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Full text of "La Revue de Paris"



mmmm\mmm^M^:t 






LA REVUE DE PARIS 



LA 



REVUE DE PARIS 



PREMIÈRE ANNEE 



Septembre-Octobre 1894 



TOME CINQUIÈME 



1^ 



^yy 



PARIS 

BUREAUX DE LA REYUE DE PARIS 

85'"% FAI liOL RG SAINT-IIONÛUIi. 85'"* 

1894 



flp 

20 

â– Mipt.-Oct. 



LA MÉTHODE DE PASCAL 



Pascal projetait une démonstration de la vérité du christia- 
nisme. Sa tentative devait nécessairement l'amener à rendre 
sa croyance plus réfléchie, à examiner pour lui-même la doc- 
trine qu'il se proposait de faire agréer d'aulrui. De là Aient 
que nous trouvons dans le recueil des Pensées, qui est, en 
quelque sorte, le chantier de son œuvre ébauchée, des maté- 
riaux très divers et parfois discordants, des assertions risquées, 
dubitatives ou même contradictoires, des objections à ses 
propres jugements et des jugements définitifs . 

Quels qu'ils soient, ces matériaux réunis pelc-mcle. quar- 
tiers bruts, pièces à peine dégrossies, morceaux achevés, sont 
tous, ou peu s'en faut, marqués du signe de la croix qui en 
indique la commune destination. 

Nous avons à considérer dans les Pensées quatre choses bien 
distinctes : i" la méthode, c'est-a-dire lensemble des tendances 
et des principes cpii dirigeaient Pascal dans la recherche de la 
vérité; 2" les résultats de sa méditation pour la découvrir, résul- 
tats fragmentaires et incomplets; c est le recueil mcme des 
Pensées; .S-' l'ordre logi([ue de celles-ci, lequel ne dépend ni 
de leurs dates relatives dans la vie de Pascal, ni de leur classe- 

l^r Septembre 189^. I 



(î I \ H I \ 1 i; ni: !■ V ins 

inonl iitiidonlol ..u .ultilraiio (l;ins lo lorucil ; V leur ordre 
(li«latlit|u.v |>i. «jt^l»'- sculnnonl. en >^ii \(»Ioiit6 lui intervenue 
pour iuroniiiKuln I'oumiiuo ;i l't-liil moral dos Iccleurs qu'il 
xi-^ait. la roninosilioii. c\\ un iiml. \)c ces (|ualrc clioses, la 
seconde est Iniimio |>ar d r\( t^llonlos édilions avec toute l'exac- 
liludo d.'-iiuMo; la |)roniit-ro cl la Iroisiriuc ne sont pas impos- 
siltjrs à déltMiuincr. ( )n |)(miI drgat^cr des documents recueillis 
la façon dont P.i-t id ahonlail riiiconnu, et saisir les principaux 
lils do la Iranio luL;i(|iio rollani ses pensées les plus impor- 
lanlos. (Juanl ii la (|uali irnio. elle échappe enlièrement à notre 
curiosilé; ollo osl doiiiouit'c lo secret de l'auleur, qui ne l'avait 
sans doute |ias encore lixce (|uand il est mort. Ne dit-il pas, 
en elTel : w L<i ilrrnirrc c/iose qu'on Irouve en faisant un ouvrage 
l'sl dr siirnir l'cllr qu'il faul nicllrc la première. » Il ne faut 
pas sont;or ;i rétablir lo plan du sien d'après ces témoignages 
épars cl lr<>ii(|ués. Il en oui approprié la composition à des 
circ<uislan(cs, à des oxigoncos dont beaucoup peut-être demeii- 
rer(»nl Ion jours iiicoimues. Cet arrangement arliiiciel. on 
n Oserait le suppléer, l'auto de renseignements suffisants cl 
d indications assez précises: on ne peut pas le deviner. Conso- 
lons-nous de celte impossibilité : c'est surtout labsence d'art, 
gage d enlicre sincérité, qui fait le prix des notes fiévreuses 
dont nous avons à tirer parti: nous y surprenons la pensée 
de Pascal sans apprtMs. toute nue, de derrière la tête, qu il 
dérobait avec jalousie à la curiosité du vulgaire, et c'en est la 
genèse qui. surtout, nous intéresse, plus peut— être que la 
savante ordonnance du livre oii il leûl disciplinée. 

C est le premier de ces points, la méthode, que nous exami- 
nerons dans les pages qui sviivcnt. 



Pascal se proposait, dans son ouvrage, de faire pénétrer la 
croyance chrétienne en ses lecteurs par toutes les ouvertures 
de 1 âme : moins cependant par démonstration que par persua- 



LA AIKTIKIDE DK l'ASCAL 



sion, car il est de l'essence de cette religion de se laire accep- 
ter par un acte de loi qui domine le consentement rationnel 
( (( Les chrétiens professent une religion dont ils ne peuvent 
rendre raison », et qui, par cela morne « est proportionnée 
à tous )), au peuple comme (( aux habiles »). C/est bien l'en- 
tendement qui, le premier, est appelé à lire, ou plutôt à éj)eler 
le texte des Livres saints, mais c'est le cœur qui en pénètre 
le sens, c'est au cœur qu en est confiée la plus profonde intel- 
ligence. L'âme est ainsi tout entière intéressée dans l'interpré- 
tation de ce texte fondamental. Il importe donc qu'elle prenne 
d'abord conscience et possession de toutes ses ressources pour 
atteindre la vérité. Ce sera déjà mesurer le champ de ses 
conquêtes à venir, la portée légitime de ses aspirations vers la 
connaissance du divin, seule capable de les satisfaire. 

Le problème de la certitude et des moNcns de lacquérir, le 
premier que la pensée rencontre, est la pierre de touche des 
penseurs. Par 1 importance qu'ils y attachent et 1 effort qu'ils 
y consacrent, on peut apprécier l'indépendance d esprit et le 
scrupule qu'ils apportent à la recherche de la vérité. 

Personne ne fut plus c[ue Pascal tourmenté du besoin de la 
posséder. A première vue, cependant, il semble attaquer le 
pjoblème fondamental de la connaissance avec moins de réso- 
lution et de puissance que Descartes. Quand il se le pose, sa 
liberté mentale est déjà aliénée à la foi chrétienne. La méthode 
cartésienne lui est antipathique, parce qu elle lui est imprati- 
cable. Le doute méprisant qu il dirige contre la raison n'a rien 
de commun avec celui de Descartes, inventé en faveur de la 
raison même; rien, sinon d'être également artificiel. Pour 
appliquer le doute méthodique, pour ramener la pensée à 
ce point de départ si lointain, il faut dépouiller tout ce que 
la tradition, l'éducation et l'acquis personnel ont introduit 
dans la créance. Or il s'y trouve un résidu indéracinable quand 
on est né mystique. Le doute méthodique, appliqué dans sa 
dernière rigueur, est difficile au croyant |)lus encore qu'à tout 
avitre, parce que le croyant porte en lui ime confiance innée, 
une assurance foncière qui le soustrait invinciblement à Ihy- 
pothèse du doute universel, condamne celle-ci d'avance et la 
lui interdit comme tout d'abord évidemment inadmissible. 
i*eut-ctre faut-il chercher là l'une des causes de l'instinctive 



8 LA HKVUK HE PAIUS 

prévcnlidii cl {\c la mauvaise humeur de Pascal contre Des- 
cartes, en cl(^|>il (le I admiration qu'il avait d'abord témoignée 
pour lui. \ ainemenl le grand métaphysicien donne— t— il des 
gages de respect envers l'I^glise en oITrant au christianisme, 
à coté du doute mélhodicpio. une salle d'attente honoralde 
où se remiser en atlendaiil (|ue la nouvelle philosophie (pii 
marche à sa rencontre I ait rejoint: cette conc(^ssion ne peut 
que paraître insolente et dérisoire au grand chrélicn. L'omis- 
sion, dans le s\ sterne du monde, de la cinquenaiide ini- 
tiale nécessaire à la mise en train du mouvement, devait lui 
sembler un escamotage impie, car c'est le doigt de Dieu qui la 
donne, et la vérité est indivisible. Il n'accueille pas les avances 
suspectes du rationalisme cartésien avec l'empressement qu'y 
mettront les Bossuet, les Fénelon, les Malebranche : il s'en 
passe, il n'en a pas besoiuv pour assurer sa foi. En cela il a 
vu plus juste qu'eux; Spinoza lui a donné raison. La méthode 
cartésienne conduit-elle l'homme a affirmer l'inconcevable, à 
confesser la présence de Dieu dans l'iiostie.»* Non. Elle l'oblige 
donc à douter de la plus importante relation entre l'esprit et 
la matière. C'est quelle ne repose que sur lentendement, et 
cela suffit à la condamner. La vraie méthode pour Pascal 
engage toute l'âme dans la connaissance. 11 faut convenir que 
cette vue est profonde; elle réserve les droits du sens esthé- 
tique, révélateur du divin, peut-être. Mais il faut convenir 
aussi que la ATaie méthode est alors moins sûre que l'autre, 
car les apports du cœur à la certitude sont souvent bien falla- 
cieux. Les plus chers préjugés y ont leur racine; or l'objet 
d'une méthode est précisément de conjurer toute prévention, 
de libérer et d'assurer à la fois la recherche. De là vient que 
l'attitude de Pascal en face de l'inconnu tout entier ne nous 
inspire pas autant de confiance que celle de Descartes. A ses 
yeux, (( Jésus-Christ est l'objet de tout et le centre o\x tout 
tend. Qui le connaît, connaît la raison de toutes choses ». 

Jamais la philosophie naturelle et la spéculation transcen- 
dante nont reçu plus dédaigneux soufflet. Elles n'en sont pas 
mortes; elles ont la vie dure, car elles sont plus difficiles à 
contenter que la religion sur le moyen d'expliquer toutes 
choses. Mais n'oublions pas qu'il y a deux hommes dans 
Pascal : le savant sous le chrétien, tous deux, à des titres dif- 



LA MÉTHODE DE PASCAL f) 

lérents, également avides de certitude. Aussi, bien qu'avec 
moins de liberté que Descartes, se préoccupe-t-il autant que 
lui des voies par lesquelles la vérité pénètre dans l'iime. 
L étendue et la sécurité du savoir ne le touchent pas moins que 
Descartes; or elles déj^endent des origines de la connaissance. 
Il se pourrait, en etFct, que l'esprit humain se privât des plus 
importantes vérités par la méconnaissance de leurs titres, par 
l'ignorance de leurs sources, faute d'avoir l\iit un recensement 
de toutes ses avenues sur le double monde matériel et moral, 
de tous ses moyens de communication avec l'inconnu. Mais il 
se pourrait aussi qvi'il jugeât tout d'abord ce recensement 
superilu, s il se reconnaissait incapable de certitude par un 
vice radical de sa propre nature; si, par exemple, il s'estimait 
comparable à un miroir brisé, ou courbe, ou coloré, de sorte 
que toute image, de quelque foyer lumineux qu'elle émanât, 
y fût déformée et faussée; si même il se croyait miroir sans 
l'être réellement. En un mot, le pyrrlionisme soulève chez 
tous les penseurs une question préjudicielle qu'il levir importe 
de résoudre avant d'entrer dans la discussion des sources de 
la connaissance. Or, en ce qui touche l^ascal, cette question 
est résolue selon nous. Dans une élude précédente ', nous 
avons essayé de prouver que le pyrrhonisme a été pour |ui 
une arme seulement, une opinion de combat, qu'il déposait 
quand il n'avait affaire qu'à lui-même, à son intelligence de 
géomètre et de phxsicien. Nous avons constaté que, au pis- 
aller, son pyrrhonisme, supposé réel, n'eût été que partiel, 
atteignant sa confiance dans la raison, mais respectant sa foi 
religieuse; c'est-à-dire qu(\ à proprement parler, il n'élait 
pas pyrrlionien. 

Bien qu'il se déclare tel pour désarçonner la raison chez 
ceux qui voudraient la tourner contre le dogme, ou préten- 
draient se passer de la révclalion chrétienne, il ne laisse pas de 
raisonner en faveur de sa religion. On peut donc l'inlerroger 
sur les origines de la connaissance, sans craindre qu'il oppose 
la fin de non— recevoir du pyrrhonisme. On trouve clïective- 
ment dans ses écrits le souci constant, soit spontané, soit 
suscité par la ])olémique, d'examiner les principes de la décou- 

I. Revue des Deux Mondes. lô octobre lî^iji»- 



lo 1 \ n \'\ i i: i)i: i- v lus 

verte ol <lc l;i |»r.uvc' d;ms loiis les onlivs du siuoir: cii géo- 
mélrio, |)(>ur proiulrc conscience de sa |)ro[)rc aplllude; en 
ph\si(jue. pmir condialtrc un préjuge séculaire et I al)usive 
autorité des anciens: en morale t'I en pnliliipic, pour ex|)il(pier 
par la corruption originelle linsoluhilité radicale du problème 
social, l'irrémédiable injustice tics institutions inimaincs; en 
philosopbic, poin- innnilicrla raison présomptueuse; enfin, en 
religion, poiu- lallim- les incrédules au dogme cbrélien en 
ébraidant leur assurance. 



Il 



Nous avons reconmi en lui une prédisposition native à 
croire, un germe de mysticisme héréditaire. Aussi, tout en 
s'elTorvant, dans la recherche de la vérité, de n'apporter 
aucun préjugé favorable à la religion plus qu'à la philosophie, 
il devait accueillir plus volontiers une solution religieuse au 
problème transcendant que laissent entier les sciences posi- 
tives, et il trouva dans le christianisme un mode spécial de 
certitude, la foi, qui satisfaisait précisément son penchant à 
croire par vénération. La métaphysique, toute réductible à 
l'aiTumation de l'être nécessaire et des catégories vides expri- 
mant les attributs de cet être abstraitement conçu, n'était pas 
de nature à satisfaire sa piété instinctive. Le cœur n'y trouve 
pas son compte, et le besoin d'un acte de foi est un besoin 
du cœur. De là la prévention de tout penseur chrétien contre 
la pensée même, contre la froide raison, tout au plus bonne 
pour la géométrie et la physique. Mais la raison, dans l'âme 
même qui la méprise, n'abdique pas. Comme toutes les 
autres fonctions de la vie, elle opère inconsciemment; elle 
sert celui-là même qui la renie, et n'a cure de son ingra- 
titude. Elle ne se venge du chrétien qu'en s'imposant à lui 
comme intermédiaire indispensable pour tenter la conversion 
de l'incrédule; Pascal propose à celui-ci un pari rationnel 
en faveur de l'existence de Dieu. Elle ne se venge du pyr- 



LA MKTIKJDi: DK PASCAL II 



rhonisiiie qu'en robligciuit à s autoriser lacilement d elle 
pour la désavouer : car c'est avec des raisons que Pascal 
humilie la raison. Le Credo quia ahsurdiim qu'il épouse est 
moins un défi de sa foi à sa raison, qu'un suprême hommage 
de son Intelligence à llusondahle profondeur de lessence 
divine et des dogmes oii le mystère en est déposé. L'absurdité 
qu'il vénère n'est pas la première venue; ce n'est, à coup sûr, 
ni celle où conduit la fausse hypofhèse en géoméirie, ni celle 
oii s'engage 1 aveugle confiance dans 1 autorité des anciens. Il 
aime à senlir sa raison accablée, écrasée par la majesté 
divine, mais il la redresse, formidable et railleuse, contre 
labsurdilé humaine. En face des hommes, il sauvegarde entiè- 
rement lindépendance des jugements indiAiducls : « Tant s en 
faut que d'aAoir ouï dire une chose soit la règle de votre 
créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en 
l'état comme si jamais vous ne l'aviez ouï. C'est le consent o- 
ment de vous— même à vous— même, et la voix constante de 
votre raison, et non des autres qui vous doit faire croire. Le 
croire est si important... )) Or, avoir la foi chrétienne, c'est 
encore, selon lui. consentir soi-même à soi-même, c'est se con- 
fier au plus intime garant, qui est le cœur inspiré par Dieu. 
Il se tient donc à égale distance du dogmatisme absolu o\ 
du pyrrhonisme absolu. 11 blâme également celui qui prétend 
posséder toute la vérité sans en rien devoir au ca?ur, sans le 
secours de la foi, et celui qui se donne pour douter de tout : 
(( deux excès : exclure la raison, n admettre que la raison. » 
Oui, mais ces deux excès, faciles à éviter en géométrie, où le 
domaine de l'aiïirmation sans preuves est nettement circon- 
scrit par les postulats, deviennent de plus en plus indiscer- 
nables et malaisés à déterminer à mesure que les questions 
s'élèvent et se compliquent. En matière religieuse, la part de 
la foi prend une élasticité trop aisément abusive ; le cœur s'y 
permet tout. Pascal physicien pose, il est a rai, une limite à 
la juridiction du co'ur : « La foi dit bien ce que les sens ne 
disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient. Elle 
est au-dessus, et non pas contre. » Malheureusement, ce n'est 
ni dans la physique, ni dans la géométrie que ses tentatives 
d'usurpation sont le plus à surveiller. Pascal n'y prend pas 
garde. Son penchant inné au mysticisme le porte naturello- 



I •> LA UEVUE l)i; l'AUIS 

iiieiil ;i |tl;H(<r la loi au-drssiis di» la i-aison. à cojisidc'rer 
coiiiiiic l)(Mii((ni|t plus forlams Ic^ doi^^mos pi'oposrs à la prc- 
mir*ri» {\nc les JiiiîcmikmiIs loiiiudi's par la socondc II recoii- 
naîl tians làmt^ une pivdisposilion à rcccNoir I ciisoiijjncineiil 
rclii;ioii\ : u (1(Mi\ (pu croiciil sans avoir lu les rcsiiiincills, 
l'csl parciMju ils o\\\ uiicdisposilKui luh'i uMiir loulc sainlc, cl 
(Mio ("0 (|ii ils onliMidtMil duc de iioln* r(dii;ioii \ csl conforme. » 
Ils prcssenlt^nt loiil ce cpii \c\\v sera enseii,nié : (c II n'en faut 
i)as da\anlairt^ pour ptMsuadcM* des lioniines (pii oui cette dis- 
position dans le cour... » Pascal connaît ces lionime.s-là par 
l'exemplaire qn il en Inune en lui-même. Il constate cette 
aptitude à la loi el il lui assigne sa place et son rôle dans 
rintelligenee. Il clablil. par l'analyse psychologique, que la 
pensée ne réside pas tout entière dans l'aptitude à com- 
prendre, mais, pour la meilleure part, dans l'aptitude à 
croire, c est-à-dire à sentir l'indémontrable et l'inexpli- 
cable. 

Il le signale dans les postulats de la géométrie; « on les 
sent )) et, à ce titre, ils sont soustraits à la compétence de la 
seule raison, ils relèvent de la sensibilité, du cœur, comme il 
le dit formellement , en prêtant à ce mot la signification la 
plus large. Nous avons, ailleurs *, commenté cette acception et 
cité les textes qui en témoignent. Pourquoi donc la foi, entant 
que sentiment, n'aurait-elle pas aussi pour organe une racine 
du cœur dans la pensée et pour fonction une connaissance 
intuitive, une conscience des choses divines.'* Pourquoi n'au- 
rait-elle pas sa méthode aussi? Comme fonction intellectuelle, 
(( le cœur a son ordre » autre que celui de l'esprit « qui est par 
principe et démonstration ». (( Cet ordre consiste principale- 
ment k la digression sur chaque point, qu'on rapporte à la fin, 
pour la montrer toujours. » Tel est l'ordre de l'Ecriture. 

Pascal institue donc fonction spéciale de la pensée la con- 
naissance par le cœur, et ce mode de connaissance implique 
l'acte de foi, tout comme l'intuition des postulats géométriques. 
La raison n'a aucune juridiction sur cette intuition, « et il est 
aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur 
des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consen- 

1. Revue des Deux Mondes, i5 octolire 1890. 



LA MKTlIODi; DK PASCAL 



l3 



tir, t(u il serait ridicule que le cœur demandai à la raison un 
sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre, pour 
vouloir les recevoir ». Cette remarque doit avoir bcaucou|) 
d'importance aux y^ux de Pascal, parce qu'il se réserve d'en 
taire bénéficier la loi au même titre que l'intuition scientifique. 
(( Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point... » 
dit-il autre part,oii il ne s'agit plus de. l'intuition scienlifique, 
mais de raisons de croire propres à la foi. 11 est remar([ual)le 
qu'il place les fondements de la géométrie en dehors de la 
raison, dans une région intellectuelle voisine de l'instinct, où 
la pensée confine au sentiment; « les principes se sentent, les 
propositions se concluent, et le l'ont avec certitude, quoi([ue 
par différentes voies. » Dès lors, il n'est pas surprenant que, 
sous la commune désignation de cœur, il identifie à cette 
région celle où il place les fondements de la doctiine reli- 
gieuse. C'est habile et profond. Il rend par là solidaires les 
deux espèces de croyance qui semblent le plus opposées, l'in- 
tuition scientifique et la foi mystique. 

L'exemple des martyrs met, il en faut bien convenir, la 
psychologie au défi de constater moins de confiance chez le 
croyant dans la vérité des dogmes, que chez le géomètre dans 
celle des postulats. Il y a de part et d'autre également credo, 
acte de foi. On n'est donc pas plus autorisé à invalider le 
témoignage du premier en faveur de la religion, que celui du 
second en faveur de la géométrie. Le fond de cette théorie 
nous semble incontestable, car, en somme, on ne peut nier 
chez la plupart des hommes de nos jours, même chez beau- 
coup qui s'en défendent, l'existence d'un germe de mysti- 
cisme absolument invincible, dépôt des antiques terreurs de 
l'àme en face de la nature mystérieuse et pleine de menaces, 
auquel s'est grelle le legs des habitudes séculaires que les 
religions constituées ont fait prendre à la pensée. (( La dispo- 
sition toute sainte » dont parle Pascal, cette aptitude à croire 
au dogme avant de le conjiaître et à le reconnaître, n'est pas 
du tout une chimère. Seulement Pascal abuse, en faveur du 
dogme chrétien, des résultats vrais de son analyse. Il commet 
ici la même pétition de principes i[uc dans son fameux pari 
ihéologique. Il est certain que nous sommes tous parieurs 
malgré nous, mais ce n'est pas, comme il le dit, l'existence 



I /i I. \ it I \ I i: i)i: l'A u is 

(lu Dieu rlnvlioii (jiii osl lali'-a dti ji'ii '. De même il est cer— 
lait» (|nt> la j)lu|)arl clos jjommes soiil eiulins au inyslicisme, 
(lul dos soiilimoiils iclli;ioiix, mais ce ii es( pas, comme il le 
(lit. le (loi^mo clirôtioii (|iii o\\ C'^\ nooossaircmcnt l'objet: 
1 objol (lo l'aolo do loi i-o>lt' iiidcloiiiuno; lou les les religions 
ont louis m\sli(|ues, ol beaucoup Ao m\sti(jues s'en tiennent 
à la rolii:iou sponlanoi^. 



Il 



Pour croire au dogme chrétien, il faul. à coup sûr, êlre 
prédisposé à croire, mais cola ne suHit ])as: il faut, en outre, 
(jue ce dogme se rende préiérablo au>; autres par ses affinités 
spéciales avec le tempérament individuel du croyant. Les affi- 
nités du cliristianismo avec lame de Pascal sont profondes ; 
le choix de la religion la plus conforme à son tempérament 
moral n'est pas laborieux pour lui, d autant que son éducation 
a prédéterminé ce choix : il est donc porté à identifier avec 
la foi chrétienne le penchant au mysticisme. Il importe 
cependant de distinguer ces deux choses ; toutes les autres 
professions religieuses y ont le plus grand intérêt. 

Son analyse est encore en défaut à un autre point de vue, 
parce qu'il y apporte un autre préjugé. Dans sa pensée, (( la 
foi est un don de Dieu ». — « \e croyez pas que nous disions 
que c'est un don de raisonnement. » Et il admet que ce carac- 
tère est exclusivement propre à la foi chrétienne : « Les autres 
religions ne disent pas cela de leur foi : elles ne donnaient que 
le raisonnement pour y arriver, qui n'y mène pas néan- 
moins. )) — (( La foi n'est pas en notre puissance comme les 
œuvres de la loi, et elle nous est donnée dune autre manière. » 
Elle n'est pas innée en l'homme, elle est acquise; on en 
reconnaît les signes « au langage nouveau que produit ordi- 
nairement le cœur nouveau » ; — « ... le renouvellement des 

I. Revue des Deux Mondes, iT) iiovcinjjre 1890. Le sens et la portée du pari de 
Pascal. 



LA METII(»J)R DK PASCAL T;> 

pensées et des désirs cause celui des discours ». En un mol, 
c'est la grâce, non la nature, qui donne la foi. Ainsi Pascal 
assigne à la « disposition toute sainte » son siège dans le 
cœur, comme à l'intuition géométrique, mais il ne lui attribue 
pas la même origine. Tandis que l'intuition géométrique est 
innée dans l'àme et liéiéditaire, la disposition religieuse a 
croire est au contraire tout à l'ail indépendante du sang: le 
péché originel en a destitué tous les fils d'Adam: elle est 
régie, non par l'hérédité, mais par la prédestination. C'est une 
faveur divine octro\ée aux seuls élus, et qui ajoute une fonc- 
tion nouvelle aux fonctions de l'intelligence intuitive appelée 
cœur par lui. Il méconnaît donc l'origine du penchant même 
auquel il obéit: il la reçu de la nature par hérédité et il en 
fait hommage à la grâce. Ce penchant de l'âme au mysticisme 
relève de l'esthétique, de l'aspiration au divin. Nous inclinons 
à penser qu'il a une portée objective: mais, (|uoi qu il en soit, 
Pascal, en v cherchant une fonction intellectuelle, se montre 
encore plus soucieux que Descartes de toutes les sources pos- 
sibles de la connaissance ; il est à la fois plus téméraire et plus 
profond. 

Dans son entretien avec M. de Saci, rapporté par Fontaine, 
secrétaire de ce saint directeur, il oppose et critique les deux 
modes extrêmes du jugement, chez Montaigne d'une part et 
chez Epictcte de l'autre, à savoir l'entière instabilité et l'en- 
tière assurance. Séparés de la foi, ces deux états de la pensée 
lui sont également suspects en tant que viciés par les consé- 
quences du péché originel, a C'est donc de ces lumières 
imparfaites, dit-il, qu'il arrive que l'un, connaissant les devoirs 
de l'homme et ignorant son impuissance, se perd dans la pré- 
somption, et que l'autre, connaissant l'impuissance et non le 
devoir, il s'abat dans la lâcheté; d'où il semble que, puisque 
l'un est la vérité, l'autre l'erreur, on formerait en les alliant 
une morale parfaite. Mais, au lieu de cette paix, il ne resterait 
de leurs assemblages qu'une guerre et qu'une destruction 
générale: car l'un établissant la certitude et l'autre le doute, 
l'un la grandeur de l'homme et l'autre sa faiblesse, ils rui- 
nent la vérité aussi bien que la fausseté lun de l'autre. De 
sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leurs oppo- 
sitions, et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire 



() 1. A iu:vui!: Di'j i»AHis 



place à la mmIIc- Ac \'\']\;\\\'j:;\\c. » ( )r la NÔrilc do l'b^angilc 
est loriot nuMiic (!«' la loi; le nMc do la loi dans la connais- 
sanoo est donc do corii^er le vice originel de la poiisée déchue; 
de niovonir l'abus que fait (cll(>-ci. soit do I allirniation par 
une présomptueuse conllanco, suit du doulo par une lâche 
indiilérence. w C'est elle (la vérité de ri'lvangilc), ajoute Pas- 
cal, qui accorde les contrariétés par un art tout divin, et, 
unissant tout ce qui est de vrai et sachant tout ce qu il y a 
de faux, elle en l'ail une sagesse véritablement céleste où 
s accordent ces opposés qui étaient incompatibles dans ces 
doctrines humaines. )) C est donc par l'acte de foi seulement 
que l'àme peut acquérir, avec cette sagesse surhumaine, 
l'harmonio et la paiv intellectuelles. 

En résumé, Pascal, sentant que 1 intelligence ne se peut 
désintéresser d aucune doctrine, et qu'elle revendique sa part 
dans 1 idéal religieux destiné à l'assouvissement de l'ame 
entière, a dû chercher à la satisfaire par le dogme chrétien, 
quelles qu'en lussent les obscurités. Il a fallu, pour y arriver, 
qu'il la pourvût d'une fonction mixte, indivisément mentale 
et affective, dont l'intuition géométrique lui a fourni le modèle 
et le point d attache, et qui a pour but de suppléer ou d'en- 
dormir la raison défaillante ou révoltée. La foi n'a pas d'autre 
emploi dans le domaine de la connaissance. Cet emploi est, 
d'ailleurs, le plus haut, car la foi a pour objet la divinité 
même, c est-à-dire le suprême postulat explicatif et justificatif 
du monde phénoménal oij germe et se débat la vie. Mais la 
divinité n est pas pour Pascal ce qu elle est pour les philo- 
sophes, c'est une divinité spéciale, le Dieu anthropomorphe 
du christianisme. L acte de foi est plus nécessaire pour y croire 
que- pour reconnaître l'existence du Dieu purement métaphy- 
sique. Aussi la foi chrétienne est-elle un organe de connais- 
sance, non pas seulement suj)érieur à la raison, mais, en 
outre, dominateur de la raison: celle-ci doit y sacrifier ses 
répugnances, et la foi lui rend le sacrifice facile et doux. On 
devait donc s'attendre à ce qu'il mît humblement, mais réso- 
lument, son génie au service du dogme, comme un esclave 
herculéen accompagnant son maître pour lui frayer passage 
et inviter la foule à le saluer. Si des indifférents, des défiants, 
ignorent ou contestent les qualités et les titres du maître, 



LA MEIIIOOK DE PASCAL l "j 



l'esclave les piockuue. Il les proclame bravement, car il y 
croit, il marche en avant et ne ment pas. Ainsi le génie sert 
le dogme avec une entière confiance cl une parfaite loyauté, 
et le reconnaît son supérieur en le servant. Peut-être ces deux 
alliés d'inégale condilion fussent-ils toujours demeurés étran- 
gers l'un à lautre, si les attaques de limpiélé ne les eussent 
rapprochés. Quoi (|u"il en soil, lespril, toul ensemble le plus 
lucide et le plus droit, le plus rigoureux et le |)Ius souple, 
est mis en demeure et se fait gloire de soutenir un dogme 
religieux dont une longue accoutumance nous empêche seule 
de sentir toute Télrangelé. 



IV 



Nous allons assister à un phénomène moral des plus curieux, 
mais tout autre qu'il n'apparaît à ceux qui voient dans Pascal 
un sceptique aux prises avec la foi. il ne se passe aucun drame 
dans son cœur pour le salut de sa croyance, encore moins 
pour la conquête d'une certitude. Il est assuré d'avance du 
triomphe de sa foi, car, si sa raison, livrée à elle-même, ne la 
peut pas servir par une complète adhésion, il n'en sera pas 
du tout surpris. Il s'y attend et y trouvera une occasion de 
s'humilier qu il accueillera sans la moindre amertume; il 
n apporte aucune présomption dans son entreprise. 11 n'est pas 
bien fixé sur le degré de compétence de la raison en matière 
religieuse; il tergiverse. Il semble d'abord entrer en campagne 
avec sécurité, faisant tout de suite, en queI(|Lie sorte, la part 
du feu pour se cantonner résolument dans le domaine de la 
raison : a Je ne parle pas ici des miracles de Moïse, de Jésus- 
Christ et des apoires, parce qu'ils ne me paraissent pas d'abord 
convaincants et que je ne veux (pie mettre ici en évidence 
tous les londcmcnts de celte religion chrétienne, qui sont 
indubitables et qui ne peuvent être mis en doute par quelque 
personne que ce soit ». Puis il en rabat beaucoup, il n'y 
reconnaît plus de fondements rationnels indubitables : « Les 

i^'' Septembre 1894. 3 



iS LA UKVUE DE l' A lU S 

nroplR'lios. dil-il, les iiilraclrs inrmes t^l 1rs priMiNcs de noire 
religion ne sont pas ilo telle luilure cju On puisse dire (prils 
sont absoluniful convaincanls. Mais ils le sont aussi de telle 
sorte (pion ne |)imiI dire (pie ee soit (}tre sans raison cpic de 
les croire. Ainsi il v a d(> 1 évidence cl de l Obscurité... afin 
(lu il [)araissc (pi en ceux (pii la suivent, c'est la grâce et non 
la raison qui fait sni\r(\ el ipi en ceux (pii la I nient, c est la 
concupiscence el n(,)n la raison (|ui lait luir ». Il lui sulTit 
donc maintenant d'établir qu on n'est pas insensé en croyant 
au dogme chrélien ; c'est la moindre ambition (|u'il put avoir. 
C'est en réalité celle du joueur qui a des chances sullisantcs 
pour parier avec avantage: a S'il ne fallait rien l'aire que pour 
le certain, on ne devrait rien faire pour la religion; car elle 
n'est pas certaine... il ne faudrait rien faiie du tout, car rien 
n'est certain ». Il prouve, à vrai dire « (|u il y a plus de 
certitude a la religion, que non pas que nous voyions le jour de 
demain ». Les fondements en demeurent toutefois aléatoires, si 
peu que ce puisse (Hre. Enlin, il trouve une fonnulc moyenne, 
un peu plus réser\éc que la première et moins dubitative que 
les suivantes, pour déterminer la juste part que la doctrine 
chrétienne accorde à la raison: cette formule est j)iol)ablement 
à ses veux, définitive, car il la met dans la bouche de Dieu 
même; c'est la sagesse divine qui parle: « Je n'entends pas 
qvie vous soumettiez votre créance à moi sans raison, el ne 
prétends pas vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends pas 
aussi vous rendre raison de toutes choses, et, pour accorder 
ces contrariétés, j'entends vous faire voir clairement, par des 
preuACS convaincantes, des marques divines en moi, qui vous 
conAainquent de ce que je suis, et m'attiicnt autorité par des 
merveilles et des pieuves que vous ne puissiez refuser, el 
qu'ensuite aous croyiez sincèrement les choses que je aous 
enseigne, quand vous n'y trouverez autre sujet de les refuser, 
sinon que vous ne pouvez par Aous-mcme connaître si elles 
sont ou non. » 

Pascal ne s'engage pas à faire plus que la sagesse de Dieu. 
Il faut bien maintenir une différence entre la certitude ration- 
nelle et la foi. Celte obligation compromet singulièrement la 
rigueur scientifique de son système. Il s'y résigne maintenant. 
11 y a eu lutte, angoisse dans son cœur, pendant que le monde 



). \ METHODE DR PASCAL Kl 



disputait son zèle au culte, sans dailleurs entamer le l'ond 
de sa croyance; mais ce temps est passé. Le phénomène qui 
nous occupe n'est pas un conllit douloureux : c'est, au contraire, 
une tentative de haute conciliation entre le dogme et la pensée 
humaine assistée de toutes ses ressources, (L'uvre oii se com- 
plaît le génie laborieux de Pascal. C'est vine entreprise auda- 
cieuse, d'un intérêt sans égal pour le philosophe malgré 
l'intervention de la foi, parce que l'altitude de la raison à 
l'égard de celle-ci y est aussi courageuse que résignée, aussi 
franche que déférente. Les aveux qu'elle y lait do son impuis- 
sance ne sont pas des faiblesses, des làclietés: tout j^onscur 
y souscrirait. Nous la trouvons aux prises avec elle-même, 
sefiforçant de se satisfaire avec ce qui lui répugne, de surpasser 
par des élans gigantesques ou de tourner par des manœuvres 
infiniment subtiles les objections qu'elle pose elle-même a la 
doctrine qu'elle accepte. Car. dans la recherche de la vérité, 
rien n'égale la sincérité de Pascal, et aujourd hui. ce spectacle 
ne nous passionne que par là. Qu'on le suppose dissimulant 
les difïicultés, méconnaissant les révoltes de l'entendement et 
de la conscience contre le dogme chrétien, et aussitôt l'apo- 
logie deviendra, pour ainsi dire, officielle et nous laissera 
fort indilférents. Mais il procède tout autrement. 11 affronte 
l'absurde, le revendique même pour son credo et se fait fort 
d'en établir la légitimité supérieure. Il reconnaît, il proclame 
que ni la raison ni la conscience nalurelles ne s accordent 
avec la foi. Il ne voile pas la blessure faite au sens moral par 
l'article fondamental de ce credo, par le péché originel puni 
dans l'humanité tout entière, et se fait fort de la panser par 
un concept surhumain de la Justice. « Le péché originel est 
folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. \ous ne 
me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette 
doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette 
folie est plus sage que toule la sagesse des hommes {sapientius 
est hominlbus). Car, sans cela, que dira-t-on qu'est l'homme? 
Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment 
s en fût-il aperçu par sa raison, puiscpie c'est une chose contre 
la raison, et que sa raison, bien loin de rinvonler par ses voies, 
s en éloigne quand on le lui présente!' )) (La raison embrasse 
évidemment ici la conscience, le sentiment de la justice 



0() I. A UKVUE DE l'A lu S 

(»ulrai,a'o). C ost qtic. IInic'c à cllc-mrmc, I àmc liumainc ne 
jicvil ('proiiM-r lii \;ileiir des doij^nirs loli^itMix qu'avec les 
inoMMis (le eonlrolc doiil clic dispose, c est— à— dire par les 
principes innés de la raison el du sens moral. ( )r ces princi]i(\s, 
la vraie religion a prcciséinent pour iniuislcrc cl pour ohjel 
de les sounuMlre à uu c(uilnMc suj)crieui : elle en récuse donc, 
|)ar essence, la juridiclion. Di'sahusées des s\slcines philoso- 
phiques, la raison el la conscience, reniant ainsi leurs propres 
icuvres. leur propre auloritc. par cela inènie qu'elles i'onl 
appel aux religions, ahdiijucnl. perdent le droit d en discuter 
les dogmes. 

Mais alors au moyen de quoi, dira-t-on, par quel organe 
criliquo l'àmc discernera-t-elle la vérilahle entre toutes les 
autres !* Personne plus profondément que Pascal n'a senti cette 
impasse oii conduit lahandon des voies rationnelles et morales 
ouvertes par la nature et l'impossihilité d'en sortir sans quelque 
surnaturelle assistance. Cette assistance est la foi : « La foi 
est différente de la jDreuve; l'une est humaine, l'autre est un 
don de Dieu. Justus ex fide vivU. C'est de cette foi que Dieu 
lui-même met dans le cœur, dont la preuve est souvent l'ins- 
trument, fuies ex audilu, mais cette foi est dans le cœur et 
fait dire non scio, mais credo. » Aussi la vraie religion a-t-elle 
ses marques gravées dans ses monuments en caractères 
divins, reconnaissables à ceux-là seuls qui les y cherchent 
avec une curiosité digne d'être satisfaite. Celle curiosité-là, 
exempte de tout orgueil, n'atlend que du vrai Dieu la lumière 
qui doit le révéler. Toutefois, dans cette investigation, le rôle 
de la raison n est point du tout annulé, mais il est circonscrit; 
la raison se borne à servir la foi dans sa sphère selon son 
(( ordre » propre, comme instrument de lecture et de collation 
appliqué aux textes. Ce n'est pas elle qui en dévoile le sens 
capital. Elle est le bâton qui sert de guide à l'aveugle dans 
un sentier mal frayé, tortueux, inégal, jusqu'au seuil d'un 
temple qui sera celui du vrai Dieu, si l'aveugle, dès qu'il en 
aura poussé la porte, se sent ébloui de clarté. Il pourra rejeter 
alors son bâton ou, comme Pascal, le faire servir à d'autres, 
le leur prêter pour les amener jusqu'où cet auxiliaire l'a con- 
duit lui-même : mais au delà il n'appartient encore qu'à Dieu 
de dissiper leur cécité. « ... Et c'est pourquoi ceux à qui 



LA METHODE DE PASCAL 2 1 



Dieu a donné la religion par scnlimenl du cœur sont bien 
heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne 
l'ont pas, nous ne pouvons la (leur) donner que par raisonne- 
ment, en attendant (jue Dieu la leur donne par sentiment du 
cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine, et inutile pour le 
salut. )) La loi ne devient foi religieuse, foi proprement dite, 
qu'inspirée par Dieu même, en répudiant toute origine 
humaine, c'est— à-dire purement rationnelle. 

Nous venons d'éludier le critérium et la méthode fort com- 
plexes que Pascal applique à la poursuite de la vérité, de la 
seule vérité qui, à ses yeux, vaille la peine d'être cherchée. 
Il y aurait à examiner (mais ce serait l'objet d'une étude 
spéciale) le résultat de cette poursuite consigné dans l'ensemble 
de ses pensées les plus saillantes : il y aurait a les systé- 
matiser en se plaçant à 1 unique point de vue de leurs 
relations logiques. Leur enchaînement nécessaire cons- 
titue un système arrêté, autonome, indépendant des dates 
diverses oii elles ont été écrites, et soustrait aux grands 
écarts d'interprétation, tandis que la façon d'exposer ce 
système, de le présenter, a pu varier dans l'esprit de l'apolo- 
giste pour se plier le mieux possible aux prédispositions 
morales de ceux à qui s'adressait l'ouvrage. Mais quelle qu'en 
ait pu être la forme projetée, l'essence même n'en a pas été 
atfeclée. Celle-ci, nous pouvons l'entrevoir; elle n'échappe 
point à toute divination comme celle-là. Aussi devra-t-on se 
borner à tenter de classer dans leur succession purement 
logique, partant la moins arbitraire, les produits fragmentaires 
de la méditation préparatoire dont nous possédons le monu- 
ment confus. Nous pouvons ainsi espérer de nous représenter 
avec quelque ^raisemblance, sinon ce que Pascal eût composé, 
du moins ce qu'il avait conçu. Il se peut qu il ait eu, comme 
l'atteste sa sœur, madame Périer, linteution d'entrer en 
matière par les miracles, afin, sans doute, de frapper l'imagi- 
nation et, par cette voie, d imposer la croyance. Il se pour- 
rait également quil eut préféré commencer par secouer l'indif- 
férence en montrant 1 inévitable giigcurc dont l'avenir éternel 
est l'enjeu : ou par captiver tout de suite l'attention en 
dépeignant Thorrible isolement de l'homme snspendii entre 



LA UEVUE DE l' A II I S 



les doux inlinis : ou cncoro par cxcilor la curiosilé cii Mgnu- 
lant l\'(raiii;c conlraditlion à résmuho entre la grandciii" ci la 
basscssr do imIic condilioii sur la (pir»\ (Jiiolle qn'eùl «Hé 
l'oiilire p;ir où d cùl liilroduil ses Ktlouis dans sa conccplion 
du ihrlslianism(\ colle-ci non fùl pas moins demeurée la 
mome. AvanI (pi il en oui choisi pour euv l'accès le [)lus con- 
vcnablo. celle coMoeptiou préexistait dans son cerveau, iNous 
nous sommes sculenionl proposé, dans le présent article, de 
déterminer (juels en ont été les facteurs, cpiels v ont été les 
a[>ports respectifs de la raison el du c(Eur. du jugement et de 
lacle de foi. 



SULLV PRUDHOMME, 



de rAcadéniic frauvaiso. 



LEURS AMES 



M. de Morières demanda, en se relournanl brusquement 
pour regarder une femme qui passait au galop dans l'allée 
des cavaliers : 

— Quelle est cette très jolie femme... avec d'Argonne?... 

— Mais c'est la sienne!... 

— La sienne?... d'Argonne est marie?... 

— Depuis un an... on voit bien que tu reviens de l'Inde, 
toi!... Pourquoi fais-tu une tête?... ça t ennuie que ton ami 
Jacques soit marié !'. . . 

— Oli ! pas du tout!... seulement je trouve qu'il aurait jiu 
m'annoncer son mariage lui-même... au lieu de me le laisser 
a]iprendre par n'importe qui... 

— Merci !... Tu sais... il ne faut pas lui en vouloir... il 
n'a pensé à rien... il était tellement amoureux... cl ça s'est 
bâclé si vile !.., 

— Qui a-t-il épousé?... 

— Une jeune (ille charmante qui est un peu ma cousine... 
et qui s'appelle Christiane de Bracieux... 

— Riche?... 

— Euh! Euh!... pas très!... c'est même ce qui a empcclic 



a 4 L A 11 i; \ L E DE l' A H 1 S 

le uuiriauo de se l'aire plus liM... Jacques, — (|ui savait que 
ses oxcollonts paicnls, Normands ius(|u'au\ moelles, ne com- 
prenaienl tpie \atrucmcnl le mariai^e d'amour, — u'osall pas 
souinor incl de ('hristiaiKv .. mais palalras !... le père el la mère 
d'Arijonnc se laissent glisser... et alors, pan!... en trois temps, 
deux mouvements, loul a é\é conclu!... 

— Comment?... le père cl la mère d'Argonne sont...? 

— Morts!... parl'aitemenl !... Pourquoi la nouvelle de cet 
incident normal cl prévu scmble-t-elle l'étonner outre me- 
sure?... 

— Elle ne m'étonne pas outre mesure... seulement, lu com- 
prends... on est tout bête, quand, après une absence de dix- 
huit mois, on ap|ircnd coup sur coup toutes les choses arrivées 
pendant ce lemps-là... 

— Oui... lu as laissé Jacques entre le père et la mère 
d'Argonne, qui lui offraient une nourriture peu copieuse, une 
chambre de bonne dans leur vieil hôtel, et un crédit très 
limité au Bon Marché... avec injonction formelle de s'y faire 
habiller, du chapeau aux bottines... 

Le marquis de Morières se mit à rire : 

— C'est vrai pourtant!... ce pauvre Jacques!... et malgré 
ça il était mieux que nous tous ! . . . 

— Parbleu !... il est tellement joli garçon, l'animal !... 

— Ses parents ont dû lui laisser une très belle fortune?... 

— Moins belle qu'on ne croyait!... le père d'Argonne s'é- 
tait fourré du Panama jusqu'aux yeux... Jacques doit avoir 
quatre vingt-mille francs de renies... tout au plus... 

— Et sa femme?... 

— Deux cent mille francs... en tout... 

— Bigre ! . . . c'est peu ! . . . 

Chagny indiqua un groupe de cavaliers qui s'avançait dans 
l'allée. 

— Tiens !... la voilà qui revient... et au pas, cette fois... 
tu vas pouvoir la regarder à ton aise... et tu sais... elle en 
vaut la peine... 

M. de Morières se tourna vers les arrivants, examinant 
madame d'Argonne, qui passait souple et élégante dans son 
amazone très courte. Quand elle fut passée, il déclara : 

— Jolie comme un amour ! . . . mais mal habillée ! . . . 



LKUHS VMES a5 

Paul de Cliagny protesta vivement : 

— Pas du tout!... et quand même ça serait... ça ne l'em- 
pêcherait pas d être plus jolie que toutes les autres... 

— Tu en es amoureux .^*... 

— Non... plus maintenant!... mais je l'ai été... ah! mon 
pauvre ami!... à en devenir idiot!... d'ailleurs, depuis un an 
que Christiane est mariée, tous les hommes de son entourage 
ont été amoureux d'elle à un moment donné... tous!.,, de 
vingt-deux à soixante-dix ans!... 

— Et le résultat de ces amours. . . collectifs ? . . . 

— Nul... Elle aime Jacques!... 

— Comment?... encore?... 

— Plus qu'au premier jour !... et quand je dis qu'elle 
l'aime, c'est insulTisant... elle ladore... 

— Ah bah!... tant que ça?... 

— Tant que ça!... Qui salues-tu?... ah!... madame de 
Treuil?... 

Et M. de Chagny ajouta en riant : 

— Bien habillée, hein, celle-là?... 

— Oh ! . . . quant à ça !.. . 

— Je me demande si les formes que dessine celte amazone 
si bien faite sont très... sincères?... qu'est-ce que tu en 
penses?... 

— Je n'en pense rien !... je regarde, j'admire, et je ne vais 
pas plus loin... 

— Tu n'es pas exigeant?... 

— Ça dépend de ce que tu entends par là... j'exige, au 
contraire, qu'une femme fasse tout ce qu'il est en son pouvoir 
de faire pour se rendre jolie et désirable... et je désire ce 
qu'elle me montre, sans perdre mes illusions à rêver ce qu'elle 
me cache... 

— Tu es bien toujours le même !... le cadre, le cadre avant 
tout?... 

— Toujours !... et ce n'est pas mon séjour dans les pays 
chauds qui m'aura fait mépriser le cadre, va !... au con- 
traire... ah! les beautés sans voiles!... ce qu'on en a vite 
assez ! . . . 

— Te souviens-tu du temps où lu étais amoureux de 
madame de Bouillon... malgré son gros ventre et ses bras 



aG l,\ UKVUE DE PAIUS 

iiigueux (lui icssoiiihlaienl à dos Ironcs do vieux |>()inniiers?... 
lu ris?... tu ne riais ])as dans ce Icinps-là. sapristi !... 

— Dans ce lenips-là, j'avais vingt-deux ans... cl madame de 
Bouillon élait la femme la pluscxlraordinairement habiledans 
l'art de rouler les gens... elle mapparaissail au travers de 
nuages de tulle ou de cascades de salin, (pii drguisaient savam- 
monl les impcrleclions pour lesquelles lu te montres si sévère... 
elle était lourde, j'en conviens!... ses bras étaient vaguement 
noueux... ol sa [)eau n'avait pas un grain exquis... mais elle 
s habillait à ravir et sa maison était la plus élégante de Paris... 
rien, si tu veux, de remarquable, mais tout si bien enveloppé, 
si admirablement présenté!.., et moi, j'avais celte faiblesse 
— que j'ai toujours, d'ailleurs, — de préférer ce qui est 
bien présenté à ce qui est de qualité peut-être supérieure, 
mais... 

— Aulrcmcni dit, tu aimes mieux un bouchon de carafe 
dans un écrin merveilleux que le Régent dans un morceau 
de papier?... 

— Absolument... 

— Moi pas!... Tiens!... les Treuil l'ont reconnu... ils 
reviennent te dire bonjour... 

Madame de Treuil, une jolie femme, infiniment chic et bien 
pomponnée, revenait vers eux, en agitant le petit rotin qu'elle 
tenait à la main, et en donnant des signes de profonde stupé- 
faction. 

— Comment!... c'est vous !... est-ce bien possible?... nous 
croyions que vous ne reviendriez plus jamais î... 

Et le baron de Treuil, un homme de quarante ans, assez 
bien de sa personne, correct et pomponné comme sa femme, 
répéta comme un écho : 

— Plus jamais ! . . . 
Morières protesta poliment : 

— Est— ce qu'on peut ne pas revenir à Paris?... tout le 
temps du voyage on pense à ce qu'on y a laissé... à ce qu'on 
y retrouvera... 

Il disait cela d'une voix caressante, en allachanl sur ma—, 
dame de Treuil un regard a oilé et chaud qui la fit impercep- 
tiblement rougir. El il disait cette phrase aimable, et il regar- 
dait ainsi, sans arrière-pensée, sans désir aucun de faire croire 



LEURS VMi:s 37 

à la jeune femme ceci ou cela. Il obéissait, alors comme tou- 
jours, à l'impéiieux besoin de plaire qui était en lui. 

Inconsciemment aimable, câlin presque, adoré des femmes 
de tous les âges, dans ce milieu mondain où les femmes, 
beaucoup plus intelligentes que les hommes, ont seules qua- 
lité pour décider du plus ou moins de valeur des gens, le mar- 
quis de Moricres élail. aAant tout, un charmeur. 

Très joli garçon, long, svelte, distingué, bien musclé, 
souple dans ses mouvements, adroit à tous les sports, il pas- 
sait, au moment de son départ, pour « l'homme le plus chic » 
du monde le plus élégant. 

Et en regardant sa liante silhouette, qui se détachait sur le 
fond vert tendre de la Potinière, Chagny songeait que son ami 
André n'avait rien perdu de sa belle allure ni de sa jeunesse, 
au cours de ces dix-huit mois de fatigantes pérégrinations 
dans des climats fiévreux et malsains. 

La baronne demanda : 

— Vous etes-vous amusé, au moins P.. . 

— Modérément... autant qu'on peut s'amuser loin de tout 
ce qu'on connaît... de tout ce qu'on aime... 

Il caressait doucement en parlant l'encolure du cheval ; et 
la jeune femme semblait prendre plaisir à cette caresse. M. de 
Chagny la regardait, très intéressé, pensant à part lui : 

— L'ne femme qui n'aime quelle-même 1 .. . une sèche 
s il en fut jamais!... faut-il qu'il ait un diable de iluide, cet 
André ! . . . 

Après un silence, madame de Treuil demanda encore : 

— Et la Potinière?... comment la trouvez-vous .'^... toujours 
la même, n'est-ce pas?... 

Le marquis se récria : 

— La même?... ah! mais non, par exemple!... on n'y 
voyait pas de vélocipèdes, il y a deux ans!... c'était élégant, 
coquet, la Potinière!... aujourd'hui, avec toutes ces abomi- 
nables machines appuyées contre les arbres, ça ressemble à 
une gare de marchandises... c'est écœurant!... 

— Alors, vous n'aimez pas la bicyclette, monsieur de Mo- 
rières?... 

— Je ne l'aime ni ne 1 aime pas!... je l'ignore totalement... 
mais je comprends que ceux que ça amuse en fassent... 



aS LA UEVUE DE 1» A lU S 

— MiMiic los Icinincs?... 

— Oli!... les iVinincs qui inotiloiil là-dessus uc sont plus 
(les loiniMCs !. . . 

Et couime M. de Triniil liail eu reiraidiml sa feuiuie. il 
ajouta vivemeut : 

— ^ ous ne monte/ pas en bieveiclle, j espère?... 

— J apprends... oh! jias au Bois!... jias dehors !... non, 
je vais au manège (îraud... 

M. de Treuil dit timidement : 

— C'est là qu il y a le plus de monde... on y va pour se 
montrer... 

— On y va pour travailler... tant pis s'il y a des imbéciles 
qui regardent ! — fit aigrement la jeune femme. 

Désolé de voir madame de Treuil mécontente, — un peu 
par sa faute, — Morières reprit, en l'enveloppant d'un regard 
qui la déshabillait toute : 

— \ous, encore, vous avez une excuse... c'est que le cos- 
tume doit vous aller délicieusement!... 

Et, d'un air indifférent, il questionna : 

— Est-ce que vous montez tous les jours ?. . . à quelle heure?. . . 

— Tous les jours, à quatre heures, je prends une leçon... 

— Si vous le permettez, j'aurai l'honneur d'aller vous 
admirer... oh!... de très loin... sans vous déranger le moins 
du monde... 

— Oui... c'est ça !... venez... ça sera très amusant!... 
Elle indiqua de la main une femme rose et blonde, qui 

arrivait au galop accompagnée d'un homme aux traits fins, à 
la tournure jeune, et continua : 

— ^ ous trouverez aussi votre cousine de Givray . . . 

— Comment? — fit M. de Morières très surpris — Rosette 
monte sur ces horribles choses?... elle?... 

— Non... non!... rassurez-v^ous I . . . elle vient assister aux 
leçons de son mari... c'est touchant! 

M. et madame de Givray s'étaient arrêtés en recon- 
naissant les Treuil, et ils revenaient sur leurs pas, lorsque la 
jeune femme vit le marquis, qu'elle n'avait pas aperçu d'a- 
bord. Elle poussa un joyeux cri : 

— André!... comment!... te voilà!... ah!... que je suis 
contente ! . . . 



LEURS AMES 



39 



Et comme, ravi aussi de la voir, il lui donnait une alTec- 
lueuse poignée de main, elle s'écria gaiement : 

— J'ai envie de t'embrasser !... Pourquoi n'es-tu pas venu 
nous voir?... depuis quand es-tu ici. vilain monstre!*... 

— Depuis hier... je comptais aller vous demander à dîner 
si je ne vous vovais pas ici ce malin, ton mari et toi... 

— El alors... puisque tu nous vois, tu ne viendras pas.^... 
si, n'est-ce pas?... tu viendras ce soir?... 

— Ce soir... — dit madame de Treuil — mais vous dînez 
chez nous ?... 

— Ah ! . . . mon Dieu ! . . . c'est vrai ! — murmura la petite de 
Givray d'un air consterné — je n'y pensais plus du tout!... 

Kt voyant la lete de son mari, elle reprit, pour excuser 
la désinvolture de sa réponse : 

— Je suis tellement étourdie ! . . . 
M. de Treuil intervint: 

— Savez-vous le moyen d'arranger cette alTaire si com- 
pliquée?... il faut que Morières vienne dîner avec nous... 
Cliagny aussi... c'est dit. n'est-ce pas?... Nous avons les 
d'Argonne et les Vonancourt... 

— Ah!... — fit le marquis — les d'Argonne?... 
Madame de Treuil demanda curieusement : 

— \ ous connaissez madame d'Argonne?... 

— Je viens de l'apercevoir, à l'instant, pour la première 
fois , . . 

— Elle est ravissante!... c'est la plus jolie femme de la 
saison I . . . — déclara nettement la petite de Givray, sans 
paraître remarquer l'air pincé de la baronne. — Vu verras ça, 
André, toi qui t'\ connais... 

Puis, revenant à son idée: 

— Demain?... dis-moi que lu viendras dîner demain?... 
M. de (iivray se mit à rire, et, regardant afl'ectueusement 

sa femme : 

— Quand Rosette a une idée... 

Madame de Treuil fit un signe à son mari, et, tournant son 
cheval : 

— Nous vous laissons à vos épanchements... 
Après un temps, elle acheva: 

— ... de famille.. . 



3o i.A !u;\ L K n i; p \ lu s 

La pelitc ili' (iiNiMN soiilil 1 inloiilion désugrcablo. l'allé pro- 
testa iMi liant : 

— Oh!... liiiMi iiinocenl.s, les é[)anoIicnicnls de lamillcl... 
Nrai. (^-a!... \v suis la seule des cousines d Aiulii' (|ui nail 
jamais eu di' passion pour lui!... cl non seulement la seule 
cousine, mais peul-èlre la seule remme?... 

Kei^ardant tranfpiilleincnt la baronne, elle conclut d'un air 
l)on homme : 

— ... Car toides ont eu plus ou moins des passions pour 
lui!... vous ne croyez pas?... 

Madame de Treuil ne répondit pas à la question, et s'éloigna 
en criant : 

— A ce soir ! . . . 

— Sais-lu que tu es agaçante quand lu t'y mets, ma petite 
l\osette, — dit Morières à madame de Givray, — lu me 
rends ridicule, avec tes suppositions à dormir debout.. 

— Mais non I . . . 

— Alais si !.. . et pourquoi dis-tu ça ?. . . je te le demande ?. . . 

— Je te réponds : je dis ça pour embêter madame de 
Treuil. . . pas pour autre chose ! . . , 

— Ça lui est bien égal, à madame.de Treuil!... 

— Tu ne penses pas un mot de ce que lu dis... Je ne sais 
pas ce que tu lui as fait... soit avant ton départ, soit depuis 
ton retour... mais il est certain quelle te regardait avec les 
yeux cuits que je lui connais quand elle veut plaire... 

Se tournant vers Chagny qui riait, elle le prit à témoin : 

— \ est-ce pas, c'est vrai, monsieur de Chagny?... 

— Parfaitement vrai ! . . . André a décoché tout à l'heure à 
madame de Treuil quelques jDhrases très poétiques, sur ce 
qu'on quitte et ce qu'on retrouve à Paris... lesdites phrases 
appuyées des regards que vous connaissez... tout comme vous 
connaissez les yeux cuits de madame de Treuil... 

— Permettez?... — fit le marquis: 
Sa cousine l'interromjîit vivement : 

— Nous ne permettons pas !... J'en étais sûre, qu'il y avait 
quelque chose comme ça !.. . Ah 1 ce serait justice si tu 
traînais pour la vie aux pans de ton habit toutes les femmes 
plus ou moins embêtantes que tu te plais à y accrocher ! . , . - 

— Est-elle méchante?... — dit Morières, s'adressant à 



1.ELHS \Mi:s 



3i 



M. de (îivrav, — esl-ce quelle csl loujours comme ça?... 

— Souvent!... elle n'aime pas beaucoup les Treuil... et, 
vous savez, quand Uoselte n'aime pas quelqu'un... 

— Mais... — objecta le marquis — ce n'est pas pour les 
Treuil qu'elle est méchante, c'est pour moiî... les Treuil, 
ça m'est bien égal î... Dites-mol... ça va cire assommant, le 
dîner de ce soir?... 

— Mais non, puisque nous y sommes... et loi aussi!... et 
M. de Cliagny!... et les d'Argonne, qui sont gentils comme 
tout!... — aflirma gaiement la pelite de (îivray. 

— Wi f . . — demanda M. de Morières, inconsciemment inté- 
ressé, — ils sont gentils, les d'Argonne?... 

— Dame!... lui... tu le connais?.. . 

— Sans doute, je le connais!... mais le mariage a pu le 
changer... et, quant à sa femme, je viens de la voir passer de 
très loin... 

Madame de Givray répondit, l'air convaincu : 

— Sa femme?... c'est la plus adorable femme qui soit!... 
bonne, affectueuse... et simple... et pas poseuse... ah! non!... 
pas pour deux sous snob, celle-là!... ça change des autres!... 

— Tu es liée avec elle?... 

— Oui... autant que je suis capable d être liée avec une 
femme très mondaine. . . ou même avec une femme tout court. . . 
je ne comprends ni les petits secrets, ni les confidences... ni 
les complicités qui, paraît-il, composent habituellement les 
amitiés de femmes... je suis un très bon camarade... un point, 
c est tout!.. . 

— Enfin, madame d" \rgonne te plaît?... c'est une bonne 
note, ça!... parce que... on ne te plaît pas facilement, à toi!... 

Après un instant de réflexion, il questionna : 

— Et d'Argonne?... aime-t-il sa femme?... 

— Beaucoup... quand il a le temps!... tu sais à quel point 
il est lancé, et toujours à ralTùt de ce qui peut le lancer 
davantage... et affolé de chic... c'est tout à fait un monsieur 
dans ton genre, ton ami d'Argonne... alors, tu peux te rendre 
compte de la place que tient dans sa vie une femme... quand 
cette femme est la sienne?... 

— Enfin, la trompe-t-il?,.. 
La petite de (Jivray se récria : 



.>'i LA IIKVUE DE PAHIS 

— .I;iin;ii^!. . nis(|ii à prrseiil ! . . . 

Va ciiiiiinc (lliiLiiN liiisail ohscrNcr clouremcnl (in'on ne 
lient pas savoir ces elu)scs-là, cWc s ciilrla : 

— Mais si... je suis sùic. moi. (|ii(' M. d Aigonnc n'a 
jamais liompt- (^liiisliane. . . dans le sens ahsolu du mol... il 
csl bien évident (|n il est occupe de toutes les femmes qu'il 
rencontre... à coiulilion loulelois (pie ce soient des femmes 
u chics»... mais pour la tromj)er. tromper... jamais!... 

M. de Morières se mil à rire et dit: 

— Tu prétendais loni à llieure que d Argonne est un mon- 
sieur dans mon genre?... 

— Eii l)ien?... 

— Eli bien, je [)uis t assurer que si j étais marié, je trom- 
perais certainement ma femme... et que je la tromperais au 
sens absolu du mol... comme lu dis... 

Madame de Givray secoua sa petite lête fine cl répondit : 

— Je n'en sais rien!... une Glirisliane serait peut-être 
assez belle et assez intelligente pour te garder... 

Comme son cousin faisait un geste négatif, elle ajouta : 

— Ne dis rien avant de l'avoir Aue... tu la verras ce soir... 
et même avant... car les revoilà, les dArgonne!... 

Elle rentra dans l'allée, et fit quelques pas au-devant d'un 
groupe de cavaliers, en disant : 

— André de Morières est là!... 

— Vndré!... — s'écria joyeusement le comte d'Argonne, 
où çà?... 

— Mais là. . . sous les arbres. . . avec Henry et M. de Chagny. . . 
Suivi de sa femme, d'Argonne marcha vers Morières en 

disant, heureux, ému presque : 

— Et nous qui passions sans te voir!... 
En lui serrant la main, André répondit : 

— Mais oui... vous êtes déjà passés deux fois!... 

— Et tu ne m'as pas appelé?... 

— Mais... à cause de madame d'Argonne... je ne me serais 
pas permis de... 

— Au fait... que je te présente!... Chrisliane, c'est André 
de Morières... mon plus vieil ami... 

Et tout content de montrer la jolie créature dont il était si 
fier, il ajouta : 



LEURS VMi:S 33 

— Ma femme... 

Madame d'Argonne inclina sa belle taille, tendant la main 
k M. de Aloricres qui saluait. 

Tout de suite, il se dit, au contact de cette main souple et 
solide qui serrait franchement la sienne : 

— (la doit être une femme honnête et droite... 

Et quand, relevant la tète, il vit le joli visage rosé, les 
beaux yeux d'un bleu sombre, et les dents éblouissantes qui 
éclataient dans une bouche d'enfant, il jiensa : 

— Elle est merveilleusement jolie... c'est vrai!... elle est 
complète!... les cheveux, la peau, le teint, les oreilles, la 
taille, tout y est!... et pourtant, il lui manque quelque 
chose?... quoi?... 

Et il balbutiait des mots d'une courtoise banalité, tandis 
qu'il se demandait à part lui : 

— Mais qu'est— ce donc qui lui manque pour être tout à 
fait ravissante.^... 

Et, peu à peu. son œil s'accoulumant aux lignes si pures 
de Christiane, détaillant ses traits infiniment jolis et déli- 
cats, il en revint h sa première impression; l'impression 
ressentie quand il avait, une heure plus tôt, aperçu la jeune 
femme : 

— Mal habillée!... 

Sans être mal habillée, madame dArgonne n'était pas 
mise avec le « chic » que Morières prisait si fort. Son ama- 
zone était courte, mais elle ne tombait pas assez droit, sans 
aucun pli. Une petite grimace ridait la fermeture de la jupe. 
Le chapeau de soie, d'une irréprochable fraîcheur, n'était 
pas, comme forme, le « dernier cri ». Il pouvait dater de 
six mois: on faisait, depuis le printemps, des bords moins 
relevés. Les cheveux, de cette belle couleur acajou sombre 
qui semble de l'or au soleil, des cheveux que l'on devinait 
doux et lourds, étaient tordus très serré, assez bas sur la 
nuque, sans aucun souci des ondulations, des bandeaux i83o, 
ou des chignons grecs; le haut de l'oreille toute petite — 
une vraie merveille — se montrait franchement, détachant 
sur les cheveux sa coquille de nacre rose. 

Madame d'Argonne avait une beauté singulière, à la fois 
saine et délicate, d'un charme exquis. Elle ne ressemblait à 

i^"" Septembre 1894. 3 



3^1 LA UEVUE DE PARIS 

ncrs(inn«\ llllc n ôlail [)as une roinmc ('h'ganlc selon la formule 
liaMluoUc. mais elle était u quohjirun ». 

Arrive île la veille, M. de Morières, qui avait passé la soirée 
à rOpéra et la matinée au Bois, savait déjà par co'iir les 
modes et les ralVinements survenus en son absence. Son œil 
exercé de mondain qui vit presque uniquement préoccupé de 
chic et d'éléi^ancc découvrait du premier regard des fautes de 
goût perceptibles seulement pour lui et quelques autres 
initiés. 

El. tandis que M. d Argonne se réjouissait du silence dis- 
trait qu'il attribuait à l'admiration causée par la grâce et la 
beauté de sa femme, André concluait, presque mécontent : 

— Rien d'extraordinaire, en somme!... je m'attendais à 
tout autre chose!... 

Seule, la petite de Givray connaissait assez à fond son cousin 
pour comprendre ce qui se passait dans son esprit. Pendant 
que les d'Argonne causaient avec son mari et Chagny, elle lui 
demanda, d'une voix assourdie et narquoise : 

— Pas assez chic pour toi, liein.»^... 

André — surpris de voir répondre ainsi à sa pensée — 
dit en riant : 

— Pour moi, ni pour personne!... pas chic du tout!... 
mais très, très jolie!... 

Il songeait, à présent, que, s'il n'admirait pas pleinement 
madame d'Argonne, elle non plus ne devait pas éprouver pour 
lui cet intérêt qu'il sentait habituellement dans l'attitude de 
toutes les femmes auxquelles on le présentait. Toujours il de- 
vinait — môme chez les plus réservées — un mouvement de 
symjDatliie ou au moins de curiosité. Souvent, certes, Jacques 
d'Argonne avait dû parler de lui à sa femme, et lui vanter ses 
mérites, même avec exagération. Et cette jolie personne l'avait 
regardé bien en face, posant sur lui avec une curiosité tran- 
quille ses beaux yeux lumineux, lui donnant ensuite une poi- 
gnée de main cordiale et forte, une vraie poignée de main 
d'homme et d'ami. Rien des elïleurements subtils, appuyés 
ou défiants, auxquels les femmes l'avaient accoutumé. Main- 
tenant, elle causait, sans plus s'occuper de lui que des 
autres, distraite par le mouvement de l'allée, envoyant un 
bonjour ou rendant un salut. D'abord, le marquis, un peu 



LEURS AMES 35 

vexe de cette indifïcrence, se demanda si elle n'était pas 
afleclée; mais il connaissait Iroj) bien les mille petits manèges 
féminins, pour ne pas voir très vite l'absolue sincérité de 
madame d'Argonnc. Celte sincérité l'inquiéta un peu. 

