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Full text of "198802"

k 



isbn : 9961- 892 - 41 - 
depot legal: 1707 -2002 
© editions barzakh, Alger.octobre 2002. 



Hocine Ait-Ahmed 



NT 




M&MOIRES D'UN COMBATTANT 

L'esprit d'independance 1942-1952 



| .f'0^i^4 



S54241 




editions barzakh 



X. 



k 



, •% ::— 



A.. 



Jc d6die ce premier volume a ma mere, aux femmes 
alglriennes, gardiennes de la culture populaire, et dont 
le r61e toujours meconnu fut essentiel dans la perpe- 
tuation de la personnalite" algenenne et de la resistan- 
ce, aux militantes et aux militants dont, eu egard aux 
limites de mon itineraire personnel et de ce type 
d'ouvrage, je n'ai pu evoquer les noms. Je remercie 
tous les parents, camarades et amis qui m'ont encou- 
rage et aide a preciser mes souvenirs. Je rends un 
hommage particulier a Maud Sissung pour 1'attention 
chalcureuse et la rigueur avec lesquellcs elle a respecte" 
et poli mon texte. 




Femme ketalle. 



Le combat permanent 

Maitre Saad Djebbar* 



J'ai rencontre M. Hocine Ait Ahmed, " Si L'Hocine ", pour la pre- 
miere fois en 1994, a l'universite de Londres ou il etait venu dormer 
une conference sur la crise algerienne. 

Je savais qu'il etait un des historiques de la revolution algerienne; 
mais j'avais aussi une connaissance suffisante de sa personnalite a tra- 
vers ses declarations et prises de position a Tegard du regime algerien. 
Surtout apres son retour au pays, au lendemain des balbutiements 
democratiques qui ont suivi les terribles evenements d'octobre 1988. 
Et, par la suite, pour sa position remarquable a regard de l'arret du 
processus electoral en 1992. 

Tout cela m'avait pousse a le solliciter pour cette conference, tache 
qu'il accomplit brillamment dans une excellente langue anglaise face a 
une salle pleine d'universitaires, d'hommes. politiques et dejournalistes. 
Ce rut, pour nous deux, le debut de rencontres et de discussions qui 
se poursuivent aujourd'hui encore. 

Lors de notre rencontre en marge de cette conference a l'universite 
de Londres, je fus surpris, ainsi que ceux qui etaient avec moi, par la 
grande modestie de Si L'Hocine. II a refuse categoriquement les qua- 
lificatifs " d'homme historique ", de " leader " ou de " heros " en decla- 
rant de maniere tranchee et definitive que seul le peuple algerien en 
etait digne. 

A 1'oppose de la plupart des hommes politiques que j'ai rencontres, 
Si L'Hocine surprend par sa totale sincerite. Et par sa facon modeste' 
de ater des evenements importants ou il a ete acteur ou d'evoquer sa 
contribution au mouvement national depuis son adhesion au Parti du 
Peuple Algerien (PPA) en 1942 alors qu'il etait a peine age de seize ans. 
J'ai egalement remarque la tonalite amicale et respectueuse qui tisse ses 
propos lorsqu'H evoque les compagnons de lutte ou les personnalites 
avec lesquelles il avait pourtant des opinions divergentes. II ne cache 



* Avocat, consultant au British Royal Institute For International Relations 
Directeur-adjoint du centre d'etudes sur l'Afrique du Nord, Universite de Cambridge. 






, /. 



k 



pas son affection pour Messali Had), ni son admiration pour lcs capa- 
dtes politiques de Ferhat Abbas. Sa plus grande admiration ct son 
respectvont vers les citoyens ordinaires qui ont adhere au mouvement 
natiW ; la, ils ont muri leur conscience rationale pour y devemr des 
hommes Seatifs, pleins d'abnegation et des modeles de loyaute. 
Certains sont devenus de hauts responsables au son du par* du peu- 
ple. Comme 1'extraordinake Ahmed Bouda dont le poeme est devenu 
Si chant qu'entonnaient les enfants du par* du peuple dans les fe es 
privees comme dans les occasions nationales, surtout apres les massa- 
,ctcs du 8 mai 45 a Setif, Guelma et Kherrata. Ce chant disaxt : 

L 'amour de [Algerie est un devoir pour mot 
Ma vie et mes biens pour le nationalisme 
Deboutjeunes de mon pays 
La vie d 'humiliation est sinistre 

Ou encore : 

Lesjeunes sont monies dans les djebels 
lis sont mantis aux djebels opatrie I 
/ ^^—^Qontrela domination et le colonialism I „_ 



Vai pose a Si El Hocine une question qui ma longtemps occupe 
1'esprit: comment le mouvement a-t-il pu s'imposer sur la scene poh- 
tWmalgre la faiblesse du niveau intellect des moyens matends 
*de ^unication, et malgre les entraves et la temble repression 
Z££Z* Algenens par les autorites coloniales * mWondu 
siiplement : " Les enfants du mouvement natW ^ent^ans leur 
eJsante majorite, des gens simples qm ont ^^^^ 
en cerveaux pensants pour fake face au colomaksmeCela grace a 1 en 
"Z fflt ^ en place par le mouvement, et a l'abnegaQon, a la 
SytS qui ^aSmLnt p'our la dignite et la liberte de leur peuple et 

^Dev^ce'lte question et tant d'autres sur le passe, devant ma soif 
d'en connaitre davantage sur des problemes hes aU mouvement daoo- 
^^Hocine me demanda si j'avais lu ses Mimones de combattant 
q^uLurd'hui j'ai l'honneur de presenter. Quand je hu avouai mon 
^XTdu Uvre, il m'en envoya un exemplaire. j'en con^e^ 
Ifc^re, je ne pus le lacher qu'a la derniere page. J'al profondement 

II 



regrette, a cette epoque, le fait que le livre n'avait pas eteixaduit en lan- 
gue arabe afin de permettre a un grand nombre d'Algeriens et aux lec- 
teurs arabophones en general, de le lire. Car ce livre aide a denouer de 
grandes enigmes et comble des failles beantes dans notre histoire encore' 
non ecrite. Les indications et les analyses de Si El Hocine, lors des dis- 
cussions continues que nous avions, amplifierent mon enthousiasme a 
l'egard de ce livre vers lequel je revenais sans cesse. II decelait les res- 
semblances, les precedents ou les racines de la crise algerienne actuelle 
dans l'histoire du mouvement national, dans la periode de la lutte 
armee et parfois, apres l'independance. On trouvera en effet dans ce 
livre des elements de comprehension et des enseignements pour le 
present. 

Ces Me'moires different des autres qui, generalement, sont publiees a 
la fin de la vie politique d'un homme. Ces memoires ont un trait par- 
ticulier : elles sont centrees sur une periode de la lutte de Si L'Hocine, 
dix annees exactement, depuis son adhesion au Para du Peuple 
Algerien (PPA) en 1942, a son depart du pays, vers le Cake, en 1952. 
Dix annees qui correspondent a une periode cruciale de changements, 
de seismes aux niveaux national et international. La guerre mondiale 
s'etait achevee sur une nouvelle configuration des rapports de force, 
tout en contribuant a aiguiser les aspirations des peuples colonises a 
1'autodetermination et au recouvrement de leurs libertes. Si L'Hocine 
considere, dans ses Me'moires, que les nationalistes algenens - en raison 
de la faiblesse de leur organisation - n'ont pas exploite le vide politique 
laisse par la France occupee (par l'Allemagne). Ils n'en ont pas profite 
vis-a-vis des allies, lors de leur debarquement sur les cotes algeriennes, 
afin de peser en faveur de l'independance, ou du moins, d'en poser les 
jalons. 

Les Memoires de Hocine Ait Ahmed devoilent des etapes importantes 
de notre histoke au point d'etre un document de reference pour ceux 
qui etudient l'histoke de cette epoque. L'importance de ce document 
est de montrer que les evenements de cette periode, les erreurs com- 
mises, furent la consequence de visions erronees dont le peuple conti- 
nue a payer le prix aujourd'hui. La mise en exergue de ces erreurs ne 
signifie pas que les generations de l'independance doivent pointer un 
doigt accusateur sur ceux qui les ont commises. Les limites intellec- 
tuelles et materielles, greffees sur un contexte colonial difficile, la 
loyaute, la sjncerite et la bonne foi des hommes de cette epoque, sont 
des explications acceptables, en tout en etat de cause. 

Ill 



^^Bwevanche, la plus grande catastrophe est cellcd'aujourdhui. Les 
L responsables algeriens, de lWependance a nos jours, bien quils 
dispose* des moyens de TEtat, continue* a vehiculer les memes 
fausses conceptions, les memes erreurs et recourent aux memes pra- 
tiques erronees que celles mises en oeuvre par le mouvement national 
ct les autorkes coloniales. 

Si L'Hocine demontre clairement que Tentetement des autontes 
coloniales a reprimer les partis poHtiques algeriens et a recounr en per- 
manence a la fraude electorate a bel et bien cristallise la conscience 
revolutionnaire en 1949. II rappelle, plus d'une fois, que la fraude elec- 
torale systematiquement pratiquee a l'epoque a vide Taction politique 
de son sens. Des lors, les citoyens ont demande au PPA de les armer 
et ont proclame qu'a Tavenk, ils n'accorderaient plus le moindre credit 
au vote. Et de fait, les elections de 1948 furent, en quelque sorte, k 
goutte qui a fait deborder le vase. Les jeunes naUonalistes (dont Si 
L'Hocine) etaient convaincus qu'il fallait abandonner Taction legaliste 
et s'orienter vers Taction revolutionnaire. D'ou la creation de 
TOrganisation Speciale (OS) pour preparer la lutte armee. Processus 
auquel participa Si L'Hocine, avant que lui-meme ne dirige la structure, 
apres la mort du regrette Mohamed Belouizdad. L'OS sera le premier 
noyau de ce qui, par la suite, constituera TArmee de liberation Nationale. 
Si L'Hocine s'attarde longuement sur ce qui fut appele la cnse ber- 
^^fifite^'ou le " complot berbemte ". II en demonteles ressorts et 
raconte les mesures arbitraires dont furent, au sein du part, victtmes 
des militants - y compris lui-meme - de la part de camarades. II consi- 
der que ce qui est arrive est le resultat d'une interpretation superfi- 
cielle des choses. Des decisions arbitraires auraient pu etre evitees si la 
question avait et6 debattue de maniere democratique. La " cnse ber- 
beriste " a ete instrumentalisee pour destabiliser un militant d'excep- 
tion. L'accusation de " berberisme " a servi ses adversaires politiques 
- et notamment les hommes du regime - pour masquer les questions 
fondamentales, et surtout, tenter de nuke a l'ethique poUuque, patno- 
tique et democratique de lTiomme. Hier ressemble tant a aujourdhui ! 
Les Memoires de Si L'hocine me confortent dans les impressions 
premieres que j'ai eprouvees en le rencontrant, avant meme de lire le 
livre. Un homme qui salt gerer les equilibres necessaires entre la 
reflexion d'un cote, et Taction et Torganisation de Tautre, qui refuse 
Timprovisation. H a, ainsi, durement critiqu6 la decision de la direction 
du PPA d'ordonner Tinsurrection aux responsables de la region de 



k 



IV 



Kabylie - avant d'envoyer un contrordre de derniere minute - apres les 
evenements du 8 mai 1945. L'impfovisation s'est revelee couteuse 
pour le moral des militants a Tepoque. 

La profondeur de la reflexion poKtique et les experiences de Si 
L'Hocine durant les differentes etapes de sa vie, sans compter les 
annees de prison et d'exil, lui ont donne une grande rigueur dans la 
prise de decisions graves. Son refus de Tarret du processus electoral en 
1992, sa mise en garde contre les dangers d'une telle mesure pour la 
population et le pays, sa condamnation des fraudes continues lors des 
scrutins organises par la suite et son appel permanent au dialogue et a 
la reconciliation nationale, etaient autant d'attitudes reflechies. Elles 
n'avaient pas pour but de defendre des interets partisans etroits. Elles 
etaient, surtout, une tentative de conjurer une malheureuse repetition 
de Thistoire ; d'eviter des explosions populaires similaires a celles qui 
ont eu lieu apres le verrouillage des espaces politiques et mediatiques 
devant les forces representatives de la societe a la fin des annees 40. 
Mais cette fois, la catastrophe redoutee devait etre plus grave encore, 
car la confrontation opposera les enfants d'un meme peuple. 

H n'est done pas surprenant que Hocine Ait Ahmed et son parti ne 
soient pas tombes dans le piege des solutions provisoires et des faus- 
ses promesses, celles qui ont ete presentees par les responsables alge- 
riens comme une " protection de la democratic et sa consecration 
apres Termination de ses ennemis islamistes ". Cette attitude a permis 
a Si L'Hocine et a son parti de gagner respect et credibiliteTrheme dans 
les milieux qui s'opposent a lui pour des raisons personnelles et poli- 
tiques. 

Les evenements vecus par TAlgerie depuis 1992 ont demontre la hau- 
teur de vue d'un homme qui continue a etre ferme dans son engage- 
ment absolu pour la democratic et son refus de la marchander. La 
meme position qu'il a adoptee durant son combat au sein du mouve- 
ment national, la guerre de liberation et apres Tindependance du pays. 

Et voila que, de nouveau, la " crise berberiste " ou " kabyle " resurgit 
a la surface depuis le printemps 2001 pour occuper le devant de la 
scene. Les responsables algeriens ont donne a cette crise des explica- 
tions qui, dans le fond, ne different pas de celles, superfidelles, pro- 
posees par le mouvement national en 1949 etles gouvernements post- 
independantistes. Mais Hocine Ait Ahmed Taffronte en soulignant 
que la crise provient de Tabsence de democratic et que les enfants de 
Kabylie, comme les autres enfants du pays, subissent Tinjustice et la 



,/%^ 



k 



margbalisation politique et economique. Hocine Ait Ahmed a cam- 
pas que le regime lui a dresse - ainsi qu'a son parti - un piege, atten- 
dant, de maniere indecente, qu'il y tombe les yeux fermes. 
^ "Mais Si L'Hocine est l'homtne qui a traduitla fameuse chanson de 
la seconde guerre mondiale " Lili Marlene " en la retravaillant. II lui a 
donne le titre de " Union, union.. " et die est devenue le chant de* 
nationalistes de Kabylie exempt de tout regionalisme ou d'espnt sepa- 
ratiste. II a lance a Havers la chaine Al]a&a un appel aux atoyens et 
aux militants et sympathisants, les incitant a preserver l'unite de la 
nation et du peuple. II a souligne qu'il s'agissait " du legs preaeux de 
ceux qui ont sacrifie vies, Mens et efforts pour l'Algerie ' . N oublions 
pas que l'homme a repete maintes fois que le regionalisme etait une 
" carte grillee " et que ceux qui la jouent n'ont guere servi et ne ser- 
vent en rien les parties qu'ils pretendent representer. lis ne le font que 
pour leurs seuls interets, au detriment de ceux de la population et du 

P Tes manoeuvres pour faire basculer la KabyUe dans le chaos et le 
sang, pour brouiller les cartes et masquer les veritables problemes des 
entants de l'Algerie, echouent grace a Hocine Ait Ahmed. II est, par sa 
pensee et son experience, l'homme de fer, le verrou de secunte qui 
protegent l'unite nationale du clanger que represented ceux qui sont 
rentes d'en manipuler les ressorts. . 

La periode couverte par ces Mmotm a ete importante et decisive 
dans la lutte du peuple algerien. Ce fut un temps de murissement de 
la pensee revolutionnaire et le prdude a une revolution devenue legen- 
daire dans le monde. Mais4Waut se rappeler-que 1'histoire de Roane 
Ait Ahmed ne s'est pas arretee apres cette decennie. L'homme a, au 
contraire joue un role essentiel avec ses freres, dans le declenchement 
de la guerre de liberation nationale en 1954. II a mis en oeuvre une 
campagne diplomatique de soutien a la revolution aux niveaux maghre- 
bin arabe et islamiquc Dans le cadre de cette campagne, il a paraape 
au celebre congres de Bandoeng pour faire entendre la voix de la revo- 
lution algerienne au monde entier, et l'affermir. II a egaletnent cree un 
precedent en matiere de droit international : lorsque la delegation alge- 
rienne, soutenue par les delegations arabes et islamiques, est parvenue 
a inscrire la question algerienne a l'ordre du jour de l'assemblee gene- 
rale de l'Onu en 1956, en depit d'une grande opposition de la France. 

Abdelhamid Mehri, une personnahte tres respectee par l'auteur de 
ccs Mimoirts, a rappele, lors d'une conference donnee au British Royal 
Institute of International Relations, que Hocine Ait Ahmed est celui 

VI 



qui a eu l'idee d'un gouvernement provisoire algerien en exil. Toutes 
ces periodes et celles qui ont suivi par la suite, meritent d'etre consi- 
gnees par ecrit, par l'auteur ou par ses proches, car dies representent 
des references intellectudles et politiques precieuses. 

Quant aux hommes du pouvoir qui ne cessentTciF diffamer Si 
L'Hocine en le presentant comme l'homme qui dit toujours " Non ", 
ou cdui qui " sait perdre les occasions ", ils ne disent que la moitie de 
la verite. La seconde moitie, ilsibnt semblant de l'ignorer et il convient 
de la dire, pleinement. Je m'attends a ce que Si L'Hocine dise " Non " 
a la legitimite revolutionnaire " Oui " a la legitimite democratique. " Non " 
a l'unicite et au totalitarisme, " Oui " au pluralisme et a la democratic, 
"Non " au separatisme " Oui " a 1'unite, " Non " au regionalisme, " Oui " 
au patriotisme, " Non " au provincialisme " Oui " a runiversalisme. " Non " 
a la confrontation " Oui " a la difference, " Non " a 1'homme histo- 
rique, " Oui " a 1'homme qui continue a faire 1'histoire de son peuple. 
" Non " aux fausses solutions partidles, " Oui " aux solutions globa- 
les et justes. II y a tant de heros qui ont mene leurs peuples a l'inde- 
pendance, mais leurs actions se sont transformees, par la suite, en alibi 
pour l'oppression et la repression contre ces memes peuples, surpas- 
sant meme l'arrogance du colonisateur. 

Les Memoires de Si L'Hocine refletent reellement la dimension 
humaniste de l'homme et sa sensibilite a l'egard des souffrances des 
autres. C'est ce que j'ai constate chez lui contrairement a la durete 
d'hommes politiques que je connais. C'est, egalement, un homme cul- 
tive qui maitrise parfaitement six langues et qui ne s'est jamais arrete 
d'apprendre. Ce qui rend l'homme ^auvert sur la cultureet la pensee 
universdle tout en demeurant enracine dans la culture populaire, liant 
ainsi authentidte et modernite, local et universd de maniere tres equi- 
libree. 

Aussi ne puis-je imaginer qu'un homme de ce poids pourrait etre 
reduit a une zone geographique ou traite de regionaliste ou de separa- 
tiste. Je suis convaincu que ceux ont colporte ces accusations ont 
voulu edifier un mur mensonger dliistoire et de geographic Avec 
pour seul but de l'eliminer ou de le marginaliser, predsement parce 
qu'il possede les attributs intellectuds et moraux et les experiences qui 
le rendent apte a un leadership fonde sur la tolerance, la comprehen- 
sion, la coexistence et la democratic Sa rigueur face aux positions 
erronees et aux comportements injustes, d'ou qu'ils viennent, fait par- 
tic des qualites de l'homme algerien libre dont les sacrifices ont tisse 

VII 



, /-- 



une legende dans la lutte pour la liberation dans notrc monile contcin- 
porain. 

Ce qui distingue Si L'Hocine des hommes de sa generation qui ont 
contribue a la revolution, est qu'il demeure encore fidele au combat 
""pour la construction de la democratic et pour la dignite de l'hommc 
algerien. Ce qui en fait un homme constamment moderne. II parie 
toujours sur le role des jeunes, des gens sages, des femmes aussi, pour 
creer les conditions objectives du changement, pour la democratic Le 
defi qui se pose aujourd'hui a ces jeunes est de faire renaxtre 1' esprit de 
combat subjectif qui prevalait chez les jeunes dans les annees 40 et 50. 
II y a l'imperieux besoin d'un eveil dans leurs rangs pour organiser la 
lutte pacifique pour la democratic 

Le combat permanent de Si L'Hocine en a fait un acteur essentiel 
dans la direction du processus de democratisation, un symbole fort et 
un exemple de fidelite au combat pour les valeurs superieures. Pour 
faire echo a ce grand monsieur il est imperieux que les Algeriens, en 
Kabylie ou ailleurs, detruisent ce mur mensonger de la fausse histoire 
et de la fausse geographic En le faisant tomber, les Algeriens se libe- 
reront comme les Allemands se sont liberes en s'unifiant apres avoir 
detruit le mur de Berlin. 

Si l'histoire est ecrite par les " vainqueurs ", celle de Si L'Hocine sera 
ecrite, en son temps, par ceux qui serotit vainqueurs pour leur peuple 
car il merite, bel et bien, la medaille de la sincerite et de la credibilite. 



Enfance 

et prise de conscience 



Je suis ni dans un village perdu au fin fond d'une vallee de la haute 
Kabylie, a quelque mille metres d'altitude. Venu au mondc le 
vendredi 20 aoilt 1926, j'ai officiellement quatrc jours de moins, car 
mon perc dut attendre le mardi, jour de march* et jour d'etat civil, 
pour declarer ma naissance a la commune mixte ' de Michelet (Aln- 
el-Hammam) dont notre village 6tait distant d'une douzaine de 
kilometres. 

II me coute d'evoquer en ce lieu ma petite enfance qui £tait, et qui 
demeure, le centre de mon univers. C'est peut-ctre en raison de I'age 
qui avance, et certainement a cause de 1'exil. L'eloignement du pays 
natal le rend encore plus cher, et avec iui tous les souvenirs qui s'y 
rattachent. Mais puisquc je donnc ici mes memoires, la logique veut 
que je parle d'abord de l'enfant que je fus : un petit montagnard de 
haute. Kabylie. 

, J' ai cu " ne vic auss ' durc *l M la P lu part des enfants de mon Sge. 
J'ai cu froid, j'ai eu faim, et si j'ai reussi l'examen de survie, si j'ai 
force* la loi de la selection naturelle, je dirai que ce fut plutot un 
hasard. La mortality infantile 6tait tres 6lev6e par chez nous, y 
compris dans ma propre famille. Si la colonisation avail ameliore* la 
situation sanitaire, c'&ait de facon toute relative 2 . Les grandes 
vaccinations avaient fait regrcsser le taux de mortality infantile. On 



VIII 



1. La commune mixte e'tait une division administrative groupam des populations 
e» maieure partie indigenes sous l'autorit< d'un administrateur. 

2. II n'y avail qu'un seui mWecin pour toute la commune mixte de Michelet, qui 
comptait plus de cent mille habitants. 



10 



MfiMOIRES D'UN COMBA1TANT 



ne mourait plus dc variolc, mais on mourait de sous-alimentation, dc 
malnutrition, on mourait encore du paludisme. Personnellernent j'ai 
eu le paludisme des l'age de six ans et durant toute ma scolarite" 
primaire. L'assechement des marecages avait ete mene a bien pour 
favoriser la colonisation, mais qui s'occupait de l'environnement des 
indigenes? 
J'ai grandi dans une maison qui etait (et est toujours) un lieu de 
, ^peterinage a cause demon aleut; le marabout 1 Cheikh Mohand 
i-« el-Hocine, mort en 1901. C'6tait un sage, un grand poete. On vantait 
sa facility proverbiale a improviser poe"tiquement sur des maximes, 
des lecons de morale, voire meme des versets du Coran dans leur 
traduction berbere. II appartenait a une des plus grandes confreYies 
maghr&ines qui ont mene" la resistance active ou„ passive au 
colonialisme, la Rahmanya, dont il fut, pendant un temps, un des 
chefs spirituels. J'ai vraiment baigne dans cette atmosphere de 
mysticisme et de poesie populaires, dans cet « islam des profon- 
deurs », modele* par une periode historique donnee - refuge de l'ame 
en detresse, de l'fitre angoisse - par 1'avenir, rempart d'une socie*tl 
assiegee par la misere et par toute sorte de phenomenes degression et 
de regression encourages ou simplement favorises par 1'occupation 
Itrangere. Tout compte fait, si nous etions colonises, c'est que nous 
e*tions colonisables. 

Cet islam-la, celui du mysticisme soufi, en appelle a ce qu'il y a de 
meilleur en nous, c'est-a-dire a la sensibility personnelle avec ses 
corollaires : 1'esprit de responsabilite, le sens de la solidarity sociale et 
par-dessus tout l'humiliti - ce que nous appelons en kabyle anuz. 
C'est un terme qui revient tres souvent dans l'ethique et aussi, 
pourrais-je dire, dans l'esthetique du comportement personnel et 
social que prechait mon ai'eul. Conscience individuelle, solidarity 
sociale et humilite* constituent a mes yeux des prealables a la 
, /-J^fiBeeratie. Pour moi la culture berbere c'est cette quete de 1'absolu, ' 
k de regalite* et du progres dans le domaine moral et intellectuel. Je 
crois que le soufisme, tout comme les 6coles mystiques qu'a connues 



1. L'islam rejette, en prindpe, l'intercession des saints, mais la ferveur populaire 
ne s'en trouve pas moins des intercesseurs dans les marabouts, pleux personnages 
qui sont souvent des chefs dc confreries, re'vc'res de leur vivant et veneres apres leur 
mort, noumment par des pelerinages sur leur tombe ou sur les lieux ou ils vecurent. 
Le mot « marabout » remonte au XI* siecle, Ipoque od le gucrrier theologien berbere 
Youcef Ibn Tachfin, qui s'est donnl une mission puriflcatricc et uniftcatrice, deTerle 
sur tout le Maghreb et sur 1'Espagne a la tete de son « armee populaire ». Youcef Ibn 
Tachfin avait multiple, au Sahara et sur les penles des Atlas, des couventf fortifiei 
pour la formation de soldats prtdicateurs, <tablissements appeles rouabit (slngulier : 
nbat), d'ou la dynastie des Almoravldes (Al-Mourabitoun : « ceux du ribat ») tire 
ion nom. Le mot marabout signifie ^tymologiquement : sorti du ribat. 



ENFANCE ET PRISE DE CONSCIENCE 



II 



le Maghreb a travers sa longue histoire (qu'on songe a l'enseigne- 
ment d'Ibn Tumert, au XI 'siecle, d'ou sera issue la dynastie 
almohade), sont plus que des me"canismes de defense: c'est une 
protestation, le refus du dessechement de la vitalite sociale et 
spirituelle de la communaute\ fividemment, l'humilite ne change pas 
les rapports de production. C'est une valeur democratique en tant 
qu'elle se fonde sur le respect d'autrui, qu'elle premunit contre 
1'esprit de suffisancc et de domination. II n'est pas mauvais- d'en 
appeler au sacre - pour luttcr contre les demons qui nous poussent a 
prendre la place d'autrui, toute la place. Savoir ecouter la misere, la 
detresse de notre semblable, savoir ecouter tout court, voila ce qui 
rend possible le dialogue. II y a la un heritage ancestral qu'il faut 
deVelopper et affiner. 

^ Pour le petit villageois que j'&ais, 1'enseignement commencait vers 
l'age de quatre ans, a l'ecole coranique. On y apprend a lire et reciter 
le Coran, sans le comprendre, bien sur '. Le cadre et les m&hodes, 
tout y est archal'que 2 . Mais il y a des souvenirs fabuleux. On s'assied 
a m8me le sol, le maltre aussi (mais sur une peau de mouton). 
L'enfant 6crit sur une planchette enduite au prealable d'une sorte de 
glaise que Ton a fait s^cher. Les plumes sont taille*es dans le roseau, 
l'encre « maison » fabrique'e a partir de laine brulee. Garcons et filles 
- a cet Sge I'e'cole est mixte - apprennent et recitent a haute voix, ou 
plut6t a tue-tete. Je me demande encore comment notre venire" 
maltre pouvait supporter une telle cacophonie. La recompense, a 
chaque fin de chapitre du Coran, c'est le droit d'executer une 
calligraphic avec des encres de couleur, quelle joie! 

A six ans, j'ai du emigrer chez une.tante, pour me rapprocher de 
Perole francalse. C'&ait dans un des plus gros villages de la haute 
Kabylie, Tiferdout, plants comme un paratonnerre au sommet d'un 
piton, constamment battu par des vents hurlants, fantasmagorique. 
Comme tous les villages kabyles, Tiferdout avait ses qanouns.jes lois 
coutumieres, dont l'un faisait obligation aux enfants, scolarisables ou 
non, de frequenter l'ecole coranique. Des cinq, six heures du matin, 
nous allions done apprendre le Coran, puis nous partions pour 
Michelet, le centre administratif, ou se trouvait l'ecole primaire, et 
nous rentrions vers cinq, six heures du soir. Au total, un trajct 
quotidien d'une dizaine de kilometres. 



1. Mais aussi, ce qui est plus important, sans faire semblant de comprendre. C'est 
une me"lhode archaTque qui sollidte la memoire sans 1'ecraser, qui laisse intacte, 
pourrais-je dire, les facult^s intellectuelles. 

2. Preasons toutefois que I'administration coloniale y interdisait tout « enseigne- 
ment moderno (grammalre, syntaxe arabe, etc.), de meme qu'elle y prosenvait 
1 usage du tableau noir, de la craie, de cahiers ou d'ardoises. 



12 



MEMOIRES DUN COMBATTANT 



, X 



K 



Les ecoles coraniques etaient en fait de vrais garde-fous. II 
s'agissait d'empecher ct de maitriser la turbulence. La turbulence est 
subversive. En tout cas, elle peut faire des degats, a la maison ou aux 
champs, menacer les recohes, voire la souverainetc' du village voisin. 
Les hommes valides &ant absents, saisonniers en AlgeYie ou travail- 
leurs en France, le gouvernement local reste entre les mains d'une 
gerontocratie. II y a evidemment le renom, l'honneur du village a 
sauyegarder, en donnant ses enfants comme modeles de conduite. 
^Mais les enfants doi vent a vant tout apprendre a Stre des maiilons 
dans la chaine des generations, e"teignant ainsi l'angoissc de l'avenir 
comme on fait la chaine pour fteindre un incendie dans le village. 
Les parents sont responsables de la bonne Education de leurs 
enfants. Si ces derniers manquent a la politesse, proferent des 
grossicretfe ou des insultes, le village - ou plutot la djemaa ' - infligc 
une amende a leurs parents. On raconte qu'un pcre de quatre ou 
cinq enfants, cable - d'amendes et derourage de corriger ses rejetons 
sans re'sultat, trouva une solution : tous les matins, des le rtveil il leur 
faisait hurler des insultes jusqu'a renrouement, et 11 parait que cette 
me'thode de defoulement porta ses fruits. 

Pour moi, en tout cas, la scolarisation loin du giron maternel fut 
une grande aventure. Je dirai que c'est Taventure de l'enfance. 
Assumer son enfance, c'est un peu devenir adujte. II ne me semblc 
pourtant pas que, pour les gamins que nou» itions, le lieu de 
socialisation ait e^c" l'ecolc francaise ou Pecole coranique. Comme 
partout, notre veritable monde c'&aient les copains, les groupcs, les 
clans entre differents villages ct meme au sein du mfime village. II y 
avait toujours le clan d'en haut et le clan d'en bas, comme on dit 
parfois encore en Espagne : los de arriba ct los de abajo. Ce monde de 
rivalit& est difficile, mais on y apprend la camaraderie, la solidarity 
chaleurcuse. 

Et c'est aussi, d'une certaine facon, un apprentissage de la 
/ ^^=<Wmocratie. Entre enfants dti meme age, on traite d'egal a e"gair 
k L'insertion sociale par le biais de cette relation est certainement une 

excellente chose. Personnellcment, je n'ai d'ailleurs jamais souffert 
d'une relation verticale contraignante. Mon pcre n'e'tait pas du tout 
autoritaire. Tres fin, tres ouvcrt, plein d'humour, il savait me 
remettre au pas en jouant sur mon amour-propre. J'y reviendrai plus 
loin lors de l'affaire de Padministrateur, qui me valut ma premiere 
incarceration, fividemment, il y avait des enfants plus ou moins 

1. La djemia eat une assemblee, un conseil de notables du douar, fonctionnant 
parfois tous la presidence du cal'd. Elle prend del decision* et dicte des hormes dans 
les domatnes les plus divers. A I 'occasion, on peut aussi constituer une djemia de 
parents ou d amis pour une mission de bons offices. 



ENFANCE ET PRISE DE CONSCIENCE 



13 






* 
I 



riches, ou, pour etre tout a fait exact, plus ou moins pauvres Le 
signe de nchcsse, c'dtait de pouvoir aller a la gargote une fois par 
semame, le jour du marche*. d'avoir de la galette de semoule blanche 
ou une gourde de petit-lait (mais qui aurait os* ne pas partager son 
repas?). Chez les enfants, les plus bagarrcurs s'imposaient, surtout 
sils 6taient soutenus par un clan nombreux ct solidaire, s'ils 
ddtenaient pour ainsi dire un leadership biologique. Assumer son 
enfance, cx"tait compter sur soi-meme. Nous n'avions pas de droits a 
faire valoir hormis celui-la. Pas de famille-biberon ni d^tat-bjberon 
Mais il y avait une prise de conscience precoce des devoirs, et en 
premier lieu du devoir de rtfussir pour soi, pour sa famille, pour son 
village. r 

Pourquoi devions-nous rtussir? En fait, nous nc nous posions pas 
la question du « pourquoi » mais du « comment ». Dans ce souci de 
promotion il y avait certainement aussi le disir d'&happer aux 
contraintes de toutes sortes, sans qu'il s'y melat des preoccupations 
po Uiques. De nombreuses structures se chargeaient de nous margi- 
nahser dans nos montagnes ct nos vallces, de nous tenir en dehors de 
tous les circuits d'opinion. Ainsi n'ai-je pas du tout souvenance 
d avoir entendu parler de l'ascension d'Hitler, de Mussolini, du 
projct Blum-Viollette \ de la creation du Parti du peuple algtnen 
(iTA) en 1937. II n'y avait pas de mass-me'dia. Je n'ai jamais hon 
plus entendu parler de drogue, meme indirectement. 

Le temps, les saisons etaient rythm& par les jeux collectifs les 
plus divers, de la bagarre a mains nues a la bataille de boules de 
neige, de la maraude aux fasdnantes quetes peYiodiques. Vers 
minuit, nous allions par petits groupes chanter devant les maisons a 
la lueur des flambeaux et qufiter un don. Puis les groupes mettaient 
en commun ce qu'ils avaicnt recueilli, faisaient des petits tas de 
bonbons, de noix, de chataignes, de raisins sees, de fruiti exotiques et 
meme de piecettes, et un camarade choisi pour sa probite* les 
f 6partissait entre tous. Mais nous participions aussi i-toutcs les 
formes d'entraide collective: labours, cueillette des olives ou des 
cerises. Les longues chafnes amenant ct hissanl les grandes solives 
pnncipales pour la toiture d'une maison en construction nous 
rfumssaient dans une atmosphere de fete, tout en constituant un 
evenement marquant. II y avait des choses qui allaient de soi, parce 
que transmises par les bonnes traditions, comme par exemple 
d offnr les premiers fruits ou les premiers legumes aux femmes qui 
attendaient un enfant. Ce « folklore », au sens propre du mot, ce sont 

1. Projet de loi (1936) visant a <tendre les droits politique! a 1'flite ataenenne. II 
ne vint meme pas en discussion devant la ChambrT *«genenne. U 



14 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



dcs valcurs culturcllcs, et c'est grace a ces valeurs que je ne suis pas 
entri en aveugle dans le tnonde des idees et de l'ideologie. 

Je le dois aussi, bien sur, a mon milieu familial. Uh pere simple et 
solide, comme tous les gens du terroir, qui sacrifiait a la tradition 
familiale de non-cooperation avec l'administration coloniale'. Une 
mere qui, comme toutes les meres, s'est battue pour clever ses 
enfants. Elle connait d'innombrables poesies -c'est vraiment la 
femme gardienne de la tradition. Outre sa memoire prodigieuse, elle 
a beaucoup de caractere. Autant mon pere repre^ente la sErenite" 
meme, autant ma mere est vc"he*mente. Elle ne manque jamais une 
occasion de rappeler qu'elle descend en droite ligne de l'Wroine du 
^gjurdjura, L* 11 * Fauna*. Elle a~toujours reVe* de faire de moi un 
^ meUecin. C'est pour ca qu'elle a accepte", quand j'avais dix ans, mon 
«exil» vers un autre village, afin que je puisse frequenter l'ecole 
francaise. 

Cet cHablissement comportait deux sections : la section francaise, 
r&crvce aux fils de fonctionnaires francais, et la section indigene. Le 
directeur, un « me'tropolitain », s'appelait M. Thom£ C'ftait un 
humaniste, un enseignant aussi devout que competent (en derniere 
annee, c'est lui qui me preparera specialement au concours d'admis- 
sion au lycee). Nos maltres, d'origine kabyle, avaient une formation 
aussi robuste que leurs coups de poing - lesquels e*taient sans doute 
necessaires pour tenir en main des classes de soixante & soixante-dix 
Aleves. Et encore £tions-nous dcs privilegics, car peu de douars 
poss&iaient leur ecole; moins de 10 % des jeunes Algeriens itaient 
socialises. 

Jusqu'au certificat d'&udes, suivi, pour quelques-uns d'entre 
nous, de Tenure au lycee, nous avons done eu un programme a peu 
prts equivalent a celui des petits Francais, geographic et histoire 
comprises. Nous avions desormais des «ano£tres gaulois», ce qui 
nous dcrangeait assez peu, d'autant que chez nous les blonds aux 
yeux bleus n'eUient nullement une rarete". C'est deja ainsi qu'Hero- 
dote decrivait les Numides. Et quand nous serons devenus lyceens, ce 
glissement genealogique nous fera simplement rire, comme en riaient 
probablement nos camarades d'Afrique noire. 



h-t 



1. II n accepter* en 1939, pendant la guerre, de devenlr cald dei Beni-Ouadf que 
«ur lea prcstantes sollidtations des djemias, craignant qu'on impose a leur douar 
certain notable appartenant a une famille adminiitrative notoirement corrompue. Le 
inoini qu'onpuisse dire, c'est qu'il manquait totalcment de « souplesse » vls-i-vls de 
1 administration coloniale. J'aurai l'occasion d'evoquer, plus loin, scs actes d'insu- 
bordinauon a l'automne 46 et au printemps 47. 

Z En 1846-56 Lalla Fatma participa a la resistance contre let Francais a la ttu 
act Mousseblines, let € Volontaires de la mort ». 



ENFANCE ET PRISE DE CONSCIENCE 



15 



En fait, la puissance colonisatrice savait parfaitement que pour 
soumettre le monde berbere, et eventuellement Passimiler, il fallait au 
prealable le coupcr de son passe\ Au cceur de la conquete, elle avait 
installs des bureaux arabes pour administrer le pays, mais il 
n'existait pas de « bureaux berberes ». Le colonialisme a deprccie nos 
langues populaires et tente" d'exploiter l'arabe classique pour se 
preparer des auxiliaires. Si bien qu'au lycee j'apprendrai l'arabe en 
tant que langue Itrangere (et il m'arrivera d'en savoir plus que mon 
professeur). 

Mais n'anticipons pas. L'enfant dont je parle est encore ecolier et, 
pour lui, la veritable 6cole de la vie c'est le village. C'est la que j'ai 
appris que nous ne devons jamais stEparer nos interets personnels des 
interets de la communaute", notre liberty personnelle des -devoirs 
collectifs. Sous ce rapport, je dois beaucoup a mes instituteurs. Je 
leur dois cette sorte de logique rationaliste qui aide la conscience a se 
libercr du f&ichisme de la nature, des choses, des hommes et des 
mots, et qui llargit les horizons. Ce rationalisme nourrissait notre 
difsir d'emancipation, de devenir adulte, notre sens de la libertl. 

Nous ressentions le pouvoir colonial comme un pouvoir 6tranger. 
Pourtant, la presence administrative £tait tres re'duite en haute 
Kabylie. Son occupation cHait strategique, puisqu'elle ne possedait ni 
terres fertiles \ ni exploitations minieres. Pour notre commune mixte 
comptant plus de cent mille habitants, il n'y avait qu'une brigade de 
huit gendarmes. Les seuls autres Francais e'taient le medecin de 
colonisation, le pharmacien et quelques enseignants. En revanche, il 
y avait omnipresence francaise dans notre imaginaire sous forme de 
phobies, de hantises : Bichuh, l'animal fantastique dont nous mena- 
caient nos mamans, n'dtait autre que Bugeaud; rien que le nom de 
« Surete* » nous paniquait, bien que nous n'ayons jamais vu d'agents 
de la Surete" et il n'y en ait qu'une seule brigade a Tizi-Ouzou, le 
chef-lieu d'arrondissement. Absents des colonnes de L'Echo d' Alger, 
les recits de brutalites et de sevices Itaicnt amplifies par l'echo de nos 
montagnes et de nos vallees. Toutefois, si le centralisme de l'fitat 
francais d6veloppait une hyperadministration, c'6tait surtout a Alger 
et dans les grandes villes. En Kabylie comme dans le reste du pays, 
les Algeriens rcglaicnt leurs problemes au niveau du village ct du 
douar. Chez nous, la djemSa gardait toute sa vigucur, e'est-a-dire 
toutes ses fonctions. Elle arrangeait les chose* a l'amiable, grSce aux 
bons offices et a l'arbitrage, au grand dam des tribunaux officiels. 



1. II n'en va pas de meme en basse Kabylie ou, a la suite de la revoke de 1871, 
dnq cent mille hectares ont iti sequestres au profit d'Alsaciens-Lorrains ayant 
emigre' apres la deiaite de Sedan. 



k 



16 MEMOIRES DUN COMBATTANT 

Qu'on me permctte de racontcr ici une histoire personnelle qui 
cxpnme asscz bien ce divorce, je devais avoir onze ans. En revenant 
de 1 ecole en bande, nous rcncortrons l'administrateur principal en 
promenade. Nous ignorons le degr* de ses pouvoin mais nous savons 
qu il exige dStrc salue" tres ostensiblement. Avec la d&involture de 
lenfance nous tournoyons autour de lui en enlevant et rcmettant 
notre coiffure (la molle ch&hia rouge avec une longue pointe 
terminale de feutre dur). « Bonsoir, Monsieur... Bonsoir Mon- 
sieur... » Dans le feu de Taction, certains cattuy-ades ajoutent, en 
arabe,^ des formules crues. II K trouve que l'administrateur en 
connait le sens. On commence souvent par acque>ir cette categoric de 
termes classiques, n'est-ce pas? Aussi le lendemain, qui, pour ne rien 
arranger, est jour de marched 'administrates- arrive a I'&ole Les 
fleves deTiIent devant lui un par un, il idejitifie les fauteurs de trouble 
(nous toons une dizaine) et les fait conduire dans ses locaux, sous 
escorte de sa garde speciale. 

La petite ville de Michelet devait se souvenir longtemps du ddfiltE • 

un groupe de jeunes bergcrs hirsutes et ahuris, flanqu«<s des 

« cavaliers », les gardes de l'administrateur, comiques dans leurs 

enormes pantalons bouffants, tout chamarrfs et galonnfc Nous 

sommes restes « incarc6r& » toute une journde, et au pain sec. Le 

bruit s en est vue repandu, et nous avons eu le privilege de recevoir la 

visite de nos parents. Certains d'entre nous ont eu droit a une raclCe 

Mon pere, quant a lui, s'est content* d'une reflexion ddsabusie : « Tu 

n as pas home de proferer des insultes? » (sous-entendu : « Me faire 

Ca a moi, qui t ai donne" une bonne education! »). Je pense meme qu'il 

avait peu apprtcie" que l'administrateur m'ait traite" d'espece de 

• sloughi., cest-a-dirc de leVrier. Cc surnom m'est rest? colli 

quelque temps. Les autres se reprochaient presque de ne pas y avoir 

songe 1 les premiers devant les longues jambes, la peau sur les os et la 

boule a zero de leur camarade d'e"cole. 

Homme peu autoritaire, comme je 1'ai deja dit, mon pere n'avait 
pas la gifle facile. II ne m'a battu qu'une seule et unique fois, mais la 
correction fut memorable, et sans doute a la dimension du forfait • 
deux semames d eerie buissonnierc. J'avai* a peine dix ans. Tous les 
mauns, je quittais a 1'heure habituclle la maison de ma tante, muni 

t. "'iST^ / CUn H r ' " aiS 3U HCU d ' allcr k 1 ' <5colc -> c MMii un ravin 
Proche de la ville, ou se trouvait la carcasse d'une voiture qui y fait 

tomWe des annees auparavant. Mcs camarades disaient au maitre 

quejdtais malade. lis ne pouvaient pas, il 3 n'osaient pas me trahir. 

Ma fugue sera d&ouverte lorsque, rencontrant mon pere par hasard, 

1 institutes liu demandera si je vais mieux. Je vois encore mon pere 

arnver dans le ravin, massif, force de la nature, tenant un de mes 



ENFANCE ET PRISE DE CONSCIENCE 



17 



, x, 



camarades en pleurs par 1'oreille (le pauvre devait surtout souffrir 
d'avoir €ti contraint de devoiler mon refuge). De mon v^hicule de 
rtve a la porte de I'ecole, ce fut le martyre, un chemin de croix en 
quelque sorte! 

Je suis incapable de reconstituer mcs motivations d'alors. Mais 
qui n'a pas revc" d'fitre pilote de quelque chose? J'ai du parcourir 
le monde dans cette carcasse, cramponne a ce qui restait du 
volant... Que je me sois deTould une fois pour toutes, ou que le 
souvenir de la racle"e soil demeure' trop vivace, aujourd'hui je 
n'aime plus les autos. Ma voiture d'occasion a toujours le gout de 
la ferraille lointaine. 

Mais revenons a la presence de la France. II me semble que pour 
nous, les enfants, c'eteit avant tout l'armee qui.la concr&isait. Et cela 
moins en raison des manoeuvres et exercices dont nous Itions temoins 
qu'a cause du service militaire. Regulierement, vers la fin de 1'annee 
scolaire nous avions quatre a cinq jours de conge\ notre ecole dtant 
requisitionnee pour le conseil de revision. C'etait l'occasion d'un 
deploiement de forces militaires. Nous nous amusions a venir 
observer les appeles au service obligatoire et aussi les difflrentes 
phases de la vie dans un campement. 

Mais pour moi, ce qui acceleYera brusquement la prise de 
conscience, jusque-la progressive, c'est la guerre. La mobilisation, 
l'appel au sacrifice supreme, posent spectaculairement des questions 
fondamentales. Des lors, le « comment vivre? » ne suffit plus. II faut 
savoir pourquoi mourir, c'est-a-dire pourquoi vivre? 

Je savaii que je vivais dans un pays colonise par la France, mais la 
France, c'etait tres, tres loin. J'ai fait mon premier voyage a Alger 
pour passer le concours d'admission dans le cycle secondaire, et c'est 
seulement alors que j'ai decouvert la mer. Jusque-la, mes horizons se 
limitaient a nos montagnes. J'cntendais cependant les recits des 
travailleurs emigre's en France. Dans mon village natal il y en avait 
une dizaine, tous parents d'ailleurs, qui y revenaient a peu pres 
chaque annee en vacances. Les trois oncles maternels de mon pere 
ont passe 1 presque toute leur vie chez Renault. lis parlaient avec 
beaucoup d'affection de leurs amis francais. Des problemes, ils en 
avaient la-bas, bien sur, mais les Frangais de France c'etaient les 
Francais de France. Et je dois aussi a la verite' de dire qu'auluveau 
local les fonctionnaires de l'administration n'eHaient pas tous fe>oces. 
II y en avait qui e"taient des modeles d'honnetete et de correction. 
Sans parler des enseignants, que la population portait aux nues. La 
population n'a pas oublie" non plus un generaliste, le Dr Mercier, 
venu s'installer de son propre chef, malgr£ l'obstruction de ('admi- 
nistration et du mldecin de colonisation. II avait livre un combat 



18 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



ENFANCE ET PRISE DE CONSCIENCE 



19 



titanesque contre les abus dc pouvoir, les actes discriminatoires, 
ccrtaines pratiques administratives et medicalcs. 

Pour moi, pcrsonnc ne surpassait M. Thome\ le directeur de 
l'e'cole. Quel devouement, quelle conscience professionnelle... Quand 
on songe que pour certains de ses homologues actuels, qui confoqdent 
demagogic et pedagogic la culture est l'etouffement, la prise en main 
des consciences, le detournement des intelligences! Quand on songe 
que ceux-la, qui n'he'sitent pas a gaspiller des heures d'enseignement 
public pour marteler des slogans insenses ne donneraient pas une 
seule minute de leur temps personnel pour ecouter ou conseiller un 
elfeve! 

Nul ne nie le role fondamental de l'&iucation scolaire. Les chartes 
nationales et internationales, et la vocation meme de 1 'UNESCO 
attestent l'importance de renscignement pour la preservation dc la 
paix et la promotion des droits de l'homme. Or, ce que j'apprehen- 
dais deja de facon diffuse, 6tant enfant, c'cst le divorce qui cxistait, et 
, 'C r ui=«xisteTmalheureusement encoferentre l'6cole publique et la cite\ 
*•» Personnellement, je ne connais pas d'autre perspective acceptable que 
la democratic Or, il peut y avoir une culture sans democratic : le 
siecle de Pericles, Louis XIV, Philippe II d'Espagne, Page victorien, 
le Kulturkampf d'Hitler, le regime stalinien, le Grand Bond en avant 
deMao, telles dynasties d'Afrique ou d'AmeViquc latinc. En revanche, 
il ne peut y avoir de democratic sans culture. Or, selon moi, c'est sur 
l'Agora, au Forum, dans les Djemaas berberes que la democratic 
commence a nouer, si je puis dire, ses premiers rapports dialectiques 
avec la culture. II est eVident que dans la recherche de formes 
vivantes de democratic P<Scole ne saurait se situer en dehors ou 
au-dessus de la cite. Elle doit en fitre au cceur, car elle doit preparer 
chaque citoyen ou citoyenne a prendre et contr61er les decisions qui 
les concernent. II faut done, des la prime enfance, former la reflexion, 
susciter le gout de l'effort et de la responsabillte', arracher les citoyens 
(ennes) a la paresse, a la facility et a la demission. Nous baignons 
dans un univers gave de slogans, de reponses toutes faites qui nous 
sont assenees avant meme que nous ayons eu le temps de poser les 
questions. Or justement, le premier objectif de Peducation n'est-il pas 
de se r^approprier les questions et les reponses? 

En 1939, stimulc" et aide" par Padmirable M. Thome", j'ai passe" et 
obtenu le certificat d'dtudes a titre indigene et a titrc francais (j'avais 
€i€ admis a me presenter aux deux), puis j'ai reussi le concours 
d-'jerUree-au lycee d'Alger. On ne prenait que quarante a cinquante 
^..candidats indigenes sur les centaines, voire les milliers qui tentaient 
le concours. En sixieme, nous aurons parmi nos condisciples de 
jeunes Polonais ayant du fuir leur pays envahi par l'Allernagne - des 



garcons de seize a vingt ans, et qui ont deja leurs titres de gloire car 
certains sont dlcorls pour avoir abattu plusieurs avions nazis. Leur 
ardeur patriotique au travail - dans une langue Itrangere - nous 
impressionnait beaucoup. 

Notre patriotisme a nous, Algdriens, c'e"tait le nationalisme. Avant 
d'aller a Alger, je connaissais deja 1 'existence du mouvement 
nationaliste de Messali Hadj, le Parti du Peuple alglrien, grace a 
mon oncle Ouzzine, Itudiant dans la capitale. C'est un personnage 
qui m'a beaucoup marque\ Physiquement, il rappelait Robert 
Taylor; il en avait la calme assurance, le sourire, le regard plein de 
franchise et de lumiere. C'ltait un garcon profondlment pacifique 
mais amine* d'un puissant sentiment de revoke contre l'injustice et la 
discrimination. En tant qu'&udiant, il avait fait ses classes a Pecole 
d'eUeves-officiers de Cherchell d'ou il £tait sorti sous-officier. Mais il 
avait refuse" de repondre a son ordre de mobilisation. Les rares 
intellectuels engages dans le mouvement independantiste prechaient 
la non-cooperation militaire. Je me souviens avoir vu a Michelet le 
futur avocat Sidi Moussa ' haranguer les hommes en disant que 
cette guerre n'£tait pas la leur et que s'ils devaient accepter de 
mourir, c'6tait pour PAlgerie! Cette campagne valut d'ailleurs au 
Dr Lamine Debaghine 2 et a Ben Khedda ' d'etre incarceVes. Mon 
oncle Ouzzine ne fut pas arrete. Pendant trois ans il s'adonnera aux 
travaux des champs, qu'il adorait, tout en s'employant a aider ses 
« complices ». 

Apres le debarquement allie, en 1942, il est de nouveau appel6 par 
les autorites militaires. Cette fois, toutes sortes de pressions s'exercent 
sur lui pour qu'il deTere a l'appel, d'autant plus qu'il n'a pas a 
craindre de sanctions, car dans l'ltat d'anarchie ou se trouvait 
l'administration, il n'a pas 6l6 port6 dlserteur (circonstance que des 
amis a lui ont ddcouverte par hasard). On fait jouer la corde sensible : 
il risque, par son refus, d'entraincr l'arrestation de sa vieille maman, 
le dlshonneur de sa famille. Alors il cede, il rejoint son corps. Et il 
tombera a Monte Cassino. 

Je crois que si la mort ne l'avait pas pris pre"cocement, il aurait fait 
un tres grand dirigeant politique. Son refus de se battre pour la 



1. Militant actif du PPA a la faculty de droit iusqu'en 1945, il fut membre du 
barreau de S<tif pendant la guerre de liberation; il s'est install^ a Paris depuii peu 
d'anneei. 

2. Figure dirigeantc du PPA des 1939, il sera deput£ a 1'AssembKe nationale 
francaise (1946-1951) et ministre des Affaires 6trangeres du GPRA; il exerce 
aujourd'hui la me'decine a El Eulma (anciennement Saint-Arnaud). 

3. Pharmaclen, il militait au PPA depuis 1939; il remplacera Ferhat Abbas a la 
presidence du GPRA en 1961. Aujourd'hui retirt de la vie publique, il ne s'occupe 
plus que de sa pharmacie a Alger. 



20 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



France e"tait unc option soigneusement murie : alors que le systeme 
colonial avait enroll les Algeriens dans toutes ses gucrres (le renom 
des tirailleurs n'etait plus a faire) et qu'il reconnaissait leur valeur 
sur le champ de bataille, il continuait a leur denier les droits les plus 
elementaires. Voila ce que denoncait mon oncle, et 11 conformait ses 
actes a ses paroles. Prendre, en pleine guerre, les risques d'urie telle 
insubordination, voila qui temoignait d'un courage peu commun. 
Outre rexemple qu'il constitue pour moi, je dois a Ouzzine mes 
premieres legons de patriotisme, et aussi d'agriculture et d'arboricul- 
ture. C'est lui qui m'a appris mon premier chant patriotique, 
l'hymne du PPA, comme il m'a appris a greffer les merisiers pour 
obtenir des cerisiers, a empoigncr les mancherons de la charrue et a 
tracer des sillons droits. 

GrSce a lui, je n'ignorais pas l'existence de revendications 
nationalistes quand je suis cntre au lycee, mais jusqu'en 1942, je n'ai 
pas eu d'activite" politique. II faut dire que le cadre lui-meme, et 
notre mode de vie, s'y pretaient peu. Normalement, c'&ait le lycee de 
Ben-Aknoun (aujourd'hui lycee ^lokrani), danjLlaJ>anlieue ouest, 
/ ^-^Alger, qui devait noiis accueilllr, mais corrtme ses bStiments cuient 
k requisitionnes par Farmee, l'6tablissement avait 6tc" transfer^ non loin 
de la, a Bouzareah, dans les locaux de l'ficole normale superieurc '. 
Nous y menions unc vie de caserne : uniforme, reveil au tambour, 
matin et soir passage au lavabo quasiment chronom&rd, surveillant 
general omnipresent; il eteit moustachu comme u'n grognard de 
['Empire et roulait les « r » a donner des complexes a mes anciens 
instituteurs kabyles. Pensionnaires parmi des centaines d'eleves, fils 
dePieds-Noirs ou replies de France, nous, les indigenes, nations 
qu'une infime minority, a peine une cinquantaine repartis dans les 
nombreuses classes et les differents types d'enseignement. Pour les 
week-ends, je ne sortais pratiquement jamais car mon correspondant, 
un ami de la famille qui habitait a l'Arbaa (a une trentaine de 
kilometres au sud d'AIger), ne m'invita en tout et pour tout qu'une 
seule et unique fois. Mais le samedi et le dimanche euient trts 
agr&bles au lycee: lecture, football, promenades dans les bois 
avoisinants. Et puis il y avait les conges trimestriels et les grandes 
vacances d'616. Au surplus, pour moi les range's d'hiver se prolon- 
gcaient notablement, car dans nos montagnes la nelge bloquait 
souvent les routes. 
Je me suis fait d'exccllents camarades parmi lei Aleves europeens 



ENFANCE ET PRISE DE CONSCIENCE 



21 



^^-L^En-septembre 1941, Vichy supprimera lei ficolei 'hormales lupefleures, ' 
, considered comme des foyer* de lalcume militant incompatible* avec l«ordre 
moral ». Leur* eleves devront alors passer dans le sscondalrc. 



i 



de confession juive '. J'etais d'ailleurs profondement choqu£ par le 
climat de segregation morale, de coups d'epingle et de quolibets 
entretenu a leur encontre par les fils de gros colons. J'ai deja evoque" 
les jeunes Polonais qui se trouvaient dans la meme classe que moi. 
Eux non plus ne sortaient pas. Je les aidais a faire leurs exercices de 
francais et a pratiquer cette langue; ils m'ont appris a jouer de 
l'harmonlca. Quelle ardeur brillait dans leurs yeux quand ils 
chantaient : « Roule, roule, Dombrowski / De l'ltalie a 1'Angleter- 
re / Nous irons revoir la patrie! » 

Le fracas de la guerre parvenait evidemment jusqu'a nous. La 
presse officielle ne cachait pas les victoires de l'Axe. Rommel 6tait a 
nos portes, comme on le disait, deux millenaires plus tot, d'Hannibal. 
Mais il ne filtrait rien de la rumeur nationaliste, dont je n'ai 
vraiment su quelque chose qu'en allant chez moi. en Kabylie. Au 
douar des Beni-Ouacif, un vieux militant de l'Etoile Nord-Afri- 
caine 2 poursuivait avec acharnement ses campagnes de propagande 
d'agitation. Cet homme i eitait une veritable institution, c'^tait a la 
fois un bottin et un bulletin d'informations nationalistes. Cependant 
c'est d'un brillant instituteur du cru, Amar Alt Hamou, quTje 
tiendrai les renseignements les plus surs, car il ^tait directement en 
contact avec un membre de la direction clandestine du PPA (ou 
plutot de ce qu'il en restait), Hocine Asselah, originaire de Boghni, 
en haute Kabylie. Ait Hamou participait meme a la redaction de 
textes nationalistes clandestins. 

C'est lui qui m'a appris les raisons de la dissolution du mouvement 
SMA (Scouts musulmans algeYiens) par le regime de Vichy qui 
encourageait pourtant systematiquement les mouvements de jeunesse. 
ATt Hamou avait entretenu des relations amicales et politiques avec 
le chef des SMA, Bouras, de Miliana. Or, en 1941, ce dernier avait 
concu un projet insurrectionnel avec l'aide non des commissions 
d'armistice allemande ou italienne presentes a Alger, mais des 
autorites allemandes installies a Vichy, ou il avait fait plusieurs 
voyages. En Algerie, tout en organisant des groupes scouts ici ou la, il 



1. En 1941, Vichy institua le numerus clausus non seulement pour les e"tudiantt 
a'universite* mais aussi pour les Aleves du secondaire - mesure qui continua a tire 
appliquee apres le debarquement anglo-am^ricain et ne fut rapportee qu'un an plus 

2. Le premier mouvement patriotique, fond* parmi les travailleurs algeYiens 
immigrts en France, aprts la Premiere Guerre mondiale; dinge" par Messali Hadj a 
patfir de 1927, il devait donner naissance, dix ans plus tard.au Parti du Peuple 
alginen (PPA) constitue' par Messali. En un premier temps, l'Etoile Nord-Africalne 
avait eu le soutien du Parti communiste francais. 

3. II s'appelait M'Barek Alt Elhadj. 



'-, 22 MEMOIRES D'UN COMBATTANT 

avait surtout pris des contacts dans les casernes avec certains officiers 
notamment a Maison-Carree (El-Harrach). Un officicr allemand 
devait venir a Alger pour mettre au point les prfparatifs avec Bouras 
Ce dernier invita Ait Hamou a 1'accompagner au rendezvous- 
pressentant un piege, Ait Hamou tenta 1'impossible pour le dissuader 
de sy rendre. Effectivement c'etait un piege, et de la grande 
manipulation. Bouras fut arrets, et il devait etre passe par les armes 
avec tout un groupe de soldats et d'offlciers algenens. La prcsse 
annonca ces executions en parlant de mutinerie! 

Je ne connais pas l'ampleur des preparatifs de Bouras ', mais je 
pcnse que c'6tait unc simple conspiration axee sur quelques officiers 
alginens, voire une ou deux unite's militaires. J c mc demande encore 
ce qu ils pouvaient csperer, car de toute facon les populations 
dipolitisdes et inorganis<5es ne les auraient pas suivis. II est sOr qu'il 
y ayait eu provocation. Mais venait-elle de Vichy, pour dissuader 
I Allcmagne de toute collusion avec les forces algenenncs, ou des 
nazis, pour livrer a la France du menu fretin afin de masquer des 
operations politiques d'envergure? 

C'est un fait que les AUemands avaient tente de fallier les 
nationalistes d'Afrique du Nord. A Paris, certains dirigeants natio- 
nals avaient d'ailleurs accept^ la collaboration,. II ne faut pas 
,^«ubtier tout le battage fait autour de la Legion arabe. Je sals qu'a 
-' Alger meme, une tendance au sein du PPA essayait de nouer des 
contacts avec les commissions d'armistice. Le Dr Lamine s'y opposa 
avec une fermete qui I'honore a . II etait et devait rester longtemps la 
tfete pensante de la vieille garde (bien qu'il fut trcs jeune, puisqu'il 
avait la trentaine) ; cinq ou six dirigeants rigoristes, tres prochcs des 
masses parce que d'extraction paysanne, fideles a la ligne de la 
strangle populaire. En face c'etait le clan des Jeunes-Turcs, 
d origme petite-bourgeoise, dynamiques et passablement aventuriers, 
croyant regler les problemes politiques a coups de conspirations. Ces 
deux clans, nous les verrons d'ailleurs, plus loin, s'affronter de 
mamere spectaculaire et se jeter a la figure toute sorte d'accusations. 
Sans parler en bloc du « peuple algeYien », on peut dire que les 
categories privileges s'etaient rangees derriere le drapeau fruncuis 



ENFANCE ET PRISE DE CONSCIENCE 



23 



1. Les Milianais le consideraient comme un grand patriote, voire un Mm. Ml 
trouvant a iMta t pendant lWc scolaire 1943-1944, a la suite d'un deYreplls 
successif. du lycee de Ben-Aknoun, j'ai assist* a la ceYemonie de circonciilon de soil 
A&SEa i pa r f ,eC i'° n de ' K uts """"tola™ algtnens (SMA), qui ,' H 
legal aprcs le deoarquement alhe\ 

JL! I i^i e . r ~ de ** p? iwde une angoisse vis - 4 - vi « ae tout « q"» «•• »«<viiM 

secrets et contacts avec I etnuger. 



IM 
I 

V*' 



des 1939, et c'etait egalement le cas de beaucoup d'hommes qui 
voulaicnt faire carriere dans l'armee. Ce qu'ils defendaient, c'etaient 
leurs intents ou leurs ambitions, non des « ideologies ». Ferhat 
Abbas, lui, s'est engage, et il l'a dit sans forfanterie, pour defendre 
Pimage liberale et democratique qu'il se faisait de la France. En 
revanche, seuls quelques individus se sont ranges sous la banniere 
d'Hitler ou de Mussolini « protecteurs de l'islam ». Mais il est vrai 
qu'aprcs la deTaite de 1940, 1'AlgeYie etait traversee par des reactions 
sentimentales germanophiles du type « l'ennemi de mon ennemi ». 
Cependant, il ne faut pas oublier que la plupart des dirigeants du 
PPA, de ses militants, voire de ses sympathisants connus ont etc" jetes 
dans les prisons de Maison-Carree, Berrouaghia, Lambese (Ta- 
zoult), ou envoyes dans le camp de concentration de Djenien- 
Bou-Rezg en meme temps que de nombreux Francais, militants de 
gauche ou francs-macons. Par contrc, la grosse colonisation soutenait 
avec fervcur le regime de Vichy et de la collaboration; elle avait a 
defendre a la fois un pouvoir de fait et une ideologic 

Quant a la fable selon laquelle l'Allemagne manipulait depuis 
longtemps les mouvements nationalistes d'Afrique du Nord, l'am- 
pleur des aspirations qui ont porte le tiers monde vers la decoloni- 
sation a suffi a en demontrer la faussete. II n'^mpeche qu'elle ajte_ 
reprise encore recemmenl dans un ouvrage francais du a un general 
specialiste des services du renseignement. Mais evidemment, si ces 
specialistes ne r^duisaient pas l'histoire a des conspirations ou des 
complots, a quoi serviraient-ils '? 

Quant aux masses, comme je.l'ai dit elles etaient depolitisees, ou 
plut6t, elles n'etaient pas politisees. Les notions d'organisation 
n'avaient pour ainsi dire pas penetre dans les campagnes. La 
Structuration du PPA d&utait avec quelques noyaux urbains; les 
syndicau comme les partis de gauche francais n'etaient que de 
simples courroies de transmission de leurs centrales metropolitans, 
lis avaient d'ailleurs, pour la plupart, ete dissous. La guerre n'avait 
fait qu'augmenter la duresse des categories pauvres de la popula- 
tion : en plus de la misere, des epidemies, des penuries, des impSts 
accablants, les paysans subissaient des prelevements en nature. 



1. Apparemment, d'autres specialistes y ont prete\ en leur temps, une oreille 
OMtplaisanie. Un vieux militant du quartier Belcourt (auj. Sidi M'Hammed), 
Zcrtriui, m a raconte' dernierement qu'en 1945, son frere ayant iti arret* a la suite 
dts 4vtncm«nti de mai, il <tait all* en delegation, avec des parents d'autres detenus, 

i* n j? r i? U . * Communi » te Algirien (PCA) d'intervenir en leur faveur ou au 
RMliU d aider les famillei a obtenir des permis de communiquer. (lis frappaient a 
leutaa In portta pour uuver les leurs.) Le secrtuire g*ne>al du PCA les mit a la 
porta an crlant : « Nous n'interviendrons jamais en faveur des agents d'Hitler! » 



,^ 



k 



24 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

Chaque douar, chaque village devait fournir un contingent de 
produits agricoles. Les paysannes n'&aient pas du tout convaincues 
que la ceufs, 1'huile ou les figues qu'elles *taient obligees de livrer 
allaient nourrir leurs enfants mobilises. 

Pour ma part, de treize a quinzc ans je n'ai guere song* qu'a mes 
ftudes. J avais hate de sortir de cet enfermement, et c'est pour cela 
que j'*tais devenu un « fort en theme ». Comme mes condisciples 
j appr*ciais aussi que nos apres-midi fussent d*sormais consacr*s au 
sport, mais je n'ai pas milit* dans un mouvcment de jeunesse ni 
chant* Marshal, nous voilt. Cela m'amusait d'apprendre des 
chansons de marche allemandes ', et les impeccables delfilels militaires 
de la Wehrmacht que passaicnt les actualites cincmatographiques 
(on nous en projetait de temps en temps) m'impressionnaient, sans 
doute parce que j'ai longtemps couv* secretement le d*sir de faire 
Saint-Cyr. Mais je n'ai jamais eu la moindre sympathie pour Hitler a 
ou Mussolini, le type du dictateur brutal et bravache allant trop a 
rencontre des valeurs ancestrales de l'environnement culturel qui ont 
faconne" mes r*flexes. 

Le veritable coup de fouet pour moi fut le meme que pour la 
majeure partie des Algenens : 1' « Operation Torch », le d&arque- 
mentalh* en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942. On peut dire 
^ ue l'°P'ni°n, dans son ensemble, a bascule" dans le camp alii*; et que 
ce n'*tait pas pour rejoindre le camp vainqueur, car tout n'*tait pas 
jou* - Rommel donnait encore du fil a retordre en Libye et jusqu'en 
Tunisie. ^ 

En depit des bagarres dans les quartiers out of bounds, c'est-a-dire 
interdits aux troupes alliens, ou peut-etre justement a cause de ces 
bagarres, la population a sympathise* avec Tarmac am*ricaine. II y 
avail un c6t* democratique dans le comportement des soldats et des 
officiers. On ne faisait pas encore la part de la propagande, on 
prenait au pied de la lettre les illusions baties sur l'entrevue entre 
Mohammed V et Roosevelt, lors de la conference d'Anfa J . Le fait le 
plus important, apres le d&arquement alii*, ce fut la naissance 



\' £™ 19 j 4 i 5 "•? f ? rai "" hymne '""""■'o'ique »ur l'air de Lili Marten 
Jw^rl ""•"* 8UX *?*'"!" ,,0UVTe * Hmproviste lur c«te ptncKJe, je retombe 
sur Hitkr comme sur un fait divers, une image en noir et Wane proj«& par les 
^ctuahtft, celle d un etre caricatural, aussi noir que ta W.ltanschauung * viSon du 
monde. Comment un homme fonaerement mddiocre, denuf de •crupules et soutenu 
P«r la pegre pament-.l a s'imposer? U a eu depuis tant d'emules que la rtponWew 
evjdente : ce sont ses tares morales et politiques qui fondent sa puissance 

3. A 1 occasion de la conference entre Churchill et Roosevelt 1 Ahfa. ouartier 
ipecucula,™ d'une opinion dont le Manijut, du hupl.™g& n Z 
J£±?m t C C^Wy-." J«vfcr 1943, le President americain recut Kan du 
Maroc Mohammed V et lui promit l'indepndance de ton pays. 



I 



ENFANCE ET PRISE DE CONSCIENCE 



25 



spectaculaire d'une opinion dont le Manifeste du Peuple algirien fut 
le catalyseur. Ce texte, rendu public par Ferhat Abbas ' le 10 f*vrier 
1943 et sign* par la plupart des elus algeriens, meme d'ob*dience 
administrative, constitua un *v*nement considerable a Pechelle 
nationale. Pour resumer tres schematiquement ce document, les 
« repr*sentants » du peuple algirien s'engageaient a soutenir l'effort 
de guerre des Allies, a condition qu'en vertu du principe du droit des 
peuples a disposer d'eux-memes, *nonc* dans la Charte de l'Atlan- 
tique, les Algeriens puissent se prononcer librement et democratique- 
ment sur leur avenir, sans distinction de race ni de religion. 

Le d*barquement alii* eut une repercussion directe sur notre vie 
scolaire, car le lyc*e de Ben-Aknoun fut r*quisitionn* au profit des 
troupes amencaines. Je dus me reinsurer a Tizi-Ouzou en Jan- 
vier 1943, pour les deux derniers trimestres et, l'annee scolaire 
suivante, aller a Miliana. A Tizi-Ouzou, grand bouleversement dans 
mon existence de potache : un *tablissement de jeunes filles, le lycee 
Fromentin, s'y *tait replied, et j'ai pu m'y inscrire. Nous nations que 
quatre ou cinq gargons sur une classe de quarante eleves, mais l'ecole 
mixte, quel|e revolution! Je ne me serais jamais doute" qu'une classe 
mixte puisse libeYer tant d'£nergie dans les jeux subtils de l'emulation 
intellectuelle et de la galanterie. II y a la une cohabitation non 
seulement souhaitable et profitable mais vitale. Elle introduiU'ado- 
lescence, avec sa ferveur et sa pudeur, dans le monde des sentiments, 
dans le monde de la vie. 

Notre dortoir de garcons *tait install* dans le plus grand cin*ma 
de Tizi-Ouzou, en plein cceur de la cit*. C'est la que j'ai adhere au 
Parti du Peuple algeYien, alors clandestin. Deux figures emergent 
dans le souvenir que j'ai garde" de la section : Fredj le forgeron, un 
remarquable autodidacte bilingue, et Mohammed Bclhadj, un mar- 
chand de legumes aux grosses moustaches qui le faisaient surnommer 
Staline, pour sa plus grande satisfaction d'ailleurs. Nous avons 
organis* une « cellule estudiantine » du PPA, et c'est en son sein que 
je rencontrai pour la premiere fois Ali Laimeche, qui deviendra un 
cadre politique de grande valeur, mais sera, h*las, emport* prema- 
turement en 1946, a l'age de vingt et un ans. Nous faisions tous les 
deux notre troisieme mais dans des classes paralleles, car il se 



1. Fondateur, avec le Dr Bendjelloul, de la Federation des filus indigenes, Ferhat 
Abbas avail i\i jusque-la un partisan determine - de I'integration totale de I'Algerie a 
U France. A present, le Mani/ttti dfnoncait dans 1'assimilation « une machinerie 
dangereuse au service de la colonisation .. Le Dr Lamine Debaghine avait part'dpe" 
a la redaction de ce texte et II fut sani doute meme a I'origine de cette initiative. En 
to "' «*! Iu ' « Hocine Asselah, que J'ai e'voque' un peu plus haut, y prirent une part 



26 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



ENFANCE ET PRISE DE CONSCIENCE 



27 



' x ~iicstihait en principe a l'enseigriement. Lire, cxpliqucr, diffuscr 1c 
* Mani/este parmi nos condisciplcs et meme a 1'exteYieur, ce fut l'unc 
de nos principales activites dans cette section du PPA - activity 
clandestincs puisque cc parti etait encore frappe" d'interdiction. 

Selon une habitude que le lecteur aura deja remarquie, j'essaierai 
de decrire Ali Lai'meche en termes de ressemblance - la ressemblancc, 
c'est toujours subjectif, c'est mon dchelle. Pour la forme du visage ct 
les traits, Lai'meche c'e"tait le colonel Nasser, mais avec le nez moins 
prononce, la machoire moins carree bien qu'aussi volontaire '. 
Trapu, ramassl, c'etait une force de la nature, pai'erine et sereine, 
c'etait l'arbre de vie et l'arbrc de la connaissance inseparablement 
soudes par la m£me racine. Devoreur de livres de toute sorte, scrvi 
par une intelligence d'une rare ampleur, Lai'meche devait acqueYir 
en peu d'annees une culture considerable. En ce printemps 1943, il 
eut ses premiers dem£l£s avec la police pour avoir 616 pris en flagrant 
delit de distribution du Manifeste. Emmene' au commissariat de la PJ 
il y fut cuisine" toute une journee : on voulait savoir d'ou lui venaient 
ces tracts et s'il appartenait lui-memc a une organisation. Lai'meche 
tint bon, affirmant qu'ils lui avaient ete donnas dans un cafe* par un 
inconnu, et que d'ailleurs le texte en avait etc" remis officiellement au 
gouvernement francais - il n'avait done rien de clandestin. 

Le PPA ne pouvait pas mener une activite" publique, mais dans 
une ville comme Tizi-Ouzou, qui <tait un chef-lieu de sous- 
, ^prefecture, il avait une influence: Je pus le constater lors d'une 
k conference elargie convoquee par Sid Ali Halit, le de'legue' general de 
la direction du PPA pour toute la Grande-Kabylie (& ce moment-la, 
j'ignorais 1'ltendue de ses responsabilitls). A cette conference assis- 
taient une cinquantaine de personnes, vieux militants de l'fitoile 
Nord-Africaine et recrues de fraiche date, ayant adhere* a la faveur de 
1'ouverture semi-legale provoquee par le debarquement alliel. II s'y 
trouvait notamment Salah Louanchi, qui allait devenir un dirigeant 
principal des Scouts musulmans alglriens (SMA), d'abord au niveau 
de la Kabylie puis a l'£chelle nationale a . Halit e;tait originaire de 
Kabylie, mais sa famille avail emigre" a Alger et habitait la Gasbah. 
Lui et Hocine Asselah se connaissaient depuis l'adolescence, ayant 
frcqucnte" ensemble, dans l'entre-deux-guerres, l'lcole Sarrouy (un 



1. La premiere fob que je verrai le colonel N aster, j'aural un peu l'impreuion 
que Lahneche e*t a mes cdteV Je ressentirai la mime chose (levant d'autres grands 
pertonnage* de ce monde, et je croirai l'entendre me dire : « Allow, ne te laiue paa 
unpreuionner. » 

2. Vera 1952-1953, membre du Comlte* central du PPA-MTLD 11 icra • ccntra- 
lUtc», e'eat-a-dire de la tendance oppoiec a Meuali. II deviendra eniulte un 

" de la F&teration de France du FLN et aera arrets en 1957. 



college d'enseignement complementaire) et, par la suite, le milieu^les 
Oule"mas ' - d'ou leur connaissance de 1'arabe classique. lis avaient 
6t6 tous deux de naifs admirateurs du cheikh Tayeb el-Okbi, une des 
personnalit& dirigeantes des Oulemas, avant d'adherer au mouvc- 
ment independantiste. Quand Asselah devint membre du Bureau 
politique du PPA, il fit e\idemment appel a son vieux copain. Clerc 
d'avoue* a Tizi-Ouzou, Halit s'efforce d'y implanter le parti pendant 
la guerre. En 1942, il se faisait passer pour communiste 2 , ce qui lui 
permettait a la fois de se demarquer des fonctionnaires qui s'&aient 
compromis avec Vichy et de camoufler sa veritable activite" militante. 
Je le revois encore, arborant sa cravate rouge et frequentant 
e*lc*gamment la creme administrative de la ville. 

Rentre* chez moi pour les grandes vacances de 1943, je pus 
constater 1'extreme faiblesse, pour ne pas dire l'inexistence, de 
l'implantation du PPA dans les campagnes. Halit, venu controler la 
situation en haute Kabylie, etait descendu chez mon pere, qu'il 
connaissait par la rumeur publique, et aussi par le biais des militants 
que mon pere frequentait et meme protegeait. II etait accompagne" 
d'un personnage haut en couleur, le chef de region de Dellys, 
Mohammed Zeroual 3 , dont je fis ainsi la connaissance. Zeroual 
n'avait pas frequente l'ecole franchise et il 6tait autodidacte en arabe. 
II ^tait enfant de Beni-Thour, pres de Dellys, un douar qui s'eHait 
souleve" au cours de 1 'insurrection de 1871, et que la confiscation de 
seslerres, aprcs l'6crasement de la revoke, avait laisse* exsangue^Scs 
habitants etaient devenus arabophoncs. On observe ce ph^nomene 
dans beaucoup d'autres douars de basse Kabylie et de la Mitidja, 
entre Blida et Cherchell. La perte de leurs terres, sur laquelle se sont 
greffces d'autres circonstances, leur a fait perdre leurs racines 
linguistiques. 

Physiquement, Zeroual rappelait un peu Zapata 4 , le laconisme en 
moins. Il adorait faire des discours qui paraissaient etre en arabe 



1. Docteun de la loi coranique, gardient rigoureux et intransigeant* de I 'ortho- 
dox* religteuie (enseimement, culte, etc.), done oppose - ! a I'empriie de la France 
dan* ces domaines. Mail lei Oulemas n'analysaient pai cette empriie en termes 
politique*, c'eit-i-dire national isles. 

2. A Alg er <j e nombreux militants du PPA ont eu recoun au mime lubterfuge 
pour dtjouer la lurveillance polidere. Ce fut notamment le cat du jeune Udjani, 
originaire de Kabylie, qui avait la charge d'une imprimerie clandestine dans la 

iTT 1, " dll ; , 8 e »" une """'e d" PCA. On ne connut sa veritable appartenance 
politique que lorsqu'il fut abattu en voulant echapper a une rafle policiere en pleine 

^^j.fy °? } rouv * ,ur lul de * docum «nt» « des tamponi servant a faire de fausiei 
cartel d Idcntltc. 

3. II a oonnu la prison de 1945 a 1962, et est toujours en vie. 

4. Du molni til que lei cineastes nous montrent Zapata. 



. X 



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J". 



28 MEMOIRES D'UN COMBATTANT 

classique tant ils Aaient imp<<n<<trables. Cc jour-la, alors que nous 
itions autour d'un couscous (Omar Oussedik ' ctalt des notres), voici 
que Zeroual se leve de son tabouret en laissant tomber sa cuillerc en 
bois comme s'il allait degainer devant un ennemi surgi a l'improviste. 
Mais non, c'e*tait pour prononcer un long discours en arabe 
haranguer des foules visibles de Iui seul. Mon pere en etait suffoque"' 
mais plus encore, me semble-t-il, de voir Omar Oussedik subiugui 
par tant d'doquence! 

Omar Oussedik, qui avait six ans de plus que moi, 6tait natif de 
Michelet. Eleve de l'Ecole normale supeneure de Bouzareah, il 
poursuivait maintenant, par force, ses Etudes au lyce"e de Ben- 
Aknoun. Nous avions adhe're au PPA clandestin a peu pres au meme 
moment. Ahmed Messali Hadj, maintes fois emprisonne" et d6porte\ 
suscitait en nous une admiration sans bornes. Nous ignorions les 
luttes anciennes au sein de 1'Etoile Nord-Africaine, puis du PPA 
luttes qui l'avaient porte - a la tete de ces mouvements. Lui et aussi la 
Direction politique en gendral nous apparaissaient aureolas du pres- 
tige de la clandestine - he'ros dont nous ne connaissions les prouesses 
qU n ^ ,? ui '* di ™' les id6cs 9 ue 8 race * ^s textes interdits. 
i. a I ?"* j qUa la suitc du raz -de-mare*e patriotique qui a secoue" 

liff i V° b ° Ut * 1>autrc apr * s ,e d&ar q ue ment alliC a la fin de 
1942, le PPA allait puissamment contribuer a e'lever le niveau 
politique par des conferences, des d&ats, des discussions, Face a la 
censure coloniale qui frappait les organes de prcsse nationalistes. 
^ Maw iLfaut aussi et surtout dirt que nous, les jeunes, e^ons avant 
rout des patnotes algeriens. Nous etions assoiff^s de culture, assoiffes 
d absolu dans la recherche de nos racines. Jc revois encore notre 

S» t f a ^ ,tUr ^ lle , d *° rdante a Miliai > a . Pedant 1'annee scolaire 
1943-1944, et le foisonncment d'idees gfcieYeuses que nous agitions, 
dans la section du parti ou a l'exteneur, avec les eleves de « philo » 
ancicns normaliens que le regime de Vichy avait transform* en 
« secondaires ». 

