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LA REVUE DE PARIS
LA
REVUE DE PARIS
PREMIÈRE ANNEE
Septembre-Octobre 1894
TOME CINQUIÈME
1^
^yy
PARIS
BUREAUX DE LA REYUE DE PARIS
85'"% FAI liOL RG SAINT-IIONÛUIi. 85'"*
1894
flp
20
â– Mipt.-Oct.
LA MÉTHODE DE PASCAL
Pascal projetait une démonstration de la vérité du christia-
nisme. Sa tentative devait nécessairement l'amener à rendre
sa croyance plus réfléchie, à examiner pour lui-même la doc-
trine qu'il se proposait de faire agréer d'aulrui. De là Aient
que nous trouvons dans le recueil des Pensées, qui est, en
quelque sorte, le chantier de son œuvre ébauchée, des maté-
riaux très divers et parfois discordants, des assertions risquées,
dubitatives ou même contradictoires, des objections à ses
propres jugements et des jugements définitifs .
Quels qu'ils soient, ces matériaux réunis pelc-mcle. quar-
tiers bruts, pièces à peine dégrossies, morceaux achevés, sont
tous, ou peu s'en faut, marqués du signe de la croix qui en
indique la commune destination.
Nous avons à considérer dans les Pensées quatre choses bien
distinctes : i" la méthode, c'est-a-dire lensemble des tendances
et des principes cpii dirigeaient Pascal dans la recherche de la
vérité; 2" les résultats de sa méditation pour la découvrir, résul-
tats fragmentaires et incomplets; c est le recueil mcme des
Pensées; .S-' l'ordre logi([ue de celles-ci, lequel ne dépend ni
de leurs dates relatives dans la vie de Pascal, ni de leur classe-
l^r Septembre 189^. I
(î I \ H I \ 1 i; ni: !■V ins
inonl iitiidonlol ..u .ultilraiio (l;ins lo lorucil ; V leur ordre
(li«latlit|u.v |>i. «jt^l»'- sculnnonl. en >^ii \(»Ioiit6 lui intervenue
pour iuroniiiKuln I'oumiiuo ;i l't-liil moral dos Iccleurs qu'il
xi-^ait. la roninosilioii. c\\ un iiml. \)c ces (|ualrc clioses, la
seconde est Iniimio |>ar d r\( t^llonlos édilions avec toute l'exac-
liludo d.'-iiuMo; la |)roniit-ro cl la Iroisiriuc ne sont pas impos-
siltjrs à déltMiuincr. ( )n |)(miI drgat^cr des documents recueillis
la façon dont P.i-t id ahonlail riiiconnu, et saisir les principaux
lils do la Iranio luL;i(|iio rollani ses pensées les plus impor-
lanlos. (Juanl ii la (|uali irnio. elle échappe enlièrement à notre
curiosilé; ollo osl doiiiouit'c lo secret de l'auleur, qui ne l'avait
sans doute |ias encore lixce (|uand il est mort. Ne dit-il pas,
en elTel : w L<i ilrrnirrc c/iose qu'on Irouve en faisant un ouvrage
l'sl dr siirnir l'cllr qu'il faul nicllrc la première. » Il ne faut
pas sont;or ;i rétablir lo plan du sien d'après ces témoignages
épars cl lr<>ii(|ués. Il en oui approprié la composition à des
circ<uislan(cs, à des oxigoncos dont beaucoup peut-être demeii-
rer(»nl Ion jours iiicoimues. Cet arrangement arliiiciel. on
n Oserait le suppléer, l'auto de renseignements suffisants cl
d indications assez précises: on ne peut pas le deviner. Conso-
lons-nous de celte impossibilité : c'est surtout labsence d'art,
gage d enlicre sincérité, qui fait le prix des notes fiévreuses
dont nous avons à tirer parti: nous y surprenons la pensée
de Pascal sans apprtMs. toute nue, de derrière la tête, qu il
dérobait avec jalousie à la curiosité du vulgaire, et c'en est la
genèse qui. surtout, nous intéresse, plus peut— être que la
savante ordonnance du livre oii il leûl disciplinée.
C est le premier de ces points, la méthode, que nous exami-
nerons dans les pages qui sviivcnt.
Pascal se proposait, dans son ouvrage, de faire pénétrer la
croyance chrétienne en ses lecteurs par toutes les ouvertures
de 1 âme : moins cependant par démonstration que par persua-
LA AIKTIKIDE DK l'ASCAL
sion, car il est de l'essence de cette religion de se laire accep-
ter par un acte de loi qui domine le consentement rationnel
( (( Les chrétiens professent une religion dont ils ne peuvent
rendre raison », et qui, par cela morne « est proportionnée
à tous )), au peuple comme (( aux habiles »). C/est bien l'en-
tendement qui, le premier, est appelé à lire, ou plutôt à éj)eler
le texte des Livres saints, mais c'est le cœur qui en pénètre
le sens, c'est au cœur qu en est confiée la plus profonde intel-
ligence. L'âme est ainsi tout entière intéressée dans l'interpré-
tation de ce texte fondamental. Il importe donc qu'elle prenne
d'abord conscience et possession de toutes ses ressources pour
atteindre la vérité. Ce sera déjà mesurer le champ de ses
conquêtes à venir, la portée légitime de ses aspirations vers la
connaissance du divin, seule capable de les satisfaire.
Le problème de la certitude et des moNcns de lacquérir, le
premier que la pensée rencontre, est la pierre de touche des
penseurs. Par 1 importance qu'ils y attachent et 1 effort qu'ils
y consacrent, on peut apprécier l'indépendance d esprit et le
scrupule qu'ils apportent à la recherche de la vérité.
Personne ne fut plus c[ue Pascal tourmenté du besoin de la
posséder. A première vue, cependant, il semble attaquer le
pjoblème fondamental de la connaissance avec moins de réso-
lution et de puissance que Descartes. Quand il se le pose, sa
liberté mentale est déjà aliénée à la foi chrétienne. La méthode
cartésienne lui est antipathique, parce qu elle lui est imprati-
cable. Le doute méprisant qu il dirige contre la raison n'a rien
de commun avec celui de Descartes, inventé en faveur de la
raison même; rien, sinon d'être également artificiel. Pour
appliquer le doute méthodique, pour ramener la pensée Ã
ce point de départ si lointain, il faut dépouiller tout ce que
la tradition, l'éducation et l'acquis personnel ont introduit
dans la créance. Or il s'y trouve un résidu indéracinable quand
on est né mystique. Le doute méthodique, appliqué dans sa
dernière rigueur, est difficile au croyant |)lus encore qu'à tout
avitre, parce que le croyant porte en lui ime confiance innée,
une assurance foncière qui le soustrait invinciblement à Ihy-
pothèse du doute universel, condamne celle-ci d'avance et la
lui interdit comme tout d'abord évidemment inadmissible.
i*eut-ctre faut-il chercher là l'une des causes de l'instinctive
8 LA HKVUK HE PAIUS
prévcnlidii cl {\c la mauvaise humeur de Pascal contre Des-
cartes, en cl(^|>il (le I admiration qu'il avait d'abord témoignée
pour lui. \ ainemenl le grand métaphysicien donne— t— il des
gages de respect envers l'I^glise en oITrant au christianisme,
à coté du doute mélhodicpio. une salle d'attente honoralde
où se remiser en atlendaiil (|ue la nouvelle philosophie (pii
marche à sa rencontre I ait rejoint: cette conc(^ssion ne peut
que paraître insolente et dérisoire au grand chrélicn. L'omis-
sion, dans le s\ sterne du monde, de la cinquenaiide ini-
tiale nécessaire à la mise en train du mouvement, devait lui
sembler un escamotage impie, car c'est le doigt de Dieu qui la
donne, et la vérité est indivisible. Il n'accueille pas les avances
suspectes du rationalisme cartésien avec l'empressement qu'y
mettront les Bossuet, les Fénelon, les Malebranche : il s'en
passe, il n'en a pas besoiuv pour assurer sa foi. En cela il a
vu plus juste qu'eux; Spinoza lui a donné raison. La méthode
cartésienne conduit-elle l'homme a affirmer l'inconcevable, Ã
confesser la présence de Dieu dans l'iiostie.»* Non. Elle l'oblige
donc à douter de la plus importante relation entre l'esprit et
la matière. C'est quelle ne repose que sur lentendement, et
cela suffit à la condamner. La vraie méthode pour Pascal
engage toute l'âme dans la connaissance. 11 faut convenir que
cette vue est profonde; elle réserve les droits du sens esthé-
tique, révélateur du divin, peut-être. Mais il faut convenir
aussi que la ATaie méthode est alors moins sûre que l'autre,
car les apports du cœur à la certitude sont souvent bien falla-
cieux. Les plus chers préjugés y ont leur racine; or l'objet
d'une méthode est précisément de conjurer toute prévention,
de libérer et d'assurer à la fois la recherche. De là vient que
l'attitude de Pascal en face de l'inconnu tout entier ne nous
inspire pas autant de confiance que celle de Descartes. A ses
yeux, (( Jésus-Christ est l'objet de tout et le centre o\x tout
tend. Qui le connaît, connaît la raison de toutes choses ».
Jamais la philosophie naturelle et la spéculation transcen-
dante nont reçu plus dédaigneux soufflet. Elles n'en sont pas
mortes; elles ont la vie dure, car elles sont plus difficiles Ã
contenter que la religion sur le moyen d'expliquer toutes
choses. Mais n'oublions pas qu'il y a deux hommes dans
Pascal : le savant sous le chrétien, tous deux, à des titres dif-
LA MÉTHODE DE PASCAL f)
lérents, également avides de certitude. Aussi, bien qu'avec
moins de liberté que Descartes, se préoccupe-t-il autant que
lui des voies par lesquelles la vérité pénètre dans l'iime.
L étendue et la sécurité du savoir ne le touchent pas moins que
Descartes; or elles déj^endent des origines de la connaissance.
Il se pourrait, en etFct, que l'esprit humain se privât des plus
importantes vérités par la méconnaissance de leurs titres, par
l'ignorance de leurs sources, faute d'avoir l\iit un recensement
de toutes ses avenues sur le double monde matériel et moral,
de tous ses moyens de communication avec l'inconnu. Mais il
se pourrait aussi qvi'il jugeât tout d'abord ce recensement
superilu, s il se reconnaissait incapable de certitude par un
vice radical de sa propre nature; si, par exemple, il s'estimait
comparable à un miroir brisé, ou courbe, ou coloré, de sorte
que toute image, de quelque foyer lumineux qu'elle émanât,
y fût déformée et faussée; si même il se croyait miroir sans
l'être réellement. En un mot, le pyrrlionisme soulève chez
tous les penseurs une question préjudicielle qu'il levir importe
de résoudre avant d'entrer dans la discussion des sources de
la connaissance. Or, en ce qui touche l^ascal, cette question
est résolue selon nous. Dans une élude précédente ', nous
avons essayé de prouver que le pyrrhonisme a été pour |ui
une arme seulement, une opinion de combat, qu'il déposait
quand il n'avait affaire qu'à lui-même, à son intelligence de
géomètre et de phxsicien. Nous avons constaté que, au pis-
aller, son pyrrhonisme, supposé réel, n'eût été que partiel,
atteignant sa confiance dans la raison, mais respectant sa foi
religieuse; c'est-à -dire qu(\ à proprement parler, il n'élait
pas pyrrlionien.
Bien qu'il se déclare tel pour désarçonner la raison chez
ceux qui voudraient la tourner contre le dogme, ou préten-
draient se passer de la révclalion chrétienne, il ne laisse pas de
raisonner en faveur de sa religion. On peut donc l'inlerroger
sur les origines de la connaissance, sans craindre qu'il oppose
la fin de non— recevoir du pyrrhonisme. On trouve clïective-
ment dans ses écrits le souci constant, soit spontané, soit
suscité par la ])olémique, d'examiner les principes de la décou-
I. Revue des Deux Mondes. lô octobre lî^iji»-
lo 1 \ n \'\ i i: i)i: i- v lus
verte ol <lc l;i |»r.uvc' d;ms loiis les onlivs du siuoir: cii géo-
mélrio, |)(>ur proiulrc conscience de sa |)ro[)rc aplllude; en
ph\si(jue. pmir condialtrc un préjuge séculaire et I al)usive
autorité des anciens: en morale t'I en pnliliipic, pour ex|)il(pier
par la corruption originelle linsoluhilité radicale du problème
social, l'irrémédiable injustice tics institutions inimaincs; en
philosopbic, poin- innnilicrla raison présomptueuse; enfin, en
religion, poiu- lallim- les incrédules au dogme cbrélien en
ébraidant leur assurance.
Il
Nous avons reconmi en lui une prédisposition native Ã
croire, un germe de mysticisme héréditaire. Aussi, tout en
s'elTorvant, dans la recherche de la vérité, de n'apporter
aucun préjugé favorable à la religion plus qu'à la philosophie,
il devait accueillir plus volontiers une solution religieuse au
problème transcendant que laissent entier les sciences posi-
tives, et il trouva dans le christianisme un mode spécial de
certitude, la foi, qui satisfaisait précisément son penchant Ã
croire par vénération. La métaphysique, toute réductible Ã
l'aiTumation de l'être nécessaire et des catégories vides expri-
mant les attributs de cet être abstraitement conçu, n'était pas
de nature à satisfaire sa piété instinctive. Le cœur n'y trouve
pas son compte, et le besoin d'un acte de foi est un besoin
du cœur. De là la prévention de tout penseur chrétien contre
la pensée même, contre la froide raison, tout au plus bonne
pour la géométrie et la physique. Mais la raison, dans l'âme
même qui la méprise, n'abdique pas. Comme toutes les
autres fonctions de la vie, elle opère inconsciemment; elle
sert celui-là même qui la renie, et n'a cure de son ingra-
titude. Elle ne se venge du chrétien qu'en s'imposant à lui
comme intermédiaire indispensable pour tenter la conversion
de l'incrédule; Pascal propose à celui-ci un pari rationnel
en faveur de l'existence de Dieu. Elle ne se venge du pyr-
LA MKTIKJDi: DK PASCAL II
rhonisiiie qu'en robligciuit às autoriser lacilement d elle
pour la désavouer : car c'est avec des raisons que Pascal
humilie la raison. Le Credo quia ahsurdiim qu'il épouse est
moins un défi de sa foi à sa raison, qu'un suprême hommage
de son Intelligence à llusondahle profondeur de lessence
divine et des dogmes oii le mystère en est déposé. L'absurdité
qu'il vénère n'est pas la première venue; ce n'est, à coup sûr,
ni celle où conduit la fausse hypofhèse en géoméirie, ni celle
oii s'engage 1 aveugle confiance dans 1 autorité des anciens. Il
aime à senlir sa raison accablée, écrasée par la majesté
divine, mais il la redresse, formidable et railleuse, contre
labsurdilé humaine. En face des hommes, il sauvegarde entiè-
rement lindépendance des jugements indiAiducls : « Tant s en
faut que d'aAoir ouï dire une chose soit la règle de votre
créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en
l'état comme si jamais vous ne l'aviez ouï. C'est le consent o-
ment de vous— même à vous— même, et la voix constante de
votre raison, et non des autres qui vous doit faire croire. Le
croire est si important... )) Or, avoir la foi chrétienne, c'est
encore, selon lui. consentir soi-même à soi-même, c'est se con-
fier au plus intime garant, qui est le cœur inspiré par Dieu.
Il se tient donc à égale distance du dogmatisme absolu o\
du pyrrhonisme absolu. 11 blâme également celui qui prétend
posséder toute la vérité sans en rien devoir au ca?ur, sans le
secours de la foi, et celui qui se donne pour douter de tout :
(( deux excès : exclure la raison, n admettre que la raison. »
Oui, mais ces deux excès, faciles à éviter en géométrie, où le
domaine de l'aiïirmation sans preuves est nettement circon-
scrit par les postulats, deviennent de plus en plus indiscer-
nables et malaisés à déterminer à mesure que les questions
s'élèvent et se compliquent. En matière religieuse, la part de
la foi prend une élasticité trop aisément abusive ; le cœur s'y
permet tout. Pascal physicien pose, il est a rai, une limite Ã
la juridiction du co'ur : « La foi dit bien ce que les sens ne
disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient. Elle
est au-dessus, et non pas contre. » Malheureusement, ce n'est
ni dans la physique, ni dans la géométrie que ses tentatives
d'usurpation sont le plus à surveiller. Pascal n'y prend pas
garde. Son penchant inné au mysticisme le porte naturello-
I •> LA UEVUE l)i; l'AUIS
iiieiil ;i |tl;H(<r la loi au-drssiis di» la i-aison. à cojisidc'rer
coiiiiiic l)(Mii((ni|t plus forlams Ic^ doi^^mos pi'oposrs à la prc-
mir*ri» {\nc les JiiiîcmikmiIs loiiiudi's par la socondc II recoii-
naîl tians là mt^ une pivdisposilion à rcccNoir I ciisoiijjncineiil
rclii;ioii\ : u (1(Mi\ (pu croiciil sans avoir lu les rcsiiiincills,
l'csl parciMju ils o\\\ uiicdisposilKui luh'i uMiir loulc sainlc, cl
(Mio ("0 (|ii ils onliMidtMil duc de iioln* r(dii;ioii \ csl conforme. »
Ils prcssenlt^nt loiil ce cpii \c\\v sera enseii,nié : (c II n'en faut
i)as da\anlairt^ pour ptMsuadcM* des lioniines (pii oui cette dis-
position dans le cour... » Pascal connaît ces lionime.s-là par
l'exemplaire qn il en Inune en lui-même. Il constate cette
aptitude à la loi el il lui assigne sa place et son rôle dans
rintelligenee. Il clablil. par l'analyse psychologique, que la
pensée ne réside pas tout entière dans l'aptitude à com-
prendre, mais, pour la meilleure part, dans l'aptitude Ã
croire, c est-à -dire à sentir l'indémontrable et l'inexpli-
cable.
Il le signale dans les postulats de la géométrie; « on les
sent )) et, à ce titre, ils sont soustraits à la compétence de la
seule raison, ils relèvent de la sensibilité, du cœur, comme il
le dit formellement , en prêtant à ce mot la signification la
plus large. Nous avons, ailleurs *, commenté cette acception et
cité les textes qui en témoignent. Pourquoi donc la foi, entant
que sentiment, n'aurait-elle pas aussi pour organe une racine
du cœur dans la pensée et pour fonction une connaissance
intuitive, une conscience des choses divines.'* Pourquoi n'au-
rait-elle pas sa méthode aussi? Comme fonction intellectuelle,
(( le cœur a son ordre » autre que celui de l'esprit « qui est par
principe et démonstration ». (( Cet ordre consiste principale-
ment k la digression sur chaque point, qu'on rapporte à la fin,
pour la montrer toujours. » Tel est l'ordre de l'Ecriture.
Pascal institue donc fonction spéciale de la pensée la con-
naissance par le cœur, et ce mode de connaissance implique
l'acte de foi, tout comme l'intuition des postulats géométriques.
La raison n'a aucune juridiction sur cette intuition, « et il est
aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur
des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consen-
1. Revue des Deux Mondes, i5 octolire 1890.
LA MKTlIODi; DK PASCAL
l3
tir, t(u il serait ridicule que le cœur demandai à la raison un
sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre, pour
vouloir les recevoir ». Cette remarque doit avoir bcaucou|)
d'importance aux y^ux de Pascal, parce qu'il se réserve d'en
taire bénéficier la loi au même titre que l'intuition scientifique.
(( Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point... »
dit-il autre part,oii il ne s'agit plus de. l'intuition scienlifique,
mais de raisons de croire propres à la foi. 11 est remar([ual)le
qu'il place les fondements de la géométrie en dehors de la
raison, dans une région intellectuelle voisine de l'instinct, où
la pensée confine au sentiment; « les principes se sentent, les
propositions se concluent, et le l'ont avec certitude, quoi([ue
par différentes voies. » Dès lors, il n'est pas surprenant que,
sous la commune désignation de cœur, il identifie à cette
région celle où il place les fondements de la doctiine reli-
gieuse. C'est habile et profond. Il rend par là solidaires les
deux espèces de croyance qui semblent le plus opposées, l'in-
tuition scientifique et la foi mystique.
L'exemple des martyrs met, il en faut bien convenir, la
psychologie au défi de constater moins de confiance chez le
croyant dans la vérité des dogmes, que chez le géomètre dans
celle des postulats. Il y a de part et d'autre également credo,
acte de foi. On n'est donc pas plus autorisé à invalider le
témoignage du premier en faveur de la religion, que celui du
second en faveur de la géométrie. Le fond de cette théorie
nous semble incontestable, car, en somme, on ne peut nier
chez la plupart des hommes de nos jours, même chez beau-
coup qui s'en défendent, l'existence d'un germe de mysti-
cisme absolument invincible, dépôt des antiques terreurs de
l'à me en face de la nature mystérieuse et pleine de menaces,
auquel s'est grelle le legs des habitudes séculaires que les
religions constituées ont fait prendre à la pensée. (( La dispo-
sition toute sainte » dont parle Pascal, cette aptitude à croire
au dogme avant de le conjiaître et à le reconnaître, n'est pas
du tout une chimère. Seulement Pascal abuse, en faveur du
dogme chrétien, des résultats vrais de son analyse. Il commet
ici la même pétition de principes i[uc dans son fameux pari
ihéologique. Il est certain que nous sommes tous parieurs
malgré nous, mais ce n'est pas, comme il le dit, l'existence
I /i I. \ it I \ I i: i)i: l'A u is
(lu Dieu rlnvlioii (jiii osl lali'-a dti ji'ii '. De même il est cer—
lait» (|nt> la j)lu|)arl clos jjommes soiil eiulins au inyslicisme,
(lul dos soiilimoiils iclli;ioiix, mais ce ii es( pas, comme il le
(lit. le (loi^mo clirôtioii (|iii o\\ C'^\ nooossaircmcnt l'objet:
1 objol (lo l'aolo do loi i-o>lt' iiidcloiiiuno; lou les les religions
ont louis m\sli(|ues, ol beaucoup Ao m\sti(jues s'en tiennent
à la rolii:iou sponlanoi^.
Il
Pour croire au dogme chrétien, il faul. à coup sûr, êlre
prédisposé à croire, mais cola ne suHit ])as: il faut, en outre,
(jue ce dogme se rende préiérablo au>; autres par ses affinités
spéciales avec le tempérament individuel du croyant. Les affi-
nités du cliristianismo avec lame de Pascal sont profondes ;
le choix de la religion la plus conforme à son tempérament
moral n'est pas laborieux pour lui, d autant que son éducation
a prédéterminé ce choix : il est donc porté à identifier avec
la foi chrétienne le penchant au mysticisme. Il importe
cependant de distinguer ces deux choses ; toutes les autres
professions religieuses y ont le plus grand intérêt.
Son analyse est encore en défaut à un autre point de vue,
parce qu'il y apporte un autre préjugé. Dans sa pensée, (( la
foi est un don de Dieu ». — « \e croyez pas que nous disions
que c'est un don de raisonnement. » Et il admet que ce carac-
tère est exclusivement propre à la foi chrétienne : « Les autres
religions ne disent pas cela de leur foi : elles ne donnaient que
le raisonnement pour y arriver, qui n'y mène pas néan-
moins. )) — (( La foi n'est pas en notre puissance comme les
œuvres de la loi, et elle nous est donnée dune autre manière. »
Elle n'est pas innée en l'homme, elle est acquise; on en
reconnaît les signes « au langage nouveau que produit ordi-
nairement le cœur nouveau » ; — « ... le renouvellement des
I. Revue des Deux Mondes, iT) iiovcinjjre 1890. Le sens et la portée du pari de
Pascal.
LA METII(»J)R DK PASCAL T;>
pensées et des désirs cause celui des discours ». En un mol,
c'est la grâce, non la nature, qui donne la foi. Ainsi Pascal
assigne à la « disposition toute sainte » son siège dans le
cœur, comme à l'intuition géométrique, mais il ne lui attribue
pas la même origine. Tandis que l'intuition géométrique est
innée dans l'à me et liéiéditaire, la disposition religieuse a
croire est au contraire tout à l'ail indépendante du sang: le
péché originel en a destitué tous les fils d'Adam: elle est
régie, non par l'hérédité, mais par la prédestination. C'est une
faveur divine octro\ée aux seuls élus, et qui ajoute une fonc-
tion nouvelle aux fonctions de l'intelligence intuitive appelée
cœur par lui. Il méconnaît donc l'origine du penchant même
auquel il obéit: il la reçu de la nature par hérédité et il en
fait hommage à la grâce. Ce penchant de l'âme au mysticisme
relève de l'esthétique, de l'aspiration au divin. Nous inclinons
à penser qu'il a une portée objective: mais, (|uoi qu il en soit,
Pascal, en v cherchant une fonction intellectuelle, se montre
encore plus soucieux que Descartes de toutes les sources pos-
sibles de la connaissance ; il est à la fois plus téméraire et plus
profond.
Dans son entretien avec M. de Saci, rapporté par Fontaine,
secrétaire de ce saint directeur, il oppose et critique les deux
modes extrêmes du jugement, chez Montaigne d'une part et
chez Epictcte de l'autre, à savoir l'entière instabilité et l'en-
tière assurance. Séparés de la foi, ces deux états de la pensée
lui sont également suspects en tant que viciés par les consé-
quences du péché originel, a C'est donc de ces lumières
imparfaites, dit-il, qu'il arrive que l'un, connaissant les devoirs
de l'homme et ignorant son impuissance, se perd dans la pré-
somption, et que l'autre, connaissant l'impuissance et non le
devoir, il s'abat dans la lâcheté; d'où il semble que, puisque
l'un est la vérité, l'autre l'erreur, on formerait en les alliant
une morale parfaite. Mais, au lieu de cette paix, il ne resterait
de leurs assemblages qu'une guerre et qu'une destruction
générale: car l'un établissant la certitude et l'autre le doute,
l'un la grandeur de l'homme et l'autre sa faiblesse, ils rui-
nent la vérité aussi bien que la fausseté lun de l'autre. De
sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leurs oppo-
sitions, et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire
() 1. A iu:vui!: Di'j i»AHis
place à la mmIIc- Ac \'\']\;\\\'j:;\\c. » ( )r la NÔrilc do l'b^angilc
est loriot nuMiic (!«' la loi; le nMc do la loi dans la connais-
sanoo est donc do corii^er le vice originel de la poiisée déchue;
de niovonir l'abus que fait (cll(>-ci. soit do I allirniation par
une présomptueuse conllanco, suit du doulo par une lâche
indiilérence. w C'est elle (la vérité de ri'lvangilc), ajoute Pas-
cal, qui accorde les contrariétés par un art tout divin, et,
unissant tout ce qui est de vrai et sachant tout ce qu il y a
de faux, elle en l'ail une sagesse véritablement céleste où
s accordent ces opposés qui étaient incompatibles dans ces
doctrines humaines. )) C est donc par l'acte de foi seulement
que l'à me peut acquérir, avec cette sagesse surhumaine,
l'harmonio et la paiv intellectuelles.
En résumé, Pascal, sentant que 1 intelligence ne se peut
désintéresser d aucune doctrine, et qu'elle revendique sa part
dans 1 idéal religieux destiné à l'assouvissement de l'ame
entière, a dû chercher à la satisfaire par le dogme chrétien,
quelles qu'en lussent les obscurités. Il a fallu, pour y arriver,
qu'il la pourvût d'une fonction mixte, indivisément mentale
et affective, dont l'intuition géométrique lui a fourni le modèle
et le point d attache, et qui a pour but de suppléer ou d'en-
dormir la raison défaillante ou révoltée. La foi n'a pas d'autre
emploi dans le domaine de la connaissance. Cet emploi est,
d'ailleurs, le plus haut, car la foi a pour objet la divinité
même, c est-à -dire le suprême postulat explicatif et justificatif
du monde phénoménal oij germe et se débat la vie. Mais la
divinité n est pas pour Pascal ce qu elle est pour les philo-
sophes, c'est une divinité spéciale, le Dieu anthropomorphe
du christianisme. L acte de foi est plus nécessaire pour y croire
que- pour reconnaître l'existence du Dieu purement métaphy-
sique. Aussi la foi chrétienne est-elle un organe de connais-
sance, non pas seulement suj)érieur à la raison, mais, en
outre, dominateur de la raison: celle-ci doit y sacrifier ses
répugnances, et la foi lui rend le sacrifice facile et doux. On
devait donc s'attendre à ce qu'il mît humblement, mais réso-
lument, son génie au service du dogme, comme un esclave
herculéen accompagnant son maître pour lui frayer passage
et inviter la foule à le saluer. Si des indifférents, des défiants,
ignorent ou contestent les qualités et les titres du maître,
LA MEIIIOOK DE PASCAL l "j
l'esclave les piockuue. Il les proclame bravement, car il y
croit, il marche en avant et ne ment pas. Ainsi le génie sert
le dogme avec une entière confiance cl une parfaite loyauté,
et le reconnaît son supérieur en le servant. Peut-être ces deux
alliés d'inégale condilion fussent-ils toujours demeurés étran-
gers l'un à lautre, si les attaques de limpiélé ne les eussent
rapprochés. Quoi (|u"il en soil, lespril, toul ensemble le plus
lucide et le plus droit, le plus rigoureux et le |)Ius souple,
est mis en demeure et se fait gloire de soutenir un dogme
religieux dont une longue accoutumance nous empêche seule
de sentir toute Télrangelé.
IV
Nous allons assister à un phénomène moral des plus curieux,
mais tout autre qu'il n'apparaît à ceux qui voient dans Pascal
un sceptique aux prises avec la foi. il ne se passe aucun drame
dans son cœur pour le salut de sa croyance, encore moins
pour la conquête d'une certitude. Il est assuré d'avance du
triomphe de sa foi, car, si sa raison, livrée à elle-même, ne la
peut pas servir par une complète adhésion, il n'en sera pas
du tout surpris. Il s'y attend et y trouvera une occasion de
s'humilier qu il accueillera sans la moindre amertume; il
n apporte aucune présomption dans son entreprise. 11 n'est pas
bien fixé sur le degré de compétence de la raison en matière
religieuse; il tergiverse. Il semble d'abord entrer en campagne
avec sécurité, faisant tout de suite, en queI(|Lie sorte, la part
du feu pour se cantonner résolument dans le domaine de la
raison : a Je ne parle pas ici des miracles de Moïse, de Jésus-
Christ et des apoires, parce qu'ils ne me paraissent pas d'abord
convaincants et que je ne veux (pie mettre ici en évidence
tous les londcmcnts de celte religion chrétienne, qui sont
indubitables et qui ne peuvent être mis en doute par quelque
personne que ce soit ». Puis il en rabat beaucoup, il n'y
reconnaît plus de fondements rationnels indubitables : « Les
i^'' Septembre 1894. 3
iS LA UKVUE DE l' A lU S
nroplR'lios. dil-il, les iiilraclrs inrmes t^l 1rs priMiNcs de noire
religion ne sont pas ilo telle luilure cju On puisse dire (prils
sont absoluniful convaincanls. Mais ils le sont aussi de telle
sorte (pion ne |)imiI dire (pie ee soit (}tre sans raison cpic de
les croire. Ainsi il v a d(> 1 évidence cl de l Obscurité... afin
(lu il [)araissc (pi en ceux (pii la suivent, c'est la grâce et non
la raison qui fait sni\r(\ el ipi en ceux (pii la I nient, c est la
concupiscence el n(,)n la raison (|ui lait luir ». Il lui sulTit
donc maintenant d'établir qu on n'est pas insensé en croyant
au dogme chrélien ; c'est la moindre ambition (|u'il put avoir.
C'est en réalité celle du joueur qui a des chances sullisantcs
pour parier avec avantage: a S'il ne fallait rien l'aire que pour
le certain, on ne devrait rien faire pour la religion; car elle
n'est pas certaine... il ne faudrait rien faiie du tout, car rien
n'est certain ». Il prouve, à vrai dire « (|u il y a plus de
certitude a la religion, que non pas que nous voyions le jour de
demain ». Les fondements en demeurent toutefois aléatoires, si
peu que ce puisse (Hre. Enlin, il trouve une fonnulc moyenne,
un peu plus réser\éc que la première et moins dubitative que
les suivantes, pour déterminer la juste part que la doctrine
chrétienne accorde à la raison: cette formule est j)iol)ablement
à ses veux, définitive, car il la met dans la bouche de Dieu
même; c'est la sagesse divine qui parle: « Je n'entends pas
qvie vous soumettiez votre créance à moi sans raison, el ne
prétends pas vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends pas
aussi vous rendre raison de toutes choses, et, pour accorder
ces contrariétés, j'entends vous faire voir clairement, par des
preuACS convaincantes, des marques divines en moi, qui vous
conAainquent de ce que je suis, et m'attiicnt autorité par des
merveilles et des pieuves que vous ne puissiez refuser, el
qu'ensuite aous croyiez sincèrement les choses que je aous
enseigne, quand vous n'y trouverez autre sujet de les refuser,
sinon que vous ne pouvez par Aous-mcme connaître si elles
sont ou non. »
Pascal ne s'engage pas à faire plus que la sagesse de Dieu.
Il faut bien maintenir une différence entre la certitude ration-
nelle et la foi. Celte obligation compromet singulièrement la
rigueur scientifique de son système. Il s'y résigne maintenant.
11 y a eu lutte, angoisse dans son cœur, pendant que le monde
). \ METHODE DR PASCAL Kl
disputait son zèle au culte, sans dailleurs entamer le l'ond
de sa croyance; mais ce temps est passé. Le phénomène qui
nous occupe n'est pas un conllit douloureux : c'est, au contraire,
une tentative de haute conciliation entre le dogme et la pensée
humaine assistée de toutes ses ressources, (L'uvre oii se com-
plaît le génie laborieux de Pascal. C'est vine entreprise auda-
cieuse, d'un intérêt sans égal pour le philosophe malgré
l'intervention de la foi, parce que l'altitude de la raison Ã
l'égard de celle-ci y est aussi courageuse que résignée, aussi
franche que déférente. Les aveux qu'elle y lait do son impuis-
sance ne sont pas des faiblesses, des là clietés: tout j^onscur
y souscrirait. Nous la trouvons aux prises avec elle-même,
sefiforçant de se satisfaire avec ce qui lui répugne, de surpasser
par des élans gigantesques ou de tourner par des manœuvres
infiniment subtiles les objections qu'elle pose elle-même a la
doctrine qu'elle accepte. Car. dans la recherche de la vérité,
rien n'égale la sincérité de Pascal, et aujourd hui. ce spectacle
ne nous passionne que par là . Qu'on le suppose dissimulant
les difïicultés, méconnaissant les révoltes de l'entendement et
de la conscience contre le dogme chrétien, et aussitôt l'apo-
logie deviendra, pour ainsi dire, officielle et nous laissera
fort indilférents. Mais il procède tout autrement. 11 affronte
l'absurde, le revendique même pour son credo et se fait fort
d'en établir la légitimité supérieure. Il reconnaît, il proclame
que ni la raison ni la conscience nalurelles ne s accordent
avec la foi. Il ne voile pas la blessure faite au sens moral par
l'article fondamental de ce credo, par le péché originel puni
dans l'humanité tout entière, et se fait fort de la panser par
un concept surhumain de la Justice. « Le péché originel est
folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. \ous ne
me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette
doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette
folie est plus sage que toule la sagesse des hommes {sapientius
est hominlbus). Car, sans cela, que dira-t-on qu'est l'homme?
Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment
s en fût-il aperçu par sa raison, puiscpie c'est une chose contre
la raison, et que sa raison, bien loin de rinvonler par ses voies,
s en éloigne quand on le lui présente!' )) (La raison embrasse
évidemment ici la conscience, le sentiment de la justice
0() I. A UKVUE DE l'A lu S
(»ulrai,a'o). C ost qtic. IInic'c à cllc-mrmc, I à mc liumainc ne
jicvil ('proiiM-r lii \;ileiir des doij^nirs loli^itMix qu'avec les
inoMMis (le eonlrolc doiil clic dispose, c est— à — dire par les
principes innés de la raison el du sens moral. ( )r ces princi]i(\s,
la vraie religion a prcciséinent pour iniuislcrc cl pour ohjel
de les sounuMlre à uu c(uilnMc suj)crieui : elle en récuse donc,
|)ar essence, la juridiclion. Di'sahusées des s\slcines philoso-
phiques, la raison el la conscience, reniant ainsi leurs propres
icuvres. leur propre auloritc. par cela inènie qu'elles i'onl
appel aux religions, ahdiijucnl. perdent le droit d en discuter
les dogmes.
Mais alors au moyen de quoi, dira-t-on, par quel organe
criliquo l'à mc discernera-t-elle la vérilahle entre toutes les
autres !* Personne plus profondément que Pascal n'a senti cette
impasse oii conduit lahandon des voies rationnelles et morales
ouvertes par la nature et l'impossihilité d'en sortir sans quelque
surnaturelle assistance. Cette assistance est la foi : « La foi
est différente de la jDreuve; l'une est humaine, l'autre est un
don de Dieu. Justus ex fide vivU. C'est de cette foi que Dieu
lui-même met dans le cœur, dont la preuve est souvent l'ins-
trument, fuies ex audilu, mais cette foi est dans le cœur et
fait dire non scio, mais credo. » Aussi la vraie religion a-t-elle
ses marques gravées dans ses monuments en caractères
divins, reconnaissables à ceux-là seuls qui les y cherchent
avec une curiosité digne d'être satisfaite. Celle curiosité-là ,
exempte de tout orgueil, n'atlend que du vrai Dieu la lumière
qui doit le révéler. Toutefois, dans cette investigation, le rôle
de la raison n est point du tout annulé, mais il est circonscrit;
la raison se borne à servir la foi dans sa sphère selon son
(( ordre » propre, comme instrument de lecture et de collation
appliqué aux textes. Ce n'est pas elle qui en dévoile le sens
capital. Elle est le bâton qui sert de guide à l'aveugle dans
un sentier mal frayé, tortueux, inégal, jusqu'au seuil d'un
temple qui sera celui du vrai Dieu, si l'aveugle, dès qu'il en
aura poussé la porte, se sent ébloui de clarté. Il pourra rejeter
alors son bâton ou, comme Pascal, le faire servir à d'autres,
le leur prêter pour les amener jusqu'où cet auxiliaire l'a con-
duit lui-même : mais au delà il n'appartient encore qu'à Dieu
de dissiper leur cécité. « ... Et c'est pourquoi ceux à qui
LA METHODE DE PASCAL 2 1
Dieu a donné la religion par scnlimenl du cœur sont bien
heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne
l'ont pas, nous ne pouvons la (leur) donner que par raisonne-
ment, en attendant (jue Dieu la leur donne par sentiment du
cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine, et inutile pour le
salut. )) La loi ne devient foi religieuse, foi proprement dite,
qu'inspirée par Dieu même, en répudiant toute origine
humaine, c'est— à -dire purement rationnelle.
Nous venons d'éludier le critérium et la méthode fort com-
plexes que Pascal applique à la poursuite de la vérité, de la
seule vérité qui, à ses yeux, vaille la peine d'être cherchée.
Il y aurait à examiner (mais ce serait l'objet d'une étude
spéciale) le résultat de cette poursuite consigné dans l'ensemble
de ses pensées les plus saillantes : il y aurait a les systé-
matiser en se plaçant à 1 unique point de vue de leurs
relations logiques. Leur enchaînement nécessaire cons-
titue un système arrêté, autonome, indépendant des dates
diverses oii elles ont été écrites, et soustrait aux grands
écarts d'interprétation, tandis que la façon d'exposer ce
système, de le présenter, a pu varier dans l'esprit de l'apolo-
giste pour se plier le mieux possible aux prédispositions
morales de ceux à qui s'adressait l'ouvrage. Mais quelle qu'en
ait pu être la forme projetée, l'essence même n'en a pas été
atfeclée. Celle-ci, nous pouvons l'entrevoir; elle n'échappe
point à toute divination comme celle-là . Aussi devra-t-on se
borner à tenter de classer dans leur succession purement
logique, partant la moins arbitraire, les produits fragmentaires
de la méditation préparatoire dont nous possédons le monu-
ment confus. Nous pouvons ainsi espérer de nous représenter
avec quelque ^raisemblance, sinon ce que Pascal eût composé,
du moins ce qu'il avait conçu. Il se peut qu il ait eu, comme
l'atteste sa sœur, madame Périer, linteution d'entrer en
matière par les miracles, afin, sans doute, de frapper l'imagi-
nation et, par cette voie, d imposer la croyance. Il se pour-
rait également quil eut préféré commencer par secouer l'indif-
férence en montrant 1 inévitable giigcurc dont l'avenir éternel
est l'enjeu : ou par captiver tout de suite l'attention en
dépeignant Thorrible isolement de l'homme snspendii entre
LA UEVUE DE l' A II I S
les doux inlinis : ou cncoro par cxcilor la curiosilé cii Mgnu-
lant l\'(raiii;c conlraditlion à résmuho entre la grandciii" ci la
basscssr do imIic condilioii sur la (pir»\ (Jiiolle qn'eùl «Hé
l'oiilire p;ir où d cùl liilroduil ses Ktlouis dans sa conccplion
du ihrlslianism(\ colle-ci non fùl pas moins demeurée la
mome. AvanI (pi il en oui choisi pour euv l'accès le [)lus con-
vcnablo. celle coMoeptiou préexistait dans son cerveau, iNous
nous sommes sculenionl proposé, dans le présent article, de
déterminer (juels en ont été les facteurs, cpiels v ont été les
a[>ports respectifs de la raison el du c(Eur. du jugement et de
lacle de foi.
SULLV PRUDHOMME,
de rAcadéniic frauvaiso.
LEURS AMES
M. de Morières demanda, en se relournanl brusquement
pour regarder une femme qui passait au galop dans l'allée
des cavaliers :
— Quelle est cette très jolie femme... avec d'Argonne?...
— Mais c'est la sienne!...
— La sienne?... d'Argonne est marie?...
— Depuis un an... on voit bien que tu reviens de l'Inde,
toi!... Pourquoi fais-tu une tête?... ça t ennuie que ton ami
Jacques soit marié !'. . .
— Oli ! pas du tout!... seulement je trouve qu'il aurait jiu
m'annoncer son mariage lui-même... au lieu de me le laisser
a]iprendre par n'importe qui...
— Merci !... Tu sais... il ne faut pas lui en vouloir... il
n'a pensé à rien... il était tellement amoureux... cl ça s'est
bâclé si vile !..,
— Qui a-t-il épousé?...
— Une jeune (ille charmante qui est un peu ma cousine...
et qui s'appelle Christiane de Bracieux...
— Riche?...
— Euh! Euh!... pas très!... c'est même ce qui a empcclic
a 4 L A 11 i; \ L E DE l' A H 1 S
le uuiriauo de se l'aire plus liM... Jacques, — (|ui savait que
ses oxcollonts paicnls, Normands ius(|u'au\ moelles, ne com-
prenaienl tpie \atrucmcnl le mariai^e d'amour, — u'osall pas
souinor incl de ('hristiaiKv .. mais palalras !... le père el la mère
d'Arijonnc se laissent glisser... et alors, pan!... en trois temps,
deux mouvements, loul a é\é conclu!...
— Comment?... le père cl la mère d'Argonne sont...?
— Morts!... parl'aitemenl !... Pourquoi la nouvelle de cet
incident normal cl prévu scmble-t-elle l'étonner outre me-
sure?...
— Elle ne m'étonne pas outre mesure... seulement, lu com-
prends... on est tout bête, quand, après une absence de dix-
huit mois, on ap|ircnd coup sur coup toutes les choses arrivées
pendant ce lemps-là ...
— Oui... lu as laissé Jacques entre le père et la mère
d'Argonne, qui lui offraient une nourriture peu copieuse, une
chambre de bonne dans leur vieil hôtel, et un crédit très
limité au Bon Marché... avec injonction formelle de s'y faire
habiller, du chapeau aux bottines...
Le marquis de Morières se mit à rire :
— C'est vrai pourtant!... ce pauvre Jacques!... et malgré
ça il était mieux que nous tous ! . . .
— Parbleu !... il est tellement joli garçon, l'animal !...
— Ses parents ont dû lui laisser une très belle fortune?...
— Moins belle qu'on ne croyait!... le père d'Argonne s'é-
tait fourré du Panama jusqu'aux yeux... Jacques doit avoir
quatre vingt-mille francs de renies... tout au plus...
— Et sa femme?...
— Deux cent mille francs... en tout...
— Bigre ! . . . c'est peu ! . . .
Chagny indiqua un groupe de cavaliers qui s'avançait dans
l'allée.
— Tiens !... la voilà qui revient... et au pas, cette fois...
tu vas pouvoir la regarder à ton aise... et tu sais... elle en
vaut la peine...
M. de Morières se tourna vers les arrivants, examinant
madame d'Argonne, qui passait souple et élégante dans son
amazone très courte. Quand elle fut passée, il déclara :
— Jolie comme un amour ! . . . mais mal habillée ! . . .
LKUHS VMES a5
Paul de Cliagny protesta vivement :
— Pas du tout!... et quand même ça serait... ça ne l'em-
pêcherait pas d être plus jolie que toutes les autres...
— Tu en es amoureux .^*...
— Non... plus maintenant!... mais je l'ai été... ah! mon
pauvre ami!... Ã en devenir idiot!... d'ailleurs, depuis un an
que Christiane est mariée, tous les hommes de son entourage
ont été amoureux d'elle à un moment donné... tous!.,, de
vingt-deux à soixante-dix ans!...
— Et le résultat de ces amours. . . collectifs ? . . .
— Nul... Elle aime Jacques!...
— Comment?... encore?...
— Plus qu'au premier jour !... et quand je dis qu'elle
l'aime, c'est insulTisant... elle ladore...
— Ah bah!... tant que ça?...
— Tant que ça!... Qui salues-tu?... ah!... madame de
Treuil?...
Et M. de Chagny ajouta en riant :
— Bien habillée, hein, celle-là ?...
— Oh ! . . . quant à ça !.. .
— Je me demande si les formes que dessine celte amazone
si bien faite sont très... sincères?... qu'est-ce que tu en
penses?...
— Je n'en pense rien !... je regarde, j'admire, et je ne vais
pas plus loin...
— Tu n'es pas exigeant?...
— Ça dépend de ce que tu entends par là ... j'exige, au
contraire, qu'une femme fasse tout ce qu'il est en son pouvoir
de faire pour se rendre jolie et désirable... et je désire ce
qu'elle me montre, sans perdre mes illusions à rêver ce qu'elle
me cache...
— Tu es bien toujours le même !... le cadre, le cadre avant
tout?...
— Toujours !... et ce n'est pas mon séjour dans les pays
chauds qui m'aura fait mépriser le cadre, va !... au con-
traire... ah! les beautés sans voiles!... ce qu'on en a vite
assez ! . . .
— Te souviens-tu du temps où lu étais amoureux de
madame de Bouillon... malgré son gros ventre et ses bras
aG l,\ UKVUE DE PAIUS
iiigueux (lui icssoiiihlaienl à dos Ironcs do vieux |>()inniiers?...
lu ris?... tu ne riais ])as dans ce Icinps-là . sapristi !...
— Dans ce lenips-là , j'avais vingt-deux ans... cl madame de
Bouillon élait la femme la pluscxlraordinairement habiledans
l'art de rouler les gens... elle mapparaissail au travers de
nuages de tulle ou de cascades de salin, (pii drguisaient savam-
monl les impcrleclions pour lesquelles lu te montres si sévère...
elle était lourde, j'en conviens!... ses bras étaient vaguement
noueux... ol sa [)eau n'avait pas un grain exquis... mais elle
s habillait à ravir et sa maison était la plus élégante de Paris...
rien, si tu veux, de remarquable, mais tout si bien enveloppé,
si admirablement présenté!.., et moi, j'avais celte faiblesse
— que j'ai toujours, d'ailleurs, — de préférer ce qui est
bien présenté à ce qui est de qualité peut-être supérieure,
mais...
— Aulrcmcni dit, tu aimes mieux un bouchon de carafe
dans un écrin merveilleux que le Régent dans un morceau
de papier?...
— Absolument...
— Moi pas!... Tiens!... les Treuil l'ont reconnu... ils
reviennent te dire bonjour...
Madame de Treuil, une jolie femme, infiniment chic et bien
pomponnée, revenait vers eux, en agitant le petit rotin qu'elle
tenait à la main, et en donnant des signes de profonde stupé-
faction.
— Comment!... c'est vous !... est-ce bien possible?... nous
croyions que vous ne reviendriez plus jamais î...
Et le baron de Treuil, un homme de quarante ans, assez
bien de sa personne, correct et pomponné comme sa femme,
répéta comme un écho :
— Plus jamais ! . . .
Morières protesta poliment :
— Est— ce qu'on peut ne pas revenir à Paris?... tout le
temps du voyage on pense à ce qu'on y a laissé... à ce qu'on
y retrouvera...
Il disait cela d'une voix caressante, en allachanl sur ma—,
dame de Treuil un regard a oilé et chaud qui la fit impercep-
tiblement rougir. El il disait cette phrase aimable, et il regar-
dait ainsi, sans arrière-pensée, sans désir aucun de faire croire
LEURS VMi:s 37
à la jeune femme ceci ou cela. Il obéissait, alors comme tou-
jours, à l'impéiieux besoin de plaire qui était en lui.
Inconsciemment aimable, câlin presque, adoré des femmes
de tous les âges, dans ce milieu mondain où les femmes,
beaucoup plus intelligentes que les hommes, ont seules qua-
lité pour décider du plus ou moins de valeur des gens, le mar-
quis de Moricres élail. aAant tout, un charmeur.
Très joli garçon, long, svelte, distingué, bien musclé,
souple dans ses mouvements, adroit à tous les sports, il pas-
sait, au moment de son départ, pour « l'homme le plus chic »
du monde le plus élégant.
Et en regardant sa liante silhouette, qui se détachait sur le
fond vert tendre de la Potinière, Chagny songeait que son ami
André n'avait rien perdu de sa belle allure ni de sa jeunesse,
au cours de ces dix-huit mois de fatigantes pérégrinations
dans des climats fiévreux et malsains.
La baronne demanda :
— Vous etes-vous amusé, au moins P.. .
— Modérément... autant qu'on peut s'amuser loin de tout
ce qu'on connaît... de tout ce qu'on aime...
Il caressait doucement en parlant l'encolure du cheval ; et
la jeune femme semblait prendre plaisir à cette caresse. M. de
Chagny la regardait, très intéressé, pensant à part lui :
— L'ne femme qui n'aime quelle-même 1 .. . une sèche
s il en fut jamais!... faut-il qu'il ait un diable de iluide, cet
André ! . . .
Après un silence, madame de Treuil demanda encore :
— Et la Potinière?... comment la trouvez-vous .'^... toujours
la même, n'est-ce pas?...
Le marquis se récria :
— La même?... ah! mais non, par exemple!... on n'y
voyait pas de vélocipèdes, il y a deux ans!... c'était élégant,
coquet, la Potinière!... aujourd'hui, avec toutes ces abomi-
nables machines appuyées contre les arbres, ça ressemble Ã
une gare de marchandises... c'est écœurant!...
— Alors, vous n'aimez pas la bicyclette, monsieur de Mo-
rières?...
— Je ne l'aime ni ne 1 aime pas!... je l'ignore totalement...
mais je comprends que ceux que ça amuse en fassent...
aS LA UEVUE DE 1» A lU S
— MiMiic los Icinincs?...
— Oli!... les iVinincs qui inotiloiil là -dessus uc sont plus
(les loiniMCs !. . .
Et couime M. de Triniil liail eu reiraidiml sa feuiuie. il
ajouta vivemeut :
— ^ ous ne monte/ pas en bieveiclle, j espère?...
— J apprends... oh! jias au Bois!... jias dehors !... non,
je vais au manège (îraud...
M. de Treuil dit timidement :
— C'est là qu il y a le plus de monde... on y va pour se
montrer...
— On y va pour travailler... tant pis s'il y a des imbéciles
qui regardent ! — fit aigrement la jeune femme.
Désolé de voir madame de Treuil mécontente, — un peu
par sa faute, — Morières reprit, en l'enveloppant d'un regard
qui la déshabillait toute :
— \ous, encore, vous avez une excuse... c'est que le cos-
tume doit vous aller délicieusement!...
Et, d'un air indifférent, il questionna :
— Est-ce que vous montez tous les jours ?. . . à quelle heure?. . .
— Tous les jours, à quatre heures, je prends une leçon...
— Si vous le permettez, j'aurai l'honneur d'aller vous
admirer... oh!... de très loin... sans vous déranger le moins
du monde...
— Oui... c'est ça !... venez... ça sera très amusant!...
Elle indiqua de la main une femme rose et blonde, qui
arrivait au galop accompagnée d'un homme aux traits fins, Ã
la tournure jeune, et continua :
— ^ ous trouverez aussi votre cousine de Givray . . .
— Comment? — fit M. de Morières très surpris — Rosette
monte sur ces horribles choses?... elle?...
— Non... non!... rassurez-v^ous I . . . elle vient assister aux
leçons de son mari... c'est touchant!
M. et madame de Givray s'étaient arrêtés en recon-
naissant les Treuil, et ils revenaient sur leurs pas, lorsque la
jeune femme vit le marquis, qu'elle n'avait pas aperçu d'a-
bord. Elle poussa un joyeux cri :
— André!... comment!... te voilà !... ah!... que je suis
contente ! . . .
LEURS AMES
39
Et comme, ravi aussi de la voir, il lui donnait une alTec-
lueuse poignée de main, elle s'écria gaiement :
— J'ai envie de t'embrasser !... Pourquoi n'es-tu pas venu
nous voir?... depuis quand es-tu ici. vilain monstre!*...
— Depuis hier... je comptais aller vous demander à dîner
si je ne vous vovais pas ici ce malin, ton mari et toi...
— El alors... puisque tu nous vois, tu ne viendras pas.^...
si, n'est-ce pas?... tu viendras ce soir?...
— Ce soir... — dit madame de Treuil — mais vous dînez
chez nous ?...
— Ah ! . . . mon Dieu ! . . . c'est vrai ! — murmura la petite de
Givray d'un air consterné — je n'y pensais plus du tout!...
Kt voyant la lete de son mari, elle reprit, pour excuser
la désinvolture de sa réponse :
— Je suis tellement étourdie ! . . .
M. de Treuil intervint:
— Savez-vous le moyen d'arranger cette alTaire si com-
pliquée?... il faut que Morières vienne dîner avec nous...
Cliagny aussi... c'est dit. n'est-ce pas?... Nous avons les
d'Argonne et les Vonancourt...
— Ah!... — fit le marquis — les d'Argonne?...
Madame de Treuil demanda curieusement :
— \ ous connaissez madame d'Argonne?...
— Je viens de l'apercevoir, à l'instant, pour la première
fois , . .
— Elle est ravissante!... c'est la plus jolie femme de la
saison I . . . — déclara nettement la petite de Givray, sans
paraître remarquer l'air pincé de la baronne. — Vu verras ça,
André, toi qui t'\ connais...
Puis, revenant à son idée:
— Demain?... dis-moi que lu viendras dîner demain?...
M. de (iivray se mit à rire, et, regardant afl'ectueusement
sa femme :
— Quand Rosette a une idée...
Madame de Treuil fit un signe à son mari, et, tournant son
cheval :
— Nous vous laissons à vos épanchements...
Après un temps, elle acheva:
— ... de famille.. .
3o i.A !u;\ L K n i; p \ lu s
La pelitc ili' (iiNiMN soiilil 1 inloiilion désugrcablo. l'allé pro-
testa iMi liant :
— Oh!... liiiMi iiinocenl.s, les é[)anoIicnicnls de lamillcl...
Nrai. (^-a!... \v suis la seule des cousines d Aiulii' (|ui nail
jamais eu di' passion pour lui!... cl non seulement la seule
cousine, mais peul-èlre la seule remme?...
Kei^ardant tranfpiilleincnt la baronne, elle conclut d'un air
l)on homme :
— ... Car toides ont eu plus ou moins des passions pour
lui!... vous ne croyez pas?...
Madame de Treuil ne répondit pas à la question, et s'éloigna
en criant :
— A ce soir ! . . .
— Sais-lu que tu es agaçante quand lu t'y mets, ma petite
l\osette, — dit Morières à madame de Givray, — lu me
rends ridicule, avec tes suppositions à dormir debout..
— Mais non I . . .
— Alais si !.. . et pourquoi dis-tu ça ?. . . je te le demande ?. . .
— Je te réponds : je dis ça pour embêter madame de
Treuil. . . pas pour autre chose ! . . ,
— Ça lui est bien égal, à madame.de Treuil!...
— Tu ne penses pas un mot de ce que lu dis... Je ne sais
pas ce que tu lui as fait... soit avant ton départ, soit depuis
ton retour... mais il est certain quelle te regardait avec les
yeux cuits que je lui connais quand elle veut plaire...
Se tournant vers Chagny qui riait, elle le prit à témoin :
— \ est-ce pas, c'est vrai, monsieur de Chagny?...
— Parfaitement vrai ! . . . André a décoché tout à l'heure Ã
madame de Treuil quelques jDhrases très poétiques, sur ce
qu'on quitte et ce qu'on retrouve à Paris... lesdites phrases
appuyées des regards que vous connaissez... tout comme vous
connaissez les yeux cuits de madame de Treuil...
— Permettez?... — fit le marquis:
Sa cousine l'interromjîit vivement :
— Nous ne permettons pas !... J'en étais sûre, qu'il y avait
quelque chose comme ça !.. . Ah 1 ce serait justice si tu
traînais pour la vie aux pans de ton habit toutes les femmes
plus ou moins embêtantes que tu te plais à y accrocher ! . , . -
— Est-elle méchante?... — dit Morières, s'adressant Ã
1.ELHS \Mi:s
3i
M. de (îivrav, — esl-ce quelle csl loujours comme ça?...
— Souvent!... elle n'aime pas beaucoup les Treuil... et,
vous savez, quand Uoselte n'aime pas quelqu'un...
— Mais... — objecta le marquis — ce n'est pas pour les
Treuil qu'elle est méchante, c'est pour moiî... les Treuil,
ça m'est bien égal î... Dites-mol... ça va cire assommant, le
dîner de ce soir?...
— Mais non, puisque nous y sommes... et loi aussi!... et
M. de Cliagny!... et les d'Argonne, qui sont gentils comme
tout!... — aflirma gaiement la pelite de (îivray.
— Wi f . . — demanda M. de Morières, inconsciemment inté-
ressé, — ils sont gentils, les d'Argonne?...
— Dame!... lui... tu le connais?.. .
— Sans doute, je le connais!... mais le mariage a pu le
changer... et, quant à sa femme, je viens de la voir passer de
très loin...
Madame de Givray répondit, l'air convaincu :
— Sa femme?... c'est la plus adorable femme qui soit!...
bonne, affectueuse... et simple... et pas poseuse... ah! non!...
pas pour deux sous snob, celle-là !... ça change des autres!...
— Tu es liée avec elle?...
— Oui... autant que je suis capable d être liée avec une
femme très mondaine. . . ou même avec une femme tout court. . .
je ne comprends ni les petits secrets, ni les confidences... ni
les complicités qui, paraît-il, composent habituellement les
amitiés de femmes... je suis un très bon camarade... un point,
c est tout!.. .
— Enfin, madame d" \rgonne te plaît?... c'est une bonne
note, ça!... parce que... on ne te plaît pas facilement, à toi!...
Après un instant de réflexion, il questionna :
— Et d'Argonne?... aime-t-il sa femme?...
— Beaucoup... quand il a le temps!... tu sais à quel point
il est lancé, et toujours à ralTùt de ce qui peut le lancer
davantage... et affolé de chic... c'est tout à fait un monsieur
dans ton genre, ton ami d'Argonne... alors, tu peux te rendre
compte de la place que tient dans sa vie une femme... quand
cette femme est la sienne?...
— Enfin, la trompe-t-il?,..
La petite de (Jivray se récria :
.>'i LA IIKVUE DE PAHIS
— .I;iin;ii^!. . nis(|ii à prrseiil ! . . .
Va ciiiiiinc (lliiLiiN liiisail ohscrNcr clouremcnl (in'on ne
lient pas savoir ces elu)scs-là , cWc s ciilrla :
— Mais si... je suis sùic. moi. (|ii(' M. d Aigonnc n'a
jamais liompt- (^liiisliane. . . dans le sens ahsolu du mol... il
csl bien évident (|n il est occupe de toutes les femmes qu'il
rencontre... Ã coiulilion loulelois (pie ce soient des femmes
u chics»... mais pour la tromj)er. tromper... jamais!...
M. de Morières se mil à rire et dit:
— Tu prétendais loni à llieure que d Argonne est un mon-
sieur dans mon genre?...
— Eii l)ien?...
— Eli bien, je [)uis t assurer que si j étais marié, je trom-
perais certainement ma femme... et que je la tromperais au
sens absolu du mol... comme lu dis...
Madame de Givray secoua sa petite lête fine cl répondit :
— Je n'en sais rien!... une Glirisliane serait peut-être
assez belle et assez intelligente pour te garder...
Comme son cousin faisait un geste négatif, elle ajouta :
— Ne dis rien avant de l'avoir Aue... tu la verras ce soir...
et même avant... car les revoilà , les dArgonne!...
Elle rentra dans l'allée, et fit quelques pas au-devant d'un
groupe de cavaliers, en disant :
— André de Morières est là !...
— Vndré!... — s'écria joyeusement le comte d'Argonne,
où çà ?...
— Mais là . . . sous les arbres. . . avec Henry et M. de Chagny. . .
Suivi de sa femme, d'Argonne marcha vers Morières en
disant, heureux, ému presque :
— Et nous qui passions sans te voir!...
En lui serrant la main, André répondit :
— Mais oui... vous êtes déjà passés deux fois!...
— Et tu ne m'as pas appelé?...
— Mais... à cause de madame d'Argonne... je ne me serais
pas permis de...
— Au fait... que je te présente!... Chrisliane, c'est André
de Morières... mon plus vieil ami...
Et tout content de montrer la jolie créature dont il était si
fier, il ajouta :
LEURS VMi:S 33
— Ma femme...
Madame d'Argonne inclina sa belle taille, tendant la main
k M. de Aloricres qui saluait.
Tout de suite, il se dit, au contact de cette main souple et
solide qui serrait franchement la sienne :
— (la doit être une femme honnête et droite...
Et quand, relevant la tète, il vit le joli visage rosé, les
beaux yeux d'un bleu sombre, et les dents éblouissantes qui
éclataient dans une bouche d'enfant, il jiensa :
— Elle est merveilleusement jolie... c'est vrai!... elle est
complète!... les cheveux, la peau, le teint, les oreilles, la
taille, tout y est!... et pourtant, il lui manque quelque
chose?... quoi?...
Et il balbutiait des mots d'une courtoise banalité, tandis
qu'il se demandait à part lui :
— Mais qu'est— ce donc qui lui manque pour être tout Ã
fait ravissante.^...
Et, peu à peu. son œil s'accoulumant aux lignes si pures
de Christiane, détaillant ses traits infiniment jolis et déli-
cats, il en revint h sa première impression; l'impression
ressentie quand il avait, une heure plus tôt, aperçu la jeune
femme :
— Mal habillée!...
Sans être mal habillée, madame dArgonne n'était pas
mise avec le « chic » que Morières prisait si fort. Son ama-
zone était courte, mais elle ne tombait pas assez droit, sans
aucun pli. Une petite grimace ridait la fermeture de la jupe.
Le chapeau de soie, d'une irréprochable fraîcheur, n'était
pas, comme forme, le « dernier cri ». Il pouvait dater de
six mois: on faisait, depuis le printemps, des bords moins
relevés. Les cheveux, de cette belle couleur acajou sombre
qui semble de l'or au soleil, des cheveux que l'on devinait
doux et lourds, étaient tordus très serré, assez bas sur la
nuque, sans aucun souci des ondulations, des bandeaux i83o,
ou des chignons grecs; le haut de l'oreille toute petite —
une vraie merveille — se montrait franchement, détachant
sur les cheveux sa coquille de nacre rose.
Madame d'Argonne avait une beauté singulière, à la fois
saine et délicate, d'un charme exquis. Elle ne ressemblait Ã
i^"" Septembre 1894. 3
3^1 LA UEVUE DE PARIS
ncrs(inn«\ llllc n ôlail [)as une roinmc ('h'ganlc selon la formule
liaMluoUc. mais elle était u quohjirun ».
Arrive île la veille, M. de Morières, qui avait passé la soirée
à rOpéra et la matinée au Bois, savait déjà par co'iir les
modes et les ralVinements survenus en son absence. Son œil
exercé de mondain qui vit presque uniquement préoccupé de
chic et d'éléi^ancc découvrait du premier regard des fautes de
goût perceptibles seulement pour lui et quelques autres
initiés.
El. tandis que M. d Argonne se réjouissait du silence dis-
trait qu'il attribuait à l'admiration causée par la grâce et la
beauté de sa femme, André concluait, presque mécontent :
— Rien d'extraordinaire, en somme!... je m'attendais Ã
tout autre chose!...
Seule, la petite de Givray connaissait assez à fond son cousin
pour comprendre ce qui se passait dans son esprit. Pendant
que les d'Argonne causaient avec son mari et Chagny, elle lui
demanda, d'une voix assourdie et narquoise :
— Pas assez chic pour toi, liein.»^...
André — surpris de voir répondre ainsi à sa pensée —
dit en riant :
— Pour moi, ni pour personne!... pas chic du tout!...
mais très, très jolie!...
Il songeait, à présent, que, s'il n'admirait pas pleinement
madame d'Argonne, elle non plus ne devait pas éprouver pour
lui cet intérêt qu'il sentait habituellement dans l'attitude de
toutes les femmes auxquelles on le présentait. Toujours il de-
vinait — môme chez les plus réservées — un mouvement de
symjDatliie ou au moins de curiosité. Souvent, certes, Jacques
d'Argonne avait dû parler de lui à sa femme, et lui vanter ses
mérites, même avec exagération. Et cette jolie personne l'avait
regardé bien en face, posant sur lui avec une curiosité tran-
quille ses beaux yeux lumineux, lui donnant ensuite une poi-
gnée de main cordiale et forte, une vraie poignée de main
d'homme et d'ami. Rien des elïleurements subtils, appuyés
ou défiants, auxquels les femmes l'avaient accoutumé. Main-
tenant, elle causait, sans plus s'occuper de lui que des
autres, distraite par le mouvement de l'allée, envoyant un
bonjour ou rendant un salut. D'abord, le marquis, un peu
LEURS AMES 35
vexe de cette indifïcrence, se demanda si elle n'était pas
afleclée; mais il connaissait Iroj) bien les mille petits manèges
féminins, pour ne pas voir très vite l'absolue sincérité de
madame d'Argonnc. Celte sincérité l'inquiéta un peu.