Sans être naturellement fat, Morières avait eu tant de fois 
la preuve de sa supériorité qu'il en était venu à se priser 
assez haut. 

Vivant dans un autre milieu, moins préoccupé des choses 
mesquines, moins adulé des imbéciles qui le copiaient sans 
lui ressembler, il se fiît aperçu peut-être que son intelligence 
était belle et que son cœur était bon ; mais les hasards de 
l'existence ayant fait de lui «un homme chic», il avait borné 
là son horizon, et se tenait pour satisfait d'être le mieux élevé, 
le mieux mis, et le plus recherché des mondains. Lorsque, dix- 
huit mois plus tôt, il avait entrepris ce long voyage, son dé- 
part avait stupéfié tous ceux qui gravitaient autour de lui. On 
ne croyait pas que Paris pût se passer de Morières, ni Morières 
de Paris. Et, tout de suite, on s'était efforcé d'assigner une 
cause à cette subite détermination. Pourquoi s'éloignait-il.»^... 
chagrin d'amour?.., déception?... perte de jeu?... Le vrai 
motif du départ d'André était beaucoup plus simple : il vou- 
lait voyager, parce que la mode était aux voyages ; et il allait 
en Perse, parce que la Perse attirait pour l'instant les voya- 
geurs les plus sélect. C'était bien ennuyeux de partir, mais 
il le fallait. Il se ferait regretter, désirer, et reviendrait plus 
brillant et plus neuf après ce long changement d'air. Une fois 
en route, M. de Morières s'était vite fait à son existence 
nouvelle. 11 avait aimé le décousu de cette vie mouvementée, 
confortable quand même. 11 s'était plu à courir les mignons 
dangers pour ainsi dire compris dans l'itinéraire, et, reculant 
la date de son retour, il avait suivi aux Indes un Anglais qui 
jouait ailleurs un rôle analogue au rôle que lui jouait à Paris. 
Ces deux mondains s'étaient compris, et avaient, pendant quel- 
([ues mois, associé leurs élégances. 

De retour depuis la veille, le marquis se demandait, en 
constatant le peu d'impression qu'il produisait sur madame 
d'Argonne, si, durant cette longue absence, son prestige n'a- 
vait pas diminué... A Paris, on oublie vite. Etait-il possible que 
cette jeune femme, très jeune cl un peu provinciale d'allures. 



.{G LA REVUE DE PAIUS 

ii'oùl tlo \c ronu:\\\i-c iiucimc ciiiiosilc P Si I On ;i\ail parlé de 
lui il<Maiil cWc. il l'ùl rcprésciiN'' à ses yeux la Icnlation, le 
ilauuor. It' iViiil tir'siral)lc cL (IrriMidii . El, si elle le regardait 
aviH" crllc iiidill't-reiu'C aiinahle cl |>ai.sil)l{', c'est donc qu'elle 
n"a\ail jamais entendu lion dire des choses (|ui se disaienlau- 
ti(d'ois'.' 

La \(il\ de la pelilc de (iivray le Ura de ses l'cllexions: 

— Il \a èlro nndi, vous savez!... mol, j ai faiml... Au 
revoir. André... à lanlol!... 

Madame d'Argonne dit, en tendant la main à Cliagnyet au 
marquis : 

— Nous rentrons aussi... 

Sa belle voix grave, d'un timbre très pur, i'iappa Morières, 
(pil la regarda avec un commencement d intérêt. 

M. d'Argonne n v tint pas. Dans le mouvement du départ, 
il amena son cheval près du marquis, et lui demanda en se 
pencliant sur sa selle, parlant bas et souriant d'avance de 
l'explosion d admiration qu'il attendait : 

— Eh bien?... comment la trouves-tu?... 
Morières répondit poliment : 

— Ravissante, mon ami... absolument ravissante!... 
Chagny le regarda étonné, et dit, en suivant de l'œil les 

Givray qui fdaient au galop dans l'allée. 

— Ma parole!... on dirait que lu ne penses pas ce que tu 
dis?... 

— Mais si!... 

— Comme tu dis ça?... Comment, tu ne trouves pas qu'elle 
est délicieuse, parfaite?... 

M. de Morières répondit, en remontant dans le phaéton de 
Chagny, qui stationnait sur la route : 

— Il y aurait là-dessus bien des choses à dire ! . . . 



II 



Les Treuil habitaient au Parc Monceau un liés bel liotel 
encombré avec goàt de bibelots rares ou coûteux, que ma- 
dame de Treuil, née Salomon, avait reçu en dot. En mariant 



LEURS AMES 37 

sa fille, le père Saloinon. homme prudcnl et entendu, s'y élail 
pris de telle sorte que Treuil ne put pas soustraire un sou des 
dix millions d' « Agar ». El, non seulement son gendre ne 
pouvait pas toucher au capital, mais encore il devait se 
contenter de ce que sa femme — libre, en vertu de son contrat 
de mariage, de toucher ses revenus et d administrer ses biens 
— consentait à lui donner pour ses menus plaisirs. 

Avec ce système, M. de Treuil devait — selon les calculs 
du père Saloiiion — être forcément un mari docile. Mais les 
potins affirmaient le contraire. Les versions différaient: les 
uns prétendaient que, par des prodiges de bassesse et de 
rouerie, il obtenait de la jeune femme l'argent dont elle ne se 
séparait pas sans un déchirement; les autres soutenaient que 
c'est avec des coups qu'il arrachait les sommes convoitées. 
Tous s'accordaient à dire qu'il entretenait — assez modeste- 
ment, d'ailleurs — mademoiselle Lacombe P*^ qui le trompait 
de toutes ses forces, avec le premier venu. 

La vérité, c'est que le baron de Treuil, trop bête pour être 
adroit, et trop veule pour être brutal, n'osait rien demander 
à sa femme, et se contentait de ce qu'elle voulait bien lui^ 
donner. Elle lui donnait peu, relativement à ses besoins qui 
étaient considérables, mais assez toutefois pour qu'il pût faire 
bonne figure dans le monde oii elle voulait le voir briller. 

Très intelligente et infiniment pratique, la baronne n'esti- 
mait son mari que pour ce qu'il valait, c'est-à-dire pour son 
titre et son nom, qui lui avaient ouvert toutes grandes les 
portes par oi^i elle tenait à passer. Elle savait qu'en ce temps 
de (( snobisme» à outrance, le chic est avant tout prisé, et elle 
se jouait merveilleusement de la sottise d'autrui. 

Froissée, d'abord, de se voir délaissée par son mari, elle 
avait compris bien vite qu'un ménage uni est presque ridicule 
aux yeux du monde, et, dans tous les cas, impro])rc à y 
donner 1e ton. Il faut que le mari s'amuse, sinon bruyam- 
ment, du moins assez haut pour qu'on le dise tout bas, et que 
la femme soit irréprochable de tenue, quitte à faire silencieu- 
sement tout ce que bon lui semblera. 

Et comme elle n'avait pas la moindre affection pour l'im- 
bécile qui lui avait vendu son nom, sans même savoir se faire 
payer intégralement la marchandise livrées les premières fras- 



38 



LA REVUE DE PVUIS 



(jucs (le M. (le l'iciiil n allcit;nii(>nl (|uc sa \anil(', cl clic 
s'empressa de les exploiler à son piolil. Elle commença par 
supprimer (olaiemcnl les inslanls d'ahandon 1res rares qui, 
tout de eourloisie de la pai l de son mari, élaienl pour elle 
d'elVrovables corv(3es. Faisant comprendre, sans s'expli(picr 
nellement cependant, (jucUe ('lail insiruite de ce qui se 
passait, elle montra une radieuse indillercncc, cl augmenta 
largement, sans s expliquer de cette g(;n(3rosité, les 1res maigres 
subsides du baron, anéanti de reconnaissance et de stupéfac- 
tion. Elle se lit tour à tour camarade ou maternelle, mais 
sans paraîtie descendre à de fàclicuscs complaisances, avec 
une mesure et un tact parfaits. 

Lorsque, de sa loge, elle regardait avec une bienveillante 
indifférence mademoiselle Lacombe r*^, son attitude était 
vraiment d'une femme d'esprit et de liaut goût. Elle savait 
tenir sa place dans ce monde oii elle s'était faufilée, et dé- 
sarmait par ses façons des préjugés tenaces. Les plus rétives 
douairières lui savaient gré de la dignité de sa conduite, et, 
apitoyées sur son sort de femme trompée, disaient en la re- 
gardant affectueusement presque : 

— Pauvre petite femme ! . . . 

Elle avait beau avoir près de six pieds, des yeux de flamme 
et une mâclioire féroce, elle était, aussi bien pour les vieilles 
dames puritaines que pour les mondains tolérants et compa- 
tissants, (( une pauvre petite femme! » 

De^mis bientôt cinq ans qu'elle était mariée, délaissée par 
son mari, et très courtisée par les hommes de son entourage, 
la baronne de Treuil n'avait jamais donné prise à la moindre 
médisance. Elle traversait comme une salamandre les flammes 
légères qui ne la brûlaient pas. Elle se trouvait satisfaite plei- 
nement d'être la femme la plus à la mode et la plus admirée 
de Paris. L'admiration lui suffisait, sans plus. Un instant, 
lapparition de madame d'Argonne avait troublé la quiétude 
oiî elle vivait. Elle avait craint que cette si jolie femme ne 
prît la place qu'eUe occupait sans lutte jusque-là. Mais, tout 
de suite, elle s'était rassurée. SiChristiane avait plus de beauté 
et plus de charme qu'elle, elle n'avait ni l'argent ni la volonté 
nécessaires pour devenir la femme a dans le train » que sui- 
vent les badauds, et que les j^rovinciaux examinent avec une 



LEURS AMES .Sq 

émotion mêlée de respect. La très grande simplicité de madame 
d'Argonne, son peu de souci des conventions et des modes, 
la rendaient impropre au rôle que la baronne avait un instant 
redouté de lui voir jouer. De cette retenue inconsciente, elle 
lui sut presque gré et s'efforça de Taltirer chez elle. Ce fut 
surtout M. d'Argonne qu'elle attira. 

Très rarement la comtesse, qui n'aimait pas beaucoup 
le monde, répondit aux invitations dont l'accablaient les 
Treuil, mais son mari vint souvent à l'hôtel du Parc Mon- 
ceau. Un peu snob, très ébloui par le grand luxe que sa 
fortune relativement modeste lui interdisait, Jacques d'Ar- 
gonne admirait de confiance ceux qui pouvaient faire ce que 
lui ne faisait pas. 

Tenu, pendant toute sa jeunesse, en lisière par des parents 
avares et desséchés, il s'était lancé à corps perdu dans le 
monde qu'il a^ait connu trop tard, se mettant à en jouir 
goulûment, sans mesure et sans discernement. Il « gobait » 
les gens brillants et moralement inférieurs, et ne compre- 
nait pas assez les êtres effacés et exquis. Les Treuil, avec 
leur bel hôtel, leur grand train et leur chic indiscuté, 
l'emplissaient d'une admiration déférente. Il s'honorait 
presque d'être de leur intimité et réprimandait sa femme de 
son peu d'entrain à les recevoir. Il se pâmait devant les 
toilettes de la baronne, devant l'arrangement de son petit 
salon. Un jour qu'elle lui avait montré son cabinet de toi- 
lette, il rentra extasié, suffoqué, racontant d'une voix 
entrecoupée les merveilles entrevues et déclarant « que ma- 
dame de Treuil devait paraître idéale, lorsqu'elle était à sa 
toilette, dans ce temple de marbre blanc ! » 

Et la pauvre Christiane, qui pensait que là, plusqu ailleurs, 
la baronne devait être très maigre et passablement noire, 
subissait tristement l'accès de lyrisme du mari qu'elle adorait 
d un amour passionné et reconnaissant. 

Elle l'adorait de toutes les forces de son ame si pure, ce 
mari qui, riche et charmant, l'avait épousée, elle presque 
pauvre et très ignorée au fond de sa province. Elle l'avait 
aimé tout de suite, dès leur première rencontre, à une chasse 
on il ne l'avait pas ([uittée un instant, et elle s'était bien 
aperçue qu'il trouvait de son goût la grande fdle gauche qu'elle 



\o LA REVUE DE PARIS 

crovail cire. Mais, à ce nionicnl, les paicnls de Jacques 
vivaient, et les deux cenl mille IVancs de dol de Glirisliane 
leur liieiil pousser les hauts cris et refuser leur conseil tenienl 
avec un ensemble parlait. 

El lorsque, désolée, mais ayant renoncé au bonheur en- 
trevu, elle cherchait, au bout de longs mois, à elTacer de son 
cœur le souvenir de cet ami d'une journée, elle l'avait vu 
revenir à elle pour toujours. 

Depuis deux ans qu'ils étaient mariés, les d'Argonne s'ai- 
maient, au risque de sembler ridicules dans un milieu oii la 
fidélité n est guère de mise. Ils aimaient de façons dilTérentes, 
mais ils aimaient sincèrement. Christiane, avec sa nature pro- 
fondément caressante et tendre, très calme en apparence, 
mais ardente et inquiète au fond; Jacques, avec sa fougue, 
son exubérance de vie qu'il sclTorçait d'atténuer et surtout 
de dissimuler, rien n'étant a moins chic » que d'être exu- 
bérant. 

Quand ils entrèrent dans le salon oii on attendait, non pas 
l'heure, déjà passée, mais l'arrivée des invités, madame de 
Treuil vint au-devant de la comtesse. Elle était charmante, 
dans l'éclat de la robe de crépon capucine qui habillait mer- 
veilleusement sa beauté brune. Qu'elle plût ou pas, on devait 
reconnaître qu'elle était belle indiscutablement. Certes, on 
trouvait en l'examinant de nombreuses imperfections, mais 
1 ensemble forçait l'admiration, et les yeux, des yeux bruns 
immenses, aux regards luisants sous le velours des pru- 
nelles, des yeux de hête, tour à tour câlins ou sauvages, très 
enveloppés de paupières lourdes, étonnaient par leur extra- 
ordinaire éclat. Elle regarda madame d'Argonne, et, désignant 
de léventail sa robe blanche toute simple, elle demanda, du 
ton de condescendance aimable qu'elle affectait volontiers : 

— Très jolie, votre toilette!... Est-ce que c'est de Phi- 
lippe?... 

— Non... — dit Christiane — c'est fait chez moi!... 

M. de Morières, qui, debout à la cheminée, surveillait at- 
tentivement l'entrée des d'Argonne, murmura à l'oreille de 
Chagny : 

— Pas besoin de le dire... ça se voit!... 
Il répondit : 



LEURS AMES /il 

— Oh !... moi, ça in'esl égal!... je ne suis pas comme toi !... 
je me lichc de lécrin ! ... je ne suis diiïicile que pour le bijou. . . 

Il ajouta, en tournant vers la jeune femme ses bons yeux 
tout pleins d'affectueuse admiration : 

— Et je peux l'être pour ce bijou-là, difficile !... il y a de 
quoi!... 

— Eli î eh!... lu es bien enthousiaste!... est-coque... 

— Oh! pas du tout!... je te l'ai raconté ce matin... j'ai 
été amoureux de madame d'Argonne tout comme les autres... 
à mon tour.. . 

— Tu le lui as dit?... 

— J'te crois, que je le lui ai dit !... 

— Eh bien?... 

— Eh bien, elle m'a envoyé promener, tu penses !... mais 
sans indignation, sans grands gestes, en bon garçon... et 
quand je l'ai connue davantage... et que j'ai vu quelle âme 
exquise celait... j'ai compris k quel point j'avais été fou de 
vouloir m'attaquer à elle... 

— Alors, tu ne lui en as pas voulu?... 

— Non... > 

— Dis donc?... elle a singulièrement embelli, la baronne!... 

— Je la trouve toujours la même!... des yeux de félin- 
une mâchoire de carnassier... et des narines de ruminant... 
c'est peut-être très beau, mais c'est pas mon modèle!... 

— Elle a une branche... un je ne sais quoi... Tiens!... 
regarde un peu sa silhouette... là... à l'instant, se détachant 
sur ce rideau de satin blanc... dans cette robe rouge... 

— Oh!... quant à ça!... elle sait choisir ses cadres et 
combiner ses effets !... une merveille, cette robe molle, qui 
atténue dans ses plis souples la raideur de la taille trop san- 
glée... et le décolletage... un prodige dhabileté !... et larrêt 
prolongé devant la portière blanche, juste dans le jet de 
lumière... la tête tournée de façon à se présenter de trois 
quarts à ton admiration... car c'est pour toi, tu sais, ce jeu 
de scène?... 

M. de Morières haussa les épaules. 

— Tu vois de la rouerie partout ! . . . madame de Treuil 
est... 

Chagny interrompit et de sa voix gouailleuse : 



'|3 LA UF.VUK DE P.VIUS 

— ... limoionli' (.Miiuino un [)elil ;igncau du l)on Dieu... 
oui !... c'osl convenu !... 

\nilrr A 11 tiue la baronne les regardai!. Voulant changer la 
oonvor.'îall»»n, il demanda : 

— 11 esl huit heures cl demie... csl-cc ([u'on allcnd encore 
(juelcju un ?... 

— Oui... le père Salomon... et les Vonancourt... 
M. (le Moricrcs fil la grimace : 

— (lommenlî... nous allons dîner avec cet horrible 
bonhomme :*... 

— Mais dame!... c'est le père de la maison!... et le cais- 
sier!... A ménager, celui que tu appelles (( l'horrible bon- 
homme!... )) il est heureux comme un roi de dîner avec 
des femmes jolies... et du monde, surtout!... quand il y 
a de jolies femmes, on l'invite toujours... Alors!... 

Le comte Salomon entrait en sautillant, poli, un ])eu obsé- 
quieux même; ballottant à travers le salon son petit ventre en 
œuf, monté sur de courtes jambes grcles. Cliagny le toisa et 
dit en riant : 

— C'est vrai qu'il est vilain, l'animal !... 

Et voyant que Morières examinait dun air écœure le gros 
petit homme, il ajouta, compatissant et narquois : 

— Ça te dépoétise la belle Agar, hein, ce père-là.^... 
Le marquis répondit, un peu agacé : 

— Oh!... elle lui ressemble si peu!... 

— Euh!... Euh!.,, pas si peu que ça!... je retrouve les 
mêmes oreilles jaunes et plates... la même peau dun grain 
trop gros. . , Ah ! . . . enfin ! . . . voilà les Vonancourt ! . . . j ai une 
de ces faims!... 

— Toujours farceuse, madame de A onancourt?... 

— Je n'en sais rien !... je crois qu'on a beaucoup exagéré... 

— Elle est gentille!... 

— Oui... mais quel grelot!... elle ne reste pas une minute 
tranquille!... et elle gazouille!.., et elle rit!... moi, elle 
m'assourdit ! . . . 

On annonça : 

— Madame la baronne est servie... 

Madame de Treuil, très souriante, vint à Morières et, lui 
prenant le bras, le fit asseoir à sa droite. Il avait madame 



LEURS AMES /l3 

d'Argonnc pour voisine et il passa le commencement du diner 
à regarder attentivement ses mains, de délicates et nerveuses 
mains satinées, qu'on devinait souples et douces, avec d'im- 
percepliljles veines couleur de jicrvenclie, et des ongles exquis 
d'un rose nacré. 

Machinalement, ses yeux allèrent des mains de sa voisine 
de droite à celles de sa voisine de gauche : des mains assez 
belles de forme, fuselées et molles, d'un blanc de lait, et qui 
semblaient maquillées, elles aussi, du même enduit velouté 
et poudreux que le visage; avec, autour des ongles, très longs 
et un peu opaques, une teinte d'un rose trop intense pour 
être sincère. 

Et Morières, d'abord séduit par la délicatesse des mains 
de droite, s'attachait à présent à contempler celles de gauche, 
les trouvant, dans leur blancheur grasse et à travers les 
éclairs des bagues, plus (( suggestives » que les petites mains 
élégamment simplettes de Ghristiane. 

Le début du dîner fut silencieux. On parlait presque bas, 
et seulement de voisin à voisine. Les orchidées mauves des 
grandes corbeilles basses redressaient leurs larges pétales, > 
tout scintillants encore des gouttes d'eau lancées au dernier 
moment parla fleuriste. D'autres, piquées au milieu des figu- 
rines de Saxe, glissées entre les bras de Pomone ou de Vénus, 
miraient dans les glaces du surtout leurs étoiles baroques, 
qui, privées d'eau, s'inclinaient, déjà courbées par la chaleur. 

M. de Morières regardait la grande salle à manger, d'un 
luxe harmonieux, sans une faute. Les tapisseries naïves rejiré- 
sentaient des forêts peuplées de licornes blanches, de dindons 
ventrus et d'animaux improbables et agaçants. Les cerfs 
étaient tout petits et les tourterelles énormes et menaçantes. 
Une grande horloge, aux cuivres superbes, s'élevait dans l'un 
des angles. La suspension, une lampe d'église en vieil argent, 
était une merveille; le comte Salomon vit qu'elle attirait 
1 attention de Morières. 

— N'est-ce pas, elle est belle, celte lampe, marquis."^.., c'est 
moi qui l'ai rapportée de mon dernier voyage en Allemagne... 
Agar adore les bibelots... vous aussi, je crois, vous êtes 
connaisseur?... 

André répondit qu'il aimait à la folie les vieilles choses, et 



/|/| LA UEVUE DE PAUIS 

(• ('lall \rai. \\ici\ (|u il lui aussi pou inlcllcclucl <jiu' jH)Ssil)lc, 
ol nui> 1 art se ri'suinàl pour lui dans le porlruil d'une femme 
bien liabiliro, peint par u inuxirle (jui «de connu», ou dans 
les a<piarelles de chevaux, il élail arrivé à se connaître assez 
sùreiuenl en bibelots. \ force d avoir vu de belles choses, 
et dans les châteaux où sélail passée son enfance et, plus 
tard, dans les collections des financiers qu il fréquentait 
assidûment, il a\ail lini [)ar savoir que telle époque se 
reconnaissait à des perles et à des nœuds, telle autre à des 
feuilles d'acanllie ou à des grillons, et par comprendre que 
les unes et les autres avaient une valeur réelle au point de 
vue du chic. Il n'en fallait pas plus pour établir solidement 
dans le monde la réputation de connaisseur du marquis de 
Moricres. 

On le consultait. Les femmes lui montraient, avant de 
racheter, le bibelot douteux. Il était connu et redouté des 
marchands, qui ne se moquaient de lui que très bas, et lui 
faisaient faire, tout en rageant, de bonnes affaires pour l'ama- 
douer. 

Le comte Salomon jeta sur la lampe d'argent un dernier 
coup d'o'il attendri et déclara : 

— C'est une pièce unique!... on ne trouverait pas sa pa- 
reille dans toute TAUemagne !... 

La petite de Givray se mit à rire et dit à Chagny : 

— Elle a dû lui coûter cher, la pièce unique!... il y met 
trop d'àme !... 

Madame d'Argonne, qui, comme tous les convives des 
Treuil, avait admiré poliment la suspension, demanda tout 
bas à Morières : 

— A ous ne trouvez pas que c'est dommage d'avoir adapté 
à cette belle lampe ancienne ces branches qui la défigurent 
absolument?... 

Il regarda furtivement la baronne, craignant quelle n'eût 
entendu et répondit : 

— Mais non... c est très habilement fait... dans le même 
style... 

Elle lexa sur lui ses beaux yeux surpris et, essayant de 
parler d'autre chose : 

— Est-ce que vous irez à Auteuil demain.»'.. . 



LEURS AMES ^0 



— Oui celles !.. . vous aussi. naturcUemenl !\.. 

— J'irai demain... mais je ne vais pas souvent aux courses. 
11 la regardait d'un air étonné, elle reprit : 

— \on... ça ne m'amuse pas beaucoup... 

— \[ais ce n'est pas seulement pour s y amuser qu'on v 
va!... c'est pour se retrouver, pour passer le temps... il faut 
bien l'aire quelque chose ! . . . 

Étonnée à son tour, Christiane dit : a Ah! », ne trouvant 
rien de plus à répondre. 
Et M. de Morières pensa : 

— Décidément, elle est niaise!... 

La baronne, qui écoutait dejDuis un instant, demanda : 

— ('omment allez-vous à Auteuil, M. de Morières?... 

— Mon Dieu, madame... j'irai en liacre, tout bonne- 
ment,... à moins qu'un ami ne m'emmène... je suis encore 
sans chevaux... 

— Justement... je voulais vous demander de venir en 
coack avec nous?... 

11 s'inclina : 

— Je serai ravi... ^ ous allez toujours aux courses?... 

— Toujours!... — répondit-elle, comme surprise de Ténor-'' 
mité de la question. 

Au bout opposé de la table, on commençait à s'éga\er un 
peu. Les voix montaient. Chagny taquinait madame de 
Givray qu'il avait aperçue rue Vuber au milieu d'un ras- 
semblement, sa carte de la Société protectrice des animaux 
à la main, faisant dresser contravention contre un cocher qui 
maltraitait son cheval. 

— Elle n'en fait jamais d'aulres!..^ — disait M. de 
(livray, d'un air navré, — c'est assommant de sortir avec 
elle!.'.. 

La jeune fennne se défendait : 

— I']n quoi assommant?... Et qui ça gênait-il, puisque j'étais 
toute seule?... 

— Aujourd hui !... mais pas toujours !... Alors, tantôt... 
vous êtes descendue de voiture pour aller vous disputer avec 
un cocher?... 

— (Comment, descendue?... puisque c'est moi qui étais 
dedans... 



/iO LA UEVUE DE P A lU S 

— Dans (|U()i ?. .. 

— Hoii. dans le liacro... 

— P()nr(|uoi i''lic/.-v(>ns rno Auher dans un liacrci'... 

— Oli!... (Ml \()dà. dos (jncslions !.., J'étais dans un liacrc 
lue AulxM-, parco que je venais de monlei' dedans boulevard 
Haussniann,... et j'élais montée dedans boulevard llauss- 
mann, parée (jue je sortais de eliez Jjaferrière et <|ue, comme 
j'avais envoyé la voiture au iiois avec les enfanls, je ne 
voulais pas rentrera pied et voilà!... est-ce sulïisant .f^... 

M. de (îivray demanda encore : 

— Eh bien, le cheval est tombé rue Auber,... ce n'est pas 
étonnant!... cesl un miroir, la rue Auber,... qu'est-ce que le 
cocher N pouvait '}... 

— Il pouvait le dételer pour le relever,... au lieu de ta[)er 
dessus !... D'abord, je prévoyais ça!... 

— Quoi.^... 

— Que le cheval tomberait... Il avait l'air d'une brute, ce 
cocher!... alors, comme je voulais faire une course, je lui 
dis ; (( Arrêtez-moi, 3, rue Auber... mais arrêtez doucement... 
parce que ça glisse et que votre cheval ne m'a pas l'air de 
tenir beaucoup sur ses pattes... » 11 me répond : « As pas 
peur!... » et nous voilà partis!... nous tournons rue Auber... 
et avant d'avoir fait trois pas. . . patatras ! . . . Je sors du fiacre. . . 

— C'est la première chose à faire... — dit gravement le 
comte Salomon, — un cheval peut se relever avec son harnais 
à moitié cassé... et repartir... c'est très dangereux!... ça m'est 

arrivé une fois î . . . 

— ^ ous vous êtes fait du mal.^... — interrogea gracieu- 
sement M. de Vonancourt, l'homme poli par excellence. 

— Non... heureusement !... mais je pouvais m en faire 
beaucoup ! . . . 

Chagny demanda à la petite de Givray : 

— Nous en étions à la sortie du fiacre?... 

— Ah!... bon!... je n'y pensais plus I... Donc je des- 
cends... le cheval avait versé sur le côté, il était étendu les 
'quatre pattes raides, presque réunies en chevreuil mort qu'on 
va suspendre... impossible de se relever tout seul... et le 
cocher restait sur son siège à taper dessus comme un sourd... 

— Alors, vous avez exhibé la bonne carte verte .^... 



LELU:S A.MES [\'] 

— Pas encore!... je l'ai d'abord supplié très gentiment... 
(( Tapez pas comme ça : c'est à l'iieure, et je ne suis pas 
pressée... prenez le temps de le ramasser... vous voyez bien 
que la sous-ventricre l'empêche de se relever... défaites-la!... » 
Comme il ne bougeait pas, j'ai dit : « Je vais la défaire!... » 
Alors il a crié : (( Touche pas!... » et il a sauté de son 
siège... c'est à ce moment-là que j'ai montré ma carte verte... 
un ouvrier qui passait a été chercher un agent... et quand 
l'agent est arrivé, le cocher tapait tellement à coups de pied 
et de manche de fouet sur ce malheureux cheval plaqué 
par terre, qu'il l'a emmené au poste, le cocher... au lieu de 
verbaliser tout simplement... comme à l'ordinaire. 

M. de Givray demanda à Ghagny : 

— Vous avez assisté à tout ça.»^... 

— Non... je n'ai vu que la fm... on emmenait le cocher... 
et il y avait des gens qui riaient... 

— Ils riaient de Rosette, naturellement?... 
La petite de Givray protesta : 

— Mais non... c'est-à-dire si, tout de même!... c'est parce 
que le cocher n'a vu ma carte de la Société protectrice qu'au 
moment où on l'emmenait... alors, il m'a regardée en criant: * 
(( Ah!... vous en êtes, vous?... Ben, j'aurais dû voir ça à 
vot' tête!... )) G'est ça qui les a fait rire... 

— [1 y avait de quoi !... — dit Ghagny, qui riait de tout 
son Cd'ur. 

M. (le Morières s'adressa à Ghristiane, qui écoutait en souriant : 

— Elle est bien toujours la même, ma cousine Rosette!... 
La comtesse répondit avec conviction. 

— Elle est délicieuse!... je l'aime beaucoup !... 

— Moi aussi!... mais je la gronde souvent... quand je 
suis là ... 

— Et pourquoi la grondez-vous?... 

— Parce qu'elle n'a pas assez de tenue... pas assez de souci 
du qu'en dira-l-on... 

— Je ne trouve pas ça !.. . 

— Comment?... vous trouvez naturel qu'une femme du 
monde auquel appartient Rosette s'abaisse à discuter avec un 
cocher qui lui répond : « Touche pas ! » ou : « As pas 
peur ! . . . )) 



48 I. A UEVUE ni: l'AIUS 

— «Iciic li(>ii\o pas (|uc (les réponses plus ou iiioins cor- 
rerlcs ahaissoul celui à (pii elles s'adressent... On pcul, Il me 
semble. C'\yc abaissé |)ar soi-même, mais non |)ar les autres... 

— 'J'i'lie nesl point, je erois, la morale mondaine... 

— Probablement madame de (iivray se contente de la 
morale tout court.. . 

— Ne pensez-vous pas qu d iaul, avant tout, cj)ouser les 
idées — les travers nu'mes, si vous voulez — du monde oii Ton 
naît?... qu'il faut se conformer à certaines traditions?... à 
certaines règles d'Iiabiludes et de langage?... en un mot... 
lalre comme les autres?... 

— Je pense qu'il faut avant tout être soi... sans se préoc- 
cuper en rien de ce que sont ou ne sont pas les autres... 

— Si je vous comprends bien, madame... c'est pour ses 
défauts que vous aimez Rosette?... 

— J'aime madame de Givray parce qu'elle sait aimer ce 
qui est bon, comprendre ce qui est beau... s'intéresser à 
d'autres clioses que le monde, les robes, le concours hippique 
ou les potins... je l'aime parce qu'elle est la seule femme 
avec laquelle je ne m'ennuie pas à mourir... et je crois qu'elle 
me rend un peu cette affection... 

Sincère, André alïirma : 

— Oui!... elle me disait ce matin que vous étiez char- 
mante... et la seule femme avec qui elle soit liée vraiment... 
c'est très flatteur, ça!... car, si elle est mal élevée, elle est 
très intelligente, ma petite cousine!... et ne lui plaît pas qui 
veut ! . . . 

A travers la table, madame de Givray demanda en riant : 

— Eh! là-bas!... il me semble que vous parlez beaucoup 
de moi, tous les deux?... 

Ce fut la baronne qui répondit d'un ton aigre-doux . 

— Beaucoup... en effet!... 

Mais le comte Salomon, très rouge, étouffant dans la pièce 
surchauffée, et s'animantau milieu des épaules et desjDarfums, 
déclara, l'œil allumé et la voix un peu rauque : 

— Jamais assez ! . . . 

Le banquier, qui n'était pas une bête, trouvait fort de son 
goût la petite de Givray. Cette frimousse rose, ces yeux gris 
souris qui riaient toujours sous une envolée de bouclettes d'or 



LEURS AMES ^9 

pàlc, le Icntaicnl comme un IVuiL vcrL et rare. El comme, 
Lien que déjà vieux et assez laid, il avait (( réussi » auprès de 
mondaines aussi a bien posées » que celle-là, il se disait que 
toute femme a son heure, et il ne se laissait rebuter, ni par la 
réputation intacte, ni par ce qu'il appelait « l'apparente froi- 
deur de la petite ». 

De fait, Rosette eut été très en peine de dire — pour em- 
ployer une expression qui lui était familière — comment le 
père de madame de Treuil « avait le nez fait ». Toujours dis- 
traite, ou bien violemment intéressée par quelque chose ou 
par quelqu'un, elle ne voyait rien de ce qu'elle ne regardait 
pas. Elle avait perçu vaguement la silhouette amorphe et le 
bourdonnement insignifiant de celui qu'elle appelait le (( père 
Salomon », mais cela sans plus. Et si on lui eût dit que sa petite 
personne, pas jolie mais drôlette, était reluquée par le finan- 
cier, elle eût sauté au plafond, de saisissement et d'indigna- 
tion. Pour elle, le père Salomon était chez les Treuil quelque 
chose à quoi elle n'avait jamais songé ; quelque chose entre 
les valets de pied et les chiens danois de la baronne. Elle ne 
pensait même pas que tout l'argent qui ruisselait dans la mai-^ 
son venait de lui. A propos de lui, elle ne pensait à rien. 

Elle répondit en riant, presque sans regarderie banquier: 

— Je n'aime pas qu'on s'occupe de moi!... je suis très 
«violette!...» c'est par calcul, d'ailleurs!... car, à moins 
d'être absolument sûre de ceux qui s'en occupent... 

A oyant que madame d'Argonne faisait un mouvement : 

— Oh!... vous!... je suis bien tranquille!... je n'ai pas 
peur que vous me bêchiez... mais André, c'est autre chose... 
j'ai pas confiance ! . . . 

— Comment?... — (il Morières, étonné — tu as peur que 
je ne te bêche .i^... lu crois que... 

— Parfaitement!... je sais que je le choque à chaque 
instant... Tu délestes ce que j'aime... et réciproquement... 
alors . . . 

— Alors... ça n'est pas une raison pour le bêcher?... 
comme tu dis... 

— Mais pourtant... 

Elle s'arrêta, réfléchissant, et ajouta : 

— Après ça, tu es si bien élevé !... 

i^"" Sc2)tcml)re 1894. 4 



00 l'A UKVUE ni: ta m s 

La chaleur ilevcnail atroce, l^cs grosses leles mouclielées 
des orchidées se haissalenl de j)lus en phis vers les glaces des 
snrlonls. Les lleurs incmes des corhoilles coiiiincnçaienL à 
s'incliner : les goulles d'eau avaient séché aux lumières, et les 
pauvres |)lanles, avant dr mourir, lançaicnl autour d'elles 
leurs senteurs lourdes, (jul scmhlaienl des slupéliants plutôt 
que des parfums. 

Ecarlate, le front perlant de minuscules gouttelettes , le 
comte Salomon demanda : 

— \gar!... est-ce qu on ne pourrait ^as étahlir un petit 
courant d air, mon enfant.'*... 

.Madame de Treuil répondit, d'un ton sec: 

— C'est à ces dames qu'il faut demander ça!... tout le 
monde n'aime pas, comme vous, les courants d'air... 

Elle parlait en regardant sournoisement autour d'elle, 
redoutant qu'on accordât au banquier la grâce qu'il deman- 
dait, devenu maintenant très pale, la parole légèrement em- 
barrassée par un malaise croissant. Madame de Treuil était 
une de ces natures grelottantes, anémiées par l'abus des calo- 
rifères et des fourrures et qui ne peuvent plus vivre à une 
température normale. Elle redoutait l'air à l'égal de l'eau 
et du feu ; beaucoup plus même, en raison de son contact 
plus fréquent. Elle vivait à la façon des paysans, qui n'ou- 
vrent jamais une fenêtre ; elle n'admettait pas que son 
père, toujours congestionné, pût avoir trop chaud. Elle ne 
comprenait pas que l'on vécût autrement que dans trente-cinq 
degrés de chaleur factice, au milieu des émanations des fleurs 
et des gens. Et comme le banquier — qui, lorsqu'il avait 
une idée, ne la lâchait pas volontiers — appelait un des 
valets de pied et lui disait d'ouvrir une fenêtre en face de 
celle déjà ouverte, elle se mit à trembler, fiévreuse, inquiète, 
et pressa le service pour pouvoir quitter la salle à manger. 

M. de Morières, qui causait avec Christiane, ne vit pas que 
la baronne se levait de table. Ce fut elle qui lui toucha le 
bras, disant d'un ton où perçait l'aigreur: 

— Je vous demande pardon de vous déranger ?... 
Madame d'Argonne rougit, tandis que le marquis s'excusait 

avec un empressement vraiment sincère : 

— C'est moi qui suis honteux de mon étourdcrie I . . . 



LEURS AMES 5l 

Et pendant que, debout dans un coin du salon, madame de 
Treuil buvait lentement une tasse de café, il s'excusa de nou- 
veau : 

— Vous me pardonnez, n'est-ce pas?... quand on est très 
jolie, on est très indulgente?... 

Il regardait la baronne, cambrée sous sa robe d'un rouge 
éclatant, admirable dans l'ampleur de ses mouvements, et il 
la trouvait vraiment belle: son conq^liment de tout à l'heure 
était sérieux et très réellement pensé. 

Il dit, encore moins haut, s approchant plus près d'elle: 

— Vous savez que j'étais ce soir au manège Grand?... 
Elle demanda vivement : 

— A ous m'avez vue?... 

— Je vous ai vue, oui, madame I... mes compliments î... 
j'avais raison de dire que le costume devait vous aller... il 
vous moule, ce costume!... 

Il ajouta, banal et « guirlandeur » ; 

— Et c'est ce qu'il peut faire de mieux!... 

Madame de Treuil se redressa, transportée d'aise, (^ette 
stupidité sucrée la ravissait absolument. Comme toutes les, 
femmes mal faites, son idée fixe était denthousiasmer par sa 
beauté plastique : et elle savait que son costume de bicyclette 
faisait habilement croire à cette beauté-là. Le visage correct 
de M. de Morières lui plaisait, et elle était affolée de son chic 
et de sa réputation. 

Il reprit : 

— J'irai tous les jours vous voir prendre votre leçon... 
voulez-vous ?... 

Elle acquiesça de la tête, et il conclut, en toute franchise, 
pensant à l'exquis dîner de ce soir, aux jolies femmes, à 
Auteuil demain... et à tout dans l'avenir : 

— C'est tout de même bon, de se retrouver à Paris î... 

La baronne lui lança un regard appuyé, caressant et très 
long. Et il se dit, en voyant ce regard : 

— Elle aussi!... pourquoi pas?... au fond, ça n'engage à 
rien... et elle est, d'ailleurs, très charmante !... 

M. d'Argonne avait traversé le salon, et maintenant, debout 
à côté d'André, complimentait crûment la baronne sur ses 
formes exquises. 



h:». LA REVUE DE PARIS 

('luisliaiic, lie loin, les regardail tous deu\. devinuiil j)iesque 
ce (|U ils disaient. Elle pensait (juc ces deux hommes, son 
mari, son ,lae(|ucs aimé, el I autre, se ressemblaient de toutes 
pièces. Ils avaient les mêmes habits, les mômes habitudes, le 
même i;oût pour la baronne et ses pareilles. 

Et celte pensée l'ail risla un pou. 



111 



Dans le coupé qui ramenait les d'Argonne, du Parc Mon- 
ceau au vieil hôtel de la rue de Lille, le comte répondit à peine 
aux questions de sa femme. A la fm, elle demanda, surprise 
d'un silence auquel elle n était pas accoutumée : 

— Est— ce que tu es soufTrant?... 

— Mais non ! . . . 

— Alors, quest-ce que tu as?... 

— Mais rien 1 . . . 

— G est singulier !.. . tuas lair fatigué... ou ennuyé .'^... Je 
sais bien que ce n était pas drôle, ce dîner!... mais enfin, 
nous en avons fait bien souvent de plus ennuyeux !... d abord 
chez les Treuil on s'ennuie toujours plus ou moins... et au— 
jourd hui, celait « moins »... 

M. dArgonne répondit, l'air agacé: 

— Je ne vois pas en quoi on s'ennuie chez les Treuil plus 
qu ailleurs ! . . . 

— Oh!... — fit la jevme femme surprise — oh! si! on s'y 
ennuie plus qu'ailleurs!... c'est tellement pompeux!... telle- 
ment à la joose!... 

— Tu trouves que c'est à la pose quand c'est tout bonne- 
ment correct... et, à propos de ce qui est correct,... tu aurais 
dû t'habiller mieux, ce soir... 

— Mais... — dit Christiane — j'ai mis une robe toute fraî- 
che... que je mettais pour la première fois... 



LEURS AMES 



53 



— Je lie dis pas (|u'cllc ne soit pas fraîche... mais elle est 
vilaine, cette robe !... elle n'a aucun chicl... Tu t'habilles gé- 
néralement très mal... 

— Mon Dieu!... je suis toujours en blanc... 

— Je ne sais pas comment tu es... mais ce qu'il y a de 
sûr, c'est que madame de Treuil, qui est cent fois moins jolie 
que toi, t'écrasait absolument ce soir... 

— Dame!... elle a des robes de cinquante louis!... — les 
modestes!... — et moi, quand j'arrive à quatre cents francs... 
je trouve ça superbe... 

Elle ajouta en riant: 

— Et ruineux !... 

— Mais tu as assez pour être convenablement habillée ! . . . 

— Convenablement.'^. . . oui ! . . . mais je ne peux pas lutter avec 
madame de Treuil, qui dépense par an pour ses robes plus que 
nous n'avons à dépenser en tout... 

— Tu exagères... 

— Je ne crois pas!... elle s'habille chez Philipjje... et là, 
déjà, elle en a au moins pour quatre-vingt mille francs... il 
reste les chapeaux, les chaussures, les corsets... > 

— Une dépense que tu n'as pas à faire, toi, les corsets!... 
Et, passant le bras autour de la taille si souple de sa femme 

M. d'Argonne l'attira contre lui et la serra doucement. 

Elle s'abandonna, tout heureuse, en disant de sa belle voix 
grave et caressante:' 

— A la bonne heure!... tu es si méchant, quand tu me 
grondes ! . . . 

— Je ne te gronde jamais !... 

— Si... très souvent, quand nous revenons de ces vilains 
dîners, tu as l'air grognon, mécontent, sans que je sache 
pourquoi... Si tu voulais aller dans le monde sans moi, j'aime- 
rais bien mieux ça !.. „ 

— Te laisser?... tu n'y penses pas !... 

— Ou alors, ne pas aller du tout dans le monde... 

— Je ne peux pas vivre comme un ours... je ne suis pas 
comme toi!... je suis d'une nature sociable !... 

— Ah! oui!... fit Christiane, presque douloureusement . 

— Tu as l'air de me le reprocher':*... Songe donc!... jus- 
qu'à trente-deux ans, j'ai vécu privé de toutes les distractions, 



5/| LA REVUE DE PARIS 

moi!... nie couiluinl à dix heures, me levanl à midi, pour 
trouver moins Ioniques les journées... qui cependant me sem- 
blaient ne jamais lînir!... je ne pouvais même pas faire des 
visites quand il pleuvait... on me donnait tellement peu 
d'argent que, si j'avais pris des fiacres, je n'aurais pas eu de 
.]uoi acheter des gants \ujourdhui, jeveux ma revanche... 

— Tu l'aurais aussi bien sans me traîner à la suite, ta 
revanche... 

— Non... je n'ai pas sans toi de plaisir complet... et puis, 
toi, tu serais jalouse, si tu n'étais pas là... 

Elle répondit, convaincue : 

— Bien moins que quand j'y suis I... d'ailleurs, tu ne m'as 
pas jusqu'à présent, donné d'occasions de l'être... 

Elle se serra plus encore contre lui, se faisant toute petite, 
caressante et câline, et supplia : 

— Ne m'en donne pas, dis?... ne m'en donne jamais?... 

— Ma chérie... — murmura-t-il afiectueusement — à quoi 
vas-tu penser là?,., tu sais bien que je t'adore?... 

Il avait posé ses lèvres sur les yeux de Christiane, et il les y 
appuyait, comme pour les empêcher de se rouvrir aux visions 
mauvaises. Et celte caresse, tendre pourtant, et bonne, et sin- 
cère, ne la satisfaisait pas. Elle ne sentait plus celle passion 
qui, autrefois, la faisait frissonner toute au moindre baiser de 
son mari. 

La voix du cocher qui demandait la porte la tira de l'in- 
quiétude bizarre oii elle se laissait glisser. Elle monta l'escalier 
en causant avec le comte des courses du lendemain. 

Il regrettait d'aller tout bonnement à Auteuil en victoria, 
et il se demandait, très préoccupé de cette si importante 
question : 

— Pourquoi les Treuil emmènent-ils les Vonancourt plutôt 
que nous en coach ?... 

Elle répondit avec indifférence : 

— Parce que Vonancourt se sera fait inviter ! . . . il n'y en 
a pas un comme lui pour jouer de la carte forcée... 

Et, entrant chez elle, elle commença à se dévêtir. 

Quand, au moment d'ôter sa robe, elle se vit dans la 
haute psyché qui s'inclinait sur ses sphinx de cuivre, elle se 
demanda pourquoi Jacques trouvait que sa robe lui allait 



LEURS AMES 



55 



mal... 11 lui scniblail, à elle, qu'elle était, au contraire, très 
jolie clans ce nuage tout blanc, d'où sortaient ses épaules 
pleines si délicatement rosées. Tandis qu'elle se regardait, 
M. d'Argonne souleva la portière qui séparait sa chambre de 
celle de sa femme, demandant : 

— Tu n'as pas besoin de moi.^... 

Elle répondit, en sortant du grand cercle neigeux que 
faisait sur le tapis la robe tombée à ses pieds : 

— Non merci !... je n'ai besoin de rien du tout !... je me 
défais très bien toute seiilc... 

Jamais elle ne se faisait attendre par sa femme de chambre. 
Personne ne l'aidait à se déshabiller. Jamais non plus, un 
coiffeur n'avait touché à ses beaux cheveux fins et lourds. 
Elle ne pouvait pas supporter l'elfleurement des mains banales. 
Un essayage l'énervait à pleurer. L'idée de sentir quelqu'un 
près d'elle, dans sa chambre, de mêler à l'intimité de sa vie 
des domestiques, la dégoûtait. 

Elle dit, en ramassant la robe écroulée à terre : 

— Je ne sais pas pourquoi tu lui en veux, à cette jiauvre 
petite robe... elle est pourtant jolie !... v 

— C'est toi qui es jolie, mon amour !... 

Il l'avait prise dans ses bras et l'admirait de tous ses yeux, 
clairs et francs. Confiante et tranquille, heureuse de le sentir 
un peu à elle pendant cet instant, elle demanda, renversant sa 
tête fine : 

— Plus jolie qu'avec ma robe, n'est-ce pas?... 

Et, repoussant M. d'Argonne, elle s'écria gaiement, rassurée 
à la vue de sa surprenante beauté : 

— Tu sais 1 . . . j'aime mieux que tu aies ce goût-là ! . . . comme 
ça, au moins, je suis sûre de te plaire sans grands frais de 
mise en scène... 

Elle ajouta, en riant: 

— ... car les frais de mise en scène, c'est cher!... et 
fatigant !... 

— Tu parles toujours de ce qui est cher?... voyons... veux- 
tu que j'augmente ta pension?... 

Tout de suite, elle se récria : 

— Jamais!... je dépense déjà beaucoup trop!... 

Au moment de son mariage, le comte avait dit à Christiane 



50 LA IIEVUE DE l'AlUS 

([u'cllo conserverait ])Oiir sa loilolle s(>s roNemis personnels. 
Plus lard, cialunanl (|ii(> ce ne iVil liop |Hni, il axail (•(»m|)luté 
les douze nidlc iVaiics que. dans sa siinplieilé, il croyait suffî- 
sants poui" rcniretien d'une icininc cicyante. Il élail, en lail 
de cliilVons, d'une incapacité absolue, l'rivé d'argent par ses 
parents, — cpii agissaient ainsi sciemment, pour rempeclicr 
de faire une noce daninahlc, — n'ayant jadis olTert aux femmes 
que des llcurs ou des bonbons, puis, marié sans transition dès 
(piil avait été en possession de sa fortune, Jacques d'Argonnc 
ignorait invraisend)lablement ce que savent tous les liommes 
de son monde. Il était persuadé qu'une femme peut, avec 
douze mille francs, s'habiller à ravir. C'était d'ailleurs ce que 
faisait Cliristiane. Elle était mise très élégamment, mais avec 
une simplicité relative. Trop fine et délicate pour ne pas sentir 
que les choses tapageuses ont besoin d'être parfaites et de 
venir des meilleurs fournisseurs, elle s habillait très sobre- 
ment , dans une gamme un peu terne , faite principale- 
ment de blanc et de gris. La forme de ses robes était toute 
droite, très collante, même lorsqu'elle semblait vague à ceux 
qui n'y entendent rien. L'absence du corset n'indi(juait chez 
elle ni une prétention ni une pose. Elle n'en j)ortait pas, 
tout bonnement, parce qu'on ne lui en avait pas fait porter 
dans son enfance, et que, plus tard, elle n'avait jamais pu s'y 
accoutumer. Et comme elle ne pouvait et ne voulait pas se 
serrer, elle n'était pas, pour la mode, très mince de taille. 
Elle semblait trop droite, sans assez de hanches, avec dans la 
démarche un je ne sais quoi de très libre, qui, à première vue, 
déroutait un jdcu. De même ses chevevix, admirablement épais 
et doux, de vrais cheveux de soie, ne bouffaient pas comme 
il aurait fallu, parce qu'elle les soignait et les arrangeait elle- 
même, redoutant les frisures factices et les ondulations « ga- 
ranties dix jours ». En somme, madame d'Argonne était une 
beauté trop vraie pour gagner à l'arrangement. Elle le savait 
bien et restait telle que Dieu l'avait faite, se disant à part soi 
que son emploi n'était pas celui des coquettes et qu'il ne 
fallait pas sortir de son emploi. 

Très franche avec elle-même, elle reconnaissait sans fausse 
modestie sa beauté, et elle en était heureuse infiniment. 

Aimante et tendre, sensuelle et passionnée, elle s'avouait 



LE! KS AMES 67 

que si on lui cul fait choisir l'image à laquelle elle voulait 
cire créée, elle eût, sans hésiter, choisi la sienne. Elle croyait 
naïvement que, telle quelle, elle possédait tout ce qui devait 
rendre Jacques heureux. Et elle adorait Jacques I Elle le trou- 
vait beau, généreux, élégant, suj)érieur à tous. Si elle avait 
pu croire qu'il cesserait un jour de l'aimer, elle serait morte 
sans un regret. 

Et lui l'aimait de tout son amour dès qu'il la retrouvait si 
belle, se donnant à lui avec ce fougueux emportement qui le 
ravissait. Mais, dans le monde, au milieu des autres femmes 
plus pomponnées, plus chics, plus artificiellement jolies qu'elle, 
il lui en Aoulait presque de ne pas savoir « tirer parti » de sa 
beauté. 

Tandis qu'elle se renversait dans ses bras, oubliant déjà ce 
qu'il venait de lui offrir, il demanda encore, suivant son idée 
avec une gentillesse têtue : 

— Voyons .^^... veux-tu quinze mille?... ce n'est pas le Pé- 
rou, après tout!... 

Elle refusa doucement, s'entêtant, elle aussi : 

— Mais non ! ... j'ai bien assez, je te dis I . . . et puis, trois mille 
francs, ce serait beaucoup pour ce que tu supprimerais... rien 
du tout pour ce que je pourrais ajouter... Pourquoi donc vou- 
loir faire ce qu'on ne peut pas faire?... s'acharner a des luttes 
impossibles?... il n'est pas nécessaire que chacun vive de la 
même façon... Nous sommes jeunes, bien portants, heureux... 
moi, du moins!... mais nous n'avons pas beaucoup d'argent 1... 
les Treuil en ont énormément... ils n'ont pas le reste... 

— Comment, pas le reste?... 

— Dame !... je ne les trouve pas jeunes, ni beaux, ni so- 
lides... 

— Mais madame de Treuil n'a pas trente ans!... 

— Ah!... eh bien, elle est mal conservée!... c'est encore 
plus triste... 

Il demanda : 

— Tu ne la trouves pas jolie, madame de Treuil?... 

— Jolie, non... belle peut-être... pour ceux qui aiment 
ce genre de beauté-là... 

— Tu es dillicile?... 

— 11 y en a tant qui ne le sont pas!.,. 



58 L.V UKVUK Di: PARIS 

Il (loinaïula cMuorc ; 

— Esl-co ([lie lu n'as pas reiiiar(|iu' que Moriores avait 
l'air (le la serrer i\c près, ce soir?... 

— Tous les lioinincs ont loujours l'air de la serrer de 
près... 

El elle ajouta en rianl : 

— Même toi!... 

Il se défendit . avec un peu d'embarras. 

— Moi?... tu rrves!... d'abord, je suis très lié avec Treuil 
et... 

— Ohl... ça!... 

— l^t puis, je te le répèle, je t'aime!... 

— (}uand nous sommes seuls tous les deux!... comme à 
présent... — mais dans le monde... va l'faire fiche!... comme 
dit Rosette... 

— ïu feras bien de ne pas parler comme madame de 
Givra V... 

— Tu ne l'aimes pas?... 

— Je Faime modérément... elle est mal élevée... 

— C'est-à-dire franche... et pas gobcuse!... elle n'admire 
pas aveuglément les gens en vertu du brevet de chic 
qu'on leur décerne... elle veut se rendre compte... elle 
tâtonne... 

— Elle n'a pas le droit d'être si diiTicile ! . . . elle n'est même 
pas jolie!... 

— Tu crois ça?... demande donc à M. Salomon ce qu'il en 
pense ? . . . 

— Pourquoi dis-tu toujoux's « monsieur » Salomon... au 
lieu de dire — comme tout le monde — le comte Salomon?... 

— Mais parce que je ne donne jamais aux gens leur titre... 
excepté quand je les présente... ce n'est pas une habitude 
française, ça!... c'est rasta en diable!... 

— Mais, puisque Salomon y tient, à son titre!... 

— Il y tient pour ce qu'il lui a coûté!... comme il lient à 
la suspension des Treuil... et à toutes choses, en général, 
qu'il a payées de ses deniers... 

— Si nous dormions, ma chérie?... 

Elle desserra ses bras, noués au cou de son mari, et, quit- 
tant la chaise longue oh elle était assise, elle se mit à aller 



LEURS AMES 5() 

et venir, achevant sa toilette, tandis qu'il lui demandait, en 
soulevant la portière pour rentrer dans sa chambre : 

— Mettras-tu une jolie toilette demain?... 

— Demain?... 

— Oui.,, à Auteuil?... 

— Ah!... je n'y pensais plus, moi, à Auteuil!... je mettrai 
une petite robe de laine blanche... qui va bien... 

— Du blanc, encore!... 

— Toujours!... je n'aime que ça!... 

Il sortait, lorsque, poussant une exclamation, il revint sur 
ses pas : 

— Ah!... à propos!... et moi qui oubliais de te demander... 

— Quoi donc?... 

— Comment tu trouves mon ami Morières, parbleu!... 

— Mais... je le connais si peu... 

— Bah!... il n'est pas difficile de savoir, à première vue. 
ce qu'il est et ce qu'il vaut... 

Elle dit, évitant de répondre nettement: 

— Je ne suis pas si perspicace... 

— Enfin, tu l'as regardé, je pense?... et tu peux au moins 
me donner ton avis sur son physique?... 

— Il est très charmant... il te ressemble... 

— Tu rêves!... il est cent fois mieux que moi !... 

— Je ne trouve pas ça !... vous avez tous les deux la 
même souplesse solide,.., les mêmes yeux bleus, la même 
moustache effarouchée..., légère et pale comme des cheveux de 
bébé... 

Elle ajouta en souriant : 

— Et je me rends bien compte que tu as augmenté, par 
tous les moyens possibles, cette ressemblance qui n'est pas 
pour te déplaire, n'est-ce pas?... étant donné que M. de Mo- 
rières est ton idéal?... tu portes comme lui tes cheveux... 
comme lui aussi tu ébouriffes ta moustache... 

Un peu agacé, d'Argonne demanda : 

— Enfin, te plaît-il, oui ou non?... 

— Il me plaît physiquement beaucoup... 

— Ce qui veut dire que moralement il te déplaît?... 

— Oh! pas du tout!... j'attends pour le juger... 

— Mais ce soir l'impression a été mauvaise?.,. 



6o LA REVUE DE r A ni s 

— Ce soir. |t' I ai Irouvi' mi |hmi Ii(i[) iim(|ii(Mn(Mil occupe 
tlu ('(inl... cl (lu cliic... cl de loul ce qui csl eu gcucral 
rncs(|uiu ci racllcc. . . 

— C'est uuulanie île (îivray (jui la fail d'avance les hon- 
neurs d'André?... 

— Jamais Koselle ne m'a parle de M. de Morières... au- 
Iremeul (pie pour me dire que c'est le seul de ses cousins 
qu'elle aime... 

— Le fait est qu'elle est assez peu aimable pour sa famille, 
madame de Civray !... elle est beaucoup plus gentille pour 
ses amis... 

— Dame! c'est naturel!... les amis on les choisit à son 
gré... tandis que la famille, on est bien obligé delà subir telle 
qu elle est... 

— Dans tous les cas, tu me feras plaisir en étant gracieuse 
demain pour André... 

— Demain?... où ça."\.. 

— A Auleuil... il Y sera sûrement... 

— Oui... il y va avec les Treuil... 

— Ah!... — lit Jacques en mordillant sa moustache — 
ça ne m'étonne pas... il sera la gloire du chargement!... 

Et après un instant, il ajouta avec regret : 

Ça sera le coach le plus chic... comme toujours, d'ail- 

Evidemment un souci le peignait de n'être pas du coach 
des Treuil!... 11 restait pensif, roulant dans sa tête des combi- 
naisons pour arriver à ce résultat tant souhïiité. 

Et Christiane, un peu agacée de cette puérilité qu'elle ne 
comprenait pas, ne put s'empêcher de répondre : 

— Eh bien, tant mieux pour lui !.., 
Il la regarda, et, avec humeur : 

— C'est singulier!... toi qui es si fine... il y a certaines 
nuances que tu ne saisiras jamais!... 

— Je le crains ! . . . 

Sans A'oir l'ironie, il reprit : 

— Comment ne comprends-lu pas qu il est agréable d être 
considéré comme des gens qui ornent... d'être emmené dans 
la voiture la plus regardée et la plus admirée?... 

— Je trouve beaucoup plus agréabled être dans une voilure 



leurs 



LE un s ami: S 01 

qui est la mienne... surtout si cette voiture est jolie et bien 
attelée, et c est le cas!... je ne tiens pas du tout à être 
regardée, moi !... 

— Jamais, avec ces idées-là, lu n'arriveras à rienî... 

— Mais à quoi donc veux-tu que j'arrive?... 

— A être la femme qui « donne le la... » — comme dit 
madame de Givray, que tu aimes à citer... 

— Eh! je ne désire pas du tout être cette femme-là!... j'ai 
des goûts paisibles, une ambition modeste... ou plutôt, pas 
d'ambition du tout... je suis absolument heureuse... il ne me 
manque qu'une chose... 

— Laquelle?... 

— Un enfant... 

— Ça ne me manque pas, à moi !... 
Elle répondit tristement : 

— Je le sais bien ! . . . 
Il se mit à rire : 

— Pu m'en veux toujours de n'avoir pas pris au tragique 
l'accident que tu as eu ?.., Franchement, j'avoue ne pas avoir 
pleuré sur cet accident... de six semaines!... 

— Je ne t'en veux pas ! . . . ça me fait de la peine que tu ne 
sentes pas les choses comme moi, voilà tout!... 

— On est si heureux sans enfants!... c'est-à-dire sans sou- 
cis... et tu serais bien avancée, n'est— ce pas, quand ta jolie 
taille — à laquelle tu tiens tant — serait déformée... ta poi- 
trine fanée. .. 

— Mais je connais des femmes qui ne sont ni fanées ni 
déformées, et qui ont des enfants... Ce qu'il y a de sûr, c'est 
que, déformée ou pas, je voudrais en avoir... 

M. d'Argonne était resté debout au milieu de la grande 
pièce. Elle vint poser sur ses épaules ses belles mains nacrées 
et, les yeux luisants d'amour, elle lui dit de sa voix chaude, 
qui tremblait un peu : 

— J'en voudrais tant!... si lu savais?... tant, tant!... 
Distraitement, il baisa les yeux qui se trouvaient devant ses 

lèvres, et montrant la pendule : 

— Regarde un peu?... nous sommes fous!... il est trois 
heures... nous devrions dormir depuis longtemps!... 

Elle s'attachait à lui. Il la repoussa doucement : 



(ia LA UliVUE DE PAUIS 

— Je veux (|uc lu sois jdlic cl iVaulic dciiuiin à Aulcuil... 
Elli* rrpondil presque avec colère : 

— (^e <|ue je m'en mocjue, d'Aulcuil !... 

El. le regardant sorllr, elle murmura, se sentant Irisie à 
pleurer, mais narquoise quand même : 

— Allons!... ça ne sera pas encore pour aujourd'hui !... 



C. YP 



(À nuicre.) 



MÉMOIRE 



s L U L A 



RÉVOLUTION DE 1830 



Le baron d'Haussez, dans les Mémoires qui ont été récem- 
ment publiés par la Revue de Paris, parle longuement et 
aprement des démarches qui furent faites par M. de Semon- 
ville, gi-and référendaire de la Cliandjre des pairs, auprès du 
roi Charles X, pour le décider k retirer les Ordonnances et à 
renvoyer le ministère Polignac * . Nous avons la bonne fortune 
de pouvoir offrir à nos lecteurs le récit même, écrit par M. de 
Semon ville, du rôle quil a joué durant la révolution de 
Juillet. Ce document fut rédigé par lui, à la demande de 
son ami, le baron Mounier, au lendemain même des évé- 
nements, dès le mois d'août i83o. Quelques-uns des détails 
qu il contient, en particulier la conversation décisive cjue 
M. de Semonville eut à Saint-Cloud, le 28 juillet, avec 
Charles X, se retrouvent en abrégé dans la déposition qu'il 
lit, au procès des ministres, devant la Cour des pairs, le 
vendredi 17 décembre. Mais cette déposition, insérée au Mo- 
niteur officiel du 18 décembre i83o, n'a ni le développement 
ni Faccent vivant et dramatique du texte que nous publions. 
De plus, elle ne touche quà une très petite ])artie des évé- 

I. licvuc de Paris, i''"" juillet i8i)'i, i>. i65 et suiv. 



G'i LA UEVUE DE l'AHIS 

ncinonis îles jduiiu'i's rôvoliilionnaircs cl 1 On ii"\ li'ouvericii 
sur los rolalions (nu^ M de Scinoiivillc cul alors avec le tluc 
trOrlrans. Ce qui lail l'iinjxirlancc pailiculitrc du témoignage 
di' M. (le Scmon\ille. l'esl que eel ancien conseiller au Par- 
lement de Paris, devenu successivemenl député aux l'itals 
(Icncraux de i88(), ministre plcnipolcnliaire de la Iléj)uhli([ue, 
puis du Consulat, sénateur et comte de 1 l^mpire, cnlin grand 
réicrendaire à la Cliand)re des pairs de la Restauration, était 
considéré par les ultras comme un orléaniste, par les orléa- 
nistes comme un carliste. Aussi trouvons-nous en lui un 
témoin et un juge imparlial et désabusé. 

Le manuscrit original de M. de Semonvillc resta jusqu'en 
18^7 enire les mains du baron Mounier; Mounier le confia 
à un M. Prévost, qui en fit une copie'. Cette copie fut sou- 
mise à M. de Semonville qui la corrigea, la signa et la para- 
plia à toutes les pages pour en garantir lautlienticité. Elle fui 
alors remise au baron Mounier, et M. de Semonville lui 
adressait à ce sujet, le 17 avril i838, la lettre suivante : 

Oui, mon ami, c'est à vous, à vous seul qu'apparlienl cet écrit, 
pour en disposer après ma mort. Et à qui donc devrait-il être 
adressé, si ce n'était à celui aux instances de qui j'ai cédé en fixant 
sur le papier des récits épars, si souvent l'objet de nos confidences':' 
^ ous avez voulu qu'elles appartinssent un jour au public, non pour 
honorer ma mémoire qui ne tiendra point une grande place dans 
celle des hommes, mais pour que l'exposition de ce grand drame lût 
dégagée des mensonges de tout genre dont l'ont enveloppée les 
partis. J'ai dit, selon l'expression judiciaire, la vérité, toute la 
Aérité, rien que la vérité. Les deux princi])aux acteurs, Charles X 

I. Prévost écrivait le- -j- mai ï8S~ à M. Mounier : 

« Mon clier ami, le temps m'a manqué pour vous porter moi-même le manus- 
crit du bon M. de Semonville. Dites-lui bien, à la première occasion, car je vous 
l'allirme sur l'honneur, que personne, sans exception, n'en a vu un mot. 

» L'ouvrage à mon avis n'est pas entièrement terminé. 11 y manque des dates; 
le litre même est à faire. Il existe quelques lacunes de peu d'importance, qu'une 
phrase remplirait. Quolijues mots ajoutés le rendraient plus clair et plus parfait. Ces 
corrections, ces additions, qu'il m'a promis de faire, donneront à cette transcription 
l'authenticité qui lui manque. 

» Adieu, cher bon. Je serai à Paris le 12 juin ou peut-être plus t('>t. Mille amitiés 
très sincères. 

» PRÉVOST. » 

6 heures du matin. 27 mai 1887. 



MÉMOIRE SLU LA RÉVOLUTION D Iv l83o 65 

et le duc d'Orléans, sont représentés tels qu'ils me sont apparus. Quel 
intérêt aurais-je à les farder, à altérer leurs paroles? Ma place dans 
ces tableaux ressemble à celle du chien oblifj;é que les peintres de 
la Renaissance introduisent toujours près des personnages histo- 
riques. A quoi bon mentir pour prêter à un épagneul les formes et 
les dimensions d'un léxrier".' Je n'ai fait que ce qu'aurait lait à ma 
place un grand référendaire honoré de la conliancc de la pairie et 
ne pouvant la réunir en raison des circonstances. Si M. Pastoret* 
m'a laissé le passager honneur de paraître sur le premier plan, la 
caiise en est à la réserve timide de son caractère, à son Age plus 
avancé que le mien, aux sollicitations d'une femme passionnée pour 
la conservation de son mari. Sans elle, je serais sans doute resté 
obscurément au Luxembourg, dé|)lorant l'absence de nos collègues, 
la votre surtout, et mon impuissance à conjurer des désastres que 
tout ami de son pays ne voyait qu'avec horreur^. Ainsi, mon ami. 
je remets en vos mains cet écrit, ])our en user à votre guise après 
ma mort. En attendant, corrigez, réformez les iautes ou les négli- 
gences de style, ou même plus, si cela vous convient. Je ne pourrai 
qu'y gagner; je signe tout d'avance et de confiance, heureux de 
penser que vous associerez ainsi mon nom à celui dont vous avez 
si bien conservé l'honneur, et à l'éclat duquel vous ne pouvez 
manquer d'ajouter. 

I. Le marquis de Pastoret, chancelier depuis i8sf). présidait en cette qualité la 
(Chambre des pairs. Le grand référendaire ne faisait qu'en administrer les fonds. 

3. Nous trouvons une note de M. Mouuier écrite en avril 1889 au sujet de ce 
passage de la lettre de ^L de Semonville : 

« M. de Girardin, auquel je parlais de la conduite de M. de Semonville en 
juillet, m'a dit : « Oui, il a très bien fait, mais il n'a pas fait tout ce qu'il 
» pouvait et devait faire. Il a perdu la journée du mercredi, l^ourquoi la Chambre 
» des pairs ne s'est-elle pas rassemblée, n'a-t-clle pas été, au moins, convoquée? 

» Ce reproche est grave, et il a quelque chose, sinon de fondé, du moins de très 
spécieux. 

