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Full text of "Le signe de la Croix au XIX siècle"

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BIBLIOTHEQUE SAINTE - GENEVIEVE 




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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE I 
GENEVIEVE 





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LE 

SIGNE DE LA CROIX 



XIX B SIECLE 



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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 





L 
I 






GAUME et C l6 , éditeurs, 3, rue de l'Abbaye. 

Histoire de l'Église catholique depuis Jésus- 
Christ jusqu'aux temps actuels, à l'usage des éco- 
les et des' familles, par L. Jaunay, professeur au 
petit séminaire de Paris. Édition publiée avec l'au- 
torisation de Mgr Mamle, évêque de Versailles, et 
approuvée par NN. SS. les évoques de Vannes, de 
Châlons, de Nancy et de Toul. 1 vol. in-12, bro- 
ché: 2 fr. 50. — Car t. 2 fr. 75. 

Nous ne connaissons pas d'histoire de l'Eglise qui soit mieux 
adaptée à l'usage des écoles et des familles, comme l'indique 
son titre trop modeste, que cet intéressant abrégé. C'est un in-12 
de 500 et quelques pages. Le caractère est net, large, assez Tort, 
par conséquent facile et agréable à lire, les paragraphes sont 
courts et bien tranchés, les titres et les sommaires bien en lu- 
mière. Les synchronismes qui terminent chaque chapitre, sobres 
et clairs, s'impriment comme d'eux-mêmes dans la mémoire. 
La partie typographique est admirablement soignée. 

Hâtons-nous de le dire. Le fond des choses n'est pas moins 
attrayant. Sous une forme simple et sans prétention, ce qui n'ost 
'pas un petit mérite, l'auteur témoigne, dans cet ouvrage, d'une 
érudition de bon aloi, d'un jugement théologique très-sûr, d'une 
admiration ardente, quoique contenue, pour l'ensemble aussi 
bien que pour les détails de ce grand monument de Dieu qui 
s'appelle l'Église catholique. 

Ce qu'il y a de particulièrement ingénieux, dans ce résumé, 
c'est la division de toute l'histoire par siècles, soit dix-neuf cha- 
pitres, et de chaque siècle par tableaux, qui portent le nom ou 
d'un homme célèbre, ou d'une institution, ou d'une hérésie, ou 
d'un événement caractéristique. Une page ou deux suffisent au 
développement de chaque tableau ; quinze à vingt tableaux à la 
peinture physionomique de chaque siècle. Les faits sont ainsi 
groupes d'une façon intelligente, littéraire, j'allais dire artisti- 
que. C'est de la bonne, saine et sérieuse illustration. Sans tirer 
l'œil elle le satisfait, sans charger l'esprit elle l'instruit, sans 
enseigner la morale ex professa elle enrichit l'imagination et 
le cœur d'idées élevées, de sentiments généreux. 

Approuvée par trois évèques, NN. SS. de Versailles, de Nancy, 
de Vannes, cette histoire offre toutes les garanties désirables au 
point de vue de la doctrine. 

Ajoutons encore que l'auteur vient de recevoir une très-haute 
approbation, bien honorable pour lui, celle même de Sa Sainteté 
Pie IX qui lui envoie directement sa bénédiction apostolique. 

Cette histoire de l'Église devrait trouver place dans toutes 
les familles à côté de la vie des saints. Elle pourrait être aussi 
un utile manuel pour les aspirants et les aspirantes au Brevet 
de capacité pour L'instruction primaire. 



5,718-78. — Corbbil. Typ. de CretÉ- 



LE 




SIGNE DE LA CROIX 



XIX 1 SIÈCLE 

PAR 

nr g a u m e 

PB.OTONOTAIHB APOSTOLIQUE 

In hoc sigiio vinces. 
Par ce signe tu -vaincras. 
(Euseb., Vit Const., I, 22.) 

CINQUIÈME ÉDITION 

Précédée d'un Bref de 9. S. Pie IX, qui attache au Signe de la Croii 
une indulgence de cinquante jours. 



PARIS 

GAUME ET O, ÉDITEURS 
3, 'eue de l'abbaye, 3 

187 8 yfT-.KWrt 

Droit» résenèTt V 

- I 



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PRÉFACE 



DE LA DEUXIÈME EDITION 



Un mot sur la publication de cet opus- 
cule et sur le succès inespéré qu'il obtient. 
Comment nous est venue l'idée de ce li- 
vre ? Qui a ménagé la circonstance im- 
prévue cà laquelle il doit son origine ? 
Pourquoi un ouvrage, destiné à réveiller 
la foi du monde catholique au signe de 
la croix, paraît-il aujourd'hui, et non 
deux ou trois siècles plus tôt ? Pourquoi, 
jusqu'à nous, aucun Pape n'a-t-il eu la 
pensée d'attacher une faveur spirituelle à 
cette formule la plus vénérable, la plus 
ancienne, la plus habituelle de la reli- 
gion ? Comment, au milieu de tant de 






6 PRÉFACE 

sollicitudes, Pie IX a-t-il daigné prêter 
l'oreille à notre faible voix, et s'est-il em- 
pressé d'avertir les chrétiens actuels de 
recourir le plus souvent possible au signe 
de la croix, conformément à l'exemple 
de leurs premiers ancêtres ? Pourquoi, 
afin de les encourager, a-t-il voulu en 
enrichir l'usage d'une indulgence dou- 
blement précieuse ? 

A toutes ces questions nous ne savions 
d'abord que répondre. Aujourd'hui la 
lumière s'est faite. Tout vient à point 
dans l'Eglise, car la Providence ne tâ- 
tonne jamais. Habituée à se servir de ce 
qui 71 est pas, pour confondre ce qui est, 
elle ne se montre pas moins admirable 
dans les petites choses que dans les gran- 
des : Magnus in magnis, non parvus in 
minimis. 

Or, le signe de la croix est l'arme de 
précision contre le démon. Instruits im- 
médiatement par les apôtres, les pre- 



DE LA DEUXIÈME ÉDITION. 7 

miers chrétiens le savaient. En lutte per- 
manente avec Satan, dans toute la puis- 
sance de son règne et la cruauté de sa 
rage, régulateur des mœurs, des idées, 
des arts, des théâtres, des fêtes et des 
lois, maître des autels et des trônes, 
souillant tout et faisant de tout un ins- 
trument de corruption, ils avaient sans 
cesse recours à l'infaillible moyen de 
dissiper le charme fascinateur, et de pa- 
rer les traits enflammés de l'ennemi. 
De là, l'usage continuel du signe de la 
croix, devenu pour eux un exorcisme de 
tous les instants : quacumque nos con- 
versatio exercet, frontem crucis signaculo 
terimus. 

Si donc aujourd'hui paraît, sans des- 
sein prémédité de la part de l'auteur, 
un ouvrage destiné à faire reprendre 
aux chrétiens l'arme victorieuse de leurs 
ancêtres; si, malgré tant de chances 
contraires, cet ouvrage se répand avec 












8 PRÉFACE 

rapidité ; s'il conquiert, à Rome même, 
le plus auguste et le plus précieux de 
tous les suffrages ; enfin si, après dix- 
huit siècles, le Vicaire de Jésus-Christ, 
le Chef de l'éternel combat, vient, par 
un acte solennel, presser le monde chré- 
tien de recourir incessamment au signe 
victorieux du paganisme : n'est-il pas lo- 
gique de conclure que nous nous trou- 
vons, sous plus d'un rapport, dans une 
position analogue à celle des premiers 
chrétiens ? 

S'ils étaient en face de Satan, roi et 
dieu du siècle ; s'ils vivaient au milieu 
d'un monde qui n'était pas chrétien, qui 
ne voulait pas le devenir, qui ne voulait 
pas qu'on le fût, qui persécutait à ou- 
trance ceux qui voulaient continuer de 
l'être : ne sommes -nous pas en face de 
Satan, déchaîné sur la terre, insurgeant 
les nations contre Jésus-Christ et leur 
faisant crier d'une voix infatigable : 



DE LA DEUXIÈME ÉDITION. 9 

Nous ne voulons plus qu'il règne sur 
nous, nolumus hune regnare super nos ! 
Dans quel milieu -vivent les chrétiens 
d'aujourd'hui ? Ne sont-ils pas envelop- 
pés dans un monde qui cesse d'être chré- 
tien ; qui ne veut pas le redevenir ; qui 
ne veut pas qu'on le soit ; qui persécute de 
toute manière ceux qui s'obstinentàl'ètre? 
La ruse et la violence, l'injure, le blas- 
phème, le sarcasme, la calomnie, la spo- 
liation, l'exil, la mort même, ne sont-ils 
pas employés contre les enfants, comme 
ils le furent contre les pères ? Des arts, 
des théâtres, des livres, des fêtes, des 
lois, des sciences, ne fait-on pas aujour- 
d'hui, comme autrefois, des armes contre 
le christianisme ? Est-il étonnant que la 
sentinelle d'Israël, le Souverain Pontife, 
soit venu par un acte, inconnu de ses pré- 
décesseurs, réveiller la foi des chrétiens 
au signe protecteur de l'Église et de la 
société ? 

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10 l'IlÉFACE 

L'analogie est tellement réelle, que les 
protestants eux-mêmes en sont frappés. 
A leurs yeux, comme aux nôtres, il n'y a 
de salut pour le monde actuel que dans 
la croix. Au commencement d'octobre, 
le journal prussien la Gazette de la Croix 
a publié un long article intitulé : Par ce 
signe tu vaincras : In hoc signo vinces. 
« Aujourd'hui, dit l'écrivain protestant, 
nous sommes dans le même combat spi- 
rituel, contre le même antichristianisme 
que Constantin a jadis vaincu avec le 
glaive matériel. Sans aucun doute, il 
faut encore dire actuellement : tu vain- 
cras par ce signe, in hoc signo vinces. 
Des puissances occultes et sauvages mon- 
tent à l'assaut de la Royauté par la grâce 
de Dieu, clef de voûte de l'ordre social 
chrétien. » 

Ne faut-il pas que le mal et le remède 
soient également incontestables, pour 
voir ces mêmes protestants, qui ont jadis 



DE LA DEUXIÈME EDITION. 



11 









répudié le signe de la croix comme un 
acte d'idolâtrie, proclamer la nécessité 
d'y recourir aujourd'hui comme à l'arme 
indispensable, si on veut vaincre le? 
puissances occultes et sauvages dont le 
triomphe serait celui de la barbarie ? 

L'apparition en quelque sorte provi- 
dentielle du Signe de la croix au dix- 
neuvième siècle explique seule le rapide 
succès qu'il obtient. La première édition 
française s'est écoulée en quelques mois. 
Trois traductions en ont été faites dans 
les différentes langues de l'Europe : une 
en Allemagne, une à Turin, une à Rome. 
Les journaux catholiques le recomman- 
dent à l'envi ; et de nombreuses lettres 
sont venues nous apporter les félicita- 
tions des hommes les plus respectables 
de la France et de l'étranger : Soli Deo 
honor et cjlorja. Toutes s'accordent à 
montrer l'à-propos de notre humble tra- 
vail, et à faire ressortir la grandeur de 



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12 PREFACE 

la grâce pontificale qui en est le résultat 
éternel. Citons seulement quelques li- 
gnes, en priant les personnes qui les ont 
écrites de recevoir l'expression de toute 
notre reconnaissance. 

La savante revue napolitaine Scienza 
e Fede termine sa longue analyse, en di- 
sant : « Quel profit, demande notre so- 
ciété, enfoncée jusqu'aux épaules dans le 
matérialisme, l'humanité pourra-t-elle 
retirer de ce nouvel ouvrage de Monsei- 
gneur Gaume? Donnera-t-il quelques 
secours aux pauvres ouvriers que la ré- 
volution laisse sans travail? Enrôlera-t-il 
quelques volontaires pour la Pologne? 
Exterminera-t-il le brigandage qui désole 
l'Italie ?... Il fera mieux que tout cela. Il 
donnera le pain de la foi à ceux qui en 
manquent. Dans la guerre acharnée qu'ils 
ont à soutenir contre le biigand infer- 
nal, il enrôlera de nouveau les chré- 
tiens du dix-neuvième siècle sous l'éten- 



DE LA DEUXIÈME ÉDITION. 13 

dard de la croix : étendard divin qui a 
sauvé le monde et qui seul peut le sauver 
encore. Quel que soit l'avenir, il leur ap- 
prendra à être de nobles vainqueurs ou 
de nobles victimes : in hoc vinces. » 

Ravi de voir une indulgence attachée 
au signe de la croix, le vénérable doyen 
de la chaire catholique nous écrit : « Le 
signe de la croix indulgencié à votre de- 
mande !... Que vont dire tant de person- 
nages que je ne veux pas nommer ? Le 
Saint-Père vient de vous payer avec 
usure la peine que vous vous êtes don- 
née, pour arrêter le paganisme qui nous 
envahit. 

« Toute l'Eglise reçoit à cause de vous 
et par vous la faveur insigne d'une indul- 
gence, large comme l'univers, durable 
comme les siècles, et qui désormais des- 
cendra à toute heure, à toute seconde, 
en rosée rafraîchissante sur les âmes du 
Purgatoire. Que de bénédictions ces 






u 



TREFACE 



sain les âmes vont appeler sur vous ! Et si 
vous étiez obligé, au moment de votre 
mort, de leur faire une petite visite, 
quelle réception vous attendrait ! » 

Passons d'autres témoignages et venons 
aux pièces émanées de Rome. 

La commission chargée du soin des 
écoles régionnaires a cru devoir adresser 
à tous ceux qui les dirigent la Circulaire 
suivante : 



« Parmi tant de livres inutiles et dan- 
gereux, surtout pour la jeunesse, il ne 
manque pas non plus de livres utiles et 
propres à répandre dans l'âme des jeunes 
gens les plus belles maximes et l'amour 
des plus saintes pratiques de notre au- 
guste religion. 

« Un de ces ouvrages est sans contre- 
dit celui qui vient de sortir de l'impri- 
merie Tibérine et qui est intitulé : le 
Signe de la Croix au dix-neuvième siècle, 



DE LA DEUXIEME EDITION. 



15 



dont un grand nombre de journaux ca- 
tholiques ont fait l'éloge. 

« Le soussigné, en recommandant for- 
tement à messieurs les maîtres de ne per- 
mettre dans leurs écoles aucun ouvrage 
non approuvé par la commission, leur re- 
commande également de faire que le sus- 
dit ouvrage soit acheté et lu par leurs 
élèves. Eux-mêmes pourraient s'en servir 
pour le donner en prix dans les distri- 
butions privées qu'ils ont coutume de 
faire dans leurs écoles respectives. — 
Rome, du Secrétariat de la commission. 
Le député L. Peirano. » 

Avant cette Circulaire avait paru la 
lettre qu'on va lire. 






LETTRE 
DE S. Éffl. LE CARDINAL ALTIERI 

Préfet de la Sacrée-Congrégation de l'Index 

A M 8r GAUME 

Protonotaire apostolique. 

« Rome, le 7 août 1863. 
« Monseigneur illustrissime, 

Par la publication de votre admirable ouvrage sur 
le Signe de la Croix, vous avez rendu un nouveau et 
très-signalé service à la cause de l'Église de Jésus- 
Christ. En effet, vous avez fait connaître aux fidèles, 
sous la forme la plus attachante, tout ce que contient 
manifestement, ce qu'enseigne, ce qu'opère de su- 
blime, de saint, de divin, et par conséquent de sou- 
verainement utile aux âmes, cette formule sacrée et 
aussi ancienne que l'Église elle-même. 