Sans être naturellement fat, Morières avait eu tant de fois
la preuve de sa supériorité qu'il en était venu à se priser
assez haut.
Vivant dans un autre milieu, moins préoccupé des choses
mesquines, moins adulé des imbéciles qui le copiaient sans
lui ressembler, il se fiît aperçu peut-être que son intelligence
était belle et que son cœur était bon ; mais les hasards de
l'existence ayant fait de lui «un homme chic», il avait borné
là son horizon, et se tenait pour satisfait d'être le mieux élevé,
le mieux mis, et le plus recherché des mondains. Lorsque, dix-
huit mois plus tôt, il avait entrepris ce long voyage, son dé-
part avait stupéfié tous ceux qui gravitaient autour de lui. On
ne croyait pas que Paris pût se passer de Morières, ni Morières
de Paris. Et, tout de suite, on s'était efforcé d'assigner une
cause à cette subite détermination. Pourquoi s'éloignait-il.»^...
chagrin d'amour?.., déception?... perte de jeu?... Le vrai
motif du départ d'André était beaucoup plus simple : il vou-
lait voyager, parce que la mode était aux voyages ; et il allait
en Perse, parce que la Perse attirait pour l'instant les voya-
geurs les plus sélect. C'était bien ennuyeux de partir, mais
il le fallait. Il se ferait regretter, désirer, et reviendrait plus
brillant et plus neuf après ce long changement d'air. Une fois
en route, M. de Morières s'était vite fait à son existence
nouvelle. 11 avait aimé le décousu de cette vie mouvementée,
confortable quand même. 11 s'était plu à courir les mignons
dangers pour ainsi dire compris dans l'itinéraire, et, reculant
la date de son retour, il avait suivi aux Indes un Anglais qui
jouait ailleurs un rôle analogue au rôle que lui jouait à Paris.
Ces deux mondains s'étaient compris, et avaient, pendant quel-
([ues mois, associé leurs élégances.
De retour depuis la veille, le marquis se demandait, en
constatant le peu d'impression qu'il produisait sur madame
d'Argonne, si, durant cette longue absence, son prestige n'a-
vait pas diminué... A Paris, on oublie vite. Etait-il possible que
cette jeune femme, très jeune cl un peu provinciale d'allures.
.{G LA REVUE DE PAIUS
ii'oùl tlo \c ronu:\\\i-c iiucimc ciiiiosilc P Si I On ;i\ail parlé de
lui il<Maiil cWc. il l'ùl rcprésciiN'' à ses yeux la Icnlation, le
ilauuor. It' iViiil tir'siral)lc cL (IrriMidii . El, si elle le regardait
aviH" crllc iiidill't-reiu'C aiinahle cl |>ai.sil)l{', c'est donc qu'elle
n"a\ail jamais entendu lion dire des choses (|ui se disaienlau-
ti(d'ois'.'
La \(il\ de la pelilc de (iivray le Ura de ses l'cllexions:
— Il \a èlro nndi, vous savez!... mol, j ai faiml... Au
revoir. André... à lanlol!...
Madame d'Argonne dit, en tendant la main à Cliagnyet au
marquis :
— Nous rentrons aussi...
Sa belle voix grave, d'un timbre très pur, i'iappa Morières,
(pil la regarda avec un commencement d intérêt.
M. d'Argonne n v tint pas. Dans le mouvement du départ,
il amena son cheval près du marquis, et lui demanda en se
pencliant sur sa selle, parlant bas et souriant d'avance de
l'explosion d admiration qu'il attendait :
— Eh bien?... comment la trouves-tu?...
Morières répondit poliment :
— Ravissante, mon ami... absolument ravissante!...
Chagny le regarda étonné, et dit, en suivant de l'œil les
Givray qui fdaient au galop dans l'allée.
— Ma parole!... on dirait que lu ne penses pas ce que tu
dis?...
— Mais si!...
— Comme tu dis ça?... Comment, tu ne trouves pas qu'elle
est délicieuse, parfaite?...
M. de Morières répondit, en remontant dans le phaéton de
Chagny, qui stationnait sur la route :
— Il y aurait là -dessus bien des choses à dire ! . . .
II
Les Treuil habitaient au Parc Monceau un liés bel liotel
encombré avec goà t de bibelots rares ou coûteux, que ma-
dame de Treuil, née Salomon, avait reçu en dot. En mariant
LEURS AMES 37
sa fille, le père Saloinon. homme prudcnl et entendu, s'y élail
pris de telle sorte que Treuil ne put pas soustraire un sou des
dix millions d' « Agar ». El, non seulement son gendre ne
pouvait pas toucher au capital, mais encore il devait se
contenter de ce que sa femme — libre, en vertu de son contrat
de mariage, de toucher ses revenus et d administrer ses biens
— consentait à lui donner pour ses menus plaisirs.
Avec ce système, M. de Treuil devait — selon les calculs
du père Saloiiion — être forcément un mari docile. Mais les
potins affirmaient le contraire. Les versions différaient: les
uns prétendaient que, par des prodiges de bassesse et de
rouerie, il obtenait de la jeune femme l'argent dont elle ne se
séparait pas sans un déchirement; les autres soutenaient que
c'est avec des coups qu'il arrachait les sommes convoitées.
Tous s'accordaient à dire qu'il entretenait — assez modeste-
ment, d'ailleurs — mademoiselle Lacombe P*^ qui le trompait
de toutes ses forces, avec le premier venu.
La vérité, c'est que le baron de Treuil, trop bête pour être
adroit, et trop veule pour être brutal, n'osait rien demander
à sa femme, et se contentait de ce qu'elle voulait bien lui^
donner. Elle lui donnait peu, relativement à ses besoins qui
étaient considérables, mais assez toutefois pour qu'il pût faire
bonne figure dans le monde oii elle voulait le voir briller.
Très intelligente et infiniment pratique, la baronne n'esti-
mait son mari que pour ce qu'il valait, c'est-Ã -dire pour son
titre et son nom, qui lui avaient ouvert toutes grandes les
portes par oi^i elle tenait à passer. Elle savait qu'en ce temps
de (( snobisme» à outrance, le chic est avant tout prisé, et elle
se jouait merveilleusement de la sottise d'autrui.
Froissée, d'abord, de se voir délaissée par son mari, elle
avait compris bien vite qu'un ménage uni est presque ridicule
aux yeux du monde, et, dans tous les cas, impro])rc à y
donner 1e ton. Il faut que le mari s'amuse, sinon bruyam-
ment, du moins assez haut pour qu'on le dise tout bas, et que
la femme soit irréprochable de tenue, quitte à faire silencieu-
sement tout ce que bon lui semblera.
Et comme elle n'avait pas la moindre affection pour l'im-
bécile qui lui avait vendu son nom, sans même savoir se faire
payer intégralement la marchandise livrées les premières fras-
38
LA REVUE DE PVUIS
(jucs (le M. (le l'iciiil n allcit;nii(>nl (|uc sa \anil(', cl clic
s'empressa de les exploiler à son piolil. Elle commença par
supprimer (olaiemcnl les inslanls d'ahandon 1res rares qui,
tout de eourloisie de la pai l de son mari, élaienl pour elle
d'elVrovables corv(3es. Faisant comprendre, sans s'expli(picr
nellement cependant, (jucUe ('lail insiruite de ce qui se
passait, elle montra une radieuse indillercncc, cl augmenta
largement, sans s expliquer de cette g(;n(3rosité, les 1res maigres
subsides du baron, anéanti de reconnaissance et de stupéfac-
tion. Elle se lit tour à tour camarade ou maternelle, mais
sans paraîtie descendre à de fà clicuscs complaisances, avec
une mesure et un tact parfaits.
Lorsque, de sa loge, elle regardait avec une bienveillante
indifférence mademoiselle Lacombe r*^, son attitude était
vraiment d'une femme d'esprit et de liaut goût. Elle savait
tenir sa place dans ce monde oii elle s'était faufilée, et dé-
sarmait par ses façons des préjugés tenaces. Les plus rétives
douairières lui savaient gré de la dignité de sa conduite, et,
apitoyées sur son sort de femme trompée, disaient en la re-
gardant affectueusement presque :
— Pauvre petite femme ! . . .
Elle avait beau avoir près de six pieds, des yeux de flamme
et une mâclioire féroce, elle était, aussi bien pour les vieilles
dames puritaines que pour les mondains tolérants et compa-
tissants, (( une pauvre petite femme! »
De^mis bientôt cinq ans qu'elle était mariée, délaissée par
son mari, et très courtisée par les hommes de son entourage,
la baronne de Treuil n'avait jamais donné prise à la moindre
médisance. Elle traversait comme une salamandre les flammes
légères qui ne la brûlaient pas. Elle se trouvait satisfaite plei-
nement d'être la femme la plus à la mode et la plus admirée
de Paris. L'admiration lui suffisait, sans plus. Un instant,
lapparition de madame d'Argonne avait troublé la quiétude
oiî elle vivait. Elle avait craint que cette si jolie femme ne
prît la place qu'eUe occupait sans lutte jusque-là . Mais, tout
de suite, elle s'était rassurée. SiChristiane avait plus de beauté
et plus de charme qu'elle, elle n'avait ni l'argent ni la volonté
nécessaires pour devenir la femme a dans le train » que sui-
vent les badauds, et que les j^rovinciaux examinent avec une
LEURS AMES .Sq
émotion mêlée de respect. La très grande simplicité de madame
d'Argonne, son peu de souci des conventions et des modes,
la rendaient impropre au rôle que la baronne avait un instant
redouté de lui voir jouer. De cette retenue inconsciente, elle
lui sut presque gré et s'efforça de Taltirer chez elle. Ce fut
surtout M. d'Argonne qu'elle attira.
Très rarement la comtesse, qui n'aimait pas beaucoup
le monde, répondit aux invitations dont l'accablaient les
Treuil, mais son mari vint souvent à l'hôtel du Parc Mon-
ceau. Un peu snob, très ébloui par le grand luxe que sa
fortune relativement modeste lui interdisait, Jacques d'Ar-
gonne admirait de confiance ceux qui pouvaient faire ce que
lui ne faisait pas.
Tenu, pendant toute sa jeunesse, en lisière par des parents
avares et desséchés, il s'était lancé à corps perdu dans le
monde qu'il a^ait connu trop tard, se mettant à en jouir
goulûment, sans mesure et sans discernement. Il « gobait »
les gens brillants et moralement inférieurs, et ne compre-
nait pas assez les êtres effacés et exquis. Les Treuil, avec
leur bel hôtel, leur grand train et leur chic indiscuté,
l'emplissaient d'une admiration déférente. Il s'honorait
presque d'être de leur intimité et réprimandait sa femme de
son peu d'entrain à les recevoir. Il se pâmait devant les
toilettes de la baronne, devant l'arrangement de son petit
salon. Un jour qu'elle lui avait montré son cabinet de toi-
lette, il rentra extasié, suffoqué, racontant d'une voix
entrecoupée les merveilles entrevues et déclarant « que ma-
dame de Treuil devait paraître idéale, lorsqu'elle était à sa
toilette, dans ce temple de marbre blanc ! »
Et la pauvre Christiane, qui pensait que là , plusqu ailleurs,
la baronne devait être très maigre et passablement noire,
subissait tristement l'accès de lyrisme du mari qu'elle adorait
d un amour passionné et reconnaissant.
Elle l'adorait de toutes les forces de son ame si pure, ce
mari qui, riche et charmant, l'avait épousée, elle presque
pauvre et très ignorée au fond de sa province. Elle l'avait
aimé tout de suite, dès leur première rencontre, à une chasse
on il ne l'avait pas ([uittée un instant, et elle s'était bien
aperçue qu'il trouvait de son goût la grande fdle gauche qu'elle
\o LA REVUE DE PARIS
crovail cire. Mais, Ã ce nionicnl, les paicnls de Jacques
vivaient, et les deux cenl mille IVancs de dol de Glirisliane
leur liieiil pousser les hauts cris et refuser leur conseil tenienl
avec un ensemble parlait.
El lorsque, désolée, mais ayant renoncé au bonheur en-
trevu, elle cherchait, au bout de longs mois, Ã elTacer de son
cœur le souvenir de cet ami d'une journée, elle l'avait vu
revenir à elle pour toujours.
Depuis deux ans qu'ils étaient mariés, les d'Argonne s'ai-
maient, au risque de sembler ridicules dans un milieu oii la
fidélité n est guère de mise. Ils aimaient de façons dilTérentes,
mais ils aimaient sincèrement. Christiane, avec sa nature pro-
fondément caressante et tendre, très calme en apparence,
mais ardente et inquiète au fond; Jacques, avec sa fougue,
son exubérance de vie qu'il sclTorçait d'atténuer et surtout
de dissimuler, rien n'étant a moins chic » que d'être exu-
bérant.
Quand ils entrèrent dans le salon oii on attendait, non pas
l'heure, déjà passée, mais l'arrivée des invités, madame de
Treuil vint au-devant de la comtesse. Elle était charmante,
dans l'éclat de la robe de crépon capucine qui habillait mer-
veilleusement sa beauté brune. Qu'elle plût ou pas, on devait
reconnaître qu'elle était belle indiscutablement. Certes, on
trouvait en l'examinant de nombreuses imperfections, mais
1 ensemble forçait l'admiration, et les yeux, des yeux bruns
immenses, aux regards luisants sous le velours des pru-
nelles, des yeux de hête, tour à tour câlins ou sauvages, très
enveloppés de paupières lourdes, étonnaient par leur extra-
ordinaire éclat. Elle regarda madame d'Argonne, et, désignant
de léventail sa robe blanche toute simple, elle demanda, du
ton de condescendance aimable qu'elle affectait volontiers :
— Très jolie, votre toilette!... Est-ce que c'est de Phi-
lippe?...
— Non... — dit Christiane — c'est fait chez moi!...
M. de Morières, qui, debout à la cheminée, surveillait at-
tentivement l'entrée des d'Argonne, murmura à l'oreille de
Chagny :
— Pas besoin de le dire... ça se voit!...
Il répondit :
LEURS AMES /il
— Oh !... moi, ça in'esl égal!... je ne suis pas comme toi !...
je me lichc de lécrin ! ... je ne suis diiïicile que pour le bijou. . .
Il ajouta, en tournant vers la jeune femme ses bons yeux
tout pleins d'affectueuse admiration :
— Et je peux l'être pour ce bijou-là , difficile !... il y a de
quoi!...
— Eli î eh!... lu es bien enthousiaste!... est-coque...
— Oh! pas du tout!... je te l'ai raconté ce matin... j'ai
été amoureux de madame d'Argonne tout comme les autres...
à mon tour.. .
— Tu le lui as dit?...
— J'te crois, que je le lui ai dit !...
— Eh bien?...
— Eh bien, elle m'a envoyé promener, tu penses !... mais
sans indignation, sans grands gestes, en bon garçon... et
quand je l'ai connue davantage... et que j'ai vu quelle âme
exquise celait... j'ai compris k quel point j'avais été fou de
vouloir m'attaquer à elle...
— Alors, tu ne lui en as pas voulu?...
— Non... >
— Dis donc?... elle a singulièrement embelli, la baronne!...
— Je la trouve toujours la même!... des yeux de félin-
une mâchoire de carnassier... et des narines de ruminant...
c'est peut-être très beau, mais c'est pas mon modèle!...
— Elle a une branche... un je ne sais quoi... Tiens!...
regarde un peu sa silhouette... là ... à l'instant, se détachant
sur ce rideau de satin blanc... dans cette robe rouge...
— Oh!... quant à ça!... elle sait choisir ses cadres et
combiner ses effets !... une merveille, cette robe molle, qui
atténue dans ses plis souples la raideur de la taille trop san-
glée... et le décolletage... un prodige dhabileté !... et larrêt
prolongé devant la portière blanche, juste dans le jet de
lumière... la tête tournée de façon à se présenter de trois
quarts à ton admiration... car c'est pour toi, tu sais, ce jeu
de scène?...
M. de Morières haussa les épaules.
— Tu vois de la rouerie partout ! . . . madame de Treuil
est...
Chagny interrompit et de sa voix gouailleuse :
'|3 LA UF.VUK DE P.VIUS
— ... limoionli' (.Miiuino un [)elil ;igncau du l)on Dieu...
oui !... c'osl convenu !...
\nilrr A 11 tiue la baronne les regardai!. Voulant changer la
oonvor.'îall»»n, il demanda :
— 11 esl huit heures cl demie... csl-cc ([u'on allcnd encore
(juelcju un ?...
— Oui... le père Salomon... et les Vonancourt...
M. (le Moricrcs fil la grimace :
— (lommenlî... nous allons dîner avec cet horrible
bonhomme :*...
— Mais dame!... c'est le père de la maison!... et le cais-
sier!... A ménager, celui que tu appelles (( l'horrible bon-
homme!... )) il est heureux comme un roi de dîner avec
des femmes jolies... et du monde, surtout!... quand il y
a de jolies femmes, on l'invite toujours... Alors!...
Le comte Salomon entrait en sautillant, poli, un ])eu obsé-
quieux même; ballottant à travers le salon son petit ventre en
œuf, monté sur de courtes jambes grcles. Cliagny le toisa et
dit en riant :
— C'est vrai qu'il est vilain, l'animal !...
Et voyant que Morières examinait dun air écœure le gros
petit homme, il ajouta, compatissant et narquois :
— Ça te dépoétise la belle Agar, hein, ce père-là .^...
Le marquis répondit, un peu agacé :
— Oh!... elle lui ressemble si peu!...
— Euh!... Euh!.,, pas si peu que ça!... je retrouve les
mêmes oreilles jaunes et plates... la même peau dun grain
trop gros. . , Ah ! . . . enfin ! . . . voilà les Vonancourt ! . . . j ai une
de ces faims!...
— Toujours farceuse, madame de A onancourt?...
— Je n'en sais rien !... je crois qu'on a beaucoup exagéré...
— Elle est gentille!...
— Oui... mais quel grelot!... elle ne reste pas une minute
tranquille!... et elle gazouille!.., et elle rit!... moi, elle
m'assourdit ! . . .
On annonça :
— Madame la baronne est servie...
Madame de Treuil, très souriante, vint à Morières et, lui
prenant le bras, le fit asseoir à sa droite. Il avait madame
LEURS AMES /l3
d'Argonnc pour voisine et il passa le commencement du diner
à regarder attentivement ses mains, de délicates et nerveuses
mains satinées, qu'on devinait souples et douces, avec d'im-
percepliljles veines couleur de jicrvenclie, et des ongles exquis
d'un rose nacré.
Machinalement, ses yeux allèrent des mains de sa voisine
de droite à celles de sa voisine de gauche : des mains assez
belles de forme, fuselées et molles, d'un blanc de lait, et qui
semblaient maquillées, elles aussi, du même enduit velouté
et poudreux que le visage; avec, autour des ongles, très longs
et un peu opaques, une teinte d'un rose trop intense pour
être sincère.
Et Morières, d'abord séduit par la délicatesse des mains
de droite, s'attachait à présent à contempler celles de gauche,
les trouvant, dans leur blancheur grasse et à travers les
éclairs des bagues, plus (( suggestives » que les petites mains
élégamment simplettes de Ghristiane.
Le début du dîner fut silencieux. On parlait presque bas,
et seulement de voisin à voisine. Les orchidées mauves des
grandes corbeilles basses redressaient leurs larges pétales, >
tout scintillants encore des gouttes d'eau lancées au dernier
moment parla fleuriste. D'autres, piquées au milieu des figu-
rines de Saxe, glissées entre les bras de Pomone ou de Vénus,
miraient dans les glaces du surtout leurs étoiles baroques,
qui, privées d'eau, s'inclinaient, déjà courbées par la chaleur.
M. de Morières regardait la grande salle à manger, d'un
luxe harmonieux, sans une faute. Les tapisseries naïves rejiré-
sentaient des forêts peuplées de licornes blanches, de dindons
ventrus et d'animaux improbables et agaçants. Les cerfs
étaient tout petits et les tourterelles énormes et menaçantes.
Une grande horloge, aux cuivres superbes, s'élevait dans l'un
des angles. La suspension, une lampe d'église en vieil argent,
était une merveille; le comte Salomon vit qu'elle attirait
1 attention de Morières.
— N'est-ce pas, elle est belle, celte lampe, marquis."^.., c'est
moi qui l'ai rapportée de mon dernier voyage en Allemagne...
Agar adore les bibelots... vous aussi, je crois, vous êtes
connaisseur?...
André répondit qu'il aimait à la folie les vieilles choses, et
/|/| LA UEVUE DE PAUIS
(• ('lall \rai. \\ici\ (|u il lui aussi pou inlcllcclucl <jiu' jH)Ssil)lc,
ol nui> 1 art se ri'suinà l pour lui dans le porlruil d'une femme
bien liabiliro, peint par u inuxirle (jui «de connu», ou dans
les a<piarelles de chevaux, il élail arrivé à se connaître assez
sùreiuenl en bibelots. \ force d avoir vu de belles choses,
et dans les châteaux où sélail passée son enfance et, plus
tard, dans les collections des financiers qu il fréquentait
assidûment, il a\ail lini [)ar savoir que telle époque se
reconnaissait à des perles et à des nœuds, telle autre à des
feuilles d'acanllie ou à des grillons, et par comprendre que
les unes et les autres avaient une valeur réelle au point de
vue du chic. Il n'en fallait pas plus pour établir solidement
dans le monde la réputation de connaisseur du marquis de
Moricres.
On le consultait. Les femmes lui montraient, avant de
racheter, le bibelot douteux. Il était connu et redouté des
marchands, qui ne se moquaient de lui que très bas, et lui
faisaient faire, tout en rageant, de bonnes affaires pour l'ama-
douer.
Le comte Salomon jeta sur la lampe d'argent un dernier
coup d'o'il attendri et déclara :
— C'est une pièce unique!... on ne trouverait pas sa pa-
reille dans toute TAUemagne !...
La petite de Givray se mit à rire et dit à Chagny :
— Elle a dû lui coûter cher, la pièce unique!... il y met
trop d'Ã me !...
Madame d'Argonne, qui, comme tous les convives des
Treuil, avait admiré poliment la suspension, demanda tout
bas à Morières :
— A ous ne trouvez pas que c'est dommage d'avoir adapté
à cette belle lampe ancienne ces branches qui la défigurent
absolument?...
Il regarda furtivement la baronne, craignant quelle n'eût
entendu et répondit :
— Mais non... c est très habilement fait... dans le même
style...
Elle lexa sur lui ses beaux yeux surpris et, essayant de
parler d'autre chose :
— Est-ce que vous irez à Auteuil demain.»'.. .
LEURS AMES ^0
— Oui celles !.. . vous aussi. naturcUemenl !\..
— J'irai demain... mais je ne vais pas souvent aux courses.
11 la regardait d'un air étonné, elle reprit :
— \on... ça ne m'amuse pas beaucoup...
— \[ais ce n'est pas seulement pour s y amuser qu'on v
va!... c'est pour se retrouver, pour passer le temps... il faut
bien l'aire quelque chose ! . . .
Étonnée à son tour, Christiane dit : a Ah! », ne trouvant
rien de plus à répondre.
Et M. de Morières pensa :
— Décidément, elle est niaise!...
La baronne, qui écoutait dejDuis un instant, demanda :
— ('omment allez-vous à Auteuil, M. de Morières?...
— Mon Dieu, madame... j'irai en liacre, tout bonne-
ment,... à moins qu'un ami ne m'emmène... je suis encore
sans chevaux...
— Justement... je voulais vous demander de venir en
coack avec nous?...
11 s'inclina :
— Je serai ravi... ^ ous allez toujours aux courses?...
— Toujours!... — répondit-elle, comme surprise de Ténor-''
mité de la question.
Au bout opposé de la table, on commençait à s'éga\er un
peu. Les voix montaient. Chagny taquinait madame de
Givray qu'il avait aperçue rue Vuber au milieu d'un ras-
semblement, sa carte de la Société protectrice des animaux
à la main, faisant dresser contravention contre un cocher qui
maltraitait son cheval.
— Elle n'en fait jamais d'aulres!..^ — disait M. de
(livray, d'un air navré, — c'est assommant de sortir avec
elle!.'..
La jeune fennne se défendait :
— I']n quoi assommant?... Et qui ça gênait-il, puisque j'étais
toute seule?...
— Aujourd hui !... mais pas toujours !... Alors, tantôt...
vous êtes descendue de voiture pour aller vous disputer avec
un cocher?...
— (Comment, descendue?... puisque c'est moi qui étais
dedans...
/iO LA UEVUE DE P A lU S
— Dans (|U()i ?. ..
— Hoii. dans le liacro...
— P()nr(|uoi i''lic/.-v(>ns rno Auher dans un liacrci'...
— Oli!... (Ml \()dà . dos (jncslions !.., J'étais dans un liacrc
lue AulxM-, parco que je venais de monlei' dedans boulevard
Haussniann,... et j'élais montée dedans boulevard llauss-
mann, parée (jue je sortais de eliez Jjaferrière et <|ue, comme
j'avais envoyé la voiture au iiois avec les enfanls, je ne
voulais pas rentrera pied et voilà !... est-ce sulïisant .f^...
M. de (îivray demanda encore :
— Eh bien, le cheval est tombé rue Auber,... ce n'est pas
étonnant!... cesl un miroir, la rue Auber,... qu'est-ce que le
cocher N pouvait '}...
— Il pouvait le dételer pour le relever,... au lieu de ta[)er
dessus !... D'abord, je prévoyais ça!...
— Quoi.^...
— Que le cheval tomberait... Il avait l'air d'une brute, ce
cocher!... alors, comme je voulais faire une course, je lui
dis ; (( Arrêtez-moi, 3, rue Auber... mais arrêtez doucement...
parce que ça glisse et que votre cheval ne m'a pas l'air de
tenir beaucoup sur ses pattes... » 11 me répond : « As pas
peur!... » et nous voilà partis!... nous tournons rue Auber...
et avant d'avoir fait trois pas. . . patatras ! . . . Je sors du fiacre. . .
— C'est la première chose à faire... — dit gravement le
comte Salomon, — un cheval peut se relever avec son harnais
à moitié cassé... et repartir... c'est très dangereux!... ça m'est
arrivé une fois î . . .
— ^ ous vous êtes fait du mal.^... — interrogea gracieu-
sement M. de Vonancourt, l'homme poli par excellence.
— Non... heureusement !... mais je pouvais m en faire
beaucoup ! . . .
Chagny demanda à la petite de Givray :
— Nous en étions à la sortie du fiacre?...
— Ah!... bon!... je n'y pensais plus I... Donc je des-
cends... le cheval avait versé sur le côté, il était étendu les
'quatre pattes raides, presque réunies en chevreuil mort qu'on
va suspendre... impossible de se relever tout seul... et le
cocher restait sur son siège à taper dessus comme un sourd...
— Alors, vous avez exhibé la bonne carte verte .^...
LELU:S A.MES [\']
— Pas encore!... je l'ai d'abord supplié très gentiment...
(( Tapez pas comme ça : c'est à l'iieure, et je ne suis pas
pressée... prenez le temps de le ramasser... vous voyez bien
que la sous-ventricre l'empêche de se relever... défaites-la!... »
Comme il ne bougeait pas, j'ai dit : « Je vais la défaire!... »
Alors il a crié : (( Touche pas!... » et il a sauté de son
siège... c'est à ce moment-là que j'ai montré ma carte verte...
un ouvrier qui passait a été chercher un agent... et quand
l'agent est arrivé, le cocher tapait tellement à coups de pied
et de manche de fouet sur ce malheureux cheval plaqué
par terre, qu'il l'a emmené au poste, le cocher... au lieu de
verbaliser tout simplement... comme à l'ordinaire.
M. de Givray demanda à Ghagny :
— Vous avez assisté à tout ça.»^...
— Non... je n'ai vu que la fm... on emmenait le cocher...
et il y avait des gens qui riaient...
— Ils riaient de Rosette, naturellement?...
La petite de Givray protesta :
— Mais non... c'est-à -dire si, tout de même!... c'est parce
que le cocher n'a vu ma carte de la Société protectrice qu'au
moment où on l'emmenait... alors, il m'a regardée en criant: *
(( Ah!... vous en êtes, vous?... Ben, j'aurais dû voir ça Ã
vot' tête!... )) G'est ça qui les a fait rire...
— [1 y avait de quoi !... — dit Ghagny, qui riait de tout
son Cd'ur.
M. (le Morières s'adressa à Ghristiane, qui écoutait en souriant :
— Elle est bien toujours la même, ma cousine Rosette!...
La comtesse répondit avec conviction.
— Elle est délicieuse!... je l'aime beaucoup !...
— Moi aussi!... mais je la gronde souvent... quand je
suis là ...
— Et pourquoi la grondez-vous?...
— Parce qu'elle n'a pas assez de tenue... pas assez de souci
du qu'en dira-l-on...
— Je ne trouve pas ça !.. .
— Comment?... vous trouvez naturel qu'une femme du
monde auquel appartient Rosette s'abaisse à discuter avec un
cocher qui lui répond : « Touche pas ! » ou : « As pas
peur ! . . . ))
48 I. A UEVUE ni: l'AIUS
— «Iciic li(>ii\o pas (|uc (les réponses plus ou iiioins cor-
rerlcs ahaissoul celui à (pii elles s'adressent... On pcul, Il me
semble. C'\yc abaissé |)ar soi-même, mais non |)ar les autres...
— 'J'i'lie nesl point, je erois, la morale mondaine...
— Probablement madame de (iivray se contente de la
morale tout court.. .
— Ne pensez-vous pas qu d iaul, avant tout, cj)ouser les
idées — les travers nu'mes, si vous voulez — du monde oii Ton
naît?... qu'il faut se conformer à certaines traditions?... Ã
certaines règles d'Iiabiludes et de langage?... en un mot...
lalre comme les autres?...
— Je pense qu'il faut avant tout être soi... sans se préoc-
cuper en rien de ce que sont ou ne sont pas les autres...
— Si je vous comprends bien, madame... c'est pour ses
défauts que vous aimez Rosette?...
— J'aime madame de Givray parce qu'elle sait aimer ce
qui est bon, comprendre ce qui est beau... s'intéresser Ã
d'autres clioses que le monde, les robes, le concours hippique
ou les potins... je l'aime parce qu'elle est la seule femme
avec laquelle je ne m'ennuie pas à mourir... et je crois qu'elle
me rend un peu cette affection...
Sincère, André alïirma :
— Oui!... elle me disait ce matin que vous étiez char-
mante... et la seule femme avec qui elle soit liée vraiment...
c'est très flatteur, ça!... car, si elle est mal élevée, elle est
très intelligente, ma petite cousine!... et ne lui plaît pas qui
veut ! . . .
A travers la table, madame de Givray demanda en riant :
— Eh! là -bas!... il me semble que vous parlez beaucoup
de moi, tous les deux?...
Ce fut la baronne qui répondit d'un ton aigre-doux .
— Beaucoup... en effet!...
Mais le comte Salomon, très rouge, étouffant dans la pièce
surchauffée, et s'animantau milieu des épaules et desjDarfums,
déclara, l'œil allumé et la voix un peu rauque :
— Jamais assez ! . . .
Le banquier, qui n'était pas une bête, trouvait fort de son
goût la petite de Givray. Cette frimousse rose, ces yeux gris
souris qui riaient toujours sous une envolée de bouclettes d'or
LEURS AMES ^9
pà lc, le Icntaicnl comme un IVuiL vcrL et rare. El comme,
Lien que déjà vieux et assez laid, il avait (( réussi » auprès de
mondaines aussi a bien posées » que celle-là , il se disait que
toute femme a son heure, et il ne se laissait rebuter, ni par la
réputation intacte, ni par ce qu'il appelait « l'apparente froi-
deur de la petite ».
De fait, Rosette eut été très en peine de dire — pour em-
ployer une expression qui lui était familière — comment le
père de madame de Treuil « avait le nez fait ». Toujours dis-
traite, ou bien violemment intéressée par quelque chose ou
par quelqu'un, elle ne voyait rien de ce qu'elle ne regardait
pas. Elle avait perçu vaguement la silhouette amorphe et le
bourdonnement insignifiant de celui qu'elle appelait le (( père
Salomon », mais cela sans plus. Et si on lui eût dit que sa petite
personne, pas jolie mais drôlette, était reluquée par le finan-
cier, elle eût sauté au plafond, de saisissement et d'indigna-
tion. Pour elle, le père Salomon était chez les Treuil quelque
chose à quoi elle n'avait jamais songé ; quelque chose entre
les valets de pied et les chiens danois de la baronne. Elle ne
pensait même pas que tout l'argent qui ruisselait dans la mai-^
son venait de lui. A propos de lui, elle ne pensait à rien.
Elle répondit en riant, presque sans regarderie banquier:
— Je n'aime pas qu'on s'occupe de moi!... je suis très
«violette!...» c'est par calcul, d'ailleurs!... car, à moins
d'être absolument sûre de ceux qui s'en occupent...
A oyant que madame d'Argonne faisait un mouvement :
— Oh!... vous!... je suis bien tranquille!... je n'ai pas
peur que vous me bêchiez... mais André, c'est autre chose...
j'ai pas confiance ! . . .
— Comment?... — (il Morières, étonné — tu as peur que
je ne te bêche .i^... lu crois que...
— Parfaitement!... je sais que je le choque à chaque
instant... Tu délestes ce que j'aime... et réciproquement...
alors . . .
— Alors... ça n'est pas une raison pour le bêcher?...
comme tu dis...
— Mais pourtant...
Elle s'arrêta, réfléchissant, et ajouta :
— Après ça, tu es si bien élevé !...
i^"" Sc2)tcml)re 1894. 4
00 l'A UKVUE ni: ta m s
La chaleur ilevcnail atroce, l^cs grosses leles mouclielées
des orchidées se haissalenl de j)lus en phis vers les glaces des
snrlonls. Les lleurs incmes des corhoilles coiiiincnçaienL Ã
s'incliner : les goulles d'eau avaient séché aux lumières, et les
pauvres |)lanles, avant dr mourir, lançaicnl autour d'elles
leurs senteurs lourdes, (jul scmhlaienl des slupéliants plutôt
que des parfums.
Ecarlate, le front perlant de minuscules gouttelettes , le
comte Salomon demanda :
— \gar!... est-ce qu on ne pourrait ^as étahlir un petit
courant d air, mon enfant.'*...
.Madame de Treuil répondit, d'un ton sec:
— C'est à ces dames qu'il faut demander ça!... tout le
monde n'aime pas, comme vous, les courants d'air...
Elle parlait en regardant sournoisement autour d'elle,
redoutant qu'on accordât au banquier la grâce qu'il deman-
dait, devenu maintenant très pale, la parole légèrement em-
barrassée par un malaise croissant. Madame de Treuil était
une de ces natures grelottantes, anémiées par l'abus des calo-
rifères et des fourrures et qui ne peuvent plus vivre à une
température normale. Elle redoutait l'air à l'égal de l'eau
et du feu ; beaucoup plus même, en raison de son contact
plus fréquent. Elle vivait à la façon des paysans, qui n'ou-
vrent jamais une fenêtre ; elle n'admettait pas que son
père, toujours congestionné, pût avoir trop chaud. Elle ne
comprenait pas que l'on vécût autrement que dans trente-cinq
degrés de chaleur factice, au milieu des émanations des fleurs
et des gens. Et comme le banquier — qui, lorsqu'il avait
une idée, ne la lâchait pas volontiers — appelait un des
valets de pied et lui disait d'ouvrir une fenêtre en face de
celle déjà ouverte, elle se mit à trembler, fiévreuse, inquiète,
et pressa le service pour pouvoir quitter la salle à manger.
M. de Morières, qui causait avec Christiane, ne vit pas que
la baronne se levait de table. Ce fut elle qui lui toucha le
bras, disant d'un ton où perçait l'aigreur:
— Je vous demande pardon de vous déranger ?...
Madame d'Argonne rougit, tandis que le marquis s'excusait
avec un empressement vraiment sincère :
— C'est moi qui suis honteux de mon étourdcrie I . . .
LEURS AMES 5l
Et pendant que, debout dans un coin du salon, madame de
Treuil buvait lentement une tasse de café, il s'excusa de nou-
veau :
— Vous me pardonnez, n'est-ce pas?... quand on est très
jolie, on est très indulgente?...
Il regardait la baronne, cambrée sous sa robe d'un rouge
éclatant, admirable dans l'ampleur de ses mouvements, et il
la trouvait vraiment belle: son conq^liment de tout à l'heure
était sérieux et très réellement pensé.
Il dit, encore moins haut, s approchant plus près d'elle:
— Vous savez que j'étais ce soir au manège Grand?...
Elle demanda vivement :
— A ous m'avez vue?...
— Je vous ai vue, oui, madame I... mes compliments î...
j'avais raison de dire que le costume devait vous aller... il
vous moule, ce costume!...
Il ajouta, banal et « guirlandeur » ;
— Et c'est ce qu'il peut faire de mieux!...
Madame de Treuil se redressa, transportée d'aise, (^ette
stupidité sucrée la ravissait absolument. Comme toutes les,
femmes mal faites, son idée fixe était denthousiasmer par sa
beauté plastique : et elle savait que son costume de bicyclette
faisait habilement croire à cette beauté-là . Le visage correct
de M. de Morières lui plaisait, et elle était affolée de son chic
et de sa réputation.
Il reprit :
— J'irai tous les jours vous voir prendre votre leçon...
voulez-vous ?...
Elle acquiesça de la tête, et il conclut, en toute franchise,
pensant à l'exquis dîner de ce soir, aux jolies femmes, Ã
Auteuil demain... et à tout dans l'avenir :
— C'est tout de même bon, de se retrouver à Paris î...
La baronne lui lança un regard appuyé, caressant et très
long. Et il se dit, en voyant ce regard :
— Elle aussi!... pourquoi pas?... au fond, ça n'engage Ã
rien... et elle est, d'ailleurs, très charmante !...
M. d'Argonne avait traversé le salon, et maintenant, debout
à côté d'André, complimentait crûment la baronne sur ses
formes exquises.
h:». LA REVUE DE PARIS
('luisliaiic, lie loin, les regardail tous deu\. devinuiil j)iesque
ce (|U ils disaient. Elle pensait (juc ces deux hommes, son
mari, son ,lae(|ucs aimé, el I autre, se ressemblaient de toutes
pièces. Ils avaient les mêmes habits, les mômes habitudes, le
même i;oût pour la baronne et ses pareilles.
Et celte pensée l'ail risla un pou.
111
Dans le coupé qui ramenait les d'Argonne, du Parc Mon-
ceau au vieil hôtel de la rue de Lille, le comte répondit à peine
aux questions de sa femme. A la fm, elle demanda, surprise
d'un silence auquel elle n était pas accoutumée :
— Est— ce que tu es soufTrant?...
— Mais non ! . . .
— Alors, quest-ce que tu as?...
— Mais rien 1 . . .
— G est singulier !.. . tuas lair fatiguà ©... ou ennuyé .'^... Je
sais bien que ce n était pas drôle, ce dîner!... mais enfin,
nous en avons fait bien souvent de plus ennuyeux !... d abord
chez les Treuil on s'ennuie toujours plus ou moins... et au—
jourd hui, celait « moins »...
M. dArgonne répondit, l'air agacé:
— Je ne vois pas en quoi on s'ennuie chez les Treuil plus
qu ailleurs ! . . .
— Oh!... — fit la jevme femme surprise — oh! si! on s'y
ennuie plus qu'ailleurs!... c'est tellement pompeux!... telle-
ment à la joose!...
— Tu trouves que c'est à la pose quand c'est tout bonne-
ment correct... et, Ã propos de ce qui est correct,... tu aurais
dû t'habiller mieux, ce soir...
— Mais... — dit Christiane — j'ai mis une robe toute fraî-
che... que je mettais pour la première fois...
LEURS AMES
53
— Je lie dis pas (|u'cllc ne soit pas fraîche... mais elle est
vilaine, cette robe !... elle n'a aucun chicl... Tu t'habilles gé-
néralement très mal...
— Mon Dieu!... je suis toujours en blanc...
— Je ne sais pas comment tu es... mais ce qu'il y a de
sûr, c'est que madame de Treuil, qui est cent fois moins jolie
que toi, t'écrasait absolument ce soir...
— Dame!... elle a des robes de cinquante louis!... — les
modestes!... — et moi, quand j'arrive à quatre cents francs...
je trouve ça superbe...
Elle ajouta en riant:
— Et ruineux !...
— Mais tu as assez pour être convenablement habillée ! . . .
— Convenablement.'^. . . oui ! . . . mais je ne peux pas lutter avec
madame de Treuil, qui dépense par an pour ses robes plus que
nous n'avons à dépenser en tout...
— Tu exagères...
— Je ne crois pas!... elle s'habille chez Philipjje... et là ,
déjà , elle en a au moins pour quatre-vingt mille francs... il
reste les chapeaux, les chaussures, les corsets... >
— Une dépense que tu n'as pas à faire, toi, les corsets!...
Et, passant le bras autour de la taille si souple de sa femme
M. d'Argonne l'attira contre lui et la serra doucement.
Elle s'abandonna, tout heureuse, en disant de sa belle voix
grave et caressante:'
— A la bonne heure!... tu es si méchant, quand tu me
grondes ! . . .
— Je ne te gronde jamais !...
— Si... très souvent, quand nous revenons de ces vilains
dîners, tu as l'air grognon, mécontent, sans que je sache
pourquoi... Si tu voulais aller dans le monde sans moi, j'aime-
rais bien mieux ça !.. „
— Te laisser?... tu n'y penses pas !...
— Ou alors, ne pas aller du tout dans le monde...
— Je ne peux pas vivre comme un ours... je ne suis pas
comme toi!... je suis d'une nature sociable !...
— Ah! oui!... fit Christiane, presque douloureusement .
— Tu as l'air de me le reprocher':*... Songe donc!... jus-
qu'à trente-deux ans, j'ai vécu privé de toutes les distractions,
5/| LA REVUE DE PARIS
moi!... nie couiluinl à dix heures, me levanl à midi, pour
trouver moins Ioniques les journées... qui cependant me sem-
blaient ne jamais lînir!... je ne pouvais même pas faire des
visites quand il pleuvait... on me donnait tellement peu
d'argent que, si j'avais pris des fiacres, je n'aurais pas eu de
.]uoi acheter des gants \ujourdhui, jeveux ma revanche...
— Tu l'aurais aussi bien sans me traîner à la suite, ta
revanche...
— Non... je n'ai pas sans toi de plaisir complet... et puis,
toi, tu serais jalouse, si tu n'étais pas là ...
Elle répondit, convaincue :
— Bien moins que quand j'y suis I... d'ailleurs, tu ne m'as
pas jusqu'à présent, donné d'occasions de l'être...
Elle se serra plus encore contre lui, se faisant toute petite,
caressante et câline, et supplia :
— Ne m'en donne pas, dis?... ne m'en donne jamais?...
— Ma chérie... — murmura-t-il afiectueusement — à quoi
vas-tu penser là ?,., tu sais bien que je t'adore?...
Il avait posé ses lèvres sur les yeux de Christiane, et il les y
appuyait, comme pour les empêcher de se rouvrir aux visions
mauvaises. Et celte caresse, tendre pourtant, et bonne, et sin-
cère, ne la satisfaisait pas. Elle ne sentait plus celle passion
qui, autrefois, la faisait frissonner toute au moindre baiser de
son mari.
La voix du cocher qui demandait la porte la tira de l'in-
quiétude bizarre oii elle se laissait glisser. Elle monta l'escalier
en causant avec le comte des courses du lendemain.
Il regrettait d'aller tout bonnement à Auteuil en victoria,
et il se demandait, très préoccupé de cette si importante
question :
— Pourquoi les Treuil emmènent-ils les Vonancourt plutôt
que nous en coach ?...
Elle répondit avec indifférence :
— Parce que Vonancourt se sera fait inviter ! . . . il n'y en
a pas un comme lui pour jouer de la carte forcée...
Et, entrant chez elle, elle commença à se dévêtir.
Quand, au moment d'ôter sa robe, elle se vit dans la
haute psyché qui s'inclinait sur ses sphinx de cuivre, elle se
demanda pourquoi Jacques trouvait que sa robe lui allait
LEURS AMES
55
mal... 11 lui scniblail, à elle, qu'elle était, au contraire, très
jolie clans ce nuage tout blanc, d'où sortaient ses épaules
pleines si délicatement rosées. Tandis qu'elle se regardait,
M. d'Argonne souleva la portière qui séparait sa chambre de
celle de sa femme, demandant :
— Tu n'as pas besoin de moi.^...
Elle répondit, en sortant du grand cercle neigeux que
faisait sur le tapis la robe tombée à ses pieds :
— Non merci !... je n'ai besoin de rien du tout !... je me
défais très bien toute seiilc...
Jamais elle ne se faisait attendre par sa femme de chambre.
Personne ne l'aidait à se déshabiller. Jamais non plus, un
coiffeur n'avait touché à ses beaux cheveux fins et lourds.
Elle ne pouvait pas supporter l'elfleurement des mains banales.
Un essayage l'énervait à pleurer. L'idée de sentir quelqu'un
près d'elle, dans sa chambre, de mêler à l'intimité de sa vie
des domestiques, la dégoûtait.
Elle dit, en ramassant la robe écroulée à terre :
— Je ne sais pas pourquoi tu lui en veux, à cette jiauvre
petite robe... elle est pourtant jolie !... v
— C'est toi qui es jolie, mon amour !...
Il l'avait prise dans ses bras et l'admirait de tous ses yeux,
clairs et francs. Confiante et tranquille, heureuse de le sentir
un peu à elle pendant cet instant, elle demanda, renversant sa
tête fine :
— Plus jolie qu'avec ma robe, n'est-ce pas?...
Et, repoussant M. d'Argonne, elle s'écria gaiement, rassurée
à la vue de sa surprenante beauté :
— Tu sais 1 . . . j'aime mieux que tu aies ce goût-là ! . . . comme
ça, au moins, je suis sûre de te plaire sans grands frais de
mise en scène...
Elle ajouta, en riant:
— ... car les frais de mise en scène, c'est cher!... et
fatigant !...
— Tu parles toujours de ce qui est cher?... voyons... veux-
tu que j'augmente ta pension?...
Tout de suite, elle se récria :
— Jamais!... je dépense déjà beaucoup trop!...
Au moment de son mariage, le comte avait dit à Christiane
50 LA IIEVUE DE l'AlUS
([u'cllo conserverait ])Oiir sa loilolle s(>s roNemis personnels.
Plus lard, cialunanl (|ii(> ce ne iVil liop |Hni, il axail (•(»m|)luté
les douze nidlc iVaiics que. dans sa siinplieilé, il croyait suffî-
sants poui" rcniretien d'une icininc cicyante. Il élail, en lail
de cliilVons, d'une incapacité absolue, l'rivé d'argent par ses
parents, — cpii agissaient ainsi sciemment, pour rempeclicr
de faire une noce daninahlc, — n'ayant jadis olTert aux femmes
que des llcurs ou des bonbons, puis, marié sans transition dès
(piil avait été en possession de sa fortune, Jacques d'Argonnc
ignorait invraisend)lablement ce que savent tous les liommes
de son monde. Il était persuadé qu'une femme peut, avec
douze mille francs, s'habiller à ravir. C'était d'ailleurs ce que
faisait Cliristiane. Elle était mise très élégamment, mais avec
une simplicité relative. Trop fine et délicate pour ne pas sentir
que les choses tapageuses ont besoin d'être parfaites et de
venir des meilleurs fournisseurs, elle s habillait très sobre-
ment , dans une gamme un peu terne , faite principale-
ment de blanc et de gris. La forme de ses robes était toute
droite, très collante, même lorsqu'elle semblait vague à ceux
qui n'y entendent rien. L'absence du corset n'indi(juait chez
elle ni une prétention ni une pose. Elle n'en j)ortait pas,
tout bonnement, parce qu'on ne lui en avait pas fait porter
dans son enfance, et que, plus tard, elle n'avait jamais pu s'y
accoutumer. Et comme elle ne pouvait et ne voulait pas se
serrer, elle n'était pas, pour la mode, très mince de taille.
Elle semblait trop droite, sans assez de hanches, avec dans la
démarche un je ne sais quoi de très libre, qui, à première vue,
déroutait un jdcu. De même ses chevevix, admirablement épais
et doux, de vrais cheveux de soie, ne bouffaient pas comme
il aurait fallu, parce qu'elle les soignait et les arrangeait elle-
même, redoutant les frisures factices et les ondulations « ga-
ranties dix jours ». En somme, madame d'Argonne était une
beauté trop vraie pour gagner à l'arrangement. Elle le savait
bien et restait telle que Dieu l'avait faite, se disant à part soi
que son emploi n'était pas celui des coquettes et qu'il ne
fallait pas sortir de son emploi.
Très franche avec elle-même, elle reconnaissait sans fausse
modestie sa beauté, et elle en était heureuse infiniment.
Aimante et tendre, sensuelle et passionnée, elle s'avouait
LE! KS AMES 67
que si on lui cul fait choisir l'image à laquelle elle voulait
cire créée, elle eût, sans hésiter, choisi la sienne. Elle croyait
naïvement que, telle quelle, elle possédait tout ce qui devait
rendre Jacques heureux. Et elle adorait Jacques I Elle le trou-
vait beau, généreux, élégant, suj)érieur à tous. Si elle avait
pu croire qu'il cesserait un jour de l'aimer, elle serait morte
sans un regret.
Et lui l'aimait de tout son amour dès qu'il la retrouvait si
belle, se donnant à lui avec ce fougueux emportement qui le
ravissait. Mais, dans le monde, au milieu des autres femmes
plus pomponnées, plus chics, plus artificiellement jolies qu'elle,
il lui en Aoulait presque de ne pas savoir « tirer parti » de sa
beauté.
Tandis qu'elle se renversait dans ses bras, oubliant déjà ce
qu'il venait de lui offrir, il demanda encore, suivant son idée
avec une gentillesse têtue :
— Voyons .^^... veux-tu quinze mille?... ce n'est pas le Pé-
rou, après tout!...
Elle refusa doucement, s'entêtant, elle aussi :
— Mais non ! ... j'ai bien assez, je te dis I . . . et puis, trois mille
francs, ce serait beaucoup pour ce que tu supprimerais... rien
du tout pour ce que je pourrais ajouter... Pourquoi donc vou-
loir faire ce qu'on ne peut pas faire?... s'acharner a des luttes
impossibles?... il n'est pas nécessaire que chacun vive de la
même façon... Nous sommes jeunes, bien portants, heureux...
moi, du moins!... mais nous n'avons pas beaucoup d'argent 1...
les Treuil en ont énormément... ils n'ont pas le reste...
— Comment, pas le reste?...
— Dame !... je ne les trouve pas jeunes, ni beaux, ni so-
lides...
— Mais madame de Treuil n'a pas trente ans!...
— Ah!... eh bien, elle est mal conservée!... c'est encore
plus triste...
Il demanda :
— Tu ne la trouves pas jolie, madame de Treuil?...
— Jolie, non... belle peut-être... pour ceux qui aiment
ce genre de beauté-là ...
— Tu es dillicile?...
— 11 y en a tant qui ne le sont pas!.,.
58 L.V UKVUK Di: PARIS
Il (loinaïula cMuorc ;
— Esl-co ([lie lu n'as pas reiiiar(|iu' que Moriores avait
l'air (le la serrer i\c près, ce soir?...
— Tous les lioinincs ont loujours l'air de la serrer de
près...
El elle ajouta en rianl :
— Même toi!...
Il se défendit . avec un peu d'embarras.
— Moi?... tu rrves!... d'abord, je suis très lié avec Treuil
et...
— Ohl... ça!...
— l^t puis, je te le répèle, je t'aime!...
— (}uand nous sommes seuls tous les deux!... comme Ã
présent... — mais dans le monde... va l'faire fiche!... comme
dit Rosette...
— ïu feras bien de ne pas parler comme madame de
Givra V...
— Tu ne l'aimes pas?...
— Je Faime modérément... elle est mal élevée...
— C'est-à -dire franche... et pas gobcuse!... elle n'admire
pas aveuglément les gens en vertu du brevet de chic
qu'on leur décerne... elle veut se rendre compte... elle
tâtonne...
— Elle n'a pas le droit d'être si diiTicile ! . . . elle n'est même
pas jolie!...
— Tu crois ça?... demande donc à M. Salomon ce qu'il en
pense ? . . .
— Pourquoi dis-tu toujoux's « monsieur » Salomon... au
lieu de dire — comme tout le monde — le comte Salomon?...
— Mais parce que je ne donne jamais aux gens leur titre...
excepté quand je les présente... ce n'est pas une habitude
française, ça!... c'est rasta en diable!...
— Mais, puisque Salomon y tient, à son titre!...
— Il y tient pour ce qu'il lui a coûté!... comme il lient Ã
la suspension des Treuil... et à toutes choses, en général,
qu'il a payées de ses deniers...
— Si nous dormions, ma chérie?...
Elle desserra ses bras, noués au cou de son mari, et, quit-
tant la chaise longue oh elle était assise, elle se mit à aller
LEURS AMES 5()
et venir, achevant sa toilette, tandis qu'il lui demandait, en
soulevant la portière pour rentrer dans sa chambre :
— Mettras-tu une jolie toilette demain?...
— Demain?...
— Oui.,, à Auteuil?...
— Ah!... je n'y pensais plus, moi, à Auteuil!... je mettrai
une petite robe de laine blanche... qui va bien...
— Du blanc, encore!...
— Toujours!... je n'aime que ça!...
Il sortait, lorsque, poussant une exclamation, il revint sur
ses pas :
— Ah!... à propos!... et moi qui oubliais de te demander...
— Quoi donc?...
— Comment tu trouves mon ami Morières, parbleu!...
— Mais... je le connais si peu...
— Bah!... il n'est pas difficile de savoir, à première vue.
ce qu'il est et ce qu'il vaut...
Elle dit, évitant de répondre nettement:
— Je ne suis pas si perspicace...
— Enfin, tu l'as regardé, je pense?... et tu peux au moins
me donner ton avis sur son physique?...
— Il est très charmant... il te ressemble...
— Tu rêves!... il est cent fois mieux que moi !...
— Je ne trouve pas ça !... vous avez tous les deux la
même souplesse solide,.., les mêmes yeux bleus, la même
moustache effarouchée..., légère et pale comme des cheveux de
bébé...
Elle ajouta en souriant :
— Et je me rends bien compte que tu as augmenté, par
tous les moyens possibles, cette ressemblance qui n'est pas
pour te déplaire, n'est-ce pas?... étant donné que M. de Mo-
rières est ton idéal?... tu portes comme lui tes cheveux...
comme lui aussi tu ébouriffes ta moustache...
Un peu agacé, d'Argonne demanda :
— Enfin, te plaît-il, oui ou non?...
— Il me plaît physiquement beaucoup...
— Ce qui veut dire que moralement il te déplaît?...
— Oh! pas du tout!... j'attends pour le juger...
— Mais ce soir l'impression a été mauvaise?.,.
6o LA REVUE DE r A ni s
— Ce soir. |t' I ai Irouvi' mi |hmi Ii(i[) iim(|ii(Mn(Mil occupe
tlu ('(inl... cl (lu cliic... cl de loul ce qui csl eu gcucral
rncs(|uiu ci racllcc. . .
— C'est uuulanie île (îivray (jui la fail d'avance les hon-
neurs d'André?...
— Jamais Koselle ne m'a parle de M. de Morières... au-
Iremeul (pie pour me dire que c'est le seul de ses cousins
qu'elle aime...
— Le fait est qu'elle est assez peu aimable pour sa famille,
madame de Civray !... elle est beaucoup plus gentille pour
ses amis...
— Dame! c'est naturel!... les amis on les choisit à son
gré... tandis que la famille, on est bien obligé delà subir telle
qu elle est...
— Dans tous les cas, tu me feras plaisir en étant gracieuse
demain pour André...
— Demain?... où ça."\..
— A Auleuil... il Y sera sûrement...
— Oui... il y va avec les Treuil...
— Ah!... — lit Jacques en mordillant sa moustache —
ça ne m'étonne pas... il sera la gloire du chargement!...
Et après un instant, il ajouta avec regret :
Ça sera le coach le plus chic... comme toujours, d'ail-
Evidemment un souci le peignait de n'être pas du coach
des Treuil!... 11 restait pensif, roulant dans sa tête des combi-
naisons pour arriver à ce résultat tant souhïiité.
Et Christiane, un peu agacée de cette puérilité qu'elle ne
comprenait pas, ne put s'empêcher de répondre :
— Eh bien, tant mieux pour lui !..,
Il la regarda, et, avec humeur :
— C'est singulier!... toi qui es si fine... il y a certaines
nuances que tu ne saisiras jamais!...
— Je le crains ! . . .
Sans A'oir l'ironie, il reprit :
— Comment ne comprends-lu pas qu il est agréable d être
considéré comme des gens qui ornent... d'être emmené dans
la voiture la plus regardée et la plus admirée?...
— Je trouve beaucoup plus agréabled être dans une voilure
leurs
LE un s ami: S 01
qui est la mienne... surtout si cette voiture est jolie et bien
attelée, et c est le cas!... je ne tiens pas du tout à être
regardée, moi !...
— Jamais, avec ces idées-là , lu n'arriveras à rienî...
— Mais à quoi donc veux-tu que j'arrive?...
— A être la femme qui « donne le la... » — comme dit
madame de Givray, que tu aimes à citer...
— Eh! je ne désire pas du tout être cette femme-là !... j'ai
des goûts paisibles, une ambition modeste... ou plutôt, pas
d'ambition du tout... je suis absolument heureuse... il ne me
manque qu'une chose...
— Laquelle?...
— Un enfant...
— Ça ne me manque pas, à moi !...
Elle répondit tristement :
— Je le sais bien ! . . .
Il se mit à rire :
— Pu m'en veux toujours de n'avoir pas pris au tragique
l'accident que tu as eu ?.., Franchement, j'avoue ne pas avoir
pleuré sur cet accident... de six semaines!...
— Je ne t'en veux pas ! . . . ça me fait de la peine que tu ne
sentes pas les choses comme moi, voilà tout!...
— On est si heureux sans enfants!... c'est-à -dire sans sou-
cis... et tu serais bien avancée, n'est— ce pas, quand ta jolie
taille — à laquelle tu tiens tant — serait déformée... ta poi-
trine fanée. ..
— Mais je connais des femmes qui ne sont ni fanées ni
déformées, et qui ont des enfants... Ce qu'il y a de sûr, c'est
que, déformée ou pas, je voudrais en avoir...
M. d'Argonne était resté debout au milieu de la grande
pièce. Elle vint poser sur ses épaules ses belles mains nacrées
et, les yeux luisants d'amour, elle lui dit de sa voix chaude,
qui tremblait un peu :
— J'en voudrais tant!... si lu savais?... tant, tant!...
Distraitement, il baisa les yeux qui se trouvaient devant ses
lèvres, et montrant la pendule :
— Regarde un peu?... nous sommes fous!... il est trois
heures... nous devrions dormir depuis longtemps!...
Elle s'attachait à lui. Il la repoussa doucement :
(ia LA UliVUE DE PAUIS
— Je veux (|uc lu sois jdlic cl iVaulic dciiuiin à Aulcuil...
Elli* rrpondil presque avec colère :
— (^e <|ue je m'en mocjue, d'Aulcuil !...
El. le regardant sorllr, elle murmura, se sentant Irisie Ã
pleurer, mais narquoise quand même :
— Allons!... ça ne sera pas encore pour aujourd'hui !...
C. YP
(À nuicre.)
MÉMOIRE
s L U L A
RÉVOLUTION DE 1830
Le baron d'Haussez, dans les Mémoires qui ont été récem-
ment publiés par la Revue de Paris, parle longuement et
aprement des démarches qui furent faites par M. de Semon-
ville, gi-and référendaire de la Cliandjre des pairs, auprès du
roi Charles X, pour le décider k retirer les Ordonnances et Ã
renvoyer le ministère Polignac * . Nous avons la bonne fortune
de pouvoir offrir à nos lecteurs le récit même, écrit par M. de
Semon ville, du rôle quil a joué durant la révolution de
Juillet. Ce document fut rédigé par lui, à la demande de
son ami, le baron Mounier, au lendemain même des évé-
nements, dès le mois d'août i83o. Quelques-uns des détails
qu il contient, en particulier la conversation décisive cjue
M. de Semonville eut à Saint-Cloud, le 28 juillet, avec
Charles X, se retrouvent en abrégé dans la déposition qu'il
lit, au procès des ministres, devant la Cour des pairs, le
vendredi 17 décembre. Mais cette déposition, insérée au Mo-
niteur officiel du 18 décembre i83o, n'a ni le développement
ni Faccent vivant et dramatique du texte que nous publions.
De plus, elle ne touche quà une très petite ])artie des évé-
I. licvuc de Paris, i''"" juillet i8i)'i, i>. i65 et suiv.
G'i LA UEVUE DE l'AHIS
ncinonis îles jduiiu'i's rôvoliilionnaircs cl 1 On ii"\ li'ouvericii
sur los rolalions (nu^ M de Scinoiivillc cul alors avec le tluc
trOrlrans. Ce qui lail l'iinjxirlancc pailiculitrc du témoignage
di' M. (le Scmon\ille. l'esl que eel ancien conseiller au Par-
lement de Paris, devenu successivemenl député aux l'itals
(Icncraux de i88(), ministre plcnipolcnliaire de la Iléj)uhli([ue,
puis du Consulat, sénateur et comte de 1 l^mpire, cnlin grand
réicrendaire à la Cliand)re des pairs de la Restauration, était
considéré par les ultras comme un orléaniste, par les orléa-
nistes comme un carliste. Aussi trouvons-nous en lui un
témoin et un juge imparlial et désabusé.
Le manuscrit original de M. de Semonvillc resta jusqu'en
18^7 enire les mains du baron Mounier; Mounier le confia
à un M. Prévost, qui en fit une copie'. Cette copie fut sou-
mise à M. de Semonville qui la corrigea, la signa et la para-
plia à toutes les pages pour en garantir lautlienticité. Elle fui
alors remise au baron Mounier, et M. de Semonville lui
adressait à ce sujet, le 17 avril i838, la lettre suivante :
Oui, mon ami, c'est à vous, à vous seul qu'apparlienl cet écrit,
pour en disposer après ma mort. Et à qui donc devrait-il être
adressé, si ce n'était à celui aux instances de qui j'ai cédé en fixant
sur le papier des récits épars, si souvent l'objet de nos confidences':'
^ ous avez voulu qu'elles appartinssent un jour au public, non pour
honorer ma mémoire qui ne tiendra point une grande place dans
celle des hommes, mais pour que l'exposition de ce grand drame lût
dégagée des mensonges de tout genre dont l'ont enveloppée les
partis. J'ai dit, selon l'expression judiciaire, la vérité, toute la
Aérité, rien que la vérité. Les deux princi])aux acteurs, Charles X
I. Prévost écrivait le- -j- mai ï8S~ à M. Mounier :
« Mon clier ami, le temps m'a manqué pour vous porter moi-même le manus-
crit du bon M. de Semonville. Dites-lui bien, à la première occasion, car je vous
l'allirme sur l'honneur, que personne, sans exception, n'en a vu un mot.
» L'ouvrage à mon avis n'est pas entièrement terminé. 11 y manque des dates;
le litre même est à faire. Il existe quelques lacunes de peu d'importance, qu'une
phrase remplirait. Quolijues mots ajoutés le rendraient plus clair et plus parfait. Ces
corrections, ces additions, qu'il m'a promis de faire, donneront à cette transcription
l'authenticité qui lui manque.
» Adieu, cher bon. Je serai à Paris le 12 juin ou peut-être plus t('>t. Mille amitiés
très sincères.
» PRÉVOST. »
6 heures du matin. 27 mai 1887.
MÉMOIRE SLU LA RÉVOLUTION D Iv l83o 65
et le duc d'Orléans, sont représentés tels qu'ils me sont apparus. Quel
intérêt aurais-je à les farder, à altérer leurs paroles? Ma place dans
ces tableaux ressemble à celle du chien oblifj;é que les peintres de
la Renaissance introduisent toujours près des personnages histo-
riques. A quoi bon mentir pour prêter à un épagneul les formes et
les dimensions d'un léxrier".' Je n'ai fait que ce qu'aurait lait à ma
place un grand référendaire honoré de la conliancc de la pairie et
ne pouvant la réunir en raison des circonstances. Si M. Pastoret*
m'a laissé le passager honneur de paraître sur le premier plan, la
caiise en est à la réserve timide de son caractère, à son Age plus
avancé que le mien, aux sollicitations d'une femme passionnée pour
la conservation de son mari. Sans elle, je serais sans doute resté
obscurément au Luxembourg, dé|)lorant l'absence de nos collègues,
la votre surtout, et mon impuissance à conjurer des désastres que
tout ami de son pays ne voyait qu'avec horreur^. Ainsi, mon ami.
je remets en vos mains cet écrit, ])our en user à votre guise après
ma mort. En attendant, corrigez, réformez les iautes ou les négli-
gences de style, ou même plus, si cela vous convient. Je ne pourrai
qu'y gagner; je signe tout d'avance et de confiance, heureux de
penser que vous associerez ainsi mon nom à celui dont vous avez
si bien conservé l'honneur, et à l'éclat duquel vous ne pouvez
manquer d'ajouter.
I. Le marquis de Pastoret, chancelier depuis i8sf). présidait en cette qualité la
(Chambre des pairs. Le grand référendaire ne faisait qu'en administrer les fonds.
3. Nous trouvons une note de M. Mouuier écrite en avril 1889 au sujet de ce
passage de la lettre de ^L de Semonville :
« M. de Girardin, auquel je parlais de la conduite de M. de Semonville en
juillet, m'a dit : « Oui, il a très bien fait, mais il n'a pas fait tout ce qu'il
» pouvait et devait faire. Il a perdu la journée du mercredi, l^ourquoi la Chambre
» des pairs ne s'est-elle pas rassemblée, n'a-t-clle pas été, au moins, convoquée?
» Ce reproche est grave, et il a quelque chose, sinon de fondé, du moins de très
spécieux.
» Mais il faut remarquer dans quelle incertitude s'est écoulée la journée du
mercredi ; que les heures se passaieut dans l'attente et dans l'ignorance du véri-
table caractère des événements. D'ailleurs, c'était au Chancelier à convoquer, solli-
citer, indiquer. Dans la soirée, quelques pairs se réunirent che'; j\L Pasquier (rue
d'Vnjcpu, 3o). Pasquier les avait invités. Il y avait l'abbé de Montesquiou, le duc
de Broglie, Portails, etc. Hyde de Neuville, quoi(pic étranger à la Chambre,
assista à la réunion qui se forma à huit heures. On eut beaucoup de peine à arriver.
