifs à leur tour et refoulés dans l'empire barbare d'où 

ils étaient venus. Mais ces hommes ne sont plus leur culte, leur 

glaive, leur empire, ont disparu : pourtant ils ont laissé après eux 
des ennemis du christianisme encore plus acharnés qu'eux : un 
monarque bigot et des prêtres bourreaux; l'inquisilion et ses bû- 
chers, le" rouge auto-da-fé alimenté de cadavres humains, tandis 



no 



l.nS VFILI.F.KS LITTKRAIRHS ILLl'STllfiK.^. 



c|iic le Molorli ralli<>lii|ii(\ ralmc dans sa criiaiiti';, repail rc» jeiix 
ini'Xiiialilcsilc ci'lli- Imrriljlof^le d'aguiiic. Uii souverain viulciil on 
faible, oil t'>iir-à Icnir I'tiii ol laulrc ol nuMnu lnii.<s Jeux à la fois; 
I (iiK'iiil SI! faisant un litre ilc la paresse, une nniilcs^e depuis lonf,'- 
lenips licV'éïK'rc'o; lliidulKu d(5(,'ra(ii', cl lo pajsan moins vil, mais ' 
|)his liiiiuilic ; un rojaniiie di'|H'u^dé, une uuirine autrefois k'"- 
liciisi'. inais avant oublié son nictier; une armée, iailis invinciMe, 
auii'iird'hui d&orpanisée: les forces ddù sortaient les lames de To- 
lède entièreuicnl oisives; les rii'liessijs dos iinys luintainsaflluaiit sur 
tous les livages de ri'^uroiii'. luirmis renx de In nation qui jadis les a 
eonquises nu prix de son sani<; lalaiit:iieméuie qui pouvait lutter avec 
relie des Honioins et(|iH' les nations cm naissaient comnic leur propre 
idiome, né>.'lipée uu tomhée dans IHiildi : telle était Th'siiatine. Mais 
telle on ne la voit plus, telle on ne la reverra jamais, (.es cnvalii.*- 
.«eurs, les plus dangereux de tous, ear ils étaient sortis du sol natal, 
ces envaliisseurs ont senti et sentent cliaquejource que peut lecou- 
rage maintenant rcireuipc do Numance et de la Vieille Caslillc. 
Deiiout! debout' toréador intrépide! le taureau de l'Iialoris renou- 
velle ses luugissumciils : ;i cheval, nobles hidalgosl qu'on entende 
ce vieu.v cri : « Sain! Jacques el les remparts du l'CspagncI » Oui, 
failes-liii un rempart de vos pnilriiios armées ; montrez de nouveau 
la barrière qui sut arrêter Napoléon, la guerre exterminatrice, la 
plaine déserte , les rues n'ayant d'habitants que les cadavres, la 
sauvage sierra garnie de défenseurs jilus sauvages encore, guerril- 
leros à l'aile de vautour, toujours prêts h fondre des summcls sur 
Iciir proie; les murs de Saragusse, si puissante dans son désespoir 
et sa chule, l'homme sentant grandir son courage el la vierge ma- 
niant l'épée avec plus de bravoure qu'une amazone, le couteau d'A- 
ragon, l'acier de Tolède, la lance fameuse de la chevaleresque Cas- 
tille, la carabine inévitable du Catalan, les coursiers d'avant-garde 
de l'Andalousie; la torche (jui saura faire de .Madrid un SIoscou, et, 
dans tous les cœurs, l'intrépidité du Cid!... ce qui fui, ce qui sera, 
ce qui est. En avant donc, ô France I et viens conquérir, non l'iis- 
pagne, mais la propre liberté. 

VIII. 

Mais, que vois-je? un congrès! Quoi I une assemblée pareille à 
celle qui sous ce nom sacré aiVranchit l'Atlanticjue... Pouvons-nous 
en attendre autant pour noire Europe dégénérée? A ce nom levez- 
vous comme l'ombre de Samuel sous les yeux de Saùl . prophètes 
de la jeune liberté, évoqués des climats lès plus lointain.; ; parais, 
Henry (1), Demosthenes des forêts, dont le tonnerre fait trembler le 
Philippe de l'Océan; parais, ombre énergique de l'raneklin, montre- 
toi revêtue de ces éclairs que lu sus désarmer; et loi, Washington, 
dompteur de tyrans; éveillez-vous : faites- nous rougir de nos 
vieilles chaînes ou enseignez-nous ."i les briser. Mais quels hommes 
composent ce sénat d'élus destinés Ji rendre la liberie aux peujjles? 
(^ucls hommes ont rcssuscilé ce nom con.sacré, appliqué jusqu'ici à 
(les assemblées dont le but était le bonheur du genre Immain?... 
C'est la Sainte-Alliance, qui prétend que trois sont touti Irinilé ter- 
leslre iniitanteelle descieux comme Icsiiige imite 1 homme! Pieuse 
unité I formée dans un but unique... celui de faire de trois imbé- 
ciles un Napoléon. Comment donc! mais les dieux des Egyptiens 
étaient lout-h-fail rationnels si on les compare à ceux-ci : leurs 
chiens et leurs Itœul's savaient se tenir à leur place, et, tranquilles 
dans leur chenil ou lenrétable, ils ne s'inquiétaient de rien, pourvu 
qu'ils fussent bien nourris; mais ceux-ci, ayant plus grand appétit, 
demandent encore quelque chose d'aulrc : il leur faut le pouvoir 
d'aboyer et de mordre, de jouer des cornes et d'évenirer. Ah! 
combien les grenouilles du vieil Esope élaienl plus heureuses que 
nous : nos soliveaux, à nous, sont vivants, el, s'agilant malicieuse- 
ment eii et là; ils écrasent des nations entières sous leur stupidc 
poids : car tous ont anxieusement à cœur d'épargner toute besogne 
à la grue révolutionnaire. 

IX. 

Trois fois heureuse Vérone! depuis que la monarchique trinilé 
fait luire sur loi sa sainte présence; fière d'un tel honneur, ta per- 
fide ingratitude oublie la tombe vantée de tous les Capulels; lu ou- 
blies les Scallgors... Qu'élail-ce en elTet que ton Can Grande (2) ou 
grand chien ;je me hasarde h traduire le nom) auprès de ces roquets 
sublimes? Tu oublies aussi ton poète Catulle dont les vieux lauriers 
font place h des liuriers nouveaux (3); ton amphithéAlre oij s'assi- 
rent les Itomains, l'exil de Dante protégé par les remparts, et cet 
heureux vieillard dont nous parle Claudien, pour qui le monde était 

(1) Celui qui, en 1765, osa dire en plein p.uiement : « César tul 
Rrulus; Charles I" son Cromwell; el Georges lit (inlcrruplion 
C.oorgcs III fera bien de profiter de leur cxcniplc. » 

(î) Cane I delta Scala, surnomme le grand ])odestat de Vérone el pro- 
tecteur (lu Dante, morl en 1329. 

(3) Hippolifle Pinderaonlc, poète bucoli.iuc moiierne, est né k Vérone. 



ut son 

') 



rcnlormé dan* les miift, et qui ne connaissait pas mi'^mc les cim- 
pagnos d'à Icnlour ( oh ! puissent les holes ruynux que l.i;r in 
ceinte contient uiijourd liui l'imiler sous ro rapport, et nr>, 
sorlirl). . Oui, pou.sst;/. des viiatl f.iilci des inscripliiuis' . 
houleux inonunieiilH pour dire à la t> ran nie que lu monde 
son joug avec bonheur! KncoMd)rcz le Ihejlirn dans votre ■ 
siasine monarchique : la comédie n est p.Ls sur In scène . 
lacle est riche en rubans <!l en décorations. O patiente ll,i.. . 
peux le contempler à travers les barreaux de ton carhol : bam <!■ 
mains, on le le jierinel ; pour cela ilu moins les mains enchalni' 
siémi ene.,i.' libres. 



Spectacle magnifique I vojez ce petit maître de czar, arbitre il' 
valses et de la guerre , conVoilant les applaudissements comme ;, 
convoite un royaume, et aussi jiroprc à eocpielcr (|u'ii gouvernei : 
Apollon (^almouk avec l'esprit d'un Cosaque, ayanl des inspira- 
tions généreuses toutes les fois que la gelée ne vient pas les dureii 
un moment dilalées par uu dégel libéral . mais glacées de neuve.. . 
par la première matinée un peu froide ; ri'avant aucune répugnati' 
coniru la vraie liberté, si ce n'est parce quelle rendrait les nalioi- 
libres. Obi qu<ï l'impérial dandy parle bien des douceurs de la pai\ ' 
Connue il aU'ranchirail volontiers la Grèce... si les tîrecs voulauMii 
seulement se faire ses esclaves! Avec quelle générosité il rend anv 
Polonais leur diète, pour ordonner aussilAl l'i la lurbulenlc Pologi 
de se tenir tranquille! Avec quelle bonté il s'empresserait d'envoy 
sa douce Ukraine el ses aimables Cosaques faire la leçon à ri'>ii,i- 
gnel avec quelle complaisance il montrerait à la lièVe Madrid sa 
charmante el impériale personne, si longtemps inconnue au Midi : 
faveiu' qui ne coule pas cher, le monde lésait, qu'on ail les Kusscs 
pour auiis ou pour ennemis! Poursuis, homonyme de l'illustre 
fils de Philippe : La Harpe, ion Arislole. te fait signe d'av.incc-r ; ce 
que fut autrefois la Scylhie ]pour le roi de Macédoine . puissent les 
ravages del'lbérie l'être pour toi et les tiens ! Cependant ! o ei-devanl 
jeune homme, rajipelle-loi le destin de ton grand devancier sur les 
rives du Pruth : tu as pour l'aider, si pareille chose l'arrivait, bien 
des vieilles femmes, mais pas une Catherine. L Espagne aussi a des 
rochers, des lleuvcs, des défilés .. l'ours peut tomber dans les pièges 
du lion. Les plaines brûlantes de .Xérès ont élé fatales aux tjoths : 
crois-tu que ceux qui ont vaincu Napoléon posent les armes devant 
loi ? Tu feras mieux , crois-moi , de regagner tes déserts , de trans- 
former les sabres en socs de charrue, de raser cl décrasser les H i- 
kirs, de délivrer les Etats du servage cl du knout, au lieu de sui\ i 
eu aveugle celle route fatale el d'infester de tes sordides lésions ilc^ 
pays dont le ciel el les lois sont également purs. L'Espagne u a 
|ias besoin d'engrais; le sol y est fertile, mais il ne nourrit point 
l'ennemi : ses vautours ont élé repus naguère; voudrais-tu leur 
fournir une nouvelle proie? Uélas! ton rôle ne sérail point celui 
de conquérant, mais de pourvoyeur. Je suis Diogène, et le llusse et 
le llun se licnncnt devant mon soleil et celui de bien des millions 
d'hommes; mais si je n'étais Diogène, j'aimerais mieux être un ver 
rampant qu'un pareil Alexandre! Soit esclave qui voudra, le cyni- 
que restera libre : les parois de son tonneau sont plus solides que 
les remparts de Sinopc : il continuera de porter sa lanterne aux 
visage des rois pour chercher parmi eux un honnête homme. 



Et que fait la France, celle prolifique pairie du ncc-plus-ullrn dc9 
ullras el de leur bande mercen.iire?Que fuit-elle avec ses chambres 
bruyantes et sa tribune que l'orateur doit escalader avant de pr 
noncerun mot, el où. dès qu'il a pu dire ce mol, il s'eiilend rép ■ 
dre en écho : « Vous avez menli! » Nos communes britannique» 
daignent quelquefois dire : <■ Ecoulez! » un .sénat gaulois a plus 
de langues que d'oreilles. Benjamin Constant lui-même, leur uni- 
que niailredaus l.i lultc parlemenlaire, n un duel le lendemain piun- 
justifier sou discoui-s de la veille : mais la chose coule peu h de vé- 
ritables Français, ipii aiment mieux se battre que découler, fût-ce 
en fnccde leur père. (,)u'esi-ce que présenter sa poitrine à une balle, 
en comparaison du sup[dice d'écouler un long discours sans inter- 
rompre? Celte habilude. il est vrai, ne régnait pas dans l'ancienne 
Rome, quand Cicéron y lançait les foudie? de sa voix ; mais Demo- 
sthenes semble avoir sanctionné la mélhodo française en disant (jue 
rélo(|uencc « c'est l'action ! l'action ! » 



XII. 

Mais où est le grand monarque ? a-t-ll bien dîné? ou gérait-il en- 
core sous le poids douloureux de I indigestion f Les pâtés révolu- 
lionnair. s se sont-ils soulevés el ont-ils changé en prison l'impé- 
rial estomac ? Des mouvements alarmants ont-ils agile les troupes, 
ou bien aucun mouvement n'a-t-il suivi des soupes assaisonnées 



OEOVftES COMPLETES DE LOUD BYRON. 