» Mais il faut remarquer dans quelle incertitude s'est écoulée la journée du 
mercredi ; que les heures se passaieut dans l'attente et dans l'ignorance du véri- 
table caractère des événements. D'ailleurs, c'était au Chancelier à convoquer, solli- 
citer, indiquer. Dans la soirée, quelques pairs se réunirent che'; j\L Pasquier (rue 
d'Vnjcpu, 3o). Pasquier les avait invités. Il y avait l'abbé de Montesquiou, le duc 
de Broglie, Portails, etc. Hyde de Neuville, quoi(pic étranger à la Chambre, 
assista à la réunion qui se forma à huit heures. On eut beaucoup de peine à arriver. 
Portalis venait de Passy. Les autres étaient en général habitants du quartier. Plu- 
sieurs pairs appelés ne purent s'y rendre. La conférence fut longue. On arrêta 
que l'abbé de Montes([uiou et Portalis se rendraient à Saint-Cloud pour demander 
au Roi de révoquer les Ordonnances. Il s'agissait de partir sur-le-champ; mais 
l'abbé de Montesquiou trouva qu'il était trop tard, le trajet trop dillicile, et voulut 
remettre au lendemain. Portalis l'attendit (le jeudi) à Passy; il ne parut iwinl, soit 
fpi'il désespérât, soit qu'il reculât devant les dilTicultés, soit qu'instruit de la démarche 
de M. de Semonville, il jugeât son intervention superflu». » 

1" Septembre iSgi. 5 



{'){) LA UEVUE DE PARIS 

B Nr [Ht'iiiv. |i;is la |)(MU(> (I(> \ciiii ci' snir; je ivnlic ralif^ui' au 
Luvciiihoui},'. )i' lo sciai »lc ma pailiiipalidii apivs (linor à rcnlrcruMi 
soienlilinuc do mes (lt'ii\ mm nos ; |)(Mil-(''tii' me IroiiNcric/.-NoMs aussi 
épuisé (rcspiil (|uo de corps; jeunes, il nous l'aiil picndic (pielcpie 
soin pour nous présenter ilexanl les iciuuics; \i(u\, |>oui(pioi iTen 
pas user de même avec ses amis? 
>^ Je NOUS embrasse. 

» si: \io \ \ I i.i.i: . » 
Paris, le 17 axril i838. 

M. Mounicr fil au manuscrit deux ou Irois légères correc- 
tions. C'est celle copie, revue et aullicnti(|aéeparM. de Semon- 
ville, que nous publions. Quant au manuscrit original, il 
fut remis à M. Gay, ainsi que nous l'apprend une note de 
M. Mou nier annexée à la copie de M. Prévost : 

(( Cette copie a été faite par Prévost qui l'a transcrite d'un 
manuscrit très informe, très illisible, que j'ai rendu à M. de 
Semonville. Ce manuscrit est entre les mains de M. Gay. 
Celui-ci ma donné sa parole d'Iionneur de n en faire aucun 
usage, et de ne le communiquer à qui que ce soit. » 

Nous ignorons ce que ce manuscrit est devenu. 

GABRIEL M O > O I) . 



MEMOIRE DE M. DE SEMONVILLE 



Signes avant-coureurs d'un coup d'État. — Paroles menaçantes de Charles \. — 
Le serment du sacre. — Impopularité du ministère Polignac. — La cérémonie 
commémoratlve du 21 janvier '. 

Depuis la brusque dissolution du ministère Martignac, 
ratmosphère morale de la France était en feu. On ne peut 

I. La division en chapitres et les sonuuaires de chapitres n'appartiennent pas 
au manuscrit original et sont du fait de l'éditeur, aussi bien que les notes. 



MÉMOIHE SUU LA KbivOLUTION DE l83o 67 

comparer l'impression exercée sur les esprits par la compo- 
sition du nouveau ministère, (ju'à celle ([ue reçoivent tous 
les êlres animés des courants électiiques et de la pesanteur 
de l'air, à l'approche d'un violent orage. 

Le hasard m'avait mis en mesure d'en juger mieux que 
personne, sur une ligne de quatre-vingts lieues, et dans les 
pays les moins révolutionnaires de France. 

Paris était dans une sécurité absolue, et s'entretenait encore 
de l'enthousiasme manifesté à la présence du Roi par les 
populations alsaciennes, représentées, les années précédentes, 
comme ennemies du gouvernement. 

Martignac. auteur de ce voyage, jouissait de son triomphe 
en toute sécurité, ainsi que ses collègues. Quelques indiscré- 
tions échappées du Château m'empêchaient de la j)artagcr ; je 
résolus de m'en éclairer (sic) avec le Roi, et, dans un de ces 
entretiens que mes entrées du cabinet me permettaient de 
provoquer de temps en temps, une heure environ avant l'ordre, 
j'amenai, je ne sais comment, une brusque allocution sur un 
coup d'Etat dont quelques personnes avaient parlé ; je me 
proposais, par la spontanéité d'une question un peu indiscrè- 
tement jetée, ne point donner au Roi le temps de jjréparcr sa 
réponse, et de connaître son opinion même par son silence. 

— Est-ce que vous êtes encore, me dit-il, aux enquêtes du 
Parlement, toujours en défiance de la Cour? Oui, sans doute, 
bien des gens m'ont conseillé de monter à cheval; mais, mon 
ami, j'ai trois ans de plus que vous^ 

Et, me conduisant à la fenêtre : 

— Voyez-vous le pont tournant? eh bien! mon [cheval et 
moi, nous serons fourbus avant d'y arriver. 

Puis, après une demi-seconde de silence: 

— Je suis dans la Charte : à tort ou à raison, j'y resterai. 
Ces derniers mots, séparés des premiers, me donnèrent à 

penser. Je me rappelai mes discussions avec M. de Villèle 
sur le serment du Sacre ; il s'obstina longtemps à un serment 
particulier dont, chaque fois qu'il le lisait, il avait modifié la 
rédaction. La dernière me tut communiquée la surveille du 



I. Pas tout à fait deux ans, Charles X avait eu juillet 18^9 un (leii moins de 
soixante-douze ans, et Senionville un peu plus de soixante-dix. 



< i 8 L A H K V i; E n K 1' A U 1 s 

(U'paii p(uir Uciins : a Nous serez coulent, voil?i le serment 
pur cl simple. •» Je lus. cl. au premier eou|) d d'il, je recon- 
nais cpu' la ('.h;uii>. en ce (pielle détermine les formes du 
i::ouvernemenl du Uoi, est pnve, mais (pi'i^n a omis lout ce 
qui concerne le droit public des Français. M. de Villclc 
m'observait avec anxiété. 

— Monsieur, lui dis-je eu lui remettant le pelil papier, 
avec un pareil serment le Uoi sera loil mal reçu à son 
retour à Paris; et, lorsque les journalistes, (jui ont plus d'es- 
prit que moi. auront retourné et paraphrasé la pensée du 
serment, le Uoi ne sera pas plus longtemps sur le trône qu'un 
ministre dans sa place. 

M. de \ illèle était debout, devant son bureau, dont le 
tiroir était ouvert; au lieu d'y replacer le serment, il le déchira 
avec violence, ferma le bureau, et sortit du cabinet par ses 
appartements intérieurs, en me disant avec brusquerie : 

— Vous aurez un serment par et simple. 

Lorsque le Roi le prononça, ma lunette était braquée 
d avance sur la loge du corps diplomatique : la stupéiaclion 
lut générale parmi ses membres, elle se manifesta sur toutes 
les physionomies. Le nonce porta sa main à son iront, sur 
lequel elle resta un moment; il avait dit la veille à la mar- 
quise de Frondeville, notre amie commune : « Si le Roi 
prononçait le serment pur et simple à la Charte, nous tom- 
berions dans un abîme de maux. » Ces souvenirs se repré- 
sentèrent à mon esprit aux dernières paroles du Roi : a Je ne 
sortirai pas de la Charte » ; paroles du second bond, et qui, par 
conséquent, devaient avoir une signification cachée. Le Roi 
avait cru me convaincre; il avait ajouté à mes doutes. 

Trois ou quatre jours après, je sus, à n'en pouvoir douter, 
que le dimanche suivant MM. de Polignac, Labourdonnaye 
et l'amiral de Rigny entreraient au Conseil; Rigny était à 
Paris et les ministres, inquiets des prévenances dont il était 
l'objet au Château, pressaient son départ pour Toulon. Je lui 
demandai avec instance de l'exécuter sans aucun retard, et ne 
pus l'obtenir qu'à l'aide d'une indiscrétion autorisée jDar notre 
intimité. Quand il sut qu'il était exposé à être appelé dans 
les vingt-quatre heures au ministère avec M. de Polignac et 
M. de Labourdonnaye, il monta le soir en voiture sans suivre 



MÉMOIRE SUR LA REVOLUTION DE l83o 69 

la roule direclc, alin (juc le télégraphe ne le renconlrant point 
à Toulon, il eût le temps de juger, avant de répondre aux 
ordres du lloi, l'elfet produit par la nomination des ministres; 
oet ellct fut terrible'. 

J'ai dit plus haut que j'avais été à portée d'apprécier sa 
gravité mieux que personne. Je partais pour aller passer une 
semaine chez moi à Coutances , le môme jour que Rigny 
prenait la route du Midi. M. le Dauphin était annoncé et 
attendu à Cherbourg. Quand jcntrai à Manies, déjà la route 
était embarrassée par les préparatifs disposés pour le passage 
du Prince. Partout des arcs de triomphe, des obélisques, des 
inscriptions ; les jeunes gens travaillant avec ardeur, les femmes 
regardant avec joie, et la foule des enfants avec ivresse. 

Évrcux, Baveux, Caen , Saint-Lô , déployaient le même 
zèle : mon cœur se serrait à ces démonstrations, aux réponses 
que je recevais en échange de nombreuses questions. 

(( Demain! » me disais-je. — Ce demain ne se fit pas 
attendre. Je quittai Coutances peu après avoir reçu la funeste 
nouvelle. Tous les préparatifs de fête avaient disparu; ceux 
dont une partie subsistait encore étaient abattus avec une sorte 
de rage. Celait à mon tour à répondre aux interpellations 
que des groupes irrités m'adressaient aux relais. — <( Les 
Pairs (car alors on les comptait pour quelque chose), les 
députés souffriraient-ils de pareils ministres? » 

Voilà ce que je vis, et ces démonstrations ne cessèrent qu'à 
Saint-Germain; là, ikjus étions sous les yeux de la Cour. 

Mais à quoi bon ces détails , puisque je ne veux pas obéir 
à cette sotte manie de faire des Mémoires, après madame 
d'Abrantès, Savary, les exeniptsdc police, et pis encore ! A quoi 
bonP A prouver que je ne pouvais me tromper sur les effets fou- 
droyant des Ordonnances de juillet et à vous donner, mon ami, 
la première clef de démarches qui dépassaient de beaucoup 
ma position politique, et dont je me serais abstenu, si je n'y 
avais été poussé par la conviction d'un grand devoir. 

Il n'entrera point dans ma pensée de tracer l'histoire du 
ministère, dont les fautes ont brisé en (juelques heures le 

I. M. il'lhuisscz, qui accopUi lo poste rcrusû [)ar lligiiy, alliriiic que celui-ci, 
conduit par Poliguac à Saiut-Cloud, y déclina lorinclienicnt l'oflrc faite par 
Cliadcs X(Reuue de Paris du i'-''" avril). 



•JO LA HEVUE DE PARIS 



sceplro de Charles \. Assez d reiivains excrccronl leur plume 
sur un sujel aussi éininemmenl (lianiali(|ue. Je me boruerai 
à un seul l'ail , qui fut pour moi le coup de tocsin de la chute 
inévitable du Roi. 

Le 2 1 janvier qui suivit son couronnement, la famille 
royale, la Cour, les corps de l'Etat, étaient à Saint— Denis, à 
entendre la lecture du testament de Louis XVI, belle et grande 
pensée de Louis \\ III. le jour de la translation des cendres 
des royales victimes! Absurdité politique inhabile et devenue 
insipide par ses répétitions. L'usage voulait que le Uoi, entouré 
de ses ministres, assistât à la même cérémonie dans la chapelle 
du château. Certes, dans cette circonstance habituelle, pour 
Charles \, il n'y avait rien de nature à agir sur sa sensibilité. 
Cependant, pour la première fois, la lecture de ces paroles de 
mort, si souvent entendues avec indiderence, pèse sur sa tête 
royale. Charles X s'éloigne de la tribune à pas précipités : il 
entre dans son cabinet, y pousse le chancelier Dambray, près 
de lui, à l'angle de la porte, la rejette avec son pied, et, là, 
tombe dans un fauteuil devant son bureau. — Des larmes 
abondantes coulent: le Roi a sa tète dans ses mains. — Le 
chancelier éperdu cherche, balbutie quelques paroles de 
consolation. 

— Eli ! mon ami ! vous ne voyez pas qu'avec la constitu- 
tion qui nous régit, ma fin sera celle de mon frère, et je ne 
ferai pas aussi bien. 

Sept ans avant cette époque, les instances de Monsieur ayaint 
déterminé son frère à dissoudre le ministère Richelieu, ce 
prince était sorti du cabinet du Roi après sa funeste victoire 
pour chercher MM. de Villèle et de Corbière qui l'attendaient 
dans son appartement, et les présenter lui-même au Roi en 
qualité de ministres. Cette nouvelle fut apportée par M. le duc 
de Richelieu à la Chambre des pairs assemblée ; elle circula 
de bouche en bouche, et des groupes formés autour de moi 
dans la salle du Trône m'interrogeaient sur cet événement. 
J eus l'imprudence de répondre par un mot trop répété : « Que 
voulez-vous? Monsieur escompte son règne. » Le fait du 
21 janvier, dont je viens de parler, ne me confirma que trop 
dans cette pensée d'avenir. Il me démontra que le Roi regar- 
dait le maintien de la Charte comme incompatible avec sa 



MÉMOIRE SLH I> A RÉVOLUTION OK l83o 71 

propre conservalioli cl que, par conscquciil, il essayerait, lot 
ou lard, de la briser. 

Revenons au grand événement dont les souvenirs me sont 
bien présents — je vous ai promis de les retracer dans leur 
vérité native. 



II 



I^a (^lianibre des pairs ti)iivoqiii'« smile. — Conversation de M. de Scnionville avec 
le duc d'Orléans, j'i Meiiilh, le 21 juillet. — 11 prévoit la Révolution. 

Nous sommes au mercredi ' qui précède les Ordonnances ; 
j'étais prié à dîner à Ncuilly chez M. le duc d'Orléans. Le 
matin, neuf heures sonnaient à l'horloge du Luxembourg, 
quand un messager du ministère de la Justice me remet un 
énorme paquet , contenant les lettres closes adressées aux 
pairs pour la convocation des Chambres. En l'ouvrant, ma 
joie est extrême ; elle est partagée par mes dignes collabo- 
rateurs du Luxembourg, réunis ordinairement à cette heure 
près de moi; nos félicitations sont réciproques. Je donne les 
ordres pour faire sortir immédiatement les lettres, et, dans ma 
confiance de jeune homme, je raconte tous les soupçons, 
toutes les craintes qui ont traversé mon esprit depuis plusieurs 
mois, sur un coup d Etat qui semblait inévitable. — Je 
m'accusais l)onnement de ma défiance, et mes auditeurs la 
jugeaient tellement excusée par les laits écoutés par eux avec 
avidité, que je la fis naître subitement dans leur pensée. 

— Courez à la questure de la Chambre des députés ; sachez 
de ma part si leurs leltres sont expédiées ; leur éloignement de 
la capitale et leur nombre exigent quelles soient expédiées 
avant les nôtres. 

Le messager revint : nul envoi à la questure. Les visages 
s'assombrissent. — Envoi immédiat d'un employé prudent et 
habile au ministère de la Justice pour savoir dans les bureaux 
si les lettres closes y ont été préparées. 

Aucun ordre n'avait été encore donné. Ainsi la lettre ofii- 

1.31 juillet. 



-9 LA UEVl F DR l'.VUlS 

ciollc ailrcssée an maïul ivfrrcndaiic ol Icnvoi des Icllrcs des 
pairs nélaionl (|n'iine indigne superclierie ! jNos cœurs se 
serrent:... à (|uatro lieures je pars pour \euilly, livré aux 
plus Irislcs coujoilures. 

Une société nombreuse était réunie dans le salon. La 
première question qui m'est adressée par le Prince est celle 
de la convocation des Chambres dont le l)ruil s'était déjà 
répandu. J'en confirme la vérité. M. le duc d'Orléans annonce 
son départ pour Eu le lendemain de l'ouverture, non sans 
me lancer quclcjucs reproches épigrammaliqucs sur son 
exclusion constitutionnelle de la Chambre des pairs, à moins 
d'une lettre du lU»i. La conversation devient générale, et 
elle est animée par le plaisir que se promettent et les prin- 
cesses et les enfants de recouvrer aussi prochainement leur 
Indépendance. 

Après le dhier. promenade générale dans les jardins ; la 
soirée était superbe; le jour commençait à s'éteindre. J'étais 
assis, loin de la masse, avec M. le duc d'Orléans et Pozzo ', 
l'un de nos convives. En nous rapprochant du château, celui- 
ci s'écarte pour passer dans un bosquet. Je vais rentrer seul 
avec le Prince... 

— Monseigneur me permet-il de lui demander s'il a des 
chevaux? 

— Sans doute, n'avez-vous point de voiture? je vais vous 
en faire atteler une. 

— Monseigneur, je parle de chevaux de selle, auxquels il 
faut donner l'avoine aujourd'hui. 

— Pour aller où? 

— A Saint-Gloud, à Paris ou à Londres; d'ici à cinq jours, 
vous n'aurez point un quatrième parti à prendre. 

— Que dites-vous, grand Dieu! (avec une expression im- 
possible à rendre) un coup d'Etat va donc éclater! La 
Chambre n'est point convoquée, ainsi que vous nous l'avez 
dit ; nous sommes donc sur des abîmes ! 

Entraîné brusquement par le Prince dans une partie du 
parc plus éloignée du château, je lui apprends tout ce qui est 
venu à ma connaissance; lui démontre qu'au calme apparent 

I. Pozzo di Rori^o. .-iniliassadetir de Russie à Paris. 



MÉMOIRE ;^LK L\ RK V O I. L T I U N D E I (S 3 O 7 3 

dont nous jouissons succtHleia, le dimanche après le Conseil, 
un coup d'État qui ne peut plus être reculé, qu une confla- 
gration générale en sera l'immédiate conséquence : que l'im- 
péritic n'a rien prévu ; qu'une si téméraire entreprise, conçue 
sans prudence, ne sera appuyée par aucuji courage; qu'après 
quel([ucs actes de violence, peul-ctre impuissants ou cruels, 
on cédera honteusement dc\ant une irritation générale; que 
dans le désordre créé par les mouvements déréglés des masses 
et les incertitudes royales, lui seul peut relever le drapeau 
des lois et de l'obéissance, se placer entre Sainl-Cloud et 
Paris, saisir des deux mains l'autorité de la pacillcation pour 
sauver le Irone et les institutions; qu'autrement la fuite en 
Angleterre était certaine à la suite des princes , que leurs 
habitudes, leurs irrésolutions, leur faiblesse ne manqueront 
pas d'y conduire après quelques jours de résistance. 

J'étais éloquent d'émotion. Celle du Prince était extrême, 
et toute d'effroi, sur le rôle auquel semblait l'appeler l'empire 
des circonstances. Son trouble, ses hésitations démontraient 
qu aucune n'avait été prévue par lui. Fuir à Eu fut sa pre- 
mière pensée ; puis chez sa sœur en Auvergne : . . . fuir tou- 
jours, pour s'enfermer dans l'obscurité, dans l'isolement des 
hommes et des choses; — d'émigration, jamais ! mais une 
soumission complète aux événements. 

Ma tâche était trop facile pour lui prouver qu il ne lui ser- 
virait de rien de vouloir y rester étranger; l'exemple de sa 
digne mère \ de sa tante -, ia pusillanimité de M. le prince 
de Conti ^, la résignation de M. le duc de Penthièvre *, ne les 
avaient point préservés; — et lui! Chef encore jeune d'une 
race auguste, lui avec une fortune immense, et une popula- 
rité qui se cliangerait en haine, s'il la dédaignait ou la repous- 

1. La ducliossu dOrlcaiis, mère de Louis-IMiilippe, avait été emprisonnée de 
1-98 à 1797, dépouillée de ses biens et proscrite. 

2. Lonise d'Orléans, mariée en 1770 à Louis de Coudé, duc de Bourljon; vécut 
séparée de lui d('|)uis 1780, et suivit ia destinée de sa helle-sd'ur, la duchesse d'Or- 
léans. 

3. Louis de (lonll n'avait point émigré ; il lut néanmoins c\ilé après le 18 fruc- 
tidor. 

4. On dit que le duc de Penthièvre, frère de la duchesse d'Orléans, mère de 
Louis-Philippe, mourut de douleur après la journée de septembre oi!i sa belle-fiUc, 
la princesse de Lamballe, a\n'i[ ('té assassinée. 



-!\ LA REVUE DE PARIS 

sali une s(Milr lois! l*r('i(M\(lro ii I obsciirllr rliiil un espoir 
«•liiiiuMUjuo ; il ("tait domliu; par les ('véiiomciils, (.ondanuié à 
les c<)ini)allro. à h^s dirl^'oi- ou à les fuir! 

Lout; ri Irrs Ion*,' ouIrcMlcn dans rohscurltc sans mil 
ri'sullat. — En ronirani clans le salon, la Princesse était seule 
avec ses dames, I MKjuirludc j)einte sur la li^Mirc. Elle m'a 
<lil. depuis. (|u elle avall passé la nuit dans les larmes, à la 
première confidence de son mari. 

— A mercredi, me dit le Prince en me quittant, la visite 
de digestion;... vous avez rendu la mienne bien dillicile. 

Le mercredi 28 juillet, tout était en l'eu dans Paris; on sait 
la conduite (|u il tint dans ces journées. Je suis loin de l'ap- 
prouver, mais j'ai cru que ce récit était 1 exposition nécessaire 
de la chute de Charles X, et du drame terrible dans lequel 
M. le duc dOrléans a joué un si grand rôle. 



111 



T,o tlimaiichc a."! juillet, à Saint-Cloud. — Fiineslcs pressentiments. — Les 
Ordonnances. — Promicrs mouvements flans Paris le :>.~. — Pusillanimité et 
inertie de M. de l*astoret. — Confiance ni\sli(|iie du Roi. — Anecdote sur 
d'Êprémesnil et Duport. 

Nous voici à Saint-Cloud au fatal dimanche 95 juillet, dans 
le cabinet du Roi, 011 toutes les physionomies, empreintes de 
tristesse, attendaient sa présence. Il sort de ses appartements 
intérieurs pour se rendre à la messe; son maintien est froid, 
sa figure composée. Deux ou trois paroles signalent son pas- 
sage au milieu de nous; le haut service le suit. Nous res- 
tons. « Nous », signifie les ministres, le chancelier Pastoret, 
et cinq ou six hommes considérables qui jouissaient des petites 
entrées sans être attachés à sa personne. — Demi-heure 
d intimité pendant laquelle, soustraits aux regards indiscrets 
de la Cour, les hommes du gouvernement, réunis, avaient 
d'ordinaire l'habitude d'échanger mille paroles de confiance 
ou de politique sur la situation du jour. Cette fois, pas un 
mot auquel on puisse appliquer une signification; au lieu de 



MÉMOiniî Sun LA RKVOLLTKJN D i: I 8 3 O "5 

se rapprocher, ou s évite. Les deux sièges vides placés à ma 
droite et à ma gauche, avec l'iulcntion d'y recevoir les inter- 
pellations de quelques ministres, restent inoccupés. — Le 
Roi rentre. Je reprends ma place auprès du duc de Castries 
qui me dit à voix basse : 

— Ceci est clair, nous sommes sur un volcan. 

A peine ces mots étaient-ils prononcés, que le Roi, avec un 
degré manifeste de préoccupation, cherche à provoquer quel- 
ques réponses de notre part à des interpellations vagues; ses 
regards inquiets se promenaient sur les personnes rangées 
autour du Cabinet: un léger bruit se fait entendre à la porte; 
elle s'ouvre, contre l'étitpielte, pour le garde des sceaux*. II se 
confond en excuses, presque en prosternations : (( C'est bien, 
très bien, je vous attendais; mais vous avez dû avoir affaire. » 
Un énorme portefeuille contenait le funeste travail ^. 

Le Roi marche rapidement vers son fauteuil, fait la révé- 
rence d'adieu, avec un visage épanoui depuis une seconde. 
Nous sortons, atterrés de la scène qui va se passer. Personne 
n'était dans le secret des Ordonnances, mais tous redoutaient 
une catastrophe et s'en entretenaient dans les salles que nous 
devions traverser pour nous rendre à l'escalier. 

— Non, me dit VitroUes sur la dernière marche, la France 
n'est point encore perdue : croyez-moi, je le sais mieux que 
vous. Si un seul des ministres refuse sa signature, tout cet 
échafaudage de destruction est renversé. Le Roi s'arrêtera; 
nous aurons le ministère Mortemart ou Casimir Perier; 
attendons à demain. 

Le lendemain , les Ordonnances î . . . 

Ces Ordonnances que Champagny, gérant le ministère de 
la guerre, n'a apprises qu'à la même heure que moi, le lundi, 
en arrivant de la campagne! 

Ces Ordonnances au sujet desquelles Polignac disait à 
Pozzo, le mardi matin : « J'avais plus de crainte que je n'en 
ai maintenant; la baisse d'hier a été médiocre! » 

Le lundi, étonnement universel, stupéfaction, légers désordres 

I. M. de (^lianlelciiuzc. 

3. M. crHaiisscz raconte en détail la délibération du Conseil du 24 juillet, où 
les Ordonnances furent signées. Il ne dit rien de la journée du 25 juillet. Voir 
Revue de Paris du le"" juin. 



76 L V Ki: \ i !•; ni'! i' \ 111 s 

(lo la jouiie |ti>|uil;ili(iii ;ui\ alxdcis du Pulais-U()>al. Le lende- 
main, inilallon oi'oissaiile . de n()nil)reuv ;ileliers Icrinés |)ar la 
|)(>lili(jiie insiii rocli(tmielle des chefs de maisons; agilalion dans 
loule la ville ; mouvements ; signes manifeslcs de violence. 

Quoi, hélas! à Sainl-Cloud? La messe le malin, — la 
chasse dans la journée, — le xnIusI le soir. 

Le lend(Mnain, révolte dans les quartiers |)()j)uleux, Uévolle 
sans but encore déterminé, sans intelligences sovimises à une 
direction. La Fayette était à la Grange, et n'est arrivé à Paris 
que dans la nuit du mercredi 28 au jeudi •).{) '. Le général 
(iérard se retiisail à donner des ordres -; des généraux môme 
de l'opposition, notamment Exelmans ', allaient soiFrir dans la 
matinée à Polignac. — Il refusa leur épée. N'avait-il pas celle de 
Marmont* qu il croyait suflisamment armé par l'état de siège? 

Au même moment, la démarche des députés auprès du 
Conseil des ministres \ arme à deux tranchants, dont l'impé- 
rilie des ministres ne pouvait se défendre. 

A la première nouvelle de celte circonstance, je ne pouvais 
plus rester dans l'inertie que je m'étais imposée. Mon rôle 
d observateur, depuis mon retour à Saint-Gloud, était fmi, 
celui du Grand Référendaire commençait, et, tandis que les 
députés, d'une opinion en général hostile, se préparaient à 
élever la voix, hors de la présence des Chambres, il apparte- 
nait à la Pairie de prendre une position plus nette, plus haute, 
plus loyale, en s'adressant à l'autorité, afin d'obtenir quelle 
fit retour sur elle-même. 

Le Chancelier était notre organe naturel ; tout, jusqu'à la 
légalité, autorisait ses communications directes avec le Roi. Le 
voir, 1 entretenir, l'éclairer sur les événements, le presser, le 
déterminer à porter à Saint-Cloud la vérité, notre douleur, 

1. Erreur, M. de La Fayette est arrivé le mardi soir, mais sans plan déterminé. 
^ oir ses Mémoires (note de M. Mounier). 

2. Le général Gérard, mis en disponibilité par la Restauration, était alors dé- 
puté de l'opposition. 

3. Exelmans avait été exilé après i8i5, mais il avait été réintégn'' dans létat- 
major en 1819. 

4. Gouverneur de Paris. 

5. C'est la démarche de MM. Casimir Perier, Gérard, Mauguiii, Laffittc et 
de Schonen dont parle ^T. d'Haussez, Revue de Paris, i^^ juillof. p. 16.'). 



MÉMOIRE SLR LA REVOLUTION DE l83o 77 

nos conseils, nos supplications, fut l'emploi de ma matinée à 
diverses reprises. 

M. de Pastoret considérait le tumulte retentissant autour 
de lui, comme un orage passager. Il croyait de sa dignité 
de rester immobile. Retirer la sentinelle placée à la porte de 
son liolel, de peur qu'elle ne fût enlevée par des bandes, en 
lermer soigneusement les deux lourds battants avec défense 
de répondre au marteau, lui parut le comble de la ])rudence. 
S'il eût osé, il eût placé un écriteau de « maison à louer », 
pour dérouter les passants. 

Voilà donc enfin le Chancelier parti, enveloppé de tous les 
genres de précautions; il gagne la barrière de Vaugirard, à 
pied, avec son habit et son chapeau de savant; sa voiture vide 
le précède, au pas, à quelque distance. Sa simarre, ses déco- 
rations, sont cachées sous les coussins, il ne devait les revêtir 
que dans la campagne, hors des regards du peuple. Vaines 
précautions consenties par moi, pour vaincre ses timidités. 
Celle de madame de Pastoret fut la plus puissante de toutes : 
elle le retint à Meudon. 

Impossible de décrire les angoisses de cette journée, lente- 
ment dévorée par une activité inquiète! 

Des émissaires, choisis parmi les braves vétérans de notre 
garde, parcouraient dans tous les sens la ville insurgée, pour 
observer ce qui se passait dans les différents quartiers, et 
pour établir quelques rapports entre mes collègues et moi; le 
plus grand nombre était à la campagne ; la prudence de 
quelques-uns se refusa à des communications. J'eus sans 
doute le tort, au milieu du trouble, de ne point m'adresser à 
ceux qui pouvaient les désirer. Les heures se traînèrent, soli- 
taires, dans cet immense jardin, dont les grilles étaient fer- 
mées pour éloigner les rassemblements. Evidemment, ce 
n'était pas une révolte ; appelée au son du tocsin, celait une 
terrible révolution, répondant à des feux militaires, et bravant 
une artillerie impuissante à la refouler. 

Onze heures du soir sonnent. Le Chancelier rentre avec des 
mesures de prudence, égales à celles employées à sa sortie. 
Quelques minutes s'écoulent, sans qu'il me fasse prévenir; j'y 
cours... Il se disposait à se mettre au lit, écrasé moins peut- 
être par la fatigue que par l'embarras de me rendre compte 



â– jS LA UEVUE Dli PARIS 

de 1 emploi (le celle longue jouriu'e. — Une .slalion chez madame 
de Paslorol. à Klein y-sous-Meudon. a>ail précédé sa visilc 
à Sainl— Cloud. 11 me lallul subir ce récit, avanl celui d'une 
démarche d'où pouvaient dé|)endrc les deslins de la France. — 
(Juo dirai-je de ses tergiversations!*... Laissons dans l'oubli 
ces taches qui déparent Irop souvent le portrait des hommes 
de mérite. Il sullit de savoir que je quittai le Chancelier après 
un long entrelien, certain qu'il n'avait rien fait, rien dit 
d utile à Sainl-Cloud. incertain même s'il s'y était présenté... 

Ma nuit fut affreuse; je la passai dans le jardin : qui peut 
dormir au bruit du canon de la guerre civile:' 

On dormait cependant. Ofi? — A Sainl-(Uoud! — Qui!' — 
Ce malheureux prince! 

Oui, l'on saura ce lait incroyable; on le saura par moi; 
vous le direz, n est-ce pas, mou ami!' Et, si la postérité flétrit 
justement les derniers jours de ce triste règne, peut-être les 
physiologistes reconnaîtront— ils dans cette révélation qu'une 
sorte d hallucinalion a été la véritable cause de tant de honles. 

Ecoutez cet épisode : ceci n'est ])lus de moi, mais du duc 
de Duras, dont vous connaissez la véracité, homme de nais- 
sance et d'orgueil qui en réunit les défauts comme les qualités 
à un degré éminent. Adolescent, déjà premier gentilhomme 
de la chambre, en survivance de son père, il avait vu la pre- 
mière révolution rouler ses flots dans les cours de Versailles. 

Instruit par ses souvenirs, il quitte Saint-Cloud le mardi, 
vient à Pai'is ; un simple coup d'œil lui suffit pour reconnaître 
la gravité et la similitude des mouvemens : 

— Ce n'est rien, lui dit Peyronnet qu'il recherche et ren- 
contre: le Constitutionnel et les Débais ont tailleur soumission. 
Nous serons les maîtres ce soir. 

Agité par d'autres pressentiments, le duc se hâte de retour- 
ner à Saint-Cloud. Il veut éclairer le Roi, le presse de prendre 
des mesures, d'expédier des ordres à La Rochejacquelein et à 
Donnadieu ' , aux troupes échelonnées dans le rayon de la capi- 
tale. Impossible d'élever le moindre trouble dans l'esprit du Koi : 

« Vous êtes un fou, mon cher duc. Je vous répète pour la 



I. M. de La Rochejacquelein, pair de France, fils du célèbre \cndéen, et le gé- 
néral député Donnadieu, étaient dévoués à la personne et aux idées de Charles X. 



MÉMO lui; suit LA ui': \ oLL TKj \ in: i83o yC) 

centième fois qu'il n'y u rien à craindre, ni à faire; fende paille 
qui en laissera la fumée. » Les avis se succèdent toujours, reçus^ 
avec la même incrédulité, les heures s'écoulent. 

Enfin, à six heures du matin, des coups de canon réveillent 
le duc. Malgré les riguevirs de l'étiquette, et les réponses 
impatientes qui avaient accueilli son zèle dans le courant de 
la journée, il descend chez le Roi et fait ouvrir les volets. 

— Le Roi a-t-il entendu le canon!* 

— Oui,- répond Charles X. à peine réveillé, et j'ai su, 
depuis, que ce n était rien. Tenez— vous donc tranquille. 

(( J'ai su depuis ! » Or, personne, avant le duc, n'avait [)u pé- 
nétrer dans l'appartement. Le Roi croyait donc avoir des intelli- 
gences célestes ; il pensait donc être éclairé et dirigé par elles? 

Quoi d'extraordinaire à cette supposition;' Nul n'a refusé à 
d Eprémesnil * et à Duport -, mes amis et mes camarades, des 
places remarquables parmi les hommes éclairés. Le premier, 
en ma présence, a interronq^u une conversation par une pro- 
fonde génuflexion. Le plafond de son cabinet s'était ouvert... 
La \ierge, assise sur un nuage, daignait lui apparaître et 
l'entretenir des affaires du Parlement. Il sindlgnait de mon 
incrédulité, et me plaignait de mon aveuglement ! 

Le second, après une longue promenade dans les environs 
de Troyes, était resté indécis sur cette question : cet appel des 
Etats Généraux est-il ou n'est-il pas une révolution ;' Nous 
ne tombons point d'accord sur les conséquences. 

— J'interrogerai Mesmer. 

— C'est un homme supérieur sans doute, mais qu'y 
entend-il.'^ 

— Plus que tu ne penses. 

— Où est-il? 

— En Suisse*. 

I. Duval (l'Éprémcsnil, conseiller au l'arleiueut de l'aris eu 177Ô. un des clicfs 
del'opposilion parlementaire, député aux Etats Généraux, guillotiné le ii a\ril 171)'!. 

3. Adrien Duport, conseiller au Parlement de Paris, où il fit avec le précédent 
une ardente opposition, fut un des jurisconsultes émiuents de la Constituante. Il 
émigra après le lo a(»ùt 1792. 

3. Mesmer, le fondateur <lu magnétisme animal, avait dû ijuiller l'aris, où il 
était venu en 1778 après la condamnation de sa doctrine par Bailly et par la com- 
mission nommée par le gouvernement pour l'examiner. Il s'était retiré non en 
Suisse, je crois, mais en Allemagne, aux bords du lac de (lonslauce. 



8o 1- V iu;\ L li ni; l'.viiis 

— Nous avons le Icinps trallenilrc la réponse! 

— Pas lanl... 

Je me niellais dans mon lit; Duport, placé devant la fcneirc 
ouverte par un temps magnifique, avait laissé successivement 
tomber quohpies rares paroles... Après un moment de silence: 

— Que fais-tu donc là? 

Point de réponse; nouvelle interpellation, même résultat. 
J'avance la tête hors du rideau, pour le voir, il est immobile, 
les mains étendues en avant de la rcnélrc... 

— Que t'arrive-t-il donc, es-tu fouP 

— Non, c'est toi qui l'es, de m'empcclier d'entendre la 
réponse de Mesmer. 

Jamais, depuis, nous ne nous sommes parié de celte cir- 
constance. Pensez— vous qu'il lut inutile de la rappeler, ainsi 
que riiallucinalion de d'Eprémcsnil, à propos du : « J'ai su 
depuis que ce n'était rien », de Charles X? 

Mon ami, sans cette excursion dans l'histoire des intelli- 
gences d'hommes distingués, peut-être n'auriez vous ni cru 
ni compris la conduite de Charles X, et ses rapports avec 
moi, durant cette journée néfaste dans laquelle nous allons 
entrer. 



IV 

29 juillet. — Scmouville avec fl'Argout aux Tuileries. — Ils demandent aux 
ministres leur démission et le retrait des Ordonnances. Sur leur résistance, 
Semonville propose à Marmont de les arrêter. — Marniont refuse. — Semonville 
et d'Argout à Saint-Cloud. — Entrevue dramatique avec (Charles X. — Le 
roi cède. — Conseil des ministres tumultueux. — Retrait des Ordonnances. 
— Ministère Mortemart. 

Vous avez vu qu'elle commença pour moi avant l'aurore'. 
A peine l'horizon était-il éclairé, d'Argout^ aux longues jambes, 
mon voisin, pénètre dans le Luxembourg dont il était le 
commensal le plus assidu, m'aborde dans le jardin et me 
demande d'en faire ouvrir les grilles, pour que sa femme et 

1. 39 juillet, à cinq heures du matin, d'après les Souvenirs de d'Argout. 

2. Ancien préfet des Basses -Pyrénées et du Gard, fait conseiller d'État et pair 
de France sous le ministère du duc Decazes qui était son ami, M. d'Argout ap- 
partenait à l'opposition libérale de la Chambre des pairs. 



MÉMOIRE SUR LA REVOLUTION DE l83o 8l 

ses enlanls pussent se retirer à Montrouge, où il leur a assuré 
un asile. Quelques minutes apriis les avoir déposes sur le 
boulevard extérieur, il me retrouve dans les cours, donnant 
des ordres pour veiller sur l'établissement en mon absence. 

— Oi^i donc allez-vous? 

— Je n'en sais rien; d'abord, sans doute, auprès des 
ministres ; on vient de m'apprendre qu'ils avaient passé la 
nuit à l'état-major de Marmont, qu'ils doivent y être encore. 
J'y cours; de là, à Saint-Gloud ; . . . de là, au bout du 
monde, si cela est nécessaire,... mais je ne puis rester plus 
longtemps spectateur immobile de cette horrible tragédie. Le 
Chancelier a trompé mon attente hier soir. Je ferai mieux que 
lui; au moins ferai-je autre chose, et le sang cessera de couler' ! 

D'Argout — je me plais à lui rendre justice — loin de me 
détourner de ma résolution, veut s'y associer en quelque 
sorte, en partageant les chances que je vais courir sans en 
connaître la portée. Il comprend facilement pourquoi je ne 
peux être accompagné dans cette entreprise hasardeuse par 
une personne choisie, soit dans mon administration, soit dans 
la domesticité du palais. Mais il ne peut consentir qu'à mon 
âge, je brave seul les obstacles de tout genre que je vais ren- 
contrer. — Il insiste. Sa proposition était trop noble pour 
être refusée. Nous sortons, sans savoir la route que nous 
devions suivre. Partout des barricades, des coups de fusil, des 
morts, des blessés. 

Après deux heures de difficultés, nous parvenions à être 
introduits, par les souterrains des Tuileries, dans l'apparte- 
ment du gouverneur Glandevès, qui communiquait avec celui 
du maréchal Marmont. Là, le spectacle qui a frappé mes 
yeux est impossible à décrire. Assurément, le quartier général 
de Yilleroi, à la surprise de Crémone, ne présentait point plus 
de scènes de désordre. Toutes les portes ouvertes. Aucun 
lieu où l'on pût délibérer, écouter un rapport, donner un 
ordre sans qu'il fût entendu, interprété, discuté par des offi- 
ciers de tous grades et de toutes armes, conversant tumultueu- 
sement autour du maréchal. A mon approche, il se dégage 

I . D'Argout, dans ses Souvenirs inédits, prétend avoir eu beaucoup de peine à 
décider Semonville, chez rpù il dîna le 28, à se rendre au quartier général et 
à Saint-dloiid. 

i^f Septembre 1894. 6 



S-2 LA HEVUE DE P A lU S 

de celle foule : nous sonuncs pour lui des sauveurs. 11 ignore 
ce que nous demandons, ce que nous a|)|)orlons; mais noire 
présence est un cliangemenl (|uelcon(jue tlans une position 
insuppiuiable. 

— Où sont les ministres? fui mon premier cri. 

— Dans le cabinet, 

— (Jue font-ils? 

— Ils délibèrent, 

— Sur quoi? 

— Sur la perte de la France... 

— Veulcnl— ils la consommer?... Qu ils viennent!... 

— Que leur voulez-vous? 

— M. de Polignac ! M, de Polignac!,.. 

J'avance vers la porte; elle s'ouvre à mon double appel : 
les ministres l'avaient entendu; ils sortent éperdus... 

Je dois le dire, plutôt à ma honte qu'à ma louange : j'étais 
hors de moi; une course excessive pour mon âge, une cha- 
leur accablante, le sang versé ou prêt à l'être : des impressions 
toutes nouvelles pour moi devaient donc paralyser mes 
forces, ou leur prêter une exaltation inaccoutumée: celle-ci 
dominait. Aussi le seul mot qui s'échappa de ma bouche, en 
réponse au bonjour gracieux de M. de Polignac, fut-il un 
absurde : « Adieu, Monsieur », que je lui jetai à la tête. 

Que signifie cet adieu étrange? Dans toute autre circons- 
tance, j'aurais eu grande peine à l'expliquer: il signifie une 
séparation éternelle entre moi et l'auteur des mesures qui 
couvrent Paris de deuil... 

— Je demande, j'exige la révocation de tous les ordres 
émanés de vous... Celle des Ordonnances, la fin de ces mas- 
sacres sans but et qui n'ont d'autre cause que votre obstination 
insensée... 

— Quels sont vos pouvoirs pour parler ainsi? 

— Ceux d un bon Français, d un grand fonctionnaire qui 
représente ici la pairie, puisqu'elle ne peut s'assembler; ceux 
d'un homme qui a siégé avec vous, sur les mêmes bancs, 
et qui vous dit que, pour y remonter encore, vous n'avez 
plus qu'un moment. Rendez le Roi à lui-même; fermez, s'il 
est possible, cette plaie que vous avez faite, et retirez- vous 
devant l'indignation publique. 



MKMOIRE SLR LA RÉVOLUTION DE l83o 83 

— Est— il proposable de révoquer les Ordonnances sans les 
ordres et la signature du Roi? 

— Vous avez tout pu pour le mal, vous pouvez davan- 
tairc pour le bien, si vous en avez la volonté*. 

Là-dessus la conversation perd peu à peu son caractère 
dinterpcllations violentes; elle s'engage entre Marmont, 
d'Argout, moi, les ministres. Ceux-ci se retirent pour déli- 
bérer. C est dans cet intervalle que, penché sur l'appui de 
ces larges et profondes fenêtres qui donnent sur le Carrousel, 
j'osai proposer à Marmont la résolution darreler les ministres 
dans leur chambre du conseil, et de porter au Roi nos Ictes 
et la soumission d'une population qui n'aurait point manqué 
de poser immédiatement les armes devant la proclamation 
inattendue d'un événement aussi extraordinaire. L'impétueux 
d'Argout s'offrait de la porter aux troupes comme aux 
insurgés. Glandevès, en sa double qualité d'officier général et 
de gouverneur du château, répondait, sur son épée, de 
l'exécution des ordres du maréchal. 

Imprudente proposition! démarche extrême, dont il est 
impossible, aujourd'hui, de calculer les résultats! 

L'étendard de la rébellion planté par nos mains dans le 
cabinet du Roi! 

Qu'il dévorât cet outrage ou qu'il nous en punît, sa position 
et la nôtre étaient horribles. Mais nulle place n'était laissée, 
ni à la réflexion, ni à la prudence. Notre degré d'exaltation, 
à tous, ne peut être comparé à rien. Nous étions peuple... 
peuple irrité par ces décharges d'artillerie retentissant à nos 
oreilles; peuple encouragé, non seulement dans sa résistance, 
mais dans ses agressions, par le noble abattement des ofïicicrs 
de tous grades qui se pressaient autour de nous. Il n'en était 
pas un qui ne détestât son devoir en le remplissant; et, si tel 
était l'état moral des premiers hommes de la cour et de 
l'armée, celui des soldats ne pouvait laisser de doute dans 
notre esprit sur leur sympathie avec la population. 



I. D'après d'Argout, Senionville « débila a\ec vcliéinciii-e, d'un ton de comédien, 
une tirade moitié tragique, moitié bouffonne : le fond en était juste et sensé, mais 
ses expressions, entremêlées de pathélicjuc et de plaisanteries, en étaient si singu- 
lières qu'il m'était difficile de discerner s'il parlait sérieusement. » 



8/| LA Ue VUE DE PARIS 

(Judi (ju il on .^oïl. (jiiol<|U(^ iiii;iMmMil (|uc dos esprits calmes 
porlont de celte résolution o\lrènic, Marmont n'hésitait à 
renibrasser qu'en raison des souvenirs de Fromenleau'. 

— Depuis quinze ans. l'accusalion de trahison m étoufl'c. 
me disait-il à ini-voi\; j ou sorai écrasé demain. 

Il allait céder cependant ; (îlandevcs s'avançait pour recevoir 
les ordres que nous le déterminions à écrire, lorsque les mi- 
nistres sortent de leur conférence. Polignac le premier, aussi 
calme qu à la cérémonie des Clievalicrs des ordres ; mais 
ralliludc de ses collègues, leur embarras en nous abordanl. 
nous démontrent, au premier coup d'œil, qu'en se retirant 
près du Roi. comme ils se proposaient de le faire, ils n'enten- 
daient lui porter ni leurs démissions, ni la révocation des 
Ordonnances. Quelques paroles divagatrices s'échangeaient 
encore entre eux, Marmont et Glandevès, que déjà d'Argoul 
et moi, nous étions lancés à bride abattue dans une des 
chaises de poste de service commandées par le gouverneur. 
Par nos ordres, la voiture, avancée au bas de l'escalier pour 
le président du Conseil, et déjà chargée de son portefeuille 
que nous jetons dehors, nous transporte à Saint-Gloud avec 
une incroyable rapidité. Les ministres nous suivent comme 
ils peuvent à la distance d'un jet de pierre; point d'obstacles 
sur notre route; les Tuileries, la place, les Champs-Elysées 
vides de population. Les troupes silencieuses, immobiles, 
attendent les ordres; le désespoir empreint sur leurs traits, 
les officiers s'efforcent de nous interroger du regard et du 
geste, mais déjà nous étions loin d'eux, quand ils nous avaient 
reconnus. Il n'en était pas ainsi au village de Boulogne et 
aux approches de Saint-Cloud. La population, agglomérée en 
groupes, était sous l'impression d'une stupeur inquiète et 
colère, disposée à éclater par la violence^. 



1 . C'est à la station de poste de Fromenteau, dite La Cour de France, près 
Juvisy-sur-Orge (Seine-et-Oise), que Napoléon apprit, dans la nuit du 3o au 
3i mars i8i4, la capitulation de Paris, que Marmont venait de signer. — Toute la 
fin de ce récit de Semons ille est confirmée par d'Argout. M. d"Haussez qui était 
présent aux Tuileries avec tous les ministres, n'a rien raconté de ces scènes. (Voir 
Revue de Paris, i^"" juillet p. 169.) 

2. Pendant tout le trajet, dit d'Argout, Semonville fut d'une humeur char- 
mante et ne cessa de plaisanter sur les actes de Polignac et sur les beaux résultats 
des Ordonnances. 



MEMOIRE SLR LA REVOLUTION DE 



i83o 85 



C'est sous ces auspices que les grilles de Saint— Cloud 
s'ouvrent devant nous; à la vue, au retentissement de ces 
voitures qui roulent sur cette longue montée de pavés, comme 
si elles se disputaient le prix de la course, les fenêtres du 
château sont occupées par des curieux : la cour intérieure, 
subitement envahie par les gardes du corps, les élèves de 
Saint-Cyr, les ofTiciers de la garde, le service des princes. 
Dix bras inconnus me sont offerts pour m'aider à descendre 
de voiture, et c'est avec peine qu'arrivé sur la deuxième 
marche du perron, je parviens à attendre quelques secondes 
M. de Polignac, à lui barrer le passage de la porte pour le 
forcer à son tour d'attendre ses collègues et pour lui dire à 
haute voix : 

— Vous montez chez le Roi avec ces messieurs, c'esl 
votre droit et votre devoir. Les miens sont de lui apprendre 
la vérité; dites— lui que je vous ai précédé ici dans cette in- 
tention, et qu'aucune puissance ne m'empêchera d'aller jus- 
qu'à lui; j'attends ses ordres chez le duc de Luxembourg'. 

Les ministres montent le grand escalier. La foule s'ouvre, 
et me fait passage chez le capitaine des gardes. A peine 
sommes-nous introduits, les olïiciers du haut service du Roi, 
Luxembourg et le duc de Duras en tête, descendent pour 
connaître les causes de notre brusque arrivée. Les interroga- 
tions se croisent avec les offres d'un déjeuner qu'ils n'avaient 
point pris le temps d'achever, lorsqu'un huissier de la chambre 
impose le silence par l'ordre de me rendre immédiatement 
près du Roi. 

La curiosité de ces messieurs les jDortc à m'accompagner ; 
nous traversons rapidement les galeries inondées par des ilôts 
de courtisans de tous les étages, tant la peur rapproche les 
distances! A la porte du cabinet du Roi, Polignac, pâle, mais 
calme et toujours gracieux, tenait la main sur la clef. 

— Monsieur, je suis appelé bien promplement; est-ce 
par faveur, ou comme marque de rigueur.»^ Vous n'avez pu 
avoir le temps à peine de parler au Roi. 

— Monsieur, vous êtes trop éclairé pour ne pas savoir 
ce que vous venez demander, — il portait la main à son 

I. Capiliiiiic lies irariles. 



8(» LA HEVLE DE PARIS 

col. — ^ ous oies mon accusateur, c'est à vous de parler le 
premier;... à moi de ré[)ondic. 

La porte souvrc : je suis seul avec le Uoi. 11 se promène à 
grands pas, et se conlraiiil pour m adresser la parole : 

— Monsieur de Semonville. (jue voulez-vous;* (Le Mon- 
sieur, à moi adressé, était le signe le moins équivoque de son 
mécontentement.) 

— Sire, je viens suppléer à ce que le Chancelier ne pou- 
vait dire à Votre Majesté, hier soir, sur la situation de Paris... 

— Que me parlez-vous de votre Chancelier, je ne Tai 
pas vu depuis dimanche. 

Ainsi, tous mes doutes sur la prétendue démarche de la 
veille sont éclairés î 

Sans concilier cette contradiction avec ce que m'avait dit 
le Chancelier, je suppose rapidement qu'un ohstacle, à moi 
inconnu, s est opposé à son désir de parvenir jusqu'au Roi. 
La gravité des circonstances nous distrait promptement de 
cette particularité. J'expose dans toute leur sévérité les 
trouhles de la capitale... il est même trop tard pour leur 
donner ce nom... 

— C'est une révolution imminente, universelle... Les 
troupes sont atteintes du même esprit. La j)opulation les en- 
traîne à déserter leurs drapeaux. Celui des hraves d'autrefois, 
et aujourd'hui de la rébellion, est élevé en plusieurs endroits 
aux acclamations du peuple. L'Hôtel de Ville lui a appartenu 
à deux reprises; des ordres réguliers émanent d'un point 
commun... Le centre de Paris, où la résistance balançait 
depuis vingt— quatre heures l'effort des insurgés, est forcé... 
Il est débordé par les ailes, sur les boulevards d'un côté, sur 
les quais de l'autre. Là, les insurgés lancent sur ceux du 
midi une grêle de balles, auxquelles les troupes ne répondent 
qu'en sillonnant la rivière avec les leurs... Le Louvre va être 
enlevé, ou tourné par le large débouché de la rue de la Fer- 
ronnerie... Nulle part un autre point de résistance préparé 
dans des rues dont presque toutes les maisons appartiennent 
à l'insurrection et la servent à l'aide de fusils de chasse. 

J'affirmais; le Roi niait. Il niait avec fermeté et, je crois, 
avec une sorte de conviction. 

A mes assertions, il en opposait d'absurdes, puisées dans 



MÉMOIIU: SUR LV RÉVOLUTION D K I 8 ,^ O 87 

les espérances dont on lavail flatté la veille: peut-être aussi 
dans les ordres secrets donnés par lui et dont l'existence est 
encore ignorée. 

— Ainsi, riTôtel de \ille, pris et repris, était entièrement 
évacué par les insurgés ; chassés du pont de la Grève et des 
rues avoisinantcs, ils fuyaient en désordre par le faubourg 
Saint-Antoine et dirigeaient leur rage impuissante contre 
\incennes pour s'emparer de l'artillerie qui les mitraillerait... 
La Fayette, Odilon-Barrot, Casimir Perier étaient arrêtés, et 
devant une commission militaire au moment oii nous par- 
lions. 

A ce langage, mon indignation ne pouvait se contenir 
contre les traîtres de cour qui le berçaient de semblables 
absurdités. Le Roi ne lisait donc point les bulletins du maré- 
chal? Leur multiplicité, leur laconisme devaient lui prouver 
qu'il était aux abois. J'avais vu les deux derniers; je les avais 
presque dictés; il les avait écrits sous l'impression de ma 
longue course excentrique dans Paris, pour parvenir du 
Luxembourg à l'état-major en tournant la place Louis XV. 

Que répondre à des faits si positifs, accompagnés, certifiés 
par les détails les plus déplorables.^ 

Que répondre à ce que j'ai vu, de mes propres yeux vu, 
au péril de ma vie et sans autre intérêt que de lui apporter la 
vérité? 

Que répondre à mon instante prière de faire mettre immé- 
diatement sous ses yeux la correspondance du maréchal pour 
que je puisse la discuter, l'expliquer devant lui, y ajouter les 
dernières circonstances qui peut-être n'en font point partie, 
ma course rapide m'ayant fait précéder les derniers messages? 

Le Roi s'était contenu dans la discussion, sans m'accuser 
d'être ni l'envoyé ni le partisan des insurgés; il s'était borné 
à me reprocher vivement ma disposition à croire à leurs 
succès, et mes sympathies avec les opinions qui leur avaient 
mis les armes à la main. Je le voyais successivement appro- 
cher de la colère. 

— Eh bien, dans toutes ces suppositions, que voulez-vous 
enfin?... Le retrait des Ordonnances?... 

— Oui, Sire! 

— Jamais!... 



88 LA UKV LE DE IM U I S 

— I>e renvoi des ministres?... 

— Oui. Sire, et, s'il n'eût tenu (lu'îi moi, je serais seul ici 
avec Marmont. (jui les eût tenus aux anvls dans son cabinet, 
pour sauver ^ olre Majesté t>l sou Irùue?... 

— Monsieur... (^avec une voix éclatante) pense/.-vous à ce 
que vous dites.'* 

— Oui, Sire, j'y pense: et je dois être à vos genoux pour 
vous dire le reste. 

— Que faites-vous?... Retirez-vous. 

— Non, Sire... à deux genoux pour oser vous parler ainsi... 
Ne me prenez point pour un factieux, et entendez-moi : De- 
main, si vous hésitez, demain à midi, il n'y aura en France 
ni Roi, ni Dauphin, ni duc de Bordeaux... Faites-moi fusiller 
dans votre cour pour vous avoir tenu ce langage, ce sera le 
dernier acte de votre autorité ! . . . 

Sa main, en se dégageant de la mienne, me repousse avec 
violence. Renversé par ce mouvement, mon bras gauche 
touche la terre. 

— Monsieur... (avec le calme de l'indignation portée au 
dernier terme), me donnez-vous jusqu'à une heure?... 

J'étais debout : 

— Pas jusqu'à midi; c'est horrible à dire, mais c'est vrai ! 

— Retirez— vous. 

Je marche vers la porte et m'appuie contre elle. Le Roi se 
promène à grands pas. Après un moment de silence : 

— Je vous ai dit de vous retirer... que faites-vous là? 

— J attends, Sire. 

— Quoi?... 

— Que le Roi revienne sur ses résolutions... ou, que pour 
la dernière fois, je le voie un moment de plus. Et madame 
la Dauphine, grand Dieu! 

Revenant vers moi : 

— Que dites-vous de madame la Dauphine. 

— Hélas, Sire! Je déplore son sort; à l'annonce de ces 
Ordonnances, qu'elle repoussait de tous ses vœux, seule, 
errante, sur des routes allongées par l'ordre de vos ministres 
qui redoutaient sa présence. Que deviendra madame la Dau- 
phine, au milieu des populations brutales jalouses d'imiter 
l'insurrection de Paris?... 



MÉMOIRE SUR LA RÉVOLUTION OK l83o 89 

— A DUS ne connaissez point madame la Dauphine cl son 



courage. 



— Que de dangers, de tous genres, Sire! 

— Je vous le répète, madame la Dauphine ne craint rien. 
Ceux à qui leur conscience permet de paraîlre devant Dieu 
ne craignent pas la mort. 

— Ce n'est point la mort que je redoute pour elle! 

— Quoi donc.^ 

— Des maliieurs encore inconnus, des outrages... que 
sais-je.^ Ah! Sire! dans cet incendie allume par ces Ordon- 
nances, voulez-vous léguer à la fille de votre malheureux 
frère, pour le don de votre règne, le sort des filles de Priam ! ' 

Le Roi était auprès de la table du cabinet; il tombe sur un 
siège voisin plutôt qu'il ne s'y pose ; sa tête se cache dans ses 
mains jointes, dont une se détache pour chercher son mou- 
choir. La corde de l'arc est détendue... 

Je m'approche, le Roi m'entend plus qu'il ne me voit, et me 
dit à voix basse : 

— Je vais dire à mon fils d'écrire de suite à sa femme. 

— Cela ne suffit pas. Sire... et les Ordonnances... et les 
ministres?... 

— Dites qu'on me les envoie sur-le-champ. 

— Je vous reverrai. Sire?... Votre porte ne me sera point 
fermée? 

— Non, je vous le promets : attendez à Saint-Cloud. 

Le Roi n'avait pas quitté sa position. Au bruit de la porte 
ouverte lentement, il détourne la tête pour me regarder sortir. Je 
vois qu'il allait me rappeler, et jetai encore de loin ces paroles : 

— Je reste, Sire, et j'attends! 

J'attendais en elTet, lorsqu'un quart d'heure après, les portes 
du cabinet s'ouvrent. On annonce le Roi; il se rend à la 
messe. Une foule composée de toutes les classes de courtisans, 
sous, toutes les: livrées de la domesticité, se presse sur ses 
pas dans cette longue suite d appartements. 



1. (( On a\;iil peine à comprendre, dit d'Argout, qui arcuse ici Sonidinillc 
d'avoir fait du mauvais mélodrame, comment au milieu d'un pareil événement et 
Inrs([ue la couronne de Charles X chancelait sur sou front, Semonville avait pu se 
mettre dans l'esprit une idée aussi étrange que celle de la possibilité du viol d'une 
aussi laide personne que madame la Dauphine. « 



90 



I. V lU". VIE r)K PAHIS 



l/iiuli'Mialion. et il iaul le dire la Iravcur des évi'neinenls 
t'iail pciule sur leurs fij;uies, et leuis voix allérées par ces 
impressions Taisaient retentir la gaKM'ie des cris de : (( A ive 

le lioi : » 

Le niallieurcux prince relevait la tête, et laissait échapper 
un triste sourire; c'était l'éponge inibihée de >iuaigrc appro- 
chée de ses lèvres, à son agonie. 

Au retour de la messe, les émotions avaient changé de 
nature; les nouvelles de Paris avaient circulé par d'yVrgout, 
resté dans les salles. Ce n'était plus les mêmes cris, mais des 
murmures et des conciliabules pour me jeter de la terrasse 
dans la cour, lorsque je m'approcherais de la balustrade. Ce 
retour de jeunesse de la vieille émigration ne fut pas de longue 
durée. Mon ami Marengo' entendit le projet; il avait amené 
avec lui à la défense du château un bataillon des élèves de 
Saint— Cvr. Trois ou quatre élèves furent placés par ses 
ordres autour de moi, avec la consigne de ne point me perdre 
de vue. Je ne sus que quelques jours plus tard le motif de 
leurs assiduités importunes*. 

Quelle triste journée et qu'elle s'écoula lentement, sous la 
double impression d'une chaleur dévorante et des plus cruelles 
agitations! A chaque instant, des officiers de l'état— major 
arrivent de Paris, porteurs des nouvelles les plus désastreuses; 
des hommes du service des chasses ou du château accourent 
tout effrayés, les uns de Versailles, d'autres de Marly, de 
Sèvres, pour avertir du mouvement des populations. — Dans 
les cours, la garde, morne, observant tout dans un silence 
effrayant. Dans les appartements , un concours successif 
d'officiers qui venaient chercher des aliments à leur inquiète 
curiosité près des courtisans du premier ordre ou des géné- 
raux. Ceux— ci se groupant pour se parler à voix basse, se 
séparant, s'évitant, se rapprochant tour à tour; et, durant 
ces fluctuations, la mer de feu, dont le flux s'avançait rapi- 
dement vers Saint-Cloud. — Le Conseil ouvert, rompu, 
repris, séparé, réuni à diverses reprises; deux fois. Monsieur 
le Dauphin, dans un véritable mouvement d'insanie, l'avait 

I . Vieil officier, capitaine instructeur à Saint-Cvr. 
3. D'Argout confirme ce détail. 



MÉMOIRE SLR LA U É N O L L 1 I O > 1) E I (S 3 O Q 1 

quitté brusquement au milieu de la délibération; sans écuyer, 
sans suite, sans ordres donnés, il s'était élancé sur son cheval, 
la première fois, pour reconnaître la porte Jaune, qu'on disait 
menacée, la seconde, pour reconnaître les Champs-Elysées à 
la hauteur de l'Arc de Triomphe; chaque fois, le Roi, étonné 
d'une sortie subite, l'avait attribuée à une nécessité physique. 
Il n'avait connu le départ que par le retour, et l'un et l'autre 
étaient sans motifs. Besoin impérieux d'une impression ner- 
veuse et d'une imagination troublée, qui se fuyait elle-même 
dans des espaces inconnus. L'arrivée du maréchal Marmont 
ramène enfin cet esprit égaré à une déplorable réalité. Les 
actes de violence d'un enfant irrité furent suivis immédiate- 
ment des supplications du malheureux père, pour désarmer 
la colère du maréchal. Le ridicule commandement confié 
pendant une heure au général Gressot' fut révoqué, ou plutôt 
il n'y avait de commandement, ni de conseil des ministres 
nulle part. 

A la première réunion de celui-ci, à l'issue de la messe, 
leur démission et la révocation des Ordonnances avaient été 
reconnues comme une nécessité : mais il restait à s'entendre 
sur le choix du nouveau cabinet, et sur les formes à adopter 
pour publier les actes. C'est au milieu des fluctuations qu'on 
vient de décrire, c'est debout, et souvent les portes ouvertes 
que, pendant plusieurs heures, eurent lieu ces délibérations..., 
si on peut donner ce nom à des conférences sans calme et 
souvent sans liaison. 

Le nom du duc de Mortemart sortit le premier de cette 
urne agitée par des mains tremblantes. 

Colonel des Cent Suisses, il avait bravé des accès d'une 
fièvre violente pour venir remplir les devoirs de sa charge. 

Ceux de premier ministre lui parurent, avec raison, au- 
dessus de ses forces : il résistait énergiquenient. Je fus chargé 
de le déterminer: non que je fusse de son avis, mais nous 
n avions point le choix. Casimir Perier et le général Gérard 
lui furent adjoints avec pouvoir à eux trois de compléter le 
ministère. 

I. Le Dauphin a\ait nommé le général Grcssot chef d*état-major général. Il était 
rt'piité fort bête, dit d'Argout. DHaussez raconte avec détails ce conseil des mi- 
nistres. 



92 L\ REVUE DE PARIS 

(Jui Hiiiirail poinl ou que nous étions à la doiiiicrc scène 
de ce d<'j)l(»iiil)lo drame? La chaîne qui. di^puis dix heures 
(hi inaliii. me retenait ;i Sainl-CIoud était l)riséc; lOrtlon- 
nance du nouveau ministère signée avec le consentement 
tardif de Mortemart. A lui appartenait l'honneur de révoquer 
onicicllement les fatales Ordonnances et de convoquer les 
Chamhres. Cette expédition exigeait quelque temps. 

Persuadé qu on y procédera sans délai, je presse mon 
départ pour Paris, si cruellement différé malgré mes ins- 
tances. Le Roi lui-même donne des ordres. 11 apprend avec 
joie qu'ils sont exécutés : à peine laisse-t-il le temps aux 
ministres sortants de placer dans mes vêtements des chiffons 
de papier écrits à la hâte, pour informer leur famille de leur 
sort. D'instructions aucunes... de quelque espèce que ce soit. 
Je ne suis que le courrier jDortcurdes nouvelles de la paix, dont 
je suis venu exiger les conditions, sans avoir mission des com- 
battants. Je le répète, pas une seule parole de prévoyance, 
de direction, sur ce que je devais trouver ou faire à Paris, 
n'a été proférée, hors celle-ci, par le Roi, à voix basse : 

— Allez, Semonville; mais il est trop tard ! 

— Hélas, Sire! je suis ici depuis ce matin. 

— C'est vrai ! 

11 serra ma main et ferma la porte sur moi. Je la rouvris 
presque immédiatement à la demande de d'Argout, blessé 
d une si longue attente dans les premières pièces sans aucune 
participation à ce qui s'y passait sous ses yeux. Il désirait au 
moins que le Roi connût sa présence : 

— Cela est juste, faites-le entrer. 

Il n'entra point, cependant. Le Roi s'avança sur le seuil 
de la porte laissée ouverte par moi : 

— Monsieur d'Argout, j'ai su que vous étiez ici depuis ce 
matin, je vous en remercie*. 



1 . M. (l'Haussez s'est trompé (p. 170), en donnant à d'Argout un rôle actif dans 
la négociation. Mais Semonville exagère en prétendant que Charles X ne lui donna 
aucune instruction. M. d'Argout raconte au contraire qu'il tint aux négociateurs 
!in assez long discours où il indiqua les conditions moyennant lesquelles il acceptait 
le nouveau ministère et la retraite des ordonnances. Il remit par écrit à Vitrolles, 
qui s'était joint à Semonville et à d'Argout, la liste de ces conditions au nombre 
de douze. 



MEMOIRE SLR L \ REVOLUTION DE 



i83o 93 



Scmonvillu, d'Argout, Mlrolk-s rentrent k Paris. — Conférence à l'iiùtel de Ville 
avec La Fayette, Casimir Perier, Audry de Puyraveau. — Il est trop tard. 



Nous traversons à la hâte la foule encore réunie dans les 
appartements. Sur l'escalier, une circonstance suspend la rapi- 
dité de notre marche. Si j'en fais mention, c'est parce que. 
peut-être, malgré son insignifiance, elle a eu quelque influeiice 
sur la suite des événements. 

M. de Yitrolles était accouru à Saint-Cloud à la pointe du 
jour. Il avait eu, m'a-t-il dit, dans la nuit, des conférences 
avec Casimir Perier dans le sens de la révocation des Ordon- 
nances, et de la composition du ministère. Ce qu'il fit à Saint- 
Cloud avant mon arrivée, je l'ignore; mais il avait tenté des 
efforts restés sans succès. Isolé de tous ses amis, il nous aborde 
avec angoisse, nous suit dans la cour jusqu'au cabriolet-chaise 
qu'on avançait vers nous et sollicite une place que la voiture 
ne permettait ni d'offrir ni d'accorder. Nos premiers refus le 
jettent dans une sorte de désespoir ; il est venu à pied de chez 
M. de \audemont, à Suresnes; il n'a ni argent, ni voiture, ni 
domestique à sa disposition. Au milieu de la conflagration 
présente, son nom est presque un titre de proscription, à 
Pai'is comme k Saint-Cloud; bien plus encore, isolé, sur la 
route. M. de Yitrolles^ était notre collègue depuis un mois, 
d'une opinion directement opposée à la nôtre. Nous pouvions 
lui servir de sauvegarde; nous le plaçons entre nous, et l'obli- 
gation dans laquelle nous sommes de nous avancer sur les 
deux angles de la voiture laisse peu en évidence la personne 
retirée dans le fond. 

Des ordres avaient été donnés pour que nous fussions 
accompagnés d'un trompette. Je m'en aperçus dans 1 avenue. 
Je le renvoie énergiquement. Celte suspension de notre marche 
donne aux troupes le temps de nous entourer. Elles éclatent 

I . \ itrolles avait été promu pair en janvier i83o. Il joignait à un ardent royalisme 
une indépendance frondeuse. 