Portalis venait de Passy. Les autres étaient en général habitants du quartier. Plu-
sieurs pairs appelés ne purent s'y rendre. La conférence fut longue. On arrêta
que l'abbé de Montes([uiou et Portalis se rendraient à Saint-Cloud pour demander
au Roi de révoquer les Ordonnances. Il s'agissait de partir sur-le-champ; mais
l'abbé de Montesquiou trouva qu'il était trop tard, le trajet trop dillicile, et voulut
remettre au lendemain. Portalis l'attendit (le jeudi) Ã Passy; il ne parut iwinl, soit
fpi'il désespérât, soit qu'il reculât devant les dilTicultés, soit qu'instruit de la démarche
de M. de Semonville, il jugeât son intervention superflu». »
1" Septembre iSgi. 5
{'){) LA UEVUE DE PARIS
B Nr [Ht'iiiv. |i;is la |)(MU(> (I(> \ciiii ci' snir; je ivnlic ralif^ui' au
Luvciiihoui},'. )i' lo sciai »lc ma pailiiipalidii apivs (linor à rcnlrcruMi
soienlilinuc do mes (lt'ii\ mm nos ; |)(Mil-(''tii' me IroiiNcric/.-NoMs aussi
épuisé (rcspiil (|uo de corps; jeunes, il nous l'aiil picndic (pielcpie
soin pour nous présenter ilexanl les iciuuics; \i(u\, |>oui(pioi iTen
pas user de même avec ses amis?
>^ Je NOUS embrasse.
» si: \io \ \ I i.i.i: . »
Paris, le 17 axril i838.
M. Mounicr fil au manuscrit deux ou Irois légères correc-
tions. C'est celle copie, revue et aullicnti(|aéeparM. de Semon-
ville, que nous publions. Quant au manuscrit original, il
fut remis à M. Gay, ainsi que nous l'apprend une note de
M. Mou nier annexée à la copie de M. Prévost :
(( Cette copie a été faite par Prévost qui l'a transcrite d'un
manuscrit très informe, très illisible, que j'ai rendu à M. de
Semonville. Ce manuscrit est entre les mains de M. Gay.
Celui-ci ma donné sa parole d'Iionneur de n en faire aucun
usage, et de ne le communiquer à qui que ce soit. »
Nous ignorons ce que ce manuscrit est devenu.
GABRIEL M O > O I) .
MEMOIRE DE M. DE SEMONVILLE
Signes avant-coureurs d'un coup d'État. — Paroles menaçantes de Charles \. —
Le serment du sacre. — Impopularité du ministère Polignac. — La cérémonie
commémoratlve du 21 janvier '.
Depuis la brusque dissolution du ministère Martignac,
ratmosphère morale de la France était en feu. On ne peut
I. La division en chapitres et les sonuuaires de chapitres n'appartiennent pas
au manuscrit original et sont du fait de l'éditeur, aussi bien que les notes.
MÉMOIHE SUU LA KbivOLUTION DE l83o 67
comparer l'impression exercée sur les esprits par la compo-
sition du nouveau ministère, (ju'à celle ([ue reçoivent tous
les êlres animés des courants électiiques et de la pesanteur
de l'air, Ã l'approche d'un violent orage.
Le hasard m'avait mis en mesure d'en juger mieux que
personne, sur une ligne de quatre-vingts lieues, et dans les
pays les moins révolutionnaires de France.
Paris était dans une sécurité absolue, et s'entretenait encore
de l'enthousiasme manifesté à la présence du Roi par les
populations alsaciennes, représentées, les années précédentes,
comme ennemies du gouvernement.
Martignac. auteur de ce voyage, jouissait de son triomphe
en toute sécurité, ainsi que ses collègues. Quelques indiscré-
tions échappées du Château m'empêchaient de la j)artagcr ; je
résolus de m'en éclairer (sic) avec le Roi, et, dans un de ces
entretiens que mes entrées du cabinet me permettaient de
provoquer de temps en temps, une heure environ avant l'ordre,
j'amenai, je ne sais comment, une brusque allocution sur un
coup d'Etat dont quelques personnes avaient parlé ; je me
proposais, par la spontanéité d'une question un peu indiscrè-
tement jetée, ne point donner au Roi le temps de jjréparcr sa
réponse, et de connaître son opinion même par son silence.
— Est-ce que vous êtes encore, me dit-il, aux enquêtes du
Parlement, toujours en défiance de la Cour? Oui, sans doute,
bien des gens m'ont conseillé de monter à cheval; mais, mon
ami, j'ai trois ans de plus que vous^
Et, me conduisant à la fenêtre :
— Voyez-vous le pont tournant? eh bien! mon [cheval et
moi, nous serons fourbus avant d'y arriver.
Puis, après une demi-seconde de silence:
— Je suis dans la Charte : à tort ou à raison, j'y resterai.
Ces derniers mots, séparés des premiers, me donnèrent Ã
penser. Je me rappelai mes discussions avec M. de Villèle
sur le serment du Sacre ; il s'obstina longtemps à un serment
particulier dont, chaque fois qu'il le lisait, il avait modifié la
rédaction. La dernière me tut communiquée la surveille du
I. Pas tout à fait deux ans, Charles X avait eu juillet 18^9 un (leii moins de
soixante-douze ans, et Senionville un peu plus de soixante-dix.
< i 8 L A H K V i; E n K 1' A U 1 s
(U'paii p(uir Uciins : a Nous serez coulent, voil?i le serment
pur cl simple. •» Je lus. cl. au premier eou|) d d'il, je recon-
nais cpu' la ('.h;uii>. en ce (pielle détermine les formes du
i::ouvernemenl du Uoi, est pnve, mais (pi'i^n a omis lout ce
qui concerne le droit public des Français. M. de Villclc
m'observait avec anxiété.
— Monsieur, lui dis-je eu lui remettant le pelil papier,
avec un pareil serment le Uoi sera loil mal reçu à son
retour à Paris; et, lorsque les journalistes, (jui ont plus d'es-
prit que moi. auront retourné et paraphrasé la pensée du
serment, le Uoi ne sera pas plus longtemps sur le trône qu'un
ministre dans sa place.
M. de \ illèle était debout, devant son bureau, dont le
tiroir était ouvert; au lieu d'y replacer le serment, il le déchira
avec violence, ferma le bureau, et sortit du cabinet par ses
appartements intérieurs, en me disant avec brusquerie :
— Vous aurez un serment par et simple.
Lorsque le Roi le prononça, ma lunette était braquée
d avance sur la loge du corps diplomatique : la stupéiaclion
lut générale parmi ses membres, elle se manifesta sur toutes
les physionomies. Le nonce porta sa main à son iront, sur
lequel elle resta un moment; il avait dit la veille à la mar-
quise de Frondeville, notre amie commune : « Si le Roi
prononçait le serment pur et simple à la Charte, nous tom-
berions dans un abîme de maux. » Ces souvenirs se repré-
sentèrent à mon esprit aux dernières paroles du Roi : a Je ne
sortirai pas de la Charte » ; paroles du second bond, et qui, par
conséquent, devaient avoir une signification cachée. Le Roi
avait cru me convaincre; il avait ajouté à mes doutes.
Trois ou quatre jours après, je sus, à n'en pouvoir douter,
que le dimanche suivant MM. de Polignac, Labourdonnaye
et l'amiral de Rigny entreraient au Conseil; Rigny était Ã
Paris et les ministres, inquiets des prévenances dont il était
l'objet au Château, pressaient son départ pour Toulon. Je lui
demandai avec instance de l'exécuter sans aucun retard, et ne
pus l'obtenir qu'à l'aide d'une indiscrétion autorisée jDar notre
intimité. Quand il sut qu'il était exposé à être appelé dans
les vingt-quatre heures au ministère avec M. de Polignac et
M. de Labourdonnaye, il monta le soir en voiture sans suivre
MÉMOIRE SUR LA REVOLUTION DE l83o 69
la roule direclc, alin (juc le télégraphe ne le renconlrant point
à Toulon, il eût le temps de juger, avant de répondre aux
ordres du lloi, l'elfet produit par la nomination des ministres;
oet ellct fut terrible'.
J'ai dit plus haut que j'avais été à portée d'apprécier sa
gravité mieux que personne. Je partais pour aller passer une
semaine chez moi à Coutances , le môme jour que Rigny
prenait la route du Midi. M. le Dauphin était annoncé et
attendu à Cherbourg. Quand jcntrai à Manies, déjà la route
était embarrassée par les préparatifs disposés pour le passage
du Prince. Partout des arcs de triomphe, des obélisques, des
inscriptions ; les jeunes gens travaillant avec ardeur, les femmes
regardant avec joie, et la foule des enfants avec ivresse.
Évrcux, Baveux, Caen , Saint-Lô , déployaient le même
zèle : mon cœur se serrait à ces démonstrations, aux réponses
que je recevais en échange de nombreuses questions.
(( Demain! » me disais-je. — Ce demain ne se fit pas
attendre. Je quittai Coutances peu après avoir reçu la funeste
nouvelle. Tous les préparatifs de fête avaient disparu; ceux
dont une partie subsistait encore étaient abattus avec une sorte
de rage. Celait à mon tour à répondre aux interpellations
que des groupes irrités m'adressaient aux relais. — <( Les
Pairs (car alors on les comptait pour quelque chose), les
députés souffriraient-ils de pareils ministres? »
Voilà ce que je vis, et ces démonstrations ne cessèrent qu'Ã
Saint-Germain; là , ikjus étions sous les yeux de la Cour.
Mais à quoi bon ces détails , puisque je ne veux pas obéir
à cette sotte manie de faire des Mémoires, après madame
d'Abrantès, Savary, les exeniptsdc police, et pis encore ! A quoi
bonP A prouver que je ne pouvais me tromper sur les effets fou-
droyant des Ordonnances de juillet et à vous donner, mon ami,
la première clef de démarches qui dépassaient de beaucoup
ma position politique, et dont je me serais abstenu, si je n'y
avais été poussé par la conviction d'un grand devoir.
Il n'entrera point dans ma pensée de tracer l'histoire du
ministère, dont les fautes ont brisé en (juelques heures le
I. M. il'lhuisscz, qui accopUi lo poste rcrusû [)ar lligiiy, alliriiic que celui-ci,
conduit par Poliguac à Saiut-Cloud, y déclina lorinclienicnt l'oflrc faite par
Cliadcs X(Reuue de Paris du i'-''" avril).
•JO LA HEVUE DE PARIS
sceplro de Charles \. Assez d reiivains excrccronl leur plume
sur un sujel aussi éininemmenl (lianiali(|ue. Je me boruerai
à un seul l'ail , qui fut pour moi le coup de tocsin de la chute
inévitable du Roi.
Le 2 1 janvier qui suivit son couronnement, la famille
royale, la Cour, les corps de l'Etat, étaient à Saint— Denis, Ã
entendre la lecture du testament de Louis XVI, belle et grande
pensée de Louis \\ III. le jour de la translation des cendres
des royales victimes! Absurdité politique inhabile et devenue
insipide par ses répétitions. L'usage voulait que le Uoi, entouré
de ses ministres, assistât à la même cérémonie dans la chapelle
du château. Certes, dans cette circonstance habituelle, pour
Charles \, il n'y avait rien de nature à agir sur sa sensibilité.
Cependant, pour la première fois, la lecture de ces paroles de
mort, si souvent entendues avec indiderence, pèse sur sa tête
royale. Charles X s'éloigne de la tribune à pas précipités : il
entre dans son cabinet, y pousse le chancelier Dambray, près
de lui, à l'angle de la porte, la rejette avec son pied, et, là ,
tombe dans un fauteuil devant son bureau. — Des larmes
abondantes coulent: le Roi a sa tète dans ses mains. — Le
chancelier éperdu cherche, balbutie quelques paroles de
consolation.
— Eli ! mon ami ! vous ne voyez pas qu'avec la constitu-
tion qui nous régit, ma fin sera celle de mon frère, et je ne
ferai pas aussi bien.
Sept ans avant cette époque, les instances de Monsieur ayaint
déterminé son frère à dissoudre le ministère Richelieu, ce
prince était sorti du cabinet du Roi après sa funeste victoire
pour chercher MM. de Villèle et de Corbière qui l'attendaient
dans son appartement, et les présenter lui-même au Roi en
qualité de ministres. Cette nouvelle fut apportée par M. le duc
de Richelieu à la Chambre des pairs assemblée ; elle circula
de bouche en bouche, et des groupes formés autour de moi
dans la salle du Trône m'interrogeaient sur cet événement.
J eus l'imprudence de répondre par un mot trop répété : « Que
voulez-vous? Monsieur escompte son règne. » Le fait du
21 janvier, dont je viens de parler, ne me confirma que trop
dans cette pensée d'avenir. Il me démontra que le Roi regar-
dait le maintien de la Charte comme incompatible avec sa
MÉMOIRE SLH I> A RÉVOLUTION OK l83o 71
propre conservalioli cl que, par conscquciil, il essayerait, lot
ou lard, de la briser.
Revenons au grand événement dont les souvenirs me sont
bien présents — je vous ai promis de les retracer dans leur
vérité native.
II
I^a (^lianibre des pairs ti)iivoqiii'« smile. — Conversation de M. de Scnionville avec
le duc d'Orléans, j'i Meiiilh, le 21 juillet. — 11 prévoit la Révolution.
Nous sommes au mercredi ' qui précède les Ordonnances ;
j'étais prié à dîner à Ncuilly chez M. le duc d'Orléans. Le
matin, neuf heures sonnaient à l'horloge du Luxembourg,
quand un messager du ministère de la Justice me remet un
énorme paquet , contenant les lettres closes adressées aux
pairs pour la convocation des Chambres. En l'ouvrant, ma
joie est extrême ; elle est partagée par mes dignes collabo-
rateurs du Luxembourg, réunis ordinairement à cette heure
près de moi; nos félicitations sont réciproques. Je donne les
ordres pour faire sortir immédiatement les lettres, et, dans ma
confiance de jeune homme, je raconte tous les soupçons,
toutes les craintes qui ont traversé mon esprit depuis plusieurs
mois, sur un coup d Etat qui semblait inévitable. — Je
m'accusais l)onnement de ma défiance, et mes auditeurs la
jugeaient tellement excusée par les laits écoutés par eux avec
avidité, que je la fis naître subitement dans leur pensée.
— Courez à la questure de la Chambre des députés ; sachez
de ma part si leurs leltres sont expédiées ; leur éloignement de
la capitale et leur nombre exigent quelles soient expédiées
avant les nôtres.
Le messager revint : nul envoi à la questure. Les visages
s'assombrissent. — Envoi immédiat d'un employé prudent et
habile au ministère de la Justice pour savoir dans les bureaux
si les lettres closes y ont été préparées.
Aucun ordre n'avait été encore donné. Ainsi la lettre ofii-
1.31 juillet.
-9 LA UEVl F DR l'.VUlS
ciollc ailrcssée an maïul ivfrrcndaiic ol Icnvoi des Icllrcs des
pairs nélaionl (|n'iine indigne superclierie ! jNos cœurs se
serrent:... à (|uatro lieures je pars pour \euilly, livré aux
plus Irislcs coujoilures.
Une société nombreuse était réunie dans le salon. La
première question qui m'est adressée par le Prince est celle
de la convocation des Chambres dont le l)ruil s'était déjÃ
répandu. J'en confirme la và ©rité. M. le duc d'Orléans annonce
son départ pour Eu le lendemain de l'ouverture, non sans
me lancer quclcjucs reproches épigrammaliqucs sur son
exclusion constitutionnelle de la Chambre des pairs, Ã moins
d'une lettre du lU»i. La conversation devient générale, et
elle est animée par le plaisir que se promettent et les prin-
cesses et les enfants de recouvrer aussi prochainement leur
Indépendance.
Après le dhier. promenade générale dans les jardins ; la
soirée était superbe; le jour commençait à s'éteindre. J'étais
assis, loin de la masse, avec M. le duc d'Orléans et Pozzo ',
l'un de nos convives. En nous rapprochant du château, celui-
ci s'écarte pour passer dans un bosquet. Je vais rentrer seul
avec le Prince...
— Monseigneur me permet-il de lui demander s'il a des
chevaux?
— Sans doute, n'avez-vous point de voiture? je vais vous
en faire atteler une.
— Monseigneur, je parle de chevaux de selle, auxquels il
faut donner l'avoine aujourd'hui.
— Pour aller où?
— A Saint-Gloud, à Paris ou à Londres; d'ici à cinq jours,
vous n'aurez point un quatrième parti à prendre.
— Que dites-vous, grand Dieu! (avec une expression im-
possible à rendre) un coup d'Etat va donc éclater! La
Chambre n'est point convoquée, ainsi que vous nous l'avez
dit ; nous sommes donc sur des abîmes !
Entraîné brusquement par le Prince dans une partie du
parc plus éloignée du château, je lui apprends tout ce qui est
venu à ma connaissance; lui démontre qu'au calme apparent
I. Pozzo di Rori^o. .-iniliassadetir de Russie à Paris.
MÉMOIRE ;^LK L\ RK V O I. L T I U N D E I (S 3 O 7 3
dont nous jouissons succtHleia, le dimanche après le Conseil,
un coup d'État qui ne peut plus être reculé, qu une confla-
gration générale en sera l'immédiate conséquence : que l'im-
péritic n'a rien prévu ; qu'une si téméraire entreprise, conçue
sans prudence, ne sera appuyée par aucuji courage; qu'après
quel([ucs actes de violence, peul-ctre impuissants ou cruels,
on cédera honteusement dc\ant une irritation générale; que
dans le désordre créé par les mouvements déréglés des masses
et les incertitudes royales, lui seul peut relever le drapeau
des lois et de l'obéissance, se placer entre Sainl-Cloud et
Paris, saisir des deux mains l'autorité de la pacillcation pour
sauver le Irone et les institutions; qu'autrement la fuite en
Angleterre était certaine à la suite des princes , que leurs
habitudes, leurs irrésolutions, leur faiblesse ne manqueront
pas d'y conduire après quelques jours de résistance.
J'étais éloquent d'émotion. Celle du Prince était extrême,
et toute d'effroi, sur le rôle auquel semblait l'appeler l'empire
des circonstances. Son trouble, ses hésitations démontraient
qu aucune n'avait été prévue par lui. Fuir à Eu fut sa pre-
mière pensée ; puis chez sa sœur en Auvergne : . . . fuir tou-
jours, pour s'enfermer dans l'obscurité, dans l'isolement des
hommes et des choses; — d'émigration, jamais ! mais une
soumission complète aux événements.
Ma tâche était trop facile pour lui prouver qu il ne lui ser-
virait de rien de vouloir y rester étranger; l'exemple de sa
digne mère \ de sa tante -, ia pusillanimité de M. le prince
de Conti ^, la résignation de M. le duc de Penthièvre *, ne les
avaient point préservés; — et lui! Chef encore jeune d'une
race auguste, lui avec une fortune immense, et une popula-
rité qui se cliangerait en haine, s'il la dédaignait ou la repous-
1. La ducliossu dOrlcaiis, mère de Louis-IMiilippe, avait été emprisonnée de
1-98 à 1797, dépouillée de ses biens et proscrite.
2. Lonise d'Orléans, mariée en 1770 à Louis de Coudé, duc de Bourljon; vécut
séparée de lui d('|)uis 1780, et suivit ia destinée de sa helle-sd'ur, la duchesse d'Or-
léans.
3. Louis de (lonll n'avait point émigré ; il lut néanmoins c\ilé après le 18 fruc-
tidor.
4. On dit que le duc de Penthièvre, frère de la duchesse d'Orléans, mère de
Louis-Philippe, mourut de douleur après la journée de septembre oi!i sa belle-fiUc,
la princesse de Lamballe, a\n'i[ ('té assassinée.
-!\ LA REVUE DE PARIS
sali une s(Milr lois! l*r('i(M\(lro ii I obsciirllr rliiil un espoir
«•liiiiuMUjuo ; il ("tait domliu; par les ('véiiomciils, (.ondanuié Ã
les c<)ini)allro. à h^s dirl^'oi- ou à les fuir!
Lout; ri Irrs Ion*,' ouIrcMlcn dans rohscurltc sans mil
ri'sullat. — En ronirani clans le salon, la Princesse était seule
avec ses dames, I MKjuirludc j)einte sur la li^Mirc. Elle m'a
<lil. depuis. (|u elle avall passé la nuit dans les larmes, à la
première confidence de son mari.
— A mercredi, me dit le Prince en me quittant, la visite
de digestion;... vous avez rendu la mienne bien dillicile.
Le mercredi 28 juillet, tout était en l'eu dans Paris; on sait
la conduite (|u il tint dans ces journées. Je suis loin de l'ap-
prouver, mais j'ai cru que ce récit était 1 exposition nécessaire
de la chute de Charles X, et du drame terrible dans lequel
M. le duc dOrléans a joué un si grand rôle.
111
T,o tlimaiichc a."! juillet, à Saint-Cloud. — Fiineslcs pressentiments. — Les
Ordonnances. — Promicrs mouvements flans Paris le :>.~. — Pusillanimité et
inertie de M. de l*astoret. — Confiance ni\sli(|iie du Roi. — Anecdote sur
d'Êprémesnil et Duport.
Nous voici à Saint-Cloud au fatal dimanche 95 juillet, dans
le cabinet du Roi, 011 toutes les physionomies, empreintes de
tristesse, attendaient sa présence. Il sort de ses appartements
intérieurs pour se rendre à la messe; son maintien est froid,
sa figure composée. Deux ou trois paroles signalent son pas-
sage au milieu de nous; le haut service le suit. Nous res-
tons. « Nous », signifie les ministres, le chancelier Pastoret,
et cinq ou six hommes considérables qui jouissaient des petites
entrées sans être attachés à sa personne. — Demi-heure
d intimité pendant laquelle, soustraits aux regards indiscrets
de la Cour, les hommes du gouvernement, réunis, avaient
d'ordinaire l'habitude d'échanger mille paroles de confiance
ou de politique sur la situation du jour. Cette fois, pas un
mot auquel on puisse appliquer une signification; au lieu de
MÉMOiniî Sun LA RKVOLLTKJN D i: I 8 3 O "5
se rapprocher, ou s évite. Les deux sièges vides placés à ma
droite et à ma gauche, avec l'iulcntion d'y recevoir les inter-
pellations de quelques ministres, restent inoccupés. — Le
Roi rentre. Je reprends ma place auprès du duc de Castries
qui me dit à voix basse :
— Ceci est clair, nous sommes sur un volcan.
A peine ces mots étaient-ils prononcés, que le Roi, avec un
degré manifeste de préoccupation, cherche à provoquer quel-
ques réponses de notre part à des interpellations vagues; ses
regards inquiets se promenaient sur les personnes rangées
autour du Cabinet: un léger bruit se fait entendre à la porte;
elle s'ouvre, contre l'étitpielte, pour le garde des sceaux*. II se
confond en excuses, presque en prosternations : (( C'est bien,
très bien, je vous attendais; mais vous avez dû avoir affaire. »
Un énorme portefeuille contenait le funeste travail ^.
Le Roi marche rapidement vers son fauteuil, fait la révé-
rence d'adieu, avec un visage épanoui depuis une seconde.
Nous sortons, atterrés de la scène qui va se passer. Personne
n'était dans le secret des Ordonnances, mais tous redoutaient
une catastrophe et s'en entretenaient dans les salles que nous
devions traverser pour nous rendre à l'escalier.
— Non, me dit VitroUes sur la dernière marche, la France
n'est point encore perdue : croyez-moi, je le sais mieux que
vous. Si un seul des ministres refuse sa signature, tout cet
échafaudage de destruction est renversé. Le Roi s'arrêtera;
nous aurons le ministère Mortemart ou Casimir Perier;
attendons à demain.
Le lendemain , les Ordonnances î . . .
Ces Ordonnances que Champagny, gérant le ministère de
la guerre, n'a apprises qu'à la même heure que moi, le lundi,
en arrivant de la campagne!
Ces Ordonnances au sujet desquelles Polignac disait Ã
Pozzo, le mardi matin : « J'avais plus de crainte que je n'en
ai maintenant; la baisse d'hier a été médiocre! »
Le lundi, étonnement universel, stupéfaction, légers désordres
I. M. de (^lianlelciiuzc.
3. M. crHaiisscz raconte en détail la délibération du Conseil du 24 juillet, où
les Ordonnances furent signées. Il ne dit rien de la journée du 25 juillet. Voir
Revue de Paris du le"" juin.
76 L V Ki: \ i !•; ni'! i' \ 111 s
(lo la jouiie |ti>|uil;ili(iii ;ui\ alxdcis du Pulais-U()>al. Le lende-
main, inilallon oi'oissaiile . de n()nil)reuv ;ileliers Icrinés |)ar la
|)(>lili(jiie insiii rocli(tmielle des chefs de maisons; agilalion dans
loule la ville ; mouvements ; signes manifeslcs de violence.
Quoi, hélas! à Sainl-Cloud? La messe le malin, — la
chasse dans la journée, — le xnIusI le soir.
Le lend(Mnain, révolte dans les quartiers |)()j)uleux, Uévolle
sans but encore déterminé, sans intelligences sovimises à une
direction. La Fayette était à la Grange, et n'est arrivé à Paris
que dans la nuit du mercredi 28 au jeudi •).{) '. Le général
(iérard se retiisail à donner des ordres -; des généraux môme
de l'opposition, notamment Exelmans ', allaient soiFrir dans la
matinée à Polignac. — Il refusa leur épée. N'avait-il pas celle de
Marmont* qu il croyait suflisamment armé par l'état de siège?
Au même moment, la démarche des députés auprès du
Conseil des ministres \ arme à deux tranchants, dont l'impé-
rilie des ministres ne pouvait se défendre.
A la première nouvelle de celte circonstance, je ne pouvais
plus rester dans l'inertie que je m'étais imposée. Mon rôle
d observateur, depuis mon retour à Saint-Gloud, était fmi,
celui du Grand Référendaire commençait, et, tandis que les
députés, d'une opinion en général hostile, se préparaient Ã
élever la voix, hors de la présence des Chambres, il apparte-
nait à la Pairie de prendre une position plus nette, plus haute,
plus loyale, en s'adressant à l'autorité, afin d'obtenir quelle
fit retour sur elle-même.
Le Chancelier était notre organe naturel ; tout, jusqu'à la
légalité, autorisait ses communications directes avec le Roi. Le
voir, 1 entretenir, l'éclairer sur les événements, le presser, le
déterminer à porter à Saint-Cloud la vérité, notre douleur,
1. Erreur, M. de La Fayette est arrivé le mardi soir, mais sans plan déterminé.
^ oir ses Mémoires (note de M. Mounier).
2. Le général Gérard, mis en disponibilité par la Restauration, était alors dé-
puté de l'opposition.
3. Exelmans avait été exilé après i8i5, mais il avait été réintégn'' dans létat-
major en 1819.
4. Gouverneur de Paris.
5. C'est la démarche de MM. Casimir Perier, Gérard, Mauguiii, Laffittc et
de Schonen dont parle ^T. d'Haussez, Revue de Paris, i^^ juillof. p. 16.').
MÉMOIRE SLR LA REVOLUTION DE l83o 77
nos conseils, nos supplications, fut l'emploi de ma matinée Ã
diverses reprises.
M. de Pastoret considérait le tumulte retentissant autour
de lui, comme un orage passager. Il croyait de sa dignité
de rester immobile. Retirer la sentinelle placée à la porte de
son liolel, de peur qu'elle ne fût enlevée par des bandes, en
lermer soigneusement les deux lourds battants avec défense
de répondre au marteau, lui parut le comble de la ])rudence.
S'il eût osé, il eût placé un écriteau de « maison à louer »,
pour dérouter les passants.
Voilà donc enfin le Chancelier parti, enveloppé de tous les
genres de précautions; il gagne la barrière de Vaugirard, Ã
pied, avec son habit et son chapeau de savant; sa voiture vide
le précède, au pas, à quelque distance. Sa simarre, ses déco-
rations, sont cachées sous les coussins, il ne devait les revêtir
que dans la campagne, hors des regards du peuple. Vaines
précautions consenties par moi, pour vaincre ses timidités.
Celle de madame de Pastoret fut la plus puissante de toutes :
elle le retint à Meudon.
Impossible de décrire les angoisses de cette journée, lente-
ment dévorée par une activité inquiète!
Des émissaires, choisis parmi les braves vétérans de notre
garde, parcouraient dans tous les sens la ville insurgée, pour
observer ce qui se passait dans les différents quartiers, et
pour établir quelques rapports entre mes collègues et moi; le
plus grand nombre était à la campagne ; la prudence de
quelques-uns se refusa à des communications. J'eus sans
doute le tort, au milieu du trouble, de ne point m'adresser Ã
ceux qui pouvaient les désirer. Les heures se traînèrent, soli-
taires, dans cet immense jardin, dont les grilles étaient fer-
mées pour éloigner les rassemblements. Evidemment, ce
n'était pas une révolte ; appelée au son du tocsin, celait une
terrible révolution, répondant à des feux militaires, et bravant
une artillerie impuissante à la refouler.
Onze heures du soir sonnent. Le Chancelier rentre avec des
mesures de prudence, égales à celles employées à sa sortie.
Quelques minutes s'écoulent, sans qu'il me fasse prévenir; j'y
cours... Il se disposait à se mettre au lit, écrasé moins peut-
être par la fatigue que par l'embarras de me rendre compte
â– jS LA UEVUE Dli PARIS
de 1 emploi (le celle longue jouriu'e. — Une .slalion chez madame
de Paslorol. à Klein y-sous-Meudon. a>ail précédé sa visilc
à Sainl— Cloud. 11 me lallul subir ce récit, avanl celui d'une
démarche d'où pouvaient dé|)endrc les deslins de la France. —
(Juo dirai-je de ses tergiversations!*... Laissons dans l'oubli
ces taches qui déparent Irop souvent le portrait des hommes
de mérite. Il sullit de savoir que je quittai le Chancelier après
un long entrelien, certain qu'il n'avait rien fait, rien dit
d utile à Sainl-Cloud. incertain même s'il s'y était présenté...
Ma nuit fut affreuse; je la passai dans le jardin : qui peut
dormir au bruit du canon de la guerre civile:'
On dormait cependant. Ofi? — A Sainl-(Uoud! — Qui!' —
Ce malheureux prince!
Oui, l'on saura ce lait incroyable; on le saura par moi;
vous le direz, n est-ce pas, mou ami!' Et, si la postérité flétrit
justement les derniers jours de ce triste règne, peut-être les
physiologistes reconnaîtront— ils dans cette révélation qu'une
sorte d hallucinalion a été la véritable cause de tant de honles.
Ecoutez cet épisode : ceci n'est ])lus de moi, mais du duc
de Duras, dont vous connaissez la véracité, homme de nais-
sance et d'orgueil qui en réunit les défauts comme les qualités
à un degré éminent. Adolescent, déjà premier gentilhomme
de la chambre, en survivance de son père, il avait vu la pre-
mière révolution rouler ses flots dans les cours de Versailles.
Instruit par ses souvenirs, il quitte Saint-Cloud le mardi,
vient à Pai'is ; un simple coup d'œil lui suffit pour reconnaître
la gravité et la similitude des mouvemens :
— Ce n'est rien, lui dit Peyronnet qu'il recherche et ren-
contre: le Constitutionnel et les Débais ont tailleur soumission.
Nous serons les maîtres ce soir.
Agité par d'autres pressentiments, le duc se hâte de retour-
ner à Saint-Cloud. Il veut éclairer le Roi, le presse de prendre
des mesures, d'expédier des ordres à La Rochejacquelein et Ã
Donnadieu ' , aux troupes échelonnées dans le rayon de la capi-
tale. Impossible d'élever le moindre trouble dans l'esprit du Koi :
« Vous êtes un fou, mon cher duc. Je vous répète pour la
I. M. de La Rochejacquelein, pair de France, fils du célèbre \cndéen, et le gé-
néral député Donnadieu, étaient dévoués à la personne et aux idées de Charles X.
MÉMO lui; suit LA ui': \ oLL TKj \ in: i83o yC)
centième fois qu'il n'y u rien à craindre, ni à faire; fende paille
qui en laissera la fumée. » Les avis se succèdent toujours, reçus^
avec la même incrédulité, les heures s'écoulent.
Enfin, à six heures du matin, des coups de canon réveillent
le duc. Malgré les riguevirs de l'étiquette, et les réponses
impatientes qui avaient accueilli son zèle dans le courant de
la journée, il descend chez le Roi et fait ouvrir les volets.
— Le Roi a-t-il entendu le canon!*
— Oui,- répond Charles X. à peine réveillé, et j'ai su,
depuis, que ce n était rien. Tenez— vous donc tranquille.
(( J'ai su depuis ! » Or, personne, avant le duc, n'avait [)u pé-
nétrer dans l'appartement. Le Roi croyait donc avoir des intelli-
gences célestes ; il pensait donc être éclairé et dirigé par elles?
Quoi d'extraordinaire à cette supposition;' Nul n'a refusé Ã
d Eprémesnil * et à Duport -, mes amis et mes camarades, des
places remarquables parmi les hommes éclairés. Le premier,
en ma présence, a interronq^u une conversation par une pro-
fonde génuflexion. Le plafond de son cabinet s'était ouvert...
La \ierge, assise sur un nuage, daignait lui apparaître et
l'entretenir des affaires du Parlement. Il sindlgnait de mon
incrédulité, et me plaignait de mon aveuglement !
Le second, après une longue promenade dans les environs
de Troyes, était resté indécis sur cette question : cet appel des
Etats Généraux est-il ou n'est-il pas une révolution ;' Nous
ne tombons point d'accord sur les conséquences.
— J'interrogerai Mesmer.
— C'est un homme supérieur sans doute, mais qu'y
entend-il.'^
— Plus que tu ne penses.
— Où est-il?
— En Suisse*.
I. Duval (l'Éprémcsnil, conseiller au l'arleiueut de l'aris eu 177Ô. un des clicfs
del'opposilion parlementaire, député aux Etats Généraux, guillotiné le ii a\ril 171)'!.
3. Adrien Duport, conseiller au Parlement de Paris, où il fit avec le précédent
une ardente opposition, fut un des jurisconsultes émiuents de la Constituante. Il
émigra après le lo a(»ùt 1792.
3. Mesmer, le fondateur <lu magnétisme animal, avait dû ijuiller l'aris, où il
était venu en 1778 après la condamnation de sa doctrine par Bailly et par la com-
mission nommée par le gouvernement pour l'examiner. Il s'était retiré non en
Suisse, je crois, mais en Allemagne, aux bords du lac de (lonslauce.
8o 1- V iu;\ L li ni; l'.viiis
— Nous avons le Icinps trallenilrc la réponse!
— Pas lanl...
Je me niellais dans mon lit; Duport, placé devant la fcneirc
ouverte par un temps magnifique, avait laissé successivement
tomber quohpies rares paroles... Après un moment de silence:
— Que fais-tu donc là ?
Point de réponse; nouvelle interpellation, même résultat.
J'avance la tête hors du rideau, pour le voir, il est immobile,
les mains étendues en avant de la rcnélrc...
— Que t'arrive-t-il donc, es-tu fouP
— Non, c'est toi qui l'es, de m'empcclier d'entendre la
réponse de Mesmer.
Jamais, depuis, nous ne nous sommes parié de celte cir-
constance. Pensez— vous qu'il lut inutile de la rappeler, ainsi
que riiallucinalion de d'Eprémcsnil, à propos du : « J'ai su
depuis que ce n'était rien », de Charles X?
Mon ami, sans cette excursion dans l'histoire des intelli-
gences d'hommes distingués, peut-être n'auriez vous ni cru
ni compris la conduite de Charles X, et ses rapports avec
moi, durant cette journée néfaste dans laquelle nous allons
entrer.
IV
29 juillet. — Scmouville avec fl'Argout aux Tuileries. — Ils demandent aux
ministres leur démission et le retrait des Ordonnances. Sur leur résistance,
Semonville propose à Marmont de les arrêter. — Marniont refuse. — Semonville
et d'Argout à Saint-Cloud. — Entrevue dramatique avec (Charles X. — Le
roi cède. — Conseil des ministres tumultueux. — Retrait des Ordonnances.
— Ministère Mortemart.
Vous avez vu qu'elle commença pour moi avant l'aurore'.
A peine l'horizon était-il éclairé, d'Argout^ aux longues jambes,
mon voisin, pénètre dans le Luxembourg dont il était le
commensal le plus assidu, m'aborde dans le jardin et me
demande d'en faire ouvrir les grilles, pour que sa femme et
1. 39 juillet, à cinq heures du matin, d'après les Souvenirs de d'Argout.
2. Ancien préfet des Basses -Pyrénées et du Gard, fait conseiller d'État et pair
de France sous le ministère du duc Decazes qui était son ami, M. d'Argout ap-
partenait à l'opposition libérale de la Chambre des pairs.
MÉMOIRE SUR LA REVOLUTION DE l83o 8l
ses enlanls pussent se retirer à Montrouge, où il leur a assuré
un asile. Quelques minutes apriis les avoir déposes sur le
boulevard extérieur, il me retrouve dans les cours, donnant
des ordres pour veiller sur l'établissement en mon absence.
— Oi^i donc allez-vous?
— Je n'en sais rien; d'abord, sans doute, auprès des
ministres ; on vient de m'apprendre qu'ils avaient passé la
nuit à l'état-major de Marmont, qu'ils doivent y être encore.
J'y cours; de là , à Saint-Gloud ; . . . de là , au bout du
monde, si cela est nécessaire,... mais je ne puis rester plus
longtemps spectateur immobile de cette horrible tragédie. Le
Chancelier a trompé mon attente hier soir. Je ferai mieux que
lui; au moins ferai-je autre chose, et le sang cessera de couler' !
D'Argout — je me plais à lui rendre justice — loin de me
détourner de ma résolution, veut s'y associer en quelque
sorte, en partageant les chances que je vais courir sans en
connaître la portée. Il comprend facilement pourquoi je ne
peux être accompagné dans cette entreprise hasardeuse par
une personne choisie, soit dans mon administration, soit dans
la domesticité du palais. Mais il ne peut consentir qu'à mon
âge, je brave seul les obstacles de tout genre que je vais ren-
contrer. — Il insiste. Sa proposition était trop noble pour
être refusée. Nous sortons, sans savoir la route que nous
devions suivre. Partout des barricades, des coups de fusil, des
morts, des blessés.
Après deux heures de difficultés, nous parvenions à être
introduits, par les souterrains des Tuileries, dans l'apparte-
ment du gouverneur Glandevès, qui communiquait avec celui
du maréchal Marmont. Là , le spectacle qui a frappé mes
yeux est impossible à décrire. Assurément, le quartier général
de Yilleroi, à la surprise de Crémone, ne présentait point plus
de scènes de désordre. Toutes les portes ouvertes. Aucun
lieu où l'on pût délibérer, écouter un rapport, donner un
ordre sans qu'il fût entendu, interprété, discuté par des offi-
ciers de tous grades et de toutes armes, conversant tumultueu-
sement autour du maréchal. A mon approche, il se dégage
I . D'Argout, dans ses Souvenirs inédits, prétend avoir eu beaucoup de peine Ã
décider Semonville, chez rpù il dîna le 28, à se rendre au quartier général et
à Saint-dloiid.
i^f Septembre 1894. 6
S-2 LA HEVUE DE P A lU S
de celle foule : nous sonuncs pour lui des sauveurs. 11 ignore
ce que nous demandons, ce que nous a|)|)orlons; mais noire
présence est un cliangemenl (|uelcon(jue tlans une position
insuppiuiable.
— Où sont les ministres? fui mon premier cri.
— Dans le cabinet,
— (Jue font-ils?
— Ils délibèrent,
— Sur quoi?
— Sur la perte de la France...
— Veulcnl— ils la consommer?... Qu ils viennent!...
— Que leur voulez-vous?
— M. de Polignac ! M, de Polignac!,..
J'avance vers la porte; elle s'ouvre à mon double appel :
les ministres l'avaient entendu; ils sortent éperdus...
Je dois le dire, plutôt à ma honte qu'à ma louange : j'étais
hors de moi; une course excessive pour mon âge, une cha-
leur accablante, le sang versé ou prêt à l'être : des impressions
toutes nouvelles pour moi devaient donc paralyser mes
forces, ou leur prêter une exaltation inaccoutumée: celle-ci
dominait. Aussi le seul mot qui s'échappa de ma bouche, en
réponse au bonjour gracieux de M. de Polignac, fut-il un
absurde : « Adieu, Monsieur », que je lui jetai à la tête.
Que signifie cet adieu étrange? Dans toute autre circons-
tance, j'aurais eu grande peine à l'expliquer: il signifie une
séparation éternelle entre moi et l'auteur des mesures qui
couvrent Paris de deuil...
— Je demande, j'exige la révocation de tous les ordres
émanés de vous... Celle des Ordonnances, la fin de ces mas-
sacres sans but et qui n'ont d'autre cause que votre obstination
insensée...
— Quels sont vos pouvoirs pour parler ainsi?
— Ceux d un bon Français, d un grand fonctionnaire qui
représente ici la pairie, puisqu'elle ne peut s'assembler; ceux
d'un homme qui a siégé avec vous, sur les mêmes bancs,
et qui vous dit que, pour y remonter encore, vous n'avez
plus qu'un moment. Rendez le Roi à lui-même; fermez, s'il
est possible, cette plaie que vous avez faite, et retirez- vous
devant l'indignation publique.
MKMOIRE SLR LA RÉVOLUTION DE l83o 83
— Est— il proposable de révoquer les Ordonnances sans les
ordres et la signature du Roi?
— Vous avez tout pu pour le mal, vous pouvez davan-
tairc pour le bien, si vous en avez la volonté*.
Là -dessus la conversation perd peu à peu son caractère
dinterpcllations violentes; elle s'engage entre Marmont,
d'Argout, moi, les ministres. Ceux-ci se retirent pour déli-
bérer. C est dans cet intervalle que, penché sur l'appui de
ces larges et profondes fenêtres qui donnent sur le Carrousel,
j'osai proposer à Marmont la résolution darreler les ministres
dans leur chambre du conseil, et de porter au Roi nos Ictes
et la soumission d'une population qui n'aurait point manqué
de poser immédiatement les armes devant la proclamation
inattendue d'un événement aussi extraordinaire. L'impétueux
d'Argout s'offrait de la porter aux troupes comme aux
insurgés. Glandevès, en sa double qualité d'officier général et
de gouverneur du château, répondait, sur son épée, de
l'exécution des ordres du maréchal.
Imprudente proposition! démarche extrême, dont il est
impossible, aujourd'hui, de calculer les résultats!
L'étendard de la rébellion planté par nos mains dans le
cabinet du Roi!
Qu'il dévorât cet outrage ou qu'il nous en punît, sa position
et la nôtre étaient horribles. Mais nulle place n'était laissée,
ni à la réflexion, ni à la prudence. Notre degré d'exaltation,
à tous, ne peut être comparé à rien. Nous étions peuple...
peuple irrité par ces décharges d'artillerie retentissant à nos
oreilles; peuple encouragé, non seulement dans sa résistance,
mais dans ses agressions, par le noble abattement des ofïicicrs
de tous grades qui se pressaient autour de nous. Il n'en était
pas un qui ne détestât son devoir en le remplissant; et, si tel
était l'état moral des premiers hommes de la cour et de
l'armée, celui des soldats ne pouvait laisser de doute dans
notre esprit sur leur sympathie avec la population.
I. D'après d'Argout, Senionville « débila a\ec vcliéinciii-e, d'un ton de comédien,
une tirade moitié tragique, moitié bouffonne : le fond en était juste et sensé, mais
ses expressions, entremêlées de pathélicjuc et de plaisanteries, en étaient si singu-
lières qu'il m'était difficile de discerner s'il parlait sérieusement. »
8/| LA Ue VUE DE PARIS
(Judi (ju il on .^oïl. (jiiol<|U(^ iiii;iMmMil (|uc dos esprits calmes
porlont de celte résolution o\lrènic, Marmont n'hésitait Ã
renibrasser qu'en raison des souvenirs de Fromenleau'.
— Depuis quinze ans. l'accusalion de trahison m étoufl'c.
me disait-il à ini-voi\; j ou sorai écrasé demain.
Il allait céder cependant ; (îlandevcs s'avançait pour recevoir
les ordres que nous le déterminions à écrire, lorsque les mi-
nistres sortent de leur conférence. Polignac le premier, aussi
calme qu à la cérémonie des Clievalicrs des ordres ; mais
ralliludc de ses collègues, leur embarras en nous abordanl.
nous démontrent, au premier coup d'œil, qu'en se retirant
près du Roi. comme ils se proposaient de le faire, ils n'enten-
daient lui porter ni leurs démissions, ni la révocation des
Ordonnances. Quelques paroles divagatrices s'échangeaient
encore entre eux, Marmont et Glandevès, que déjà d'Argoul
et moi, nous étions lancés à bride abattue dans une des
chaises de poste de service commandées par le gouverneur.
Par nos ordres, la voiture, avancée au bas de l'escalier pour
le président du Conseil, et déjà chargée de son portefeuille
que nous jetons dehors, nous transporte à Saint-Gloud avec
une incroyable rapidité. Les ministres nous suivent comme
ils peuvent à la distance d'un jet de pierre; point d'obstacles
sur notre route; les Tuileries, la place, les Champs-Elysées
vides de population. Les troupes silencieuses, immobiles,
attendent les ordres; le désespoir empreint sur leurs traits,
les officiers s'efforcent de nous interroger du regard et du
geste, mais déjà nous étions loin d'eux, quand ils nous avaient
reconnus. Il n'en était pas ainsi au village de Boulogne et
aux approches de Saint-Cloud. La population, agglomérée en
groupes, était sous l'impression d'une stupeur inquiète et
colère, disposée à éclater par la violence^.
1 . C'est à la station de poste de Fromenteau, dite La Cour de France, près
Juvisy-sur-Orge (Seine-et-Oise), que Napoléon apprit, dans la nuit du 3o au
3i mars i8i4, la capitulation de Paris, que Marmont venait de signer. — Toute la
fin de ce récit de Semons ille est confirmée par d'Argout. M. d"Haussez qui était
présent aux Tuileries avec tous les ministres, n'a rien raconté de ces scènes. (Voir
Revue de Paris, i^"" juillet p. 169.)
2. Pendant tout le trajet, dit d'Argout, Semonville fut d'une humeur char-
mante et ne cessa de plaisanter sur les actes de Polignac et sur les beaux résultats
des Ordonnances.
MEMOIRE SLR LA REVOLUTION DE
i83o 85
C'est sous ces auspices que les grilles de Saint— Cloud
s'ouvrent devant nous; Ã la vue, au retentissement de ces
voitures qui roulent sur cette longue montée de pavés, comme
si elles se disputaient le prix de la course, les fenêtres du
château sont occupées par des curieux : la cour intérieure,
subitement envahie par les gardes du corps, les élèves de
Saint-Cyr, les ofTiciers de la garde, le service des princes.
Dix bras inconnus me sont offerts pour m'aider à descendre
de voiture, et c'est avec peine qu'arrivé sur la deuxième
marche du perron, je parviens à attendre quelques secondes
M. de Polignac, Ã lui barrer le passage de la porte pour le
forcer à son tour d'attendre ses collègues et pour lui dire Ã
haute voix :
— Vous montez chez le Roi avec ces messieurs, c'esl
votre droit et votre devoir. Les miens sont de lui apprendre
la vérité; dites— lui que je vous ai précédé ici dans cette in-
tention, et qu'aucune puissance ne m'empêchera d'aller jus-
qu'Ã lui; j'attends ses ordres chez le duc de Luxembourg'.
Les ministres montent le grand escalier. La foule s'ouvre,
et me fait passage chez le capitaine des gardes. A peine
sommes-nous introduits, les olïiciers du haut service du Roi,
Luxembourg et le duc de Duras en tête, descendent pour
connaître les causes de notre brusque arrivée. Les interroga-
tions se croisent avec les offres d'un déjeuner qu'ils n'avaient
point pris le temps d'achever, lorsqu'un huissier de la chambre
impose le silence par l'ordre de me rendre immédiatement
près du Roi.
La curiosité de ces messieurs les jDortc à m'accompagner ;
nous traversons rapidement les galeries inondées par des ilôts
de courtisans de tous les étages, tant la peur rapproche les
distances! A la porte du cabinet du Roi, Polignac, pâle, mais
calme et toujours gracieux, tenait la main sur la clef.
— Monsieur, je suis appelé bien promplement; est-ce
par faveur, ou comme marque de rigueur.»^ Vous n'avez pu
avoir le temps à peine de parler au Roi.
— Monsieur, vous êtes trop éclairé pour ne pas savoir
ce que vous venez demander, — il portait la main à son
I. Capiliiiiic lies irariles.
8(» LA HEVLE DE PARIS
col. — ^ ous oies mon accusateur, c'est à vous de parler le
premier;... à moi de ré[)ondic.
La porte souvrc : je suis seul avec le Uoi. 11 se promène Ã
grands pas, et se conlraiiil pour m adresser la parole :
— Monsieur de Semonville. (jue voulez-vous;* (Le Mon-
sieur, à moi adressé, était le signe le moins équivoque de son
mécontentement.)
— Sire, je viens suppléer à ce que le Chancelier ne pou-
vait dire à Votre Majesté, hier soir, sur la situation de Paris...
— Que me parlez-vous de votre Chancelier, je ne Tai
pas vu depuis dimanche.
Ainsi, tous mes doutes sur la prétendue démarche de la
veille sont éclairés î
Sans concilier cette contradiction avec ce que m'avait dit
le Chancelier, je suppose rapidement qu'un ohstacle, Ã moi
inconnu, s est opposé à son désir de parvenir jusqu'au Roi.
La gravité des circonstances nous distrait promptement de
cette particularité. J'expose dans toute leur sévérité les
trouhles de la capitale... il est même trop tard pour leur
donner ce nom...
— C'est une révolution imminente, universelle... Les
troupes sont atteintes du même esprit. La j)opulation les en-
traîne à déserter leurs drapeaux. Celui des hraves d'autrefois,
et aujourd'hui de la rébellion, est élevé en plusieurs endroits
aux acclamations du peuple. L'Hôtel de Ville lui a appartenu
à deux reprises; des ordres réguliers émanent d'un point
commun... Le centre de Paris, où la résistance balançait
depuis vingt— quatre heures l'effort des insurgés, est forcé...
Il est débordé par les ailes, sur les boulevards d'un côté, sur
les quais de l'autre. Là , les insurgés lancent sur ceux du
midi une grêle de balles, auxquelles les troupes ne répondent
qu'en sillonnant la rivière avec les leurs... Le Louvre va être
enlevé, ou tourné par le large débouché de la rue de la Fer-
ronnerie... Nulle part un autre point de résistance préparé
dans des rues dont presque toutes les maisons appartiennent
à l'insurrection et la servent à l'aide de fusils de chasse.
J'affirmais; le Roi niait. Il niait avec fermeté et, je crois,
avec une sorte de conviction.
A mes assertions, il en opposait d'absurdes, puisées dans
MÉMOIIU: SUR LV RÉVOLUTION D K I 8 ,^ O 87
les espérances dont on lavail flatté la veille: peut-être aussi
dans les ordres secrets donnés par lui et dont l'existence est
encore ignorée.
— Ainsi, riTôtel de \ille, pris et repris, était entièrement
évacué par les insurgés ; chassés du pont de la Grève et des
rues avoisinantcs, ils fuyaient en désordre par le faubourg
Saint-Antoine et dirigeaient leur rage impuissante contre
\incennes pour s'emparer de l'artillerie qui les mitraillerait...
La Fayette, Odilon-Barrot, Casimir Perier étaient arrêtés, et
devant une commission militaire au moment oii nous par-
lions.
A ce langage, mon indignation ne pouvait se contenir
contre les traîtres de cour qui le berçaient de semblables
absurdités. Le Roi ne lisait donc point les bulletins du maré-
chal? Leur multiplicité, leur laconisme devaient lui prouver
qu'il était aux abois. J'avais vu les deux derniers; je les avais
presque dictés; il les avait écrits sous l'impression de ma
longue course excentrique dans Paris, pour parvenir du
Luxembourg à l'état-major en tournant la place Louis XV.
Que répondre à des faits si positifs, accompagnés, certifiés
par les détails les plus déplorables.^
Que répondre à ce que j'ai vu, de mes propres yeux vu,
au péril de ma vie et sans autre intérêt que de lui apporter la
vérité?
Que répondre à mon instante prière de faire mettre immé-
diatement sous ses yeux la correspondance du maréchal pour
que je puisse la discuter, l'expliquer devant lui, y ajouter les
dernières circonstances qui peut-être n'en font point partie,
ma course rapide m'ayant fait précéder les derniers messages?
Le Roi s'était contenu dans la discussion, sans m'accuser
d'être ni l'envoyé ni le partisan des insurgés; il s'était borné
à me reprocher vivement ma disposition à croire à leurs
succès, et mes sympathies avec les opinions qui leur avaient
mis les armes à la main. Je le voyais successivement appro-
cher de la colère.
— Eh bien, dans toutes ces suppositions, que voulez-vous
enfin?... Le retrait des Ordonnances?...
— Oui, Sire!
— Jamais!...
88 LA UKV LE DE IM U I S
— I>e renvoi des ministres?...
— Oui. Sire, et, s'il n'eût tenu (lu'îi moi, je serais seul ici
avec Marmont. (jui les eût tenus aux anvls dans son cabinet,
pour sauver ^ olre Majesté t>l sou Irùue?...
— Monsieur... (^avec une voix éclatante) pense/.-vous à ce
que vous dites.'*
— Oui, Sire, j'y pense: et je dois être à vos genoux pour
vous dire le reste.
— Que faites-vous?... Retirez-vous.
— Non, Sire... à deux genoux pour oser vous parler ainsi...
Ne me prenez point pour un factieux, et entendez-moi : De-
main, si vous hésitez, demain à midi, il n'y aura en France
ni Roi, ni Dauphin, ni duc de Bordeaux... Faites-moi fusiller
dans votre cour pour vous avoir tenu ce langage, ce sera le
dernier acte de votre autorité ! . . .
Sa main, en se dégageant de la mienne, me repousse avec
violence. Renversé par ce mouvement, mon bras gauche
touche la terre.
— Monsieur... (avec le calme de l'indignation portée au
dernier terme), me donnez-vous jusqu'Ã une heure?...
J'étais debout :
— Pas jusqu'à midi; c'est horrible à dire, mais c'est vrai !
— Retirez— vous.
Je marche vers la porte et m'appuie contre elle. Le Roi se
promène à grands pas. Après un moment de silence :
— Je vous ai dit de vous retirer... que faites-vous là ?
— J attends, Sire.
— Quoi?...
— Que le Roi revienne sur ses résolutions... ou, que pour
la dernière fois, je le voie un moment de plus. Et madame
la Dauphine, grand Dieu!
Revenant vers moi :
— Que dites-vous de madame la Dauphine.
— Hélas, Sire! Je déplore son sort; à l'annonce de ces
Ordonnances, qu'elle repoussait de tous ses vœux, seule,
errante, sur des routes allongées par l'ordre de vos ministres
qui redoutaient sa présence. Que deviendra madame la Dau-
phine, au milieu des populations brutales jalouses d'imiter
l'insurrection de Paris?...
MÉMOIRE SUR LA RÉVOLUTION OK l83o 89
— A DUS ne connaissez point madame la Dauphine cl son
courage.
— Que de dangers, de tous genres, Sire!
— Je vous le répète, madame la Dauphine ne craint rien.
Ceux à qui leur conscience permet de paraîlre devant Dieu
ne craignent pas la mort.
— Ce n'est point la mort que je redoute pour elle!
— Quoi donc.^
— Des maliieurs encore inconnus, des outrages... que
sais-je.^ Ah! Sire! dans cet incendie allume par ces Ordon-
nances, voulez-vous léguer à la fille de votre malheureux
frère, pour le don de votre règne, le sort des filles de Priam ! '
Le Roi était auprès de la table du cabinet; il tombe sur un
siège voisin plutôt qu'il ne s'y pose ; sa tête se cache dans ses
mains jointes, dont une se détache pour chercher son mou-
choir. La corde de l'arc est détendue...
Je m'approche, le Roi m'entend plus qu'il ne me voit, et me
dit à voix basse :
— Je vais dire à mon fils d'écrire de suite à sa femme.
— Cela ne suffit pas. Sire... et les Ordonnances... et les
ministres?...
— Dites qu'on me les envoie sur-le-champ.
— Je vous reverrai. Sire?... Votre porte ne me sera point
fermée?
— Non, je vous le promets : attendez à Saint-Cloud.
Le Roi n'avait pas quitté sa position. Au bruit de la porte
ouverte lentement, il détourne la tête pour me regarder sortir. Je
vois qu'il allait me rappeler, et jetai encore de loin ces paroles :
— Je reste, Sire, et j'attends!
J'attendais en elTet, lorsqu'un quart d'heure après, les portes
du cabinet s'ouvrent. On annonce le Roi; il se rend à la
messe. Une foule composée de toutes les classes de courtisans,
sous, toutes les: livrées de la domesticité, se presse sur ses
pas dans cette longue suite d appartements.
1. (( On a\;iil peine à comprendre, dit d'Argout, qui arcuse ici Sonidinillc
d'avoir fait du mauvais mélodrame, comment au milieu d'un pareil événement et
Inrs([ue la couronne de Charles X chancelait sur sou front, Semonville avait pu se
mettre dans l'esprit une idée aussi étrange que celle de la possibilité du viol d'une
aussi laide personne que madame la Dauphine. «
90
I. V lU". VIE r)K PAHIS
l/iiuli'Mialion. et il iaul le dire la Iravcur des évi'neinenls
t'iail pciule sur leurs fij;uies, et leuis voix allérées par ces
impressions Taisaient retentir la gaKM'ie des cris de : (( A ive
le lioi : »
Le niallieurcux prince relevait la tête, et laissait échapper
un triste sourire; c'était l'éponge inibihée de >iuaigrc appro-
chée de ses lèvres, à son agonie.
Au retour de la messe, les émotions avaient changé de
nature; les nouvelles de Paris avaient circulé par d'yVrgout,
resté dans les salles. Ce n'était plus les mêmes cris, mais des
murmures et des conciliabules pour me jeter de la terrasse
dans la cour, lorsque je m'approcherais de la balustrade. Ce
retour de jeunesse de la vieille émigration ne fut pas de longue
durée. Mon ami Marengo' entendit le projet; il avait amené
avec lui à la défense du château un bataillon des élèves de
Saint— Cvr. Trois ou quatre élèves furent placés par ses
ordres autour de moi, avec la consigne de ne point me perdre
de vue. Je ne sus que quelques jours plus tard le motif de
leurs assiduités importunes*.
Quelle triste journée et qu'elle s'écoula lentement, sous la
double impression d'une chaleur dévorante et des plus cruelles
agitations! A chaque instant, des officiers de l'état— major
arrivent de Paris, porteurs des nouvelles les plus désastreuses;
des hommes du service des chasses ou du château accourent
tout effrayés, les uns de Versailles, d'autres de Marly, de
Sèvres, pour avertir du mouvement des populations. — Dans
les cours, la garde, morne, observant tout dans un silence
effrayant. Dans les appartements , un concours successif
d'officiers qui venaient chercher des aliments à leur inquiète
curiosité près des courtisans du premier ordre ou des géné-
raux. Ceux— ci se groupant pour se parler à voix basse, se
séparant, s'évitant, se rapprochant tour à tour; et, durant
ces fluctuations, la mer de feu, dont le flux s'avançait rapi-
dement vers Saint-Cloud. — Le Conseil ouvert, rompu,
repris, séparé, réuni à diverses reprises; deux fois. Monsieur
le Dauphin, dans un véritable mouvement d'insanie, l'avait
I . Vieil officier, capitaine instructeur à Saint-Cvr.
3. D'Argout confirme ce détail.
MÉMOIRE SLR LA U É N O L L 1 I O > 1) E I (S 3 O Q 1
quitté brusquement au milieu de la délibération; sans écuyer,
sans suite, sans ordres donnés, il s'était élancé sur son cheval,
la première fois, pour reconnaître la porte Jaune, qu'on disait
menacée, la seconde, pour reconnaître les Champs-Elysées Ã
la hauteur de l'Arc de Triomphe; chaque fois, le Roi, étonné
d'une sortie subite, l'avait attribuée à une nécessité physique.
Il n'avait connu le départ que par le retour, et l'un et l'autre
étaient sans motifs. Besoin impérieux d'une impression ner-
veuse et d'une imagination troublée, qui se fuyait elle-même
dans des espaces inconnus. L'arrivée du maréchal Marmont
ramène enfin cet esprit égaré à une déplorable réalité. Les
actes de violence d'un enfant irrité furent suivis immédiate-
ment des supplications du malheureux père, pour désarmer
la colère du maréchal. Le ridicule commandement confié
pendant une heure au général Gressot' fut révoqué, ou plutôt
il n'y avait de commandement, ni de conseil des ministres
nulle part.
A la première réunion de celui-ci, à l'issue de la messe,
leur démission et la révocation des Ordonnances avaient été
reconnues comme une nécessité : mais il restait à s'entendre
sur le choix du nouveau cabinet, et sur les formes à adopter
pour publier les actes. C'est au milieu des fluctuations qu'on
vient de décrire, c'est debout, et souvent les portes ouvertes
que, pendant plusieurs heures, eurent lieu ces délibérations...,
si on peut donner ce nom à des conférences sans calme et
souvent sans liaison.
Le nom du duc de Mortemart sortit le premier de cette
urne agitée par des mains tremblantes.
Colonel des Cent Suisses, il avait bravé des accès d'une
fièvre violente pour venir remplir les devoirs de sa charge.
Ceux de premier ministre lui parurent, avec raison, au-
dessus de ses forces : il résistait énergiquenient. Je fus chargé
de le déterminer: non que je fusse de son avis, mais nous
n avions point le choix. Casimir Perier et le général Gérard
lui furent adjoints avec pouvoir à eux trois de compléter le
ministère.
I. Le Dauphin a\ait nommé le général Grcssot chef d*état-major général. Il était
rt'piité fort bête, dit d'Argout. DHaussez raconte avec détails ce conseil des mi-
nistres.
92 L\ REVUE DE PARIS
(Jui Hiiiirail poinl ou que nous étions à la doiiiicrc scène
de ce d<'j)l(»iiil)lo drame? La chaîne qui. di^puis dix heures
(hi inaliii. me retenait ;i Sainl-CIoud était l)riséc; lOrtlon-
nance du nouveau ministère signée avec le consentement
tardif de Mortemart. A lui appartenait l'honneur de révoquer
onicicllement les fatales Ordonnances et de convoquer les
Chamhres. Cette expédition exigeait quelque temps.
Persuadé qu on y procédera sans délai, je presse mon
départ pour Paris, si cruellement différé malgré mes ins-
tances. Le Roi lui-même donne des ordres. 11 apprend avec
joie qu'ils sont exécutés : à peine laisse-t-il le temps aux
ministres sortants de placer dans mes vêtements des chiffons
de papier écrits à la hâte, pour informer leur famille de leur
sort. D'instructions aucunes... de quelque espèce que ce soit.
Je ne suis que le courrier jDortcurdes nouvelles de la paix, dont
je suis venu exiger les conditions, sans avoir mission des com-
battants. Je le répète, pas une seule parole de prévoyance,
de direction, sur ce que je devais trouver ou faire à Paris,
n'a été proférée, hors celle-ci, par le Roi, à voix basse :
— Allez, Semonville; mais il est trop tard !
— Hélas, Sire! je suis ici depuis ce matin.
— C'est vrai !
11 serra ma main et ferma la porte sur moi. Je la rouvris
presque immédiatement à la demande de d'Argout, blessé
d une si longue attente dans les premières pièces sans aucune
participation à ce qui s'y passait sous ses yeux. Il désirait au
moins que le Roi connût sa présence :
— Cela est juste, faites-le entrer.
Il n'entra point, cependant. Le Roi s'avança sur le seuil
de la porte laissée ouverte par moi :
— Monsieur d'Argout, j'ai su que vous étiez ici depuis ce
matin, je vous en remercie*.
1 . M. (l'Haussez s'est trompé (p. 170), en donnant à d'Argout un rôle actif dans
la négociation. Mais Semonville exagère en prétendant que Charles X ne lui donna
aucune instruction. M. d'Argout raconte au contraire qu'il tint aux négociateurs
!in assez long discours où il indiqua les conditions moyennant lesquelles il acceptait
le nouveau ministère et la retraite des ordonnances. Il remit par écrit à Vitrolles,
qui s'était joint à Semonville et à d'Argout, la liste de ces conditions au nombre
de douze.
MEMOIRE SLR L \ REVOLUTION DE
i83o 93
Scmonvillu, d'Argout, Mlrolk-s rentrent k Paris. — Conférence à l'iiùtel de Ville
avec La Fayette, Casimir Perier, Audry de Puyraveau. — Il est trop tard.
Nous traversons à la hâte la foule encore réunie dans les
appartements. Sur l'escalier, une circonstance suspend la rapi-
dité de notre marche. Si j'en fais mention, c'est parce que.
peut-être, malgré son insignifiance, elle a eu quelque influeiice
sur la suite des événements.
M. de Yitrolles était accouru à Saint-Cloud à la pointe du
jour. Il avait eu, m'a-t-il dit, dans la nuit, des conférences
avec Casimir Perier dans le sens de la révocation des Ordon-
nances, et de la composition du ministère. Ce qu'il fit à Saint-
Cloud avant mon arrivée, je l'ignore; mais il avait tenté des
efforts restés sans succès. Isolé de tous ses amis, il nous aborde
avec angoisse, nous suit dans la cour jusqu'au cabriolet-chaise
qu'on avançait vers nous et sollicite une place que la voiture
ne permettait ni d'offrir ni d'accorder. Nos premiers refus le
jettent dans une sorte de désespoir ; il est venu à pied de chez
M. de \audemont, Ã Suresnes; il n'a ni argent, ni voiture, ni
domestique à sa disposition. Au milieu de la conflagration
présente, son nom est presque un titre de proscription, Ã
Pai'is comme k Saint-Cloud; bien plus encore, isolé, sur la
route. M. de Yitrolles^ était notre collègue depuis un mois,
d'une opinion directement opposée à la nôtre. Nous pouvions
lui servir de sauvegarde; nous le plaçons entre nous, et l'obli-
gation dans laquelle nous sommes de nous avancer sur les
deux angles de la voiture laisse peu en évidence la personne
retirée dans le fond.
Des ordres avaient été donnés pour que nous fussions
accompagnés d'un trompette. Je m'en aperçus dans 1 avenue.
Je le renvoie énergiquement. Celte suspension de notre marche
donne aux troupes le temps de nous entourer. Elles éclatent
I . \ itrolles avait été promu pair en janvier i83o. Il joignait à un ardent royalisme
une indépendance frondeuse.
(j^ LA REVUE DE PARIS
on II .ms[)Oiis, en apprcnuMl de nous ijue le renvoi des ininislrcs
Aa rékiblir la \nn\ dont nous portons les [)aroles à Paris.