HI 



parla trahison? Des cuisiniers carbonari aiirateni-ils servi de fa- 
tales carlionades? nu les prescriptions cruelles de la Faculté ont- 
elles défendu la réplélion? Alil je lis dans (es regards abattus la 
traliisou que la France exerce par la main de ses cuisiniers! Digne 
et clas.-iqiie Louis! ah t qu'il est peu désirable, diras-tu, de jouer le 
rôle de Désiré! Fallail-il quitter le vert séjour du paisible Hartwell, une 
laide d'Apiciusetlesodes d'Horace, pour venir gouverner un peuple 
qui ne veut pas être gouverné , et préfère les verges à un sermon ? 
Ali! ton caractère et tes goûts ne te destinaient pas au trône ; lu es 
beaucoup niieuï placé à table, doux épicurien, hôte bienveillant ou 
bon convive, causant de littérature et sachant par cœur la moitié 
He l'Art poétique et tout l'Art culinaire ; toujours homme d'éruJi- 
lion, hornnie d'esprit parfois, humain quand la digestion le permet; 
mais peu fait pour gouverner un pays libre ou esclave ; la goutte 
était pour toi un martyre assez grand. 



xm. 

Ne consacrerai-jc j)as une phrase à la noble Albion "? ne lui paie- 
rai-je point le tribut de louange que lui doit tout vrai Brelon ? «Les 
arts... les armes... Georges... la gloire... les îles... l'heureuse Bre- 
tagne... le sourire de la Richesse et de la Liberté... ces blanches fa- 
laises qui ont tenu l'invasion en respect... les sujets satisfaits , tous 
à l'épreuve 'e l'impôt... le fier Wellington avec son bec d'aigle, ce 
iiez, ce crochet auquel est suspendu l'univers... et Waterloo... et... 
(chut! pas un mot encore sur le commerce et la dette)... et le ja- 
mais... assez... regretté CasUereagh, qui deson canif, l'aulrejour, a 
coupé le cou à une oie (1)... et les pilotes qui ont maîtrise cette tem- 
pête enorm*?... (mais gardons- nous, même pour la rime ,de nommer la 
réforme) : n ce sont là des sujets qu'on a chantés bien souvent jus- 
qu'à cejour, et ilme semble superflu de les chanter de nouveau : on 
les trouve dans tant de livres qu'il n'est pas du tout nécessaire qu'on 
les trouve encore ici. Mais il est un fait que l'on peut célébrer avec 
raison, et qui plus est en observant la rime. C'est ce que ton génie 
lend possible, ô Canning! toi qui, élevé pour faire un homme 
d Klat, étais né d'abord homme il'esprit, et qui jamais, même dans 
celte slupide chambre, n'as pu abaisser ton essor poétique jusqu'à 
la platitude de ia prose : notre dernier, notre meilleur, notre seul 
oraleur, je puis maintenant te louer... les tories n'en font pas da- 
vanlage;que dis-je?ils n'en font pas autant... ilsle détestent, Can- 
ning ! parce que ton génie les épouvante encore plus qu'il ne les 
soutient. Les limiers se rassembleront à la voix du chasseur , et la 
meule docile suivra partout ses pas; mais ne prends pas pour des 
marques d'affection leurs abois et leurs clameurs : c'est une menace 
pour le gibier, et non un éloge à ton adresse ; bien moins sûrs que 
la meule ;i quatre pieds, ces bipèdes vont rélrogradersur la première 
piste douteuse. La sangle de In selle n'est pas encore bien aflermie, 
i le royal étalon n'a pas le pied très sûr ; le vieux cheval blanc est 
lourd , sujet à broncher cl à se cabrer , et de temps en temps l'il- 
lustre monture se vautre dans la boue avec son cavalier ; mais pour- 
quoi s'en étonner ? bon sang ne peut mentir. 



XIV. 

Mais la propriété rurale! hélas! quelle langue ou quelle plume 
pourra déplorer le sort de nos gentilshommes sans campagne, les 
derniers à faire cesser le cri des combats, les premiers à faire de la 
paix une maladie? Pourquoi étaient-ils faits ces patriotes de vil- 
lage?... pourchasser, voler et faire hausser les céréales. Mais le 
blé doit tomber comme toutes choses mortelles, les rois, les con- 
quérants et surtout les prix du marché. Faut-il donc que vous tom- 
biez vous-mêmes à chaque épi de blé qui tombe? Pourquoi, s'il en 
est ainsi, avcz-vous combattu le pouvoir de Bonaparte? C'était là 
voire grand Triplolème; son ambition ne détruisait que des royau- 
mes et mainlcnait les prix de vos denrées : à la grande salisfaclion 
de tout propriétaire, il pratiquait en grand l'alchimie agraire, la 
hausse des fermages. Pourquoi faut-il que le tyran ail succombé de- 
vant les Tartares, et qu'il ait réduit l'orge à des prix aussi bas? 

, Pùunjuoi l'avoir enchaîné dans celte île solitaire? L'homme vous 
servait bien mieux sur son trône. A la vérité, il gaspillait sans me- 
sure l'or et le sang; mais que vous faisait cela? là France en portait 
le blâme ; mais le pain était cher, le fermier pouvait payer sa rente, 
et au jour de l'adjudication l'acre de terre se louait à bon prix. Vais 
où est maintenant l'excellente aie qui se buvait en signant la quit- 

tlance? où est le tenancier fier de sa bourse bien garnie, et connu 
pour n'èlre jamais en relard? la ferme qui n'était jamais sans fer-" 
mier ; le marais accaparé pour le transformer en terre productive; 
l'espoir impatient de l'expiration des baux où l'on pouvait doubler 
les loyers?... malheurs de la paix! En vain Ton adjuge des prix 
pour e.\ciler le zèle du cullivaleur ; en vain les communes volent un 

(1) Le suicide de Castlereagh, lord Londonderry, au mois d'aoùl 1S2-?, 
fit place dans le cabinet à Canning, qui prépara la réforme. 



bill palriolique ; l'intérêt territorial (vous comprendriez mieux si je 
disais lintérèttoul court)... l'intérêt égoisle des propriétaires ruraux 
gémit de comté en comté : on redoute que l'abondance ne vienne 
atteindre le pauvre. Relevez-vous donc, relevez-vous, ô renies! éle- 
vez vos prix pour que le ndnistère ne perde pas cent voLx, et qu'un 
patrioiisme délicat et susceptible à l'excès ne fasse pas descendre le 
pain au niveau du cours : car, hélas! les pains et les poissons, si 
recherchés autrefois, ont disparu... le four est clos, l'Océan est à 
sec ; et de tous les millions dépensés il ne reste rien que la néces- 
sité d'être modérés et contents. Ceux qui ne le sont pas ont eu leur | 
lour... et chacun tire son lot de l'urne impartiale du sort; mainte- ' 
nant,que leur vertu trouve en elle-même sa récompense, et qu'ils se 
contentent des biens qu'ils ont préparés! "Voyez la foule de ces Cin- 
cinnatus sans gloire , fermiers à la guerre, dictateurs dans la ferme ; 
leur soc de charrue était l'épée dans des mains mercenaires; leurs 
champs s'engraissaient du sang versé sur d'autres rivages : tran- 
quilles dans leurs granges, ces laboureurs de la Sabine envoyaient 
leurs frères combattre au dehors... pourquoi? pour les fermages! 
Année sur année, ils votaient cent pour cent d'augmentation aux 
articles du budget, c'est-à-dire notre sang, nos sueurs, des mil- 
lions arrachés avec des larmes... pourquoi? pour les fermages. Ils 
hurlaient, dînaient, buvaient, juraient de mourir pour l'Angle- 
terre... pourquoi vivre alors?... pour leurs fermages. La paix a fait 
des mécontents de tous ces patriotes de la hausse. La guerre, c'était 
la rente. Commenl concilier avec leur amour pour la patrie tous les 
millions dépensés en pure perte?... en tenant compte de la rente. 
Et ne restitueront-ils pas tous les millions avancéi û l'Etat? Non : 
que tout périsse , pourvu que les fermages se relèvent ! Pour eux, 
bonheur, malheur, sanlé, richesse, joie ou déplaisir, l'existence, son 
but et sa fin, religion enfin, tout se résume dans ce mot ; la rente ! 
Tu vendis ton droit d'aînesse, Esaii, pour un plat de lentilles; tu 
aurais dû obtenir davantage ou être moins gourmand; maintenant 
que tu as avalé ta portion, toute réclamation est inutile : Israël dé- 
clare le marché valable. Tel a été, propriétaires , votre appétit pour 
la guerre; et tout gorgés de sang, vous criez pour uneégialignure i 
Eh quoi! voudriez-vous étendre jusqu'aux ecus le tremblement da 
terre qui vous afflige , et parce que la propriété territoriale s'écroule, 
entraîner dans sa ruinele papier consolidé ? Pour que les formages se 
relèvent, faut-il que la banque et la nation (lérissent, et que l'on 
fonde à la Bourse un hôpital des enfants trouvés? Voyez, au milieu 
des angoisses de la religion , notre mère l'Eglise pleurer, nouvelle 
Ntobé, sur les dîmes, ses enfants. Les prélats s'en vont où sont 
allés les saints; et les orgueilleux cumuls se réduisent à l'unité. L'E- 
glise , l'Etat, les factions luttent dans les ténèbres, ballottés par le 
déluge dans leui- arclie commune. Dépouillée de ses évoques, de ses 
banques, de ses dividendes, une autre Babel s'élève... mais la Grande- 
Bretagne touche à sa fin. Et pourquoi? pour assouvir d'égoisles be- 
soins et soutenir le fragile édifice de ces fourmis agricoles. «Va voir 
les fourmis, paresseux, et que leur exemple te rende sage; » ad- 
mire leur patience dans tous les sacrifices , jusqu'au jour où une 
leçon a élé donnée à leur orgueil, pour prix de tant d'exactions et 
de tant d'homicides : admire leur juslice qui voudrait refuser Je 
paiement de la dette nationale... mais cette dette, qui donc l'a élevée 
si haut ? 

XV. 

Tournons maintenant notre voile vers ces rocs inconstants, ces 
nouvelles Symplégades... les fonds publies aujourd'hui chancelants, 
la Bourse, où Midas pourrait voir son désir satisfait en papier réel ou 
en or imaginaire. Ce magique palais d'Alcine étale plus de richesses 
que la Grande-Bretagne n'en eut jamais à perdre, tousles atomes 
deson sol fussent- ils de l'or pur, et tousses cailloux fussent-ils sem- 
blables à ceux des bords du Pactole. Là joue la fortune en personne : 
la rumeur publique tient les dés, et le monde iremble à chaque ia- 
slant d'apprendre la chute d'un courtier. Que l'Angleterre est riche! 
non pas à la vérité en mines de métaux précieux, en paix ou abon- 
dance, en Wés, huiles ou vins : ce n'est pas une terre de Chanaan, 
Couverte de miel et de lait; elle n'a pas non plus force argent comp- 
tant, si ce n'est en sides ou talents de papier; mais ne fermons pas 
non plus les yeux à l'évidence, jamais terre cln-étienne ne fut si 
riche en juifs. Sous le bon roi Jean , ils se laissaient arracher leurs 
dents; et niaintenant, ô rois, ils vous arrachent lout doucement les 
vôtres; ils soumettent à leur contrôle les Etals, les événements, les 
rois, et font circuler un emprunt de l'indus au pôle. Trois frères, 
un banquier, un courtier, un baron, volent au secours des illustres 
banqueroutiers (|ui réclament leur aile. Et ils ne s'en tiennent pas 
aux rois : la Colombie voit de nouvelles s|)éculalions suivre chacun 
de ses succès ; et Israël, devenu philanthrope, daigne tirer un mo- 
deste intérêt de l'Espagne épuisée. La Russie ne marche pas non 
plus sans l'appui de la race d'Abraham; c'est l'or cl aou le fer qui 
prépare les triomphes des i;onq«6i-ant8. Deu* juifs, deux rejetons 
du peuple choisi, trouvent dans ^tpp^ pays la terre promise; deux 
juifs maintiennent les Romains sousle j'oiig el ;ij)puieut le Hun 
maudit, plus brutal maintenant que jamais : deux juifs... mais non 



413 



LES VEI1>LÉES LinÉUAIllLS ILLUSTRÉES. 



doii.i samaritains diriKCiil If monde avec tout res(iril de leur 

scclc. ()iip Iftirfaitle Ixinhciir de la terre? Un cnnprt-s est jeurnoii- 
vello Jf^riisalcm. et des litres de l)arnns et des ordres rlievalcrcsqucs 
forment l'appAi i|ui les y attire... saint Aliraliam! (|uedis-tii quand 
lu vois tes descendants se mêler aver ces pourceaux couronnés, 
)e.-:(iucls ne craclient pas sur leurs casaques juives, mais les hono- 
rent comme faisant partie du corlé(;e? Hue dis-tu quand tu les vois 
encore, dans cette Venise où vécut Shylock , couper leur livre de 
cbair près du cœur des nations? 

