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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 

GENEVIEVE 




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La 



Méditerranée Pittoresque 













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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 

GENEVIEVE 




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IMPRIMERIE E. CAPIOMONT ET C' e 




PAî\IS 



6, RUE DES POITEVINS, 6 
(Ancien Ilùt.'l de Thou) 



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PIERRE DE LOUBEAU 



La 



Méditerranée 

Pittoresque 



Préface de Gaston DESCHAMPS 




Armand Colin & C^ Éditeurs 

5, rue de Mézières, Paris 



1894 

Tous droits réservés. 

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Piéface 



Dans le bel ouvrage intitulé : Voyage d exploration en Indo-Chine, 
le lieutenant de vaisseau Francis Garnier a écrit ceci : « L'étude 
exclusive de l'antiquité grecque et latine, l'enseignement de l'histoire 
borné à la seule Europe, ou, pour mieux dire, au seul bassin de la 
Méditerranée, circonscrivent nos observations et nos raisonnements sur 
des civilisations appartenant toutes, ou à peu près, à une même 
race, ou à des races plus ou moins dérivées les unes des autres. 
On ne cherche d'autres points de comparaison que ceux que peuvent 
offrir les histoires d'Athènes et de Rome, et l'on dédaigne ou l'on 
ignore les prodigieux enseignements qui ressortiraient du passé, à peine 
interrogé, des deux tiers du genre humain. Un bachelier de vingt ans, 
dont l'éducation passera pour brillante et complète, connaîtra admira- 
blement l'histoire de la petite ville de Tyr, ou les lois de Lycurgue, 
qui n ont peut-être pas régi 100000 individus; mais les noms mêmes 
de Bouddha et de Confucius, dont l'influence vit encore sur des centaines 



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VI 



PRÉFACE 



de millions d'hommes, lui seront profondément inconnus. S'il se doute, 
sans trop oser y croire, de l'existence du Grand Mogol ou du Grand 
Khan c'est qu'il aura lu les Mille et une Nuits, ou quelque récit de 
voyages vers des régions fantastiques dont il ne connaît pas la position 

sur la carte 1 .... » 

On comprend sans peine l'enthousiasme de l'héroïque explorateur 
du Meï-Kong et du Yang-tsé. Il avait vu Angcor-Wat et son étonnante 
pagode ciselée. La civilisation des Khiners lui était apparue, et il avait 
admiré, à travers les lianes où se balancent les singes, le « Palais des 

quarante-deux tours ». 

Mais ces lointains voyages ne sont pas faciles. La majorité des 
Français est obligée de réduire ses ambitions à des courses moins 
longues et moins périlleuses. Quand un propriétaire n'a ni le temps 
ni la force de courir fortune à l'autre bout du monde, il se contente d'un 
ce tour de lac» sur la pièce d'eau qui égayé et rafraîchit son domaine. 
La Méditerranée est chez nous; elle miroite et sourit, au milieu de 
l'Europe et des colonies européennes, comme un étang- limpide et enga- 
geant au milieu d'un parc. Gomment résister au plaisir d'une promenade, 
depuis Gibraltar jusqu'aux bouches du Nil, en compagnie d'un guide très 
informé qui, sans nous fatiguer d'une érudition loquace, sait, fort à 
propos, à tous les tournants de la route, ressusciter le visage du passé, 
parmi les vagues bleues, autour des villes blanches ? 

Que de fantômes n'apercevons-nous pas dans l'inquiétude des 
houles, surtout à l'heure très belle où les vagues bercent pêle-mêle les 
reflets 'brisés du couchant et les rayons blancs des premières étoiles! 
Faisons comme les poètes. Allons respirer la brise embaumée des golfes, 
dans les nuits divines d'Ischia et de Procida. 

A Naples, à Syracuse, à ïarente, à Constantinople, partout où les 

i. V ya S e d'exploration en Inà^Cnine, effectué pendant les année, 1866, 1867 etmSpar une Contusion 
française présidée par M. le capitaine de fré S aie Doudart de La S rée. - Pans, Hachette, 1873, t. I, p. o4o. 



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PRÉFACE 



VII 



baies profondes de la Méditerranée creusent les terres, nous nous 
sentons chez nous, parmi des dieux familiers dont l'auréole continue 
d'illuminer notre souvenir. Nous n'avons plus la même sensation dès 
que nous avons dépassé Port-Saïd, et cpie notre navire, longeant le 
sable rouge des côtes éthiopiennes, poursuit sa route, en des eaux 
nouvelles, vers le pays des hommes jaunes. Certes, nous sommes 
maintenant fort instruits de tout ce qui concerne l'Extrême-Orient. 
L'Exposition universelle, les guerres coloniales, les récits des explora- 
teurs, les renseignements quotidiens du télégraphe, et les amours 
exotiques de Pierre Loti nous ont fort copieusement informés sur les 
plaisirs et les ivresses de l'Extrême-Orient. Beaucoup d'entre nous 
aiment à faire des rêves chinois ou japonais. 

Avec un peu de lecture, quelques souvenirs du Champ-de-Mars, 
deux ou trois visites au musée Guimet et une suffisante imagination, il 
est aisé d'émigrer très loin, dans quelque coin ignoré de la vallée du 
Fleuve Bleu, à Lao-Ho-Kéou, à Yung-Yang-Fou ou bien à Baï-Ho-Sian, 
par-delà les rapides où s'arrêtent les jonques de guerre. Joli mirage, 

que l'on regarderait volontiers pendant des heures Assis sur des 

coussins de satin cramoisi, on fumerait des cigares de Manille, au milieu 
d'une profusion de menues choses, parmi des statuettes en bois de 
camphrier, des magnolias d'améthyste, des tabatières de chalcédoine 
saphirine, des coupes d'onyx, des brûle-parfums couleur de lilas, des 
bouddhas en porcelaine dorée, des lanternes précieuses, suspendues au 
plafond de bois, des volées d'oiseaux, peintes en couleurs vives sur de 
grandes pièces de soie. Quelquefois, on irait causer avec des amis, loin 
des hauts fonctionnaires ornés de pendeloques de jade. On réciterait 
les sentences des poètes, ou bien on lirait les paroles mandchoues, 
gravées en vermillon sur le mur, tout en mangeant des pâtisseries à 

l'huile de coco ou des racines de nénufar au sucre On vivrait ainsi, 

sans chercher à rien voir au delà des horizons connus, dans l'observance 



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vm PRÉFACE 

minutieuse d'une infinité de petites pratiques, dans la crainte des 
châtiments, dans cette défiance des étrangers et cette horreur des 
aventures, qui sont, dit-on, le fond de l'âme chinoise 

Que ces rêves soient amusants pour nos âmes désenchantées et 
inquiètes; qu'il soit plaisant de s'égarer, en compagnie de M. Edmond 
de Concourt et de Madame Chrysanthème, dans les maisons vertes 
où le peintre Outamaro fait si gentiment sourire des mousmes en robes 
mauve fleuries d'iris blancs, j'y consens volontiers, encore que ces 
fantaisies artificielles, renouvelées de la célèbre Chinoiserie de Théophile 
Gautier, commencent à paraître un peu surannées. Mais tous ces diver- 
tissements nous dépaysent et nous déconcertent. Nous sentons très bien 
que ces choses ne doivent pas être telles que nous les imaginons, et 
qu'il faudrait, pour être capable d'une vraie « japonaiserie », nous initier 
à des sentiments dont l'accès nous sera toujours interdit. 

Au contraire, le long des plages où la Méditerranée, notre mer 1 , 
la mer intérieure de notre pays, déferle en écumes d'argent, nous 
renouons partout la chaîne avec le passé, nous retrouvons nos origines, 
nous prenons contact avec des civilisations que l'on croit mortes, mais 
qui revivent, à toute heure de notre vie, dans nos pensées et dans nos 
sentiments. Jolies cités claires aux noms harmonieux et bénis, Clazomène 
et Milet, où les premiers philosophes entreprirent de trouver la loi des 
choses, Cnide, où l'immortelle beauté d'Aphrodite a fleuri dans le marbre 
pur, Mégare, Athènes, chères aux citoyens libres, aux statuaires et aux 
orateurs, Alexandrie, où les religions de l'Orient, troublant la sérénité 
du génie grec, initièrent le monde à une nouvelle sagesse, Séleucie « où les 
apôtres s'embarquèrent pour la conquête du monde, pleins d'une foi si 
ardente au prochain royaume de Dieu », Ephèse, Corinthe, Thessalo- 
nique, où s'arrêtèrent d'abord les disciples du Christ, et qui furent les 



1. Slrabon, I, 67, 108. 



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PRÉFACE IX 

premières capitales spirituelles du monde rajeuni, il n'est pas une seule 
de ces nobles villes dont l'appel ne nous invite à un doux pèlerinage où 
nous retrouverons, de station en station, les premiers éblouissements de 
notre race, et l'adolescence ingénue de l'humanité. 

Que de fardeaux précieux elle a portés, cette mer voluptueuse et 
très vadlante, depuis le vaisseau qui entraînait l'insouciance des joyeux 
marins à la conquête chimérique de la Toison, jusqu'à cet humble 
caboteur, qui faillit se briser contre les rochers de Malte, et qui emme- 
nait, de Césarée à Pouzzoles, un convoi de prisonniers où se trouvait 
l'apôtre Paul! La Méditerranée a été l'âme du monde antique. Elle 
faisait circuler la vie et la pensée d'une ville à l'autre. C'est elle qui a 
fait passer la géométrie d'Egypte en Grèce, et qui a fait rayonner, des 
côtes d'Asie aux côtes d'Europe, la science et l'art, tout ce qui peut 
orner la vie ou la défendre 1 . 

Pendant les traversées, à l'heure où la nuit tombe, et où les 
voyageurs, accoudés au bastingage, laissent errer leur vue sur les vagues 
chuchotantes, on a beau entendre le halètement du paquebot et prêter 
l'oreille aux plaisanteries de quelque voisin de table, on est tout prêt, si 
l'on suit la pente du rêve, à évoquer des visions amies. Une tartane qui 
passe au large, un caïque qui offre au vent sa voile pointue, un brick 
dont le pilote regarde au ciel les constellations coutumières, font penser 

1. « Par la voie de terre, les communications, clans l'antiquité, sont toujours restées lentes et difficiles- 
pour barrer le passage au commerce, il suffisait d'un désert de sable ou d'un district montagneux habité par 
des peuplades indomptées et sauvages. 

« 11 en est tout autrement de la mer. Elle parait séparer les terres et les peuples; mais, tout au contraire, 
elle les rapproche et les unit. Dès que l'homme sait se confier à elle et combiner les effets de la voile et du 
gouvernail pour diriger sa barque, l'œil fixé sur les étoiles, la mer le mène où il veut aller. Comme ces graines 
empennées et légères que la brise enlève et qu'elle va semer bien loin du champ qui les a vues naître, les idées 
elles aussi, voyagent plus sûrement et plus vile sur l'aile des vents, que lorsqu'il leur faut, en se heurtant à 
tous les obstacles, se traîner et ramper à la surface du sol; le navire leur fait faire dans le monde plus de 
chemin et un chemin plus rapide que la marche lente du piéton ou que celle de la caravane. Pour établir à 
travers de vastes espaces, des communications entre les hommes, il n'est pas d'intermédiaire qui vaille 'un 
peuple de marins, que l'amour du gain el la curiosité poussent, d'année en année, à de nouvelles entreprises et 
vers des rivages qu'il n'a pas encore visités. » 

Georges Perrot, Histoire de l'art dans l'antiquité, t. III (Phénicie-Cy'pre), p. 3. 



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PREFACE 



aux voyages d'autrefois, et l'on prierait volontiers, avec Horace et 
Jose-Maria de Heredia, pour le vaisseau de Virgile : 



Que vos astres plus clairs gardent mieux du danger, 
Dioscures brillants, divins frères d'Hélène, 
Le poète latin qui veut, au ciel hellène, 
Voir les Cyclades d'or de l'azur émerger. 

Que des souilles de l'air, de tous le plus léger, 
Que le doux Iapyx, redoublant son haleine, 
D'une brise embaumée enfle la voile pleine 
Va pousse le navire au rivage étranger. 

A travers l'Archipel où le dauphin se joue, 
Guidez heureusement le chanteur de Mantoue ; 
Prêtez-lui, fils du Cygne, un fraternel rayon. 

La moitié de mon âme est dans la nef fragile 
Qui, sur la mer sacrée où chantait Arion, 
Vers la terre des Dieux porte le grand Virgile. 



Encore plus loin, dans le fond du passé, voilà cjue nous apercevons 
des hommes qui, si lointains qu'ils paraissent, nous semblent cependant 
proches parents. Cette silhouette, qui recourbe son profil sur les 
clartés dansantes des flots baignés de lune, n'est-ce pas une felouque 
venue de Sidon ou de Tyr? Les marchands de Phénicie ont l'habitude 
d'entreprendre de longs voyages sur mer; ils emportent avec eux 
beaucoup d'objets agréables ou utiles, qu'ils désirent vendre aux 
étrangers. Quand ils ont vendu ce qu'ils apportaient, ils achètent ce que 
produit le pays où ils se trouvent et vont trafiquer ailleurs. Dès qu'ils 
aperçoivent, de la haute mer, une ville qui leur semble populeuse et 
riche, ils y courent, jettent l'ancre dans la rade, descendent sur le 
rivage, et étalent à terre ou sur des planches toute une pacotille de 
menus objets, multicolores et amusants. Oh ! les jolies coupes d'argent, 
toutes ciselées de dessins fantastiques, toutes peuplées et comme 
grouillantes d'oiseaux, d'arbres, d'hommes, de reptiles ! Que ces bracelets 
d'Egypte, incrustés d'agate, vont bien aux bras fermes et aux chevilles 



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PRÉFACE XI 

délicates des femmes grecques! Que ces colliers où les perles d'or et 
les fleurs de lotus se mêlent à des grains de cornaline, d'onyx et de 
cristal, se noueraient avec grâce, en triple rang, sur la gorge brune 
d'une Syracusaine! Plus loin, ce sont des flacons d'or et d'ivoire où 
sont enfermées de subtiles essences, des épingles d'argent et des anneaux 
d'or, assez grands pour retenir les torsades et les nattes des lourdes 
chevelures; puis, c'est une profusion de bagues de verre, d'ambre ou 
d'or : quelques-unes ont la forme d'un serpent qui est roulé sur lui-même 
et qui fait luire deux petits yeux de rubis.... Au-dessus de ces joailleries 
qui tintent et brillent au soleil, parmi les étoffes bariolées de tons 
clairs par les tisserands de Chaldée, sur le lin brodé par les femmes 
d'Egypte, sur les housses de cheval coloriées en Arabie, les tapis de 
Carthage, les plumes d'autruche, l'encens, la poudre d'or venus des 
Syrtes, les laines de Chypre et l'admirable pourpre de Tyr, flotte un 
parfum composite et troublant : les matelots de Phénicie ont coutume 
de moissonner, pendant leurs escales, les roses et les violettes qui 
fleurissent aux jardins de la Méditerranée; ils les rapportent chez eux, 
entassées et séchées dans des corbeilles de jonc; les ateliers de Tyr 
possèdent des secrets : ils savent combiner l'odeur des fleurs avec les 

aromates que les caravanes apportent du fond de l'Asie Dans ce 

fouillis, voyez ces vases de toutes les nuances et de toutes les formes, 
ces anciennes monnaies où sont gravés des mots mystérieux et de 
nobles effigies, ces miroirs de métal poli, ces masques d'or que les 
embaumeurs de Sidon appliquent sur le visage des morts, ces amulettes 
qui écartent les maladies, surtout ces statuettes de bronze et ces 
figurines d'argile où les modeleurs de Tyr ont façonné l'image multiple 
d'Astarté, et qui en éveillant l'art des statuaires de Chypre ou d'Égine, 
ont peut-être peuplé de dieux l'imagination amusée des Grecs 1 . 

1. V. dans le mémoire de M. Clermont-Ganneau sur la coupe phénicienne de Palestrina, la très ingénieuse 
hypothèse de la mythologie iconologiaue ou optique. Selon ce savant, les Grecs, dans leur désir de trouver un 



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xii PREFACE 

C'est sur la Méditerranée que l'histoire naissait en même temps 
que l'art, lorsque Hérodote, allant des côtes de l'Asie aux rivages de la 
Grande-Grèce, causait, pour tromper l'ennui des calmes plats, avec les 
pilotes et les marins. A bord des voiliers de l'Archipel, comme dans les 
chambres des caravansérails et au seuil des tentes entr'ouvertes, cet 
homme curieux interrogeait ses compagnons. Tel matelot de Phocée 
racontait de rudes voyages aux îles lointaines qui avoisinent les brumes 
de l'Atlantique; tel marchand de Cyrène rapportait ce que lui avaient 
dit, dans quelque cabaret du port ou bien sous l'auvent d'une boutique, 
des hommes noirs qui venaient d'un pays de grands lacs et de grandes 

forêts, où il y avait des géants et des nains La causerie, autour du 

fanal, dont la clarté traînait dans le sillage, continuait longtemps sous 
les étoiles de la nuit transparente. Puis, tout le monde s'endormait, 
sauf le pilote qui rêvait en tenant sa barre, et le bon « logographe » 
qui inscrivait des noms d'hommes et de lieux sur un rouleau de 
papyrus. 

Un jour, la vie et la gaîté parurent se retirer de ces plages, où la 
beauté et l'intelligence humaine s'étaient épanouies si longtemps. La mer 
intérieure cesse d'être le centre du monde. Les provinces de l'Empire 
romain, ou si l'on aime mieux, les États-Unis de la Méditerranée, se 
disloquèrent, sous la poussée d'un Ilot de barbares qui venaient des 
montagnes ou des hauts fleuves, et qui craignaient l'eau salée. Dès 
lors, la riche bordure de villes et de villages qui courait le long des 
côtes méditerranéennes se brise et s'effrite. Les temples enluminés, 
que les navigateurs saluaient du large, au haut des promontoires, 

sens aux images phéniciennes, cn ont tiré des mythes par voie d'interprétation. Par exemple, le mythe 
d'Héraklès, vainqueur du triple Géryon, aurait été suggéré aux poètes et aux artistes grecs par le groupe 
symbolique que la Phénicie avait emprunté à l'Egypte et qui représente le Pharaon brandissant son arme sur 
la tête de ses ennemis agenouillés. -- Cf. une discussion de cette hypothèse dans Y Histoire de l'art de 
M. Georges Perrot, t. III, p. 810. — Dans une thèse qui sera prochainement soutenue cn Sorbonne, Sur 
l'origine des cultes arcadiens, M. Victor Bérard examinera, d'une manière approfondie, cette question de 
l'influence des navigateurs et des colons phéniciens sur la mythologie des Grecs. 



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PREFACE 



s'écroulent dans l'herbe, et leurs ruines n'abritent plus que des couvées 
d'oiseaux de proie, ou des nichées d'écumeurs de mer 1 . 

La vie est ailleurs. Elle a émigré, pour plusieurs siècles, autour des 
fermes où les Francs, sujets de l'Empire, ont commencé à labourer, dans 
les basiliques où des chefs saliens, vêtus de la tunique de pourpre et de 
la chlamyde consulaire, sont reconnus comme délégués et vicaires de 
l'Empereur, dans les associations, les clientèles, les compagnonnages où 
s'organise peu à peu le système féodal, près des autels où les évêques 
sacrent les rois par une onction d'huile, dans les monastères dont les 
abbés commandent à des cavaliers armés de la lance et de l'épée, 
dans les châteaux où les petits et les faibles, inquiets de la faiblesse 
royale, demandent l'aide et le secours des comtes casqués et cuirassés, 
dans les églises où les pauvres gens, la journée faite, viennent chercher 
un peu de répit et de consolation, partout où il y a une paroisse, un 
diocèse, une seigneurie, une commune, et où apparaît en linéaments 
vagues le dessin des futures nationalités. 

L'espérance et la force ont remonté vers l'intérieur des terres. Un 
étrange chaos, d'où sortira une société nouvelle, bouillonne et fermente, 
dans les plaines et dans les cirques de montagnes d'où l'on n'aperçoit 
pas la mer. La côte d'Europe, la côte d'Asie, la côte d'Afrique^ qui 
avaient voisiné si longtemps, devinrent étrangères les unes aux autres, 
infiniment diverses et lointaines, aussi distantes que les antipodes. Le 
voyage d'outremer fut considéré comme un exploit fabuleux, que les 
héros des chansons de gestes pouvaient seuls accomplir, et que les 
trouvères racontaient avec effroi. Un jour vint cependant où les barons 
terriens, si attachés qu'ils fussent au ce plancher des vaches », se 
risquèrent, eux aussi, à monter sur des bateaux et à larguer les amarres. 
Ces hommes qui, en champ clos ou sur un rempart, avaient le cœur si 



1. Des pirates grecs pillèrent Marseille en 848 et se retirèrent impunément. 



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XIV 



PRÉFACE 



solide, souffrirent d'abord des inconvénients du tangage et du roulis. 
Vous vous rappelez en quels termes expressifs le sire de Joinville 
raconte les tribulations de sa première traversée : « Au mois d'août, 

nous entrâmes dans nos nefs, à la Roche-de-Marseille Et le maître 

cria à ses nautoniers : ce Faites voile, de par Dieu! » Et ainsi firent-ils. 
Et en peu de temps le vent frappa sur les voiles, et nous eut enlevé la 
vue de la terre, tellement que nous ne vîmes que le ciel et l'eau. Et 
chaque jour le vent nous éloigna des pays où nous étions nés. Et par 
là je vous montre que celui-là est un fou bien hardi qui s'ose mettre en 
tel péril avec le bien d'autrui ou en péché mortel ; car l'on s'endort là 

où on ne sait si l'on se trouvera au fond de la mer au matin Nous 

fîmes la première procession autour des deux mâts du vaisseau 

Moi-même je m'y fis porter à bras, parce que j'étais grièvement 

malade » 

Le sénéchal de Champagne et les autres avec lui s'accoutumèrent 
vite à cet assaut des lames joyeuses. Qui a voyagé voyagera. Les 
hommes d'armes de l'Occident, les chevaliers armés de pied en cap, les 
poètes et même les bourgeois descendirent vers la Méditerranée, pour lui 
demander passage, lui confier leur fortune, respirer sa fraîcheur ou se 
convertir à sa beauté. Il se peut qu'un jour ou l'autre nous lui soyons 
encore une fois infidèles. Nous regardons souvent vers Chicago, où il 
y a plus de machines à vapeur que dans l'île de Cythère, et nous tendons 
l'oreille vers le Nord, d'où la lumière nous vient plus que jamais. C'est 
une raison de plus pour faire pieusement le pèlerinage auquel nous invite 
M. Pierre de Loubeau. Arrêtons-nous longtemps, à loisir, sur les 
marches des temples grecs, sur quelque môle construit par les ingénieurs 
romains, derrière des créneaux de forme sarrasine, dans cette féerie de 
l'île de Rhodes, où les chevaliers de Saint- Jean-de- Jérusalem reconnaî- 
traient encore leurs maisons Il y a beaucoup de ruines sur les bords 

de la Méditerranée, ruines de murailles et ruines de peuples. Plusieurs 



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PRÉFACE xv 

personnes préfèrent la mélancolie de ces débris à la vulgarité de certaines 
bâtisses et de certaines nations toutes neuves, qui ont l'air de sortir 
d'une boutique de confections. Ils sont nombreux encore ceux qui 
recueillent les souvenirs que la mer bleue roule dans les volutes de ses 
vagues, pêle-mêle avec des brandies de myrte et des grappes d'oranges. 
Il y a des rêveurs, plus sages qu'on ne pense, qui, sourds aux bourdon- 
nements des usines et hantés par le fantôme des dieux défunts, aiment 
à écouter, avec Heredia, le dernier survivant du monde antique, 

La mer qui se lamente en pleurant les Sirènes. 

Gaston Desciiamps. 









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Les colonnes d'Hercule 



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DETROIT DU GIBRALTAR 



Quand, venant de l'Océan, on arrive aux 
colonnes d'Hercule, le paysage admirable qui 
se déroule sous les yeux du voyageur le console 
^'de des ennuis d'une. traversée pénible. 

Autrefois, aux époques bomériques, les colonnes 
d'Hercule marquaient l'entrée d'un monde merveilleux, 
situé par delà l'Océan. Pour nous, c'est de l'autre côté qu'est le pays des merveilles, 
dans ce bassin de la Méditerranée, qu'entourent des villes splendides, des ruines 
célèbres, les sanctuaires détruits de religions disparues, et les monuments d'un art 
impérissable qui intéresse encore les hommes d'aujourd'hui. 

A mesure que notre vaisseau s'avance le long des falaises qui se resserrent 
rapidement, nous apercevons, sur la côte espagnole, un irrégulier et pittoresque 
amoncellement de constructions près desquelles se dresse un promontoire rocheux 
surmonté d'une tour. C'est le phare de Tarifa, et bientôt nous sommes assez près 
pour distinguer les contours exacts de l'ancienne et fameuse ville qui doit son 



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2 LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 

nom à Tarif Hu Malek, le premier cheik arabe qui débarqua en Espagne. Les 
armes de Tarifa sont: un château battu des Ilots, portant une clef sur la fenêtre; 
ce symbole caractérise assez fidèlement l'histoire de la cité au moyen âge, quand 
ses habitants prétendaient être les maîtres du détroit et réclamaient une redevance 
à tous les vaisseaux qui voulaient franchir les passes. La petite ville elle-même est 
pittoresquement située au point le plus resserré du détroit, et l'aspect du côté 
occidental mérite un examen attentif : le phare surmonte fièrement le rocher abrupt 
sur lequel il est bâti, et, sur la gauche, on aperçoit, vaguement estompées dans le 
lointain, les montagnes de la côte africaine qui s'abaissent dans la mer de telle 
façon que les deux continents ont l'air de se toucher. 

« A gauche l'Europe, dit Théophile Gautier, à droite l'Afrique, avec leurs côtes 
rocheuses, revêtues par l'éloignement de nuances lilas clair, gorge de pigeon, comme 
celles d'une étoffe de soie à deux trames ; en avant, l'horizon sans bornes et s'élargissant 
toujours; par-dessus, un ciel de turquoise; par-dessous, une mer de saphir d'une 
limpidité si grande, que l'on voyait la coque de notre bâtiment tout entière, ainsi 
que la quille des bateaux qui passaient auprès de nous et qui semblaient plutôt voler 
dans l'air que flotter sur l'eau. Nous nagions en pleine lumière, et la seule teinte 
sombre que l'on eût pu découvrir à vingt lieues à la ronde venait de la longue aigrette 

de fumée épaisse que nous laissions après nous La nature était en 

o-aîté ; de grands oiseaux de mer d'une blancheur de neie;e rasaient l'eau du coupant 
de leurs ailes. Des thons, des dorades, des poissons de toute sorte, lustrés, vernissés, 
étincelants, faisaient des sauts, des cabrioles et folâtraient avec la vague ; des voiles se 
succédaient d'instant en instant, blanches, arrondies comme le sein plein de lait d'une 
Néréide qui se serait fait voir au-dessus de l'onde. Les côtes se teignaient de couleurs 
fantastiques ; leurs plis, leurs déchirures, leurs escarpements accrochaient les rayons 
du soleil de manière à produire les effets les plus merveilleux, les plus inattendus, et 
nous offraient un panorama sans cesse renouvelé 1 . » 

Tarifa est une ville aussi intéressante par son histoire qu'elle est pittoresque. 
Elle a joué son rôle dans le conflit séculaire qui a mis aux prises l'Europe chrétienne 
et l'Orient de Mahomet. Et, bien des siècles après, elle fit encore parler d'elle, pendant 
les guerres de Napoléon. De Tarifa on peut faire une jolie promenade à travers la 
montagne pour se rendre à Algesiras et Gibraltar. 

En face de Tarifa est Tanger. H y a peu de spectacles plus enchanteurs que 
celui du golfe de Tanger, tel qu'il apparaît au lever du soleil au voyageur dont 
le bateau est venu jeter l'ancre à la nuit tombante. Ici, sous les clartés roses de 
l'aurore, tout est calme. Les eaux bleues de la baie se brisent mollement en vagues 

1. Voyage en Espagne {Charpentier et Fasquelle). 



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LES COLONNES D'HERCULE g 

.minuscules et couronnent d'une ligne d'écume blanche la grève étincelante. A droite, 
se trouve la ville, à laquelle le jour naissant donne un aspect féerique ; une teinte 
rosée colore légèrement les constructions les plus élevées; tout le paysage est 
comme baigné dans cette atmosphère limpide d'Afrique qui donne à chaque rocher, à 
chaque ondulation du terrain, à chaque profil de maison, son contour net et arrêté. 




Si 1 .on veut atterrir, à moins qu'on ne soit décidé à entrer jusqu'au genou 
dans 1 eau bleue, d faut do toute nécessité grimper sur le dos d'un robuste Arabe 
Lue lois a terre, le voyageur s'apercevra que le pittoresque de Tanger, comme celui 
de presque toutes les villes d'Orient, perd à être vu de près. 

Une promenade à travers la rue principale ne vous fera rien voir de particuliè- 
rement remarquable, si ce n'est le minaret de la Djama-el-Kebir. Le point vers lequel 
se dirigent d'abord tous les voyageurs qui visitent Tanger est la Bab-el-Sok, la 
porte de la place du marché, où l'on peut assister, chaque matin, à une scène qui 
montre la vie orientale avec toute sa couleur. Figurez-vous des chameaux accroupis 
avec leur fardeau de dattes, des marchands discutant le prix de leurs denrées, des. 
•uits a lair sournois et servile, des indigènes pesamment armés, à l'air farouche 
des chevaux, des mules efflanquées, des vieilles femmes bavardant par groupes 
tandis que de plus jeunes lancent en passant de rapides œillades à travers le 
yashmak ; faites courir là-dessus un furieux tourbillon de poussière et vous aurez 
une idée du spectacle que présente chaque matin la Bab-el-Sok de Tanger. 



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4 LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 

Mais reprenons notre voyage vers l'Est, pour arriver au fameux Rocher de 
Gibraltar. Enfin, le voilà dans toute sa majestueuse grandeur, à laquelle la main de 
l'homme semble avoir encore ajouté un air de menace et de défi. Cet aspect « armé » 
du Rocher — aspect qu'on saisit ou qu'on devine longtemps même avant d'être 
assez près pour discerner ses fortifications actuelles et son artillerie — est dû en 
grande partie à la platitude absolue du terrain au-dessus duquel s'élèvent les 
remparts de l'Ouest. A mesure que l'on approche, l'effet augmente d'intensité. Le 
pays semble s'aplanir et se niveler à l'entour, et le Rocher paraît dominer de plus 
en plus et surveiller le détroit et les deux continents. Lorsqu'on approche, cette 
impression fait place à une autre : Gibraltar perd un peu de son air de forteresse, 
et commence à prendre cet aspect de lion couché qu'on a si souvent remarqué. 

« L'on dirait un sphinx de granit énorme, démesuré, gigantesque, comme pour- 
raient en tailler des Titans qui seraient sculpteurs, et auprès duquel les monstres 
camards de Karnak et de Giseh sont dans la proportion d'une souris à un éléphant. 
L'allongement des pattes forme ce que l'on appelle la Pointe d'Europe; la tête, un 
peu tronquée, est tournée vers l'Afrique, qu'elle semble regarder avec une attention 

rêveuse et profonde Les épaules, les reins et la croupe s'étendent vers 

L'Espagne à grands plis nonchalants, en belles lignes onduleuses comme celles des 
lions au repos. La ville est au bas, presque imperceptible, misérable détail perdu dans 
la masse. Les vaisseaux à trois ponts, à l'ancre dans la baie, paraissent des jouets 
d'Allemagne, de petits modèles de navires en miniature, comme on en vend dans 
les ports de mer; les barques, des mouches qui se noient dans du lait; les fortifica- 
tions même ne sont pas apparentes. Cependant la montagne est creusée, minée, fouillée 
dans tous les sens ; elle a le ventre plein de canons, d'obusiers et de mortiers ; elle 
regorge de munitions de guerre. C'est le luxe et la coquetterie de l'imprenable. Mais 
tout cela ne produit à l'œil que quelques lignes imperceptibles qui se confondent avec 
les rides du rocher, quelques trous par lesquels les pièces d'artillerie passent furti- 
vement leurs gueules de bronze. Au moyen âge, Gibraltar eût été hérissé de donjons, 
de tours, de tourelles, de remparts crénelés ; au lieu de se tenir au bas, la forteresse 
eût escaladé la montagne et se fût posée comme un nid d'aigle sur la crête la plus 
aiguë. Les batteries actuelles rasent la mer, si resserrée à cet endroit, et rendent le 
passage pour ainsi dire impossible. Gibraltar était appelé par les Arabes Ghiblaltàh, 
c'est-à-dire le Mont de l'Entrée. Jamais nom ne fut mieux justifié. Son nom antique 
est Calpé 1 . 

Enfin nous sommes dans le port et nous allons débarquer. Le débarquement 
à Gibraltar ne ressemble pas à celui qu'il faut subir dans les ports du Levant. 



1. Th. Gautier, ouvr. cit. 



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GIBRALTAR; 
VUE PRISE DU TERRITOIRE NEUTRE 



Les eaux de la racle sont tranquilles, et l'on descend de presque tous les bâtiments 
qui y jettent l'ancre, par une échelle doucement inclinée. La seule chose à redouter, 
c'est l'insinuant batelier parlant toutes les langues. Si vous n'êtes pas absolument 
convenus du prix avec lui, avant d'entrer dans son bateau, il vous aura à sa discrétion. 
Il est pourtant soumis à un tarif et on pourrait se figurer que, dans un endroit comme 
Gibraltar, la loi est respectée. Que le voyageur n'y compte pas trop, cependant. Il faut, 
d'ailleurs, toujours convenir d'un prix avec les bateliers, pour s'oter tout prétexte à 
une générosité intempestive que justifieraient plus ou moins la distance considérable 
à laquelle mouillent les bateaux, et la chaleur de la température. 

Heureux le voyageur qui arrive à Gibraltar au milieu du jour ; en allant seu- 
lement du débarcadère à son hôtel, il assistera à un spectacle presque unique 
au monde. Gibraltar a pourtant, comme toutes les villes du Midi, des rues étroites, 
tranquilles et silencieuses, et le voyageur qui s'y promènerait en évitant la voie 
principale, ne se rendrait jamais compte du caractère étrangement cosmopolite de 
l'endroit. Il faut parcourir Waterport Street au milieu de la journée, pour bien voir 
que Gibraltar est un marché cosmopolite. L'Europe, l'Asie et l'Afrique se mêlent et 
se heurtent à ce point de rencontre. De grands et majestueux Arabes, des Turcs au 
blanc turban, des nègres aux lèvres lippues et à la chevelure laineuse, des Grecs à 
l'œil vif et aux mouvements lestes, des Juifs vêtus de cabans et des Juives à guimpe 



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> s LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 

noire, des marins espagnols et des soldats anglais — tous ces êtres si divers forment, 
avec bien d'autres, la foule épaisse et grouillante qui remplit dans la journée la 
grande rue de Gibraltar et s'amasse surtout aux alentours du marché, près de 
Commercial Square. 

Un voyageur nouvellement débarqué à Gibraltar reçoit bien plutôt l'impression 
d'un marché commercial que celle d'une forteresse. Il est, maintenant, trop près 
de ces batteries menaçantes et de ces murs de rochers à pic pour en être impressionné, 
et son esprit est d'abord occupé par le mouvement et la vie- intenses dont il se 
sent environné. 

Les boutiques de Gibraltar n'offrent rien de remarquable, et sauf le tabac, qui 
est à la fois excellent et à bon marché, les occasions y sont rares d'emplettes 
avantageuses. Il y a pourtant à Gibraltar une réelle activité commerciale, car la 
ville renferme une population considérable, étant données ses dimensions : elle 
compte 18000 habitants, plus sa garnison qui est de 5 000 à 6 000 hommes. Malgré 
tout, on ne risque guère d'oublier qu'on est dans « une place forte ». 

Matin et soir, on entend le bruit de l'exercice à feu; à chaque instant les 
échos du rocher se renvoient de proche en proche la fanfare aiguë du clairon. Une 
atmosphère d'ordre sévère, d'austère discipline et d'autorité absolue domine 
la ville et semble peser davantage sur elle à mesure que la journée s'avance. Aux 
alentours des portes, vers l'heure des exercices à feu, les habitants de la ville se 
hâtent de rentrer, tandis que les gens des environs, au contraire, se dépêchent de 
sortir, de peur que l'inexorable coup de canon ne les enferme pour la nuit. Après la 
fermeture des portes, il est encore permis pendant quelques heures de circuler dans 
les rues; mais, à minuit, ce privilège cesse, et nul n'a plus le droit de sortir de chez 
soi sans un laissez-passcr. Le 31 décembre, cette règle est sujette à quelque 
relâchement; une des musiques militaires parcourt quelquefois la rue principale 
en jouant l'air national, et les habitants sont autorisés à voir finir la vieille année et 
commencer l'année nouvelle. Toutefois un hourra timide et respectueux leur est seul 
permis, et, à minuit quinze à peu près, on les envoie se coucher : tant on prend, à 
Gibraltar, de précautions contre la trahison à l'intérieur et les surprises à l'extérieur. 
On y éprouve, en un mot, quelque chose des sensations que l'on doit ressentir 
dans une ville assiégée, ou celles qu'éprouvaient les chevaliers d'autrefois, qui 
mangeaient et buvaient tout armés, se couchaient le soir avec leur cuirasse, et se 
servaient comme d'oreiller de leur bouclier. 

Les curiosités de la ville ne sont pas nombreuses. On en a vite épuisé la liste 
avec la cathédrale, la bibliothèque militaire, le palais du gouverneur, les jardins 
d'Alaméda, la promenade à la Pointe d'Europe. Le jardin d'Alaméda présente tous 
les agréments d'une abondante végétation tropicale et d'admirables échappées sur 






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LES COLONNES D'HERCULE 






la mer et l'horizon. Gibraltar est extrêmement fier de sa promenade, et avec raison. 
C'est le général Don qui a créé ces jardins, il y a quelque trois quarts de siècle. 
Tous ceux qui auraient vu l'Alaméda avant qu'il fût planté se mêleraient certainement 
au concert de louanges que mérite l'officier qui a fait des « sables rouges », 
comme on N appelait autrefois ce lieu, le paradis de verdure qu'on y trouve main- 
tenant. Les monuments élevés 
à Elliot et à Wellington sont 
loin d'être parfaits; on dirait 
que la malédiction mystérieuse 
attachée à la statuaire anglaise 
la poursuit même au delà des 
mers. Les habitants, au reste, 
sont faits à ces statues, et c'est 
un spectacle qui vaut la peine 
d'être vu que celui auquel on 
assiste là dans l'après-midi : ce 
sont des officiers anglais avec 
leurs femmes et leurs filles, 
des bonnes anglaises avec les 
enfants qui leur sont confiés, 
des touristes anglais et, à côté 
d'eux , la foule bigarrée et 
polyglotte des Orientaux qui 
viennent écouter la musique 
militaire. 

Mais il faut continuer 
notre excursion autour du 
Rocher : laissant sur notre 
droite la nouvelle jetée et, un 

peu plus loin, la petite porte de Rosia Bay, nous passons près de la colline de 
Buena Vista, couronnée de ses casernes, et nous arrivons à l'extrémité du 
promontoire. On trouve encore là de nouvelles casernes et, un peu plus loin, abritée 
par la muraille de la falaise, une autre esplanade, servant aussi à des promenades et 
à des exercices militaires. En doublant la pointe on découvre la villa du Gouverneur, 
fraîche retraite qui s'abrite tout contre le roc. La route cesse tout près de là; la 
falaise s'élève à pic, et il faut revenir sur ses pas. L'observateur superficiel qui a fait 
ce parcours peut avoir la prétention d'avoir « vu » Gibraltar ; mais pour ceux qui 
visitent l'endroit au point de vue historique, on peut dire que l'exploration est à 




ATTERRISSAGE A GIBRALTAR 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



peine commencée : car ceux-là ne sont pas seulement venus à Gibraltar pour flâner 
dans un jardin ensoleillé, ou pour faire une promenade en voiture sur le littoral 
d'un promontoire espagnol, ni même pour réjouir leurs yeux de l'éclat des couleurs 
méridionales et du pittoresque du décor ; mais pour visiter une grande forteresse que 
la nature avait faite presque imprenable et que la main de l'homme a rendue tout à 

fait inaccessible. 

Dès lors, la partie la plus intéressante du séjour sera la visite des célèbres fortifi- 
cations. Après s'être muni d'une permission de l'autorité militaire (car on se 
heurtera à chaque pas contre une sévère discipline), on commencera l'ascension du 
Rocher et on fera la première halte devant un édifice plus dune fois contemplé 
d'en bas avec quelque étonnement. C'est le château mauresque, le premier objet qui 
frappe l'œil du voyageur quand il débarque sur la jetée et contemple les maisons 
accrochées au flanc oriental du rocher; elles sont dominées par cet édifice crénelé, 
et la plate-forme sur laquelle il est construit donne accès dans les fameuses galeries 
de Gibraltar. Le château est une des plus anciennes constructions mauresques de 
l'Espagne; l'inscription arabe qu'on lit sur la porte méridionale dit qu'il a été bâti 
en 725 par Abu-Abul-IIajez. Sa principale tour, la « Torre del Homenaje», est criblée 
de balles : c'est un souvenir du siège à jamais célèbre de Gibraltar. Les galeries, 
qui forment une rangée de tunnels sur la face septentrionale du roc, ont de deux 
à trois kilomètres d'étendue. A une des extrémités elles s'élargissent et forment la 
crypte spacieuse connue sous le nom de Hall de Saint-Georges; on y donna un 
banquet h Nelson. Ces galeries ne sont supportées par aucune arche : elles sont 
simplement creusées dans le rocher et percées, à des intervalles d'environ douze 
mètres, par des meurtrières hérissées de canons. Un tel déploiement d'artillerie suppose 
la possibilité d'un siège en règle, suivi d'un assaut du côté que défendent les canons; 
mais quoique, pendant la seconde année du fameux siège, les Espagnols aient fait des 
travaux considérables sur le territoire neutre, jamais, ni maintenant ni alors, on n'a 
envisagé sérieusement la possibilité d'un assaut du côté septentrional. Néanmoins la 
forteresse a été surprise une fois du côté de l'est, qui pourtant paraît également inac- 
cessible; le voyageur verra un peu plus loin les traces de cet exploit sans précédent, 
qui n'a d'ailleurs jamais été renouvelé. Après avoir visité les galeries, on montera cà 
la Tour du Signal, connue du temps de la domination espagnole sous le nom de « El 
Hacho » ou la Torche : on y allumait autrefois des fanaux. Ce n'est pas tout à fait le 
point le plus élevé du Rocher, mais la vue y est admirable. Au nord, on aperçoit les 
montagnes de la Ronda, et très loin, à l'est, la Sierra Nevada étincelle à l'horizon. A 
ses pieds, le spectateur peut voir la ville et le golfe, les casernes et le port, avec 
ses bateaux qui font l'effet de jouets d'enfants; enfin, à l'horizon, dans la même 
direction, on aperçoit Ceuta, qui se mire dans les eaux ensoleillées du Détroit. 



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LES COLONNES D'HERCULE 



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En suivant la route, on atteint bientôt le point le plus élevé du Rocher, à une 
altitude de 460 mètres, et, un peu plus loin encore, après être descendu de quelques 
mètres, on trouve la tour connue sous le nom de « Folie d'.O'Hara », d'où la vue est 
également magnifique; c'est le point le plus méridional de l'arête. Cette tour a été 
bâtie par un officier appelé O'Hara; c'était un observatoire destiné à surveiller les 
mouvements de la flotte 

espagnole dans le port -._.,_ , -^ 

de Cadix, qui est à une , /^ .._ „., ^ ^ 3 _ 

distance de cinquante à T v -- > "-"^R 

soixante kilomètres ; mais , 
à peine terminée, elle fut 
frappée de la foudre et 
mise hors d'usage. 

On voit, bien au- 
dessous de soi, du côté 
de la terre ferme, la partie 
plate et sablonneuse de 
l'isthme, que coupent les 
lignes anglaises juste à 
l'endroit où il commence 
à s'élargir. On aperçoit, 
au delà, la zone d'un 
demi-kilomètre de largeur 
environ , qu'on appelle 
« le Territoire neutre » ; 
et plus loin encore, vers 
l'intérieur des terres, une 
ligne rompue et irrégu- 
lière de terrassements 
marque la frontière espa- 
gnole. C'est peut-être le seul souvenir matériel qui subsiste' du siège. Pendant la 
troisième année de cette lutte, les Espagnols ayant essayé en vain, depuis le 
mois de juin 1779, de réduire la garnison par la famine, eurent l'idée de 
bombarder la ville pour l'obliger à se rendre, et construisirent sur le Terri- 
toire neutre les grands terrassements dont ces ruines, sont les seuls restes. 
Us avaient vraiment de bonnes raisons pour recourir aux moyens extraordi- 
naires. Deux fois, dans l'espace de deux ans, ils avaient réussi à réduire la ville 
à une famine affreuse, et chaque fois elle avait été ravitaillée par des flottes 




LE CHATEAU MAURESQUE A GIBRALTAR 



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12 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



anglaises. En janvier 1780, quand Rodney apparut dans le détroit avec son 
précieux chargement de vivres, les assiégés se nourrissaient de chardons et 
d'oignons sauvages; le gigot d'un mouton algérien se vendait plus de sept livres 
sterHngs, et une vache laitière cinquante guinées. Au printemps de 1781, quand 
l'amiral Darby les ravitailla pour la seconde fois, le prix d'une livre de mauvais 
biscuit de mer, plein de vermine, était de vingt-cinq sous. Ces terribles privations 
n'ayant pu réussir à abattre le courage des assiégés, on s'était décidé à bom- 
barder la ville. D'énormes batteries, composées de 170 canons et de 80 mortiers, 
avaient été installées le long du rivage et avaient, pendant six semaines, tiré 
sans interruption. Le général Elliot — le vieux guerrier, d'une rudesse toute 
Spartiate, qui se nourrissait de légumes et d'eau, qui ne dormait jamais plus 
de quatre heures, et dont l'exemple a puissamment contribué à entretenir le cou- 
rage de la garnison — suivait avec inquiétude les progrès des travaux d'approche ; 
il décida qu'il fallait attaquer avant la venue de l'hiver. Le 27 novembre 1781, à 
trois heures du matin, il fit une sortie avec une troupe de 2 000 hommes, traversa 
les trois quarts de kilomètre qui le séparaient des Espagnols, et tomba sur 
les retranchements ennemis. L'alarme avait été donnée, mais très peu de temps 
avant l'arrivée des assaillants, de sorte que l'affaire fut en réalité une surprise. 
L'artillerie, démoralisée et prise de panique, fut enlevée à la baïonnette à la place 
même qu'elle occupait, les canons furent encloués et on mit le feu aux batteries 
avec des fagots. Les vainqueurs, en rentrant dans la ville, entendirent le bruit 
que faisait l'explosion des magasins de l'ennemi. Pendant quatre jours, le camp 
continua à brûler. Ce fut la dernière tentative sérieuse faite par les Espagnols 

du côté de la terre. 

Ce qui a, en somme, le plus d'importance dans l'imprenable forteresse, c'est 
« la ligne de défense » — ce formidable rempart de constructions et de canons 
— qui enserre la ville de Gibraltar depuis la jetée jusqu'à Rosia Bay. Cette ligne 
s'étend sur une longueur de deux grands kilomètres et suit les sinuosités de 
la côte, interrompue de temps en temps par un passage pour les eaux ou un 
bastion. Ici, comme nous nous dirigeons vers le sud, en partant de l'ancienne 
jetée, nous trouvons le bastion du Roi, le plus célèbre de tous. Ensuite vient 
Ragged Staff-Stairs et, un peu plus loin, la batterie de Juniper, située à l'endroit 
qu'on dit être le moins bien défendu de la forteresse. C'est à la place où se trouve 
maintenant la batterie de Jumper qu'a débarqué la première troupe de soldats 
anglais,— c'est par là que Gibraltar fut emporté d'assaut. C'est le 23 juillet 1704 
qu'eut lieu ce débarquement et, chose singulière, quand l'amiral Rooke quitta 
l'Angleterre, pour faire ce voyage dont il revint en rapportant pour ainsi dire la 
clef de la Méditerranée dans sa poche, il n'avait pas plus l'idée d'attaquer Gibraltar 



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LES COLONNES D'HERCULE 



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LE CHATEAU MAURESQUE 



que de découvrir le passage du Nord-Ouest. 
Il était simplement parti pour conduire à 
Lisbonne l'archiduc Charles d'Autriche, can- 
didat au trône d'Espagne; après quoi, il reçut 
du gouvernement anglais l'ordre de faire voile 
pour Nice et Villefranche qu'on supposait 
menacées par la France ; en même temps , 
l'archiduc le priait d'aller faire un tour à 
Barcelone, où il espérait que le peuple était 
prêt à se soulever en sa faveur. Rooke exécuta 
les ordres reçus, ou plutôt il constata qu'il 
n'y avait rien à faire pour lui dans les deux 
cas — ■ que Barcelone n'avait pas la moindre 
velléité de se soulever, et que Nice ne courait 
aucun danger. En conséquence, l'amiral prit le 
chemin du détroit de Gibraltar, et il fut rejoint 
par l'amiral Cloudesley Shovel avec une autre 
escadre : ils avaient l'intention d'arrêter la division française qui, croyaient-ils, allait 
tenter d'opérer une jonction avec la division de Toulon . Mais ils ne purent rattraper 
la flotte française et se trouvèrent ainsi, le 17 juillet, à sept lieues de Tétouan, sans 
avoir rien à faire. Nous n'exagérons pas beaucoup en disant que l'attaque de Gibraltar 
fut décidée pour faire diversion à un intolérable ennui. On savait que la citadelle avait 
une faible garnison, tout en étant, pour cette époque, très bien pourvue d'artillerie : 
il n'y avait en somme, comme on le sut par la suite, que cent cinquante artilleurs 
pour une centaine de canons, et on pensa qu'il était possible d'emporter la place 
par un coup de main. Le 21, la flotte entière vint jeter l'ancre dans la baie de 
Gibraltar. Deux mille hommes, commandés par le prince de liesse, furent débarqués 
sur ce qui est maintenant le Territoire neutre, pour empêcher toute communication 
avec la péninsule espagnole. Le 23, les contre-amiraux Vanclerhussen et Byng 
commencèrent le feu sur les batteries et, après cinq ou six heures de bombardement, 
les réduisirent au silence. Le gouverneur espagnol capitula; on ouvrit la porte 
du côté de l'isthme au prince de Messe et à ses troupes : Gibraltar était anglais. 
Et pourtant la prise de possession n'eut alors rien de régulier ; la citadelle 
appartenait en réalité à Son Altesse l'archiduc Charles III d'Espagne, et s'il avait pu 
arriver à faire triompher sa cause, l'Angleterre aurait naturellement été obligée 
de lui rendre, à la fin de la guerre, la plus forte place de son royaume. La guerre 
de la Succession d'Espagne se termina par le triomphe de Philippe V, et Gibraltar 
resta aux Anglais presque contre le vœu de la nation, car George I er était disposé 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



à y renoncer, et l'opinion publique, en Angleterre, avait décrété que c'était un rocher 
dénudé, un fort insignifiant et une charge inutile. 

Sans aucun doute, le bastion du Roi est ce qu'il y a de plus intéressant à 
Gibraltar au point de vue militaire, mais on aurait tort de ne pas suivre tout le 
rempart extérieur pour se faire une idée nette de la ligne de défense maritime. 
Un peu plus loin , on trouve le palais du Gouverneur ; on arrive ensuite au 
débarcadère connu sous le nom de Ragged Staff-Stairs ; puis la ligne des remparts 




CEUÏA. VUK PUISE DE LA 51 KR 



qui, en suivant les découpures de la côte, a fait une saillie du côté de la nouvelle 
jetée et du débarcadère, se creuse de nouveau pour entourer la baie de Rosia et 
se dirige vers le sud, du côté de la Pointe Buena Vista : c'est vraiment une ceinture 
d'acier, une cotte de mailles gigantesque que ne peuvent pénétrer les projectiles 
les plus terribles. 

Le voyageur qui visite Gibraltar ne manquera pas, si le temps le permet, d'aller 
voir Algésiras et San-Roque, et sera même souvent tenté de pousser jusqu'à Estépona. 
Algésiras est situé de l'autre côté de la baie, et on le voit distinctement de Gibral- 
tar. C'est une ville moderne assez peu intéressante, mais dont les environs sont 
pittoresques. 

Et maintenant, avant de franchir la porte qui nous ouvre la Méditerranée, il 
nous reste à jeter en passant un coup d'ceil sur l'autre des deux colonnes qui gardent 
l'entrée. Si nous nous trouvons à la Pointe d'Europe et que nous regardions du 



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LES COLONNES D'HERCULE 



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côté de la mer, nous apercevons, à dix ou douze kilomètres, la pointe d'Afrique, 
la colonne d'Hercule africaine, le promontoire derrière lequel se trouve Geuta, la 
principale citadelle espagnole sur la côte barbaresque. Le site n'a rien d'imposant 
quand on y arrive en traversant le détroit : c'est une colline ronde et régulière sur- 
montée d'un fort sur lequel flotte le drapeau espagnol et qui est défendu du côté de 
la mer; l'aspect ne paraît pas beaucoup plus imposant quand on s'en approche. 

Comme presque toutes les autres villes de cette région qui a servi de champ de 
bataille à l'Europe contre l'Afrique, Geuta 
a joué son rôle dans la lutte séculaire 
entre le Christianisme et l'Islam. Il y a 
plus de quatre siècles et demi que cette 
ville fut enlevée aux Arabes par le roi 
Jean de Portugal, et elle resta possession 
portugaise pendant deux autres siècles; 
en 1640, elle fut annexée à la couronne 
de Castille. La conquête de Ceuta par 
le roi Jean ne profita pas à sa famille. 
Il revint dans ses États laissant le prince 
de Portugal pour défendre sa conquête; 
après avoir repoussé une attaque des 
Arabes qui voulaient reprendre la ville, il 
fallut la munir de nouvelles fortifications 
et renforcer la garnison. Le roi de Portugal 
mourut en 1428 et fut remplacé par son 
fils aîné, Edouard, qui fit contre Tano- er 
une expédition si malheureuse que les 
Portugais, pour quitter l'Afrique, furent 
obligés de promettre la restitution de Ceuta et se virent même contraints de laisser 
comme otage le fils du roi, Don Ferdinand. Le roi et ses conseillers, de retour en 
Portugal, refusèrent de tenir l'engagement pris; on commença des préparatifs pour 
aller délivrer le malheureux otage, mais la mort d'Edouard arrêta l'expédition, et le 
prince Ferdinand resta longtemps prisonnier. On ne rendit jamais Ceuta, et cette 
ville, passée au dix-septième siècle, ainsi que nous l'avons dit, sous la domination 
espagnole, est maintenant une des quatre ou cinq places fortes que possède l'Espagne 
sur la côte africaine, dans les environs du détroit. Dominée par les hauteurs envi- 
ronnantes, Ceuta n'aurait peut-être pas été facile à défendre contre un peuple 
moins dégénéré que les Arabes. Si la citadelle de Ceuta n'est pas très fortifiée, 
sa garnison du moins est très importante, et cette place forte, qui a été de quelque 




PORTE DE CEUTA 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



utilité à l'Espagne, lors de l'expédition contre le Maroc, lui rendra peut-être encore 
plus d'un service. En temps de paix, Ceuta sert de station pénitentiaire. 




VUE DE CEUTA 



La ville ne présente pas de grandes attractions pour les voyageurs ; toutefois on 
trouve des ruines romaines dans le voisinage de la citadelle, et les murs de la ville, 
avec les massives arcades de leurs portes, sont dignes de remarque. Ce qu'il y a de plus 
intéressant, du reste, c'est le rocher, qui s'avance dans le détroit, pour faire pendant 
à l'autre colonne d'Hercule. Les Phéniciens l'appelaient Abyla, « la montagne de 
Dieu » ; les Arabes lui donnaient le nom de Djebel Moosa, la colline de Musa. 11 porte 
aujourd'hui le nom de Mont des Singes. 



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L'Algérie 




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ORAN : LU PORT, LE DJEBEL MOUBJAIMO HT MERS-EL-KKBIR. VUE PUIS]-: DES BATTERIES ESPAGNOLE. 

Orientée vers cette partie Je la Méditerranée qui est comprise entre l'Espagne, 
la France et l'Italie, c'est-à-dire vers la France elle-même, l'Algérie apparaît comme 
une annexe naturelle de la mère-patrie. 

A partir de la frontière marocaine, la côte suit une direction générale du sud-ouest 
au nord-est. Les terres, d'abord basses, se relèvent bientôt et présentent du côté de la 
mer une muraille rocheuse presque uniforme; on ne tarde pas à apercevoir le cap 
Figalo, très escarpé, taillé à pic, et dont le sommet s'arrondit. La côte garde la 
direction nord-est jusqu'au cap Lindlès ; là elle s'infléchit vers le sud, pour former une 
baie profonde, et se recourbe vers le cap Falcon, un promontoire bas, couvert de 
dunes, facile à reconnaître au phare qui le surmonte. Puis une nouvelle baie se 
creuse, très grande, la baie de Las Aguadas, bordée de sables et de falaises. On 



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I 



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LA MEDITERRANEE P1TT < >RESQUE 



distingue le village d'Ain Turk, qui s'étage gracieusement en amphithéâtre, et, à 
gauche, une plaine tonte couverte de vignobles entourant de jolis villages; plus loin, 
à l'est, la masse du Djebel Santon. Une pointe rocheuse s» 1 détache de celte montagne 
et s'avance dans la mer en forme de jetée; à son extrémité est bâtie la forteresse 
de Mers-el-Kébir. La ville s'accroche pittoresquement au sommet du rocher. Mers-el- 
Kébir a été pendant longtemps le seul port de la côte occidentale de l'Algérie; il est 
d'ailleurs très bien protégé contre les vents du nord-ouest et du nord, si terribles 
dans ces parages. Depuis la création du port d'Oran, Mers-el-Kébir sert de station 
aux vaisseaux de la marine militaire. 

Au fond du golfe, la ville d'Oran forme une tache blanche au pied du Djebel- 
Moudjacljo qui la domine à l'ouest. Elle est traversée en son centre par un ravin 
qu'on a comblé et transformé en boulevard. Ses maisons à cinq étages et à toits 
inclinés, ses boutiques à devantures, ses rues rectilignes, ses places carrées lui 
donnent un aspect tout européen, peu en rapport avec le climat. Le soleil pénètre 
trop facilement dans ces rues larges, dans ces maisons trop ouvertes. L'habitation 
arabe, avec ses rares ouvertures à l'extérieur, sur des ruelles étroites et couvertes, 
est mieux défendue contre les ardeurs du soleil d'Afrique. Les maisons à cinq étages, 
semblables à des casernes, constituent en outre un danger constant pour la population : 
il y a un siècle à peine, un tremblement de terre détruisit la ville de fond en comble. 
On ne 'peut s'empêcher de frémir, en songeant au désastre qu'entraînerait une 
pareille catastrophe, si elle se renouvelait. 

Oran possède peu de monuments remarquables. Deux mosquées ('lèvent dans les 
airs la fine silhouette de leurs minarets : il faut admirer de près les dessins délicats, 
les élégantes colonnettes et les arcades qui en ornent les faces. 

Les hauteurs qui dominent la ville, à l'ouest et au midi, sont couvertes (h; 
nombreuses fortifications datant de la domination espagnole. La ville d'Oran avait 
été fondée par les Maures d'Andalousie, vers le X e siècle. Lorsqu'au commencement 
du xvi e siècle, les Espagnols réussirent à les chasser d'Espagne, ils les poursui- 
virent jusqu'en Afrique et s'emparèrent de Mers-el-Kébir et d'Oran, qu'ils gardèrent 
pour ainsi dire à vue ; en deux jours au plus ils pouvaient s'y rendre avec leurs 
transports et leurs navires de guerre. Cependant la ville tomba aux mains des 
Turcs, à la fin du siècle dernier. Elle resta, sous leur domination, ce qu'elle ('lait 
précédemment, c'est-à-dire une médiocre place de guerre. C'est seulement depuis 
l'occupation française qu'Oran a pris de l'importance. 

C'est actuellement, au point de vue commercial, la ville la plus importante de 
l'Algérie, grâce au port qu'on y a créé. Ce port est protégé des vents du nord et 
du nord-ouest par une jetée d'un kilomètre ; à l'intérieur, d'autres jetées forment 
plusieurs bassins secondaires. Les plus gros bâtiments peuvent y venir mouiller; 



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L'ALGÉRIE 



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les navires y chargent les alfas, les minerais et les céréales, et y débarquent des 
marchandises d'Europe. La population s'augmente chaque jour de nouveaux immi- 
grants, la ville s'étend de plus en plus : du côté du midi et de l'est, où les montâmes 
ne gênent pas son expansion, de nouveaux faubourgs se créent. La population se 
compose en majorité d'Espagnols ; ils sont là comme chez eux, presque dans leur 
pays, à quelques heures seulement de Carthagène, de Valence, de Murcie, sous un 
climat qui se rapproche sensiblement de celui de l'Espagne. On les reconnaît faci- 
lement à leur mouchoir noué autour de la tête, t à leur courte veste, à leur large 
ceinture et à leurs guêtres boutonnées. Les Français sont, à Oran, de moitié moins 
nombreux que les Espagnols. Il y a aussi un grand nombre de Juifs : ils portent, 
comme dans le Maroc, la lévite, le pantalon à pied et le bonnet noir. Les races 
d'Afrique sont représentées par les types les plus divers : à côté de l'Arabe drapé 
dans son burnous, on coudoie à chaque pas le nègre du Soudan au teint cl'ébène et 
le Maure insouciant. 

Le climat d'Oran est tout africain, bridant, plus que celui d'Alger. La verdure 
est rare aux environs; les flancs du Moudjadjo sont nus et comme" calcinés. Dans 
les crevasses des rochers, des cactus languissent sous la caresse ardente du soleil ; 
les champs sont brûlés. 

Si l'on veut prendre une vue d'ensemble de la ville, il faut la voir du fort de 
Santa-Cruz, qui couronne le sommet du Moudjadjo. 

On y monte par un sentier bordé de buissons en fleurs; bientôt, la route en bas 
H la grève ont disparu; on ne voit plus rien au-dessous de soi que la mer, qui s'étend 
à perle de vue. Arrivé au sommet, on découvre la ville d'Oran qui s'arrondit 
gracieusement autour de la baie; à droite, la longue ligne des falaises se perd dans 
le lointain. 

Les falaises continuent à border la mer de leur muraille uniforme jusqu'au cap 
Carbon, où la côte change d'aspect et présente une ceinture dentelée de rochers. La 
baie d'Arzeu développe ensuite sa plage basse et sablonneuse; puis les falaises repa- 
raissent, pour faire place bientôt à des plages de sables et de dunes à demi boisées, 
falaises à pic et plages basses alternent ainsi jusqu'au cap Gaxine, près duquel on 
peutvoir les carrières d'où ontété extraits les matériaux qui ont servi à la construction 
des anciennes fortifications d'Alo-er 

A partir du cap Gaxine, sur le sommet duquel s'élève un phare, des montagnes 
bordent la côte et présentent à la mer leur versant revêtu d'une teinte grisâtre assez 
uniforme. On double la pointe Pescade, aux roches aiguës, aux grottes creusées par 
os vagues, aux plateaux herbeux; puis on découvre le village Saint-Raphaël dont 
les villas, entourées de jardins, dévalent vers la mer, dominées par l'église de Notre- 
Dame-d'Afrique, qui s'élève sur un des contreforts du Bou-Zarea. Enfin voici Alger. 



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EA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



« La baie d'Alger, ouverte au nord, a une profondeur de sept kilomètres sur 
une largeur de vingt, entre le cap Matifou à l'est et la pointe Pescade à l'ouest. Elle 

forme un demi-cercle assez 
régulier d'oii se détache en 
saillie, sur le côté occidental, 
la ville d'Aller , Ylcosium 
des Latins, Vel Djezaïr des 
Arabes. Ce qui frappe tout 
d'abord le voyageur venant 
de France, c'est la série de col- 
lines qui se prolongent depuis 
la pointe Pescade jusqu'au 
fond de la baie, collines en 
pente roide, coupées par de 
nombreux ravins, émaillées 
çà et là de petites maisons 
de campagne , et prodigieu 
sèment verdoyantes. Au mi- 
lieu d'elles, on aperçoit une 
niasse d'une blancheur extra- 
ordinaire qui s'étale sur une 
vaste croupe. Derrière la 
ville et les collines du Sahel, 
une ligne bleuâtre marque 
dans le lointain la chaîne de 
l'Atlas. Si on se tourne alors 
vers la côte orientale , on 
découvre, à partir du fond 
de la baie jusqu'au cap Mati- 
fou, une langue déterre basse 
et, au-dessus d'elle, les cimes 
neigeuses, abruptes, mena- 
çantes, des montagnes de 
Kabylie. On sent tout de 
suite que par là commence 
la partie sauvage de la contrée, et l'on reportebien vite les yeux sur le Sahel, qu'on 
ne s'attendait pas à trouver si vert, si radieux, si riant. 

A mesure qu'on s'approche du port et qu'on s'y enfonce, la ville change d'aspect : 




I'ORT n.MJWÏR : LA PECHERIE 



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L'ALGERIE 



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les parties hautes, occupées par les indigènes, disparaissent, les parties basses, où domine 
l'élément européen, ressortent de plus en plus, les maisons à cinq et six étao-es, d'une 
couleur grise ou jaunâtre, succèdent aux petits cubes blanchis à la chaux; on admire 
la belle place du Gouvernement, avec ses avenues de platanes, son bouquet de palmiers 
dans un coin, la statue équestre du duc d'Orléans au milieu, et, sur la droite, la mos- 
quée de la Pêcherie, brillant sous les rayons du soleil comme une grosse fleur de 
magnolia; on suit de l'œil la longue ligne du boulevard de la République, quai 
supérieur soutenu au-dessus du quai de débarquement par de puissantes arcades, à 
travers lesquelles s'entr'ouvrent les portes des docks et des entrepôts ; sur la balustrade 
du boulevard, des centaines d'Arabes enveloppés de leurs burnous contemplent, 
immobiles, le mouvement du port... 

Le contraste de deux civilisations différentes, mises en présence sur le même 
sol, se retrouve partout : dans la disposition des voies publiques, dans les monuments, 
les maisons privées, les boutiques, les cafés et les ateliers, comme dans les types, les 
costumes et les mœurs. 

Les principales rues, Bab-el-Oued, Bab-Azoun, la rue de la Marine, la rue 
de la Lyre, sont droites, larges et bordées d'arcades assez semblables à celles 
de notre rue de Rivoli ; mais entre ces rues, et surtout au-dessus d'elles jusqu'à 
la Kasbah, l'ancien château fort du Dey, qui marque le sommet, quel enchevêtre- 
ment de ruelles tortueuses, étroites, difficiles à monter, glissantes à la descente, 
encombrées de mille obstacles, offrant à chaque pas quelque chose de nouveau et 
d'inattendu, tantôt une échappée sur la mer, tantôt un passage couvert et ténébreux, 
un vieux palais à côté d'une misérable échoppe! Ici le café maure où l'on boit, 
accroupi dans l'ombre, une petite tasse à la main, un liquide épais et plein d'arôme; 
là le café européen, où circulent l'air et la lumière, où se dressent les tables de marbre, 
où se consomment nos boissons habituelles, plus fortes que parfumées. Sur la place 
du Gouvernement, les journaux se débitent au guichet des kiosques; on les achète, 
on les lit, on les discute avec autant d'empressement que dans nos grandes villes; 
pas bien loin de là vous trouverez des musulmans faisant leurs dévotions. La nuit, 
on peut entendre tour à tour le son des cloches et la douce voix du muezzin qui 
annonce l'heure de la prière » \ 

Si l'on veut se faire une idée de l'ancienne Alger, que l'on monte dans le 
célèbre quartier de Mohammed-Chérif, à l'est de la ville, de Sidi Abdallah au centre, 
ou de Sidi Ramdan à l'ouest. On se trouvera dans un dédale de rues tortueuses, de 
largeur inégale, souvent si étroites qu'à peine deux personnes y peuvent passer de 
front. Des maisons toutes blanches, sans fenêtres à l'extérieur, avancent de chaque 



1- ./.-,/. Clamai 



geran, L Algérie. (F. Alcan.) 



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22 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



côté leurs étages supérieurs qui se rejoignent presque complètement, au point que la 
rue ressemble souvent à un couloir voûté. Le soleil pénètre à peine dans ces voies 
ombreuses où règne une douce fraîcheur. Des formes voilées y glissent sans bruit ; 
de vieux Maures aux robes majestueuses paraissent aux portes; des jeunes garçons,' 
vêtus d'une simple chemise, jouent assis sur les escaliers. Par endroits, de petites 
boutiques occupées par des brodeurs, des tailleurs, des cordonniers, des épiciers, des 
marchands de tabac et des cafetiers, représentent tout le commerce des indigènes'. Si, 
de là, on descend vers la mer, dans les rues de Chartres, de la Lyre, Randon, d'isly' 
sur le boulevard de la République, on se croit subitement transporté en plein Paris au 
milieu des voies larges, des maisons élevées de cinq étages, des magasins splendides. 
« Les quartiers européens l'emportent certainement sur les quartiers arabes au 
point de vue de la propreté, de l'hygiène et du confort; les Arabes reprennent la 
supériorité au point de vue artistique, si l'on compare leurs édifices avec les nôtres. 
Parmi les nôtres, je ne vois guère que le Théâtre qui soit supportable. Les casernes 
et les constructions du même genre, dans lesquelles se complaît l'art officiel, abondent 
à Alger, et y sont aussi laides qu'ailleurs. 

La cathédrale, située au centre de la ville, ne présente à l'extérieur qu'une 
lourde masse qui offusque la vue et ne dit rien à l'esprit. A l'intérieur il y a une belle 
nef : mais elle est construite en style mauresque et gâtée au fond par le chœur d'un 
style absolument différent. Si l'on veut voir des œuvres originales et belles, il faut 
visiter la Kasbah, le Musée, la cour de l'Archevêché, la coupole de l'Amirauté, la 
mosquée d'Abderrhaman dominant le jardin Marengo, la Mosquée nouvelle (Dja'ma 
Djedid), près de la Pêcherie, et surtout la grande mosquée de la rue de la Marine 
(Djama Kebir) » \ 

La Kasbah est l'ancienne citadelle d'Alger; elle domine la ville des hauteurs de 
l'ouest. A l'époque de la prise d'Alger, en 1830, la Kasbah et le palais des deys étaient 
entourés de grands murs en briques, de quarante pieds d'épaisseur, garnis de deux 
cents canons qui menaçaient la ville et les environs; une seule porte, en marbre blanc, 
y donnait entrée. La Kasbah renfermait une agglomération de bâtiments de toute sorte' 
parmi lesquels on remarque encore le palais du dey, bâti sur le plan des maisons mau- 
resques, et la mosquée, magnifique salle carrée avec un dôme octogone que soutiennent 
d'élégantes colonnes en marbre blanc. Autrefois, des jardins s'étendaient devant le 
palais. On y voyait des autruches et, dans une ménagerie, des tigres et des lions. 

Le Musée contient des inscriptions romaines, arabes, turques, fort intéressantes 
pour l'histoire du pays. Dans le même bâtiment se trouve une Bibliothèque qui ren- 
ferme environ 40 000 volumes; il y a là des manuscrits arabes du plus haut intérêt. 

1. J.-J. Clainagcran, ow. cit. 









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L'ALGÉRIE 

Le musée et la bibliothèque sont installés, comme l'archevêché et la plupart des 
services publics, dans une maison mauresque; nous donnons un peu plus loin la 
description d'une maison de ce genre. 

Abde?rV° UteS ! eS T m ^ UéeS . d ' A1 ^ er ' la Pi- "die et la plus curieuse est la Zaouïa 
Abderrahman-et-Tçalbi, qui renferme les tombeaux de nombreux pachas et fonc- 
tionnaires; elle fut bâtie vers la fin du quinzième siècle et restaurée en 1697 Elle 
domine le jardin Marengo, l'une des plus belles promenades d'Aller 

La mosquée nouvelle (Djama Djedicl), communément appelée Mosquée de la 




BAIE DALfiHB, VUK PRISE DES ,I,U,TEU KS DE MUSTAPHA 



Pêcherie, est bâtie en forme de croix grecque ; elle est surmontée d'une coupole ovoïde 
e de quatre petites coupoles. On y admire, à l'intérieur, une chaire en marbre 
blanc sculpte et un magnifique manuscrit in-folio du Koran, dont chaque page est un 
prodige d ornementation. 

La grande mosquée (Djama Kebir), la plus ancienne d'Alger, fut construite 
TL 13r ° bablement VerS la moitié d » dixième siècle. Elle couvre une superficie de 
^UUU mètres carrés; une galerie de 14 arcades dentelées, de 3 mètres d'ouverture 
supportées par des colonnes en marbre blanc, en décore la façade sur la rue de la 
Manne. A l'intérieur, la mosquée est partagée en une série de travées, séparées 
par des piliers carrés que soutiennent des arcades également dentelées. Ces longues 
galeries, dont la perspective se perd au loin dans l'ombre, la demi-obscurité qui 
règne dans cette salle immense, donnent au visiteur une impression de grandeur 
et de mystère. 



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26 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



C'est un jour de fête qu'il faut voir la grande mosquée. Les Arabes, drapés 
dans leurs robes blanches , pieds nus , se tiennent en rangs dans l'intervalle 
des colonnes, le visage tourné vers l'orient. Des profondeurs obscures, près de la 
niche qui regarde vers La Mecque, la voix d'un uléma invisible murmure lente- 
ment des prières arabes ou de longs versets du Koran. De temps à autre, la 
foule des croyants se prosterne la face contre terre, puis se relève, les bras tendus 
vers le ciel, invoquant Allah et murmurant de sourdes invocations. En sortant de 
la mosquée, on se trouve ramené brusquement dans un milieu tout européen, sur 
le boulevard de la République. 

« Le contraste des types est encore plus saisissant que le contraste des édifices, 
car il se présente à chaque instant et en tout endroit, même dans les quartiers de la 
ville qui sont le plus homogènes par leur structure... 

Les Européens ne se distinguent pas beaucoup entre eux, à première vue; 
l'uniformité du costume et des manières dissimule jusqu'à un certain point les diffé- 
rences d'origine, de race, de langue, d'éducation. Chez les indigènes, il en est tout 
autrement. Il n'y a pas parmi eux seulement des bruns et des blonds, il y a des noirs, 
des mulâtres, des bistrés et des blancs; le Kabyle, avec sa physionomie de travailleur, 
ses vêtements huileux, son tablier de cuir, sa petite calotte plaquée sur le crâne et 
surmontée d'un chapeau de paille monumental, se distingue tout de suite de l'Arabe, 
encapuchonné et toujours majestueusement drapé dans son burnous, fût-il en loques; 
le Maure au teint blanc mat, d'habitudes sédentaires, foncièrement urbain, gros et 
gras, soigné dans sa toilette, ne ressemble ni aux Kabyles ni aux Arabes; les Juifs 
gardent, pour la plupart, le costume que les marchands de dattes ambulants ont popu- 
larisé chez nous ; longtemps persécutés, ils ont dans leurs allures une sorte d'humilité 
qui est le contraire de la fierté arabe et de la rudesse kabyle. Les variétés des types 
féminins sont moins apparentes, parce que les femmes sortent peu ; cependant on en 
rencontre assez pour qu'on ne puisse confondre même de loin la Mauresque, petite et 
mignonne, voilée et tatouée, aux pantalons larges tombant sur les chevilles, au haïch 
d'un tissu fin, d'une nuance claire, avec la forte Juive, vêtue d'étoffes riches et 
pesantes, la poitrine couverte d'ornements d'or, ne cachant ni sa chevelure noire, ni 
les traits accentués de son visage » \ 

Ainsi, dans Alger, deux mondes se coudoient, deux villes se pénètrent, s'enla- 
cent, tout en gardant leur originalité propre et leurs caractères distinctifs. H y a 
une troisième Alger, située en dehors des murs, c'est Mustapha Supérieur, l'Alger 
des étrangers, des convalescents, des malades. La route qui y mène passe par 
la porte Bab-Azoun et grimpe en hardis zigzags le long de la colline. Avant 

1. J.-.T. Clamagerau, ouv. cit. 



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VILLA MAURESQUE SUR LA ROUTE DE MUSTAPHA 



la conquête, un étroit sentier à mulets montait des murs 
vers les hauteurs de Mustapha ; il existe encore, quoique abandonné et tout obstrué 
de mousses et déplantes. Des ingénieurs français ont tracé une belle route carrossable, 
qui monte en spirale au sommet de la colline ; on y a élevé un petit monument, 
la colonne Voirol, destiné à rappeler ce triomphe de l'art sur la nature. 

La route de Mustapha passe au milieu de blanches villas mauresques qu'en- 
tourent de délicieux jardins. Ces villas sont toutes construites sur le même plan. 
A l'extérieur, elles n'offrent qu'un mur d'une blancheur uniforme et percé de rares 
ouvertures. Une porte massive, garnie de grosses têtes de clous, en défend l'entrée ; 
elle est parfois précédée d'une sorte d'auvent soutenu par quatre colonnes carrées, 
en bois de cèdre, ornées d'arabesques peintes ou sculptées. En entrant, on pénètre 
dans une sorte de vestibule garni des deux côtés de banquettes ; c'est là que le 
maître delà maison reçoit ses visiteurs. On peut rarement pénétrer plus avant; les 
plus proches parents eux-mêmes n'ont pas accès dans l'intérieur. Le vestibule ouvre 
sur une cour de forme rectangulaire, ordinairement pavée de marbres de diverses 
couleurs ; au milieu s'élève une fontaine d'où l'eau jaillit et retombe dans une 
vasque ; des roseaux, de grands arums l'encadrent. 

La cour est bordée sur ses quatre côtés d'une double rangée de galeries 
superposées, formées d'arcades en fer à cheval que soutiennent des colonnes de 
marbre ou de pierre. 

Les arcades supérieures sont fermées jusqu'à hauteur d'appui par des balus- 
trades à jour ou en bois sculpté du plus charmant effet. Sur ces galeries s'ouvrent 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



les portes des chambres et des fenêtres carrées, munies de grillages ; au-dessus, 
court une terrasse. En été, pour s'abriter contre les ardeurs du soleil, on étend 
au-dessus de la cour un large vélum qu'on attache à l'aide de cordes à des cro- 
chets fixés sur la terrasse. Cette cour est l'endroit le plus délicieux de l'habita- 
tion ; on s'y tient volontiers pour se livrer au repos : c'est le lieu de la sieste par 
les après-midi torrides, de la flânerie dans la fraîcheur du soir. 

L'ornementation intérieure des chambres est simple; souvent les murs sont 
simplement blanchis à la chaux; dans les villas riches, ils sont revêtus de faïences, 
et le plafond est orné de poutrelles en bois de cèdre sculpté. L'ameublement 
consiste en nattes, en tapis; des glaces ornent les murs; au fond de la pièce, 
un divan sert de siège le jour et de lit la nuit. De grands coffres en bois peint, 
ornés de clous, renferment les vêtements et les bijoux. 

Non loin de Mustapha est le cimetière arabe cle Bab-Azoun. Toutes les 
tombes se ressemblent, les plus simples comme les plus riches ; ce sont de longs 
blocs de maçonnerie rectangulaires, surmontés à leurs extrémités d'un petit fût de 
colonne coiffé d'un turban grossièrement sculpté ou d'un morceau d'ardoise trian- 
gulaire posé debout. Sur la dalle, sont inscrits en caractères arabes le nom du 
défunt et quelque verset du Koran. 

Un jour par semaine, le vendredi, les femmes d'Alger se font conduire au 
cimetière, pour se lamenter sur la tombe de leurs morts. C'est la seule manifes- 
tation religieuse que le Koran permette aux femmes; l'entrée des mosquées leur 
est fermée ; toute participation aux exercices publics do la religion leur est inter- 
dite. Aussi la religion des femmes est-elle toute païenne et ne s'exprimo-t-elle que 
par quelques pratiques superstitieuses. Il n'est pas rare de les voir prier devant 
quelque arbre sacré, ou suspendre, comme offrandes, des étoffes et des poupées 
autour du buisson qui entoure une source sainte. 

A partir d'Alger, la côte, au lieu de continuer à s'étendre dans le sens du 
sud-ouest au nord-est, parallèlement aux montagnes, suit une direction presque 
constante de l'ouest à l'est. Les montagnes viennent se terminer successivement 
dans la mer en forme de promontoires dont la pointe s'allonge vers le nord-est. 
A l'abri cle ces promontoires, la mer, en envahissant les vallées, a créé des abris 
naturels où se sont fondées des villes commerçantes, telles que. Bougie, Philip- 

peville, Bône. 

« Le paquebot, qui longe la côte d'Alger à Tunis, entre dans le golfe de Bougie 
au petit jour. On s'éveille au bruit des chaînes qui tirent de lourdes caisses du fond 
de la cale, et l'on voit tout près cle soi une ville qui semble perpendiculaire, tant elle 
s'élève droite au bord de la mer. Les maisons, blanches et rosées, montent tout 
entières les unes au-dessus des autres. Des taches très vertes, d'une verdure mouillée, 



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L'ALGKRIE 



29 



les séparent en groupes. Des casernes s'y mêlent aux hôtels, et de grands bâtiments 
y 'gardent des airs de forteresses. En bas, court une dentelure de vieilles murailles, 
puis une large porte restée isolée, en forme d'ogive, sous laquelle ont passé plus 




FEMME D ALGER PRIANT DEVANT UN ARBRE SACRE 



d'une fois des rois berbères. A gauche, de longs murs modernes montent très 
haut, reliant des redoutes, et des fortins blancs se dressent sur des pitons dans la 
campagne. Au-dessus de tout cela, dans le ciel, sur la plus haute crête d'une falaise 
rousse estompée de nuages, on aperçoit, en renversant la tête, une citadelle formi- 
dable. Les obus qui en tomberaient enverraient en poussière les maisons, les casernes 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 






et les fortins clans la mer, comme une pluie d'aérolithes écrasant une fourmilière. 
Dans les rues en zigzag galopent des chevaux fous, et les calèches des hôtels 
pivotent aux tournants comme des balles qui ricochent. Une troupe de tirailleurs 
grimpe au pas accéléré, musique en tête, et, sur le rythme de ses tambours, des 
sons aigus de fifres s'enlèvent comme des cris d'aigle. Des Kabyles escaladent le 
marché, penchés sur les bâts de leurs mulets. Ils ont le visage dur, les muscles 
saillants et secs, la peau tannée, les yeux perçants. Des servantes balayent le 
devant des portes : leur coiffure est noire et rouge, leur teint mat, leur regard luisant 
comme celui de leurs frères. Elles aussi sont des Kabyles. A cette heure matinale, 
quand les bourgeois dorment encore, on sent passer comme un souffle de guerre 
dans cette vieille capitale de despotes africains et de corsaires. Dix ans encore après 
notre conquête, on se battait sous ses murs, et des soldats partis à midi y rentraient 
le soir, avec des têtes coupées dans leurs mouchoirs. 

Ville étrange. Il semble qu'elle se souvienne et qu'elle parle. Elle a dans son 
milieu, en forme d'esplanade, une petite place ombragée, et on y va sans être conduit, 
car ses deux rues principales y aboutissent. De là elle vous montre son golfe immense, 
dont un côté n'a pas moins de cent kilomètres, entaille béante dans de hautes 
montagnes coniques, au fond de laquelle la mer glauque palpite et s'élargit vers le 
nord. Le ciel est gris. A peine à l'horizon une bande de lumière éclaire un arc do 
flots lointains qui blanchissent sous les rafales du nord. La France est là-bas, en face, 
et quelle France! celle de Toulon et de la Ciotat, recueillie dans ses arsenaux, prête 
à couper en deux la Méditerranée sous les éperons d'acier de ses cuirassés. A nos 
pieds, des buissons de .roses et de géraniums rouges, des aloès aux feuilles aiguës 
comme des sabres, des cactus, dont les raquettes hérissées d'épines sont bordées de 
fleurs transparentes d'un jaune nacré, descendent en cascade jusqu'aux murailles 
sarrasines. Le cœur de l'Afrique s'est ouvert là, depuis les siècles primitifs, à tous les 
conquérants du nord et de l'est qui ont voulu d'elle. De là, par un intervalle lumineux 
entre ses montagnes noires, une voie se devine dans laquelle peuvent rouler des 
torrents d'hommes, et qui se courbe au nord-ouest vers les pays du blé, de la laine 
et des dattes, élargie sans cesse, enfin épanouie dans le vide du désert. Une zone 
jaunâtre découpée sur les flots verts nous indique l'embouchure de l'Ouâd-Sahel. 
Remontez-le, vous toucherez à Aumale, puis d'Aumale à Bou-Saada, et de Bou-Saada 
aux Ziban, vous dormirez le cinquième jour sous une forêt de palmes. A ce moment, 
j'ai la vision d'une femme couverte de bijoux barbares, assise dans le vestibule 
d'un palais infini, et je comprends tous les désirs qu'elle a fait naître, tout le sang 
qu'on a versé pour elle » 1 . 









1. E. Masqucray. 






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Bougie, la Saldaa des Romains, la 
Becljaïa du moyen âge, eut des fortimes 
très diverses. A l'époque romaine, 
c'était un centre assez important; les 
nombreuses ruines romaines qui sub- 
sistent encore, pans de murs, citernes, 
mosaïques, tombes et inscriptions, en 
témoignent. Sous la domination arabe, elle arriva à une grande prospérité. 

Elle n'avait pas alors moins de 20 000 maisons ; c'était une petite « La Mecque » , 
grâce à ses nombreuses mosquées militaires, dont l'une, Zaouïa-Sidi-el-Touati, jouit 
jusqu'en 1828 d'une grande prospérité, et était fréquentée par plus de 200 étudiants, 
réunis de tous les points de la contrée. De nombreuses caravanes y venaient apporter 
leurs produits. Son port, le plus sûr du littoral, était le point de la côte le plus 
fréquenté. De toutes parts, de l'Afrique occidentale, d'Orient, d'Europe, des navires y 
venaient aborder. Aux xn e et xm e siècles, les républiques italiennes de Pise, de Gênes, 
de Gaëte, d'Amalfi et des Catalans, les villes de Marseille et de Barcelone faisaient le 
commerce avec Bougie, qui leur vendait les produits de la Kabylie et du Sahara : 
grains, huiles, laines, cires, cuirs, etc. Mais cette ville devint bientôt un nid de 
pirates, et ce fut sa perte. Les Espagnols s'en emparèrent en 1509. Reprise par les 
Turcs en 1555, elle déclina rapidement sous leur domination. En 1833, quand le 
général Trézel s'en empara, elle n'était plus qu'un amas de ruines. Elle s'est relevée 
sous la domination française. 

Actuellement, sa population est de plus de 4000 habitants. Son importance ne 
peut qu'augmenter, grâce à sa situation admirable au centre des pays kabyles, 
surtout lorsqu'on aura agrandi son port. Bougie est, en effet, l'entrepôt naturel de 



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32 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



toute la vallée de l'Ouâd-Sahel, que longe la voie ferrée se rattachant au réseau des 
chemins de fer de l'Algérie. 

De plus, l'admirable rade de Sidi-Yahia, protégée par la masse rocheuse du cap 
Bouak, est destinée à devenir, dans un avenir très rapproché, un beau port militaire. 
De Bougie, le bateau se dirige directement sur Djidjelli. A partir de cet endroit, 
la côte prend la direction E.-N.-E., jusqu'au cap Bougaroni, qui est le point le plus 
septentrional cle toute l'Algérie ; elle s'abaisse ensuite vers le S.-E. pour former la 
baie de Collo, puis le golfe au fond duquel on aperçoit Philippeville. 

Philippeville est de création toute récente. Dans les temps anciens, son empla- 
cement était occupé par la colonie romaine de Rusicada. En 1838, toute trace de 
l'ancienne cité avait disparu depuis longtemps; il n'y avait plus là que quelques 
gourbis arabes entourés de marais. Le général Vallée, qui voulait établir un centre 
de ravitaillement tout près de Constantine , acheta le terrain pour la modique somme 
de 150 francs. Il y établit un camp, on y construisit des magasins, des hôpitaux; on 
fît des travaux pour assainir les environs et dessécher les marais. Des colons vinrent ; 
peu à peu des maisons s'élevèrent : Philippeville était née. C'est maintenant une 
ville de 14 000 habitants, dont environ 5 000 Français, 6 500 étrangers, Italiens 
pour la plupart, et 2500 indigènes. 

La ville est construite dans un ravin ; une longue rue, bordée de maisons à 
arcades, la traverse d'un bout à l'autre; des rues transversales escaladent de chaque 
côté les pentes des collines, par des escaliers ou par de fortes rampes. La ville se 
termine du côté de la mer par une esplanade d'où l'on a vue sur le port. 

Le port de Philippeville a été construit tout récemment ; les travaux n'ont pas 
coûté moins de quinze millions. Il n'y avait autrefois qu'un mauvais débarcadère, 
mal abrité du large, et les navires étaient obligés d'aller mouiller à quatre kilomètres 
cle Philippeville, dans la crique de Stora. 

Le nouveau port offre maintenant un abri très sûr aux navires de toute grandeur. 
Il est surtout fréquenté par les caboteurs, et rivalise avec Oran et Alger pour le 
commerce de la côte. Chaque semaine, deux services cle paquebots le relient 
directement à Marseille. 

Les environs cle Philippeville sont d'une grande fertilité ; ils sont couverts de 
jardins maraîchers. Ce genre de culture prend en Algérie une extension considérable, 
et le jour n'est pas éloigné où des moyens de transports plus fréquents lui permet- 
tront d'alimenter de ses produits non seulement la métropole, mais la plupart des 
grandes villes d'Europe. 

Bône est séparée de Philippeville par le puissant massif de l'Edough, dont la 
pointe extrême s'avance dans la mer et protège le golfe de Bône contre les vents 
de l'ouest et du nord. L'aspect de ce golfe est charmant. A l'ouest, la montagne 



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l'HII.Il'I'HYir.LU, VUE PRISE DE I.A BOUTE DU l/lIOPITAT. C1V1T. 



s'abaisse en mamelons verdoyants vers la 
plaine semée d'arbres et de jardins qui bordent 
d'une ligne sombre la côte orientale du golfe. Au 
loin, le bloc tout blanc de la Kasbah signale la ville. 

Comme la plupart des villes algériennes, Bône est une ville toute neuve. Une 
belle promenade, le Cours National, la divise du nord au sud en deux parties : 
l'ancienne Bône s'étend du Cours National jusqu'à la haute falaise qui borde la 
mer et dont les maisons basses s'étagent sur tes dernières pentes de l'Edough ; la 
nouvelle Bône a des rues propres, bien arrosées, de belles promenades ombreuses, 
des maisons à quatre et cinq étages. 

La population est très mêlée. Sur 29650 habitants, les Français forment environ 
le tiers ; les indigènes sont à peu près aussi nombreux et habitent, pour la plupart, 
clans les immondes gourbis, enclos de figuiers de Barbarie, qui forment le village 
des Beni-Bamassés. Le reste de la population se compose d'Italiens et de Mallais. 

La vie se concentre autour du port, qui devient insuffisant par suite de son 
mouvement toujours croissant. Tous les jours des paquebots y arrivent, soit de 
Marseille, soit d'Alger, soit de Tunis. De nombreux navires y apportent des matériaux 
de construction, des objets manufacturés ou d'alimentation ; ils chargent les riches 
produits de la fertile vallée de la Seybousse, les céréales, le liège, l'alfa et surtout 
les vins; chaque jour huit trains amènent des mines de Mokta-el-Iladid 1 600 tonnes 
de minerai de fer, que des bateaux spéciaux viennent charger. Kn été, des coralines, 



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1 



34 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



ou bateaux corailleurs, viennent aussi mouiller devant Bône, dont la baie contient 
des bancs de corail assez riches. 

Non loin de la ville se trouvent les ruines d'Hippone, où saint Augustin résida 
pendant trente-cinq ans. Un chemin admirable y conduit, ombragé d'oliviers cente- 
naires et bordé de magnifiques villas qu'entourent des jardins où croissent des 
oliviers grands comme nos chênes, des citronniers, des cédratiers, des palmiers, 
des orangers, et que bordent des haies de grenadiers, d'aloès et d'acanthes. 




boni:, panorama de la ville et du tort 



Hippone fut prise par les Vandales, un an après la mort de saint Augustin, 
en 431 ; au vu siècle, les Arabes achevèrent l'œuvre de destruction. Les ruines 
ont disparu presque complètement sous la verdure des oliviers et des jujubiers. 

La ville romaine était très grande, elle couvrait un espace de 600 hectares. Le 
seul monument de cette époque qui soit encore debout est une importante construction 
élevée sur un mamelon. Ce sont de vastes citernes où l'on recueillait les eaux 
provenant clés pentes de l'Edough, et un aqueduc qui amenait ces eaux dans la ville. 
On remarque encore des murs d'une grande épaisseur, sur lesquels les cactus 
retombent en véritables cascades, et de larges salles voûtées, au milieu desquelles 
croissent des figuiers. 



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La Tunisie 




RUINES I) UTIQlTr 



L'ancienne régence de Tunis, qu'on appelle maintenant la Tunisie, correspond à 
peu près à l'ancienne province proconsulaire d'Afrique, qui renfermait la Byzacène, la 
Zeugitane et la région des Syrtes, aussi bien que le territoire plus fameux de Carthage. 
Les premiers habitants étaient, sans doute, une branche de la grande nation berbère 
qui s'étendait depuis l'océan Atlantique jusqu'aux bords du Nil. Le nom moderne, 
Zenata, qu'on applique à ce qui en reste, dérive de la même racine que celui de 
Ghanaan, et Procope assure que, de son temps, on voyait près du détroit de Gibraltar 
deux piliers sur lesquels se lisait cette inscription : « Nous fuyons devant le brigand 
Josué, le fds de Nun ». Ce récit, malgré le caractère certainement apocryphe de la 
prétendue inscription, paraît contenir quelque part de vérité historique. 

11 est probable qu'il y avait eu, dans ces parages, une invasion asiatique, 
antérieure même à l'arrivée des Phéniciens, qui fondèrent tout le long de la côte une 
série de colonies devenues extrêmement prospères. La plus importante est Carthage, 
qui a si longtemps disputé à Rome l'empire du monde. La seconde guerre punique 
eut pour résultat l'abaissement complet de Carthage et la perte de toutes ses 
possessions hors de l'Afrique. Des États se fondèrent même, sur ce continent, 



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35 LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 

sous les auspices de Rome, et contribuèrent à faire triompher celle-ci clans sa lutte 
avec Annibal; en 195 avant J.-C, la puissance carthaginoise était anéantie. 

Sous les Trajan et les Antonins, l'influence de Rome domina clans ces régions ; 
l'Afrique septentrionale jouit alors d'une grande prospérité; c'est de cette époque 
que datent quelques-uns des monuments célèbres dont on retrouve encore maintenant 

les ruines. 

Le christianisme s'introduisit à cette époque en Afrique, malgré de terribles 
persécutions ; mais, au bout d'un certain temps, l'Église africaine, affaiblie par 
des dissensions intestines, presque écrasée par l'invasion des Vandales, et relevée à 
orand'peine par l'expédition byzantine qu'avait conduite Bélisaire, succomba défini- 
tivement après la grande bataille qui eut lieu à Suffetula en 647, entre l'Exarque 
Grégorius et les Arabes. 

Depuis lors, Tunis est restée aux mains des Mahométans ; les dynasties se sont 
succédé, quelques-unes indépendantes, les autres sous la domination de la Porte. 
Mais, à la suite du traité de la Marsa, conclu le 12 mai 1881, sous le ministère de 
M. Jules Ferry, la Régence accepta le protectorat de la France, et, dans ces dernières 
années, sa prospérité s'est développée d'une façon véritablement incroyable. Le Bey 
est resté souverain en titre, mais le véritable chef est le Résident général qui, 
d'après les traités, « est le dépositaire du pouvoir de la République française dans 
la Régence de Tunis ». 

Le premier point intéressant qu'aperçoit le voyageur qui longe les côtes de 
Tunisie, lorsqu'il vient de l'ouest, c'est la petite île de Tabarca, située tout contre 
le rivage et que dominent les ruines d'une forteresse du moyen âge. 

C'est surtout après l'expédition de Charles-Quint à Tunis qu'elle prit de l'impor- 
tance. Une des conditions du traité qu'il obligea les Tunisiens à signer garantissait aux 
Espagnols le droit perpétuel de pêcher le corail sur les côtes de cette île. Quelque 
temps après, Jean Doria fit prisonnier le célèbre corsaire turc Dragut, et l'on exigea 
pour sa rançon la cession de l'île de Tabarca. Charles-Quint s'opposa à l'exécution de 
ce traité, et construisit le château dont on voit maintenant les ruines. 

Les Espagnols, puis les Italiens, qui furent tour à tour possesseurs de cette 
forteresse, négligèrent de l'entretenir, et, en 1741, les Tunisiens purent s'en emparer; 
ils réduisirent en esclavage une partie de la garnison et de la population : le reste 
de ces malheureux parvint à s'échapper et se réfugia dans l'île San Pietro, sur les 
côtes de Sardaigne, où leurs descendants vivent encore. 

Dans l'intérieur de la Tunisie on trouve un pays montagneux, riche et très boisé, 
où habitaient autrefois les Khomair, ou les Kroumirs, comme on les appelle à tort. Ce 
pays était resté longtemps absolument inconnu, et les voyageurs ne s'y aventuraient 
jamais. On avait du reste beaucoup exagéré la férocité des indigènes, et nos troupes 












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LA TUNISIE 



37 



en eurent assez facilement raison. Le pays est maintenant très sûr, et traversé par 
d'excellentes routes qui facilitent beaucoup les communications. 

La petite ville de Bizerte, l'ancienne Hippo Diarrhytus, est une Venise en 




QUAI D'EMBABQUEMENT DE LA GOULETTE 



miniature, bâtie sur le bord du canal qui fait communiquer le lac de Bizerte avec la 
mer. Ce lac est un des mouillages les plus remarquables de la Méditerranée, et forme 
un port de cinquante kilomètres carrés où peuvent pénétrer les plus gros vaisseaux ; 
le chenal qui fait communiquer le lac avec la mer a cinq milles de long et un 



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38 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



mille de large ; la rive occidentale en est basse et couverte d'oliviers ; ces planta- 
tions s'étendent jusqu'au bord de l'eau ; l'autre rive se relève peu à peu et finit, à 
certains endroits, par dominer le canal de soixante mètres. Les pentes sont très 
boisées; ce serait un entourage charmant pour une grande ville, et peut-être viendra- 
t-il un jour où l'on en bâtira une dans cet endroit, quand on aura fait les travaux 
d'approfondissement nécessaires pour permettre aux bâtiments de guerre de pénétrer 
dans le chenal, et que Bizerte aura ainsi acquis une réelle importance stratégique. 

Le lac fourmille de poissons, et l'on peut y voir prendre en un seul jour plusieurs 
milliers de dorades et de mulets. 

En continuant à suivre la côte, on aperçoit Ras-ez-Zebib, où sont les pêcheries de 
thon du comte Raffo ; puis on côtoie Ras-Sidi-Ali-el-Mekhi, l'ancien Promontorium 
Apollonis, où commence en réalité le Golfe de Tunis. Sur la gauche sont les petites 
îles de Zembra et de Zembretta, l'^Egmurus des anciens ; à droite se trouve une 
autre mer intérieure, celle de Porto-Farina, où étaient autrefois les quartiers d'hiver de 
la flotte tunisienne, au temps de la piraterie. Les Arabes l'appellent Ghar-el-Melah ; 
elle n'a plus maintenant aucune communication avec la mer, à cause des alluvions 
qu'y a apportées la rivière Medjerda, la fameuse Bagradas des anciens. Il est 
curieux de voir cet arsenal et cette forteresse, jadis si importants, avec leurs vastes 
constructions et leurs docks considérables , aujourd'hui tout à fait déserts ; il y a 
si peu d'eau dans le port que la chaloupe d'un navire peut à peine y aborder. 

C'est là qu'autrefois s'élevait Utique, ville qui a joué un rôle important pendant 
les guerres puniques, mais est surtout célèbre par le suicide de Gaton, qui s'y 
poignarda après la bataille décisive de Thapsus et la défaite du parti de Pompée en 
Afrique. La ville se trouve maintenant très loin de la mer, par suite des transforma- 
tions du delta de la Medjerda; il existe encore quelques ruines de l'ancienne ville, 
mais elles ne sont ni très intéressantes, ni très importantes. 

Après avoir doublé le cap Carthage, on passe devant la ville arabe de Sidi- 
Bou-Saïd, et on aperçoit l'emplacement de la grande Carthage ; une pittoresque suite 
de collines se dessine à l'horizon ; on arrive enfin à la Goulette, qui est le port de Tunis. 

Le nom de la Goulette est une corruption des mots arabes Halk-el-Oued; c'est un 
passage artificiel qui coupe la ville en deux portions et fait communiquer le lac de 
Tunis avec la mer. 

La forteresse qui défend l'entrée a été fréquemment assiégée. Le siège le plus 
célèbre est celui de juillet 1595. Charles-Quint vint attaquer la Goulette avec une 
flotte de près de cinq cents vaisseaux et une armée de trente mille hommes. Après 
une résistance opiniâtre, la forteresse fut prise et la garnison battit en retraite sur 
Tunis. Charles-Quint alla immédiatement mettre le siège devant la ville et s'en 
rendit bientôt maître. 










BAB-EL-BAHÏt, PORTE DE LA MARINE, A TUNIS 



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LA TUNISIE 



41 



Pendant trois jours Tunis fut livrée au pillage; 30000 habitants, dit-on, périrent 
et lOOO'O furent emmenés en esclavage. 

Le Bey que Charles-Quint plaça sur le trône signa un traité par lequel il se 
reconnaissait vassal du roi d'Espagne et s'engageait à payer un tribut : une garnison 
espagnole restait dans la forteresse 
de la Goulette. 

De Tunis à la Goulette, il n'v 

" «y 

a guère qu'une distance de onze 
kilomètres, qu'on parcourt en che- 
min de fer. 

Un chenal mettra prochaine- 
ment Tunis en communication avec 
la mer et en fera un port important. 

Tunis est une ville beaucoup 
plus ancienne qu'on ne le pense 
généralement. Elle existait certai- 
nement, sous son nom actuel, avant 
la fondation d'Utique et de Car- 
thage ; elle a probablement été bâtie 
par des indigènes, au lieu d'être 
fondée par les Phéniciens, comme 
les autres cités de la région. La 
ville moderne a été presque entiè- 
rement construite avec des maté- 
riaux provenant des ruines de Gar- 
thage. Elle était primitivement 
entourée d'un mur, actuellement 
détruit en grande partie. Bab-el- 
Banr, la porte par laquelle on 
pénétrait dans la ville, du côté 
de la mer, se dresse maintenant 
complètement isolée : la Bue des 

Remparts, qui commence en cet endroit, rappelle seule par son nom l'ancienne 
enceinte. De là part un large boulevard bordé de belles maisons, parmi lesquelles 
on remarque la Résidence française, le principal hôtel et de nombreux cafés. 

« On descend du train dans la Tunis moderne, et l'impression première est à 
peu près la même qu'à la Goulette. Des rues bordées d'hôtels et de maisons neuves, 
des trottoirs, des boulevards, des promenades, des magasins, des voitures, et une 




UNE HUE A TUNIS 




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42 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



population bizarre composée de quelques Européens mêlés à tous les spécimens 
des races africaines. Mais le contraste est plus frappant encore. A côté d'un monu- 
ment très européen, d'une blancheur aveuglante, un groupe de chameliers, ou des 
mendiants dont la robe échancrée sur la poitrine, trouée de vingt plaies dans le dos, 
absente jusqu'au milieu des cuisses , serait notoirement insuffisante pour un pauvre 
du pont des Arts. 

Au café militaire, des officiers français et des Arabes à barbe noire, vêtus de fins 
burnous, causent ensemble et boivent du café autour des tables. D'énormes bons- 
hommes à turbans, en tuniques de soie de couleurs vives, s'avancent gravement, 
protégés du soleil par une ombrelle crème doublée de vert, venue en droite ligne du 
Bon Marché. Mais, dès qu'on s'écarte de quelque cent mètres, avant même de pénétrer 
dans le quartier arabe, on aperçoit des façades aux fenêtres grillagées, des cours de 
caravansérails, profondes, autour desquelles dorment à l'ombre des files de chameaux, 
on rencontre des groupes de trafiquants du sud, appuyés sur des matraques et bruns 
comme des dattes. Et, dès qu'on a franchi la porte du quartier arabe, plus une note 
discordante. On recule de trois siècles en arrière. On est à cent lieues des côtes, clans 
une vieille ville du Koran. Tout s'unifie et s'harmonise, hommes et choses. Des ruelles 
étroites, souvent voûtées, bordées d'échoppes, montent vers la Kasbah. Partout des 
maisons carrées, sans toit, aux fenêtres rares et fermées par des treillis de bois, des 
boutiques sombres où sont assis trois, quatre, dix hommes quelquefois, serrés les uns 
contre les autres, et qui ne font rien, qui vous regardent passer; de l'ombre, un air 
épais et chaud, d'affreuses odeurs de viande morte qui s'échappent de boucheries noires 
et enfoncées dans le sol, et puis, tout à coup, une raie de lumière ardente, une coupure 
de la rue, un coup de soleil sur une terrasse qui avance. On se sent dans un inonde 
où l'on n'est pas né, qui n'a rien de nous, qui ne veut rien de nous et qui nous hait 
secrètement. A la longue, le regard de tous ces hommes assis aux portes ou dans 
les caves, muets, impassibles en apparence, poursuit comme un cauchemar. La journée 
est torride. Pas un Européen devant ou derrière nous. Dans le haut de la Kasbah 
seulement, un zouave arrêté regarde, comme il lirait une affiche, un groupe de fidèles 
musulmans, superbes, debout au grand soleil, le long du mur d'une mosquée. De là, en 
trois minutes, nous atteignons les souks célèbres de Tunis. Je n'ai pas à revenir sur 
une description souvent faite. Ils me produisent l'impression d'un cloître ou d'une 
ancienne université dont les cellules profanées seraient pleines de marchandises. Aux 
deux côtés des rues voûtées, on retrouve, assemblés par métiers, les mêmes types qu'on 
a pu voir à l'Exposition : les gros marchands à lunettes et à bajoues, qui déploient des 
voiles de gaze, des écharpes lamées d'argent, font sonner du doigt des plats de 
cuivre repoussé, s'entourent de sébilles ou de mannes remplies de feuilles odorifé- 
rantes, alignent d'un coup d'ongle les fioles d'essence de rose. Tous, ils vivent là, dans 













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LA TUNISIE 



48 



la chaleur lourde et dans les bouffées des parfums violents : joailliers, potiers, cordon- 
niers, fabricants de poignards et d'étriers nielles, déballeurs de toutes sortes, à têtes de 
patriarches iduméens, représentants d'une industrie immobile comme eux et d'un art 
qui ne s'est pas renouvelé. Je sais, et surtout je sens bien que tous ces gens-là sont de 
faux endormis, des passionnés, et que, sous leurs paupières à demi closes, une étincelle 




UN BAZAR A TUNIS 



Ti/i . . j„„; a ^nnnnître à cruel âge ils commencent à perdre 

peut passer encore. Mais je voudrais connaïuc a ^uc e ^ r 

, . , P , , • • „„ te mlY <?i o-entils et souvent si beaux ! Ils sortent 

la vie : leurs enfants sont si vivants, eux, si geiuu» 

i jp i T. îv. „+ ;ic vipnnpnt les dents éclatantes, les yeux caressants, 

des coins d ombre, des taudis, et ils viennent, îes uci ^ j 

i .i «• • '„„„„+ rlp vous conduire aux étalages les mieux 

drôles et menteurs, vous offrir, en zézayant, cle vous oui e 

i i vj-Rav à la oorte Bab-Sidi-Abdallah, aux promenades 

assortis, de vous mener au palais du J3ey, a la poi w uc ' 

, . _ J .,, , i'A„; Q r,n dont les roses sont encore fameuses . » 

de la Fontana ou au village de 1 Anana, dont ics> iu- 

, , , i .,„•;„,!„ ennt, le Souk-el-Attarin ou « bazar des 

Les plus amusants des bazars tunisiens sont 

„ v , , ci / -,, Aana Wniel on trouve les tapis et les étoffes aux 

parfumeurs»; Souk-el-Ferashin, dans lequel un i 

i i • - i , x t c 7 „ ç^nrliin mi a bazar des selliers », rempli de magni- 
brodenes éclatantes ; le Souk-es-ùeradjm ou jj^ j e 

1. i?e/ï<? #<««« {Journal des Débals). 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



fiques broderies sur cuir, enfin le Souk-el-Turk, où l'on va pour acheter des armes. 

Le monument le plus intéressant de Tunis est le Dar-el-Bey, ou palais du Bey, 
pour lequel, quand il y a une réception solennelle, le Bey quitte sa résidence ordinaire 
des environs de Carthage. Quelques-uns des salons sont des chefs-d'œuvre de 
l'architecture mauresque, qui peuvent rivaliser avec les plus beaux morceaux de 
l'Alhambra; à côté, d'autres salons plus modernes, très riches et très somptueux, 
paraissent lourds et solennels. 

Nulle part en Tunisie, excepté, chose bizarre, dans la ville sainte de Kérouan, les 
chrétiens ne sont autorisés à pénétrer dans les mosquées. A Tunis, la principale 
mosquée est la Djama-ez-Zeitouna ou « Mosquée de l'Olivier », sorte d'université 
où un certain nombre de jeunes gens reçoivent une éducation religieuse. Elle a 
été bâtie, en 698, sur l'emplacement de l'ermitage d'un anachorète chrétien. Citons 
encore la Djama-Sidi-Mahrez, remarquable par son grand dôme qu'entourent des 
coupoles plus petites. 

Les maisons de Tunis sont très élégantes d'aspect et de forme. Ce qui les embellit 
surtout, ce sont les revêtements de faïence imités des belles plaques de la Perse ou de 
l'Inde. Les Turcs et les Arabes apprécient beaucoup ce genre de décoration, et autre- 
fois, à Tunis, on en faisait d'admirables. Quelques Arabes ont gardé le secret des 
couleurs et des dessins, mais la pâte a beaucoup perdu comme qualité et comme 
finesse. 

Le costume des indigènes s'harmonise bien avec le cadre pittoresque qui les entoure. 
Les habitants les plus riches et les fonctionnaires portent des vêtements à moitié 
européens, dont l'usage commence à se répandre maintenant en Orient ; mais les gens 
de la classe moyenne ont un costume tout spécial, qui est plein de caractère : c'est une 
robe flottante, appelée kurta, en laine très fine et couverte d'admirables broderies de 
soie éclatante. A Tunis, tout le monde porte le bonnet rouge appelé ici chéchia. Les 
femmes sont si soigneusement voilées qu'on ne peut même pas distinguer leur 
silhouette. Au contraire, les femmes juives sont très sommairement vêtues: leur costume 
consiste en une veste brodée et des pantalons de coton extrêmement collants ■ quand 
on aura dit que leur beauté se juge à leur obésité, on comprendra qu'elles n'aient rien 
de particulièrement attrayant pour les étrangers. 

Il y a de très belles promenades à faire aux environs de Tunis, bien qu'on n'y 
trouve pas cette abondance et ce luxe de végétation qui distingue les environs 
d'Alger. C'est peut-être de la colline située au sud-est de la ville qu'on peut jouir de 
la plus belle vue d'ensemble sur Tunis et ses environs ; cette colline est surmontée de 
deux constructions qui se voient de très loin : le tombeau de Sidi-Bel-IIassan et le 
Bordj-Ali-Rais. On a aussi une très belle vue du Belvédère qui se trouve de l'autre 
côté de la ville. 



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LA TUNISIE 



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Les voyageurs ne doivent pas manquer d'aller visiter le Palais du Bardo, qui 
se trouve à une heure de Tunis. Il contient les grands appartements de réception 
du Bey, qui servent pour les fêtes solennelles, ainsi qu'un musée récemment 
ouvert, où sont réunies .toutes les antiquités qu'on a découvertes en Tunisie. 




INTÉRIEUR D'UNE MAISON A TUNIS 



Quoique cette galerie ne date que de peu d'années, elle est peut-être déjà, grâce aux 
«oins qu'en a pris son fondateur, M. René de la Blanchère, la plus riche qud y ait 
^ monde en mosaïques de grande dimension. M. de la Blanchère a donné ici au 
service des fouilles et antiquités, auquel l'avait préposé la France, une impulsion et 
une activité qui, nous l'espérons, ne se ralentira plus. 

Mais l'excursion qu'il faut faire avant tout est celle des ruines de Carthage, 
^tte ville puissante qui a joui de sept cents années de gloire et de prospérité 
^interrompues, depuis sa fondation par les Phéniciens jusqu'à sa destruction par 
Scipion, en l'an 146. Les Romains en firent une colonie et la reconstruisirent avec 
u n grand luxe; plus tard elle devint le centre du christianisme en Afrique. 




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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 






Il reste peu de chose de la grande cité, sauf quelques citernes, quelques 
constructions informes, et les antiquités qui ont été réunies dans le musée Saint-Louis. 

Le cardinal Lavigerie caressa longtemps le projet de reconstruire Carlhage pour 
en faire un monument glorieux de la puissance de la France. Il y a bâti une cathé- 
drale, un séminaire et plusieurs couvents; mais la résurrection de Carthage amènerait 
la ruine de Tunis, et il est difficile de changer les routes commerciales et de 
condamner à la décadence une ville aussi importante. 