(j^ LA REVUE DE PARIS 

on II .ms[)Oiis, en apprcnuMl de nous ijue le renvoi des ininislrcs 
Aa rékiblir la \nn\ dont nous portons les [)aroles à Paris. 

— Pourquoi se presser de publier ces nouvelles ? me dit 
N itrollos. 

— Pour onlcndrc les cris de: « \ive le Uoi!... » 

— Puissions-nous les entendre |)lus loin ! 

A l'observation de M. de Vitrolles, je me repentis de lui 
avoir donné asile, et n'en persislai qu'un peu plus dans mon 
mode de satisfaire à l'inquictc curiosité des populations agglo- 
mérées sur notre route. La voiture passait avec la rapidité de 
léclair, mais à la barricre, mon mouchoir blanc, mes cris de : 
<( \ixe la Charte! » furent impuissants pour nous préserver 
d. une vingtaine de coups de fusil, tirés simultanément sur 
notre voiture. Je m'élance, j'appelle, je me nomme, comme si 
j'étais (juclque chose. Le commandant s'avance les armes 
hautes. Ce mouvement détourne l'attention des jeunes gens, 
qui laissent Alexandre Girardin , courant derrière nous , se 
lancer dans Paris à toute course de son cheval, pendant qu'une 
nouvelle décharge est dirigée contre lui sans l'atteindre. Il 
est convenu entre le chef de poste et nous que quatre hommes 
et un caporal improvisé nous conduiront à l'Hôtel de Ville... 
Il y a donc vin Hôtel de Ville, directeur suprême de Paris, 
c'est là que nous lapprenons. 

Pauvre chef de poste, prote d'imprimerie, que d'excuses 
n'est— il pas venu me faire quelques jours après, de sa brusque 
réception ! Il était marié , se mourait de la poitrine , avait 
quitté son lit de misère pour se mêler aux combattants. 11 
demandait une petite place tranquille... et ne m'a pas laissé 
le temps de l'obtenir ! Je n'ai eu que celui de secourir ses 
derniers jours, d'acquitter ses funérailles, et de faire recon- 
duire sa pauvre femme dans sa famille. 

Avec notre escorte, nous étions condamnés à marcher au 
pas dans les Champs-Elysées, et sous la terrasse des Tuileries. 
Aux abords du Pont-Royal, nous devenons spectacle : les 
curieux abondent de toutes j^arts; ils nous entourent, nous 
précèdent, nous suivent, nous interrogent, se communiquent 
nos réponses, les répètent à grands cris. Ceux de: a Vive l'Em- 
pereur! )) s'unissent à ceux de : « \ ive la Charte! » ; je répète ce 
dernier en y joignant celui de « \ive le Roi! », et, déplorant la 



MÉMOIRE SUR LA REVOLUTION DE l83o qB 

moil du jiiaiid homme, je dirige Icvallation sur la chute des 
ministres. C'est ainsi qu au travers des Ilots d'une immense po- 
pulation, nous arrivons à FHôtel de Ville, nous, nos chevaux, 
notre chaise de poste, enlevés, à force de bras, sur chacune des 
barricades assez mal établies sur les quais. Nous montons les 
degrés, aux acclamations unanimes en faveur de la Charte et 
du Roi. A chaque pas que nous faisions, celles en faveur de 
la royauté devenaient plus rares. Cependant, elles étaient 
encore assez nombreuses pour effrayer visiblement les adeptes 
réunis dans la grande salle. Dans la rue, nous avions trouvé 
le peuple de Paris: là étaient les révolutionnaires. Mes col- 
lègues ignoraient vers quel lieu on nous poussait, et il n est 
pas besoin de dire que dans ce tumulte, toute question, toute 
communication à voix basse entre nous étaient interdites. Un 
seul signe d'intelligence n'eût pas échappé à la suspicion. 
Mes habitudes de la Commune de 1789 me donnaient dans 
cette circonstance un avantage immense sur mes collègues. 
Le terrain était brûlant pour moi comme pour eux, mais il 
m était connu. Je marchais avec assurance, je parlais le lan- 
gage du lieu et du jour. J'abordai avec autorité la porte du 
cabinet oii le comité était réuni. — Qui le composait? Je 
l'ignorais, mais il y avait un comité et je voulais être intro- 
duit. La porte s'ouvrit immédiatement pour M. de SemonviUe. 

C'eût été une insigne lâcheté d abandonner à elles-mêmes 
dans cet enfer de la grande salle commune la haute insigni- 
fiance de d'Argout et l'impopularité de VitroUes, faute d'ex- 
périence de semblable position. Ni l'un ni l'autre n'était de 
taille à résister à cette masse turbulente, encore ivre de son 
triomphe. Je déclare donc leurs noms à l'huissier du comité, 
en ajoutant que nous sommes inséparables. 

Nous entrons. Ces messieurs sont assis autour d'une table 
verte^ ils m'oflVent un siège, sans se lever, et laissent à mes 
collègues le soin d'en prendre. 

Le jour déjà baissé et ma myopie m empêchent de recon- 
naître les personnes devant qui je parais. J'en fais l'observa- 
tion. ^\lors une voix rogue, que je crois appartenir à M. Audry 



I. C'étaient Casimir Pcrier, Lobau, Schoncn, Audrv de Piiyravcau et Mauguiii. 
La Fayette était debout près de la porte. Gérard était aussi dans la salle. 



()() LA REVUE 1)E PAUIS 

lie l\i>ravc;iii, me répond que peu importent les [)ersonnes. et 
que j'eusse à m'cxpliquer sur les causes de ma venue. 

Je sentis à l'instant que j'étais perdu, si je ne reprenais de 
suite mes avantages. 

— Dans le fait, monsieur, cela m'est assez égal, car je n'ai 
rien à vous demander, et il me sullil detrc entendu. Si ma 
vue m'empêche de reconnaître les membres du comité, en 
voilà un, du moins. Lobau, mon voisin, qui était de mes 
amis, comme je suis des siens, peut-être pendant que plu- 
sieurs de vous étaient au collège; et puis celui-ci (La Fayette 
entrait par une porte de côté, et s'appuvail sur mon épaule). 
Celui-ci m'apprend par sa présence ce que vous faites ici. 
Vous y êtes en vertu des mêmes pouvoirs que nous exercions 
l'un et l'autre en 1789, au péril mille fois de notre vie... 
Vous y êtes pour sauver la ville de Paris de la guerre civile 
et de l'anarchie. Aoble métier que vous voyez que je n'ai 
point oublié!... La Fayette, convenez qu'il est bien dur de le 
recommencer au bout de quarante ans? 

La Fayette sourit, me serre les mains, et m'embrasse avec 
Teffusion d'usage. 

— Asseyez-vous, mon ami, et engagez ces messieurs qui 
causent à voix basse à m'écouter. Car, moi aussi, je me 
suis donné une mission. Elle serait incomplète si je ne vous 
en rendais pas compte. Je ne serai point long. Les Ordon- 
nances sont révoquées. Le ministère n'est plus. Deux des mem- 
bres du nouveau cabinet siègent à cette table. 

J'y voyais alors plus distinctement. J'allais continuer, mais 
les chuchotements se succédaient, et la direction des têtes, — 
car je ne pouvais distinguer les regards, — m'indiquait qu'ils 
étaient portés sur Vitrolles, resté en arrière de moi. 

— Messieurs, je vous ai demandé qui vous étiez, et je 
crois m'apercevoir que vous désirez savoir qui nous sommes, 
c'est-à-dire ce que fait ici M. de Vitrolles. Pour vous 
l'apprendre, messieurs, vous voudrez bien vous rappeler les 
deux chèvres de La Fontaine qui, courant en sens inverse sur 
une planche étroite, se sont prises par les cornes au lieu de 
s'expliquer, et sont tombées dans la rivière. Eh bien, messieurs, 
en ai'rivant ce matin à Saint-Cloud, avec la résolution de 
faire à tout prix révoquer les Ordonnances, j'ai aperçu 



MÉMOIIU: SUR L.V UÉVOLUTIOIV DE l83o 97 

M. de Viti'ollcs, arrivé avant moi. Mon premier mouvement 
a été aussi de l'allaqucr par les cornes, mais mon séjour 
beaucoup trop prolongé à Sainl-Cloud m'a appris que, par- 
venu près du l\oi par un chemin dilTércnt, M. de Vitrolles 
tendait cependant au même but que moi. Après l'avoir atteint, 
jai rencontré dans la cour M. de Vitrolles, ravi de nos 
succès, mais aACc le besoin de toute nature de secours, pour 
rentrer à Paris. 11 nous a demandé avec les plus vives instances 
place dans notre voiture ; nous n'en avions point ; nous lui 
en avons fait une. Nous l'aurions refusée à l'un de nos amis 
politiques; nous ne pouvions en agir de même avec un collègue 
qui, pour la première fois, se rapprochait de nos personnes 
et de nos opinions. 

Les membres du Comité s'étaient déridés à l'histoire des 
chèvres; La Fayette plus qu'aucun d'eux... J'avais mis à sa 
place Aï. de Vitrolles, et, malgré sa présence, repris la mienne 
parmi les meilleurs citoyens de la Ville de Paris. 

J'étais l'ancien de ceux à qui je parlais, et leur racontai 
mon vovage, son motif et son succès. En annonçant à 
MM. Perier et Gérard leur entrée au ministère, je remarquai 
leur embarras; quelques paroles signalèrent leur hésitation et 
l'étonnement de leurs collègues. Le duc de Mortemart, chef 
de ces combinaisons nouvelles, devait traiter et résoudre ces 
questions. Jcvitai d'en aborder aucune. En réponse au petit 
nombre de celles qui me furent adressées, je me renfermai 
dans mon rôle de courrier porteur d'une paciilcation dont 
j'avais obtenu les articles. 

Il est foux, de toute fausseté, qu'aucune voix se soit élevée 
pour me dire : // est trop tard... Ces paroles mémorables, très 
vraies, ne sont sorties que de la bouche du Roi. au moment 
oii nous nous sommes séparés. 

Pourquoi trop tard, puisque je ne demandais rien, ([ueje n'In- 
diquais aucune résolution à prendre, et que je ne réclamais, 
de la part du Comité, aucune mesure en réciprocité des faits 
accomplis à Saint-Cloud, dont je lui apportais la nouvelle;* 

Le trop tard prétendu, dont M. de Puyraveau a voulu se 
faire ainsi un déplorahle honneur, tombe de lui-même. 

Il est au contraire vrai, et de la plus exacte vérité, que, 
sous prétexte d'assurer ma sortie, La Fayette me reconduisit 

!*'â–  Septembre iSgA- 7 



()8 LA REVU li DE l'A m s 

dans la maiule salle ol là, nie rclenanl clans rembrasurc des 
portes à doini l'crniécs : 

— (Vesl hien, me dit-il, loiil csl lini. uràee à vous, mon 
ami : mais le drapeau tricolore, en a-t-il parlé? 

— Non. 

Je non savais rien, ni peut— elre Iiii non plus; il n avait 
paru qu'isolément et passagèrement ce malin, à mon dé|)arl 
de Paris. 

— Maintenant, répli(|ua La Fayette, il doit être arboré 
partout; ce doit être celui de la France; autrement, nous 
n'aurions l'ail (|u une révolte, et vous— même, mon ami, vous 
en seriez plus tard le mauvais marcliand. 

Quelques paroles échangées gaiement sur les gloires et les 
vicissitudes des couleurs nationales suivirent celle déclaration. 

Deux braves citoyens, désignés par La Fayette, lircnt ouvrir 
les rangs devant nous jusqu'au bas du grand escalier, aux cris 
de : (( ^ ive la Charte! » pas un seul de : (( Vive le Roi ! » 

A l'extrémité de la place, je me séparai de M. de ^ ilrolles; 
il était en sûreté. Je ne l'ai point revu depuis celle époque; je 
n'ai guère vu davantage d'Argoul, qui courut chez Laffîtte pour 
se lancer dans des démarches que je n'ai su ni voulu savoir. 



VI 

M. de Mortemart chez Semonville. — Celui-ci se rend au Palais-Roval. — Marie- 
Amélie plaide la cause du duc de Bordeaux. — Tergiversations de Louis-Phi- 
lippe. — Semonville enregistre l'abdication de Rambouillet. 

J'étais épuisé de fatigue, au point de me soutenir à peine 
pour me rendre au Luxembourg, et franchir, avec l'aide des 
citoyens, les barricades qui m en séparaient; mais le fidèle 
d'Argoul ne s'inquiétait plus de ma sécurité : les moments 
d'agir étaient pressants. Son plan était fait, il en commençait 
l'exécution. 

Dans la nuit, trois messagers successifs de l'Hôtel de Ville 
et du Moniteur me demandent les Ordonnances pour les livrer 
à l'impression. Je ne les avais point. J'attendais à toute heure 
Mortemart. qui devait en être porteur; son retard inexplicable 
me faisait trembler sur un retour de fortune à Saint-Cloud: 



MÉMOIRE SIR LA REVOLUTION DK t83() QÇ) 

des résolutions nouvelles du Roi, survenues aj^rrs mon départ, 
pouvaient m'appcler à rendre, devant la population irritée, un 
compte terrible de ma démarche à lllùtel de Ville. 

Enfin, à dix heures du matin, le vendredi 3o, le duc de Mor- 
temart entre chez moi, [)orteur des Ordonnances. Des intrigues 
s'étaient ourdies à Saint-Cloud, moins pour les faire déchirer 
que pour en (lilférer fcllet et pour les accompagner d'autres 
démonstrations. Le Uoi n'avait consenti à les signer (pià huit 
heures du matin, et la mauvaise volonlé de sa part, la mau- 
vaise grâce de M. lel)au|)liin avaient été telles que JMortemart, 
sous l'empire d'accès de fièvre violents, n'avait pu obtenir ni 
une voiture, ni un cheval, ni un laissez-passer pour IVan- 
chir les postes, se rendre à Paris; il y était venu à pied, par 
de longs détours et avec mille dillicultés. 

Ce qu'il y fit. ce qu'il pouvait y faire, n'appartiennent pas 
au compte que j ai [)romis de vous rendre, mon ami; la justi- 
fication de ce digne homme, en réponse aux reproches qui lui 
ont été adressés, est tout entière dans ce fait ; A son ai'rivée, 
M. de Guersent, mon ami et mon médecin, était chez moi. Il 
était attaché aux mêmes titres à La Fayette qui me l'envoyait en 
aide de mes fatigues de la veille. Le premier mot de M. Guer- 
sent fut l'ordre de préparer en toute hâte un bain au duc, et 
de l'y retenir pour éviter une crise nerveuse de la plus grande 
intensité. Cette prescription fut exécutée et renouvelée le soir. 
M. (luersent nous quitta peu dans la journée. 

M. de Mortemart en passa quatre chez moi, pendant les- 
quelles des communications fré([uentes eurent lieu, tant avec 
Saint-Cloud qu'avec le Palais-Uoyal. 

Dans le premier de ces cam|)s, nous n'obtînmes rien; on 
nous regardait comme ennemis. Dans l'autre, nous défendions 
la monarchie, la cause du duc de Bordeaux avec les couleurs 
nationales. 

— Amenez-le-moi. amenez-le-moi, me disait Marie- Amélie, 
en versant des pleurs sur mes mains; il sera le plus ciier de 
mes enfants. Mon ami', écoute M. de Semonville. Tu dois 
ramasser la couronne à terre, dis-tu; mais si, comme il le 
dit, elle ne brille que parce qu'elle est rougie au feu... il me 

I. Marie-Amélie s'adresse ici à Louis-Pliilippc. 



lOO LA HEVUE DE PAUIS 

laul iiKiiuir ;i\ l'c relie Ijouc |>t)iii" rLinclicr les Idcssiwcs sur 
le iVonl lie nos onl'anls (sic)... Dc'nit^s-lu ma parole pour Hor- 
tloanx? 

— ( 1(11 11 II 10 ni Mni\-lii (|uo |c lasso!' A la plus l('i;oro mconiino- 
tlilô. (111 iiiaccuscra dui) friuic. Je sciai Hoir! à jamais... J'ai 
biou assez du malheur do mon pore. . . \'accusc-t-on point mon 
aïeul d\n<»ir empoisonne Louis X\ , (pu lui a survécu d'un demi- 
siècle! Puis, comment échapper à madame la duchesse de 
lîerry. à ses inquiétudes, à ses alarmes, aux mlluences du Roi? 

Loin de moi la pensée de tirer quelque vanité de la sévérité 
de mon langage. Les dispositions les jîIus intimes de mes trois 
auditeurs m étaient connues. Je n'avais eu à braver que le 
silence et les regards de Madame Adélaïde. La Reine, s'il eût 
dépendu d'elle, aurait repoussé du pied le sceptre, plutôt que 
d'en priver son neveu. Quels n'étaient point mes avantages 
auprès de Louis-Philippe? Deux jours seulement s'étaient 
écoulés, depuis qu'après s'être dérobé à Neuilly, puis à Yilliers, 
puis au Uaincy, aux mouvements du 38 et aux empressements 
intempestifs de linsurrection victorieuse, le Prince s'était 
glissé nuitamment dans Paris, cédant aux instances de ses 
amis et de quelques-uns des directeurs de Juillet. Il avait 
pénétré au Palais-Royal par mille détours ménagés dans les 
étages supérieurs de plusieurs maisons de la rue Saint-IIonoré. 
Un de ses premiers ordres avait été de mander le duc de 
Mortemart au milieu de la nuit. 

Celui-ci avait quitté à la hâte le lit qu'il occupait dans 
l'entresol de mon appartement; il était rentré à la naissance 
du jour. Sa cravate renfermait un petit papier de trois pouces 
en tous sens : (( Déclaration des intentions invariables du 
Prince en faveur du duc de Bordeaux, quelles que fussent les 
apparences commandées par des nécessités terribles : engage- 
ment sacré dicté par une inspiration généreuse, et confié à la 
loyauté du duc de Mortemart pour être déposé dans les mains 
du Roi'. )) A dix heures du matin, ce gage d'honneur n'était 
plus dans les mains du duc. Un message pressant du Palais- 
Roval l'avait réclamé... M. le duc de Mortemart devait-il 

I. Ce fait, rapporté par Louis Blanc dans l'Histoire de Dix ans, a été contesté. 
Le témoignage de Semomille ne permet pas de le mettre en doute. C'est de lui 
probalDlement que Louis Blanc le tenait. 



M 



ÉMOIRE SUK LA UÉVOLUTION DE I<S3o lOI 



rendre cet écrit? C'est ce que je n'entends point discnler. Mon 
devoir, à moi, n'était point douteux, le lendemain de cette 
circonstance que j'ai toujours feint d'ignorer. J'aurais étouffé 
le cri de ma conscience, si je n'avais défendu avec énergie ce 
manteau royal que des ambitions palpitantes d'hésitation et 
d'avidité déchiraient sur les épaules de ce malheureux enfant. 

Le duc de Bordeaux ne dépassa point la porte de l'appar- 
tement de sa mère, (pii veillait sur lui, en habit vert, simulant 
l'amazone, avec deux petits pistolets à sa ceinture blanche. 

M. Dupont (de l'I^ure) m'apporta les abdications de Ram- 
bouillet. Je les inscrivis, non dans les registres de la 
Chambre des pairs comme il me le demandait, parce que les 
registres des corps doivent rester fermés et intacts durant leur 
absence, mais dans le livre de l'état civil de la maison royale ; 
là où j'aurais inscrit l'acte de décès de Charles X, et celui de 
la naissance de son petit-fds. Le garde des sceaux Ht en riant 
l'observation de cette forme conservatrice : 

— Ce n'est pas cela qui lui rendra la couronne. 

— Non, assurément, mais ce n'est pas moi qui la lui 
ôterai. 

J'ai terminé la tache ([ue vous m'avez imposée, mon ami. 
J'en avais une autre dans les coulisses, après avoir paru un 
moment sur le théâtre : celle de déterminer le plus grand 
nombre possible de mes collègues à rester sur leurs sièges 
après ces mouvements ; celle de faire en sorte que la pairie 
fût absoute par l'histoire de toute participation à des actes 
qu'elle n'avait pu ni prévenir, ni diriger. Mieux valait pour 
elle être victime que complice de tant d'inlrigues où la natio- 
nalité entrait pour si peu! 

Le procès des ministres dira si sa soumission, en apparence 
pusillanime, aux mouvements de Juillet et à leurs consé- 
quences, provient de mancjue de courage. L'avenir dira peut- 
être davantage! Je ne le verrai point; vous y jouerez le rôle 
qui vous appartient; le mien est fini. 

Ma tendre amitié pour vous ne finira qu'avec ma vie. 



SEMONVILLK . 



SIU EDWARD EUllNE JONES 



Sir EdAvard Hurne Jones — puisque, par faveur de la Ueine, 
tel est aujourd'hui son nom — s'est décidément révélé, l'année 
dernière, en l'exposition d'une partie de son œuvre, ouverte, 
à Londres, dans la New Gallevy, l'un des plus grands artistes 
de son pays et de son temps. 

Je ne lui connais d'égal, en ce siècle, pour les magnifi- 
cences ou les délicatesses de la couleur que notre Gustave Mo- 
reau, qui singulièrement lui ressemble, autant par les magies de 
son pinceau, que par ses dons de poésie et de rêve, — et 
j'ajouterai: par la noblesse, la dignité et la modestie de sa vie. 

A ces richesses, à la perfection de sa couleur, le maître 
anglais sait joindre un dessin vraiment impeccable, tour à tour 
gracieux ou ferme ; et idéaliste, et très poète, il aura créé, 
comme certains maîtres qui furent parmi les plus nobles, le 
Pérugin, Léonard de \inci, Pvaphaël ou Prudhon, toute une 
humanité sublime, tout un monde nouveau d'absolue beauté, 
oiî l'art sacré et le profane se réconcilient dans une har- 
monie supérieure. 

Je n'oubUerai jamais l'étonnement et le ravissement ressentis, 
dès l'entrée en ces salles glorieuses : oh ! ces symphonies de 
couleurs, ces hgnes d'un rythme sans défaut, ces visages 
d'une expression singulière et qui n'appartient qu'à ce maître. 



SIR EDWARD BURNE JONES Io3 

et tous ces yeux, ces grands yeux surtout, cloués d'une vie 
étrange et passionnée, qui, plus tard, hantaient le souvenir 
comme de vrais yeux vivants, trop ardents et trop beaux! 

Comment sont-ils si peu parmi les artistes, qui l'aient su 
reproduire, ce miracle du regard humain, comme je l'ai vu là. 
ou le vois au portrait étonnant de Dom Guéranger par 
Gaillard? Les yeux, Burne Jones n'a cessé de les poindre avec 
curiosité et amour, ceux de la femme surtout, ces Heurs trou- 
blantes de la plante humaine; et dans toute son œuvre ils 
sourient, luisent, vous regardent, avec une expression telle 
de tendresse et de rêverie, ou d'infinie tristesse, qu'ils en 
demeurent inoubliables. 

Ce qui peut-être étonnait le plus, d'abord, en l'œuvre réuni 
du maître, c'étaient l'éclat et la variété, c'étaient toutes les 
mélodies de sa couleur. 

Il cherche, retrouve ces harmonies, surtout du bleu ou du 
vert, que la Nature crée parfois, dans les heures trop rares 
de ses fantaisies shakespeariennes, sur des cous chatoyants 
d'oiseaux, sur les élytres d'étincelants insectes, au cœur de 
coquillages nacrés, aux veines de pierres irisées, ou bien 
encore en des paysages de mer, quand, sous le soleil et la 
brise, les vagues font frissonner leurs moires, et qu'en elles, 
d'heure en heure, par de changeants accords, le bleu et le 
vert déroulent leur chant magique. 

Et ce coloriste, qui a 1" honneur déjà de nous rappeler 
M. Gustave Moreau, nous rappelle également Prudhon par 
la grâce, la pureté de son rêve, comme par la perfection et 
la suavité de son dessin. 

Ainsi que Prudhon , il aura su créer un type presque 
ignoré de la beauté féminine : il aura tiré de sa race en 
l'idéalisant, un type féminin nouveau, grave, pensif, le plus 
souvent très doux, bien du Nord par la mélancolie fréquente 
et la pâleur des yeux, — ces yeux d'un bleu ou d'un vert pâle 
comme l'eau des mers froides. — et aussi j)ar l'éclat tendre et 
la fraîcheur des chairs, qui ont cette délicatesse, ce coloris 
transparent et léger de celles des enfants ou des fleurs. 

Le corps des femmes ou des vierges de Burne Jones, c'est 
sans doute ce corps long, svelte, onduleux, flexible, qui a 



lO'l LA UE VUE DE PARIS 

I t'-l;iiuemonl d une tiiic. ilicr à {cilimis ;ulislcs llurciiliiis, à 
noire école tle lonlaiiiehieaii. à limlc iioUc école de scul- 
plenrs ou dorncmanlsles de la Renaissance, le corps déli- 
cieux de nos Dianes IVani aises, créées par les Jean (îonjcjn, 
les iioudon : celui de ses éplièbcs, c'est le corps élancé aussi, 
et ferme et ner>eu\. où Ion Aoit le muscle qui \ ibre sous la 
peau, de la belle sculpture llorenline; mais le visage, mais 
l àme animant ces ligures, surtout les féminines, sont bien 
vraiment et seulement de sa race. 

Cette beauté de songe, celte candeur, cette douceur, ces 
grands yeuv cliargés de passion, de rcvc et de mélancolie, 
ou si chastes ailleurs, pareils à des yeux d'enfant, s'ouvrant 
étonnés devant la vie, ne nous font-ils pas souvenir de figures 
entrevues déjà, fdles de Tincomparable poésie anglaise, telles 
que la Demoiselle bénie de Rossetli, la Dame mcujnétiqae de 
Shelley, les héroïnes de ïennyson ou de Shakespeare? 

Par une curieuse rencontre, ce type particulier à Burne 
Jones et particulier à sa race rappelle celui de Bolticclli, qui, 
pour cette raison et bien d'autres, aura été, nous le verrons, 
le maître le plus aimé de lui après Rossetti, et, avec Mantegna, 
le plus étudié. 

Ce type de Burne Jones est fait, d'abord, d'une certaine 
expression intense, — l'expression grave d'êtres jDOurqui existe 
le mystère infini des choses, qui ont le sens du sérieux, de 
létrangeté de la destinée humaine, dont en un mot la vie 
intérieure est profonde: — et physiquement il est marqué par 
la grandeur, la profondeur des yeux, et, dans les lignes du 
visage, par un dessin ferme, accusé, surtout du menton et 
des joues, parfois un peu émaciécs, comme celles de per- 
sonnes qui auraient trop désiré, trop aimé ou soulier t. 

Toute une atmosphère de mystère, d'amour ou d'idéal se 
dégage ainsi de ces toiles. 

On sent que le peintre s'est ardemment nourri de l àme 
des poètes; on sent que lui-même a l'âme d'un grand poète, 
— ce qui, aux yeux de certaines gens, on le peut comprendre, 
est inutile et presque un défaut pour un peintre. 

Poètes aussi, et à sa manière, furent les grands primitifs, 
ces peintres sublimes de l'extase chrétienne, et tous les qua- 



SIK EDWARD HURNE JONES lOO 



troccnlisles, tous les maUres! Quel peintre n'est tenu d'ajouter 
sa fantaisie, son rêve, sa pensée, son àme à sa vision de la 
nature, l'art étant la nature, mais transfigurée, transposée 
par la fantaisie, le rêve, la pensée, lame de l'artiste: et l'art 
supérieur, comme l'art grec par exemple, n'est-ce pas la 
nature parvenue en quelques esprits à son développement 
supérieur, telle qu'elle devrait être, et n'est pas, ou n'est que 
trop rarement? Ces figures de songe créées par lui, il les 
crée, d'ailleurs, contrairement à celles de tant d'artistes 
vagues ou mièvres en leur expiession du beau féminin, 
toutes réelles et vivantes par leur physiologie et leur ana— 
tomie précises; et ainsi je le félicite, ayant abondamment 
déjà ces qualités, qui seules font le vrai peintre, du dessin 
el de la couleur, d'avoir l'âme encore, la pensée, l'émotion 
d un grand poète, et de la sorte, de plaire aux poètes, comme 
leur plaisent les plus suggestifs et les plus rares d'entre les 
maîtres. 

Ce reproche aussi lui est adressé, le même qu'à M. Gustave 
Moreau, dêtre trop souvent archaïque. Je reconnais que 
tous les deux ont en effet profondément admiré, aimé, étudié 
les quatrocentistes. .Mantegna et Botticelli ont révélé à Sir 
Edward, il me semble, la science de quelques-unes de ses tona- 
lités, de ses harmonies les plus délicieuses, cet art des cou- 
leurs l'une dans l'autre, comme en des moires, exquisemenl 
fondues. Je pourrais signaler, dans la ?\ational Gallcry, un 
tableau de Mantegna : la Vierge et rEiifant sur le trône, ([u il 
dut contempler souvent, comme Delacroix, en ses premières 
années, dut longuement s arrêter devant la Joute de Rubcns, 
que possède la galerie du Louvre. 

Lui et (iustavc Moreau sont remontés, et avec raison. — ce 
qui du reste ne les détourna jamais de l'étude directe, patiente 
et respectueuse de la nature, — aux plus sûrs des éducateurs, 
aux quatrocentistes, à ces maîtres dont le dessin a élé le plus 
souvent parfait, comme la Heur du coloris, aujourd'hui encore 
éclatante et fraîche, est demeurée presque inimitable, cl (jui 
ont uni tant de fantaisie, de poésie et de rêve à la plus 
précise et à la plus vivante réalité. 

Tous ceux ([ui ont quelque idée de la peinture italienne 
savent que sa décadence a commencé pres([ue immédiatement 



loG LA ui;vuK ni; pauis 

aniî's l\;i|)li;i('l ; — (nichjiics-uns thsciit lurinc ; ;n ce lui. — 
Sans cl()ul(\ il osl icslc les \ éiiilions, (•(tl(»rislos cl dccoralcurs 
somptuoux: mais, le Tilicn à pail. cjui cK-soiiuais comparor 
aux maîtres de loule la merveilleuse lloraison arlisliquc du 
MV*^ et du \\^ siècles en Italie? Le lioûl criticjue des Pré- 
raphaélites, et celui de (iustavc Moreau, allant à eux de 
préférence, ne s'est donc pas trompé : et, pour ceux qui font 
dater du siècle de AN atleau et de Piudlion la naissance de la 
vraie peinture française, le reii;ret est i^rand (|ue nos artistes 
du XVI i"' siècle, Claude Lorrain excepté, simples copistes, le 
plus souvent, ou liaducleurs des Italiens, n'aient regardé en Ita- 
lie, compris et imité — jiuisqu ils imitaient — que les peintres 
du xvi^ ou de leur temps, jamais ceux des siècles antérieurs, 
que le criminel Yasari avait en partie, du reste, recouverts déjà 
de son badigeon, ou de sa peinture, encore pire. 

En artistes rares qu'ils étaient, Sir Edward Burne Joncs et 
(iustave Moreau se sont adressés ainsi, et avec raison, aux plus 
rares comme aux plus sûrs d'entre les maîtres, bien que 
lesthétique des ([uatrocentistes dilléràt un peu de la leur, et 
fût, en un certain sens, moins classique, admettant volontiers 
le mélange axec 1 idéal d une réalité très vulgaire. 

Hurne Jones trouvait aussi en eux ce qu'il sentait et 
qu'il sut unir et si bien concilier en lui, ce qui trop souvent, 
depuis leur époque, a fait le trouble et le péril des âmes : la 
double adoration de la beauté plastique et de la beauté spiri- 
tuelle telle que le Christianisme l'a comprise. 

La rencontre, en ce xv® siècle, de la Vierge et de Vénus 
réapparue, que Chaucer appelait « sainte \énus », celle de 
Jésus et d'Apollon, la présence et parfois la lutte, en la même 
âme, de deux religions en apparence si contraires, la religion 
grecque de la beauté physique, et celle du Christ, qui à cette 
beauté préfère la splendeur des esprits, n'est— ce pas l'élon— 
nement et l'inquiétude, à certaines heures, de toute cette 
époque ? 

Après les sublimes peintres d'âmes, après les Giotto, les 
Taddeo Gaddi, les Simone Memmi, les Fra Beato, les Don 
Lorenzo Monaco, après ces maîtres. — les plus grands de tous 
peut-être par leur expression pathétique de l'âme humaine 
ou divine, et parleur mépris transcendant de cette chair misé- 



SIU KDAVAKD B URNE JONES lO" 

rable, presque insignifianle à leurs yeux, quand elle n'est pas 
transfiiiurée par l'amour, la douleur ou l'extase. — après eux 
voici donc qu'elle est venue, la troul)lée, la troublante époque 
des Botticelli, des Lorenzo di Credi, des Alantegna, chrétiens 
encore, mais païens aussi, à qui soudain la beauté du corps, 
la divinité de cette chair, trop longtemps mise en croix, à 
qui la Vénus antique se révèle. 

Le tableau de Botticelli, aux Uffizi, la Naissance d' Aphro- 
dite, semble symboliser ce moment, cette rentrée dans le 
monde, ce triomphant retour des Dieux émigrés. Après un si 
long exil, des souilles heureux ramènent la Déesse sur son 
doux rivage d'Italie. Elle n'apparaît pas redoutable encore. 
Botticelli lui donne le candide regard de ses \ierges, leurs 
grands yeux d'enfants, leurs fins et soyeux cheveux d'or; et 
l'on comprend que naïvement et purement, pendant quelques 
années, les artistes chrétiens aient pu partager leur adoration 
entre elle et madame la \ierge. 

Le maître anglais n'a vu là ni même soupçonné mi péril. 
Ainsi que Chaucer, que Botticelli, Mantegna, Lorenzo di 
Credi ou Ghirlandajo, s'il est païen dans toute une partie 
de son œuvre, au fond il est comme eux un païen innocent. 
Idéaliste, il croit, comme l'ont cru d'autres âmes , telles 
que la sienne, hautes et pures, qu'entre les deux religions, de 
la chair et de l'esprit, la réconciliation, l'harmonie sont pos- 
sibles ; et, de fait, il les a conciliées et réconciliées en son 
œuvre. Mais le danger, qucbjues-uns l'ont vu. Il est peut- 
être en Angleterre le premier grand artiste ([ui si souvent 
ait peint la forme nue: et je sais en ce pays des chrétiens 
farouches, pareils à Savonarole, qui le lui reprocheront 
toujours. 

Ce qui l'attira encore, avec tous les Préraphaélites, vers 
les primitifs italiens, c'est que la plupart, je l'ai dil. fui'ent 
d'étonnants peintres d'àmes, et que lui aussi, contrairement à 
certaines écoles, qui ne savent voir et peindre que le dehors 
des choses, sut voir en elles tout le mystère, tout l'inconnu 
qu'elles recèlent, et comprendre que l'extérieur d'elles, le corps, 
n'est pas seul réel en leur réalité. 

L'art en Angleterre, ainsi que la poésie et le roman, a 
constamment souci de lobscur au-delà, (|ui est le fond ou 



|()8 LA RF.VUE DE PARIS 

riiorizon de lu \ic, c\ (lt> rùiiio, ([iii osl le luiid des èlres. 
I\ir ce reliiTieux lourmenl. coiinue |);ir son ciille de l;i l)caulc, 
— cMi- la Iteaiilé. la Ibrine eiiiioi)!!»* des visions semble néces- 
saire à I ailislc anglais. — IWirne Jones est donc hicn de son 
pays cl de son leinps. el bien surlout de celle race celli([ue, 
donl il descend. 

L ïinie de cliacun de nous aujouidliui, |)ar atavisme ou par 
éducation, semble l'aile d'âmes de divers âges ou de (bvers 
pays, (jui vivent cnsend)le comme elles peuvent. « ,Ie sens 
deux hommes en moi », disait Uacine; quelques-uns en comp- 
tent davantage. l'>n lîurne Jones, comme en Kossclli, je vois 
donc unie à une àme moderne, et 1res moderne, 1 àme d un 
qualrocenlisle, ou. à d'autres moments, comme clic/, le poète 
William Morris, son ami. d'un (lallois contemporain de 
Chaucer. Chrétien, et tel qu'on le lut à ces époques, il mêle 
sans cesse, en elTet, à son rêve chrétien, si mysti(|ue et si pur, 
les belles visions de l'antiquité païenne, mais transposée, transfi- 
gurée par lui, comme elle l'était par les auteurs des vieux 
romans de chevalerie, par les artistes et les poètes du moyen 
âge ou de la renaissance. 

Enfin, j'observe que, d'origine galloise, il a quelque peu 
de la femme la crainte sacrée, le respect religieux, que tou- 
jours les poètes de celle race ont eus d'elle: aussi la voit-on, 
dans son œuvre, tour à tour aimée d'un mystique et chevale- 
resque amour, telle qu'une créature par moments supérieure à 
la commune humanité, source de vie et de béatitude, — ou 
maudite, redoutable, et redoutée pour ses sorcelleries, ses 
mensonges, source de mort, tourment des purs et des sages. 

Oui, cet archaïsme, que plusieurs lui reprochent, n'est 
cpi'apparent dans le fond et la forme. Certains archaïsmes 
de sa forme s'expliquent par la convenance que lui présen- 
taient pour la traduction de ses rêves quelques-uns des moyens 
d'expression propres à l'art des primitifs; et la dévotion de 
Burne Jones ou de (iustave Moreau à ceux de l'Italie, de l'Al- 
lemagne ou des Flandres, qui ne la comprend et ne la par- 
tage, puisque ces anciens maîtres auront été à la fois de 
si émouvants peintres d'âmes, d'incomparables coloristes, et 
des dessinateurs d'un dessin toujours probe, toujours précis et 
ferme ? 



SIR ED^VAU1> BUR>E JONES I OQ 

Mais, 1 à me de loule son œuvre, de cet art intensif, — à 
l'égal de la poésie de certains grands poètes de ce siècle, — 
est en vérité bien moderne, et autant (|ue les vers de 
(juclques-uns d'entre eux, qui ont aussi demandé au passé 
des images, des mythes, des symboles : moderne par cette 
intensité même dans le désir et dans l'expression du beau: 
moderne par la nouveauté, par la rareté de cette expression, 
en dépit de formes archaï([ues, — une poésie et des visions 
sans égales étant par lui traduites en la plastique la ])lus pré- 
cise, la plus vivante, la plus vraie ; — moderne eniin par la 
l)eau(é, la passion, singulières,— que je ne retrouve en nulle des 
apparences humaines d'autrefois, — de ces visages, de ces yeux 
surtout, chargés d'un si magnétique amour, d'un tel rayon- 
nement de sentiments, de jjensées ou de songes. 

Nulle vie d'artiste ne se sera écoulée en un rêve plus noble 
et plus pur, sans autre préoccupation que celle de l'art. Il y 
a un peu du prêtre en cet adorateur fervent de l'absolue 
beauté, en ce solitaire qui s'est toujours tenu ù l'écart des 
foules, des compagnies banales, qui a eu l'honiieur, comme 
Gustave Moreau, de rester longtemps incompris, presque 
inconnu, et qui de son vivant, je l'espère, n'aura j^as l'outrage 
de la popularité éclatante, malgré ce titre récent de baronnet, 
qu'il porte avec tant de modestie, et que Sir EdAvard illustre 
cependant plus qu il n'est illustré par lui. 

Sir Edward est né, à Birmingham, le 28 août i83o. Sa 
famille, de position modeste, — son père fut instituteur, — 
était originaire du pays de Galles. Ne semble-t-il pas que 
l'artiste, ou le poète, en lui, rappellera quelque peu toujours 
cette origme celtique? A l'exception de cette inlluence peut- 
être, rien, du reste, en son milieu, qui préparc, explique sa 
vocation, ni qui l'aide. 

Il grandit dans cette ville toute industrielle, et assombrie 
sans cessse par les cheminées perpétuellement fumantes de ses 
malsons, de ses fabriques, de ses usines, sans nul encore des 
soucis artistiques dont elle fait preuve aujourd'iuil, comme 
impatiente de réparer les années perdues. 

Destiné à l'état ecclésiastique, Il fait ses études à Oxford, à 



I lO LA UIÃŽVUE DE l'AlUS 



VEd-clcr Co/lct/e. Il \ l'ciiconlrc un jeune (îallois aussi, 
William Moriis. coiiiuk* Un dcsliiu'; à IMulise; el eulrc eux, 
dès lors, se iiotic une auiilii'' rohuslc». (|iii sans cesse unira 
leurs (l(Mi\ \ les dans une coninuinaulé de pensées, de volonlés 
haules et 1res pures, et ([ui les Icra loujours se soutenir cl 
s'inspiiiM- I un I autre. El cette amilié. cette IVaternitc plutôt, 
(|iii li(Hireuscmcnt dure encore, a eu et aura sur tout l'arl 
anglais de ce temps une [)i()l'onde iniluencc. 

.le dirai ailleurs (|uel est ce prodigieux artiste, William 
Morris ; et ici je iap|)ollerai seulement, que lui, Burne 
Jones, et Rosselti, leur maître. — mais lui surtout, — à 
force de volonté et de génie, ont en partie prc|)aié. accompli 
l'une des révolutions artistiques les plus étonnantes que je 
connaisse, puisque, en peu d'années, ils auront épuré, trans- 
formé, fait supérieur, le goût si longtemps détestable de leur 
nation, éveillant pour la maison, pour la décoration, pour le 
mobilier, le souci de formes et de beautés neuves, — tandis 
que Rossetti et Burne Jones créaient dans la peinture un art 
d'une expression intense, nouveau aussi et tout original, bien 
particulier à leur race. 

Un jour, à Oxford, Burne Jones et William Morris eurent 
ensemble la révélation de la jjoésie et de l'ait; et la révélation 
de ce monde magique, ils la reçurent, dit-on, d'un volume de 
vers, les poèmes de M. AUingham, illustrés par Rossetti. De 
ce jour, leur résolution fut prise : lui et Morris seraient artistes 
et seraient poètes; et, dans les derniers mois de i855, ils se 
rendaient à Londres, oii Burne Jones, avec l'émotion trem- 
blante d'un dévot, allait vers Rossetti demander l'initiation et 
l'enseignement artistique, qu'il ne voulait que de lui. 

Dans les commencements et longtemps, avec une volonté 
indomptable, il lutta contre la pauvreté et les résistances 
familiales, Rossetti le soutint avec la plus tendre alTection. 
Jusqu'au 1 in de Circé, on sent trop directement l'influence 
du maître, qui vraiment fut un grand artiste, comme il fut un 
grand poète, et dont le rêve aura été encore de beaucoup supé- 
rieur à l'œuvre. 

Le génie de Burne Jones, son charme d'expression et de 
poésie, ses dons surtout de coloriste, percent cependant en 
quelques-unes de ses peintures d'alors : — les premières 



Sin EDWARD 13URNE JONES III 



datent de i8();i : — ainsi dans la petite Annonciation, dans YElé 
vert, dans P/iyllis et JJomop/ioon, dans le Chevalier miséri- 
cordieux. En ces peintures, dont quelques-unes onl un fond 
d'éclatant ou mystérieux paysage, se distinguent déjà la 
recherche, l'invention de couleurs, de tons et d'harmonies 
rares, l'amour des hleus, des verts, des pourpres magnifiques, 
tels qu'ils resplendissent seulement chez les primitifs, et chez 
Gustave Moreau ou tels que la peinture intensive de l'émail, 
du vitrail aussi, les peut seule donner. 

Dans Je ] in. de Circc, Burne Jones apparaît, dégagé enfin 
de toute imitation, hien lui-même, et il marchera désormais 
non pkis timide et en disciple, mais en maître. 

Le Vin de Circé, commencé en i863. fut fini en 1869. 
En son hcsoin de perfection, inquiet toujours, — ce qui le 
rapproche encore de Gustave Moreau, — Burne Jones garde 
longtemps ses œuvres, et y revient sans cesse. 

Le Vin de Circé est une de ces puissantes aquarelles qui. 
par leur vigueur, leurs gouaches, leurs procédés particuliers 
au maître, se distinguent à peine de la peinture h l'huile: qui 
étonnent par leurs dimensions de grandes toiles, et que fré- 
quemment nous rencontrerons dans son œuvre. 

Circé, inclinée en un long et souple mouvement de béte 
féline, verse d'une petite fiole dans une jarre de vin le philtre 
vénéneux destiné a ses hôtes. A la courbe de ce dos penché, 
à cet allongement de tout le corps, à la malignité tranquille 
de ce profil ferme et beau, répondent au-dessous d'elle les 
belles lignes de deux panthères noires familières, qui s'appro- 
chent en miaulant vers elle. 

Parfaites sont la composition et la coloration de ce 
tableau, où des jaunes glorieux resplendissent, mêlés à des 
noirs sinistres — et, d'abord, le jaune orangé de la robe, 
somptueux et rare, comme celui d'une éclatante fleur exo- 
tique, et le jaune de grands tournesols, mariés à des noirs 
funèbres, au noir du pelage des hôtes, aux noirs d'un trône 
d'acier poh et d'un haut trépied qu'enlacent des serpents. — 
La table, avec sa nappe blanche, sur laquelle le corps de 
Circé puissamment se détache, est prête pour les marins 
héroïques, dont, par une large baie, on voit, très près déjà, 



ll'Jl LA REVUE DE IWUIS 

les na\iii>s au\ grandes voiles IVappaiil de leurs rames la mer 
l»leiie. 

Le ( l/i(inl iltunour csl un clicf-crd'uvrc aussi. Dans un doux 
navsagc, une jeune fenunc d'adorahle heaulr. paie do celte 
pâleur que inci sur le visage I aiiioui' Iransveibécanl une 
ànic de la plus aigui' el de la plus délicieuse des blessures, 
joue (1 un orgue ancien, [)ar('ll ?i ces petits orgues louches par 
les saintes décile. Ln ange en lienl la soufllerie, un ange 
nnslérieuv el les yeux mi-l'ermés, comme perdu lui-même en 
les délices de la divine mélodie. El la jeune femme, muette el 
pâle, dit sa passion à ce chevalier en riche armure, accroupi 
à ses pieds; elle la répand vers lui par les sons, les soupirs de 
l'orgue; et la femme et le chevalier cl 1 ange reposent sur une 
prairie en ileurs, comme celle de Y Agneau niysllqiie, et dont 
les ileurs. les fleurs aimantes, les brùlanls oùUets rouges, 
mèlenl leui- heaulé passionnée à ce poème de passion profonde. 
Sent-on ce que renferme de poésie et de lève celle toile 
étrange, mais dont les mots, ainsi que devant chaque œuvre 
du maître, sont impuissants à rendre l'impression qui se dé- 
gage, à faire comprendre et admirer assez la beauté de la com- 
position, celle des lignes et des couleurs? 

Bien d'autres, sans doute, auront traduit leur rêve par 
l'expression de la peinture; nul ne la fait avec cette précision, 
rappelant celle des primitifs. Le moindre détail est traité par 
lui, comme il l'est par eux, avec une netteté parfaite, la 
moindre fleur peinte avec amour, ayant cet éclat, ce relief, 
que chez les Van Eyck el les Ghirlandajo elle garde encore; 
et cependant, tout chez eux el chez lui se vient fondre en une 
harmonie sans défaut. 

Il multiplie, vers cette époque, la création de figures sym- 
boliques et décoratives, telles que les aimaient la Renais- 
sance ou le siècle de Chaucer : Fidcs, Spes, Temperani'ia, 
les Saisons, le Jour et la Nuit. Admirables, en elles toutes 
sont la grâce su2:)érieurc , le charme ou la noblesse des 
lignes, l'éclat ou la tendresse, l'accord musical des couleurs. 
Ces corps de femmes sont pour la plupart délicieusement 
drapés de ces étoffes légères, aux longs plis fins, chères à cer- 
tains quatrocentistes, et que Ion voit aussi aux nymphes de 
Jean Goujon, coulant sur elles comme une eau fuyante, sui- 



SIR EDWARD BURNE JONES Il3 

vunt ctroitemenl et inollcnicnt les formes, les dcssinanl plus 
qu'elles ne les voilent, se moulant, transparentes, à leur souj)le 
beauté. 

Sa Charité Carltas), aucune vraiment ne la surpasse en l'art 
ancien. Des enfants, des bahies anglais, aux yeux tendres, 
doucement lieu ris comme ceux des petits anges de Reynolds, 
jouent à ses pieds, s envelo|)pent, se cachent à demi dans un 
pou de sa robe; et ces chers yeux, on ne les pourrait quitter, 
si le regard n'était appelé aussi par le divin sourire, tout à la 
fois si mal(M'nol et si virginal, de la Charité, par ses yeux et 
son visage aimant, aux lèvres un peu forlos, comme les lèvres 
riches de caresses. 

Ces allégories ont la flexible attitude, la noblesse, les beaux 
mouvements do celles des maîtres de la Renaissance, de 
l'école surtout de Fontainebleau; et toutes sont l'occasion de 
colorations rares, douces, apaisées ou magnifiques, aux modu- 
lations, aux harmonies exquises. 

V Amour parmi les ruines , commencé en 1870, lini en 1870, 
est — ou élait plutôt, puisqu'il est détruit — l'une de ces aqua- 
relles encore, auxquelles, jelai dit, par leurs procédés d'empâ- 
tements et de gouaches, et par leurs dimensions de grandes 
toiles, nous ne sommes pas accoutumés en France. — Et cela 
même a fait sa perte : un photographe qui la devait repro- 
duire, la prenant pour une peinture à l'huile, l'a passée au 
blanc d'œuf, et l'a j^erdue. — Tout un poème mystérieux de 
passion, de mélancolie, d'angoisse, tenait en ce tableau. 

L'amante, dans une robe fleurie de bleus magnifiques, 
qui étroitement enserre son jeune corps robuste, se presse 
frissonnante contre la poitrine et les bras de l'amanl. 11 
est si beau lui-même et grave en ce noir costume florentin, 
adouci par places de colorations tendres! Le visage de 
lamante n'est pas tourné vers le sien: les yeux lourds de pen- 
sées et de rêves, elle regarde au loin vers un sombre avenir 
ou vers un douloureux passé. Lui passionnément l'enveloppe, 
d'un bras enroulé autour de son cou, et de l'autre il lient sa 
main; et ses yeux et son visage, que frôlent les cheveux de 
l'amante, laissent tomber sur elle tant d'amour et de pitié pro- 
fonde! Oh! qu'amoureusement et douloureusement tous deux 
ils s'étreignent parmi ces ruines, tristes du pressentiment, sans 

1^'' Septembre iSgi- 8 



11^ LA UEVUE DE PARIS 

doute, i|u à (OS riiinos hionlùl leur amour ajoulera la sieunc. 
Un ciel il oraue sélend sur eux; autour deux, en celle cour 
abandonnée, gisent des colonnes tond)écs; des Amours finement 
ciselées jouent sur larclnlrave d une porte, par ]a(|uelle se dé- 
couvre une rue déserte où un coup de soleil éclate à la i*icrre 
de lloog; et près d'eux cl partout, envahissant cette solitude, 
des feuillages tl'un vert hrillaul, des llcurs exquises, des clo- 
chettes bleues, de folles et pâles roses d'églantine. — ces roses 
toujours si aimées par le peintre, — rappellent le rêve, le doux 
rêve de la vie. dans ces ruines qui rappellent son néant et 
font songer à la fuite, à la chute de toute chose en la mort. 

Des verts, des bleus profonds imposent à cette peinture 
leur sérieuse dominante. 

Dans Pan et Psyché, le Dieu sauvage, aux oreilles pointues, 
rencontre la vierge chaste dont le jeune corps tendre et nu, 
ambré comme un corps du Giorgione, sort d'un étang semé 
de glaïeuls bleus, d'une eau limpide, |)ure et froide comme 
elle. El elle tend vers le Faune sa tète aux cheveux d'or, 
elle relève son doux profil étonné sous le toucher de la main, 
sous l'haleine du Dieu hirsute, aux jambes de houe, qui 
semble souiller sur elle une ivresse chaude et charnelle. Ln 
grave et beau paysage les enveloppe, un paysage de primitif, 
avec un fond de roches sévères, enfermant dans leurs mu- 
railles grises une prairie très verte. 

Le Miroir de 1 émis continue ces visions païennes, mais 
comme transposées par un génie pur de la Renaissance 
anglaise. Un étang, et sur ses bords, des jeunes fdles qui, 
pour s y mirer, sont agenouillées et penchées vers lui. Seule 
debout, les dominant de son corps svelte, long, délicieux, 
qu'enveloppe une étoile légère, bleue comme la mer ou le 
ciel, se dresse A énus aux blonds cheveux frissonnants. Et ce 
bassin, qu'entoure encore une fuie bordure de myosotis, re- 
flète avec l'éclat, la netteté d'un miroir, cette douce ceinture 
de nymjDhes. Nul bouquet ne peut offrir au regard de 
couleurs plus délicates, plus tendres, plus harmonieusement 
assemblées; ce sont dadorables accords, des nuances indéfi- 
nissables se fondant aux plis des robes en des irisations 
exquises, — comme en lart récent, qui a évoqué tout un 
monde nouveau de visions magiques, créé par des chatoie- 



s 1 11 E D ^V A R D li U 11 N E J O N E S I I 5 



ments de soieries sous des jets de lumières diversement et 
splendidement colorées. 

Mais ces gloires de la couleur éclatent plus encore dans les 
Aiifjes de la création. Six mag^nifiques panneaux, commencés 
en 188G, déroulent le poème de la Genèse. Ln ange, un Eon 
mystérieux préside à la naissance de cliacun des jours; et 
dans la série des panneaux, cliacun de ces anges s'ajoute à 
celui du jour ou des jours précédents. Cliacun d'eux en main 
tient le globe du monde, amf obscur oii s'ébauchent les 
formes de la vie. Étrangement beaux, profonds et dilatés 
sont les yeux pensifs de ces Eons, voilés en partie de 
longues ailes, cpii sont chez tous de colorations différentes. 
Chez le premier, — l'ange aux six ailes de couleur indécise 
encore, gris-violet ou gris-tourterelle, — ces grands yeux pensifs 
semblent l'être jusqu'à la douleur, comme s'ils voyaient dans 
l'avenir la tragique destinée du monde : sur le globe que 
porte sa main, (( la lumière lutte avec la nuit ». Chez le 
second, la robe et les ailes sont bleues, mais teintées déjà de 
vert et d'or, plus nuancées déjà ; profonds comme le puits de 
l'abhne, sont ses larges yeux chargés de mélancolie et de rcve : 
(( Et Dieu divise les eaux inférieures et supérieures, et fait le 
firmament. » Dans le troisième panneau sont debout trois anges, 
celui du troisième jour et ceux des deux j^remicrs. Sur la 
robe du troisième ange et ses ailes, des verts apparaissent, 
inconnus encore, et sur le globe naissent des formes nou- 
velles. L'ange a ses pieds nus posés sur un rivage que vient 
dabandonner la mer; et la végétation, en un délicat feuillage, 
se dessine sur le globe mystique. 

Et, de jour en jour, d'un tableau à l'autre, les colorations 
se multiplient, se différencient davantage, et leur éclat grandit; 
et aux verts, aux jaunes magnihques s'unit la pourpre triom- 
phante: et il semble que les lueurs changeantes des aurores ou 
des crépuscules, des ciels jeunes oii désormais lleurissent la 
lune et les étoiles, se viennent fondre en ces étonnantes 
visions. Mais, encore une fois, comment par des mots rendre 
une telle progression musicale, un tel crescendo de couleurs? 
La doctrine de Spencer, sa théorie de la dilférenciation, reçoit 
ici du grand artiste une forme singulièrement poétique. 

Et le dernier jour, sur le cristal du globe, sorte de miroir 



I l li LA IIEVUE DE l'AUIS 

(1 incanlali*^!!. m)\c\ I Nomme cl la liMimic, le couple pri- 
nioiclial. cl l c'ieinol Sciponl. Des culoralions exquises, des 
nuamos dcliiicuscmenl loiiducs, Iclles (juVii les moires, des 
verts glorieux, d'Iieureuscs et tendres lueurs roses chanlent 
la victorieuse ascension de la vie. Dans ce même tableau, 
1 ange du septième jour est aux pieds des six autres, et sur 
une cithare il joue une musique d'amour, et d'espérance, 
sans doute. 

l'.l tous ces graves et beaux visages vous regardent de leurs 
yeux profonds, oii sendjlent mystérieusement passer les désirs 
primitifs, les songes premiers de la vie. 

Magnifique est cette œuvre, si diverse en son unité, oii 
tout se réunit pour enchanter les yeux: l'invention décorative, 
la complication savante et l'eurythmie des lignes, la tendresse 
ou la richesse, la vibrante harmonie des couleurs, et la beauté 
pure de ces anges aux clairs regards surnaturels. La couleur 
du maître devient chaque jour plus intense. Voyez, dans la 
SiOylla Delphica, ligure admirable encore de noblesse et de 
grâce sérieuse, le jaune orange de sa robe, d'une tonalité 
somptueuse et grave, et sous laquelle se dessinent les formes 
d'un beau corps robuste, les seins fermes, bombant l'étofl'e. 

h'Eiic/iantement de Merlin est un tableau bien connu par 
des reproductions gravées. Dans une forêt, parmi l'enlacement 
des branches, sous la folle neige printanière d'arbres en fleurs, 
Merlin est assis, contemplant de côté sa belle fée ensorcelante. 
Viviane, debout, tournée à demi vers lui, au long corps souple 
qui semble vouloir fuir et qui reste; et leurs regards s'attirent, 
s aimantent, s'unissent, se perdent l'un dans l'autre; et l'en- 
chantement, l'œuvre de sorcellerie s'accomplit , la Femme 
ayant la Nature ])our complice. 

U Annonciation de 1879 ^^^ exquise. Nulle vierge plus can- 
dide n'a offert son ame au mystère de l'union divine. La 
pâleur de son visage, la blancheur lilialc de sa robe, ses 
cheveux d'un blond doucement cendré, ses larges yeux 
s'ouvrant comme deux fleurs Airginalcs que le souffle 
du ciel étrangement vient troubler, l'Ange annonciateur 
enfin avec sa tunique légère, dont les plis sont droits comme 
ses ailes droites, tout cet ensemble, respirant une mysticité 
profonde, est d'un art hautement chrétien. 



SIU EDWAISn ULUNE JONES Ily 



Cet idéaliste très pur |)oiil sans contradiction ni impiété 
passer, en la série des quatre Pyf/maJion, à iiii sujet tout 
dillércnt et (pii glorifie la beauté antique. C est \-,\ l'une des 
légendes nombreuses empruntées par lui au Paradis terrestre 
de \\ illiam Morris. 

Calatée, en sa nudité complète, y rappelle les créations par- 
faites de la sculpture grecque ou de Prudlion. Dans le dernier 
tableau de la série, quel amant passionné aux |)icds de sa 
statue vivante est ce Pygmalion à genoux, l'adorant éperdu, 
et, comme tout amant, adorant en elle son pro[)re rêve, créé, 
incarné par lui! Et les yeux de (lalatée, ses yeux profonds, 
d'un bleu si tendre, ne le paraissent pas voir, lui, cet amant, 
son créateur, qui trend^le, prostré devant elle, émacié par la 
passion; sa vision, indifférente à lui, comme il est naturel, 
semble tout intérieure, seulement tournée vers elle-même, 
vers l'àme confuse el consciente à peine qui vient de s'éveiller 
en elle. Au deliors. mie fête de soleil et de fleurs; la vie 
rayonne, la belle illusion de la vie, et. dans sa clarté, des lis 
montent, dont la blanclieur et l'or éclatent comme un cliant 
d'amour triomplial. 

L'Escalier d'or offre ime vision aussi de pure et candide 
beauté. Une théorie blanche déjeunes filles descend un escalier 
en demi— cercle et sans rampes; vêtues de ces robes droites 
collées au corps, légères et finement plissées, à la ceinture 
haute sous les seins, que portent les Florentines du Songe 
de Polyp/ule, elles tiennent des instruments de musique, flûtes, 
violes, tambourins; et ces visages sont roses comme des roses 
pales; el ces corps délicieux, dune grâce jeune et souple, 
forment, en descendant l'escalier qui tourne, une incompa- 
rable harmonie de lignes et de couleur tendres. Et leui's pieds 
nus, si beaux, purs comme des pieds denftmts, non llétris 
encore par la marche en ce monde, sont dessinés et peints par 
le maître avec celte précision, cet amour ([ue Léonard de Vinci 
ou Ilolbein apportent dans le dessin et la peinture des mains. 

Il faudrait tout décrire, et je ne puis... Qu'il me soit ])ermis 
cependant de m'arrêter encore devant quelques (ableaux, mais 
surtout devant te Roi Cophrtua et ta rierge mendiante, que nous 
avons vu à Paris, mais f|ue l'on comprenait mieux dans le 
riche ensemble de l'œuvre e\[)0sé. 



Il8 LA REVUE DE PARIS 

C-0 (|ui, il abord, prend (oui le ici^ard, c'est les yeux de 
la A icri^e niendianlo, ces veux d ime si profonde et claire vir- 
ginité en ce doux >isagc, des nchiv de vierges iVAnnonclalioit, 
do grands \eux denl'ance, dilalés par I intelligence soudaine 
de ce mystère : le désir, le d('lirf ilaniour, lourhanl à ses pieds 
ce roi fort. Les froides neiges de son corps très chaste sont 
cachées à peine par une bure grossière, cpie soulèvent ses 
jeunes seins aigus: ses membres ont la symétrie de certaines 
Formes hiératiques : et sa i)eaulé est telle, et telle J idéale can- 
deur de cette grande lleur silencieuse, que ce roi en brillante 
armure, dans l'ail il ude d'un dévot éperdu, le visage tourné 
vers elle, el rappelant le chevalier à genoux de notre Vierge 
de la 1 ictolre, lui abandonne son âme, sa puissance, la cou- 
ronne que ses mains tiennent, toute étincelante de pierreries, 
sans qu'elle paraisse le voir ni lui répondre encore. 

De beaux éphèbes, sur une galerie supérieure, en des robes 
de couleurs exquises, des étoffes, des tajjis tombant d'une 
balustrade délicatement ciselée, des marbres clairs et froids, et, 
par une porte ouverte, le bleu paysage d'un jardin entrevu, 
et ces douces anémones aux doigts fins de la vierge, forment 
autour des deux figures centrales des harmonies graves, ou 
riches et délicieuses. 

Le dessin a, dans la Roue de la Fortune, la grandeur du plus 
beau dessin de maître. En sa robe couleur gris d'acier, cette 
Fortune a la gravité du Fatum: nulle émotion en cette figure: 
et cependant la roue géante brise, broie des corps et des 
cœurs, de beaux corps robustes, en des raccourcis admirables, 
des corps faits pour la lutte et la résistance au Destin, d'une 
musculature héroïque, comme Michel-Ange aime à les sculpter 
ou les jDcindre. 

Et je n'ai parlé ni de Flamma vestalis, une jeune femme, au 
profil grave et pur, au visage de spiritualité absolue, oii fleu- 
rissent toutes les roses jiâles de la mysticité ; ni de Laus Veneris, 
dont le décaméron mystérieux semble une vision de la Renais- 
sance anglaise; ni des Heures, figurées par six jeunes femmes 
en des expressions diverses, tableau qui, par sa composition, 
par le dessin et le travail des draperies, par sa coloration 
harmonieuse, à la fois vibrante et douce, est un chef-d'œuvre 
encore; ni de Danaé et la Tour de cuivre, l'une de ces composi- 



SIR EDAVAIVD BURNE JONES IIQ 

lions en lignes verticales, affeclionnées par le inaîlrc, l'un des 
tableaux les plus purs appartenant à ce beau cycle de Persée, 
entrepris par lui, cl cpii reste inachevé; ni de la Fêtedc Palée, 
où. le dessin a les grâces d'un Prudlion, — mais le regard 
se sent un peu disperse et distrait, dans cette composition 
en largeur et très étendue, par trop de précieux détails; — ni de 
deux ravissants portraits, celui de la Fille du peintre, et celui de 
miss Lewis, ni enfin de toutes ses magnifiques compositions 
religieuses, dont plus loin cependant je dirai quelques mots. 

Dans le premier portrait luit une douce figure de jeune 
fdie, qui nous olïre ce type de beauté cher au maître; sa robe 
est d un bleu profond; de son cou tombe un collier de pierres 
vertes, telles que des gouttes d'eau de mer; et des yeux 
grands ouverts, ouverts jusqu'à lame, illuminent encore ce 
portrait, des yeux de candeur profonde, jileins de paix, 
comme ce miroir rond, l'un de ces miroirs anciens, familiers 
aux maisons anglaises, et où vient se rclléler l'intimité, la 
simplicité de la calme demeure, qui abrite la vie laborieuse, 
simple et noble du maître. Une fleur d'un bleu pâle comme 
un papillon, pose sa note claire sur le bleu intense de la 
robe, et complète l'exquise harmonie générale. 

L'autre est un délicieux portrait d'enfant, aux cheveux 
touffus, avec un de ces petits nez légèrement et délicieuse- 
ment retroussés, que le maître parfois se plaît à reproduire. 

Dans le beau livre de Malcolm Bell qui lui est consacré, 
le catalogue de ses a([uarclles ou tableaux à Ihuile en compte 
près de deux cents jusqu'en 1898, et il est ou va être incom- 
plet; le catalogue, qui vient ensuite, de ses cartons pour 
vitraux, tapisseries ou mosaïques, en compte plus de cinq 
cent cinquante; et il ne peut être question là de ses innom- 
brables dessins. 

On voit quelle est déjà létendue de son œuvre et (|uel fui 
son inlatigable labeur. H n'en fut jamais distrait — et le fut-il 
encore.^ — sinon ]iar deux voyages en Italie, à Florence et 
à Sienne, pour y retrouver ses chers primitifs italiens. 

On sail laltcntion, enfin, cjuc Burnc Jones a donnée tou- 
jours à la décoration. Il a eu d'elle, comme l'école de A\ iiliam 
Morris et comme beaucoup d'architectes anglais contcmpo- 



1 90 LA REVUE DE PARIS 

lalns, un simis r;iio. une scumico |)arriiilo: loujonrs II a pils souci 
(le la boanh' décorai i\ t\ a|)|)li(jiit''(> nirinc, cl d ahord. aux (ihjcls 
familiers : c csl ainsi (|u d a pciiil des inciihlcs, t>l si inaiiiii— 
rKiiioinent ce piano, sur le(|U(d il a la il courir la /('(/cmlc 
(rUrp/tct' e\\ d adiiiiial)lcs cl ;^ra\os nicdadlons. conniic il a 
décore des livres, cl aussi des ci^lises, des imns Ar ( liàleaux 
ou de collât jcs. 

C'est à ces travaux décorallfs (|iril laut rallaclicr la belle 
série des Perscr, dont \1 . Le l'iicur. dans la Gazelle des 
BeaiLT Arts, a parlé longuement cl si bien, cl celle aussi de la 
Bridr Rose. i^u\ man(|uaienl à la A'Vif Ga//e/'r : maisla gloire du 
maître, en ce genre, me semble ses carions j)our vitraux, la[)is- 
scries ou mosaïques. Ces tapisseries et la ])liiparl de ces vitraux 
ont été exécutés, et avec un ail. une mailriso supérieurs, par 
^Ailliam Morris qui. dcssinaleur et coloriste parfait, en a 
composé (juelc|uefois les fonds de passage et les fleurs. 

Un tableau, le Dics Domini, qui figurait à l'exposition de la 
yVeif; Ga/Zery, fait partie de r admirable ensemble des sujets reli- 
gieux. Dans une sorte de gloire bleue, faite des ailes épanducs 
et de la robe des anges, un nimbe comme un soleil rose entou- 
rant sa tête, leClirist bénit le monde, et ses yeux magnifiques 
semblent deux astres d'où rayonne l'amour. Les plis fins de 
sa robe suivent liarmoniquement les lignes des ailes qui l'enve- 
loppent; et tout le tableau est illuminé encore par les faces de 
ces anges, de tendres visages féminins, mais surtout par l'éclat 
de leurs yeux, qu incendient les passions célestes. 

De plus vastes compositions décoratives, un peu dans le goût, 
comme on le peut deviner, des tapisseries du xv^ siècle flamand, 
ou dans le goût des primitifs, — mais traitées avec ce grand 
stvle, ce sens de la beauté, ce sentiment et ce mysticisme 
particuliers au maître, et ainsi gardant une originalité, une 
personnalité telles, qu'en réalité elles ne rappellent rien que 
son rêve, — offrent des scènes religieuses d'une poésie grave, 
sublime, très chrétienne, la plus chrétienne certainement que 
nous connaissions depuis l'œuvre des vieux mystiques. 

Je citerai surtout cette douce yativité et ce terrible et 
pathétique Crucifiement, dont les cartons sont aujourd'hui au 
Soulli Kensinglon Muséum, et que le maître a dessinés pour 
une église de Torquay. Je citerai encore V Adoration des Mayes, 



SIR EDWARD BURNE JONES 121 

et surtout la Construction du Temple, carton de vitrail pour 
une des églises de Boston, où une vaste assemblée de ligures, 
dont la spiritualité sublime rappelle celles dOrcagna en son 
Paradis de Sanla Maria Novclla, — vierges, clievalicrs mysti- 
ques, vrais chevaliers du Saint-Graal, — entourent ce vieux 
roi majestueux et doux, à longue barbe blanche, David 
oflrant à Salomon le modèle du tem[)lc à construire. Ce 
David ressemble étrangement à celui de (iustave Moreau, 
sans cpic, très certainement, Tun des deux maîtres ait eu 
connaissance de l'œuvre exécutée par lautre. 