XVI. 

Ctranpe spectacle que ce congrès I il semble destiné à réunir toutes 
les incohérences, tousles 
contrastes. Je ne parle 
pas ici des souverains... 
ils se ressemblent tous, 
comme des pièces frap- 
pées au même coin ; mais 
tes banquistes, qui font 
jouer les marionnettes et 
tirent les ficelles, offrent 
cent fois plus de variété 
que CCS lourds monar- 
ques. Juifs, auteurs, gé- 
néraux , charlatans , in- 
triguent aux jeux de 
l'Kurope émerveillée de 
leurs vastes desseins. I.à, 
Mellernich , le premier 
parasite du pouvoir, ca- 
jole tout le monde ; là 
Wellington oublie la 
guerre; là, Chatcaubriant 
ajoulede nouveauxcbanis 
à ses Martyrs ; là, le Grec 
subtil intrigue pour le 
slupideTartare; là. Mont- 
morency, l'ennemi juré 
des chartes, devient lout- 
à-coup un diplomate de 
force à fournir des arti- 
cles au Journal des Dé- 
bats; selon lui, la guerre 
est certaine... mais pas 
si certaine encore que 
sa démission insérée le 
même jour au Moniteur. 
Hélasl comment le cabi- 
net des Tuileries a-t-il 
pu commettre une pareille 
erreur? La paix vaut-elle 
un ministre ultra' il tom- 
be peut-être pour se rele- 
ver « presque aussi vile 
qu'il a conquis l'Espa- 
gue (i). » 



xvn. 




Assez sur ce sujet!.,. 
Un spectacle plus pénible L'Age de Bronie. 

appelle le regard de la 
muse qui s'efforce en 
vain de détourner les 
yeux. La fille et l'épouse 

d'un empereur . l'impériale victime offerte en sacrifice à l'or- 
gueil •. la mère de cet enfant, espoir du héros, jeune Asiya- 
nax de la moderne Troie; l'ombre pâle de la plus haute sou- 
veraine que la terre ait iamais vue ou puisse jamais voir , la 
voilà qui voltige parmi les fantômes du jour, objet de pitié, 
débris d'un grand naufrage. cruelle ironie ! L'Autriche ne 
pouvait-elle épargner sa fille? Que fait IN la veuve de Frairce? 
ba place était près des vagues de Sainte-Hélène; son seul trône 
est dans la tombe de Napoléon. Mais non , elle veut encore 
tenir sa cour en miniature, escortée de son formidable cham- 
bellan , de cet Argus belliqueux dont les yeux, sans être au 
nombre de cent (î) , la surveillent au milieu de ces pompes misé- 

(1) Vers de Pope appliqué à lord Peterboroug. 

{%) Le comle de Neipperg, chambellan d« Marie-Louise, et bientôt son 
digue époux, était borgne. 



râbles. Si elle ne partage plus , si elle ne partagea que de nom 
un sceptre plus beau que celui de Charlemagne , et s'étendant de 
Moscou jusqu'aux mer» du Midi, elle gouverne du moins le pastoral 
empire du fromage où Parme voit le voyageur accourir pour noter 
les costumes de cette cour d'emprunt. Klle s'avance : les nations la 
Contemplent et safflit'ent; et Vérone la voit dépouillée de tousse» 
rayons, avant même que les cendres de son époux aient eu le temps 
de refroidir dans un sol inhospitalier... (si toutefois ces cendres re- 
doutables peuvent jamais être froides... mais non , l'étincelle s'y 
ranimera, et elles briseront leur cercueil). Elle s'avance... l'Andro- 
maque... non celle de Racine ou d'Homère... Voyez 1 elle s'appuie 
sur le bras de Pyrrhus I ouil ce bras droit, rouge encore du sang 
de Waterloo, quia brisé le sceptre de son époux, ce tiras est offert 

et .iccepté ! Une escla- 
ve ferait-elle plus... ou 
moins?... El lui , dan* 
sa tombe récente)... Les 
yeux , les joues de cette 
femme ne trahissent au- 
cune lutte intérieure , 
et l'ex - impératrice est 
devenue ex-épousel Tant 
il y a de respect dans le 
cœur des rois pour les 
plus sacres liens de l'hu- 
manité I Ahl pourquoi 
épargneraient-ils les af- 
fections des hommes, 
quand les leurs ne sont 
rien à leurs propres 
yeuxT 



XVUJ. 



Mais , fatigué de folies 
étrangères , je reviens au 

Says natal et me contente 
'avoir esquis.sé ce grou- 
pe... le tableau viendra 
plus tard. Ma muse était 
sur le point de pleurer; 
mais avant qu une larme 
tùl tombée, elle a vu sir 
William Curtis, en jupe 
écossaise , entouré des 
chefs de tous les clans 
des Highlands qui vien- 
nent saluer leur frère, 
Vich lan l'aldermanl 
Guildhall (1) devient ga- 
ëlique , et ses échos ré- 
pètent des acclamations 
en langue erse : tout le 
conseil de Londres pous- 
se le cri de « Claymore la 
En voyant le tartan de la 
fière Albyn ceindre com- 
me un baudrier l'énor- 
me aloyau d'un Celte de 
la Cité, ma muse éclata 
d'un rire tellement im- 
modéré, que je m'éveil- 
lai... et , ma foil ce n'é- 
tait pas un rêve. 

C'est ici, lecteur, que 
nous nous arrêterons... et si l'on ne trouve rien de mal dans ce 
premier carmen , peut-être en aurez-vous un second. 



(1) Maison municipale à Londres. 



FIN DE L'AGB de BBONZB. 



-^»^g®^t«3- 



ŒUVUES COMPLÈTES DE LORD BYKON. 



113 



LE 



PRISONNIER DE CHILLON 



Nulle pari lu n'es plus 



SONNET. 

Souffle (éternel de rSme indépenilanle 
liriilanle qu'au sein des 
cacliols, ô Liberté I car 
là lu habites dans le cœur , 
le cœur que Ion seul a- 
niour peut captiver: et 
quand tes fils sont plon- 
gés dans les fers... dans _^ 
les fers et dans la téné- 
breuse horreur d'un ca- ^ 
veau humide, leur mar- jgy 
tyre prépare le Iriomphe ^" 
de leur patrie : c'est de là 
qu'une glorieuse indé- 
pendance prend son vol 
sur l'aile de tous les vents. 
Cliillon ! ta prison est dé- 
sormais un sanctuaire ; 
son Irisie pa\é est ua 
aulel.... car il a été ioulé 
par Bunnivard, et ses pas 
vont laissé leur empi'ei nie 
comme dans un champ. 
Que personne ne fasse 
disparaître ces traces : 
c'est un appel contre les 
tyrans porte devant Dieu. 



1. 

Mes cheveux grison- 
nent, mais ce n'est point 
ra>uvi-e des années; ils 
M ont pas non plus blan- 
chi en une nuit comme 
il est arrivé à quehjues 
hommes par l'etrel d'une 
tfi-reur soudaine. Mes 
membres sont courbés, 
mais non sous le puids 
du ttavail; ils se sont 
rouilles dans un ignoble 
re[ios ; car ils ont élé la 
pi nie d'un cachot , et j'ai 
parlagé le sort de ceux à 
qui l'on a ravi . inlerdil, 
comme un fruit défend ii, 
la jouissance de la terre 
et de l'air. Mais ce fut 
pour la foi de mon père 
que je subis ces chaînes 
et recherchai la mort : 
mon jière mourut sur le 
chevalet eu refusant d'a- 
bandonner sa ci^-,yanee, 

cl, pour la même cause, ses enfants ont habile les tcnèlire? 
d'un cachot. Nous élions sept.... il n'en reste plus qu'un; sx 
jeunes hommes et un vieillard ont fini comme ils avaient com- 
mencé, fiers de succombera la rage des persécuteurs. L'un sur le bû- 
cher, deux autres surleschamps de bataille ontscellé leur croyance 
de leur sang et sont morts comme était mort leur père, pour le 
Dieu que leurs ennemis bla.sphémaient : trois ont été jetés dans les 
cachots, et je suis le dernier débris de ce naufrage. 

(1) François de Bonnivard, seigneur de Lunes, né, en 149B, et bénéfi- 
ci.iiredu prienvé de St-'Victor, aux (lorles de Genève, défendit los.liljr- 
té= de cette ville contre le duc de Savoie. Livré à ce prince en 1519, il l'ut 
eui|iri<onné pendant deux ans à Grolée. Mis en liberté, il l'ut repris en 
IS.'.O, et enfermé au château de Chillon jusqu'en 1536. DAlivré alors par 
les Oernois qui s'emparèrent du pays de Vnud, il eut le lionlicur de 
retrouver Genfive libre ; il y créa des institutions utiles et mourut 
en 1570. I.e poèine de Byion fut composé i^ Oiichy, près de Lauzaïuie, en 
juin'S!6. 



IL 

On voit sepl piliers de structure gothique , dans les vieu.x et pro- 
fonds cacbcds de C.hillou , sept colonnbs massives et grisâtres qu'é- 
claire faiblement une lumière captive, un rayon du soleil qui s'est 
trompé de route et, tombant à travers les feules et les crevasses de 
l'épaisse muraille, est resté croupissant sur le pavé humide comme 
le météore à la surface d'un marais. Or, à chaque pilier, on voit un 
anneau et à chaque anneau une chaîne : ce fer est un métal cor- 
rosif, car ses dents ont laissé sur mes membres des marques qui ne 
s'effaceront plus, jusqu'à ce que j'aie enfin qi«itté ce jour nouveau 
pour moi, et douloureux îi des yeux qui n'ont point vu ce beau so- 
leil pendantdesannées... 
je n en puis dire le nom- 
bre, car j'ai cessé ce long 
et pénible compte quand 

le dernier de mes frères 

tomba et mourut, moi 
-^ resté gisant à coté de lui. 




IIL 

Chacun de nous avai, 
été enchaîné à un pilier 
et nous étions trois .. 
mais seul à seul, dans 
l'impossîiilité de faire un 
seul pas, et d'apercevoir 
mutuellement nos traits, 
si ce n'est à cette clarté 
pâle et livide qui nous 
rendait méconnaissables 
l'un pour l'autre. 

Ainsi réunis... etpour- 
tanlséparés , les mains 
chargées de fers et le cœur 
plein de tristesse, nous 
trouvions encore quel- 
que douceur, privés des 
plus purs éléments de 
l'exislence terrestre, à 
pouvoir converser entre 
nous, à nous conforler 
l'un l'autre |iar quelque 
vieille légende , quelque 
chaut héroïque d'autre- 
fois où nous puisions un 
relour d'espérance; mais 
à la longue celle ressour- 
ce même languit : nos 
voix priren t u n ton lamen- 
table comme un écho des 
voûtes du cachot; de 
pleines et sonores qu'el- 
les étaient autrefois, elles 
devinrent discordantes; 
ce pouvait èlre une illu- 
sion , mais pour moi je ne 
les reconnaissais plus 



Léman baigne les murs de CUi 
de profi 



on, les ondes coulent à mille pieds |V^ 

ndeur. 

J'étais l'ainè des Irois, 
et mon devoir était de 
raffermir , de consoler les 
autres : j'y fis de mon mieux , deux ne restèrent pas en arrière. 
Le plus jeune , que mon père chérissait , parce qu'il avait les trails 
de noire mère, avec ses yeux bleus comme le ciel... c'est pour lui 
suvtout que mon âme souffrait! et, en vérité, c'était poignant de 
voir pareil oiseau dans pareil nid; car il était aussi beau que le 
jour (et autrefois le jour était beau à mes yeux comme à ceux des 
jeunes aigles en liberté) ; aussi beau qu'un de ces jours du pôle qui 
embrasse toute la durée d'un élé sans sommeil et sans nuit . enfant 
du soleil éclos dans sa couche de neige. U en avait la purelé et l'é- 
clat : doué d'une aimable gaîlé, il n'avait de larmes que pour les 
maux d'aulrui , et alors elles coulaient abondantes comme le ruis- 
seau des montagnes, à moins qu'il ne fût en état de soulager les 
souffrances dont il ne pouvait supporter la vue. 

V. 