— Pourquoi se presser de publier ces nouvelles ? me dit
N itrollos.
— Pour onlcndrc les cris de: « \ive le Uoi!... »
— Puissions-nous les entendre |)lus loin !
A l'observation de M. de Vitrolles, je me repentis de lui
avoir donné asile, et n'en persislai qu'un peu plus dans mon
mode de satisfaire à l'inquictc curiosité des populations agglo-
mérées sur notre route. La voiture passait avec la rapidité de
léclair, mais à la barricre, mon mouchoir blanc, mes cris de :
<( \ixe la Charte! » furent impuissants pour nous préserver
d. une vingtaine de coups de fusil, tirés simultanément sur
notre voiture. Je m'élance, j'appelle, je me nomme, comme si
j'étais (juclque chose. Le commandant s'avance les armes
hautes. Ce mouvement détourne l'attention des jeunes gens,
qui laissent Alexandre Girardin , courant derrière nous , se
lancer dans Paris à toute course de son cheval, pendant qu'une
nouvelle décharge est dirigée contre lui sans l'atteindre. Il
est convenu entre le chef de poste et nous que quatre hommes
et un caporal improvisé nous conduiront à l'Hôtel de Ville...
Il y a donc vin Hôtel de Ville, directeur suprême de Paris,
c'est là que nous lapprenons.
Pauvre chef de poste, prote d'imprimerie, que d'excuses
n'est— il pas venu me faire quelques jours après, de sa brusque
réception ! Il était marié , se mourait de la poitrine , avait
quitté son lit de misère pour se mêler aux combattants. 11
demandait une petite place tranquille... et ne m'a pas laissé
le temps de l'obtenir ! Je n'ai eu que celui de secourir ses
derniers jours, d'acquitter ses funérailles, et de faire recon-
duire sa pauvre femme dans sa famille.
Avec notre escorte, nous étions condamnés à marcher au
pas dans les Champs-Elysées, et sous la terrasse des Tuileries.
Aux abords du Pont-Royal, nous devenons spectacle : les
curieux abondent de toutes j^arts; ils nous entourent, nous
précèdent, nous suivent, nous interrogent, se communiquent
nos réponses, les répètent à grands cris. Ceux de: a Vive l'Em-
pereur! )) s'unissent à ceux de : « \ ive la Charte! » ; je répète ce
dernier en y joignant celui de « \ive le Roi! », et, déplorant la
MÉMOIRE SUR LA REVOLUTION DE l83o qB
moil du jiiaiid homme, je dirige Icvallation sur la chute des
ministres. C'est ainsi qu au travers des Ilots d'une immense po-
pulation, nous arrivons à FHôtel de Ville, nous, nos chevaux,
notre chaise de poste, enlevés, à force de bras, sur chacune des
barricades assez mal établies sur les quais. Nous montons les
degrés, aux acclamations unanimes en faveur de la Charte et
du Roi. A chaque pas que nous faisions, celles en faveur de
la royauté devenaient plus rares. Cependant, elles étaient
encore assez nombreuses pour effrayer visiblement les adeptes
réunis dans la grande salle. Dans la rue, nous avions trouvé
le peuple de Paris: là étaient les révolutionnaires. Mes col-
lègues ignoraient vers quel lieu on nous poussait, et il n est
pas besoin de dire que dans ce tumulte, toute question, toute
communication à voix basse entre nous étaient interdites. Un
seul signe d'intelligence n'eût pas échappé à la suspicion.
Mes habitudes de la Commune de 1789 me donnaient dans
cette circonstance un avantage immense sur mes collègues.
Le terrain était brûlant pour moi comme pour eux, mais il
m était connu. Je marchais avec assurance, je parlais le lan-
gage du lieu et du jour. J'abordai avec autorité la porte du
cabinet oii le comité était réuni. — Qui le composait? Je
l'ignorais, mais il y avait un comité et je voulais être intro-
duit. La porte s'ouvrit immédiatement pour M. de SemonviUe.
C'eût été une insigne lâcheté d abandonner à elles-mêmes
dans cet enfer de la grande salle commune la haute insigni-
fiance de d'Argout et l'impopularité de VitroUes, faute d'ex-
périence de semblable position. Ni l'un ni l'autre n'était de
taille à résister à cette masse turbulente, encore ivre de son
triomphe. Je déclare donc leurs noms à l'huissier du comité,
en ajoutant que nous sommes inséparables.
Nous entrons. Ces messieurs sont assis autour d'une table
verte^ ils m'oflVent un siège, sans se lever, et laissent à mes
collègues le soin d'en prendre.
Le jour déjà baissé et ma myopie m empêchent de recon-
naître les personnes devant qui je parais. J'en fais l'observa-
tion. ^\lors une voix rogue, que je crois appartenir à M. Audry
I. C'étaient Casimir Pcrier, Lobau, Schoncn, Audrv de Piiyravcau et Mauguiii.
La Fayette était debout près de la porte. Gérard était aussi dans la salle.
()() LA REVUE 1)E PAUIS
lie l\i>ravc;iii, me répond que peu importent les [)ersonnes. et
que j'eusse à m'cxpliquer sur les causes de ma venue.
Je sentis à l'instant que j'étais perdu, si je ne reprenais de
suite mes avantages.
— Dans le fait, monsieur, cela m'est assez égal, car je n'ai
rien à vous demander, et il me sullil detrc entendu. Si ma
vue m'empêche de reconnaître les membres du comité, en
voilà un, du moins. Lobau, mon voisin, qui était de mes
amis, comme je suis des siens, peut-être pendant que plu-
sieurs de vous étaient au collège; et puis celui-ci (La Fayette
entrait par une porte de côté, et s'appuvail sur mon épaule).
Celui-ci m'apprend par sa présence ce que vous faites ici.
Vous y êtes en vertu des mêmes pouvoirs que nous exercions
l'un et l'autre en 1789, au péril mille fois de notre vie...
Vous y êtes pour sauver la ville de Paris de la guerre civile
et de l'anarchie. Aoble métier que vous voyez que je n'ai
point oublié!... La Fayette, convenez qu'il est bien dur de le
recommencer au bout de quarante ans?
La Fayette sourit, me serre les mains, et m'embrasse avec
Teffusion d'usage.
— Asseyez-vous, mon ami, et engagez ces messieurs qui
causent à voix basse à m'écouter. Car, moi aussi, je me
suis donné une mission. Elle serait incomplète si je ne vous
en rendais pas compte. Je ne serai point long. Les Ordon-
nances sont révoquées. Le ministère n'est plus. Deux des mem-
bres du nouveau cabinet siègent à cette table.
J'y voyais alors plus distinctement. J'allais continuer, mais
les chuchotements se succédaient, et la direction des têtes, —
car je ne pouvais distinguer les regards, — m'indiquait qu'ils
étaient portés sur Vitrolles, resté en arrière de moi.
— Messieurs, je vous ai demandé qui vous étiez, et je
crois m'apercevoir que vous désirez savoir qui nous sommes,
c'est-Ã -dire ce que fait ici M. de Vitrolles. Pour vous
l'apprendre, messieurs, vous voudrez bien vous rappeler les
deux chèvres de La Fontaine qui, courant en sens inverse sur
une planche étroite, se sont prises par les cornes au lieu de
s'expliquer, et sont tombées dans la rivière. Eh bien, messieurs,
en ai'rivant ce matin à Saint-Cloud, avec la résolution de
faire à tout prix révoquer les Ordonnances, j'ai aperçu
MÉMOIIU: SUR L.V UÉVOLUTIOIV DE l83o 97
M. de Viti'ollcs, arrivé avant moi. Mon premier mouvement
a été aussi de l'allaqucr par les cornes, mais mon séjour
beaucoup trop prolongé à Sainl-Cloud m'a appris que, par-
venu près du l\oi par un chemin dilTércnt, M. de Vitrolles
tendait cependant au même but que moi. Après l'avoir atteint,
jai rencontré dans la cour M. de Vitrolles, ravi de nos
succès, mais aACc le besoin de toute nature de secours, pour
rentrer à Paris. 11 nous a demandé avec les plus vives instances
place dans notre voiture ; nous n'en avions point ; nous lui
en avons fait une. Nous l'aurions refusée à l'un de nos amis
politiques; nous ne pouvions en agir de même avec un collègue
qui, pour la première fois, se rapprochait de nos personnes
et de nos opinions.
Les membres du Comité s'étaient déridés à l'histoire des
chèvres; La Fayette plus qu'aucun d'eux... J'avais mis à sa
place Aï. de Vitrolles, et, malgré sa présence, repris la mienne
parmi les meilleurs citoyens de la Ville de Paris.
J'étais l'ancien de ceux à qui je parlais, et leur racontai
mon vovage, son motif et son succès. En annonçant Ã
MM. Perier et Gérard leur entrée au ministère, je remarquai
leur embarras; quelques paroles signalèrent leur hésitation et
l'étonnement de leurs collègues. Le duc de Mortemart, chef
de ces combinaisons nouvelles, devait traiter et résoudre ces
questions. Jcvitai d'en aborder aucune. En réponse au petit
nombre de celles qui me furent adressées, je me renfermai
dans mon rôle de courrier porteur d'une paciilcation dont
j'avais obtenu les articles.
Il est foux, de toute fausseté, qu'aucune voix se soit élevée
pour me dire : // est trop tard... Ces paroles mémorables, très
vraies, ne sont sorties que de la bouche du Roi. au moment
oii nous nous sommes séparés.
Pourquoi trop tard, puisque je ne demandais rien, ([ueje n'In-
diquais aucune résolution à prendre, et que je ne réclamais,
de la part du Comité, aucune mesure en réciprocité des faits
accomplis à Saint-Cloud, dont je lui apportais la nouvelle;*
Le trop tard prétendu, dont M. de Puyraveau a voulu se
faire ainsi un déplorahle honneur, tombe de lui-même.
Il est au contraire vrai, et de la plus exacte vérité, que,
sous prétexte d'assurer ma sortie, La Fayette me reconduisit
!*'â– Septembre iSgA- 7
()8 LA REVU li DE l'A m s
dans la maiule salle ol là , nie rclenanl clans rembrasurc des
portes à doini l'crniécs :
— (Vesl hien, me dit-il, loiil csl lini. urà ee à vous, mon
ami : mais le drapeau tricolore, en a-t-il parlé?
— Non.
Je non savais rien, ni peut— elre Iiii non plus; il n avait
paru qu'isolément et passagèrement ce malin, à mon dé|)arl
de Paris.
— Maintenant, répli(|ua La Fayette, il doit être arboré
partout; ce doit être celui de la France; autrement, nous
n'aurions l'ail (|u une révolte, et vous— même, mon ami, vous
en seriez plus tard le mauvais marcliand.
Quelques paroles échangées gaiement sur les gloires et les
vicissitudes des couleurs nationales suivirent celle déclaration.
Deux braves citoyens, désignés par La Fayette, lircnt ouvrir
les rangs devant nous jusqu'au bas du grand escalier, aux cris
de : (( ^ ive la Charte! » pas un seul de : (( Vive le Roi ! »
A l'extrémité de la place, je me séparai de M. de ^ ilrolles;
il était en sûreté. Je ne l'ai point revu depuis celle époque; je
n'ai guère vu davantage d'Argoul, qui courut chez Laffîtte pour
se lancer dans des démarches que je n'ai su ni voulu savoir.
VI
M. de Mortemart chez Semonville. — Celui-ci se rend au Palais-Roval. — Marie-
Amélie plaide la cause du duc de Bordeaux. — Tergiversations de Louis-Phi-
lippe. — Semonville enregistre l'abdication de Rambouillet.
J'étais épuisé de fatigue, au point de me soutenir à peine
pour me rendre au Luxembourg, et franchir, avec l'aide des
citoyens, les barricades qui m en séparaient; mais le fidèle
d'Argoul ne s'inquiétait plus de ma sécurité : les moments
d'agir étaient pressants. Son plan était fait, il en commençait
l'exécution.
Dans la nuit, trois messagers successifs de l'Hôtel de Ville
et du Moniteur me demandent les Ordonnances pour les livrer
à l'impression. Je ne les avais point. J'attendais à toute heure
Mortemart. qui devait en être porteur; son retard inexplicable
me faisait trembler sur un retour de fortune à Saint-Cloud:
MÉMOIRE SIR LA REVOLUTION DK t83() QÇ)
des résolutions nouvelles du Roi, survenues aj^rrs mon départ,
pouvaient m'appcler à rendre, devant la population irritée, un
compte terrible de ma démarche à lllùtel de Ville.
Enfin, Ã dix heures du matin, le vendredi 3o, le duc de Mor-
temart entre chez moi, [)orteur des Ordonnances. Des intrigues
s'étaient ourdies à Saint-Cloud, moins pour les faire déchirer
que pour en (lilférer fcllet et pour les accompagner d'autres
démonstrations. Le Uoi n'avait consenti à les signer (pià huit
heures du matin, et la mauvaise volonlé de sa part, la mau-
vaise grâce de M. lel)au|)liin avaient été telles que JMortemart,
sous l'empire d'accès de fièvre violents, n'avait pu obtenir ni
une voiture, ni un cheval, ni un laissez-passer pour IVan-
chir les postes, se rendre à Paris; il y était venu à pied, par
de longs détours et avec mille dillicultés.
Ce qu'il y fit. ce qu'il pouvait y faire, n'appartiennent pas
au compte que j ai [)romis de vous rendre, mon ami; la justi-
fication de ce digne homme, en réponse aux reproches qui lui
ont été adressés, est tout entière dans ce fait ; A son ai'rivée,
M. de Guersent, mon ami et mon médecin, était chez moi. Il
était attaché aux mêmes titres à La Fayette qui me l'envoyait en
aide de mes fatigues de la veille. Le premier mot de M. Guer-
sent fut l'ordre de préparer en toute hâte un bain au duc, et
de l'y retenir pour éviter une crise nerveuse de la plus grande
intensité. Cette prescription fut exécutée et renouvelée le soir.
M. (luersent nous quitta peu dans la journée.
M. de Mortemart en passa quatre chez moi, pendant les-
quelles des communications fré([uentes eurent lieu, tant avec
Saint-Cloud qu'avec le Palais-Uoyal.
Dans le premier de ces cam|)s, nous n'obtînmes rien; on
nous regardait comme ennemis. Dans l'autre, nous défendions
la monarchie, la cause du duc de Bordeaux avec les couleurs
nationales.
— Amenez-le-moi. amenez-le-moi, me disait Marie- Amélie,
en versant des pleurs sur mes mains; il sera le plus ciier de
mes enfants. Mon ami', écoute M. de Semonville. Tu dois
ramasser la couronne à terre, dis-tu; mais si, comme il le
dit, elle ne brille que parce qu'elle est rougie au feu... il me
I. Marie-Amélie s'adresse ici à Louis-Pliilippc.
lOO LA HEVUE DE PAUIS
laul iiKiiuir ;i\ l'c relie Ijouc |>t)iii" rLinclicr les Idcssiwcs sur
le iVonl lie nos onl'anls (sic)... Dc'nit^s-lu ma parole pour Hor-
tloanx?
— ( 1(11 11 II 10 ni Mni\-lii (|uo |c lasso!' A la plus l('i;oro mconiino-
tlilô. (111 iiiaccuscra dui) friuic. Je sciai Hoir! à jamais... J'ai
biou assez du malheur do mon pore. . . \'accusc-t-on point mon
aïeul d\n<»ir empoisonne Louis X\ , (pu lui a survécu d'un demi-
siècle! Puis, comment échapper à madame la duchesse de
lîerry. à ses inquiétudes, à ses alarmes, aux mlluences du Roi?
Loin de moi la pensée de tirer quelque vanité de la sévérité
de mon langage. Les dispositions les jîIus intimes de mes trois
auditeurs m étaient connues. Je n'avais eu à braver que le
silence et les regards de Madame Adélaïde. La Reine, s'il eût
dépendu d'elle, aurait repoussé du pied le sceptre, plutôt que
d'en priver son neveu. Quels n'étaient point mes avantages
auprès de Louis-Philippe? Deux jours seulement s'étaient
écoulés, depuis qu'après s'être dérobé à Neuilly, puis à Yilliers,
puis au Uaincy, aux mouvements du 38 et aux empressements
intempestifs de linsurrection victorieuse, le Prince s'était
glissé nuitamment dans Paris, cédant aux instances de ses
amis et de quelques-uns des directeurs de Juillet. Il avait
pénétré au Palais-Royal par mille détours ménagés dans les
étages supérieurs de plusieurs maisons de la rue Saint-IIonoré.
Un de ses premiers ordres avait été de mander le duc de
Mortemart au milieu de la nuit.
Celui-ci avait quitté à la hâte le lit qu'il occupait dans
l'entresol de mon appartement; il était rentré à la naissance
du jour. Sa cravate renfermait un petit papier de trois pouces
en tous sens : (( Déclaration des intentions invariables du
Prince en faveur du duc de Bordeaux, quelles que fussent les
apparences commandées par des nécessités terribles : engage-
ment sacré dicté par une inspiration généreuse, et confié à la
loyauté du duc de Mortemart pour être déposé dans les mains
du Roi'. )) A dix heures du matin, ce gage d'honneur n'était
plus dans les mains du duc. Un message pressant du Palais-
Roval l'avait réclamé... M. le duc de Mortemart devait-il
I. Ce fait, rapporté par Louis Blanc dans l'Histoire de Dix ans, a été contesté.
Le témoignage de Semomille ne permet pas de le mettre en doute. C'est de lui
probalDlement que Louis Blanc le tenait.
M
ÉMOIRE SUK LA UÉVOLUTION DE I<S3o lOI
rendre cet écrit? C'est ce que je n'entends point discnler. Mon
devoir, à moi, n'était point douteux, le lendemain de cette
circonstance que j'ai toujours feint d'ignorer. J'aurais étouffé
le cri de ma conscience, si je n'avais défendu avec énergie ce
manteau royal que des ambitions palpitantes d'hésitation et
d'avidité déchiraient sur les épaules de ce malheureux enfant.
Le duc de Bordeaux ne dépassa point la porte de l'appar-
tement de sa mère, (pii veillait sur lui, en habit vert, simulant
l'amazone, avec deux petits pistolets à sa ceinture blanche.
M. Dupont (de l'I^ure) m'apporta les abdications de Ram-
bouillet. Je les inscrivis, non dans les registres de la
Chambre des pairs comme il me le demandait, parce que les
registres des corps doivent rester fermés et intacts durant leur
absence, mais dans le livre de l'état civil de la maison royale ;
là où j'aurais inscrit l'acte de décès de Charles X, et celui de
la naissance de son petit-fds. Le garde des sceaux Ht en riant
l'observation de cette forme conservatrice :
— Ce n'est pas cela qui lui rendra la couronne.
— Non, assurément, mais ce n'est pas moi qui la lui
ôterai.
J'ai terminé la tache ([ue vous m'avez imposée, mon ami.
J'en avais une autre dans les coulisses, après avoir paru un
moment sur le théâtre : celle de déterminer le plus grand
nombre possible de mes collègues à rester sur leurs sièges
après ces mouvements ; celle de faire en sorte que la pairie
fût absoute par l'histoire de toute participation à des actes
qu'elle n'avait pu ni prévenir, ni diriger. Mieux valait pour
elle être victime que complice de tant d'inlrigues où la natio-
nalité entrait pour si peu!
Le procès des ministres dira si sa soumission, en apparence
pusillanime, aux mouvements de Juillet et à leurs consé-
quences, provient de mancjue de courage. L'avenir dira peut-
être davantage! Je ne le verrai point; vous y jouerez le rôle
qui vous appartient; le mien est fini.
Ma tendre amitié pour vous ne finira qu'avec ma vie.
SEMONVILLK .
SIU EDWARD EUllNE JONES
Sir EdAvard Hurne Jones — puisque, par faveur de la Ueine,
tel est aujourd'hui son nom — s'est décidément révélé, l'année
dernière, en l'exposition d'une partie de son œuvre, ouverte,
à Londres, dans la New Gallevy, l'un des plus grands artistes
de son pays et de son temps.
Je ne lui connais d'égal, en ce siècle, pour les magnifi-
cences ou les délicatesses de la couleur que notre Gustave Mo-
reau, qui singulièrement lui ressemble, autant par les magies de
son pinceau, que par ses dons de poésie et de rêve, — et
j'ajouterai: par la noblesse, la dignité et la modestie de sa vie.
A ces richesses, à la perfection de sa couleur, le maître
anglais sait joindre un dessin vraiment impeccable, tour à tour
gracieux ou ferme ; et idéaliste, et très poète, il aura créé,
comme certains maîtres qui furent parmi les plus nobles, le
Pérugin, Léonard de \inci, Pvaphaël ou Prudhon, toute une
humanité sublime, tout un monde nouveau d'absolue beauté,
oiî l'art sacré et le profane se réconcilient dans une har-
monie supérieure.
Je n'oubUerai jamais l'étonnement et le ravissement ressentis,
dès l'entrée en ces salles glorieuses : oh ! ces symphonies de
couleurs, ces hgnes d'un rythme sans défaut, ces visages
d'une expression singulière et qui n'appartient qu'à ce maître.
SIR EDWARD BURNE JONES Io3
et tous ces yeux, ces grands yeux surtout, cloués d'une vie
étrange et passionnée, qui, plus tard, hantaient le souvenir
comme de vrais yeux vivants, trop ardents et trop beaux!
Comment sont-ils si peu parmi les artistes, qui l'aient su
reproduire, ce miracle du regard humain, comme je l'ai vu là .
ou le vois au portrait étonnant de Dom Guéranger par
Gaillard? Les yeux, Burne Jones n'a cessé de les poindre avec
curiosité et amour, ceux de la femme surtout, ces Heurs trou-
blantes de la plante humaine; et dans toute son œuvre ils
sourient, luisent, vous regardent, avec une expression telle
de tendresse et de rêverie, ou d'infinie tristesse, qu'ils en
demeurent inoubliables.
Ce qui peut-être étonnait le plus, d'abord, en l'œuvre réuni
du maître, c'étaient l'éclat et la variété, c'étaient toutes les
mélodies de sa couleur.
Il cherche, retrouve ces harmonies, surtout du bleu ou du
vert, que la Nature crée parfois, dans les heures trop rares
de ses fantaisies shakespeariennes, sur des cous chatoyants
d'oiseaux, sur les élytres d'étincelants insectes, au cœur de
coquillages nacrés, aux veines de pierres irisées, ou bien
encore en des paysages de mer, quand, sous le soleil et la
brise, les vagues font frissonner leurs moires, et qu'en elles,
d'heure en heure, par de changeants accords, le bleu et le
vert déroulent leur chant magique.
Et ce coloriste, qui a 1" honneur déjà de nous rappeler
M. Gustave Moreau, nous rappelle également Prudhon par
la grâce, la pureté de son rêve, comme par la perfection et
la suavité de son dessin.
Ainsi que Prudhon , il aura su créer un type presque
ignoré de la beauté féminine : il aura tiré de sa race en
l'idéalisant, un type féminin nouveau, grave, pensif, le plus
souvent très doux, bien du Nord par la mélancolie fréquente
et la pâleur des yeux, — ces yeux d'un bleu ou d'un vert pâle
comme l'eau des mers froides. — et aussi j)ar l'éclat tendre et
la fraîcheur des chairs, qui ont cette délicatesse, ce coloris
transparent et léger de celles des enfants ou des fleurs.
Le corps des femmes ou des vierges de Burne Jones, c'est
sans doute ce corps long, svelte, onduleux, flexible, qui a
lO'l LA UE VUE DE PARIS
I t'-l;iiuemonl d une tiiic. ilicr à {cilimis ;ulislcs llurciiliiis, Ã
noire école tle lonlaiiiehieaii. à limlc iioUc école de scul-
plenrs ou dorncmanlsles de la Renaissance, le corps déli-
cieux de nos Dianes IVani aises, créées par les Jean (îonjcjn,
les iioudon : celui de ses éplièbcs, c'est le corps élancé aussi,
et ferme et ner>eu\. où Ion Aoit le muscle qui \ ibre sous la
peau, de la belle sculpture llorenline; mais le visage, mais
l à me animant ces ligures, surtout les féminines, sont bien
vraiment et seulement de sa race.
Cette beauté de songe, celte candeur, cette douceur, ces
grands yeuv cliargés de passion, de rcvc et de mélancolie,
ou si chastes ailleurs, pareils à des yeux d'enfant, s'ouvrant
étonnés devant la vie, ne nous font-ils pas souvenir de figures
entrevues déjà , fdles de Tincomparable poésie anglaise, telles
que la Demoiselle bénie de Rossetli, la Dame mcujnétiqae de
Shelley, les héroïnes de ïennyson ou de Shakespeare?
Par une curieuse rencontre, ce type particulier à Burne
Jones et particulier à sa race rappelle celui de Bolticclli, qui,
pour cette raison et bien d'autres, aura été, nous le verrons,
le maître le plus aimé de lui après Rossetti, et, avec Mantegna,
le plus étudié.
Ce type de Burne Jones est fait, d'abord, d'une certaine
expression intense, — l'expression grave d'êtres jDOurqui existe
le mystère infini des choses, qui ont le sens du sérieux, de
létrangeté de la destinée humaine, dont en un mot la vie
intérieure est profonde: — et physiquement il est marqué par
la grandeur, la profondeur des yeux, et, dans les lignes du
visage, par un dessin ferme, accusé, surtout du menton et
des joues, parfois un peu émaciécs, comme celles de per-
sonnes qui auraient trop désiré, trop aimé ou soulier t.
Toute une atmosphère de mystère, d'amour ou d'idéal se
dégage ainsi de ces toiles.
On sent que le peintre s'est ardemment nourri de l à me
des poètes; on sent que lui-même a l'âme d'un grand poète,
— ce qui, aux yeux de certaines gens, on le peut comprendre,
est inutile et presque un défaut pour un peintre.
Poètes aussi, et à sa manière, furent les grands primitifs,
ces peintres sublimes de l'extase chrétienne, et tous les qua-
SIK EDWARD HURNE JONES lOO
troccnlisles, tous les maUres! Quel peintre n'est tenu d'ajouter
sa fantaisie, son rêve, sa pensée, son à me à sa vision de la
nature, l'art étant la nature, mais transfigurée, transposée
par la fantaisie, le rêve, la pensée, lame de l'artiste: et l'art
supérieur, comme l'art grec par exemple, n'est-ce pas la
nature parvenue en quelques esprits à son développement
supérieur, telle qu'elle devrait être, et n'est pas, ou n'est que
trop rarement? Ces figures de songe créées par lui, il les
crée, d'ailleurs, contrairement à celles de tant d'artistes
vagues ou mièvres en leur expiession du beau féminin,
toutes réelles et vivantes par leur physiologie et leur ana—
tomie précises; et ainsi je le félicite, ayant abondamment
déjà ces qualités, qui seules font le vrai peintre, du dessin
el de la couleur, d'avoir l'âme encore, la pensée, l'émotion
d un grand poète, et de la sorte, de plaire aux poètes, comme
leur plaisent les plus suggestifs et les plus rares d'entre les
maîtres.
Ce reproche aussi lui est adressé, le même qu'à M. Gustave
Moreau, dêtre trop souvent archaïque. Je reconnais que
tous les deux ont en effet profondément admiré, aimé, étudié
les quatrocentistes. .Mantegna et Botticelli ont révélé à Sir
Edward, il me semble, la science de quelques-unes de ses tona-
lités, de ses harmonies les plus délicieuses, cet art des cou-
leurs l'une dans l'autre, comme en des moires, exquisemenl
fondues. Je pourrais signaler, dans la ?\ational Gallcry, un
tableau de Mantegna : la Vierge et rEiifant sur le trône, ([u il
dut contempler souvent, comme Delacroix, en ses premières
années, dut longuement s arrêter devant la Joute de Rubcns,
que possède la galerie du Louvre.
Lui et (iustavc Moreau sont remontés, et avec raison. — ce
qui du reste ne les détourna jamais de l'étude directe, patiente
et respectueuse de la nature, — aux plus sûrs des éducateurs,
aux quatrocentistes, à ces maîtres dont le dessin a élé le plus
souvent parfait, comme la Heur du coloris, aujourd'hui encore
éclatante et fraîche, est demeurée presque inimitable, cl (jui
ont uni tant de fantaisie, de poésie et de rêve à la plus
précise et à la plus vivante réalité.
Tous ceux ([ui ont quelque idée de la peinture italienne
savent que sa décadence a commencé pres([ue immédiatement
loG LA ui;vuK ni; pauis
aniî's l\;i|)li;i('l ; — (nichjiics-uns thsciit lurinc ; ;n ce lui. —
Sans cl()ul(\ il osl icslc les \ éiiilions, (•(tl(»rislos cl dccoralcurs
somptuoux: mais, le Tilicn à pail. cjui cK-soiiuais comparor
aux maîtres de loule la merveilleuse lloraison arlisliquc du
MV*^ et du \\^ siècles en Italie? Le lioûl criticjue des Pré-
raphaélites, et celui de (iustavc Moreau, allant à eux de
préférence, ne s'est donc pas trompé : et, pour ceux qui font
dater du siècle de AN atleau et de Piudlion la naissance de la
vraie peinture française, le reii;ret est i^rand (|ue nos artistes
du XVI i"' siècle, Claude Lorrain excepté, simples copistes, le
plus souvent, ou liaducleurs des Italiens, n'aient regardé en Ita-
lie, compris et imité — jiuisqu ils imitaient — que les peintres
du xvi^ ou de leur temps, jamais ceux des siècles antérieurs,
que le criminel Yasari avait en partie, du reste, recouverts déjÃ
de son badigeon, ou de sa peinture, encore pire.
En artistes rares qu'ils étaient, Sir Edward Burne Joncs et
(iustave Moreau se sont adressés ainsi, et avec raison, aux plus
rares comme aux plus sûrs d'entre les maîtres, bien que
lesthétique des ([uatrocentistes dillérà t un peu de la leur, et
fût, en un certain sens, moins classique, admettant volontiers
le mélange axec 1 idéal d une réalité très vulgaire.
Hurne Jones trouvait aussi en eux ce qu'il sentait et
qu'il sut unir et si bien concilier en lui, ce qui trop souvent,
depuis leur époque, a fait le trouble et le péril des âmes : la
double adoration de la beauté plastique et de la beauté spiri-
tuelle telle que le Christianisme l'a comprise.
La rencontre, en ce xv® siècle, de la Vierge et de Vénus
réapparue, que Chaucer appelait « sainte \énus », celle de
Jésus et d'Apollon, la présence et parfois la lutte, en la même
âme, de deux religions en apparence si contraires, la religion
grecque de la beauté physique, et celle du Christ, qui à cette
beauté préfère la splendeur des esprits, n'est— ce pas l'élon—
nement et l'inquiétude, à certaines heures, de toute cette
époque ?
Après les sublimes peintres d'âmes, après les Giotto, les
Taddeo Gaddi, les Simone Memmi, les Fra Beato, les Don
Lorenzo Monaco, après ces maîtres. — les plus grands de tous
peut-être par leur expression pathétique de l'âme humaine
ou divine, et parleur mépris transcendant de cette chair misé-
SIU KDAVAKD B URNE JONES lO"
rable, presque insignifianle à leurs yeux, quand elle n'est pas
transfiiiurée par l'amour, la douleur ou l'extase. — après eux
voici donc qu'elle est venue, la troul)lée, la troublante époque
des Botticelli, des Lorenzo di Credi, des Alantegna, chrétiens
encore, mais païens aussi, à qui soudain la beauté du corps,
la divinité de cette chair, trop longtemps mise en croix, Ã
qui la Vénus antique se révèle.
Le tableau de Botticelli, aux Uffizi, la Naissance d' Aphro-
dite, semble symboliser ce moment, cette rentrée dans le
monde, ce triomphant retour des Dieux émigrés. Après un si
long exil, des souilles heureux ramènent la Déesse sur son
doux rivage d'Italie. Elle n'apparaît pas redoutable encore.
Botticelli lui donne le candide regard de ses \ierges, leurs
grands yeux d'enfants, leurs fins et soyeux cheveux d'or; et
l'on comprend que naïvement et purement, pendant quelques
années, les artistes chrétiens aient pu partager leur adoration
entre elle et madame la \ierge.
Le maître anglais n'a vu là ni même soupçonné mi péril.
Ainsi que Chaucer, que Botticelli, Mantegna, Lorenzo di
Credi ou Ghirlandajo, s'il est païen dans toute une partie
de son œuvre, au fond il est comme eux un païen innocent.
Idéaliste, il croit, comme l'ont cru d'autres âmes , telles
que la sienne, hautes et pures, qu'entre les deux religions, de
la chair et de l'esprit, la réconciliation, l'harmonie sont pos-
sibles ; et, de fait, il les a conciliées et réconciliées en son
œuvre. Mais le danger, qucbjues-uns l'ont vu. Il est peut-
être en Angleterre le premier grand artiste ([ui si souvent
ait peint la forme nue: et je sais en ce pays des chrétiens
farouches, pareils à Savonarole, qui le lui reprocheront
toujours.
Ce qui l'attira encore, avec tous les Préraphaélites, vers
les primitifs italiens, c'est que la plupart, je l'ai dil. fui'ent
d'étonnants peintres d'à mes, et que lui aussi, contrairement Ã
certaines écoles, qui ne savent voir et peindre que le dehors
des choses, sut voir en elles tout le mystère, tout l'inconnu
qu'elles recèlent, et comprendre que l'extérieur d'elles, le corps,
n'est pas seul réel en leur réalité.
L'art en Angleterre, ainsi que la poésie et le roman, a
constamment souci de lobscur au-delà , (|ui est le fond ou
|()8 LA RF.VUE DE PARIS
riiorizon de lu \ic, c\ (lt> rùiiio, ([iii osl le luiid des èlres.
I\ir ce reliiTieux lourmenl. coiinue |);ir son ciille de l;i l)caulc,
— cMi- la Iteaiilé. la Ibrine eiiiioi)!!»* des visions semble néces-
saire à I ailislc anglais. — IWirne Jones est donc hicn de son
pays cl de son leinps. el bien surlout de celle race celli([ue,
donl il descend.
L ïinie de cliacun de nous aujouidliui, |)ar atavisme ou par
éducation, semble l'aile d'âmes de divers âges ou de (bvers
pays, (jui vivent cnsend)le comme elles peuvent. « ,Ie sens
deux hommes en moi », disait Uacine; quelques-uns en comp-
tent davantage. l'>n lîurne Jones, comme en Kossclli, je vois
donc unie à une à me moderne, et 1res moderne, 1 à me d un
qualrocenlisle, ou. à d'autres moments, comme clic/, le poète
William Morris, son ami. d'un (lallois contemporain de
Chaucer. Chrétien, et tel qu'on le lut à ces époques, il mêle
sans cesse, en elTet, à son rêve chrétien, si mysti(|ue et si pur,
les belles visions de l'antiquité païenne, mais transposée, transfi-
gurée par lui, comme elle l'était par les auteurs des vieux
romans de chevalerie, par les artistes et les poètes du moyen
âge ou de la renaissance.
Enfin, j'observe que, d'origine galloise, il a quelque peu
de la femme la crainte sacrée, le respect religieux, que tou-
jours les poètes de celle race ont eus d'elle: aussi la voit-on,
dans son œuvre, tour à tour aimée d'un mystique et chevale-
resque amour, telle qu'une créature par moments supérieure Ã
la commune humanité, source de vie et de béatitude, — ou
maudite, redoutable, et redoutée pour ses sorcelleries, ses
mensonges, source de mort, tourment des purs et des sages.
Oui, cet archaïsme, que plusieurs lui reprochent, n'est
cpi'apparent dans le fond et la forme. Certains archaïsmes
de sa forme s'expliquent par la convenance que lui présen-
taient pour la traduction de ses rêves quelques-uns des moyens
d'expression propres à l'art des primitifs; et la dévotion de
Burne Jones ou de (iustave Moreau à ceux de l'Italie, de l'Al-
lemagne ou des Flandres, qui ne la comprend et ne la par-
tage, puisque ces anciens maîtres auront été à la fois de
si émouvants peintres d'âmes, d'incomparables coloristes, et
des dessinateurs d'un dessin toujours probe, toujours précis et
ferme ?
SIR ED^VAU1> BUR>E JONES I OQ
Mais, 1 à me de loule son Å“uvre, de cet art intensif, — Ã
l'égal de la poésie de certains grands poètes de ce siècle, —
est en vérité bien moderne, et autant (|ue les vers de
(juclques-uns d'entre eux, qui ont aussi demandé au passé
des images, des mythes, des symboles : moderne par cette
intensité même dans le désir et dans l'expression du beau:
moderne par la nouveauté, par la rareté de cette expression,
en dépit de formes archaï([ues, — une poésie et des visions
sans égales étant par lui traduites en la plastique la ])lus pré-
cise, la plus vivante, la plus vraie ; — moderne eniin par la
l)eau(é, la passion, singulières,— que je ne retrouve en nulle des
apparences humaines d'autrefois, — de ces visages, de ces yeux
surtout, chargés d'un si magnétique amour, d'un tel rayon-
nement de sentiments, de jjensées ou de songes.
Nulle vie d'artiste ne se sera écoulée en un rêve plus noble
et plus pur, sans autre préoccupation que celle de l'art. Il y
a un peu du prêtre en cet adorateur fervent de l'absolue
beauté, en ce solitaire qui s'est toujours tenu ù l'écart des
foules, des compagnies banales, qui a eu l'honiieur, comme
Gustave Moreau, de rester longtemps incompris, presque
inconnu, et qui de son vivant, je l'espère, n'aura j^as l'outrage
de la popularité éclatante, malgré ce titre récent de baronnet,
qu'il porte avec tant de modestie, et que Sir EdAvard illustre
cependant plus qu il n'est illustré par lui.
Sir Edward est né, à Birmingham, le 28 août i83o. Sa
famille, de position modeste, — son père fut instituteur, —
était originaire du pays de Galles. Ne semble-t-il pas que
l'artiste, ou le poète, en lui, rappellera quelque peu toujours
cette origme celtique? A l'exception de cette inlluence peut-
être, rien, du reste, en son milieu, qui préparc, explique sa
vocation, ni qui l'aide.
Il grandit dans cette ville toute industrielle, et assombrie
sans cessse par les cheminées perpétuellement fumantes de ses
malsons, de ses fabriques, de ses usines, sans nul encore des
soucis artistiques dont elle fait preuve aujourd'iuil, comme
impatiente de réparer les années perdues.
Destiné à l'état ecclésiastique, Il fait ses études à Oxford, Ã
I lO LA UIÃŽVUE DE l'AlUS
VEd-clcr Co/lct/e. Il \ l'ciiconlrc un jeune (îallois aussi,
William Moriis. coiiiuk* Un dcsliiu'; Ã IMulise; el eulrc eux,
dès lors, se iiotic une auiilii'' rohuslc». (|iii sans cesse unira
leurs (l(Mi\ \ les dans une coninuinaulé de pensées, de volonlés
haules et 1res pures, et ([ui les Icra loujours se soutenir cl
s'inspiiiM- I un I autre. El cette amilié. cette IVaternitc plutôt,
(|iii li(Hireuscmcnt dure encore, a eu et aura sur tout l'arl
anglais de ce temps une [)i()l'onde iniluencc.
.le dirai ailleurs (|uel est ce prodigieux artiste, William
Morris ; et ici je iap|)ollerai seulement, que lui, Burne
Jones, et Rosselti, leur maître. — mais lui surtout, — Ã
force de volonté et de génie, ont en partie prc|)aié. accompli
l'une des révolutions artistiques les plus étonnantes que je
connaisse, puisque, en peu d'années, ils auront épuré, trans-
formé, fait supérieur, le goût si longtemps détestable de leur
nation, éveillant pour la maison, pour la décoration, pour le
mobilier, le souci de formes et de beautés neuves, — tandis
que Rossetti et Burne Jones créaient dans la peinture un art
d'une expression intense, nouveau aussi et tout original, bien
particulier à leur race.
Un jour, Ã Oxford, Burne Jones et William Morris eurent
ensemble la révélation de la jjoésie et de l'ait; et la révélation
de ce monde magique, ils la reçurent, dit-on, d'un volume de
vers, les poèmes de M. AUingham, illustrés par Rossetti. De
ce jour, leur résolution fut prise : lui et Morris seraient artistes
et seraient poètes; et, dans les derniers mois de i855, ils se
rendaient à Londres, oii Burne Jones, avec l'émotion trem-
blante d'un dévot, allait vers Rossetti demander l'initiation et
l'enseignement artistique, qu'il ne voulait que de lui.
Dans les commencements et longtemps, avec une volonté
indomptable, il lutta contre la pauvreté et les résistances
familiales, Rossetti le soutint avec la plus tendre alTection.
Jusqu'au 1 in de Circé, on sent trop directement l'influence
du maître, qui vraiment fut un grand artiste, comme il fut un
grand poète, et dont le rêve aura été encore de beaucoup supé-
rieur à l'œuvre.
Le génie de Burne Jones, son charme d'expression et de
poésie, ses dons surtout de coloriste, percent cependant en
quelques-unes de ses peintures d'alors : — les premières
Sin EDWARD 13URNE JONES III
datent de i8();i : — ainsi dans la petite Annonciation, dans YElé
vert, dans P/iyllis et JJomop/ioon, dans le Chevalier miséri-
cordieux. En ces peintures, dont quelques-unes onl un fond
d'éclatant ou mystérieux paysage, se distinguent déjà la
recherche, l'invention de couleurs, de tons et d'harmonies
rares, l'amour des hleus, des verts, des pourpres magnifiques,
tels qu'ils resplendissent seulement chez les primitifs, et chez
Gustave Moreau ou tels que la peinture intensive de l'émail,
du vitrail aussi, les peut seule donner.
Dans Je ] in. de Circc, Burne Jones apparaît, dégagé enfin
de toute imitation, hien lui-même, et il marchera désormais
non pkis timide et en disciple, mais en maître.
Le Vin de Circé, commencé en i863. fut fini en 1869.
En son hcsoin de perfection, inquiet toujours, — ce qui le
rapproche encore de Gustave Moreau, — Burne Jones garde
longtemps ses œuvres, et y revient sans cesse.
Le Vin de Circé est une de ces puissantes aquarelles qui.
par leur vigueur, leurs gouaches, leurs procédés particuliers
au maître, se distinguent à peine de la peinture h l'huile: qui
étonnent par leurs dimensions de grandes toiles, et que fré-
quemment nous rencontrerons dans son œuvre.
Circé, inclinée en un long et souple mouvement de béte
féline, verse d'une petite fiole dans une jarre de vin le philtre
vénéneux destiné a ses hôtes. A la courbe de ce dos penché,
à cet allongement de tout le corps, à la malignité tranquille
de ce profil ferme et beau, répondent au-dessous d'elle les
belles lignes de deux panthères noires familières, qui s'appro-
chent en miaulant vers elle.
Parfaites sont la composition et la coloration de ce
tableau, où des jaunes glorieux resplendissent, mêlés à des
noirs sinistres — et, d'abord, le jaune orangé de la robe,
somptueux et rare, comme celui d'une éclatante fleur exo-
tique, et le jaune de grands tournesols, mariés à des noirs
funèbres, au noir du pelage des hôtes, aux noirs d'un trône
d'acier poh et d'un haut trépied qu'enlacent des serpents. —
La table, avec sa nappe blanche, sur laquelle le corps de
Circé puissamment se détache, est prête pour les marins
héroïques, dont, par une large baie, on voit, très près déjà ,
ll'Jl LA REVUE DE IWUIS
les na\iii>s au\ grandes voiles IVappaiil de leurs rames la mer
l»leiie.
Le ( l/i(inl iltunour csl un clicf-crd'uvrc aussi. Dans un doux
navsagc, une jeune fenunc d'adorahle heaulr. paie do celte
pâleur que inci sur le visage I aiiioui' Iransveibécanl une
à nic de la plus aigui' el de la plus délicieuse des blessures,
joue (1 un orgue ancien, [)ar('ll ?i ces petits orgues louches par
les saintes décile. Ln ange en lienl la soufllerie, un ange
nnslérieuv el les yeux mi-l'ermés, comme perdu lui-même en
les délices de la divine mélodie. El la jeune femme, muette el
pâle, dit sa passion à ce chevalier en riche armure, accroupi
à ses pieds; elle la répand vers lui par les sons, les soupirs de
l'orgue; et la femme et le chevalier cl 1 ange reposent sur une
prairie en ileurs, comme celle de Y Agneau niysllqiie, et dont
les ileurs. les fleurs aimantes, les brùlanls oùUets rouges,
mèlenl leui- heaulé passionnée à ce poème de passion profonde.
Sent-on ce que renferme de poésie et de lève celle toile
étrange, mais dont les mots, ainsi que devant chaque œuvre
du maître, sont impuissants à rendre l'impression qui se dé-
gage, à faire comprendre et admirer assez la beauté de la com-
position, celle des lignes et des couleurs?
Bien d'autres, sans doute, auront traduit leur rêve par
l'expression de la peinture; nul ne la fait avec cette précision,
rappelant celle des primitifs. Le moindre détail est traité par
lui, comme il l'est par eux, avec une netteté parfaite, la
moindre fleur peinte avec amour, ayant cet éclat, ce relief,
que chez les Van Eyck el les Ghirlandajo elle garde encore;
et cependant, tout chez eux el chez lui se vient fondre en une
harmonie sans défaut.
Il multiplie, vers cette époque, la création de figures sym-
boliques et décoratives, telles que les aimaient la Renais-
sance ou le siècle de Chaucer : Fidcs, Spes, Temperani'ia,
les Saisons, le Jour et la Nuit. Admirables, en elles toutes
sont la grâce su2:)érieurc , le charme ou la noblesse des
lignes, l'éclat ou la tendresse, l'accord musical des couleurs.
Ces corps de femmes sont pour la plupart délicieusement
drapés de ces étoffes légères, aux longs plis fins, chères à cer-
tains quatrocentistes, et que Ion voit aussi aux nymphes de
Jean Goujon, coulant sur elles comme une eau fuyante, sui-
SIR EDWARD BURNE JONES Il3
vunt ctroitemenl et inollcnicnt les formes, les dcssinanl plus
qu'elles ne les voilent, se moulant, transparentes, Ã leur souj)le
beauté.
Sa Charité Carltas), aucune vraiment ne la surpasse en l'art
ancien. Des enfants, des bahies anglais, aux yeux tendres,
doucement lieu ris comme ceux des petits anges de Reynolds,
jouent à ses pieds, s envelo|)pent, se cachent à demi dans un
pou de sa robe; et ces chers yeux, on ne les pourrait quitter,
si le regard n'était appelé aussi par le divin sourire, tout à la
fois si mal(M'nol et si virginal, de la Charité, par ses yeux et
son visage aimant, aux lèvres un peu forlos, comme les lèvres
riches de caresses.
Ces allégories ont la flexible attitude, la noblesse, les beaux
mouvements do celles des maîtres de la Renaissance, de
l'école surtout de Fontainebleau; et toutes sont l'occasion de
colorations rares, douces, apaisées ou magnifiques, aux modu-
lations, aux harmonies exquises.
V Amour parmi les ruines , commencé en 1870, lini en 1870,
est — ou élait plutôt, puisqu'il est détruit — l'une de ces aqua-
relles encore, auxquelles, jelai dit, par leurs procédés d'empâ-
tements et de gouaches, et par leurs dimensions de grandes
toiles, nous ne sommes pas accoutumés en France. — Et cela
même a fait sa perte : un photographe qui la devait repro-
duire, la prenant pour une peinture à l'huile, l'a passée au
blanc d'œuf, et l'a j^erdue. — Tout un poème mystérieux de
passion, de mélancolie, d'angoisse, tenait en ce tableau.
L'amante, dans une robe fleurie de bleus magnifiques,
qui étroitement enserre son jeune corps robuste, se presse
frissonnante contre la poitrine et les bras de l'amanl. 11
est si beau lui-même et grave en ce noir costume florentin,
adouci par places de colorations tendres! Le visage de
lamante n'est pas tourné vers le sien: les yeux lourds de pen-
sées et de rêves, elle regarde au loin vers un sombre avenir
ou vers un douloureux passé. Lui passionnément l'enveloppe,
d'un bras enroulé autour de son cou, et de l'autre il lient sa
main; et ses yeux et son visage, que frôlent les cheveux de
l'amante, laissent tomber sur elle tant d'amour et de pitié pro-
fonde! Oh! qu'amoureusement et douloureusement tous deux
ils s'étreignent parmi ces ruines, tristes du pressentiment, sans
1^'' Septembre iSgi- 8
11^ LA UEVUE DE PARIS
doute, i|u à (OS riiinos hionlùl leur amour ajoulera la sieunc.
Un ciel il oraue sélend sur eux; autour deux, en celle cour
abandonnée, gisent des colonnes tond)écs; des Amours finement
ciselées jouent sur larclnlrave d une porte, par ]a(|uelle se dé-
couvre une rue déserte où un coup de soleil éclate à la i*icrre
de lloog; et près d'eux cl partout, envahissant cette solitude,
des feuillages tl'un vert hrillaul, des llcurs exquises, des clo-
chettes bleues, de folles et pâles roses d'églantine. — ces roses
toujours si aimées par le peintre, — rappellent le rêve, le doux
rêve de la vie. dans ces ruines qui rappellent son néant et
font songer à la fuite, à la chute de toute chose en la mort.
Des verts, des bleus profonds imposent à cette peinture
leur sérieuse dominante.
Dans Pan et Psyché, le Dieu sauvage, aux oreilles pointues,
rencontre la vierge chaste dont le jeune corps tendre et nu,
ambré comme un corps du Giorgione, sort d'un étang semé
de glaïeuls bleus, d'une eau limpide, |)ure et froide comme
elle. El elle tend vers le Faune sa tète aux cheveux d'or,
elle relève son doux profil étonné sous le toucher de la main,
sous l'haleine du Dieu hirsute, aux jambes de houe, qui
semble souiller sur elle une ivresse chaude et charnelle. Ln
grave et beau paysage les enveloppe, un paysage de primitif,
avec un fond de roches sévères, enfermant dans leurs mu-
railles grises une prairie très verte.
Le Miroir de 1 émis continue ces visions païennes, mais
comme transposées par un génie pur de la Renaissance
anglaise. Un étang, et sur ses bords, des jeunes fdles qui,
pour s y mirer, sont agenouillées et penchées vers lui. Seule
debout, les dominant de son corps svelte, long, délicieux,
qu'enveloppe une étoile légère, bleue comme la mer ou le
ciel, se dresse A énus aux blonds cheveux frissonnants. Et ce
bassin, qu'entoure encore une fuie bordure de myosotis, re-
flète avec l'éclat, la netteté d'un miroir, cette douce ceinture
de nymjDhes. Nul bouquet ne peut offrir au regard de
couleurs plus délicates, plus tendres, plus harmonieusement
assemblées; ce sont dadorables accords, des nuances indéfi-
nissables se fondant aux plis des robes en des irisations
exquises, — comme en lart récent, qui a évoqué tout un
monde nouveau de visions magiques, créé par des chatoie-
s 1 11 E D ^V A R D li U 11 N E J O N E S I I 5
ments de soieries sous des jets de lumières diversement et
splendidement colorées.
Mais ces gloires de la couleur éclatent plus encore dans les
Aiifjes de la création. Six mag^nifiques panneaux, commencés
en 188G, déroulent le poème de la Genèse. Ln ange, un Eon
mystérieux préside à la naissance de cliacun des jours; et
dans la série des panneaux, cliacun de ces anges s'ajoute Ã
celui du jour ou des jours précédents. Cliacun d'eux en main
tient le globe du monde, amf obscur oii s'ébauchent les
formes de la vie. Étrangement beaux, profonds et dilatés
sont les yeux pensifs de ces Eons, voilés en partie de
longues ailes, cpii sont chez tous de colorations différentes.
Chez le premier, — l'ange aux six ailes de couleur indécise
encore, gris-violet ou gris-tourterelle, — ces grands yeux pensifs
semblent l'être jusqu'à la douleur, comme s'ils voyaient dans
l'avenir la tragique destinée du monde : sur le globe que
porte sa main, (( la lumière lutte avec la nuit ». Chez le
second, la robe et les ailes sont bleues, mais teintées déjà de
vert et d'or, plus nuancées déjà ; profonds comme le puits de
l'abhne, sont ses larges yeux chargés de mélancolie et de rcve :
(( Et Dieu divise les eaux inférieures et supérieures, et fait le
firmament. » Dans le troisième panneau sont debout trois anges,
celui du troisième jour et ceux des deux j^remicrs. Sur la
robe du troisième ange et ses ailes, des verts apparaissent,
inconnus encore, et sur le globe naissent des formes nou-
velles. L'ange a ses pieds nus posés sur un rivage que vient
dabandonner la mer; et la végétation, en un délicat feuillage,
se dessine sur le globe mystique.
Et, de jour en jour, d'un tableau à l'autre, les colorations
se multiplient, se différencient davantage, et leur éclat grandit;
et aux verts, aux jaunes magnihques s'unit la pourpre triom-
phante: et il semble que les lueurs changeantes des aurores ou
des crépuscules, des ciels jeunes oii désormais lleurissent la
lune et les étoiles, se viennent fondre en ces étonnantes
visions. Mais, encore une fois, comment par des mots rendre
une telle progression musicale, un tel crescendo de couleurs?
La doctrine de Spencer, sa théorie de la dilférenciation, reçoit
ici du grand artiste une forme singulièrement poétique.
Et le dernier jour, sur le cristal du globe, sorte de miroir
I l li LA IIEVUE DE l'AUIS
(1 incanlali*^!!. m)\c\ I Nomme cl la liMimic, le couple pri-
nioiclial. cl l c'ieinol Sciponl. Des culoralions exquises, des
nuamos dcliiicuscmenl loiiducs, Iclles (juVii les moires, des
verts glorieux, d'Iieureuscs et tendres lueurs roses chanlent
la victorieuse ascension de la vie. Dans ce même tableau,
1 ange du septième jour est aux pieds des six autres, et sur
une cithare il joue une musique d'amour, et d'espérance,
sans doute.
l'.l tous ces graves et beaux visages vous regardent de leurs
yeux profonds, oii sendjlent mystérieusement passer les désirs
primitifs, les songes premiers de la vie.
Magnifique est cette œuvre, si diverse en son unité, oii
tout se réunit pour enchanter les yeux: l'invention décorative,
la complication savante et l'eurythmie des lignes, la tendresse
ou la richesse, la vibrante harmonie des couleurs, et la beauté
pure de ces anges aux clairs regards surnaturels. La couleur
du maître devient chaque jour plus intense. Voyez, dans la
SiOylla Delphica, ligure admirable encore de noblesse et de
grâce sérieuse, le jaune orange de sa robe, d'une tonalité
somptueuse et grave, et sous laquelle se dessinent les formes
d'un beau corps robuste, les seins fermes, bombant l'étofl'e.
h'Eiic/iantement de Merlin est un tableau bien connu par
des reproductions gravées. Dans une forêt, parmi l'enlacement
des branches, sous la folle neige printanière d'arbres en fleurs,
Merlin est assis, contemplant de côté sa belle fée ensorcelante.
Viviane, debout, tournée à demi vers lui, au long corps souple
qui semble vouloir fuir et qui reste; et leurs regards s'attirent,
s aimantent, s'unissent, se perdent l'un dans l'autre; et l'en-
chantement, l'œuvre de sorcellerie s'accomplit , la Femme
ayant la Nature ])our complice.
U Annonciation de 1879 ^^^ exquise. Nulle vierge plus can-
dide n'a offert son ame au mystère de l'union divine. La
pâleur de son visage, la blancheur lilialc de sa robe, ses
cheveux d'un blond doucement cendré, ses larges yeux
s'ouvrant comme deux fleurs Airginalcs que le souffle
du ciel étrangement vient troubler, l'Ange annonciateur
enfin avec sa tunique légère, dont les plis sont droits comme
ses ailes droites, tout cet ensemble, respirant une mysticité
profonde, est d'un art hautement chrétien.
SIU EDWAISn ULUNE JONES Ily
Cet idéaliste très pur |)oiil sans contradiction ni impiété
passer, en la série des quatre Pyf/maJion, à iiii sujet tout
dillércnt et (pii glorifie la beauté antique. C est \-,\ l'une des
légendes nombreuses empruntées par lui au Paradis terrestre
de \\ illiam Morris.
Calatée, en sa nudité complète, y rappelle les créations par-
faites de la sculpture grecque ou de Prudlion. Dans le dernier
tableau de la série, quel amant passionné aux |)icds de sa
statue vivante est ce Pygmalion à genoux, l'adorant éperdu,
et, comme tout amant, adorant en elle son pro[)re rêve, créé,
incarné par lui! Et les yeux de (lalatée, ses yeux profonds,
d'un bleu si tendre, ne le paraissent pas voir, lui, cet amant,
son créateur, qui trend^le, prostré devant elle, émacié par la
passion; sa vision, indifférente à lui, comme il est naturel,
semble tout intérieure, seulement tournée vers elle-même,
vers l'à me confuse el consciente à peine qui vient de s'éveiller
en elle. Au deliors. mie fête de soleil et de fleurs; la vie
rayonne, la belle illusion de la vie, et. dans sa clarté, des lis
montent, dont la blanclieur et l'or éclatent comme un cliant
d'amour triomplial.
L'Escalier d'or offre ime vision aussi de pure et candide
beauté. Une théorie blanche déjeunes filles descend un escalier
en demi— cercle et sans rampes; vêtues de ces robes droites
collées au corps, légères et finement plissées, à la ceinture
haute sous les seins, que portent les Florentines du Songe
de Polyp/ule, elles tiennent des instruments de musique, flûtes,
violes, tambourins; et ces visages sont roses comme des roses
pales; el ces corps délicieux, dune grâce jeune et souple,
forment, en descendant l'escalier qui tourne, une incompa-
rable harmonie de lignes et de couleur tendres. Et leui's pieds
nus, si beaux, purs comme des pieds denftmts, non llétris
encore par la marche en ce monde, sont dessinés et peints par
le maître avec celte précision, cet amour ([ue Léonard de Vinci
ou Ilolbein apportent dans le dessin et la peinture des mains.
Il faudrait tout décrire, et je ne puis... Qu'il me soit ])ermis
cependant de m'arrêter encore devant quelques (ableaux, mais
surtout devant te Roi Cophrtua et ta rierge mendiante, que nous
avons vu à Paris, mais f|ue l'on comprenait mieux dans le
riche ensemble de l'œuvre e\[)0sé.
Il8 LA REVUE DE PARIS
C-0 (|ui, il abord, prend (oui le ici^ard, c'est les yeux de
la A icri^e niendianlo, ces veux d ime si profonde et claire vir-
ginité en ce doux >isagc, des nchiv de vierges iVAnnonclalioit,
do grands \eux denl'ance, dilalés par I intelligence soudaine
de ce mystère : le désir, le d('lirf ilaniour, lourhanl à ses pieds
ce roi fort. Les froides neiges de son corps très chaste sont
cachées à peine par une bure grossière, cpie soulèvent ses
jeunes seins aigus: ses membres ont la symétrie de certaines
Formes hiératiques : et sa i)eaulé est telle, et telle J idéale can-
deur de cette grande lleur silencieuse, que ce roi en brillante
armure, dans l'ail il ude d'un dévot éperdu, le visage tourné
vers elle, el rappelant le chevalier à genoux de notre Vierge
de la 1 ictolre, lui abandonne son âme, sa puissance, la cou-
ronne que ses mains tiennent, toute étincelante de pierreries,
sans qu'elle paraisse le voir ni lui répondre encore.
De beaux éphèbes, sur une galerie supérieure, en des robes
de couleurs exquises, des étoffes, des tajjis tombant d'une
balustrade délicatement ciselée, des marbres clairs et froids, et,
par une porte ouverte, le bleu paysage d'un jardin entrevu,
et ces douces anémones aux doigts fins de la vierge, forment
autour des deux figures centrales des harmonies graves, ou
riches et délicieuses.
Le dessin a, dans la Roue de la Fortune, la grandeur du plus
beau dessin de maître. En sa robe couleur gris d'acier, cette
Fortune a la gravité du Fatum: nulle émotion en cette figure:
et cependant la roue géante brise, broie des corps et des
cœurs, de beaux corps robustes, en des raccourcis admirables,
des corps faits pour la lutte et la résistance au Destin, d'une
musculature héroïque, comme Michel-Ange aime à les sculpter
ou les jDcindre.
Et je n'ai parlé ni de Flamma vestalis, une jeune femme, au
profil grave et pur, au visage de spiritualité absolue, oii fleu-
rissent toutes les roses jiâles de la mysticité ; ni de Laus Veneris,
dont le décaméron mystérieux semble une vision de la Renais-
sance anglaise; ni des Heures, figurées par six jeunes femmes
en des expressions diverses, tableau qui, par sa composition,
par le dessin et le travail des draperies, par sa coloration
harmonieuse, à la fois vibrante et douce, est un chef-d'œuvre
encore; ni de Danaé et la Tour de cuivre, l'une de ces composi-
SIR EDAVAIVD BURNE JONES IIQ
lions en lignes verticales, affeclionnées par le inaîlrc, l'un des
tableaux les plus purs appartenant à ce beau cycle de Persée,
entrepris par lui, cl cpii reste inachevé; ni de la Fêtedc Palée,
où. le dessin a les grâces d'un Prudlion, — mais le regard
se sent un peu disperse et distrait, dans cette composition
en largeur et très étendue, par trop de précieux détails; — ni de
deux ravissants portraits, celui de la Fille du peintre, et celui de
miss Lewis, ni enfin de toutes ses magnifiques compositions
religieuses, dont plus loin cependant je dirai quelques mots.
Dans le premier portrait luit une douce figure de jeune
fdie, qui nous olïre ce type de beauté cher au maître; sa robe
est d un bleu profond; de son cou tombe un collier de pierres
vertes, telles que des gouttes d'eau de mer; et des yeux
grands ouverts, ouverts jusqu'Ã lame, illuminent encore ce
portrait, des yeux de candeur profonde, jileins de paix,
comme ce miroir rond, l'un de ces miroirs anciens, familiers
aux maisons anglaises, et où vient se rclléler l'intimité, la
simplicité de la calme demeure, qui abrite la vie laborieuse,
simple et noble du maître. Une fleur d'un bleu pâle comme
un papillon, pose sa note claire sur le bleu intense de la
robe, et complète l'exquise harmonie générale.
L'autre est un délicieux portrait d'enfant, aux cheveux
touffus, avec un de ces petits nez légèrement et délicieuse-
ment retroussés, que le maître parfois se plaît à reproduire.
Dans le beau livre de Malcolm Bell qui lui est consacré,
le catalogue de ses a([uarclles ou tableaux à Ihuile en compte
près de deux cents jusqu'en 1898, et il est ou va être incom-
plet; le catalogue, qui vient ensuite, de ses cartons pour
vitraux, tapisseries ou mosaïques, en compte plus de cinq
cent cinquante; et il ne peut être question là de ses innom-
brables dessins.
On voit quelle est déjà létendue de son œuvre et (|uel fui
son inlatigable labeur. H n'en fut jamais distrait — et le fut-il
encore.^ — sinon ]iar deux voyages en Italie, à Florence et
à Sienne, pour y retrouver ses chers primitifs italiens.
On sail laltcntion, enfin, cjuc Burnc Jones a donnée tou-
jours à la décoration. Il a eu d'elle, comme l'école de A\ iiliam
Morris et comme beaucoup d'architectes anglais contcmpo-
1 90 LA REVUE DE PARIS
lalns, un simis r;iio. une scumico |)arriiilo: loujonrs II a pils souci
(le la boanh' décorai i\ t\ a|)|)li(jiit''(> nirinc, cl d ahord. aux (ihjcls
familiers : c csl ainsi (|u d a pciiil des inciihlcs, t>l si inaiiiii—
rKiiioinent ce piano, sur le(|U(d il a la il courir la /('(/cmlc
(rUrp/tct' e\\ d adiiiiial)lcs cl ;^ra\os nicdadlons. conniic il a
décore des livres, cl aussi des ci^lises, des imns Ar ( lià leaux
ou de collât jcs.
C'est à ces travaux décorallfs (|iril laut rallaclicr la belle
série des Perscr, dont \1 . Le l'iicur. dans la Gazelle des
BeaiLT Arts, a parlé longuement cl si bien, cl celle aussi de la
Bridr Rose. i^u\ man(|uaienl à la A'Vif Ga//e/'r : maisla gloire du
maître, en ce genre, me semble ses carions j)our vitraux, la[)is-
scries ou mosaïques. Ces tapisseries et la ])liiparl de ces vitraux
ont été exécutés, et avec un ail. une mailriso supérieurs, par
^Ailliam Morris qui. dcssinaleur et coloriste parfait, en a
composé (juelc|uefois les fonds de passage et les fleurs.
Un tableau, le Dics Domini, qui figurait à l'exposition de la
yVeif; Ga/Zery, fait partie de r admirable ensemble des sujets reli-
gieux. Dans une sorte de gloire bleue, faite des ailes épanducs
et de la robe des anges, un nimbe comme un soleil rose entou-
rant sa tête, leClirist bénit le monde, et ses yeux magnifiques
semblent deux astres d'où rayonne l'amour. Les plis fins de
sa robe suivent liarmoniquement les lignes des ailes qui l'enve-
loppent; et tout le tableau est illuminé encore par les faces de
ces anges, de tendres visages féminins, mais surtout par l'éclat
de leurs yeux, qu incendient les passions célestes.
De plus vastes compositions décoratives, un peu dans le goût,
comme on le peut deviner, des tapisseries du xv^ siècle flamand,
ou dans le goût des primitifs, — mais traitées avec ce grand
stvle, ce sens de la beauté, ce sentiment et ce mysticisme
particuliers au maître, et ainsi gardant une originalité, une
personnalité telles, qu'en réalité elles ne rappellent rien que
son rêve, — offrent des scènes religieuses d'une poésie grave,
sublime, très chrétienne, la plus chrétienne certainement que
nous connaissions depuis l'œuvre des vieux mystiques.
Je citerai surtout cette douce yativité et ce terrible et
pathétique Crucifiement, dont les cartons sont aujourd'hui au
Soulli Kensinglon Muséum, et que le maître a dessinés pour
une église de Torquay. Je citerai encore V Adoration des Mayes,
SIR EDWARD BURNE JONES 121
et surtout la Construction du Temple, carton de vitrail pour
une des églises de Boston, où une vaste assemblée de ligures,
dont la spiritualité sublime rappelle celles dOrcagna en son
Paradis de Sanla Maria Novclla, — vierges, clievalicrs mysti-
ques, vrais chevaliers du Saint-Graal, — entourent ce vieux
roi majestueux et doux, Ã longue barbe blanche, David
oflrant à Salomon le modèle du tem[)lc à construire. Ce
David ressemble étrangement à celui de (iustave Moreau,
sans cpic, très certainement, Tun des deux maîtres ait eu
connaissance de l'œuvre exécutée par lautre.