« Une journée à Carthage laisse d'inoubliables souvenirs. Je ne connais pas 
de plus belle situation. Pendant que l'on se promène, de Douar-ez-Chott à 
Si-bou-Saïd, des ports encore remplis d'eau à la citadelle de Byrsa, on a le 
visage éventé par de fraîches brises qui, malgré l'ardeur du soleil, empêchent que 
l'on sente la chaleur; devant soi, on a la mer infinie, étincelante de lumière; si l'on 
se retourne, c'est le large golfe, entouré de côtes d'un élégant dessin, que dominent 
les nobles formes des montagnes, telles que le Zaghouan et le Bougournine. En 
arrière de la presqu'île élevée que la ville occupait et d'où elle surveillait au loin 
son royaume, de larges plaines où poussait le blé, des collines qui, comme celles où 
se déploient aujourd'hui les jardins de la Marsa et les oliveraies du Djebel-Kaoui, se 
prêtaient à cette culture savante où les Phéniciens de Syrie et d'Afrique étaient 
passés maîtres. Quels malheurs répétés il a fallu, quelles menaces toujours renais- 
santes de la barbarie, pour que l'on abandonnât ce site sans rival au profit de celui 
où, depuis le septième siècle, a été transféré le siège du gouvernement do cette 
contrée! En comparaison de Carthage, quelle capitale manquée que Tunis, qui a 
remplacé par les mauvaises odeurs de son lac vaseux les salubres vents du large 
que la vieille cité punique recevait de l'est, du nord et du nord-ouest. Tunis est un 
accident de l'histoire ; la prospérité de Carthage était le résultat d'un choix intelli- 
gent, fait par un peuple qui, lorsqu'il se fixa sur ce cap, au-dessus de cette large baie, 
se sentait assez supérieur aux peuplades sauvages qui habitaient le continent, et 
maître assez incontesté de la nier pour prendre les meilleures places partout où il 
lui plaisait de s'établir, sur les rivages de la Méditerranée. 

Avant l'incendie où périt la Carthage punique, comme après la fondation par 
César de la Carthage romaine, il n'y a pas eu, sur tout le pourtour des places de la 
Méditerranée, de ville aussi florissante et aussi vraiment reine que Carthao-e, par le 
grand nombre des navires qui remplissaient ses ports, par le mouvement de la popu- 
lation d'ouvriers et de marins qui grouillait dans ses bas quartiers, par la hauteur 
des maisons qui se pressaient et s'étageaient sur les pentes de ses collines, par le fier 
aspect des édifices qui couronnaient son acropole, et le développement de son enceinte. 
Vue de la mer, Carthage, elle aussi blanchie k la chaux, devait avoir quelque chose 
de l'aspect grandiose qu'Alger présente aujourd'hui quand on y arrive par mer. En 






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VUE DU TOMBEAU 
DE SIDI-BEL-HASSAN A TUNIS 



revanche, il n'est pas de ville qui ait plus complètement péri. Depuis des siècles, Tunis 
et ses annexes rongent et dévorent, pierre par pierre, ce qui restait de Carthage. 
Entre Saint-Louis et le rivage, le sol est remué en tout sens par les chercheurs de 
moellons. Pas une ruine apparente qui sorte assez de terre pour attirer et retenir les 
yeux, qui ait forme et couleur. Une seule, par son énormité , donnait encore, il y 
a quelques années, l'idée de ce qu'avait été la Carthage romaine : c'étaient les grandes 
citernes situées entre Byrsa et les anciens quais; elles viennent d'être si bien réparées, 
pour former un réservoir qui gardera de l'eau au profit de la Goulette, que l'on ne 
sait plus si l'on a affaire à un monument antique ou à un monument moderne, bâti 
depuis 1881 par un ingénieur français qu'aurait appelé le Protectorat. Cependant 
le relief du sol est d'un contour si net et on trouve si aisément à y replacer tous 
ses souvenirs historiques, que le passé y reprend une vie et une réalité singulières, 
lorsque, guidé par quelqu'un qui connaît, comme le Père Delattre, les moindres 
vestiges du passé, les moindres mouvements de ce terrain, on s'en va, parmi les 
orges blondes, de l'une à l'autre extrémité du plateau, relisant son Tite-Live ou son 
Appien, discutant les explications des géographes et des historiens. 

Si l'on se prenait à douter de la réalité des grands drames qui se sont joués 
ici, on n'a qu'à rentrer au séminaire avec ce précieux cicérone, qu'à parcourir avec 
lui ce Musée qu'il a fondé et qu'il enrichit chaque jour. On y trouve, encastrées 
dans les murs du jardin, disposées dans la salle spacieuse qui sert de galerie 
publique, débordant jusque dans le réfectoire où nous fûmes invités à déjeuner, 
ces stèles puniques où tant d'hommes de Carthage, qui s'appellent Asdrubal, Amilcar, 
Hannon, Magon, Annibal, remercient leurs dieux et leurs déesses, « parce qu'ils 






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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



ont entendu leur vœu ». Pendant que, vêtus de leurs blanches robes, semblables à 
celles que devaient porter autrefois, sous ce soleil qui en conseille l'usage, les 
prêtres d'Echmoun et de Moloch, les missionnaires d'Alger, avant de s'asseoir à la 
table où ils nous recevaient, murmuraient d'une voix rapide leur bénédicité, les 
yeux fixés sur ces plaques de calcaire où je reconnais la formule tant de fois répétée 
et toujours la même, j'étais presque tenté de réciter une oraison à Tanit-Péné-Baal, 
à « Tanit face de Baal », la main droite levée, comme priaient les fidèles qui ont, 
en si grand nombre, gravé sur la pierre ce symbole de leur foi et leur pieuse 

adoration 1 . » 

Au lieu d'aller à Tunis par mer, les voyageurs venant d'Algérie peuvent aussi y 
arriver par le chemin de fer, le réseau des chemins de fer algériens se rattachant à 
la ligne tunisienne à Ghardimaou, dans le bassin de la Medjerda. 

Il y a beaucoup d'endroits très intéressants le long de la route. Tout près de la 
station d'Oued Meliz, on trouve Chemtou, où il y a de belles carrières de marbre de 
Numidie, qui ne sont surpassées que par celles d'Arzeu, en Algérie. On peut aussi 
visiter les ruines considérables de la romaine Colon ia Simithensium; ces ruines 
consistent en un aqueduc, les thermes de la ville, un théâtre, un amphithéâtre et 
une basilique, et surtout en un pont colossal sur la Medjerda. Une partie de ce 
pont existe encore; le reste est entièrement détruit, et les fragments gisent à 
terre par grandes masses, remplissant à moitié le lit de la rivière. Une inscription 
nous dit que le pont a été complètement reconstruit par Trajan ; d'après les titres qui 
sont donnés à l'empereur, on voit que le travail a été fait après que Trajan eût pris 
le surnom de Dacicus, vers l'an 105 après Jésus-Christ. 

Un peu plus loin, sur la ligne, on trouve Souk-el-Arba , tout contre la ville 
romaine de Bulla Regia. Si on l'avait placée là, c'était évidemment à cause d'une 
source abondante d'eau douce, trésor inappréciable dans ce pays où les rivières 
n'ont le plus souvent pas d'eau. Ce fut probablement la résidence de quelques 
rois numides, et, dans l'itinéraire d'Antoine, la ville est mentionnée comme une 
station de la route entre Ilippo Regia (l'Ilippone de saint Augustin et la Bône 
moderne) et Carthage. Les ruines couvrent une très grande étendue de terrain; il y 
a là de grandes constructions en pierre de taille, avec des arcades qui sont maintenant 
enfouies dans le sol jusqu'à la naissance de la courbe. La fontaine jaillit dans un grand 
bassin de pierre, d'où partaient des tuyaux de plomb qui distribuaient l'eau dans 
différentes directions. 

Tout proche, il y avait un arc de triomphe, qui fut détruit par les ingénieurs 
français, au moment de la construction des chemins de fer. A côté, on trouve les ruines 






I. Georges Perrot [Journal des Débals). 






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LA TUNISIE 



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d'un théâtre, des thermes et d'un amphithéâtre ; ce qui les a préservées peut-être d'une 
entière destruction, c'est qu'elles sont très profondément enfouies dans la terre. 

r\ u * p„- -, m,» Çollnste mentionne sous le nom de Vacca et qui est, 

Un passe ensuite a beja, que saiiusie meuuuuuc i 

j-, ci • • ,. , i n -n a h.nîn rlins une nlaine extrêmement fertile, toute 

dit hdrisi, « une très helle ville, bâtie clans une pan 

î X- i i i i i ' x i' , „ T Qinllp était entourée d'un ancien mur byzantin, 

plantée de champs de ble et d orge ». La ville était emuu j 




CAP BOS OU BAS A11I1AR 



, iv nol Keber consacrée à Saidna-Aissa 
reconstruit par les Arabes. La mosquée Djama-e - , ^ ^ 

(c'est ainsi que les Arabes appellent le Christ) ^ _ 1« g ^ ^ ^ 

tienne, réparée et embellie - d'après une inscription 
Valentinien et Valens. _ , ~ un horrible mas . 

A une station plus éloignée du chemin de 1er, 1 uueu b > 

-v une station puis eiuig , g j occll p a tion 

sacre a été commis par les Arabes insurges, très peu i i 

, Al , . P i;„ ontrps employés ont ete masbdoi «&. 
française. Le chef de gare a été brûle vif dix autr ^ ^ c 

Avant d'atteindre Tunis, le chemin de fer trav rs ? ^ ^ ^ ^ ^ 
construit ici d'une toute autre façon que dans la i form(i (jes blocs tUun 

en belles pierres taillées, les piles sont bâties en /««■ I 
mètre d'épaisseur, posés sur une très solide maçonnerie. 









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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



A l'est de Tunis, si l'on suit la côte de la Petite Syrte, qui se dirige vers le sud, 
on contourne le cap Bon ou Ras Aclhar, que, du temps de la puissance carthaginoise, 
les vaisseaux romains ne devaient pas dépasser. Le cap est le point extrême du 
Dakhel, une longue langue de terre qui s'étend dans une direction nord-est entre 
le golfe de Tunis et [fammamet, et qui est surmontée d'un phare admirable, dont 
on aperçoit la clarté à une distance de vingt-cinq kilomètres. 

Plus loin on arrive à Kelibia, l'ancienne Clypea, ville fondée par Agathocle, 
tyran de Syracuse, et qui fut la première position occupée par Régulus à son arrivée 
en Afrique. C'est aussi la dernière ville que conservèrent les chrétiens après l'invasion 
musulmane. Tout près se trouve Nébeul, célèbre pour ses belles verreries jaunes 
et vertes, et surtout pour ses poteries, dans la fabrication desquelles on a conservé 
les secrets des anciens procédés. Il y a telle cruche, fabriquée aujourd'hui à Nébeul, 
dont la couleur et les dessins rappellent, presque à s'y méprendre, tel autre vase 
trouvé clans quelque tombe antérieure à la destruction de Carthage. 

De là, si nous nous dirigeons vers le snd-ouest , nous arrivons à Sousse , 
l'ancienne Iladrumetum, capitale de la province de Byzaeène , dont l'histoire est 
comme la continuation de celle de Carthage. Fondée par les Phéniciens, trans- 
formée en colonie romaine par Trajan, elle joua un rôle important dans toutes les 
guerres puniques, fut détruite par les Vandales, reconstruite par les Byzantins, 
occupée par les Arabes; elle devint ensuite le séjour favori des pirates turcs. Charles- 
Quint s'en empara; puis elle fut reprise par Dragut. Depuis la domination française 
elle est devenue un poste militaire, et reprend peu à peu son ancienne importance. 
Sousse est le point de départ, naturel pour quelques excursions intéressantes. 

On ira d'abord à Kérouan, qui est, pour les Arabes, la ville sainte de l'Occident. 
Kérouan est fameuse pour ses superbes mosquées qui, chose bizarre, sont les seuls 
monuments religieux de la Tunisie où les chrétiens puissent pénétrer. Avant l'occupa- 
tion française, il n'était permis cà aucun chrétien d'en franchir les portes, et les juifs 
ne devaient même pas approcher des murs. La ville est maintenant pleine d'étalages 
et de boutiques où on vend du vin; on entend des orgues de Barbarie dans la rue, et 
les pieux mahométans ne dédaignent même pas de gagner un honnête pourboire en 
faisant visiter aux infidèles les sanctuaires sacrés. C'est que, le lendemain de l'entrée 
des troupes françaises, officiers et soldats pénétrèrent dans la mosquée, avec l'autorisa- 
tion du muphti et des imams, qui avaient alors trop peur pour rien oser refuser au 
corps d'occupation. Depuis lors, ils n'ont jamais songé t \ revenir sur la concession • 
que la crainte leur avait arrachée. Ils trouvent leur compte à cette tolérance • les 
voyageurs européens sont nombreux à Kérouan; ils y apportent, ils y laissent plus 
d'argent que les pèlerins musulmans. 

Kérouan est pourtant considérée par les musulmans d'Afrique comme la ville la 



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plus sainte après la Mecque et Médine. l ^ 

Elle a été fondée en ()70, la cinquième *"- 

année de l'Hégire, par Okba ben Naffa. 

La légende raconte que le pays était complètement infesté de bêtes féroces et de 

reptiles dangereux qui se retirèrent paisiblement à la voix du saint fondateur. Les 

populations berbères en furent si émerveillées qu'elles se convertirent toutes à 

1 islamisme. 

Kérouan esl entourée d'un mur crénelé en briques, fortifié de tours et de bas- 
tions et percé de cinq portes principales et de deux poternes; mais, en dehors de ce 
mur, il y a encore, au sud et à l'ouest, d'importants faubourgs qui contiennent quelques 
sanctuaires intéressants, et plusieurs grandes citernes, dont la plus grande peut 
contenir 5 800 mètres cubes d'eau. Elle a été construite par la dynastie Aghlabite et 
remise en état par les Français, ainsi qu'une autre, plus petite, qui se trouve au-dessus 
de la première 1 . 

La grande mosquée de Sidi Okba est le monument le plus important de Kérouan, 
et occupe tout l'angle septentrional de la ville. Le plan en est celui d'un rectangle 
divisé en trois parties: la portion exclusivement réservée au culte, le vestibule qui y 
est adjacent, et une grande cour entourée d'arcades, au milieu de laquelle s'élève le 
minaret. 

Le sanctuaire, quand on y pénètre, produit un effet très saisissant. Il se compose 
de dix-sept nefs, ayant chacune huit arches soutenues par des colonnes de marbre et 
de porphyre qui ont été enlevées aux principaux édifices romains du nord de l'Afrique. 
La porte d'entrée est en bois finement sculpté, avec une longue inscription en relief, 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



tirée du Koran. L'archivolte du mihrab est soutenue par deux colonnes d'albeàtre, 
envoyées par un des empereurs de Gonstantinople à Hassan ben Naaman, en 689. A 
travers les murs, qui sont en pLàtre ajouré d'un dessin charmant, on peut voir le 
inlhrab primitif, qui a été jalousement conservé, malgré tous les changements faits 
dans l'édifice. La chaire en bois est couverte de fines sculptures dont les motifs 
diffèrent sur tous les panneaux. La cour est entourée d'un double rang d'arcades 
soutenues par des colonnes, et, au milieu, se trouve une immense citerne. Ce qu'il 
y a de plus remarquable dans cette mosquée, c'est la majestueuse simplicité de 
l'intérieur : on éprouve presque la même impression qu'en entrant dans une cathédrale. 
Dans la ville, il n'y a qu'une source d'eau vive, c'est le puits appelé Kl Barota, 
qu'on dit être en communication avec le Zemzem de la Mecque. Quant aux édifices reli- 
gieux, ils sont encore très nombreux, soit dans la ville, soit au dehors; on peut les 
visiter tous, mais le plus important est la Djemat-es-Sehebi, où est enterré un des 
compagnons du Prophète, Abdullah ibn-Zemaa ebBeloui. Avec lui ont été enterrés 
trois poils de la barbe du Prophète : un sous sa langue, un autre sous son bras droit 
et le troisième sur son cœur. C'est ce qui a fait croire aux chrétiens qu'il avait été 
le barbier du Prophète. Le sanctuaire lui-même est une petite chambre, entourée de 
belles arabesques, mais dont l'architecture est d'un goût détestable. En revanche, 
le minaret et le cloître sont richement ornés de faïences et de ces revêtements de 
plâtre ajouré qui sont des merveilles. 

De Kérouan, il y a une très intéressante excursion à faire, beaucoup moins diffi- 
cile maintenant qu'elle ne l'était autrefois : c'est celle de Sbeitla, l'ancienne Suffetula, 
où eut lieu le premier et terrible choc des armées chrétiennes et musulmanes dans 
l'Afrique du nord. C'est là que l'armée de Grégoire fut complètement exterminée par 
Abdullah ibn-Saad : le butin fut si considérable que tous les cavaliers reçurent chacun 
pour sa part trois mille dinars, et les fantassins chacun mille dinars. 

Cette ancienne cité devait être pleine de magnificence : on en distingue encore 
parfaitement l'ordonnance, et il y a des rues dont on peut retrouver le parcours entier. 
On voit là de nombreux monuments en ruines; le plus important est le Iliéron, 
ou enceinte sacrée, dans laquelle se trouvent les restes de trois temples romains dont 
la réunion formait un ensemble complet. On y arrivait par un arc de triomphe très 
élégant de forme. Chacun des portiques des temples était soutenu par six colonnes 
monolithes très hautes, et les dimensions du tout devaient être des plus vastes, à en 
juger par les fragments sculptés qui gisent encore sur le sol. Il n'y a certainement 
pas, clans toute l'Afrique du nord, d'autres ruines romaines qui paissent se 
comparer à celles de Sbeitla. 

Après avoir été à Kérouan, le voyageur qui est à Sousse ne devra pas manquer 
de se rendre à l'amphithéâtre de El-Djem, excursion qui lui prendra deux jours. Cet 



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LA TUNISIE 

amphithéâtre est tout ce qui reste de l'ancienne cité de Thysdrus, où Gordien I- fut 
proclamé empereur; il ressemble, quant à la disposition générale, à tous les 
édifices du même genre, mais il était parmi les plus magnifiques.. Le premier et le 

j ■ -, ,. r. • i. î o^vlnfln'pn celui du milieu était d'ordre composite; 

troisième étage étaient cl ordre corintuien, cenu uu r 

1 i. m - • ■ i v -..il.i'on uni'; on cloute qu'il ait iamais été terminé, 

le quatrième était également corinthien, mais on ciouit 4 u j 

™ -ii i fj'x- j„ aa macnnnerie cette vaste construction a souvent 

lin raison de la grande solidité de sa maçonnent , 

-..,.,., „ . • ,, -rronrlonient nui à sa conservation. Sur un 

ete utilisée comme forteresse, ce qui a grandement 




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AMPHITHÉATUB DE KL-DJKM 






,■ . . -, i . nn t Mô renversés; l'intérieur a encore plus 

tiers au moins du périmètre les murs ont ete renveibe: , i 

souffert que l'extérieur. , . ', -, 

o-i. • i n, „„ c. <lii'io-eant vers le sud, on arrive a Monastir, 

Si l'on continue à suivre la cote en se dirigeant 
p . „ . . , -, , ,,■ i„ Tnvi'i^ llannibalis, la maison de campagne 

1 ancienne Ruspina, puis à Mahedia, la lurris uannii. , i 

d'Hannibal, d'où il s'embarqua après avoir fui Carthage. 

n , ,i;ui.,nci> d'à neu près cent kilomètres, on 

Encore plus loin vers le sud, a une distance cl a pei [ , 

, . . i, i„ Tunisie après Tunis, au point de vue 

arrive à Sfax, la ville la plus importante de la lunisic- api , i 

i, i »,,+ Ae l'ancienne aphroura. On gagne 

commercial; elle est bâtie sur l'emplacement de 1 ancicnn F e g 

, ,, f ,\ „,,;,,(' anneler une ville; c est plutôt 

ensuite (iabès, autrefois Tacape, qu on peut a peine appeit t> 

• n - i „„„ nrlmirable oasis de palmiers. Cet 

un ensemble de villages éparpilles clans une admirante { 

i • ,,, • < • , ..^tnriété «n'àce à 1 audacieux proiet du 

endroit possède aujourd'hui une certaine notoriété, e iaw f j 

, . • • . •+ .\ ^r-ppr une mer intérieure en inondant le 

commandant Roudaire, qui consistait a creei une _ 

ci • , „ ■ t T11 n ..lors renonça bientôt a ce projet; elle se 

Sahara; mais la Compagnie qui se forma alors îenum i j 

, i ; +t , m-têsiens et de fertiliser ainsi le désert, 

contente maintenant de creuser des puits artésiens 

m ,, . ,„ . , o^ln+inn de la Question de la mer intérieure. 

relie est peut-être auiourd hui la vraie solution cie m q 

t • x i i ' - -r i i„ 1., Tunisie ciui présente un intérêt quelconque 

Le point le plus méridional de la lunisic, qui 1 \ , 

net i*i tv i i i. m- A* la Pptîtp Svrte. Cette île est entourée de rochers 

est 1 de de Dierba, de 1 autre cote de la 1 crue oyitc. 

• , . , ari QTvr .rncher à moins de quatre kilomètres; 

«• abrupts que les navires ne peuvent en appiocm i i 



10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 21 22 23 24 25 26 





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LA M E I ) IT ERRANE E PITTORESQUE 



même lorsqu'on y débarque en petit bateau, il faut faire grande attention et com- 
biner son arrivée avec l'heure de la marée, si l'on tient à ne pas échouer en route ; 
l'île de Djerba est le seul endroit de la Méditerranée où il y ait des marées 



régulières. 



Ce qui rend surtout cette île célèbre, c'est qu'on la regarde comme le prototype 
de l'île homérique des Lotophages. 

Les dattes de Djerba sont excellentes et forment, pour ainsi dire, la nourriture 
exclusive des habitants de l'île. On retire également du tronc de l'arbre un liquide 
qu'on appelle le vin de palme et qui est très recherché. 

La capitale moderne est Iloumt-Souk, tout près de la célèbre Bordj-er-Roos, 
ou Pyramide des Crânes, qui fut vue et décrite par Sir Crenville Temple en 1832. 
Elle avait vingt pieds de haut et dix pieds de large à sa base, et se composait exclu- 
sivement de crânes et d'ossements humains. En 1530, la garnison espagnole de 
5000 hommes, commandée par le vice-roi de Sicile et André Doria, fut massacrée là 
par les Turcs; c'est à ce désastre qu'on a dû les matériaux de cet étrange monument. 

Ce qu'il y a de plus remarquable à Djerba, c'est la grande mer intérieure qui la 
sépare de la terre ferme et dans laquelle des bateaux d'un faible tonnage peuvent 
pénétrer du côté de l'est et du côté de l'ouest. 

A El Kantara, vers le milieu environ du passage oriental, on trouve des ruines 
qui semblent avoir été une cité magnifique, la plus importante de l'île, à coup sûr. 
On rencontre sur tous les bords de la mer intérieure d'autres ruines romaines qui 
prouvent qu'autrefois c'était un refuge très sur et accessible aux navires dont on se 
servait alors. Il est fort probable que c'est là, et non dans la région des Chotts, 
comme le croyait M. Roudaire, que se trouvait ce fameux lac Triton, dont la situation 
exacte embarrasse si fort les géographes. 

Signalons encore, en Tunisie, Zarzis, au sud de Djerba; l'endroit est probable- 
ment appelé à devenir une position stratégique importante, mais le pays n'offre pas 
grand intérêt au voyageur. On arrive ensuite à la longue bande de terre sablonneuse 
qui forme la côte de la Grande Syrte et que n'égayent qu'à de très rares intervalles 
de maigres oasis. Enfin on atteint la fameuse péninsule de Cyrène , dont les villes 
renfermaient d'admirables monuments que célébrèrent les poètes et les historiens 
les plus fameux de la Grèce et de Rome, et où ils plaçaient le jardin des Ilespé- 
rides et le fleuve Léthé aux eaux silencieuses. 



cm 



10 11 12 13 14 15 16 17 lf 



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Alexandrie 



Le voyageur qui aperçoit pour la première fois le rivage de l'Egypte, du pont 
d'un bateau, est presque toujours désappointé. 

Ces ondulations successives de dunes désolées qu'interrompent seulement, de 
Place en place, des lagunes également tristes, forment un contraste pénible avec 
les rivages pittoresques de l'Algérie et de la Tunisie. Au lieu de la chaude 
coloration et des aspects variés qui étaient pour les yeux une fête continuelle, on 
n'aperçoit plus maintenant que les rivages nus du 
Delta. Quand le vaisseau approche du port d'Alexan- 
drie, l'impression de désenchantement redouble. Cette 
ville bruyante et toute moderne d'aspect pourrait, 
sans ses palmiers et quelques minarets qui dominent 
les constructions européennes, être prise pour quelque 
Port d'Europe très llorissant, comme Marseille ou le 
Havre, transplanté dans la plaine égyptienne. La ville 
a pris, dans ces dernières années, un aspect encore 
plus banal, depuis que les plus beaux quartiers ont 
été bombardés et détruits par une escadre anglaise. 

Mais s'il ne faut pas chercher à Alexandrie des 
impressions pittoresques, l'antiquaire sérieux et le 
touriste intelligent y trouveront cependant beaucoup 





I'HAKE D'ALKXANDKIK 



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19 20 21 22 23 24 25 26 



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58 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



de choses qui pourront les intéresser. Le rivage du Delta a été, pendant des années, 
le champ de bataille des empires grecs et romains, et le pays entre Alexandrie et 
Port-Saïd est riche en souvenirs artistiques. 

Il serait évidemment absurde de comparer Alexandrie au Caire, au point de vue 
historique, artistique et pittoresque. Pourtant le Caire n'est qu'une ville moderne, à 
côté de l'Alexandrie du grand Alexandre. Malheureusement, les ruines antiques sont 






aj:j ■::■ 




ALEXANDRIE, VUE PRISE DE LA MER 



peu considérables et il ne reste pas grand'chose des splendeurs architecturales de 
la dynastie des Ptolémées. Où sont aujourd'hui les 4 000 palais, les 4000 bains et 
les 400 théâtres dont le général victorieux Amru avait parlé à son maître, le Khalife 
Omar? Que reste-t-il du magnifique temple de Sérapis, bâti sur une terrasse à 
laquelle on arrivait par un escalier de cent marches? Toutefois s'il y a peu de 
traces matérielles de ce passé glorieux, les souvenirs n'en restent pas moins vivants. 
Pendant bien des siècles, Alexandrie fut le centre du mouvement intellectuel et 
scientifique du inonde civilisé. C'est ici que Cléopâtre retenait Antoine captif, 
pendant qu'Octave préparait ses légions pour l'écraser. 

D'après quelques historiens, la forme particulière de la ville, qui est bâtie 
partie sur l'île de Pharos et partie sur le continent, vient d'une idée de son 



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ALEXANDRIE 



59 



fondateur qui voulut, qu'en souvenir de la patrie, la ville eut la forme d'une chla- 
myde, la tunique portée par les soldats lacédémoniens. La ville moderne, bien 
qu'elle soit un peu sortie de ses limites, à l'est et à l'ouest, garde encore cette 
forme bizarre, qui rappelle plutôt, à première vue, celle de l'étoile de mer. Diverses 
légendes ont cours sur la raison qui avait fait choisir cet endroit à Alexandre 
pour y bâtir son port. D'après la version populaire, nu vénérable prophète était 
apparu en rêve au conquérant et lui avait cité ces vers de l'Odyssée, qui décrivent 




JSXAKDME, LE PORT DE l'OUEST 



le seul port abrité sur la côte septentrionale de l'Egypte : « Une certaine île appelée 
Pharos, où se brisent les vagues de la grande mer, juste contre l'Egypte, . Ce serait 
cet avis surnaturel qui aurait décidé Alexandre à bâtir sa ville sur cette partie de 
la côte que l'île de Pharos protège comme un gigantesque brise-lames, et où existait 

âa:k ,. il- xi sAmrro otccs anpelé Rhacotis. La légende es! 

oeja un petit établissement de peclieuis grecs a^k -, 

; n f- . ., , „;„„„„„;,,„ (l'exulitiuer par une fable le choix de 

intéressante, mais il n est guère nécessaire « l-M' 1u 1 uu 1^ 

„., + i , ,,. ., 7 i„.. „ rïnrt un peu à l'ouest du Delta, c'est très 

cet emplacement. Si Alexandre plaça ce pou un peu 

nrnhoLi + >-i ;t m10 1p« courants marins se dirigeaient vers l'est et 

probablement parce qu il savait que les couian^ ?, , 

rr „„ in- i n ii ..'mt vinidemeiit un port bâti à l'est de l'embou- 

que les alluvions du fleuve ensableraient rapidement j 

ni,,,, i -, •. .,,,., Dxlnoo pt ce sont en effet ces apports continuels 

cnure : cela était arrive déjà pour Deluse, et et wi» l 1 1 

, l'ail,, • • ii u. An Rneette et de Damiette presque impraticables 

o alluvions qui ont rendu les ports de rtoseue n uo i i i 



10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 21 22 23 24 25 26 




ALEXANDRIE, 
LE PORT DE L'KST 



pour les vaisseaux ayant un certain tirant d'eau : à Port-Saïd, l'accumulation des 
sables nécessite des drainages continuels afin de déblayer l'entrée du canal de Suez.. 

On a dit avec raison qu'il y avait trois Egypte : celle des Pharaons et de la 
Bible, puis celle des Mille et une Nuits et des Khalifes, et enfin l'Egypte renouvelée 
et vivifiée par le commerce européen. Le port d'Alexandrie est surtout intéressant à 
ce troisième point de vue. D'ailleurs, il n'est pas seulement curieux pour l'ingénieur 
et le savant, il a une grande importance au point de vue historique : il sert de lien 
entre la civilisation ancienne et la civilisation moderne. La fondation d'Alexandrie 
a été la création la plus importante d'Alexandre le Grand, et on peut dire que le 
port actuel est aussi bien son œuvre que celle des ingénieurs modernes. Il 
construisit une vaste jetée (Heptastadion) qui reliait l'île de Pharos à la terre ferme 
et cette belle entreprise fut complétée par le gigantesque brise-lames que construi- 
sirent les Anglais en 1872. Après Marseille, Malte et la Spezzia, le port d'Alexan- 
drie est peut-être le plus beau port de la Méditerranée. Son seul inconvénient est 
le dangereux récif qui se trouve à l'entrée et qu'on aurait dû faire sauter avant 
d'entreprendre la jetée et les autres travaux du port. La passe est assez périlleuse 
et difficile à trouver, et on tente rarement de la franchir par le mauvais temps. 

Il existe à Alexandrie un second port, le port oriental, très ensablé et qui est 
abandonné aux indigènes : il est par conséquent beaucoup plus intéressant pour les 
artistes, avec son encombrement pittoresque de barques de toutes sortes et de 
daliabiehs à l'immense voile latine. Le voyageur, qu'a d'abord profondément 






19 20 21 22 23 24 25 26 27 




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I'LACË MEI1ËJIET ALI A ALEXANDRIE 



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ALEXANDRIE 



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désappointé l'aspect moderne de la ville, trouve là de quoi satisfaire son désir de 
couleur locale. A l'origine, les vaisseaux étrangers ne pouvaient entrer que dans 
ce port, le fanatisme des musulmans interdisant aux « chiens de Francs » l'entrée 




COIN DE HUE A ALEXANDRIE 



j , , , . ai- „+ /,+ot rlp choses a changé, et le commerce 

du grand port. Depuis Mehemet Ali, cet état de cnoses g 

d'Alexandrie y a beaucoup gagné. . 

r*- , ,11 oîoo rlp l'administration turque — quand 

Pendant la période la plus mauvaise de 1 aamn u* h i 

l'n „ i j„ a ^lllnvcts de FEmpire ottoman, subissait 

1 Egypte, bien qu'elle fût de nom un des villayets ae i , 

n i„ onmiTierce d Alexandrie avait beaucoup 

en réalité la domination des Beys — le commerce u / 

i • , , u m i n . am , P Mehemet Ali, le fondateur de la 

baissé au profit de la ville de Rosette. Lorsque ivieneu 

i . . • -i ^mnrit immédiatement quelle importance 

dynastie actuelle, arriva au pouvoir, il comprit immeu _ ■ - 1 * 

,,, j • _„, cpmblait destine a devenir le centre 

exceptionnelle avait ce port d'Alexandrie, qui semman 

commercial de trois continents. 



10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 21 22 23 24 25 26 



64 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



■ 



Mehomet est le créateur de l'Alexandrie moderne. Il donna plus de profondeur 
au port, qu'on avait laissé s'ensabler en partie, l'entoura de quais spacieux et rendit 
à la ville son ancienne importance, en la mettant en communication avec le Nil parle 
canal de Mahmoudiyeh. Ce travail gigantesque, auquel furent occupés 250000 paysans, 
coûta la vie à 20 000 d'entre eux qui moururent de fatigue et de chaleur. 

Le voyageur qui arrive à Alexandrie doit subir, en quittant le bateau à vapeur, 
la lutte habituelle contre les portefaix arabes, les portiers d'hôtel et les âniers 
égyptiens. Tous ceux qui ont voyagé en Orient connaissent les incidents inévitables 
du débarquement dans un port de ces régions, et il est inutile de décrire encore 
une fois ces scènes tumultueuses si souvent dépeintes. 

La voie la plus fréquentée d'Alexandrie, une belle rue très droite qui va de 
la porte occidentale de la ville à la place Mehemet Ali, se trouve à quelques 
minutes du quai de débarquement. Un spectacle extraordinaire s'offre là au voyageur 
nouvellement arrivé. On y trouve une variété peut-être encore plus grande de gens 
de toutes nationalités, de costumes bizarres et éclatants, qu'à Gonstantinople ou dans 
la ville si cosmopolite d'Alger. C'est un éblouissement de couleurs et de mouvement. 
On voit passer des Turcs solennels, allant au petit trot de leurs ânes gaiement capa- 
raçonnés, des Levantins à l'air rusé, des nègres venus des déserts de Nubie, puis 
ce sont des fellahs mélancoliques, vêtus de misérables caftans bleus, des shérifs au 
turban vert et des Bédouins pittoresques qui passent majestueusement drapés dans 
leurs burnous flottants. Pour compléter ce vivant kaléidoscope, on rencontre encore 
des juifs richement vêtus, des Albanais à l'air féroce, des Crées en fustanelle, et, 
de temps en temps, un groupe de dames égyptiennes dont le visage et les riches 
costumes sont, du reste, cachés sous l'inévitable yashmak : rien ne peut rendre 
l'éclat de cette foule grouillante et bigarrée, et le voyageur qui a parcouru la grande 
rue d'Alexandrie a certainement vu ce qu'il y a de plus curieux dans toute la ville. 

La place Mehemet Ali, généralement appelée le Grand Square, est le centre du 
quartier européen, et tout autour sont groupés les consulats, les maisons de banque 
et les principales boutiques. On a eu grandement raison de donner à cette place 
le nom du fondateur de la dynastie régnante, cpii est en même temps le créateur de 
l'Egypte actuelle : c'est à lui qu'Alexandrie doit en grande partie sa prospérité et 
son indépendance commerciale. L'histoire de Mehemet Ali est intéressante et roma- 
nesque. Pour les Occidentaux, son plus beau titre de gloire consiste dans les efforts 
qu'il fit en vue d'introduire en Egypte la civilisation et les institutions européennes 
et pour établir un système de gouvernement peu conforme aux instincts musul- 
mans. Il créa une armée et une marine, pour lesquelles il s'inspira des Européens, il 
encouragea l'agriculture, et la manière dont il organisa l'administration et les finances 
ne contribua pas peu à mettre le pays dans une situation florissante. La grande 



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ALEXANDRIE 



65 



'tache de 1 son règne fut le massacre des Mamelucks, que ses détracteurs et ses ennemis 
no se sont pas fait faute de lui reprocher. Il est difficile en effet d'excuser cet acte 
de cruauté orientale, mais il ne faut pas oublier cependant que la turbulence et 
l'insubordination des^ Mamelucks rendaient impossibles la tranquillité du pays et 

sa prospérité. 

Au milieu du square se trouve une belle statue équestre de Mehemet Ali, qui 



àSÊÈÊsffi^&Èi 




AI.KXANDRIK. \'VV. PR1SK 1>U FORT CAFFARELL] 



1 ™™ flancs les navs de l'Islam. La loi de 

est peut-être le seul monument de ce genre dans les \ ) ■ 4 - , , 

,, , . i n x „ + nrticle du Decalogue qui détend a 

Mahomet exigeant une obéissance aveugle a cet article uu . b i 

n . .„, , a ml > Jamais dans les pays musulmans, aucune 

1 homme a toute image taillée », on ne a oit jamais, i .7 

, ,, i t A,Tcci In construction du monument de 
statue élevée à un disciple de Mahomet. Aussi la consi 

.. , L • •] ,. qr In partie la plus orthodoxe de 

Mehemet a-t-elle été vue d'un très mauvais œil par pari * 

î + D r.olio-ioux de la foule se sont même plus 

la population d'Alexandrie; les sentiments religieux cte i 

d'une fois manifestés par des émeutes et des démonstrations hostiles 

• , , , i -ilo ot rie ses environs, il iaut monter sur le 
Pour une vue d'ensemble de la ville et de ses ' ■ . 

r,no lo sommet. A cette hauteur, les vieilles 
mont Caffarelli, jusqu'au fort qui en couronne le somme*. 

,, , i r.A aa forment des raies sombres que dominent 

ruelles et les nouvelles voies très encombrées tormeni uc. 4 

1 i j. moC orrnndis et leurs gracieux minarets s enle- 

vés mosquées blanches, avec leurs dômes ai ronms ( i g . 

. , ™„ a Do temps en temps, le cri du muezzin 

vaut sur l'azur clair d'un ciel sans nuages. De temps i 



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66 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



s'élève au-dessus du murmure confus qui monte de la ville. Du côté du nord, on 
aperçoit les eaux bleues de la Méditerranée qui se perdent dans l'horizon brumeux; à 
l'ouest et au sud s'étend la nappe étincelante du lac Mariout, l'ancien Maréotis, 
qui n'est en réalité qu'une triste et insalubre lagune, mais qui, à cette distance, 
donne l'impression d'un lac souriant. Derrière le lac, la plaine féconde du Delta 
s'étend à perte de vue. En hiver et au printemps, on ne voit partout que des 
champs verdoyants de blé ou de seigle, des parterres de concombres ou de melons 
d'eau, des plantations de pois et de lupin pourpre, sillonnés en tous sens par d'innom- 
brables canaux et des fossés qui de loin semblent des fds d'argent. En été, quand le 
Nil est à l'époque de sa crue, l'aspect est tout différent : le Delta devient une mer 
intérieure toute parsemée d'îles verdoyantes, couronnées chacune d'un village avec sa 
blanche mosquée et le bouquet de palmiers qui l'ombrage. Les eaux sont sillonnées 
de dahabiehs aux grandes voiles, qui peuplent et animent ces vastes étendues. 

Il y a peu de monuments à Alexandrie. L'un des plus intéressants est la « colonne 
de Pompée ». Cette colonne se trouvait parmi les ruines du Sérapeum, le fameux 
temple de Sérapis ; un préfet du nom de Pompée la releva, dit-on, et fit ériger sur le 
chapiteau une statue en l'honneur du cheval de Dioclétien. Une légende rapporte 
que c'est grâce à ce cheval que fut arrêtée la persécution des chrétiens d'Alexandrie. 
Le tyrannique empereur avait juré de continuer le massacre jusqu'à ce que le sang 
des victimes montât aux genoux de son cheval : une chute heureuse de l'animal 
réalisa ce programme. 

La colonne de Pompée s'élève sur l'emplacement du célèbre Sérapeum. Il ne reste 
plus rien de ce monument élevé à la gloire de la dynastie des Ptolémées : la fameuse 
bibliothèque, le magnifique portique avec son escalier de cent degrés, les vastes 
salles et les quatre cents colonnes de marbre, tout a disparu. 

Tout près de la colonne de Pompée, s'étend une lande désolée, parsemée 
de pierres curieusement sculptées : c'est le cimetière musulman . Comme clans la 
plupart des villes d'Orient, il est situé à l'extrémité occidentale de la ville, 
les Mahométans considérant cette exposition comme la plus propice à leur dernière 
demeure. Dans cette nécropole, on retrouve encore quelques vestiges du Sérapeum, 
et on aperçoit, au milieu des tombes, des fragments de colonnes et des piédestaux 
brisés. Sur quelques-unes des tombes, faisant contraste avec les sculptures d'un 
style sévère, on voit un turban vert grossièrement peint, indiquant la tombe d'un 
descendant du Prophète ou d'un de ces fidèles croyants qui ont fait eux-mêmes, et non 
par procuration, le pèlerinage de la Mecque. On remarque aussi sur la plupart des 
tombes un petit trou rond creusé dans la pierre. On dit que cette ouverture est faite 
pour permettre à l'ange Israfel de venir saisir le mort par les cheveux, au jour de 
la résurrection; c'est à cette superstition, plus encore qu'à des motifs d'hygiène 




19 20 21 22 23 24 25 26 27 



ALEXANDRIE 



«7 



qu'est due l'habitude, très répandue parmi les musulmans de la classe inférieure, de 
se raser la tête, à l'exception d'une touffe de cheveux au sommet du crâne. 

Il n'y a guère, à Alexandrie, d'autres endroits dignes d'arrêter la curiosité des 



.''■ " : \' ;; :v. 



wm^ÊjÉ 







J. COLONNE DE POMPEE, A 



ALEXANDBIE 



i f „x e Kpoiiv noms, mosquée des Mille et une 
voyageurs. Les mosquées ont de très Beaux num», 4 

n 1 ,,i.i • ^îloa n'nnt rien de remarquable : la mosquée 

Colonnes, mosquée d Athanase ; mais elles n ont nui 4 4 

, ., . _ , . m1 „ n t o la mosquée d Athanase, elle est 

des Colonnes est devenue un lazaret; quant a ici n 4 

1 , . ,,1 j r,,no oo-lise dédiée a ce saint, 

sans doute initie sur l'emplacement dune egnse 

A • • , * „+„ An ^oint-Marc, où les moines ont la prétention 

On peut visiter le couvent copte de bainx m«uo, 1 

de conserver le corps de l'Evangéliste. 






10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 21 22 23 24 25 26 



68 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 








Cette prétention n'est d'ailleurs pas justifiée. On sait cpie le corps de saint Marc 
fut transporté à Venise, au neuvième siècle. 

Le rivage du Delta, d'Alexandrie à Damiette, est particulièrement riche en 
souvenirs historiques. A Mustapha-Pacha, le chemin de fer longe les ruines du camp 
romain où Octave hattit l'armée d'Antoine. Bientôt on arrive à Ramleh; c'est une jolie 
petite ville, avec des rangées de maisons élégantes cpii se dressent au milieu de 
jardins bien entretenus; on dirait plutôt une ville d'eaux européenne, en plein déve- 
loppement, qu'une cité orientale. Là se trouvent les ruines du temple d'Arsinoé, la 
femme de Ptolémée E vergeté ; une gracieuse légende court à ce sujet : 

Quand Ptolémée Evergète partit pour son expédition de Syrie, sa femme 
Bérénice fit vœu, s'il revenait sain et sauf, de consacrer dans le temple de Vénus 
les boucles blondes qui ornaient sa tête. Elle accomplit son vœu; mais, au bout 
de peu de temps, la chevelure dorée fut enlevée par quelque audacieux voleur. 
Grande fut l'indignation du roi et de la reine contre les prêtres négligents qui 
n'avaient pas su garder ce trésor. Heureusement l'adroit Conon, l'astronome de 
la cour, découvrit une si ingénieuse explication de l'événement que la reine fut 
consolée et les prêtres absous de tout blâme : il déclara que Jupiter lui-même s'était 
emparé de la précieuse chevelure et l'avait placée près de la voie lactée, dans 
cette partie du ciel où passaient les Dieux et les Déesses pour entrer et sortir 
de l'Olympe. L'astronomie moderne désigne encore aujourd'hui cette constellation 
sous le nom de Chevelure de Bérénice. 

A l'entrée de la baie, à quelques kilomètres au nord-ouest de Ramleh, on aperçoit 
le village d'Aboukir, qui a donné son nom à la terrible bataille navale où, en 1798, 
l'héroïsme de la marine française succomba glorieusement sous le nombre. 

A l'extrémité orientale de la baie d'Aboukir, on trouve sur un des bras du Nil, 
à cinq kilomètres environ de son embouchure, la pittoresque ville de Rosette. Ce fut 
un port de commerce assez important jusqu'à l'ouverture du canal Mahmoudiyeh 
en 4819, qui détourna vers Alexandrie une partie de son trafic. Un des monuments 
les plus curieux de la ville est la porte du Nord, flanquée de tours massives d'une 
forme tout à fait inusitée en Egypte, chaque tour étant terminée par un toit en 
forme de cône. La plupart des maisons ont de curieuses toitures et de larges fenêtres 
en saillie. C'est à l'abri de ces fenêtres grillées qu'eut lieu le terrible massacre des 
troupes anglaises, lors de l'intempestive expédition de 1807. 

C'est aux environs de Rosette qu'on trouva la fameuse pierre grâce à laquelle 
les savants français sont arrivés à déchiffrer les hiéroglyphes. La pierre de 
Rosette fut découverte, en 1799, par M. Bouchard, un ingénieur français qui faisait 
des fouilles au fort Saint-Julien, petite forteresse aux environs de Damiette. Pendant 
des années, l'inscription gravée sur la pierre dérouta les efforts de tous les savants, 



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ALEXANDRIE 



69 



jusqu'en 1822, époque à laquelle Champollion 
réussit à déchiffrer la partie qui était écrite en 
caractères grecs : il s'aperçut que l'inscription 
était répétée en trois langues différentes : d'abord 
en arec, puis sous la forme la plus ancienne de 
l'écriture hiéroglyphique, et enfin en caractères 
démotiques, qui sont ceux dont se servait le 
peuple et clans lesquels les symboles sont encore 
plus obscurs que dans les purs hiéroglyphes en 
usao-e parmi les prêtres. L'inscription était un 
décret de Ptolémée V, promulgué en l'an 196 



ROSETTE, PORTE DO NOM 



avant J.-G. La pierre de Rosette fut 

enlevée par les Anglais en 1804 ; elle est 

actuellement au Musée Britannique. 

De Rosette, on peut se rendre en 

, t + „ a A in mlture du coton. C est la que 1 on pourra 

chemin de fer à Damanhour, le centre de la culture u *i j 

t +-K+<s rln navs L Egypte semble véritablement 
iuffer le mieux de la merveilleuse fertilité du pays. . ëJ 

J ë , â+T , ip «renier et le îardin maraîcher de 1 Afrique 

avoir été créée par la nature pour être le grenier j Hérodote 

., „ v mu" se sont occupes délie, depuis Hérodote 

du Nord. Gomme l'ont écrit tous ceux qui se sont ! 






10 11 12 13 14 15 16 17 li 



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■■■ 



70 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



jusqu'aux écrivains contemporains, « l'Egypte est un présent du Nil » ; c'est à lui 
que sont dues la richesse et la prospérité du pays et, d'après une étymologie populaire, 
son nom même rappellerait ses propriétés fertilisantes. Étant donnée son importance 
capitale, il ne faut pas s'étonner que les anciens mythes égyptiens en aient fait 
le Principe créateur, éternellement en lutte avec Typhon, le pouvoir destructeur, 
qui représentait le désert menaçant. Au Caire, le Nil commence à monter vers la 
troisième semaine de juin; d'après une légende à laquelle croient encore les fellahs, 
il tomhe, le 17 juin, dans le fleuve, une goutte d'eau miraculeuse qui le fait déborder. 
Il monte jusqu'en septembre, mais non d'une façon régulière ; c'est à ce moment-là 
que la crue atteint sa plus grande élévation, puis les eaux se mettent à baisser 
et reprennent leur niveau normal pendant les mois d'hiver. L'espace de terres 
cultivées, qui s'accroît tous les ans du coté de la mer, est séparé de la côte par 
une ceinture de déserts sablonneux, de plaines marécageuses, de dunes assez basses 
et de lagunes salées dont la largeur varie de vingt à trente kilomètres. 

La côte entre Rosette et Damiette est, comme tout le reste du littoral égyptien, 
plate et monotone. La seule chose qui rompe cette monotonie est la ville de 
Damiette, avec ses hautes maisons qui de loin prennent des airs de palais de 
marbre. Quoiqu'elle possède des bazars importants et des moscpiées spacieuses 
et bien bâties, cette ville n'a rien qui puisse longtemps arrêter le voyageur; elle 
ne renferme ni •antiquités, ni monuments historiques importants. Damiette est 
relativement moderne, la vieille cité byzantine ayant été détruite par les Arabes, 
au commencement du treizième siècle, et rebâtie quelques kilomètres plus loin 
dans l'intérieur des terres, sous le nom de Mensheeyah. Une des portes de la ville 
moderne, la porte de Mensheeyah, rappelle cet ancien nom. Le commerce a diminué 
d'importance depuis la création du canal de Mahmoudiyeh; cependant il a encore 
une certaine extension, et plusieurs puissances européennes entretiennent à Damiette 
des agents consulaires. 

Les chasseurs pourront passer avec agrément quelques temps à Damiette car 
c'est un quartier général très bien situé pour la chasse du gibier d'eau qu'on trouve 
en abondance sur le lac Menzaleh. Non seulement on y peut tuer des quantités innom- 
brables de canards sauvages, mais on y rencontre encore en grande abondance des 
hérons, des pélicans, des flamants, tous gibiers des plus désirables. Dans les marais 
qui avoisinent le lac, on trouve des papyrus, cette précieuse plante qui croît dans si 
peu d'endroits. 

Quand on a contourné les dunes basses et sablonneuses qui entourent l'estuaire 
qu'on appelle Bouche de Damiette, on aperçoit le phare le plus important de toute 
la .Méditerranée, et d'ailleurs un des plus puissants qui existent; par une nuit claire 
on aperçoit ses rayons à une distance de plus de vingt-cinq milles. 



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ALEXANDRIE 



71 



Un peu plus loin, une forêt de mâts qui semble surgir du désert annonce 
Port-Saïd. Ce n'est guère qu'une grande station de charbon et son importance ne 
vient que de sa situation sur le canal de Suez. En automne, pendant les plus fortes 
crues du fleuve, elle est complètement entourée d'eau. Un écrivain doué d'une forte 
imagination l'a appelée la Venise africaine. 

^ Les plaines sablonneuses qui entourent la ville présentent un certain intérêt 
pour les historiens et les archéologues, car on y trouve de nombreux vestiges de 
l'antiquité. Il ne faut faire que dix-huit kilomètres pour atteindre Péluse, la Sin de 
l'Ancien Testament, la clef de l'Egypte septentrionale au temps des Pharaons; tout le 




BjES5gÊi*4mm 



ifit $t- 



'--il 



-, , . A ni , v p«tio-ps de la Grande route construite par 

long du rivage, on trouve encore des vestiges i 

_ r ^ î 'i «ï>+rm->rit son expédition de S\rie ; c est la 

Ramsès II, en 1350 avant J.-C, quand il entreprit son exj j 

plus ancienne voie du monde dont il reste des traces. , 

' C'est près de Péluse que Gambyse battit les Egyptiens, et c est la également 

que, cinq siècles après, environ, le grand Pompée fut traîtreusement assassme, quand 

il se réfugia en Egypte après la bataille de Pharsale. 

, , ,~f , o ••! + „t nrk de Saïs, misérable petit village de 

Au sud-ouest de Port-Saïd, tout pies cie o«ub, i e 

, .,. i i, i„„ Mpn/aleh. on trouve les ruines actmi- 
pêcheurs, situé sur la rive méridionale du lac Menzaien, 

, 7 , . . . m , t „ mo11 t f!es ruines, qu on visite rarement, sont 
râbles de Tanis, la Zoan de l'Ancien Testament. Les ruines H , 

• , i „ ^cwimie et archéologique, et il est curieux 
du plus grand intérêt au point de vue historique 6 1 ■> 

° : . , ûnt pri f ou le aux villes lointaines de Inebes 

de remarquer que les touristes, qui se portent en louie a 

, i ■ • „ D r,1n« accessibles de Tanis. L est au français 

et de Karnak, visitent très peu les ruines plus accessime . 

,,.,„,. + j q l'ancienne Tams ; on trouva dans le grand 

Mariette Pacha qu'on doit le déblaiement de 1 ancienne ic , 

. ^kôllurnips renverses : c est plus que n en 

temple une douzaine de gigantesques obélisques 1 1 

contient aucun des temples thébams. - 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



Le canal de Suez est incontestablement une des grandes entreprises des 
temps modernes. Cette œuvre fait honneur à la France. De tous temps, on a cherché 
à mettre en communication la Méditerranée et la mer Rouge au moyen d'un canal, 
et bien des tentatives furent faites par les souverains de l'Egypte, depuis l'époque 
de Sésostris. Beaucoup de ces tentatives échouèrent, mais on réussit pourtant, au 
temps des Plolémées, à établir une communication quelconque entre les deux mers, 
puisque c'est par ce canal que Cléopâtre tenta de s'échapper, après la bataille 
d'Actium. Quand Napoléon occupa l'Egypte, il nomma une commission d'ingénieurs 
qui devait examiner un projet de canal maritime- mais l'entreprise fut abandonnée, 
les membres de la commission ayant déclaré que la différence de niveau des deux 
mers était très considérable : elle n'était en réalité que de cinquante centimètres 
environ. 

C'est M. Ferdinand de Lesseps qui conçut le projet du canal actuel; il le soumit 
en 1854 au Khédive Mohammed-Saïd , et obtint la concession de l'entreprise. Dès 
1858, la Compagnie universelle du Canal maritime de Suez était constituée. Après 
des difficultés sans nombre, l'œuvre fut achevée et le canal tout entier fut inauguré 
en 1861). 

La longueur du canal est de 160 kilomètres, sa largeur de GO à 100 mètres à la 
surface, et de 22 mètres au fond; la profondeur varie entre 8 et 9 mètres. Il 
commence à Port-Saïd, sur la Méditerranée, descend en droite ligne vers le sud, 
traverse plusieurs lacs, entre autres le lac Menzaleh, et débouche dans le lac Timsah, 
à l'entrée duquel s'élève la ville d'Ismaïlia. De là, il incline vers le sud-est et 
débouche dans la mer Rouge, à l'est de la ville de Suez. La plus grande partie du 
canal a été creusée dans le sable. 

In canal d'eau douce, qui se détache de la branche orientale du Nil, se dirice 
vers Ismaïlia et longe la rive africaine du canal maritime jusqu'à Suez. 



La côte de Syrie 




VUE DK JAFFA 



„ , , m i i x ™ ,in^ oMp nlus plate et plus monotone que 

Il n est guère possible de trouver une cote puis p r i 

h i , o • /•!• i i' •«r.-r.û PtiPTiirie A l'est de Port-Saïd, les Ilots de la 
celle de la Syrie méridionale, 1 ancienne 1 nenicit. e 

.,-,,., , . ! . i . „,-„* enr les dunes qui s'étendent indéfiniment 

Méditerranée viennent se briser lentement sui les auuos 4 

ii ii o- i , j j' + j„ Tn^n II est rare que la mer soit égayée par 

le long du lac Sirbon et du désert de baza. n es>i i«* i e j j. 

i, . . ,, -, m » i„„o „ oc narao-es ni port ni abri : a peine parfois 

1 apparition d'une voile, car il n y a dans ces parages p i i 

i • i.„ vmrairpiir curieux du passe, longe comme 

un yacht appartenant à quelque riche voyagera ouub l & 

furtivement ces plages désolées. , , 

Dans l'antiquité, au contraire, Péluse était pour les Anciens ce qu est pour nous 
Port-Saïd; le long de la côte, les galères égyptiennes et phémc.ennes entretenaient 

un actif commerce avec Gaza et Askalon. _ ^ 

t. , ii j - ^Ar>c hnrrlpnt le rivasre iiisqu au point ou la cote 

Des étendues absolument désolées bordent le g j i / 

i , .-. a n rVm Vrish marque à cet endroit la limite entre 

remonte vers le nord; le petit fleuve d M-Arisn 111.114 

i i ,„„ e rlp ^nble iaune s étendent des collines 

l'Egypte et la Syrie, et derrière les dunes de sanie jauu _ 

„ , lAi . . r , l'ovtrpmité des solitudes herbeuses de Gerar. J\ous 

d un brun verdâtre qui indiquent 1 extrémité ue& » 

approchons de Gaza. 



10 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



Que de souvenirs évoque la vue de cette petite ville entourant une colline au 
sommet aplani ! Pendant quatre mille ans elle a vu passer les armées des conquérants 
qui se disputaient le monde, Ramsès le Grand, qui subjugua l'Asie, le Pharaon 
Néchao, qui battit Sennachérib et repoussa définitivement l'invasion assyrienne, 
Cambyse, Alexandre le Grand, le calife Amru. C'est à Gaza aussi, que mourut 
Baudouin, le second roi chrétien de Jérusalem. 

Nous débarquons près de l'endroit où était autrefois le port ; il a complètement 
disparu sous les tourbillons de sable qu'un vent furieux y apporte sans cesse depuis 
des siècles. De là on n'aperçoit d'abord que l'ancienne citadelle, qui s'élève sur le 
sommet de la colline ; c'est le fameux temple de Dagon, où l'on apporta jadis eu 
triomphe l'arche de Jéhovah. La ville est encore invisible, cachée par la colline 
dont elle couvre la pente septentrionale; seules, les coupoles de quelques minarets 
et les têtes des palmiers en trahissent la présence. Nous y arrivons enfin, après une 
promenade fatigante de plus d'une heure dans un sable mou. En dépit de la saleté 
de ses maisons et des gouttières qui se déversent au milieu des rues, Gaza, avec 
ses bouquets de palmiers et sa riche ceinture d'oliviers, a un charme oriental très 
particulier; la ligne télégraphique qui va de Jérusalem à Damas nous rappelle seule 
l'Europe. Les rues et les maisons sont pleines des souvenirs de son ancienne 
splendeur. Des dalles de marbre sont appuyées le long des murs de boues, ou 
gisent dans lés cours ; des blocs de Paros richement sculptés servent de sièges ou 
de tables; souvent de sveltes colonnes blanches supportent le balcon d'une maison en 
ruines; des sarcophages magnifiques servent d'abreuvoirs aux chameaux. 

La seule construction ancienne de quelque importance est la grande mosquée. 
C'était autrefois une église chrétienne, bâtie par l'impératrice Hélène dans le style 
corinthien; l'unique changement architectural qu'y ont fait les musulmans a été 
d'élever un minaret au sommet de l'abside et d'ajouter une aile basse. 

Gaza, la clef de l'Egypte et de la Syrie, a soutenu plus d'un siège depuis le 
temps où elle arrêta pendant cinq mois la marche d'Alexandre le Grand. Les Sarrazins 
et les Croisés l'ont tour à tour possédée. Richard Cœur de Lion et le roi de France 
Louis VII ont communié dans la cathédrale élevée par l'impératrice Hélène. La ville 
n'a plus de remparts ; c'est la seule de cette importance en Syrie qui ne soit 
pas fortifiée; ses habitants, instruits par une expérience amère, préfèrent rester sans 
défense contre les Bédouins plutôt que de servir de forteresse frontière entre l'Egypte 
et la Syrie. 

Gaza possède encore une industrie locale assez florissante, bien que les grandes 
voies commerciales se soient détournées et qu'il n'y passe plus beaucoup de 
voyageurs, les bateaux à vapeur allant tout droit à .lafï'a. 

L'ancienne cité royale d'Askalon, autre ville du pays des Philistins, se trouve au 



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LA COTE DE SYRIE 



/.> 



bord de la mer, à douze kilomètres à peu près au nord de Gaza. Ici, pour la 
première fois, le rivage est bordé d'une série de falaises basses, à l'extrémité 
desquelles subsistent les restes d'un ancien port. En débarquant, on aperçoit très 
nettement le profil de cette cité en ruines, bâtie sur une petite éminence derrière 
les falaises. La digue, appuyée au rocher, le domine d'une hauteur considérable. 
Elle a été détruite par endroits et ses débris jonchent le sol, mais le travail a été 
si solidement fait que la plus grande partie de la maçonnerie reste encore debout; 







LE VIEUX PORT A JAKFA 



ce rempart forme un demi-cercle d'un kilomètre autour de la ville. Quand, on monte 
jusque-là, on trouve des jardins où croissent des abricotiers et des figuiers sous 
lesquels poussent les ognons, les concombres et les échalotes qui tirent leur nom 
d'Askalon. On trébuche à chaque pas sur des fragments de colonnes et des piédes- 
taux. Partout des puits dont la margelle est en marbre et près desquels sont 

i - j i i n «i c! l'nn mut la liffne des anciens remparts du 

couches des anges de marbre ; et si i on suu ici ug i 

côté des collines, on se demande quelle force a pu abattre ces massives fortifi- 
cations. Du coté du sud, le sable des dunes a beaucoup gagné sur la terre; les 

, . „,„ T .„ to „+ ip Q inrdins eux-mêmes commencent à s'ensa- 

remparts en sont presque recouverts et les jaiums c-u. 

il r , .i „ i' QVQ o+ vérité •« Askalon sera une désolation, Askalon 

bler. (.es versets sont devenus I exacte verne . naxv< 

n'aura plus d'habitants. » 

Il n'y a pas, dans toute la Palestine, un amas de ruines plus considérable que 
celui-ci, et pourtant Askalon est, depuis des siècles, la carrière d'où l'on a tiré les 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



marbres et les colonnes des mosquées et des palais d'Acre et de Jaffa. On peut, par 
endroits, retrouver la trace des rues, cpii étaient bordées de colonnes cle granit. 
La ville joua un rôle dans la plupart des guerres dont la Palestine fut le théâtre. 
Prise par les Israélites, elle fut reprise ensuite par les Philistins qui en firent leur 
principal port. Pour raconter son histoire, il faudrait redire les guerres des Séleu- 
cides, des Romains, et les Croisades. Mais il n'y a peut-être pas dans l'Histoire 
de plus héroïque fait d'armes que la défense qu'y opposèrent les Sarrasins à 
Baudouin III. Quarante ans après, Richard Cœur de Lion restaura les puissants 
forts de la ville, qui furent définitivement rasés, un siècle plus tard, par le sultan 
Bibars. A l'extérieur des murs, du côté nord-est de l'enceinte, se trouve le village 
d'El Jura, où demeuraient les agriculteurs d'Askalon. 

Trente kilomètres d'une côte basse et sans caractère séparent Askalon de la ville 
de Jaffa. La plaine qui s'étend derrière la région des sables est si peu élevée que 
sa riche verdure se confond avec la monotonie de la dune, et la ligne des collines 
de Judée s'est tellement infléchie vers l'intérieur du pays qu'on la distingue à peine 
quand on suit la côte en bateau. Avec Jaffa, commence la longue ligne des ports 
phéniciens, qui couvraient autrefois la côte de Syrie. Ils étaient tous construits sur 
le même modèle. Dans tous, on avait établi un petit brise-lames parallèle à la côte 
et rarement distant du rivage de plus de trois ou quatre cents mètres, pour arrêter 
les grosses vagues produites par le vent d'ouest qui souffle souvent avec une 
véritable furie. Il n'y a pas, sur toute la côte, un seul port naturel. Et pourtant, c'est 
derrière ces abris si peu sûrs que les hardis Phéniciens fondèrent la première grande 
puissance navale dont parle l'Histoire. 

On trouve à Jaffa, dès qu'on l'aperçoit du large, un aspect très particulier. 
Sur une éminence en forme de dôme, se dressent des maisons dont les toits blancs 
brillent au soleil d'un éclat intense, que font encore ressortir les masses de verdure 
des jardins d'orangers qui les entourent et la ligne sombre des montagnes derrière 
lesquelles Jérusalem est cachée. Mais ici, comme cela arrive souvent en Orient, la 
distance ajoute beaucoup au charme du tableau. 

A moins d'atterrir à Jaffa par des temps de très grand calme, le débarquement 
n'est pas facile. Il faut, pour descendre cle la barque qui vous amène du steamer, vous 
laisser porter par des Arabes qui vous déposent sur la jetée. La ville est sale et 
manque de pittoresque; dans les rues, on rencontre des hommes couverts de haillons 
de couleur éclatante, et de longues files de chameaux, avec leurs harnachements et 
leurs lourds fardeaux. 

Il n'y a pas d'antiquités à Jaffa ; la ville a été trop souvent prise et pillée ; les 
pierres et les marbres sculptés qu'on trouve par endroits proviennent d'Askalon. 

Ce sont surtout les environs qui font le charme de Jaffa. Au nord et au sud de 



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feg^rz. _ ,. ; - 








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j,' LES JAHDIA'S DE JAFFA 





























J^^l: _,-'.- 








9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 







cm 



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LA COTE DE SYRIE 



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la ville, dont les murailles ont été en partie détruites, il se forme des quartiers 
européens. Des jardins remplis de palmiers, de figuiers et d'orangers, bordent la 
route qui conduit à Jérusalem sur un espace de plusieurs kilomètres, emplissant l'air 
de leur parfum subtil. 

Après Jaffa, pendant plus de cinquante kilomètres, on fait voile vers le nord en 
côtoyant la plaine de Saron. Pas une courbe, pas un rocher le long de ce rivage 







• i i î i • î i„c. t.;^1tp« et les dIus larges de la Syrie. Mais truand 

qui borde une des plaines les plus ncnes ci ies> jjiu- & j 1 

s f .+„ i-;i^mptrpti 1p lono' de la côte, on aperçoit un groupe 
on a parcouru a peu près trente kilomètres ie iuu u. c L g t 

de bastions épais, qui s'élèvent tout au bord de la mer et que le flot bat inces- 
samment. Au-dessus se dressent de hautes constructions, qui donnent au premier 
abord l'impression de grands arbres dépouillés de leurs branches : ce sont les tours 
ruinées de Gésaree. Les bastions sont construits sur une jetée submergée qui avance 

î i a i 4- i J^r^o on rni Hérode l'idée de fonder à cet endroit une 

dans Ja mer, et dont la vue donna au 101 nuuuc 

•h. , m . >. -, j, j- •,«. Hôrnrle bâtit une cité rectangulaire dont l'enceinte 

ville et un port. Tout était a taire, lieiouc uam ^ & 

avait un kilomètre de longueur et plus d'un demi-kilomètre de largeur; il creusa un 
port artificiel plus vaste que celui du Pirée, prolongea la jetée pour le fermer 



cm 



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so 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 






au sud, et construisit pour protéger la partie nord un brise-lames fait de colonnes 
de granit posées les unes à côté des autres. Gésarée devint ainsi la capitale du centre 
de la Palestine. Aujourd'hui, après avoir été pendant douze cents ans une ville 
importante, elle est plus désolée encore qu'Askalon. Les ruines toutefois sont assez 
bien conservées pour qu'on se rende compte de son antique magnificence. Il n'y 
a pas là cette profusion de marbres sculptés qui jonchent l'emplacement de l'ancienne 




iikiurqki'.mknt a j,\kfa 



cité des Philistins, mais on y trouve de nombreux fragments de granit rouge et gris 
qu'IIérode avait probablement rapporté d'Egypte. 

Sur remplacement de la cité d'Hérode, les Croisés élevèrent une seconde 
ville beaucoup moins importante. Ils bâtirent une citadelle juste en face du 
port, et les restes de maçonnerie qu'on aperçoit proviennent de cette forteresse. 
Quatorze tours sont encore debout, et, à côté d'elles, ce qui reste de la ville : 
le château, une église au nord, au sud la cathédrale dont les murs sont encore 
presque complètement intacts. Hors de la forteresse des Croisés, mais clans l'enceinte 
des murs d'Hérode, on trouve les restes d'un théâtre et un très grand hippodrome. 
Il n'est pas facile d'explorer l'intérieur de la ville : des orties gigantesques et 
toutes sortes de plantes parasites ont poussé partout et cachent des puits, des 
caves, des arches et des trous dans lesquels l'explorateur risque à chaque pas 
de tomber. 

Ce qui rappelle le mieux l'antique grandeur de Césarée, ce sont deux aque- 
ducs, dont l'un amenait l'eau de la Zerka et l'autre celle de la fontaine de 



cm 



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LA COTE DE SYRIE 



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SuHbarin, 'qui se trouve à huit kilomètres : tous doux sont fort peu dégradés. 

La plaine se rétrécit ; on arrive en vue des escarpements hardis qui forment la 

crête orientale du Mont Carme! . Non loin de là se jette la Zerka, un petit fleuve 

qui court à travers un marais couvert de roseaux, et que les Anciens connaissaient 




LE MONASTERE DU MONT-CAR M Kl 



sous le nom de la Rivière des Crocodiles; on y trouve, en effet, encore quelques 
crocodiles d'Egypte, qui semblent très craintifs. On passe alors en vue d'un 
petit promontoire rocheux qui porte les restes 'de l'ancienne Dor, un port 

1 • • • î i , j o'ncr rîlpvé Tantura, village d'une trentaine de 

phénicien sur les ruines duquel s est eieve i«*umia., & 

„,i, i p , • • ii nnor „ n |t lps ruines d'Athlit, séparées des hauteurs 

cahutes, d aspect misérable; on aperçoit it?b nu»^ ^ 5 i 

i,, /. i i • r, -, r\ i -, on croirait voir quelque vieux château 

du Carmel par une plaine étroite, ue ioiu, un ■" i -î 

dos bords du Rhin. 

.Mais bientôt le promontoire du Carmel, orienté dans la direction du nord-ouest, 
vienl rompre la monotonie du rivage; on aperçoit d'abord les constructions de la 
douane et, tout près, la masse blanche du monastère des Carmélites. La montagne 
présente vers la plaine des escarpements hardis, et descend en pente douce du 

côté de la mer. Jadis, des forêts couvraient la montagne; elles ont complètement 

n 



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82 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



disparu sous la hache du bûcheron, pour fournir du charbon aux fabricants clc soie 
du Liban. Pourtant le paysage présente encore un certain charme : de vastes plaines 
d'un beau vert s'étendent au pied du Carmel, et les collines profilent au loin leurs 
silhouettes aux aspects changeants. 

Le point le plus élevé de la montagne a 500 mètres d'altitude, mais le 
monastère, situé sur la pente occidentale, n'est qu'à 170 mètres au-dessus du niveau 




SAINT-JEAN-D'ACRE, Vi:K PRISE DU CAFE ]> IIA1FA 



de la mer. Et cependant, de son belvédère, on jouit d'un des plus beaux panoramas 
de la Palestine. 

Au sud, on aperçoit la ligne infinie du rivage, avec sa bordure de sable toute 
frangée d'écume, les ruines d'Athlit et, plus loin, les montagnes de Tantura ; au 
nord, une vaste baie que borde le vert sombre de la plaine ; à l'extrémité de la 
baie, la blanche cité de Saint-Jean-d'Acre , qui lui prête son nom. De ce côté, le 
rivage étincelant de Ras-en-Nakurah , l'Echelle de Tyr, ferme la vue, au-dessus 
s'élèvent les cimes neigeuses du Liban, presque perdues dans les nuages ; à l'est, 
le Tabor et l'IIermon, avec la masse des collines de la Galilée. Derrière nous, 
les hauteurs du Carmel cachent les régions montagneuses de Saniarie et de la 
Palestine centrale. 

Nous pénétrons clans le monastère, d'aspect fort gai et très bien tenu, d'ailleurs 
entièrement moderne. Il a été créé de toutes pièces par l'énergie indomptable du 



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HAIE DE SAINT-JEAN-D'ACRE, VUE PRISE D'HAÏFA 















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LA COTE DE SYRIE 



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Frère Baptiste, il y a cinquante ans, après que les 'Pures eurent fait disparaître 
toute trace de l'ancien monastère. 

Du Carmel nous nous rendons à Haïfa, un petit port clans les environs duquel 
se trouve une colonie agricole allemande. La ville ne présente aucun intérêt au 
point tle vue des antiquités, mais elle est bâtie sur l'emplacement de l'ancienne 
ScaminUm; pendant les Croisades, Tancrède s'en empara et elle ne fut reprise 
par Saladin qu'après la bataille d'IIattîn. 

A l'entrée de la ville est un café; nous 
saisissons là sur le vif ce mélange de pitto- 
resque et de saleté, de luxe et de misère, qui 
constitue la vie orientale. Le cale d' Haïfa est 
une large plate-forme bâtie sur pilotis et 
protégée du soleil par un bouquet de pal- 
miers. \Jnv balustrade très grossière règne 
autour, et le tout est couvert d'un toit rudi- 
mentaire, formé d'un enchevêtrement de 
poutres et de nattes. Quant au plancher, il 
est fait des débris des navires jetés à la cote 
par les vents d'ouest, fréquents dans cette 
région. Il y a de grands intervalles entre 
chaque planche, et les consommateurs assis 
sur des nattes de paille, tout en dégustant 
le plus odorant des cafés et en fumant un 
narghileli très primitif, peuvent apercevoir 
les chameaux qui sont attachés en dessous. 
A l'autre extrémité de la baie, Acre brille 
au soleil. 

C'est de la mer qu'il faut voir la ville. 

i > i k .i„„„ A/tp semble sortir des Ilots avec ses minarets 

Lorsqu on eu approche en bateau, Acre si mm«. »"*•< 

. i, « m ,i, „,„ /.UniH^oiite On «lirait une île placée en avant de 

et ses dômes dune blancheur elnouissamc. uu i 

la côte, ou wiu: forteresse entourée d'eau. 

Une vaste plaine s'étend derrière, que pas un arbre, pas une maison ne viennent 

égayer. Le port, pour lequel on a utilisé la pointe du petit promontoire rocheux sur 

lequel la ville est bâtie, se trouve maintenant en partie ensablé, et il n'y a plus que 

les bateaux de faible tonnage qui puissent y entrer; les autres doivent jeter l'ancre 

dans la baie, qui est un assez bon mouillage. La ville est encore entourée de murs; 

on y entre par une seule porte, percée dans un gros bastion situé près du 

débarcadère. De la porte, si l'on se dirige vers la ruelle étroite qui représente la 




U>'E RUE DE SAINT-JEAN-d'aCRE 






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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 









rue principale, on perd rapidement les illusions qu'avaient fait naître l'éloignement 
et l'éclat du soleil. Des masures et des palais ruinés, du granit et des fragments de 
marbre, mêlés à la plus grossière des maçonneries modernes, composent la ville 
d'Acre. 

Les souvenirs historiques qui s'y rattachent sont tous du moyen âge et des temps 
modernes? La ville n'est mentionnée qu'une fois dans l'Ancien Testament et une 
autre fois dans le Nouveau, sous son nom grec de Ptolémaïs. Elle a joué un rôle 
important dans l'histoire des Croisades, et, de nos jours, elle a servi plus d'une 
fois de centre aux opérations militaires des campagnes de Syrie. 

Pendant encore treize kilomètres au nord d'Acre, on côtoie la même grève, 
droite et monotone, bordant la plaine qui se rétrécit jusqu'au promontoire escarpé 
de Bas-en-Nakurah, l'ancienne « Échelle de Tyr ». Le pied des collines, qu'on 
aperçoit maintenant distinctement en suivant la côte, est parsemé de villages, mais 
le bord de la mer est absolument désolé, et rien n'en rompt la monotonie que les 
masures de Zib, perchées sur un monticule peu élevé. Dans le lointain, à peu près 
à sept kilomètres, sur un autre monticule, se dressent quelques ruines massives qui 
sont celles de Kulat-el-Kurein, le château de Montfort des Croisés et la première 
des forteresses imprenables qu'ils élevèrent dans toute la Palestine septentrionale, 
depuis la mer jusqu'à Banias, au pied de l'Hermon, et grâce auxquelles les chevaliers 
pouvaient repousser toutes les invasions du côté du nord. 

Bas-en-Nakurah est, avec le Carmel, le seul promontoire important qu'on trouve 
dans ces parages. Il s'avance dans la mer en une pointe assez allongée ; ses parois 
sont trop à pic pour qu'on puisse le contourner à sa base. Le sentier par lequel on 
gravit le promontoire est raide et glissant; les chevaux trébuchent sur la surface polie 
du rocher, et l'absence de parapet du côté de la mer pourrait à bon droit effrayer 
un touriste qui ne serait pas accoutumé aux ascensions des montagnes de Syrie. 

Bien que la hauteur soit peu considérable, la vue au sommet est assez ('tendue. 
Nous disons de là adieu à la Terre Sainte, et jetons un dernier regard sur 
cette plaine que nous venons de quitter. v\u loin, le profil du Carmel se détache 
vigoureusement; à ses pieds, Ilaïfa fait une tache blanche ; plus près, nous recon- 
naissons Saint-Jean-d'Acre, qui semble former un rempart contre les dunes envahis- 
santes. En nous retournant vers le nord, nous avons devant nous la Phénicie. La vue 
est d'abord arrêtée par le promontoire de Bas-el-Abiad, le cap Blanc; au delà, le 
promontoire de Tyr s'allonge dans le lointain. A nos pieds s'étend une plaine couverte 
de ruines : il y a là une colonne dorique isolée, sans inscription, à laquelle ne 
parait se rattacher aucun souvenir; autour d'elle sont renversées beaucoup d'autres 
colonnes toutes semblables, qui ont peut-être, autrefois, formé une colonnade. 
Partout on retrouve les traces des Phéniciens : des sarcophages brisés avec des 



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LA COTE DE SYRIE 



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emblèmes > sculptés d'Ashtaroth, la déesse de Tyr, des dalles et des chapiteaux 
de marbre jonchent partout le sol. 

Ras-el-Abiad est un promontoire calcaire qui avance dans la mer sa falaise 
abrupte. Le sentier qui monte au sommet est formé de marches taillées dans le 
rocher; mais aujourd'hui que la route de Nakurah a été améliorée et que ces 
échelons ont disparu, c'est à tort que l'on continue à appeler ce promontoire 




■ 




RUINKS DE TYR 



« l'Échelle de Tyr ». Un fort maintenant en ruines, mais où une poignée d'hommes 
aurait pu autrefois arrêter une armée, occupe le sommet. 

De là on aperçoit toute la côte phénicienne, peu fertile mais verdoyante, avec sa 
ceinture de dunes qui s'arrondit gracieusement jusqu'au promontoire de Tyr; vers le 
nord, la côte s'infléchit de nouveau, et se perd au loin dans la direction de Sidon. 

On sait pendant deux ou trois heures un rivage désolé, jusqu'à Ras-el-Aïn 

i ici- „\ . a à l'nmnlifpnipnt de l'ancienne Tyr, dont Alexandre 

« la grande tontame » près de 1 empiaccini m. j i 

.• • » ' • „,, ti a- r, ]h rruatre réservoirs, solides constructions 

a anéanti jiisquaux pierres. Il ) a la quant *^ ■> 

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qui emmagasinent une abondante souill. uum ^ i 

ir 4. , ,-i„„ mnf i„if prmnde à T\t. La végétation qui tapisse les 

collines, et qu un aqueduc conduit ensuis a j.j & i i 

i "4. ■ -+ ;' r,„or,no+of. rlpnnis bien des siècles : partout ce ne sont 

arches parait avoir ete respectée depuis " 1C « i 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



que touffes de lauriers, guirlandes de piaules grimpantes et de clématites. 
L'arrivée à Tyr par Ras-el-Aïn, à travers trois kilomètres de dunes et de buissons 
rabougris, présente l'image même de la désolation et de la ruine. De larges mon- 
ticules recouverts de sable parsèment la grève ; ce sont des amas de coquillages 
broyés qui rappellent l'ancienne industrie de Tyr, la fabrication de la pourpre. 
Cette pourpre si fameuse, qui teignait autrefois la robe des rois, était extraite d'une 
coquille univalve appelée murex, très commune sur ces cotes. 

En approchant de la moderne Sour, on aperçoit la longue bande de sable 
(|iii recouvre la jetée construite par Alexandre pour réunir l'île à la terre ferme. Le 
vieux port méridional — car au temps de sa grandeur Tyr avait deux ports — est 
maintenant comblé, mais on en retrouve facilement la place De massives colonnes 
de granit sont renversées sur les dunes et disparaissent sous des amas de ruines; 
des centaines d'autres gisent en tous sens sous les eaux de la baie peu profonde 
qui fut autrefois un port. Ces colonnes, avec la lourde maçonnerie des quais, sont 
tout ce qui reste au-dessus du sol de la Tyr phénicienne. Gomme Jérusalem, 
Tyr fut détruite et rebâtie plusieurs fois. La cité des Croisés disparaît sous un amas 
de débris de plusieurs pieds. Au-dessous d'elle se trouve la Tyr des Mahométans et 
des premiers temps du christianisme; (m creusant plus profondément encore, on 
retrouve la trace de la ville des Grecs et des Phéniciens. Ainsi on rebâtissait chaque 
fois la ville nouvelle sur l'emplacement de l'ancienne. Il n'y a plus de visible qu'un 
monument important, et, bien qu'il compte huit cents ans d'existence, il est relative- 
ment récent dans l'histoire de Tyr : c'est la cathédrale des Croisés; elle a été bâtie, 
comme l'ont prouvé les fouilles faites par Renan, sur les ruines de l'ancienne église 
byzantine. Le portail a été conservé, ainsi que quelques piliers et les trois nefs. 

Vue de la mer, la Tyr moderne semble avoir encore quelque importance; entre 
les dunes jonchées de colonnes et les nouveaux murs, il y a toute une ceinture de 
prairies et de jardins. On débarque souvent à côté de deux fontaines pittoresques, 
dont l'une est connue sous le nom de Puits d'Hiram, et où un artiste trouverait 
plus d'un motif charmant. De là, on entre par l'unique porte de la ville dans un 
labyrinthe de rues étroites et de bazars misérables, plus sales encore que dans la 
plupart des petites villes orientales. 

Bien qu'il reste peu de traces de Tyr sur les lieux où elle s'élevait, le pays 
environnant garde des souvenirs de sa grandeur. Les lianes des collines qui entourent 
l'étroite plaine sont creusés de chambres funéraires; quelques-unes renferment 
encore des restes de sarcophages de marbre. Dans la plaine elle-même, juste en face 
de Tyr, s'élève le monticule rocheux de Nebi-Mashuk, qui était probablement 
l'acropole de l'ancienne ville, et l'emplacement du plus ancien sanctuaire de Melkartli, 
qui précéda le temple fameux construit dans l'île. Cette colline est parsemée de portes 



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LA COTE DE SYRIE 



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étroites qui conduisent à des chambres contenant chacune deux ou trois rangées 
de niches où l'on déposait les cadavres. Il y a bien peu de ces chambres qui n'aient 
été ouvertes. On n'y trouve ni une date, ni une inscription, mais on rencontre de 
temps en temps un groupe de figures grossièrement sculptées. 

De Tyr à Sidon, la côte est aussi monotone que celle du pays des Philistins. 
La plaine fertile se rétrécit peu à peu, et à mesure que les collines se rapprochent 



















LE CHATEAU DE 



LA MER, A SIDON 



de la mer, on aperçoit des villages construits à leur pied. On passe devant 
l'embouchure d'un fleuve; bientôt apparaît Sidon, le berceau de la Phénicie, une 
des plus anciennes villes qui soit au monde; elle fut chantée par Homère, et elle 
garde encore un aspect imposant dans sa déchéance et dans sa ruine. A bien des 
points de vue, Sidon rappelle Tyr : là aussi on trouve une île rocheuse réunie 
à la terre ferme et formant ainsi deux ports. Les ruines majestueuses des deux 
châteaux situés aux extrémités de la ville encore entourée de murs, les maisons 
spacieuses et quelquefois bien bâties, et surtout les jardins et les vergers qui se 
pressent contre les remparts et s'étendent même jusque clans la plaine, donnent à 
la ville une apparence de richesse et de prospérité qui ne répond pas à la réalité. 
Ses rues sont d'étroits tunnels à arcades, au-dessus desquels s'élèvent des maisons; 






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00 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



les grands caravansérails, avec leurs cours spacieuses peuplées autrefois de marchands, 
sont déserts maintenant, et la fière Bidon est devenue Saïda, un village de pêcheurs. 
Elle ne fait plus d'autre commerce que celui du poisson et des fruits, qui ont la 
réputation d'être les meilleurs de la Syrie. Le Kulat-el-Bahr, qu'on appelle le Château 
de la Mer, garde d'une façon pittoresque l'entrée du port septentrional; il ne date 
que du moyen âge, comme le prouvent les colonnes de granit encastrées dans les 
murs. Le château du sud est de la même époque; il a été construit avec les maté- 
riaux d'anciens monuments et s'élève sur un de ces amoncellements de coquilles 
brisées dont nous avons déjà parlé. Les deux principales mosquées sont des 
églises du temps des Croisés, auxquelles on a changé très peu de chose. A Sidon 
comme à Tyr, c'est dans les vastes cimetières situés dans la plaine au sud-est et 
sur les collines qui la bornent, qu'on trouve les véritables antiquités. Quelques-unes 
de ces nécropoles sont des grottes auxquelles on accède par des marches taillées 
dans le rocher. Beaucoup d'entre elles contiennent des sarcophages en marbre 
et en plomb. C'est là qu'on a trouvé, il n'y a pas bien longtemps, le fameux 
sarcophage en basalte noir d'Ashmunazar, roi de Sidon, avec une inscription 
de 990 mots, une des très rares inscriptions phéniciennes de quelque longueur : 
ce sarcophage est maintenant au Louvre. 

De Sidon à Beïrouth, la côte change tout à fait d'aspect. Les plaines désolées 
disparaissent; la chaîne du Liban suit maintenant le rivage de très près, en ne 
laissant entre elle et la mer qu'une étroite bande de terrain plat. En avançant le long 
de la côte, on aperçoit le sommet neigeux du Djebel-Sunnin, le pic le plus élevé 
du Liban. La seule rivière un peu considérable que l'on rencontre, non loin de Sidon, 
est le Nahr-el-Avali, l'ancien Bostrenus. Au bord de la mer, sous un vieux figuier 
noueux, un petit minaret et un khan d'aspect très pittoresque marquent remplacement 
de Nebi-Yunas, célèbre dans la tradition musulmane comme l'endroit où Jouas a été 
jeté sur le rivage. 

Les collines sont parsemées jusqu'à leur sommet de villages habités par la 
race la plus noble et la plus mystérieuse de la Syrie, celle des Druses du Liban. 
Leur origine et leur religion sont encore une énigme. Sauvages jusqu'à la barbarie 
quand on les attaque, ils sont, en temps de paix, la race la plus vertueuse qu'on 
puisse trouver. D'une loyauté absolue, d'une pureté de mœurs irréprochable, ils ont 
pour lo femme un culte digne des temps de la chevalerie, ils sont actifs, et leur 
race est la plus robuste et la plus belle des races si nombreuses de ces pays. 

Nous arrivons bientôt en face d'un promontoire qui s'avance dans la mer 
sur une longueur de deux ou trois kilomètres, et au pied duquel on aperçoit la 
jolie ville de Beïrouth. Le panorama est splendide, surtout vu de la mer : au 
premier plan un amas de maisons toutes blanches; plus loin, les pentes des collines 



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LA COTR DR SYRIE 



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sont couvertes de jardins, de bosquets d'orangers, de figuiers, d'abricotiers et de 
mûriers, d'où émergent de charmantes villas dont les toits plats brillent au soleil. 
Plus loin, s'étend un grand bois d'oliviers; au delà, on aperçoit les contreforts 
du Liban, couverts de mûriers plantés en terrasses; et au-dessus, il y a encore des 
terres cultivées et des villages nichés parmi les rochers, puis un étage de falaises 







■ 















BATEAUX A t/ANCRE, DANS LA BAIE DE BEÏROUTB 



escarpées, que le coucher du soleil colore d'une teinte rose : la longue cîme neigeuse 
du Djebel-Sunnin couronne le tout. 

A Beïrouth l'Orient et l'Occident se mêlent d'une façon étrange : on voit dans 
les rues, des Druses au costume éclatant, des femmes voilées de blanc et des 
Arabes majestueusement drapés dans leurs burnous, à coté des calèches européennes 
les plus nouvelles de forme. Beïrouth, qui est le centre de l'industrie de la soie, 
est un port riche et prospère, d'origine très moderne, où l'élément chrétien l'emporte 
beaucoup sur l'élément musulman. Il y a à Beïrouth un évêché et plusieurs établis- 
sements d'éducation très importants. C'est aussi le siège du Gouverneur du 
Liban, fonction toujours exercée par un chrétien, d'après les traités, et où se 
sont souvent essayés les talents des hommes d'état de la Turquie moderne, tels 
(pie lîustem Pacha par exemple. 

Au nord de Beïrouth jusqu'à l'embouchure du Nahr-el-Kelb ou rivière du Chien, 
le rivage dessine la courbe gracieuse qu'on appelle la baie de Saint-Georges, et par 









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02 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



laquelle on arrive dans le port de Beïrôuth. C'est là que la tradition place le lieu 
du combat de saint Georges et du Dragon, et le guide vous montre gravement 
l'endroit où le saint a terrassé le monstre . 

Jusqu'à Alexanclrette, de superbes montagnes bordent la mer et prennent les 
formes les plus diverses : ce sont tantôt de hautes falaises, tantôt des promontoires 
escarpés ou des gorges étroites et pittoresques. Derrière l'embouchure duNarh-el-Kelb, 
un cap ferme la baie de Saint-Georges et se termine par une falaise, d'une centaine 
de pieds de hauteur, que contournent deux routes creusées dans le rocher l'une 
au-dessus de l'autre; la plus élevée est l'antique route égyptienne qui suivait la côte 
et dont nous avons pu constater l'existence tout le long du rivage. La route la plus 
basse a été construite par l'empereur Marc-Aurèle, vers l'an 173 de notre ère, ainsi 
que le rappelle une inscription. On trouve aussi, à différentes hauteurs, de très 
curieuses inscriptions égyptiennes et assyriennes. 

Il y a un vieux pont romain sur la rivière du Chien, mais, en été, on peut 
facilement passer à gué, et l'on arrive à l'exquise petite baie de Djouneh, qui rappelle 
la Corniche. Djouneh est entièrement moderne; ce n'est ni une ville ni un village, 
mais une collection de villas clairsemées et de petites maisons blanches et bien 
entretenues, qui s'étendent sur un espace de plusieurs kilomètres, chacune ayant 
son jardin et son bosquet de mûriers. Les montagnes s'élèvent brusquement sur le 
bord de la mer et portent sur leurs lianes de nombreux villages, autour desquels 
on a tiré parti de tous les espaces couverts de terre végétale pour faire des 
cultures en terrasses. Au fond d'un profond ravin, au nord de Djouneh, tour- 
billonne le petit torrent de l'Aima, qui doit être passé à gué à son embouchure, car 
l'antique pont romain qui le traverse un peu plus haut est fermé par des maisons 
modernes bâties à chacune de ses extrémités. De là on peut gravir, par un sentier qui 
domine la mer, un promontoire au sommet duquel se dresse une ancienne tour à 
signaux du temps des Romains : tout le long de la côte jusqu'à Alexanclrette on 
aperçoit des tours semblables, élevées de distance en distance. 

Si l'on fait voile le long de la côte, on passe devant une suite de pitto- 
resques gorges, qui sont plutôt les crevasses par lesquelles se précipitent les petits 
torrents du Liban. Signalons l'embouchure du Nahr-lbrahiin, l'Adonis des anciens ; 
on disait que les eaux du fleuve étaient rouges parce qu'elles étaient teintes du sang 
de Thammuz, le dieu Baal ou le Soleil. 

Tout le long de la côte jusqu'à Djebaïl, la Gebal de l'Ancien Testament, la 
Byblos des Grecs, une des sept villes de la ligue phénicienne, on aperçoit des tombes 
anciennes. Dans la vaste enceinte de ses anciens murs, Djebaïl fait l'effet d'un 
misérable village ; des jardins et des bosquets de mûriers occupent presque tout 
l'emplacement de l'ancienne ville. Le port, la grève, les rues et' les jardins sont 



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LA COTE DE SYRIE 



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parsemés' d'innombrables colonnes de granit gris, généralement de petites dimen- 
sions. On a dû les apporter toutes de loin, car il n'y a pas de granit semblable 
dans le pays. Gebal était la ville sainte de la Phénicie, consacrée au Dieu Ghronos, 
dont l'image est souvent sculptée sur les bijoux ramassés dans les innombrables 
sépultures qui se trouvent aux alentours. Mais il ne reste aucune trace de temples, 





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LES MONTS T>U LIBAN, VUE PRISE DE LA MER 





















ii î n„ aj; up du temps des Croisades, ou peut-être plus 

même romains. H y a une belle église au i«iupn v. i r 

• t 1 n + v. woma wTtiflHp au'on aperçoit de la pleine mer et qui 
ancienne, et une citadelle très remarquant 411 un ti 1 1 

est en parfait état de conservation. 

Le port, construit absolument sur le même modèle que celui de Tyr, est presque 
comblé, mais les hommes de Gebal conservent encore la réputation qu'ils avaient, 

1./1 'i-i ,i m ,/.iûnr« rie bateaux. Les pêcheurs du littoral 

au temps d Ezéchiel, comme constructeurs ae ua.iv**. ■ 

• • 1 T. . \ -nânnrnr et l'on entend sur la grève, tout le lon° - 

apportent encore ici leurs bateaux a reparei , cl 1 & & 

du jour, le joyeux vacarme des marteaux. 

ai r • , Rotr-niiTi l'ancienne Botrys; nous côtoyons plusieurs 

Nous nous dirigeons vers Jiatroun, 1 duoieuuc j , j 1 

' 1 nn „ a rl'oTi^ipnnes voies romaines, et passons devant de 
promontoires, nous longeons d anciennes vuiw x 















10 11 12 13 14 15 16 17 li 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



nombreuses tours carrées, devant des gorges qui s'enfoncent dans la montagne. 
Batroun, quoique cité phénicienne, ne garde plus, en dehors de ses tombes, aucune 
trace d'antiquité. Gomme elle n'a pas cessé d'être habitée, les améliorations et les 
agrandissements ont fait disparaître, comme en tant d'autres endroits, toute trace du 
passé, excepté un château du temps des Croisades. L'industrie de Batroun est la pêche 
des éponges, qui occupe à peu près cinq cents pêcheurs ; les hommes plongent avec un 
couteau entre leurs dents; ils peuvent rester presque une minute sous l'eau. Les 
éponges qu'on trouve dans ces parages ont la réputation d'être les meilleures qui 
soient employées dans le commerce. 

Au nord de Batroun, les promontoires se succèdent presque sans interruption; 
ils sont si escarpés qu'il n'a pas été possible de tracer des sentiers sur leurs flancs. 
On rencontre les sites les plus pittoresques pendant le voyage plus varié que rapide 
qu'il faut faire pour atteindre ïarabalos ou Tripoli. 

Tripoli est une véritable cité orientale, et ses habitants sont fiers de l'entendre 
appeler « la Damas du bord de la mer ». La rivière Kadisha, qui arrive des profon- 
deurs des montagnes du Liban, forme par ses alluvions une riche plaine triangulaire 
qui se termine à la pointe où se trouvait jadis le port phénicien. Autrefois, la ville 
se divisait en trois parties, et c'est de là que vient son nom. Maintenant encore, il y 
a deux quartiers très distincts : El Mina, le port, et Tripoli proprement dit, qui est 
dans la plaine, sur les bords de la Kadisha. La plaine n'est qu'un grand bouquet de 
jardins lleuris, de vergers pleins d'oliviers, de figuiers et de mûriers. 

Tripoli a une population presque exclusivement musulmane; ses rues sont 
étroites et bordées d'arcades, mais, par extraordinaire, la ville est propre. Un bel 
aqueduc alimenté par la Kadisha fournit abondamment l'eau la plus pure, qui court 
sous toutes les rues, alimente une fontaine dans chaque maison et arrose tous les 
jardins. La seule chose qui fasse tache au milieu des khans, des rues à arcades, 
des chameaux et des vêtements bariolés des montagnards Druses, c'est un tramway 
peint des couleurs les plus vives, qui circule constamment entre Tripoli et le port, et 
que les habitants espèrent voir suivi bientôt du chemin de fer de la vallée de Tigre 
qui partirait de là. Il ne faut pas quitter Tripoli sans aller visiter son unique monument 
historique, le Château, encore habité et en très bon état. Il a été bâti par le comte 
Raymond; c'était une des forteresses les plus importantes des Croisés, qui la 
gardèrent pendant près de deux siècles. Du sommet du château le panorama est 
admirable. Au premier plan étincellent les minarets, les dômes et les toits blancs 
de la ville; plus loin s'étendent des forêts d'orangers, avec la Kadisha qui précipite 
dans le ravin son cours écumeux : le Liban couvert de neige ferme l'horizon ; à l'ouest 
un océan de verdure: ce sont les jardins qui descendent jusqu'au port; et au nord, 
le long du rivage, se dressent les vieilles tours du grand mur phénicien. 



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SMYRNE, VUE PRISE HE LA MER 



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Smyrne 






Quand Virgile célébrait la beauté de cette terre italienne qu'il aimait tant et 
don) il exprimait le charme en des vers immortels, il émanerait, parmi ses titres 
de supériorité sur les autres pays, le nombre et l'excellence de ses ports. Un tel 
éloge pourrait s'appliquer à toute cette mer intérieure à travers laquelle la pénin- 
sule italienne s'étend comme un gigantesque brise-lames. Excepté sur la côte basse, 
sablonneuse et desséchée de l'Afrique, la Méditerranée est abondante en baies très 
abritées, où toutes les flottes, du monde pourraient jeter l'ancre. 

De l'avis de bien des <--ens. la baie de Smyrne est plus belle encore que celles de 
Marseille, de Gènes et de Naples. Qu'on y arrive du nord ou du sud, on longe Chio 
et l'on aperçoit Lesbos avant de doubler le promontoire de Kara-Bouroun, qui défend 
l'entrée du golfe de Smyrne. Smyrne avec ses longues rangées de maisons blanches, 
avec ses dômes et ses minarets, est nichée au pied d'une ligne de collines élevées. 
De longues avenues de cyprès et de palmiers s'étendent derrière la ville, que domine 
la grande forteresse en ruines de Paz-el-Dagh. Au sud, de riches plaines s'étendent 
vers Kphèse, dominées par la montagne des Deux-Frères ; au nord, on aperçoit les 
vallées de Bournabat et de lladjilar. Tout cela est baigné dans une atmosphère d'une 
clarté éblouissante qui fait ressortir la richesse des teintes, le contraste de la lumière 
et des ombres, et donne aux moindres détails un charme extraordinaire. La nier et le 
ciel sont d'un bleu profond, et l'air est si limpide que les montagnes au-dessus de la 
ville paraissent toutes proches. 

Comme la plupart des villes d'Orient, Smyrne, vue à dislance, paraît ne 









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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



renfermer que des palais. De l'entrée du golfe, l'aspect de la ville est féerique, 
surtout lorsque ses rangées de terrasses superposées sont illuminées par les rayons 
du soleil couchant. On comprend alors les épithètes magnifiques que lui donnent ses 
habitants : Smyrne la bien-aimée, la Couronne d'Ionie, la Perle de l'Orient. Mais 
lorsqu'on débarque, l'enchantement disparaît. Les palais de marbre se trouvent être 

des baraques passées au lait de 
chaux, les rues sont étroites, sales 
et empestées; l'architecture bâtarde 
et sans style est bien celle que 
l'influence européenne a introduite 
dans les villes levantines. Pour- 
tant, si vous n'êtes pas encore 
blasé sur l'Orient, vous trouverez à 
Smyrne un charme que ni la saleté, 
ni les mauvaises odeurs ne pour- 
ront détruire. Les longues files de 
chameaux qui suivent silencieuse- 
ment les rues encombrées, chargés 
de lourds fardeaux sur lesquels est 
accroupi un Arabe à robe blanche ; 
la suite interminable de petits ânes 
portant les dames du harem, dont 
on aperçoit les yeux brillants à 
travers l'écartement du voile ; les 
marchands coiffés du turban, éter- 
nellement souriants derrière leur 
comptoir ; les officiers turcs avec 
leur fez rouge et leur noire stam- 
bouline ; les Syriens portant de 
majestueuses robes de soie et des turbans de mousseline ; les femmes esclaves 
vêtues de blanc ; les Européens avec leurs vêtements de coupe parisienne ; les marins 
de toutes nationalités; les sorciers, les écrivains publics, les derviches, reconnais- 
sablés à leur turban vert, tous ces types si divers, toutes ces couleurs d'un éclat si 
intense et si varié fascinent l'œil et le réjouissent. 

Mais en dehors de ces attraits pittoresques, qui sont communs à toutes les villes 
orientales, Smyrne ne possède rien de remarquable comme monument ou comme archi- 
tecture. Il y a bien encore un quartier juif et un quartier arménien, quoique les Israé- 
lites et les Arméniens ne soient plus aujourd'hui cantonnés dans les limites qui leur 




UNE RUE DE SMVRNE 



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avaient été assi- 
gnées ; mais quant 
à la cité franque, 
au quartier que les 
« Giaours » avaient 
seuls autrefois le 
droit d'habiter, il n'en 
reste que peu de ves- 
tiges, et le nom des 
rues en conserve seid le 




IATBAU DU SMY1UNE ET MONT PAGES 



souvenir. 

Une des choses qui, 
à Smyrne comme dans tout le Levant, frappe le pins le voyageur venu d'Europe, 
c'est le désordre bizarre qui règne dans la nomenclature des rues. Il semble que 
les Orientaux aient peine à comprendre l'avantage de donner, dans une ville, des 
noms aux rues et de numéroter les maisons. Bien plus, cela parait leur répugner 
absolument. En Egypte, chez les fellahs, qui sont résignés à subir tonte espèce de 

i- „ f„;ili+ tinter il v a quelques années, parce que le 
tyrannie, une insurrection iaiiiit eciaui, u j i i i i i 

J 13 


















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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



gouvernement avait décidé de poser des numéros sur les portes de leurs maisons. 
En Orient, d n'y a pas, à proprement parler, de noms de famille; mais on 
distingue les nombreux Ali, ou Ibrahim, ou Ismaël, par un surnom quelconque; 
de même on connaît les rues par des noms qui leur viennent de quelque 
événement local ou d'une circonstance fortuite. Toutefois, partout où s'est établi 
l'Européen, il a apporté avec lui l'habitude de donner à chaque rue une appellation 
distincte; et, comme dans les ports du Levant l'élément étranger a pris une place de 
plus en plus considérable, il y a dans chaque ville des noms de rues très divers, 
souvenirs des diverses nations qui s'y sont vues représentées. Ainsi, à Smyrne, on 
trouve la Via Bella Vista et la Marina tout près des Trois Coins; la Hue de l'Hôpital 
touche à la Rue Franque, Tavernas Mégalas à Casauba Terminus; Khan' Madama, 
la ruelle des orfèvres, conduit à l'Allée des Cordonniers Crées et au Quai des 
Anglais, en passant devant le Passage Cramer. Sinyrne est une véritable tour de 
Babel : on y parle les langues les plus diverses. II y existe un grand nombre de 
communautés distinctes, se servant chacune d'un idiome qui lui est propre. A côté des 
colonies françaises et anglaises, ou trouve la colonie hollandaise, qui parle surtout 
anglais; les Italiens, qui se servent d'un dialecte ressemblant plus au maltais qu'à la 
pure langue toscane; il y a les Crées du Péloponèse, les Grecs de Morée, qui parlent 
albanais ; les Crées des îles, qui emploient le « romaïque » ; les Slaves, qui parlent 
serbe; les Juifs, avec leur étrange dialecte moitié espagnol, moitié italien; les Turcs, 
les Perses, les Tsiganes et les Kurdes, usant tous d'un langage distinct. 

Il y a peut-être dans cette confusion incroyable de langues quelque chose qui 
peut expliquer ce qu'a été la ville de Sinyrne, au point de vue historique! Jamais, à 
moins que ce ne soit dans des temps si reculés qu'il n'en reste même plus de traces, 
elle n'a joué un rôle prépondérant dans l'histoire; et pourtant, dans ces régions qui 
sont le berceau de la race indo-européenne, il n'y a guère eu de mouvements impor- 
tants auxquels la ville de Sinyrne n'ait été plus ou moins mêlée. Elle aurait été 
fondée, s'il faut en croire la légende, par les Amazones, et l'une d'elles lui aurait 
donné son nom. Les Ephésiens et les Éoliens ont tour à tour possédé la ville, jusqu'au 
moment où l'on a des données un peu précises sur sou histoire. Smyrne lit alors 
partie de la Ligue ionienne; elle fut attaquée, prise et brûlée par les rois de Lydie;; 
pendant quatre siècles elle resta abandonnée et déserte, jusqu'au jour où Alexandre 
le Grand la rebâtit, à ce que raconte la tradition, en témoignage de respect pour 
Homère. Après la mort d'Alexandre, Antigone et ses successeurs régnèrent quelque 
temps à Smyrne; puis, après un intervalle pendant lequel elle fut une république 
indépendante, la ville tomba aux mains des Romains. Quand la puissance impé- 
riale passa des bords du Tibre aux rives du Bosphore, Sinyrne lit partie de l'Empire 
Byzantin. Sa situation à l'entrée de l'Asie .Mineure en lit le champ de bataille où 



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SMYRNE, VUE PRISE DU MONT l' A G U S 



'foj'rffil-iUl-t-lffi 



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SMYRNE 



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combattirent les Sarrasins, les Croisés, les Génois et les Turcs, qui tous voulaient se 
rendre maîtres de ce port sans égal. Il y a huit siècles que les disciples de Mahomet 
entrèrent pour la première fois dans Smyrne en conquérants. La ville fut reprise 
parles Byzantins et perdue de nouveau, puis les chevaliers de lihodes et les Sarrasins 
se disputèrent cette perle de l'Asie; Amurat et Bajazet l'assiégèrent et furent mis en 



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ENTRÉE DO liAZAli. A SMYRNE 



î- , î - r\ n a eî^lpts csp massèrent; Timour le Tartare arriva 

déroute devant ses murs. Des siècles se pctsocici , 

11 î . „u M n loe rhevaliers <le Rhodes et bâtit, à ce que dit 

avec ses hordes mongoles, chassa les cnevaueio u^ ^ 

la légende, une tour avec les crânes des prisonniers qu'il avait faits. Enfin, il y 
a près de cinq cents ans, Smyrne tomba définitivement au pouvoir de l'Islam. Au 

i • •■> r ;\„i„ nllo fut solennellement annexée par la dynastie 
commencement du quinzième siècle, elle nu soif mu- n^ i j 

in t +i • , n ^„t. lo rlrnnpau du Croissant n'a pas cessé de flotter 

des Osmanlis; et, depuis ce jour, le ciraptau uu \ 

sur la ville et le golfe. 

Un proverbe oriental dit que l'herbe ne pousse jamais plus sur le sol qu'ont 









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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



foulé les pieds des chevaux turcs. Nulle part la vérité exprimée dans ce proverbe 
n'apparaît aussi claire qu'en Asie Mineure. Sous la triste administration faite 
d'oppression, d'exaction et de corruption, qui a longtemps distingué la domination 
turque, le grenier de l'Europe est presque devenu un désert inculte. Des routes hors 
d'usage, des ponts en ruine, des villes abandonnées, des champs en friche, des puits 
desséchés témoignent partout des effets désastreux de ce régime. Ce n'est pas 
l'influence de l'islamisme seule qu'il faut accuser de ce résultat, bien qu'elle y soit 
pour quelque chose. Il y a des pays soumis à la loi de Mahomet, oïl l'agriculture est 
prospère, où la civilisation, si elle ne fait pas de progrès, reste au moins slationnaire. 
(Test plutôt le caractère particulier des 'Pures, leur indolence, qui les rendent impropres 
à une administration régulière et sage. Dans l'esprit des Turcs, une province est 
Tin endroit d'où l'on peut tirer des soldats et de l'argent. Le gouvernement des 
provinces et la perception des impôts sont confiés à des pachas qui obtiennent leur 
nomination à prix d'argent; ils savent que leur faveur est entièrement subordonnée 
au caprice des puissants et à la complaisance qu'ils mettront à accueillir leurs 
demandes. L'intérêt et l'instinct de la conservation se réunissent donc pour pousser 
les pachas à pressurer la malheureuse province qu'ils gouvernent, sans s'inquiéter 
de l'appauvrissement qui en résulte : il ne s'agit pour eux que de réunir assez 
d'argent, pendant la durée de leur administration, pour vivre à l'aise ensuite, 
lorsqu'un rival plus heureux aura réussi, à force d'intrigues, aies renverser. 

C'est une chose étonnante qu'avec un pareil système de gouvernement la domi- 
nation turque n'ait pas arrêté tout développement commercial dans les villes maritimes 
de l'empire. H y a à cela de nombreuses raisons. Le Turc est né policier comme il 
est né soldat, et réussit ainsi, par une sorte d'instinct héréditaire, à maintenir la paix 
parmi cette foule de gens de toutes nations et de races hostiles qu'on trouve dans 
tous les grands ports du Levant. L'apathie et l'insouciance même, qui rendent son 
administration si désastreuse dans les villes de l'intérieur, fait que le Turc n'est pas 
un mauvais maître dans les cités marchandes où le commerce a besoin avant tout 
d'une grande liberté. La doctrine du « laissez faire » convient à merveille au caractère 
turc. Depuis un temps très reculé, les colonies européennes qu'on trouve dans les 
ports du Levant ont joui d'une indépendance presque complète. Elles étaient sous 
la protection de puissants Etats et le fait d'attaquer leurs droits aurait certainement 
amené ce que les Orientaux redoutent plus que tout — des complications et des ennuis. 
Il était impossible de dépouiller, de maltraiter et de pressurer le marchand chrétien 
des ports, comme l'infortuné paysan de l'intérieur; et du moment qu'on ne pouvait 
rien en tirer, ce qu'on avait de mieux à faire c'était de le laisser livré à lui-même 
et à sa corruption. Voilà pourquoi, dans le Levant, les colonies marchandes venues 
d'Europe peuvent faire à peu près ce quelles veulent, à condition que la paix règne 



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GROUPE DANS UNI-; RUE DE SMYRNE 



entre elles, et qu'elles usent 
de bons procédés à l'égard de 
l'administration ottomane. Les 
Turcs, désirant ne pas être trou- 
blés par les querelles et les dis- 
cussions de leurs sujets occiden- 
taux, leur ont permis peu à peu 
de s'administrer et de réeder 
eux-mêmes leurs propres affai- 
res : c'est ainsi que naquirent les 
Capitulations. Les Turcs ne se 
doutaient pas alors qu'un jour 
viendrait où les Européens profite- 
raient des droits qui leur avaient 
été accordés avec tant de mépris, 
pour s'affranchir à peu près de 
l'administration ottomane. 

Voilà pourquoi, dans les villes du Levant, il y a plus de liberté commerciale, plus 
d'indépendance et d'initiative individuelles que dans d'autres pays plus avancés 
au point de vue de la civilisation et de l'instruction. 

De tous les ports soumis à la puissance du Sultan, c'est Smyrne qui a le plus 
gagné à ce régime de liberté. La position de Smyrne en fait l'entrepôt central du 
Levant. Il est vrai que la diminution de la production en Asie Mineure a privé 
Smyrne d'une importante source de richesse, mais la tranquillité relative qui 
règne en Europe, et le mouvement commercial qui s'est établi entre l'Occident et 
l'Orient, ont fait de Smyrne le principal entrepôt pour l'échange des marchandises 
et des produits de l'Europe et de l'Asie. Les Turcs, à qui l'on peut reprocher bien 
des choses, ne sont pas des voleurs ; et les caravanes venant de toutes les extré- 
mités de l'Orient ont toujours bénéficié, en se dirigeant vers Smyrne, d'une sécurité 
suffisante. C'est ainsi que, pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle, et 
même au commencement du dix-neuvième, de longues files de chameaux traversaient 
constamment le fameux Pont des Caravanes, à l'entrée de Smyrne, amenant vers 
la mer les soies, les épices et les fruits, et remportant des marchandises de Lyon, 
de Venise, et surtout de Marseille. 

Mais le développement du commerce avec l'Inde, la (dune et le Japon a été 
cause que Smyrne n'est plus l'unique entrepôt des marchandises d'Orient. Alexandrie 
d'abord et Port-Saïd ensuite ont commencé à faire grand tort à Smyrne; le 
percement du canal de Suez lui a causé un préjudice considérable. Les Crées ont 












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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



accaparé presque complètement le commerce levantin. Ils font les affaires plus 
économiquement que les Occidentaux et déploient une grande activité. Le Grec joint 
à la finesse commerciale des Juifs une énergie et une audace dans la spéculation, 
qui sont tout à fait incompatibles avec le caractère juif : c'est ce qui explique le 
succès croissant du peuple grec dans les affaires. 

A l'époque où la peste était pour toute l'Europe une source de terreur, la ville 
de Smvrne était regardée comme le principal foyer de cette terrible maladie. Le fléau 
était pour ainsi dire sans cesse alimenté par les caravanes qui arrivaient à Smyrne 
après avoir traversé les pays infectés. 11 faisait de terribles ravages dans la ville; 
les plus vieux habitants s'en souviennent encore. On raconte que lors d'une 
apparition de la maladie, on massacra tous les chats de la ville : on croyait que 
la peste n'était contagieuse que par le contact direct, et comme les chats se glissent 
partout, ils pouvaient transmettre les germes de la peste en se frottant contre des 
personnes contaminées. Pour la même raison on se barricada dans les maisons et on 
s'isola. Mais cela n'était possible qu'aux riches marchands, qui pouvaient vivre 
facilement chez eux. Du reste, on continuait à faire les affaires, malgré la peste. Il 
fallait bien répondre aux échéances, expédier les cargaisons et recevoir les mar- 
chandises. Les néo-ociants étaient obligés de se rendre aux maisons de commerce et 
aux entrepôts ; ils sortaient, montés sur des ânes et précédés par des kawass dont 
la consigne était d'écarter les gens sur le passage de leurs maîtres et d'empêcher 
qu'on ne les touchât. Grâce à ces précautions, au dire des anciens Smyrniotes, la 
peste noire ne fut pas, au moins pour les gens riches, une aussi terrible calamité 
qu'on eût pu se l'imaginer. Depuis plus d'un demi-siècle, la peste n'a pas reparu à 
Smyrne; mais, en revanche, le choléra y fait, comme dans tout le Levant, du reste, 
d'épouvantables ravages . 

11 fut un temps où les ânes étaient, à Smyrne, le seul moyen pratique de loco- 
motion. Tous les gens dans une situation un peu aisée avaient à leurs gages un âne 
et un ânier. Les marchands allaient à leurs affaires, les dames au bain, les enfants 
à l'école, tous montés sur des ânes. C'était déroger que d'aller à pied, et comme 
les rues étaient trop étroites, trop encombrées et trop mal pavées pour permettre 
d'autres moyens de transport, les gens les plus élégants circulaient à âne. Les 
âniers formaient une sorte de confrérie particulière, et il était interdit à quiconque 
n'en faisait pas partie de conduire un âne. La vie d'un ânier n'est ni facile ni 
saine. Pour gagner un bon pourboire, il faut pousser l'âne aussi vile qu'il peut 
aller, et le suivre à la course en se frayant un passage dans la foule, en criant à 
tue-tête et en excitant constamment l'animal avec un bâton. En général, les âniers 
ne vivent pas vieux. Ils meurent le plus souvent à la suite de maladies de cœur ou 
de poitrine. Mais ils sont gais et insouciants, et semblent jouir éternellement des 



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[LE DE C1I10 



mêmes plaisanteries, qu'ils répètent à satiété. Quand ils ne travaillent pas, ils passent 
des heures entières à regarder dans la rue le faiseur de tours refaire les mêmes 
passes, ou à écouter le chanteur populaire redire éternellement les mêmes vieilles 
histoires. Mais aussitôt qu'ils voient venir un client, ils s'élancent et commencent 

bousculer, au point qu'on croirait qu'ils vont s'égorger. 



a se 



à crier, à gesticuler 

Dès que le client a fait sou choix et en fou relit' son âne, le tumulte cesse et les 

concurrents évincés redeviennent excellents amis. 