L'autre avail nue àmo non moins pure, mais la iialure l'avait fait 

8 



in 



I.RS VKII.LKlîîî UTTÉnAIRliS ILI.USTIlfCI-g. 



|i«piii' los conihiils : rolni-lc dn cnrps , soil ciuiMCi' cùl bravi' In 

monde ciiliir iiiiiii- c»niio lui : il < Inil l\ill pour iirir avec joli* 

I'll roinl);il(anl ;m piciiiliT ranj;.... Minis non pour l,iii(;uir ihiiis les 
rhaliies. I.r' rli(piells tie ses fers nliallit m force ilftiiie : je le \i< 
snlTnlsser en silence... pcul-ftire en fiit-il nulaiit di' nioi ; mais jc 
faisais ions iiie^ ell'nrls pour laninierei-s restes dune lainillc elnVie. 
Mon fri>reélail un chasseur des monla^nesanseindesquclleR il avait 
poursuivi li' daim et le loup ; pour lui, ce carlinl ilait un poulTre, e( 
(le-; eliaiiies h se» pieds loi semlilaieiil le dernier cli-s maux. 



VI 

Au pied des murs de Chillun , les llols imnienses du lac Lc'man 
s'enfiincent à uni- profoiuleur de mille pieds • c est ce qu'a mesuré 
la sonde du haul des Idanes créncauv ipie l'onde environne Vapucs 
et iniiraillcs enloureiil ce lieu d'un doiihle rempart, el en font un 
vivant loinheau. Notre souihre eaveau était plus i as (jne la surface 
du lac, dont jnur et nuit nous enleiidious clapoter les flots : i| bat- 
lait snns cesse autour de nos lentes, cl souvent en hiver, quand les 
vents inipélneu.\ se jouaient libres el heureux dans le ciel, j'ai senti 
l'éciirne de londe pénélicr h travers les barreauv; et alors le roc 
Ininu^ine s'ébranlait : je le sentais remuer sans m émouvoir luoi- 
iiiAmc . car j'aurais souri à une mort tjui ertt brise mes fers. 



Vil. 

J'ai dii (|uc fè moins jeune de mes frères languissait, et que son 
cœur puissant .se laissait ahaltre : bieiilùl il refusa loiil'- nomriliire, 
non parce que nos alimenls élaient gC','*sl'er? , <-ar noils étions ac- 
coutumés à la vie «lu cliasseur , et <;"''lail )à le nioiiidif- do nos 
soucis • au lait de la clièvrc des iiioiilagncs on avail .sulHiilué 
l'eau des fossés: notre |)ain était celui que les larme; d>'s prisiii- 
niers ont mouillé rendant des siècle^ , d.-puis que rii'omo" a osé 
enfermer son semblable comme une bêle f.irouplie ilaiisiiiic r;ir;e ijç 
fer. Mais que nous importait à nous i>u à lui? Ij- n'élaii [loinl ce 
régime qui afl'aiblissail ses fticmbrçs et sofi cœur. L'3nie demon' 
fr^^e était de celles que glacerait le séjour iiiîmc d un palais. >aii.s l;i 
facilité de parcourir les flancs escarpés J'Ia monta-nc ri d'.v i«-' 
pirer un air libre, itlais pourquoi ne poinl le dire toiu de siiiiç^. 
Il niourul; je le vis , et iic pus souteijif sa léto . ni lUIrindre ^a 
main monrante .. ni même sa main Kl.ici5e par la iiiort... malgré 
tous mes clVoris, mes cITcnts désespérés pour briser ou ronger iTiçs 
fers. Il mourut... alors les geûlieis délarlièrcnl sa eliaiiie el crcù- 
s(;rcnt pour lui une fosse profonde dans le sol glacé dr nidri' prison. 
JCn vain , je les priai , je les suppliai en grâce de mettre son l'orps 
périssable dans un lien où brilljt le jour.,, sans doute , c'était une 
pensée absurde; mais elle s empara d'elle-inCnie de nion cerveau, 
et II me semblait que, même dans là inorl.cc cour né libre ne sau- 
rait reposer au fond d'un cachol. J'aurais pu m'epartjner des êiip- 
plicalions inutiles : ils ne me répondiri'iit que par un sourire gla- 
cial, et le mirent dans la lo.sse préparé : : un sol plat et sans gazon 
.s'étendit sur l'être que j'avais tahriju'i"; sa chaftiç vide rç^tà siis- 
pendue au-dessus, digne monumedt'd'un pSVC'^ ïfiÇUr'.re- 



VIII, 

Mais l'aulre, le favori, la llenr de noiie maison, le plu$ ijijné dç- 
)iiiissa naissance. I image de sa mère par la beauté des Irafts; f'é'ri- 
laiil rliéi i de toute la famille, la suprême pensée d'un père marlv r, ma 
ilernicir sollicitude .'i moi-même, el le seul être pour lequel j essayais 
de retenir ma vie, alin que la sienne lut moins malheureuse, et 
ipi'll put voir le jour de la liberté; lui aussi, qui jusque-là avait con- 
servé sa gatlé naturelle ou l'avait ranimée par ses eQ'oris inlérieiirs... 
lui aussi fut frappé, et de jour en jour se flétrit comme une fleur sur 
sa tige. O Dieu! c'est nu terrible spectacle que de voir l'Ame hu- 
maine prendre son essor, sous quelque face, de quelque manière 
que ce soit : je l'ai vue sortir avec des Ilots de sang ; je l'ai vue, sur 
les vagues de l'Océan, lutter cont-^e une .sull'ocalion convulsive; j'ai 
Ml, sur sa couche pâle et sépulcrale, le crime en proie à la terreur 
•■t an délire : celaient d'affreuses choses. Ici, rien de semblable : wi 
trépas lent et sur. Il s'éteignit, toujours calme el serein, accuellant 
.ivn- douceur le dépérissement et la faiblesse, n'avant pas une 
larme, mais tendre, dévoué , et ne s'al'tligeaiit iine pour ceux ipi'il 
laissait après lui. Sa joue conservait une fraîcheur qui semblait un 
ileineiili donné h la niorl, eidonl les teintes s'effacèrenl doucement 
comme un arc-en-ciel (pii s'éteini : ses .veux brillaient encore de 
r-ille lumièie transparente qui semblait illuminer le noir cachol .. 
Il pas un mot de ninrmnre,.. pas un regret de son deslin préma- 
turé... quelques souvriurs de leinps plu.4 licureux... qnehpies mots 
d'esp iir pour me relève,- nioi-mêiMe; car je restais plongé <lans un 
moniesilence. absorbé parcelle p^'rle la plusiloulourense de toutes! 
Enfin les >oupirs qu'il essayail de retenir, syinplomes de l'agonie 



de la nature, devinrent plu.s InnI.s , plim nre^* el ■>'airai|p|irenl 
peu à peu. J'écoulai, mais jc n'enlendis plus lii-ii.. j appelai .. cor 
mes crainles m'avaient reinlu insensé. Je savai; qu'il ne reliait nul 
espoir ; mais ma terreur ne pouvait écouler de pareilles rai-ons 
J'appelai et crus untcndiu un son... li'uii élan vigoureuv . je loi'-;ii 
ma chaîne cl m'élançai vers lui... Il n'y éiall p!i:' V ■ ■; r 

rer dans éetfc tioiré'ifiic'einie où je devais viv i- ! 

un air humide, chargé de mes malédieliims, I i I 

venait d'être rompu, le dernier, le seul, le plnsrini len ipn ; m me 
ri'Ienir loin du rivage élernel , et nie rattacher encore a ma famille 
détruite. De mes deux frères. Inn était srpiis la terre. I antre dessus... 
Ions deux morts! Je saisis celle main immobile ; liclas! la niienm- 
était aussi froide qu'elle. Je n'avais plus la force de m'éloigiuT on 
de fane le nioindrc mouvenic-nt ; mais je senlai» que je vivais i-n- 
core... sentiment de désespior quand nous savons en même lemi'- 
qiie tout ce que nous aimons ne nous sera jamais n-ndii. Je ne sai- 
jionrquoi je ne ])us mourir : je n'avais plus nulle espérance terres- 
Ire... mai» j'avais encore la foi, el elle me défendait une mort 
égoïste. 

IN, 

Ce qui in'arriva cnsuile dans ce sé|our, je ne le sais pas bien... 
jc ne l'ai jamais su... Je perdis il.ilioid l'impression de I9 lumière 
el de laii ,'ei bientôt fidle de< lénébies aussi. Je n'avais ni pensée 
ni senlfinent .. rien... Parmi ces iiicnes, j étais comme uiie pierre 
nioi-nièiiie ; et, à peine doué de la conscience de mon evisiencc. j' 
restais inerte comme le roclier sléiile au milieu du brouillard: U)o> 
autour de moi était froid , pîSli' el gris;'ilre : ce n'élait.pas la unit , 
ce n'élail pas le Jour; ce n'était même pins le crépuscule du ca- 
chot, si odieux à m'a vue l'alignéy ; c'était un vide absurbanl tout 
l'espace; une immobilité saiiV lieu dé'terminé. Il n'y avait |iour 
moi ni «iloiles, ni terre, ni temps, ni arrêt, ni chan^-ement, ni vertu, 
ni crime.', .'inai.s lii'si'ien.e im :..iil. ei , en moi. une vé;.-élatioii 
muellê qui il'ë.l^it i i; un océan d inactivité sla- 

giKiiiic. ijcéati 't'^néii' lencieux. immobile! 



Une lueur pénétra ilans mon in^çHipence... c'était le gazoïiille- 
me'nl d'fiii otseaii ;'il 's?' 'f(ir, p'ui^' recommença : c'élail le (diaiit 
le'pTus doux' qii'o'n \ià\ elUeiidré, 'Ç| mon oreille en fut recon- 
II Hissante ; elproiiieii.aiit iiies}Cli:v aiiloiir deiiioi avec une douce su r- 
prisi', daiisi'e inoiiiciit. je ti' rcrMiiliils |dus les indices de mon élal 
mi-;ér,ible. Mais, p ;i ii'niblesdcL-rés.mes sensalions re- 

moiiièreiii sur Imii muées : je vis les murs du cachol 

se clore élroiteiiie; I nioi comme auparavant ; je vis la 

lueur Ircmliloltinlcs.) ^liis r i;oiiinie autrefois ; pourtant, sur le boni 
«te 1.1 crevasse jiar où elle airivail, le |ietii oiseau était aussi joyeux . 
aussi laiiiilier, l't niéine plus que s'il ei'il été perché suriin arbre : un 
cliarmanl oiseau aux aili-s ,i7uiées , dont le chant disait un millier 
de choses el senililail les dire toutes pour moi ! je n'avais jamais vu 
son pareil: je ne le verrai «le ma vie. Il semblait avoir comme moi 
besoin «l'un coiiip.iu'non : mais il était loin de paraître aussi triste : 
il venait 5 l'i'nliee «le mon c'*iclioi pour m'aimer. mainlenani que 
nul ne vivait plus (mur me rendre mon amour, cl, en réjouis.saiii 
mes sens, il mnvail rapindéau sentiment et à la pensée. Jc ne sais 
si jiisqiie-lh ce jvinvie piMil être avait vécu en liberté, ou s'il s'élaii 
échapp ' ' 1' iiii se poser sur la mienne : mais jeconnaiss-ns 

trop I' II-, cher oisi'au . pour vouloir le retenir. .Mai- 

peul-èi .1 du paradis avait-il pris celte forme ail<!-«- poin 

me visiter: e:ii , |. ciel me pardonne celte [Wiisée*. ipil me fil îi la 
«fois pleurer et sourire!... car je me suis souvent ligure que ce pou- 
vait être l'âme «le mon frère d- scendue vers moi pour nie eonsiler. 
ImiIiii , il s'envida. et alors je reconnus bien que e'éiail un être 
mortel ; car mon frère ne se sérail pas enfui de la sorte. «•! ne m'au- 
rait pas laissé doublement seul... seul comme le cadavre il.iiis son 
linceul... seul comme un nuage s(dilaire. par un beau jour de soleil 
tandis que tout le reste du liini:iiiicnl est serein el pur: soih- de 
menace suspendue dans l'atmosphère, menace étrange «pimd le 
ciel est bleu et la terre joyeuse. 



XI. 

Un changemenl marqué eut bientôt lien dans mon simI : mes 

gardiens devinrent eomnalissanis : je ne .«ais quelle considération 

les avait adoucis , car ils élaient blasés siir le specl.icle d 'ssoiil- 

frances. lîref. il en était ainsi... on ne railacha pas les ,inne:iiix «le 

macliaîne brisée, et ce fui pour moi un commenei-inenl de liberii- 

I que de pouvoir parcourir ma cellule d'un bout à laiilre, d'un ci'io' 

I à l'aulre colé , en travers même . enfin de m'y promener «lans tons 

i les sens: je faisais le four de tous les iiiliei-s un ii un. en revenan! 

j ensuite au poiil d'où j'étais parti . évitant «euleniciil avec soin «le 



OIÎUVKRS C.OMIM IVIKS UK LOMD BYUON. 