« L'auguste chef de cette même Église, le Vicaire 
de Jésus-Christ, le Souverain Pontife ne pouvait pas 
no pas accueillir avec joie un ouvrage si précieux et 
si utile au peuple chrétien. Aussi, non-seulement il 
a exprimé sa vive satisfaction, lorsque j'ai déposé 
entre ses mains sacrées l'exemplaire que vous vous 
êtes empressé de lui offrir par mon entremise ; il a 
voulu do plus, exaucer avec bonté le vœu que vous 
avez manifesté de voir enrichir d'une indulgence la 
pratique du signe de la croix, afin d'exciter les fidèles 



17 

à en faire usage pour la défense de leurs âmes sans 
respect humain, et aussi souvent que possible. 

« Dans le Bref ci-joint,-! vous verrez combien le 
Saint- Père s'est montré large dans la concession d'une 
pareille grâce, et comme il en fait apprécier la valeur. 
Il importe grandement que cette nouvelle faveur du 
suprême dispensateur des trésors célestes, accordée 
pour l'avantage de l'Église militante, soit universelle- 
ment connue, en même temps que se répandra et 
s'appréciera de plus en plus votre très-excellent livre. 
Dans la traduction italienne qu'en fait, bien a propos, 
l'incomparable Ange d'Aquila, se trouvera le Bref dont 
il s'agit, et il faudrait aussi l'insérer dans les nou- 
velles éditions qui certainement ne manqueront pas 
de se succéder. De cette manière sera comblé le vide 
que vous avez signalé dans la Raccolta délie Indul- 
genze. 

« Ainsi Votre Excellence recevra la digne récom- 
pense, et certainement la plus ambitionnée de son 
cœur en voyant ouvert le trésor de la Rédemption, 
pour le bien des âmes encore vivantes sur cette terre, 
ou déjà descendues au purgatoire, par l'effet du tra- 
vail que vous avez composé dans le but d'attirer l'at- 
tention universelle sur le premier signe du culte, que 
tous doivent rendre au principal instrument de la 
rédemption. 

« Agréez l'expression de la plus sincère et de la 
plus haute estime avec laquelle je suis, Monseigneur 
illustrissime, votre très-affecteux serviteur, 



ii L. Cardinal Altiebi. 






Voici la traduction du Bref de Sa Sain- 
teté : 

PIE IX, PAPE. 

« POUR MÉMOIRE ÉTERNELLE. 



« Parfaitement certains que le salutaire 
mystère de la Rédemption et la vertu divine 
sont contenus dans le signe de la croix de 
Notre-Seigneur Jésus-Christ, les fidèles de 
la primitive Église faisaient de ce signe le 
plus fréquent usage, ainsi que nous l'ap- 
prennent les plus anciens et les plus insi- 
gnes monuments. C'est même par ce signe 
qu'ils commençaient toutes leurs actions. 
« A chaque mouvement et à chaque pas, 
en entrant et en sortant, en allumant les 
flambeaux, en allant prendre notre repas, 
en nous asseyant, quoi que nous fassions 
et où que nous allions, nous marquons 
notre front du signe de la croix, » disait 
Tertullien. 



19 






« Considérant ces choses, nous avons 
jugé a propos de réveiller la piété des fidè- 
les envers le signe salutaire de notre Ré- 
demption, en ouvrant les célestes trésors 
des indulgences, afin que, imitant les 
beaux exemples des premiers chrétiens, 
ils ne rougissent pas de se munir plus 
fréquemment, et ouvertement, et publi- 
quement, du signe de la croix, qui est 
comme l'étendard de la milice chrétienne. 

« C'est pourquoi, confiant en la miséri- 
corde du Dieu tout-puissant et en l'autorité 
de ses bienheureux apôtres Pierre et Paul, 
Nous accordons, dans la forme accoutumée 
de l'Église, à tous et à chacun des fidèles 
de l'un et de l'autre sexe, toutes les fois 
qu'au moins contrits de cœur, et en ajoutant 
l'invocation de la très-sainte Trinité, ils 
feront le signe de la croix, cinquante jours 
d'indulgences pour les pénitences qui leur 
auraient été imposées ou qu'ils devraient 
pour une autre raison quelconque; Nous 
accordons de plus, miséricordieusement 
dans le Seigneur, que ces indulgences 






so 



puissent être appliquées, par manière de 
suffrage, aux âmes des fidèles qui ont quitté 
ce monde dans la grâce de Dieu. 

« Nonobstant toutes choses contraires, 
les présentes devant valoir à perpétuité. 
Nous voulons en outre qu'aux copies ma- 
nuscrites ou exemplaires imprimés des 
présentes Lettres, signés par un notaire 
public et munis du sceau d'une personne 
ecclésiastique constituée en dignité, on ac- 
corde absolument la même foi qu'on accor- 
derait à ces présentes elles-mêmes, si elles 
étaient exhibées ou montrées ; et aussi, 
qu'un exemplaire de ces mêmes Lettres 
soit porté à la Secrétairerie de la Sacrée- 
Congrégation des Indulgences et des Saintes 
Reliques, sous peine de nullité, confor- 
mément au décret de la même Sacrée-Con- 
grégation en date du 19 janvier 1756, et 
approuvé par Notre prédécesseur de sainte 
mémoire, le pape Benoît XIV, le 28 du 
même mois et de la même année. 

« Donné à Rome, près de saint Pierre, 
sous l'anneau du Pêcheur, le 28 juillet 1863, 






il 
de Notre Pontificat la dix-huitième année. 
« N. Cardinal Paracciani Clarelli. 

» Les présentes Lettres apostoliques, en 
forme de Bref, datées du 28 juillet 1863, 
ont été présentées à la Secrétairerie de la 
Sacrée-Congrégation des Indulgences le 
4 août de la môme année, conformément 
au décret de la même Sacrée-Congrégation 
en date du 1-i avril 1856. 

u En foi de quoi donné à Rome, à la 
môme Secrétairerie, les jour et an que 
dessus. 

» A. Archev. Prinzivalli, substitut. » 



PIUS, PP- ix. 



■ 



Ad perpetuam rei memoriam. Quum saluti, 
ferae reparationis myslerium virlutemque divi- 
nam in Crucis Domini Nostri Jesu Christi vexillo 
r.ontineri perspectum haberent primi Ecclesiae 
fidèles, frequentissimo illo signo eosdem usos 
fuisse vetustissima et insignia monumenta décla- 
rant. Quin ab eodem signo quascumque actiones 
auspicabantur, et ad omnem progressum atque 
promotum, ad omnem adilum et exilum, ad lu- 
mina, ad cubilia, ad sedilia, quacumque nos 
conversatio exercet, frontem Crucis signaculo ten- 
mus, inquiebatTertullianus. Hœc nos perpenden- 
tes fidelium pietatem erga illud salutiferum 
Redemptionis nostrae signum cœlestes Indulgen- 
tiarum tbesauros reserando iterum excitandam 
censuimus; quopulchra veterum Christianorum 
exempla imitantes signo Crucis, quœ tanquam 
tessera et Christianae militite frequentius et pa- 
lam etiam ac publiée se munire non erubescant. 
Quare de Omnipotentis Dei misericordia, ac BB. 
Pétri et Pauli App. auctoritate confisi, omnibus 



23 



et singulisutriusque sexus Christi fidelibusquo- 
tiessaltemcordecontrito,adjectaqueSanctissimœ 
Trinitutis invocalione Crucis forma se signave- 
rint, toties quinquaginta dies de injunctis eis seu 
alias quomodolibet debitis pœnilenliis in forma 
Ecclesiœ consueta relaxamus ; quas pœnitentia- 
rum relaxationes etiam animabus Christi fide- 
lium, quœ Deo in charilate conjunctœ ab hac 
luce migraverint, per modum suffragii applicare 
possint,misericordiler in Domino concedimus. In 
contrarium facientibus non obslantibus quibus- 
cumque, prœsenlibus, perpeluis futuris tempo- 
ribus, valituris. Volumus autem, ut prœsentium 
litterarum transumptis seu exemplis etiam im- 
pressis, manu alicujusNotarii publici subscriptis, 
et sigillo personae in ecclesiastica dignitate consti- 
tutif munitis eadem prorsus fides adhibeatur 
quae adhiberetur ipsis praesentibus si forent ex- 
hibitoc velostensœ; utque earumdem exemplar 
ad Secretariam S. Congrégations Indulgentia- 
rum Sacrisque Reliquiis prscposilse deferatur, 
secus nullas esse eas volumus, juxta Decretum 
ab eadem S. Congregatione sub die XIX Januarii 
MDCCLYI latum, et a. s. m. Benedicto PP. XIV 
Preedecessore Nostro die XVIII dicti mensis et 
anni adprobatum.Datum Romce apudS. Petrum 



■ 






subannuloPiscatorisdieXXVIIIJuliiMDCCCLXIII, 
Pontificatus nostri anno decimo octavo. 

Présentes Litterœ apostolicse in forma Brevis 
sub die de 28 Julii 1803 exhibitae fuerunt in se- 
cretaria S. Congregationis indulgentiarum die 4 
Augusti ejusdein anni ad formam decreti ipsius 
S. Congregationis die 14 Aprilis 1856. 

In quorum fidem datum Romœ ex eadem se- 
cretaria die el anno ut supra. 

A. Archiepiscopus Pmnzivalu, substitutus. 

Pour copie conforme : 



J. GAUME, 

Protonotaire apostolique, 
Vicaire général d'Aquila, 

Paris, 15 septembre 1863. 



■■ 



AVANT-PROPOS 

DE LA PREMIÈRE ÉDITION 



Au mois de novembre de cette année 
1862 est arrivé à Paris, pour suivre les 
cours du Collège de France, un jeune 
Allemand catholique, de grande distinc- 
tion. Fidèle à l'usage traditionnel de 
son pays, de faire le signe de la croix 
avant et après les repas, il est devenu, 
dès le premier jour, l'étonnement de 
ses camarades de pension. Le lende- 
main, en vertu de la liberté des cultes, 
il était l'objet de leurs moqueries. Dans 
une de ses visites, il nous a prié de lui 

2 



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2 6 AVANT-PROPOS. 

dire ce que nous pensions de la pratique 
dont on essayait de le faire rougir, et du 
signe de la croix en général. Les lettres 
suivantes sont la réponse à ces deux 
questions. 






PREMIERE LETTRE 



Paris, 25 novembre 1802. 

État Je la question. — Le momie actuel ne fait plus, ou il 
fait rarement, ou il fait mal le signe de la croix. — Les 
premiers chrétiens le faisaient, ils le faisaient souvent, ils 
le faisaient bien. — Nous avons raison, et ils avaient 
tort; ou nous avons tort, et ils avaient raison; lequel des 
deux? 



.Mon ciier Frédéric, 






Il y a quinze jours à peine, les journaux 
annonçaient le naufrage du capitaine Wal- 
ker. Ce récit, que nous lisions ensemble, 
était d'autant plus douloureux qu'il nous 
apprenait la mort de plusieurs passagers 
de notre connaissance. Le navire avait tou- 
ché contre un écueil ; une large voie d'eau 
s'était déclarée. Malgré les efforts de l'é- 
quipage, il fut impossible de la fermer. En 
moins d'une heure, la cale était inondée. Le 



2 8 LE SIGNE DE LA CROIX 

navire descendait à vue d'œil au-dessous 
de sa ligne de flottaison. 

Pour le soulager, on commença par jeter 
à la mer les marchandises. Après les mar- 
chandises, les provisions de guerre ; après 
les provisions de guerre, les meubles et une 
partie des agrès. Puis, vinrent les provi- 
sions de bouche à l'exception de deux ou 
ou trois boîtes à eaufet de quelques sacs de 
biscuit. Tout fut inutile. Le navire conti- 
nuait d'enfoncer, et le naufrage devenait 
imminent. Comme dernière ressource, ;Wal- 
ker ordonna de jeter les embarcations à la 
mer; on s'y précipita. Malheureusement la 
plupart des passagers, au lieu d'y trouver 
leur salut, y trouvèrent la mort (1). 

A quelques variantes près, ce récit est, 
comme tu sais, l'histoire de tous les grands 
naufrages. Les malheureux qui, dans cette 
extrémité, commandent le bâtiment et ceux 
qui le montent, sont d'ailleurs parfaitement 
excusables de jeter à la mer tout ce qui peut 
y être jeté. La vie avant tout. 

(1) Voir les journaux d'octobre. 




■ 



AU XIX e SIÈCLE. 



29 



Le monde actuel, ce monde qui se dit 
encore chrétien, et auquel sans doute ap- 
partiennent tes jeunes camarades, offre 
plus d'un trait de ressemblance avec un na- 
vire avarié et prêt à périr. Les furieuses tem- 
pêtes, qui, depuis longtemps, n'ont cessé 
de battre le vaisseau de l'Église, y ont pra- 
tiqué de larges voies d'eau. Par là, sont en- 
trées à grands flots des doctrines, des 
mœurs, des usages, des tendances antichré- 
tiennes. Gare, non pas au navire, qui est 
impérissable; mais aux passagers, qui ne 
le sont pas. Qu'a-t-on fait? Je ne parle pas 
du monde ouvertement païen : son naufrage 
est consommé ; je parle de ce monde qui se 
prétend encore chrétien. 

Qu'a-t-il fait, que fait-il chaque jour des 
provisions de guerre et de bouche, des mar- 
chandises, des meubles et des agrès dont 
l'Eglise avait pourvu le navire, afin d'assu- 
rer, malgré les coups de vent et les écueils, 
le succès de la navigation jusqu'au port de 
l'éternité ? Il a tout ou presque tout jetéàla 
mer. 









30 LE SIGNE DE LA CROIX 

Où est la prière en commun dans les fa- 
milles? A la mer. Les lectures pieuses, la 
méditation ? A la mer. La bénédiction de la 
table? A la mer. L'assistance habituelle au 
saint sacrifice, le scapulaire, le chapelet? A 
lamer. La sanctification sérieuse du diman- 
che par l'assistance aux instructions et aux 
offices, parla visite des pauvres, des affligés 
et des malades? A la mer. La pratique ré- 
gulière des sacrements, les lois du jeûne et 
de l'abstinence? A la mer. L'esprit de sim- 
plicité, de modestie et de mortification dans 
le vêtement, dans l'amusement, dans l'a- 
meublement, dans le logement, dans la 
nourriture ; le crucifix, les images saintes, 
l'eau bénite dans les appartements? A la 
mer, à la mer. 

Cependant le navire continue d'enfoncer. 
L'esprit chrétien diminue; l'esprit contraire 
gagne à vue d'œil. On se jette sur des em- 
barcations, je veux dire dans des espèces 
de religions qu'on se fait suivant son âge, 
sa position, son tempérament, ses goûts, le 
milieu dans lequel on vit. 



AU XIX SIÈCLE. 3 1 

Assister à une messe basse le dimanche : 
et comment ? A la grand'messe, trois ou 
quatre fois l'an; à vêpres, jamais. Fréquen- 
ter les spectacles et les bals ; lire tout ce qui 
se présente ; ne se refuser rien, excepté ce 
qu'on ne peut pas se donner: voilà les frê- 
les esquifs auxquels on confie son salut. 
Faut-il s'étonner de tant de naufrages? Pau- 
vres passagers, séparés du navire, que vous 
êtes à plaindre ! Qu'elle est à plaindre sur- 
tout la génération qui s'élève? 