L'annee scolaire suivante (1944-1945) je remtegrerai, avec d'au- 
tres camarades disperse- s , le lycee de Ben-Aknoun. C'est pour nous la 
plus belle pCriode, celle de I 'union sacre"e de toutes les couches 
sociales autour de 1* « Association des Amis du Manifeste et de la 
Libert**, sorte de front national qui s'est constitue" en mars 1944 et 
qui r^unit Ferhat Abbas, le PPA de Messali Hadj et les Oulemas Le 



a. i'./^T P-^ nde . famillc . marabt, "''que de hauie Kabylle, il lera commandant 
de lArme* de liberation nationale (ALN) et secretaire d'fitat dam li premier 
Gouvernement proviw.re de ia Republique algOienne (GPRA). II est aujouK 1 i 
la retraite aprei avoir fait une bnllante carriere diplomatique 



ENFANGE ET PRISE DE CONSCIENCE 2 9 

Parti communiste, qui s'est mis a l'ecart de la nation algcYienne 
re*surgente par ses positions assimilationnistes, n'y participe evidem- 
ment pas. Nous autres lyceens, nous redoublons d'activite\ Nous 
publioni un journal, L'Etudiant patriote, qui est roneotype dans la 
chambre du •urveillant general, Amar Bentoumi '; Idir Alt Amrane 
compose un hymne patriotique en berbere : Aker amis n'Mazigh 
(Live-toi, fill d'Amazigh 2 ). Nous avons eltabli des contacts avec les 
universitairei, et cree* une association de lyceens a la prtfsidence de 
laquelle nous avons port* Abderrahmane Kiouane. Nous rendons 
Visite a toute sorte de personnalit<«s, au Cercle du Progres des 
Oulemas, au journal des Amis du Manifeste, tgaliU. 

Dans ces deux derniers lieux, mais surtout au Cercle, une 
intelligentsia en arabe et en francais entretient une atmosphere 
elitiste, un culte de I'eloquence et de la rhdtorique. II evoque toujours 
pour moi cette pe"piniere d'avocats et de rhetoriciens libyques ou 
numides dont parlait Juvdnal au plus fort de la domination romaine 
de 1 Atlas au Rhin, de l'Euphrate a l'ocean Atlantique. Represen- 
tants de la bourgeoisie et adeptes populates de tel ou tel cheikh y 
communient dans une espece d'admiration beate. On dit facilement • 
« Oh! le cheikh Untel a 6t€ formidable. II a parle" pendant trois 
heures et personne ne I'a compris! » Dans ces conditions le chef des 
Oulemas, le cheikh Bachir el-Ibrahimi, est proprement adule\ Mais 
notre pole detraction est ailleurs : c'est la rue Boutin \ en plein 
cceur de la Gasbah. J'y ferai la connaissance de la plupart des cadres 
populaircs importants du PPA. 

La rue Boutin, cela signifie la petite boutique d'Ahmed Ouague^ 
noun, un ancien militant de l'Etoile Nord-Africaine, qui a deja 
connu la prison a maintes reprises, Ce petit commercant tient sa 
ruelle, et sans doute tout le quartier, sous son controle politique. 
G est a son contact que nous decouvrirons peu a peu l'histoire du 
PPA, notamment a travcrs les r<5cits de ses detentions. Physiquement, 
Ouagufnoun eltait impressionnant : grand, can*, une espece de 
Magyar au visage parchemine couronne" par une colossale tignasse 
Autodidacte, comme la plupart des militants nationalistes, ce Kabyle 
qui a t\i ouvricr a Paris a connu toutes les prisons de France et de 
Navarre, mais aussi d'AlgeYie. Ennemi des grands discours, il parle 



\ J 1 ""2 ff P"" 1 '" mim.tre de la Justice de l'Algerie ind<<pendante. 
.homme lib » ,a PP ellem eux-m8mes « Imazighenes » : His d'Amazigh, les 

3. Le capitaine Boutin avait 6ii envoyf par Napoleon I" en AlgeVie pour 
preparer lei plan* d un d&arquement. Trente ans plus tard le general de Bourmont 
reprendra ce meme projet pour d&arquer a Sidi-Ferruch (Sidi-Fredj) 



30 



MEMOIRES D1JN COMBATTANT 



avcc simplicity et sincerite dc la dignite de la pcrsonnc humainc, dc 
l'honneur, de la palrie. II entonne volontiers la chanson F'Serkadji 
(« A ia prison dc Barberoussc »), une sortc de complainte de bagnards 
cgrenant les souvenirs des cachots. Une meme fide"lile\ un meme 
devouement impregnent scs rapports avec le parti, avec sa femme 

( ^X«ne- Francaise qu'il a dpouser a Paris) ef~avec ses anciens 

k compagnons de detention. 

II recoit toujours avec chaleur le pauvre Ouazani, un ancien 
dltenu de'tfaque' par le regime cellulaire et le mitard. Ouazani a tout 
juste la trentaine; c'est un homme frele et tres doux, dont personne ne 
croirait qu'il est fou. Depuis sa sortie de la prison militaire il croit 
avoir mission de telephoner aux signataires de la Charte de 
PAtlantique qui ont fait de si belles promesses aux peuples opprimes. 
Ahmed lui demande affectueusement : « Alors, as-tu telephone" 
aujourd'hui a Churchill, a Roosevelt? » Aucunc ironie ne se glisse 
dans sa question. Ouazani pourrait fctre blesse* qu' Ahmed ne 
rinterrogc pas sur ses entretiens avec les grands de ce monde. Aussi 
bien le kamikaze d'hier, qui a grandi dans les atrocite"s carcerales, 
a-t-il peut-etre remventc de la sorte un mode de communication, une 
certaine morale politique. 

Je vais anticiper un peu, mais je dois dire quel fut le destin 
d'Ahmed Ouagu^noun. A la suite de la manifestation du 1" mai 1945 
dont il avait €t£ le principal organisateur, il fut arr£te\ atrocement 
torture" pendant pres de trois semaines, et ramene" mourant a son 
epouse. II trouva tout juste la force de lui decrire l'univers infernal 
dont il sortait et de rassurer ses camarades ; on n'avait pu lui 
extorquer le moindre aveu '. 
Revenons a present a notre cellule de Ben-Aknoun. En faisaient 
^galement parti Said Ghibane 2 , aujourd'hui professeur d'ophtalmo- 

^ logie a la faculty de m&ecine d'Alger; Sadek Hadjeres, qui quittcra 
le PPA lors de la crise dite « berberiste » pour rejoindre le PCA J ; et 
surtout Ouali BennaV, qui assurait la liaison entre les organisations 
estudiantines et le parti. Voila un personnage qui meriterait tout un 
livre a lui seul. Dans son village de DjemSa-N'Saharidj, en haute 
Kabylie, on l'appelait Ouali N'Senior, « Ouali fils du Seigneur ». Je 



1. Le 14 octobre 1964, presque vingt ana plus Urd, alors que je venais d'e"chapper 
i une embuscade destine* a m'fliminer, et dans laquelle mon ami Tahar Tamalt 
laissa n vie, je me suu retrouve" dans le village natal d'Ahmed Ouagueroun. en 
Kabylie maritime. Je ne saurais dire mon Amotion lorsque j'appris. au matin, que 
J'avaii paattf la nut dans sa maison familiale. 

2. Prere de l'actuel ministre du Culte. 

. ?\ D •*,»»int«MU« le chef du PAGS, sigle d'une organisation qui regroupe en 
rait let militants du Parti communiste algfrien. 



ENFANOE ET PRISE DE CONSCIENCE 



31 



*t 



pense que c'e"lait une marque de consideration envers son pere, car ce 
dernier n'&ait pas un feodal; il a travaille lui-meme son lopin de 
terre jusqu'a sa mort en 1946 (en 1 'absence de son Tils, qui se trouvait 
alori au maquis). Dans cette grosse agglomeration ou, jusqu'a la 
colonisation, s'6taient funics de tout temps les grandes confedera- 
tions du Djurdjura ', le systeme clanique faisait emerger toute sorte 
de puissants : par l'argent, l'administration ou la valeur physique. 
Mais le respect ne va a celui qui recourt a la force que si c'est pour 
defendre le faible et l'honneur de la communaute", pour deTendre la 
justice au prix de sa vie. Doue" d'une nature aussi genereuse que celle 
de son pere, Ouali BennaV ne lui ressemblait pourtant pas : alors que 
le premier £tait trapu, brun, peu loquace, attentif et pondeYe\ le fils 
faisait un metre quatre-vingt-dix, il etait laille en armoire a glace, 
blond, tout feu tout flamme. Comme d'autres garcons de son village, 
qui Itaient d'ailleurs devenus, pour la plupart, ses militants, il fut 
vannier dans les locality's de la Mitidja et a Alger, et aussi maraicher 
a Bouzardah, sur les hauteurs a l'ouest d'Alger, car le jardinage est 
une grande tradition de Djemaa-N'Saharidj. 

II etait respecte de tous et craint par les voyous et les maquereaux 
des bas-fonds d'Alger, c'est tout dire. II dlsarma un jour devant moi 
un bandit qui voulait regler son compte a un concurrent de quartier. 
En 1948, alors que nous etions tous les deux recherchls par la police, 
il obligea deux grands gaillards, qui ennuyaient une Europeenne, a 
descendre du tram et il leur flanqua une raclee. Au jeu des 
comparaisons, c'etail une espece de Robin des Bois de la Casbah. 

Voila l'homme qui, au debut mars 1945, assure le service d'ordre 
du Congres des Amis du Manifeste et de la Liberie tenu pendant 
trois jours a Alger. Grace a Ouali, nous fumes quatre ou cinq lyceens 
a pouvoir assister a cet eV£nement prodigieux. II y avait la, a 
1'exception du Parti communiste, tous les reprlsentants de 1 'opinion 
algeYienne : Ferhat Abbas, ddsormais acquis a l'idee de l'autonomie, 
le cheikh Bachir el-Ibrahimi, chef des Oulemas, et leurs compagnons, 
et bien sur le PPA, sous I 'espece d'une delegation dynamique 
representee notamment par le Dr Lamine Debaghine et Hocine 
Asselah, puisque Messali Hadj etait en residence surveillee a 
Chellala, dans les Hauls Plateaux, a deux cents kilometres au 
sud-ouest d'Alger. £paul£s par d'autres delegu6s du parti, tel celui 
du Constantinois, Messaoud Boukadoum, rompu aux tactiques et a 
la technique des travaux de ce genre, les membres de la direction du 



I. Une confederation reunissait plusicurs douars ou tribus; son institution de base 
<talt I'assemblee des djemaas, chaque djemia representant un douar ou une 
Irlbu. 



32 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

PPA furent les veritable* meneurs dc jcu du Congres, dont les 
resolutions finales temoignent de Influence des theses nationalis- 

Les intellectuels de la future UDMA ' s'illustrerent par des 
interventions bnllantes. Je cite pour memolre le Dr Ahmed Francis 
les avocats Ahmed Boumendjel, Kadour Sator, Elhadi Mostefal'' 
Mais celui d entre eux dont j'ai garde le souvenir kplui vif, e'est le 
, ^Wt&aadane , personnalite fascinantc par la sobridtf du geste et de la 
K parole, la since'rite 1 qui illuminait un Visage asc&ique (il devait deja 
«tre mini par la tuberculose). On sentait en lui cette forme 
d intelligence vivace propre a nos compatriotes du Sud, et dont il 
J?^ .« f ^ 1 "*"*'". Parmi ,cs Oulemas, le cheikh Larbi 
Ittessi deployait, lui aussi, cette eloquence qui se moque de 
I eloquence, un langage vrai, allant droit au cceur, sans formules 
ampoulees, sans simplicity affectee. 

Le Congres des Amis du Manifeste et de la Liberie &ait en 
quelque sorte la crystallisation et 1'incarnation de la prise de 
conscience nationale. L'enthousiasme populaire qui en est r€mlt€ 
devait donner un impact extraordinaire a Torganisation des sections a 
travers tout le pays. Le climat de panique suscite et orchestra par la 
grosse colonisation au lendemain du Congres en attestait la portee 
politique, mais il allait, hflas, aboutir aux tragiqucs 6v6wmtnt» de 
mai 1V45. 



,/%= 



1. Union dAnocratique du Manifeste algenen, fondde au printemp. 1946. 

rieS^KerSTentgn l JS^ H4mM ' "« °™t*™ *° P«'« minUte- 
^3. LeDr O^rif Saadane et.it pratiquement r»djojnt de Ferhat Aftas; il est mort 



Un mois tragique, 
line semaine historique 



On a beaucoup ecrit sur la boucherie insensee de mai 1945 et sur ses 
consequences politiques. Je vais essayer, pour ma part, de montrer 
comment j ai v&u, de l'inteneur, sinon les ^vdnements eux-mgrncs 
du moins l'atmosphere qui les a entoures. En fait, pres de deux mois 
lecoulerent avant que nous connaissions toute l'etendue de la 
repression qui ensanglanta la Petite-Kabylie et le Constantinois - 
cette region que l'Empire romain appelait Afrique cesariennc. A 
present qu il s est ecouie pres de deux fois vingt ans, il est bon de le 
rappeler. 

II ne faut pas se demander comment ces evenements de mai 1945 
mi pu se produire mais, au contraire, comment auraient-ils pu ne 
tpai se produire? Us avaient ete precedes, des les lendemains du 
Congrfc des Amis du Manifeste et de la Liberie, d'une campagne 
dhystene totahtaire, d'appels a la repression prenant la forme- 
dappes au meurtre. Mais aussi bien cette guerre politique et 
psychologique n'ftak-elle pas neuve, clle n'avaii meme jamais cesse 
depuis les d&uts de la domination coloniale, depuis 1830. Repression 
et operations militaires alternaient avec les campagnes de propa- 
gande mais le but demeurait toujours le meme: la soumission des 
indigenes. Pas question de debat politique, qui signifierait ouverture 
ecoute, examen commun et contradictoire. La liberie d'expression 
qu il suppose est inconciliable avec le fait colonial : on ne discute pas 
avec un. peuplc qui n'existe pas. Quant a capituler devant les 

Sch genC8 ' miCUX V3Ut PaSSCr P ° Ur U " bourreau <I UC P° ur "" 
En avril 1945, la victoire des Allies sur le nazisme et le fascisme 



k 



k. 



34 MEMOIRES D'UN COMBATTANT 

n'&ait plus qu'une question dc jours, mais nous, nous avions le 
sentiment d'etre de nouvcau pie*ges et encerctes par la guerre. Le 
parti pre"parait fievreusement les manifestations du l w mai : la Fete 
du Travail pouvait etre l'occasion historique de rfaffirmer, a cote" des 
rcvendications economiques et sociales, l'aspiration nationaliste. 
Nous autres lyceens, nous souhaitions participer au deTile" pacifique 
dans les rues d'Alger. No us cn ftmes part a Ouali Behnai qui nous en 
dissuada, preferant nous gardcr « en reserve ». 

II y cut des manifestations dans la plupart des grandes villes. A 
Alger, elles revetirent Un caracterc massif: deux corteges, l'un 
^ J^ant de Belcourt et l'autre de4a Casbah, devaient converger vers la 
Grande Poste et le Palais du Gouvernement general, e'est-a-dire le 
cceur admimstratif de la capitale. R^pondant a l'appel pacifique du 
parti, Alger des profondeurs se leva comme un seul hommc. 

La police intervint vigoureusement pour empecher la jonction des 
deux corteges. D&ord&s par les travailleurs, les forces de l'ordre 
tirerent. On devait relev er sept morts et des dizaines de blesses '. 
Apres le paroxysme du verbe, void que s'enclenche la pesante 
mecamque de la violence dtatique. 

Le soir meme, dans l a cour de Ben-Aknoun, Ouali, qui avait 
1 arcade sourcihere fendue d'un coup de crosse, vint nous falre le real 
de cette journee. II ctait a la tSte de la manifestation rue dlsly (rue 
Larbi Ben M'Hidi), deployant avec ses camarades une large 
banderole portant les mots PAIX ET LIBERTfi. Apres la premiere 
charge de la pohce, il ne l u i restait plus en main qu'une del perches 
de la banderole; il s'en e"tait fait un gourdin pour frayer un passage a 
limposante manifestation qui voulait respecter l'itine"raire prevu. 
Ouali avait ramass6 les corps des militants abattus, notamment le 
jeune Ghazali Belhaffaf et Mohammed Ziar. 

Cette journ6e du l"Mai est indissociable de la logiquc repressive 
comme de la dynamique reVolutionnaire. Si le pouvoir colonial visait 
a terronser l'opinion, il avait manque" son but. La politique du pire 
renforce toujours la communion affective; dans ce cas pre'eis, elle 
^proyoqua une veniahle mutation psychologiqued politique. Mais 
une semaine plus tard, le 8 mai 1945, le jour meme de la Victoire, 
1 Algene allait connaitre ce que j'appellerai I'insurrection de 1871 a 
rebours. Une vraie guerre s'abat sur les populations des Babors a , 
region qui avait vu l'un des derniers soubresauts de la resistance 



UN MOU TRAOIQUE, UNE SEMAINE HISTORIQUE 



35 



, /"— 



1. Quinze ans plus tard, au m g me endroit, dans lei mimes ruei, lei gendarmes 
Ureront »ur les Europeans ultras. «•«»»«• 

o.?~ E " Pet , i . t i e -. Kab y 1 > e ' \e* Romains appelaient cette region lei MonUgncs de Fer, 
pare* que c&ait un bastion patriotique imprenable. 



algerienne. A Kherrata et pres de Setif, des villages entiers sont ras6s 
par I'aviation et la marine. Dans de nombrcuses villes du Constan- 
tinoii, notamment a Guelma et a He"liopolis, les forces militaires et 
les milices conjuguent leurs efforts dans une vaste et impitoyable 
chasie au fades. Arm& par les Francais pour leur preter main-forte, 
prisonniers de guerre italiens et allemands intern£s dans la region 
retrouvent leur emploi, tuent femmes et enfants a la bal'onnette, 
prennent leur revanche sur les tirailleurs algeYiens qui les avaient 
de*log& de Cassino. On opcre des milliers d'arrestations a travers tout 
le pays, en commencant evidemment par les leaders : Ferhat Abbaset 
le cheikh Bachir el-Ibrahimi sont jet& en prison (Messali, lui, avail 
deja 6t6 deporte* en Afrique equatoriale a la fin avril ')• 

Le 15 mai, Ouali vient demander a la section de Ben-Aknoun des 
volontaircs pour le maquis. Personnellement, je prends le temps de la 
reflexion. Ce n'etait tout de meme pas une mince affaire que 
d'interrompre mes etudes en plein bachotage, a un mois des epreuves 
de la premiere partie du baccalaureat. II y avait ma famille, dont 
j'allais d&evoir les espeVances, et il y avait aussi toute une seYie 
d'interrogations politiques. Je ne parvins a une dedsion que le 
lendemain * - et je ne cache pas que la rupture me fut douloureuse. 

Mais une premiere difficulte se pre'sentait : comment quitter le 
lycee « en douceur »? Comme nous etions a une semaine des vacanccs 
de la Pentecote, je redigeai un « mot d'excuse » que je portai au 
surveillant general du lyc^c. Rappelant la raretc des moyens de 
communication avec nos douars d'origine, je disais que nous ' venions 
de trouver une occasion de rentrer passer les vacanccs chez nous et 
d'y faire nos revisions. L'excuse etait cousuc de fil blanc, mais il 
fallait bien en fournir une. 

Le soir mfime, un taxi nous deposait tous les cinq (Ouali Bennai' 
nous accompagnait) a Tizi-Ouzou; le vdhicule appartenait a 
Mohammed Zekkal, un vieux militant du quartier Belcourt. Ce 
voyage, je ne 1'aj jamais oublie\ II m'arrive souvent de reentendre le 
ronronnement du moteur, de revivre les pesameurs dramatiques de 



1. A Franceville, au Gabon; il sera ensuite place" a Brazzaville, au Congo. 

2. De temperament plus impulsif, ceruins camarades qui s'engagerent sur- 
te-champ rebroussircnt chemin quelques Jours plus tard. Ce fut notamment le cas de 
Said Chtoane, qui dut eerier aux presswns familiales. Rcspectant ces choix tout 
personnels, nous ne leur en avons pas fail grief et nous sommes restes de bons 
camarades. 

3. « Nous », e'est-a-dire Laimeche, les deux « ex-normaliens » Omar Oussedik 
(que j ai deja evoque") et Amar Ould Hamouda, et moi. Ould Hamouda, originaire 
de Tassaft, un village des Beni-Ouadf, rftait un cousin du futur colonel Amirou- 
che. 



36 



MfiMOlRES D'UN COMBATTANT 



notre silence, d'un bout a l'autre du trajet '. Ce vers quoi nous allions 
n'etait que point d'interrogation. 

A peine d&arques, nous rejoignons la reunion du conseil de 
district, qui se tenait en plein air. II y avail la une dizaine de 
responsables, chacun repr&entant une region de la Grande-Kabylie 
ou un Echelon du parti. La surchauffe politique ajoutee a la 
surchauffe climatique, il pleuvait des rayons de chaleur sur la 
Kabylie. De ce ton pathdtique qui le caracte>ise, Halit ouvre 
solennellement la seance par une courte declaration « sur le moment 
historique que traverse notre pays et la gravite* de 1'heure ». C'est 
Paul Meurice en action. Tout y est : le physique, l'allure, l'accent - 
^ie_iommes-nous pas sur le theatre de l'histoirc? Puis il passe la 
parole a Arezki DjemSa, homme de confiapce et agent de liaison du 
bureau politique du PPA, un natif de basse Kabylie, que tous les 
anciens militants de la Casbah connaissent bien. Celui-ci se leve et 
prononce la phrase fatidique ; « La Direction decide l'insurrection 
generate pour la date du jeudi 23 mai 1945, a partir de zeVo heure. » 
II ajoute, pour toute explication : « A Se"tif et dans le Constantinois, 
on se bat depuis le 8 mai. » Informations strategiques, directives 
tactiques? « L'arm6e que le parti a constitute dans le Sud-AlgeYois 
va bientfit remonter vers le Nord. II faut soulever le peuple algeYicn 
Ct attaquer partout. » Sa mission accomplie, DjemSa s'endort, recru 
de fatigue. 

En quality de responsable du district, Halit passe au deuxieme 
point: la situation organique. Chaque chef de region fait son 
rapport. Les effectifs en hommes, si mes souvenirs sont exacts, 
variaient entre soixante el cent pour chacunc des huit regions: 
Bordj-Menaiel, Dra-el-Mizan, la zone littorale Dellys-Tigzirt, Azef- 
foun, Azazga, Michelet, Fort-National 2 , Tizi-Ouzou. Zeroual, le 
chef de region de Dellys, improvise un discours-fleuve en arabe 
« Classique » sur le Djihad (la guerre sainte). Ses fautes de syntaxe et 
de grammaire ne me prennent pas au d^pourvu, mais je suis 
proprement &ahi par sa declaration : « Je me fais fort de soulever 
toute la Kabylie et de marcher sur Alger. » 
J«Jous attendions de la Direction des directivesilaborees, voire une. 



1. Ce taxi de couleur fauve, une Citroen aix cylindres, je ie retrouverai par la 
suite a maintes reprises. Nous rappellerons le « taxi de la patrie ». Deja avant la 
guerre Zekkal transportaii et distribuait Le Parlement algintn, organe du PPA. Au 
couri de la lutte de liberation, il transporter des amies, des dirigeants. Arret* - , il 
mourra des suites de la torture en 1956. D'origine kabyle, et foncieremem 
conservateur, Zckkal acceptait mai le militantisme « devoUc* » de sa fille Fatima, qui 
participait i des groupes culturels et th«traux des 1947. Devenue Mme Ben 
Othmane, elle sera une des premieres prisentatrices de la Television AlgeVienne 

2. Qui a retrouvf aujourd'hui son nom : L'Arbaa-Nart-Irathen. 



I, 



I 



UN MOIS TRAGIQUE, UNE SEMAINE HISTORIQUE 



37 



r* 



i 



ftauche de plan general. II n'en a pas etc question. Nous attendions 
un bilan seYieux en cadres militaires, effectifs, armement. Nous 
n'avons rien entendu la-dessus. Et nous n'etions qu'a une semaine du 
loulevement! Nous autres, nous recevons officiellement nos affecta- 
tions a des regions differentes (selon la formule consacree, nous 
serons « a la disposition de l'organisation locale »). Laimeche est 
affect^ a Fort-National, Bennai' a Azazga, Oussedik a la zone 
Dellys-Tigzirt, Hamouda et moi a Michelet. Nous nous rapprochons 
les uns des autres pour echanger nos impressions et nos idecs. Ouali 
guette anxieusetnent nos reactions. Evidemment de graves questions 
nous agitcnt, mais Pive'nement qui se prepare n'est-il pas d'une 
colossafe gravite? Bien que d£gus par le flou des ordres de la 
Direction, nous ne la mettons pas en cause. Dans notre foi de 
neophytes, nous avons besoin de croire en nos dirigeants d'Alger. 
Peut-etre disposent-ils d'un plan ou d'atouts secrets. Et peut-etre 
egalement ont-ils attribue a la Kabylie un role strategique secondaire, 
ce qui explique des instructions aussi sommaires. Au reste, n'a-t-il 
pas 6t6 question de l'armee du Sud-Algerois? Nous nous crampon- 
nons aux hypotheses les plus optimistes. Que faire d'autre, quand on 
connait la puissance militaire du systeme colonial? En definitive, 
nous d&idons de garder le contact entre nous, les cinq parachutes, 
chiffrc fatidique '. Nous convenons de nous retrouver le 19 a 
Fort-National, pour faire le point a notre niveau. Et nous nous 
slparons, avec pour unique bagage la foi dans les destinees de notre 
pays, et pour seule certitude celle d'avoir brule" nos vaisseaux. 

Fort-National, c'est une sorte de Berchtesgaden implante par la 
colonisation au coeur du Djurdjura, apres la grande bataille d'lche- 
riden'. Le 19 mai, nous nous retrouvons done pres des hautes 
murailles de la forteresse, et nous mettons en commun nos constata- 
tions. La premiere, et la plus importante, c'est que les effectifs 
annonrfs au conseil de district ont fondu au soleil, car ils n'existent 
pratiquement pas. En realite*, la plupart des militants denombrls 
dtaient des sympathisants au sens sentimental du terme. Le nombre 
des cotisations versees n'tEtait done pas un indicateur sur, d'autant 
plus tjue certains chefs de region les versaient de leur poche afin de 
ne pas avoir un £tat de troupes moindre que leurs collegues. Le parti^ 
avail entretenu des illusions a la suite des adhesions massives 



1. En octobre 1956, les « Cinq » de l'avion deroute. Pourtant, l'imaginaire 
islamique accorde une vertu be'ne'fique au chiffrc cinq (les « cinq piliers » de 1 islam, 
les cinq prieres, les cinq doigts de la main de Fatima, etc.). 

2. En 1857; cette victoire des Francais fut decisive pour leur penetration en haute 
Kabylie, qu'ils consolideront deTinitivcmcnt sur le meme theatre d'op^rations, iors de 
U rfvolte de 1871. 



38 

Me^OIRES &UH COMBAtTANT 

SwtfS,!^^ t Manifeste « de ' a Libert*. Mais la 

* cent licucs des Snce^onl Ser;r ta,CmCm * ™* ric »<=™nt 
bra^rvlxNlf^r 0860 " 3 SUr leS militants don < « dispose, le 
trouverons. » Le e^n^ral <j n „K; r . u l l s pas> nous les 

pouvau .T^^pj^iSwT r out Mn r 66 - nc 

de cet homme ne sont nuHemen, fn ZL> C ^ V ° UCmcn !' f fi <» 
plus affolante inconscience' Cet l ua S^-T ^^^ Y avoir 
une solution si mp ,e: ^J^*?*^" "" ^ ^ 

depuis plu, d'uTa^et qurSe dlutT. n ° US avions / r « a "i^ S 
, W&aiertreu qu'un i » WacUvites scouted, 

L jatisfah, car i- ta^l^^^^Si: ^ ™ 

entierement notre action sur Fort-Natmnoi „ *» i T toncen ' rer 

Vte ££,£& Ha^ffA 1 ; ^on * 1'Arbaa. qui sera par la 
Jl D.„. le .oouu™, . e . . routim . Mnt le , >uncs 



UN MOW TRAGIQUE, UNE SEMAINE HISTORIQUE 



39 



son inseparable mascotte. Contacte" par notre equipe, et gagne a I'idee 

une question d honneur : on ne devait pas laisser tout seuls nos freres 
du Constantino!,, et il fallait faire confiance a nos dirigeants d'A ger 
Am lui et avec Hocine Sid Ahmed \ un des rares intellectuel sdu 
parti et ancien aspirant de i'ecole d'eleves-officiers de Cherchcll nous 
fflr minUUeUSCmcnt > sur «!« et plan, la prt de "a 

1 JiudaT * H "v a Ch f nC . " e I 6 "" 6 RaS SCUle - *' y a ,e ra,liement d <= 
Kv Fn Jf 7* , Ch ° U dU m ° mCnt> <* ui ne P° uvait Sire plus 

IvSE. i ' CS merCrCdiS SOir * Wc or 8 anise un * ^ance 

de dn6iu pour la population civile \ Nos commandos profiteront Z 

de bS. I mCrCrC f l 22 "* P 01 "- ^' trCr dans ,a P ,acc ' • '* ^aveu 
de U nutt. Le premier acte du soulevemcnt » aura done pour theatre 

2«^udrSre U s n H C f ™' * ^ "^ SpcCtadc > ''^judan^empare^ 
des poudrifcres et des magasins d'armement en y placant ses oroores 
hommes. Nos militants l'appuieront en profitant de lS£ d? surprise 
pour neutrahser les militaires ooloniaux susceptibles de Ste r 

™eu?rnrv» qUI SCr ° nS ChaCU " * * t6tC d ' Un com ^ndo, nous 
aurons eu trots jours pour entrainer les jeunes 

Et que ferons-nous, une fois Fort-Napoleon* enlev^? Nous 
* En T,? 1 , C r^ tenCCS ni 1C tm P S mat6 ^ de Prfvoir P lus7oin 

P Sin^ ' r dCS ^ n u, a,neS de vi,la S es a,entour n'auron? plus a 
I craindre ses formtdables batteries de canon. Egalement il sera 
possAle de contrfller la vallee du Sebaou, ou tout Tmoins Je 
neutrahser la garnison de Tizi-Ouzou, grace au ralliement TsirnDt^ 
dc. troupe, coloniales algenennes, marocaines et sendga SseS' 
ta, comme de, ^nements du meme type se seront deroS 
amultanement dans le reste de la Kabylie eVa l^chenrnatirale 

aT; a r c « t Cn r f ° nCti0n d « informa '-s qui nous p^KSy 
a-t-il pas cette fameuse arm& constitute dans le Sud-Alge-rois et aui 
va fatre mouvement vers le Nord? Notre coup de mahf £2fa ^aue 
nous aura procure en meme temps les armes etmunitions entr S« 
dan« jes souterrains de ce bastion militaire. II y ^uVa 

•trL^Sr K M miUi ! t rS dC comba » an "" D«ux ou trois jours 
aprts le d&lenchement du soulevement, notre groupe se rft- 
nira de nouveau pour faire le point et decider d'autres actions, 

4. Fort-Nitlon«l i><tait d'dtwrd appeK Fort-NapoKon. 



40 

MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

"p^fT^ 1 3VeC CC qui SC scra P ass * a Al S cr et ailleurs 

En fait, les dingcants « nationaux » ne nous ont pas fixe dc Znc- 

cc qui exaspere Ouali Bennal - ct nous sommcs Lp novicesiur 

,, nous tombons tous d'accord sur ce qu'il nc faut pas faire Ss de 
soulevemcnt dc masse, du type insurrection de 1871, ou I'engagTmem 
de la population se brisa contre la puissance de feu de 'artiE de 
montagne; et pasnon pl us d'affrontements en bataille ran g 6e comme 
ceux des arm&s d'Abd el-Kader et, dix ans apres sa reddZn S 84?) 

SSSS"? ? U , C P ^ M ,CS KabylCS dmnt '« trou P« du m S 
Randon a Ichenden ', en 1857. Mais pendant ces dix ann&s la 

S^JStTTi me " C f" ,CS , P°^ atio " s « '« voiontSre^ 
avail coute" tres cher aux forces d'occupation » Cette forme rie 

SrssfS^ dans r £ ncs > dc m6mc ^ ^&?£ n d : 

pas rtpiter les erreurs passes. De ces constatations ddcoulent nos 

ZluTem 1« £ Udf H a Cn ? drCr P oliti ^ cm -t »« population, the 
absolument les desordres, la panique, les debordements spontanea les 

aX V em^ TT VeS - afi ? dC maftriser ,a ^"ation mUitaTe 1 
faudra empecher lc pire - c'est-a-dire pire que nous Tels sont en 

rJT'/' ,eS d6ds r* de - diLncSe. Omar otsedfk \st 
charge d en transmettre la teneur aux autres regions 
Et voici arnvee la journde du 22 mai. Je passe toutela matinCe au 

Sn^Jr* 6 T ra, , dCS Beni ' 0uacif . P-'les ultimes p^aratiJs 
Cinquante membres du commando sont prets; aucun de ceux oui on 
4U i choisis ne s'est derobe. En trois jours nous avonsrSr^c 
armcs i cgercs: nous ^^^ in( . HfSu* 

mais aussi quelques pistolets et memc des grenades Nou 1 

r^eTSrt tr fCC,i0nnCr ^ C ° CktaUs ^tt%fn°o U u S s nT 

k sornmes prepays physiquement, sous le couvert d'exercices scouts 

Les sceurs ou causes dequeues militants, et touted ; S itmZ de 

ma propre famille ont cousu des dizaines de drapeaux aux Zleurs 

la VlS^kft V'*2^ Wg^ de F 0r , N iona , E „ 185? 
maftre«e. du terrain/ dC fr0nt lw '""P" l>an C aim, qui re.terem 

qu'en 1856. "■auyue iui coatait son baton de marechal. U ne l'obtim 

TiJiiSn fiS *£»*. * ™» di sp o S hion par Ben Arab, du village de 
— ,e. ^^^^ t^f £^^ ^^ 



UN MOW TRAGIQUE, UNE SEMAINE HISTORIQUE <, 

.SJStatJK*"* no,re convoi cn ™ ■" »*">«" « * 

m Le *^i ! 1 * dom * dairc des Beni-Ouacif semblait eaend oar la 
flivre. Officielement, la population ne savait rien K Z £ 
prfparaa, mais die assistait k de mouvemems ^^ J 

JST,7 I"' P ' US qUC d " rumcurs asscz fol '« ""culaTent 

et mgme dL'fSf 8 /" T^" 11 d ^ r0U,e ' S dans ,e Constant 

mie WAV ^fc' . L TT^ rt - futUr in5 P ectcur d ' Acad - 
a!L?T- J m ° U ' ,es deux cousins Belh adj, dont l'un 
Arcski, deviendra enseignant, et l'autre, Amar, chirurgicn den iste' 

caJd d' m R d& n° nSdC ^ Unir 1CS n ° tab,es ^rs, donfmon7r?; 
lc cald des Bcni-Ouacf. Ce sera un lajmat t'nach, un conseil des 
douzc . commc nos djemSas traditionnelles, qui se \iendS a Bou 
Abderrahmane, un village des Beni-Ouacif. II vaut mieux meure 

tlTr^Z P 1CS S f gC8 C " kur r ^ lant notrc Projet (man 
d a etfiaL 0P ' ^atl0nS), M qU ' i,S aPP ^ ier0nt COmmc - c ™£ 

T>?hJ? T a d ' asscmbl6e nc va P^ sans une certaine solennit6 
L attuude des participants temoigne de leur scrieux, de leur sens des 
rcsponsab.lnes. Ould Hamouda leur annonce la grande nSivellc 
fc ^ 1C S i 1CnCC " la StUpCUr - Comme si la d Aa allah dcvdr 
' 25? a t S ° rl J" T nde ' Et Cn fait ' c ' cst bien d " ^nde qu J U s'agT 
mais du leur de la population, des femmes et des enfant" qSb 
conna lfcn t, dont Is ont la charge' Et la decision leurthappV 
puisquellc est d^ja prise par la Direction et applicable sur touUe 

STSSSt h l0r H s ^ n patriarche aux cheveux bla - P- d 

Pari s e. JS S ^ ^T^' "" h0mme qU ' a V « U lrCnte ans a - 

cul ure JnH 1 Cmem ^ ^ gaUChe franCaisc ' D P° sscd « une 
culture prod gieuse, car servie par une memoire phdnomdnale (il est 

capable de situer un sujet donne au baccalaureat dans rW d 

Rousseau, Victor Hugo, Valery...). Revenu dans son douar d'origine' 

^parai de ce« engin qu'i la fin 1951, la vei.le iie mon d^rTef ^^ U 
Frlna^ * VOir ^ iMpetteUr d ' Acad<mie « Cflte-d-Ivoire, u a pri, « mrai.e en 

*„„ l "^*!""' il J n ' y " P ", d ' enll,<! • ,,,1,ail « Vl*'^ « P«"ple alaerien. II v a d« 
etrei de chair el de ung, <lr. itmiiimii.uKi viV.mei ei vlbramei V 



42 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



UN MOIS TRAGIQUE, UNE SEMAINE HISTOR1QUE 



43 



il en est dcvcnu une autoritc' morale incontestable. Si Mohand 
Houcine nous declare en substance : « C'est une affaire extremement 
serieuse que vous nous apprenez la. Nous craignons que ce soit une 
redoutable aventure, dont les populations risquent de souffrir. Mais 
nous serons avec vous, a vos cotes. Vous pouvez compter sur 
nous. » 

A son tour, Si Ahcene, du village de Tikidouht, prend la parole 
dans le merae esprit. Illettre, mais plein de la sagesse du terroir, il 
sait construire un raisonnement juste en empruntant a l'arabe ou au 
francais le mot ou la tournure qui expriment le mieux sa pensee, et il 
£maille son discours d'images et de proverbes. D'origine tres modeste, 
cet homme est aim£ et estime' au-dela des deux grandes valines qui 
dllimitent le douar. On le respecte pour sa vigueur physique, car il 
n'he'site pas a faire le coup de poing s'il le faut, mais aussi pour sa 
ponderation et son sens de la justice : jamais personne n'a ii€ 
maltraite' ou humilie" en sa presence. Puis, mon pcre donne son 
sentiment et confirme que, sans beaucoup d'espoir, e'est-a-dire sans 
complaisance, ils nous cautionneront aupres de la population. II eleve 
cependant une mise en garde voilc*e en rappelant que, lors de 
i /-^insurrection de 1871, notre afoul, le cheikh Mohand el-Hocine, qui 
k e"tait alors tres jcune, a refuse" de se joindre aux combattants en raison 

de l'impre'paration du mouvement. Mais il s'est refuse aussi a 
desavouer les insurges, ce qui lui a valu d'etre emprisonnc" a 
Fort-National. La lecon est utile meme si, sur le moment, nous ne 
l'entendons pas vraiment. 

Et void qu'arrive la veillee d'armes du 22 mai. Le depart de 
I'exp&lition est fixe" a vingt et une heures, au moment de la tomWe de 
la nuit. A dix-huit heures precises, Lai'mechc m'appelle au t£l6pho- 
ne. II me donne le mot de passe : « Mokrani »' et fne dit tout a trac : 
« Ne viens pas, la f6te est rcportee. » Je lui demande de rester au fil et 
j'appelle Amar Belhadj, le futur chirurgien dentiste, pour qu'il 
entende a son tour le message. Instinctivcment, je veux partager la 
responsabilite" icrasante de l'information que je viens de reccvoir, et 
qui m'apparait comme un vrai coup de theatre. Lalmeche r6pcte a 
Belhadj : « La ffite est reportee, ne venez pas ce soir. » Voila comment 
prit fin ce que j'appellerai non pas notre « Semaine Sainte », mais 
notre « sacree semaine ». 

Dans le jargon historique du nationalisme officiel, on en parle 
comme de « l'Ordre » et du « Contrordre ». Personnel lement, je 
n'attache de sens qu'a ce qui s'est passe" dans l'intervalle, a cei 
moments intenses, a ces moments ardents, dans lesquels je vois la 



1. Nom du chef de I'insurrection de 1871. 



V. 



veritable continuite historique, celle d'un patriotisme qui n'a jamais 
d£sarme\ 

En haute Kabylie, et, en basse Kabylie, dans la region d'Azeffoun, 
la situation politique fut rapidement et totalement maitrisee apres le 
message d'annulation. En ddpit des difficult^ de liaison resultant des 
barrages de police et de gendarmerie, le « telephone kabyle » a bien 
fonctionne\ II n'y eut apparemment aucune fuite puisqu'on n'opeYa 
pas d'arrestations. A Fort-National, rien n'avait transpire^ les 
autorites militaires n'avaient pas enregistre" de mouvements suspects. 
Et pourtant, sauf a Michelet ', dans toutes les locality le* dispositif 
Itait en place pour occuper les locaux administratifs et les gendar- 
meries. En revanche, dans la zone qui va de Boghni a Tigzirt, les 
choses se g&terent. En l'absence quasi totale d'encadrement politique, 
Omar Oussedik, dltache* la-bas en raison de sa connaissance de la 
region (ses parents y avaient une ferme) n'y avait eu aucune prise, et 
il en allait de meme de Mohand Said Mazouzi, collegien a 
Tlzi-Ouzou, qui avait rejoint le maquis. II est vrai* qu'a Dellys, le 
temperament fougueux, torrentiel du chef de region Zeroual £tait 
difficilemcnt canalisablc. Et son homologue a Bordj-Menai'el, 
Mohammed Bellounis, bien que plus calme et pondeYe, n'avait pas 
ete* moins reHif. Ces deux-la repr&entaient chacun une versioirdu 
zapatisme, le type mexicain de la contre-violence populiste et massive 
contre les structures d'oppression politique et de surexploitation 
sodale. 

Les prcparatifs y ont €ii faits au grand jour. Lorsque le contrordre 
arrive, des foules de pay sans rassemblecs dans les montagnes 
s'appretent a deferler sur les petites villes de colonisation apres avoir 
dit la priere du Djihad. Ces « grandes marches » insurrectionnelles 
sont done stoppces a la derniere minute. Des incidents eclatcnt 
cependant ca et la, des poteaux tel^phoniqucs sont abattus, la 
voie ferree fait l'objet de plusieurs sabotages, pres de Lazib et 
du c6t£ de Bordj-Menal'el. II n'en fallait pas plus a la grosse 
colonisation 1 et aux f6odalit6s administratives a sa solde pour son- 
ner le tocsin. Tres vite, la repression militaro-policiere bat son 
plein. 

La PJ, la PRG et la DST ' arretent des responsables et militants 
citadins du district. Bien qu'il n'ait joue* qu'un r61e relativement 



1. A Michelet la section du parti, aprei une reunion elargie, avait decide' de 
retarder toute action directe, pcut-ftre pour attendre des informations sur ce qui se 
pastcrait ailleun. 

2. B^mfficiaire des cinq cent mille hectares de terres tequestrls a la suite de 
I'insurrection de 1871. 

3. Police judiciaire, Police des Renseignements g^n^raux, Direction de la 
Surveillance du Territoire. 



k 



44 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

mineur, le chef dcs Scouts musulmans algcriens de Kabylie Salah 
Umanchi, n'echappe pas au coup de filet. Le chef de region de 
Dra-el-Mizan, Mohand Aouchiche, *tant pass* aux aveux sous la 
torture, l'cffet cravate rouge cesse de jouer en faveur du chef de 
district Halit, le clerc d'avou* de Tizi-Ouzou, qui est apprehend*. 
Jin effet, dans la nuit du 22 mai, la police a intercept* 1'agent de 
liaison d*pech* m extremis vers Bouira par Aouchiche, le .chef 
au cheval blanc 1 , le pittoresque regponsable local du PPA et 
trouv* sur lui le contrordre formul* de facon imagee : « N'egor- 
gez pas le bceuf! » En consequence, le chef au cheval Wane est 
saisi et tortur*. Pour le brave et courageux Aouchiche, la conti- 
nuity histonque de la resistance revSt la noble forme du 
cheval. Sans doute I'imaginaire perp*tue-t-il ainsi le renom des 
pur-sang numidcs qui non seulement briserent l'elan des legions 
romaines mais firent l'*dat des courses de chars que les chefs et 
les nobles romains organisaient pour 1'amusement du petit 
peuple. r 

Ces bouleversements, qui affectent les structures du parti et, en 
profondeur, la societe", imposent a notre equipe la responsabilit* de 
reorgamser et de prendre en charge la Grande-Kabylic. Nous 
'^sonunes. totalement coupes d'Alger, et de toutelacon il n'y a pas" 
grand-chose a attendre de la direction - le 22 mai, elle a perdu sa 
majuscule en lachant les commandes. L'ordre du soulevement avait 
surpns et effray* les militants, le contrordre les a *branl*s aussi 
wolemment. Certes, beaucoup sont soulag*s, car les conditions 
d impr*paration *taient trop patentcs. Mais comment accepter qu'au 
sommet on prenne et annule allegrement des d*cisions qui se 
revelent, a notre echelon, si d*sastreusement lourdes de consequen- 
ces? Pourtant, notre equipe en aura au moins tire" un b*n*fice ■ elle 
ne croit plus au pouvoir miraculeux d'Alger. Obliges de voler de nos 
propres ailes, nous allons devenir plus attentifs aux r*alit*s bouil- 
lonnantes d'une soci*t* qui cherche a s'exprimer, d'une jeunesse qui 
cherchc a s'organiser. 

Nous apprendrons bientot ce qui s'est pass* dans le restc du pays - 
en fait, peu de choses, sauf a Saida, dans le Sud-Oranais, ou la mairie 
a *t* incendiee par la section du parti, dont la plupart des militants 
ont *t* arretes; et a Cherchell, ou la mutinerie pr*vue a l'*cole 
d'eleves-officicrs par I'ex-sergent de l'arm*e francaise Omar Ouam- 
rane a *t* eventee et jugulee. Ouamrane a ete jet* au cachot et, par la 



UN MOIS TRAGIQUE, UNE SEMAINE HISTORIQUE 45 

suite, jug* et condamn* a mort '. Quant a l'armee du Sud-Algerois, 
nous n'en avons plus jamais entendu parler. S'agissait-il d'un bluff 
»trat*gique des dirigeants d'Alger, ou ont-ils et* abuses par ceux de 
Berrouaghia? Et comment serait-elle passee en Kabylie? Cela, e'est 
une autre histoire 2 . 

Momentan*ment, le PPA qui n'etait deja que faiblement 
Implant* dans les campagnes y perd toute emprise. Mais la 
trag*die de S*tif, en traumatisant la conscience populaire, agira 
comme un lent r*v*lateur. Une ligne de force *merge, qui va 
desormais guider et d*velopper le sentiment national. Le jour 
meme de la Victoire, les aspirations des Alg*riens ont *t* noy*es 
dans un bain de sang, et ce dans l'indifference totale des alli*s, de 
1' « opinion mondiale » et de la « conscience universelle ». Le coeur 
des Alg*riens et des Algeriennes s'emplit de colcre et d'indigna- 
tion. La r*volte, au sens camusien du terme, commence a s'instal- 
ler. Le recours a la luttc arm*e entre dans la categorie dcs 
possibles. Les atrocit*s d'H*liopolis, la canonnadc du croiseur 
Duguay-Trouin mouill* au large de Djidjelli (Jijel), les bombar- 
dements a*riens sur les douars de Kabylie ont fait resurgir un 
*lan vital du tr*fonds populaire. 

Une conscience r*volutionnaire s'ebauche, qui ne doit pas grands- 
chose au PPA r*duit au silence \ au Parti communiste camouflant 
sous des declarations grandiloquentes sa ligne opportuniste et 
n*o-colonialiste 4 , ni aux Oul*mas qui prennent leurs distances par 



1. Aouchiche avail un cheval blanc, symbole de pureuf, de noblesse et de 
hierarchic guemcre. •■«. « w 



1. II WneTiciera de l'amnistie generale de mars 1946. II rejoindra le maquis de 
Kabylie oO 1 il fera equipe avec Belkacem Krim. II sera colonel de I'ALN. 

2. Une hypothese probable, parmi d'autrcs : malgre" l'impreparation strategique, 
tactique et technique, le mouvement de la Kabylie aurait ivi massif; la resistance 
aurait durf de» moii, voire des annees, elle se serait ineVitablement Vendue a la 
vauee de la Soummam et a I'Algerois. Mais le carnage aurait €\t ipouvantable, car 
on voit mai De Gaulle Ksiner sur les moyens alors qu'Alger avait 6\i le bastion qui 
lui avail permis de refaire I'unit* de la France el de reconstruire le grand fitat 
national. II aurait confie' la « pacification » au general Catroux et, pour la favoriser 
sans doute renvoye" dans ses bagages Ferhat Abbas, le cheikh Ibrahimi, voire 
Metsali. 

3. Pom-chassis, scs chefs sont entres dans la clandestine. 

4. Moins de deux mois aprts les massacres du Constantinois et de Kabylie, 
J a ^}i^ ^ , 5 c JX , ? . 8<n<ral du Parti communiste algenen, proclame au X* Congres 
du PCF (26-30 juin 1945) : « Ceux qui rtclament Vindipendance sont des agents 
eonscienti ou inconscients d'un autre impenalisme. » A ces mimes assises, le 
responsable du PCF aux affaires coloniales, Leon Feix, declare : « C'est un devoir de 
denoncer le comportement de ceux qui veulent diviser les Algeriens et semer la 
meiiance entre eux et la France democratique. » Rappelons que les bombardements 
•eriens sur les villages, done sur les populations civiles, ont eu lieu sur l'ordre du 
ministre de I'Air, Charles Tillon, par la suite exclu du PC. 



46 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



UN MOIS TRAG1QUE, UNE SEMAINE HISTORIQUE 



4f 



, ••-.^J'apport au mouvcment populaire '. Le seul courant (j'emploic ce mot 

i, a deTaut d'un meilleur) qui saura integrer la radicalisation revolu- 

tionnaire, c'cst l'islam populaire, cette sincere foi des humbles qui a 

6l6 capable de s'incorporer quantitc de valeurs culturelles et de fails 

de civilisation qui lui etaient exteYieurs. 

Alors que dans les villes l'administration controlc bien la situa- 
tion 2 ( les masses rurales entrent sur la scene politique. La petite 
paysannerie, la paysannerie pauvrc ct rendue plus pauvre encore par 
la guerre et la demographic galopante libcrc des forces revolution- 
naires nouvelles, capables de transcrire en termes strategiqucs et 
tactiques le bouleversement survenu dans la soci&e* politique alg6- 
rienne. Ce n'est pas un hasard si le champ de de'tresse sociale recoupe 
les bastions traditionnels de la resistance maghrdbine. De Tacfari- 
nas 3 a Abd el-Krim, en passant par Abd el-Kader et Mokrani, la 
continuity historique demeure inscrite dans la memoire collective. 

Au lendemain de l'insurrection eteinte avant d'avoir commence^ 
nous autres lyceens sommes incapables de faire cette analyse, mais 
nous pouvons pressentir une certainc solidarity significative. C'est 
ainsi qu'a partir des Beni-Ouacif, il ne parvint qu'une seule 
de*nonciation a l'administration. Elle emanait d'un habitant du 
village de Tikidount, un homme atteint de mythomanie politique qui 
a adresse" a I'administrateur principal a Michelet un rapport delirant 
sur les agitateurs et les mouvements seditieux. S'il n'avait pas 6t€ 
y _jussl venimeux, le personnage-aurait eie" simplement grotesque. De , 
l t petite taille, toujours enfoui dans de larges gandouras de velours et 
des burnous en poil de chameau, il arborait d'dnormes moustaches. 
Ait Hamou ct moi avions imagine* une punition : le ddfshabiller en 
plein marche, lui passer une vieille robe de femme et lui couper ses 
belles moustaches. Ayant cu vent de notre projet, mon pere le 
d&amorca en faisant expedicr 1'homme en residence forcee sous le 
chef d'etre un fauteur de troubles. « Mon douar est en paix, dit-il a 
I'administrateur, que souhaitcz-vous de plus? Si vous voulez lui 
donner ma place, je suis tout pret a la lui c6der. Mais s'il rcste, je ne 



1. La plupart des dirigeants des Oulimas itaieht incarce'rt'i. Au lendemain de 
leur sortie de prison, a ia suite de I'amnistie ge"nerale de mars 1946, ill joignent 
leurs voix au choeur des integristes de gauche pour condamner les activistes 
ecerveles du PPA. « Nous n'allons pas nous sacrifier pour des Ignorants », 
disent-ils. En fait, leur phobic du PPA n'est qu'un prttexte, une (aeon de 
transferer le fanlasme de la peur. La \6ril6, c'est que la prison a rendu 
raisonnables certains d'entre eux. 

2. La grande majority des cadres et militants du PPA ont e'te' angle's, de mime 
que les notability's dlrigeant le mouvement des Amis du Manifeste et de it Liberie". 

3. De 17 a 22 de notre ere, le Numide Tacfarinas tint en echec plusleurs 
expeditions coloniales romaines envoyees par Tibere. On trouve un rrfdi di'ullle' de 
cette resistance dans les Annates de Tacite. 



peux pas garantir sa security. II ne peut deja plus sortir sans 8tre 
conspue* par les enfants '. » 

Nous itions privds de contacts avec la direction d'Alger, car 
beaucoup de cadres locaux etaient incarceYes. La capture la plus 
importante pour la police, e'etait celle de Sid AH Halit, car il ctait 
censd - , en quajite de chef pour la Kabylic, connaitre les noms et les 
refuges des dirigeants algdrois. Pour lui cxtorquer des aveux qu'elle 
exploiterait rapidement, la PJ de Tizi-Ouzou va au plus court : 
baignoire et dectricite - mais sans succes. II est alors transfer^ a 
Alger, a la fameuse Villa Sesini, ou Villa des Oiseaux, lieu de torture 
jusqu'a l'lnddpendance et, malheureuscment, longtemps encore 
aprfc*. Trois semaines de sevices, e'etait l'enfer. A bout de forces, il 
decide de jouer le tout pour le tout. II m'a raconte" comment, un 
dimanche, alors qu'il n'y avait qu'un seul gardien, en allant aux 
toilettes il avait apergu que le portail de la villa 6tait ouvert. A trois 
reprises il demande a aller aux toilettes, et a trois reprises, devant le 
portail il h&ite a s'enfuir. A la quatrieme fois, le tortionnaire de 
service refuse d'abord d'ouvrir sa cellule, puis il cede, n'ayant pas a 
craindre une Evasion tant Sid Ali est mal en point. II ne peut pas se 
tenir debout, alors, de la a courir... Eh bien, il a pu courir. II a enfin 
trouve* dans le desespoir - ou l'espoir - la volonte* et les ressources 
physiques pour sortir de l'enfer. II a zigzague" comme un fou du 
boulevard Bru (boulevard des Martyrs) a la rue d'Isly (rue Larbi 
Ben M'Hidi), e'est-a-dire au moins trois kilometres. Et la, il entre 
dans un bureau de tabac tenu par un militant, qui a d'abord 4e-la 
peine a le reconnaitre tant il est tumeTie et couvert d'ecchymoses. 

II sera transfere en Kabylie ou nous le prendrons en charge. 
Pendant des semaines, il connaitra des nuits cauchemardesques. Mes 
neveux, qui dtaient alors tout enfants, se rappellent encore tres bien 
ses phobies... mais aussi sa gentillesse. Sous les sevices, il avait tenu 
bon. L'assurance qu'il ne nous avait pas « donnes » recoupant 
d'autres renseignements, nous en concluons que, mSme si les 
autoritls entretiennent des suspicions, notre equipe de colldgiens ne 
fait pas I'objet de recherches. Le conseil de district reconstitue decide 
alors tout bonnement que nous devons retourner a Alger et nous 
presenter au baccalaur&t. On me convoque d'urgence a Azazga pour 
me le signifier. Je commence par refuser : d'abord parce que la 
decision n'appartient qu'a moi seul; ensuite parce que j'ai l'impres- 



1. Les enfants motives sont redoutables. On verra que pendant la bataille d'Alger, 
munis de sifflets ils r^ussissaient a dlsorienter les poursuites de la Casbah en 
rtpondant a l'unisson et de toutes parts aux coups de sifflets des officiers appelant 
leurs hommes. 



48 



MEMOIRES D'UN COMBA'ITANT 



UN MOIS TRAG1QUE, UNE SEMAINE HISTORIQUE 



49 



sion qu'on sous-estime I'adversaire; et enfin par amour-propre : jc nc 
veux pas allcr au-devant d'un echec certain a l'cxamen. El puis, ]c 
finis par ceder. 

Notre arrivee au lycde de Ben-Aknoun le jour de I'exarnen, a sept 
heures du matin, ne passa pas inapercue. Nous empruntons ici ct la 
y - Jttyi }- .gomme, compas et equerre pour les mathematiques, ct nous 
ll *^"7 siia "P artis en bus vers les Facultes avec le? autres candidats. De nos 
jours, la premiere partie du baccalaureat se ramene a une eprcuve de 
frangais, mais a I'epoque nous avions a l'ecrit: francais, mathema- 
tiques, physique-chimie, Iangues et je ne sais plus quoi d'autre; l'oral 
reprenait les memes matieres plus histoire et geographic Lalmeche 
et moi fumes admis a l'ecrit. Sur les trois sujets de dissertation, j'avais 
choisi Rousseau, le Rousseau revolutionnaire par sa conception de 
l'education, ses idees philosophiques et politiques '. En mathemati- 
ques et en physique, je m'e'tais bien tire des problemes, mais non des 
questions de cours, cette «grammaire» scientifique dont j'estime 
inutile de surcharger la memoire une fois que les automatismes 
acquis fonctionnent. Grammaire, syntaxe ou theoremes n'interessent 
que les spccialistes - pour le reste des gens, l'essentiel est de parler, 
d'ecrire, de calculer correctement. 

A l'oral, ma plus mauvaise note fut un deux en geographic Le 
tirage au sort m'avait attribue comme sujet : comparaison physique et 
economique entre le Bassin parisien et le Bassin aquitain. Difficile 
de bluffer quand on ne sait pas un mot de la question. En histoire, je 
suis tombe" sur l'expe'dition d'Egypte. Je me suis lance" dans un 
discours-fleuve pour que 1'examinateur ne puisse m'interromprc, car 
je craignais surtout qu'il me demande des dates precises. De la sorte, 
j'ai rapidement cite les batailles, et puis je me suis longuement etendu 
sur ^impulsion donne"e par Bonaparte a la recherche geographique, 
; x -iinguistique, et culturelle dans ce pays. 

u En decrochant la premiere partie du bac 2 , j'ai donne" involontai- 

rement un faux espoir a mes parents, car avec Laimeche (qui, lui, 
ftait recu avec mention), Ould Hamouda et Oussedik nous avions de 
toute facon decide" d'interrompre nos Etudes 3 . Nous nous trouvions 



1. Camarades et maitres d'internat me pre"disaient I'echec, estimant peu judicieux 
lechoix de ce sujet. Mais je I'avais traite" avec un enthousiasme qui, apparemment, 
me tervit. A l'oral, je fui questionne" sur Ronsard, ce qui n'«tait pas pour me 
deplaire. r t~ 

2. Jepasserai la seconde vingt ans plus tard, a la prison d'EI Harrach. Sujet de la 
dissertation: la resignation. 

3. Decision dont j'avais deja informe" mon pere, pour qui ma rfussite au 
baccalaureat fut une totale surprise, car il me croyait simplement parti en tournie. II 
appntla nouvelle par le journal qu'un compatriote lui apporta au marche des 
Beni-Ouacif. 



devant quelque chose d'autrement exaltant et concret : le combat 
libcrateur, qui force l'homme a composer avec le reel, a inventer des 
ingles d'attaque. 

Mat 1945 avait ouvert une nouvelle etape historique a laquelle 
devaient correspondre des formes de lutte et d'organisation neuves. 
■ : . Notre mobilisation va compter d'autant plus que les membres de 
notre instance dirigeante, le Bureau politique, sont pourchasses."It<r 
lont confront^s a une enorme masse de problemes pratiques dont les 
moindres ne sont pas de trouver un refuge ou de denicher un militant 
capable d'assurer une liaison en direction de telle ou telle region 
d'Algerie. Considdrant le quadrillage administratif et policier d'Al- 
ger, y tenir une reunion doit etre une prouesse. Abdallah Filali et 
Ahmed Bouda se sont reVeles des monstres sacres de courage et 
d'activitc Hocine Asselah, lui, avait ete arrete des le l"mai et 
transfdr^ a 1'hopital Parnet en raison d'une malformation cardia- 
que'. II fallut de l'audace et beaucoup d'intelligence a Hadj 
Cherchalli 2 et a l'equipe de la Casbah pour reussir a le faire evader : 
ils vinrent le chercher d6guisds en ambulanciers. Ce fait de resistance 
devait frapper l'imagination des jeunes militants. Quant a Moham- 
med Belouizdad, qui etait employe au Gouvernement general, en 
entendant la descente de police a son domicile il s'etait sauv6 par la 
fenetre et avait rdussi a se tapir dans un recoin du balcon voisin. 

Au demeurant, par un de ces hasards qui servent souvent la police, 
Us avaient bien failli etre arretes presque au complet, dans des 
circonstances d'ailleurs cocasses. Cela, je ne Papprendrai qu'en 
octobre, au cours de ma premiere liaison sur Alger, mais la digression 
en vaut la peine. Chez le marchand de vins de la Casbah ou je passai 
la nuit, Amar Khellil i me raconta : « C'est dans cette charnbre que 
presque tous les membres du Bureau politique ont failli se faire 
prendre. A cette table, il y avait le Dr Mostefai \ Filali 5 et deuxr 
autres qui jouaient a la belote. Soudain, je les vois tous s'immobiliser; 
a cause de ma surdity, je n'avais pas remarque qu'ils s'etaient tus. Et 
les voila qui sautent l'un apres l'autre par la fenetre. En meme 



1. Un r<tr<cissement mitral, dont il mourra en 1948. 

2. II avait adhere* au PPA en 1939 a Alger; membre du Bureau politique de 1942 
i 1951. « Centraliste », il sera haut fonctionnaire du GPRA a Tunis dans diff£rents 
mtnisteres. Ayant cent toute activity politique aprcs I'lnd^pendance, il est mort en 
1969. 

3. Nous rencontrerons souvent, plus loin, Amar Khellil, patron d'un petit 
restaurant de la Casbah, qui <tait tout de'voue' au parti et toujours sur la breche. 

4. Dr Chawki Mostefai', futur membre de l'Executif provisoire en 1962, il 
partidpera 4 la signature des accords d'£vian ct, en juin, aux tractations avec l'OAS. 
Cease toute activity politique apres 1'Indcpcndance. 

5. Abdallah Filali, un des dirigeants du PPA des 1937; createur et dirigeant du 
MNA en 1954, il sera abattu a Paris en scptembre 1957. 



50 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



UN MOIS TRAGIQUE, UNE SEMAINE HISTORIQUE 



51 



h-K 



k 



temps, on frappe a la portc. Asselah contrefait une voix de femmc 
pour demander : " Qui est la? " - u Police! " Moi, je n'ai rien 
entendu, mais je prends le meme chemin que les autres, et je me mets 
a courir, je grimpe les escaliers vers le haut de la ville. A cause 
de son cceur, Asselah, qui a file avec moi, s'arrete pour souffler. Je 
lui dis : " Qu'est-ce qui se passe? " et il me crie dans l'oreille : 
" Police! " » 

La suite est encore plus savoureuse. Khellil fait un bond et prend 
x ._KSJambes a son cou : il court, il court... et se relrouve en plein devant 
Ta caserne d'Orleans (aujourd'hui Ali Khodja). Les factionnaires 
scnegalais lui crient : « Halte! » Et comme il resle sourd (au figure) a 
leurs injonctions, une poursuite ^poustouflante s'engage. II redescend 
vers la Casbah, mais, malgre sa parfaite connaissance des ruelles et 
son forcing il n'arrive pas a semer les deux soldats. Alors, Khellil 
s'engouffre dans une douera \ et, guide" par son flair, il debarque 
dans un immense repas de noces. II se dffait de ses habits, arrache 
une cuiller a un convive et s'attable le plus naturellement du monde 
devant l'enormc plat de couscous. Les poursuivants arrivent sur ses 
talons, lancent des regards incjuisiteurs a la ronde, et puis finissent 
par renoncer et meme se laissent tenter par 1'hospitalite alg£- 
roise. 

Ritrospectivement, l'episode paralt comique, mais il prouve que 
sans un minimum d'organisation et de securite" on ne peut se 
consacrer efficacement a des taches de direction, mattriser les 
problemes qui se posent a l'^chelle nationale. Avant de terminer cette 
digression, j'ajouterai que lors de la liaison sur Alger que je viens 
d'cvoquer, j'ai propose" a la direction de venir s ? installer en haute 
Kabylie. Elle y aurait &e en security totale, avec toutes les possibility 
de liaison voulues, en attendant que la situation a Ajger soit reprise 
en main par nos elements. Mais les prejug^s, les obstacles psycholo- 
giques ont ete" les plus forts. Par la suite, j'ai etc" surpris de decouvrir 
s J^^i?" certains dirigeants d'Alger, meme d'origine kabyle, connaisr 
' "^safent peu l'arriere-pays. A cause de nos rapports financiers men- 
suels, qui portaient toujours « n&ant » en face de la rubrique « frais de 
route », alors que nous etions constamment en deplacement 2 , ils 
s'imaginaient peut-etre qu'ils devraient alter par monts et par vaux 
comme des bandits siciliens. Pourtant Halit, l'ancien chef de district, 
homme de same" fragile, et qui d'ailleurs aimait avoir ses aises, etre 



bien loge" et bien nourri, s'adonnait chez nous a des taches purement 
bureaucratiques ; revue de presse et synthase politique. Tout le 
monde n'ltait pas astreint aux vadrouilles de nuit sur les pistes de 
chevriers. 

Je parlais, un peu plus haut, de notre mobilisation. Nous eumes 
tout de suite de quoi nous employer largement avec les cantonales, ou 
flections aux conseils ge"n6raux, prevues pour fin septembre 1945. 
Encore qu'elle ne nous ait pas consulted sur sa position, la direction 
definit une politique juste en appelant le peuple algerien a boycotter 
ces Elections. Les masses etant sensibilisees a l'extreme par les tueries 
de S&if et de Guelma, le terrain est tres favorable a un tel mot 
d'ordre. L'abstention est une attitude de moindre risque dans le 
climat de terreur qui regne, et qui n'est certes pas propice au jeu 
dlmocratique et a la libre expression. 

Mais un ordre arrive, qui nous parait politiquement aberrant : 
supprimer les candidats aux elections cantonales. C'est Omar 
Oussedik qui nous le transmet, apparemment enthousiaste a l'idie 
d'en decoudre avec les trattres '. Apres deliberation du conseil de 
district, nous opposons un refus categorique a cet ordre et nous 
ddpfichons a la capitale une liaison pour en demander l'annulation 

imre et simple. C'est Ouali Bennai' qui en est chargc\ Notre these se 
onde en premier lieu sur le fait que l'insurrection avortee nous a 
deja crec" une situation tres difficile. Les tabors marocains, les troupes 
coloniales et la Legion etrangere ne cessent de boucler et de ratisser la 
basse Kabylie. Nous avons deja bien du mal a resorber des formes de 
resistance armee. Tout attentat individuel est suivi de ratissage, de 
prise d'otages - epouse ou sceur - pour obliger ses auteurs a se 
rendrc. Pour mattriser la situation, il faut d'abord une reorganisation 
et un reencadrement politique. Apres le grand coup de tete inexpli- 
q\i6 et inexplicable du mois de mai on irait a present courir le risque 
d'une nouvelle aventure, voire d'une autre hemorragie, pour un 
simple objectif Electoral? Nous estimons qu'iL n'est pas besoin de 
recourir a des expedients aussi dangereux pour assurer le triomphe 
de la campagne de boycottage des elections cantonales. Nous avons 
choisi de convaincre la population par un travail d'explication de 
village en village, par 1'implantation de cellules politiques qui 
commencent deja a couvrir la majorite des douars. Done, finie 
1'obe'issance aveugle. Vous n'aurez plus de zouaves 2 , cessez de vous 



1. Maison a deux ou trois (Stages qui ouvre par des galeriej sur une cour 
interieure. 

2. Nous nous diplacions a pied, et m6me pieds nus, car nos sandalcs de 
caoutchouc ne tenaicnt pas ie coup. 



1. C'e'tait peut-etre une bonne occasion d'utiliser le parti pour regler des comptes 
famillaux. 

2. Le mot nuave vient des Zouaouas, mercenaires vendant leurs services aux 
Turci, et que lei Francois recrulerent pour en faire un corps de choc. 



/■- — 



52 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

comporter en janissaircs. II n'y a plus eu un seul coup de feu a Alger 
ni dans Ie reste de l'Algerie, et on voudrait remettre ca seulement en 
Kabyhe? Ouah n'a pas mache ses mots, et ses interlocuteurs, Bouda 
et Filali, en sont resits bouche bee. 

Nous pensions avoir emporte leur conviction. Bouda avail d'ail- 
leurs annonce qu'il viendrait en controle en Kabylie vers la fin du 
mois d'aout. Mais c'euit compter sans l'entetement de certains. 
Filah, son sur son initiative personnels, soit sur ordre de la direction 
(on ne l'a jamais su, tant les solidarity ont jou*), r*ussit a 
court-circuiter le conseil-de district en-faisant venir a Alger au 
fameux numero quarante de la rue de la Casbah ', le responsabl'e de 
region de Dellys, Zeroual. II le gonfle a bloc, l'engage a abattre les 
traitres qui se portent candidats. Zeroual et Bellounis 2 (le chef de 
region de Bordj-Menaiel) sont arabophoncs, on va jouer la basse 
Kabylie J contre la haute Kabylie 4 . 

La surenchere attise une nouvelle flambde de terrorisme. L'atten- 
tat le plus spectacuiaire, bien qu'ayant manque son but 5 en raison de 
la precipitation et du bricolage, sera dirige contre le bachaga ' Alt Ali, 
allie" et sbirc de la grosse feodalitc terriennc de la region de Tigzirt' 
Le jeune Mazouzi a particip* a cette action ', certainement sur 
1 ordre de son superieur hierarchique Zeroual, mais de surcrort le 
bachaga e"tait un ennemi hereditaire de sa famille, tout comme le 
candidal Abdesselam a Michelet *tait un ennemi he'r&litairc de la 
famille d'Oussedik. La Kabylie Httorale se trouve plong*e dans 
1 engrenage attentat-rtpression militaire et policiere. Que de mili- 
tants valeureux sacrifies, que d'heroisme de-ploy*, et sans aucune 
perspective politique! II est cependant un Episode qui produisit un 
n r 3- g l, e r UX ° h0C P s y chol °g i( l ue : la liquidation du caid d'un douar de 
Bordj-Menaiel qui se montrait particulierement odieux et sadique 
dans la repression. Le choc fut d'autant plus fort qu'il avail recu une 
kttre de menaces, pr&isant le jour et l'heure de son execution. 
Celle-ci fut 1 ceuvre de Lounas Khettab qui, d^guis* en clochard et 

.1. Aujourd'hui rue Sidi Dri« Hamidouche. U « numero quarante. <tait un 
point de chute et un relais pour les militant*. 
2. Mohammed Bellounis, le futur . general » qui combattra le FLN en accord 

1W8 NouT^™ M "' dCVenU tr ° P encomb ™<. »"* liquid! P arl e alll^ 
ZV5B. Nous revicndrons, en ton temps, sur cet Episode. 

fois.' P°P uIat ion «t berbe-rophone ou arabophone, et souvent les deux a la 

4. Comme on jouera plus tard (et comme 1'avait toujour* jou* le colonialisme) la 
Peute-Kabylie contre la Grande-Kabylie et vice versa «xuomaiume; ia 

5. Le lieu de 1'embuscade avail ti( mal choisi. 

hJh .I"!" ad , ministratif d'ongine turque reconduit par l'administration coloniale: le 
bachaga se situe au-dessus de l'aga, lui-meme superieur au card. 

/. Umar Haddad, que nous retrouverons plus loin, y participait aussi. 



UN MOIS TRAOIQUE, UNE SEMAINE HISTORIQUE 



53 

ramassant des megots d'un trottoir a l'autre, reussit a se faufiler entrc 
Jes mailles de la police et de la gendarmerie pour atteindre sa cible 
Et rfussjt aussi a s'en sortir, grace au total effet de surprise et a son 
sang-froid '. 

Mais la morgue coloniale ne pouvait supporter le deTi de 
quelques maquisards. Elle met le paquet, arguant de la responsa- 
bllltf collective pour dechafner la repression collective. L'AlgeYie, 
dans son ensemble, n'en saura pratiquement rien, non plus que de 
larrestatjon de Zeroual et de nombreux militants 2 qui iront 
-^purger dix-sept annees de prison, jusqu'au cessez-le^feu du 
19 mars 1962. Fort des felicitations de la direction, et visiblement 
pns dans l'engrenage, Zeroual a perdu la liberie pour etre all* 
trop loin, en exigeant d'un militant qu'il assassine son propre pere 
Pour sauver son pere, le fils s'est rendu a la police et a fait arreter 
son chef. 

Par contre, en haute Kabylie l'abstention a ete massive, et cela 
sans recours aux pistolets. De nombreux douars et villages ont 
meme decide de mettre au ban de la communaute ceux qui 
cnfrcindraient le mot d'ordre d'abstention - sanction ires dure et 
fmalement injuste, car elle frappe aussi les femmes et les enfants des 
exclus a qui plus personne n'adresse ia parole sur la route ou a la 
fontaine. Autant dire que les candidats ont fait leur campagne 
electorate en prechant dans le desert. Au march* des Beni-Bouchaib 
(commune d'Azazga), un fellah-militant a meme porte la contradic- 
tion au frfcre du candidal communiste. A Michelet, nos difficulty ne 
sont pas venues d'Abdesselam, beni-oui-oui de longue date, mais de 
mon oncle maternel Cherif Ben Keddache qui, jouant sur ses liens 
personnels et le prestige familial, a reussi a mobiliser une partie de 
lelectorat. 

C'est un cas dtonnant, qu'on ne peut bien comprendre qu'en 
connalssant la societe kabyle. Fils d'un caid qui etaii a la fois un 
mystique et un grand poete, cet ingenieur des poms et chaussees avail 
. d*missionn* pour lui succeder au caidat, et il etait bientot entre en 
oonflit avec l'administrateur principal Dumont 3 , qui faisairre'gner 
I arbitraire et la corruption sur cette commune mixte de plus de cent 



1. En avril 1949, il fera partie du commando qui attaquera la poste d'Oran 

2. Le proces de ces . terroristes » n'aura lieu qu'en 1952, et la piupart resteront 

SSua S nle 3 -Sx J . USq "' J ' Par ' Crai *" Chapi ' rC 8 dc «* P™^ dh.Ts 

3. Je lui dois ma premiere condamnation. A l'instigation du nouveau caid de mon 
T n ^'J| U L l-?" *° n " 6de ' UnC dizai, }f de limoini si ?""ent une petition m'attribuant 
f.f, Ti * I ln«uprectM.n au couri d'une reunion efectorale au marche" d'llloula Je 
fus condamne\ par d^faut bien »Qr, a un an de prison J 



54 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



•""--' 



k 



millc habitants '. Ben Keddache voulait se presenter aux elections 
cantonales en franc-tireur, uniquement pour combattre ce poten- 
tat. 

II exprime le souhait de me sonder a ce sujet. Nous nous 
rcncontrons, et je reussis a le dissuader de son projet, en lui 
repr&entant que les elections ont maintenant une autre signification : 
ce ne sont plus des luttes de clocher mais un combat liberatcur. Et 
puis, le mardi qui precede le scrutin, et qui est jour de marche", nous 
volci re\mis dans l'arriere-boutique d'une epicerie de Michelet : 
Omar Oussedik, Ould Hamouda, quelques autres militants, mon 
pere, mon oncle et moi. « Je vous informe, annonce alors mon oncle, 
que je viens d'injurier 1'administrateur, j'ai failli lui sauter a la 
figure^J'ai demissionne' de mes~ fonctions de cai'd et je vais.me 
pre"senter aux Elections. C'est pourquoi je vous ai demande de venir. 
Vous connaissez ma sympathie pour votre mouvement, mais il faudra 
m 'aider a battre le candidat administratif. » Oussedik promet notre 
soutien, mais moi, je mets les pieds dans le plat : je rappelle a mon 
oncle notre prudent entretien et lui declare qu'il nc faut pas 
compter sur nous. Puisque nous prechons 1'abstention, nous le 
combattrons comme n'importe quel autre candidat. Cela me vaudra 
une brouille familiale de plusieurs mois. 

Mais nos efforts ont porte leur fruit. Le succes du boycottage est du 
en partie a une grande campagne descriptions murales et d'affi- 
chage. II faut dire qu'elle avait de quoi frapper les imaginations : des 
centaines de pancartes proclamant les slogans du parti accrochees au 
sommet des arbres, sur toutes les routes, sur tous les marches. Elles 
ont donne* bien du travail aux gendarmes et aux « cavaliers » de la 
garde coloniale - et surtout a ces demiers, e*cartelea. entre le devoir de 
grimper exige par la profession, et le souci de conserver bouffant le 
pantalon d'uniforme, sous les yeux d'une assistance nombreuse et 
hilare. 



/- 



| Sursaut d'une nation, 
chronique d'un bastion 



f Les jeunes AlgeViens reprenaient en quelque sorte un flambeau que 
leurs grands freres avaient du deposer momentanement pour aller 
deTendre la France - ce pays qui les trouvait assez bons pour faire des 
loldats, mais non des citoyens '. II convient, a ce stade, d'elargir le 
champ historique pour mieux faire ressortir le lien entre les 
Conditions de la domination coloniale en Algerie et revolution des 

touvements de resistance nationale. 
:*. P ar -ddi la legende politique et les fictions juridiques de 1'Algerie 
• terrc de France en Afrique», notre pays est une colonie, dont 
l/originalite" est d'fitre a la fois d'exploitation et de peuplement. Trois 
.million! d'hectares ont ete* expropries au profit des populations 
.europe'cnnes syste"matiquement implantees (ou cncouragees a s'im- 
planter) pour des considerations militaires, £conomiques et de 
nolitique intcYieure. Au termc du proconsulat du marechal Bugeaud 
(1847), J'Algerie compte 1 10 000 Europeans, dont moins de la moitie" 
(47 000) «ont de louche francaise, pour une population autochtone 
^'environ trois millions d'habitants. Les mar6chaux d'Afrique, qui 
;ieront parmi les artisans du coup d'fitat du 2 decembre 1851, 
ifavorisent la transplantation forc& de families « re"publicaines »,_ 

1)rincipalement en Oranie. lis obtiendront de l'empcreur Napo- 
c*on III, pour le compte de leurs successeurs, non seulement les 
-nyeni de poursuivre la conquete militaire mais aussi le matcnel 



1. C'ett ainii qu'il detournait et vendait a un profit les camions de ravitaillement 
envoyes a la commune par la SIP (Soci<t£ indigene de prevoyance). 



I. Let AlgeViens n'avaient pas le droit de voter pour les Institutions represcnta- 
m « It France, mais its euient astreints au service militaire sous son 
•pwu, 



/- 



56 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

humain necessaire a l'occupation civile dcs regions d'Algerie conqui- 
ses ou a conquerir. Dans son excellent livre les Pieds-Noirs \ Daniel 
Leconte raconte les deceptions et les malheurs des populations 
europeennes auxquelles l'armee avait promis l'Eldorado et qu'elle 
soumet a toutes sortes de manipulations pour s'en faire en quelque 
sorte des forces auxiliaires. Les colons riches, eux, s'etaient deja taill<< 
de veritables fiefs. La victoire de I'Allemagne en 1871, entrainant 
pour la France la perte de l'Alsace et de la Lorraine, et, la meme 
annc"e, l'ecrasement en Kabylie de la derniere grande insurrection 
algeVienne, entrainent dans cette region la sequestration de 
500 000 ha de terres au benefice des families alsaciennes et lorraines 
allergiques a l'occupation etrangere. 

Quatre-vingts ans plus tard 2 , I'immigration europeenne en 
Algene atteint le chiffre de 984000 habitants, soit un peu plus du 
dixicme de la population algerienne (8 675 000 habitants). Les 
2/5 des terres arables sont entre les mains de quelque 20 000 co- 
lons; sur ce chiffre, 6 400 exploitants, detenant chacun plus de 
100 ha, possedent a eux seuls 87 % du domaine rural europeen. 
Principalement groupee dans les villes et les peripheries urbaines, 
la population europeenne accapare les secteurs industriels, com- 
merciaux et administratifs. 

La seconde singularite de I'Algerie colonisee, e'est qu'elle est 
de"poss«§dee de son Etat, a la difference de la Tunisie et du Maroc, qui 
sont certes « proteges » mais continuent d'exister juridiqucment. 
Alors que les souverains des deux pays voisins ont appose" leur 
signature aux trails de protectorat (la Tunisie en 1881, le Maroc en 
1912), les uniques documents signes par le Dey d'Aiger, les Beys de 
Constantine et du Titteri \ ainsi que par Abd el-Kader, sont des 
instruments militaires de reddition. La presence franchise en AlgeYie 
n'a ctdi obtenue ni pacifiquement ni legalemcnt; elle se fonde sur la 
conquete, les vainqueurs legiferent pour les vaincus. Des juillet 1834, 
unc ordonnance faisait de 1'ancienne Regence d'Aiger les * Posses- 
sions francaises dans le nord de l'Afrique*; les Algeriens deve- 
naicnt « sujets francais ». L'administration en etait confide, par un 
arret* de 1844, aux officiers des Bureaux arabes. Paradoxalement, 
ces dermers vont razzier impitoyablement la Kabylie et le Sud 
ajginen pour parachever la conqufte, lout en ddnoncant l'egoisme 
des colons et des affairistes europeens assoiffes de lucre. Comme 
tous les regimes militaires, on commence par installer un systeme 



I' ^n ieds : N ?n- hist(nre et P ortrait d 'u™ communaute, Paris, Seuil, 1980 
i. unirlres de 1954. 

3. Region de 1'Algfrois qui s'etend au sud de 1'Atlas de Blida. 



SURSAUT D'UNE NATION, CHRONIQUE DUN BASTION 57 

d'oppression corrupteur, et ensuitc on sYtonne de la corruption '. 

Toujours unilat6ralement, et en vertu de la loi du plus fort, la 
France decide d'assimiler 1' « indigene musulman ». C'est l'objetdu 
s^natus-consulte du 14 juillet 1865 : tout Musulman algenen pourra 
acc<Wer aux emplois civils et militaires a condition de renoncer a son 
statut personnel et de demander sa « naturalisation ». Charles-Robert 
Ageron note qu'entre 1865 et 1875, trois cent soixante et onze 
Musulmans algeriens opterent pour la naturalisation 2 . La loi 
accordait le meme droit aux Israe'lites algeriens, qui s'en preValurent 
encore moins que les Musulmans - d'ou le « Ddcret Cremieux 3 » 
(24octobre 1870) qui leur conferait collectivement la nationality 
francaise. Les gros colons et les affairistes s'etaient vivement emus 
des ide>s de Napole'on III, qui ecrivait en 1863 que l'AIgene n'dtait 
pas une colonie mais un « royaume arabe » et, lors de la tournee quTl 
fit en Algerie en 1865, declarait aux Musulmans qu'il voulait les 
« faire participer de plus en plus a l'administration de [leur] pays ». 
Formant deja des groupes de pression avec lesquels le gouvernement 
doit compter, ils acceptent mal le Decret Cremieux, susceptible, en 
leur suscitant unc nouvelle frange electorale, d'affaiblir leur mono- 
pole politique en Algerie. 

lis n'en vont pas moins reussir a arracher les iois du 25 aout 
1898 et 29decembre 1900, conferant a I'Algerie un statut d'auto- 
nomie singulierement favorable a la minorite europeenne. L'Alge- 
rie est dot<Ee de la personne civile (condition necessaire a remis- 
sion d'emprunts); elle a sa monnaie, le .franc algerien », et un 
budget special vote par une Assembled autonome elue qui porte le 
nom de Delegations financieres. Leur composition est eloquente : 
vingt-quatre representants des colons, vingt-quatre representants 
de Francais non-colons (en fait tous propri&aires industriels et 
commerciaux) et vingt et un representants de la population 
musulmane (en realit6 des agents de l'administration a la solde 
des colons). 