115 



iiia|c,lii-r siii' la (omlio du iiip? frères dont aueune clévalioii du sol 
iiiiuli'iiiail la ]i\.\cc : rai', si je ^ia|ierfçV''\is que pgr mrsarde mes 
paspiistciil liinlané leiii' humble sépullure, ma respiration dévouait 
péiiililo, oppressée, ma vue s'obscurcissait el je senlais mon cœur 
défaillir. 

XII. 

Jo creusai de? degrés dans le mur. non pour essavcr de m'é- 
cliappor , car cette enç^ift(e reiileniiail tous ceiix qui, sous, une 
foi nie luimaine, m'avaipni aimé; eÇ désormais (a terre enti^fye né 
pouvait être pour moi qu'une plus vasie prison : je n'avais ni en- 
fant, (li i!("re ni paicnis. ni compagnqn de misère. (Test avec [ilai- 
sir que J Pinisai;rai- r.'ilc idée; car s'il m ■ l'ùt resté (luelqu'uu au 
nionde. y peiis'/r niiu'il reo'Ui i'>}'- iiai? j'étais çurieu^ d'aUeindre à 
nui l'eiiélrç grjliée, pour rçposeV encore sqi' Iç somrnej des' monta- 
gnes un l'çgai'd de paix d'an;iour. 



XIII 

.le les vis... elles étaient les mêmes, elles n'étaient pas changéf.s 
eoimuc je devais l'êtrq ; je vis sur leurs sonimeis les neiges .sécu- 
laires . à K'ur.s [lieds lé \asli' lu; et les ll.jls Id'eiis du lUicuié ipn's'j 
jiiitent rapides; jeiilendis li',-< luiriMls bondir el mugir dans leurs 
lits de roi bers , et parmi 1rs liuis.MUis qu'ils brisent; j aperçus les 
blaur|ie< nuUMilles de la ville lointaine, et les voiles |,'liis bl.'niebes 
qui de-eeiiil.iieiii avec le courant : puis il y avail une pelile île verte 
(|Ui souriait en laee di; moi. la seule que je pusse déeoii\ lir -, une petite 
lie verte qui ne |i:ir,ii-s;iii iia^jiliis :;randei|uela surraeeib' nnin cacliol; 
mais on y vov.iil s/'|i'\er 1 1 oi< lie,iii\ :u lires, el mu elle la brise des 

montagnes ]ii< n.nl -m Emilie, et près délie la vague roulait, et 

sur son sol croissaient déjeunes Heurs an\ dniiees leinles. à l'iia- 
leine emliaumée. Les poissons nageaieni le Ioml' i!es ninrsdu cbà- 
leau , et tous paraissaient bien joveiix; l'aigle seb'vail sur Taijui- 
lon iiaissc(Dt : il me semble que jamais je ne l'.ivais vn prendre un 
v(d aussi rapide... el à celle pensée de nouvelles larmes remplirent 
mes yeux : je nie sentis troublé et regrettai presque d'avoir ipiillé 
ma chaîne. Quand je redescendis, robscnr.(té de ma sombre de- 
niciire tnmbasur moi connue un poids insupportable ;c était comme 
une tombe nnuvellemeiil creusée qui se ferme sur un être chéri que 
imus voulions sauver... el pourtant mes regards trop vivement 
trappes avaient presque besoin de ce repos. 



XIV 

11 s'écoula des mois , des années ou des jours : je ne sais , car je 
lieu lins pas. compte: ej je n'avais aucun espoir il^ Yçvoir lij lii- 
nieio et de çortir de mou triste tombeau. Enfin . on vint me mettre 
en lilierté : je ne demaml.ii pas pourquoi . je no m'oceupai pas du 
lien nu l'on allait nie conduire. Après un si long temps, il m'était 
indilïérenl d'être libre ou captif : je m'étai- habitué à eliérir mon 
lié espoir. Lors dope que ces hommes parurent, et me dégagèrent 
de mes liens, ces massives murailles étaient devenues pour moi une 
sorte d'ermitage... j'en avais fait ma propriété : et il nie semble pres- 
que qu ils étaient venus mg chasser d'une seconde pairie. J'avais 
lait amitié avec les araignées, et je les étudiais dans leur mdno- 
imie travail : j'aimais à voir les souris jouer au clair de la lime : et 
pourquoi aurais-je éié moins sensible que ccsanimau.x aux bienfaits 
de la nature ? N'ous habitions le même séjour, et moi, leur monarque 
à tous, j'avais sur eux droit de vie et de mort; et pourtant , chose 
élrangç! nous avions aiipn's à vivre tous en pai.x. Mes cluiînes et 
moi nous étions devenus amis , tant I habitude contrihuç à nous 
faire ce que nous sommes! Donc, ce fut en soupirant que je repris 
iiu'i liberté. 

FIN DU PRISONNIER DE ClIILLON. 



HEURES DE LOISIR 



;Siiile.j 



Au COMTE DE CLARK. 



Ami I 
fa Ills III 



le ma jeunesse! lorsque nous errions ensemble, coupled en- 
i'; l'un h l'autre par l'amitié la plus pure, le bonheur qui 



donnait des ailes à ces heures rosées était de ceux que le eiel laisse 
raroineiit iieM'emjr'e sur les moriids. 

Le sni'venir seul de cette félièité m'est plus cher que toutes les 
joies ipiej ai connues loin devons, .l'éprouve iiiie peiné, sans doute, 
mais une iieine'bièri douce, à me rappeler ces joui's et ces heures 
du passé, et à'soupirér encore : adieu'! 

.Ma mémoire pensive plane avec délices sur ces scènes dont nous 
ne jouirons plus, mais que nous regre-itons toujours. La mesure de 
notre jeunesse est comblée : le rêve du soir de la vie esl iiii r^ve 
tris|e et sombre, et quand nous revcrrons-nous? Ah! peut-être 
jamais. ' ■ 

Comme l'on voit deux fleuves partir d'une source commun : 
passa'gère union ! bientôt, oubliant lei'ir'origine, chacun d'eux va sj 
fra.v er en murmurant un cours séparé , et ce n'est que dans l'Océan 
qu'ils se rejoignent. ' ' '' 

Ainsi nos deux existences, mêlées rie biens et do maux, s'écou- 
lent ra|iprochées quoique ((istinçtes, hélas! et ne se confondent 
pjjis comme à leur origine : iour-à'-tour le'iiles ou rapides, troubles 
ou liai'içparenles , jusqu'à ce que se présente le goulfre sans fond, 
là tuorl qui les engloutira' toutes deux. 

Nos deux àuics, cher ami, qui n'avaient autrefois qu'un vœu, 
qu'une peiisée , suivent maintenant deux roules 'liU'érentes. Dédai- 
gnant les humbles plaisirs des champs , la tlestiiié'o vous appelle à 
vivre au sein du faste des cours, à niilleV dans les annales df la 
mode. 

La mienne est de perdre mon tcmiis au milieu des amours ou 
d'exhaler nies rêveries en rimes dépourvues de raison ;' car les cri- 
tiques roj.it proclamé , la raison ne se trouve pas chez un poète 
amoureux à ipii il reste à peine une seule pensée nette. 

Ce pauvre Liltle ce barde tendre cl mélodieux , dont les chants 
avaient acquis un certain renom en interprétant les leçons de l'a- 
mour, a dû trouver monstrneusemeni dur (pie d'impitoyables cri- 
tiques l'accusassent d'être sans esjirit comme sans moralité. 

Mais tant que tu sauras plaire à la beauté, harmonieux favori des 
neuf sœurs, ne le plains pas de Ion lot. On lira encore les vers dé- 
licieux, alors que le bras de la persécution sera llélii, et que tes 
censeurs seront oubliés. ' 

Toulefois , je dois m'incliner devant ces hommes éminenls dont 
la féiùle impitoyable chi'Uie les mauvais vers et ceiix'qiii lis écri- 
vent ;el, quoique je puisse être moi même la' prrtcliairie viciimo 
qu'immoleront leurs sarcasmes, franchement, je no les appellerai 
pas eu duel pour cela. 

Peut-être ne feront-ils pas mal de briser la lyre discordante d'un 
débutant aussi jeune : celui qui se jetto dans la route du mal ,'i 
dix-neuf ans sera vers la trentaine, je le crains bien . un pécheur 
incorrigible. 

.Maintenant , mon cher Clare, je reviens à vous: el vraiment . je 
vous dois des excuses : daignez les accepter, .le le confesse, ami. 
mon imagination, dans son essor inégal, v'oltige tantôt à droite et 
tantôt à gauche : mahiuse aime trop les digressions. 

Je disais donc, je crois, que votre destin serait d'ajouter un astre 
à ce brillant firmament qui enloure la rovauié. Puisse la faveur du 
trône se fixer sur vous : s'il venait à être occupé par un noble mo- 
narque capable d'apprécier le raérilc, cette faveur ne vous manque- 
rr.it pas. 

Mais puisque les périls abondent dans les cours, où de subtils 
rivaux brillent h. l'envi l'un de l'autre, puissent tous 16s saints vous 
préserver de leurs pièges, et pui's'siez-vous n'accorder jamais votre 
amitié et votre amour, que chacun' s'empressera de briguer, qu'à 
des âmes dignes de la vôti-e! 

Puissiez-vous'ne pas dévier un instant de la ligne droite et sûre 
de la vérité : que la voix du'plaisir ne' vous séduise jariiaisl pnis- 
siez-vous ne marcher que sur des roses, n'avoir d'autres sourires 
que des sourires d'aniour , d'autres larmes que des larmes de joie ! 

Oh! si vous voulez que le bonheur embellisse toutes vos années, 
tous vos jours à venir , et que la vertu couronne viitrè front, soyez 
toujours ce que vous fûtes longtemps, sans tache ciminié je vous ai 
connu; soyez toujours ce que vous êtes maintenant. ' 

lilt moi, quoiqu'une légère part d'éloges qui viendrait consoler 
mon vieil âge, me fût doublement chère; en appelant toutes les 
bénédictions du ciel sur votre nom bien aimé, je renoncerais volon- 
tiers à la gloire du poète pour celle_ du prophète. 



LE JEUNE M0NTAGN.\Rn. 

Quand j'errais, jeune montagnard, sur la sombre bruyère ; quand 
je gravissais, ô neigeux Morveu, tes cimes eH'ai|ir>es. pour contem- 
phrà mes pieds le torrent qui tonne ou les v.qienis ipie la tempête 
assemble dans la vallée, étranger il ta science, ignorant la crainte, 
sauvage comme les rochers ausiîin desquels se di'veloppait moii en- 
fance, aucune pensée, sauf une seule, n'occupait encore mon cœur. 
Ai-je besoin de v;ous Ujre", ô ma douce Mary, que cette pe'pséé ^e di- 
rigeait lout enliéfe vers vpus ? 



m: 



LES VKILLÉK8 LITlf'KMKKS ILLUSTRÉES. 



Poiirlnnt ce ni- poiiv.iil Mrf do l'amour, car j'en iijnorais jiisqu'nii 
nom : qiit'lk- pasj-inti peut vivre dans le nvm d'iin l'nfaiil ? Kl 
nt^anmnins j'éprouve oiioore la m(^mc (émotion quo je ressentais 
ailolfsceiil dans celle rocheuse soliludc. Avec celle seule imape cni- 
prriiite dans mou cœur, j'aimais ces froides n'-pions el n'en d<5sirais 
point d'aulrcs. J'avais peu de besoins, car tous mes désirs étaient 
c<pnil)lés; et toutes mes pensées étaient pures; car, ô ma douce 
War.v , mon Ame était avec vous. 

Je me levais avec l'aurore; ayant mon chien pour pnidc . je hon- 
ilissais de hauteurs en hauteurs; ma poitrine luttait contre les 
lliiis rapides de la Dee ou j'écoutais dans le lointain le chant de 
I Iliphiander. Le soir, je reposais sur ra?. couche de bruyère, et dans 
mes rêves aucune autre ima_i,'c que la vôlrc ne se présentait h ma 
vue; o ma douce Mary, mes prières s'élevaient ferventes vers le 
ciel, car elles commençaient toujours par a|>peler ses bénédictions 
sur vous. 

J'ai laissé ma froide patrie; mes illusions ont disparu; ces monla- 
(Tties soi;t niaintenanl loin de moi, et ma jeunesse n'est plus : le 
dernier de ma race, je dois nie flétrir dans l'isolement, et ne trouver 
de joie que dans les souvenirs du passé. Ah I la grandeur, en éle- 
vant ma destinée , l'a rendue plus amôre. Scènes de mon enfance, 
coniliicn vous m'étiez plus chères ; si mes espérances ont été dé- 
nies, elles ne sont point oubliées; et si mon cœur a été glacé, ô 
ma douce Mary, il est encore avec vous. 