Et dans les loisirs laissés jiar lexécution de ses tableaux, 
de ses cartons, de ses études, le maître illustrait le Paradis 
terrestre et une traduction de Virgile, deux œuvres de son ami, 
non moins que lui laborieux et inlatigable, le grand poète, le 
grand artiste, l'artisan j^arlait, l'étonnant imprimeur et le géné- 
reux socialiste. \N illiam Morris ; et une édition de Chaucer. 
1 un de ces chefs-d'œuvre typographi([ues, qui sortent de 
l'imprimerie nouvelle de A\illiam Morris, la Kelniscoit Press. 

Après l'exposition de ses œuvres peintes, celle d un petit 
nombre de ses études ou de ses dessins pour la série des 
Persée, pour les séries si précieuses aussi de la Belle au bois 
dormant, et du Cantique des Cantiques , — études de jeunes 
corps, élancés, robustes, de têtes féminines idéalement belles, 
aux regards si doux et profonds, ou dessins d'ornementation, 
témoignant toujours de 1 imagination créatrice la ])lus rare et 
la plus pure, — toute cette exposition, cette sélection trop rare 
était iiour les yeux et la pensée un étonnement et un enchan- 
tement encore. Afin de bien juger ce qu'est chez Burne Jones 
la science, l'art des ligues, leur complication savante et 
leur eurythmie parfaite, voyez surtout en ses tableaux ou en 
ses cartons religieux la belle ordonnance dos ailes et des 
robes, ou la symétrie paifois dos compositions vorlicales, et 
Aoyez enfin ce chef-d'œuA ro dart décoratif, VArhre de vie, 
destiné à labside de lÉglise américaine de lAomo, et e.vécuté 
en une mosaiYpie admirable, par les artistes de Murano, 
travail qui lutte victorieusement de délicatesse et d'éclat avec 
la couleur du maître. 

Et ainsi la réunion de toute cette oHivre était une fête de 



123 LA REVUE DE P A H I S 

IxMiilc'. Cet arl d expression iiilcnse c\ d iiilensc couleur, loul 
ni'' né lit' did»';!! cl de rêve, el (|ui pai' 1 acuili- des sensations 
(lu il donne, eoninie certaines ciMivres suMIines (la 1 ision 
(VEzécliicL par exemple, du [)alals l'illl), semble drpasscr par- 
lois les limites de la peinluic [)()ur |)resquc atteindre à la 
poésie ou à la jilns larc d(>s nuisi(pies, je ne saurais trop dire 
([u'il reste inimilahle. 

I/inlluence de Burnc Jones sur l'art de son é[)oque, et plus 
encore sur celui de l'avenir, sera grande cependant, parce 
qu'une^ inspiration, un enseignement supérieurs viendront de 
lui, de son idéalisme, de ses aspirations vers l'absolue beauté, 
de Famour fervent qu'il eut pour elle, de son goût toujours 
sûr, de sa science impeccable des lignes et des couleurs. 

Et il aura donc créé un type nouveau de la beauté féminine. 
Dune femme ou d'une jeune fdlc qui le rappelle on dit déjà : 
(( C'est un Burne Jones... » Et ce type, qu'en partie le maître a 
emprunté à sa race, il se peut que la Nature souvent le repro- 
duise à son tour, par cette influence à laquelle je crois, comme 
y croyait Platon, des idées dans la mystérieuse formation des 
êtres. 

La doctrine pessimiste, qui est la nôtre et celle aujour— 
d bui de bien des âmes, plus que toute autre rend impérieux 
le besoin du beau, qui distrait ou console de la misère el 
de la laideur des choses. Je remercie donc ce grand maître de 
nous avoir donné de telles visions, parmi les plus hautes, les 
plus rares, que l'art ait jamais créées, el de nous avoir offert 
une telle œuxre de pur amour et de beauté pure en ce temp/S 
de laideurs et de haines. Je le remercie enfin de la sympathie 
profonde qu il ne cesse de témoigner à 1 art français el à la 
France, et que lui rend la France, et qvi elle lui rendra de plus 
en plus, en le connaissant mieux. 

11 est bon que les pacifiques, les artistes et les hommes de 
science, renouent sans cesse entre les peuples ces liens de 
sympathie que les hommes de proie et certains politiques 
tendent sans cesse à dénouer ou briser. 

JEAN LAHOR. 



DETTE OUBLIEE 



VHI 



Chantai, vers cette époque, reçut une lettre de son époux. 
Celui-ci ne parlait pas du moteur ni môme de la baronne 
Artens ; mais il annonçait, comme fait accompli, une détermi- 
nation sérieuse : llélion renonçait à l'école de Saint-Cyr, où, 
d'ailleurs, son admission faisait de grands doutes. U entrait 
dans un établissement nouveau, — découvert et prôné par 
Fischel. — où des études pratiques spécialement développées 
assuraient aux ingénieurs civils, sortis de l'établissement, des 
facilités particulières pour trouver un emploi dans l'industrie. 
Le travail de la forge allait remplacer l'équitation: à l'histoire 
on substituait la tenue des livres ; l'étude de l'anglais devait 
suppléer à toute littérature. Dans une lettre accompagnant 
celle de son père, le jeune homme se montrait enthousiasmé. 

Chantai, loin de partager cet enthousiasme, alla trouver 
son oncle aACc un visage bouleversé, et lui communiqua le 
courrier qu'elle venait de recevoir. 

— Ma nièce, dit le vieillard, je ne vous ai poini caché 
jadis mes scrupules. Et vous-même ne frissonniez— \ous pas à 
l'idée d'un cliamp de bataille sans prêtres? Toutefois il ne me 
sourit guère j)lus de voir un Kernaz battre l'enclume. Quelle 
folie! ^»e vous a— t— on pas consultée? 

I. Voir la Revue du 45 août. 



I •:> 'l LA RKVL'l-: DK PAIUS 

— (hii donc ma jamais cou su liée!' (Jui donc ma jamais 
donne' ni;i |)lace dans celle famille, ma place de mcre ou ma 
place de i'cmnie? 

— (]c (|ui m élonne, c'est (nrih'lioii j);»raîl enchanlé. 

— Ah! depuis doux mois, ses lellres me font peur. Quel- 
([u un change, une à une, loulcs ses idées. Il csl si faible, si 
jeune encore! El, depuis qu il csl au monde, il ne voil que 
des cires sans espril de conduite, sans fermclc de caraclcre. 

— Ilclas! ma nièce, on ne refait pas les natures! 
Chantai comprit qu'elle n'obtiendrait rien de plus ; cl, 

vibrant d indignation, clic ccriAit à Maxime qu'elle n'entendait 
pas rester plus longtemps séparée des siens. Mais, comme elle 
Unissait sa lettre, on vint la prévenir que maître Dubigeon la 
dcniniidiiit . 

Le notaire, appelé dans le pays par une vente, profilait de 
l'occasion pour présenter ses devoirs à la marquise, l'n iiicme 
temps, il demandait ses commissions pour Paris. 

— Je vais, expliqua-t-il, mettre mon llls ;i Louis-lc-Ciirand. 
Je pars pour l'y conduire, et je compte l'aller voir de temps à 
autre. 

Informé de la résolution prise par Ilélion, il secoua la tcte 
sans s'expliquer davantage. 

— Evidemmenl, dit-il, c'est grave. Mais d'autres incidents 
peu explicables me donnent de l'inquiétude... J ai besoin de 
conférer avec M. le marquis... \e doutez pas de mou dévoue- 
ment le plus sincère. 

Il s'en tint là^ estimant que le secret professionnel ne lui 
permettait pas de confier, même à la marquise, le détail des 
opérations singulières de son mari. D'ailleurs, lui-mcme n'y 
comprenait pas grand'chose ; il avait besoin d'interroger Maxime 
sur sa situation à légard de Fischel. Dans cette intention, il 
se rendit chez son client, peu après son arrivée à Paris. 

Bien qu'il fut une heure et demie, Bernaz, velu d'un élégant 
costume de chambre, achevait à peine un déjeuner très ])ari- 
sien. Il eut, en voyant Dubigeon, quelques signes d anxiété, 
mais il fit bonne contenance et affecta même des façons cor- 
diales. On quitta la salle à manger pour le petit salon, dont 
le mobilier moelleux ne semblait pas attendre des visites de 
notaires. Sans préambule, Dubigeon vint au fait. 



di:tti: olhlikI': 120 

— Monsieur le marquis, j'ai eu 1 lionncur de vous prévenir 
de ropposilion formée à tout versement des sommes dont 
je suis dépositaire. AFais vous n'avez j)as jugé utile de me 
répondre. Cependaiit ikmis ne pouvons en rester là. Quelle est 
votre situation à 1 égard du sieur Antonin Fischel, notre oppo- 
sant? Il invoque un traite passé avec vous. J'ai besoin de lire 
cetle pièee. 

Maxime produisit le contrat, et ne [)ut se d(''loM(lre d'un 
certain malaise en voyant la ligure bouleversée de Dubigeon. 

— Mais, monsieur le marquis, ceci revient à mettre la clef 
de voire caisse dans les mains de cet homme! Il peut la vider, 
s'il en a envie. Le connaissez-vous bien, au moins? Et qu'est 
ce que cette invention, dont vous acceptez de couvrir les frais, 
sans limiter le chiffre? 

On devine les résultats de 1 enquête. Maxime igncjrail toul 
de son associé: ses antécédents, sa moralité, son pays. L'affaire 
elle-même ne lui était pas mieux connue. Jamais il n'avait 
jeté les veux sur un compte. Il était facile de se convaincre 
qu il ne mettait pas les pieds à l'atelier. 

— Lh bien! décida Dubigeon, je vais m'y faire conduire: 
nous causerons de nouveau après cette visite. 

Mais il n'y eut pas de visite. Non seulement Fischel refusa 
de laisser voir sa macbine — ou le peu qui en existait — mais 
encore il refusa de se laisser voir lui-même. Repoussé sur 
toute la ligne, Dubigeon se replia clicz le marquis. 

— .MaintenanI, dit-il, je suis fixé. Ne craignez rien! Qu il 
soit Allemand, Hongrois ou Suisse, votre Fischel ne m em- 
pêchera pas d'entrer, à mon prochain voyage. Il ne connaît 
pas François DuJjigeon. notaire à Chambéry. En attendant. 
— c est l'ami de la maison qui parle, à cette heure, — ne 
trouvez-vous pas qu il serait temps d'appeler madame la mar- 
quise auprès de vous? 

Maxime ne prévoyait pas l'attaque : son visage exprima 
une angoisse véritable. Instinctivement ses veux cherchaient, 
au milieu des bibelots jetés sur une table, certaine photogra- 
phie 011 la baronne Artens apparaissait dans toute la gloire 
de ses épaules. Une fois de plus, Dubigeon pouvait dire : 
(( Je suis fixé. )) Comme il allait plaider la cause du devoir et de 
la bonne renommée, un nouveau personnage fit son apparition. 



ISG LA REVUE DE PAUIS 

C'élail Flsclirl (lui, au piiMuier i-oup ild'il. ilcxina Duliigcon, 
sans rav(iir jamais vu. 

— Ali! ail! lit-il. Je VOIS (nic je suis do lr(i|). 
Coinpienaiil (|nc l'Iiourc ctall arrivée de jouci" la glande 

scène, linvenleur laisail mine de se leliifr. Maxime le reliiil. 
L autre, alors, désiyiianl le nolalre : 

— Mon eher inat(|uis. vous mcxcuscrez si je vous demande 
de choisir entre moi et l'espion de votre lamille. 

C'en était trop pour le pauvre Bernaz, qui rougissait, balbu- 
tiait, levait les bras au ciel, cherchant une manière de sortir 
du mauvais pas. 

— Cher monsieur Dubigeon, dit-il, veuille/ comprendre 
que je... suis tenu à de grands égards... je dirai plus : k une 
grande reconnaissance..., car sans... mon ami Fischel... 

— Pas un mot de plus, interrompit le notaire. Ne faites 
pas à un vieil ami des Bernaz le chagrin de le mettre à la 
porte. Je vous laisse ; et, bien qu'il soit difficile de tirer de 
l'eau les gens malgré eux, je tâcherai de vous rendre ce der- 
nier service, parce que c'est mon devoir. 

Maître du terrain, Fischel se laissa tomber sur un fauteuil, 
d'un air accablé. 

— Misérable imbécile que je suis ! s'écria-t-il enfin. Choisir, 
pour m'aider dans mon œuvre, un homme qui n'est pas libre, 
qui ne sait pas se rendre libre! Me voilà maintenant avec un 
notaire dans les jambes! Je le retrouverai partout et, pour 
commencer, il m'ôtera votre confiance... Eh bien ! n atten- 
dons pas ce moment. Quittez-moi! Quittez Paris! Allez 
retrouver la marquise ! On ne change pas une nature : 
la vôtre est faite pour le sommeil de la province, pour la ser- 
vitude familiale. Partez; emmenez Hélion : oubliez-moi tous 
les deux. Mais rendez— moi justice sur un point : c'est vous 
qui êtes venu me chercher. Vous étiez errant dans les rues, 
sans ami, sans but, sans expérience. ^ oilà ce qui m'avait 
attiré vers vous. J'avais cru que je pouvais aous faire du bien; 
c'était une erreur ; adieu! 

Antonin s'éloigna sans vouloir rien entendre; et ^laxime 
resta seul, bouleversé d'une terreur folle, car aucune desjDhrases 
qu'il venait d'écouter n'avait manqué son but. Il revoyait son 
existence d'autrefois : vingt années de province et de vie conju- 



DETTE OUBLIEE ISy 

gale, coupées par des dislraclions donl le souvenir lui causait 
une amère pitié. 11 se revoyait, surtout, comme il était un an 
plus tôt, isolé dans la grande ville, ignorant la vraie vie, perdu 
dans la foule des êtres condamnés à mourir sans avoir vécu. 

A cette heure, il jouissait de l'existence avec une ardeur 
inconnue de la jeunesse elle-même. Car il arrivait pour lui ce 
qui arrive pour tant de provinciaux mûrs, jetés dans le paradis 
de la capitale après un demi-siècle de purgatoire dans une 
petite ville. Ce contraste, dont la séduction ne peut être com- 
prise, à moins qu'on ne l'ait éprouvée, l'enivrait jusqu'à la folie, 
la folie venue tard, qui sait qu'elle ne durera pas longtemps. 

Au cercle, dans la mêlée des commérages, il trouvait un 
amusement supérieur à tout ce qu'il avait connu dans son 
existence. Il s'y plongeait avec une volupté singulière. Il était 
devenu vite, à cette école mutuelle de médisance, un homme 
très méchant. Cette effroyahle conversation, sans mesure parce 
qu'elle est sans responsabilité individuelle, lui livrait chaque 
jour la dernière faute, la dernière mésaventure, le dernier ridi- 
cule de ces grandes dames, de toutes ces dames, petites ou 
grandes, qu'il regardait jadis de loin, comme un passant 
regarde les iovaux d'une vitrine. 

Et, le soir, il se servait de ces anecdotes pour briller dans 
un salon sulïisamment garni de femmes désirables et peu fa- 
rouches, variété inconnue dans le monde qui avait toujours 
été le sien. Là, il se faisait écouter en dévoilant, dans l'espace 
d un quart d'heure, plus d'ignominies et de scandales que la 
Savoie n'en avait connu durant un demi-siècle. Parfois il avait 
de l'esprit : car, à cette heure, il pouvait débiter sans circon- 
lucutions l'assortiment des histoires recueillies deux heures 
[)lus tôt. Mais il n'était pas un narrateur seulement. Jjui- 
mème avait son histoire, la charmante hypocrisie d'une liaison 

dissimulée ce qui n'empôcliait pas les maîtresses de 

maison de l'inviter régulièrement avec la baronne Artens, à 
moins que celle-ci ne manifestât le désir d'être invitée sans 
lui. Elle avait cette cruauté, à certains jours. 

Fischel avait les clefs de ce paradis terrestre. Il pouvait, 
d'un mot, en chasser Maxime. Le malheureux marquis, inca- 
pable de supporter cette angoisse alTreuse, courut chez son 
protecteur et lui prit les deux mains : 



1^8 LA REVUE DE PARIS 

— (Jiio nie reprochez-vous!' dil-ll liinnl)leinoMl . l'ourcjuoi 
celle colère? Esl-ce moi (jul al lail \(Milr Duhlgcon? 

— Si ce n'esl pas vous (|iii I a\(v. lail \enir, c'est la luur- 
(pilso (pu la cin(»vé, repondit sévèrement l^'iscliol: |)our moi, 
c'est la même chose. N'cles-vous pas responsahic de ses actes? 

— l'^h hien ! fit l^ernaz, heureux d'avoir mis la main sur 
une victime pr(»pilialoire. aous |)ouvez être sûr qu'elle ne 
recommencera jias. Je vais lui écrire. \ (j us verrez la lettre! 

Deux paires lurent bien lot couvertes d'une écriture serrée. 
Celte fois, Maxime n avait pas eu besoin de brouillon. 

— Lisez, dlt-il en passant la feuille à son juge. 
Anlonin lut avec allention jusqu à la dernière ligne. 

— Prenez garde, fit-il en rendant le papier. C'est un peu 
vif: cl. si la marquise a du caractère... A raiment, n êtes-vous 
pas allé un peu trop loin? 

— Ah ! s'écria Maxime, tant pis si elle se fâche î Croyez- 
vous que je veuille perdre, pour son caprice, ma situation et 
mon seul ami.^... 

Ses nerfs, assez faibles naturellement, étaient en pleine 
déroute. 11 sanglotait. Son comjDagnon dut le calmer en l'as- 
surant que rien ne serait changé entre eux, moyennant que 
les bonnes dispositions manifestées par lui dureraient. 

A partir de ce jour, ils se tutoyèrent. 



IX 



Chantai ne répondit pas à la lettre de son mari, et Fischel 
en conclut que, décidément, elle manquait de caractère. 
Dans tous les cas elle ne manquait pas de dignité : lorsque 
Dubigeon, de retour en Savoie, lui conta son odyssée ou, pour 
mieux dire, ses défaites, elle se contenta de lui apprendre 
qu'elle était résolue à rester provisoirement chez le chevalier 
de Beauvoisin. Elle n'ajouta pas qu'elle commençait à entre- 
voir ce séjour comme pouvant être de longue durée. 

Un incident ne tarda pas à la confirmer dans cette opi- 
nion. La vieille servante emmenée par Maxime débarqua un 
soir, tout en pleurs, contant bien des histoires qui n'étaient 



DETTE OUBLIEE I29 

pas à la louange de Fischel. Cet intrus, un dire de la Sa- 
voyarde, gouvernait la maison du marquis, jusqu'à payer les 
comptes de la cuisinière, et aussi jusqu'à la renvoyer pour 
mettre dans la place une de ses créatures. 

— ('e qu'il y a de plus tiisle, ajoutait la > ictime, c'est de 
voir mon pauvre maître. Jamais il n'a été aussi heureux qu'à 
cette heure, oii il est un zéro en chiffre. Il faut voir comme 
on le traite ! Monsieur le marquis doit demander de l'argent 
ainsi qu'autrefois. Mais son défunt père ne le conduisait pas 
avec cette rudesse. 11 a trouvé un maître qui lui reproche, du 
malin au soir, qu'il est ceci ou cela, qu'il manque d intelligence, 
qu'il est paresseux... Un domestique dcmandcraitson compte; 
monsieur file comme un agneau devant ce méchant homme. 
Et puis il y a madame Artens... 

Arrivée à ce point, la vieille servante fut arrêtée court pai" 
( -hantai, qui répugnait à certaines délations. D'ailleurs, la mar- 
quise en savait assez; et, de la perte plus ou moins momentanée 
de Maxime elle prenait son parti sans brisement de cœur. Celui 
qui la préoccupait, c'était son fils. Mais on approchait des 
vacances d'automne : Hélion allait arriver, sans doute, pour 
plusieurs semaines. Elle ne voulait pas voir autre chose et 
concentrait sur ce prochain bonheur tout l'espoir, tout l'intérêt 
de sa vie. 

Une lettre du jeune homme — son père n'écrivait plus — 
vint détruire cette illusion. A la seule vue du timbre anglais 
apposé sur l'enveloppe, Chantai fut frappée au cœur. Hélion, 
tout joyeux, faisait savoir qu'il était à Manchester et qu'il y 
resterait jusqu en novembre. Il visitait les fabriques et prenait 
L'usage de la langue du pays, « dont un homme destiné aux 
affaires ne peut se passer ». Quant à savoir si sa mère pou- 
vait se passer de lui, c'est une question qui ne se présentait 
même pas à cette intelligence légère. 

Celte fois, la marquise n'hésita plus. Dans la journée, une 
dépêche partit à ladresse de Maxime : 

(( Arriverai demain matin. 

)) CHANTAI.. )) 

— Tiens, dit Bernaz à son ami, les malheurs n'arrivent 
jamais seuls!... Hier, c'était madame Artens qui m'écrivait 

i^' Septembre 1894.. 9 



K>0 LA REVUE DE PARIS 



de Dieppe (pi elle me plante là: aujouid liiii, c'esl iii;i remine 
qui sannoiue. l'our un peu, j'irais me jelei- à l'eau. 

Fiselicl connaissait son compagnon, cl se senlail rassuré 
quant au suicide. Mais il l'clail moins quant aux consétjuences 
que pou\iiil avoir rarrivcc de Chantai, dont le tclégijimine 
laconique ne lui disait rien de bon. 11 réllécliit, pendant que 
Maxime se répandait en plaintes: 

— Que puis-jc faire;' 11 ne m'est pas possible de fermer la 
porte au nez de ma femme. Et, bien mieux, je ne puis l'obli- 
ger à repartir, si elle s'avise de vouloir rester. C'est à en 
perdre la tète ! 

Fischel ne perdait pas la tête. Il avait un plan, qu il fit 
connaître avec sa précision accoutumée : 

— Ne te désole pas. Un homme a toujours trois partis 
à prendre au moment de la bataille : combattre, capituler ou 
fuir. Le combat n est pas dans tes moyens, et, autant que 
je puis voir, la capitulation n'est pas dans tes goûts. Tu 
n'as qu'une chose à faire : sauve-toi bravement ! Boucle ta 
valise, et va coucher à 1 hôtel. Mais, auparavant, nettoie 
cette table de toutes ces photographies trop décolletées pour 
des yeux savoyards — et conjugaux. Mets ton harem dans 
un tiroir, et, pour le reste, compte sur moi. La marquise 
repartira demain, ou elle est plus forte que je n'imagine. 

Toujours obéissant, Maxime eut bientôt fait d évacuer ses 
positions et de battre en retraite jusqu'à l'hôtel voisin : il y 
dormit comme un autre Alexandre. Pendant ce tem^Ds-là, 
Chantai roulait en wagon, peu disposée au sommeil, non plus 
qu'ébranlée par la crainte. Comme l'avait dit son confesseur 
un certain jour, même les lions de l'amphithéâtre ne pou- 
vaient l'arrêter quand il s'agissait de sa foi. Or son fds était 
pour cette vie, sa foi, sa religion, son espoir. 

Sur le quai de la gare elle ne trouva aucune bête féroce, 
mais seulement un homme à la chevelure respectable, qui 
l'accostait, chapeau bas, en exhibant un papier bleu. 

— Madame la marquise, dit-il, voici votre dépêche. Je 
l'ai ouverte en l'absence du marquis et d'après ses ordres. 
Vous plaît-Il que je vous conduise chez vous? Mais cherchons 
d'abord vos bagages... 

— Mes bagages sont représentés par cette valise, dit 



DETTE OUBLIÉE l3l 

Chantai, en permellanl à l'inconnu de la débarrasser de son 
fardeau. 

— Je suis dans l'obligalion de me présenter moi-même, 
fit-il : Antonin Fischel, ingénieur. 

Chantai, à ce nom. éprouva Fune des grandes surprises de 
sa vie. Elle s'était promis de traiter selon son mérite le téné- 
breux conseiller de son mari . Et voilà qu'elle trouvait un 
Fischel inattendu, poli, doux, presque timide, levé dès l'aube 
pour la recevoir à la sortie du train. C'était un mouton qui 
se trouvait en face d'elle, et non pas un lion dangereux. Si 
grande était sa stupeur qu'elle roula quelque temps en voi- 
ture avec son compagnon sans articuler une parole. 

— Qui vous a dit mon nom.'^ demanda-t-elle enfm. 

— Oh! madame la marquise, n'ai-je pas vu cent fois 
votre photographie? 

— Et M. de Bernaz!'... 

— Il est absent, madame. Sa santé fatiguée par la chaleur 
exigeait un changement de climat. En outre, il désirait ne pas 
quitter son fils trop longtemps : le marquis est en Angleterre. 

— ■ C'est pour le mieux ; j'irai les rejoindre. 

Antonin n'avait pas prévu celle-là. Tout en s'inclinant , 
comme s'il eût trouvé l'idée excellente, il songeait: 

(( Le maladroit! Il laisse donc de l'argent, à sa femme? 
Nous changerons cela. » 

Mais, juste à la même seconde, Chantai se souvenait avec 
une angoisse douloureuse qu'elle avait deux louis dans sa 
poche, pour toute fortune. Elle resta muette; sa pénurie la 
troublait, à cette heure, plus que tout le reste. Que faire, 
seule à Paris, avec quarante francs! 

Tout à coup le véhicule s'arrêta; la voyageuse était « chez 
elle ». 

— Madame, dit Antonin sans pénétrer dans l'appartement, 
j'imagine que vous allez vous reposer. Me sera-t-il permis de 
prendre vos ordres dans la journée ? 

Elle accepta, presque avec joie, et fixa l'heure de l'audience. 
Puis elle pénétra dans cette maison qui était la sienne, de par 
la loi, mais oii elle se sentait plus étrangère qu'en aucun lieu 
du monde. 

Cependant elle était accueillie comme la maîtresse véritable 



ivA LA UEVUE DE l'AUIS 



par la sci\anlo dr Maximo, j^raiult' lillc maigre. l)runo, 
sans at,'e approciablo, (|ul scnihlail ne devoir jamais s étonner 
(le rion . Après une loilello hiciiraisanle, <( madame » fut 
conduite à la salle à manger, oi'i luniail un dioeolat délicieux, 
puis au salon, tout encombré de ileurs nouvelles. Sur la table, 
une seule pholograjiliic : la sienne, déli\ré(\ (|uel(|ues heures 
plus lot, du même tiroir où reposait à celle heure « le harem » 
proscrit. Tandis qu elle souriait pros(|ue, à la |)ensée que, 
Maxime présent, elle n'aurait |)as trouvé tant de roses, la 
servante disposait les coussins de la chaise longue. 

— Madame la marquise va dormir im peu. Mais voudrait- 
elle bien, d abord, commander son déjeuner? 

Chantai avait besoin de réflexion, plus que de sommeil. 
Elle se mouvait dans un songe, l'ail d'impossible et d'imprévu. 
Comme elle eût haussé les épaules si quelqu un lui eiit 
annoncé, deux heures plus tôt, qu'elle commanderait le 
déjeuner chez son mari, après que Fischel serait venu prendre 
son sac à la gare! 

Ce fin diplomate, quand il parut dans 1 après-midi, à 
l'heure fixée, constata que les choses prenaient une bonne 
tournure, c'est— à-dire que la marquise paraissait moins sûre 
d'elle-même que le matin. 

— Vraiment, dit-elle, c'est une grande déconvenue de 
trouver mon mari absent, 

— Hé! madame, soupira Fischel... que diriez-vous si je 
vous avouais que je me réjouis de cette absence comme d'un 
bonheur".' 

— Je vous prierais de m'expliquer cette joie, repartit 
Chantai avec une expression hautaine dans le regard. 

— Expliquons-nous, alors. En décidant ce voyage inat- 
tendu, avez-vous songé à ce que pourrait être l'arrivée? Depuis 
que Maxime a des affaires, son humeur n'a pas gagné... 

— Ses affaires non plus, interrompit Chantai en tournant 
sur Fischel un regard qui valait bien des paroles. 

Sans se troubler, il répliqua : 

— L'absence de votre mari présente encore un avantage : 
nous pouvons causer; ou, pour mieux dire, je peux me 
défendre, et tout m'annonce que j'en ai besoin. De quels 
crimes m'accuse-t-on?... Madame, il y aura un an bientôt 



DETTE OUBLIÉE l33 

que le marquis de Bernaz errait dans Paris, clierchant à sor- 
tir de la fondrière où toute sa vie s'est eml)ourbée. Il s'est 
trouvé sur ma route, il ma suivi chez moi comme vm chien 
perdu suit un passant quelconque. Je ne lui demandais rien ; 
c'est lui qui m'implorait, de son regard triste... Pourquoi 
frémir d'indin^nation à mes paroles ') Vous connaissez votre 
mari, je suppose? Jugez-vous qu'il appartient à la catégorie 
des sauveteurs, ou à celle des gens qui se noient? 

— Je connais mon mari. Je le juge peut-être. Mais je 
n'admets pas que d'autres le jugent devant moi. 

— \ous n'êtes pas, alors, une femme comme les autres... 
Enfin, que vous le veuillez ou non, j'ai entrepris un sauvetage. 
Du marquis de Bernaz, j'ai fait mon associé. Je prétends qu'il 
soit riche, que vous soyez riche un jour. Mais qui peut dire 
s'il y aura encore des riches dans un demi— siècle? Je veux 
donner à votre fils mieux que la richesse : l'indépendance. 
Or l'indépendance n'appartient qu'à l'homme capable de 
gagner de l'argent par lui-même , toujours, partout. Voilà 
pourquoi il fallait que l'éducation d'Hélion fut changée. 

— On croirait vous entendre parler d'un orphelin, pro- 
testa Chantai. Avant cette transformation de mon fils, il me 
semble que j'avais le droit d'être consultée. Et, dans tous les 
cas, j'avais le droit de surveiller la transformation. 

— Que craignez-vous donc, madame? Vous défiez-vous de 
moi ? Pensez-vous avoir sous les yeux un athée, ou même un 
impie? Ni l'un ni l'autre, je vous le jure. 

— Tant mieux pour vous! Mais je ne veux pas conserver 
seulement à Ilélion la foi religieuse. Il y a des croyances ter- 
restres qu'un homme comme lui doit garder dans son cœur. 

— Ma profession de foi politique étonnerait bien la mar- 
quise de Bernaz. Probablement, je suis plus aristocrate que 
vous, car j'ai trop de bon sens pour prendre au sérieux cer- 
tains mots : la Liberté, par exemple I Un homme n'est pas 
libre, tant qu'il n'a pas mille francs dans sa poche. La Fra- 
ternité est un colossal mensonge, qui assure tant mal que bien 
la trêve, en attendant les premiers coups de fusil de la guerre 
sociale. Quant à l'Égalité, c'est le droit à la jalousie... Ce qui 
est vrai, c'est que la compensation des inégalités, toujours 
poursuivie, jamais atteinte, fournit au jDrogrès son but, en 



l34 LA REVUE DE PARIS 

même temps que son moyen. Il fanl un corlnin nombre de 
mendiants pour faire un Crésus, un certain iiom])rc d illcltrcs 
pour faire un Tlomcre, un certain n(»nil)re de poltrons pour 
faire un Léonidas. En ordonnant (pie tout le monde possé- 
dera, que tout le monde sera bachelier, que tout le monde 
ira se battre, vous noyez dans la médiocrité générale Ciésus, 
Homère, Léonidas. Or il n'y a pas de grande société sans les 
trois aristocraties, de For, du talent et de lépée... Vous voyez, 
madame, que je ne suis pas un niveleur. 

— Ceci est trop fort pour moi, dit Chantai, plus étonnée 
qu'elle ne voulait le paraître. Mais je désire savoir — et c'est 
ce qui m'amène — si le nouveau programme de l'éducation 
de mon fils comprend l'interdiction de voir sa mère. 

— De bonne foi, madame la marquise, vous n'en pensez 
pas un mot. Rélléchissez mieux. N'entrevoyez— vous rien? Ne 
devinez-AOus pas que vous êtes en face d'un mari... indisposé 
par certains actes hostiles? Vous avez, permettez-moi de le 
dire, des partisans bien maladroits! 

— Dubigeon, n'est— ce pas? Je sais (|ue son apparition a 
causé une grande colère. Mais, sur l'honneur, l'idée de cette 
intervention n'est pas de moi. 

— Eh! madame, pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt? Vous 
vous taisez trop. Hélas! il vaut mieux, parfois, avoir tort avec 
habileté que raison sans diplomatie. Le marquis n'a pas 
votre intelligence. Il est ombrageux, soupçonneux, emporté 
à la façon des êtres faibles. Quel homme fut jamais plus 
facile à conduire? Il n'y faut pas beaucoup d'adresse, mais il 
en faut un peu. Je le répète : croyez-vous qu'il n'aurait eu 
que des sourires en vous voyant arriver, sans que rien eût 
préparé l'entrevue? 

— Je ne suis pas venue pour avoir des sourires, mais pour 
avoir mon fils. De quel droit me le refuse-t-on? 

— Le droit ! Un mot qui ne devrait jamais sortir de la bouche 
d'une femme!... Les droits d'une mère, quoi de plus touchant? 
Mais les droits d'un père, quoi de j)lus absolu? Votre mari est 
le maître d'envoyer son fils étudier en Chine. . . Ah ! si je n'étais 
pas le dernier homme de qui vous écouteriez un conseil ! . . . 

Mais la marquise écoutait, quoi qu'elle en eût, cet homme 
supérieur par l'intelligence à tous ceux qu'elle avait rencon- 



DETTE OUBLIEE 



l35 



très sur sa route. Venue pour combattre, elle lut persuadée. 
Elle suivit le conseil d'Antonin. qui était de repartir pour la 
Savoie, laissant au sage Mentor le soin de lui rendre Télé- 
maque. Elle emportait une promesse : Hélion ferait une visite 
à sa mère dès son retour en France, (|ui devait avoir lieu 
avant deux mois. 

Elle repartit presque heureuse, à demi reconnaissante, 
escortée par Fischel qui voulait voir, de ses yeux, le train 
l'emporter. En quittant la gare, cet habile négociateur se fit 
conduire à l'hôtel où Maxime l'attendait, 

— Tu peux rentrer chez toi, dit-il. Mais si j'avais su que 
lu possèdes un notaire comme Dubigeon et une femme 
comme la tienne ! . . . 



Dubigeon cependant n'avait pas encore donné la mesure 
de sa force comme adversaire. Mais son apparente inaction 
cachait les préparatifs de revanche d'un vaincu dangereux. 

11 s'était promis de faire capituler, un jour ou l'autre, ce 
même Fischel qui l'avait jeté à la porte. Il noua, pour atteindre 
ce but, des relations avec les personnes qui avaient souscrit 
au moteur, à l'exemple et sur la recommandation du marquis. 
Par ses soins, un comité s'organisa; et, pour en faire partie, 
cet homme qui n'avait jamais risqué un louis paya mille francs 
une part de fondateur cédée secrètement par un porteur timide. 
Dès lors, il provoqua des réunions, harangua les intéressés, 
leur conta la réception dont il avait été l'objet, leur fit toucher 
du doigt les irrégularités de l'entreprise et leur montra qu'ils 
payaient les habits, la nourriture et le logement de l'inven- 
teur. Mais il évita de prononcer le nom du marquis de Bernaz, 
voulant que celui-là, du moins, pût dire après la bataille: 
(( Tout est perdu, fors l'honneur! » 

Depuis longtemps, la réputation du notaire était établie. 
On lécouta, en dépit des enthousiastes qui défendaient leur 



I.'W» LA REVUE DE PARIS 

idole. In groupe lui eoiilV'i;i des pouNoiis pour 1 examen des 
comptes cl la rc-gulaiisalion de la Société. l*eu de jours a|)rès, 
il l'aisait à Paris le second de ses voyages périodiques ; eU un 
beau malin, il se présenlait de nouveau à la porlc de l'alelier 
où le moleur était en consiruction. 

— Que voulez-vous? lui demanda luchMiienl i'isclicl (pii, 
celle fois, le reçut lul-mcmc. 

— Je voudrais admirer votre macliine, cx[)ii([ua le visi- 
teur, avec un bon sourire de provincial. 

— Mon atelier n'est pas un musée. On n entre pas. 

— Que si! on entre! quand on s'appelle François Dubigeon, 
notaire à Chambéry. 

Fiscbel fut sur le poinl d'éclater, mais il avait la science 
des pliysionomies, cl il trouva que le notaire souriait troj). 

— Maître Dubigeon, dit-il en reprenant son calme, 1 ap- 
pareil n'est pas en état d être exliibé au public. 

— Mais je ne suis pas le public : je suis un des fondateurs 
de la Société.,, quand vous aurez pris la peine de la fonder 
régulièrement... \oilà mon titre, signé par vous. 

— Allez au diable! cria Fischel, exaspéré de celle liabile 
manœuvre. 

Dubigeon n'alla pas si loin. Deux heures plus lard il reve- 
nait, encadré de deux personnages, dont 1 un était huissier et 
Savoyard, l'autre Savoyard et mécanicien. Il fait bon d'avoir 
des amis partout. L'huissier devait constater le refus d'entrée, 
si l'on n'entrait pas : le mécanicien était là pour expertiser les 
travaux, si l'on entrait. Dubigeon souriait de plus en plus. 

Il n'y avait pas à résister. Les Allobrogcs pénétrèrent dans 
la place en bon ordre, suivis à dislance par l'ennemi, c est- 
à— dire par l'inventeur. Nul éclat fâcheux, d ailleurs. Aucun 
bruit. L'expert comptait les ouvriers, évaluait d'un coup d'a'il 
les pièces en fabrication, prenait des notes. La séance terminée, 
Dubigeon demanda : 

— Peut— on voir la comptabilité.»^ 

— Ceci regarde le secrétaire, monsieur le marquis de 
Bernaz, répondit Antonin en souriant à son tour. 

Cette fois, le notaire n'insista pas. Quand il fut dans la rue 
avec ses deux amis, il eut un geste de colère et s'écria : 

— Il a un otage, le malin! Comment lui tirer dessus? Le 



DETTE OUBLIÉE I?)'J 

nom de Bernaz paraîtrait à côté du sien à. la barre du tribunal. 

Dubigcon se trompait en disant que Fischel avait un otage. 
Il en avait, pardi! bien deux, et Chantai s'en aperçut prom- 
ptemcnt. Hélion était revenu d'Angleterre, mais on ne parlait 
plus de sa visite en Savoie. Sur cet esprit encore faible et 
mal formé, Fischel, à cette heure, concentrait son talent de 
persuasion. 11 nosait pas encore dire à ce jeune homme 
que sa mère était une épouse dénaturée; mais il la peignait 
comme une personne acariâtre, obstinée, intraitable, créant 
sous main des difficultés. 

— Vous n'êtes plus un enfant, disait— il. \ous ne pouvez 
manquer de voir qu'entre vos parents la situation est tendue. 
^ otre père est malheureux, sans compter qu'il est exposé, 
d un jour à l'autre, à des ennuis d'argent, à des procès. Le 
vent de la Savoie souille sur lui tous les maux. Est— ce le 
moment d'abandonner votre père et d'aller vous réjouir en 
Savoie? Ne risquez-vous pas d'augmenter le dissentiment, 
d aviver le chagrin, d être englobé dans la réj)robation? 
N'est— il pas prudent de rester neutre jusqu'à la paix, qui ne 
peut tarder à se faire .^ 

Hélion obéit, non sans regret, mais en silence. Il croyait 
rester neutre en n'allant pas voir sa mère; et, pour être juste, 
il faut ajouter qu'il ne croyait pas être aimé d elle comme il 
l'était. Personne ne lui avait parlé du voyage de la marquise 
à Paris ; il pouvait penser qu'on se passait de lui sans trop de 
peine, à Beauvoisin. 

Bref, il écrivit que ses cours avaient recommencé, que 
la moindre absence compromettrait ses examens. Puis, sans 
réiléchir davantage, il reprit ses études, qui, de fait, l'occupaient 
sérieusement. 

Chantai, frappée au cœur de la défection de son fils, com- 
mit la faute de ne pas lui laisser voir ce qu'elle souffrait. Au 
lieu de lui écrire directement, elle écrivit à Fischel pour lui 
signifier qu il avait manqué à sa promesse. 

(( Vous avez rompu la trêve, lui répondit-on. \otre allié 
nous harcèle et nous discrédite; c'est la guerre : vous ne 
pouvez espérer les bienfaits de la paix. » 

Elle répondit, à son tour; et son courage s'usa dans une 
joute épistolaire avec le plus retors et le plus infatigable des 



l38 LA REVUE DE PARIS 

correspoiidanls. Puis lo silence se lll. bille \ivail à Hcauvoisin 
eonime une recluse, dévorant la soufïVance causée jiar 1 injus- 
tice, mais croyant encore, dans la droiluie de son ànie, que 
certaines injustices, par cela même qu'elles sont moTislrueuses, 
ne peuvent être (pie passafrcres. 

Pour la seconde ibis, elle connut la monotonie d un long 
hiver de Savoie, en compagnie d'un vieillard qui commen- 
çait à trahir quelque ennui de sa présence. Elle en était venue 
à craindre que le chevalier lui parlât d'IIélion ou de Maxime; 
mais M. de Beauvoisin avait dit une fois pour toutes : 

— Quand je n'ai rien de bon à dire des gens, mon habi- 
tude est de me taire. 

CejDcndant, si misérable que fût cette paix, qui ressemblait 
à la paix du sépulcre, Chantai devait la regretter. Dubigeon 
se présenta, un certain jour, et demanda l'honneur d'entretenir 
le chevalier et sa nièce. 

— Je ne crois pas, dit-il, manquer au devoir en déclarant 
que le marquis de Bernaz consomme sa ruine. Il retire ses 
fonds de ma caisse. Avant peu, c est la mendicité pour lui, 
pour son fils et pour sa femme. 

Là-dessus il expliqua l'affaire du moteur et la situation de 
Maxime dans l'entreprise. 

— Que m'importent les inventions et les inventeurs! fit le 
vieux Beauvoisin en haussant les épaules. 

— A vous-même, rien, sans doute, monsieur le chevalier. 
Mais votre neveu sert à faire des dupes, après avoir été dupe 
lui-même. On lui donne à signer des circulaires qui lengagent 
rrujralement . Que deviendra sa bonne renommée dans le J^ays, 
le jour où la vérité sur l'affaire sera connue? Et je crains que 
ce jour ne soit pas éloigné. 

— Assez, Dubigeon! interrompit le vieillard, dont les mains 
tremblaient de colère. Je n'y peux rien, ma nièce non plus. 

— Mon opinion est tout autre, monsieur le chevalier. Vous 
pouvez, tout au moins, faire comprendre au public le rôle... 
inconscient de votre neveu dans l'aventure. 

— Par quel moyen, s'il vous plaît .^ 

— Par un conseil judiciaire... dont je viens vous supplier 
de faire la demande au tribunal. 

M. de Beauvoisin \e\a les bras au ciel. Chantai resta immo- 



DETTE OUBLIÉE iSo 

bile: mais une angoisse marqua plus profondément les rides 
qui commençaient à mordre son visage. Le jalon n'en était pas 
moins posé. Dubigcon reprit son discours; il montra les der- 
niers membres de la famille de Bernaz tombant à la cbargede 
leur oncle : étant donné le caractère du personnage, l'argu- 
ment devait porter. 

— Si je donne un conseil judiciaire à Maxime, (out le 
pays me tournera le dos, répondit faiblement le clievalier. 

— Aimez-vous mieux qu'on lui jette des pierres quand il 
reviendra en Savoie. ^* Notez bien que la mesure conseillée par 
moi n'a rien de déshonorant. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, le 
marquis devenait aveugle, n'aurait-il pas un guide pour le 
conduire? Que demandons-nous pour lui, sinon un guide? 
\ otre neveu ne serait pas le premier dans son cas. Désirez-vous 
•que je cite des noms? 

Le notaire nomma une demi-douzaine d'iiommes, fort 
honnêtes gens, sinon très capables, qui vivaient sous cette 
protection maternelle de la loi. Chantai eut une seule question: 

— Cela me fera-t-il voir mon fils? 

— Eh! oui, madame... Une fois la source tarie, Fischel 
s'éloignera ; et, Fischel parti, vous verrez tout à votre aise 
Hélion et même son jDère. 

— Je veux réfléchir pendant quelques jours, dit le cheva- 
lier en se retirant, déjà ébranlé. 

Resté seule avec la marquise, Dubigeon lui dit : 

— Madame, vous êtes en face d'un devoir de conscience. 
INous allons, non pas à la ruine, car nous y sommes déjà, mais 
il la misère noire. J'emploie toutes les ruses pour retarder les 
envois de fonds; mais... vous connaissez maintenant celui qui 
vous a endoctrinée vous-même. Quand je pense que vous me 
disiez, en revenant de Paris : a Ce Fischel n'est pas un mau- 
vais homme ! » 

Vers la fin de la semaine, M. de Beauvoisin mettait sa 
signature au pied du mémoire qui engageait lu lui te contre 
son neveu. Ce document, œuvre de Dubigeon, ne présentait 
pas le marquis, cela va de soi, comme un modèle de clair- 
voyance et "de conduite. Un long paragraphe commentait le 
traité avec Fischel, que l'auteur n'avait aucune raison pour 
ménager. Aussi le personnage é(ail-il traité rudement, un 



l'iO LA REVUE DE PARIS 

|)Cii trop pcul-rlrc : l'rpIlliMc d avcnluiior s'accohiil à non 
nom. Celle liberlé de style devail l>i(Mit(M coùlcf clier à une 
innocenle. 

Peiulanl des mois, la procédure ronclionna presque à I insu 
du chevalier el de la marcjuise. Dubigeon, de son étude. Taisait 
mouvoir toutes les pièces do l'échiquier judiciaire. yVinsi lélé 
se passa, puis raulomiio. Chanlal pcmvait se demander si son 
mari el son fds vivaient encore. Elle n'entendait parler de 
rien ni de personne. Au contraire, dans le public, on se 
passionnait pour ou contre chacun des deux époux. Enfin 
I enquête lut achevée, et le bruit courut que Maxime de Bcrnaz 
courait grand risque d'avoir son conseil judiciaire. 

Un matin de novembre, Chantai reçut un télégramme signé 
Fischel, qui lui donnait rendez-vous « pour affaires urgentes» 
dans 1 hôtel d une petite bourgade peu éloignée de sa résidence. 
Elle y courut à pied, sans rien dire à personne, craignant 
d'apprendre une catastrophe, mortellement troublée, car Fis- 
chel commençait à lui faire peur, ainsi qu'un mauvais génie 
doué de pouvoirs surhumains. Elle eut, comme l'année précé- 
dente, la surprise de trouver un homme tranquille, maître 
de lui, presque souriant, qui dit d'un ton léger : 

— Eh bien! madame, vous n'avez pas longtemps suivi 
mes conseils!... Qu'y gagnez-vous? Voyez-vous plus souvent 
votre fils? 

— Non. répondit-elle, mais je lui conserve du pain. J'es- 
père qu'il est heureux sans moi. 

— Il ne saurait être heureux, ayant au fond du cœur cette 
amertume de vous juger... sévèrement. 

— Il me juge, le pauvre enfant! Mais sur quoi me juge-t-il? 

— Sur vos actions, madame, sur vos écrits. Il a pu lire des 
lignes, signées de vous, qui traînent son père dans la boue. 

— Quel mensonge! Est-ce donc traîner un homme dans la 
boue que de dire qu'il est faible, borné, qu'il aime le plaisir, 
qu'il administre mal sa fortune, qu'il donne sa confiance... 

— A un aventurier? Je m'abstiens de relever le mot pour 
mon compte : il ne saurait m'atteindre. Mais il révolte Hélion 
dans l'affection que ce jeune homme a pour moi. Votre fils, 
depuis deux ans, vit entre son père et l'ami de son père : 
comment les avez— vous traités l'un et l'autre? 



DETTE OUBLIÉE I^I 



Chantai ne comprit pas qu'elle se trouvait devant un assié- 
geant l)loqut', pressé par la famine, qui, pour se sauver, 
tentait les ruses de guerre. Pendant une heure, Fischel la 
retourna, la brisa de toutes les façons, tantôt dressant devant 
elle, comme un malheur suprême, la réprobation de son fils, 
tantôt troublant sa conscience par des raisonnements de 
casuiste. employant de nouveau les promesses, ne reculant pas 
devant les menaces, faisant vibrer, dans une dernière perfidie, 
les cordes de la tendresse. 

— A ous souffrez, madame? Croyez-vous être seule à souf- 
rir? Ah! comme il suffirait d'une parole pour dissiper les 
nuages, pour vous ramener Hélion ! Un mot... ne disons pas 
de repentir, mais de regret, calmerait Maxime: il désarmerait 
les susceptibilités filiales d'un jeune homme qui adore son 
père, sans avoir rien perdu de sa tendresse pour vous. Que 
de fois il m'a répété : a Ma mère dit qu'elle veut me conserver 
du pain? Hélas! lequel est pire pour moi, d'être sans pain ou 
d'être sans mère? » 

Antonin était trop bon joueur pour ne pas gagner la 
partie. 

— Je n'en peux plus ! dit la marquise en essuyant ses 
larmes. J'accepterai toutes les conditions. Mais je suis inca- 
pable de continuer cette vie. 

— Qui pourrait parler de conditions, protesta Fischel d'un 
air onctueux, quand il s'agit d'une épouse et d'une mère? 
Ah ! si, seulement, je j)ouvais mettre sous les yeux de Maxime 
quelques mots capables de l'adoucir!... Je connais ses dispo- 
sitions. Votre fds prendrait le train suivant pour se jeter dans 
vos bras. Et nous éviterions toutes les misères, tous les scan- 
dcdes, peut— être, qu'on peut craindre pour lavenir. 

— C'est bien, soupira Chantai. Je vais écrire; mais quoi? 
Ma tête n'est plus qu'un chaos... il faut m'aider... 

Antonin semljlait n'attendre que cette prière, il avait sur 
lui, sans doute par hasard, de l'encre et du papier. Il mit 
une plume dans les mains de la marquise, et dicta... L'infor- 
tunée Chantai, vaguement consciente de son humiliation, 
voyait passer comme dans un nuage, les mots sortis de sa 
plume. Après tout, qu'importaient les mots, puisqu'elle écri- 
vait à son mari?.,. 



l\o. LA UEVLE DE P A 111 S 

— El malnlcnanl, dil-clle après avoir signé. oi\ laissera 
venir IK'lion? 

— M;ulain(\ répondit Fisdicl, une fois déjà \oi\v (ils allail 
partir, (|uand votre ami Dubigcon s'est mis à la traverse. 
Nous revenons au point où en étaient les choses. Demain 
matin, si nous ne perdons pas de temps, je serai auprès de 
Maxime... Pour le reste, comptez sur moi. 

Chantai rentra chez son oncle, comptant déjà les minutes, 
souriant d avance à la surprise que l'apparilion inattendue 
allait causer au chevalier : car le vieillard ignorait encore la 
démarche de Fischel. 

Dans la matinée du surlendemain, elle devint toute trem- 
blante, en voyant une voiture de louage monter la côte, évé- 
nement j)eu ordinaire! Qui pouvait venir, sinon le voya- 
geur désiré? Comme il avait été prompt! Comme Fischel 
avait bien tenu sa parole ! . . . 

Ce fut Dubigeon qui descendit de voilure. Chantai com- 
mençait à redouter ses visites; elle aurait voulu trouver un 
prétexte pour ne pas lui parler! Mais on vint la prévenir 
que son oncle la demandait. A son entrée, le notaire se leva, 
laissant échapper, sous les dehors du respect, les signes d'une 
exaspération violente. 

Puis il demanda, d'une voix qui tremblait : 

— Madame la marquise voudra-t-elle bien me dire si elle 
reconnaît l'authenticité de ce désistement, qui nous a été 
signifié dans la journée d'hier? 

— Un désistement! s'écria le chevalier abasourdi. 

— C'est tout au moins, répondit le notaire, une rétracta- 
tion, une sorte d'amende honorable, adressée par la marquise 
à son mari. Je doute qu'il l'ait vue, d'ailleurs, puisque Fis- 
chel colportait ce document chez nos hommes d'affaires, le 
jour même dont il est daté. 

Chantai tenait dans ses mains, sans la lire, la feuille tim- 
brée. Elle comprenait dans quel piège infâme on l'avait prise. 
Avec un frémissement de dégoût sur les lèvres, elle répondit : 

— Cet homme m'a fait croire qu'Hélion allait venir... 

— C'est bien, fit le notaire en s'inclinant. Nous n'avons 
plus besoin, à cette heure, de voir nos juges et de courir chez 
nos avocats. L'effet moral de cette pièce nous écrase; la 



DETTE OUBLIÉE l/jS 

partie esl perdue. Mais comment gagner contre des adver- 
saires qui emploient des cartes fausses? 

— Vous croyez qu Iléiion ne viendra pas? 

Dubigeon mimait déjà une réponse énergique; à ce mo- 
ment, la voix du chevalier se lit entendre. Il achevait de lire 
la copie de la lettre signée par Chantai et paraissait dans 
un état violent d'excitation. 

— Je ne m attendais pas, dit-il, à me voir injurié par celle 
que j'ai recueillie sous mon toit. Ainsi donc vous vous 
donnez pour « une pauvre femme ignorante, égarée par les 
conseils d'un homme d'affaires intrigant et d'un vieillard 
connu pour l'exagération de ses idées »? Voilà ce que nous 
sommes, Dubigeon: vous, un intrigant; moi, un vieux fou! 
Et c'est la marquise de BernazquilafTîrme! Vous avez raison, 
mon brave homme, il ne nous reste plus qu'à quitter la partie. 

Chantai semblait à peine entendre. Dubigeon, qui la consi- 
dérait avec une pitié respectueuse, la montra d'un signe au 
chevalier. Mais celui-ci ne voulut rien voir. Sa colère, au lieu 
de se calmer, croissait à chacune de ses paroles. 

— Ma nièce, continua-t-il, vous m'avez forcé de partir en 
guerre contre ma famille, et maintenant vous passez à l'ennemi. 
Je suppose que vous comprenez ce qui vous reste à faire. 

— Que dois-je comprendre? demanda Chantai en relevant 
la tête. Que ma place n'est plus dans cette maison? 

— Elle est près de l'homme à qui vous faites de si 
nobles excuses, près de votre mari. 

M. de Beauvoisin. à ces mots, se retira, de l'air d'un juge 
qui vient de rendie une sentence. Le notaire, qui semblait 
consterné, s'approcha de la marquise en voyant qu'elle se 
dirigeait aussi la porte. 

— Madame! s'écria-t-il. Par grâce!... Qu'allez-vous faire? 
Vous ne prenez pas au sérieux les paroles de votre oncle? 

— La justice a parlé par sa bouche, répondit Chantai en 
promenant son regard autour d'elle, afm de dire adieu à ces 
murs, témoins d'une longue tristesse. Pour me comprendre 
et m'excuser, il faudrait une mère. Je demande pardon à mon 
oncle. A vous, que puis-je dire? 

— Faites-moi seulement l'honneur de m'appelcr votre ami : 
l'ami des mauvais jours. 



J 'i 'j LA UEVLi: DE 1' .V U 1 S 



— Si VOUS clos mon ami, N(tus no in(> tofuscrcz pas une 
grâce. Donnez-moi une lieure pour mes lurparalirs cl ramcnc/- 
moi à Clianil)éry. 

Ce lut ainsi que la mar(|uise de hernaz (|uilla Beauvoisin. 
Le elievalier, que Dul)iue<>n prévint à travers la porte de son 
cabinet, refusa de rien faire pour la rclenir, disant (|u'une 
femme, après loul. doit vivre avec son mari. La voiture 
emporta les deux vovai^eurs. Comme elle arrivait au bas de 
la pente, le facteur qui montait au cliàteau fil signe d'arrêter. 

— Ine lollrc pour vous, madame la marquise. 

Déjà les chevaux avaient repris le trot; Chantai sécria : 

— Mon Dieu! c'est d'IIélion !... Mais alors je ne puis 
partir, s'il annonce son arrivée ! 

Ses mains tremblaient. Elle mit du temps à déchiffrer une 
courte page, et son compagnon, qui la regardait, vit dans 
ses yeux qu'elle recevait une de ces blessures qui tuent sans 
faire crier. 

— Lisez, dit-elle enfin. 

Puis, comme si la fatigue de vivre eût dominé tout le reste, 
elle appuya sa tête en arrière et sembla dormir. Voici ce 
qu'écrivait à sa mère Hélion de Bernaz : 

(( Vous auriez lort de croire qu'on me relient contre mon 
désir. C'est moi qui ai refusé et qui refuse de vous voir, parce 
que vous avez déshonoré mon père: du moins, vous avez 
tâché d'y parvenir. Et, en même temps, vous insultiez le plus 
loyal des hommes, notre meilleur ami. Vos palinodies arrivent 
trop tard et ne sont qu une indignité de plus. J'ai cessé d'avoir 
une mère. Adieu ! » 

— Voilà du Fischel tout pur, conclut Dubigeon en haus- 
sant les épaules. « Palinodie I » Je reconnais son style. Quant 
à l'autre... on lui donne sa mère à renier, comme on lui 
donnerait un pensum à écrire... et il accepte! Je ne l'aurais 
pas cru borné à ce point. 

Chantai fit un signe pour montrer que le simple bruit d'une 
parole humaine lui était odieux. Tout retomba dans le silence. 
On aurait dit deux voyageurs escortant un mort. 



DETTE OUBLIÉE 1^5 



XI 



Deux ou trois mois plus tard, Dubigeon et Ja marquise 
causaient dans ce même jardin de couvent, qui avait été le 
témoin des fiançailles de Maxime. 

— Oui, disait-elle, je persiste dans mon idée. Je dois 
gagner ma vie, et je préfère la gagner ailleurs qu'en France, 
tant nos préjugés survivent à tout le reste. D'ailleurs, j'ai, 
depuis certain jour, comme un besoin de fuite. Je blâme ceux 
qui sécliappent de la vie. Mais, s'il est défendu de déserter, 
il est permis de changer de régiment après certains déboires 
trop douloureux. Me comprenez- vous? 

Dubigeon s'inclina, et montra d'un geste qu'il ne compre- 
nait que trop. Puis, prenant la parole : 

— Eh bien, madame, je crois vous avoir trouvé, en effet... 
un autre régiment. Car il s'agit d'aller dans un fort, au 
milieu des Montagnes Rocheuses, parmi les sauvages. Consi- 
dérez toutefois la distance: l'Atlantique à traverser, plus trois 
mille kilomètres du continent américain. 

— Ce n'est pas assez loin, soupira la marquise. 

Alors Dubigeon fit connaître le but de sa visite. Un de ses 
amis, un des plus grands tisseurs de Lyon, avait pour femme 
une Américaine, personne bienveillante et distinguée, dont le 
notaire de Chambéry avait, depuis longtemps, l'amitié et la 
confiance. Il était allé la voir, et, sans nommer la marquise 
de Rernaz, il avait exposé sa situation malheureuse et le 
désir qu'elle avait de quitter la France. 

Or, la femme de l'Industriel — qui se nommait madame 
Gaspé — venait d'écrire à Dubigeon, sans autres détails, 
qu'elle serait heureuse de voir « sa protégée ». 

Chantai n'eut pas une seconde d'hésitation. Dès le lende- 
main, Dubigeon la présentait à la riche Américaine; mais 
elle n'était plus marquise. Elle était devenue madame Ilertel, 
veuve, sans enfants, obligée de subvenir à ses besoins après 
des revers de fortune. Les deux femmes causèrent quelque 
temps, et la solliciteuse comprit qu'elle était examinée avec un 

i" Septembre 1894. lO 



1 'l6 LA UEVUE DIî PARIS 

soin niinulicux. Comme on jkmiI cioirc. l'oxamcn lourna en 
sa faveur, el madame (laspé, sans plus de lélicences, fil con- 
naîlie rdlijel des négociations. 

— l ne de mes amies les plus clièies, dit-elle, épousait 
en Amérique le capitaine Hurton, pendant (|ue je me mariais 
en France. Elle moui*Ut au bout de peu d'années, laissant 
une petite fille, qui vient de quitter le couvent d'Omalia 
pour aller vivre avec son père dans un fort du Nord-Ouest. 
Burton commande ce poste militaire, caché dans un rej)li des 
Montagnes Rocheuses, sur le versant qui regarde le Pacifique. 
Vous comprenez qvie ce n'est ni plus ni moins qu'un désert. 
Dans ces conditions, Burton, qui est très riche, veut avoir 
une dame de compagnie pour sa lille, aujourd'hui âgée de 
quinze ans. Il m'écrivait, l'autre jour, qu'il souhaiterait une 
Française, à quoi j'ai^ répondu, courrier par courrier, qu'il 
n'existe pas, en France, une seule personne courageuse au 
point d'aller vivre à Koutenaï. Ma lettre à peine partie, j'ai 
reçu la visite de notre ami Dubigeon, venu pour me parler 
de vous. Alors j'ai demandé par télégraphe si Burton persé- 
vérait dans son idée; le soir, j'avais sa réponse affirmative. 
La décision, maintenant, est entre vos mains. 

Chantai ouvrait la bouche pour dire qu'elle acceptait. Le 
notaire, d'un geste, l'arrêta. 

— Il me semble, fit-il, que nous n'avons guère parlé du 
colonel Burton, dans tout ceci. Et la question a son imj)or- 
tance pour... madame Ilertel. 

— Mon cher ami, répondit l'Américaine, vous pouvez le 
prendre les yeux fermés, sur ma recommandation, comme je 
prendrais madame Hertel, sur la vôtre. Je vous connais, et 
vous méconnaissez. Burton a cinquante ans: il est catholique, 
soldat dans l'âme. Il pourrait habiter NewA ork tout trau(|uil- 
lement, s'il n'était passionné pour l'existence libre, aventu- 
reuse, des garnisons du Far A\est. Je ne l'ai j)as vu dix fois 
dans ma vie, j'en conviens. Mais j'en peux juger par les lettres 
de ma pauvre amie, qu'il a rendue la plus heureuse des femmes. 
J'ajoute qu'il a un grand faible pour la France : vous en voyez 
la preuve. 

Ainsi tout fut conclu en quelques heures. Voulant éviter 
les questions. Chantai résolut de ne jDoint retourner à Gham- 



DETTE OUBLIÉE 1^7 

béry et de se faire expédier ses malles à Lyon, où elle restait 
pour s'occuper de ses préparatifs. Avant de quitter Dubigeon, 
elle lui confia son testament, puis elle lui dit : 

— Vous seul avez mon secret. Je vous impose, comme 
pourrait le taire une mourante, l'obligation de le garder envers 
le monde. Chaque mois, nous nous écrirons. Si... le père ou 
le fils désirent savoir le lieu de ma retraite, c'est à vous qu'ils 
s'adresseront, naturellement. Attendez qu'ils vous questionnent. 
Dans le cas où ils tomberaient malades, télégraphiez -moi. Et, 
si nous ne nous revoyons plus , dites-leur mon dernier mot : 
je n'ai maudit personne. 

Madame Hertel — qu'il convient de ne plus désigner autre- 
ment désormais — partit au bout d'une semaine. Elle gagna 
Hambourg par la Suisse. Malgré tout son courage, elle ne se 
sentait pas assez forte pour traverser Paris sans voir Hélion. 
Lorsque les terres européennes semblèrent fuir au loin, elle 
sentit le premier déchirement de l'exil. Mais ses neuf jours de 
traversée furent les moins douloureux qu'elle eût connus 
depuis de longs mois, tant la diversion des objets nouveaux 
était puissante. Pour la première fois elle apercevait la merl 
Favorisée par un temps radieux , elle n'éprouAa nul ma- 
laise , mais seulement un engourdissement étrange, qui 
suspendait en elle tout travail de pensée. Néanmoins, avec une 
sage prévoyance, elle se rapprocha de quelques Américains 
bien élevés, dont la couversation augmentait son habitude de 
la langue et la préparait aux surprises du débarquement. Par- 
venue à New-^ork, elle télégraphia au fort pour annoncer 
son arrivée, et, se sentant plus reposée qu'à son départ, elle prit, 
sans faire halte, le train qui devait la conduire à destination. 
Dans ce curieux hôtel roulant, elle passa quatre jours et 
cinq nuits, encore plus étonnée que sur le paquebot par la 
nouveauté de cette existence bizarre. Sans qu'elle en eût con- 
science, les spectacles qui frajDpaient ses yeux la préparaient 
graduellement à l'impression finale du voyage. 

A partir de NeAv-\ork, mais surtout après Chicago, chaque 
lieue parcourue enlevait au paysage, l'un après l'autre, chacun 
des traits de la civilisation. La pierre, dans l'édifice, avait 
succédé au marbre : la brique, à la pierre ; le bois, à la brique. 
Ce bols, d'abord verni, sculpté, façonné, n'était plus que des 



\ \b LA REVUE DE PAUIS 

planches grossièreincnl peintes. Çà cl là. au milieu des délVi- 
clicmcnls inachevés, la rude niaisonnclle de troncs d'arbres 
non c'quarris clail apjiarue . Enlin. sur les versants des 
ravines, à des hauteurs égales aux j)ics fameux de la Suisse, le 
campement du mineur, abri impossible à désigner d'un nom, 
formé de terre, de branches et de toile, avait marqué le der- 
nier type dans les échantillons de la résidence humaine. 
L homme lui-même, d'ailleurs, n'était plus qu'un être à demi 
sauvage, inculte et déguenillé, alTreux à Aoir, si bien que les 
premiers Indiens (|ui se montrèrent, toujours fiévreux et 
grelottants sous leurs couvertures d'hôpital, étonnèrent à peine 
les regards de 1 exilée. 

Ce fut alors qu'elle eut conscience, pour la première fois, 
de l'acte qu'elle accomplissait : un acte véritable de désespoir. 
Elle se sentit en face du martyre, d'un martyre qui ne se pou- 
vait plus éviter, même par l'apostasie. Pour tout dire en un 
mot, elle eut peur... A ce moment, un comjjagnon de voyage 
lui désigna le ruisseau qui courait le long de la voie, sur la 
prairie moussue et sans fleurs des sommets. 

— Regardez : l'eau marche avec nous maintenant. Nous 
descendons vers le Pacifique. 

L idée qu'elle venait de franchir la grande barrière qui 
sépare deux mondes lui serra le cœur. Elle imagina ce qui 
adviendrait si la mort la prenait subitement, à cette place. 
Elle songea : 

(( Ceux qui creuseraient ma fosse, dans ce désert, ne connai- 
traient pas mon nom véritable. Mais lequel, parmi les hommes 
qui sont là, voudrait perdre une heure pour m'ensevelir? » 

Elle chercha des yeux, dans le groupe de ses compagnons 
de voyage, quelque figure sympathique. Un très j^etit nombre 
de ceux qui avaient quitté New-Aork avec elle se trouvaient 
encore dans le Pullman car. Des u hommes de l'Ouest » 
avaient pris leur place, des colosses coiffés de larges chapeaux 
de feutre, parlant très haut, ignorant la présence d'autrui. 
laissant voir presque toujours, sous leur veste, la crosse d'un 
revolver. Elle entendait la conversation la plus étrange, émail- 
lée de mots inconnus. C'était souvent un récit de bataille et de 
morts dans le « salon » d'un tripot ou à l'orifice d'une mine, 
avec l'oraison funèbre ainsi rédigée tout simplement : 



DETTE OUBLIÉE I ^jQ 

— Et le pauvre garçon est mort dans ses bottes ! 

Que devait être un campement de troupes en un tel pays? 
Que devait être « la licence des camps » au milieu dune 
population ignorante de toute loi divine ou humaine? (^ue 
devait être un soldat? Que pouvait être un colonel? Que pou- 
vait être, hélas ! la fdle de ce colonel ? 

Si grande était la réaction survenue dans son être moral 
quelle eût rebroussé chemin, si la chose eût été possible. Mais 
elle ne possédait pas la somme relativement considérable qu'eût 
coûtée son retour en France. Et, d'ailleurs, à quoi bon retour- 
ner en France? Quelle raison de préférer l'exil de Beauvoisin 
à lexil de Koutenaï? Là où elle ne peut voir son fils , une 
mère est toujours exilée. 

Comme elle se livrait à ces réflexions, le nègre chargé du 
service de son « Pullman » vint l'en distraire, en la préve- 
nant que la station de Koutenaï n'était plus éloignée. Ce brave 
homme à cheveux blancs, esclave affranchi par la guerre 
de Rébellion, n'avait rien de l'arrogance de ses jeunes col- 
lègues. Il était respectueux, plein de co'ur, et avait pris en 
affection cette étrangère dont il partageait la vie depuis une 
demi— semaine. Chantai commençait à comprendre quelques 
mots de son français de plantation. Elle songeait, en le 
voyant, à cet « Oncle Tom», qui l'avait tant fait pleurer dans 
sa jeunesse. Avec un sourire mélancolique, elle se disait : 

(( Pour trouver une amitié aussi ancienne, il me faudrait 
maintenant faire deux mille lieues. » 

Et voilà qu'elle allait perdre même cet humble ami, pour 
tomber dans le monde inconnu du fort et de ses habitants ! 
Celte angoisse, toute légère qu'elle fût, acheva son découra- 
gement et fit déborder la coupe. Ses yeux, pour la première 
fois depuis longtemps, se mouillèrent. Elle aurait remercié 
Dieu si quelqu'un fût venu lui apprendre qu'elle devait 
encore passer des jours, des mois, dans cette maison roulante 
qui était sa seule maison. De celle-là, nul ne l'avait chassée. 
Elle y avait souffert, sans doute, mais uniquement par le 
souvenir. 