Or. pp_rri j_gt: it '.i p_.s;s.i-;t ct or. l;.i>-j^or. 5*;t...-.t, ci 
parasitaire 4 quand on saura le sort, durant le Front populaire, du 



1. On retrouvera cette attitude, peut-etre sincere au plan personnel mais d'un 
paternalisme inconsequent et dangcreux au niveau politique, chez les offiriers 
putschistes du 13mai 1958. 

2. Les Algiriens musulmans et la France (1871- 1919) , 2 voi., Paris, PUF, 19o8 
I, p. 344. 

3. II fut pris a I'instigation d'Adolphe Cremieux, qui devint depute' d'Aiger en 
octobrc 1871. 

4. J'en montrerai les mecanismes dans le tome suivant, a propos de la menace de 
«*tellisation qu'il fera peser sur la France. 



58 



MfiMOIRRS D'UN COMBATTANT 



I*, SURSAUT D'UNE NATION, CHRONIQUE D'UN BASTION 



59 



projet « Blum-Violleue l », depose devant la Chambre le 30 decembre 
1936, et qui prevoyait d'etendre les droits politiques a 20 000 Alge- 
riens (anciens combattants decores ou grades, diplomas, fonction- 
naires de rang eleve, etc.). // ne jut mime pas examine par le 
Parlement. 

La moindre concession faite aux indigenes suscite une levee de 
boucliers. Quelques grands proprietaires detenant en Algerie la 
puissance eamomique, politique et tous les moyens de se faire 
entendre manipulent la minority europeenne en entretenant sa 
crainte de 1' « indigene » et en la confortant dans le sentiment de 
supeYiorite que lui confere la citoyennete. 

Le peuple algerien est spolie de ses terres, prive de tout systeme 
representatif, meme au niveau local 2 . On va jusqu'a lui denier 
1'usage de ses langues nationales, le berbere et l'arabe - cette derniere 
ne demeurant employee que dans les relations administratives 
subalternes. Si on ajoute a celaja mainmise suck culte musulman \ 
~^oif voit que l'Algerien est totalement depossede de sa personnalite\ 
totalement destructure. 

Si je n'ai pu qu'esquisser ce pan d'histoire *, je pense cependant 
avoir montre" sur quel arriere-plan est ne le mouvement nationaliste 
algerien, et surtout pourquoi il a pu naitre. J'aurais peut-etre du 
evoquer entre autres le fameux Code de l'lndigenat (1881), qui 
faisait de l'indigene un delinquant en puissance a partir du moment 
ou il voyait le jour, ainsi que la fiscalite qui accablait particuliere- 
ment la petite paysannerie. En fait, toutes les mesures prises 
convergeaient pour exploiter au maximum le pays conquis, l'indi- 



1. Ancien gouverneur g^neVal de 1' AlgeYie, Maurice Viollette avait fait au Se"nat, 
en mars 1935, une interpellation premonitoire sur I'Algerie. Je n'en de"tacherai que 
cette phrase : « Je ne veux pas vous faire un cours de droit public, mais je ne peux 
m'empecher d'observer que la qualitl de sujet est pire que celle d'&ranger... » 

2. Contrairement a la commune de plein exercice, groupant principalcment des 
Europeans, et qui est soumise aux regies en vigueur pour les communes de la 
Me'tropole, la commune mixle, vaste circonscription ou la population indigene est 
dominante, est dirigee par un administrateur norami par les autor-itls, et qui possede 
des pouvoirs tres e^endus. 

3. Alors que la religion musulmane ne possede pas de clergf au sens ou ce terme 
est entendu par les chrltiens, la puissance colonisatrice en avait cre"6 un, seul habilit^ 
a cel&rer le culte dans les mosqules. Le nombre et les attributions des ecoles 
coraniques et des £tablissements d'enseignement supeYieur musulman avaient iti 
limites, tandis que les biens Habous (biens laiss^s par leurs proprietaires a des 
communautes ou fondatiom reiigi'euies), par definition inaJie'aabJes, ttaicnt ratuchei 
au Domaine de l'£tat. 

i S~.-r.-4-.~JiM saurais trop recommandeF'au iecteur souueux d'en savoir plui de »e 

i, documentor ailleurs que dans les manuels scolaires, de quelque bord qu'ils soient. A 

cet egard, le petit ouvrage de Charles-Robert Ageron, Histoire de I'Algirie 

conttm-uraine, PUF (coll. .Que sais-je »), ed. mise a jour, 1980, riussit a dire 

I'essentiel et de facon limpide. 



gene n'6tant au mieux qu'une force de travail, au pire une quantite 
n^gligeable, un sous-proletaire. 

La soci^ti algerienne ne peut trouver un axe de structuration 
wlide dans la bourgeoisie, presque inexistante, ni dans la petite 
bourgeoisie citadine ou le proletariat, classes trop faibles et margi- 
nalises, ni non plus de point d'ancrage dans un appareil etatique, a 
l'exemple de la Tunisie et du Maroc. Comme au temps de 
l'occupation romaine et vandale, il ne lui reste que ses montagnes. 
C'est ce qui explique la preeminence du patriotisme rural et la 
longue resistance paysanne : le siege de Zaatcha ', pres de Biskra 
(1849), qui suivit la reddition d'Abd el-Kader (1847), la lutte pied a 
pied en Kabylie, qui dura dix ans (jusqu'en 1857), la guerre de 
partisans dans le Sud-Oranais (1864), Pimmense insurrection de 
Kabylie (1871), le soulevement des Aures (1878), la reVolte du 
Sud-Oranais (1881), celle de Margueritte 2 , dans les monts Zaccar 
(1904) et, a l'oree de ce siecle, les soubresauts dans les Aures 
(1916). — 

Le premier mouvement nationaliste vraiment structure est ne" au 
sein de Immigration algerienne issue des paysans proletarises des 
Atlas. C'est l'Etoile Nord-Africaine, creee a Paris en 1923 et dirigee 
des 1927 par Ahmed Messali Hadj \ Dans le meme temps, sur le sol 
algerien, les notables citadins teritent d'arracher des reformes sans 
presenter de revendications nationales. C'est le cas du mouvement 
Jeunes Algeriens, fonde au debut du siecle et relance en 1927 par 
Ferhat Abbas 4 et le Dr Mohammed Bendjelloul s , sous la denomi- 
nation de Federation des Elus indigenes. C'est aussi le cas 
de l'Association des Ouiemas reformistes, qui sc rattache a la 
Nahdah, ou Mouvement de renaissance islamique, fondee et animec 
par le cheikh Abd el-Hamid Ben Badis. Ces deux courants 
tenteront separement, ou conjointement, comme en 1936-1937 dans 
le cadre du premier « Congres musulman » auquel se joint le Parti 
communiste algerien, de negocier l'octroi de la citoyennete fran- 
gaise aux Algeriens mais dans le respect de leur statut personnel *. 



1. II dura cinquante-deux jours et se termina par une lutte maison par maison. 

2. Al'n-Torki, tout pres de Miliana. 

3. Ni a Tlemcen en 1898. II eltait travailleur immigre' en France. Apres un bref 
passage au PCF, il sc voue entierement au mouvement de liberation nationale, ce qui 
lui vaudra maintes fois la prison ou I'exil. 

4. Nd en 1899 a Taher (Constantinois). II itait pharmacien a Se;tif. 
^ Ne -.> "W> \ '".-rjun'.ine. Me-if.::- bes a i'.le -.auk. 

t. U(. mrt>ov;ri :-. :ypt Qt rci<rrujitr.ter.. mut ."-. e. .f.— iiori i.ier~~~h.\.. 
MTLD), comme une tentative des classes moyennes msloquees de prendre appui sur 
la legality coloniale pour avoir un poids politique face aux oligarchies coloniales et a 
U 7>.m''^ *. . "rt"v.' tT5«». p»-.v»r 



60 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



Avant la Secondc Guerre mondiale, les fellahs des montagnes et les 
ouvriers agricoles, ecrases par la misere, le ch6mage, les impots et 
une demographic galopante (la population algeYienne augmente de 
plus de deux millions entre 1920 et 1939), ne sont pas encore 
travaill6s par les ferments nationalistes. Mais ceux-ci agissent 
progressivement par le biais des travailleurs immigres militants ou 
sympathisants de Pfitoile Nord-Africaine puis, apres la dissolution 
de celle-ci en Janvier 1937, du Parti du Peuple algeYien ' (PPA) cree 
le 11 mars 1937. 

Nous avons deja evoque les bouleversements provoques dans les 
masses algeViennes par le debarquement allie", ainsi que l'enthou- 
siasme souleve" par l'union enire Ferhat Abbas, le PPA et les 
Oulemas au sein de l'Association des Amis du Manifeste et de la 
Liberty. La prise de conscience nationale est telle que 1'ordonnance 
du 7 mars 1944 ne suscite pas d'inteYet, meme dans les milieux 
urbains reformistes, qui n'en demandaient pas tant avant la guerre. 
Et pourtant, cette ordonnancc constituait une concession de taille, 
puisqu'elle abolissait les mesures d'exception frappant les indigenes! 
-=©Uwait l'ancien college electoral musulman a tous les AlgeYiens 
males (a partir de vingt et un ans), et augmentait la representation 
« musulmane » dans les assemblies deiiberantes locales. 

On comprend peut-etre mieux, des lors, comment la grossc 
colonisation, ulce're'e par ces reformes, n'attendait que l'occasion pour 
mSter une population dont la radicalisation I'effrayait, d'autant plus 
qu'on lui donnait d^sormais, encore que tres moderement, voix au 
chapitre. Et ce sera reffroyable repression de mai 45, que j'ai decrite 
au chapitre precedent. 

J'ai raconte notre campagne de boycottage des elections cantonales 
de septembre 45 2 . Elle se prolongea le mois suivant avec la tenue des 
flections a la premiere Assemblee constituante (21 octobre). Son 
succes constitua un stimulant pour les militants de haute Kabylie, et 
une occasion d'implanter methodiquement notre organisation dans 
tous les villages. Notre attitude n'etait pas un simple refus passif de 
la souverainete etrangere mais au contraire une action de redecou- 
verte de notre propre souverainete. Une mystique re'volutionnaire 
s'flait empale de la jeunesse. Une poesie nouvelle, moderne, edatait 



1. Souvent aussi appele « Parti populaire algerien ». 

2. Une ordonnance, prise le 17aout 1945, accordait aux Musulmans du 
Tteuxieme college une representation 4 l'Auemblee nationale francaise egale a celle 

du premier college (en I'occurrence, treiie sieges de part et d'autre) 



SURSAUT D'UNE NATION, CHRONIQUF. D'UN BASTION 



61 



a travers les vallees comme ces champignons qui surgissent quand les 
nuages ont creve. Les hymnes revolutionnaires sont chantes a Alger 
en kabyle. Certains seront traduits en arabe, tels Leve-toi, fils 
d'Arnazigh ou Nous sommes les jeunes de I'Algerie, c'est notre 
indipendance que nous voulons reconquerir '. Cette culture populaire 
e"tait peut-etre la manifestation la plus tangible du contre-pouvoir 
naissant, ceiui du pauvre, celui du peuple. 

Aussi n'est-ce pas un hasard si le gouvernement choisit la Kabylie 
pour y envoyer le ministre de rinteYieur en voyage officiel, le 
premier depuis les eVenements de 1 945. II est certain que le voyage 
d'Adrien Tixier (Janvier 1946) avait pour but de pacifier les esprits, 
de dflendre le climat politique par l'assurance de mesures d'amnis- 
tie 3 et de reTormes « specifiques 3 » (il n'est jamais mauvais de jouer 
en sous-main les Kabyles contre les Arabes). 

Eh bien, il va avoir un apercu de 1'etat des esprits. Toutes les 
manifestations publiques sont boycottees par les habitants - « ope- 
ration desert » qui ne peut passer inapercue dans cette region de 
grande densite" demographique. Le long de son itineraire, dans les 
villcs, les villages, sur les routes, il se heurte a une floraison 
d'inscriptions patriotiques : « L'Algerie a l'ONU, oui! Treize men- 
diants a Paris, non! » « A bas l'assimilation, vive 1' Indipendance! » 
« Liberty democratiques, a bas le colonialisme. » « Chartes 
octroyees, non! Constituante algeVienne souveraine. » Le conseil de 
district du PPA avait minutieusement regie les choses. Pour ne pas 
donner aux autorite's locales le temps de faire disparaitre les 
inscriptions, celles-ci dtaient executees quelques instants avant 1'ar- 
rivee du cortege officiel. Les responsables locaux etaient avertis des 
changements d'itintfraire et, grace au quadrillage des structures, ils 
pouvaicnt faire accrocher les pancartes ou jouer du pinceau a 
goudron n'importe ou. Les textes dtaient eloquents, meme si les S 
et les N flaient ecrits a l'envers, si CONSTITUANTE devenait 
parfois CONSISTANTE. 

Les ecoliers manifesterent egalement de diverses manieres. En plus 
du refus quasi general de participer au comite d'accueil, d'agiter des 
petits drapeaux ou de chanter la Marseillaise, il y eut des initiatives 
inopinees. Au village de Iazouzen, les eieves entonnerent l'hymne en 



1. Idir Alt Amrane ftait l'auteur du premier, et j'e'tai! l'auteur du second. 

2. La loi d'amni«tie generate sera votee le 9 mars 1946 par la premiere Assemblee 
constituante et cntrera en vigueur le 16. 

3. Qui ne se traduiront d'ailleurs oue par la suppression du cal'dat dans un petit 
Dombre de douars, et I'ercction des villages composant ces douars en « commune de 
plein exercice », c'est-a-dire presidee par un maire i\u et non par un administrator, 
comme les « communes mixtes ». 



* - - — ." 



62 



MEMOIRES D'UN COMUA'IT'ANT 



SURSAUT D'UNE NATION, CHRONIQUE D'UN BASTION 



63 



arabe des Scouts musulmans algeriens : De nos montagnes monte 
I'appel des hommes litres '. 

II m'inteVesserait beaucoup de connaitre les conclusions politiqucs 
de ce voyage telles qu'elles figuraient dans les archives de la haute 
administration coloniale. Et il ne m'etonnerait pas du tout d'y 
trouver l'expression Bled es-Siba, le « pays de la dissidence », a 
propos de la Kabylie. Le terme etait familier sous la plume des 
fonctionnaires francais d'Afrique du Nord (souvent interchangeables 
entre le Maroc, la Tunisie et l'Algerie). Et il ne m'etonnerait pas non 
plus qu'&ant donne la position geo-politico-strategique de cette 
region, qui est aux portes d'Alger, la situation soit estimee grave. Car 
le role de bastion de la Kabylie etait inscrit dans sa pression 
demographique, dans sa « misere 2 », comme l'etait aussi son role de 
« diffuseur », a travers Immigration de ses enfants : ouvriers et 
employes vers Alger, saisonniers vers la Mitidja, travailleurs vers la 
M6tropole, commercants a travers toute l'Algerie. 

Le tournant politique pris par la politique frangaise en Algerie 
r&ultait certainement de la crainte de la contagion revolutionnaire. 
Au Bled es-Siba, il fallait opposer la strate'gie du Bled el-Makhzen, le 
« pays legal ». Mais encore fallajt-il qu'il y ait une legalite alors que 

=fziit de militants etaient incafceres, que Ferhat Abbas 6tait sous les 
verrous depuis le 8 mai 45, et Messali exile en Afrique equatoriale 
depuis la fin avril. A cet egard, 1'amnistie generale du 16 mars 46 et, 
six mois plus tard, le retour de Messali, constitueront plus que des 
mesures d'apaisement. Ces gestes traduiront la volonte" de transferer 
le d&at politique de la crete sur le boulevard, du village vers la 
capitale et les grandes villes. Etales au grand jour, les antagonismes 
entre partis, les erreurs tactiques, les fautes strategiques des clandes- 
tins d'hier brusquemcnt mis sur les rails du legalisme, sont suscep- 
tiblcs de reussir la ou la repression brutale a echoue. On verra que le 

calcul n'etait pas si Faux. 

J'essaie de me garder des analyses apres coup, car j'ai trop vrfcu de 
I'interieur le cheminement de la prise de conscience a la base pour 
penser qu'une decision supeYieure, fut-elle meme gdniale, pouvait 
faire ou defaire le mouvement revolutionnaire. Cclle a laquelle jr 



1. Ce qui ddclenchera la classiquc reaction hicrarchique en chaine, le picTcl s'en 
prenant au J0us-pre7et, le sous-preTet a 1 'administrates, l'administratcur au taid el 
e cald convoquam les parents d'eleves. Je n'ai jamais su si la sanclion priu: A 
T°II! de « ,Uelque i enfants ('"elusion) avail tii longtemps maintenue 
Lt ,«o ^ amus > Chronw algi'nenne. Actuelles III, 1939-1958, Paris (Jalli- 
rrwrd, 1958. Son textc sur la . misere des Kabyles » est &rit au seuil de la guerre 
Mouloud Feraoun a laisse' la-dessus des pages poignantcs 



viens de me livrer a, en quelque sorte, valeur de repoussoir par 
rapport a notre activite de jeuncs militants sur le terrain. A ce 
moment-la, nous ne savions pas que le PPA virerait bientot au 
ligalisme, et nous nous donnions a fond pour expliquer la necessity 
du boycottage des elections a la deuxieme Assemblee constituante 
Ujuin 1946). 

Nous cHions continuellement en tournees, reunions d'information, 
de formation des paysans sympathisants, rencontres avec des nota- 
bles. Nous discutions aussi avec les militants locaux de l'UDMA ' 
(qui venait de se former) et du PC A 2 . J'ai garde un souvenir vivace 
de certaines palabres ideologiques au coin du feu, autour d'un 
couscous. L'assistance etait souvent de quinze a trente personnes, 
emmitoufle'es dans leur burnous, y compris les parents, y compris la 
vache, le bourricot, la paire de bceufs dont la rumination, ponctuee de 
longs soupirs, accompagnait d'un bruit de fond regulier les debats 
passionnes. 

Notre travail etait souvent emaille d'incidents. Ainsi ce jour de 
marche" a Michelet, un mardi, ou des inscriptions avaient surgi 
un peu partout dans la commune mixte, y compris une immense 
pancarte portant, en francais et en arabe : « Vive l'Algerie ind£- 
pendante! Vive le PPA! » Decouvrant la meme proclamation par- 
tout sur ses brouettes, ses tombereaux et sa cabine ambulante, le 
chef de chantier des ponts et chaussees, M. Thomas Lejeune, 
d'origine alsacienne, s'ecria en parfait kabyle : « Par tous les ser- 
ments, on a failli ecrire sur mes moustaches! » Pressentant, a 
certaine agitation policicre, que les soupcons se tournaient sur son 
clandestin de fils, mon pere empoigna le cai'd et le menaga en 
kabyle : « L'administrateur, je ne le connais pas; celui que je 
connais, e'est toi. Et je te previens que si on penetre chez moi, ta 
maison sera fermee par la ficelle \ » Et les choses n'allerent pas 
plus loin. 

Bennal et Lalmeche connurcnt une alerte plus serieuse. Deux 
agents de la PRG d'Alger d&arquent a Djemaa-N'Saharidj et 
demandent a voir Ouali BennaV. Pensant qu'il s'agit d'amis de son 



1. Gricc a mon oncle CheVif Ben Kcddache, j'ai pu suivre la formation de ce 
•nouvttiieru. \ 'auur^e i •wtamnicp'. x-rr.r.bui ..-: ies -ius irands. -. 'arre. 
ilioumneu klgenrn;. ~. il: c,^. avi.. ass_r-. ^ ..i.ji~. a>T. ': tr:.i -jxml r. 2*.tTi.--\. 
el luiMtt eampagne pour une nouvelle politique d'apaisement, en prenant contact 
avec lei milieux officieli comme avec les Francais liWraux. 

2. NoUtnmenl avec le frere aine de Ouali Bennai, militant actif du Parti 
communlUe franciiii a Paris. 

y, Synibole d'unr maison ruinee, a l'abandon, et dont les occupants doivenl etre 
iMuinrMii Ikiiih>i. 



i ''-- ir * 4 " MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

neveu, l'oncle les conduit au cafe ou il se trouve. Reconnaissant l'un 
d cux, Si Ouah tire de son capuchon son 9 autrichien, fait feu et lc 
rate. Le deuxieme coup ne part pas. Laimeche immobilise l'autre 
mspecteur par une cle a la gorge au moment ou ce dernier sortait son 
pistolet. L oncle interview en etendant les inspecteurs au sol de deux 
coups de gourdin. Puis il s'excuse aupres de son neveu : « Mon Dieu 
qu ai-je fait? Je t'ai amene ces bandits d'Alger! » II n'avait toujours 
pas compris qu'il s'agissait d'agents de 1'autorite, ce qui lui vaudra 
dailleurs 1 indulgence du tribunal devant lequel il comparattra pour 
coups et blessures. 

Laimeche ne se privera pas de plaisanter Bennai sur sa maladresse 
de tireur. II n'avait visiblement jamais fait de maniement d'armes 
mais surtout nous nous rendrons compte plus tard qu'ayant un ceil 
afflig<5 d une taie, il a tendance a fermer l'autre pour tirer. L'affaire 
en s'&ruitant comme une trainee de poudre, contribuera a renforcer 
lc prestige et 1'autorite de notre equipe. 

Le pittoresque rttrospectif de ces incidents ne doit pas faire oublier 
le seneux et l'ardeur que nous montrions dans nos laches de jeunes 
responsables, sillonnant en tous sens notre terroir, discutant, expli- 
quant, inspcctant. Laimeche et moi, Ait Medri (qui m'avait remplace 
h la tele du canton de Michelet), Ould Hamouda, Bennai, Omar 
_ „-. Uussedik, nous nous rctrouvions une fois par mois pour faire le point 
i„ sur la situation du district, Aablir un rapport et depecher sur Alger 
un representant, ou plutot un agent de liaison \ dont on attendance 
retour pendant deux ou trois jours. Nous avions dtabli et organise 
notre quartier general dans une ferme isolee, situee a une dizaine de 
kilometres au-dessus de Freha, un petit bourg a l'ouest d'Azazga - 
done, par rapport a nous, sur l'autre rive du Sebaou. Appartenant en 
indmsion a mes six oncles, elle etait exploite'e en metayage par trois 
frtres, apparemment tous voues a n'etre appeles que par un surnom. 
Lame, pour ceux de ma generation, c'etait Chaara, « Le Plus 
Vieux », ainsi nomme depuis qu'ouvrier saisonnier, et ayant provo- 
qu<5 une greve parmi les vendangeurs, il avail eu l'astuce en 
negociant une augmentation de leur paye avec le colon, de decliner 
un faux nom : « Chaara .. C'etait Danny Kaye en plus rouquin. Sa 
jovialite lui ouvrait toutes les portes, y compris celles des Europeans 
et memc des gendarmes, qu'il avait fini par conquerir par son 
humour, ses approximations linguistiques et son accent kabyle II lui 
arnvait souvent, quand il se rendait au marche pour delivrer aux 
responsables de douars leur quota de litte'rature, de faire le chemin en 



SURSAUT D'UNE NATION, CHRONIQUE D'UN BASTION 65 

trottant sur son mulet cote a cote avec deux gendarmes, juche sur son 
bissac bourre de tracts et de bulletins du parti. Apres sa premiere 
cquipce, il me dit : « Aujourd'hui, je me suis paye une escorte, et 
figure-toi que je leur ai meme jur^ que j'etais assis sur des tracts du 
PPA. Eh bien, ils n'ont pas voulu me croire. » Pendant la lutte de 
liberation, il sera sauve par la prison et le camp d'internement. Apres 
l'lndipendance, il deviendra un notable du Parti unique '. 

Le deuxieme, lui aussi, survivra a la guerre; il finira brillant 
officier, lieutenant de l'ALN, mais completement defigur^ par le 
napalm dont les effets continueront longtemps a le faire souffrir 
atrocement par tout le corps. II a garde son surnom au maquis : 
Habachi, qui signifie « L'Ethiopien » - probablement en raison de 
«on teint basand Le plus jeune, c'etait Oukerdouche : « Courtaud », 
analphabcte comme ses freres mais, egalement comme eux, tres 
intelligent et d*rouillard. Dans la famille, c'etait lui le berg'er. II 
mourra au maquis, pas tres loin des paturages ou il surveillait ses 
betes. 

C'est Oukerdouche qui m'apprit ou se situait le meilleur endroit 
pour franchir le Sebaou, et aussi que pour traverser a la nage ses 
eaux imp&ueuses, il suffisait de fixer obstinement le but, e'est-a-dire 
un point de l'autre rive. En fait, je m'etais assez vite libere" de la 
frousse bleuc qu'inspirait cette riviere a tous les mdntagnards, mais- 
japprthendais vivement le contact glacial de ses eaux hivernales. 
Pourtant, il fallait bien la passer, et a maintes reprises : pour aller a 
la ferme.^ ou prendre l'autocar d'Alger, ou poursuivre les deambula- 
tions qu'imposaient nos tournees. Mais cet itineraire me pesait, 
comme d'autres d'ailleurs, pourtant si varies avec la ronde des 
saisons. II y avait la neige etincelante, le soldi de plomb qui force a 
changer de parcours en qugte d'eau fraiche, les odeurs de terre 
labouree inseparables des plaisirs et des tentations de la chasse, et 
aussi le printemps - ou chaque printemps est un printemps '. II y 
avait les clairs de lune, tous plus fabuleusement veloutds les uns que 
les autres. Mais les kilometres vous font des jambes de plomb, et dans 



p.:- i^t^'i-sfisrasr > «- - -*— °- — 



1. J'ai encore quelquefoU, par des amis communs, l'occasion de lui rappeler une 
dette qu. remonte 4 octobre 1^51. Avant dc partir pour Le Caire, je venaiT dire au 
revoir J ma famille et a la Kabylie. Pour nous rendre de la ferme que Chaara 
eontinuait 4 dinger jusqu'4 mon village natal, nous montions 4 tour de role sur son 
mulet. Mais, pour traverser un village ou le caid disposait de mouchards connus et 
lnconnus, il gnmpa dernere moi, fit retomber mon capuchon pour me dissimuler le 

•i^ e "' en P'" nc P lace pub'ique. m'assfna un grand coup de poing dans le dos en 
i ecnant : « Redresse-toi done, mal ilevee! » comme s'il tancait sa femme. Dans cette 
ututuon, I fchange ne pouvait 6tre qu'in^al - d'ou la dette que je lui garde. 

2. Dicton kabyle qui est aussi un exercice de prononciation comme « tout chasseur 
tachant chaster... ». 



66 



m£moires d'Un combattant 



SURSAUT DTJNE NATION, CHRONIQUE D'UN BASTION 



67 



ccs paysages devenus familiers, Lei arbre plus que centenaire, telle 
1 ' "eofline, tel rocher semblent places en sentinelle pour vous rappeler 
voire fatigue, en annoncant une montee particulierement penible. 
Meme a deux, les longues marches finissaient par paraitre intermi- 
nabies. Ahmed Cauda ', membre du Bureau politique venu chez nous 
en inspection, remarqua en me voyant marcher pieds nus en plein 
hiver : « Tu as des pattes d'elephanl. » De toute facon, nos malheu- 
reuses sandales de caoutchouc resistaient moins bien que notre cuir 
«naturel». Selon le medecin qui m'avait soigne naguere pour le 
paludisme, marcher pieds nus etait « bon pour la rate ». Medication 
pour medication, celle-la etait gratuite... 

De plus, depuis le mois d'aout 1945 je faisais office d'agent de 
liaison avec la direction d'Alger. Ce voyage mensuel m'etait un 
calvaire. Pour prendre en route l'autocar Azazga-Alger, je preferais 
encore « me mouiller » dans le Sebaou plutot que de courir le risque 
de tomber sur un controle de gendarmerie en passant par le pont de 
Freha. Le receveur, que tout le monde appelait « Lion », avait 
l'habitude, meme si son vehicule etait bourre' a craquer, de s'arreter a 
un tournant et de siffler. Ce geant, toujours coiffe d'un beret basque, 
etait de notre cote. II me suffisait d'apercevoir sa silhouette dans les 
premieres lueurs de 1'aube pour etre securise\ Mais il y avait les 
inevitables controles en cours de route; a chaque etape importante les 
gendarmes, la PJ ou la PRG venaient tourner autour de l'autocar, 
meme si ce n'etait que pour y jeter un coup d'ceil routinier. A 
, ' -lizi-Ouzou, a Bordj-Menai'el, les arrets me donnaient des sueurs 
l -« froides. Le pire etait que je connaissais la plupart des agents ou des 



1. CVtait mon premier contact avec lui, et je compris pourquoi ce representant de 

la vieille garde nationaliste inspirait la terreur aux poficiers qui le recherchaient. 

L'anecdote de I'inspecteur de police specialement charge de l'arreter, et qui prit la 

fuite des qu'il le reconnut devant un guichet de cinema, n'avait pas peu contribue' a 

sa legende. II avait de grands yeux saillants, dans un visage marque par la variole. 

J'ai toujours vu en lui une sorte de Spartacus matine' d'Oihello. Tragiquement 

solennel, meme dans les gestes les plus quotidiens, il pouvait parler des jours et des 

nuits durant s'il trouvait un auditoirc attentif. Analphabetc bilingue jusqu'a 

I adolescence, il avait acquis tout seul une culture populaire remarquablc dans les 

rangs de I'Etoile Nord-Africaine puis du PPA qu'il avait vu naltre. Son langage 

s etait nourri de l'islam populaire, notamment a l'ecole coranique et dans la 

tr*"quentation des associations religieuses, mais ce natif de basse Kabylie portait 

<galement tout un patrimoine culture! dans sa facon de construire un raisonnement, 

d uuliser les proverbes et le style indirect des paysans kabyles. Un jour qu'au Comite" 

central un camarade lui reprochait de parler trop et dans le vide, il rfpliqua : « Non, 

je parle toujours dans le plein. » Ahmed Bouda c^tait 1'abnegation meme. Les 

sacrifices qu il s'est imposes et qu'il a imposes a sa femme et a leur ribambelle 

/in1» e'V" 1 vaIaient le r «F>e« et l'estime generale. Lors de la scission du parti 

(1953-54), il deviendra cenlraliste. Emprisonne a la fin 54, il rejoint le FLN a sa 

sortie de prison, en mars 56. II sera delegue du FLN a Bagdad puis a Tripoli 

jusqu'a I'lndependance. 



indicateurs. J'avais beau etre muni d'une fausse carte d'identite" « en 
regie », et aussi d'un pistolet (car, en principe, je ne devais pas me 
laisser appr£hender), mon cceur battait a tout rompre. 

A l'arrivee au « Bastion central » (la gare routiere d'Alger), Lion 
me remettait ce que je lui avais confid en montant dans son autocar : 
les rapports ainsi que 1'argent des cotisations et des quetes populaires 
dans tout le district'. Brefs et ponctuels, mes contacts avec la 
direction du parti s'effectuaient en deux temps. Je rencontrais une 
seule personne, Khellil, Bouda ou Filali, a qui je remettais le rapport 
« moral », e'est-a-dire politique, le rapport d'organisation et le 
rapport financier. Je les completais oralement par certaines explica- 
tions et suggestions. Dans un deuxieme temps, le dirigeant qui 
m'avait accueilli revenait me transmettre les instructions et les 
reponses aux questions soulevees. 

Et je regagnais nos montagncs, impatient de me remettre au 
travail, et aussi de retrouver le nouveau climat qui s'y crdait. En 
effet, meme compte tenu de l'importance des effectifs du PPA et de la 
soliditf de son emprise, un contre-pouvoir populaire emergeait, plus 
civique que politique. Certes, il n'y avait pas d'administration 
parallele a l'administration coloniale, mais cette derniere tournait a 
vide, elle n'avait plus de prise reelle sur les populations - les 
inscriptions & l'6tat-civil, les perceptions d'impots s'effectuaient parce 
que nous le voulions bien. Les tribunaux officiels etaient pratique- 
ment boycqttes. « C'est entre nous que nous devons regler nos litiges 
ou nos differends! » Cette exclamation £tait devenue un leitmotiv.- 
dans la vie quotidienne. Quand les responsables locaux ou les 
militants de base n'avaient pu regler un probleme, on reunissait une 
djemaa ad hoc, d'arbitrage, de mediation ou de bons offices 2 . Mes 
camarades et moi en faisions souvent partie, et, dans ces assemblies, 
le prestige, la baraka de mon ancetre m'aidait beaucoup. Mais, le cas 
echeant, les plaignants ne se genaient pas pour me remettre a ma 
place en me lancant la phrase familiere : « 0, marabouts, restez a 
votre place, et vous continuerez a jouir de notre respect. » II y a des 
formules qui en disent long sur une culture. Je n'abandonnais pas 



t . Apres avril 46, je participerai aux reunions du Bureau national d'organisation 
en tant que representant de la Kabylie, et c'est seulement alors que je decouvrirai 
que sur let quelque quatorze mille adherents du parti il y en avait plus de dix mille 
en Kabylie, sans compter les sympathisants. Et aussi, que le parti a pu survivre 
financiercment grace a nos contributions financieres. Aux piecettes des militants 
j'ajouuit la participation volontaire et rtguliire des commercants, et cela sans qu'ils 
aient jamais tit taxis. 

2. Quand il s'agissait d'un probleme grave, notamment quand l'honneur des 
families, ou du village, ou du douar etait en jeu. 



68 



pour autant Ja partie Mon n^r,- m >o • , „ 

' Jz^i ;csrj=? s Jeunes * pa ^ 

tournaient a la ge'ronlocratie TtrJT ' , 3nS CCS ,nstitu "°ns qui 
prendre la parole au^U C u de^n ™ V ° UlaU qu '. un J cune »*»2 « 
poursefaircpardonncnrav.nl T com r mencat P ar s ' cxc ^ e r, 

pourrait tenir^Ca fafr s du v % C .? r0P ° S friv °' eS ou futii « qu'U 
peu dc chose... . A Drl cm nos icunS T " lm P° rtan <«> « moi, si 
autre formulc : .l^Z^^**'™**^ 1 ™™ 
n'importequipcuttancrdL?. °P n ' on - e'est commc unc cible : 
dc sa puissancfou dTsa Tcul? " ?' ""^"""nem dc son age, 
meilleur moyen de triomnhe^ 6 ll {t&duCtl0n diale «ale libre). Le 
omservatrices, ce n'c s Ts* l^J™™** ™ 1 ™ et me "^lcs 
Jes envelopper dans^Tmot mef atlTnt t 7^™ '< 
fervente ct responsable ascendant dc la participation 

ceux «d'cn haul, ct ccux «d'en h»f ' • ' * par exei "ple, 

propos dc 1'emplaccment 3 U mtchAld ' T^"' vio,em ™nt a 
sous-main, qui I'admin st aTeur qu^STS^ Ct S0U ^ aiCnt C " 
pour obtenir satisfaction. Milftants du PPA f m ' niStrat j <»"«><«], 
d'en bas provoauermf „„1 ?,, hPA ' ,cs J cun « d'en haut et 

differend LtlolT^ LT """""^ g<fn<fra,e du d °uar, et le 
,xJimixr^hcs le B^(SSc1"cst n :^ C ' -r 1 dcux d - a " 
C ter pour un motif en soi anorfil Ben, - Sedka > W faillirent s'affron- 

avaient rossH" CU Z u n Z 'She ° U ^ habi,amS du P remier 
Cet acte fut ressemi aux BenTsedt ' qUI a PP artenait au second, 
de la tribu, pauvre mal comhtf " mme U ™ aUdntc a Vh °™™r 
suprtmatie.caSr?! pa ^de S ' • C ° mme "" "»**«•«» sur sa 
suprtmatie . finanSrc'.* J, , *"" . ne K »«"">«*«» plus dc leur 
encourage par l« ^Ths dc ,' dmin'T "" ^^ de comb ^, 
auxquels iJs^ttribueSent unc ort" i^ * ^ de troubic 
We des jeunes du wfilt^JSZf ^ Le *»«"»> paral- 
convocation d'une assemblee SrT. JC dlfai « p,us subtlJ - La 

«dte-s ct dc raisonncrTcs nofalllc ?■ Pemlt a ia fois d '<'*>'er ics 
des intcrcts de la population! ^^ •*«*"* *»'«* tout 

,eu - — «* Stt *r^r p «*- *•«** - -son de 



M*MO, RES D . UN COMBATTANT I SURSAUT D0, NE NATI ON, CHRON.QUE D'UN BASTION 



69 

En prolongement du climat de paix civile, dc concordc ct dc 
conviviality s'es, mscrite la resorption dc la violence' dc la 
dclinquance et meme la disparition totalc du banditisme bans e 
mouvement rdvolutionnairc ascendant, 1c sens dc 1'honncur a cess dc 
rcposer sur ramour-proprc, sur la morg uc, pour devenir I Son 
dans 1 «humain». Chaque famille, chaquc village, chaquc douar 

bS s S pTa?; SeSddsWrit -' de ses -rginaux 8 v'oire d'e L Sc 
brulees. Par ailleurs, il y avail unc telle densite ct une telle frequence 
de reunions nocturnes des cellules, a tous les nivcaux, queues 
mouvements des bandits ctaient pratiquement paralyses Nous fre' 

KTbtSfX 1 C ° 1S Strat ' giqUeS ' ^ -^itin/raiJcs SleH, 
£ b p 3ndlt d h0nneur , W\ avait d ^aye la chroniquc, ccssait se 
exactions et ne stoppait plus les autocars que pour faire crier aux 
voyagcurs -. . Vive le PPA, vivc l'indcpendance! ! . 

Cette penode reste pour moi celle de tous les espoirs. Relativement 
auonomes par rapport a la direction du PPA nou^ lc icune 
? .litants de Kabylic, nous avons vecu ces moments ex tan sd 
accord cntre les .decs ct les actes. C'cst de ce temps-la que ie refuse 
le pnrnat du mud sur la foi, du dogmausme sur I'esprit.du veriesur 
1 experience vecue. Mais qui pourra me citer un pay , un mVu VC - 
ment, un moment d e l'histoire ou une jcuncsse a pu ech^pper meme 
n vcment, a rencadrement par ses aincs, par ccux qu font dS 

e "e ^g r . " qU ' Plier ° nt d ° nC h ™ m a ,eurs id - VtoSZ 



mort^Ceuc d^cs.on a .,c,vi d'cemple c. san, dou.c prfven^S rigfc™' d? 



Clans au pouvoir, 

un Congr&s de l'espoir 



Pour Theure, Messali <5tait toujours exile 1 au Congo, la direction 
politique cample a Alger, et nous, dans nos montagnes, a la fois 
bout Hants d'ardeur et freines. Entre Alger et la Kabylie, le malaise ne 
resultait pas seulement de fautes strategiques et politiques, mais 
aussi d'erreurs psychologiques. Les decisions unilateral, le manque 
de contacts frequents entre les dirigeants nationaux et la base 
labsence d'informations et d'explications etaient aggravfc par la 
distance geographique. 

Je m'en tiendrai a Invocation rapide de quelques perip&ies 
significatives. Tout d'abord, le refus de la direction de nous autoriser 
4 prendre en charge la penetration politique et la structuration de la 
«PetJte-Kabylie». On sait que Petite-Kabylie et Grande-Kabylie 
sont des appellations arbitrages forgees par Padministration colc^ 
male pour tenter de diviser la population des deux versants du 
Djurdjura. Ce decoupage administratif rattachait la valine de la 
Soummam au Constantinois. Nous voulions reunifier une entite 
Jtrategique qui avait fait ses preuves au cours de l'histoire '. II y avait 
la une realite" humaine, sociale, culturelle, qui se moquait bien des 
schemas et des organigrammes 2 . Si l'administrateur de Bougie 

rwt. « " i Haddad - ' insurrection ne gagna les montagnes de Blida et de 
Cherchell que lorsqu die pru appui ,ur la . Grande-Kabylie .. Au demeurant, 
cetait 14 un ohenomene histonque * •rocioloniaue nui n'lvait -amais -rv*» 'e 

2. I* lVb*, at. riepru oe» iieuora Dureaucrauques cl coionialisme ei oe 
I 'ideologic nationaliste, le* imperatift de toute sorte imposeront la reunification des 
deux versanti et li naissance de la wilaya 3. 



I, 



k 



72 MEMOIRES D'UN COMBATTANT 

(Bejala) devait aller rcndrc compte de sa gestion a Constantine, si 
le portcur de contraintes rapportait a Setif le butin de ses visites aux 
foyers des paysans de plus en plus appauvris et pressures, en quoi 
cela avait-il affaibli la trame des relations traditionnelles entre douars 
et villages limitrophes des deux cotes du Djurdjura? 

Voila pourquoi, en octobre 1945, nous redigeons a l'intention 
d'Alger un rapport sur la situation dans la vallee de la Soummam. 
Nous exposons que le parti y est pratiquement inexistant, a la fois 
parce que les rares cellules actives dans les centres urbains ou a 
Guenzet \ par exemple, ont ete ddcimees par la repression, et parce 
que les effets des massacres pexpetres a Kherrata et a Djidjelli y sont 
ressentis plus lourdement qu'ailleurs, en raison de la proximite de ces 
villes. Nous faisons valoir que la grande commune de Maillot 
(M'Chedillah), qui occupe une position strategique dans la vallee de 
la Soummam, fait deja panic de notre district puisqu'elle est 
rattache'e administrativement a la sous-prefecture de Tizi-Ouzou. Si 
la diffusion orale ou ecrite des mots d'ordre du parti a ele" reprise 
spontanement par les militants, en revanche nous ne voulons pas 
prendre d'initiativcs d'ordre politique ou organisationnel dans cette 
region sans l'accord d'Alger - que nous sollicitons. 

Que les possibility de penetration en « Petite-Kabylie » fussent 
immenses et aisees, c'est ce qui nous &ait apparu a la suite d'une 
visite a la zaouia de Sidi-Abderrahmane, un etablissement perchi en 
haut du Djurdjura, prcsque a cheval sur les deux versants. Dans la 
vie politique et sociale du Maghreb, les zaouiat (pluriel de zaouia) 
ont toujours eu une grande influence. Pour la plupart fondes par des 
confrenes religieuses afin d'assurer 1'enseignement coranique des 
populations rurales, montagnardes ou saharicnnes, ces etablissements 
etaient egalement des centres d'hospitalite donnant asile aux men- 
diants, aux fugitifs, aux voyageurs et aux pelerins. Bastions d'un 
islam populaire, les zaouiat ont porte" et maintenu au pouvoir bien 
des dynasties; elles ont servi, en quelque sorte, de contrepoids 
culturcl a la detresse sociale de certaines regions, et meme parfois 
aux vendettas et au banditisme endemique. La tradition des 
^^Maghr&ins lui interdit de laisser mourir de falm ou de brutalites le 
voyagcur, le mendiant, le voisin, le cousin, aussi ne pouvaient-ils que 
soutenir ce genre de fondation, d'inspiration communautaire et 
fraternelle 2 . 



CLANS AU POUVOIR, UN CONGRES DE L'ESPOIR 



73 



■1. Village situ<5 a une trentaine de kilometres au nord de Bordi-Bou-Arreridi 
Guenzet a M rendu cdebre par un de ses fill, Arezki Kehal. Rentre de France en 
1938 pour prendre la tete du PPA don( les dirigeants venaiem d'etre emprisonn^, il 
mourut I'annee suivame, a la prison de Barberousse. 

2. Mon pere fait partitulierement pencflre de ce principe d'hospitalite - ; ain.i 



Le prestige de la zaouia de Sidi-Abderrahmane d£passait les 
limites departementales; les cercles inities lui reconnaissaient une 
dimension maghrebine. Outre la theologie on y enseignait la 
litteYature, l'histoire et, au gre" des hasards, on y abordait certaines 
disciplines scientifiques; le cheikh Mouloud el-Hafidhi, par exemple, 
diplflme' d'astronomie, y a profess^. Des centaines de tolba (pluriel de 
taleb: Audiant), de conditions sociales les plus diverscs, y Etaient 
pensionnaires. Ne beneficiant pas de subventions administratives, la 
zaouia vivait des contributions volontaires de la population. Dans ces 
villages ou il ne se passait pas grand-chose, la chevauchee des tolba 
venant collecter les dons en cereales, legumes sees, huile d'olive, 
constituaient un evenement. La confection en comimun des galettes-et 
des beignets destines a la confrifrie donnait aux femmes l'occasion 
d'apporter leur contribution a l'entretien collectif de la zaouia. Par 
centre, la tradition n'etait pas routine, ni la confiance acquise une 
fois pour toutes a la zaouia : celle-ci devait constamment faire ses 
preuves. C'est ce qui explique la vie quasi spartiate des tolba ainsi 
que le caractere democratique de leur organisation interieure ', avec 
un partage integral des corv^es, y compris celle de rouler le couscous. 
La lutte, variety d'art martial caracteristique de chaque region 
d'Algerie, y est pratiquement obligatoire - ce sport est une forme de 
deToulement qui n'infirme pas mais au contraire confirme la regie 
monastique de raustdriti. Des invites y assistent, apres avoir pris le 
repas en commun avec les etudiants et les enseignants. 

ConvitSs par Si Rezki, diplome" d'Al-Ahzar 2 , Bennai, Lalmeche et 
moi passames trois jours a la zaouia de Sidi-Abderrahmane. Nous y 
ftmes des conferences sur le mouvement independantiste, sur l'his- 
toire de la resistance algerienne, et notamment sur le r61e des tolba de 
Sidi-Abderrahmane dans l'insurrection de 1871. Les etudiants se 
dedaraient prfits a servir le mouvement. II y avait la des garcons 
originaires de la plupart des douars de la region, mais aussi 
d'Oranie, de B3ne (Annaba), de Batna. Avec eux nous pouvions 
disposer sinon de cadres (nous ne souhaitions pas d'encadremem 
religieux systematique), du moins de guides surs connaissant parfai- 
tement le terrain, nous pcrmettant de rencontrer des sympathisants, 



u>terdit-il que la premiere femme de Belkacem Krim fut soumiie aux be»ogne» 
domestiques pendant les deux annees ou elle trouva refuge chez nous. 

1. Les ftudianu <lisent ceux des leurs qui seront iqeddachen (pluriel A'aqeddach), 
charges de l'administration pour une penode allant de trois a six mois, et pendant 
Uqueile une oWissance respectueuie leur est due, a l'inKrieur comme a Vexvt- 
rieur. 

2. La prestigieuse university islamique du Caire. Malgrf cette formation, Si 
Reiki, onginaire du village de Chorfa, au sud d'Aiazga, n'appartenait pas a 
1 Association des Oulemas. 



74 



MfiMOIRES dun combattant 



des militants isoles, mais aussi des notables \ A cette perspective 
prometteuse s'ajoutait le fait que de nombreux petits commercanls 
. originaires du Djurdjura etaient installs dans presque tous les 
t "centres urbains de la vallee de la Soummam : leurs all6es et venues, 
normales aux yeux des autoritds de police, nous faciliteraient les 
contacts et les liaisons. 

Notre rapport adresse a la direction reposait done aussi sur toutes 
ces considerations. Reponse d'Alger : « Ordre formel de ne pas vous 
occupcr de la Petite-Kabylie ». Unique explication fournie, d'ailleurs 
sous forme officieuse et confidentielle \ e'euit la crainte de voir un 
regionalisme «kabyle» prendre corps. Et pourtant, nous avions 
precise' dans notre texte que, une fois structure l'« appareil » de la 
Petite-Kabylie) qui, pour le parti, relevait du district de Constanti- 
ne), nous le remettrions a la disposition d'Alger. Son rattachement 
evcntuel au district de la Kabylie n'aurait done pas dependu de nous. 
Mais qu'on dut se premunir contre un danger inexistant - celui du 
regionalisme kabyle - voila qui ne nous ftait pas venu a l'idee. 

Simplement, il nous avait semble absurde d'attendre que l'initia- 
tive de r&rganiser ou d'organiser la vallee de la Soummam vint de 
Constantine alors que toute activite e'tait paralyse* dans la region par 
le de'ehamement des forces repressives 3 . La technique du permanent 
commis-voya$rur fzismu hz]:e dzzs duzque gut pc^- allcr i U 
recherche de quelques adresses pouvait £tre heroique, mais elle nous 
paraissait deYisoire et depassec. Dans le meilleur des cas elle 
n'atteindrait que les citadins, en raison de la meTiance du paysan 
^ jm-k-vis de I'homme.qui vientjle la ville, surtout quand les temps 
^ sent aussi trouble's. La pe^tration rurale par des ruraux pouvait 
seule permettre de sortir du creux de la vague, d'exploiter l'enorme 
potentiel revolutionnaire des masses paysannes. Les mouvements qui 
jaillissent du treTonds de la conscience populaire sont inseparables du 
contexte villageois dans lequel et a partir duquel Us prennent racine 
et flan. Celui qui arrive dans les campagnes par la voie ferree, la 
route asphaltee, repr&ente un pouvoir politique lointain, centralist 
et dominateur \ 



1. Non pas lei notables investis par le pouvoir officiel, evidemment, mais ces 
represenums du pouvoir populaire que sont les hommes tenus en estime g«Sne>ale en 
raison de leur denouement a la chose du village ou du douar, et dont let fonctions 
arbitrates sont reconnues de tous. 

2. La confirmation ofTicielle ne viendra que quelques mois plus tard. 

3. II faudra longtemps au regrette' Belouizdad pour arriver a reprendre en main 
qudques noyaux a ConsUntine, S<tif et dans les autres centres urbains impor- 

.Jitu ^Vl^l, l ' em ? acit f 5 du transport par rail ou par route est eVidente. Mes 
•ctivites a l ecnelle nauonale me forceront souvent de prendre le train, et je le ferai 



CLANS AU POUVOIR, UN CONGRES DE L'ESPOIR 75 

Un autre aspect du climat de suspicion a l'egard de la Kabylie ce 
lut la fin de non-recevoir opposed a notre conseil de district qui 
demandait du materiel : machines a e^ire et roneos, pour reproduce 
sur place la literature du parti. Les agents de liaison couraient trop 
de risques a transporter d'Alger vers 1'interieur des sacs ou des 
va ises de tracts, en raison des barrages de police et des brigades 
volantes de lutte contre le march* noir, qui assuraient des con?r61cs 
rfveres et frequents. Amsi Omar Haddad >, familierement appele" 
« Yeux-bleus ., failht se faire prendre a Alger au « Bastion central . 
(la gare routiere ) alors qu'il allait monter dans l'autocar avec une 
valise de tracts, et ne s'en tira qu'en battant ses poursuivants au 

'E' Capitale ' le trans P° r t ^ la presse posait de grands 

problemes, comme en temoigne l'^quip^e qui faillit couter la vie a un 
jeune militant de Belcourt, Ahmed Kabba'. II ployait sous un 
enorme sac plein a craquer d'exemplaires du journal Saout el-Ahrar 
l«La Voix des Hommes libres ») quand deux motards, dans leur 
Chassc au marche noir, l'interpellent. Kabba a le bon rfflexe : il tire 
ion portefeuille afin de « negocier ., en declarant qu'il transpose du 
tabac et qu il est . pret a payer .. Mais on lui intime l'ordre dWir 
son chargement; il insiste, parlemente vainement, gagnant ainsi du 
temps pour preparer sa fuite. Et brusquement, il lance son sac contre 
un des motards et se jette du haut de la falaise dans les Carrieres 3 
Les policiers lui t.rent dessus sans succes, il reussit a s'&happer et a' 
rqoindre Belcourt, son quartier natal. II restera plusieurs semaines 

t. • les j f/;^ ulatlons de s « quatre membres ayant enf!* sous le choc 
« J ai prCfe-re, me dira-t-il, le saut dans le videplutot que la torture' 
Et qui salt si je n aurais pas fini par donner l'adresse de l'imprime- 
ne - Lcs detonations m'ont fait pousser des ailes. » 

Qu'il fut plus prudent et plus commode de reproduire sur place la 

jrfr£et,e, qui 1'on, conduit au Caire en 1953 et a la teie'del milicele K%l£ en 
2. Activement recherche, mais jamais anM, puis amnistW e'est lui n,,i m'.. 



76 



MfiMOIRES D'UN COMBA'ITANT 



k 



literature du parti, ccla tombait sous le sens. En outre, nous voulions 
faire sur place un travail d'information ^crite, en publiant un bulletin 
a l'usage des militants et avec leur participation. Un journal local 
_permettrait d'enlretenir et d'informer l'opinion d'une maniere regu- 
liere, d'enrichir la vie interne de l'organisation. 

Une fois encore, la direction nous oppose un refus. Elle est seule 
« habilitee » a rtdiger la litterature du parti. Autrement dit : « Vouez- 
nous une obeissance aveugle et gardez-vous de toute initiative. » La 
suspicion complique les problemes les plus simples, alors qu'il aurait 
suffi de discuter pour voir l'lnanite" des proces d'intention. Au 
demeurant, quand Amar Khellil viendra, en mars 1946, pour donner 
une solennite" a la commemoration de la naissance du parti, il se 
rendra compte que le district s'est equipe" tout seul en materiel teger 
depression. Par ailleurs, force lui sera de constater que les prejuge's 
nourris par ses collcgues a notre encontre ftaient denues de 
fondement. J'evoque cette tourn^e parce que, paradoxalement, elle 
va provoquer l'incident le plus grave qui ait marque" nos rapports 
avec Alger. Khellil reste deux semaincs chez nous, il voit l'activite des 
militants, la sympathie de la population, la vibration de la jeunesse 
pour Messali et son respect pour la direction. II constate la ferveur 
des militants, l'ouverture d'esprit des responsables, la soif d'appren- 
dre et de se former de ces jeunes, avides de se forger un avenir autre 
que celui d'ouvrier saisonnier. II est frappe" par le serieux de ces 
vieux paysans aux grandes moustaches, qui viennent assister aux 
reunions avec leur inseparable fusil de chasse. 

Des echanges en kabyle, il a pu tout entendre et tout comprendre, 
^puisque lui-memeest originate de Tirmitine,-village de la commune 
mixte de Mirabeau (Dra-Bcn-Khedda). S'il n'a vu nulle part de 
traces du « probleme kabyle », il n'ignore pas, par contre, la 
« solution » qu'a constitute l'accueil reserve au ministre de FlnteYieur 
en tournee chez nous, et cela sans que la direction ait donn<S la 
momdre instruction au sujet de cette visite officielle, pourtant 
claironnfc par la pressc. Nous avons expose a Khellil nos difficult^, 
nous avons formula des critiques a 1'egard de nos « chefs », et il nous 
a concede" que la piupart etaient fonddes, tout en plaidant les 
circonstances att^nuantes. 

La veille de son depart, nous le mettons carrement, en conscil de 
district, devant ia question du « probleme kabyle ». Qu'est-ce que cela 
signifie? ITAlgdrie e"tant ethniquement berbere, il n'y a que des 
arabophones et des berbeYophones, et nous appartenons a cette 
derniere categoric Nous ne sommes pas contre 1 'islam, dont nous 
vivons quotidiennement les valcurs les plus saines et les plus 
dynamiques, mais nous nous opposons a la demagogic religieuse en 



CLANS AU POUVOIR, UN CONGRES DE L'ESPOIR 77 

tant que facteur d'e'ducation politique. Ce qu'il faut, c'est puiser dans 
I let valeurs traditionnelles pour elever le niveau de conscience et 
k ^intelligence politique des militants. Et la-dessus, nous soulevons la 
f ; question lmguistique berbere. Justement, Mohand Amokrane Kheli- 
- fati est present '. Khellil le connait de longue date, pour I'avoir 
rencontre dans les prisons et au-dehors, et il sait bien qu'il a passe sa 
vie a dcssmer et redessiner des alphabets berberes originaux Nous 
demandons que ce probleme cesse d'etre tabou, qu'on en abordc la 
discussion. Dans un d&at sur le cancer, on ne peut pas plus tauter 
son aspect malm qu'ignorer les dangers des substances canceYigenes 
tout en pr&endant souverainement qu'on cherche a l'extirper Le 
vrai cancer se nourrit de l'intolerance et de l'ignorance, et s'appelle 
lautontansme. Nous chargeons Khellil de transmettrc a la direction 
un certain nombre de questions relatives aux perspectives ideologi- 
ques et politiques, et nous y ajoutons une revendication : nous 
voulons avoir, a un certain niveau, voix aux deliberations et aux 
decisions du parti. Et nous prenons date avec lui, pour qu'il nous 
rapporte les r*ponses, que nous entendrons en conseil de district reuni. 
Au jour dit Khellil revint, et nous communiqua en substance ce qui 
1 >U V ; Premi * rement la direction m'a charge de vous adresser, ainsi 
qu a 1 ensemble des militants, ses felicitations pour tout le travail 
accompli et surtout pour le succes politique remporte a l'occasion de 
I la visite de Tixier. Deuxiemement, la direction a decide de vous 
I reconnaltre. Troisiemement, elle designe Ait Ahmed pour represen- 
i ter la Kabylie au Bureau national d'organisation 2 . » Sous cette 
avalanche de fleurs, le deuxieme point semblait passer inapercu Jc 
demandai a Khellil de preciser ce qu'on entendait par la formule • 
• Vous reconnaitrc. Visiblement gene, il s'en tire par une phrase 
sentimentale, dont personne ne conteste d'ailleurs la « sincerite » et 
qui revient a dire que la direction normalise la situation, que nous 
appartenons tous a la meme famille. Le brave et devoue Khellil 
netant la qu'en qualite de messager 3 , nous recevons son explication 
lanuliale sans commentaire. Mais apres son depart, un tolie s'eleve. 

1. Vieux militant de l'fitoile Nord-Africaine puis du PPA, il a men* narallele- 

^^Tvt M rCCherChe SU J U lan « UC *«*« « notSnr ur « 
1S& a . '* ' ncarnat, ° n *» "ftionalismc, il vivait dan, la clandewinite" 
depuu mai 45. A 1 mue de cette reunion, lui et Ould Hamouda devaient etre arret& 
en rate campagne, pre* de Boghni, par des gendarmes momfc, 4 la suhe^cU 

d5K M^r" C !i Vd - ° U ' d HamoutJa *"» H * rt biAl avan « KheHfati JJVaaS 
cW au WneT.ce de son .eune camarade, tirera plus de deux ans de prison 

<£ tt t^TXXT^ simplemem un organe de tran ~ n 

3. Par la suite, 11 se demenera d'ailleurs pour aplanir les choses. Et le Dr Lamine 
viendra lu.-meme en Kabylie pour .'excuseVd'avoir employe, daL I. rfponiSS 
nous fauait transmettre, des termes d^passant sa penseV ^ q 



78 ,, 

MEMOIRES DUN COMBATrANT 

Toujour* direct et precis dans 1 'argumentation, Laimeche Vexclame • 
•Puisque la d.rection nous reconnaft auiourd'hui c'e7 n 2 ' 
nous consider en marge, en dehors du parS La fam le a la ™ J 

oe pro ester. I faut d autant plus marquer le coup que le troisieme' 
£*£"£%' n ° US indignC Depuis ^ Uand ^signe^U d'Tnhaut 

ssssr ;^ nneur dans ,c servkc des ^ ■»» 

Nous ne savons pas encore ce qu'est le principe de la coll^i^li^ 

KITh l" raPP ° rt x^ la baSC ' n ° US ne nous situons pas au-deli 
du d&at de la critique. Nous revendiquons la democrat J oarce at 
jour apres jour, nous en faisons 1'apprentissage 2 le ££ n * * 
M«, , » ne faut pas se tromper d'adversaire. La . g rUe? "ste au 

no. fera bientot mTsurer iC^ tl^^Z £«Z 

^fente. De pai aK e a la ™/ «te.n, ■ Huu y-- de facon ^^ . 

a rli~ i I r assa 8 e / la m aison avant d'aller a la ferme ' feV«t 
a-dire a l a reunion du conseil de district 1 T *•• * u • ^ 

trouve Bennai dans un grand L fei l', • " et m0i avi ° nS 
panoplie m^icamenteuse Vadhionnel f inaiir'e T" * ^ la 

FrWci ffl^dSKi •.ssr^ 'paS en ' ? hapi,re - sau * "- >- * 

dudwlnet Comme die £h iLr ]. rirfS ' jl ^ fug !' " ■ brltaU no « activity 
pour l'atteindre, traverser Ics «ux «..^. . ° Ucd i * aou - •' nous fallait, 

JeUe d.n, 1. Mtdiien^.p&ljidSl ,orrcntucus » ^e ce petit flcuve, qui e 



CLANS AU POUVOIR, UN CONGRES DE L'ESPOIR 79 

de Mt pitreries. II aiguillonnait l'amour-propre du malade pour lui 
faire presser Failure ou accepter de l'aide pour traverser la riviere en 
pauant d'une pierre a l'autre. II ne cessait de le taquiner et dc 
rinterpeller : « Marabout, mangeur de courgettes! Appelle au secours 
ton grand-pere! Du courage! » 

Cependant, le soir, a la reunion du conseil de district, ce ne fut pas 
BennaV mais Laimeche qui parut mal en point. II me pria de faire a 
J- la place son rapport financier (il etait charge" de la comptabilit*) 
' disant qu'il se sentait tres fatigue\ Nous passames toute la nuit a lui 
appliquer des compresses pour faire tomber la fievre. La plaisanterie 
changea de camp, Bennai traita le malade de « mangeur de figues » - 
une facon de refouler Pinquietude. 

Le jour ou je devais partir a Alger, on transporta Laimeche au 
village d Alt-Zellal, distant d'une dizaine de kilometres, pour des 
raisons de secunte. Le lendemain, je recevais par l'intermWiaire de 
Khellil un telegramme m'annoncant la mort d'Ali et me disant de 
rentrer d'urgence. Je demandai au bureau politique d'envoyer un 
dingeant aux obseques. Dans la soiree, Bouda me rejoignit chcz 
Khelhl et m'annonca que lui-meme et Hocine Lahouel, tous deux 
membres du Bureau politique, m'accompagneraient. 

Le corps de Laimeche avail ete ramene dans son village natal 
ite«^:.^.. j ^ Tjl.k^, a , en ct i aoui 1*40, a deux 
heures de lapres-midi, il allait recevoir l'hommage de toute la 
Kabylie, la haute, la basse, le Petite-Kabylie, la Grande- Kabylie Des 
dizaines d autocars et de camions, des centaines de voitures affluerent 
ae toute. parts, deversant militants, sympathisants et notables Des 
milhen.de paysans, hommes, femmes, et beaucoup d'enfants aussi, 

TfcSSed ' CretCS " SUiVirCm 1CS Vall " S P 01 "" conver 8 er sur 
Ce fut Zekkal qui nous y mena dans le « taxi de la patrie », Bouda 
Lahouel et moi. Lorsque je descendis de voiture, un spectacleTl'une 
grandeur farouche me frappa de loin. Une maree humaine, comme 
fo s.hse-e par le soleil et le recueillement, s'agglutinait autour du 
village, noyau les champs de figuiers et d'oliviers. L'impression de 
torce ne venait pas seulement du nombre 2 mais de la discipline 



1. Lei femmei de Tizi-Rached, auxqueiles Laimeche savait oarler avec Dud,...r U 
ilUXtl* '^ Ct de i ,,5 « ai ^. ''A-icnt mobilisees p*ur rX„r tout f e monde 
Ellei furwit nombreuses a parcourir des kilometres £ur aller a la rencomre H» 



/ -' — 



80 MEMOIRES D'UN COMUAITAN T 

qu'observait volontairement la population. Pour la premiere fois des 
dizaines de drapeaux algenens firent publiquement leur apparition 
La \cv6c du corps s'ebranla sous la clameur des chants patriotic ues 
en arabe et en kabyle entonnes par les jeunes cadres du parti et repris 
en chceur par 1'immense assistance. Apres les hommages en arabe 
puis en francais, rendus respectivement par Bouda et par Lahouel 
j'improvisai un long discours en kabyle, comme on ne peut le faire 
que dans ces moments de communion profonde. 

Icheraiouen, le village de Laimeche, avail donne naissance, au 
jxecle-dernier, au grand poete kabyle Si Mohahd ou Mhand II a 
chant* l'amour, la vie, l'amiti^ et aussi le refus de se soumettre 
• Nous romprons mais nous ne plierons pas », a-t-il dit dans un 
poeme celebre. Cet homme qui alia jusqu'a vouloir s'expatrier tant le 
revoltait la cautele de « ceux qui acceptent de devenir des maque- 
reaux pour plairc a leurs nouveaux chefs ' » symbolisait la resistance 
passive apres l'lmmense desespoir qui suivit la defaite kabyle de 
1871. Laimeche, lui, symbolisait aussi une resistance, mais celle-la 
active, axee sur un projet de societ<5 et men£e aux cotes des masses 
populates. La comparaison et le rapprochement entre les deux 
hommes fut le theme de mon adieu. Aucun incident ne marqua ces 
funerailles grandioses. La communion de tristesse et d'espoir etait 
profonde, et un service d'ordrc de valeur fit parfaitement son 
office 2 . 

J'aurais tant de choses a dire encore sur Laimeche, mon ami et 
mon camarade de clandestinite, mort a vingt et un ans. Outre une 
vaste culture politique, c'&ait un orateur et un acteur ne. II imitait 
volontiers Gandhi, Rabindranath Tagore, Lenine (il avail fait ses 
livres de chevet de Marx, Engels, Lemne), Churchill, Roosevelt. II 
savait a merveille reprendre les cliches politiqucs et idfologiques et 
laborer dessus de longs discours. Nous aimions rendre visite a un 
meunier de Tizi-Rached qui pouvait reciter par cceur de grands 
passages de la Charte de l'Atlantique, de la Charte des Nations- 
Uttievdcs discours des grands -chefs d'fitat allies. Et chaque fois 
qu All lui demandait de d&lamer un de ces discours, il devait en 
contrepartie, faire son imitation de l'apotre de la non-violence ou* du 
pere de la patrie socialiste. 

Dans toute la region de Fort-National, e'est par dizaines que les 
compagnons et disciples d'Ali Laimeche tomberont au champ d'hon- 

xaI i 11 J 1 '* , ' ex P atr | a !»*• mais «* kernel vagabond circula beaueoup Voir 
•^U^oiS!""" " 0Ummenl <J uel 9 u « tentative, de provocation monteei par dct 



/. SUM* 



CLANS AU POUVOIR, UN CONGRES DE L'ESPOIR g, 

neur Et aprfe le 1- novembre 1954, sa famille payera un terrible 
tnbut a lindependance de 1'Algerie. Son pere sera pendu publique- 
ment par I armee a Boushel (un autre village du douar Tizi-Rached) 
pour 1 exemple Son frere ami, qui demeurait le seul soutien de leur 
nombreusc famille, sera un grand resistant. Macon de metier, il se 
*!T™ r T a dans la instruction de caches souterraines pour I'ALN 
et leFLN Activemcnt recherch*. il sera localise- dans une grottc et 
dechiquetc- par des grenades '. Quant a la maman de Laimeche, ce 
premier deuil fera vaciller sa raison, et les grands ev^nements qui 
suivront, y compris la disparition atroce de son mari et de soirfils 
aine\ auront peu de prise sur elle 2 . 

Peu de temps apres Ali Laimeche, et peut-etre contamin* par lui 
un autre camarade mourut de la paratyphoide : Ali Oussalah 
vingt-deux ans du village de Boushel, qui est situc au-dessous 
d Icheraiouen. Forme par Laimeche, il faisait partie de 1'equipe 
charge des liaisons et de la distribution de la literature. Des que la 
maladie se dfclara, nous 1'evacuames sur Alger, a i'hfipital El- 
yettar. Je revois toujours son pauvre visage, derriere la vitre du 
pavilion des isoles, s'efforcant de vaincre sa detresse et sa timidit* 
pour sourire^ Ce qu'il y a de terrible dans un deuil, e'est d'avoir tout 

muSi 1 ? •" pr ^ lhme " P^iques. Connaissant la maman 
d Oussalah, dont il etait le seul soutien, il etait impensable de ne pas 
lui ramener le corps de son fils. En cas de deces par maladie 
contagieuse, on ne pouvait sortir le corps de l'hopital sans un permis 
jpdcial, soumis a 1 automation d'avoir un cercueil plombe\ elle-meme 
ubordonnee a la dehvrance, par la commune d'Alger, d'un permis de 
levee et de transport du corps a travers le territoire sous sa 
Midiction, permis lui-meme conditions par l'autorisation d'inhu- 
£L££ dcVaUCnVOyCr Ti2i - Rachcd P" telegramme. Dans ces 
2ETS5 admimstr 1 at,vcs ' sommc toute normales, deux hommes 
room tendu la perche et m'ont permis le geste qu'on ne oeut 

l-SSS? rJ V€ ? CUe J C 1,ang ° iSSC: le ^NourVssedik^un 
| interne de l'h fipital, et Ahmed Zemirli, mon copain de lycfe pendant 

wi, 1 ^ 8 " 1 macabre ' < i ue J e lien ' des beaux-parenu de sa soeur, qui s'est marine et 

;?£« 'dSttoSi: ^ss- d ' oa Vimpii " ositi de '"^ des ~* 

puL C n° a " e " d,0m ' r OU " eUik ' Au i° urd ' h - Poseur, ^cialiste de, affection, 



82 MEMOIRES D'UN COMBATTANT 

cinq ans, qui &ait infirmier dans l'etablissement. Surpris de me voir 
la, l'un et 1'aulre s'empresserent de m'aider et firent meme le 
necessaire aupres des pompes funebres. 

Mais quelle ne fut pas ma consternation lorsque je vis arriver, au 
lieu d'une voiture rapide, un corbillard tire* par quatre chevaux ' Le 
malentendu fut repare par une calamity. On m'octroya une vieillerie 
de fourgon bringuebalant, qui semblait sorti tout droit de la casse. Et 
ce fut une equips de pres de six heures, avec un chauffeur a moitid 
jvre et un seul phare - d'ou des controles de police multiplied (qui me 
laissaient sans inquietude, car je passais pour un croque-mort). Je ne 
pensais qu'au camarade que je ramenais dans un cercueil, et surtout 
a la delicate mission de consoler la mere, de l'empecher de revoir et 
d'embrasser une derniere fois son fils. 

Puis ce fut l'arrivee a Boushel, les torches qui dechirent les 

tinebres, une foulc de militants et d'enfanls du village. J'etais soulage" 

,^-*avoir pu ramener le jeune AH parmi les siens. On l'inhuma a 

- Icheralouen, a cote" de Lalmeche. Le cercueil fut ouvert par sa mere 

Qui eut pu Ten empecher? 

En cet ete 1 946, notre grogne de jeunes militants contrecarres dans 
leurs initiatives n'entamait en rien notre ferveur. Mais celle-ci 
n'allait pas tarder a etre mise a rude epreuve. Aux elections a la 
deuxieme Assemble constituante (2 juin), 1'UDMA de Ferhat Abbas 
avail obtenu onze sieges sur treize. Au Palais-Bourbon, Ferhat Abbas 
et ses compagnons entreprenaient de faire adopter pour l'Algerie un 
projet de constitution a base fe'de'rative dans le cadre de l'Union 
franchise («ni assimilation, ni se>aratisme, ni colonialisme, ni 

m ™*A X ^ attreS * } - Le PPA combattait violemment les theses de 
1 UDMA, 1 accusant d'avoir rompu le pacte de 1'union sacred rdalisee 
autour du Manifeste et de"noncant, dans sa presence a la Chambre 
franchise, une trahison du principe de la souverainete" algenenne. 

En octobre, a la veille des elections a 1'Assemblee nationale 
francaisc (10 novembre 1946), Messali Hadj, exile a Brazzaville 
depuis mars 1945, est autorise a rentrer '. Au lendemain de son 
arrnvee tnomphale a Alger, nous apprenons, par la presse, le 
tournant auquel nous etions le moins prepares: L'Echo d' Alger 
annonce la participation du PPA aux legislatives en donnant la liste 
de nos candidats, qui se pre'sentent sous l'e'tiquctte « Pour le triomphe 
, '-des libertis democratiques 2 »."■ Nous sommes deconcertes par la^ 



1. II est toutefoii assigne" a residence a Bouzareah. 
d« Tiri-o" aU ' P ' ddfendan '' Khcllil a 6ii bombar < 1 *' candidal dans la sous-prefecture 



J.CLANS AU POUVOIR, UN CONGREs DE LESPOIR 83 

0udainet6 d'une decision sur laquelle responsables et militants n'ont 
IS* M A C ° nSult f et a * uoi ''^mon "'est pas preparee Les 
i«Unarad« me d^pechent a Alger pour « tape^urTtaSe » e 

fecue „? CXpllCad0nS - Nous «es, certS, assez lucidl p^u 
mvoir que nous ne pouvons contrarier cette nouvelle Iigne politique 

& Z S 7 ^ { T daiM entendrc 4 la dirSn que i 
|yus acceptons de jouer le jeu, nous exigeons en retour la convocation 
I^un congres ddmocratique du parti dans les plus bref" dE* 
^Des mon arrive a Bouzareah, on m'introduisit aupri du grand 
iZjm., comme nous 1'appelions tous a 1'epoque. C'etait la preEe 

Ee J M V ° y - a r ^ * faCC ' qUC jC ' Ui P^ ,ais ' J' alla « ^Tu„e 
fclif? J ^f 1S COmmC blind ^ contrc ^ charisme par Tel 
f^mmandations, les mises en garde de mes camarades. C'est tou 
to*t s, je ne m'ftau pas passe" au cou une amulette pour exorc £ 

on charme et delivrer fidelement mon message. On a souv^L 
fooprt Messali a Raspoutine, alors que, mis a part ia bart>e T en 
I6ait exactement l'inversc. II devait son charisme a sa fof patriotioue 

. « civilite" et son incomparable affabilite patnotique, 

BulTuVi Ci 1 v r /f e d ? C , dui qUi ** Un m y the - P'atiquemem 

IE a j Ur et du P rosai 'quc D'un ton paternel il 

Sntreprend de me rassurer, de me convaincre. Son prindoal ar'J 

lent en faveur de la participation du PPA aux legislate U le tiem 

LAzzam Pacha, secretaire general de la Ligue Irabe, seion quit 

Mcrnauonale, le Palais-Bourbon peut constituer une bonne tribune 
formation et de propagande. De toute Evidence, les SiS 
g6nennes n'ont pas ete d'un grand poids dans la decision de 
<«sah. I n a pas de vision coherente de l'avenir politique du navs 

&S T° Ut CC qU M Ui imp ° rtC dans l'in««.rc« de gaS 
Jte bataille h.storique. 1 peut y avoir des reticences, des crfZes 
Im^mais que valent-elles face au prestige de ce leader aurfo K 
i proces, la prison, la deportation? Sur la question de la co™£a' 
pn du congrts, il demeure (fvasif. II n 'en reiette ™« „ " • 

h T$%£* a d ^ ,are r c>est ave " £ slsl: qCTe 

lhtJn£ " aUt - Cmem dh ^ 1>affaire dcvant '* direction 
|U soir m«me je suis recu par trois membres dirigeants du PPA : 

*houe Asselah et Jilali. lis jurent que la decisionde participati' 
morale na pas et^ arretee-de gaiete" de coeur. Elle n'a W E 
anrnutj rn 0Ins une voix (cdle de L ne voulSt nas" 

ordre de la hgne abstentionniste) qu'au tej de deux jours^e 



84 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



d&ats orageux. « Mors, repliquai-je, vous aviez tout Ie temps de nous 
convoquer et de nous demander notre avis. » Je ne voulais pas 
avaliser ce pretexte de la precipitation des evenements, qui finira, 
comme nous le verrons, par « coller » a l'ideologie nationaliste. Mais 
j'obtiens la promesse solennelle que la date du congres sera fixee au 
lendemain du scrutin. 

Si brutal qu'ait ete !e virage, les secousses qu'il provoque dans nos 
rangs sont attenuees par l'euphorie gtSnerale. La campagne electorate 
libere un raz de maree populaire, un veritable defoulement collectif. 
S'il repond, chez les dirigeants, a des mecanismes de compensation, le 
mot d'ordre d' « inddpendance », flanque" d'epithetes : totale, revolu- 
tionnaire, n'en dechaine pas moins un enthousiasme delirant parmi 
les masses socialement et culturellement les plus marginalisees. Ne 
sachant pas encore differencier entre le compromis politique et la 
compromission, elles s'accrochent a la furie verbale. Quant a 
^administration, en laissant elire des deputes « Pour le triomphe des 
, /..Jibert& democratique».», elle sauv« a peu de frais les apparences et se 
„ idonne des garanties centre la denonciation future des invraisembla- 
bles irregularites entachant le scrutin '. 

La phase ldgaliste du mouvemem de liberation est d6>ormais 
ouverte. Le Parti du Peuple algcrien, qui prendra bientot le nom de 
Mouvement pour le triomphe des liberties democratiques (MTLD), 
sort au grand jour. Ses dirigeants quittent les tenebres de l'anonymat 
pour parahre sur la scene politique aux cotes de leur chef Messali - 
dont l'administration a d'ailleurs refuse la candidature aux elections. 
Nous, les abstentionnistes d'hier, nous aurons cinq 6lus au Palais- 
Bourbon 2 (un tiers des sieges a pourvoir). 



j J C comrfilais les operations de vote a Azazga (chef-lieu de la commune mixte 
du Haut-Selaou) et a Azeffoun. Visiblemem, on n'y faisait pas confiance a 
I administrateur, M. Battestini, pour les besognes de trucage, car en maints endroits 
JUUonnaient des panters a salade munis de haut-parleurs qui menacaient la 
population de « foudres de guerre, si elie suivait les mauvais bergers ». A Azazga des 
agents venui d Alger apprdhendaient les repre"sentants du MTLD qui voulaient 
pindtrer dans les bureaux de vote et les enfournaient dans les fourgons cellulaires 
M. Battesuni les fit libeYer. Comme j'avais d'excellents faux papiers, je me payai le 
luxe d assister au depouillement au bureau central. M. Battestini, qui lisait 4 haute 
voix les bulletins fimt par abreger en disant seulement : « Triomphe des liberty 
dtmocratiques. » Les gens riaient, mais ils regardaient avec estime et respect 
I nomine qui annoncait ainsi leur victoire. Au-deli de Tuniforme et du kern brodcTde 
teuilles d Olivier, c «tait 1 image d'une certaine France qu'ils apercevaient 
.. 2 -™ e Debaghine, Messaoud Boukadoum, Djamal Derdour a Constantine, 
, S-tarsQ Mezerna ct Mohammed Khider. a Alger. Khider a Hi assassins' en 1967 i 
Madrid, mais lei i autres sont tou jours en vie, de m?me que le candidal (battu) de 
Kabylie, Amar Khelli , qui tienl un magasin de chaussurcs a Alger avec une 
impassible dignite. II n a pas besoin de n<gler son appareil acoustique pour se rendre 
sourd aux no.talgies, a I'espru ancien combattant et au bruit et aux fureurs d'un 



CLANS AU POUVOIR, UN CONGRlS DE L'ESPOIR 

85 

rf,™,! 16111 '* ' le A C , t0ralC paSSC ' e ' Bennai '' Ait Medri > O^sedik et moi 
descendons sur Alger pour avoir la reponse promise au sujet de la 

SEE"" . ° 0n8rt " dU Pard - N ° US V trouvons nos d lean s 
detord* par leurs nouvelles activites. Bouzareah ne desemplt oas de 

^'Z7*T* ntS ' dt0yenneS " c -y-s, no32 8 qu 
Hu r _f homma g c > Prendre date et aussi exposer des 

nofhlrT ' dernkr C3S CSt ' e n6tre ' Nous faufi 'ant au m Hi u du 

nZ. /J] lui dlsons com °ien les militants ressentent la 

n&mitf dun congres. II faut mettre l'ideologie et les structures du 
parti au diapason de son developpement reeL Le momtm 1st venu 

aes perspectives aux masses populaires chez lesquelles le parti ;, 
■un* de grandes espeYances. II conviendrait de^r sir un b Ian 
depuis mat 1945, pour ne plus laisser se reproduire cem nes erreurs 
Nous nous montrons tres ferme sur cette derniere revendkat on 

^ZTZT^^' MCSSa,i n ° US renV ° ie de "ouvS^ux 
«camarades». Lu.-meme se propose d'abord de s'informer auores 

Bn^If fW r! a ' "° US n ' e " meS P3S n0n P lus de co »^ts serieux avec le 
Bureau politique, qui n'avai, pas le temps de statuer ^ sur notre 
proposition de convocatton d'un congres du parti. NotrrdepTacement 
a Alger ne fut cependan, pas inutile, car il nous permitTe Z»l 
HZ? !' "^ COnnaissance ^ec nombre de meXeTdu Com"" 

TA; S df s p t art ; d ailleurs - coopt "- et non p- «». ™£ 

Mes ah le Burl r ° rgane rc P r " enta ^- A-Pres le retour de 

un^S a thTftf qUC C " eXerdCC S>6lait 6galemCnt COnstit ^ 
un peu a la bonne franquette autour du noyau de dirigeants connus 

A notre Aonnement, un malaise se faisait deja jour au sein de la 

neille garde du parti: des griefs s'exhalaiin a propo de la 

formation du Cormte central, du nepotisme de la de P siSon des 

ojndidau aux legislatives. Par contre, le principe de TzpTn^J™ 

Deux groupes se dispulairni la dirrrtion dans le style clanique 
^pSi&ffia'^a'VlL.''' (M « — h " '« **"««<. de la 



86 



MEMOIRES D'UN COMHATTANT 



traditionnel. Ce n'etait plus le cof « d'en haut » ct.le co/« d'en bas ' », 
mais ceux « du Deuxieme 2 » (le deuxieme arrondissement, celui de la 
Casbah) dont le chef de file etait Asselah, et ceux « de Belcourt » \ 
qui se reconnaissaient dans le Dr Lamine. Leur division n'a aucun 
fondement topographique ou g^ographique : Filali, du groupe de 
Belcourt, habite et frequente le plus souvent la Casbah; Lahouel et 
Ben Mehel, du groupe de la Casbah, sont respectivement originaires 
de Phihppeville (Skikda) et de Berrouaghia. Elle n'est pas non plus 
fondle sur des liens de classe ni sur un conflit de generations - la 
vieille garde plebeienne d'un cote, les Jeunes-Turcs d'origine petite- 
bourgeoise de l'autre : de part et d'autre on a ses intellectuels, ses 
gens de bonne famille, ses jeunes cadres appartenant a la categorie de 
« ceux qui ont cesse d'etre illettres ». 

Dans le groupe de Belcourt, Bouda, Filali, Khellil, vieux militants 
autodidactes d'origine plebe-ienne, se sont hisses aux responsabilites 
par la force des bras, la t^nacite et la fidelity a leur chef. Le 
Dr Lamine, lui, n'est pas plebdien, mais il est proche d'eux par son 
radicalisme, la tonalite mystique de ses conceptions religieuses qui 
1 attirent vers l'islam populaire, l'austerite de son personnage. lis 
represented la tendance populiste et activiste. 
'■:-- Bans le groupe de la Casbah; mis a part le vieux militant qu'est 
Hadj Cherchalli, Abdelhamid Sid Ali et Said Lamrani, originaires de 
Kabylie, ont une certaine instruction. Quant a Asselah, outre sa 
solide formation en langue francaise, il a garde de son long parcours 
au sein de l'Association des Oulemas une vision « r6formiste » de la 
religion et une bonne connaissance de la langue arabe. II sera un 
indipcndantiste fervent et ne camouflera jamais son origine ber- 
bere. 