(.)uand je vois une colline sombre lever son front vers le ciel , je 
pense aux rochers (|ui couronnent le mont Colbleen ; quand je vois 
II,' IcMilie a/.ur d'un u'il amoureux, je songe aux doux yeux qui em- 
bellissaient pour moi ces lieux sauvages; quaml je vois floller quel- 
ques boucles légères dont la couleur res,semble à celle des cheveux 
de Mai-y, je me rapelle ces longs anneaux d'or ondoyantssur votre 
cou, trésors de la beauié, et alors, ô ma douce Mary, je songe à 
vous. 

Cependant, il luira peut-être le jour oij les montagnes s'élève - 
ronl encore devant moi avec leur manteau de neige : mais quand 
leur front m'apparaitra sans aucun cliangcmeni. tel que je le vis 
jadis, Mary sera-telle encore là pour maccueillir?... Oli , non! 
adieu donc, collines où fut éle\ée mon enfance! Fraîches ondes de 
la Dee, adiçu! Nul toit ne m'abrilcia dans la forêt : ô ma douce 
Mury, quel asile pourrait me plaire sans vous. 



Oh! que ne suis-je, insoucieux enfant, dans ma caverne des mon- 
tagnes, ou errant à travers la soliiude sombre, ou bondissant sur la 
vague bleuAire. Le luxe embarrassant de l'orgueil saxon ne con- 
vient pasà l'Ame libre qui aime les flancs escar|iés des montagnes el 
les rochers d'où se précipite le torrent. 

Fortunel reprends ces fertiles domaines, reprends ce nom pom- 
peux el sonore I Je hais le contact des mains serviies; je hais les 
esclaves qui rampent autour du maître. Ueporte-moi au milieu des 
rochers que j'aime, et dont les échos répètent les cris sauvages de 
rOcéaii ; jene demande qu'une chose, c'est de pouvoir errer encore 
dans les lieux lamiliers à ma jeunesse. 

l'eu nombreuses sont mes années, et pourtant je sens que le 
monde el moi nous n'élions pas fi>its l'un pour l'autre. Ah I pour- 
(pidi il épaisses ténèbres caebcnt-elles à l'homme l'heure où il doit 
cesser dêlre? J'eus une seule fois un rêve magnifique, scène fan- 
taslique de bonheur : ô vérité, pourquoi ton odieuse lumière est-elle 
venue me réveiller et me rendre h un monde tel que celui-ci ? 

J ai aimé , ceux (pie j'aimais ne .sont plus; j'ai eu des amis, les 
amis de ma jeunesse ont disparu. Oh! que le cœur est Irisicdans 
l'isolement, ((uand il a perdu toutes ses espérances d'autrefois ! \ la 
vérité quelques joyeux compagnons, la coupe en main, dissipent un 
peu le senlimeul de nos maux ; mais si le plaisir ranime lAme 
dans un moment de folie, le cœur... le cœur est toujouis soli- 
taire. 

Qu'elles son! tristes h entendre toutes les voix de ceux que le nng 
et le hasard, le pouvoir et la richesse ont réunis, sans qu Ils fussent 
amis plus qu'ennemis, autour du feslin hospitalier! Oh ' rendez-moi 
quelques amis fidèles, jeunes comme ils étaient et sympathii^ant tou- 
jours a\ec moi; el je quitterai, (lour eux, ces réunions nocturnes 
où le bruit s'appelle la joie. 

O femme! être enchanieur ! femme, mon espoir, ma consolalion, 
mon tout! que mon cœur doit être glacé maintenant, puisque même 
tes sourires ont peine.'i l'échaiitTer! J'abandonnerais sans un sou()ir 
ce théftire brujaiit de splendides suuIVrances, pour trouver quelque ' 
part ce calme conlenteuient que la vertu connaît ou ipii se peint 
en elle. 

Je fuirais volontiers les habitations des hommes... des hommes 
que je voudrais éviter, mais que je ne hais point. Il me faut le sé- 
jour de l'obscure vallée : ses ténèbres conviennent à mon ànie as- 
sombrie. Oh! que n'ai-je les ailes qui reportent la tourterelle vers 



son nid! je prendrais m')n essor vers la roule des cieux : je quitte 
rais ce monde, et je trouverais la paix. 



I.B ciMirTibRR DK lunnow '1807). 

I ieii cher à mon enfance, arbres dont les branches vieillies sou- 
piieiit agitées par la brise qui rafraîchit un ciel sans nuage! le viens 
seul médiler sur cette verte pelouse que j'ai si souvent foulée a>ee 
ccuv que j'aimais, et qui maintenant, dispersés au loin, regrelleiit 
peut-être comme moi le bonheur qu'ils ont connu hi. Kn siiiiant 
les déiours du sentier de la colline, mes yeux l'admirent, nmn citnr 
te chérit encore, ormeau vénérable, qui m'as vu tant de fois, couché 
sous ton ombrage , oublier dans mes rêveries l'heure du crépus- 
cule. J'étends encore là niesmemlires fatigués, mais, hélas! où sont 
les pensées qui remplissaient alors mon ;\me. Tes rameaux, gémis- 
sant au souffle de la brise , semblent inviter le cœur à évoquer 
l'ombre du pa.ssé : doucement balancés sur ma têie, ils murmurent 
ces mots : « Pendant que tu le peux, dis-nous un long el dernier 
adieu! n 

Lorsque le .sort viendra enfin glacer ce cœur plein du feu de la 
fièvre, quand il viendra calmer, endormir mes inqoiétudes et mes 
passions, souvent j'ai pensé que ce serait un adMiicis.semciit à ma 
dernière heure (si rien peut adoucir ce moment où la vie abdique sa 
puissance) de savoir qu'un humble tombeau, une étroite cellule abri- 
terait ce cœur dans ces mêmes lieux qui lui furent si cher»; avec 
celte espérance sacrée, il «erait, me semble-t-il , plus doux de 

mourir Ainsi je reposerais aux lieux où ont longtemps erré 

toutes mes pensées; je dormirais là où toutes mes espérances ont 
pris leur essor ; berceau de mes premiers ans, tu serais mon dernier 
lit de repos! étendu pour toujours sous cet ombrage prolecteur, 
ayant pour abri ce gazon, Ihéairc des jeux de mon enfance, en- 
touré de ce sol qui m'était cher, me confondant avec la terre qu'ont 
foulée mes pas, béni parles voix qui, enfant, ont charmé mon oreille, 
pleuré par le peu d'amis qu'ici mon Ame avait choisis, regretté par 
ceux doni les jeunes années se lièrent aux miennes, et oublié de 
tout le reste du monde I 



A GEORGES, COMTE DEI.AWAnR. 

Oh oui ! je l'avouerai, nous étions chers l'un à l'autre; les amitii's 
de l'enfance, quoique fugitives, sont sincères. La tendresse que vous 
aviez pour moi était celle d'un f:ère, el moi je vous rendais une 
alîection pareille. 

Mais l'amitié, ce doux sentiment, change quelquefois d'objet ; 
une longue affection s'éteint en un moment : comme l'amour, 
l'amitié vole sur des ailes rapides; mais elle ne brûle pas comme lui 
d'un feu inexiinguible. 

Bien souvent Ida nous vit errer ensemble sur sesciMeaux, et notre 
jeunesse fut heureuse , je l'avoue : car au printemps de la vie. que 
le ciel est serein ! mais les rudes tempêtes de l'Iiiver s'amassent 
maintenant. 

La mémoire ne s'unira plus à l'amitié pour nous retracer les dé- 
lices de notre enfance : quand le sein se cuirasse d'orgueil, le cœur 
ne se laisse plus émouvoir, el cc.qui ne serait que justice lui paraît 
une honte. 

Cependant, cher George (car je dois vous estimer . et je n'adres- 
serai jamais de reproches au petit nombre de ceux que j'aime), 
l'occasion perdue peut se retrouver : le repentir peut effacer un 
vœu imprudent. 

Je ne me plaindrai pas, el maigri' le refroidi-sement de notre 
afl'ection, nul rcs.sentiiiient corrosif ne vivra en moi. Une simple 
réflexion rassure mon cœur : tous deux nous pouvons avoir tort, 
et tous deux nous devons pardonner. 

Vous saviez que si le danger l'exigeait, mou Ame. mon creur, mi 
vie. étaient à vous; vous saviez que tout dévoué à l'amour el à la- 
miiié, le temps el l'absence ne m'avaient point changé. 

Vous saviez.... mais à quoi bon ces vains retours sur le passé? 
le lien qui nous unissait est rompu. Un jour, mais Ir.q) lard, vous 
vous lais.screz émouvoir iiar un lendrfe souvenir, et vous regretterez 
l'ami que vous a\ez perdu. 

Pour le moment, nous nous séparons... Je me plais à espérer que 
ce n'est pas pour toujours; car le temps et les regrets vous ramè- 
neront à moi. l'Jirorcons-nous tous deux d'oublier la cause de notre 
désaccord ; je ne dernande pas de réparation, mais j'allends des jours 
semblables au passé. 



ŒUVRES COMPLÈTES DE LOKD BYllON. 



H7 



BEPPO 



HISTOini; VENITIENNE, 



I. 

Tout le inonde sait, ou du moins doit savoii-, que, dans les pays 
cntlioliques, pendant les quelques semaines qui préi t'dent le Manli- 
Gras, la population se donne du plaisir tant qu'elle peut. Pour aclie- 
tci' le repentir avant de se faire dévot, chacun, sans distinction de 
rang ou de condition, appelle à son aide les violons, la bonne 
rliùre, la danse, le vin , les niasipies, et d'autres choses qui ne coù- 
lint que la peine de les deniandci-. 

II. 

Dès que la nuit a couvert le ciel de son manteau sombre (et plus 
sombre il est, mieux cela vaut), commence l'heure, moins ai;réablo 
aux époux qu'aux amants, où la pruderie jelle de côté ses chaînes: 
!a Gaité légère se hausse sur la pointe des pieds, badinant avec 
tcMis les amants qui lassiégent; ce ne sont partout que chansons et 
rcfiains, cris et murmures, guitares et insirumenls de toute sorte. 

111 

11 y a des costumes splendides, mais fantastiques, des masques de 
tous les lemps et de toutes les nations, turcs et juifs, arlequins et 
clowns aux évolutions fantastiques , grecs, romains, américains et 
hindous. Chacun peut prendre le \ètcment qu'il préfère, hormis 
l'habit ecclésiislique. car, dans ces contrées, il n'est point permis 
(le ridiculiser le clergé : ainsi, gare à vous, libres penseurs, je vous 
en pre\iens. 

IV. 

Mieux vaudrait vous promener avec une ceinture de ronces en 
guise d'habit et de culottes, que de porter une seule nippe irrévé- 
rencieuse envers les moines : vinssiez-vous ensuite jurer que ce n'é- 
tait qu une plaisanterie, on vous euveif ait cuire au brasier de l'enfer: 
il n'est fds de bonne mère qui n'allisàt pour vous les feux du Phlé- 
gélhon; nul prêtre qui voulilt dire une messe pour ralentir l'ébul- 
lition de la chaudière oîi l'on fera bouillir vos os, à moins pourtant 
qu'on ne le pa^àt double. 

V. 

liais à cette exception près, vous pouvez porter tout ce (jui! 
vous plaira sous forme de pourpoint, de capuce ou de manteau, tels 
([uc vous pourriez les choisir dans Monmouth-street, ou à la foire 
aux chiffons, soit dans un but sérieux , soit par boufronne:ie ; et 
l'on trouve même en Italie des lieux semblables; seulement leur 
nom est plus joli et se prononce avec un accent plus doux ; car si 
j'en excepte Covenl-Garden (1), je ne connais point en Angleterre de 
place publique qui s'appelle « Piazza. » 

VI. 

Celte époque de réjouissances se norameCarnaval, mot qui signifie 
« Adieu k la chair. » Et ce nom répond à la chose : car pendant 
tout le carême on vit de poisson frais ou salé. Mais pourquoi l'on 
jirélude au carême avec tant de gaîlc, c'est plus que je n'en saurais 
dire : h moins que ce ne soit comme nous trinquons avec nos amis 
avant de les quitter, et juste au départ de la diligence ou du pa- 
quebot. 

VU. 

Et ainsi ils disent adieu aux plats de viande, aux mets substan- 
tiels, aux ragoûts bien épicés, et se nourrissent pendant quarante; 
jours de poissons mal apprêtés, n'ajaiU point de sauces pour les 
assaisonner : ce qui fait pousser bien des « pouah ! » bien des « fi ! » 
et proférer bien des jurons (qu'il ne conviendrait pas à ma muse de 
répéter) parmi les voyageurs accoutumés dès l'enfance à manger 
leur saumon au moins avec la saumure d'anchois. 



(1) Théâtre où se jonc l'oi-éra italien. 