Parmi les usages catholiques, si impru- 
demment abandonnés par le monde actuel, 
il en est un, respectable entre tous, que je 
voudrais à tout prix sauver du naufrage. 
C'est celui que méprisent, sans savoir ce 
qu'ils font, tes jeunes camarades : j'ai 
nommé le signe de la croix. Il est temps 
de pourvoir à sa conservation. Encore un 
peu, et il aura le tort de tant d'autres pra- 
tiques traditionnelles, que nous devons à la 
sollicitude maternelle de l'Église et à la 
piété intelligente des siècles chrétiens. 
Veux-tu savoir, mon cher Frédéric, où 



3î 



LE SIGNE DE LA CROIX 



en est aujourd'hui, dans le monde prétendu 
chrétien, le signe de la croix ? Place-toi un 
jour de dimanche à la porte d'une grande 
église. Examine la foule qui entre dans la 
maison de Dieu. Un grand nombre s'avan- 
cent fièrement ou sottement, ce qui est tout 
un, dans le lieu saint, sans même regarder 
le bénitier et sans faire le signe de la croix. 
D'autres, en nombre à peu près égal, pren- 
nent ou reçoivent, font mine de prendre et 
de recevoir de l'eau bénite et de faire le si- 
gne de la croix. Tu les verras plonger leur 
main gantée dans le bénitier, ce qui n'est 
pas plus liturgique que de se confesser ou 
de communier avec des gants. 

Pour leur manière de faire le signe de la 
croix, le mieux serait de n'en rien dire. 
Aussi bien je la crois capable de dérouter le 
plus habile explicateur d'hiéroglyphes. Un 
mouvement de main irréfléchi, hâté, tron- 
qué, machinal, auquel il estimpossible d'as- 
signer une forme ni de donner une signifi- 
cation, si ce n'est que les auteurs n'atta- 
chent pas la moindre importance à ce 



AU XIX e SIECLE. 



33 



qu'ils font : voilà leur signe de croix du di- 
manche. 

Combien dans cette foule baptisée ren- 
contreras-tu de personnes qui fassentsérieu- 
sement, régulièrement, religieusement le 
signe vénérable du salut? Or, si, en public 
et dans une circonstance solennelle, la plu- 
part ne font pas ou font mal le signe de la 
croix, j'ai peine à me persuader qu'ils le 
font et qu'ils le font bien dans les autres, 
où il y a, en apparence, moins de motifs de 
le faire et de le bien faire. 

C'est donc un fait : les chrétiens d'aujour- 
d'hui nefont plus, ou font rarement, ou font 
mal le signe de la croix. Sur ce point, 
comme sur beaucoup d'autres, nous som- 
mes aux antipodes de nos aïeux, les chré- 
tiens de la primitive Église. Eux faisaient 
le signe de la croix ; ils le faisaient bien ; ils 
le faisaient très-souvent. 

En Orient comme en Occident, à Jérusa- 
lem, à Athènes, à Rome, les hommes et les 
femmes, les jeunes gens et les vieillards, les 
riches et les pauvres, les prêtres et les sim- 



34 



LE SIGNE DE LA CROIX 



pies fidèles, toutes les classes de la société 
observaient religieusement cet usage tradi- 
tionnel. L'histoire n'offre pas de fait plus 
certain. Tous les Pères de l'Église, témoins 
oculaires, en font foi, tous les historiens le 
constatent, {lien ne me serait plus facile 
que de citer leurs paroles. Tu les trouveras 
dans l'ouvrage De cruce, de ton savant com- 
patriote Gretzer. 

Au nom de tous écoute seulement Tertul- 
lien : « A chaque mouvement et à chaque 
pas, en entrant et en sortant, en nous habil- 
lant, en nous chaussant, en nous baignant, 
en nous mettant à table, en allumant les 
flambeaux, en dormant (1), en nous asseyant, 
quoi que nous fassions et où que nous al- 
lions, nous marquons notre front du signe 
de la croix (2). » 



(1) Les mains croisées sur la poitrine. 

(2) Ad omnem progressum atque promotum, ad 
omnom aditum et exitum, ad vestitum et calceatum, 
ad lavacra, ad mensas, ad lumina, ad cubilia, ad se- 
dilia, quacumque nos conversatio exercet, frontem 
crucis signaculo terimus. {De Coron, milit, c. m.) — 



AU XIX SIÈCLE. 



35 






Voilà qui est entendu : à chaque instant 
nos aïeux faisaient, d'une manière ou d'une 
autre, le signe de la croix. Ils le faisaient 
non-seulement sur leur front, mais encore 
sur leurs yeux, sur leur bouche, sur leur 
poitrine (1). 

Il résulte de là que, si les premiers chré- 
tiens reparaissaient sur nos places publiques 
ou dans nos maisons, et faisaient aujour- 
d'hui ce qu'ils faisaient il y a dix-huit siè- 
cles, nous serions tentés de les prendre pour 
des maniaques. Tant il est vrai, encore un 
coup, qu'à l'égard du signe de la croix, nous 
sommes à leurs antipodes. Ils avaient tort, 
et nous avons raison ; ou ils avaient raison, 
et nous avons tort. C'est l'un ou l'autre : il 
n'y a pas de milieu. Lequel des deux? 

Telle est la question. Elle est grave, très- 
grave, beaucoup plus grave assurément que 



1 



Habituellement ils le faisaient sur le front avec le 
pouce, afin de ne pas se trahir. 

(1) In frontibus, et in oculis, et in ore, et in pec- 
tore, et in omnibus membris nostris. (S. Epbrem, 
Serm. in ret. et vivif. crucem.) 






3 6 LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIÈCLE. 

ne le pensent tes camarades et ceux qui leur 
ressemblent. J'espère t'en convaincre dans 
mes prochaines lettres. 



DEUXIEME LETTRE 



Ce 27 novembre. 

Examen de la question. — Préjugés en faveur des premiers 
chrétiens. — Premier préjugé : leurs lumières, ou leur voisi- 
nage des apôtres. — Second préjugé : leur sainteté. 

Troisième préjugé : la pratique des vrais chrétiens dans 
tous les siècles. — Les Pères de l'Église fureut-ils de grands 
génies ? 



Mon cher ami, 






Dans les causes ordinaires, les circon- 
stances extérieures jouent un grand rôle. 
Souvent, à l'égal des témoignages directs, 
elles contribuent à former l'opinion des ju- 
ges. Tu sais qu'on appelle ainsi les antécé- 
dents, la position, le caractère moral des 
personnes intéressées dans le débat. Pour- 
quoi les écarterions-nous du procès qui 
nous occupe ? Ainsi, avant de produire les 

3 



38 



LE SIGNE DE LA CROIX 



raisons des premiers chrétiens, tirées de la 
nature même du signe de la croix, exami- 
nons ensemble les préjugés qui militent en 
faveur de leur conduite. 

Premier préjugé en faveur des premiers 
chrétiens : Leurs lumières, ou leur voisinage 
des apôtres. Les apôtres avaient conversé 
avec le Verbe incarné lui-même, la Yérité 
en personne. Ils l'avaient vu de leurs yeux, 
et touché de leurs mains. Ils étaient les dé- 
positaires et les organes infaillibles de sa 
doctrine. Ordre leur avait été donné de 
l'enseigner tout entière, rien de plus, rien 
de moins. A leur tour, les premiers chré- 
tiens avaient vu les apôtres et les hommes 
apostoliques. Ils les avaient fréquentés, en- 
tendus. De leur Bouche ils avaient reçu la 
foi, de leur main le baptême. A la source 
même ils avaient bu la vérité. 

Cette vérité, à laquelle ils devaient tout, 
ils s'en nourrissaient, ils en faisaient la rè- 
gle de leurs actions, ils la gardaient avec 
une fidélité inviolable, persévérantes in doc- 
trina apostolorum. Personne évidemment ne 



*-•'*. 



AU XIX e SIÈCLE. 39 

fut jamais dans de meilleures conditions 
pour connaître la pensée des apôtres et de 
Noire-Seigneur lui-môme. 

Si donc les premiers chrétiens faisaient 
le signe de la croix à chaque instant, on est 
bien forcé de conclure qu'ils obéissaient à 
une recommandation apostolique. Autre- 
ment les apôtres et leurs premiers succes- 
seurs, gardiens infaillibles du triple dépôt 
de la foi, des mœurs et de la discipline, se 
seraient empressés d'interdire un usage 
inutile, superstitieux et propre à exposer 
les néophytes aux moqueries du paganisme 
ignorant. Ainsi, je le répète, en faisant très- 
souvent le signe de la croix, les chrétiens 
de la primitive Église agissaient en pleine 
connaissance de cause. Premier préjugé en 
faveur de leur conduite. 

Second préjugé en faveur des premiers 
chrétiens: Leur sainteté. Non-seulement les 
premiers chrétiens étaient très-instruits do 
la doctrine des apôtres ; ils étaient de plus 
très-fidèles à la mettre en pratique. La 
preuve en est qu'ils étaient très-saints. 



4 1E SIGNE DE LA CROIX 

Qu'une haute sainteté fût le caractère géné- 
ral des premiers chrétiens, rien n'est mieux 

établi. 

1° Ils aimaient mieux tout perdre, les 
biens et même la vie, au milieu des suppli- 
ces, plutôt que d'offenser Dieu. Leur hé- 
roïsme dura autant que les persécutions, 
trois siècles. 

2° Ils étaient très-charitables. Le ciel et 
la terre se sont réunis pour faire de leur 
amour mutuel un éloge, unique dans les 
annales du monde. Ils n'étaient qu'un cœur 
et qu'une âme, cor unum et anima una, a 
dit Dieu lui-même. Voyez comme ils s'ai- 
ment et comme ils sont toujours prêts à 
mourir les uns pour les autres, vide ut in- 
vicem se diligant et ut pro alterutro mori sint 
parali, s'écriaient les païens 1 

3° Ils étaient pleins d'une respectueuse 
tendresse pour les apôtres, auxquels ils 
obéissaient avec une soumission filiale. 
Saint Paul, qui ne faisait pas de compli- 
ments, écrit aux chrétiens de Rome que 
leur foi est célèbre dans le monde entier; 



AU XIX SIÈCLE. 



41 



et à ceux d'Asie, qu'ils l'aimaient telle- 
ment, que, s'ils l'avaient pu, ils se seraient 
arraché les yeux pour les lui donner. A sa 
prière toutes les Églises volent au secours 
des frères de Jérusalem, et Philémon reçoit 
Onésime. 

4° Les Pères de l'Église, témoins oculai- 
res, ont continué de rendre le plus éclatant 
témoignage à leur sainteté. S'adressant aux 
juges, aux préteurs, aux proconsuls de 
l'Empire, Tertullien leur jetait ce défi so- 
lennel : « J'en appelle à vos procédures, 
magistrats chargés de rendre la justice. 
Parmi cette multitude d'accusés qui chaque 
jour paraissent à la barre de vos tribunaux, 
quel est l'empoisonneur, l'assassin, le sa- 
crilège, le corrupteur, le voleur qui soit 
chrétien ? C'est des vôtres que regorgent les 
prisons ; c'est des vôtres que sont peu- 
plées les mines ; c'est des vôtres que 
s'engraissent les bêtes de l'amphithéâtre ; 
c'est des vôtres que sont formés les trou- 
peaux de gladiateurs. Parmi eux pas un 
seul chrétien, à moins qu'il n'y soit 







42 



LE SIGNE DE LA. CROIX 



pour le seul crime d'être chrétien (1). » 
o° Les historiens païens reconnaissaient 
leur innocence, et les persécuteurs eux- 
mêmes rendaient hommage à leur vertu. 
Tacite, cet auteur beaucoup trop surfait et 
si injuste à l'égard de nos pères, raconte 
l'affreuse boucherie des chrétiens sous Né- 
ron. « Une multitude énorme, dit-il, multi- 
tudo ingens, périt dans les plus affreux sup- 
plices. Ils étaient innocents de ce qu'on leur 
reprochait ; mais ils étaient coupables de la 
haine du genre humain, odio generis hu- 
mani. » Voilà le mot. 

Quel était le genre humain de Tacite ? 
Lui-même le dit : c'était la boue vivante, 
la cruauté vivante. Pourquoi sa haine ? 
Parce que le mal est l'ennemi irréconci- 
liable du bien. La sainteté de nos pères 
était la condamnation impitoyable des cri- 
mes monstrueux dont se souillaient les 
païens. De là, les bûchers de Néron et ses 
flambeaux vivants. 



(I) ApoL, 



AU XIX e SIECLE. 



43 



Quarante ans après Néron, Pline le Jeune, 
gouverneur de Bithynic, est chargé par 
Trajan d'informer contre les chrétiens. 
Courtisan zélé, il exécute avec rigueur les 
ordres de son maître et fait traquer nos 
aïeux. Appliqués à la torture, lui-même les 
interroge. Quel résultat lui donnent ses 
sanglantes procédures? « Tout le crime des 
chrétiens, écrit-il à Trajan, consiste à s'as- 
sembler certain jour avant le lever de 
l'aurore, pour chanter des louanges à Christ 
comme à un dieu ; à s'obliger par serment, 
non à commettre aucun crime, mais à évi- 
ter le vol, le brigandage, l'adultère, le 
parjure. J'en ai fait mettre à la torture, et 
je ne les ai trouvés coupables que d'une mau- 
vaise et excessive superstition (1). » 

Je me suis étendu, mon cher Frédéric, 
sur la sainteté de nos ancêtres. A mes yeux 
elle forme le plus puissant préjugé en faveur 
du signe de la croix. Quand des hommes de 
ce caractère, et toujours en face de la mort, 



(1) Epist, lib. X, opist. 97. 



44 



LE SIGNE DE LA CROIX 



se montrent invariablement fidèles à un 
usage, il faut que cet usage soit un peu 
plus important que ne le croient tes nou- 
veaux camarades. 

Troisième préjugé en faveur des pre- 
miers chrétiens : La pratique des vrais chré- 
tiens dans les siècles suivants. De très-bonne 
heure il se forma, en Orient et en Occi- 
dent, des communautés religieuses d'hom- 
mes et de femmes. C'est dans ces asiles 
séparés du monde qu'on trouve, sinon im- 
mobilisés, du moins perpétués avec le plus 
de fidélité, le véritable esprit de l'Évangile 
et la pure tradition des enseignements apos- 
toliques. 

Au nombre des anciens usages, conservés 
avec un soin jaloux, figure le signe de la 
croix. « Nos pères, les anciens moines, écrit 
un de leurs historiens, pratiquaient très- 
fréquemment et très-religieusement le si- 
gne de la croix. Ils le faisaient surtout en 
se levant, en se couchant, avant de travail- 
ler, en sortant de leurs cellules et du mo- 
nastère, en y rentrant, en se mettant à table, 



AV XIX e SIECLE. 



4 5 



sur le pain, sur le vin, sur chaque mets (à). » 
Dans le monde marche sur une ligne pa- 
rallèle l'usage traditionnel du signe ré- 
dempteur. Tous ces grands hommes qui, 
pendant plus de cinq cents ans, se sont suc- 
cédé en Orient et en Occident ; ces génies 
incomparables qu'on appelle les Pères de 
l'Église : Terlullien, Cyprien, Athanase, 
Grégoire, Basile, Augustin, Chrysostome, 
Jérôme, Ambroise, et tant d'autres dont la 
liste effrayante pour l'orgueil l'écrase de 
son poids ; toutes ces hautes intelligences 
faisaient très-assidûment le signe de la 
croix et recommandaient avec instance à 
tous les chrétiens de le faire dans chaque 
occasion. 

J'ai appelé les Pères de l'Église de grands 
génies et de grands hommes. Si, comme 
tels, tu les opposes à tes camarades, at- 
tends-toi à un sourire de pitié : ne leur en 
veux pas. Pauvres jeunes gens 1 ils con- 



(1) Martène, De antiq. monach. ritib., lib. I, c. i, 
n. 25, etc. 