Dans une situation de cc type, les accusations mutuelles sont 
excessives, et ne font que polariser un climat de contestation. Pour 
notre part, nous refusons de prendre parti dans cette querelle, parce 
que nous voulons, avant tout, faire passer l'idee de la convocation 
d'un congres democratique du parti. Nous fre"quentons Belcourt 
parce que nous y avons trouve l'accueil, la chalcur et la simplicite 
fraternelles. La grande fabrique de bouchons qui s'&eve pres du coin 
populeux d'El-Aguiba et du cimetiere musulman nous sen de gite et 
de forum. Nous suscitons un inte'ret certain en parlant du congres 
aux jeunes et aux cadres du quartier. Ces derniers r^agissent d'abord 



1. Cqf : clan. 

2. Notammcnt, outre Asselah, Lahouel, Ben Mehel, Khider. Cherchalli, Sid Ali 
Lamrani, Mohammed Taleb. 

3. Notammcnt, outre le Dr Lamine, Filali, Belouizdad, Bouda, Khellil. 



Cl.ANS AU POUVOIR, UK CONGRKS DE L'ESPOIR 87 

prudemment. lis font confiance au sommei : puisqu'.ils. se sont 
toujours debrouilles « la-haut », qu'ils continued! Les querellcs 
intestines du parti, dont ils ignorent d'ailleurs les dessous, ne leur 
semblent pas concerner l'avcnir du pays. Mais qunnd res qurrrllrs 
sont portees sur la place publique, ils en viennent a se demander si le 
souffle purificateur de la base n'est pas le seul moyen de degager le 
mouvement de liberation du carcan des rivalites personnclles et des 
intrigues de coteries. 

^ Fait curieux : les deux clans du parti vont tomber d'accord pour 

s'opposer a la convocation d'un congr?s; tout se passe comme si, 

confrontee a une menace exterieure contre son monopole et ses 

pre'rogatives, la classe politique resserrait instinctivement les rangs. 

Lorsque je reviens a la charge, debut decembre, le Bureau politique 

m'informe qu'une Conference des cadres se reunira a Bouzare'ah a la 

fin du mois. II s'agit la implicitemcnt d'une fin de non-recevoir. La 

manceuvre vise a de'samorcer la pression grandissante des militants 

en faveur du congres. Quelle attitude adopter devant cette echeance- 

fteignoir? Apres avoir pris 1'avis de quelqucs responsables d'Alger, je 

rentre faire mon compte rendu en conscil de district. Celui-ci deade 

qu'en definitive il faut faire acte de presence a la Conference des 

cadres. Ne pas y participer aboutirait a accrediter les theses 

d'indiscipline, de travail fractionnel, empruntees a la bouillabaisse 

s<fmantique du centralisme democratique. Un aspect positif pour 

nous sera de rompre le tete-a-tete avec la direction. Nous pourrons 

cxpliquer aux delegue"s des autres regions d'Algerie que nos proble- 

mes sont les leurs, et elargir ainsi le debat politique sur la question 

du congres. 

La Conference des cadres se tint a la fin decembre 1946 dans une 

residence particuliere de la foret de Bainem, pres de Bouzareah, sous 

la presidence de Messali. Elle reunissait une cinquantaine de 

participants dont le mode de designation etait place sous le signe de 

la confusion des genres, chacun des deux clans ayant voulu avancer 

ses pions a cote" des hommes suggeres par le chef national du PPA. 

Pour citer quelques noms qui deviendront illustres : Ben Youssef Ben 

Khedda, Saad Dahlab, Tayeb Boulahrouf, le Dr Chawki Mostefai, 

Houari Souiyah y assistaient, mais ni Mohammed Boudiaf ni 

Ahmed Ben Bella. Elle ne dura qu'une soiree. Son programme fut 

peu copieux, mais soutenu par les beaux moments d'eloquence que 

furent les discours de Messali et de Lahouel. Mis a part sa sincerite 

patriotique, l'allocution de Brahim Maiza parut, dans son debit et ses 

formules, mieux adaptes a un auditoirc parisien qu'a notrc oreille 

affince de militants responsables. 



88 



MEMOIRES O'UN COMBA1TANT 



Puis Messali demanda si l'assistance souhaitait poser dcs ques- 
tions. Alors, je pris la parole. Nous etions heureux d'etre lii, dis-je, 
mais ce n'e'tait pas ce type de conference que nous avions demande '. 
Nous souhaitions un congres, on nous l'avait fermement promis, et 
maintenant cette conference rejetait l'echeance desiree aux calendes 
grecques... D'autres delegu£s interviennent dans le meme sens, de 
vieux militants d'Alger et de Maison-Carree, de Bone, de Tlemcen. 
Alors, Messali jette tout le poids de son prestige dans le detiat. D'un 
ton pathetique, ils nous adjure de rester unis. « Rappelez-vous, 
gemit-il, Sid Ali et Moawiya 2 . L'islam ne s'est plus releve de cette 
division. » Puis il invoque la sagesse et la confiance, ce qui revient a 
dire qu' « en haut » on sait ce qui est bon pour le parti. Bennai et 
Oussedik insistent sur le theme de l'unit6, « la veritable unit6 du pays 
et du parti, qu'il revient aux militants et a la base de construire ». La 
formule ne manque pas de sel quand on sait que la direction est 
divisle... Pour notre part, nous declarons que le district de la Kabylie 
s'abstiendra d'etre represente au Bureau national d'organisation tant 
qu'on n'aura pas fixe" la date du congres. Nous ne ferons pas de 
rapports, nous ne fournirons pas d'6tats financiers. 

Dans les deux clans du parti, on nous reprochera notre « actc 

d'indiscipline » alors que nous n'avons fait qu'exprimer ouvertement 

ce que beaucoup pensent tout bas. D'ailleurs, le Comit6 de vigilance 
r^volutionnaire que creent bientot des cadres du grand Alger, 
reclame, lui aussi, la convocation d'un congres. Bien qu'il nous invite 
dans ses rangs, nous n'en ferons pas partie, a la fois parce que nous 

' • '■ ....'./._..„. t, •;,, , « nc r>r > i i' : l twirrra*' c*r* 

uomine par ues quereiies tie personnes, rlonc ouvrir la voir a tine 
scission du parti. Je sa- q^'on a Un a benr.u It :^:oche de 

etaii Arezk, Djemaa, cdui-ja meme qui, le 16mai 1945 avait 
appo^ au conseil de district de la Kabylie, reuni a T^-OuzT 
1 ordre d 'insurrection lance par la direction 

Forts de 1'appui de tous les responsables de Kabylie, nous resterons 
sur nos positions. Gonciliabules et contacts finiront par dlmltre 
aux deux clans et a Messali lui-meme que, tout compte fait ils om 

S Tn^e d n ° US " ann ° nCe '* evocation pour fevder 
1*47. Le nombre des participants sera restreint, etant donne la 



2 Sid°AlV«lT^ dir x/u' t Medri ' 0ussedi k, Sid Ahmed, Bennai ct moi 



CLANS AU POUVOIR, UN CONGRES DE L'ESPOIR 89 

discretion absolue qui doit cntourer 1'evenement. Chacun des cinq 
districts (circonscriptions territoriales du parti) sera represent par 
quinze dengues. Y seront egalement invites les cadres importants du 
mouvement depuis sa creation '. 

Nous aurions pu objecter que ce mode de representation ne tenait 
pas compte du nombre des militants dans chaque district 2 ou 
discuter le choix des cadres « historiques », mais la direction y aurait 
vu une mise en cause de son autoritc. D'ailleurs, I'heure n'e'tait pas 
aux griefs alors que I'annonce de la convocation du congres avait 
pour effet salutaire de d&endre 1'atmosphere. Et le fait que nous 
nayons pas participe a sa preparation nous donnait les coudees 
tranches pour rediger notre rapport en toute autonomic (II faut 
souhgner que nous n'avions aucune experience de ce genre dc 
confrontations, bien qu'avertis, par nos lectures, de i'importance 
des modahtes preparatoires ou en reality tout pouvait se jouer ) Et 
nous ne songions qu'a une chose : le succes de la cause natio- 
nal \ 

Une fois choisis nos quinze delegues pour le district de la 
Kabylie , nous nous consacrons corps et ame a notre intervention au 
Congres. Halit, l'ancien chef de district, n'y participera pas en 
personne car il courrait de trop grands risques en allant a 
Bouzareah . Mais il participe avec Oussedik, Ait Medri et moi- 
meme a la redaction d'une synthese politique. (Et, deguis* en 
marabout, il rcstera chez moi, en Kabylie, a assurer en quelque sorte 
une permanence.) Quant au rapport d'ensemble, chaque delegue" y 
apportera sa contribution; nous nous retrouverons deux ou trois jours 

want 'c wi'^ 7,v c/ .-- r; x;-- -. :f -- : . :r -~ .-Icri^r r. -J-~,>- 

les principales hgnes d'une strategic pour le parti. 



1. Sur quels criteres de choix, nous I'ignonons. 

2. Ce n est pas polemiquer que de rappeler ce fail irrecusable que jusqu'a la 
creation du MTLD, mouvement Ie"gal, la Kabylie comptait plus de militants que la 
totality des autres regions d'AlgeVie. 

3. Le dernier chapitre de mon ouvrage la Guerre et t'apris-guerre (Paris, 
Editions de Minuit, 1964, e"puise") £tait intitule « Dix questions, une ripoax : le 
congres ». Au plus fort de la resistance de 1963, la tenue d'un congres de"mocratique 
du FLN restera notre revendication principale. Porter ainsi publiquement les 
problemes devant l'opinion, c'est rompre avec les quereiies claniques souterraines. 
Rien d'e"tonnant a ce qu'une telle perspective suscite ce que I'historien Toynbee 
appelle le « rfflexe d'CEdipe » : eViter la consequence ineluctable d'un e"ve"nement en 
1'empechant de se produire. 

4. Alt Medri, Quid Hamouda, Si Hamoud, Ouamrane, son adjoint Ami Ali, 
Zai'd, Sid Ahmed, Boudaoud, Bellounis, Mehenna, Oussedik, Alt Ahmed, Bennai, 
Mohammed Belhadj (« Staline »), Said Oubouzar. 

5. On a vu dans quelles conditions il avail faussi compagnie a ses tortionnaires 
dcs Renseignements glneYaux. 



90 



MfcMOIRES D'UN COMBATTANT 



Charge" de trouver un lieu tranquille pour nos deliberations, Ouali 
Bennai', pourtant « fils d'adoption » du Grand Alger, nous parachuta 
dans un des plus importants carrefours routiers de la region, a 
Kalitous (au sud-est d'Alger), c'est-a-dire « les Eucalyptus «., en 

' -raisori des grands arbres qui marquent bien la confluence de cinq 
grandes routes. Je criai aussitot a l'imprudence. Benjamin de la 
bande, je me permettais d'avoir peur; je n'avais pas sacrifie mon ideal 
a mes aises, pourquoi le sacrifierais-je a la betise? Mais la majorite 
ne trouva rien a redire a notre hebergement dans l'arriere-boutique 
d'une epicerie appartenant a un natif d'lttourar (un village de la 
commune mixte de Michelet); mes camarades la trouvaient suffisam- 
ment discrete, appreciaient qu'elle fut vaste, car nous pouvions ainsi 
travailler et dormir sur place, et aussi les plantureux plats de 
couscous ct les cnormes carafes de lait caille fournis par notre hote 
prlvoyant. 

Le lendemain etait un samedi. Vers midi une jeep fait halte 
devant l'epiccrie. Deux gendarmes p£netrent et, apercevant « le 
peuple» a travers le mince rideau de dentelle fermant I'arriere- 
boutique, l'un d'cux, certainement le chef, pousse un long sifflement 
et dit : « Tiens! Qu'est-ce qui se passe done? » Pour tout arranger, 
l'epicicr etait momentanement absent. Je me precipite vers le 
comptoir pour leur boucher Tangle de vue et je leur demande ce qui 
les amene, apres avoir « explique » en quelques mots que nous 
sommes des etudiants apparentes au commercant kabyle et venus 
assister aux fiancailles d'une cousine. Les gendarmes, eux, venaient 
faire leur barrage du week-end au carrefour routier pour traquer le 
marche" noir, et ils rendaient leur habituelle visite amicale a l'dpicier 

'--rqui devait regulierement se solder par un pain de savon, un kilo 
de sucre, une livre de cafe '. Par chance, la marechaussee trouve 
mon explication convaincantc et elle n'a pas remarque qu'on 
recouvrait precipitamment d'un linge les pistolets qui trainaient sur 
la table. Mais a l'idee du drame qui aurait pu en resulter j'etais fou 
de rage et je l'exprimai dans un langage peu chatie. Lorsque je me 
calmai, Ait Medri fit remarquer que tout cela etait bel et bon, mais 
maintenant il fallait trouver la fille a marier et les femmes pour 
pousser des youyous. 

Le congres du PPA, le 15fevrier 1947, le premier depuis sa 
creation en 1937, devait se derouler dans le secret 1c plus absolu. 



1. Ce qui paratt benin quand on sail que sous le regne de Boumediene, repute 
pur, dur et sur, les gendarmes preieverom en bakchich de telles « taxes » que la 
pasteque, naguere si abondantc et bon marche, deviendra une denree coloniale. 



\ 



CLANS AU POUVOIR, UN CONGRES DE L'ESPOIR ,, 

de p u Slcur s entries. Pour se rendre aux seances Messan slffoS 

Que dire de l'atmosphere, sinon qu'elle fut mediterranean. . 
putianncel En plus d'une decennie 1« prM^LT^Jcn^ 

Sem nt l Z am ° U , " "T™ m ^ ° n ^noncah P emb t u . 
geoisement des uns, les tendances reTormistes des autre. IlvXit 
mieux aisS er les militants se defouler, « crever 1'abSs . I«T 
sincente revolutionnaire semblait d'ailleurs oorter J^ *' 
reins. lis avaient conscience qu 'allJ top loiZTr^" ™!LS 
e part, et la cause qu'il deTendait. L'ambiance ^SHtS ^ a 
ferveur mais aussi a la vigilance. Rcncraie etait a la 

Deux textes de base servirent d'ouverture au consres D'une 

ti n • IlTrr 1 CUVe Pre ' SCnt ' Par Lah ° ud au nomTe la dir" 
Hon II ddmtait par un compte rendu d'activite du oarti tai |7» 

c7d P int h p is SimPUfiCateUrS d3nS ^ ^^PPe-ntSoHq 3 u C d 
ce dernier Puis apres une vaste analyse de la situation en AIzene 
«1 faisatt le point sur revolution des rapports du PPA «»«?£ 
autres formations : UDMA, PCA, Association des Oulemas Enf n 

S LeTx^ne"^ P ° iitiqUe * PWld '" fa » ™^ 

les assises "i 1 i 5 n ayant P as ** communique avant 

e TmieTe P!" s P° ster ,— ent, nous ne devions jamais 

reference ^ seneuse ^"t ni de l'utiliser oomme 

Le deuxieme texte etait le rapport du district de la Kabvlie (HaW 



92 

MEMOIRES D'UN COMBATTANT 

ZtTv m f 16 '? ViC ^T* et n ° S ra PP° rtS avec la di ^tion, 
depuis lordre et le contrordre d'insurreetion jusqu'a la deciston de 
participation electorale, sans oublier - mais sans les souligner - les 
attitudes de suspicion a l'egard des militants de Kabylie Ensuite 
une analyse de la situation insistant sur deux ptenomenes : la radi- 
cahsation de l'opinion entrafnee par la repression; l'emergence 
des masses rurales en tant que force politique qui transforms 
les structures sociales du parti et deplacait son axe de croissance 
bt enfin, les perspectives d'ordre ideologique, politique et or K a- 
nique. 6 

r= Su rle P la " ideologique, nous- proposions une definition des idees 
qui devaient, selon nous, caracteriser le nationalisme algerien : un 
nationalisme liberateur, rivotutionnaire et democratique. Libirateur 
c'est-a-dire patriotique par opposition aux doctrines annexionnistes 
et bellicistes du nationalisme hitlerien ou mussolinien comme aux 
theories expansionnistes de 1'imperialisme et du colonialisme- revo- 
lutionnaire, c'est-a-dire rejetant radicalement le systeme colonial par 
toutes les formes de combat appropriees, y compris la lutte armee; 
democratique dans ses buts et ses moyens. 

Sur le plan politique, notre texte se prononcait pour la lutte 
ideologique contre la nostalgie de l'union sacree avec toutes les 
formations politiques algeriennes, ainsi que pour la creation d'un 
parti revolutionnaire capable de mobiliser les masses populates 
marginalises par le systeme colonial. II condamnait 1'electoralisme 
le parlementansme et toutes les formes de luttes reformistes. II 
recommandait cependant l'exploitation des possibility legates d'ac- 
tion afin d'amplifier et de consolider le role mobilisateur et oreani- 
sateur du parti. 

Sur le plan organique, le rapport preconisait une refonte complete 
de nos structures et de nos m&hodes dans un but d'efficacite' 
revolutionnaire. II concluait sur l'impeneuse necessit<f de creer une 
organisation speciale paramilitaire, qui se consacrerait a la prepara- 
tion de la lutte armee en elevant le niveau tactique et technique de 
nos cadres et de nos militants. Ea vente\ le rapport du district de la 
^Kabylie etait tout entier oriente vers cette conclusion : si, dans sa 
partie critique, il s'en prenait a l'improvisation irresponsable a 
I aventunsme politique, c'etait pour mieux demontrer la necessite 
d line vision strategique coherence et d'une rationale politique. 
D ou il d&oulait qu'il fallait former vite et solidement des cadres 
d un nouveau type. 

Deux points de l'ordre du jour donnerent lieu a des d&ats 
particulierement tendus : le caractere unilateral du coup de barre 
legaliste et le mode de designation des membres du Comitc central. 



C1.ANS AU POUVOIR, UN CONGRftS DE L'ESPOIR 



93 



On ne manqua pas d'cvoqucr Lt"nine el la IV Douma ' mais surtout 
la Revolution irlandaise : comme l'Algerie, l'lrlande avait ete victime 
d'une politique coloniale : politique d'exploitation mais aussi de 
peuplement, done caracterisee par 1'annexion territoriale et Impro- 
priation des terres. L'immense hangar, avec ses empilements de 
caisses de bouteilles - caisses qui nous servaient egalement de sieges - 
aurait aussi bien pu etre une brasserie de Dublin, avec son 
atmosphere de conspiration patriotique, ses envole"es verbales. On 
citait en exemple Eamon De Valera, le Sinn Fein 2 , la pratique du 
filibustering 3 . De Valera, pourtant partisan farouche de la poursuite 
de la lutte armee, n'avait-il pas decide de participer aux batailles 
electorales dans le cadre du Home Rule \ reforme qu'il condamnait 
pourtant avec la derniere intransigeance? Cette reference permettait, 
pour l'heure, de caser nos cinq malheureux deputes dans un « role 
revolutionnaire » : ils iraient faire du filibustering, de la propagande 
et de l'agitation du haut de la tribune du Palais-Bourbon, a l'instar 
des elus irlandais au Parlement de Westminster. Tout a l'oppose des 
deputes de 1'UDM A, les notres ne « collaboreraient » pas. 

Ben Amar, un brillant de'legue de Tlemcen, et moi tombSmes 
d'accord pour etablir un distinguo entre une participation parlemen- 
taire, qui signifie reconnaissance de la souverainete de PAutre, et une 
presence revolutionnaire au parlement etranger dans le seul but d'en 
recuser la souverainete, de proclamer son incompetence a legiferer en 
lieu et place du peuple algerien. Avec le recul du temps, cette 
distinction m'apparaft plus byzantine que fondee. 

Les motions, preparees en commission, furent votees a l'unanimite. 
Les concepts de souverainete du peuple algerien, d'independance de 
la nation algerienne etaient reaffirmes avec vigueur. La « nation » 
algerienne elle-meme n'etait pas definie, etant tacitement admis que 
ses fondements allaient de soi. L'idee-force, c'etait la notion de 
revolution concue a la fois comme but et moyen de combat, et par 
rapport a quoi toute la doctrine nationaliste devait se recentrer. La 
revolution en tant que finalite se retrouvait dans les resolutions 
portant sur les aspirations sociales et economiques des travailleurs 



1 Douma : Assemble octroyde par le tsar. Leninc preconisa le boycottage des 
flections i la I" (190S), mais decida que son parti devait se pr&enter aux flections 
de la II' (1906) afin d'exploiter les possibilWs de propagande, d'agitation et 
d'organiiation qu'offrait la liga)ili, aussi restreintes (fu'elles fussent. 

2. Eamon de Valera (1882-1975), qui prit en 1918 la tete du mouvement 
nationaliste irlindaii Sinn Fein, est la figure de proue de la lutte d'independance de 
l'lrlaiHle centre I'AiiKlelerre. 

3. Manoeuvre d'olikiruclion parlemtntaire consistant a garder ind^finiment la 
parole. 

4. Regime d'autonmiiir 



94 



MfiMOIRES D'UN COMBA1TANT 



des villes et des campagnes. Parmi les moyens, on recommandait la 
mise sur pied d'une centrale syndicale ouvriere, la creation d'un 
mouvement d'emancipation des femmes, d'organisations etudiantes. 
La preparation de la lutte armee constituant l'option fondamentale, 
on decidait, en consequence, de creer une « organisation speaale » 
chargee de la preparation tactique et technique de la revolution. En 
matiere dc politique internationale, les motions portaient sur la 
n^cessite" d'unir les mouvemcnts de liberation nord-africains, de 
chercher aide et assistance dans les pays arabes et musulmans, de 
faire connaitre la question algerienne a l'opinion et aux institutions 
internationales. 

Parmi les participants qui intervinrent frequemment et brillam- 
ment, je citerai le Dr Lamine Debaghine, Lahouel, Asselah, Tayeb 
Boulahrouf, Ben Amar et le Dr Qhawki Mostefai. En re"ponse au 
requisitoire que je fis au nom de la Kabylie, ce dernier tenia, non 
sans talent, de justifier l'ordre d'insurrection. « On peut reprocher a 
la direction d'avoir mal apprecie" la situation, dit-il notamment, mais 
rendez-vous compte de 1'immense courage qu'il lui a fallu pour 
prendre cette responsabilite" '. » 

L'unanimite qui s'etait fake sur le programme ne se retrouva pas 
quand on passa aux modalites de de'signation de ceux qui seraient 
charg6s de l'appliquer, c'est-a-dire des membres du nouveau Comite 
central Pour des questions de clandestinite et de securite, on <5carta 
d'emblee la procedure democratique. Le groupe « du Deuxieme » (de 
la Casbah), soutenu par de nombreux dengue's, proposait de s'en 
remcttre au choix du president du parti Messali 2 . Je fis une 
contreproposition au nom du district de la Kabylie : la cooptation des 
membres du Comite central par une commission reunissant, autour 
de Messali, Bouda, Filali, Lahouel, le Dr Lamine et Boukadoum. Ce 
sera finalement la solution qui prevaudra, contre celle proposee par 
le groupe de la Casbah et qui procedait en fait d'une manoeuvre 
subtile. Reconnaitre a un seul homme le pouvoir absolu de choisir les 
dirigeants constituait un precedent et une pratique graves. C'etait 
faire rentrer dans le rang celui qui avait ete a la tete du parti pendant 
la si longuc absence de Messali, le Dr Lamine Debaghine, du groupe 
de Belcourt. 



1. Aujourd'hui encore, on ignore toujours ie fin mot de I' « Ordre et du 
Contrordre ». Une rumcur pcrsistante voulait que le contrordre ait iit decide" a la 
A U ir! <*"«»" contacts diplomatiques qui avaient convaincu les dirigeants que les 
Allt«,ne se desolidanseraient jamais de la France et soutiendraient sa politique en 
Algerie, quelle s'elle soit. M 

2. Cuneusement, ce sont ceux-la meme qui, en 1953, s'opposeront violemment a 
Messali rn drm-mcant If aillr dr la ivrscnnsliK' On Irs .lonelier- • ccnTal ; <tes » par 
opposition aux « messalisics ». 



CLANS AU POUVOIR, UN CONGRES DE L'ESPOIR 95 

En toute bonne foi, je ne pense pas que le Dr Lamine ait vraiment 
eu des ambitions personnels. Mais d'un autre cote, il n'etait pas de 
ces faux modestes qui sont, au fond, des malades de la promotion 
Pour plagier un conte kabyle : il n'avait pas assez de champ 
nistonque pour etre le grand tambour mais il avait cesse d'etre un 
tambounn, un simple accompagnateur. II etait profondement decu 
par incapacite intellectuelle et politique du leader a maftriser les 
problemes et a degager des perspectives coherentes \ Et, connaissant 
es intrigues vtsant a le discrediter aupres du grand chef, il etait mal a 
1 aise. Ce qui exphque sans doute son emouvante intervention, lors 
du Congres pour rejeter toutes les accusations. La paralysie faciale 
qui venait de le frapper en pleine force de l'age rendait ses accents 
plus pathe-tiquement sinceres. Cette maladie resultait beaucoup 
moms de ses longues annees de surmenage physique et intellectuel 
que des manoeuvres corrosives qui avaient impregne les rapports 
entre les drngeant. '. Tres cultive, capable a la fois de rigueur danl 
1 analyse et d ampleur dans la synthese, le Dr Lamine avait un reel 
ascendant intellectuel. Cependant, pour la vieille garde et un peu 
pour nous, il n'etait pas seulement homme de pensee mais honune 
q action 

Nous etions beaucoup a constater que Messali, homme d'une etapc 
h.stonque,ne serait jamais l'homme de I'etape revolutionnaire, que 
le leader n avait plus a apporter que son prestige. Ce n'est d'ailleurs 
pas un mince apport. En combattant l'idee de lui donner tous les 
pouvoirs pour constituer le Comite central - ce dont il me gardera 
rancune - j avais dit en passant qu'il n'etait pas sain de s'en remettre 
a un seul homme quel qu'il fut, mais souligne la ndcessite de 
menager son role d' « arbitre au-dessus des querelles*. La culture 
berbere n etant pas seulement langage mais aussi attitude concrete 



qu'il ahex 3 ^" r^t qUC Ut% l' A l SOit imerVenU dans les d * ats d " Congre, „i 
qu u ait expose, ou meme csquisse\ des perspectives. 

r„Lr V aP .T f n ?. tammenl t » u ' on ravai ' fait P a »«" « conseil de discioline ses 
camarades de la dircct,on lui imputan, la resp^nsabiliti des" roubles ^ P &" 

««Tvl?e " a " 0n rCP ° Sant Seulement Sur le fait £ > u,il « trouvait L« dan, 

Dluid^aTfinfcl'R Tu? "T^ deuX clans ' nous nous *»>tioni beaucoup 
plui d affinal's avec Bouda, Belouizdad, Lamine, ceux du groupe de Belcourt rari 
qu lis nous semblaient capables de conformer leurs actes k \,ur«™l n t~ 2 P -^ 

Ta • demeurant d'or.gme kabyle pour la plupart ^ 

,«™J* UX .-!? Ua ? ini,iatcurs de "a revendication linguistique berbere oui nous 

laWvi-on Z X™ Z 'rcTr 3V0nS PaS ^^ ' e faire - Mais la bcrWritfnous 
vwions. Le theme du retour aux sources ne s'.mposait pas a un ilan populaire 



96 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

et reflexes, j'avais ainsi integre la replique familiere et polie des 
villageois aux marabouts pour les cantonner dans le spirituel et leur 
epargner les « difficultes du village ». Et nous attendions justement 
du Congres qu'il aplanisse les « difficultes du village • que represen- 
tait l'antagonisme entre les deux clans de la direction. 

On verra plus loin ce qu'il en fut de ce probleme. La contribution 
majeure du Congres n'en demeure pas moins d'avoir libere dans la 
pensee des cadres et dans les forces sociales une dialectique de 
liberation nationale, d'avoir initie l'amorce d'une vision vraiment 
collective et trace les lignes directrices du mouvement de liberation 
algerien. 

Tandis que nous retournions dans nos montagnes pour poursuivre, 
forts des orientations du Congres, le travail de formation des cadres et 
des militants, la « commission des Six » designait le nouveau Comite 
central. Bennai, Ould Hamouda, Oussedik et moi-meme fumes 
convoqu^s fin fevrier a Alger pour assister, en tant que membres 
titulaires, a la premiere seance de cette instance. L'ordre du jour 
portait sur la mise en ceuvre des resolutions adoptees au Congres. 
Dans ce cadre, la commission qui avait coopte les membres du 
Comite central enireprit des consultations pour former le Bureau 
politique. Messali, Lamine et Bouda me demanderent d'y entrer; je 
proposal de preference l'un ou l'autre de mes camarades. Finalement 
j'accepterai sous la pression de ces derniers, mais non sans un delai 
de reflexion. C'cst qu'au surplus, le Congres ayant signe l'acte de 
naissance de ('Organisation speciale, il fallait a present la mettre sur 
pied, done quitter la Kabylie pour Alger. Je n'y etais pas englue dans 
les babouches, mais ce fut pour moi une rupture. Les ruptures 
tuunu, htU*. -.nhcrav.cs iL $aux Je vie oue nous memom ayam 
choisi cejui-ci, il fallai. bicn assume, ccilcs-la - rnemc si elks etaient 
partois a la hmite humaine du supportable. 



wmmmmm 

regioni arabophones, /a ian«ue7rancai« i «2 f* '^f V f " '" ■ dr f e iMrie adns '« 
un certain niVeau d'abstrS dH «m, ni^ pr , nc,p 4 sinon cxcJusif ' * 

organi.me, dlrigeam. de noire d.sm'ct aTd™ ^ " ^ aU "'" dcs 



Peuple ardent, dirigeants prudents 



Issu du Congres de fevrier 1947, le nouveau Bureau politique du 
ITAse compose de douze membres, dont quatre de nos cinq deputes 
(Boukadoum, Khider, Mezerna, le Dr Lamine); outre qu'il I dirige le 
groupe parlementaire, le Dr Lamine est responsable aux Affaires 
exteneures; Lahouel est charge" de la presse et de la propaganda 
Bouda devient le responsable a l'Organisation du parti; le Dr Mob- 
tefai- est charge de la Federation de France; Filali, qui ne recoit pas 
aussitot d affectation precise, s'occupera de la gestion du materiel 
depression; Ben Mehel, ancien delegue du parti a Berrouaghia 
sera le secretaire particulier de Messali, avec des fonctions s'appa- 
rcntant a crlles de chambrllan; Bclouizdad mcttra sur pied l'Orga- 
nisation speciale; desormais membre a part entiere de la « direction », 
je reste sans attributions precises, ce qui incite Bouda a demanded 



r. <t s«r=_ 



— Zt'. -' 



u*.x :r 






iaui. 

Ne figurent plus parmi les hauts dirigeants : Cherchalli, Moham- 
med Taleb, Asselah, Sid Ali et Lamrani, du « groupe de la Casbah ». 
A mon sens, e'est une grande erreur de les e\incer ', surtout pour les 
trois premiers, en raison de leur stature politique et de leur 
experience. J'apprendrai par la suite que Messali n'a pas voulu que 
Ton me confiat la responsabilitc de l'Organisation paramilitairc de 
preference a Mohammed Bclouizdad, evidemment tout a fait qualifie 



1. Lahouel aura l'degance el I'habilelrf de les integrcr dans la commission « presse 
et propagande ». 



98 



MfiMOIRES D'UN combattant 



mais epuise par ses activates colossales de reorganisation du Cons- 
tantinois pendant la periode noire de la repression et gravement 
atteint de tuberculose (traite par pneumothorax depuis 1945, il lui 
arrivait de tousser et de cracher le sang en pleine reunion du Bureau 
politique). En obtenant qu'on confie a Belouizdad reorganisation 
specialc, le Dr Lamine espeYait sans doute l'arracher a ses respon- 
sabilites dans le Gonstantinois et le faire revenir a Kouba, dans la 
banlieue sud d'Alger, ou ils avaient Tun et l'autre leur domicile, et 0C1 
il pourrait le surveiller me"dicalement. En fait, Belouizdad n'arrivera 
jamais a vraiment « passer la main » dans le Constantinois car il s'y 
cteit rendu indispensable. 

II avait un ou deux ans de plus que moi, comme Lai'meche, et e'est 
un peu ce dernier que je retrouvai en lui au fur et a mesure que 
s'&ablirent nos rapjxlris. Lorsqu'il 6tait encore jeune employe au 
Gouvernement general, il avait amine" des cellules du parti a 
Belcourt, et transmis a la direction de nombreux documents secrets et 
des informations precieuses, jusqu'au jour ou la DST vint le cueillir. 
J'ai raconte - au chapitre 2 comment, servi par une minceur de fe"lin, il 
_avait-r£ussi a se dissimuler sur.un balcon voisin. Bien qu'il ne soit 
pas passe" par l'universitl, il possedait une culture remarquable, dont 
il ne faisait cependant pas etalage, ne la revelant que dans des 
interventions rarissimes mais d'une sobric'te" et d'une clarte peu 
communes. II ne se plaignait jamais de son mal, il ne se departait 
jamais de son calme '. II etait a la fois le plus intelligent et le moins 
volubile du Bureau politique. Sa reserve n'etait nuliement indiffe- 
rence mais humble et bienveillante attention. D'origine pl&elenne, il 
devait ses manieres raffinees d'aristocrate a son sens des responsabi- 
lites et a son flegme. 

Belouizdad, qui a ete longtemps l'« intellectuel de service » de 
Bouda, va s'efforcer, lui aussi, de l'assister dans ses taches de 
reorganisation du parti, ce qui nous donnera souvent l'occasion de 
nous rencontrer. II faut dire que Bouda n'a pas la partie facile. Pour 
reorganises il faut definir de nouvelles structures, mais que sont les 
structures sans effectifs, sans encadrement? Que lui restera-t-il des 
anciennes cellules, des rares cadres comp&ents, maintenant que 
prend corps la branche legale, le « Mouvement pour le triomphe des 
libertds de"mocratiques » (MTLD), que 1 'Organisation speciale va lui 
disputer ses meilleurs militants? Or Bouda tient de toutes ses fibres 



1. Saufen une occasion, qu'on m'a contee : en pleine ciandestinite, assistant a une 



leaner dr Is di-sr-tinr ma'ciue.- na- U m£dinc-ii/ di 



jKrxmix-Ja. 
police! » 



r.rta ,-tt mivaji 



„"l "OUS 1C 



d&a- noliuouf rr le* dtsmuef 
->ou». ~zi*cz ^ai. _, impede 



I'KUHLK ARDENT, DIRIGEANTS PRUDENTS 



■k 



au rone engine ,1 es coue au croissant du PPA clandestinL 
on est aujourdhui a la croix du FLN. II refuse I'epreuVnW. 
rfali A qui contred.sent ses schema*, il ne veut pas voir que ceSfrf 
manque le plus, dans ce bouillonnemem des masses auquel on assist 
ce sont les cadres. Belouizdad, lui, en est bien conscien? puisque dans 
ce vaste d<5 P artement du Constantinois ou il est prkdquement le 
represent de Bouda, il s'evertue a trouver des cadres ZrZt ois 
branches ', alors qu'il y a tout juste organist quelques n^yaux £ en 
que pour remplacer les notables pris dans l'engrenage de 1'activS 
legale, il rencontre deja maintes difficulty 

structrefdt mst deman f ,^ f^' sur >« °"entations et les 
structures de 1 OS et, quand j' lr a.s en Kabylie, de prospecter sur 
place es m.htants et les cadres susceptibles d'entrer dan ce«e 
nouvelle organisation. Je n'ava.s pas besoin de ce pretexte pTr 2 

"fe^ u e ;Te a n '*" ^ *"* le Grand ^ <* B-dTm'a ai 
alfecte que je poursuivais ma quete d'elements susceptibles de faire 

SSt J ° rg ^T ati ° n Sp&ialc - En fait > la Nation de P cete dernKe 

r: tz£ c zi cruciaux et f imimemem «*• »> La dSii 

a une strategic . 1 OS, pourquo! f ai re, pour quelle mission- 2H» 

const.tutton d'une equipe, d'un etat-major a l'lhelLTadona'le Au 

ours des discuss.ons que j'eus avec Belouizdad, et aussi Tec Lambe 

quand il pouvait revenir de Paris ou le retenait son manSat Z! 

r/srdr iq , uemem devam ia ^ dr ^ *^& ss 

cote il fallait definir la conception de l'OS et determiner quel eenre 
de cadres devaiem etre pressentis pour constituer 1'eUt-maior maT, 
de :! autre, , semblait difficile de fixer une ligne s a Savant* 

tZ "T?* ' qUipe com P* e ™- Comme on le versus loS X 
proton d'e^nements exterieurs, internationaux et francs f ini a 
par imposer d'urgence la constitution de l'OS, en noveX 47 

Mais nous ne sommes encore qu^au d&ut mars, et Messali 

tTZT ,** Prem, ^ e t0Urnde P°P ulaire en K^yiie. 1 va rencon 
^er partout un accueil grandiose. Le conseil de district mettra touTen 
oeuvre, et notamment une organisation impressionnan" ^ fai" 






100 



MEMOIRES D'UN COMDAITANT 



tombcr les prejuges nourris par des siecles de prevention contre ceux 
du Bled es-Siba. Quatre membres du Bureau politique furent du 
voyage : Filali, deux deputes dont 1'immunite parlementaire pouvait 
servir : Boukadoum et le Dr Lamine Debaghine (le conseil de district 
souhaitait la presence de ce dernier), et moi. Tout au long de la visite, 
Lamine resta systematiquement en retrait. Aucune fausse note ne 
vint ternir pour Messali le sentiment qu'il etait le « chef national ». 
Plus qu'au contenu de ses discours, il devait son puissant charisme a 
son fabuleux « metier d'acteur » : Orson Welles en terre d'islam, 
interpretant Shakespeare avec des attitudes et des intonations wagne- 
riennes. Les echos de cette visite, qui suscita un veritable raz de 
maree de l'espoir ', retentiront longtemps encore dans les vallees du 
Djurdjura 2 . 

Hommes, femmes et enfants se mettaient en route bien avant le 
lever du jour et faisaient parfois des dizaines de kilometres a pied 
pour assister aux meetings de Messali ou simplement le voir passer. 
Cet hommage massif s'adressait a la fois a l'idee de l'Algerie 
independante et a l'homme qui l'incarnait indissociablement. Tout se 
personnalise dans la conscience des hommes et des femmes du 
_Maghreb, meme la religion, comme en temoigne la longue tradition 
maraboutique. Mais si, jusque-la, villages, douars ou tribus, margi- 
nalises par le pouvoir, le savoir et les riches plaines peripheriques, 
s'inventaient des saints pour se soustraire aux apotres spirituels d'un 
Etat souvent controle par des etrangers, avaient-ils renonce, dans 
leur trefonds, a cette mystique attente millenariste du Mahdi \ le 
sauveur supreme? Messali pouvait en etre le signe. Iln'y avait pas si 
loin entre lui et le Sultan Ahnine, cette mythique « autorite pleine de 
tendresse » que les villageoises invoquent dans les bons comme dans 
les mauvais jours. 

Cependant, les signes du destin se lisaient surtout dans le fait que 
c'etaient les chaumieres des plus pauvres qui se vidaient pour remplir 



1. En decembre 1949, alors que le parti est en pleine crise et que I'argumenl du 
« complot berbere » permet tous les coups bas, je rencontrai Ouamrane et Cheikh 
Amar pour une tentative d'explication. Subitemcnt, Cheikh Amar remarqua : « Je 
me souviens que, dans ton discours a Michelet, lors de la tournee de Messali en 47, 
tu avais fait une citation qui exprimait, en termes voile's, des preventions a son Igard. 
Tu aurais du nous mettre au courant franchement. » J'avais effectivement cil? des 
vers qui sont devenus proverbiaux : « O toi qui nous appelles, Monsieur, nous 
rfpondons « Present »!/Si tu vas dans le vrai chemin, nous serons avec toi jusqu'au 
bout/Mais de tes egarements, tu seras seul responsable. » Je re'pondis a Cheikh 
Amar : « En politique, le soutien doit toujours etre conditionncl. » 

2. En certains endroits, jusqu'en 1958 le FLN ne parvicndra pas a de>adner le 
messalisme, malurr I'extranrdinaire acharnemcnt qu'il v mrltra 



PEWPLE ARDENT, DIRICEANTS PRUDENTS 

les reunions et les corteges d'accucil. Pour ceux-la, « demain 
I independence, ce n'etait pas seulement le drapeau mais le pan 
quotidien, Ie logis, 1'ecole, le travail, la securite juridique - torn e 
qu. mseparablement fonde la dignite humaine. Dans son acharne- 
mcnt a sortir de I'oubh, cette population, paradigme de la detresse 
socale et culture le, employait les modes depression a la fo is es 
p us spirttuels et les plus parens. lis sont rares les leaders capables de 
decoder ce signe et d'y repondre eoncretement, car il est plus facile 

niTnl I," pe ™ nnagC qU ' Une misSi0n ' > crois q«" Messali 
netait pas insensible a ces asp.rations a une liberation sociale et 

economique- le mouvemem nationaliste n'avait-il pas pris naissance 
et racine au sein des travailleurs emigres en France? Au restl ne 
manqua pas de se renseigner sur les families et les villages' dont 
ftaicnt . wsus ses plus vieux compagnons, pionniers de l'Etoile 
No d-Afncame : Mohammed Douar, ie premier elu du parti, porte 
en 1939 au siege de conseiller general d'Alger, arrete la m^me annee 
et mort quatre ans plus tard en detention; Rabah Moussaoui qui 
avait survfcu a ses detentions successives '. 

L 'administration se tenait prete a toute eventualite, mais il n'v cut 
aycun incident. Le service d'ordre avait recu des consignes tres 
stnctes pour m.utriser les excites, s'il s'en trouvait. A MicheleTron 
Ef r f Xas comrairc: 1'un des eternels notables locaux prit 
1 initiative de canahser la population dans une espcce de passage- 
entonnoir pour l'al.gner ensuite en rangs par quatre et la faire 
marcher au pas. II avait meme mis sfs ^uetr'es mi^s » A 
Iizi-Ouzoule meeting qui devait se tenir le jour du marche, mais 
dans une salle, tut interdit a la dernicre minute. On disait que c'etait 
pour ne pas courir le risque d'eventucls desordres alors qu'un officier 
£;' ran « elait en '"section dans la garnison. Mais Messali, qui 

h a tl P , T ■ a ren °' ,Cer - m ° n,a SUr le t01t de sa voiture pour 
naranguer les foules. ^ 

Nous venions dentendre le discours de Truman (12 mars 1947) * 



3. Ie crois qu il s agissait du ^neVal Leclerc ' 

nzi-Kacned que j ?• rvoque au chapitrr 4 



-•ire do mcux mcuruer de 



102 



MEMOIRES DUN COMBATTANT 



et nous avions tenu, la veille, un conseil restreint du Bureau 
politique sous le loit des parents de Lai'meche, a Icherai'ouen, chez 
qui nous avions passe la journee et la nuit, et qui etaient si 
heureux d'etre « honores » par des visiteurs illustres. Les camara- 

' ' " des d'AIger nous avaient depSche un envoye special pour demander 
que Lamine et moi rcntrions d'urgence. La these sur laquelle 
Lamine n'avait jamais varie, e'etait que l'independance de l'Algerie 
resulterait de la « conjonction de facteurs internes et de facteurs 
externes*. Depuis le d&arquement allie en 1942, il presentait, 
pour ainsi dire, le syndrome des occasions perdues. II avait peur 
de laisser passer une chance historique. Les debats de notre conseil 
avaient e"te curieusement decrispes, compte tenu de la dramatisa- 
tion de la situation internationale '. Visiblement, l'atmosphere de 
communion fervente avec les populations detcignait sur nos rap- 
ports, qui devenaient a la fois plus ouverts et, dirai-je meme, plus 
gais. Tout en concluant que l'apocalypse n'etait pas pour le 
lendemain, nous decidames que la tournee se poursuivrait comme 
prevu, mais que Lamine et moi retournerions aussitot a Alger. 
Une retombee salutairc du discours de Truman fut la decision du 
Bureau politique de creer une commission pour etudier les moyens 
de hater les pr6paratifs revolutionnaires. Elle sera composee du 
Dr Lamine et de son inseparable alter ego Boukadoum, de Bouda, 
Belouizdad et moi. En fait, comme on ne nous propose pas de 
vision strategique coherente, notre reflexion debouche simplement 
sur une reaffirmation des priorites definies par le Congres et sur 
quelques mesures pragmatiques. Belouizdad devra accelerer sa 
prospection de cadres pour 1 'Organisation speciale, tandis que le 

,''--MTLD, le mouvement legal, "se structurera el s'elargira pour 
pouvoir mobiliscr les masses en profondeur. Bouda avanca ses 
ninr.? er dsmLnrUn: ;u ':>r rfcichf n-.-x-isni-emsn* er 0-i.rilt rlf^j 
-"■^P*-"-"-*-^--"^ -- -*k-^-..; y-.z r.i~:.-.i -r s. •>/?:.. * E^ij+mtr.r.. 
la reorcanisancri oaliticu? c.j Grand AJrc ol ; :.' rr.Vvar cr>nfie> 

;n';;', ,V: r : " ,:: '' , "' S ' -' Kac >" c ec Ai ^ r ' P*™*i™ "consutuer" 
un «out po itiquf important sil fa/lait passer a faction 

auVuiet n d'une mem, t Je ,? e r nageaiS paS du tOUt ran g oisse amb ^n'e 
au sujet d une eventuelle deterioration de la situation Internationale 

2Xr man | lganCe P3S '' hiSt ° ire ' meme Si el,e donne Illusion de se 
renter a plu sieurs n.veaux. D'ailleurs, sans sous-estimer les • (J- 



PEUPLE ARDENT, DIRIGEANTS PRUDENTS 103 

teurs exteYieurs » ', je ne les mettais qu'au second plan par rapport a 
notre engagement sur le terrain. Et e'est pourquoi je m'attaquai avec 
la derniere energie a la reorganisation politique du Grand Alger 
tv.demment dans ce genre de besogne il faut se garder de faire-table 
rase. Un a affaire a des hommes qui sont marques, sinon par des 
structures organiques, du moins par des structures mentales, et non a 
des mecanismes fonctionnant a la commande. Pour commenccr, 
flanque de S.d Ah, 1 ancien responsable d'AIger, qui ne me quittait 
pas d une semelle, j assistai en simple observateur au maximum de 
reunions de la base au sommet. Ce qui me frappa de prime abord, ce 
fut la presence de trois hierarchies parallels organises en classes 
dage: les Jeunes, les Jeunes Adultes, les Adultes. Deuxieme 
constatation : les luttes claniques entre « ceux de Belcourt » et « ceux 
du Deuxieme . se repercutaient, parfois gravement, au niveau des 
responsables de quartiers. Par ailleurs, les affinites personnels 
amicales, voire tribales ou familiales, prevalent au detriment des 
cnteres modernes de l'organisation. Le gonflement concurrentiel des 
ellectifs ne s accompagnait pas de formation politique. On « militait » 
en palabrant dans les petites boutiques, les petits cafes, en chantant et 
en discourant dans les mariages de quartier. Si ce n'est qu'il 
•mplantait le parti dans les consciences, un tel populisme unanimiste 
et sentimental n apporta.t rien a 1'education politique des militants. 
Les Adultes, englues dans des structures quasi feodales, etaient 
ne.ement moins mobilises, et surtout moins organises que les jeunes 
et les Jeunes Adultes. Ces derniers avaient a leur tete un homme 
method.que, forme a l'ecole du syndicalisme, Djilali Reguimi, alors 
secretaire du synd.cat des boulangers. Avec ses manieres raffiriees et 
son langage chatie je le pris d'abord pour un fonctionnaire^u 
Gouvernement general, mais je m'apercus vite qu'il etait tout a 
1 oppose du salonard et parfaitement de plain-pied avec ces travail- 
e 1 ;:-* *' -^ 'h 1 ' -^'>'— • — - .-• - . . i_ 

patnotes et consaencieux que d autres, meme s'ils etaient, pour la 
plupart, analphabetes. 

Mais la bonne surprise vint pour moi des Jeunes, ou je trouvai un 
niveau politique eleve et des methodes dc travail modernes. Lors de 

'"•J? bl !' d ^ n ° S d « le '8a«°ns a I'cxtcrieur, en France et au Caire, flail dc 
sensiiMliser 1 opinion Internationale, de susciter soutien et solidarite a notre cause La 
creation au Caire, en 1947. du Comite" de Liberation de 1'Afrique du Nord 'par 
i £?i "V 1 Rachld Dns5 P° ur ia Tumsie, Chadii Mekki pour le PPA Abd 
el-Khaleq Torres pour le parti Islah (Maroc espagnol) et l'lstiqlal, et 1'arrivee 
la-bai, de leaders prestigicux tels que Bourguiba, Abd el-Krim et Allal el-Fassi' 
const ttuaicnt certainement une source d'encouragement pour nous autres Algeriens' 
Mum I action et I'aide des frercs maghrebins ne pouvaient se substituer a nos iuttes 
populnircsi. 



104 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



mon premier contact avec eux, le 30 avril ' 1947, j'aurais cru m'etre 
trompe d'adresse si je n'avais ete en compagnie du haut responsable 
de l'organisation du parti, Ahmed Bouda. La reunion se deroula 
dans un immense salon, l'un des plus beaux d'Alger. Nous etions 
chez Ies Hafiz, une des plus vieilles families bourgeoises d'Alger 2 , 
recus par le jeune Mahieddine Hafiz, alors etudiant, aujourd'hui 
chirurgien-dentiste installe a Alger. II £tait membre du Comite' 
central Jeunes, lequel etait re'uni au complet : Abderrahmane Taleb, 
Chergui, Abderrahmane « le tailleur », Mourad Didouche, Moham- 
TDfd Tlz:~ -'• ?b±z ?• -«-:-f b'r.T. P"-J' Bwdi mi? =■ na.-t Packs >. 






; iX"_<si- ' .1 



Deuxieme», done d'intellectuels bourgeois dangereux. Comme jc 
ripostais vertement qu'il voyait partout des intrigues claniques, que 
le parti n'etait pas aussi nettement divisf en deux blocs, les 
re*volutionnaires et les reformistes, il me re"pondit : « Tu ne com- 
prends rien. Tu ferais mieux de retourner dans ta zaoui'a \ » 

Ce que je compris, en tout cas, e'est la nette superiority politique, 
je dirai « organisationnelle », de ccs jeunes, non seulement par 
rapport a Bouda mais a la majeure partie de nos dirigeants, y 
compris les evinces comme Sid Ali et Lamrani, qui continuaient a 
exercer sur eux leur controle. Leur formation, leurs me"thodes, ils les 
devaient a Mohammed Taleb 5 , un prolo d'une vitality d'esprit 
debordante, un ardent militant de l'fitoile Nord-Africaine. II eltait 
d'origine marocaine, probablement de Marrakech car il avait vrai- 
ment le profil du Sud, le teint particulierement fonce\ l'ceil d'un noir 
de charbon, le regard de braise. Constamment en lutte contre les 
m£thodes archaiques et l'approche sentimentaliste des problemcs 
-politiques, Taleb avait essuye sa premiere exclusion avant la guerre, 
pour avoir conteste l'identification du mouvement a la personne de 
Messali et organist, depuis Boufarik, des structures autonomes 
(1936). Sa seconde exclusion avait eu lieu apres la guerre, conjoin- 



1. Date fatidique? Ce sera aussi un 30 avril qu'aura lieu, dix-neuf ans plus tard, 
mon evasion d'El-Harrach (Maison-Carree). 

2. Un de ses membres, Abderrahmane Hafiz, avait ixi un de nos candidats aux 
elections a rAssemblee nationale (novembre 46), candidature mal acceptee a des 
titres pourtant contradictoircs. Les uns lui faisaient grief de son origine sociale, bien 

3u'il ait recu ses titres de noblesse nationaliste dans les prisons, et voyaicnt la le signe 
'un virage du parti a droite. Les autres, lui reprochant des habitudes prolos dont un 
gout pour la bagarre, ne lui trouvaient pas assez d'envergure politique pour 
repr&enter le peuple algeVien. 

3. Je pense qu'il travaille toujours au service du personnel de la Surete" 
nationale. 

4. Combien de fois ne devrai-je pas entendre cette mSme phrase qui, pour ceux 
qui me I'assenaient, tenait lieu d'argument politique! 

5. Abderrahmane Taleb, cite un peu plus haut, etait son frere. 



PEUPLE ARDENT, DIRIGEANTS PRUDENTS 

tement avec Cherchalli, en raison des contacts qu'ils avaient nri. 

$% f ^,t:i- r >.z ™ & s^^ 

preparation traditionnelle du the a la men.h, Ft 1 I « la 

Mais le cloisonnement entre les classes d'age et ies rtflexe, A. 
clan nsquaient, a plus ou moins breve itUzLT iTZu 

mouvementdejeu n esrri'e£ p q nL " ^TT^ 4 ' anccr un 
ne Mail pas rfparer dW ™„ I , . b '" au s™ 1 ""*. II 

■w '^^"r-L^rs^'aS'tf^ 

mms frag^es, et le. hommefl «^,lTdSi" rf™""* 1 ' 00 dtadins ' bril,an » 
i,nuenJYrraver,ru 1 e7ii g ^e. manCeUVre *< ~ « im *» P-" *"dre leur 



106 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



d'equipes qu'on creerait a tous les niveaux '. Bouda accepta mon 
plan, sous reserve que le Bureau politique dissolve le Comite' central 
Jeunes, comme je le proposals. Ceite dissolution fut presque 
accueillie comme un coup de force de « l'acolyte de Bouda », une 
mesure repressive 2 . Du cot6 des « Adultes », les changements provo- 
qucrent egalement des remous. J'aurai bien d'autres occasions de 
constater qu'au niveau du parti ou de l'Etat, chefs et meme « petits 
' ' "cfieTs » n'ont qu'une seule aspiration : que rien ne change en eux ni 
* autour d'eux. Je concois d'ailleurs assez bien que les chefs de 
quartier « Adultes », qui couvaient des militants de valeur, aicnt 
renicle' a l'idee qu'on put les leur arracher. Qu'aurait-ce ete s'ils 
avaient su que je ne perdais pas de vue le reperage systematique des 
future elements et responsables de l'OS? Mais les ev£nements se 
chargeront de prouver a ces hommes tout devours, ayant deja donne 
le meilleur d'eux-memes, et que je respectais profondement, qu'il n'y 
avait aucune atteinte pr£medit6e a leur dignitd \ 

Mon passage a l'Organisation politique d'Alger allait durer 
jusqu'en novembrc 1947, c'est-a-dire jusqu'au moment ou on me 
confiera la responsabilite" de l'Organisation sp£ciale. En accord avec 
Belouizdad, avec qui je demeurais en contact etroit, j'en profitai pour 
enrfiler Djilali Reguimi, libe>e de sa structure Jeunes Adultes et, 
avec lui, commencer a choisir les meilleurs elements. Apres la 
dissolution du Comite" central Jeunes, je pressentis Mourad Didou- 
che pour l'entreprise ultra-secrete de mise sur pied d'une structure 
militaire. J'etais loin de penser qu'il serait un jour le chef de la 
wilaya 2, celle du Nord-Constantinois. 



Au Bureau politique, les reunions bihebdomadaires re poursui- 
vaient au rythme de l'dlan prodigieux de toutes les activity. Je fus 
decharge*, a ma demande, du « portefeuille » des finances. La caisse 



1. Chaque equipe serait sous l'autoritc d'un chef designl; considerant Tampleur 
des phenomencs de pauperisation et de ruralisation sauvage, c'aurait ilt pure 
demagogic de proposer d. Hire democratiquement ces responsables. 

2. Les temps ne sont pas si loin ou on y verra un « complot kabyle » visant, a la 
suite du Congres, a s'emparer systimatiquement des appareils. 

3. Ce genre de resistances, nous en avions rencontrees Tannic precidenie, en 
Kabylie. Au cours d'un controle que nous effectuions avec Lai'meche chez Bellounis, 
chef de region de Bordj-Menai'el, en basse Kabylie, nous nous efforcions de lui faire 
comprendre que ses discours et son Eloquence s'apparentaicnt plutot a des exercicei 
de rianimation, alors qu'il fallait crier un esprit nouveau et des structures efficacei. 
« Dites done, nous lanca-t-il en plein conscil de region, pour qui vous prenez-vous? 
Est-ce que vous etes me'decins, ou inginieurs? Vous savez a peine ecrire l'alphabet 
en francais et voila que vous venez me donner des lecons! » Aprcs coup, Lalmeche en 
tira philosophiquement cette lecon que, dans notre situation, il fallait surtout 
apprendre a ecraser son amour-propre. Du haut de notre experience, nous 
tombames d'accord pour conclure que « tout prend du temps a construire ». 



PEUPLE ARDENT, DIRIGEANTS PRUDENTS , 07 

son™?™ 5 aU ^^ d * enteur . Filali, etait plutot une tirelire • 
50 000 francs anaens (la seulc remree, et pas de sortie) Je me 

tZtstTtl r rimait C T caissc alors ^ ^LLTt 

cause des frais de la campagne electoral, le parti avait des dettes 

•anL a u r rs 4 d fl e s UrS miI ! i0nS dC franCS ' LC Pr0bl ^ e fancier seS 

Ine es ef de L P "* ^^ *" d<f P k deS Cotisatio ™. *« 
collectes et des dons. Le petit commerce etait alors en oleine 

nora 1S o„ Dans les villes, dans les villages, boucheries, boulangeS 

restaurants se multipliaient; les etablissements tenus par des mi"' 

ants ou des sympathisants attiraient normalement une cl Lntele 

ayant les memes tdecs. Au besoin, pour qu'elle n'aille pas chez e 

Zcun™JZ d : T° ° U ^ h ChanS ° n ^P ticn " e Comme on n'a 
aucune raison de cacher ses contributions au parti, qui trouve oeu a 

peu dans ces boutiques des points d'ancrage e t d'lpanouiLement 
elles sont ^demment versees a la branche legale '. uTpo Idoue » 
influence meme 1' . economique . : ainsi le mouvement net? pa 
ganger a la campagne orchestree contre 1'invasion du Coca-Cola 
™Z\ n0n r ak0< £ lS f e qui conc — encait la limonade indigene ^ Le' 
Z Jrt T^° a P ^ Uant ^pui-ance se repandlt "mme 
rialisme! ^ ^ enCOre U " mauvais COu P de >'™P*- 

rh^T™ dCS SyndkatS P rofessio ™^ : des boulangers, des bou- 
cher des restaurateurs, des coiffeurs, etc., rejetait „Ta 

am Amt ^: i I" itiative -y ndi -les ouvrieres. A^on corps 7l n . 
dam, Amar Khelhl avail du assumer la direction du syndicat des 
restaurateurs, tandis qu'Abdelhamid Sid Ali prenait la resinsabillS 

J tdek R Jair^H 11 didgeait dCpuiS l0n * tem P s leSanfei 

avaft nrgtf a n^" a™™ ^^^ Une * r0SSe fortune « qui 
ava t prgtdau parti d'importantes sommes pour les ooerations 

Morales. N auf des A ^>> ™™ etait assurem^nt un P atrio[e et "I 

Burea^tS tfSt£^£^ h U ^ T^ " ^ fil Zander au 
<change7'un q «, u t^ financfer Chercha11 '. »« «>"«« publicitaire du parti en 

JQ ^ "£^ U J5 l i tendre * ,a «>— ation des boissons 
qu'on a PP ;iait, P dans n h Ca^, les 7 Sr^biere" 8 T""" 68 ^" contre « 
faire la loi, toute la loi les .chef, Vdfl- r- i. u "' rVU qu ,ls ^'^"ent a 
initiative, de . purificatiOTl Ls mt !,„ f , f ah e " rt V, r ««"i">» voiontiers ce, 
d'in.ervenir. CeruS. c« ^xSon.'Z " f ° rC - esdc ' ° rdre se 8 ardaien « Wen 
un militant devenu pa.ron ?un caf rue M^r/' e 'K W T?,*' P ar Arezki Arab - 
I'.ppelalt nar wn prtnom, su.vi du slkuet [iZ^™* ^ ^ Ie mond < 
•voir fait it maquii. In.arnat ion de ^ZV.l i qUls *' parce 1 U a P^tendait 

demeure , WU r moi e , y,Zk Tu i^it inll l '^P™"™™™^*, cet homme 
mnHllMc.cemnlli tr ,'VcV. finaTemrnf? P ' qUe : ' -? era marqu * P ar !* "ise 
1. dl.no, l.lon d. X&MRlS? 5 V" 'CSZM™, P ° Ur SC me ' tre * 
»« ^Irmrnt celui d' . Ali la Pointe » 0957) resistance, un sort qui 



108 



MKMOIUKS in IN COMHA'ITANT 



avait rendu des services eminents au parti durant la Handesiinilc". 
Ce fut par Pintermediaire de Rihani qu'un personnagr ainhigu lit 
son apparition non seulement sur la scene algeroisc, ou malheurcu- 
sement tout semblait se decider, mais aussi a l'echelie nationalc : le 
famcux cheikh Said Zahiri. De cet homme d'age mur (il avait passe" 
la cinquantaine) j'ignorais tout, sauf qu'il avait fait ses etudes clans 
deux prestigieuses universites islamiques : la Zitouna de Tunis et 
Al-Ahzar, au Caire. En compagnie de Rihani et de Sid Ali, il rendait 
souvent visite a Messali, qui nous en parla un jour en termes des plus 
flattcurs : un grand arabisant, un savant, et double d'un patriote! 
Face aux Oulemas et a l'UDMA, notre mouvement comptait si peu 
d'hommes de cette stature! Et, comble de chance, « e'etait une 
plume », autrement dit un grand journaliste. 

Messali, qui voulait alors lancer un hebdomadaire en arabe, El 
Maghrib el-Arabi (« Le Maghreb Arabe »), envisageait d'en confier la 
direction a ce cheikh. Lors d'une reunion du Bureau politique, il mit 
la question aux voix. Belouizdad et moi, entierement d'accord sur la 
publication d'un organe en arabe, nous refusions d'enteriner le choix, 
comme porte-parole de fait du mouvement, d'un personnage qui 
tombait en quelque sorte du del, qui n'etait pas des notres. Et cela, 
d'autant plus que nous n'avions pas d'equipes de redacteurs, de 
militants susceptibles de controler l'orientation et la gestion du 
journal '. Le Bureau politique passa outre a nos objections comme 
aux objurgations des membrcs du Comite central Jeunes (avant sa 
dissolution mais aussi apres), qui trouvaient l'homme « louche », 
mais ne poss6dait rien de precis contre lui. II faudra des annees avant 
que, ddcouvrant des preuves flagrantes, le FLN apprenne que le 
cheikh Zahiri etait l'homme du colonel Schoen, le chef du Service des 
liaisons nord-africaines, autrement dit, du renseignement. Une 
lecture lucide d'El Maghrib el-Arabi aurait pourtant du suffire, car il 
se signalait par une furie polcmique, quasiment meurtriere, contre 
Jes Oulemas et Ferhat Abbas 2 - Cet extremisme verbal pouvait-il 
avoir d'autres consequences que d'attiser le feu de la division, done de 



1. II y avait tout de meme quelqu'un : le cheikh Hamed Rouabhya de T&essa, 
lui aussi de formation exclusivcment arabe, qui <tait un militant et un compagnon 
e'prouve' du Dr Lamine et de Boukadoum. II tranchait sur les arabisants que j'ai pu 
connaitre, non seulement par son dynamisme et son ouverture d'esprit, mais aussi 
par sa simplicity et sa jovialite". Cadre de valeur, il sera accapare par la structuration 
du MTLD dont il sera la cheville ouvriere dans le Constantinois. 

2. C'est ainsi qu'un editorial intitule; : .Monsieur le respectable mulct » faisait 
des gorges chaudes sur une phrase de Ferhat Abbas, prononcee lors d'une reunion 
publique : « Les gens du PPA veulcnt aller vite, a l'aliure d'un cheval, mais un 
chevaf risque de butcr et de s'effondrer. Nous preferons failure d'un mulct, qui est 
plus lent mais plus sur. » 






1 A FAMILU; 

'■ L'onclc Cherif Ben Kcddaci.c 
2. I.cs purcn s, Jes petites sa-uis 
ct L;irbi. : c benjamin 





^ *^?"?Jp 




L'onclc Ouzzinc Ait Ahmed 



Le frere cadet Amokranc en 
compagnie de Mohand Abba, 
le depositaire de la sages?e 




LA SEMAINE SAINTli 



1. Mohammed Zeroual 

2. Ali Laimeche 

3. Hocine Sid Ahmed 

4. Dc gauche a droite : 

Rabah Moussaoui, Sid Ali Halit 




*&>* 





' 'J 



* \ 





L'ORGANISATJON SPECIALF, 

1. Djilali Belhadj 

2. Mohammed Maroc 

3. Mohammed-Ali Khider 
(photo recente) 

4. Boudjemaa Souidaoi 



•?■.•■*• & v . 







LBS CHEVII.T.F.S OUVR1ERF.S 

I. SiiTd Akli 

2. Lakhdar Rebbah 

3. Doudja Taglil (Madame Si IJrahim) 







IKS DIRIGFANTS P0L1TIQUKS 

1- Hocine Lahouel 

2. Ahmed Rouda (photo recente) 

3. Amur Khellil 

4. Mohammed Taleb 

5. Ilocine Assclah 




s 5 






!v : 









lounsia "louden (Dj.imilaj 




K-^ 



Hi^;riu Ai; Ahrr.ed 

M 7>'n ?} Ahidinc Vfoimdii 



PEUPLE ARDF.NT, D1R1GEANTS PRPDrNTS 

" 109 

faire le jeu du colonialisme ' ' One P;k,v i 

c.ait le veritahle co mma l, r ^ , *' rna ' a ^" h t^'^' qUi 

tant que messaliste irrpH,„ f ;w u - ,ournal > au ete abattu en 1956 en 

traversa mon esprit quam 'a V? C *V am , aiS k m °' ndre doute «* 
messaliste, en tant que . centralist" . S ° PP0Sera a lui > 

arabe et en kSyle Ls t norTT deS . chansons nationalist en 



capable* de mobiliser les consumes riv QU « « I h^'" panis P '^^, 

misait sur ] a antagonismes r/sultan, de ™ n , „, '" ', mcll '8™ces. Et, la aussi, i 
eum un dement dfmegratio SfclSSr^ diff " emes - LUslam 
pouvaient que servir le colonisateur Ce fv£ rf W .• P?P"'a lr e, scs divisions ne 
|e cheikh fayeb el-Okbi, qui avail "rf vi ava£ 1 ' ' " " eta " pas nouveau : *P*s 
l'.d<ologie a r abo-i sl a raiq ' u q e, il Mvateu le cheXI? '5* P ""' <" ™~ d < 
du Catre a Alger aunfole d'un docto at en nhil-n * zzcdlne . 1 U '. e » '945, debarqua 
salon. Socrate, P| a «o„, Aristote 'dtft en "rab Ziu' H-i CUSS " ™P id "»«« 4 «nir 
omlle.de certains responsables du pard tel H^"„i Z l'''" ce devai «" etre aux 
garde de Messali. De Weux XKSA U " e igure dc la vieille 
foi religieuse pour Conner ce . savan - court ° lsl f; de r «™cr leur profonde 

qu'entre Messali et Fernat Abbas la seule dXwi * "" J ^ r JUS 1 U a d<!dar " 
mouche et I'autre une petite mouche . A lor, I *" qUe ' Un * ait une 8"** 

remarquer Bennai, pu&que ^uscom nuons < ^^ '° US d " m ° uches - ' ui fil 
tarda pas a se faire autouV du che^h Azzedfne Z™ ^^ dc tol " Et lc vide ~ 
le dftut, il Aait manipuK par leT AffaS , ?ndSe^ aPPr,,ne * P" '" *""< « ue ' d4s 

"o^^^S^^^^ '«'•«« d ,< M»»i. qui abritaient 
municipales d'octobre 3 j' as , ura" ui r Tl J « qU *" m0mcnt des ilc «i°™ 
avec le, sections du parti C'e Viuk n? ^ U ^ Ureau P° ,i,i «« ue en «ai»n 

poMUque don,, pour L rai»n Vpc r » n " I? " i '" T^ UM ^ Union du Bur «" 
fit irruption en den^ndan. ,? q^K' r o r ^^ u " »^nir vivace. Sid AH y 



u-innrf,,,;,,; |,,,';„„| p'.M «l« ,|?nij,' , *u ''"' "" «■•■""««;: Vl^fiaii'lr l'l noveVnbre, 

i<."8uen.e.u.,u, w Jeul,,u ve.ul .vi, ve ir t, ,,l ' rS n " , '. ,air "- J e reviendrai plus 
premiere bunion „e \^.£& S^^J^*™ Bcloui,dad, poJr la 



110 



MtfMOIRES D'UN COMHAITANT 



composition et des poemes '. De nombreux militants et cadres locaux 
vcnaient faire leur apprentissage oratoire dans ces reunions familia- 
les ou amicales. C'est dans cette ambiance que je revis mon copain de 
lycee Said Chibane, plusieurs fois recale au bac bien qu'il remportat 
toujours le prix d'excellence, et qui trouvait un exutoire a sa 
fougueuse eloquence en prenant la parole dans ces fetes ou dans des 
cafes. Je l'engageai soit a quitter carrement ses etudes, soit a les 
achever convenablement. L'annee suivante, il partait terminer ses 
Etudes secondaires a Strasbourg. Aujourd'hui ophtalmologue, il 
exerce a Alger e: enseigne a la faculte de Medecine 2 . 

Ce cas individuel comportait un enseignement valable au niveau 
collectif. A force de s'immerger dans le deferlement de l'activisme 
sonore cense rompre l'isolement politique et retablir la communica- 
tion sociale, on finit par perdre de vue l'essentiel. En toute bonne foi, 
on s'absorbe dans des problemes accessoires. Comme l'oreille, celle du 
tampiste aussi bien que celie du dirigeant, ne fonctionne pas 
n&essairement a toutes les frequences, elle ne percoit plus le rappel 
des options fondamentalcs. Plus le rythme est trepidant et moins on 
entend le leitmotiv. 

J'en donnerai un exemple mince mais significatif. Le 8 mai 1947 
fut proclame" par le parti jour de deuil national en souvenir des 
evenements tragiques de 1945. Le mot d'ordre fut suivi dans le calme 
et la dignite : rideaux des boutiques baiss£s, pas de musique, un 
silence aussi epais que celui de la nuit. C'etait l'expression tangible 
d'une force politique. Le soir, un membre du Bureau politique nous 
raconte sur un ton epique comment « Rabah Deuxieme » et son 
groupe se sont attaques a coups de tete et a coups de pieds a toute une 
section de marins qui se dirigeaient, par la rue Marengo (rue 
Arbadji), vers les delices interdites de la Casbah. A la rigueur, les 
« acteurs » pouvaient s'enorgueillir d'une prouesse qui vengeait les 
massacres de Setif, mais un rcsponsable aurait du se situer a un tout 
autre niveau de reflexion. 

A la decharge de ce dirigeant, il faut dire que I'influence du 
mouvement s'exercait jusque dans les bas-fonds de la Casbah, 
quartier d 'election des bandes rivales de la pegre. Con vert i au nalio- 
nalisme, « Rabah Deuxieme » (de son vrai nom, Rabah Zaaf 3 ; du 
« deuxieme arrondissement », celui de la Casbah), dcvvnu une espere 



1. II chantait notamment un pocme que j'avais compose, Nagh a Mufmml ami, r l 
qui <tait un dialogue d' « explication politique » entre une mere et son till. 

2. Je n'aurai pas I'outrecuidance de pretendre que mon conseil fut |>lu* ilrVUlf 
que les prcssions familiales qui s'exercaient sur le jeurve hnmmr. 

3. Zaaf se rc"ve"lera un redoutable resistant de la ville d'Alger jmqu'A ton 
arrestation, en 1956. 



PEUPLE ARDENT, DIRIGEANT.S PRUDENTS 

de chef du quartier, et notamment charge de detecter ,, n , r 
les indicateurs de police disnowir rf'„„ k ae , dcte J cter et neutrahser 
t&. L'equipe de la Casbah Wv ande redoutab ^ et redou- 

afin de ne pas taiss r J TT ^"T U " e f ° rCC ^^^idation, 

manipulees pTr ,f poL A u r'ro" ' Ve " dettaS ^ bandes 
ignorer ce monde imerlone T m0UVeme " 1 P°P uIair e ™ pouvait 

^proi^^t^^:^ h6 aux ph6nom - s de 

mensuelle, EssTrnul a pTT^ ■ \ * "^ d ' Une revue 
l'*udede probltmes sodau L n> f 7 Ven la P™™*™ et 
rfle de la ^T„JT£ W^^ ta 

etait que la promotion sociale des AW ™s et dk 1 1 % ^ 
passatt par leur information sur ce quT se faLah JS? """ 
exemple les initiatives allant dans le T n , 1 i - UrS ' par 

femmes au Pakistan ( qui venait d accedtr ^ V i ema " c, P ation des 
Maroc. La revue cone J ZTa * ' lnde P e ndance ou au 

fillcs -avantiardisTes' fu P t n JCUneS Universitaire s et des jeunes 
celui-la meme 8 qu i par ' J'T '? — *** Hamsa B ° ubakeur > 
annees sur la Z ' ule de P ' ' regner pendant de lon ««e 

encore cheikherenseirnatrl'h'H" 1318 ,^ 1 * Vi ™ w n ** V» 

r , j^ui idnc je point financier avec e riMa^t...... „ u r 

voir si e sauvetai/p H* 1-, ,«. > ■ reaacteur en chef et 

™"^ --== ^ s ^rtn^ 

dais m5S £.5 qTd-auts^S Tf ip{ ? d ? de ' a * U < riIla "*ai„e 
prouv< que des hommes arrachl 1 cZ 1Z * ^ a mi ™™ <*' France ont 
fcnofaueau combat. (. Ali la ^Pointe a „l '"^.P "; 31 "' avoir un comportemen 
probaSlement un discing de . R a b a h n P ^ "" ¥ Un gavroche de •» Ca*ah " - 
Vacef Saadi l ors de tba.a lf e ^A&SH *• .*"' "H ^ ilre ^utfpa 
politiques.c'estjoueravecle eu.Mr.fvldlt' I'"' Tn" deS res P°^abilfe 
1948, des pratiques de . correc,ion?contre d e £ es d^' nammC '' '' irrU P tion ' en 
recours fascisant aux reglements de comm Siti d * mocrates "■ « tfrfrzl, du 

ce, l'arrivfe a des pastes de responsabTlh^ fi^ " aUSSi -' 3prts V1 ^^"^n- 
^ur coura f mais «£i risquaieTd" S Mer ^2^™™ J™ !f P^ ve de 
pouvoir a leur niveau. Et, beaucoun nU,.Z • d<mons dans ' exercice du 

corruptrice du . mi I icu » qu l d P a fc co^ F" °T' " y a ''^P^na.ion 
mil.tansme et fo^ce militaire confondre v.olence et force politique, 



112 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



algerienne de l'andalou ', Fadila, par !es senteurs de jasmins et de 
fleurs d'oranger, par 1'irresistible affabilite de l'accucii. Nous dumes 
faire preuve de cran - ou de culot - pour nous arracher a cette 
ambiance et demander une seance de travail. Quand on nous dit le 
nom de notre interlocuteur, il me sembla qu'il ne m'etait pas 
inconnu. Et quand je fus devant lui, je restai d'abord interloque : 
c'etait mon ancien professeur d'arabe a Ben-Aknoun! Le noeud 
papillon, le gilet pimpant avaient fait place a Paccoutrement d'un 
muphti dejerusalem! Mais qu'il demeurait done sympathique, mon 
ex-prof d'arabe. Deuxieme surprise : il etait flanque cette nuit-la 
d'un jeune avocat, M" Kiouane, celui-la-meme qu'en 1944, toujours 
a Ben-Aknoun, nous avions porte a la tete de la presidence de notre 
association estudiantine 2 , et qui etait son beau-frere. 

L'episode d'Essalam montre que le parti se dispersait. Ses cadres 
et ses dirigeants, au rcste peu nombreux, se surmenaient, sans pour 
aatahf mettre en ceuvre toutes" les resolutions du Congres, et 
particulierement lc projet de creation d'une centrale ouvriere. Ce 
dossier ne fut aborde que par le biais d'articles de presse denongant 
des pratiques discriminatoires dans les revendications salariales des 
differents syndicats, et meme de la CGT. C'etait pourtant une 
initiative qui s'imposait, et que les responsables syndicaux affilies au 
parti reclamaient avec insistance : Si Djouzi 3 , constamment r66\u a 
la tete de 1'association des Traminots alge'rois syndiques*, Rabah 
Djermane, qui controlait le Syndicat des dockers, ou Belmihoub, un 
vieux routier du Syndicat des cheminots. Au minimum, ces militants 
et bien d'aulres auraient pu constituer une commission pour elaborer 
une strategic d'enveloppement et de noyautage systematiquc de la 
CGT, qui avait rcussi a s'implanter dans les villes et les campagnes, 
les entreprises et les domaines des seigneurs de la colonisation. II 
etait, en effet, de la premiere importance de combattre l'analyse que 
cette organisation, a la remorque du Parti communiste algerien. done 



!. M'jsicur arabe cla«s.ic.i* 

-------- -"*'-* "... **." ; J , >,*-,,* -a/»- ' ■ ' r 

aajoir.; aj man a Aiger, Jacques Gnevailier. ■■>■*■■:>.... 

. We^T'^''" T\ d * °S al i Bcnna,; J e '' ava,s re "-^v^ dan S une section 

rrr,vn:.T; ,-.!.- i~.i,-y.' r .") lV jS ]■_-.. ', _ ' ■---*■'- ■-<- -c ,1. so.,.?.., 

iw >.a.i ...... ..-.'iX' •"iv'-' _.,_';." 'i .'.,'" '*■; ^.^ 1 -^ ; : ' ir s '~ ! ,r x - ;r 

de I'rW Nor/M^c^dul^^ 'T™^ 2* 1 9ii '«^w "piping 
, "««5Hfei| general e 1< W P run r, ,» , h ^ m ™ ed D °™- ,f premier elu du parti 
grammes ^^1^^^^^^^^ P°P"'*~ "Itf™, les 

rengaine : Y a I, yakhJrmr lT% ar ' sw „ trd / " e « uv "ere, commc en temo.gne une 

'•'•-- »wS?Zi 'n<*™^ Ke-dS."" qU ' lraVaU ' eS aUX TA 



PEUPLE ARDENT, DIRIGEANTS PRUDENTS 

d '.nr| I ^ i H COmmUniSte / ranCais ' faisah dc la situation politique- 
. Inde^ndance - .mperialisme, Union frangaise = dd£*2fc V 

skue ™ H f ta ' C ? t n0mbreUX 3 d ^ l0rcr ^ •"*« parU ne sc 
situe pas de facon pl us tranchee face au PCA et a la CGT ™ 

marquant la hgne politique, economique et socialc de la CGT 
A.nsi de sa revendication de 1'echelle mobile des sala ires oli 
favors les maftrises a predominance europeenne - Sisrne 
don, quelques articles parus dans notre organe L'Al s 7nTZ^ 
airmen erent la prise de conscience sociale et national cheflcs 
ravaUleurs, non sans mettre les dirigeants communistes en difficu 
te. A u demeurant, il y ava it aussi une frange progressiste dans le 
pan., notamment du cote de 1'Association de! etudTants mtuCan! 

Mabrouk Belhoc.ne, lesquels arrivaient meme parlbis a faire oas 
ser des papiers dans nos organes de presse. lis JlSE 

te • Ue n est jamais sans raisons que des cadres quittent un oarti 

Pourquo. ne pas reconnaitre que le recours faciS ^Z££. 

•on rehgieuse a ce qu'on appelle aujourd'hui sans nuancesTS- 

bge arabo-slamique, ne favorisai. pas une prise dc consc iena 

Messali semblait d'ailleurs plus pr^occupe par son long conten- 

pcA , b^bSS^ £™»S u Jfa£££ de la gue T le secrt,aire ■««! -» 

ni.ie.. Ayant rejoinMe' PPA wndan \h ? rfrS™^ des .P° si V ons "similation- 
rfdactio/des dif/eren.s organes Tnotr panf dom / U / SS °'/ e ', " Part L d P ait 4 la 

journal (I ava.t recru.c Idir Ai'ssat, alors charge de prepar^ un ?.5Sn^S- la 
ooniiaudon evemuelle d'une centraJe syndicale dWdience natTonaUsteTl'exemn lr 
de 1'Un.on g<n<rale des travailleurs de Tunisie (UGTT^ "SS duS^S 

up^neur .ux Atelier, industriels de I'Air (AIA), pres de a2l ' de MaUon 
Bknch. toujourd'hul aeropor. Houari Boumediine de D.r-llSSS) Idir E 

)n»r IH It de »c. minion, officielles pour rendre visile au leader dfT'UGTT Frrh 3 

i ii 5 ?*"' Ir L) l em aa-N'Saharidj, en haute Kabylie 
i ll«c^t>i» en fit aujourd'hui le secretaire general. 



114 



MfiMOlRES D'UN combattant 



tieux avec les dirigeants du Parti communiste frangais que par 
l'urgente n&essite d'analyser la situation et de definir notre position 
vis-a-vis de cette gauche dont il continuait a se reclamer. II parle, 
certes, des classes laborieuses, il insiste sur le « niveau de vie », mais 
sans jamais dire explicitemeht quelles sont les couches sociales 
porteuses de la dynamique liberatrice, ni definir precisemem sa 
vision de la societe algerienne. II y a, pour lui, le peuple algerien, les 
masses algeriennes, et puis les autres. 

Le souvenir que je garde du fonctionnement du Bureau politi- 
que au printemps 47, c'est celui de l'enlisement dans des problemes 
mineurs, voire futiles '. Or, les palabres que cette atmosphere 
semi-orientale tendait a eterniser ne pouvaient supprimer les pro- 
blemes en se contentant de les ignorer. Les faits sont plus tetus que 
les hommes. L'incapacite d'elever le debat et de trancher les 
problemes se doublait d'une nette chute de l'assiduite. On se 
mettait a arriver en retard aux seances, ce qui eUit encore plus 
agacant que l'absenleisme pur et simple. Messali me demanda de 
faire un projet de reglement interieur - avec, bien sur, une gamme 
de^anctions graduees. La semaine suivante je declarai forfait,. en 
"ttTsant en substance que je n'6tais pas accessible aux categories 
juridiques. Au demeurant, l'important etait de s'interroger sur 
cette baisse du tonus. Le Dr Lamine, par exemple, quand il 
revenait a Alger, repugnait de plus en plus a participer aux 
reunions du Bureau politique. 