Leur intérêt bien entendu oblige les conducteurs d'ânes à traiter leurs animaux 
avec une humanité relative; c'est le seul sentiment qui les arrête, car la pitié envers 
les animaux est pour eux un sentiment incompréhensible. Malgré leur joyeuse bonne 
humeur, ils ont, comme tous les Orientaux, un fond de sauvagerie, et ne font guère 
que suivre leurs instincts en prenant plaisir à faire souffrir la bête qu'ils conduisent 
et dont ils vivent. Le seul animal qui ne soit pas cruellement maltraité à Smyrne, 
c'est le chameau, et cela parce qu'on le sait doué d'une mémoire tenace : lorsqu'on 
l'a maltraité il en garde longtemps le souvenir, et parfois, des semaines après, se 
précipite sur son conducteur pour le piétiner. L'âne ne sachant pas garder rancune, 
on ne l'épargne pas. 

Les âniers de Smyrne ont une certaine facilité pour retenir les mots d'une langue 
étrangère, mais ils sont absolument incapables d'apprendre complètement cette 




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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



langue. La plupart d'entre eux savent, quelques mots d'anglais, de français, d'italien; 
leur science ne va jamais plus loin. 

Au reste, le beau temps des àniers de Smyrne est passé. On a construit des rues 
plus larges; les voitures sont devenues dans ces derniers temps d'un usage assez 
courant, et désormais les gens qui se respectent, les clames des harems des pachas, 
les marchands européens et leurs familles, ne montent plus à âne : en cette matière 
comme en bien d'autres, les habitudes de l'Occident ont envahi l'Orient. 

Parmi les villes du Levant, Smyrne est particulièrement renommée pour la beauté 
de ses femmes ; mais peut-être cette réputation est-elle quelque peu surfaite. 
D'ailleurs, il est assez difficile au voyageur d'en juger par lui-même. Les femmes 
turques sont soigneusement voilées : on ne voit que leurs yeux, qu'elles ont du 
reste très brillants et dont elles augmentent encore l'éclat en les bordant d'un 
cercle noir. Il n'y a pas bien longtemps, les femmes arméniennes ne sortaient, 
elles aussi, que voilées, et on retrouve dans tout l'Orient, malgré les différences de 
race et de religion, la même répugnance à laisser les femmes se montrer librement 
à visage découvert : la grande majorité des daines que l'on rencontre, se promenant 
en voiture ou entrant dans les bazars pour y faire des acquisitions, sont Européennes 
de naissance ou d'origine. La vie sociale n'est pas très animée dans les villes du 
Levant, et les daines de Smyrne ne se réunissent guère qu'une fois par semaine, 
le vendredi, qui est le jour du repos pour le musulman : ce jour-là, on va à la 
promenade, au Nouveau Quai. Le carnaval est aussi assez animé. Ce sont les 
seules occasions où l'on puisse se faire une idée des femmes de Smyrne : les jeunes 
ont souvent des profils très purs, des yeux étincelants et des teints superbes; mais 
dès avant l'âge mûr, elles perdent leur fraîcheur, engraissent et deviennent fort 
disgracieuses. 

Smyrne, comme toutes les villes de cette région, prétend à l'honneur d'être le 
lieu de naissance d'Homère; mais l'île de Chio, très voisine de Smyrne, paraît avoir 
des droits plus sérieux à cette gloire. Du reste, les savants ne sont pas encore tombés 
d'accord sur la question de savoir qui était Homère, où il est né, et même s'il a 
jamais existé. 

Néanmoins, le souvenir d'Homère engage presque toujours les étrangers qui 
viennent à Smyrne à faire la traversée de Chio. Il n'y a qu'une distance de sept 
kilomètres entre cette île et la presqu'île d'Asie Mineure. L'histoire de Chio est étroi- 
tement liée à celle de Smyrne : pourtant elle ne passa sous la domination turque 
que deux siècles après Smyrne; elle fut une des dernières conquêtes des Turcs en 
Europe. Le régime auquel ils soumirent les vaincus fut d'ailleurs exceptionnellement 
doux. L'île de Chio fut pendant longtemps le douaire de la sultane Validé, la mère du 
sultan régnant, et les habitants jouissaient d'une très grande liberté, à la condition 



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SMYRNE 



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qu'ils payassent régulièrement l'impôt et qu'ils fournissent le mastic, qui est une 
des plus célèbres productions de Chio et dont les harems de Sinyrne font leurs 
délices. Ils se trouvaient parfaitement heureux et ce ne fut qu'à contre-cœur qu'ils 
prirent part à la révolte contre la domination turque : ils y furent plutôt contraints 
par les Grecs des îles environnantes. Conspirateurs malgré eux, ils furent cruel- 




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VUE PKISB AUX HNVIRONS d'EPHÈSE 



lement punis. A l'arrivée des troupes turques, l'insurrection fut vaincue sans 
résistance sérieuse et, la lutte terminée, l'île fut livrée au pillage. On brûla les 
villes, et les soldais turcs eurent la permission de tuer et de voler selon leur bon 
plaisir. Si la tradition dit vrai, 25 000 Ghiotes furent fusillés ou pendus; on 
en vendit 45000, surtout des femmes et des enfants, comme esclaves, et on en 
exila 15 000. La peste finit la besogne commencée par les Turcs, et, dans l'année de 
cette malheureuse révolte, la population grecque de l'île de Chio s'était abaissée 
de 500 000 âmes à 20 000. Il y a encore quelques habitants de Sinyrne qui s'en 
souviennent. Un riche marchand d'Alexandrie, bien connu à Londres et à Paris, et 
dont les parents habitaient Chio lors de l'insurrection, nous racontait que, dans son 
enfance, il avait été esclave dans un harem turc. Il avait été enlevé par les Turcs 
















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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



et vendu à un pacha de l'intérieur. Un jour qu'il passait dans les rues, escortant les 
dames du harem de son maître, il fut reconnu par un vieux Grec qui avait été servi- 
teur, à Ghio, dans la maison de son père. On prévint sa famille, qui s'était établie 
à Alexandrie après le massacre, et il put être arraché à l'esclavage et rendu à ses 
parents. Il y a peu de familles dans le Levant qui n'aient quelque aventure de ce 
genre à conter, et beaucoup finissent d'une façon infiniment plus tragique : tant 
qu'il restera des survivants des massacres de Ghio, il est bien naturel que les Grecs 
gardent au fond du cœur une haine ardente contre les Turcs. 

En dehors des ruines étranges connues sous le nom bizarre de Collège d'Homère, 
il n'y a pas grand'chose à voir à Ghio, et le voyageur qui se trouve à Smyrne aura 
une excursion beaucoup plus intéressante à faire en allant visiter les ruines d'Ephèse, 
que les Turcs appellent Ayasoulouk. Les savants vous diront qu'AyasouIouk tire 
son nom de l'apôtre Jean qui y avait vécu, et qu'on appelait liagios Théologos, le 
saint Évangéliste. Ephèse était une des plus importantes et des plus prospères 
parmi les colonies grecques d'Asie Mineure. Après la défaite de Mithridate, elle 
tomba sous la domination romaine ; elle passa ensuite entre les mains des empereurs 
grecs de Constantinople, puis elle devint la proie des Turcs, qui la possèdent 
encore. 

On peut aller en chemin de fer visiter le temple de la grande Diane des 
Éphésiens. Dans toute la Turquie d'Asie, il n'y a guère que Smyrne qui puisse se 
vanter de posséder une voie ferrée. Il y a deux lignes, ayant chacune une gare diffé- 
rente : la première va jusqu'à Seraïkeï; la seconde jusqu'à Alacher. Quand la ligne 
de la vallée de l'Euphrate sera terminée, il y aura, pour aller aux Indes, une voie 
de terre qui permettra de se passer du canal de Suez, et le réseau des chemins de 
fer d'Asie Mineure prendra probablement une réelle importance. 

Aux stations, toutes les nations sont représentées; on parle toutes les langues. 
Il y a quelque chose d'étrange à voir cette population orientale transportée dans 
des wagons , qu'on a d'ailleurs tenté d'adapter aux habitudes locales. II y a pour 
les femmes des compartiments séparés, avec des treillis de bois ou de fer rendant 
les voyageuses invisibles aux regards trop curieux. Les wagons de première classe 
sont en général occupés par des Européens et par quelques dignitaires turcs ou de 
riches propriétaires, coiffés du fez ou du turban. Les indigènes voyagent presque 
toujours en troisième classe. Les wagons ouverts de la ligne d'Ephèse sont donc 
en général remplis du public le plus pittoresque qu'on puisse rêver : tous sont assis 
ou, plus souvent, accroupis clans le wagon, sans le moindre souci du confortable; 
ils ne semblent ni étonnés ni émerveillés de cette locomotion à vapeur, qui est pourtant 
chose absolument nouvelle pour la plupart d'entre eux. G'est là un trait fort 
caractéristique de la nature des Orientaux : un chanteur populaire, un singe savant, 



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A', PONT DES CARAVANES SUS LE MELES 



un charmeur do serpents les plongeront dans une excitation bruyante, mais ils 
resteront absolument indifférents aux merveilles de la science et aux progrès de la 
civilisation. 

Il n'y a guère que soixante kilomètres de Smyrne à Éphèse, mais le voyage 
prend trois ou quatre heures. On part de Touzli Boumon; on traverse le pont des 
Caravanes, on longe le cimetière turc; puis on s'arrête à la station qui porte le 
nom français de « Le Paradis ». La ligne traverse une longue suite de plaines, ou plus 
exactement de terres basses et marécageuses. Les stations ont des noms bizarres 
pour des oreilles européennes : on passe tour à tour à Desertcheny , Turbali, 
Arick, Baschier, Baïndir, ïireh et Gelât, et l'on arrive enfin à une station un peu plus 
fréquentée et d'un aspect un peu moins désolé que les autres : c'est Ayasoulouk, 
l'ancienne Éphèse. Il y quelques années, on ne considérait pas comme prudent de 
visiter Éphèse sans une escorte armée ; à cette époque, des marchands de Smyrne, 
qui avaient été chasser dans les environs, furent enlevés par des brigands, et ne 
recouvrèrent leur liberté qu'après avoir payé une forte rançon. Aujourd'hui la 
police est mieux faite, le chemin de fer a d'ailleurs fait du brigandage un métier 






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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



pou avantageux, et le voyageur ne court plus guère à tëphèse d'autre danger que 
d'être fortement harcelé par les mendiants qui infestent les ruines. 

On n'est pas d'accord sur la manière dont fut détruite la ville d'Ephèse : c'est 
du reste le cas pour bien des villes célèbres et autrefois florissantes de l'Asie 
Mineure. Les ports se sont ensablés, le commerce a passé à d'autres cités, et la 
décadence est venue peu à peu. Quoi qu'il en soit, la disparition du paganisme a été 
certainement une des principales causes de la ruine d'Ephèse : le culte de Diane avait 
fait la grandeur de la ville, et quand on cessa d'entourer les autels de la déesse, 



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Kl'IIENE. RUINES DU GYMNASE 



le silence et la mort s'étendirent sur Ephèse. Ce qui d'ailleurs attire la plupart des 
voyageurs, c'est moins le désir de voir l'emplacement du temple de Diane que les 
souvenirs qui se rattachent à la foi nouvelle ; ce que les touristes essaient de 
découvrir parmi l'amas des pierres brisées, seuls restes de la célèbre ville, c'est le 
temple où les Apôtres flétrirent le culte des faux dieux, c'est le cirque où saint Paul 
fut livré aux bêtes. 

Éphèse est en effet une des villes dont le souvenir est le plus étroitement 
mêlé à l'histoire des premiers temps du christianisme. La tradition raconte que saint 
Jean vint y habiter en quittant Patmos, et que la vierge Marie y finit ses jours dans 
la compagnie du disciple bien-aimé. Marie-Madeleine y serait ('gaiement venue mourir. 

Au reste, tous ces souvenirs glorieux qui se rattachent à Éphèse n'ont laissé 
qu'une trace fugitive. Du superbe temple, autrefois l'une des sept merveilles du 
monde, il ne reste aujourd'hui que des pierres et des colonnes brisées. On fera 
bien de ne pas acheter les médailles et les empreintes que les mendiants offrent 



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SMYRNE 



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dans les ruines et qui sont très probablement fabriquées en Europe. Si Ton tient à 
rapporter un souvenir d'Éphèse, on fera mieux d'aller visiter le bazar de Smyrrie et 
d'y acheter un de ces talismans sur lequel sont inscrits les noms des Sept Dormeurs 
qui, d'après une légende très populaire dans tout l'Orient, s'endormirent près 
d'Éphèse dans une cave où ils s'étaient cachés en leur qualité de chrétiens, 
pendant les persécutions de Dioclétien. Ils se réveillèrent au bout de deux siècles 
pour trouver le paganisme abattu et la religion chrétienne installée victorieusement 
à sa place. Mahomet s'est appro- 
prié cette tradition, comme beau- 
coup d'autres légendes chré- 
tiennes, et le talisman est très 
apprécié des disciples du Pro- 
phète ; on prétend qu'il préserve 
celui qui le porte, et lès joailliers 
de Smyrne en vendent beaucoup. 

D'autres ruines qu'on ne 
manque jamais de montrer aux 
voyageurs qui viennent à Ephèse 
sont celles du Gymnase. Deux 
arches en assez mauvais état sont 
tout ce qui reste, au-dessus du sol, 
de la grande école des Ephésiens, 

mais il y a sous terre de larges caveaux et des galeries tout encombrées de pierres 
et de terre», qui s'étendent, dit-on, sur une longueur de plusieurs kilomètres et vont 
même, selon la tradition populaire, jusqu'aux murs de Smyrne. 

Éphèse peut être pour un antiquaire un endroit des plus intéressants, mais il 
faut, pour y trouver un grand charme, une éducation toute spéciale, et ces ruines ne 
sont pas faites, comme celles de la Grèce, de l'Italie ou de l'Egypte, pour frapper 
l'imagination d'un voyageur novice. Il est trop difficile de reconstituer parla pensée 
la ville ancienne, et le souvenir qu'on en conserve le plus souvent, c'est celui d'un 
énorme amas de pierres, situé au milieu d'une plaine triste et déserte, à l'aspect 
marécageux. 

Mais le voyageur qui, de retour à Smyrne, tient à voir tout ce qu'il y a de 
curieux dans les environs de la ville, devra faire l'ascension du mont Pagus, d'où il 
jouira d'une vue magnifique sur la cité couchée à ses pieds, sur la côte aux 
capricieuses découpures et sur la mer étincelante, toute parsemée des îles de 
l'Archipel. En revenant, il pourra visiter aussi la tombe de Polycarpe, le saint 
patron de la ville : tout contre le cimetière turc situé sur la pente de la colline, 



TOMBEAU DE l'OLYCAKPE 






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112 LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 




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on vous montre une ruine qu'on dit être le tombeau de l'évêque qui occupa le 








premier, d'après la tradition, le siège apostolique de Smyrne, et fut martyrisé 




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pendant les grandes persécutions du second siècle de l'ère chrétienne. 




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Mais, à notre avis, le grand charme de Smyrne ne tient ni à ses ruines, ni à 
ses antiquités, ni à ses souvenirs historiques. Cette ville possède un attrait tout 




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particulier, parce que plus qu'aucune autre cité du Levant, elle a une physionomie 




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absolument orientale ; elle est pour nous l'entrée du pays des Mille et une nuits, 




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de la vraie patrie des mosquées et des turbans, des caravanes et des harems : 




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Smyrne est, en un mot, le lieu de rencontre de l'Orient et de l'Occident. 




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Les Dardanelles 











MONT IDA ET GOLFE 1J ADRAMYTT1 






Kn quittant Smyrne nous faisons voile vers 
les Dardanelles. A droite, sur un promontoire 
qui commande l'entrée du golfe de Smyrne, s'élève 
Fotcha, l'antique Phocée, qui fonda Marseille et tant 
d'autres colonies. Puis la nier, pénétrant profondément dans les terres, forme le golfe 
de Tchandarlik, fort redouté des navigateurs. Au delà, nous distinguons Mytiline, 
l'antique Lesbos, l'île des poètes, qui vit naître Sapho. En approchant de l'île, nous 
apercevons la charmante ville de Mytiline, dont les maisons blanches et roses 
s'étagent en gradins sur les pentes d'une colline; au sommet, de vieilles fortifications 
du moyen âge, pittoresquement enchâssées dans la verdure des oliviers, dominent 
la cité. En face, sur la côte d'Asie, est Aïvali, la Cydonie des Grecs, la Ville des 
Coings, qui fait un grand commerce avec Mytiline. Cette ville se trouve à l'entrée de 
la baie d'Adramytti, aujourd'hui Cdreinid. La ville qui donna son nom à ce golfe 
était, selon Strabon, une colonie athénienne; selon d'autres témoignages, elle aurait 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



été fondée par Adramys, frère do Grésus. En tout cas, c'était, au temps de l'empire 
romain, un port assez actif; c'est sur un voilier d'Adramytti que saint Paul prit 
passage pour se rendre de Césarée à Rome. Au delà de la ville, le pic de l'Ida 
apparaît, couronné de neiges. 

En sortant du golfe d'Adramytte , on double le cap Lecturn, appelé par les 
Turcs Baba-Bouroun. On aperçoit au nord l'île de Ténédos, et au nord-ouest les dw\x 
sommets de l'île volcanique de Leinnos, où la mythologie classique plaçait les forges 
de Yulcain. On longe, pendant une heure ou deux, la côte asiatique; on passe près 
du port d'Alexandria Troas, maintenant engravé par les sables et par les débris d'un 
mur sous-marin. De l'autre côté, la baie de Bésika se creuse en une courbe profonde 
jusqu'à Koum-Bouroun. 

Le port de Ténédos n'est pas sûr. Virgile déjà l'appelait statio malefida carenis; 
et les marins d'aujourd'hui semblent avoir la même opinion. La ville contient les 
trois mille habitants, Turcs et Grecs, de l'île. Sur le rebord des collines se dressent 
quelques moulins à vent; des barques de pêche, enluminées de couleurs vives, sont 
amarrées au quai; on les charge de barils de vin muscat, unique produit du pays. 
La position de Ténédos lui donne une certaine importance stratégique : de là sont 
venus ses malheurs. Après avoir fait partie de l'empire maritime des Athéniens, 
l'île tomba au pouvoir des Macédoniens, puis des Romains; plus tard les Génois et 
les Vénitiens s'en emparèrent; Mahomet II l'enleva aux Vénitiens, qui la reprirent en 
1 656 et la perdirent de nouveau l'année suivante. Les Anglais y ont débarqué leurs 
équipages en 1878 et ont vainement essayé de s'y établir! 

En face de Ténédos, les côtes de la Troade tombent à [tic dans la mer, en falaises 
abruptes. Sur un petit promontoire, qui regarde Tavehan-Ada (l'île des Lièvres;, 
Choiseul-Gouffier a cru retrouver l'ancienne Agamia. Gette ville, dont le nom signifie 
<f la Vierge », avait été bâtie, dit-on, en mémoire des filles de Troie exposées, 
sur celte grève, à la fureur d'un monstre marin suscité par Neptune, qui voulait se 
venger de Laomédon. Un jour, le sort désigna Ilésione, fille du roi. Hercule, qui 
passait par là, revenant de son expédition contre les Amazones, promit de sauver la 
jeune fille, si Laomédon voulait lui céder les chevaux que Zens avait donnés à Tros 
comme compensation à l'enlèvement de Ganymède. Laomédon promit, mais ne tint 
pas son serinent. Hercule, furieux, attaqua Troie avec une flotte de six vaisseaux, et 
tua Laomédon avec tous ses fils, sauf Priam. 

Yeni-Schehr occupe, sur un haut promontoire, l'emplacement de l'ancienne Sigéo. 
A la place de la citadelle s'élèvent quelques moulins à vent; une église chrétienne a 
été bâtie sur les ruines <)\ni temple d'Athéné, dont on peut encore trouver des 
fragments aux alentours. L'ancienne ville a, dit-on, élé construite en grande partie 
avec les matériaux des murs, des tours et des temples d'Ilion. De ce point, un 



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LES DARDANELLES 



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magnifique panorama se déroule dans toutes les directions : à l'est, la plaine d'Ilion; 
à l'ouest, la mer ïïgée, avec ses îles, qui apparaissent comme baignées dans la lumière 
magique du soleil; derrière Imbros s'élève Je pic de Samothrace, sur lequel Poséidon 
s'assit pour regarder le combat des Grecs cl des Troyens. Quand le temps est clair, 
on aperçoil parfois le mont Athos, bien qu'il soit éloigné de pins de cent cinquante 



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kilomètres. An nord, on distingue l'entrée de l'HelIesponl et les cotes de la Chersonèse 
de Thrace. 

Lorsqu'on a doublé le cap Sigée, on remarque trois tumulus rangés tout près 
Tua de l'autre au bord d'une petite baie ; ce sont, dit la tradition, les lombes d'Hector, 
de Patrocle et d'Achille. Un peu au delà s'élève le fort de Koum-Kaleh, bâti sur la 
berge à l'embouchure du Simoïs. La petite ville turque du même nom est derrière; 
deux minarets blancs, qui se dressent au-dessus des créneaux du tort, la signalent au 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



loin. Quoique les murs de la forteresse soient liants et massifs, on peut facilement les 
escalader du côté de l'est : le vent a accumulé de ce côté des amas de sable. On 
suppose qu'au temps de la guerre de Troie, le tombeau d'Achille était situé au bord 
de la mer, et que la lande marécageuse qui l'en sépare actuellement était autrefois 
une baie que les dépôts d'ail uvions du Simoïs et de son tributaire, le Scamandre, oui 
graduellement comblée. 

C'est ici qu'il faut aborder si l'on veut fouler le sol troyen, et visiter le théâtre 
fameux de ces exploits immortalisés par Homère, « la prairie fleurie du Scamandre et 



« Ce champ arrosé vainement du sang des héros, 
ce Ce désert, orgueil du vieux Priam ». 

Toute la plaine est maintenant déserte; des buffles y paissent en grand nombre; 
sur notre passage, des hérons s'envolent, des grenouilles font entendre leur 
coassement. 

La forte brise du nord, qui siffle à travers les touffes de roseaux, nous rappelle 
que nous approchons de ce qu'Homère appelait « la venteuse 1 lion »; à notre droite, 
nous apercevons le sommet couvert de neige de l'Ida, « Père des fleuves », dont les 
contreforts en amphithéâtre embrassent la vallée tlu Simoïs. 

A l'extrémité d'un chaînon de collines le terrain apparaît complètement boule- 
versé, d'énormes ruines ont été mises à nu : ce sont celles d'Ilissarlik. D'après 
Scldieinann, qui fit ces fouilles considérables, il y aurait là les ruines de six; villes 
superposées, représentant chacune une époque et une civilisation différentes; en 
descendant jusqu'à la cinquième couche on trouverait l'Ilion d'Homère. Selon une 
opinion plus probable, l'emplacement de la ville troyenne serait sur la colline (h 1 
Bounarbachi, au sud de la plaine arrosée par h 1 Mendereh ; mais on n'a pas encore 
fait de fouilles à cet endroit, 

D'Ilissarlik le voyageur peut gagner la petite ville de Tchanak-Kalessi, commu- 
nément appelée par les Européens « les Dardanelles » ; il fera bien d'y aller à cheval, 
l'âpre vent du nord, si fréquent dans ces parages, pouvant rendre très longue 
la traversée : à cheval, la route n'est que de trois heures, à travers le charmant 
paysage de la côte, qui, à cet endroit, forme une haie profonde. 

Le chemin est agréable et la vue ravissante : des plaines fertiles et des collines 
boisées bornent l'horizon du côté de l'Asie, et, de l'autre côté de l'IIellespont, 
s'élèvent les côtes rocheuses et les falaises nues de l'Europe. Un château commande 
l'entrée du détroit des Dardanelles; il est situé à l'embouchure d'une petite rivière, 
le Tchinarlick, qui coule à l'ombre des saules et des platanes, et qui prend sa source 
au mont Ida. 



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LES DARDANELLES 



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Ce fort, appelé par les Turcs, Kaleh-Soultanieh, « le Château du Sultan », est 
comme la porte d'entrée de Constantinople ; tous les navires doivent s'y arrêter avant 
de remonter vers la capitale. C'est une citadelle solidement bâtie, défendue par des 
batteries modernes. Vu de la nier, Tchanak-Kalessi s'étend au delà du fort en une 
longue ligne, tout près du rivage, avec ses minarets et ses maisons de mille couleurs, 
aux jalousies vertes, et aux toits couverts de tuiles rouges, les drapeaux des 
diverses nations flottant au-dessus des résidences consulaires. La ville est habitée 






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par une population mêlée, dont la majorité est composée de Juifs qui se livrent au 
commerce des vins et exercent les petits emplois auxquels donne lieu l'arrêt forcé 
de tous les vaisseaux dans ce port. 

On donne aux Dardanelles le nom de Tchanak-Kalessi « le Château des Pote- 
ries », à cause des nombreuses fabriques qui forment la principale industrie de la 
région environnante. La fabrication des poteries met en œuvre des procédés fort 
primitifs. Outre les vases destinés aux usages domestiques, un grand nombre 
d'aiguières et de cruches chargées d'ornements assez grossiers sont vendues à 
bord des navires de passage. Quelques-uns de ces vases ont la forme de lions, de 
chevaux et d'autres animaux, et rappellent assez les poteries anciennes trouvées 
dans les fouilles d'Hissarlik. 

Près de la rivière est le Meidan, ou terrain communal, vaste prairie ombragée de 
beaux arbres ; ça et là de petits cafés à la façade ornée d'une véranda, devant 
lesquels des Osmanlis, en longues robes et coiffés de blancs turbans, sont assis sur 



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LA MED1TERRANEK PITTORESQUE 



des lapis ou sur de petits tabourets de roseaux, cl fument gravement le long chibouk, 
ou l'interminable narguileh. A peu de distance, sous les arbres, un groupe de 
femmes turques, accroupies sur de petits tapis, font un joyeux pique-nique, et leurs 
féridgés de mille teintes, roses, bleues et lilas, forment une brillante mosaïque dont 
l'éclat tranche sur le vert de la pelouse. 

De l'autre côté du détroit, le Château d'Europe, appelé aussi par les Turcs 
Kilid-Bahr, la « Clé de la Mer », s'élève sur une pointe de terre qui avance jusqu'à 
environ un mille de la côte asiatique. Ce promontoire, que les anciens appelaient 
Kynosema, est illustré par le souvenir d'Hécube, seconde femme de Priam, roi de 
Troie. D'après la tragédie d'Euripide qui porte son nom, Hécube, lors de la prise de 
Troie, fut emmenée comme esclave par les Grecs, dans la Chersonèse de Thrace ; là, 
sa fille Polyxène fut sacrifiée sous ses yeux, et le même jour les vagues rejetèrent le 
corps du dernier de ses fils, Polydore, devant la tente où elle était gardée avec 
d'autres captives. Hécube, en reconnaissant le cadavre de son fils, résolut de se 
venger de Polyninestor, qui l'avait assassiné. Elle l'envoya chercher, disant qu'elle 
voulait lui découvrir un trésor caché dans llion : il vint, accompagné de ses deux 
fils; Hécube tua ses enfants et lui arracha les yeux. Agamemnon pardonna à Hécube 
son crime; mais Polymnestor lui prédit qu'elle serait métamorphosée en chienne, et 
se précipiterait clans la mer à cet endroit. Selon d'autres auteurs, elle aurait été donnée 
comme esclave à Ulysse, et de désespoir se serait jetée dans l'Hellespont; d'autres 
encore disent que, désirant mourir, (die excita contre elle les Grecs en leur lançant 
de violentes imprécations; ceux-ci, furieux, la mirent à mort et nommèrent l'endroit 
où elle fut enterrée « La Tombe de la Chienne ». 

Le château se compose d'une ancienne forteresse, entourée de fortifications plus 
récentes; tout près est le village, et derrière, à l'extrême bord de la falaise, les 
inévitables moulins à vent. En cet endroit, le courant, qui de la mer Noire se dirige 
vers la Méditerranée, est très rapide, et les vaisseaux qui vont vers le nord ne peuvent 
le remonter que lorsqu'ils sont poussés par un fort vent du sud. A l'exception des 
avisos attachés aux ambassades étrangères de Constantinople, il n'est permis à aucun 
vaisseau de guerre de passer entre les châteaux d'Europe et d'Asie , dont les 
canons balayent, par des feux croisés, l'étroit canal. 

Le détroit fut cependant forcé, en 1807, par la Hotte anglaise, sous l'amiral 
Duekworth. L'artillerie turque ne se composait (pie de vieux canons, servis par 
d'inhabiles pointeurs : il n'y eut pas un seul mât d'atteint; la Hotte passa avec 
quelques voiles déchirées, et environ soixante hommes tués et blessés. Elle ne revint 
pas, il est vrai, aussi facilement : après avoir détruit une escadre turque; elle resta 
pendant onze jours devant la capitale tandis que des négociations avaient lieu; durant 
ce temps, les Turcs, avec l'aide de l'ambassadeur français, perfectionnaient les 



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LES DARDANELLES 



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défenses des Dardanelles. Quand les vaisseaux anglais reparurent, les anciens canons 
réussirent à leur envoyer une pluie de ces boulets de marbre qui font encore partie 
des munitions des deux forts; ces projectiles causèrent de grandes avaries aux vais- 
seaux et tuèrent beaucoup de matelots. Les fortifications plus modernes, qui, avec 
le château d'Abydos défendent actuellement le détroit, rendraient, sans doute ce 
passage assez difficile de nos jours, malgré la vitesse plus grande des vapeurs. 
Au delà du Château d'Europe, la côte de la Chersonèse se creuse, formant le 










golfe de Vlaidos, sur les bords duquel est bâti un village de même nom. C'est tout ce 
qui reste, avec quelques vestiges de l'acropole, de l'ancienne Madytos. En face, sur la 
(•(Me asiatique, le cap de Nagara marque l'emplacement exact de l'ancienne Abydos. 
D'après Hérodote, Strabon et Pline, c'était autrefois le point où le détroit était le plus 
resserré. H semble (pie ce passage se soit élargi sous l'action des courants, car les 
géographes modernes le considèrent comme un peu plus large qu'entre les Châteaux 
d'Europe et d'Asie. (Test là que Xerxès construisit un pont pour le passage de son 
année en Europe. L'ancienne ville, bâtie par une colonie de Lesbiens, fut brûlée 
par Darius, puis rebâtie au temps de Xerxès. Elle est citée plusieurs fois dans 
l'histoire des guerres du Péloponèse. Fortifiée par Antiochus, en 190 avant Jésus- 
Christ, (die fut, quelques années plus tard, assiégée par l'amiral romain Livius. Rien ne 
subsiste aujourd'hui de la ville ancienne. Le port, dont M. Choiseul-Couffier trouva 
quelques 1 races, était enfermé dans la courbe formée par le long promontoire 
sablonneux de Nagara, sur lequel s'élève maintenant une forleresse turque. En 1606, 



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LA M EDITERRANEE PITTORESQUE 



un Juif, Sabataï-Lévi, qui se donnait pour le Messie, fut enfermé là; il avait occasionné 
par ses prédications de grands désordres parmi ses coreligionnaires de Smyrne. Le 
sultan Mohammed IV lui fit reconnaître adroitement son imposture. « — Peux-tu 
faire des miracles? » demanda le sultan au prisonnier. « — Oui », répondit le Juif. 
« - Eh bien, ajouta le Pacha, mes archers vont te prendre pour cible. Si leurs 
flèches ne te font aucun mal, c'est que tu es véritablement le Messie. » Sabataï ne 
jugea pas à propos de se soumettre à l'épreuve. Il avoua son imposture, et quand 
on lui donna à choisir entre l'empalement et l'apostasie, il préféra l'apostasie, 
déchirant que son but avait toujours été de conduire ses adeptes à embrasser la 
foi de l'Islam et à déclarer avec les vrais croyants qu'il n'y a pas d'autre Dieu 
qu'Allah, et que Mahomet est son Prophète. Cependant, la crédulité de ses adeptes 
ne fut pas ébranlée. Par crainte de la persécution, ils imitèrent leur chef dans son 
apostasie, mais ils crovaient toujours à sa mission divine et continuaient à suivre 
en secret les doctrines qu'il avait enseignées. Les descendants de cette secte se 
trouvent aujourd'hui pour la plupart à Salonique ; ils sont Mahoinétans de nom, 
mais ils forment une communion distincte, et ne se sonl jamais mêlés avec le reste 
de la population. 

Lorsqu'on a contourné le promontoire d'Abydos, Sestos apparaît sur la cote 
opposée. D'après la vieille et touchante histoire, chantée par Musée et racontée par 
Ovide, Léandre, jeune homme d'Abydos, guidé par la lumière du phare, traversait 
chaque nuit l'Hellespont à la nage, pour aller voir Iléro, prêtresse d'Aphrodite, dans 
le temple de Sestos. Une nuit, pendant une tempête, le phare s'éteignit, Léandre 
périt dans les Ilots : le lendemain malin, son corps fui rejeté sut' la cote de Seslos; 
Iléro, désespérée, se jeta dans la mer. Lord Byron, on le sait, renouvela l'exploit de 
Léandre et traversa le détroit à la nage, de Sestos à Abydos ; mais comme il suivait 
le courant, la difficulté était moindre. Le château de Zéméiiick, bâti sur la colline, 
au-dessus de Sestos, est le premier point en Europe, sur lequel le drapeau ottoman 
fut planté; au-dessous, une côte rocailleuse, sorte de môle, porte le nom de Ghaziler- 
Iskelessi, « le lieu de débarquement de la victoire ». 

Au delà de Sestos et d'Abydos, le détroit s'élargit. Des deux côtés, on voit 
maintenant des plaines fertiles qu'arrosent plusieurs rivières. Après avoir dépassé 
les châteaux de Kaziler et Ouelger, on aperçoit sur la rive européenne l'embouchure 
de la rivière appelée par les anciens .Egos-Potamos. Elle fut immortalisée par la 
victoire de Lysandre sur les Athéniens, qui termina la guerre du Péloponèse. Du côté 
opposé, Lampsaque , bâtie sur l'ancienne ville de ce nom, montre ses deux cents 
maisons, groupées autour d'une mosquée à minaret. La petite ville est encadrée 
parmi des bosquets d'oliviers et des vignes; en arrière s'élèvent des collines boisées. 
De l'ancienne ville, il ne reste aucune trace. Lampsaque fut une des trois villes 



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I/f'S DARDANELLES 



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données à Thémistocle par Artaxerxès : « Magnésie pour son pain, Myonte pour sa 
viande, et Lâmpsaque pour son vin ». Un peu plus loin se trouvent la petite ville de 
Tchardak, et en face, sur la côte européenne, Gallipoli. 

Celle ville, qui remplace l'ancienne Kallipolis, est située sur la partie sud de la 





S?J] 

























I 



petite péninsule par laquelle se. termine le détroit, du côté européen ; elle a doux 
ports, l'un «'ouvrant vers le nord, et l'autre vers le sud. La ville étage pittoresque- 
menl sur le flanc d'une colline ses maisons à toits rouges, du milieu desquelles 
s'élèvent les minarets de plusieurs mosquées; une forteresse couronne le sommet 
de la colline, et un phare se dresse à l'extrémité d'une falaise qui se termine par 
d'immenses blocs de rochers. 

Des bateaux <ln pays et des vaisseaux entiers, aux formes les plus variées, sont 
amarrés aux petits quais; des barques glissent sur la surface de l'eau, les voiles 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



étendues, semblables à d'énormes oiseaux Je mer; des Grecs, des Turcs et des Juifs, 
aux costumes divers, les manœuvrent. Gomme toutes les villes d'Orient, Gallipoli 
o-ao-ne à être vue de loin; ses rues sont étroites, ses maisons basses et construites 
surtout en bois; ses mosquées n'offrent pas grand intérêt. Les bazars, cependant, 
sont vastes, et bien approvisionnés des marchandises qu'on trouve habituellement 
dans un tcJiarchi oriental. 

Gallipoli fut la première ville en Europe qui tomba aux mains des Turcs, presque 
un siècle avant la prise de Constant inople. Pour se consoler de cette perte, l'empereur 
Jean Paléologue avait L'habitude de dire qu'il n'avait perdu qu'une cruche de vin et 
une étable à porcs, faisant allusion aux caves et aux magasins d'approvisionnement 
que Justinien y avait bàlis. Les sultans ottomans, cependant, surent mieux apprécier 
l'importance de cette position; Bajazet I or fit restaurer le port et les murs de Gallipoli, 
et bâtir une grande tour, aujourd'hui à demi écroulée. On y trouve peu de ruines 
offrant quelque intérêt, à l'exception des anciennes fortifications. Vers le nord, au- 
dessus d'une crique, s'élève un petit édifice hexagonal, dont l'origine est inconnue ; 
au sud se trouvent plusieurs lumulus, qui, d'après la tradition, seraient les tombeaux 
des anciens rois de Thrace. 

La petite presqu'île sur laquelle est située Gallipoli forme, avec le promontoire 
arrondi de Lampsaque, l'embouchure septentrionale des Dardanelles. De ce point, 
l'œil peut embrasser tout ITÏelIespont jusqu'à Abydos. A droite, la côte souriante 
d'Asie, accidentée de baies, de caps, bordée de collines boisées, que domine dans le 
lointain le sommet neigeux du mont Ida; au delà des flots bleus, les cotes rocheuses 
de « bile de Marbre » qui a donné son nom moderne à la mer de Marmara, C'est la 
plus grande d'un groupe de cinq îles. Son histoire est aussi pleine de vicissitudes 
que celle de Ténédos, à l'autre extrémité du détroit. Occupée par une colonie de 
Milet, au septième siècle avant Jésus-Christ, puis par les Athéniens, elle fut brûlée 
par les Phéniciens après la révolte des Ioniens. A la fin des guerres médiques, elle 
retomba sous la domination des Athéniens, et fit partie de l'empire d'Athènes. 
L'ancien nom de celle île fut remplacé, au moyen âge, par celui de Marmora, ou 
Marmara, probablement à cause des carrières de marbre qui, pendant des siècles, ont 
fourni des matériaux pour les monuments et les principaux édifices de Oonstantinople 
et des autres villes de la mer Egée. Ce nom pourrait venir aussi de Georges Marmora, 
qui fut fait souverain de l'île par l'empereur byzantin Emmanuel Gomnène, son parent, 
en L22',. 

Le principal endroit de l'île porte aussi le nom de Marmara. C'est une ville assez 
considérable, bien qu'elle ait perdu beaucoup de l'importance qu'elle avait à l'époque 
byzantine, et qui possède un bon port. Les grands couvents qui y florissaient 
autrefois, sont tombés en décadence; il n'y a plus maintenant que peu d'habitants 



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LES DARDANELLES 



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dans le ueste de l'île. Malgré son nom, Marmara est fertile et exporte des produits 
de son sol. Mais son principal commerce est le marbre blanc, qui y est abondant et 
à très bon marché; à Smyrne, le pas des portes de la plupart des maisons et les 
pavés de leurs spacieux vestibules sont en marbre de Marmara. 

Les antres îles appartenant à ce groupe son! : Afsia (l'ancienne Ophiusa), Koulali, 
Aloni (l'IIalone de Pline) et Gadaro. Les deux premières sont les pins importantes, 




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! 



LES DARDANELLES, VUE PRISE DE CONSTANTINOFLE 



les antres ne sont guère que de simples îlots. Toutes, cependant, sont fertiles et 
cultivées par une population d'origine grecque. Au delà s'étend la péninsule de 
Cyzique, très montagneuse, de forme triangulaire. C'était autrefois nue île (pic deux 
ponts rattachaient à la terre. Sur la plage méridionale s'élevait la ville de Cyzique, 
avec deux ports regardant l'un vers l'IIellespont, l'autre vers le Bosphore. Ces deux 
ports sont remplacés aujourd'hui, le premier par le port d'Artaki, le second par celui 
de Peramo. L'île est maintenant reliée à la terre : un isthme de plus d'un kilomètre 
de large s'est formé à la place même des anciens ports. 

A quelques kilomètres au-dessus de Gallipoli, sur la côte européenne, se trouve 
remplacement de l'ancienne Lysimaque, qui n'est plus qu'un simple village. L'acro- 
pole de cette ville (Hait reliée au mur de la Chersoiièse , dont les restes peuvent 
encore être vus entre les villages de lasili et de Kadjali. Ce mur fut bâti d'abord 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



par Miltiade pour protéger les villes de la Ghersonèse contre les invasions des 
Barbares; il fut souvent détruit et rebâti avant le temps de Lysimaque, et servit 
ensuite de base à une ligne de défense byzantine. Les ruines en sont encore très 
considérables; on y peu1 voir de grands blocs de pierre, soigneusement taillés, 
appartenant à l'époque grecque. Le mur suivait une ligne presque droite de la 
mer à la mm-, à travers la péninsule, qui a près de six milles de large à cet endroit. 
Le village d'Axamil, qui est tout ce qui reste de la Lysimaehie classique, offre 
encore quelques restes d'anciens temples et des fragments de sculpture. M. Albert 
Duinont y trouva une tablette funéraire représentant un crocodile dévorant un 
enfant, et une large amphore sur laquelle le nom d'Alexis Comnène est répété quinze 
à vingt fois en caractères gothiques. Axamil esl située sur le petit golfe de Saros, au 
centre duquel se trouve l'île du même nom. 

La côte de Thrace devient, à partir de ce point, extrêmement plate et insigni- 
fiante. .Mais, si l'on regarde du côté de la mer, la vue est magnifique : au premier plan 
brille bile de Marmara, au delà s'étendent les côtes de la Mysie et de la Bythinie, que 
les rayons du soleil teignent de mille nuances diverses. 

Les régions qui environnent les Dardanelles ont été fréquemment bouleversées 
par de terribles tremblements de terre. En Troade, les mouvements volcaniques 
étaient encore actifs au commencement de la période historique; une tradition 
populaire, qui s'est conservée parmi les habitants de l'ancienne ville d'Assos, sur 
le golfe d'Adrainytli, semble le confirmer : d'après celle tradition, on trouvait près 
d'Assos une sorte de pierre qui consumait immédiatement les morts, tant elle était 
chaude. D'ailleurs certains phénomènes témoignent encore maintenant de l'activité 
volcanique de cette région : les sources salées de ïouzla , un peu au nord, qui 
sont mentionnées par Strabon et Pline, font jaillir leurs eaux à une température 
de 78 à 100 degrés, température plus élevée que celle des eaux du grand geyser 
d'Islande. 



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Le Golfe de Corinthe 














LE GOLFE TIF. COKINTHE 



11 n'y a guère dans la Méditerranée peu d'endroit plus charmant que cette mer 
intérieure qu'on appelle le golfe de Corinthe. La nature y est riche et variée, et n'a 
pas encore été gâtée par la pioche des ingénieurs; de chaque côté, les montagnes 
colorées et lumineuses mirent dans les eaux bleues du golfe leurs contours harmo- 
nieux. On se laisse insensiblement gagner par le charme du tableau, et le long cortèffe 
des souvenirs qu'il évoque se déroule sous vos yeux. 

Dans le lointain, le sommet neigeux du Parnasse apparaît baigné dans une 
lumière dorée. Sur ses flancs s'élevait autrefois le temple fameux de Delphes, où 
Phébus Apollon rendait ses oracles ; c'est là qu'avaient lieu les jeux Pythiques en 
l'honneur du Dieu. A droite, à l'entrée du golfe, au milieu des marais, se trouve 
la petite ville de Missolonghi, théâtre de la lutte héroïque et sanglante où Marco 
Botzaris, Byron, Miaoulis et tant d'autres héros défendirent la cause de la Grèce. 

Sur la rive opposée du golfe, en face de Missolonghi, est Patras. Cette ville, après 
avoir été presque entièrement détruite, en 1821, par Yussuf Pacha, a été rebâtie sur 
un plan plus moderne, en 1830, lorsque la Grèce retrouva son indépendance. 



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A MEDITERRANEE PITTORESQUE 



Les arcades qui bordent les rues principales font songer à l'Italie. A Patras, 
Tentrée du golfe de Corinthe n'a, dans sa partie la pins étroite, qu'une longueur 
d'un kilomètre environ. C'est un passage naturellement très défendu et qui pourrait 
être rendu infranchissable. Ces eaux limpides avaient été déjà le théâtre de bien 
des combats entre les galères de rois de Macédoine, des Achéens et des Etoliens, 
avant qu'Aral us abandonnât la Inde pour l'indépendance de la Grèce et que ses 
successeurs permissent au Romain Mummius de passer le cap Drépano pour anéantir 
la puissance de Corinthe. . . 

C'est dans ce golfe de Fatras, qui est le vestibule du golfe de Corinthe, qu'eut 
lieu, en 1571, la fameuse bataille de Lépante. D'une flotte de 250 vaisseaux turcs, 
200 environ furent mis hors de combat par Don Juan d'Autriche. 

Patras n'est pas encore une ville aussi salubre qu'on pourrait le désirer, à cause 
des marécages qui l'entourent, comme Missolonghi; mais on compte beaucoup sur 
les eucalyptus qu'on piaule partout et sur des mesures sanitaires judicieuses pour 
remédier à cet inconvénient. On peut, du reste, passer une journée agréable dans 
cette ville ensoleillée; ses maisons blanches sont dominées par de hauts cyprès 
dont la verdure sombre se détache avec une vigueur inouïe sur le bleu du ciel; la 
vie sociale y est très animée, grâce au commerce de raisins secs dont Patras est 
le centre. D'après la tradition, c'est là que l'apôtre saint André fut crucifié et enterré. 
Il y a en effet, dans la ville, une église consacrée à saint André; elle possédait un 
oracle qui, bien (pie moins fameux que celui de Delphes, était pourtant très consulté. 
Il ne s'agissait pas ici d'une pythonisse en délire; l'oracle était muet : c'était une 
fontaine où allaient se mirer les gens malades qui désiraient savoir quelle serait l'issue 
de leur maladie. Ceux qui devaient eniérir voyaient leur figure ordinaire se refléter 
dans les eaux claires; pour ceux au contraire qui devaient mourir, l'image renvoyée 
était celle d'un cadavre. 

C'est à Patras que l'on prend le chemin de 1er qui longe la côte d'Achaïe et 
conduit à Corinthe. Avant d'y arriver, à quelques kilomètres de cette ville et dominant 
la route de Patras, on trouve les ruines de la vénérable Sicyone. Bien que Sicyone 
n'ait jamais occupé qu'un rang secondaire parmi les cités grecques, elle a été célèbre 
pour sa civilisation dès une époque très reculée. D'après Plutarque, c'est là que 
s'était conservée sans la moindre corruption l'élégance antique. Cet historien raconte 
qu'Apelles vint à Sic voue et paya aux artistes de la ville un tribut d'un talent pour 
acquérir le droit d'être considéré comme un des leurs. 

Les ruines qui restent encore de la ville montrent à n'en pouvoir douter que 
c'était une cité très forte et très considérable. Comme Athènes et Corinthe, elle possé- 
dait un faubourg maritime qui se trouvait à plus de deux kilomètres de son acropole, 
et l'on croit (pie l'enceinte de la cité avait [tins de liuil kilomètres de longueur. 




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LE GOLFE DE CORINTHE 



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Le village moderne de Vasilika est juché sur une des pentes de la colline où se déve- 
loppait l'ancienne Sicyone. Les pierres des édifices antiques ont naturellement servi 
aux constructions ultérieures, et les églises chrétiennes de la nouvelle Sicyone, élevée 
par l'empereur Constantin, sont faites de blocs sculptés, de tronçons de'colonnes et 
autres matériaux provenant des anciens monuments. Quant aux trésors artistiques 
que contenait Sicyone ils ont depuis longtemps disparu. Où est aujourd'hui la 



! 




QUAI I) EMBARQUEMENT A PATRAS 



fameuse statue d'Aphrodite, en or et en ivoire, l'aile par Ganachos de Sicyone et 
qui se trouvait autrefois sous le portique du temple d'Esculape ? Où sont l'Hercule 
et le Jupiter de bronze de Lysippe de Sicyone, le Bacchus d'or et d'ivoire et les 
nombreuses peintures qui rendaient cette ville si justement célèbre? Peut-être 
pourrait-on retrouver encore des choses intéressantes sous les amas de pierre recou- 
vrant les terrasses qui descendent jusqu'au golfe. Quoi qu'il en soit, Sicyone est 
maintenant abandonnée aux lézards qui glissent au soleil parmi les pierres, et aux 
chèvres qui bondissent dans les décombres en y cherchant leur maigre pâture. Les 
paysans de Vasilika ne sont pas des antiquaires bien curieux : de temps en temps 
ils déterrent un,, médaille d'argent portant l'image d'une colombe et sur laquelle on 
lit encore les lettres 2i; mais ces trouvailles ne semblent pas leur donner l'idée de 
pratiquer des fouilles qui pourraient amener des découvertes plus importantes. 

Pour avoir nue vue d'ensemble de l'isthme ,1e Gorinthe el des eaux do, il il 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



est entouré, il faut monter au sommet de l'Âcro-Corinthe, entre le golfe Saronique 
et le golfe de Gorinthe. De là, les deux golfes semblent n'être séparés que par une 
langue de terre extrêmement étroite, et l'on s'étonne que les ingénieurs aient trouvé 
quelque difficulté à les réunir. 11 en fut pourtant ainsi, et le percement de l'isthme 
de Gorinthe, commencé en 1881-82 par des ingénieurs français pour le compte du 
gouvernement grec et achevé en 189-3, compte parmi les entreprises industrielles les 
plus intéressantes de notre siècle de progrès. Il est vrai qu'à l'endroit où a été creusé 
le canal, l'isthme n'a qu'une largeur de trois kilomètres et demi; mais on a eu affaire 
tantôt à un sol rocheux et singulièrement dur, tantôt à de la glaise, et il a fallu 
beaucoup de patience et d'habileté, pour faire du Péloponèse une île. 

Dans les premiers temps de l'histoire de la Grèce, des colonnes plantées en terre 
au centre de l'isthme portaient, dit-on, une double inscription; on lisait d'un côté : 
« Ceci est le Péloponèse et non l'Ionie » ; sur l'autre face étaient gravés ces mots : 
« Geci est l'Ionie, non le Péloponèse ». Si l'isthme de Gorinthe avait été percé, la 
frontière eût é1é plus facile encore à définir; aussi, depuis le tyran Périandre jusqu'à 
Jules César et Caligula, tous ceux qui ont possédé ce pays ont-ils eu l'idée d'entre- 
prendre ce travail; mais tous reculèrent devant les difficultés de la tâche. Cependant, 
pour établir une communication entre les deux; mers, on avait adopté lin mécanisme 
ingénieux qui permettait de faire passer les navires d'une plage à l'autre. 

Néron fut le premier qui tenta le percement de l'isthme de Gorinthe. Pendant 
quatre ou cinq jours, les travaux furent activement poussés sous la surveillance de 
l'empereur, qui mettait lui-même la main à l'ouvrage pour stimuler le zèle des 
travailleurs; mais à ce moment même, il reçut la nouvelle de troubles dans Rome, et 
l'entreprise fut bientôt abandonnée. On suppose que la tranchée ouverte par Néron 
avait une longueur de 700 mètres sur une largeur de GO à 70 mètres environ. Gela 
paraîtrait aujourd'hui bien peu de chose à côté du canal large et profond qu'il a fallu 
creuser pour livrer passage à nos grands vaisseaux. 

L'Acro-Corinthe domine majestueusement Gorinthe et l'isthme tout entier. 
Plutarque en parle en ces termes : « L'isthme de Gorinthe, qui sépare les deux mers, 
réunit notre continent au Péloponèse, et quand il y a une bonne garnison dans la 
citadelle de Gorinthe, située sur une liante colline en arrière de la ville et à égale 
distance des deux continents, toutes les communications par l'isthme sont rendues 
impossibles ». En résumé, ceux qui possédaient la citadelle étaient les maîtres de la 
Grèce. La forteresse (Hait située à une hauteur de huit cents pieds environ, mais 
son isolement et la pente abrupte du rocher la faisaient paraître plus haute. 

Pendant des siècles, ainsi que le dit Plutarque, elle a été considérée comme la 
clef qui seule pouvait ouvrir le passage entre les deux continents. Quand la Grèce 
passa des mains des Vénitiens dans celles des Musulmans, ceux-ci fortifièrent 






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LE GOLFE DE GORINTHE 



I :i: 



l'Acro-Gorinthe de manière à ce qu'elle pût défier un assaut; elle fut défendue par 
des tours, des bastions et des canons. Sous la domination turque, elle était encore 
l'objet d'une si jalouse surveillance, que pour y pénétrer il fallait obtenir un lïrman 
spécial du Sultan. Mais le côté faible de la citadelle était son étendue même et 
à moins d'une garnison très considérable, il était difficile d'en défendre éo-alcment 
tous les points. Aussi fut-elle plus d'une fois surprise et, en particulier, pendant la 
dernière guerre de l'indépendance hellénique. 

De nos jours, on entre facilement clans l'Acro-Gorinthe; une drachme d'argent en 
ouvre toutes grandes les portes au voyageur, et il peut de là monter à loisir jusqu'au 
sommet. On est surpris de voir combien la colline fut jadis peuplée : de tous côtés on 
aperçoit des ruines de maisons, des restes d'églises chrétiennes et de mosquées 
turques, qui rappellent des temps encore plus reculés. Le château, quand Wheler le 
visita, il y a environ deux cents ans, servait de résidence à un évèque. La population 
de l'Acro-Gorinthe était alors très flottante; tous ceux qui cherchaient un abri contre 
les jurâtes venaient s'y réfugier, les écumeurs des mers voisines ne se souciant 
pas de poursuivre leur proie au sommet d'une montagne fortifiée. L'Acro-Gorinthe 
jouissait d'un grand avantage pour une forteresse de ce genre : jamais on n'v 
manquait d'eau potable. La fontaine de Pirèue existe encore, un peu au-dessous 
du sommet, et permet même de reconnaître remplacement de l'ancien temple d'Aphro- 
dite, derrière lequel se trouvait cette source. L'eau de la fontaine était réputée la 
plus agréable de la Grèce, ce qui tenait, pensait-on, à sa proximité du temple 
d'Aphrodite. 

Plus près de la base de la colline, on trouve deux autres sources; c'est là que 
les paysannes et les femmes de la ville vont laver leur linge. Elles offrent un type 
bien dégénéré de la belle race grecque ; il faut dire, d'ailleurs, qu'elles ont beaucoup 
de sang albanais dans les veines, et qu'elles vivent très grossièrement, sans rien 
faire pour conserver la finesse de leurs traits et la fraîcheur de leur teint. Mariées 
1res jeunes, exposées toute la journée, parmi les vignes et les champs d'orge, à 
l'ardent soleil de la Grèce, elles voient leur visage se rider de bonne heure et sonl 
déjà vieilles au sortir de la jeunesse. Llles semblent du reste résignées à leur sort 
et lavent très gaiement leur linge dans les fontaines autrefois chères aux nymphes 
et à Aphrodite. 

La vue dont on jouit de l'Acro-Gorinthe est une des plus belles cpie l'on puisse 
I roiiver en Grèce. La transparence de l'atmosphère est merveilleuse, et l'on a peine à 
croire que ce groupe de colonnes qui blanchit là-bas, au delà de la mer étineelante 
par derrière les maisons du Pirée, sur un piédestal de rocher, soit le fameux temple 
d'Athènes. Il se trouve à une distance de presque cinquante kilomètres, et pourtant 
il semble qu'on en pourrait compter les pierres dorées par le soleil. Du côté du 



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LA MEDITERRANEE PITT0RES0U1 



nord, la vue s'étend sur de nombreux sommets qui appartiennent aux montagnes de 
la Béotie, de la Phocide et de la Locride, avec l'Hélicon au premier plan. On ne peut 
rêver, un spectacle plus merveilleux qu'un coucher de soleil vu de J'Acro-Corintbe. 
Les neieres du Parnasse se détachent sur un ciel embrasé, les cimes des montagnes 
s'illuminent les unes après les autres, avant de s'effacer dans l'ombre de la nuit. 
Puis la splendeur du couchant s'éteint par degrés, la nuit tombe, une douce nuit 
d'Orient, et la lune se levant à l'est au-dessus de la baie de Salamine donne un 
aspect tout différent, mais dont le charme n'est pas moindre, au paysage qu'on a 
devant les yeux. 

Ce nom de Salamine évoque invinciblement le souvenir de la glorieuse victoire 
que les Grecs y remportèrent sur les Perses. La flotte grecque était réunie dans la 
rade de Salamine, entre l'île de ce nom et la côte ; elle comptait en tout 378 galères 
fournies par les Athéniens, Corinthe, Egine, Sparte, les îles grecques et le Pélopo- 
nèse. La flotte de Xerxès, composée en grande partie de navires montés par des 
Phéniciens, qui passaient alors pour les meilleurs marins du monde, fermait l'entrée 
de la rade. Au lever du soleil, les deux flottes ennemies se trouvaient rangées en 
face l'une de l'autre ; Xerxès était assis sur un trône d'argent, au sommet d'un 
promontoire qui s'avance dans la mer, afin d'assister à la bataille. Les Grecs entonnent 
un hymne de guerre que répète au loin l'écho des rochers, les trompettes sonnent, 
les rames frappent l'eau en cadence, toute la flotte s'ébranle ; l'aile droite, où sont 
les Athéniens, se porte en avant, l'un de ses vaisseaux attaque un navire phénicien 
et le met en pièces ; la bataille devient générale : les innombrables navires des 
Perses, entassés clans un espace trop étroit, s'embarrassent les uns les autres, 
s'accrochent, s'entrechoquent de leurs becs d'airain. La flotte grecque, par une 
manœuvre habile, enserre de toutes parts les Barbares qui fuient en désordre 
comme des poissons qu'on vient de prendre au filet; ils sont assommés à coups de 
rames et de madriers. On sait que le succès de cette mémorable journée était dû 
à Thémistocle ; les Perses y perdirent trois cents navires, les Grecs en perdirent 
quarante. 

L'antique cité de Corinthe était située entre l'Acro-Corinthe et les maisons 
blanches de la nouvelle ville. Il en subsiste peu de chose : sept colonnes, resles 
d'un très vieux temple, sont encore debout; elles sont d'ordre dorique et recou- 
vertes de stuc. En 1676, douze colonnes s'élevaient encore à cet endroit; onze d'entre 
elles possédaient leurs architraves. Un siècle plus tard, quatre de ces colonnes 
furent renversées par les Turcs, qui n'eurent jamais grand respect pour l'antiquité. 
Celles qui restent sont conservées avec ce soin jaloux dont le gouvernement grec 
entoure aujourd'hui ses monuments : le temps n'est plus où des .Anglais opulents 
pouvaient, à seule fin de satisfaire un caprice, emporter dans leurs yachts bas-reliefs, 



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Bi.SU DE SALAMINE 



chapiteaux ou statues. Cela se faisait couramment autrefois : quand Chateaubriand 
visita Corinthe, comme il n'apercevait pas, au premier abord, les restes du temple 
fameux, il déclara sans hésiter que des Anglais l'avaient emporté. 

Corinthe avait aussi son arène pour les jeux, consacrée à la mémoire de Mélicerte 
ou Paléinon, dont le corps avait été apporté là par la mer. On y célébrait, tous les 
ileux ans, en été, des jeux en l'honneur de Neptune. Au temps de Pausanias, il y avait, 
près du Stade, des temples dédiés à Palémon et à Neptune; mais l'emplacement ne 
peut guère en être déterminé maintenant que d'une façon très hypothétique. Ils ont 
dû pourtant être très fréquentés, quoique jouissant d'une moindre réputation que ceux 
d'Olympie : Solon avait décidé que tous les Athéniens qui gagneraient un prix aux 
jeux isthmiques recevraient une récompense de cent drachmes payables par le Trésor 
publie; les vainqueurs d'Olympie recevaient cinq cents drachmes. 

La Corinthe moderne offre un aspect fort banal ; ce n'est qu'un village composé de 
maisons blanches à volets verts. On a construit une modeste jetée qui avance un peu 
dans le golfe ; quelques petites barques à voiles sont généralement amarrées à l'entour 
ou échouées sur le sable. De temps en temps, on aperçoit dans la baie, à une distance 
d'une centaine de mètres, un bateau à vapeur qui a jeté l'ancre pour attendre la poste. 
Deux ou trois fois par jour, il y a un échange de trains entre Athènes et Corinthe. 
Quand arrive un paquebot d'Occident, la gare présente une animation inusitée, due 
aux voyageurs, qui prennent bien vile la direction du nord. Le buffet de la «'are, qui a 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



la réputation d'être le meilleur de tous les buffets de la Grèce, est alors envahi. Deux 
ou trois officiers de l'armée grecque paradent sur le quai et font sonner leur sabre sur 
les dalles; des paysans, chargés d'ouifs et de poulets, attendent le train pour se 
rendre au marché de Mégare ; ils commencent à comprendre que le chemin de fer 
est une invention qui peut avoir quelque utilité. Nous remarquons clans la foule un 
Albanais robuste et musclé, vêtu d'une fustanelle blanche, à plis nombreux et 
raicles; il est coiffé du fez, ses bas rouges montent jusqu'au genou, ses pieds sont 
chaussés de longs souliers dont la pointe, ornée d'une houpette de laine rouge, se 
renverse en arrière; c'est ce qu'on appelle le tzarouki. Il aurait l'air très martial, 
sans une superbe volaille, enveloppée dans un mouchoir rouge, et qu'il porte aussi 
tendrement que s'il s'agissait d'un enfant nouveau-né. 

Corinthe n'a rien gardé de ce luxe délicat qui faisait la célébrité de la ville 
antique. Un sybarite serait indigné du repas qu'on lui servirait ici : une soupe 
huileuse, du pain d'orge, un vin détestable et quelques œufs trop cuits, voilà tout ; 
et le propriétaire du restaurant aurait l'air très étonné si le voyageur ne se déclarait 
pas satisfait. L'épître de saint Paul aux Corinthiens d'autrefois, sur l'abus de 
la bonne chère, paraît avoir fait une profonde impression sur leurs descendants. 
Mais, si la gourmandise semble avoir disparu, la paresse et l'amour du commérage 
régnent en maîtres : on voit, dans les rues sablonneuses, des citoyens réunis par 
groupes, qui discutent sur des riens aussi chaleureusement (pie s'il s'agissait des 
affaires d'Etat les plus graves. 

Corinthe était dans l'antiquité une des villes les plus florissantes de la Grèce 
par son commerce et son industrie. Elle fabriquait des vases de terre et de bronze, 
des armes, des étoffes de laine; clans ses chantiers on construisait des nrtvires de 
commerce et les fameux navires de guerre pontés, à trois rangs de rameurs. Sa 
position privilégiée à l'entrée du Péloponèse, entre les deux mers, en faisait le centre 
du commerce de la Méditerranée. Ses navires sillonnaient la mer des deux cotés de 
l'isthme : dans la mer Egée, ils allaient jusqu'à Chalcis, Samos et la côte de Thrace ; 
dans l'Adriatique ils faisaient le commerce avec l'Epire,où Corinthe avait des colonies, 
et allaient jusqu'en Sicile porter les produits de son industrie. On trouve encore des 
vases de Corinthe jusque dans le pays de Naples et dans l'Etrurie. Corinthe enferma 
dans ses murs jusqu'à 300000 habitants; elle était alors, selon l'expression de Florus, 
l'ornement de la Grèce. En 146 avant Jésus-Christ, elle fut prise et incendiée par les 
Romains; Jules César et Auguste la rebâtirent et, lorsque l'apôtre saint Paul vint y 
prêcher l'évangile, elle avait recouvré une partie de son ancienne splendeur. Mais à 
l'époque des invasions, Corinthe revit de mauvais jours : Ilérules et Wisigoths la pillèrent 
tour à tour; puis, au huitième siècle, vinrent les Slaves. Dès lors elle suivit la fortune de 
la Grèce et changea souvent de maîtres. Lors de la dernière guerre de l'Indépendance 



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elle paya largement la rançon de sa liberté. En 1858, un tremblement de terre 
consomma sa ruine. La nouvelle ville a été bâtie à sept kilomètres des ruines de 
l'ancienne, au bord du golfe auquel elle a donné son nom. Aujourd'hui qu'est achevé 
le canal qui coupe l'isthme et met en communication les deux mers, Gorinthe sans 
doute va voir commencer pour elle une ère nouvelle de prospérité, grâce an 
commerce de Marseille et de Trieste, de Smyrne et de Constantinople. 

De Gorinthe, on aperçoit le double sommet du Parnasse et, à ses pieds, le petit 
village de Kastri sur l'emplacement duquel Delphes s'élevait autrefois; pour s'y rendre, 
il faut traverser le vallon de Crissa. A une hauteur de deux mille pieds au-dessus 
du golfe, on trouve une sorte d'amphithéâtre naturel dominé par les cimes du 
Parnasse, qui s'élève en une haute muraille à pic, toute vêtue de lianes, de brous- 
sailles et de lierre. Des hauteurs descend la source Gastalie, qui tombe dans un 
bassin, où, selon la tradition, la prêtresse de Delphes allait baigner son corps et sa 
longue chevelure avant de rendre ses oracles. 

C'est là qu'était bâtie la célèbre ville; elle avait environ deux kilomètres de tour. 
Pytho, la ville sainte, ainsi nommée parce que le serpent Python y avait été tué par 
Apollon, s'élevait tout en haut, au-dessus de la ville proprement dite. Le temple 
d'Apollon était bâti sur la plate-forme d'un rocher; sa construction avait coûté, dit-on, 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



-300 talents. Tous les Grecs y avaient contribué de leurs deniers, et même le roi 
d'Egypte, Amasis. 

Le temple de Delphes avait 100 pieds de long; huit colonnes doriques en ornaient 
la façade, et le porticpie était revêtu de marbre de Paros. On voyait sculptés sur le 
fronton Latone, Apollon, Diane, les Muses, le char du Soleil, Dacchus et lesThyades; 
sur l'architrave brillaient les boucliers d'or consacrés par les Athéniens après la bataille 
de Marathon ; dans le sanctuaire se trouvaient l' Omphalos représentant Delphes 
comme le centre, le nombril de la terre, et le trépied sacré sur lequel la Pythie rendait 
ses oracles, à côté d'un antre d'où s'échappaient des vapeurs enivrantes. Autour de 
l'enceinte s'élevaient de petits édifices appelés trésors, où les villes grecques et le monde 
entier venaient déposer des offrandes; ces trésors causèrent la perte de Delphes : les 
Phocidiens, les Gaulois, puis Sylla, vinrent tour à tour les piller. Les ruines de Delphes 
ont été explorées à plusieurs reprises; les fouilles que l'Ecole française d'Athènes 
y a entreprises depuis 1881 promettent de donner des résultats importants. 

Le Parnasse est une montagne admirable dont l'ascension n'est pas très difficile 
et vaut la peine d'être entreprise. Des vignes couvrent ses pentes jusqu'à une assez 
grande hauteur; on trouve ensuite des forêts et, sur les crêtes formées de calcaire 
dénudé, une neige assez épaisse en hiver et au printemps. Du somme! , on peut 
apercevoir, au nord, au delà des plaines de la Thessalie, l'Olympe aux cimes nom- 
breuses. De quelque côté qu'on se tourne, des montagnes se dessinent à l'horizon, et 
de cette hauteur le golfe de Corinthe ressemble à un petit lac. 

Gomme la plupart des mers intérieures entourées de hautes montagnes, le golfe 
de Gorinthe est sujet à de brusques et violentes tempêtes; à certains moments, il s'y 
produit de subits coups de vents qui pourraienl être funestes aux barques naviguant 
tranquillement sur les eaux bleues du golfe; mais le vrai marinier grec ne se laisse pas 
surprendre ainsi : il sait admirablement ce que signifie le capuchon de nuages qui 
couvre tel ou tel pic, et il prend toutes ses précautions pour fuir devant la tempête qui 
menace. Au reste, les tourmentes sont généralement aussi courtes que violentes : 
à peine s'est-on mis à l'abri de la pluie qui tombe à torrents et du vent qui vous 
cingle la figure, que le calme renaît comme par enchantement; les nuages se 
dissipent sur les montagnes, l'écume blanche qui couvrait le sommet des vagues 
furieuses disparaît peu à peu; les voiles gonflées se détendent insensiblement et 
retombent enfin en plis immobiles. Le batelier n'a plus qu'à rallumer sa pipe et à 
s'étendre auprès du màt : tout a repris son aspect de calme el de repos. 

Le golfe de Gorinthe peut être visité' en un jour; mais on passerait agréablement 
plusieurs semaines à naviguer dans ses eaux paisibles, à explorer toutes les petites 
villes et les hameaux bâtis sur ses bords ou sur les pentes boisées des montagnes 
qui l'entourent. 



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LE GOLFE DE CORLNTHE 



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Autrefois te golfe de Corinthe était le séjour favori des pirates qui écumaient 
l'Adriatique; les petites baies qui, au nord, se creusent en anses profondes entre 
le pied des montagnes, leur offraient des refuges admirables, d'où il leur était 
facile d'assaillir les barques <|ui 
passaient tranquillement devant eux. 
Les pentes du Parnasse et les hau- 
teurs du Péloponèse n'étaient pas 
moins infestées de brigands grecs, 
turcs ou albanais, et ces contrées 
étaient la terreur du voyageur isolé 
et sans armes. Dieu merci, les 
temps sont bien changés : les eaux 
bleues du golfe et les régions envi- 
ronnantes n'ont plus rien de redou- 
table pour les bateliers ou pour les 
voyageurs, et on peut les parcourir 
impunément en tous sens. Si dans 
le cours de A'os pérégrinations, vous 
rencontrez des individus à mine 
farouche et à allures suspectes, vous 
pouvez être tranquille : une âme 
débonnaire se dissimule sous ces 
apparences inquiétantes. 

Quelle est l'époque la plus favo- 
rable pour visiter la Grèce ? 

L'été ou les premières semaines 
de l'automne sont peut-être les 
moments qui conviennent le mieux 
à un voyage de ce genre; mais 
cette saison est très chaude; il fait 
souvent à Athènes 40° à l'ombre, 
et, dans le sud du Péloponèse, la 
chaleur est aussi brûlante qu'en 
Afrique; dans les vallées, enfermées 
entre des murailles de rochers 

blancs, on étouffe, même la nuit, Cependant, près des côtes, grâce à la brise de mer, 
la chaleur est plus supportable. Vers la fin d'août, le vent d'ouest amène des orages 
et des pluies, qui deviennent de plus en plus fréquents à mesure qu'on approche de 



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CORINTHE ET J.E PARNASSE 






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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



l'hiver, pluvieux et froid. Mais le printemps est en Grèce une saison charmante : 
dès le commencement de mars le ciel devient pur et lumineux, les flancs des 
montagnes se revêtent de verdure, les arbres se couvrent de fleurs, les ruisseaux 
grossis par les neiges coulent à pleins bords. Ce serait à coup sûr le meilleur moment 
pour visiter cette contrée, si ce n'était en même temps l'époque du grand jeûne de 
carême : les Grecs observent très rigoureusement la discipline de leur Église, et ne 
mangeraient pour rien au inonde, pendant ce temps de pénitence, ni viande, ni œufs, 
ni lait. Aussi le voyageur qui parcourt les parties les moins fréquentées du royaume 
doit-il s'attendre à faire maigre chère; il n'aura- le plus souvent pour se régaler que 
des escargots ou du poisson salé. Le temps du grand jeûne est également la saison de 
l'année la plus monotone et la plus vide au point de vue des distractions. Mais quelle 
que soit l'époque h laquelle on voyage en Grèce, on échappe difficilement à la 
séduction que ce merveilleux pays exerce sur l'imagination, grâce au charme des 
souvenirs qu'il évoque, à la beauté de ses vieux monuments et à la douce poésie de 
ses antiques légendes. 









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Les îles Ioniennes 




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L ILE DE CERIGO 



1 ar les beaux jours de printemps, la ceinture pittoresque d'îles montagneuses 
qui enserre les côtes de Grèce et d'Épire offre à l'œil émerveillé du touriste un 
spectacle vraiment féerique : du sein des vagues sombres, leurs silhouettes blanches 
se dressent radieuses dans l'atmosphère lumineux d'un ciel transparent, et leur 
aspect évoque dans l'imagination ces îles enchantées que célèbrent les poètes, où 
la saison est toujours douce, la verdure et les fleurs éternelles, et où la vie s'écoule 
comme un beau songe. 

Toutes ces îles de l'archipel ionien, que la nature a faites sœurs, ont presque 
toujours subi les mêmes vicissitudes politiques. Elles appartinrent longtemps à la 
République de Venise; en 1797 le traité de Campo-Formio les donna à la France; 
deux ans plus tard, les flottes combinées de la Russie et de la Turquie s'en empa- 
rèrent : les îles ioniennes furent alors constituées en une république vassale de la 
Turquie, et dont en réalité les Russes étaient les véritables maîtres. Le traité de 
Tilsitt, en 1807, les rendit à la France. Cependant les Anglais ne tardèrent pas à 
nous les enlever et les traités de 1815 les placèrent sous leur protectorat. Les 
îles ioniennes formèrent alors une république aristocratique sous l'autorité d'un 






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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 






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I 



lord haut-commissaire, et des troupes anglaises occupèrent les places fortes. Mais 
les insnlaires, qui ne se résignaient pas à subir ce joug, cherchèrent à reconquérir 
leur liberté : une insurrection éclata à Céphalonie en 1848; elle fut réprimée, mais 
l'Angleterre finit cependant par se résoudre à abandonner sa conquête. 

Le () octobre 1863, l'Assemblée des îles ioniennes, réunie à Corfou, sur l'in- 
vitai ion du lord haut-commissaire de Sa Majesté Britannique, décrétait, avec 
l'assentiment des puissances protectrices, que « les îles de Corfou, Céphalonie, 
Zanle, Sainte-Maure, Cérigo et Paxo, avec toutes leurs dépendances, étaient unies au 
royaume de Grèce, afin d'en former à toujours partie inséparable en un seul et 
indivisible Etat, sous le sceptre constitutionnel de Sa Majesté le roi des Hellènes, 
Ccorges I er , et de ses successeurs. » Dans sa réponse au message du lord haut- 
commissaire, le parlement des Sept-lles s'exprimait ainsi : 

« Veuille l'Europe chrétienne, appréciant les services que la nation grecque 
a rendus et est appelée à rendre encore à l'humanité, compléter l'œuvre qu'elle a si 
généreusement commencée, en concourant à la reconstitution complète et définitive 
de cette nation, dans l'intérêt de la civilisation, et pour l'entier accomplissement 
des desseins du Très-Haut. » 

A midi, le canon des forts annonçait au peuple, réuni sur l'Esplanade, devant le 
palais des saints Michel et Georges, que le décret d'union venait d'être remis par le 
président de la Chambre au représentant de la reine d'Angleterre. A ce signal, des 
acclamations retentirent et des chœurs entonnèrent l'hymne national : « Ne craignez 
plus, ô Grecs, les hordes barbares des musulmans. L'Europe vous ouvre ses bras.... » 
Dans ces fêtes inoubliables, où les fleurs, les palmes et les couronnes tombaient 
(Mi pluies de parfums et de couleurs des fenêtres des maisons pavoisées, le peuple 
de Corfou, dans un mouvement spontané de piété et de reconnaissance, se rendit 
dans une des vallées voisines de la ville, au monastère de Platytéra, où fut rapporté, 
en 1827, le corps meurtri de Capo d'Istria. Cet hommage an plus grand homme 
d'Etat de la Grèce moderne, au bon citoyen qui a si bien servi son pays et qui l'a 
aimé jusqu'à la mort, était bien à sa place au milieu de ces réjouissances publiques. 
C'était la politique de Capo d'Istria qui triomphait. Le décret d'union qui 
affranchissait son tombeau de la tutelle étrangère, réalisait en partie ce plan 
d'émancipation nationale, que le président de la Grèce avait tracé, avec la précision 
habituelle de son langage et de sa volonté, dès le jour où il abordait à Nauplie, dans 
un pays dénué de tout, auquel il fallait donner, en quelques mois, une police, une 
diplomatie, une agriculture, un enseignement primaire, et qu'il fallait surtout 
défendre contre les Palikares surexcités, dont les entreprises auraient fini par lasser 
la bienveillance de l'Europe et par compromettre l'œuvre de propagande morale qui 
est, depuis des siècles, la principale force de l'hellénisme. 






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Willmot- 
suivante de 
la nation grecque : 

« La nation grecque se 
compose des hommes qui, depuis la conquête de Gonstantinople, n'ont pas cessé 
de professer la religion orthodoxe, de parler la langue de leurs pères, et cpii son! 
demeurés sous la juridiction spirituelle ou temporelle de leur Eglise, n'importe le 
pays qu'ils habitent en Turquie. » 

(Jette formule, dont les termes ont été scrupuleusement pesés par un des rares 
diplomates qui aient mis leur finesse au service de leur cœur, répond exactement au 
sentiment intime de tous les Hellènes. Le soir de la libération de Corfou, au momenl 
où les illuminations de la ville en fête se reflétaient, comme un joyeux incendie, 
dans la transparence du golfe, en face, sur la côte d'Asie, de grands feux de joie 
s'allumèrent sur les montagnes. Les villages chrétiens de la Roumélie prenaienl 
leur part de l'allégresse nationale. C'était la Grèce esclave qui répondait à la Grèce 



libre 



La première île de l'Archipel ionien que l'on rencontre en venant des cotes 
d'Asie Mineure est Gérigo. Ge nom est probablement une forme adoucie de Tzerigo, 
nom de quelque chef qui se serait emparé de l'île quand le Péloponèse fut envahi 
par les Slaves. Son nom homérique, que lui donnent encore maintenant les Grecs, est 

1, Gaston Deschamps : La Grèce d'aujourd'hui, Armand Colin et C te , éditeurs. 









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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



■ 



Kythéra (Cythère). Après la conquête de Constantinople par les croisés, Cérigo devint 
un marquisat vénitien, sous la suzeraineté des princes d'Achaïe. « Il est à peine utile 
«le remarquer, dit M.' Riemann, que si, dans l'antiquité, Gythère était l'île de Vénus 
Aphrodite, ce n'était point à cause du charme du pays. Gythère fut de bonne heure 
un comptoir des Phéniciens, qui venaient y pécher la pourpre. Les Phéniciens y 
apportèrent le culte d'Astarté, que les Grecs identifièrent avec Aphrodite.» 

L'île, en effet, est rocheuse, montagneuse et en grande partie inculte; les régions 
cultivées produisent du blé, du vin, de l'huile d'olive, du miel très estimé et des 
raisins. Les habitants ont eu de tout temps une grande réputation d'activité et de 
frugalité. La ville principale, ou plutôt le village de Kapsali est situé près de l'extré- 
mité méridionale de l'île, sur une crête étroite se terminant en un rocher escarpé que 
couronne un château du moyen âge. Parmi les curiosités naturelles de Gythère, on 
remarque deux grottes garnies de stalactites d'une grande beauté, l'une à deux 
heures environ de Kapsali, et l'autre clans la falaise, à l'entrée du beau vallon de 
-Mylopotamos. A mi-chemin entre Cérigo et la Crète, se trouve la petite île de Céri- 
gotto, comme l'appellent les Italiens, ou Lios, nom que lui donnent ses habitants; 
c'est l'^Egilia des anciens. 

En allant de Cérigo à Zante, on passe devant l'îlot de Cervi, à l'entrée de la 
baie de Vatica et devant celui de Sapienza qui possède un excellent havre, Porta- 
Longa, et commande le port de Modon ; enfin devant les Strivali ou Strophades, deux 
dangereux écueils où les anciens plaçaient le séjour des Harpies. 

Zante est appelée par les Grecs, comme elle l'était par Homère, Zacynthe. Son 
histoire est peu intéressante, mais la beauté, la fertilité de l'île et la situation 
pittoresque du chef-lieu sur le bord d'une baie semi-circulaire, ont été célébrées 
de tout temps. Théocrite la chanta dans ses Idylles, et les Italiens l'appelèrent la 
Pleur du Levant « Flore di Levante ». La ville s'étend sur le rivage oriental de l'île, 
formant le long de la baie un ruban d'une longueur de 2 kilomètres qui s'élargit 
à l'endroit où les maisons s'étagent sur la colline du Château; à cet endroit, 
il y a des arcades qui rappellent Bologne ou Padoue. La colline du Château s'élève 
de 120 mètres au-dessus du niveau de la mer; elle est couverte de bosquets, de 
maisons nichées dans un pittoresque fouillis de jardins. La face orientale a' été 
bouleversée par un tremblement de terre. L'île est périodiquement en proie à des 
secousses volcaniques; tous les vingt-cinq ans environ l'on a une catastrophe à 
déplorer. Le souvenir de la dernière est encore présent à toutes les mémoires ; 
le 31 janvier 1893, l'île entière a été secouée par un violent tremblement de terre ; 
la capitale a particulièrement souffert, des milliers d'habitants ont été complètement 
ruinés, réduits à camper sous des tentes, à côté de leurs maisons renversées. Au cap 
de la Cire, à l'extrémité sud-orientale de l'île, jaillissent des sources de bitume qui 



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LES ILES IONIENNES 



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fournissent chaque année près de cent barils ; dans le nord de l'île, près du cap 
Skinaro, des sources d'huile s'épanchent dans la mer. 

Du haut des remparts de la ville on jouit d'une vue très étendue : du côté de 
l'est, la ligne des c x ôtes de la Grèce, qui se perd au loin, s'aperçoit jusqu'à Navarin; 
dans l'éloignement on distingue les hautes montagnes d'Arcananie et d'Etolie, 




VIE D ARGOSTOLI 



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d'Areadie et de Messénie. Au-dessus de l'extrémité orientale de la baie se dresse, 
à 400 mètres de hauteur, le sommet dentelé du mont Skopos, couvert de bosquets 
d'oliviers, d'amandiers et d'orangers. Des remparts de l'ouest, on domine la partie 
la plus riche de l'île : une plaine qui s'étend d'une rive à l'autre sur une largeur 
de 2 à 12 kilomètres; on y trouve quelques pièces de blé et quelques pâturages, 
mais elle est presque entièrement couverte de vignobles qui produisent le raisin 
dit « de Gorinthe », ainsi appelé parce que c'est dans la campagne de Gorinthe que 
cette espèce fut cultivée à l'origine. Plus au nord, Géplialonie surgit brusquement de 
la mer, avec sa Montagne-Noire encore entourée de pins. 

Géplialonie, la plus grande des Sept-Iles, est mentionnée par Homère sous 
le nom de Samé ou Samos. Gonquise par les Romains (189 av. J.-C.), elle fit partie 



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140 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



des provinces d'Orient an moment du partage de l'empire romain, et resta soumise 
à l'empire grec jusqu'au douzième siècle. En 1185, Margaritone de Brimlisi, grand- 
amiral de Sicile, s'empara de Céphalonie et de Zaïite, et en reçut l'investiture 
de Guillaume II, roi des Deux-Siciles. Il y eut pour héritier Matteo Orsini (|iii, 
après la prise de Constantinople, reconnut la suzeraineté de la République de Venise, 
et devint clans la suite un des douze fèudataires du prince d'Achaïe Yillehartlouin. 
Vers le milieu du quatorzième siècle, Céphalonie et Zante passèrent aux Angevins 
de Naples ; au seizième siècle, les Vénitiens reprirent Céphalonie, qu'ils gardèrent 
jusqu'à la fin du dix-huitième; les Anglais l'occupèrent de 1809 à 1803. 

Des quatre anciennes cités de Céphalonie, dont les ruines existent encore, celles 
de Samé sont les plus intéressantes et les plus étendues. La ville était bâtie près 
d'une baie d'où part aujourd'hui un bateau qui gagne Ithaque en traversant le canal; 
à l'extrémité nord-est de l'ancienne ville se trouvent les restes des deux citadelles, 
séparées par un étroit vallon. La capitale moderne, Argostoli, est située sur la rive 
occidentale d'un golfe qui pénètre profondément dans les terres ; son port abrité 
contre les vents du large est très fréquenté; une magnifique jetée réunit les deux 
rives du golfe. A deux kilomètres environ au nord d'Argostoli, la mer pénètre dans 
des excavations de la côte en deux courants qui vont se perdre dans les en) railles 
de l'île par des galeries inconnues; le volume de ces courants est assez considérable 
pour mettre en mouvement de grands moulins. Ces eaux marines aboutissent proba- 
blement à des cavernes souterraines ; le sol calcaire de l'île est, en effet, percé partout 
de fissures et d'énormes entonnoirs, si bien que les eaux de pluie, ne pouvant rester 
longtemps à la surface, s'écoulent par toutes ces ouvertures et se perdent dans la 
mer, laissant derrière elles les campagnes desséchées. Céphalonie possède la 
montagne la plus élevée de tout l'archipel, la Montagne-Noire, le mont Aïnos ou 
Llatos. Cette montagne est couverte encore de belles forêts de conifères, mais les 
incendies en ont dévoré une grande partie ; on peut voir, au sommet, les restes d'un 
autel de Jupiter. 

Théaki, l'Ithaque eélébrée par Homère, est séparée de Céphalonie par un 
canal. L'île a la forme d'un long rectangle, échancré, vers le milieu de la côte 
orientale, par un golfe profond qui la divise en deux presqu'îles réunies par un isthme 
étroit. Le chef-lieu, Bathy, doit son nom ;B*0'j, « profond ») à la nature de son port; 
c'est une petite ville d'aspect fort pittoresque, adossée à des montagnes. Au milieu 
de la baie, surgit un îlot couvert de maisons. 

Les habitants acluels de Théaki ne descendent pas des héros contemporains 
d'Ulysse, bien qu'ils aiment à en porter les noms: l'île fut, au moyen âge, complètement 
ravagée et sa population anéantie; pour repeupler ce désert, le sénat de Venise offrit 
gratuitement les terres de l'île à des colons du continent. Ithaque est aujourd'hui 



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LES ILES IONIENNES 



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dans une situation prospère ; ses terres sont bien cultivées ; elle récolte principa- 
lement des raisins de Corinthe, un peu de blé, de l'huile et du vin. La population 
est saine et robuste, connue au temps d'Ulysse; elle s'accroît rapidement et va 
même peupler les grandes villes du Levant. 

Ithaque doit toute sa célébrité au nom d'Ulysse : c'est dans cette île que régna 
le fds de Laérte, là que vécut Pénélope, là, qu'après de longs et périlleux voyages, 




LE PORT DE BATHY 



le héros revint enfin. Il y avait vingt ans qu'il avait quitté sa chère patrie, et il ne la 
reconnut pas tout d'abord ; l'absence avait obscurci ses souvenirs, et Pallas Athéné 
avait répandu autour de lui un épais brouillard afin de le dérober à tous les regards. 
« Tout apparaît donc au roi sous une autre forme : les chemins, le port, les hauts 
rochers, les arbres verdoyants. Le héros, se croyant de nouveau rejeté loin de sa 
patrie, pleure et se lamente. Minerve lui apparaît alors sons les dehors d'un jeune 
berger. Il l'interroge : 

« Ltranger, répond la déesse, tu es hors de sens ou tu arrives de bien loin, toi 
qui m interroges sur cette terre; elle n'est pas à ce point inconnue. Des peuples 
nombreux ont appris sa gloire, soit qu'ils vivent sous l'aurore et le soleil, soit que par 
derrière ils habitent du côté des ténèbres immenses. Si elle est âpre, si elle ne nourrit 
point de coursiers clans sa médiocre étendue, elle n'est pas infertile : on y recueille 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



abondamment le froment et le vin, fécondés par des pluies fréquentes et de fraîches 
rosées; nuls pâturages ne sont plus aimés des chèvres et des génisses. Ses forêts 
produisent une grande variété d'arbres, et des fontaines intarissables arrosent ses 
vallons. Son nom, ô étranger, est parvenu jusqu'aux champs troyens; et même sur ces 
rives, que l'on dit si loin de l'Achaïe, on connaît Ithaque. » Et, afin de chasser tous ses 
doutes, elle dissipe le brouillard qui l'entoure, et la terre apparaît; le divin et patient 
Ulysse est pénétré de joie. Il reconnaît enfin sa chère Ithaque, le port de Phorcys, 
vieillard de la mer, et, en face, le mont Nériton ombragé de forêts; à l'extrémité du 
port, l'olivier touffu, et, sous son ombrage, une grotte délicieuse, séjour sombre et 
sacré des Naïades. Dans cette grotte voûtée, souvent il avait sacrifié aux Nymphes 
d'entières hécatombes. 

De cette caverne, suivons le chemin raboteux que prit Ulysse pouf aller chez 
Kumée, son pâtre fidèle. 

A 10 kilomètres de la grotte des Nymphes, on voit encore des sortes de logettes 
partie taillées dans le rocher, partie maçonnées grossièrement; à l'est, et juste en face, 
se trouvent des ruines qui indiquent l'existence d'une ancienne habitation rustique. On 
aime à s'imaginer que c'est Là qu'Ulysse trouva son fidèle esclave « assis devant la 
façade de la maison; la cour était bâtie à un point d'où l'on avait une vue étendue; 
c'était une grande et belle cour... Et au dedans il avait fait douze étables tout près 
l'une de l'autre pour servir d'habitations aux pourceaux, et dans chaque étable 
cinquante pourceaux vautrés étaient parqués... et près (Voux donnaient quatre chiens 
aussi hardis que des bêtes sauvages... Et soudain les chiens aboyant vifenl Ulysse, 
et ils coururent vers lui en jappant ». 

Accompagnons Ulysse, lorsque « le pâtre le conduit à la ville comme un men- 
diant, un homme vieux et misérable, s'appuyant sur un bâton ». Ayant dépassé « la 
belle source jaillissante d'où le peuple de la ville tirait l'eau », ils arrivèrent à la 
maison du prince. Et Ulysse saisit le pâtre par la main, et parla ainsi : « Humée, 
« voici vraiment la belle maison d'Ulysse, il est aisé de la reconnaître. Il y a bâtiment 
« sur bâtiment, et la cour de la maison est habilement garnie d'un mur et de fortifi- 
« cations, et les portes sont bien défendues ». On a cru reconnaître ce château 
d'Ulysse dans les ruines majestueuses qui couronnent le sommet de la colline rocheuse 
d'Aétos (l'aigle), haute d'environ 200 mètres au-dessus du niveau de la mer; Schlie- 
marin y a même pratiqué des fouilles. Ces ruines ne sont en réalité <pie les restes 
d'une enceinte cyclopéenne. 

En continuant notre voyage vers le nord, nous longeons la côte occidentale de 
l'île de Leucade, et nous jetons l'ancre devant le Vieux-Château franc de Sainte- 
Maure, bâti à l'extrémité septentrionale de l'île. Ce château a, depuis le treizième 
siècle, donné son nom à l'île entière, appelée Leucas par les Grecs, à cause de la 



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MOULINS A VENT DANS L ILE I) ITHAQUE 






blancheur de ses promontoires calcaires. Amaxiki,la «ville du chariot », ainsi nommée 
des chariots ou charrettes sur lesquels les Vénitiens y apportaient leur huile et leur 
vin des provinces de l'intérieur, s'élève au milieu des lagunes; ses maisons ont 
rarement plus de deux étages, et toujours l'étage supérieur est en bois, mode de 
construction rendu nécessaire par la fréquence des tremblements de terre. 

Leucade n'est séparée du continent que par des lagunes basses et des salines. 
Autrefois, un pont jeté sur l'étroit canal qui termine les lagunes au sud, unissait l'île 
au continent. 

Il y a deux excursions à faire clans l'île, celle du Saut de Leucade au sud- 
ouest, et celle du mont Skaros à l'extrémité sud-orientale. Sur le sommet du cap 
Blanc, aujourd'hui cap Ducato, se trouvent les ruines du temple d'Apollon; c'est de 
là que, dit-on, Sapho se jeta dans la mer. Pour s'y rendre on passe à travers une 
campagne qui rappelle beaucoup la Palestine; ce sont des collines pierreuses e1 des 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



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vallons, mois tout couverts de vignobles. On rencontre en route des groupes de 
paysans qui conduisent des Anes et des mulets chargés d'outrés en peau de bouc- 
pleines de vin. Les hommes portent des guêtres blanches, des culottes bouffantes d'un 
bleu pâle, serrées à la taille et descendant jusqu'au genou, un gilet d'un bleu plus 
sombre et une jaquette courte; un chapeau de paille, ou, plus souvent, un fichu bleu 
ou rouge leur sert de coiffure. Les femmes portent une jupe, également d'un bleu 
pâle; elles se couvrent la tête d'un fichu bleu foncé, qui tombe sur les épaules et 
s'attache sous le menton; un corsage très décolleté laisse à découvert une chemise 
blanche qui voile la poitrine. Beaucoup de ces femmes ont une belle prestance, lors- 
qu'elles cheminent, toutes droites, portant sur leur tête des paniers remplis de raisins. 
Après huit ou neuf heures de route à cheval, le long des collines de la côte 
occidentale, nous atteignons le terme de notre course, où nous ne trouvons guère que 
les soubassements d'un temple, et force verre et poteries cassés ; plus bas, une falaise 
blanche s'élève perpendiculairement à 200 pieds environ au-dessus du niveau de la 
mer, et, de l'autre côté, descend en pente rapide; c'est du haut de cette falaise que 
l'on jetait les esclaves et les criminels, comme victimes expiatoires; quelquefois 
aussi, on précipitait de là des accusés pour leur faire subir une sorte de jugement 
de Dieu; on leur permettait de se couvrir d'ailes et de plumes d'oiseaux, et un bateau ' 
stationnait en bas pour les recueillir. On dit que les prêtres d'Apollon savaient faire 
ce saut dangereux sans courir aucun risque ; c'est peut-être de cette coutume qu'est 
uée la légende de la mort de Sapho. Il n'y a cependant rien d'invraisemblable à ce 
que, abandonnée par Phaon, la grande poétesse soit venue de Sicile, où elle 
l'avait suivi, et se soit jetée du haut de la falaise consacrée à Apollon, patron des 
poètes lyriques. 

Si l'on passe la nuit au village d'Athani et si l'on retourne le lendemain à 
Amaxiki, on peut repartir le soir même pour l'autre excursion. Après trois ou quatre 
heures de cheval, on arrive aux prairies et aux rochers qui couronnent le sommet du 
Skaros. De là on voit au loin, limitant l'horizon, une ligne sombre de montagnes 
que dominent vers le sud les cimes neigeuses du Pinde et les montagnes de Souli. 
La mer, d'un bleu sombre, s'étend parsemée d'îles dont on distingue nettement les 
contours vers le sud, elle pénètre dans les terres jusqu'à l'isthme de Gorinthe pour 
former le golfe de Lépante. C'est là qu'eut lieu, en 1571, la bataille navale où les 
Hottes combinées de Venise, de l'Espagne et du pape, battirent celle des Turcs, lui 
prirent ou coulèrent 200 galères, mirent 30 000 hommes hors de combat et, arrêtant 
ainsi l'invasion ottomane, sauvèrent la chrétienté. Au sud-ouest, on aperçoit 
Ithaque, Céphalonie, Zante ; au nord, la mer s'élargit vers la baie d'Actium, théâtre 
du combat naval qui mit fin, le 2 septembre de l'an 31 avant J.-C, à la rivalité 
d'Octave et d'Antoine par la défaite de ce dernier. 




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CAP nUCATO 



De Leucade, nous dirigeant sur Gorfou, nous passons devant la petite île 
rocheuse de Paxos, et son annexe Antipaxos. 

On se rappelle la fameuse légende rapportée par Plutarque et d'où nous est 
venue l'expression : Le grand Pan est mort, pour exprimer la disparition d'un état 
de choses longtemps fort et puissant. Voici comment Rabelais raconte, après 
Plutarque, ce mythe où l'on a voulu voir comme la reconnaissance du triomphe de la 
nouvelle société chrétienne sur le vieux monde païen : 

« Epithersès, père de Emilian rhéteur, naviguant de Grèce en Italie dedans une 
nauf chargée de divers marchandises et plusieurs voyagiers, sus le soir cessant le 
vent auprès des isles Eschinades, lesquelles sont entre la Morée et Tunis, feut leur 

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nauf portée près de Paxès. Etant là abourdée, aucun des voyagiers donnans, autres 
veiglans, autres beuvans et souppans, feut de l'isle de Paxès ouye une voix de 
quelqu'ung qui haultement appelloit Thainoun; auquel cry tous furent espouvantez. 
Cestuy Thamous estoit leur pilote, natif d'Egypte, mais non congneu de nom, fors à 
quelques-ungs des voyagiers. Feut secondement ouye cette voix, laquelle appelait 
Ihainoun en cris horrificques. Personne ne responclant, mais tous restans en silence 
et trépidation, en tierce fois ceste voix feut ouye, plus terrible que devant. Dont 
advint que Thamous respondit : Je suis icy, que me demandes-tu, que veulx-tu que je 

ace i Lors feut icelle voix plus haultement ouye, lui disant et commandant, quand il 
serait en Palodès, publier et dire que Pan, le grand dieu, estoit mort.... Quand donc 

eurent près Palodès, advinrent qu'ilz n'eurent ne vent ne courant. Adoncques 
Ihamous montant en proze, et en terre projectant sa vue, dict, ainsi qu'il lui estoit 
commandé, que Pan le grand estoit mort. 11 n'avoit encores achevé ce dernier mot, 
quand leurent entenduz granclz soupirs, grandes lamentations et effroys en terre, non 
dune personne seule, mais de plusieurs ensemble. » 

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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



Palodes a été identifiée avec la baie de Butrinto, l'ancienne Buthrotum, où 
Enée rencontra Andromaque, la veuve d'Hector. 

Nous arrivons enfin à Corfou, la dernière et la plus importante des îles Ioniennes, 
la Corcyre des anciens, l'antique Phéacie immortalisée par Homère. L'île a la forme 
d'une faucille dont les deux extrémités se recourbent vers le continent ; les côtes en 
sont creusées de baies profondes bordées de grèves sablonneuses ; des collines les 
dominent et viennent se terminer dans la mer en forme de promontoires. Sur le sommet 
d'une de ces péninsules rocheuses, on voit les ruines du château féodal de Saint-Ange, 
bâti par un prince de la famille impériale des Gomnène. Sur un autre promontoire, 
s'élevait autrefois un vieux monastère, construit, comme son nom l'indique, sur les 
ruines d'une forteresse encore plus ancienne, le monastère de Palœokastritza. Des 
orangers, des citronniers, des oliviers couvrent les pentes et descendent jusqu'au 
rivage ; au milieu de cette verdure les maisons forment des taches blanches qui brillent 
au soleil. Bientôt nous abordons devant la capitale de l'île, qui porte également le nom 
de Corfou. Dans le port, stationnent de nombreux navires qui viennent y charger les 
raisins, les olives, les figues, le miel et la cire que produit l'île, dont la fertilité est 
remarquable ; les quais sont formés par une suite de terrassements qui bordent la mer 
tout le long de la ville, fort petite, toute en maisons blanches à colonnettes dans le 
style italien. Les rues sont étroites, bordées d'arcades comme celles de Padoue et de 
Bologne, d'où débordent des boutiques avec leurs étalages de fruits secs, d'épices 
et de fritures. On coudoie là une foule de types curieux, des Grecs aux fortes 
moustaches, vêtus de la fustanelle blanche et chaussés de souliers recourbés, des 
Albanais en manteau de poil de chèvre, des femmes portant des voiles blancs et des 
vestes brodées, des prêtres à longs cheveux et à longue barbe, couverts d'une robe 
noire très ample et coiffés d'une toque semblable à celle de nos avocats, des Juifs 
drapés dans leur ample redingote. 

C'est à Corfou qu'Ulysse lit naufrage alors qu'il était sur le point de retrouver 
sa patrie ; c'est là qu'il reçut l'hospitalité du roi Alcinoùs, dont les jardins ont été 
décrits par Homère d'une façon si minutieuse et qui donne bien l'idée de la fertilité 
de l'île : « Une haie entoure le jardin de toutes parts, et des arbres d'une riche 
sève y croissent, chargés des plus beaux fruits : poires, grenades, pommes 
magnifiques, douces figues et olives verdoyantes. Jamais ils ne cessent de 
produire ; ni l'hiver, ni les longues chaleurs de l'été ne leur nuisent. Sans cesse le 
souffle de Zéphir fait mûrir les uns, tandis que les autres se forment. A la poire flétrie 
succède la poire nouvelle, la pomme remplace la pomme, la figue une autre figue et 
la grappe une autre grappe. Sur les rameaux de la vigne féconde que l'on a plantée, 
les raisins sont à la fois desséchés au soleil, en un lieu aplani, dégagé de feuillage, 
ou cueillis, ou pressurés ; à côté du raisin à peine hors de fleur, se colore le raisin 



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LES ILES IONIENNES 



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« déjà mûr. Enfin, à l'extrémité de l'enclos, un potager abonde toute l'année en 
« légumes de toutes sortes. » Aujourd'hui encore, en souvenir du roi des Phéaciens, 
les habitants de Corfou ont donné aux magnifiques jardins dans lesquels ils aiment 
à aller se promener le soir, le nom de Jardins d'Alcinoiis. 

Au temps d'Hérodote et de Thucydide, la capitale était située probablement sur 







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CORFOU, VUE PRISE 1)K LA MER 



la péninsule montagneuse, entre les deux ports, derrière la ville moderne. On croit 
qu'elle fut fondée vers le huitième siècle avant Jésus-Christ, par un colonie de Corin- 
thiens ; elle acquit rapidement une très grande prospérité, et fut bientôt en état de 
lutter avec les premières puissances maritimes de ce temps. Fière de sa force et 
jalouse de son indépendance, elle voulut secouer le joug de Corinthe, qui la considérait 
comme sa colonie, et dans la lutte elle appela Athènes à son secours; Sparte prit le 
parti de Corinthe : ce fut l'origine de la guerre du Péloponèse. Cependant Corcyre 
affaiblie ne tarda pas à perdre sa liberté : Agathocle, tyran de Syracuse, Pyrrhus, 
roi d'Ppire, et les rois de Macédoine s'en rendirent maîtres tour à tour; plus tard, 
elle accepta le protectorat romain et devint une station navale importante. Elle fit enfin 
partie de l'empire d'Orient, puis tomba entre les mains des Normands de Sicile. 

C'est de Corfou que partirent, en 1203, les croisés de la quatrième croisade : 






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156 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Geoffroi de Villehardouin, Boniface, marquis de Monferrat, Baudouin de Flandre, 
Henri de Hainault, Louis de Blois, le comte de Saint-Paul. La flotte mit à la voile la 
veille de la Pentecôte, par un jour clair et serein. « Jamais, .lit Villehardouin, on 
ne vit une armée navale si belle et un si grand nombre de vaisseaux. Il n'y avait 
personne qui ne jugeât, en la voyant, qu'elle ne dût conquérir le monde. Tant' que la 
vue pouvait s'étendre, la mer était couverte de voiles, et cela, je vous assure, faisait 
plaisir à voir. » Les Vénitiens occupèrent Corfou dès le treizième siècle ; leur domi- 
nation fut bienfaisante : c'est à eux que l'île doit les magnifiques plantations d'oliviers 
dont elle est couverte. Les Français l'occupèrent peu de temps, mais ils y laissèrent, 
comme en tant d'autres endroits, des souvenirs impérissables : l'admirable défense de 
Corfou contre les Anglais, par le général Donzelot, est un des plus beaux épisodes 
de la fin du premier empire : la garnison française se maintint six ans, privée de toute 
communication avec la mère-patrie. Elle n'évacua Corfou qu'au mois d'août 1844, en 
vertu des stipulations du traité de Paris, et sans avoir capitulé. Les Anglais, pendant 
leur protectorat, firent clans l'île de nombreux travaux d'utilité publique, et la 
couvrirent d'un réseau de routes carrossables. 

Actuellement, comme au temps d'Homère, Corfou jouit d'une grande fertilité. 
L'aspect du pays n'a d'ailleurs pas changé ; on reconnaît encore les fraîches retraites 
où la fille d'AIcinoûs, la belle Nausicaa aux bras blancs, dansait ou jouait en liberté 
avec ses compagnes. Les collines sont couvertes de bois d'oliviers, de vignes, 
d'orangers, de citronniers; des haies de cactus, des aloès, des figuiers, des rosiers 
bordent les routes; partout des fleurs : les jasmins, les roses ornent les murs des 
maisons; au fond des vallées, au bord des ruisseaux, à l'ombre des cyprès croissent 
les jonquilles, les iris jaunes et violets et les anémones rouges à calices d'argent. Au 
nord-ouest de Corfou se trouve un îlot qui a la forme d'un vaisseau antique :' Homère 
raconte à ce sujet que Neptune, irrité contre les Phéaciens de ce qu'ils avaient 
transporté Ulysse dans Ithaque, changea en ce lieu leur vaisseau en rocher, au 
moment où ils allaient rentrer au port. 

Pour avoir une vue d'ensemble de l'île de Corfou, il faut monter au sommet du 
mont Pantocrator. De là, on peut suivre des yeux la ligne sinueuse des côtes qui 
se recourbent vers le continent; la mer, ainsi enserrée, ressemble à un lac immense 
dont les flots bleus étincellent sous les rayons du soleil, comme autant de saphirs. 
C'est là qu'il faut aller pour comprendre ce qu'Fschyle appelle « les rires innom- 
brables de la mer ». 






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7 



Lés côtes de Dalmatie 







A partir des îles Ioniennes nous nous dirigeons en droite ligne vers les côtes 
de Dalmatie et nous passons le canal d'Otrante. En ce point, les côtes d'Italie et de 
Turquie, qui semblaient vouloir se rejoindre, s'écartent tout d'un coup devant la mer 
qui s'élargit. Nous côtoyons les côtes sauvages de l'Albanie, pays rarement visité par 
les touristes, mais qui ne manque cependant pas de pittoresque. Il est soumis à la 
domination turque, bien que l'autorité de la Porte n'y soit guère que nominale. 
Nous rencontrons tout d'abord la baie d'Avlona, entourée de hautes montagnes 
et dominée par la ville pittoresque du même nom; cette ville, fondée par des habi- 
tants d'Apollonie, jouit dans l'antiquité d'une certaine prospérité; actuellement elle 
n'a plus guère que 6000 habitants. Plus loin se trouve le port de Durazzo, avec 
ses constructions qui avancent dans la mer et son mouillage très sûr; c'est une ville 
intéressante, appréciée également des artistes et des marins; primitivement elle fut 



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160 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



appelée Épidamne, puis Dyrrachium. Elle joua un rôle important sous la domi- 
nation romaine, g-ràcc à sa position centrale entre l'Italie et la Grèce ; ce fut plus 
tard la cause de sa ruine. Quand les Barbares furent maîtres de l'Italie, ils attaquèrent 
Durazzo à plusieurs reprises. Aux onzième et douzième siècles, les princes normands 
Robert Guiscard, Bohémond, Roger II de Sicile, dans leurs luttes contre les empereurs 
grecs, la perdirent et reprirent tour à tour. Quand Charles d'Anjou voulut faire valoir 
ses droits sur l'Albanie, ce fut Durazzo qu'il attaqua tout d'abord ; puis vinrent les 
Serbes et les Vénitiens. Enfin Bajazet II réunit Durazzo à la Turquie en 1501; sous 
l'administration de ses successeurs, cette ville ne put jamais se relever de ses ruines. 
Aujourd'hui ses fortifications, toutes délabrées, ne renferment guère que 5000 habitants. 
Nous arrivons bientôt en vue du Monténégro, que les habitants du pays 
appellent ïchernagora, ce qui a le même sens de montagne noire. C'est un chaos de 
montagnes et de pics entassés les uns sur les autres, séparés par d'étroits vallons, des 
puits profonds, d'énormes fissures. Vu à vol d'oiseau, le pays offre l'aspect d'un 
gâteau de cire percé de mille alvéoles : toutes ces excavations, ces fissures sont 
produites par les eaux de pluie qui se creusent un écoulement à travers les roches 
calcaires. Les chemins sont raides, bordés de précipices; on grimpe continuel- 
lement, même pour se rendre à Cettigné, la petite bourgade qui sert de capitale au 
pays. Au milieu de leurs montagnes, les Monténégrins ont pu échapper à la domi- 
nation des Turcs, leurs puissants voisins, avec lesquels ils étaient d'ailleurs sans 
cesse en guerre jusqu'à ces derniers temps. Ces luttes perpétuelles et la nature 
sauvage du pays ont marqué leur empreinte sur le caractère des habitants. 

Les Monténégrins sont violents, prompts au combat. Les armes constituent 
tout leur luxe, ils portent constamment à leur ceinture un arsenal de poignards 
et de pistolets ; tout récemment encore la vendetta était très en honneur parmi eux. 
Ils ont un grand mépris de la mort; mourir dans son lit leur paraît le plus grand 
déshonneur. Le pays leur offre peu de ressources ; aussi, jusqu'à ces dernières années, 
les Monténégrins descenclaient-ils périodiquement chez leurs voisins pour y faire du 
butin. Des conflits éclataient à tout instant entre eux et les Turcs; pour faire cesser 
ces conflits, l'Europe a dû leur fixer des limites bien précises. 

En 1878, le traité de Berlin reconnut l'indépendance du Monténéo-ro et lui donna 
un débouché sur l'Adriatique en lui attribuant les ports de Dulcigno et d'Antivari. 
Les Turcs se soumirent avec peine à ce traité et cherchèrent par tous les moyens 
possibles à échapper aux obligations qu'il leur imposait. Il ne fallut rien moins qu'une 
démonstration des Hottes française et anglaise, en 1881, pour les forcer à s'exécuter. 
Dulcigno se compose de deux parties : la vieille ville et la ville neuve, toutes 
deux de peu d'étendue ; elle doit son importance à son double port et à sa forteresse, 
qui est assez importante. Un peu plus loin est Antivari, situé sur la hauteur, dans une' 










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CÔTE DU MONTENEGRO, VUE PRISE I)K I..\ MER 



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position pittoresque ; cette ville possède un très bon port et son commerce est assez 
actif. Par ces deux ports, le Monténégro exporte le petit bétail, les peaux, le poisson 
salé, le fromage et le miel qu'il produit. Le Monténégro est gouverné par un prince 
dont l'autorité est absolue ; un conseil de 8 membres et 5 ministres l'assiste dans le 
gouvernement. L'armée permanente est formée uniquement par la garde du prince 
composée de 100 hommes; en cas de guerre, tous les hommes valides viennent se 
ranger sous les drapeaux. Le pays est divisé en huit districts dont les chefs sont à la 
fois commandants militaires, préfets et juges. 

Le Monténégro cesse bientôt de border la mer; il en est séparé par la Dalmatie, 
dont les côtes commencent à quelques kilomètres de là. Ce pays très montagneux, 
forme une bande de terre de 435 kilomètres de longueur, resserrée entre 
l'Adriatique et les Alpes Dinariques. A mesure qu'on avance vers le nord, les côtes 
sont de plus en plus découpées; la mer entre profondément dans les terres et 
l'aspect du littoral rappelle les fiords de Norwège. Des multitudes d'îles, qui faisaient 
autrefois partie du continent et qui en ont été violemment séparées, bordent la côte. 
Du côté de la terre, l'horizon est borné par une chaîne ininterrompue de montagnes 
de calcaire d'aspect blanchâtre, aux pentes arides et nues, aux vallées peu profondes. 
Des collines désolées comme les montagnes, s'abaissent insensiblement vers le 
rivage; par endroits, dans les régions les plus voisines de la mer, des jardins 
s'étagent en terrasses où poussent la vigne et l'olivier au feuillage argenté; mais ces 
coins de culture sont assez espacés. Les villes et les villages sont rares. 



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162 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Les îles innombrables qui parsèment la nier présentent à pou près le même 
aspect que la cote; cependant les îles les pins larges paraissent pins fertiles. 
L'Adriatique a quelquefois de furieuses colères quand soufflent les aigres rafales 
du Bora ou le sirocco, plus chaud et presque aussi violent; mais le plus souvent elle 
est calme comme un lac; dans ses flots transparents, on peut suivre les ébats des 
troupes de marsouins qui suivent les navires; et dans le lointain on aperçoit les 
bateaux aux formes bizarres, aux voiles striées de blanc, d'orangé et de brun, qui 
circulent entre les îles et font la pèche des éponges et du corail. 

Bien que la Dabnatie soit territoire autrichien et que la rive opposée de l'Adria- 
tique soit à l'Italie, ses habitants ne sont ni Allemands ni Italiens, mais Slaves. 
La rive orientale de l'Adriatique forme ainsi l'extrême limite occidentale des pays 
habités par la race slave. On sait peu de chose de l'histoire primitive de la Dabnatie. 
Quatre siècles avant l'ère chrétienne, elle faisait partie de l'Iltyrie; ses habitants 
étaient alors de même race que les Thraces, rudes et incultes. Quand le commerce de 
l'Adriatique prit quelque importance, les habitants de la côte illyrienne trouvèrent 
pendant quelque temps plus de profit à exercer la piraterie qu'à se livrer à l'agri- 
culture et au commerce; ils en furent punis d'ailleurs : les Romains se lassèrent de voir 
leurs bâtiments marchands attaqués et des citoyens libres emmenés en esclavage; 
ils réclamèrent, mais leur ambassadeur fut massacré. Ils usèrent alors de repré- 
sailles, et, avant le deuxième siècle, ils avaient fait une colonie romaine de la côte 
d'Illyrie. Lors de la chute de l'Empire romain, des tribus de Goths et d'Avars 
envahirent le pays, suivis au commencement du septième siècle par les Slaves, qui s'en 
rendirent maîtres et s'y établirent; ils s'y convertirent rapidement au christianisme. Au 
neuvième siècle, la Dabnatie était soumise aux princes de Croatie, et un siècle plus 
tard elle tomba au pouvoir de la République de Venise dont le doge prit le titre de 
prince de Dabnatie. Les Croates, puis les Hongrois la disputèrent à Venise, si bien 
que ce pays, véritable champ de bataille, ne put jamais prospérer. Ce ne fut qu'en 1 797, 
après le traité de Campo-Formio, que la Dabnatie passa sous la domination de 
l'Autriche, qui en est toujours restée maîtresse, excepté pendant les quelques années 
du premier Empire où la France l'annexa. 