3. 



46 



LE SIGNE DE LA CROIX 



naissent les Pères de l'Église, comme ils 
connaissent les antipodes. A ton tour, de- 
mande-leur ce qu'ils entendent par grands 
hommes. A défaut de leur réponse, voici la 
mienne : au besoin, elle pourra te servir. 

J'appelle grands hommes ceux qui par 
l'élévation, la profondeur et l'étendue de 
leur génie, embrassent d'immenses hori- 
zons dans le monde de la vérité ; qui con- 
naissent les sciences, les hommes et les 
choses, non pas à la surface, mais dans 
leurs principes, dans leur but et dans leur 
nature intime ; non pas seulement la ma- 
tière qui est au-dessous, mais l'esprit qui 
est au-dessus ; non pas l'homme seule- 
ment, mais l'ange ; non pas seulement la 
créature, mais le Créateur ; non pas seu- 
lement ce qui est en deçà du tombeau, mais 
ce qui est au delà ; non pas un détail, mais 
l'ensemble ; non pas une loi isolée de la 
création, mais tout le système, dont ils font 
jaillir d'inattendues, de lumineuses appli- 
cations au perfectionnement de l'humanité. 

Voilà le génie, et voilà le Père de l'E- 



AU XIX SIECLE. 



47 



glise. Tu peux mettre au défi tes camara 
des de trouver, parmi les anciens et parmi 
les modernes, personne qui ait vérifié 
mieux ou aussi bien la définition du grand 
homme. Si renommées qu'elles soient, les 
spécialités, surtout les spécialités actuel- 
les, en chimie, en physique, en mécani- 
que, en industrie, ne sont ni des génies ni 
de grands génies. L'homme dont le regard 
n'embrasse qu'une loi secondaire de l'har- 
monie universelle ne mérite pas le nom de 
génie ; et on n'appelle pas grand le musi- 
cien qui ne sait tirer qu'un son de son ins- 
trument, mais celui qui en fait résonner 
harmonieusement toutes les cordes. 

Le temps ne me permet pas d'achever 
ma lettre ce soir : je la reprendrai demain. 






H 



m 



TROISIEME LETT1ÎE 



Ce 28 novembre. 



Suite du troisième préjugé : les docteurs de l'Orient et de 
l'Occident. — Constantin, Théodose, Cbarlemagnc, saint 
Louis, Bayard, dim Juan d'Autriche, Sobieski. — Qua- 
trième préjugé : la conduite de l'Église. — Cinquième 
préjugé : ceux qui ne font pas le sigue de la croix. — Ré- 
sumé. 



Or, mon cher ami, sans exception au- 
cune, tous ces grands génies faisaient le 
signe de la croix comme de petites filles. 
Us le faisaient très-souvent et ne cessaient 
de recommander aux chrétiens de le faire 
en toute occasion. « Faire le signe de la 
croix, dit l'un d'eux, sur ceux qui mettent 
leur espérance en Jésus-Christ, est la pre- 
mière chose qui a lieu parmi nous et la plus 
connue, primum est et notissimum (i). » Un 
autre : 



(1) S. Basil., De Sp. S., c. kvii. 



LE SIGNE DE LA CBOIX AU XIX SIECLE. 



49 



« La croix se trouve partout : chez les 
princes et chez les sujets, chez les femmes, 
chez les hommes, chez les vierges et chez 
les femmes mariées, chez les esclaves et 
chez les personnes libres, et tous en mar- 
quent la plus noble partie de leur corps, le 
front... Jamais ne franchissez le seuil de 
vos maisons sans dire : Je renonce à Satan 
et je m'attache à Jésus-Christ, et sans accom- 
pagner ces paroles du signe de la croix : 
cum hoc verbo et crucem in fronte impri- 
mas (1). » 

Un autre : « Nous devons faire le signe 
de la croix à chaque action du jour, omne 
dieiopus in signo facere Salvatoris (2). » D'au- 
tres encore : « Que le signe de la croix 
se fasse constamment sur le cœur, sur la 
bouche, sur le front, à table, au bain, au 
lit, à l'entrée et à la sortie, dans la joie et 
dans la tristesse, assis, debout, en parlant, 
en marchant, bref, en toutes nos œuvres, 






(1) S. Chrys., Quocl Christus 
xxi, ad popul. Antioch. 

(2) S. Ambr., Sera., xliii. 



sit Deus ; et Homil. 



50 



LE SIGNE DE LA CROIX. 



uerfio, dicam in omni negotio . Faisons-le sur 
notre poitrine et sur tous nos membres, 
afin que notre être tout entier soit couvert 
de cette invincible armure des chrétiens : 
armemur hac insuperabili chrislianorum ar- 
rnatura (1). » 

Jusqu'au dernier soupir, confirmant leurs 
paroles par leur exemple, nous voyons ces 
grands génies mourir comme l'illustre 
Chrysostome, le roi de l'éloquence, en fai- 
sant le signe de la croix. Formés à leur 
école, les plus nobles chrétiens marchent 
sur leurs traces. Parlant de sainte Paule, 
la petite-fdle des Scipions, saint Jérôme 
dit : « Lorsqu'elle fut sur le point de rendre 
l'àme et qu'à peine nous l'entendions par- 
ler, elle tenait le doigt sur sa bouche, et, 
fidèle à l'usage, elle imprimait le signe de 
la croix sur ses lèvres (2). » 

Franchissons les siècles et signalons 



(1] S. Gaudont. opisc. Brixien., Trait, de lecl. 
évang. ; S. Cyrill. Hier., Calecli., iv, n. 14 ; S. Eph., 
de Panopl'n. 

(2) Ad. lîustoch., de Epitaph. PauLe. 



AU XIX" SIECLE. 51 

quelques brillants anneaux de la chaîne tra- 
ditionnelle. Sans parler de ces immortels 
empereurs, législateurs et guerriers, Cons- 
tantin, Théodose, Gharlemagne, si fidèles 
à l'usage du signe de la croix, arrivons au 
plus grand de nos rois, saint Louis. Son ami 
et son historien, le sire de Joinville, nous 
a laissé ce témoignage : « A la table, au 
conseil, au combat, en toutes ses actions, 
le Roi commençait toujours par le signe 
de la croix (1). » Le chevalier sans peur et 
sans reproche, Bayard, est blessé à mort. 
Digne de sa vie, son dernier acte est le si- 
gne de la croix, qu'il fait avec son épée. 

Représentées par deux flottes de plus de 
quatre cents voiles, la pui>sance catholi- 
que et la puissance musulmane sont en pré- 
sence dans le golfe de Lépante. Du combat 
va dépendre le salut de la civilisation, ou 
le triomphe de la barbarie. Les destinées 
de l'Europe sont dans les mains de don Juan 
d'Autriche. Avant de donner le signal de 






(1) Vie, 




52 



LE BIfiNB DE LA CROIX 



l'attaque, le héros chrétien fait le signe de 
la croix. Tous les capitaines le répètent, et 
l'islamisme subit une défaite dont il ne s'est 
jamais relevé. 

Toutefois, un siècle plus tard, il essaye 
de réparer son échec. Ses hordes innom- 
brables s'avancent jusque sous les murs de 
Vienne. Sobieski est appelé. Comparées à 
celles de l'ennemi, ses forces ne sont rien. 
Mais Sobieski est chrétien. Avant de des- 
cendre dans la plaine, il fait faire le signe 
de la croix à son armée, lui-même se fait 
signe de croix vivant, entendant la messe 
les bras étendus en forme de croix. C'est là, 
dit un guerrier chrétien, que le grand vizir 

fut hilttu. 

Je n'en finirais pas, mon cher ami, si je 
voulais citer, les uns après les autres, tous 
les faits qui établissent la perpétuité et la 
fréquence du signe de la croix, chez les 
vrais chrétiens de tous les siècles et de tou- 
tes les conditions, dans le monde comme 
dans les cloîtres, en Orient et en Occident. 
Cette glorieuse tradition ne forme-t-elle 



AU XIX SIECLE. 



5 3 



pas un préjugé passablement respectable, 
en faveur de nos aïeux de la primitive 
Église ? Qu'en pensent tes jeunes cama- 
rades? 

Quatrième préjugé en faveur des pre- 
miers chrétiens : L'usage de l'Eglise. Les 
siècles passent, et avec les siècles les hom- 
mes changent. Lois, habitudes, modes, lan- 
gage, manières de voir et de juger : tout se 
modifie. Seule, l'Église ne change pas. Im- 
muable comme la vérité, dont elle est la 
maîtresse, ce qu'elle enseignait, ce qu'elle 
faisait hier, elle l'enseigne, elle le fait au- 
jourd'hui, elle l'enseignera, elle le fera de- 
main et toujours. 

Quelle est sa pensée, quelle est sa con- 
duite à l'égard du signe de la croix? Nul 
point sur lequel se manifeste avec plus 
d'éclat sa divine immutabilité. Depuis dix- 
huit siècles, on peut dire que l'Église vit 
du signe de la croix. Pas un instant elle ne 
cesse de l'employer. Elle commence, con- 
tinue, achève tout par ce signe. De toutes 
ses pratiques, le signe de la croix est la 






54 



LK SIGNE DE LA CROIX 



principale, la plus ordinaire, la plus fami- 
lière. Il estl'àme de ses exorcismes, de ses 
prières et de ses bénédictions. 

Ce que nous lui voyons faire sous nos 
yeux, dans nos basiliques, elle le faisait 
sous les yeux de nos pères, dans les cata- 
combes. « Sans le signe de la croix, di- 
sent-ils, rien parmi nous ne se fait légi- 
timement, rien n'est parfait, rien n'est 
saint (I). » 

Semblable à celui de son divin fondateur, 
le pouvoir de l'Église s'exerce sur les créa- 
tures et sur l'homme. Il s'étend au ciel et 
sur la terre : Data est inihi omnis potestas m 
cœlo et in terra. Comment l'exerce-t-elle? 
Par le signe de la croix. Tout ce qu'elle des- 
tine à ses usages : Teau, le sel, le pain, le 
vin, le feu. la pierre, le bois, l'huile, le 
baume, le linge, la soie, les bronzes, les mé- 
taux précieux ; tout ce qui appartient à ses 



(1) Sine quo signo nihil est sanctum, neque alia 
consecratio meretur effectum. (S. Cypr., de Ba.pt. 
chr.) — Quod sigmirn nisi adhibeatur, nihil recte 
perficitur. (S. Aug., Tract. 128, in Joan., n. 5.) 



^m 



AU XIX e SIECLE. a 5 

enfants : leurs demeures, leurs champs, 
leurs troupeaux, leurs instruments de tra- 
vail, les inventions de leur industrie; elle 
prend possession de tout par le signe de la 
croix. 

Veut-elle préparer au Dieu du ciel une 
habitation sur la terre, avant tout le signe 
de la croix doit consacrer l'emplacement 
de l'édifice. « Que personne, disent les con- 
ciles, ne se permette de bâtir une église sans 
que l'évêque vienne sur les lieux et y fasse 
le signe de la croix, afin d'en chasser les 
démons (1). » Le signe de la croix est la 
première chose qu'elle emploie pour bénir 
les matériaux du temple. Elle le grave vingt 
fois sur le pavé, sur les piliers, sur l'autel. 
Pour l'immobiliser, elle le fabrique en fer 
et le place au sommet de l'édifice. Lorsque 
ses enfants viendront dans la maison de 
Dieu, que feront-ils avant d'en franchir le 

(I) Nemo ecclesiam œdificet, antequam episcopus 
civitatis veniat et ibidem crucem figat : addit glossa, 
ad abigendas inde dœmonum phantasias. (Novella V, 
paragraph. 1, cap. Nemo de co?isecrat., dist. 1.) 



mm 



■2H 



56 



LE SIGNE DE LA CROIX 



seuil? Le signe de la croix. Par où les chefs 
de la prière, les évêques et les prêtres com- 
menceront-ils à célébrer les louanges du 
Très- Haut? Par le signe de la croix. 

« Lorsque au commencement des offices 
nous faisons le signe de la croix, accompa- 
gné de ces paroles : Dieu, venez à mon aide, 
c'est comme si nous disions, écrit un an- 
cien liturgiste : Seigneur, votre croix est 
notre aide; la main vous en représente le 
signal, et la langue vous en prie. Le diable 
est le colonel de tous les ennemis de notre 
salut; il gouverne le monde, il flatte la 
chair pour nous amorcer. Si donc par votre 
croix, Seigneur, vous nous donnez aide, lui 
et tous nos ennemis seront mis en dé- 
route (1). » 

Vois surtout sa conduite à l'égard de 
l'homme, temple vivant de la Trinité. La 
première chose qu'elle fait sur lui, au sortir 
du sein de sa mère, c'est le signe de la 
croix; la dernière, lorsqu'il rentre dans 



(1) Raisons de l'office, etc., p. 270. 



AU XIX e SIECLE. 



57 



les entrailles de la terre, c'est encore le signe 
de la croix. Au fils de sa tendresse, voilà 
son premier bonjour et son dernier adieu. 

Dans l'intervalle qui sépare le berceau de 
la tombe, combien de signes de croix sur 
l'homme ! Au baptême, où il devient enfant 
de Dieu, le signe de la croix; à la confirma- 
tion, où il devient soldat de la vertu, le 
signe de la croix; à l'eucharistie, où il se 
nourrit du pain des anges, le signe de la 
croix; à la pénitence, où il recouvre la vie 
divine, le signe la croix; à l'extrême-onc- 
tion, où il est fortifié pour le dernier com- 
bat,' le signe de la croix; à l'ordre et au 
mariage, où il est associé à la paternité de 
Dieu lui-môme, le signe de la croix. Tou- 
jours et partout, aujourd'hui comme autre- 
fois, en Orient comme en Occident, le signe 
de la croix sur l'homme (1). 

Cela n'est rien encore. Vois ce que fait 



(I) Si regenerari oportet, crux adest; si mystico 
illo cibo nitriri, si ordinari, et si quidvis aliud facien- 
dum ubuiue nobis adest hoc Victoria; syrabolum. 
(S Ctarys., m Matth. homil. 54, n. 4.) - Quod signum 



58 



LE SIGNE DE LA CROIX 



l'Église lorsque, dans la personne du prêtre, 
elle monte à l'autel. Armée de la toute- 
puissance qui lui a été donnée, elle vient 
commander, non plus à la créature, mais 
au Créateur; non plus à l'homme, mais à 
Dieu. A sa voix Je ciel s'ouvre; le Verbe 
s'incarne et renouvelle tous les mystères de 
sa vie, de sa mort et de sa résurrection. 
Est-il un acte qui doive être accompli avec 
une plus solennelle gravité, un acte duquel 
il faille bannir avec plus de soin tout ce 
qui serait étranger ou superflu? 

Or, dans le cours de Yaction par excel- 
lence, l'Église, plus que jamais, multiplie le 
signe de la croix; elle s'enveloppe du signe 
de la croix; elle marche à travers le signe 
de la croix ; elle le répète si souvent, que le 
nombre auquel elle arrive pourrait paraître 
exagéré, s'il n'était pas profondément mys- 
térieux. Sais-tu combien de fois le prêtre 



msi adliibeatur frontibus credentium, sive ipsi aquœ 
m qua regenerantur, sive oleo quo chrismate ungun- 
tur, sive sacrificio quo aluntur, nilnl eorum recte per- 
iicitur. (S. Aug., in Joan., tract. 128, n. 5.) 



AU XIX e SIECLE. 