Ce fut a la faveur de toute cette pesanteur que Ton proposa la 
reintegration dans le Bureau politique des responsables qui en 
avaient it€ eUimines, ceux du « groupe de la Casbah » : Asselah, 
Cherchalli, Lamrani, Sid Ali. Voila des hommes dont on pouvait 
critiquer les options et les affinites, mais ils n'en poss^daient pas 
moins un sens des responsabilites, de la rigueur, et en outre ils euient 
ponctucls. Et cet elargissement du Bureau politique se justifiait par 
la multiplication des taches. De ce fait, le centre de gravite' de la 
direction va glisser vers le « Deuxieme arrondissement », au point de 
vue politique et strategique, mais aussi simplement geographique. 
Pour moi, e'etait un soulagement : la plupart des reunions du Bureau 
politique se tenant desormais dans Ja Casbah, je n'avais plus a 
soutcnir I'epreuve du cordon de police surveillant en permanence 
tout ce qui se passait a Bouzareah. Certes, j'avais mon age pour 
masque naturel, on ne devait voir en moi qu'un grouillot. Mais je 
savais que ia routine policiere exigeait de mettre un nom sur chaque 



\. Ainii, une longue discussion nous mobilisa a propos d'une question de pneus 

"firm" lp woitiiiv Ar Mr«al; 



PEUPLE ARDENT, DIRIGEANTS PRUDENTS H5 

visage ', et que tous les entrants et les sortants de la residence de 
Messali devaient etre photographies sous toutes les coutures. J'avais 
surtout peur des implications « terroristes » ou meme simplement 
d etre retenu pour un « rapide controle d'identitc », ces interrogatoi- 
res qui ne donnaient pas le temps a la justice « coloniale » ni aux 
deputes nationalises d'intervenir. 

A present, le Bureau politique se hissait a la hauteur des 
problemes. II devenait enfin un executif efficace et coherent par 
1 organisation methodique des d&ats, la brievete et la quality des 
interventions, l'examen minuticux des questions inscrites a l'ordre du 
jour. Nos reunions ne se tenaient plus qu'exceptionnellement chez 
Messali qui, les autres Ibis, se contentait d'envoyer des messages et sa 
benediction. Mais il etait informe de tout par son secretaire 
personnel, Ben Mehel, par les visiles quotidiennes de ceux du 
« Deuxieme », et par d'autres contacts de toute sorte. Si la liberie de 
mouvements, et aussi la presence, lui faisaient defaut pour diriger 
dtrectement le parti, il pouvait ainsi l'assumer pour ainsi dire par 
procuration, comme il l'avait fait si longtemps a partir de ses prisons 
successives. 

La conjoncture politique faisait de la structuration du MTLD a 
1 echelle nationale la priorite des priorites. Automatiquement versus 
dans cette branche legale, parce qu'ils etaient connus et fiches par 
1 administration, les responsables locaux et regionaux du PPA 
naaient pas les seuls a venir assieger la Casbah pour hater 
1 organisation des sections. L'arrivisme suscitera des vocations natio- 
nales meme chez des fonctionnaires de l'administration en activity ou 
retraites . Ce fut le cas du capitaine Sadok Saidi, de Fort-National 
ancien combattant des deux guerres mondiales, qui mit courageuse- 
ment son morahsme, sinon son sens politique, au service du drapeau 
algerien, «le drapeau francais ayant couvert tant d'injustices, de 
mensonges et d'ingratitudes ». Ce fut aussi le cas de Lamine Belhadi 
dt,l-Khroub, pres de Constantine, qui quitta son poste de iuge 
(cadi) pour se consacrer a la politique. Face aux medecins, avocats, 
pharmaciens de I'UDMA, et aux . savants . des Oul^mas le 
mouvement independantiste pouvait s'enorgueillir de tetes d'afflche 
qui ne manqucraient pas d'impact. 



,» n „ u n~ „T, if <V ! dent P V' s( l ue ' 4 la lon 8 ue . J'avais moi-meme fini par 

3?.^«™ ^ . "° m ' a 1 U Fo art , deS ceAires assis dans la '"rtion ou jouant 4 la 
p<l«nque. Pourt.nt, en avril 48, j'apprendrai qu'ils ne m'avaient pas idcntifi*\ 
2. Oe ne sont pw ceux qui se r*v<51eront les moins convaincus, comme en 

MTlV^n e g U , r ,^ " d ' UOnnd,C MiVai a Messali * 1,occasion d < >» S3S to 

M 1 l.U rn IVS2-1 ib) - ce qui eji une forme de conviction. 



116 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



' ' ^Et il en avait bien besoin, car octobre n'etait plus tres loin, avec ses 
echeances implacablcs : elections municipales, elections aux djemaas 
(conseils de douars), et elections decoulant du vote du Statut de 
l'Algerie, dont on ne connaissait encore ni la nature ni la date. Pour 
les preparer, il fallait passer une vilesse et tout faire pour donner a 
notre branche legale, le MTLD, le potentiel maximum pour sa 
participation electorate. En France m£me, la Federation du Mouve- 
ment pour le triomphe des libertes democratiques prit rapidement 
une ampleur considerable. Le Dr Mostefaif, dengue par le parti 
aupres de la Federation, venait assez regulierement la representer au 
sein du Bureau politique. Le parlementaire Mohammed Khider, lui, 
etait mis « au service » de la Federation pour intensifier les campa- 
gnes politiques et l'organisation des sections MTLD. Les villes et les 
usines a forte implantation d'immigres devinrent des bastions natio- 
nalistes. En nombre toujours croissant, les e'tudiants s'organisaient 
dans leurs universites et contribuaient activement au mouvement. 

Parmi les noms qui emergent alors, j'entends pour la premiere fois 

ceux de Mohammed Harbi et de M'Hammed Yazid, qui pourtant 

sont deja fort engages dans les rangs du parti; celui de Mostefa 

Lacheraf ' m'est plus familier : il dirige la Commission de presse et 

de propagande avec des collaborateurs comme le Dr Aissani et le 

pharmacien Djamal Ben Dimred, et veille notamment sur la 

publication, a Paris, du nouvel organe du mouvement, L'Etoile 

, salginenne. C'est a Lacheraf, ainsi-qu'a de nombfeux universitaires 

i, anonymes, que nos parlementaires doivent le travail de recherche, de 

documentation et d'elaboration des discours retentissants qu'ils ont 

prononccs a l'Assemblee nationale francaise lors du debat sur le 

Statut de l'Algerie, qui s'est ouvert en aout. Quatre de nos cinq 

deputes devaient faire le bilan, c'est-a-dire le proccs, du systeme 

colonial dans un domaine determine: exploitation cconomique et 

sociale, politique d'obscurantisme, analphabetisme et tentative de 

ddpersonnalisation culturelle, oppression politique. En guise de 

coociusion chaqut InivvTu'Soz sfHsrr^:- !':3.cozine±?~ic? dj Pzr'e- 

ment francais a Iegiferer en lieu et place du peupJe algerien et 

revendiquait des elections libres pour former une Assemble'e consti- 

tuante algerienne. 

Le cinquieme discours, celui du Dr Lamine, redige par Lacheraf 
lui-meme, faisait la synthese, et il se terminait en substance par cette 



1. II sera notre code"tenu a la Same" apres I'arraisonnemcm-pirate, en 1956 de 
I avion qui nous conduisaii, Ben Bella, Khider, Boudiaf et moi, a Tunis pour 'une 
conference avec le sultan du Maroc Mohammed V et Habib Bourguiba. Lacheraf 
avail itt du voyage par raccroc. 



HEUPLE ARDENT. DIR1GEANTS PRUDENTS 
^ Tch^S^K quT^'i 1 ^ 101 - tf - Wi ~ 

brochures, dcvSen se vend e IT^'T' *"**» ensui * « 
longtemps de textes de nl 1 !? "f T d exem P'aires et servir 

reflrence P Qu'lsTJL^lT^ * '"T^ ***** « * 

fcconds avec les masses laboSes - c? au 1 nT*" ■** rapP ° m 
importante dans le develo^m™! q r marc l uait UI * ^tape 

vcrnent de lib/raLn VoTh quantltatlf et qualiutif du mou! 
problemes, qui e anally L „ ^^ *?» qUi * udiaicnt ** 

ZgffigT ,yrique :S -C^ 

« moment-la eF£j£^ n ^ l ^™^ bim V>'<*toti 
•berbeYo-materialist T. Qui A 11 ?"* ^'^ c '™-*-^ aux 
en raison de l^^Z^^''"^^ mis * V *™ 
faut dire qu ' cn fahS beSrS lTJ™?' ^ **"" intCnti ° ns - IJ 
profession, merne pas au oof 1 r " aVah jamais fait 
professeur .. d £ab e Et enTi t ^ m f lsti ^ Puuqu'U etait 
non-conformistc 1, , 1 t ma,ena ^rne, e'etait celui d'un 

qu41« pr atr q ualt! y avecpLfrT PTT ^^ C ' CSt ainsi 
Sahli, oVaire *Ts£Z£ lfi^£^. ^ 
de pubher avec grand surr>Q „„■,« ^ ,csseur « lettres, qui venait 

tha ' (le Numidf }ugurtha avant^ S : r ?«"" de Yeu *>»- 
ment aRome le il a ^™ l^™™ " P ° M ^' 

"i les ressourw de lutter oontrr 1 V mi ? le dol & dans ""engrenatt il n'auS 



118 



MEMOIRES DUN COMBATTANT 



ments jouissant dc la personnalite civile et de l'autonomie financiere. 
Le pouvoir executif demeure confie a un gouverneur general assiste" 
d'un conscil de gouvernement, le pouvoir legislatif appartient tou- 
, <jou*s k l'Assemblee nationale franchise. Sous le horn d'« Assemblee 
'-■■ algenenne» est reconduite la formule de 1'Assemblee financiere 1 , 
dont les attributions sont legerement accrues. Elle se compose de 
deux colleges a representation « paritaire » : soixante delegues pour 
chacun, alors que le premier comprend 464 000 citoyens (hommes et 
femmes) de statut civil francais et 58 000 musulmans 2 , tandis que le 
second rassemble environ 1 300 000 electeurs musulmans. Le fait que 
cette assemblee n'est pas representative de la population algerienne 
est deja flagrant dans cette disproportion numerique des Electeurs, 
mais il devient eclatant quand on compare les chiffres des popula- 
tions respectives : 922 000 Europeans, 7 860 000 musulmans. Au 
surplus, les decisions doivent etre prises a la majorite des 2/3 \ 

Pour cc Statut, sept projets avaient €l6 proposes a l'Assemblee 
nationale francaise par les partis francais ou algeriens. Gomme l'ecrit 
l'historien Charles- Robert Ageron 4 , « aucun n'etait assimilationniste, 
mais aucun non plus n'etait favorable a 1'independance (le MTLD, 
ne reconnaissant pas la souverainete parlementaire francaise, s'etait 
abstenu). Trois projets envisageaient le statut d'Etat associe, dont 
celui du Parti communiste pour lequel " 1'independance de l'Algerie 
serait une consolidation des bases de Pimperialisme ". Tous les 
deputes algeriens, meme les beni-oui-oui, se retirerent en bloc des 
debats pour manifester leur indignation devant ce « statut octroyc" ». 
L'un d eux, Ben Tayeb, qui avait pourtant ete un « candidat 
^adrnjnistratif » porte a la deputation par 90 % des Electeurs inscrits et 
^ memc noh-inscrits, comme cela se pratique toujours, anticipa sur le 
geste de Khrouchtchev aux Nations-Unies en enlevant sa babouche, 
mais pour essayer de cogner sur la tete d'un depute repr&entant la 
grosse colonisation en Algerie. 

Ainsi la France avait tranche pour la perpetuation du pouvoir 
colonial, emanation de la grosse colonisation dont les lobbies faisaient 
systematiquement obstacle a toute reTorme. C'est qu'elle devait 
compter avec ces milieux tout-puissants, capables d'arbitrer dans les 



1. Qui, en septembre 1945, avait elle-meme entierement repris les attributions des 
Delegations financi£res. 

2. On n'avait pas ose" retirer a ['elite algerienne la place qu'on lui avait consentie 
dans le premier college. 

3. Ce qui bloquait, pour les « musulmans », toute possibility de faire passer seuls 
des decisions intlressant pres dr huit millions de leur* frtret 

* <fe.»-ir j* . .'„//- _- rrr.^~.i:.y-.-.t. x . . Q_< u.i-*' .. "' «.;.on mue a 
jour, Paris, I960, p. 94 



PEUPLE ARDENT, DIRIGEANTS PRUDENTS „, 

fragiles coalitions parlementaires et gouvernementales. Et memc la 
modeVaUon d'un Ferhat Abbas etait encore de trop pour Jes gens 
estimant que seule une politique de force leur garantissait de ne pas 
avoir a chois.r entre « la valise ou le ccrcueil ». Pour eux le veritable 

valable du MTLD. II n'en eta.t pas moins certain que la tendance 

Iss^e d' USte > ak d ° mina ? te ' Ct qUC 1,A ' g ' rie ° ffrah le P™^ 
classique d une situation revolut.onnaire que les tentatives d'endigue- 

ment legal et la recuperation electoraliste ne suffiraient pas a 

conjurer. L'intransigeance de la France confirmait la justess^ des 

positions du MTLD : il avait eu d'autant plus raison d claquer a 

porte du Palais-Bourbon que celui-ci claquait la porte devant 

1 expression tenace des aspirations algeriennes 

II importait done, maintenant plus que jamais, de mettre en ceuvre 

la vision strateg.que esquissee au Congres de evrier. Certes dans 

certames spheres d'activite on s'agitait : Belouizdad, dont la sanS 

pcnchtait contmuait a chercher des cadres pour 1 'Organisation 

speaale.De mon cote je prospectais a Alger et aJssi en K^Ue, o^e 

continual, a f a ,re de cour tes apparitions. Quant a Bouda, Vn'avah 

plus qu une idee en tete : construire son appareil clandest in avec de 

militants qui, eux, avaient cesse de l'etre Mais le Dr Lam7n C e 

Xu°e U La aS rr ta,e T ^ m ° inS " m ° inS aUX ™ nions du B-eau 
SZST reco " cll ' atlon avec ceu x «du Deuxieme. n'avait pas 
dun ne les germes de discorde. Lamine restait en retrait, evitan tavS 
eux a confrontation d'iddes qu'il estimait tourner tro Sen?™ 
proces , d intention. Je n'en donnerai qu'un exemple. DansTJadre 
des Affaires exterieures dont il avait la responsabilite, Laminelah 

devant le Bureau pohuque : Mehdi Ben Barka, qui <5tait deia un 
PP^MTlT" 3111 dei ; is ^ la i— in, demand^ unLlZ du 
W A-MTLD, comme .1 ava.t du en demander un au Neo-Destour 
tunisien, pour ncgocier au nom du Maghreb avec les Americain ou 
voulaient construire des bases aeriennes strategiques au Maroc B^n 
qu ayant 1 accord de la France, les Etats-Unif ^1^^^ 

Zv2 P 7 u S PCUpleS du Maghreb * cause de I'environ^ement 
poht^ue des bases projetees '. Assailli de questions sur les tenanTs e 
es aboutissants de 1'affaire, le Dr LamJrefusa d'en dire plus Au 
sortir de la reun.on, il me confia qu'il avail e^ l'impression £e au 
banc des accuses. Comme je lui exp.iquais q^i, n'et ^ en -s" 



as5»^roS'Sr^.ass 



120 



MfiMOIRES D'UN combattant 



mais que nous ne pouvions nous engager les yeux feme's, il coupa 
court en me lancant : « Tu ne comprends rien, retourne done dans ta 
zaoul'a. » 

S'agissait-il tellement de comprendre, ou simplement, en depit de 
,Peuphorie l^galiste, d'entendre les avertissements dramatiques qui se 
succidaient? lis n'etaient, helas, que trop nombreux : la guerre 
d'Indochine; les massacres de Madagascar, a la suite de la tentative 
de soulevement (fin mars 1947); en Tunisie, ou l'experience Kaak ' 
se solde par un simulacre de reformes, la repression de greves 
ouvrieres par l'armee fait plusieurs morts et des centaines de blesses a 
Sfax (juillet 47); quelques mois plus t6t, l'intervention de la police 
contre unc manifestation organist par Plstiqlal a Casablanca 
(fevrier 47) s'etait soldee par plusieurs morts et de nombreux blesses. 
Le repit que connaissait l'Algene proce'dait de la vision partagee par 
le Gouvernement general en AlgeYie et les Residences geneVales au 
Maroc et en Tunisie : il ne fallait pas maghrebiser la repression dans 
les trois pays d'Afrique du Nord, sous peine de voir le mouvement de 
liberation s'y maghr&iser. Mais aussi bien un repit etait-il un repit 
pour tant de nos dirigeants qui avaient passe leur vie dans les prisons 
et dans les camps de concentration. Pour l'instant, on n'avait qu'une 
idee en tSte : gagner les elections. Et, comme on le sait, le succ&s sera 
triomphal. Qu'il me soit permis de conter comment, de facon 
purement fortuite, j'ai apporte" ma contribution a la campagne. 

A Alger comme ailleurs, le MTLD affrontait la coalition de 
I'UDMA, du Parti communiste, des Oulemas et des independants. 
Passant en tramway devant le Monoprix de Belcourt, je vis qu'une 
immense reunion publique etait en train de tourner au vinaigre. Par 
, curipsUe je descendis, et j'interrogeai- un groupe de -militants locaux 
} .dans lequel se trouvait Lakhdar Rebbah *, patron d'un petit caW dans 
la toute proche allee des Muriers, et d'une crcmerie, boulevard 
Cervantes. La coalition anti-PPA pr&idee par un inddpendant, 
M* Zidi, semblait en mauvaise posture : hurlements, sifflets, jets de 
tomates en direction de la tribune. Le survoltage des esprits risquait 
de d&oucher sur le lynchagc des orateurs, tant ils suscitaient 



t. Kaak, creature de la Residence, avait (x€ appel*, en juillet 1947, a prfiider un 
cabinet fantoche. 

2. Ce 
jeunetse, 

candidats _ _ __ 

•era auui du FLN; e'est luT qui mettra Ramdane Abbane, 1'unificateur du Front de 

liMrww narinnalr. rr ,wi^ p..,..- ,.-*,t„ \„ f.-.-rrj,; |.., Tlf K .-K-li.-inTUiluA aaliaimai 
fin 1VS/ il eic airfte, lorture au pouii d en Harder une invalidity a 95 %. l\ a oreTeX 

t iwirw du km, pnliliour I! vi; auourrf'Kii i Klprr F 




PEUPLE ARDENT, DIRIGEANTS PRUDENTS ]2 , 

d'indignation par leur s idees . reTormistes . et surtout par l'ima K e 
d^t nna ' en r d Une r* inaiso " ^alsaine. Dans cette compSn 
occupcr le bas de 1 1 echelle. J'ai toujours eu en horreur les pratiques 

e ZTl J > dlS 7 1,eStrade "' dC n0mbreux -ilitants'miyan 
reconnu, je n eus pas de pe.ne a obtenir le silence. M'emparani du 
micro, jc demandai a la foule d'entendre ces messieurs avan de les 

!fSc U1S ' mC t0Urnam VCFS 1CS -S-i-teurs, je les inter o 
geai . dtait-ce un meetmg contradictoire? Oui. Dans ce cas accen 
ta.nt-tls que, tout a 1'heure, je prenne contradictoiremnt la parole" 

^E 'T gladaI qUi aCCUdlIit leS « uatre intervenC de 
LI - S • nC J me n Ut qUC tr ° P facile de ^chafner l'enthou- 

siasme Mes arms de Belcourt evoquent volontiers cet episode 
Jwrendrat meme, la legende aidant, que je fus porte entl- 

Octobre 1947 : deroulement des elections municipals. Dans 

Pn e nTV 0Ute pS grandeS ViHeS ' A '8 er ' Blida > B6ne (Annaba), Oran 
Constant.ne, Philippeville (Skikda), Orleansville (Ch'leD, Mosla K a- 
nem, B.skra, et dans la plupart des municipality - 1'adminisSn 
ne pouvant y truquer les votes ausst facilement que dans™ S 
rurales aux djemaas -, le MTLD remporta tous le sites du 
deuxteme college. Ce succes constitua Jn tournam deds if dans 
levoluuon politique et structured du parti' II se retroSt Trl 
es centaines d'fluj, devant un prob.eme'de g^cSS^i^ 

L to rmah^e n ne S 3giSSait P ' US SCUlemem de Participation 
electorale ma.s de participation municipal, meme si celle-ci n'avait 

e Lstr rc int - cn raison du quota de 2 ' 5 d - *■- *££ 

Presque tous les membres du Bureau politique appartenant a 

PPA n/lui^aienf SLTwTZ tr^ 11 ^ F^™ '" adversair « "u 
Bab^I-Oued.lequar.ier^llareeu^^ -f plu * le P , arti «»»«"«ni«e a 

4 ?1l^^^^™»^ en ' que rUDMA 

3. Et auui dans le raidiwemeni de la politique coloniale. 



122 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



1'equipe « du Deuxieme » etaient elus au conseil municipal d'Algcr. 
L'cv£nement depasse le symbole. En fait, meme les autoriles 
coloniales furent prises de court devant l'ampleur du mouvement 
national algerien. La grosse colonisation joua de loutes ses batteries 
pour pousser au durcissement de la politique gouvernementale '. 
Nous risquions d'etre surpris par des mesures de repression sans 
possibility de « defense », puisque l'Organisation speciale n'en etait 
toujours qu'au stade de la gestation, pour ne pas dire du vceu pieux. 
> 'Les^esponsables qui allaient voir "Messali pour lui rappeler les 
"* resolutions « r^volutionnaires » du Congres de fevrier le trouvaient 
curieusement insensible a ces questions, comme incapable de dechif- 
frer objectivement les £venements depuis l'entree du parti dans la voie 
legale. 

Un evenement, pourtant, va tirer nos dirigeants de L'engourdisse- 
ment : en France, la GGT et le Parti communiste declenchent des 
greves qui culmineront dans la greve generale de novembre. Mezerna 
ct nos autres deputes, revenus de Paris, sement un vent de panique 
au sein de la direction en rapportant le projet de constitution d'un 
Comite" central de greve - prelude a la prise du pouvoir par le PC. Je 
ne partageais pas du tout cette analyse, surtout en ce qui concernait 
les objectifs poursuivis par le Parti communiste francais. La France 
n'etait pas la Tchecoslovaquie, et Thorez ne s'exposerait jamais non 
plus a unc aventure comme celle du general Markos en Grece. Mais 
puisque la peur pouvait etre bonne conseillere, autant valait la laisser 
agir. 

Le rcsultat concret fut que le Bureau politique demanda a la 
« commission des quatre » (le Dr Lamine, Boukadoum, Belouizdad et 
moi) de se reunir et de faire des propositions sur la structuration de 
l'appareil paramilitaire. II en resulta deux propositions : me designer 
responsable de l'Organisation speciale en remplacement de Belouiz- 
dad, dont le mal avait empire 2 , et constituer l'etat-major de cette 
, --'slBieture ultra-secrete. La composition de l'etat-major que nous 
U proposions resultait de la prospection entreprise par chacun de nous 
et de nos consultations muluclles. Nos cinq zones etanl calquces sur 
les circonscriptions territorialcs du parti, il fallait cinq responsablcs, 



1. EUe ne tardera pas a obtenir des re"sultats positifs (pour elle) : le renvoi au 
debut avril des elections a l'Assemble'e algeYienne, d'abord pnSvues, par lc» 
dispositions d'application du Statut de I'AlgeYie, pour fin Janvier; et surtout le rappel 
du gouverneur general Yves Chataigneau qui sera remplace", le 1 1 fdvricr 48, par le 
depute" socialiste d'origine alsacienne Edmond Naegelen, qui avait deja fail la preuvc 
de son intransigeance « nationale » face aux velliit^s r^gionalistes, ou simplement 
d^centralisatrices, de ses compatriotes alsaciens. 

2. Nous envisagions deja, entre autres possibilites susceptibles de le clouer au lit 
rmnr I'nhliprr A nr soipnrr He IVrwovcr Hans un sana en Aleerie ou en France 



PEUPLE ARDENT, DIRIGEANTS PRUDENTS 



123 



ayant autant que possible des competences militaires. Pour le 
Constantinois, Belouizdad proposa Mohammed Boudiaf, qui avait 
fait son service en temps de paix dans Partillerie, et, pour l'Algerois, 
Mohammed Maroc, qui lui avait ete presente par Cherchalli et avait 
eu un petit grade dans l'armee francaise. Pour Alger-ville, Belouiz- 
dad et moi avions deja avance le nom de Djilali Reguimi, depourvu 
d'experience militaire mais possedant un niveau intellectuel qui lui 
permettrait de se former rapidement; pour la Kabylie, je proposal 
Amar Ould Hamouda, qui avait, lui aussi, accompli ses deux-ans de 
service militaire; pour l'Oranie, le Dr Lamine proposa Ahmed Ben 
Bella, qui lui avait ete presente, lors de son dernier voyage au 
Maroc ', par Mohammed Kebir, le responsable du parti a Marnia. 
Ben Bella avait fait la guer.re dans les tabors marocains; il en etait 
sorti decore et avec.le grade d'adjudant. Quoique conseiller munici- 
pal independant a Marnia, sa ville natale, il avait sympathise avec 
le PPA et adhere a la section locale. II y aurait egalement 
un instructeur militaire, Djilali Belhadj, sorti aspirant de l'ecole 
d'eleves-officiers de Cherchell et chaudement recommande par 
Cherchalli. 

Fin octobre, le Bureau politique entdrinait nos deux propositions. 
Je hxai avec Belouizdad la date de la premiere reunion d'etat-major 
de l'Organisation spe'ciale, qui serait une reunion de presentation • le 
13 novembre 1947. 



I. MurnU (Maghnia) est toute proche de la frontiere alg«§ro-marocaine. 



L'Organisation sp£ciale 



Depuis fevner 1947, je n'avais plus vraiment de point d'attache. 
J allais toujours Mquemment en Kabylie ', mais mes parents ne s'y 
trouvaient plus. Suspendu de ses fonctions par Monsieur Dumont 
toujours lui, parce qu'il n'avait pas fait les elections a la maniere 
« administrative », mon pcre avail refuse" deux fois de suite de 
rejoindre les postcs ou on le mutait. Pourquoi avait-il finalement 
accept d ftre caid du douar Amal, pres de Palcstro (Lakhdaria), ou 
a population etait arabophone, alors que, bien que comprenant 
1 arabe ,1 ne le parlait pas? Je sais qu'il en avait 616 press* par 
Uusscdik et Bennai" ainsi que par le responsable du PPA a Palestro 
Tahar Ladjouzi, car la population du douar Amal avait bascule du' 

fu^ x? C " dlc crai 8 nait q u '°n lui impose un fonctionnaire 
« z€ 16 .. Mes parents et mes freres ct sceurs client done install* a 
present a treize kilometres au nord de Palestro, pres de la station des 
bcni-Amrane, sur la ligne de chemin de fer Al«er-Con«anune lis v 
dupcaittct 4- -^ logoc*™ de wj ^fcets *,« une vasie cour 
intineure, ce qui etait un luxe inhabituel. 

. Je vivais en nomade, n'ayant pas de domicile fixe a Alger. Je m'en 
souciais peu, etant suffisamment claustrophobe pour ne pas troptenir 
a vivre entre quatre murs dans cette immense ruche. II m'arrivait 



1. Entre Alger et la Kabylie, les moyens de transport ne manquaient pas. Les 
deux autocars, « Miss Beni-Ouacif » et le « Tigre du Djurdjura », bien qu'ayant pris 
en peu d annees un serieux coup de vieux, continuaient de se livrer une gueguerre 
concurrentielle. Egalement, dans le gros camion type 45 flambant neuf d'Ami 
Achour, sans compter les taxis et voitures privees, il y avait toujours une place pour 
moi. Marabout oblige, et d'ailleurs, ca peut porter bonheur. 



126 



MfiMOIRES D'UN tlOMHA'ITANT 



souvent, quand Lakhdar Rebbah fermait son cafe de I'allcV: dcs 
Milriers, a Belcourt, de rrster a y dormir sur un banc. N'ayanl 
jamais connu l'insomnie, et trainant surtout un manque de sommeil, 
la durete de cette couche n'etait pas un probleme. Les reveils etaient 
plus difficiles, parce que trop matinaux. Mais la compensation au 
claquement metallique du rideau de fer qui se levait, c'etaient le 
caf<?-creme et les croissants chauds a portee de la main, et surtout 
l'atmosphere, les bruits accompagnant la reouverture des boutiques et 
des halles centrales. A Belcourt, j'avais aussi d'autres havres. 
L'inoubliable accueil des gens de l'ilot populaire d'El-Aguiba ne se 
dementait jamais. Les pauvres etaient les plus genereux, ils se 
disputaient le privilege de m'inviler a diner. La crise du logement 
e*tait deja terrible. Je n'arrivais pas a comprendre comment plus 
d'une dizaine de personnes, et surtout des couples, pouvaient dormir 
dans une seule piece. Avec quelques rideaux de grosse toile ou de 
x bam]?Qu, comme aux portes des salons de coiffure, ils se reconsti- 
l t tuaient uhe intimite. En voyant surgir de sous le lit de Bouda ses trois 
plus jeunes enfants, je constatais jusqu'ou on pouvait pousser l'esprit 
inventif : le lit, sureleve\ permettait d'amenager en dessous la charnbre 
d'enfants. Volonte de survivre et sens du devoir font des miracles. 
Je transportais souvent mes penates a la clinique Solal. Tous 
cousins, et a peu pres du meme age, les employes venaient du village 
d'lveskryen ', en Kabylie maritime, au nord d'Azazga. Tous mili- 
tants du parti, ils cotisaient en Kabylie. Grace a leur esprit de 
solidarity, les gens d'lveskryen avaient sauvegarde et developp6 leurs 
traditions culturelles. Tous les enfants frequentaient a la fois l'e'cole 
coranique, construite par la communaute elle-mgme, et l'e'cole 
francaise. Chacun contribuant a sa mesure, sous forme d'argent ou de 
labeur, ils avaient multiplie les fontaines, les bains publics, les 
reseaux d'irrigation; de la rocaille, ils avaient fait surgir des vergers. 
Les jeunes de la clinique Solal me recevaient comme un des leurs. 
Dans leur dortoir, fonctionnel et austere comme un abri antiatomi- 
quc, je pouvais disposer d'un lit et d'une table de nuit, et meme d'un 
easier pour ranger mon linge et les livres auxquels je tenais 
particulierement. A table, un couvert de plus passait inapergu. 

Ces jeunes de la clinique Solal etaient tellement industrieux et 
intelligents qu'ils avaient reussi a attirer a notre cause non seule- 
ment le petit personnel mais aussi les soignants '. Vis-a-vis du 



' ~-T7~Berceau familial d'un dirigcant de stature nationale, Mourad Didouche, mon 

■ prematurcment au combat, en 1955. 

2. C'est ainsi cju'ils avaient recrute' Toumi, un de» rarei cadrei parame'dicaux 
alg^riens, aue j'onenterai vers I'OS, dont il deviendra un reiponiable a La Redoute 
(Mouradia), baniieue sud d'Alger ou il habitait a proximite 1 de Mourad Didouche. 



L'OROANISATFON SPfiCIALE 

127 

Pr Duboucher, chirurgien emerite qui dirigeait la clinique ils ne 
diMimulaient pas leurs convictions politique*. Quan^ je' la 
connaissance de cet homme, liberal de coeur et d'esprit, il m e onf a 
quU ne comprenatt pas comment certains Europeans pouvaient vfve 
avec une telle capacite d'aveuglement devanf la shuatfon eMes 
aspirations des masses « musulrnanes » 
Au d&ut de l'ete 47, j'amenai Belaid Ait Medri au Pr Duboucher 

sTffrarded U1 ," C1 ''^^ DCpUJS ^^ -" cama rad 
ouffrait de douleurs souvent atroces aux jambes des qu'il marchait 

mMean. II fut surpns que le Pr Duboucher l'examine alors ou'il 
. attend* supplement a faire sa connaissance. Le chi I 

IZ^^ S 3giSSait d ' UnC ° Stdite tuberculeuse parven^ 
un degr* inquietant, et qu'il failait proceder a un curetage dans les 
phas brefs delats, je lui demandai de n'en rien dire a Alt Medri ma! 
de le faire revenir sous le pr«!texte d'un examen complemented 

PrIvo°van q t U 'V tie r drait -"' dC 1U1 CXpli ^ Uer la necessS Cve ' 

Pre-voyant a colere du patient quand il se reveillerait de l'anesthesie 

m etais fan accompagncr de camarades. De fait, il se mh a me 

traiter de .berger. -estimant apparemment que c'etaiMa oZ 

T\Tl l K T, dh brus ^ ement : « Va garder les mousSqu *• ?« 
qui d^encha rh.ar.rt generale. Eut-il su qu'il devrait «£ ensui e 
deux ou trois mo.s tranquille, il n'aurait jamais accept* 1'opera to" 

Amal' PaSSCr " m ° n P ^ e ' le n ° UVeau ca * du d °uar 

Tous ces jeunes de la clinique Solal devaient mourir au combat 
dans cette Kabylie maritime ou ils etaient nes, ou ils a aient grTnd ' 
Tms d'entre eux avaient accede" au grade de capitaine de ?ALN et 
cinq a ce l ul de lieutenant. Mais, dans la conscience des paysannes e 
des paysans, ils avaient atteint le grade supreme : celui de SectTo^ 
Dans leur secteur de la wilaya 3, outre qu'il n'y eut iamaisTa 
moindre purge sous leur autorite, ils avaientinterdit toute Zrnl de 
pression sur es v.llageois et surtout ils faisaient tout pour Xirt 
sinon e^iter, les nsques de repr^sailles sur la population jlrevoS 
particulierement trois d'entre eux : Si SadekTun Z J patcrnc 

ZtZl " T UP 5 e " faiSOn de S ° n ^ Si Seddik > I«i ^simeneu 
du groupe, plein de vivacit* et d'humour; et Si Cherif, le benSmb 
dodu, plus portd qu'eux a la pratique religieuse. Pour aigSnonn^ce 

ne divulgueraien. le. secVe.. d u J village oudfdouar a "' q " m aUCU " CaS ils 



128 



MfiMOIRES D'UN combattant 



dernier, Si Sadek lui disait : « La tare, chez toi, ce n'est pas que tu 
touches, c'est que tu es paresseux. Prendre un livre et tes lunettes, 
c'est un trop grand effort. II est vrai que mgme d'un seul ceil tu ne 
rates pas ton tapis de priere. » Et Si Seddik de voler plaisamment a la 
defense du petit : « Laisse-le done. II est jeune, 1'avenir est devant lui. 
Moins il s'encombrera le cerveau de connaissances, plus il restera de 
place pour le savoir futur! » En fait, ils avaient tous la meme fringale 
de lectures, en arabe et en francais. Dans cette pepiniere de cadres 
populaires, s'enrichir l'esprit et preparer la revolution allaient de 
pair. Ils representaient une culture populaire en train de se 
constituer '. 

Au cours de cet ete 47, alors que la cllnique Solal m'hebergeait, un 
soir ou je faisais une de mes frequentes apparitions dans le petit 
restaurant de Khellil 2 , qui me servait egalement de boite a lettres, je 
trouve un message m'annoncant que toute ma famille venait d'arriver 
a Alger : ma mere et ma petite sceur, un bebe d'un an, ont contract^ 
, ^4a-paratyphoide, et Tahar Oussedik, }e frere d'Omar, alors institu- 
.'-< teur a Palestro, a pris 1 'initiative de les evacuer en voiture. Ils sont a 
I'hotel Colbert, rue des Tanneurs. Tahar m'a laisse des messages 
partout ou j'eltais cense pouvoir 6tre joint, en precisant qu'il faudrait 
appeler un m^decin. Je ne trouve rien de mieux que de me rendre au 
commissariat le plus proche, celui du troisieme arrondissement, pour 
faire prevenir le medecin de garde. Son intervention rapide sauvera 
ma mere. 

Le lendemain matin, je me presente a I'hotel, plein d'apprehen- 
sion. Avec une tres grande gentillesse la directrice me rassure et me 
dit que la famille Ait Ahmed est la-haut. Je monte, mais mon frere 
cadet Amokrane, qui m'a entendu parler en bas, descend a ma 
rencontre en criant : « Va-t'cn, vite! La police est venue, elle nous a 
interrog& a ton sujet. » J'arme mon 7,65, je d^gringole 1'escalier et je 
sors. J'apercois un inspecteur de la PJ, Mustapha « Troisieme » 
[arrondissement], faisant tranquillement les cent pas en direction de 



1. On ne pourra jamais comprendre ce qui est arrive" a 1'AIgeVie apres 
1'IncKpendance si on perd de vue que ses meilleurs enfants ont ete fauche"s par la 
guerre. Outre les milliers de petits et moyens cadres tomWs dans la repression 
coloniale, des dizaines ont M victimes de purges et de reglements de comptes. La 
regression phenom^nale est visible dans le personnel politique qui se dispute les 
posies d'autorite" et les « elections . dans cette region. L'absence d'un £tat de droit, la 
suppression des liberte"s publiques, le reflux de l'esprit critique, consecutifs a dix-scpt 
ans de dictature, ont provoque' la d^politisation et la disorientation de la jeunesse. 

^Comme en Iran, l'Algerie risque de voir se-deVelopper un imegrisme de droite, si la 
1 Mosquee monopolise les oppositions, faute de contestation legale et de I'ftablisse- 
■"« ment du droit d'association et d 'expression. 

2. Je venais de caser chez lui comme cuisinier un jeune responsable d'Azazga, 
Mehenna, qui ivah aux peliis soins pour inoi. 



I 



L'ORGANISATION SPfiCIALE 

129 

la rue d'Isly. Je pars dans le sens oppose, en m'efforcant de marcher 

!n. i'U' , t ^ herche partout ' me dk -ti- D'ou viena-tu*. 
-De 1 hotel. Je voulais voir ma famille.. -«Mais par ou « tu 
done passe7» -«Par l'escalier » Ti ™',„ j i P . s " tu 

panou, de, m „ itams £££.' ^TXert/'r^/ "f 

Bennai qui, ayant appr s que ma famille v *»;* A~ T 

parent, Its Toudert, onginaire, des Beni-Yenni, du village de Taka 
£71? P a ***"" leur sub »is«"« dan, leur terroir natal A 

v." Tzir mc , d r "v -"' ac,ivw ™«>ioon3nrSnt 

ll! Z' -j aJ0U ' e la rt P a ™'°" to montres et des Dendules 

A u7t'£e U „e T^Tf ™.*'0"- (n-^3££ 
RenaLa^st ? % %^J%™£ it 

don" Ta£ prf t1" fu Z iS LZ '" "TT "'"" «™ a ™°« 

&s^s vizi 'd^Tnsr,' • r„ d r • ■ 



iuil apprenti-boulanger au cccur de T« I CasU.h ' Cbacha 8 a Ail A1 '- Reconverii, il 



130 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



sobriquet « Fourmi rouge » lui allait comme un gant. C'etait un 
garcon particulierement studieux. 

Lorsque j'appris la nouvelle, en pleine reunion du Bureau 
politique, je courus a Bab-el-Oued, vers un cafe PPA ou j'espe- 
rais trouver Bennai et ou je rencontrai aussi Omar Haddad. Peu 
apres, Zekkal nous chargeait dans son taxi : Bennai, Haddad, 
Omar Oussedik et moi. Nous arrivames cinq minutes apres le 
fourgon mortuaire qui ramenait le corps dans nos montagnes '. 
Fou de douleur, mon pere ne put se resoudre a suivre le cortege 
villageois conduisant le petit mort sur les deux kilometres de piste 
rocailleuse. Bennai courut a lui, pour le soutenir, le consoler. lis 
etaient la, deux colosses accroches l'un a l'autre, titubant au 
milieu des pierres, sous le clair de lune traverse par les aboie- 
ments familiers des chacals, impuissants contre le destin. Mon 
pere repitait comme une litanie : « Pourtant, je n'ai jamais fait le 
mal. Je n'ai pas meYit6 cela. » J'aurais souhaite que l'enterrement 
se deroulat dans l'intimite, mais la manifestation politique etait 
inevitable. Mon frere eut le privilege du drapeau algerien, de 
l'hymne nationaliste et de l'hymne compose par Idir Alt Amrane, 
jLtue-loi, fik d'Amazigh. 

•-, Je dus regagner Alger des le lendemain, puisque Belouizdad et 
moi etions convenus de la date du 13 novembre pour la mise en place 
de l'&at-major de l'Organisation speciale. Mes trois compagnons 
rcsterent avec ma famille, ce qui adoucissait la tristesse de mon 
depart. Comme le « taxi de la patrie » avait fait demi-tour dans la 
nuit memc, a la sortie de Michelet je grimpai dans un taxi collectif 
deja en etat de surcharge - raison probable du controle de gendar- 
merie que nous subimes a la hauteur de Menerville (Thenia), a une 
cinquantaine de kilometres d'Alger. J'en fus quitte pour la peur : 
c^tait le marche noir que traquait la gendarmerie. « Que ne 
traquait-elle les chauffards! » pensais-je douloureusement, car nous 
nous trouvions alors a peu de distance de l'endroit ou mon jeune frere 
avait et6 ecrase. , , 

Apres ce deuil, mon pere viendra plus souvent a Alger, gcnerale- 
ment avec une de mes sceurs \ Prenant la fillette par la main, il allait 
a la cremerie ou au cafe de Lakhdar Rebbah, ou restait des journees 
entieres a discuter avec Mohand Abba, un vieux militant de l'Etoile 
Nord-Africaine et, qui plus est. parent d'un autre Mohand Abba, 



1. Les musulmans enterrent leurs raorts sans delai, geneValement dam lei 
vinal-quatre heures apres le dices. , 

2. Sam «tre a proprement parler confined a la maison par la tradition, ma mere 
fCavaltjMi droit a ces e"chappe>s vers la capitale. 



I/ORGANISATION SPECIALE 



131 



ami et confident de mon ai'eul le marabout '. Les moments qu'il 
passait ainsi avec ses amis et avec les miens le rasserenaient, lui 
rcdonnaient courage. On en profitait pour lui demander de regler des 
litiges d'ordre familial ou commercial. II s'acquittait de ce devoir 
traditionnel avec beaucoup de scrupule et 1'angoisse de ne pas etre 
equitable. Les grandes satisfactions morales refusees au fonction- 
naire, l'homme de la tradition les obtenait. Ainsi aplanit-il un 
diff6rend entre les Toudert et le proprietaire de la petite boutique 
d'horlogerie qu'ils louaient rue du Divan, et, plus tard, un probleme 
dissociation epineux qu'ils avaient avec des gens de Petite-Kabylie. 
Les Toudert recevaient souvent ma famille, et je fis ainsi moi-meme 
leur connaissance. Grace a leur chaleureuse hospitalite, mon errance 
allait prendre fin quelques mois plus tard: ils mirent a ma 
disposition une chambre independante, toute petite mais comman- 
dant un des plus merveilleux panoramas du monde : la baie d'Alger, 
vue du quartier Notre-Dame d'Afrique. 

Une table, un lit, mes livres. Le bruissement des vagues, les odeurs 
de la mer. Sur cet immense horizon d'azur, les levers de soleil sont 
proprement magiques. Les plaisirs de la vue rejoignent les envoutc- 
ments.du coeur. Et cette multitude bariolee de bateaux dansant au 
rendez-vous de l'aube, unissant leurs bruits syncopes et leurs appets 
comme pour tirer Alger-la-Blanche de sa torpeur. On dirait le soleil 
ralenti par les (lots, la vie retenue comme une respiration et 
s'exhalant progressivement sur Bab-el-Oued, cette Baseta qu'a su 
decouvrir et exprimer si passionnement Camus. Comment se faisait- 
il que ce monde merveilleux put renfermer une jungle humaine ou 
l'homme est un loup pour l'homme, non par necessite mais par 
cupidite et pulsion de domination? J'avais deja pris bien du recul par 
rapport a ce type de question. II se peut qu'il existe une causalite 
absoluc regissant l'harmonie du cosmos, mais les societes humaines 
possedent leur propre dialectique. Les lois de la vie en societe 
decoulent des luttes sociales, culturelles et politiques orientees vers 
l'e"panouissement personnel et le developpement civique de l'huma- 
nite. II faut la passion de subir la vie pour la decouvrir dans sa 
plenitude. 

Avoir un gtte me permetlait de faire une mise au point sur 
I'existence que j'avais choisie, sur les idees que je voulais defendre. Je 
pouvuis enfin y rassembler mes livres de chevet ou d'etude et tous les 
textes « rcvolutionnaires » que j'avais pu glaner en prevision de mes 
responsabilit6s. 



1. II lui avait iurve\:u plus d'un demi-siecle el etait reste' jusqu'a sa mort le 
ile|Nisilnlrr de ki poenie* el de sa philosophic. 



132 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



Ces responsabilites, a partir du 13novembre 1947, concerned 
avant tout I'OS. Notre etat-major se compose de hint membres : six 
, - chefs de zone, un instructeur et un chef '. Nous void bombardes, sans 
■ experience revolutionnaire ni competences politiques particulieres, a 
la tete d'une organisation superclandestine ayant vocation de prepa- 
rer la revolution. Pour plusieurs d'entre nous, nous venions tout juste 
de faire connaissance. En ce qui me concerne, je rencontrai pour la 
premiere fois Maroc et Belhadj lors de notre seance inaugurale, et 
Boudiaf 2 et moi n'avions 6tc mis en presence que la veille. Pour une 
raison dont je n'ai pas m^moire, Ben Bella n'y assistait pas; nous ne 
ferons connaissance qu'a la deuxieme reunion d'etat-major. 

R&rospectivement, il me semble que nous avons su travailler en 
equipe. Bien qu'il y ait eu des « chefs * a tous les niveaux (groupe, 
section, brigade, region et zone), nous n'avons pas institue de grades.' 
Antimilitariste de tempeYamenl et de formation, je n'ai conserve du 
sens hieYarchique et de la discipline que le strict minimum neces- 
saire. Le scul ceremonial etait le salut militaire accompagne du cri : 
Lilfida! (.Prets au sacrifice.) a l'ouverture des reunions. 
a ^pSc Cn . d&embrc 1948 ' c'est-a-dire pendant la premiere phase 
de lOS, l'e"tat-major sera a la fois un organe de reflexion et 
d execution 3 . Pour decider du type de formation militaire a donner 
aux effectifs de I'OS, il fallait d'abord preciser la nature de feur 
mission. En fait, l'orientation de 1'organisation dependra fondamen- 
talement de Belhadj et de moi-meme. Qu'il soit sort! aspirant de 
1 ecole d'deves-officiers de Cherchell 4 n'en fait pas pour autant un 
- techniqen » eprouve, car Cherchell. n 'est pas une institution revo- 
< lutionnaire, elle dispense un enseignement classique destine a une 
arm<<e reguhere. Egalement, il n'a pas le niveau intellectuel d'Ould 
Harnouda, la formation politique de Maroc et de Mahsas, le bapteme 
riii feu He Bon Bella. IVvfVrirn.r ^ry^n^f J. e R.v J: ±f. \'- ' - 
rapni omen il est mgenieux. astucieux, fouineur 5 imaginattfV,' 1 
la hmUC ' far felu - « ■'« complement libere des'r^Ss et d'es 

Tut.; «* &™y> i>a-ion tatasy Djiia,i ^^ 

»ift££ t*™ 1U '' 3V0ir * *«"* * ^ indigene, en tan. q ue . fil, de 
rtdlger tous le. deux la .Brochure T^TrilJZ , mM aPPUieroM ^ 



^ORGANISATION SPECIALE 

133 

automatismesde l'apnareil militnir^ », ;> „i r 

»n s ti.uer le„rs effect ™ ™ 1,1 1" 20nM s ™>ploie„, i 

manuel de formation de base des membres de I'OS M i " ,£ U 
nation de Maroc', nous avons tortel'idl H , gfe ' obrtl - 
vert., autrement dit un pr^ d ^ soulevement IV^ "" * Ptan 
trophique de la Kabvlie en 1Q« ! L experience catas- 

JSti^toV^ cTa d0CUmemati0n ' — 
avoir ^tant de fois ^g^^^^g" 
parJe PCIvun pa^phlet^nc* in „ ir la ^ju. n* m '££ ££ 

souievemem irlandais'dt Paques 19 Jo, un'Av're consacrfa Pe'chec 

dont C ZT VCdC S0U "T ent Cn Ind ° chine dans Ics annees ,930 e 
dont ma memoire mus.cale retient approximativement le titre : Hong 
Seng Dong et un tas de journaux et de revues. De plus, Ahmed 

me remet^r 1 ' "^ * '* C ° mmissi ° n de la Defensc "«, 
™J*?T ™«««?»raient toute la documentation dont i 
pouya t disposer. Je hsais passionnement les dAats sur le budge 
militaire reve ateurs des grandes options strategiques, les c«m£ 
rendus des operations militaires en Indochine 5 P 



. V j^ U * r .l unio , n » dc d<!cembre et de Janvier, il a soutenu 1'idee du « Plan vrrf ,„~. 



134 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



La brochure que nous preparons avec Belhadj sc veut surtout 
simple et lisible. Nous elaguons tout ce qui est laius et theorie 
superflue dans lc maniement des armes, des explosifs, et le combat 
individuel. Aux elements techniques s'ajoutent quelques principes 
tacdques_.de -la gueYilla : bouchon de- route, embuscade, coup de 
ihain. 

Je decide d'organiser Tin Janvier 48 un « seminaire » de reflexion, 
d'instruction et de formation. Le texte que nous avons e"labore avec 
Belhadj y sera presente et discute, mais ce n'est la qu'un des points de 
l'ordre du jour particulierement charge. Car il faut arreter dans le 
detail les structures definitives de reorganisation speciale ainsi que 
les modalites precises de recrutement. Nous travaillons pendant toute 
une semainc dans une medersa ' privee de la Casbah. La journee 
commence tres tot et se termine tard dans la nuit, nos arrive'es et 
departs devant passer inapercus. J'ai garde" le souvenir d'un adoles- 
cent qui s'occupe de nous avec un denouement et une discretion 
remarquables. II me semble que e'etait Yacef Saadi. En dehors des 
conferences et des discussions menses avec methode et discipline, les 
discussions a batons rompus rapprochent les hommes et f&ondent le 
dialogue. Le seminaire se termine par des lecons de strategic et de 
tactique, au terme desquelles chacun a droit au Kriegspiel, e'est- 
a-dire a resoudre un probleme militaire donne" qui se poserait a un 
chef de bataillon ou de regiment. II expose sa ou ses solutions, et les 
autres presentent alors leur point de vue. Outre que ce Kriegspiel est 
une bonne hygiene mentale en meme temps qu'un test intellectuel et 
un reflet inteYessant de Pexperience de chacun, il permet aux chefs de 
zone d'acqueVir des connaissances depassant le contenu de la 
brochure, qui est r&lige'e a l'intention de la base. 

, Comment sera employee cette « Brochure d'instruction militaire »? 
Nous Pavons roneotypee nous-memes en cinquante exemplaires 
numerates. En general, elle ne doit pas descendre plus bas que le chef 
de brigade. Chacun est personnellement responsable de l'exemplaire 
qu'il deuent, lequel doit etre cache en lieu stir et, le cas echeant, brule 
plutot que de tomber dans les mains de la police. Aux echelons 
infeneurs, les lecons sont recopiees au fur et a mesure dans des 
cahiers personnels pour lesquels sont valables les memes consignes 
draconiennes. L'instruction militaire est prevue pour une annee, a 
raison d'un chapitre par mois a epuiser au cours de stages et de 
reunions hebdomadaires ou bihebdomadaires. Les stages de formation 
acceleree, plus longs, sont surtout organises aux echelons superieurs 
(chefs de zone, de region, de brigade). L'effort porte principalement 



L'OKGANISATION SPECIALE 



135 



i 



| 

I 



sur 1'enscignement pratique : pclotons en plcin air, dans les forets, 
sur les cretcs. L 'etude et le maniement des armes individuelles se fait 
plutot en chambre, et occasionnellement en exterieur, quand on peut 
transporter sans risques pistolets, mitraillettes, fusils de guerre, 
grenades '. 

L'Organisation speciale est done en train de naitre. Mais qui la 
compose? Le recrutement definitif s'opere a partir d'une selection 
fondee sur de nombreux criteres. Le premier, e'est le militantisme, la 
fidelite au parti, e'est-a-dire une action soutenue, en son sein, pour 
l'independance de 1'Algeric 2 . Le deuxieme critere est le courage : le 
bapteme de la repression, 1'epreuve de la prison et surtout des 
interrogatoires de police constituent de bons litres. Le troisiemc 
critere est la jeunesse en raison de son dynamisme, de ses facultes 
d'adaptation, et parce qu'elle n'a pas de charges de famille \ Le 
quatrieme critere est l'intelligence. Faute de pouvoir exiger un 
niveau scolaire minimum, on donne la preference a ceux qui ont des 
capacites intellectuelles. Enfin, il est un critere qu'il n'est meme pas 
besoin d'enoncer : la discretion. 

Ensuite vient la mise a 1'epreuve, sans que les militants soient 
encore avertis de leur incorporation eventuelle dans l'OS. On leur 
impose individuellement une serie d'actes patriotiques dont les 
risques augmentent graduellement. Le scenario classique consiste a 
creer une atmosphere dramatique : on demande au jeune homme s'il 
est volontaire pour entreprendre une action, puis on le convoque en 
pleine nuit, on 1'arme, et on s'arrange toujours pour qu'il y ait 
contrordre au dernier moment. De telles operations n£cessitent 
e"videmment une grande vigilance de la part des recruteurs, non 
seulement a cause des imponderables facheux (l'arrivee d'une- 
patrouille de police, par exemple), mais aussi des reactions du 
militant lui-meme. Ainsi celles du jeune Moh Arezki Boudaoud qui, 
convoque" en plein jour devant le Gouvernement general, recoit 



1. £tlbliiiement d'enseignement sup^rieur musuln 



1. L'une des premiires directives aux chefs de zone fut la recuperation et la 
centralisation regionale ou locale de I'armement. Nous ne disposions, au depart, que 
de quelques pistolets et mitraillettes, de fusils de guerre dans les Aures et en Kabylie. 
Nous les faisions circulcr a tour de role dans les groupes, a la fois pour limiter la 
circulation des armes et pour masquer notre indigence. Nous organisions la rotation 
d'une mime mitraillette dans une villc, comme Franco impressionnant Madrid avec 
un unique bataillon qui y dtfilait plusieurs fois. 

2. L'anciennete' n'dlaii pas prise en compte pourvu que l'engagement dans le parti 
tit prlce'de', et non suivi, la phase Kgalistc. 

3. A cet egard, les routiers SMA (Scouts musulmans alge"riens) retiennent 
I'attention dci recruteurs, particulierement en Kabylie ou ils ont notamment fait 
leuri preuves au cours dr In Srmaine Sainle. 



136 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



1'ordre d'abattre un haul fonctionnaire - son responsable, en Incur- 
rence Reguimi, aura le plus grand mal a Pempecher d'aller jusqu'au 
bout. Frere d'Omar Boudaoud ', qui deviendra un des cadres 
pnncipaux de la revolution, Moh Arezki avail deja, a seize ans, 
Pexpenenee de la repression et des armes a feu. 
,-„ .._Ce n'est qu'au terme d'epreuves-multiples et diverses que Pincor- 
, t poration d'un dement dans l'OS est decided - s'il y consent, 
evidemment. Ces precautions sont d'autant plus necessaires qu'il est 
pratiquement impossible, une fois qu'on Pa recrute, de le rendre a la 
« vie civile ». On entre dans l'OS mais on n'en sort pas. Celui qui est 
admis dans l'OS quitte sa cellule du parti, cesse toutes ses activity 
pubhques: reunions, distributions de tracts, etc. II doit se faire 
oublier des services de police et des reseaux parallcles d'indicateurs. 
Evidemment, la tentation est grande d'« en remettre » : tel responsa- 
ble local se met a frequenter ostensiblement les bars et a faire la 
causette avcc Pinspecteur de police du coin, tel autre se repand 
pubhquement en invectives contre les nationalistes. Les directives ne 
peuvent prevoir tous les cas individuels, ct d'ailleurs les mentalites et 
les m<«thodes de travail approximatives des responsables gauchissent 
souvent les directives. Transmises par la vote hierarchique, les 
instructions sont denatures, voire perverties. 

J'cn tire des enseignements pratiques qui me conduisent a 
preparer la « Brochure de formation militante », qui sera mise en 
circulation en mars 1948. Outre les consignes et les conseils pour 
fonctionncr de facon precise et efficace (comment organiser une 
rtumon sans palabres, re"diger un rapport sans complaisance et sans 
verbiage), j msiste sur le sens des responsabilite"s, que j'oppose a 
I autontarisme, ainsi que sur le role et l'importance de Pesprit 
d initiative 2 . r 

, ^Gependant, meme si nous pafvenons a nous perfectionner, a 
k fonctionner au micux, nous nous trouvons devant un adversaire qui, 
lui, a une experience autrement longue que la n6tre, des m6thodcs 
pohcieres eprouvees. C'est pourquoi j'elabore dans le meme temps 
une troisicme brochure consacre"e a « L'attitude du militant face a la 
police ». II s'agit de familiariser les militants avec les trois. phases de 



deviendra chef de la F&Wration de France du FLN et membre du CNRA (Cornell 
national de la revolution algeYienne). 
2. A la i prison de la Same*, Boudiaf m'apprendra que Maroc a fait rtimprimer 

nMtodS? I. LD- j* A -£ M W^' » ajoutera-t-il. Ce detail ftah pour moi 
vMitf^auteur C conscience. e"tant plus importanYque la 



L'ORGANISATION SPfiCIALE 

137 

la mission polkiere. La phase d'information, la plus dangereuse 
parce que la moms observable, avec ses nombreuses techniques 
filatures, ind.cateurs, etc. La phase d'arrestation et de demantele- 
ment, qui joue sur la surprise et trouve un remarquable appoint dans 
le manque de v.g.lanee, les documents et les carnets qui Sent etc 
En in la phase des interrogators avec ses formes d'intimidation et 
de torture, dont je donnais une description presque romancee • exe- 
cutions simuees, ens des tortures passes sur bande. II fallait coute 
que coute, leur resister au minimum trois jours, delai perTe 
tant de mettre Porganisation en alerte et prendre toutes > d" pSS,' 
pour parer aux suites eventuelles des aveux. Nombreux seront le 
militants de POS qui feront .'experience des hurrogjZZT^ 
avons vecu la brochure,, diront-ils. lis Pavaient apprise par cceur • 

S'agissant des hornmes et des structures, la constitution de POS 
Aa t sur ses ra.ls. Mais que pouvions-nous faire sans armement sans 
materiel de transmissions? Sous cette derniere rubrique nou 
possedions en tout et pour tout un poste emetteur, dont P « achat , 

BeTcounM'H 5 *"? TM™ n0Vembre 47 un res P°"^le de 
Bekourt M Hammed Yousfi \ m'avait signale qu'un ex-officier 
allemand cherch.it a vendre un poste emeUeur de grande poS 

sS^cT" f3U S t rC Pendam qU ^ ue tcm P s e » vi^le et a Ph" ei 
Saint-Georges, ou il reside, pour etre sur qu'il ne s'agit oas d'un 

provocateur des services de securite, j'entre'en comact^ u " II 

rtrtiSft? et . bred ° Uille Un P eu de fran^,. II m'explique 
quofficier de marine et pnsonnier des forces ameYicaines, il risque 

IZa™' 3UX aUt ° nt " ffanCaiseS ^ uand lcs Alli « ™™t rapS 
£urs dermers serv.ces. Pour arriver a regagner PAllemagne U a 

5S PaSS - eP ° rl " d ' argem ' " P r °P° se un P° stc tref p ; r c- 

tionne qui peut emettre en morse et en phonie dans un rayon oVplus 
de mille kilometres, pour la . faible » somme de sept cent rnille 
francs. Me pendant radio-amateur . mordu ., je disque "est une 



F***t la nJLJ.'rl i f P H , ! un anclcn miIitant de l'OS, qui d<5pendait de 

I. t-adre ph&^ien de Belcoun, responsable local de l'OS F, io« i 
repr^t de TOS » Madrid. Chef de^a Su'reSs tn S ^fgpiS 



138 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



somme astronomique et que j'offre cent mille francs, a prendre ou a 
laisser. Le marche est arrete lors de notre deuxieme entrevue qui se 
deVoute au Champ de manoeuvres, devant le Fover civique de la 
CGT, mais il reste subordonne a l'essai concluant de l'appareil. Sans 
promettre quoi que ce soit au sujet du faux passeport, je lui avais 
demande de m'apporter trois photos d'identite, qui me serviront 
surtout a le faire pister. Pour la livraison, nous fixons un rendez-vous 
chez lui, a i'hotel Saint-Georges. 

. »^ U ,J° Ur dU ' le taxi de Zekk 3'< toujours lui, nous emmene, 
; Abdelkader Bouda ', Ahmed Kabba 2 et moi. II est convenu que mes 
deux camarades monteront prendre l'appareil dans la chambre de 
1 Allemand tandis que j'attendrai dans une allee du jardin de I'hotel 
un peu a l'e"cart de la voiture. Je me doute bien que la DST surveille 
d une maniere quelconque ce palace frequente par toute sorte 
d autonte"s civiles et militaires. Une demi-heure se passe. Zekkal me 
fait signe que nous devrions partir, mais, du geste, je lui demande 
encore un peu de patience. L'angoisse m'etreint. Si nous etions 
tombe's dans une souriciere? Mais void Kabba qui revient vers nous 
en courant: l'Allemand refuse de leur livrer la marchandise 
craignant eVidemment d'etre floue - puisque ensuite il n'aurait 
aucun moyen de nous contacter. 

Cet appareil est trop rare pour que je le laisse passer. Tant pis 
pour la prudence, j'accompagne Kabba au Saint-Georges. N'ayant 
jamais mis les pieds dans un hotel aussi luxueux, je feins d'etre a 
l'aise au milieu de 1 'agitation mi-militaire mi-mondaine qui y regne. 
Une fois devant notre vendeur, je lui verse vingt mille francs d'arrhes 
et je lui demande de nous accompagner, pour le mettre en confiance. 
Et je constate que, de toute facon, j'aurais du monter car les deux 
caisses sont enormes et il faut se mettre a deux pour en transporter 
une. Nous embarquons le Germain en direction d'EI-Biar, sur les 
hauteurs d'Alger; la, nous le laissons pres d'une station de trolley, 
apres l'avoir rassure sur notre bonne foi, et pris date pour l'essai de 
, J^rnetteur. Cet essai, auquel assiste"aussi Omar Oussedik, et qui a 
t, lieu chez Lakhdar Rebbah, se re"vele concluant: un disque de 
musiquc en vogue et quelques signaux sont captes par plusieurs de 
nos militants a qui la longueur d'onde de remission avait ete 
communiquee la veille \ Pendant tout 1'apres-midi l'officier alle- 
mand nous donne un cours de codage secret : chiffres, lettres, livres 

1. Nevcu d'Ahmed Bouda, le responsable national. 

2. Celut qui a fait le « saut de 1'ange », aux Carrieres. 

i ..vT o ref I 1 }' 1 ' f " 1 ' Cet essai avait < 8 alement M cap'e par le service dVcoutes 
nitall* a Ben-Aknoun. Nous 1'apprendrons, entre bien d'autres choses, apres 
1 arrcstation de l'officier allemand, fin mars. 



L'OROANISATION SPfiCIALE 



139 



servant de cles, faux messages, fausses eld's, etc. II nous remet aussi 
les brochures techniques sur le fonctionnement et la reparation 
6ventuelle de ce qui sera le premier poste emetteur algerien '. 

L'officier allemand sera arrete plus tard. Pourquoi? Nous ne le 
saurons jamais. Toujours est-il qu'en avril des inspecteurs en civil 
iront interroger Lakhdar Rebbah... a la prison de Barberousse \ On 
lui montre une photo de moi en compagnie de l'officier allemand 
devant le Foyer civique de la CGT (le cliche etait pris d'un immeuble 
en face). Ruse classique : « Ce jeune homme a ete tue par le Boche 
Nous voudrions l'identifier, pour remettre le corps a sa famille » 
Rebbah connait la musique. Non, la tete de ce jeune homme ne lui dit 
nen. « Mais cette carte de visite trouvee dans ses papiers, e'est bien la 
v6tre? » Rebbah riposte qu'avec ses deux commerces, le cafe et la 
cremcrie, il donne ses cartes a tous les clients, mais de 14 a les 
connaitre nommement 3 ! Le Malmseoffizier avait egalement fourni 
une autre piste a la police en la menant au restaurant de Khellil 
1'ex-candidat malheureux aux elections legislatives, chez qui avait eu 
lieu notre premiere entrevue. Mais Khellil s'en sortit en envoyant 
une gifle au jeune Allemand qu'il traita de menteur. Non, cet officier 
n avait jamais mis les pieds dans son etablissement, pas plus 
d ailleurs que le garcon de la photo! 

Que l'aspect parfois romanesque de ce genre de tractations ne fasse 
pas oubher au lecteur qu'elles etaient pour nous vitales. II nous 
fallait absolument nous procurer des appareils de transmission et 
priority des pnorites, de l'armement. Au cours d'une de nos 
entrevues, l'Allemand m'avait revele l'existence d'un important 
mateYiel de guerre amdricain entrepose dans la region de Rouiba a 
vingt-cmq kilometres a Test d'Alger. Par 1'intermediaire de Lounas 
« Zonca » (sobriquet acquis, apres 1' « Operation Torch », dans le 
march* noir), un jeune militant originaire d'Azazga, feru de tout ce 
qui euit anglo-saxon \ j'obtins audience aupres du consul gemSral 



1. Ici, e'est l'organe qui eric la fonction, en soulignant I'importance^des 

2ZPSp>^ pour la coordina,ion de la lutle a tou ^« ***». 

2. Pour lire sQi- de la rtussite de son trucage des elections a l'A«semble« 
S^ 4 , aVn 19 f 48, k n °- UVeaU 8° uver "^r g^n^ral Edmond NaegeKat 
pns la precaution dc fa.re arreter, a la veille du scrutin, wus des motifs plu" 
U-ansparents les uns que les autres (notamment 1'. agitation electoraleTi) tren T 
deux candidal* MTLt), dont Lakhdar Rebbah. ^ eiectorale ..), trente- 

Rih^ 1 ' ln r e . rm<dia j re du g J 7 ffi , er de la P rison - Mohammed Zoubiri, Lakhdar 
i££ .ln. f H-f nnaI,rC CW *««toppementt de, le lendemain - oe qui donna " 
mm l'arrive-e d? UPRG ' ""* d armement entn P° Uc chez e,le ^™ heures 

*i^£to££izd^ dc m physique gal,ou - " vit ,0U » U " et 



140 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

des Etats-Unis lui-meme, lc major Smith. Sans pouvoir rnc situcr 
exactement; il n'ignorait pas que j'avais une activite politique, ct me 
confia d'entree de jeu qu'il etait tonne" des succes electoraux du 
MTLD. Mais, pour sa part, il ne se mSlait pas des problemes 
politiques; en plus de ses fonctions consulaires, il avail mission 
d'aider les autorites militaires de son pays a rapatrier les restes des 
GIs tombe's en Afrique du Nord. Apres une declaration de principe 
aussi nette, je ne pouvais plus amener dans la conversation la 
question du matenel entrepost* a Rouiba. J'eus beau demander au 
Bureau politique de faire intervenir un interlocuteur plus connu que 
moi, moins mysteYieux, et revenir meme plusieurs fois a la charge, 
mes collegues ne firent aucune d-marche. Faut-il incriminer quel- 
^„qu!un? ^ n. Simplement la force d'inertie, qui est le plus puissant 
k, adversaire de 1'initiative. 

Ailleurs qu'a Alger, quelqu'un prenait pourtant une initiative. Je 
veux parler de Ouali Bennai qui, des decembre 1947, avail entrepris 
de faire une quete afin d'acheter des armes pour I'OS. Agissant a 
1 msu du parti et dans le plus grand secret, il sollicite des personnes 
aisees en Kabylie et des commercants d'Alger, dont une liste a ete 
prealablement dressec en equipe. II parvient ainsi a collecter environ 
un million et demi de francs. Grace a Kabba, enfant de Belcourt, 
quartier ou demeurent encore les retombees du vaste marche noir qui 
y avait sevi, Bennai peut acquerir un impressionnant stock d'armes : 
une vingtaine de mitraillettes Sten et Mauser ainsi que deux 
Thompson en mauvais 6tat ', une trentaine de pistolets tout neufs 
(7,65, 9 autrichiens et meme des colts), cinq fusils de guerre et deux 
caisses de grenades offensives. Ce materiel est transporte 2 dans la 
region de Dcllys, en Kabylie maritime, et grossi de quelques dizaines 
d'autres armes achetees sur place, et aussi dans des hauts lieux de 
trafic 3 que sont certains marches de la valine de la Soummam, dont 
celui des Beni-Sedka 4 . On y vendait les munitions au decalitre ou au 
double-decalitre, comme des cereales. 



1. Elles serom retakes par les armuriers de Darna, village du Djurdjura qui a su 
perfXtuer tout un patnmoine artisanal, malgrf les interdictions et la surveillance des 
^autorites, - 

' ± Grace a Noureddine Stambouli, un militant de Belcourt qui, anent des PTT 
- utilisa une fourgonnette postale. * ' 

3. Apris le d&arquement allie, il y avail eu par la un <<norme trafic de march* 
noir. Des bandes organises s'attaquaient aux convois allies entre Palestro et Bouira 
prenant d assaut les trains en marche, elles en dfchargeaient des caisses entieret de 
marcnandises, le plus souvent descigarettes et du corned-beef, mais assez peu d'armes en 
raisonde la surveillance plus stride aui s'exercait sur leur transport 

4. O est la que j achetai moi-meme, en juillet 45, la premiere Slen ei le premier 



l.'OROANISATION SPfiCIALE 

141 

Ainsi, grace a une direction regionale dynamique et ardente 
1 approfondissement de la conscience politique des masses populates 
al ait de pair avec les preparatifs matcriels revolutionnaires ' II 
follait du concret pour etre pris au serieux par les militants et surtout 
par les maqulsards qui ne cessaient de reclamer des armes N6ces- 

d wEE"" m ° ra1 ' m ^ ui P ement se ™ egalement a des actions 
dautodeTense contre ce que j'ai appele les « milices noires.. 

Pour sayoir ce que sont les . milices noires », il faut remonter a 
1945. Apres les evenements de mai, les feodaux terriens et l'admi- 
S! . me ; tent , sur P ied de * ^iHces pour computer Taction de 
1 armfc et de la police Des assassins a gage, rescapfc du bagne, sont 
recuperes et manipules par les autorites locales dans le but-de 
terronser la population et d'assassiner les patriotes les plus actifs 
de? ZT^A T " ant .P rati ^ eme "t interdites, e'est aux alentours 
des villages de colonisation qu'ils sevissent, sous la protection des 
pouvoirs publics. Avec la politique de fermete pronee par le nouveau 
gouverneur general Naegelen, qui arrive en tfvrier 1948, ce bandt 
tisme est reactive et encourage par la repression politique : arresta- 
Uons tnt.midation et brimades, et la repression economique : ferme- 
tured exploitations artisanales et de petits commerces, suppression 
des licences, d&auchage des travailleurs. Les expeditions punk les 
seront le privilege des Aures et de la Kabylie. Au debut de 948 
comme trois ans plus tot, les regions de Dellys et de Bordj-Menaiei 
ubissent les mefa.ts des miliciens : en bandes ils font irrupt^n ch ez 
s militants, ma traitent leur famille, volent les bijoux; ifs arretent 

!:: :r^r dre les patriotes —- ies *«*~ - 

Confronts aux appels au secours des responsables de Kabylie qui 
affluent a Alger, le Bureau politique se contente de leur r7«T 



wmmmmm 

conjointe de messalisme et de berbfrisme LkhdT RH^fh l ■ J ' • "^ '' a£ f usa,ion 

s „.„ „ „, 1W „«„„„„, ^xxusK^s.n st'i 



142 



MfiMOIRES D'UN COMBA1TANT 



L'ORGANISATION SPECIALE 



143 



mandcr la vigilance contre les provocations. Pris dans l'engrenage 
legaliste, le PPA-MTLD se derobe devant les cris d'alarme d'une 
paysannerie qui devient genante parce qu'elle a des problemes 
genants. Bien que responsable national de l'OS et non de la Kabylie, 
je demande l'inscription de cette question a l'ordre du jour d'une 
stance du Bureau politique. J'explique que la terreur a deja atteint 
ses objectifs en basse Kabylie, que l'absence de reactions encourage les 
bandits, qui redoublent d'audace. Cette tension dramatique risque de 
deboucher soit sur le decouragement et la disaffection vis-a-vis de 
notre mouvement, soit sur des reactions spontandes en chaine qui 
ensanglanteront les campagnes, fournissant ainsi le pretexte a une 
repression militaire qui reduira un a un les bastions populaires. Je 
propose une riposte adequate, c'est-a-dire limited dans l'espace et le 
temps, ponctuelle mais cinglante. II faut freiner ces bandits et les 
freiner tout de suite. S'agissant de Taction que peut mener le parti, 

/ ' ""* •-Messali tergiverse, mais il ajoute avec son charme suave : « Voyez ce 

' '• que vous pouvez faire avec vos amis sur place. » En clair : « Ce sont 
vos oignons, debrouillez-vous! » 

Un crime particulierement spectaculaire va effectivement nous 
forcer a nous debrouiller. Si Rabah, responsable du parti au douar 
Errich, qui depend de Bordj-Menaiel, est assassine devant sa femme 
et sa fille par une bande qui s'est arrogee le droit de faire un barrage 
pres de la ville pour filtrer les allies et venues de la population. £lu 
aux dernieres elections de la djemaa, Si Rabah £tait tres estime", 
meme au-dela de son douar. Sa petite ferme constituait un relais, un 
refuge et un centre d'activite\ et son deux-roues, tire* par la «jument 
de la patrie », e*tait le « transport en commun » des militants. Et e'est 
sur ce deux-roues que ses assaillants l'ont abattu de plusieurs 
decharges de fusil de chasse. II les avait supplies de ne pas le tuer 
devant sa famille - rappel du code d'honneur qui r£gissait le 
banditisme non politique. Pour comble d'humiliation, sa femme a etc - 
giflee par le jugc a qui elle declarait avoir reconnu, parmi les 
meurtriers, le chef de la milice. 

Si Hamoud, qui cumule dans la region la responsabilite' de 
l'organisation politique et de l'OS accourt a Alger pour m'informer 
de ce forfait et, si possible, le faire savoir a son ex-chef Bellounis, lui 
aussi emprisonne" a Barberousse pour cause de candidature a 
1'Assemblec algdrienne. Bennai se trouvant alors dans la capitale, H 

,- -,^ous decidons a trois qu'il faut mettre le paquet pour stopper les 

l « ravages de la milice. 

L'opeYation s'est deYoulee un jour de marche" - occasion, pour les 
chefs de la milice, de parader devant les souks, armes de pied en cap. 
Une trentainc de militants se d£ploient en embuscade et dressent un 



barrage. Les miliciens sont identifies les uns apres les autres par des 
militants masques qui font evacuer les lieux par les autres passants 
Douze bandits sont tues - la moitie sur place, les six autres mourront 
a I hopital. Dans une lettre au procureur, publiee par la presse, les 
Ireres Lounas et Amar Khettab revendiqueront a titre personnel cette 
action qui devait avoir une portee psychologique considerable 1 , 
bntin, la peur changeait de camp. 

Une autre action, qui eut Alger pour cadre, concernait egalement 
un de ceux qui faisaient regner la « terreur noire » en Kabylie La 
able en fut Agribissi (de son vrai nom Touleb Lounes), un assassin 
quinquagenaire aux gages du bachaga Ait Ali et de l'administration 
coloniale, deja condamne a de nombreuses peines de reclusion pour 
des meurtres et des vols a main armee. A la tete de ses bandes, il 
deployait une cruaute et une cupidite a la mesure de l'impunite dont 
i jouissait. A la suite d'un coup de main patriotique contre la milice 
il s etait enfu. dans la capitale. Si Hamoud, dont on vient devoir les 
responsabihtes a Bordj-Menaiel, m'en ayant averti, je le mets en 
contact avec le responsable de l'OS pour Alger-ville, Djilali Reguimi 
qui choisit Mourad Didouche pour executer ce criminel ■ chef de 
brigade, Didouche a toutes les quality requises : courage, sang-froid 
volonte inebranlable. II ne lui manque que l'experience du feu ou de 
1 acte terronstc, mais il est par ailleurs sur qu'en cas de pepin il ne 
parlera pas. Agribissi a ete file, on connait ses itineraires, les lieux 
qu il frtquente. Au jour fixe pour l'attentat, Didouche s'approche de 
lui a deux reprises, et, a chaque fois, il hesite puis renonce. Nous le 
laissons faire une nouvelle tentative le lendemain. Mais la, alors qu'il 
est face a face avec Agribissi, qu'il le tient au bout de son arme 
Mourad Didouche ne parvient pas a tirer. Personne, et moi le 
premier, ne le lui reprochera. Qui sail comment nous aurions reari a 
sa place, au moment de tuer de sang-froid un homme meme si cet 
homme est un tueur. 

Mais a present le temps presse, car le chef de la milice flaire 
rnanifestement le danger. II sera abattu par un des maquisards de 
Kabylie transfers a Alger. Resistant des 1945, cet homme s'etait 
port* volontaire pour accomplir les missions les plus perilleuses La 
suppression de ce carnassier a la solde des autorites, aussi connu en 
Kabyhe que l'^ta.t Al Capone a Chicago, fera l'effet d'un coup de 
tonnerre. Irnpu.ssante a trouver l'origine de ce coup de main, la 
f" " C " p'PP"" 3 P as moins promptement, et durement. Le brave 
vieux Rabah Ougana, patron d'un cafe de la rue Marengo, est 

fr*L S Kh",.ffii! P *? Cl S " dir !8 cants d 'Al?cr fussent mis en cause, puisque les 
Irtrei Kheltib revendiqua.enl publiquement T'aaion. P"'sque les 



144 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



arrete et torture pour une double raison : il est militant du parti et il 
vient du meme douar que le defunt chef de la milice. Autre deduction 
policiere : l'attentat ayant eu lieu non loin de son etablissement, les 
tueurs (comment croire qu'un homme seul aurait execute un pareil 
coup?) pouvaient s'y etrc retrouves. 

A part Omar Oussedik, par l'intermediaire de qui le justicier a 
6t6 mis en contact avec Reguimi, aucun membre du Comite 
central ni du Bureau politique ne sera au courant de notre 
intervention. De meme, ni Reguimi ni moi n'en informerons le 
reste de l'etat-major de l'OS. J'en parlerai bien plus tard, lorsque 
Paffaire se sera tassel, et pour montrer que l'OS savait Stre 
efficaoe. L'homme qui a execute Agribissi vit toujours; il a 
^-.r^chappf a la fois a la guerre- de liberation et aux combats 
... souterrains qui l'ont preparee. Les salutations qu'il me fait parve- 
nir de Kabylie me causent toujours un plaisir particulier. 

Je viens d'evoquer les maquisards de Kabylie transfers a Alger. 
Pourquoi se trouvaient-ils la? II faut d'abord savoir qu'en Kabylie, 
vers 1948, ils etaient environ une cinquantaine a vivre clandestine- 
ment, certains depuis les ev^nements de 1945, les autres contraints a 
cette situation par la politique systdmatique de repression et de 
provocation. Tel avait ete le cas d'Omar Ouamrane, le futur 
« colonel ». Ayant €t€ gracie par l'amnistie de mars 46, alors qu'il 
etait condamne a mort pour avoir fomente, en mai 45, une mutinerie 
a 1'ecole des eleves-officiers de Cherchell, il s'etait integrd aux 
structures organiques de Kabylie. Peu apres, alors qu'il surveillait les 
operations electorates a Dra-el-Mizan, deux gendarmes l'interpel- 
lent : « Au nom de la loi, nous vous arrgtons! » Ouamrane ripond : 
« Au nom de la loi, je me sauve! » II venait de sortir du cachot, ce 
n'&ait pas pour y retourner. Devenu hors-la-loi, Ouamrane ne pose 
pas de problemes parce qu'il est particulierement discipline" et assume 
des responsabilites locales puis regionales. D'autres maquisards ont 
pu etre intdgres dans la vie civile (gardiens, apprentis-macons, 
apprentis-menuisiers), bien entendu sous de fausses identite"s. Cela 
leur permettait de rester en contact permanent avec leur famille, 
d'eViter le deracinement. 
- ' ""Surl'ordre du Bureau politique, la plupart d'entre eux vont etre 
"' transferes dans la capitale. Belkacem Krim est dans ce cas : ses 
deplacements et son activite febrile entretenaient dans son douar 
d'origine ' une agitation permanente dont 1 'administration prenait 
pr&exte, selon le principe de la responsabilite collective, pour 



1. Le douar Ouled-Yahia-Mousja, commune mixie de Dra-el-Mizan. 



•.'ORGANISATION SPfiCIALE 



145 



ddclencher des expeditions punitives particulierement severes '. Cette 

mesure de transfert des maquisards rdpondait done a un souci 

d'apaisement. J'exprimai au Bureau politique le souhait de les 

prendre en charge. La proposition fut mal accueillie : comment un 

Kabyle pouvait-il s'occuper des Kabyles a Alger? On avait surtout 

peur de confier ces enfants terribles a 1 'Organisation speciale. Bouda 

les fit h&erger par des militants et des sympathisants 2 . Mais ils 

s'etiolaient, souffraient de l'inactivite, de la solitude. Sans papiers 

d'identite, ils ne pouvaient sortir. Certains &aient logds dans des 

caves, malades. D'autres souffraient qu'on les traitat sans dgards. 

Orgueil blesse de montagnards? On ne pourra pas dire, en tout cas, 

d'Ami AH, l'ancien responsable de Dra-el-Mizan, chef direct 

d'Ouamrane, qu'il avait des reactions dpidermiques. La grande 

famille algdroise qui l'h&ergeait lui faisait faire des travaux durs et 

ddgradants. « J'ai transports du fumier sur mon dos a longueur de 

journee, comme une b€te de somme », me dira-t-il plus tard. 

Faute d'etre alimentfe a la dynamique de la lutte, ou fortifies par 
un encadrement politique, les maquisards commencent a s'interroger. 
Leur isolement est d'autant plus penible que, tout autour d'eux, la 
vie continue. Certains, avec la complicite des militants de leur douar 
d'origine, « fuguent » pour aller embrasser leurs enfants. Entre ceux 
qui ont brflld leurs vaisscaux et leurs chefs absorbes par leurs 
preoccupations quotidiennes, le fosse" devient sensible. Sommee de se 
comporter en arriere-garde ggnante et honteuse, cette avant-garde 
se rcssaisit, provoque des incidents amplifies par les circuits hierar- 
chiques et finit par porter son probleme devant la direction 
politique. 

Edmond Naegelen ne se doutait certainement pas qu'en mettant 
fin a ce qu'il consideYait comme une recreation electorate il mettait en 
mime temps fin au calvaire de ces hommes. La repression qui a suivi 
a permis de redresser la barre et de retablir la correspondancc entre 
les aspirations des masses et les preoccupations du parti. 

Et mfme si cela bouscule un peu la chronologie, qu'il me soit 
permis de dire ce qui leur advint. Sautons quelques mois: le 
« Comite central eiargi » de decembre 1948 qui s'est tenu a Zeddine a 
adopt6 le rapport que je prSsentais; Hocine Lahouel est elu secretaire 
general du parti. Profitant de la confiance restauree, j'obtiens qu'il 
me donne carte blanche pour rSgler le probleme des maquisards. 



1. De celle lancet contre le village de Sidi-Bou-Nab, prts de Camp-du-Martchal 
il re»te des photos et des documents tris edifiantj. ' 

2. On ne dira jamais assez que certaines families modestes, a Belcourt notam- 
ment, retranchaient sur les rations de leurs enfants pour nourrir les maquisards. 