VIII. ^ 

C'est pourquoi je prend-s humblement la liberté d'adresser cette 
recommandation aux amateurs de sauces au poisson : envoyez votre 
cuisinier, votre femme ou votre ami faire un tour dans le Strand, 
et acheter en gros (pour vous l'expédier par la voie la plus sûre si 
vous êtes déjà en route) une provision de ketchup, soy, vinaigre du 
Chili et sauce de Harvey , sans quoi , de par Dieu ! vous risquez de 
mourir de faim pendant le carême;- 

ir IX. 

C'est-à-dite si vous êtes de la religion romaine, et qu'étant à 
Rome, vou^'ouliez vous conformer au proverbe et vivre comme les 
Romains... car nul étranger n'est obligé de faire maigre : mais .si 
vous êtes protestant , ou malade , ou femme , e( que vous préfériez 
diner en pêcheur "avec un ragoût gras .. dînez et vous serez damné! 
Je n'ai point l intention d'être impoli ; mais telle est la pénalité , 
pour ne rien dire de pire. 

X. 

De tons les lieux où le carnaval était le plus gai au temps jadis , 
par les danses, les chants, les sérénades, les bals, les masques , les 
pantomimes, les intrigues, et mille attraits encore que je ne puis et 
ne pourrai jamais énumérer, Venise était la cité qui portait le mieux 
le grelot; et au moment où je place mon récit, cette fille des mers 
était dans toute sa gloire. 

XI. 

Elles sont au fait bien jolies, ces Vénitiennes avec leurs yeux 
noirs , leurs sourcils arqués, reproduisant cette expression char- 
mante que les anciens artistes ont copiée des Grecs, et que les mo- 
dernes imitent si mal ; et lorsqu'on les voit appuyées sur leur bal- 
con, on les prendrait pour des Vénus du Titien (la meilleure est à 
Florence... allez la visiter si vous voulez), ou pour quelques figures 
du Giorgione qui sont sorties de leur cadre ; 

XII. 

Car les teintes de ce maître sont dune vérité et d'une beauté su- 
prêmes , et si vous visitez le palais Manfrini , je vous recommande 
son œuvre : quel que soit le mérite des autres , celle-ci l'emporte 
à mon goût sur tout le reste de la galerie : peut-être sera-ce égale- 
ment le vôtre , et c'est pour cela que je m'arrête sur ce sujet : ce 
n'est (|u'un portrait de sa femme, de son fils et du peintre lui- 
même; mais quelle femme! lamour doué de la vie humaine; 

Xlil. 

L'amour plein de vie et dans tout son développement; non l'amour 
idéal, ni la beauté idéale non plus, laquelle n'est qu'un beau nom ; 
mais quelque chose de mieux encore et de si réel que tel devait être 
en effet le ravissant modèle : c'est un objet qu'on achèterait, qu'on 
mendierait, ou qu'on volerait, si le vol était possible, outre la honte 
qui retient : la figure vous rapjielle, souvenir qui n'est pas sans tris- 
tesse, une figure que vous avez vue, mais que vous ne reverrez plus; 

XIV. 

Un de C'S fantômes qui pa.ssent près de nous quand, jeunes en- 
core, nous fixons nos regards sur tous les visages de femme. Hélas ! 
les charmes qui nous appai'aissent un moment glissant dans l'es- 
pace, la grâce suave, la jeunesse, la fraîcheur, la beauté etl'altrait, 
nous en revêtons des êtres sans nom, astres dont nous ignorons, 
dont nous ignorerons à jamais la position et le cours, comme cette 
pléiade perdue qu'on n'aperçoit plus à fhorizon. 

XV. 

Je disais donc que les Vénitiennes ressemblent à un portrait du 
Giorgione, et tel est en effet leur aspect . surtout quand on les voit 
à leur balcon (car la beauté gagne quelquefois à être vue de loin), 
alors que , comme les héroïnes de Goldoni, elles regardent à travers 
la jalousie ou par-dessus la balustrade ; enfin , pour dire la vérité, 
elles sont eu général 1res jolies, et aiment un peu à le laisser voir : 
ce qui est vraiment grand dommage. 

XVI. 

Car les regards amènent des œillades, les œillades des soupii.s, 
les soupirs des désirs, ceux-ci des paroles, et enfin les paroles une 
lettre, qui vole sur les ailes de certains mercures aux talons légers 
adonnés à cp méti^'r, parce qu'ils n'en connaissent pas de meilleur : 



U8 



Li;s VKiiiftis 1,11 imAim.s lUjiMni^xs. 



I'Inlois Dieii sail loiil lfni.il«(ui peul arriver qunnd luiiiuiir lieilciix 
jfiiiir^ fiens il'iini? iik^mu' cliatne : il-s coupables rmilnz-voiis, lacoii- 
i:lif ailiilièri! , les cnlèvoments , el les \U'iix , les lôles cl les ctciirs 
'|iie r>'ii luise! 

\MI 

>li.il>(:>peaic, ilaiis .•<« hfxliMiiwiia. a H'|U'sriili' Ira Iq vta <le ce 

\u\\> c"miiie |rÈs bellei!. mais Mispoi:lcs à ICiiilriiil de ljiii[iiieiir,:,el 
iiijjrili'naiil enriin-, île Vi'iii^i- à Voi'iue, les cliu.-^os sont probalde- 
iiiriil ce quelles ('laieiil : Imiiiirsque (!c|iuis ce lemps ou n'a jamais 
i-Hiiiiu un mari ijue le Sdupçnn ail cfillammé au point d'éloiilTiT une 
li'Mime de vingt ans au plus . parce qu'elle avait un cavalur' ser- 

Will. 

Leur jalousie, si Icuilelois ils.-^onl jaloux, est assez, aeiiiniiiiodaiile 
à l'PUt pieiidre : ils ne re,s^elllblelil ;.'iièie ù ce (Ikible d Ollicllo au 
leinl couleur de suie qui éloiilTe les leinmes dans un lil de |diinies, 
mais pluli'il à ces joyeux ronipaLMiiuis (iLii, talif;ués du jou^ Qjalri- 
Mii'iiial. ne se Imirmenieiit plus la lète à propos de leur femme, 
niais en prennent une autre ou celle d'un autre. 

XIX. 

Vlles-vous jamaiii une gondole? Dans le douté, je vais vOus èrt 
faire l'exacte deseiiptUln : e'e'sl mie longue bdt-quc- couverte. a.ssez 
roiHinune dans cette ville, recourbée h la proue, lé^'f-iemciil mais 
sididemeiil construite, cl inanœuvrée par déUx ranitîili-s qil'oli ap- 
pelle « ^-ondolicrs; » on la voit glisser toute noire sur les eaux, ab- 
solument comme un cercueil posé dans un bateau, et nul ne peul 
découvrir ce qu'on j dit ou ce qu'on y fait. 

XX. 

Les gondoles remontent ou descendent les longs canau.x et pas- 
sent so s le Rialto nuitet jour, vile ou lentement : autour des tliéi- 
Ires. leur noiri' Ironpe allehd les passagers sous sa livrée lugubre ; 
mais il s'en faut grandement ((u'elles soient destinées à des œuvres 
(le lrislcs.se ; elles portent souvent beaucoup de gaîlé, comme les 
carrosses de deuil au retour des funérailles. 

XXI. 

Mais j'arrive h mon liistoire. C'était ilj u (|uelques années, trente 
ou quarante, plus iki moins; le carnaval était dans tout son éclat, 
avec toute espèce de bbutïonneries et de Iravestissemenis. Une cer- 
taine liante alla voir les inascarades ; j'ignore son nom véiilable et 
ne saurais le deviner : nous I appellerons donc Lama, s'il vous 
plaît, parce que c'est un nom qui s'arrange faeilemcnl dans mes 
vers. 

XXll. 

Elle n'était ni vieille ni jeune, ni à cette époque de la vie que cer- 
taines gens appellent « un certain Age, » et qui de tous les àpeS me 
pirait le plus incertain; car je n'ai jamais pu. par prière. promes.ses 
on la'incs . obtenir de (pti que ce fi'il qu'il vouli"it bieu nommer , dé- 
linir |iar paroles ou écrit la période précise que désigné ce mot... 
se ipii sans contredit est tout-à-l'ail absurde. 

XXIII. 

Làura était dans toute sa fraîcheur : elle avait mis le temps à 
profit, cl le lemps en récompense lavait traitée avec ménagement; 
de sorte qu en toilette on lui trouvait très bonne mine partout oiielle 
se préscnl.iil : une jolie femme est toujours un liôle bien accueilli , 
et !e dépit avait rarement plissé le front de Laura : elle n'avait que 
des sourires, et ses beaux veux noirs semblaient remercier les hom- 
mes de ce qu'ils voulaient bien l'admirer. 

XXIV. 

Klle était liiariée : chose fort convenable; car dans les pa\s catho- 
liques on se fait une loi de ix'giu-der avec indulgence les pèiits faux 
pas d'une dame en puissance de mari . tandis que s'il arrive à une 
leiine lille de faire quelque folie lit moins que dans la période vou- 
lue un bon mariage n'intervienne pour apaiser le scandale , je ne 
vois pas commeni elle peut s'en tirer, à moins qu'elle ne s'arrange de 
manière h tenir la chose secrète. 

XXV. 

Sot mari naviguait sur l'Adriatique, et quelquefois même visitait 
des mers plus lointaines; et quand à son lelour il se Irouvait en 
i|uaraniaine {exeelleiUe précaution contre toute sorte de maladie 

ronta^'ieuse . m.idame inijniail de temps en lemps à l'aitiqoe de son 



logis, d'où elle pouvait voir facilement le vaisseau. Celait un mar- 
chand qui faisait de grandes aiïaires ijvec Alep ; son nom éUil 
Joseph . et Camilièrement Beppo. 

Il étail basané comme un Espagmd . bri'ilé par le soleil dan» ses 
voyaires, mais d'unç ^It^ill^ avaiitugi'iijc ;, et quoiqu'il semblil avoir 
pris un bain dans une cuve dr<tnniieur. c'était un homme plein de 
sens et de vigin-ur; jamais ineilleur m.irin ne garnit les veri,'iie* 
d'un navire. Quant à sa femme. qu(^|uc ses manières ne fu^senl 
point Ires rigi<les , elle pas.«ait pour avoir des principes, au point 
d'être presque réputée invincible. 

.\x?n. 

,Mai$ il > avait jdusieurs jiunéefi que les époux ue s' étaient vus ; 
(jitclques perfouneKCruyaienlquc lu v<usseiiu<le Beppos'ctail perdu, 
d'autres, qu'il s'était endetté de quelqiic m.'inière, et qu'il ne se prc.^- 
sail.pjis de n venir au p.iys ; entin plusieurs idliMienl de parier, 
ceux-ci pour, ceux-là contre svn retour ; car la [duport des homines, 
jiisqu'à ce que la perld les :ùt rendus saget^, aiuenl quo leur opi- 
nion soit appuyée d'une gageure. 

.XXVIII. 

U.u disait uue leur dernière séparation avail été furl.piMhéliquc, 
cùmhic de telles scènes le ivonl frécpieminent ou iloivenl l'être; cl 
un iiressentiinent .(ûchcpx leur disait qu'ils ne î-e revtrraiciilplus. 
sorte d'impitîssion à moitié morbide. ;i moitié poi''tique. dont j'ai vu 
deux ou trois exei;iples. ("est ainsi ipje lleppolaiT^sa Irislemeut aj{e- 
nouillce sur le rivage celle Ariadne de l'Adriatique. 

XXIX. 

Laure attendit longtemps et versa quelques larmes : elle fut même 
tentée de prendre le deuil, eomme elle, en avait le droit, lîlle avait 
perdu presipie entièrement l'appétit , et ue pQUvait dormir la nuit 
dans sa couche sidilairc ' au moindre bruit des fenêtres et des ja- 
lousies, elle croyait entendre un voleur ou un espfil : c'est pourquoi 
elle crut prudent de se pourvoir d'un vice-mari, comme protecteur 
spécialement. 

XXX. 

En attendant que Iteppo revint de su lojigue croisière et rendit 
la joie à son ca-ur lidèlc, elle choisit que ne choisiront pas les fem- 
mes si seulement on f.iit mine de s'opposer ;i leur choix ?. elle 
choisit un di; ces hommes dont certaines femmes ralTolenl, loul en 
disant d'eux beaucoup de mal... un peljl inajlre, signal/! comme lel 
par la voix pnhliquç, uu comte réunissant, disait-on . les avantages 
de la fortune à ceux du raug , et très libéral , surtout dans ses 
plaisirs. 