Et dans les loisirs laissés jiar lexécution de ses tableaux,
de ses cartons, de ses études, le maître illustrait le Paradis
terrestre et une traduction de Virgile, deux œuvres de son ami,
non moins que lui laborieux et inlatigable, le grand poète, le
grand artiste, l'artisan j^arlait, l'étonnant imprimeur et le géné-
reux socialiste. \N illiam Morris ; et une édition de Chaucer.
1 un de ces chefs-d'œuvre typographi([ues, qui sortent de
l'imprimerie nouvelle de A\illiam Morris, la Kelniscoit Press.
Après l'exposition de ses œuvres peintes, celle d un petit
nombre de ses études ou de ses dessins pour la série des
Persée, pour les séries si précieuses aussi de la Belle au bois
dormant, et du Cantique des Cantiques , — études de jeunes
corps, élancés, robustes, de têtes féminines idéalement belles,
aux regards si doux et profonds, ou dessins d'ornementation,
témoignant toujours de 1 imagination créatrice la ])lus rare et
la plus pure, — toute cette exposition, cette sélection trop rare
était iiour les yeux et la pensée un étonnement et un enchan-
tement encore. Afin de bien juger ce qu'est chez Burne Jones
la science, l'art des ligues, leur complication savante et
leur eurythmie parfaite, voyez surtout en ses tableaux ou en
ses cartons religieux la belle ordonnance dos ailes et des
robes, ou la symétrie paifois dos compositions vorlicales, et
Aoyez enfin ce chef-d'œuA ro dart décoratif, VArhre de vie,
destiné à labside de lÉglise américaine de lAomo, et e.vécuté
en une mosaiYpie admirable, par les artistes de Murano,
travail qui lutte victorieusement de délicatesse et d'éclat avec
la couleur du maître.
Et ainsi la réunion de toute cette oHivre était une fête de
123 LA REVUE DE P A H I S
IxMiilc'. Cet arl d expression iiilcnse c\ d iiilensc couleur, loul
ni'' né lit' did»';!! cl de rêve, el (|ui pai' 1 acuili- des sensations
(lu il donne, eoninie certaines ciMivres suMIines (la 1 ision
(VEzécliicL par exemple, du [)alals l'illl), semble drpasscr par-
lois les limites de la peinluic [)()ur |)resquc atteindre à la
poésie ou à la jilns larc d(>s nuisi(pies, je ne saurais trop dire
([u'il reste inimilahle.
I/inlluence de Burnc Jones sur l'art de son é[)oque, et plus
encore sur celui de l'avenir, sera grande cependant, parce
qu'une^ inspiration, un enseignement supérieurs viendront de
lui, de son idéalisme, de ses aspirations vers l'absolue beauté,
de Famour fervent qu'il eut pour elle, de son goût toujours
sûr, de sa science impeccable des lignes et des couleurs.
Et il aura donc créé un type nouveau de la beauté féminine.
Dune femme ou d'une jeune fdlc qui le rappelle on dit déjà :
(( C'est un Burne Jones... » Et ce type, qu'en partie le maître a
emprunté à sa race, il se peut que la Nature souvent le repro-
duise à son tour, par cette influence à laquelle je crois, comme
y croyait Platon, des idées dans la mystérieuse formation des
êtres.
La doctrine pessimiste, qui est la nôtre et celle aujour—
d bui de bien des âmes, plus que toute autre rend impérieux
le besoin du beau, qui distrait ou console de la misère el
de la laideur des choses. Je remercie donc ce grand maître de
nous avoir donné de telles visions, parmi les plus hautes, les
plus rares, que l'art ait jamais créées, el de nous avoir offert
une telle œuxre de pur amour et de beauté pure en ce temp/S
de laideurs et de haines. Je le remercie enfin de la sympathie
profonde qu il ne cesse de témoigner à 1 art français el à la
France, et que lui rend la France, et qvi elle lui rendra de plus
en plus, en le connaissant mieux.
11 est bon que les pacifiques, les artistes et les hommes de
science, renouent sans cesse entre les peuples ces liens de
sympathie que les hommes de proie et certains politiques
tendent sans cesse à dénouer ou briser.
JEAN LAHOR.
DETTE OUBLIEE
VHI
Chantai, vers cette époque, reçut une lettre de son époux.
Celui-ci ne parlait pas du moteur ni môme de la baronne
Artens ; mais il annonçait, comme fait accompli, une détermi-
nation sérieuse : llélion renonçait à l'école de Saint-Cyr, où,
d'ailleurs, son admission faisait de grands doutes. U entrait
dans un établissement nouveau, — découvert et prôné par
Fischel. — où des études pratiques spécialement développées
assuraient aux ingénieurs civils, sortis de l'établissement, des
facilités particulières pour trouver un emploi dans l'industrie.
Le travail de la forge allait remplacer l'équitation: à l'histoire
on substituait la tenue des livres ; l'étude de l'anglais devait
suppléer à toute littérature. Dans une lettre accompagnant
celle de son père, le jeune homme se montrait enthousiasmé.
Chantai, loin de partager cet enthousiasme, alla trouver
son oncle aACc un visage bouleversé, et lui communiqua le
courrier qu'elle venait de recevoir.
— Ma nièce, dit le vieillard, je ne vous ai poini caché
jadis mes scrupules. Et vous-même ne frissonniez— \ous pas Ã
l'idée d'un cliamp de bataille sans prêtres? Toutefois il ne me
sourit guère j)lus de voir un Kernaz battre l'enclume. Quelle
folie! ^»e vous a— t— on pas consultée?
I. Voir la Revue du 45 août.
I •:> 'l LA RKVL'l-: DK PAIUS
— (hii donc ma jamais cou su liée!' (Jui donc ma jamais
donne' ni;i |)lace dans celle famille, ma place de mcre ou ma
place de i'cmnie?
— (]c (|ui m élonne, c'est (nrih'lioii j);»raîl enchanlé.
— Ah! depuis doux mois, ses lellres me font peur. Quel-
([u un change, une à une, loulcs ses idées. Il csl si faible, si
jeune encore! El, depuis qu il csl au monde, il ne voil que
des cires sans espril de conduite, sans fermclc de caraclcre.
— Ilclas! ma nièce, on ne refait pas les natures!
Chantai comprit qu'elle n'obtiendrait rien de plus ; cl,
vibrant d indignation, clic ccriAit à Maxime qu'elle n'entendait
pas rester plus longtemps séparée des siens. Mais, comme elle
Unissait sa lettre, on vint la prévenir que maître Dubigeon la
dcniniidiiit .
Le notaire, appelé dans le pays par une vente, profilait de
l'occasion pour présenter ses devoirs à la marquise, l'n iiicme
temps, il demandait ses commissions pour Paris.
— Je vais, expliqua-t-il, mettre mon llls ;i Louis-lc-Ciirand.
Je pars pour l'y conduire, et je compte l'aller voir de temps Ã
autre.
Informé de la résolution prise par Ilélion, il secoua la tcte
sans s'expliquer davantage.
— Evidemmenl, dit-il, c'est grave. Mais d'autres incidents
peu explicables me donnent de l'inquiétude... J ai besoin de
conférer avec M. le marquis... \e doutez pas de mou dévoue-
ment le plus sincère.
Il s'en tint là ^ estimant que le secret professionnel ne lui
permettait pas de confier, même à la marquise, le détail des
opérations singulières de son mari. D'ailleurs, lui-mcme n'y
comprenait pas grand'chose ; il avait besoin d'interroger Maxime
sur sa situation à légard de Fischel. Dans cette intention, il
se rendit chez son client, peu après son arrivée à Paris.
Bien qu'il fut une heure et demie, Bernaz, velu d'un élégant
costume de chambre, achevait à peine un déjeuner très ])ari-
sien. Il eut, en voyant Dubigeon, quelques signes d anxiété,
mais il fit bonne contenance et affecta même des façons cor-
diales. On quitta la salle à manger pour le petit salon, dont
le mobilier moelleux ne semblait pas attendre des visites de
notaires. Sans préambule, Dubigeon vint au fait.
di:tti: olhlikI': 120
— Monsieur le marquis, j'ai eu 1 lionncur de vous prévenir
de ropposilion formée à tout versement des sommes dont
je suis dépositaire. AFais vous n'avez j)as jugé utile de me
répondre. Cependaiit ikmis ne pouvons en rester là . Quelle est
votre situation à 1 égard du sieur Antonin Fischel, notre oppo-
sant? Il invoque un traite passé avec vous. J'ai besoin de lire
cetle pièee.
Maxime produisit le contrat, et ne [)ut se d(''loM(lre d'un
certain malaise en voyant la ligure bouleversée de Dubigeon.
— Mais, monsieur le marquis, ceci revient à mettre la clef
de voire caisse dans les mains de cet homme! Il peut la vider,
s'il en a envie. Le connaissez-vous bien, au moins? Et qu'est
ce que cette invention, dont vous acceptez de couvrir les frais,
sans limiter le chiffre?
On devine les résultats de 1 enquête. Maxime igncjrail toul
de son associé: ses antécédents, sa moralité, son pays. L'affaire
elle-même ne lui était pas mieux connue. Jamais il n'avait
jeté les veux sur un compte. Il était facile de se convaincre
qu il ne mettait pas les pieds à l'atelier.
— Lh bien! décida Dubigeon, je vais m'y faire conduire:
nous causerons de nouveau après cette visite.
Mais il n'y eut pas de visite. Non seulement Fischel refusa
de laisser voir sa macbine — ou le peu qui en existait — mais
encore il refusa de se laisser voir lui-même. Repoussé sur
toute la ligne, Dubigeon se replia clicz le marquis.
— .MaintenanI, dit-il, je suis fixé. Ne craignez rien! Qu il
soit Allemand, Hongrois ou Suisse, votre Fischel ne m em-
pêchera pas d'entrer, à mon prochain voyage. Il ne connaît
pas François DuJjigeon. notaire à Chambéry. En attendant.
— c est l'ami de la maison qui parle, à cette heure, — ne
trouvez-vous pas qu il serait temps d'appeler madame la mar-
quise auprès de vous?
Maxime ne prévoyait pas l'attaque : son visage exprima
une angoisse véritable. Instinctivement ses veux cherchaient,
au milieu des bibelots jetés sur une table, certaine photogra-
phie 011 la baronne Artens apparaissait dans toute la gloire
de ses épaules. Une fois de plus, Dubigeon pouvait dire :
(( Je suis fixé. )) Comme il allait plaider la cause du devoir et de
la bonne renommée, un nouveau personnage fit son apparition.
ISG LA REVUE DE PAUIS
C'élail Flsclirl (lui, au piiMuier i-oup ild'il. ilcxina Duliigcon,
sans rav(iir jamais vu.
— Ali! ail! lit-il. Je VOIS (nic je suis do lr(i|).
Coinpienaiil (|nc l'Iiourc ctall arrivée de jouci" la glande
scène, linvenleur laisail mine de se leliifr. Maxime le reliiil.
L autre, alors, désiyiianl le nolalre :
— Mon eher inat(|uis. vous mcxcuscrez si je vous demande
de choisir entre moi et l'espion de votre lamille.
C'en était trop pour le pauvre Bernaz, qui rougissait, balbu-
tiait, levait les bras au ciel, cherchant une manière de sortir
du mauvais pas.
— Cher monsieur Dubigeon, dit-il, veuille/ comprendre
que je... suis tenu à de grands égards... je dirai plus : k une
grande reconnaissance..., car sans... mon ami Fischel...
— Pas un mot de plus, interrompit le notaire. Ne faites
pas à un vieil ami des Bernaz le chagrin de le mettre à la
porte. Je vous laisse ; et, bien qu'il soit difficile de tirer de
l'eau les gens malgré eux, je tâcherai de vous rendre ce der-
nier service, parce que c'est mon devoir.
Maître du terrain, Fischel se laissa tomber sur un fauteuil,
d'un air accablé.
— Misérable imbécile que je suis ! s'écria-t-il enfin. Choisir,
pour m'aider dans mon œuvre, un homme qui n'est pas libre,
qui ne sait pas se rendre libre! Me voilà maintenant avec un
notaire dans les jambes! Je le retrouverai partout et, pour
commencer, il m'ôtera votre confiance... Eh bien ! n atten-
dons pas ce moment. Quittez-moi! Quittez Paris! Allez
retrouver la marquise ! On ne change pas une nature :
la vôtre est faite pour le sommeil de la province, pour la ser-
vitude familiale. Partez; emmenez Hélion : oubliez-moi tous
les deux. Mais rendez— moi justice sur un point : c'est vous
qui êtes venu me chercher. Vous étiez errant dans les rues,
sans ami, sans but, sans expérience. ^ oilà ce qui m'avait
attiré vers vous. J'avais cru que je pouvais aous faire du bien;
c'était une erreur ; adieu!
Antonin s'éloigna sans vouloir rien entendre; et ^laxime
resta seul, bouleversé d'une terreur folle, car aucune desjDhrases
qu'il venait d'écouter n'avait manqué son but. Il revoyait son
existence d'autrefois : vingt années de province et de vie conju-
DETTE OUBLIEE ISy
gale, coupées par des dislraclions donl le souvenir lui causait
une amère pitié. 11 se revoyait, surtout, comme il était un an
plus tôt, isolé dans la grande ville, ignorant la vraie vie, perdu
dans la foule des êtres condamnés à mourir sans avoir vécu.
A cette heure, il jouissait de l'existence avec une ardeur
inconnue de la jeunesse elle-même. Car il arrivait pour lui ce
qui arrive pour tant de provinciaux mûrs, jetés dans le paradis
de la capitale après un demi-siècle de purgatoire dans une
petite ville. Ce contraste, dont la séduction ne peut être com-
prise, à moins qu'on ne l'ait éprouvée, l'enivrait jusqu'à la folie,
la folie venue tard, qui sait qu'elle ne durera pas longtemps.
Au cercle, dans la mêlée des commérages, il trouvait un
amusement supérieur à tout ce qu'il avait connu dans son
existence. Il s'y plongeait avec une volupté singulière. Il était
devenu vite, à cette école mutuelle de médisance, un homme
très méchant. Cette effroyahle conversation, sans mesure parce
qu'elle est sans responsabilité individuelle, lui livrait chaque
jour la dernière faute, la dernière mésaventure, le dernier ridi-
cule de ces grandes dames, de toutes ces dames, petites ou
grandes, qu'il regardait jadis de loin, comme un passant
regarde les iovaux d'une vitrine.
Et, le soir, il se servait de ces anecdotes pour briller dans
un salon sulïisamment garni de femmes désirables et peu fa-
rouches, variété inconnue dans le monde qui avait toujours
été le sien. Là , il se faisait écouter en dévoilant, dans l'espace
d un quart d'heure, plus d'ignominies et de scandales que la
Savoie n'en avait connu durant un demi-siècle. Parfois il avait
de l'esprit : car, à cette heure, il pouvait débiter sans circon-
lucutions l'assortiment des histoires recueillies deux heures
[)lus tôt. Mais il n'était pas un narrateur seulement. Jjui-
mème avait son histoire, la charmante hypocrisie d'une liaison
dissimulée ce qui n'empôcliait pas les maîtresses de
maison de l'inviter régulièrement avec la baronne Artens, Ã
moins que celle-ci ne manifestât le désir d'être invitée sans
lui. Elle avait cette cruauté, à certains jours.
Fischel avait les clefs de ce paradis terrestre. Il pouvait,
d'un mot, en chasser Maxime. Le malheureux marquis, inca-
pable de supporter cette angoisse alTreuse, courut chez son
protecteur et lui prit les deux mains :
1^8 LA REVUE DE PARIS
— (Jiio nie reprochez-vous!' dil-ll liinnl)leinoMl . l'ourcjuoi
celle colère? Esl-ce moi (jul al lail \(Milr Duhlgcon?
— Si ce n'esl pas vous (|iii I a\(v. lail \enir, c'est la luur-
(pilso (pu la cin(»vé, repondit sévèrement l^'iscliol: |)our moi,
c'est la même chose. N'cles-vous pas responsahic de ses actes?
— l'^h hien ! fit l^ernaz, heureux d'avoir mis la main sur
une victime pr(»pilialoire. aous |)ouvez être sûr qu'elle ne
recommencera jias. Je vais lui écrire. \ (j us verrez la lettre!
Deux paires lurent bien lot couvertes d'une écriture serrée.
Celte fois, Maxime n avait pas eu besoin de brouillon.
— Lisez, dlt-il en passant la feuille à son juge.
Anlonin lut avec allention jusqu à la dernière ligne.
— Prenez garde, fit-il en rendant le papier. C'est un peu
vif: cl. si la marquise a du caractère... A raiment, n êtes-vous
pas allé un peu trop loin?
— Ah ! s'écria Maxime, tant pis si elle se fâche î Croyez-
vous que je veuille perdre, pour son caprice, ma situation et
mon seul ami.^...
Ses nerfs, assez faibles naturellement, étaient en pleine
déroute. 11 sanglotait. Son comjDagnon dut le calmer en l'as-
surant que rien ne serait changé entre eux, moyennant que
les bonnes dispositions manifestées par lui dureraient.
A partir de ce jour, ils se tutoyèrent.
IX
Chantai ne répondit pas à la lettre de son mari, et Fischel
en conclut que, décidément, elle manquait de caractère.
Dans tous les cas elle ne manquait pas de dignité : lorsque
Dubigeon, de retour en Savoie, lui conta son odyssée ou, pour
mieux dire, ses défaites, elle se contenta de lui apprendre
qu'elle était résolue à rester provisoirement chez le chevalier
de Beauvoisin. Elle n'ajouta pas qu'elle commençait à entre-
voir ce séjour comme pouvant être de longue durée.
Un incident ne tarda pas à la confirmer dans cette opi-
nion. La vieille servante emmenée par Maxime débarqua un
soir, tout en pleurs, contant bien des histoires qui n'étaient
DETTE OUBLIEE I29
pas à la louange de Fischel. Cet intrus, un dire de la Sa-
voyarde, gouvernait la maison du marquis, jusqu'Ã payer les
comptes de la cuisinière, et aussi jusqu'à la renvoyer pour
mettre dans la place une de ses créatures.
— ('e qu'il y a de plus tiisle, ajoutait la > ictime, c'est de
voir mon pauvre maître. Jamais il n'a été aussi heureux qu'Ã
cette heure, oii il est un zéro en chiffre. Il faut voir comme
on le traite ! Monsieur le marquis doit demander de l'argent
ainsi qu'autrefois. Mais son défunt père ne le conduisait pas
avec cette rudesse. 11 a trouvé un maître qui lui reproche, du
malin au soir, qu'il est ceci ou cela, qu'il manque d intelligence,
qu'il est paresseux... Un domestique dcmandcraitson compte;
monsieur file comme un agneau devant ce méchant homme.
Et puis il y a madame Artens...
Arrivée à ce point, la vieille servante fut arrêtée court pai"
( -hantai, qui répugnait à certaines délations. D'ailleurs, la mar-
quise en savait assez; et, de la perte plus ou moins momentanée
de Maxime elle prenait son parti sans brisement de cœur. Celui
qui la préoccupait, c'était son fils. Mais on approchait des
vacances d'automne : Hélion allait arriver, sans doute, pour
plusieurs semaines. Elle ne voulait pas voir autre chose et
concentrait sur ce prochain bonheur tout l'espoir, tout l'intérêt
de sa vie.
Une lettre du jeune homme — son père n'écrivait plus —
vint détruire cette illusion. A la seule vue du timbre anglais
apposé sur l'enveloppe, Chantai fut frappée au cœur. Hélion,
tout joyeux, faisait savoir qu'il était à Manchester et qu'il y
resterait jusqu en novembre. Il visitait les fabriques et prenait
L'usage de la langue du pays, « dont un homme destiné aux
affaires ne peut se passer ». Quant à savoir si sa mère pou-
vait se passer de lui, c'est une question qui ne se présentait
même pas à cette intelligence légère.
Celte fois, la marquise n'hésita plus. Dans la journée, une
dépêche partit à ladresse de Maxime :
(( Arriverai demain matin.
)) CHANTAI.. ))
— Tiens, dit Bernaz à son ami, les malheurs n'arrivent
jamais seuls!... Hier, c'était madame Artens qui m'écrivait
i^' Septembre 1894.. 9
K>0 LA REVUE DE PARIS
de Dieppe (pi elle me plante là : aujouid liiii, c'esl iii;i remine
qui sannoiue. l'our un peu, j'irais me jelei- Ã l'eau.
Fiselicl connaissait son compagnon, cl se senlail rassuré
quant au suicide. Mais il l'clail moins quant aux consétjuences
que pou\iiil avoir rarrivcc de Chantai, dont le tclégijimine
laconique ne lui disait rien de bon. 11 réllécliit, pendant que
Maxime se répandait en plaintes:
— Que puis-jc faire;' 11 ne m'est pas possible de fermer la
porte au nez de ma femme. Et, bien mieux, je ne puis l'obli-
ger à repartir, si elle s'avise de vouloir rester. C'est à en
perdre la tète !
Fischel ne perdait pas la tête. Il avait un plan, qu il fit
connaître avec sa précision accoutumée :
— Ne te désole pas. Un homme a toujours trois partis
à prendre au moment de la bataille : combattre, capituler ou
fuir. Le combat n est pas dans tes moyens, et, autant que
je puis voir, la capitulation n'est pas dans tes goûts. Tu
n'as qu'une chose à faire : sauve-toi bravement ! Boucle ta
valise, et va coucher à 1 hôtel. Mais, auparavant, nettoie
cette table de toutes ces photographies trop décolletées pour
des yeux savoyards — et conjugaux. Mets ton harem dans
un tiroir, et, pour le reste, compte sur moi. La marquise
repartira demain, ou elle est plus forte que je n'imagine.
Toujours obéissant, Maxime eut bientôt fait d évacuer ses
positions et de battre en retraite jusqu'à l'hôtel voisin : il y
dormit comme un autre Alexandre. Pendant ce tem^Ds-là ,
Chantai roulait en wagon, peu disposée au sommeil, non plus
qu'ébranlée par la crainte. Comme l'avait dit son confesseur
un certain jour, même les lions de l'amphithéâtre ne pou-
vaient l'arrêter quand il s'agissait de sa foi. Or son fds était
pour cette vie, sa foi, sa religion, son espoir.
Sur le quai de la gare elle ne trouva aucune bête féroce,
mais seulement un homme à la chevelure respectable, qui
l'accostait, chapeau bas, en exhibant un papier bleu.
— Madame la marquise, dit-il, voici votre dépêche. Je
l'ai ouverte en l'absence du marquis et d'après ses ordres.
Vous plaît-Il que je vous conduise chez vous? Mais cherchons
d'abord vos bagages...
— Mes bagages sont représentés par cette valise, dit
DETTE OUBLIÉE l3l
Chantai, en permellanl à l'inconnu de la débarrasser de son
fardeau.
— Je suis dans l'obligalion de me présenter moi-même,
fit-il : Antonin Fischel, ingénieur.
Chantai, à ce nom. éprouva Fune des grandes surprises de
sa vie. Elle s'était promis de traiter selon son mérite le téné-
breux conseiller de son mari . Et voilà qu'elle trouvait un
Fischel inattendu, poli, doux, presque timide, levé dès l'aube
pour la recevoir à la sortie du train. C'était un mouton qui
se trouvait en face d'elle, et non pas un lion dangereux. Si
grande était sa stupeur qu'elle roula quelque temps en voi-
ture avec son compagnon sans articuler une parole.
— Qui vous a dit mon nom.'^ demanda-t-elle enfm.
— Oh! madame la marquise, n'ai-je pas vu cent fois
votre photographie?
— Et M. de Bernaz!'...
— Il est absent, madame. Sa santé fatiguée par la chaleur
exigeait un changement de climat. En outre, il désirait ne pas
quitter son fils trop longtemps : le marquis est en Angleterre.
— ■C'est pour le mieux ; j'irai les rejoindre.
Antonin n'avait pas prévu celle-là . Tout en s'inclinant ,
comme s'il eût trouvé l'idée excellente, il songeait:
(( Le maladroit! Il laisse donc de l'argent, Ã sa femme?
Nous changerons cela. »
Mais, juste à la même seconde, Chantai se souvenait avec
une angoisse douloureuse qu'elle avait deux louis dans sa
poche, pour toute fortune. Elle resta muette; sa pénurie la
troublait, Ã cette heure, plus que tout le reste. Que faire,
seule à Paris, avec quarante francs!
Tout à coup le véhicule s'arrêta; la voyageuse était « chez
elle ».
— Madame, dit Antonin sans pénétrer dans l'appartement,
j'imagine que vous allez vous reposer. Me sera-t-il permis de
prendre vos ordres dans la journée ?
Elle accepta, presque avec joie, et fixa l'heure de l'audience.
Puis elle pénétra dans cette maison qui était la sienne, de par
la loi, mais oii elle se sentait plus étrangère qu'en aucun lieu
du monde.
Cependant elle était accueillie comme la maîtresse véritable
ivA LA UEVUE DE l'AUIS
par la sci\anlo dr Maximo, j^raiult' lillc maigre. l)runo,
sans at,'e approciablo, (|ul scnihlail ne devoir jamais s étonner
(le rion . Après une loilello hiciiraisanle, <( madame » fut
conduite à la salle à manger, oi'i luniail un dioeolat délicieux,
puis au salon, tout encombré de ileurs nouvelles. Sur la table,
une seule pholograjiliic : la sienne, déli\ré(\ (|uel(|ues heures
plus lot, du même tiroir où reposait à celle heure « le harem »
proscrit. Tandis qu elle souriait pros(|ue, à la |)ensée que,
Maxime présent, elle n'aurait |)as trouvé tant de roses, la
servante disposait les coussins de la chaise longue.
— Madame la marquise va dormir im peu. Mais voudrait-
elle bien, d abord, commander son déjeuner?
Chantai avait besoin de réflexion, plus que de sommeil.
Elle se mouvait dans un songe, l'ail d'impossible et d'imprévu.
Comme elle eût haussé les épaules si quelqu un lui eiit
annoncé, deux heures plus tôt, qu'elle commanderait le
déjeuner chez son mari, après que Fischel serait venu prendre
son sac à la gare!
Ce fin diplomate, quand il parut dans 1 après-midi, Ã
l'heure fixée, constata que les choses prenaient une bonne
tournure, c'est— à -dire que la marquise paraissait moins sûre
d'elle-même que le matin.
— Vraiment, dit-elle, c'est une grande déconvenue de
trouver mon mari absent,
— Hé! madame, soupira Fischel... que diriez-vous si je
vous avouais que je me réjouis de cette absence comme d'un
bonheur".'
— Je vous prierais de m'expliquer cette joie, repartit
Chantai avec une expression hautaine dans le regard.
— Expliquons-nous, alors. En décidant ce voyage inat-
tendu, avez-vous songé à ce que pourrait être l'arrivée? Depuis
que Maxime a des affaires, son humeur n'a pas gagné...
— Ses affaires non plus, interrompit Chantai en tournant
sur Fischel un regard qui valait bien des paroles.
Sans se troubler, il répliqua :
— L'absence de votre mari présente encore un avantage :
nous pouvons causer; ou, pour mieux dire, je peux me
défendre, et tout m'annonce que j'en ai besoin. De quels
crimes m'accuse-t-on?... Madame, il y aura un an bientôt
DETTE OUBLIÉE l33
que le marquis de Bernaz errait dans Paris, clierchant à sor-
tir de la fondrière où toute sa vie s'est eml)ourbée. Il s'est
trouvé sur ma route, il ma suivi chez moi comme vm chien
perdu suit un passant quelconque. Je ne lui demandais rien ;
c'est lui qui m'implorait, de son regard triste... Pourquoi
frémir d'indin^nation à mes paroles ') Vous connaissez votre
mari, je suppose? Jugez-vous qu'il appartient à la catégorie
des sauveteurs, ou à celle des gens qui se noient?
— Je connais mon mari. Je le juge peut-être. Mais je
n'admets pas que d'autres le jugent devant moi.
— \ous n'êtes pas, alors, une femme comme les autres...
Enfin, que vous le veuillez ou non, j'ai entrepris un sauvetage.
Du marquis de Bernaz, j'ai fait mon associé. Je prétends qu'il
soit riche, que vous soyez riche un jour. Mais qui peut dire
s'il y aura encore des riches dans un demi— siècle? Je veux
donner à votre fils mieux que la richesse : l'indépendance.
Or l'indépendance n'appartient qu'à l'homme capable de
gagner de l'argent par lui-même , toujours, partout. VoilÃ
pourquoi il fallait que l'éducation d'Hélion fut changée.
— On croirait vous entendre parler d'un orphelin, pro-
testa Chantai. Avant cette transformation de mon fils, il me
semble que j'avais le droit d'être consultée. Et, dans tous les
cas, j'avais le droit de surveiller la transformation.
— Que craignez-vous donc, madame? Vous défiez-vous de
moi ? Pensez-vous avoir sous les yeux un athée, ou même un
impie? Ni l'un ni l'autre, je vous le jure.
— Tant mieux pour vous! Mais je ne veux pas conserver
seulement à Ilélion la foi religieuse. Il y a des croyances ter-
restres qu'un homme comme lui doit garder dans son cœur.
— Ma profession de foi politique étonnerait bien la mar-
quise de Bernaz. Probablement, je suis plus aristocrate que
vous, car j'ai trop de bon sens pour prendre au sérieux cer-
tains mots : la Liberté, par exemple I Un homme n'est pas
libre, tant qu'il n'a pas mille francs dans sa poche. La Fra-
ternité est un colossal mensonge, qui assure tant mal que bien
la trêve, en attendant les premiers coups de fusil de la guerre
sociale. Quant à l'Égalité, c'est le droit à la jalousie... Ce qui
est vrai, c'est que la compensation des inégalités, toujours
poursuivie, jamais atteinte, fournit au jDrogrès son but, en
l34 LA REVUE DE PARIS
même temps que son moyen. Il fanl un corlnin nombre de
mendiants pour faire un Crésus, un certain iiom])rc d illcltrcs
pour faire un Tlomcre, un certain n(»nil)re de poltrons pour
faire un Léonidas. En ordonnant (pie tout le monde possé-
dera, que tout le monde sera bachelier, que tout le monde
ira se battre, vous noyez dans la médiocrité générale Ciésus,
Homère, Léonidas. Or il n'y a pas de grande société sans les
trois aristocraties, de For, du talent et de lépée... Vous voyez,
madame, que je ne suis pas un niveleur.
— Ceci est trop fort pour moi, dit Chantai, plus étonnée
qu'elle ne voulait le paraître. Mais je désire savoir — et c'est
ce qui m'amène — si le nouveau programme de l'éducation
de mon fils comprend l'interdiction de voir sa mère.
— De bonne foi, madame la marquise, vous n'en pensez
pas un mot. Rélléchissez mieux. N'entrevoyez— vous rien? Ne
devinez-AOus pas que vous êtes en face d'un mari... indisposé
par certains actes hostiles? Vous avez, permettez-moi de le
dire, des partisans bien maladroits!
— Dubigeon, n'est— ce pas? Je sais (|ue son apparition a
causé une grande colère. Mais, sur l'honneur, l'idée de cette
intervention n'est pas de moi.
— Eh! madame, pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt? Vous
vous taisez trop. Hélas! il vaut mieux, parfois, avoir tort avec
habileté que raison sans diplomatie. Le marquis n'a pas
votre intelligence. Il est ombrageux, soupçonneux, emporté
à la façon des êtres faibles. Quel homme fut jamais plus
facile à conduire? Il n'y faut pas beaucoup d'adresse, mais il
en faut un peu. Je le répète : croyez-vous qu'il n'aurait eu
que des sourires en vous voyant arriver, sans que rien eût
préparé l'entrevue?
— Je ne suis pas venue pour avoir des sourires, mais pour
avoir mon fils. De quel droit me le refuse-t-on?
— Le droit ! Un mot qui ne devrait jamais sortir de la bouche
d'une femme!... Les droits d'une mère, quoi de plus touchant?
Mais les droits d'un père, quoi de j)lus absolu? Votre mari est
le maître d'envoyer son fils étudier en Chine. . . Ah ! si je n'étais
pas le dernier homme de qui vous écouteriez un conseil ! . . .
Mais la marquise écoutait, quoi qu'elle en eût, cet homme
supérieur par l'intelligence à tous ceux qu'elle avait rencon-
DETTE OUBLIEE
l35
très sur sa route. Venue pour combattre, elle lut persuadée.
Elle suivit le conseil d'Antonin. qui était de repartir pour la
Savoie, laissant au sage Mentor le soin de lui rendre Télé-
maque. Elle emportait une promesse : Hélion ferait une visite
à sa mère dès son retour en France, (|ui devait avoir lieu
avant deux mois.
Elle repartit presque heureuse, Ã demi reconnaissante,
escortée par Fischel qui voulait voir, de ses yeux, le train
l'emporter. En quittant la gare, cet habile négociateur se fit
conduire à l'hôtel où Maxime l'attendait,
— Tu peux rentrer chez toi, dit-il. Mais si j'avais su que
lu possèdes un notaire comme Dubigeon et une femme
comme la tienne ! . . .
Dubigeon cependant n'avait pas encore donné la mesure
de sa force comme adversaire. Mais son apparente inaction
cachait les préparatifs de revanche d'un vaincu dangereux.
11 s'était promis de faire capituler, un jour ou l'autre, ce
même Fischel qui l'avait jeté à la porte. Il noua, pour atteindre
ce but, des relations avec les personnes qui avaient souscrit
au moteur, Ã l'exemple et sur la recommandation du marquis.
Par ses soins, un comité s'organisa; et, pour en faire partie,
cet homme qui n'avait jamais risqué un louis paya mille francs
une part de fondateur cédée secrètement par un porteur timide.
Dès lors, il provoqua des réunions, harangua les intéressés,
leur conta la réception dont il avait été l'objet, leur fit toucher
du doigt les irrégularités de l'entreprise et leur montra qu'ils
payaient les habits, la nourriture et le logement de l'inven-
teur. Mais il évita de prononcer le nom du marquis de Bernaz,
voulant que celui-là , du moins, pût dire après la bataille:
(( Tout est perdu, fors l'honneur! »
Depuis longtemps, la réputation du notaire était établie.
On lécouta, en dépit des enthousiastes qui défendaient leur
I.'W» LA REVUE DE PARIS
idole. In groupe lui eoiilV'i;i des pouNoiis pour 1 examen des
comptes cl la rc-gulaiisalion de la Société. l*eu de jours a|)rès,
il l'aisait à Paris le second de ses voyages périodiques ; eU un
beau malin, il se présenlait de nouveau à la porlc de l'alelier
où le moleur était en consiruction.
— Que voulez-vous? lui demanda luchMiienl i'isclicl (pii,
celle fois, le reçut lul-mcmc.
— Je voudrais admirer votre macliine, cx[)ii([ua le visi-
teur, avec un bon sourire de provincial.
— Mon atelier n'est pas un musée. On n entre pas.
— Que si! on entre! quand on s'appelle François Dubigeon,
notaire à Chambéry.
Fiscbel fut sur le poinl d'éclater, mais il avait la science
des pliysionomies, cl il trouva que le notaire souriait troj).
— Maître Dubigeon, dit-il en reprenant son calme, 1 ap-
pareil n'est pas en état d être exliibé au public.
— Mais je ne suis pas le public : je suis un des fondateurs
de la Société.,, quand vous aurez pris la peine de la fonder
régulièrement... \oilà mon titre, signé par vous.
— Allez au diable! cria Fischel, exaspéré de celle liabile
manœuvre.
Dubigeon n'alla pas si loin. Deux heures plus lard il reve-
nait, encadré de deux personnages, dont 1 un était huissier et
Savoyard, l'autre Savoyard et mécanicien. Il fait bon d'avoir
des amis partout. L'huissier devait constater le refus d'entrée,
si l'on n'entrait pas : le mécanicien était là pour expertiser les
travaux, si l'on entrait. Dubigeon souriait de plus en plus.
Il n'y avait pas à résister. Les Allobrogcs pénétrèrent dans
la place en bon ordre, suivis à dislance par l'ennemi, c est-
à — dire par l'inventeur. Nul éclat fâcheux, d ailleurs. Aucun
bruit. L'expert comptait les ouvriers, évaluait d'un coup d'a'il
les pièces en fabrication, prenait des notes. La séance terminée,
Dubigeon demanda :
— Peut— on voir la comptabilité.»^
— Ceci regarde le secrétaire, monsieur le marquis de
Bernaz, répondit Antonin en souriant à son tour.
Cette fois, le notaire n'insista pas. Quand il fut dans la rue
avec ses deux amis, il eut un geste de colère et s'écria :
— Il a un otage, le malin! Comment lui tirer dessus? Le
DETTE OUBLIÉE I?)'J
nom de Bernaz paraîtrait à côté du sien à . la barre du tribunal.
Dubigcon se trompait en disant que Fischel avait un otage.
Il en avait, pardi! bien deux, et Chantai s'en aperçut prom-
ptemcnt. Hélion était revenu d'Angleterre, mais on ne parlait
plus de sa visite en Savoie. Sur cet esprit encore faible et
mal formé, Fischel, à cette heure, concentrait son talent de
persuasion. 11 nosait pas encore dire à ce jeune homme
que sa mère était une épouse dénaturée; mais il la peignait
comme une personne acariâtre, obstinée, intraitable, créant
sous main des difficultés.
— Vous n'êtes plus un enfant, disait— il. \ous ne pouvez
manquer de voir qu'entre vos parents la situation est tendue.
^ otre père est malheureux, sans compter qu'il est exposé,
d un jour à l'autre, à des ennuis d'argent, à des procès. Le
vent de la Savoie souille sur lui tous les maux. Est— ce le
moment d'abandonner votre père et d'aller vous réjouir en
Savoie? Ne risquez-vous pas d'augmenter le dissentiment,
d aviver le chagrin, d être englobé dans la réj)robation?
N'est— il pas prudent de rester neutre jusqu'à la paix, qui ne
peut tarder à se faire .^
Hélion obéit, non sans regret, mais en silence. Il croyait
rester neutre en n'allant pas voir sa mère; et, pour être juste,
il faut ajouter qu'il ne croyait pas être aimé d elle comme il
l'était. Personne ne lui avait parlé du voyage de la marquise
à Paris ; il pouvait penser qu'on se passait de lui sans trop de
peine, Ã Beauvoisin.
Bref, il écrivit que ses cours avaient recommencé, que
la moindre absence compromettrait ses examens. Puis, sans
réiléchir davantage, il reprit ses études, qui, de fait, l'occupaient
sérieusement.
Chantai, frappée au cœur de la défection de son fils, com-
mit la faute de ne pas lui laisser voir ce qu'elle souffrait. Au
lieu de lui écrire directement, elle écrivit à Fischel pour lui
signifier qu il avait manqué à sa promesse.
(( Vous avez rompu la trêve, lui répondit-on. \otre allié
nous harcèle et nous discrédite; c'est la guerre : vous ne
pouvez espérer les bienfaits de la paix. »
Elle répondit, à son tour; et son courage s'usa dans une
joute épistolaire avec le plus retors et le plus infatigable des
l38 LA REVUE DE PARIS
correspoiidanls. Puis lo silence se lll. bille \ivail à Hcauvoisin
eonime une recluse, dévorant la soufïVance causée jiar 1 injus-
tice, mais croyant encore, dans la droiluie de son à nie, que
certaines injustices, par cela même qu'elles sont moTislrueuses,
ne peuvent être (pie passafrcres.
Pour la seconde ibis, elle connut la monotonie d un long
hiver de Savoie, en compagnie d'un vieillard qui commen-
çait à trahir quelque ennui de sa présence. Elle en était venue
à craindre que le chevalier lui parlât d'IIélion ou de Maxime;
mais M. de Beauvoisin avait dit une fois pour toutes :
— Quand je n'ai rien de bon à dire des gens, mon habi-
tude est de me taire.
CejDcndant, si misérable que fût cette paix, qui ressemblait
à la paix du sépulcre, Chantai devait la regretter. Dubigeon
se présenta, un certain jour, et demanda l'honneur d'entretenir
le chevalier et sa nièce.
— Je ne crois pas, dit-il, manquer au devoir en déclarant
que le marquis de Bernaz consomme sa ruine. Il retire ses
fonds de ma caisse. Avant peu, c est la mendicité pour lui,
pour son fils et pour sa femme.
LÃ -dessus il expliqua l'affaire du moteur et la situation de
Maxime dans l'entreprise.
— Que m'importent les inventions et les inventeurs! fit le
vieux Beauvoisin en haussant les épaules.
— A vous-même, rien, sans doute, monsieur le chevalier.
Mais votre neveu sert à faire des dupes, après avoir été dupe
lui-même. On lui donne à signer des circulaires qui lengagent
rrujralement . Que deviendra sa bonne renommée dans le J^ays,
le jour où la vérité sur l'affaire sera connue? Et je crains que
ce jour ne soit pas éloigné.
— Assez, Dubigeon! interrompit le vieillard, dont les mains
tremblaient de colère. Je n'y peux rien, ma nièce non plus.
— Mon opinion est tout autre, monsieur le chevalier. Vous
pouvez, tout au moins, faire comprendre au public le rôle...
inconscient de votre neveu dans l'aventure.
— Par quel moyen, s'il vous plaît .^
— Par un conseil judiciaire... dont je viens vous supplier
de faire la demande au tribunal.
M. de Beauvoisin \e\a les bras au ciel. Chantai resta immo-
DETTE OUBLIÉE iSo
bile: mais une angoisse marqua plus profondément les rides
qui commençaient à mordre son visage. Le jalon n'en était pas
moins posé. Dubigcon reprit son discours; il montra les der-
niers membres de la famille de Bernaz tombant à la cbargede
leur oncle : étant donné le caractère du personnage, l'argu-
ment devait porter.
— Si je donne un conseil judiciaire à Maxime, (out le
pays me tournera le dos, répondit faiblement le clievalier.
— Aimez-vous mieux qu'on lui jette des pierres quand il
reviendra en Savoie. ^* Notez bien que la mesure conseillée par
moi n'a rien de déshonorant. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, le
marquis devenait aveugle, n'aurait-il pas un guide pour le
conduire? Que demandons-nous pour lui, sinon un guide?
\ otre neveu ne serait pas le premier dans son cas. Désirez-vous
•que je cite des noms?
Le notaire nomma une demi-douzaine d'iiommes, fort
honnêtes gens, sinon très capables, qui vivaient sous cette
protection maternelle de la loi. Chantai eut une seule question:
— Cela me fera-t-il voir mon fils?
— Eh! oui, madame... Une fois la source tarie, Fischel
s'éloignera ; et, Fischel parti, vous verrez tout à votre aise
Hélion et même son jDère.
— Je veux réfléchir pendant quelques jours, dit le cheva-
lier en se retirant, déjà ébranlé.
Resté seule avec la marquise, Dubigeon lui dit :
— Madame, vous êtes en face d'un devoir de conscience.
INous allons, non pas à la ruine, car nous y sommes déjà , mais
il la misère noire. J'emploie toutes les ruses pour retarder les
envois de fonds; mais... vous connaissez maintenant celui qui
vous a endoctrinée vous-même. Quand je pense que vous me
disiez, en revenant de Paris : a Ce Fischel n'est pas un mau-
vais homme ! »
Vers la fin de la semaine, M. de Beauvoisin mettait sa
signature au pied du mémoire qui engageait lu lui te contre
son neveu. Ce document, œuvre de Dubigeon, ne présentait
pas le marquis, cela va de soi, comme un modèle de clair-
voyance et "de conduite. Un long paragraphe commentait le
traité avec Fischel, que l'auteur n'avait aucune raison pour
ménager. Aussi le personnage é(ail-il traité rudement, un
l'iO LA REVUE DE PARIS
|)Cii trop pcul-rlrc : l'rpIlliMc d avcnluiior s'accohiil à non
nom. Celle liberlé de style devail l>i(Mit(M coùlcf clier à une
innocenle.
Peiulanl des mois, la procédure ronclionna presque à I insu
du chevalier el de la marcjuise. Dubigeon, de son étude. Taisait
mouvoir toutes les pièces do l'échiquier judiciaire. yVinsi lélé
se passa, puis raulomiio. Chanlal pcmvait se demander si son
mari el son fds vivaient encore. Elle n'entendait parler de
rien ni de personne. Au contraire, dans le public, on se
passionnait pour ou contre chacun des deux époux. Enfin
I enquête lut achevée, et le bruit courut que Maxime de Bcrnaz
courait grand risque d'avoir son conseil judiciaire.
Un matin de novembre, Chantai reçut un télégramme signé
Fischel, qui lui donnait rendez-vous « pour affaires urgentes»
dans 1 hôtel d une petite bourgade peu éloignée de sa résidence.
Elle y courut à pied, sans rien dire à personne, craignant
d'apprendre une catastrophe, mortellement troublée, car Fis-
chel commençait à lui faire peur, ainsi qu'un mauvais génie
doué de pouvoirs surhumains. Elle eut, comme l'année précé-
dente, la surprise de trouver un homme tranquille, maître
de lui, presque souriant, qui dit d'un ton léger :
— Eh bien! madame, vous n'avez pas longtemps suivi
mes conseils!... Qu'y gagnez-vous? Voyez-vous plus souvent
votre fils?
— Non. répondit-elle, mais je lui conserve du pain. J'es-
père qu'il est heureux sans moi.
— Il ne saurait être heureux, ayant au fond du cœur cette
amertume de vous juger... sévèrement.
— Il me juge, le pauvre enfant! Mais sur quoi me juge-t-il?
— Sur vos actions, madame, sur vos écrits. Il a pu lire des
lignes, signées de vous, qui traînent son père dans la boue.
— Quel mensonge! Est-ce donc traîner un homme dans la
boue que de dire qu'il est faible, borné, qu'il aime le plaisir,
qu'il administre mal sa fortune, qu'il donne sa confiance...
— A un aventurier? Je m'abstiens de relever le mot pour
mon compte : il ne saurait m'atteindre. Mais il révolte Hélion
dans l'affection que ce jeune homme a pour moi. Votre fils,
depuis deux ans, vit entre son père et l'ami de son père :
comment les avez— vous traités l'un et l'autre?
DETTE OUBLIÉE I^I
Chantai ne comprit pas qu'elle se trouvait devant un assié-
geant l)loqut', pressé par la famine, qui, pour se sauver,
tentait les ruses de guerre. Pendant une heure, Fischel la
retourna, la brisa de toutes les façons, tantôt dressant devant
elle, comme un malheur suprême, la réprobation de son fils,
tantôt troublant sa conscience par des raisonnements de
casuiste. employant de nouveau les promesses, ne reculant pas
devant les menaces, faisant vibrer, dans une dernière perfidie,
les cordes de la tendresse.
— A ous souffrez, madame? Croyez-vous être seule à souf-
rir? Ah! comme il suffirait d'une parole pour dissiper les
nuages, pour vous ramener Hélion ! Un mot... ne disons pas
de repentir, mais de regret, calmerait Maxime: il désarmerait
les susceptibilités filiales d'un jeune homme qui adore son
père, sans avoir rien perdu de sa tendresse pour vous. Que
de fois il m'a répété : a Ma mère dit qu'elle veut me conserver
du pain? Hélas! lequel est pire pour moi, d'être sans pain ou
d'être sans mère? »
Antonin était trop bon joueur pour ne pas gagner la
partie.
— Je n'en peux plus ! dit la marquise en essuyant ses
larmes. J'accepterai toutes les conditions. Mais je suis inca-
pable de continuer cette vie.
— Qui pourrait parler de conditions, protesta Fischel d'un
air onctueux, quand il s'agit d'une épouse et d'une mère?
Ah ! si, seulement, je j)ouvais mettre sous les yeux de Maxime
quelques mots capables de l'adoucir!... Je connais ses dispo-
sitions. Votre fds prendrait le train suivant pour se jeter dans
vos bras. Et nous éviterions toutes les misères, tous les scan-
dcdes, peut— être, qu'on peut craindre pour lavenir.
— C'est bien, soupira Chantai. Je vais écrire; mais quoi?
Ma tête n'est plus qu'un chaos... il faut m'aider...
Antonin semljlait n'attendre que cette prière, il avait sur
lui, sans doute par hasard, de l'encre et du papier. Il mit
une plume dans les mains de la marquise, et dicta... L'infor-
tunée Chantai, vaguement consciente de son humiliation,
voyait passer comme dans un nuage, les mots sortis de sa
plume. Après tout, qu'importaient les mots, puisqu'elle écri-
vait à son mari?.,.
l\o. LA UEVLE DE P A 111 S
— El malnlcnanl, dil-clle après avoir signé. oi\ laissera
venir IK'lion?
— M;ulain(\ répondit Fisdicl, une fois déjà \oi\v (ils allail
partir, (|uand votre ami Dubigcon s'est mis à la traverse.
Nous revenons au point où en étaient les choses. Demain
matin, si nous ne perdons pas de temps, je serai auprès de
Maxime... Pour le reste, comptez sur moi.
Chantai rentra chez son oncle, comptant déjà les minutes,
souriant d avance à la surprise que l'apparilion inattendue
allait causer au chevalier : car le vieillard ignorait encore la
démarche de Fischel.
Dans la matinée du surlendemain, elle devint toute trem-
blante, en voyant une voiture de louage monter la côte, évé-
nement j)eu ordinaire! Qui pouvait venir, sinon le voya-
geur désiré? Comme il avait été prompt! Comme Fischel
avait bien tenu sa parole ! . . .
Ce fut Dubigeon qui descendit de voilure. Chantai com-
mençait à redouter ses visites; elle aurait voulu trouver un
prétexte pour ne pas lui parler! Mais on vint la prévenir
que son oncle la demandait. A son entrée, le notaire se leva,
laissant échapper, sous les dehors du respect, les signes d'une
exaspération violente.
Puis il demanda, d'une voix qui tremblait :
— Madame la marquise voudra-t-elle bien me dire si elle
reconnaît l'authenticité de ce désistement, qui nous a été
signifié dans la journée d'hier?
— Un désistement! s'écria le chevalier abasourdi.
— C'est tout au moins, répondit le notaire, une rétracta-
tion, une sorte d'amende honorable, adressée par la marquise
à son mari. Je doute qu'il l'ait vue, d'ailleurs, puisque Fis-
chel colportait ce document chez nos hommes d'affaires, le
jour même dont il est daté.
Chantai tenait dans ses mains, sans la lire, la feuille tim-
brée. Elle comprenait dans quel piège infâme on l'avait prise.
Avec un frémissement de dégoût sur les lèvres, elle répondit :
— Cet homme m'a fait croire qu'Hélion allait venir...
— C'est bien, fit le notaire en s'inclinant. Nous n'avons
plus besoin, Ã cette heure, de voir nos juges et de courir chez
nos avocats. L'effet moral de cette pièce nous écrase; la
DETTE OUBLIÉE l/jS
partie esl perdue. Mais comment gagner contre des adver-
saires qui emploient des cartes fausses?
— Vous croyez qu Iléiion ne viendra pas?
Dubigeon mimait déjà une réponse énergique; à ce mo-
ment, la voix du chevalier se lit entendre. Il achevait de lire
la copie de la lettre signée par Chantai et paraissait dans
un état violent d'excitation.
— Je ne m attendais pas, dit-il, à me voir injurié par celle
que j'ai recueillie sous mon toit. Ainsi donc vous vous
donnez pour « une pauvre femme ignorante, égarée par les
conseils d'un homme d'affaires intrigant et d'un vieillard
connu pour l'exagération de ses idées »? Voilà ce que nous
sommes, Dubigeon: vous, un intrigant; moi, un vieux fou!
Et c'est la marquise de BernazquilafTîrme! Vous avez raison,
mon brave homme, il ne nous reste plus qu'Ã quitter la partie.
Chantai semblait à peine entendre. Dubigeon, qui la consi-
dérait avec une pitié respectueuse, la montra d'un signe au
chevalier. Mais celui-ci ne voulut rien voir. Sa colère, au lieu
de se calmer, croissait à chacune de ses paroles.
— Ma nièce, continua-t-il, vous m'avez forcé de partir en
guerre contre ma famille, et maintenant vous passez à l'ennemi.
Je suppose que vous comprenez ce qui vous reste à faire.
— Que dois-je comprendre? demanda Chantai en relevant
la tête. Que ma place n'est plus dans cette maison?
— Elle est près de l'homme à qui vous faites de si
nobles excuses, près de votre mari.
M. de Beauvoisin. Ã ces mots, se retira, de l'air d'un juge
qui vient de rendie une sentence. Le notaire, qui semblait
consterné, s'approcha de la marquise en voyant qu'elle se
dirigeait aussi la porte.
— Madame! s'écria-t-il. Par grâce!... Qu'allez-vous faire?
Vous ne prenez pas au sérieux les paroles de votre oncle?
— La justice a parlé par sa bouche, répondit Chantai en
promenant son regard autour d'elle, afm de dire adieu à ces
murs, témoins d'une longue tristesse. Pour me comprendre
et m'excuser, il faudrait une mère. Je demande pardon à mon
oncle. A vous, que puis-je dire?
— Faites-moi seulement l'honneur de m'appelcr votre ami :
l'ami des mauvais jours.
J 'i 'j LA UEVLi: DE 1' .V U 1 S
— Si VOUS clos mon ami, N(tus no in(> tofuscrcz pas une
grâce. Donnez-moi une lieure pour mes lurparalirs cl ramcnc/-
moi à Clianil)éry.
Ce lut ainsi que la mar(|uise de hernaz (|uilla Beauvoisin.
Le elievalier, que Dul)iue<>n prévint à travers la porte de son
cabinet, refusa de rien faire pour la rclenir, disant (|u'une
femme, après loul. doit vivre avec son mari. La voiture
emporta les deux vovai^eurs. Comme elle arrivait au bas de
la pente, le facteur qui montait au clià teau fil signe d'arrêter.
— Ine lollrc pour vous, madame la marquise.
Déjà les chevaux avaient repris le trot; Chantai sécria :
— Mon Dieu! c'est d'IIélion !... Mais alors je ne puis
partir, s'il annonce son arrivée !
Ses mains tremblaient. Elle mit du temps à déchiffrer une
courte page, et son compagnon, qui la regardait, vit dans
ses yeux qu'elle recevait une de ces blessures qui tuent sans
faire crier.
— Lisez, dit-elle enfin.
Puis, comme si la fatigue de vivre eût dominé tout le reste,
elle appuya sa tête en arrière et sembla dormir. Voici ce
qu'écrivait à sa mère Hélion de Bernaz :
(( Vous auriez lort de croire qu'on me relient contre mon
désir. C'est moi qui ai refusé et qui refuse de vous voir, parce
que vous avez déshonoré mon père: du moins, vous avez
tâché d'y parvenir. Et, en même temps, vous insultiez le plus
loyal des hommes, notre meilleur ami. Vos palinodies arrivent
trop tard et ne sont qu une indignité de plus. J'ai cessé d'avoir
une mère. Adieu ! »
— Voilà du Fischel tout pur, conclut Dubigeon en haus-
sant les épaules. « Palinodie I » Je reconnais son style. Quant
à l'autre... on lui donne sa mère à renier, comme on lui
donnerait un pensum à écrire... et il accepte! Je ne l'aurais
pas cru borné à ce point.
Chantai fit un signe pour montrer que le simple bruit d'une
parole humaine lui était odieux. Tout retomba dans le silence.
On aurait dit deux voyageurs escortant un mort.
DETTE OUBLIÉE 1^5
XI
Deux ou trois mois plus tard, Dubigeon et Ja marquise
causaient dans ce même jardin de couvent, qui avait été le
témoin des fiançailles de Maxime.
— Oui, disait-elle, je persiste dans mon idée. Je dois
gagner ma vie, et je préfère la gagner ailleurs qu'en France,
tant nos préjugés survivent à tout le reste. D'ailleurs, j'ai,
depuis certain jour, comme un besoin de fuite. Je blâme ceux
qui sécliappent de la vie. Mais, s'il est défendu de déserter,
il est permis de changer de régiment après certains déboires
trop douloureux. Me comprenez- vous?
Dubigeon s'inclina, et montra d'un geste qu'il ne compre-
nait que trop. Puis, prenant la parole :
— Eh bien, madame, je crois vous avoir trouvé, en effet...
un autre régiment. Car il s'agit d'aller dans un fort, au
milieu des Montagnes Rocheuses, parmi les sauvages. Consi-
dérez toutefois la distance: l'Atlantique à traverser, plus trois
mille kilomètres du continent américain.
— Ce n'est pas assez loin, soupira la marquise.
Alors Dubigeon fit connaître le but de sa visite. Un de ses
amis, un des plus grands tisseurs de Lyon, avait pour femme
une Américaine, personne bienveillante et distinguée, dont le
notaire de Chambéry avait, depuis longtemps, l'amitié et la
confiance. Il était allé la voir, et, sans nommer la marquise
de Rernaz, il avait exposé sa situation malheureuse et le
désir qu'elle avait de quitter la France.
Or, la femme de l'Industriel — qui se nommait madame
Gaspé — venait d'écrire à Dubigeon, sans autres détails,
qu'elle serait heureuse de voir « sa protégée ».
Chantai n'eut pas une seconde d'hésitation. Dès le lende-
main, Dubigeon la présentait à la riche Américaine; mais
elle n'était plus marquise. Elle était devenue madame Ilertel,
veuve, sans enfants, obligée de subvenir à ses besoins après
des revers de fortune. Les deux femmes causèrent quelque
temps, et la solliciteuse comprit qu'elle était examinée avec un
i" Septembre 1894. lO
1 'l6 LA UEVUE DIî PARIS
soin niinulicux. Comme on jkmiI cioirc. l'oxamcn lourna en
sa faveur, el madame (laspé, sans plus de lélicences, fil con-
naîlie rdlijel des négociations.
— l ne de mes amies les plus clièies, dit-elle, épousait
en Amérique le capitaine Hurton, pendant (|ue je me mariais
en France. Elle moui*Ut au bout de peu d'années, laissant
une petite fille, qui vient de quitter le couvent d'Omalia
pour aller vivre avec son père dans un fort du Nord-Ouest.
Burton commande ce poste militaire, caché dans un rej)li des
Montagnes Rocheuses, sur le versant qui regarde le Pacifique.
Vous comprenez qvie ce n'est ni plus ni moins qu'un désert.
Dans ces conditions, Burton, qui est très riche, veut avoir
une dame de compagnie pour sa lille, aujourd'hui âgée de
quinze ans. Il m'écrivait, l'autre jour, qu'il souhaiterait une
Française, à quoi j'ai^ répondu, courrier par courrier, qu'il
n'existe pas, en France, une seule personne courageuse au
point d'aller vivre à Koutenaï. Ma lettre à peine partie, j'ai
reçu la visite de notre ami Dubigeon, venu pour me parler
de vous. Alors j'ai demandé par télégraphe si Burton persé-
vérait dans son idée; le soir, j'avais sa réponse affirmative.
La décision, maintenant, est entre vos mains.
Chantai ouvrait la bouche pour dire qu'elle acceptait. Le
notaire, d'un geste, l'arrêta.
— Il me semble, fit-il, que nous n'avons guère parlé du
colonel Burton, dans tout ceci. Et la question a son imj)or-
tance pour... madame Ilertel.
— Mon cher ami, répondit l'Américaine, vous pouvez le
prendre les yeux fermés, sur ma recommandation, comme je
prendrais madame Hertel, sur la vôtre. Je vous connais, et
vous méconnaissez. Burton a cinquante ans: il est catholique,
soldat dans l'âme. Il pourrait habiter NewA ork tout trau(|uil-
lement, s'il n'était passionné pour l'existence libre, aventu-
reuse, des garnisons du Far A\est. Je ne l'ai j)as vu dix fois
dans ma vie, j'en conviens. Mais j'en peux juger par les lettres
de ma pauvre amie, qu'il a rendue la plus heureuse des femmes.
J'ajoute qu'il a un grand faible pour la France : vous en voyez
la preuve.
Ainsi tout fut conclu en quelques heures. Voulant éviter
les questions. Chantai résolut de ne jDoint retourner à Gham-
DETTE OUBLIÉE 1^7
béry et de se faire expédier ses malles à Lyon, où elle restait
pour s'occuper de ses préparatifs. Avant de quitter Dubigeon,
elle lui confia son testament, puis elle lui dit :
— Vous seul avez mon secret. Je vous impose, comme
pourrait le taire une mourante, l'obligation de le garder envers
le monde. Chaque mois, nous nous écrirons. Si... le père ou
le fils désirent savoir le lieu de ma retraite, c'est à vous qu'ils
s'adresseront, naturellement. Attendez qu'ils vous questionnent.
Dans le cas où ils tomberaient malades, télégraphiez -moi. Et,
si nous ne nous revoyons plus , dites-leur mon dernier mot :
je n'ai maudit personne.
Madame Hertel — qu'il convient de ne plus désigner autre-
ment désormais — partit au bout d'une semaine. Elle gagna
Hambourg par la Suisse. Malgré tout son courage, elle ne se
sentait pas assez forte pour traverser Paris sans voir Hélion.
Lorsque les terres européennes semblèrent fuir au loin, elle
sentit le premier déchirement de l'exil. Mais ses neuf jours de
traversée furent les moins douloureux qu'elle eût connus
depuis de longs mois, tant la diversion des objets nouveaux
était puissante. Pour la première fois elle apercevait la merl
Favorisée par un temps radieux , elle n'éprouAa nul ma-
laise , mais seulement un engourdissement étrange, qui
suspendait en elle tout travail de pensée. Néanmoins, avec une
sage prévoyance, elle se rapprocha de quelques Américains
bien élevés, dont la couversation augmentait son habitude de
la langue et la préparait aux surprises du débarquement. Par-
venue à New-^ork, elle télégraphia au fort pour annoncer
son arrivée, et, se sentant plus reposée qu'à son départ, elle prit,
sans faire halte, le train qui devait la conduire à destination.
Dans ce curieux hôtel roulant, elle passa quatre jours et
cinq nuits, encore plus étonnée que sur le paquebot par la
nouveauté de cette existence bizarre. Sans qu'elle en eût con-
science, les spectacles qui frajDpaient ses yeux la préparaient
graduellement à l'impression finale du voyage.
A partir de NeAv-\ork, mais surtout après Chicago, chaque
lieue parcourue enlevait au paysage, l'un après l'autre, chacun
des traits de la civilisation. La pierre, dans l'édifice, avait
succédé au marbre : la brique, à la pierre ; le bois, à la brique.
Ce bols, d'abord verni, sculpté, façonné, n'était plus que des
\ \b LA REVUE DE PAUIS
planches grossièreincnl peintes. Çà cl là . au milieu des délVi-
clicmcnls inachevés, la rude niaisonnclle de troncs d'arbres
non c'quarris clail apjiarue . Enlin. sur les versants des
ravines, à des hauteurs égales aux j)ics fameux de la Suisse, le
campement du mineur, abri impossible à désigner d'un nom,
formé de terre, de branches et de toile, avait marqué le der-
nier type dans les échantillons de la résidence humaine.
L homme lui-même, d'ailleurs, n'était plus qu'un être à demi
sauvage, inculte et déguenillé, alTreux à Aoir, si bien que les
premiers Indiens (|ui se montrèrent, toujours fiévreux et
grelottants sous leurs couvertures d'hôpital, étonnèrent à peine
les regards de 1 exilée.
Ce fut alors qu'elle eut conscience, pour la première fois,
de l'acte qu'elle accomplissait : un acte véritable de désespoir.
Elle se sentit en face du martyre, d'un martyre qui ne se pou-
vait plus éviter, même par l'apostasie. Pour tout dire en un
mot, elle eut peur... A ce moment, un comjjagnon de voyage
lui désigna le ruisseau qui courait le long de la voie, sur la
prairie moussue et sans fleurs des sommets.
— Regardez : l'eau marche avec nous maintenant. Nous
descendons vers le Pacifique.
L idée qu'elle venait de franchir la grande barrière qui
sépare deux mondes lui serra le cœur. Elle imagina ce qui
adviendrait si la mort la prenait subitement, Ã cette place.
Elle songea :
(( Ceux qui creuseraient ma fosse, dans ce désert, ne connai-
traient pas mon nom véritable. Mais lequel, parmi les hommes
qui sont là , voudrait perdre une heure pour m'ensevelir? »
Elle chercha des yeux, dans le groupe de ses compagnons
de voyage, quelque figure sympathique. Un très j^etit nombre
de ceux qui avaient quitté New-Aork avec elle se trouvaient
encore dans le Pullman car. Des u hommes de l'Ouest »
avaient pris leur place, des colosses coiffés de larges chapeaux
de feutre, parlant très haut, ignorant la présence d'autrui.
laissant voir presque toujours, sous leur veste, la crosse d'un
revolver. Elle entendait la conversation la plus étrange, émail-
lée de mots inconnus. C'était souvent un récit de bataille et de
morts dans le « salon » d'un tripot ou à l'orifice d'une mine,
avec l'oraison funèbre ainsi rédigée tout simplement :
DETTE OUBLIÉE I ^jQ
— Et le pauvre garçon est mort dans ses bottes !
Que devait être un campement de troupes en un tel pays?
Que devait être « la licence des camps » au milieu dune
population ignorante de toute loi divine ou humaine? (^ue
devait être un soldat? Que pouvait être un colonel? Que pou-
vait être, hélas ! la fdle de ce colonel ?
Si grande était la réaction survenue dans son être moral
quelle eût rebroussé chemin, si la chose eût été possible. Mais
elle ne possédait pas la somme relativement considérable qu'eût
coûtée son retour en France. Et, d'ailleurs, à quoi bon retour-
ner en France? Quelle raison de préférer l'exil de Beauvoisin
à lexil de Koutenaï? Là où elle ne peut voir son fils , une
mère est toujours exilée.
Comme elle se livrait à ces réflexions, le nègre chargé du
service de son « Pullman » vint l'en distraire, en la préve-
nant que la station de Koutenaï n'était plus éloignée. Ce brave
homme à cheveux blancs, esclave affranchi par la guerre
de Rébellion, n'avait rien de l'arrogance de ses jeunes col-
lègues. Il était respectueux, plein de co'ur, et avait pris en
affection cette étrangère dont il partageait la vie depuis une
demi— semaine. Chantai commençait à comprendre quelques
mots de son français de plantation. Elle songeait, en le
voyant, à cet « Oncle Tom», qui l'avait tant fait pleurer dans
sa jeunesse. Avec un sourire mélancolique, elle se disait :
(( Pour trouver une amitié aussi ancienne, il me faudrait
maintenant faire deux mille lieues. »
Et voilà qu'elle allait perdre même cet humble ami, pour
tomber dans le monde inconnu du fort et de ses habitants !
Celte angoisse, toute légère qu'elle fût, acheva son découra-
gement et fit déborder la coupe. Ses yeux, pour la première
fois depuis longtemps, se mouillèrent. Elle aurait remercié
Dieu si quelqu'un fût venu lui apprendre qu'elle devait
encore passer des jours, des mois, dans cette maison roulante
qui était sa seule maison. De celle-là , nul ne l'avait chassée.