Le première ville que l'on rencontre sur la côte dalmate est Spizza, pittores- 
quement nichée au milieu de montagnes sauvages et abruptes. Un peu plus loin la 
mer pénètre profondément dans les terres, tour à tour s'élargissant en de vastes 
étendues d'eaux ou se rétrécissant en de minces détroits ou boeckas, suivant le caprice 
des montagnes qui l'enserrent. C'est tout cet ensemble qu'on appelle les. Bouches 
de Cattaro. Dès qu'on a passé le seuil du golfe, on entre dans une vaste baie, un peu 
étranglée vers le milieu par les montagnes qui s'avancent cle chaque côté en forme de 
promontoires; au fond, sur le flanc d'une colline couverte de forêts, on aperçoit 



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LES COTES DE DALMATIE 



163 



Castel-Nuovo entouré d'une muraille flanquée de tours qui baignant dans la nier. 
Un peu au delà de Gastel-Nuovo, le golfe se rétrécit en un canal étroit que l'on fermait 
autrefois en tendant une grosse chaîne d'une rive à l'autre. Des deux côtés les 
montagnes bordent la rive, formant deux lignes parallèles qui masquent l'horizon : 
on se croirait au milieu d'un fleuve. Brusquement les rives s'écartent et les eaux 
s'étendent en une vaste nappe unie comme la surface d'un lac. Autour s'élèvent de 
























































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DU LC 10 NO 



hautes montagnes dont les cimes, d'une nudité triste et sauvage, contrastent avec la 
riante verdure des oliviers, des figuiers, des amandiers qui s'étalent sur leurs flancs. 
En bas de gais villages, de jolies maisons se nichent dans un fouilli de jardins, 
grimpent sur le flanc de la montagne, se mirent dans les eaux bleues au milieu de 
leur cadre de verdure. Dans l'intérieur des terres, au fond des vallons, d'autres villages 
apparaissent tout blancs, d'une blancheur chaude légèrement colorée par le reflet 
d'un ciel d'Orient. Nous voyons ainsi défiler successivement sous nos yeux Perasto 
avec ses maisons blanches rangées le long de la côte, Stolivo à moitié caché par 
les bois sur le penchant d'une colline, Perzagno dont les maisons s'égrènent au 
bord de l'eau, la riche Dobrota, tout au fond du golfe, Risano, ville très importante 
autrefois, et si ancienne qu'elle existait déjà, dit-on, au temps de la reine Tenta qui 
régnait dans ce pays vers le troisième siècle avant Jésus-Christ; enfin Gattaro. 

Tous ces villages sont habités par des Bocchesi d'origine slave, mais qui n'ont 









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164 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



pas tous la même religion : les uns appartiennent au rite grec, les autres sont 
catholiques. Tous sont marins et font le commerce soit avec Trieste et Venise, soit 
avec la mer Noire. Chaque village a son costume, et ce costume diffère souvent 
complètement de celui du village voisin. Dans certaines localités, à Risano, par 
exemple, les hommes portent des habits de couleurs éclatantes, une veste ornée de 
galons et de boutons dorés, un gilet brodé, des culottes rouges, des bas blancs 
noués par des jarretières rouges, un fez ronge à gland d'or. A Dobrota, au contraire, 
le costume est tout noir. Mais tous ont le goût des belles armes et ils en portent 
continuellement sur eux. 

La ville de Cattaro est le principal port de tout cet ensemble de canaux et de 
baies auquel elle donne son nom. 

Quoique le pays environnant soit admirable, Gattaro est clans une situation des 
plus resserrées, à cause des très hautes montagnes qui la dominent et l'entourent de 
trop près. C'était à l'origine une colonie romaine; elle fut ravagée par les Sarrasins, 
puis rebâtie par les Serbes. Au treizième siècle, les Templiers y élevèrent une 
forteresse. Les Vénitiens s'en emparèrent en 1419 et la gardèrent jusqu'en 1797, 
malgré les Turcs qui l'assiégèrent à plusieurs reprises. Elle passa ensuite sous la 
domination de l'Autriche à qui elle fut enlevée pendant quelques années par la 
France, puis rendue définitivement. Cattaro est actuellement le chef-lieu d'un des 
quatre départements de la Dalmatie ; elle possède un éveché, un tribunal de 
première instance et renferme environ .3 000 habitants. La ville est petite mais très 
animée d'aspect : on rencontre dans les rues des gens de toutes sortes, vêtus des 
costumes les plus variés. 

Des bouches de Cattaro, nous nous rendons à Raguse, une des villes les plus 
intéressantes de la Dalmatie, dans une position très curieuse. Quoique la mer vienne 
pour ainsi dire baigner les murs de la ville, il y a longtemps que celle-ci n'est plus 
un port de mer, dans le vrai sens du mot : sa rade est petite "et exposée à toute la 
force des vents du midi; mais cà une distance de deux kilomètres se trouve un 
mouillage sûr et commode, formé par une chaîne d'îles et d'îlots. 

Les collines descendent jusqu'au rivage; la ville, adossée aux rochers, barre la 
route le long de la mer. Les rues étroites ont un air gai et pittoresque, avec leurs 
constructions variées, leurs boutiques remplies de marchandises de toutes sortes. La 
diversité des costumes des gens que l'on rencontre ajoute encore à l'animation : on 
aperçoit des Slaves aux vestes et aux bonnets brodés, au mouchoir de couleur, des 
paysans avec des vestes ornées de boutons de filigrane, des femmes ayant dans 
les cheveux de longues épingles d'argent. 

A l'extrémité du Corso, vaste avenue bordée de maisons bâties dans un style 
sévère, s'élève le Palazzo Del Rettore, bâti dans le style ogival; la façade est 



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LES COTES DE DALMATIE 



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soutenue par des arcades aux chapiteaux finement sculptés. Raguse possède 
d'autres monuments dignes de remarque, mais presque tous ont été rebâtis après le 
terrible tremblement de terre de 1667. La cathédrale n'a rien d'intéressant, si ce n'est 
son trésor; elle fut bâtie, dit-on, par Richard Cœur-de-Lion en exécution d'un vœu 
qu'il avait fait, alors que revenant de Corfou il avait été assailli par une terrible 




0:3 



tempête. La petite chapelle votive « Del Redentore », près de la Porte Pdle, sur le 
Corso, rappelle le souvenir d'une autre catastrophe : elle a été élevée après le trem- 
blement de terre de 4 520. Signalons aussi le couvent des Franciscains, qui possède 
un cloître curieux, et la Dogana dont la façade est ornée d'arcades. Dans la plupart 
de ces monuments l'influence de l'architecture vénitienne est très visible. 

Raguse avait comme patron saint Biaise. Son image se rencontre aussi 
fréquemment ici que celle du lion de saint Marc dans les autres villes de l'Adriatique; 
elle figurait sur le sceau de la ville et dans les armoiries de la République. Sa statue 
s'élevait sur les remparts, à la porte de la ville et sur la rade. 

Raguse est entourée de solides fortifications et de nombreuses lignes de défense. 
C'est le seul point de la cote qui n'ait jamais été soumis à Venise. Elle réussit aussi à 



10 11 12 13 14 15 16 17 li 



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166 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



échapper à la domination des Turcs. Lorsque ceux-ci remontèrent les bords du Danube 
et les rives de l'Adriatique, elle se mit sous leur protection. Grâce à son habileté, elle 
put faire le commerce avec les villes musulmanes et devint un des principaux ports 
de commerce entre l'Orient et l'Occident, La petite République était gouvernée par 
un Recteur, qu'on changea d'abord tous les ans, puis tous les mois, afin de conjurer 
tout danger de dictature. Sous ce gouvernement Raguse grandit; elle jouissait d'une 
heureuse prospérité lorsque, le 6 avril 1667, un terrible tremblement de terre la 
renversa de fond en comble. On rebâtit la ville sur ses ruines. Elle commençait à se 
remettre de ses désastres, quand de nouveaux maux vinrent fondre sur elle. En 1806, 
alors que les Français l'occupaient, elle dut repousser les attaques continuelles des 
Russes et des Monténégrins. Dans cette lutte, qui dura deux longues années, elle 
perdit tous ses navires, qui constituaient son unique ressource : elle ne s'est pas 
relevée de ce coup. Actuellement, Raguse appartient à l'Autriche; c'est une ville de 
11000 habitants, chef-lieu d'un petit district, le siège d'un évêché et d'un tribunal de 
première instance. 

Au nord de Raguse, la côte de Dalmatie est bordée, sur une longueur de soixante 
kilomètres, d'un grand nombre d'îles, presque toutes longues, étroites et orientées 
de l'est à l'ouest, Le bateau, laissant à gauche l'île de Meleda, longe la presqu'île 
de Sabbioncello, qui n'est rattachée au continent que par un isthme étroit; elle s'étend 
tout en longueur, parallèlement au continent; des bras de mer resserrés la séparent 
de Gurzola et de Lésina. Gurzola est couverte de forêts et possède des chantiers de 
construction pour les navires. Lésina mérite d'être visitée à cause de sa capitale où 
se trouvent des monuments remarquables de l'architecture vénitienne. Dans le chenal 
qui sépare cette île de la presqu'île de Sabbioncello se jette la rivière de la Narenta 
qui forme à son embouchure un delta marécageux 

Plus loin de la côte, à l'ouest du chenal, est l'île de Lissa, qui a joué un rôle 
important dans l'histoire; les Grecs y fondèrent une colonie 400 ans avant notre 
ère. C'est près de cette île que Denys l'Ancien, tyran de Syracuse, vainquit les 
Illyriens dans une bataille navale. Deux ambassadeurs romains y furent assassinés 
par ordre de la reine Teuta, crime qui fit éclater la première guerre d'Mlyrie. Les 
habitants de Lissa ont toujours été une race de marins : c'est à Lissa que furent 
construites les galères à proue légère et à deux bancs de rameurs qui aidèrent 
Auguste à gagner la bataille d'Actium. Au commencement de ce siècle, quand les 
Français s'emparèrent, de la Dalmatie, Lissa fut prise par la flotte anglaise; c'est 
également au nord de l'île que l'amiral autrichien ïegetthoff remporta, en 1866, une 
victoire sur l'amiral italien Persano. Lissa est maintenant un centre commercial 
important ; on y montre comme curiosités une grotte avec de belles stalactites, les 
ruines du palais de Teuta et quelques tombes grecques. 






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LES COTES DE DALMAT1E 



167 



Au nord de Lésina, Brazza, la plus grande et la plus peuplée de toutes ces îles, 
est réputée pour ses vignobles. Tout près Solta, qui a dû faire autrefois partie de 
la précédente, est renommée pour son miel. 

En face de Brazza s'ouvre l'embouchure de la Cetina, la rivière la plus consi- 
dérable de la Dalmatie, sur laquelle se trouve une vieille ville, Almissa; c'était, au 
treizième siècle, un vrai nid de pirates, redoutable aux marins de l'Adriatique. A 




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CASTEL-NUOVO 



cet endroit la côte présente un aspect vraiment grandiose : les montagnes s'élèvent, 
de hautes falaises dominent la mer, dans les coins abrités la végétation est 
luxuriante. 

Un peu plus loin, sur la côte, au bord d'un golfe, est Spalato. La ville est 
bornée, à l'ouest, par une colline abrupte de roche calcaire; partout ailleurs elle peut 
s'étendre librement, aussi prend-elle rapidement de l'extension et deviendra-t-elle 
sous peu une des villes les plus prospères de la Dalmatie. Toute la partie ancienne 
de la ville a l'air de n'être qu'un bloc d'épaisse maçonnerie d'où s'élève le clocher 
de la principale église ; en approchant, on s'aperçoit que, malgré les fenêtres modernes 
qui le défigurent, on est en face d'une grande construction romaine, le palais de 
Dioclétien. 

L'histoire de la fondation de Spalato est intéressante. Pendant les premiers 
siècles de notre ère, il n'y avait à cet endroit que quelques cabanes de pécheurs et 



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168 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



I 



de laboureurs; mais à une lieue de là environ, sur un petit bras de mer, se trouvait 
une antique cité, appelée Salona, où naquit, au troisième siècle, un enfant qui devint 
l'empereur Dioclétien. On sait comment, fatigué de l'Empire, Dioclétien abdiqua le 
pouvoir souverain et se retira dans sa ville natale en l'année 305. A ceux qui venaient 
le voir et le pressaient de reprendre la pourpre, il montrait ses salades. Mais désireux 
d'avoir une habitation selon son goût, il se bâtit un palais sur l'emplacement où 
s'élève actuellement Spalato. L'endroit était fait à souhait, il n'y manquait que de 
l'eau, mais ce n'était pas là de quoi arrêter un empereur romain : l'eau de la rivière 
de Salona fut amenée par un aqueduc. Le palais fut construit avec le calcaire de 
Dalmatie ; des sculptures compliquées, des colonnes taillées dans le granit d'Egypte 
en décoraient les façades. Dioclétien ne jouit pas longtemps de sa somptueuse 
demeure, il mourut en l'année 313. 

Pendant les temps troublés qui suivirent la chute de l'Empire romain, le pays 
fut, comme tant d'autres, la proie des Barbares, dont les hordes se succédaient, 
portant partout la désolation et la ruine. Après l'invasion des Avars, des Goths, des 
Ilérules et des Huns, l'antique cité de Salona n'était plus, en l'an 639, qu'un vaste 
désert de ruines fumantes, et les habitants qui avaient échappé au massacre se 
trouvaient sans abri. Le vaste palais de Dioclétien, bien qu'il eût été visité par les 
Barbares, avait échappé à l'incendie; les gens de Salona s'installèrent dans cette vaste 
enceinte, s'établirent dans les chambres abandonnées, et le palais devint ainsi une 
ville. Environ dix ans après, arriva un légat du pape qui consacra solennellement 
à Dieu et à la vierge Marie le temple païen élevé par Dioclétien. La cathédrale de 
Spalato remplaçait la cathédrale de Salona, et on y transporta les reliques du premier 
évoque de Salona, qui avait subi le martyre au commencement du deuxième siècle. 
Une partie des appartements royaux devint la résidence de l'archevêque, la grande 
colonnade fut masquée par un travail de maçonnerie, et bien que cette maçonnerie 
ait été rétablie plusieurs fois, une partie du palais romain reste encore intacte et 
présente des coins intéressants à visiter. 

Il ne faudrait pas croire que tout Spalato soit contenu dans l'enceinte du palais 
de Dioclétien. La ville avait déjà commencé à prendre de l'extension au moyen âge 
et une pittoresque tour octogonale, qui s'élève à l'angle sud-ouest du palais, est un 
fragment du château bâti au commencement du quinzième siècle par le o-énéral 
bosnien Harvoye, qui avait été créé duc de Spalato. Du côté du nord, il y a encore 
des restes importants de fortifications élevées au dix-septième siècle par les Vénitiens. 
La ville gagne du côté de l'ouest et commence à grimper sur les pentes d'une 
colline rocheuse ; le quartier le plus agréable est celui qui s'étend entre le pied de 
cette colline et les restes de l'ancien château ducal. 

Il ne faut pas quitter Spalato sans avoir visité l'endroit où s'élevait autrefois 






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Salona. Si l'on fait le trajet un jour où les gens de la campagne viennent au marché, 
on jouit tout le long de la route d'un coup d'oeil pittoresque : les hommes passent 
accroupis sur des ânes, à côté des provisions; les femmes marchent humblement 
derrière. Ces gens présentent deux types bien distincts : les uns ont les yeux et les 
cheveux noirs, les autres des cheveux châtain très clair et des yeux bleus. Leurs 
costumes sont encore plus curieux que ceux des paysans du nord de la Dalmatie. 
Les hommes ont des gilets brodés, des culottes bleues, des bérets rouges ou des 
mouchoirs qu'ils portent en manière de turban; et sur leurs épaules est jetée une 
sorte de gibecière en filet de deux couleurs. Les femmes portent des vêtements très 
amples, une jupe blanche, parfois bordée dans le bas d'une bande rouge, une petite 
blouse noire', semblable à un rochet d'évêque, avec des manches pendantes, et un 
tablier de couleur. 

On traversera, en allant à Salona, un pays fertile; partout des vignobles, des 
oliviers, des figuiers. A un certain moment, le pays prend un aspect nouveau : un 
golfe profond* s'enfonce dans les terres et forme la terminaison naturelle d'une 
vallée qui se creuse entre des montagnes de calcaire. Au pied se trouve un petit 
village, situé au milieu de vertes prairies et de bouquets d'arbres. A main droite, on 
peut voir l'aqueduc de Dioclétien, restauré pour amener de nouveau l'eau à Salona. 
A l'horizon, dominant une route qui conduit h une brèche de la montagne, une 
vieille forteresse se dresse dans une situation singulièrement pittoresque : c'est 
Clissa, qui défend l'entrée de ce qu'on appelait le « jardin de la Dalmatie ». 



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170 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Dans le petit village bâti sur l'emplacement de l'antique Salona, à première vue, 
rien ne peut faire supposer qu'une importante ville romaine s'élevait là autrefois ; 
ce n'est qu'en parcourant l'unique rue du village qu'on trouve quelques vestiges 
du passé. Partout des débris de piédestaux, des bases de colonne, des fragments 
de moulures sculptées, ont été employés comme matériaux dans la construction des 
maisons. A plusieurs reprises, des fouilles ont été commencées et l'on a découvert 
les traces de constructions importantes : théâtre, amphithéâtre, bains et basilique. 
En face de Spalato, de l'autre côté du golfe, on trouve la vieille ville de 
Trau. Une île basse, dans une situation des plus pittoresques, est réunie au rivage 
de Bua par deux ponts. Au nord-ouest de la ville, séparée des maisons par «les 
prairies, se dresse une tour à mâchicoulis, ronde et massive. Une partie des remparts 
de la ville et les tours qui défendaient l'entrée du port, sont encore debout; ce sont 
les restes des fortifications bâties par les Vénitiens au moyen âge ; ils forment un 
cadre pittoresque aux vieilles maisons de la ville, que dominent deux ou trois campa- 
niles ; le plus important de ces campaniles est celui de la principale église, qu'on 
appelle toujours le Duonio, bien qu'il n'y ait plus d'évèque à Trau ; c'est un monument 
du treizième siècle dont la façade occidentale est très belle. 11 y a encore d'autres 
églises à Trau, qui valent la peiné d'être visitées. Le nouveau quartier de la ville 
se trouve dans l'île de Bua. 

On sort de Trau par un étroit chenal, on passe le long du promontoire de Bua 
et on arrive au cap Planca. La cote tourne alors à l'ouest, puis remonte pendant 
quelques kilomètres droit au nord; elle n'est plus abritée par les îles qui la bordaient 
jusque-là et la protégeaient contre la fureur des tempêtes. 

On arrive à Sebenico par un chenal dont l'entrée, resserrée entre deux pointes 
rocheuses, est facile à garder; sur une des rives se dresse un château, le fort Nicolo, 
qui contribue à la défense; au delà des collines qui bordent le rivage, on aperçoit la 
muraille rocheuse des Alpes Dinariques. La ville occupe une petite presqu'île au pied 
des collines, qui sont couronnées de forts ; les maisons sont groupées d'une façon 
pittoresque sur les dernières pentes ; en somme la vue est faite pour séduire un 
artiste. Sebenico n'est pas une ville très ancienne; il n'en est pas question avant 
le onzième siècle; à cette époque, Je roi Coloman de Hongrie avait là une rési- 
dence qui s'élevait probablement sur l'emplacement de la forteresse actuelle de 
Santa Anna. Au-dessus de cette redoute, se trouvent les forts de San Giovanni et 
de 77 Baro/te, ainsi nommé parce qu'il a été vaillamment défendu, en 4648, par le 
baron de Degenfeld contre les Turcs. Sebenico a eu bien des fois, dans le passé, 
à soutenir les attaques des Turcs; c'était alors une ville importante, non seulement 
comme place forte, mais comme centre de commerce et de civilisation. La ville 
reprend aujourd'hui un peu de son ancienne importance; elle se développe 






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LES COTES DE DALMAÏ1E 



173 



du côté ' de la terre , où se construisent de nouvelles maisons . Dans les vieux 
quartiers, les rues sont étroites et sales, mais présentent quelques coins curieux. La 
seule église intéressante de Sebenico est le Duomo, la cathédrale, tout 
en calcaire blanc et en marbre. Les gens du peuple ont des costumes 
assez pittoresques : les femmes portent des chemisettes blanches avec 
des corsages de couleur; elles ont quelquefois la tête nue et leurs che- 
veux sont enroulés en nattes sur la nuque; d'autres fois elles ont la tête 
couverte d'un mouchoir de couleur. Les hommes portent souvent des 
manteaux à capuchon ou de 
grandes capes rejetées sur 
l'épaule de façon à en laisser 
voir la doublure de couleur. 
Sebenico se trouve à une des 
extrémités du chemin de fer 
de Dalmatie. Il y a une ligne 
qui va de là à Spalato, et, à mi- 
chemin, il se détache un em- 
branchement vers Knin, une 
vieille ville très intéressante qui 
a joué autrefois dans l'histoire 
du pays un rôle important. 

Aux environs de Sebe- 
nico, se trouve une des curio- 
sités de la contrée : la cascade 
de la Kerka. Dans les 
régions basses du pays, 
grâce aux qualités absor- 
bantes du terrain calcaire, 
les cours d'eau sont rares 
et peu abondants ; sans 
cours d'eau, point de cas- 
cade ; on comprend donc 

pourquoi les chutes de la 

i- i , , i i ,+ ^nioiirc; nn v ferait probablement peu attention. 

Kerka ont tant de renom; partout ailleurs, on ) i Utlu l i 

,1,, o , - • i i +.„ A„r,+ lo nlim haute a environ huit mètres; mais au 

Llles forment une série de chutes dont la pius ii<xwv 

printemps, quand la rivière est gonflée par la fonte des neiges, on dirait que toute 
l'eau tombe en une seule chute de 470 pieds. Ce qui ajoute au charme de ce petit 
coin, c'est L'admirable végétation qui croît tout à l'entour. 




UNE GALERIE DU TAT..US DE DIOCLETIEN 













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174 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Zara, la capitale de la Dalmatie, aperçue à quelque distance, ne fait pas grande 
impression, car elle est située sur une presqu'île, en terrain complètement plat. Cet 
emplacement présente d'ailleurs des avantages naturels qui font qu'il a été habit/! 
depuis plus de deux mille ans. La presqu'île est assez vaste pour contenir une ville 
importante (la population de Zara est actuellement de 12 000 habitants), et, en même 
temps, ses dimensions permettent de la défendre facilement contre les ennemis du 
dehors. L'isthme par lequel la presqu'île est reliée à la terre ferme est si étroit qu'il 
serait très facile d'isoler la ville par une large tranchée. 

Zara, qui avait éprouvé au moyen âge les mêmes vicissitudes que la Dalmatie 
tout entière, subit au treizième siècle une terrible épreuve. La ville se révolta contre 
les Vénitiens, qui en étaient maîtres depuis plus de deux siècles. A ce moment, 
commençait la quatrième croisade, et les Français avaient promis aux Vénitiens une 
forte somme d'argent pour les transporter par mer en Terre Sainte. Incapables de 
trouver l'argent nécessaire pour s'acquitter envers les Vénitiens, les croisés propo- 
sèrent comme équivalent de les aider à reprendre Zara en Dalmatie. L'assaut dura 
trois jours, après lesquels la ville, obligée de se rendre, fut traitée très durement : 
elle fut pillée et brûlée, les églises même ne furent pas épargnées. 

Au commencement du seizième siècle, les Vénitiens abattirent les vieux murs 
de Zara et les remplacèrent par des fortifications plus modernes. Celles-ci ont disparu 
maintenant du côté du sud et, à leur place, s'élèvent des maisons neuves, vastes et 
commodes sans doute, mais qui n'ont rien de pittoresque. Le reste des anciennes forti- 
fications a été respecté jusqu'à ce jour, et on entre à Zara, du côté de la terre, par une 
vieille porte qui était un ouvrage de défense en même temps qu'un ornement. 

On retrouve partout à Zara les traces de la domination vénitienne. Les rues 
pavées et étroites, les maisons élevées, avec leurs balcons de pierre ou de mêlai, 
l'architecture des monuments, tout rappelle le souvenir de ceux qui l'ont détruite el 
reconstruite. 

Ce qu'il y a de plus curieux à Zara, c'est la Piazza délie Erbe, la place du marché. 
A une des extrémités se trouve une haute colonne de style corinthien; on voit à sa 
surface, les traces de la chaîne avec laquelle les criminels étaient autrefois attachés 
sur une espèce de pilori. Au sommet, se trouve la statue brisée du lion de saint Marc 
On ne sait pas au juste d'où vient cette colonne, mais il est probable qu'elle a été 
autrefois transportée de quelque ruine romaine à l'endroit, où elle s'élève maintenant 
Sur la place, de forme irrégulière, grouille une foule nombreuse et bigarrée. Les 
costumes des gens du peuple sont variés et curieux : les hommes portent généralement 
des culottes bleues, bordées aux alentours des poches; des gilets de même teinte 
mais plus richement bordés, avec des manches loutes blanches; une veste négligemment 
jetée sur les épaules; par devant ils portent une sacoche avec doux couteaux; «les 









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LES COTES DE DALMATIE 



175 



guêtres également bordées et un bonnet rouge complètent l'ajustement. Les femmes 
portent habituellement des chemisettes blanches, des corsages de couleur vive, et des 
jupes unies, bordées seulement dans le bas; elles ont des bas rouges, des guêtres 
comme les hommes 'et des sandales. Elles attachent autour de leur taille des 
ceintures garnies d'ornements en métal, elles se passent autour du cou des chaînes 
de toute sorte, et sont coiffées d'un foulard rouge. On vend de tout, sur la place du 







CHUTES DE LA KEKKA 



marché : des fruits, des légumes, de la volaille et du gibier, de la poterie, qui n'a du 
reste rien d'original, des outils, des étoffes, parmi lesquelles le voyageur a chance de 
trouver quelques broderies un peu grossières, mais assez jolies. Les couleurs vives 
sont évidemment en faveur, et dans Jes rues étroites où les boutiques n'ont souvent 
pas de vitres et où les marchandises sont suspendues au dehors, cela ajoute beaucoup 

à l'effet pittoresque. 

Il n'y a, à Zara, «pie deux ou trois églises ayant un intérêt architectural. La plus 
belle est certainement le Duomo, ou la cathédrale, masquée en partie sur trois de ses 
côtés; on n'a une vue d'ensemble du monument que de la place sur laquelle donne la 
façade occidentale, qui est d'ailleurs la plus ornée. On n'est pas absolument d'accord sur 
la date de la construction de cette église; on croit généralement qu'elle a été élevée 
par les Vénitiens, comme une sorte de monument expiatoire, à cause de la destruction 



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176 LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 




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d'une autre église, lors du sac de la ville dont il est parlé plus haut; ce serait en 1285 




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cpie l'église aurait été consacrée. Selon d'autres, cette église daterait de quarante ans 




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plus tôt, et aurait été seulement restaurée par les Vénitiens. 

Tout près, et complètement masquée par des maisons, on trouve l'église de 




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San Donato, plus intéressante, quoique beaucoup moins belle. Elle date à peu près 
du neuvième siècle. Des fouilles récentes ont beaucoup ajouté à son importance; on a 




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trouvé dans ses fondations des restes de constructions romaines. 




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11 y a encore à Zara d'autres églises qui méritent d'être visitées : celle de Saint- 




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Chrysogone, spécimen curieux de l'architecture des Vénitiens, celle de Santa Domenica, 




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maintenant désaffectée, celle de San Francesco, enfin l'église moderne de Saint Sirnéon, 




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qui contient les reliques de saint Siméon dans une chasse en argent ciselé, spécimen 




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curieux de l'art du quatorzième siècle. 




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7 



Le Nord de l'Adriatique 














En quittant Zara, on longe l'île de Pago, qui n'est détachée de la côte que par 
une sorte de crevasse étroite et irrégulière et se termine en une longue pointe 
semblable à une défense de narval. D'autres îles s'étendent au delà, parsemant le golfe 
que la mer s'est creusé à cet endroit : ce sont d'abord Arbe et Veglia, qui forment une 
première ceinture à la côte; une autre rangée d'îles, parallèle à la première et 
séparée de celle-ci par un large canal, va rejoindre la côte opposée de l'Istrie. Toutes 
ces îles sont en calcaire, ainsi que les montagnes qui bordent la cote; elles apparais- 
sent comme des niasses blanches au milieu des Ilots bleus de la mer qui les enserre 
dans le réseau multiple de ses canaux. La surface des eaux se ride à peine ; des barques 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



légères la sillonnent en tous sens, et leurs voiles rouges ou blanches piquent une 
note éclatante sur le fond bleu de l'horizon. C'est le soir surtout qu'il faut voir ce 
magnifique panorama : le soleil descend lentement à l'horizon, au milieu d'une auréole 
de pourpre ; au loin, dans la mer, les îles jettent des étincelles sous la caresse de 
ses derniers rayons, et vers l'Orient les sommets du Vellebit se teintent de rose. 

Au fond du golfe de Quarnero, on aperçoit Fiume, dont les maisons 
couvrent les flancs des collines et descendent jusqu'à la mer. Des chantiers 
de construction bordent le rivage, et, vers l'ouest, près d'une crique, se trouve une 
fabrique de torpilles. Fiume se divise en deux parties bien distinctes : la ville nouvelle, 
aux rues spacieuses bordées d'habitations modernes, et la ville ancienne, aux ruelles 
étroites, aux maisons entassées. Fiume plaît surtout par sa position pittoresque, car 
ce n'est qu'une place de peu d'importance, et elle renferme peu de curiosités qui 
puissent retenir longtemps le touriste : une arcade romaine attribuée à Claude II et 
qui est bien conservée, un château en ruines dans le voisinage, enfin une copie du 
portrait de la Vierge par saint Luc. 

Le port de Fiume, vaste et profond, offre un abri très sûr aux navires ; les plus 
grands vaisseaux peuvent y mouiller à quai ; toutefois il est encore peu fréquenté : 
c'est un port franc, dans lequel, dès l'arrivée, on est soumis à toutes les exigences et 
à toutes les tyrannies des officiers de la douane; dans les conditions actuelles, cet- 
état de choses est bien gênant pour le voyageur; on espère d'ailleurs qu'il sera 
supprimé sous peu. 

Nous quittons Fiume en longeant la presqu'île istrienne, qui ferme le golfe h 
l'ouest; le rivage est découpé par des baies profondes, comme celles do Fianona et 
d'Arsa que prolongent, dans l'intérieur des terres, d'étroites cluses de rochers. La 
péninsule, qui descend en plan incliné vers la mer, est dominée à l'est par le Monte 
Maggiore, dont nous côtoyons la base; de ce côté, il descend en pente rapide dans 
la mer, tandis que, à l'ouest et au nord, il s'abaisse graduellement vers la plaine. 
Bientôt nous doublons la pointe extrême de la presqu'île, le Promontore, et nous 
arrivons en vue de Pola. 

C'est une ville fameuse de tout temps par ses antiquités, et à laquelle sa 
situation stratégique donne encore une grande importance. Pola est située au fond 
d'une baie; son port, très sûr et très vaste, est abrité du large par des îles; les 
vaisseaux n'y peuvent pénétrer que par un étroit chenal. On y a établi un arsenal 
maritime qui est actuellement un des premiers établissements de l'Europe : de tous 
côtés, des forts, établis sur les promontoires, en défendent l'approche. 

Pola est une ville fort ancienne, nul ne sait quand elle fut fondée et par qui. 
Une légende en attribue la fondation aux colons de Colchide qui s'étaient mis à lu 
poursuite de Médée;quoi qu'il en soit, avant que les Romains eussent conquis l'Istrie, 












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LE NORD DE L'ADRIATIQUE 



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c'est-à-dire deux siècles avant l'ère chrétienne, c'était déjà une ville importante ; 
mais Jules César la dé- 
truisit presque complète- 
ment, pour la punir d'avoir 
pris le parti de Pompée. 
Auguste en fit une colonie 
romaine et lui donna le 
nom de Pietas Julia, en 
l'honneur de sa fille ; elle 
eut alors un regain de pros- 
périté. 

Pola rappelle de tra- 
giques souvenirs; c'est là 
que Grispus, fils aîné de 
Constantin le Grand, fut 
amené en captivité et périt 
d'une mort mystérieuse. 
Quelques années plus tard, 
en 354, Gallus, neveu de 
l'empereur, y fut exécuté 
par ordre de son oncle. 
C'est dans le port de 
Pola que la Hotte de 
Bélisaire jeta l'ancre, en 
attendant le moment de 
transporter l'armée impé- 
riale en Italie pour com- 
battre les Goths. Au moyen 
âge, l'histoire de Pola, 
comme d'ailleurs celle des 
autres ports de la côte 
orientale de l'Adriatique, 
est assez agitée. 

Les ruines romaines 
de Pola méritent par leur 
importance un examen 

attentif; une partie des vieux murs de la ville, avec quelques-unes des portes, restent 
encore debout. Juste à l'entrée du port se dresse un petit arc de triomphe, flanqué de 




ARCO DI HICCARDO, A T1UESTE 













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180 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 









colonnes corinthiennes, et qui porte le nom d'Arc de Sergius; il fut érigé, comme 
l'indique l'inscription, par Salvia Postuma, en souvenir de l'heureux retour de son 
mari après une campagne victorieuse. D'un côté de la place du marché, on voit les 
restes de deux petits temples romains : l'un d'eux, dédié à Auguste, est encore entier; 
l'autre, dont il ne reste qu'un fragment, était dédié à Diane et se trouve compris dans 
le Palazzo Publico. Il subsiste à peine quelques vestiges de l'ancien théâtre, qui 
était encore debout au commencement du seizième siècle. Mais la gloire de Pola est 
son amphithéâtre, situé du côté nord de la ville, et remarquable à plus d'un point 
de vue. 

Les rues de la partie ancienne de Pola sont étroites et pittoresques, sans toutefois 
présenter de monuments du moyen âge clignes d'être longuement décrits ; pourtant 
le Duomo, le vieux couvent des Franciscains et le Palazzo Publico, ne sont pas 
absolument dénués de tout intérêt. 

Un peu plus loin, au nord de Pola, à l'extrémité d'un promontoire, se trouve 
llovigno, dont l'église domine la mer; on en aperçoit le campanile à plusieurs milles 
de distance. La ville est pittoresquement encadrée de collines couvertes de forêts 
d'oliviers. Du côté de la mer, elle se termine par deux rangs de falaises calcaires. 
Une longue île et deux îlots, sur l'un desquels est une église en ruines, la défendent 
contre les vents du large. Rovigno est la ville la plus commerçante de toute l'Istrie. 
Les huiles constituent sa principale richesse, et ses vins sont les plus estimés de la 



région. 



Nous continuons à longer les côtes d'Istrie et nous arrivons bientôt en vue de 
Pirano, à l'entrée du golfe de Trieste. La ville est bâtie sur un promontoire. Sa 
grande racle, le port Glorioso, sert d'avant-port à Trieste; les gros navires peuvent y 
mouiller pendant les mauvais temps. Pirano possède de riches salines très bien 
exploitées; on y montre une église bâtie au sixième siècle, par l'évêque Fphraïm. 
C'est à Pirano qu'eut lieu la grande bataille navale clans laquelle la flotte vénitienne 
détruisit celle de l'empereur Frédéric I er . En souvenir de cette victoire, le pape 
Alexandre III envoya au doge Ziani un anneau, emblème de la souveraineté de Venise 
sur l'Adriatique. 

Nous approchons de Trieste : ça et là, sur la crête des collines ou près de la 
rive, on aperçoit des villages dont les maisons sont pittoresquement groupées autour 
d'un campanile; plus loin, dans les terres, les collines s'élèvent, rappelant un peu 
les contours du Jura. 

Capo d'Istria est située en arrière dans la baie, loin de la route suivie par les 
grands vapeurs, mais on peut y arriver de Trieste par terre ou par un bateau spécial; 
la ville occupe l'emplacement de la Justinopolis romaine, et le Palazzo Publico, 
curieux bâtiment du moyen âge, y a pris, dit-on, la place d'un temple de Gybèle. File 



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QUAI SAN CARLO, A TIWESTE 



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LE NORD DR L'ADRIATIQUE 



183 



fut longtemps au pouvoir des Vénitiens, qui en avaient fait la capitale de l'Istrie. 
Son importance a beaucoup diminué, et le commerce y est faible. 

Nous voici enfin à Trieste. Le long de la mer, sur la rive, une ville toute 
neuve nous apparaît, avec ses constructions récentes, ses hôtels luxueux, ses 
maisons élevées : c'est la Trieste moderne, la vraie cité commerciale. Au-dessus, la 
ville ancienne escalade la colline jusqu'au sommet que couronnent des vignobles, 
des oliviers, des mûriers et des figuiers; on y arrive par une longue suite de marches 
qui conduisent à une place ouverte, bordée d'un côté par un mur en terrasse, de 
l'autre par une vieille église dont le campanile est très bas : c'est la cathédrale de 
Trieste, dédiée à San Giusto ; la majeure partie date du quatorzième siècle; mais il 
reste des fragments de l'édifice primitif, construit au sixième siècle. 

L'ensemble de la ville manque de pittoresque ; c'est une masse de maisons 
blanches ou légèrement enluminées, couvertes de toits bas d'un rouge pâle, auxquels 
le temps a donné çà et là une teinte bistre, le tout dominé par les murs gris de 
la citadelle et la tour basse de la cathédrale ; cet amas de bâtiments est surmonté 
par des clochers ou de hauts campaniles ; quelques dômes bas interrompent les lignes 
droites des toits. Les rues sont partout pavées en larges dalles qui proviennent des 
nombreuses carrières de la montagne. 

On ne sait rien de l'histoire de Trieste jusqu'au premier siècle avant l'ère 
chrétienne, époque à laquelle elle fut conquise par les Romains ; une colonie paraît 
avoir été établie à Tergeste, avant ol av. J.-C, car elle fut, cette année-là, attaquée 
et pillée par des peuplades voisines. A la chute de l'empire romain, Tergeste partagea 
le sort de l'Istrie et passa successivement en différentes mains ; puis elle fut indépen- 
dante sous ses comtes, et après une longue lutte avec Venise elle se sépara de la 
I {('publique, en 1389, et invoqua la protection de Léopold d'Autriche, dans le royaume 
duquel elle fut incorporée. Cependant Venise n'abandonna pas ainsi sa conquête : elle 
exigea un tribut et une sorte d'hommage. A chaque élection d'un nouveau doge, 
Trieste était obligée d'envoyer une ambassade pour lui offrir ses compliments. Mais 
Maximilien fit une guerre acharnée à Venise et l'obligea à renoncer à cet usage. 



La puissance de Trieste ne date guère que du dix-huitième siècle, lorsque l'em- 
pereur Charles VI en fit un port libre. Elle s'est considérablement accrue à la fin du 
siècle dernier, lorsque les anciennes villes maritimes de l'Adriatique eurent perdu 
toute leur importance et que Venise fût tombée. En 1813, l'Autriche l'occupa définiti- 
vement; c'est actuellement son principal port de commerce, le siège de l'archevêché 
de Capo d'Istria et le centre du gouvernement d'Istrie. Sa population qui, au milieu 
du siècle dernier, était de moins de 7 000 habitants, est maintenant de 126 000; 
elle est composée en majeure partie d'Italiens, d'Autrichiens et cle Slaves, mais une 
foule de représentants d'autres races y sont amenés chaque jour par les nombreux 





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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



navires qui viennent faire escale dans son port. On rencontre dans les rues des 

Arméniens avec leur long cafetan, leur large ceinture et leur toque noire semblable 1 

à celle de nos avocats; des Grecs au pantalon large, à la veste ronde, au bonnet 

rouge; des Illyriens portant la culotte flottante, le gilet orné de boutons de métal, 

la veste ronde brodée, le bonnet en peau de loutre ou de renard, et leurs femmes 

qu'on reconnaît facilement à leur corsage étroit d'où sortent de larges manches de 

chemise brodées, à leur jupe de couleur éclatante, au mouchoir de toile blanche qui 

couvre leur tête; les femmes de Trieste, drapées dans leur long tartan, la tête nue, 

ayant pour tout ornement leurs magnifiques nattes de cheveux noirs ; enfin les Cici à 

l'aspect sordide. Les Cici sont une tribu d'origine valaque ; ils habitent les forêts du 

Karst où ils fabriquent du charbon qu'ils viennent vendre à Trieste. L'homme porte 

un chapeau noir à larges bords, une veste brune, un pantalon blanc en laine, collant 

comme un maillot, et, en guise de chaussures, clés semelles de peau de bœuf 

attachées sur le pied par des courroies; la femme a pour tout vêtement une chemise 

en toile grossière et une espèce de camisole en laine brune qui descend jusqu'aux 

genoux. Ils ressemblent beaucoup à ces races vagabondes qu'on désigne sous le 

nom de bohémiens; la femme est la bête de somme, porte les gros fardeaux et 

fait les plus lourds travaux. 

Trieste est un colossal entrepôt et un prodigieux comptoir où la hauteur des 
étages, avec leurs rez-de-chaussée démesurés, indique la nécessité d'emmagasiner 
des produits. Port franc privilégié, heureusement placé au point de départ de la 
route d'eau qui mène d'Allemagne en Orient, on sent qu'il abrite une agglomé- 
ration de banquiers, de commerçants, de courtiers, d'intermédiaires de toute sorte 
entre le monde qui consomme et la région qui produit. La ville est devenue consi- 
dérable par la masse qu'elle présente; tous les jours encore elle s'étend. Londres, 
Vienne, et un coté du port de la Joliette donnent seuls l'idée de ces constructions 
massives, carrées, à compartiments où s'entasse une population trop nombreuse 
pour la place qu'elle occupe et qui, à défaut de la surface, met à profit la 
hauteur. On sent qu'il y a trop de monde rassemblé sur cet espace limité entre le 
Karst et la mer, et il en résulte une cherté excessive de toutes choses : les loyers 
la nourriture, la bière elle-même sont chers, et la vie y est plus dispendieuse qu'en 
aucun autre point des deux côtes. 

Trieste, ville essentiellement commerciale, vaste entrepôt où chaque maison a son 
rez-de-chaussée aménagé de manière à emmagasiner les produits de consommation 
les plus divers, est véritablement intéressante par la prodigieuse activité de l'échano-e 
et la fièvre des affaires. Le « Tergesteum », sorte de club commercial, avec l'admission 
à deux degrés pour en favoriser l'accès à toutes les classes, est le symbole puissant de 
cette activité; là, affluent les dépêches du monde entier, les nouvelles des marchés de 




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HÉSIDESCE DE MIRAMAB, PRÈS DE TRIKST1! 











1 II 







































grains, de cafés, de coton du globe. Les arrivées et les départs des bâtiments, 
les renseignements statistiques et les nouvelles politiques, les correspondances des 
courtiers, celles des étrangers, les dépêches privées, les ordres de ventes et d'achats 
se localisent dans cet immense établissement. Dans ces salles toujours ouvertes, 
disposées aux quatre angles d'une croix dont les bras sont un vaste passage, libre 
pour la promenade, on trouve les journaux de tous les pays et de toutes les langues. 
L'armateur qui attend un navire dont on lui a annoncé l'arrivée par le télégraphe, 
en surveille l'entrée dans le port; le spéculateur qui a monopolisé les cafés de 
certaines provenances, vient savoir si la récolte a été abondante aux lieux de 
production et quelle en est la qualité. Une dépêche des Bordelais annonçant aux 
Triestains une récolte opulente remplit les cœurs de joie, car Trieste approvisionne 
le midi de la France de merrains venus d'Allemagne, fabrique des douves de tonneaux 
dont le produit s'élève annuellement à 30 millions de francs, et la différence entre 
la récolte de deux années peut augmenter ou diminuer d'une quinzaine de millions le 

chiffre des affaires. 

La Députation de la Bourse et le Lloyd sont les deux grandes institutions qui, 
après les efforts bienveillants de Charles VI et de Marie-Thérèse, ont le plus fait pour 






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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



la prospérité de Trieste. La Députation, fondée en d'O'i, correspond à peu près à nos 
chambres et à nos tribunaux de commerce, mais ses attributions sont beaucoup pins 
étendues. Elle a la police du port, le règlement des droits de navigation et la direc- 
tion des écoles de navigation, la construction et l'entretien des phares sur toute la 
côte d'Istrie et de Dalmatie, la police du golfe, la responsabilité des mesures de 
sécurité. L'institution est privée, mais par sa puissance, sa richesse, son dévelop- 
pement, elle devient un appui et un secours pour le gouvernement lui-même et 
collabore avec lui à assurer le bien public. 

Le Lloyd autrichien (le nom de l'initiateur de ces grandes compagnies est 
devenu un nom générique) a été formé en 1833, par la fusion de toutes les compagnies 
d'assurances de Trieste. Les promoteurs avaient pour but de créer, à l'exemple des 
Anglais, un point central pour le développement du commerce, de l'industrie nationale 
et de la navigation commerciale de l'Autriche. Le Lloyd comprend trois sections : les 
assurances maritimes, œuvre fondamentale de la compagnie ; — la navigation, c'est- 
à-dire le département de la marine, transport des passagers et marchandises par 
un service régulier entre les ports nationaux et étrangers de l'Adriatique, de la 
Méditerranée et de la mer Noire, avec les arsenaux pour la construction des vapeurs 
affectés à ce service ; — enfin la section commerciale, littéraire et artistique, sorte 
de département de l'instruction publique et des relations extérieures, qui se donne 
pour mission de réunir tous les renseignements qui peuvent influer sur le mouve- 
ment des affaires. Cette section collectionne les rapports statistiques sur les lieux 
de production, sur les marchandises et les récoltes, et toutes les notions utiles au 
commerce et à la vie intellectuelle. Le Lloyd a son club, son imprimerie, ses ateliers 
de gravure, ses journaux commerciaux, politiques et artistiques. 

A l'ouest de Trieste, sur les flancs des collines boisées qui descendent vers la 

mer, s'élèvent des villas, des châteaux, entourés de jardins et de vergers. Sur un 

promontoire peu élevé, couvert de bosquets charmants et de bois de pins, à une 

demi-lieue de la ville, on aperçoit la masse grise du beau palais de Miramar, la 

résidence favorite de l'infortuné Maximilien, frère de l'empereur d'Autriche. Bâti 

sur des blocs de rochers que la mer baigne de ses flots, le château, avec ses créneaux 

et ses donjons, a un air à la fois hardi et gracieux; une des façades est ornée d'une 

loggia que décorent de fines colonnettes. On a de là un panorama magnifique : à 

gauche, de beaux jardins avec de riants parterres et de sombres massifs disposés 

avec art, devant soi l'immense étendue de la mer, et, à droite, bornant l'horizon, 

les Alpes dont les cimes se perdent dans les nuages. Maximilien passa là quelques 

années avant d'accepter la couronne impériale du Mexique. Il quitta Miramar à 

regret, pour aller gouverner une nation désunie et à demi sauvage; on sait comment 

le projet échoua : trahi, il fut fusillé à Querelaro, par l'ordre du président Juarez, 



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LE NORD DE L'ADRIATIQUE 



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le chef de l'opposition; meurtre inutile et féroce, qui termina un des plus tragiques 
épisodes de l'histoire contemporaine. 

De Trieste le bateau se dirige sur Venise : les collines disparaissent, on ne 
distingue plus que la ligne basse et indécise des plaines d'alluvions qui bordent la 
mer. Près de l'embouchure du Taglia- 
mento, une vieille cathédrale et un 
petit village marquent la place d'une 
cité autrefois populeuse et florissante, 
Aquilée. A l'époque de la puissance 
romaine, c'était la reine de l'Adria- 
tique; elle avait 500000 habitants, 
plus que n'en ont actuellement 
ses deux rivales réunies, Venise et 
Trieste. Attila en fit une ruine. A 
sa place cependant, une autre ville 
s'éleva, qui fut pendant tonte la pre- 
mière moitié du moyen âge le siège 
d'un patriarcat. Mais Venise ne tarda 
pas à l'éclipser et à détourner à son 
profit tout le mouvement commercial. 

Assise sur un groupe d'îles an 
milieu des lagunes, et sillonnée en 
tous sens par d'innombrables canaux, 
\ enise est une ville unique en son 
genre. On peut dire que c'est la mort 
de Home qui fut la cause indirecte 
de la naissance de Venise. 

Vers l'an 421, des Vénètes, 

pourchassés par les hordes d'Alaric, 

se réfugièrent dans les laQ-unes Voi- 
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sines de la côte, où débouchent les 

de l'Adia-e, de la Brenta et du Tagliamento. Plus tard, lors des invasions des 




LA l'IAZZKTTA. A YENISK 



eaux 



Wisigoths et des Huns, les gens cle Padoue et d'Aquilée s'enfuirent à leur tour 
dans le petit groupe d'îles qui s'élève sur les bas-fonds situés en face de la côte 
où se jette la Brenta. Ce fut là, dans l'île de Hialto, que ces familles de fugitifs 
bâtirent les premières maisons cle la superbe Venise. L'historien Sanuto prétend 
même que l'origine de sa ville natale est moins humble que celle de Home. « Notre 
ville, dit-il fièrement, eut pour fondateurs non point, comme Rome, de simples pâtres, 






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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



mais bien des hommes puissants et libres : Ebbe principio non cla pastori, corne 
ebbe Borna, ma dapotenti e nobili. » Une espèce de confédération maritime s'établit, 
en tout cas, sur ces petites îles. En 697, les douze magistrats qui la régissaient 
furent remplacés par un chef unique, le Doge, qui se plaça sous la suprématie 
lointaine et nominale des empereurs de Gonstantinople, et reçut, en échange de cet- 
acte de déférence, les titres pompeux de consul et de protospathaire. 

Le premier doge, Paolucio Anafesto, réprima les pirateries des Slaves. Plus tard, 
les razzias des pirates illyriens furent l'occasion d'une guerre acharnée qui assura à 
la République naissante la possession de Narenta et de Capo-d'Istria. En outre, les 
cités dalmates, Trieste, Raguse, Spalato, menacées par les petits princes de la 
Croatie, réclamèrent l'appui des podestats vénitiens. Ainsi s'étendit, du côté de 
l'Orient, la puissance de Venise. Grâce à des traités habilement conclus avec les 
empereurs byzantins, la République posséda tout le commerce du Levant. De longues 
guerres avec les Génois et avec les Turcs furent vaillamment soutenues par Venise ; 
mais, depuis le commencement du dix-septième siècle, son histoire ne fut qu'une 
longue déchéance, ou plutôt un perpétuel carnaval, interrompu par les cruautés d'un 
gouvernement despotique et d'une caste de nobles ruinés. 

En 1797, le Sénat de Venise, instinctivement hostile aux principes de la révo 
lution, profita de l'éloignement du général Bonaparte, qui opérait en Styrie, pour 
exciter une insurrection au cours de laquelle un grand nombre de Français furent 
assassinés. Cette lâcheté fut bientôt punie. 

Le général Bonaparte refusa d'admettre les humbles excuses du Sénat et reçut 
fort durement les envoyés vénitiens : « Si votre gouvernement, dit-il, n'a pas les 
moyens de contenir le peuple, il est inepte, et ne mérite pas de subsister. Du reste, 
il est vieux, et il faut qu'il s'écroule. Quant à vos propositions, je refuse de les 
accepter, car je n'ai nul besoin de votre alliance. Je viens de conclure la paix avec 
l'empereur d'Autriche, j'ai quatre-vingt mille hommes, des barques canonnières, et, 
comme le sang français crie vengeance, je serai un Attila pour Venise. Avec mes 
forces, j'entends vous dicter la loi. J'exige donc la punition des coupables et le renvoi 
du ministre anglais : sinon la guerre! Maintenant, si vous n'avez pas autre chose à 
me dire, vous pouvez vous retirer. » 

Le 16 mai 1797, un corps de trois mille Français entra dans Venise. Au pied d'un 
arbre de la liberté planté sur la place Saint-Marc, le Livre d'or fut brûlé solennellement. 
Le Grand-Conseil fut momentanément remplacé par un gouvernement provisoire. La 
cocarde tricolore fut adoptée et un nouveau pavillon remplaça le vieux drapeau 
vénitien. Rendue à l'Italie par la France, l'ancienne ville souveraine des dos'es est 
maintenant administrée par un préfet du roi ilumbert. 

Venise est divisée en deux parties inégales par le Canal Grande; au sud, un 



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LE NORD DE L'ADRIATIQUK 



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canal très large la sépare des deux îles de Giudecca et de San Giorgio, et une 
quantité d'autres canaux la subdivisent à l'infini. 

Le point central, le rendez-vous général de Venise est la place Saint-Marc. 
« Plaçons-nous au pied du campanile, au sommet duquel se dresse, comme pour 
prendre son vol vers les contrées lointaines, le lion ailé du saint évangéliste, 
figure symbolique de la patrie vénitienne. En face, s'élève la vieille basilique 
patriarcale, commencée aux frais du doge Urseolo, et montrant son portail à 
pignons aigus, ses coupoles gracieusement arrondies et recouvertes de plomb, qui 
rappellent, dans les parties supérieures, les formes essentiellement propres au style 
oriental. A côté, le Palais des Doges, avec ses baies ogivales, ses galeries découpées 
à jour, sa riche ornementation et tout un système architectural représentant, sous 
plus d'un rapport, un bel édifice arabe du Caire ou de Grenade. Pénétrons maintenant 
dans l'intérieur de l'église Saint-Marc, et si nous n'y retrouvons pas, comme on l'a 
dit, un diminutif de Sainte-Sophie de Gonstantinople, nous y rencontrerons néanmoins 
une profusion d'ornements, une variété de détails qui rappellent la fantaisie et 
l'exubérance de l'art éclos sous le ciel de l'Orient. 

« A l'intérieur des porches, et dès l'entrée même de l'édifice, apparaît ce caractère 
mélangé, parfois bizarre et incohérent, dont peut s'indigner le goût de l'architecte 
formé aux principes et aux règles de l'école classique, mais qui n'en produit pas 
moins sur l'âme, comme sur les sens, un effet extraordinaire. Cinq cents colonnettes de 
porphyre, de vert antique et de serpentine, étalent sur les façades leurs rangées 
disposées d'une manière étrange et offrant des figures d'un style barbare, à côté 
d'autres sculptées par un artiste de la bonne époque. Des portes surmontées de 
l'ogive sarrasine et encadrées d'arabesques, de feuillages exotiques, de figures de 
lions et d'oiseaux, donnent accès dans l'intérieur de l'église. Aussitôt, l'œil est ébloui, 
fasciné, en voyant toutes les parties du monument, nefs, sanctuaires et chapelles, 
resplendir de l'éclat des mosaïques se mêlant aux reflets chatoyants des marbres et 
aux vagues lueurs des lampes qui éclairent l'obscurité de la basilique. Ce qu'on 
admire surtout en cette merveilleuse église, c'est l'œuvre caractéristique d'un peuple 
libre, intelligent et patriote, ayant gardé ses institutions municipales au milieu de 
l'écroulement de l'empire romain et des révolutions du moyen âge ; d'un peuple qui, 
chaque année, rapportait sur ses flottes les produits de Gonstantinople et de Tunis, 
de Trébizonde et d'Alexandrie; d'un peuple qui, s'inspirant de ce qu'il avait vu et 
admiré dans les sites et les édifices de l'Orient, s'en pénétrait profondément, et, revenu 
dans sa patrie, imitait comme le génie imite, en donnant à ses créations un caractère 
d'originalité sous lequel on retrouve le souvenir des types qui lui ont servi de modèle 1 . » 

1. Alphonse Damier. L'Italie, Etudes historiques. Paris, Didier, 1874 













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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Au moment où nous quittons la place Saint-Marc, une multitude de pigeons s'y 
abat pour se disputer les poignées de maïs qu'on leur jette, selon un usage 
immémorial. Nous donnons un dernier regard à la magnifique façade de la basilique, 
avec ses trois grands mats aux socles de bronze richement ornés, où, dans les jours 
de gloire de Venise, flottaient les bannières de Candie, de Chypre et de la Morée, et à 
l'énorme campanile qui s'élève en face ; et nous nous rendons sur la Piazzetta. A notre 
gauche se dresse le Palais Ducal, l'ancien Palais des Doges, dont l'une des façades 
s'élève sur la Piazzetta, tandis que l'autre borde le Grand Canal. On pénètre par un 
somptueux portique dans une vaste cour intérieure de forme triangulaire, et en face 
s'élève un escalier monumental orné de statues, qui donne accès au musée. Ce musée 
est l'un des plus riches du inonde ; il renferme entre autres merveilles artistiques, les 
chefs-d'œuvre de Titien, de Tintoret, de Yéronèse. On voit aussi dans ce palais 
les fameux plombs et les puits qui servaient de prisons d'État, et le Pont des Soupirs 
d'où, selon la légende, les corps des suppliciés étaient jetés dans le canal. 

Là Piazzetta s'ouvre sur le Grand Canal, au bord duquel s'élèvent les fameuses 
colonnes, apportées il y a plus de sept siècles de quelques ruines syriennes, et qui 
soutiennent le lion de saint Marc et la statue de saint Théodore, le second patron 
de la République. 

Le long de la rive, des gondoles sont amarrées, toutes noires et de même forme. 
Elles sont ainsi depuis une ordonnance du doge Barbarigo, au quinzième siècle, 
qui voulut mettre un terme au luxe extravagant des jeunes patriciens. 

Nous descendons dans une de ces gondoles et nous nous éloignons d'une 
dizaine de mètres de la terre : nous embrassons alors d'un seul coup dœil la façade 
du Palais et le Pont des Soupirs, les arbres verts du jardin public, au-dessus 
de la Piazzetta, entre les deux colonnes, l'orfèvrerie de Saint Marc et le Sommet 
du campanile; puis la façade du Palais-Royal, entouré d'une bordure de buissons 
et d'arbustes ; la large entrée du Grand Canal, au bord duquel se dresse d'un côté 
toute une rangée de palais, de l'autre le dôme de Santa Maria délia Salute, et la 
Dogana del Mare, avec sa statue de la Fortune. Au delà et assez loin se trouve 
1 île San Giorgio, sur laquelle s'élève un groupe de maisons assez simples avec une 
église et un campanile en briques presque sans ornements. 

On ne peut quitter Venise sans visiter le Grand Canal, où se concentre toute la 
vie de la ville; il mène des quais à la Bourse, du quai des Esclavons au Rialto ; il 
est bordé par les palais des grandes familles historiques dont les membres furent 
les maîtres et les princes de Venise. Beaucoup de ces palais tombent en ruines : 
les uns sont déserts, d'autres sont occupés par de petits locataires, par des com- 
merçants, ou bien servent d'hôtels. Quelques-uns cependant, très bien conservés, 
doivent cette bonne fortune à ce qu'ils ont été achetés par des banquiers ou par de 



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riches particuliers, ou encore acquis par l'État. Ces plus beaux de ces palais sont 
les palais Foscari, Pisani, Moeenigo, Cornaro, le palais Manfrin et le palais Grimani 
qui renferment de splendides collections, le palais Rezzonico et la Ga' d'oro. 

A mesure qu'on avance sur ces eaux immobiles, on voit se dérouler siècle par 
siècle l'histoire de l'architecture du douzième au dix-huitième; çà et là quelques 
constructions modernes, laides et sans goût, font tache sur ce splendide tableau. 

Deux ponts seulement traversent le Grand Canal, le pont du Rialto et un pont 
de fer construit en 18S4. Le pont du Rialto est le plus ancien pont de Venise, 
il fut d'abord construit en bois; au seizième siècle, on le remplaça par le pont de 
marbre qui existe encore. Ce pont n'a (prune seule arche, de 28 mètres d'ouverture; 
la pureté de ses lignes et la sobriété des ornements qui le décorent lui donnent un 
aspect d'une grande beauté. Il supporte trois rues et deux rangées de maisons, 
ou plutôt de petites boutiques peu profondes, où l'on vend un peu de tout, Au milieu, 
une terrasse, couronnée d'un double portique, met les trois rues en communi- 
cation. On a de celte terrasse une vue splendide, peut-être unique au monde : à 



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194 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



droite et à gauche, le canal recourbe gracieusement son ruban de (lots verts entre 
deux rangées de magnifiques palais. 

C'est proprement un charme qu'une promenade en gondole à travers les mille 
canaux qui se croisent en tous sens; à chaque détour, un spectacle nouveau s'offre 
à la vue : là, c'est un bateau de marchand, avec ses paniers de jonc suspendus de 
chaque côté, chargé de poissons ou de légumes venant d'un des îlots les plus 
éloignés; ici un petit pont, aussi vieux que la ville, relie deux ruelles ou colle. 
Ces ruelles sont resserrées entre les murs irréguliers des maisons, et si étroites que 
l'on n'aperçoit au-dessus de sa tète qu'une bande déchiquetée du ciel; elles sont 
bordées de boutiques où s'étalent les produits de l'art vénitien, des bijoux, des 
mosaïques, des verroteries multicolores, des glaces, des dentelles et, dans la saison, 
les fleurs et les fruits des nombreuses îles qui entourent Venise. Des porteurs d'eau 
vont et viennent, avec leurs seaux de cuivre battu suspendus aux deux extrémités 
d'un bâton recourbé. 

On peut admirer ça et là de riches sculptures sur les portes, les tourelles, les 
fenêtres, sur la margelle de marbre des puits. Sur de petites piazzettas s'élèvent 
des églises aux façades monumentales avec leurs campaniles élégants, telles que 
San-Zanipolo, le panthéon de Venise, qui renferme les tombeaux de nombreux 
doges; Santa-Maria-Gloriosa, où se trouve le tombeau du Titien; Santa-Maria-dei- 
Frari, où s'élève le monument de Canova. 

Dans une de nos promenades nous assistons à une scène de funérailles. A Venise, 
les morts ne reposent plus parmi les vivants sous les dalles des églises : la même 
gondole qui mène le Vénitien à ses affaires de chaque jour, l'emporte de chez lui au 
cimetière de l'île. D'une allée étroite s'échappent les accents d'une marche funèbre, 
une procession paraît sur la piazzetta, du côté du canal; la bière est portée par des 
acolytes aux longs voiles; derrière, des pleureurs tiennent des torches allumées, 
accompagnés par des joueurs de cymbales. Une grande gondole, décorée de noir et 
d'argent, attend au débarcadère ; les musiciens et la plupart des assistants s'arrêtent 
au bord de l'eau; le cercueil est placé dans le bateau, les torches sont éteintes; 
une plainte plus triste de la musique, un cliquetis plus résonnant des cymbales 
expriment le dernier adieu à la vie. 

Une longue rangée d'îles abrite complètement Venise du côté de la mer, de sorte 
que les eaux autour de ses murs ne sont que fort rarement agitées ; la marée y est 
très peu sensible; les petites barques peuvent circuler dans presque toute la lagune, 
mais pour les navires il n'y a que. peu de passages. De chaque côté d'une longue île, 
appelée Malamocco, et qui sépare Venise de l'Adriatique, se trouvent les princi- 
pales entrées pour les grands vaisseaux. A son extrémité nord se développe la grève 
sablonneuse du Lido ; du côté des terres s'étend la région fiévreuse de la Laguna Morta, 






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LE NORD DE L'ADRIATIQUE 



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au delà de laquelle s'élèvent les pics des Alpes et les sommets des monts Euganéens. 

Murano occupe un îlot à deux kilomètres environ au nord de Venise ; elle possède 
de célèbres fabriques de glaces et de verreries; sa cathédrale est remarquable : le 
dallage en marbre et en porphyre, du commencement du onzième siècle, est plus 
riche encore que celui de Saint-Marc. 

Plus au nord, à onze kilomètres de Venise, un autre îlot, Torcello, possédait 







LA cathédrale 



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autrefois une ville importante ; aujourd'hui les maisons y sont rares et en ruines, le sol 
est couvert presque partout de peupliers, d'acacias et de grenadiers. La ville renferme 
deux églises intéressantes : la cathédrale, dédiée à sainte Marie et l'église de Santa- 
Fosca, situées à coté l'une de l'autre et réunies par un petit cloître. La première 
est une basilique qui a gardé presque intacts sa disposition et son plan primitifs. 
A l'ouest, un baptistère octogonal, au lieu d'être séparé de la cathédrale par un 
atrium, y est relié par un passage. L'extérieur de la cathédrale est dénué d'ornements, 
l'intérieur n'en a guère plus; d'antiques colonnes avec des chapiteaux étrangement 
sculptés, supportant des arceaux semi-circulaires, séparent les ailes de la nef. Le 






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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



maître-autel est placé au centre de l'abside du milieu, et derrière, contre le mur, 
s'élève le trône de marbre de 1 evêque, auquel on accède par de nombreux degrés 
de marbre. De chaque côté, remplissant le reste de la courbe, six rangées de degrés 
avec les stalles des prêtres s'élèvent comme les gradins d'un amphithéâtre. Les 
opinions diffèrent sur la date de cette cathédrale ; on croit qu'elle fut construite au 
commencement du onzième siècle, mais sur l'emplacement d'une autre, plus ancienne 
de quatre siècles, et dont elle reproduirait absolument l'arrangement. 

L'église voisine de Santa- Fosca est également curieuse. Une construction 
octogonale, avec des absides du côté de l'est, soutient un tambour circulaire, couvert 
par un toit bas conique; un cloître entoure la plus grande partie de l'église; là 
aussi les matériaux d'un bâtiment plus ancien ont été employés. Mais nous ne nous 
arrêterons qu'à la curieuse chaise de pierre que l'on voit dans lu cour adjacente et 
qui porte le nom de trône d'Attila ; peut-être, comme « la chaise des ducs de Carin- 
thie », fut-elle l'ancien siège du principal magistral de l'île. 

A quinze milles environ au sud de Malamocco se trouve la vieille ville de 
Ghioggia, dont la belle cathédrale mérite aussi une visite. L'île sur laquelle s'élève 
la ville est réunie à la terre ferme par un pont en pierre de 43 arches. 




CHIOGGIA. VUE PRISE DU CÔTE DE L ADRIATIQUE 



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La côte occidentale de l'Adriatique 




Au delà de Chioggia, le delta du Pô gagne tous les ans sur la nier, les lagunes 
s'étendent et couvrent de vastes espaces derrière Gomacchio, ville située sur une île, 
tout près de la bande de terre qui sépare les lagunes de la mer. 

Comacchio estime ville d'origine obscure, mais ancienne ; ses pêcheries sont citées 
par le Tasse et l'Arioste. A demi séparée du continent, elle a gardé un genre de vie 
spécial, et à travers tous les changements politiques, même alors qu'elle était occupée 
par une garnison autrichienne, elle est restée essentiellement une ville de pêcheurs. 
Cette industrie et la fabrication du sel donnent du travail à ses habitants et à ceux 
des îlots voisins. La ville est d'un aspect bizarre et pittoresque, avec ses tours et 
ses campaniles, son vieux château et son couvent de capucins. 

Les lagunes de Comacchio s'étendaient autrefois très loin vers le sud et formaient 
la lagune de Padusa, qui entourait Ravenne de ses canaux. Cette ville s'élève actuelle- 
ment en terre ferme, au milieu d'une plaine triste et uniforme ; c'est à peine si, 
au loin, on aperçoit les contours des Apennins et les premiers contreforts des Alpes. 
Une seule chose tranche sur l'horizon, c'est la longue bande verte formée par la 
Pineta, vaste forêt de pins qui s'étend entre la ville et la mer, et dont les arbres 
servirent autrefois à construire les hottes qui transportèrent les croisés en Orient, 

Ravenne existait au temps de la république romaine, mais elle ne prit quelque 
importance qu'à partir du règne d'Auguste, qui en lit le port principal de l'Adriatique. 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



A cette époque, elle devait présenter une certaine analogie avec Venise et Amsterdam : 
elle était coupée par des canaux dans lesquels la marée montait et descendait, un 
faubourg 1 continu joignait le port [classis] à la ville ; mais, peu à peu, les canaux et le 
port furent ensablés par les alluvions du Pô-. 

Ravenne était très florissante, lorsque l'empereur Honorius, en 406, vint s'y 
réfugier pour échapper à l'invasion des Barbares. La ville offrait un abri sur. Alaric le 




RAVENNE, VUE PRISE AU COUCHER DU SOLEIL 



Wisigoth, Genséric le Vandale, et l'usurpateur Ricimer, l'assiégèrent chacun à son 
tour, mais la ville impériale resta libre jusqu'au jour où l'empire d'Occident fut détruit 
et où l'indigne successeur de Roinulus et d'Auguste rendit hommage au chef des 
llérules, Odoacre. Ravenne subit alors le sort commun de toute l'Italie. Puis elle 
tomba aux mains de Théodoric, qui en fit sa principale résidence et lui rendit quelque 
chose de son ancienne splendeur. Après avoir été, pendant quatre-vingts ans environ, 
la capitale des rois ostrogotlis, Ravenne, prise par Rélisaire, devint le chef-lieu 
d'un exarchat vassal de l'empire romain d'Orient. Au huitième siècle, Pépin le Bref 
l'enleva à Astolphe, roi des Lombards, qui ne l'occupait que depuis deux ans, et en 
lit don au pape. Ravenne lit alors partie des États de l'Eglise Elle tomba, vers le 
milieu du quinzième siècle, au pouvoir de la république de Venise, mais elle fut reprise 
par Jules II en 1509, et lit presque constamment partie des Etats du pape jusqu'au 
moment où elle fut incorporée au royaume d'Italie. 



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KAVENNE. — JAE1IIN-S AUTOUR 'DE l.A VI1.I.K. — CATHEDBALE ET BAPTISTEBE. — PALAIS DE THEOTJOKA. 



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LA COTE OCCIDENTALE J)E L'ADRIATIQUE 



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Grâce aux alluvions du Pô, Ravenne se trouve aujourd'hui à six kilomètres de 
la mer. La ville est florissante, un peu endormie; elle ne peut être comparée à 
Vérone ou à Padoue," encore moins à Venise ou à Florence. Les rues ne sont pas 




CKB RUE DE B.WENNK 



assez étroites pour être pittoresques, ni assez larges pour être belles; les maisons sont 
plutôt modernes d'aspect et n'ont pour la plupart rien d'intéressant. Mais une chose 
console de la vue de cette triste bourgade, c'est, comme l'a dit un savant historien, 
« une incomparable réunion de monuments de l'art chrétien cpii, nulle part ailleurs, 
ne se trouve aussi purement, aussi complètement représenté dans ses formes primi- 
tives et son mystérieux symbolisme. Plus byzantine que Constantinople elle-même, 
Ravenne, sauf la puissance et la gloire qui se sont retirées d'elle, comme le font chaque 
jour les flots mouvants de l'Adriatique, est restée à peu près ce qu'elle était au temps 
de Justinien el des exarques, De même que Cœre rappelle la ville étrusque, (aunes et 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



Pompéi la cité grecque et le municipe romain, l'ancienne capitale de l'exarchat nous 
transporte en plein Bas-Empire. » Les monuments intéressants sont souvent cachés 
clans des ruelles détournées, et les églises les plus fameuses de Ravenne peuvent, au 
premier coup d'œil, décevoir quelque peu les touristes : elles sont presque toutes 
construites en briques ; or, ces briques, exposées aux intempéries des saisons depuis 
une douzaine de siècles, ont pris un aspect sombre et un peu triste. Les architectes 
semblent ne s'être pas préoccupés de tirer de ces matériaux tout le parti possible ; 
les fenêtres sont petites et peu nombreuses ; tout le luxe est réservé pour l'intérieur 
des basiliques, si bien que lorsqu'on soulève les lourds rideaux qui voilent l'entrée 
de la nef, on se trouve ébloui par la splendeur de la décoration. 

Parmi les coins les plus intéressants de Ravenne, citons, au centre de la ville, la 
Piazza Maggiore, qui a la forme d'un ovale légèrement irrégulier. A l'extrémité occi- 
dentale s'élèvent deux colonnes de granit que surmontent des statues; elles furent 
érigées, il y a quatre cents ans, par les Vénitiens, mais proviennent probablement de 
quelques ruines romaines. D'un côté, les maisons sont soutenues par une colon- 
nade très ancienne qu'on attribue à Théodoric; les autres bâtiments qui entourent 
la piazza présentent une grande variété de forme et de style. Près de la maison autre- 
fois habitée par lord Byron et occupée ensuite par Garibaldi, on montre un palais 
et deux tombeaux; du palais il ne reste guère que des ruines, un lambeau de façade 
avec un portail surmonté d'une simple arcade : c'était la demeure de Théodoric, 
le conquérant barbare qui donna à l'Italie trente années d'une véritable prospérité. 
C'est Charlemagne qui démolit ce monument, dont il enleva les marbres pour en orner 
son palais et sa chapelle impériale d'Aix-la-Chapelle. 

Le tombeau de Théodoric se trouve à quelques centaines de mètres hors de la 
ville. Voici comment le décrit un des plus récents historiens du « roi des Goths et 
des Romains » : 

« A quelque distance de Ravenne, au milieu d'une plaine immense, entrecoupée 
çà et là de ruines, de marécages, et dont l'aspect sévère, la nudité morne rappellent 
les solitudes grandioses de la campagne romaine, on voit s'élever de loin le tombeau 
de Théodoric, que ce Barbare de génie fit construire de son vivant. Tout dépouillé 
qu'il soit des ornements qui le décoraient, cet édifice, bâti de blocs de marbre et de 
pierres carrées, frappe encore par sa masse imposante. Sa forme circulaire, la dispo- 
sition des fenêtres qui en éclairent l'intérieur, le dôme solide recouvrant la voûte, et 
l'énorme coupole, d'une seule pierre de 49 palmes, dont il est couronné, tout donne 
à ce mausolée un aspect original, rappelant le caractère demi-byzantin, demi-barbare, 
qui distinguait le roi des Goths. Mais ce qui imprime à ce tombeau quelque chose de 
plus saisissant encore, c'est que le sarcophage renfermant le corps de Théodoric a été 
enlevé, et, depuis tant de siècles qu'une persécution intolérante a fait jeter au vent les 



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LA COTE OCCIDENTALE DE L'ADRIATIQUE 



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cendres de ce prince parce qu'il était arien, le sépulcre est demeuré vide des restes du 
puissant souverain qui avait voulu s'y assurer un repos éternel. Tel qu'il est aujour- 
d'hui, l'aspect de l'édifice, transformé, sous le nom de Santa-Maria délia Rotunda, 
en une morne chapelle, inspire une tristesse profonde. Les bases massives de ses 




1.A PtAZZA MAGGIOKK, A RAVENNK 



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piliers baignent dans la fange d'un marécage. Ses portes sont verdies par l'humidité; 
la coupole qui le surmonte a été fendue par la foudre, et, dans la crypte, pleine d'une 
eau moisie, s'agitent des animaux immondes 1 ... » 

L'autre tombeau est antérieur de près d'un siècle à celui de Théodoric ; il contient 
encore les cendres de (iallia Placidia, tille de Théodose le Grand, celles de Constance, 
son second mari, et de son fils Valentinien III. Ce monument est en briques grossières; 
l'aspect extérieur en est simple, presque misérable; mais l'intérieur est orné de fort 
belles mosaïques, (iallia Placidia fut ensevelie assise dans un sarcophage de marbre, 
comme Charlemagne à Aixda-Chapelle. On pouvait autrefois voir le corps par un trou 
percé dans le mur ; mais en 1 577, les vêtements ayant pris feu par accident, il fut réduit 
en cendres. A droite et à gauche sont placées les tombes plus petites de Constance et 
de Valentinien. 



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I. Alphonse Damier. L'Italie, éludes historiques. Paris, Didier, 1874. 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



De l'époque de la domination des empereurs chrétiens dans Ravenne, il ne reste 
que peu de monuments. Quelques fragments, principalement la colonnade de l'église 
de Saint-Jean-Baptiste, appartiennent à l'époque de Placidia; mais la plupart des 
monuments sont de date plus récente. Le baptistère de la cathédrale fut construit 




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EGLISE DE SAN APOLLINARE-NUOYO 



quelques années après la mort de l'impératrice; c'est une simple construction en 
briques, de forme octogonale. Le monument est orné à l'intérieur de plaques et de 
colonnes de marbre, et décoré de mosaïques qui sont presque aussi belles que celles 
du mausolée de Galba Placidia. Le baptême du Christ est représenté sur les parois 
de la coupole; au milieu de la nef est un bassin de inarbre, plaqué de porphyre, 
où l'on baptisait les néophytes. La cathédrale a été construite antérieurement au 
baptistère ; malheureusement elle a été « restaurée » au dix-septième siècle, dans le 
goût pompeux du temps. Toutefois les anciens piliers, ainsi que quelques chapelles 
funéraires, ont été respectés. Le palais de l'archevêché est contigu à l'église; on y 
voit une petite chapelle, en marbre et en mosaïques, qui est un précieux spécimen du 
style byzantin primitif. 



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COTE OCCIDENTALE DE L'ADRIATIQUE 

San Apollinare-Nuovo fut bâti par Théodoric, vers l'an 500. Le campanile, qui 
est rond, fut surajouté à l'édifice. L'église est une basilique oblongue, avec un vaste 
vaisseau central et de larges bas-côtés. Dans l'une des chapelles se trouve un remar- 
quable portrait en mosaïques de Justinien, ainsi qu'un ancien trône épiscopal et 




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LE BAPTISTÈRE, A RAVEXNE 



quelques fragments curieux de construction primitive ; mais ce ne sont pas là les 
parties les plus remarquables de la basilique. Au-dessous des fenêtres et au-dessus des 
arches latérales court une frise continue de mosaïques représentant une procession 
de saints personnages. La dimension des figures est colossale. Du côté sud sont les 
ligures d'hommes; du côté nord, les figures de femmes; celles-ci sortent d'un groupe 
de bâtiments représentant la ville de Ravenne, avec l'église de Saint-Vital et le palais 
de Théodoric ; les hommes viennent du faubourg de Glassis, au fond duquel on aper- 
çoit le port d'Auguste. A leur tête on voit les trois Mages apportant des présents à 
l'enfant Jésus, qui est assis sur les genoux de sa mère, la main levée dans l'attitude de 
la bénédiction; deux anges se tiennent debout à côté de lui. Les femmes portent des 
robes blanches brodées d'or, les hommes sont pour la plupart vêtus d'une tunique 






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206 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



: 



blanche garnie de pourpre et d'un manteau blanc ou brun. Tous portent une cou- 
ronne, et entre chaque figure se dresse un palmier. L'expression des visages est 
presque toujours tendre et reposée. 

L'église de Saint-Vital fut commencée l'année qui suivit la mort de Théocloric, et 
consacrée en 547. Elle a été, dans ces derniers temps, fort maladroitement restaurée. 
Llle est plus ancienne que Sainte-Sophie, ce qui détruit la légende d'après laquelle 
elle ne serait qu'une copie de la basilique de Justinien. Le plan en est un peu com- 
pliqué, l'église ayant extérieurement la forme d'un octogone dans lequel est inscrit un 
cercle qui supporte un dôme. Les chapiteaux de quelques-unes des colonnes sont des 
merveilles de dessin, et les mosaïques du chœur sont célèbres. Elles représentent 
l'empereur Justinien et l'impératrice Théodora. 

a A Saint-Vital comme à Saint-Apollinaire, au baptistère comme au tombeau 
de Gallia Placidia, revit la double image du byzantinisme et de l'Eglise, image 
représentée, ici par des empereurs et des impératrices d'Orient, là par les saints 
martyrs qui furent les premiers apôtres de Ravenne. Entre ces différents personnages 
apparaît Justinien qui, revêtu de la pourpre, chaussé de brodequins ornés de 
pierreries, portant le pallium et le diadème au front, trône toujours, comme au 
temps de sa puissance, au centre des mosaïques à fond d'or décorant l'abside des 
basiliques. Il est là, le puissant empereur d'Orient, le vainqueur des Goths et des 
Vandales, accomplissant tous les actes de sa souveraineté. Il y rédige ses lois, 
distribue des chartes et des privilèges, fonde surtout des églises et des monastères, 
afin de rappeler sans doute à la postérité qu'après avoir protégé d'abord l'arianisme, 
il se convertit ensuite à l'orthodoxie, grâce aux conseils et à l'influencé du pape 
Agapet ' . » 

On montre aux voyageurs le tombeau du Dante, qui mourut à Ravenne. L'est un 
petit dôme plus correct qu'imposant, qui fut bâti un siècle et demi après la mort du 
poète. Les nombreuses restaurations qu'on lui a fait subir lui ont donné un aspect 
tout moderne; on dirait un monument élevé à la mémoire de quelque maire de 
Ravenne du dix-huitième siècle. 

Personne ne quittera Ravenne sans faire au moins une excursion à l'église de 
San Apollinare-in-Glasse. Sur la route, à un mille environ des portes de la ville, 
on trouve une colonne, dernier vestige de l'ancien faubourg de Gésarée. A deux 
milles de la route, à gauche, s'élève au-dessus des marais l'église de Santa-Maria-de- 
Porto-Fuori, basilique érigée par un évoque de Ravenne, à la fin du onzième siècle. 

L'église de San Apollinare-in-Glasse, vaste basilique se dressant au milieu des 
solitudes voisines de la ville, fait presque autant d'impression que les temples de 

1. Alphonse Danûer. Ih'ul. 



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LA COTE OCCIDENTALE DE L'ADRIATIQUE 



207 



Psestum. Elle doit son surnom à l'ancien port de Classis, bâti par Auguste, et détruit 
en 728, par Luitprand, roi dos Lombards. Extérieurement, la basilique, comme celles 
de Raveime, est très simple. Nous n'avons pas ici, il est vrai, comme à San Apolli- 



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TOMBEAU DU DASTK. A RAVENXK 



nare-Nuovo, ces superbes processions de personnages en mosaïque au-dessus des 
arcades de la nef; leur place est prise par une série de médaillons contenant les por- 
traits d'évêques et d'archevêques de Ravenne; mais on trouve la même disposition 
de la nef et des bas-côtés, les mêmes suites de piliers de marbre, les chapiteaux 
sculptés et les impostes d'où les arcades s'élancent. A l'extrémité orientale de la 
basilique on remarque une disposition particulière : la grande arcade s'ouvre en une 
abside, et une suite de marches conduit au maître-autel; au-dessous se trouve une 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 






crypte dans laquelle les reliques de saint Apollinaire le martyr sont enchâssées. 
L'église semble gagner plutôt que perdre en grandeur par le manque d'espace entre 
l'abside et la grande arcade du chœur par suite de la surélévation du maître-autel. 
Aux jours de sa splendeur, la basilique devait présenter un aspect grandiose, alors que 
des ponts de Glassis une foule nombreuse y accourait. Aujourd'hui elle est vide, désolée 
et humide; une mousse verdàtre tache les murs, et une eau stagnante subiners-c le 
sol de la crypte. C'est un vaste temple dont prêtres et fidèles sont absents; mais 
« sur la mosaïque à fond d'or qui illumine l'obscurité de l'abside, on voit le premier 
tableau de la Transfiguration qu'ait connu l'Italie, et cela huit siècles avant Raphaël. 
Au sommet du tableau, le mosaïste a représenté d'abord une main sortant de la nue, 
c'est-à-dire l'image emblématique de Dieu le Père; puis, au centre d'un grand cercle 
étoile, il a figuré une croix avec la tète du Christ, et, plus bas on lit cette légende : 
Sa/us mundi. De chaque côté se tiennent Moïse et Elie, les deux interprètes de la 
loi ancienne ; et, au pied de la croix, le premier évêque de Ravenne, saint Apollinaire, 
prêchant l'Evangile, représente les apôtres de la loi nouvelle. Pour compléter ce 
tableau de la transformation qui opéra le salut du monde, en le faisant passer des 
ombres de la nuit aux clartés de la lumière évangélique, l'artiste a placé, à droite et à 
gauche, douze brebis qui, dociles à la voix de leur divin pasteur, se tiennent rangées 
au milieu d'herbages fleuris. Çà et là s'élèvent des cyprès, sur les branches desquels 
s'ébattent quelques oiseaux, et, plus loin, des collines servent d'encadrement à ce 
calme paysage ». 

Rimini, au sud de Ravenne, se compose d'une ville ancienne et d'une cité nouvelle. 
La première est située à environ un mille de la mer, l'autre est une jolie et banale 
station de bains qui s'étend de plus en plus le long de la plage. La vieille ville de 
Rimini est fort pittoresque et fort ancienne ; elle existait longtemps avant que le 
pays environnant tombât au pouvoir de Rome. On pense que les Ombriens en ont été 
les fondateurs ; elle devint ensuite une ville étrusque; puis les Gaulois Sénonais, après 
avoir traversé les Alpes et toute l'Italie septentrionale, s'établirent sur la côte de 
l'Adriatique et la tinrent en leur pouvoir pendant plus d'un siècle. C'est de ce pavs 
qu'ils venaient lorsqu'ils s'emparèrent de Rome en 389. Plus tard les Romains 
devinrent les maîtres d'Ariminum. Depuis lors, l'histoire de cette ville a toujours été 
fort troublée. Jules César s'en empara, après qu'if eut traversé le Rubicon. Plus tard, 
Rimini tomba aux mains des Lombards; elle fut prise ensuite par Pépin le Rref qui 
la donna au pape. Au treizième siècle, la puissante famille des Malatesta y établit une 
véritable dynastie de souverains héréditaires. Une tragédie fameuse, l'amour coupable 
et la mort de Francesca, contés dans Y Enfer du Dante, a immortalisé cette illustre 
maison. Francesca était fille d'un patricien de Ravenne, et avait été donnée en mariage, 
pour des raisons politiques, à Giovanni le Boiteux, fils de Malatesta, qui à cette époque 



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LA COTE OCCIDENTALE DE L'ADRIATIQUE 



211 



gouvernait Rimini. Giovanni était un brave soldat, mais laid et contrefait; son frère 
Paolo formait avec lui un tel contraste qu'on l'appelait le Beau. D'après Boccace, 
Giovanni fut assez imprudent pour envoyer son frère à sa place chercher sa fiancée. 
Quoi qu'il en soit, Francesca ne tarda pas à s'éprendre du beau Paolo. Dante raconte 
que tous deux se mirent à lire ensemble des histoires d'amour, et comme ils « lisaient 




ABC D AUGUSTE, A KIU1NI 



un jour par passe-temps, assis l'un près de l'autre, l'histoire de Lancelot, que 
l'amour enchaîna, » ils s'avouèrent leur passion. Le mari surprit les coupables et 
les tua tous deux de sa propre main. Le château des Malatesta est actuellement 
fort détérioré, et défiguré surtout par des annexes modernes; mais les vieilles tours 
en briques sont encore debout. 

Aujourd'hui la Piazza Giulio Cesare est la partie la plus intéressante de Rimini. 
G'est là, dit-on, que Jules César harangua ses troupes, et pour quelque argent le cicé- 
rone vous montrera la pierre qui a servi de tribune à Yimperator. Dans la partie 
ouverte de la Piazza et un peu plus loin, près d'un canal, s'élèvent deux petites 
chapelles qui rappellent des épisodes de la vie de saint Antoine de Padoue. Le saint 



I 









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212 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



vint évana'éliser les habitants de Rimini, mais comme ils étaient sourds à ses exhorta- 
tions, il alla sur le bord du canal et s'adressa aux poissons, qui se pressèrent en foule 
pour l'écouter, « comme s'il jetait, dit la légende, du pain sur l'eau ». 

La Piazza est une place pittoresque : beaucoup des maisons sont de forme 
bizarre et de construction ancienne, quelques-unes reposent sur des arcades dont 
certaines parties sont très vieilles, car les chapiteaux paraissent être du roman primitif, 
sinon clu romain. 

Les églises de Rimini n'ont rien de bien remarquable, sauf le Duomo, spécimen 
curieux de transformation architecturale. Le dôme fut, à l'origine, bâti en briques 
et dans le style « gothique italien », mais au milieu du quinzième siècle un des 
Malatesta résolut de le convertir en un temple digne de la grandeur de sa maison. 
Il couvrit d'un manteau de splendeur la pauvreté primitive du monument ; il mit la 
vieille église de briques dans un véritable étui de pierre, en bâtissant autour de ses 
murs un somptueux édifice de marbre et de porphyre dans le style Renaissance : on 
dirait une misérable boîte dans un brillant écrin ; mais l'écrin a des ouvertures 
qui laissent voir la pauvreté de la boîte. 

Si la ville de Rimini offre peu d'intérêt au point de vue de l'architecture 
chrétienne, en revanche, elle a gardé deux beaux monuments de l'époque païenne. 
La rivière Marecchia est encore traversée par un pont romain, formé de cinq arches 
en pierre calcaire d'un gris pâle ; les trois clu milieu sont légèrement plus grandes 
que les deux autres et ont une largeur de sept mètres environ ; les espaces entre les 
arches sont occupés par des niches peu profondes. Çà et là de nouvelles pierres ont 
été rapportées, mais dans l'ensemble le pont est bien conservé. A l'extrémité opposée 
de la rue principale, le Corso d'Augusto, on voit un arc de triomphe qui fut élevé 
en l'honneur d'Auguste. 

Au delà de Rimini, les collines plus basses approchent de la côte; le paysage est 
joli et d'une grande variété. Nous passons à Pesaro, vieille ville fortifiée, illustrée 
dans les temps modernes par la naissance de Rossini ; puis à Fano, 1res pittoresque 
avec ses fossés et ses murs de brique grossière et ses hauts campaniles; cette ville est 
fort ancienne et possède un arc de triomphe qui semble dater du temps d'Auguste. 
Au delà, le Métaure descend vers la mer, coulant entre des talus escarpés de boue 
pâle, à travers une vallée riche et fertile. De l'autre côté on aperçoit Sinigaglia, où 
naquit Pie IX, puis les derniers contreforts des Apennins qui viennent mourir sur 
la côte plate d'Ancône. 

Ancône s'étage sur des pentes fertiles et occupe une vallée inclinée, abritée par 
deux promontoires avancés qui protègent la rade et dont les sommets sont couronnés 
par des forts. Vers le nord, des collines boisées s'élèvent, semées de maisons et de 
villages blancs ou roses; vers le sud, les Apennins continuent à longer la mer. Les 






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I 



1 



villages sont nombreux, les châteaux forts ne sont pas rares, et rappellent la misère 
des temps où il fallait se défendre, sur terre contre les brigands, sur mer contre 
les pirates. 

On attribue la fondation d'Ancône à une colonie grecque de Syracuse, qui se 
serait établie dans le pays près de quatre siècles avant l'ère chrétienne; Ancône 
devint ensuite une colonie romaine et un port important. Elle subit de rudes épreuves 
au moyen âge : les Lombards d'abord, puis les Sarrasins la saccagèrent. Au douzième 
siècle, elle fut assiégée par les alliés de Frédéric Barberousse, et souffrit toutes les 
horreurs de la famine et de la guerre. En 4849, elle fut bombardée par les Autrichiens. 
C'est aujourd'hui une grande ville florissante ; on y distingue nettement un vieux 
quartier qui borde le port et dont les maisons se groupent sur les pentes de ses deux 
promontoires, Monte Ciriaco et Monte Gonero, et un quartier neuf, qui occupe la 
large vallée et borde la côte jusqu'à la gare du chemin de fer. L'endroit où l'on jouit 
d'un des meilleurs points de vue est dans le voisinage de l'arqade construite par le 
pape Clément XII, lourde construction digne de son siècle. Les eaux du port étincellent 
sous la protection du môle de Trajan; dans un coin s'élève le lazaret, un vieux bâtiment 
à demi fortifié, de forme polygonale, complètement isolé par un large canal. 






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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



Ancône possède quelques monuments clignes d'attirer l'attention du visiteur. 
L'Arc de ïrajan, situé sur le vieux môle romain, est encore en bon état; il est 
moins lourd et moins massif que ne le sont ordinairement les arcs de triomphe du 
temps de l'empire, et encore orné de colonnes corinthiennes; il était autrefois enrichi 
d'ornements de bronze. 

La cathédrale occupe l'emplacement d'un temple ancien. Le plan de l'église 
présente cette particularité que la nef est courte en comparaison du chœur. L'extérieur 
ne possède aucune ornementation, sauf le grand portail occidental, dont les colonnes, 
comme cela arrive fréquemment dans le nord de l'Italie , reposent sur des lions 
accroupis. L'intérieur aussi est simple; les piliers, faits de granit et de marbre, 
avec des chapiteaux sculptés, sont évidemment des restes du temple primitif. Le 
monument a subi de nombreux remaniements à travers les siècles et on remarque 
un peu partout des traces de ces reconstructions successives. Dans la ville basse, 
on remarque encore une église romane, dédiée à sainte Marie. 

Au sud d'Ancône, on trouve nombre de villes et de villages de peu d'importance, 
dans un paysage varié et qui ne manque pas de beauté. Au delà de Termoli, qu'on 
reconnaît de loin à son vieux château au bord de la mer, le pays est plat, jusqu'à ce 
qu'on approche du mont Gargano, massif de collines qui s'élève à une hauteur de 
plus de deux; mille mètres et qui, vu de l'Adriatique, apparaît comme un groupe 
majestueux d'énormes masses boisées descendant à pic vers la mer et coupées çà et là 
par des rochers gris. Au sud, une large bande de terre sépare les Apennins de la mer 
et s'étend au delà de Brindisi. Lorsqu'on a contourné l'énorme promontoire formé 
par le Gargano, on aperçoit tout d'abord la petite ville de Manfredonia, avec ses 
fortifications du moyen âge; elle fut fondée au treizième siècle par Manfred, roi des 
Deux-Siciles, et détruite par les Turcs en 1620. A trois kilomètres à l'ouest de la ville, 
on voit sur le bord de la route la cathédrale de Santa Maria Maggiore-di-Siponto, belle 
église romane qui s'élève sur l'emplacement de l'ancienne colonie romaine de 
Sipontum. Un peu plus loin, sur la même route, se trouvent l'église et le couvent de 
San Leonardo, qui datent du commencement du treizième siècle; bien qu'ils aient 
été transformés en métairie et soient presque en ruine, on admire encore deux 
beaux portails. De Manfredonia on peut se rendre au sommet du mont Sant'Angelo par 
une longue route qui traverse d'abord des plantations d'oliviers et monte ensuite en 
lacets. On verra là un vieux château en ruine et une grotte dans laquelle, selon la 
légende, saint Michel apparut à saint Laurent;, évêque de Sipontum au cinquième siècle. 

Au sud de Manfredonia, sur la côte, Barletta, ville assez importante et bien 
bâtie, possède une belle statue en bronze de Théodose, qui fut, dit-on, trouvée 
dans la mer et qu'on a élevée sur la place du marché. Mais on ne descend générale- 
ment dans cette ville que pour se rendre à Ganosa, qui se trouve plus loin dans les 



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LA COTE OCCIDENTALE DE L'ADRIATIQUE 



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terres; on peut y voir les ruines de l'amphithéâtre de l'ancienne Ganusium, et de vieux 
tombeaux où l'on a trouvé un grand nombre de vases peints et de bijoux en or. L'éo-lise 
principale, San Sabino, est surmontée de gracieuses petites coupoles; on y admire 
une chaire et un trône épiscopal en marbre, et des colonnes antiques. Dans une cour 
voisine se trouve le tombeau de Bohémond, prince d'Antioche, fils de Robert Guiscard. 




■ 



I.E PORT DE BHINDISI 



A mi-chemin entre Barletta et Canosa, sur la rive droite de l'Ofanto (l'Aufidus 
des anciens), se trouve l'emplacement où s'élevait la ville de Cannes. C'est dans la 
grande plaine qui s'étend aux environs qu'eut lieu la grande bataille où Annibal défît 
les Romains en 216 avant J.-C. 

En continuant à longer la côte, on arrive en vue de Trani. Cette ville possède un 
vieux château, cpii sert actuellement de prison, et une belle cathédrale du douzième 
siècle dont le portail et les portes de- bronze sont très remarquables. Dans la Villa, 
jardin public qui borde la mer, se trouvent deux bornes milliaires de la voie Trajane, 
qui allait de Bénévent à Brinclisi. Plus au sud se trouve Bari, l'ancienne Barium des 
Romains ; c'est aujourd'hui la place de commerce la plus importante de la Fouille ; 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



elle compte plus de 60000 habitants et possède un beau port sur la mer. On y voit 
encore les anciens remparts : les monuments sont assez remarcpiables ; le vieux 
château, bâti au douzième siècle par Guillaume le Bon et agrandi dans la suite, sert 
maintenant de prison. La cathédrale, de style roman, a été remaniée au treizième 
siècle; elle possède un beau tableau de Tintoret et une toile de Véronèse; le campanile 
présente beaucoup d'analogies avec la tour mauresque de Séville. 

L'église la plus intéressante est celle de Saint-Nicolas. C'est une basilique du 
onzième siècle; la façade en est remarquable, ainsi que la partie supérieure, ornée des 
statues de la Vierge, de saint Nicolas et de saint Antoine de Padoue. On sait la 
légende de son saint patron, l'évêque de Myre, en Lycie, cpie les compositions du 
trouvère français Jean Bodel d'Arras ont rendu si populaire en France, à partir du 
douzième siècle : 

Lorsqu'on apprit, en Italie, que les Turcs Seldjoukides étaient arrivés jusqu'à 
Ephèse, on craignit cpie les infidèles ne vinssent profaner, à Myre, le tombeau de 
saint Nicolas. Quarante-sept marchands de Bari, sachant que les Vénitiens avaient de 
leur côté un grand désir d'empêcher ce sacrilège, et afin de mériter les bonnes grâces 
du saint, allèrent secrètement à Myre, forcèrent quatre moines à leur indiquer le 
tombeau, enlevèrent le corps, qui y reposait depuis sept-cent-quarante-six ans, et 
s'empressèrent de faire voile vers Bari, avec ces précieux restes. Leur arrivée fut 
saluée avec enthousiasme. De la Bouille, la bonne nouvelle se répandit dans toute 
l'Italie. Le pape, le clergé, des villes entières s'associèrent aux habitants de Bari 
pour bâtir l'église de Saint-Nicolas, qui fut terminée en 1097. 

Nous arrivons bientôt à Brindisi, la Brundusium des Bomains ; très peuplée clans 
l'antiquité et très florissante, elle devait son importance à sa position centrale entre 
Borne et l'Orient. C'était là que venait aboutir la grande route de Borne; c'était là, 
aussi, le point de départ pour le lointain Orient. Ces rivages de l'Adriatique, couverts 
des débris de trois antiquités, sont plus féconds en souvenirs historiques que la côte 
occidentale de l'Italie. C'est là qu'abordèrent les anciens colons pélasges ou grecs, 
de là que joartirent les légions romaines pour aller vaincre Persée ou Mithridate, 
pour aller combattre à Pharsale, à Philippes, à Actium. Brundusium vit naître le 
poète tragique Pacuvius, et Virgile y mourut à son retour de Grèce. Au moyen âge, 
Brindisi servit de port de relâche aux Croisés qui se rendaient en Orient ou qui en 
revenaient; c'est là cpie se rallièrent les chevaliers normands de Robert Guiscard 
et de Bohémond. 

Actuellement Brindisi est redevenue l'intermédiaire des relations commerciales 
entre l'Orient et l'Occident; elle constitue sur le continent européen la tête de ligne 
de la route des Indes. Son port, très fréquenté, est formé do deux longues baies 
qui contournent la ville et pénètrent de chaque côté très avant dans les terres « en 



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LA COTE OCCIDENTALE DE L'ADRIATIQUE 



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forme de bois do cerf » ; de là, dit-on, le nom de Brundusium, d'origine messapienne, 
qui aurait signifié « tête de cerf ». Sa position avantageuse assure à la ville une 
certaine prospérité; elle possède environ 17 000 habitants. 

A part un vieux château en ruines, dont les tours rondes sont assez pittoresques, 
quelques maisons aux façades singulières et de vieilles églises, la ville n'offre rien 
d'intéressant pour le touriste. Il faut signaler cependant une ancienne colonne de 
marbre qui domine le port et s'élève sur le bord escarpé de la plaine; elle porte 
une inscription inachevée où on lit le nom de Spathalupus, qui reconstruisit la ville 
détruite au dixième siècle par les Sarrasins. Il y avait là jadis deux colonnes; il ne reste 
de la seconde qu'un chapiteau richement sculpté. On croit que ces colonnes ont été 
apportées là vers le onzième siècle ; elles faisaient probablement partie d'un temple 
en ruines situé hors des murs, et l'on pense qu'elles ont marqué l'extrémité de la voie 
Appienne. 

Le pays environnant est un plateau très bas, presque une plaine, couvert de 
vignes, de figuiers et d'oliviers, avec, çà et là, un dattier, des pins, des aloès épineux. 




COLONXK DE LA VOIE APPIENNE, A BKINDINI 



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HBHSBHI 




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La Pouille et la Calabre 




L'Italie méridionale, qui forme actuellement les provinces de Pouille et de Calabre, 
était peuplée, dès le sixième siècle avant Jésus-Christ, de colonies florissantes fondées 
par les Grecs. Les villes célèbres qui s'élevaient sur le littoral : ïarente, Métaponte, 
Ileraclée, Sybaris, Rhégium, étaient devenues rapidement très prospères; autour 
d elles s'étendaient des campagnes bien cultivées, des pâturages, des vignobles, des 
oliviers. Elles furent bientôt plus peuplées et plus riches que les anciennes villes de la 
Grèce, en sorte qu'on désigna ce pays sous le nom de Grande Grèce. Malheureusement 
elles ont été rapidement ruinées par les guerres et les révolutions; à leur place 
s'élèvent maintenant de petites villes ou même de simples villages. Cependant le 
souvenir de l'antique splendeur flotte encore dans l'air. « La Grande Grèce est toute 
parfumée de paganisme. Du haut des collines de Bari, la vue de la douce mer, de la 






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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 






mer voluptueuse où chantaient les sirènes, éveille des rêves platoniciens. Les dieux 
sont encore présents dans les cryptes chrétiennes, où les chapiteaux des colonnes sont 
décorés d'emblèmes païens. Brindes, où mourut Virgile, a été une ville de gaie science 
et d'ingénieuse allégresse. Il y a un fond de bonne humeur hellène dans les mignar- 
dises de cette coquette ville de Lecce, où l'âme légère de l'antiquité semble flotter 
encore. Il y a, sur une des places de Tarente, un « café Archytas », et cette banale 
enseigne suffit dans la ville neuve, où les ruines mêmes ont péri, à évoquer la beauté 
de la vie antique, et Y eurythmie des cités harmonieuses, régies par des philosophes 
législateurs 1 . » 

Lorsqu'on a quitté Brindisi et qu'on longe les côtes, on arrive bientôt en vue 
d'Otrante. Un vieux château flanqué de deux tours domine la ville ; il fut construit par 
Alphonse d'Aragon et fortifié plus tard par Charles-Quint. Du haut de ses remparts la 
vue s'étend très loin; par un temps clair on peut même apercevoir, de l'autre côté de 
l'Adriatique , la ligne des côtes d'Épire. Au onzième siècle, cette ville appartenait aux 
Normands; c'est de là qu'ils partirent, sous la conduite de Robert Guiscard et de 
Bohémond, pour faire le siège de Durazzo (Dyrrachium) en Albanie. Elle était très 
florissante lorsque Mahomet II s'en empara en 1480; la ville fut complètement détruite, 
les habitants tués ou menés en esclavage. Le duc de Galabre, cpii devint plus tard 
Alphonse II, chassa les Turcs l'année suivante, mais il ne put rendre à la cité son 
ancienne splendeur. Otrante est maintenant une petite ville d'environ 2 500 habitants 
et le siège d'un archevêché. Dans la cathédrale, on remarque des colonnes provenant 
d'un temple cle Minerve qui s'élevait près de la ville. 

Au delà d'Otrante on arrive à Castro, qui se dresse sur un rocher au bord de la 
mer; ce serait là, d'après les archéologues, le fameux a Castrum Minervœ », qu'Lnée 
aperçut lorsqu'il arriva pour la première fois en vue des côtes d'Italie. On double 
ensuite le cap Santa-Maria-di-Leuca et l'on entre clans le golfe de Tarente. 

Sur la rive orientale se dresse Gallipoli (l'ancienne Callipolis), sur une île 
rocheuse qu'un pont relie à la terre ferme ; la ville possède une cathédrale du dix- 
septième siècle vraiment remarquable. Au fond du golfe, à un endroit où il pénètre 
profondément dans les terres, se trouve Tarente. La ville est assise sur un rocher qui 
partage ce coin du golfe en deux parties : la petite mer « Mare Piccolo », profonde et 
bien abritée, cpii sert de port, derrière la ville; et la grande mer « Mare Grande », 
rade spacieuse qui ouvre sur le large. Les deux « mers » sont reliées entre elles par 
deux canaux cpii longent de chaque côté le rocher; deux ponts de pierre relient cet 
îlot au continent. La rade est protégée contre le vent et la houle par deux petites îles, 
San Pietro et San Paolo. On y trouve d'excellents poissons; la marée, qui est très 

1. Gaslo/i Deschamps. 



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LA POUILLE ET LA CALABRK 



223 



sensible' à cet 



endroit, les amène jusque dans le « Mare Piccolo », où ils sont 
recueillis dans des filets; on les exporte en grande quantité. Il y a 
également clans ces parages beaucoup d'huîtres et de nombreux 
bancs de moules. On trouve aussi aux environs de Tarente une 
espèce d'araignée, la tarentule, dont la piqûre passait autrefois 

pour très venimeuse et causait, croyait-on 

des accès de folie; on préconisait comme 

remède à cette étrange maladie la musique 



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LA RUK GAHIBALOI, A TARENT! 



et la danse. C'est de là qu'est née la tarentelle, une danse très en honneur du 
quinzième au dix-septième siècle. 

Tarente a des rues étroites et sales. Le quartier qui s'étend le long du « Mare 









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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Piccolo » est habité surtout par des pêcheurs qui sont presque des Grecs par la langue. 
Sur le bord du « Mare Grande » s'étend une belle promenade d'où la vue embrasse le 
magnifique panorama du golfe et des montagnes de la Galabre. La ville possède 
peu de monuments : la cathédrale, San Cataldo, date du onzième siècle; elle a 
subi de tels remaniements qu'il ne reste plus des constructions primitives que 
quelques chapiteaux byzantins, à l'intérieur. Les fortifications de Tarente et le 
château, qui s'élève à l'extrémité méridionale, datent, les unes de Ferdinand d'Aragon, 
et l'autre de Philippe II d'Espagne. 

L'ancienne colonie grecque de Tarente s'étendait sur la presqu'île au sud-est de 
la ville actuelle, à l'endroit où s'élève maintenant le Borgo-Nuovo ou ville neuve. Elle 
avait été fondée, dit-on, par des Cretois; puis des Parthéniens, exilés de Sparte, 
étaient venus s'y établir sous la conduite de Phalante. Elle s'agrandit peu à peu, et 
conquit les territoires fertiles qui s'étendent autour d'elle. Elle récoltait d'abondantes 
moissons, elle élevait des moutons renommés pour la finesse de leur laine ; les coquil- 
lages à pourpre qu'on recueillait sur le rivage, lui fournissaient la teinture pour ses 
étoffes; elle trouvait aux environs une excellente argile pour la poterie. Encore 
maintenant on peut voir près de la mer des monceaux cle coquillages de pourpriers, 
qui ont été utilisés pour la fabrication de la pourpre; en d'autres endroits, la terre est 
toute rouge de débris de poteries antiques. 

Tarente inondait toute l'Italie méridionale des produits de son industrie; ses 
robes en laine fine et ses poteries étaient très recherchées ; au quatrième siècle avant 
Jésus-Christ, elle était devenue la ville la plus riche et la plus prospère de la 
Grande Grèoe. Elle était renommée pour son luxe et les mœurs efféminées de ses 
habitants. Elle possédait de beaux monuments, entre autres un Jupiter colossal qui ne 
le cédait en grandeur qu'au colosse de Rhodes. En 281, Tarente voulut faire la guerre 
à Rome et appela Pyrrhus à son secours. Celui-ci, espérant augmenter ses conquêtes 
et agrandir son empire, répondit à son appel. Les Tarentins, comptant que Pyrrhus 
se battrait pour eux, passaient tranquillement leur temps aux bains et sur la place 
publique, en festins et en réjouissances. Pyrrhus changea tout cela; il « ferma, dit 
Plutarque, tous les lieux d'exercice, et les promenades où ils avaient l'habitude, 
tout en flânant, cle conduire la guerre avec des mots. Il mit aussi un terme à tous 
leurs amusements hors de saison, jeux et divertissements; au lieu de cela, il les 
appela aux armes, et dans ses commandements et ses revues se montra sévère 
et inflexible; de sorte que beaucoup quittèrent la place, car n'étant pas habitués 
à être sous son commandement, ils appelaient esclavage ce qui n'était pas une vie 
de plaisir ». Cela fait, Pyrrhus se prépara à affronter les Romains sous le consul 
Lavinus; il les rencontra entre Iléraclée et Pandosia. Les Romains perdirent, dit-on, 
quinze mille hommes, et Pyrrhus treize mille ; l'honneur de la journée fut aux 



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LA P0U1LLE ET LÀ GALABRE 



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éléphants, qui rompirent les légions romaines. Dans la suite, Tarente fut ^rise par 
Papinus Gursor, en 272. 

Lors de la seconde guerre punique, Tarente fit cause commune avec Annibal et 
en fut cruellement punie; Fabius Maximus s'en empara en 209 et vendit trente mille 
de ses habitants comme esclaves. Elle se releva cependant de ses désastres, et sous 
Auguste c'était encore une ville très prospère. Sous Justinien et ses successeurs 




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ROCCA IMPERIALE 



elle fît partie de l'empire d'Orient. En 927 après J.-G., les Sarrasins la détruisirent 
de fond en comble; elle fut rebâtie par Nicéphore Phocas, quarante ans plus tard. Au 
commencement du onzième siècle, les Normands s'en emparèrent sous la conduite de 
Robert Guiscard, qui en forma une principauté pour son fils Bohémond. Tarente 
devint plus tard un fief de la maison d'Anjou. 

Il reste peu de chose de la ville antique. Il faut signaler cependant deux énormes 
moitiés supérieures de colonnes et des parties de stylobates qui se trouvent dans la 
cour et la cave de la Gongrega délia Pietà ; ces restes proviennent d'un temple dorique 
d une antiquité très reculée. 

Nous quittons Tarente en suivant les côtes du golfe et nous arrivons en vue de 
Metaponto, à côté du château de Torre di Mare, près de l'embouchure du Bradano. 
C'est là que s'élevait autrefois la célèbre ville de Métaponte, où mourut Pythagore en 
497 avant Jésus-Christ. Le port est aujourd'hui un lac, lago di Santa-Pelagina. Au 






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AMENDOLARA 



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nord de la ville, on voit les ruines d'un temple dorique qui était consacré à Apollon 
Lycien : les habitants l'appellent aujourd'hui l'église de Samson. Au nord-est, sur une 
éminence qui était probablement l'Acropole, s'élèvent cinq colonnes doriques, restes 
d'un autre temple grec, et désignées dans le pays sous le nom de Tables des Paladins. 

Au delà se trouve Policoro, où s'élevait autrefois la ville grecque d'Héraclée. 
C'est près de cette ville que, 280 ans avant Jésus-Christ, Pyrrhus remporta sa première 
victoire sur les Romains, grâce à ses éléphants qui mirent le désordre dans l'armée 
ennemie où l'on n'avait jamais vu ces énormes animaux. Au milieu du siècle dernier, 
on a trouvé aux environs des tables d'airain qui datent du troisième siècle avant l'ère 
chrétienne, et qui sont actuellement au musée de Naples. 

Un peu plus loin l'on passe en vue de Rocca Impériale, de Roseto et d'Amendolara. 
Tous ces villages ont été bâtis sur les hauteurs par crainte des pirates ; on voit partout 
de vieilles tours en ruines d'où l'on faisait le guet de peur d'être surpris. 

La région devient très accidentée; au loin se détache à l'horizon le sommet 
neigeux du mont Pollino, dont en approchant on distingue les lianes escarpés. De 
l'autre côté de la montagne s'ouvre la vallée du Crati, sur les rives duquel s'élevait 
autrefois la molle Sybaris. Cette ville avait été fondée par des Achéens et des gens 
de Trézène; elle grandit rapidement, acquit tout le territoire qui s'étend entre la mer 
Ionienne et la mer Tyrrhénienne, et y commanda à %') villes dans un pays fertile, 



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LA POUILLE ET LA CALABRE 



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produisant abondamment du blé, du vin, de l'huile, du lin. Sybaris envoya des colonies 
au loin vers le nord; elle fonda, entre autres, Posidonie, que les Romains appelèrent 
plus tard Psestum. Des colonnades, provenant de deux temples qui se dressaient 
près de la mer, en marquent encore la place. 

Sybaris avait des ports sur les deux mers et commandait le chemin qui menait de 




LE CHATEAU DE COTRONE 



l'une à l'autre. Elle devint le centre du commerce entre l'Orient et l'Italie et la plus 
riche et la plus puissante de toutes les villes grecques. Ses remparts avaient plus de 
8 kilomètres de tour et elle pouvait armer jusqu'à 30000 hommes. Cette richesse 
mouïe amena bientôt la dépravation des mœurs et le nom de Sybarite devint synonyme 
d'efféminé. Cependant la guerre éclata entre Sybaris et Crotone : oOO riches citoyens 
de Sybaris s'étaient réfugiés à Crotone, pour échapper aux persécutions d'un tyran. 
Sybaris demanda aux Crotoniates de les lui livrer; ceux-ci refusèrent, la guerre fut 
déclarée : 10000 Crotoniates partirent sous la conduite du célèbre athlète Milon; 
ils remportèrent une victoire complète, bien qu'ils fussent trois fois moins nombreux 
que leurs ennemis. Les Sybarites avaient habitué leurs chevaux à danser au son de la 
musique ; les Crotoniates firent jouer des airs de flûte , les chevaux des Sybarites se 
mirent à danser et jetèrent le désordre dans l'armée, les Sybarites s'enfuirent; 


















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PLAGE DE CATANZAHO 



les Crotoniates les poursuivirent, assiégèrent la ville et la prirent au bout de 
70 jours. Sybaris fut complètement détruite, et, afin qu'on ne pût la reconstruire, les 
Crotoniates détournèrent le Grathis et le firent couler sur les ruines. Aujourd'hui 
encore des marécages s'étendent à cette place. 

Sur la route de Sybaris à Gotrone on aperçoit Rossano sur les hauteurs, puis 
Gariati. Gotrone est située sur une langue de terre, au pied d'un promontoire rocheux. 
C'est une petite ville dont la population n'atteint pas le chiffre de dix mille habitants ; 
elle a un port et fait le commerce des huiles, du vin et du miel. C'est à cet endroit 
que s'élevait autrefois l'antique Crotone, fondée en 710 avant Jésus-Christ, quelques 
années après Sybaris, par une colonie d'Achéens. Elle acquit, comme Sybaris, un 
vaste territoire qui s'étendait d'une mer à l'autre; le sol était fertile, couvert de 
belles moissons, de vignes, d'oliviers et d'excellents pâturages où l'on nourrissait 
des chevaux renommés qui remportèrent souvent la victoire clans les jeux. 