59 



fait le signe de la croix pendant la messe? 
11 le fait quarante-huit fois! Je dis mal : tant 
que dure l'auguste sacrifice, le prêtre est 
un signe de croix vivant. 

Et l'Église catholique, la grave institu- 
trice des nations, la grande maîtresse de la 
vérité, s'amuserait à répéter si souvent, 
dans l'acte le plus solennel, un signe inu- 
tile, superstitieux ou d'une minime impor- 
tance 1 Si tes camarades croient cela, ils ont 
tort d'être incrédules : ce n'est pas la cré- 
dulité qui leur manque. La conduite de 
l'Église et des vrais chrétiens de tous les 
siècles est donc un préjugé victorieux en 
faveur de nos premiers ancêtres. 

Cinquième préjugé en faveur des premiers 
chrétiens : Ceux qui ne font pas le signe de 
la croix. 

Il y a sur la terre six catégories d'êtres 
qui ne font pas le signe de la croix. 

Les païens : Chinois, Indous, Thibétains, 
Hottentots, sauvages de l'Occanie, adora- 
teurs d'idoles monstrueuses, peuples pro- 
fondément dégradés et non moins malheu- 



I 



■ 



60 



LE SIGNE DE LA CROIX 



reux : ils ne font pas le signe de la croix. 
Les mahométans : pourceaux par le sen- 
sualisme, tigres par la cruauté, automates 
par le fatalisme : ils ne font pas le signe de 
la croix. 

Les juifs : profondément encroûtés dans 
une couche épaisse de superstitions ridicu- 
les, pétrification vivante d'une race déchue : 
ils ne font pas le signe de la croix. 

Les hérétiques : sectaires impertinents 
qui ont prétendu réformer l'œuvre de Dieu, 
et qui, en punition de leur orgueil, en sont 
venus à perdre jusqu'au dernier lambeau 
de vérité. « Je me fais fort, disait naguère 
un de leurs ministres prussiens, d'écrire, 
sur l'ongle de mon pouce, tout ce qui reste 
de croyances communes, parmi les protes- 
tants : » les protestants ne font pas le signe 
de la croix ! 

Les mauvais catholiques : renégats de 
leur baptême, esclaves du respect humain, 
superbes ignorants qui parlent de tout et 
qui ne savent rien, adorateurs du dieu 
ventre, du dieu chair, du dieu matière, et 



AU XIX SIECLE. 61 

dont la vie intime est un linge souillé : ils 
ne font pas le signe de la croix. 

Les botes : bipèdes et quadrupèdes de 
toutes espèces : chiens, chats, ânes, mu- 
lets, chameaux, hiboux, crocodiles, huîtres, 
hippopotames : ils ne font pas le signe delà 
croix. 

Telles sont les six catégories d'êtres qui 
ne font pas le signe de la croix. Si, en pré- 
sence des tribunaux, le caractère moral du 
demandeur ou du défendeur contribue puis- 
samment, même avant l'examen de la cause, 
à fixer l'opinion des juges, je le laisse à 
penser si le caractère des êtres qui ne font 
pas le signe de la croix est un mince pré- 
jugé en faveur des premiers chrétiens! 

En résumé, relativement à l'usage très- 
fréquent du signe de la croix, le monde se 
divise en deux camps opposés. 

Pour: les admirables chrétiens de la pri- 
mitive Église, les plus saints et les plus 
grands génies de l'Orient et de l'Occident, 
les vrais chrétiens de tous les siècles, l'É- 
glise catholique elle-même, la maîtresse de 

4 



6 2 LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIECLE. 

Contre: les païens, les mahométans, les 
juifs, les hérétiques, les mauvais catholi- 
ques et les bêtes. 

Il me semble que tu peux déjà te pro- 
noncer. A plus forte raison, ta conviction 
sera formée lorsque tu sauras les motifs qui 
justifient les uns et qui condamnent les au- 
tres. Je te les dirai dans les lettres sui- 
vantes. 



QUATRIEME LETTRE. 



Ce 20 novembre. 

Réponse à une objection : les temps sont changés. — Raisons 
en faveur des premiers chrétiens, tirées de la nature même 
du signe de la cruix. — Le signe de la croix est cinq choses. 
— Un signe qui ennoblit l'homme. — Preuves que le signe 
de la croix est divin. 



« Pour moi, me dis-tu, mon cher Frédé- 
ric, la question est jugée. Jamais je ne croi- 
rai que Dieu a donné la vérité et le bon 
sens en partage à ses ennemis, tandis qu'il 
aurait condamné ses meilleurs amis à l'er- 
reur et à la superstition. » 

Cet aveu me réjouit sans me surprendre. 
Ton esprit cherche la vérité et ton cœur ne 
la repousse pas. Si tous étaient dans les 
mêmes dispositions, la tâche de l'apologiste 
serait facile. Par malheur, il en est autre- 
ment. Dans la plupart des controverses, sur- 
tout des controverses religieuses, l'homme 



I 



64 



LE SIGNE DE LA CROIX 






discute, non avec sa raison, mais avec ses 
passions. Ce n'est pas pour la vérité qu'il 
combat, c'est pour la victoire. Triste vic- 
toire qui consiste à s'afffermir dans l'escla- 
vage de l'erreur et du vice ! 

Ce que je sais de tes camarades et de tant 
d'autres prétendus catholiques de notre 
temps, me donne lieu de craindre qu'ils 
n'ambitionnent cette funeste victoire. Je les 
aime trop pour ne pas la leur disputer. 
Afin d'arracher le bandeau dont ils se cou- 
vrent et d'éclairer de plus en plus ta propre 
conviction, je vais exposer les raisons in- 
trinsèques qui justifient l'inviolable fidélité 
des vrais chrétiens à l'usage très-fréquent 
du signe de la croix. 

Faisons d'abord justice de la grande ob- 
jection des modernes contempteurs du signe 
adorable. « Autres temps, autres mœurs, 
disent-ils. Ce qui était utile, nécessaire 
même dans les premiers siècles de l'Église, 
ne l'est plus aujourd'hui. Les temps sont 
changés ; il faut vivre avec son siècle. » 

Saint Paul leur répond : Jésus-Christ était 



AU XIX e SIÈCLE. 



65 



hier, il est aujourd'hui, et il sera le même aux 
siècles des siècles. Tertullien ajoute : le Verbe 
incarné s'appelle la vérité et non pas la cou- 
tume. Or, la vérité ne change pas. Ce que 
les apôtres, les chrétiens de la primitive 
Eglise, les vrais chrétiens de tous les siècles 
ont tenu pour utile, et jusqu'à un certain 
point nécessaire, n'a pas cessé de l'ôtre. 
J'ose même affirmer qu'il l'est aujourd'hui 
plus que jamais. La raison en est dans les 
rapports de ressemhlancc qui existent entre 
la position des chrétiens des premiers siè- 
cles et celle des chrétiens du dix-neuvième 
siècle. 

Quelle était la position de nos pères de 
la primitive Église ? Ils étaient en face d'un 
monde qui n'était pas chrétien, qui ne vou- 
lait pas le devenir, qui ne voulait pas qu'on 
le fût, et qui persécutait à outrance ceux 
qui s'obstinaient à l'être. Et nous, ne som- 
mes-nous pas en face d'un monde qui cesse 
d'être chrétien, qui neveut pas le redevenir, 
qui ne veut pas qu'on le soit, et qui persé- 
cute tantôt par la ruse, tantôt par la vio_ 

4. 






66 

lence, 



LE SIGNE DE LA CHOIX 

qui s'obstinent à 



ceux qui sonsuueiii a l'être ? 

Si, dans une pareille situation, les pre- 
miers chrétiens, formés à l'école des apô- 
tres, ont regardé comme nécessaire l'usage 
si fréquent du signe de la croix, quelles rai- 
sons aurions-nous de l'abandonner? Som- 
mes-nous plus habiles, ou plus forts? les 
dangers sont-ils moins grands, les ennemis 
moins nombreux, ou moins perfides? Poser 
de pareilles questions, c'est les résoudre. 
Passons, 

Jusqu'ici, mon cher Frédéric, je n'ai fait 
valoir que les circonstances extérieures de 
la cause ; il faut maintenant le plaider au 
fond, en déduisant les raisons prises de la 
nature même du signe de la croix. Pour toi, 
pour moi, pour tous les hommes sensés, 
elles se résument ainsi : 

Fils de la poussière, le signe de la croix 
est un signe divin qui nous ennoblit; 

Ignorants, le signe de la croix estun livre 
qui nous instruit ; 

Pauvres, le signe de la croix estun trésor 
qui nous enrichit ; 



AU XIX" SIÈCLE. 



67 



Soldats, le signe de la croix est une arme 
qui dissipe l'ennemi ; 

Voyageurs pour le ciel, le signe delacroix 
est un guide qui nous conduit. 

Passe ta robe de juge, assieds-toi sur ton 
siège, coiffe-toi de ta toque et écoute. 

Fils de la poussière, le signe de la croix 

EST UN SIGNE DIVIN QUI NOUS ENNOBLIT. — Quel 

est, dis-moi, cet être qui vient au monde en 
pleurant ; qui rampe comme le ver, soumis 
comme le petit de l'animal à toutes les in- 
firmités, et, plus longtemps que lui, inca- 
pable de suffire à ses besoins? Que l'homme 
qui s'appelle prince, roi, empereur ; que la 
femme qui s'appelle comtesse, duchesse, 
impératrice, ne soient pas trop fiers. Un re- 
gard en arrière leur apprendra qu'ils sont 
cet être : car cet être, c'est l'homme : ver de 
terre au berceau, pâture des vers dans la 
tombe (1) . 



(I) Primam voeem similcm omnibus emisi plorans. 
In involumentis nutritus sum, et curis magnis. Nemo 
enim ex regibus aliudhabuit nativitatis initium. (Sap. , 
vu, 32.) Nihil est ita imperfectum, inops, nudum, 



68 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Cet être si infime, si nul, si honteuse- 
ment confondu, pendant les premières an- 
nées de son existence, avec les plus faibles 
et les plus vils animaux, n'est d'ailleurs que 
trop poussé par ses instincts à leur ressem- 
bler. Toutefois cet être est l'image de Dieu, 
le roi de la création : il ne faut pas qu'il se 
dégrade. Dieu le touche au front et lui im- 
prime un signe divin qui l'ennoblit. No- 
blesse oblige. Respecté des autres, il se 
respectera lui-même. Ces lettres de no- 
blesse, ce signe divin, c'est le signe de la 
croix. 

Il est divin, puisqu'il vient du ciel et 
non de la terre. Il vient du ciel, puisque 
le propriétaire seul a le droit de marquer ses 
produits au coin de son effigie. Il vient du 
ciel, puisque la terre avoue ne l'avoir pas 
inventé. Parcours tous les pays et tous les 
siècles, nulle part lu ne trouveras l'homme 
qui a imaginé le signe de la croix, le saint 
qui l'a enseigné, le concile qui l'a imposé. 

informe, spurcum, ut homo a partu. (Plutarch., Lib. 
de amore prolis .) 



AU XIX SIÈCLE. 



69 



« La tradition l'apprend, dit Tertullien, 
la coutume le confirme, la foi le pra- 
tique (1). » 

Dans Tertullien tu viens d'entendre la 
dernière moitié du second siècle de l'Église. 
Saint Justin parle pour la première et t'ap- 
prend non-seulement l'existence du signe 
de la croix, mais la manière dont il se fai- 
sait (2). Nous voilà dans ces temps primitifs, 
temps d'éternelle mémoire, que les héréti- 
ques eux-mêmes appellent l'âge d'or du 
christianisme, et par la pureté de la doctrine 
et par la sainteté des mœurs. Or, nous y 
trouvons le signe de la croix en pleine pra- 
tique, en Orient comme en Occident. 

Avançons de quelques pas, et nous don- 
nons la main à saint Jean, le dernier survi- 
vant des apôtres. Tu vois le vénérable vieil- 
lard faisant le signe de la croix sur une 

(1) Harum et aliarum lrajusmodi diciplinarum si le- 
gem expostules scripturarum nuUamin venies. Tradi- 
tio tibi prœtenditur auctrix, consuetudo confirmatrix 
etfides observatrix. (Tortul., De Coron, mil., c. m.) 

(2) Dextra manu in nomine Christi quos crucis si- 
gno obsignandi sunt obsignamus. (Quœst., 118.) 



7o 



LE SIGNE DE LA CROIX 



coupe empoisonnée et buvant impunément 
la liqueur meurtrière (1). Un peu plus loin, 
voici ses illustres collègues l'ierre et Paul. 

Gomme Jean, le disciple chéri du divin 
Maître, Pierre etPaul, princes de l'apostolat, 
font religieusement le signe de la croix, et 
renseignent de l'Orient à l'Occident, à 
Jérusalem, à Antioche, à Athènes, à Rome, 
aux Grecs et aux barbares. Écoutons un ir- 
récusable témoin de la tradition. «Paul, dit 
saint Augustin, porte partout le royal éten- 
dard de la croix. 11 pèche les hommes, et 
Pierre marque les nations du signe de la 
croix (2). » 

Non-seulementils le font sur les hommes, 
ils le font encore sur les créatures inanimées 
et ils le font faire, 'i Toute créature de Dieu 
est bonne, écrit le grand Apôtre, et il ne faut 
rien rejeter de ce qui peut être reçu avec 
actions de grâces ; parce qu'il est sanctifié 

(1) S. Simcon, Metaph. in Joan. 

(2) Circumfert Paulus Dominicum in cruce voxil- 
lum. Et istc piscatoi- ho'minum, et ille titulat signo 
crucis gentiles. (Senn., xxvm.) 



9* 



AU .\IX B SIECLE. 



71 



par la parole de Dieu et parla prière (1). » 
Telle est la règle. Quel en est le sens?Dans 
l'étude du droit, si on rencontre un texte 
obscur, que fait-on? Pour l'élucider, on con- 
sulte l'interprète le plus autorisé et le plus 
voisin du législateur: sa parole fail loi. 

Ecoute l'interprète le pi us autorisé de saint 
Paul, le grand Chrysostome. « Paul, dit-il, 
établit ici deux choses : la première, que 
nulle créature n'est immonde. La seconde, 
qu'en la supposant telle, le moyen de la pu- 
rifier est sous la main. Faites-lui le signe de 
la croix, rendez grâces et gloire à Dieu, et à 
l'instant toute souillure disparaît (2). » Voilà 
l'enseignement apostolique. 

Les princes des apôtres ne font pas seule- 
ment le signe de la croix sur les créatures 
inanimées et sur les multitudes qui accou- 
rent à la foi ; on le fait sur eux-mêmes. Ce 

(1) I. Tim., iv, i-5. 

(:») Duo capita ponit, uimm quidem quod creatura 
nulla communis est. Secundo, quod etsi communia 
sit, medicamentum in promptu est. Signum illi cru- 
cis imprime, gratias âge, Deo gloriam refer, et proti- 
nus immunditia omnis abscessit. (In Tim., Homil. xn. 



72 



LE SIGNE DE LA CROIX 



signe existait donc avant eux. Paul, le per- 
sécuteur, est renversé sur le chemin de Da- 
mas. Il faut qu'il devienne l'apôtre du Dieu 
qu'il poursuit. Quel sera le premier acte du 
Dieu vainqueur? Ce sera de marquer le 
vaincu du signe de la croix. « Va, dit-il à 
Ananie, et marque-le de mon signe (1). » 

Quel est donc l'auteur et l'instituteur du 
signe delà croix? Pour le trouver, il faut 
franchir tous les siècles, toutes les créatures 
visibles, toutes les hiérarchies angéliques ; 
il faut s'élever jusqu'au Verbe éternel, la 
vérité en personne. 