Elle y avait souffert, sans doute, mais uniquement par le
souvenir.
Le train s'arrêta, et Chantai descendit sur la plate— forme
en bois d'une gare moins misérable que les précédentes. Tout
d'abord, il lui sembla que les planches remuaient sous ses
100 LA HEVUE DE PAIUS
pieds, lanl elle était accoutuiiiéo au\ oscillations du « l*uU-
maii ». Le vieux nègre déposa sur le quai les menus bagages
de (( missus »; puis, informé dans leurs conversations anté-
rieures qu'elle se rendait au fort, il désigna un olTicier qui
s'avançait :
— Co'ncI Ru' ton, dit-il simplement, avec un sourire de
satisfiiction qui dilatait son honnête visage.
La voyageuse mit quelque argent dans la main du brave
homme; et ces deux amis se dirent : « Au revoir », — sachant
bien, l'un et l'autre, qu'ils ne se reverraient jamais.
Avec ses cheveux blancs, sa moustache noire retombante
et son air grave, le colonel donnait l'idée d'un professeur
ou d'un savant plutôt que d'un militaire. De taille tout au
plus moyenne, il portait la petite tenue de son régiment
d'infanterie, — en drap bleu foncé avec des ornements noirs, —
de forme aisée, tant soit peu civile, rehaussée seulement par les
étoiles d'or de son grade. Il salua madame lier tel, en parcou-
rant toute sa personne de ses yeux gris, où l'on sentait Ihabi-
tude de l'inspection rapide. Mais la franchise du regard de
George Burton faisait pardonner son assurance tout améri-
caine. La première impression de Chantai fut loin d'être
défavorable. Sans hésiter, elle prit la main que lui tendait le
colonel, et répondit à son compliment de bienvenue, formulé
dans un français médiocre, mais intelligible.
— Oii sont vos (( chèques ».'^ demanda-t-il, sans j)rolonger
les phrases.
Madame Hertel, d'abord troublée au mot de « chèques »,
finit par comprendre, et tira de son sac les numéros de cuivre
qui tiennent lieu de bulletin sur les lignes des Etats-Unis.
Burton fit un signe. Le soldat d'ordonnance, magnifique
nègre de cinq pieds dix pouces, présenta sa large main gantée
de coton blanc, et reçut toute cette quincaillerie.
— Maintenant, dit l'ofiicier, partons vite : il est quatre
heures; nous sommes à vingt milles du fort, et nos chemins
ne valent pas tout à fait vos routes de France.
Ils traversèrent un bâtiment de bois, derrière lequel atten-
daient les équipages : une voiture d ambulance attelée de six
mules, qu'un soldat conduisait à grandes guides, plus un
fourgon pour les bagages de toute espèce. Plusieurs hommes-
DETTE OUBLIEE 101
du régiment slalionnaient à portée, attendant les ordres.
Chantai et son compagnon s'installèrent dans l'équipage, d'une
simplicité toute militaire; les mules partirent au trot.
— Voici la dernière étape avant voire home, dit George,
en apjiuyant sur le mot avec une intonation cordiale.
On suivait une large rue bordée de trottoirs en madriers, et
déjà parcourue par des tramways électriques. D'autres avenues,
larges comme nos boulevards, la coupaient à angles droits,
portant, aux intersections, de grossiers poteaux de sapin, mar-
qués d'un nom ou d'un chiffre. L'ensemble de ces voies de
circulation formait un échiquier, oii plusieurs cases restaient
vides, montrant, par des souches coupées récemment à un
mètre du sol, que la forêt venait seulement de disparaître
devant l'homme civilisé. Déjà , cependant, on apercevait des
constructions en briques : un hôtel grand comme un palais,
une banque, un club, des églises. Deux ou trois « stores »,
aux devantures presque somptueuses, offraient un résumé de
toutes les marchandises connues.
Mais, dans la plupart des « blooks », s'épanouissaient des
maisonnettes poussées en quelques heures, comme des cham-
pignons, en attendant que la fortune venue permît une cons-
truction moins primitive. Sur chacun de ces hangars misérables,
une enseigne invitait le passant. On trouvait là des tailleurs,
des armuriers, des photographes, des pharmaciens, des mar-
chands de cercueils ou d'instruments de musique. Dans une
échoppe encore plus abjecte que les autres, désignée comme
(( Blanchisserie parisienne », quelques Chinois repassaient des
chemises. Tout les cent pas, un « Salon » tirait l'œil par ses
rideaux de colon rouge. L'ensemble était égayé, jusqu'à la
folie, par une profusion d'affiches pour la plupart illustrées
de visages plus grands que nature, célébrant rexcellcnce des
produits les plus divers, couvrant tout de leur flot multicolore,
jusqu'aux planches des étables. Nul pouce carré qui ne laissât
voir le travail, l'industrie, l'effort désespéré vers le dollar.
Aucune physionomie qui ne témoignât la volonté elle courage.
On sortit de la petite ville en traversant une rivière sur
un pont qui attendait encore ses parapets. Comme Chantai
se montrait un peu nerveuse, le colonel lui dit :
— N'ayez pas peur! C'est une habitude à prendre. Chez
l.)2 LA REVUE DE PARIS
nous, le grand point est de IVancliir loljslaclc. l n ponl jeté
en t|iiol(jues jours, dépourvu de pardc-fous, c est bien le sym-
bole de ma pairie. \ ous autres, Français, vous discutez d'al)ord
la balustrade, et parfois vous oubliez le pont... A oilà pourquoi
j'ai toujours pensé que nos deux pays peuvent se faire du bien
1 un à l'autre.
— Il laul d abord qu'ils se connaissent l'un laulre, dit
Clianlal en souriant. Si vous saviez quelles idées je m étais
faites!...
— Tant mieux I Vous aurez moins de déceptions. Mais
peut-on savoir ce que vous vous étiez figuré?
— Le contraire du vrai. Surtout je ne m'étais pas figuré
que le colonel Burton passerait tant d'heures en voiture pour
venir au— devant de moi.
— Bon! Qu'est-ce que cela pour une femme habituée à la
belle galanterie française?
Madame Ilertel soupira sans répondre, ne voulant pas dire
qu'elle était peu blasée sur les attentions galantes. Il y eut
une pause dans la conversation. L'équipage roulait au trot,
dans une j)laine monotone, couverte d'une végétation de
sauge agreste qui étendait, à perte de vue, son manteau
vert-de-gris. La route n'existait pas, ou plutôt elle était
remplacée par la piste capricieuse des ornières sur le terrain
couleur d'acajou, semé de flaques d'eau qu'un soleil d'avril
pompait de ses rayons déjà brûlants. A vrai dire, de cette
voiture d'ambulance fermée de toutes parts, sauf l'ouverture
étroite des portières, on s'apercevait peu de la pluie ou du
soleil, ou de la nature du paysage.
— ?sous Aoilà condamnés pour quatre heures à cette pri-
son roulante, reprit Burton. Laissons-nous parler — il avait
souvent de ces tournures anglaises — d une petite personne
qui m'intéresse plus que tout au monde, et qui vous inté-
ressera, je l'espère de tout mon cœur. Veuillez m'interrompre,
si je vous répète ce que vous a déjà dit madame Gaspé.
— Oh! voilà qui n'est point à craindre. On m'a dit peu de
chose, par la raison que j'ai demandé peu de chose. Il me suffi-
sait d'apprendre que je me confiais à un bon père, en même
temps qu'à un soldat glorieux. Que ce langage ne vous étonne
pas : mon père est mort sur un champ de bataille d'Italie.
DETTE O un LIÉE 153
— C'est comme une parenté entre nous! fit le colonel en
s'inclinant. J'hésiterai moins encore, désormais, à vous
donner ma confiance. D'ailleurs, j'ai vu vos veux : je suis
tran(|uille. Nous sommes amis, n'est-ce pas!^
Pour toute réponse, madame Hertel tendit sa main fine,
largement ouv^erle. Le colonel continua :
— J'ai connu le plus grand bonheur et le plus grand
chagrin que peut donner la meilleure des femmes. Elle était
riche et a refusé pour moi, pauvre petit olïïcier, des million-
naires de New— \ork. Nous avons vécu, pendant dix ans, au
milieu des déserts, parmi les sauvages : vous connaîtrez
bientôt cette vie. L'enfant est née au Fort Logan : d'oii le
nom qu'elle porte: Logan Burton. Quand le malheur m'a
frappé, j'ai placé l'orpheline au couvent. Elle vient d'en
sortir, et, comme sa mère, elle veut partager ma vie. C'est
une simple, une croyante, une vaillante, mais aussi — elle
m'effraye même parfois un peu — une enthousiaste. Je vous pré-
viens que vous en serez folle. . . Vous n'avez jamais eu d'enfants?
— Si, répondit Chantai, dont la physionomie changea en
une seconde. J'ai eu un (ils... Mais revenons à miss Logan.
Son éducation est finie?
— Elle sait tout. C'est une si drôle de petite femme! A
cinq ans, elle donnait des leçons de piano à la fille de mon
major, qui en avait neuf. Si vous l'aviez vue avec sa chevelure
d'un blond argenté, unique au monde! Sa mère l'appelait
Tow—Jiead ce qui veut dire : « Tcte de filasse ». Moi, je
l'appelle encore ainsi, bien que l'argent soit devenu de l'or.
— Je crains de passer pour une ignorante, à côté d'elle.
— Ce n'est pas une institutrice que je lui donne, mais une
seconde mère. Si, seulement, vous aimez la iimsique...
— Passionnément. J'en ai fait beaucoup, mais... je n'en
fais plus.
— Oh! ma fille en fera pour deux. Sachez seulement qu'elle
est incapable de jouer devant ce qu'elle nomrne : une créature
anlimusicale. Et jamais elle ne s'y trompe. Elle prétend qu'elle
est comme ces tables particulièrement sensitives qui refusent
de tourner devant un incrédule. Je crois que les deux choses
qu'elle déteste le plus au monde, c'est un mensonge et une
fausse note.
iT)'! LA REVUE DE PARIS
— Nous nous enlciulroiis là -dessus. Parlc-l-clle français?
— Mieux (juc moi.,., ce (|ui ne vcul pas dire bien; mais
cela vous regarde. ^ ous auriez tori de penser, loulcfois, (|ue
c est uni(pienienl pour l'amour du fiançais (|ue je vous ai l'ait
venir. J'espère que ma lllle nous prendra ([uel(|ucs-unes de
vos idées. Ah I ce ne sera pas I allai re d'un jour! Logaii
pousse l'amour de son pays, ([uelle n a jamais quitté ,
juscjuau... \ ous ave/ un mot pour exprimer cette tendresse
aveugle du citoyen pour sa patrie...
— Le chauvinisme.
— C'est cela. Ma fille est chauvine. Elle est plus hère de
noire histoire, vieille de cent ans, que vous ne l'êtes de la
vôtre, vieille de quinze siècles. N'en concluez pas qu'elle
manque de jugement ou d'intelligence. Mais elle a une qua-
lité dangereuse: elle est sentimentale.
— Je croyais, l'épliqua madame llertel en souriant, qu'il
n existe pas d'Américaine sentimentale.
— Oui, je sais. D'après vos romans, vos pièces de théâtre,
et, je pense, d'après les échantillons que vous voyez en
Europe, vous croyez que chacune de nos femmes ou de nos
filles loge une pépite dor à la place du cœur. Attendez un
peu d avoir vu l'Américaine à l'état natif, non déformée par
le tourbillon de Nice et de Paris, ou par l'extravagance, plus
dangereuse encore peut-être, de Newport ou de New- York...
Mais, ici, nous sommes loin de cette influence. Regardez : voici
la nature dans sa pureté encore intacte.
La A oiture avait quitté la plaine et contournait le pied de
collines boisées, en remontant le long de la rivière. Sur un
lit parsemé de rocs sombres, l'eau, d'un gris pâle d'acier, cou-
rait avec de jolis remous d'écume. Çà et là , sur le piédestal
d'une roche, des troncs contournés et blanchis formaient
comme de grands ossuaires, trophées lugubres des batailles
du vent et de la foudre avec les géants de la forêt, vieille autant
que le monde. Chez nous, la solitude éveille l'idée de l'ab-
sence; là , il semblait quetoute présence humaine était inconnue
depuis l'origine des choses.
Tout à coup, sur l'herbe aux lames dures oli lloltaient les
premières gazes du brouillard nocturne, quelques teepees
indiennes dressèrent leurs cônes noirâtres, surmontés d'un
DETTE OUBLIÉE l55
nuage de fumée. Déjà méfiants, comme saisis de tristesse à la
vue de ces étrangers qui donneront bientôt la sépulture au der-
nier des sauvages, les enfants en robes rouges suspendaient
leurs jeux, tandis que les vieilles femmes, accroupies à la porte
des huttes, continuaient à fumer leurs pipes sans détourner la
tête vers la voiture.
Parfois on rencontrait un homme du campement, vêtu d'un
de ces costumes que les squaios taillent aujourd'hui dans la
couverture distribuée par les agents de l'État, de même que
jadis elles le taillaient dans la peau du bison ou de l'ours.
Quelques-uns marchaient lentement, comme écrasés de fatigue,
l'air sournois et ennuyé. D'autres poussaient au galop des
montures elïlanquces et mal entretenues, mais vigoureuses.
Quelques-uns péchaient la truite et semblaient heureux de
retrouver leur existence naturelle de guetteurs de proie. Tout
ce paysage, aussi bien que l'être humain, dégageait une infinie
tristesse, qui ne pouvait manquer d'agir sur l'âme de Chantai.
Serrant son manteau pour combattre la fraîcheur subite causée
par l'approche de la nuit, elle essaya de mettre un peu d ordre
dans le chaos de son esprit non moins fatigué, depuis deux
semaines, que sa personne physique. Elle se demanda si la
décision prise avait été bonne, si elle était plus ou moins mal-
heureuse, à cette heure, qu'elle n'avait été depuis des mois,
depuis des années. Mais ce long voyage, qui s'achevait enfin, la
mettait à bout de force. Elle tomba dans un lourd sommeil...
Elle dormait depuis une heure, quand la voix de Burlon la
fit tressaillir:
— Nous sommes arrivés.
Madame Hertel ouvrit les yeux, ne sachant plus si elle
s'éveillait à Beauvoisin, ou dans sa cabine de la Columbia,
ou derrière les rideaux du a Pullman ». Soudain la lueur
fugitive d'un réverbère l'éblouit. Elle regarda par la portière
et crut être dans une ville inconnue. La voiture roulait
rapidement sur une allée très douce, bordée de maisons Ã
demi cachées par des plantes vertes. On voyait briller le
cuivre des portes; la plupart des fenêtres étaient éclairées.
D'autres réverbères surgirent dans l'ombre; puis, devant
une maison plus considérable que ses voisines, la longue
file des mules fit halte en souillant.
l5(t LA HEVUE DE PARIS
l>o hi prnonihrc dune vcraiula, la voi\ la plus j)ure. la
plus musicale, la j)lus joyeuscmenl douce que Chantai cùl en-
Icnduo de sa vie. jeta celle exclamalion de plaisir:
— lialloo!
— lialloo, Toiv-heml .' répondit Burlon, encore dans la voi-
lure. Nous voici enfin. J'espère que le dîner ne se fera pas
allendrc.
Deux soldats, porleurs de falots, s'approchaient, en faisant
le salut militaire à leur chef. Madame llertcl mit pied à terre,
soutenue par une servante de bonne mine et par un « ordon-
nance» d'un noir d'ébcne. Puis le colonel descendit à son tour,
et miss Logan sortit des feuillages du veslibulepour embrasser
son père, avec une tendre cifusion. Chantai, à celle vue,
songea quelle n'avait pas senti, depuis plus de deux ans, la
caresse fdiale; mais la voix de Burlon la tira de cette rêverie
peu consolante :
— Chère madame, je vous présente votre nouvelle amie.
Puisse— t— elle vous faire oublier un peu les amis que vous
laissez là -bas !
Miss Burlon, changée comme par un coup de baguette en
une demoiselle très sérieuse, parut hésiter. Fallait-il tendre la
main, selon la coutume américaine? Elle jugea que, dans la
circonstance, une de ces belles révérences qu'on lui avait
enseignées au couvent était plus couA-enable. Chantai dit,
sans pouvoir empêcher l'émotion de se trahir dans sa voix :
— J'ai laissé peu d'amis en France. J'espère en trouver
ici... Vraiment, j'en ai besoin...
Logan, alors, n'hésita plus. Les deux mains s'élreignirent
avec force et, dans cette chair douce et vibrante, la nouvelle
venue trouva le courant mystérieux de sympathie que dégagent
certains êtres. C'en fut assez pour lui rendre le courage.
Comme si elle venait d'entendre un long discours de bien-
venue, elle répondit avec un accent qui partait du cœur :
— Merci !
On pénétra, d'abord, dans le salon très vaste, qu'éclairaient
plusieurs de ces lampes élevées, devenues si fort à la mode
chez nous. Le parquet, brillant comme un miroir, se montrait
çà et là entre de larges fourrures servant de tapis ; des rideaux
blancs masquaient les fenêtres ; des glaces, des esquisses, des
DETTE OUBLIEE 10
{- „
/
photographies ornaient les murailles; le mohilicr, selon la
coutume américaine, était sévère et peu fourni. Mais deux
objets, de genres très difTérents. sauvaient de toute bana-
lité celte pièce un peu nue : le premier, c'était le drapeau
du régiment, qui déroulait ses plis étoiles à la place d'honneur
et réjouissait les yeux par ses couleurs vives ; le second, plus
imprévu k coup sûr en un pareil lieu, c'était un superbe piano
de concert, entièrement neuf. Sur chaque table quelques
fleurs s'épanouissaient, luxe non moins rare a mille mètres
d'altitude, au milieu d'avril.
On put voir dans les yeux de madame Hertel une agréable
surprise, qui fut pour Logan le plus précieux des compli-
ments. Après avoir joui de cette admiration, la jeune fdle dit,
adressant pour la première fois la parole à la nouvelle venue :
— Permettez que je vous accompagne dans votre chambre.
Deux minutes après, elle rejoignait son père au salon.
— Eh bien ! demanda George Burton, comment la trouves-tu?
— Je ne juge pas si vite mes nouvelles connaissances. Du
moins, elle n'a pas le défaut commun aux Françaises que
dépeignent les livres : elle n'est pas exubérante. Vous avez
vu : elle ne s'est pas jetée à mon cou, ainsi que je le craignais.
Et puis elle n'est pas fardée... Pensez-vous que le noir de ses
cheveux est naturel.^
— Hum! fit gravement Burton, je pencherais plutôt pour
une perruque. Toutes les Françaises n'en portent-elles pas?
Madame Hertel reparut bientôt, et les surprises de son
arrivée continuèrent, quand elle découvrit sur la table un luxe
de cristaux et d'argenterie qu'elle n'avait jamais connu. Les
mets, sans être nombreux, étaient excellents. Quant au service.
il était irréprochable, bien qu'une seule femme en fût chargée:
les ofllciers américains n'ont pas, comme les nôtres, l'autori-
sation de choisir leurs domestiques dans le rang.
— Et maintenant, chère madame, dit le colonel, racontez-
nous votre voyage.
— Volontiers, pourvu qu'il me soit permis de commencer
par la fm. Depuis vingt-quatre heures, j'ai vu tant de maisons
sans fenêtres et tant d'hommes sans cravates, que je m'atten-
dais..
Elle hésita un peu devant le fin sourire de Burton.
158 LA REVUE DE PARIS
— Couraj^e! dit celui-ci. Nous sommes curieux de savoir
sur i|uel genre d'hos|)ilalilé vous complie/..
— Je me ligurais ce que j'avais lu dans mes livres d enfant :
des retranchements eu terre, une sorte de caserne en troncs
d'arbres, une hutte séparée pour le commandant et sa lîimillc,
pas de meubles, et une nourriture composée de biscuit et de
viande de bison.
Là -dessus, George éclata d'un rire franc et joyeux qui fai-
sait plaisir à entendre.
— Naturellement! fil-il. \ous attende/ la bosse de bison,
le rôti classique. \ ertu de moi! Du bison! Il faudrait une
jolie chance pour en trouver, et une jolie somme pour le jiaycr.
Croyez-moi, chère madame : défiez- vous des livres; — et
vous aussi, miss Tow-head!
Chantai, Ã ces mots, tourna son attention vers la personne
ainsi interpellée, que la lampe suspendue au plafond mettait
en pleine lumière. Sous une couronne d'or pur, dans l'éblouis-
sement d'un teint admirable, deux yeux profonds, chercheurs,
attirants comme certains gouffres azurés d'eau très limpide,
jetaient leur lumière ; mais la proéminence d'un front puis-
sant donnait une intensité frappante à ce regard de blonde.
Une voix riche d'intonations , mais surtout d'une justesse
infinie, demanda :
— Voilà ce que vous attendiez de trouver à Koutenaï! Et
vous avez pu quitter la belle France?
— Oui, répondit Chantai, très simplement, parce que,
pour moi, ce n'était plus la belle France.
On n'était pas rentré au salon depuis cinq minutes, qu'un
coup de cloche se fit entendre. Un officier de haute taille
pénétra dans la pièce, avec l'aisance d'un habitué de la mai-
son. Sa barbe, très abondante n'empêchait pas d'apercevoir
l'extrémité d'une cicatrice qui atteignait le nez, en le défigu-
rant. Burton dit en anglais :
— Madame Hertel, je vous présente mon ami, le major
Mac Duff. Résignez-vous à le voir paraître chaque jour, Ã
1 heure oii nous sortons de table. Mais il ne viendra ni pour
vous ni pour ma fille : sans l'événement de votre arrivée, nous
serions déjà dans mon cabinet, lui et moi. avec nos pipes, et
ma fille à son piano. J'ajoute que nous avons connu, nous et
DETTE OUBLIÉE l5f)
nos pipes, des veillées moins tranquilles, notamment le soir
<le la première journée 'le (îellysburg. Le lendemain, ce
fumeur intrépide aurait eu tpjelque peine à fumer: il n'avait
plus de bouche... Heureusement on Fa refaite... à peu près.
Le major, pour toute réponse, frappa de sa lourde main
l'épaule de son ami, avec un léger grognement de satisfaction
qui était sa manière de rire. Burton continua, en français :
— A ous avez sous les yeux un héros de l'armée du Poto-
mac. Son corps est criblé comme une cible: mais n'ayez
pas l'air de le savoir. Quand vous voudrez lui faire plaisir,
demandez lui de vous montrer la salle de club qu'il a fait
bâtir pour les hommes — avec son argent. — Depuis que je le
connais, je me demande ce qui l'emporte chez lui, de la bonté
ou de la bravoure, et j'hésite à répondre... Eh bien! Mac DufP,
(ceci en anglais) nous n'aurons plus de scrupule, désormais,
à laisser ma fdle seule. Félicitez-la, et moi aussi, d'avoir
trouvé une telle amie.
Les deux officiers gagnèrent la j)ièce voisine. Mais, ce soir-
Ik, madame Hertel, brisée de fatigue, ne prolongea pas la
veillée. A peine étendue sur son lit sans draperies, aux mon-
tants de cuivre brillants comme l'or, elle éprouva une sensa-
tion étrange. Il lui sembla que la maison tout entière s'agitait
ainsi qu'un navire bercé par les vagues. Saisie de vertige, elle
ferma les yeux; ils ne se rouvrirent plus : tout aussitôt, elle
entra au pays des rêves, croyant dormir encore dans sa cou-
chette du pensionnat de Chambéry... Elle entendait même le
piano, qui ne se taisait jamais, de toute la journée, sous les
doigts des élèves dans la salle de musique... Puis, sans inter-
valle de durée apparente, le clairon de la caserne peu éloignée,
que la pensionnaire entendait chaque matin, jeta les notes
joyeuses du réveil...
LE O N DE T I N s E A U
(A suivre.)
SONNETS ARMORICAINS
VERS LILF,
Le rire de la mer, innombrable et splendide,
Eclatait. Nous voguions dans le soir emjjourpré,
Et le foc, lumineux, à l'avant du l^eaupré,
Comme un bouclier dor vibrait dans l'air lluide.
Nos yeux impatients fouillaient l'horizon vide...
Soudain courut sur Fonde un long frisson sacré,
Et Sein, du couchant pâle émergeant par degré.
Monta, mystérieuse, ainsi qu'une Atlantide.
Tout l'équipage fît le signe de la croix;
Le dos au gouvernail, nu-tête, à haute voix,
Le patron pour les morts pria, selon lusage.
Dans l'esjoace planaient d immobiles oiseaux,
Et l'île, grandissante au fond du paysage,
Semblait un sphinx de pierre accroupi sur les eaux.
SONNETS ARMORICAINS 1 () I
II
LA CITERNE
Le phare, pour sa ronde, allume sa Janlerne;
Le troupeau des récifs, qui meuglaient dans la nuit.
Fait silence. La mer s'étale, grise et terne,
Litière d'ombre oii nul brin de paille ne luit.
Le ciel pend, flasque, ainsi qu'un pavillon en berne...
Dans Fâtre des foyers plaintifs le souper cuit.
Et les femities de lîle, autour de la citerne,
Forment des groupes noirs qui chuchotent sans bruit.
L'une après l'autre dans le puits aux sombres arches
Descend. Son pied furtif frôle à peine les marches.
De peur de réveiller l'eau brune qui s'endort :
Un esprit redoutable habite l'eau dormante,
Pourvoyeur de la mer, pourvoyeur de la mort ;
Qui trouble son repos, déchaîne la tourmente.
III
LE MIROIR EPAVE
Un nom de femme, un nom chantant, un nom (VaUleiirs
Se lit sur la bordure, incrusté dans l'ébène.
Celui qui le sculpta, marin ou capitaine.
Roule, plein de silence, en proie aux flots hurleurs.
La glace nostalgique a d'étranges pâleurs.
Si le vent amolli souille à plus douce haleine,
Elle brille, dit-on, d'une clarté soudaine.
Et sur le verre triste il ruisselle des pleurs.
Elle fut recueillie en mer par un pilote.
Une image sinistre est en elle qui flotte,
Comme le spectre noir d'un grand vaisseau sombré :
Et l'on vous contera qu'un soir une (( îlienne »
\it, en penchant son front sur le miroir sacré,
Une face y surgir qui n'était point la sienne.
i^' Septembre iSg^- il
iCa LA REVUE DE PARIS
IV
NUIT MYSTIQUE
Le ciel a le inystèro imposani d'une ('nlisc.
Des nuages, pareils à des saints de vitraux,
Transparaissent, a élus de blanc, dans l'ombre grise;
Ln vent religieux frissonne sur les eaux.
L'acre encens des varechs fume épars dans la brise,
Et l'âme des longs soirs, des soirs occidentaux,
Sous l'adieu du soleil lentement agonise :
L orgue infini des mers roule des lamentos.
C'est la messe du llaz, 1 olFice de ténèbres...
Les phares dans la nuit brûlent, cierges funèbres ;
Les vagues vont clamant un lourd Dies irœ.
Quelqu'un d'ivre qui dort, le front sur une épave.
Tressaille, et, rajustant les pans de son ciré,
Se signe, sans savoir pourquoi, d'un geste grave.
V
AHES
Je suis Ahès. La mer en moi s'est faite femme ;
Ma chevelure, éparse aux quatre vents des cieux,
Embaume l'univers de son puissant dictame ;
Le firmament n'est beau que miré dans mes yeux.
Mes flancs sont d'or liquide, et le soleil s'y pâme;
Jendors, en mes bras purs, les soirs mystérieux.
L'homme, à me contempler, se sentit naître une âme
Et vit de mon sein blanc surgir ses premiers dieux.
Homme, les dieux sont sourds, stérile est la prière ;
Baigne-toi dans Ahès comme en ta fin dernière î . . .
Viens! Je te verserai l'amour; je sais aimer!
Laisse au vent de la nuit Aoguer ta voile errante.
Il n'est que de sentir ses yeux lourds se fermer
Sous le baiser muet de la mer transparente.
SONNETS ARMORICAINS
i63
VI
LES CONTEUSES
Les conlcuses, par les sentiers, sous les nuits noires,
Descendent vers les bourgs, leurs fuseaux dans les doigts
Là sont les âtres clairs, et le cidre, et les noix,
Et le peuple attentif des écouteurs d'histoires.
Elles disent: (( Salut!... » Et lointaines, leurs voix
Semblent monter du seuil des plaintifs purgatoires.
Le souffle du passé gémit dans leurs mémoires
Comme les vents d'automne au cœur dolent des bois.
Vieilles aux yeux fanés, pèlerines du rêve,
Vous m'avez par la main conduit vers l'autre grève :
Le navire idéal nous a pris à son bord.
J'ai refait avec vous vos longues traversées
El vu se coucher, pâle, au fond de mes pensées,
L'astre apaisant et pur du pays de la mort.
A. LE BRAZ
SOUVENIRS D'ENFANCE
Ma sœur, on le comprend, nétait pas pressée de se vanter
de son succès; mais le mystère dont elle devait entourer son
début littéraire donnait à celui-ci un charme particulier. Je
me rappelle notre exaltation, au bout de quelques semaines,
quand nous reçûmes un numéro de ï Epoque, et vîmes Ã
la première page : (( le Songe, nouvelle de J. 0. » (Jouri
ObreloAv était le pseudonyme choisi par Aniouta qui, natu-
rellement, ne pouvait pas écrire sous son propre nom).
Aniouta m'avait déjà lu le brouillon de sa nouvelle; mais
ce récit me parut tout neuf, et merveilleusement beau, dans
les colonnes du journal.
En voici le sujet :
L'héroïne, Lilenka, vit entourée de gens âgés, éprouvés par
la A'ie, qui cherchent le repos et l'oubli dans un coin tranquille.
Ils voudraient inspirer à Lilenka leur terreur de la vie et
de ses agitations ; mais cette existence inconnue l'attire et
l'appelle, bien qu'elle n'en connaisse que de tristes échos, qui
viennent jusqu'à elle comme un bruit de vagues déferlant au
1. Voir la Revue des i^"" et i5 août.
SOUVENIRS D'ENFANCE I 65
loin derrière des montagnes. Elle croit quil existe quelque
endroit
Où les hommes vivent plus gaîment.
Où ils vivent d'une vie véritable.
Et ne tissent pas leur toile comme des araignées...
Comment arriver jusqu'à ces gens-là ? Lilenka subit incon-
sciemment la contagion des préjugés de son entourage. Presque
à chaque pas et sans qu'elle s'en doute, elle se heurte à cette
question : « Est-il convenable pour une demoiselle d'agir de
telle ou telle manière?» Elle voudrait s'échapper de cette sphère
étroite, mais tout ce qui n'est pas « comme il faut » ou
(( ordinaire » relTraye.
Un jour, dans une promenade publique, elle fait la connais-
sance d'un jeune étudiant (tout héros de roman devait, à cette
époque, être étudiant); ce jeune homme lui fait une grande
impression, mais elle se conduit en jeune fille bien élevée, ne
lui témoigne aucune sympathie, et leurs rapports se bornent
à cette rencontre.
Lilenka en éprouve quelque chagrin, puis le calme revient ;
mais dans les rares occasions où, en rangeant les tiroirs de sa
commode, elle retrouve parmi les petits souvenirs que les
jeunes filles aiment à conserver, quelques bagatelles rappelant
l'inoubliable soirée, elle referme le tiroir précipitamment, —
et reste toute la journée sombre et pensive.
Une nuit, elle fait un rêve étrange : l'étudiant vient la voir,
et lui reproche de ne pas l'avoir suivi. Aux yeux de Lilenka
se déroule alors, en songe, le tableau d'une vie honnête
et laborieuse, avec un homme aimé et des amis intelli-
gents; vie pleine d'un bonheur lumineux et chaud, dans le
présent et de promesses pour l'avenir: « Vois, et repens-toi ;
telle eût été notre vie ensemble », lui dit l'étudiant, et il
disparaît.
A son réveil, et sous l'impression de ce rêve. Lilenka se
décide à rompre avec le souci des convenances. Elle, qui n'a
jamais quitté la maison sans l'escorte d'une femme de chambre
ou d'un domestique, se sauve en cachette, prend le premier
isvostschik venu, et se fait conduire dans la rue éloignée et
pauvre oii — elle le sait — demeure son étudiant bien-aimé.
iGT) LA REVUE DE PARIS
Après beaucoup de recherches cl d'avcnlurcs. suites de son
inexpérience c! de sa maladresse, elle Irouvc enfin la de-
meure du jeune homme ; mais elle apprend, par un cama-
rade qui vivait avec lui, que le pauvre garçon est mort du
tvphus depuis quehjues jours. Le camarade lui raconte com-
bien la vie de son ami a été dure, combien il a soulFerl, et
comment, dans son délire, il parlait d'une jeune lillc. Pour
consoler Lilenka, ou pour lui l'aire un reproche, il cite à la
pauvre enfant en pleurs ces vers de Dobrolioubol':
Je crains que la mort elle-même ne soil une plaisanterie ironique pour moi ;
Je crains que tout ce f|uo j'ai si ardemment
Et si inulilemenl souhaite vivant
ÃŽNe vienne apporter un consolant sourire
Qu'au cercueil qui m'enfermera...
Lilenka rentre chez elle sans que son absence ait été remar-
quée, mais elle garde la conviction qu'elle a laissé passer le
bonheur. Elle meurt bientôt après, regrettant sa jeunesse
inutile et privée même de souvenirs.
Encouragée par ce premier succès, Aniouta commença
aussitôt une seconde nouvelle, et la termina en quelques
semaines. Cette fois, son héros fut un jeune homme, Michel,
élevé loin de sa famille par un oncle moine. Dostoievsky fut
beaucoup plus satisfait de cette seconde nouvelle, qu'il trouva
plus mûrie. Le portrait de Michel offre quelque ressemblance
avec celui d'Alexis dans les Frères Karamasof. Lorsque, plus
tai'd, je lus ce roman, au fur et à mesure de sa publication,
la ressemblance me sauta aux yeux, et je la fis remarquer Ã
Dostoievsky, que je voyais souvent alors.
— Vous avez peut-être raison, dit Théodore Mikhaïlo-
vitch en se frappant le front de la main; mais, croyez-moi
sur parole, j'avais complètement oublié Michel quand j'ai
pensé à mon Alexis... Qui sait cependant s'il ne m'est pas
revenu de façon inconsciente à la mémoire.^ ajouta-t-il après
un moment de réflexion.
Mais, pour cette seconde nouvelle, les choses ne marchèrent
pas aussi facilement que pour la première. Il survint une
catastrophe : la lettre de Dostoievsky tomba entre les mains
de notre père, et fit scandale.
C'était encore un 5 septembre, date solennelle dans les
SOUVENIRS D'ENFANCE 167
annales de la famille. Comme d'habitude, une nombreuse
société se trouvait réunie. La poste, que nous ne recevions
qu'une fois par semaine, arrivait précisément ce jour— là . La
femme de charge, à qui la correspondance d'Aniouta était
adressée, allait, d'ordinaire, au-devant du postillon pour prendre
ses lettres avant que le courrier fût remis à mon père ;
cette fois, elle se laissa absor])er par les invités, elle postillon
chargé du courrier, ayant bu un coup en l'honneur de la
fête de Madame, c'est-à -dire étant ivre-mort, fut remplacé
par un jDctit garçon qui ignorait complètement l'organisation
du service. Le sac contenant la correspondance se trouva donc
dans le cabinet de papa sans avoir été préalablement inspecté
et expurgé.
Mon père, surpris de voir une lettre recommandée à l'a-
dresse de notre femme de charge, et portant l'en-têle du jour-
nal l'Epoque, fit appeler Domna Kousminichna et lui ordonna
d'ouvrir la lettre en sa présence : « Que signifiait tout cela? »
— On peut, ou, pour mieux dire, on ne peut pas s'imaginer
la scène qui suivit 1 Pour comble de malheur, Dostoievsky en-
voyait à ma sœur, dans cette lettre, le prix de sa nouvelle :
trois cents et quelques roubles, il me semble. Que sa fille reçût
secrètement l'argent d un étranger, cela parut à mon j^èreune
action si coupable et si déshonorante qu il se trouva mal. Il
souffrait d'une maladie de cœur, compliquée dune maladie
de foie, et les médecins nous avaient prévenus qu'une émotion
violente pouvait être dangereuse, et même causer une mort
subite; la possibilité dune semblable catastrophe était la
terreur de toute la famille. Chaque fois que l'un de nous
causait quelque ennui à mon père, son visage prenait une
teinte noirâtre qui nous épouvantait : nous craignions de
de le tuer. Cette fois, le coup était rude!... Et, comme par un
fait exprès, la maison regorgeait d'invités.
Cette année-là , je ne sais quel régiment était en garnison
dans le chef-lieu de notre district : les officiers avaient été invi-
tés avec leur colonel à la fête donnée enriionneurdcmaman;
pour nous faire une surjjrise, ils avaient amené la musique
du régiment.
Le dîner était fini depuis deux ou trois heures: dans la
grande salle den haut, on allumait les lustres et les candé-
l(>8 LA REVUE DE PARIS
labres, cl les invités, après s'rlre reposés el avoir eliaiii^^c de
loilelle. se rassenihlaicul peu à |)eu. Les jeiincs ollicicrs,
serrés dans leur uniforme, introduisaient avee quel(|ue peine
les mains dans leurs j^anls hlancs : île vaporeuses demoiselles
c\\ robe de tarlatane, avec d'énormes crinc^lines, — la mode du
jour, — tournoyaient devant les grands miroirs. Mon Aniouta,
généralement hautaine avec tout ce monde, subis^iait livresse
de la nmsique, de la lumière, de tout lensemble de la fête,
mais surtout du sentiment d'être la plus belle el la plus élé-
gante. Oubliant sa nouvelle dignité d'écrivain russe, oubliant
aussi combien ces petits ollicicrs rouges et cssoulïlés appro-
chaient peu de l'idéal de ses rêves, elle se mouvait au milieu
d eux, souriant à chacun, et jouissant de la conviction de leur
tourner à tous la tête.
On n attendait que mon père pour ouvrir le bal. Tout Ã
coup un domestique entra el, s approchant de ma mère, lui dit :
— Son Excellence se trouve mal, et prie Madame de
passer dans son cabinet.
Tout le monde fut impressionné. Maman se leva, et, prenant
sur son bras la lourde traîne de sa robe de soie, sortit aussitôt
de la salle. Les musiciens, qui attendaient dans la pièce voi-
sine quon leur donnât le signal, reçurent l'ordre de ne pas
commencer.
Une demi-heure se passa. Les invités s'inquiétaient. Enfui
maman reparut. Son visage était rouge et troublé, mais elle
cherchait à paraître calme, et souriait d'un air contraint. Aux
questions empressées qu'on lui fit, elle répondit évasivement :
— Le général ne se sent pas très bien, et vous prie de
1 excuser si le bal commence sans lui.
Chacun comprit quil se j)assait quelque chose de pénible ;
mais, par convenance, personne n'insista. D'ailleurs, on était
bien aise de danser, puisque l'on s'était réuni et paré pour
cela. Le bal commença donc.
En passant devant maman, au cours d'une figure de qua-
drille, Aniouta la regarda avec inquiétude, et lut dans ses
yeux qu il se passait quelque chose de grave. Profitant d'une
minute de liberté entre deux danses, elle prit maman à part,
et la pressa de lui dire ce qui arrivait.
— Qu'as-tu fait! Tout est découvert! Papa a lu la lettre
SOUVENIRS D'ENFANCE I 69
que t'écrit Dostoievsky, et a railli en mourir de honte et de
désespoir, dit la pauvre maman, retenant avec peine ses
larmes .
Anioula pûlit afl'reusement, mais maman continua :
— Je t'en prie, contiens-toi pour le moment. N'oublie pas
que nous avons du monde, et qu'ils seraient tous ravis de
faire des commérages sur notre compte : va, et danse comme
si de rien n'était.
INIa mère el ma sœur continuèrent donc à danser presque
jusqu au matin, épouvantées de l'orage qui éclaterait sur
leurs têtes aussitôt que les invités seraient partis.
En elTet, l'orage lut terrible.
Tant que les invités n'eurent pas tous quitté la maison,
mon père resta enfermé dans son cabinet, et n'y laissa péné-
trer personne. Ma mère et ma sœur quittaient la salle de bal
entre les danses pour écouter à sa jDorte sans oser entrer, et
revenaient tourmentées de la même pensée : (( Que fait— il
maintenant, et n'est— il pas malade i* »
Quand le calme fut rétabli dans la maison, mon père fit
appeler Aniouta ; et que ne lui dit— il pas I Une des phrases
qui la frappèrent le plus fut celle-ci : « Une fille qui engage
une correspondance avec un inconnu, à l'insu de son père et
de sa mère, et qui reçoit de l'argent de lui, est capable de
tout. Aujourdhui, tu vends ta prose; le temps viendra peut-
être oiî tu te vendras toi— même. »
La pauvre Aniouta frissonnait en entendant ces terribles
paroles; elle sentait bien, au fond, leur injustice, mais notre
père parlait avec tant de conviction, son visage était si trou-
blé, si altéré, et d'ailleurs son autorité était si grande encore
aux yeux de ma sœur que, pendant quelques minutes, un
doute cruel la tourmenta: « Me suis-je trompée .►^ ai-jc vrai-
ment commis, sans le savoir, un acte odieux et coupable? »
Pendant les journées qui suivirent, ainsi qu'il arrivait après
chaque drame domestique, nous semblions tous avoir reçu
une douche. Les domestiques furent aussitôt au courant de
tout. Le valet de cliamljre de papa, llia, selon sa louable
habitude, avait écouté la conversation de mon père et de
ma sœur, et la transmit aux autres à sa façon. L'histoire
ainsi augmentée, défigurée, se répandit dans le voisi-
I-O LA REVUE DE l'AHIS
nage, cl pcndanL lt)ni;leMnps ou ne parla que de la conduite
elTro>al)lc de la demoiselle de l^alibino.
l^eu à peu cependant la Icnipele se calma, cl il se produisit
dans notre famille un phénomène assez fréquent dans les
familles russes : les enfants se chargèrent de refaire l'éducation
de leurs parents. Ce fut d'ahord le tour de ma mère : au
premier moment, comme elle faisait toujours lorsqu'il s'élevait
des dillicullés entre le père et les enfants, elle avait pris le
parti de celui-là contre ceux-ci. Tremblant de le voir tomber
malade, elle s'indignait de ce qu'Aniouta put allliger son père.
Puis, voyant que ses raisonnements ne produisaient aucun
effet, et (|u'Aniouta continuait à se montrer triste et ollcnsée,
elle fut prise de pitié pour sa fille. Bientôt aussi elle eut la
curiosité de connaître l'œuvre d'Aniouta ; puis vint un secret
orgueil d'avoir une lille (( auteur », et sa sympathie tourna
enfin du côté d'Aniouta : mon père se sentit complètement
abandonné.
Dans le premier feu de sa colère, il avait exigé de sa fille
la promesse qu'elle n'écrirait plus; il ne consentait à lui ^par-
donner qu'Ã cette condition. Aniouta refusa de faire une pareille
promesse; en conséquence, le père et la fille cessèrent de se
parler : ma sœur ne paraissait même plus à dîner, ma mère
courait de l'un à l'autre, persuadant, raisonnant. Enfin mon
père céda. Son premier pas dans la voie des concessions fut
de consentir à écouter la lecture du petit roman d'Aniouta.
Celte lecture se fit solennellement. Toute la famille était
rassemblée. Aniouta, comprenant l'importance du moment,
lisait d'une voix tremblante d'émotion : la situation de l'héroïne,
sa tentation de quitter sa famille, ses souffrances sous le joug
qui l'opprimait, tout rappelait si vivement la situation même
de l'auteur, que chacun en fut frajDpé. Mon père écouta en
silence ; pendant la lecture, il ne prononça pas un mot. Mais,
quand Aniouta en vint aux dernières pages et, retenant avec
peine ses sanglots, lut la mort de Lilenka et son regret,
en quittant la vie, d'avoir passé une jeunesse inutile, de
grosses larmes roulèrent dans les yeux de mon j^ère. Il
se leva et, sans rien dire, quitta la chambre. Ce soir— là , il
ne parla pas à Aniouta de sa lecture; il ne lui en dit même
rien les jours suivants, mais il la traita avec une tendresse
SOUVEMRS D'ENFANCE Jyl
et une douceur extrêmes, et tout le monde comprit que la
cause de ma sœur était gagnée,
Depuis ce jour, en effet, une ère de clémence et de conces-
sions commença pour nous. Le premier indice de cette
transformation fut le pardon accordé avec bonté par mon
père à la femme de charge, qu'il avait renvoyée dans un pre-
mier mouvement de colère. Le second acte de bonté fut plus
frappant encore : mon père permit à Anioula d'écrire Ã
Dostoievsky, Ã la seule condition de montrer la lettre, et
promit qu'au prochain voyage à Pétersbourg, elle pourrait
faire sa connaissance.
Ainsi qu'il a déjà été dit, ma mère et ma sœur allaient
presque chaque hiver a Pétersbourg, oh elles avaient toute
une colonie de tantes, vieilles filles. Celles-ci occupaient une
maison entière à Vassili-Ostrof, et mettaient toujours deux ou
trois chambres à la disposition de ma mère et de ma sœur.
Mon père restait généralement à la campagne : on m'y laissait
aussi sous la surveillance de mon institutrice : mais, cette
année, l'Anglaise étant partie, et la nouvelle institutrice, une
Suissesse, n'inspirant pas assez de confiance, ma mère, à mon
indescriptible joie, résolut de m'emmener.
Nous partîmes en janvier, pour profiter encore du traînage.
Un voyage à Pétersbourg n'était pas chose facile. Il fallait
faire soixante verstes avec ses propres chevaux, par un chemin
de traverse ; puis, deux cents verstes, parla chaussée, avec des
chevaux de poste ; puis enfin, à peu près une journée en
chemin de fer. Une grande voiture sur patins, attelée de six
chevaux, nous contenait, maman, Aniouta et moi ; une femme
de chambre avec nos bagages nous précédait, dans un traîneau
attelé en troïka: et, tout le long de la route, le son clair des
grelots, tantôt se rapprochant, tantôt s'éloignanl, s éteignant
presque dans le lointain pour résonner tout à coup à nos
oreilles, nous berça et nous acconqiagna.
Que de préparatifs pour ce voyage ! A la cuisine, il s était
combiné assez de bonnes choses pour suffire à une longue
expédition. Notre cuisinier, célèbre dans le voisinage pour
son talent de pâtissier, n'apporlait jamais ])lus de soin à la
confection de ses j^ctits pâtés que lorsque ses maîtres se
mettaient en voyage.
172 LA REVUE DE PARIS
El quelle admirable roule ! Les soixante premières versles
Iraversaicnl une forêl de pins, forci Uni (lue, dont chaque
arbre représentait un mât, et entrecoupée de lacs grands et
petits. En hiver, ces lacs semblaient de grandes prairies de
neige sur lesquelles se rellélall l'ombre noire des sapins qui
les entouraient.
Voyager de jour était charmant, mais voyager de nuit plus
charmant encore. Assoupie un instant, on était réveillée par
quelque secousse, et on ne reprenait pas tout de suite connais-
sance; une petite lampe de voyage éclairait faiblement le
plafond de la voilure, jetant une lueur incertaine sur deux
étranges figures, enveloppées de capuchons blancs et de four-
rures, dans lesquelles on reconnaissait dilTicilement une mère
et une sœur. Sur les vitres couvertes de givre de la voilure se
dessinaient de bizarres arabesques d'argent ; les grelots tin-
taient sans interruption. Tout était si étrange, si nouveau,
qu'on ne s'y retrouvait pas tout d'abord : une sourde douleur
dans les membres, causée par une position incommode, se
sentait seule distinctement. Tout à coup, comme un trait
de lumière, la conscience revient : où sommes -nous? oli
allons-nous?... Et à la pensée de ces bonnes et belles choses
en perspective, le cœur déborde d'une joie pénétrante dont
on est presque suffoqué.
Oh! oui, ce voyage fut beau! c'est peut-être le souvenir
le plus lumineux qui me reste de mon enfance.
X
NOS RELATIONS AVEC DOSTOIEVSKY
A peine étions-nous arrivées à Pétersbourg, Aniouta écrivit Ã
Dostoievsky pour le prier de venir nous voir. Théodore Mi-
khaïlovitch vint au jour indiqué. Je me rappelle notre attente
fiévreuse, et comment^ une heure avant qu'il fût là , nous
écoutions déjà chaque coup de sonnette retentir dans l'anti-
chambre. Cependant celte première visite ne nous produisit
pas une impression favorable.
SOUVENIRS D'ENFANCE I -,S
Mon pcrc, ainsi que je l'ai dit, élaiL plein de méfiance pour
tout ce qui touchait au monde des lettres. Il avait permis Ã
ma sœur de faire la connaissance de Dostoievsky, mais ce
n'était pas sans un serrement de cœur et un secret elTroi.
— Rappelle-loi, Lise, la responsabilité qui t'incombe, avait-
il dit à ma mère en la mettant en route. Dostoievsky n'est pas
un homme de notre monde. Que savons-nous de lui? Seulement
qu'il est journaliste, et qu'il était autrefois joueur. JoHe recom-
mandation, il faut l'avouer I Sois donc extrêmement prudente.
Mon jîère avait exigé rigoureusement de ma mère quelle
assistât à l'entrevue d'Aniouta avec Dostoievsky, et qu'elle ne
les laissât pas en tête à tête un seul instant. J'obtins aussi la
permission de rester au salon pendant cette visite. Deux
vieilles tantes allemandes, prétextant à chaque moment quelque
raison d'entrer dans la pièce pour regarder l'écrivain avec la
curiosité qu'inspirerait une bête curieuse, finirent également
par s'asseoir sur un divan, et par rester là jusqu'à la fin de
la visite.
Aniouta, exaspérée de voir cette première entrevue avec
Dostoievsky, objet de tant de rêves, se passer aussi sottement.
prit sa figure mauvaise, et garda un silence obstiné. Théodore
Mikhaïlovitch, contraint et gêné dans cette société, intimidé
d'ailleurs par toutes ces vieilles dames, avait l'air furieux. Il
nous parut ce jour-là vieux et malade, — comme toujours,
du reste, quand il était de mauvaise humeur. — Il tiraillait
nerveusement sa barbe rousse et rare, se mordait les mousta-
ches, et son visage semblait convulsé.
Maman s'efforça d'entamer une conversation intéressante.
Avec son plus aimable sourire de femme du monde, mais
visiblement intimidée et confuse, elle chercha quelque chose
d'agréable et de flatteur à dire et des questions intelligentes
à poser. Dostoievsky répondit par monosyllabes, et avec l'in-
tention d'être grossier. Maman, à bout de ressources, prit
enfin le parti de se taire. Après une visite qui dura bien une
demi-heure, Théodore Mikhaïlovitch chercha son chapeau,
salua précipitamment d'un air gauche, et sortit sans donner
la main à personne,
Aussitôt qu'il fut parti, Aniouta s'enfuit dans sa chambre,
où elle se jeta sur son lit et fondit en larmes :
1-| LA REVUE DE PAIUS
— Touiours. loiijoui's on me t^à lc (oui, r('|)clail— elle uvcc
des s;ini;U)ls convulsiis.
Noht^ pauvre maman se senliiil coupahlo sans avoir commis
la moindre faute; et, froissée do voir que, malgré ses tenta-
tives de conciliation, chacun lui en voulait, elle se prit aussi
à pleurer.
— Tu es toujours ainsi, disait-elle à sa 1111c d'un ton de
reproche, sanglotant cUc-mcme comme un enfant: on ne
parvient jamais à te satisfaire. Ton père a fait ce que tu
voulais, il t'a permis de faire la connaissance de ton idéal,
j'ai supporté sa grossièreté pendant une heure, et c'est nous
que tu accuses 1
En un mot, nous étions tous malheureux : celte visite
si attendue, à laquelle on s'était préparé si longtemps Ã
l'avance, ne laissait qu une impression pénihle.
Cependant, au bout de quatre ou cin([ jours, Dostoievsky
revint; et, cette fois, sa visite tomba fort à propos: ni maman
ni les tantes ne se trouvaient à la maison ; nous étions seules
ma sœur et moi, et la glace fut aussitôt rompue. Théodore
Mikhaïiovilch prit Aniouta par la main, ils s'assirent l'un près
de l'autre sur un canapé et causèrent comme d'anciens amis.
La conversation ne se traîna plus avec effort d un sujet
sans intérêt à un autre du même genre, comme la fois précé-
dente. Aniouta et Dostoievsky, aussi pressés l'un que l'autre de
s'expliquer, riaient, plaisantaient et se coupaient mutuellement
la parole.
J'étais là , ne me mêlant pas de leur entretien, mais ne
quittant pas Dostoievsky des yeux, et absorbant avidement
chacune de ses phrases. Il me parut un autre homme: jeune,
et si simple, si aimable, si sjDirituel! « Est-il possible qu'il ait
quarante— trois ans, c'est-à -dire plus du double de l'âge de
ma sœur, et trois fois et demi le mien; qu'il soit, de plus, un
grand écrivain, et qu'on se sente cependant à l'aise avec lui
comme avec un camarade î » pensai-je ; et je sentis qu'il
m'attirait et me devenait cher.
— Quelle gentille petite sœur vous avez là ! dit subitement
Dostoievsky, d'une façon d'autant j^lus inattendue qu'une minute
auparavant il parlait de tout autre chose à Aniouta, et ne
semblait faire aucune attention à moi.
SOUVENIRS D'ENFANCE I-yS
Je rougis de joie, cl mon cœur déborda de reconnaissance
envers ma sœur, lorsqu'on réponse à la remarque de Théo-
dore Mikliaïlovilch, elle lui raconta combien j'étais une fdle
inlcUigente et bonne, et la seule personne de la famille qui l'eût
aidée et soutenue. Elle s'anima en faisant mon éloge, et en me
gratifiant de mérites imaginaires, et finit par confier à Dos-
toievsky que je faisais des vers « vraiment pas mal pour mon
âge » ; et, malgré mes faibles protestations, elle alla chercher
un gros cahier plein de mes poésies, dont Théodore Mikhaï-
lowitch lut aussitôt quelques fragments. Il m'en fit compli-
ment, tout en souriant un peu.
Ma sœur rayonnait de joie. Mon Dieu! que je laimais dans
ce moment. J'aurais, il me semble, donné ma vie pour ces
deux êtres si bons, si chers.
Trois heures s'écoulèrent ainsi, sans que personne de nous
s'en doutât. Tout à coup, la sonnette retentit dans l'antichambre :
c'était maman qui rentrait de ses courses. Ignorant que Dos—
tosievky se trouvait chez nous, elle entra dans la chambre, son
chapeau sur la tête, chargée de paquets, s'excusant d'être en
retard pour le dîner.
A la vue de Dostoievsky seul avec nous, elle fut étonnée, et
même, au premier abord, effrayée: (( Que dirait Vassili Vassi-
liévitch! )) fut sa première pensée. Mais nous nous jetâmes Ã
son cou: et, en nous voyant rayonnantes et heureuses, elle se
radoucit, et finit par inviter Théodore Mikhaïlovitch à dîner
sans façon avec nous...
Depuis ce jour il se sentit tout à fait à son aise, et, sachant
que notre séjour à Pétersbourg ne devait jias se prolonger, il
vint nous voir très souvent, trois ou quatre fois j)ar semaine.
C'était charmant de l'avoir le soir tout seul, sans autre
société; il s'animait alors, et devenait extrêmement aimable
et séduisant. Les conversations générales lui déplaisaient sou-
verainement; il parlait en monologues et à la seule condition
d'avoir des auditeurs sympathiques et qui l'écoutassent avec
grande attention : en pareil cas, il s'exprimait d'une façon si
pittoresque, si vivante, que je n'ai jamais rencontré son égal.
Parfois c'était le sujet de quelque futur roman (ju'il nous
racontait, ou bien encore des scènes et des épisodes de sa
lyO LA REVUE DE PARIS
propre vie. Je me rappelle vivement, par exemple, sa descrip-
tion des minutes passées debout, les yeux l)andcs, devant un
peloton de soldats, condamné à être fusillé, n'attendant plus
que le commaudcment fatal de « l'eu I », lorsque retentit le
tambour annonçant la grâce.
Je me rappelle aussi un autre récit : nous savions, ma so'ur
et moi, que Dostoievsky souffrait d'attaques d'épilepsic, mais
cette maladie avait à nos yeux un caractère d'horreur magique
qui nous eût empêchées d'y faire la plus lointaine allusion. A
notre grande surprise, il nous en parla le premier, et nous raconta
dans quelles circonstances son premier accès avait eu Heu.
J'ai entendu, depuis, une version tout autre et très din'érente :
Dostoievsky aurait eu cet accès pour avoir passé par les
verges, aux travaux forcés. Les deux versions n'ont aucune
ressemblance. Laquelle est la vraie? Je n'en sais rien, plusieurs
médecins m'ayant assuré que presque tous les épilcptiques
offrent ce trait caractéristique d'oublier complètement l'origine
de leur maladie, quoique leur imagination reste toujours
préoccupée de ce sujet.
Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il racontait: sa maladie n'avait
pas, selon lui, commencé aux travaux forcés, mais en exil. Il
souffrait extrêmement de la solitude, et passait des mois entiers
sans voir âme qui vive, sans échanger une parole intelligente
avec qui que ce fût. Tout à coup, il vit très inopinément arriver
un ancien camarade : — je ne me rappelle plus le nom qu'il nous
cita. — C'était la veille du jour de Pâques, dans la soirée: mais
la joie de se revoir fit qu'ils oublièrent quelle était celte soirée ;
ils passèrent la nuit entière à causer, sans souci du temps ni
de la fatigue, grisés par leurs propres paroles.
La conversation roula sur ce qui leur tenait le jdIus à cœur :
la littérature, l'art, la philosophie, et enfin la religion.
L'ami de Dostoievsky était athée, lui croyant, tous deux
également convaincus.
— Il y a un Dieu! cria enfin Dostoievsky hors de lui.
Au même moment, les cloches de l'église voisine sonnèrent
les matines de Pâques à toute volée : l'air fut ébranlé de ce
tintement, — et a je me sentis englouti par la fusion du ciel
et de la terre », racontait Théodore Mikhaïlovitch, « j'eus la
vision matérielle de la divinité, elle j)énétra en moi. Oui,
SOUVENIRS D'ENFA\CE l'J'J
Dieu existe.' criai-jc, et je ne me rappelle rien de ce qui
suivit. ))
— Vous autres gens bien portants, continua-l-il, ne soup-
çonnez pas le bonheur que nous éprouvons , nous autres
épilej)li(jues, une seconde avant l'accès. Mahomet, dans son
Coran, affirme avoir vu le paradis, y avoir été. Des sages
imbéciles prétendent que c'est un menteur et un fourbe. Oh!
que non, il n'a pas menti: il a certainement vu le paradis
dans une attaque d'épilepsie, car il en avait comme moi.
Je ne sais si cet état bienheureux dure des secondes, des
heures ou des mois, mais, croyez-en ma parole, je ne le
céderais pas pour toutes les joies de la terre.
Dostoievsky prononça ces derniers mots d'une voix basse,
saccadée et d'un ton passionné qui lui était particulier. Nous
le regardions, hypnotisées par le charme de sa parole. Soudain,
la même pensée nous vint à toutes : « Il va avoir une
attaque. »
Sa bouche était convulsée et son visage bouleversé.
Dostoievsky lut probablement notre crainte dans nos yeux;
il coupa court à son récit, passa la main sur sa figure et dit
avec un mauvais sourire :
— N'ayez pas peur! je sais toujours d'avance quand cela
me prend.
Confuses et embarrassées de voir notre pensée ainsi devinée,
nous ne savions que dire. Théodore Mikhaïlovitch nous
quitta bientôt : il nous raconta plus tard qu'il avait eu, en
effet, celte môme nuit, une violente crise.
Dostoiesvky faisait parfois des récits très réalistes , ou-
bliant absolument qu'il parlait en présence de jeunes fdles.
Maman en était épouvantée. Il nous raconta, par exemple,
un jour, la scène suivante d'un roman qu'il avait voulu
écrire dans sa jeunesse : le héros, propriétaire, d'un âge mûr,
bien élevé, cultivé, ayant voyagé, lisant de bons livres,
achetant des tableaux et des gravures, avait dans sa jeunesse
mené une vie de débauche ; mais il s'était amendé, marié, et,
devenu père de famille, s'était acquis l'estime générale.
Un matin, il se réveille; le soleil pénètre dans sa chambre
par la fenêtre : tout autour de lui est soigné, rangé, confor-
table. Lui-même se sent rangé et respectable. 11 éprouve dans
i^"" Septembre 1894- la
1-8 LA REVUE DE PARIS
loul son rli(> une impression de repos el do conlenlcnienl.
En vrai svbarlle, il ne se lialc pas de se réveiller coniplètenienl,
afin de prolonger le plus possible celle impression générale
de bien-èlre végélaliT.
A demi assouj)!, dans cel étal ([ui parlicipc aulanl du rcve
que de la veillée, il repasse en pensée quelques-uns des mo-
ments licureux de son dernier voyage à l'étranger. Il revoit
l'admirable rayon de lumière tombant sur les épaules nues
de la sainte Cécile, à Munich. Des passages remanjuables
d'un livre récemment lu « sur la beauté el riiarmonlc dans la
nature » lui reviennent à l'esprit.
Soudain, au plus fort de ces réminiscences et de ces char-
mantes rêveries, il éprouve une gêne étrange, — ni douleur, ni
souci, quelque chose comme l'impression d'une ancienne
blessure, d'un coup de feu reçu jadis et dont on n'aurait pas
extrait la balle: rien n'indique à l'avance qu'on va en souffrir,
el tout à coup la vieille blessure se ravive sourdement.
jNotre homme rélléchit, et cherche à comprendre ce que
cela signifie. 11 n'a pas de mal, il n'a pas de chagrin, et
cependant il se sent le cœur labouré comme jDar les griffes
d un chat.
Il croit comprendre qu'il doit se rappeler quelque chose,
— mais quoi? — Il y applique sa mémoire avec effort... El
soudain il se rappelle et, d'une façon si vivante, si palpable,
avec un dégoût si révoltant pour tout son être, un fait arrivé
il y a vingt ans, et qui lui paraît dater de la veille I Pendant
ces vingt années, pourtant, ce souvenir ne l'a jamais tour-
menté.
Il se rappelle que, dans une nuit de débauche, excité par
des camarades ivres, il a violé une petite fille de dix ans...
A ces paroles, ma mère leva les bras au ciel.
— Miséricorde ! Théodore Mikhaïlovitch, songez donc aux
enfants, s'écria— t— elle d'une voix désespérée.
Je ne compris pas alors le sens des paroles de Dostoievsky ;
mais, au mécontentement de maman, je devinais que cela
devait être terrible.
Du reste, maman et Théodore Mikhaïlovitch étaient vite
devenus bons amis. Maman l'aimait beaucoup, bien qu'il lui
causât parfois des ennuis.
SOUVENIRS D'ENFANCE l^Q
Vers la fin de notre séjour à Pulersbourg, maman eut l'idée
de donner une soirée d'adieu, et de réunir les personnes de
notre connaissance. Elle invita, naturellement, Dostoievsky.
Celui-ci refusa d'abord, obstinément; mais maman, pour son
malheur, parvint à le décider.
Cette soirée lut absurde. Mes parents, vivant depuis dix
ans à la campagne, n'avaient plus à Pétersbourg de société
personnelle, de monde « à eux »; ils n'avaient plus que de
vieux amis, d anciennes relations, que la vie avait dispersés
de tous côtés. Les uns, ayant fait depuis dix ans de brillantes
carrières, s'étaient élevés jusqu'au sommet de l'éclielle sociale.
D'autres, au contraire, tombés dans la gêne, nouant pénible-
ment les deux bouts, traînaient des existences ternes dans les
quartiers éloignés de la ville. Ces personnes, qui n avaient
entre elles rien de commun, acceptèrent cependant presque
toutes l'invitation de maman, et vinrent à cette soirée par
souvenir « pour celte pauvre chère Lise ».
La société réunie chez nous fut donc assez nombreuse, mais
fort mêlée. Au nombre des invités se trouvaient la femme et la
fille d'un ministre (le ministre lui-même avait promis d'entrer
un instant vers la fin de la soirée, mais ne tint pas sa pro-
messe). Nous avions aussi un personnage officiel important,
allemand d'origine, très vieux, très chauve, et qui, il m'en
souvient, avait la drôle d'habitude de remuer sans cesse sa
bouche édentée comme pour donner un baiser, et de cons-
tamment déposer ce baiser sur la main de ma mère : « Elle
était très belle, votre maman. Aucune de ses filles n'est aussi
belle )), répétait-il avec son accent germanique.
Nous avions un propriétaire des provinces baltiques, ruiné,
retiré à Pétersbourg, et vainement à la recherche d'une bonne
place. Nous avions de respectables veuves, de vieilles demoi-
selles, et plusieurs académiciens, autrefois amis de mon grand-
père. L'élément dominant était allemand, bien élevé, pré-
tentieux et incolore.
L'appartement de mes tantes, quoique fort grand, ne con-
sistait qu'en une série de petites cages, bourrées d'objets inu-
tiles et laids, rassemblés dans le courant d'une longue vie,
par deux Allemandes pleines d'ordre et d'activité. Le grand
nombre des invités, joint à la quantité de bougies allumées,
l8o LA REVUE DE PARIS
leiulail lu clialcur excessive. Deux la(|uais en lial)il noir et en
gants blancs oITiaient des fruits, du tlic, des ])onbons, sur
de grands plateaux qu'ils portaient d une chambre à l'autre.
Ma mère avait beaucoup aimé la vie de Pctersbourg, mais elle
n'en avait plus l'habitude : aussi était-elle intérieurement agitée
et inquiète : « Tout se passe-t-il convenablement. ^^ Ne sommes-
nous pas provinciales, passées de mode? Et les amis d'autrefois
ne trouveront-ils pas que j'ai perdu l'usage du monde .'^ »
Les invités, n'ayant aucun intérêt commun, s'ennuyaient,
mais, en gens bien élevés, pour lesquels les soirées en-
nuyeuses sont un ingrédient inévitable de la vie, ils acceptaient
leur sort et s'y résignaient stoïquement.
Qu'on se figure le pauvre Dostoievsky dans cette mclée. Il
tranchait sur le reste de la société autant par sa physionomie
que par sa toilette. Dans un élan de dévouement, il avait endossé
un habit: et cet habit, qui lui allait du reste fort mal, et fort
disgracieusement, l'exaspéra toute la soirée. Sa fureur com-
mença sur le seuil même du salon. Comme tous les gens
nerveux, il éprouvait une timidité désagréable à se trouver
dans une réunion d'étrangers ; plus cette réunion était nulle,
incolore, et peu sympathique, plus sa timidité s'accentuait.