Pythagore vint s'établir à Crotone et y fonda une école . Sa doctrine se 
répandit très vite; il réunit de nombreux disciples et forma une communauté 
qui eut jusqu'à trois cents membres. Tous les biens étaient mis en commun, la 
règle était très sévère ; on n'y mangeait la chair d'aucun animal et on gardait le 
silence pendant de longues heures. Les disciples de Pythagore finirent par former 
un parti aristocratique qui gouverna la ville; ils donnèrent de sages institutions 
à Crotone, qui devint célèbre par la pureté de ses mœurs et par la force de ses 
athlètes, dont le plus célèbre fut Milon. C'était un homme d'une force prodigieuse, 



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FONTAINE PUBLIQUE A CATANZAB 



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LA POUILLE ET LA CALABRE 



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qui fut Sept fois vainqueur aux jeux Olympiques. Ce fut lui, comme nous l'avons 
dit, qui commanda l'expédition contre Sybaris. Devenu vieux, il voulut, dit-on, fendre 
avec ses mains un chêne entr'ouvert : ses mains restèrent prises dans l'arbre, il ne 
put les retirer et fut dévoré par les loups. 

Après la ruine de Sybaris, le peuple de Crotone tenta de secouer l'autorité 







CATANZARO 



de Pythagore et de ses disciples, qui 

furent massacrés; Pythagore s'enfuit à 

Métaponte. Plus tard, Crotone fit la guerre à Locres, 

et fut vaincue dans une grande bataille ; sa puissance 

en fut anéantie du coup. Elle était presque dépeuplée 

lorsque vVnnibal en fit une de ses places fortes. En 194, elle devint une colonie 

romaine. 

A douze kilomètres au sud de Cotrone, lorsqu'on a doublé le cap délie Colonne 
ou cap de Nao, on aperçoit, surgissant d'une masse informe de maçonnerie, une 
colonne isolée au sommet d'un rocher. C'est le seul reste du fameux temple 
d'IIéra Lacinienne, où les Grecs venaient en pèlerinage de tous les points de l'Italie. 
A cette place s'élève aujourd'hui l'église de la Madonna del Capo, où les jeunes filles 
de Tarente vont pieds nus en pèlerinage. 

A partir du cap de Nao, la côte se dirige en droite ligne vers le sud-ouest, jusqu'au 






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UNE TOMBE l'RES ].]•: CATANZARO 



cap Rizzutto. A cet endroit, elle se 

creuse brusquement pour former une vaste 

baie largement ouverte, au fond de laquelle se trouve le port ou marina de Catanzaro. 

La ville est derrière, sur un rocher qui s'élève perpendiculairement de mille pieds 

au-dessus des terres basses de la côte. Une ligne de chemin de fer relie le port à la 

ville. Catanzaro est une ville de plu 3 de vingt mille habitants, qui possède de 

nombreuses manufactures de velours et de soieries. 

Ses magasins sont vastes, et par la variété de leurs marchandises font penser aux 
comptoirs d'une ville américaine. Les rues sont étroites et sombres, mais pleines 
d'animation. La principale voie, sur laquelle donnent les hôtels, les cafés, les 
plus beaux magasins et l'hôtel de ville, est encombrée par la foule, vers l'heure du 
coucher du soleil, et il est aussi difficile d'y circuler que dans certaines rues de 
Naples. 

Peu de villes ont une promenade plus magnifique que la Via Bellavista de 
Catanzaro. La route borde le haut du précipice près duquel la ville est bâtie ; 
vers le soir, les citoyens, leurs femmes et leurs filles viennent prendre l'air, 
jouir du spectacle, voir et être vus. Dans la foule, on reconnaît facilement les Calabrais : 
ils sont généralement petits, vifs et robustes; leur costume, veste et culotte, 






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LA POUILLK ET LA GALABRE 



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est noir 1 ; leur coiffure, noire également, consiste en un petit chapeau en forme de 
pain de sucre, à bords étroits, d'où pendent trois ou quatre courtes lanières ferrées 
à l'extrémité. Les femmes de Catanzaro ont joui pendant longtemps d'une légitime 
réputation de beauté. 

Catanzaro possède un musée qui renferme des antiquités et quelques tableaux, 
entre autres une Vierge par Antonello Saliba et une Lucrèce par un Vénitien. Il y a 




ROCCELLA IONICA, VUE PRISE DE LA PLAGE 



clans la cathédrale un très beau tableau de l'école vénitienne du seizième siècle, 
représentant la Vierge et saint Dominique. 

De Catanzaro on peut se rendre à Tiriolo par la montagne. Le pays est sauvage 
et fait penser aux histoires de brigands que Paul-Louis Courier raconte clans ses 
lettres si spirituelles à sa cousine. Il n'y a pas encore bien longtemps, cet endroit, 
comme tout le reste de la Calabre, était infesté de brigands dont la profession était 
fort en honneur. Un honnête berger vivant du produit de ses troupeaux était un 
homme méprisé, les belles fdles cherchaient des maris parmi les fiers bandits. Sous le 
gouvernement des Bourbons et même sous celui de Victor-Emmanuel on eut beaucoup 
de peine à réprimer leurs exploits. 

Le brigandage a disparu à peu près complètement de la Calabre, mais ses héros 
vivent encore dans la mémoire du peuple, et sont célébrés par toute une catégorie 
de romanciers. « Si vous avez quelque goût pour les scènes atroces, si vous voulez 
savoir comment vivaient les brigands célèbres : Pasquale Bruno, Francatrippa, 
Mammone, Antonio Schiavoni , Fra Diavolo , Luigi Vampa, Beppe Mastrillo et 

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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



cl autres, — car ils ne se comptent plus, — vous trouverez chez certains libraires du 
midi de L'Italie une littérature spéciale, romans, histoires, chansons, procès de Cours 
d assises, et des collections de petites brochures coloriées à deux sous, comme celle 
des Amori briganteschi, que les enfants achètent là-bas comme ils achètent chez 
nous une image d'Epinal. Le style n'en est pas relevé. C'est franchement affreux de 
toute manière, et l'on en sort sans aucun regret pour l'institution disparue 1 . » 

Après bien des montées et des descentes dans les montagnes couvertes de forêts 
de chênes, nous atteignons Tiriolo, véritable nid de brigands niché à environ mille 
mètres de hauteur. Au-dessous, les pentes sont couvertes de vignes; plus bas, dans 
les champs, des femmes, en jupes écarlates et corsages bleus, travaillent au soleil, la 
tète protégée par une pièce d'étoffe de couleur. En hiver, toute cette contrée est 
couverte de neige, mais pendant l'été l'endroit est charmant et deviendra sans 
doute d'ici peu de temps un lieu de « villégiature ». 

De Catanzaro à Reggio, la côte est bordée de petites villes et de villages bâtis sur 
les hauteurs : Squillace, l'ancienne Scylaceum, sur un rocher escarpé; Castelvetere, sur 
les rives de l'Alaro; l'antique Sagras qui vit la défaite des Crotoniates par les 
Locnens; Roccella Ionica, avec son vieux château en ruines; Gerace, sur l'emplacement 
de l'ancienne Locres. 

Les premiers colons de Locres étaient un ramassis de criminels et d'esclaves. 
Us avaient enlevé des femmes nobles du pays des Locriens et ils les amenaient 
avec eux. Ils débarquèrent sur le promontoire Zéphyrion, puis s'établirent à une petite 
distance de la mer, sur les premières pentes des montagnes; c'est là qu'ils fondèrent 
Locres. Cette ville fui célèbre par les lois de Zaleucus, les plus anciennes que les Grecs 
aient écrites ; Zaleucus prétendait que la déesse Athéné les lui avait révélées en songe. 
En tète de ces lois était, dit-on, inscrite cette phrase : « L'ordre de l'univers prouve 
invinciblement l'existence de Dieu. » Ces lois étaient sévères, elles punissaient le 
meurtre de mort et établissaient la peine du talion pour les autres crimes. Afin 
d'éviter des changements dangereux, Zaleucus avait décidé que tout citoyen qui 
voudrait proposer une loi nouvelle devrait se présenter la corde au cou devant le 
Conseil des Mille, qui gouvernait Locres, et qu'il serait étranglé sur-le-champ si sa 
proposition était rejetée. A partir du quatrième siècle, Locres fut soumise aux tyrans 
de Sicile. Pendant la seconde guerre punique, elle embrassa le parti d'Annibal • en 
205, les Romains s'en emparèrent et la dévastèrent complètement. 

Ces côtes si pittoresques sont ravagées par un cruel fléau : du printemps à 
l'automne, la malaria sévit clans les basses terres; les riches forêts qui couvrent 
les montagnes, en entretenant l'humidité, augmentent encore le fléau. Cependant 

1. Relié Bazin, Croquis italiens {Journal des Débuts). 



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LA POUILLE ET LA CALABRE 



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on cherche aujourd'hui à l'enrayer en multipliant les plantations d'eucalyptus. 
Au delà de Gerace, on aperçoit Brancaleone, perchée sur les hauteurs; puis on 
double le cap Spartivento. La côte, à partir de ce point, forme une courbe très 
accentuée jusqu'à Reggio di Galabria, qui s'élève en amphithéâtre sur les derniers 
contreforts de la montagne. C'est une grande ville de 28000 habitants, d'aspect tout 
moderne, aux rues grandes et larges. Elle a une belle cathédrale, qui date du dix- 
septième siècle, mais qui a été complètement restaurée; à l'intérieur, la chapelle du 







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BRANCALEONE 



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Saint-Sacrement est richement décorée de marbres de couleur. Au-dessus de la cathé- 
drale se dresse l'ancien château. Reggio est bâtie sur l'emplacement d'une ancienne 
colonie, Rhegium Julii, fondée par des habitants d'Eubée; en 723 avant Jésus-Christ, 
des Messénicns vinrent s'y établir. Elle grandit rapidement, mais fut ruinée par des 
guerres continuelles. Soumise par Denys de Syracuse, elle redevint indépendant» 1 . 
Vers la fin de la lutte sainnite, elle fit alliance avec Rome ; mais, en 2cS0 avant 
Jésus-Christ, la garnison romaine qu'elle avait reçue égorgea tous les habitants 
mâles et s'empara des femmes et des biens des victimes. Rome punit sévèrement ce 
crime; Rhégium devint colonie romaine et ville municipale. Jules César la restaura 
et lui donna son nom. 

Au sixième siècle, elle fut pillée par Totila, au dixième par les Sarrasins, au 
onzième par les Pisans. En 1000, Robert Cuiscard s'en empara et prit le titre de duc 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



de Pouille et de Calabre. Au seizième siècle, Mustapha la ravagea complètement. 
Enfin, en 1783, un tremblement de terre renversa la ville et la détruisit de fond en 
comble. C'est après cette catastrophe qu'on a bâti la Reggio actuelle. 

Plus au nord, à l'entrée du détroit, Scylla est assise au sommet d'un rocher élevé 
au milieu de jardins d'orangers et de citronniers, au delà du cap de ce nom, entouré 
de gouffres et d'écueils. Les écueils de Scylla et le gouffre de Gharybde qui est en 
face, sur la côte de Sicile, près du cap de Messine, étaient redoutés dans l'antiquité. 
Les commotions volcaniques ont sans doute changé l'aspect des lieux, car ces 
écueils sont beaucoup moins dangereux maintenant et le passage s'opère sans grande 
difficulté. 

Gomme Reggio et les autres villes de la Calabre, Scylla souffrit beaucoup du 
tremblement de terre de 1783. Le 5 février, vers une heure de l'après-midi, la 
première secousse fit écrouler les maisons ; la foule se réfugia sur la côte, mais une 
seconde secousse se produisit : la mer se souleva à une hauteur prodigieuse et une 
vague énorme, haute de plus de vingt pieds, s'abattit sur la rive engloutissant 
deux mille personnes. 

Ces tremblements de terre furent désastreux pour toute la Calabre et firent un 
nombre immense de victimes. Des montagnes furent renversées, des villages 
disparurent de la surface de la terre; des rivières changèrent de cours. La peste, 
occasionnée par la putréfaction des cadavres des victimes, se déclara ensuite, et fit 
périr, dit-on, soixante mille personnes en dix mois. 

Toutes traces de ces terribles catastrophes ont disparu depuis longtemps; 
les villes ont été reconstruites et semblent reposer dans une entière quiétude. On 
finit par oublier tous ces tristes souvenirs à la vue des charmants paysages qu'on 
découvre de tous côtés, et qui font de la Calabre l'un des coins les plus pittoresques 
de l'Italie. 






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La Sicile 










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COTES DE SICILE ET VUE DES MONTAGNES DE CALABRE 



Le point par lequel on aborde le plus souvent en Sicile est le port de Messine, 
au fond du vaste détroit dont les eaux d'un bleu sombre s'écoulent comme un grand 
fleuve. 

De chaque côté du détroit, l'horizon est fermé par la masse sombre des montagnes : 
à droite, les montagnes de la Galabre se profilent au loin, au delà de Reggio et de 
San Giovanni; à gauche, s'élèvent les sommets des hauteurs de Messine. Lorsqu'on 
arrive le matin en vue de Messine, le paysage est magnifique : une douce lumière 
baigne les montagnes et les revêt d'une teinte légèrement dorée, tandis qu'au 
loin, sur tout le détroit, les ilôts brillent de mille étincelles. 

Le port de Messine est le plus considérable et le plus fréquenté de la Sicile. C'est 
le point central de la Méditerranée, où passent nécessairement et où s'arrêtent les 
bateaux qui font le commerce entre les pays de l'Europe occidentale et l'Orient. Il 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



leur offre d'ailleurs un abri très sûr, protégé contre la mer par une presqu'île qui 
se détache de la rive à angle droit et se recourbe en pleine mer comme une faucille. 
D'après la croyance des anciens, c'était la faux que Saturne, le père des dieux, avait 
un jour laissé tomber dans la mer d'Ionie. Une ligne de façades massives, à 
grosses pierres en saillie, suit la courbe de la côte et lui donne tout à fait grand 
air; un fort s'élève à l'extrémité de la presqu'île. Le port est très animé; à chaque 
instant des navires entrent ou sortent; d'innombrables ouvriers travaillent sur les 
quais, les tramways y circulent, et s'en vont jusqu'au Faro, l'extrême pointe de la 
Sicile. 

La ville elle-même s'élève en amphithéâtre entre la mer et la montaa-ne 
entourée d'une muraille et dominée par une citadelle de construction moderne et 
par des forts. Messine possède quelques monuments, dont le plus remarquable est 
sans contredit la cathédrale, qui fut commencée par le comte Roger, en 1098, et 
achevée sous le roi Roger II, son successeur. Percé de trois portes ogivales, le grand 
portail est bâti en marbres de couleurs différentes, et décoré de mosaïques qui 
recouvrent toute la surface des tympans. Des colonnes richement sculptées, des 
pinacles à crochets, des statuettes, des bas-reliefs, ajoutent de nombreux détails à 
l'ensemble de l'ornementation. Sur les parties latérales de l'édifice, on voit se 
prolonger des lignes en marbre, alternativement noires et blanches, qui ne laissent 
que trop bien apercevoir les restaurations maladroites exécutées à diverses époques. 
Des fenêtres cintrées, dans le style mauresque, éclairent les transepts, tandis que 
des colonnes surmontées de chapiteaux romans y rappellent une architecture toute 
différente. On retrouve aussi des zigzags normands sur l'architrave et sur l'imposte 
des fenêtres absidiales. L'intérieur, offrant le plan d'une croix latine, est divisé de 
chaque côté par vingt colonnes assez mal assorties et sur lesquelles le temps a 
imprimé plus d'une trace de ses ravages. Des mosaïques, exécutées au quatorzième 
siècle par les soins de Frédéric I er d'Aragon et de l'archevêque Guidôtto de Tabiates, 
décorent les demi-coupoles des absides. 

L'autel renferme une lettre écrite, dit-on, par la vierge Marie aux Messiniens 
et apportée, selon la tradition, par l'apôtre saint Paul. C'est en l'honneur de ce 
trésor que beaucoup de Siciliens portent le nom de Letterio ou de Letteria. Sur la 
place qui précède la cathédrale, devant la façade, s'élèvent la statue équestre de 
Charles II et la fontaine de Fra Giov. Ang. Montorsoli, élève de Michel-Ange; c'est 
un beau monument de plus de <S mètres de haut, orné de statues et de bas-reliefs; 
sur le bord du bassin principal on voit les statues du Nil, de l'Fbre, du Tibre et 
du Camaro, ruisseau voisin de Messine. 

Le palais archiépiscopal et le grand hôpital méritent également d'attirer 
l'attention des visiteurs. 






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Deux remarques « s'offrent tout d'abord à l'esprit de quiconque a parcouru 
l'Italie et débarque en Sicile. Les palais ne sont plus magnifiques à l'extérieur, comme 
ceux de Gênes, de Bologne, de Venise ou de Padoue : tout le luxe est en dedans, à 
la manière orientale. Et cette foule non plus n'est pas tapageuse comme celle de 
Naples ; elle est alerte, vivante aussi, mais d'une autre race, plus fière et plus 
contenue. 

Le type accuse encore plus nettement le voisinage de l'Orient, et le mélange du 
sang africain. Il n'est presque pas latin. A chaque instant, on rencontre une tète 
sarrasine ou phénicienne, de grosses lèvres, le nez camard, les cheveux crépus, 
« pareils au persil », disait déjà Théocrite, le regard luisant et ferme. La stature plus 
courte, l'attitude plus hautaine font moins songer au midi de l'Italie qu'à l'Espagne. 
Et si j'avais à définir d'un mot, autant que cela se peut, la physionomie générale du 
Sicilien, je dirais que c'est un Espagnol né d'une mère sarrasine. 

Somme toute, il n'est pas beau. Les femmes sont loin d'avoir la régularité de traits 
de la plupart des Italiennes, ou la grâce rieuse des Napolitaines. Elles n'ont de 
superbe que les yeux, enfoncés, largement cernés d'ombre, et qui ne sont pas noirs, 
mais du brun fauve d'un pétale de pensée, d'un brun où il y a de For. Rien d'original 






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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



non plus ou seulement de gracieux dans le costume. On sent que ce peuple très 
pauvre a subi, depuis les Grecs, des siècles d'esclavage. Le costume a dû sombrer 
dans l'invasion sarrasine, avec tant de chefs-d'œuvre nés sur cette terre artiste ou 







ENTREE DE MOLA 



adoptés par elle. Il faut de la joie de vivre, voyez-vous, pour songer à la couleur 
d'une robe ou à la forme d'une collerette. Et tandis que, dans presque toute l'Europe, 
un art charmant, fait de toute la tendresse et de toute la poésie humaines, s'ingéniait 
à parer la beauté de la femme, tandis qu'un idéal nouveau, des falaises de Bretagne 
aux montagnes du Tyrol, faisait éclore, autour des têtes blondes et brunes, des 
coiffes blanches où sont rappelées toutes les fleurs de la création, ciselait des bijoux, 
assortissait des nuances, et variait son œuvre avec l'inépuisable invention de l'amour, 
la Sicile devenait sombre et perdait le goût ancien. Aujourd'hui les femmes des 
artisans et des gens de métiers s'habillent souvent de couleurs foncées, et, quand elles 






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ROCHERS DES CYCLOPEi 



ne vont pas tête nue, jettent sur leurs cheveux les plis d'un châle tombant. 
Quelquefois pourtant, au milieu de la foule, passe une femme de quelque colonie 
rurale, de la plana dei Greci, par exemple, qui est peu distante de Païenne. Celle-là 
porte des nœuds de ruban rouge dans ses cheveux, une robe rouge, un corset bleu, 
un châle d'un bleu plus pâle sur les épaules, et droite, digne, avec son profil régulier, 
surprend comme une apparition d'une race ancienne et perdue 1 . » 

A 96 kilomètres de Messine se trouve le joyau de la Sicile et même de toute 
l'Italie, Taormina. La ville est perchée sur une masse rocheuse, escarpée, à 
150 mètres environ au-dessus de la ligne du chemin de fer; on y arrive par une 
route en circuit de S kilomètres de développement, et lorsqu'on aperçoit, à un 
coude du chemin, les murs éclatants de blancheur, éclairés par le soleil du Midi, 
les lignes brisées des maisons de Taormina, avec la tour de Sant'Agostino se profilant 
contre le cône de l'Etna, on n'éprouve aucunement le désir d'abréger le voyage en 
prenant les sentiers escarpés qui montent tout droit le long de la colline. 

Un peu au-dessus de la ville et au centre d'un délicieux paysage, se dressent les 
magnifiques ruines du Théâtre grec. De ce point le panorama est fort beau; à gauche, 

1. René Bazin , Croquis italiens {Journal des Débals). 






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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



dominant tout le paysage, se dresse la gigantesque pyramide de l'Etna, dont les 
pentes couvertes d'une lave sombre contrastent avec son sommet étincelant de neige ; 
au premier plan, les hauteurs de Castiglione longent la vallée de l'Alcantara ; et, si 
l'on promène ses regards de gauche à droite, on aperçoit successivement l'ermitage 
de Santa Maria délia Rocca, le château de Taormina, la colline de Mola et le Monte 
Venerella. 

A environ 30 kilomètres vers le sud s'étendent sur la côte les bains et la ville 
d'Aci Iieale, agréable séjour pour les malades. Une tradition locale place à 
3 kilomètres environ plus bas sur la côte le séjour de Polyphème, que rappelle le 
beau groupe des roches basaltiques qui portent le nom de Scogli dei Ciclopi. Un peu 
plus loin se trouve Catane, la seconde ville de la Sicile par son importance et le 
chiffre de sa population. 

Catania la Bella, comme l'appellent ses habitants, est une jolie ville; ses 
maisons sont bien bâties, ses rues sont pavées en lave. Son port, formé au milieu 
du seizième siècle par une coulée de lave, est très fréquenté et sert de débouché 
aux produits de l'intérieur : grains, fruits, vins, huiles, soufre, etc. La ville, fondée 
au septième siècle avant Jésus-Christ par des Chalcidiens, jouit dès l'antiquité d'une 
grande prospérité ; elle possédait de beaux monuments ; on y peut voir encore les 
ruines d'un amphithéâtre, d'un temple de Gérés, de thern\es, d'un aqueduc, qui 
attestent une réelle splendeur. 

De là, on se dirige vers Lentiiii, puis on se rend à Augusta et au promontoire de 
Santa Groce ; de tous ces endroits on aperçoit l'Etna sous des aspects fort variés. 
A partir du cap Santa Groce jusqu'à Syracuse, la route devient beaucoup moins inté- 
ressante. On entre dans Syracuse par un quartier inhabité; la ville moderne n'occupe 
plus que le petit îlot d'Ortygie, séparé de la terre de Sicile par un canal et par les 
marais insalubres de Syraka. Les rues sont étroites, tortueuses et malpropres; à voir 
cette petite ville presque en ruines, on ne se douterait pas qu'elle fût dans l'antiquité 
une des plus belles cités du monde. Elle occupait alors un espace entouré d'une 
enceinte de 35 kilomètres de tour et eut, dit-on, jusqu'à 1,200,000 habitants. Elle 
possédait des monuments magnifiques. Toute la vaste presqu'île qui s'étend au 
nord de la ville actuelle est encore couve-rte de ruines. Là s'élevaient un vaste 
amphithéâtre, un splenclide théâtre qui pouvait contenir 40,000 spectateurs, un autel 
immense de 195 mètres de long, sur lequel les prêtres pouvaient brûler toute une 
hécatombe. Un aqueduc montait jusqu'aux hauteurs où Archimède bâtit les fortifica- 
tions que l'on désigne maintenant sous le nom de Belvédère. Près de l'amphithéâtre, 
se trouvaient les fameuses Latomies del Paradiso, carrières et catacombes qui 
servaient à la fois de lieu de sépulture et de prison, à l'époque où les Grecs 
occupaient Syracuse. Dans l'îlot d'Ortygie s'élevait autrefois, sur le point le plus 









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LA SICILE 



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élevé, une acropole avec un temple consacré à Minerve. Lorsque les marins sortaient 
du port, ils devaient, pour obtenir un vent favorable, se tourner vers le temple 
de la déesse en tenant dans la main un vase où brûlaient des cbarbons ardents 
pris sur l'autel de Jupiter. Ce temple a été transformé en cathédrale; il est regrettable 
qu'on ait masqué les belles colonnes de marbre qui en faisaient l'ornement par 
une maçonnerie d'un goût déplorable. 

Un autre souvenir antique se rattache au nom de Syracuse, c'est celui de la 




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CATANE, VUE PRISE DE LA MER 



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fontaine Aréthuse, dont les eaux prennent leur source dans l'intérieur de la Sicile et, 
passant sous le canal, viennent jaillir d'un rocher à la pointe sud-ouest de l'îlot 
d'Ortygie. Les anciens racontaient dans une de leurs légendes les plus charmantes 
que la nymphe Aréthuse, poursuivie jusque dans l'île d'Ortygie par le chasseur 
Alphée, qui l'aimait, y fut changée en fontaine. Alphée lui-même se vit changer en 
un fleuve cle l'Élide; mais cette métamorphose n'anéantit pas sa passion, et par des 
conduits souterrains il alla, dit-on, mêler ses eaux à celles d'Aréthuse. 

Si l'on aime à contempler de belles ruines, c'est à Girgenti qu'il faut aller. 
On verra là des temples qui rivalisent en grandeur et en magnificence avec ce que 
la Grèce a de plus beau. Girgenti n'est du reste pas très loin de Syracuse ; on peut s'y 
rendre en chemin de fer quoique la ligne fasse de nombreux détours. Elle remonte, 
en effet, dans la direction de Catane jusqu'à quelques kilomètres de Bicocca; à cet 
endroit, elle fait un coude et se dirige vers l'intérieur du pays, puis descend vers la 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



côte clans la direction du sud-ouest, pour aboutir à Girgenti. Dans le trajet, on traverse 
la plaine fertile de Catane dont la riche récolte faisait de la Sicile le grenier du monde 
romain; le pays devient ensuite de plus en plus montagneux. Entre Calascibetta et 
Castrogiovanni, la ligne plonge dans un ravin tortueux dominé des deux côtés par 
les hauteurs sur lesquelles s'élèvent ces deux villes. C'est aux environs de Gastro- 
giovanni <pie s'étend la plaine d'Enna, célèbre dans l'antiquité par sa grande fertilité. 
Les fleurs n'y croissent plus avec la même abondance qu'au temps fabuleux où 
Proserpine fut enlevée par le sombre roi des enfers, mais l'endroit a encore une 
certaine beauté. 

Girgenti, l'antique Agrigente, fut, comme Syracuse, une ville très llorissante et 
très populeuse dans l'antiquité ; elle était bâtie sur plusieurs collines dont la plus 
haute portait l'Acropole. Elle avait des temples magnifiques dont il reste encore des 
ruines imposantes. Telle qu'on la voit maintenant, Girgenti semble une ville de 
temples ou plutôt une nécropole de divinités mortes. Elle est d'une étrange beauté, 
faite de mélancolie et de désolation, que rend encore plus saisissante le contraste 
de la splendide nature qui l'entoure. Nulle part, en Sicile, la campagne n'est plus 
richement tapissée d'oliviers : on voit partout leurs tiges contournées et leur 
feuillage argenté. 

Les ruines qui sont de beaucoup les plus intéressantes sont celles du temple 
de la Concorde qui, au moyen âge, a été converti en église chrétienne et a porté 
longtemps le nom d' « église de Saint-Grégoire des Navets » ; ses trente-quatre 
colonnes sont restées intactes avec leurs architraves et leurs frontons. 

Tout près se trouvent les ruines majestueuses du temple de Junon Lacinienne, 
spécimen remarquable de l'architecture dorique de la meilleure époque (cinquième 
siècle avant Jésus-Christ). Des tremblements de terre ont, semble-t-il, aidé le temps 
dans son œuvre de destruction, et quoique vingt-cinq piliers entiers soient restés 
debout, la façade n'est plus représentée que par un fragment d'architrave. Les ravages 
infligés au temple d'Hercule sont plus considérables encore : il n'en reste plus guère 
h présent qu'un amas de décombres, avec une colonne brisée qui se dresse seule 
à l'extrémité. Mais c'est par les restes de l'ancien sanctuaire de Jupiter que nous 
pouvons avoir l'idée des dimensions que les architectes donnaient à leurs 
constructions : les piliers de ce temple avaient 20 pieds de circonférence soit 
plus de 2 mètres de diamètre, et chacune de leurs cannelures forme une niche 
assez grande pour contenir un homme ! Une cariatide, qui a été habilement recons- 
tituée avec les fragments de plusieurs autres, et qui est étendue à terre, les mains 
sous la tête, la face tournée vers le ciel, mesure 25 pieds de longueur. 

La ville moderne occupe l'emplacement de l'ancienne acropole, sur une colline 
de grès qui descend en gradins vers la mer. Sur la hauteur, à la place où s'élevait 









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LA SICILE 



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autrefois un temple du Jupiter, se trouve la cathédrale. Elle renferme à l'intérieur 
un sarcophage antique qui sert actuellement de fonts baptismaux et dont les parois 
représentent les amours de Phèdre et d'Ilippolyte. La ville descendait autrefois 
jusqu'à 3 kilomètres de la mer; elle en est maintenant à 6 kilomètres. Le port, 
Porto-Empedocle, a un mouvement assez actif. 







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RUIKES DU THEATRE GBEC, A SYRACUSE 



La voie ferrée de Girgenti à Palerme présente sur son parcours moins de points 
de vue intéressants que celle de Catane à Girgenti. Elle va presque directement du 
sud au nord à travers un pays montagneux, mais en somme peu pittoresque. A Termini, 
la ligne touche la côte septentrionale et se dirige ensuite vers l'ouest. Au bout d'une 
vingtaine de kilomètres nous arrivons à Santa Flavia, d'où l'on peut se rendre en une 
demi-heure de chemin jusqu'aux ruines de Soluntum, situées sur la colline la plus 
orientale du promontoire de Gatalfano. 15 kilomètres encore vers l'ouest, et nous 
apercevons Palerme, la capitale de la Sicile. 

Païenne « l'heureuse » est charmante avoir de loin, au fond de sa baie, entourée 
de jardins qui lui font un cadre merveilleux de verdures et de fleurs, et dominée 
par la masse superbe des montagnes dont les flancs nus prennent sous les rayons 
du soleil les teintes chaudes du métal en fusion. Mais lorsqu'on entre dans la ville, 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



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on est un peu désappointé, surtout si Ton y arrive l'esprit rempli des souvenirs 
de la colonisation grecque, de la domination des Sarrasins et de la conquête des 
Normands. 

Païenne est ce que les guides appellent ordinairement « une belle ville moderne », 
ce qui signifie une ville comme beaucoup d'autres du continent, bâtie suivant toutes 
les règles de la symétrie; mais dans la capitale de la Sicile le souci de la symétrie 
a été poussé à un point étonnant. Païenne peut être considérée comme consistant 
en deux boulevards fort imposants, de longueur à peu près égale, partageant 
chacun la ville en deux, l'un de lest à l'ouest, l'autre du nord au sud, et se coupant 
au centre avec la précision mathématique d'un angle de 90°. Si l'on se place à 
la Porta Felice, en tournant le dos à la mer, on a devant soi, droite comme un I, 
la belle Via Vittorio Emanuele, sur une longueur de près de 2 kilomètres environ. 
On suit cette voie sur la moitié de sa longueur et l'on arrive au Quattro Ganti, petite 
place octogonale d'où l'on voit à droite et à gauche la Via Maqueda, absolument 
semblable en dimension et en aspect à la Via Vittorio Emanuele. Tout est correct, 
régulier et symétrique, mais cela manque absolument de charme et d'originalité. 
Dans les quartiers populeux, il y a néanmoins des ruelles sombres, bordées de maisons 
sales et en ruines. 

Pour visiter les vieux monuments historiques de Palerme, il faut quitter la route 
battue de ses deux grands boulevards. On peut alors découvrir cà et là des souvenirs 
des quatre civilisations successives qu'ont fait naître tour à tour la domination des 
Grecs et des Romains, celle des Sarrasins et des Normands; il est à peine besoin 
de dire que ce sont les derniers qui ont laissé le plus de traces. Le Palazzo Reale 
en offre le meilleur exemple; sarrasin d'origine, il a reçu des additions successives 
d'une demi-douzaine de princes normands. La Cappella Palatina, bâtie en 1132, par 
Roger II, est un bijou de l'art décoratif qui vaudrait seul le voyage en Sicile. On 
entre dans cette chapelle par une porte latérale. L'ensemble de l'édifice a la forme 
dune croix latine. Au-dessus de l'intersection de la croix, s'arrondit une coupole, 
décorée de. mosaïques qui représentent le Christ et les anges. Les arceaux sont portés 
par des colonnes de granit à chapiteaux dorés; la partie inférieure des murailles est 
revêtue de plaques de marbre blanc et de porphyre ; sur tout le reste s'étendent des 
mosaïques à fond doré, dont quelques-unes ont été restaurées au quinzième et au 
dix-huitième siècle. « Celles qui décorent la partie postérieure de la chapelle sont fort 
belles, mais plus modernes, semble-t-il, que celles de la grande nef. On remarque, au 
fond de la nef de droite, une Sainte-Anne, parfaite de dessin et de couleur. Les fenêtres, 
en petit nombre, sont en lancettes et peu élevées; le plafond de la nef principale 
est voûté, orné de caissons et de pendentifs, et couvert de couleurs brillantes, comme 
les plafonds sarrasins. » Parmi plusieurs chartes fort curieuses, que* possède 









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YArchivio de Païenne, et relatives à la Capeila palatina, il en est une qui contient 
l'acte de fondation donné par le roi Roger. Cet acte est brodé en or sur une étoffe de 
soie couleur de pourpre. 

On ne manquera pas de visiter le palais de la Ziza, jolie demeure, à la fois 
orientale et gothique, où le plus dissolu des princes normands, Guillaume I er , 
surnommé le Mauvais, menait une vie de sultan fantasque, au milieu d'un harem de 
femmes sarrasines et dans l'intimité d'une espèce de vizir, son favori Majo, fds d'un 
marchand de Bari, dont il avait fait son grand-amiral et son premier ministre. 
Ce palais a vu des orgies sans nom et de lugubres tragédies. Le peuple s'est longtemps 



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9.V5! 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



souvenu de la sanglante histoire de Bonnello de Mistretta. Ce Bonnello, mécontent 
du premier ministre, qui était d'ailleurs son bienfaiteur, jura sa perte. Il s'ouvrit de 
son projet à plusieurs Calabrais et à l'archevêque de Païenne, ennemi de Majo. 
Prévenu du danger qu'il courait, Majo fit donner du poison à l'archevêque, et, comme 
ce poison agissait lentement, il alla visiter le prélat et s'informa très affectueusement 
de sa santé. Quelques jours après, à la nuit tombante, il fut guetté par Bonnello, et 
tué de deux coups d'épée. Le roi se fâcha d'abord ; mais, sur le conseil de l'archi- 
diacre de Catane, il se consola de la mort de son favori en confisquant ses biens. 

Bonnello, enhardi par son triomphe, entreprit de détrôner Guillaume, lui à 
Simon, fils naturel de Boger, et à Tancrède, comte de Lecce, il arrêta le roi dans 
son palais, pilla le trésor, massacra les eunuques et les Sarrasins, et proclama le 
fils aîné de Guillaume, un enfant de neuf ans. Mais Guillaume le Mauvais fut délivré 
par le peuple de Païenne : il rentra dans son palais, et, dans sa fureur, tua son 
fils d'un coup de pied. Il fit ensuite semblant de traiter avec les rebelles, pour 
mieux les prendre : Bonnello fut arrêté; on lui creva les yeux, on lui coupa les 
nerfs des jambes. Quelques temps après, Guillaume mourut de la dysenterie, le 
7 mai 1166. On transporta son corps dans la Chapelle palatine. Pendant 1rois jours, 
ses femmes arabes parcoururent les rues de Païenne, vêtues de toile, les cheveux 
épars, poussant des cris aigus et frappant sur leurs tambourins en signe de 
deuil 1 . 

Monreale apparaît sur la hauteur, couronné par la fameuse cathédrale et 
l'abbaye des Bénédictins. L'église métropolitaine de Monreale renferme des tombeaux 
et des inscriptions qui rappellent le souvenir des princes normands. Guillaume le 
Mauvais, sa femme, Marguerite de Navarre, ses fils, Boger duc de Bouille, Henri 
prince de Capoue et Guillaume II le Bon, y sont inhumés. 

Une tradition locale rapporte qu'une partie de la dépouille mortelle de saint 
Louis fut rapportée de Tunis par son frère Charles d'Anjou, et déposée dans la 
cathédrale de Monreale. L'urne qui contenait ces reliques portait l'inscription 
suivante, rapportée par Luigi Lello, dans sa Storia délia Chiesa di Monreale 
(Rome, 1696; : Hic sunt tumulata viscera et corpus Ludovici régis Francise, nui 
obiit apud Tonisium aniio Dominicœ incamationis MCCLXX. mense awmsto 
AIII indictionis. Pendant plusieurs siècles, l'authenticité de ces précieux restes 
demeura hors de doute. Mais, en 1843, on découvrit un cœur, enseveli dans la Sainte- 
Chapelle de Paris. Plusieurs savants soutinrent que ce cœur était celui de saint Louis, 
d'où il résultait que la tradition relative à l'église de Monreale était fausse. Une 
vive discussion s'éleva à ce sujet au sein de l'Académie des Inscriptions et Belles- 

1. Nobilcs matronee, maxime Sarrace/iœ, saccis opertse, passis crinibus... ail pu/sala tympana ca/itti flebiti 
respondentes. 



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■ 



LA SICILE 253 

Lettrée. MM. Letronne, Paulin Paris, Le Prévost, Berger de Xivrey, Quatremère, 
Taylor, y prirent part. D'un autre côté, les archéologues siciliens, notamment le duc 
Serra di Falco et le père Tarallo, défendirent ardemment les droits de leur église, et 
démontrèrent sans peine qu'en l'état actuel des documents, rien n'autorisait à croire 
que le cœur trouvé à la Sainte-Chapelle fût vraiment le cœur de saint Louis. 



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LE PORT DE PALERME 



L'abbaye des bénédictins de Monreale fut fondée par le roi normand Guillaume 
le Bon. Le cloître de ce monastère est fort beau, et soutient sans désavantage la 
comparaison avec les cloîtres de Saint-.lean-de-Latran, de Saint-Paul-horsdes-Murs et 
de Sainte-Schol astique de Subiaco. « Qu'on se figure quatre immenses promenoirs, 
disposés en carré et reliés par une suite d'arcades en ogives. Ces arcades sont 
soutenues par deux cent seize colonnes accouplées. Llles sont, de deux en deux, 
ornées de mosaïques, les unes découpées en losanges, les autres fleuronnées de 
rosaces. Presque toutes portent des incrustations de marbres rares et de pierres 
précieuses. Ln voyant ce jardin entouré d'arcades mauresques, en admirant ces 
Heurs, ces eaux, ces cascades, on peut se croire transporté dans un palais arabe, 
dans un véritable alhambra chrétien. De la galerie et de la terrasse d'où le res'ard 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



domine à la fois Païenne, sa riche campagne, et la Méditerranée scintillant de mille 
feux sous les rayons du soleil, on découvre une vue au moins aussi admirable que 
celle de la Chartreuse de San-Martino, à Naples 1 . » 

La bibliothèque de l'abbaye est fort riche. Elle contient notamment une 
importante série de diplômes grecs, arabes et latins, donnés par les princes normands, 
les empereurs d'Allemagne et les souverains pontifes. Malheureusement, depuis que 
le gouvernement italien a mis le séquestre sur les biens des communautés, l'accès de 
cette importante collection est devenu fort difficile, particulièrement aux savants 
français. 

En sortant de Païenne par la Porta nuova, on arrive, après avoir passé devant 
le palais de la Cuba, à l'entrée de la route qui conduit au sommet de la hauteur où 
se trouve Monreale. C'est au pied.de cette montée qu'eut lieu la scène violente 
qui fut l'occasion des Vêpres siciliennes. On sait le beau récit de Michelet : 

« C'était le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pâques. En Sicile, c'est déjà 
l'été, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur est déjà lourde, la 
terre moite et chaude, qu'elle disparaît sous l'herbe et l'herbe sous les Heurs. 
Pâques est un voluptueux moment dans ces contrées. Le carême finit; l'abstinence 
aussi ; la sensualité s'éveille, ardente et âpre, aiguisée de dévotion. Dieu a sa part, 
les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur perce la terre,' 
toute beauté brille. C'est une triomphante éruption de vie, une revanche de la 
sensualité, une insurrection de la nature. 

« Ce jour donc, ce lundi de Pâques, tous et toutes montaient, selon la coutume, 
de Païenne à Monreale, pour entendre vêpres, par la belle colline. Les étrangers 
étaient là pour gâter la fête. Un si grand rassemblement d'hommes ne laissait pas 
de les inquiéter. Le vice-roi avait défendu de porter les armes et de s'y exercer, 
comme c'était l'usage dans ces jours-là. Peut-être avait-il remarqué l'affluence des 
nobles; en effet, Procida avait eu l'adresse de les réunir à Païenne; mais il fallait 
l'occasion. Un Erançais la donna mieux que Procida n'eût souhaité. Cet homme, 
nommé Drouet, arrête une belle fille de la noblesse, que son fiancé et toute sa 
famille menaient à l'église. Il fouille le fiancé et ne trouve pas d'armes; puis il 
prétend que la fille en a sous ses habits et il porte la main sous sa robe. Elle 
s'évanouit. Le Erançais est à l'instant désarmé, tué de son épée. Un cri s'élève : « A 
mort, les Erançais! » Partout on les égorge. Les maisons françaises étaient, dit-on, 
marquées d'avance. Quiconque ne pouvait prononcer le c ou cli italien (ceei, ciccri), 
était tué à l'instant... » 

On peut revenir à Païenne par la pittoresque vallée de Bocca di Falco. Beaucoup 

1. Alphonse Damier. 









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de voyageurs font l'ascension du Monte 
Pellegrino. Cette masse de pierre grise, 
qui prend de si beaux reflets sous les 
rayons rouges du soir, n'est pas diffi- 
cile à gravir. Le chemin en zigzag rpii 
grimpe le long de ses flancs est visible 
de la ville; les premières pentes sont 
raides, puis peu à peu la montée devient plus aisée et l'on arrive sans peine au 
sommet. Le Monte Pellegrino était à l'origine une île ; il est encore séparé des 
autres montagnes de la côte par la plaine de la Gonca d'Oro. Sous un rocher qui 
surplombe se trouve la grotte de sainte Rosalie, la patronne de la ville, la vierge 
qui, selon la tradition, avait fait de ce lieu sa pieuse retraite. Ses restes, découverts 
en 1664, arrêtèrent, dit-on, les ravages de la peste qui désolait alors Palerme. La 
grotte a été convertie en chapelle ; on y fait beaucoup de pèlerinages. Un sentier 
rapide, au delà de la chapelle, mène à l'observatoire, tout au sommet de la montagne. 
De ce point, la vue est très étendue ; on aperçoit vers le sud-est le cône de l'Etna, 
et plus au nord, dans le groupe des Lipari, les fournaises du Stromboli et du 
Vulcano. 11 y a une descente plus rapide vers le sud-ouest, par laquelle on peut 
également regagner la route qui borde la base de la montagne à l'ouest, et qui 
conduit à une des retraites les plus délicieusement situées qu'un monarque ait 
jamais construites, la villa royale de la Favorita, bâtie par Ferdinand IV à près de 
7 kilomètres des portes de la ville. 

Pour ceux cpii désirent visiter à fond la Sicile et qui ont déjà vu Messine, 
Syracuse, Gatane et Girgenti, Palerme est le plus commode des points de départ pour 

33 














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258 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 













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parcouru- l'ouest et le sud-ouest de l'île. C'est de là qu'il faut partir pour visiter 
Marsala, où Garibaldi débarqua avec les « Mille » et commença cette marche 
mémorable qui fut terminée en quelques semaines par la chute du gouvernement des 
Bourbons, et Trapani (Drépana), où Virgile, dans son Enéide, fait mourir Anchise et 
célébrer par Enée des jeux à sa mémoire. Il faut voir aussi Sélinonte et Ségeste, 
dont les ruines grecques offrent un grand intérêt. 

Sélinonte, au sud-est de Marsala, sur la côte, marque la limite extrême vers 
1 ouest des établissements grecs de Sicile; Pammilus de Mégare la fonda, dit la 
légende, au septième siècle avant Jésus-Christ. En l'an 409 avant notre ère, les 
Carthaginois la détruisirent; depuis cette époque, elle est restée abandonnée.' Elle 
servit de retraite aux chrétiens à l'époque des persécutions, et de refuge aux 
musulmans qui résistaient au roi Roger. Cependant, dans sa courte existence de 
deux cent vingt ans, elle devint, pour quelque raison inconnue, l'emplacement de 
sept temples dont quatre comptent parmi les plus importants qui aient jamais existé. 
La plus grande partie de ces monuments a été renversée par les tremblements de 
terre. Le temple le plus vaste, dédié à Hercule ou à Apollon, ne fut sans doute jamais 
achevé; ,1 date du cinquième siècle avant Jésus-Christ, et ce fut probablement 
1 apparition des envahisseurs carthaginois qui en arrêta la construction. Ce n'est plus 
maintenant qu'un amas colossal de colonnes brisées. 

Ségeste, située entre Calatalïmi et Castellamare, s'élevait au sommet du Monte 
Barbare, à l'endroit où l'on aperçoit encore les ruines d'un théâtre. Le fameux temple 
de Ségeste est sur une autre colline, au nord-ouest de l'ancienne ville. Ce temple 
d'ordre dorique, est un des mieux conservés de la Sicile; il est remarquable par la 
sunplic.té de ses ligues et fait une vive impression qu'augmente encore l'aspect désolé 
et sauvage des montagnes qui l'environnent. De Calatalïmi on peut retourner à 
.Marsala et se rendre de là à l'île de Malte. 



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Malte 




ÊSERALE DE LA VALETTE. ENTREE DU GRAND-PORT 



L île de Malte, vue de loin, apparaît comme une niasse grise oblongue dont 
les côtes, vers la partie méridionale, s'élèvent en falaises assez hautes, toutes 
percées de grottes. A mesure qu'on approche, on distingue les nombreux forts 
qui hérissent les promontoires et défendent le grand port de l'île et sa citadelle. 
La Valette se dresse bientôt devant nous en une masse compacte de forts, de 
remparts et de maisons à toits plats s'étageant les unes au-dessus des autres en 
amphithéâtre. La ville est entourée d'une muraille fortifiée qui lui donne l'aspect 
rébarbatif d'une forteresse. De chaque côté, la mer pénètre, isolant la ville dans 
sa presqu'île, déchirant les côtes opposées en longs promontoires, entre lesquels 
se, creusent des baies profondes, ports secondaires qui s'ouvrent sur les deux grands 
ports : à droite, le port de Marsa Musciet, protégé par un môle naturel que 
surmonte le fort Ligne, et à l'intérieur duquel une île porte le Lazzaretto et le fort 
Emanuel; à gauche, le Grand-Port, que défendent les forts Ricasoli et Saint-Ange. 
Des escadres, des flottes entières peuvent tenir à l'aise dans ces ports. 

Dès que le bateau est entré dans le port, une multitude de petites barques 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



maltaises l'entourent, et les bateliers poursuivent les voyageurs de leurs cris jusqu'à 
ce que ceux-ci soient descendus dans leurs barques; en même temps, une nuée de 
marchands s'abat sur le pont, étalant sous nos yeux des dentelles, des coraux, des 







LA VALETTE, VIE PRISE DU COTÉ DU l'ORT DU LA QU 



\I\ANTAINI-: 







coquilles, des médailles de chevaliers de Saint-Jean plus ou moins authentiques. 
Nous nous débarrassons avec peine de cette foule d'importuns ; nous descendons en 
barque et nous abordons bientôt au quai. 

La Valette est bâtie sur une colline; des rues en escaliers h larges dalles 
en g Ta vissent les pentes, coupant h angle droit d'autres rues qui parcourent la 
ville dans sa longueur. L'artère centrale de la ville est la Strada Reale ou rue Royale ; 
elle s'appelait autrefois Strada San Giorgio, et, pendant la courte occupation 



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française, « rue des Droits-de-1'homme ». La rue Royale et la Strada Mercanti sont 
les plus belles rues et les plus animées de la ville. 

A l'extrémité de Ja vue Royale, sur la Porta Reale, s'élèvent la statue du grand 




EGLISE SAINT-JEAN, A LA VALETTE 



maître Villiers de l'Ile-Adam, sous la conduite duquel les chevaliers de Saint-Jean 
vinrent se fixer à Malte, et celle du fondateur de la ville, le grand maître Parisot de 
La Valette 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



La rue Royale est toujours pleine de monde. On coudoie dans la foule des soldats 
anglais, des marins de toutes les nations. Les femmes du pays portent la faldetta, 
sorte de mante noire à capuchon qui cache leurs autres vêtements parfois très 
riches. Les carrozzellcts , carrosses bizarres dont les roues semblent détachées du 
coffre, passent, emportées de toute la vitesse des petits chevaux qui les traînent. Des 
troupeaux de chèvres aux mamelles pendantes circulent dans les rues, s'arrêtent 
aux portes des clients. Les ouvriers maltais, petits hommes bruns, pieds nus, aux 
larges épaules, se reconnaissent facilement à leur costume presque national : ils ont 
pour vêtement un bonnet, un pantalon de toile et une chemise de flanelle avec une 
ceinture rouge ; tous portent des boucles d'oreille. Quelques Hindous aux yeux 
luisants, coiffés de bonnets brodés de couleurs vives, vous invitent à examiner leurs 
marchandises; on voit aussi dans la foule quelques Arabes de Tunis, et des 
Turcs de Tripoli. 

Malte est un pays très catholique, aussi rencontre-t-on à chaque pas des prêtres 
et des moines; toute la journée les cloches des églises tintent, appelant les fidèles à 
divers offices. Presque à chaque coin de rue, des mendiants vous accostent en gémis- 

11' 

sant, des decrotteurs et des cochers vous poursuivent de leurs offres intéressées. 

La principale rue de La Valette est bordée de solides et belles maisons, garnies 
de balcons en saillie qui sont couverts de cages vitrées remplies de Heurs. Sur la droite 
s'élève un beau théâtre, de l'autre côté 1' « Auberge du Langage de Provence », 
occupée aujourd'hui par le « Union Club ». Un peu plus loin, dans un espace ombragé, 
se dresse l'église de Saint-Jean, dans laquelle les chevaliers ont prodigué leurs 
richesses, et qui possède encore, bien qu'elle ait été pillée par les Français en 1798, 
beaucoup de vases d'or et d'argent, des croix, des ciboires, des joyaux, des blasons de 
chevalerie, des tableaux et d'autres richesses artistiques. L'« Auberge d'Auvergne », 
où se trouve actuellement la Cour de justice, est de l'autre côté de la rue; tout 
près, s'élève un bâtiment qui était autrefois le Trésor des Chevaliers, le magasin 
dans lequel on entassait les impôts perçus dans toute l'Europe. La bibliothèque 
publique, à quelque distance en arrière de la rue, est intéressante : elle renferme les 
livres du bailli Louis de Tencin, du grand maître de Rohan, qui l'érigea, et de beau- 
coup de chevaliers lettrés ; elle possède aussi une importante collection de curiosités 
de l'île. Dans le voisinage, le palais du grand maître sert aujourd'hui de résidence 
au gouverneur et est en partie occupé par les bureaux du gouvernement. Le o-rand 
escalier est tout en marbre ; les corridors sont garnis de portraits, d'armures, 
de tableaux où se trouvent représentés les exploits guerriers des chevaliers. 
L'amateur d'antiquités trouvera aussi dans ce palais des armes anciennes et de 
nombreux souvenirs des premiers possesseurs de l'île. De magnifiques tapisseries de 
Bruxelles décorent la chambre du Conseil. 






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MALTE 



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La ëalle de Saint-Michel et Saint-Georges est ornée de fresques célébrant les 
hauts faits de l'ordre de Saint-Jean. Il faut signaler aussi la curieuse horloge de la 
cour intérieure, qui, d'après la légende maltaise, fut apportée de Rhodes quand les 
chevaliers durent abandonner cette île, après une résistance glorieuse. Malgré la 



domination anglaise, les cheva- 
liers semblent être encore les 
maîtres de Malte, leur souvenir 
plane partout. Les noms des 
grands maîtres sont immorta- 




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POINTE ISOLA, A MALTE 






lises dans les villes qu'ils ont fondées; dans les hôtels, leurs portraits pendent 
aux murs. Les églises qu'ils ont érigées, les noms de saints qu'ils ont donnés à 
beaucoup de rues, les figures saintes qui, en dépit d'un gouvernement protestant 
presque séculaire, ornent encore les coins des carrefours, rappellent le caractère 
religieux de leur ordre, en même temps qu'on trouve ailleurs de nombreuses traces de 



leur organisation. 



C'est en 1530 que les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem vinrent s'établir 
à Malte. Jusque-là l'île n'avait joué qu'un rôle très effacé dans l'histoire. Elle avait 
souvent changé de maîtres ; dans l'antiquité, les Phéniciens, les Carthaginois, les 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 






Romains, l'occupèrent successivement. Puis vinrent les Vandales, les Goths les 
empereurs grecs. En 870, les Arabes s'en emparèrent; au onzième siècle, les Normands 
de Sicde s'y établirent. Elle fit pendant quelque temps partie de l'Empire d'Allemagne 
et tomba ensuite, aux mains des Espagnols. Charles-Quint la céda aux chevaliers qui 
en firent le boulevard de la chrétienté contre les Turcs et les Barbaresques. Ceux-ci 
cherchèrent à plusieurs reprises à s'en emparer. En 1546 et en 1ÏKJ1, les Turcs 
essayèrent d'expulser les chevaliers, mais ils ne purent aborder dans l'île. En lo65 
le sultan Soliman le Magnifique, le même qui, quarante-trois ans auparavant, les avait 
chassés de Rhodes, résolut de faire un effort suprême pour déloger l'Ordre de sa 
nouvelle demeure. 

La ilotte des envahisseurs comprenait cent trente-huit vaisseaux, commandés 
par le renégat Piali, et une armée de trente-trois mille hommes sous les ordres de 
Mustafa Pacha. Ces forces de terre et de mer furent bientôt après augmentées par 
l'arrivée de deux mille cinq cents vieux corsaires amenés d'Alger par Hassan Pacha, 
et de dix-huit vaisseaux contenant seize cents hommes sous' le fameux Dragut, le 
chef des pirates de Tripoli, que les. chances de la guerre amenèrent, quelques années 
plus tard, à travailler comme prisonnier sur les chantiers de ce même port, Le siège 
dura près de quatre mois. Chaque pouce de terrain fut défendu avec une vaillance 
indomptable, mais il arriva un moment où les chrétiens, enfermés dans le fort 
Saint-Elme, sentirent qu'ils ne pouvaient tenir plus longtemps. Alors ceux des 
chevaliers qui restaient reçurent la communion dans la petite chapelle du château, et, 
après s'être embrassés, allèrent sur les remparts au-devant d'une mort certaine. Mais 
les forts Saint-Ange et Senglea, à l'extrémité de la péninsule sur laquelle Isola est 
aujourd'hui bâtie, résistèrent encore jusqu'à l'arrivée d'un secours de Sicile, qui 
força les Turcs à s'éloigner. Des quarante mille hommes qui, le 18 mai, avaient 
débarqué devant le château, dix mille à peine se rembarquèrent. Les pertes des 
chevaliers furent encore plus grandes : sur huit ou neuf mille hommes, six cents à 
peine étaient capables d'assister au Te Deum d'actions de grâces qui termina cette 
lutte glorieuse. Ce fut alors que « le très illustre et très Révérend Seigneur, frère 
Jean de la Valette », pour lui donner les titres qui sont inscrits sur la Porta Reale, 
résolut de fonder la nouvelle ville. Saint-Elme est encore la plus importante 
forteresse de bile; la petite chapelle d'où sortirent les chevaliers pour marcher 
à la mort resta longtemps ensevelie sous un amas de décombres; on l'a déblayée 
depuis, et elle est encore dans un parfait état de conservation. 

Quoique les chevaliers de .Malte fussent un ordre religieux, ils tenaient plus du 
soldat que du moine. Ils menaient dans leurs auberges ou quartiers une vie très 
luxueuse, et bien que le duel fût strictement défendu, il y avait une rue, la Strada 
Stretta, où les querelles étaient vidées par des procédés peu ecclésiastiques. 



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MALTE 



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Dans la Strada Mercanti, on trouve aussi de nombreux souvenirs de l'Ordre. 
Tout près de l'hospice des Incurables s'étend l'emplacement du cimetière des cheva- 
liers, et plus haut, dans une rue montueuse, on rencontre l'hôpital militaire, qui fut 
fondé par le grand maître, Fra Luis de Yasconcelos. Cet hôpital, comme le dit 
un ancien écrivain, était à l'origine « la gloire de Malte » ; chaque malade avait 
deux lits, afin de pouvoir en changer, et un cabinet avec verrou et clé pour lui 
seul. Il n'y avait pas plus de deux malades pour un gardien ; ils étaient servis par 
les « frères servants » ; leur nourriture était apportée sur des plats d'argent, et 




LA ROETE I1I-: LA VALETTE A CITTA VECCHIA 



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tout le reste était organisé avec le même luxe. De nos jours, quoiqu'il ne soit 
pas si somptueux, l'hôpital est encore fort remarquable : une des chambres, de 
160 mètres de long, est réputée la plus longue de l'Europe. L'Université, institution 
qui fait des docteurs avec une rapidité étonnante, à en juger par le grand nombre 
de ceux qui peuplent l'île, occupe un beau bâtiment, moins imposant cependant que 
le Marché, qui est peut-être le seul monument de La Valette sur lequel son fondateur 
se soit décidé à mettre une inscription en langue vulgaire. 

Sur le sommet de la colline, une maison montre un beau portail en marbre, 
autre souvenir des chevaliers. Ce bâtiment était la Castellania, ou prison ; on y 
voit encore le pilori sur lequel on exposait les prisonniers, et la petite fenêtre 
d où les malfaiteurs étaient suspendus par les mains. 

On peut visiter encore l'« Auberge du Lanc'asfe d'Italie », où les ingénieurs rovaux 
ont leurs quartiers, le Palazzo Parisi, où le général Bonaparte résida pendant son 
court séjour à Malte, ainsi que l'« Auberge de Castille », le plus beau de tous les palais 
des chevaliers. 

Ce sont là les monuments les plus remarquables des deux principales rues de 
Malte. Mais dans les rues Mezzodi et Britannica, il y a beaucoup d'habitations 



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268 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



particulières élégantes, et même quelques hôtels de chevaliers dont la plupart sont 
maintenant affectés à des services publics. A l'endroit où était située 1' « Auberge 
d'Allemagne », on a bâti l'église collégiale de Saint-Paul ; 1' « Auberge d'Angleterre » 
a été rasée lors de la construction du nouveau théâtre. 

On arrive ensuite à la Barracca, une de ces rues à arcades dont les chevaliers 
avaient fait des promenades. De ce point aussi, on a un beau coup d'œil d'ensemble 
sur La Valette, sur les ports et la campagne environnante; c'est la plus pittoresque 
des vues de l'île. Derrière La Valette, du côté de la terre ferme, on aperçoit le 
faubourg de Floriana, et vers l'ouest, du côté de la mer, Sliema et Saint-Julien, 
Tasbiesco et Pieta; enfin, à l'est, Bighi, où se trouve l'hôpital maritime, et Corradiuo, 
où les chevaliers avaient leurs liaras et leurs o-arennes 

Il faut citer à part trois faubourgs de La Valette, que tout bon Maltais décore 
du nom de villes : Vittoriosa et Senglea, bâties sur les deux péninsules qui s'avancent 
dans le Grand-Port, et Burmola ou Cospicua, qui s'étend en arrière de ces deux 
presqu'îles. Ces trois « villes » sont protégées par de vastes lignes de fortifications 
et par des forts, tels que le fort Saint-Ange, la plus ancienne place forte de Malte, et 
le fort Ricasoli, qui porte le nom de son architecte. Longtemps avant la fondation de 
La Valette, les chevaliers avaient établi leur résidence à Borgo. Après la victoire 
des chevaliers sur les Turcs, on éleva dans cet endroit la statue de la Victoire qu'on 
y voit encore, et le bourg reçut le nom de Città Vittoriosa. 

Dans la Strada Antico Palazzo del Governatore, se trouvait le palais du 
gouverneur; jusqu'en 1871, c'est là qu'était le siège du gouvernement. D'anciens 
bâtiments, comme le couvent de Santa Scolastica, autrefois un hôpital, et le palais 
de l'Inquisiteur, maintenant quartier de la garnison anglaise, témoignent encore 
de l'ancienne importance de ce faubourg. Burmola n'est qu'une ville de vieilles 
églises; Senglea, qui tire son nom du grand maître de la Sengle, est protégée par le 
fort Saint-Michel. On y voit encore les ruines de nombreux monuments qui prouvent 
le rôle considérable joué autrefois dans l'île par cette localité. 

De La Valette on peut se rendre à Notabile par un petit chemin de fer qui passe 
devant un certain nombre de villages : llamrun, avec son Institut apostolique dirigé 
par des missionnaires algériens; Misada dans la vallée, et Birchircara ; plus loin 
Casai Gurmi, où se tient le marché aux bestiaux; Lia et Balzan, célèbres par leurs 
jardins d'orangers et de citronniers. Nous apercevons ensuite le palais de Sant'An- 
tonio, avec les beaux jardins qui l'entourent. A Attard, « le village des roses », apparaît 
l'aqueduc qui fournit à La Valette l'eau du Diar Mandur; puis, à San Salvador, le 
train commence la rude montée qui se termine à la base de la colline sur laquelle 
est bâtie Notabile. Ce nom de Notabile que la ville porte aujourd'hui, lui a été donné 
par Alphonse le Magnanime, roi de Castille ; auparavant on l'appelait Città Vecchia, 



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CITTÀ VECCHIA 01' NOTABILE, L'ANCIENNE CAPITALE DE MALTE 



la « vieille ville », depuis le jour où la capitale avait été transférée à La Valette. 
Son nom sarrasin était Médina, la « ville » ; les gens des environs l'appellent encore 



ainsi. 



C'est la plus ancienne ville de Malte. Verres, préteur de Sicile, y établit des manu- 
factures de coton et d'étoffes dont ou faisait des robes de femme d'une magnificence 
extraordinaire. 11 exerça là sa rapacité, comme en Sicile, pilla les temples et s'em- 
para de la fortune des nobles et des riches citoyens. Lorsque les chevaliers occupèrent 
l'île, ce fut dans cette ville que devaient être élus les grands maîtres de l'Ordre; les 
évêques de Malte se font encore sacrer dans la cathédrale. Actuellement la gloire de 
Notabile n'est plus qu'un souvenir : la ville est morte, d'aspect misérable. Cependant 
les commerçants de La Valette y bâtissent leurs maisons de campagne et quelques 
représentants de la vieille noblesse y habitent encore, par un reste de fidélité aux 
vieux souvenirs et par une espèce de nostalgie des splendeurs passées. 

A Notabile, le souvenir le plus présent est peut-être celui de saint Paul. Le nom 
de « San Paolo » est dans toutes les bouches; l'apôtre est véritablement le grand 
homme de Malte. Des églises, des rues et des cathédrales sont dédiées à l'Apôtre des 
Centils, et du sommet du Sanatorium un Maltais aux pieds nus nous indique la crique 
sur laquelle s'élèvent sa statue et l'église érigée en son honneur. On montre aussi 
la grotte dans laquelle se réfugia saint Paul après son naufrage, l'île de Salmun, 
dans laquelle il fit une pénitence de trois mois, et, à quelque distance, les catacombes 
où s'abritèrent les premiers chrétiens. Les habitants de Notabile considèrent 
tous ces endroits comme des lieux historiques et se transmettent pieusement ces 
légendes. 





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BAIE DE SAINT-PAUL 



Du Sanatorium, qui était 
autrefois le palais de Justice, 
on a une vue d'ensemble sur 
toute l'île, « Jl Fiore del 
Mondo », comme l'appellent les Maltais. Ce surnom paraît d'ailleurs peu mérité : la 
campagne s'étend au loin en une nappe uniforme, couverte d'une fine poussière et 
parsemée de rochers gris. Des villages tout blancs brillent au soleil : au sud-est le 
palais Verdala, et au delà le palais d'été de l'Inquisiteur, tout près de l'endroit où 
la mer vient baigner le pied des falaises. A l'ouest apparaissent les collines de 
Bengemma, couvertes de tombes phéniciennes, la vieille forteresse de Kala-ta- 
Bahna, Imtarfa, où s'élevait le temple de Proserpine, et ïmtahleb près du rivage. 
Musta, avec sa vaste église à dôme, est visible au nord-est ; avec une lorgnette il 
n'est pas difficile de découvrir Zabbar et Zeitun, Zurrico, Paola et d'autres villages 
de la côte clu sud-est, dispersés à travers une région où les restes clu passé sont 
nombreux'. On trouve là les ruines des temples d'Hagiar Khim et de Mnaidra, monu- 
ments peut-être préhistoriques, et sur la côte de Marsa Scirocco (baie dans laquelle 
souffle le vent brûlant d'Afrique) un mur mégalithique qu'on croit être le dernier 
vestige du temple de Melkart, l'Hercule tyrien. 

Çà et là des jardins d'orangers ou un petit bois comme le Boschetto, but de 
promenade favori des habitants de La Valette, reposent la vue. Partout ailleurs pas 
un arbre, pas une goutte d'eau. Le sol semble brûlé, et cependant il produit des mois- 
sons magnifiques de blés, de fourrages. Dans les prairies, les trèfles s'élèvent parfois 
jusqu'à hauteur d'homme, et au printemps toute la plaine est couverte de fleurs et de 
verdure. Ce merveilleux résultat est dû au travail opiniâtre, persévérant, de la vigoureuse 
population de l'île; ces petits hommes trapus, durs à la fatigue, tout en muscles, 
déploient une activité infatigable, une industrie merveilleuse clans la culture de leur 
sol. Le moindre coin est utilisé, et là où la nature avare n'a laissé qu'un rocher aride, 






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LA VALETTE, LE GRAND-PORT, VUE PRISE DU QUAI 



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MALT 



■Il'A 



ils créent pour ainsi dire de la terre végétale en réduisant le roc en une poussière impal- 
pable ; au besoin, ils font même venir de la terre de Sicile. Malgré tout, l'île de 
Malte ne suffit pas à nourrir la moitié de ses habitants. Tous les jours des bateaux 
caboteurs apportent de Sicile une partie des aliments nécessaires à la subsistance de 
l'île et de ses voisines, Gozzo et Gomino. 

Malte est entourée de petites îles. Filfla, avec sa vénérable église; Pietra Negra, ou 




MALTE ET GOMINO, Yt*E PRISE DE GOZZO 



la Pierre noire; Gzeier, sanctifié par le naufrage de saint Paul; et Scoglio Marfo, sur 
lequel campent quelques pêcheurs et où pousse assez d'herbe pour nourrir quelques 
lapins et quelques chèvres. Une des plus connues, bien qu'elle soit toute petite, c'est 
l'Ilagra-tal-General, ou rocher du Fungus, sur lequel croît cette curieuse plante para- 
site, le fungus melitensis des anciens botanistes, le cynomorium coccineum des 
savants de nos jours. Pendant longtemps cette plante a joui d'une grande réputation; 
on disait qu'elle arrêtait le sang et guérissait une foule de maladies. Les chevaliers 
de Malte la gardaient soigneusement pour en faire don à des monarques amis et 
aux hôpitaux de l'île, fille est moins appréciée de nos jours ; le lieu où elle croît 
est rarement foulé par un pied humain. Autrefois on traversait les 50 mètres de mer 
qui séparent ce rocher de la côte de Malte, à l'aide d'un panier qu'une poulie faisait 
glisser le long de deux câbles. 

A cinq kilomètres au nord-ouest de Malte se trouve l'île de Gozzo, la seconde en 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 







importance du groupe maltais. Elle est reliée à Malte par une autre île plus petite, 
Comino, et par le petit ilôt de Gominotto. Gozzo est intéressante par les souvenirs 
classiques qu'elle rappelle : c'était l'île légendaire de Calypso, la Gaulos des Grecs; 
la côte dentelée, abrupte en certains endroits, a des falaises qui atteignent rarement 
une hauteur de 100 mètres au-dessus du niveau de la mer; mais le pays est assez 
varié d'aspect, et d'une telle fertilité que ses jardins potagers alimentent presque 
complètement le marché de La Valette. Le fromage de chèvre qu'on fabrique à Gozzo 
garde encore quelque chose de son antique réputation. L'île élève des ânes de haute 
taille qu'elle exporte en grand nombre ; ces animaux sont vendus jusqu'à 12000 francs 
en Amérique. Mais, ainsi cpie les chiens et les chats originaires de ces îles, les ânes 
deviennent aujourd'hui fort rares. 

Les habitants de Gozzo diffèrent de ceux des îles voisines. La langue qu'ils 
parlent se rapproche plus de l'Arabe; on y trouve cependant, comme dans les autres 
dialectes de l'archipel maltais, des traces de la langue de leurs premiers ancêtres, les 
Phéniciens. Us ne font plus de nos jours le commerce de l'élain ni celui de la 
pourpre ; leurs bateaux gaiement pavoises traversent le détroit avec des chargements 
de choux et de concombres. Les jeunes filles au teint basané, qui sont assises aux 
portes des maisons blanches, s'occupent à faire la fameuse dentelle de Malte. On 
trouve peu de chose dans l'île qui rappelle la domination phénicienne, et dans quelques 
années « la Tour du Géant, » (ruines du temple d'Astarté), à Casai Xghara, sera le 
seul reste de ces colonies préhistoriques. Cependant on fera bien de visiter Casai 
Nadur, avec ses hommes robustes et ses belles femmes, la Tierka Zerka ou fenêtre 
d'azur, arceau naturel sur le bord de la mer, et Rabato, la petite capitale au centre 
de l'île, qui, en l'honneur de la reine d'Angleterre, a changé son nom en celui de 
Victoria. Des murs en ruines de la citadelle, lé visiteur peut embrasser d'un coup 
d œil Gozzo, avec ses collines coniques, aplaties au sommet. 



Le Golfe de Salerne et le Golfe 

de Naples 




Au nord de la Calabre, la côte se creuse profondément et forme les deux 
échancrures des golfes de Salerne et de Naples, séparés par l'énorme promontoire 
de calcaire que termine bien avant dans la mer le cap Campanella. Actuel- 
lement, les bateaux vont presque tous mouiller dans la baie de Naples, où afflue 
tout le commerce de cette partie de l'Italie. Le golfe de Salerne est délaissé; il a 
cependant son intérêt aux yeux du touriste, à cause des souvenirs antiques qu'il 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



rappelle. Sur ses bords s'élevaient autrefois des villes florissantes, parmi lesquelles 
Pœstum est la plus intéressante, par les ruines superbes qu'elle a laissées. 

A l'endroit où s'élèvent ces ruines, des Grecs venus de Sybaris fondèrent une 
colonie et lui donnèrent le nom de Poseidonia ou ville de Neptune. A en juger par les 
monuments qui subsistent encore et qui datent de cette époque, la ville devait avoir 
une grande importance. Au troisième siècle avant Jésus-Christ, les Romains s'en 
emparèrent et y établirent la colonie de Pœstum, qui ne tarda pas à être très fréquentée 
parles riches Romains, à cause de son merveilleux climat. Les poètes l'appelaient « la 
ville des roses » et chantaient à l'envi la beauté de ses fontaines et la douceur de ses 
ombrages. Mais le pays devint bientôt insalubre; on s'en plaignait déjà sous Auguste : 
la ville déclina dès lors rapidement. Au commencement du dixième siècle, elle fut 
complètement détruite par les Sarrasins. Les marais l'ont envahie et ce n'est pas sans 
danger qu'on va maintenant visiter ses ruines. L'enceinte de la ville, qui n'a pas moins 
de 5 kilomètres de tour, est très bien conservée ; mais ce qui attire les touristes 
et fait l'admiration de tous, ce sont les trois temples qui ont été construits par des 
colons grecs bien avant que Rome ne fût devenue puissante. La solitude qui environne 
ces ruines, la plainte des flots qui viennent se briser à leur pied, ajoutent encore à la 
majesté du paysage. Le plus beau de ces temples est, sans contredit, le temple de 
Neptune. Ce monument est construit en une espèce de travertin que le temps a 
recouvert d'une belle teinte jaune. Il est soutenu par trente-six colonnes qui ont 
près de 9 mètres de haut et dont le diamètre, large de 2 mètres 25 à la base, diminue 
insensiblement jusqu'au sommet ; ces colonnes sont remarquables par la simplicité 
et la grâce de leur forme. 

De Pœstum à Salerne s'étendent des landes marécageuses où paissent des trou- 
peaux de buffles; par endroits, cependant, le terrain est cultivé. Salerne, au fond du 
golfe, est dans un site admirable, au pied de montagnes qui l'enserrent de près. Au 
onzième siècle, lorsque les Normands occupaient la contrée, Salerne leur servait de 
capitale. Elle eut au moyen âge la plus célèbre école de médecine de l'Europe. Actuel- 
lement, elle ambitionne de se relever par le commerce et l'industrie; mais il faudrait 
pour cela que son port fût débarrassé des sables qui l'envahissent chaque jour davan- 
tage. Non loin de Salerne, Vietri est une station fort agréable, entourée de tous côtés 
par des vergers de citronniers et d'orangers. C'est un bourg bien situé, à l'entrée de 
la vallée qui mène à ce que l'on a appelé la ce Suisse italienne ». 

Il y a sur les bords du golfe de Salerne une autre cité qui eut en son temps une 
grande importance. Nous voulons parler d'Amalfi, au sud-ouest de Salerne. Cette ville 
comptait au moyen âge 50000 habitants et faisait une sérieuse concurrence à Pise 
et à Gènes pour le commerce maritime. C'est aujourd'hui une petite ville qui n'abrite 
plus dans sa crique que des barques de pêcheurs. La ville est pittoresquement 



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LE GOLFE DE SALERNE ET LE GOLFE DE NAPLES 277 

située à l'entrée d'une gorge étroite, au milieu de hautes montagnes et de rochers 
superbes. Ses églises, ses tours et ses maisons en arcades, entassées dans une 
confusion pittoresque .de chaque côté de la vaste gorge qui creuse la montagne 
escarpée, forment un enchevêtrement inextricable de loggias, d'arcades, de balcons, 



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COTES DE CAPR1 



de dômes, de coupoles, de toits plats et blancs, sur lesquels la lumière du soleil 
produit des effets de couleur indescriptibles. 

Au delà d'Amalfi,la côte s'avance insensiblement dans la mer pour former le cap 
Conca, puis se creuse en une baie profonde bordée de montagnes, au fond de 
laquelle on aperçoit Positano dans un site vraiment remarquable. L'endroit est peu 
connu et cause au voyageur une délicieuse surprise. La ville est bâtie de chaque côte 
d'un vaste ravin, séparée des terres par un immense précipice. Les maisons s'accrochent 
aux pentes rocheuses et descendent les unes sur les autres de chaque côté de la gorge. 
Positano est placée à la naissance de la presqu'île qui sépare le golfe de Salerne 
de celui de Naples, et en face de laquelle l'île de Capri surgit des Ilots. Cette île et les 





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LA M É DITE RR AN K E PITTORESQUE 



doux îles d'Ischia et de Procida prolongent des deux côtés les côtes entre lesquelles 
s'arrondit le golfe de Naples. 

L'île de Capri est charmante ; ou y" fait de nombreuses excursions, niais les 
Napolitains, qui y vont en partie Je plaisir, se contentent ordinairement de monter 
les marclies d'Anacapri et de pénétrer clans la Grotte d'azur. Ce qui fait le charme 
de Capri, ce sont les hardis contrastes et l'étonnante variété de ses paysages. Des 
précipices qui font penser aux fiords norvégiens bordent une terre verte et fertile 
que tapissent des vergers d'orangers, des buissons d'oliviers et des champs de blé. 
Vue du large, l'île apparaît comme une forteresse imprenable, entourée de rochers 
escarpés qui s'élèvent à 1000 pieds au-dessus de la mer. 

Capri, aujourd'hui si fréquentée des touristes, fut longtemps peu connue. Elle 
fut successivement conquise par les Phéniciens, les Grecs et les Romains; ceux-ci 
y établirent un fanal pour diriger les vaisseaux de blé qui allaient de Sicile à Naples. 
Sous Auguste, l'île sortit de son obscurité. L'empereur romain, qui appréciait le 
charme de ses paysages sauvages, aimait à y séjourner; il y bâtit des palais, des 
bains et des aqueducs. Tibère passa à Capri les dix dernières années de sa vie, 
continuant à diriger de là son immense empire. Il y construisit des thermes, des 
aqueducs et douze palais en l'honneur de douze dieux; le plus grand de ces palais 
était consacré à Jupiter. De toutes ces constructions il ne reste plus que des ruines. 

Après la chute de Rome, Capri partagea la fortune et les malheurs de Naples. 
Au commencement de notre siècle, le « Gibraltar napolitain » tomba entre les mains 
de l'Angleterre; en 1808, Murât s'en empara à la suite d'un brillant coup de main du 
général Lamarque. 

Capri, quoique fameuse encore pour la beauté de ses femmes, dont les traits 

classiques, les formes sculpturales et le port gracieux rappellent les llélènes et les 

Aphrodites du Capitole et du Vatican et semblent inviter le peintre à les fixer sur la 

toile, n'est plus, comme on l'appelait jadis, le « paradis des artistes ». 11 n'est plus 

possible au peintre de représenter dans leur simplicité naturelle un groupe pittoresque 

de jeunes paysannes, ou quelque jeune Capriote péchant : dès qu'un touriste apparaît 

muni d'un album ou d'un appareil de photographie, des insulaires surgissent comme à 

un signal donné et prennent des attitudes forcées qu'ils tâchent de rendre gracieuses, 

se disposent en groupes conventionnels : des vieillards apparaissent sur le seuil 

des maisons ; des flâneurs s'appuient délicatement sur quelque pilier, tandis que de 

tous les points de l'horizon de timides jeunes filles arrivent, balançant sur leur tête 

la cruche traditionnelle. On ne s'étonnera pas que dans ces conditions les artistes 

commencent à déserter Capri. 

11 faut visiter la (trotte d'azur par un jour clair et ensoleillé. L'entrée est à 
peine haute d'un mètre; pour y pénétrer il faut se coucher clans le canot. A 






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CAPBI, VUE PRISE DE NA-VLES 

l'intérieur, la voûte s'élève à 
I -3 mètres au-dessus du niveau 
de l'eau; la lumière n'y pénètre 
qu'après s'être reflétée dans la 
mer, et répand sur tous les 
objets une teinte azurée : on se 
croirait à l'intérieur d'un saphir. 

Ceux qui se plaignent que le village de Gapri se soit si modernisé, trouveront à 
Anapapri un peu de cette simplicité qu'ils recherchent; les raffinements de la civili- 
sation n'ont pas encore pénétré jusque dans ce village retiré, quoiqu'il soit à 
peine à une heure de chemin de la « capitale » de l'île. 

On peut prendre soit les fameux escaliers, soit la grande route, admirablement 
construite, qui tourne autour des falaises couvertes d'arbousiers et de myrtes et 
qui, des hauteurs, apparaît comme un ruban blanc. Anacapri est délicieusement 
située sur un plateau richement cultivé, au pied du mont Solaro; en gravissant les 
pentes de la montagne, on atteint bientôt l'Ermitage, d'où l'on a une vue d'ensemble 
de l'île, avec Anacapri à ses pieds et le village de Gapri s'accrochant à droite 
aux flancs d'une colline. Du sommet de la montagne la vue s'étend beaucoup plus 
loin : on voit distinctement les contours du golfe de Naples, de la baie de Sorrente, 
qu'on aperçoit presque à ses pieds, jusqu'au cap Misène. Derrière, s'étend la plaine 
de Campanie et, au delà, on distingue la sombre silhouette des Apennins dont les 
sommets se perdent dans la brume. 

Sorrente, dont nous venons de parler, est située sur la cote méridionale du golfe 

36 







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282 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



de Naples, sur le versant du long- promontoire qui s'avance à la rencontre de Capri. 
C'est une ville de jardins et de fleurs, dont l'aspect souriant et paisible contraste 
étrangement avec les gorges sauvages et les précipices qui l'isolent de toutes parts. 
Son aspect fait songer à des villes très dissemblables, Grasse, Monaco, Amalfî, 
Constantine. Sa luxuriante profusion de fleurs, les cataractes de roses qui descendent 
le long des murs de ses jardins, ses acacias, ses orangers et ses citronniers qui 
répandent partout un pénétrant parfum, en font une Florence en miniature, « le 
village des fleurs et la fleur des villages. » 

Autour de Sorrente, la plaine est coupée par des ravins rocheux et escarpés, des 
gorges tortueuses, ressemblant aux anciennes carrières de Syracuse, et dont les flancs 
rugueux sont couverts d'oliviers, de vignes sauvages, d'aloès et de figuiers indiens. 
Bientôt nous arrivons dans le beau Piano-di-Sorrento, immense verger couvert 
d'oliviers, d'orangers, de citronniers et de vignes; cà et là, quelques palmiers et des 
aloès font songer aux paysages d'Orient. 

La route contourne ensuite la Punta-di-Scutolo et mène à Vico-Lquense, pittores- 
quement située sur une éminence rocheuse; elle longe ensuite la côte jusqu'à Castella- 
inare. Cette ville est bâtie sur les ruines de Stabies, qui fut détruite par l'éruption du 
Vésuve en 79. Elle s'étend au bord de la mer sur une longueur de près de 2 kilomètres, 
dominée par le mont S.-Angelo. Au sud de la ville, sur une hauteur, on aperçoit 
les ruines d'un château (castel) du treizième siècle qui lui a donné son nom. Castel- 
lamare, abritée des vents du sud par les montagnes, offre un séjour délicieux 
aux Napolitains; ses bains de mer sont très fréquentés, et ses environs abondent en 
sites charmants, en belles promenades ombragées. 

De Castellamare à Naples s'étend un faubourg presque continu dont Torre- 
dell' Annunziata, Torre-del-Greco , Portici forment les principales agglomérations. 
Tout le long de la route, sur la grève et les toits plats des maisons, des taches jaunes 
brillent au soleil : c'est le blé employé à la fabrication du macaroni dont Torre-dell" 
Annunziata est le centre. Sur les loggias et les balcons des maisons, des bandes 
de macaroni sont étendues pour sécher. 

Toute la contrée est dominée par le Vésuve, qui s'élève à 1250 mètres environ 
au-dessus du niveau de la mer. Le volcan a deux sommets, la Somma et l'Ottajano, 
séparés par une vallée en forme de faucille ou Atrio-clel-Cavallo. L'Ottajano ou Vésuve 
proprement dit, est un cône de cendre dans lequel est creusé un cratère profond de 
415 mètres. Les deux cimes sont dénudées ; la base, au contraire, est couverte de riches 
cultures, principalement de vignobles qui produisent le vin célèbre de Lacryma-Christi. 
Au temps d'Auguste, toute la montagne était cultivée jusqu'en haut; elle n'avait alors 
qu'un sommet. L'éruption de l'an 79 en changea complètement l'aspect : une partie du 
sommet fut soulevée et ses débris, mêlés aux cendres rejetées par le volcan, ensevelirent 



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CAi'HI, L ERMITAGE 



les villes de Pompéi, d'IIereulanum 5 

et de Stabies. D'autres éruptions $ 

suivirent et modifièrent chaque fois 
la hauteur et l'aspect du volcan. Jus- 
qu'au commencement du seizième 

siècle on compte neuf éruptions, parmi lesquelles il faut citer celle de 47:2 où des 
cendres furent portées par le vent jusqu'à Constantinople. Pendant le seizième siècle 
et la première moitié du dix-septième siècle, le volcan resta inactif et se couvrit 
de bois jusqu'au sommet. Mais en 1631, une nouvelle et terrible éruption se produisit 
et détruisit Boscoreale, Torre-deir Annunziata, Torre-del-Greco, Résina et Portici. A 
partir de cette date, les éruptions devinrent de plus en plus fréquentes. Depuis le 
commencement du siècle, elles se succèdent à intervalles presque réguliers. Parmi 
les plus récentes, celle de 187:2 a été particulièrement violente. Des torrents de lave, 
vomis principalement par l'Atrio-del-Cavallo, se répandirent de tous côtés, couvrant une 
superficie de 5 kilomètres carrés, détruisant presque entièrement les deux villages de 
Massa-di-Somma et de San-Sebastiano, et causant des ravages pour plus de -3 millions 
de francs. 

La plus ancienne des éruptions connues du Vésuve, en engloutissant sous les 
cendres les villes de Pompéi, d'IIerculanum et de Stabies, nous a permis d'observer sur 
le vif la vie publique et privée des Romains. Quiconque va visiter Naples, ne saurait 
passer devant Pompéi et Merculanum sans s'y arrêter. Ces deux villes, après avoir été 
ensevelies sous les cendres pendant près de dix-sept siècles, ont été rendues au jour 









I 



284 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



grâce à des fouilles commencées en 1748 par le duc de Savoie, Charles III, et continuées 
après lui par les divers gouvernements qui se sont succédé depuis. Actuellement, la 
moitié de la ville environ est déblayée, les rues droites et étroites sont pavées de blocs 
de lave polygonaux et bordées de trottoirs. De distance en distance, surtout aux 
angles, de grosses pierres placées en travers de la rue, permettent de passer à pied 
sec d'un trottoir à l'autre. Aux coins des rues, on voit des fontaines publiques ornées 
d'une tète de divinité. Sur les murs des maisons, des annonces peintes en lettres rouges 
recommandent tles candidats aux fonctions d'édile ou de duumvir. On voit peu 
d'enseignes; on remarque cependant assez souvent des serpents, symboles des lares 
ou dieux du foyer. En beaucoup d'endroits, les murs sont couverts de caricatures ou de 
griffonnages où s'exerçait, comme de nos jours, la verve satirique du peuple. Les 
maisons sonl bâties légèrement, en briques ou en béton, quelquefois en pierres de 
taille; elles avaient deux ou trois étages; mais le premier seul a échappé à la 
destruction, grâce aux cendres qui l'ont couvert. Elles présentent sur la rue un mur 
nu percé de rares ouvertures grillées, sauf aux endroits où s'ouvrent des boutiques, 
qu'il est facile de reconnaître à leurs façades. Dans ces boutiques, on trouve des 
comptoirs de marbre avec de grands vases de terre qui contenaient de l'huile, du vin, etc. 
Parmi les maisons les plus remarquables de Pompéi, citons la maison de Salluste, 
où l'on admire des peintures murales qui représentent Actéon guettant Diane au bain, 
puis changé en cerf et déchiré par ses propres chiens, l'enlèvement d'Europe, Phrixus 
et Hellé, Mars et Vénus; et la maison de Pansa, l'une des plus grandes de Pompéi, 
qui donne une idée très exacte des riches maisons romaines. On entre par 
un petit corridor ou vestibulum dans l'atrium, cour entourée d'une galerie couverte 
dont le toit incliné laisse une ouverture par où pénètrent l'air et la lumière ; exactement 
au-dessous de cette ouverture se trouve Vimpluvium, vaste bassin destiné à recevoir 
l'eau des pluies; en face s'ouvre une grande salle appelée tablinum. Cette première 
partie de la maison était accessible aux étrangers. C'est là que le patron recevait ses 
clients et faisait ses affaires. La seconde partie de la maison, réservée à la vie privée, 
se compose, comme la première, d'une cour entourée de colonnes ou peristylium; un 
jardin en occupe le milieu et dans le fond s'ouvre une salle commune ou œcus. Autour 
de ces deux parties principales viennent se grouper des chambres à coucher, des 
salles à manger, la cuisine, la cave, etc. ; les esclaves logeaient au premier. Comme 
toute la vie se passait dans les cours ou dans les salles communes, les chambres 
particulières étaient fort exiguës. 

Les murs des cours et des salles principales sont décorés de fresques représen- 
tant des paysages, des scènes mythologiques, des tableaux de genre, des motifs 
d'architecture. Ces décorations sont souvent simplement esquissées. « Ce ne sont que 
des décorations d'appartement, presque toujours sans perspective, une ou deux 






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LE GOLFE DE SÀLERNE ET LE GOLFE DE NAPLES 



285 



figures sur un fond sombre, parfois des animaux, de petits paysages, des morceaux 
d'architecture : très peu de couleur ; les tons sont indiqués à peu près, ou plutôt 




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SOBRENTE 



amortis, effacés, non pas seulement par le temps, mais de parti pris. Rien ne devait 
attirer l'œil dans ces appartements un peu sombres ; ce qui plaisait, c'était une 



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286 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



forme de corps, une attitude ; cela entretenait l'esprit clans les images poétiques et 
dans les scènes de la vie active et corporelle 1 . » Ces fresques sont d'une valeur inesti- 
mable, puisque, avec les vases peints, elles constituent les seuls spécimens que nous 
ayons de la peinture antique. Beaucoup sont conservées au musée de Naples, ainsi 
qu'une grande quantité d'objets d'art, de bijoux, de meubles et d'ustensiles de tout 



genre. 



Les principaux monuments publics de Pompéi s'élèvent autour du Forum. Là se 
trouvent la Basilique, où siégeaient les tribunaux, les temples d'Apollon, de Jupiter, 
d'Auguste, de Mercure et l'édifice d'Eumachie, une sorte de Bourse. Un peu plus loin, 
autour d'un autre forum, plus petit, de forme triangulaire, on voit un temple d'Hercule, 
un grand théâtre qui pouvait contenir S 000 spectateurs et un autre théâtre moins 
grand. A côté sont le temple d'Esculape et le temple d'Isis. L'amphithéâtre est 
complètement isolé des autres ruines ; il se compose de trois rangs de gradins et 
d'une galerie découverte à laquelle on accède par des escaliers. 

Herculanum offre au touriste moins d'intérêt que Pompéi. Ses ruines sont recou- 
vertes d'une couche de lave d'environ 20 mètres d'épaisseur, qui porte maintenant les 
maisons de Portici et de Résina. Les fouilles n'y ont pas été menées avec autant 
d'activité qu'à Pompéi; elles ont cependant mis au jour de précieuses antiquités, des 
statues, des bustes, des peintures murales, des inscriptions et objets de toute sorte. 
Parmi les édifices qui ont été déblayés, les plus remarquables sont un théâtre orné 
de colonnes, de statues de marbre et de bronze, qui pouvait contenir 3 000 specta- 
teurs; une superbe basilique ornée de statues et de fresques, avec un portique 
de quarante-deux colonnes; la villa Aristide, où l'on a trouvé des manuscrits sur 
papyrus. 

Portici est le dernier faubourg qui borde la mer avant d'arriver à Naples. Cette 
ville est dans une position admirable. Les Italiens en sont justement fiers : selon eux, 
rien en Europe ne peut rivaliser en beauté avec la rade de la « belle Napoli ». Vue de 
la mer, Naples, avec ses faubourgs qui forment un cordon continu le long de la baie, 
jusqu'à Torre-dell' Annunziata, offrent un coup d'oeil vraiment admirable. Ses maisons, 
sous la lumière crue du ciel, apparaissent comme des masses de blancheurs étince- 
lantes, semblables à des carrières de marbre blanc. Derrière, l'horizon est borné par 
une rangée de pics neigeux, un rameau des Abruzzes à peine visible dans la brume 
pourpre de l'horizon. La courbe gracieuse de la baie est limitée à droite par le promon- 
toire de Sorrente et par une ligne de villages blancs, à demi cachés dans les orangers 
et les vignes. A gauche, les gracieuses ondulations des collines des Camaldules 
descendent jusqu'à la baie dentelée de Pouzzoles. 

1. Taùie, Voyage en Italie. Hachette et C' e . 



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LE GOLFE DE SALERNE ET LE GOLFE DE NAPLES 



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Mais lorsqu'on entre dans la ville on est fort déçu. On y chercherait vainement 

de belles maisons et ces 
palais que l'on admire à 
Gênes. Les rues, pavées 
en dalles de lave noire, 
sont tortueuses et som- 
bres ; les maisons à toits 
plats sont étroites et hau- 
tes, et munies de balcons 
à toutes les fenêtres. La 
principale rue, et la plus 
belle, est la rue de Rome, 
ancienne rue de Tolède, 
qui traverse la partie 
basse de la ville dans 
presque toute sa lon- 
gueur, du nord au sud. 
Au bord de la nier s'étend 
un magnifique jardin, la 
Yilla-Nazionale, où crois- 
sent de superbes orangers, des myrtes, des 
acacias. 

La rue est le domicile du Napolitain. 
Il y couche, y fait sa toilette, y mange, s'y 
amuse. Les femmes elles-mêmes aiment à 
faire leur toilette al fresco, et l'on admirerait 



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quartiers 



davantage leurs magnifiques chevelures si 
elles n'étaient pas peuplées de vermine. 

Gomme dans les villes levantines, certains 
commerces et corps de métiers sont confinés 
dans des rues spéciales ; il y a des rues poul- 
ies couteliers, les bijoutiers, les marchands 
de vieux livres et de vieux habits. La plus 
curieuse de ces rues commerçantes est celle 
des marchands d'objets religieux, près de la 
cathédrale. Si l'on veut observer les habi- 
tudes et les mœurs du peuple, c'est dans les 
pauvres qu'il faut aller. Dans les rues, des flots grouillants de population 



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288 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



passent incessamment ; de longues files de mules et d'ànes lourdement chargés ; 
d'énormes fourgons de charbons, tirés ordinairement par trois chevaux dont les 
harnais sont décorés de plaques de cuivre repoussé, d'images de la Madone et de 
saints, de cornes et de croissants, auxquels on attribue la propriété de préserver les 
chevaux de toute maladie. Malheureusement tous ces talismans ne protègent pas les 
malheureuses bêtes contre la brutalité de leurs maîtres ; la cruauté des Napolitains 
envers les animaux est proverbiale. Le vetturino napolitain entasse dans sa carriole 
autant de voyageurs qu'elle peut en contenir. Le cheval s'en tire comme il peut. On 
voit souvent, sur la route de Castellamare, les jours de fête, un malheureux bidet qui 
fait de son mieux pour hisser au haut d'une côte une charge de douze à quinze sujets 
du roi Humbert. S'il fait mine d'hésiter, les coups de bâton pleuvent sur sa maigre 
croupe, au milieu d'un orage de cris aigus et de jurons sonores. 

Les restaurants al fresco sont curieux. Une énorme cruche d'huile, qui bout dou- 
cement sur un feu de charbon, indique la boutique d'un marchand de friture à un sou 
la portion ; ces boutiques sont fréquentées par les loqueteux pour qui le macaroni 
serait un luxe asiatique. Au coin des rues, on se heurte souvent à l'étalage d'un marchand 
de soupe d'escargots, mets préféré des lazaroni. Des chèvres laitières ambulantes 
parcourent en troupeaux la ville dès le matin. Ces bonnes bêtes connaissent, dit-on, 
leurs clients, et chaque troupeau fait régulièrement sa tournée tous les jours; 
quelquefois on trait les chèvres dans les rues, dans un seau qui descend du toit plat 
des maisons par une corde ; le plus souvent l'animal monte l'escalier, se laisse traire 
cl redescend ensuite. Des accjuaioli (marchands d'eau) circulent partout. Les plus 
modestes vont à pied; ils portent un petit baril d'eau glacée attaché à leur dos par une 
courroie, et un panier de citrons à leur ceinture. Ils distribuent un breuvage frais 
à deux centimes le gobelet. 

Comme nous l'avons dit, Naples possède peu de monuments. Il ne faudrait 
cependant pas quitter la ville sans avoir visité quelques-unes de ses églises, et sans 
avoir fait plusieurs stations au fameux musée. La principale église est la cathédrale 
de Saint-Janvier. Commencée par Charles I 01 ' d'Anjou en 1272, et terminée en 1314 sous 
Robert, celte église fut détruite au milieu du siècle suivant par un tremblement de 
terre, et reconstruite après la catastrophe par Alphonse I er . Elle subit encore des 
transformations au dix-septième et au dix-huitième siècle ; cependant elle a conservé 
en grande partie son caractère primitif. Le monument est de style ogival, flanqué 
de quatre tours et soutenu par cent dix colonnes qui proviennent de deux temples 
païens. Le portail de la façade est du quinzième siècle. L'église est divisée à l'intérieur 
en trois nefs, dont la principale a un plafond, tandis que les nefs collatérales sont 
voûtées en ogive. Des peintures ornent les plafonds et les murs ; on y admire aussi un 
superbe vase antique en basalte d'Egypte, qui sert de baptistère. 



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NAPLES, LE JARDIN PUBLIC 







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LE GOLFE DE SALFRNE KT LE GOLFE DE NAPLES 



291 



Dans la nef de droite se trouve la somptueuse chapelle de saint Janvier, patron 
de Naples; une châsse d'argent, sons l'autel richement décoré, renferme la fameuse 
fiole qui contient le sang coagulé du saint. Cette chapelle fut bâtie au commencement 
du dix-septième siècle, en accomplissement d'un vœu : le peuple voulait remercier 
le saint d'avoir sauvé la ville « du feu du Vésuve par l'intercession de son précieux 



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CASTELLAM \v. I- 



sang ». Sainl Janvier est en grande vénération dans les pins basses classes de la 
population napolitaine, et les lazaroni ne manquent jamais d'assister à la cérémonie 
de la liquéfaction de son sang, qui a lien trois l'ois par an. 

Parmi les autres églises, Santa Ghiara, San Domenico Maggiore cl San Lorenzo 
valent la peine d'être visitées. Eu construisant Santa Ghiara, l'architecte semble avoir 
voulu représenter une sorte de symbole de l'Église militante, car l'extérieur res- 
semble plutôt à une forteresse qu'à un sanctuaire. Il y avait là des fresques de Giotto; 
elles ont été badigeonnées, parce qu'on les a trouvées, [tins lard, trop sombres et 
trop tristes. Il faut signaler aussi, dans cette église, les tombes gothiques des rois 
de la maison d'Anjou. 

Les deux églises de San Domenico et San Lorenzo sont voisines l'une de l'autre; 
la première contient quelques beaux échantillons de la sculpture de la Renaissance à 



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202 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Naples; entre autres, le groupe de marbre de la Vierge, avec saint Mathieu et saint 
Jean, par Giovanni daNola. L'église gothique de San Lorenzo a heureusement échappé 
en partie aux restaurations du dix-septième siècle; elle est intéressante par les souve- 
nirs littéraires et historicpies qu'elle rappelle : Pétrarque a passé plusieurs mois dans 
le monastère voisin, et c'est là que Boccace vit la belle princesse qu'il a immortalisée, 
dans ses contes, sous le nom de Fiammetta. 

En parcourant la ville, on remarque encore quelques autres monuments. Sur la 
place Montoliveto, où s'élève une fontaine avec la statue de bronze de Charles H, est 
l'église de Monte Oliveto, bâtie au quinzième siècle. C'est une basilique à une seule 
nef et à plafond; à l'intérieur, des sculptures remarquables et de nombreux objets 
d'arts en font un véritable musée. A côté de l'église est un ancien couvent de béné- 
dictins, où le Tasse reçut l'hospitalité en 1588, et où sont logés maintenant les 
bureaux de l'Hôtel de Ville. Près du fort Saint-Elme, l'ancienne chartreuse de San 
Martino, qui fut fondée au quatorzième siècle par le duc Charles de Calabre, a été 
entièrement transformée au dix-septième siècle : c'est actuellement un musée. On 
peut y admirer de beaux tableaux, de superbes statues en argent massif et des 
ornements en marbre de toute beauté. 

Enfin, il faut visiter le Musée national, qui contient des collections uniques 
au monde; on verra là les trésors qu'ont mis au jour les fouilles faites à Cuines, à 
Ilerculanum et à Pompéi. 

Les environs de Naples offrent d'innombrables buts d'excursion. On se rend à 
Pouzzoles et aux pays classiques de Baies et de Cumes par la belle promenade de 
la Villa Nazionale, qui s'étend depuis le Castello dell' Ovo jusqu'au promontoire du 
Pausilippe. D'un bout à l'autre de la route, on jouit d'une vue superbe sur la baie. 
Capri, le point central du paysage, change d'aspect suivant le temps, comme si une 
fée capricieuse s'amusait à lui donner chaque jour des formes nouvelles. Par une 
journée sans nuages, les contours fantastiques des falaises se détachent vigoureu- 
sement sur le fond bleu de la mer et du ciel ; l'atmosphère est si transparente .pie 
Ton aperçoit distinctement les flâneurs accoudés au parapet de la petite Piazza. 
D'autres fois, l'île est enveloppée d'une brume bleuâtre, et semble soulevée hors de 
l'eau, comme suspendue entre le ciel et la mer. 

Les jardins de la Villa Nazionale, vastes et disposés avec goût, sont malheureu- 
sement gâtés par de mauvaises copies en plâtre de statues antiques. La partie la plus 
intéressante de la Villa Nazionale est l'Aquarium, où les visiteurs abondent, comme à 

celui du Trocadéro, à Paris. 

A l'entrée de la grotte du Pausilippe se trouve le tombeau de Virgile. En quittant 
la o-rotte obscure, on commence à faire l'ascension de la fameuse « Corniche » qui 
borde les falaises du promontoire. La route passe d'abord par l'élégant faubourg 



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1M.I-. VI'K PRISE DU IMUSILIPP 



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9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 2! 



LE GOLFE DE SALERNE ET LE GOLF 



DE NAPLES 



20; 



île Mergellina, bordé par une série presque ininterrompue de jardins et de villas; c'est 
peut-être une des plus belles promenades du sud de l'Europe. A chaque tournant, 
on découvre des vues qui font à la fois le désespoir et les délices du peintre, et l'on a 
peine à détourner ses yeux d'un si beau spectacle. L'une des vues les plus admi- 
rables est, sans contredit, celle qu'on a du haut du promontoire du Pausilippe. Aux 




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pieds du spectateur Naples s'étend, avec ses blanches maisons étincelant sous les 
rayons du soleil; nu delà, à travers les eaux bleues du golfe, le Vésuve, le fléau de 
cette contrée souriante, arrête le regard: dans le lointain on distingue vasruement 
Portici, Torre-del-Greco et Torre-dell'Annunziata qui bordent la côte, de Naples à 
Castellamare. Au coucher du soleil, le spectacle est splendide; toute la côte s'illumine 
jusqu'à Naples, et l'immense cité semble être en feu. 

Le promontoire du Pausilippe est parsemé de ruines romaines qu'on visite peu 
à cause de leur position inaccessible. En descendant les degrés tournants du cap, 
on aperçoit la jolie baie de Pouzzoles. La côte est si profondément dentelée et les 
détroits qui séparent les îles d'Ischia, de Procida et de Nisida, sont si resserrés, 
qu'il est difficile de distinguer le continent. On a là sous les veux un panorama 









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296 LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 




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unique; c'est un dédale inextricable d'îles, de haies, de détroits, de caps et de 
péninsules. En quittant Pouzzoles, on arrive dans la plaine et l'on aperçoit à droite 
le Monte Nuovo ; ce volcan d'origine récente, comme son nom l'indique, surgit 




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clans le grand tremblement de terre du 30 septembre 1538. Quoique le soulèvement 
du Monte Nuovo ait changé la configuration du pays d'alentour, la dépopulation 




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de ce fertile canton doit être attribuée non pas aux menaces du volcan nouveau , 




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mais à la malaria, le fléau de la côte. La rareté des maisons sur la rive occi- 




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dentale du golfe de Naples est très sensible, surtout lorsqu'on la compare à la cote 




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si peuplée qui s'étend vers Castellamare. En quittant Monte Nuovo, on arrive dans 
une région plus fertile, et, en admirant ces beaux paysages, on comprend que Virgile 




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ait placé les Champs-Elysées dans cette belle plaine couverte de vignes, d'oliviers 




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et de champs de blé qui ondulent au soleil. 




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Outre le charme que la fable antique et la poésie ont répandu sur ce pays, 






l'étonnante profusion des ruines le rend particulièrement intéressant pour l'archéo- 
logue. Partout, aux environs de Guines et de Baies, on découvre des fragments sans 




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nombre de monuments anciens, que les paysans utilisent à leur usage. Des tombes 




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romaines servent de greniers aux récoltes; des temples sont devenus des étables; des 




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amphithéâtres, à demi cachés sous les oliviers ou les orangers, servent de murs de 






soutènement aux vignes en terrasse; en somme, l'œil exercé de l'archéologue ((('cou- 




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vrirait, en un jour, de quoi reconstruire une autre Pompéi. 

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1 28 



La Sardaigne 




CAGLIARI 



La Sardaigne est, après la Sicile, la plus grande des îles Italiennes. Les mon- 
tagnes la couvrent en majeure partie, ne laissant une plaine d'une certaine étendue 
qu'entre les golfes de Cagliari et d'Oristano. Les plus hautes s'élèvent vers le centre de 
l'île; c'est là que se dresse la montagne d'argent, le Gennargentu. Des étangs et des 
marais forment autour de l'île un cordon presque continu d'où s'exhalent des miasmes 
malsains qui, pendant une grande partie de l'année, entretiennent des lièvres dans le 
pays et le rendent très insalubre. Le mal n'est pas récent ; dans l'antiquité on s'en 
plaignait déjà. Même sous la domination romaine, à l'époque où la Sardaigne était un 
des principaux greniers de Rome et lui expédiait des produits de toutes sortes, le 
séjour d(> ses côtes était considéré comme mortel. Le fléau ne lit que s'accroître avec 



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298 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



le temps, et la population qui, avant l'époque des empereurs romains, s'élevait à deux 
millions d'habitants, décrut rapidement, surtout au moyen âge, pendant lequel l'île 
fut le théâtre de guerres continuelles. Les Sarrasins vinrent d'abord ravager ses côtes. 
Puis Gênes et Pise s'en disputèrent la possession, entraînant chacune dans leur 
querelle l'un ou l'autre des quatre princes qui, au moyen âge, se partageaient la 
souveraineté de File. Les Pisans restèrent les maîtres, mais durent bientôt céder leur 
conquête au roi d'Aragon. La Sardaigne fil- alors partie de la couronne d'Espagne, 
jusqu'en 1714, date à laquelle elle devint la propriété de l'Autriche par suite du traité 
de Rastadt. En 1720, l'Autriche la donna en échange de la Sicile au duc de Savoie, 
Yictor-Amédée II, qui prit le titre de roi de Sardaigne. 

Nous abordons en Sardaigne par son port principal, Cagliari, qui est en 
même temps la capitale de l'île. La ville compte à peine 40000 habitants; son 
nom, d'après certains savants, serait dérivé du phénicien « Ileret al » qui signifie 
« haut placé » . 

Nous empruntons à M. le D r Guillaume, de Berne, le récit d'une excursion à 
cette ville peu connue : 

« La ville de Cagliari est bâtie sur le bord oriental du golfe et couvre les flancs et 
le sommet d'une longue colline de calcaire. Les rues étroites, dallées ou pavées, par 
places garnies d'escaliers, les églises, les maisons aux toits plats et aux balcons à 
chaque fenêtre, tout porte le cachet des villes. espagnoles. La ville basse, la Marina à 
l'ouest et le faubourg de Villanova au sud, s'étend, le long du rivage et escalade les 
lianes de la colline, dont le sommet est couronné par le Castello aux lours crénelées, 
par les demeures massives des seigneurs, les églises et les couvents. 

Les rues sont animées. On rencontre des pêcheurs et des matelots coiffés de bon- 
nets phrygiens noirs ou rouges, des femmes dans leur gracieux costume, des prêtres 
qui se rendent à l'office. Nous entrons dans une église; comme partout, ce sont les 
femmes qui constituent la majorité de l'assemblée pieuse. C'est là qu'on peut étudier 
la diversité des costumes et le type de la race. Les couleurs vives, le jaune, le bleu, le 
rouge prédominent dans le costume qui rappelle l'Espagne, de même que les visages 
à moitié cachés par le foulard qui couvre la tête. 

Nous montons au château, qui s'élève au sommet de la colline. Entre la ville 
basse et la ville haute se trouve une terrasse élevée d'où l'on plonge sur la ville et sur 
le golfe. La vue en est ravissante. Un aimable guide nous fait encore visiter rapide- 
ment la cathédrale, les tours de YElefante et de San Pancrazio; nous redescendons 
par le jardin public planté au pied de la colline et où l'on admire des poivriers en 
arbres, dont le feuillage dentelé, les rameaux pendants et les belles grappes rouges 
contrastent vivement avec les pins maritimes auxquels ils sont entremêlés. Des aloès 
gigantesques hérissent les rochers calcaires de leurs pointes aiguës. » 



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LA SARDAIGNE 



299 



L'amphithéâtre de Cagliari est un des plus intéressants souvenirs de l'antiquité 
que possède la ville; depuis la fin du huitième siècle il est complètement abandonné. 
La dernière représentation remonte à l'année 777, époque où des combats de taureaux 
y eurent lieu pour célébrer l'expulsion temporaire des Sarrasins. Comme la plupart 
des amphithéâtres, celui de Cagliari est creusé dans le rocher. 11 rappelle l'Odéon 




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RL'IXEK ]>K L AMPHITHEATRE ROMAIN, A CAGLIARI 



d'Ilérode Atticus, à côté de l'Acropole d'Athènes; il paraît un peu étroit, bien qu'on 
dise qu'il pouvait contenir vingt nulle spectateurs; mais ce qui lui manque en largeur, 
il le gagne en hauteur, son élévation étant de cent pieds environ; la partie la pins 
intéressante du monument est peut-être In série de. corridors et de chambres qui se 
trouvent sous le dernier rang de sièges; c'est là qu'étaient enfermées les bètes 
sauvages qu'on y amenait pour mourir. On peut voir encore, soudés dans la matrice, 
les anneaux de 1er auxquels elles étaient attachées. 

« Nous avons traversé la plaine du Camphlano, avant d'atteindre la montagne. La 
route est bordée de chaque coté d'une haie de cactus, qui par place atteint une hau- 
teur de plusieurs mètres et nous empêche de jouir de la vue du paysage. La bourgade 
de Quartu fut bientôt atteinte et nous nous arrêtâmes devant la porte d'un débit de 
vin, où une collation fut prise, en attendant les voitures retardataires. Ici dans la 






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300 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



plaine, on cultive la vigne sur une vaste échelle; on ne se sert pas d'échalas, trois ceps 
sont attachés ensemble à leur sommet et se donnent mutuellement l'appui nécessaire. 
Les produits sont excellents, ce dont nous pûmes nous convaincre pendant cette 
courte halte. 

Vers midi, nous arrivons au pied de la chaîne de montagnes et nous nous enga- 
geons dans une vallée riante, dont les lianes sont tapissés de forêts de chênes, tandis 
que le fond est un pâturage, parsemé d'oliviers sauvages, de caroubiers, de lentisques 
et d'autres représentants de la flore méditerranéenne. 

On ne rencontre plus d'habitations, si ce n'est tous les 10 kilomètres, une canto- 
niera, qui sert de logement à ceux qui sont préposés à l'entretien de la route. Cette 
route, qui met en communication Cagliari avec Muravera et avec la colonie de 
Castiadas, est de date récente. Elle est très bien entretenue et, quoique moins large 
que les routes alpestres de la Suisse, elle est remarquable par ses ponts et ses autres 
travaux d'art. 

Nous nous arrêtons à la première cantonierà, celle de Gorogna, de nouveau pour 
attendre les retardataires. A côté du bâtiment principal est une construction annexe, 
devant laquelle se trouvent des femmes et des enfants et un petit âne, de la grosseur 
d'un veau. Nous nous approchons. On nous souhaite la bienvenue. C'est la première 
fois que j'entends parler distinctement le dialecte sarde. Ce qui me frappe d'abord, 
c'est la manière de saluer. Ces contadines disaient : « a dies », exactement comme on 
prononce ce mot dans la Suisse allemande. Je demande au colonel Boyer, si c'était 
Yaddio italien. — Non, me dit-il, c'est boniia dies, l'ancien bonjour des Latins, qui 
s'est conservé en Sardaigne. — Alors, le mot adieu n'a pas la signification elliptique 
que lui donnent nos dictionnaires, et il trouverait ici sa véritable étyinologie. En sup- 
primant par élision la première syllabe, nous avons Yadies des Allemands, Yaddio des 
Italiens et l'adieu des Français. — Je ne suis pas assez philologue pour vous renseigner 
à cet égard, me répondit le colonel, mais je sais que le dialecte sarde a conservé 
beaucoup de locutions latines, grecques, espagnoles, phéniciennes même, à ce que 
prétend l'abbé Spano. Mais laissons ce sujet et venez voir le moulin à farine de ces 
braves gens. 

Nous entrons dans le petit réduit annexé au bâtiment principal. C'est une cuisine 
peu spacieuse, au milieu de laquelle est un petit moulin, dont les deux meules en grès 
ont un diamètre de 60 centimètres au plus; au-dessus est un petit entonnoir dans 
lequel on met le grain. Une cuve en bois reçoit la farine. Le colonel fait atteler l'âne, 
afin de me montrer comment fonctionne l'appareil. D'abord on met au bourriquet, au 
« molentu » (comme on l'appelle) un capuchon en toile noire et on fixe l'extrémité du 
volant au collier. Et voilà le bourriquet qui tourne autour du moulin, entraînant dans 
le mouvement circulaire la meule supérieure et l'entonnoir. 



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LA SARDAIGNK 



301 



Le pain est le principal aliment du Sarcle et la panification est l'occupation la 
plus importante de la ménagère. « Pane bene coctu, faghet bonu ructu, » dit le 
proverbe sarde. Pendant cinq jours de la semaine, du lundi matin au vendredi soir, ou 




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iRT)TTK DE LA YIl'Kl; K. PRÈS DE CAGLIARI 



moud le grain dans ce moulin primitif qu'on rencontre dans presque tous les ménages. 
L'opération exige une surveillance continuelle. D'abord il faut nettoyer le blé, enlever 
les pierres, les graines étrangères, ensuite il faut remplir continuellement l'entonnoir 
qui introduit le blé sous la meule, — enfin, il fout tamiser la farine. — Le vendredi 
soir arrivé, on fait la pâte, on pétrit le pain, et le samedi on le met au four. 

A mesure qu'on s'élève dans la vallée, elle devient plus resserrée, plus pitto- 
resque. 

Tout à coup, à un contour de la route, nous nous trouvons en face d'une gracieuse 




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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



villa, construite dans le style de la renaissance, dont la façade à teinte rose se 
détache sur le fond vert du feuillage des chênes qui tapissent le flanc de la colline. Elle 
n'est pas habitée dans ce moment et c'est là que nous ferons une halte et consommerons 
les vivres, d'avance envoyés de Cagliari, car il n'y a pas d'auberge sur le chemin. 
Près de la villa se trouve un petit vallon littéralement rempli d'orangers, qui 
forment là une forêt, sans cesse chargée de fruits et de fleurs répandant au loin le 
parfum le plus délicieux. Le sol était jonché d'oranges, qu'on y laisse pourrir, ne 
sachant ou ne voulant pas en tirer parti. 