Le train s'arrêta, et Chantai descendit sur la plate— forme 
en bois d'une gare moins misérable que les précédentes. Tout 
d'abord, il lui sembla que les planches remuaient sous ses 



100 LA HEVUE DE PAIUS 

pieds, lanl elle était accoutuiiiéo au\ oscillations du « l*uU- 
maii ». Le vieux nègre déposa sur le quai les menus bagages 
de (( missus »; puis, informé dans leurs conversations anté- 
rieures qu'elle se rendait au fort, il désigna un olTicier qui 
s'avançait : 

— Co'ncI Ru' ton, dit-il simplement, avec un sourire de 
satisfiiction qui dilatait son honnête visage. 

La voyageuse mit quelque argent dans la main du brave 
homme; et ces deux amis se dirent : « Au revoir », — sachant 
bien, l'un et l'autre, qu'ils ne se reverraient jamais. 

Avec ses cheveux blancs, sa moustache noire retombante 
et son air grave, le colonel donnait l'idée d'un professeur 
ou d'un savant plutôt que d'un militaire. De taille tout au 
plus moyenne, il portait la petite tenue de son régiment 
d'infanterie, — en drap bleu foncé avec des ornements noirs, — 
de forme aisée, tant soit peu civile, rehaussée seulement par les 
étoiles d'or de son grade. Il salua madame lier tel, en parcou- 
rant toute sa personne de ses yeux gris, où l'on sentait Ihabi- 
tude de l'inspection rapide. Mais la franchise du regard de 
George Burton faisait pardonner son assurance tout améri- 
caine. La première impression de Chantai fut loin d'être 
défavorable. Sans hésiter, elle prit la main que lui tendait le 
colonel, et répondit à son compliment de bienvenue, formulé 
dans un français médiocre, mais intelligible. 

— Oii sont vos (( chèques ».'^ demanda-t-il, sans j)rolonger 
les phrases. 

Madame Hertel, d'abord troublée au mot de « chèques », 
finit par comprendre, et tira de son sac les numéros de cuivre 
qui tiennent lieu de bulletin sur les lignes des Etats-Unis. 
Burton fit un signe. Le soldat d'ordonnance, magnifique 
nègre de cinq pieds dix pouces, présenta sa large main gantée 
de coton blanc, et reçut toute cette quincaillerie. 

— Maintenant, dit l'ofiicier, partons vite : il est quatre 
heures; nous sommes à vingt milles du fort, et nos chemins 
ne valent pas tout à fait vos routes de France. 

Ils traversèrent un bâtiment de bois, derrière lequel atten- 
daient les équipages : une voiture d ambulance attelée de six 
mules, qu'un soldat conduisait à grandes guides, plus un 
fourgon pour les bagages de toute espèce. Plusieurs hommes- 



DETTE OUBLIEE 101 

du régiment slalionnaient à portée, attendant les ordres. 
Chantai et son compagnon s'installèrent dans l'équipage, d'une 
simplicité toute militaire; les mules partirent au trot. 

— Voici la dernière étape avant voire home, dit George, 
en apjiuyant sur le mot avec une intonation cordiale. 

On suivait une large rue bordée de trottoirs en madriers, et 
déjà parcourue par des tramways électriques. D'autres avenues, 
larges comme nos boulevards, la coupaient à angles droits, 
portant, aux intersections, de grossiers poteaux de sapin, mar- 
qués d'un nom ou d'un chiffre. L'ensemble de ces voies de 
circulation formait un échiquier, oii plusieurs cases restaient 
vides, montrant, par des souches coupées récemment à un 
mètre du sol, que la forêt venait seulement de disparaître 
devant l'homme civilisé. Déjà, cependant, on apercevait des 
constructions en briques : un hôtel grand comme un palais, 
une banque, un club, des églises. Deux ou trois « stores », 
aux devantures presque somptueuses, offraient un résumé de 
toutes les marchandises connues. 

Mais, dans la plupart des « blooks », s'épanouissaient des 
maisonnettes poussées en quelques heures, comme des cham- 
pignons, en attendant que la fortune venue permît une cons- 
truction moins primitive. Sur chacun de ces hangars misérables, 
une enseigne invitait le passant. On trouvait là des tailleurs, 
des armuriers, des photographes, des pharmaciens, des mar- 
chands de cercueils ou d'instruments de musique. Dans une 
échoppe encore plus abjecte que les autres, désignée comme 
(( Blanchisserie parisienne », quelques Chinois repassaient des 
chemises. Tout les cent pas, un « Salon » tirait l'œil par ses 
rideaux de colon rouge. L'ensemble était égayé, jusqu'à la 
folie, par une profusion d'affiches pour la plupart illustrées 
de visages plus grands que nature, célébrant rexcellcnce des 
produits les plus divers, couvrant tout de leur flot multicolore, 
jusqu'aux planches des étables. Nul pouce carré qui ne laissât 
voir le travail, l'industrie, l'effort désespéré vers le dollar. 
Aucune physionomie qui ne témoignât la volonté elle courage. 

On sortit de la petite ville en traversant une rivière sur 
un pont qui attendait encore ses parapets. Comme Chantai 
se montrait un peu nerveuse, le colonel lui dit : 

— N'ayez pas peur! C'est une habitude à prendre. Chez 



l.)2 LA REVUE DE PARIS 



nous, le grand point est de IVancliir loljslaclc. l n ponl jeté 
en t|iiol(jues jours, dépourvu de pardc-fous, c est bien le sym- 
bole de ma pairie. \ ous autres, Français, vous discutez d'al)ord 
la balustrade, et parfois vous oubliez le pont... A oilà pourquoi 
j'ai toujours pensé que nos deux pays peuvent se faire du bien 
1 un à l'autre. 

— Il laul d abord qu'ils se connaissent l'un laulre, dit 
Clianlal en souriant. Si vous saviez quelles idées je m étais 
faites!... 

— Tant mieux I Vous aurez moins de déceptions. Mais 
peut-on savoir ce que vous vous étiez figuré? 

— Le contraire du vrai. Surtout je ne m'étais pas figuré 
que le colonel Burton passerait tant d'heures en voiture pour 
venir au— devant de moi. 

— Bon! Qu'est-ce que cela pour une femme habituée à la 
belle galanterie française? 

Madame Ilertel soupira sans répondre, ne voulant pas dire 
qu'elle était peu blasée sur les attentions galantes. Il y eut 
une pause dans la conversation. L'équipage roulait au trot, 
dans une j)laine monotone, couverte d'une végétation de 
sauge agreste qui étendait, à perte de vue, son manteau 
vert-de-gris. La route n'existait pas, ou plutôt elle était 
remplacée par la piste capricieuse des ornières sur le terrain 
couleur d'acajou, semé de flaques d'eau qu'un soleil d'avril 
pompait de ses rayons déjà brûlants. A vrai dire, de cette 
voiture d'ambulance fermée de toutes parts, sauf l'ouverture 
étroite des portières, on s'apercevait peu de la pluie ou du 
soleil, ou de la nature du paysage. 

— ?sous Aoilà condamnés pour quatre heures à cette pri- 
son roulante, reprit Burton. Laissons-nous parler — il avait 
souvent de ces tournures anglaises — d une petite personne 
qui m'intéresse plus que tout au monde, et qui vous inté- 
ressera, je l'espère de tout mon cœur. Veuillez m'interrompre, 
si je vous répète ce que vous a déjà dit madame Gaspé. 

— Oh! voilà qui n'est point à craindre. On m'a dit peu de 
chose, par la raison que j'ai demandé peu de chose. Il me suffi- 
sait d'apprendre que je me confiais à un bon père, en même 
temps qu'à un soldat glorieux. Que ce langage ne vous étonne 
pas : mon père est mort sur un champ de bataille d'Italie. 



DETTE O un LIÉE 153 

— C'est comme une parenté entre nous! fit le colonel en 
s'inclinant. J'hésiterai moins encore, désormais, à vous 
donner ma confiance. D'ailleurs, j'ai vu vos veux : je suis 
tran(|uille. Nous sommes amis, n'est-ce pas!^ 

Pour toute réponse, madame Hertel tendit sa main fine, 
largement ouv^erle. Le colonel continua : 

— J'ai connu le plus grand bonheur et le plus grand 
chagrin que peut donner la meilleure des femmes. Elle était 
riche et a refusé pour moi, pauvre petit olïïcier, des million- 
naires de New— \ork. Nous avons vécu, pendant dix ans, au 
milieu des déserts, parmi les sauvages : vous connaîtrez 
bientôt cette vie. L'enfant est née au Fort Logan : d'oii le 
nom qu'elle porte: Logan Burton. Quand le malheur m'a 
frappé, j'ai placé l'orpheline au couvent. Elle vient d'en 
sortir, et, comme sa mère, elle veut partager ma vie. C'est 
une simple, une croyante, une vaillante, mais aussi — elle 
m'effraye même parfois un peu — une enthousiaste. Je vous pré- 
viens que vous en serez folle. . . Vous n'avez jamais eu d'enfants? 

— Si, répondit Chantai, dont la physionomie changea en 
une seconde. J'ai eu un (ils... Mais revenons à miss Logan. 
Son éducation est finie? 

— Elle sait tout. C'est une si drôle de petite femme! A 
cinq ans, elle donnait des leçons de piano à la fille de mon 
major, qui en avait neuf. Si vous l'aviez vue avec sa chevelure 
d'un blond argenté, unique au monde! Sa mère l'appelait 
Tow—Jiead ce qui veut dire : « Tcte de filasse ». Moi, je 
l'appelle encore ainsi, bien que l'argent soit devenu de l'or. 

— Je crains de passer pour une ignorante, à côté d'elle. 

— Ce n'est pas une institutrice que je lui donne, mais une 
seconde mère. Si, seulement, vous aimez la iimsique... 

— Passionnément. J'en ai fait beaucoup, mais... je n'en 
fais plus. 

— Oh! ma fille en fera pour deux. Sachez seulement qu'elle 
est incapable de jouer devant ce qu'elle nomrne : une créature 
anlimusicale. Et jamais elle ne s'y trompe. Elle prétend qu'elle 
est comme ces tables particulièrement sensitives qui refusent 
de tourner devant un incrédule. Je crois que les deux choses 
qu'elle déteste le plus au monde, c'est un mensonge et une 
fausse note. 



iT)'! LA REVUE DE PARIS 



— Nous nous enlciulroiis là-dessus. Parlc-l-clle français? 

— Mieux (juc moi.,., ce (|ui ne vcul pas dire bien; mais 
cela vous regarde. ^ ous auriez tori de penser, loulcfois, (|ue 
c est uni(pienienl pour l'amour du fiançais (|ue je vous ai l'ait 
venir. J'espère que ma lllle nous prendra ([uel(|ucs-unes de 
vos idées. Ah I ce ne sera pas I allai re d'un jour! Logaii 
pousse l'amour de son pays, ([uelle n a jamais quitté , 
juscjuau... \ ous ave/ un mot pour exprimer cette tendresse 
aveugle du citoyen pour sa patrie... 

— Le chauvinisme. 

— C'est cela. Ma fille est chauvine. Elle est plus hère de 
noire histoire, vieille de cent ans, que vous ne l'êtes de la 
vôtre, vieille de quinze siècles. N'en concluez pas qu'elle 
manque de jugement ou d'intelligence. Mais elle a une qua- 
lité dangereuse: elle est sentimentale. 

— Je croyais, l'épliqua madame llertel en souriant, qu'il 
n existe pas d'Américaine sentimentale. 

— Oui, je sais. D'après vos romans, vos pièces de théâtre, 
et, je pense, d'après les échantillons que vous voyez en 
Europe, vous croyez que chacune de nos femmes ou de nos 
filles loge une pépite dor à la place du cœur. Attendez un 
peu d avoir vu l'Américaine à l'état natif, non déformée par 
le tourbillon de Nice et de Paris, ou par l'extravagance, plus 
dangereuse encore peut-être, de Newport ou de New- York... 
Mais, ici, nous sommes loin de cette influence. Regardez : voici 
la nature dans sa pureté encore intacte. 

La A oiture avait quitté la plaine et contournait le pied de 
collines boisées, en remontant le long de la rivière. Sur un 
lit parsemé de rocs sombres, l'eau, d'un gris pâle d'acier, cou- 
rait avec de jolis remous d'écume. Çà et là, sur le piédestal 
d'une roche, des troncs contournés et blanchis formaient 
comme de grands ossuaires, trophées lugubres des batailles 
du vent et de la foudre avec les géants de la forêt, vieille autant 
que le monde. Chez nous, la solitude éveille l'idée de l'ab- 
sence; là, il semblait quetoute présence humaine était inconnue 
depuis l'origine des choses. 

Tout à coup, sur l'herbe aux lames dures oli lloltaient les 
premières gazes du brouillard nocturne, quelques teepees 
indiennes dressèrent leurs cônes noirâtres, surmontés d'un 



DETTE OUBLIÉE l55 

nuage de fumée. Déjà méfiants, comme saisis de tristesse à la 
vue de ces étrangers qui donneront bientôt la sépulture au der- 
nier des sauvages, les enfants en robes rouges suspendaient 
leurs jeux, tandis que les vieilles femmes, accroupies à la porte 
des huttes, continuaient à fumer leurs pipes sans détourner la 
tête vers la voiture. 

Parfois on rencontrait un homme du campement, vêtu d'un 
de ces costumes que les squaios taillent aujourd'hui dans la 
couverture distribuée par les agents de l'État, de même que 
jadis elles le taillaient dans la peau du bison ou de l'ours. 
Quelques-uns marchaient lentement, comme écrasés de fatigue, 
l'air sournois et ennuyé. D'autres poussaient au galop des 
montures elïlanquces et mal entretenues, mais vigoureuses. 
Quelques-uns péchaient la truite et semblaient heureux de 
retrouver leur existence naturelle de guetteurs de proie. Tout 
ce paysage, aussi bien que l'être humain, dégageait une infinie 
tristesse, qui ne pouvait manquer d'agir sur l'âme de Chantai. 
Serrant son manteau pour combattre la fraîcheur subite causée 
par l'approche de la nuit, elle essaya de mettre un peu d ordre 
dans le chaos de son esprit non moins fatigué, depuis deux 
semaines, que sa personne physique. Elle se demanda si la 
décision prise avait été bonne, si elle était plus ou moins mal- 
heureuse, à cette heure, qu'elle n'avait été depuis des mois, 
depuis des années. Mais ce long voyage, qui s'achevait enfin, la 
mettait à bout de force. Elle tomba dans un lourd sommeil... 

Elle dormait depuis une heure, quand la voix de Burlon la 
fit tressaillir: 

— Nous sommes arrivés. 

Madame Hertel ouvrit les yeux, ne sachant plus si elle 
s'éveillait à Beauvoisin, ou dans sa cabine de la Columbia, 
ou derrière les rideaux du a Pullman ». Soudain la lueur 
fugitive d'un réverbère l'éblouit. Elle regarda par la portière 
et crut être dans une ville inconnue. La voiture roulait 
rapidement sur une allée très douce, bordée de maisons à 
demi cachées par des plantes vertes. On voyait briller le 
cuivre des portes; la plupart des fenêtres étaient éclairées. 
D'autres réverbères surgirent dans l'ombre; puis, devant 
une maison plus considérable que ses voisines, la longue 
file des mules fit halte en souillant. 



l5(t LA HEVUE DE PARIS 

l>o hi prnonihrc dune vcraiula, la voi\ la plus j)ure. la 
plus musicale, la j)lus joyeuscmenl douce que Chantai cùl en- 
Icnduo de sa vie. jeta celle exclamalion de plaisir: 

— lialloo! 

— lialloo, Toiv-heml .' répondit Burlon, encore dans la voi- 
lure. Nous voici enfin. J'espère que le dîner ne se fera pas 
allendrc. 

Deux soldats, porleurs de falots, s'approchaient, en faisant 
le salut militaire à leur chef. Madame llertcl mit pied à terre, 
soutenue par une servante de bonne mine et par un « ordon- 
nance» d'un noir d'ébcne. Puis le colonel descendit à son tour, 
et miss Logan sortit des feuillages du veslibulepour embrasser 
son père, avec une tendre cifusion. Chantai, à celle vue, 
songea quelle n'avait pas senti, depuis plus de deux ans, la 
caresse fdiale; mais la voix de Burlon la tira de cette rêverie 
peu consolante : 

— Chère madame, je vous présente votre nouvelle amie. 
Puisse— t— elle vous faire oublier un peu les amis que vous 
laissez là-bas ! 

Miss Burlon, changée comme par un coup de baguette en 
une demoiselle très sérieuse, parut hésiter. Fallait-il tendre la 
main, selon la coutume américaine? Elle jugea que, dans la 
circonstance, une de ces belles révérences qu'on lui avait 
enseignées au couvent était plus couA-enable. Chantai dit, 
sans pouvoir empêcher l'émotion de se trahir dans sa voix : 

— J'ai laissé peu d'amis en France. J'espère en trouver 
ici... Vraiment, j'en ai besoin... 

Logan, alors, n'hésita plus. Les deux mains s'élreignirent 
avec force et, dans cette chair douce et vibrante, la nouvelle 
venue trouva le courant mystérieux de sympathie que dégagent 
certains êtres. C'en fut assez pour lui rendre le courage. 
Comme si elle venait d'entendre un long discours de bien- 
venue, elle répondit avec un accent qui partait du cœur : 

— Merci ! 

On pénétra, d'abord, dans le salon très vaste, qu'éclairaient 

plusieurs de ces lampes élevées, devenues si fort à la mode 

chez nous. Le parquet, brillant comme un miroir, se montrait 

çàet là entre de larges fourrures servant de tapis ; des rideaux 

blancs masquaient les fenêtres ; des glaces, des esquisses, des 



DETTE OUBLIEE 10 



{- „ 



/ 



photographies ornaient les murailles; le mohilicr, selon la 
coutume américaine, était sévère et peu fourni. Mais deux 
objets, de genres très difTérents. sauvaient de toute bana- 
lité celte pièce un peu nue : le premier, c'était le drapeau 
du régiment, qui déroulait ses plis étoiles à la place d'honneur 
et réjouissait les yeux par ses couleurs vives ; le second, plus 
imprévu k coup sûr en un pareil lieu, c'était un superbe piano 
de concert, entièrement neuf. Sur chaque table quelques 
fleurs s'épanouissaient, luxe non moins rare a mille mètres 
d'altitude, au milieu d'avril. 

On put voir dans les yeux de madame Hertel une agréable 
surprise, qui fut pour Logan le plus précieux des compli- 
ments. Après avoir joui de cette admiration, la jeune fdle dit, 
adressant pour la première fois la parole à la nouvelle venue : 

— Permettez que je vous accompagne dans votre chambre. 
Deux minutes après, elle rejoignait son père au salon. 

— Eh bien ! demanda George Burton, comment la trouves-tu? 

— Je ne juge pas si vite mes nouvelles connaissances. Du 
moins, elle n'a pas le défaut commun aux Françaises que 
dépeignent les livres : elle n'est pas exubérante. Vous avez 
vu : elle ne s'est pas jetée à mon cou, ainsi que je le craignais. 
Et puis elle n'est pas fardée... Pensez-vous que le noir de ses 
cheveux est naturel.^ 

— Hum! fit gravement Burton, je pencherais plutôt pour 
une perruque. Toutes les Françaises n'en portent-elles pas? 

Madame Hertel reparut bientôt, et les surprises de son 
arrivée continuèrent, quand elle découvrit sur la table un luxe 
de cristaux et d'argenterie qu'elle n'avait jamais connu. Les 
mets, sans être nombreux, étaient excellents. Quant au service. 
il était irréprochable, bien qu'une seule femme en fût chargée: 
les ofllciers américains n'ont pas, comme les nôtres, l'autori- 
sation de choisir leurs domestiques dans le rang. 

— Et maintenant, chère madame, dit le colonel, racontez- 
nous votre voyage. 

— Volontiers, pourvu qu'il me soit permis de commencer 
par la fm. Depuis vingt-quatre heures, j'ai vu tant de maisons 
sans fenêtres et tant d'hommes sans cravates, que je m'atten- 
dais.. 

Elle hésita un peu devant le fin sourire de Burton. 



158 LA REVUE DE PARIS 

— Couraj^e! dit celui-ci. Nous sommes curieux de savoir 
sur i|uel genre d'hos|)ilalilé vous complie/.. 

— Je me ligurais ce que j'avais lu dans mes livres d enfant : 
des retranchements eu terre, une sorte de caserne en troncs 
d'arbres, une hutte séparée pour le commandant et sa lîimillc, 
pas de meubles, et une nourriture composée de biscuit et de 
viande de bison. 

Là-dessus, George éclata d'un rire franc et joyeux qui fai- 
sait plaisir à entendre. 

— Naturellement! fil-il. \ous attende/ la bosse de bison, 
le rôti classique. \ ertu de moi! Du bison! Il faudrait une 
jolie chance pour en trouver, et une jolie somme pour le jiaycr. 
Croyez-moi, chère madame : défiez- vous des livres; — et 
vous aussi, miss Tow-head! 

Chantai, à ces mots, tourna son attention vers la personne 
ainsi interpellée, que la lampe suspendue au plafond mettait 
en pleine lumière. Sous une couronne d'or pur, dans l'éblouis- 
sement d'un teint admirable, deux yeux profonds, chercheurs, 
attirants comme certains gouffres azurés d'eau très limpide, 
jetaient leur lumière ; mais la proéminence d'un front puis- 
sant donnait une intensité frappante à ce regard de blonde. 
Une voix riche d'intonations , mais surtout d'une justesse 
infinie, demanda : 

— Voilà ce que vous attendiez de trouver à Koutenaï! Et 
vous avez pu quitter la belle France? 

— Oui, répondit Chantai, très simplement, parce que, 
pour moi, ce n'était plus la belle France. 

On n'était pas rentré au salon depuis cinq minutes, qu'un 
coup de cloche se fit entendre. Un officier de haute taille 
pénétra dans la pièce, avec l'aisance d'un habitué de la mai- 
son. Sa barbe, très abondante n'empêchait pas d'apercevoir 
l'extrémité d'une cicatrice qui atteignait le nez, en le défigu- 
rant. Burton dit en anglais : 

— Madame Hertel, je vous présente mon ami, le major 
Mac Duff. Résignez-vous à le voir paraître chaque jour, à 
1 heure oii nous sortons de table. Mais il ne viendra ni pour 
vous ni pour ma fille : sans l'événement de votre arrivée, nous 
serions déjà dans mon cabinet, lui et moi. avec nos pipes, et 
ma fille à son piano. J'ajoute que nous avons connu, nous et 



DETTE OUBLIÉE l5f) 

nos pipes, des veillées moins tranquilles, notamment le soir 
<le la première journée 'le (îellysburg. Le lendemain, ce 
fumeur intrépide aurait eu tpjelque peine à fumer: il n'avait 
plus de bouche... Heureusement on Fa refaite... à peu près. 

Le major, pour toute réponse, frappa de sa lourde main 
l'épaule de son ami, avec un léger grognement de satisfaction 
qui était sa manière de rire. Burton continua, en français : 

— A ous avez sous les yeux un héros de l'armée du Poto- 
mac. Son corps est criblé comme une cible: mais n'ayez 
pas l'air de le savoir. Quand vous voudrez lui faire plaisir, 
demandez lui de vous montrer la salle de club qu'il a fait 
bâtir pour les hommes — avec son argent. — Depuis que je le 
connais, je me demande ce qui l'emporte chez lui, de la bonté 
ou de la bravoure, et j'hésite à répondre... Eh bien! Mac DufP, 
(ceci en anglais) nous n'aurons plus de scrupule, désormais, 
à laisser ma fdle seule. Félicitez-la, et moi aussi, d'avoir 
trouvé une telle amie. 

Les deux officiers gagnèrent la j)ièce voisine. Mais, ce soir- 
Ik, madame Hertel, brisée de fatigue, ne prolongea pas la 
veillée. A peine étendue sur son lit sans draperies, aux mon- 
tants de cuivre brillants comme l'or, elle éprouva une sensa- 
tion étrange. Il lui sembla que la maison tout entière s'agitait 
ainsi qu'un navire bercé par les vagues. Saisie de vertige, elle 
ferma les yeux; ils ne se rouvrirent plus : tout aussitôt, elle 
entra au pays des rêves, croyant dormir encore dans sa cou- 
chette du pensionnat de Chambéry... Elle entendait même le 
piano, qui ne se taisait jamais, de toute la journée, sous les 
doigts des élèves dans la salle de musique... Puis, sans inter- 
valle de durée apparente, le clairon de la caserne peu éloignée, 
que la pensionnaire entendait chaque matin, jeta les notes 
joyeuses du réveil... 



LE O N DE T I N s E A U 



(A suivre.) 



SONNETS ARMORICAINS 



VERS LILF, 



Le rire de la mer, innombrable et splendide, 
Eclatait. Nous voguions dans le soir emjjourpré, 
Et le foc, lumineux, à l'avant du l^eaupré, 
Comme un bouclier dor vibrait dans l'air lluide. 

Nos yeux impatients fouillaient l'horizon vide... 
Soudain courut sur Fonde un long frisson sacré, 
Et Sein, du couchant pâle émergeant par degré. 
Monta, mystérieuse, ainsi qu'une Atlantide. 

Tout l'équipage fît le signe de la croix; 

Le dos au gouvernail, nu-tête, à haute voix, 

Le patron pour les morts pria, selon lusage. 

Dans l'esjoace planaient d immobiles oiseaux, 

Et l'île, grandissante au fond du paysage, 

Semblait un sphinx de pierre accroupi sur les eaux. 



SONNETS ARMORICAINS 1 () I 



II 



LA CITERNE 



Le phare, pour sa ronde, allume sa Janlerne; 
Le troupeau des récifs, qui meuglaient dans la nuit. 
Fait silence. La mer s'étale, grise et terne, 
Litière d'ombre oii nul brin de paille ne luit. 

Le ciel pend, flasque, ainsi qu'un pavillon en berne... 
Dans Fâtre des foyers plaintifs le souper cuit. 
Et les femities de lîle, autour de la citerne, 
Forment des groupes noirs qui chuchotent sans bruit. 

L'une après l'autre dans le puits aux sombres arches 
Descend. Son pied furtif frôle à peine les marches. 
De peur de réveiller l'eau brune qui s'endort : 

Un esprit redoutable habite l'eau dormante, 
Pourvoyeur de la mer, pourvoyeur de la mort ; 
Qui trouble son repos, déchaîne la tourmente. 



III 



LE MIROIR EPAVE 

Un nom de femme, un nom chantant, un nom (VaUleiirs 

Se lit sur la bordure, incrusté dans l'ébène. 

Celui qui le sculpta, marin ou capitaine. 

Roule, plein de silence, en proie aux flots hurleurs. 

La glace nostalgique a d'étranges pâleurs. 
Si le vent amolli souille à plus douce haleine, 
Elle brille, dit-on, d'une clarté soudaine. 
Et sur le verre triste il ruisselle des pleurs. 

Elle fut recueillie en mer par un pilote. 

Une image sinistre est en elle qui flotte, 

Comme le spectre noir d'un grand vaisseau sombré : 

Et l'on vous contera qu'un soir une (( îlienne » 
\it, en penchant son front sur le miroir sacré, 
Une face y surgir qui n'était point la sienne. 

i^' Septembre iSg^- il 



iCa LA REVUE DE PARIS 

IV 

NUIT MYSTIQUE 

Le ciel a le inystèro imposani d'une ('nlisc. 
Des nuages, pareils à des saints de vitraux, 
Transparaissent, a élus de blanc, dans l'ombre grise; 
Ln vent religieux frissonne sur les eaux. 

L'acre encens des varechs fume épars dans la brise, 
Et l'âme des longs soirs, des soirs occidentaux, 
Sous l'adieu du soleil lentement agonise : 
L orgue infini des mers roule des lamentos. 

C'est la messe du llaz, 1 olFice de ténèbres... 

Les phares dans la nuit brûlent, cierges funèbres ; 

Les vagues vont clamant un lourd Dies irœ. 

Quelqu'un d'ivre qui dort, le front sur une épave. 

Tressaille, et, rajustant les pans de son ciré, 

Se signe, sans savoir pourquoi, d'un geste grave. 



V 



AHES 

Je suis Ahès. La mer en moi s'est faite femme ; 
Ma chevelure, éparse aux quatre vents des cieux, 
Embaume l'univers de son puissant dictame ; 
Le firmament n'est beau que miré dans mes yeux. 

Mes flancs sont d'or liquide, et le soleil s'y pâme; 
Jendors, en mes bras purs, les soirs mystérieux. 
L'homme, à me contempler, se sentit naître une âme 
Et vit de mon sein blanc surgir ses premiers dieux. 

Homme, les dieux sont sourds, stérile est la prière ; 
Baigne-toi dans Ahès comme en ta fin dernière î . . . 
Viens! Je te verserai l'amour; je sais aimer! 

Laisse au vent de la nuit Aoguer ta voile errante. 
Il n'est que de sentir ses yeux lourds se fermer 
Sous le baiser muet de la mer transparente. 



SONNETS ARMORICAINS 



i63 



VI 



LES CONTEUSES 



Les conlcuses, par les sentiers, sous les nuits noires, 
Descendent vers les bourgs, leurs fuseaux dans les doigts 
Là sont les âtres clairs, et le cidre, et les noix, 
Et le peuple attentif des écouteurs d'histoires. 

Elles disent: (( Salut!... » Et lointaines, leurs voix 
Semblent monter du seuil des plaintifs purgatoires. 
Le souffle du passé gémit dans leurs mémoires 
Comme les vents d'automne au cœur dolent des bois. 

Vieilles aux yeux fanés, pèlerines du rêve, 

Vous m'avez par la main conduit vers l'autre grève : 

Le navire idéal nous a pris à son bord. 

J'ai refait avec vous vos longues traversées 

El vu se coucher, pâle, au fond de mes pensées, 

L'astre apaisant et pur du pays de la mort. 



A. LE BRAZ 



SOUVENIRS D'ENFANCE 



Ma sœur, on le comprend, nétait pas pressée de se vanter 
de son succès; mais le mystère dont elle devait entourer son 
début littéraire donnait à celui-ci un charme particulier. Je 
me rappelle notre exaltation, au bout de quelques semaines, 
quand nous reçûmes un numéro de ï Epoque, et vîmes à 
la première page : (( le Songe, nouvelle de J. 0. » (Jouri 
ObreloAv était le pseudonyme choisi par Aniouta qui, natu- 
rellement, ne pouvait pas écrire sous son propre nom). 

Aniouta m'avait déjà lu le brouillon de sa nouvelle; mais 
ce récit me parut tout neuf, et merveilleusement beau, dans 
les colonnes du journal. 

En voici le sujet : 

L'héroïne, Lilenka, vit entourée de gens âgés, éprouvés par 
la A'ie, qui cherchent le repos et l'oubli dans un coin tranquille. 
Ils voudraient inspirer à Lilenka leur terreur de la vie et 
de ses agitations ; mais cette existence inconnue l'attire et 
l'appelle, bien qu'elle n'en connaisse que de tristes échos, qui 
viennent jusqu'à elle comme un bruit de vagues déferlant au 

1. Voir la Revue des i^"" et i5 août. 



SOUVENIRS D'ENFANCE I 65 

loin derrière des montagnes. Elle croit quil existe quelque 
endroit 

Où les hommes vivent plus gaîment. 

Où ils vivent d'une vie véritable. 

Et ne tissent pas leur toile comme des araignées... 

Comment arriver jusqu'à ces gens-là? Lilenka subit incon- 
sciemment la contagion des préjugés de son entourage. Presque 
à chaque pas et sans qu'elle s'en doute, elle se heurte à cette 
question : « Est-il convenable pour une demoiselle d'agir de 
telle ou telle manière?» Elle voudrait s'échapper de cette sphère 
étroite, mais tout ce qui n'est pas « comme il faut » ou 
(( ordinaire » relTraye. 

Un jour, dans une promenade publique, elle fait la connais- 
sance d'un jeune étudiant (tout héros de roman devait, à cette 
époque, être étudiant); ce jeune homme lui fait une grande 
impression, mais elle se conduit en jeune fille bien élevée, ne 
lui témoigne aucune sympathie, et leurs rapports se bornent 
à cette rencontre. 

Lilenka en éprouve quelque chagrin, puis le calme revient ; 
mais dans les rares occasions où, en rangeant les tiroirs de sa 
commode, elle retrouve parmi les petits souvenirs que les 
jeunes filles aiment à conserver, quelques bagatelles rappelant 
l'inoubliable soirée, elle referme le tiroir précipitamment, — 
et reste toute la journée sombre et pensive. 

Une nuit, elle fait un rêve étrange : l'étudiant vient la voir, 
et lui reproche de ne pas l'avoir suivi. Aux yeux de Lilenka 
se déroule alors, en songe, le tableau d'une vie honnête 
et laborieuse, avec un homme aimé et des amis intelli- 
gents; vie pleine d'un bonheur lumineux et chaud, dans le 
présent et de promesses pour l'avenir: « Vois, et repens-toi ; 
telle eût été notre vie ensemble », lui dit l'étudiant, et il 
disparaît. 

A son réveil, et sous l'impression de ce rêve. Lilenka se 
décide à rompre avec le souci des convenances. Elle, qui n'a 
jamais quitté la maison sans l'escorte d'une femme de chambre 
ou d'un domestique, se sauve en cachette, prend le premier 
isvostschik venu, et se fait conduire dans la rue éloignée et 
pauvre oii — elle le sait — demeure son étudiant bien-aimé. 



iGT) LA REVUE DE PARIS 

Après beaucoup de recherches cl d'avcnlurcs. suites de son 
inexpérience c! de sa maladresse, elle Irouvc enfin la de- 
meure du jeune homme ; mais elle apprend, par un cama- 
rade qui vivait avec lui, que le pauvre garçon est mort du 
tvphus depuis quehjues jours. Le camarade lui raconte com- 
bien la vie de son ami a été dure, combien il a soulFerl, et 
comment, dans son délire, il parlait d'une jeune lillc. Pour 
consoler Lilenka, ou pour lui l'aire un reproche, il cite à la 
pauvre enfant en pleurs ces vers de Dobrolioubol': 

Je crains que la mort elle-même ne soil une plaisanterie ironique pour moi ; 
Je crains que tout ce f|uo j'ai si ardemment 
Et si inulilemenl souhaite vivant 
ÃŽNe vienne apporter un consolant sourire 
Qu'au cercueil qui m'enfermera... 

Lilenka rentre chez elle sans que son absence ait été remar- 
quée, mais elle garde la conviction qu'elle a laissé passer le 
bonheur. Elle meurt bientôt après, regrettant sa jeunesse 
inutile et privée même de souvenirs. 

Encouragée par ce premier succès, Aniouta commença 
aussitôt une seconde nouvelle, et la termina en quelques 
semaines. Cette fois, son héros fut un jeune homme, Michel, 
élevé loin de sa famille par un oncle moine. Dostoievsky fut 
beaucoup plus satisfait de cette seconde nouvelle, qu'il trouva 
plus mûrie. Le portrait de Michel offre quelque ressemblance 
avec celui d'Alexis dans les Frères Karamasof. Lorsque, plus 
tai'd, je lus ce roman, au fur et à mesure de sa publication, 
la ressemblance me sauta aux yeux, et je la fis remarquer à 
Dostoievsky, que je voyais souvent alors. 

— Vous avez peut-être raison, dit Théodore Mikhaïlo- 
vitch en se frappant le front de la main; mais, croyez-moi 
sur parole, j'avais complètement oublié Michel quand j'ai 
pensé à mon Alexis... Qui sait cependant s'il ne m'est pas 
revenu de façon inconsciente à la mémoire.^ ajouta-t-il après 
un moment de réflexion. 

Mais, pour cette seconde nouvelle, les choses ne marchèrent 
pas aussi facilement que pour la première. Il survint une 
catastrophe : la lettre de Dostoievsky tomba entre les mains 
de notre père, et fit scandale. 

C'était encore un 5 septembre, date solennelle dans les 



SOUVENIRS D'ENFANCE 167 

annales de la famille. Comme d'habitude, une nombreuse 
société se trouvait réunie. La poste, que nous ne recevions 
qu'une fois par semaine, arrivait précisément ce jour— là. La 
femme de charge, à qui la correspondance d'Aniouta était 
adressée, allait, d'ordinaire, au-devant du postillon pour prendre 
ses lettres avant que le courrier fût remis à mon père ; 
cette fois, elle se laissa absor])er par les invités, elle postillon 
chargé du courrier, ayant bu un coup en l'honneur de la 
fête de Madame, c'est-à-dire étant ivre-mort, fut remplacé 
par un jDctit garçon qui ignorait complètement l'organisation 
du service. Le sac contenant la correspondance se trouva donc 
dans le cabinet de papa sans avoir été préalablement inspecté 
et expurgé. 

Mon père, surpris de voir une lettre recommandée à l'a- 
dresse de notre femme de charge, et portant l'en-têle du jour- 
nal l'Epoque, fit appeler Domna Kousminichna et lui ordonna 
d'ouvrir la lettre en sa présence : « Que signifiait tout cela? » 
— On peut, ou, pour mieux dire, on ne peut pas s'imaginer 
la scène qui suivit 1 Pour comble de malheur, Dostoievsky en- 
voyait à ma sœur, dans cette lettre, le prix de sa nouvelle : 
trois cents et quelques roubles, il me semble. Que sa fille reçût 
secrètement l'argent d un étranger, cela parut à mon j^èreune 
action si coupable et si déshonorante qu il se trouva mal. Il 
souffrait d'une maladie de cœur, compliquée dune maladie 
de foie, et les médecins nous avaient prévenus qu'une émotion 
violente pouvait être dangereuse, et même causer une mort 
subite; la possibilité dune semblable catastrophe était la 
terreur de toute la famille. Chaque fois que l'un de nous 
causait quelque ennui à mon père, son visage prenait une 
teinte noirâtre qui nous épouvantait : nous craignions de 
de le tuer. Cette fois, le coup était rude!... Et, comme par un 
fait exprès, la maison regorgeait d'invités. 

Cette année-là, je ne sais quel régiment était en garnison 
dans le chef-lieu de notre district : les officiers avaient été invi- 
tés avec leur colonel à la fête donnée enriionneurdcmaman; 
pour nous faire une surjjrise, ils avaient amené la musique 
du régiment. 

Le dîner était fini depuis deux ou trois heures: dans la 
grande salle den haut, on allumait les lustres et les candé- 



l(>8 LA REVUE DE PARIS 

labres, cl les invités, après s'rlre reposés el avoir eliaiii^^c de 
loilelle. se rassenihlaicul peu à |)eu. Les jeiincs ollicicrs, 
serrés dans leur uniforme, introduisaient avee quel(|ue peine 
les mains dans leurs j^anls hlancs : île vaporeuses demoiselles 
c\\ robe de tarlatane, avec d'énormes crinc^lines, — la mode du 
jour, — tournoyaient devant les grands miroirs. Mon Aniouta, 
généralement hautaine avec tout ce monde, subis^iait livresse 
de la nmsique, de la lumière, de tout lensemble de la fête, 
mais surtout du sentiment d'être la plus belle el la plus élé- 
gante. Oubliant sa nouvelle dignité d'écrivain russe, oubliant 
aussi combien ces petits ollicicrs rouges et cssoulïlés appro- 
chaient peu de l'idéal de ses rêves, elle se mouvait au milieu 
d eux, souriant à chacun, et jouissant de la conviction de leur 
tourner à tous la tête. 

On n attendait que mon père pour ouvrir le bal. Tout à 
coup un domestique entra el, s approchant de ma mère, lui dit : 

— Son Excellence se trouve mal, et prie Madame de 
passer dans son cabinet. 

Tout le monde fut impressionné. Maman se leva, et, prenant 
sur son bras la lourde traîne de sa robe de soie, sortit aussitôt 
de la salle. Les musiciens, qui attendaient dans la pièce voi- 
sine quon leur donnât le signal, reçurent l'ordre de ne pas 
commencer. 

Une demi-heure se passa. Les invités s'inquiétaient. Enfui 
maman reparut. Son visage était rouge et troublé, mais elle 
cherchait à paraître calme, et souriait d'un air contraint. Aux 
questions empressées qu'on lui fit, elle répondit évasivement : 

— Le général ne se sent pas très bien, et vous prie de 
1 excuser si le bal commence sans lui. 

Chacun comprit quil se j)assait quelque chose de pénible ; 
mais, par convenance, personne n'insista. D'ailleurs, on était 
bien aise de danser, puisque l'on s'était réuni et paré pour 
cela. Le bal commença donc. 

En passant devant maman, au cours d'une figure de qua- 
drille, Aniouta la regarda avec inquiétude, et lut dans ses 
yeux qu il se passait quelque chose de grave. Profitant d'une 
minute de liberté entre deux danses, elle prit maman à part, 
et la pressa de lui dire ce qui arrivait. 

— Qu'as-tu fait! Tout est découvert! Papa a lu la lettre 



SOUVENIRS D'ENFANCE I 69 

que t'écrit Dostoievsky, et a railli en mourir de honte et de 
désespoir, dit la pauvre maman, retenant avec peine ses 
larmes . 

Anioula pûlit afl'reusement, mais maman continua : 

— Je t'en prie, contiens-toi pour le moment. N'oublie pas 
que nous avons du monde, et qu'ils seraient tous ravis de 
faire des commérages sur notre compte : va, et danse comme 
si de rien n'était. 

INIa mère el ma sœur continuèrent donc à danser presque 
jusqu au matin, épouvantées de l'orage qui éclaterait sur 
leurs têtes aussitôt que les invités seraient partis. 

En elTet, l'orage lut terrible. 

Tant que les invités n'eurent pas tous quitté la maison, 
mon père resta enfermé dans son cabinet, et n'y laissa péné- 
trer personne. Ma mère et ma sœur quittaient la salle de bal 
entre les danses pour écouter à sa jDorte sans oser entrer, et 
revenaient tourmentées de la même pensée : (( Que fait— il 
maintenant, et n'est— il pas malade i* » 

Quand le calme fut rétabli dans la maison, mon père fit 
appeler Aniouta ; et que ne lui dit— il pas I Une des phrases 
qui la frappèrent le plus fut celle-ci : « Une fille qui engage 
une correspondance avec un inconnu, à l'insu de son père et 
de sa mère, et qui reçoit de l'argent de lui, est capable de 
tout. Aujourdhui, tu vends ta prose; le temps viendra peut- 
être oiî tu te vendras toi— même. » 

La pauvre Aniouta frissonnait en entendant ces terribles 
paroles; elle sentait bien, au fond, leur injustice, mais notre 
père parlait avec tant de conviction, son visage était si trou- 
blé, si altéré, et d'ailleurs son autorité était si grande encore 
aux yeux de ma sœur que, pendant quelques minutes, un 
doute cruel la tourmenta: « Me suis-je trompée .►^ ai-jc vrai- 
ment commis, sans le savoir, un acte odieux et coupable? » 

Pendant les journées qui suivirent, ainsi qu'il arrivait après 
chaque drame domestique, nous semblions tous avoir reçu 
une douche. Les domestiques furent aussitôt au courant de 
tout. Le valet de cliamljre de papa, llia, selon sa louable 
habitude, avait écouté la conversation de mon père et de 
ma sœur, et la transmit aux autres à sa façon. L'histoire 
ainsi augmentée, défigurée, se répandit dans le voisi- 



I-O LA REVUE DE l'AHIS 



nage, cl pcndanL lt)ni;leMnps ou ne parla que de la conduite 
elTro>al)lc de la demoiselle de l^alibino. 

l^eu à peu cependant la Icnipele se calma, cl il se produisit 
dans notre famille un phénomène assez fréquent dans les 
familles russes : les enfants se chargèrent de refaire l'éducation 
de leurs parents. Ce fut d'ahord le tour de ma mère : au 
premier moment, comme elle faisait toujours lorsqu'il s'élevait 
des dillicullés entre le père et les enfants, elle avait pris le 
parti de celui-là contre ceux-ci. Tremblant de le voir tomber 
malade, elle s'indignait de ce qu'Aniouta put allliger son père. 
Puis, voyant que ses raisonnements ne produisaient aucun 
effet, et (|u'Aniouta continuait à se montrer triste et ollcnsée, 
elle fut prise de pitié pour sa fille. Bientôt aussi elle eut la 
curiosité de connaître l'œuvre d'Aniouta ; puis vint un secret 
orgueil d'avoir une lille (( auteur », et sa sympathie tourna 
enfin du côté d'Aniouta : mon père se sentit complètement 
abandonné. 

Dans le premier feu de sa colère, il avait exigé de sa fille 
la promesse qu'elle n'écrirait plus; il ne consentait à lui ^par- 
donner qu'à cette condition. Aniouta refusa de faire une pareille 
promesse; en conséquence, le père et la fille cessèrent de se 
parler : ma sœur ne paraissait même plus à dîner, ma mère 
courait de l'un à l'autre, persuadant, raisonnant. Enfin mon 
père céda. Son premier pas dans la voie des concessions fut 
de consentir à écouter la lecture du petit roman d'Aniouta. 

Celte lecture se fit solennellement. Toute la famille était 
rassemblée. Aniouta, comprenant l'importance du moment, 
lisait d'une voix tremblante d'émotion : la situation de l'héroïne, 
sa tentation de quitter sa famille, ses souffrances sous le joug 
qui l'opprimait, tout rappelait si vivement la situation même 
de l'auteur, que chacun en fut frajDpé. Mon père écouta en 
silence ; pendant la lecture, il ne prononça pas un mot. Mais, 
quand Aniouta en vint aux dernières pages et, retenant avec 
peine ses sanglots, lut la mort de Lilenka et son regret, 
en quittant la vie, d'avoir passé une jeunesse inutile, de 
grosses larmes roulèrent dans les yeux de mon j^ère. Il 
se leva et, sans rien dire, quitta la chambre. Ce soir— là, il 
ne parla pas à Aniouta de sa lecture; il ne lui en dit même 
rien les jours suivants, mais il la traita avec une tendresse 



SOUVEMRS D'ENFANCE Jyl 



et une douceur extrêmes, et tout le monde comprit que la 
cause de ma sœur était gagnée, 

Depuis ce jour, en effet, une ère de clémence et de conces- 
sions commença pour nous. Le premier indice de cette 
transformation fut le pardon accordé avec bonté par mon 
père à la femme de charge, qu'il avait renvoyée dans un pre- 
mier mouvement de colère. Le second acte de bonté fut plus 
frappant encore : mon père permit à Anioula d'écrire à 
Dostoievsky, à la seule condition de montrer la lettre, et 
promit qu'au prochain voyage à Pétersbourg, elle pourrait 
faire sa connaissance. 

Ainsi qu'il a déjà été dit, ma mère et ma sœur allaient 
presque chaque hiver a Pétersbourg, oh elles avaient toute 
une colonie de tantes, vieilles filles. Celles-ci occupaient une 
maison entière à Vassili-Ostrof, et mettaient toujours deux ou 
trois chambres à la disposition de ma mère et de ma sœur. 
Mon père restait généralement à la campagne : on m'y laissait 
aussi sous la surveillance de mon institutrice : mais, cette 
année, l'Anglaise étant partie, et la nouvelle institutrice, une 
Suissesse, n'inspirant pas assez de confiance, ma mère, à mon 
indescriptible joie, résolut de m'emmener. 

Nous partîmes en janvier, pour profiter encore du traînage. 
Un voyage à Pétersbourg n'était pas chose facile. Il fallait 
faire soixante verstes avec ses propres chevaux, par un chemin 
de traverse ; puis, deux cents verstes, parla chaussée, avec des 
chevaux de poste ; puis enfin, à peu près une journée en 
chemin de fer. Une grande voiture sur patins, attelée de six 
chevaux, nous contenait, maman, Aniouta et moi ; une femme 
de chambre avec nos bagages nous précédait, dans un traîneau 
attelé en troïka: et, tout le long de la route, le son clair des 
grelots, tantôt se rapprochant, tantôt s'éloignanl, s éteignant 
presque dans le lointain pour résonner tout à coup à nos 
oreilles, nous berça et nous acconqiagna. 

Que de préparatifs pour ce voyage ! A la cuisine, il s était 
combiné assez de bonnes choses pour suffire à une longue 
expédition. Notre cuisinier, célèbre dans le voisinage pour 
son talent de pâtissier, n'apporlait jamais ])lus de soin à la 
confection de ses j^ctits pâtés que lorsque ses maîtres se 
mettaient en voyage. 



172 LA REVUE DE PARIS 



El quelle admirable roule ! Les soixante premières versles 
Iraversaicnl une forêl de pins, forci Uni (lue, dont chaque 
arbre représentait un mât, et entrecoupée de lacs grands et 
petits. En hiver, ces lacs semblaient de grandes prairies de 
neige sur lesquelles se rellélall l'ombre noire des sapins qui 
les entouraient. 

Voyager de jour était charmant, mais voyager de nuit plus 
charmant encore. Assoupie un instant, on était réveillée par 
quelque secousse, et on ne reprenait pas tout de suite connais- 
sance; une petite lampe de voyage éclairait faiblement le 
plafond de la voilure, jetant une lueur incertaine sur deux 
étranges figures, enveloppées de capuchons blancs et de four- 
rures, dans lesquelles on reconnaissait dilTicilement une mère 
et une sœur. Sur les vitres couvertes de givre de la voilure se 
dessinaient de bizarres arabesques d'argent ; les grelots tin- 
taient sans interruption. Tout était si étrange, si nouveau, 
qu'on ne s'y retrouvait pas tout d'abord : une sourde douleur 
dans les membres, causée par une position incommode, se 
sentait seule distinctement. Tout à coup, comme un trait 
de lumière, la conscience revient : où sommes -nous? oli 
allons-nous?... Et à la pensée de ces bonnes et belles choses 
en perspective, le cœur déborde d'une joie pénétrante dont 
on est presque suffoqué. 

Oh! oui, ce voyage fut beau! c'est peut-être le souvenir 
le plus lumineux qui me reste de mon enfance. 



X 



NOS RELATIONS AVEC DOSTOIEVSKY 

A peine étions-nous arrivées à Pétersbourg, Aniouta écrivit à 
Dostoievsky pour le prier de venir nous voir. Théodore Mi- 
khaïlovitch vint au jour indiqué. Je me rappelle notre attente 
fiévreuse, et comment^ une heure avant qu'il fût là, nous 
écoutions déjà chaque coup de sonnette retentir dans l'anti- 
chambre. Cependant celte première visite ne nous produisit 
pas une impression favorable. 



SOUVENIRS D'ENFANCE I -,S 

Mon pcrc, ainsi que je l'ai dit, élaiL plein de méfiance pour 
tout ce qui touchait au monde des lettres. Il avait permis à 
ma sœur de faire la connaissance de Dostoievsky, mais ce 
n'était pas sans un serrement de cœur et un secret elTroi. 

— Rappelle-loi, Lise, la responsabilité qui t'incombe, avait- 
il dit à ma mère en la mettant en route. Dostoievsky n'est pas 
un homme de notre monde. Que savons-nous de lui? Seulement 
qu'il est journaliste, et qu'il était autrefois joueur. JoHe recom- 
mandation, il faut l'avouer I Sois donc extrêmement prudente. 

Mon jîère avait exigé rigoureusement de ma mère quelle 
assistât à l'entrevue d'Aniouta avec Dostoievsky, et qu'elle ne 
les laissât pas en tête à tête un seul instant. J'obtins aussi la 
permission de rester au salon pendant cette visite. Deux 
vieilles tantes allemandes, prétextant à chaque moment quelque 
raison d'entrer dans la pièce pour regarder l'écrivain avec la 
curiosité qu'inspirerait une bête curieuse, finirent également 
par s'asseoir sur un divan, et par rester là jusqu'à la fin de 
la visite. 

Aniouta, exaspérée de voir cette première entrevue avec 
Dostoievsky, objet de tant de rêves, se passer aussi sottement. 
prit sa figure mauvaise, et garda un silence obstiné. Théodore 
Mikhaïlovitch, contraint et gêné dans cette société, intimidé 
d'ailleurs par toutes ces vieilles dames, avait l'air furieux. Il 
nous parut ce jour-là vieux et malade, — comme toujours, 
du reste, quand il était de mauvaise humeur. — Il tiraillait 
nerveusement sa barbe rousse et rare, se mordait les mousta- 
ches, et son visage semblait convulsé. 

Maman s'efforça d'entamer une conversation intéressante. 
Avec son plus aimable sourire de femme du monde, mais 
visiblement intimidée et confuse, elle chercha quelque chose 
d'agréable et de flatteur à dire et des questions intelligentes 
à poser. Dostoievsky répondit par monosyllabes, et avec l'in- 
tention d'être grossier. Maman, à bout de ressources, prit 
enfin le parti de se taire. Après une visite qui dura bien une 
demi-heure, Théodore Mikhaïlovitch chercha son chapeau, 
salua précipitamment d'un air gauche, et sortit sans donner 
la main à personne, 

Aussitôt qu'il fut parti, Aniouta s'enfuit dans sa chambre, 
où elle se jeta sur son lit et fondit en larmes : 



1-| LA REVUE DE PAIUS 

— Touiours. loiijoui's on me t^àlc (oui, r('|)clail— elle uvcc 
des s;ini;U)ls convulsiis. 

Noht^ pauvre maman se senliiil coupahlo sans avoir commis 
la moindre faute; et, froissée do voir que, malgré ses tenta- 
tives de conciliation, chacun lui en voulait, elle se prit aussi 
à pleurer. 

— Tu es toujours ainsi, disait-elle à sa 1111c d'un ton de 
reproche, sanglotant cUc-mcme comme un enfant: on ne 
parvient jamais à te satisfaire. Ton père a fait ce que tu 
voulais, il t'a permis de faire la connaissance de ton idéal, 
j'ai supporté sa grossièreté pendant une heure, et c'est nous 
que tu accuses 1 

En un mot, nous étions tous malheureux : celte visite 
si attendue, à laquelle on s'était préparé si longtemps à 
l'avance, ne laissait qu une impression pénihle. 

Cependant, au bout de quatre ou cin([ jours, Dostoievsky 
revint; et, cette fois, sa visite tomba fort à propos: ni maman 
ni les tantes ne se trouvaient à la maison ; nous étions seules 
ma sœur et moi, et la glace fut aussitôt rompue. Théodore 
Mikhaïiovilch prit Aniouta par la main, ils s'assirent l'un près 
de l'autre sur un canapé et causèrent comme d'anciens amis. 

La conversation ne se traîna plus avec effort d un sujet 
sans intérêt à un autre du même genre, comme la fois précé- 
dente. Aniouta et Dostoievsky, aussi pressés l'un que l'autre de 
s'expliquer, riaient, plaisantaient et se coupaient mutuellement 
la parole. 

J'étais là, ne me mêlant pas de leur entretien, mais ne 
quittant pas Dostoievsky des yeux, et absorbant avidement 
chacune de ses phrases. Il me parut un autre homme: jeune, 
et si simple, si aimable, si sjDirituel! « Est-il possible qu'il ait 
quarante— trois ans, c'est-à-dire plus du double de l'âge de 
ma sœur, et trois fois et demi le mien; qu'il soit, de plus, un 
grand écrivain, et qu'on se sente cependant à l'aise avec lui 
comme avec un camarade î » pensai-je ; et je sentis qu'il 
m'attirait et me devenait cher. 

— Quelle gentille petite sœur vous avez là ! dit subitement 
Dostoievsky, d'une façon d'autant j^lus inattendue qu'une minute 
auparavant il parlait de tout autre chose à Aniouta, et ne 
semblait faire aucune attention à moi. 



SOUVENIRS D'ENFANCE I-yS 

Je rougis de joie, cl mon cœur déborda de reconnaissance 
envers ma sœur, lorsqu'on réponse à la remarque de Théo- 
dore Mikliaïlovilch, elle lui raconta combien j'étais une fdle 
inlcUigente et bonne, et la seule personne de la famille qui l'eût 
aidée et soutenue. Elle s'anima en faisant mon éloge, et en me 
gratifiant de mérites imaginaires, et finit par confier à Dos- 
toievsky que je faisais des vers « vraiment pas mal pour mon 
âge » ; et, malgré mes faibles protestations, elle alla chercher 
un gros cahier plein de mes poésies, dont Théodore Mikhaï- 
lowitch lut aussitôt quelques fragments. Il m'en fit compli- 
ment, tout en souriant un peu. 

Ma sœur rayonnait de joie. Mon Dieu! que je laimais dans 
ce moment. J'aurais, il me semble, donné ma vie pour ces 
deux êtres si bons, si chers. 

Trois heures s'écoulèrent ainsi, sans que personne de nous 
s'en doutât. Tout à coup, la sonnette retentit dans l'antichambre : 
c'était maman qui rentrait de ses courses. Ignorant que Dos— 
tosievky se trouvait chez nous, elle entra dans la chambre, son 
chapeau sur la tête, chargée de paquets, s'excusant d'être en 
retard pour le dîner. 

A la vue de Dostoievsky seul avec nous, elle fut étonnée, et 
même, au premier abord, effrayée: (( Que dirait Vassili Vassi- 
liévitch! )) fut sa première pensée. Mais nous nous jetâmes à 
son cou: et, en nous voyant rayonnantes et heureuses, elle se 
radoucit, et finit par inviter Théodore Mikhaïlovitch à dîner 
sans façon avec nous... 

Depuis ce jour il se sentit tout à fait à son aise, et, sachant 
que notre séjour à Pétersbourg ne devait jias se prolonger, il 
vint nous voir très souvent, trois ou quatre fois j)ar semaine. 

C'était charmant de l'avoir le soir tout seul, sans autre 
société; il s'animait alors, et devenait extrêmement aimable 
et séduisant. Les conversations générales lui déplaisaient sou- 
verainement; il parlait en monologues et à la seule condition 
d'avoir des auditeurs sympathiques et qui l'écoutassent avec 
grande attention : en pareil cas, il s'exprimait d'une façon si 
pittoresque, si vivante, que je n'ai jamais rencontré son égal. 

Parfois c'était le sujet de quelque futur roman (ju'il nous 
racontait, ou bien encore des scènes et des épisodes de sa 



lyO LA REVUE DE PARIS 

propre vie. Je me rappelle vivement, par exemple, sa descrip- 
tion des minutes passées debout, les yeux l)andcs, devant un 
peloton de soldats, condamné à être fusillé, n'attendant plus 
que le commaudcment fatal de « l'eu I », lorsque retentit le 
tambour annonçant la grâce. 

Je me rappelle aussi un autre récit : nous savions, ma so'ur 
et moi, que Dostoievsky souffrait d'attaques d'épilepsic, mais 
cette maladie avait à nos yeux un caractère d'horreur magique 
qui nous eût empêchées d'y faire la plus lointaine allusion. A 
notre grande surprise, il nous en parla le premier, et nous raconta 
dans quelles circonstances son premier accès avait eu Heu. 
J'ai entendu, depuis, une version tout autre et très din'érente : 
Dostoievsky aurait eu cet accès pour avoir passé par les 
verges, aux travaux forcés. Les deux versions n'ont aucune 
ressemblance. Laquelle est la vraie? Je n'en sais rien, plusieurs 
médecins m'ayant assuré que presque tous les épilcptiques 
offrent ce trait caractéristique d'oublier complètement l'origine 
de leur maladie, quoique leur imagination reste toujours 
préoccupée de ce sujet. 

Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il racontait: sa maladie n'avait 
pas, selon lui, commencé aux travaux forcés, mais en exil. Il 
souffrait extrêmement de la solitude, et passait des mois entiers 
sans voir âme qui vive, sans échanger une parole intelligente 
avec qui que ce fût. Tout à coup, il vit très inopinément arriver 
un ancien camarade : — je ne me rappelle plus le nom qu'il nous 
cita. — C'était la veille du jour de Pâques, dans la soirée: mais 
la joie de se revoir fit qu'ils oublièrent quelle était celte soirée ; 
ils passèrent la nuit entière à causer, sans souci du temps ni 
de la fatigue, grisés par leurs propres paroles. 

La conversation roula sur ce qui leur tenait le jdIus à cœur : 
la littérature, l'art, la philosophie, et enfin la religion. 

L'ami de Dostoievsky était athée, lui croyant, tous deux 
également convaincus. 

— Il y a un Dieu! cria enfin Dostoievsky hors de lui. 

Au même moment, les cloches de l'église voisine sonnèrent 
les matines de Pâques à toute volée : l'air fut ébranlé de ce 
tintement, — et a je me sentis englouti par la fusion du ciel 
et de la terre », racontait Théodore Mikhaïlovitch, « j'eus la 
vision matérielle de la divinité, elle j)énétra en moi. Oui, 



SOUVENIRS D'ENFA\CE l'J'J 

Dieu existe.' criai-jc, et je ne me rappelle rien de ce qui 
suivit. )) 

— Vous autres gens bien portants, continua-l-il, ne soup- 
çonnez pas le bonheur que nous éprouvons , nous autres 
épilej)li(jues, une seconde avant l'accès. Mahomet, dans son 
Coran, affirme avoir vu le paradis, y avoir été. Des sages 
imbéciles prétendent que c'est un menteur et un fourbe. Oh! 
que non, il n'a pas menti: il a certainement vu le paradis 
dans une attaque d'épilepsie, car il en avait comme moi. 
Je ne sais si cet état bienheureux dure des secondes, des 
heures ou des mois, mais, croyez-en ma parole, je ne le 
céderais pas pour toutes les joies de la terre. 

Dostoievsky prononça ces derniers mots d'une voix basse, 
saccadée et d'un ton passionné qui lui était particulier. Nous 
le regardions, hypnotisées par le charme de sa parole. Soudain, 
la même pensée nous vint à toutes : « Il va avoir une 
attaque. » 

Sa bouche était convulsée et son visage bouleversé. 

Dostoievsky lut probablement notre crainte dans nos yeux; 
il coupa court à son récit, passa la main sur sa figure et dit 
avec un mauvais sourire : 

— N'ayez pas peur! je sais toujours d'avance quand cela 
me prend. 

Confuses et embarrassées de voir notre pensée ainsi devinée, 
nous ne savions que dire. Théodore Mikhaïlovitch nous 
quitta bientôt : il nous raconta plus tard qu'il avait eu, en 
effet, celte môme nuit, une violente crise. 

Dostoiesvky faisait parfois des récits très réalistes , ou- 
bliant absolument qu'il parlait en présence de jeunes fdles. 
Maman en était épouvantée. Il nous raconta, par exemple, 
un jour, la scène suivante d'un roman qu'il avait voulu 
écrire dans sa jeunesse : le héros, propriétaire, d'un âge mûr, 
bien élevé, cultivé, ayant voyagé, lisant de bons livres, 
achetant des tableaux et des gravures, avait dans sa jeunesse 
mené une vie de débauche ; mais il s'était amendé, marié, et, 
devenu père de famille, s'était acquis l'estime générale. 

Un matin, il se réveille; le soleil pénètre dans sa chambre 
par la fenêtre : tout autour de lui est soigné, rangé, confor- 
table. Lui-même se sent rangé et respectable. 11 éprouve dans 

i^"" Septembre 1894- la 



1-8 LA REVUE DE PARIS 

loul son rli(> une impression de repos el do conlenlcnienl. 
En vrai svbarlle, il ne se lialc pas de se réveiller coniplètenienl, 
afin de prolonger le plus possible celle impression générale 
de bien-èlre végélaliT. 

A demi assouj)!, dans cel étal ([ui parlicipc aulanl du rcve 
que de la veillée, il repasse en pensée quelques-uns des mo- 
ments licureux de son dernier voyage à l'étranger. Il revoit 
l'admirable rayon de lumière tombant sur les épaules nues 
de la sainte Cécile, à Munich. Des passages remanjuables 
d'un livre récemment lu « sur la beauté el riiarmonlc dans la 
nature » lui reviennent à l'esprit. 

Soudain, au plus fort de ces réminiscences et de ces char- 
mantes rêveries, il éprouve une gêne étrange, — ni douleur, ni 
souci, quelque chose comme l'impression d'une ancienne 
blessure, d'un coup de feu reçu jadis et dont on n'aurait pas 
extrait la balle: rien n'indique à l'avance qu'on va en souffrir, 
el tout à coup la vieille blessure se ravive sourdement. 

jNotre homme rélléchit, et cherche à comprendre ce que 
cela signifie. 11 n'a pas de mal, il n'a pas de chagrin, et 
cependant il se sent le cœur labouré comme jDar les griffes 
d un chat. 

Il croit comprendre qu'il doit se rappeler quelque chose, 
— mais quoi? — Il y applique sa mémoire avec effort... El 
soudain il se rappelle et, d'une façon si vivante, si palpable, 
avec un dégoût si révoltant pour tout son être, un fait arrivé 
il y a vingt ans, et qui lui paraît dater de la veille I Pendant 
ces vingt années, pourtant, ce souvenir ne l'a jamais tour- 
menté. 

Il se rappelle que, dans une nuit de débauche, excité par 
des camarades ivres, il a violé une petite fille de dix ans... 

A ces paroles, ma mère leva les bras au ciel. 

— Miséricorde ! Théodore Mikhaïlovitch, songez donc aux 
enfants, s'écria— t— elle d'une voix désespérée. 

Je ne compris pas alors le sens des paroles de Dostoievsky ; 
mais, au mécontentement de maman, je devinais que cela 
devait être terrible. 

Du reste, maman et Théodore Mikhaïlovitch étaient vite 
devenus bons amis. Maman l'aimait beaucoup, bien qu'il lui 
causât parfois des ennuis. 



SOUVENIRS D'ENFANCE l^Q 

Vers la fin de notre séjour à Pulersbourg, maman eut l'idée 
de donner une soirée d'adieu, et de réunir les personnes de 
notre connaissance. Elle invita, naturellement, Dostoievsky. 
Celui-ci refusa d'abord, obstinément; mais maman, pour son 
malheur, parvint à le décider. 

Cette soirée lut absurde. Mes parents, vivant depuis dix 
ans à la campagne, n'avaient plus à Pétersbourg de société 
personnelle, de monde « à eux »; ils n'avaient plus que de 
vieux amis, d anciennes relations, que la vie avait dispersés 
de tous côtés. Les uns, ayant fait depuis dix ans de brillantes 
carrières, s'étaient élevés jusqu'au sommet de l'éclielle sociale. 
D'autres, au contraire, tombés dans la gêne, nouant pénible- 
ment les deux bouts, traînaient des existences ternes dans les 
quartiers éloignés de la ville. Ces personnes, qui n avaient 
entre elles rien de commun, acceptèrent cependant presque 
toutes l'invitation de maman, et vinrent à cette soirée par 
souvenir « pour celte pauvre chère Lise ». 

La société réunie chez nous fut donc assez nombreuse, mais 
fort mêlée. Au nombre des invités se trouvaient la femme et la 
fille d'un ministre (le ministre lui-même avait promis d'entrer 
un instant vers la fin de la soirée, mais ne tint pas sa pro- 
messe). Nous avions aussi un personnage officiel important, 
allemand d'origine, très vieux, très chauve, et qui, il m'en 
souvient, avait la drôle d'habitude de remuer sans cesse sa 
bouche édentée comme pour donner un baiser, et de cons- 
tamment déposer ce baiser sur la main de ma mère : « Elle 
était très belle, votre maman. Aucune de ses filles n'est aussi 
belle )), répétait-il avec son accent germanique. 

Nous avions un propriétaire des provinces baltiques, ruiné, 
retiré à Pétersbourg, et vainement à la recherche d'une bonne 
place. Nous avions de respectables veuves, de vieilles demoi- 
selles, et plusieurs académiciens, autrefois amis de mon grand- 
père. L'élément dominant était allemand, bien élevé, pré- 
tentieux et incolore. 

L'appartement de mes tantes, quoique fort grand, ne con- 
sistait qu'en une série de petites cages, bourrées d'objets inu- 
tiles et laids, rassemblés dans le courant d'une longue vie, 
par deux Allemandes pleines d'ordre et d'activité. Le grand 
nombre des invités, joint à la quantité de bougies allumées, 



l8o LA REVUE DE PARIS 

leiulail lu clialcur excessive. Deux la(|uais en lial)il noir et en 
gants blancs oITiaient des fruits, du tlic, des ])onbons, sur 
de grands plateaux qu'ils portaient d une chambre à l'autre. 
Ma mère avait beaucoup aimé la vie de Pctersbourg, mais elle 
n'en avait plus l'habitude : aussi était-elle intérieurement agitée 
et inquiète : « Tout se passe-t-il convenablement. ^^ Ne sommes- 
nous pas provinciales, passées de mode? Et les amis d'autrefois 
ne trouveront-ils pas que j'ai perdu l'usage du monde .'^ » 

Les invités, n'ayant aucun intérêt commun, s'ennuyaient, 
mais, en gens bien élevés, pour lesquels les soirées en- 
nuyeuses sont un ingrédient inévitable de la vie, ils acceptaient 
leur sort et s'y résignaient stoïquement. 

Qu'on se figure le pauvre Dostoievsky dans cette mclée. Il 
tranchait sur le reste de la société autant par sa physionomie 
que par sa toilette. Dans un élan de dévouement, il avait endossé 
un habit: et cet habit, qui lui allait du reste fort mal, et fort 
disgracieusement, l'exaspéra toute la soirée. Sa fureur com- 
mença sur le seuil même du salon. Comme tous les gens 
nerveux, il éprouvait une timidité désagréable à se trouver 
dans une réunion d'étrangers ; plus cette réunion était nulle, 
incolore, et peu sympathique, plus sa timidité s'accentuait. 
Sa contrariété devait se déverser sur quelqu'un. 