146 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



Dans le courant dc Janvier 1949, tous les hors-la-loi du parti iront 
rejoindrc leurs affectations respectives. Mostefa Ben Boulai'd amena 
dans les Aures trois ou quatre militants dont Belkacem Krim, mais la 
plupart des maquisards furent cases par Ben Bella en Oranie. lis 
^ . nlejij-evenaient pas de la chaleurhospitaliere et des egards fraternels 
r qu'ils rencontraient dans cette espece de liberte" retrouvee. En depit 
des conditions de s^curite difficiles a reunir, certains purent meme 
recevoir leur famille. Ce fut le cas d'Ali Mogari (nom de guerre : 
Djilalli), du douar des Beni-Khalfoun (commune mixte de Palestro), 
qui avait pris le maquis au lendemain de ses noces '. 

Mais, dans le temps, notre recit n'en est pas encore la. Nous 
sommes tout juste a la veille des elections a PAssemblee algenenne 
des 4 et 1 1 avril 1948, ou Edmond Naegelen fera la preuve de son art 
consomme" du trucage electoral. Dans POS, au fur et a mesure que se 
pr&isent nos concepts de la guerre revolutionnaire, Pimportance des 
liaisons et communications ressort dans toutes nos perspectives 
strategiques et tactiques. Au sein de PeWt-major, Maroc a et6 d<5sigh6 
comme responsable aux transmissions. Mais, faute d'equipement, il 
est condamne' a faire du bricolage, et il reclame du materiel a cor et a 
cri. Et void que, de Boufarik, Moh Abba 2 , un vieux militant de 
PfUoile Nord-Africaine, dont la famille tient un bain maure dans la 
rue des Orangers, me fait savoir que, selon un ingenieur francais 
trayaillant au centre aeronautique des AIA (Ateliers industriels de 
PAir), il y a la-bas un gros stock de materiel de transmissions, sans 
doute en souffrance dcpuis la guerre. Ce materiel, entrepose" dans un 
hangar proche du bureau de l'ingenieur, ne fait pas Pobjet d'une 
s s^irxeillance speciale. La chance est inespeYce! Nous fixons une date 
' pour qu'il me fasse rencontrer l'ingenieur : le samedi 3 avril, veille 
des elections a l'Assemblee algeYienne. Boufarik se trouvant sur le 
chemin de Blida, je profite de la voiture parlementaire portant 
macaron tricolore qui emmene dans cette derniere ville deux de nos 
candidats : Lahouel et Cherchalli. En route, ils me pressent amica- 
lement de venir jusqu'a Blida pour assister a leur dernier meeting, 
apres quoi ils me feront conduire a Boufarik. Bien que tente" par 



1. DfilaJIi nous rejoindra au Caire en 1953, etdevieiidra Hnse'parablr&mpagnon 
de Mohammed Brahim Bou Kharrouba, alias Houari Boumediene, d'abord a 
['university Al-Azhar en auditeur libre, puis dans une caserne ^gyptiennc, en 1 955, ou 
le maquisard entrainera le futur chef d'Etat, aux cotes de qui.fl sera pour d&arquer 
dans le Rif, avant que les hasards et les caprices de la hieVarchie les separent. Lequel 
des deux envoyer au baroud, si ce n'est le baroudeur? 

2. Orifinmire du dew Alr-Dicnad rv*s d:\xugM. Lui « d'ajtra aanpixKxa 
constituaient, a Boufank, une petite cellule particulierement soudee 



L'OROANISATION SPfiCIALE 

147 

cette occasion dc prendre un bain de foule, je refuse; je prefere le 

EI Y 3 T de f^PJ™*, * puis, achacun ses tLhes La 

conSroii H I 3 *fl dC Ch0SC : 3 leUF arriv « * Blida m « d ™* 

co legues du Bureau politique sercnt cueillis par la police et transfercs 

JJfrsSI dc , Ba ^ rousse * A1 g«-'- Si je les avais accompagnes, 
J aurais connu le meme sort. 

m£ Sr?,/' ing *£ ar a souper ' chcz un bou,an « cr > cousin dc 

Moh Abba. Cette soiree restera pour moi un evenement. Je me 
vSJS M n V r,Cn r i ^ , l U,Un dCS Chefs P rcst igieux du maquis du 
^ ?•■ . Membre , du PCF> ij avah **aPP* aux purges dans 

L^S r°, n C0,Onia,e ' COns&utives a « ^Part des Lnistres 

communistes du gouvernement Ramadier (mai 1947) grace a 

intervention personnelle du gouverneur gCneVal Yves Chataigneau 

avi 1 ^ U t ?° UVCr ", CUr **!? t0mW dans ,a R^tance, et cet homme 

Z L*Z T , SCS dCrmCrS ihstantS - » Aait rfconfortant de 
constater que des hens personnels, forges dans le combat patriotique 

^S^T% * la ?" c rre iroidc et * ,a cha ** au * «"&"* d2 

? Cell yfe boufarxl f 01 f c d^it-Djenad, l'ingenieur se sennit en famille. 
S^fe 6 " 1 antlcolon !aliste, il ne sous-estimait pas h puissance des 
f6odaht|s terr.ennes puisqu'il habitait dans le fief d'Amed'ee Froger 2 
IS? 1- da ™ nta g c •« militants du PPA que ceux du PCA dont! 
pdiuq^r ° n ' JC C ° mPriS qU>il n ' a PP r0uvait P as 1* ligne 

nJ\r*L?r ^ T' de P uis L P eU ' le ^P 6 : te P ,u P art ** colons 
ont transforme leur ferme en blbckhaus. J'ihvoque la technique de 

hns^cunte et de la panique simulee, qui fait part! des campagnes de 

chantage orchestrees par les seigneurs de la terre pour bloq^er toute 

SnlT d cT rlUre - 'I ^r C ° mraire ^ "P"" « -Ik t 
conclut . . Cela va exploser, ,1 y a tant de misere dans ce pays. * 

J mterroge <?videmment cet ancien chef du Vercors sur le maquis, sur 

ks erreurs comm.ses au plateau des Glieres, cette bataille si heroique 
ma s a , 1SS tragrquc Je , ui dcmande ^ ^ q 

bie^vo^Lr m ' aqU1S e " Alg ' riC - " mC *P° nd : " > -"-- -i 
b!en vos montagnes que vos montagnards. Avec deux cents hommes, je 

leur rendrais la vie impossible. » J 

II me confirme l'importance et la quality d\i materiel de transmis- 
sions dont il nous a signal 1'existefice. Nous pburrions I'enlever en fin 

sorted"' & * ik '^^"que trente-deux de nos candidats furent arrets de la 

2. Maire de Bbufarik, president de la F<de-ration des maires d'Alegrie Tincar- 
natton meme de a gro, K colonisation, proprie-taire de centaines d'hec'tares de 
vlgnoble. et de plantation, d'agrumes dans la Mitidja. DWWerratonnades 
sulvron. .on u.,us,inat par Ali Pa Pointe a Alger, le 28 decembre 1956 



148 



MfcMOIRES D'UN combattant 



de scmainc, quand le centre aeronautique est pratiquement desert; il 
laisserait ouvertes les portes du hangar. 

II va nous suffire de quelques jours pour tout organiser : le camion 
qui enlevera le materiel, le local ou on I'entreposera. MalHeureuse- 
ment, le projet ne se realisera pas. L'ingenieur ne se manifestera plus. 
La grande repression qui se declenchait des le lendemaindu scrutin du 
4 avril Tavait-elle incitd a la prudence? II est plus probable que le 
nouveau gouverneur general socialiste avait deride" de dormer "suite a la 
mesurc d'expulsion camouflee, bloqu6e jusque-la par son predeces- 
seur. 



Le piege Electoral, 

la reunion du Comite* central 



U^STSj l ^* al ^™ ««t i deux tours, les 4 et 

choix que T^STu'^^ ^^ "'"* d ° nC d ' autrc 
c'«t.a rfir* a i« ? hx6c P ar ,e Congres de fevrier 47 

point, je nen commence pas. moins a dresser les 



2. L UDMA de Ferhat Abbai obeen.lt huit ilegei, et la SFIO, deux. 



150 



MfiMOIRES D'UN combattant 



grandes lignes d'un rapport destine a preciser point par point nos 
objectifs, ct les moycns dc les atteindre. Dans la perspective de la lutte 
de liberation, il est, en effet, essentiel de demythifier une idee chere a 
PAlgeVien moyen comme aux dirigeants, celle du projet insurrection- 
nel base sur la superiority numerique. Chere aussi aux intellectuels, 
comme en temoigne un « Plan vert » (un de plus!) concu en France, au 
printemps 48, par une promotion d'etudiants algeYiens de Puniversitd 
' de^Montpellier. II s'agit d'une" version panislamique a peine 
• modernisee d'une epopee medieVale, cavaliers du desert en moins. Au 
lieu du Bureau politique, a qui il etait destine\ c'est la police qui le 
lira. En effet, leurs auteurs Pont confix a trois de nos candidats a 
PAssemblee algerienne, qui reviennent de France a la mi-mars, pour 
les elections du 4 avril : le Dr Aissani et le pharmacien Ben Dimred, 
de la Commission de presse et de propagande de la Federation de 
France du MTLD, et Petudiant en droit M'Hammed Yazid '. Or, 
ceux-ci sont apprehendes a leur arrivee et conduits a la prison de 
Barberousse aprcs un bref interrogatoire au Commissariat central 2 . 
Nous aurons cependant assez vite un apergu general de ce « Plan 
vert ». 

L'Organisation speciale, pour sa part, n'en est encore qu'a ekaueher 
un projet. C'est dans ce cadre qu'en aout nous effectuons notre 
deuxieme stage. Alors que le premier avait ete le « semiriaire » entre 
les quatre murs d'une mt-dersa privee de la Casbah, cette fbis 
l'etat-major va tester ses connaissances et ses capacites sur le terrain. 
Nous avons choisi le Dahra \ region de croupes littorales (comme 
disent les geographes) qui s'elevent entre la Me"diterranee et Poucd 
Ch61if, de Cherchell a Mostaganem. Belhadj et moi, nous avons 
prepare" minutieusement 1'expedition. L'itineYaire preVu (une traver- 
ser nord-sud) partait du village de Novi, pres de Cherchell, et 
aboutissait a Duperre" (Ai'n-Defla). DunSe .: deux jours et demi; le 
^timing faisait partie de Pexercieer Nature du stage: traversed des 
- cretes a marche forcee, etude du terrain et orientation sur carte 
d'^tat-major, veillees de travail sous la tente. 

1. II comptera parmi les negociateurs d'fivian. Aprcs I'Independance, ambassa- 
deur & diffeYents postes. 

( 2. Quand nous nous retrouverons au Caire, en 1954, Yazid me racontera que 
c 6uit lui qui portait le document explosif, et qu'il avait tcnte\ mais sans succes, de ren 
dOarrasser en le jetant dans les toilettes, car i'inspecteur de service avait refuse" qu'il 
s y enferme et ne le quittait pas de l'ceil, pour compenser sa surveillance peu glorieuse 
par un accomplissement rigide de son devoir. 

3. Dans le cadre du Bureau politique, Boukadoum, le Dr Lamine, Belouizdad et 
moi, nous estimions que cette region se prfeterait bien au parachutage ou au 
d&arquement d'armement. D : ou 1'inteVfr de la prospecter. Et dans I'OS, Belhadj et 
moi pensions que dans l'c\entualite' du soutevement, elle serait un siege idrfal pour 
I £tat-maior. i condition, eVidemment. d'installer des relais absolument sum 



LE PIBGE ELECTORAL, LA REUNION DU COMITfi CENTRAL 



151 



A peine debarque", pres de Cherchell, de Pautocar d'Alger, notre 
groupe de huit ', sac au dos et en tenue de scouts, se heurte a la rhontee 
abrupte des contreforts du Dahra. Nous bivouaquons pres d'une 
source, a c6t6 du gros village de Sidi-Semiane. En depit des coupufes 
intervenues dans les circuits traditionnels, et notamment les marches, 
ou s'echangeaient autant les idees que les marchandises, les gens de 
cette region parlent encore kabyle. Les villageois accourerit pemr nous 
offrir Phospitalite, et Yamin *du village, lui, pour s'offrir nosjxirtraits 
et peut-Stre faire son rapport au cai'd. Je ne me souviens paS si nous 
nous sommes presented comme des Scouts musulmans, mais en tout 
cas, de la culotte courte au large sourire, nous incarnons les parfaits 
excursionnistes. Nous acceptons et degustons un panier de figues 
fraiches, ce qui nous evite - et nous decourage - de faire les 
maraudeurs. Le coucher du soleil cisele le contraste somptueux du 
Djebel Chenoua, teinte d'un bleu prdfond, et de la Mediternsmee qui 
juxtapose toutes les nuances de Pemeraude. Cette nuit-la, les strophes 
d'un long poeme 3 appris naguere par coeur me revieh'hent en 
m6moire. Le poete prete a la mer ce discours : 

Quand les vagues, soudain, m'adressent cette lecon : 
Vous rSvez d'un Maghreb francais, quelle chimere! 
L 'Atlas s'est vu vaincu mais jamais domine, 
Vingt peuples Pont tente, mais nul n'a pu le faire 
Et le chene gaulois plante sur cette terre 
Avant de la couvrir sera deracine. 

Ainst pariah la mer, la sombre proph&esse. 

Alors je repondis : Soit! Si Tyr, si Rome, si la Greet, 

Si la force et Pesprit et Padresse 

N'ont pu plier ces gens et les assimiler, 

S'il n'a ricn servi d'exploiter leur detresse, 

Rien de les eblouir, rien de les d<5cimer, 

Que reste-t-il a faire, quoi done qu'a les aimer? 

Le secret de regner peut etre la tendresse. 



1. Je penie que cette expedition doit garder, pour les membres de l'e"tat-major 
encore en vie : Ben Bella, Boudiaf, Maroc, Mahsas, Rtguimi, autant de signification 
que pour moi. J'ai deja indiqu* qu'Ould Hamduda devait etre liquid* en 1956, par les 
responsible! de la wilaya 3, comme Bennai et sous les memes accuSatibns 
contradlctoires de messalisme et de berbe'risme. Djilali Belhadj, lui, fut condamn* et 
execute* comme trattre par la wilaya 4, en 1958. 

2. Malre d'un village, choisi par consensus. 

3. J'en donneral le texte in-exttnso en annexe, i la fin du dernier tome. 



152 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



« Que Dieu nous donnc une autorite pleine de tendresse », discnl 
toutes les mamans d'Algerie en emmaillotant leur enfant. Autrement 
dit : « Puisque je n'ai jamais choisi mes dirigeants, qui, depuis la nuit 
des temps, me sont tombes sur ia tete, puisse-t-II faire au moins que 
mon enfant ne connaisse pas l'insecurite alimentaire, eronomique et 
politique. » 

Des l'aube, le plein e"clat de la lumiere baigne les enormes buissons 
de lentisques et de genfits, indices de la pauvrete* des terres et des 
villageois. Ici, ni paturages verdoyants ni champs de bli mais des 
' vergers entourant les nids d'aigle appetes orti - un des rarcs mots 
latins passes au berbere - temoins de l'histoire passed et pr&ente d'une 
humanity qui lutte pour survivre. Pendant des millenaires elle a 
contraint les envahisseurs a rester sur le littoral, tandis que la-haut, 
dans ses rdduits montagneux, elle faisait sortir de la roche le figuier' 
1'olivier et l'oranger, dont les racines maintiennent les terrasses et 
empechent 1 Erosion. 

Cafe, lavage des gamelles, pliage des tentes. Apres quoi nous 
partons a marche forcee dans les montagnes par de d&ertiques 
sentiers de chevres. Cette journ6e, le 20 aout, sera particulierement 
pcnible, en raison de la chaleur caniculaire. Nous souffrons surtout de 
la soif. Notre vieille carte d'&at-major signale bien les points d'eau, 
mais ils sont taris. La tentation est grande de se laisscr alter' dans le 
sens de la descentc lorsque nous apercevons, en contrebas, quelques 
lointaines masures qui indiquent le marche' de Larba, mais il est plus 
sage de passer au large des rares lieux habited. Nous continuons, 
comme aimante's par rescarpement, sous l'avalanche d'un soleil 
proche de son zenith. Maroc et Mahsas commencent a avoir des 
malaises. Nous leur donnons les dernieres gouttes d'eau et nous les 
d&arrassons de leurs bardas que Ben Bella et Belhadj se repartissent, 
ne m'abandonnant que quelques piquets de tente. Nos malheureux 
camarades sont pris de vomissements. Jusqu'au soir ils connaltront 
un calvaire '. Mais il faut continuer pour atteindre avant la tombee 
'Se iff nuit le col de Sidi-Yahia, ou la carte d'&at-major indique un 
cours d'eau appele" El-Anasser, e'est-a-dire « les Sources.. Cette 
fois, le Dahra ne dement pas la carte d'&at-major, et quand nous 
arrivons a proximite, ce ne sont pas des sources que nous entendons 
et apercevons mais, pour emprunter la formule de Giono, «un 
torrent muscle, aux reins terribles ». Son ruissellement annonce un 
havre de douceur et de fraicheur surnaturelles. Les plus valides, 



1. Loreaue je rencontrerai Ben Bella rendu a la liberte - , en 1981, entre autre* 
epitodes vecui en commun il evoquera cette travertee, et let appeli de Maroc et 
Manias qui reclamaient comtamment . La paute' La name! > 



LE PIECE ELECTORAL, LA REUNION DU COMITfi CENTRAL 1S3 

dont je suis, se distribuent les taches dresser 1m t mt ~* r„- r 

preparer le ca* et le repas. Cette ££%££% ^ "en 7e 
panorama extraordinaire, de quelque cote qu'on se ourne i 1W £ 

fuftSLi \7 * Verd °y antes J™*"'* »* m^iterraneenne ?£? qu 
fut ville phemcienne; au sud, les forets d^plovees en crr^n!' T 
annoncent la valine du Ch^lif! ac P'°y<*s en gradtns qui 

«m1SS " J ' C le fl d0is L en P artie a mon enfance montagnarde je suis 
content de m'en «tre bien tire, de ne pas avoir perdu la fZ *d J 
c^est mon anniversaire J'ai vingt-deu'x ans au ourd'hu E^ 
14, dans ce pays de l'Atlas par excellence, au cceur du Dab^a™^! 

fc oonditaner p.ychoiogioue.nen,, JZ Z^el^ ™ „TnS 
P* tan d un cunetiere, sejour favori de, scorpion, leTpTu, 2lu 
M^eT 'T §""" """P*™™ >a plant. d k 
dSt«„ J' * Re8U,m aU ' a " -*■ *■ P— a cefui du £Z 

I. 'Z^"""1"• n0,,! arrivons dans ''"Prtwnidi a la gare de, Allaf, i 
param de Belhadj, « offre I'avanTagTd"',™! Si li^'TT a " X 

SpX memi a Un * ^P^ P° uc * •• "" chef devant 
SmS Hi P » ,l , Ur quc scs sub o«-donne-s? Ce n'est oas 
imposstble car Belhadj me confie en souriant que la pratique JZ 

Te C? franC3i f \, "S t0Ut Sd 8 neur ™ honneur ' ' 

Le dermer point a 1'ordre du jour, e'est une ebauche de . Plan 

1. Sa maman parlan idmir;»l)lcmcni le k.ibv!r> 



154 



MEMOIRE8 D'UN COMBAITANT 



vert ». Nous disposons a present d'une large documentation sur les 
structures civiles et militaires du pouvoir colonial ainsi que sur les 
conceptions strategiques presidant a la defense de l'Algerie francaise : 
cartes d'&at-major, cartes economiques, donriges officielles sur l'or- 
ganisation et la ventilation des forces militaires et policieres. Nous 
savons notamment que vient d'etre mise sur pied une division 
d'intervention rapide comportant des troupes de choc et des unites 
blinde'es legeres aeroport£es. Son r61e? Intervenir pour renforcer le 
r61e traditionnellement devolu aux divers bastions de la region 
militaire, en place depuis la conquete et auxquels se superpose le 
decoupage administratis fitant donne la longue et apre resistance du 
peuple algerien, on peut dire que chaque fortin de la colonisation 
correspond a un haut lieu potcntiel de la resistance. 

Outre qu'il nous fait prendre conscience de l'importance du 
dispositif colonial et du desequilibre effarant des forces en presence, le 
projet « Plan vert » debouche sur deux conclusions pratiques princi- 
pales. L'OS doit proce*der a un redecoupage de ses circonscriptions 
territoriales, et se doter d'un service general « Transmissions et 
genie ». Je ferai grace au lecteur des discussions qui nous amenent a 
definir les « zones » : « zones d'action » (grandes villes et plaines), 
« zones de resistance et de protection » (le maquis), mais c'est un fait 
qu'elles nous amenent a clarifier nos objectifs ' et pre"ciser nos 
structures. Face a un adversaire dote de prestigieuses academies 
militaires, possedant une longue et sure experience de la « pacifica- 
tion », nous n'avons pas la pretention de former en quelques mois, et 
avec tous les aleas de la clandestine, des officiers confirmes. La 
veritable ecole militaire, ce sera la crfite, le combat lui-m6me. Et nous 
comptons sur le genie populaire pour produire et dlvelopper la lutte 
dans tous les sens, crier des formes de dlpassement nouvelles dans Tart 
de la guerre de partisans, qui constituera la ligne maftresse de notre 
strategic. 

Le stage termini, nous regagnons Alger ou nous nous octroyons tout 
de meme quelques heures rafratchissantes a la plage de Saint-Eugene 
(Bologhine- Ibnou-Ziri). 



1. Parmi lesquels figure le rtfus.de I'aventurisme. Non seulement il n'est pat 
question de rfceaiter le 23 mai 1945, mais il faut anticiper dans toutes les directions. 
D'ou les missions de prospection et de reconnaissance qui tuivront : celle du littoral 
entre Cherchell et T^nes, que j'effectuerai avec Said Akli a la mi-septembre; celle du 
Chellif et du plateau du Sersou, dirigee par Belhadj Bouchalb, d'origine riffaine, alort 
responsable d'Al'n-Tcmouchent, dans le triangle Tiaret-Orleansville- Vialar (Tiisem- 
lilt), en octobre; d'ou aussi 1'eltude de relais strategiques et de communications vera 
1'Oranie (par 1'Ouarsenis), le Constantinois (par le Djurdjura), le Sahara (par le 
Tit ten, la region au sud de I'Atlas de Blida). 



le pieoe electoral, la reunion du comitE central 155 

Jc me remis aussit6t au travail sur le rapport que j'avais ebauche 
Concu pour faire le point, a l'intention du parti, sur tous les aspects de 
I Organisation speciale et sur ses perspectives, il comportait quatre 
parties. 

L* premiere partie exposait les donnees du probleme et en dlduisait 
les formes que devrait prendre la lutte de liberation. Constituent un 
emeu stratlgique et politique considerable au sein de l'empire colonial 
francais, l'Algerie est considered comme « une partie de la France. 
Done, la puissance coloniale s'y maintiendra a tout prix et par tons les 
moyeris. Conside"rant sa superiority ecrasante en terrhes de potentiel 
militaire ou repressif, aussi bien l'insurrection generalise^ que le 
terronsme sont vouls a l'echec. II en decoule que la guerre 
rtvolutionnaire sera une guerre de partisans. 

La deuxiime partie constituait une analyse de la situation politique 
et denoncait l'impasse de la voie legaliste. Que peut signifier un 

DDA m ?5 e Jr; Ct0ral SUr '' UDMA « »es Oulemas sinoh que le 
fFA-MTLD, se voulant realiste ', est devenu reformiste? J'en voyais 
la preuve dans 1'insuffisance de I'effort financier et logistiqUe eonsenti 
par le. parti pour l'Organisation speciale, affisi que les eritraves 
systematiques rencontrees dans le recrutcment. 

La troisieme partie presentait les objectifs et les mesures appro- 
pnees pour acceierer la preparation de la revolution : 

- la reorganisation du parti sur des bases nouvelles repondant a 
1 imperatif d'implantation prioritaire dans les bastions ruraux 
traditionnels; 

- l'eiaboration d'un programme en vuc d'eiever et d'approforidir la 

consciencerevolutionnairedecescouchespaysannes,seulescapables 
de supporter les dures epreuves d'ufi cohnit prolong*; 

- la lutte commune avec les peuples tunisien et marocain 2 ; 

- une action politique subversive en direction de I'opmion fran- 
caise pour lui faire comprendre que derriere des formules telles 
que .la souveraincte et le prestige de la France », il ne se cache 
nen d autre que les intents de la grosse colonisation; 

- une intense activite diplomatique pour procurer a notre combat 
des appuis politiques materiels et moraux; 

- la satisfaction des besoins de l'Organisation speciale en hemmes, 
en finances et en armement. 

La quatrieme partie proposait retablissement d'un calendrier et la 

J'J^i^ZZ " " e ^tf* ^J- L « «>lonialistes ont des avions alors que nous 
ne fomines mgrne pas capables de fabriquer une aiguille » 
2Je suggeYais d'inciter 1'Istiqlal et le Nfo-Destour a' creer, eux aussi chacun 

Zri, 5SSS SPfciale; * "' ' gard> " OUS W ° nS P" U * les 'aire w'fideTde 



156 



MEMOIRES D'TJN COMBATTANT 



creation d'unc commission du Comit6 central charges de surveiller 
1'application des decisions du Bureau politique dans la voie du 
declenchement de la guerre de liberation. Fixer des echeances aux 
preparatifs de notre action, c'est rester a tout moment mobilised et 
done conserver l'initiative du « quand » et du « comment ». C'est aussi 
eviter un essoufflement progressif du peuple, guette' par la lassitude 
et le decouragement. Dans cette perspective, I 'Organisation speciale 
doit disposer des moyens qui lui permettent de porter la contagion 
revolutionnaire dans l'espace et la duree. 

Je reserve la primeur de ce rapport aux membres du Bureau 
politique, a qui je le remets individuellement. Cherchalli et Lahouel, 
qui en ont pris connaissance a leur sortie de la prison de Barberoussc, 
pi ils ont purge' pres de six mois de-dftention, prennent contact avec 

. moi et se declarent entierement d'accord avec mon analyse. II n'y a 
pas d'autre solution que de se preparer seneusement et de prendre 
rapidement ses « responsabilites ». « Faire de la prison, disent-ils, 
d'accord! Mais a condition que ca en vaille la peine. » De toute 
evidence, c'est ce que penscnt les AlgeYicns : la bataille des urnes ne 
mene nulle part car elle est perdue d'avance. 

A la mi-septembre, j'assiste a une reunion du Bureau politique, 
presidee par Messali. Tout le monde convient qu'il faut itudier le 
rapport et lui donner les suites qui s'imposent. Mais a quel niveau? 
Comme il serait trop risque d'organiser un Congres national, on opte 
finalement pour la formule d'un Comittf central llargi, qui se reunira 
fin decembre. Je propose que cet elargissement englobe tout l'&at- 
major de l'OS, dans lequel seul Ould Hamouda et moi sommes 
membres du Comite" central. Pour une raison qui m'echappe, le 
Bureau politique ne choisit qu'un de nos camarades : Ben Bella. 
Pourquoi eux et pas les autres, notamment Maroc ' et Belhadj, 
d'autant que ce dernier, instructeur national, occupe un rang 
superieur dans la hieYarchie de Petat-major? 

Outre que je la comprends mal, cette decision me posera un 
probleme d'ordre psychologique. En effet, les assises du Comit£ 
central elargi vont se tenir, elles aussi, dans la ferme du douar 
Zeddine, fief de Belhadj. Leur organisation mateVielle n'est pas une 
mince affaire. Nourrir et loger une cinquantaine-de personnes 2 , 

t '_metfre sur pied un dispositif de surveillance pendant la duree de la 
reunion, tout cela donne a Belhadj le sentiment de participer a un 
evenement important. II s'est occupe de receptionner Ben Bella et 



1. Mohammed Maroc, originaire du Maroc, avait I'etoffe d'un dirigeant politi- 
que, en plus de ses solides competences techniques. 

2. Qu il a deja fallu receptionner a la gare ou guider sur les chemins dans des 
conditions de discretion et de securiie\ 



le piege Electoral, la reunion du comit£ central 



157 



Mahsas; le lendemain, a Pouverture de la stance il trouve naturel de 
rester avec eux. J'use de beaucoup de tact pour l'inviter a sortir, et je 
lui explique la situation. Ben Bella, lui dis-je, n'est pas la pour 
representer l'OS mais le MTLD, dont il est controleur pour toute 
POranie '. Djilali Belhadj se soumet de bonne grace, mais ce qui doit 
chiffonner ce « fils de grande tente », c'est de jouer les utilites alors 
que se dent ce cenacle mysterieux et important, d'etre traite comme 
un khemas 2 devant sa famille. 

Je garde le souvenir le plus vivace de cette reunion. Les debats 
furcnt libres, fervents et sereins. Quant au fond, iJs portbrent 
principalement sur le long rapport dont je donnai lecture \ II fut 
recu pour ce que, finalemcnt, il ftait : un rapport d'orientation gen<§- 
rale, d'analyse et de synthese. II fut adopte a Punanimite moins une 
voix, celle de Djamal Derdour, chirurgien-dentiste et depute dtrCons- 
tantinois, qui expliqua franchement son opposition a la perspective 
de la lutte revolutionnaire. Messali, le president du parti, s'abstint. 
Ce n'etait pas la premiere fois qu'il restait « au-dessus de la melee ». 

Quant a la forme, les interventions garderent une grande dignite et 
uri bon niveau. Face a la repression, le ciment de la camaraderie 
ressoudait les rangs, faisait taire les querelles de clans et de 
personnes. Je ne me rappelle qu'un seul ecart de langage. Bouda, 
toujours prolixe, excede par les interruptions et les reflexions de 
Mahsas lui lance en francais : « Toi, tu es un vagabond! » Mais il n'y 
met visiblement aucune mechancete\ C'est un ancien de Belcourt 
morigenant un fils de son quartier. 

Dans Pallegresse de l'unite de vues retrouvee, nous carburons, 
nous ayalons gloutonnement l'ordre du jour. Toute une galerie de 
souvenirs illustre ce climat, et elle contraste vivement avec les mines 
d'enterrement et les surencheres d'aplatissement servile qu'on a vus 
depuis lors fleurir devant les « grands guides », les « grands freres », 
les « grands camarades ». Au beau milieu d'une controverse ideolo- 



1. Nous avions d'ailleurs deplore en reunion d'eut-major le retard accuse par la 
structuration des sections de l'OS dans I'Oranie. Belhadj avait fait un rapport 
pessirniste a ce sujet a la suite de sa tourriee d'inspection dans la region. Le fait que 
Belhadj a «< tx€cutf comme traftre pendant la guerre de liberation et que Ben Bella 
a accetW a la magistrature suprtme apris I'lndipendance ne doit pas faire ecran a 
une relation rigoureuse des faits, restitue"s dans leur contexte historique. Ce n'est pas 
attaquer (ouiustifier) Ben Bella aue de dire que dans cette penode, ou nous avions 
toutes les dlfficulte'j du monde a d^marrer, il a privilege Taction legale par rapport a 
la mise en place de I'Organisation speciale. En infraction a notre directive 
permanente de ne pas trop se signaler publiquement, il s'etait meme portif candidat 
aux flections a I Assemblee alg<rienne - ce qui aurait pu lui valoir le sort des 
trente-deux candidal! du MTLD arrets a la veille du 4 avril. 

2. Ouvrier saisonnier. 

3. Le lecteur en trouvera le texte integral en annexe h la fin du dernier tome. 



158 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



gique, le Dr Chawki Mostefai part d'un rire retentissant et lance en 
hoquetant a l'assemblee : « Opinion comme oignon! » Un peu plus 
t6t, Mohammed Khider lui avait passe un message dans lequcl, par 
megarde, il avait mal orthographie le mot « opinion ». Le Dr Mos- 
tefai' l'avait lu et glisse dans sa poche sans reaction immediate, 
mais son subconscient avait enregistre l'erreur. D'ou ce fou 
rire a retardement, incomprehensible pour tout le reste des parti- 
cipants. 

Au jeu des ressemblances, le Dr Mostefai, pour la stature, la 
physionomie et meme le rire saccade, e'est Gregory Peck. Get orateur 
redoutable tr6buche imperceptiblement sur les mots, surtout au debut 
de ses periodes. « A force de me moquer des begues dans mon 
enfance, explique-t-il, j'ai failli le devenir. » Au cours des detats, a 
Invocation de la guerre revolutionnaire il a'est eerie : « Est-ce que 
vous comprenez qu'il nous faudra des tonnes de sulfamides pour 
t snigger tw$ blesses? » Mais il donne-son approbation a mon rapport, 
*, non sans avoir fait d'utiles remarques et pose des questions judicieu- 
ses. II a encore au front une cicatrice bien visible : un b&ton de GRS 
s'y est egare alors que le responsable de la federation de France du 
MTLD participait a une grande manifestation organised par les 
travailleurs algeriens pour denoncer la politique de repression et les 
trucages eiectoraux. Comme quoi la matraque remplit une double 
fonction : elle fait des bosses et elle assure la circulation des idees. En 
plein carambolage politique ou ideologique, elle rappelle les orien- 
tations essentielles '. 

C'est a l'occasion de cette session a Zeddine que je vois pour la 
premiere fois Belkacem Radieff. dont le nom ctait pour moi aussi 
lcgendairc que celm de Messali, de Si Djilani * et autres pibnniers du 
mouvement national algerien qui avaient €ti de toutes les fondations, 
de toutes les repressions. Ce geant, ancien marchand forain en 
France, qui a vehicuie toute sa vie les mots d'ordre de l'fitbile 
Nord-Africaine, puis du PPA, puis du MTLD, a 1'aisance du geste, 
la sobriete du verbe d'un gentleman. Issu d'une famille maraboutique 
de Fort-National, il s'est completement epanoui dans le cotoiement 
des forces de gauche francaises. II argumente en langue francaise 
mais comme un macon kabyle, simplement, clairement, pierre a 
pierre. Attentif et patient a l'endroit des orateurs aussi longtemps 



l > 1- Le Dr Mostefai sera le diplomate le plus prestigieux du GPRA au Maroc 
Cert lui qui, a la fin du pnntemps 62, discutera et conclura un accord de 



-le-feu avec Jean-Jacques Susini et 1'OAS. II fera partie de l'Exe'cutif 
provuoire apres I'lndtpendance. 
2. Un des peres fondateurs de l'fitoile Nord-Africaine en France. 



le piece Electoral, la reunion du comite central 



159 



qu'ils restent dans le sujet, il a une maniere a la fois courtoise et 
definitive de les rappeler a 1'ordre. 

Le personnage est si vaste qu'on me permettra de m'y arrSter un 

moment, a l'occasion d'un autre Comite central, dans une tout autre 

conjoncture. Cela se passe en 1952. Je n'ai pas ete tehfom de cet 

episode, mais il m'a ete relate par plusieurs temoins dignes de foi 

Messali fait un compte rendu sur le long periple qui l'a cortluit du 

Caire a La Mecque '. II est emerveille par l'Orient, par les 

personnages lllustres qui l'ont recu, par les egards qu'bn lui a 

temoignes. II prend un ton epique, n'oublie aucun detail - a cela pres 

qu'il passe sur les tSches d'internatibnalisation du probleme algerien 

qui lui incombaient primordialement. Messali livrait les informations 

en vrac - a charge pour les responsables d'en tirer collectivement la 

substantifique moelle. II reste que certains details sont supertetatbi- 

res, par exemple : « Sa Majeste le roi d'Arabie m'accueille a la 

descente d'avion et j'embrasse sa main velue. » Au terme do-reeit de 

1'odyssA:, fait de cette voix emue et emouvante dont les acceiits sont 

bien connus, la conclusion de Radjeff sohrie cbrmrne un glas : 

« Camarade Messali, ce que tu viens de dire ou rien, c*esl la meme 

chose. » J'ajouterai, puisque j'ai deja fait un saut dans le temps, que 

ce type d'incident est tout simplement inimagihable apres 1'Indepen- 

dance de PAlgerie et dans la plupart des pays du tiers-mbnde. 

Radjeff sait que Messali n'est pas un despote oriental (russe, chinois 

ou syrien, la liste n'est pas exhaustive). II a done fait preuve 

d'impertinence mais non de temerite. Et Messali sait que RaljeTf est 

fidele k son ideal et a sa conscience, non a tin homme ou a uh parti, 

9 U0 ' <$£. lun ou ,,autre disc ou fasse. Ge type de relation ri'existe 

plus aujburd'hui : au mieux, Paudacieux se retrouverait chomeur et 

dechu de ses droits civiques, au pire il irait du Comite central a la 

potence par la porte de service. 

Jfc dols ajouter que, comme eel ui de tout homme, le passe de 
Radjeff ne peut pas se decouper uniquement en tranches elogieuses. 
La vie politique d'un homme, comme sa vie tout court, forme un tout, 
qu'on muWle si on en dissimule une partie. Dans la sierine, certains 
faits de rapprochement avec les Allemands en 1939 constituent un 
episode sombre, meme s'ils etaient d'inspiratibn tactique. Je ne 
m'erige pas en juge, ayant souvent constate, chez les dirigeants et 
hommes politiques, ce que j'appelle le reflexe nelsonien : « Detruire 
I'ennemi est 1'ordre supreme, dont decbulent tous les autres ordres 
Et si 1'un de ceux-ci me gene, il me suffit de I'ignorer. » 
Cela dit, et pour revenir au Comite central elargi de Zeddine, a un 

1. Au cours de l'ete 51. 



160 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



moment la discussion porte sur le salaire des permanents du parti. 
Comme lc responsable de ('Organisation politique justifie la diffe- 
rence entre le « smig » des cadres urbains et celui des cadres ruraux 
par la disparite de leurs besoins, Radjeff s'indigne : « En France, les 
patrons disent aussi que les enfants d'immigre's ne mangent pas de 
chocolat. » II faut preciser que les permanents recoivent a peine le 
minimum vital, meme s'ils sont charges de famille. Ben Bella 
intervient pour declarer qu'on ne peut pas considerer de la meme 
facon le c^libataire et le pere d'un ou deux enfants : bez, zudj bezez. 
L'emploi de bez, terme particulier aux populations frontalieres 
alg6ro-marocaines, dechaine la bonne humeur generale. Le Z 
emphatique souligne l'origine du mot, qui, en berbere, signifie 
« sauterelle ' ». 

Au soir du troisieme jour de ia session, Belhadj donne 1'alerte. 
Un de ses travailleurs avait €t€ question^ par un notable du douar. 
Dans cet immense plateau pratiquement desert, 1'isolement est 
parfait mais le moindre mouvement n'en est que plus reperable. 
-I^efldroit est ideal si la police veut nous prendre tous au nid. Elle 
ne pourrait trouver meilleure occasion de decapiter le mouvement 
national, pris en train de comploter contre la s^curite' inteneure et 
exterieure de l'fitat. Toutes les polices devaient deja Stre sur les 
dents pour essayer de relocaliser Messali, qui avait quitte - sa 
residence surveillee. Au surplus, il y a eu les necessites quotidiennes 
du ravitaillement, qui pouvaient suffire a donner l'evcil, et quelques 
sorties de camarades qui sont aI16s se changer d'atmosphere dans les 
petits villages de colonisation. Et aussi l'accident du depute' Khider 
qui, au cours d'une seance nocturne, s'est entails la main de bout 
en bout en voulant ouvrir un gros encrier. Nous avions parmi nous 
des medecins, qui lui ont donne les premiers soins, mais comme il 
lui fallait des points de suture, plusieurs voitures en ont profit^ pour 
se degourdir les pneus en cette saison hivernale. Et le jeu des 
phares, surtout quand on se deplace en convoi, ne passe pas 
inapercu... 

Le Comit^ central decide d'ajourner ses travaux pour cause de 
repli stratcgique. Nous evacuons les lieux, les hors-la-loi passant les 
premiers. Bennai', Filali et moi montons dans la voiture parlemen- 
taire de Khider. Sa main blessee lui interdisant de conduire, il cede sa 
place a Omar Taleb, un virtuose du volant. Nous foncons sur Alger a 



^ l^Pan»4a soci&l maghr&ine. IVvenuii des termes designan? un enf»nl ear trft» 
i k^Y- '^"" ?? p ' 01 'if J , ae J° u,;r ' e mauvais onl par la mmimiiation ou la 
■' canalisation. On appelle I'enfant . petit » (amttiantl . . singe . fagnmd) . ewlave . 
\mt\j - oe som d ai'ileurs »ul»nt at prenoms. 



LE PIECE ELECTORAL, LA REUNION DU COMITfi CENTRAL 161 

tombeau ouvert prides par Boukadoum en eclaireur, pour signa- 

^trl£ S J t *T ^ barragCS dC P 01 ^ Nous emp^ntons 8 un 
tinfraire detourne et sinueux par les montagnes, pour ne pas avoir a 

isr ns Ai nombreux vi i ,ages dc ,a v * i *«" ch?s a No U 

atteignons Alger aux premieres lueurs de I'aube. Khider me remet 
mon rapport et mes documents qu'il gardait sur lui, glissfe dans son 

SSence EST,' ^ Vam - rcj ° indre ^nquillement - 
residence, barbe deployee comme un drapeau 

Le regret de ne pas avoir epuis6 l'ordre du jour se renforce d'une 
nostalgic cuhnaire, car Zeddine fut aussi un ijour gast orTmique 

oSc 7m * r Cla C "T algWcnne nOUS furcnt off ^ "a 
JLtK. t. ah m f! ta,t a * ■ ur P , - ep ' d ' autant ^e sa vine 
™ a T^ eSt , rfpUt ^ C P° Ur Scs P lats raffi "*- L'heure de! 

repas a compte parmi les temps forts de cette session. La const£ufo" 

SS^ f Ut ° Ur d immenSeS Pl3ts C0llectifs *!"»** ^urtouU des 

?SrT' mai : CCrtainS gr ° S a P^ tits auraicn < fa " le vide 
autour deux, n'fcaient les considerations egalitaires d'arithrnitique 

Le dernier point de l'ordre du jour qui n'avait pu etre examine a 
Zeddme pu.squ'tl avait fallu ecourter la session, va etre dilute I 
Bhda, ou le Com.te central se rfunit quelques ours plus urd it 
porte sur la redistnbution des taches dans le Bureau politique eT^ur 
la designation eventuelle d'un secretaire general du Sarti ! LcUon 

Z' ITou.d" H Stait T ^ n ° S StPUCtUrCS - 05,i. caTra" 
r2,» d ^i?. Ha mouda et moi, avons press^ le Dr Lamine 
Debaghine d accepter ce poste. II faut en effet, pour faire appliouer 
les dtastons de Zeddine, autrement dit pour preparer Trffiion 
C^ m f au P arli - Tthme neuf.un coord'inateur t£$£ 
Lamine a refuse, estimant que ce serait se poser en concurrent de 
Messah, ma is il s'est declare pr* a s'acquitteV^de tout^es mTs ons 
qui lu, seront confiees. Nous en avons deduit qu'il devrau^oTr Ja 
haute main sur les tractations diplomatiques afin de r/gler Tplus 
rapidement posstble les problemes vitaux d'armement etde finale? 

Dr C I?m^T qU °i ,a BHda,jC Parraine unc motion ac «"-dant au 
DrLamme les pleins pouvoirs en matiere de relations exterieures. 

2££nT V ° ,X ' a , m0t !. 0n CSt ad0pt ^ e P ar ,e Comit ^ «»««»■ Mais elle 
declenche une telle mdignation chez les adversaires du Dr Lamine 
Cherchalh ', Lamrani, Sid AH, le Dr MostefaV, que Ben Bella « moi 



1. Qui manque m«me en venir aux maim avec Ould Hamouda. 



162 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



devons nous intcrposer et aider le president Messali a retablir le 
calme '. Le leader national, s'acquittant admirablement de son 
r61e d'arbitre, propose Hocine Lahouel au poste de secretaire 
general. Le fait que celui-ci aura la haute main sur l'appareil 
contrebalancera plus qu'amplement rinfluence du courant favorable 
au Dr Lamine. 

En ce qui concerne l'OS, Hocine Lahouel exprime le souhait dc 
me « reconduire dans mes responsabilites », et m'assure de son 
soutien total dans tous les domaines. Connaissant son esprit clair ct 
mdthodique, double d'une obstination peu commune et d'une fidelite 
absolue a ses idees 2 , je me rejouis de travailler avec lui. Cet homme 
dans la force de 1'age rappelle un peu Jacques Duclos, autant par sa 
silhouette trapue que par son eloquence, mais le personnage est a la 
fois plus charmeur et plus Inigmatique. II prendra sa fonction au 
seYieux et s'en acquittera serieusement. Bien que choisi par Messali, 
il ne sera pas l'homme du president 3 . C'est ainsi qu'il va op^rer une 
reconversion geneVale des structures de l'Organisation politique, en 
concentrant les efforts materiels et Taction des permanents sur une 
implantation profonde du parti dans les principaux bastions popu- 
lates. 

~~"S6ucieux d'efficacite, il couri-circuite le Dr Lamine en decidant 
d'envoyer au plus vite des delegations au Maroc et en Tunisie avec 
une mission double : d'une part, demander une aide fihanciere ou 
faire un emprunt, de Tautre, s'efforcer d'atteindre, ne serait-ce que 
partiellement, les objectifs strategiques d'unification de la lutte au 
Maghreb. Je n'entrerai pas dans le detail des conversations que 
nouent nos camarades. Ces contacts, peu fructueux sur le plan 
purement pratique, furent cependant precieux en nous fournissant 



1. Je reconnais que la motion <tait maladroite, alors que le Dr Lamine <tait d*ja 
fortement critique' pour sa facon velltitaire de mener les Affaires extfrieures dont il 
<tait responsable, ainsi que pour ses absences de plus en plus nombreuses et 
injustifiees. Mais je ne voyais pas qui d'autre pouvait ttve aussi convaincu et aussi 
convaincant - entire majcur pour qui a mission de sollicker de l'aide, meme aupres 
d' « amis ». 

2. Comme en temoignent ses multiples incarcerations - la premiere alors qu'il 
n'ltait encore qu'un potache de dix-sept ans, e"leve du lycee de Philippeville. Comme 
en temoigne aussi son attitude au camp de Djenien-Bou-Rezg, sous Vichy : extrait 
du mitard par l'inspecteur O***, qui vouiait le forcer a assister au salut ail drapeau, 
Lahouel cracha a la figure du policier. (Ce geste a peut-ctre e'te' une cause lointaine 
du ralliemcnt de cet homme au FLN, en 1956). On prete a Lahouel une rfplique 
oflebre, lors d'un des nombreux interrogatoires qu'il subit : « Sachez que Mon- 
sieur Lahouel sait mourir mais non trahir. » Je citais cet exemple dans la brochure 
sur • L'attitudc du militant face a la police ». 

3. Ce qui n'autorise nullement a dire que, des ce moment, il manigance la revoke 
centre le chef national et negocie le virage a droiie. 



h 



LE PIEGE ELECTORAL, LA REUNION DU COMITE CENTRAL 



163 



une somme d'informations qui nous permettaient d'apprecier la 
situation en Afrique du Nord, et d'en integrer les elements les plus 
positifs dans la planification de notre action. L'attitude est d'ailleurs 
diffdrente a Test et a l'ouest. Le seul point commun aux dirigeants 
nationalistes tunisiens et marocains est que, tout en admirant les 
AlgeYiens pour leur courage, ils tendent, a la limite, a les considerer 
comme des sous-d6veloppes politiques. En Tunisie, Salah Ben 
Youssef, le secretaire g6n€ra\ du Nco-Destour, traite les propositions 
algeriennes d' « enfantillages ». Cependant Bourguiba, le chef du 
parti, plus branche" sur la fievre de la rue pl&elenne et Timpatience 
de la jeunesse tunisienne, mettra Ben Bella ' en contact avec quelques 
respdnsables activistes. Au Maroc, Plstiqlal joue franc jeu en disant 
pourquoi une strategic commune n'est pas d actuality : le sultan est 
decide a jeter dans la balance de l'independance tout son poids 
dynastique et politique, et par ailleurs des officiers marocains de 
grade (Sieve dans Parmee franchise n'hesiteront pas, le moment venu, 
I recourir a la force. 

Le mouvement de liberation nationale ne doit done compter que 
sur lui-mSme. II s'ensuit que son organisation paramilitaire, l'OS, 
doit se hater de faire le pleih de ses effectifs 2 . En meme temps, nous 
remodelons a la fois nos structures et notre decoupage terrttorial, en 
fonction des donees strategiques qu'a fait apparaitre le projet de 
« Plan vert ». L'etat-major proprement dit, compose de quatre 
mertSbres 3 , devient une structure de reflexion par rapport a l'organe 
d'execution qui est cree, le Cpnseil superieur aux armees (CSA), 
reunissant les chefs de zones. Le remodelage des zones 4 amene la 
division du Constantinois en deux : Mourad Didouche s sfcra place a 
la tete du Nord-Constantinois tandis que Boudiaf conservera le Sud 
(les Aures et les Zibans); Ben Bella gardera la direction de l'Oranie, 
Ould Hamouda celle de la Kabylie; le Grand Alger et ['Algerois ne 
formertt plus qu'une zone que dirige Reguimi; enfin une zone est creee 



1. La delegation se composait de Boukadoum et Derdour, deux d^put^s, 
qu'accbmpagnait Ben Bella en quality de responsable au sein de l'OS. La delegation 
au Maroc reunissait Cherchalli et le dipatt Khider. 

2. Environ deux mille hommes. 

3.. Un inspecteur national (Djilali Belhadj) second^ par un adjoint (Reguimi, qui 
est eh meme temps chef de l'Alge'roi's); un chef des services generaux, transmissions 
et genie (Maroc); le chef d'ftat-major (moi jusqu'en de"cembre 49). 

4. Le mot unlaya deviendra familier aux Francais apres 1954; les wilayas du 
Front National de Liberation recoupaient, a peu de chose pres, les zones territoriales 
del'OS. 

5. J'ai dlt au chapitre pr£o£dent l'homme qu'itait Didouche : toujours volontaire, 
pas la moindre condition, et pourtant il a un commerce et if est charge^ de 
famille. 



164 MEMOIRES D'UN COMBATTANT 

pour Je Sahara, a la tete de laquelle jc d6signe Mahsas. Ce dernier 
provoquera peu apres un incident en refusant cette affectation, sous 
le pretexte qu'a part quelques groupes ou sections, a Djelfa et a 
Laghouat, par exemple, la zone du Sahara est pratiquement 
«inexistante» .Ce sera une des rares fois ou je devrai faire acte 
d autonte, et ll passera en conseil de discipline '. 

Mais ce n'etait la qu'un incident de parcours. L'Organisation 
speciale etait entree dans sa phase d'acceleration. Notre equipe etait 
rod6e, soudee. Le secretaire general Lahouel nous souteriait Le 
Ur Lamine poursuivait sa prospection aupres des « partis et pays 
freres ». L organisation paramilitaire du PPA-MTLD disposait 
done d excellents atouts, tout etait en place... 

Eh bicn non, tout n'etait pas en place, car si nous possedions les 
homines et les branches speaalisees, nous etions cruellement demunis 
de materiel : armes, materiel de transmissions, equipement pour ies 
ateliers du « genie ». Concernant les armes, nous avions tout de meme 
pu nous en procurer un certain nombre a la fin 48. En reunion 
detat-major Boudiaf nous avait appris qu'il existait un march* 
florissant de fusils de guerre a Ghadames, importante ville commer- 
x^^hbyenne situde tout pres de la fromiere algerienne et de la 
.pointe mdndionale de la Tunisie. Si Larbi, le responsable die 1'OS a 
El-Oued, pnncipale ville du Souf 3 , dans PextrSme Sud-Constanti- 
nois, lui avait transmis ce renseignement, qu'il tenait lui-m&ne de 
contrebandters. Son groupe propose d'organiser une caravane vers 
Ghadamfcs avec de bons guides, et se fait fort d'<?viter Jes'patrouilles 
. ,a / " n ^ colomalc - L'expedition ne doit pas durer plus de deux 
mow (El-Oued est s*paree de Ghadames par cinq cents kilometres de 
desert). On ne peut laisser passer une aussi belle occasion. Nous 
partons pour Biskra, Boudiaf et moi. Le trajet se fait en chemin de 
ter jusqu a Ain-M'Lila, a une cinquantaine de kilometres au sud de 
Constantine, puis en micheline jusqu'a Biskra. C'est men premier 
triple dans le Sud, et je suis Aloui par la beaute et la diversite des 
paysages, les gorges d'El-Kantara, les montagnes des Aures le 
jaillissement des oasis dans l'immenshe des dunes. Nous assistons au 
conseil zonal (les Aures, Biskra, El-Oued et Souf) dans les locaux des 



„ JJ c ^ is J*' ex P^ ri «nce que toute memoire est dffaillante mail it maintin.. «... 

R * iflS-f ,a traduction de "^ en ^*%^S%SZ2Z 

pii« IT der ?- 4re !» an J , ^ , v son PP° sition * 1'unification en une leule zone dela 

encore en we, il serait imeressant d'avoir leur temolgnage la-deuui 
Z. Prospection infructueuse au Caire, a Tanger, a Tunis. 
3. Cuvette du Sahara algerien, piquetee d'oasli. 



LE PIEGE ELECTORAL, LA REUNION DU COMITE CENTRAL 



165 



Scouts musulmans algeriens, dont le commissaire local, qui est en 
meme temps le chef de l'OS a Biskra, n'est autre que Larbi Ben 
M'Hidi '. Puis Boudiaf et moi etudions avec le responsable d'El- 
Oued P « operation Libye » sous tous ses aspects. 

L'expedition sera un succes total. Pour I'achat des chameaux, qui 
devaient etre revendus au retour, et pour celui de cent Stattis avec des 
munitions en abondance, plus les frais du voyage, j'avais apporte tout 
le budget de guerre de l'OS : un demi-million. Les armes de 
Ghadames furent achemin6es vers les Aures pour y etre stockees. 
Mostefa Ben Boulaid, alors chef de l'OS pour les Aures, en prendra 
le plus grand soin 2 . Seul regret, mais de taille : un budget plus 
important nous aurait permis de tirer un profit maximum de 
P « operation Libye ». 

Au debut de 49, la question du materiel se pose toujours de facon 
aussi aigue, mais les caisses du parti sont vides. Les batailles 
electorates coutent cher, et le soutien financier des couches aisees ne 
va pas au PPA-MTLD mais a la si « convenable » UDMA et a sa 
devote alliee : PAssociation des Oulemas. Les pincettes des fellahs des 
campagnes et des quartiers populaires suffisent a peine a faire vivre 
la presse du parti. Comment, des lors, constituer un potentiel 
militaire alors que le parti n'a pas de moyens financiers a mettre-a la 
disposition de l'OS? 

Au cours d'une deliberation de l'etat-major, nous decidons de 
prospecter discretement en vue de « faire un coup ». II est hors de 
question de monter plusieurs actions, ce qui risquerait de donner 
PeVeil aux autorites coloniales. L'imperatif absolu est la preservation 
du « top secret » de l'OS. Mais on doit prendre des risques, a 
condition de bien les calculer, et de les concentrer sur une operation 
unique, qui en vaille la peine. Fin Janvier 49, Djelloul Nemiche i , un 
responsable de l'OS a Oran qui est employe des PTT, signale a Ben 
Bella deux possibilites d'attaque : le wagon postal qui remonte 
chaque fin de mois de Colomb-Bechar, charge de centaines de 
millions, ou bien la poste centrale d'Oran qui centralise une fois par 
mois, le premier lundi, des sommes importantes. A Alger, nous les 
examinons en comite restreint : Ben Bella, Belhadj, Reguimi et moi. 



1. Ne* en 1923 a A'm-M'Lila (Constantinbis), il sera un des priricipaux 
fondateurs du FLN et de l'ALN, et I'un des animateurs dUjCongres de la Sbununam 
(1956). Figure d'une haute elevation morale et d'un grand courage physique. Fusille* 
par les Francais en 1957. 

2. II les utilisera, apres le 1" novembre 1954, pour mener le combat dans la 
wilaya 1 (celle des Aures), dont il sera le premier, et le plus prestigieux chef. 

3. De son nom de guerre, capitaine Bakhti. II est aujourd'hui ministre des 
Anciens Moudjahidines. 



166 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



,.* [Nous ne sommes pas au Far West », dis-je en ecartaiit d'emblee 
Pidee de l'attaque du train postal. II faudrait un dispositif opera- 
tionnel et de repli que nous ne pouvons assurer. Nous ferbris'donc le 
« coup de la poste d'Oran ». 

II faut d'abord arracher le Feu vert du Bureau politique. J'informe 
individuellement de notre projet les dirigeants les plus influents en 
les assurant que le parti sera entierement couvert. En cas de coup 
dur, nous jouerons la fraction gauchisante qui a pris une initiative en 
cachette. En fait, l'accord de Lahouel, secretaire general du parti, 
suffit a emporter la decision. Le feu vert nous est dorine\ avec toutes 
les mises en garde que Ton devine. On me recommande vivement de 
ne pas participer a Taction, car je risquerais ainsi de compromettre le 
parti, puisque je suis membre du Bureau politique et du Comite 
central. 

Dans le courant de fevrier, je preiids le train pour Oran avec 
Ben Bella qui doit me mettre en contact avec Nemiche. La 
rencontre se d£roule sur Le Front-de-Mer, sorte de plate-forme 
verdoyante qui domine la baie d'Oran. Ben Bella me preterite 
(sous le nom de Madjid) comme le responsable de Pexecution du 
projet. Ni bavard ni exalte, notre « informateur » me fait tout de 
suite l'effet d'un militant serieux. Tout en bavardant, je le sonde 
sur son passe, ses activitls politiques, et au bout d'une heure le 
check-up est concluant. Nous abordons alors l'objet de notre mis- 
^ siqn. Nemiche nous crayonne un plan precis -de la poste. Les 
guichets ouvrent a huit heures; les employes arrivent environ un 
quart d'heure plus tot pour preparer leurs paperasses. L'action 
devrait avoir lieu dans ce court laps de temps; a l'extreme limite, 
elle pourrait se prolonger deux ou trois minutes apres l'admission 
du public, mais pas plus. Dernier detail, mais capital pour nous: 
c'est par Pentre'e de service qu'on accede egalement a la petite 
permanence telegraphique. 

Ben Bella et moi sommes heberges, dans les faubourgs d'Oran, par 
Boudjemaa Souidani, qui habite une petite villa du faubourg 
Victor-Hugo. Originaire de Guelma, Souidani avait echappe" par 
miracle aux massacres qui avaient decime' toute la jeunesse de cette 
ville en mai 1945. J'avais fait sa connaissance Pannee prec^dente a 
PhilippevilJe, oCrii etait responsable de l'OS pour la region. Sohde et 
rapide, il tenait a la foi's du Basque par la physionomie et du 
Napolitain par le geste. Boudiaf et moi, qui nous trouvions la en 
tournee d'inspection, avions decide' en conseil regional de faire 
transferer sur El-Arrouch de la dynamite recupeYee a Collo par des 
pecheurs militants et sympathisants. L'operation, menee par Souida- 
ni, avail mal tnurnr\ la raminnnrtte etant tomber sur des eendamies 



LE PifeGE ELECTORAL, LA REUNION DU COMlfk CENTRAL 



167 



a l'entree d'El-Arrouch '. II avait re*ussi a s'en sortir par miracle, et 
nous Pavions mute en Oranie pour le soustraire aux recherches 
policieres. Nous ne pouvions trouver meilleur element pour dirrger le 
commando qui attaquera la poste. 

Eh trois jours, tout le dispositif est au point. Huit hommes 
prendront part a l'operation : cinq, dont le chef, penetreront dans la 
poste, devant laquelle le chauffeur attendra, moteur en marche; les 
deux derniers resteront a veiller sur le conducteur du vehicule que 
nous « emprunterons » momentanement. J'ai songe" a un taxi. Nous 
nous ferons charger la veille, a la nuit, et conduire a Pexrerieur de la 
ville. Le chauffeur restera dans la nature sous bonne garde, et le 
lendemain matin, quand l'operation sera terminee, il recuperera son 
vehicule. Ben Bella s'engage a trouver deux militants po«r la*taehe 
auxiliaire de veiller sur le chauffeur. II en propose deux autre* pour 
le commando : Belhadj Bouchaib 2 et un certain Fellouh. Le premier 
est adjoint au maire d'Ai'n-Temouchent, gros bourg situe a soixante- 
dix kilometres au sud-ouest d'Oran; son patriotisme s'est trempe 
dans Paffrontement et la resistance aux potentats tecaux de la grosse 
colonisation. II est discret, nullement vantard, ce qu'H doit eertaine- 
ment a ses origines rifaines. Joueur de football, il est taill6 en 
demi-centre fonceur et defonceur. II s'est acquitte, en octofrre 48, de 
la mission de prospection dans 1'Ouarsenis que j'ai evoquee un peu 
plus tdt. A cette occasion, son esprit d'initiative et ston sens des 
responsabilites lui avaient permis de faire echapper ses compagnons a 
un traquenard ourdi par des agents indigenes de P administration. Le 
deuxieme, un restaurateur de Mostaganem, n'appartie'nt pas a l'OS; 
Ben Bella le dit d'un courage exceptionnel. Je n'ai pas ufoi tres bon 
contact avec lui, probablement a cause de ses tatouages audacieux et 
de son genre un peu truand. J'ai une sorte d'allergie nat'urelle ou 
culturelje a l'^gard des hommes du « milieu », meme murs et ranges 
comme Fellouh. 

Souidani me rassure. En fait; il est surtout sur de lui. II fait partie 
de cette vaste fresque de cadres populaires qui donnSront a la 
revolution son renom, sa charpente et sa gloire. Son destin en fera 
plus tard un des chefs de la wilaya 4 ou il mourra au combat, non 



1. Set deux compagnoni, dont le responsible de l'OS £Collo, qui itait egalement 
adjoint au maire, furent arreted L'affaire, amplement relayee par la presse, m'avait 
M reprochee par certaini membres du Bureau politique*, et particulierement par le 
depute Mwerna, craignant que le parti fut mis en cause. Mais comment pouvait-on 
preparer la « lutte reVolutionnaire » que souh'aitait le parti sans courir ne serait-ce 
qu un minimum de risquet? 

i.* 2 ' T M ile *"* plul tard> nou * nous re'rouverons sur les memes bancs de 
lAiiemblee nationale constituame. II vit toujours, sans (Stre le rentier de son 
pane. 



168 MEMOIRES D'UN COMBATTANT 

loin d'Alger. Deux autres membres du commando connaitront lc 
meme sort glorieux en Kabylie, ou Jls participeronum declenchement 
du 1- novembre 54. Le lecteur les a deja rencontrfs : les freres 
Lounas et Amar Khettab. Lounas, au maquis depuis V€ti 45, fait 
partie de ces resistants de la premiere heure qui executerent les 
auxihaires indigenes de la repression en Kabylie '. Amar, lui, est 
entre" dans la clandestinit^ au dftut de 1948, apres la liquidation de 
certaine « milice noire » 2 . lis faisaient partie de ces « maquisards de 
Kabylie » recases en Oranie par l'OS, apres leur periode de 
« purgatoire » algerois. 

L'operation est preVue pour le premier Iundi de mars. Outre le 
chow du chauffeur, qui n'est pas une mince affaire, il reste a 
rassembler le materiel necessaire : pistolets, mitraillettes (qui ne 
semront qu'a l'intimidation, car il est exclu d'en faire usage) 
bonnets pouvant servir de cagoules, gants, sacs, etc. Nous prenons 
date pour nous retrouver tous a la fin du mois. Rentre a Alger, le soir 
meme j'informe le secretaire g£ne>al du parti de la tournure que 
prend le projet. II approuve celui-ci et conclut avec son sourire un 
peu enigmatique: «Tu prends tes responsabilit^s. » Lui-meme 
n avertira ses collegues de la direction que deux ou trois jours avant 
I operation, d61ai suffisant pour qu'ils prennent quelques precautions 
flementaires, comme de mettre en surete des documents importants 
que l'ambiance lcgaliste incite a laisser trainer. Et Hocine Lahouel 
de reUeYer ses recommandations : en cas d'arreslation, les membres 
/ 'dlFtammandb doivent pr&endre avoir pris l'initiativc tout seuls, a 
1 insu des dirigeants « cmbourgeoisds ». Et il se montre peremptoire 
sur ma non-participation a Taction. II connait les limites de la 
resistance humaine a la torture. 

Le lendemain, je demande a Djilali Reguimi, responsable de l'OS 
pour l'Algerois, s'il a sous la main un bon chauffeur. II faut un 
garcon qui soil un as du volant, qui ait du sang-froid, de la discretion 
et 1 esprit d&rouillard. Deux jours plus tard, Reguimi demche 
1 oiseau rare. C'est un jeune artificier, appartenant a un de nos 
groupes specialises du « geme ». II s'appelle Mohammed-Ali Khider 
mais n'a aucun lien de parente avec le depute d'Alger et membre du' 
Bureau politique Mohammed Khider. II a subi avec succes toutes les 
mises a l'cpreuve de ceux qui entrent dans 1'Organisation speaale. 
Reguimi me le presente sans delai. Je « travaille » un moment le 



1. On se souvien qu il avertit le cald sanguinaire de Bordj-Mena.el de sa 
condamnation et de la date de son execution -et qu'il tint parole 

2. Voir a la fin du prudent chapitre. 



LE PltOE ELECTORAL, LA REUNION DU COMITfi CENTRAL 169 

jeune Mohammed-Ali Khider avec la gravis et I'lmpassibilite d'un 

-Jfft!! [^I 3 "* 1 ^ W re * d «sem les risques de sa mission 
sans lui d re de quoi il s'agit. II se declare pret a faire son devoir et a 
respecter les consignes au penl de sa vie. Ensuite, je bavarde avec lui 
pour| observer sous un autre angle '. Et mon siege est fait : Khider 
est bon pour la poste d'Oran. 
Je pars avec lui po ur Oran \ ou nous arrivons 1'avant-veille du 

m^^'a A 0mmand0 ^ CheZ Souidani > J' cx P° se le P'an « ses 
modahte-s. Auparavant, je justifie la mission, qui est loin d'un haut 

£ JLT"." J -' T C nntenSite de '' ex P ,0 »ation dont est victime 
le peuple algenen. L oppression coloniale explique la pauvrete des 
couches revolutionnaires, done du mouvement qui veut mener la lutte 
pour la liberation du pays. Dans les banques et les bureaux de rioste 
transitent les fortunes qui s'eWient sur la sueur et la misere dfnos 

STT • JUS r ifie . r 1, °P eradon ' « <™ ^ ennoblir les 

objectifs. II nest pas facile d'accepter des formes de lutte qui 
sapparentent au banditismc. J'ai moi-meme assez de problemes de 
conscience pour faire « passer la flamme » 

Ensuite vicnt l'expose du plan d'action et son minutage 7 h 45 • 
un membre du commando penetre dans la poste par la petite 

EST*. *%"**' Ct °f UpC 1,em P ,0 y^« iEi donnS i 
«p6d.er un long cable en anglais \ 7 h 50 : les quatre autres entrent 

^ZV^Ztl* ^ alle . contcnant le coffre-fort, se font remettre 
i argent, 7 h 55/8 h : les cinq hommes sortent et sautent dans le 
vehcule que Mohammed-Ali Khider, poste a proximite dans une 
ruelle discrete, et moteur tournant, pousse a fond pour les eueMir au 

En ce qui concerne Ben Bella et moi, les phases preambles et 
posteneures sont les su.vantes : il part le lendemain matin pour Alger 
(nous sornmes un samedi), et doit passer la nuit de dimanche a fundi 
dans un hotel pour avoir un alibi dont fera foi la fiche de police Le 
lundi matin done e jour J, il repart d'Alger pour OrS ou il 
soccupera d'acheminer 1'argent sur Alger et ensuite d^vaTue 






170 



MfiMOtRES D'UN COMBATTANT 



progressivcment la villa. De mon cote\ je dois rester a Oran jusqu'au 
dimanche soir, et prendre le train pour Alger une fois en bonne voie 
Parraisonnement du taxi, prevu pour dix-neuf heures. J'arriverai A 
la gare de PAgha, celle de la ligne Alger-Oran, a sept heures trente le 
lundrmatin, trente minutes avant le depart de Ben Bella dan9 Pautre 
sens, ce qui me donnera le temps de lui dire si la premiere panic du 
plan a bien 6t6 exicutee. Au moment ou il montera dans son wagon, 
a Oran tout sera deja termini. 

Et les choses se mettent en marche. Le dimanche soir, a dix-neuf 
heures, je mets moi-meme Bouchaib et Khider dans un taxi. lis sont 
habiltes en Europeans, costume, cravate et chapeau. Defense absolue 
de parler arabe. Bouchaib s'exprime bien en espagnol, mais il ne doit 
dire que le strict necessaire, pour ne pas etre trahi par son accent. 
Apres quoi je pars pour Alger. Dans le wagon de troisieme, la nuit 
me parait longue. A la gare de PAgha, Ben Bella m'attendait, 
anxieux. Je le mets au cdurant du deVoulement satisfaisam de la 
premiere operation, et il s'embarque pour son trajet inverse du 



mien. 



A Alger, je passe ce lundi dans Pangoisse. La TSF n'annonce rien, 
les journaux du soir non plus. Toute liaison t61e*phonique &ant 
intcrdite entre Ben Bella et moi, je demande a Lahouel d'appeler le 
responsable du MTLD a Oran, Hammou Boutlilis, comme s'il 
s'agissait d'une communication de routine. Boutlilis n'etent pas au 
courant de notre projet, en cas de r^ussite il mentionnera forcement 
ce « fait divers », ne serai t-ce que pour agrementer la conversation. 
Or, Boutlilis ne dit rien. L'enigme ne s'eelaircira que le lendemain, 
avec le retour de Ben Bella a Alger. L'attaque de la poste d'Oran n'a 
'pas-eu lieu. " 

La raison? Le taxi est tombe" en panne a quelques minutes du 
bStiment - un ennui m&anique dont ni Rhfder ni les autres ne sont 
venus a bout. Souidani a pris la decision rapide et sage de renoncer. 
lis ont abandonne" le vehicule et se sont replies en bon ordre. lis ont 
fait preuve d'intelligence en ne se laissant pas griser par le feu de 
Paction, en n'essayant pas, malgr£ tout, d'aller jusqu'au bout. 

Et rien n'est perdu, car T6nigme du taxi n'est pas percie. Selon la 
presse, le chauffeur dit avoir it€ bien traits, mais ne peut donrier 
aucun indice sur les « truands » qui Pont kidnappe*. Nous guettons 
cependant les reactions de la police : qu'elle procede a Parrestation de 
quelques tetes brulees riationalistes du « Village negre ' », qu'elle 



1. Quartier indigene, done pbpulaire, d'Oran, initialement habite" par des 
etrangerj, dont une majority de Noirs. 



le piege Electoral, la reunion du comite central 171 

renforce son dispositif de surveillance, et nous saurons qu'elle ne 
soupconne pas le « milieu ». Nous aviserons eh foriction de ses 
reactions. 

Ayant constate qu'elle ne reagit pas comme nous le redoutions, 
nous decidbns de maintenir noire plan d'attaque de la poste d'Oran.' 
Operation reportee au premier lundi d'avril. 

A la mi-mars, je me rends a Oran '. Ben Bella et moi reprenons 
contact avec Nemiche. II nous dit qu'aucun changement n'est 
survenu dans le dispositif de securite de la poste ni dans les habitudes 
des employe's. Nous nous autorisons de cette bonne nouvelle pour 
aller tdus les trois au cinema, voir Rebecca avec Laurence Olivier et 
Joan Fontaine. Quelques jours plus tard, je suis oblige de quitter 
prcctpitamment Oran pour me mettre au vert a Er-Rahel, bourgade 
* une spixante de kilometres au sud-ouest d'Oran, ou le responsable 
local dcPOS, Fartas 2 , m'heTjerge. Si je cite ce fait, en lui-meme 
mineur, e'est a cause des raisons qui le motivent. Ben -Bella et moi 
devions diner un soir chez le Dr Boumediene Ben Srhaih. Fiiiale- 
ment, il nous invite au restaurant « Le Petit CKez-Soi » a dix heures 
du soir, ayant du accoucher lui-meme sa femme dans la soiree. 
Quelle n'est pas ma surprise de reconnaltre dans le deriher client 
attable- car il se fait tard - Pinspecteur Ait Amer, de la PJ de 
Tizi-Ouzou. Je fais signe a mes deux compagnons de me suivre dans 
la cuisine et je leur dis qui est le bonhomme. Originaire de Kabylie, 
le patron du restaurant sail qui est son client, et il m'interfoge du 
regard. Comment se fait-il que je le sache aussi? Toujours gene"reux 
et spontane', le Dr Ben Smain nous dit: «Je vais aller le Jeter 
dehors.. Avec sa carrure de poids lourd, ca ne trainerait pas. II a 
pay* ses etudes de medecine a Marseille en travaillaht comme 
docker. Mais nous n'acceptons pas sa solution. Le mieux est "que je 
disparaisse momentanement de la circulation. 

Et voila pourquoi je me retrouve a Er-Rahel, ou je passe une 
semaine de detente. Je sillonne en velo les pistes goudronn&s des 
grands domaines, ces yignobles a perte de vue ponctues par les petites 
villes dl Rio-Salado (El-Malah), Hammam-B6u-Hadjar Ain- 



■..!:■ f8 udan ' "? e fa,t man 8 er les Premiers escargots de ma vie. Je ri'eri ivais 
jamais gouW, par repugnance phy al que toute campagnarde. Je lui cohseillti, s'il 
devait jamais ouvni ur> restaurant en Kabylie, de ne jamais prononcer en dublic le 
terme oranais (bebwche) qui designe l'escargot, car il a, en kabyle, une signification 
particulierement crue. Ce genre de deuul produit chez moi le declic qui fait revivre 
notre ambiance de chaude camaraderie. Que la communion dans l'engaiemem se 
double d un *u.-.o..- jaxj -jcc.. cxU » pocr vr.u. va.c^ de -.«< dCT.cirv.icue 

L l^j< ; »„-i -_ r ,~ u: rr-^- lj-. s^sy. -jr.ze arj -'.■as -jjc. i . .\sierrc.te 
nationale cor.su. j<ime 



172 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



Tcmouchent. Au coucher du soleil s'y e"tire lc cortege d'une humanite" 
brisee de fatigue, qui regagne, loqueteuse et hagarde, la misere de ses 
taudis. Heureusement que les militants d'origine rifaine reussissent, 
par lcur engagement et leur cxemple politique, a effriter le mur 
d'incomprehension, voire d'hostilite", que la colonisation essaie de 
' 'dresser tnlrr Maghrebfns par le "ieu. de J'armei de reserve des 
* saisonniers a bon marcne. A £r-Ranei, un maquisard de Kabyiie 
reconverti en aide-coiffeur depuis de longs mois fut tout surpris et 
heureux de pouvoir parler en berbere avec les Rifains... 

Le samedi, avant-veille du nouveau jour J, nous nous retrouvons 
tous faubourg Victor-Hugo. II y a cependant un changement : 
Fellouh, le restaurateur de Mostaganem, s'est d6siste, « sa fille 
venant de tomber gravement malade ». II a €\.€ remplace" au pied levi 
par Omar Haddad, ce militant dit « Yeux-bleus », qui, pour Pheure 
case" a Turcnne ' ou il ronge son frein, a tout de suite accept^ de 
participer au commando. Le mSme jour arrivent d'Alger, par une 
malencontreuse coincidence, et non sans provoquer une chaude 
alerte, deux maquisards de Kabyiie qui doivent etre recases dans 
l'Oranais. Aussitot d&arques, celui qui porte le nom de guerre de 
Wlid Elqaid (« Fils du cal'd ») et son inseparable compagnon vont se 
degourdir les jambes dans les environs. lis croisent deux gendarmes a 
bord d'une jeep qui se retournent curieusement sur eux. Est-ce a 
cause de leur accoutrement disparate, bleus de chauffe et canadien- 
ne? Faisant demi-tour, les gendarmes reviennent a leur hauteur et 
demandent : « Vos papiers! » Alors, Wlid Elqaid sort son « 9 » 
autrichien et riposte, avec ce flegme un peu comique qui n'est qu'a 
lui : € Ou It mkne! ' [Haut les mains!] - « Ne tirez pas, ne tirez pas! », 
crie l'homme. Le « Fils du cai'd » souffle a son camarade de decamper 
■ 'en ^Vitesse pendant qu'il tient les "gendarmes en respect. Puis il 

' *v>rnr.-v»n.'V s Wi.!.""' <ot r»t$v*."il.'*' . t .'V."i,'i:i"< h"^* 1 ^^ fill** \$ ,ih?r. fV J\T Rf 

retourne qu'a quelques dizaines de metres plus loin, pour s'enfuir a 
toutes jambes, en zigzaguant entre les arbres pour khapper aux 
balles des gendarmes. « Elles sifflaient de partout », me dira-t-il le 
lriuiriiuun. 

Revenu a son point de chute, son camarade nous raconte 
1 aventure, les coups de feu qu'il a entendus de loin. Le « Fils du 
caid» aurait-il 6te atteint? La nuit se passe, et il n'a toujours pas 



1. Nous 1'ayons d^ja rencontrt plusieurs fois dans le real. Une alerte. aorta bien 



LE PIECE ELECTORAL, LA REUNION DU COMITfi CENTRAL 173 

reparu. Ben Bella fait demander aux responsables locaux d'entre- 
prendre des recherches dans route la ville. Et notre bonhomme est 
rctrouve dans un bain maure. II a eu l'intelligence de s'adresser 
au patron de l'&ablissement, sachant que la plupart des bains 
maures sont tenus par des gens originates d'Ait-Djenad, en 
Kabyiie, presque tous militants du parti. Nous le r&uperons 
done, sain et sauf '. 

Le dimanche soir, le plan se derouie comme en mars. Haddad part 
avec Bouchafo et Khider pour prendre un taxi et l'arraisoriner en 
route. Mais, a huit heures, les voila revenus tous les trois. Devenus 
meTiants, les chauffeurs qui acceptent des courses hors la ville se font 
accompagner par un garde du corps arme\ Allons-nous devoir 
renoncer encore une fois? C'est impossible, il y a deja eu trop de 
mouvement; et puis, une nouvelle attente d'un mois risque d'gbranler 
les nerfs des protagonistes. 

Brusquement, je me leve et j'entraine Omar Haddad en disant aux 
deux autres de se tenir prets. Omar et moi, nous prenbris le tram et 
descendons en ville. Nous deambulons un moment. Dans le quariier 
europecn, a la Buena de Dios, les rues sbnt peu animees, car c'est 
1 heure du souper. Soudain, j'avise une traction avant noire avec un 
macaron de mftecin sur le pare-brise. J'afcregerai la suite, car le 
lecteur I a deja device. D'un cafe, je telephone au medecin en 
pre-tendant que j'ai un enfant malade. Je lui dis que je passcrai chez 
ui dans une heure - le temps, pour Omar Haddad, de rctourner 
faubourg Victor-Hugo pour avertir Bouchaib et Khider de nous 
attendre en tel point precis du parcours prevu. 

L'heure me parait longue, stable" dans ce bar deja abandon^ par 
1 animation du dimanche. Ahernativement, je consulte ma montre et 
je retourne toutes sortes d'idees sur l'ope>ation que nous preijarons 
Baude aire parle de « l'identite de deux idees contradictoires, liberie 

* 'atahte • 0>.i. ic>is i-'ons -.hciii »- ~i-» "■'•zj— -i -~-» ■ -„ 

menu s. noiri :auti;it s appe.it « rrvt,,^;i-jr. ». 

Omar revient me dire que les deux camarades se tiendrbnt prets a 
l'etidroit pre"vu. Portant moustache postiche, de fausses lunettes de 
vue, et le beVet basque enfonce" sur le front, je morite chercher le 
medecin. Nous partons dans sa traction; a un carrefour, je Taverns 
que deux parents nous attendent. Un peu surpris, il stoppc; Bouchaib 
ouvre la portiere arriere, se jette sur la banquette et braque le canon 
de son pistolet dans le dos du medecin en hurlant « haut les mains! » 



1. Ce brave militant sera victime de la crise de direction qui surviendra en 1952 
entre centralistes et mettalistes. Venu a Alger sur convocation du siege central, il 
sera abattu par la police au cours d'un accrochage digne d'un Western. 



174 



MfiMOIRES D'UN combattant 



J'ai beau le rassurcr en lui disant qu'il nc lui sera fait aucun mal, il 
se met a crier. Khider intervient juste a temps pour le pousser de son 
siege et allumer les phares, car un camion arrive en sens inverse a 
toute allure. Le me'decin cede et va se placer a Parriere. Khider se 
met au volant. 

A partir de la, tout se deYoulera comme prevu. Jc prends le train 
pour Alger '. Le lendemain matin, je trouve Ben Bella a la gare de 
PAgha. Nous convenons d'une liaison telephonique et d'un mot de 

' -passe, s'il se reV61ait absolument capital de nous joindre. Nous fixons 
le lieu et l'heurc ou nous nous rencontrerons a son retour. II monte 
dans le train d'Oran. A la meme heure, « l'attaque de la poste 
d'Oran » vient d'etre r£ussie. 

J'en connais les grandes lignes par le rapport que me fit Souidani. 
Quant aux peripeties, Bouchaib, Haddad et Khider sont encore en 
vie, et ils auraient sur ement d'inteYessantes precisions a apporter. Les 
hommes du commando sont arrives sans encombre jusqu'a la salle du 
coffre-fort. Mais la - surprise qui, elle, n'etait pas prevue -, le 
caissier principal r&iste, hurle : « A l'aide! » Bouchaib et Haddad 
parviennent a le maitriser mais, pour dire ce qui est, en Passommant 
grSce a leurs matraques de caoutchouc (modele « CRS »). Seulement, 
a present comment ouvrir le ebffre dont ils n'ont pas la cle et igriorerit 
la combinaison? Au surplus, ameutes par le vacarme les usagers et 
les curieux commencaient a se presser devant la grande porte 
d'entree. Alors, il faut renoncer au gros butin et se contenter de ce qui 
est accessible. Tandis que deux hommes tiennent en respect les 
employes, les trois autres raflent tous les billets de banque qu'ils 
trouvent dans les caisses, les fourrent dans leurs sacs, leurs pbches et 
meme, comme Haddad, sous leur chemise, a meme la peau. Puis le 
commando se replie en bon ordre, couvert par la MAT de Bouchaib. 
Des qu'il apercdit ses camarades, Mohammed-Ali Khider, qui est 
reste" en retrait, les nerfs solides malgre' 1 'ambiance de panique qui se 
deVeloppe, manoeuvre et vient se placer devant l'entr^e. Mais la foule 
stationnant devant la poste nSagit. Elle se porte sur la voiture pour 
Pempecher de demarrer - reflexe collectif et tout a fait m6diterra- 
n6en. Puis, elle reflue non moins collectivement quand apparatt 
Bouchaib, mitraillette braquee, qui fait un grand geste de balayage, 

comme s'il allait tirer. Ayant recupere tout le commando, Khider 



1. Auparavant, je passe chez le medecin afin de rassurer sa femme, qui pourrait, 
ne le voyant pas revenir, s'inqui^ter et appeler la police. Je lui dis que son mari restc 
au chevet du beW, qu'il rcntrera des qu'il le verra hors de danger. Elle paralt 
troublee : intuition feminine? En tout cas, la description de moi qu'elle donnera a la 
pmie temdigne d'une grande finesse d 'observation. 



LE flEGE fiLECTORAL, LA REUNION DU COMlTfi CENTRAL 



175 



d^marre sur les chapeaux de roue. Peu apres, le medecin recouvre en 
meme temps la liberte et sa voiture '. 