Après le déjeuner, nous continuons à gravir la montagne. Là où les forêts ont été 
détruites par le feu, le sol s'est peu à peu recouvert d'une riche végétation composée 
de buissons, parmi lesquels domine l'arbousier des Pyrénées, l'arbutus uiiedo de 
Linné. C'est un arbrisseau élégant et toujours vert, qui s'élève à la hauteur de 2 à 
o mètres. Ses rameaux portent des fleurs blanchâtres et simultanément des fruits aux 
diverses phases de leur développement. Les fruits murs sont pendants, sphériques, à 
peu près semblables à la fraise et d'un rouge pourpre. Ils sont estimés et on les 
rencontre sur les marchés. L'arbousier est associé aux ientisques, aux térébinthes, 
aux pistachiers, aux euphorbes, aux cactus » 

Nous quittons Cagliari et nous prenons le train qui traverse l'île dans toute sa 
longueur. Aux stations, nous apercevons des paysans sardes revêtus de leur mastruca 
en peau de mouton noire, armés de leur fusil, et des femmes en splendides robes de 
soie à fleurs et portant une profusion de bijoux d'or autour du cou. Le pittoresque et 
la nouveauté des types et des costumes nous absorbent au point que nous oublions 
de contempler les vastes prairies à travers lesquelles nous passons, et la perspective 
lointaine des montagnes dont les sombres silhouettes se perdent dans les nuages. 

Le pays est sauvage et la civilisation a de la peine à y pénétrer. 

Au commencement du siècle, la Sardaigne ne possédait pas de grandes routes, 
mais des sentiers défoncés et boueux, ou des chemins escarpés et rocheux ; toute la 
contrée était infestée de bandits. 

Les pluies d'automne avaient à peine commencé que toute communication était 
interrompue, non seulement entre une province et l'autre, mais même entre des villages 
voisins; aucun commerce intérieur; l'abondance dans une ville, la disette dans une 
autre; les habitants d'une rue étrangers aux habitants de l'autre, et les Sardes eux- 
mêmes ne connaissant pas leur île. De là des dissensions entre les citoyens, un 
manque de sociabilité, des préjugés invétérés, l'ignorance des commodités de l'exis- 
tence, une vie bornée et misérable. Actuellement, rien n'est encore changé dans 
l'intérieur de l'île, surtout dans les parties montagneuses. Cependant des routes 
la sillonnent en tous sens. .Mais ce n'est pas sans difficulté qu'on est arrivé à ce 
résultat. 11 a fallu surmonter les obstacles qu'opposait la défiance opiniâtre des 



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LA SARDAIGÎNE 



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paysans bornés de l'île. Lorsqu'on commença la construction de la grande route qui 
devait mettre en communication Cagliari, au sud, avec Sassari et Terra Nova, au 
nord, les paysans de l'intérieur prirent les armes pour s'y opposer. 

« Le campagnard sarde préfère la vie nomade des bergers aux travaux de l'agri- 
culture. Cette vie contemplative développe son imagination, son esprit d'observation 
et son bon sens, mais le porte aussi à l'indolence, au mépris du savoir, à la passion et 
à la violence lorsqu'il est contrarié dans ses désirs ou blessé dans son amour-propre. 
11 aime, comme d'ailleurs tous les peuples du Midi, le chant. et surtout la poésie. 

Il porte assez souvent atteinte à la propriété, mais ce qu'il convoite c'est moins 
l'argent qu'une pièce de bétail, et le vol, commis parfois en plein jour, a le caractère 
qu'il avait partout au moyen âge, c'est-à-dire qu'il est plutôt une conquête qu'un larcin. 
Pour l'exécuter, il faut faire preuve moins de ruse que d'audace et de courage. La 
vendetta existe encore en Sardaigne, et celui qui porte atteinte à l'honneur expie sou- 
vent son crime par le sang. Toutefois, depuis que les tribunaux assurent à chacun 
une justice impartiale, la vie humaine est plus sûre et les mœurs s'adoucissent. Le 
vol de bestiaux et de récoltes, le meurtre commis dans ces actes de déprédation, 
l'incendie de forêts allumé par vengeance, sont des crimes intimement liés à la vie 
nomade des pâtres et disparaîtront avec le développement des chemins de fer, les 
progrès de l'agriculture, de l'instruction et surtout de l'éducation. 

Le Sarde est sobre, et si la culture de la vigne prend chaque année plus d'exten- 
sion, c'est que les vins sardes sont exportés dans le continent et rivalisent avec les 
meilleurs crus toscans, tels que le Chianti, le Simbirizzi, la Veriiaccia d'Oristano, le 
Muscat, le Malvoisie et le Nuragus, qui ont une saveur délicieuse et un bouquet 
exquis. » 

Le train nous dépose à Orislauo. Cette ville est séparée de la mer par une plaine 
d'alluvion parsemée de villages et couverte en partie par une forêt d'orangers. On 
appelle cet endroit Milis ; il produit, dit-on, 60 millions d'oranges par an. 

« Qui va. à Oristano reste à Oristano », dit un proverbe sarde, bien inquiétant. 
La lièvre est aussi redoutable en cet endroit qu'à Lamia, en Thessalie. La ville est 
d'aspect bizarre, avec ses bâtisses neuves et ses huttes de boue aux toits de chaume. 
Elle est à moitié entourée d'eaux stagnantes et le Tirso, le ileuve le plus important de 
l'île, y apporte ses eaux marécageuses. Nulle part, en Sardaigne, le classique 
« mastruca » n'est plus en vogue qu'ici ; les insulaires le portent pour se préserver 
des refroidissements qui amènent la fièvre. C'est un singulier spectacle pour l'étranger 
que la vue de ces hommes bronzés, emmitouflés dans des vestes de peaux de mouton, 
sous la brûlante chaleur du soleil de juillet. Ce n'est pas sans raison que le Sarde se 
couvre à ce point; clans ce pays de marais, les changements de température sont 
fréquents et brusques, surtout au coucher et au lever du soleil. 




























304 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Aussi évite-t-on toute occasion de se découvrir, on ne passe dans les cantons 
particulièrement insalubres que lorsqu'on y est absolument contraint par ses affaires. 
Pendant la saison fiévreuse, les habitants restent le plus souvent chez eux et se 
réconfortent avec l'excellent vin que l'île produit en abondance. 

D'Oristano le train nous conduit à Maconier. Cette ville s'élève au milieu de 
montagnes sèches et mies. En dépit de la lièvre, le voyageur doit s'arrêter quelque 
temps à Macomer pour visiter les n'uràghs, constructions en forme de pyramides 
tronquées, dont la hauteur varie de 10 à 20 mètres; elles sont bâties en blocs 
de rochers bruts non cimentés. On y entre par mw porte très basse qui ouvre sur 
une chambre voûtée; souvent il y a deux étages de chambres voûtées. Certaines 
niiraghs sont circulaires et ont la forme de puits; beaucoup sont munies d'un étroit 
escalier en dedans des murs, qui mène de la base au sommet de la iiuragh. Il est 
difficile de préciser la destination de ces monuments; selon quelques archéologues 
ce seraient des tombeaux; selon d'autres, des temples consacrés au soleil. On a 
trouvé dans les parties souterraines de quelques-unes de ces nuraglw des images de 
bronze, des idoles à formes humaines avec des têtes bizarres ornées de cornes. Ces 
statuettes étranges sont le produit d'un art indigène et local qui s'est développé 
au contact des Phéniciens, alors qu'ils étaient maîtres des rivages de l'île. Au 
sixième siècle, Grégoire le Grand, afin d'extirper le paganisme qui régnait encore 
dans une grande partie de l'île, recommanda aux évoques de Sardaigne de détruire 
ces idoles; une grande quantité furent mises en pièces, ou fondues pour faire des 
cloches, ou enterrées, avec des malédictions solennelles, au-dessous des bâtiments 
chrétiens. 

De Macomer, nous nous rendons à Porto-Torres, qui est le second port de l'île et 
sert d'escale à Sassari. On y pêche le thon. C'est un spectacle fort intéressant. Les 
pêcheurs se servent d'un filet très fort et très solide, composé de deux parties dont 
l'une est fixée par des cables et de grosses pierres, l'autre est mobile et sert à 
amener le poisson à la surface de l'eau. Lorsque les poissons se trouvent pris dans 
ce filet, un massacre général commence : des hommes postés aux deux extrémités sur 
de grands bateaux, plongent leurs crochets de fer dans les corps brillants de leurs 
victimes. Les thons, en se débattant dans cet espace resserré, se frappent mutuellement 
de leurs queues puissantes; l'eau se soulève comme en ébullition et inonde les 
spectateurs de mille éclaboussures. Les « exécuteurs » sont habillés de toile de la tète 
aux pieds, et bien leur en prend, car en peu d'instants ils sont couverts du sang des 
poissons morts ou mourants. Ils les frappent avec leurs « crocchi » ou crochets et les 
tirent de l'eau dans les barques, d'où il n'y a plus de danger que les thons s'échappent; 
lorsque la besogne est terminée, les hommes sautent dans l'eau et nagent jusqu'à 
ce que leur personne et leurs vêtements soient redevenus propres; après quoi la 



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LA SARDAIGNE 



307 



lourde- capture est emportée vers la terre, où l'on procède immédiatement à la 
préparation des conserves. 

Parmi les îles quLse trouvent près de la côte de Sardaigne, on peut citer Asinara, 
au nord-ouest, terre rocheuse et aride, longtemps inhabitée. Au sud-ouest sont deux 
autres îles, San-Pietro et Saut' Antioco. La première est peuplée par des habitants 
d'origine génoise qui diffèrent des Sardes à la fois par les traits, l'énergie, les 







a ga ça» 



>r THON srii LA COTE DK SARDAIGNE : LOBSERYATIOX 



habitudes et le vêtement. L'île mesure environ 13 kilomètres de largeur; sa population 
totale est de 6 300 habitants. Garloforte, la principale localité, est entourée d'une 
enceinte de murs crénelés, bâtis au siècle dernier pour écarter les pirates barba- 
resques. Aux environs, une Société particulière exploite une saline qui appartient à 
l'Etat. Le transport des minéraux et la pèche du thon donnent au port une grande 
activité. Quant à la pêche du corail, elle paraît être tombée, dans ces contrées, en 
une décadence presque complète. 

Sauf Antioco est moins animé que San-Pietro. Cette île est habitée depuis très 
longtemps. Garthage, l'Egypte et Rome y ont laissé des traces de leur passage, ainsi 
que les Sarrasins qui, pendant deux ou trois siècles, ont campé parmi ses "temples 
en ruine. La principale ville, qui porte comme l'île elle-même le nom de Sant' Antioco, 
est séparée des montagnes par un vaste marais, pestilentiel pendant la canicule, et 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 






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qui a l'aspect d'un immense champ de blé maigre, parsemé çà et là de quelques 




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maisons blanches. 


C'était autrefois l'emplacement de l'importante ville de Sulcis, 


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des plus peuplées 


au temps de l'occupation de la Sardaigne par les Romains 


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suppose que c'est 


là que furent transportés les quatre mille Égyptiens et Juifs 


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parle Tacite. Mais 


la ville a maintenant tout à fait disparu; deux ou trois colonnes 




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enfoncées dans la boue sombre des marais, près de la vieille route 




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romaine, en marquent à peine l'emplacement. L'île a 18 kilomètres de longueur 


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nord au sud, sur 


une largeur de 4 à 10 kilomètres. Un pont d'une seule arche 


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élevée, construit sans doute par les Romains, relie une petite presqu'île de sa 


côte 






orientale à la côte de Sardaigne. Sant' Antioco est dominé par une roche trachyt 


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de 245 mètres de 


hauteur. Comme à San-Pietro, c'est de la pèche du thon que 


l'île 




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tire ses principales ressources; le sol y est néanmoins assez fertile. 






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La côte de Toscane 




CIVITA-VKCCHIA 



En quittant la Sardaigne nous retournons à Naples, puis nous nous dirigeons vers 
le nord. Au delà du cap Misène, la côte se recourbe de nouveau en une vaste baie très 
ouverte, qui aboutit au cap Circello. Des plaines bordent la côte jusqu'aux environs 
de Gaé'te, où les montagnes poussent une pointe vers le rivage de la mer. Au nord du 
cap Circello s'étendent les marais Pontins, puis, entre les Apennins et la mer, les 
vastes solitudes de la campagne romaine. Quelques villes apparaissent encore au 
bord de la mer. 

Une vieille tour signale au loin l'emplacement d'Ostie, qu'encadre d'une façon 
pittoresque un massif de pins. C'est un petit village de 200 habitants, à 3 kilomètres 





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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



ot demi de l'embouchure du Tibre. La ville ancienne, fondée, dit-on, par Ancus 
Martius était bien plus importante ; elle compta jusqu'à 80000 habitants et fut 
longtemps le port de Rome. Mais peu à peu les alluvions du Tibre l'éloignèrent 
de la mer; Claude et Trajan construisirent alors un nouveau port, à 3 kilomètres 
environ au nord-est de l'Ostie actuelle. Cependant l'ancienne ville conservait encore 
une certaine vitalité; ses belles plages, qui s'étendaient le long de la mer, attiraient 
encore chaque année une foule de baigneurs, et les riches patriciens continuaient 
toujours à habiter les superbes villas des environs, fin outre, la ville possédait 
un temple dédié à Castor et Pollux, dont la réputation était très grande et qu'on 
venait visiter cle très loin. 

Malgré toutes ces causes qui retardaient sa ruine, Ostie ne tarda pourtant pas 
à décliner ; les invasions l'achevèrent. La ville moderne, fondée au neuvième siècle 
par Grégoire IV, n'eut pas une prospérité plus durable. Au temps des Médicis, c'était 
un pauvre village; les habitants vivaient tant bien que mal, en fabriquant de la chaux 
avec les marbres des temples en ruines. Ainsi disparurent peu à peu les restes 
des vieux monuments d'Ostie, ses villas et ses temples. De nos jours, on a fait 
de nombreuses fouilles à Ostie et on y a trouvé un grand nombre d'objets d'art 
très précieux. Ces travaux ont mis à nu une grande partie de la ville ancienne, des 
boutiques, des habitations, les temples de Jupiter, de Cybèle, de Mithra, les bains, 
le théâtre, le forum, etc. 1 ; on peut visiter tout cela et se promener dans le forum, 
dans les rues bordées d'arcades qui existaient déjà il y a plus de deux mille ans et 
dans la voie des tombeaux. On voit encore à Ostie un vieux château du moyen âge 
où l'on a installé un musée d'antiquités. De solides bastions, une tour ronde assez 
élevée et d'énormes mâchicoulis donnent à ce château un aspect imposant. 

La ville actuelle, resserrée dans l'étroit espace qui forme un bastion extérieur 
du château, est un des sites les plus pittoresques des environs de Rome en même 
temps que l'un des plus mélancoliques. Sa petite cathédrale, d'un gothique bâtard, est 
à peine plus grande qu'une chapelle ; c'est cependant le premier évêché suburbicaire 
de Rome. Aujourd'hui encore l'évêque d'Ostie est le doyen du Sacré-Collège et il 
a le privilège, avec les évêques de Porto et de Sabina, de couronner et de sacrer 
les papes nouvellement élus. 

Un peu plus loin se trouve Porto qui, après Ostie, servit de [tort à Rome. Claude, 
d'abord, y construisit un port qui fut très vite obstrué par les sables. Trajan en 
creusa ensuite un très vaste, de forme hexagonale et qu'il fît communiquer avec la 
mer par un canal ; mais ce port ne tarda pas à subir le même sort cpie le premier. 
On trouve à Porto quelques souvenirs du moyen âge, un vieux château qui sert de 

1. Un architecte français, M. André, grand prix de Rome, a exposé récemment, an Salon des Champs- 
Elysées, une très belle restauration d'Ostie. 



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ORBETELLO HT SAN-STKFANO 



palais épiscopal, et la tour de l'église de Santa-Rufma, qui date au moins du 
dixième siècle. 

Au delà s'étend la grande plaine du Tibre, que limitent au loin les collines de 
Rome ; le vieux fleuve y roule ses eaux jaunes et boueuses. Des terres couvertes 
d'herbages et de bois s'abaissent en pente douce vers la mer. La campagne romaine 
devient de plus en plus déserte. Nous apercevons bientôt Palo, dont le vieux château 
domine pittoresqueinent la grève : c'est une station de bain, pendant les chaudes 
journées de l'été, pour les boutiquiers de Rome. La ville occupe l'emplacement de 
l'ancienne Alsium où Pompée avait une maison de campagne. A partir de Palo, la côte 
devient un peu plus variée d'aspect; les collines basses se détachent de la masse des 
Apennins et s'étendent parfois jusqu'à la mer; de temps à autre, comme à Santa- 
Severa et à Santa-Marinella, elles sont couronnées par un vieux château ; celui de 
Santa-Severa, bâti en pierre grise et formé d'un groupe de hautes tours placées sur 
un rocher dominant la mer, est un des plus remarquables. Ça et là aussi apparaissent 
de vieilles tours isolées, souvenirs des temps troublés où l'on avait sans cesse à 
redouter les descentes des Maures. 

Givita-Vecchia, comme le nom l'indique, est une ville ancienne, qui, après le 
déclin d'Ostie, servit de port à Rome pendant des siècles. Elle fut fondée par Trajan, 
dont elle porta le nom pendant quelque temps ; mais on ne trouve plus rien dans ses 











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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



murs qui indique une si haute antiquité. Elle fut ravagée, comme beaucoup d'autres 
places le long de la côte, par les Sarrasins, et pendant quelques années fut complè- 
tement abandonnée ; mais vers le milieu du neuvième siècle les habitants y revinrent, et 
la ville, qui prit alors son nom actuel, augmenta d'importance à mesure que le pouvoir 
temporel de la Papauté s'accroissait. 

On y trouve peu de chose qui mérite d'attirer l'attention du voyageur ou de 
l'artiste. Civita-Vecchia occupe un promontoire très bas et vaguement dessiné ; ses 
maisons sont de couleur blanchâtre, de forme carrée et plate; il n'y a ni tours ni 
dômes remarquables; la ville a été longtemps enclose de fortifications, bâties au 
dix-septième siècle par le pape Urbain VIII. 

Le port est un bassin admirable, compris entre deux jetées semi-circulaires; une 
digue laisse à droite et à gauche pour les navires une entrée qu'éclairent des phares. 
Civita-Vecchia fait un commerce assez important avec Gênes, Marseille et l'Angle- 
terre ; néanmoins l'animation y est presque nulle et l'aspect de la ville est morne 
et triste. H y a peu de monuments à visiter; on va généralement voir la maison oii 
habita le romancier Stendhal. 

Au nord-est de Civita-Vecchia se trouve la grande nécropole de Véies, une des 
anciennes villes de l'Etrurie. Ses habitants furent souvent en guerre avec les Romains. 
Déjà au temps de Romulus, les hostilités avaient commencé; lorsque Rome chassa 
les Tarquins, Véies prit leur parti, mais elle fut vaincue avec eux. Plus tard, les 
Etrusques réussirent à s'emparer du Janicule et il fallut deux armées pour les en 
déloger. Dans une autre lutte encore, ils furent vaincus par Cornélius Cossus. 
Cette longTie série de guerres se termina par la défaite définitive des Etrusques; 
Véies fut prise par Camille après un siège de dix ans (485-495) et complètement 
détruite. On voit encore quelques ruines de la citadelle sur la colline dite l'Isola 
barnese, et des tombes aux environs. On raconte qu'en 1823, un paysan ayant ouvert 
par hasard une tombe en bêchant la terre, il aperçut par l'ouverture un soldat 
étendu tout de son long et couvert d'une armure complète ; il le regarda pendant 
quelques minutes avec étonnement, puis la forme s'évanouit comme une ombre : le 
corps était tombé en poussière au contact de l'air. De nombreuses chambres 
souterraines ont été ouvertes depuis; les vases, les bronzes, les pierres précieuses 
et les ornements qu'elles contenaient, ont été transportés dans des musées ou 
dispersés dans les cabinets de collectionneurs, mais les peintures murales restent 
encore. Ce sont des œuvres appartenant à différentes périodes du sixième au troisième 
ou au second siècle avant l'ère chrétienne ; elles portent la marque de l'influence 
exercée par l'art grec sur les premiers habitants de l'Italie. 

Plus au nord, Corneto apparaît au sommet d'un plateau doucement incliné, 
entourée d'un rempart de vieux murs; comme Cortone, elle élève vers le ciel un 



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PORTO FERRA.IO 



RESIDENCE DE NAPOLEON I e1 



diadème de tours. Située à plus de cent 
mètres au-dessus de la plaine qui la sépare 
de la mer, entre les eaux étincelantes et 
les chaînes de montagnes couvertes de forêts, 
elle offre un aspect charmant. On trouve 
aussi dans ses murs d'intéressants sujets d'étude : il y a plusieurs vieilles églises, 
et nombre d'antiquités étrusques et romaines sont conservées dans un musée. La 
ville même, cependant, n'est pas d'origine étrusque, sa fondation date seulement 
du moyen âge. Sur la colline opposée se trouvent les ruines de Tarquinies, une 
grande ville étrusque, la patrie de Tarquin l'Ancien; elle prit part aux guerres de 
Véies contre Rome et fut entraînée dans la défaite générale des Étrusques ; toutefois 
elle continua à prospérer sous la domination de Rome; mais elle déclina dans les 
sombres jours qui suivirent la chute de l'Empire. Les Sarrasins la pillèrent et 
achevèrent sa ruine. 

Le prince de Ganino a fait exécuter dans le métropole de Tarquinies des fouilles 
qui ont amené des découvertes importantes. On a trouvé là près de six cents tombes 
souterraines, des peintures dans un très bon état de conservation, des mosaïques, des 
vases, des figurines, trois temples étrusques, et bien d'autres richesses artistiques. 

Au delà de Givita-Vecchia, la côte forme une courbe très douce que limite au loin 
le Monte Argentario ; des forêts couvrent les collines qui longent la côte et les pentes 
rapides du promontoire. Au pied du Monte Argentario, dans une situation des plus 

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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



pittoresques, se trouve la petite ville d'Orbetello, entourée de lagunes et reliée au 
continent par un isthme. A Orbetello commence la région des Maremmes proprement 
dites, qui s'étend le long de la mer jusqu'à Piombino ; ce sont des terres marécageuses 
très peu peuplées, où paissent des buffles en grand nombre. Orbetello est une ville 
d'origine étrusque ; on a découvert dans son enceinte et aux environs beaucoup de 
tombes, des vases, des ustensiles en bronze, des bijoux en or d'une grande beauté. 
Plus loin, le promontoire de Talamone s'avance vers la mer, abritant le village de 
même nom. C'est un endroit pittoresque, dominé par un vieux château; le port est 
protégé par l'île de (iiglio. 

Après qu'on a traversé l'Ombrone, un des fleuves qui sortent des Apennins, 
on aperçoit les tours basses et le dôme de Grosseto, au sommet d'un plateau qui 
domine la plaine. Au delà, on rencontre le promontoire de Castiglione, derrière 
lequel s'étend la plaine marécageuse des Maremmes; il y a là un petit port, autrefois 
fortifié, qui exporte du bois et du charbon, fournis par les collines voisines. 

Follonica, le seul point qui sur un assez vaste espace puisse être appelé une ville, 
est toute noire de fumée; c'est clans ses usines que l'on fond la plus grande partie 
du minerai de fer de l'île d'Elbe. Les environs sont assez pittoresques : au nord se 
trouve le promontoire de Pioinbino sur lequel s'élève la ville du même nom; on y voit 
un ancien palais des grands ducs de Toscane. C'est près de là que s'élevait la ville 
étrusque de Populonia, dont on peut voir encore quelques vestiges. 

En face de la partie de la. côte qui s'étend du Monte Argentario au promontoire 
de Pioinbino, se trouve l'archipel Toscan composé de plusieurs petites îles dont 
la principale est l'île d'Elbe. Les autres îles sont : Giglio, qui possède de belles 
carrières de granit; Monte-Cristo, qui surgit du milieu des flots comme une énorme 
pyramide à une hauteur de plus de 600 mètres ; Pianosa, superbe sous son vert 
manteau d'oliviers. C'est à Pianosa que le fils de Marcus Agrippa fut banni par 
Auguste, à l'instigation de Livie ; il y périt sur l'ordre de Tibère. On y trouve encore 
des traces de l'occupation romaine; en particulier les ruines de thermes. 

La dernière du groupe, au nord, est Capraja; c'est une île ravissante dont 1rs 
maisons blanches apparaissent groupées dans un cirque de granit rose. Son port 
était défendu par un fort que Nelson détruisit en 1796. 

L'île d'Elbe est de beaucoup la plus grande de toutes ces îles; sa superficie, 
plus considérable que celle de toutes les autres réunies, est de 22000 hectares. 
Elle n'est séparée de Pioinbino que par un détroit peu profond, et a dû être primi- 
tivement rattachée au continent. L'île est très montagneuse; à l'ouest, le mont 
Capanne atteint plus de 1000 mètres de hauteur; à l'extrémité opposée, des massifs 
cle montagnes s'élèvent jusqu'à 500 mètres. Il n'y a pas de rivières navigables, mais 
beaucoup de petits cours d'eau. On trouve dans l'île une grande variété de roches: des 



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LA COTE DE TOSCANE 



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granits, de la serpentine, des marbres, du kaolin. Son sol renferme aussi beaucoup 
de cristaux et des pierres précieuses. 

Dans les massifs de l'intérieur et sur les sommets des promontoires, on aperçoit 
de vieilles forteresses en ruines, où les habitants se réfugiaient par crainte des pirates. 
La population afflue maintenant dans les villes de la côte : elle vit principalement 




PORTO KKRRAJO, VUE PRISE DE LA RÉSIDENCE DE NAPOLÉON I" 1 



de la pèche du thon et de la sardine. L'île produit aussi des vins abondants et très 
estimés; mais sa principale source de richesse consiste dans les gisements de fer qui 
sont très abondants. Ces gisements s'élèvent en hautes falaises au nord-est de l'île et 
couvrent une superficie d'environ 250 hectares; ils ont été exploités dès l'antiquité. 
Les excavations produites par l'exploitation affectent la forme de cratères, et les 
débris accumulés depuis des siècles ont formé de véritables collines de 100 à 
200 mètres de hauteur. 

L'île a été successivement occupée par les Étrusques, les Phocéens, les Cartha- 
ginois et les Romains. Au moyen âge, elle tomba sous la domination des Pisans, puis 
des Génois. Elle faisait partie du royaume de Naples lorsque les Anglais s'en empa- 
rèrent en 1796. Les français la leur enlevèrent en 1800. Le traité de Paris (4814) la 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 









donna en toute souveraineté à Napoléon I er , après son abdication. L'empereur y résida 
depuis le 4 mai 1814 jusqu'au 26 février 1815. Ce nouveau royaume dut sembler bien 
étroit à celui qui avait rêvé de réunir l'Europe sous sa domination et qui avait, 
pendant un moment, réalisé ce rêve prodigieux. Cependant son infatigable activité ne 
s'endormit pas là plus qu'ailleurs : il s'intéressa aux moindres détails de l'admi- 
nistration de l'île et entreprit des réformes. 11 promulgua des lois, fit construire dans 
de modestes proportions un palais, des casernes, des édifices publics; il occupa sa 
petite garnison à divers travaux, fit creuser des canaux, élever des aqueducs, ouvrir 
des routes, planter des arbres sur le bord des cbemins; il appliqua ses efforts au 
développement de l'agriculture et du commerce, organisa l'instruction publique. 

Son instinct de conquérant le poussa même à agrandir ses domaines par l'occu- 
pation de l'île de Pianosa, abandonnée depuis longtemps aux fréquentes descentes 
des corsaires. Il y envoya trente de ses gardes, avec dix hommes de la compagnie 
appartenant à l'île (quel contraste avec les expéditions qu'il avait autrefois dirigées!), 
traça un plan de fortification, et dit en riant : « l'Europe dira que j'ai déjà fait une 
conquête. » 

Il fut rejoint dans l'île par sa mère et sa sœur Pauline, et un certain nombre 
de ceux qui avaient autrefois combattu sous son drapeau vinrent successivement le 
rejoindre et prirent du service dans ses gardes. Cependant il ne put se résigner 
longtemps à rester dans cet étroit domaine, et il résolut de tenter un retour en 
France. 

A quatre heures de l'après-midi, le dimanche 26 février 1815, un coup de fusil 
fut tiré en manière de signal, les tambours battirent aux champs, les officiers entas- 
sèrent ce qu'ils purent de leurs effets dans des sacs à farine, les hommes arrangèrent 
leurs havresacs, l'embarquement commença, et à huit heures du soir les barques 
étaient chargées. 

La petite flotille qui portait Napoléon et les neuf cents hommes constituant 
toute son armée, se composait du brick l'Inconstant et de quelques petits navires. 
Elle évita avec le plus grand soin les croisières anglaises. Un navire de guerre 
français, le Zéphyr, vint droit sur la flotille ; il reconnut le pavillon elbois, un drapeau 
blanc parsemé d'abeilles, et demanda des nouvelles de l'empereur : Napoléon répondit 
lui-même que l'empereur se portait bien. Le lendemain, un vaisseau de ligne fut en 
vue, mais il ne se détourna pas de sa route. Le 1 er mars, à cinq heures, Napoléon 
débarquait en Provence. 

L'île d'Elbe fait actuellement partie du royaume d'Italie. Porto Ferrajo, la ville 
principale, est pittoresquement située, dans la partie nord, où l'on voit encore les 
forts bâtis par Cosme I er au seizième siècle, et un très modeste palais qui fut habité 
par Napoléon. 



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PORT DE LIVOURNE 



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LA COTE DE TOSCANE 



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Au delà de Pionibino, une plaine unie, couverte de prairies et de champs de 
blé, s'étend entre la mer et le pied des collines ; çà et là, de longues lignes de bois de 
pins bordent le rivage; peu d'habitations, sauf sur les collines basses que couvrent 
les villages. Nous sommes encore dans les Maremmes, où règne la malaria. 
A mesure qu'on remonte vers le nord, les maisons deviennent plus nombreuses 




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LE PREMUIB PONT SUR l'aENO 



dans la plaine; beaucoup sont de construction tout récente, car les efforts faits 
pour assainir le sol par le drainage ont été couronnés de succès. 

Bientôt on arrive en vue de Livourne. C'est une ville toute neuve aux maisons 
modernes bien bâties ; l'emplacement sur lequel elle s'élève a été complètement 
remanié par la main de l'homme : on a dû consolider des terres marécageuses : 
ailleurs, au contraire, il a fallu creuser des bassins et des canaux pour ouvrir un 
accès aux navires. Tout un quartier, auquel on a donné le nom de Petite-Venise, 
est sillonné de canaux qui permettent de transporter les marchandises jusqu'aux 
portes des entrepôts. Un brise-lames, construit en pleine mer, protège l'entrée du 
port. Livourne est une création des Médicis ; au commencement du seizième siècle, 
c'était encore une place insignifiante où l'on ne comptait que 7 à 800 habi- 
tants. Cosme I er de Médicis donna le premier élan à la prospérité de la ville; 
après lui, les grands-ducs Ferdinand I' 1 et Léopold II augmentèrent son importance.' 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Actuellement, Livourne a près de 80000 habitants. Son commerce est important; 
elle est surtout en relations avec le Levant, la France et l'Angleterre. 

Il y a peu de monuments à visiter à Livourne. La rue principale possède 
quelques beaux magasins, et il faut citer deux belles places; sur l'une, qui porte le 
nom de Charles- Albert, s'élèvent les statues d'une taille colossale du dernier 
o-rand-duc et de son prédécesseur. Leurs socles sont, comme de juste, couverts 
d'inscriptions pompeuses en l'honneur de la dynastie régnante. L'autre place porte 
aujourd'hui le nom de Victor-Emmanuel; là se trouvent l'ancien palais royal, l'hôtel 
de ville et la cathédrale, remarquable monument du style de la Renaissance, 
d'une architecture très simple, avec quelques belles colonnes de marbre. On 
remarque encore quelques restes des anciennes fortifications, auprès de l'ancien 
port. Il faut voir enfin la statue du duc Ferdinand I er , un des fondateurs de Livourne; 
le piédestal en est supporté par quatre esclaves turcs. 

Au nord de Livourne, sur l'Arno, la vieille ville de Pise, est une des plus 
illustres de l'Italie par le nombre et la magnificence de ses monuments. La cathé- 
drale, bâtie par Buschetto, est un spécimen grandiose du style sévère et majestueux 
qui était en vogue vers la fin du onzième siècle, elle fut consacrée en l'an 1118. 
Elle rappelle une grande bataille navale gagnée par les Pisans, trois ans avant 
celle d'IIastings, et les colonnes qui supportent les arcades de l'intérieur sont 
à la fois des dépouilles de monuments classiques et des souvenirs de victoires. 
La fameuse Tour penchée, bâtie au douzième siècle par Guillaume d'Inspruck 
et Bonnano de Pise, s'harmonise bien avec le style général de la cathédrale. 
C'est une tour cylindrique formée de sept étages de colonnes superposées, dont 
l'ensemble atteint une hauteur de 39 mètres; elle est inclinée de l) mètres sur sa 
base. C'est du sommet de cette tour que Galilée fit ses expériences sur la pesanteur. 
Le baptistère, qui s'élève devant la façade de la cathédrale, est une merveille 
d'élégance; il fut commencé en 1153 et achevé au quinzième siècle. Tous ces édifices 
sont en marbre de Carrare. 

La place est bordée à gauche par le Campo-Santo. Le cloître du Campo- 
Santo, bâti en 1278, est le chef-d'œuvre de Jean de Pise. Le grand artiste qui a 
sculpté le maître-autel du Dôme d'Arezzo, la chaire de l'église de Saint-André, 
à Pistoie, et le tombeau de Benoît XI dans l'église Saint-Dominique, à Pérouse, 
n'a jamais été mieux inspiré que lorsqu'il a dessiné, dans sa ville natale, le 
Campo-Santo et la petite église de Santa-Maria-della-Spina. La terre du cimetière 
de Pise a été rapportée de Jérusalem, afin que les morts pussent y reposer en 

Terre-Sainte. 

Les murs du cloître sont couverts des célèbres fresques d'Orgagna qui repré- 
sentent la Vie humaine, le Triomphe de la mort et le Jugement dernier. 



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LA COTE DE TOSCANE 



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Pise était au moyen âge une grande république commerciale que ruinèrent ses 
rivalités avec Gênes. En 1284, les Génois anéantirent complètement sa flotte à la 
Meloria, et, en comblant l'Ame, détruisirent son port, que les alluvions du fleuve, 
empiétant continuellement sur la mer, finirent par obstruer complètement; au 




ENTRE LIVOtîRNE ET GROSSETO 



seizième siècle, les petites barques seules pouvaient y entrer. On l'abandonna 
complètement, et il n'en reste maintenant plus de traces. « Pise la morte » a 
aujourd'hui cessé d'être une ville commerciale, mais elle possède encore une 
certaine importance agricole. C'est aussi un centre intellectuel, où se trouve une des 
meilleures universités de l'Italie. Son climat est merveilleux et attire chaque année, 
en hiver, un grand nombre de voyageurs. 

Au nord de l'Arno, on longe les chaînes marécageuses que traverse le Serchio, 
puis on arrive en vue de Viareggio, nichée au milieu de bois de chênes et de pins. Le 
pays devient plus pittoresque, les montagnes se rapprochent de la côte. Pietra-Santa 
mérite de nous arrêter quelque temps; c'est une petite ville ceinte de vieux remparts, 
qui possède une belle église très ancienne; le campanile, plus moderne, est du 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



quinzième siècle ; des bronzes de Donatello se trouvent dans le baptistère d'une 
autre église ; sur la piazza s'élève le palais ducal. Massa, ville plus importante 
située sur les hauteurs au milieu des oliviers, était autrefois la capitale du duché de 
Massa-Carrara. En 1806, Napoléon I er donna ce duché à sa sœur Elisa; le palais de 
cette princesse existe encore. Le titre de duc de Massa fut ensuite transféré au ministre 
de la justice, Régnier. Massa possède, comme Carrare qui est un peu plus au nord, 
de belles carrières de marbre. 

Bientôt apparaissent les collines de Carrare, formant un grand mur de rochers 
escarpés où se creusent des carrières de marbre. La ville est admirablement située 
sur une hauteur d'où l'on embrasse le magnifique panorama de la plaine qui s'étend 
vers la mer : eà et là, on aperçoit des maisons blanches, grises ou roses, groupées 
autour d'un campanile. La ville possède quelques monuments dignes de fixer 
l'attention, entre autres la belle église collégiale de Saint-André, remarquable 
spécimen de l'architecture italienne du treizième siècle. Mais ce sont surtout les 
carrières de marbre blanc qui attirent les visiteurs. On s'y rend par des sentiers qui 
montent en serpentant sur les collines, parmi les vignes et les buissons d'oliviers; 
la plupart sont ravinés par les roues des lourds chariots qui descendent les blocs 
de marbre et qu'on rencontre en chemin, tirés par des bœufs blancs à l'œil doux et 
mélancolique. 

Ces -carrières étaient exploitées déjà par les Romains ; c'est de là que furent tirés 
les marbres du Panthéon. Les collines sont perforées de plus de sept cents carrières, 
dont trois cents environ sont actuellement en exploitation. Le marbre de Carrare est 
surtout recherché pour la statuaire; on le paie parfois jusqu'à 2000 francs le mètre 
cube. On en exporte en moyenne 19000 mètres cubes par an, ce qui représente une 
valeur d'environ 3 700000 francs. La ville elle-même n'est qu'un immense atelier 
de sculpture, et possède une académie qui a donné des maîtres célèbres. Avenza, sur 
la côte, sert de débouché à Carrare; c'est par là qu'on expédie les marbres de ses 

carrières. 

Plus au nord, la Magra débouche dans la mer en un vaste estuaire. Cette rivière 
arrose Sarzana, la ville principale de la province, qui était autrefois fortifiée et dont 
les vieux remparts ont été convertis en promenades. Elle possède une cathédrale, en 
marbre de Carrare, des quatorzième et quinzième siècles. C'est là que naquit le pape 
Nicolas V, fondateur de la Bibliothèque Vaticane, et c'est des environs qu'est origi- 
naire la famille des Bonaparte qui, dans la suite, émigra en Corse. Sarzana porta 
d'abord le nom de Luna Nova, car elle remplaçait une autre Luna située plus près 
de l'embouchure de la rivière. Sauf quelques tombes croulantes et quelques fragments 
de ruines romaines, rien ne subsiste de l'ancienne Luna. 

Au delà s'ouvre le beau golfe de la Spezia, à l'entrée duquel on aperçoit Lerici. 



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La ville et son port sont protégés par un promontoire que surmonte un vieux château, 
reste des fortifications dont les Pisans avaient entouré la ville pour la défendre contre 
Gênes et Lucques. C'est à Lerici que le célèbre poète anglais Shelley passa les 
derniers mois qui précédèrent la catastrophe si tragique dont il fut victime. Gomme 
tout bon Anglais, Shelley avait la passion des sports nautiques; il revenait de 
Livourne sur un petit bateau à voiles, accompagné seulement de son ami Williams 





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LERICI, A L ENTREE DI ; GOLFE DE LA SPEZIA 



et d'un matelot anglais, lorsqu'une terrible bourrasque les surprit et engloutit 
l'embarcation avec ses trois passagers. On retrouva quelques jours après le corps 
de Shelley sur la côte, près de Viareggio, et celui de Williams près de Lerici, 
à trois milles de là; le corps du matelot ne fut retrouvé que trois semaines plus 
tard. Comme la loi toscane exigeait, par précaution contre la peste, que tous les 
objets jetés à la côte fussent brûlés, les corps des malheureuses victimes furent 
livrés aux flammes. Par les soins de Byron et de quelques amis, un bûcher fut 
dressé; on y versa de l'encens, du vin, du sel, de l'huile, comme aux temps antiques 
de la Grèce. Les cendres, recueillies dans une urne, furent déposées dans le cimetière 
protestant de Rome, près de la pyramide de Cestius. 

Au delà de Lerici s'étend la rade de la Spezia, avec les deux forts, les 
arsenaux et les chantiers qui la bordent. Les Italiens veulent faire de cette magnifique 
rade une place navale de premier ordre et y ajoutent continuellement de nouvelles 
fortifications. Ce beau port, qui constitue pour les navires un abri très sûr, n'a encore, 
au point de vue commercial, qu'un rôle secondaire : il ne peut servir de débouché 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



qu'aux vallées des environs. Plus tard, lorsqu'une voie ferrée l'aura mis en commu- 
nication avec les riches contrées qui s'étendent au delà de l'Apennin, avec Parme, 
Modène et les belles plaines de la Lombardie, son importance commerciale pourra 
devenir très grande. 

On jouira d'une vue admirable si l'on monte sur la colline de marbre qui 
domine la ville de Porto-Venere, à l'entrée du golfe, en face de Lerici. De là on 
aperçoit la ligne fuyante des côtes de Toscane, les montagnes de la Corse qui 
s'élèvent de la mer, à l'horizon, comme un amas de nuages sombres, et, du côté de 
Gênes, une succession de baies et de promontoires d'une variété enchanteresse. 



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POINT DE LA CÔTE OÙ FUT RETROUVÉ T.E CORPS DE SHELLEY, PRÉS DE VIAREGGIO 



Gênes 





LE PORT DE GÈNES 



Au delà du promontoire de Porto-Venere, la côte devient très accidentée et 
présente une suite de baies profondes et de promontoires abrupts. Les montagnes 
serrent la côte de près; sur leurs lianes, des oliviers au feuillage argenté des 
orangers, des citronniers s'étagent en gradins. Sur certains points les montagnes 
s écartent, une vallée s'élargit : on aperçoit alors des coins charmants, des fouillis 
de verdure d'où surgissent des palmiers au tronc élancé, quelque village ou un 



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groupe de maisons formant une tache blanche qui resplendit au soleil. Plus loin, 
la montagne s'éloigne davantage de la côte ; des villes forment alors au bord de la 
mer un long cordon continu, coupé à peine çà et là par des escarpements rocheux. 
C'est d'abord Sestri-di-Levante, une ville de pêcheurs, puis Lavagna, où l'on exploite 
des carrières d'ardoises grises, Chiavari avec son vieux château, Rapallo dont on 
aperçoit de loin l'élégant campanile, Recco qui se détache sur un fond de collines 
hardiment découpées, Nervi entourée cle villas et de jardins verdoyants où les 
malades viennent respirer l'air pur et recouvrer la santé. 

Bientôt apparaît Gênes « la superbe », étageant autour d'un vaste port ses 
maisons en amphithéâtre, et entourée d'une double enceinte de murailles et de forts 
que dominent, tout en haut de la montagne, de vieilles tours. Ainsi vue à distance, 
Gênes présente, surtout lorsque le soleil jette sur elle la magie de sa lumière , un 
coup d'œil vraiment féerique. En approchant, on est un peu désappointé à la vue de 
ses quais trop étroits et sales, bordés de hautes maisons d'aspect triste et vieillot, 
des ruelles sombres qui montent vers les hauteurs, en pentes raides ou en escaliers; 
car la ville est bâtie sur la montagne à un endroit où celle-ci borde la mer de près. 
Son histoire est tout entière retracée dans sa configuration. 

En effet, « Gênes n'a guère songé au climat, quand elle s'est fondée là, au centre 
du golfe. Le commerce armé, la rapine, la tyrannie de la mer, c'était toute sa pensée. 
Sans souci de la terre qu'elle ignorait et méprisait, elle a, sur l'étroite lisière, 
entre la mer et la montagne, entassé, d'étage en étage, comme une échelle titanique 
de palais de marbre, qui de loin apparaissent les uns sur les autres. Ces étages 
magnifiques, coupés d'orangers, de terrasses, saisissent et surprennent, plus encore 
qu'ils ne charment. Pourquoi ? On participe à la fatigue d'un si grand effort ; on sent 
trop bien qu'un tel peuple, peu amoureux de la nature, n'a pas fait tout cela par 
simple amusement. Ces palais sont des forteresses, grillées au bas, fermées de portes 
de fer massives comme des portes cle ville, qui défendent le coffre-fort. Ces terrasses 
aériennes, qui s'efforcent de monter toujours plus haut, de voir par-dessus leurs 
voisines, sont des observatoires d'où le capitaliste regardait ses navires en mer, d'où 
l'armateur suivait de l'œil ses corsaires. Gênes a été une banque avant d'être une 
ville ; elle a été de bonne heure une compagnie de prêteurs à la grosse aventure, 
une association cle marins armés ' . » 

Dès l'origine, elle fait surtout la guerre en vue du profit. Les croisades augmentent 
sa prospérité. D'une expédition contre les Sarrasins d'Espagne, les Génois rapportent 
des ressources qui leur permettent de fortifier leur ville. Lorsque Frédéric Barberousse 
les menace, ils lui achètent la paix moyennant 1200 marcs d'argent. Ils aident les 

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ÏBNES, VUE PRISE DU 



Paleologues a renverser l'empire latin, et obtiennent en échange de ce service 
déportants pr m eges en Orient : la possession des faubourgs de Péra et de Galata 
a Constanfnople ; les stations de Chio, Mételin, Ténédos, Snvyrne, sur l'Archipel Ils 
se font payer tribut par les rois ,1e Chypre, occupent Cafta et Azof, au fond de 
la mer Noire, et, par la mer Caspienne, accaparent tout le commerce de l'Inde 
Dans cette lutte pour la royauté commerciale du monde, Cènes trouve deux 
nvales, 1 ,se et Venise; elle les attaque tour à tour. La lutte contre Pise éclata à 
1 occasion des îles de Corse et de Sardaigne, que Gênes lui disputait. Gênes vainquit 
sa r.va e dans un combat naval, près de l'île de la Meloria, en 1284, et anéantit 
complètent, sa flotte; pu.s elle détruisit son port en comblant l'embouchure de 
1 Arno. Gencs fut moms heureuse dans sa guerre contre Venise. Elle fut cependant 
v,co„e„se au commencement de la lutte; un moment, elle se vit maîtresse exclusive 
de la mer No.re et de la mer de Syrie; puis, après des alternatives de succès et de 
revers, dans une dernière guerre, elle triompha de la flotte vénitienne à Pola 
et se re.it maîtresse de Chiozza. Venise implorait la paix, mais Doria voulue 
imposer des confluons trop dures aux vaincus, ceux-ci rendirent la liberté à l'amiral 
V.ctor Pnmm, qu ,1s avaient jeté en prison après la défaite de Pola; Pisani enferma 
la flotte. geno.se dans la passe de Chiosza, où il la contraignit à se rendre. La paix 
de lurin, en 1381, termina cette longue lutte. 

Gênes se fût vite relevée de cet échec, si elle n'eût été affaiblie par les 
dissensions des Guelfes et des Gibelins. Les Grimaldi et les Fieschi avaient pris 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



le parti des premiers ; les Spinola»et les Doria, qui étaient à la tête des Gibelins, 
arrivèrent au pouvoir et donnèrent au peuple un semblant de liberté par l'institution 
d'une espèce de tribunat. Au quatorzième siècle, le pouvoir se trouva entre les 
mains de riches familles d'origine plébéienne, les Adorai, les Fregosi, les Quarci 
et les Mondalti ; mais elles n'eurent pas plus d'autorité que les anciennes familles 
nobles, et les discussions continuèrent à déchirer la ville. Pour recouvrer la paix, 
Gênes se mit sous la protection de la France, puis sous celle de Milan. Dans la lutte 
entre François I er et Charles-Quint, elle prit d'abord le parti du roi de France. 
Mais André Doria, mécontenté par François I er , se retourna contre lui, et délivra 
sa patrie de la domination française. Il fit cesser les querelles des Adorni et des 
Fregosi, qui détenaient le pouvoir, rappela les nobles aux emplois, et rendit biennale 
la dignité de doge qui était alors perpétuelle. Mais ces changements firent des 
mécontents : Fieschi voulut en profiter pour renverser le nouveau gouvernement 
et relever le parti démocratique ; il forma une vaste conspiration qui ne tarda pas 
à éclater et dans laquelle le neveu d'André Doria, Giannettino Doria, fut tué. Fieschi 
se vit un instant maître des portes et du port, mais il se noya en montant sur 
son vaisseau, et Doria vengea sur ses complices la mort de son neveu. 

A partir de cette époque, Gênes se désintéressa des querelles de l'Europe et 
s'adonna tout entière au commerce; sa puissance déclina rapidement. En 1684, elle 
fut bombardée par les vaisseaux de Louis XIV, et son doge dut venir s'humilier à 
Versailles. Au dix-huitième siècle, elle fut occupée par les Autrichiens, et se vit 
obligée de vendre à la France la Corse, qu'elle ne pouvait parvenir à dompter. En 
1797, lors du traité de Campo-Formio, qui mit fin à la campagne d'Italie, le général 
Bonaparte fit reconnaître par l'Autriche l'indépendance de Gênes, et en fit la capitale 
delà République ligurienne. En 1800, l'Autriche avait de nouveau envahi l'Italie; 
elle mit le siège devant Gênes, de concert avec la flotte anglaise. Masséna défendit 
la place, qui était alors protégée du côté de la terre par une double ligne de 
fortifications dont il reste encore une partie assez considérable. La ligne extérieure, 
avec ses forts détachés, s'élevait sur les premiers contreforts des Apennins, à une 
hauteur qui atteignait quelquefois plusieurs centaines de pieds. Le siège fut rude ; 
les malheureux habitants subirent toutes les horreurs de la famine et de la maladie. 
Vingt mille habitants périrent victimes de la disette et de la peste; Masséna, à bout 
de ressources, dut enfin capituler, mais ce succès ne rapporta pas grand'chose aux 
vainqueurs, car après la bataille de Marengo et les premières victoires de Bonaparte 
dans la haute Italie, Gênes retomba aux mains des Français. Après la chute de 
Napoléon, elle fut annexée au royaume de Sardaigne ; elle fait aujourd'hui partie du 
royaume d'Italie. 

Gênes, comme la plupart des grandes cités italiennes, a beaucoup changé dans 



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GENES 



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ces dernières années; ses bassins ont été agrandis, et ses fortifications augmentées. 
Dans le bas de la ville, quand on parcourt les rues étroites qui avoisinent le 
port, on peut se croire encore dans l'ancienne Gènes, dans la ville des marchands 
du quinzième siècle ; ; mais, sur les hauteurs, une ville nouvelle est sortie de terre, avec 




LA PIAZ/.A NUOVA A GENES 



de larges rues, de belles maisons modernes et un « Corso » bordé d'arbres et d'hôtels, 
qui suit le tracé des anciennes fortifications. 

Gênes a été bâtie sur un emplacement qui présentait de grands avantages 
naturels: sa baie, très profonde, est bien abritée grâce à deux promontoires qui 
s'avancent dans la mer à l'est et à l'ouest, et il a fallu peu de travaux pour en faire 
un des ports les plus sûrs de l'Italie; la rade étant protégée de trois côtés par la 
terre, on n'a eu qu'à l'abriter des vents du sud. La première digue a été construite 
dans ce but; elle porte le nom de Molo Vecchio; puis, le port fut agrandi par la 
construction d'une digue partant de l'extrémité du promontoire septentrional, en 
sorte qu'il y en a maintenant deux, un port intérieur et un port extérieur. 



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332 LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 

La partie basse de la ville est la plus ancienne; elle a bien l'aspect très 
caractérisé d'une vieille ville italienne, avec ses rues étroites et irrégulières , 
ses allées, encore plus étroites, se terminant par des escaliers qui montent au: 
parties supérieures de la ville , et ses maisons hautes et percées d'innombrables 

fenêtres. Dans ces ruelles, le plus brûlant 
soleil d'été se fait à peine sentir, et le 
rude vent du nord perd de sa force en se 
heurtant contre cette masse de construc- 
tions. Les rues, en raison de leur étroi- 
tesse, sont toujours encombrées d'une 
fonle affairée et grouillante qui donne 
l'idée d'une population très dense. On y 
trouve d'ailleurs peu de souvenirs du 
moyen âge; il faut signaler pourtant deux 
églises dont la construction est antérieure 
à la Renaissance. En revanche, les monu- 
ments du seizième siècle abondent. 

Gênes, comme Venise, est célèbre 
par ses palais, somptueuses demeures 
habitées autrefois par l'aristocratie bour- 
geoise de la ville et dont quelques-unes 
sont encore la propriété de ses descen- 
dants. Mais les palais de Venise ont un 
aspect infiniment plus grandiose que ceux 
de Gênes, ce qui tient en partie à ce 
que la Via Nuova, l'équivalent à Gênes 
du Grand Canal, est une voie étroite et 
sombre qui ne fait pas valoir la façade 
des palais qui la bordent; sans compter que la rue est si encombrée qu'il n'est 
pas commode de les examiner à loisir. Il faut, du reste, avouer que beaucoup de 
ces palais sont d'une architecture lourde et massive, et manquent de cette élégance 
de formes, qui fait la beauté des palais de Venise et de Florence. Ce qu'il y a de 
plus beau dans les palais de Gênes, ce sont les cours intérieures, bordées d'arcades 
qui sont généralement soutenues par des colonnes de marbre. Aperçues de la rue, 
elles font un effet vraiment fort pittoresque. 

Les plus beaux palais de Gênes sont le Palazzo Spinola, dont on admire le 
magnifique vestibule, l'escalier et la cour à colonnade, et qui possède quelques 
tableaux des écoles de Gênes et de Bologne, — le Palazzo del Municipio, ancien 



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LE MONUMENT DE CHRISTOPHE COLOMH 






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GÊNES, VUK PRISE DE LA VILLA IKillIA 






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GÊNES 



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palais Doria-Tursi, avec un remarquable escalier et une superbe cour, — le Palazzo 
dell' Université - - et le Palazzo Balbi, d'où l'on jouit d'une vue admirable. Plusieurs 
de ces « palazzi » contiennent des tableaux et des collections d'objets d'art d'un 
grand intérêt. Un des plus célèbres, à ce point de vue, est le Palazzo Brignole-Sale, 










LA 1ioi;.\na 



appelé généralement le Palazzo Rosso, parce que sa façade est peinte en rouge. 
En 1874, la duchesse de Galbera, descendante des Brignole-Sale, à qui il appar- 
tenait, en fit don à la ville de Gênes avec ce qu'il contenait, plus un revenu suffisant 
pour l'entretenir. Ce palais renferme des tableaux de grande valeur, notamment 
des Van Dyck célèbres et une Vierge de Raphaël, désignée sous le nom de la 
Vierge au Chêne (Madonna délia Rovere) à cause du chêne sous lequel est assise 
la Sainte Famille. Le Palazzo Reale, situé dans la Via Balbi, est un grand édifice, 
qui n'a du reste rien de frappant, mais qui possède de très beaux escaliers, 
des appartements magnifiques et un superbe jardin. Ce palais, qui appartenait 
autrefois cà la famille Durazzo, fut acheté par Charles Albert, roi de Sardai«»'iie et 
devint ainsi une résidence royale. Le Palazzo Ducale, habité autrefois parles doges. 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



est occupé maintenant par la préfecture; ce palais, 'situé vis-à-vis l'église de 
Saint-Mathieu, porte l'inscription « Sénat. Cous. Andréa Doria, patrise libe- 
ratbri, munus publicum ». C'est là que demeura le grand citoyen de Gênes, André 
Doria; sa dépouille mortelle repose dans l'église voisine; au-dessus de l'autel est 
suspendue l'épée qui lui avait été donnée par le pape. Cette église a subi de 
nombreux changements ordonnés par Doria lui-même , mais les vieux cloîtres , 
qui datent de la première moitié du quatorzième siècle, sont restés parfaitement 
intacts. Un autre palais construit également par André Doria, comme l'indique une 
inscription encore existante , se trouve dans un espace plus découvert et qui 
devait être, à cette époque, le quartier élégant de la ville. Il était situé au milieu 
de grands jardins qui descendaient d'un côté jusqu'à une terrasse dominant la mer, 
et montaient de l'autre jusqu'aux collines. Derrière le palais, une suite d'escaliers 
de pierre conduisent à une colossale statue d'Hercule en marbre. Mais tout est 
bien changé depuis le temps du grand amiral : le somptueux palais se trouve 
maintenant situé entre deux voies ferrées dont l'une passe entre le mur de 
la terrasse et le bord de la nier : c'est l'embranchement qui relie le port à la 
ligne principale. L'escalier en terrasse, qui était derrière le palais, a été détruit 
pour l'établissement de cette dernière, qui passe maintenant à quelques mètres de 
la façade, isolant ainsi les jardins et la statue d'Hercule. Une des faces du 
palais, qui donne sur une rue étroite, est d'une architecture très simple; de ce 
côté, il devait être relié autrefois à la partie supérieure des jardins par un pont 
suspendu ou un passage souterrain. La façade, tournée vers la mer, est plus 
élégante, avec sa « loggia » à trois côtés. Le palais est aujourd'hui assez mal 
entretenu, la famille ne l'habitant plus depuis quelque temps déjà. 

Dans le vestibule, près de l'entrée, on voit sur les murs des fresques repré- 
sentant des membres de la famille Doria, habillés à l'antique. Le plafond du grand 
salon montre Jupiter renversant les Titans. Ces fresques sont l'œuvre de Perini del 
Vaga, un élève de Raphaël. Le grand amiral, le fondateur du palais, est représenté 
dans les fresques du vestibule, et il y a de lui un beau portrait dans le salon. 
C'était un homme court, avec une figure grave, carrée et énergique comme on 
en rencontre souvent dans les tableaux du Titien — un homme de nature bien- 
veillante mais dominatrice, peu susceptible de résolution subite ou d'émotion 
passagère, mais au contraire réfléchi et plein de fermeté. On sait que de tels hommes 
n'étaient pas rares à cette époque où l'Europe sortait enfin de la longue période 
du moyen âge et entrait dans l'ère nouvelle de la Renaissance : ces grands ambi- 
tieux n'assuraient pas seulement leur propre fortune, mais celle de la ville où ils 
étaient nés. 

A peu de distance du palais Doria s'élève un monument consacré à la mémoire 



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GÊNES 



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d'un autre homme de mer dont la gloire est encore plus universelle que celle de 
Dona. 11 s'agit de Christophe Colomb, qui n'est pas tout à fait citoyen de Gênes, mais 




CHAPELLE DE SAINT JEAN-BAPTISTE DANS LA CATHÉDRALE 

qui est très probablement né sur le sol génois ; on croit généralement aujourd'hui 
que sa patrie est ( ogoleto, un petit village situé à quelques kilomètres à l'ouest de la 
ville, lout le monde sait comment Christophe Colomb, méconnu de ses compatriotes 
finit par trouver en Espagne les ressources nécessaires à sa glorieuse entreprise Les 
Génois ont rendu un tardif hommage au grand navigateur; ils lui ont dressé une 

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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 












statue qui le représente appuyé sur une ancre ; à ses pieds se tient l'Amérique à 
genoux. Des rostres ornent le socle entouré de quatre statues allégoriques, la 
Reliçrion, la Science, la Force et la Sagesse. Ce monument tout en marbre s'élève sur 
une place, juste en face de la station du chemin de fer, et frappe les yeux du voyageur 
dès qu'il sort de la gare. 

Une des choses les plus curieuses de Gênes, c'est la longue rue qui traverse la 
ville sous différents noms et qui court tout le long du port dont elle est séparée par 
une série de bureaux et de salles voûtées, couvertes d'un toit en terrasse, qui sont 
affectés à différents services plus ou moins maritimes. Les murs de façade des maisons, 
qui, du côté de la terre, ont une très grande hauteur, sont soutenus par de massives 
arcades formant, comme cela arrive si souvent dans les villes italiennes, un large 
promenoir pour les piétons, protégé à la fois contre le soleil et contre la pluie ■ sur 
cette galerie s'ouvrent des boutiques sombres, et, entre les arcades, de pittoresques 
étalages offrent aux passants des marchandises de toute sorte. Dans beaucoup de 
villes, ces arcades ne manquent pas de noblesse, mais à Gênes, encore qu'elles aient 
une certaine originalité, l'exécution en est si grossière qu'on peut à peine dire qu'elles 
possèdent un caractère architectural. Un des monuments de cette rue, que ne 
manqueront pas d'aller voir tous les voyageurs, est l'ancienne « Dogana », véritable 
trophée rappelant la lutte de Gênes et de Venise : elle a été construite avec les pierres 
d'un château pris sur les Vénitiens en 1262, et dont on transporta les matériaux à 
Gênes. C'est dans ce bâtiment que fut ensuite installée la Banque de Saint-George, 
fondée à la suite d'un emprunt municipal contracté dans le but d'organiser une 
expédition contre les Grimaldi, qui avaient établi à Monaco un véritable repaire 
de brigands. C'est aussi à la Dogana que furent suspendues pendant des siècles les 
chaînes du port de Pise, rendues il y a peu d'années à leurs anciens propriétaires. 

En quittant cette partie de la ville, on traverse des rues étroites remplies de 
boutiques aux étalages multicolores; après avoir aperçu, sur une place très bruyante, 
la Loggia dei Banchi — l'ancienne Bourse — bizarre construction de la lin du 
seizième siècle, située sur une plate-forme surélevée, on passe dans la Via degli 
Orefici — une rue des plus étroites, mais pleine de boutiques d'orfèvres. Gênes 
est, en effet, célèbre par ses bijoux de corail et ses filigranes d'or et d'argent, d'une 
finesse incroyable et d'un prix relativement modique. 

Le monument le plus remarquable de la ville, est la cathédrale consacrée à saint 
Laurent. La façade occidentale, à laquelle on accède par un large perron, est la seule 
dont on puisse prendre une suffisante vue d'ensemble; le reste du monument n'est pas 
dégagé. Les matériaux employés sont des marbres blancs et noirs, comme dans la 
plupart des monuments de Gênes. La façade occidentale présente un triple portail 
d'une grande richesse d'ornementation et d'une finesse d'exécution remarquable, qui 



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GENES 



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date de l'année 1307, époque à laquelle la cathédrale fut presque entièrement rebâtie. 
C'est en effet un monument d'ordre très composite, certaines parties (la nef, par 
exemple, avec ses belles colonnes de marbre) proviennent de l'église romane primitive; 
d'autres, d'une date beaucoup plus récente, sont d'une exécution bien moins intéres- 
sante. A l'intérieur, la partie la plus richement décorée est une chapelle transversale, 




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LE CAMPO-SANTO 



construite à la fin du quinzième siècle et consacrée à saint Jean-Baptiste. C'est là que 
les reliques du saint sont conservées. Pendant très longtemps les femmes ne pouvaient 
pénétrer dans cette chapelle, parce que c'est sur la demande d'une femme, Salomé, 
fdle d'IIérodiade, que saint Jean-Baptiste fut décapité. Cette interdiction n'a été levée 
que de notre temps. 

La cathédrale possède une autre relique, malheureusement fort endommagée : 
c'est le Sacro Catino, qu'on a supposé longtemps avoir été taillé dans une seule 
émeraude. L'origine de cette précieuse relique a donné lieu à bien des légendes : 
selon une de ces légendes, ce serait un cadeau de la reine de Saba à Saloinon; une 
autre raconte qu'elle contenait l'agneau pascal, le jour de la Cène ; selon une troisième 
tradition, ce serait dans ce vase que Joseph d'Arimathie recueillit le sang du Christ. 
Quoi qu'il en soit, la relique est très ancienne, les Génois s'en étant emparé 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



lorsqu'ils pillèrent Césarée, en 1101. Napoléon la fît transporter à Paris; après 
l'entrée des alliés dans cette ville, la relique fut rendue aux Génois, mais elle fut 
brisée pendant le voyage; pour la conserver, on l'a munie d'une garniture en filigrane 
d'or. Il y a encore à Gènes d'autres églises très intéressantes au point de vue 
archéologique, entre autres l'Annunziata, une église moderne dont la décoration 
intérieure est d'une richesse extrême, mais d'un goût médiocre. 

Enfin, il faut visiter le Campo-Santo, le cimetière de Gênes, situé à quelque 
distance hors de la ville, dans la vallée du Bisagno. On a converti en champ de repos 
une large étendue de terrain qui s'élève en pente douce sur la rive droite de la rivière. 
L'enceinte renferme de vastes espaces découverts, séparés par des passages bordés 
de cloîtres; une série de terrasses, reliées par des escaliers, conduisent à un ensemble 
de constructions situées un peu au-dessus de la rivière; au milieu s'élève une chapelle 
surmontée d'un dôme soutenu par des colonnes de marbre noir. Les pauvres sont 
enterrés dans les espaces découverts du cimetière, et, tout le long des passages, 
s'étendent des rangées de caveaux fermés avec de grandes dalles plates. Pour les 
riches, le Campo-Santo renferme un grand nombre de caveaux élevés au-dessus du 
sol, et dont l'idée a été évidemment inspirée par les catacombes de Rome, avec cette 
différence cependant que dans les catacombes les « loculi », ou compartiments séparés 
qui contiennent les corps, ont tous été creusés dans le rocher, tandis qu'ici ils sont 
entièrement construits en maçonnerie. Après l'enterrement, les « loculi » sont fermés, 
et une inscription est placée à l'extérieur. L'effet de ces longues avenues de tombeaux, 
de ces cloîtres remplis de monuments, est saisissant. 

Lorsqu'on va en voiture au Campo-Santo, on aperçoit, du côté de la Porta 
Chiappe, une des parties les mieux conservées de l'ancienne enceinte fortifiée de 
Gènes, puis on passe un peu au-dessous de l'aqueduc construit par les Romains. Il a 
été restauré en grande partie, et l'on s'en sert encore aujourd'hui. 

Les environs de Gênes sont agréables; partout s'élèvent des maisons de 
campagne entourées de jardins. Du côté de l'ouest, la campagne, moins près de la 
mer, est bordée de faubourgs industriels, comme Sampierdarena, Cornigliano, et plus 
loin, Sestri di Ponente, où se trouvent les plus grands chantiers de construction de 
l'Italie; enfin Pegli, ville populeuse et manufacturière, dont la plage est néanmoins 
assez fréquentée en été. 






La Riviera 




SAVON]-:. VUE PRISE DÀLBISSOLA 

Le nom do Riviera dési- 
gnait, au temps des doges, les 
côtes qui s'étendent des deux 
côtés de Gênes, d'un côté la 
« Riviera di Levante » ou rives 
du soleil levant ; de l'autre la 

« Riviera di Ponente » ou rives du soleil couchant. Sous le nom de « la Riviera », 
on désigne aujourd'hui la partie du littoral méditerranéen qui va de Gênes au 
golfe de Fréjus. Cette côte, admirablement protégée contre les vents du nord par le 
rempart protecteur des Alpes, jouit d'un climat d'une douceur merveilleuse, et 
présente aux yeux du touriste une succession de paysages d'une beauté et d'un charme 
incomparables. 

Au delà de Gênes, commence une succession de promontoires qui se terminent 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 




dans la mer en falaises superbes ou en énormes blocs de rocbers, et de petites baies 
charmantes au fond desquelles on aperçoit de jolies villes comme Voltri, Cogoleto, où 
naquit, dit-on, Christophe Colomb, Albissola, d'où l'on a une superbe vue sur Savone. 
Cette dernière ville est dans une situation magnifique, au fond d'une baie, au milieu 
de plantations d'orangers et de citronniers. On y admire une belle cathédrale qui 
possède quelques bons tableaux, et un superbe théâtre construit vers le milieu de 
ce siècle; aux environs se trouve l'église de Notre-Dame de la Miséricorde, qui est 
d'une grande richesse. Le port est très animé; le chemin de fer qui relie Gênes à Turin 
y apporte les produits de l'intérieur et rend Savone complètement indépendante 
de Gênes, dont elle fut autrefois la rivale malheureuse. En effet, au moyen âge, les 
Génois, qui ne pouvaient souffrir aucune concurrence, l'attaquèrent et comblèrent son 
port. Sous Napoléon I er , Savone devint le chef-lieu du département de Montenotte et 
servit pendant quelque temps de lieu de captivité au pape Pie VII. Comme Gênes, 
Savone se continue le long de la baie par un long faubourg où dominent les brique- 
teries et les fabriques de terre cuite, les verreries, les tanneries, les hauts fourneaux. 

De Savone jusqu'à la frontière italienne, la côte continue à présenter la même 
succession de promontoires abrupts et de baies gracieuses, au fond desquelles s'élèvent 
des villes charmantes : Albenga, ville très ancienne où l'on trouve des ruines romaines 
assez considérables, entre autres un pont romain, et de hautes tours du moyen âge; 
Oneglia, dans une admirable situation; Porto Maurizio, très pittoresque, sur une 
colline, au milieu de plantations d'oliviers. Nous passons rapidement, pour nous 
arrêter davantage aux stations que la douceur extraordinaire de leur climat et la 
beauté de leurs sites ont rendues le plus célèbres. 

La première que nous rencontrons est San Remo, dont les vieilles maisons 
entassées semblent se hisser les unes sur les autres afin de prendre vue sur la mer; 
des ruelles étroites circulent sous les voûtes des arcades qui soutiennent les maisons 
et leur permettent de résister aux secousses des tremblements de terre, si fréquents 
dans cette région. Dans la partie ancienne de la ville, sur la colline où les premiers 
habitants avaient élevé une forteresse pour se défendre contre les incursions fréquentes 
des pirates, la confusion et l'entassement sont plus grands encore : les vieilles masures 
semblent se serrer les unes contre les autres, chercher un mutuel appui contre un 
invisible ennemi. Autour de la ville, les montagnes s'arrondissent en hémicycle; 
l'horizon est fermé par les hauts sommets des Alpes. San Remo, protégé par ce double 
rempart à la fois contre les vents du nord et contre ceux qui soufflent de l'est et 
de l'ouest, jouit d'un climat très doux. La végétation y est superbe: dans la baie, 
les oliviers forment comme une forêt épaisse d'où surgissent çà et là de blanches 
villas ou le clocher de quelque petite église ; les sommets des montagnes sont cou- 
verts de chênes et de pins. 






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Un peu plus loin, on aperçoit Bordighera, dont les maisons se groupent pitto- 
resquement sur les pentes d'une colline; de la masse confuse s'élève un clocher; 
partout des palmiers inclinent doucement leur tête sous les caresses de la brise. 
Ici, la température est très douce, comme à San Remo; mais l'air est plus vif et les 
brises de mer se font sentir davantage; aussi, les étrangers y viennent-ils en grand 
nombre. Des hauteurs, la vue est superbe sur la baie, sur Vintimille, Menton, 



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VINTIMILLE 



Monaco; dans le lointain, les contours vaporeux de l'Esterel s'estompent légèrement. 

Bientôt apparaît la dernière ville italienne de la côte., Yintimille, adossée à une 
montagne et dominant la vallée de la Roja. De tous côtés, les hauteurs sont couronnées 
de fortifications. \h\ peu plus loin, au delà des rochers rouges du cap de la Murtola, 
une gorge étroite, au fond de laquelle coule le torrent de Saint-Louis, marque la 
frontière italienne. La côte se creuse alors en nue vaste baie que limite vers l'ouest 
le cap Martin. 

Menton s'élève sur un promontoire qui s'avance au milieu de la baie et la divise 
en deux parties d'aspect bien différent. A l'est, le rivage est dominé par des escarpe- 
ments abrupts; à l'ouest, au contraire, la mer est bordée de terrains d'alluvions vers 
lesquels les montagnes environnantes abaissent insensiblement leurs pentes. Près 
du rivage croissent des citronniers, des orangers et même des palmiers; des oliviers 
s'étagent en terrasses sur les pentes des collines et, à l'arrière-plan, s'élargit un 
immense demi-cercle de montagnes qui s'élèvent à une hauteur moyenne de 1000 à 
1300 mètres, et dont les pentes supérieures. sont couvertes de pins. La petite ville, 
admirablement protégée contre les vents du nord par les montagnes qui se dressent 
brusquement derrière elle en hauts escarpements, jouit d'un climat d'une douceur et 
d'une égalité exceptionnelles. En hiver, le thermomètre descend rarement au-dessous 
de zéro; en certaines années même, il se maintient presque constamment au-dessus 
de 8"; d'autre part, les chaleurs de l'été y sont adoucies par les lirises de la mer. 



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LA RIVIERA 



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Aussi la végétation no subit-elle pour ainsi dire aucun temps d'arrêt dans cette contrée 
privilégiée; les citronniers y fleurissent en toute saison et produisent chaque année 
près de quarante millions de fruits; l'olivier y atteint des proportions colossales : 
quelques-uns mesurent au niveau du sol 14 mètres de circonférence; on en voit dont 
les branches atteignent 20 mètres de hauteur. 




Menton se compose de deux villes bien distinctes, la ville moderne, qui longe 
la mer et s'étend dans les vallées où les étrangers et les malades viennent se reposer 
l'hiver, et la ville ancienne, dont les vieilles maisons se blottissent sur un promontoire 
rocheux, au pied d'un château fort bâti au moyen âge pour protéger les habitants 
contre les incursions des pirates. Cette partie est très pittoresque, avec ses rues 
étroites qui escaladent les escarpements du roc; elle est dominée par le haut campa- 
nile de l'église paroissiale de Saint-Michel. Au sommet de la colline se trouvent, 
enclavées clans le cimetière, les ruines de la forteresse construite au commencement du 
seizième siècle par Jean II ; c'est une vieille tour, avec des rangées d'arcades cintrées 
et de hautes terrasses. Des fortifications qui entouraient la ville il ne reste que la 
porte de Saint-Julien. On a, du cimetière, une vue superbe sur les deux baies qui 
s'étendent à droite et à gauche de la ville; on aperçoit la magnifique route, ombragée 
par de beaux platanes, qui borde la mer et se dirige vers Nice. 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



De Menton il faut, se rendre à Roquebrune par la route de la Corniche. Cette 
route, qui se développe de Nice à Gènes, suit la crête des falaises dans toutes ses 
sinuosités, contournant les sommets aigus, suspendue parfois au-dessus d'abîmes à pic 
sur la mer ; on jouit en chemin d'un paysage merveilleux. La petite ville de Roque- 
brune est bâtie sur un énorme entassement de blocs éboulés, débris informes d'un 
pan de la montagne qui s'est effondré là. Les maisons de Roquebrune sont bâties 
au milieu de ce chaos; les unes surmontent d'énormes rochers qui ressemblent de 
loin à de vieilles tours ; d'autres sont resserrées entre deux murs gigantesques ; 
d'autres enfin sont accrochées, comme par miracle, sur le flanc d'un de ces rochers; 
çà et là les maisons sont réunies par des voûtes. Des rues étroites, tortueuses, 
escaladent les aspérités du roc, se glissent entre les maisons, offrant à chaque détour 
les points de vue les plus curieux et les plus imprévus. Roquebrune était autrefois 
entourée de fortifications qui ont été démolies. Il reste encore une vieille porte garnie 
de mâchicoulis, par laquelle on entre dans la ville. Sur la hauteur, au-dessus de 
Roquebrune, s'élèvent les ruines pittoresques du château des Lascaris, comtes de 
\ întiinille ; on y parvient par un escalier très raide, mais on est largement récompensé 
de ses peines par la vue superbe qu'on a de ce point sur la magnifique baie de Monaco, 
qui est séparée de la baie de Menton par le cap Martin, long promontoire très bas, 
tout couvert de bosquets d'oliviers et de pins maritimes. 

Le promontoire de Monte-Carlo, couronné par son Casino resplendissant, la 
petite anse ou port d'Hercule, bordée de charmantes villas, et le rocher sur lequel 
est bâtie la ville de Monaco, capitale de la principauté, présentent un coup d'œil 
féerique. 

Le pied des falaises est tout frangé d'écume; des plantes grimpantes s'accrochent 
aux aspérités du roc. Par endroits, le calcaire apparaît à nu et forme des taches 
d'un rouge incandescent, comme calciné par l'ardeur du soleil. Cet énorme soubas- 
sement rocheux supporte de magnifiques jardins où les eucalyptus d'Australie, 
les palmiers d'Afrique et autres végétaux des contrées tropicales forment, avec les 
orangers, les oliviers, les citronniers, la vigne, un décor ravissant de verdure et de 
fleurs, au milieu duquel apparaissent le Casino, les villas qui bordent l'anse d'Hercule, 
la ville et le palais de Monaco. 

Le Casino s'élève sur un plateau formant promontoire. La principale façade du 
monument regarde vers la mer ; elle se compose de trois grandes arcades flanquées 
de deux tours; on y accède par un large perron. La salle des fêtes, qui peut 
contenir environ mille spectateurs, est richement décorée; de belles peintures, 
représentant le Chant, la Musique instrumentale, la Danse et la Comédie, en ornent 
les grandes voussures. La scène est ornée de panneaux décoratifs offrant des sujets 
analogues. Cette magnifique salle est l'œuvre de Charles Carnier, le célèbre archi- 



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LA RIVIERA 



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tcctc de l'Opéra do Paris. L'ancienne salle des fêtes a été transformée en un vaste 
promenoir par lequel on peut entrer dans les salles de jeu, dont l'ornementation est 

également très riche. On sort par le 
péristyle à colonnes qui orne la 
façade septentrionale . Autour du 
Casino s'étendent une belle terrasse 
et des jardins disposés avec un art 
merveilleux, où l'on voit les fleurs 
les plus riches et les plus variées, 
et des arbres des essences les plus 
diverses. 

De Monte-Carlo on peut gagner 

le rocher sur lequel est bâti Monaco, 

en suivant la route qui passe sur 

un pont hardi, haut de 

45 mètres, par-dessus 

le vallon de Gaumates. 

Monaco est un amas de 

maisons assez vulgaires, 

au milieu des- 



quelles se dres- 
se un vieux chà- 
teau féodal, do- 
miné par une 
tour au sommet 
découpé en 
créneaux de 
style maures- 
que. Lorsqu'on 
a franchi le 
seuil de laporte 
d'entrée, on se 

iioguEniu-xF , --> trouve dans la 

cour d'hon- 
neur, dont l'aspect est plein de grandeur. A gauche, un magnifique escalier en 
marbre blanc, à double rampe, conduit à une galerie à arcades décorées de fresques 
que l'on attribue à Carlone. A droite de la cour, .une galerie parallèle possède 
également des fresques attribuées à Caravage, mais qu'il a fallu restaurer complè- 







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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



teinent. A l'intérieur, les appartements sont très somptueux et renferment des objets 
d'art, en particulier de nombreux portraits. 

La principauté de Monaco, depuis qu'elle a cédé à la France, en 1864, les villes 
de Menton et de Roquebruno pour la somme de quatre millions de francs, occupe une 
superficie de trois kilomètres de longueur sur une largeur qui varie de un kilomètre 
à 450 mètres. Comme on le voit, il y a en France, en Italie et en Angleterre 
beaucoup de domaines privés dont l'étendue dépasse celle de cette petite principauté. 
Le prmce de Monaco est donc un des moindres souverains du monde; il descend 
des Grimaldi, vieille famille génoise qui s'est illustrée au moyen âge dans la lutte 
contre les Sarrasins. 




Son Monaco sopra un scoglio, 
Non semino et non raccoglio, 
E pur marigiâr voglio. 



je ne semé ni ne moissonne — et pourtant 



« Je suis Monaco sur un écueil 
je veux manger. » 

Ce vieux dicton monégasque est encore vrai, en ce sens que les principales 
ressources de l'Etat de Monaco ne lui viennent ni de son industrie, ni des productions 
de son sol. L'industrie locale se réduit à la fabrication de poteries artistiques, 
d'émaux, de vases, de statuettes en terres cuites; à la distillation d'essences et de 
parfums et à la préparation de produits pharmaceutiques. Quant au sol, il produit plus 
de fleurs que de fruits. Les habitants de la principauté ne payent ni impôts, ni taxe. 
La grande source de revenus est la maison de jeu de Monte-Carlo, où les étrangers 
accourent de toutes parts apporter leur or. 

De Monaco on peut monter jusqu'à la Turbie, qui est située à près de 500 mètres 
au-dessus du niveau de la mer, sur l'arête même qui réunit le Mont-Agel au promon- 
toire de la ïete-de-Chien. La Turbie inarquait autrefois la limite entre la Gaule et 
l'Italie, et, au moyen âge, celle de la Provence et de la Ligurie. C'est sur le sol même 
de la Turbie qu'Auguste vainquit, dit-on, les peuplades des Alpes et qu'il éleva en 
souvenir de sa victoire la tour appelée de nos jours oc tour d'Auguste ». C'est un 
massif qui avait à l'origine, selon toutes probabilités, une forme quadrangulaire, et 
qui est surmonté d'une tour fendue en deux sur son axe. Il est facile cle reconnaître 
dans le massif même la main de l'artiste romain; mais la tour est évidemment du 
moyen âge. Suivant l'opinion des archéologues, le massif était entouré de colonnes 
doriques et orné des statues des lieutenants d'Auguste et de celles des barbares 
vaincus; une statue colossale de l'empereur couronnait le monument. Une inscription, 
dont on voit encore quelques fragments, rappelait les triomphes du « divin empereur 
et grand pontife Auguste ». 






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HONTE-CARLO, VUE PRISE Il K ROQÏÏEBRUNE 







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LA RIVIERA 



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De la Turbie la route de la Corniche conduit à Nice ; sur certains points du 
trajet la vue est superbe, et la partie qui domine le pittoresque rocher d'Éza présente 
un coup d'œil vraiment grandiose. De là, en effet, on aperçoit, dans les moindres 
détails de leurs contours, une série de golfes et de presqu'îles d'une variété et 
d'une splendeur incomparables. C'est d'abord la presqu'île de Saint-Hospice, la 




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baie de Villefranclie, puis la presqu'île de la Garroupe, le Golfe-.) ouan, les îles de 
Lérins et, derrière, les monts de l'Esterel, Saint-Tropez et la chaîne des Maures. 
Immédiatement aux pieds du spectateur, Eza s'élève au sommet d'un rocher pyra- 
midal. La petite ville offre un aspect tout africain, avec ses maisons entassées les unes 
contre les autres, ses ruelles étroites disparaissant sous les arcades, que domine un 
vieux château en ruines. 

Avant d'arriver à Nice, on passe en vue de Beaulieu et de Yillefranche. Beaulieu 
occupe une position charmante à l'extrémité d'un promontoire ombragé d'oliviers; 
un peu au nord, on peut visiter les rochers de la Petite-Afrique, ainsi nommée à 
cause de la grande chaleur qu'y produit la réverbération des rayons solaires sur 
la paroi rougeàtre des rochers. En quittant Beaulieu, on contourne la presqu'île de 
Saint-Hospice. La route qui suit le rivage est bordée çà et là d'oliviers énormes; près 
du petit port de Saint-Jean, il s'en trouve un de dimensions gigantesques. Du cap 
de Saint-Hospice, où l'on arrive bientôt, le regard peut suivre les sinuosités du 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



rivage jusqu'à Bordighera. La presqu'île d'où se détache ce promontoire incline 
graduellement vers la mer sa croupe recouverte d'une belle foret d'oliviers, et se 
redresse à l'extrémité en brusques escarpements, pour former- le cap de Fer ou 
Malalingua, qui commande l'entrée du golfe de Villefranche. Ce golfe est resserré 
entre la longue péninsule de Saint-Jean et le promontoire escarpé de Mont-Boron, dont 
les hauteurs sont garnies de batteries. Beaucoup de vaisseaux viennent mouiller dans 
cette rade et y trouvent un abri sûr, sauf lorsque le vent du sud souffle avec trop de 
violence, car alors les vagues du large viennent déferler jusque sur les quais, et 
les navires sont contraints de se réfugier dans la darse qui borde l'arsenal. Ville- 
franche est située au fond de la baie; ses maisons, bâties les unes au-dessus des 
autres, paraissent comme suspendues au flanc de la montagne; les rues en escaliers 
gravissent péniblement les pentes et présentent à chaque détour des points de vue 
très pittoresques. La ville possède pour tout monument une église de style italien, 
décorée dans un goût détestable. A l'ouest, un fort couvre les pentes inférieures de 
la colline, et, le long du rivage, s'étendent les bâtiments de l'arsenal, l'ancien bagne 
et le lazaret. Près de la mer, une tour pittoresque se dresse sur un écueil. 

En quittant Villefranche, on peut gagner Nice par la route qui longe la rade. 
Lorsqu'on a contourné l'extrémité de l'énorme promontoire formé par le Mont-Boron, 
on voit se développer la vaste baie des Anges. Nice borde le rivage aux pieds mêmes 
du Mont-Boron. Au premier plan, on aperçoit les îlots rocheux de La Réserve, tout 
frangés d'écume ; plus loin, le vieux port grec de Lympia, que dominent les rochers 
escarpés de la Colline du Château; au delà, le long de la baie, se déroule la longue 
perspective de la Promenade des Anglais. Au loin, la pointe d'Antibes ferme la vue; 
on distingue vaguement la fameuse chapelle de Notre-Dame-de-la-Garroupe, qui 
se détache de l'Esterel. Des montagnes et des collines forment à la ville une ceinture 
continue; à droite, s'élèvent un chaînon escarpé, prolongement du Mont-Boron, le 
Mont-Alban, le Mont-Vinaigrier, le Mont-Gros; au nord et à l'ouest, on aperçoit les 
collines de Carabacel et de Ciniiès, de Saint-Philippe et des Beamneltes, couvertes 
de plantations d'oliviers au milieu desquelles surgissent des villas. Au-dessus s'élèvent 
de véritables montagnes dominées par l'énorme pyramide du Mont-Cau. Derrière, 
d'autres cimes se dressent, de plus en plus hautes, jusqu'à l'horizon que ferment les 
sommets neigeux des Alpes. 

Nice est formée de trois villes distinctes, une ville grecque, une ville italienne 
et une ville française, séparées les unes des autres par le large lit pierreux du 
torrent appelé le Paillon, aujourd'hui couvert en partie, et par une colline qui 
s'élève à l'est. A l'extrémité orientale, entre le Mont-Boron et la Colline du Château, 
se trouve la ville grecque maritime, la partie la plus ancienne et la plus originale de 
Nice, la demeure des pécheurs et des marins de la côte, la Nt'xv) des anciens colons 



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LA R1Y1KRA 



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phocéens, la Nizza di Mare des Italiens modernes, le lieu de naissance de Garibaldi. 
La ville italienne du dix-huitième siècle (la et vieille ville », comme les touristes de nos 
jours l'appellent ordinairement) occupe l'espace entre la colline escarpée dont le 
sommet porte un château du moyen âge, et le lit à demi desséché du Paillon. 
Enfin, à l'ouest du Paillon, la ville moderne étale sa longue suite de villas, 




SUR LA ROUTE DE VILLEFRÂNCHE 



d'hôtels et de palais en face de la mer, jusqu'au petit torrent du Magnan, sur la 
route de Cannes, et se développe vers le nord en boulevards sans fin, en avenues, 
en jardins, jusqu'aux hauteurs souriantes de Cimiès et de Carabacel. Chacune de ces 
trois villes a son histoire spéciale et son intérêt particulier. Le plus souvent, quand on 
commence à visiter Nice, on fait d'abord connaissance avec les maisons élégantes 
de la Promenade .des Anglais, et l'on visite ensuite la vieille ville et le port de 
Lympia. II serait plus logique de commencer par la partie ancienne de la ville, qui 
est le véritable berceau de Nice. C'est là, en effet, que, vers le cinquième siècle avant 
l'ère chrétienne, les hardis colons phocéens de Marseille envoyèrent une petite troupe 
qui aborda dans le petit port; on appela l'endroit Nfawi (c'est-à-dire Victoire), en 
souvenir d'une grande victoire remportée sur les Ligures de la contrée. La nouvelle 
colonie grandit rapidement et devint bientôt l'un des principaux entrepôts de 
commerce de la côte ligurienne ; mais, quand « la Province » tomba aux mains des 
Romains, César favorisa le développement de la bourgade de Cémenelum ou Cimiès, 
située sur le sommet de la colline, clans les terres; il en fit une cité et la capitale de 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



la région des Alpes maritimes. Nice, dont les habitations se groupaient autour du 
port de Lympia, devint alors le port de sa rivale plus heureuse. Cimiès possède 
encore de belles ruines de l'amphithéâtre et des bains romains, des restes de 
temples et quelques souvenirs de l'époque de l'Empire. 

Le quartier du Port ne possède presque aucune construction qui rappelle son 
antique grandeur. Ce petit village de pécheurs est cependant la vraie Nice de 
l'histoire, la seule qui ait porté ce nom jusqu'à l'époque des Bourbons. Goths, 
Burgondes, Lombards et Francs se la disputèrent tour à tour, comme la forteresse 
frontière entre la Gaule et l'Italie. Ce bastion blanc sur la façade orientale de la 
Colline du Château, maintenant connu des visiteurs sous le nom de tour Bellanda, 
et enfermé comme un belvédère moderne dans les jardins d'un hôtel, fut bâti au 
cinquième siècle après Jésus-Christ pour protéger la ville contre les attaques des 
pirates. Nice eut pourtant quelques compensations, en ces jours de malheurs : 
lorsque les Lombards rédiusirent la forteresse de Cimiès, les habitants de la ville 
romaine cherchèrent un asile, loin de leurs vainqueurs, près du port, et Nice redevint 
ainsi, par la chute de sa rivale, maîtresse absolue du littoral environnant. 

L'histoire de Nice devient alors assez confuse. D'abord vassale des rois francs, 
elle reconquit sa liberté et entra dans la ligue génoise avec les autres villes de la 
côte ligure. Au dixième siècle, elle eut à lutter contre les attaques des Sarrasins, 
qui s'étaient emparés des châteaux forts et occupaient toutes les hauteurs, d'où ils 
descendaient pour dévaster les campagnes environnantes. 

Au moyen âge, Nice se constitua en république indépendante, sur le modèle 
des cités italiennes, et subit naturellement le contre-coup des guerres qui boulever- 
sèrent l'Italie. Dans la lutte entre Pise et Gènes, elle prit parti pour la première 
et eut par conséquent à repousser les attaques des Génois. Enfin elle tomba au 
pouvoir des comtes de Savoie, qui bâtirent le château du moyen âge dont les 
ruines sont encore la principale curiosité de Nice. 

Elle passa dans la suite entre les mains des rois d'Aragon, puis de la maison 
d'Anjou. Lorsqu'elle voulut secouer la domination angevine, elle appela les comtes 
de Savoie à son secours, et sous leur protection, défendue contre ses puissants 
voisins, elle inaugura une ère de prospérité. Pendant le quatorzième siècle et la 
première moitié du quinzième siècle, les ducs de Savoie ne cessèrent de fortifier le 
château de Nice. C'est à cette époque que fut creusé dans le roc le puits du château, 
que l'on considéra longtemps comme une des merveilles du monde. Au seizième siècle, 
pendant les guerres entre Charles-Quint et François I e '', Nice fut ravagée par les 
armées en marche; Charles-Quint y entra à la tête de 90 000 hommes; puis, 
François I er , qui venait de faire alliance avec le célèbre corsaire Barberousse, 
assiégea la ville, qui dut se rendre après avoir subi de terribles assauts. Au dix- 



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septième siècle, Nice était un port franc, et son commerce prenait un certain essor, 
lorsqu'elle s'avisa d'entrer en lutte contre Gênes; elle fut vaincue. En 1694, Catinat 
mit le siège devant Oa place; les forts et la ville ne tinrent pas longtemps et se 
rendirent ; mais la garnison du château ayant voulu résister, Catinat fit sauter la 
forteresse en mettant le feu aux poudrières par le tir habile de son artillerie. 

Nice, rendue à la Savoie par le traité de Turin (1696), travailla à réparer ses 




LYMPIA, PORT DE NICE 



désastres; mais, en 170b, assiégée par le duc de Berwick et forcée de se rendre, 
ses remparts furent complètement démolis et la citadelle rasée. 

Nice profita de la longue paix cpii suivit le traité d'Utrecht, pour donner 
un nouveau développement à son commerce et à son industrie. Une ville neuve 
s'étendit peu à peu sur les bords du Paillon. Mais, en 1744, la guerre recommença 
entre les Français et les Espagnols, d'un côté, et les Austro-Sardes de l'autre ; les 
deux partis occupèrent tour à tour la ville. Après la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), 
qui mit fin à la guerre de la succession d'Autriche, Nice, cédée au roi de Sardaigne 
par la France, vit son importance grandir jusqu'à la fin du dix-huitième siècle; 
mais, en revanche, elle perdit ses libertés. Elle tomba de nouveau, en 1792, entre 
les mains des Français, et le comté de Nice demanda et obtint sa réunion au 
territoire français, pour se voir, en 1814, annexé encore une fois aux Etats sardes. 

Enfin, en 1859, après la guerre d'Italie, Napoléon III réclama la cession 
de la Savoie et de l'arrondissement de Nice. En vertu d'un traité conclu avec le roi 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 






Victor-Emmanuel II, les habitants du comté de Nice furent invités à exprimer 
leur sentiment sur ce changement de nationalité. Sur 30 700 votants dans l'arron- 
dissement, de Nice, 2b 933 votèrent pour l'annexion à la France. L'ancien comté 
de Nice fit dès lors partie du territoire français, et forma avec l'arrondissement de 
Crasse le département des Alpes-Maritimes, dont Nice est actuellement le chef-lieu. 

La population de Nice est fortement mélangée d'éléments italiens. La langue 
que parlent les gens du pays, et dont on entend résonner les accents avec plus de 
force que d'élégance dans la vieille ville et autour du port de Lympia, est encore 
aujourd'hui un mélange de provençal et d'italien. 

C'est un endroit merveilleux que la Colline du Château qui domine le vieux port, 
merveilleux à la fois par ses aspects pittoresques et les souvenirs historiques qui s'y 
rattachent. C'est là que s'élevait, outre le château fort des comtes de Provence, la 
vieille cathédrale et le palais de l'archevêque (aujourd'hui entièrement détruit) et le 
fameux puits dont nous avons parlé plus haut. La cathédrale fît place au quinzième 
siècle aux bastions du château du duc de Savoie ; le château lui-même fut rasé, et 
de toutes ces antiquités rien ne reste à présent que la tour Bellanda et les fondations 
des bâtiments du moyen âtre. 

Néanmoins, la Colline du Château est encore un des endroits les plus ravissants 
et les plus verdoyants de Nice. Elle est maintenant couverte de charmants jardins, 
riches en palmiers, en aloès, en cactus, et en brillantes fleurs du Midi. 

Les eaux de la Vésubie ont été amenées sur le point le plus élevé de la colline • 
elles tombent en une magnifique cascade dans un bassin et s'écoulent ensuite en 
plusieurs ruisseaux qui arrosent les pentes et y entretiennent une superbe végétation. 
Au-dessus de cette cascade s'étend une plate-forme à laquelle l'on peut accéder 
par une belle route carrossable. De là, l'œil embrasse un panorama splendide . Si 
l'on se tourne vers le nord, on aperçoit derrière les collines qui entourent la ville 
un premier cercle de hauteurs, aux flancs nus et sombres, que dominent d'autres 
sommets plus élevés, et, au delà, limitant l'horizon, un dernier amphithéâtre de 
montagnes dont les cimes neigeuses se perdent dans les nuages. 

Vers le sud, par les temps clairs, la vue n'est bornée que par le profil légèrement 
estompé des montagnes de la Corse ; du côté de l'ouest, on aperçoit le promontoire 
d'Antibes, les îles de Lérins près de Cannes, l'embouchure du Var et le sommet 
dentelé de l'Esterel. Vers l'est, le cap du Mont-Boron ferme l'horizon dans la direction 
de l'Italie. Tout à fait aux pieds du spectateur, Nice étale gaiement ses maisons, ses 
jardins garnis de buissons de roses et de citronniers, qui escaladent les pentes des 



montagnes avoismantes. 



On peut descendre du sommet de la Colline du Château, soit par l'ancien 
cimetière, soit par la place Garibaldi, au travers des bosquets de dattiers, de 



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palmiers et d'agaves. De fraîches allées tournantes remplacent les remparts démolis, 
et le coup d'oeil change à chaque pas. 

Au pied de la Colline du Château, une route moderne, le chemin des Ponchettes, 
taillée dans le roc solide du promontoire, sur le bord de la mer, réunit la ville grecque 
à la ville italienne. L'endroit où la route contourne brusquement le promontoire porte 













NICE, PROMENADE DU MIDI 



dans le langage du pays le nom de « Kauba-Capeou » (emporte-chapeau), à cause des 
coups de vent soudains qui emportent brusquement le couvre-chef du touriste sans 
défiance. La ville est d'ailleurs exposée, par la vallée ouverte du Paillon, au mistral, 
ce fléau de la Provence, qui souffle avec violence des froids sommets de la montagne; 
sous ce rapport, le climat de Nice ne peut être comparé à celui de Cannes, de Monte- 
Carlo, de Menton ou de San Remo, abritées des vents du nord par leur amphithéâtre 
de collines protectrices. 

La ville italienne est pittoresque; elle ne date guère que des dix-septième et 
dix-huitième siècles, alors que la population, devenue trop dense pour les étroites 
limites de la petite ville grecque, commença à déborder, derrière la Colline du 
Château, sur la rive occidentale du Paillon. La partie de ce quartier qui fait face à 
la mer, maintenant connue sous le nom de Promenade du Midi, a été modernisée 
et est devenue un prolongement de la Promenade des Anglais; mais derrière, ce ne 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



sont encore que vieilles ruelles étroites, sombres et sales, du milieu desquelles s'élève 
Le dôme couvert en tuiles de la cathédrale de Sainte-Réparade. 

La Nice moderne, où accourent de préférence les touristes, les malades et les 
élégants, ne date guère de plus de soixante ans. Cette merveilleuse ville, avec ses 
majestueux monuments qui font face à la mer, ses beaux quais, ses séduisantes et 
blanches villas, ses magnifiques hôtels et son casino, doit entièrement son existence 
à sa réputation de station sanitaire. A l'origine, les visiteurs étaient obligés de 
vivre dans les rues étroites et sales de la ville italienne, dont le pittoresque même 
ne peut faire oublier l'air malsain et les mauvaises odeurs qu'on y respire. Ce ne 
fut que pendant les durs hivers de 1822-1824 que quelques colons anglais, dans 
l'intention de donner de l'ouvrage aux indigents, firent commencer, le long de la mer, 
au delà du Paillon, la construction de la route qui porte depuis le nom de Promenade 
des Anglais. 

Le faubourg occidental, ainsi placé au delà du torrent, s'est développé insensi- 
blement et a fini par former la Nice moderne que nous admirons. La partie de la 
ville qui donne sur la mer comprend la Promenade des Anglais, qui s'étend sur 
2 kilomètres, depuis les bords du Paillon jusqu'au Magnan, en une ligne non 
interrompue de maisons blanches, la plupart construites sans goût, mais toutes très 
riches et très opulentes. Entre cette ligne de belles habitations et les flots bleus de 
la mer, la promenade s'élargit sous l'abri des dattiers et des arbres de Judée aux 
fleurs pourpres. 

Les jardins qui bordent les villas sont clos simplement, d'une légère grille de 
fer à jour, en sorte que les passants peuvent contempler à l'aise et réjouir leurs 
yeux du spectacle des beaux arbustes et des fleurs qui en font l'ornement. 

La Promenade des Anglais est, pendant la saison d'hiver, le centre de la vie 
mondaine à Nice. C'est le rendez-vous des équipages brillants, des cavaliers et des 
amazones, c'est là que le monde élégant vient flâner pendant les chaudes après-midi. 
En face sont les bains, où l'on peut se baigner depuis le commencement de mars; 
en arrière, on trouve d'innombrables hôtels et les nombreux cercles de cette ville 
d'étrangers. Il y a à Nice des gens de toute nationalité, et sur les bancs de la 
Promenade des Anglais, outre l'italien et le français, on entend tour à tour parler 
l'anglais, l'allemand, le russe, le polonais, l'espagnol. 

C'est surtout au printemps, à l'époque du carnaval, que la saison, à Nice, bat 
son plein. Ce sont alors des réjouissances continuelles qui, sous ce beau climat et 
au milieu de ce décor superbe, prennent un charme extraordinaire. Le carnaval et 
la bataille des fleurs sont les plus connus de ces divertissements. M. Gaston Deschamps 
en a donné une vive et spirituelle description que nous lui empruntons : 

« Un coup de canon vient de retentir dans la ville haute ; comme le coup de fusil 






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qui, clans les villages turcs, annonce la rupture du jeûne de Ramazan, il donne le 
signal de la fête. Maintenant la rue est aux masques, aux fous, à Polichinelle, 
à Arlequin. Il faut se couvrir la figure pour éviter la piqûre cinglante des confetti. 
Les grands seigneurs cosmopolites, qui sont venus ici afin de s'amuser, s'équipent et 
se harnachent pour la bataille ; ils ont des musettes pleines de projectiles, des palettes 




de fer-blanc, et des masques de fil de fer derrière lesquels ils s'efforcent de faire tenir 
leurs monocles. Mais, visiblement, ce ne sont pas eux qui s'amusent le plus. Pour 
prendre vraiment plaisir à cette procession funambulesque, il faut tâcher de faire 
entrer en soi quelque chose de l'àme à la fois italienne et française du peuple niçois... 
Il est difficile de trouver une fête où il y ait plus de bonne humeur, d'entrain 
spontané, de joie plus exempte d'effort et plus libre de toute arrière-pensée. Ces gens 
se divertissent principalement pour eux-mêmes, un peu, un tout petit peu pour la 
galerie. Tout le monde est déguisé. Des juges au tribunal civil, des receveurs de 
l'enregistrement, des professeurs du lycée se promènent en dominos roses. Partout 
on est regardé par le visage impassible et coloré des masques. Les tribunes, pavoisées 
et fleuries, très 'gaies, sous le ciel clair, malgré un furieux mistral qui fait tourbil- 




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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



lonner, de temps en temps, des nuages de poussière blanche, sont bariolées de bleu, 
de violet, de mauve, de lilas, comme une toile de Besnard. Une foule tapageuse s'est 
perchée, pour mieux voir, sur le toit plat des maisons. On attend le cortège. Les 
musiciens de la fanfare municipale et d'un régiment d'infanterie égouttent leurs 
instruments et préludent par quelques sons qui éclatent, très brefs. Les chevaux des 
gendarmes s'ébrouent et piaffent. Les pompiers et les sergents de ville échangent des 
lazzis. Puis le chef de la fanfare se lève : un pas redoublé, vif comme une polka, salue 
l' avant-garde du défilé. Les confetti pleuvent, grésillent comme des grêlons sur les 
ombrelles ouvertes, rebondissent sur les chapeaux, font ruer les chevaux et irritent, 
par-ci par-là, mais rarement, quelques spectateurs grincheux. Les masques arrivent 
au trop, au galop, en faisant des pirouettes, des gambades et des culbutes. Des 
couples enlacés cheminent en valsant et l'on voit tourner, tourner incessamment le 
chapeau pointu de Pierrot et les jambes roses de Golombine. 

« Le comité des fêtes a fait tous ses efforts, avec la collaboration de tous les 
Niçois, qui sont gens d'esprit et d'invention, pour donner un aspect nouveau à 
certains groupes qui doivent, par tradition, figurer dans le cortège. S. M. Carnaval, 
à cheval sur un tonneau, et le verre en main, était suffisamment pantagruélique. 
Quarante marmitons la précédaient, portant faisans rôtis, cailles grasses, lièvres en 
civet, anguilles en matelote, et gigots de mouton nageant dans leur jus. Quarante 
échansons roulaient des barriques pleines des vins les plus fameux. Quatre-vingts 
polichinelles, les uns rouges, les autres jaunes, chevauchaient autour de sa face 
réjouie et formaient sa garde d'honneur. On me dit que, l'année dernière, Carnaval 
est venu en bicyclette et, l'autre année, en tramway. 

« Autour de ce personnage, qui attire, comme il le mérite, l'attention de tous, 
l'imagination populaire a multiplié les chars symboliques; char du Soleil, char du 
Diable, char de la Presse. Le Conseil municipal est représenté, je ne sais pourquoi, 
par un gigantesque musicien, plus chevelu et plus maigre que Paganini, et qui joue 
perpétuellement le même air sur une contrebasse aussi haute que les maisons... 
Maintenant, mettez, autour de ces chars, une nuée de masques, grands et petits, 
bleus, jaunes, rouges, verts, pailletés et enrubannés, soufflant dans des pistons faux 
et des clairons fêlés, tapant à tour de bras sur de grosses caisses ; déroulez, le 
long des rues, toute une ménagerie bizarre, hommes à figure de taureau, caniches 
savants, ours blancs menés en laisse par des montagnards « bas-alpins », autruches 
en goguette, chauves-souris en belle humeur, puis l'interminable série des facéties 
familières au peuple, des belles-mères qui se querellent avec leurs gendres, de jolies 
divorcées que poursuit le mari repentant; notez encore, pour ne rien oublier de ce 
tableau macaronique, quelques exhibitions prétentieuses qui ressemblent à des 
réclames ; secouez d'une danse continue, infatigable, ces marionnettes qui semblent 



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LE LIT DV PAIIXON, AT'JorBI) 1111 COUVERT EN PARTIE 



mues par une ficelle invisible, et vous aurez quelque idée de ce « corso » aristopha- 
nesque, de cette énorme arlequinade qui rappelle les parades finales des comédies 
italiennes, et où triomphent l'allégresse épanouie du Midi, son amour du mouvement, 
sa raillerie facile, son goût pour les allusions malicieuses et peu méchantes, et, si 
j'ose dire, son symbolisme court et précis. 

« Je crois que, pour mettre quelque passion à la bataille des fleurs, il faut être 
ou bien une Miss anglaise, pour qui cette occupation est un sport, ou bien un 
commerçant retiré, venu à Nice pour assister à cette bataille et qui en veut pour son 
argent, ou bien un midship de l'escadre, plein d'ardeur ou de jeunesse, ou bien 
encore un chroniqueur boulevardier, avide de se montrer, en voiture découverte, 
avec l'une ou l'autre des nombreuses étoiles du Casino. Lorsqu'on n'est ni ceci ni 
cela, et que l'on a quelque pente à la rêverie, on regarde et l'on respire; et cela, je 
vous assure, dans ce déluge de fleurs, est vraiment délicieux. Recevoir sur le nez des 
bottes de violettes et des gerbes de résédas, que l'on respire au vol ; être brusque- 
ment couronné, comme les victimes de certains sacrifices antiques, d'une guirlande 
de mimosas, cela égayé la monotonie du défilé et fait supporter les longues heures de 
station dans les tribunes. 

« Sur la Promenade des Anglais, entre deux estrades drapées d'étoffes rouges, 
les voitures défilent au petit pas. Les chevaux sont enrubannés de la pointe de l'oreille 
au bout de la queue; les fouets sont ornés de bouquets comme des houlettes. Les 



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Î66 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



victorias ressemblent à d'énormes corbeilles débordantes de giroflées et de jacinthes. 
Les képis ronges des officiers d'infanterie font penser à de grands coquelicots. 
Les aspirants de la Dévastation ont installé une baleinière sur une prolonge 
d'artillerie conduite par des marias à cheval, et, du haut de cet « esquif », comme 
on dit ici, ils bombardent la foule. Des bandes de jeunes Anglais, en chapeau de 
paille, bataillent avec furie du haut des mails-coaches et des four-imhand. Dans des 
troïkas, on voit des bébés russes, des nourrices russes, au diadème emperlé, des 
barines russes, des couleurs russes. Des femmes, dont quelques-unes, de loin, 
paraissent fort belles, étalent dans des landaus parfumés des toilettes couleur de 
fleurs. Certains équipages, parmi les plus somptueux, éveillent des mouvements 
d'attention et des murmures de curiosité. De ce défilé, deux tableaux exquis 
me sont restés dans les yeux, et je voudrais pouvoir vous les décrire comme je 
les vois. D'abord, dans une calèche très simple, d'aspect patriarcal et familial, 
une jeune maman et son bébé. Le petit, la tète encapuchonnée dans un chapeau 
blanc à larges brides, s'amusait follement, saccageait de ses petites mains 
inhabiles des paniers de fleurs, trébuchait dans les violettes et les roses, avec 
des cris de joie et des rires sonores. Sa mère, en blanc, aussi rose que lui, sem- 
blait être sa camarade, et riait, elle aussi, de toutes ses dents blanches. Ensuite, 
je vis un autre spectacle, qui avait pour décor un de ces affreux véhicules, sur 
lesquels les Anglais se font transporter aux courses de Longchamp. Mais, sur ce 
char de guerre, moitié carriole et moitié fourgon, il y avait deux combattantes tout à 
fait exquises, deux Misses, sveltes et souples, statues vivantes dont le contour 
était si parfait que l'on oubliait leur disgracieux piédestal. Elles étaient blondes, 
d'un blond invraisemblable, dont aucune comparaison ne pourrait marquer la 
nuance délicate. Elles étaient blanches et roses, comme la neige que colore, sur 
la cime des montagnes, un reflet du soleil couchant. Un poète persan aurait comparé 
l'incarnat cle leurs lèvres à la vive rougeur des grenades, et leurs dents à des gouttes 
de lait de chamelle. L'ardeur du combat animait le sang vif et chaud qui rosait leurs 
joues; des étincelles luisaient clans leurs yeux d'azur. Dans ce bel éclat de jeunesse 
et de santé, au milieu de cette jonchée de fleurs, on aurait dit quelque apparition 
surnaturelle. Ainsi Dante voyait passer, dans des buissons de roses blanches, la forme 
incorporelle de Mathilda. J'étais ravi d'admiration et prêt à l'extase. Mais, hélas ! 
nous ne savons plus, comme les premiers hommes, nous laisser aller tout bonnement 
à nos impressions toutes pures. Tandis que je regardais s'éloigner ces deux anges, 
l'ennuyeux raisonneur qui est en moi supputait combien il avait fallu de beefteaks, 
de lawn-tennis et d'hydrothérapie, pour faire éclore ces créatures idéales qui nous 
font rêver du paradis et penser aux cieux. 

« Maintenant, cette jolie fantasmagorie s'est évanouie. Un feu d'artifice vient 



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LA R1Y1ERA 



367 









d'inscrire, en lettres de flammes sur le ciel étoile, les emblèmes qui racontent la 
gloire de Carnaval. Le majestueux monarque, assis sur son trône, a été brûlé 
solennellement par "ses sujets, et il a disparu, comme Hercule, dans un incendie 
triomphal. Les cafés-concerts, les eldorados, les alcazars retentissent des refrains 
de Paulus. Un grand veglione 
assemble , au Grand - Théâtre , 
une cohue de masques riches 
qui payent très cher pour entrer, 
et qui sont moins amusants que 
les pierrots, les arlequins et les 
matassins de la rue. Des « mes- 
sieurs très bien » sont allés voir 
une représentation spéciale don- 
née, dit l'affiche, par plusieurs 
« étoiles chorégraphiques ». De- 
main matin, de pieux ivrognes, 
harassés de danses et de facé- 
ties, iront recueillir les cendres 
de Carnaval défunt. Le moment 
sera propice pour monter à la 
terrasse du château , et pour 
regarder tranquillement , clans 
le silence, Nice la belle, ses 
toits rouges, ses campaniles, ses 
claires villas, éparses dans la 
verdure, sa racle immense, dont 
la courbe est si hardie, la mer 

sillonnée de traînées d'or et lustrée de moires lumineuses ; et, par delà les collines 
fleuries, les grandes cimes neigeuses des Alpes... » 

Il y a seulement quelques années, la Nice élégante ne comprenait guère que la 
Promenade des Anarlais et son entourae-e immédiat. A son extrémité orientale était 

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situé le jardin public ; ce paradis des enfants et des élégantes nourrices aux longs 
rubans existe du reste toujours; un orchestre y fait chaque après-midi de la musique. 
Dans ces dernières années, pour ne pas se laisser distancer par les autres stations 
naissantes du littoral, les Niçois ont entrepris d'importants travaux pour agrandir 
leur ville. On a construit des ponts et des voûtes au-dessus du lit presque sec 
du Paillon, afin d'y aménager un nouveau jardin, qui forme à présent le centre de 
la ville transformée. A l'extrémité, on a bâti un grand et beau casino d'une archi- 




LA CHAPELLE RUSSE, A NICE 






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368 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



tecture très fastueuse, tout brillant de dorures au dedans et au dehors; rien n'y 
manque, ni théâtre, ni jardin d'hiver, restaurants, cafés, salles de danse, petits 
chevaux, toutes les distractions plus ou moins innocentes que réclame une civilisation 
avancée. 

L'immense place qui couvre l'extrémité du Paillon a uni les villes italienne et 
française et fait disparaître la limite bien marquée qui, autrefois, les séparait si 
nettement l'une de l'autre. 

Le résultat inévitable a été que la ville italienne a subi, elle aussi, de grands 
changements et a été fort modernisée. La Promenade des Anglais et la Promenade 
du Midi sont maintenant la continuation l'une de l'autre, et offrent le même aspect, 
bordées toutes deux de maisons superbes et de beaux palmiers. Quand le vieux 
théâtre de la ville italienne fut bridé dans un incendie fameux, il y a quelques années, 
la municipalité en bâtit un nouveau sur le même emplacement. Un peu en arrière est 
située la Préfecture et le marché aux fleurs, qu'il ne faut pas manquer de voir; Nice 
est par-dessus tout, môme plus que Florence, la ville des fleurs. Le chemin abrité 
des Ponchettes, taillé sur le bord de la mer à l'abri de la Colline du Château, est 
devenu tout dernièrement, à la suite de ces transformations, un refuge favori pour 
les malades ; ils trouvent là un abri contre les vents aigres qui soufflent avec force 
dans la vallée ouverte du Paillon. 

Mais outre les bords de la mer, il y a encore à Nice bien d'autres endroits 
intéressants à voir, comme la place Masséna, où aboutissent les tramways qui 
desservent tous les quartiers. C'est dans cette place que vient déboucher l'Avenue de la 
Gare, qui est, après les quais, la voie la plus fréquentée et la plus brillante de la ville. 

D'autres grands boulevards, comme le boulevard Victor-Hugo et le boulevard 
Dubouchage, ont été percés ces dernières années. Des châteaux et des jardins 
s'élèvent gaiement de chaque côté, les penchants des collines s'ornent de riantes villas ; 
Cimiez et Carabacel, autrefois des villages séparés, ont été insensiblement reliés à la 
ville principale; et avant peu, la ville où naquit Garibaldi et où Gambetta est enterré, 
s'étendra sur toute la vallée. 

L'aspect des faubourgs qui entourent Nice est charmant ; et lorsqu'on erre parmi 
les collines couvertes d'oliviers à l'ouest, et qu'on promène ses regards sur les 
bosquets de citronniers qui entourent les villas, qu'on respire l'odeur des roses qui 
croissent avec profusion tout alentour, on comprend que Joseph de Maistre, durant 
les longues soirées qu'il passa à Saint-Pétersbourg, évoquât de temps à autre le 
souvenir de a ce doux vallon de Magnan ». Les Russes sont bien de son avis, car 
ils arrivent en foule et s'installent dans le quartier orthodoxe, sur les hauteurs de 
Saint-Philippe, qui est construit en cercle autour de la chapelle grecque érigée en 
mémoire du czarewitch Nicolas Alexandro-witch, mort à Nice en 1885. 