Ma mère se hâta de le présenter aux autres invités ; mais, 
au lieu de saluer, il murmura quelque chose d'inarticulé, qui 
ressemblait à un grognement, et tourna le dos. Qui pis est, 
il prétendit aussitôt accaparer complètement Aniouta, l'em- 
mena dans un coin du salon avec l'intention évidente de ne 
plus la laisser partir. C'était contraire à toutes les conve- 
nances, et ses façons ne l'étaient pas moins : il prenait la 
main de ma sœur, lui parlait en se penchant jusqu'à son 
oreille. Aniouta était gênée, ma mère hors d'elle. D'abord, 
elle tenta de faire (( délicatement » comprendre à Dostoievsky 
combien sa tenue laissait à désirer. Elle appela ma sœur, 
sous un prétexte quelconque, en passant comme par hasard 
devant elle, et Aniouta se levait déjà, mais Dostoievsky la 
retint avec le plus grand sang-froid : 

— Attendez, Anna Vassilievna, je ne vous ai pas tout dit. 

Ici, ma mère perdit patience. 

— • Excusez-la, Théodore Mikhaïlovitch, mais, comme mai- 



SOUVENIRS D'ENFANCE l8l 

tresse de maison, il faut qu'elle s'occupe de tous les invités, 
dit-elle avec raideur, en emmenant ma sœur. 

Dostoievsky, fâché, s'enfonça dans son coin sans ouvrir la 
bouche, jctarrt sur l'assistance des regards furieux. 

Au nombre des invités s'en trouvait un qui, dès le premier 
moment, lui fut particulièrement insupportable. C'était un 
parent éloigné du côté des Schubert, jeune officier allemand 
de je ne sais quel régiment de la garde, beau, intelligent, bien 
élevé, reçu dans le meilleur monde, le tout avec convenance, 
mesure, sans rien d'excessif. Sa carrière se faisait de même, 
sans rapidité excessive, solidement, respectablement : il savait 
plaire à qui de droit, sans obséquiosité ostensible, et sans ser- 
vilité. Il était aimable pour sa cousine, par droit de parenté, 
quand il la rencontrait chez ses tantes, mais avec tact, sans 
que ses attentions sautassent aux yeux, et assez cependant 
pour faire comprendre qu'il avait des « vues ». 

Ainsi que cela se passe en pareil cas, tout le monde dans 
la famille le considérait comme un parti sortable et accep- 
table, mais personne ne semblait soupçonner la possibilité 
d'un mariage. Ma mère elle-même ne touchait à cette ques- 
tion qu'à mots couverts et par quelques légères allusions en 
causant avec les tantes. 

Il suffit à Dostoievsky de jeter les yeux sur ce beau et grand 
garçon, un peu infatué de lui-même, pour le détester jusqu'à 
l'exaspération. 

Le jeune cuirassier, pittoresquement étendu sur un fau- 
teuil, montrait, dans toute leur beauté, des pantalons à la 
mode qui serraient étroitement ses longues jambes bien tour- 
nées. Il racontait quelque chose d'amusant à ma sœur, légè- 
rement penché vers elle, en agitant ses épaulettes. Aniouta, 
encore confuse de l'incident survenu entre ma mère et Dos- 
toievsky, l'écoutait avec son sourire stéréotypé, — son sourire 
de salon, — « le sourire pudique d'un ange », comme disait 
aigrement notre institutrice anglaise. 

Dostoievsky jeta les yeux sur ce groupe, et dans sa tête 
s'écha(\iuda aussitôt un roman : Aniouta déleste et méprise ce 
« petit Allemand», ce a fat insolent »; ses parents veulent le 
lui faire épouser, et les réunissent aussi souvent que possible; 
évidemment, la soirée n'a pas d'autre but. 



l82 LA REVUE DE PARIS 

Ce roman imay^inr. Dostoicvsky, loni (]c suilo v mil foi-mo- 
ment, et s'en indigna. 

Lo flirme de conversation à la mode, cet Invcr-là, était nn 
livre publié par un pasteur aiiglican : un paiallclc de l'Eglise 
orthodoxe et du protestantisme, — sujet intéressant pour 
celte société russo-allemande; — et, une fois sur ce chapitre, 
la conversation s'anima un peu. Maman, Allemande elle-même, 
fit remarquer qu'une des supériorités du protestantisme sur 
l'orthodoxie consistait dans la lecture des Évangiles. 

— Mais l'Évangile est-il écrit pour les femmes du monde? 
Cette exclamation inattendue fut poussée par Dostoievsky ; 

jusque-là, il s'était tu avec obstination. 

— Que dit l'Évangile? « Au commencement, Dieu créa 
l'homme et la femme », ou bien encore : « Et l'homme quittera 
son père et sa mère, et ne fera qu'un avec sa femme. » Voilà 
comment le Christ comprenait le mariage. Qu'en pensent 
les mamans, uniquement occupées à bien placer leurs filles? 

Il déclama ces mois avec une emphase extraordinaire. 
C'était ainsi, chaque fois qu'il s'animait: toute sa personne se 
crispait, et il semblait décocher ses paroles comme autant de 
flèches. L'effet fut considérable. Tous ces Allemands bien éle- 
vés se turent, fixant sur lui des yeux stupéfaits. Quelques 
secondes se passèrent avant que l'on eût bien saisi l'incon- 
venance de cette sortie, et que chacun se fût repris à parler 
pour en étouffer l'impression. 

Dostoievsky jeta encore un regard haineux et provocateur 
sur l'assemblée; puis il se renfonça dans son coin et ne dit 
plus un mot jusqu'à la fin de la soirée. 

Lorsqu'il revint chez nous quelques temps après, maman 
essaya de lui battre froid et de se montrer blessée ; mais sa 
bonté et l'extrême douceur de son caractère l'empêchaient de 
garder rancune, surtout à un homme tel que Dostoievsky, et 
bientôt, ils furent amis comme par le passé. 

En revanche, les relations d'Aniouta et de Dostoievsky sem- 
blèrent entrer dans une nouvelle phase et changèrent complè- 
tement à partir de cette soirée. Dostoievsky n'imposa plus à 
ma sœur: elle, parut, au contraire, chercher toutes les occa- 
sions de le contredire et de le taquiner. Il répondait avec irri- 



SOUVENIRS D'ENFANCE l83 

talion et avait une façon de la chicaner sur toutes choses 
qu'il n'avait jamais montrée jusque-là. Ilhii demandait compte 
de ses moindres actions, prenait en grippe les personnes aux- 
quelles Aniouta témoignait quelque préférence. Ses visites 
n'étaient ni moins longues, ni moins fréquentes, peut-être 
même venait-il plus souvent, mais le temps se passait presque 
entièrement en querelles. 

Au début de nos relations avec Dostoievsky, ma sœur eût 
sacrifié tous les divertissements, toutes les invitations, au 
plaisir de l'attendre : quand il était là, elle ne voyait que lui 
et ne faisait aucune attention aux autres personnes. Tout cela 
fut changé. Dostoievsky venait-il quand nous avions du monde, 
Aniouta continuait tranquillement à s'occuper de ses hôtes. 
Recevait-elle quelque invitation pour le soir où Théodore 
Mikhaïlovitch devait venir, elle lui écrivait un mot d'excuse. 
Le lendemain il arrivait furieux. Aniouta semblait ne pas 
remarquer cette fâcheuse disposition d'esprit, jirenait son 
ouvrage et se mettait à coudre. De plus en plus agacé, Dos- 
toievsky s'asseyait dans un coin et gnrdait un silence farouche. 
Ma sœur se taisait aussi. 

— Mais jetez donc votre ouvrage! disait enfin Théodore 
Mikhaïlovitch, n'y tenant plus. 

Et il lui retirait l'ouvrage des mains. 

Ma sœur croisait les bras d'un air résigné et ne disait mot. 

— Oiî avez-vous été hier? demandait Théodore Mikhaïlo- 
vitch irrité. 

— Au bal, répondait ma sœur avec indifférence. 

— Et vous avez dansé? 

— Mais certainement. 

— Avec votre cousin? 

— Avec lui et avec d'autres. 

— Et cela vousamuse?continuait Dostoievsky, prolongeant 
son interrogatoire. 

Aniouta haussait les épaules. 

— Faute de mieux, oui, répondait— elle en reprenant son 
ouvrage. 

Dostoievsky la regardait quelques instants en silence. 

— Vous êtes une fille sotte et nulle, rien de plus, décidait- 
il en dernier ressort. 



\bl LA REVUE DE PARIS 

Cl'csl ainsi (|iio se passuionl alors IVéqucmnieiil leurs 
conversations. 

Le sujet perpétuel et brûlant de leurs discussions était le 
nihilisme. Parfois ces débats se prolongeaient fort avant dans 
la nuit: et plus ils parlaient et s'échaulVaient tous deux, plus 
aussi, dans le feu de la discussion, ils s'emportaient à des 
professions de foi beaucoup plus avancées en apparence 
qu'elles ne l'étaient en réalité. 

— La jeunesse actuelle est bornée et peu développée, criait 
Dostoievsky : une paire de bottes vernies lui est plus chère 
que Pouchkine. 

— Pouchkine, en cITct, a vieilli, faisait tranquillement 
remarquer ma sœur, sachant qu'il n'y avait pas de plus sûr 
moyen de le mettre en fureur que de manquer de respect à 
Pouchkine. 

Dostoievsky, hors de lui, prenait alors son chapeau, décla- 
rait solennellement qu'il trouvait oiseux de discuter avec une 
nihiliste, et qu'il ne remettrait plus les pieds chez nous. Et 
le lendemain il revenait, comme si rien ne s'était passé. 

A mesure que les rapports de Dostoievsky avec ma sœur 
s'envenimaient, du moins en apparence, mon affection pour 
lui allait grandissant. De jour en jour mon admiration augmen- 
tait, et je subissais complètement son influence; il remarquait, 
sans doute, cette adoration absolue, et elle lui faisait plaisir. 
Il me donnait toujours en exemple à ma sœur. S'il arrivait à 
Dostoievsky d'exprimer quelque pensée profonde, quelque 
paradoxe de génie, en contradiction manifeste avec une morale 
routinière, ma sœur faisait l'ignorante, et semblait ne rien 
comprendre. Mes yeux brillaient d'enthousiasme; elle, au con- 
traire, pour l'exaspérer, ripostait par quelque plate banalité. 

— Vous avez une âme misérable, pitoyable, disait alors 
Théodore Mikhaïlovitch avec emportement. Voyez votre petite 
sœur, quelle différence ! C'est une enfant, mais elle me com- 
prend, parce qu'elle a l'âme délicate. 

Je rougissais de joie, et me serais fait couper en morceaux 
pour montrer combien je le comprenais. Au fond de l'âme, 
j'étais très contente de voir Dostoievsky moins enthousiaste 
de ma sœur qu'au début de nos relations. Honteuse de ce 
sentiment, je me le reprochais comme une espèce de trahison; 



SOUVENIRS D'ENFANCE I 85 

et, par un compromis de conscience dont je ne me rendais 
pas compte, je ciierchais à racheter mon péché secret en prodi- 
guant à ma sœur des caresses et des attentions toutes particu- 
lières. Mais ces remords ne m'empêchaient pas d'éprouver un 
plaisir involontaire, chaque fois qu'Aniouta et Dostoievsky 
se querellaient. 

Théodore Mikhaïlovitch m'appelait son amie: aussi croyais-je 
naïvement le mieux comprendre et lui être plus chère que ma 
sœur aînée. Il faisait même l'éloge de ma beauté au détriment 
de celle d'Aniouta. 

— A^ous vous croyez très jolie? disait-il à ma sœur; mais 
votre sœur, avec le temps, sera beaucoup mieux que vous. Elle 
a une physionomie infiniment plus expressive et des yeux de 
bohémienne. Et vous, vous n'êtes qu'une joHe petite Alle- 
mande, rien de plus. 

Aniouta souriait avec dédain; et moi, j'écoutais avec ivresse 
ces éloges inusités donnés à ma personne. 

(( C'est peut-être ATai? » me disais-je avec un battement de 
cœur. Et je commençais à me préoccuper sérieusement de la 
crainte que ma scrur ne s'oflcnsât de la préférence de Dos- 
toievsky pour moi. 

J'avais grande envie de savoir ce qu'en pensait Aniouta 
elle-même, et s'il était vrai que je fusse destinée à être jolie 
quand je serais grande. Cette dernière question surtout m'in- 
téressait. 

Nous couchions dans la môme cliambrc à Pétersbourg, ma 
sœur et moi, et c'est en nous déshabillant que nous avions nos 
causeries intimes. 

Aniouta, comme d'habitude, debout devant son miroir, 
peigne ses longs cheveux blonds, et en fait deux nattes pour 
la nuit. Cela dure longtemps : les cheveux sont abondants, 
soyeux, et elle y passe le peigne avec amour. Je suis assise 
sur mon lit. déshabillée, entourant mes genoux de mes deux 
bras, et je cherche le moyen d'entamer le sujet intéressant. 

— Quelles drôles de choses Théodore Mikhaïlovitch nous a 
dites aujourd'hui! murmurai-je enfin d'un air que je tâche 
de rendre indifférent. 

— Lesquelles? demande ma sœur distraite, et ayant évi- 
demment oublié cette conversation si importante pom' moi. 



iSC) LA REVUE DE PARIS 

— Mais, par exemple, (juaiul il prétcivd (|ue j ai des )cux 
(le l)i)liémiennc et que je deviendrai jolie... 

Et je me sens rougir jusqu'aux oreilles. 
Anioula laisse tomber la main qui lienl le [)cigne, el tourne 
vers moi son visage, avec une gracieuse inflexion du cou. 

— Ah! tu crois que Théodore Mikhaïlovilch te trouve jolie, 
plus jolie que moi? demande-t-elle d'un air fin. avec un 
regard énigmatique. 

Ce sourire rusé, ces yeux verts qui rient, ces cheveux 
blonds déroulés, font d'elle une véritable « roussalka ». Le 
grand miroir ^Aacé près d'elle et faisant face à son lit rellète 
ma propre personne, petite, moricaude: je puis faire la com- 
paraison. Celle— ci n'est pas fort agréable; mais le ton froid et 
suffisant de ma sœur me vexe, je ne veux pas me rendre. 

— Les goûts peuvent être diflerents, dis-je fâchée. 

— Oui, il y a de drôles de goûts, répond Aniouta tran- 
quillement. 

Et elle se reprend à démêler ses cheveux. 

La bougie éteinte, je continue mes réflexions sur le même 
sujet, la tête enfoncée dans mon oreiller : 

(( Mais peut-être Théodore Mikhaïlovitch a-t-il un drôle 
de goût, et me trouve-t-il mieux que ma sœur? » 

Et machinalement, par une habitude d'enfant, je prie inté- 
rieurement : 

(( Seigneur, mon Dieu, fais que tout le monde, l'univers 
entier, admire Aniouta, mais que, pour Théodore Mikhaïlovitch, 
je sois la plus jolie ! » 

Cependant mes illusions à ce sujet devaient s'écrouler dans 
un avenir très prochain et d'une façon très cruelle. 

Au nombre des talents d'agrément encouragés par Dostoiev- 
sky était la musique. Jusque— là, j'avais joué du piano comme 
toutes les petites fdles en jouent, sans répugnance, mais 
sans goût particulier; je n'avais pas beaucoup d'oreille, mais 
comme, depuis l'âge de cinq ans, je faisais chaque jour 
une heure et demie de gammes et d'exercices, j'avais acquis, 
à l'âge de treize ans, un certain mécanisme, un toucher assez 
agréable et l'habitude de déchiffrer. 

Il m'était arrivé, au commencement de nos rapports avec Dos- 



SOUVENIRS D'ENFANCE 187 

toievsky, d'exécuter devant lui un morceau que je jouais mieux 
que les autres : des variations sur un thème russe. Théodore 
Mikliaïlovitcli n'était pas musicien. Il était du nombre de ces 
personnes pour lesquelles les jouissances musicales dépendent 
dune cause purement subjective, leur disposition d'esprit. 
A certains jours la musique la plus belle, la plus artistement 
exécutée peut les faire bâiller; à certains autres, un orgue de 
Barbarie, grinçant dans la rue, les attendrira jusqu'aux larmes. 

Le jour où je jouai, Théodore Mikhaïlovitch se trouvait 
dans une heure d'attendrissement et de sensibilité : il fut 
enthousiasmé de mon jeu, et me fit, suivant son habitude, 
les connpliments les plus exagérés; j'avais du talent, de l'ame, 
que n'avais-je pas? 

Des lors, naturellement, je me passionnai pour la musique. 
Je priai maman de me donner un bon professeur ; et, pen- 
dant notre séjour à Pétersbourg. je passai mes heures de 
loisir au piano, si bien qu'en trois mois je fis vraiment de 
grands progrès. 

L'idée me vint alors de préparer une surprise à Dostoievsky. 
Par hasard, il nous avait dit une fois que, de toutes les œuvres 
musicales, celle qu'il préférait, c'était la Sonate pathétique 
de Beethoven : cette sonate le plongeait dans un monde de 
sensations oubliées. Bien que cette sonate dépassât en dlfïi- 
culté ce que j'avais joué jusque-là, je résolus, coûte que 
coûte, de l'apprendre ; et, après y avoir mis beaucoujî de 
temps et de peine, je parAÎns, en effet, à la jouer passable- 
ment. Restait à trouver le moment favorable pour enchanter 
Dostoievsky: ce moment se présenta bientôt. 

Nous n'avions plus que cinq ou six jours à passer à Péters- 
bourg. Maman et toutes les tantes étaient invitées à cl hier 
chez le ministre de Suède, un ancien ami de la famille. 
Aniouta, fatiguée de soirées et de dîners, avait prétexté une 
migraine. Nous étions seules à la maison. Ce soir-là, Dos- 
toievsky vint nous voir. 

L'approche du départ, le sentiment de n'avoir personne àla 
maison pour nous surveiller, celui, d'ailleurs, qu'une soirée sem- 
blable ne se renouvellerait plus de sitôt, nous mettaient dans 
une certaine excitation joyeuse. Théodore Mikhaïlovitch aussi 
paraissait un peu nerveux et bizarre, mais nullement irritable 



l88 LA REVUE DE PARIS 

comme 11 l'avait été clans les derniers lemps, et, au contraire, 
doux et alVoclueux. 

Le moment était bien choisi pour lui jouer sa sonate 
favorite : je me réjouissais, à l'avance, du plaisir que j'allais 
lui faire. 

Je commençai. La dilïlculté du morceau, la nécessité de 
m'appliquer, la crainte des fausses notes, absorbèrent si bien 
mon attention que je ne remarquai rien de ce qui se passait 
autour de moi... Me voilà donc au bout de ma sonate, avec la 
conviction intime d'avoir bien joué. Mes mains éprouvaient une 
certaine fatigue, mais une fatigue agréable, causée par la musique 
et par la douce émotion que l'on éprouve toujours à sentir que 
l'on a bien rempli sa tâche ; et j'attendais les éloges que je 
croyais avoir mérités. Mais, autour de moi, tout restait silen- 
cieux. Je me retournai : la chambre était vide. 

Le cœur me manqua. Je ne soupçonnai rien encore de 
positif, mais je passai dans la chambre voisine avec un triste 
pressentiment: elle était vide aussi. Enfin, soulevant une 
portière, qui dissimulait la porte d'un petit salon, j'aperçus 
Dostoievsky et Anioula.Et que vis-je,mon Dieu! 

Assis l'un près de l'autre sur un petit canapé, la chambre 
faiblement éclairée par une lampe recouverte d'un grand 
abat-jour dont l'ombre m'empêchait de distinguer le visage 
de ma sœur, j'aperçus au contraire celui de Dostoievsky en 
pleine lumière. Il était pâle et troublé. Penché vers Aniouta, 
il lui tenait la main dans les siennes, et lui jjarlait de cette 
voix saccadée, passionnée et voilée que je connaissais, et que 
j'aimais tant. 

— Ma petite colombe, Anna Vassilievna, comprenez donc 
que je vous ai aimée du moment où je vous ai vue ; avant 
même de vous voir, je vous avais pressentie par vos lettres, 
et ce n'est pas d'amitié que je vous aime, mais passionnément, 
de tout mon être... 

Mes yeux s'obscurcirent: un sentiment d'amer abandon, de 
cruelle offense s'empara de moi, mon sang reflua vers mon 
cœur pour rejaillir ensuite en Ilots brûlants vers ma tête. 

Je laissai tomber la portière et me sauvai de la chambre : 
j'entendis le bruit d'une chaise, involontairement renversée 
par moi. 



SOUVENIRS D'ENFANCE 189 

— Est-ce toi, Sonia? appela la voix troublée de ma 
sœur. 

Mais je ne répondis pas, et ne m'arrêtai que dans notre 
chainl)re, à lautre extrémité de l'appartement, au bout d'un 
long corridor. Arrivée là, je me déshabillai précipitamment, 
sans allumer de bougie, m'arrachant presque les vêlements du 
corps, et me jetai, encore ii moitié vêtue, dans mon lit, où 
j'enfonçai ma tcte sous la couverture. 

A ce moment, j'étais possédée d'une seule crainte : pourvu 
que ma sœur ne vienne pas me chercher et ne me ramène 
pas au salon! Je ne pouvais supporter l'idée de les voir. 

Un sentiment inconnu d'amertume, d'insulte, de honte, — 
surtout d insulte et de honte, — remplissait mon âme. 
Jusque-là, dans mes pensées les plus intimes, je ne m'étais 
pas rendu compte de ce que j'éprouvais pour Dostoievsky, je 
ne m'étais j^as avoué que je l'aimais. 

Bien que j'eusse à peine treize ans, j'avais beaucoup lu, et 
souvent entendu parler d'amour ; mais je croyais que l'on 
n'aimait que dans les livres, et pas dans la vie réelle. Quant 
à Dostoievsky, je m'imaginais que toute la vie devait se passer 
avec lui coinme ces derniers mois. 

(( Et maintenant, subitement, c'est fini, tout à fait fini », 
me répétais-je avec désespoir. Je comprenais clairement, alors, 
en voyant tout irrévocablement perdu, combien j'avais été 
heureuse hier, aujourd hui, il y a quelques minutes encore; 
— et maintenant, mon Dieu, maintenant...! 

Ce qui était fini, changé, je ne me l'expliquais pas, mais je 
sentais que pour moi tout s'était éteint, décoloré, et que hi 
vie ne valait pas la peine d'être vécue. 

(( Pourquoi se sont-ils moqués de moi, pourquoi toutes 
ces cachotteries cl toutes ces hypocrisies.^ pensai-je avec 
une colère injuste. Eli bien! qu'il 1 aime, qu il 1 é[)Ouse, 
qu'est-ce que cela me fait:' » me dis-je au bout de quelques 
minutes. Mais mes larmes coulaient toujours, et mon cœur se 
serrait d'une douleur inconnue et intolérable. 

Le temps passait. J'aurais voulu maintenant qu'Anioula 
vînt me chercher. Je lui en voulais de ne pas venir : 

(( Ils n'ont aucun besoin de moi, mon Dieu, et me laisseraient 
bien mourir!... Et si j'allais vraiment mourir? » 



90 



LA UEVUE DE PARIS 



,lo lus prise d ime iiiexpiiinablo [)ilic pour nioi-mèinc, et 
mes larmes redoublèrent. 

(( Que font-ils maintenant?... Comme ils doivent être heu- 



reux ! )) 



Et j eus l'idée folle de courir auprès d'eux, de leur faire 
des reproches violents. 

Je sautai du lit, et, les mains hcmblanles, je me mis à 
chercher les allumettes pour faire de la lumière et mhabiller. 
Je ne trouvai pas d'allumettes, et, comme j'avais jeté mes 
vêtements au hasard, de tous les côtés, je ne parvins pas à 
me rhabiller dans 1 obscurité ; je ne voulus pas appeler la 
femme de chambre ; force me fut de me recoucher, et je me 
repris à sangloter avec le sentiment d'un abandon sans espoir 
et sans consolation. 

Les larmes vous épuisent vite, quand l'organisme n'est pas 
habitué à souffrir : à ce paroxysme de douleur aiguë succéda 
une torpeur profonde. 

Des salons de réception aucun bruit ne venait jusqu'à ma 
chambre; mais dans la cuisine, à côté, j'entendais les domes- 
tiques s'apprêter à souper. On faisait du bruit avec les cou- 
teaux et les assiettes : les femmes de chambre riaient , 
causaient. « Tout le monde est gai, heureux! Moi seule... » 

Enfin, après un temps assez long, et qui me parut une 
éternité, un coup de sonnette retentit. Maman et les tantes 
rentraient de leur dîner. J'entendis les pas précipités du 
domestique; puis, dans l'antichambre, des voix gaies et 
animées, comme lorsqu'on rentre d'une soirée. 

(( Dostoievsky n'est sans doute pas parti. Aniouta dira- 
t-elle ce soir à maman ce qui s'est passé, ou ne le dira-t— elle 
que demain? » 

Et je distinguais sa voix, à lui, parmi les autres. 11 prenait 
congé, se hâtait de partir. J'écoutais avec une telle attention 
que je l'entendis mettre ses galoches. Puis la porte d'entrée 
se referma, et bientôt j'entendis le pas d' Aniouta résonner 
dans le corridor. Elle ouvrit la porte de notre chambre, et 
un rayon de lumière m'éclaira vivement le visage. 

Cette lumière éclatante blessait mes yeux en pleurs, et me 
parut intolérable : une sensation physique de haine contre ma 
sœur me monta au gosier. 



SOUVENIRS D'ENFANCE IQI 

(( La mauvaise, elle se réjouit! » pcnsai-je avec amertume. Et 
je me tournai bien vite du côté du mur, en simulant le sommeil. 

Aniouta, sans se dépêcher, posa la bougie sur la commode, 
s'approcha de mon lit et resta, quelques minutes, en silence, 
debout près de moi... Je ne bougeais pas, je retenais même 
ma respiration. 

— Je vois bien que tu ne dors pas, dit eniln Aniouta. 
Je me taisais toujours. 

— Eh bien! si tu veux bouder, boude. Tant pis pour toi, tu 
ne sauras rien, déclara-t-elle enfm. 

Et elle commença tranquillement à se déshabiller. 

Je me rappelle avoir fait, cette nuit-là, un beau rêve. Chose 
étrange : chaque fois que la vie m'a accablée de quelque 
grande et pesante douleur, j'ai toujours rêvé, la nuit suivante, 
d'une façon particulièrement douce et agréable. Mais aussi 
quel réveil pénible ! Les songes ne sont pas tous dissipés : le 
corps, épuisé des larmes de la veille, éprouve, après quelques 
heures d'un sommeil réparateur, une certaine détente et un 
soulagement physique, à sentir l'équilibre rétabli. Soudain, 
comme un coup de marteau, le souvenir de cette chose 
terrible, irréparable, arrivée la veille, retentit dans la tête, et 
la nécessité de recommencer à vivre et à se torturer étreint 
le cœur. 

La vie a beaucoup de mauvais ; toutes les formes de la 
soullrance sont repoussantes. Il est cruel, le premier paroxysme 
aigu du désespoir, lorsque l'être entier se révolte, ne veut 
pas se résigner, ni reconnaître l'étendue de son malheur. 
Plus terribles encore, peut-être, sont les longues, longues 
journées qui suivent, — quand toutes les larmes ont été pleurées, 
quand la révolte s'est calmée, que l'homme ne cherche plus 
à battre la muraille de sa tête, mais que, sous le poids de la 
douleur qui l'écrase, il se rend compte du travail de destruc- 
tion, de décomposition, (|ui s'accomplit lentement en lui, et 
dont les autres ne s'aperçoivent pas. 

Tout cela est odieux et cruel; mais les premières minutes 
oij, après un court intervalle de repos, d'oubli, on rentre 
dans la réalité, sont encore ce qu'il y a de pire. Je passai la 
journée suivante dans une attente fié\Teuse : 



1()2 LA REVUE DE PARIS 

(( Que \a-t-il arriver? » 

Je ne questionnai pas nui sd'ui- : la haine de la veille 
subsistait encore, bien qu'à un moindre degré; aussi évitai-je 
Aniouta de toutes les façons . En me voyant si malheu- 
reuse, elle tenta de se rajiprocher de moi et de me caresser, 
mais je la repoussai rudement, dans un soudain accès de 
colère. Alors, k son tour, elle s'ollbnsa cl m'abandonna à 
mes sombres méditations. 

J'étais persuadée, je ne sais pourquoi, que Dostoievsky 
viendrait le soir, et qu'il se passerait quelque chose de terrible; 
mais il ne vint pas. Nous nous mîmes à table pour dîner: il 
n'avait pas encore paru. Après dîner, je le savais, nous devions 
aller au concert. 

A mesure que la journée s'avançait, et que Dostoievsky ne se 
montrait pas, je m'étais senti le cœur plus léger; une espérance 
vague et mélancolique s'emparait de moi. Alors, une idée 
me saisit : « Ma sœur refusera le concert, restera à la maison, 
et Théodore Mikhaïlovitch viendra quand elle sera seule. » 

Cette pensée me rendit ma jalousie. 

Mais Aniouta vint au concert, et fut très gaie, très animée 
durant la soirée. 

En rentrant du concert, après nous être couchées, comme 
Aniouta allait éteindre la bougie, je ne pus me contenir, et 
je demandai sans la regarder : 

— Quand Théodore Mikhaïlovitch viendra-t-il te voir? 
Aniouta sourit : 

— Je croyais que tu ne voulais rien savoir, ne plus me 
parler, et te contenter de bouder? 

Sa Aoix était si douce et si affectueuse que mon cœur, 
subitement, se fondit de tendresse pour elle. 

(( Comment ne l'aimerait-il pas? Elle est si charmante, et 
moi si mauvaise et si méchante! » medis-je, avec un soudain 
accès d'humilité. 

Je quittai mon lit pour grimper dans celui de ma sœur; 
et me serrai, toute en larmes, contre elle. Aniouta me cares- 
sait la tête : 

— Mais ne pleure donc pas, petite sotte. Es-tu bête! répé- 
tait— elle affectueusement. 

Puis, ny tenant plus, elle partit d'un grand éclat de rire: 



SOUVENIRS D ENFANCE ig3 

— En voilà une idée! s épicndie d'un homme qui a trois 
fois et demie ton ûge! dit-elle. 

Ces paroles, ce rire éveillèrent en moi un espoir insensé. 

— Est-il possible (|ue lu ne l'aimes pas? demandai-je à 
voix basse, suffoquée d. émotion. 

Aniouta réfléchit. 

— Yois-tu, commença-l-elle en cherchant ses mots, comme 
empêchée d'exprimer sa pensée, je l'aime certainement beau- 
coup, et j'ai beaucoup, beaucoup d'admiration pour lui. Il est 
si bon, si plein d'esprit, de génie! — Elle s'animait tellement 
que mon cœur se serra de nouveau. — Mais comment t expli- 
quer cela? Je ne l'aime pas comme il... en un mot, je ne 
I aime pas assez pour lépouser. 

Telle lui son explication. Mon Dieu! comme toute mon 
àme se remplit de lumière! Je me jetai au cou de ma sœur 
et je l'embrassai tendrement. Aniouta parla longtemps : 

— Vois-tu, cela m'étonne parfois moi-même de ne pouvoir 
l'aimer. Il est si bon! Au commencement, jai pensé que je 
l'aimerais peut-être. Mais il lui faut une femme tout autre 
{jue moi. Sa femme doit se dévouer ù lui entièrement, lui 
consacrer toute son existence, penser exclusivement à lui 
seul. Et cela m'est impossible : moi aussi, je veux vivre. 
D'ailleurs, il est si exigeant! Il semble toujours vouloir 
s'emparer de moi, m'absorber en lui-même, je ne me sens 
pas à l'aise avec lui. 

Tout cela ma sœur le disait en s adressant à moi, mais en 
réalité pour se donner à elle— même ime explication. J'avais 
l'air de la comprendre et de partager ses sentiments; au fond 
de l'àme, je pensais : 

« Seigneur, quel bonheur cela doit être de vivre toujours 
auprès de lui, de se dévouer à lui complètement!... Comment 
ma sd'ur peut-elle repousser une pareille félicité! » 

Quoi qu'il en soit, je m'endormis, ce soir-là, infiniment 
moins malheureuse que la veille. 

Le jour fixé pour notre départ était proche. Dostoievsky vint 
nous voir encore une fois pour nous dire adieu. 11 ne resta 
pas longtemps, mais son altitude avec Aniouta fut simple et 
amicale, et ils se promirent de s'écrire. Avec moi, l'adieu fut 
très tendre : il m'embrassa môme en me quittant, ne se dou- 

i^r Septembre 1894. i3 



IC)4 LA REVUE DE PAlllS 

tani tories guère de mes senlimenls pour lui, et des soullrances 
dont il était cause. 

Six mois plus tard, environ, ma sœur reçut une lettre de 
Dosloievsky, lui annonçant son mariage : il avait rencontré une 
admirable jeune fdle, il l'aimait, et elle consentait à l'épouser. 
(( Si pareille chose m'avait été prédite il y a six mois, — ajou- 
tait naïvement Théodore Mikhaïlovitch. à la fin de sa lettre, 
— je vous jure que je ne l'aurais jamais crue possible. » 

Ma blessure guérit vite, également. Durant les derniers jours 
passés à Pétersbourg, j'éprouvais encore un poids inaccoutumé 
au cœur et me sentais plus triste et moins animée que d'habi- 
tude, mais le voyage eifaça de mon amc jusqu'aux traces de 
l'orage qui l'avait bouleversée. 

Nous étions en avi-il. A Pétersbourg, l'hiver régnait encore, 
il faisait froid et laid. Mais h AAitebsk, le vrai printemps 
vint au-devant de nous; il avait, en deux ou trois jours, 
pris possession de tous ses droits. Tous les ruisseaux, toutes 
les rivières débordaient, donnant à la campagne, qu'ils inon- 
daient, l'apparence de la pleine mer. La terre dégelait; la 
boue était indescriptible. 

Sur la grande route, on avançait encore tant bien que mal; 
mais, une fois au chef-lieu de notre district, il fallut laisser notre 
voiture de voyage à l'auberge, et louer un mauvais tarentass. 
Maman et le cocher poussaient des soupirs et s'inquiétaient : 
(t Comment arriverons-nous? » Maman craignait surtout 
d'être grondée par mon père, pour avoir prolongé son séjour 
à Pétersbourg. Néanmoins, en dépit des soupirs et des gémis- 
sements, le voyage fut excellent. 

Je me rappelle comment, à une heure avancée de la soirée, 
nous traversâmes la grande forêt de pins. Nous ne dormions 
pas, ma sœur et moi, nous restions silencieuses, revivant par 
la pensée les impressions si diverses de ces trois derniers mois ; 
et nous aspirions avidement les acres parfums printaniers dont 
l'air était chargé. Nos cœurs, à toutes deux, se serraient jusqu'à 
la douleur, d'une sorte d'attente inquiète. 

Peu à peu, la nuit tomba tout à fait. Nous allions au pas, à 
cause du mauvais chemin. Le cocher s'était, je crois, endormi 
sur son siège, et n'excitait plus ses chevaux ; on n'entendait 



SOUVENIRS D'ENFANCE IqB 

plus que le bruit de leurs sahols pataugeant dans la boue, et, 
par instants, le tintement sai^cadc do leurs grelots. La forêt 
s'étendait des deux côtés do la route, sombre, mystérieuse, 
imj)énétrablc. Tout à coup, au sortir des ])ois, à l'entrée d'une 
petite prairie, la lune apparut, voguant sur les nuages, et 
nous inonda si soudainement, si vivement de sa clarté 
argentée que nous en fûmes presque troublées. 

Depuis notre dernière explication à Pétersbourg, nous 
n'avions plus touché, ma so'ur et moi, à aucun point délicat; 
et cependant il subsistait une certaine gcne entre nous, 
quelque chose qui nous séparait encore. Mais alors, en ce 
moment, comme par une entente mutuelle, nous nous étrei- 
gnîmes l'une 1 autre: et, en nous embrassant, nous comprîmes 
(|ue rien d étranger ne nous divisait plus : nous nous appar- 
tenions, nous étions lune à l'autre comme par le passé. Une 
indéfinissable joie, sans cause apparente, la joie de vivre, 
s'empara de nous deux. Qu'elle était belle, mon Dieu, cette 
vie (|ui nous apparaissait et nous attirait alors; qu'elle nous 
semblait pareille à cette nuit mystérieuse, infinie! 



SOPHIE KOVALEVSKY. 

(Traduit du russe par =■"•=*) 



LE CAP 



ANGLAIS ETBOERS 



DE MELBOURNE AU CAP DE B ONN E— ESP E RANG E 



Pas un seul incident à révéler pendant ces vingt-deux 
mortels jours de traversée. 

Ou plutôt si, un incident, et des plus pathétiques. 

Nous avions à bord, parmi les passagers de l'entrepont, 
une bonne vieille dame qui avait deux filles mariées, l'une en 
Austradie, l'autre au cap de Bonne-Espérance. Ayant perdu 
son mari en Angleterre, elle avait réalisé le quelque argent 
qu'elle possédait, et était partie en Australie pour chercher 
asile chez sa fdle et la prier de lui permettre de finir ses 
jours auprès des siens. La pauvre mère fut reçue à rebrousse- 
poil, et ses enfants lui firent com^^rendre quon n'en voulait 
pas. Elle était maintenant à bord de VAustralasian, se diri- 
geant vers l'Afrique, oii elle espérait que peut-être elle serait 
mieux accueillie chez son autre fille. 

Frappée d'apoplexie, elle mourut à ini-chcmin. Le dimanche 
précédent, je l'avais vue au service divin tenu sur le pont. 
Elle était parée de sa plus belle robe et semblait heureuse. 

On enferma son corps dans un morceau de toile, on le 



ANGLAIS ET BOERS 



197 



couvrit d un drapeau anglais et on l'apporta sur le pont. 
Entouré des passagers et de l'équipage, le capitaine lut l'ofTice 
des morts et, au moment oii il remplaça les mots « Je confie 
ce corps aux entrailles de la terre » par « Je confie ce corps 
aux profondeurs de l'océan », le navire stoppa et les matelots, 
qui retenaient les dépouilles mortelles par des cordes, lais- 
sèrent glisser le corps dans l'eau par la coupée de bâbord. Le 
navire, après avoir déposé son fardeau, reprit sa marcbe. 

La pauvre mère avait trouvé le repos , et ses enfants 
n'avaient plus d'inquiétude à avoir: ils étaient débarrassés de 
ce meuble inutile qui, clicz les Anglais de basse condition, 
s'appelle une mère. 

Quelques poissons-volants, de temps en temps une troupe 
de marsouins, une ou deux fois une baleine au loin, puis 
rien: le ciel bleu sur la mer bleue. 

Enfin, le 2 avril 1893, nous aperçûmes les côtes de 
l'Afrique, et bientôt, nous les longeâmes de la baie d'Algoa 
jusqu'à la baie de la Table au fond de laquelle se trouve 
Cape-Town, capitale de la colonie du cap de Bonne-Espérance. 

Avant d'entrer dans cette dernière baie, nous passâmes 
devant la Pointe Dangereuse oià, en i852, le vaisseau-trans- 
port i^iVAe/i/icar/ vint échouer et coula, tandis que les soldats à 
bord, réunis sur le jDont et voyant la mort inévitable, dirent 
adieu au monde en chantant en chœur le God save the Queen. 

Je ne connais pas de ville située plus pitloresquement que 
Cape— ToAvn. Les maisons sont éparpillées sur une largeur de 
cinq à six kilomètres au pied de trois montagnes, dont celle 
du mibcu se dresse haute de quatre mille pieds sur une lar- 
geur de deux kilomètres. Le sommet de cette montagne 
appelée Montagne-Table, est un jilateau immense qui, vu de 
la mer, est parfaitement horizontal. Souvent, il se couvre de 
nuages qui s'étalent sur la surface et retombent de chaque 
côté comme la nappe d'une table. Vous croiriez que le cou- 
vert est mis pour quelque géant, Titan du voisinage. 

Bientôt ces nuages se dissijièrent, le soleil se coucha dans 
un lit d'or en jetant ses feux sur tous les coins du panorama. 
Quelques heures plus tard, la lune inondait la scène de sa 



198 LA REVUE DE l'AUlS 

lumière bleue. Le navire jeta lanire pour la nuil, et, ayant à 
continuer son voyage le londemaiii, n'enlra pas dans le 
port. 

Pas un so n'arrive à nos oreilles au milieu de la baie. Les 
milliers de lumières qui étincellent dans la ville nous appren- 
nent seules que nous sommes en pays habité. 

Nous débarquerons demain matin. 



II 



ANGLO — HOLLANDAIS. CAPE-TOWN. PAARL. 

LES HUGUENOTS. STELLENBOSCH . 

L'Afrique du Sud se compose de deux colonies anglaises, 
dont l'une, le cap de Bonne— Espérance, est très hollandaise; 
de deux républiques hollandaises indépendantes qui, sont par- 
faitement anglaises; puis de plusieurs territoires, tels que 
Bechuanaland ; Mashonaland, Zululand, Pondoland, Basuto- 
land, Nyassaland, Matabeleland, et encore bien d'autres lands, 
protégés par la Maison John Bull et C'*^. 

Au commencement du siècle, le Cap était encore une colo- 
nie hollandaise, mais les Anglais, craignant que Napoléon, qui 
venait de placer son frère Louis sur le trône de Hollande, ne 
se servît du Cap pour s emparer des Indes, s'y installèrent 
eux-mêmes en 1806, pour en prendre soin dans l'intérêt du 
prince d'Orange, détrôné par Bonaparte. 

Or la devise de John Bull est celle du feu maréchal de 
Mac-Mahon : J'y suis, j'y reste. Il était au Cap, et il y est 
resté. Vous retireriez un morceau de beurre fondu de la gueule 
d'un chien beaucoup plus facilement que John Bull d'un ter- 
ritoire où il s'est installé. 

La colonie fut définitivement cédée aux Anglais en i8i5 
par le Traité de Paris. 

De vieilles familles hollandaises sont encore établies dans 



ANGLAIS ET BOEHS 109 

les piincipalcs villes du midi de la colonie, mais rclcmcnt 
hollandais actif, les fermiers, a dû constamment reculer vers 
le nord à mesure que les Anglais se sont avancés. Ces Hollan- 
dais, connus aujourd'hui sous le nom de Boërs, sont allés 
fonder l'Etat lihre d'Orange et le Transvaal ou Répuh]l([ue de 
l'Afrique australe; mais aujourd hui ils ne sauraient aller plus 
loin, car l'Angleterre vient de s'emparer du Matahelcland et le 
cercle est fait : les Boërs sont maintenant complètement entou- 
rés, au midi par le Cap, à l'ouest par le Hcchuanaland, au 
nord par le Mashonaland et le Matahelcland, et à l'est 
par le Natal, le Zululand et un territoire portugais que les 
Anglais ne leur permettront jamais dacquérir, môme quand les 
Portugais seraient prêts à le vendre, car ce territoire comprend 
la l)aie de Delagoa, le seul port naturel de l'Afrique du Sud. 

Quel est l'avenir politique de ces Boërs , ce petit peuple 
entêté et arriéré, mais hrave et j^atriote, qui occupe une con- 
trée dont le sein est de l'or? Nous pourrons j)eut-être bientôt 
répondre à la question. Une intéressante entrevue avec le pré- * 
sident Krûger nous y aidera. Mais n'anticipons pas. Restons 
un instant au Cap. 

Les colonies de l'Afrique du Sud diffèrent essentiellement 
des colonies de l'Australasie. Celles-ci sont purement britan- 
niques, c est-à-dire anglaises, écossaises et irlandaises, et, à 
lexceplion des Maoris de la Nouvelle-Zélande, la population 
indigène n y est plus visible que sous forme de squelettes dans 
les musées des principales villes. Dans l'Afrique du Sud, la 
population blanche est mixte, britannique et hollandaise, et la 
population de couleur, loin d être éteinte, semble partout 
pleine de vie, population africaine et asiatique, variant du noir 
ébène des Zoulous au teint olivâtre clair des Malais, IJotten— 
tots, Cafres, Zoulous, Fingos, Pondos, Basutos, etc. 

J'aime Cape-Town avec ses vieilles maisons hollandaises, 
l'animation de ses rues, la splendeur de ses bâtiments publics, 
son parlement, ses jardins, ses environs pittoresques, sa 
société d'élite, sa population malaise, dont les femmes res- 
semblent à des madones ornées de leurs plus beaux atours 
pour quelque procession de V^ête-Dicu ou d'Assomption. 

Tous les jours j'allais me poster au bout d'Adderley-Slreet. 



aOO LA REVUE DE PARIS 

A ma ilroile, j avals \c iiuisre el le jardin b()laMi(|uo; en lace, 
une iiuinonse avenue de chênes cenlenalies; à ma gauche, le 
parlenienl. el, comme lond de lahleau, la Monlagne-Tidjlc, 
qui somblail presque surplond)ei" le paysage. Je ne ])Ouvais 
rassasier mes yeux de ce magnifique speclaclc. 

Une promenade que je n'oublierai jamais est celle que je 
fis un jour, en voiture, aulour de la grande montagne, en 
compagnie de M. Joseph PcnctIeV consul de France au Gap, 
et de plusieurs amis. Nous passâmes d'abord à travers les 
faubourgs i'ashionables de Newland et de Claremont oii 
s'étalent de superbes villas de jîlaisance enfouies au milieu 
d'une véritable foret de chênes et d'eucalyptus ; puis nous 
vîmes les riantes prairies de Constanlia, célèbres pour les bons 
vins qu'elles produisent; de là, nous allâmes, à travers une 
contrée délicieusement accidentée, jusqu'à la baie de lïouts, 
où, sous un ciel bleu et un soleil généreux, nous déjeunâmes 
dans le jardin d'une brave famille de Cafres. Puis, suivant le 
contour de la montagne, nous rentrâmes à Cape— Town par 
la Victoria Road. Je ne connais pas Sorrento, mais j'ai peine 
à croire qu'il soit possible de faire une plus jolie promenade 
que celle de la montagne de Cape-Town. 

A c[uelques lieues de Cape-Town se trouvent deux petites 
villes parfaitement hollandaises, des plus intéressantes et des 
plus pittoresques, Paarl et Slellenbosch. 

Paarl (la Perle) se comjîose d'une seule rue d'environ 
dix kilomètres de longueur, au pied d'une montagne qui lui 
sert de mur. Cette ville est le berceau de Y Afrlkander-Bond, 
association patriotique qui a pour objet l'émancipation future 
de l'Afrique du Sud. C'est aussi là que se sont établis quantité 
de huguenots au commencement du siècle dernier. Les de Vil- 
liers, les Duplessis, les Du Toit, les Leroux, sont partout, 
occupant les postes les plus élevés comme les positions les 
plus humbles, population pieuse, paisible, intelligente et tra- 
vailleuse. Ces descendants des huguenots, victimes de la 



1. J'apprends à l'instant que M. Pcrrette ^ient de mourir. Les Français de 
l'Afrique du Sud n'oublieront pas de sitôt cet aimable compatriote, cet liomme 
de bien, cet ami à toute épreuve, qui était toujours prêt à aider un Français de 
ses conseils et de sa bourse. J'ai été plusieurs fois témoin de sa bienfaisance, et 
je n'ai pas à craindre d'en faire mention, puiscju'il n'est plus là pour m'entendre. 



ANGLAIS KT BOERS 20I 

révocation de I l']dit de INanlcs, je les ai vus en Angleterre, en 
Hollande, en Amérique, partout les mêmes. C'est la crème 
de la France qui a dû s'expatrier en iG85 pour que madame 
de Maintenon pût légitimer sa couciie. Ces huguenots sont 
complètement perdus pour la I^Vance. Ceux que j'ai rencontrés 
en Afrique, non seulement ne parlent pas un mot de français, 
mais ils ne savent même plus prononcer leurs noms. 

Je déjeunais un jour à bord du Scot, le ])lus beau et le 
plus rapide paquebot qui fasse service entre l'Angleterre et 
TAIVique du Sud. Plusieurs notables de la ville étaient invités. 
Le directeur de la Compagnie, M. FuUer, me dit à l'oreille : 

— Voilà le c/iief justice (le premier juge) de la colonie, je 
vais vous présenter à lui, c'est Sir Henry di Filchi. 

— Di Filclii. répondis-je, comment épelcz-vous ce nom-là? 

— A-i-1-l-i-e-r-s, me dit-il. 

— Ah bah! m'écriai-je, cela fait Filchi, mon Dieu, cela 
est-il possible! 

^ oici comment cela se fait : 

Quand ces huguenots se réfugièrent en Hollande et de là 
vinrent s'établir dans la colonie alors hollandaise du Cap, ils 
trouvèrent un gouvernement tyranniquc qui leur défendit de 
parler entre eux la langue française et de la parler à leurs 
enfants. Au bout de cinquante ans, ils étaient devenus hollan- 
dais. Aujourd'hui, ils sont sujets britanniques; mais le cœur 
est plus à la Hollande qu'à l'Anglelerre. Quant à la France, 
ils l'ont complètement oubliée. Hélas! que lui doivent-ils à 
cette France, qui les a ignominieusement chassés! 

Si vous allez au Canada, vous y trouverez une population 
française qui, depuis cent cinquante ans, est sujette à l'Angle- 
terre; mais ces Français ont conservé leur cd'ur à la France. 
Non seulement ils continuent à parler français, mais ils ne 
parlent pas et ne veulent pas parler autre chose. J'entends le 
peuple, bien entendu. John Bull les laisse tranquilles. Il leur 
dit : (( Parlez ce que vous voudrez; adorez Dieu comme vous 
voudrez », et ces Français catholiques du siècle dernier sont 
restés Français et catholiques, images vivantes de ce qu'était 
la France il y a deux cents ans. 

^ oilà un fait qui, entre mille autres, m'a révélé la cause 
du succès des Anglais. Ils sont passés maîtres en diplomatie; 



203 LA REVUE DE PARIS 

la main qui gouverne csl feriiio. mais ganlée de velours. Ils 
ont 1 air de dire au\ gens : « ^e faites jkis attention à nous, 
c'est à peine si nous sommes ici. » Et Dieu sait, cependant, 
s'ils y sont! 

La ville de Paarl a revu son nom d'un rocher situé au 
sommet de la montagne, qui, dit-on, ressemble à de la nacre 
quand le soleil lape dessus. J'ai bien voulu le croire et j'ai 
même bien voulu le voir, et, si vous voulez vous rendre 
agréable à Paarl, je vous conseille d'en faire autant. Il y a des 
gens sceptiques qui croient parce qu'ils voient il y a des 
gens d'une humeur plus accommodante qui voient parce qu'ils 
croient. 

Si toutes les villes du monde sont destinées à assister à 
une révolution, les deux dernières seront Paarl et sa voisine 
Stellenbosch. Rien de plus paisible à concevoir que ces deux 
jolies petites villes. Pas un chat dans les rues. Vers trois 
heures, quelques habitants circulent à pas lents. 

Stellenbosch est enfoui sous les chênes qui, importés d'Eu- 
rope, se portent ici comme des charmes. Chaque rue est une 
avenue, une nef de cathédrale. Le soleil n'y pénètre point. 
Le long des rues, et de chaque côté, coulent de gros ruis- 
seaux oii les ménagères font leur lessive. Les maisons blanches 
comme de la neige, aux persiennes orange foncé, sont pitto- 
resques. Comme en Hollande, on doit enlever ses souliers 
avant d'en franchir le seuil. Ces couleurs vives, ces chênes 
luxuriants de vie, cet éternel ciel bleu, tout cela fait un effet 
délicieux, un tableau de repos, de paix. 

De midi à deux heures, les boutiques de Paarl et de Stel- 
lenbosch sont fermées. Les braves gens dment et font la sieste, 
et, comme les chalands en font autant, le commerce n'en 
souffre point. Quel contraste avec ces fiévreux Américains 
qui, à une heure, mettent sur leur porte : « Parti pour dîner, 
serai de retour dans cinq minutes. » Ah! mes bons de A illiers, 
Duplessis et Du Toit, que vous avez donc raison! Cinq minutes 
pour dîner, c'est de la folie! Prenez Aotre temps, laissez la 
digestion se faire, et vous mourrez de vieillesse. Et vivre heu- 
reux et longtemps, n'est-ce pas là le but de la vie? Vivre, 
cela n'arrive qu'une fois, profitons-en de notre mieux. 



ANGLAIS ET bOERS 



3o3 



III 



LES PURITAINS HOLLANDAIS. LES (( DOPPEUS )) . 

L'UNION AFRICAINE. 

Les peuples que John Bull a conquis ont généralement 
reçu la Bible en échange de leur territoire. Les Hollandais 
nont rien reçu en échange de lAfrique du Sud. Ils étaient 
plus religieux, plus prolestants que les Anglais, et ils le sont, 
encore. Comme puritains, ils peuvent rendre des points aux 
Ecossais, et lÉglise de John Knox elle-même ne saurait com- 
parer son austérité à celle de FEglise hollandaise réformée. 
Non contents de cette Eglise réformée, les Hollandais de 
l'Afrique et les Bocrs de l'intérieur ont lancé une Eglise dissi- 
dente encore plus stricte et plus austère, dont les j)artisans 
ont reçu le nom de doppers. Pour ces excellentes gens, la 
musique est coupable et leurs chants monotones à l'église nç 
sont point accompagnés. Ils n'admettent ni hymnes ni can- 
tiques. Ils chantent les versets de la Bible à la vitesse d'un 
mot par minute, chaque mot se mourant comme la note d'un 
corbeau en détresse. Ces églises hollandaises réformées domi- 
nent les églises anglaises dans toute l'Afrique du Sud, et la 
population anglaise, pour éviter que les Hollandais lui dament 
le pion en matière de piété, y va souvent faire ses dévotions. 

Les doppers sont des gens aussi pratiques que dévots, et, 
quand ils ont à décider un cas de conscience, ils le font d'une 
manière favorable a leurs intérêts. Pour eux, la danse, par 
exemple, est un péché mortel, mais, s'ils louent leurs salles 
pour des conférences ou des concerts, ils ne les louent 
jamais pour des bals... sans doubler le prix de la location. 
Tant pour la salle, tant pour apaiser leur conscience. C'est ce 
que font les cochers de voitures publiques en Ecosse qui. le 
dimanche, douljlent le prix de la course. John Bull n'a rien 
eu à apprendre aux Hollandais. 

Les Anglais ot les Hollandais du Cap se passeraient fort 



•jo/j LA uKvui; Dii: paris 



bien les uns des autres: mais ils vivent en paix et coopèrent 
honorahlemcnl au développement de la colonie. Il est vrai 
(|ii(' le parlement est ouvert ])ar le haut Commissaire au nom 
lie la reine d Vnjj^lelerro qu'il représente : mais l'autonomie 
est tellement complète que les Hollandais se sentent aussi 
libres que s'ils jouissaient de l'indépendance parfaite (ju'ils- 
espèrent obtenir un jour, et cela par des moyens purement 
constitutionnels. Aujourd'hui, ils forment en politique l'élé- 
ment conservateur et suppoitent VAj'ri/iander liond. Cette 
association poursuit tranquillement son but, et pas un seul 
de ses membres ne songerait à prendre un fusil pour en hâter 
la réalisation. Elle réussit à faire faire aux ministres plus ou 
moins ce qu'elle veut sans donner oml)rage au représentant 
delà reine. Son chef, M. J.-II. Hofmeyr, joue au parlement 
de la colonie le rôle que jouait M. Parnell dans la Chambre 
des communes, l'ami ou l'ennemi avec lequel il faut toujours 
compter. 

Les membres de Y Afrlkander Bond, ou Union africaine, 
tiennent avec la plus grande impunité des réunions oii ils- 
expriment leurs espérances dans les termes les plus francs. 
Que fait le gouvernement? Ce qu'il fait.»^ Il envoie des poli- 
cemen à ces meetings. Pour arrêter les orateurs et les traîner 
devant les tribunaux pour haute trahison? Pas du tout : pour 
protéger orateurs et auditeurs, et leur assurer le droit 
d'émettre en public leurs opinions, alors même qu'une de ces 
opinions serait « qu'il faut mettre John Bull à la porte et pro- 
clamer l'indépendance des colonies de l'Afrique du Sud ». Et 
ce qui montre le mieux combien la poigne de John Bull se fait 
peu sentir au Cap, c'est peut-être l'incident suivant qui m'a 
toujours paru des plus piquants et étonnant d'humour britan- 
nique. Quand les délégués de Y Afri/:ander Bond désirent 
voyager pour aller assister à quelque réunion tenue en pro- 
vince par une des branche de cette Association patriotique 
mais révolutionnaire, le ministre des chemins de fer* leur 
donne des billets à prix réduits. En présence de faits pareils, 
les Hollandais ont le droit de s'appeler parfaitement indépen- 
dants. 

I. Les chemins de fer, au Cap comme en Australie, appartiennent au gouver- 
nemeut et sont administrés par un ministre. 



ANGLAIS ET BOEUS 200 

Ainsi, vous voyez si John Ikill n Talr d'y loucher! I']l 
cependant il est l)ien là, il s'avance à petits pas, mais à pas 
sûrs, et la langue anglaise fait tant de progrès que, dans 
la hibUothùque populaire de Burghersdorp, l'une des villes 
les plus hollandaises du Cap, j'ai trouvé deux mille volumes 
anglais et environ quarante livres hollandais. 

Il y a quehjiie chose de si séduisant dans l'éducation 
anglaise que la jeunesse qui s'y nourrit de lihcrté, s'anglicise 
à l'école, quelle que soit sa nationalité. L'éducation anglaise, 
voilà ce qui lait des prosélytes à l'Angleterre. Combien de 
Français à Londres m'ont dit d un air triste : « Ces écoles 
anglaises corrompent mes fds, et je ne sais comment je pour- 
rai les conserver à la France. » 

Les jeunes Hollandais du Cap jouent au ballon et au cricket 
et s anglicisent à l'école. 

Mais ce que j'ai vu de |)lus frappant à ce sujcl-là, c'est à 
Johannesburg, la ville la plus importante du Transvaal, cette 
république parfaitement indépendante de l'Afrique du Sud. 
Lorsque, à la lin d'un concert, l'orchestre joue le chant 
national du Transvaal, personne n'y l'ait attention et l'auditoire 
continue à causer et à rester assis; mais, aussitôt qu'il se met 
à jouer la première mesure de God save the Queeii, tout le 
monde se lève et toutes les têtes se découvrent, et vous vous 
demandez franchement si, là encore, vous n'êtes pas dans 
une des succursales de la maison John Bull et C'®. 



IV 



CECIL RHODES. 



Il y a vingt-cinq ans environ, un jeune garçon de ([uinze 
ans, condamné comme plitisitjuc par les médecins anglais, 
partait au cap de Bonne-Espérance, non pas pour se guérir, 
mais pour prolonger son existence de quelques mois. Le cli- 
mat unique de l'Afrique australe le remit. 



20G LA REVUE DE PARIS 

Ce jeune ij^arvon est aujourd'liui un homme do (juaranlc 
ans, d'une santé parfaile, cinquante fois millionnaire, preniier 
minisire de la colonie, l'Iiomme indispensable de TAfrique 
du Sud, et s'appelle Cecil Joliii Kliodes. 

M. Rhodes est un homme de six pieds. La tête est forte et 
intelligente. Wv'û rêveur, mais scrutateur. 11 a le regard 
narquois d un cynique et le Iront large d'un enthousiaste. 
Quand il lit, ce qui est rare, la joue gauche dessine une fos- 
sette que vous trouveriez charmante sur la ligure d un enfant 
ou d'une jeune femme. La figure est placide, celle du diplo- 
mate qui sait attendre ce que vous allez dire ou ce que vous 
allez faire. Tout d un coup cette figure s illumine et le regard 
devient résolu : c est la figure de I homme qui sait agir et 
saisir l'occasion aux cheveux. Sa mise est négligée et son 
chapeau impossible. Je 1 ai vu se rendre au Parlement en 
pet— en— r air gris et entrer dans son cabinet mettre le paletot 
noir qui est de rigueur pour les députés de la colonie. La 
séance terminée, le paletot noir fut replacé dans l'armoire. 
Les collets montés s'ofifusquent de son sans-gêne. On raconte 
qu'il assistait un jour h la cérémonie d'ouverture d'une nou- 
velle ligne de chemin de fer. La station se trouvait près de 
la mer. Au beau milieu de la cérémonie, M. Rhodes n'est plus 
là. On se demande ce qu'il est devenu, A une centaine de 
mètres on aperçoit alors le premier ministre, en Apollon, 
sortant de l'eau et se dirigeant vers ses vêtements qu'il avait 
laissés sur la plage pour aller prendre un bain. 

Opportuniste par excellence, M. Rhodes sert John Bull et 
l'Union africaine et se sert de l'un et de l'autre. Son rêve est 
d'acquérir pour la maison mère toute l'Afrique du Sud jus- 
qu'au Zambèze. Si John RuH lui donne carte blanche, son 
rêve se réalisera et M. Rhodes sera le premier ministre d'une 
colonie anglaise plus grande que lEurojDe tout entière. Si 
John Bull met des bâtons dans les roues et s'occupe trop de 
ce qui, aux yeux de M. Rhodes, ne le concerne que peu, vous 
entendrez parler un jour d'une Confédération africaine indé- 
pendante, ayant pour président M. Rhodes et pour vice-pré- 
sident M. Hofmeyr. 

Quoi qu'il, arrive, vous entendrez parler de M. Rhodes. 



ANGLAIS ET BOEUS 20" 



LES BOERS. L'ETAT LIBUE D'ORANGE. LE TUANSVAAL. 

L'Etat libre d'Orange ou Républi(|ue des Boërs, et le Trans- 
vaal ou Républi(|ue de l'AlViciue du Sud, aujourdliui Etals 
indépendants, étaient, il y a (fuelqucs années encore, deux 
succursales de la Maison John Bull et C"^. 

L'Etat libre d'Orange est un vaste désert situé, à cinq mille 
pieds au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau dont la 
superficie est à peu près égale à celle de la France. Le climat 
dont jouit ce pays est le plus sec et le jdIus salubre qui soit 
au monde. La contrée est une succession, une superposition 
de plateaux, de collines et de montagnes couronnées d énormes 
pierres arides. C'est la désolation, l'isolation, l'immensité. Ce 
n'est que depuis que j'ai vu ces étendues de terrain en Afrique 
que je puis me l'aire une idée exacte de l'espace. 

Vers le milieu du siècle, un grand nombre de Boërs, afin 
d'échapper aux empièlements continuels des Anglais, quit- 
tèrent le Cap et allèrent s'établir avec leurs troupeaux dans 
un immense disliicl situé entre les deux rivières du Vaal et 
de l'Orange. Bientôt ils s'organisèrent en république, et se 
prirent à espérer qu'ils étaient inaintenant pour jamais à l'abri 
des Anglais. 

Ils se trompaient. On n'est jamais à l'abri des Anglais. 

Les Boërs ont une mauvaise habitude qui a constamment 
permis aux Anglais de leur chercher querelle. Pour les Boërs. 
les nalurels de l'Afrique du Sud ne sont pas des êtres humains 
(ju'il Tant chercher à se concilier, mais des bêtes fauves qu'ils 
n'ont jamais manqué de traquer et d'exterminer chaque fois 
que l'occasion s'est présentée. Quand ils ne les tuaient pas, 
ils les emmenaient chez eux en esclavage, et les conduisaient à 
la corvée avec des fouets de cuir qu'ils n'auraient jamais osé 
employer pour conduire les bœufs qui traînent leurs charrettes. 
Ils ne cherchaient ni à les civiliser ni à les instruire, pas même 



2o8 LA REVUE DE PARIS 

à les convcrilr, car ils ne reconnaissaient pas qu'un nègre pût 
avoir une âme. delà ne faisait pas lalVairc des Anglais qui, 
eux aussi, se débarrassent bien des naturels qui les gênent dans 
les pays qu ils envabissent, mais par des moyens beaucoup 
plus (hplomalicpies : la conversion et la diversion, ou, si vous 
préférez, la Bible et l'eau-de-vie. 

En i8'i5, les Bo("rs de la Képnblique d'Orange se ruèrent 
sur les (liriquas, Iribu importante établie à l'ouest de leur 
république. Ils allaient les exterminer, quand les Anglais 
accoururent au secours des sauvages, battirent les Bo<ts et 
annexèrent leur territoire sous le prétexte, assez plausil)le du 
reste, que leur indépendance élait une menace conlinucllc à 
la tranquillité de l'Afrique du Sud. 

Quantité de Boërs, furieux de se revoir sous la domination 
des Anglais, plièrent bagage, traversèrent le Vaal et allèrent 
s'établir dans une nouvelle contrée qu'ils appelèrent Transvaal 
et où bientôt ils fondèrent une nouvelle république. 

Quelques années plus tard, l'Angleterre, craignant de ne 
pouvoir contrôler des territoires dont les dimensions prenaient 
des proportions inquiétantes, permit aux Boërs de la Répu- 
blique d'Orange de proclamer de nouveau leur indépendance 
(i853), indépendance dont ils jouissent encore; mais, quand 
les mines de diamant furent découvertes en 1870, aux envi- 
rons du lieu où s'élève aujourd'hui Kimberley, tout ce district 
fut enlevé aux Boërs et rebaptisé britannique. 

Les Boërs, établis au Transvaal, répétèrent en 1877 la faute 
qui avait coûté l'indépendance de la République d'Orange en 
i855. Ils résolurent d'exterminer les naturels du territoire 
qu'ils avaient envahi, et allaient mettre leur jDrojet à exécution 
quand les Anglais les battirent et les annexèrent. Tout sem- 
blait perdu pour eux, car il ne fallait pas songer à s'avancer 
davantage vers le nord. Le seul espoir était de reconquérir 
l'indépendance, et cela à la pointe l'épée. En 1880, ils se 
soulevèrent et défirent les Anglais au mont Majuba, après 
avoir tué le général qui les commandait, sir Pomeroy Colley. 
Le Transvaal fut déclaré libre, mais sous la protection de 
l'Angleterre, le 20 octobre 188 1. Trois ans plus tard, l'Angle- 
terre se retirait complètement du Transvaal. 

Le monde sait aujourd hui que le Transvaal et les terri- 



ANGLAIS ET BOERS SOQ 

toires qui Fenvironnent reposent sur des mines d'or', mais 
bien certainement ce ne sont pas les 13oërs qui les ex|)loileront. 
Dans peu d'années le pays sera envahi par les aventuriers du 
monde entier. Les Boërs conlinucront à s'occuper de la surface 
de la terre, mais ils ne mettront pas le pied dans les mines. 
Ils occupent des terrains immenses qu'ils ne cultivent pas, et 
entre leurs mains, le pays ne fait pas de progrès. J'ai vu des 
fermiers dont les propriétés s'étendaient sur une superficie 
plus grande que celle de nos départements les plus impoitants, 
et qui se contentaient de faire paître des bestiaux sur quelques 
centaines d'hectares tout au plus. Ils sont ignorants, arriérés, 
entêtés et paresseux. Ils refusent de labourer la terre avec les 
inslrumenls aratoires qu'on leur montre, et ils sont fermiers 
comme on l'était au temps d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. 
Leurs fermes sont des soues à pourceaux. Avant de se cou- 
cher, ils tirent leurs bottes et appellent cela se dés/tahiller. 
Leur lit est le plancher, et toute la famille, hommes, femmes 
et enfants, est là pêle-mêle. Une ou deux fois par an, ils 
partent à la ville la plus jDroche pour y faire deux ou 
trois jours de dévotions. Les plus riches vont à l'hôtel, les 
autres vivent sous des tentes ou sur leurs charrettes. Quand 
ces Boërs s'en retournent, les habitants de la ^illc font des 
fumigations. 

Prenez ce ([u'il y a de plus sale, de jdIus brave, de plus 
arriéré, de plus entêté chez le Breton, ce qu'il y a de plus 
soupçonneux, de plus matois et de plus ladre chez le Normand, 
ce qu'il y a de plus rusé, de plus hospitalier et de plus l)igot 
puritain chez l'Écossais, mélangez, renmez et servez, vous 
avez un Bocr (prononcez Bour, ou, si vous voulez être plus 
exact, Bourru.) 

Non, le monde aujourd'hui marche trop vite pour permettre 
aux Boërs de marquer le pas. Ils auront à se dégourdir ou à 
déguerpir. 

Pendant longtemps, les Boërs ont refusé de construire des 
chemins de fer dans le Transvaal, parce qu'il n'est pas fait 



I. On croit que c'est de là que Salomon tira l'or qu'il fit venir à Jérusalem. 
Des fouilles récemment faites prouvent qu'il existait autrefois une civilisation clans 
CCS parages. 

I^r Septembre 1894. l4 



2IO LA REVUE DE PARIS 

nienlioii de ce genre de locomotion dans la hible, el ce n'est 
qu'en appelant les chemins de fer roiliirrs rapides (|u"on est 
arrivé à leur faire surmonter la diilicullc. Le parlement du 
ïransvaal a refusé de faire assurer les batinients publics contre 
l'incendie, parce que, « si c est la volonté de Dieu qu ils 
brûlent, on ne saurait aller contre ». 