La mission est accomplie. Elle rapporte un peu plus de trois 
millions d'anciens francs 2 . Ben Bella, arrive a Oran dan's la journee, 
fait evacuer la villa discretement, et met le butin en Securite' en 
attendant de le transferer sur Alger. C'est Mohammed Khider, 
depute" d'Alger, qui viendra en prendre livraison dans sa voiture 
parlementaire. On apprendra plus tard que le coffre renfermait 
cinquante millions. — 



1 . II dira de ses gardiens qu'ils s'itaient conduits correctement a son egard et qu'il 
ne pouvait fournir aucun indice sirieux a leur sujet, si ce n'est qu'ils avaient l'accent 
eipagnol. 

2, Somine importante, mais loin de constituer un trisor de guerre. La-dessus, le 
p«rtl Hllouera a I'OS un demi-million, plus du quintuple de son budget mensuel 
maximum. 



8 

Complots et mirages, 
reality d'un virage 



Aat de dfcresse grandissan, ^ li^ r—* Wvant &hs * 
I'ordre colonial La Sa ion IlS ^"'eversement radical de 

d'unification des «STLSf ~ T* par tt «*«*** 

par plus d'un s Llf " iS^ rCS , qU1 re ' Uscnt ^ <»* fait cre* 
nationalisme des mass* ? ^T^S^S- B » >c *« i «»- d '««^ioh. I* 
bouscule aussi la str^e ^^1^" T^ ""^ 
mobilisation sociale de la pavsanncrt i role „ P ^ 1 * '« ,a 

teur du mouvement n2na "a g^ ~ » ^ m «» «***- 
les Atlas. 8men autour d « deux axes que sont 

peSet^SX^bS^ " C "? * * "obiliser un 

pas de raw^dTnES^^* aIg < rien ne ■*** 

inundates, plus prtfond* rJof.? d * Utres P° uss ** J*b»- 
doivent pa* LapPT la rShZ^" * irratiorine »«. quine 
rendant Jvidente fSAS^S^^"^ h ^ ri ^- *» 
dable intrusion paysanne rtvfolt TmS^" P*/* 53 "*' ]a hrmi ' 
«tadine, que leuV ^u^^^^S^ 5 *>*** 
lenimsme ou a J'arabo-islamism? i 2 - Cnt au m arx»me- 

positionsorthodoxesiHu ttT^de^Zr ^^ de ** 
diverses categories de la JZ h« ^ ? u en,retienne " t '«• 

masses: des "apports de recStbn efT' ^1™ 3VCC ,es 



178 



MEMOIRES D'UN combattant 



d'integrer lc vastc mouvcmcnt populaire. Le moment n'cst pas loin 
ou le PPA-MTLD justifiera toutes ses decisions, y compris la 
persecution politique, par l'inteYet superieur du mouvement indepen- 
dantiste, face aux compromis de l'UDMA, au sectarisme des 
Oulcmas et aux tentatives de recuperation par le PCA. 

Ges considerations preliminaires eclairent partiellenient le « com- 
plot berberiste » et le « complot colonialiste », ces crises aigu£s qui ont 
d6sagrege le PPA-MTLD alors meme que la nation algerienne en 
voie d'integration etait sur le point d'engager le combat liberateur. 
Elles fournissent des dements d'explication, et non de justification, 
de la crise d'identke qui a secoue le mouvement nationaliste en 1949, 
'et qui continue encore de nos jours a perturber la societe algerienne. 

Voyons d'abord ce qu'il en est du « complot berberiste ». : Et 
d'abord, y a-t-il eu vraiment complot? Comment s'est-il manifest^? 
Quels etaient ses buts et ses veritables protagonistes? J'ai conscience 
d'assumer une grande responsabilite devant les jeunes generations 
algeriennes en livrant la-dessus ce que je sais. Pour commencer, 
voyons les faits. 

En 1948, Ouali Bcnnai cnvoie en France un ancien lyceen.de 
Bcn-Aknoun, Mohand Sid Ali Yahia (dit Rachid), pour qu|il y 
reprenne ses etudes interrompues en 1946, lorsqu'il s' etait mis.aia 
disposition du parti en Kabylie. Arrivant a Paris en pleine efferves- 
cence nationaliste, Ali Yahia ne tarde pas a devenir membre du 
Comite federal du PPA-MTLD. Cette ascension, il la doit aux echos 
provoques dans Immigration kabyle a Paris par Pessor prodigieux du 
patriotisme dans nos montagnes, et non a des qualites ou des 
prestations personnelles. En effet, il n'a pas appartenu a l'equipe 
dirigeante du district, ni non plus participe aux grands evenements 
qui nous avaient propulses malgre nous a ces responsabilites. Quand 
Ali Yahia est venu nous rejoindre en 1946, j'ai eu du mal a le faire 
integrer dans nos structures, d'abord au niveau de son village et 
ensuite de son douar d'origine, qui est aussi le mien. Et cela pour 
deux raisons : il est le neyeu du.calfd.dont tout le monde sait qu'il est 
' lebras ; droit de l'administrateur Dumont, et, en plus, son pere est de 
statut francais. II se trouve done englobe dans cet ostracisme dont 
Fustel de Coulanges disait, dans la Citi antique, qu'il etait « moins 
un chatiment qu'une precaution pour l'avenir ». 

Personnellement, je n'ai jamais eu de preventions a regard d'AH 
Yahia en dipit de l'oppdsition traditionnelle de nos deux families. Je 
I'ai impose a la mienne, ne pouvant etre insensible a son desir 
pathetique de reinsertion sociale et politique. La premiere action a 
laquelle il participe, en compagnie de deux de mes oncles et d'un 



COMPLOTS ET MIRAGES, REALITES D'UN VIRAGE 



179 



jeune militant de son village, Ramdane Ait Said, est la campagne 
d'inscriptions nocturnes appelant au boycottage des elections a la 
deuxieme Assembled constituante, en mai 46 '. II se peut que Belaid 
Ait Medri, responsable du canton de Michelet, l'ait introduit dans 
des reunions ou des activites eiargies, mais il avait trop de reticence a 
son egard pour l'avoir fait participer a nos grands problemes, a notre 
vision commune de l'avenir. Ni Ait Said ni Ait Medri ne feront 
parler d'eux. lis seront parmi les humbles qui feront parler de la 
revolution algerienne. 

L'operation syphon enclenchee a partir de la capitale par l'eupho- 
rie legaliste aspire de tous les coins d'Algerie les activistes en mal 
d'ostentation ou de promotion. Ali Yahia ne resiste pas a cet entracte 
pendant lequel le bouleversement des preoccupations et des priorites 
s'opere en douceur. Le « jeune loup » n'etait pas un loup mais 
simplement un jeune qui aurait certainement servi son pays sans le 
tournant eiectoraliste. A present, frustre qu'il est de n'avdir pas 
participe aux grands moments de 1945, il decouvre le monde des 
idees : il s'englue dans 1 'agitation des cafes maures et dans les grands 
debats du siecle qui se poursuivent au foyer de l'Association des 
fitudiants musulmans algeriens, rue Medee. La, il retrouve ses 
alnes : l'avocat-stagiaire Mabrouk Belhocine, l'etudiant eri droit 
Yahia Henine, le medersien Said Oubouzar et, occasionnellement, 
retudiant en medecine Sadek Hadjcres. 

Ali Yahia, lui, entamera et finira ses etudes de droit a Paris, mais 
entre-temps il aura dedenche un veritable desastre politique. 

Fin 1948, au moment ou, a Zeddine, mon rapport est adopte, ou 
1'aile revolutionnaire tente de sortir le parti des blocages de l'ehfer- 
mement legaliste et reussit a recentrer la reflexion sur les grands 
problemes poses par la perspective de la guerre de liberation, a Paris 
Ali Yahia brari'dit 1'etendard de la dissidence. H prend Pinitiafive de 
faire voter le Comite federal sur une motion defendant la these de 
PAlgerie algerienne et deriongant le mythe d'une Algerie arabo- 
islamiquej Elle est acceptee a une majorite ecrasante : 28 voix sur 32. 
Au sein de la Federation de France du PPA-MTLD, il dedenche 
une campagne contre Poricntation arabo-islamique du parti. - 

A partir de cet episode, la Kabylie trainera - il faut dire les choses 
comme elles sont - la casserole du « bertferisme » avec toutes les 
connotations irrationnelles, negatives et ironiques, attachees a la 
fonction d'epouvantail. II y a comme ca des grains de sable, des 
personnages insignifiants, qui entralnent dans la vie politique des 
consequences demesurees. 



I. Cr. chipltre 3. 



180 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

La direction rfagit promptement : elle lance des commandos 
pour faire reoccuper les locaux du PPA-MTLD a Paris et en 
province. Excommunications, bagarres ', dechainement des pas- 
sions. K 

^ Comme, a ce moment-la, je me voue corps et ame a I'OS je 
n apprends qu'incidemment le coup de force du petit Ali Yahia 
ImmeUatement, je fais appel a Mohand Amokrane Khelifati, tout 
juste hbere' de la prison de Lambese ou il croupissait depuis mars 46 
- une detention dont il me dira qu'elle a 6x6 pl us dure que celle qu'il 
a vecue, sous Vichy, au camp de Djenien-Bou-Rezg. J'ai toujours dit 
et je maintiens qu'il est le porte-drapeau de la langue berbere, done 

^UJ ^S P, atri0tC al ^ rien - Kh -? lifati cst P*" <k fid^lites. II est 
fidele -4. 1 ideal independantiste comme le fut son aieul Amjahid le 
- moudjahid; fidele a l'islam dont il pratique scrupuleusement les rites 
aussi scrupuleusement qu'il veille a ne pas compromettre la reli K ion 
avec le pouvoir politique; fidele a son propre alphabet berbere ' Et 
Tidftle aussi a un certain accoutrement 3 . Khelifati jouissait d'une 
estime gdnerale dans la sod** kabyle. La repression coloniale en 
avail fait une institution nationaliste, la vie communautaire en avait 

S!.. U "^ C ' v 1 u qUC,qU L Un f*" 1 mettrc fin aux agisscments irrespon- 
sables d Ah Yahia en France, e'est bien lui 

Nous nous rencontrons a Bab-el-Oued, pres du stade Marcel- 

l*rdan, et nous discutons longuement. Homme du terroir, doric de 

bon sens et de discernement, Khelifati a le sens des urgenccs et des 

pnorites. Meme si, pour lui, l'ideal serait que le programme 

nationaliste prenne en compte la langue berbere, il convienique le 

parti, comme d ailleurs la soci^te" algeVienne dans son ensemble ne 

pnmordial, cest la mobilisation des masses. On ne peut pas laisser 
un gamin ruiner ce formidable potentiel rtvolutionnaire qui s'es. 

.W P ^" ^ '" d0nnant a '' a, ' ,c ^nservatrice de la direction 
I occasion de v.rer a droite sous le couvert d'une remise au pas. Ayant 



1. A Rouen, Mohammed Khider, deputf d'Aleer est franr* »., «,„,. a> 
eomprendre une chose. Alors qu'on t "rechweh. ackemrm %i ~ '' , * J aimer * u 



COMPLOTS ET MIRAGES, RfiALITfiS D'UN VIRAGE ]81 

admis^mes arguments, Khelifati part le lendemain meme pour la 

II aurait pu limiter les degats et rfeorber la crise si Messali n'avait 
envoy* au secours des loyalistes de la Federation de France le 
capitaine Sadok Saldi (qui lui restera fidele toute sa vie) flanque- du 
DrMostefal- et de Radjeff. Au printemps 49, le capitaine Saidi 
participe done aux operations de pacification et de maintien de 
1 ordre avec d autant plus d'flan qu'il a, cette fois, le sentiment d'etre 
du bon c6te\ et qu a triompher sans peril il n'en aura pas moins la 
gloire de « se refaire une virginity ». L'epreuve de force engagee par 
Ouali a Be a nnai ,rne * d *° nflturc - Z1 lance un "Ppd au secours a 
Sans consulter ni avertir aucun de ses camarades, Si Ouali se rend 
aussitSt a Oran pour s'embarquer vers Marseille. II reagit comme un 
pire tranquille .rlandais devant un pugilat : on y prend part, et on ne 
sinterroge sur ses motifs que quand il est termine. Et Si Ouali 
terreur des policiers, declare* ennemi public numero un, est appre- 
hende a 1 embarquement. Son arrestation provoque une vive emotion 
La direction veut y voir la preuve qu'Ali Yahia est manipule par les 
services de police, ce a quoi les soi-disant « berbeYistes , ripostent en 
accusant les dirigeants d 'avoir . donne" » Bennai, puisque son arres- 
tation profile a la cause «arabiste». Les captures successives de 
presque tous les dirigeants du district de Kabylie vont Jeter de l'huile 
sur le feu des passions, des suspicions, des anathemes : Amar Ould 
Hamouda apprehends dans un tram de la capitale; Said Oubouzar 
responsable politique pour la region de Tizi-Ouzou, coince seul et 
J x g f ^ tou J ours a A1 8 cr > °mar Oussedik. encercl<5 et ceimure 
au janiin Marengo, apres avoir icnie oe jouer au cnai ei a la souns 
pieds nus dans les allees, parce que, s'etant assis sur un banc pour 
arranger ses sandalcs, il n'avait pas eu le temps de les remettre « 
^uelquesjours plus tard, e'est au tour du responsable de I'OS en 

mp W ie -* P"l ar Boudaoud > <l ui ' rcvenant de la capitale, est 
cueilh a 1 arrivee de l'autocar a Rebeval (Baghlia). 

II ne reste plus en Kabylie qu'un seul responsable : Belaid Ait 
Medn, qui a echappe au coup de filet. Pour lui comme pour ses 
camarades emprisonn^s, ces arrestations en chaine ne peuvent 
resulter que de la collusion d'un ou deux merribres de la direction 
JS o!i Q C f Colonialcs - L'epaisseur quotidienne de ce drame de 
1 ett 1949, je la ressens encore a travers une foule de reminiscences 



mLHSni ^ ad J° int ,. de ?° uda * ''Organisation politique, et qui venait 



182 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



C'est un malheur, ct c'est une catastrophe politique. La formidable 
progression du patriotisme revolutionnaire parvenait au sommet de 
la crete, a l'explosion historique, et la voici qui devale la lamentable 
pente de l'implosion intestine. Ma premiere reaction est de tenter de 
limiter les degats et de sauvegarder coute que coute Funke" du parti. 
Mais ma marge d'aetion diminue au fur et a mesure que s'enfle lc tir 
croise" des accusations ', d'autant que je dois redoubler de precautions 
car la police m'a identifie dans 1'affaire de la poste d'Oran. Cela, je 
1'apprends par Omar Boudaoud, qui reussit, de la prison de 
Barberousse, a me faire passer un message. De sa cellule, il a 
entendu les commissaires divisionnaires interroger Mohammed-Ali 
Khider sur l'identitd reelle de « Madjid », pseudonyme sous lequel 
m'a connu le jeune chauffeur du commando. 
Comment ont-ils pu elucider le hold-up de la poste d'Oran? Par le 
'plus Stupide des hasards. D&ut juillet, Boualam Moussaoui, un 
maquisard de Kabylie, est appr6hende a Mostaganem, ou il travaille 
dans un restaurant, comme couverture. La police arrite aussi son 
patron, qui n'est autre que Fellouh, celui qui s'est disiste au dernier 
moment dans 1'opeYation de la poste. Fellouh ne risque, en principe, 
que d'etre inculpe" de d«it de complicite avec un hors-la-loi. Mais il 
ISche le morceau qu'on ne songeait pas a lui demander, et se fait 
meme l'auxiliaire de la police. A Alger, flanque" d'inspecteurs en 
civil, il se poste aux carrefours principaux et guette les visages qu'il 
peut avoir vus faubourg Victor-Hugo a Oran, dans la maison de 
Souidani ou nous avons prepare' 1'opeYation. Et c'est ainsi que 
Mohammed-Ali Khider tombe en plein dans la nasse ajors qu'ilse 
dirigeait tranquillement vers un cinema ou il devak retrouver 
Souidani et deux autres maquisards. 



1 . Des ce moment, je serai, moi aussi, tenu a l'ceil comme « berberiste » pour avoir 
projetC de faire evader Ouali Bennal. Pourtant, j'avais demand* l'autorisation de 
tenter ce coup, et si on ne me I'avait pas donnee expressement, on ne me I'avait pas 
refusee. M <tant rendu aussitdt a Oran, j'avais trouve" tout dispose a m'aider le chef 
zonal de l'OS, Hadj Ben Alia (il sera le bras droit de Ben Bella apres 
1 Independance, puis president de I'Assemblee natibnale) et obtenu le concours actif 
d un homme de mon terroir, le tailleur Ben Ali, originaire de Tassaft (le village 
d Amirouche), flu adjoint au maire sur la liste MTLD. Mais, le lendemaln, Bennai 
&ait transKre' a Alger. Deux jours plus tard, Oussedik et moi localisons le prisonnier 
a Bordj-MenaYel, toujours entre les mains et dans les locaux de la police ou il est 
, '^[f^ W <*"■ commissaires divisionnaires venus d' Alger. On imagine le sort 
j**"* * ce «tres gros gibier*. Nous mettons sur pied deux commandos pour 
I Intercepts- lors de son transfert en prison, soit sur Alger, soil sur Tizi-Quzbu. 
Fortement armes, les commandos seront diriges respectivement par Omar Boudaoud 
" ,0 ^j eune '"*'*>■ Mon Arezki- Finalement l'operation ^chouera, Bennal ayant M 
transfer* » Tizi-Ouzou une dizaine de jours plus tard sans que nos informateurs 
•lent pu I apprendre a temps. Ce sera l'unique fois ou j'aurai fait courir a l'OS un 
risque exterieur a sa vocation propre. 



COMPLOTS ET MIRAGES, REALITfiS D'tJN VIRAGE 



183 



Deux jours plus tard, dans le cadre de nos activites habiluelles, je 
rencontre Reguimi, responsable de l'OS pour l'Algerois. Dans la 
conversation, il mentionne que Khider n'est pas rentr6 chez lui 
depuis deux jours. Les trois maquisards, qu'il he%ergeait rvte Rovigo 
(rue Arezki Lounis) dans un garage lui appartenant, l'ont vainement 
attendu au cinema. Je ne peux pas en croire mes oreilles. « Tu veux 
dire que Sbuidani et les deux autres sont toujours dans ce garage? » 
Reguimi rdpond affirmativement. La rage me prend. « Et il rie t'est 
pas venu a l'idee que Khider pouvait avoir ete arrete? Et, dans ce 
cas-la, que meme s'il a pu tenir jusqu'ici, il risque de flancher d'un 
moment a l'autre? » 

Je l'envoie immediatement au siege central du MTLD pour 
demander qu'on mette a notre disposition une voiture de depliit^ afin 
d'^vacuer sur-le-champ les camarades qui sont en danger. Quand il 
me retrouve, une demi-heure plus tard, c'est pour m'annoncer qu'il 
s'est heurtd a une fin de non-recevoir. Alors, d'un cafe je. rttfphone 
au siege central en demandant a parler a un dirigeant. On me passe 
Mezerna, d6put6 d'Alger. Je le prie de preter sa voiture a mon ami, 
car c'est pour un motif important. A defaut, je me verrari dans 
l'obligation d'aller la prendre moi-meme - la sienne ou ante autre, 
d'aiilleurs. Sous-entendu : un incident au quartier general de la 
legality pourrait etre terriblement compromettant. Formula en termes 
courtois et mesures, eu egard aux ecoutes teMphoniques, ce q'uasi- 
chantage porte ses fruits. Peu apres, une Matford a macaron tricolore 
transporte en lieu sur les trois maquisards et tout le materiel qui 
trarisformait le garage de la rue Rovigo en atelier eki «g^hre». 
Quelqiies heures plus tard, la police arrivait en force sur les lfeax. Le 
jeune chauffeur avait quand meme resiste trois jours a la « qufettion » 
avant d'en livrer l'adresse : le temps rdglementaire prevu par la 
brochure sur « L'attitude du militant face a la police ». 

Mon. inculpation officielle s'est traduite par un mandat d'arret 
afficW par la gendarmerie de Palestro sOr la porte de mes parents, 
fitrange coincidence; celui qui accomplit cette formalite est l'adjudant 
Lecas, precedemment chef de brigade a Michelet pendant pres de dix 
ans, ou il euiit tres estim^ et appreci£ par la population. Disposant 
d'un chapclet de formules kabyles passe-partout lui permettant de 
Her conversation avec tout le monde, il apostfophait de loin les 
braconriiers notoires en leur criant : « Eh bien, tu ne reconrials plus 
les chacals? » C'&ait lui qui, en 1946, m'avait « entendu » p'resque 
clandestinement avant ma condamnation par defaut. Le couple 
Lecas : lui, demesurement grand (il faisait pres de deux metres), noir 
de pdil et l'allure placide, elle, une rousse minuscule et la vivacite 



184 

MEMOIRES D^UN COMBATTANT 

faite femme, formait, dans la morosite" d'unc commune mixtc un 

Cette fois-ci, il dit a mon pere : « j e suis navrt d C vous notifi Cr ces 
poursunes. Je sais que la premise condamnation de wtHKtS 
montfc de toutes pieces par 1 'administrates. Je souhaite qu'une fot 
encore ,1 s'agisse d'une erreur. Je ne vois pa, votrTZZ ZSl 
cette h ls toirede hold-up. . M. Lecas n'en f£ pa^Ton oW 
Mamtes fo,s ,1 rev,endra a la charge aupres de mon pere pour que je 
me constuue pnsonnier, avec la promesse que je ne serai pas torW? 
quil me presentera directement devant le juge sans dJLt V*r £ 
ameux locaux de la PJ ou de la PRG. II i^JTpffiJK £ 
envoyant a ma mere une Gitane qui lui fcra le grand jeu! les L™ 
SdieuT;" 2n a fi7 ya "? d3nS ,C TT rC de «*• ^PrmLnl un aS 

S" K£ ' r scmbIe avoir des probl4mcs ' a -p tc de 

'^offensive poliriere me fait redoubler de vigilance, mais la crise 
m impose une actuate accrue. Je prends contact avec a plupart d« 
membres du Bureau politique pour les prier, les supplied ITesse r 
kurs attaques contre les responses de la Kabylie S a n^le 

d^li yT 2 B ° Ud /' 5 S ° nt PerSUad " " Ue »^atbn ^iiSne 
imnll tT aU Pr ^ dlt ^ C Ct qU ' e,lc entre dans ' e «■« d'un vas"e 
aller en France, et qu'a present, d<<chafn<< dans sa cellule, il ne oeut 
que soutemr Taction fractionnelle de son jeune ami qu" la lu"Xe 

la" teL to 6^1 dC i 3 Maitm^Je »- denude * £te 
la ete froide : 1 avalanche d'arrestations qui n'ont frapo* cue 1« 
dujgeants de Kabylie cela sent la provocation, la mnffi 1. ne 

d« homm'f ° mPCf d adVC " airC - Bcnna1 ' Ct tOUS ,es emprisonnes sont 
des hommes seneux et consequents. AH Yahia n'est qu'une penceae 

l\n aU Pa r S 3 , U C0mh f CCmral *"* dc Zeddi ™- n S Z d c 

aTSr s l on H amCma "' d 7 0SbUtS - Ma ^J-tement g commen le 
atteindre si on decime l'encadrement en Kabylie? 

M«J.f ^ !l SiStCr ^P ,usieurs re P ris «. je ne parviens pas a voir 
Messah. Je n'obtiens d'autre reponse que : . Ldez ca avrrT 
secretatre general. . Motif de la derobade ?m. sdcu^ ? Or jam Js n! 
col ect,vement ni individuellement, les membres de a d £Z „ 
sW soucies de ma securite - je le dis avec d'autam moins 
damertume que ces choses sont maintenant lointaines '. Par cTtr"! 



COMPLOTS ET MIRAGES, REAUTES DTJN VIRAGE 



185 



mes amis emprisonne's, eux, y songent. A l'insistance et a la fero- 
cite" avec laquelle ils ont Ae tortures pour leur faire dire ou je me 
cache, ils devinent ce qui m'attend. Par l'intcrmecliaire des 
avocats, notamment de Mabrouk Belhocine (aujourd'hui encore 
avocat francophone au barreau d'Alger), par celui des families et 
des militants, ils m'adjurent de quitter Alger et de me reTugier en 
Kabylie. 

Grfice a M* Belhocine, je leur fais parvenir une lettre d'une 
quarantaine de pages, un veritable document politique qui m'a coute' 
plusieurs nuits blanches et que j'aurais aime" recuperer. J'y expose 
mes convictions profondes, mes positions politiques, avec une foi que 
je ne saurais trouver aujourd'hui, pour les communiquer a des freres 
de combat a travers les murs et les miroirs deformants de l'incarce"- 
ration. Je m'efforce de recentrer le deoat sur la ligne de Zeddine, 
e'est-a-dire la mise en ceuvre des decisions politiques et organisation- 
nelles. Le conflit est entre les forces revolutionnaires et les legitimis- 
tes dc droite, tenants de l'opportunisme electoraliste. La Kabylie est 
devenue, sinon dans les organigrammes du moins dans la realite, le 
bastion federateur des forces revolutionnaires. Qui a interet, sinon le 
colonialisme, a faire d(5vier le deoat vers l'antagonisme entre « ara- 
bistes» et «berb<?ristes»? II ne faut pas tomber dans le panneau, 
quitte a d^noncer les agissements des irresponsables de Paris. Le 
foyer de notre identity n'est pas de l'autre cote" de la Mediterranee 
mais ici. II reside dans la capacity des masses populaires alg^riennes 
dese mbbiliser pour reconqu«frir leur destin. Nous avons admis 
qu'une strate'gie de liberation nationale passait par le parti, comme 
instrument ct non comme fin. Que ce soit sous la pression des 
manipulations colonialistes, des adversaires politiques ou des evene- 
ments, il ne faut pas sc laisscr acculer a la scission. Et j'exhorte mes 
camarades a ne pas se fixer sur des personnes qui, de toute facon, 
seront dgpass^es lorsque la revolution sera mise en branle. Paralle- 
lement, j'icris a Mcssali en lui demandant une audience ' et en le 
priant d'intervenir pour faire prevaloir le dialogue. Je souligne qu'il 
n'aurait personnellement rien a gagner si le parti perdait ses 
dmgeants en Kabylie, parce qu'alors il perdrait en meme temps, et 
pour longtemps, sa credibilite dans l'opinion et sa cohesion parmi la 
jeunesse de cette region. 

M' Belhocine me transmet la reponse des camarades detenus : la 

prudence, je n'accepieraii pas leur offre. Sans manager les suscepiibilirfs, je gardais 
pour moi tes adreises de mes refuges Lorsque des amis du Bureau politique avaient 
la gentillesse de me raccompagncr en voiture, je les faisais stopper en chemin. oour 
gagner tout seul et a pled, mon glte secret. ^ 

1. Mcssali ne m'accordera un entrelien qu'a la fin decembrr 



186 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



revolution, c'est fini. Nous y avons cru, nous avons 6t6 seuls a vouloir 
la faire, et on nous a trompes, trahis. Ne fais plus confiance a la 
direction. Quitte Alger, va en Kabylie. Nous qui sommes enfermes, et 
d'autres a l'cxtericur, nous allons nous battre pour obtenir la 
convocation d'un congres democratique du parti. Hadjeres, Heninc, 
Ait Medri, que je rencontrerai a plusieurs reprises, souvent avec 
M* Belhocine, s'entetent, eux aussi, dans cette idee d'un congres. 
Leurs arguments? Un congres permettra de faire le bilan, de 
denoncer Pautoritarisme de la direction et de redefinir democratique- 
ment les fondements et les objectifs du nationalisme algeYien. « Sans 
theorie r^volutionnaire, pas de mouvement r^volutionnaire », dixit 
Lenine dans Que /aire? Certes, mais peut-il y avoir mouvement 
revolutionnaire sans reVolutionnaires? Or, qui sont les revolutionnai- 
res? Les notables du MTLD, que l'opportunisme eiectoraliste a fait 
surgir comme des champignons, et qui auraient voix preponderate 
dans une instance aussi elargie qu'un congres? Est-ce que ce sont eux 
qui prendront les armes pour mener le combat de liberation ou bien 
les masses populaires? 
, y -. ,-J?our- toutes ces raisons, je combats l'idee de la convocation d'un 
L , congres. Ge qui a ete discute" et accepte a Zeddine, c'est la perspective 
de la lutte armee, non celle du jeu sterile des partis. Cette lutte sera 
celle du peuple, des masses paysannes. Lorsqu'elles s'cbranleront, les 
dirigeants, comme le dit un proverbe kabyle, « marcheront ou 
rcmettront leurs papiers d'identite ». 

Je ne suis apparemment pas le seul a vouloir ramener le « complot 
berberiste » a des proportions humaines : en juillet 49, une djemaa ad 
hoc composee de vieux militants estimes de tous et connus pour leur 
pi6t6 religieuse, dont Messaoud Ait Amar ' et Cheikh Amar 2 , se 
presente au siege central du parti, catastrophic par l'ampleur de la 
crise et soucieuse de trouver une solution. Le secretaire general 
Lahouel les recoit debout, le temps de donner un grand coup de poing 
sur la table et de les econduire en leur intimant l'ordre de passer par 
la voix hierarchique. C'est que lui et Messali estiment tenir un bon 



1 . Armurier de profession, Messaoud Alt Amar se retrouvera au maquis comme 
tous les membres de la delegation. II terminera la guerre de liberation avec le grade 
d'adjudant et aureole* du sobriquet « Louange a Dieu », a force d'utiliser cette 
formule dans ses allocutions. II sera mime, apres rindlpendance, coordlnateur 
regional du FLN pendant quelques mois. II continuera a loucr Dieu jusqu'au jour 
ou un officier de 1 ALN de la jeune generation, Hafid Yaha, lui arrachera le micro 
en diiant : « Dieu n'a pas besoin de tes louanges, il est. au-dessus desjouanges; de 
torte qu'ellet retombent sur les dirigeants qui se reclament de Dieu pour juitifler 
leur mauvaiie gestion. » 

. 2, II sera le premier chef de l'ALN dans la region de Michelet. Mort au combat, 
II aura pour successeur Amirouche. 



COMPLOTS ET MIRAGES, REALITfiS DtiJN VIRAGE 



187 



dossier sur le « complot berberiste ». Messali dira plus tard : « Grace 
au clan Lamine-Bduda, les beroeristes, grands et petits, pendtraient 
dans le corps du parti, un peu partout, comme un microbe dans un 
corps d£ja affaibli. lis se d^placererit facilement et allerent ainsi 
semer le virus dans toute la France.^ A vrai dire, pendant c/uelque 
temps, ils etaient les mailres du parti 1 .* Croyait-il vrairhent au 
« complot berberiste », et dans ce cas, qu'entendait-il par «berbS5- 
riste»? Ou 6tait-ce un moyen d'ignorer les consequences de ses 
propres decisions et de justifier les phenomenes d'autodestruction qui 
rWuiront le parti en cendres - ces cendres d'oii surgira l'Algerie 
revolutionnaire? 



Pour ma part, j'insiste aupres de mon camarade Aft Medri, 
devenu responsable politique de fait de la Kabylie (puisque tous les 
autres Itaient incarc^res), pour qu'il aille y consulter les cadres et les 
militants, car c'est sur le terrain que se jouera le mouvement de 
liberation, et non au milieu des verbiages d'Alger. Je lui confie que le 
Dr Lamine est parti au Caire afin de contacter Abd el-Krim, 
d'examiner avec lui les possibilites d'une unitd d'action magRrebine, 
et d'essayer de trouver des solutions aux problemes concrets de 
soutien logistique et financier. II faut egalcment qu'Ai't Medri trouve 
une filiere sure afin d'informer Si Ouali et nos autres camarades 
detenus de ce developpement ainsi que de nos positions - qu'ils 
sachent que les perspectives patiemment elabore'es a Zeddine ne sont 
pas enterre"es. Nous convenons de nous retrouver a son retour, le 
mois suivant. En meme temps, il rehouera avec la directionle contact 
interrompu depuis trois mois, notammeht en lui remettant le rappdft 
finander et l'argent collecte. 

Octobr'e 1949. Au rendez-vous convenu, Ait Medri et moi 
attendons de pied ferme le representant qu'envoie la direction pour 
mettre a; jour la sitiiation en Rabylie. Quelle n'est pas ma surprise d'e 
voir a'rriver Ben Bella. «Je suis le respbnsable de 1'Org.anisaH'on 
politique, dit-il, je rcmplace Bbuda » Im\ ou le Bureau i*>\iU( { nc 
aurait pu m'en informer. Lui, parce qu'il est sous mes ord'res et ne 
doit pas accepter une autre affectation sans m'en refe>er. Le Bureau 
politique, parce que j'en suis membre et que j'aurais done du etre 
associe a la decision aboutissant a la mise a 1'ecart de Bouda Quoi 
qu il en so.t, Ait Medri remet le rapport financier du district de 
Kabylie et 1 argent a Ben Bella et, avec sa franchise habituelle lui 
lance tout jk trac : «A pardr d'aujourd'hui, je cesse d'etre le 



l^Mohammrd llarbi, le FLN, mirage et rialitt, Paris, Editions J.A., 1980, 



188 



MfiMOIRES DOJN COMBATTANT 



responsable de la Kabylie. Si je me suis engage" a combattre le 
colonialisme, ce n'est pas pour accepter votre dictature,» Comme Ben 
Bella, 6tonn<?, lui demande des explications, Belaid les lui donne : 
« Je sais que le parti a deja pris contact avec Belkacem Krim. Vous 
estimez habile de diviser et de casser I'organisation de la Kabylie. 
Moi, je ne veux pas porter la responsabilitf d'une lutte fratri- 
cide. » 

Coutumier des formules cinglantes, Ben Bella r&orque : « Toi, de 
toute facon, tu as ete - eduque par les Peres Blancs! » Cctte fois, c'est 
moi qui prends a parti Ben Bella. Qu'est-ce que c'est que cette facon 
de*sinvolte de juger les gens sans les connaitre? Si Ait Medri a fait ses 
Ctudes secondaires chez les Peres Blancs c'est parce que sa famille, 
tres pauvre, ne pouvait en assumer les frais. II s'est re"v616 le plus 
brillant mathematicien de sa promotion. Et ce milieu scolaire ne l'a 
pas empeche' d'etre un scrupuleux pratiquant de l'islam, ni de 
developper lucidement une conscience laique des problemes politi- 
ques '. 

Voila le genre d'arguments auxquels recourt la direction politique 
pour orchestrer une campagne de propagande reclamant l'exclusion 
des dirigeants de Kabylie incarccrfe. Les exces erigendrant les exces, 
de nombreux militants de Kabylie tombent dans le piege inverse, non 
seulement du delire anti-arabe mais anti-islamique, faisant ainsi le 
jeu d'une confusion et d'une indigence ideologique ahurissantes 2 . En 
quelques semaines, 1'influence du mouvement est ruinee en Kabylie, 
Pencadrement detruit, la jeunesse foudroy^e par le d&espoir. Le 
colonialisme n'aurait pas mieux fait. Belkacem Krim blesse grieve- 
ment, de plusieurs coups de colt, un vieux militant du parti, Ali 
Ferhat, qui refuse de se soumettre au diktat des chefs ecartant 
1 ancienne equipe dirigeante en Kabylie. Cette agression inaugure la 
tradition des reglements de compte et de la coercition. De'sormais, les 
mythes ideologiques, rembrigadement des masses et le terrorisme 
politique tendront a constituer les trois mamelles du populisme 
algeYien. 

C'est dans le but d'6viter l'engrenage des liquidations et des 



1. Belaid AH Medri paiera de sa vie cet amalgame « Kabyles - Peres Blancs » 
que les trafiquants d ideo ogie on( reussi a implanter dans les cervelles de ces 
. pl&<ieni en fohe », ielon le mot de Thomas Mann. Fin 1964, blesse\ il sera achev* 
PiZ r £ e csf. mitra Ue ' P "*"* des "^''f' cla "'q«« . berberiste... enfant des 

^'Wi, L f ^ mar ? de * "niversitaires publient cependant, sous le pseudonyme collectif 
d Mir al-Watam un document idfologique interessant sur les elements constitutifs 
lni a l ,° n a ¥ nenne - '"I"" « lA 8{r 'ibre vwra. T'ai fait mien, les principe. 
fondamemaux 3e ce travail collect.f. Mais ce texte n"a pas eu de mentissemem 
etant donne I'eiai d'aveuglemen. et le niveau du . dftat politique .' 



COMPLOTS ET MIRAGES, RfiALITfiS D'UN VIRAGE , 89 

centre-liquidations que je me rends en Kabylie. Je parviens a 
tZT? °? mra J ? Chdkh Amar > < ui «v.L dija & 
2 S" Knm ' dC ,C ' aisser «P rendre * Pouvoiri et de P rester 
dans organisation comme dements mod6rateurs en attendant Z 
vo lr plus clair '. lis acceptent de descendre se m^re L rt 1 Age 
en espfrant que la situation politique se decantera. 8 

riil rC ; tCmP !' !f ° r L ,r inC Deb aghine « revenu du Caire sans 
r en de concret. Azzam Pacha, secretaire ge^ral de la Ligu^arabe 

datrShrtSr^'^ 611 eXpHmant « ««J£S2S 
se l^rer du r^? , Ma * hr * lns > < ui ~» element r*ussiront a 
L 7 colonialisme mais contribueront, par leur exemble I 
liWrer les peuples du Moyen-Orient .. Abd el-Krim Zi Se 'un 
grand mepns pour les leaders rfvolutionnaires du Maghreb t^ K S 

SStffii? C0mit t CC ? t 3 ra, T « T ° Ut est foutu « tu ne aTpts Z 
coup dEtat,, me dit-iP. Je voudrais croire a une Dlaisanteril 
rnaisje sais qu'il ne plaisante jamais a propos d'aZire SSs' 

pour aeioger la direction politique, occupe le siege central l*« 
permanences, les journaux, etc. Comme je lui demande « QU i 2 
passera apres 1'occupation des locaux, niche EX: applr m 

3«^kS2? eT " PaS J ,US ,0in - Si * " e -nna"S e Ta 
ST fe? S3^ competences professionnelles de physiolo- 
Sfct KfJ " drais ,f» ur u " dangereux reveur. Faire un coup 
du fShn ' .° U CSt ' Et3t? La Place dc Chartres («ege central 
En ^S ] Mt , PaS 1C Pa,ais du Gouvemement, queTe sacne> 

SxisSceT.ft 1U1CXP0SC qUC > ne -ettrai'jLai St, 
1 existence de 1 Organisation speciale. Mon devoir est de la pnS 



aucune chance de se faire accepter geante ""P 09 ^ a la Kabylie n'aurait eu 

d-espri. ma lgni P .a fa™XdAtaLJ?55 SLfe^ "T*" 
rtformiste de la zone espagnole duMaroc ^ Torrb ' leader du P 31 * 

CM JaccuTaSn" i^ B £!^^Sr^. ,,e,,d,,,ta du Dr Lamine ' 
de rfgler leur compte iTnonWcadr^eS^ 13 ' 1 **%*"?* en m&ne tem P» 
le vir^e . droite^que .'.ppX * SSd* ^li^ de v ^> comme luT 
parti. ^ HH * prendre I aile legitimate et conservatrice du 



190 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



ger dans cctte furieuse luttc intestine, comme je l'ai toujours 
preservee des luttes de clans. 

Et nous void au debut decembre 49. Je me rends a la reunion 
mensuelle d'&at-major de l'OS qui doit, cette fois-la, se tenir chez 
M'Hammed Yousfi. Je n'y trouve personne, pas meme le mahre des 
lieux. Pendant une quinzajne.de jours, je me demene en vain pour 
rencontrer Reguimi ou Belhadj. D'abord profond6ment inquiet sur le 
sort des uns et des autres, je finis par comprendre que la direction 
a fait le vide autour de moi. N'ayant rien a me reprocher, ni 
rien d'autre a perdre que l'ecrasante respohsabilite' de l'OS, je laisse 
venir. Le Bureau politique finit par me depechcr deux emis- 
saires: Cherchalli et le depute Khider, pour s'informer de ma 
position relativement au « complot berbenste ». Je la leur resume : 
il n'y a pas eu de complot berbeYiste, mais une exploitation 
demesurec des agissements d'Ali Yahia a Paris. C'est parce 
que le parti a 6t€ incapable d'aborder lucidement et serei- 
nement le probleme de l'identit6 algeYienne dans toutes ses 
composantes que celui-ci a degeneYe" en crise. Puisque mes cama- 
rades et moi n'avons jamais avance de revendications culturelles 
et linguistiques berberes, a'fin de ne pas compromettre le pro- 
cessus rewlutionnaire, c'est que nous acceptons plut6t l'Algene 
.ar^e que l'Algerie frahcaise. -Par contre, j'ai le sentiment 
que certains prefereraient encore l'Algerie franchise a 1'AlgeYie 
berbere. 

Mes deux camarades du Bureau politique ne disent pas un mot de 
ma situation dans le parti. S'attendaient-ils a cc que j'bffre ma 
demission ou a ce que je fasse un geste d'allegeance? Toujours est-il 
qu'ils en seront pour leurs frais. Je veux savoir jusqu'ou Messali et 
ses amis iront. 

Un jour de cette meme semaine, Belouizdad me fait preVenir 
qu'il viendra me chercher le lendemain, a Belcourt : Sid el-Hadj 
[Messali] va me recevoir. Conduit par El Hachemi, le chauffeur 
de Messali, il arrive au rendez-vous avec une heure de retard. 
Tout emu, il m'explique ce qui I'a retenu : cern£s dans leur 
refuge, chez Omar «Cineo», un militant de Belcourt, Ouamrane 
et Haddad viennent d'echanger des coups de feu avec la PJ. lis 
ont reussi a s'echapper vers le ravin « de la Femme sauvage », 
Ouamrane serait blesse. Je lui demande : « Ou me menes-tu, 
maintenant? » - « II y a une reunion du Bureau politique chez 
Messali, et ta presence est indispensable. » A la hauteur d'El- 
Aguiba, je fais arreter la voiture et je dis a Belouizdad : « Excuse- 
moi, mais ie m'en vais. II v a en ce moment deux freres qui 



COMPLOTS ET MIRAGES, REALITES D'UN VIRAGE 



191 



risquent leur vie. Si le Bureau politique tient a me voir, je suis 
pret a venir demain a la meme heure. » 

Je me mets a courir et a frapper aux portes de quelques 
respbnsables de Belcourt en leur demandant d'alerter de toute 
ur % e ^ '^organisation, d'envoyer des guetteurs et des patrouilles au 
quartier du Ruisseau (El-Anasser), en bordure du ravin «de la 
Femme sauvage », pour retrouver les deux fugitifs. C'est effective- 
ment au Ruisseau qu'on recuperera Haddad et Ouamrane, ce 
de, ! n £r bless * dunc Dallc dans la cu >sse. Pour une direction politique 
qui regarde ailleurs et autrement, cette peYipetie est aussi artachro- 
nique que le fonds ethnique et linguistique de ces hommes. 

Le lendemain, j'assiste done a la « seance de travail » du Bureau 
politique ', presided par Messali qui m'a accueilli avec beaucoup de 
civilite" et de gentillesse. Pas une seule fois il n'interviendra dans les 
deTjats ou pour me poser une question. Sont presents : le secretaire 
g6neYal Lahouel, Cherchalli, Belouizdad 2 , Mezerna, Ben Mehel, 
Lamrani, Sid Ali. Excepte Belouizdad, ce sont tous des adversaires 
du DrLamine. L'equipe est done homogene et unitaire. Quel est 
l'ordre du jour de cette reunion qui va durer pres de trois heures? be 
« complot berberiste*, et lui seul. Sans me quitter des yeux, le 
secr&aire general prononce contre les « berbcriites » un requisitoire 
implacable, et conclut en me demandant de prendre clairemerit 
position contre eux. 

J* 5 ommence P^ r soulever une question prealable - ou plut'St 
« prejudicielle », terme tres en vogue dans nos instances depuis que" 
nous avons des deputes au Palais-Bourbon. Cette reunion constitue- 
t-elle un conseil de discipline? Quelle est sa competence, de qui la 
tient-elle? « Non, non, nous he te jugeons pas », s'empresse de "dire 
Lahouel, unanimement soutenu par des hochements de tete et des 
murmures. Comme je remarque qii'on ne m'a pas associe reguliere- 
ment a l'examen de cette question, et qu'on a systematiquement 
ignore mes propositions de bons offices en vue de limiter les degats, 
on me repond : « C'est une crise grave... le parti a pris ses 



1. Pourquoi m\ suis-je rendu, alors que mes compagnons de 1945, du fond de 
leur prison, accusa.ent le Bureau politique d'etre a l'origine de leur incarceration; 
alors' austi .que j'euis recherche par la police, laquelle surveillait activement tous 
<*"* qui.venaient chez Mes « al i ? La bravade <tait d'autant plus stupide qiie'je saVSSs 
que j'ctaii dijijugi et condamn^. Avec le recul dii temps, et aussi gratuits que soient 
les regrets de ce genre, il est certain qu'il y a des choses que je souhaiterais n'avoir 
jamais faites, celle-la entre autres, comme d'avoir organise" I'affaire de la poste 
dOran, ou plus tard, apres ma demission du GPRA en 1962, d'etre retbume" eri 
Alo^rie pour jouer un jeu politique truqu^ a l'avance. 

2. II ne tardera pas a itre <vacu^ sur la France ou il succombera a ion mal eh 
junviet iVbi, oans un sanaionum at i'Oise. 



192 

M£MOIRES D'UN combattant 

''■ responsabil it& '. . Sur le fond du probleme, je ne peux que renter ce 
Wu^ d6 J i , d,t J auX deux ^issaires du Bureau politique, Cherchalli 
et Khider: le dossier n'est pas convaincant, il n'y a pas une seule 
preuve de complot, rien que des deductions qui arrangent a partir 
d idees qui derangent. On essaie alors de me convaincre gentimenf 
cnacun y va de ses arguments. Je releve surtout qu'eh dehors des 
camarades incarceres, les hommes a abattre sont Bouda et le 
JJr Lamine. « Vous voulez me faire croire que Bouda et le Dr La- 
mine sont bcrberistes? » - « Non, il, ne sont pas bertaristes, mais ils 
font partie du complot. » 

Assailli de tous cote's, comme cela se passe dans une famille 
nombreuse ou on melange tout, les sentiments, la politique, l'origine 
ethmque, la religion, la culture, je me replie sur ma position de 
depart, et je n en demords plus. Je me refuse a condamner mes amis 
pour quatre raisons : 

1* Je ne crois pas au complot; 

2' Je partage leurs ide'es sur la culture et la langue bcrberes 

y La cnse resulte d'un refus de discussion, dans les instances du 
parti, de ccs problemes fondamentaux. 

4" Une fois la crise ouverte, il y avail tous les moyens de la 
rfsorber au benefice du pays et du parti. Vous ave 2 choisi la 
repression, et elle coincide avec celle du colonialisme. 

.' ^conclusion revint au secretaire general Lahouel • « Nous 

•- voulions t entendre, et nous t'avons entendu. » 

De ce jour, et sans que j'aie recu notification d'aucune decision 
disciplinaire, on ne me convoquera plus pour les Anions du 
Bureau politique, du Comite central 2 , de l'etat-major de l'OS 
J^pprendrai par un simple hasard, que le Bureau politique a 
design* Ben Bella pour me remplacer a la tete de 1 'Organisation 
speciale comme il a deja remplace Bouda a la tete de I'Onranisa- 
tion politique. R 

Je suis d6sormais en dehors du kadws mdham \ litteralement, du 
« canal de ^organisation ». 

Pas plus que la machination berb6riste, l'accusation de « complot 



le kiS^lir f? S . la res P° nsabilW de P">noncer de, exclusion, alors que seul 

am t^fr membre du Comi, < cen,ra, > * "* £ bien ^** X 

2. Qui, d'ailleurs, ne tardera pas a itre completement remand. 
. 3 - Traduction htrfrale berbero-arabe attribute a Yousfi. Aaadous en kahvU 
-gaffe .canalisation., « nidham , en arabe , a la foii m0 £g?% ?„££: 



COMPLOTS ET MIRAGES, REALITIES D'UN VIRAGE 193 

colonialiste » ne repose sur un fondement seVieux. Voyons les fails 
toute l'affaire part d'une bavure, le 18 mars 1950, lorsque quatre 

AlT,f > S x d L C . , ' Est " GonStantinois cnl * vent un mili ^nt de Tdbessa 
Abdelkader Khiari, qu'ils veulent chatier d'avoir 6mis des critiques 
contre le PPA et nourri i'intention de nuire a l'OS. Emmene dans 
une voiture, celui-ci se defend d&espfrfaient et reussit a provoquer 
un accident, a la suite duquel il gagne le commissariat de police de la 
ville et passe des aveux complets. L'alerte est donnee et le commando 
arret*. II , ag.t d Hocine Ben Zaim, le responsable de la region de 
B6ne et Souk-Ahras, que j'ai bien connu, d'Amar Benaouda ', et de 
deux autres militants. 

La revelation de ^existence de l'OS provoque la stupeur de la 
haute administration et d*chaine la fureur repressive pendant deux 
mois : la baignoire et l'dectricite fonctionnent a plein rendement, les 
services de sccurite s'acharnent a arracher et exploiter les revelations 
pour dftruire 1 OS, passant progressivement du Constaritinbis a 
I Algerois et, enfin, a l'Oranie. Plus de quatre cents militants de l'OS 
sont arretes. Dans le nouvel etat-major, Boudiaf et Maroc en rethap- 
pent, mais Belhadj, Reguimi et Yousfi sont pris (Mahsas avait ete arret* 
anteneurement, pour insoumission); leur chef, Ben Bella, tombera 
un des dernicrs, a la mi-mai. Dans le Constantinois, Ben Boulaid 
Didouche et Ben M'Hidi reussissent a se soustraire a la repression 
Pour une fois que l'administration coloniale dispose d'un dossier 
sohde, prouvant l'existence d'une conjuration paramilitaire, elle ne 
suit pas a grosse colonisation et ses campagnes de presse qui orient 
au complot nationaliste. Aucune mesure de repression ne frappe la 
d.rect.on nationale du PPA-MTLD; tous les cadres regional et 
locaux du mouvemem, apprehendes lors des premieres investigations, 
sont systematiquement remis en liberty. Certes, Ramdane Abbane 2 
pourtant cadre politique, est emprisonne" et condamne, mais e'est en 
tam que responsable de l'OS pour la region de la Soummam, ou l'ont 
detach* Boudiaf et Didouche. L'objectif du colonialisme est clair ■ 
detruire 1 Organisation speciale qui est, sinon la colonne vertebrale 
du moms le dispositif d'ancrage et de Iancement des forces revolu- 
tionnaires. 



1. Futur colonel de PALN, qui participera aux premiers contacts franco- 
algenem. Aujourd'hui conieiller a la PrAidence contacts tranco- 

« t^afitl*** V' m ianvi ? 5 h C ' Aait Li"***" « moi qui I'avion. contacte 
5e^ t i*i°T' I ?" d > n <?"** 1» j 1 P aMait d >"» «» village natal d'AwuaJpS 
du Eumr^urh > L**" ^*T** n de ta «>mmune mixte de oSSuC 
CorSS (C* 181 ^ 01 "" «'-Ald), A une dnqu.nt.ine de kilometre! au sud-ouest de 



194 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



La meilicure maniere de se deTendre e"tant d'attaquer, tout au 
moins au plan de la bataille juridique et de la propagande, la 
, 'direction du parti nie totalement Texistence de" TOS, « invention 
• fantaisiste » des officines du Gouvernement general, et d^nonce bien 
haut le « complot colonialiste ». Peu importe qu'on ait opirt des 
centaines d'arrestations, saisi des armes et des documents, reconstitue" 
int£gralement l'organigramme de l'Organisation sp&iale. Les diri- 
geants ordonnent aux emprisonnes de tout nier devant les tribunaux. 
Et, pour faire bonne mesure, le parlementaire Khider, implique" dans 
l'affaire de la poste d'Oran ', est invit6, en septembre, a ne pas se 
soustraire a la justice au cas ou son immunite parlementaire serait 
lev6e. « En somme, leur dira-t-il avec son humour habituel, vous 
voulez que je sois arrfcte' pour pouvoir reclamer ma liberation. Eh 
bien, pendant que vous y etes, faites-vous done tuer vous-mfemes, la 
cause a besoin de martyrs 2 . » 

En realite les dirigeants, toutes tendances confondues, sont pris de 
panique et ils n'h&itent pas a exploiter les revelations faites par 
plusieurs membres de l'etat-major de l'OS pour justifier leur 
strategic de « salut public ». On n'a jamais pu, ou voulu, faire 
objectivement le point sur ces revelations. Selon le depute" Khider et 
d'autres dirigeants, la procedure entamee pour lever son immunite 
parlementaire se fondait sur des aveux qu'on pourrait trouver au 
Journal Officiel de l'Assembl£e nationale francaise. 

A la prison de Blida, Ould Hamouda, arrete" quelques mois 
auparavant avec toute l'equipe de Kabylie, s'en prend a Ben 
, xBella, a tel point qu'ils en viennerrt aux mains. Exclu du parti, mais 
-, desormais inclus dans le chef d'inculpation contre l'Organisation 
sp&iale, le cousin d'Amirouche fait sonner bien haut que jamais ni 
Bennai', ni Oussedik, ni Omar Boudaoud, bien que livrls aux pires 
slvices, n'ont lache" meme une bribe de renseignement sur l'OS. Mais, 
s'il a €t€ victime du « complot berWriste », il n'a pas l'intention de 
l'Stre du « complot colonialiste ». II decide de revendiquer ses 
responsabilites et ses actions au sein de l'Organisation speciale : e'est, 
avant la lettre, la « strategic de la rupture » que pratiqueront, devant 



1. On se souvient que sa voiture parlementaire avail servi a transporter le produit 
du hold-up. 

2. On comptait tellemem sur sa discipline bien connue qu'une campagne 
d'agitation, inscriptions murales, meetings, eiait deji prevue. A plus de trente ans de 
distance, on peut encore voir, par exempic a Nancy, des inscriptions semi-efTacees 
par le temps : « Liberez Khider. » Mais le paradoxe euit trop fort pour I'inteVesse'. A 
I'Hi SI, il s'enfuira au Caire, non sans adresser au parti, de Geneve, sa lettre de 
demission. Mais ensuite, la radicalisation de la situation en Afrique du Nord et en 
Algene lui fera jouer un role preponderant dans la delegation extcrieure. 



COMPLOTS ET MIRAGES. REALtTtS DIN VISAGE ,<; = 

ies triDunaux de France e; dAigene, ies militants du FLN et de 
l'ALN, 

Ce sera aussi l'attitude qu'adopteront cinquante-six patriotes de 
Kabylie, pour la plupart emprisonnes a Blida depuis ■{'&€ 1945, et 
qui he tarderont pas a etre jugeV dans cette meme ville. Au grand 
ftonnement des juges, ces hommes vont non seulement revendiquer la 
responsabilite' de leurs actes, mais aussi celle d'attentats qu'ils n'dnt 
pas commis, afin de d&harger les camarades qui risquent la pfeine de 
mort 1 . ^ 

Lorsque je tente de replacer le « complot colonialiste » dans son 
contexte, je me rappelle, bien sur, la dissolution de l'OS, a Y6t6 1950, 
decide a l'unanimit^ par les dirigeants du parti revanche's derriere 
les slogans sonores d'unite", d'arabisme, d'islam, de revolution Au 
milieu de cette tourmente, les hasards de la clandestine nous avaient 
fait passer, Ben Bella et moi, trois jours a Bouzaniah, au lendemain 
de la derauverte tapageuse de l'OS. L'homme qui nous abrite, un 
trammot, est un responsable de l'OS a un tres haut niveau. -Toute sa 
nombreuse smala est dans le coup. Son pere, patriarche a la barbe 
fleune, est une figure notable de la confrene religieuse Alaouia 2 - sa 
ferveur ind<5pendantiste se nourrit de sa foi religieuse. Ce vieil 
hommc avait ouvert une fcole coranique pour une quaYantaihe 
d enfants du quartier non scolarises, dans une petite cabane de tdle 
oil il m etait souvent arrive* de passer la nuit. Cette fois, nous sommes 
bien obliges, Ben Bella et moi, d'y passer la jounce. L'ancien et le 
nouveau chef d'eut-major de l'OS, au milieu de cette ribambelle de 
gosses reatant a tue-t&e les versets sacr*s - la scene ne doit pas 
manquer de cocasserie. La nuit, nous dormons dans la foref, par 
prudence. Un matin, a 1'aube, un groupe de travailleurs, ^tonne's de 
nous voir emerger des arbres, couverture sur Tipaule, nous ihterpel- 
lent : « Vous dormez dehors, par ce froid? Venez chez nous si vous 
ne savez pas ou coucher. » Nous les remercions, et Ben Bella leur 
dit que e'est sur ordre du m6decin, parce que je suis afteirit de 
tuberculose. « Mais vous savez, insiste Tun d'eux, il y a des serpents 
dangereux par ici. » Des lors, bien entendu, finies les nuits a la belle 



JaJSEPP < i ! !v? nn ^ e, ■a«*»vea l- flet <v<n«nent important est abusivement 
cSo^m?^* ^'^ adn5i *> P« r l « delation de . PrXte 
£T™, . ^' T t0 T u " a P° uvoir «*i^re de definif et de cataloguer ££ 
rSrtffife T ™ a(e >>**!t**r **■ >« conscience,. Veritable, piotoieri^e 
lind<nendanc«, les « anquante-ax », qui ne sont anonymes que pour I'histoire 

rSerrlnt^ l^ % *? ' P ^ ,errori " e V» ™ veut passes apJeler^ls^S? nl 

p^Tnideptdan^.*^ ^'^ "" * " ^^ ^Tacc.s.ion de kur 

2. Secte fondee par le eheikh AUoui de Mo»u»nem, qui te redame du 



196 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

cHoile - et, au surplus, bercees par les chants sionistcs qui nous 
parvenaient d'une belle propriete avoisinante, convertie par i'lrgoun 
en camp de transit et d'entrainement. 
,-. Avantde nous separer, lui pouraller a Hussein-Dey (faubourg est 
d 1 Alger), chcz Doudja et son mari Si Brahim ', et moi a la clinique 
Solal, nous nous aventurons jusqu'a Chateauneuf (Az-Zianya), d'ou 
nous rapportons la presse quotidienne. A l'exception d' Alger repu- 
blican, qui denonce la campagne de haine et de repression orchestre'e 
par la grosse colonisation, le ton des journaux se durcit de plus en 
plus a 1'encontre des « nationalistes ». Ce jour-la, Jacques Chevallier 
6crit un Editorial incendiaire dans Le Journal d'Alger; il en appelle 
au chStiment exemplaire contre la subversion, et a certains versets du 
Coran pour la justifier. 

Et void qu'apparalt, portant barbiche et vfitu d'une djellaba 
marocaine, un diseur de bonne aventure. Apres les salutations 
d'usage, il propose de nous lire l'avenir. « Mais il faut d'abord me 
donner la cle* », dit-il, ce qui signifie, plus prosaiquement, qu'il 
n'officie pas gratuitement. II nous predit tous les bonheurs et toutes 
les amours du monde, une vie baignee de tranquillity et de paix, « en 
depit de tres lagers nuages ». 

Fin avril 50, je rencontre encore une fois Ben Bella chez Si Brahim 
et les admirables sceurs Taglit qui, depuis 1945, ont accumuie, et 
accumuleront jusqu'a l'lnd^pendance, des prouesses dont peu d'hom- 
mes, tenus aujourd'hui pour des heros, auraient €t€ capable*. Coupe 
du Bureau politique, il ne cache pas son amertume et son indignation 
contre les dirigeants qui 1'ont laisse" tomber. C'est qu'a son tour il est 
^evenu compromettant. Belhadjet Reguimi sont deja sous les 
; verrous; qu'ont-ils reW a la police, jusqu'a quand pourront-ils 
tenir? Aux premieres nouvelles des arrestations operees a T6bessa, je 
eur avais rendu visite, ainsi qu'aux autres camarades de f OS, pour 
leur tenir le langage suivant : « On ne sail qui d'entre nous risque 
d etre appr6hendi le premier. Si c'est moi, je m'engage sur l'honneur 
a ne mettre en cause aucun de vous; mais si je vous deWcais, je vous 
autonse a tout me mettre sur le dos. Par contre, si 1'un d'entre vous 
d6noncait n'importc lequel de mes contacts, je n'hesiterais pas a le 
charger des affaires les plus graves. Au demeurant, vous n'avez qu'a 
dire a ia police que j'ai 6t6 exdu en decembrc et out auparavant 
e cut moi qui prenais /initiative des contaas. » Cette mise en garde 
qui frise le chantage, vise a proteger les families qui m'ont h&enrf, et 
particulierement mon futur beau-frere. Mokrane Toudert, que les 

1. Meghezzi Bekkouche, dit Si Brahim, originaire de Biikra- rvu.Hi, T,a, 
femme, « fc» deux autre, «„„ Tagli, *>ij t d« mlli^, ^^2" Tag,it ' M 



COMPLOTS ET MIRAGES, RfiALITfiS D'UN VISAGE ,97 

uns et les autres ont fini par connaitre, sinon comme mon hole du 
moins comme mon contact le plus sur. 
Je signale a Ben Bella que cet appartement d'Hussein-Dey risque 

c I?!*?} "' S ' U nC I>eSt pas d<? J*' et J e ,ui consci,lc °e s'adresser a 
bald Akli 1 , qui tient un restaurant place Hoche (place Ahmed 
Zabana). C est un « berbenste », il est charnellement solidaire de tous 
ceux qui ont e"te exclus - quand un homme refuse de sc soumettre 
pour ne pas etre en disaccord avec sa conscience, on peut se fier a 

Et ce jour-la, je n'echappe moi-meme a l'arrestation que par 
miracle Avant de rendre visite aux Toudert, qui se prtpareni a 
ce-l&rer les noces de leur fille cadette, je vais me ravitailler dans une 
S C S " UCC k cnviron un kilom etre de la. Elle appartenait 
preeminent a Said Akli et a un compatriote de Fort-National. 
Jsald Akli s ton lance" dans la restauration apres s'etre brouill6 avec 
son assoac. Que de fois Bennai, Oussedik, Ould Hamouda et moi 
avions veill6 et pass* la nuit dans l'appartement contigu a l'epicerie 
et en toute security car, comme l'indiquait sur la porte une belle 
plaque de cuivre, il appartenait a un officier de la PJ qui le louait 
aux cpiciers. J ^ 

J'emplis mon grand cartable de sucre, de cafe, de the et je 
demar.de au commercant de telephoner a la station pour avoir un 
taxi. 11 sy prete de mauvaise grace, fait trainer les choses, et, au 
moment ou le taxi arrive, arrivent aussi deux inspecteurs en civil 
circulant a ve"lo lis me demandent mes papiers. Je produis une carte 
toute fraiche de 1 Association des Etudiants musulmans algenens au 
nom de Zertal L'un des policiers me hurle : « Mais ce n'est ©as^une 
carte d identirt! » Je replique : « C'est la seule exigee par la Faculte 
de Droit. » Je m efforce de rester calme tout en calculant les issues 
possibles. En fait il n'y en a qu'une, la fuite, car nous sommes dans 
un quartier europewi. Finalement, les policiers me font montcr dans 



dJou^c« i Suina" POn8abilil<S ^ ' e Parti ' SaId Akli * ak P^iculiircmcnt 

2. GrSce a Said Akli, Ben Bella trouvera un gfte sur chez une bonne dan,, 
med-noT. II y Kr3 apprfhende ven la mi-mai, apres avoir £e r^onn" rJ?S 

^ h «Tdiri g ea ;:r p& mTlTT b, r Je V --^isHSJSis 

Zn^vr' mC T^ k ' a lHe de V0S > lls auraient P" facilemlm'le^aTr™ 
t™, t n i T tnM ** a V de «: m f' id ^ s d «"' 'I' disposaiem dans la Casbah ne 
serait-ce qu a titre perwnnel ou clanique «>"«i, nc 

3. Je ferai la tonnaiwanre du vmi Zertnl en avril 1965, a Toccasion de mon 
procti devanlla Cour mminelle .^voluKonn.ire (:>., | ui qui vien^nXocfer au 
nom de I'Ordre de, Avoc.li. la duree qui me Kr . imparl poTm™ ofc ' 



198 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



lc taxi et intimcnt l'ordre au chauffeur de me conduire au commis- 
sariat. Par bonheur, ils choisissent dc nous suivre a velo. A une 
centaine de metres du commissariat, je commande a mon compagnon 
d'accelerer, en appuyant mon injonction de toutes sortes d'arguments 
patriotiques, y compris mon calibre 7,65. Hasard de l'histoire, c'est 
un sympathisant du mouvement a Belcourt, et il connalt bien son 
coilegue Zekkal; qui mieux est, son fils est un militant de l'OS. Cet 
^omme prendra le risque d'aller me deposer a l'autre bout de la ville, 
et, supreme deiicatesse, il me restitucra plus tard, par l'intermediaire 
de son fils qui suivra la voie hierarchique, le stylo que j'avais perdu 
dans son vehicule. 

Lorsque je reflechis a ce dramatique Episode du « complot 
colonial is te », qui a pris Failure d'unc veritable deroute, je ne puis 
m'empecher de sp&uler, gratuitement, j'en conviens, car on ne refait 
pas l'histoire: et si l'OS n'avait pas 6t€ decouverte en mars 1950, 
avec les consequences strategiques, politiques et organiques que Ton 
sait? Est-ce que le mouvement national algeYien aurait surmonte sa 
crise de direction et 6vk€ l'edatement? En d'autres termes, la scission 
qui surviendra entre « messalistes » et « centralistes ' » etait-elle une 
fatality historique? L'interrogation doit rester ouverte a nos jeuhes 
chercheurs. J'estime que la scission n'etait pas fatale a court terme : 
la forte pression du bastion revolutionnaire de Kabylie etant ecartee, 
l'OS etant en « bonnes mains », la direction mettant en veilleusejses 
luttes de clans afin de repousser le peril « berbeYiste », et, par la, se 
rtequilibrant. J'ecarte evidemment, car il ne faut pas river, le 
scenario de la direction du PPA-MTLD dedenchant decrement la 
guerre de liberation. Mais le parti aurait atteint le cap des annees 
1951-1952 qui constituent un tournant dans la conjoncture maghre'- 
bine; la pression des initiatives revolutionnaires en Tunisie et au 
Maa>e aurait ouvert d'autres perspectives aux potentiality patrioti- 
ques algeYiennes, a la recherche de convergences. 

On voit done la grave responsabilite' assumee par le ou les 
dirigeants de l'OS qui ont ordonne l'expedition punitive de Tebessa, 
dont il ne faut pas oublier qu'elle est la cause immediate de la 
decouverte de l'OS. Je doute que Boudiaf, le responsable du 
Constantinois, avec ce sens aigu de la discipline que je lui connais, ait 
pris seul cette initiative sans en referer a l'e'tat-major et a Ben Bella, 
son chef. En effet, ce type de chatiment etait nouveau, et remettait 
totalcment en cause la politique des sanctions pratiquee sous ma 



1. Le MTLD finira par se scinder, en 1953-1954, entre partisans d'une direction 
unique, charismatique (« messalistes ») et tenants d'une direction collegiale (« cen- 
tralUtei*). Mail la crise flail deja ouverte en 1951. 



COMPLOTS ET MIRAGES, REALITES D'UN VISAGE 



199 



responsabilite. Je fonde la these de ce changement concert^ eh 
etat-major sur le fait que, peu avant, avait ^choue une expedition du 
mime genre, et qui aurait ddclenche" le seisme plus t6t, n'eYait la 
reaction patriotique de la victime. A Biskra, uri chef de groupie de 
l'OS avait decide de demissionner. Boudiaf depeche de Constantine, 
en voiture, un commando compose de trois responsables : ArMer- 
rahmane Guerras, Abdesselam Habachi et Mohammed Mechati. Les 
ayant apercus en compagnie de son superieur hierarchique lbc-ai, et 
ayant probablement aussi entrevu le colt, 1'unique mais suffisant 
instrument d'execution, l'homme reussit a prendre la fuite. L'affaife 
n'aura heureusement pas de suites, car il n'est pas alle" se plairidre a 
la police. II faut done croire que si cette mesaventure n'a pas dissuade" 
de l'equjpee contre Khiari, c'est que s'instaurait une nbtfvelle 
conception violente en matierc de sanctions. 

Pendant les deux premieres anne"es de l'OS, nous avions eu a 
traiter de nombreux cas d'indiscipline et d'infractions au reglerrient 
intdrieur, aussi bien au niveau de l'etat-major qu'aux eclwiflbiJs 
zonaux, riJgionaux et locaux. Dans chaque cas nous nous itiori's 
imposes de trouver une solution sp6cifique ne comporta'nt aucun 
risque pour l'existence de l'OS. Je ne citerai que deux exem[plc?s de 
situations delicates auxquelles Boudiaf et rhoi fumes Gonfrerites tors 
d'une toumee d'inspection a B6ne. La premiere : deux n&litarits 
prennent de la drogue douce. Quclles sanctions decidons-nous? 
L 'exclusion des drogues, evidemment, mais en les avertissant qu'ils 
demeurerdnt etroitement surveill6s et qu'ils paieront tres cher la 
moindre indiscretion au sujet de l'OS. La deuxieme : un responsible 
local de haut niveau decide de s'exclure lui-meme apres aVoir convolS 
en justes noces. De la chambre a coucher a la mosqude et vice versa, il 
s'impose un itindraire et des activkes non susceptibles de nuire a 
l'organisation qu'il d&erte. Inutile, done, de s6vir, puisqu'U s'en- 
ferme de . lui-meme dans ce double paradis celeste et terrestre, 
« au-dela du bien et du mal ». Entre l'impunite, qui risque de creer 
de facheux precedents, et la punition rigoureuse prdvue par le 
reglement interieur, nous avons su et pu faire jduer des ressorts 
psychologiques et des mecanismes de surveillance fortement dissua- 
sifs. 

Si l'OS h'a finalement ete decouverte que par acefdent, c'est qui 
tous ses militants, hautement responsabilises, ne,succombaient pas a 
1'influence eiectrisante de I'activisme et de Pexacerbation des pas- 
sions. J'ai assez tonne contre Reguimi, responsable de l'OS pour 
1'AlgeroiSi quand il a propose de faire intervenir nos elements contre 
des agents provocateurs qui avaient pris a parti son beau-frere, 
Cherchalli, membre du Bureau politique. Mais je reconnais que la 



900 

memoires dun combattant 

tentation est parfois forte de recourir a la violence contre la violence 
comme a la suite des coups de feu tires par Omar Aichoun, un ancien 
okbiste , contre Lakhdar Rebbah, dans le style de la provocation 
policiere, sans autre raison qu'une discussion un peu vive 2 Bien que 
ce brave Rebbah en soil sorti indemne, c'est tout Belcourt, pour ne 
pas dire tout Alger, qui criait vengeance. La aussi j'ai refuse de faire 
intervener les elements de l'OS, endepit des liens personnels d'amide" 
' -qoe j entretenais avec la victime. 

Apres la dissolution de l'OS, la direction remtegre un certain 
nombre de ses elements dans 1 'Organisation politique 3 . Cette mesure 
ne fait que retarder les echeances et de>lacer les foyers de contami- 
nation dans le sens d'une generalisation de l'esprit de resistance En 
effet beaucoup d'autres militants, traques par la police, abandon^* 
par la direction politique, qui avail, entre autre, interdit toute 
assistance aux Evades de Bone *, vont refaire et prolonger l'experience 
des maquisards de Kabylie. lis vont apprendre a compter sur leur 
instinct de survie, leur intuition politique, et sur l'appui, librement 
consenti, des masses populaires. 

On le verra avec 1' « affaire Culet ». J'ai raconte un peu plus tot 
comment Boudjemaa Souidani avait pu quitter le garage de la rue 
Rovigo avant l'arrivee de la police. II s'etait alors refugie" aupres de 
Mohammed Mechati, lui-meme cache dans les collines pres de 
1 Alma (Boudouaou), a une quarantaine de kilometres a Test d'Alfcer 
Une nuit alerte par les aboiements des chiens dans les fermes 
voisincs, Souidani flaire et detecte un dispositif d'encerclement. En 
S d ' m P° rtants <" ntin gents de police, sous les ordres du commis- 
saire Culet, de Bhda, cement la masure. Souidani alerte son 



' W^"" du Che j kh , f^y* e '-OW>i. un des dirigeants des Oulemas avant la 
' 9 t ^ A mo " dlale . manipuW par radminislration. 

fS du FLN ( g n6rait dM commer « an,s algeViens) en 1956, sous 

1 De nombreux cadres de la ville de Constamine qui avaieni pu ^chaboer a I, 

ffiJ^m m Sa , rdS " Kab J- ,ie .- P ° Ur ma famil,c e < ««"■ ^Z ceUes qui 
I hftergeront, le second sera cons.dere comme un note de marque parce que venan 
dune autre region de I'Algerie (il etait originaire de Bone) if mXl'i- T e 
certaine concepts de I 'unite national*. Les deux au.res &Jd6 AaiSS SI mate de 
Oued-Zenati (au sud-oueit de Guelm.) et Abdelnaqi, de Bone SI,mane . dt 



COMPLOTS ET MIRAGES, REALITfiS D'UN VISAGE 2 01 

camarade et fonce dans le noir, se frayant un passage en lachant une 
rafale de mitraillette. Mechati, qui n'avait rien entendu parce qu'il 
dormait sur sa bonne oreille (il avait perdu Fautre a la guerre) 
proflte de la consternation provoqufc par la mort du commissaire 
Culet, touche de plein fouet, pour se fondre lui aussi dans la nature 
Les deux hommcs gagnent separement Alger a travers champs - 
performance marathonienne qui s'accomplit sans le soutien des 
structures locales, regionales ou directionnelles du parti, mais avec la 
complicite, active ou passive, des populations. 

En depit des cloisonnements resultant des conditions rigoureuses 
de clandestine, les militants de base et les cadres moyens de l'OS 
resteront lids par une communion affective, une fraternity d'armes 
consolidee par les epreuves et par les illusions bribes. Et, manifes- 
tement, la pedagogie de la vie quotidienne avec les masses leur a ete 
salutaire, car on n'observera pas chez eux une mentalite militariste ni 
cette morgue de Superman en vase clos qui reve de « liberer » les 
multitudes malgre" elles. 



Le Maghreb bouge 



Jc suis d&ormais un clandestin sans affectation, mais rifon sans 
responsabilites. En effet, et quelle que soit ma prudence, je fais cburir 
des risques aux families qui m'hetfergent, et principalemght aux 
Toudert, mes holes indefectibles. Je ne puis done envisages, si feVais 
d&usque, d'opposer unc resistance armee. Nfais qu'arrivera-t-il si je 
suis arrets? Puis-je entierement rtpondre de nibi-meme lots d& 
mterrogatoires? J'ai pleinement conscience que la police ne lesinera 
pas sur les moyeris pour m'arracher des aveux. Je suis la cle" de trop 
de questions nori eclaircies. Les autorites ne pourraient sduhaifer 
meilleur temoin a charge centre le PPA-MTLD : outre quej'avais 
tte* pendant deux ans le chef de POS, j'&ais de ceux qui connaissaient 
tous les dossiers des « basses besognes », capables, a ellcs seules, de 
pulveriser le scenario candide du « complot colonialiste ». 

« Mon vieux, ils.te feront asscoir sur une cruche, ils te couperont 
en morceaux. » Tellies sont les premieres paroles qu'Omar Ottssedik 
me lance en guise dc bonjour, a sa sortie de prison, a l'&e - 1951. 
Invocation decontract6e du supplice de la bouteille vehicule un 
message d'une clarte si monstrueuse que la joie des retrouvaillcs en 
serait g&tee n'&ait cet accent kabyle chantonnant, qui fleure l'hui-le 
d'olivepressie a froid - mais cette fois par les meules impitoyables de 
la vie carcerale. Je le revois encore, dans ce petit bistrot de 
ChiteafiHeuf, sur les hauteurs d' Alger, devant son pot de biere, tandis 
que je bois le premier Coca-Cola de mon existence. Omar a Bien 
changJj. A la place de sa verve, de ses emportements, il n'y a plus 
qu'amertume et sarcasmes. II reste persuade que son arrestation n'est 
pas due au hasard, que la police ttait deja postee avant qu'il entre au 



204 



MEMOIRES dun combattant 



jardin Marengo. La mediocrite, et parfois la ferocite des rapports 
personnels en prison, semblent avoir grippe ses rouages. Lui qu'on 
appdait «Jo la terreur », parce qu'il aimait preconiser dcs mesures 
expeditives, voici qu'il m'apparait sous les traits de ce antiheros 
shakespearien qui, a la veille d'une grande bataille, s'ecrie : «Je 
donnerais tout mon renorn pour un pot de biere et un lieu sur '. » 
Circonstances attenuantes : il n'y a point de bataille en vue et il est 
exclu du parti pour cause de « berbeVisme 2 ». Le moment n'est pas 
loin ou il va s'exiler a Paris. 

Omar ne m'a guere interroge sur mes relations avec lc parti ou sur 
, les_perspectives politiques. II s'est -surtout inquietude ma securite, et 
', m'a presse de retourner en Kabylie. Mes relations avec la direction, 
laquellc, soit dit entre parentheses, n'est pas le parti? Elles sont au 
point mort. Ma securite? II est vrai qu'elle serait garantie en 
Kabylie, mais avec une liberte d'action pratiquement nulle. II me 
sera difficile d'echapper aux pressions, aux sollicitations, au deses- 
poir. Je ne pourrais fermer ma porle a ceux qui m'ont ouvert la leur. 
Quant a vouloir m'y terrer dans une super-clandestinite, ce serait 
compter sans l'efficacite du « telephone kabyle ». D'autant que je 
dispose la-bas, sur l'encadrement et sur la population 3 , d'une 
autorite - morale et politique capitalis6e par toute l'equipe dcartee. Et 
l'impatience est grande de voir surgir une solution-miracle au 
probleme imm^diat et concret qui s'attache aux nouveaux dirigeants 
du district, jug& incompetents et surtout a la devotion d' Alger qui les 
a intronises. Sans le vouloir, je risquerais done de declencher et de 
polariser des luttes pour la reconquete des symboles du pouvoir, 
meme si celui-ci est squelettique. Et comme nous sommes dans une 
peYiode de reflux de la conscience politique, ce genre de conflit 
dege'ne'rerait forcdment en reglements de compte. 

II ne faut pas jouer avec les fantasmes et la fragilite d'une soci&e" 
que le deamragement expose au vieux demon des jalousies claniques 
a tous les niveaux, familial, villageois et de douar 4 . La crise politique 
est foncicrement responsable de la disorientation des esprits. II y a 



1. Henry V, arte III, scene II. 

2. Quand le combat politique aura de nouveau un sens, apres le 1 " novembre 
1954, Omar rejoindra le maquis en wilaya 4, celle de I'AlgeYois, ou il sera 
commandant, comme Azzedine, et prendra tous les risques de cette autre bataille 
d' Alger qui opposera le FLN a 1'OAS, a la veille de I 7 Ind£pendance. 

3. Sans parler des six cents militants de I'OS, soit le tiers de l'effectif 
national. 

4. Ces motivations negatives propres au blocage deviendront, dans une phase de 
de'passement collectif, levier d Emulation et de solidarite nationale. C*est dire 
I'ambivalence de l'activisme : Janus est toujours la, les mimes mains peuvent tout 
aussi bien construire que ditruire 



LE MAGHREB BOUGE 

205 

des moments ou rien ne sert de s'agiter, ou il vaut mieux s'abstenir 
qu agir, surtout pour un responsable dont les paroles et les actes 
peuvent avo.r des consequences. II ne faut pas confondre les plais.rs 
du deToulement et 1'eff.cacite politique. En Kabylie comme aHleurs 
les cartes sontdeja assez brouillees. Pour l'instant, le vrai gagnam' 
c est le colomalisme qui, lui, detient la realue du pouv 01 r, et non ceux 
i qui un parti squelettique en a confere les symboles hierarchiques 

JSSfT T " SCS adJ ° intS nC f ° m P as 8rand<ho« dans le 
district a part survivre, et e'est deja assez. Des d.ssensions ont 
d ailleurs surg., notamment entre lui et Ouamrane, a qui 1'instaura- 

T^-T™?™™ CXp6ditif a fait P rcndre conscience-^ son 
ancenne te dans le part, par rapport a Krim : quand on argue de la 
<%itimite histonque, e'est qu'il n'y a pas de vie democratize. Aux 
appels reiteres d'Ouamrane pour que je vienne « arranger les 
chases, en Kabylie, je reponds en conseillant la patience la 

rt£« H° n 7t e , A SUPP ° S r qUC jC P uisse re P rendre lfe «*»'role 
du district de Kabylie, que ferais-je ensuite? La question de 

„3 rCS *' T SUPP ° Se Un raisonnement dialectique minimum, est 
incontournable a un certain niveau de responsabilites 

T t0 l!tr CCS raiS0nS ' je d<?cide de rester a A1 ger. L'attente me 
parait, en definitive, la solution la plus constructive Je vais vTvreTu 
ralenti, alors que j'ftais habituee a un surplus d'activitd. Gela ne me 
pesera pas - question de temperament, sans doute. D'instinct i'ai 
oujours rejete ce qui pouvait me detruire interieurement, les feux de 
la rancune, les jeux de I'intrigue, 1 'effervescence politique inutile' 
C est dans ces circonstances que je rencontre pour la derniere fois 
mon onc]e cherif Ben Keddache. Par des intermediatres S S ma 
fix<f un rendez-vous sur les hauteurs d'Alger, en un point de la route 
qui mine de Chateauneuf a Bouzareah. « J'ai eu d^mal a te to 
prtvenir me lance-t-il affectueusement en arretant sa voiture a ma 
hauteur Viens, nous allons parquer dans I'obscurite. Comme c'Tst 

S T™ P° Ur m" a T UrCUX ' Par id Un v * hicule arrM n '«t pas 

S&L Wa'LT. frV U , but - Mes md,leurs camaradcs ™ 
arrttes, le PPA est truffe d'lndicateurs. Un jour ou l'autre x-e-sera 

mon tour et en raison des chefs d'inculpation, je serai condemn 3 

comme un vulgaire bandit. Le colonel Schoen, le chef du RenseTne- 

ment au Gouvernement general, a convoque M< Ould Aoudia * cTu'il 

salt proche de la famille, et lui a fait la proposition suivante .D.tes 






206 



MEMOIRES DTJN COMBATTANT 



a Ait Ahmed de se rendre aux autoritfs, ca vaudra micux pour lui, 
car, de toute facon, il sera arrete. II a eu tort de faire confiance aux 
Arabes. Je peux vous donner ma promesse 6crite qu'il he sera pas 
torture". II fera quelques mois de prison et puis il sera relaxe\ parce 
qu'apres tout cette attaque de la poste <5tait une affaire politi- 
que. » 

Je ne doute pas un seul instant de la sincere motivation de mon 
oncle. II plaide surtout l'anxi&e, voire l'angoisse perp&uelle de mes 
parents. Mais, face au pilier de l'UDMA qu'est CheYif Ben 
Keddache, je me retrouve entierement solidaire du PPA. Le parti 
« truffe d'indicateurs », e'est la propagande habituelle de l'UDMA. 
Bien sur, je rejette categoriquement le marche" propose par le colonel 
Schoen. Son rSle est de «jouer les Berberes contre les Arabes », de 
manipuler les partis politiques en les dressant les uns contre les 
, autres. M£me en disaccord avec la direction, je revendique mon 
appartenance au parti, parce qu'il est pour l'instant l'unique voic, 
malgre" ses faiblesses et ses carences. Les dirigeants passent, mais 
1'ideal reste, et moi je restc fidele a cet ideal. 