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NICE, LE PONT DE LA PLACE MASSERA, sur. LE PAILLOX 



Los environs de Nice sont ravissants. Du côté de Villefranche s'élèvent les 
sommets du Mont-Baron, du Mont-Alban, celui du Mont-Gros, où se trouve un obser- 
vatoire; de tous ces points la vue est superbe. Au nord et à l'ouest, les buts d'excur- 
sions sont nombreux. Tout près de la ville se trouvent l'amphithéâtre et le couvent 
de Cimiès. L'amphithéâtre romain de Gimiès est un cirque de forme ovale qui pouvait 
contenir de 6000 à 7000 spectateurs. Il est très dégradé; le sol de l'arène s'est 
exhaussé d'environ 3 mètres, en sorte que les loges des animaux sont enfouies et que 
le gradin inférieur ne se trouve plus qu'à l'"o0 de hauteur. On voit encore quelques- 
uns des arceaux qui soutenaient le gradin et s'ouvraient sur la façade extérieure du 
monument. On peut remarquer aussi, sur le pourtour de l'amphithéâtre, quelques 
pierres en saillie percées de trous, où l'on introduisait les pieux qui servaient à porter 
le velarium. 

A peu de distance, sur une terrasse ombragée d'arbres, s'élèvent une église et 
un couvent qui faisaient autrefois partie de l'abbaye de Saint-Pons. On y remarque 
une série de gravures sur bois où sont représentées les tortures subies par les 
martyrs de l'Ordre au cours de leurs missions, et deux peintures de Francesco Brea, 
le Christ crucifié et la Descente de croix. Au sud du monastère, dans une propriété 
privée, il y a quelques ruines romaines, les ruines de thermes, d'un temple, de deux 
aqueducs, et des inscriptions. 



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370 LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 




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En continuant à monter vers le nord, on arrive à l'abbaye de Saint-Pons. 
L'édifice offre peu d'intérêt au point de vue artistique ; on ne montre guère dans le 




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cloître qu'un sarcophage qui date des premiers siècles du christianisme. Au sommet 




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d'un rocher s'élève une petite chapelle, à l'endroit où, suivant la légende, saint Pons 
aurait été décapité, au troisième siècle. Mais c'est surtout pour jouir de la vue, qui 




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est superbe, que l'on vient jusque-là ; du haut de la terrasse, on embrasse d'un seul 
coup d'œil toute la vallée du Paillon. 




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On peut aller encore jusqu'au hameau du Ray et visiter les fontaines de Mouraya 




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et du Temple, la Fontaine sainte et la cascade de la Vésubie, qui jaillissent aux 




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environs, dans de petits vallons an pied d'un contrefort du mont Cau. 




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Plus loin, la route carrossable, qui part de la vallée du Paillon, mène directement 




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à la grotte de Saint-André à travers une gorge pittoresque qui se termine par une 




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grotte et un pont naturels. L'intérieur de la grotte est tapissé de capillaires ; au fond, 




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tombe une cascade. Un peu plus liant, le sentier escarpé conduit à Falicon, perché 










« comme un nid d'aigle » sur une crête, et d'où l'on jouit d'un des plus beaux points 




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de vue des Alpes-Maritimes. Il faut aussi visiter les vallons du Magnan, où croissent 




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au printemps les fleurs pourpres du glaïeul sauvage ; les hauteurs de Bellet, cou- 




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vertes de vignes, qui dominent le bassin du Var, la vallée des Hépatiques, tapissée 




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en mars d'innombrables fleurs printanières. 






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La côte de Provence 



Au nord-est de la presqu'île de la Garroupe, qui sépare le golfe de Nice du 

•i'oll'e Jouan, Antibes est assise entre deux échancrures de la côte : la baie de Saint- 
es ' 

Roch, protégée du côté de la mer par des îlots rocheux et, au nord, par un pro- 
montoire sur lequel s'élève le Fort-Carré bâti par Vauban ; et une autre baie plus 
large, mais beaucoup plus ouverte, dominée par la colline de Notre-Dame de la 
Garroupe. 

La ville enserrée dans une enceinte bastionnée, avec le Fort-Carré qui la protège 
et les bois d'oliviers qui l'entourent, semble un magnifique décor de théâtre ; le 
port, avec son môle circulaire, orné d'arceaux et de pilastres, produit la même impres- 
sion. De fait, Antibes a cessé d'être une forteresse depuis que le Var ne forme plus 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



la frontière entre la France et l'Italie ; son port même n'est plus guère fréquenté que 
par des petits bateaux caboteurs. 

Antibes est une ville très ancienne ; elle fut fondée par des colons phocéens qui 
lui donnèrent le nom d'Antipolis, parce qu'elle avait été bâtie en face de Nice, qui 
existait déjà. Les Romains l'agrandirent et l'embellirent de monuments dont il reste 
encore quelques ruines ; ils en avaient fait une place d'armes et un arsenal maritime. 
Après la chute de l'empire romain, elle fut ravagée par les Barbares. Au sixième 
siècle, elle était le siège d'un évêché qui fut transféré à Grasse, en 1243, à cause de 
l'insalubrité du pays et des fréquentes incursions des pirates, et aussi à cause de 
démêlés qui s'étaient élevés entre l'évêque et les chanoines. L'empereur Henri IV y 
établit une place de guerre. En 1536, lorsque Charles-Quint envahit la Provence, 
Antibes fut prise et pillée ; en 1747, elle fut encore assiégée parles Impériaux, mais, 
cette fois, sut leur résister. En 1815, elle réussit à échapper à la domination étran- 
gère, grâce au courage de ses habitants; une colonne érigée au milieu de la grande 
place rappelle ce souvenir. Lorsque Napoléon I e *' débarqua sur la plage du golfe 
Jouan, le 1 er mars 1815, il envoya à Antibes quelques officiers et une compagnie 
de soldats, afin de faire annoncer son arrivée et de soulever le peuple et la garnison 
en sa faveur; mais ses envoyés furent jetés en prison. Aussi Antibes reçut-elle 
plus tard de Louis XVIII le titre de « notre bonne ville ». 

Antibes possède quelques ruines romaines, mais de peu d'importance. La ville 
a subi trop de remanîments, elle a été bouleversée trop souvent pour qu'elle ait 
pu conserver ses vieux monuments. L'enceinte de la ville romaine a disparu; ses 
débris ont servi de matériaux pour la construction des fortifications modernes. On 
retrouve aussi des matériaux romains dans l'église qui s'élève au sommet de la 
ville, en particulier dans les deux grandes tours carrées qui la flanquent. Quelques- 
unes des pierres de taille portent même des inscriptions en caractères romains de la 
belle époque; sur l'une de ces pierres on lit le nom d'Antipolis. Dans les caves et les 
soubassements de quelques maisons on retrouve des traces de l'ancien cirque. Du 
théâtre il ne reste rien qu'une inscription, aujourd'hui encastrée dans le mur de 
l'hôtel de ville, et qui est consacrée à la mémoire d'un jeune esclave, loué probable- 
ment par un entrepreneur de spectacles pour danser sur la scène d'Antibes, et mort 
au milieu de ses succès: D. M. PVERI SEPTENTRIONIS AN. XII QVI ANTIPOLI 
IN TMEATRO BIDVO SALTAVIT ET PLAGVIT (Aux mânes de l'enfant Septentrion, 
qui parut deux jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut). On trouve çà et là des 
fragments de murs anciens, des citernes et deux aqueducs, dont l'un alimente encore 
la ville. 

L'une des plus belles excursions que l'on puisse faire aux environs d'Antibes, 
est celle du cap d'Antibes, à l'extrémité de la presqu'île de la Garroupe. La route est 



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LA COTE DE PROVENCE 373 

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superbe et traverse la presqu'île dans toute sa longueur. On voit partout une végé- 
tation luxuriante , des oliviers énormes aux troncs noueux , des orangers , des 
lentisques, des myrtes, des aloès, et, sur les hauteurs, des pins et des chênes verts. 
On passe devant le monticule de la Garroupe, qui porte un phare et la chapelle de 
Notre-Dame, bâtie sur l'emplacement d'un temple païen, et l'on arrive bientôt au cap 




t:n chemin dans la forkt, mus n antibes 



d'où l'on découvre un panorama splendide. Devant vous, le golfe Jouan s'arrondit en 
une courbe gracieuse; le rivage, qui s'abaisse insensiblement vers la mer, est couvert 
d'oliviers *et d'orangers; derrière s'étagent des collines tour à tour calcaires et grani- 
tiques, sur lesquelles apparaissent de charmantes villas au milieu de bosquets de 
pins odoriférants. Tout en haut l'on aperçoit Vallauris. 

Ce beau golfe sert de point de ralliement aux escadres de la Méditerranée. 
Toutefois fort peu de souvenirs historiques se rattachent à ces rivages. En 1746 les 
Anglais, qui s'étaient emparés de l'île Sainte-Marguerite, vinrent mouiller dans le 
golfe pour bombarder Antibes. C'est là aussi que Napoléon I er , à son retour de l'île 
d'Elbe, débarqua le 1 er mars 1815. Une colonne élevée au milieu des oliviers, près 
du hameau de Golfe-Jouan , marque l'endroit où l'Empereur passa la nuit. Le 
hameau s'étage sur une pente, au milieu de jardins d'orangers et de citronniers, et 
de véritables champs de violettes de Parme. A côté se trouve la station de Golfe- 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Jouan, qui constitue le principal mouillage de la baie et qu'il serait facile de 
.transformer en une grande rade militaire semblable à celle de Toulon. Le golfe Jouan 
est fermé vers l'ouest par le cap de la Groisette, en face duquel les îles de Lérins, 
Sainte-Marguerite et Saint-Honorat surgissent toutes verdoyantes des flots bleus 
de la mer, entourées d'une ceinture de récifs à fleur d'eau et d'écueils sous-marins. 
L'île de Sainte-Marguerite, plus grande que sa voisine, est aussi plus élevée ; on y 
voit quelques collines. Elle doit sa beauté aux magnifiques forêts de pins qui en 
couvrent toute la partie orientale. Dans les temps anciens, cette île avait un temple 
consacré au demi-dieu Lero, espèce d'Hercule auquel, selon Strabon, les pirates 
ligures venaient offrir des sacrifices. Plus tard, les Romains y établirent un arsenal 
et une station pour leurs flottes; selon les chroniques de Lérins, on en voyait encore 
des ruines à la fin du seizième siècle. Toute trace du passé a maintenant disparu; les 
matériaux antiques ont servi à la construction des fortifications modernes. Au moyen 
âge, l'île Sainte-Marguerite fut une annexe de l'île Saint-Honorat, où se trouvait le 
monastère de Lérins; elle servait de lieu de retraite aux moines qui préféraient la 
solitude complète à la vie en commun. Au dix-septième siècle, Richelieu en prit pos- 
session et y construisit des fortifications ; elles n'étaient pas encore achevées lorsque 
les Espagnols vinrent mettre le siège devant l'île et s'en emparèrent; ils l'occupèrent 
et s'y fortifièrent, mais au bout de deux ans ils en furent chassés par les Français qui 
la gardèrent jusqu'en 1746. A cette époque, les Autrichiens et les Piémontaîs, avec 
l'aide de la flotte anglaise, réussirent à s'emparer de Sainte-Marguerite, mais dès 
l'année suivante ils durent l'abandonner. Depuis cette époque, elle n'a pas cessé 
d'appartenir à la France. 

Le fort de l'île couronne une falaise assez élevée, du colé du nord, en face de la 
pointe de la Croisette. Il fut construit par Richelieu et considérablement agrandi par 
les Espagnols pendant leur court séjour dans l'île ; on le transforma ensuite d'après 
les plans de Vauban, et on l'utilisa comme pénitencier militaire ou comme prison 
d'Etat. C'est là que fut enfermé l'Homme au Masque de fer, dont le nom est devenu 
légendaire et qui a servi de sujet à tant de drames et de romans. Toutes sortes 
d'hypothèses ont été faites sur ce mystérieux prisonnier. D'après des documents 
sérieux, le Masque de fer serait le comte Hercule-Antoine Mattioli, ministre du duc 
de Mantoue, qui avait été chargé de négocier la cession de Gasale à la France et 
révéla la négociation aux puissances ennemies. On montre la chambre dans laquelle 
le célèbre captif vécut pendant dix-sept années; les murs, complètement nus, ont près 
de douze pieds d'épaisseur; une seule fenêtre, garnie de trois fortes grilles, éclaire 
l'intérieur de la prison; deux portes, munies d'énormes barres de fer, la fermaient. 
On n'y pouvait pénétrer qu'en passant par les appartements du gouverneur du 
château. Un corridor étroit, muré à chaque extrémité, servait de promenade au 



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[LE SAINTE-MARGUERITE, VUE PRISE DE CANNES 



drisonnier. Le Masque 
de fer ne fut pas le seul 
prisonnier de Sainte- 
Marguerite; on y 
—^ enferma des mi- 
nistres protes- 
tants, victimes de la 
révocation de l'édit de 
Nantes, des fds de famille 
compromis et endettés. Napoléon I e1 ' y rélégua également plusieurs prisonniers poli- 
tiques. Après les guerres d'Algérie, le fort servit de prison à des chefs arabes et à 
leurs familles. Parmi les derniers prisonniers de Sainte-Marguerite, le plus tristement 
célèbre est l'ex-maréchal Bazaine, condamné à mort par le conseil de o-iierre de 
Versailles et interné dans le fort de l'île Sainte-Marguerite, après commutation de 
sa peine en celle de vingt ans de détention dans une enceinte fortifiée. On sait qu'il 
réussit à s'évader et gagna les côtes d'Italie; il vécut encore assez longtemps en 
Espagne, où il est mort. 

L'île Saint-IIonorat n'est séparée de l'île Sainte-Marguerite que par un petit bras 
de mer de 700 mètres, hérissé d'écueils. Elle a la même forme et la même orientation 
que celle dernière, mais elle est beaucoup plus petite. Elle forme une ellipse de 
3 kilomètres de tour. On l'appelait autrefois Lerina, la petite Lero, ou aussi Planasia, 
l'île plane. Bile est bordée au sud par une ligne d'écueils qu'on appelle les Frères ou 
les Moines; d'autres îlots, dont le plus grand est celui de Saint-Ferréol, l'entourent 
à l'est. C'est dans cette île que saint Honorât, au commencement du cinquième 
siècle, fonda le monastère qui porte encore son nom. Un grand nombre de disciples 
vinrent se réunir autour de lui afin de se consacrer à la prière et à l'étude. Le 
monastère compta bientôt plusieurs milliers de moines; au sixième siècle, il était 
nn des plus célèbres de la chrétienté; à la fin du septième siècle, il comptait près 
de quatre milles moines. Cependant, les pirates sarrasins vinrent plus d'une fois 
troubler la paix de l'île monacale ; on montre encore le petit atrium où saint Porcaire 
et cinq cents de ses compagnons furent égorgés en 725. A mesure que s'accroissaient 
les richesses du monastère, les incursions des pirates devenaient plus fréquentes 
et plus nombreuses, il fallut fortifier l'île, faire du couvent une citadelle. Cependant, 
a la suite de l'institution du régime de la commende, le monastère ne tarda pas à 



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376 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



décliner, le nombre des moines diminua clans de telles proportions qu'on n'en compta 
bientôt plus qu'une centaine. Enfin, l'abbaye déchue fut sécularisée par le pape Pie VI, 
sur la demande de l'évèque de Grasse. Il n'y restait plus que quatre religieux qu'on 
indemnisa moyennant une pension de 1500 livres. Actuellement l'île est couverte de 
ruines ;'. sur différents points du rivage on aperçoit les restes des sept chapelles que 
les moines y avaient élevées, et des décombres provenant d'anciennes redoutes. Le 
monument le plus important est le château fort, bâti au douzième siècle, et dans 
lequel se réfugiaient les moines lorsque la vigie signalait l'approche des pirates. 
C'est un grand donjon de forme irrégulière, couronné de mâchicoulis, dont la haute 
silhouette se détache pittoresquement sur le fond bleu du ciel. A l'intérieur, tout est 
détruit: les salles sont effondrées, les souterrains remplis de décombres. Presque 
tous les matériaux employés à la construction de ce château fort sont d'origine 
romaine.' Depuis la Révolution, l'île, vendue aux enchères, a changé de maîtres à 
plusieurs reprises. De nos jours, l'église a été rachetée par l'évèque de Fréjus qui 
l'a rendue au culte, et des. Bénédictins y ont fondé un orphelinat de jeunes enfants. 

En face des îles de Lérins, au fond du golfe de La Napoule, on aperçoit la jolie 
ville de Cannes, dont les villas superbes, les palais, les châteaux, les hôtels somptueux 
forment, au bord de la plage, un long cordon qui s'étend de là pointe de la Croisette 
jusqu'à la Bocca, et s'étagent sur les hauteurs qui dessinent autour un vaste hémicycle. 
Une végétation luxuriante envahi!, la ville, la pénètre, l'entoure de toutes parts; des 
orangers alternent avec des citronniers; de tous côtés surgissent des palmiers, des 
aloès. Derrière la ville, les collines sont couvertes de pins-parasols aux têtes majes- 
tueuses. Au delà on aperçoit, sur les pentes des montagnes, de sombres forêts de pins 
au-dessus desquelles se détachent, couverts de neiges, les sommets des Alpes. Sur une 
colline escarpée qui se prolonge dans la mer en forme de promontoire, sont entassées 
les vieilles maisons de la ville ancienne, que couronnent la tour d'un vieux château 
délabré et le clocher d'une église. C'est là que s'élevait, selon toute probabilité, la 
vieille cité ligurienne d'.Egitna. En 155 avant Jésus-Christ, le consul Quintus Opimius, 
appelé par les Massaliotes contre les Ligures, détruisit /Egitna ; les habitants se 
réfugièrent clans un camp retranché au-dessus de la ville, sur le mont /Eoitna qui 
serait, d'après certains savants, le village actuel de Mougins. Les vainqueurs occu- 
pèrent la ville et en firent une cité gréco-romaine cpii s'appela dès lors Castellmn 
Marsellinum «.' château marseillais » , et conserva ce nom jusqu'au milieu du moyen âge. 
On ignore d'où lui vient le nom actuel de Cannes. 

Vers le milieu du dixième siècle, Cannes devint un fief de l'abbaye de Lérins et 
resta sous sa domination jusqu'en 1788. Elle subit maintes attaques; elle réussit à 
résister aux Espagnols qui vinrent l'assiéger en 1635; mais, en 1707 et en 1746, 
Cannes sévit occupée par les troupes allemandes. 






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LES MONTS DR LESTEREL 
VUE PRIKK T1K CANNES 



Toutes ces guerres 



arrêtèrent le développe- 
ment de la ville et, au 
commencement de ce 
siècle, Cannes n'était 
encore qu'une petite bourgade 
ignorée, habitée par quelcpies 
matelots. Elle en serait probable- 
ment restée là, si l'un des hommes d'Etat les plus illustres de l'Angleterre, lord 
Brougham, n'avait attiré l'attention sur son beau climat. 

Une circonstance toute fortuite amena le lord-chancelier à Cannes. Il voulait se 
rendre en Italie; mais il dut s'arrêter à la frontière. La police sarde, par crainte du 
choléra qui sévissait alors en France, interdisait l'accès de la péninsule à tout ce qui 
venait de l'autre côté des Alpes. Lord Brougham employa cette halte forcée à des 
excursions dans le golfe de la Napoule. Il fut émerveillé de l'admirable situation de 
Cannes, si bien protégée contre les vents du nord par sa riante ceinture de collines, 
si belle dans son décor de verdure et de fleurs, et de la douceur extraordinaire de 
son climat. Il y fixa sa résidence, et de nombreux compatriotes vinrent bientôt l'y 
rejoindre. En peu d'années, Cannes se transforma rapidement et devint le rendez-vous 
des riches oisifs et des malades. Tous les ans, au commencement de l'hiver, la ville 
est envahie par une foule cosmopolite, où dominent les Anglais, les Américains et les 
Russes. 

Ce sont tous ces étrangers qui font la fortune de Cannes ; car l'industrie et le 
commerce n'y sont pas très développés. Les principaux établissements industriels 
sont des parfumeries et des savonneries; la pêche occupe deux cents matelots qui 
montent environ quatre-vingts bateaux. Le port a un mouvement de près de vingt - 



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380 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



cinq mille tonnes à l'entrée et à la sortie. Il a été agrandi en 1838 par la 
construction d'un môle de 150 mètres. Il sert de débouché aux produits de la 
vallée de la Siagne et du plateau de Grasse, oranges, citrons, fleurs et parfums. 

Au delà du golfe de la Napoule, la chaîne de l'Esterel avance dans la mer ses 
falaises abruptes aux arêtes aiguës d'un rouge presque ardent, formant des angles 
saillants et rentrants, des cavernes et des fîords dans lesquels la mer pénètre profon- 
dément. Cette muraille rocheuse est rendue encore plus inaccessible par les îlots et 
les écueils qui la bordent. 

Le groupe de l'Esterel forme un massif montagneux complètement indépendant 
des Alpes. Ses roches de porphyre, d'origine éruptive, n'élèvent guère à plus de 
600 mètres de hauteur leurs crêtes nues et sauvages. Toute cette région est presque 
déserte; on n'y voit que quelques hameaux et des habitations isolées. La culture y 
est à peu près impossible ; le sol végétal manque. Une partie du massif est recouverte 
de bois de pins et de chênes-liège cpii sont la propriété de l'Etat. 

De toutes les pointes que l'Esterel projette dans la mer, la plus saillante forme 
le cap Roux, dont les hautes falaises signalent la côte à plus de trente milles en mer. 
Au pied de la falaise on montre des grottes où se retirèrent, selon la tradition, saint 
Honorât, saint Eucher et plusieurs autres religieux du monastère de Lérins, et qui 
étaient encore, il y a quelques années, un lieu de pèlerinage très fréquenté. Au 
delà du cap Roux, une profonde échancrure creuse la côte et forme la rade d'Agay, 
fermée au fond par des collines élevées qui la défendent contre les rafales des vents 
du nord, et protégée à droite et à gauche par les môles gigantesques du cap Roux 
et du cap Darmont. Par les plus violentes tempêtes les navires peuvent y tenir sur 
leurs ancres en toute sécurité ; aussi n'est-il pas rare d'y voir rassemblés pendant les 
grosses mers plusieurs centaines de tartanes et de bateaux de commerce. La rade 
d'Agay n'est d'ailleurs qu'un point de refuge ; les bateaux ne s'y arrêtent que lorsqu'ils 
y sont contraints par le mauvais temps ; on n'y a même établi ni quai, ni embarcadère. 
Le commerce y est impossible à cause des difficultés d'accès du côté de la terre, et de 
l'éloignement de tout centre habité. 

La chaîne de l'Esterel continue à border la mer jusqu'à l'entrée du golfe de 
Fréjus, au fond duquel on aperçoit Saint-Raphaël. C'est une petite ville d'environ 
4000 habitants, à la fois station balnéaire et hivernale. On voit apparaître tout d'abord 
des maisons, des villas enfouies clans la verdure, la tour polygonale d'une église de 
style byzantin, le casino, des hôtels : c'est la partie neuve cle la ville. La voie ferrée 
la sépare de l'ancien village, où se dresse le clocher d'une vieille église bâtie au 
moyen âge par l'Ordre des Templiers, qui avaient là une station importante. 

Une vaste rade s'étend devant la ville; une escadre pourrait y stationner à l'aise. 
Mais le port est petit, le môle qui le protège ne le défend que contre le vent du sud. 



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LA COTE DR PROVENCE 



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Saint-Raphaël vit se lever l'étoile naissante de Napoléon, elle vit aussi son déclin : 
c'est dans son port cpie le général Bonaparte, de retour d'Egypte, débarqua pour 
courir au-devant d'une fortune inouïe. C'est là cpie, quinze ans plus tard, le 




PECHEURS DES ENVIRONS DE CANNES 



28 avril 1814, l'Empereur, malheureux et vaincu, s'embarqua pour aller régner dans 
la Méditerranée sur la petite île d'Elbe. 

A l'est do Saint-Raphaël, des collines boisées abritent de charmantes villas dont 
les plus célèbres sont la villa d'Alphonse Karr, celle du peintre Fromentin, la villa 
Marine et la villa des Cistes. De magnifiques jardins, plantés d'arbres exotiques, les 



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382 LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 

entourent : là, croissent en pleine terre toutes les variétés de palmiers, les cactus, les 
mimosas, les fougères arborescentes, les lauriers-roses. 

Quelcpies-unes de ces villas ne sont séparées de la mer que par la route cpii longe 
la côte, dont les rochers de porphyre rouge, tout flamboyants sous les rayons du soleil, 
descendent à pic dans les flots. A l'extrémité orientale du golfe, une falaise hardie 
s'élève et se prolonge en mer par deux superbes rochers de porphyre, semblables à 
deux énormes lions accroupis, tout sanglants : on les appelle le Lion de Terre et le 
Lion de Mer. 

De la route du Littoral on a une vue superbe sur le golfe de Fréjus et sur les 
montagnes des Maures, dont les sommets s'estompent doucement dans la limpidité du 
ciel bleu. A droite, on aperçoit Fréjus sur une colline. C'est une des plus anciennes 
villes du midi de la France ; elle est surtout remarquable par les ruines grandioses qui 
la décorent. 

Lorsqu'on remonte de Saint-Raphaël à Fréjus, on passe devant un vieil arc de 
triomphe. Le plein cintre, formé de petites pierres rectangulaires serrées les unes 
contre les autres, est très bien conservé. D'énormes piliers, ébréchés par le temps, le 
soutiennent; il est couronné par un massif de briques que la foudre a lézardé. Le 
monument était recouvert d'un revêtement de pierres en grès taillées en cubes régu- 
liers. Le soin avec lequel il fut construit lui valut sans doute son nom de Porte Dorée. 
C'était l'une des nombreuses portes, probablement la porte principale, du mur qui 
entourait la ville romaine de Forum-Julii. 

Le mur d'enceinte a laissé des vestiges presque sur tout son développement. A 
certains endroits même il est conservé dans toute sa hauteur. Il était flanqué, de distance 
en distance, de tours rondes et polygonales, dont quelques-unes sont encore debout. Des 
anciens remparts, près d'une ouverture qu'on appelle la Porte Romaine, se détache un 
aqueduc immense qui s'étend sur une longueur de 30 kilomètres. Il servait à amener 
les eaux de la Siagnolle. On peut le suivre depuis l'endroit où il rencontre les remparts 
jusqu'à la prise d'eau, près du village de Mons. L'aqueduc est soutenu par des piliers 
et des arcades de hauteur inégale suivant les accidents du terrain : ici les arcades 
sont superposées en deux rangées, là elles disparaissent complètement et l'aqueduc 
devient souterrain pour traverser une colline. Ce monument d'un travail considérable 
est certainement le plus important en ce genre que nous possédions en France. 

Forum-Julii avait un théâtre, aujourd'hui complètement en ruines, et des arènes 
dont les gradins sont en partie conservés, ainsi que les arcades qui les soutenaient 
jusqu'à une grande hauteur. Les galeries qui servaient de vomitoires subsistent encore 
au rez-de-chaussée. 

Fréjus possède aussi des monuments du moyen âge. C'est d'abord un vieux 
cloître clos dont les colonnettes accouplées de marbre blanc datent du treizième siècle ; 



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SAÏNT-RAPHAEL 



elles sont d'une légèreté et 
d'une finesse remarquables; 
malheureusement elles se 
trouvent perdues dans les 
constructions qui les englo- 
bent. Tout près de là, au sud, 
s'élève la cathédrale de Saint- 

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Etienne. C'est une église du onzième ou 
du douzième siècle, dont les tours enfer- 
ment dans leurs parements des portions 
de pilastres antiques. A l'intérieur de 
l'église, on peut voir les statues à genoux 
des deux frères Cameling, évêques de 
Fréjus; le chœur possède des boiseries 
remarquables du seizième siècle. 

Fréjus était autrefois une colonie 
romaine très florissante. Elle avait un 

vaste port; Auguste y remisa les deux cents galères prises sur Antoine à la 
bataille d'Actium. Au dixième siècle, la ville fut ravagée par les Sarrasins; au 
quinzième siècle, les corsaires l'incendièrent; au seizième siècle Charles-Quint la mit 
au pillage. En 1555, Fréjus, relevée do ses ruines, jouissait d'une certaine prospérité; 
son port était assez important pour que Henri II y créât un siège d'amirauté. Mais, 
peu à peu, les alluvions de l'Argens empiétant sur la mer, comblèrent le port. Aujour- 
d'hui, il a complètement disparu; des jardins en couvrent l'emplacement, et la ville 
ne communique plus avec la mer que par un étroit canal. Ainsi éloignée de la mer, 




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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



Fréjus manque de vie et d'animation. Seules, ses ruines attirent les touristes et les 
curieux. 

Au delà de l'embouchure de l'Argens s'étend le pays des Maures, contrée monta- 
gneuse et boisée, complètement isolée du reste de la Provence et encore peu connue 
des touristes. La côte s'avance dans la mer en une courbe convexe contre lacpielle 
viennent se briser les tempêtes. Lorsque le vent souffle du sud ou de l'est, elle n'offre 
que de rares abris et les navires courent alors de grands dangers. Par contre, elle 
est protégée contre les rafales du nord par l'épais rempart du massif des Maures, et 
tant que le vent souffle de ce côté, les navires peuvent stationner près de la côte en 
toute sécurité. 

Le principal mouillage de la côte est le golfe de Saint-Tropez, le Sambracitanus 
Sinus des Romains. Tout le pays montagneux qui entoure ce golfe présente un 
caractère particulier, presque oriental. Le climat y est d'une douceur extrême, grâce 
aux montagnes qui l'abritent en hiver contre les vents froids du nord, et aux brises de 
mer qui tempèrent en été les brûlantes chaleurs du jour. Les palmiers y produisent 
des dattes aussi savoureuses que celles d'Afrique; les citronniers, les cédratiers et 
les orangers y poussent en pleine terre; dans les vallées, le long des ruisseaux, 
croissent des haies épaisses de lauriers-roses. A l'entrée, le petit havre de Saint- 
Maxime, tranquille et bien abrité par la pointe rocheuse du cap des Issambres, sert 
de débouché aux produits des vallons voisins ; la pêche est une des principales 
ressources des habitants. Un bateau à vapeur met le bourg en communications 
journalières avec Saint-Tropez, Fréjus et Saint-Raphaël. A Saint-Maxime, comme du 
reste tout le long du rivage de ce golfe, on trouve des traces du passage des Phocéens 
et surtout des Romains. Les premiers ne fréquentaient guère que les côtes; mais les 
Romains ont pénétré jusque dans l'intérieur du pays, se sont établis dans les vallons 
et ont occupé les principaux sommets. La route principale d'Italie en Gaule, la voie 
Aurélienne, fut mise en communication avec le littoral par un chemin transversal. 
De tous les peuples qui ont passé là, ce sont encore les Sarrasins qui ont laissé le 
souvenir le plus durable. Dès la première moitié du huitième siècle, ces hardis 
pirates avaient réussi à se rendre maîtres de toutes les villes du littoral, depuis 
Antibes jusqu'à Arles. La disposition des côtes leur rendait faciles les incursions : 
ces criques isolées les unes des autres par des collines à pic, et en somme assez peu 
peuplées, leur offraient un abri où ils pouvaient se glisser sans être aperçus. De là ils 
faisaient de fréquentes apparitions sur les côtes, dévastaient les villes et les hameaux 
et s'en retournaient ensuite avec leur butin. Vers la fin du neuvième siècle, ils 
s'établirent définitivement dans le pays à la suite d'une circonstance toute fortuite. 

Une troupe de pirates, surprise par la mer, s'était réfugiée dans le golfe 
Sambracitain. Elle aborda sur la côte et pénétra dans l'intérieur du pays. Le hasard 



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LA COTE DE PROVENGE 



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de la route l'amena devant Fraxinetum (Freinet). L'endroit n'était pas fortifié; les 
pirates l'envahirent et massacrèrent les quelques habitants qui s'y trouvaient. Le 
village était dominé par un plateau à pic, isolé de toutes parts par des gorges 
profondes, sauf d'un côté où l'on pouvait monter par un étroit passage. Le lieu 
parut propice aux pirates, qui l'occupèrent et en firent un poste fortifié où il leur fut 
dès lors facile de se défendre, et d'où ils pouvaient 
descendre pour piller le pays d'alentour. Ils éta- 
blirent d'autres postes de ce genre dans les envi- 
rons, et bientôt toutes les hauteurs, qui forment 
une sorte d'hémicycle autour du golfe de Saint- 
Tropez, furent ainsi occupées et fortifiées; par 
analogie, on leur donna à toutes le nom de 
Freinet. 

Le golfe de Saint-Tropez était devenu le prin- 
cipal repaire des Sarrasins ; leurs flottes en sor- 
taient pour rançonner les malheureux navires qui 
s'aventuraient dans le golfe du Lion ou sur la côte 
ligure. De là aussi leurs colonnes pénétraient clans 
le pays pour le piller et le ravager. 

Ce fut Guillaume I er , comte de Provence, qui 
délivra le pays de l'invasion sarrasine. Son ami, 
saint Mayeul, abbé de Gluny, avait été pris par 
les pirates. Guillaume organisa une croisade pour 
le délivrer. A ses côtés se distinguèrent Bavons, 
qui eut une grande part à la prise du Grand 
Fraxinet, et Jean Gibelin Grimalcli, seigneur génois, 
qui reçut en récompense de ses exploits un petit 

fief au fond du golfe de Saint-Tropez, dont le nom de Grimaud rappelle encore le 
souvenir. Ce nom de Grimaud est, avec celui des Maures, la seule trace que les 
Sarrasins aient laissée de leur passage. On peut voir cependant encore quelques 
restes des ruines de l'ancien Fraxinet, au nord-ouest du bourg de la Garde-Freinet, 
au sommet d'un rocher taillé à pic du côté du sud et assez escarpé du côté du nord. 
C'est clans ce roc que les Sarrasins s'étaient creusé une citadelle. Sur la plate-forme, 
on voit encore la citerne carrée, large et profonde, qui pouvait contenir plusieurs 
milliers de litres d'eau, ainsi que le tracé de deux tours rondes et d'une autre tour 
carrée. Au-dessous de ce rocher est le bourg actuel de la Garde-Freinet, situé sur 
un col entre deux montagnes, au milieu de forets; on y fait un grand commerce 
de liège, en planches ou en bouchons. 




LA CATHEDRALE DE FRKJt'f 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Nous descendons vers le village de Grimaud à travers un pays montagneux et 
pittoresque. Les roches granitiques parsemées de quartz, de serpentine, de grenat, de 
mica, étincellent sous les rayons d'un soleil ardent. Le sable qui recouvre les sentiers 
de la montagne brille comme de la poudre d'or. La végétation est d'une richesse et 
d'une variété extraordinaires. Des forêts de pins, des chênes verts, des chênes-lièges 
couronnent les hauteurs; là s'élèvent aussi de superbes châtaigniers dont les fruits 
forment une des principales ressources du pays. Les coteaux sont couverts de vignes 
et d'oliviers. Dans les vallées croissent des arbres fruitiers, des arbustes à fleurs, des 
grenadiers, des arbousiers, des bruyères arborescentes, des myrtes, des lentisques. 
Nous arrivons bientôt à Grimaud dont les maisons, dominées par les ruines d'un vieux 
château, s'étagent les unes au-dessus des autres sur la pente très raide d'une colline 
couverte de beaux oliviers. Des maisons à arcades rappellent le Moyen-Age, d'autres 
sont de style italien ou mauresque. Le château, bâti sans doute à l'origine par cet 
intrépide Grimaldi qui contribua par sa valeur à chasser définitivement les Sarrasins 
de la terre de Provence, et reconstruit au quinzième siècle par des architectes italiens, 
était autrefois l'un des plus beaux châteaux de la contrée ; il fut malheureusement 
abandonné vers le milieu du dix-huitième siècle. Il est aujourd'hui en ruines; 
cependant l'enceinte presque entière a subsisté, et deux tours rondes ornées de 
cordons de serpentine dressent encore fièrement leur silhouette dans les airs. L'église 
romane, bâtie en gros blocs de granit, fut construite, dit-on, par les Templiers qui 
avaient une commanderie à Grimaud. On admire aussi à Grimaud les restes d'un vieil 
aqueduc romain qui amenait dans la ville les eaux de la montagne ; l'aqueduc tour à 
tour perce le flanc des collines et reparaît dans les vallons, soutenu par des arcades. 

Plus au sud se trouve le village de Gogolin, sur les flancs d'une colline au 
confluent des rivières de la Môle et du Giscle. Le village est d'aspect riant; des 
rues larges et propres aboutissent à une place ombragée d'arbres; la plupart des 
maisons sont en basalte. Sur la hauteur qui domine le village s'élève une tour, seul 
reste de l'ancien château. L'église, construite au seizième siècle, a conservé quelques 
parties d'un édifice du onzième siècle; sur l'un des piliers, on peut lire la date de 1087. 
On a trouvé dans ce village un édicule funéraire en marbre blanc, dont trois faces 
sont ornées de bas-reliefs qui, par la pureté de leurs lignes, rappellent la simplicité 
de l'art grec. La quatrième face du monument porte une inscription en caractères 
grecs où l'on relève deux noms, Ermôn et Mnésilas. Ce monument a très probablement 
été élevé par une famille grecque qui résidait dans le pays, vers le deuxième siècle de 
notre ère. 

Au sud de Gogolin s'étend une vaste plaine d'alluvions qui borde le golfe auquel 
Saint-Tropez a donné son nom. La ville de Saint-Tropez est dans une position char- 
mante sur la rive méridionale du golfe, au pied d'une colline boisée. C'est là que 



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LA COTE DE PROVENCE 



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s'élevait Heraelea Gaccabaria, station navale importante des Romains. La ville fut 
détruite à plusieurs reprises par les Sarrasins et reconstruite chaque fois par ses 
vaillants habitants. 

Lorsque les Maures se furent établis dans le golfe, Saint-Tropez vit son commerce 
grandir grâce à ses relations avec les côtes barbaresques. Le départ des Maures, 
après la prise du Grand-Fraxinet par les chrétiens, arrêta sa prospérité. Au quator- 
zième siècle, pendant la lutte du duc d'Anjou et de Charles de Duras, Saint-Tropez fut 
ruinée. Elle se releva sous le roi René, qui y établit, en 1470, soixante familles génoises 
dont l'unique charge fut de défendre la ville. Saint-Tropez rebâtit ses murailles, et son 
commerce redevint prospère. Mais, au seizième siècle, elle eut à lutter tour à tour 
contre te connétable de Rourbon, contre Charles-Quint, contre les corsaires d'Afrique 
et contre le duc de Savoie; partout elle fut victorieuse. En 1637, les Espagnols 
mirent le siège devant la ville et voulurent s'emparer de plusieurs vaisseaux de 
guerre, mais ils furent repoussés après avoir subi de sérieuses pertes. En 1813, les habi- 
tants de Saint-Tropez repoussèrent avec la même valeur une petite escadre ano-laise. 

Saint-Tropez apparaît comme une ville délaissée ; ses maisons badigeonnées de 
couleurs vives mirent leurs vieux murs délabrés dans les eaux du bassin désert. 
Au-dessus, les deux vieilles tours de la citadelle élèvent tristement leur carcasse 
fendue. La ville ne contient pas de monuments intéressants. On montre dans Lég-lise 
un buste de saint Tropez, martyr. Sur le quai du port s'élève la statue en bronze du 
bailli de Suffren, dont les Tropéziens s'honorent d'être les compatriotes. 

Le port, isolé du réseau de nos grandes voies ferrées par la chaîne des Maures, 
n'a pas un mouvement très considérable. On y fait cependant un commerce assez 
important de vins, de bois, de chênes-lièges. On a eu, à plusieurs reprises, l'idée de 
rendre au golfe de Saint-Tropez son activité, en en faisant une succursale de la rade 
de Toulon. Le golfe, vaste et profond, pourrait bien, en effet, recevoir les navires 
du plus fort tonnage, mais sa mauvaise orientation rend la chose impossible : il 
s'ouvre directement au sud-est et la houle du large s'y fait trop sentir. 

D'autres baies de moindre importance creusent encore la côte des Maures. 
C'est d'abord la baie de Cavalaire, bordée d'une des plus belles plages du littoral 
méditerranéen, puis la rade de Dormes, que domine la ville de ce nom étao-ée en 
amphithéâtre sur le lïanc d'une colline couverte de jardins en terrasse, et entourée 
dun hémicycle de montagnes. Mais il nous faut quitter ces côtes pittoresques pour 
aller visiter la Corse, dont les sites sauvages ménagent au voyageur plus d'une 
agréable surprise. 





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La Corse 




CAP CORS]-: 



La Corso se présente sous l'aspect d'une courte 
chaîne de montagnes dont l'arête principale est orien- 
tée du nord au sud ; quelques contreforts se détachent 
à l'est et à l'ouest et viennent jusqu'à la mer. Les plus 
hauts sommets sont couverts de neige pendant les trois 
quarts de l'année. Au-dessous, des pins rabougris 
couronnent les rochers escarpés. La végétation devient plus intense à mesure que 
l'on descend, et, sur les collines, s'étendent des forêts de sapins gigantesques dont 
quelques-uns gisent, abattus par le vent furieux qui souffle parfois dans les gorges 
de la montagne. Plus bas encore les sapins sont mêlés de beaux châtaigniers, et 
bientôt on trouve les oliviers grisâtres. On arrive ensuite dans la région des jardins 
en terrasse, où les palmiers gracieux dominent les citronniers et les orangers au 
feuillage sombre parsemé de fruits d'or. Ici, dans les vallées abritées, les bananes 




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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



et les goyaves mûrissent; les aloès et les figuiers de Barbarie bordent les roules, 
et les roses fleurissent en toutes saisons. 

L'île n'a guère que quatre-vingts kilomètres dans sa plus grande largeur, et 
pourtant, sur cette courte étendue, on trouve des différences de climat aussi grandes 
(pie celle qui existe entre Stockholm et Naples. Le touriste qui s'aventure dans l'île 
au mois de janvier, se trouve quelquefois, à six heures du matin, obligé de sortir de 
son coupé pour aider, dans la brume, à tirer la diligence hors des fondrières de 




ROITE DE BASTIA 



la foret de Vizzavona --avec la perspective, s'il ne réussit pas, d'être enterré sons 
dix-sept pieds de neige - - et il peut, à dix heures, déjeuner à Ajaccio à l'ombre d'un 
eucalyptus sans lequel le soleil deviendrait gênant. D'en bas il voit encore la brume 
qui couvre toujours Vizzavona et qui ressemble à un nuage nacré posé sur les lianes 
de la montagne dont le sommet apparaît blanc de givre, étincelant sous le ciel bleu. 
Sur la côte, il n'y a en réalité que deux saisons : la première, avec ses chaleurs 
sèches, dure de mai à septembre ; la seconde, douce et tempérée, dure de septembre 
à mai. Dans la saison des grands froids, les patres descendent dans la plaine avec 
leurs troupeaux, et ils retournent sur les hauteurs dès que les bois commencent à 
prendre leur parure verdoyante du printemps. Les saisons les plus favorables pour 
visiter la Corse sont le printemps et l'été ; cependant l'hiver est très doux à Bastia 
et à Ajaccio. 

De Bonifacio à Bastia, la côte orientale offre peu d'intérêt. Elle est en outre très 
insalubre, à certaines époques de l'année. Aussi le voyageur fera bien de commencer 
son excursion à Bastia, en allant vers le nord; sans doute il laissera derrière lui 
Bonifacio; mais il lui sera loisible d'y revenir à la fin du voyage. 



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Le cap Corse est devant nous; c'est un long- promontoire montagneux dont les 
deux versants ont un aspect très différent : rien de plus charmant que la pente 
orientale avec ses vertes collines, ses criques gracieuses que bordent de petit*. 
villages de pécheurs et ses hameaux blancs posés sur les hauteurs. De l'autre côté, 
le rivage est déchiré par de profondes échancrures que séparent des masses de 
rochers granitiques tombant à pic dans la mer. De part et d'autre, les nombreux 
rameaux qui se détachent de l'arête principale du promontoire forment autant de 
vallons au fond desquels coule une petite rivière. Autrefois les communes qui 
occupaient chacun de ces bassins en miniature ne pouvaient communiquer entre elles 
que par mer ou par de périlleux sentiers dans la montagne ; mais depuis on a 
construit en corniche une bonne route carrossable qui suit tout le littoral, de Bastia 
à Saint-Florent. 

De cette route qu'ombragent des châtaigniers et des noyers magnifiques, on a 
une vue superbe. A droite, on aperçoit la mer d'un bleu profond, toute parsemée de 
voiles blanches; et à l'extrémité de la baie, une tour ruinée surmonte un rocher à pic. 
A gauche, un amphithéâtre de verdure paraît monter jusqu'aux nuages; ce sont 
d'abord des jardins en terrasse, plantés d'oliviers et d'orangers, puis plus haut des 
forets de châtaigniers et de chênes-lièges; plus haut encore les rudes pâturages des 
maquis, d'où surgissent çà et là des blocs de granit. On ne se figurerait jamais 
que ces hauteurs sont cultivées et habitées, si on n'apercevait, de distance en 






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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



distance, quelques maisons blanches qui indiquent la présence d'êtres humains. 
Du côté de la mer, la route est bordée de vigoureux aloès dont les feuilles 
s'élèvent à cinq ou six pieds de hauteur, avec leur hampe fleurie, haute quelquefois 
de vingt pieds. A côté, d'énormes figuiers de Barbarie sont plantés par masses 
irrégulières; il est dangereux de cueillir les fruits qui se trouvent au bout de leurs 
feuilles plates et charnues; la figue est couverte de petites épines presque imper- 
ceptibles qui, une fois touchées, semblent avoir la faculté de se multiplier et pénètrent 
dans la chair, où elles voyagent et causent d'intolérables douleurs. Au mois d'avril, 
des narcisses jaunes, de pâles anémones violettes et d'éclatants cyclamens fleurissent 
près du rivage, clans les endroits abrités. Les rochers sont couverts de fougères de 
toutes sortes, qui se nichent partout où elles peuvent prendre racine. Les jours de 
marché, la route est encombrée de paysans. Le Corse est un gaillard bien découplé; 
il a le type italien, la figure longue, un teint basané, une barbe et des moustaches 
d'un noir de jais et des yeux superbes. Il porte un chapeau de feutre noir à larges 
bords et des vêtements de velours foncé. Il fume presque toujours une longue pipe, 
et porte en bandoulière une gourde et son fusil. C'est tout ce dont il daigne se 
charger; il abandonne le reste aux femmes, qui suivent humblement leur maître, 
pour lequel elles ont un respect craintif. Elles sont assises sur leurs piteux coursiers, 
avec les jupons enroulés autour des jambes, au milieu de chevreaux, de volailles et 
de sacs de légumes qui pendent autour d'elles; elles n'ont ni beauté ni fraîcheur, 
vieillies avant l'âge par de lourds travaux. 

A une distance de quatre kilomètres de Bastia, la route traverse Vasina, un 
village de pécheurs de 2 000 habitants. Sur la droite, on trouve le petit port, sur 
la gauche l'église de Notre-Dame de Vasina, qui contient quelques tableaux d'une 
curieuse naïveté et d'innombrables ex-voto qu'ont apportés des pèlerins venus de 
tous les coins de l'île. Un couvent est perché sur chacune des deux collines 
verdoyantes qui dominent Vasina. Dans le lointain, on aperçoit un autre village de 
pêcheurs, Erbalunga, qui s'avance dans la mer à l'extrémité d'une langue de terre et 
«pie domine une tour en ruines. 

A peu près à mi-chemin entre les deux villages, se trouve la remarquable grotte 
de Brando. Pour la visiter, il faut prendre un sentier sur la droite, un peu après un 
moulin qui borde la route. La montée est raicle et on a dû tailler un escalier dans lé 
rocher; mais on monte à l'ombre d'un bois charmant de chênes verts, d'oliviers et de 
cerisiers ; des bancs de pierre installés de distance en distance permettent de se reposer 
et d'admirer le paysage. Le sentier aboutit à une large plate-forme ombragée de 
chênes magnifiques. Sur la gauche est la chaumière du guide ; celui-ci vous fait 
descendre par un escalier taillé dans le rocher à la grande salle, toute revêtue de 
blanches stalactites; de là on passe dans une galerie située plus bas. Le guide vous 



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LA CORSE 



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montre un fusil dont le canon est tout recouvert de stalactites et vous raconte qu'il 
a appartenu aux brigands qui ont autrefois habité la grotte. II y a aux environs une 
jolie cascade ; de cet endroit, si vous êtes bon marcheur, vous pouvez descendre par 
les bois jusqu'à Erbalunga. 

Au delà de ce village, le trajet perd beaucoup de son charme et le pays devient 



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bien plus sauvage. La route est en grande partie creusée dans le rocher dénudé qui 
tombe à pic dans la mer; elle traverse les maquis, grandes plaines qui s'étendent à 
perte de vue et où ne pousse qu'une maigre végétation composée de cistes, 
d'arbousiers, de bruyères arborescentes et de myrtes. 

Partout où une crique peut abriter un bateau de pèche , s'élèvent quelques 
misérables cahutes; partout où un petit golfe peut offrir une retraite plus sure, on a 
construit un port. Çà et là, sur un rocher isolé, se dressent les restes d'une de ces 
tours qui faisaient autrefois partie des défenses de l'île et d'où l'on surveillait les 
mouvements des ennemis. 

Dans les vallées latérales, comme celle de Luri, par exemple, qui, très resserrées 
à l'endroit où elles s'ouvrent du côté de la mer, sont protégées du libeecio, le vent 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



du sud-ouest, par un vaste hémicycle de montagnes, s'épanouit une végétation admi- 
rable ; de là viennent les fruits superbes que se disputent les marchands de Gènes 
et de Livourne. 

Si l'on continue à suivre la route du littoral, on a plus d'une fois l'occasion 
d'admirer de beaux points de vues. Citons d'abord celui du col de la Serra, à 
l'extrémité du cap Corse. Pour bien le voir, il faut quitter la route et caffiier à travers 
le maquis une hauteur située au-dessus du moulin de Franceschi. De là-haut, en se 
tournant vers le nord, on embrasse d'un coup d'œil toute la côte depuis le cap 
Bianco jusqu'aux îles de Finacchiarola et la mer qui s'étend au delà sans limites. A 
l'est, derrière la charmante vallée d'Ersa et les riches pâturages de Roe-liano on 
aperçoit la mer de Toscane, l'île d'Elbe et l'île de Capraja, semblables à deux nuages 
empourprés. Au sud s'étendent les pontes verdoyantes et les collines couvertes de 
pins du promontoire; enfin, un peu à l'ouest, le haut sommet du mont Cinto, cou- 
ronné de neige, domine de près de 3000 mètres l'admirable golfe de Saint-Florent. 
Par un beau coucher de soleil du mois d'avril, ce panorama est vraiment féerique. 
Nous quittons, non sans regret, le cap Corse à Saint-Florent, et nous nous rendons 
à Calvi par la voiture publique. Il y a une diligence qui part tous les jours, et si l'on 
peut s'assurer une place sur la banquette à côté du conducteur, c'est à coup sûr 
la meilleure manière de voir le pays. Calvi s'élève sur un promontoire rocheux qui 
domine la baie. Ses vieilles constructions irrégulières et délabrées ont de loin un 
aspect pittoresque ; ses fortifications et ses coupoles font penser à quelque ville 
d'Orient, et la végétation à moitié tropicale qui descend jusqu'à la mer ajoute encore 
à l'illusion. 

Si vous êtes fatigué de votre long voyage depuis Bastia, la vieille ville vous fera 
probablement l'effet d'un charmant lieu de repos, et vous vous promettrez d'y 
séjourner quelque temps. Mais quand vous aurez suivi la route pierreuse qui mène à 
la ville haute, votre enthousiasme sera peut-être déjà tombé. Les rues sont étroites, 
montueuses, pavées de cailloux pointus et bordées de maisons où pendent à chaque 
fenêtre des haillons sordides. Çà et là, on rencontre des Arabes qui flânent; d'autres, 
enveloppés dans leur burnous blanc, sont assis au soleil, le menton sur les genoux. 
Ces hommes demeurent à la citadelle où ils ont été envoyés d'Afrique en punition de 
quelque méfait. 

On n'est pas fâché de quitter ces rues dont les pavés aigus vous coupent les 
pieds, et l'on prend la diligence qui vous emmène dans les montagnes. Deux roules 
conduisent aux belles vallées qu'elles dominent. On y arrive par Corte ou par Porto 
et Evisa. Cette dernière route est la plus pittoresque. Une promenade de 8 ou 9 kilo- 
mètres mène d'Evisa au col de Yergio, où l'on aperçoit la foret de Valdoniello. 
Mais on en voit mieux l'ensemble à quelque distance du col, près de la maison du 



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LA CORSE • 397 

cantonnier. On rencontre à des intervalles réguliers, le long des routes de la mon- 
tagne, des maisons de ce genre où l'on peut toujours trouver un abri, du pain, du 
vin, du café, et généralement des œufs et du broccio, sorte de fromage à la crème. 
La route traverse les plus belles parties de la forêt ; on doit donc se défier des 
« raccourcis » recommandés par les bûcherons. Pendant qu'on descend sous des pins 
magnifiques, dont quelques-uns ont 180 ou 200 pieds de hauteur, on voit de tous 







PASCAL I'AOLI 



côtés des traces d'exploitation : des arbres 
gigantesques gisent abattus à terre, et de minces 
colonnes de fumée bleue indiquent l'empla- 
cement des campements de charbonniers. Tous 

les travaux d'exploitation sont exécutés par des Italiens de Lucques, qui se chargent 
de couper les arbres, de les charrier dans les ports et d'aller les vendre à Gênes. 
Les Corses se considéreraient comme déshonorés s'il leur fallait s'abaisser à de tels 
travaux; ils passent leur temps à fumer leur pipe et cà monter à cheval. Lorsqu'on 
demande à un Corse pourquoi le sol de l'île, pourtant si fertile, reste sans culture, 
il répond en haussant les épaules que les femmes ne suffisent pas aux travaux les plus 



urgents. 



La forêt est toute parsemée de torrents qui descendent en cascades et forment, 
de temps en temps, de petites mares, au bord desquelles le feuillage argenté des 
bouleaux, émergeant d'un fouillis de bruyères et de lianes , tranche sur la verdure 
plus sombre des pins. 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESOUE 



Les rochers mouillés d'écume qui bordent le chemin sont tapissés de mousses et 
de fougères; des fleurs — de quoi faire de superbes bouquets — jaillissent des 
fentes et des crevasses. De temps en temps, on a des échappées de vue sur la 
vallée où coule le Golo, torrentueux et écumant. De ce point élevé, l'eau jaillissante 
prend une belle teinte d'émeraude qui pourrait surprendre , si dans ce beau pays on 
ne marchait pas sans cesse d'étonnements en étonnements. 

La route quitte la foret au bord de la rivière, et, après avoir traversé le Ponte-Alto 
'835 mètres au-dessus du niveau de la mer), on passe à Albertacce pour arriver enfin 
à Corte. 

Gorte est un assemblage de maisons bâties irrégulièrement sur le penchant 

d'une colline escarpée; au sommet est perchée une citadelle que défend d'un côté un 

rocher à pic de 400 pieds, au bas duquel bondit avec fracas la petite rivière de 

Tavignano. Si la ville en elle-même n'est pas intéressante et ne renferme rien de 

curieux comme architecture, elle a du moins le mérite de posséder deux excellents 

hôtels et peut servir de centre pour aller visiter le merveilleux pays qui l'entoure. Il 

y a cependant à Gorte un monument qui vaut la peine d'être visité : la maison qui 

sert aujourd'hui de Palais de Justice a été habitée par Pascal Paoli, un homme que 

les Corses ont en très grande vénération. Son premier exploit fut de délivrer son 

pays de la tyrannie des Génois. Il chassa l'ennemi de l'île et, organisant une petite 

Hotte, entrava son commerce sur les mers. Paoli devint ensuite législateur; il fit 

disparaître en partie la vendetta qui nuisait à l'union du peuple corse, établit des 

tribunaux réguliers, encouragea l'agriculture et le commerce, frappa une nouvelle 

monnaie, restreignit l'influence ecclésiastique et commença à organiser l'instruction. 

Quand les Génois vendirent la Corse à la France, Paoli se mit en guerre contre les 

nouveaux envahisseurs ; mais après avoir remporté d'abord quelques avantages, il 

fut défait à Ponte-Nuovo et forcé de se réfugier en Angleterre. En 1793, il revint en 

Corse et, se mettant de nouveau à la tête de ses compatriotes, il força les Français 

à évacuer complètement le pays. Mais, convaincu que la prospérité de l'île ne 

pouvait être assurée que grâce à la protection d'un État puissant, il négocia avec 

l'Angleterre. La perfide Albion promit beaucoup et fit très peu, de sorte que les 

Français redevinrent maîtres de l'île. Paoli vint à Londres, pour tâcher, mais en 

vain, d'obtenir des secours efficaces, et il y mourut en 1795. Une statue en bronze 

du grand citoyen se trouve sur la place Paoli. 

On fait rarement l'ascension du mont Cinto, qui ne présente pourtant pas de 
difficultés sérieuses; mais les guides ont horreur de la neige et feront tout ce qu'ils 
pourront pour vous persuader que la montée est impraticable. S'il n'y a pas à Gorte un 
guide de bonne volonté, on s'en procurera certainement un au village de Calasima, 
près d Albertacce, où l'on pourra trouver aussi des mulets pour la première ascension. 



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LA CORSE 



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En quittant Galasima, le chemin suit une vallée triste et étroite jusqu'à une hauteur 
de 1 600 mètres. A partir de ce point, on escalade une série de crêtes, en suivant un 
sentier assez raide, y que des amas de neiges rendent par moment difficile. A une 



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ASCKXSION DU MONT CINTO 



altitude de 2500 mètres, une grotte souterraine vous offre un abri. La montée devient 
alors plus facile, et, à 2710 mètres, on a atteint le plus haut sommet de l'île. 

De ce point élevé, l'œil embrasse un immense horizon. Vers le nord, on aperçoit 
la forêt et la sauvage vallée d'Asco ; vers le sud-ouest, toute la côte occidentale, avec 
un vaste horizon do mer; vers le sud, une succession de montagnes formant amphi- 
théâtre; enfin, vers l'est, la foret de Valdoniello et la vallée de Golo. De toutes 
les montagnes environnantes, c'est le mont Falo (2 549 mètres) qui est le plus élevé. 





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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



Le retour de Gorte à la cote doit s'effectuer par le lac de Nino, un admirable 
bassin qui se trouve à 1 74-3 mètres au-dessus du niveau de la mer, au sommet du 
Campotile. Une large pente gazonnée règne tout autour du lac ; ses eaux sont claires 
comme le cristal et foisonnent de délicieuses truites : comment ces poissons peuvent-ils 
se trouver à une pareille altitude, c'est là un mystère qu'un guide lui-même ne se 
chargera pas d'expliquer. De Nino, un chemin muletier descend à travers la montagne 
dans la vallée du Golo, passe dans la forêt d'Aïtone et rejoint la route près 
d'Albertacce. Après de longs et fatigants circuits sur le flanc de la montagne, on 
atteint enfin le col de Vergio, le point culminant. On se trouve alors à trois ou quatre 
mille pieds au-dessus du niveau de la mer, qui brille à l'occident entre les masses de 
rochers noirs fermant la vallée de Porco. En bas, la forêt d'Aïtone, forme un énorme 
amas de verdure, et l'on se réjouit à la pensée de traverser ces retraites ombragées 
pour gagner la mer bleue qui étincelle au loin. 

La descente sur Evisa, à travers la forêt d'Aïtone, répond à ce qu'on en attendait. 
A chaque tournant de la route, on jouit d'un coup d'œil nouveau et charmant. Ce 
sont alternativement des échappées de vue sur la mer et les pittoresques montagnes 
d'Evisa, dont la variété repose des fatigues de la route. 

Dans les ravins, des torrents bondissent sur les pierres moussues, au milieu 
d'un fouillis de buissons et de plantes dont le feuillage mouillé étincelle au soleil. 
11 y a quelques années, la forêt d'Aïtone pouvait rivaliser avec celle cle Valdoniello 
pour la hauteur de ses pins ; mais, dans ces derniers temps, la hache du bûcheron a 
fait disparaître les plus grands. 

Il est inutile de suivre la route au delà de la fontaine de Caracuto ; un chemin de 
traverse épargne le détour peu intéressant de la Bocca Serra et mène tout droit à 
Evisa. Le voyage cle Corte à Evisa, par le lac de Nino, est long, et on fera 
bien de ne pas l'entreprendre sans mulets et sans provisions. C'est un trajet de 
quatorze heures, pendant lequel on ne rencontre sur la route ni un hôtel ni même une 
auberge. On peut couper le voyage en s'arrêtant à Albertacce, mais, dans ce cas, il 
faut compter sur la générosité des habitants pour se procurer un gîte. Heureusement 
pour le voyageur, les Corses sont un peuple très hospitalier. Sur les gourdes qui 
leur servent à transporter le vin, il est écrit qu'un nommé Costa Ordioni tua d'un 
coup de fusil son propre fils qui avait enfreint les lois sacrées de l'hospitalité. De 
l'air d'un grand seigneur, le paysan vous offrira tout ce que contient sa maison, il 
dormira en plein air pour que vous puissiez vous servir de sa chambre, après avoir 
eu soin de la balayer soigneusement et de mettre des draps blancs au lit. Mais faites 
bien attention à la manière dont vous répondrez à sa générosité. S'il vous a offert 
l'hospitalité, n'essayez sous aucun prétexte de lui donner de l'argent. Du moment où 
vous avez accepté ce qu'il avait à donner, il s'attend à être traité en égal et ce 



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FORKT d'aÏTOXE 



serait une injure grave que de vouloir le payer. Natu- 
rellement, le cas est différent si c'est vous qui avez 
demandé l'hospitalité, et vous avez alors le droit de 
déposer sur la table l'argent que vous considérez comme le juste retour de ce qui vous 
a été donné. 

A Nino, il y a des huttes de bergers dans les environs du lac; ce sont des 
bouges infects dont les habitants sont eux-mêmes fort sales. Vous trouverez là 
du pain, du lait et peut-être un plat de truites ; on vous offrira aussi des saucisses 
mais comme les gens gardent généralement ces friandises sous leur lit pour les 
dérober aux chiens et aux chats qui rôdent dans les environs, vous ferez aussi bien 
de les refuser. Leur fromage sec est bon, de môme que le broccio, une sorte de 
fromage à la crème. Quant au beurre, il est excellent. On se sert, pour le faire^ de la 
baratte la plus élémentaire. Elle se compose d'un récipient et du premier bâton 
venu. On met la crème dans le récipient, qu'on tient au-dessus du feu jusqu'à ce 
que le vase s'échauffe, et on bat alors la crème qui devient bientôt du beurre. 
Dans toute la Corse , on n'emploie dans la fabrication du beurre que le lait des 
chèvres, des brebis et des mouflons. A Ajaccio même, pour avoir du beurre fabriqué 








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402 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



avec du lait de vache, il faut le faire venir d'Italie. En Corse , les troupeaux se 
composent presque exclusivement de mouflons ; animaux de la race ovine , de la 
taille d'un petit mouton; avec leurs poils longs et soyeux et leurs cornes recour- 
bées, ils ressemblent beaucoup au bouc. Le mouflon est très sauvage, et se nourrit 
des bourgeons et des jeunes pousses trouvés dans les maquis. 

Evisa est une petite ville qui renferme à peu près un millier d'habitants. Dans 

l'unique hôtel de l'endroit on pourra se 
procurer un lit propre, une nourriture 
simple mais abondante, de l'excellent 
vin, pour la somme de cinq ou six francs 
par jour, café et cognac compris. On 
obtiendra peut-être même les cigares 
par-dessus le marché, car dans le pays, 
on en a quatre pour deux sous. 

Nous conseillons au voyageur de 
prendre pendant quelque temps Evisa 
pour son quartier général, car le pays 
d'alentour est admirable et sauvage à 
l'excès. Une promenade dans la direc- 
tion de Chidazzo , par exemple, lui 
laissera une impression ineffaçable. Il 
y a quelque chose de vraiment saisis- 
sant dans la grandeur sauvage de la 
Spelonca et des gorges de Porto. 

Pour visiter la Spelonca, on quitte 
la route de voiture près de la chapelle 
de San Cypriano, on traverse le cime- 
tière et on descend à l'ouest par un sentier taillé dans le rocher. Peu à peu la 
végétation du maquis disparaît, laissant à nu le granit d'un rouge sombre dont les 
aiguilles pointues se découpent sur le ciel. Le sentier contourne d'énormes blocs, 
i.asse par moments sous des rochers qui surplombent, et suit enfin le bord d'un 
précipice au fond duquel on entend le sourd mugissement d'un torrent. Après avoir 
fait des lacets sans nombre, on arrive au pont de Zaglia, où l'on traverse le Porto 
près de sa jonction avec l'Aïtone. Des parois rugueuses de granit noir forment à cet 
endroit une immense crypte. Au moment du coucher du soleil, les reflets de la 
lumière produisent là des effets véritablement féeriques. On devra donc faire cette 
excursion le soir; mais il faudra très probablement se passer de guide, car, bien que 
les hommes d'Evisa ne manquent pas de courage, pas un n'oserait s'aventurer 




MOUFLONS 



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LA CORSE 



403 



dans la caverne à la tombée de la nuit. Ils affirment qu'elle est hantée par les 
sorciers et les esprits malins, et leur superstition s'explique un peu par les lugubres 
échos qu'on entend dans le ravin et l'aspect fantastique, à la nuit, de ces énormes 
rochers tout crevassés. 

La promenade d'Evisa à Porto, par la forêt, n'est guère moins belle, quoique 







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GORGE ]> EVISA 



d'un pittoresque moins sauvage. Au delà de San Cypriano, la route tourne à l'est, 
passe par-dessus un torrent, borde les châtaigneraies d'Evisa, et, dévalant jusqu'à la 
mugissante petite rivière de Porto, suit pendant quelque temps sa rive gauche. Peu à 
peu, le pays perd de sa rudesse et l'on quitte enfin les rochers granitiques pour 
descendre à travers les vignobles jusqu'à Porto. 

La route de Porto à Ajaccio pénètre dans les Galanches, région montueuse qui 
renferme des rochers presque aussi extraordinaires que ceux d'Evisa. Avant d'entrer 
dans ce chaos, on suit pendant très longtemps la côte de l'admirable golfe de Porto ; 
la route est creusée dans le flanc de la montagne et grimpe quelquefois à 800 pieds 



Mi 



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404 LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 

à pic au-dessus de la mer. Au-dessus de ces précipices, les pentes sont couvertes 
d'arbres et de plantes grimpantes. Des orangers qui portent des fruits en mars, des 
bruyères arborescentes, des cistes, des myrtes, et nombre d'autres plantes fleuries, 
croissent avec une vigueur singulière sur ce sol peu généreux; et partout où a pu 
s'amasser une plus grande quantité de terre végétale, des oliviers et des chênes 
verts ont poussé et font un heureux contraste avec les rochers de granit rouge et 
l'azur intense du ciel. 

Des Galanches à Yico et de là à Ajaccio, la route n'offre pas autant d'intérêt ; 
mais l'enthousiasme renaît dès qu'on arrive en vue d' Ajaccio, « la perle de la 
Méditerranée », qui s'étale le long de son admirable golfe, avec ses jardins d'orangers 
et ses bois d'oliviers; au-dessus s'étagent des collines couvertes de chênes verts, qui 
se découpent vigoureusement sur les montagnes neigeuses. 

La diligence parcourt le cours Napoléon et son avenue d'ormes aussi hauts 
que les maisons à six étages qu'ils abritent du soleil ; plus loin, la rue est bordée 
d'orangers. Le voyageur, qui vient d'explorer la montagne et de visiter des bameaux 
presque sauvages, n'est pas fâché d'apercevoir un théâtre et d'innombrables cafés 
qui lui indiquent qu'il rentre dans un monde civilisé. Au bout du cours Napoléon, 
s'élève un monument dont la vue rappelle à l'esprit des souvenirs historiques : c'est 
une statue équestre du grand Empereur, qui fait face à la mer; aux cpiatre coins 
du piédestal se tiennent les quatre rois de sa famille. Sur la gaucbe, une autre statue 
de Napoléon I e1 ' qui surmonte une fontaine jaillissante où quatre lions crachent l'eau : 
tout autour s'étend un jardin de palmiers et de plantes tropicales. 

Dans une rue détournée, on montre au visiteur une modeste maison dont la 
porte est surmontée d'une tablette de marbre : c'est là qu'est né Napoléon. Les 
souvenirs du grand homme se dressent à chaque pas; au bout du cours Grandval ou 
montre une sorte de grotte formée de deux blocs de granit où, selon la tradition, 
l'empereur encore enfant se retirait pour inéditer. Aujourd'hui, les jeunes Corses y 
jouent à cacbe-cache. Derrière cette grotte s'ouvre une délicieuse vallée, plantée 
d'orangers et de citronniers, où les voyageurs peuvent aller se promener librement, 
comme partout en Corse. Le terrain cultivé est coupé d'une multitude de petits ravins 
qui étincellent, au printemps, de jonquilles, de pieds d'alouette, de soucis et de 
cyclamens, et sont arrosés de ruisselets courant parmi les rochers. Les collines 
sont couvertes de maquis et ombragées d'oliviers et de chênes verts superbes. 
Il n'y a pas un moment de l'année où ces bois soient dénudés et sans fleurs. 

Entourée de jardins d'orangers, de gracieux bouquets de palmiers, la ville s'étend 
le long du golfe, dont les eaux revêtent les teintes les plus délicates sous les rayons 
du soleil couchant. 

Ajaccio avec ses quartiers neufs, ses quelques hôtels confortables, et ses 



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(i.ROTTK m: NAPOLÉON 



boulevards plantés d'eucalyptus qui assurent la salu- 
brité, est un séjour des plus agréables. Il est éton- 
nant qu'elle ne soit pas devenue une station d'hiver 
pour les étrangers. La vie y est à bon marché, le 
climat délicieux et beaucoup plus égal que celui de la Corniche et même de Naples; 
la poussière, ce terrible fléau de la plupart des stations méditerranéennes est inconnue 
ici- enfin le voyage de Corse est beaucoup moins pénible que celui d'Alger, et sera 
bientôt rendu plus facile encore par l'achèvement d'un chemin de fer entre Ajaccio 
et Bastia. Pour le moment, la ligne ne va que jusqu'à Corte, à l'est des montagnes 
et à Bocognano, de l'autre côté : on est obligé de faire le reste de la route en 
diligence. 

Il y a de charmants buts de promenades dans les environs d'Ajaccio ; si l'on veut 
faire une excursion un peu longue, on prend, sur le cours Napoléon, la diligence 
pour Sainte-Marie-Siché, afin de parcourir rapidement un chemin qu'on connaît 
probablement déjà, puis on va en se promenant jusqu'à Bicchisano, où il y a 
une auberge convenable pour passer la nuit. En quittant Bicchisano le matin, de bonne 
heure, on arrivera le soir à Olmetto. Le troisième jour on descendra à Propriano, et 
de là on longera en bateau l'admirable golfe d'Ajaccio pour revenir à la ville. Si 
l'on veut allonger cette délicieuse promenade, on prendra la diligence de Propriano à 



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406 



LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



Sartène, pour revenir le lendemain à pied, à travers des forêts de chênes-lièges sous 
lescpiels s'étend un tapis de fleurs. 

On trouve encore aujourd'hui aux alentours un certain nombre de brigands, et 
comme on se fait des brigands corses une idée assez vague, nous nous faisons un devoir 
d'assurer aux étrangers qu'ils n'ont absolument rien à craindre de ces insulaires, qui 
ne présentent aucun rapport avec les malfaiteurs qui dévalisent les voyageurs et ne 
les lâchent que moyennant rançon. Ceux-ci sont simplement des hommes hors la loi, 
qui ne veulent pas payer d'impôts, ou ont tué quelqu'un par vendetta, ou ont enfreint 
de quelque autre manière les prescriptions du Gode pénal. Jamais on ne les a vus 
voler ou insulter un étranger. Si Ton avait la bonne fortune d'en rencontrer un, 
on aurait certainement à se louer de sa bienveillance et de sa courtoisie. 

Les promenades dont nous venons de parler, l'ascension du mont Ginto et la 
descente dans les gorges de la Spelonca, sont à la portée de presque tout le monde; 
il nous reste à parler d'une expédition très intéressante, mais un peu difficile : 
il s'agit d'une course dans les forêts de Bavella et de San Pietro di Verde, avec la 
magnifique descente vers Ghisonaccia par le défilé d'Inzecca. Avant de partir, il est 
nécessaire de se procurer un permis du Bureau des ponts et chaussées, grâce auquel 
on pourra trouver le gîte et le couvert dans les maisons forestières et les huttes de 
cantonniers ; sans cette précaution l'expédition manquerait de charmes, car on pourrait 
voyager plusieurs jours sans voir une auberge. Pour ceux qui se proposent simple- 
ment de parcourir une belle forêt en cherchant des fougères curieuses et des fleurs 
rares, ou qui aiment suivre à l'aventure, pendant des heures entières, le cours d'un 
torrent rapide, rien de mieux que de prendre comme quartier général Levie, Zouga, 
Ghizoni, où les auberges sont bonnes, le vin excellent, le gibier et les truites 
abondantes. Sans compter que l'air y est d'une pureté parfaite et qu'on a tout près 
quelques-uns des plus beaux points do vue de l'île. 

Ghisoni est un endroit remarquable. C'est une petite ville perchée sur une des 
pentes du mont Galvi, à 2000 pieds environ au-dessus du niveau de la mer, avec 
des maisons bâties en terrasse, les unes au-dessus des autres. Dans le fond se 
dressent les escarpements et les tours des deux gigantesques rochers, Kyrie et 
Christe-Eleïson. On ne regrettera pas de s'être levé de bonne heure quand on aura 
vu ces rochers se revêtir des teintes délicates de l'aurore, puis s'empourprer enfin 
de tout l'éclat du soleil levant. 

A 42 kilomètres environ de Ghisoni, on rencontre Marmano, un joli petit village 
dans une situation pittoresque, au bord d'un grand bassin, tout entouré de hautes 
montagnes, où viennent se réunir les eaux de nombreux torrents pour former l'Orbo. 
Au delà du col de Verde s'étend une forêt dont certaines parties, encore épargnées 
par la hache du bûcheron, renferment les plus beaux arbres de l'île. 



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LA CORSE 



409 



Pour se rendre à Ghisonaccia par le défilé de l'Inzecca, il est préférable d'aller 
à pied. Le chemin est si étroit que deux voitures ne peuvent y passer de front ; l'un 
des deux véhicules est obligé de reculer jusqu'à un garage, pour permettre à l'autre 
de passer. Cette manœuvre n'est pas sans danger : la route, creusée clans le flanc de 
la montagne, longe un précipice à pic, au fond duquel roule l'Orbo, en bondissant 
sur d'énormes blocs de rochers tombés de la montagne; à certains endroits, il n'y a 
même pas de parapet, et l'on est littéralement suspendu au-dessus de l'abîme. 



Sujets™ 






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GHOTTES DE BOKIFACIO 



Bonifacio, qui forme la pointe extrême de la Corse, est la dernière station dont 
il nous reste à parler. C'est une ville très particulière qui ne ressemble à aucune 
autre en Corse, ni par son aspect, ni par le caractère de ses habitants. Ici, contrai- 
rement à ce cpii se pratique clans le reste de l'île, les femmes ne travaillent pas et 
les hommes sont brusques et inhospitaliers. Ils parlent un dialecte qui leur est 
propre. La vieille ville a un aspect moyen âge et renferme deux ou trois églises 
qui valent la peine d'être visitées ; elle couvre un rocher qui domine la mer de 
200 pieds et qui est tellement miné par les eaux, que la plupart des maisons sont 
abandonnées comme peu sûres. Les "grottes creusées par la mer sont extrêmement 



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410 LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 




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curieuses et pourraient rivaliser avec les célèbres grottes de Capri; on peut y arriver 




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en bateau à certaines beures de la marée. La plupart sont revêtues de stalactites et 
les roebers, couverts d'une espèce particulière de mousse violette, reflètent les riches 




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teintes de l'eau à laquelle les mouvements du bateau donnent des scintillements 








d'or et de pierres précieuses. Dans la grotte de la Dragonetta, les roebers du fond 




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prennent, à travers la nappe d'eau absolument transparente qui les recouvre, des 




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tons de topaze, de corail et de lapis-lazuli d'un éclat incomparable. 




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28 






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Des îles d'Hyères 
aux Bouches-du-Rhône 





ENTRÉE DE LA DARSE DE TOULON 



ifr : 



nappe 
brise-lames 



Du cap Bénat, dernière pointe 
que les montagnes des Maures pro- 
jettent dans la mer jusqu'au cap 
Sicié, la rade d'Hyères, le golfe de 
Giens, la rade de Toulon 
forment une zone exclusi- 
vement militaire dans la 
mer de Provence. La rade 
d'Hyères, l'une des plus 
belles de la Méditerranée, 
se recourbe harmonieuse- 
ment en ellipse. Cette belle 
d'eau est admirablement protégée de la boule du large par le gigantesque 
que forment les îles du Levant, de Port-Gros et de Porquerolles et la 




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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



presqu'île de Giens; d'autre part les collines boisées, cpii dominent la vallée d'Hyères, 
la protègent contre les fureurs du mistral. De quelque côté que souffle le vent, la 
rade offre aux navires de nombreux et d'excellents abris; celui des Salins, d'abord, 
où l'escadre de la Méditerranée fait ses exercices d'embarquement ; en face, le petit 
mouillage de Port-Gros, derrière un rempart de montagnes; enfin, à l'abri de l'île de 
Porquerolles et de la presqu'île de Giens, les rades très sûres de Porquerolles, du 
Pradeau et de la Badine, où peut se réfugier aisément une flotte entière. La rade 
d'Hyères communique avec la pleine mer par de nombreuses passes : la plus large 
est entre le cap Bénat et l'île du Levant ; c'est par là qu'entrent les navires qui 
viennent du côté de l'Italie. D'autres passes s'ouvrent entre les îles; c'est par celle 
qui s'étend entre l'île du Grand-Ribaud et Porquerolles que rentre ordinairement 
l'escadre de la Méditerranée à sa sortie cle Toulon. 

Le mouvement commercial de la racle d'Hyères est presque nul; seules, quelques 
barques de poche viennent amarrer dans les petits ports de Port -Gros et de 
Porquerolles. 

La ville d'Hyères couvre le versant d'une colline à 5 kilomètres de la mer, dont 
elle est séparée par des salins et des plages marécageuses. La ville est assez prospère 
grâce à l'exploitation des salines et au commerce des primeurs. Les étrangers y 
viennent aussi en assez grand nombre. M. Gaston Descbamps nous donne un récit 
humoristique d'une visite à Hyères : 

« Hyères, ville de plaisirs, disent les guides; ville de malades, disent les médecins; 
surtout ville d'Anglais, d'Anglaises, de boarding-houses, d'hôtels meublés, de lawn- 
tennis. Ici l'obsession de l'Anglais est particulièrement déplaisante ; à Nice, à Cannes, 
à Monaco, l'Anglais est un peu excentrique, humoriste, cousu d'or, lâché et déchaîné 
à travers des divertissements bizarres. A Hyères, visiblement, nous avons affaire à des 
Anglais tristes, rangés, peut-être un peu gênés dans leurs finances, en tout cas amis 
des plaisirs calmes, hygiéniques et relativement peu coûteux. Les gens du lieu, fiers 
de cette colonie de quakers podagres, de misses sèches comme des harengs et de 
babys aussi romantiques que les Enfants d'Edouard, n'ont rien négligé pour retenir et 
fixer leur clientèle. Les hôteliers ont mis au supplice leur cervelle méridionale pour 
trouver ces enseignes et ces titres, qui, évidemment, remplissent de poésie l'âme des 
lecteurs ordinaires de Tennyson. Voici l'hôtel d'Orient, l'hôtel des Ilespérides. Quels 
jolis noms à mettre sur des journaux de voyages ! Le paysage est arrangé à souhait 
pour le plaisir des clients cle l'agence Cook. D'adroits pépiniéristes, « correspondants 
de plusieurs Sociétés d'horticulture », ont transplanté, sur les trottoirs, des palmiers 
qui étalent leurs larges feuilles; mais, le long de ces hôtels corrects, à côté des 
garçons en habit noir, ces arbres exotiques ressemblent à cle grands plumeaux. Des 
propriétaires intelligents ont essayé de donner une couleur tout à fait africaine à ce 



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DES ILES D'HYÈRES AUX BOUCHES-DU-RHONE 



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décor, en bâtissant derrière les palmiers, de petits édicules à peu près moresques, 
qui ressemblent aux marabouts de la Kasbah, comme les figurants de l'Exposition 
ressemblaient aux Arabes du désert. 

« Mais n'allez pas vous moquer de ce paysage, d'ailleurs aimable. Vous vous 
feriez une affaire avec les gens du pays. Les habitants d'Ilyères, qui mettent de la 
fougue dans tous leurs sentiments, prétendent, avec une juste fierté, que, dans tout le 
Midi, on chercherait vainement quelque chose qui ressemblât, même de loin, à leur 
ville. Il faut voir les bourgeois du lieu faire leur promenade accoutumée sur la 
hauteur qui domine les maisons neuves, autour du vieux château. Leurs bras 
s'étendent, en gestes d'extase, pour montrer aux étrangers les collines de Carquey- 
ranne et le mont Fenouillet, plein de sources fraîches. Ici, tout passant peut devenir, 
à votre gré, même pour rien, un guide et un drogman. Un vieux monsieur, auquel je 
demandai mon chemin, me retint par le bras, au moment où j'allais me retirer en 
ébauchant une révérence, comme cela se fait dans le Nord et se lia immédiatement 
avec moi. Je dois beaucoup aux entretiens intarissables de ce brave homme. Il me fit 
un cours d'histoire locale, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. 

« Les Phéniciens et les Phocéens jouaient naturellement un grand rôle dans ses 
récits. J'appris comment « les fondements de la ville d'Hyères furent jetés par un 
puissant peuple qui s'appelait les Camatulliciens ». Après de longs récits fort obscurs 
où je crus voir vaguement que la ville, en 980, passa sous la dépendance des vicomtes 
de Marseille, de la branche des seigneurs de Fox, qui la perdirent en 1062, avant le 
règne d'Ildefonse I er , et la recouvrèrent dans la guerre que Guillaume VI, comte de 
Forcalquier, entreprit contre Ildefonse II, le vieux savant me rappelait avec or<meil 
que, en 1289, Hyères avait un viguier, tandis que Toulon n'était qu'un bailliao-e. 

« Mêlas ! Monsieur, ajouta-t-il d'un air triste, Hyères vit peu à peu s'évanouir sa 
splendeur. En 1519, les Maures ravagèrent son territoire; en 1536, Charles-Quint 
voulait la dévaster; mais Doria, son général, fut plus clément. Sous le rèo-ne de 
Henri III, la population embrassa le parti de la Ligue. Le château fut attaqué et battu. 
C'est sous Henri IV que cet antique manoir, aux remparts crénelés et flanqués de 
tours, fut démantelé, après huit cents ans d'existence, pour satisfaire le ressentiment 
de ce prince. Et voilà pourquoi Hyères, une des douze sénéchaussées de la Provence 
n'est plus qu'un simple chef-lieu de canton ». 

a Mon compagnon se consolait un peu de ces déboires, en me vantant les « rares 
beautés horticoles » qui font de la vallée d'Ilyères un parterre si bariolé. Il me prome- 
nait à travers des jardins, encore frileux et peu fleuris, et me montrait, avec une 
terminologie d'une rare abondance, le magnolier de Floride, le yucca, le camérope, 
le dragonier, le inédecinier. Il me faisait voir de petites plantes et des grappes de 
boutons fermés, et son imagination, devant les palissades de chèvrefeuille et les 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 






espaliers de myrte, évoquait, comme dans la vision d'un paradis terrestre, les grappes 
bleues de l'élizia, les cloches violettes de la cobée, les épis serrés de la sauge mexi- 
caine, les larges ileurs du troène japonais, la benoîte, la globbée couleur d'orange, la 
pervenche de Madagascar et la dentelaire du Cap, les crinolles, les grenadilles, les 
poincillades et les glaïeuls, les fleurs précieuses du franchipanier, l'aristoloche grim- 
pante, les ombelles des arabes, la magnificence des hortensias, les balisiers, les 
jasmins et les renoncules, toute une flore compliquée et cosmopolite, où se mêlaient 
les nuances les plus étranges et les plus subtils parfums. 

« Mon hôte s'arrêta, un peu fatigué par cette longue énumération. Puis il 
s'écria : 

« C'est pendant le mois de mai, Monsieur, qu'il faut visiter ce boudoir favori 
de la nature. La pourpre des rois et toutes les pierreries d'un diadème ne sont pas 
comparables, dans leur éclat, à la beauté de cette légion de fleurs ». 

« Je le quittai presque converti à ses enthousiasmes. Ne riez pas trop. Ce patrio- 
tisme loquace et volontiers ombrageux date de loin, et, avant de déborder en 
dithyrambes un peu cocasses, il a l'ait des merveilles. Ici, nous sommes dans un pays 
de culture classique, parmi des gens qui sont tout pleins de vanité latine, et, encore 
plus peut-être, d'amour-propre grec. Devant cette mer clémente, où les tartanes des 
côtes de Provence se croisent avec les calques de l'archipel, il me semblait qu'au- 
jourd'hui comme aux temps très anciens cette côte était un prolongement et comme 
un faubourg des villes grecques d'Asie Mineure. Un citoyen de Milet, d'iasos, de 
Phocée ne serait pas trop dépaysé dans ce morceau de la France. Il y retrouverait, 
après tant de changements, un peu destitué de sa beauté première, mais, somme 
toute, très reconnaissable, l'esprit municipal de la cité antique. Il est assez curieux 
de penser que le même instinct oratoire aboutit aux déclamations des cafetiers 
marseillais et aux phrases harmonieuses des orateurs attiques. Dans toute cité grecque, 
antique ou nouvelle, il y a une Canebière. Uappelez-vous que, dans leurs mémorables 
discours, Périclès, Démosthène et Ilypéride parlent de l'Acropole d'Athènes connue 
des cicérones ingénieux et éloquents ». 

Du haut de la colline qui domine Ilyères, l'œil embrasse toute la campagne envi- 
ronnante, la rade et au delà le groupe des îles d'IIyères. On pense alors à ces jolis 

vers de Mistral : «Les Iles d'or ! Qu'on m'y laisse cueillir un bouquet; elles 

fleurent le romarin Lors de ma fête, prince des Iles d'or, tu m'apporteras, tous les 

étés, un bouquet de fleurs d'or. » 

Les îles d'IIyères sont presque désertes : le personnel d'une fabrique de produits 
chimiques, des gardiens de batteries, de phares et de fanaux, des employés des 
douanes en forment toute la population. Ces îles n'ont pas toujours été ainsi aban- 
données. Dès les premiers siècles du christianisme, les moines de Lérins y établirent 



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une succursale et s'y défendirent vaillamment contre les Barbares. Mais vers la fin 
du douzième siècle, les Sarrasins envahirent ces îles, chassèrent les moines et rava- 
gèrent leurs couvents. A la place ils contruisirent des forts dont on reconnaît encore 
les ruines. 

Au delà de la presqu'île de Giens, la côte s'étend vers l'ouest, souriante et gaie, 
s'avançant dans la mer en falaises hardies ou reculant devant les flots pour former de 
charmantes baies, des calanques aux contours gracieux. Sous les rayons du soleil, les 
rochers prennent des tons chauds, ocreux, éclatent comme embrasés. Les pins, les 
chênes verts, les bruyères arborescentes s'accrochent à leurs sommets qu'ils couvrent 
d'un sombre duvet et dévalent sur leurs flancs en un charmant désordre. Çà et là 
des bastides d'un jaune d'or pâle ou d'un rouge vif apparaissent éclatantes au milieu 
de la verdure sombre des pins. Bientôt les forts qui couronnent les hauteurs et les 
promontoires annoncent la proximité de Toulon. 

Du cap Brun une jetée gigantesque, interrompue seulement par une passe large 
de 400 mètres, va aboutir à la pointe nord de la presqu'île de Saint-Mandrier et ferme 
la rade de Toulon, « Cette rade est, dit Michelet, la merveille du monde. Il y en a de plus 
grandes encore, mais aucune si belle, aucune si fièrement dessinée. Elle s'ouvre à la mer 
par une bouche de deux lieues, la resserrant par deux presqu'îles recourbées en pattes 
de crabes. Tout l'intérieur varié, accidenté de caps, de pics rocheux, de promontoires 



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aigus, landes odorantes sauvagement parfumées, vignes, bouquets de pins, aloès et 
cactus ; une noblesse et une sévérité singulières. » 

Au loin, vers le nord-ouest, la côte s'avance de chaque côté en forme de promon- 
toires. En approchant, on distingue leur croupe arrondie où les blanches villas se 
perdent dans un fouillis de verdure et que surmontent à droite l'énorme construction 
de la Grosse-Tour, à gauche le fort de l'Éguillette. On passe le détroit et on entre 
dans la petite rade. Tout autour du littoral s'ouvrent une série de ports ayant chacun 
un nom particulier. On voit, d'abord, les cales de l'arsenal du Mourillon où l'on construit 
des navires ; derrière se dressent d'énormes bâtiments, les forges, les magasins, les 
hangars. Au nord est le port marchand plein de vie et d'animation. Des embarcations 
de toute nature se pressent amarrées le long des quais où circule une foule agitée. 
Toute une ville marchande s'élève derrière. A gauche du port marchand s'étendent 
deux ports de dimensions beaucoup plus grandes. Ce sont la darse vieille dont les 
deux tiers sont affectés à la marine marchande, le reste à la marine militaire, et la 
darse neuve réservée exclusivement à la marine militaire et couverte de bâtiments 
de guerre. Ces deux darses communiquent entre elles par un étroit canal. La ville 
de Toulon s'étend aux pieds de hautes collines que domine au nord la masse 
calcaire du Faron. Cette montagne grise, que recouvre à peine le vert duvet des 
pins d'Alep, ressemble à un gigantesque amas de cendres moutonnées par le vent. 
Plus loin, on aperçoit vers l'est le sommet du Coudon brusquement coupé en coude. 
De ce point élevé, on peut embrasser d'un seul coup d'ceil toute la côte qui se déroule 
en gracieux méandres et en découpures hardies de Marseille à Nice. 

• La ville possède quelques monuments dignes de l'attention du voyageur. Le théâtre 
est un superbe édifice dont les deux façades principales sont ornées de belles 
statues; la salle peut contenir environ 2000 personnes. Deux églises, celle de 
Saint-Louis et l'ancienne cathédrale de Sainte-Marie-Majeure, méritent une visite. 
L'église Saint-Louis est précédée d'un péristyle de quatre colonnes toscanes. A 
l'intérieur, dix-huit colonnes doriques en pierre blanche de Cassis séparent les nefs. 
On y remarque de beaux tableaux, entre autres une Fuite en Egypte, œuvre de Jean 
Vanloo, et un Saint Sébastien attribué à Rubens. L'église de Sainte-Marie-Majeure date 
du onzième siècle ; mais elle a été restaurée au douzième siècle, puis agrandie au 
dix-septième siècle, de telle façon que les trois nefs du monument primitif forment le 
sanctuaire de l'église actuelle ; cette église renferme des morceaux remarquables des 
sculpteurs Puget, Veyrier, Canova, et des tableaux de .1.-13. Vanloo et de Mignard. Sur 
le quai s'élève l'hôtel de ville, décoré de deux cariatides exécutées par Puget, et des 
bustes des Saisons par Hubac. Près de là, on montre la maison de Puget, dont les 
pilastres sont remarquables. En face de l'hôtel de ville, du côté du port, se dresse une 
statue en bronze de la Navigation, par Daumas. 



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Mais la principale curiosité de Tou- 
lon , outre sa racle et ses ports , c'est 
l'arsenal maritime dont les immenses 
bâtiments s'étendent derrière la darse 
neuve et la darse de Castigneau, sur une 
longueur de 7 kilomètres, et occupent 
une surface totale de 270 hectares. Une porte monumentale, décorée de quatre 
colonnes doriques d'un seul morceau de marbre cipolin et des statues de Mars et 
de Bellone, en forme l'entrée. 

Arrivé dans la cour cpii suit le vestibule, on embrasse d'un' coup d'œil 
l'ensemble des bâtiments : en face, le magasin* général, construction de trois étages, 
qui sert d'entrepôt aux matières premières; à droite, la corderie, galerie voûtée, 
longue de 320 mètres, large de 20 mètres, et les ateliers des grandes forges où l'on 
remarque un énorme marteau-pilon du poids de 2 500 kilogrammes; à gauche, le 
pavillon de l'Horloge, où sont les bureaux de la Direction et du mouvement du port. 
Près de la corderie est le musée naval, qui renferme une collection nombreuse de 
modèles de constructions navales ainsi que de machines et d'apparaux mécaniques en 
usage dans les arsenaux. 

A droite de la cour, un très bel escalier mène à la salle d'armes, dont la porte est 
ornée de deux cariatides colossales soutenant un fronton que surmonte un aicde eie-an- 
tesque, œuvre de Puget. La salle est ornée de vases, de lustres, de corbeilles dessi- 
nées avec des pièces d'armes; on y remarque les statues de nos grands marins : Jean 
Bart, SufiVen, Tourville, Duguay-Trouin, etc. 

Le long de la rade de Castigneau s'étend l'arsenal de ce nom, sur une longueur 
de 5 kilomètres, jusque près de la Seyne. Il couvre une surface totale de -37 hec- 
tares et contient des bâtiments immenses : la boulangerie, dont les fours, au 
nombre de 20, pourraient cuire par jour G00 000 rations; la fonderie, très vaste 
et admirablement disposée; les forges, où l'on voit des marteaux-pilons pesant 

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jusqu'à G 000 kilogrammes; le bâtiment des moteurs, dont la cheminée en briques 
s'élève à la hauteur de 72 mètres. 

Les rades, les ports et la ville de Toulon sont défendus par une ceinture de 
batteries, de redoutes, de forts qui couronnent les hauteurs des promontoires et 
protègent la côte de chaque côté de la ville sur une grande étendue. C'est à l'abri de 
ces forts, dans la rade de Toulon et dans la racle d'Hyères, qui peut en être consi- 
dérée comme l'annexe, que les vaisseaux de notre escadre de la Méditerranée viennent 
mouiller. 

Le rôle militaire du port de Toulon ne date guère que du règne de Louis XII, qui 
fit construire à l'entrée de la petite rade le bastion de la « Crosse-Tour ». Après lui, 
Henri IV, comprenant toute l'importance de ce port pour la défense des côtes de 
Provence, l'agrandit considérablement, allongea les quais de près de 500 mètres 
et creusa la darse qu'on appelle maintenant la « darse vieille ». 11 recula les rein- 
parts de la ville, les flanqua de cinq bastions, et bâtit les forts Sainte-Catherine 
et Saint-Antoine. Sous Louis XIV, l'importance de Toulon s'accrut encore : Vauban 
en fit le premier arsenal de la France; il creusa la darse neuve, allongea les quais, 
construisit les ateliers et les magasins. La surface de la ville fut étendue et entourée 
d'un nouveau système de fortifications et de bastions; deux nouveaux forts, ceux de 
l'Eguillette et de Saint-Louis, furent élevés. C'est grâce à ces travaux que la ville 
put soutenir les sièges mémorables de 1707 et de 1793, et ajouter ainsi deux pages 
glorieuses à notre histoire nationale. 

En 1707, la France, épuisée par de longues guerres, avait à lutter contre l'Alle- 
magne, l'Angleterre, la Hollande et la Savoie coalisées. Les alliés avaient envahi la 
Provence et pris Toulon pour objectif. L'armée impériale, sous les ordres du prince 
Eugène et du duc de Savoie, mit le siège devant la ville, tandis qu'une flotte anglaise 
essayait de la bombarder. Le peuple de Toulon opposa une résistance héroïque. Chacun 
contribua à la défense suivant ses ressources; le riche donna- son argent, le pauvre 
son travail. On dépava les rues, on se prépara à une guerre de barricades. On fit des 
sorties en masse ; bientôt l'ennemi, harassé, dut lever le siège; la flotte anglaise elle- 
même avait été réduite à l'impuissance par l'artillerie de la place. 

En 179-3, il ne s'agissait plus de défendre la ville contre l'ennemi : il fallait la lui 
reprendre; les royalistes avaient livré le port de Toulon aux Anglais. L'ennemi 
avait établi o 000 hommes dans la ville; 10000 hommes occupaient les forts environ- 
nants, à l'abri desquels l'escadre anglaise mouillait dans la rade. L'armée républi- 
caine vint mettre le siège devant la ville. Ce fut à ce siège que Bonaparte, alors 
tout jeune commandant d'artillerie, fil ses débuts. 11 siégeait au conseil de guerre et 
proposa de prendre le fort de l'Eguillette, qui fermait la rade. Une fois ce point 
occupé, l'escadre ne pouvait plus rester dans la rade sans s'exposer à être brûlée. Ce 



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MARSEILLE : ENTREE !>r NOUVEAU TORT 






plan fut adopté et exécuté. Le 18 décembre 1793, à minuit, une colonne française 
gravit les escarpements du fort et s'empara des canons. Le lendemain matin, le drapeau 
tricolore flottait sur les forts de l'Éguillette et de Balaguier. Les Anglais tentèrent 
vainement de les reprendre; ils furent repoussés et se virent oblio-és d'évacuer à la 
hâte les autres forts. La flotte anglaise dut abandonner la rade, mais non sans avoir 
incendié l'arsenal. 

Au sud-ouest de la ville s'étend la Seyne, qui fait pour ainsi dire suite à l'arsenal 
de Toulon. La Seyne doit son importance au chantier de constructions navales appar- 
tenant à la Société des Forges et Chantiers de la Méditerranée. Plus de 2000 ouvriers 
y travaillent à la construction de grands navires. De ces chantiers sont sortis quelques- 
uns des plus beaux paquebots des Messageries et les magnifiques cuirassés qui font 
l'orgueil de notre marine. Le port de la Seyne, à l'entrée de la presqu'île du cap Sicié, 
es1 à l'abri de tous les vents ; les navires du plus fort tonnage peuvent y entrer et 
opérer leur débarquement à quai. 

En suivant la côte pour se diriger vers la presqu'île de Saint-Mandrier, on 
contourne la pointe de l'Eguillette et l'on découvre, aux pieds du fort Balamiier 
Tamaris, dont les bastilles blanches, les charmantes villas s'étagent sur les premières 
pentes d'une colline au milieu de la sombre verdure des pins et des chênes-lièo-es 
Là croit pêle-mêle toute une végétation exotique, les cistes blancs à fleurs 
roses, les ornithogales d'Arabie, les gentianes jaunes, les scilles péruviennes, 
les anémones stellaires, les jasmins d'Italie, les chèvrefeuilles de Tartarie et de 
Portugal, le tainarix narbonnais , auquel la ville doit probablement son nom. Aux 
rochers du rivage s'accrochent des arbres nains, des astragales en touffes énormes 



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LA M E DIT E RR AN E E Pi ÏTOR E SQ C E 



des arbousiers et des asphodèles, dans un désordre indescriptible et charmant. 

Georg-e Sand a passé quatre mois au milieu de ce beau site et elle en a donné 
nue remarquable description dans le roman qui a pour titre le nom même de Tamaris. 
De la bastide qu'elle habitait, la vue est splendide sur la mer et sur les collines 
qui dominent la ville, surtout le soir, au coucher du soleil; « le pic du Goudon 
revêt alors une teinte rose, puis devient couleur d'ambre, puis d'un lilas pur et 
enfin d'un gris de perle satiné, à mesure que le soleil descend à l'horizon. Au 
loin, dans la mer, apparaissent des navires dont la vapeur nuancée se déroule 
en longs serpents sur le ciel rose, et des centaines de barques empourprent plus ou 
moins, au soleil couchant, leur voile latine ronge ou blanche. Devant soi, la grande 
rade, partout entourée de collines d'un beau plan et de formes gracieuses, prend les 
Ions changeants du prisme. » 

Nous quittons, non sans regret, ce spectacle enchanteur et nous poursuivons notre 
route dans la direction de Marseille. Sur les hauteurs du cap Sicié s'élève la chapelle 
de Notre-Dame de la Garde, où accourt chaque année, au mois de mai, une foule 
de pèlerins. Nous longeons pendant un certain temps la cote rocheuse, puis nous 
contournons les îles des Embiers, qui en sont comme un lambeau détaché, et nous 
entrons dans la baie de Saint-Nazaire. Derrière la plage que bordent de beaux 
palmiers et des eucalyptus, on aperçoit les maisons à toits rouges de la ville. Plus 
loin, séparée seulement de la baie de Saint-Nazaire par la masse rocheuse du cap 
de la Cride, la baie de Bandol pénètre profondément dans la côte. Au fond de la baie, 
un joli bourg, avec son clocher et son vieux château, apparaît dans un cadre ravissant 
de palmiers, de platanes et d'eucalyptus. Le port constitue un excellent abri, où les 
navires peuvent se réfugier par tous les vents. 

An nord-ouest de Bandol s'ouvre le golfe beaucoup plus vaste de La Giotat. En 
approchant du port, on aperçoit les tours, les clochers, les phares et les fanaux des 
jetées. La ville doit toute sa prospérité aux grands chantiers de construction et aux ate- 
liers de la Compagnie des Messageries Maritimes, qui occupent près de 3 000 ouvriers. 
Ces ateliers sont, avec ceux de la Seyne, près de Toulon, les plus importants 
de la Méditerranée ; on y construit de nombreux navires, de magnifiques paque- 
bots à vapeur, ou des vaisseaux de guerre pour l'Etat. Le mouvement du port est 
presque nul et se réduit au petit cabotage avec les ports voisins et aux échanges 
nécessaires à la subsistance de la population ; la pêche y est très active et occupe plus 
de 300 marins. Le commerce de La Ciotat ne prendra jamais un grand dévelop- 
pement : le port est séparé du reste de la Provence par une barrière de montagnes, 
et les régions d'alentour ne peuvent fournir que peu d'aliments au commerce; l'agri- 
culture y est pauvre et l'industrie nulle. La ville elle-même n'offre rien qui attire la 
curiosité du touriste; c'est un amas confus de cantines, d'auberges et de casernements. 



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DES ILES D'HYÈRES AUX BOUCHES-DU-RHONE 



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La campagne environnante, aride et brûlée, ressemble aux abords d'une immense 
fabrique de produits chimiques. 

Dans l'antiquité, La Ciotat [Citharista portus) était une des stations de la Hotte 
romaine et servait de port à la ville de Ceyreste, qui s'élevait sur la hauteur, à 4 kilo- 
mètres de la côte, et qui n'est aujourd'hui qu'un pauvre village. On voit encore à 
Ceyreste quelques ruines, les restes des remparts de la petite ville romaine et les 



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MARSEILLE : LE YIKUX-PORT 



vestiges d'un camp. Aux environs, on montre une fontaine que l'on croit être d'orio-ine 
grecque, et une pierre tombale avec inscription. 

Nous quittons La Ciotat et nous doublons le Bec-de-1' Aigle, « rocher bizarre 
d'une coupe si aiguë qu'il ressemble effectivement, dit George Sand, à un bec oio-an- 
tesque béant sur la mer et guettant l'approche des navires pour les dévorer ». De 
l'autre côté de ce promontoire rocheux s'ouvre la baie de Cassis, entourée de collines 
boisées et plantées de vignes. La ville est assise au bord de la mer, à l'extrémité d'une 
vallée étroite et ravinée, où croissent des oliviers, des figuiers et des câpriers. Le port 
avait autrefois une certaine importance à cause de la pêche du corail, qui était très 
productive, et des magnifiques carrières de calcaire jurassique qui entourent la ville 
et dont l'exploitation a pris beaucoup de développement depuis quelques années. 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Actuellement, le mouvement commercial de Cassis est très faible; il se réduit 
presque à l'exportation de la pierre de taille qu'on extrait des carrières des environs. 
La pêche des poissons de nier occupe une centaine de marins. Quant à la pèche du 
corail, qui constituait autrefois une source de bien-être pour une grande partie de la 
population, elle est complètement abandonnée. 

A partir de Cassis, la côte âpre et rocheuse s'élève en falaises abruptes, semblables 
aux murs d'un rempart; elle est creusée de profondes échancrures dont l'entrée est 
défendue par d'énormes promontoires; au fond de ces espèces de fiords, l'eau garde 
la limpidité et la transparence des lacs de montagne, tandis que la mer, soulevée par 
la tempête, brise avec fureur ses vagues contre les masses rocheuses qui en défendent 
l'entrée. Lorsque ces échancrures sont assez grandes, on leur donne, dans le pays, 
le nom de calanques. Les navires peuvent s'y abriter en sécurité, mais l'escarpement 
des bords et le manque de plages ne permettent pas d'y établir des ports. 

Un archipel d'îlots s'étend parallèlement à la côte. Ce sont des rochers nus et 
déserts où ne pousse aucune végétation et où l'on ne rencontre aucun être vivant; 
seuls, des oiseaux de nier s'y réfugient et cachent leurs nids dans les fentes du roc. 
Deux de ces îles ont cependant été utilisées : l'île Plane, qui porte un phare dont la 
tour cylindrique s'élève à 7 j0 mètres de hauteur, et l'île de Riou, où l'on a élevé une 
batterie. La côte offre le même aspect jusqu'au cap Croisette, le plus avancé de tous 
ces promontoires. Cette pointe extrême porte des ruines très anciennes qui sont 
peut-être les restes d'un oppidum celtique antérieur à l'arrivée des Phocéens sur les 
côtes de Provence. 

Au delà du cap Croisette, la côte se creuse brusquement, dessinant une vaste 
courbe, coupée vers le milieu par une colline abrupte et dénudée qui s'avance en mer, 
et que surmontent l'église néo-byzantine et la tour carrée de Notre-Dame de la Garde. 
Dans la baie, on voit étinceler un groupe d'îles, dont l'une est couronnée des 
pittoresques bastions du château d'If, si connu des lecteurs de Monte-Cristo. 
Nous approchons de Marseille, la première ville maritime de France, la métropole 
commerciale de la Méditerranée. 

Vue du large, la ville de Marseille produit vraiment un grand effet, avec ses 
forêts de mâts, l'entassement de ses constructions et de ses monuments, d'où se 
détache le dôme tout neuf de sa fastueuse cathédrale byzantine. Elle est entourée d'un 
hémicycle de hauteurs grisâtres, qui paraîtraient nues et désolées si le merveilleux 
soleil de Provence ne les illuminait de sa radieuse lumière. Sur les pentes, une multi- 
tude de taches blanches brillent au soleil : ce sont des bourgs; des hameaux, des 
villas et les innombrables bastides où les bourgeois marseillais aiment à se reposer de 
l'agitation de la ville. Au delà, un amphithéâtre de montagnes âpres et nues ferment 
l'horizon. 



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MARSEILLE, LA CANEBIKRJ! 















































































































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DES ILES D'HYÈRES AUX BOUCHE S-DU-RHONE 



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Avec sa Canebière et son Vieux-Port, Marseille est, comme l'a dit si justement 
Edmond About, « une porte ouverte sur la Méditerranée et le monde entier ». Les 
bateaux à vapeur et les voiliers qui encombrent ses bassins la relient avec tous les 
points de la côte méditerranéenne : bateaux de Barcelone et de Malaga, d'Ajaccio, 
d'Alger, de Tunis, de Naples, de Malte et de Constantinople. Ce grandpaquebot qui 
semble dormir au soleil dans le port de la Joliette, partira demain pour Athènes et 
Alexandrie. Enfin le canal de Suez a mis Marseille en communication avec l'océan 




MARSEILLE. GROUPES SUR LE QUAI 



Indien, de môme que par les colonnes d'Hercule elle accède à la grande voie 
maritime de l'Atlantique. On s'embarque au quai de la . Fraternité pour Bombay, 
Singapour et Yokohama, pour Rio ou Buenos-Ayres, pour Santa-Cruz et Melbourne : 
cette grande extension de son importance commerciale, Marseille la doit, sans aucun 
doute, aux avantages exceptionnels de sa situation, mais aussi à l'esprit entreprenant 
de sa population avisée et robuste. 

Rien de plus intéressant qite l'histoire de cette ville ! Un petit village de pêcheurs 
occupa probablement, à l'origine, l'emplacement où s'élève maintenant la magnifique 
façade de la Bourse ; les Phéniciens s'en emparèrent et bâtirent ces colonnades 
antiques et ces sanctuaires oubliés, dont on a trouvé dernièrement quelques restes 
en creusant le sol pour faire la rue de la République. Puis, six cents ans environ 






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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



avant l'ère chrétienne, les Grecs vinrent s'établir sur ces rivages Je la Méditerranée. 

Une troupe de marins aventureux avait quitté Phocée, en Asie Mineure, et naviguant 
à l'aventure, était partie à la recherche d'un emplacement convenable pour fonder 
une ville nouvelle. Après avoir côtoyé la Grèce et la Sicile, et pénétré dans la mer 
Tyrrhénienne, ces hardis voyageurs abordèrent sur la cote de la Gaule et jetèrent 
l'ancre dans une petite anse presque entièrement fermée, abritée par des montagnes 
calcaires très dénudées. Ils appelèrent la nouvelle ville Massalia. La colonie grandit 
rapidement; bientôt, selon Hérodote, les colons furent rejoints par leurs compatriotes, 
qui n'avaient pu défendre leur ville contre les Perses et avaient dû l'abandonner. Les 
Massaliotes fondèrent des colonies maritimes à Nice, à Antibes et à llyères, et 
établirent des comptoirs dans l'intérieur, à Tarascon, à Avignon et dans quelques 
autres villes de la vallée du Rhône. Massalia devint alors une sorte de débouché pour 
le commerce gaulois. Ses marins parcouraient toutes les mers connues : Euthymènes 
explorait le littoral de l'Afrique jusqu'au Sénégal, Pythéas suivait les côtes de l'Europe 
et arrivait aux îles Shetland en longeant la Grande-Bretagne et l'Irlande. Lorsque les 
Romains arrivèrent en Gaule, Massalia était la souveraine incontestée de tout 
le bassin occidental de la Méditerranée. 

Attaquée par les populations ligures, elle commit la fatale erreur d'implorer l'aide 
des Romains contre ses ennemis, et plus tard, lors de la grande guerre civile, ayant 
embrassé le parti de Pompée, elle fut cruellement punie de sa maladresse : César s'en 
empara, rasa ses fortifications et y établit une garnison. Marseille ne perdit pas 
cependant toute importance sous la domination romaine; elle brilla même d'un 
certain éclat, les lettres et les arts y fleurirent, ses écoles devinrent célèbres et lui 
méritèrent le nom flatteur de nouvelle Athènes. 

Lors de l'invasion des barbares, les Visigoths, les Bourguignons, et les Sarrasins 
ravagèrent la glorieuse cité et firent disparaître jusqu'aux traces de cette brillante 
civilisation : il ne resta plus trace de ces basiliques, de ces temples et de ces arcades 
qui ont dû, sans aucun doute, orner la ville, puisqu'on retrouve tant de traces de 
monuments analogues dans des centres de moindre importance, comme Arles, Nîmes, 
Vienne et Orange. Avec les croisades, la cité d'Euthymènes redevint grande et 
prospère; ce n'est que sous Louis NIV qu'elle vit disparaître les derniers vestiges de 
son indépendance. La Révolution lui porta un nouveau coup. Marseille ayant pris le 
parti des Girondins, fut soumise au régime de la Terreur. Avec la Restauration, 
elle commença à se relever, et bientôt l'ut en état de disputer à Venise l'empire 
de la Méditerranée. Le déclin de la puissance des Turcs, l'accroissement des 
relations commerciales avec Alexandrie et le Levant, la destruction définitive 
des pirates barbaresques, la conquête de l'Algérie et le percement de l'isthme de 
Suez, tout contribua à accroître dans des proportions gigantesques l'importance 



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LE PRADO . 
VUE PRISE DE LA PLACE CASTELLAXK 



et la population de Marseille : aujour- 
d'hui c'est le premier port maritime de 
France. 

Si vous avez la chance d'entrer pour la première l'ois à Marseille par le Vieux- 
Port, vous verrez la ville dans toute son animation et son exubérante originalité. 
Sans doute, le Vieux-Port ne suffi! plus aux exigences d'une ville maritime de 
premier ordre, mais il garde cependant son importance, et il est maintenant encore 
constamment encombré de navires. Sur le quai circulent des représentants de toutes 
les nationalités : des Grecs d'Athènes et des Levantins de Smyrne y coudoient 
des Italiens de Gènes, des Algériens et des Marocains; et ces gens portent les 
costumes les plus divers. Quand on débarque au milieu de cette foule bruyante et 
animée, on croit descendre dans une Tour de Babel, l'oreille est frappée des sons les 
plus étranges ; au milieu de cette confusion des langues prédomine l'harmonieux 
dialecte marseillais, qui conserve sous sa forme latine les traces indélébiles de son 
origine grecque. De la couleur, du tapage, de la vie, du mouvement, voilà ce qui 
frappe surtout le voyageur, lorsqu'il suit quelques minutes la Ganebière, encombrée 
de monde. Tous les bons bourgeois de Marseille sont fermement convaincus que leur 
Ganebière est « la plus belle rue de l'Univers », et de fait il serait difficile d'en 
trouver une qui soit plus vivante et plus animée. 

La Ganebière n'a pas, il est vrai, une très grande longueur, mais elle est large 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



et spacieuse, bordée de grands hôtels et de cafés étincelants. Les élégants y coudoient 
les gens du peuple; du matin au soir, sur la chaussée, des voitures légères et luxueuses 
croisent de lourds camions, et les vastes trottoirs sont continuellement encombrés 
d'une foule bigarrée et cosmopolite. 

Tout contre le quai et à l'entrée de la Canebière, se trouve la Bourse, le prin- 
cipal centre des affaires de la Marseille moderne. La place d'honneur, clans la façade 
de ce grand palais du commerce, est occupée par les statues des anciens marins 
massaliotes, Pythéas et Euthymènes, auxquels les descendants des Phocéens ont 
voulu rendre hommage. On trouve ainsi, dans toutes les villes du littoral méditer- 
ranéen, le souci constant des traditions historiques. 

La Canebière, orientée de l'est à l'ouest, se continue en ligne droite sous le nom 
de rue de Noailles, et s'élargit ensuite pour former les allées de Meilhan, le rendez- 
vous de toutes les commères et de tous les oisifs de la ville. Cette belle promenade, 
ombragée par de grandes avenues de platanes, est admirablement entretenue. FJle est 
surtout fréquentée par la bourgeoisie et les gens du peuple. 