Sa contrariété devait se déverser sur quelqu'un.
Ma mère se hâta de le présenter aux autres invités ; mais,
au lieu de saluer, il murmura quelque chose d'inarticulé, qui
ressemblait à un grognement, et tourna le dos. Qui pis est,
il prétendit aussitôt accaparer complètement Aniouta, l'em-
mena dans un coin du salon avec l'intention évidente de ne
plus la laisser partir. C'était contraire à toutes les conve-
nances, et ses façons ne l'étaient pas moins : il prenait la
main de ma sœur, lui parlait en se penchant jusqu'à son
oreille. Aniouta était gênée, ma mère hors d'elle. D'abord,
elle tenta de faire (( délicatement » comprendre à Dostoievsky
combien sa tenue laissait à désirer. Elle appela ma sœur,
sous un prétexte quelconque, en passant comme par hasard
devant elle, et Aniouta se levait déjà , mais Dostoievsky la
retint avec le plus grand sang-froid :
— Attendez, Anna Vassilievna, je ne vous ai pas tout dit.
Ici, ma mère perdit patience.
— • Excusez-la, Théodore Mikhaïlovitch, mais, comme mai-
SOUVENIRS D'ENFANCE l8l
tresse de maison, il faut qu'elle s'occupe de tous les invités,
dit-elle avec raideur, en emmenant ma sœur.
Dostoievsky, fâché, s'enfonça dans son coin sans ouvrir la
bouche, jctarrt sur l'assistance des regards furieux.
Au nombre des invités s'en trouvait un qui, dès le premier
moment, lui fut particulièrement insupportable. C'était un
parent éloigné du côté des Schubert, jeune officier allemand
de je ne sais quel régiment de la garde, beau, intelligent, bien
élevé, reçu dans le meilleur monde, le tout avec convenance,
mesure, sans rien d'excessif. Sa carrière se faisait de même,
sans rapidité excessive, solidement, respectablement : il savait
plaire à qui de droit, sans obséquiosité ostensible, et sans ser-
vilité. Il était aimable pour sa cousine, par droit de parenté,
quand il la rencontrait chez ses tantes, mais avec tact, sans
que ses attentions sautassent aux yeux, et assez cependant
pour faire comprendre qu'il avait des « vues ».
Ainsi que cela se passe en pareil cas, tout le monde dans
la famille le considérait comme un parti sortable et accep-
table, mais personne ne semblait soupçonner la possibilité
d'un mariage. Ma mère elle-même ne touchait à cette ques-
tion qu'à mots couverts et par quelques légères allusions en
causant avec les tantes.
Il suffit à Dostoievsky de jeter les yeux sur ce beau et grand
garçon, un peu infatué de lui-même, pour le détester jusqu'Ã
l'exaspération.
Le jeune cuirassier, pittoresquement étendu sur un fau-
teuil, montrait, dans toute leur beauté, des pantalons à la
mode qui serraient étroitement ses longues jambes bien tour-
nées. Il racontait quelque chose d'amusant à ma sœur, légè-
rement penché vers elle, en agitant ses épaulettes. Aniouta,
encore confuse de l'incident survenu entre ma mère et Dos-
toievsky, l'écoutait avec son sourire stéréotypé, — son sourire
de salon, — « le sourire pudique d'un ange », comme disait
aigrement notre institutrice anglaise.
Dostoievsky jeta les yeux sur ce groupe, et dans sa tête
s'écha(\iuda aussitôt un roman : Aniouta déleste et méprise ce
« petit Allemand», ce a fat insolent »; ses parents veulent le
lui faire épouser, et les réunissent aussi souvent que possible;
évidemment, la soirée n'a pas d'autre but.
l82 LA REVUE DE PARIS
Ce roman imay^inr. Dostoicvsky, loni (]c suilo v mil foi-mo-
ment, et s'en indigna.
Lo flirme de conversation à la mode, cet Invcr-là , était nn
livre publié par un pasteur aiiglican : un paiallclc de l'Eglise
orthodoxe et du protestantisme, — sujet intéressant pour
celte société russo-allemande; — et, une fois sur ce chapitre,
la conversation s'anima un peu. Maman, Allemande elle-même,
fit remarquer qu'une des supériorités du protestantisme sur
l'orthodoxie consistait dans la lecture des Évangiles.
— Mais l'Évangile est-il écrit pour les femmes du monde?
Cette exclamation inattendue fut poussée par Dostoievsky ;
jusque-là , il s'était tu avec obstination.
— Que dit l'Évangile? « Au commencement, Dieu créa
l'homme et la femme », ou bien encore : « Et l'homme quittera
son père et sa mère, et ne fera qu'un avec sa femme. » VoilÃ
comment le Christ comprenait le mariage. Qu'en pensent
les mamans, uniquement occupées à bien placer leurs filles?
Il déclama ces mois avec une emphase extraordinaire.
C'était ainsi, chaque fois qu'il s'animait: toute sa personne se
crispait, et il semblait décocher ses paroles comme autant de
flèches. L'effet fut considérable. Tous ces Allemands bien éle-
vés se turent, fixant sur lui des yeux stupéfaits. Quelques
secondes se passèrent avant que l'on eût bien saisi l'incon-
venance de cette sortie, et que chacun se fût repris à parler
pour en étouffer l'impression.
Dostoievsky jeta encore un regard haineux et provocateur
sur l'assemblée; puis il se renfonça dans son coin et ne dit
plus un mot jusqu'à la fin de la soirée.
Lorsqu'il revint chez nous quelques temps après, maman
essaya de lui battre froid et de se montrer blessée ; mais sa
bonté et l'extrême douceur de son caractère l'empêchaient de
garder rancune, surtout à un homme tel que Dostoievsky, et
bientôt, ils furent amis comme par le passé.
En revanche, les relations d'Aniouta et de Dostoievsky sem-
blèrent entrer dans une nouvelle phase et changèrent complè-
tement à partir de cette soirée. Dostoievsky n'imposa plus Ã
ma sœur: elle, parut, au contraire, chercher toutes les occa-
sions de le contredire et de le taquiner. Il répondait avec irri-
SOUVENIRS D'ENFANCE l83
talion et avait une façon de la chicaner sur toutes choses
qu'il n'avait jamais montrée jusque-là . Ilhii demandait compte
de ses moindres actions, prenait en grippe les personnes aux-
quelles Aniouta témoignait quelque préférence. Ses visites
n'étaient ni moins longues, ni moins fréquentes, peut-être
même venait-il plus souvent, mais le temps se passait presque
entièrement en querelles.
Au début de nos relations avec Dostoievsky, ma sœur eût
sacrifié tous les divertissements, toutes les invitations, au
plaisir de l'attendre : quand il était là , elle ne voyait que lui
et ne faisait aucune attention aux autres personnes. Tout cela
fut changé. Dostoievsky venait-il quand nous avions du monde,
Aniouta continuait tranquillement à s'occuper de ses hôtes.
Recevait-elle quelque invitation pour le soir où Théodore
Mikhaïlovitch devait venir, elle lui écrivait un mot d'excuse.
Le lendemain il arrivait furieux. Aniouta semblait ne pas
remarquer cette fâcheuse disposition d'esprit, jirenait son
ouvrage et se mettait à coudre. De plus en plus agacé, Dos-
toievsky s'asseyait dans un coin et gnrdait un silence farouche.
Ma sœur se taisait aussi.
— Mais jetez donc votre ouvrage! disait enfin Théodore
Mikhaïlovitch, n'y tenant plus.
Et il lui retirait l'ouvrage des mains.
Ma sœur croisait les bras d'un air résigné et ne disait mot.
— Oiî avez-vous été hier? demandait Théodore Mikhaïlo-
vitch irrité.
— Au bal, répondait ma sœur avec indifférence.
— Et vous avez dansé?
— Mais certainement.
— Avec votre cousin?
— Avec lui et avec d'autres.
— Et cela vousamuse?continuait Dostoievsky, prolongeant
son interrogatoire.
Aniouta haussait les épaules.
— Faute de mieux, oui, répondait— elle en reprenant son
ouvrage.
Dostoievsky la regardait quelques instants en silence.
— Vous êtes une fille sotte et nulle, rien de plus, décidait-
il en dernier ressort.
\bl LA REVUE DE PARIS
Cl'csl ainsi (|iio se passuionl alors IVéqucmnieiil leurs
conversations.
Le sujet perpétuel et brûlant de leurs discussions était le
nihilisme. Parfois ces débats se prolongeaient fort avant dans
la nuit: et plus ils parlaient et s'échaulVaient tous deux, plus
aussi, dans le feu de la discussion, ils s'emportaient à des
professions de foi beaucoup plus avancées en apparence
qu'elles ne l'étaient en réalité.
— La jeunesse actuelle est bornée et peu développée, criait
Dostoievsky : une paire de bottes vernies lui est plus chère
que Pouchkine.
— Pouchkine, en cITct, a vieilli, faisait tranquillement
remarquer ma sœur, sachant qu'il n'y avait pas de plus sûr
moyen de le mettre en fureur que de manquer de respect Ã
Pouchkine.
Dostoievsky, hors de lui, prenait alors son chapeau, décla-
rait solennellement qu'il trouvait oiseux de discuter avec une
nihiliste, et qu'il ne remettrait plus les pieds chez nous. Et
le lendemain il revenait, comme si rien ne s'était passé.
A mesure que les rapports de Dostoievsky avec ma sœur
s'envenimaient, du moins en apparence, mon affection pour
lui allait grandissant. De jour en jour mon admiration augmen-
tait, et je subissais complètement son influence; il remarquait,
sans doute, cette adoration absolue, et elle lui faisait plaisir.
Il me donnait toujours en exemple à ma sÅ“ur. S'il arrivait Ã
Dostoievsky d'exprimer quelque pensée profonde, quelque
paradoxe de génie, en contradiction manifeste avec une morale
routinière, ma sœur faisait l'ignorante, et semblait ne rien
comprendre. Mes yeux brillaient d'enthousiasme; elle, au con-
traire, pour l'exaspérer, ripostait par quelque plate banalité.
— Vous avez une âme misérable, pitoyable, disait alors
Théodore Mikhaïlovitch avec emportement. Voyez votre petite
sœur, quelle différence ! C'est une enfant, mais elle me com-
prend, parce qu'elle a l'âme délicate.
Je rougissais de joie, et me serais fait couper en morceaux
pour montrer combien je le comprenais. Au fond de l'âme,
j'étais très contente de voir Dostoievsky moins enthousiaste
de ma sœur qu'au début de nos relations. Honteuse de ce
sentiment, je me le reprochais comme une espèce de trahison;
SOUVENIRS D'ENFANCE I 85
et, par un compromis de conscience dont je ne me rendais
pas compte, je ciierchais à racheter mon péché secret en prodi-
guant à ma sœur des caresses et des attentions toutes particu-
lières. Mais ces remords ne m'empêchaient pas d'éprouver un
plaisir involontaire, chaque fois qu'Aniouta et Dostoievsky
se querellaient.
Théodore Mikhaïlovitch m'appelait son amie: aussi croyais-je
naïvement le mieux comprendre et lui être plus chère que ma
sœur aînée. Il faisait même l'éloge de ma beauté au détriment
de celle d'Aniouta.
— A^ous vous croyez très jolie? disait-il à ma sœur; mais
votre sœur, avec le temps, sera beaucoup mieux que vous. Elle
a une physionomie infiniment plus expressive et des yeux de
bohémienne. Et vous, vous n'êtes qu'une joHe petite Alle-
mande, rien de plus.
Aniouta souriait avec dédain; et moi, j'écoutais avec ivresse
ces éloges inusités donnés à ma personne.
(( C'est peut-être ATai? » me disais-je avec un battement de
cœur. Et je commençais à me préoccuper sérieusement de la
crainte que ma scrur ne s'oflcnsât de la préférence de Dos-
toievsky pour moi.
J'avais grande envie de savoir ce qu'en pensait Aniouta
elle-même, et s'il était vrai que je fusse destinée à être jolie
quand je serais grande. Cette dernière question surtout m'in-
téressait.
Nous couchions dans la môme cliambrc à Pétersbourg, ma
sœur et moi, et c'est en nous déshabillant que nous avions nos
causeries intimes.
Aniouta, comme d'habitude, debout devant son miroir,
peigne ses longs cheveux blonds, et en fait deux nattes pour
la nuit. Cela dure longtemps : les cheveux sont abondants,
soyeux, et elle y passe le peigne avec amour. Je suis assise
sur mon lit. déshabillée, entourant mes genoux de mes deux
bras, et je cherche le moyen d'entamer le sujet intéressant.
— Quelles drôles de choses Théodore Mikhaïlovitch nous a
dites aujourd'hui! murmurai-je enfin d'un air que je tâche
de rendre indifférent.
— Lesquelles? demande ma sœur distraite, et ayant évi-
demment oublié cette conversation si importante pom' moi.
iSC) LA REVUE DE PARIS
— Mais, par exemple, (juaiul il prétcivd (|ue j ai des )cux
(le l)i)liémiennc et que je deviendrai jolie...
Et je me sens rougir jusqu'aux oreilles.
Anioula laisse tomber la main qui lienl le [)cigne, el tourne
vers moi son visage, avec une gracieuse inflexion du cou.
— Ah! tu crois que Théodore Mikhaïlovilch te trouve jolie,
plus jolie que moi? demande-t-elle d'un air fin. avec un
regard énigmatique.
Ce sourire rusé, ces yeux verts qui rient, ces cheveux
blonds déroulés, font d'elle une véritable « roussalka ». Le
grand miroir ^Aacé près d'elle et faisant face à son lit rellète
ma propre personne, petite, moricaude: je puis faire la com-
paraison. Celle— ci n'est pas fort agréable; mais le ton froid et
suffisant de ma sœur me vexe, je ne veux pas me rendre.
— Les goûts peuvent être diflerents, dis-je fâchée.
— Oui, il y a de drôles de goûts, répond Aniouta tran-
quillement.
Et elle se reprend à démêler ses cheveux.
La bougie éteinte, je continue mes réflexions sur le même
sujet, la tête enfoncée dans mon oreiller :
(( Mais peut-être Théodore Mikhaïlovitch a-t-il un drôle
de goût, et me trouve-t-il mieux que ma sœur? »
Et machinalement, par une habitude d'enfant, je prie inté-
rieurement :
(( Seigneur, mon Dieu, fais que tout le monde, l'univers
entier, admire Aniouta, mais que, pour Théodore Mikhaïlovitch,
je sois la plus jolie ! »
Cependant mes illusions à ce sujet devaient s'écrouler dans
un avenir très prochain et d'une façon très cruelle.
Au nombre des talents d'agrément encouragés par Dostoiev-
sky était la musique. Jusque— là , j'avais joué du piano comme
toutes les petites fdles en jouent, sans répugnance, mais
sans goût particulier; je n'avais pas beaucoup d'oreille, mais
comme, depuis l'âge de cinq ans, je faisais chaque jour
une heure et demie de gammes et d'exercices, j'avais acquis,
à l'âge de treize ans, un certain mécanisme, un toucher assez
agréable et l'habitude de déchiffrer.
Il m'était arrivé, au commencement de nos rapports avec Dos-
SOUVENIRS D'ENFANCE 187
toievsky, d'exécuter devant lui un morceau que je jouais mieux
que les autres : des variations sur un thème russe. Théodore
Mikliaïlovitcli n'était pas musicien. Il était du nombre de ces
personnes pour lesquelles les jouissances musicales dépendent
dune cause purement subjective, leur disposition d'esprit.
A certains jours la musique la plus belle, la plus artistement
exécutée peut les faire bâiller; à certains autres, un orgue de
Barbarie, grinçant dans la rue, les attendrira jusqu'aux larmes.
Le jour où je jouai, Théodore Mikhaïlovitch se trouvait
dans une heure d'attendrissement et de sensibilité : il fut
enthousiasmé de mon jeu, et me fit, suivant son habitude,
les connpliments les plus exagérés; j'avais du talent, de l'ame,
que n'avais-je pas?
Des lors, naturellement, je me passionnai pour la musique.
Je priai maman de me donner un bon professeur ; et, pen-
dant notre séjour à Pétersbourg. je passai mes heures de
loisir au piano, si bien qu'en trois mois je fis vraiment de
grands progrès.
L'idée me vint alors de préparer une surprise à Dostoievsky.
Par hasard, il nous avait dit une fois que, de toutes les œuvres
musicales, celle qu'il préférait, c'était la Sonate pathétique
de Beethoven : cette sonate le plongeait dans un monde de
sensations oubliées. Bien que cette sonate dépassât en dlfïi-
culté ce que j'avais joué jusque-là , je résolus, coûte que
coûte, de l'apprendre ; et, après y avoir mis beaucoujî de
temps et de peine, je parAÃŽns, en effet, Ã la jouer passable-
ment. Restait à trouver le moment favorable pour enchanter
Dostoievsky: ce moment se présenta bientôt.
Nous n'avions plus que cinq ou six jours à passer à Péters-
bourg. Maman et toutes les tantes étaient invitées à cl hier
chez le ministre de Suède, un ancien ami de la famille.
Aniouta, fatiguée de soirées et de dîners, avait prétexté une
migraine. Nous étions seules à la maison. Ce soir-là , Dos-
toievsky vint nous voir.
L'approche du départ, le sentiment de n'avoir personne à la
maison pour nous surveiller, celui, d'ailleurs, qu'une soirée sem-
blable ne se renouvellerait plus de sitôt, nous mettaient dans
une certaine excitation joyeuse. Théodore Mikhaïlovitch aussi
paraissait un peu nerveux et bizarre, mais nullement irritable
l88 LA REVUE DE PARIS
comme 11 l'avait été clans les derniers lemps, et, au contraire,
doux et alVoclueux.
Le moment était bien choisi pour lui jouer sa sonate
favorite : je me réjouissais, à l'avance, du plaisir que j'allais
lui faire.
Je commençai. La dilïlculté du morceau, la nécessité de
m'appliquer, la crainte des fausses notes, absorbèrent si bien
mon attention que je ne remarquai rien de ce qui se passait
autour de moi... Me voilà donc au bout de ma sonate, avec la
conviction intime d'avoir bien joué. Mes mains éprouvaient une
certaine fatigue, mais une fatigue agréable, causée par la musique
et par la douce émotion que l'on éprouve toujours à sentir que
l'on a bien rempli sa tâche ; et j'attendais les éloges que je
croyais avoir mérités. Mais, autour de moi, tout restait silen-
cieux. Je me retournai : la chambre était vide.
Le cœur me manqua. Je ne soupçonnai rien encore de
positif, mais je passai dans la chambre voisine avec un triste
pressentiment: elle était vide aussi. Enfin, soulevant une
portière, qui dissimulait la porte d'un petit salon, j'aperçus
Dostoievsky et Anioula.Et que vis-je,mon Dieu!
Assis l'un près de l'autre sur un petit canapé, la chambre
faiblement éclairée par une lampe recouverte d'un grand
abat-jour dont l'ombre m'empêchait de distinguer le visage
de ma sœur, j'aperçus au contraire celui de Dostoievsky en
pleine lumière. Il était pâle et troublé. Penché vers Aniouta,
il lui tenait la main dans les siennes, et lui jjarlait de cette
voix saccadée, passionnée et voilée que je connaissais, et que
j'aimais tant.
— Ma petite colombe, Anna Vassilievna, comprenez donc
que je vous ai aimée du moment où je vous ai vue ; avant
même de vous voir, je vous avais pressentie par vos lettres,
et ce n'est pas d'amitié que je vous aime, mais passionnément,
de tout mon être...
Mes yeux s'obscurcirent: un sentiment d'amer abandon, de
cruelle offense s'empara de moi, mon sang reflua vers mon
cœur pour rejaillir ensuite en Ilots brûlants vers ma tête.
Je laissai tomber la portière et me sauvai de la chambre :
j'entendis le bruit d'une chaise, involontairement renversée
par moi.
SOUVENIRS D'ENFANCE 189
— Est-ce toi, Sonia? appela la voix troublée de ma
sœur.
Mais je ne répondis pas, et ne m'arrêtai que dans notre
chainl)re, à lautre extrémité de l'appartement, au bout d'un
long corridor. Arrivée là , je me déshabillai précipitamment,
sans allumer de bougie, m'arrachant presque les vêlements du
corps, et me jetai, encore ii moitié vêtue, dans mon lit, où
j'enfonçai ma tcte sous la couverture.
A ce moment, j'étais possédée d'une seule crainte : pourvu
que ma sœur ne vienne pas me chercher et ne me ramène
pas au salon! Je ne pouvais supporter l'idée de les voir.
Un sentiment inconnu d'amertume, d'insulte, de honte, —
surtout d insulte et de honte, — remplissait mon âme.
Jusque-là , dans mes pensées les plus intimes, je ne m'étais
pas rendu compte de ce que j'éprouvais pour Dostoievsky, je
ne m'étais j^as avoué que je l'aimais.
Bien que j'eusse à peine treize ans, j'avais beaucoup lu, et
souvent entendu parler d'amour ; mais je croyais que l'on
n'aimait que dans les livres, et pas dans la vie réelle. Quant
à Dostoievsky, je m'imaginais que toute la vie devait se passer
avec lui coinme ces derniers mois.
(( Et maintenant, subitement, c'est fini, tout à fait fini »,
me répétais-je avec désespoir. Je comprenais clairement, alors,
en voyant tout irrévocablement perdu, combien j'avais été
heureuse hier, aujourd hui, il y a quelques minutes encore;
— et maintenant, mon Dieu, maintenant...!
Ce qui était fini, changé, je ne me l'expliquais pas, mais je
sentais que pour moi tout s'était éteint, décoloré, et que hi
vie ne valait pas la peine d'être vécue.
(( Pourquoi se sont-ils moqués de moi, pourquoi toutes
ces cachotteries cl toutes ces hypocrisies.^ pensai-je avec
une colère injuste. Eli bien! qu'il 1 aime, qu il 1 é[)Ouse,
qu'est-ce que cela me fait:' » me dis-je au bout de quelques
minutes. Mais mes larmes coulaient toujours, et mon cœur se
serrait d'une douleur inconnue et intolérable.
Le temps passait. J'aurais voulu maintenant qu'Anioula
vînt me chercher. Je lui en voulais de ne pas venir :
(( Ils n'ont aucun besoin de moi, mon Dieu, et me laisseraient
bien mourir!... Et si j'allais vraiment mourir? »
90
LA UEVUE DE PARIS
,lo lus prise d ime iiiexpiiinablo [)ilic pour nioi-mèinc, et
mes larmes redoublèrent.
(( Que font-ils maintenant?... Comme ils doivent être heu-
reux ! ))
Et j eus l'idée folle de courir auprès d'eux, de leur faire
des reproches violents.
Je sautai du lit, et, les mains hcmblanles, je me mis Ã
chercher les allumettes pour faire de la lumière et mhabiller.
Je ne trouvai pas d'allumettes, et, comme j'avais jeté mes
vêtements au hasard, de tous les côtés, je ne parvins pas Ã
me rhabiller dans 1 obscurité ; je ne voulus pas appeler la
femme de chambre ; force me fut de me recoucher, et je me
repris à sangloter avec le sentiment d'un abandon sans espoir
et sans consolation.
Les larmes vous épuisent vite, quand l'organisme n'est pas
habitué à souffrir : à ce paroxysme de douleur aiguë succéda
une torpeur profonde.
Des salons de réception aucun bruit ne venait jusqu'à ma
chambre; mais dans la cuisine, à côté, j'entendais les domes-
tiques s'apprêter à souper. On faisait du bruit avec les cou-
teaux et les assiettes : les femmes de chambre riaient ,
causaient. « Tout le monde est gai, heureux! Moi seule... »
Enfin, après un temps assez long, et qui me parut une
éternité, un coup de sonnette retentit. Maman et les tantes
rentraient de leur dîner. J'entendis les pas précipités du
domestique; puis, dans l'antichambre, des voix gaies et
animées, comme lorsqu'on rentre d'une soirée.
(( Dostoievsky n'est sans doute pas parti. Aniouta dira-
t-elle ce soir à maman ce qui s'est passé, ou ne le dira-t— elle
que demain? »
Et je distinguais sa voix, Ã lui, parmi les autres. 11 prenait
congé, se hâtait de partir. J'écoutais avec une telle attention
que je l'entendis mettre ses galoches. Puis la porte d'entrée
se referma, et bientôt j'entendis le pas d' Aniouta résonner
dans le corridor. Elle ouvrit la porte de notre chambre, et
un rayon de lumière m'éclaira vivement le visage.
Cette lumière éclatante blessait mes yeux en pleurs, et me
parut intolérable : une sensation physique de haine contre ma
sœur me monta au gosier.
SOUVENIRS D'ENFANCE IQI
(( La mauvaise, elle se réjouit! » pcnsai-je avec amertume. Et
je me tournai bien vite du côté du mur, en simulant le sommeil.
Aniouta, sans se dépêcher, posa la bougie sur la commode,
s'approcha de mon lit et resta, quelques minutes, en silence,
debout près de moi... Je ne bougeais pas, je retenais même
ma respiration.
— Je vois bien que tu ne dors pas, dit eniln Aniouta.
Je me taisais toujours.
— Eh bien! si tu veux bouder, boude. Tant pis pour toi, tu
ne sauras rien, déclara-t-elle enfm.
Et elle commença tranquillement à se déshabiller.
Je me rappelle avoir fait, cette nuit-là , un beau rêve. Chose
étrange : chaque fois que la vie m'a accablée de quelque
grande et pesante douleur, j'ai toujours rêvé, la nuit suivante,
d'une façon particulièrement douce et agréable. Mais aussi
quel réveil pénible ! Les songes ne sont pas tous dissipés : le
corps, épuisé des larmes de la veille, éprouve, après quelques
heures d'un sommeil réparateur, une certaine détente et un
soulagement physique, à sentir l'équilibre rétabli. Soudain,
comme un coup de marteau, le souvenir de cette chose
terrible, irréparable, arrivée la veille, retentit dans la tête, et
la nécessité de recommencer à vivre et à se torturer étreint
le cœur.
La vie a beaucoup de mauvais ; toutes les formes de la
soullrance sont repoussantes. Il est cruel, le premier paroxysme
aigu du désespoir, lorsque l'être entier se révolte, ne veut
pas se résigner, ni reconnaître l'étendue de son malheur.
Plus terribles encore, peut-être, sont les longues, longues
journées qui suivent, — quand toutes les larmes ont été pleurées,
quand la révolte s'est calmée, que l'homme ne cherche plus
à battre la muraille de sa tête, mais que, sous le poids de la
douleur qui l'écrase, il se rend compte du travail de destruc-
tion, de décomposition, (|ui s'accomplit lentement en lui, et
dont les autres ne s'aperçoivent pas.
Tout cela est odieux et cruel; mais les premières minutes
oij, après un court intervalle de repos, d'oubli, on rentre
dans la réalité, sont encore ce qu'il y a de pire. Je passai la
journée suivante dans une attente fié\Teuse :
1()2 LA REVUE DE PARIS
(( Que \a-t-il arriver? »
Je ne questionnai pas nui sd'ui- : la haine de la veille
subsistait encore, bien qu'à un moindre degré; aussi évitai-je
Aniouta de toutes les façons . En me voyant si malheu-
reuse, elle tenta de se rajiprocher de moi et de me caresser,
mais je la repoussai rudement, dans un soudain accès de
colère. Alors, k son tour, elle s'ollbnsa cl m'abandonna Ã
mes sombres méditations.
J'étais persuadée, je ne sais pourquoi, que Dostoievsky
viendrait le soir, et qu'il se passerait quelque chose de terrible;
mais il ne vint pas. Nous nous mîmes à table pour dîner: il
n'avait pas encore paru. Après dîner, je le savais, nous devions
aller au concert.
A mesure que la journée s'avançait, et que Dostoievsky ne se
montrait pas, je m'étais senti le cœur plus léger; une espérance
vague et mélancolique s'emparait de moi. Alors, une idée
me saisit : « Ma sœur refusera le concert, restera à la maison,
et Théodore Mikhaïlovitch viendra quand elle sera seule. »
Cette pensée me rendit ma jalousie.
Mais Aniouta vint au concert, et fut très gaie, très animée
durant la soirée.
En rentrant du concert, après nous être couchées, comme
Aniouta allait éteindre la bougie, je ne pus me contenir, et
je demandai sans la regarder :
— Quand Théodore Mikhaïlovitch viendra-t-il te voir?
Aniouta sourit :
— Je croyais que tu ne voulais rien savoir, ne plus me
parler, et te contenter de bouder?
Sa Aoix était si douce et si affectueuse que mon cœur,
subitement, se fondit de tendresse pour elle.
(( Comment ne l'aimerait-il pas? Elle est si charmante, et
moi si mauvaise et si méchante! » medis-je, avec un soudain
accès d'humilité.
Je quittai mon lit pour grimper dans celui de ma sœur;
et me serrai, toute en larmes, contre elle. Aniouta me cares-
sait la tête :
— Mais ne pleure donc pas, petite sotte. Es-tu bête! répé-
tait— elle affectueusement.
Puis, ny tenant plus, elle partit d'un grand éclat de rire:
SOUVENIRS D ENFANCE ig3
— En voilà une idée! s épicndie d'un homme qui a trois
fois et demie ton ûge! dit-elle.
Ces paroles, ce rire éveillèrent en moi un espoir insensé.
— Est-il possible (|ue lu ne l'aimes pas? demandai-je Ã
voix basse, suffoquée d. émotion.
Aniouta réfléchit.
— Yois-tu, commença-l-elle en cherchant ses mots, comme
empêchée d'exprimer sa pensée, je l'aime certainement beau-
coup, et j'ai beaucoup, beaucoup d'admiration pour lui. Il est
si bon, si plein d'esprit, de génie! — Elle s'animait tellement
que mon cœur se serra de nouveau. — Mais comment t expli-
quer cela? Je ne l'aime pas comme il... en un mot, je ne
I aime pas assez pour lépouser.
Telle lui son explication. Mon Dieu! comme toute mon
à me se remplit de lumière! Je me jetai au cou de ma sœur
et je l'embrassai tendrement. Aniouta parla longtemps :
— Vois-tu, cela m'étonne parfois moi-même de ne pouvoir
l'aimer. Il est si bon! Au commencement, jai pensé que je
l'aimerais peut-être. Mais il lui faut une femme tout autre
{jue moi. Sa femme doit se dévouer ù lui entièrement, lui
consacrer toute son existence, penser exclusivement à lui
seul. Et cela m'est impossible : moi aussi, je veux vivre.
D'ailleurs, il est si exigeant! Il semble toujours vouloir
s'emparer de moi, m'absorber en lui-même, je ne me sens
pas à l'aise avec lui.
Tout cela ma sœur le disait en s adressant à moi, mais en
réalité pour se donner à elle— même ime explication. J'avais
l'air de la comprendre et de partager ses sentiments; au fond
de l'Ã me, je pensais :
« Seigneur, quel bonheur cela doit être de vivre toujours
auprès de lui, de se dévouer à lui complètement!... Comment
ma sd'ur peut-elle repousser une pareille félicité! »
Quoi qu'il en soit, je m'endormis, ce soir-là , infiniment
moins malheureuse que la veille.
Le jour fixé pour notre départ était proche. Dostoievsky vint
nous voir encore une fois pour nous dire adieu. 11 ne resta
pas longtemps, mais son altitude avec Aniouta fut simple et
amicale, et ils se promirent de s'écrire. Avec moi, l'adieu fut
très tendre : il m'embrassa môme en me quittant, ne se dou-
i^r Septembre 1894. i3
IC)4 LA REVUE DE PAlllS
tani tories guère de mes senlimenls pour lui, et des soullrances
dont il était cause.
Six mois plus tard, environ, ma sœur reçut une lettre de
Dosloievsky, lui annonçant son mariage : il avait rencontré une
admirable jeune fdle, il l'aimait, et elle consentait à l'épouser.
(( Si pareille chose m'avait été prédite il y a six mois, — ajou-
tait naïvement Théodore Mikhaïlovitch. à la fin de sa lettre,
— je vous jure que je ne l'aurais jamais crue possible. »
Ma blessure guérit vite, également. Durant les derniers jours
passés à Pétersbourg, j'éprouvais encore un poids inaccoutumé
au cœur et me sentais plus triste et moins animée que d'habi-
tude, mais le voyage eifaça de mon amc jusqu'aux traces de
l'orage qui l'avait bouleversée.
Nous étions en avi-il. A Pétersbourg, l'hiver régnait encore,
il faisait froid et laid. Mais h AAitebsk, le vrai printemps
vint au-devant de nous; il avait, en deux ou trois jours,
pris possession de tous ses droits. Tous les ruisseaux, toutes
les rivières débordaient, donnant à la campagne, qu'ils inon-
daient, l'apparence de la pleine mer. La terre dégelait; la
boue était indescriptible.
Sur la grande route, on avançait encore tant bien que mal;
mais, une fois au chef-lieu de notre district, il fallut laisser notre
voiture de voyage à l'auberge, et louer un mauvais tarentass.
Maman et le cocher poussaient des soupirs et s'inquiétaient :
(t Comment arriverons-nous? » Maman craignait surtout
d'être grondée par mon père, pour avoir prolongé son séjour
à Pétersbourg. Néanmoins, en dépit des soupirs et des gémis-
sements, le voyage fut excellent.
Je me rappelle comment, à une heure avancée de la soirée,
nous traversâmes la grande forêt de pins. Nous ne dormions
pas, ma sœur et moi, nous restions silencieuses, revivant par
la pensée les impressions si diverses de ces trois derniers mois ;
et nous aspirions avidement les acres parfums printaniers dont
l'air était chargé. Nos cÅ“urs, à toutes deux, se serraient jusqu'Ã
la douleur, d'une sorte d'attente inquiète.
Peu à peu, la nuit tomba tout à fait. Nous allions au pas, Ã
cause du mauvais chemin. Le cocher s'était, je crois, endormi
sur son siège, et n'excitait plus ses chevaux ; on n'entendait
SOUVENIRS D'ENFANCE IqB
plus que le bruit de leurs sahols pataugeant dans la boue, et,
par instants, le tintement sai^cadc do leurs grelots. La forêt
s'étendait des deux côtés do la route, sombre, mystérieuse,
imj)énétrablc. Tout à coup, au sortir des ])ois, à l'entrée d'une
petite prairie, la lune apparut, voguant sur les nuages, et
nous inonda si soudainement, si vivement de sa clarté
argentée que nous en fûmes presque troublées.
Depuis notre dernière explication à Pétersbourg, nous
n'avions plus touché, ma so'ur et moi, à aucun point délicat;
et cependant il subsistait une certaine gcne entre nous,
quelque chose qui nous séparait encore. Mais alors, en ce
moment, comme par une entente mutuelle, nous nous étrei-
gnîmes l'une 1 autre: et, en nous embrassant, nous comprîmes
(|ue rien d étranger ne nous divisait plus : nous nous appar-
tenions, nous étions lune à l'autre comme par le passé. Une
indéfinissable joie, sans cause apparente, la joie de vivre,
s'empara de nous deux. Qu'elle était belle, mon Dieu, cette
vie (|ui nous apparaissait et nous attirait alors; qu'elle nous
semblait pareille à cette nuit mystérieuse, infinie!
SOPHIE KOVALEVSKY.
(Traduit du russe par =■"•=*)
LE CAP
ANGLAIS ETBOERS
DE MELBOURNE AU CAP DE B ONN E— ESP E RANG E
Pas un seul incident à révéler pendant ces vingt-deux
mortels jours de traversée.
Ou plutôt si, un incident, et des plus pathétiques.
Nous avions à bord, parmi les passagers de l'entrepont,
une bonne vieille dame qui avait deux filles mariées, l'une en
Austradie, l'autre au cap de Bonne-Espérance. Ayant perdu
son mari en Angleterre, elle avait réalisé le quelque argent
qu'elle possédait, et était partie en Australie pour chercher
asile chez sa fdle et la prier de lui permettre de finir ses
jours auprès des siens. La pauvre mère fut reçue à rebrousse-
poil, et ses enfants lui firent com^^rendre quon n'en voulait
pas. Elle était maintenant à bord de VAustralasian, se diri-
geant vers l'Afrique, oii elle espérait que peut-être elle serait
mieux accueillie chez son autre fille.
Frappée d'apoplexie, elle mourut à ini-chcmin. Le dimanche
précédent, je l'avais vue au service divin tenu sur le pont.
Elle était parée de sa plus belle robe et semblait heureuse.
On enferma son corps dans un morceau de toile, on le
ANGLAIS ET BOERS
197
couvrit d un drapeau anglais et on l'apporta sur le pont.
Entouré des passagers et de l'équipage, le capitaine lut l'ofTice
des morts et, au moment oii il remplaça les mots « Je confie
ce corps aux entrailles de la terre » par « Je confie ce corps
aux profondeurs de l'océan », le navire stoppa et les matelots,
qui retenaient les dépouilles mortelles par des cordes, lais-
sèrent glisser le corps dans l'eau par la coupée de bâbord. Le
navire, après avoir déposé son fardeau, reprit sa marcbe.
La pauvre mère avait trouvé le repos , et ses enfants
n'avaient plus d'inquiétude à avoir: ils étaient débarrassés de
ce meuble inutile qui, clicz les Anglais de basse condition,
s'appelle une mère.
Quelques poissons-volants, de temps en temps une troupe
de marsouins, une ou deux fois une baleine au loin, puis
rien: le ciel bleu sur la mer bleue.
Enfin, le 2 avril 1893, nous aperçûmes les côtes de
l'Afrique, et bientôt, nous les longeà ¢mes de la baie d'Algoa
jusqu'Ã la baie de la Table au fond de laquelle se trouve
Cape-Town, capitale de la colonie du cap de Bonne-Espérance.
Avant d'entrer dans cette dernière baie, nous passâmes
devant la Pointe Dangereuse oià , en i852, le vaisseau-trans-
port i^iVAe/i/icar/ vint échouer et coula, tandis que les soldats Ã
bord, réunis sur le jDont et voyant la mort inévitable, dirent
adieu au monde en chantant en chœur le God save the Queen.
Je ne connais pas de ville située plus pitloresquement que
Cape— ToAvn. Les maisons sont éparpillées sur une largeur de
cinq à six kilomètres au pied de trois montagnes, dont celle
du mibcu se dresse haute de quatre mille pieds sur une lar-
geur de deux kilomètres. Le sommet de cette montagne
appelée Montagne-Table, est un jilateau immense qui, vu de
la mer, est parfaitement horizontal. Souvent, il se couvre de
nuages qui s'étalent sur la surface et retombent de chaque
côté comme la nappe d'une table. Vous croiriez que le cou-
vert est mis pour quelque géant, Titan du voisinage.
Bientôt ces nuages se dissijièrent, le soleil se coucha dans
un lit d'or en jetant ses feux sur tous les coins du panorama.
Quelques heures plus tard, la lune inondait la scène de sa
198 LA REVUE DE l'AUlS
lumière bleue. Le navire jeta lanire pour la nuil, et, ayant Ã
continuer son voyage le londemaiii, n'enlra pas dans le
port.
Pas un so n'arrive à nos oreilles au milieu de la baie. Les
milliers de lumières qui étincellent dans la ville nous appren-
nent seules que nous sommes en pays habité.
Nous débarquerons demain matin.
II
ANGLO — HOLLANDAIS. CAPE-TOWN. PAARL.
LES HUGUENOTS. STELLENBOSCH .
L'Afrique du Sud se compose de deux colonies anglaises,
dont l'une, le cap de Bonne— Espérance, est très hollandaise;
de deux républiques hollandaises indépendantes qui, sont par-
faitement anglaises; puis de plusieurs territoires, tels que
Bechuanaland ; Mashonaland, Zululand, Pondoland, Basuto-
land, Nyassaland, Matabeleland, et encore bien d'autres lands,
protégés par la Maison John Bull et C'*^.
Au commencement du siècle, le Cap était encore une colo-
nie hollandaise, mais les Anglais, craignant que Napoléon, qui
venait de placer son frère Louis sur le trône de Hollande, ne
se servît du Cap pour s emparer des Indes, s'y installèrent
eux-mêmes en 1806, pour en prendre soin dans l'intérêt du
prince d'Orange, détrôné par Bonaparte.
Or la devise de John Bull est celle du feu maréchal de
Mac-Mahon : J'y suis, j'y reste. Il était au Cap, et il y est
resté. Vous retireriez un morceau de beurre fondu de la gueule
d'un chien beaucoup plus facilement que John Bull d'un ter-
ritoire où il s'est installé.
La colonie fut définitivement cédée aux Anglais en i8i5
par le Traité de Paris.
De vieilles familles hollandaises sont encore établies dans
ANGLAIS ET BOEHS 109
les piincipalcs villes du midi de la colonie, mais rclcmcnt
hollandais actif, les fermiers, a dû constamment reculer vers
le nord à mesure que les Anglais se sont avancés. Ces Hollan-
dais, connus aujourd'hui sous le nom de Boërs, sont allés
fonder l'Etat lihre d'Orange et le Transvaal ou Répuh]l([ue de
l'Afrique australe; mais aujourd hui ils ne sauraient aller plus
loin, car l'Angleterre vient de s'emparer du Matahelcland et le
cercle est fait : les Boërs sont maintenant complètement entou-
rés, au midi par le Cap, à l'ouest par le Hcchuanaland, au
nord par le Mashonaland et le Matahelcland, et à l'est
par le Natal, le Zululand et un territoire portugais que les
Anglais ne leur permettront jamais dacquérir, môme quand les
Portugais seraient prêts à le vendre, car ce territoire comprend
la l)aie de Delagoa, le seul port naturel de l'Afrique du Sud.
Quel est l'avenir politique de ces Boërs , ce petit peuple
entêté et arriéré, mais hrave et j^atriote, qui occupe une con-
trée dont le sein est de l'or? Nous pourrons j)eut-être bientôt
répondre à la question. Une intéressante entrevue avec le pré- *
sident Krûger nous y aidera. Mais n'anticipons pas. Restons
un instant au Cap.
Les colonies de l'Afrique du Sud diffèrent essentiellement
des colonies de l'Australasie. Celles-ci sont purement britan-
niques, c est-à -dire anglaises, écossaises et irlandaises, et, Ã
lexceplion des Maoris de la Nouvelle-Zélande, la population
indigène n y est plus visible que sous forme de squelettes dans
les musées des principales villes. Dans l'Afrique du Sud, la
population blanche est mixte, britannique et hollandaise, et la
population de couleur, loin d être éteinte, semble partout
pleine de vie, population africaine et asiatique, variant du noir
ébène des Zoulous au teint olivâtre clair des Malais, IJotten—
tots, Cafres, Zoulous, Fingos, Pondos, Basutos, etc.
J'aime Cape-Town avec ses vieilles maisons hollandaises,
l'animation de ses rues, la splendeur de ses bâtiments publics,
son parlement, ses jardins, ses environs pittoresques, sa
société d'élite, sa population malaise, dont les femmes res-
semblent à des madones ornées de leurs plus beaux atours
pour quelque procession de V^ête-Dicu ou d'Assomption.
Tous les jours j'allais me poster au bout d'Adderley-Slreet.
aOO LA REVUE DE PARIS
A ma ilroile, j avals \c iiuisre el le jardin b()laMi(|uo; en lace,
une iiuinonse avenue de chênes cenlenalies; à ma gauche, le
parlenienl. el, comme lond de lahleau, la Monlagne-Tidjlc,
qui somblail presque surplond)ei" le paysage. Je ne ])Ouvais
rassasier mes yeux de ce magnifique speclaclc.
Une promenade que je n'oublierai jamais est celle que je
fis un jour, en voiture, aulour de la grande montagne, en
compagnie de M. Joseph PcnctIeV consul de France au Gap,
et de plusieurs amis. Nous passâmes d'abord à travers les
faubourgs i'ashionables de Newland et de Claremont oii
s'étalent de superbes villas de jîlaisance enfouies au milieu
d'une véritable foret de chênes et d'eucalyptus ; puis nous
vîmes les riantes prairies de Constanlia, célèbres pour les bons
vins qu'elles produisent; de là , nous allâmes, à travers une
contrée délicieusement accidentée, jusqu'à la baie de lïouts,
où, sous un ciel bleu et un soleil généreux, nous déjeunâmes
dans le jardin d'une brave famille de Cafres. Puis, suivant le
contour de la montagne, nous rentrâmes à Cape— Town par
la Victoria Road. Je ne connais pas Sorrento, mais j'ai peine
à croire qu'il soit possible de faire une plus jolie promenade
que celle de la montagne de Cape-Town.
A c[uelques lieues de Cape-Town se trouvent deux petites
villes parfaitement hollandaises, des plus intéressantes et des
plus pittoresques, Paarl et Slellenbosch.
Paarl (la Perle) se comjîose d'une seule rue d'environ
dix kilomètres de longueur, au pied d'une montagne qui lui
sert de mur. Cette ville est le berceau de Y Afrlkander-Bond,
association patriotique qui a pour objet l'émancipation future
de l'Afrique du Sud. C'est aussi là que se sont établis quantité
de huguenots au commencement du siècle dernier. Les de Vil-
liers, les Duplessis, les Du Toit, les Leroux, sont partout,
occupant les postes les plus élevés comme les positions les
plus humbles, population pieuse, paisible, intelligente et tra-
vailleuse. Ces descendants des huguenots, victimes de la
1. J'apprends à l'instant que M. Pcrrette ^ient de mourir. Les Français de
l'Afrique du Sud n'oublieront pas de sitôt cet aimable compatriote, cet liomme
de bien, cet ami à toute épreuve, qui était toujours prêt à aider un Français de
ses conseils et de sa bourse. J'ai été plusieurs fois témoin de sa bienfaisance, et
je n'ai pas à craindre d'en faire mention, puiscju'il n'est plus là pour m'entendre.
ANGLAIS KT BOERS 20I
révocation de I l']dit de INanlcs, je les ai vus en Angleterre, en
Hollande, en Amérique, partout les mêmes. C'est la crème
de la France qui a dû s'expatrier en iG85 pour que madame
de Maintenon pût légitimer sa couciie. Ces huguenots sont
complètement perdus pour la I^Vance. Ceux que j'ai rencontrés
en Afrique, non seulement ne parlent pas un mot de français,
mais ils ne savent même plus prononcer leurs noms.
Je déjeunais un jour à bord du Scot, le ])lus beau et le
plus rapide paquebot qui fasse service entre l'Angleterre et
TAIVique du Sud. Plusieurs notables de la ville étaient invités.
Le directeur de la Compagnie, M. FuUer, me dit à l'oreille :
— Voilà le c/iief justice (le premier juge) de la colonie, je
vais vous présenter à lui, c'est Sir Henry di Filchi.
— Di Filclii. répondis-je, comment épelcz-vous ce nom-là ?
— A-i-1-l-i-e-r-s, me dit-il.
— Ah bah! m'écriai-je, cela fait Filchi, mon Dieu, cela
est-il possible!
^ oici comment cela se fait :
Quand ces huguenots se réfugièrent en Hollande et de lÃ
vinrent s'établir dans la colonie alors hollandaise du Cap, ils
trouvèrent un gouvernement tyranniquc qui leur défendit de
parler entre eux la langue française et de la parler à leurs
enfants. Au bout de cinquante ans, ils étaient devenus hollan-
dais. Aujourd'hui, ils sont sujets britanniques; mais le cœur
est plus à la Hollande qu'à l'Anglelerre. Quant à la France,
ils l'ont complètement oubliée. Hélas! que lui doivent-ils Ã
cette France, qui les a ignominieusement chassés!
Si vous allez au Canada, vous y trouverez une population
française qui, depuis cent cinquante ans, est sujette à l'Angle-
terre; mais ces Français ont conservé leur cd'ur à la France.
Non seulement ils continuent à parler français, mais ils ne
parlent pas et ne veulent pas parler autre chose. J'entends le
peuple, bien entendu. John Bull les laisse tranquilles. Il leur
dit : (( Parlez ce que vous voudrez; adorez Dieu comme vous
voudrez », et ces Français catholiques du siècle dernier sont
restés Français et catholiques, images vivantes de ce qu'était
la France il y a deux cents ans.
^ oilà un fait qui, entre mille autres, m'a révélé la cause
du succès des Anglais. Ils sont passés maîtres en diplomatie;
203 LA REVUE DE PARIS
la main qui gouverne csl feriiio. mais ganlée de velours. Ils
ont 1 air de dire au\ gens : « ^e faites jkis attention à nous,
c'est à peine si nous sommes ici. » Et Dieu sait, cependant,
s'ils y sont!
La ville de Paarl a revu son nom d'un rocher situé au
sommet de la montagne, qui, dit-on, ressemble à de la nacre
quand le soleil lape dessus. J'ai bien voulu le croire et j'ai
même bien voulu le voir, et, si vous voulez vous rendre
agréable à Paarl, je vous conseille d'en faire autant. Il y a des
gens sceptiques qui croient parce qu'ils voient il y a des
gens d'une humeur plus accommodante qui voient parce qu'ils
croient.
Si toutes les villes du monde sont destinées à assister Ã
une révolution, les deux dernières seront Paarl et sa voisine
Stellenbosch. Rien de plus paisible à concevoir que ces deux
jolies petites villes. Pas un chat dans les rues. Vers trois
heures, quelques habitants circulent à pas lents.
Stellenbosch est enfoui sous les chênes qui, importés d'Eu-
rope, se portent ici comme des charmes. Chaque rue est une
avenue, une nef de cathédrale. Le soleil n'y pénètre point.
Le long des rues, et de chaque côté, coulent de gros ruis-
seaux oii les ménagères font leur lessive. Les maisons blanches
comme de la neige, aux persiennes orange foncé, sont pitto-
resques. Comme en Hollande, on doit enlever ses souliers
avant d'en franchir le seuil. Ces couleurs vives, ces chênes
luxuriants de vie, cet éternel ciel bleu, tout cela fait un effet
délicieux, un tableau de repos, de paix.
De midi à deux heures, les boutiques de Paarl et de Stel-
lenbosch sont fermées. Les braves gens dment et font la sieste,
et, comme les chalands en font autant, le commerce n'en
souffre point. Quel contraste avec ces fiévreux Américains
qui, à une heure, mettent sur leur porte : « Parti pour dîner,
serai de retour dans cinq minutes. » Ah! mes bons de A illiers,
Duplessis et Du Toit, que vous avez donc raison! Cinq minutes
pour dîner, c'est de la folie! Prenez Aotre temps, laissez la
digestion se faire, et vous mourrez de vieillesse. Et vivre heu-
reux et longtemps, n'est-ce pas là le but de la vie? Vivre,
cela n'arrive qu'une fois, profitons-en de notre mieux.
ANGLAIS ET bOERS
3o3
III
LES PURITAINS HOLLANDAIS. LES (( DOPPEUS )) .
L'UNION AFRICAINE.
Les peuples que John Bull a conquis ont généralement
reçu la Bible en échange de leur territoire. Les Hollandais
nont rien reçu en échange de lAfrique du Sud. Ils étaient
plus religieux, plus prolestants que les Anglais, et ils le sont,
encore. Comme puritains, ils peuvent rendre des points aux
Ecossais, et lÉglise de John Knox elle-même ne saurait com-
parer son austérité à celle de FEglise hollandaise réformée.
Non contents de cette Eglise réformée, les Hollandais de
l'Afrique et les Bocrs de l'intérieur ont lancé une Eglise dissi-
dente encore plus stricte et plus austère, dont les j)artisans
ont reçu le nom de doppers. Pour ces excellentes gens, la
musique est coupable et leurs chants monotones à l'église nç
sont point accompagnés. Ils n'admettent ni hymnes ni can-
tiques. Ils chantent les versets de la Bible à la vitesse d'un
mot par minute, chaque mot se mourant comme la note d'un
corbeau en détresse. Ces églises hollandaises réformées domi-
nent les églises anglaises dans toute l'Afrique du Sud, et la
population anglaise, pour éviter que les Hollandais lui dament
le pion en matière de piété, y va souvent faire ses dévotions.
Les doppers sont des gens aussi pratiques que dévots, et,
quand ils ont à décider un cas de conscience, ils le font d'une
manière favorable a leurs intérêts. Pour eux, la danse, par
exemple, est un péché mortel, mais, s'ils louent leurs salles
pour des conférences ou des concerts, ils ne les louent
jamais pour des bals... sans doubler le prix de la location.
Tant pour la salle, tant pour apaiser leur conscience. C'est ce
que font les cochers de voitures publiques en Ecosse qui. le
dimanche, douljlent le prix de la course. John Bull n'a rien
eu à apprendre aux Hollandais.
Les Anglais ot les Hollandais du Cap se passeraient fort
•jo/j LA uKvui; Dii: paris
bien les uns des autres: mais ils vivent en paix et coopèrent
honorahlemcnl au développement de la colonie. Il est vrai
(|ii(' le parlement est ouvert ])ar le haut Commissaire au nom
lie la reine d Vnjj^lelerro qu'il représente : mais l'autonomie
est tellement complète que les Hollandais se sentent aussi
libres que s'ils jouissaient de l'indépendance parfaite (ju'ils-
espèrent obtenir un jour, et cela par des moyens purement
constitutionnels. Aujourd'hui, ils forment en politique l'élé-
ment conservateur et suppoitent VAj'ri/iander liond. Cette
association poursuit tranquillement son but, et pas un seul
de ses membres ne songerait à prendre un fusil pour en hâter
la réalisation. Elle réussit à faire faire aux ministres plus ou
moins ce qu'elle veut sans donner oml)rage au représentant
delà reine. Son chef, M. J.-II. Hofmeyr, joue au parlement
de la colonie le rôle que jouait M. Parnell dans la Chambre
des communes, l'ami ou l'ennemi avec lequel il faut toujours
compter.
Les membres de Y Afrlkander Bond, ou Union africaine,
tiennent avec la plus grande impunité des réunions oii ils-
expriment leurs espérances dans les termes les plus francs.
Que fait le gouvernement? Ce qu'il fait.»^ Il envoie des poli-
cemen à ces meetings. Pour arrêter les orateurs et les traîner
devant les tribunaux pour haute trahison? Pas du tout : pour
protéger orateurs et auditeurs, et leur assurer le droit
d'émettre en public leurs opinions, alors même qu'une de ces
opinions serait « qu'il faut mettre John Bull à la porte et pro-
clamer l'indépendance des colonies de l'Afrique du Sud ». Et
ce qui montre le mieux combien la poigne de John Bull se fait
peu sentir au Cap, c'est peut-être l'incident suivant qui m'a
toujours paru des plus piquants et étonnant d'humour britan-
nique. Quand les délégués de Y Afri/:ander Bond désirent
voyager pour aller assister à quelque réunion tenue en pro-
vince par une des branche de cette Association patriotique
mais révolutionnaire, le ministre des chemins de fer* leur
donne des billets à prix réduits. En présence de faits pareils,
les Hollandais ont le droit de s'appeler parfaitement indépen-
dants.
I. Les chemins de fer, au Cap comme en Australie, appartiennent au gouver-
nemeut et sont administrés par un ministre.
ANGLAIS ET BOEUS 200
Ainsi, vous voyez si John Ikill n Talr d'y loucher! I']l
cependant il est l)ien là , il s'avance à petits pas, mais à pas
sûrs, et la langue anglaise fait tant de progrès que, dans
la hibUothùque populaire de Burghersdorp, l'une des villes
les plus hollandaises du Cap, j'ai trouvé deux mille volumes
anglais et environ quarante livres hollandais.
Il y a quehjiie chose de si séduisant dans l'éducation
anglaise que la jeunesse qui s'y nourrit de lihcrté, s'anglicise
à l'école, quelle que soit sa nationalité. L'éducation anglaise,
voilà ce qui lait des prosélytes à l'Angleterre. Combien de
Français à Londres m'ont dit d un air triste : « Ces écoles
anglaises corrompent mes fds, et je ne sais comment je pour-
rai les conserver à la France. »
Les jeunes Hollandais du Cap jouent au ballon et au cricket
et s anglicisent à l'école.
Mais ce que j'ai vu de |)lus frappant à ce sujcl-là , c'est Ã
Johannesburg, la ville la plus importante du Transvaal, cette
république parfaitement indépendante de l'Afrique du Sud.
Lorsque, Ã la lin d'un concert, l'orchestre joue le chant
national du Transvaal, personne n'y l'ait attention et l'auditoire
continue à causer et à rester assis; mais, aussitôt qu'il se met
à jouer la première mesure de God save the Queeii, tout le
monde se lève et toutes les têtes se découvrent, et vous vous
demandez franchement si, là encore, vous n'êtes pas dans
une des succursales de la maison John Bull et C'®.
IV
CECIL RHODES.
Il y a vingt-cinq ans environ, un jeune garçon de ([uinze
ans, condamné comme plitisitjuc par les médecins anglais,
partait au cap de Bonne-Espérance, non pas pour se guérir,
mais pour prolonger son existence de quelques mois. Le cli-
mat unique de l'Afrique australe le remit.
20G LA REVUE DE PARIS
Ce jeune ij^arvon est aujourd'liui un homme do (juaranlc
ans, d'une santé parfaile, cinquante fois millionnaire, preniier
minisire de la colonie, l'Iiomme indispensable de TAfrique
du Sud, et s'appelle Cecil Joliii Kliodes.
M. Rhodes est un homme de six pieds. La tête est forte et
intelligente. Wv'û rêveur, mais scrutateur. 11 a le regard
narquois d un cynique et le Iront large d'un enthousiaste.
Quand il lit, ce qui est rare, la joue gauche dessine une fos-
sette que vous trouveriez charmante sur la ligure d un enfant
ou d'une jeune femme. La figure est placide, celle du diplo-
mate qui sait attendre ce que vous allez dire ou ce que vous
allez faire. Tout d un coup cette figure s illumine et le regard
devient résolu : c est la figure de I homme qui sait agir et
saisir l'occasion aux cheveux. Sa mise est négligée et son
chapeau impossible. Je 1 ai vu se rendre au Parlement en
pet— en— r air gris et entrer dans son cabinet mettre le paletot
noir qui est de rigueur pour les députés de la colonie. La
séance terminée, le paletot noir fut replacé dans l'armoire.
Les collets montés s'ofifusquent de son sans-gêne. On raconte
qu'il assistait un jour h la cérémonie d'ouverture d'une nou-
velle ligne de chemin de fer. La station se trouvait près de
la mer. Au beau milieu de la cérémonie, M. Rhodes n'est plus
là . On se demande ce qu'il est devenu, A une centaine de
mètres on aperçoit alors le premier ministre, en Apollon,
sortant de l'eau et se dirigeant vers ses vêtements qu'il avait
laissés sur la plage pour aller prendre un bain.
Opportuniste par excellence, M. Rhodes sert John Bull et
l'Union africaine et se sert de l'un et de l'autre. Son rêve est
d'acquérir pour la maison mère toute l'Afrique du Sud jus-
qu'au Zambèze. Si John RuH lui donne carte blanche, son
rêve se réalisera et M. Rhodes sera le premier ministre d'une
colonie anglaise plus grande que lEurojDe tout entière. Si
John Bull met des bâtons dans les roues et s'occupe trop de
ce qui, aux yeux de M. Rhodes, ne le concerne que peu, vous
entendrez parler un jour d'une Confédération africaine indé-
pendante, ayant pour président M. Rhodes et pour vice-pré-
sident M. Hofmeyr.
Quoi qu'il, arrive, vous entendrez parler de M. Rhodes.
ANGLAIS ET BOEUS 20"
LES BOERS. L'ETAT LIBUE D'ORANGE. LE TUANSVAAL.
L'Etat libre d'Orange ou Républi(|ue des Boërs, et le Trans-
vaal ou Républi(|ue de l'AlViciue du Sud, aujourdliui Etals
indépendants, étaient, il y a (fuelqucs années encore, deux
succursales de la Maison John Bull et C"^.
L'Etat libre d'Orange est un vaste désert situé, à cinq mille
pieds au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau dont la
superficie est à peu près égale à celle de la France. Le climat
dont jouit ce pays est le plus sec et le jdIus salubre qui soit
au monde. La contrée est une succession, une superposition
de plateaux, de collines et de montagnes couronnées d énormes
pierres arides. C'est la désolation, l'isolation, l'immensité. Ce
n'est que depuis que j'ai vu ces étendues de terrain en Afrique
que je puis me l'aire une idée exacte de l'espace.
Vers le milieu du siècle, un grand nombre de Boërs, afin
d'échapper aux empièlements continuels des Anglais, quit-
tèrent le Cap et allèrent s'établir avec leurs troupeaux dans
un immense disliicl situé entre les deux rivières du Vaal et
de l'Orange. Bientôt ils s'organisèrent en république, et se
prirent à espérer qu'ils étaient inaintenant pour jamais à l'abri
des Anglais.
Ils se trompaient. On n'est jamais à l'abri des Anglais.
Les Boërs ont une mauvaise habitude qui a constamment
permis aux Anglais de leur chercher querelle. Pour les Boërs.
les nalurels de l'Afrique du Sud ne sont pas des êtres humains
(ju'il Tant chercher à se concilier, mais des bêtes fauves qu'ils
n'ont jamais manqué de traquer et d'exterminer chaque fois
que l'occasion s'est présentée. Quand ils ne les tuaient pas,
ils les emmenaient chez eux en esclavage, et les conduisaient Ã
la corvée avec des fouets de cuir qu'ils n'auraient jamais osé
employer pour conduire les bœufs qui traînent leurs charrettes.
Ils ne cherchaient ni à les civiliser ni à les instruire, pas même
2o8 LA REVUE DE PARIS
à les convcrilr, car ils ne reconnaissaient pas qu'un nègre pût
avoir une âme. delà ne faisait pas lalVairc des Anglais qui,
eux aussi, se débarrassent bien des naturels qui les gênent dans
les pays qu ils envabissent, mais par des moyens beaucoup
plus (hplomalicpies : la conversion et la diversion, ou, si vous
préférez, la Bible et l'eau-de-vie.
En i8'i5, les Bo("rs de la Képnblique d'Orange se ruèrent
sur les (liriquas, Iribu importante établie à l'ouest de leur
république. Ils allaient les exterminer, quand les Anglais
accoururent au secours des sauvages, battirent les Bo<ts et
annexèrent leur territoire sous le prétexte, assez plausil)le du
reste, que leur indépendance élait une menace conlinucllc Ã
la tranquillité de l'Afrique du Sud.
Quantité de Boërs, furieux de se revoir sous la domination
des Anglais, plièrent bagage, traversèrent le Vaal et allèrent
s'établir dans une nouvelle contrée qu'ils appelèrent Transvaal
et où bientôt ils fondèrent une nouvelle république.
Quelques années plus tard, l'Angleterre, craignant de ne
pouvoir contrôler des territoires dont les dimensions prenaient
des proportions inquiétantes, permit aux Boërs de la Répu-
blique d'Orange de proclamer de nouveau leur indépendance
(i853), indépendance dont ils jouissent encore; mais, quand
les mines de diamant furent découvertes en 1870, aux envi-
rons du lieu où s'élève aujourd'hui Kimberley, tout ce district
fut enlevé aux Boërs et rebaptisé britannique.
Les Boërs, établis au Transvaal, répétèrent en 1877 la faute
qui avait coûté l'indépendance de la République d'Orange en
i855. Ils résolurent d'exterminer les naturels du territoire
qu'ils avaient envahi, et allaient mettre leur jDrojet à exécution
quand les Anglais les battirent et les annexèrent. Tout sem-
blait perdu pour eux, car il ne fallait pas songer à s'avancer
davantage vers le nord. Le seul espoir était de reconquérir
l'indépendance, et cela à la pointe l'épée. En 1880, ils se
soulevèrent et défirent les Anglais au mont Majuba, après
avoir tué le général qui les commandait, sir Pomeroy Colley.
Le Transvaal fut déclaré libre, mais sous la protection de
l'Angleterre, le 20 octobre 188 1. Trois ans plus tard, l'Angle-
terre se retirait complètement du Transvaal.
Le monde sait aujourd hui que le Transvaal et les terri-
ANGLAIS ET BOERS SOQ
toires qui Fenvironnent reposent sur des mines d'or', mais
bien certainement ce ne sont pas les 13oërs qui les ex|)loileront.
Dans peu d'années le pays sera envahi par les aventuriers du
monde entier. Les Boërs conlinucront à s'occuper de la surface
de la terre, mais ils ne mettront pas le pied dans les mines.
Ils occupent des terrains immenses qu'ils ne cultivent pas, et
entre leurs mains, le pays ne fait pas de progrès. J'ai vu des
fermiers dont les propriétés s'étendaient sur une superficie
plus grande que celle de nos départements les plus impoitants,
et qui se contentaient de faire paître des bestiaux sur quelques
centaines d'hectares tout au plus. Ils sont ignorants, arriérés,
entêtés et paresseux. Ils refusent de labourer la terre avec les
inslrumenls aratoires qu'on leur montre, et ils sont fermiers
comme on l'était au temps d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
Leurs fermes sont des soues à pourceaux. Avant de se cou-
cher, ils tirent leurs bottes et appellent cela se dés/tahiller.
Leur lit est le plancher, et toute la famille, hommes, femmes
et enfants, est là pêle-mêle. Une ou deux fois par an, ils
partent à la ville la plus jDroche pour y faire deux ou
trois jours de dévotions. Les plus riches vont à l'hôtel, les
autres vivent sous des tentes ou sur leurs charrettes. Quand
ces Boërs s'en retournent, les habitants de la ^illc font des
fumigations.
Prenez ce ([u'il y a de plus sale, de jdIus brave, de plus
arriéré, de plus entêté chez le Breton, ce qu'il y a de plus
soupçonneux, de plus matois et de plus ladre chez le Normand,
ce qu'il y a de plus rusé, de plus hospitalier et de plus l)igot
puritain chez l'Écossais, mélangez, renmez et servez, vous
avez un Bocr (prononcez Bour, ou, si vous voulez être plus
exact, Bourru.)
Non, le monde aujourd'hui marche trop vite pour permettre
aux Boërs de marquer le pas. Ils auront à se dégourdir ou Ã
déguerpir.
Pendant longtemps, les Boërs ont refusé de construire des
chemins de fer dans le Transvaal, parce qu'il n'est pas fait
I. On croit que c'est de là que Salomon tira l'or qu'il fit venir à Jérusalem.
Des fouilles récemment faites prouvent qu'il existait autrefois une civilisation clans
CCS parages.
I^r Septembre 1894. l4
2IO LA REVUE DE PARIS
nienlioii de ce genre de locomotion dans la hible, el ce n'est
qu'en appelant les chemins de fer roiliirrs rapides (|u"on est
arrivé à leur faire surmonter la diilicullc. Le parlement du
ïransvaal a refusé de faire assurer les batinients publics contre
l'incendie, parce que, « si c est la volonté de Dieu qu ils
brûlent, on ne saurait aller contre ».