X.\XI. j 

Kt puis e'éiaii un comie . et puis il connaissait. la n\usique et la 
danse . b" violon, le franchis et le toscan, et ce dernier talent, a son 
prix, veuillez l'e croire, c.ii- peu dll.ilien.s parlent le pur <llalecle 
derKtrnrie. Il était bon erili([ûe en f.tit 'd'opéra, connaissait tous li-s 
raUlnemenls du brodcipiin et du cotlidriie, et jamai^ auditoire véni- 
tien n'aurait subi un chanl. une scène, un air, dès qu'il avail crié : 
« seccatiird » [\]' 

X.WII 

Son <. Bravo ! « était décisif, et ce bruit llaltmir était attendu par 
r.\cadémie musjcale dans un silence respectueux : rorcheslie trem- 
blait quand il promenait aul<uir <lc lui son regard, dans la crainte 
(|il'il ne jaisîl ;iii vol quelque fausse note : le ripu'r mcii lieux d'eli 
pritiia dona biilait violemnienl . tant elle redoulail le len ibie arrêt 
des's (( Bah I 'i Le so|u-ano. la basse e! le contralt<i même eussent 
voulu le saVoir à cinq brasses sous lé Ri.Mio. 

xxxiii. 

Il palronisail les iiiifirorisalort, fel lui-même était de force h im- • 
proviser quelques stances ; il ^louvait rimer quebiiies veis. chan" ■■ 
uiiecliiiiisoii. couler, ilhl'histoiic, achetei- des tableaux, et ne •\i\>'- 
pas trop mal piiilr un ilàliCjn. quoiiiue sut- ce jioint 1 liali.'cède <■ 
tainemeht la p.ilme à la.Fra.n'cé. Brcf^ c'était un cavalier uçcoinph 
et ilpassnit pour un bér(>b, uiCmcaux yreux de son valet de cliamlii'- 

XXXIV. 

l'ui? il était fidèle autant qu'amoureux . à loi point qu'aucune 
I ^eiinluiu ' chose 'iiiuiy-us-', Oétestable! 



(HlUvuks co.mim.ktks [)K loud hykon. 



119 



fiMiiinu iniJûique le sexe soil un jicu sujet à jeter les hauls cns)_ ne 
l'uiivoit se plainiire que jamais il eût mis de jolies âmes qn- peine • 
Sun coeur était tie ceux qu'on aime le plus, île ciie pour recevoir 
une imi)ie?sion , de marbre pour la garder. Celait un amani de la 
lionne \ieille école, devenant plus constant à mesure qu'il devenait 
[dus ftoid. 

XXXV. 

Nul ne s étonnera qu'avec de tels avantages, liait tourne une 
li'lc de femme, quelque sage et posée qu'elle fût... vu surtout le peu 
il rspoirqui restait du retour de Beppo : car aux yeux de la loi il ne 
Vidait guère mieux que mort, n'ayant envoyé ni lettres ni nouvelles, 
et n'ayant point donné la moindre marque de souvenir; et Laure 
attendait depuis plusieurs années; et au fait, si un homme ne nous 
fait point connaître qu'il est en vie, il est mort ou doit l'être. 

XXX VI. 

U'ailleui-s , en deçà des Alpes (quoique, Dieu le sait, ce soil un 
hieii gros péché), chaque femme, on peut le dire, a le droit (l'avoir 
deux hommes; je ne saurais dire qui en a introduit la coutume, 
mais les cavalieri serventi sont chose commune, et personne ne lés 
remaïque ni ne s'en inquièle; c'est ce qu'on peut appeler, pour ne 
lien dire de trop fort, un second mariage qui tempère le premier. 

xxxvli. 

Le mot en usage était autrefois cicisbfo ; mais l'expression est de- 
venue indécente et vulgaire; les Espagnols donnent à ce person- 
na.ire le nom de corUjo, car le même usage existe en Espagne, quoi- 
ipii' récemment établi : bref, il s'élend du Pô jusqu'au Tage , 'et 
I eul-èlre tiaversera-t-il la mer. Mais le ciel préserve de telles. Jjra- 
liipics notre vieille Angleterre! que deviendraient les divorces et 
les dommages-intérêts'? 

XXXVllL 

Je pense toutefois, avec le respect dû à japarlie encore libre du 
beau sexe, que les, femmes mariées moriiehl 1;1 pi'érércnee. soit dans 
l'e ,tôle-îi-lête ; soit dans la convci'.-ali'iii li.iicrale... et eel;i soil dit 

san^ hucune apjdication spéciali' J rAii:;l'li.Mre . à la KraiK i ù 

toute autre nalion... car les dame- l•..lllKli^^el|| le inonde; '■lies se 
meitent à leur aise, et, y couservaul leur naturel, elles plaisent iia- 
turellemeut, ^ 

xxkix. 

11 est bien vrai que votre jeiil\e^.ifti|l; iraicne çoiîliiie^ uil bôijtoji, 
est lout-à-fait charmante; mai^ell'e esl lîriiî'd'è et |ai'iche 'au premier 
.ibord : lellement alarmée qu'elle eu .levieiil alai iiuinie ; ricanaiit 
et j'pugissani h chaque mot: moili'' imperiioenle . inoitié boudeuse, 
et j'èiànl un regard à sa maman de peur qu'il \V\ ait quelque elio.se 
à redire en vous, en elle, en ce'ei . eii cela ; la chambre des enfanis 
se nnmlre encore dans tout ce quelle dit ou fait. . et en outre, elle 
sent toujours la tartine de beurre. 



Quoi qu'il en soit , cavalier' seruente est l'ç ferme en usage dans 
la bonne société, pour exprimer cet esclave surnuméraire qui se 
lient toujours aussi près de sa dame qu'une parlie de son vêlement, 
et n'obéit à d'autre loi qu'à sa parole. Son emploi n'est pas une si- 
nécure, comme vous l'avez sans doute deviné. 11 va eltereher le 
carrosse, les domesliiiues, la gondole, et il porte l'éventail, le man- 
chon, les gants et le cbiile. 



Avec toutes ces habitudes pécheresses, je dois l'avouer , lllalie 
est pour moi un charmant séjour : car j'aime à voir le soleil briller 
tous les jours, et les vignes, sans être clouées au mur, couiir en 
festons d'arbre en arbre, comme dans le décor d'une pièce de 
Ihcàlio (jui attire la foule, quand le premier acie se termine par une 
danse au milieu des vignobles du midi de la France. 

XLll. 

J'aime, par un soird automne, que l'on puisse sortir achevai sans 
lecoinmander au groorâque le manteau soit roulé deriière la selle, 
parce que le tem|is n'est pas des plus sûrs ; je sais aus~i que sur ma 
route, si je me laisse allirer dans quelque allée aux verts détours , 
je n'y serai arrêté que par des voitures chargées tt loules rouge> de 
raisins : en Angleterre, ce serait du fumier, de la boue, des rési- 
dus de brasseries. 

\LI11. 

J aime aussi les becligues à mon diner; j'aime à voir le coucher 



du .soleil, avec l'assurance qu'il se lèvei-a le lendemain ayant tout le 
ciel à lui, et non en jetant h travers les brouillards du malin un 
rvgard faible et clignotant, coninie lœil terne de l'ivrogne qui 
pleure l'orgie de la veille ; que la journée sera belle qt sans nuage, 
et que je ne serai point réduit à cette sorte de chandelle à deux lîards 
qui jette sa lueur au milieu des fumées de Londres, chaudière tou- 
jours bouillante. 

XLIV. 

Jaime la langue de l'Italie, ce doux bâtard du latin , qui fond 
comme les baisers d'une bouche de l'emuie, qui frissonne romrtie si 
on l'écrivait sur du satin, avec ses ssllabe- qui respirent la douceur 
du Midi, et ses articulations li(iui.les qui glissent avec tant de faci+llé 
que l'accent le plus sonore n'y peut blesser l'oreille; tandis que nos 
langues du Nord, toutes rudes, aspirées et gutturales, semblent ton 
jours réduites à siffler, à cracher, à vomir. 

XLV. 

1^ ]'.aiuieaussiles femmes de l'Italie (pardonnez-moi ce goût bizarre), 
depuis la paysanne aux joues fraîches et bronzées , dont les grands 
VeUi noirs vous envoient en passant une volée de regards remplis 
do tant de choses, jusqu'à la grande dame, au front mélancolique, 
m lëVtV^,plus clair, au regard vague et humide; ayant le cœur sur 
16^ Ifevl'ès, l'àme dans les yeux , douce comme le climat, radieuse 
cômnie lès cieux. 

XLVI. 

Eve de celte terre, qui est encore le paradis! beauté italienne! 
n'as-lu pas inspiré Raphaël qui mourut dans les embrassemenls et 
qui , dans h-s œuvres que nous légua son pinceau , réalise tout ce 
que nous savons du ciel, tout ce ipie nous pouvons en atlendre'?... 
■Coiriiueiit la pairole humaine, enflammée même par l'enlhousiasme 
de la lyrç^, pùùi+ait-elle décrire la gloire passée pu présente, quand 
siir loin sol Cah'(iva crée encore de nouvelles beautés. 

XLVII. 

« Ai'4'leieiT'e! ivec tous tes défauts, je t'aime encore! » disais-jeà 
'Calais, et je ne l'âl point oublié, J aime i» parler, à écrire suivant ma 
guise; j'aille le gi:'uneri|i-nienl,(non pas celui qui existe) ; j'aime la 
Rbei-té de là ^ii-e|5e et de la plume; j'aime Vhabeas corpus (quand 
nous en jouis solis) ; j'aii^e les débats du parlement , surtout quand 
ils ne se prolongent pas ImJ) lard. 

J'aime les iiupôls, jiourMi q'ii'il.s ne se multiplient pas; j'aime un 
feu de chari)on de lerre, ijiiand il n'esl pas trop coûleux ; j'aime le 
boef-steak aulaiil qu'où peiil l'âiiiier, el je prends vcilonliers un 
pot de bière; j aime noire ieiapéraUire , ipiand elle n'est point trop 
pluvieuse, ce ([ui signilie que je l'aime deux mois dans l'année. Et 
qu'ainsi Dieu sauve le i-égenl, l'Eglise el le roi! ce qui signifie que 
j'aime l6và et toute chose. 

XLIX. 

Notre ârliiée pernuiiiente et nos marins licenciés, la taxe des pau- 
vres, la réforine , la dette nationale et mes propres dettes, nos pe- 
tites émeutes tout juste pour montrer que nous sommes un pçuple 
libre, nos banqueroutes si légères dans la gazelle, notre climat si 
nébuleux et nos femmes si froides : je puis pardonner, oublier tout 
cela, el vénérer d'ailleurs uns réeeuts triomphes, tout en regret- 
lanl néanmoins que nous les devions aux tcuies. 



.Mais revenons à mou histoire de Laura... car je mapereois que 
la digression est un péché, qui, peu à peu . m'est fort à charge , et , 
par conséquent, pourrait égalemenl déplaire au lecleiir... à cet in- 
dulgent lecteur qui peut devenir plus dilflcile, el qui , sans égard 
pour les habiludes de l'auteur, manifestera tôt ou tard la volonté 
formelle de savoir où il veut en venir: position critique elembàrras- 
sanle pour un poète ! 

Ll. 

l)h I que n'ai-je l'arl d'écrire laeilenu'ul des choses faciles à lire! 
qu3 ne puis-je escalader le Parnasse <u'i siègent les muses diclanl 
ces'jolis poèmes à qui le succès n'a jamais manqué! avec quel em- 
pressement je publierais, pour enchanter le inonde, un conte grée, 
syrien ou assyrien , et vous MMidrais, mêlés avec le sentimenla- 
lisrae occidental, quelques échaulillons du plus bel orienlalisme. 

LU. 

.Mais je SUIS un de ces homiiiis qui n ont pas de nom. un ilandy 



I.KS VKII.LflKS LU I IHAllll'.S ILMJSTHÈICS. 



manqué revcnnnl <lc hpji voyaKCs; quand j'ai besoin d'une rime |M)iir 
;icci-i>clier mon \cis (|iii m'éclinppe , jp prciidH In p|•c^^l^re que im- 
fmirnil le lexii|i"" 'le Walker ; on si je tie puis la trouver de eclle 
manière, jeu ni^'ls une plus ninnvaiDC. moins snueienx que je no. 
ilevrnis des >élilles de la critique ; je serais mi^me Icnlé de descendre 
.'i la prose, mais les vers sont plus h la mode.. . et en voilà I 

LUI. 

Le conile et Umra lirrntlem- arrangement, et, cunimi' on le voit 
quoIqucfois.cetarranRenK'nl dura sans cneonibre pendant nnedcmi- 
dnu/.aine d'années, (le niîst pas iiu'lls n'eussent aussi leurs petits 
démêlés, res bouffées de jalou>ie ([ui n'amènent jamais île inpiure : 
en p:ireille situation, il est 
bien peu d'amants, sans 
doute, depuis les pérlieurs 
debaut para(,'ejns(|nfi la 
eanaille . (|iii n'aient eu 
res bonriasi|ues bmieu- 
ses. 

I.IV. 

Mais, tout compté, c'é- 
tait un bcureux couple, 
aussi beuii'ux qu'on pi'iit 
I être par un amnur illé- 
^'itiine ; l