La seconde grande voie de Marseille, qui s'appelle tour à tour la rue d'Aix, le 
cours Belzunce, la rue de Rome et le Prado, coupe à angle droit l'artère centrale 
formée par la Canebière, la rue de Noailles et les allées de Meilhan. Tout proche est 
le marché aux fleurs, une des curiosités de Marseille; les vendeuses, perchées sui- 
de bizarres petites estrades, offrent aux promeneurs, avec une exubérante éloquence, 
de gros bouquets de violettes et de roses blanches. 

En approchant des faubourgs, la rue de Rome s'ombrage de platanes et devient 
la fameuse promenade du Prado, plus aimée et plus vantée par les Marseillais que ne 
le sont les Champs-Elysées par les Parisiens : c'est une très large avenue bordée de 
superbes villas, où se rend le monde élégant et où défilent, toutes les après-midi, une 
foule d'équipages et de cavaliers. Le Prado se prolonge le long de la mer par une 
superbe route que les Marseillais ont appelé Chemin de la Corniche, en souvenir de la 
grande route de la Corniche qui domine la mer entre Nice et Menton. 

Autrefois, le Prado était une longue route plate, au milieu d'une plaine maré- 
cageuse se terminant brusquement au bord de la mer, et le piéton intrépide qui voulait 
revenir à Marseille par les falaises était obligé de grimper par un chemin rocailleux, 
toujours difficile et quelquefois dangereux. Aujourd'hui tout cela est changé : les 
ingénieurs ont tracé une belle route carrossable, qui tantôt suit le rocher, dominant 
la mer, tantôt est soutenue par des travaux de maçonnerie compliqués; sa longueur 
totale est de 7 kilomètres depuis le chemin de Montredon, au sud, jusqu'à l'anse des 
Catalans, au nord. Cette promenade charmante rappelle un peu la route de Ville- 
franche à Monte-Carlo, mais les îles dont la mer est parsemée font plutôt penser à 
Cannes ou à Sorrentc. De quelque côté qu'on se tourne, on a de ravissantes échappées 



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DES ILES D'HYÈRES AUX BOUCHES-DU-RHONE 



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sur la mer; au coucher du soleil, les rochers blancs prennent des teintes empourprées 
qui forment avec le vert sombre des flots les contrastes les plus inattendus et les 
effets les plus harmonieux. 

C'est à la Corniche qu'il faut aller pour manger la bouillabaisse, le célèbre plat 
local. Le fameux restaurant de la Réserve de Roubion se glorifie de préparer d'une 
façon remarquable ce mets que les étrangers trouvent généralement trop épicé et 
composé de trop d'ingrédients. 

A l'extrémité du Prado, près de l'endroit où il se rencontre avec le chemin de 





LE CHATEAi: I) IK 



la Corniche, se trouve le Jardin public. Rien qu'il soit dessiné dans une plaine 
monotone et qu'il n'ait aucun des avantages naturels du Rois de Rouloo-ne, ce jardin 
est intéressant par sa curieuse végétation méridionale. Les espèces les plus rares v 
croissent librement : les bambous sont plantés par touffes le lono- des bassins les 
cyprès et les araucarias bordent les allées; les eucalyptus sèment le gazon de leurs 
fleurs cotonneuses, les yuccas et les cactus fleurissent vigoureusement en plein air et 
les palmiers eux-mêmes réussissent à vivre dans les coins abrités. 

Si l'on retourne à Marseille par le chemin de la Corniche, ce qui frappe d'abord 
les yeux, c'est le château d'If, avec les îles voisines de Pomègue et de Ratonneau. 
Le château d'If n'est pas de construction très ancienne; il a été bâti par ordre de 
François I er ; son architecture n'offre rien de particulièrement remarquable, mais ce qui 



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MARSEILLE, l.A DIGUE ET LE CHATEAU D IF 



le rend très intéressant, ce sont les souvenirs historiques et romanesques qui s'y 
rattachent. C'est là que Mirabeau fut enfermé, sur une lettre de cachet obtenue par 
son père, et c'est là, pour passer du domaine de l'histoire dans celui de la fantaisie, 
qu'Alexandre Dumas a placé une des principales scènes du roman de Monte-Cristo. 

Bien que, l'après-midi, le Prado et la Corniche soient très animés et remplis de 
voitures, c'est vraiment sur les quais et autour des docks et des bassins qu'afflue la 
vie de Marseille. Les natures vives du Midi apparaissent là dans leur véritable cadre, 
au milieu de l'animation et du brouhaha d'un grand port de mer. Dès 1850, le vieux 
port carré, creusé par les Phocéens, fut trouvé insuffisant pour les besoins du commerce 
moderne, et dès lors on n'a pas cessé d'augmenter le nombre des bassins destinés 
à contenir les navires qui entrent dans le port. En 1853, le port, de la Joliette fut 
ajouté au vieux port, puis ce furent, bientôt après, le bassin du Lazaret et le bassin 
d'Arenc; en 1836, on creusa encore le bassin National. Enfin, en 1872, on ajouta 
deux bassins de radoub, et les Marseillais réclament aujourd'hui encore de nouveaux 
agrandissements. 

Ce sont toujours les Grecs, chose curieuse, qui tiennent en grande partie dans 
leurs mains le commerce do Marseille. Une colonie grecque très importante s'y 
est constituée il y a quelque temps el, parmi i'affluence des élégantes qui se promènent 
en voiture au Prado, par les belles après-midi, il n'y en a pas qui exhibent de plus 
belles toilettes et des équipages plus fringants que les femmes de la colonie 
grecque. Ces Grecs forment à Marseille une société très fermée; leur religion les 
sépare des Français catholiques au milieu desquels ils vivent, travaillent et s'enri- 
chissent. Us habitent presque tous le même quartier et se marient entre eux. 



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M A I1SKIL I, K , LES DOCIÎf 






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DES ILES D'HYERES AUX BOUCHES-DU-RHOXE ',:;:; 

La manière dont se concluent ces mariages est très caractéristique : cela se 
traite absolument comme une affaire; la femme achète tout simplement un mari. 
Lorsqu'un commerçant ou un armateur grec de Marseille veut marier ses fds, il 
écrit à ses correspondants des grandes maisons grecques de Smyrne, de Constan- 
tinople, de Beyrouth et d'Alexandrie, peut-être même à Londres, à Manchester, 
à New-York et à Rio. Il exprime son désir d'établir ses fils cl fixe le chiffre de la 
dot qu'on demande aux jeunes filles à 
qui ils sont décidés à accorder leur 
nom et leur affection. Les correspon- 
dants répondenl par retour du courrier, 
en recommandant àl'attention favorable 
des jeunes gens certaines jeunes filles 
grecques de la localité, dont la dot el 
l'orthodoxie sont également garanties, 
il y a un rapide échange de photogra- 
phies et de lettres d'hommes de loi ; on 
dresse le contrat à la satisfaction Q'éné- 
raie, et quand toute la partie commerciale 
de la transaction a été bien et dûment 
enregistrée , les jeunes personnes 
sont expédiées, comme des ligues ou 
des raisins secs, à Marseille, où leurs 
seigneurs et maîtres les attendent; h» 
jour même de leur arrivée, elles sont 

mariées à l'église grecque de la rue de la Grande- Armée, par le révérend archi- 
mandrite. 

A côté des Grecs et des autres peuples de l'Europe, l'Orient est largement 
représenté. Marseille fait avec le Levant un commerce considérable auquel elle doit 
une grande partie de son étonnante prospérité. Malheureusement l'Asie n'importe 
pas seulement à Marseille ses riches produits, elle y introduit aussi parfois de 
redoutables épidémies, dont les annales de la vieille ville ont en plus d'une fois à 
enregistrer les terribles ravages, et dont le choléra de I.SS5 a été jusqu'ici la dernière 
manifestation. 

Il faut dire que la vieille ville était un merveilleux terrain de développement pour ces 
meurtrières maladies. Ses quartiers noirs, sales et empestés, avec leurs ruelles obscures 
et, mal pavées, ont été en partie détruits par la construction de la rue de la République, 
mais il en reste assez pour qu'on puisse se faire nue idée de la malpropreté et de 
l'insalubrité qui y régnaient. On n'a jamais fait là aucun effort pour améliorer l'état 




Mo\-rMKNT ni: m:!.srN0i 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



sanitaire. Le seul procédé de voierie est le « balai de Provence », le terrible 
Mistral dont les violentes rafales nettoyent en un instant le pavé des rues et les 
gouttières des toits. Partout ailleurs le Mistral est une malédiction; à Marseille, il 
est accueilli avec reconnaissance, comme un moyeu d'éviter des travaux d'assai- 
nissement nécessaires. 

La plus terrible des nombreuses épidémies qui ont périodiquement ravagé 







MARSEILLE, LE l'Ai., us DE LOXGCHAMP 



Marseille fut la grande (teste de 1720, pendant laquelle, si bon en croit les statistiques 
locales probablement un peu exagérées, M) 000 personnes moururent dans la ville. 
Jamais, même en Orient, le vrai berceau de la peste, ou ne vit un si affreux spectacle 
de désolation. La maladie fut apportée, selon la tradition populaire, en mai 1720 par 
un navire chargé de laine; elle éclata avec une grande violence cl, en septembre de 
la même année, le nombre des morts ava.il atteint le chiffre de I 000 par jour. 

Cette terrifiante calamité devint l'occasion d'actes de dévouement et d'héroïsme 
admirables. Il faut citer les noms des échevins Estelle, Moustier, Dieudé et Àudimar, 
et du chevalier Pose, lequel, aidé de deux cents galériens, transporta dans les 



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DES ILES D'HYÈRES AUX BOUCHES-DU-RHO\E 

easemates du fort Saint-Jean plus do 2000 cadavres qui infectaient les rues et y 
repandaient la contagion. Les corps furent consumés avec de la chaux vive dans un 
endroit qui porte encore le nom de « tombeau des Pestiférés » 

Mais l'homme qui, dans cette occasion, montra le dévouement le plus admirable 
fut 1 eveque de Marseille, Monseigneur de Belsunce, dès l'annonce du danger 
quitta les salons de Versailles pour revenir au milieu de ses paroissiens. Par son 
exemple et les soins pieux dont il entourait les malades et les mourants il 
réussit a calmer un peu la panique el le désespoir qui régnaient dans la ville 




SS*«iWUyà 



MARSEILLE. LE JAIÏIHN ZIMH.lHilyul 



désolée. Le l« novembre, on vit un spectacle grandiose et touchant : sur un autel 
quon avait dressé au milieu du Cours qui porte maintenant son nom, le vaillant 
eveque, pieds nus, la corde au cou, une torche allumée à la main, célébra la messe 
et fit publiquement pénitence au nom ,1e tout son peuple prosterné, en expiation de 
tous les péchés qui avaient dû amener un si terrible châtiment. La peste cessa en 
mai 1721, laissant Marseille presque complètement dépeuplée. La statue en 
bronze de l'évoque, par Ramus, marque l'endroit de cette cérémonie religieuse 
sans précédent. 

Du monument de Belsunce, la rue du Tapis-Vert et les Allées des Capucines 
nous mènent au boulevard de Longchamp, qui aboutit à la façade du Palais des 
Arts, spécimen brillant et très caractéristique de l'architecture moderne Ce 
monument, admirablement situé, frappe dès l'abord par la belle ordonnance de 



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ses lignes. Il se compose de trois parties principales : au milieu, le Château d'Eau; 
à droite, le Musée d'histoire naturelle et, à gauche, le Musée de peinture et de 
sculpture. Le Château d'Eau rappelle l'ordonnance des constructions de Versailles. 
Des tigres, des panthères, des lions en décorent les abords; une ligure allégorique 
représentant la Durance, accompagnée des divinités de la Vigne et du Blé, occupe 
la place d'honneur au milieu des jets d'eau ; à droite et à gauche, des tritons sonnent 
de la conque; des griffons et des faunes couronnent le sommet et, sur les côtés, se 
déroule une suite d'arcades. 

Le musée renferme des tableaux de Rubens, de Carrache, de Raphaël, de Jules 
Romain, d'André ciel Sarte ; il possède aussi un bon Murillo, un curieux Holbein, et 
quelques tableaux passables de l'École hollandaise et de l'Ecole flamande. Mais on y 
voit surtout des œuvres d'artistes provençaux, mitre autres de Pugel, et une assez 
lono-ue suite de tableaux modernes. Le bijou de la collection est d'ailleurs un Pérugin 
des plus intéressants, qui ne le cède en beauté à aucun de ceux du même maître 
qu'on admire à Florence. 

Derrière le Château d'Eau, le Jardin zoologique, très habilement dessiné, 
couvre une étendue de G hectares. Fondé en 1855, il a été réorganisé par la Société 
du Jardin d'acclimatation de Paris et renferme un grand nombre d'animaux. 

Marseille ne possède guère de monuments anciens dignes de remarque. Cela 
étonne tout d'abord, lorsqu'on songe à l'antiquité de la ville : tour à tour colonie 
phocéenne, cité impériale, république du moyen âge ou ville provençale, Marseille 
a été si longtemps riche, célèbre et prospère, qu'on s'attend, en effet, à rencontrer 
à chaque pas, dans ses rues, des monuments rappelant son antique splendeur. 
11 n'en est rien. Tandis que Nîmes et Arles ont conservé des traces intéressantes de 
la domination impériale, Marseille 1 , la cité mère, infiniment plus ancienne, plus 
opulente et pins illustre, n'a pas un seul édifice romain, et possède à peine une 
simple chapelle du moyen âge. Son antique cathédrale a été presque entièrement 
démolie ; il n'en reste plus actuellement que l'abside et la turris du onzième siècle; 
on y remarque l'autel de Saint-Lazare, couvert de riches sculptures du quinzième siècle, 
et le devant du maître-autel, enchâssé dans l'autel de la chapelle de Saint-Sérénus. 
De l'ancienne église des Accoules on ne voit plus qu'une flèche. 

L'église de Saint-Victor, près du fort Saint-Nicolas, est peut-être le seul morceau 
d'architecture du moyen âge vraiment intéressant qu'on puisse trouver dans l'intérieur 
de la ville. Cette église représente tout ce qui reste d'un ancien et important monastère 
fondé par saint Cassien, au cinquième siècle, et qui fut détruit plus tard par les 
Sarrasins dans une de leurs incursions. Le couvent, rebâti en 1040, puis de nouveau 
détruit, fut relevé en 1350 par le pape Urbain V, qui avait été lui-même abbé de ce 
monastère; il en fit cet édifice carré et solide qui, avec ses hautes tours massives, 



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DES ILES D'HYÈRES AUX I30UCHES-DU-RH0NE 437 

donne plutôt l'idée d'une forteresse que d'une église. Instruit par l'expérience, le pape 
avait voulu que son église IVil en état de soutenir un siège, en prévision d'une 
nouvelle visite des Barbares. 

L'intérieur de l'église esl assez curieux. Il renferme les catacombes où, d'après 
la légende provençale, Lazare aurait passé les derniers jours de sa seconde vie, et 




) 




MARSEILLE. INTERIEUR DE LA VIEILLE CATHEDRALE 



où saint Victor aurait été enseveli avec plusieurs de ses compagnons ; on y voit 
également une vieille statue en bois de la Vierge, que la tradition attribue à l'habileté 
de l'évangéliste saint Luc. 

Mais, à Marseille, l'église de beaucoup la plus intéressante, môme dans son état 
actuel de délabrement, c'est l'antique chapelle de Notre-Dame de la Garde. Bien avant 
qu'il existât dans ces régions un sanctuaire chrétien, cette colline était dominée par un 
temple païen, et avant le temps d'Aphrodite ou de Pallas, il y avait sans doute sur 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



la hauteur quelque autel d'une divinité gauloise ou ligure, depuis longtemps oubliée. 
La montée de la colline de Notre-Dame de la (larde est très rude. On atteint le 
sommet soit par différents chemins qui existent tous depuis l'antiquité lapins reculée, 
soit par un magnifique ascenseur de construction récente. Le long de la route prin- 
cipale., bordée des deux côtés de misérables maisons, on trouve à chaque pas de 
vieilles femmes qui font le commerce des rosaires, des chapelets et des médailles 
bénites, qu'elles offrent aux pèlerins; elles vendent aussi pour les voyageurs des 
photographies, des enluminures et des bijoux de peu de valeur. 

Au sommet de la colline, s'élèvent les bâtiments de Notre-Dame de la Carde. 
Le célèbre sanctuaire a subi, dans ces dernières années, de nombreuses mésa- 
ventures. Tout d'abord les nécessités de la défense moderne ont obligé le 
gouvernement à élever un fort sur la hauteur, et l'ancienne chapelle se trouve mainte- 
nant entourée d'ouvrages militaires. Pourtant, on avait dû tenir compte du sentiment 
religieux des populations et, bien qu'entouré de fortifications, l'édifice sacré de 
Notre-Dame de la Garde était resté intact. Après avoir franchi la porte du fort, les 
pieux marins de Marseille retrouvaient le sanctuaire révéré de la Vierge. La chapelle 
du treizième siècle avait été remplacée par un fastueux édifice de style byzantin, élevé 
d après les plans d'Espérandieu, et ruisselant d'or, de pierres précieuses et de bijoux. 
Au sommet du clocher principal, on avait élevé une monumentale statue dorée de Notre- 
Dame. A l'intérieur, ce n'était «pie marbres de Carrare, granit de Corse et porphyre 
de l'Esterel ; tous les murs étaient couverts de fresques, le grand autel était revêtu de 
fines sculptures, et les pécheurs de Marseille se réjouissaient de voir leur Madone 
dans un sanctuaire enfin digïie d'elle. 

Or, en 1884, un incendie éclata dans l'église même et faillit anéantir les 
splendeurs que l'on y avait accumulées. La statue de la Vierge surmontait toujours 
la façade, mais il fallut reconstruire l'édifice quelques années plus tard. Quoi qu'il 
en soit, lorsque le voyageur contemple, de la plate-forme qui précède l'église, le 
splendide panorama qui se déroule au-dessous de lui, il ne regrette guère sa rude 
montée, car il y a peu de spectacles aussi beaux que celui-là. Juste à ses pieds 
s'étend la ville, remplissant la large vallée de la masse de ses constructions; 
au delà s'étagent de hautes collines crayeuses, toutes parsemées de blanches 
bastides; en face, les vagues bleues de la mer entourent les îlots el le château d'il' 
d'une frange d'écume; du côté de l'ouest, la masse grise de la chaîne de l'Estaque 
barre l'horizon. 

La forteresse qui domine le Vieux-Port ; est le fort Saiul-Nicolas , que 
Louis XIV construisit pour porter le dernier coup à l'esprit d'indépendance 
qui avait subsisté à Marseille. La ville, comme toutes les anciennes cites commer- 
ciales, était restée fortement attachée à ses vieux privilèges. Toujours disposée à 



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MARSEIXLE, VUE PRISE DE NOTRE-DAME DU LA GARDE 








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DES [LES D'HYÈRES ATX BOUCHES-DU-RHONE 441 

embrasser le parti des mécontents, elle prit une part active à la Fronde, et quand 
Louis entra dans la cité révoltée, ce fut par une brèche qu'il avait ouvert,, dans les 
remparts. Le roi, debout sur ce point élevé, juste au-dessus du port, demanda commenl 
on appelait, dans le pays, ces petites boîtes carrées qu'il voyait partout sur le flanc 

des collines. « Nous les appelons des bastides, Sire, répondit avec empressement un 




MARSEILLE. EGLISE DE SAIXT-VICTOB 



Marseillais, chaque citoyen de noire ville en possède une. » — „ |;|, bi en lll() ; ;1|JSS ; 
je veux avoir ma bastide à Marseille,- » s'écria le monarque, e! il donna immédiatement 
l'ordre de construire le fort Saint-Nicolas. 

Digne fille de la Grèce, .Marseille s'enorgueillit d'avoir donné le jour à un o-rand 
uombre d'hommes illustres, parmi lesquels il faut citer : dans l'antiquité, Pétrone- 
dans les temps modernes, d'Urfé, Barbaroux, de Pastoret, Méry, Barthélémy 
Daumier, Joseph Anlran, Thiers. 

Marseille a encore devant elle un avenir brillant et assuré. L'ouverture de voies 



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nouvelles, comme le canal de 
Suez, n'a fait qu'accroître sa 
prospérité; sou commerce s'est merveilleusement étendu, et c'est maintenant de tous 
les coins du momie qu'arrivent les marchandises qui encombrent ses entrepôts. 

Au delà du t-'olfc de Marseille, les roches blanches de la chaîne de l'Estaque 
longent la mer qu'elles séparent de l'étang de Berre. (le vaste bassin est à peine 
animé de temps à autre par quelques barques de pécheurs; cependant, grâce a sa 
profondeur, il pourrait offrir un abri commode aux navires du plus fort tonnage, 
et il serait facile d'établir sur ses bords d'immenses entrepots. Pour obtenir ce 
résultat, il suffirait de draguer le chenal de Caronte, qui fait communiquer l'étang 
avec la mer, et d'en élargir la bouche occidentale. L'entrée de l'étang de Berre est 
commandée par le port de Martigues, la Venise de la Provence. De même que la reine 
de l'Adriatique, Martigues est bâtie sur des îlots entre lesquels circulent des canaux 
et que relient des ponts en pierre ou en fer. La ville se divise en trois quartiers cpii, 
avant la lin du seizième siècle, formaient trois communes distinctes : Jonquières, l'Ile, 
habitée surtout par des pêclieurs, et Ferrières. Le port occupe, entre l'Ile et Ferrières. 
un vaste espace de quatre hectares. La principale industrie de Martigues est celle 
des salaisons; on y prépare, en particulier, une espèce de caviar, la poutargue, qui 
peut rivaliser, dit-on, avec le caviar de Russie. 



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Le Golfe du Lion 




Le golfe du Lion , 
compris entre le cap 
Couronne et le cap 
de Greus, dessine une 
belle courbe cpie borde, 
sur presque toute son 
étendue, une plage formée par les allnvions des cours d'eau. 

En longeant les bords de ce golfe, on rencontre d'abord le vaste delta que 
forme le Rhône à son embouchure. Entre les deux bras du fleuve, s'étendent des terres 
limoneuses envahies par des étangs et des marécages, et sillonnées de canaux 
naturels. Un cordon de sables et de dunes les défend contre la mer. Derrière, c'esl 
un dédale inextricable de dunes et d'étangs à moitié desséchés, au milieu duquel 
l'étang de Vaccarës occupe une vaste étendue. Le reste de la plaine alluviale, 
75 000 hectares environ, forme l'île de la Camargue, dont la plus grande partie 




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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 






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consiste en des plaines marécageuses, des terrains vagues et des pâturages. Les 
1 erres cultivées occupent seulement 13 000 hectares, au nord de l'île ou le long des 
berges du grand et du petit Rhône; on voit là des métairies, ou mas, qu'entourent 
des bouquets d'arbres et des jardins; c'est la seule partie habitée de l'île, loul 
le reste est un vaste désert marécageux où croissent cà et là de rares arbustes 
rabougris, et, dans les bas-fonds, des soudes, des joncs, de pauvres graminées. Par 
endroits, des plaques blanchâtres de sel cristallisé étincellent au soleil. L'hiver y est 
rigoureux; en été, les chaleurs y sont très fortes et l'évaporation des étangs donn 
naissance à des miasmes pestilentiels qui répandent la lièvre paludéenne. Aussi I 
hommes fuient-ils ces solitudes inhospitalières. Seuls, quelques pâtres y paissent d im- 
menses troupeaux de moutons, des taureaux noirs destinés aux courses des villages 
du Midi, des chevaux blancs. Une multitude d'oiseaux de nos contrées, et aussi 
d'Afrique et d'Orient, des mouettes blanches, des perdrix, des outardes, des flamants 
roses, s'ébattent librement dans ces mornes étendues où rien ne vient jamais les 
troubler. Autrefois, les vastes plaines de l'intérieur étaient couvertes de grandes 
forêts; mais la hache du bûcheron les a peu à peu fait disparaître; on n'en voit plus 
que dans le nord de l'île et sur les rives des deux bras du Rhône, où les saules, les 
peupliers, les ormeaux croissent au bord des fossés. 

On a exécuté de grands travaux pour assainir la Camargue. De liantes digues ont 
été élevées pour la défendre contre les invasions du fleuve ; malheureusement elles n oui 
pas produit les résultats qu'on espérait : elles ont, au contraire, appauvri les terres en 
les privant du limon fertile dont les inondations les recouvraient périodiquement. Elles 
constituent, en outre, un danger perpétuel pour l'agriculture, car il suffit de la moindre 
infiltration dans les digues, de la moindre rupture, d'une crue exceptionnelle, [tour 
détruire en quelques heures les habitations et les récoltes. Le fleuve qui, sans cet 
obstacle, s'écoulerait paisiblement en renouvelant les eaux malsaines des étangs et e 
engraissant les terres de son limon, se précipite avec violence, ravageant tout sur soi 
passage, (l'est ce qui se produisit lors des inondations de 1840 et de 1856; la premier 
coula 'l/i millions; les pertes de l'agriculture en 1856 furent encore plus considérables. 

En côtoyant la plage sablonneuse qui borde le delta du Rhône, on arrive bientôt 
en vue des Saintes-Mariés, petit village habité par quelques pècbeurs et des doua- 
niers, et entouré de déserts de sables et de marais. Au milieu de pauvres maisons 
d'apparence chétive, s'élève la masse imposante de la cathédrale. Avec ses murailles 
épaisses , couronnées de créneaux et de macbicoulis , les contreforts énormes 
qui la soutiennent, l'église présente l'aspect d'une forteresse. Le monument actuel 
a (Hé bâti au dixième siècle sur remplacement d'une église plus ancienne, détruite par 
les Sarrasins. Dans le portail sont enchâssés deux lions en marbre, à moitié rongés, 
qui proviennent sans doute de l'église primitive. Au centre de la nef se trouve une 



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sorte de crypte grossière, un puits qui 

servit, dit-on, de refuge à Marie Jaeobé 

et à Marie Salomé ; au-dessus de l'abside, -.,:. T^j 

entre ciel et terre, est la chapelle de 

Saint-Michel qui leur servit de tombeau. dîte^gS** 

C'est en effet sur ces cotes que, selon ^-"^ '^ 

la tradition, vint aborder la première 

colonie chrétienne. Elle se composait 

des principaux membres de la famille 

de Béthanie, qui, après la mort du Christ, avaient dû fuir la persécution. C'étaient, 

toujours s'il faut en croire la tradition locale, d'abord la sœur de la sainte Vierge, 

Marie Jaeobé, el Marie Salomé, avec une servante nommée Sara, que les bohémiens 

honorent comme leur patronne. 11 y avail aussi avec ces saintes femmes, Maximin, 

Lazare le ressuscité, sa sœur Marthe, et Madeleine, la pécheresse convertie. Les deux 

Maries restèrent seules avec Sara sur cette plage déserte à laquelle elles ont donné 

leur nom. Le reste de la colonie se dispersa : Madeleine se retira à la Sainte-Beaume, 

Marthe alla à Tarascon, Lazare à Marseille et Maximin à Ai.w 

Les habitants des Saintes-Mariés n'ont d'autres ressources que la pèche: con 
le bourg n'a pas de port, les pécheurs échouent lenrs barques sur la plage sablon 
neuse, ou bien vont mouiller au Grau-du-Roi. 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 








Non loin Je là, le petit Rhône débouche dans la nier par le Grau-d'Orgon. On 
côtoie ensuite les marécages de la Petite-Camargue; on double la pointe de 
l'Espiguette, et l'on entre dans le golfe d'Aigues-Mortes. La ville, qui a donné son 
nom au erolfe, est située à o kilomètres environ en arrière de la côte, dont elle est 
séparée par un double cordon de dunes et d'étangs. Ses vieux remparts, élevés par 
Philippe le Hardi, offrent le type des forteresses construites par les croisés en Orient : 
l'enceinte, bâtie avec des moellons de gros appareil, forme un quadrilatère à peu 
près régulier; les murs couronnés de créneaux, percés de longues meurtrières, sont 
llanqués de quinze tours ; neuf [tories, défendues chacune par deux tours, donnent 
accès dans la place. La surface enveloppée par les remparts n'est pas peuplée tout 
entière, la moitié environ est occupée par des terrains vagues et des jardins, car 
la ville, qui comptait 15 000 âmes au treizième siècle, n'en a plus actuellement 
que 3 500. A l'angle nord, s'élève la tour de Constance, liante de 40 mètres, que 
saint Louis bâtit avant de partir pour la croisade. Du sommet de cette tour, on 
a une vue d'ensemble sur la vaste plaine marécageuse qui entoure Aigues-Morles : 
des étangs et des dunes, presque pas d'arbres, ça et là quelques tamaris, des pins 
d'Alep, des ailantes ; dans les bas-fonds, des plantes aux feuilles grasses et 
I crues, des salicornes, des soudes et des joncs. Parfois, des troupeaux de taureaux el 
des chevaux de Camargue, ou bien des bandes de mouettes blanches et de flamants 
roses .viennent animer ces solitudes. 

Au delà d'Aigues-Mortes, les lagunes continuent à longer la côte jusqu'à l'em- 
bouchure de l'Hérault et à la montagne d'Agde, formant les vastes étangs de Mauguio, 
de Vie et de Thau, qu'une plage étroite sépare seule de la mer. Ces étangs sont de 
véritables mers intérieures que sillonnent continuellement les tartanes; l'étang de Thau 
surtout est 1res fréquenté; sur ses bords se sont formés, depuis le commencement du 
siècle, de véritables ports : Balaruc, fréquenté pour ses eaux thermales; Bouzigues, 
village de pécheurs, et surtout Mèze, grand port et centre principal de la fabrication 
des vins de Cette; enfin Marseillan, qui sert de débouché aux campagnes de l'Hérault. 
L'étang de Thau est relié à la mer par un grau à l'issue duquel est bâtie Cette, le 
second port de la Méditerranée et le centre d'exportation de tous les produits du 
Languedoc. 

Le port actuel date seulement du milieu du dix-septième siècle. Avant cette époque, 
il n'y avait à cet endroit aucune habitation. Les travaux furent commencés en 1666 par 
Kiquet, lequel construisit les deux jetées qui existent encore; depuis, d'autres travaux 
ont été exécutés, entre autres un brise-lames. Les dépenses s'élèvent jusqu'ici à la 
somme respectable de trente millions. Derrière l'avant-port s'étendent trois grands 
bassins et plusieurs canaux dont les quais ont un développement de près de 
12 kilomètres; malheureusement le port s'ensable; tous les ans il faut draguer près 



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LE GOLFE DU MON 447 

de 100000 mètres cubes; la profondeur de la passe est souvent réduite à mètres, 
ce qui rend l'accès impraticable aux gros navires, qui, en outre, par les mauvais 
temps, sont obligés d'entrer par la passe de l'est, celle de l'ouest étant trop 
dangereuse. Malgré tous ces inconvénients, le port de Cette a pris en peu de 
temps une expansion inouïe : le mouvement maritime, qui était de 'iOOOO tonneaux 



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PANORAMA DE PoUT- VKNhliKS 



à la fin du dix-septième siècle, atteint aujourd'hui 740 000 tonneaux. Les navires 
du nord viennent y charger les sels qu'on recueille en grande quantité au bord des 
étangs ; on expédie aussi de Cette des vins fabriqués, les houilles et les minerais 
des Cévennes; les bateaux de la Manche y apportent des morues destinées à être 
séchées. 

Ce mouvement considérable a fait naître autour du port une ville importante qui 
se trouve maintenant à l'étroit, entre l'étang de Th.au et les pentes du mont Saint- 
Clair, pour loger ses 25 000 habitants. 

De nombreuses fabriques s'élèvent de toutes parts. L'une des principales indus- 
tries de Cette est la fabrication des vins d'Espagne, de Madère, de Ghypre, etc. 



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LA M E DIT E H M A N E K P1TT< >H ESOUE 



La ville possède aussi des ateliers de construction de navires, des salcries de sardines 
et de nombreuses sécheries de morues. Cette n'a pas de monuments; tout y est 
sacrifié aux nécessités de l'industrie et du commerce; l'aspect en est désagréable et 
malpropre. 

Au sud de l'étang de ïhau, la montagne d'Aerle, un ancien volcan, s'élève 
en forme de tronc de cône noirâtre au milieu des marais, et se continue dans la mer 
par la masse volcanique l'île de Brescou. Le poil d'Agde est un port en rivière ; on y 
entre par l'embouchure de l'Hérault, qui a été canalisée et draguée à une profondeur 
de 3 mètres. L'entrée, défendue par deux môles et signalée par deux feux, n'en 
est pas moins impraticable pendant les tempêtes. Le mouvement du port est d'ailleurs 
assez faible, par suite du voisinage de Cette. L'aspect de la ville est sombre; la 
plupart des maisons sont construites en lave noire. On y voit un curieux monument 
du moyeu âge, une église fortifiée dans le genre de celle des Saintes-Mariés; le 
clocher, remarquable par sa Hère tournure, est un véritable donjon, dont la plate- 
forme s'élève à plus de 100 pieds au-dessus du sol. 

De l'embouchure de l'Hérault à celle de l'Aude, on longe une plage bordée de 
dunes, jusqu'à ce <pie l'on arrive en face de la plaine deNarbonne, au milieu de laquelle 
les montagnes de la Clape forment une saillie haute de 100 à 180 mètres. La ville de 
Narbonne est située à (S kilomètres de la mer, au milieu d'une plaine d'alluvions que 
dominent les devenues, au nord, et les Corbières au sud. 'C'était, à l'époque gallo- 
romaine, une ville florissante qui ne comptait pas moins de 80 000 habitants. 

Les colons romains en avaient fait une image de Home : Narbonne avait un Capi- 
tole, un amphithéâtre qui pouvait contenir 25000 spectateurs, des temples, des cirques, 
des thermes, des palais, des portes triomphales. Elle était alors entourée de lacs 
qui communiquaient avec la mer et en faisaient un port très fréquenté. Les Romains, 
afin d'agrandir la rade, avaient fait des travaux considérables; Narbonne était devenue 
rapidement la digne rivale de Marseille. Mais avec la fin de l'Empire, sa décadence 
commença. L'invasion des Barbares lui fui fatale : Vandales, Yisigoths, Sarrasins la 
dévastèrent tour à tour. Charlemagne la releva de ses ruines, mais elle ne reconquit 
jamais son ancienne importance. Les étangs qui l'entouraient se changèrent en marais 
vaseux, les chenaux s'obstruèrent. Enfin, en 1320, les digues que les Romains avaient 
construites pour détourner le bras de l'Aude se rompirent, et le fleuve reprit son cours 
primitif; le port s'ensabla et la ville se vit complètement séparée de la mer. Pour 
rendre à Narbonne sa vie maritime, on la relia de nouveau à l'Aude et à la mer, par le 
canal de la Robine; en outre, à la fin du dix-huitième siècle, l'Aude fut réunie au canal 
du Midi par un canal de jonction. Narbonne se trouve ainsi en communication avec 
la mer et avec la grande voie commerciale de l'Océan à la Méditerranée. 

Narbonne possède un musée très riche en tableaux et en antiquités, et plusieurs 



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LE GOLFE DU LION 



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monuments du moyen âge. La cathédrale de Saint-Just est certainement l'un des plus 
intéressants; elle se réduit au chœur, qui fut construit au treizième siècle, et à deux 
tours, bâties au quinzième; l'église ne fut jamais achevée. Une double ceinture de 
créneaux remplace les balustrades sur les chapelles et réunit les culées des arcs- 
boutants, terminées en forme de tourelles. Un cloître en ruines fait communiquer 
















>ORT DE COIXIOUB.E 

ET T'MT. DE M Mi Mu.. 



la cathédrale avec l'ancien palais des archevêques. Ce monument a été bâti au 
treizième et; au quatorzième siècles; sa façade est garnie de trois tours carrées ; entre 
la tour de l'angle gauche, couronnée de tourelles, et celle du milieu, s'élève l'hôtel 
de ville, construit par Yiollet-le-Due dans le style du treizième siècle. 

Aujourd'hui Narbonne cherche à relever son industrie. Sur les bords du canal 
s'élèvent de nombreuses fabriques où Ton distille les vins et les marcs, où l'on 
se livre à la fabrication du verdet ou sous-acétate de cuivre employé à la teinture et à 
bimpression des tissus; des briques, des poteries, des barriques. Le grand débouché 



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PORT-VENDRES 



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de Narbonne est le port de la Nouvelle, qui 

s'ouvre au milieu d'une plage sablonneuse, 

presque déserte, couverte de flaques d'eau où 

pourrissent des joncs et des varechs : c'est le 

lieu le plus triste qu'on puisse voir. C'est aussi 

le port le plus dangereux; son embouchure, 

trop étroite, est souvent oblitérée par les sables qui réduisent son tirant d'eau 

à 2 mètres. Aussi ne prospère-t-il guère, et cependant l'importation des oranges des 

Baléares, l'exportation des vins, le commerce du sel et la pèche y maintiennent 

encore un mouvement d'échanges assez important. La ville, d'environ 3000 habitants, 

est d'aspect fort malpropre. 

A 9 kilomètres au sud, la côte offre un mouillage excellent, le grau de la Franqui, 
d'une profondeur de 6 à 10 mètres, abrité des vents du sud et du sud-est par la 
grande falaise de Leucate, et séparé du large par un banc sous-marin parallèle à la 
côte et qui forme un véritable brise-lames; mais il n'y a encore là aucun port. La masse 
calcaire du plateau de Leucate forme une sorte de presqu'île baignée au nord par 
l'étang de Lapalme et au sud par l'étang de Leucate, vaste surface peu profonde, par- 
semée de joncs et de graminées et qu'un cordon sablonneux, coupé seulement en 
un endroit par un grau, sépare de la mer. De là jusqu'à Collioure, la côte suit une 
direction rectiligne du nord au sud. Une plage de sable, large de 2 à 3 kilo- 
mètres, forme le long de la mer une zone complètement déserte, parsemée de dunes 
basses; les petites redoutes des douaniers, espacées tous les 3 kilomètres, rompent 



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LE GOLF]- DU LION 



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seules la monotonie du rivage. Derrière ce cordon littoral s'étendent les riches 
plaines du Roussillon, couvertes de prairies, de jardins et de vignes, et qu'arrosent 
de nombreuses rivières, l'Agly, la Têt, le Réart et le Tech. 

Un peu après l'embouchure du Tech, la cote se recourbe légèrement, et bientôt 
les plages marécageuses font place aux escarpements rocheux que projettent clans la 
mer les monts Albères. Entre ces promontoires, se creusent des petites baies char- 



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mantes, au fond desquelles on aperçoit Collioure, Port-Vendres et, plus loin, Banyuls. 
Le petit port de Collioure est formé simplement de deux anses largement 
ouvertes, enfermées entre deux promontoires dont l'un se prolonge en mer par des 
écueils. Le mouvement y est d'une certaine importance; quatre-vingts bateaux y ont 
leur point d'attache. La population se livre principalement à la pêche du thon, de la 
sardine et de l'anchois, et à l'industrie des salaisons. Le vin qu'on récolte sur les 
coteaux clés environs donne lieu aussi à quelques transactions. La ville borde la plage 
du côté du nord. On y voit un château pittoresque qui servit autrefois de résidence 
aux Templiers. Deux forts couronnent les hauteurs, le fort Miradou au nord, et le fort 
Saint-Elme au sud. 



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452 LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 

Port-Vendres n'est séparé de Collioure que par le cap Gros et la petite anse de la 
Mauresque. C'est le plus sur abri des côtes méditerranéennes; les navires du plus 
fort tirant d'eau peuvent y entrer, et ses deux bassins pourraient contenir des flottes 
entières. Malgré tous ces avantages, le port est délaissé à cause de son éloi- 
gnement du centre de consommation et de production. Sa création est due à Vauban, 
qui voulait en faire un port militaire et commercial; le plan échoua. Après la conquête 
clo l'Algérie, on espérait que la proximité de la nouvelle colonie ferait affluer la vie 
clans ce port délaissé, et l'on y fit des travaux d'agrandissement. Les résultats 
n'ont pas encore répondu à ce qu'on attendait; cet excellent port de relâche n'a 
toujours qu'un mouvement commercial très faible, inférieur à celui de Collioure. 

Nous quittons Port-Vendres, après avoir jeté un regard sur la tour de Madaloc et 
la tour de Massanne, énormes massifs cylindriques que les Maures ont bâtis sur les 
hauteurs pour surveiller la cote et signaler l'entrée du port, et nous doublons le cap 
Béar. 

La côte offre alors un aspect des plus pittoresques. Non loin du rivage s'élèvent 
des coteaux couverts d'oliviers et de vignes ; des bois de pins parasols et des lauriers- 
roses envahissent la plage. Au fond d'une baie, entre le cap Béar et le cap de l'Abeille, 
le hameau de Banyuls s'étage en amphithéâtre sur le flanc d'une colline ; le port, 
formé simplement d'une petite anse, est surtout fréquenté par des bateaux de pèche. 
La plage est charmante, et assez animée pendant la saison des bains; le climat 
y est délicieux et la végétation d'une grande richesse ; les coteaux produisent un vin 
excellent et très estimé. Au delà de Banyuls, les falaises granitiques continuent à 
border la mer jusqu'au cap Cerbère, limite extrême de la côte française. 






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BARCELONE, VUE PRISE DE LA MER 



Barcelone 






« Barcelone, sanctuaire de la courtoisie, refuge de l'exilé, berceau des braves, 
abri des déshérités et terre bénie de l'amitié, unique par sa situation, unique par 
sa beauté ! » 

Voilà ce que disait de Barcelone le grand Cervantes, il y a plusieurs centaines 
d'années, et de nos jours la plupart des voyageurs s'associent encore à cet éloge. 
Comme autrefois, Barcelone charme les étrangers par sa situation incomparable et ses 
environs pittoresques; ses habitants sont pleins d'affabilité et de courtoisie, et chez 
eux la raideur espagnole se fond en une cordialité toute française ; l'élégance 
des manières et la grâce. du langage ajoutent aux charmes d'une population déjà 
remarquable par sa beauté et son intelligence. Peu de capitales en Europe possèdent 
des monuments publics aussi intéressants, et surtout une promenade comparable à la 
fameuse Rambla, magnifique avenue qui sert à la fois de centre mondain, de marché et 
cle champ cle manœuvres. Rien de plus pittoresque et de plus coloré que l'aspect de 
cette promenade, rien de plus curieux que le spectacle de la foule bariolée qui y défde 
tout le long du jour : de petites fleuristes aux yeux noirs qui offrent aux passants 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



leurs bouquets odorants ; des gens de la campagne vêtus de l'ancien costume 
catalan, les hommes avec leurs pantalons blancs, leurs sandales et leurs pitto- 
resques bérets en feutre de toutes nuances, les femmes avec leurs fichus de soie 
éclatante attachés sous le menton; des nourrices des Asturies aux jupes écarlates 
galonnées de noir et aux bonnets d'or et de dentelles; des dames de la ville coiffées 
de la mantille noire. On voit aussi passer des gardes civils avec leur grand chapeau 
retroussé et leur manteau noir qui leur tombe jusqu'aux pieds, des officiers tout 
galonnés d'or, des prêtres, des religieuses, des marins de toute nationalité, des 
bergers des montagnes environnantes. 

Le marché aux Heurs, qui se tient tous les jours à la Rambla, vaut à lui seul une 
visite. A l'ombre des platanes dont les feuilles jaunissantes prennent des tons dorés 
sous les rayons éclatants du soleil, on aperçoit les bouquetières au milieu de monceaux 
de fleurs les plus variées. Ces petites fleuristes, avec leurs boucles brunes qui 
leur retombent sur le front, leurs grands yeux sombres, leur beau teint olivâtre et 
leurs dents étincelantes, sont vraiment charmantes; quelques-unes sont coiffées de 
mantilles, d'autres portent des mouchoirs de soie des teintes les plus vives. Elles 
offrent leurs fleurs avec grâce, et c'est un plaisir que d'entendre sortir de leurs lèvres 
la musique harmonieuse du dialecte catalan. Leur marchandise n'est du reste pas 
à dédaigner: Barcelone est un jardin fleuri, et tout le long de l'année, même en plein 
hiver, on y trouve à profusion des roses, des œillets, des violettes, des dahlias, des 
chrysanthèmes 

d'est le jour de la Toussaint et le jour des Morts que le marché de la Rambla est 
particulièrement animé. On dépense ces jours-là des sommes énormes en o-uirlandes et 
en bouquets pour orner les tombes; les plus pauvres trouvent moyen d'acheter des 
fleurs pour honorer leurs morts. 

Non loin de la Rambla, s'étend la vieille ville. Avec ses rues sombres et étroites, 
dans lesquelles on ne peut passer plus de deux de front, elle offre le type achevé 
d'une ville espagnole. 

Suivons la rue Fernando, pour nous rendre à la vieille cathédrale, belle église 
de style gothique, dominée par deux tours imposantes. En Espagne, il faut visiter 
les églises en plein jour et, de préférence, l'après-midi ; même alors, il y fait si peu 
clair, qu'on ne voit que très imparfaitement toutes les richesses qu'elles contiennent : 
leurs tableaux, leurs reliquaires, leurs tombes en marbre. La cathédrale de Barcelone 
ne fait pas exception à cette règle : le peu de lumière qui y pénètre tombe à travers 
de vieux vitraux, très riches de tons, et l'on marche presque à tâtons le long «les bas- 
cotés encombrés de monde. Les offices durent lapins grande partie de la journée, et 
dans cette lumière incertaine on aperçoit vaguement la silhouette des prêtres, debout 
devant l'autel, et celle des fidèles agenouillés sur les dalles. Dans les chapelles latérales, 



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même obscurité. Et pourtant ce sont de véritables musées qui renferment nombre 
de choses rares et précieuses condamnées à ne jamais sortir de l'ombré. L'intérieur 
est partagé en trois nefs; les voûtes sont soutenues par des piliers pleins d'élégance 
et de hardiesse. Le chœur est décoré d'une profusion d'ornements, de figures et de 
filigranes, et les boiseries des stalles sont d'une merveilleuse richesse. 




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BARCELONE, LA UAMHLA 



En sortant de la cathédrale on pénètre dans un très beau cloître gothique dont 
les piliers sont de dimension imposante; les colonnettes, sculptées avec finesse, sont 
ornées de chapiteaux couverts de figures représentant des scènes de l'Ancien et du 
Nouveau Testament. Les différentes parties du cloître forment autant de chapelles 
somptueusement ornées et différant toutes les unes des autres; au centre, un espace 
découvert, ou patio, est planté de palmiers, d'orangers et de citronniers, dont la 
verdure brillante se détache vigoureusement sur le ciel bleu ; l'ensemble a un éclat de 



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couleur intense mis encore en valeur par la sombre masse de la cathédrale, qui 
forme le fond de ce saisissant tableau. L'antique et majestueux sanctuaire n'a jamais 
été terminé ; on le répare sans cesse, et au moment où nous le visitons, on recons- 
truit sa superbe façade. 

Tout près de la cathédrale s'élève le Palais de Justice, avec sa belle cour 
gothique et son escalier de pierre sculptée, dont la balustrade est supportée par 
d'exquises statuettes. Plus loin, le Palais de la Députation, où se réunit une sorte de 
Parlement provincial, est un monument d'une majesté tout espagnole : ses larges 
escaliers de marbre, ses plafonds de bois sculpté, ses proportions grandioses, forcent 
l'admiration. Mais cela n'est rien auprès clés trésors artistiques que renferme l'inté- 
rieur. Il y a là deux chefs-d'œuvre du célèbre Fortuny, qui naquit à Barcelone et 
mourut dans tout l'éclat de son talent ; c'est avec orgueil qu'on vous montre ces 
deux toiles : la fameuse ce Odalisque » et la « Bataille cle Tetouan », qui n'est malheu- 
reusement pas achevée, superbe morceau de peinture, qu'il faut tâcher de voir par un 
jour clair, la salle étant très sombre. 

Parmi les monuments les plus pittoresques , il faut citer le palais des rois 
d'Aragon, où sont conservées les Archives générales de la couronne d'Aragon. 
Comme il arrive fréquemment pour les monuments espagnols, l'aspect extérieur est 
triste et sombre, mais l'intérieur est d'une grande richesse : des colonnes élancées, 
peintes en rouge, entourent une cour à ciel ouvert et soutiennent une petite 
galerie plantée d'arbustes et de fleurs. On trouve là, classés dans un ordre parfait, 
tous les documents relatifs à l'histoire d'Aragon depuis près de dix siècles; la 
collection renferme, entre autres curiosités, 800 huiles papales et de nombreux 
manuscrits très curieux provenant de couvents aujourd'hui supprimés. 

L'église en ruines de Santa Agneda, les vieilles et sombres églises cle San Pablo 
del Gampo, cle Santa Maria del Mar et cle Belen, font ressortir par le contraste d'autres 
monuments plus récents, cpii d'ailleurs méritent également l'attention par l'élégance 
cle leur architecture : la municipalité cle Barcelone n'a jamais rien épargné pour 
l'embellissement et l'agrément cle la ville. 

Un tramway mène au Parc et à la Fontaine cle Neptune, splendide monument 
composé cle trois galeries de marbre superposées, qu'ornent des statues cle naïades 
et cle dauphins; le sommet est couronné d'un gigantesque groupe équestre riche- 
ment doré, qui étincelle au soleil; l'eau, claire comme du cristal, tombe en larges 
nappes clans un bassin cle marbre. Cette somptueuse construction s'élève au milieu 
d'un jardin public très bien dessiné et admirablement entretenu; au mois de novembre, 
nous le trouvons encore frais et verdoyant comme nos jardins en plein mois cle juin. 
Il renferme plusieurs petits lacs bordés cle pelouses, sur lesquels on peut naviguer 
dans de légères embarcations. 



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Devant l'entrée principale, s'élève la belle statue en bronze du général Prim, 
inaugurée en grande pompe il y a deux ans. Le général est à cheval, la figure tournée 
vers la ville. Sur les côtés du piédestal, on peut voir des bas-reliefs représentant 
les hauts faits les plus marquants de sa carrière militaire, et sur la face principale on 
lit ces simples mots : « Barcelone à Prim. » 

Une course en voiture de quelques minutes nous amène devant un autre monu- 




COLONIE DE CHRISTOPHE COI.OMIt A BARCELONE 



ment également consacré à la gloire d'un héros par la ville de Barcelone, c'est la 
colonne élevée récemment en souvenir de Christophe Colomb, et que surmonte une 
statue représentant l'illustre voyageur, les pieds posés sur une sphère dorée et le 
bras étendu vers un continent nouveau. A la partie supérieure du piédestal on voit 
les statues des quatre nobles catalans qui ont aidé Colomb dans son expédition : 
plus bas se tiennent quatre femmes majestueuses qui personnifient les royaumes 
de Catalogne, de Castille, de Léon et d'Aragon. Les faces latérales sont ornées de 
bas-reliefs; six lions ailés de granit sont couchés au pied du monument, qui se 
dresse sur une éminence recouverte d'un fin gazon, où l'on peut lire, écrite avec des 
fleurs, l'inscription suivante : ce Barcelone à Colomb. » Ce monument colossal, exécuté 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 






par des artistes locaux, fait grand honneur à la ville de Barcelone. L'emplacement en 
est très heureusement choisi : le monument fait face à la mer, et l'on y arrive de la 
ville par une promenade bordée de palmiers. Le premier objet qui frappe le regard 
quand du large on aperçoit la ville, c'est la silhouette de Colomb, debout sur le globe 
étincelant. 

Pour avoir une vue d'ensemble de Barcelone , il faut monter au château de 
Montjuich qui domine la ville au sud, ou au mont Tibidaho qui s'élève au nord. 
Un charmant sentier s'élève en lacets du bord de la mer à un jardin public situé 
juste au-dessous du fort; de là on domine la cité, qui apparaît comme une masse de 
constructions blanches et de toits grisâtres, d'où s'élèvent de place en place des 
tours d'églises et de hautes cheminées de fabriques. Du côté de la mer, c'est un 
tableau animé et plein de gaieté : le vaste port fourmille de vaisseaux et de barques 
de pèche qui glissent sur l'eau bleue et dont les voiles brillent au soleil. 

La promenade, autrefois célèbre, de Murallo del Mar, n'existe plus, mais le voya- 
geur devra cependant longer la mer pour aller au nouveau cimetière. On s'y rend par 
une très mauvaise route qui, le jour de la Toussaint et le jour des Morts, est couverte 
de voitures de toute espèce et de toute forme, omnibus, carrioles et coupés. Les 
gens qui les occupent sont pour la plupart entièrement vêtus de noir, les femmes 
ont sur la tête des mantilles de cachemire noir; les véhicules disparaissent presque 
complètement sous les énormes guirlandes, les croix et les bouquets qu'ils portent 
au cimetière. 

Le nouveau cimetière est bien situé, à plusieurs kilomètres de la ville, sur un 
plateau qui domine la campagne et la mer. Le terrain a été très habilement disposé en 
terrasses qui s'étagent les unes au-dessus des autres, couvertes d'arbres et de massifs 
entretenus avec le plus grand soin. H y a dans ce cimetière de très somptueux 
monuments appartenant aux riches familles de la ville. Il est d'ailleurs impossible de 
rien imaginer de moins hygiénique que la manière dont on enterre encore les morts 
à Barcelone : on a creusé dans l'épaisseur des terrasses des tranchées superposées, et 
c'est là qu'on dépose les cercueils dans des cases préparées à cet effet. La dalle 
de marbre qui ferme l'ouverture est couverte d'une inscription, et l'on fait pousser à 
l'entour, comme ornement, du lierre et d'autres plantes grimpantes. Pendant les 
jours qui précèdent la Toussaint, le cimetière prend un aspect des plus animés. Les 
jardiniers, les terrassiers, les maçons et les peintres s'en emparent, afin que tout soit 
en état pour la grande fête des Morts. 

Ce jour-là est loin d'évoquer ici les idées tristes qui se rattachent, dans les 
pays du Nord, à un pareil anniversaire. Sous ce brillant soleil, au milieu de cette 
atmosphère douce et parfumée, les stations au cimetière n'ont rien d'impressionnant, 
et l'esprit léger du méridional ne s'en laisse pas attrister. Les cérémonies religieuses 



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LK l'ORT DE BARCELONE ET LE FORT MONTJUICH 



ont lieu le matin. Toutes les églises 



sont si encombrées de monde qu'il 
est difficile de s'y frayer un pas- 
sage. Les étrangers auraient grand tort de manquer les offices de la cathédrale : 
l'intérieur vaste et sombre est tout illuminé de cierges; la foule, pleine de dévotion, 
est prosternée sur les dalles; dans les bas-côtés, des mendiants, un cierge allumé 
à la main, sont assis en rang. Le service est célébré avec pompe, et les voix très 
exercées des chantres font valoir l'harmonieuse simplicité du plain-chant. Quand la 
messe est entendue, la visite au cimetière terminée, la gaieté reprend ses droits; les 
magasins, les établissements publics, les musées sont fermés, mais la ville est animée 
comme Paris un 14 juillet. 

Il y a des coins dans Barcelone qui reportent le voyageur en plein moyen âge. Si 
l'on va de la Rambla à la vieille église de Santa Maria del Mar, après avoir passé par une 
large avenue bordée de palmiers et par un jardin public au bout duquel on entrevoit 
le port, on pénètre tout d'un coup dans les rues sombres et étroites qui s'ouvrent 
derrière le palais Lonja, et par lesquelles on arrive à la vieille et majestueuse 
église. La place sur laquelle donne la façade est tout entourée de boutiques de 
drapiers dont les marchandises diverses, couvertures, châles et vêtements des teintes 
les plus éclatantes, sont accrochées à toutes les fenêtres des maisons et leur donnent 
un aspect étrangement pittoresque. Si l'on pénètre dans l'église au moment d'un 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



service funèbre, on se sent immédiatement envahi par la tristesse du lieu; la nef, 
toute tendue de noir, est lugubre. Les Espagnols, qui sont de très habiles metteurs 
en scène, ont entouré la mort d'un appareil terrible qui rappelle les plus sombres 
superstitions du moyen âge. 

Si la capitale de la Catalogne possède moins de ressources artistiques et de 
monuments intéressants que certaines autres villes d'Espagne, en revanche elle peut 
revendiquer l'honneur d'être le centre intellectuel le plus brillant de tout le royaume. 
L'Académie des Arts, fondée en 1751, doit son origine à la Junta ou tribunal de 
commerce de la Catalogne. Cette École des Beaux-Arts est admirablement logée dans 
le palais Lonja, et l'on y a rattaché un musée qui contient plusieurs spécimens curieux 
des vieux maîtres espagnols, quelques copies assez pauvres des Écoles italiennes, et 
une œuvre d'un très grand intérêt : une collection de dessins au fusain de Fortuny, 
lequel commença ses études artistiques à Barcelone, esquisses de premier ordre qui 
rachètent le peu d'intérêt des autres œuvres du musée. 

L'Ecole des Beaux-Arts admet des élèves des deux sexes, mais les femmes y sont 
encore en petit nombre. En Espagne, l'instruction des jeunes filles se donne exclusi- 
vement dans les couvents, et le niveau des études est très faible. Il existe pourtant 
des établissements laïques d'instruction et, dans ces dernières années, on a môme 
fondé une école normale destinée à former des institutrices, mais ces efforts pour 
relever le niveau de l'éducation intellectuelle de la femme ne semblent pas avoir 
été couronnés de grand succès. 

L'université de Barcelone, qui compte 2 500 étudiants, fut fondée en 1430 et 
rebâtie complètement en 1873. On y avait adjoint, en 1850, une École scientifique 
qui est encore la seule de ce genre dans le royaume. Il s'y fait des cours du soir 
que peuvent suivre gratuitement tous les ouvriers possédant un certificat de bonne 
conduite. On sent clans toutes les classes de la société un très grand désir 
d'apprendre : un cercle littéraire ouvrier, VAtheneùm, fondé il y a quelques années, 
est aujourd'hui une institution des plus prospères. 

Barcelone se glorifie aussi de posséder une Académie de Belles-Lettres, la première 
qui ait été fondée en Espagne. Par contre, la province de Barcelone ne paraît pas 
très avancée au point de .vue de l'instruction primaire; on est fort surpris quand on 
apprend que sur une population de quatre à cinq cents mille âmes, il n'y avait, 
en 1883, que 2,000 garçons et pas tout à fait 3,000 filles qui fréquentassent les écoles 
publiques ; il est vrai de dire qu'à côté de celles-ci, beaucoup d'écoles libres instruisent 
un certain nombre d'enfants. 

Barcelone est une ville de plaisirs : son Opéra, qui contient 4,000 spectateurs, 
égale en magnificence les plus célèbres de l'Europe ; la ville possède en outre une 
douzaine d'autres théâtres. Les courses de taureaux y sont en grand honneur; 



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BARCELONE 



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le cirque, construit en 1834, regorge de inonde les jours de représentations. 
Barcelone fut fondée par Amilcar Barca, le père du grand Annibal, et s'appela 




l'LAZA NUOVA A BARCELONE 



d'abord Barcino, du nom de son fondateur. Elle subit successivement la domination 
des Romains, des Goths et des Sarrasins. Au neuvième siècle, elle fut prise par 
Cbarlemagne et devint la capitale du comté de son nom. Au douzième siècle, les 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



comtes de Barcelone prirent le titre de rois d'Aragon. Pendant le moyen Age, le 
commerce de Barcelone acquit une très grande extension ; elle disputait à l'Italie 
la suprématie en Orient ; son célèbre code commercial , promulgué au treizième 
siècle, fut accepté dans toute l'Europe. C'est à Barcelone que fut installée une 
des premières presses à imprimer introduites en Espagne ; c'est là également que 
Christophe Colomb fut reçu par Ferdinand et Isabelle après la découverte d'un 
nouveau monde. En 1711, la ville fut bombardée et en partie ruinée par Philippe V ; 
trois ans après , elle fut assiégée par Berwick , et , malgré une héroïque défense , 
prise au nom de Louis XIV et livrée au pillage. Napoléon s'empara à son tour de 
Barcelone et la ville resta aux mains des Français jusqu'au traité de Paris, en 1814. 
Depuis cette époque, l'histoire de Barcelone a été des plus agitées : en 1827, un 
soulèvement populaire y eut lieu en faveur de Don Carlos; en 1840, l'opinion publique 
s'y déclara pour Espartero ; en 1856 et en 1874, des insurrections y éclatèrent, non 
sans effusion de sang. Depuis quelques années, un calme relatif règne dans cette 
cité turbulente; il est difficile de prévoir combien de temps durera cette tranquillité. 

Barcelone est restée un grand centre commercial, et la ville présente un 
aspect des plus cosmopolites grâce aux marchands de tous pays qui y viennent 
pour leur commerce. On y trouve principalement des manufactures de draps, de 
cotonnades, de toiles, de soieries, de dentelles, d'armes à feu et d'armes blanches, 
de pianos. 

Admirablement située sur la Méditerranée à l'embouchure du Llobregat, possé- 
dant un des plus beaux climats du monde, Barcelone est destinée dans un avenir 
prochain à rivaliser avec Alger comme station hivernale. Trois lignes de chemin de 
fer la relient aujourd'hui à Paris, d'où l'on peut s'y rendre en 28 heures. 

Barcelone est très riche en institutions charitables et philanthropiques. La plus 
importante est l'hôpital de Santa-Cruz, qui ne compte pas moins de 600 lits. Les soins 
y sont donnés par des religieux et des sœurs de charité assistés de domestiques 
laïques. Une maison d'aliénés y est annexée ainsi qu'un hospice pour les conva- 
lescents. L'hôpital de Saint-Lazare, ou hôpital des lépreux, contient des malades, 
presque tous originaires des bords de l'Ebre, où cette terrible maladie semble 
s'être confinée. L'hôpital del Sagrado Corazon, fondé par souscription en 1870 
pour les cas chirurgicaux, donne une haute idée de la générosité des habitants de 
Barcelone : cet hôpital est dirigé par un comité de dames; les malades y sont 
soignés par des sœurs françaises de Saint-Vincent-de-Paul. Citons encore l'orphe- 
linat qui porte le nom de « Casa, de Caridad de la Proviucia de Barcelona », et 
qui peut contenir 2,000 enfants des deux sexes, les asiles pour les enfants aban- 
donnés, pour les fils de marins morts à la mer, les écoles maternelles, les crèches, etc. 
Il y a aussi à Barcelone un institut pour les aveugles et pour les sourds-muets, 



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BARCELONE, VUE PRISE DE GRACIA 



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BARCELONE 



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le premier de ce genre qui ait été établi en Espagne ; l'enseignement y est 
entièrement gratuit. 

Barcelone possède trente-huit églises, sans compter les chapelles attenantes aux 
couvents, qui sont également très nom- 
breuses. D'ailleurs, tous les cultes sont 
représentés à Barcelone. Le recensement 
de 1887 a établi que, sur une population 
de 400 000 âmes, il y avait dans la ville 
1 200 protestants, 10 israélites, 15000 per- 
sonnes n'appartenant à aucun culte. 

Un des traits caractéristiques de la 
vie sociale en Espagne, c'est le nombre 
extraordinaire des jours fériés. Il n'est 



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MONSERRAT, VUE TRISE DU MONT TIBIDA.HO 



pas besoin, comme en France, de décréter des fêtes légales; il y a, dans cette ville 
qui aime le plaisir, accord tacite et unanime pour supprimer le travail à certains 
jours. Le Jour des Rois est la grande fête des enfants; le Carnaval, s'il a moins de 
splendeur qu'autrefois, est toujours plein d'entrain ; le Mercredi des Gendres, tous, 
riches et pauvres, s'en vont à la campagne; le Jeudi et le Vendredi saint, il y a de 



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LA MEDITERRANEE PITTORESQUE 



grandes pompes clans les églises ; le Samedi saint, a lieu dans le Parc une procession 
de bergers ; le lundi de Pâques est un jour où l'on va se divertir à la campagne ; 
le 19 mars, le jour de saint Joseph, est également jour de fête. Le premier dimanche 
de mai, il y a fête des fleurs et concours de poésie; les jours consacrés à saint Jean 
et saint Pierre sont des jours de réjouissances publiques, pendant lesquels les gens 
des campagnes viennent en foule à la ville. Nous avons déjà dit comment étaient 






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VIEUX CAROUIÎTERS, TRES DE KART. El. (INF 



employés le jour de la Toussaint et le jour des Morts. Le 20 décembre, on célèbre 
la fête de la Nativité; il y a ce jour-là une foire qui attire un grand concours 
d'étrangers. Mais ce sont surtout les jours consacrés à la Vierge qui donnent lieu 
aux réjouissances les plus solennelles. Jeunes et vieux, riches et pauvres, tous 
organisent des bals, des banquets, des processions, des illuminations, des courses de 
taureaux, qui alternent avec les offices religieux. 

Le voyageur ne connaîtra qu'imparfaitement Barcelone s'il ne visite pas les 
environs, qui sont charmants. 11 faut aller d'abord à Gracia, soit par le chemin de fer, 
soit par le tramway. C'est dans ce charmant village au nom harmonieux, que les riches 
citoyens de la ville ont leurs jardins d'orangers et de citronniers, leurs châteaux ou 
leurs villas. Les maisons religieuses y abondent aussi, et l'on n'y compte pas moins 
de six couvents de femmes. Ces constructions, avec leurs petites fenêtres grillées, 
ont l'aspect rébarbatif des prisons. Un couvent de Saint-Dominique y est de fondation 
très récente. Il y a également diverses congrégations d'hommes, missionnaires du 
Sacré-Cœur, pères de Saint-Philippe, etc. 






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RUINES DE TOURS MAURESQUES, PRES DE MAT17 



A Gracia, presque pas de maison qui n'ait son jardin. Les murs sont tout 
couverts de claturas et d'éclatants jasmins de Virginie. A travers les grilles, on 
aperçoit des épanouissements cle dahlias, de roses de toutes couleurs que surmontent 
des orangers et des citronniers avec leurs feuilles luisantes et leurs fruits éclatants : 
en un mot, ce gracieux faubourg de Barcelone est vraiment digne de son nom. 

A mesure qu'on approche de Sarria, la nature paraît plus agreste; on y voit 
moins la main de l'homme. Le sol couvert d'aloès et de figuiers de Barbarie, les 
maisons basses et carrées, au toit plat, qui s'élèvent au milieu des orangers et des 
palmiers, font songer à l'Orient. Il y a de grandes étendues de jardins potagers et de 
vignobles qui fournissent les marchés de la ville, et sur les coteaux ensoleillés on 
aperçoit, au milieu de vastes domaines, les maisons de campagne ou quintas des 
riches habitants de Barcelone. 

De la petite ville de Sarria, la vue est splendide sur Barcelone, le port et la 
mer. Les rues étroites et poussiéreuses, avec leurs maisons hermétiquement closes, 
ont un air endormi. Sarria possède cependant une des plus importantes usines à coton 
d'Espagne, où sont employés plusieurs milliers d'ouvriers. 

De Sarria, on peut faire à pied l'ascension du mont Tibidaho, but de prome- 
nade favori des habitants de Barcelone; même au mois cle novembre, on est sûr 
d'y rencontrer beaucoup cle monde. Sur les hauteurs environnantes s'élèvent de 
nombreuses et somptueuses maisons cle campagne, et cle tous côtés s'ouvrent de pitto- 
resques vallées très intéressantes à visiter, surtout celle de San Cugat. A l'époque des 
vacances, beaucoup cle familles de la ville s'établissent sur le mont Tibidaho, où l'on 
mène dès lors très joyeuse vie; une musique militaire y vient, le dimanche, égayer 
les jardins. 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



De ces hauteurs, on domine les plaines de la Catalogne, au milieu desquelles 
s'élève la montagne de Monserrat, amas de cônes gigantesques entassés les uns 
au-dessus des autres. La montagne est fendue jusqu'au tiers de sa hauteur et forme 
deux cimes séparées, entre lesquelles les eaux ont creusé un ravin; c'est au hord de 
ce ravin que sont les restes du monastère célèbre où accourt chaque année une 
foule de touristes et de pèlerins. Enfin il faut aller voir, au nord de Barcelone, les 
vieilles tours mauresques qui servaient autrefois do postes d'observation aux pirates. 

Au sud-est de la ville, s'étend le faubourg de Barcelonette , très fréquenté 
par la population maritime. Des bateaux, sur lesquels le passage coûte un sou, font 
constamment la navette entre Barcelone et Barcelonette. Le dimanche, le port est noir 
de monde, et les bateaux sont encombrés de voyageurs; rien de plus pittoresque que 
l'aspect de cette foule bigarrée : les femmes ont sur la tête des mouchoirs de soie 
aux mille couleurs, les hommes sont coiffés de sombreros écarlates ou cramoisis. Le 
faubourg de Barcelonette est habité presque exclusivement par une population de 
pêcheurs et de marins. Il renferme des établissements de bains de mer, des chantiers 
de construction et un grand nombre d'entreprises industrielles. 









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Les îles Baléares 




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Le groupe des Baléares se compose de trois îles principales : Majorque 
Minorque et Iviça. et de plusieurs îlots, dont les plus grands sont Formentera et 
Cabrera. Autrefois, Majorque et Minorque formaient un groupe à part, celui des 
îles Gymnésiennes ou Iles des hommes mus; Iviça et Formentera (qu'on appelait 
Frumentum, à cause du blé excellent qu'elle produisait) étaient désignées sous le 
nom de Pityuses ou Iles des pins. Dans la suite, on comprit toutes ces îles sous le 
nom de Baléares, à cause, dit-on, de l'adresse extraordinaire de leurs habitants à se 
servir de la fronde. 

L'arrivée dans le port de Palma, la capitale de Majorque, par une matinée claire 
et ensoleillée, est un moment inoubliable. La ville s'étage en amphithéâtre au fond 
d'une baie, entre deux promontoires contre lesquels la mer vient se briser en 
écumant; des moulins à vent tournent gaiement au sommet des collines environ- 
nantes; à gauche du port, le vieux château de Bellver se dresse sur une éminence ; 
ses donjons servent encore à loger les prisonniers politiques d'importance. Au centre' 
s'élève la cathédrale dont Jayme le Conquérant avait commencé la construction 
en accomplissement d'un vœu fait à la Vierge : beau monument d'aspect très impo- 



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sant. A côté, la Lonja ou Bourse, ornée à chaque angle d'une petite tourelle, offre 
un des plus beaux spécimens du style gothique que possède l'Espagne. A gauche 
de la Lonja commencent les remparts de la ville, très élevés et flanqués de 
bastions. 

Au-dessus des murs s'étagent des maisons blanches, hautes de plusieurs étages, 




PALMA, VUE PRISE DC SUD-OUEST 



que dominent les flèches et les tours de nombreuses églises. Dans la ville, les 
constructions originales ne manquent pas, et un grand nombre d'entre elles frappent 
par la grâce et la vigueur du style. Vues du dehors, elles ont l'air de forteresses, 
avec leurs façades percées de rares fenêtres étroites et grillées ; mais si l'on pénètre 
dans le porche qui fait communiquer la rue avec la cour intérieure, on est immédia- 
tement sous le charme. Cette cour intérieure, avec son puits à margelle sculptée, ses 
rampes et ses balustrades d'escalier en fer forgé, ses colonnes supportant les 
élégantes arcades mauresques de la loggia, offre de quoi réjouir l'œil d'un artiste. 
Une de ces maisons, parmi les plus ornées, est la Casa Morelli, dont nous repro- 
duisons ci-contre la cour et l'escalier. A côté de ces constructions, qui datent pour 
la plupart du seizième siècle, on trouve encore à Palma quelques vestiges d'anciens 
bains mauresques, et ce ne sont pas les coins les moins curieux de la ville. 

Il y a un contraste amusant entre la Rambla de Palma et les ruelles étroites ou 
tortueuses où s'est concentrée la vie commerciale de la ville. La Rambla est large, 
bordée d'arbres des deux côtés, et sert de rendez-vous au beau inonde de la ville. 



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LES ILES BALEARES 






Il y a plus de vie mondaine qu'on ne s'attendrait à en trouver dans cette capitale 
d'une petite île de si minime importance. Les femmes y sont d'ailleurs fort gracieuses, 
elles ont le pied mignon et les plus beaux yeux du monde. C'est par une soirée 
fraîche succédant à une chaude journée qu'il faut voir la Rambla ; l'air est alors 
d'une douceur exquise. 

Les rues de la ville ont un remarquable cachet exotique ; quelques-unes 



il ~ 







COUB ET KSCAIJEE III': LA CASA MORKr.r.I. A PAÏAIA 



ressemblent à des bazars d'Orient : dans d'autres, l'on ne vend que des chaussures 
faites avec des cuirs de toute couleur et de toute qualité. La fabrication du chocolat 
est encore une industrie locale. Le commerce de Palma est d'ailleurs peu important ; 
on n'expédie guère que de l'huile et du vin à Barcelone. 

En quittant la ville pour nous engager dans l'intérieur de l'île, nous traversons 
une plaine fertile entourée de montagnes; le sol est couvert de vignes, de céréales 
et d'oliviers. Malheureusement l'eau manque durant les longs étés brûlants ; les routes 
sont alors blanches de poussière, et l'on est obligé d'arroser artificiellement les vergers 



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desséchés. Par contre, les hivers sont très pluvieux; l'eau tombe en véritables 
trombes. 

Le chemin de fer nous mène ainsi de Pâlmà à la baie d'Alcudia, à travers des 
campagnes verdoyantes, parsemées de villes blanches; mais vers l'ouest, des 
montagnes s'élèvent bientôt et une bonne route carrossable nous conduit par de 
charmants défilés à Valdemosa. Des deux côtés de la route, les falaises abruptes 
tombent à pic, et dans les interstices des rochers poussent de pâles oliviers et des 
figuiers tortus ; au printemps, ce ne sont partout que tapis de fleurs ; un clair ruisseau 
roule vers la plaine, sur un lit de mousse, ses eaux peu profondes, que l'été tarit 
invariablement chaque année. 

Valdemosa est une retraite exquise. Dans l'air flottent les parfums des orangers 
et des citronniers qui remplissent les jardins; les oiseaux font résonner les échos 
de la vallée de leur chant harmonieux. 

Il y avait autrefois à Valdemosa un monastère très important, dont les bâtiments 
subsistent encore en partie ; les Majorquins les ont aménagés et y viennent en grand 
nombre passer les jours les plus chauds de l'été. C'est là que George Sand écrivit, 
en 1838, son roman de Spiridion. 

Les montagnes qui entourent Valdemosa à l'ouest et au nord -ouest s'abaissent 
dans la mer du côté de Miramar. Un prince de la famille des Habsbourg, l'archiduc 
Louis Salvator, y passe ses hivers. L'archiduc a acheté une large portion de la 
côte avec les pentes de la montagne, et il a fait des jardins sur ces falaises hautes 
de 5 à 600 pieds. Gomme il n'y a pas d'hôtel à Valdemosa, et encore moins à 
Miramar, le prince a construit, pour les voyageurs attirés par la beauté du site, un 
caravansérail qu'il a meublé et où le touriste est logé gratuitement pendant trois 
jours et trois nuits; il lui suffit d'apporter sa nourriture. 

De Miramar à Soller, on peut suivre une grande route très bien entretenue, d'où 
l'on a de très beaux points de vue sur la montagne. On arrive alors dans une partie 
de l'île d'aspect plus grandiose : « C'est, comme l'a dit George Sand, la verte 
Helvétie sous le ciel de la Calabre, avec la solennité et le silence de l'Orient. » On 
traverse Deya, un charmant village situé sur un rocher isolé, au milieu d'une large 
vallée qui se dirige vers la mer. La végétation de cette région est superbe, ce ne 
sont partout que des fruits et des fleurs. 

La descente sur Soller semble un peu longue et monotone, la route faisant 
d'interminables zigzags. Soller, ville assez importante, est située dans un espace 
resserré au pied du pic Mayor, la plus haute montagne de l'île ; on n'y arrive que 
par la grande route qui vient de Palma et par celle de Miramar. Des autres côtés, 
pour sortir de la vallée il faut escalader des escaliers creusés dans le rocher et que 
bordent des précipices assez redoutables. 



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Le séjour de Soller est fort agréable ; la propreté la plus minutieuse règne dans 
toutes les maisons ; les fruits y sont d'une abondance extraordinaire : vue des 
hauteurs, la ville a l'air d'un immense verger d'orangers et de citronniers. Un 
cours d'eau, considérable pour Majorque, traverse la ville et se dirige vers la petite 
baie circulaire qui se trouve à '■'> ou \ kilomètres de là, et qu'on appelle le port de 
Soller. De temps en temps, par un automne pluvieux, la rivière se transforme en un 
véritable torrent ; l'eau monte alors jusqu'aux balcons des maisons. 

Le port de Soller n'est qu'une rade en miniature , de forme circulaire, et si 
étroite, qu'une pierre jetée de l'un des bords atteindrait presque l'autre côté. Autrefois, 
les pirates d'Alger et de Tunis trouvaient là un abri commode, et bien souvent Soller 
fut la proie de ces maraudeurs avant que ses habitants aient eu le temps d'aller 
mettre en sûreté dans les montagnes leurs richesses et leurs personnes. C'est pour 
arrêter ces incursions que fut bâtie, il a quelques siècles, la vieille forteresse d'aspect 



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rébarbatif qui domine la baie, et dont les ruines très pittoresques ne manquent 
jamais d'attirer les artistes. 

De Soller on peut grimper, par des sentiers et des défilés extrêmement pitto- 
resques, jusqu'à Lluch et Pollenza. Pollenza est une ville importante, bâtie à 
l'extrémité nord de l'île Majorque, dans une situation ravissante au milieu des 
montagnes; les bois d'oliviers qui l'entourent comptent parmi les plus beaux de l'île. 
Les Romains, après que Métellus Baléaricus eut achevé la conquête de l'île, 
installèrent une colonie en cet endroit, et l'on y trouve encore quelques vestiges de 
leur architecture, lesquels n'offrent du reste aucun intérêt. La ville actuelle n'a 
rien de remarquable; les rues en sont montueuses et horriblement mal pavées. De 
Pollenza, le touriste intrépide peut grimper au Castillo del Rey, vieux château en 
ruines de très fière allure; les récifs qui, en face, bordent la côte, sont redoutables 
aux marins, et un phare élevé en cet endroit rendrait grand service aux navires que 
la tempête pousse sur ce rivage dangereux. 

Il y a à Majorque des grottes remarquables, parmi lesquelles il faut citer celles 
de Portai, au sud-ouest de l'île, celle du Dragon à l'est, et celle d'Arta à quelques 
kilomètres plus au nord. Un souvenir historique se rattache aux grottes de Portai : 
on raconte qu'après sa première bataille avec les musulmans, le roi Jayme d'Aragon, 
ayant faim, entra dans une chaumière pour demander à manger. On lui offrit du pain 
et de l'ail qu'il mangea avec avidité, après quoi il dit : « Ben dinat » (j'ai bien dîné). 
Le souvenir de cette légende est conservé par le nom de Bendinat que porte encore 
une maison voisine des grottes de Portai. Mais l'ancienne chaumière où le roi apaisa 
sa faim a fait place à une majestueuse construction à tourelles, qui appartient à 
un des propriétaires les plus riches de l'île de Majorque. 

Minorque, la seconde île de l'Archipel des Baléares, est séparée de Majorque par 
un détroit qui a environ 30 kilomètres de large dans sa partie la plus étroite. On 
peut aller d'une île à l'autre en bateau à vapeur, soit de Palma à Port-Mahon, soit 
d'Alcudia à Ciucladela. 

Mais avant de parler de Minorque, il faut mentionner deux îlots dans les environs 
de Majorque. Le premier, Dragonera, situé tout près de la pointe occidentale de 
Majorque, n'est guère qu'un rocher d'aspect très pittoresque où paissent quelques 
chèvres et où nichent des centaines d'oiseaux de mer. Cabrera, le second de ces îlots, 
au sud-est de Minorque, n'est habité que par quelques pêcheurs et quelques bergers. 
Les chèvres, dont l'îlot tire son nom, y régnent en maîtresses absolues. On y voit un 
château qui pourrait devenir une délicieuse résidence ; mais, comme le « Castillo del 
Rey », il tombe en ruines. Tout contre Cabrera se trouve encore Conejera ou l'île 
des Lapins, un rocher où l'on ne rencontre en effet que ces rongeurs. Si l'on 
veut en croire la légende, c'est là que serait né Annibal : sa mère revenait 






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d'Espagne lorsqu'elle fut prise des douleurs de l'enfantement ; on la débarqua dans 
l'île et elle y donna le jour au célèbre homme de guerre carthaginois. 

L'île de Minorque possède un excellent petit port, Port-Mahon, qui est en même 




temps la capitale de l'île. Mais quand on s'est promené quelques jours dans cette 
ville, qu'on a contemplé à loisir les ruines des vieilles fortifications qui s'élèvent à 
l'entrée de la passe, qu'on a visité quelques-uns des « talajots » cpi'on rencontre 
à certains endroits de l'île, on a vu tout ce qu'il y a d'intéressant à Minorque. 
Au point de vue pittoresque, l'île ne renferme rien de bien original ; son point 
culminant, le Monte Toro, ne s'élève guère qu'à 1000 pieds au-dessus du niveau de 
la mer. Du monastère en ruines qui se trouve au sommet, on voit l'île tout entière : 



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le coup d'oeil n'a rien d'enthousiasmant ; c'est un pays très plat où se cultivent en 
grand les pommes déterre nouvelles et les légumes précoces. L'île tend à devenir de 
plus en plus un vaste jardin potager qui envoie ses primeurs sur tous les marchés 
d'Europe. Le gouvernement espagnol a dépensé beaucoup d'argent pour fortifier le 
promontoire appelé « La Mola », près du détroit de Mahon. 

Nous avons parlé des talaiots comme susceptibles d'intéresser les voyageurs cle 







■ ROTTi: DR l'ORTAI, 



passage à Minorque : c'est en effet la 'grande curiosité de l'île, bien que l'intérêt n'en 
soit peut-être très vif que pour les amateurs d'antiquité et les archéologues. Les 
talajots sont des constructions préhistoriques qui ont été très probablement les 
demeures des premiers habitants de Minorque. Les monolithes qui, en certains 
endroits, se trouvent près des talajots, servaient sans doute à la célébration des rites 
religieux. En général, les talajots sont formés par un amas de rochers bruts entassés 
les uns au-dessus des autres jusqu'à une hauteur variant de S à 12 mètres. La 
forme d'ensemble est circulaire et le diamètre de la base est le plus souvent d'une 
quinzaine de mètres. 

Il nous reste à parler de l'île d'Iviça, de beaucoup la moins connue des 
Baléares. Elle est pourtant très intéressante à parcourir, mais pour s'y plaire il 
ne faut pas tenir au confortable. Il n'y a dans l'île qu'un seul hôtel, lequel est 
bâti dans une situation fort désagréable, tout contre le quai du port, sorte de rade 
fermée où l'eau est presque -aussi stagnante que dans un marais et où débouche très 
ostensiblement le système d'égouts de la ville d'Iviça. On ne s'étonnera donc pas si 



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les eaux dégagent des émanations pestilentielles et si, pendant les mois d'été, les 
huit ou dix docteurs de l'île ne manquent pas d'occupation, 

Iviça a environ 40 kilomètres de longueur, sur 17 cle largeur. C'est une île 
montagneuse, mais cpii renferme cependant des plaines fertiles, au centre et, en 
certains endroits, sur le bord de la mer. Ces plaines sont renommées pour les figues et 



; 




ARC NATUREL SI'Tl LA COTE SEPTENTRIONALE RE MINORQVE 



les amandes qu'elles produisent, autant que pour leurs oranges. Au printemps, 
l'aspect du pays est charmant, avec ses maisons blanches nichées dans la verdure et 
ses bouquets de palmiers qui ondulent au souffle du vent. Les routes sont excellentes, 
et l'on aura grand plaisir à grimper dans les petits cabriolets mal suspendus qui 
sont les seules voitures de l'île, pour aller visiter le village de San-Juan, de Santa- 
Eulalia, de San-Antonio, ou, au sud, les salines. 

Dans la ville haute d'Ivica, derrière les fortifications, on trouve plus de vestiges 
de l'architecture mauresque que clans aucune autre ville des Baléares, excepté peut- 
être Ciudadela, dans l'île cle Minorque. Quelques-unes des maisons blanches d'Ivica 
sont ornées d'admirables balcons, de gracieuses arcades que soutiennent de sveltes 
colonnes de marbre, et offrent à chaque pas de ravissants tableaux. Les rues 
tortueuses s'élèvent péniblement du bord de la mer jusqu'au Palais du Gouverneur, 






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tout en haut de la ville, et jusqu'à la cathédrale. Dans ce quartier, quelques-unes des 
maisons des plus nobles personnages de la ville, restées probablement telles qu'on 
les a construites après la conquête, en 1235, sont remarquables à la fois par leur 
extrême simplicité et les armoiries compliquées qui ornent leur portail, formant un 




DRAGONURA, \'UE PRISE DU NORD-OUEST 



contraste piquant avec les façades blanchies, percées çà et là de petites fenêtres 
semblables à celles des prisons. 

Les habitants d'Iviça passent pour avoir gardé plus fidèlement que ceux de 
Majorque et de Minorque leurs mœurs anciennes ; ils ont évidemment mieux résisté 
que leurs voisins à l'influence des habitudes continentales. Leurs passions sont vives, 
et l'amour, chez eux, tourne volontiers au tragique; comme chez les Corses, le 
couteau joue un grand rôle dans leurs affaires de cœur, et comme les Corses, les 
habitants d'Iviça chantent aux funérailles des ballades qui se rapprochent beaucoup 
des vocerv par la composition et l'allure générale. 



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Malaga 




Lorsqu'en quittant les îles Baléares pour se rendre à Malaga, on a doublé le 
Gabo de Gâta, la côte présente un spectacle merveilleux, mais elle est fort dangereuse 
et le vent y souffle avec une extrême violence. Bientôt apparaît Almeria, la rivale de 
Malao-a à laquelle elle fait une sérieuse concurrence commerciale. 

Le port d' Almeria, protégé par des jetées et des digues, offre un excellent abri 
aux vaisseaux. La ville est la capitale d'une province où les mines abondent, et dont 
le climat et le sol favorisent le développement des récoltes les plus riches et les plus 
variées ; les mines d'argent des montagnes cle Murcie et les vallées fertiles des 
Alpujarras trouvent leur débouché naturel à Almeria. Mais il manque à cette vdle 
d'être mise en communication avec les lignes de chemins de fer de la péninsule. En 
attendant, elle vit cle l'exportation de ses produits, principalement du raisin et de 
Lesparto, connu par les botanistes sous le nom de genêt d'Espagne, et que l'on emploie 
pour faire des nattes, des paniers, des cordes, et des semelles pour les fameux 



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alpargatas ou sandales de cordes, portées communément par les paysans du sud de 
l'Espagne et par les soldats en marche. De nos jours, on commence à cultiver 
l'esparto pour l'employer à la fabrication du papier. 

Almeria est une ville très ancienne; déjà sous la domination romaine, elle 




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ALMERIA, LA CATHEDRALE 



jouissait d'une grande prospérité ; on l'appelait « Portus Magnus » à cause des 
dimensions de son port ; elle avait alors le monopole du commerce maritime avec 
l'Italie et l'Extrême-Orient. Sous les Maures, elle garda une grande importance, 
comme l'atteste le nom cpae lui donnèrent les conquérants, Al Meriah, « la 
Remarquable ». Tous les produits de la Vega, les soies tissées sur les métiers des 
Maures, étaient amenés à Almeria pour être expédiés à l'étranger. 

Almeria fut la terreur de la Méditerranée : ses pirates sillonnaient continuellement 
la mer, faisant des descentes sur les côtes françaises et italiennes, et emportant 
butin et esclaves dans leurs retraites inexpugnables. Enfin les Espagnols et les Génois 
s'allièrent contre l'ennemi commun, et Almeria fut une des premières conquêtes des 
chrétiens sur les Maures. Plus tard d'ailleurs, les musulmans prirent leur revanche, 
et les corsaires d'Alger menacèrent si souvent la ville que Charles-Quint dut réparer 
les anciennes fortifications et le vieux château mauresque, maintenant appelé 



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ALMEBJA, UN LAVOIR HORS DES MURS 



l'Alcazaba, et qu'une grande cloche de tocsin fut établie dans la tour de la cathédrale 
pour prévenir la garnison de l'approche des pirates. Cette cathédrale est le monument 
le plus imposant d'Almeria, qui présente en somme un aspect assez délabré : les rues 
sont étroites et tortueuses, des porcs et des volailles y vaguent en liberté entre les 
maisons carrées à deux étages qui brillent sous la lumière blanche et aveuglante 
d'un soleil presque africain. 

Nous quittons donc sans regret Almeria pour aller visiter Malaga, de tout temps 
vantée pour sa beauté. Les chroniqueurs arabes du moyen âge la comparaient à « la 
plus belle perle d'un collier, à un riche diadème ». Les' poètes espagnols la célèbrent 
clans leurs vers comme une ville enchanteresse, où règne un éternel printemps. C'est 
aujourd'hui une station fort appréciée des touristes et surtout des Anglais ; on y 
trouve tout le luxe et le confort désirables, plusieurs théâtres, dont un opéra, des 
clubs, de grands hôtels. On y jouit aussi du climat le plus sec de l'Europe méri- 
dionale : la pluie ne tombe guère à Malaga qu'une demi-douzaine de jours par an ; 
la ville, abritée au nord par une imposante chaîne de montagnes, n'est troublée que 
par le terrai ou vent du nord-ouest, désagréable visiteur, proche parent de la 
tramontane et du mistral. Quoi qu'il en soit, son climat a longtemps recommandé 
Malaga comme résidence d'hiver pour les phtisiques, et en a fait à ce point de vue la 
rivale de Madère, de Malte et d'Alger. Ajoutons que l'aspect général de cette ville 
du soleil est ravissant : au premier plan, des aloès et des palmiers; plus loin, les 
étincelantes façades blanches et les tours de la ville, le grand amphithéâtre de la 
Plaza de Toros, et le haut clocher de la cathédrale, le tout encadré par la Médi- 
terranée; à l'arrière-plan, la Sierra Bermeja ou Montagnes Rouges. 



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LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 









Malaga fut fondée, il y a trois mille ans, par une colonie phénicienne. On fait 
même dériver son nom de deux mots phéniciens dont l'un signifie « sel » , et l'autre 
« la ville du roi ». Dès l'origine, Malaga faisait un commerce actif de poisson salé; ses 
principaux produits étaient les anchois et ces petits « boquerones » qui sont encore la 
marchandise la plus appréciée de son marché aux poissons. L'Espagne méridionale 
était alors une des plus riches possessions phéniciennes ; après la chute de Tyr et 
de Sidon, Garthage, devenue le grand centre commercial de la Méditerranée, entra 
en relations avec Malaga, ce qui augmenta encore la prospérité de cette dernière. 
Plus tard, quand l'Espagne passa aux mains des Romains, la province de Bétique 
devint de plus en plus florissante, et Malaga prit alors une extrême importance; elle 
avait de beaux monuments, entre autres un cirque de proportions imposantes; on a 
retrouvé dans son sous-sol un grand nombre de bronzes, de fragments de statues 
et de pièces romaines. La ville déclina sous la domination des Visiffoths, mais elle 
se releva sous celle des Arabes. 

Tank, le général borgne qui prit Gibraltar, fut le premier maître musulman 
de Malaga, qui tomba ensuite aux mains de tribus venues du Jourdain, race de 
pasteurs qui étendirent leur pouvoir jusqu'à Archidona. La richesse de cette nouvelle 
possession attira de grandes hordes d'Arabes qui s'établirent de préférence dans les 
endroits dont l'aspect rappelait celui de leur patrie. Les tribus des déserts de Palmyre 
choisirent la côte aride près d'Almeria et le royaume de Murcie; les montagnards 
de Syrie s'établirent parmi les monts rocheux de la Sierra Serrania, tandis que ceux 
de Damas et de Bagdad occupèrent les plaines fertiles arrosées par le Douro, et le 
pays de Grenade, dont les bosquets d'orangers et les jardins ravissants font encore 
aujourd'hui un véritable paradis. Les conquérants surent d'ailleurs tirer un 
merveilleux parti de leur riche conquête, et Malaga devint la capitale d'une puissante 
dynastie dont l'autorité s'étendit jusqu'à Gordoue. 

Grâce à l'admirable système d'irrigation établi par les Maures, la terre donnait 
et donne encore aujourd'hui des produits admirables : les récoltes succèdent aux 
récoltes avec une étonnante rapidité, toutes les espèces de fruits abondent, une 
merveilleuse fécondité règne partout. Depuis quelques années, Malaga est devenue 
un immense potager, où l'on cultive les primeurs si goûtées des gourmets, petits 
pois, pommes de terre, asperges et laitues, qu'on expédie en hiver à Paris et à 
Londres. On cultive aussi à Malaga et aux environs la canne à sucre, culture 
introduite (ou plutôt rétablie, car elle était connue et pratiquée des Maures) par 
le général Concha, qui engloutit dans cette entreprise la majeure partie de sa fortune. 
Enfin les vignobles de Malaga étaient et sont encore aujourd'hui la principale source 
de richesse du pays. 

Si l'on veut se faire .une idée de l'étonnante fertilité de cette région, il faut 



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MALAGA, VUE PRISE DE L EST 



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MALAGA 



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visiter une des résidences privées, comme celle de la « Goncepcion », où les palmiers, 
les bambous, les arums et autres plantes des tropiques croissent en plein air. 
Notons eii passant que le petit temple grec qu'on voit dans cette propriété renferme 
une grande quantité d'antiquités romaines, entre autres de belles. statues de marbre. 
Malaga possède de nombreux monuments qui remontent à l'époque de la 




l'ORT DE MALAGA 



domination des Maures. Le plus intéressant est le château de Gibralfaro, dont les 
vieux murs crénelés et flanqués de tours couronnent le sommet d'une colline, à l'est 
de Malaga, et descendent en zigzags vers la ville ; ce château, bâti par un prince de 
Grenade, Mohammed, sur l'emplacement d'une forteresse phénicienne, fut si bien 
fortifié et gardé qu'il résista longtemps aux efforts de Ferdinand et d'Isabelle, lors du 
siège mémorable qui précéda la chute de Grenade. La partie la plus ancienne de 
l'édifice est une tour haute de 20 mètres et soutenue par quatre arcs, du haut de 
laquelle on jouit d'une vue admirable. Au-dessous de Gibralfaro, l'Alcazaba, autre 
forteresse bâtie par les Maures, repose également sur des fondations phéniciennes. 
Il n'en reste plus que quelques parties, occupées par le commandant général de la 
province. Le quartier qui est situé au-dessous de ces retranchements est la partie 
la plus ancienne de Malaga, dédale de sombres ruelles tortueuses, d'aspect oriental, 
où grouille une population misérable et turbulente. 



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10 11 12 13 14 15 16 17 li 



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490 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



Les Malaguenos, Maures ou Espagnols, ont toujours été des sujets fort 
remuants. En 1868, ils combattirent pour Isabelle II détrônée contre les soldats 
vainqueurs qui l'avaient chassée de Madrid. Malaga soutint longtemps la guerre 
et se défendit obstinément, mais succomba après une lutte sanglante. Après 
l'abdication du roi Amédée, en 1873, les Républicains de Malaga proclamèrent 




EMBALLAGE LIES ORANGES AUX ENVIRONS DIÎ MALAGA 



la Commune et terrifièrent la ville. L'insurrection fut réprimée avec vigueur et 
l'ordre rétabli. 

Les femmes de Malaga sont renommées pour leur charme. « Muchachas 
Malaguenas, muy halaguenas » (les fdles de Malaga sont très séduisantes) est une 
expression proverbiale, que justifie pleinement cette description de Théophile Gautier : 
« La Malaguena se distingue, dit-il, par la pâleur dorée de son teint uni, où la joue 
n'est pas plus colorée que le front, l'ovale allongé de son visage, le vif incarnat de 
sa bouche, la finesse de son nez et l'éclat de ses yeux arabes, qu'on pourrait croire 
teints de henné, tant les paupières en sont déliées et prolongées vers les tempes. Je 
ne sais si l'on doit attribuer cet effet aux plis sévères de la draperie rouge qui 
encadre leurs figures, elles ont un air sérieux et passionné qui sent tout à fait 
son Orient. » 

Gautier les avait observées à un combat de taureaux, et il ne fut pas peu étonné 
de voir ces visages si doux de madones, dignes d'inspirer un peintre chrétien, assister 






cm 



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MALAGA 



401 



impassibles à ces spectacles sanguinaires. Il fut choqué de voir l'intérêt profond 

avec lecpiel ces pâles beautés suivaient le combat, d'entendre les péripéties de la 

lutte discutées par de douces lèvres, faites pour le 

murmure caressant des tendresses. Cependant, comme 

elles lui paraissaient simples, compatissantes, bonnes, 

il conclut que ce n'était pas une cruauté native, mais 

plutôt la force d'une ancienne tradition nationale qui 

les attirait à ces sanglantes représentations. On sait 

d'ailleurs que les courses de taureaux sont 

très populaires clans cer- 







m 



taines parties du midi de 
la France , particulièrement 
dans les Landes et à Bayonne, 

Malaga pourrait comp- 
ter sur un avenir prospère si 
son port était plus commode 
et plus sûr; mais la mer s'en 
retire devant les alluvions du 
Guaclelmedina, qui traverse 
la ville. Ce cours d'eau, 
presque à sec en été, se 
cbange, l'hiver, en un torrent 
boueux dont les dépôts 
comblent peu à peu le port, 
prolongeant le promontoire et lais- 
sant le vieux môle mauresque et 
l'arsenal, l'Ataranza, loin dans les 
terres. Au siècle dernier, l'emplace- 
ment de l'Alameda, qui est aujour- 
d'hui une charmante promenade 
ombragée par de beaux arbres, était 
encore submergé par la mer. On 
avait, il y a quelques années, préparé 

un très beau projet en vue de nettoyer et de creuser le port, mais des difficultés 
survinrent et retardèrent les travaux, qui ne seront probablement jamais exécutés. 

De Malaga une voie ferrée mène à Grenade, d'où l'on peut entreprendre 
l'ascension de la Sierra-Nevada. Cette région renferme de hauts sommets, des 
paysages d'une beauté sauvage et grandiose, qui ne le cèdent en rien à ce qu'on va 




LA C0> , GE1'CI0X 



AUX. ENVIRONS DE MALAGA 



10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 21 22 23 24 25 26 27 



























492 



LA MÉDITERRANÉE PITTORESQUE 



si souvent admirer en Suisse. Sans doute il n'y a là ni beaux glaciers ni vastes 
champs de neige comme clans les Alpes : les pics et les sommets seuls sont encore 
couronnés de crêtes blanches en été. Mais la douceur de la température fait naître 
une riche végétation et rend l'ascension moins périlleuse et moins pénible. Les deux 
pics les plus élevés sont le Muley Hacen et le Picacho de la Veleta ; on en atteint 
le point culminant facilement en un jour, en faisant la plus grande partie de la route à 
cheval ; mais il faut passer une nuit au sommet, sous les étoiles. Le froid y est très 
vif, et l'on est obligé de le combattre .en s'enveloppant de bonnes couvertures et 
en allumant des feux. 

On commence généralement l'ascension vers deux heures du matin, afin 
d'atteindre le sommet avant le jour. Si le ciel est clair, le lever du soleil, vu du Picacho, 
est un spectacle inoubliable. La Méditerranée s'étend, semblable à un lac, bornée 
qu'elle est au nord et à l'ouest parla côte d'Espagne, au sud par celle d'Afrique, 
dont les contours effacés s'estompent légèrement clans le lointain. Vers l'est, l'horizon 
s'éclaire peu à peu et les nuages prennent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, à 
l'approche du soleil levant. Tout autour se dressent des pics aux formes étranges, 
descendant en gradins jusqu'aux sommets les moins élevés qui semblent surgir de 
la mer. Le Muley Hacen n'a guère qu'une soixantaine de mètres de plus que le Picacho 

de la Veleta. 

Pour faire cette ascension, on peut partir de Trevelez, ou aussi de Portugos, un 
peu plus près de Grenade. On passe par Alhendin, village près duquel est la petite 
colline connue encore comme l'emplacement de « El Ultimo Suspiro ciel Moro » 
(le dernier soupir du Maure) ; c'est là que Boabdil, le dernier roi de Grenade, dit son 
suprême adieu à la ville, « pleurant comme une femme, suivant l'expression de son 
héroïque mère, ce qu'il n'avait pu défendre comme un homme ». 

Il y a encore bien d'autres endroits à visiter aux environs de Malaga : Alhaina, 
la clef de Grenade, dont la prise a précédé celle de la capitale mauresque ; Antequera, 
Archidona, vieilles villes mauresques ; Ronda, qui attire surtout les touristes par sa 
position pittoresque. Imaginez une montagne séparée en deux parties dans toute sa 
hauteur par une fente profonde de 165 mètres, au fond cle laquelle mugit un torrent. 
La ville est bâtie sur d'énormes rochers qui couronnent les deux sommets et que 
relie un pont d'une hardiesse merveilleuse. Par la route de la côte, en deux journées 
de cheval et en passant par Estepona et Marbella, petites villes situées près de la 
mer, on peut atteindre Gibraltar. Dans les terres, à une journée de voyage, les bains 
de Garatraca, délicieusement situés dans une étroite vallée, possèdent des eaux fort 
appréciées par les Espagnols. On peut faire d'autres excursions, à cheval, dans les 
Alpujarras, région désolée et inculte, parsemée de verdoyantes oasis, cpa'on atteint plus 
facilement par la route qui va, le long de la côte, cle Màlaga à Aclra par Vêlez et 






cm 



10 11 12 13 14 15 16 17 11 



19 20 21 22 23 24 25 26 27 



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26 


27 



MALAGA 



495 




Motril : d'un côté la mer d'un bleu «ombre, de l'autre, les collines couvertes de vignes 
et d'oliviers, que couronnent de vieux châteaux mauresques, perchés comme des nids 
d'aigles ; au-dessous se groupent les 
clochers et les tours des éadises et des 

o 

couvents, enfouis dans une végétation 
luxuriante. Cette longue bande de côtes 

o 

est enrichie par les alluvions qu'apportent 
les torrents des sierras; au printemps, 
avant que les chaleurs de l'été aient 
desséché la terre, tout fleurit en ce lieu, 
l'indigo, la canne à sucre et la vigne; des 
touffes de fleurs sauvages, les lauriers- 
roses, les géraniums et les fougères 
croissent de tous côtés, égayant la plaine 
de leurs mille couleurs et répandant dans 
l'air la douceur de leurs parfums. 



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CHEMIN DE MALAGA A ADR A, 
LE LONG DE LA CÔTE 






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9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 



Table des Matières 



Préface. 



Les colonnes d'Hercule. 



I 



Détroit de Gibraltar. — Tarifa. — Vue de Tanger. — Gibraltar, vue prise du territoire 
neutre. — Atterrissage à Gibraltar. — Le château mauresque à Gibraltar. — Le château 
mauresque. — Coûta, vue prise de la mer. — Porte de Ceuta. — Vue de Ceuta. — Mont des 
Singes. 

L'Algérie ^ 

Oran : le port, le Djebel Moudjadjo et Mers-El-Kébir, vue prise des batteries espagnoles. 

Port d'Alger : la pêcherie. — Alger. — Baie d'Alger, vue prise des hauteurs de Mustapha. 
— Villa mauresque sur la route de Mustapha. — Femme d'Alger priant devant un arbre 
sacré. — Bougie. — Philippeville , vue prise de la route de l'hôpital civil. — Bone, panorama 
de la ville et du port. 



La Tunisie. 



35 



Ruines d'Utique. — Quai d'embarquement de la Goulette. — Bab-el-Bahr, porte de la 
Marine, à Tunis. — Une rue à Tunis. — Un bazar à Tunis. — Intérieur d'une maison à 
Tunis. - - Vue du tombeau de Sidi-bel-Hassan, à Tunis. -- Emplacement et baie de Carthage. 

— Gap Bon ou Ras-Adhar. — Sousse. — Amphithéâtre de El-Djem. 

Alexandrie g7 

Phare d'Alexandrie. — Alexandrie, vue prise de la mer. — Alexandrie, le port de l'ouest. — 
Alexandrie, le port de l'est. — Place Mehemel-AIi , à Alexandrie. — Un coin de rue à 
Alexandrie. — Alexandrie, vue prise du fort Caffarelli. — La colonne de Pompée, à Alexandrie. 

— Rosette, porte du nord. — Port-Saïd. 



La côte de Syrie. 



73 



Vue de Jaffa. -- Le vieux port à Jall'a. — Les jardins de Jaffa. — Ruines de Césarée. — 

Débarquement à Jaffa. — Le monastère du Mont-Carrnel. — Saint-Jean-d'Acre, vue prise du 

café d'Haïfa. — Baie de Saint-Jean-d'Acre, vue prise d'Halfa. — Une rue de Saint-Jean-d'Acre. 

Ruines de Tyr. — Le Château de la Mer, à Sidon. — Bateaux à l'ancre, dans la baie de 

Beïrouth. — Les monts du Liban , vue prise de la mer. 

63 






cm 



10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 21 22 23 24 25 26 



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498 TABLE DES MATIERES 


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-J — = 






Sinyrne, vue prise de la mer. — Une rue de Smyrne. — Château de Smyrne et mont 
Pagus. — Smyrne, vue prise du mont Pagus. — Entrée du bazar, à Smyrne. ■ — Un groupe 
dans une rue de Smyrne. — Ile de Chio, — Vue prise aux environs d'Ephèse. — Le pont des 




co — EE 






caravanes sur le Mélès. — Ephèse, ruines du gymnase. — Tombeau de Polycarpe. 




KO — = 










h- 1 = 






Mont Ida et golfe d'Adramylti. — Ténédos. — La plaine de Troie. — Le château 




o = 






d'Europe, Dardanelles. — Abydos. — Gallipoli. — ■ Les Dardanelles, vue prise de Gonstan- 




h- 1 = 






tinople. 


h- 1 = 










1 — 1 = 


H , 








no = 






Le golfe de Corinthe. — Quai d'embarquement à Patras. — L'isthme de Corinthe, vue 




i— > = 






prise de l'Acro-Corinthe. — Baie de Salamine. — Corinthe. — Corinthe et le Parnasse. 




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Les îles Ionnieiines 141 




h- 1 = 


L'île de Cérigo. — Zante, vue prise au centre de l'île. — Vue d'Argostoli. — Le port de 




1 — 1 = 






Balhy. — Moulins à vent dans l'île d'Ithaque. — Sainte-Maure. — Cap Ducato. — Corfou, vue 




tn^^ 






prise de la mer. — La citadelle de Corfou. 




h- 1 = 
o^ = 








h- 1 = 






Durazzo. — Côte du Monténégro, vue prise de la mer. — Dulcigno. — Spizza. — Castel- 




-J = 






Nuovo. — Cattaro et les montagnes du Monténégro. — Raguse. — Spalato, une galerie du 




h- 1 = 






palais de Dioclétien. — Chutes de la Kerka. 




co — 










h- 1 = 

ID = 






Rovigno. — Arco di Riccardo , à Trieste. — Quai San Carlo, à Trieste. — Résidence de 
Miramar, près de Trieste. — La Piazzetta, à Venise. — Le quai des Esclavons, à Venise. — 




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o = 






. Cathédrale de Murano. — La cathédrale et l'église de Santa-Fosca, à Torcello. — Chioggia, 




NO = 

h- 1 = 






vue prise du côté de l'Adriatique. 












M = 

NO = 






Comacchio. — Ravenne, vue prise au coucher du soleil. — Ravenne : jardins autour de 
la ville, cathédrale et Baptistère, palais de Théodora. — Une rue de Ravenne. — La piazza 




NO = 






maggiore, à Ravenne. — Église de San Apollinare-Nuovo. — Le Baptistère, à Ravenne. — 
Tombeau du Dante, à Ravenne. — Dans la forêt de pins de Ravenne. — Arc d'Auguste, à 




CO = 








NO = 






Rimini. — Ancône. — Le port de Brindisi. — Colonne de la voie Appienne, à Brindisi. 




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Cn = 






Tarente. — Sur la côte de Calabre. — La rue Garibaldi, à Tarente. — Rocca Impériale. 




NO = 






— Amendolara. — Le château de Cotrone. — Plage de Catanzaro. — Fontaine publique à 




o^ = 






Catanzaro. — Catanzaro. — Une tombe près de Catanzaro. — Roccella Ionica, vue prise de la 




K3 = 






plage. — Brancaleone. 




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Côtes de Sicile et vue des montagnes de Calabre. — Eglise de Saint-Augustin, à Taorrnina. 




NO = 
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— Entrée de Mola. — Le détroit de Messine et l'Etna. ■ — Rochers des Cvclopes. — Catane, 

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\ 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 


27 







TABLE DES MATIÈRES 



499 



vue prise de la mer. — Ruines du théâtre grec, à Syracuse. — Girgenti : temples de la Concorde 
et de Junon Lacinienne. — Girgenti. — Le port de Païenne. — La côte de Païenne, vue prise 
de Termini. — Solunto. 



Malte 259 

Vue générale de La Valette , entrée du grand port. — La Valette , vue - prise du côté du 
port de la quarantaine. — Steamer entrant dans le port de la quarantaine, à La Valette. — Eglise 
Saint-Jean, à La Valette. — Pointe Isola, à Malte. — La route de La Valette à Gitta Veechia. 
— Citta Veechia ou Notabile, l'ancienne capitale de Malte. — Baie de Saint-Paul. — La Valette : 
le grand port, vue pris© clu quai. — Malte et Cornino, vue prise de Gozzo. 



Le golfe de Salerne et le golfe de Naples 275 

Salerne. — Côtes de Capri. — Ischia et Procida. — Capri, vue prise de Naples. — 
Capri : l'Ermitage. — Sorrente. — Vico-Equense. — Naples, le Jardin public. — Castellamare. 
— Naples, vue prise de Pausilippc. — Torre delT Annunziata. 

La Sardaigne 297 



Cagliari. 

de Cagliari. - 



sur la côte de Sardaigne 



Ruines de l'amphithéâtre romain, à Cagliari. — Grotte de la Vipère, près 
La pêche du thon sur la côte de Sardaigne : la tuerie. — La pêche du thon 
l'observation. 



La côte de Toscane. 



309 



Civita- Veechia. — Orbetello et San-Stefano. — Porto-Ferrajo. — Porto-Ferrajo, vue prise 
de la résidence de Napoléon 1". — Port de Livourne. — Le premier pont sur l'Arno. — 
Entre Livourne et Grosseto. — La Spezia. — Lerici, à l'entrée du golfe de la Spezia. — 
Point de la côte où fut retrouvé le corps de Shelley, près de Viareggio. 

Gênes 327 

Le port de Gênes. — Gênes, vue prise du port. — La piazza nuova à Gênes. ■ — Le 
monument de Christophe Colomb. — Gênes, vue prise de la villa Doria. — La Dogana. — 
Chapelle de saint Jean-Baptiste dans la cathédrale. — Le Campo-Santo. 

La Riviera 341 

Savone, vue prise d'Albissola. — San Remo. — Bordighera. — Vintimille. — Menton. — 
Boquebrune. — Monte-Carlo, vue prise de Roquebrune. — Villefranche. — Sur la route de 
Villefranche. — Nice et la route du fort Mont-Alban. — Lyrnpia, port de Nice. — Nice, 
Promenade du Midi. — Nice, Promenade des Anglais. — Le lit du Paillon, aujourd'hui 
couvert en partie. — La chapelle russe, à Nice. — Nice, le pont de la place Masséna, sur 
le Paillon. 

La côte de Provence 371 

Amibes. — Un chemin dans la forêt, près d'Antibes. — Ile Sainte-Marguerite, vue prise 
de Cannes. — Cannes, la vieille ville. — Les monts de l'Esterel, vue prise de Cannes. — 
Pêcheurs des environs de Cannes. — Saint-Raphaël. — La cathédrale de Fréjus. 



La Corse. 



389 



Cap Corse. — Route de Bastia. — Brando. — Calvi. — La forêt de Valdoniello. — 
Corte. - Pascal Paoli. — Ascension du mont Cinto. — Forêt d'Aîtone. — Mouflons. — 
Grotte de Napoléon. — Aiaccio. — Bastia. — Grottes de Bonifacio. 



Gorge d'Evisa. 



cm 



10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 21 22 23 24 25 26 



500 



TABLE DES MATIÈRES 



Des lies d'Hyènes aux Bouches-du-Rhôjie 44 j 

Entrée de la darse de Toulon. — Toulon. — Tamaris. — Marseille, entrée du nouveau 
port. — Marseille, le vieux port. — Marseille, la Canebière. — Marseille, groupes sur le 
quai. -■ Le Prado, vue prise de la place Castellane. — Le château d'If. — Marseille, la 
digue et le château d'If. — Marseille, les docks. — Monument de Belsunce. — Marseille, 
le palais de Longchamps. - - Marseille, le jardin zoologique. — Marseille : intérieur de la 
vieille cathédrale. — Marseille, vue prise de Notre-Dame de la Garde. — Marseille, église de 
Saint-Victor. — Martia-ues. 



Le golfe du Lion. 



Aiguës-Mortes. — La Nouvelle. — Panorama de Port-Vendres. 
tour de Madaloc. — Port-Vendres. — Banyuls. 



443 

Fort de Colliourc et 






Barcelone /mo 

Barcelone, vue prise de la mer. — Barcelone, une nef latérale de la cathédrale. — Barcelone, 
la Rarnbla. — Colonne de Christophe Colomb, à Barcelone. — Le port de Barcelone et le 
fort de Montjuich. — Plaza nuova, à Barcelone. — Barcelone, vue prise de Gracia. — Monserrat, 
vue prise du mont Tibidaho. — Vieux caroubiers, près de Barcelone. — Ruines de tours 
mauresques, près de Matlaro. 

Les îles Baléares aja 

Port-Mahon. — Palma, vue prise du sud-ouest. — Cour et escalier de la Casa Morelli, à 
Palma. — Miramar. — Soller. — Cabrera. — Grotte de Portai. — Arc naturel sur la côte 
septentrionale de Minorque. — Dragonera, vue prise du nord-ouest. 

Malaga 483 

Almeria, vue prise de l'est. — Almeria, la cathédrale. — Almeria, un lavoir hors des 
murs. — Malaga, vue prise de l'est. — Le port de Malaga. — Emballage des oranges aux 
environs de Malaga. — Malaga, vue prise de la campagne. — La « Conception ». — Chemin 
de Malaga à Adra, le long de la côte. 




Paris. — Imp. E. Capiojiont et O, rue des Poitevins, 6. 



cm 



2 3 



10 11 12 13 14 15 16 17 11 



19 20 21 22 23 24 25 26 



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2 3 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 






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2 3 4 5 



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2 3 4 5 6 7 



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9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 




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2 3 4 5 



9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 


























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10 11 12 13 14 15 16 17 li 



19 20 21 22 23 24 25 26