« Tu restes fidele a toi-meme, conclut Chenf. Ne crois surtout pas 
qu'il y ait eu le moindire jeu politique dans ma demarche, e'est le 
coeur qui a parle. Et tu sais que tu peux compter entierement sur moi 
si tu as besoin d'etre heterge, transports, ou s'il te faut de l'argent. » 
II e"tait inutile que je lui explique pourquoi je l'avais combattu lors 
des competitions electorales. Que j'aie fait passer la patrie avarit la 
famille, il le savait aussi bien que moi. Mais j'avais a cceur de lui dire 
que, personnellement, j'<5tais oppose" a la participation elcctorale du 
PPA. L'UDMA &ait mieux equips que nous pour faire ce travail 
parlementaire a la Constituante. S'ils l'avaient combattue sur ce 
terrain, les independantistes lui auraient rendu service, en rendant 
d'autant plus pressant son projet d'autonomie. fividemment, tous 
ensemble nous aurions pu faire avancer les choses. II etait trop fin 
pour ne pas comprendre, a travers mes justifications, que je tenais 
surtout a son estime. Les liens familiaux sont affaire de sentiments 
comme la religion est affaire de foi, ca ne se discute pas. Mais la 
politique est affaire d'opinion, done ca se discute, si on n'est pas 
avcugle par le fanatisme ou la rigidite d'esprit '. 



1. Des 1955, Chenf Ben Keddache rejoindra le FLN. fitant alors repre"sentant 
d'une marque de boisson non alcoolis6e, il pourra circuler facilement dans le pay* et 
a l'exterieur. Vers la fin de la guerre, il ira rendre visite a ma femme a 1'occasion 
d'un de ses voyages a Tunis. Mes garcons s'&onnant de lui voir une longue cicatrice 
au cou, il en expliquera la raison : un groupe de 1'OAS l'avait egorgf. Heureuse- 
ment, en raison de son teint clair et de ses cheveux chatains, des Europe"eni de 
passage en voiture le prirent pour l'un des leurs et le conduisirent de toute urgence a 



LE MAGHREB BOUGE 

207 

Je vais done passer a Alger deux anne'es (1 950- 1 g <; u a >u ~ i 
destihit^, confinant memc a 1'autoseWst ation • li ^ a "" 
propre rtmoin ,, selon la fomule ^S E»»^ J r " m ° h 
majeure partie du temps surtLfl, f * ^ ^ resterai la 
Bab-el-Oued, au pied de Notre Dam! VaT^ T*' doUr6 a 
brette' indeUndinte nL 1 r d Afnque, dans cette cham- 

qu'elle eommande, et quS Sit dans me ™ lJ,cu * P an °™a 
pcrmet Element d'obVrv^r 1«L ue s et non Cm ^^ dIe 
-qui est capita, quand on e« reXch ^T^C™™**' 
u*^™J*£^7™« d « Toude^Je raconterai 

plaisantant a cette mere He limflfcu" ^ ' dlS * je cn 

dc Taka ', la terrc Lit IT T^ \ A,ger ' dans *>" * m *& 

potager quelle ?^,J ° yaUmC de «** To "^rt. Dans le 

LaiesX X ^dSu L L'r n ^ ^r™ les p lus ^ 

haricWvertsVtouH^^^ 

«le,et rendre homma^ au^ne^'A^^^f S 

baulle souhaitait voir se c£er7n AlSrte li GPP a 7° fore ? T" Ie ?*"**' De 
ewdemment. II valait mieux r^XSiu • - lm W / tt donai ' e &« vfert, 
comrtler, voire le. int^dS^ffi^Sfj'^'T" ^ mieux ,es 
abandonnera le palais du Go^rnement ^n2 1 FLN ;. L«"qw Delouvrier 
(Boumerde*. surla cSte, a unSSSfe « «pl,er sur Rocher-Noir 
tentaUve de bunch favril «tn 31". tainede kilometres a l'est d 'Alger), lors de la 
path^t* ap^r^dSuS^ ^ g e^TSnSi n K ^" h ' <^ ^ 
*~»n?»« ««nusulmanc.. Mononcffclera cri&A^T deS «"»■»«««*■ 
fc l °*\ quelques iours seulementavtot le L^t f, f ^ T Un """"'ando 
Wre. I'avaent prfe- au champ d'Eeur Snlh ^' S ? d ^ ux p,us J^"" 
Mez«ane, abattu par le MNA a Paris AMallah dans le Constantinois, et 

unlpfe^^r^ ^SfTpleren tr ah * "fr* e " -1-* 
metres carrfs. H une pi * ce en ^ngueur, ne ddpassant pas hait 

jour, aprt, la"K; RaraaT„° rati0n dU "^ ^'^ - ^lebre quarante 



208 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



matin, des l'ouverture du cafe Nahdah, un gendarme lui a remis une 
convocation. Motif? On aurait signale mon passage dans son 
etablissement. Son expression, le timbre de sa voix temoignent qu'il 
apprdhende de se rendre au quartier general de la gendarmerie, mais 
surtout qu'il redoute qu'on m'arrete sous son toit. Pourquoi ne 
m'a-t-il pas averti des mon arrivee? Mais aussi bien, comment 
oserais-je le lui reprocher : il est teste a faire le guet pour que je 
mange tranquillement le mouton de l'Ai'd el-Kebir. 

Relevant de l'enquete routiniere, l'affaire s'est reviSlee sans gravity. 

Da Achour a fait sa deposition dans un climat denu6 de pressions. 

Bien entendu « il ne me connait pas, il ne m'a jamais rencontre" ». II 

m'avouera plus tard que cette audition a 6t6 pour lui un peu comme 

le Jugement dernier. Pourtant, ce paysan fortement charpente" nc 

manque pas de courage physique. Quelques mois auparavant, ayant 

par hasard surpris en flagrant de"lit un malabar jqui ccumait le 

qiiartier depuis quelque temps, il a mis fin a son activity en deux 

:emps, trois mouvements. Lui tordant le poignet pour lui faire lacher 

son couteau, il a sacrifid son turban pour le ficeler a un poteau 

te"legraphique. Un agent de police qui passait par la n'a eu qu'a en 

prendre livraison. Mais la peur de l'appareil r^pressif etait d'un 

autre ordre, et elle avait des racines beaucoup plus profondes. 

^ Un autre incident plus inquictant survient en pleine « affaire de 

l|OS», au printemps 50, alors que presque tout l'lhat-major de 

l'Organisation speaale est deja sous les verrous. Cela se passe en fin 

d'apres-midi. Un panier a salade bourre de policiers vient stopper 

rue Gamille-Douls, juste devant la maison des Toudert. De mon 

poste d'observation, je 1'avais vu remonter au ralenti la longue artcre. 

Je m'empresse d'empaqueter effets et livres (ils ne sbnt pas 

nombreux), je m'assure qu'il n'y a pas encerclement, que les issues 

prevues sont toujours libres, et je reste en faction. En fuyant 

imm6diatement, je risquerais d'alerter les voisins, notamment 1 'agent 

de police et sa femme qui n'habitent qu'a quelques metres - done 

d'attirer des ennuis a mes notes. Et si le pire arrive, il sera toujours 

temps de s'echapper en catastrophe. Je reussis a calmer la famille qui 

s'attend forcemenl a une descente. Les enfants, eux, font preuve d'un 

sang-froid admirable; ils surveillent discretement les alentours tandis 

que je ne quitte pas de l'ceil le car de police. Au bout de trois quarts 

d'heure, j'envoie une petite fille de douze ans roder vers le car de 

police-pour essayer d'entendre ce qui" s'y passe, car aucun homme 

f:<en est descendu. Et j'apercois alors Mokrane qui remonte a pied 

vers la maison. Craignant sa reaction quand il verra un panier a 

salade en bas de chez lui, je demande a son jcune neveu de courir a sa 

rencontre et, en l'embrassant, de lui dire de ne pas paniquer, de 



LE MAGHREB BOUGE 

209 

Z1Z ' CP1US naturel,ement du monde. De ce stationnement 
msolite qui se poursuit jusqu'a la tomWe de la nuit, nous ne sal™ 
jamajs 1'exphcation. fividemment, pendant quelque temp^X 
mes p<fnates ailleurs. M ^ J pone 

A^TT^T^' B ° Uf r k ' rA,i)aa ' Saint-Eugene... En orbite 

SSlI t J g T JC ' aiSSC t0UrnCr k vidc cctte toi, < d'araWe 

dmdicateurs tissue dans la capitale. Les refuges ne manquent pas 
On maccue.lle sans h&itation, je rencontre partout la mime 
ge^rosit,?. Mais j'^vite de multiplier les cachettes, car I'exeS de 
mouvement est reperabl^Mohand Abba, ce vieux militant de lloil* 
Nord-Afncame et Said Akli, le restaurateur de la place Hoche : font 
preuve de tarn de devouement et de vigilance qu'ils L*iUem a\Tx 

TdidonnX ns^ Pargner ^ tr ° P ^ P alabrCS ' * ***£ 
raditionnelles. lis connaissent ma passion de la lecture, cette faim 

oujours massouvie, car plus je lis ct plus j< ai consc^LmS 
lacunes, de mes msuffisances. Chacun s^puise a sa maniir" ZSZ 
depasser ou simplement meubler sa vie 

De temps en temps, j'arrive a l'improviste a Belcourt, ce quartier 
bou, lonnant a couvercle ferme", afin de m'informer des^ d^eW 
mjus polmques a I'inteYieur et a 1'exterieur du p£i LakE 

le tomf d ° Uda m ; aCC ; eil,ent «"*>™ -ec bonheurS J £2£ 
le moms du monde des nsques, temoignant ainsi d'une grande 

Sal hU Bfen e a qU1 " ^ P3S ' *"> h *"" du -"de laSu^ 
SS ?J ? C P° ,Itl( 3 uemcn t ^ disgrace, Bouda reste trts 

fern™ n ^ ," franChiSC brUtak ,c *"** « »e sert « JZ 

temps. II manque de tact, mais pas de fidelity 

C est au cours d'une de ces breves entrevues, touiours ch~ R^hik 

e^f^T?* qUC B ° Uda me d " tout - ^ qut, a vf Sid 
el-Hadj [Messah), et que celui-ci est d'accord pour V ji au 

Aussitdt, je me cabre Depuis quand deade-t-on pour moi? 
Quest-ce qu, 1 U1 f ait croire que j'accepterai? Je ne suis nas^m 
permanent du parti, je suis libre. ^ Un 

Bouda me calme, m'assure que l'idce ftait Hp l..i -t a ' 

Je lui fais remarquer que les gens du Bureau politique ont surtout 

Toud u a e n j : r fassc arr * cr ct quc * ««*" f n»ssr 

Bouda ne le me pas, mais il rip* e quc PeS8cnticl C|t f^tm a 
la repression. Et puis, au Caire, j'aurai la pouibilite de f.irTict 



210 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



Etudes, c'cst encore de mon age. Ce d6part en Orient est done une 
chance, memc si je ne veux pas y assumer de mission politique. 

« Alors, re"flechis, me dit Bouda pour terminer, et essaie de nous 
donner un rapport sur la fagon dont, eventuellement, tu concevrais le 
travail exteneur. » 

En realite, je livrais un baroud d'honneur. C'6tait tout reTlechi. 
L'idee de m'expatrier me travaillait depuis quelques mois. A quoi 
servait de vivre en marge d'un mouvement deja marginalise par la 
repression et par ses propres abdications strategiques? Sans compter 
qu'en courant des risques, j'en faisais courir a tous. Mais je n'avais 
pas voulu prendre l'initiative de suggeYer mon depart a la direction, 
pour ne pas me presenter en demandeur et devoir en passer par ses 
volontes. 

II faut se rappeler que l'Orient, et l'figypte en parliculier, 
exercaient une grande fascination sur la jeunesse algeYienne. De 
plus, c'&ait au Caire que se trouvait le Comite" de liberation du 
Maghreb ' et surtout Abd el-Krim, celui dont la legendaire epopee 
avait renou6 avec la chaine milienaire des resistances maghr&ines, et 
-qui representait peut-etre la cle" de l'avenir immediat. 

En definitive, ce sera bel et bien en tant que dengue du parti que je 
serai envoye au Caire. De nombrcux contacts nonages avee certains 
membres du Bureau politique ont arrondi les angles; le secretaire 
general Lahoucl s'est employe, avec l'eioquence et la chaleur qu'on 
lui connalt, a dissiper les malentendus. C'est certainement un hqmme 
de conviction et de grand courage. II aime voir clair pour agir; sa 
rationalite est bureaucratique, mais elle repond a une exigence de 
rigueur et non a de petits calculs. Le combat elitiste qu'il mine 
depuis l'age de dix-sept ans a forcement influence sa relation aux 
masses populaires : ce n'est pas un demagogue, et il sait garder la tfite 
froide. « Moi aussi je suis un Kebayl h'der [Kabyle citadin], comme 
tous les habitants du Nord-Constantinois », remarque-t-il lors d'une 
de nos entrevues. Je riposte : « C'est Bugeaud qui a baptise 
" Kabylie * la province du Djurdjura » - une facon de rappeler que 
les Berberes sont encore victimes de ce pouvoir arbitraire He norrimer, 
de definir, qui est issu de la conqufite. 

Me void fourvoye dans la diplomatic comme je l'etais dans les 
affaires militaires. J'eiabore un rapport sur ce que doivent fctre les 
objectifs de notre action exterieure. La piece maitresse est, bien sur, le 
Maghreb, et la necessite d'unifier la lutte des trois peuples, deS trois 
pays: Tunisie, Algerie, Maroc. Les autres volets de mon texte 



1. II deviendra ensuitc une simple representation sous le nom de Bureau du 
Maghreb. 



LE MAGHREB BOUGE 



211 



concernent les actions de soutien et de solidarite que nous devons 
rechercher, solliciter ou encourager. 

Je fais parvenir mon etude au Bureau politique, et c'est le 
Dr Mostefai qui vient me le restituer. II trouve particulierement 
interessante la suggestion concernant l'eiargissement d'un front 
anticolonial autour de Nehru et de Jinnah '. A I'epoque, on ne 
parlait pas encore de bloc arabo-asiatique ou afro-asiatique, mais il y 
en avail .les pumices : la guerre d'Indochine, les initiatives diploma- 
tiques decisives de Nehru en faveur de l'lndonesie l , la ligne de 
solidarite islamique inauguree par le Pakistan, le rayonnemeht 
charismatique d'Azzam Pacha, le secretaire general de la Ligue 

^ J!:!" " 1 ^ 6 ^ Mao Ts6 " toun 8- L * Seconde Guerre mondiale 
avait deja profondement boulevcrse les vieux rapports de foroe- 
derrifcre le reveil et la lutte des peuples d'Afrique, d'Amerique Iatine 
et a Asie, un monde nouveau etait en gestation. 

Cet entretien avec le Dr Mostefai' a lieu chez les louden 

Justement, ma mere se trouve la, avec ma toute petite soeur 

■«SSt "J 1 ?L qU ?, qUCS m ° is ' que J e ne «>rtnaissais pas 

m,v£ . ( 6nnCC d SgC eSt si 8 rande cntre Le «'a et moi 
quelle le fait rire, mats a retardement, selon son habitude - 

sous-entendu « c'est toi qui devrais avoir des enfants.. Toujour* 
fiSTS ^ mire ; ntc ,7 icn t^pieu est grand! J'ai perdu une 
file .1 ma donne celle-ci. Et lui, dit-elle en me designant du 
doig qui me cause tant de soucis, je 1'ai eu a quinze ans . Ce 

rrn!n7 e .. m T mi0nnC ^ C '? St qU,Clle a M mar * c * "«* ans, a 
1 msu de I administration coloniale, evidemment. Et pourtant es 

nooes ont difficilement pu passer inapercues : baroS, fStas£ 

tambounns « clannettes, deploiement de .forces populaires. £ 

une dizaine de kilometres, du village d'AYt-Melhl au domicile 

conjugal. Ouvrant le cortege sur un cheval, terrorise* Z sa 

monture, le bruit et 1'agitation, la pauvre fillette ne ^itpas ce" 

qui lui arnvait. Et mon pere, qui avait a peine quinze ans n£ 

menait pas large non plus, obsede qu'il ft* de devrir t" er les 

deux coups de tromblon traditionnels a 1'arrivee de son epou2e 

Myassa, la petite mariee, avait perdu sa mere le jour meme de sa 

naissance. Elle en trouva une nouveHe, particulierement affTtfueu e 

ct protectnee, dans la mere de son jeune mari, ma grand^El 



de combats et de n^gociatiorHu ni^u interna P jawaharfa nZ^T^ 
putwamment a platder la cause de I'ind^pendana infcSe Nehru contrlbua 



212 



MfiMOIRES D'UN combattant 



Djouher, une perle rare, au propre et au figure. Elle ne comprendra 
que plus tard pourquoi, jusqu'a la puberte, cette maman-la lui 
interdisait de jouer avec l'aine" de ses enfants, Mohand Yahia - mon 
pere. 

Pour l'heure, on n'oublie pas de mettre a contribution le savoir 
professionnel du Dr Mostefai; un medecin nationaliste a certaine- 
ment quelque chose en plus : la baraka. Cet homme qui, a son 
arrived, a echappe a la morsure du chien de garde, ne se doute pas 
que onze ans plus tard c'est lui qui negociera, au nom du GPRA, un 
accord avec Jean-Jacques Susini, devenu chef de l'OAS apres 
l'arrestation des generaux, accord qui sauvera notamment de la 
destruction cc beau quartier de Bab-el-Oued ou nous nous trou- 
vons. 

Retrouvailles avec le parti, retrouvailles avec ma famille. Cette 
journde demotions va-t-elle etre ternie par la chaude alerte que 
donne mon pere en fin de soiree? Je ne m'attendais pas a le voir, car 
il e*tait prudent et craignait d'etre file\ II arrive tout essouffle, en 
sueur et febrile. « Vite, vite, dit-il, il faut t'en aller! » Et il explique 
qu'il 6tait convoque" dans l'apres-midi a la prefecture par le 
y commissatre divisionnaire C***, de la Police des Renseignements 
t, ge"ne>aux. Celui-ci a commence" par se moquer de mon pere : « Je 
m'attendais a te voir arriver avec ton fils, et je ne vois que toi, avec ta 
panse et tes longues guibolles. » Et puis, il lui a jete en pleine figure : 
« Nous savons qu'il est passe chez les Toudert. » En sortant, mon 
pere e"tait reste" un moment a reflechir : devait-il me fairc prevehir ou 
y aller lui-mfime? Ayant finalement choisi la seconde solution, il 
avait pris un taxi, puis le tram jusqu'a Saint-Eugene. « Je suis 
redescendu en contournant le cimetiere de nos compatriotes mozabi- 
tes, precise-t-il. J'ai fait pres de cinq kilometres pour etre sur qu'on 
ne me suivait pas. » 

Je l'interromps pour aller demander au jeune neveu de Mokrane 
d'aller voir s'il n'y a rien de suspect dans les parages. Puis j'interroge 
mon pere. Lui a-t-on dit autre chose? Les moindres details peuvent 
avoir une importance. Non, simplement le commissairc l'a humilie" 
en ironisant : « Pour vous, les Kabyles, la famille est taboue. C'est 
une chose que je peux comprendre, parce que je suis Corse. Mais 
n'oublie pas que tu es fonctionnaire. Et d'ailleurs, nous ne lui 
voulons que du bien, a ton fils. » Alors mon pere n'a pas pu se 
contenir : « Dites done, c'est vous qui etes charge de faire la police, 
pas moi! » 

Cette fois, je peux rassurer mon pere. Si la police savait vraiment 

que j'itais chez les Toudert, ou susceptible d'y venir, elle ne lui en 

^aurait rien dit, et elle aurait organise" une souriciere. Pour qu'on lui 



LE MAGHREB BOUGE 



213 



livre une telle information, c'est qu'on i'estimait fausse, ou peYi- 
me"e. 

A prdsent, je lui apprends mon depart pour Le Caire, ce qui 
lui fait pousser un « ouf! » de soulagement. J'en profite pour lui 
confier mon ddsir d'epouser Tounsia, la benjamine de Da Achour 
et Jedjiga Toudert. « Elle est tres intelligente, bien eleven », dis-je. 
Par pudeur, je n'ose pas ajouter « et surtout tres belle.. Mon 
pere souleve deux objections', l'une en termes clairs : « Quels 
moyens d'existence aurai-je au Caire? » Objection cxartec. 
D'abord parce que je suis capable de me d&rouiHer, ensuite 
parce qu'il s'agit seulement de demander la main de la jeune 
fille. Pour le reste, on verra. Je ne suis pas encore parti, et 
encore moins arrive a destination. 

La seconde objection, toute en contours et detours, releve du sacre" : 
les families maraboutiques ne s'allient qu'entre elles, et Da Achour 
n'est pas homme a violer une tradition. En outre, les regies laisse*es 
par Cheikh Mohand sont des plus rigoureuses. « Au pays, nos 
femmes ne sortent jamais. Et nulle femme etrangere, meme mara- 
boutique, n'a le droit de p^netrer chez nous. » 

Alors, en m'efforcant de ne pas heurter mon pere, je luLFappelle 
que, dans sa « lettre », l'islam n'admet pas les inegalit6s sociaWs, les 
discriminations, et que telle est bien ma position. Chef spirituel lc*al 
de la Rahmanya, Cheikh Mohand lui a impose des regies tres strictcs 
parce que la fidelite des adeptes et le secret sont le moyen de 
maintenir la cohesion d'une confrene. A sa maniere, il asstimait des 
responsabilites politiques en imposant le renfermement de nos 
femmes, etant donne" que dans les luttes claniques qui dSvorent la 
societe kabyie. le role de « renseignement » leur est naturellement 
devolu. Msdi Its, chows, criar.geni. On dii que Cntikh Mohana na 
jamais serrd la main d'un Roumi. On raconte qu'il a lave publique- 
ment le pan de son burnous parce qu'un administrates en visite- 
surprise chez lui l'avait frole. « Or, aujourd'hui, toi tu es fonction- 
naire, ce que je ne te reproche pas, alors que Cheikh Mohand pensait 
que l'occupation cesserait; et finalement, d£cu, il a voulu emigrer vers 
la Tunisie. » - « C'est vrai, enchaine mon pere, et ce sont les fideles et 
la population qui 1'ont ramene de Setif, refusant qu'il les abandon- 
ne. » Alors, je lui recite le poeme que- Cheikh Mohand improvis.i rn 
la circonstance : 



1 . II avait tteja it( pr6c6demment question de me marier, et c'ftait alors moi qui 
avais souleve des objections, car e'etait a I'initiative de mon pere. Cela se passait 
durant ce mai insurrectionnei de 1 945. Comme le dit un proverbe kabyie : « Quand 
on veut assagir un fils prodigue, on lui fait fonder un foyer. » 



214 



N'sar 

Yeziwr di Masar 

Tunes 

Yis n etwennes 

Afus deg Iwen ur t nekkes 

Aheq at slasel 
Niqal nuyes 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 

La victoire 

Commencera de 1'figypte 
La Tunisie 
Est notrc refuge et notre 

[r^confort 

Nous ne devons jamais l&cher la 

[main de Dieu 

Par la chaine de tous les saints 

J'dtais sur le point de 

[d&espeYer 



Cette profession de foi est plus actuelle que jamais. Nous menons 
une autre forme de combat libeVateur. Ce n'est pas pour emportcr 
habilement l'adhcuon de mon pere que je me pose en continuateur 
d'une tradition, mais pour apaiser les inquietudes et ranimer Pespoir 
d'un Stre tout d'abnegation a l'egard de ses proches et de ses 
amis. 

Le lendemain, de tres bonne heure, mon pere dit a Tounsia : 
« Viens avec nous, je t'invite. Toi et Fatima ' vous vous entendez 
bien, vous vous tiendrez compagnie. » 

Tout a fait convaincu, a present, que la police ne viendra pas me 
. chercher chez les Toudert, je vais rester cloitre' chez eux pendant prts 
, Hc'huit mois, jusqu'au jour de mon depart, fin octobre 51. Le pari 
n'est pas impossible, a condition de savoir « tenir son pou » (t ched 
qmeltek »), selon la formule algeYoise, autrement dit ne pas se 
gratter, martriser ses gestes, eviter de bouger. En fait, la partie est 
trop importante pour que la police renonce. Et elle viendra quand 
mSme chez les Toudert, mais en finesse (pour elle), nbn en force. 

Seulement, il se trouve que nous avons un allie au quartier general 
de la PRG, l'inspecteur Ahmed Ouamri 2 . II informe Said Akli de la 
nomination de deux nouveaux inspecteurs specialement commis a ma 
recherche. L'un d'eux travaillait naguere dans l'unique pharmacie de 
toute la commune mixte de Michelet. II accompagnait le Dr Gouri 
dans ses tournees, et gardait la traction pendant que le mtSdecin 
de colonisation faisait a pied ses visites dans les villages. A 



1. Ma soeur Fatima, qui avail alors dix-huit ans. 

2. Un jour, dans un tramway, je m'&ais trouvt face a face avec ce geant blond, 
chacun accroche" a sa poignee de cuir. II me regarda un instant, rough et baitsa la 
tfte - reaction non de peur mais de pudeur, quaht6 fonciere qu'on trouve peu dans la 
police actuelle, ou la « bonne cause » jusufie bien des remanents. Ouamri sera abattu 
par 1 OAS; son nom figure dans la liste des victimes publiee par Lucien Bitteriin 
dans son livre Nous sommes tous des terroristes, Paris, Editions « Temoienaee 
chrftien», 1983. v ^ 



LE MAGHREB BOUGE 



215 



cette occasion, alors que j'e"tais encore erolier il m'etait arrive maintes 
fois de lui apporter a dejeuner. II avait done rompu avec moi le pain 
et le sel, r tagula d tasent >. A l'etonnement du village, il etait devenu 
assidu a la priere et avait quitte le pharmacien parce que e'etait tin 
« naturalise" ». Plus costaud que sa devotion, son physique avait du 
peser dans son recrutement par la PRG. Je ne connaissais pas 
1 autre, anubl* du sobriquet « le canard », a cause de sa demarche - 
qui devait assez mal le predisposer aux filatures. 
^Comme par hasard, ils viennent l'un apres 1'autre a la bijouterie de 
Mokrane, s'y incrustent meme, tant son travail les" interesse. 
Gurieusement, le mot kabyle arqas d(«signe a la fois un danseur, une 
aiguille de montre et un mouchara. Pour remettre les horlbges a 
1 heure mon futur beau-frere invitera l'un, puis, quelques semaines 
plus tard, 1 autre, a manger un couscous a la maison. II en profitera 
pour leur faire faire un meticuleux tour du proprieuire ', y cbmpris 
puisque toute la maison appartient aux Toudert, chez leurs deux 
locataires, une famille de Biskra et une femme de Cnerchell, veuve et 
chargee d'enfants qu'elle nourrit par son travail. II ne leuf epargiiefa 
meme pas la visite des toilettes. 

D&ut juin, toute la famille, renforcee de trois oncles paternels 
arrive pour demander officiellement la main de Tounsia. C«te 
demarche a et* pr&edee de beaucoup de lobbying et de nbm&reux 
concihabules, comme pour toute affaire se'rieuse, et, avant toute 
chose, du consentement de la jeune fille. Comme prevu, la resistance 
viendra de Da Achour, qui ne veut pas aller centre une tradition. Les 
palabres solennelles, auxquelles ne sont pas admis les interesScs hi les 
Femmes, se poursuivent tard dans la nuit. En elles-memes, les fortnes 
sont simples. Mon pere s'est prtsent^ en disant : « Que le salut soit 
sur le Prophete, je desire m'allier a vous et demande la main de votre 
fille pour mon fils. . Da Achour rfpond en plaidant le respect des 
traditions. Pour laisser au chef de famille le temps de trouver ses 
arguments, 1 assistance parle de choses et d'autres. Apres plusieurs 
contreroffensiyes infructueuses, mon pere sort de la piece et vfent ife 
consulter « Que faire? me dit-il. Da Achour ne veut pas. Ce n'eSt 
pas un refus Simula II craint, pour les siens, les consequences d'une 
violation de la tradition. • Je l'engage a poursuivre. . C'est nous qui 
sommes demandeurs, qui ouvrons la porte, ce n'est pas lui qui la 
dfeioht Apres tout, nous sommes tous des musulmans. Cheikh 
Mohand n ftait pas ne" saint, il l'cst devenu. Auparavant, il fcait un 
Kabyle comme tous les autres. » 
Le consentement du pere de Tounsia est finalement aYracH* au 

1. II va sans dire que j'avais au prealable <vacu< « ma » chambre. 



216 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



finish, mais je ne pensc pas que les arguments y ont 6te pour quelque 
chose. II faut connaftre la psychologie dans laquelle baigne ce type de 
tractations sociales. II y a un seuil d'honneur a ne pas depasser, d'un 
c6te" comme de l'autre. Une acceptation rapide risque de faire bon 
marche" d'un etre cher, une obstination dans le refus, d'etre ressentie 
comme un discredit, une humiliation. En entendant la Patiha ' qui 
cl6t la ce'remonie coutumiere, lc reste de la famille 2 contient 
difficilement sa joie. Les youyous stridents sont vite etouffes par les 
interventions masculines. Comment annoncer avec fracas un evene- 
ment qui doit rester cache? On fera tout de meme une entorse a la 
clandestine en sacrifiant traditionnellemcnt un mouton. Mbn pere y 
proddera lui-meme, pour bien montrer que sa fonction ne lui a pas 
fait perdre ses manieres paysannes. 

« Tu te rends compte, s'ils avaient remporte" leur mouton! » dis-je 
en riant a Fatima au cours du repas. Avec ma soeur, je peux 
plaisanter de la sorte car, jusque dans la lutte clandestine, elle a un 
humour a toute epreuve. En quelques mois, elle et ma fiancee sont 
devenues inseparables. Les Toudert ont tenu a la garder pres d'eux, 
et elle me facilite la vie ne me rendant maints services. Elle et 
Tounsia se sont liees d'amitie" avec une voisine d'origine espagnole, 
qui leur apprend la couture et la broderie, sans compter les 
inevitables echanges de recettes de cuisine. La societe civile de cette 
mosaixjue bab-el-ouedienne se moque des grands jeux politique?, 
lesquels, helas, decideront de sa destinee. 

Cette heureuse reunion de deux families se prete a donner un 
second prenom a ma fiancee; ce n'est pas a proprement parler une 
coutume mais un usage repandu dans nos villages et nos villes. Tout 
le monde tombe d'accord sur Djamila, « la Belle », qui complete et 
rehausse celui de Tounsia 5 , et qui lui va a merveille. Jabran Khellil 4 
ne disait-il pas, dans son adresse poeuque a Dieu : 

Inaka el-djamalou Tu es la beaute meme 

Tuhibou el-djamala Tu aimes la beaute 

Wa kaifa ibadouka la ydchiqou- Et pourquoi tes creatures 

[na? n'en tomberaient-elles pas 
[amoureuses? 



1. La premiere sourate du Coran. 

?• C '? lt ". a ' dir ? la , P 311 '* la P lus nombreuse, et qui est, comme on dirait 
aujourd nui, exclue du processus de decision. 

. 3. Les prenoms tels que Tounsia, Tourqia (la Tunisienne, la Turque), plus 
familiers dans certaines provinces que dans d'autres, traduisent des rapports de force 
issus de la colonisation en ce qu'ils sont une fuile affective vers la arande 
eommunauttf islamique. b>»»"«- 

4. Poite libanais (fin xix'-d&ut xx« siecle), emigre aux Euts-Unis. 



LE MAGHREB BOUGE 

217 

r^isme volontarist^^T; l?^*?^ * 

out "ellTe"! ^c qUe t0 ^° UrS mOUVame * * ™ ds h °™ ' 'get 
routes celles et a tous ceux qui ont rendu possible notre union 

R J^rf 8 techni( l ues de mon depart vont se regler chez Lakhdar 
Rebbah. Des contacts ont €t€ pris a Paris aver lJ li ljaKMar 

cWaunl hT . rC P J rcsc 1 n ^ dans «tte institution. Finalemem 

dW„ par , vion m , xplique , e Z^'kL^X^Z 

prenan, 1'ai, dfa^if £%£££ * *" U " " P— * - 
La tenue et la casquette me vont parfaitement car Kahh, „ • 

. me dit U, en attendant mon retour, void de la lecture, si vous 



I- yui agissem evidemmem a titre indwiduel. 



'■*rr>r»^n^ n t 



218 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



n'en avez pas '. » Son ton est chaleurcux, avcc ces sortes dc vibrations 
d'un instant qui effacent les frontiercs, unissent les races et les 
civilisations comme les unit la MeMiterranee. Je m'installe done pour 
' finir la nuit, non sans jeter encore un coup d'oeil a ma nouvelle carte 
d'identite ' toute fraiche, au nom de Said Farhi, ne dans le douar 
des Ouled-Aouf, commune mixte d'A'in-Touta, arrondissement de 
Batna 2 . 

Le lendemain matin, une conversation dcHendue avec mon h6te et 
un petit dejeuner copieux m'arrachent a mes 6tats d'ame. Je ne dois 
plus penser qu'a m'en sortir, et e'est tout. Bien sur, qu'est-ce que la 
liberte* sans son pays, mais, inversement, qu'est-ce que son pays sans 
la liberte 1 ? 

La Gasbah vue de la baie d'Alger, quel spectacle! Sa blancheur 
cHincelante ne dissimule pas entiercment la prbfondeur mysterieuse 
de ces mille maisons series les unes contfe les autres, comme pour se 
protlger de l'irruption violente d'une modernity envahissante, sym- 
bolisee par les immenses immeubles administratifs. A dresser tant de 
pans de b£ton ou a evoluer parmi eux, il n'est pas Itonriant qu'on 
finisse par en acqueVir la rigidite. Mais sans dbute chacun s'en 
6vade-t-il a sa facon. Moi, le temps d'un au revoir siffle - par les trois 
coups de sirene de l'appareillage, j'ai cru voir flotter le drapeau 
algeVien sur le Gouvernement general. 



Je ne serais pas loin de me prendre pour un touriste americain ou 
un armateur grec, dans le confort de la cabine de l'officier, d'autant 
qu'il s'inglnie a adoucir ma traversee clandestine. Mais la tempete 
" neTarde pas a s'en meler qui, ces jours-la, fait l'actualite' par ses 
1 ravages spectaculaires sur les cotes mediterraneennes. Le bateau me 
semble voltiger lburdement comme ces gros oiseaux migrateurs qui, 
sans perdre le Sud, sont deboussolls par un ouragan inattendu. A 
croire qu'il a pris une cuite fantastique, et moi avec lui. J'ai beau me 
raidir, serrer les machoires, je n'arrete pas de vomir. Mon hote a 



1. II me semble que e'eiait un livre consacre au Cuirassi Potemkine, ou en tout 
cas i une mutinerie navale. 

2. Batna est situee dans les Aures. C'est Mostefa Ben Boulald, ex-responsable de 
VQS d*n.« crrrr rwriiin (c: futur chef de la w-ilavi ; . celle des Aure* V qui i J'iniu des 
dihgeants d'Aiger, mavdii fan etabiir cette carte sur la base dune identity reelle. 
Pour I 'anecdote, lorsque, au printemps 1 965, je serai detenu a la centrale de Tazoult 
(anciennement Lambese), dans ['arrondissement de Batna, je demanderai au 
lurveillant-chef Hamlaoui si, par hasard, il ne connaitrait pas un certain Said Farhi, 
Quand je lui aurai revele 1 que je n'ai aucune attache avec Farhi, il m'apprendra que 
c est justement son cousin, et qu'il possede un salon de coiffure a Batna. « A present, 
lui dii-je, vous pourriez mc faire coller encore un autre chef d'inculpation : 
usurpation d'identite'. > 



LE MAGHREB BOUGE 



219 



presque home d'etre de>asse par les elements, et moi j'ai honte toutcs 
les fois - nombreuses - ou je l'entends frapper discretement a la porte 
pour venir me ragaillardir '. ^ 

I'J^r*^ 110 "? 1 **? MarSCi,,e SC fak Selon Ie sednario Averse de 
lembarquement a Alger, mais dans d'aussi bonnes conditions Les 
passagers quittent le bord et, a la tombee de la nuit, l'officier me fait 
descendre en sa compagnie. A la sortie du port, Kabba est deia la 
portant dans sa petite valise les vetements civils que j'enfillrM TvaS 
tT t \ lC . ^ " ^ PariS - LC Premier Ca P «t branch rS jS 

ImS £ ^ CU IC tCmpS d ' eXprimer ma "Connie 

a offiaer de marine autrement que par un bref salut \ Katba, lui 

est tout heureux. Sans que je le sache, il a fait la traverse sur le 
des Hot's qUC m01 ' maiS ° n ' 3 paS tr0p SGuffert du d»tne mc J 

n,i ^ riS 'i C ^ ? CnS d " ja t0Ut a fait libre - J e humc ''^rur de ses 
rues *ourdi par le vacarme et les lumieres. Mon escale y dtfrera 
pres de cmq mens d'abord en pension chez une vieille dawe puis 

I'AEmVaI'a' Saint - Man ^ h * e <* P- Zidi >, un ani! 
1 AEMNA, 1 Association des Etudiants musulmans nord-africains 

Je mastrems d'abord a une periode d'adaptation, eormS les 
plongeurs qut remontent par paliers, pour ne pas etre asphy^a* 



^ s ^ffl.ru^p,r^iS£Si h J ,, cette ■— '"■ ,a 

con; e i5ur 0nStanCeS " e ' e Prt,aicnt -^—^t pas a poursuivrc uMe Ibn^e 



220 



MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 



l'oxygene de la liberte. Je vais progressivement de d&ouverte en 
decouverte, dont la moindre n'est pas qu'on peut marcher, flSner, 
vivrc normalement. Je prends lc metro dans toutes les directions] 
securise par cet univers souterrain, par la foulcou je suis aussi 
- ' anonyme que mon beret basque, je fais une cure de cinema et de 
theatre, je visite les musees. Filali, Moundji et Kabba m'invitent a 
voir au Chatelet Pour Don Carlos, interpret par Luis Mariano. lis 
me traitent avec une fraternelle camaraderie, denuee de tout calcul 
politique. Ni eux ni moi n'avons l'impression d'etre en terre 
ennemie, bien que les centaines de travaillcurs maghretins que nous 
cotoyons journellement nous rappellent le systeme d'exploitation 
coloniale. Sans tomber dans la generalisation hative, il me semble que 
le peuple francais pechc surtout par indifference vis-a-vis des 
problemes coloniaux. II est vrai que les veritables tenants du pouvoir 
ne l'ont pas sensibilise" aux halite's d'apres-guerre. Bien que baignant 
dans un flou artistique, le mythe fondateur de l'Algene francaise est 
bien ancre" a 1'arriere-plan de sa conscience. 

De mes compatriotes algeriens, marocains et tunisiens, je garde 
une vision de fierte mais plus encore de dignite" tranquille, qui se lit 
dans les attitudes, les soins vestimentaires. lis veulent donner une 
image de marque de leur ideal, temoigner qu'ils sont les sujets de 
leur propre destin. 

Le temps du deToulement pass*, et comme mon passeport tarde a 
venir de l'ambassade d'Egypte a Berne, je hante les bibliotheques 
pour lire et me documenter sur le Moyen-Orient, la politique et les 
relations internationales. Afin d'6conomiser pour acheter des livres 
je me mets au regime lacte\ _ ._.. ' 

'■Mais il Taut dire aussi que si f'on ouvrait a l'improviste mon 
cai table, on y trouverait le plus souvent des halteres ' et un maillot de 
bains parce que, pendant un temps, je hante presque quotidiennc- 
ment la piscine Lut&ia. C'est Abdallah Filali qui m'y a entrame, 
cntrecoupant ses plongeons artistiques d'eMoges de la natation! 
Incontestablement, son sejour parisien l'a transform*. Dans ses 
momdres gestes il assume sa vie, il voit le monde autrement. II met 
autant de soin a se rcapproprier son corps par le sport et un regime 
v6gitarien qu'a passer courageusement ses idees au crible, pour tout 
repenser par lui-memc et non par prejug& interposes. II s'exprime 
plus souvent en francais, tout en conservant un tic qu'il avait dans sa 
langue maternelle et qui a toujours defie la comprehension de son 
entourage: il soutient et ponctue ses phrases d*un mot devenu 



1 bo*f b * * Vait r ' ni Par mC surnommer moul ?*»«''» en »rabe algeroii : « l'homme 



LE MAGHREB BOUGE 



221 



rengaine : Ysamdina. A nous deux, et en tirant l'etymologie par les 
cheveux, nous avons conclu qu'il s'agissait de I'abreviation elle- 
meme erodee par l'usage et les metaphonies, d'une longue expression 
populaire de sa region natale de Collo : Ya sidna mourhim el- 
oualtdm, qui appelle la benediction du Prophete sur les geniteurs 
Moms mysteneuse, par contre, est cette autre formule qui lui colle a 
la peau depuis les tragiques evenements de 1945: N'dekhlou dla 
bahoum : « Nous allons leur rentrer dedans. » 

Pour la deuxieme fois que l'ONU tient ses assises a Paris ' le 
Maghreb est a 1'honneur. La delegation egyptienne a obtenu qu'on 
inscnve a I ordre du jour de I'Assembiee une question sur « La 
violation par la France au Maroc des principes de la Charte des 
Nations-Unies et de la Declaration des droits de l'homme 2 .. Le 
deiegue du Pakistan, Sir Zafrullah Khan, va la prendre en main, et a 
cceur, en seance pieniere, mais elle sera ajournee (13 decembre) Le 
groupe afro-asiatique commence a prendre forme. Mohammed 
Salaheddme Pacha, le ministre egyptien des Affaires etrangeres, 
representant 1 ailc gauche du parti Wafd 3 , lui apporte sa vision 
rationnelle et son punch. II est seconde par des conseillers qui 
comme lui, ont fait des etudes de droit a Paris, dont Tewfiq Chawi 
trfcs proche des nationalistes algeriens durant ses annees de faculte' 
G est ce dernier qui, en 1945, avait pousse Azzam Pacha a intervenir 
aupres des Amencains pour qu'ils exercent des pressions sur la 
trance afin de faire cesser la repression a Setif et Gaelma. Le 
Bureau du Maghreb au Caire trouvera chez ces deux hommes un sou- 
tien efficacy en depit des vicissitudes politiques qu'ils connaitront apres 
le coup d'Etat de juillet 1 952 qui amena au pouvoir le colonelNasser « 
Lesdingea nts du Neo-Destour essaient de tirer profit de la session 

1. La sixiime session de 1'AssembMe ge-n^rale de l'ONU, 6 nov 51-10 ««• w 
EHe ^mm p le d du Palai, de Chlta,L dWnses bi^u l^Jl 

mWmmm 

L'aceord avait Hi sign*" le 12 juifiet5 En aofi? r J^Sr ^i P«>tecto ra t. 

ltai£&T^fttf l S U lfe| U, aVait "*"* "" 1C PTOteCt0rat """S 



222 



MEMOIRES D'UN COMBATTANT 



de I'ONU pour faire avancer les negotiations que poursuit le 
Premier ministre tunisien Chenik avec la France en vue d'obtenir un 
statut d'autonomie interne. Au nom du gouvernement tunisien, Salah 
Ben Youssef et Mohammed Badra deposent devant le Gonseil de 
securite de l'ONU, a Paris, une plainte contre la France. Le 
lendemain, le nouveau Resident general en Tunisie, le general Jean 

' 'de Hauteclocque, somme le Bey a la fois de dissoudre le gouverne- 
ment Chenik et de faire retirer la plainte devant le Conseil.de 
se'eurite'. Simultanement, il ordonne l'arrestation d'Habib Bourguiba, 
de Mongi Slim et Habib Chatty ainsi que de nombreux leaders et 
militants syndicaux '. Prevenus par des « amis francais », Salah Ben 
Youssef et Mohammed Badra echappent au coup de filet en passant 
en Belgique, d'ou ils gagneront Le Caire. En Tunisie la greve 
geneYale, declench6e en signe de protestation par la jeunesse tuni- 
sienne et les travailleurs, donne lieu a une repression sanglante qui 
culminera avec le ratissage du Cap Bon (28 Janvier 1952) ope>e" par 
Parmee francaise 2 . 

C'est dans ce climat tendu, ou la France r6affermit sans cesse son 
emprise sur le Maghreb, dont les dirigeants depasses par leurs 
courants populaires se livrent a la surenchere politique et diploma- 
tique, que Messali demande a me voir. 

Je dejeune a sa table dans un restaurant de Chantilly, face a 
Phippodrome. C'est Filali qui m'y mene, avec les tours et detours 
dont il a le secret, et apres l'indispensable transformation vestimen- 
taire. Je trouve le chef du parti plus epanoui que jamais, rayonnant 
de la visite qu'il vient d'effectuer en Orient, revigore par les derniers 
developpements en Tunisie. II relate avec enthousiasme l'accueil qui 
lui a 6t6 reserve" en Arabie Saoudite et en figypte. Mais il a 6t€ pro- 
fond6ment imprcssionne par Abd el-Krim, qu'il a trouve' critique et 

* disabuse a Pegard des leaders nationalistes marocains et tunisiens. 

"Hormis ces rencontres en elles-memes, qui revelent une importance 
historique, sa tournee en Orient ne semble pas avoir eu de rdsultats 
concrets. Aussi, en conclusion, me demande-t-il de lui faire un 



devient chef du gouvernement. Mais la realit* du pouvoir est detenue par le colonel 
Gamal Abdel Nasser, qui deviendra chef de 1'fitat et president du Conseil de la 
revolution en novembre 1954. 

1. D'abord assigned a 'residence a Tabarqa, tous les dirigeants politiques seront 
transfers au camp de Remada, dans I'extreme Sud-tunisien. 

2. Habib Chatty, aujourd'hui secretaire general de la Conference islamique, a su 
desamorcer la generalisation de 1'operation du Cap Bon a toute la Tunisie, en 
publiam dans Es-Sabah, qu'il dirigcait, les revelations de Davidson, correspondant 
de ['Associated Press, sur rampleur et la gravity de la repression. Les photos prises 
sur le vif par ce dernier disqualifiaient le dementi du Quai d'Orsay, et el les 
provoquerent une vive emotion dans l'opinion francaise et internationale. 



LE MAGHREB BOUGE 



223 



rapport sur une eventuelle remise sur pied de POrganisation speciale 
La dissolution de celle-ci, ma mise a Pecart, le renversement de la 
ligne politique r^volutionnaire, il les passe sous silence. Puisqu'il 
pense I i faire revivre l'OS, c'est qu'il oompte renverser ce renverse- 
ment. De quelle facon? C'est ce qu'il ne dit pas. Sa sensibility 
politique le hisse au niveau des impatiences populaires, mfflis il reste 
completement dependant de l'appareil bureaucratique et des structu- 
res dingeantes pour la mise en ceuvre d'un changement de cap II 
dude les questions precises que je lui pose, avec ce source charmeur 
et cette gentillesse naturelle qui ne sont qu'a lui, 

Le rapport que je lui fais remettre par Pintermediaire de Moundii 
au dftut fevner, porte davantage sur des lignes de force generate 
politiques, mihtaires et diplomatiqucs, que sur des scKemas de 
restructuration de l'OS. Sur ce dernier point, je me limite a quelqaes 
recommandations relatives a un calendrier eventuel : 

1° Une periode de reprise de contacts informels avec la base des 
militants, par Pinterm^diaire des cadres qui ont eehappe' a i a 
repression. KF ^ 

2° Une tope de restructuration et de preparation effectives qui 
ne doit pas d^passer trois mois avant le d*clenchement de la 
lutte. Un disposittf qui tourne trop longtemps a vide court 
deux nsques e\idents : demobilisation psycholofeiquc et 
repression. M 

J'insiste sur un point qui me parait capital : prdalablement a toute 
reprise de la lutte clandestine, Messali ' doit trouver Un scenario 
crtdiWe pour se mettre a Pabri, en Europe d'abdrd, ensuite au Caire. 
En fait, ni lui ni les autrcs dirigeants du parti ne me paralssent en 
mesure de prendre le maquis, beaucoup plus pour des motifs de 
commodity quen raison des risques qu'ils courraient 

L initiative d'un combat maghr&in de liberation fchappe a 
1 Algerie. D^s lors, et puisqu'elle devra suivre le mouvement, si 
mouvement il y a, comment pourra-t-elle s'y integrer dans les moins 
mauvaises conditions possibles? Fondamentalement, la reponse est 
* ur ,c . tc f« ln - Mais, partiellement, elle se trouve au Caire. J'ai hate 
de connaitre les projets des leaders nationalistes maghr&ins qui sont 
la-bas, et en particuher ceux d'Abd el-Krim. 

Fin avril 1952 je pars enfin pour Le Caire, en transitant par la 
Suisse. Pour cette derniere etape, Filali, Kabba et Moundji m'acebm- 
pagnent. Notre itineVaire me fait decouvrir la beaute et la varied des 



224 



MEMOIRES DUN COMBATTANT 



paysagcs francais. Nous passons par Sochaux ct Mulhousc pour 

gagncr B5le dans la cohorte des visiteurs du week-end qui affluent en 

bus puis en tramway vers la Foire intemationale. Pour franchir la 

frontiere, ma fausse carte d'identite reussit sa premiere epreuve 

d'authenticiM Les trois camarades, qui, jusque-la, m'avaient suivi a 

distance, me donnent 1 'accolade, qui signifie pour eux .mission 

^ ac^Qmplie», et pour moi un soulagement indescriptibte. Les hotels 

etant archicombles, l'Office de Tourisme nous dirige vers des 

chambres « chez 1 'habitant », dans les faubourgs de Bale, ou nous 

deposons nos sacs avant de nous conduire en parfaits touristes. Gette 

joumee de printemps gorgee de fanfares, de verdure et de fleurs se 

deroule comme dans un rfive, a travers les stands de la Foire et sur 

les bords du Rhin. Pour moi, l'« or du Rhin » des Niebelungen, c'est 

ce climat de f6te. La soiree s'acheve sur une note pleine de sel : ne 

sachant quel tram prendre pour retrouver nos chambres, Filali 

montre a un passant alemanique le papier sur lequel il a releve" le 

nom de la station de depart proche de la famille qui nous loge. 

L'inscription longissime en Hochdeutsch signifie simplement « Arret 

facultatif ». Nous possesions heureusement le numero de telephone de 

nos hotes, ce qui nous permettra de retrouver nos pyjamas et de 

passer une nuit paisible dans cet interieur Suisse ou regrient la 

courtoisie, la simplicity et une meticuleuse proprete\ 

Le lendemain, a la premiere heure, l'ambassadeur d'figypte a 
Berne, Mustapha Abd el-Mounei'm ', nous recoit et me remet un 
laissez-passer au nom de Said Farhi. L'apres-midi meme je monte a 
bord d'un appareil de la Swissair qui fait le trajet Zurich-Le Caire 
sans escale. 

C'&ait mon premier voyage en avion, et j'en garde un souvenir 
^fabjuleux. Aprcs la mosalque des prairies helv&iques scrties de lacs et 
K de forfits, nous survolons les Alpes aux glaciers et neV6s euncelants, 
aux massifs grandioses ourles de vallons vcrdoyants. Je ne peux 
m'empecher de penser a l'incroyable expedition d'Hannibal qui, 
apres son petit detour par l'Espagne, les Pyrenees et Ja Gaule, fit 
traverser cette interminable barriere de precipices enneig^s a cin- 
quante mille fantassins, neuf mille cavaliers numides montant des 



1. Contrairement a la plupart de ses collegues, qui sont anglophones, il posstde 
une solide culture francaise. Appete, quelques mois plus tard, au poste de Secretaire 
general adjoint de la Ligue arabe, il nouera des relations etroites avec les 
responsables du Bureau du Maghreb dans la capitale egyptienne. Aprts le coup 
dEtat du 22juillet 1952, il interviendra de son mieux pour pallier I'inexpenence 
politique habillee d'autoritarisme des officiers, tres devoues par ailleurs, charges des 
« Affaires arabes » par le colonel Gamal Abdel Nasser 



LE MAGHREB BOUGE 

chevaux specialement sdectionnes dans les Atlas, et trente-sept 
«ephants - deux siecles avant le Christ. « Vous passerez la oii 
Hannibal est passe\ dira le premier consul Bonaparte a ses soldats 
pour leur faire franchir le Grand Saint-Bernard (mai 1800), en fait 
situ* plus au nord que le col de la Traversette emprunte" par son 
predecesseur . r 

Alors que l'avion arrive au-dessus de la Mediterraneercdmment 
ne pas continuer l'histoire comparative? Des guerres puriiques 
jusqua la guerre froide, en passant par les conflits d'expahsion 
colomale, il semble qu'il n'y ait jamais pu avoir coexistence durable 
entre deux puissances, commerciales, militaires ou politique*. L'une 
finit par chasser l'autre, en attendant qu'un troisieme larron aeoide a 
la suprfmatie en MWiterranfc. fiternel jeu de massacre, a la Vitesse 
des rames, de la voile, de la vapeur; et a la mesure des progres 
techniques accroissant la puissance de destruction. L'impeYatif de la 
se-cur.t6 economique politique ou militaire, ou les trois re\inis, n'est 
pas une speciahte de nos superpuissances. C'est deja la raisc-h 

CoT r n a q ^ aU r iSC roccu P ation dc '* Sicile, la Sardaigiie et la 
Corse par Carthage, comme leur .liberation, par Rome Les 
victimcs de ces luttes de pouvoir n'ont d'autre choixV decani 
leur drapeau pour vivre libres, ou de le camoufler Jour survivre 
C est ^alternative imposee depuis l'antiquit* aux peuples du 
Maghreb, en raison de sa position gfographique P 

Consacree a Yalta, la division du monde en deux blocs soviftiaue 

AbrfquHWrlJT^ "r^ '? *"- U » b ™ SSSfe 
Alors que mtem de la France est de conserver, sinon de renforcer 

sa souverainete" sur 1'Afrique du Nord', atout s rategique Som^le 

mentr er r;'" ViS o. dCS Am '™™> «ux-ci traitenTp'raUatLu"? 
ment le prob lcmc. C'est ainsi que le • Rapport FechteleA, sur la 

Ics'methfe^TuxSa^ 

effet de surprise Autre cho«l«' £T , m,nut ""«:> execution audacieuse, 

population S P Alnsi rempereuT N^ti^L^ a PP rfcialion d " « poids - d« 
^ution federate pa^^^ i™ '"'"" Une 

surprenante, venam d'un centralist Tf^uche fcSfc.f^T che -3 ,u F™ P 3 ^' 1 * 
les tribus gauloises de la val & du RhAn. if ? lba1 ' ^ [ ' ramene la P 3 '* «>tre 
bataille de la Trelie deux Se aux.W, f*?™? 1 '^ < » u ' a la ve " le * ^ 
pour rejoindre sor/amp ilTrtftre S ™I ''!" d f l ^ M romaine » ^"ent 



226 



MEMOIRES D'UN COMBATrANT 



defense occidentale face a l'URSS, et qui preconise une forte 
implantation americainc en Mlditerranee, contient une mise en 
garde contre une strategic qui ignorerait les aspirations des peuples 
colonises a la liberty. Mais entre ne pas ignorer et favoriser, il y a une 
fameuse marge. Et en face, le discours soviltique, rlsolument 
anticolonialiste, n'a guere de traduction pratique. 

L'appareil arrive au-dessus du delta du Nil. J'apercois les 
pyramides, tlmoignages de la puissance pharaonique mais surtout 
d'une des plus vieilles et des plus riches civilisations connues. A la 
^p&iodc thinite (fin n e -debut f miUenaire av, J.-G.) regnerent la des 
. gens venus de Libye, les Thehlnbu, dont les ancetres, selon 
Hlrodotc, Itaient des nomades blonds aux yeux bleus, ce qui atteste 
de Panciennetl des rapports historiques et economiques entre les 
divers peuples du nord de l'Afrique. Le Nil diploic dans chacun de 
ses mlandres, piquetes de villes et de villages verdoyants, un darriier 
de cultures collies a ses deux rives, qui sont autant de dlfis au sol 
ingrat assignant des frontieres impitoyables aux fellahs. Veriant au 
secours de la glographie, l'histoire leur impose une autre barriere : 
celle des sociltls cotonnieres et des flodalitls terriennes qui exploi- 
tent et accroissent leur misere. Qui dlticnt la canalisation, le robinet, 
dlticnt la souverainete. II existe un lien dialectique. entre le 
pharaonisme politique et Passujettissement economique „des fellahs. 
Que demotions et de sentiments se bousculent en moi quand nous 
arrivons juste au-dessus du Gaire, avec ses coupoles, ses felouques 
aux voiles multicolores, la majestl du Nil qui le traverse. Cette 
mltropole spirituelle devenue capitale politique va 6tre pour moi, 
comme pour tant d'autres, une terrc d'asile. Quel bonheur de me 
sentir hors d'atteinte et de pouvoir de nouveau 6tre utile, participer! 
II y a une telle communion affective que je n'ai nullement Pimpres- 
sion d'arriver en terre etrangere. Certes, l'imaginaire y est pour 
quelque chose, mais aussi une sensibility a l'histoire, proche et 
lointaine. En effet, si Fustat, le premier noyau du Caire, fut une 
y crlation du conqulrant.de l'figypte, Amr Ibn al-As* vers 650, c'cst a 
fa dynastie nord-africaine des Fatimides que la prestigieuse Al- 
Qahirah (la « Victorieuse ») doit sa naissance. Aprfcs avoir unifie le 
Maghreb, le calife fatimide El Moiez s'empare de l'Egypte et, a 
1'initiative du glnlral Jawhar, d'origine sicilienne, fonde en 970 Le 
Caire en rlunissant Fustat a Pagglomlration de Misr '. G'cst lui qui 
Idifia la mosqule d'Al-Azhar, la plus prestigieuse universal du 
monde islamique, alors consacrle a la diffusion de la doctrine 



1. Deux villages des Al'-Fraoussene (commune mixte de Fort-National) portent 
depuil un temps immemorial les noms de L'Qahra (Le Caire) et MUr (fVtypte). 



LE MAGHREB BOUGE 



227 



thlologique fatimide. Encore la fusion du politique et du sacrl - la 
thlologie devenant idlologie de pouvoir. 

L'alroport du Caire baigne dans les rougeoiements du soleil 
couchant. En descendant de Pappareil, j'ai 1'impression d'entrer dans 
une fournaise. En meme temps, la joie s'en melant, j'ai une 
impression d'irrlaliti, comme si, malgrl le lourd manteau qui 
m engonce, figl dans le temps, l'espace d'une seconde, je me sentais et 
je sentais le monde en apesanteur autour de moi. Je suis accueilli par 

i r ^cf am A ra L dCS: Chad,i Mekki ' dil6 & u6 du PPA ^ Gaire depuis 
1945 ; Mohammed Khider, Pancien dlputl d'Alger 2 ; Kacem 
Zidoun un Itudiant originaire d'Oran, qui prepare une licence de 
lettres a la facultl, justement renommle, de Dar el-Ouloum 3 De 
tous les personnages que les Ivlnements vont faire entrer eh scene au 
Caire, Zidoun est celui qui disparaftra le premier, dan's des 
arconstances tragiques, au lendemain du l w novembre 1954, jour du 
dlclenchement de la guerre de liberation. 

Mais nous ne sommes encore que le 1* mai 1952. Le chemin de Pa 
revolution s'ouvre devant nous. II sera semi d'embuches - rancoh de 
notre condition humaine. II sera aussi portl par les espbirs qui 
soulevent un peuple luttant pour son indlpendariee. 

Demain, je prendrai ma place au Bureau du Maghreb. 



^Responsable dans le Constantinois, il avait nSussi a fchapper a la repression en 

cir/" raC °" t< 8U Chapitfe 8 ^ qUeUcS raisons U avait P™ le *wfi* d« 

^l?!?^ 1 ?!*****?' CUhure ' '.!"»*■« « arabc . « "ne excellent formation 
•cquiie en Algene dans 1 action mihtante au sein du PPA-MTLD, il nous fefa 
MneTicier de sa bonne connaissance des milieux politiques egyptiens 



INDEX 



Abba, Moh 146, 147 

Abba, Mohand 130, 209 

Abbane, Ramdane 107 n, 120 n 

Abbas, voir Ferhat Abbas 
Abdelbaai 200 n 
AM el-Kader 40, 46, 56, 59 
AM el-Khaleq Torres 103 n, 189 
^"J™ 46 . 103 n, 187, 189, 210, 

Abd el-Mounelm, Mustapha 224 
AMerrahmane « le tailleur » 104 
Abdesaelam 52, 53 
Achour, Ami 125 n 

Ag 'l8 n ' Charl '*- Rober « 57, 58 n, 

« Agriblui ,, voir Lounes, Touleb 
ATchoun, Omar 200 
Almni, Dr 116, 150 
Alfttat, Idir 113 n 

*J! Ahmed ' Amokranc 128 
Alt Ahmed, El Djouher 212 
Alt Ahmed, Fatima 214, 216 

206 ' H ° dne 77 ' 89 "• ,09 n, 
Alt Ahmed, Laifci 129 
Aft Ahmed, Lelfla 21 1 
Al't Ahmed, Myassa 211 
A " Ahm «j. Mohand Yahia 212 
Ai! ™. n, ! d > Ouzzine 19, 20 
Alt^Ali (bachaga) 52, 75 n, 129 n, 

Alt Amar, Messaoud 186 

Aft Amer 171 

Aft Amrane, Idir 29, 61 n, 130 

ah Mamou, Amar 21, 22, 41, 46 



A^sWd'W 79, ,81> '* W > 188 
A 2i^ SWd U1 n ' ,54 "• ,9? . 209, 

Ali (wndre du Prophete) 88 

Ah, Ami 89 n, 145 

« Ali la Pointe » 107 n 111 n 1i7 „ 

Al-Watani, Idir 188 n 

Amar, Cheikh 100 n, 180 „, 186, 

Amirouchc 35 n, 186 n, 194 
Amjahid 180 
Amsah, Amar 69 n 
Aouchiche, Mohand 44 
Arab, Arwki 107 n 
Are2ki, Moh 182 n 

* y . w, 83, 86, 94, 97, 1 14 
Amm Pacha 83, 189,211, 221 
Azzedme 109 n, 204 n 



B 



Badra, Mohammed 222 

Bakhn (capitaine, voir Nemiche, Djel- 

Battestini (administrateur) 84 n 
Baudelaire, Charles 173 
Be h k ^ uehe - Megheaii, voir Si Bra- 

Bejhadi, Lamine 115 
Belhadj, Amar 41, 42 



230 



INDEX 



Belhadj, Areski 41 

Belhadj, Djilali 123, 132, 133, 134, 

150, 151 n, 152, 153, 156, 157, 160, 

163 n, 190, 193, 196 
Belhadj, Mohammed 25, 89 n 
Belhaffaf, Ghazali 34 
Belhocine, Mabrouk 113, 179, 185, 

186 
Belkacem (cheikh) 99 n 
Bellounis, Mohammed 43, 52, 89 n, 

106 n, 142 
Belmihoub 112 
Belouizdad, Mohammed 49, 74 n, 

86 n, 95, 97, 98, 99, 102, 106, 108, 

109 n, 119, 122, 123, 130, 132 n, 

150 n, 190, 191 
Ben AH 182 n 
Ben Alla^Hadj 182 n. 
' Ben Amar 93, 94 
• Banaouda, Amar 193, 200 n 
Ben Arab 40 n 
Ben Badii, Abd el-Hamid 59 
Ben Barka, Mehdi 119 
Ben Bella, Ahmed 32 n, 87, 116 n, 

123, 132, 137 n, 146, 151 n, 152, 

156, 157, 160, 161, 163, 165, 166, 

167, 160, 170, 171, 173. 174, 175, 

i«j it, is:, iss, i«.\ io.t, n>\ i9", 

198, 219 n 
Ben BoulaVd, Mostefa 146, 165, 193, 

218 n 
Ben Dimred, Djamal 116, 150 
Bendjelloul, Mohammed 25 n, 59 
Ben Keddache, Abdallah 207 n 
Ben Keddache, Cherif 53, 54, 63 n, 

205, 206, 207 n 
Ben Keddache, Meziane 207 n 
Ben Khedda, Ben Youssef 19, 87, 

113 n 
Ben Mehel 86, 97, 115, 191 
Ben M'Hidi, Larbi 34, 165, 193 
Bennal, Ouali 30, 31, 34, 35, 37, 40, 

51, 52, 63, 64, 69 n, 73, 78, 79, 85, 

88, 89 n, 90, 96, 109 n, 112 n, 113 n, 

125, 129, 130, 140, 141 n, 142, 151 

n, 160, 178, 181, 182, 184, 187, 194, 

197 
Ben Othmane, Fatima (Fatima Zek- 

kal) 36 n 
> 'BerrSmatn, Boumediene 17i 
< Ben Tayeb 118 
Bentoumi, Amar 29 
Ben Youssef, Salah 163, 222 
Ben Zalm, Hodne 193 
Bitterlin, Lucien 214 n 
Bonaparte (general) 48, 224 
Bdubakeur, Hamza 1 1 1 



Bouchalb, Belhadj 154 n, 167, 170, 

173, 174 
Bouda, Abdelkader 138 
Bouda, Ahmed 49, 52, 66, 67, 79, 80, 

86, 94, 95 n, 97, 98, 99, 102, 104, 

105, 106, 109, 119, 126, 138 n, 145, 

157,181 n, 184, 187,192,209,210, 

217 
Boudaoud, Moh Arezki 135, 136 
Boudaoud, Omar 89 n, 136, 181, 182, 

194 
Boudiaf, Mohammed 87, 116 n, 123, 

132 n, 136 n, 151 n, 163, 164, 165, 

166, 193, 198, 199, 219 n 
Boukadoum, Messaoud 31, 84 n, 94, 

97, 100, 102, 108 n, 1 19, 122, 150 n, 

161, 163 n 
Boukhort, Ben AIL113 n 
Boulahrouf, Tayeb 87, 94 
Boumediene, Houari (Bou Kharrou- 

ba, Mohammed Brahim) 90 n, 146, 

219 n 
Boumendjel, Ahmed 32 
Bouras 21, 22 
Bourdet, Claude 217 
Bourguiba, Habib 103 n, 116 n, 163, 

189 n. 222 
BounnoiK, dc (ge'ne'ral) 29 n 
Boutin (capitaine) 29 n 
Boutlilis, Hammou 170 
Bugeaud (marechal) 15, 55, 210 



Caballero 45 n 

Camus, Albert 62 n, 131 

Catroux (general) 45 n 

« Chara » 64 

Chataigneau, Yves 122, 147 

Chatty, Habib 222 

Chawi, Tewfiq 221 

Chenik 222 

Cherchalli, Hadj 49, 86, 97, 105, 

107 n, 114, 123, 146, 156, 161, 163 

n, 190, 191, 192, 199 
Chergui 104 

Chevallier, Jacques 112 n, 196 
Chibane, Mohammed 99 n 
Chibane, Said 30 n, 35, 110 
-Ghurchill, Winstori"24 n, 30, 80 
« Cirico », Omar 190 
Cremieux, Adolphe 57. 
Culet (commissaire), 200, 201 



D 



Dahlab, Saad 87 
Davidson 222 n 



INDEX 



231 



Debaghine, Mohammed Lamine, voir 

Lamine Debaghine 
De Gaulle, Charles (general) 45 n, 

207 n 
Delouvrier, Paul 207 n 
Derdour, Djamal 84 n, 157, 163 n 
De Valera, Eamon 93 
Didouche, Mourad 104, 106, 126 n, 

143, 163, 193 
DjemSa, Arezki 36, 88 
Djermane, Rabah 112 
Djillali, voir Mogari, AH 
Douar, Mohammed 101, 112 n 
Duboucher, Pr 12 
Dumont (administrateur) 53, 125, 

178 
Driss, Rachid 



E 

El Baydhoui, Belkacem 99 n 
El-Fassi, Allal 103 n, 189 n 
El Hachemi 190 
El Haddad 71 n 
El-Hafidhi, Mouloud 73 
El-Hocine, Mohand 10, 42, 213, 

215 
El-flbrahimi, Bachir 29, 31, 35, 45 n 
El Mote 226 

El-Okbi, Tayeb 27, 109 n, 200 n 
Engels, Friedrich 80 



FadilaHl 

Farhi, Said (Alt Ahmed, Hocine) 

218 n 
Farouk I" 221 n 
Fartas 171 

Fechtelcr, William (amiral) 225 
Feix, Lion 45 n 
Fellouh 167, 172, 182 
Ferapuh, Mouloud 62 n, 80 
Ferhat Abbas 19 n, 23, 25, 28, 31 
32 n, 35, 45 n, 54, 59, 60, 62, 63 n,' 
82,99n, 108, 109 n, 119, 121 n, 149 
, n, 207 n 
Ferhat, Ali 188 
Ferhat Hached 1 13 n 
Fernane, Hanafi 38 
Fernane, Nafaa 38 
Filali, Andallah 49, 52, 67, 83, 86 94 
97, 100, 107, 117, 160, 217, 220,' 
222, 223, 224 
Fouad II 221 n 



Francis, Ahmed 32 
Franco (geneVal) 135 
Fredj 25 

Froger, Ame"dee 147 
Fustel de Coulanges 178 



Gandhi (mahatma) 80 

Giono, lean 152 

Gouri, Dr 214 

Guerras, Abderrahmane 199 

Guillaume (general) 221 n 

H 

« Habachi » 65 

Habachi, Abdesselam 199 

Haddad, Omar 52 n, 75, 129, 130, 

172, 173, 174, 190, 191— 
Hadj, , Ahmed Messali, voir Messali 

Hadj 
Hadjeres, Sadek 30, 1 B, 179, 1 8'6 
Hafiz, Abderrahmane 10*4 n 
Hafiz, Mahieddine 104 
Malit, Sid A-li 26, 27, 36 s 44! 47, 50, 

fiamlaoui 218 n 

Hamouda, Amar Ould, vwir Ould 

Hamouda 
Hannibal 21, 225 
Harbi, Mohammed 116, ,187 
Hauteclocque, Jean de 222 
Hpnine, Yahia 1 13, 179, I-816 
H^rodote 14, 226 
Hitler, Adolf 13, 18, 23, f4 

w 

Ibn al-As, Amr 226 

Ibn Taehfin, Youcef 10 

Ibn Tumert 11 

Jawhar (gin^ral) 226 

Jinnah, Mohammed Ali 211 

"uguriha 117 i 

utn, Alphonse (giJrirfral) 221 n 

uvenal 29 



Kaak 120 • 

Kabba, Ahmed 75, 138, 140, 217, 219, 

220, 223 
Kebir, Mohammed 123 
Kehal, Arezki 72 n 
Khelifati, Mohand Amokrane 77, 180 

181 



232 

Khellil, Amar 49, 50, 67, 76, 77, 79, 82 

n, 84 n, 86, 107, 128, 139 
Khellil, Jabran 216 
Khettab, Amar 143, 168 
Khettab, Lounas 52, 143, 168 
Khiari, Abdelkader 193, 199 
Khider, Mohammed 84 n, 97 116 
158, 160, 161, 163 n, 175, 180 n' 
183, 190, 192, 194, 219 n, 227 
Knider, Mohammed-Ali 168 169 

170, 173, 174, 182 
Kiouane, Abderrahmane 29, 112 
Krim, Belkacem 45 n, 69 n, 73 n 144 
146, 188, 205 ' 



INDEX 



Lacheraf, Mostefa 116, 117 219 

Ladjani 27 n 
, ' 'Xad1ouzi,7Tahar 125 
i, Lagha, Omar 105 

Lahouel, Hocine 79, 80, 83, 86, 87 91 

J||; J}}- 166 . 1«8. 170, 186, 191,' 

Lalmeche, Ali, 25, 26, 35 n, 37, 38, 39 

9 4 8 2 ;r02 63 io 6 6 4 „ 73 ' 78 ' 79 ' 80 - 8, ' 82: 

Lalia Fatma 14, 39 n 

Lamine Debaghine, Mohammed 19 
22, 25 n, 31, 77 n, 84 n, 86, 94, 95' 
??k 9 ^ 8 '"' 1W ' 102 . 1 08n,114: 

IS' U!' 122 ' 123 . "On, 161, 162 
r 164, 184, 187, 189, 192 

Lamrani, Said 86, 97, 104, 114, 161, 

Lecas (adjudant) 183, 184 
Leclerc (mare'chal) 101 n 
Leconte, Daniel 56 
Lejeune, Thomas 63 
Lemne 80, 93, 186 
« Lion » 66, 67 
Louanchi, Saiah 26, 44 
Louis XIV 18 

Lounes, Touleb (« Agribissi >) 143 
144 ' 



M 

, -«'Madjid » (Hocine Alt Ahmed) 109 n , 
, 182 

Mahomel 88 n 

Mahsas, Ahmed 132 n, 151 n ISP 
156, 157, 164, 193 ' ' 

Mai'za, Brahim 85, 97 



Mao Ts*-toung 18, 211 

Markos 122 

Maroc, Mohammed 123, 132 n 133 

136 n, 146, 151 n, 152, 193 
Marx, Karl 80 

Mazouzi, Mohand Sard 43, 52 
Mechati, Mohammed 199, 201 
Mehenna 89 n, 128 n 
Mehri, Abdelhamid 99 n 
Mekki, Chadli 103 n, 227 
Melmoux 69 n 

Mcssali Hadj, Ahmed 19, 21 n, 26 n 
28 31, 35,45 n, 59, 62, 71, 76, 82! 
83,84,85,87,88,91,94,95,96 97 
99,100,101,104,108, 109 n, 113' 
JH, 115, 117, 122, 142, 149, 156,' 
157, 158, 159, 160, 161, 162, 181 
184, 185, 186, 187, 188, 190, 191* 
209, 222, 223 ' 

.Mcssali, Ali 85 
Messali, Janina 85 
Mezerna, Ahmed 84 n, 97 122 133 
167, 183, 191 ' ' 

Missoum 109 

Moawiya (premier calife omeyyade) 

88 
Mogari, Ali (dit Djillali) 146 
Mohammed V 24, 116, 119 „ 

221 n ' 

Mokrani 42, 46 
Mokri, Hocine 109 n 
Mohand el-Hocine (cheikh), voir El- 

Hocine, Mohand 
MostefaV, Chawki 49, 87, 94 97 1 16 

158, 161, 181, 211, 212 ' ' 
MostefaV, Elhadi 32 

M 223 dj '' Zi " E ' Abidine 217 > 220 > 
Moussa, Sidi 19 
Moussaoui, Boualam 182 
Moussaoui, Rabah 101 
Mussolini, Benito 13, 23, 24 
Mustapha « Troisieme » 128 



N 



Naegelen, Edmond 14, 122 n. 139 n 

145, 146, 149 
Napoleon I" 29 n, 225 n 
Napoleon III 55, 57- 
Nasscr; Gamal Abdel 26, 221 222 n 

224 n ' ' 

Neguib, Mohammed 221 n 
Nehru, Jawaharlal 211 
Nemiche, Djclloul (capiiaine Bakhti) 

165, 166, 171 



INDEX 



O 

Ouaguenoun, Ahmed 29 30 

U?«S °1S? 1 5 ' 89 "- 100 n, 1 44, 
_ 145, 189, 190, 191, 205 
Ouamn, Ahmed 214 
Ouazani 30 

Oubouzar, Sard 89 n, 179, 181 
Ougana, Rabah 143 
« Oukerdouche » 65 
Ould Aoudia, M* 205 

4« $?%"& Amar 35 "• 37 > +». 

n? 54 1 , ^ ,77 ! , i 89n > 96 .i02,i23 

J32, 151 n, 161, 163, 181, 194, 

Oumeri 69 

Oussalah, Ali 81, 82 

Oussedik, Nour 81 

Oussedik, Omar 28, 35 n 37 40 « 

96, 102, 125, 130, 138, 144 181 
n 182 n, 194, 197, 203, 204 8 * 
Oussedik, Tahar 128 
Ouzegane, Amar 113 n 



p£2 s a i 8 voirTa2irt ' Mohammed 

Philippe II d'Espagne 18 



" Rabat Deuxi4me •• TOir Za«fi, 
Ra^eff, Belkacem 158, 159, 160, 

Ramadier, Paul 147 

Randon (marechal), 40 

Rebbah, Lakhdar 120, 126 130 n« 

_ 139. 141 „, 200, 209, 217 ' "' 
e8 S m , l if j . ilali 103 ' ,06 . J 23, 132 n, 
168, 181 n, 182, 190, 193, 196, 

Rihani, Sadek 107, 108, 109 
Roosevelt, Franklin Delano 24, 30, 80 

J IV n 
Rouabhva, Hamed 99 n, 108 n 
Kommel (marechal) 21, 24 



233 



Safdi, Sadok 115, 181 

Saint-Exupe'ry 207 

Salaheddine p^ha, Mohammed 221 

Sator, Kadour 32 

Schoen (colonel) 108, 109, 205, 206 

Shaw, Bernard 205 

Shakespeare, William 100 

Si Ahcene 42 

Si , 9 B 6 rahim (Meghezzi Bekkouche) 
Si Cherif 127 

Sh $"& y *™ 39 ' 88 > 89 n 
!>id Ah, Abdelhamid 86, 97, 103 104 

S inV°Vo 09 ' ,u > i61 ■ 9« 

ai Djilani 158 

Si Djouzi 112 

Si Hamoud 89 n, 142, 143 

Si Larbi 164 

Si Mohand, Houcine 41, 42 

Si Mohand 80 

Si Rabah 142 

Si Rezki 73 

Si Sadek 127, 128 

SiSeddik 127, 128 

Slim, Mongi 222 

Slim, Tayeb 103 n 

Slimanc 200 n 

Smith (Mabr) 140 

Stambouii, Noureddine 140 n 

Susini, Jean- Jacques 158, 212 

^!VS!f3S ,66 ' m ' ,7 °- 

Souiyah, Houari 87 



Saadane, Chenf 32 
Saadi, Yacef 111 n , 134 



Tacfarinas 46 

Tacite 46 

Tagiit (les sceurs) 196 

Taglit, Doudja 196 

Tagore, Rabindranath 80 

laleb, Abderrahmane 104 

Taleb, Mohammed 86 n, 104, 105, 

Taleb, Omar 160 

Tamzit, Tahar 30 n 

Tazm, Mohammed (dit .JW« ») 

Tebessi, Larbi 32 
Temam, Abdelmalek 113 n 
inomtf (Monsieur) 14, 18 
Thorez, Maurice 122 
Tiar 63 n 
Tibere 46 n 



234 



INDEX 



Tillon, Charles 45 n 

Tixier, Adfien 61, 77 

Torres, Abd el-Khaleq, voir Abd el- 
Khaleq Torres 

Toudert (famille) 131, 197, 203, 207, 
211, 212 

Toudert, Da Achour 207, 208, 213, 
215 

Toudert, Jedjiga 207, 213 

Toudert, Mokrane 196, 208, 212, 
215 

Toudert, Tounsia Djamila 213, 214, 
215, 216, 217 

Toumi 126 

Toynbee, Arnold 89 n 

Truman, Harry 101, 102 

V-W 

Viollette, Maurice 58 n 
« Wlid Elqal'd » 172 



, xYaharHafid 186 n 

lr Yazid, M'Hammed 116, 150 



Yousfi, M'Hammed 137, 190, 192, 
193 



Zaaf, Rabah (« Rabah Deuxieme ») 

110 
Zafrullah Khan (Sir) 221 
Zahiri, Sard 108 
ZaYd 89 n 
Zekkal, Mohammed 35, 36 n, 79, 130, 

138, 198, 217 
Zekkal, Fatima (Fatima Ben Othma- 

ne) 36 n 
Zemirli, Ahmed 81 
Zerargui 23 n 
Zeroual, Mohammed 27, 28, 36, 43, 

52, 53 
Zertal 197 n 
Ziar, Mohammed 34 
Zidi 219 
Zidi, M' 120 
Zidoun, Kacem 227 
Zighout, Youssef 200 n 
Zoubiri, Mohammed 139 n 



TABLE 



1. Enfance et prise de conscience/page 9 

La famille, le village - L'ecole coranique, l'ecole francaise - La 
guerre, les mobilises - Le lyc<5e - Le d&arquement allie" (•'« Operation 
Torch ») - Le Manifeste du Peuple algirien - L'adhision au PPA - 
Le Congres des Amis du Manifeste et de la Liberte" 

2. Un mois tragique, une semaine historique/ page 3'3 

Les 6v6nements du 1- et du 8 mai 1945 - La « Semairfe Saintc '» - Le 
baccalaureat - Le tournant - Boycottage des elections cantonales 

3. Sursaut d'une nation, chronique d'un bastion/page 55 

Sujets d'un pays conquis - Le voyage du ministre de l'lnterieur - 
Les jeunes clandestins du PPA en Kabylie, le travail d'implaiita- 
tion - « Vive I'Algene independante! » - La peYiode dfc tous les 
espdirs 

4. Clans au pouvoir, un Congres de l'espoir/page 71 

Conflit avec la direction - La mort de mon ami Ali Larmeche - Le 
virage eMectoraliste - Le parti et ses clans - La Conference des cadres 
(ddcembre 1946) - La position des militants de Kabylie - Le premier 
Congres du PPA (fevrier 1947) - Une dialectique de" liberation 
nationals 



236 MfiMOIRES D'UN COMBATTANT 

5. Peuple ardent, dirigeants prudents/page 97 

Esquisse dc l'OS - La tourn«5e de Mcssali en Kabylic - Reorgani- 
sation politique du Grand Alger - Priority au l^galisme du MTLD - 
Le «Sutut de I'Algeno (septembre 1947) - Les elections munici- 
pales doctobre 1947 : l'independance plebiscites ' 

6. L'Organisation speciale/ page 125 

Ses structures et ses buts - La mort de mon jeune frere Larbi - Le 
I ?A d ?" d * n(,estin (Bab-el-Oued) - Responsable de l'OS (novem- 
bre 1947) - Recrutement et formation des elements de l'OS - En 
qu*te de matenel - La liquidation des « milices noires » de Kaby- ; 

7. Le piege Sectoral, la reunion du Comite* central/page 149 

Les flections a l'Assembl«?e algcYienne : le trucage 6hbnt6 de 

~l?TJl ~ a v a i V f rsfe ? u Dahra ~ ^pp " dcvant lc Comity ' Carte d'Algene 

central flargi de Zeddine - La restructuration de l'OS -Leprobleme ; 

de 1 armement : « operation Libye », 1 'affaire de la poste d'Oran 

B, ^omplots et mirages, realit* d'un virage/page 177 
. Une situation rtvolutionnaire (1949) - Le prftendu -cbmpldt 
berMnste. - Arrestations en chaine, exclusions - Marginalisation 
du bastion rfyolutionnaire kabyle - L'OS d&ouverte - L ? expIication 

KL5 " T P ! colon ! ali J !t J= * - Ben Bc »a a la tfce de l'OS (diScembre 
1950) - Dissolution de l'OS - Ses militants traques 

9. Le Maghreb bouge/page 203 

Un clandestin sans affectation - Derniere entrevue avec mon oncle 
Cndnf Ben Keddache - Fiancailles - Affect* a la delegation 

vfStFTi "^ i'V y^ 1 Via Paris : a VAssembi * tfnfiJe de 
lONU le Maghreb a l'honneur - Passage-eclair en Suisse - 
L'arnvee au Caire (mai 1952) 

Index/page 229 

Carte d'Algene/page 237 




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