Écoute encore un témoin parfaitement 
placé pour le savoir, témoin d'autant plus 
irréprochable qu'il a signé son témoignage 
de son sang. J'ai nommé l'immortel évoque 
de Cartilage, saint Cyprien. « Seigneur, s'é- 
crie-t-il, Prêtre saint, vous nous avez légué 
i rois choses impérissables : le calice de votre 
sang, le signe de la croix, et l'exemple de 



(1) Vade ad cum, et signa oum charactere meo. (S. 
Vug,, Serm II et XXV, de Sanctis.) 






AU XIX" SIECLE. 7 3 

vos douleurs (1). » Saint Augustin ajoute : 
« C'est vous-même qui avez voulu que ce 
signe nous fût imprimé sur le front (2). » 

11 seraitaisé de citer vingt autres témoins. 
Mais comme j'écris des lettres et non pas 
un livre, je m'arrête. Le signe de la croix est 
un signe divin ; premier fait acquis à la dis- 
cussion. Il en est un autre dont je te parlerai 
demain. 

(1) Tu, Domine, sacerdos sancte, constituisti nobis 
inconsumptibiliter potum vivificum, crucis signum, 
et mortificationis oxemplum. (Ser. de Puss . Chr.) 

(2) Signum suum Christus in fronte nobis figi vo- 
luit. (In ps. 130.) 



CINQUIEME LETTRE 



Ce 30 novembre. 



Le signe de la croix nous ennoblit. — II est le signe exclusif 
de l'élite de l'humauité. — Il est le blason du catholique. — 
Ce que c'est qu'un catholique. — En nous ennoblissant, le 
signe de la croix nous enseigne le respect de nous-mêmes. — 
Importance de cette leçon. — Honle de ceux qui ne font pas 
le signe de la croix. — Tableau du mépris qu'ils ont pour 
eux-mêmes. 



J'ai ajouté, mon cher Frédéric, que le 
signe de la croix est un signe qui ennoblit. 
Il nous ennoblit, parce qu'il est divin. Tout 
ce qui est divin ennoblit. Cette seule raison 
pourrait dispenser de toute autre. J'ajoute 
néanmoins que le signe de la croix nous 
ennoblit, parce qu'il est le signe exclusif 
de l'élite de l'humanité. Tes camarades y 
ont-ils jamais réfléchi? 

Tout ce qui ne fait pas le signe de la croix, 



LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX 8 SIÈCLE. 



75 



à plus forte raison tout ce qui est assez 
malheureux pour en rougir, demeure con- 
fondu avec les païens, les mahométans, les 
Juifs, les hérétiques, les mauvais catholi- 
ques et les bêtes : c'est-à-dire avec la lie de 
la création. Qu'en penses-tu ? M'y a-t-il pas 
de quoi être fier d'un signe qui nous dis- 
tingue si noblement de tout ce qui ne le 
porte pas ? 

L'enfant est fier d'être membre d'une 
famille vénérable par son antiquité, illus- 
tre par ses services, respectable par ses 
vertus, puissante par ses richesses. Aussi 
comme il est jaloux de son blason! Il le 
taille en pierre, en marbre, en argent, en 
or, en agate, en rubis ; il le grave sur son 
habitation : il le sculpte dans ses meubles; 
il le dessine sur sa vaisselle et sur son linge; 
il le marque sur son cachet; il voudrait le 
marquer sur son front. Il le peint sur les 
parois de sa voiture ; il en décore jusqu'aux 
harnais de ses chevaux. Vanité à part, il a 
raison. Sa conduite proclame la loi émi- 
nemment sociale de la solidarité. La gloire 



7 6 LE SIGNE DE LA CROIX 

des aïeux est la gloire des enfants : c'est un 
patrimoine de famille. 

Catholique, le signe de la croix est mon 
blason. Il me dit, il dit à tous la noblesse 
de ma race, son antiquité, ses services, 
ses gloires, ses vertus. Et je n'en serais 
pas fier! Je renierais le sang illustre qui 
coule dans mes veines ! Indigne de porter 
un grand nom, je répudierais lâchement 
la loi de solidarité, jetant mes armoiries 
dans la boue et au vent le riche héritage 
de mes aïeux! 

Les hommes sont fiers d'appartenir à 
une nation aristocratique. L'Espagnol est 
fier d'être Espagnol ; l'Anglais est fier d'être 
Anglais ; le Français est lier d'être Fran- _ 
çais : ainsi des autres grands peuples. 
Dis-moi, mon ami, quelle est la plus 
grande, la plus aristocratique nation du 
globe? 

Il est une nation plus ancienne, et qui 
compte à elle seule plus de citoyens que 
tous les peuples dont je viens de prononcer 
le nom; une nation qui par ses lumières 



AU XIX SIÈCLE. 



77 



brille dans le monde, comme le soleil 
dans le firmament; une nation essentielle- 
ment expansive, qui, au prix de son sang, 
a tiré le genre humain de l'a barbarie et qui, 
au même prix, l'empêche d'y retomber, té- 
moin l'histoire et la mappemonde ; une na- 
tion qui voit, et qui voit seule, parmi ses 
enfants, tout ce que l'homme a connu de 
plus grand par le génie, parla vertu, par la 
science, par le courage ; des légions en- 
tières de docteurs, de vierges, de martyrs, 
d'orateurs, de poètes, de philosophes, d'ar- 
tistes ; les grands législateurs, les bons rois, 
les guerriers illustres, dans toutes les par- 
ties du monde; une nation d'autant plus 
aristocratique que toutes les autres lui doi- 
vent leur supériorité. Quoi qu'on dise et 
quoi qu'on fasse, l'histoire a nommé la 

grande nation catholique. Je lui appartiens. 
Le signe de la croix est son blason : et j'en 

rougirais ! 
Dieu lui-même a pris soin de montrer 

par d'éclatants miracles combien s'honore 

à ses yeux et la personne et le membre qui 



78 



LE SIGNE DE LA CROIX 



fait le signe de la croix. Sainte Édithe, fille 
d'Edgar, roi d'Angleterre, eut dès l'enfance 
la croix dans le cœur. Cette petite prin- 
cesse, une des plus belles fleurs de virgi- 
nité qui aient orné l'ancienne Ile des Saints, 
ne faisait rien sans marquer du signe salu- 
lutaire son front et sa poitrine. 

Ayant fait bâtir une église en l'honneur 
de saint Denis, elle pria saint Dunstan, ar- 
chevêque de Gantorbéry, de venir la dé- 
dier. Il le fit volontiers, et dans les diverses 
conversations qu'il eut avec la sainte, il fut 
frappé de la voir, à l'exemple des premiers 
chrétiens, faire très-souvent le signe de la 
croix, avec le pouce, sur son front. 

Cette dévotion lui fit tant de plaisir, qu'il 
pria Dieu de bénir ce pouce et même de le 
préserver de la corruption du tombeau. Il 
fut exaucé. Morte bientôt après, à l'âge de 
vingt-trois ans, la sainte lui apparut. Vous 
lèverez, lui dit-elle, mon corps de sa tombe. 
Vous le trouverez sans corruption, hormis 
les parties dont j'ai fait un mauvais usage 
dans la légèreté de mon enfance. Ces par- 



AU XIX SIÈCLE. 



79 



ties étaient les yeux, les pieds et les mains 
qui se trouvèrent effectivement consumés, 
à la réserve du ponce, dont elle avait cou- 
tume de faire le signe de la croix (1). 

Au point de vue de l'honneur, nos aïeux 
avaient-ils tort de faire si souvent le signe 
de la croix? Et nous, avons-nous raison de 
ne plus le faire? Ah! qu'ils avaient bien 
autrement que nous la fierté de leur no- 
blesse et le sentiment de leur dignité 1 Aussi, 
en se redisant sans cesse que noblesse 
oblige, je ne m'étonne pas qu'ils aient fait 
une société unique dans les annales du 
monde, par l'héroïsme de ses vertus : tu 
vas le comprendre. 

En nous ennoblissant à nos yeux, le pre- 
mier sentiment que développe en nous le 
signe de la croix, c'est le respect de nous- 
mêmes. Le respect de nous-mêmes! Quel 
grand mot, cher ami, je viens de pronon- 
cer ! Je regarde autour de moi : je vois un 
siècle, un monde, une jeunesse, qui ne ces- 
sent de parler de dignité humaine, d'éman- 

(I) Voir sa Vie, c. ni. 






80 



LE SIGNE DE LA CROIX. 



cipation, de liberté. Ces mots, vides de 
sens, ou pleins d'un sens mauvais, rendent 
le siècle, le monde, la jeunesse, ingouver- 
nables. Impatients du joug de toute auto- 
rité divine, sociale, civile, paternelle, ils 
s'en vont répétant à tout ce qu'ils rencon- 
trent : Respectez-moi. 

Très-bien ; mais, si lu veux être respecté, 
commence par te respecter. Le respect des 
autres pour nous se mesure à celui que 
nous avons pour nous-même. La cruauté, 
l'hypocrisie, la débauche, le vice doré, 
ganté, fardé, empanaché, éperonné, cou- 
ronné, peut inspirer la crainte : obtenir 
le respect, jamais. Or, l'homme actuel, 
jeune homme ou vieillard, qui ne fait plus 
le signe de la croix, se respecte-il? Faisons 
un essai d'autopsie. 

La plus noble partie de l'homme, c'est 
son âme et la plus noble faculté de son 
âme, c'est l'intelligence. Vase précieux, 
façonné de la main de Dieu même pour re- 
cevoir la vérité, rien que la vérité : tout ce 
qui n'est pas la vérité le souille et le pro- 






AU XIX SIÈCLE. 



8t 






fane. L'homme actuel respecte-t-il son 
intelligence? Est-ce la vérité qu'il y dépose? 
Il n'a que du dégoût pour les sources pures 
d'où elle découle. Oracles divins, sermons, 
livres d'ascétisme ou de philosophie chré- 
tienne, lui donnent des nausées. 

Si lu descends dans cette intelligence 
baptisée, tu te croiras dans une boutique 
de bric-à-brac. Là, tu trouves entassés 
pêle-mêle des ignorances, des billevesées, 
des frivolités, des préjugés, des mensonges, 
des erreurs, des doutes, des objections, des 
négations, des impiétés, des niaiseries, des 
riens. Triste spectacle, qui me rappelle 
l'autruche morte dernièrement à Lyon. Tu 
sais qu'à l'autopsie, un des estomacs du 
stupide animal a présenté un vrai magasin 
de-vieille ferraille, de bouts de corde et de 
bouts de bois. Voilà de quoi nourrit son in- 
telligence l'homme qui ne fait plus le signe 
de la croix. Voilà de quelle manière il la 
respecte (1). 

(1) Qui nutriebantur in croceis, amplexati sunt ster- 
cora. [Tkren., iv, 5), 

5. 



82 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Et son cœur ? Dispense-moi, cher Fré- 
déric, de t'en révéler les ignominies. Au 
lieu de se faire en haut, ses mouvements se 
font en bas. Au lieu de s'élever comme 
l'aigle, il rampe comme la chenille. Au lieu 
de se nourrir comme l'abeille du suc parfumé 
des fleurs, comme la mouche stercoraire il 
s'abat sur l'ordure. Pas une violation de la 
loi immaculée devant laquelle il recule; pas 
une souillure qu'il s'épargne. Et, déjà tu as 
pu t'en convaincre, la bouche parlant de 
l'abondance du cœur, son gosier est comme 
le soupirai] d'un sépulcre en putréfac- 
tion (1). 

Et son corps? Jeune homme, qui trouves 
au-dessous de toi de faire le signe de la 
croix, tu te crois un grand esprit : tu fais 
pitié. Tu te crois indépendant; tu es es- 
clave. Tu ne veux pas t'honorer en faisant 
ce que fait l'élite de l'humanité ; par un juste 
châtiment, tu te déshonoreras en faisant ce 
que fait de plus honteux la lie de l'humanité. 

(I) Sepulcrum patens est guttur eorum, (Ps. v, II.) 



#fi 



AU XIX e SIÈCLE. 



83 



Ta main no touchera pas ton front du signe 
divin, et elle touchera ce qu'elle ne devrait 
jamais toucher. 

Tu ne veux armer du signe protecteur ni 
tes yeux, ni tes lèvres, ni ta poitrine : et tes 
yeux se souilleront en regardant ce qu'ils ne 
devraient pas regarder ; et tes lèvres, ba- 
vard muet, loquaces muti. comme parle un 
grand génie (1), ne diront rien de ce qu'elles 
devraient dire, diront tout ce qu'elles ne 
devraient pas dire; et ta poitrine, autel 
profané, brûlera d'un feu dont le nom seul 
est une honte. Ceci est de l'histoire intime. 
Tu peux la nier; tu ne l'effaceras pas. Écrite 
sur ce papier avec de l'encre, elle se lit dans 
toutes les parties de ton être, écrite avec le 
sang du péché, in sanguine peccati. 

Et sa vie! L'homme qui ne fait pas, ou 
qui ne fait plus le signe de la croix, perd 
l'estime de sa vie. 11 la vilipende, il la gas- 
pille ; car jamais il ne la prend au sérieux. 
Faire de la nuit le jour et du jour la nuit ; 



(l) S. Aug., Médit., xxxv, 2. 



84 



LE SIGNE DE LA CROIX 



travailler peu, dormir beaucoup ; manger 
délicatement ; ne rien refuser à ses goûts; se 
consumer pour le temps sans rapport avec 
l'éternité, c'est-à-dire tisser des toiles d'a- 
raignée, prendre des mouches et bâtir des 
châteaux de cartes; en un mot, user de la 
vie comme si on en était propriétaire : ce 
n'est pas la prendre au sérieux. Prendre la 
vie au sérieux, c'est en faire l'usage voulu par 
celui qui nous l'a confiée et qui nous en deman- 
dera compte, non pas en bloc, mais en dé- 
tail; non par année, mais par minute. 

Quand le contempteur du signe divin, qui 
devrait ennoblir sa vie en lui inspirant le 
respect de son âme et de son corps, s'est 
fatigué dans la voie de la bagatelle et de l'i- 
niquité, que fait-il? Trop souvent il rejette 
la vie comme un fardeau insupportable. Se 
regardant comme une bête, pour laquelle 
il n'y a ni crainte ni espérance au delà du 
tombeau, il se tue. 

Ici, mon bon Frédéric, comment t'expri- 
mer ma douleur? Ce que l'Apôtre, ravi 
d'admiration, disait des merveilles du ciel : 



AU XIX SIECLE. 



85 



que l'œil de l'homme n'a rien vu, son oreille 
rien entendu, son esprit rien conçu de sem- 
blable, il faut le dire aujourd'hui en gémis- 
sant, en rougissant, en tremblant. Non; à 
aucune époque, sous aucun climat, chez 
aucun peuple, même païen, même anthro- 
pophage, l'œil de l'homme n'a vu, son oreille 
n'a entendu, son esprit n'a conçu ce que 
nous voyons, ce que nous entendons, ce que 
nous touchons de nos mains : quoi? Le sui- 
cide ; le suicide sur une échelle sans ana- 
logue dans l'histoire. En France seulement, 
cent mille suicides, dans les trente dernières 
années. Cent mille! et la progression va 
toujours croissant. 

Or, j'en ai la certitude, sans en avoir la 
preuve, sur ces cent mille désespérés, plus 
de qualre-vingt-dix-neuf mille avaient 
perdu l'usage de faire souvent, sérieuse- 
ment, religieusement le signe de la croix. 
Tiens cela pour le treizième article de ton 
Symbole. A demain. 



m.sM Bh 



SIXIEME LETTRE 



Ce 1" décembre. 