Mais ce qu'il y a de plus sublime dans le genre, c'est la 
discussion qui a eu lieu au parlement (première chambre) sur 
l'extermination des sauterelles (session de 1893). 

J'extrais des journaux le compte rendu d'une parlie de la 
séance : 

(( Le docteur Leyds, secrétaire d'Etat, lit une communica- 
tion dans laquelle les gouvernements du Cap et de l'Etat libre 
d'Orange prient le gouvernement du Transvaal de coopérer 
avec eux à la destruction des sauterelles. 

)) M. Roos se lève et déclare que les sauterelles sont, comme 
aux jours de Pharaon, une plaie qui leur a été envoyée par 
Dieu. Bien certainement, il serait honteux au peuple du 
Transvaal de chercher à combattre les décrets de la Provi- 
dence, 

)) M. Declercq et M. Steenkamp parlent dans le même 
sens. Il faut accejDter avec résignation les volontés du Sei- 
gneur. 

)) M. Wolmarans propose que toute l'Afrique du Sud con- 
sacre une journée entière à prier et à s'humilier. 

)) Le président raconte l'histoire d'un Boër dont la ferme 
n'avait jamais été attaquée par les sauterelles jusqu'au jour où 
il en détruisit quelques-unes sur le veld. Ses j^ropriétés furent 
dévastées en quelques heures. 

)) M. Stoop implore les membres du j)arlement de ne pas 
se constituer critiques des actes de Dieu. 

)) M. Lucas Meyer soulève des indignations violentes en 
tournant en ridicule les orateurs qui viennent de parler, et 
surtout en comparant les sauterelles à des bêtes nuisibles quil 
est de leur devoir de détruire comme ils ont détruit les lions, 
les panthères et autres animaux malfaisants qui infestaient 
autrefois leur pays. 

)) M. Labuschagne s'emporte. Les sauterelles, dit-il, ne 
sont pas des animaux nuisibles. La sauterelle est un ani- 



ANGLAIS ET BOERS 211 

mal sacré , envoyé par Dieu pour l'expiation de leurs 
péchés. )) 

Voilà où en sont les Boërs à la lin du xix*^ siècle. 

Et, en regardant l'Assemblée, plus rien ne nous étonne. 
Quelques têtes intelligentes, certainement; mais la grande 
majorité, composée de gros paysans à peine décrassés, des 
têtes énormes, carrées, avec de petits yeux endormis, qui 
cependant ne laissent pas que de bien voir, au besoin. 

Les Bocrs sont des tireurs de première force. Ils ne visent 
pas dans le tas : ils choisissent leur homme, et son affaire est 
faite. Comme à la foire aux macarons, à tous les coups ils 
gagnent. Quand ils visent dans le tas, ils vous descendent 
leurs ennemis treize à la douzaine. Ils comptent sur leur œil 
sûr pour conserver leur indépendance. 



Les deux républiques de l'Afrique du Sud possèdent trois 
villes qu'il faut nommer : Bloemfontein dans la première, Pre- 
toria et Johannesburg dans le Transvaal. 

Bloemfontein est une ville de cinq à six mille âmes qui 
ressemble aux villes les plus modernes du Cap : j^lace du 
Marché, un club confortable, des nègres, de la poussière jus- 
qu'aux chevilles et de lair pur. Le parlement et la maison du 
président sont dassez jolies constructions. Au bout de la ville 
se trouve un fort gardé par l'armée régulière de la république, 
qui se compose d'une quarantaine de soldats déguisés en 
Prussiens. Mais, s'il y a peu de soldats dans les deux répu- 
bliques, tous les citoyens sont braves et bons tireurs, et vingt 
mille hommes sont prêts à faire le coup de fusil pour défendre 
leur liberté. 

Autour de la ville, le désert jaune, poudreux, brûlé jusqu'à 
l'horizon. 

La capitale du Transvaal, Pretoria, est plus intéressante. 
On y a apporté de la verdure, bâti de jolies maisons, et le 
Government Buiîdiny, qui a coûté plus de cinq millions, est 
ce que j'ai vu de plus solide et de plus imposant comme bâti- 
ment public dans l'Afrique du îSud. 

Quant à Johannesburg, il faudra lui consacrer un chapitre. 



'JIU LA REVUE DE PARIS 



\1 



JOIIANNESIU UG , LA CITi: J)^OU. 

Ce que j'ai vu de plus merveilleux encoïc comme monu- 
ment de l'aclivilé et de la persévérance britanniques, c'est 
Johannesburg, la Cité d'Or. 

Johannesburg, qui date de sept ans, pas un jour de plus, 
est aujourd'hui une ville de soixante mille âmes, solidement 
bâtie, possédant des hôtels de premier ordre, des magasins 
aussi importants que ceux des grandes villes européennes, 
des faubourgs élégants où se voient de jolies villas de plai- 
sance, et, bien qu il ne pousse pas un arbre à plus de cinq 
cents milles à la ronde, un parc plein d'espérance. Et veuillez 
bien songer que le chemin de fer ne pénètre à Johannesburg 
que depuis un an', de sorte que chaque pierre, chaque planche, 
chaque clou qui a servi à faire sortir la ville du désert, pour 
ainsi dire, par enchantement, a dû être apporté jDar de lourdes 
charrettes, traînées par des bœufs à la vitesse de deux kilo- 
mètres à l'heure à peine. 

Johannesburg n'est pas seulement la ville la plus imj^or- 
tante du Transvaal, c'est la ville la plus importante de 
l'Afrique du Sud. 

Les Boërs ne peuvent se vanter d'avoir contribué ni à sa 
naissance ni à sa croissance. Johannesburg est une ville 
cosmopolite où toutes les nations m'ont semblé être représentées, 
excepté le Transvaal, 

Les Boërs sont fermiers et chasseurs, rien déplus. Leurs 
ancêtres étaient fermiers et ils ne comprennent pas qu'ils 
puissent être autre chose. Ignorants, bigols, arriérés, ces 
Bretons de la Hollande, aujourd'hui implantés en Afrique, 
labourent encore la terre comme au temps d'Abraham et 
refusent même de regarder les nouveaux aratoires qu'on leur 
montre. Ils ne changent pas plus d'idées qu'ils ne changent 
de linge. Ils sont hospitaliers, routiniers, sales, braves et 

I. A l'époque où j'écris ces lignes (décembre iSgS). 



ANGLAIS ET BOERS f>. 1 3 

paresseux ; ils ont l)caiicoup de religion et fort peu de scru- 
pules; ils sont satisfaits de vivre comme leurs ancêtres ont 
vécu et prêts à mourir le jour où 1 "indépendance de leur 
pays sera menacée. 

Le Transvaal ne sera jamais une colonie anglaise. Les 
Anglais du Transvaal, aussi bien que ceux des colonies du 
Cap et du \atal, s'y opposeraient aussi fermement que les 
Boërs, car ils n'ont jamais pardonné à l'Angleterre de s'être 
laissé battre par les Boërs à Majuba Hill et surtout d'avoir 
accepté sa défaite, ce qui les a rendus ridicules aux yeux de 
la population hollandaise de l'Afrique du Sud. Johannesburg 
absorbera le Transvaal; l'apathie des Boërs aura à faire place 
à l'activité toujours croissante des Anglais; mais le prestige 
de l'Angleterre n'en profitera pas. Le Transvaal est destiné à 
devenir une république anglo-saxonne qui fera un jour partie 
des Etats-Unis libres de lAfrique du Sud. 

Pour se faire une idée de ce que signifie cette ville aujour- 
d'hui si florissante, il faut se reporter au début. 

Johannesberg s'élève en plein désert. Point de rivières, 
point de routes, point d arbres, c'est-à-dire aucun moyen de 
transport, aucun moyen de construction. Il y a sept ans, 
l'emplacement était occupé par quelques tentes, servant d'abri 
aux pionniers téméraires qui s étaient aventurés jusque-là à 
la recherche de lor, au risque de se voir décimés par la làim 
et par les sauvages. Ce nest qu'au bout de deux ans qu'on 
put se procurer assez de bois et de briques pour commencer 
un semblant de ville. La plus grande difficulté était le manque 
d'eau et ceux qui voulaient pousser le luxe jusqu à se payer, 
je ne dis pas un bain, mais une simple ablution, avaient à le 
faire avec de l'eau de Scltz à cinq francs la bouteille. Aujour- 
d'hui, on a fait des travaux d'irrigation et la ville possède des 
réservoirs, et heureusement, car le prix de 1 eau de Seltz n'a 
pas changé. A Johannesburg, un verre de bière se paye deux 
francs cinquante, un cigare deux francs, et le reste à l'ave- 
nant ; mais les habitants gagnent facilement leur argent, et 
personne ne se plaint. 

Les rues de Johannesburg sont larges et bien alignées; la 
ville i^ossède de jolis théâtres, d'excellents hôtels, et, je le 
répète, tout ce que peut exiger la civilisation moderne. 



ai4 LA REVUE DE PARIS 

Les experts assurent que les mines d'or à Jolianncsl)urg 
sont inépuisables. Si cela est vrai, et je n en doute pas, 
Johannesburg sera, avant dix ans. un des plus grands centres 
commerciaux du monde. 

Aujourd'hui c'est un tripot où vous êtes aveuglé de pous- 
sière et de poudre aux yeux. A côté de gens distingués, sérieux 
et honorables, une société mélangée, quelque peu interlope, 
millionnaires, chambreurs, décavés, maîtres-chanteurs, barons 
et financiers en goguette, aventuriers de tous les pays. Alle- 
mands, Anglais, Français, Italiens, Grecs, Levantins, Juifs de 
naissance et de profession, vivant au jour le jour, passant la 
vie entre l'espoir de faire fortune et le risque de faire banque- 
route. Des femmes jolies, peintes, teintes, le nez au vent, se 
mourant d'ennui; femmes jdcu gênées à maris peu gênants, 
passant leur vie à jouer aux cartes, à dîner et à danser, tan- 
dis que les hommes sont à la Bourse, au Club, ou à boire et 
à jaser avec des filles de taverne, couvertes de diamants, dont 
les gages sont de six cent cinquante francs par mois, sans 
parler des extras de la vie privée. 

Quel drôle de monde on rencontre à Johannesburg ! 
J'étais un soir en train de me raser, dans le déshabillé que 
vous savez, quand on frappa à ma jDorte. 

— Entrez, criai-je. 

Un monsieur, jeune et fort distingué, le monocle planté 
dans l'œil, entra. 

— Monsieur, dit-il, je suis Français, le marquis de N..., et 
je suis xenu pour xous serrer la main. 

— Charmé de faire votre connaissance, répondis-je, seu- 
lement je vous prie de m'excuser. Vous xoyez dans quel état 
je suis, je n'ai que vingt minutes pour m'habiller avant d'aller 
au théâtre où j'ai à faire une conférence. 

— Continuez, je vous en prie, ne vous arrêtez pas pour 
moi, xous ne me gênez pas. 

Et sans plus de façon il s'installa dans un fauteuil. Je con- 
tinuai à me raser. 

— Je dois xous dire que votre causerie d'hier au soir m'a 
un peu agacé. J'appartiens à lancien régime, je suis royaliste 
et je vois que vous êtes républicain. Oh ! qu'à cela ne tienne. 



ANGLAIS KT I50EKS 2l5 

je ne fais pas de politique à l'étranger, ce n'est pas cela qui 
mempèche de vous serrer la main. 

— Vous êtes bien aimable. 

— Puis-je faire quelque chose pour vous pendant votre 
séjour à Johannesburg.^ 

— Uien, merci... excusez-moi, vous voyez que je... 

— Continuez donc, je vous en prie, vous ne me gênez pas. 

— C'est possible, mais, pour être franc avec vous, vous 
me gênez un peu, vous seviez bien aimable de revenir demain. 

— Donc, je ne puis rien faire pour vous ? 

— Uien, merci. 

— Rien ! voyons, voulez- vous que je vous fasse faire la 
connaissance d'une gentille petite femme ! 

— Ah çà! cher monsieur, lui dis-je, voulez-vous bien me 
faire le plaisir de vous en aller! vous m'ennuyez. 

Et, le prenant doucement et poliment par le bras, je le 
conduisis à la porte. 

C'était bien un marquis, un marquis de la plus vieille 
roche, noble comme Charlemagne, perdu dans le désert, 
décavé, attendant qu'un coup de la fortune lui permît de 
rentrer en France et d'y remener pendant quelque temps la 
vie à grandes guides. Mais quel aimable marquis de ménager 
ainsi des surprises galantes à ses compatriotes î on n'est pas 
plus régence, on n'est pas plus marquis. 

Ah! j'en ai vu des aristocrates dans le pétrin en Amérique 
et aux colonies ! 

Dans un hôtel d'une ville australienne, j'ai vu un Anglais 
d'éducation parfaite, aux manières les plus distinguées, rem- 
plir les fonctions de factotum. ]l tenait les livres, arrosait le 
jardin et, à l'occasion, époussetait les meubles. Il allait sur 
le quai attendre l'arrivée des bateaux pour inviter les passa- 
gers qui débarquaient à venir loger à riiôtel. 11 portait une 
casc[uette avec le nom de l'établissement en grosses lettres 
d'or. 11 avait été capitaine dans l'armée anglaise. Il n'était 
plus officier, mais il était toujours gentilhomme jus(|u'au bout 
des ongles. 

Je me rappelle un lord qui gagnait philosophiquement sa 
vie à faire des tartes aux pommes dans une petite ville de 
Californie. Le pâtissier qui l'employait le payait un dollar 



2l6 LA REVUE DE PARIS 

]iar j<^ur. Il accc|ilail la position sans trop nuirniurcr. 11 ne 
se plaignait que d'une chose, c'était des Cliiiiois qui faisaient 
la cuisine à si bon marché que cette position s(jciale n'of- 
frait aucun avenir sérieux. « Ah ! ces sacrés Chinois, sans eux, 
ça marcherait encore! » Quel pathos dans ces quelques mots! 

Mais, dans le genre, voici qui est plus piquant encore : 
J'avais fait, au Caj), la connaissance d'un capitaine anglais 
fort gai, excellent compagnon et bon enfant au possible. Je 
le rencontrai plus tard dans un club aux environs de Johan- 
nesburg. Mon imprésario, lui et moi, nous causions au fumoir 
quand un monsieur vint prendre un journal et s'asseoir près 
de nous. 

— Ah! fit le capitaine, voilà mon vieil ami Jones, il faut 
que je vous le présente. G est un des magistrats de la ville, 
un homme charmant, il sera enchanté de faire votre connais- 
sance. 

Gai comme un pinson, léger comme une plume, il se leva, 
alla chercher son ami, nous l'amena, et nous le présenta. 

— Mon vieil ami Jones, messieurs, fit— il en lui tapant 
familièrement sur l'épaule. 

M. Jones nous salua un peu froidement, échangea avec 
nous quelques paroles et se replongea dans son journal. 

Le capitaine nous quitta. Nous restâmes au fumoir. M. Jones, 
de l'air le plus aimable, revint auprès de nous : 

— Quel toupet il a, cet individu, nous dit-il, de me pré- 
senter à vous comme un de ses vieux amis ! G'est moi qui, en 
ma qualité de magistrat, il y a cinq ans, l'ai condamné à 
trois ans de prison pour escroquerie. 

(( Mon vieil ami Jones ! un charmant garçon ! » 



VII 



L'ONCLE PAUL. 



M. Paul Kruger, président du Transvaal, est un homme 
dont la personnalité est, avec celle de M. Cecil Rhodes, une 



ANGLAIS ET BOERS 2I7 

des plus frappantes de l'Afrique du Sud. On peut dire que 
sur ces deux figures se concentre tout l'intérêt politique du 
pays : M. Cecil Rhodes, le pionnier de la civilisation britan- 
nique, actif, entreprenant; M. Paul Krugcr, le vieux Boër 
méfiant, arriéré, patriote, dernier défenseur des intérêts hol- 
landais, fin matois qui, chef d une petite républi(juc composée 
dune A'ingtaine de mille hommes valides, tient tête à la 
puissance britannique, l'a roulée plus d'une fois par la diplo- 
matie et l'a une lois battue par sa valeur sur les flancs du 
mont Maju])a : M. Cecil Rhodes, lliomme ([ui pousse les 
roues, M. Paul Ivruger, l'homme qui y met des bâtons. 

Son Honneur, le président de la République australe ou du 
Transvaal, surnommé par son peuple loncle ' Paul (Oom 
Paul), est un homme d'une taille un peu au-dessous de la 
moyenne, trapu et portant vaillamment ses soixante-dix ans. 
Son front est étroit, son nez et sa bouche larges, ses yeux de 
fauve petits et perçants. Sa voix est rauque et son y a est 
presque un rugissement. Sa main gauche est privée du pouce. 
C'est lui-même qui, dans son enfance, s'étant un jour meur- 
tri le pouce, se l'enleva net d'un coup de hachette. Il sait à 
peine écrire, et la langue qu'il parle est la langue primitive, 
le patois hollandais, que parlent les fermiers de l'Afrique : Je 
est, iii est, il est, nous est, vous est, ils est. L'œil de l'oncle 
Paul est à demi fermé, mais toujours au guet: c'est l'œil 
qu'il est obligé d'avoir sur les Anglais. Le vieux finaud pré- 
tend qu'il ne parle ni ne comprend un traître mot d'anglais. 
Je veux bien le croire, quoique la plaisanterie soit difficile à 
digérer. 

J'ai eu le plaisir d'être présenté à l'oncle Paul par M. Auberl. 
consul de France au Transvaal. C'était au parlement, au Raad, 
pendant les quelques minutes d'intervalle qui permettent au 
président et aux députés de fumer une pipe entre les débats. 
Je le priai de m'accorder quelques moments d entretien chez 
lui, ce qu'il fit de fort bonne grâce. Je pris rendez-vous à 
cinq heures du soir, et l'aimable rédacteur de la Press de 
Pretoria, voulut bien m'accompagner pour servir d interprète. 



I . Les vieux Boërs sont appel('s « oncles » par les jeunes, et les jeunes sont 
appelés « neveux » par les plus âgés. 



ai8 LA REVUE DE PARIS 

Je ne sais si M. Paul krii|j:or inc prit pour (piclcpio espion 
à la solde des Anglais, toujours ost-il que je parus lui insj)irer 
peu de coniiance, et, pendant les vingt minutes que dura 
l'enl relien, il ne me regarda pas une seule lois en face. Chaque 
fois que je lui posai une (juestion, sa réj)onse, après s'être 
longtemps fait attendre, sortit bien pesée, mot à mot, après 
avoir fait au moins sept fois le tour de sa bouche. 

^ oici en quelques mots le résumé de l'entretien : 

— Je suppose, monsieur le Président, que depuis la vic- 
toire que votre brave petit peuple a remportée au mont Ma- 
juba sur les Anglais, les Borrs n'ont plus conservé d'animosité 
contre l'Angleterre. 

— C'est demain le 24 mai, et, en l'honneur de la fête de 
la reine \ictoria, le Parlement du Transvaal ne siégera pas. 

^oilà, pour commencer, une réponse que je trouvai des 
plus normandes. 

— On craint en Angleterre, repris— je, que cette victoire 
ne vous ait rendus arrogants. 

— C'est absurde. Les Anglais auraient pu facilement 
réparer leur défaite et nous écraser. Ils ont reculé devant 
l'annihilation d'un peuple qui leur a montré qu'il était prêt 
à verser la dernière goutte de son sang pour sauver son 
indépendance. 

— Voilà Johannesburg complètement envahi parles Anglais. 
Avant dix ans. les mines d'or auront attiré chez vous une 
population anglaise bien supérieure en nombre à la population 
indigène. Et Johannesburg n'est qu'à cinquante kilomètres de 
votre capitale. 

— Les Anglais sont les bienvenus à Johannesburg. Ils nous 
aident à développer les ressources du Transvaal et ne menacent 
en rien l'indépendance du pays. 

— Cela est juste, monsieur le Président: mais le Trans- 
A^aal me semble entouré de tous côtés. J'entends parler de 
troubles dans le Matabeleland, et, si les Anglais s'emparent 
de ce vaste territoire', le cercle est fait autour de vous. 

— A oilà pourquoi je réclame le S^vaziland^ qui nous per- 
mettra de nous étendre à lest vers la mer. 

1. Ils s'en sont emparés depuis l'entretien. 

2. Il a obtenu ce territoire au mois de janvier 1898. 



ANGLAIS ET BOERS 21^ 

— ^ ers la mer. oui ; mais jusqu'à la mer, non. 

— Monsieur, je peux compter sur dix-luiil mille hommes 
qui se feront tuer jusqu'au dernier pour sauver l'indépendance 
de leur patrie. 

Et la seule réponse que je pus obtenir à (juelques autres 
questions sur le danger où se trouvait la République qu il 
gouverne se résume en ces trois mots : nous mourrons tous. 

Mais ils ne mourront pas; car, si jamais les Anglais enva- 
hissent le Transvaal à la recherche de l'or et qu'ils arrivent à 
gouverner eux-mêmes le pays, ils conserveront une république 
indépendante, c est-à— dire qu'ils prendront en main les guides 
de l'Oncle Paul et ne changeront que le cocher. La couronne 
d'Angleterre ne profitera pas du changement. Ce ne sera 
jamais une colonie anglaise. 

Le Président est la sinqilicité même. 11 l'unie une pipe 
énorme dans le salon où l'entretien se passe et crache sur le 
tapis sans plus de cérémonie. Ses appointements sont de deux 
cent mille irancs et ses frais de représentation de douze mille 
cinq cents francs. Comme il ne représente point, il peut 
mettre de côté tous les ans ses deux cent mille francs d'ap- 
pointements. 

En face de sa maison se trouve une église où s'assemblent 
le dimanche les doppers de Pretoria. C'est souvent l'Oncle 
Paul qui fait le sermon. Il aime les discussions théologiques. 
C'est un vieil Ecossais doublé d'un Normand. C'est mieux 
que cela, c'est un lin et adroit dopper. 

Une petite scène assez piquante m'a été raconlée par Sir 
Henry Loch, gouverneur général de l'Afrique du Sud. 

Quand il fut décidé que Sir Henri Loch et M. Paul Kruger 
se rencontreraient pour discuter ensemble les détails du traité 
qui devait donner le SAvaziland au Transvaal. ces deux diplo- 
mates quittèrent leurs capitales respectives pour se rendre à 
Colesberg, petite ville du Cap située à moilié chemin entre 
Cape-Town et Pretoria. Là, ils descendirent au même hôtel 
avec leurs secrétaires. 

Le Président du Transvaal se lève et se couche avec les 
poules, qu'il soit chez lui ou chez les autres. 

Après une nuit de repos, Sir Henry I^ocli se leva à six 
heures du matin ef, dans le plus léger des costumes, quitta 



220 LA REVUE DE PARIS 

sa cliambie à ooiiclicr jxmr aller dans la salle de bains faire 
ses ablutions brilanni(|ues. 

Qui roMconlra-l-il dans le corridor? L'Oncle Paul, fumant 
une ])ij)o énorme, levèlu d'une redingote couverte de décora- 
lions, sa grande écliarpe en sautoir, un superbe tuyau de 
poêle sur la tôle. et... on panloullos. 

C est dans ces tenues si dillorentos que les deux diplomates 
se rencontrèrent pour la première fois. 



VIII 

LE SUCCÈS DE LA MAISON JOHN BULL ET C>c. 
LAVE.MR DE LEMPIRE BRITANNIQUE. 

Ce n'est ni par son intelligence ni par ses talents que John 
Bull a créé l'immense empire britannique, c est par la force 
de son caractère. 

Thomas Carlyle appelle John Bull l'être le plus sage, le 
plus plat et le plus stupide au monde'. Il est vrai qu'il est 
lont à concevoir, mais, quand il a pris une résolution, 
aucun obstacle ne saura l'empêcher de la mettre à exécution. 
Il y a trois qualités qui assurent le succès à ceux qui les pos- 
sèdent ; John Bull les possède toutes trois : une audace qui 
lui fait tout entreprendre, une persévérance acharnée qui le 
fait aller jusqu'au bout, et une philosophie qui lui fait consi- 
dérer les défaites qu il a essuyées coinme autant de victoires 
morales qu il a remportées. Il ne se tient jamais pour battu; 
il ne met jamais en doute le succès de ses entreprises, et la 
bataille n'est— elle pas à moitié gagnée quand on est sûr de la 
victoire? 

Maintenir l'empire britannique, un empire de plus de 
quatre cents millions d'individus éparpillés sur la surface de 
la terre, agrandir cet empire tous les jours, par la diplo- 



1. Montesquieu a dit : « Il n'v a que les Anglais qui aient du bon sens en ce 
monde. » Voltaire a dit à peu près la même chose. 



1 



ANGLAIS I:T h OKU s 291 

matie, par une discrétion qui semble n'y point toucher^ 
sans fonctionnaires, avec une poignée de soldats et plus sou- 
vent de simples volontaires, voilà, certes, il faut le reconnaître, 
qui est merveilleux. Et, à l'heure qu'il est, je puis alllrmer 
que pas une seule colonie ne cause à la Maison John Bull et C"' 
la moindre appréhension. 

Un magistrat ei une douzaine de policemen administrent et 
tiennent en respect des districts plus étendus que cinq ou six 
départements français. La justice est faite aux naturels avec 
autant de partialité qu'aux colons. Point de lyncli law^, comme 
en Amérique. Le nègre, accusé du crime le plus atroce, pusse 
en jugement, et c'est un jury qui décide s'il est innocent ou 
coupable. 

Toutes ces jeunes nationalités du Canada, de l'Australie, de 
la Nouvelle-Zélande et de l'Afrique du Sud jouissent de la 
liberté la plus complète, liberté politique et liberté sociale. 
Les Anglais respectent leurs susceptibilités à ce point que, 
pendant la guerre du Transvaal, le parlement du Gap ayant 
décidé qu'il serait refusé à l'Angleterre de débarquer ses 
troupes à Cape-ToAvn, le général Roberts et son armée furent 
obligés d'aller débarquer à Durban, dans la colonie du Natal, 
et arrivèrent trop tard pour sauver le général Colley, qui 
fut tué à Majuba et son armée qui y fut décimée. John 
Bull ne se considéra pas jdIus chez lui au Cap en cette occa- 
sion qu'un père ne se considérerait chez lui dans la maison de 
son gendre. 

Pendant mon séjour en Afrique, une troupe d'artistes 
annonça un concert à Bloemfontein, capitale de la république 
des Boërs. Selon l'habitude anglaise, le programme devait se 
terminer par le God save iJie Qiieen. C'était là, de la part des 
artistes, un manque de tact. Les autorités ordonnèrent aux 
artistes d'enlever ce numéro du programme. 

S'il prenait fantaisie à quelque artiste, en Angleterre, en 
Australie ou au Cap, de chanter Dieu protège le président de la 



I. Quand un nî-grc, aux Etats-Unis, est accusé par la population d'avoir commis 
un meurtre ou un attentat à la pudeur, innocent ou coupable, il est saisi, et, 
séance tenante, conduit au supplice le plus horrible. On l'écorclie, on le pend 
ensuite, puis on crilile son corps de balles. La justice terme les yeux et se croise 
les bras. 



2a2 LA REVUE DE PARIS 

rcpufill(/ii(' <lcs liocrs, je garantis que personne n'y veriail d'ob- 
jcclion ol que personne n'y mctlrail obslaclc. Au conlraire, 
les Anglais se diraient probablement : « Tiens, voilà une 
chanson que nous ne connaissons pas, allons donc l'entendre. » 

Le premier magistrat, le cldef justice, de la colonie de Vic- 
toria, en i8()2, était un républicain, partisan de l'autonomie 
australienne. 11 ne cachait ses opinions à personne; mais ses 
talents comme jurisconsulte et sa réputation d'homme intègre 
étaient si connus et appréciés, que John Bull n'hésita point 
un instant à le placer à la tête de la magistrature de la 
colonie. 

Tous ces pays nouveaux, qui sont autant de débouchés 
pour le commerce du monde, ne sont pas accaparés par les 
Anglais pour leur propre usage seulement. L'étranger peut y 
venir et s'y installer sans avoir aucune formalité à remplir, 
aucune taxe à payer. Il peut continuer à y parler sa langue, y 
suivre sa religion et y jouir de tous les droits de citoyen. Et, 
s'il n'est ni trop entêté ni trop âgé pour apprendre, il pourra 
prendre de bonnes leçons dans ces pépinières de la liberté. 

Si je n'ai pas réussi à prouver que, malgré leurs mille et 
un travers, les Anglo-Saxons sont les seuls peuples de la terre 
qui soient parfaitement libres, j'ai perdu mon temps, et je 
vous ai fait perdre le vôtre, chers lecteurs. 

Les habitants des colonies sont fiers aujourd'hui de s'appeler 
Australiens, Canadiens et Africains, L'esprit national s accentue 
tous les jours, et c'est John Bull lui— même qui l'alimente. 
Tout Anglais, qui va s'établir aux colonies , cesse , après 
quelques années, d'être Anglais; il est Canadien, Australien 
ou Africain, et jure par sa nouvelle patrie. Ces Anglo-Saxons 
ont l'aptitude, la science gouvernementale innée en eux, et 
c'est par pure politesse envers la vieille Angleterre qu'ils 
acceptent des gouverneurs, et encore à la condition formelle 
qu'ils ne s'occuperont pas plus de politique que ne le font la 
reine et les membres de la famille royale. Si la reine se per- 
mettait de dire en public qu'elle préfère les conservateurs aux 
libéraux, la monarchie anglaise n'aurait pas dix ans à vivre. 
Si le gouverneur de quelque colonie se permettait de parler 



ANGLAIS ET 150EUS 22.'i 

en public aulrement que par la bouche des ministres élus par 
le peuple, la colonie proclamerait son indépendance, la se- 
maine suivante, et le gouverneur aurait à s'embanjuer sur le 
premier paquebot en partance. 

Si jamais aucune des colonies anglaises proclame son indé- 
pendance, elle gagnera en prestige à ses propres yeux, mais 
elle ne secouera aucun joug, elle ne pourra être plus libre 
qu elle ne l'est aujourd'hui. Ce sera une succursale assez forte 
pour faire ses affaires sans le secours de la maison mère, qui 
l'avait guidée dans ses premiers pas sans jamais lui demander 
compte de ses actions. 

Il y a beaucoup de gens en Angleterre qui s'imaginent que 
l'avenir réserve à l'empire britannique une' confédération 
ayant son centre à Londres. 

Sil est, dans tous les voyages que j ai faits chez les Anglo- 
Saxons du monde entier, une conviction profonde que j'aie 
acquise, je dis une conviction et non pas une impression de 
voyage, c'est que les colonies n accepteront jamais la réalisa- 
tion de ce rêve auquel se livrent plusieurs chauvins anglais. 
D'abord, les colonies sont lieaucoup trop jalouses les unes 
des autres pour accepter 1 amalgamation. Chacune voudra 
conserver son individualité et sa nationalité. De plus, aucune 
d'elles n'a le moindre désir de se voir compromise dans les 
querelles que l'Angleterre peut avoir un jour avec quelque 
nation européenne. John Bull ferait bien de rayer les mots 
Confédération tjritanniquc de ses papiers. A l'exception du 
Canada, qui pourrait bien un jour faire partie des Etats- 
Unis, les colonies resteront succursales de la Maison John 
Rull et C'*^, ou elles seront indépendantes. Pour penser autre- 
ment, il ne faut pas avoir tàté le pouls de ces pays-là. 

Pour tout homme jeune, sobre, travailleur et persévérant, 
aucun pays ne présente plus d'avantages et plus d'avenir que 
les colonies. 

Ces colonies n ont que faire de jeunes Européens blasés qui 
viennent leur offrir des restes. 

Les colonies sont comme de belles jeunes filles qui ont la 
conscience de leur valeur, elles n'ont aucun désir qu'on les 



•Î2\ L.V UKVUE DE l'A 111 S 

épouse pour faire une (in. Elles ont déjà trop de rebut. Ce 
qu il leur TauL c'est de la jeunesse fraîche, ardente, des tra- 
vailleurs de toutes sortes, des artisans intelligents, des viti- 
culleurs, des agriculteurs, des gens sains de corps et d'esprit, 
intègres, pratiques et laborieux. A ceux-là elles promettent le 
succès et invariablement tiennent leur promesse. 

Si j'avais vingt ans, j'irais peut-être m'établir en Australie, 
en Nouvelle-Zélande, au Canada, ou en Afri(pie. Mais j'arrive 
à 1 âge oii l'on se cramponne au passé, où Ton ne saurait 
rester encore jeune qu'à l'aide des souvenirs et du même 
entourage. Je suis trop accoutumé à ma vieille Europe pour 
pouvoir aujourd'hui m'en passer. 

Après avoir été des années à voyager sans cesse à travers 
tous ces pays nouveaux, il me tarde daller revoir quelque 
ruine qui me rappelle que le monde ne date pas d'hier. 

La veille de mon retour en EurojDC, sir Thomas Upington, 
l'aimable et spirituel magistrat de Cape-Town, me disait : 

— Eh bien, après tous ces voyages, qu'allez— vous faire 
maintenant? 

— Ce que je vais faire .»^ lui dis-je, je vais maintenant ren- 
trer en EurojDe et aller contempler un vieux mur couvert de 
lierre. 

MAX O'RELL. 



L' Administrateur-Gérant : Emile NORBERG. 



LE COMTE DE PARIS 



11 y a des destinées sacrifices. Il y a des hommes qui 
semblent n'avoir été appelés à la vie que pour en connaître 
les épreuves et en subir les duretés. Le sort ne veut pas qu'ils 
assistent au triomphe de leur cause et qu'ils recueillent le 
fruit de leur labeur. Ils sèment et d'autres feront la moisson. 
Courbes sur le sol, ils y tracent le sillon; ils y enfouissent le 
grain, qui germera sur leur tombeau. 

A ne regarder que le présent, rien ne leur réussit. Leurs 
mérites sont niés, leurs services méconnus. Ils s'efforcent 
de réparer les fautes des autres ; ils les réparent, en effet, mais 
seulement pour l'avenir. En attendant, ces fautes continuent 
à peser sur eux. Ils n'en ont pas la responsabilité ; ils en 
supportent pourtant les conséquences. 

Ces hommes, pour qui la vie se montre si rigoureuse, sont 
honnêtes, bons, intelligents. Il semble que la mauvaise for- 
tune les ait choisis, à cause de leurs qualités, comme des 
victimes d'élite. Ce serait à désespérer du règne de la justice, 
si l'on ne se disait que Dieu ne nous a pas promis de le réa- 
liser ici-bas et qu'il réserve ailleurs, à ceux qu'il a sanctifiés 
par la souffrance, d'éternelles compensations. 

l5 Septpnihre iSgd. I 



2aG LA REVUE DE PARIS 

Celle (loslince inélancdliquc n'a-l-clle [)as clé celle du 
comte tic Paris? Quelle lécompcnse, sur celle lerre, a-l-il 
reçue de ses verlus? Les courles joies (ju'il a counues seiuhlcnl 
ne lui avoir clé données que pour lui rendre plus sensibles les 
trislesses qui ont suivi. 

Il naît et toutes les promesses de bonheur entourent son 
berceau. Les grandes villes de France se disputent le privilège 
de lui donner le nom qu'il portera. Paris est préféré; Paris, 
la ville du comte Eudes et de Robert-le-Forl, la ville que les 
premiers ancêtres du nouveau-né défendirent contre les 
Nortlimans, ces Prussiens d'un autre temps. 

Quelques années à peine se sont écoulées. Le père de cet 
enfant, le brillant et séduisant duc d'Orléans, en qui la France 
avait mis son espoir, est mort, la tcte fracassée sur le pavé 
d'une grande route. Paris est en révolution. Regardez : c'est 
un vieillard qui renonce au trône pour ne pas faire couler le 
sang de ses concitoyens ; c'est une femme qui, tenant de 
chaque main un de ses deux 111s, les conduit à la Chaml)re 
des députés, envahie déjà par la foule. C'est un poète qui, 
croyant nécessaire de défendre les vainqueurs du jour contre 
un accès de générosité, leur crie du haut de la tribune : 
(( Défiez-A^ous des surprises du cœur ! » 

Puis c'est l'exil, les longues années passées loin de la douce 
patrie, les visites des fidèles, l'écho des événements de France 
écouté, recueilli avec un intérêt passionné, le cœur des deux 
jeunes princes battant au bruit des hauts faits de notre armée, 
surtout quand ce sont les anciens compagnons d'armes de leur 
père qui promènent glorieusement, des champs de bataille de 
l'Afrique à ceux de l'Europe, le drapeau national. 

La scène change encore une fois. Les portes de la France 
viennent de s'ouvrir ou plutôt de s'entr'ouvrir. Les jeunes 
princes sont devenus des hommes. Ils ont mûri dans l'exil. 
Vont-ils pouvoir vieillir et mourir dans leur pays.»^ Ces quel- 
ques années sont les meilleures de la vie du comte de Paris. 
Il a le droit, enfin, d'habiter la France, de respirer l'air natal. 
Prince scrupuleux et désintéressé, il a mis fin, par une noble 
démarche, à la compétition qui existait entre les deux branches 
de sa famille. Il n'est plus prétendant, il n'est pas pressé de 
le redevenir. Il lit, il pense, il écrit. Il étudie les questions 



LE COMTE DE 1>.V1US 22' 



qui intéressent les classes populaires. Il public, chaque année, 
un volume de sa véridique et grave H'isloire de la (jiirrre 
civile en Amérique. Il jouit de son bonheur privé. 11 voit à 
son foyer, sous l'autorité maternelle d'une femme de devoir, 
de dévouement et de vertu, grandir les aînés de sa jeune 
famille : ce nouveau duc d'Orléans, qui ne porte pas seule- 
ment le nom de son grand-pcre, le tils de Louis-Philippe, 
mais qui semble avoir hérité de sa grâce princière et de son 
entrain aventureux; cette belle et noble princesse, qui est 
devenue depuis la reine de Portugal: cette autre princesse, 
telle qu'on en voit rarement, sinon dans les contes de fées. 

Mais il faut reprendre le chemin de l'exil. Le comte de 
Paris n'aura revu sa patrie que pour lui être arraché de nou- 
veau, et, cette fois, à tout jamais. Alors commence la dernière 
et la plus triste partie de sa vie, huit années douloureuses 
passées à l'étranger, une lutte politique soutenue par devoir 
et sur laquelle aucun espoir de succès n'a jamais brillé; la 
rohuste constitution du Prince ruinée par le poids des épreuves, 
la maladie venant achever l'œuvre commencée par le chagrin, 
les longues souffrances héroïquement dissimulées : puis la mort 
arrivant lentement, la mort regardée en face et attendue patiem- 
ment, pieusement, chrétiennement, pendant une agonie lucide, 
dont la flurée a dépassé tout ce (|u'on pouvait prévoir. 



II 



Voilà ce qu'a été la vie du comte de Paris. \ oici mainte- 
nant ce qu'était l'homme : 

Un esprit méthodique et précis, une intelligence merveil- 
leusement cultivée, où toutes les connaissances accumulées 
par l'étude, toutes les idées élaborées par la réflexion étaient 
classées et en quelque sorte cataloguées, de manière à pouvoir 
être évoquées, par une mémoire impeccable, au moment 
voulu. Un jugement droit, un caractère calme, mais décidé, 



2'.î8 LA REVUE DE PARIS 

lin courage IVoid. Une bonlé louehanle, à la(|ucll(^ <ui csl 
heureux de voir ([uelques-uns de ses adversaires poliliqucs 
rendit" justice le lendemain de sa niorl. 

Il ne lui manquait presque pas une qualité; il lui a manqué 
queltjucs utiles délauts. 

Il était modeste : la modestie est une vertu dangereuse 
pour un homme public. 

Il a l'ail des charités immenses: mais il les a faites sans 
liruit. Il a été accusé d'avarice, et quelqucf(jis par des gens 
qui axaient des raisons personnelles pour ne pas se permettre 
envers lui cette ignominieuse calomnie. 

Il avait l'horreur de toute mise en scène : il a caché ses 
mérites au lieu de les faire valoir. 

Il poussait si loin ce sentiment que, dans les documents 
politiques rédigés et publiés par lui, il évitait les mots à elTet 
avec le même soin que d'autres mettent à les chercher. 
Ecrivain correct et précis, il avait plus d'habileté de plume 
qu'il n'en fallait pour condenser une doctrine ou résumer une 
situation politique dans une de ces formules saisissantes et 
concises qui, une fois lancées dans le public, y font rapide- 
ment leur chemin. Mais la rectitude et l'on pourrait presque 
dire la probité de son esprit répugnait à ce moyen d'action. 
Il y voyait une sorte de charlatanisme ou tout au moins l'em- 
ploi d'un procédé peu sérieux pour faire imjDression sur le 
public : (( Les mots à efiet, disait-il, ne sont jamais que des 
jeux de mots. » 

Il crovait à 1 empire de la raison sur les affaires de ce 
monde. Il y croyait peut-être trop, tandis qu il ne faisait pas 
une part assez grande, dans la politique, à linfluence de 
l'imagination. Cette influence, pourtant, est réelle. Parfois, 
aux heures les plus décisives, les nations, surtout la nôtre, 
cèdent aux entraînements de l'imagination. Elles ont des 
caprices. Or, le caprice était chose inadmissible pour une 
nature aussi pondérée, aussi bien équilibrée que celle du 
comte de Paris. 

Sa grandeur morale est apparue à tous dans ses derniers 
moments. En lisant le récit de sa fin, quelques-uns ont dû 
faire un retour sur eux— mêmes et rougir de la manière dont 
ils l'avaient autrefois jugé. Ne l'aA'ait-on pas accusé de tiédeur 



LE COMTE DE PAltlS '>.9C) 

religieuse? N'était-on pas aile plus loin encore? N'avait— on 
pas osé prélendre qu'il était affilié à la franc-maçonnerie? Il 
est triste de dire (pic cette dernière accusation, encore plus 
absurde cpi odieuse, ne venait pas des républicains. On sait 
aujourd'bui ce qu'était ce prélcndii Iranc — maçon. C'était 
un grand cbrétien. fl est mort dans des sentinïcnls dignes de 
son aïeul Saint-Louis. 

Ici encore son horreur pour l'ostentation avait laissé à la 
calomnie toute liberté de se répandre. Satisfait de faire son 
devoir devant Dieu, il ne cherchait pas à se prévaloir de sa 
piété devant les hommes. Il a fallu sa longue agonie pour 
révéler au monde les vertus qu'il lui cachait. 

Sa valeur intellectuelle n'a été entièrement appréciée, de 
son vivant, que par un petit nombre de personnes. Les répu- 
blicains la niaient par passion ou par intérêt politique. Cer- 
tains monarchistes la dépréciaient, par ignorance ou par fri- 
volité ; peut-être aussi par ce sentiment singulier qui pousse 
les conservateurs de notre temps à exalter leurs adversaires 
et ?i faire peu de cas de leurs chefs ou de leurs amis. 

La réparation commence aujourd'hui pour lui. Elle sera 
complète quand, un peu de temps s'étant écoulé et les événe- 
ments contemporains commençant à entrer dans l'histoire, on 
pourra publier sans indiscrétion la vaste correspondance qu'il 
entretenait avec tant de personnages considérables, d'amis 
politiques ou privés, d'économistes, de savants. Là seulement 
on le verra tel qu'il était. Là, délivré de cette préoccupation 
de s'entretenir avec le public, qui donne un peu plus de so- 
lennité à la pensée et de raideur à la forme, il laissait courir sa 
plume aisée, libre, toujours grave cependant. Là l'étendue de 
son esprit, la variété de ses connaissances, la justesse de ses 
aperçus faisaient le charme de ses correspondants, comme ces 
mêmes qualités feront l'étonnement du public. 

On s'est demandé s'il n'aurait pas pu, aj)rès la mort du 
comte de Chambord, renoncer à sa situation de représentant 
héréditaire de la monarchie et se rallier à la République, 
abdiquer en un mol. 11 aurait pu agir ainsi, sans doute, s'il 
n'avait eu ni convictions à défendre n\ devoirs à remplir. Il 
aurait, à ce prix, assuré sa tranquillité personnelle et surtout 
évité la plus grande de toutes les douleurs pour lui, celle dont 



aSo LA REVUE DE PARIS 

il ne s'esl jamais consolé, la douleur ilc l'exil. 11 n'aurait pas 
loulcfois fait cesser par là nos divisions. Tanl qu'un parti 
considérable, en France, sera convaincu que le Gouvernement 
monarchique, pour un pays connue le notre, est prércrahlc 
au régime républicain, les prétendants ne manqueront pas. 
Le comte de Paris, en abdiquant, n'aurait pu stipuler que 
pour lui-même. Il n'aurait engagé ni les princes de sa famille, 
ni les Bonapartcs, ni surtout le pays. 

Le jour oij un de ses amis lui annonça la maladie du comte 
de Cliambord et lui apprit que l'auguste représentant de la 
branche aînée des Bourbons pouvait mourir à brel" délai, le 
comte de Paris, très ému, s'écria : (( Oh ! ce serait un grand 
malheur! — Si le malheur arrivait pourtant, Monseigneur, 
est-ce que vous reculeriez devant la responsabilité qui vous 
serait imposée .►^ — Non, rassurez- vous, répondit tristement 
le prince. On ne choisit pas sa naissance. Je ferai mon devoir ; 
mais je désire n'avoir à le faire que le plus tard possible. » 

Le comte de Paris n'a pas cru pouvoir se soustraire à ce 
qu il considérait comme une mission sacrée. Il a fait abné- 
gation de ce qui lui était plus précieux que tout, de sa vie 
paisible dans son cher pays. 11 a volontairement accepté le 
sacrifice. 11 a été le prisonnier de son devoir et le martyr de 
ses nobles obligations. 

EDOUARD HERVÉ, 

de l'Académie française. 



AUTOUR DU 18 BRUMAIRE' 



J'attendais un moment propice pour me présenter au mi- 
nistère - ; on élait au i/i octobre ^ et ce jour-là je fus amené je 
ne sais plus pourquoi au Palais-Royal. J'y étais à peine entré 
par la grande cour, quand, à l'autre extrémité du jardin, je 
vis un groupe se former et se grossir, puis des hommes et des 
femmes courant à toutes jambes. Pour n'avoir pas l'air de 
céder à cet entraînement de fous, je m'avançai simplement 
vers ce groupe qui se divisait en un grand nombre de petits, 
de nouveavix arrivants se succédant sans cesse, repartant sitôt 
les premiers mots entendus et s'éloignant avec les signes de 
l'agitation la plus complète. Sans doute, on échangeait l'an- 
nonce d'une grande nouvelle, insurrection, victoire ou défaite. 
Pour abréger mon incertitude, j'avais hâté le pas ; je voulus 
même questionner quelques personnes, qui, venant du rassem- 
blement, me croisaient en précipitant leurs pas. Aucune ne 
s'arrêta ; mais un homme, sans cesser de courir, me cria d'une 

1. t]\trait tlii troisième volume des Mémoires du général baron Thit'hault, qui 
paraitra prochainement à la librairie Pion et que les éditeurs ont bien voulu nous 
comnuini((uer. 

2. Tbiél)ault revenait blessé de l'armée d'Italie avec le grade d'adjudant général. 

3. Le i4 octobre 1799. 



232 LA REVUE DE PARIS 

voix loul cssoullléc celle plirase: « Le général Bonaparte Aient 
de débarquer à Fréjus. » Alors, à mon lour, je subis l'elTel du 
verlige commun, cl, après le premier instant de stupeur (pii 
me retint pendant (juehjues secondes lixé au sol, je pris ma 
course pour rejoindre mon cabriole! ([iie j'avais laissé rue du 
Lycée . 

Ma première pensée était d'aller à toute bride porter celle 
grande nouvelle à mon père ; ma seconde fut de commencer 
par la vérifier ; je me rends donc à l'élat-major de la place, 
rue des Capucines : mais là, comme au Palais-Royal, je n'eus 
pas le temps de faire une question ; le mouvement, qui deve- 
nait général dans tout Paris, ne laissait plus d'ailleurs l'objet 
à aucun doute. Cette nouvelle, que le Directoire venait de 
faire annoncer aux Conseils par un messager jirécédé d'une 
musique, se propageait avec la rapidité lluide de l'électricité. 
Cliaque coin de rue offrait une nouvelle représentation de 
la scène du Palais-Royal: de plus, les musiques des régiments 
de la garnison parcouraient déjà Paris en signe d'allégresse 
publique, entraînant à leur suite des flots de peuple et de 
soldats. La nuit venue, des illuminations furent improvisées 
dans tous les quartiers, et ce retour aussi désiré qu'inattendu 
fut annoncé aux cris de: « Vive la République! )) de : « \ ive 
Bonaparte! » dans tous les tliéâtres. Enfin on se cherchait pour 
s'apprendre ce retour miraculeux ; on se visitait pour s'en 
féliciter, et l'enthousiasme, le délire qui animaient si étrange— 
ment Paris, allaient se répandre dans la France entière. 

Ainsi. ce n'était pas le retour d'un général, celait, sous 
l'habit d'un général, le retour d'un chef, et d'un chef d'autant 
plus puissant qu'il semblait à la fois nécessaire à larmée, à 
la politique et au gouvernement. Sous ce troisième rapport, 
son retour était encore plus désiré que sous les deux autres ; 
car il ne restait en France qu'un simulacre de gouvernement, 
et la constitution ne constituait plus rien. Battu en brèche 
par tous les partis, le Directoire était à la merci du premier 
assaut. Ce n'est pas qu'il n'y eût, dans ce Directoire, du talent, 
du caractère et du patriotisme ; mais cinq chefs, au lieu de 
quintupler les forces, les divisent et les annihilent en raison de 
leur nombre. Que pouvaient les Directeurs, gens sans fortune, 
sans famille, comme sans avenir et sans consistance ; de 



AUTO LU DU l8 15 151 MA1I51; !^.').'î 

quelc|uc manière qu'on les eût chamarres et logés , que 
pouvaient-ils contre des chefs militaires illustrés par tant de 
batailles ? I']lait-il possible que les vainqueurs de tant de rois 
restassent bannis de ce Direcloiie ou s'y crussent représentés 
par un Moulin, que, grâce à sa nullité, son habit n'avait pas 
exclu? Moulin, gouvernant Klébcr, Pichegru, Saint-Cyr, 
Desaix, Moreau, Jourdan, Masséna, Bonaparte, était bur- 
lesque. Et, en ce qui concernait le général Bonaparte, c'est 
depuis qu'il était en Egypte que nous avions subi tous nos 
désastres ; il semblait que, lui présent, cha([ue bataille perdue 
eût été gagnée, et que tout territoire évacué eût été conservé, 
tant la France avait foi non seulement au génie, mais à l'in- 
fluence magique de cet homme : il avait donc été l'objet de 
regrets et de vœux, c[u'aucun des autres généraux de la Répu- 
blique n'avait pu effacer ou diminuer, et si, grâce à Masséna. 
la victoire paraissait prête à rentrer dans nos rangs, c'est en 
Bonaparte seul qu'on voyait alors le sûr garant de cette vic- 
toire. Telle fut la cause de la joie qu'excita la nouvelle de son 
retour, et cette joie fut telle que le député Baudin, des 
Ardennes, en mourut dans la soirée même. Enfin, le i6, au 
matin, le plus petit hôtel de la rue Chantereine, nommée de 
suite et par acclamation la rue de la A ictoire, recelait celui 
dont la destinée, désormais irrévocable, allait donner au monde 
le plus effroyable exemple des vicissitudes humaines. 

Je n'écris pas l'histoire. Je n'ai pas à faire connaître cette 
révolution du i8 brumaire connue de tout le monde et qui 
s'effectua vingt-six jours après le débarquement du général 
Bonaparte à Fréjus, vingt-quatre jours après qu'il fut rentré a 
Paris avec Berlhier. Lannes, Murât et Bessières. Je ne rappel- 
lerai pas le désappointement qu'éprouva le général Bonaparte 
en trouvant la France moins accablée ou moins menacée 
qu'il ne l'espérait ; de lait, la brusque présence du vainqueur 
de Castiglionc et de lUvoli, du Mont-Thabor et d'Aboukir, 
ramenait dans Paris une sorte d'animation guerrière qui pou- 
vait faire illusion; mais je m'arrêterai, un instant, à ce retour, 
qui, divinisé par les uns, fut blâmé par les autres. Au milieu 
de l'allégresse populaire, des récriminations s'élevèrent, el 
deux reproches notamment furent répandus dans le public 
avec acharnement. On accusait Bonaparte d'avoir quitté son 



Vt'Mi LA REVUE DE PAUIS 



armée, d'ahord parce (|uc rexprdidon d'l\ii;vplc iic pouvait 
plus avoir uue issue heureuse, cnsuilc parce (|u'il jîrévoyait 
que celle armée dcvail liuir [)ar succomber: on l'accusait aussi 
d'avoir liansgressé les lois militaires, et très haut on le taxait 
de lâcheté pour le premier grief, de désobéissance et de dé- 
sertion devant l'ennemi pour le second. 

En réalité, si l'on s'en tient au point de vue militaire, 
Bonaparte était inexcusable, et îSieyès avait raison lorsque, à 
propos d'un manque volontaire d'égards dont il avait à se 
plaindre de la part de Bonaparte, il l'appela : « Petit insolent 
envers le membre dune autorité qui aurait dû le faire fusiller.» 
De fait, il avait donné l'exemple d'un acte que plus tard il eût 
fait punir de mort, et, quelle que fût l'apparence de ses mo- 
tifs, il était d'autant plus coupable qu'il avait osé amener 
avec lui des généraux, des otiiciers qui, comme lui, n'auraient 
dû quitter l'Egypte que sur les ordres de leur gouvernement 
et qui, revenant ainsi, ne pouvaient plus être considérés que 
comme des séides ou des complices. La violation des lois sani- 
taires n'était pas un délit moindre, et la gravité de ces deux 
chefs d'accusation motiva la proposition que fit Bernadotte de 
traduire le général Bonaparte à un conseil de guerre ; mais on 
eut peur de le pousser à la rébellion immédiate, et c'est incon- 
testablement ce qui lui fit donner par le président du Direc- 
toire (G obier) l'accolade fraternelle. Comment eût-on osé sévir 
contre un homme dont le voyage de Fréjus à Paris avait été 
un triomphe, et que la garde même du Directoire accueillit 
aux cris de: «Vive Bonaparte! » Et pourtant il était évident 
que le patriotisme n'avait été et n'était pour lui que le pré- 
texte de lambilion. Ses habitudes, ses goûts, ses manières, ses 
discours, ses proclamations, ses moindres paroles, sa figure, 
son regard, sa nature enfin et jusqu'au dédain qu'il afficha 
longtemps j^our la tenue militaire, révélèrent j^artout ses idées, 
ses espérances et ses désirs d'usurpation. Ainsi on ne pouvait 
se dissimuler que, par son retour même, il n'eût arboré lé- 
tendard de la révolte. L'habileté, le bonheur et l'audace néces- 
saires au succès, le sauvèrent; mais, tout en spéculant sur 
l'admiration et la confiance des uns, la faiblesse ou la lâcheté 
des autres, sur le désaccord d'une partie de la population et 
le besoin que l'on avait d'ordre et de repos, sur l'exaltation 



AUTOUR DU l8 BUUM.VIUE 235 

des masses et le délire avec lequel se concentrèrent en lui les 
espérances d'un peuple qui n'espérait plus en rien, sur les 
malheurs et les pourritures de l'époque qu'il sut exploiter, il 
ne ]3ut échapper malgré tout à cette conviction qu'il n'y avait 
d'alternative pour lui qu'entre une réussite complète et un 
crime irrémissible, un tronc et un gibet. Et voilà pourquoi 
l'imputation de lâcheté portée contre lui était absurde, parce 
(pi'il lui avait Tallu pour revenir en France l'énergie et le cou- 
raoe du factieux. 

Je l'avais étudié et suivi avec trop d'attention, tant à l'armée 
de lintérieur que pendant ses immortelles campagnes d'Italie 
et ])ondant son séjour à Paris au commencement de 1798, pour 
que je me trompasse sur les conséquences de ses progressions, 
sur la portée de ce mot qu'il avait dit avant son départ pour 
l'Egypte: « La poire n'est pas mûre. » .le ne doutais donc 
pas qu il eût été ramené par son ambition, et non par son 
patriotisme; et cependant je cédais à l'enthousiasme général, 
jouissant d'avance des victoires que le retovir de ce grand 
homme garantissait, et je me livrais à ma joie avec d'autant 
plus d'eilusion que je n'avais pas calculé qu'il devait choisir 
précisément pour l'exécution de ses projets liberticides le mo- 
ment oi^i la France avait le plus besoin de lui, oxi la saison 
ajournait toute opération militaire, oiî l'on était dans l'ivresse 
de son retour; en dépit de tous les symptômes, je ne me dou- 
tais pas que nous touchions à la crise que sa brusque présence 
annonçait. 

Le général Bonaparte étant arrivé le i G octobre, à six heures 
du matin, au Directoire, avec Berthier, Berthollet, Monge 
(ce qui était fort habile), je me présentai le 18 à sa porte; il 
était sorti, et je m'inscrivis. Le 21, je retournai chez lui : il 
y avait beaucoup de monde ; Il fit un pas vers moi lorsque je 
m'approchai, m'accueillit à merveille, reçut avec bienveillance 
les félicitations que, au sujet de son retour, j'adressai à la 
France dont ce retour comblait les vœux; cnlin il me dit. 
quand je fis place à un autre : a Je compte vous revoir. » Le 
2G (4 brumaire), je profitai de cette sorte d'invitation; il était 
dix- heures et demie lorsque j'entrai dans le salon. Le général 
Bonaparte était del)Out et fort occupé d'un entretien avec un 
homme que je ne connaissais pas et qui se promenait avec lui 



•),."U) LA UKVUIi: UF. l'AUIS 

nu f(in(l (lu salon: je m approclun de la i-licmiiu'e: madame 
Bonajiarlo anivrr, je causai avec elle. Un |)('ii a\aiil otizt» 
heures, il congédia son inlerloeuieur, se ra|ipioeha de nous, 
u\o dil amicalement : a Bonjoni-. Tliirhaull », sonna nom- 
qu'on servît à déjeuner, ajonla (mi se rclournanl vers moi : 
« Vous déjeuniMez avec nous. » A peine à table, en tiers avec 
madame Bonaparte et lui, il me parla des deux dernières 
campagnes, et, s'arrotant à celle de Napics. me dit : « Je sais 
que vous vous y êtes bien conduit », et, peu après, sans pro- 
noncer le nom de Cliampionnet, mais, selon son liahilnde, 
personnifianl par sa tournure de phrase le rôle général de 
l'armée, il ajouta : « Il n'y a que vous qui, pendant mon 
absence, ayez fait de bonnes choses. » 

Pour te qui me concernait, ce qu'il avait dit marquait 
plus que de la bonté; je fus même étonné qu'il eût daigné 
étendre ses éloges jusqu'à moi, simple adjudant général. Il 
€st vrai que, dans ce moment surtout, occupé de tout autre 
chose que de moi,!je ne considérai pas que, comme il se trou- 
vait à Paris sans aide de camp et comme il était au courant de 
la manière dont je servais, je pouvais lui convenir... Absents 
ou présents, ses aides de camp, a^ec la presque totalité des- 
quels j'étais lié, m'auraient paru d'ailleurs, et à deux près, ne 
rien avoir qui pût m'imposer beaucoup. Si je ne me plaçais 
ni sur la ligne de Marmont comme officier instruit ou comme 
orateur militaire, ni sur la ligne de Duroc si remarquable 
par sa réserve et sa sagesse, il était de leurs collègues que sous 
aucun rapport je ne plaçais sur la mienne. Quoi qu'il en soit, 
l'idée de lui être attaché, cette idée que tant d'autres à ma 
place auraient eue, ne me vint même pas. 

Un mot me lit naître la pensée de lui parler de mon plan 
d'une nouvelle campagne en Italie ; mais l'à-propos échappa 
par la brusquerie avec laquelle, à ce que nous disions du dévoue- 
ment des troupes et du zèle de quelques chefs, il opposa 
tout à coup ce qui s'était passé et se passait dans l'intérieur ; 
il attaqua le gouvernement avec une violence qui me boule- 
versa ; voici à ce sujet quelques phrases que ma mémoire me 
rappelle et qui donneront une idée des autres : « Une nation 
est toujours ce qu'on sait la faire... les factions, les partis, les 
divisions triomphantes n'incriminent que le pouvoir. . , Il n'est 



Al lOMl 1)1 l8 15 lU M Al II K 23y 

pas de mauvais peuple pour un bon gouvcrncmenl, comme il 
n'y a pas de mauvaises troupes sous de bons chefs. Mais 
qu'espérer de gens (|ui ne connaissonl ni leur ])ays, ni ses 
besoins, qui ne comprennent ni leur temps, ni les hommes, 
et qui ne trouvent que des résistances où ils devraient trou- 
vei' des secours? » Puis il partit en une bordée d'injures 
contre Je Directoire. « J'ai laissé la paix et je retrouve la 
guerre. T/inlluence de la victoire a été remplacée par des 
défaites honteuses. L'Italie était conquise; elle est envahie, et 
la Fiance est menacée. J'ai laissé des millions, et la pénurie 
est partout; ces hommes abaissent au niveau de leur impéritie 
la France qu'ils dégradent et qui les réprouve. » 

Napoléon disait : (( Quand on veut dîner bien, il faut dîner 
chez Cambacérès : quand on veut dîner mal, il faut dîner chez 
Le Brun; quand on veut dîner vile, il faut dîner chez moi. » 
La vérité est que ses dîners souvent ne duraient pas une demi- 
heure, et que le déjeuner que je rappelle dura beaucoup moins. 
Malgré cela, et quelque flatté que je fusse de me trouver à ce 
petit couvert, pendant lequel la fortune me sourit inutilement, 
ce repas avait fmi par me paraître long. Depuis que l'acte 
d'accusation, l'espèce d'anathème contre le Directoire avait 
commencé, j'avais gardé le plus absolu silence et je m'étais 
eflbrcé de rendre mon visage aussi muet que ma bouche: 
mais cette situation devenait à chaque instant plus pénible. Ce 
fut donc avec un véritable soulagement que je vis arriver le 
moment de donner la main à madame Bonaparte, pour ren- 
trer au salon, où nous trouvâmes le général Serurier, ce qui 
fut pour moi un nouveau bonheur. De suite, en effet, le général 
Bonaparte qui revoyait Serurier pour la première fois, lui 
parla aussitôt de la campagne du général Scherer, qu'il traita 
plus mal que l'ennemi ne l'avait fait; il ne dit qu'un mot de 
l'affaire du pont de Polo que le général Serurier pouvait excu- 
ser, qu'il se hâta d'expliquer '. Le général Bonaparte passa 
ensuite légèrement sur la i)alaillede l'Adda, aussi malheureuse 
qu'honorable pour le général Serurier, et, revenant au Direc- 
toire, ce qui révélait un rôle arrêté dans sa pensée, il se répan- 



1 . Il coniiiiaiulail une division de Sclicrcr, et de désastres en désastres fut réduit 
à une caj)itulatit)u niallievireuse. 11 se trouvait alors à Paris prisonnier sur parole. 



•î^ïS LA HIÎVUE DE PARIS 

(lit en (le nouveaux reproches, s'indigna de ce que le choix 
des chefs di' I ;irniée pùl dépendre des inirigues, de l'ignorance 
el (hi pouvoir de quelques avocals. Ce mot d'avocat, tlonl il 
faisait un lernie au dernier point méprisant, parut lui plaire; 
il s'en servit plusieurs fois, et le général Serurier s'élant plaint 
du Directoire, je ne sais plus ii quelle occasion et avec raison, 
le général Bonaparte reprit avec véhémence : «Et que peuvent 
espérer des généraux, avec un gouvernement d'avocats P Pour 
que des lieutenants se dévouent, il leur faut un chef capahie 
de les apprécier, de les diriger, de les soutenir... » \ ce mot 
de lieutenants, ainsi qu'au ton dont il fut dit, je crus entendre 
César; diîs lors le terrain sur lequel je me trouvais me parut 
inquiétant, et je pris congé. J'avais quitté le général Bonaparte 
jDrcs de la cheminée; je l'avais volontairement laissé au milieu 
d'une phrase, et j'avais à peine fermé la porte du salon sur 
moi qu'il la rouvrit, et, disposant de moi comme de quelqu'un 
à lui. il me jeta cet ordre de l'air le plus gracieux : a Allez 
donner votre adresse à Berthier' ! » A quoi je ne répondis que 
par un salut. 

La position de ces échappés d'Alexandrie et surtout de celui 
que Bernadotte appelait « le transfuge » m'avait toujours paru 
fausse, et plus leur rôle se dessinait à mes yeux, plus ils me 
devenaient suspects. J'avais passé outre pour un grand homme, 
pour mon ancien général en chef de l'armée de l'intérieur et 
de l'armée d'Italie ; mais rien de semhlable ne militait à mes 
yeux pour le général Berthier, et je ne comprenais pas, du 
moins je ne voulais pas comprendre ce que je pourrais avoir à 
faire avec ce général. Je me souvenais avec dégoût de tout ce 
que sa conduite à Rome avait eu d'odieux, de perfide envers 
le général Masséna, et, par ces causes autant que par la cir- 
constance qu'il n'était pour moi qu'un général sans emploi, je 
n'avais pas mis les pieds chez lui. Or, ce que je venais d'en- 
tendre était-il de nature à vaincre mes répugnances? J'étais 
loin de le penser; néanmoins, comme mon père était l'arbitre 
auquel mon cœur et ma raison me faisaient recourir dans toutes 
les situations délicates, je retournai en toute hâte chez lui et 
je l'informai des moindres circonstances de ma visite et de 

I. Berthier devait être le ministre de la euerre du l'ulur L;Ou^erne^lCllt. 



AUTOLU DU l8 BKUMAIKE 2.39 

mon déjeuner. A dater de ce moment, il ne nous resta aucun 
doute sur la prochaine exécution des projets séditieux. Les 
Directeurs, certes, ne m'occupaient guère; je ne connaissais 
personnellement aucun d'eux; leurs oeuvres ne les recomman- 
daient pas. Je ne pouvais estimer ni l'ambitieux Sieyès et son 
satellite Ducos, ni llionnôte mais incapable (îohier, et son 
satellite Moulin, et moins encore Barras « le pourri », comme 
on l'appelait alors. Toutefois, le Directoire faisait partie d une 
constitution que j'avais jurée; je tenais à mes serments, et j'ai 
toujours eu horreur du rôle de conspirateur. Les propos entre 
mon père et moi furent donc assez courts, et il fut décidé 
que, en gardant le secret sur tout ce que j'avais entendu et 
remarqué, je ne retournerais pas chez le général ! Bonaparte, 
et que, ayant donné mon adresse au ministre de la guerre el 
au commandant de la place, je n'avais plus à la donner à per- 
sonne, et moins au général Berlhier qu à tout autre. 

Pour sauver néanmoins les apparences autant que je le 
pouvais, je sortis peu; je ne me montrai ni chez le ministre, 
ni au Directoire, ni môme au spectacle. Je fus d ailleurs souf- 
frant ; du 6 au 9 novembre (i5-i8 brumaire), je ne quittai 
pas ma chambre, et je sus seulement par les journaux que, 
le 6, le général Bonaparte avait donné au général Moreau un 
superbe damas garni de diamants de la valeur de dix mille 
francs, et que, le jour même et dans l'église de Sainl-Sulpice 
transformée en temple de la Victoire, un banquet avait été 
donné par les Consuls au général Moreau et au général Bona- 
parte, qui, par parenthèse, durant ce repas ne mangea que des 
œufs. Logé aux (Irands Jésuites de la rue Saint-Antoine, mes 
amis avaient eu autre chose à faire en ces jours historiques que 
de venir me donner des nouvelles. Ainsi, le iç) au matin, 
n'ayant pas encore reçu mon journal, je ne savais rien, abso- 
lument rien de ce qui se passait ou s'était passé la veille, 
lorsqu'on m'annonça le chevalier de Satur. 

Ce chevalier de Salur, ancien chevau-léger ou gendarme de 
Lunéville, grand et jadis fort IjcI homme, alors âgé de plus 
de soixante ans, était remarquable sous une foule de rapports. 
Bon latiniste, fort mathématicien, homme d'esprit, de carac- 
tère et de capacité, il était de plus grand joueur d'échecs, ce 
qui nous rapprochait souvent. Ayant d'ailleurs eu des obliga- 



a/jO LA HE VUE DE PARIS 

lions à mon père, il nous clail dôvoué. cl, Iri's ;ni comanl de 
tous les événemenls de la vieille cl de la miil. il accouiail j)our 
nie les dire : (^)ualfc Dlrcclcurs aNaicnl domu' leur démission. 
Le conseil des Cinq-Ccnls élail Iraiisférc à Saml-C^ioud, cl le 
général Bonaparic, nommé commandanlde la division militaire 
de Paris, élait chargé de la Iranslalion. Le chevalier de Salur 
venait surtout m'ini'oimer (|ue ce malin même, lo novcmhre 
(19 brumaire), le général Bonaparic, précédé par de nombreux 
corps de troupes, (pii avaient élé réunis dans le jardin des 
Tuileries, et accompagné d Une foule de généraux eldolliciers 
d'élal-major tous à cheval, venait de parlir pour Sainl-Cloud. 

Si ces nouvelles ne contenaient rien qui m'étonnât, elles 
n'en élaicnlpas moins de nature à m'occuper forlemenl. Mais, 
i