Mais ce qu'il y a de plus sublime dans le genre, c'est la
discussion qui a eu lieu au parlement (première chambre) sur
l'extermination des sauterelles (session de 1893).
J'extrais des journaux le compte rendu d'une parlie de la
séance :
(( Le docteur Leyds, secrétaire d'Etat, lit une communica-
tion dans laquelle les gouvernements du Cap et de l'Etat libre
d'Orange prient le gouvernement du Transvaal de coopérer
avec eux à la destruction des sauterelles.
)) M. Roos se lève et déclare que les sauterelles sont, comme
aux jours de Pharaon, une plaie qui leur a été envoyée par
Dieu. Bien certainement, il serait honteux au peuple du
Transvaal de chercher à combattre les décrets de la Provi-
dence,
)) M. Declercq et M. Steenkamp parlent dans le même
sens. Il faut accejDter avec résignation les volontés du Sei-
gneur.
)) M. Wolmarans propose que toute l'Afrique du Sud con-
sacre une journée entière à prier et à s'humilier.
)) Le président raconte l'histoire d'un Boër dont la ferme
n'avait jamais été attaquée par les sauterelles jusqu'au jour où
il en détruisit quelques-unes sur le veld. Ses j^ropriétés furent
dévastées en quelques heures.
)) M. Stoop implore les membres du j)arlement de ne pas
se constituer critiques des actes de Dieu.
)) M. Lucas Meyer soulève des indignations violentes en
tournant en ridicule les orateurs qui viennent de parler, et
surtout en comparant les sauterelles à des bêtes nuisibles quil
est de leur devoir de détruire comme ils ont détruit les lions,
les panthères et autres animaux malfaisants qui infestaient
autrefois leur pays.
)) M. Labuschagne s'emporte. Les sauterelles, dit-il, ne
sont pas des animaux nuisibles. La sauterelle est un ani-
ANGLAIS ET BOERS 211
mal sacré , envoyé par Dieu pour l'expiation de leurs
péchés. ))
Voilà où en sont les Boërs à la lin du xix*^ siècle.
Et, en regardant l'Assemblée, plus rien ne nous étonne.
Quelques têtes intelligentes, certainement; mais la grande
majorité, composée de gros paysans à peine décrassés, des
têtes énormes, carrées, avec de petits yeux endormis, qui
cependant ne laissent pas que de bien voir, au besoin.
Les Bocrs sont des tireurs de première force. Ils ne visent
pas dans le tas : ils choisissent leur homme, et son affaire est
faite. Comme à la foire aux macarons, à tous les coups ils
gagnent. Quand ils visent dans le tas, ils vous descendent
leurs ennemis treize à la douzaine. Ils comptent sur leur œil
sûr pour conserver leur indépendance.
Les deux républiques de l'Afrique du Sud possèdent trois
villes qu'il faut nommer : Bloemfontein dans la première, Pre-
toria et Johannesburg dans le Transvaal.
Bloemfontein est une ville de cinq à six mille âmes qui
ressemble aux villes les plus modernes du Cap : j^lace du
Marché, un club confortable, des nègres, de la poussière jus-
qu'aux chevilles et de lair pur. Le parlement et la maison du
président sont dassez jolies constructions. Au bout de la ville
se trouve un fort gardé par l'armée régulière de la république,
qui se compose d'une quarantaine de soldats déguisés en
Prussiens. Mais, s'il y a peu de soldats dans les deux répu-
bliques, tous les citoyens sont braves et bons tireurs, et vingt
mille hommes sont prêts à faire le coup de fusil pour défendre
leur liberté.
Autour de la ville, le désert jaune, poudreux, brûlé jusqu'Ã
l'horizon.
La capitale du Transvaal, Pretoria, est plus intéressante.
On y a apporté de la verdure, bâti de jolies maisons, et le
Government Buiîdiny, qui a coûté plus de cinq millions, est
ce que j'ai vu de plus solide et de plus imposant comme bâti-
ment public dans l'Afrique du îSud.
Quant à Johannesburg, il faudra lui consacrer un chapitre.
'JIU LA REVUE DE PARIS
\1
JOIIANNESIU UG , LA CITi: J)^OU.
Ce que j'ai vu de plus merveilleux encoïc comme monu-
ment de l'aclivilé et de la persévérance britanniques, c'est
Johannesburg, la Cité d'Or.
Johannesburg, qui date de sept ans, pas un jour de plus,
est aujourd'hui une ville de soixante mille âmes, solidement
bâtie, possédant des hôtels de premier ordre, des magasins
aussi importants que ceux des grandes villes européennes,
des faubourgs élégants où se voient de jolies villas de plai-
sance, et, bien qu il ne pousse pas un arbre à plus de cinq
cents milles à la ronde, un parc plein d'espérance. Et veuillez
bien songer que le chemin de fer ne pénètre à Johannesburg
que depuis un an', de sorte que chaque pierre, chaque planche,
chaque clou qui a servi à faire sortir la ville du désert, pour
ainsi dire, par enchantement, a dû être apporté jDar de lourdes
charrettes, traînées par des bœufs à la vitesse de deux kilo-
mètres à l'heure à peine.
Johannesburg n'est pas seulement la ville la plus imj^or-
tante du Transvaal, c'est la ville la plus importante de
l'Afrique du Sud.
Les Boërs ne peuvent se vanter d'avoir contribué ni à sa
naissance ni à sa croissance. Johannesburg est une ville
cosmopolite où toutes les nations m'ont semblé être représentées,
excepté le Transvaal,
Les Boërs sont fermiers et chasseurs, rien déplus. Leurs
ancêtres étaient fermiers et ils ne comprennent pas qu'ils
puissent être autre chose. Ignorants, bigols, arriérés, ces
Bretons de la Hollande, aujourd'hui implantés en Afrique,
labourent encore la terre comme au temps d'Abraham et
refusent même de regarder les nouveaux aratoires qu'on leur
montre. Ils ne changent pas plus d'idées qu'ils ne changent
de linge. Ils sont hospitaliers, routiniers, sales, braves et
I. A l'époque où j'écris ces lignes (décembre iSgS).
ANGLAIS ET BOERS f>. 1 3
paresseux ; ils ont l)caiicoup de religion et fort peu de scru-
pules; ils sont satisfaits de vivre comme leurs ancêtres ont
vécu et prêts à mourir le jour où 1 "indépendance de leur
pays sera menacée.
Le Transvaal ne sera jamais une colonie anglaise. Les
Anglais du Transvaal, aussi bien que ceux des colonies du
Cap et du \atal, s'y opposeraient aussi fermement que les
Boërs, car ils n'ont jamais pardonné à l'Angleterre de s'être
laissé battre par les Boërs à Majuba Hill et surtout d'avoir
accepté sa défaite, ce qui les a rendus ridicules aux yeux de
la population hollandaise de l'Afrique du Sud. Johannesburg
absorbera le Transvaal; l'apathie des Boërs aura à faire place
à l'activité toujours croissante des Anglais; mais le prestige
de l'Angleterre n'en profitera pas. Le Transvaal est destiné Ã
devenir une république anglo-saxonne qui fera un jour partie
des Etats-Unis libres de lAfrique du Sud.
Pour se faire une idée de ce que signifie cette ville aujour-
d'hui si florissante, il faut se reporter au début.
Johannesberg s'élève en plein désert. Point de rivières,
point de routes, point d arbres, c'est-Ã -dire aucun moyen de
transport, aucun moyen de construction. Il y a sept ans,
l'emplacement était occupé par quelques tentes, servant d'abri
aux pionniers téméraires qui s étaient aventurés jusque-là Ã
la recherche de lor, au risque de se voir décimés par la là im
et par les sauvages. Ce nest qu'au bout de deux ans qu'on
put se procurer assez de bois et de briques pour commencer
un semblant de ville. La plus grande difficulté était le manque
d'eau et ceux qui voulaient pousser le luxe jusqu à se payer,
je ne dis pas un bain, mais une simple ablution, avaient à le
faire avec de l'eau de Scltz à cinq francs la bouteille. Aujour-
d'hui, on a fait des travaux d'irrigation et la ville possède des
réservoirs, et heureusement, car le prix de 1 eau de Seltz n'a
pas changé. A Johannesburg, un verre de bière se paye deux
francs cinquante, un cigare deux francs, et le reste à l'ave-
nant ; mais les habitants gagnent facilement leur argent, et
personne ne se plaint.
Les rues de Johannesburg sont larges et bien alignées; la
ville i^ossède de jolis théâtres, d'excellents hôtels, et, je le
répète, tout ce que peut exiger la civilisation moderne.
ai4 LA REVUE DE PARIS
Les experts assurent que les mines d'or à Jolianncsl)urg
sont inépuisables. Si cela est vrai, et je n en doute pas,
Johannesburg sera, avant dix ans. un des plus grands centres
commerciaux du monde.
Aujourd'hui c'est un tripot où vous êtes aveuglé de pous-
sière et de poudre aux yeux. A côté de gens distingués, sérieux
et honorables, une société mélangée, quelque peu interlope,
millionnaires, chambreurs, décavés, maîtres-chanteurs, barons
et financiers en goguette, aventuriers de tous les pays. Alle-
mands, Anglais, Français, Italiens, Grecs, Levantins, Juifs de
naissance et de profession, vivant au jour le jour, passant la
vie entre l'espoir de faire fortune et le risque de faire banque-
route. Des femmes jolies, peintes, teintes, le nez au vent, se
mourant d'ennui; femmes jdcu gênées à maris peu gênants,
passant leur vie à jouer aux cartes, à dîner et à danser, tan-
dis que les hommes sont à la Bourse, au Club, ou à boire et
à jaser avec des filles de taverne, couvertes de diamants, dont
les gages sont de six cent cinquante francs par mois, sans
parler des extras de la vie privée.
Quel drôle de monde on rencontre à Johannesburg !
J'étais un soir en train de me raser, dans le déshabillé que
vous savez, quand on frappa à ma jDorte.
— Entrez, criai-je.
Un monsieur, jeune et fort distingué, le monocle planté
dans l'œil, entra.
— Monsieur, dit-il, je suis Français, le marquis de N..., et
je suis xenu pour xous serrer la main.
— Charmé de faire votre connaissance, répondis-je, seu-
lement je vous prie de m'excuser. Vous xoyez dans quel état
je suis, je n'ai que vingt minutes pour m'habiller avant d'aller
au théâtre où j'ai à faire une conférence.
— Continuez, je vous en prie, ne vous arrêtez pas pour
moi, xous ne me gênez pas.
Et sans plus de façon il s'installa dans un fauteuil. Je con-
tinuai à me raser.
— Je dois xous dire que votre causerie d'hier au soir m'a
un peu agacé. J'appartiens à lancien régime, je suis royaliste
et je vois que vous êtes républicain. Oh ! qu'à cela ne tienne.
ANGLAIS KT I50EKS 2l5
je ne fais pas de politique à l'étranger, ce n'est pas cela qui
mempèche de vous serrer la main.
— Vous êtes bien aimable.
— Puis-je faire quelque chose pour vous pendant votre
séjour à Johannesburg.^
— Uien, merci... excusez-moi, vous voyez que je...
— Continuez donc, je vous en prie, vous ne me gênez pas.
— C'est possible, mais, pour être franc avec vous, vous
me gênez un peu, vous seviez bien aimable de revenir demain.
— Donc, je ne puis rien faire pour vous ?
— Uien, merci.
— Rien ! voyons, voulez- vous que je vous fasse faire la
connaissance d'une gentille petite femme !
— Ah çà ! cher monsieur, lui dis-je, voulez-vous bien me
faire le plaisir de vous en aller! vous m'ennuyez.
Et, le prenant doucement et poliment par le bras, je le
conduisis à la porte.
C'était bien un marquis, un marquis de la plus vieille
roche, noble comme Charlemagne, perdu dans le désert,
décavé, attendant qu'un coup de la fortune lui permît de
rentrer en France et d'y remener pendant quelque temps la
vie à grandes guides. Mais quel aimable marquis de ménager
ainsi des surprises galantes à ses compatriotes î on n'est pas
plus régence, on n'est pas plus marquis.
Ah! j'en ai vu des aristocrates dans le pétrin en Amérique
et aux colonies !
Dans un hôtel d'une ville australienne, j'ai vu un Anglais
d'éducation parfaite, aux manières les plus distinguées, rem-
plir les fonctions de factotum. ]l tenait les livres, arrosait le
jardin et, à l'occasion, époussetait les meubles. Il allait sur
le quai attendre l'arrivée des bateaux pour inviter les passa-
gers qui débarquaient à venir loger à riiôtel. 11 portait une
casc[uette avec le nom de l'établissement en grosses lettres
d'or. 11 avait été capitaine dans l'armée anglaise. Il n'était
plus officier, mais il était toujours gentilhomme jus(|u'au bout
des ongles.
Je me rappelle un lord qui gagnait philosophiquement sa
vie à faire des tartes aux pommes dans une petite ville de
Californie. Le pâtissier qui l'employait le payait un dollar
2l6 LA REVUE DE PARIS
]iar j<^ur. Il accc|ilail la position sans trop nuirniurcr. 11 ne
se plaignait que d'une chose, c'était des Cliiiiois qui faisaient
la cuisine à si bon marché que cette position s(jciale n'of-
frait aucun avenir sérieux. « Ah ! ces sacrés Chinois, sans eux,
ça marcherait encore! » Quel pathos dans ces quelques mots!
Mais, dans le genre, voici qui est plus piquant encore :
J'avais fait, au Caj), la connaissance d'un capitaine anglais
fort gai, excellent compagnon et bon enfant au possible. Je
le rencontrai plus tard dans un club aux environs de Johan-
nesburg. Mon imprésario, lui et moi, nous causions au fumoir
quand un monsieur vint prendre un journal et s'asseoir près
de nous.
— Ah! fit le capitaine, voilà mon vieil ami Jones, il faut
que je vous le présente. G est un des magistrats de la ville,
un homme charmant, il sera enchanté de faire votre connais-
sance.
Gai comme un pinson, léger comme une plume, il se leva,
alla chercher son ami, nous l'amena, et nous le présenta.
— Mon vieil ami Jones, messieurs, fit— il en lui tapant
familièrement sur l'épaule.
M. Jones nous salua un peu froidement, échangea avec
nous quelques paroles et se replongea dans son journal.
Le capitaine nous quitta. Nous restâmes au fumoir. M. Jones,
de l'air le plus aimable, revint auprès de nous :
— Quel toupet il a, cet individu, nous dit-il, de me pré-
senter à vous comme un de ses vieux amis ! G'est moi qui, en
ma qualité de magistrat, il y a cinq ans, l'ai condamné Ã
trois ans de prison pour escroquerie.
(( Mon vieil ami Jones ! un charmant garçon ! »
VII
L'ONCLE PAUL.
M. Paul Kruger, président du Transvaal, est un homme
dont la personnalité est, avec celle de M. Cecil Rhodes, une
ANGLAIS ET BOERS 2I7
des plus frappantes de l'Afrique du Sud. On peut dire que
sur ces deux figures se concentre tout l'intérêt politique du
pays : M. Cecil Rhodes, le pionnier de la civilisation britan-
nique, actif, entreprenant; M. Paul Krugcr, le vieux Boër
méfiant, arriéré, patriote, dernier défenseur des intérêts hol-
landais, fin matois qui, chef d une petite républi(juc composée
dune A'ingtaine de mille hommes valides, tient tête à la
puissance britannique, l'a roulée plus d'une fois par la diplo-
matie et l'a une lois battue par sa valeur sur les flancs du
mont Maju])a : M. Cecil Rhodes, lliomme ([ui pousse les
roues, M. Paul Ivruger, l'homme qui y met des bâtons.
Son Honneur, le président de la République australe ou du
Transvaal, surnommé par son peuple loncle ' Paul (Oom
Paul), est un homme d'une taille un peu au-dessous de la
moyenne, trapu et portant vaillamment ses soixante-dix ans.
Son front est étroit, son nez et sa bouche larges, ses yeux de
fauve petits et perçants. Sa voix est rauque et son y a est
presque un rugissement. Sa main gauche est privée du pouce.
C'est lui-même qui, dans son enfance, s'étant un jour meur-
tri le pouce, se l'enleva net d'un coup de hachette. Il sait Ã
peine écrire, et la langue qu'il parle est la langue primitive,
le patois hollandais, que parlent les fermiers de l'Afrique : Je
est, iii est, il est, nous est, vous est, ils est. L'œil de l'oncle
Paul est à demi fermé, mais toujours au guet: c'est l'œil
qu'il est obligé d'avoir sur les Anglais. Le vieux finaud pré-
tend qu'il ne parle ni ne comprend un traître mot d'anglais.
Je veux bien le croire, quoique la plaisanterie soit difficile Ã
digérer.
J'ai eu le plaisir d'être présenté à l'oncle Paul par M. Auberl.
consul de France au Transvaal. C'était au parlement, au Raad,
pendant les quelques minutes d'intervalle qui permettent au
président et aux députés de fumer une pipe entre les débats.
Je le priai de m'accorder quelques moments d entretien chez
lui, ce qu'il fit de fort bonne grâce. Je pris rendez-vous Ã
cinq heures du soir, et l'aimable rédacteur de la Press de
Pretoria, voulut bien m'accompagner pour servir d interprète.
I . Les vieux Boërs sont appel('s « oncles » par les jeunes, et les jeunes sont
appelés « neveux » par les plus âgés.
ai8 LA REVUE DE PARIS
Je ne sais si M. Paul krii|j:or inc prit pour (piclcpio espion
à la solde des Anglais, toujours ost-il que je parus lui insj)irer
peu de coniiance, et, pendant les vingt minutes que dura
l'enl relien, il ne me regarda pas une seule lois en face. Chaque
fois que je lui posai une (juestion, sa réj)onse, après s'être
longtemps fait attendre, sortit bien pesée, mot à mot, après
avoir fait au moins sept fois le tour de sa bouche.
^ oici en quelques mots le résumé de l'entretien :
— Je suppose, monsieur le Président, que depuis la vic-
toire que votre brave petit peuple a remportée au mont Ma-
juba sur les Anglais, les Borrs n'ont plus conservé d'animosité
contre l'Angleterre.
— C'est demain le 24 mai, et, en l'honneur de la fête de
la reine \ictoria, le Parlement du Transvaal ne siégera pas.
^oilà , pour commencer, une réponse que je trouvai des
plus normandes.
— On craint en Angleterre, repris— je, que cette victoire
ne vous ait rendus arrogants.
— C'est absurde. Les Anglais auraient pu facilement
réparer leur défaite et nous écraser. Ils ont reculé devant
l'annihilation d'un peuple qui leur a montré qu'il était prêt
à verser la dernière goutte de son sang pour sauver son
indépendance.
— Voilà Johannesburg complètement envahi parles Anglais.
Avant dix ans. les mines d'or auront attiré chez vous une
population anglaise bien supérieure en nombre à la population
indigène. Et Johannesburg n'est qu'à cinquante kilomètres de
votre capitale.
— Les Anglais sont les bienvenus à Johannesburg. Ils nous
aident à développer les ressources du Transvaal et ne menacent
en rien l'indépendance du pays.
— Cela est juste, monsieur le Président: mais le Trans-
A^aal me semble entouré de tous côtés. J'entends parler de
troubles dans le Matabeleland, et, si les Anglais s'emparent
de ce vaste territoire', le cercle est fait autour de vous.
— A oilà pourquoi je réclame le S^vaziland^ qui nous per-
mettra de nous étendre à lest vers la mer.
1. Ils s'en sont emparés depuis l'entretien.
2. Il a obtenu ce territoire au mois de janvier 1898.
ANGLAIS ET BOERS 21^
— ^ ers la mer. oui ; mais jusqu'à la mer, non.
— Monsieur, je peux compter sur dix-luiil mille hommes
qui se feront tuer jusqu'au dernier pour sauver l'indépendance
de leur patrie.
Et la seule réponse que je pus obtenir à (juelques autres
questions sur le danger où se trouvait la République qu il
gouverne se résume en ces trois mots : nous mourrons tous.
Mais ils ne mourront pas; car, si jamais les Anglais enva-
hissent le Transvaal à la recherche de l'or et qu'ils arrivent Ã
gouverner eux-mêmes le pays, ils conserveront une république
indépendante, c est-à — dire qu'ils prendront en main les guides
de l'Oncle Paul et ne changeront que le cocher. La couronne
d'Angleterre ne profitera pas du changement. Ce ne sera
jamais une colonie anglaise.
Le Président est la sinqilicité même. 11 l'unie une pipe
énorme dans le salon où l'entretien se passe et crache sur le
tapis sans plus de cérémonie. Ses appointements sont de deux
cent mille irancs et ses frais de représentation de douze mille
cinq cents francs. Comme il ne représente point, il peut
mettre de côté tous les ans ses deux cent mille francs d'ap-
pointements.
En face de sa maison se trouve une église où s'assemblent
le dimanche les doppers de Pretoria. C'est souvent l'Oncle
Paul qui fait le sermon. Il aime les discussions théologiques.
C'est un vieil Ecossais doublé d'un Normand. C'est mieux
que cela, c'est un lin et adroit dopper.
Une petite scène assez piquante m'a été raconlée par Sir
Henry Loch, gouverneur général de l'Afrique du Sud.
Quand il fut décidé que Sir Henri Loch et M. Paul Kruger
se rencontreraient pour discuter ensemble les détails du traité
qui devait donner le SAvaziland au Transvaal. ces deux diplo-
mates quittèrent leurs capitales respectives pour se rendre Ã
Colesberg, petite ville du Cap située à moilié chemin entre
Cape-Town et Pretoria. Là , ils descendirent au même hôtel
avec leurs secrétaires.
Le Président du Transvaal se lève et se couche avec les
poules, qu'il soit chez lui ou chez les autres.
Après une nuit de repos, Sir Henry I^ocli se leva à six
heures du matin ef, dans le plus léger des costumes, quitta
220 LA REVUE DE PARIS
sa cliambie à ooiiclicr jxmr aller dans la salle de bains faire
ses ablutions brilanni(|ues.
Qui roMconlra-l-il dans le corridor? L'Oncle Paul, fumant
une ])ij)o énorme, levèlu d'une redingote couverte de décora-
lions, sa grande écliarpe en sautoir, un superbe tuyau de
poêle sur la tôle. et... on panloullos.
C est dans ces tenues si dillorentos que les deux diplomates
se rencontrèrent pour la première fois.
VIII
LE SUCCÈS DE LA MAISON JOHN BULL ET C>c.
LAVE.MR DE LEMPIRE BRITANNIQUE.
Ce n'est ni par son intelligence ni par ses talents que John
Bull a créé l'immense empire britannique, c est par la force
de son caractère.
Thomas Carlyle appelle John Bull l'être le plus sage, le
plus plat et le plus stupide au monde'. Il est vrai qu'il est
lont à concevoir, mais, quand il a pris une résolution,
aucun obstacle ne saura l'empêcher de la mettre à exécution.
Il y a trois qualités qui assurent le succès à ceux qui les pos-
sèdent ; John Bull les possède toutes trois : une audace qui
lui fait tout entreprendre, une persévérance acharnée qui le
fait aller jusqu'au bout, et une philosophie qui lui fait consi-
dérer les défaites qu il a essuyées coinme autant de victoires
morales qu il a remportées. Il ne se tient jamais pour battu;
il ne met jamais en doute le succès de ses entreprises, et la
bataille n'est— elle pas à moitié gagnée quand on est sûr de la
victoire?
Maintenir l'empire britannique, un empire de plus de
quatre cents millions d'individus éparpillés sur la surface de
la terre, agrandir cet empire tous les jours, par la diplo-
1. Montesquieu a dit : « Il n'v a que les Anglais qui aient du bon sens en ce
monde. » Voltaire a dit à peu près la même chose.
1
ANGLAIS I:T h OKU s 291
matie, par une discrétion qui semble n'y point toucher^
sans fonctionnaires, avec une poignée de soldats et plus sou-
vent de simples volontaires, voilà , certes, il faut le reconnaître,
qui est merveilleux. Et, Ã l'heure qu'il est, je puis alllrmer
que pas une seule colonie ne cause à la Maison John Bull et C"'
la moindre appréhension.
Un magistrat ei une douzaine de policemen administrent et
tiennent en respect des districts plus étendus que cinq ou six
départements français. La justice est faite aux naturels avec
autant de partialité qu'aux colons. Point de lyncli law^, comme
en Amérique. Le nègre, accusé du crime le plus atroce, pusse
en jugement, et c'est un jury qui décide s'il est innocent ou
coupable.
Toutes ces jeunes nationalités du Canada, de l'Australie, de
la Nouvelle-Zélande et de l'Afrique du Sud jouissent de la
liberté la plus complète, liberté politique et liberté sociale.
Les Anglais respectent leurs susceptibilités à ce point que,
pendant la guerre du Transvaal, le parlement du Gap ayant
décidé qu'il serait refusé à l'Angleterre de débarquer ses
troupes à Cape-ToAvn, le général Roberts et son armée furent
obligés d'aller débarquer à Durban, dans la colonie du Natal,
et arrivèrent trop tard pour sauver le général Colley, qui
fut tué à Majuba et son armée qui y fut décimée. John
Bull ne se considéra pas jdIus chez lui au Cap en cette occa-
sion qu'un père ne se considérerait chez lui dans la maison de
son gendre.
Pendant mon séjour en Afrique, une troupe d'artistes
annonça un concert à Bloemfontein, capitale de la république
des Boërs. Selon l'habitude anglaise, le programme devait se
terminer par le God save iJie Qiieen. C'était là , de la part des
artistes, un manque de tact. Les autorités ordonnèrent aux
artistes d'enlever ce numéro du programme.
S'il prenait fantaisie à quelque artiste, en Angleterre, en
Australie ou au Cap, de chanter Dieu protège le président de la
I. Quand un nî-grc, aux Etats-Unis, est accusé par la population d'avoir commis
un meurtre ou un attentat à la pudeur, innocent ou coupable, il est saisi, et,
séance tenante, conduit au supplice le plus horrible. On l'écorclie, on le pend
ensuite, puis on crilile son corps de balles. La justice terme les yeux et se croise
les bras.
2a2 LA REVUE DE PARIS
rcpufill(/ii(' <lcs liocrs, je garantis que personne n'y veriail d'ob-
jcclion ol que personne n'y mctlrail obslaclc. Au conlraire,
les Anglais se diraient probablement : « Tiens, voilà une
chanson que nous ne connaissons pas, allons donc l'entendre. »
Le premier magistrat, le cldef justice, de la colonie de Vic-
toria, en i8()2, était un républicain, partisan de l'autonomie
australienne. 11 ne cachait ses opinions à personne; mais ses
talents comme jurisconsulte et sa réputation d'homme intègre
étaient si connus et appréciés, que John Bull n'hésita point
un instant à le placer à la tête de la magistrature de la
colonie.
Tous ces pays nouveaux, qui sont autant de débouchés
pour le commerce du monde, ne sont pas accaparés par les
Anglais pour leur propre usage seulement. L'étranger peut y
venir et s'y installer sans avoir aucune formalité à remplir,
aucune taxe à payer. Il peut continuer à y parler sa langue, y
suivre sa religion et y jouir de tous les droits de citoyen. Et,
s'il n'est ni trop entêté ni trop âgé pour apprendre, il pourra
prendre de bonnes leçons dans ces pépinières de la liberté.
Si je n'ai pas réussi à prouver que, malgré leurs mille et
un travers, les Anglo-Saxons sont les seuls peuples de la terre
qui soient parfaitement libres, j'ai perdu mon temps, et je
vous ai fait perdre le vôtre, chers lecteurs.
Les habitants des colonies sont fiers aujourd'hui de s'appeler
Australiens, Canadiens et Africains, L'esprit national s accentue
tous les jours, et c'est John Bull lui— même qui l'alimente.
Tout Anglais, qui va s'établir aux colonies , cesse , après
quelques années, d'être Anglais; il est Canadien, Australien
ou Africain, et jure par sa nouvelle patrie. Ces Anglo-Saxons
ont l'aptitude, la science gouvernementale innée en eux, et
c'est par pure politesse envers la vieille Angleterre qu'ils
acceptent des gouverneurs, et encore à la condition formelle
qu'ils ne s'occuperont pas plus de politique que ne le font la
reine et les membres de la famille royale. Si la reine se per-
mettait de dire en public qu'elle préfère les conservateurs aux
libéraux, la monarchie anglaise n'aurait pas dix ans à vivre.
Si le gouverneur de quelque colonie se permettait de parler
ANGLAIS ET 150EUS 22.'i
en public aulrement que par la bouche des ministres élus par
le peuple, la colonie proclamerait son indépendance, la se-
maine suivante, et le gouverneur aurait à s'embanjuer sur le
premier paquebot en partance.
Si jamais aucune des colonies anglaises proclame son indé-
pendance, elle gagnera en prestige à ses propres yeux, mais
elle ne secouera aucun joug, elle ne pourra être plus libre
qu elle ne l'est aujourd'hui. Ce sera une succursale assez forte
pour faire ses affaires sans le secours de la maison mère, qui
l'avait guidée dans ses premiers pas sans jamais lui demander
compte de ses actions.
Il y a beaucoup de gens en Angleterre qui s'imaginent que
l'avenir réserve à l'empire britannique une' confédération
ayant son centre à Londres.
Sil est, dans tous les voyages que j ai faits chez les Anglo-
Saxons du monde entier, une conviction profonde que j'aie
acquise, je dis une conviction et non pas une impression de
voyage, c'est que les colonies n accepteront jamais la réalisa-
tion de ce rêve auquel se livrent plusieurs chauvins anglais.
D'abord, les colonies sont lieaucoup trop jalouses les unes
des autres pour accepter 1 amalgamation. Chacune voudra
conserver son individualité et sa nationalité. De plus, aucune
d'elles n'a le moindre désir de se voir compromise dans les
querelles que l'Angleterre peut avoir un jour avec quelque
nation européenne. John Bull ferait bien de rayer les mots
Confédération tjritanniquc de ses papiers. A l'exception du
Canada, qui pourrait bien un jour faire partie des Etats-
Unis, les colonies resteront succursales de la Maison John
Rull et C'*^, ou elles seront indépendantes. Pour penser autre-
ment, il ne faut pas avoir tà té le pouls de ces pays-là .
Pour tout homme jeune, sobre, travailleur et persévérant,
aucun pays ne présente plus d'avantages et plus d'avenir que
les colonies.
Ces colonies n ont que faire de jeunes Européens blasés qui
viennent leur offrir des restes.
Les colonies sont comme de belles jeunes filles qui ont la
conscience de leur valeur, elles n'ont aucun désir qu'on les
•Î2\ L.V UKVUE DE l'A 111 S
épouse pour faire une (in. Elles ont déjà trop de rebut. Ce
qu il leur TauL c'est de la jeunesse fraîche, ardente, des tra-
vailleurs de toutes sortes, des artisans intelligents, des viti-
culleurs, des agriculteurs, des gens sains de corps et d'esprit,
intègres, pratiques et laborieux. A ceux-là elles promettent le
succès et invariablement tiennent leur promesse.
Si j'avais vingt ans, j'irais peut-être m'établir en Australie,
en Nouvelle-Zélande, au Canada, ou en Afri(pie. Mais j'arrive
à 1 âge oii l'on se cramponne au passé, où Ton ne saurait
rester encore jeune qu'à l'aide des souvenirs et du même
entourage. Je suis trop accoutumé à ma vieille Europe pour
pouvoir aujourd'hui m'en passer.
Après avoir été des années à voyager sans cesse à travers
tous ces pays nouveaux, il me tarde daller revoir quelque
ruine qui me rappelle que le monde ne date pas d'hier.
La veille de mon retour en EurojDC, sir Thomas Upington,
l'aimable et spirituel magistrat de Cape-Town, me disait :
— Eh bien, après tous ces voyages, qu'allez— vous faire
maintenant?
— Ce que je vais faire .»^ lui dis-je, je vais maintenant ren-
trer en EurojDe et aller contempler un vieux mur couvert de
lierre.
MAX O'RELL.
L' Administrateur-Gérant : Emile NORBERG.
LE COMTE DE PARIS
11 y a des destinées sacrifices. Il y a des hommes qui
semblent n'avoir été appelés à la vie que pour en connaître
les épreuves et en subir les duretés. Le sort ne veut pas qu'ils
assistent au triomphe de leur cause et qu'ils recueillent le
fruit de leur labeur. Ils sèment et d'autres feront la moisson.
Courbes sur le sol, ils y tracent le sillon; ils y enfouissent le
grain, qui germera sur leur tombeau.
A ne regarder que le présent, rien ne leur réussit. Leurs
mérites sont niés, leurs services méconnus. Ils s'efforcent
de réparer les fautes des autres ; ils les réparent, en effet, mais
seulement pour l'avenir. En attendant, ces fautes continuent
à peser sur eux. Ils n'en ont pas la responsabilité ; ils en
supportent pourtant les conséquences.
Ces hommes, pour qui la vie se montre si rigoureuse, sont
honnêtes, bons, intelligents. Il semble que la mauvaise for-
tune les ait choisis, à cause de leurs qualités, comme des
victimes d'élite. Ce serait à désespérer du règne de la justice,
si l'on ne se disait que Dieu ne nous a pas promis de le réa-
liser ici-bas et qu'il réserve ailleurs, à ceux qu'il a sanctifiés
par la souffrance, d'éternelles compensations.
l5 Septpnihre iSgd. I
2aG LA REVUE DE PARIS
Celle (loslince inélancdliquc n'a-l-clle [)as clé celle du
comte tic Paris? Quelle lécompcnse, sur celle lerre, a-l-il
reçue de ses verlus? Les courles joies (ju'il a counues seiuhlcnl
ne lui avoir clé données que pour lui rendre plus sensibles les
trislesses qui ont suivi.
Il naît et toutes les promesses de bonheur entourent son
berceau. Les grandes villes de France se disputent le privilège
de lui donner le nom qu'il portera. Paris est préféré; Paris,
la ville du comte Eudes et de Robert-le-Forl, la ville que les
premiers ancêtres du nouveau-né défendirent contre les
Nortlimans, ces Prussiens d'un autre temps.
Quelques années à peine se sont écoulées. Le père de cet
enfant, le brillant et séduisant duc d'Orléans, en qui la France
avait mis son espoir, est mort, la tcte fracassée sur le pavé
d'une grande route. Paris est en révolution. Regardez : c'est
un vieillard qui renonce au trône pour ne pas faire couler le
sang de ses concitoyens ; c'est une femme qui, tenant de
chaque main un de ses deux 111s, les conduit à la Chaml)re
des députés, envahie déjà par la foule. C'est un poète qui,
croyant nécessaire de défendre les vainqueurs du jour contre
un accès de générosité, leur crie du haut de la tribune :
(( Défiez-A^ous des surprises du cœur ! »
Puis c'est l'exil, les longues années passées loin de la douce
patrie, les visites des fidèles, l'écho des événements de France
écouté, recueilli avec un intérêt passionné, le cœur des deux
jeunes princes battant au bruit des hauts faits de notre armée,
surtout quand ce sont les anciens compagnons d'armes de leur
père qui promènent glorieusement, des champs de bataille de
l'Afrique à ceux de l'Europe, le drapeau national.
La scène change encore une fois. Les portes de la France
viennent de s'ouvrir ou plutôt de s'entr'ouvrir. Les jeunes
princes sont devenus des hommes. Ils ont mûri dans l'exil.
Vont-ils pouvoir vieillir et mourir dans leur pays.»^ Ces quel-
ques années sont les meilleures de la vie du comte de Paris.
Il a le droit, enfin, d'habiter la France, de respirer l'air natal.
Prince scrupuleux et désintéressé, il a mis fin, par une noble
démarche, à la compétition qui existait entre les deux branches
de sa famille. Il n'est plus prétendant, il n'est pas pressé de
le redevenir. Il lit, il pense, il écrit. Il étudie les questions
LE COMTE DE 1>.V1US 22'
qui intéressent les classes populaires. Il public, chaque année,
un volume de sa véridique et grave H'isloire de la (jiirrre
civile en Amérique. Il jouit de son bonheur privé. 11 voit Ã
son foyer, sous l'autorité maternelle d'une femme de devoir,
de dévouement et de vertu, grandir les aînés de sa jeune
famille : ce nouveau duc d'Orléans, qui ne porte pas seule-
ment le nom de son grand-pcre, le tils de Louis-Philippe,
mais qui semble avoir hérité de sa grâce princière et de son
entrain aventureux; cette belle et noble princesse, qui est
devenue depuis la reine de Portugal: cette autre princesse,
telle qu'on en voit rarement, sinon dans les contes de fées.
Mais il faut reprendre le chemin de l'exil. Le comte de
Paris n'aura revu sa patrie que pour lui être arraché de nou-
veau, et, cette fois, à tout jamais. Alors commence la dernière
et la plus triste partie de sa vie, huit années douloureuses
passées à l'étranger, une lutte politique soutenue par devoir
et sur laquelle aucun espoir de succès n'a jamais brillé; la
rohuste constitution du Prince ruinée par le poids des épreuves,
la maladie venant achever l'œuvre commencée par le chagrin,
les longues souffrances héroïquement dissimulées : puis la mort
arrivant lentement, la mort regardée en face et attendue patiem-
ment, pieusement, chrétiennement, pendant une agonie lucide,
dont la flurée a dépassé tout ce (|u'on pouvait prévoir.
II
Voilà ce qu'a été la vie du comte de Paris. \ oici mainte-
nant ce qu'était l'homme :
Un esprit méthodique et précis, une intelligence merveil-
leusement cultivée, où toutes les connaissances accumulées
par l'étude, toutes les idées élaborées par la réflexion étaient
classées et en quelque sorte cataloguées, de manière à pouvoir
être évoquées, par une mémoire impeccable, au moment
voulu. Un jugement droit, un caractère calme, mais décidé,
2'.î8 LA REVUE DE PARIS
lin courage IVoid. Une bonlé louehanle, à la(|ucll(^ <ui csl
heureux de voir ([uelques-uns de ses adversaires poliliqucs
rendit" justice le lendemain de sa niorl.
Il ne lui manquait presque pas une qualité; il lui a manqué
queltjucs utiles délauts.
Il était modeste : la modestie est une vertu dangereuse
pour un homme public.
Il a l'ail des charités immenses: mais il les a faites sans
liruit. Il a été accusé d'avarice, et quelqucf(jis par des gens
qui axaient des raisons personnelles pour ne pas se permettre
envers lui cette ignominieuse calomnie.
Il avait l'horreur de toute mise en scène : il a caché ses
mérites au lieu de les faire valoir.
Il poussait si loin ce sentiment que, dans les documents
politiques rédigés et publiés par lui, il évitait les mots à elTet
avec le même soin que d'autres mettent à les chercher.
Ecrivain correct et précis, il avait plus d'habileté de plume
qu'il n'en fallait pour condenser une doctrine ou résumer une
situation politique dans une de ces formules saisissantes et
concises qui, une fois lancées dans le public, y font rapide-
ment leur chemin. Mais la rectitude et l'on pourrait presque
dire la probité de son esprit répugnait à ce moyen d'action.
Il y voyait une sorte de charlatanisme ou tout au moins l'em-
ploi d'un procédé peu sérieux pour faire imjDression sur le
public : (( Les mots à efiet, disait-il, ne sont jamais que des
jeux de mots. »
Il crovait à 1 empire de la raison sur les affaires de ce
monde. Il y croyait peut-être trop, tandis qu il ne faisait pas
une part assez grande, dans la politique, Ã linfluence de
l'imagination. Cette influence, pourtant, est réelle. Parfois,
aux heures les plus décisives, les nations, surtout la nôtre,
cèdent aux entraînements de l'imagination. Elles ont des
caprices. Or, le caprice était chose inadmissible pour une
nature aussi pondérée, aussi bien équilibrée que celle du
comte de Paris.
Sa grandeur morale est apparue à tous dans ses derniers
moments. En lisant le récit de sa fin, quelques-uns ont dû
faire un retour sur eux— mêmes et rougir de la manière dont
ils l'avaient autrefois jugé. Ne l'aA'ait-on pas accusé de tiédeur
LE COMTE DE PAltlS '>.9C)
religieuse? N'était-on pas aile plus loin encore? N'avait— on
pas osé prélendre qu'il était affilié à la franc-maçonnerie? Il
est triste de dire (pic cette dernière accusation, encore plus
absurde cpi odieuse, ne venait pas des républicains. On sait
aujourd'bui ce qu'était ce prélcndii Iranc — maçon. C'était
un grand cbrétien. fl est mort dans des sentinïcnls dignes de
son aïeul Saint-Louis.
Ici encore son horreur pour l'ostentation avait laissé à la
calomnie toute liberté de se répandre. Satisfait de faire son
devoir devant Dieu, il ne cherchait pas à se prévaloir de sa
piété devant les hommes. Il a fallu sa longue agonie pour
révéler au monde les vertus qu'il lui cachait.
Sa valeur intellectuelle n'a été entièrement appréciée, de
son vivant, que par un petit nombre de personnes. Les répu-
blicains la niaient par passion ou par intérêt politique. Cer-
tains monarchistes la dépréciaient, par ignorance ou par fri-
volité ; peut-être aussi par ce sentiment singulier qui pousse
les conservateurs de notre temps à exalter leurs adversaires
et ?i faire peu de cas de leurs chefs ou de leurs amis.
La réparation commence aujourd'hui pour lui. Elle sera
complète quand, un peu de temps s'étant écoulé et les événe-
ments contemporains commençant à entrer dans l'histoire, on
pourra publier sans indiscrétion la vaste correspondance qu'il
entretenait avec tant de personnages considérables, d'amis
politiques ou privés, d'économistes, de savants. Là seulement
on le verra tel qu'il était. Là , délivré de cette préoccupation
de s'entretenir avec le public, qui donne un peu plus de so-
lennité à la pensée et de raideur à la forme, il laissait courir sa
plume aisée, libre, toujours grave cependant. Là l'étendue de
son esprit, la variété de ses connaissances, la justesse de ses
aperçus faisaient le charme de ses correspondants, comme ces
mêmes qualités feront l'étonnement du public.
On s'est demandé s'il n'aurait pas pu, aj)rès la mort du
comte de Chambord, renoncer à sa situation de représentant
héréditaire de la monarchie et se rallier à la République,
abdiquer en un mol. 11 aurait pu agir ainsi, sans doute, s'il
n'avait eu ni convictions à défendre n\ devoirs à remplir. Il
aurait, à ce prix, assuré sa tranquillité personnelle et surtout
évité la plus grande de toutes les douleurs pour lui, celle dont
aSo LA REVUE DE PARIS
il ne s'esl jamais consolé, la douleur ilc l'exil. 11 n'aurait pas
loulcfois fait cesser par là nos divisions. Tanl qu'un parti
considérable, en France, sera convaincu que le Gouvernement
monarchique, pour un pays connue le notre, est prércrahlc
au régime républicain, les prétendants ne manqueront pas.
Le comte de Paris, en abdiquant, n'aurait pu stipuler que
pour lui-même. Il n'aurait engagé ni les princes de sa famille,
ni les Bonapartcs, ni surtout le pays.
Le jour oij un de ses amis lui annonça la maladie du comte
de Cliambord et lui apprit que l'auguste représentant de la
branche aînée des Bourbons pouvait mourir à brel" délai, le
comte de Paris, très ému, s'écria : (( Oh ! ce serait un grand
malheur! — Si le malheur arrivait pourtant, Monseigneur,
est-ce que vous reculeriez devant la responsabilité qui vous
serait imposée .►^ — Non, rassurez- vous, répondit tristement
le prince. On ne choisit pas sa naissance. Je ferai mon devoir ;
mais je désire n'avoir à le faire que le plus tard possible. »
Le comte de Paris n'a pas cru pouvoir se soustraire à ce
qu il considérait comme une mission sacrée. Il a fait abné-
gation de ce qui lui était plus précieux que tout, de sa vie
paisible dans son cher pays. 11 a volontairement accepté le
sacrifice. 11 a été le prisonnier de son devoir et le martyr de
ses nobles obligations.
EDOUARD HERVÉ,
de l'Académie française.
AUTOUR DU 18 BRUMAIRE'
J'attendais un moment propice pour me présenter au mi-
nistère - ; on élait au i/i octobre ^ et ce jour-là je fus amené je
ne sais plus pourquoi au Palais-Royal. J'y étais à peine entré
par la grande cour, quand, à l'autre extrémité du jardin, je
vis un groupe se former et se grossir, puis des hommes et des
femmes courant à toutes jambes. Pour n'avoir pas l'air de
céder à cet entraînement de fous, je m'avançai simplement
vers ce groupe qui se divisait en un grand nombre de petits,
de nouveavix arrivants se succédant sans cesse, repartant sitôt
les premiers mots entendus et s'éloignant avec les signes de
l'agitation la plus complète. Sans doute, on échangeait l'an-
nonce d'une grande nouvelle, insurrection, victoire ou défaite.
Pour abréger mon incertitude, j'avais hâté le pas ; je voulus
même questionner quelques personnes, qui, venant du rassem-
blement, me croisaient en précipitant leurs pas. Aucune ne
s'arrêta ; mais un homme, sans cesser de courir, me cria d'une
1. t]\trait tlii troisième volume des Mémoires du général baron Thit'hault, qui
paraitra prochainement à la librairie Pion et que les éditeurs ont bien voulu nous
comnuini((uer.
2. Tbiél)ault revenait blessé de l'armée d'Italie avec le grade d'adjudant général.
3. Le i4 octobre 1799.
232 LA REVUE DE PARIS
voix loul cssoullléc celle plirase: « Le général Bonaparte Aient
de débarquer à Fréjus. » Alors, à mon lour, je subis l'elTel du
verlige commun, cl, après le premier instant de stupeur (pii
me retint pendant (juehjues secondes lixé au sol, je pris ma
course pour rejoindre mon cabriole! ([iie j'avais laissé rue du
Lycée .
Ma première pensée était d'aller à toute bride porter celle
grande nouvelle à mon père ; ma seconde fut de commencer
par la vérifier ; je me rends donc à l'élat-major de la place,
rue des Capucines : mais là , comme au Palais-Royal, je n'eus
pas le temps de faire une question ; le mouvement, qui deve-
nait général dans tout Paris, ne laissait plus d'ailleurs l'objet
à aucun doute. Cette nouvelle, que le Directoire venait de
faire annoncer aux Conseils par un messager jirécédé d'une
musique, se propageait avec la rapidité lluide de l'électricité.
Cliaque coin de rue offrait une nouvelle représentation de
la scène du Palais-Royal: de plus, les musiques des régiments
de la garnison parcouraient déjà Paris en signe d'allégresse
publique, entraînant à leur suite des flots de peuple et de
soldats. La nuit venue, des illuminations furent improvisées
dans tous les quartiers, et ce retour aussi désiré qu'inattendu
fut annoncé aux cris de: « Vive la République! )) de : « \ ive
Bonaparte! » dans tous les tliéâtres. Enfin on se cherchait pour
s'apprendre ce retour miraculeux ; on se visitait pour s'en
féliciter, et l'enthousiasme, le délire qui animaient si étrange—
ment Paris, allaient se répandre dans la France entière.
Ainsi. ce n'était pas le retour d'un général, celait, sous
l'habit d'un général, le retour d'un chef, et d'un chef d'autant
plus puissant qu'il semblait à la fois nécessaire à larmée, Ã
la politique et au gouvernement. Sous ce troisième rapport,
son retour était encore plus désiré que sous les deux autres ;
car il ne restait en France qu'un simulacre de gouvernement,
et la constitution ne constituait plus rien. Battu en brèche
par tous les partis, le Directoire était à la merci du premier
assaut. Ce n'est pas qu'il n'y eût, dans ce Directoire, du talent,
du caractère et du patriotisme ; mais cinq chefs, au lieu de
quintupler les forces, les divisent et les annihilent en raison de
leur nombre. Que pouvaient les Directeurs, gens sans fortune,
sans famille, comme sans avenir et sans consistance ; de
AUTO LU DU l8 15 151 MA1I51; !^.').'î
quelc|uc manière qu'on les eût chamarres et logés , que
pouvaient-ils contre des chefs militaires illustrés par tant de
batailles ? I']lait-il possible que les vainqueurs de tant de rois
restassent bannis de ce Direcloiie ou s'y crussent représentés
par un Moulin, que, grâce à sa nullité, son habit n'avait pas
exclu? Moulin, gouvernant Klébcr, Pichegru, Saint-Cyr,
Desaix, Moreau, Jourdan, Masséna, Bonaparte, était bur-
lesque. Et, en ce qui concernait le général Bonaparte, c'est
depuis qu'il était en Egypte que nous avions subi tous nos
désastres ; il semblait que, lui présent, cha([ue bataille perdue
eût été gagnée, et que tout territoire évacué eût été conservé,
tant la France avait foi non seulement au génie, mais à l'in-
fluence magique de cet homme : il avait donc été l'objet de
regrets et de vœux, c[u'aucun des autres généraux de la Répu-
blique n'avait pu effacer ou diminuer, et si, grâce à Masséna.
la victoire paraissait prête à rentrer dans nos rangs, c'est en
Bonaparte seul qu'on voyait alors le sûr garant de cette vic-
toire. Telle fut la cause de la joie qu'excita la nouvelle de son
retour, et cette joie fut telle que le député Baudin, des
Ardennes, en mourut dans la soirée même. Enfin, le i6, au
matin, le plus petit hôtel de la rue Chantereine, nommée de
suite et par acclamation la rue de la A ictoire, recelait celui
dont la destinée, désormais irrévocable, allait donner au monde
le plus effroyable exemple des vicissitudes humaines.
Je n'écris pas l'histoire. Je n'ai pas à faire connaître cette
révolution du i8 brumaire connue de tout le monde et qui
s'effectua vingt-six jours après le débarquement du général
Bonaparte à Fréjus, vingt-quatre jours après qu'il fut rentré a
Paris avec Berlhier. Lannes, Murât et Bessières. Je ne rappel-
lerai pas le désappointement qu'éprouva le général Bonaparte
en trouvant la France moins accablée ou moins menacée
qu'il ne l'espérait ; de lait, la brusque présence du vainqueur
de Castiglionc et de lUvoli, du Mont-Thabor et d'Aboukir,
ramenait dans Paris une sorte d'animation guerrière qui pou-
vait faire illusion; mais je m'arrêterai, un instant, à ce retour,
qui, divinisé par les uns, fut blâmé par les autres. Au milieu
de l'allégresse populaire, des récriminations s'élevèrent, el
deux reproches notamment furent répandus dans le public
avec acharnement. On accusait Bonaparte d'avoir quitté son
Vt'Mi LA REVUE DE PAUIS
armée, d'ahord parce (|uc rexprdidon d'l\ii;vplc iic pouvait
plus avoir uue issue heureuse, cnsuilc parce (|u'il jîrévoyait
que celle armée dcvail liuir [)ar succomber: on l'accusait aussi
d'avoir liansgressé les lois militaires, et très haut on le taxait
de lâcheté pour le premier grief, de désobéissance et de dé-
sertion devant l'ennemi pour le second.
En réalité, si l'on s'en tient au point de vue militaire,
Bonaparte était inexcusable, et îSieyès avait raison lorsque, Ã
propos d'un manque volontaire d'égards dont il avait à se
plaindre de la part de Bonaparte, il l'appela : « Petit insolent
envers le membre dune autorité qui aurait dû le faire fusiller.»
De fait, il avait donné l'exemple d'un acte que plus tard il eût
fait punir de mort, et, quelle que fût l'apparence de ses mo-
tifs, il était d'autant plus coupable qu'il avait osé amener
avec lui des généraux, des otiiciers qui, comme lui, n'auraient
dû quitter l'Egypte que sur les ordres de leur gouvernement
et qui, revenant ainsi, ne pouvaient plus être considérés que
comme des séides ou des complices. La violation des lois sani-
taires n'était pas un délit moindre, et la gravité de ces deux
chefs d'accusation motiva la proposition que fit Bernadotte de
traduire le général Bonaparte à un conseil de guerre ; mais on
eut peur de le pousser à la rébellion immédiate, et c'est incon-
testablement ce qui lui fit donner par le président du Direc-
toire (G obier) l'accolade fraternelle. Comment eût-on osé sévir
contre un homme dont le voyage de Fréjus à Paris avait été
un triomphe, et que la garde même du Directoire accueillit
aux cris de: «Vive Bonaparte! » Et pourtant il était évident
que le patriotisme n'avait été et n'était pour lui que le pré-
texte de lambilion. Ses habitudes, ses goûts, ses manières, ses
discours, ses proclamations, ses moindres paroles, sa figure,
son regard, sa nature enfin et jusqu'au dédain qu'il afficha
longtemps j^our la tenue militaire, révélèrent j^artout ses idées,
ses espérances et ses désirs d'usurpation. Ainsi on ne pouvait
se dissimuler que, par son retour même, il n'eût arboré lé-
tendard de la révolte. L'habileté, le bonheur et l'audace néces-
saires au succès, le sauvèrent; mais, tout en spéculant sur
l'admiration et la confiance des uns, la faiblesse ou la lâcheté
des autres, sur le désaccord d'une partie de la population et
le besoin que l'on avait d'ordre et de repos, sur l'exaltation
AUTOUR DU l8 BUUM.VIUE 235
des masses et le délire avec lequel se concentrèrent en lui les
espérances d'un peuple qui n'espérait plus en rien, sur les
malheurs et les pourritures de l'époque qu'il sut exploiter, il
ne ]3ut échapper malgré tout à cette conviction qu'il n'y avait
d'alternative pour lui qu'entre une réussite complète et un
crime irrémissible, un tronc et un gibet. Et voilà pourquoi
l'imputation de lâcheté portée contre lui était absurde, parce
(pi'il lui avait Tallu pour revenir en France l'énergie et le cou-
raoe du factieux.
Je l'avais étudié et suivi avec trop d'attention, tant à l'armée
de lintérieur que pendant ses immortelles campagnes d'Italie
et ])ondant son séjour à Paris au commencement de 1798, pour
que je me trompasse sur les conséquences de ses progressions,
sur la portée de ce mot qu'il avait dit avant son départ pour
l'Egypte: « La poire n'est pas mûre. » .le ne doutais donc
pas qu il eût été ramené par son ambition, et non par son
patriotisme; et cependant je cédais à l'enthousiasme général,
jouissant d'avance des victoires que le retovir de ce grand
homme garantissait, et je me livrais à ma joie avec d'autant
plus d'eilusion que je n'avais pas calculé qu'il devait choisir
précisément pour l'exécution de ses projets liberticides le mo-
ment oi^i la France avait le plus besoin de lui, oxi la saison
ajournait toute opération militaire, oiî l'on était dans l'ivresse
de son retour; en dépit de tous les symptômes, je ne me dou-
tais pas que nous touchions à la crise que sa brusque présence
annonçait.
Le général Bonaparte étant arrivé le i G octobre, à six heures
du matin, au Directoire, avec Berthier, Berthollet, Monge
(ce qui était fort habile), je me présentai le 18 à sa porte; il
était sorti, et je m'inscrivis. Le 21, je retournai chez lui : il
y avait beaucoup de monde ; Il fit un pas vers moi lorsque je
m'approchai, m'accueillit à merveille, reçut avec bienveillance
les félicitations que, au sujet de son retour, j'adressai à la
France dont ce retour comblait les vœux; cnlin il me dit.
quand je fis place à un autre : a Je compte vous revoir. » Le
2G (4 brumaire), je profitai de cette sorte d'invitation; il était
dix- heures et demie lorsque j'entrai dans le salon. Le général
Bonaparte était del)Out et fort occupé d'un entretien avec un
homme que je ne connaissais pas et qui se promenait avec lui
•),."U) LA UKVUIi: UF. l'AUIS
nu f(in(l (lu salon: je m approclun de la i-licmiiu'e: madame
Bonajiarlo anivrr, je causai avec elle. Un |)('ii a\aiil otizt»
heures, il congédia son inlerloeuieur, se ra|ipioeha de nous,
u\o dil amicalement : a Bonjoni-. Tliirhaull », sonna nom-
qu'on servît à déjeuner, ajonla (mi se rclournanl vers moi :
« Vous déjeuniMez avec nous. » A peine à table, en tiers avec
madame Bonaparte et lui, il me parla des deux dernières
campagnes, et, s'arrotant à celle de Napics. me dit : « Je sais
que vous vous y êtes bien conduit », et, peu après, sans pro-
noncer le nom de Cliampionnet, mais, selon son liahilnde,
personnifianl par sa tournure de phrase le rôle général de
l'armée, il ajouta : « Il n'y a que vous qui, pendant mon
absence, ayez fait de bonnes choses. »
Pour te qui me concernait, ce qu'il avait dit marquait
plus que de la bonté; je fus même étonné qu'il eût daigné
étendre ses éloges jusqu'à moi, simple adjudant général. Il
€st vrai que, dans ce moment surtout, occupé de tout autre
chose que de moi,!je ne considérai pas que, comme il se trou-
vait à Paris sans aide de camp et comme il était au courant de
la manière dont je servais, je pouvais lui convenir... Absents
ou présents, ses aides de camp, a^ec la presque totalité des-
quels j'étais lié, m'auraient paru d'ailleurs, et à deux près, ne
rien avoir qui pût m'imposer beaucoup. Si je ne me plaçais
ni sur la ligne de Marmont comme officier instruit ou comme
orateur militaire, ni sur la ligne de Duroc si remarquable
par sa réserve et sa sagesse, il était de leurs collègues que sous
aucun rapport je ne plaçais sur la mienne. Quoi qu'il en soit,
l'idée de lui être attaché, cette idée que tant d'autres à ma
place auraient eue, ne me vint même pas.
Un mot me lit naître la pensée de lui parler de mon plan
d'une nouvelle campagne en Italie ; mais l'à -propos échappa
par la brusquerie avec laquelle, à ce que nous disions du dévoue-
ment des troupes et du zèle de quelques chefs, il opposa
tout à coup ce qui s'était passé et se passait dans l'intérieur ;
il attaqua le gouvernement avec une violence qui me boule-
versa ; voici à ce sujet quelques phrases que ma mémoire me
rappelle et qui donneront une idée des autres : « Une nation
est toujours ce qu'on sait la faire... les factions, les partis, les
divisions triomphantes n'incriminent que le pouvoir. . , Il n'est
Al lOMl 1)1 l8 15 lU M Al II K 23y
pas de mauvais peuple pour un bon gouvcrncmenl, comme il
n'y a pas de mauvaises troupes sous de bons chefs. Mais
qu'espérer de gens (|ui ne connaissonl ni leur ])ays, ni ses
besoins, qui ne comprennent ni leur temps, ni les hommes,
et qui ne trouvent que des résistances où ils devraient trou-
vei' des secours? » Puis il partit en une bordée d'injures
contre Je Directoire. « J'ai laissé la paix et je retrouve la
guerre. T/inlluence de la victoire a été remplacée par des
défaites honteuses. L'Italie était conquise; elle est envahie, et
la Fiance est menacée. J'ai laissé des millions, et la pénurie
est partout; ces hommes abaissent au niveau de leur impéritie
la France qu'ils dégradent et qui les réprouve. »
Napoléon disait : (( Quand on veut dîner bien, il faut dîner
chez Cambacérès : quand on veut dîner mal, il faut dîner chez
Le Brun; quand on veut dîner vile, il faut dîner chez moi. »
La vérité est que ses dîners souvent ne duraient pas une demi-
heure, et que le déjeuner que je rappelle dura beaucoup moins.
Malgré cela, et quelque flatté que je fusse de me trouver à ce
petit couvert, pendant lequel la fortune me sourit inutilement,
ce repas avait fmi par me paraître long. Depuis que l'acte
d'accusation, l'espèce d'anathème contre le Directoire avait
commencé, j'avais gardé le plus absolu silence et je m'étais
eflbrcé de rendre mon visage aussi muet que ma bouche:
mais cette situation devenait à chaque instant plus pénible. Ce
fut donc avec un véritable soulagement que je vis arriver le
moment de donner la main à madame Bonaparte, pour ren-
trer au salon, où nous trouvâmes le général Serurier, ce qui
fut pour moi un nouveau bonheur. De suite, en effet, le général
Bonaparte qui revoyait Serurier pour la première fois, lui
parla aussitôt de la campagne du général Scherer, qu'il traita
plus mal que l'ennemi ne l'avait fait; il ne dit qu'un mot de
l'affaire du pont de Polo que le général Serurier pouvait excu-
ser, qu'il se hâta d'expliquer '. Le général Bonaparte passa
ensuite légèrement sur la i)alaillede l'Adda, aussi malheureuse
qu'honorable pour le général Serurier, et, revenant au Direc-
toire, ce qui révélait un rôle arrêté dans sa pensée, il se répan-
1 . Il coniiiiaiulail une division de Sclicrcr, et de désastres en désastres fut réduit
à une caj)itulatit)u niallievireuse. 11 se trouvait alors à Paris prisonnier sur parole.
•î^ïS LA HIÎVUE DE PARIS
(lit en (le nouveaux reproches, s'indigna de ce que le choix
des chefs di' I ;irniée pùl dépendre des inirigues, de l'ignorance
el (hi pouvoir de quelques avocals. Ce mot d'avocat, tlonl il
faisait un lernie au dernier point méprisant, parut lui plaire;
il s'en servit plusieurs fois, et le général Serurier s'élant plaint
du Directoire, je ne sais plus ii quelle occasion et avec raison,
le général Bonaparte reprit avec véhémence : «Et que peuvent
espérer des généraux, avec un gouvernement d'avocats P Pour
que des lieutenants se dévouent, il leur faut un chef capahie
de les apprécier, de les diriger, de les soutenir... » \ ce mot
de lieutenants, ainsi qu'au ton dont il fut dit, je crus entendre
César; diîs lors le terrain sur lequel je me trouvais me parut
inquiétant, et je pris congé. J'avais quitté le général Bonaparte
jDrcs de la cheminée; je l'avais volontairement laissé au milieu
d'une phrase, et j'avais à peine fermé la porte du salon sur
moi qu'il la rouvrit, et, disposant de moi comme de quelqu'un
à lui. il me jeta cet ordre de l'air le plus gracieux : a Allez
donner votre adresse à Berthier' ! » A quoi je ne répondis que
par un salut.
La position de ces échappés d'Alexandrie et surtout de celui
que Bernadotte appelait « le transfuge » m'avait toujours paru
fausse, et plus leur rôle se dessinait à mes yeux, plus ils me
devenaient suspects. J'avais passé outre pour un grand homme,
pour mon ancien général en chef de l'armée de l'intérieur et
de l'armée d'Italie ; mais rien de semhlable ne militait à mes
yeux pour le général Berthier, et je ne comprenais pas, du
moins je ne voulais pas comprendre ce que je pourrais avoir Ã
faire avec ce général. Je me souvenais avec dégoût de tout ce
que sa conduite à Rome avait eu d'odieux, de perfide envers
le général Masséna, et, par ces causes autant que par la cir-
constance qu'il n'était pour moi qu'un général sans emploi, je
n'avais pas mis les pieds chez lui. Or, ce que je venais d'en-
tendre était-il de nature à vaincre mes répugnances? J'étais
loin de le penser; néanmoins, comme mon père était l'arbitre
auquel mon cœur et ma raison me faisaient recourir dans toutes
les situations délicates, je retournai en toute hâte chez lui et
je l'informai des moindres circonstances de ma visite et de
I. Berthier devait être le ministre de la euerre du l'ulur L;Ou^erne^lCllt.
AUTOLU DU l8 BKUMAIKE 2.39
mon déjeuner. A dater de ce moment, il ne nous resta aucun
doute sur la prochaine exécution des projets séditieux. Les
Directeurs, certes, ne m'occupaient guère; je ne connaissais
personnellement aucun d'eux; leurs oeuvres ne les recomman-
daient pas. Je ne pouvais estimer ni l'ambitieux Sieyès et son
satellite Ducos, ni llionnôte mais incapable (îohier, et son
satellite Moulin, et moins encore Barras « le pourri », comme
on l'appelait alors. Toutefois, le Directoire faisait partie d une
constitution que j'avais jurée; je tenais à mes serments, et j'ai
toujours eu horreur du rôle de conspirateur. Les propos entre
mon père et moi furent donc assez courts, et il fut décidé
que, en gardant le secret sur tout ce que j'avais entendu et
remarqué, je ne retournerais pas chez le général ! Bonaparte,
et que, ayant donné mon adresse au ministre de la guerre el
au commandant de la place, je n'avais plus à la donner à per-
sonne, et moins au général Berlhier qu à tout autre.
Pour sauver néanmoins les apparences autant que je le
pouvais, je sortis peu; je ne me montrai ni chez le ministre,
ni au Directoire, ni môme au spectacle. Je fus d ailleurs souf-
frant ; du 6 au 9 novembre (i5-i8 brumaire), je ne quittai
pas ma chambre, et je sus seulement par les journaux que,
le 6, le général Bonaparte avait donné au général Moreau un
superbe damas garni de diamants de la valeur de dix mille
francs, et que, le jour même et dans l'église de Sainl-Sulpice
transformée en temple de la Victoire, un banquet avait été
donné par les Consuls au général Moreau et au général Bona-
parte, qui, par parenthèse, durant ce repas ne mangea que des
œufs. Logé aux (Irands Jésuites de la rue Saint-Antoine, mes
amis avaient eu autre chose à faire en ces jours historiques que
de venir me donner des nouvelles. Ainsi, le iç) au matin,
n'ayant pas encore reçu mon journal, je ne savais rien, abso-
lument rien de ce qui se passait ou s'était passé la veille,
lorsqu'on m'annonça le chevalier de Satur.
Ce chevalier de Salur, ancien chevau-léger ou gendarme de
Lunéville, grand et jadis fort IjcI homme, alors âgé de plus
de soixante ans, était remarquable sous une foule de rapports.
Bon latiniste, fort mathématicien, homme d'esprit, de carac-
tère et de capacité, il était de plus grand joueur d'échecs, ce
qui nous rapprochait souvent. Ayant d'ailleurs eu des obliga-
a/jO LA HE VUE DE PARIS
lions à mon père, il nous clail dôvoué. cl, Iri's ;ni comanl de
tous les événemenls de la vieille cl de la miil. il accouiail j)our
nie les dire : (^)ualfc Dlrcclcurs aNaicnl domu' leur démission.
Le conseil des Cinq-Ccnls élail Iraiisférc à Saml-C^ioud, cl le
général Bonaparic, nommé commandanlde la division militaire
de Paris, élait chargé de la Iranslalion. Le chevalier de Salur
venait surtout m'ini'oimer (|ue ce malin même, lo novcmhre
(19 brumaire), le général Bonaparic, précédé par de nombreux
corps de troupes, (pii avaient élé réunis dans le jardin des
Tuileries, et accompagné d Une foule de généraux eldolliciers
d'élal-major tous à cheval, venait de parlir pour Sainl-Cloud.
Si ces nouvelles ne contenaient rien qui m'étonnât, elles
n'en élaicnlpas moins de nature à m'occuper forlemenl. Mais,
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