Résumé de la lettre précédente. — Le signe de la croix est un 
livre qui nous instruit. — Création, Rédemption, Glorifica- 
tion : trois mots qui renferment toute la science de Dieu, de 
l'homme et du monde. — Le signe de la croix dit ces trois 

mots avec autorité, — avec lucidité, — avec profondeur. 

11 les dit à tous, — partout — et toujours. 



Signe divin, signe distinclif de l'élite de 
l'humanité, blason du catholique : tel est, 
mon cher Frédéric, le signe de la croix, con- 
sidéré à son premier point de vue. S'il est 
vrai que noblesse oblige, je ne connais pas, 
pour inspirer à l'homme le sentiment de sa 
dignité et le respect de lui-même, de moyen 
plus simple, plus facile, plus efficace que le 
signe de la croix, fait souvent, sérieuse- 
ment, religieusement. Là est une de ses rai- 
sons d'être. 



LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIÈCLE. 



87 



« Ce signe, dit un Père, est une garde 
puissante. Il est gratuit à cause des pauvres; 
facile à cause des faibles. Bienfait de Dieu, 
étendard des fidèles, terreur des démons, 
loin de te porter à le dédaigner, que sa 
gratuité même augmente ta reconnais- 
sance (1). » J'ajoute que l'éloquence du 
signe de la croix est égale à sa puissance. 
Que dit-il à l'homme? Nous allons le voir. 

Ignorants, le signe de la croix est un li- 
vre qui nous instruit. — Création, Ré- 
demption, Glorification : toute science 
théologique, philosophique, sociale, politi- 
que, historique, divine et humaine, est dans 
ces trois mots. Science du passé, science du 
présent, science de l'avenir : tout est là et 
n'est que là. Flambeaux du monde;, bases 
même de l'intelligence, suppose un instant 
que le genre humain oublie ces trois mois 

(1) Magna hase est custodia, quœ propter pauperes 
gratis datur : sine labore propter infirmos, cum a Deo 
sit hœc gratia, signum fidelium, et timor dremonum. 
Nequc propterea quod est gratuitum, contemnas hoc 
signaculum ; sed id eo magis venerare benefactorem. 
(S, Cyrill. Hier., Catech., xm.) 



i*3tt 



88 



LE SIGNE DE LA CROIX 



ou qu'il en perde les sens : que devient-il? 
Agglomération d'atomes se mouvant dans 
le vide, sans direction et sans but; aveugle- 
né sans guide et sans bâton : mystère inexpli- 
cable à lui-même ; malheureux sans conso- 
lation ; galérien sans espoir : voilà l'homme, 
voilà la société. 

Création, Rédemption, Glorification : ces 
trois mots sont donc plus nécessaires au 
genre humain que le pain qui le nourrit ou 
l'air qu'il respire. Ils sontnécessaires à tous, 
à chaque heure et toujours. Seuls ils orien- 
tentlavieet toutes les vies, l'action et toutes 
les actions, la parole et toutes les paroles, 
la pensée et toutes les pensées, la joie et 
toutes les joies, la tristesse et toutes les tris- 
tesses, le sentiment et tous les sentiments. 

Cela posé, la simple raison dit que Dieu 
se devait à lui-même d'établir un moyen 
universel, facile, permanent de donner à 
tous cette connaissance fondamentale ; non 
pas seulement de la donner une fois, en 
passant; mais de la renouveler sans cesse, 
comme il renouvelle à chaque seconde l'air 
que nous respirons. 



'.1'--* 



AU XIX SIECLE. 



89 



Quel docteur sera chargé de cet enseigne- 
ment indispensable? Saint Paul, saint Au- 
gustin, saint Thomas, n'importe quel grand 
génie de l'Orient ou de l'Occident? Non. Ces 
docteurs meurent, et il m'en faut un qui ne 
meure pas. Ces docteurs habitent un lieu 
déterminé, et il m'en faut un qui soit par- 
tout. Ces docteurs parlent des langues que 
tous ne comprennent pas; et il m'en faut un 
qui parle une langue intelligible à tous, au 
sauvage de l'Océanie, comme au civilisé de 
l'ancien monde. 

Quel sera donc mon docteur? Tu l'as 
nommé : c'est le signe de la croix. Lui et lui 
seul remplit toutes les conditions exigées. Il 
ne meurt pas ; il est partout ; sa langue est 
universelle. Un instant lui suffit pour donner 
sa leçon : à tous un instant suffit pour la 
comprendre. En preuve de ce que j'avance, 
laisse-moi, cher ami, te découvrir un mys- 
tère. Le Verbe incarné, qu'Isaïe appelle avec 
raison le Précepteur du genre humain, avait 
résolu de mourir pour nous. Bien des genres 
de mort se présentaient : la lapidation, la 



90 



LE SIGNE DE LA CROIX 



décollation, le poison, la précipitation d'un 
lieu élevé, le feu, l'eau, que sais-je? Parmi 
tous ces genres de mort, pourquoi a-t-il 
choisi la croix? 

Un savant théologien a répondu, il y a 
bien des siècles : « Une des raisons pour les- 
quelles la Sagesse infinie a choisi la croix, 
c'est qu'un léger mouvement de la main 
suffit pour tracer sur nous l'instrument du 
divin supplice : signe lumineux et puissant, 
qui nous enseigne tout ce qui nous sert de 
bouclier contre nos ennemis (1). » 

Voilà le signe de la croix dûment établi 
catéchiste du genre humain. Est-il vrai, me 
demandes-tu, qu'il s'acquitte bien de ses 
fonctions, en d'autres termes, qu'il redit, et 
qu'il redit, comme il convient, les trois 
grands mots : Création, Rédemption, Glori- 
fication? Non-seulement il les redit, mais 

(I) Noluit Dominus lapidari, aut gladio truncari, 
quod videlicet nos semper nobiscum lapides aut fer- 
rum ferre non possumus quibus defendamur. Elegit 
vero crucem, quœ levi manus motu exprimitur, qua 
et contra inimici versutias muuimur. (Alcuin., de 
Divin. Offic, c. xvm.) 



AU XIX e SIÈCLE. 



91 



il les explique avec une autorité, une pro- 
fondeur, une lucidité, qui n'appartiennent 
qu'à lui. 



Avec autorité 



divin dans son origine, il 



est l'organe de Dieu même. 

Avec profondeur et lucidité : tu vas le 
voir. 

Lorsque tu portes la main à ton front en 
disant au nom, sans s, le signe de la croix 
t'enseigne l'indivisible unité de l'essence di- 
vine. Par ce seul mot, enfant ou bonne 
femme, tu en sais plus que tous les philo- 
sophes du paganisme. Quel progrès d'un 
seul coup! 

En disant du Père, nouveau et immense 
rayon de lumière dans ton intelligence. Le 
signe de la croix t'a dit qu'il y a un Être, 
Père de tous les pères, principe éternel de 
l'être, de qui sont sorties toutes les créatu- 
res, célestes et terrestres, visibles et invisi- 
bles (1). A ce nouveau mot, se sont éva- 



(l) Ex quo omnis paternitas in cœlis et in terra no- 
minatur. (Eph., ni, 15.) 



9 2 



LU SIGNE DE LA CROIX 



nouis, pour toi, les épais brouillards qui, 
pendant vingt siècles, couvrirent aux yeux 
du monde païen l'origine des choses. 

Tu continues en disant : et du Fils. Le si- 
gne de la croix aussi continue sa leçon. 11 te 
dit que le Père des Pères a un fils semblable 
à lui. En te faisant porter la main à la poi- 
trine lorsque tu prononces son nom, il L'ap- 
prend que ce Fils éternel de Dieu s'est fait 
un jour fils de l'homme, dans le sein d'une 
Vierge, pour racheter l'homme. L'homme 
est donc tombé? 

Quelle lumière éclatante ce troisième mot 
fait lever sur ton intelligence! La coexis- 
tence du bien et du mal sur la terre, le ter- 
rible dualisme que tu sens en toi-même; ce 
mélange de nobles instincts et de penchants 
abjects, d'actions sublimes et d'actes hon- 
teux, la nécessité de la lutte, la possibilité 
et les moyens de la réhabilitation : tous ces 
mystères, dont la profondeur fit tourner la 
tète à la philosophie païenne, n'ont plus de 
voile pour toi. 

Tu achèves en disant : et du Saint-Esprit. 



AU XIX SIÈCLE. 9 3 

Ce mot complète l'enseignement du signe 
de la croix. Grâce à lui, tu sais qu'il y a 
en Dieu Unité d'essence et Trinité de per- 
sonnes. Tu as l'idée juste de l'être par ex- 
cellence, de l'Être complet. Il ne serait pas 
tel, s'il n'était un et trois. Si la première 
personne est nécessairement puissance, la 
seconde nécessairement sagesse, la troi- 
sième est nécessairement amour. Cet Amour, 
essentiellement bienfaisant, complète l'œu- 
vre du Père qui crée, et l'œuvre du Fils qui 
rachète : il sanctifie l'homme et le conduit 
à la gloire. 

Pour la direction de la vie des nations et 
delà vie des individus, pour les rois comme 
pour les sujets, quel lumineux enseigne- 
ment ! Si Aristote, si Platon, si Cicéron, si 
tous ces anciens chercheurs de vérités, phi- 
losophes, législateurs et moralistes, usés 
d'études et tourmentés de doutes insolubles, 
avaient ouï parler d'un maître qui enseignât 
avec la profondeur et la lucidité du signe de 
la croix, tenons pour certain qu'ils seraient 
allés au bout du monde pour le voir, heu- 






9 4 LE SIGNE DE LA CROIX 

reux de passer leur vie à l'entendre. 

En prononçant le nom du Saint-Esprit, 
tu as formé la croix. Tu ne connais pas 
seulement le Rédempteur, tu connais en- 
core l'instrument de la rédemption. Ainsi, 
pendant qu'il inonde l'esprit de lumières 
éblouissantes, le signe de la croix ouvre 
dans le cœur une source d'intarissable 
amour : nouveau bienfait, dont nous parle- 
rons plus tard. 

En attendant, réponds-moi : est-il pos- 
sible d'enseigner en moins de mots, avec 
autant d'éloquence et dans une langue 
plus intelligible, les trois grands dogmes : 
Création, Rédemption, Glorification, pivots 
du monde moral et principes générateurs 
de l'intelligence humaine ? Être créé, être 
destiné à la gloire éternelle, être racheté : 
homme, voilà ce que tu es. 

Qu'en penses-tu, cher ami, est-ce là de 
la théologie? Mais si la théologie est la 
science de Dieu, de l'homme et du monde; 
si la philosophie, connaissance raisonnée 
de Dieu, de l'homme et du monde, est 



AU XIX SIÈCLE. 



95 



fille de la théologie ; si de la théologie et 
de la philosophie découlent toutes les scien- 
ces, la politique, la morale, l'histoire : il 
en résulte que le signe de la croix est le 
docteur le plus savant et le moins verbeux 
qui ait jamais enseigné. 

Veux-tu savoir quelle place il tient dans 
le monde? Je te le dirai demain. 



SEPTIÈME LETTRE 



Ce 1 décembre. 

Place que le signe de la croix tient dans le monde. — Ce qu'était 
le genre humain avant de savoir faire le signe de la 
croix. — Ce que devient le monde en cessant de faire le 
ligne de la croix. — Nouveau point de vue : Le signe de la 
croix est un trésor qui nous enrichit. 



Cher ami, 

Ceux qui méprisent ou qui dédaignent 
le signe de la croix ne se doutent guère de 
la place qu'il tient dans le monde. Ils ap- 
partiennent à cette catégorie d'êtres, si 
nombreux aujourd'hui, qui ne doutent de 
rien, parce qu'ils ne se doutent de rien. Un 
instant quitte ton siège déjuge, donne-moi 
la main, et faisons un petit voyage dans le 
monde ancien et dans le monde moderne. 

Visitons d'abord la brillante antiquité, 






fetc*^ 






LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX SIÈCLE. 



07 



avant que le genre humain sût faire le signe 
de la croix; et, pèlerins de la vérité, par- 
courons l'Orient et l'Occident. Memphis, 
Athènes, Rome, trois grands centres de 
lumières, nous appellent à l'école des sa- 
ges. Que disent ces illustres maîtres sur 
les points qu'il nous importe le plus de 
connaître ? 

Le monde est-il éternel, ou a-t-il été 
créé? S'il a été fait, par qui a-t-il été fait? 
L'auteur de la nature est-il corps, ou es- 
prit? Est-il éternel, libre, indépendant? 
Sont-ils plusieurs ? 

Réponse: bégayements, incertitudes, con- 
tradictions flagrantes. 

Qu'est-ce que le bien? Qu'est-ce que le 
mal? Quelle en est l'origine? Comment 
se trouvent-ils dans l'homme et dans le 
monde? Le mal a-t-il un remède, ou bien 
est-il inguérissable? Quel est ce remède? 
Qui le possède? Comment l'obtenir? Com- 
ment l'appliquer? 

Réponse : bégayements, incertitudes, 
contradictions flagrantes. 

6 












98 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



Qu'est-ce que l'homme? A-t-il une âme? 
De quelle nature est cette âme ? Est-ce un 
feu, un souffle, un esprit, une matière aéri- 
forme? Est-elle libre, ou dépend-elle du 
destin? Périt-elle avec le corps, ou lui survit- 
elle? Si elle lui survit, quelle est sa destinée? 
Quel est le but de son existence? 

A toutes ces questions et à mille autres, 
Réponse : bégayements, incertitudes, con- 
tradictions flagrantes. 

Ah ! prétendus grands hommes et pré- 
tendus grands peuples, qui ne savez pas le 
premier mot de réponse à ces questions 
fondamentales, vous n'êtes que de grands 
ignorants! Que nous importe que vous sa- 
chiez fabriquer des systèmes, aiguiser des 
sophismes, inonder de votre inépuisable 
faconde les écoles, les sénats et les aréo- 
pages ; conduire des cbars dans le cirque, 
bâtir des villes, livrer des batailles, con- 
quérir des provinces, rendre la terre et les 
mers tributaires de vos concupiscences : 
dès que vous ignorez qui vous êtes, d'où 
vous venez, où* vous allez, vous n'êtes, 



AU XIX SIÈCLE. 



99 



pour parler comme l'un des vôtres, que des 
pourceaux plus ou moins gras ou troupeau 
d'Ëpicure, Epicuri de greffe porci. 

Voilà le monde avant le signe de la croix. 
Ce signe éloquent a paru. Toutes les hon- 
teuses ténèbres se sont dissipées. En le fai- 
sant, le genre humain, lettré ou illettré, a 
appris la science de lui-même, du monde 
et de Dieu. En le répétant sans cesse, il l'a 
gravée jusqu'au fond de son âme, de ma- 
manière à ne jamais l'oublier. 

Quoi qu'on en dise, grâce à l'usage très- 
fréquent du signe de la croix, dans toutes 
les classes de la société, dans les villes aussi 
bien que dans les campagnes, le monde ca- 
tholique des premiers siècles et du moyen 
âge conserva, à un degré inconnu avant 
et après lui, la science divine, mère de 
toutes les autres et lumière de la vie. 

Pouvait-il en être autrement? Que, pen- 
dant quarante ans, un homme se répète 
sérieusement, dix fois le jour, une erreur 
quelconque, il finira par en être complète- 
ment imbu et par s'identifier avec elle. 






10 LE SIGNE DE LA CROIX 

Pourquoi n'en serait-il pas de même de la 
vérité? 

Désires-tu la contre-épreuve de ce que 
j'avance ? Continuons notre voyage , et 
viens avec moi dans le monde moderne. Il 
a abandonné le signe de la croix. Dès lors, 
plus de moniteur toujours à ses côtés, qui 
lui redise à chaque instant les trois grands 
dogmes, nécessaires à sa vie morale. 11 les 
oublie ; ils sont pour lui comme s'ils n'é- 
taient pas. Aussi, vois ce qu'il devient en 
fait de science. 

Comme le monde d'autrefois, l'entends-tu 
bégayer honteusement sur les principes les 
plus élémentaires de la religion, du droit, de 
la famille et de la propriété ? Quel fonds de 
vérités alimente ses conversations ? De quoi 
sont remplis ses livres de politique et de 
philosophie ? A la lueur de quels flambeaux 
marche sa vie publique et privée ? Et les 
journaux, ces nouveaux pères de l'Eglise, 
qu'en penses-tu? Dans les torrents de paro- 
les qu'ils versent chaque jour sur la société, 
combien pourrais-tu nommer d'idées saines 



AU XIX e SIÈCLE. 



1 01 



sur Dieu, sur l'homme et sur le monde ? 

Que sait-il donc, ce monde moderne, ce 
siècle de lumières, qui ne sait plus faire 
le signe de la croix? Ni plus n j moins que 
les païens, ses maîtres et ses modèles. Il 
sait et il adore le Dieu-Moi, le Dieu-Com- 
merce, le Dieu-Coton, le Dieu-Écu, le Dieu- 
Ventre, Deus venter. Il sait et il adore la 
Déesse-Industrie, la Déesse-Tapeur la 
Déesse-Électricité . Moyen de satisfaire 
toutes ses convoitises, il sait et il adore la 
science de la matière, la chimie, la phy- 
sique, la mécanique, la dynamique, les 
sels, les essences, les quintessences, les 
sulfates, les nitrates, les carbonates. Voilà 
ses Dieux, son culte, sa théologie, sa philo- 
sophie, sa politique, sa morale, sa vie. 

Encore quelques progrès, et il en saura 
autant que les contemporains de Noé, des- 
tinés à périr dans les eaux du déluge. Pour 
eux aussi, toute la science consistait à con- 
naître et à adorer les dieux du monde mo- 
derne ; à boire, à manger, à bâtir, à vendre, 
à acheter, à marier, à se marier. L'homme 

6. 



102 LE SIGNE DE LA CROIX 

avait concentré sa vie dans la matière. Lui- 
même était devenu chair, ignorant comme 
la chair, souillé comme la chair (1). 

De toutes ces tendances, laquelle manque 
au monde actuel? Pour être moins avancée 
que celle des géants, sa science n'est-elle 
pas de la même nature ? Au reste, il ne lui 
demande rien de mieux. Ne sachant plus 
faire, ne faisant plus le signe de la croix, 
il se matérialise : et, en vertu de la loi de 
gravitation morale, il retombe forcément 
dans l'état où était le genre humain avant 
de savoir faire le signe de la croix. 

Ignorants, le signe de la croix est donc un 
livre qui nous instruit. A ce point de vue, 
tu peux juger si nos pères avaient tort de le 
faire incessamment. Que l'ignorance déplo- 



(1) Sicut autem in diebus Noe, ita erit et adventus 
Filii hominis. Sicut enim erantin diebus ante diluvium 
comedentes et bibentes, nubentes et nuptui tradentes... 
donec venit diluvium et tulit omnes. {Matth., xxiv, 
37-38-39.) — Edebant et bibebant ; emebant et ven- 
debant ; plantabant et aidifleabant. (Luc, xvh, 28.) 
— Omnis quippe caro corruperat viam suam super 
terram. (Gers., vi, 12). — Quia caro est. [Ibid., 3.Ï 



AU XIX e SIÈCLE. 



103 



rable du monde actuel doive être imputée, 
en grande partie du moins, à l'abandon 
du signe de la crois, tu vas le comprendre 
mieux encore. 

Qu'est-ce que l'ignorance ? L'ignorance est 
l'indigence de l'esprit. En matière de reli- 
gion, elle accuse le plus souvent l'indigence 
du cœur. L'indigence du cœur vient de sa 
faiblesse à pratiquer la vertu et à repousser 
le mal. Pourquoi cette faiblesse? Parce que 
l'homme néglige les moyens d'obtenir la 
grâce ou de la rendre efficace. Le premier, 
le plus vulgaire, le plus prompt, le plus fa- 
cile de ces moyens est, comme tu sais, la 
prière. De toutes les prières, la plus facile, 
la plus prompte, la plus vulgaire, et peut- 
être la plus puissante, c'est le signe de la 
croix. Pour toi nouvelle étude, et pour les 
premiers chrétiens nouvelle justification. 

Pauvres, le signe de la choix est un tré- 
sor qui nous enrichit. - Le mendiant est 
celui qui chaque jour s'en va, de porte en 
porte, demander son pain. Crésus était un 
mendiant, Alexandre, un mendiant, César 






■ 



104 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



un mendiant, les empereurs et les rois des 
mendiants ; les impératrices et les reines 
des mendiantes : mendiants et mendiantes 
couronnés, mais toujours des mendiants 
et des mendiantes. Quel est l'homme, si 
opulent qu'on le suppose, qui ne soit obligé 
de dire chaque jour à la porte du grand 
Père de famille : Donnez-nous aujourd'hui 
notre pain quotidien ? Le plus puissant mo- 
narque peut-il faire un grain de blé ? 

Vie physique et vie morale, moyens de 
conservation de l'une et de l'autre, l'homme 
a tout reçu, quid habes quod non accepisti? 
Il ne possède rien en propre, pas même un 
cheveu de sa tête. Ce qu'il a reçu, il ne l'a 
pas reçu une fois pour toutes. Son indi- 
gence est de tous les jours, de toutes les 
heures, de toutes les secondes. Si Dieu, qui 
lui a tout donné, cessait un instant de tout 
lui donner, il mourrait. Puisque l'homme 
n'a rien et qu'à chaque instant il a besoin 
de tout, il faut donc qu'il demande. De là, 
mon cher Frédéric, une grande loi du 
monde moral, à laquelle, pour sûr, tes jeu- 



AU XIX SIÈCLE. 



105 



nés camarades n'ont jamais réfléchi : j'ai 
nommé la loi de la prière. 

Les peuples païens d'autrefois, les ido- 
lâtres et les sauvages d'aujourd'hui, ont 
perdu une partie plus ou moins considé- 
rable du patrimoine des vérités tradition- 
nelles. Mais aucun n'a perdu la connais- 
sance de la loi de la prière. Sous une forme 
ou sous une autre, le genre humain, depuis 
son apparition sur le globe, l'a invariable- 
ment observée. 

Plus fort que toutes les passions, plus 
éloquent que tous les sophismes, l'instinct 
de la conservation lui a dit que de cette 
invariable fidélité dépendait son existence : 
il ne l'a pas trompé. Le jour où pas une 
prière humaine ni angélique ne s'élèverait 
vers Dieu, tout rapport cesserait entre le 
Créateur et la créature, entre le riche et le 
mendiant ; et le fleuve de la vie serait à 
l'instant suspendu. 

N'est-ce pas le profond mystère que le 
"Verbe incarné lui-même a révélé au monde, 
en disant : Il faut toujours prier et ne ja- 



10 6 LE SIGNE DE LA CROIX 

mais cesser. Oportet semper orare et nun- 
quam deficere ? Remarque ce qu'il y a d'im- 
pératif dans ces paroles. Le législateur 
n'invite pas, il commande ; et le comman- 
dement est une nécessité absolue, oportet 
Il n'admet aucune intermittence, ni de jour 
ni de nuit, dans l'accomplissement de la 
loi, oportet semper. 

Tant qu'il sera vrai que devant Dieu le 
genre humain est un mendiant, la loi de la 
prière ne sera ni modifiée, ni rapportée, ni 
suspendue. Et comme le genre humain 
sera toujours mendiant, il en résulte que 
la loi de la prière conservera son empire 
jusqu'au dernier jour du monde : et nun- 
quam deficere. Le monde physique lui-môme 
a été organisé en vue de l'observance per- 
pétuelle de cette loi conservatrice du 
monde moral. Grâce au passage successif 
du soleil sur l'un et l'autre hémisphère, la 
moitié du genre humain est toujours éveil- 
lée pour la prière. 

Or, une des plus puissantes prières, c'est 
le signe de la croix. Ainsi l'a cru le genre 



AU XIX SIECLE. 



107 



humain tout entier. Il ne l'a cru que pour 
l'avoir appris ; il n'a pu l'apprendre que 
de Dieu lui-môme, de qui il a tout appris. 
Je dis le genre humain tout entier, et c'est à 
dessein. Tes jeunes camarades croient peut- 
être que le signe de la croix date du chris- 
tianisme ; ou du moins que l'usage en a été 
circonscrit chez le peuple juif et chez lepeu- 
ple catholique. Ma première lettre te mon- 
trera quelle confiance mérite leur opinion. 



■a 




HUITIEME LETTRE 



Ce 3 décembre. 

Le signe de la croix connu et pratiqué depuis l'origine du 
moude. — Contradiction seulement apparente. — Sept ma- 
nières de faire le signe de la croix. — Jacob, Moïse, Samson, 
ont l'ait le signe de la croix. — Témoignages des pères. — 
David, Salomon, tout le peuple juif faisait le signe de la croix 
et en connaissait la valeur. — Preuves. 



Mon cher Frédéric, 



Tes oreilles, et celles de bien d'autres, 
vont tinter à la première phrase de ma let- 
tre : Le signe de la croix remonte à l'origine 
du monde. Il a été fait par tous les peuples, 
même païens, dans les prières solennelles, 
dans les occasions importantes, où il s'a- 
gissait d'obtenir quelque grâce décisive. 

Remarquons d'abord qu'entre cette pro- 
position et ce que j'ai dit dans ma lettre 
précédente, il n'y a point de contradiction. 



LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX SIÈCLE. 109 

Hier, j'ai parlé du signe de la croix dans 
sa forme parfaite et parfaitement comprise, 
tel que nous le pratiquons depuis l'Évan- 
gile. Aujourd'hui, je parle du signe de la 
croix dans sa forme élémentaire, quoique 
réelle, et plus ou moins mystérieuse pour 
ceux qui en faisaient usage avant l'Évan- 
gile. Une explication te paraît nécessaire : 
je vais la donner. 

Le signe de la croix est tellement naturel 
à l'homme, qu'à aucune époque, chez au- 
cun peuple, dans aucune religion, l'homme 
ne s'est mis en rapport avec Dieu par la 
prière, sans faire le signe de la croix. Con- 
nais-tu des peuples qui aient eu l'usage de 
prier les bras pendants ? Pour moi, je n'en 
connais aucun. Tous ceux que je connais, 
et je connais lesjuifs, les païens etles catho- 
liques, ont prié en faisant lesignedelacroix. 

Il y a sept manières de le faire. 

Les bras éLendus : et l'homme tout en- 
tier devient un signe de croix ; 

Les mains jointes, avec les doigts entre- 
lacés : et voilà cinq signes de croix ; 

7 



Il 






110 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Les mains appliquées l'une contre l'autre 
et le pouce superposé au pouce : encore le 
signe de la croix ; 

Les mains croisées sur la poitrine : autre 
forme du signe de la croix ; 

Les bras également croisés sur la poi- 
trine : nouveau signe de la croix ; 

Le pouce de la main droite passé sous 
l'index et reposant sur le doigt du milieu : 
autre signe de croix fort en usage, comme 
nous le verrons bientôt ; 

Enfin, la main droite passant du front à 
la poitrine et de la poitrine aux épaules : 
forme plus explicite que tu connais. 

Sous l'une ou sous l'autre de ces formes, 
le signe de la croix a été pratiqué partout 
et toujours, dans les circonstances solen- 
nelles et avec la connaissance plus ou 
moins claire de son efficacité. 

Jacob est sur le point de mourir. Autour 
de lui sont ses douze fils, pères futurs des 
douze tribus d'Israël. Inspiré de Dieu, le 
saint patriarche annonce à chacun ce qui 
doit lui arriver dans la suite des siècles. A 



AU XIX e SIECLE. 



III 



la vue d'Éphraïm et de Manassès, les deux 
enfants de Joseph, le vieillard ému ap- 
pelle sur leurs têtes toutes les bénédictions 
du Ciel. Pour les obtenir, que fait-il ? Il 
croise les bras, dit l'Ecriture, et place la 
main gauche sur l'enfant qui est à sa droite, 
et la droite sur l'enfant qui est à sa gauche. 
Voila le signe de la croix, source éternelle 
de bénédictions. 

La tradition ne s'y est pas trompée. Ja- 
cob était la figure du Messie. En ce moment 
solennel, paroles et attitude, tout dans le 
patriarche devait être prophétique. « Jacob, 
dit saint Jean de Damas, croisant les mains 
pour bénir les enfants de Joseph, forme 
le signe de la croix ; rien n'est plus évi- 
dent (1). » 

Dès les temps apostoliques, Tertullien 
constatait le même fait et lui donnait le 
même sens. « L'Ancien Testament, dit-il, 
nous montre Jacob bénissant les fils de 



(1) Jacob, alternatis cancollatisque manibus, filios 
Joseph benedicens, signum crucis manifestissime 
scripsit. (De Fiti. orthod., Mb. IV, c. XII.) 






112 



LE SIGNE Dti LA CHOIX 



Joseph, la main gauche passée sur la tôle 
de celui qui était à droite, et la droite sur 
la tête de celui qui était à gruche. Dans 
cette position, elles formaient la croix et 
annonçaient les bénédictions dont le Cruci- 
fié devait être la source (1). » 

Franchissons le temps de la servitude 
d'Egypte, et passons à Moïse. Arrivés au 
milieu du désert, les Hébreux se trouvent 
en face d'Amalech. A la tête d'une puis- 
sante armée, le roi ennemi leur barre le 
passage. Une bataille décisive devient iné- 
vitable. Que fera Moïse ? Au lieu de rester 
dans la plaine et d'eucourager, du geste et 
de la voix, les bataillons d'Israël, il monte 
sur la montagne qui domine le champ de 
bataille. 

Pendant le combat, que fait le législa- 



(1) Sod est hoc quoque de veteri sacramento, quo 
nepotes suos ex Joseph, Ephraim et Manasses, Jacob, 
impositis capitibus, et intermutatis manibus, bene- 
dixerit, et quidem ita transversim obliquatis in se, 
ut Christum déformantes, jam tune protenderet be- 
nedictionem in Christum faturam, (De Baptism.) 



AU XIX e SIECLE. 



1 1 3 



teur inspiré de Dieu ? Le signe de la croix, 
rien que le signe de la croix, le signe de la 
croix durant toute l'action. On ne voit nulle 
part qu'il ait prononcé aucune parole. Les 
mains ouvertes et les bras étendus vers le 
Ciel, il se fait signe de croix vivant. Dieu le 
voit dans cette attitude, et la victoire est 
gagnée (■!). 

Ce n'est pas une vaine supposition. 
PJcoute encore les Pères de l'Eglise. « Ama- 
lech, s'écrie saint Jean de Damas, ce sont 
ces mains étendues en croix qui t'ont 
vaincu (2). » 

Et le grand Tertullien : « Pourquoi Moïse, 
au moment où Josué va combattre Ama- 
lech, fait-il ce qu'il n'a jamais fait, priant 
les mains étendues ? Dans une circonstance 
si décisive n'aurait-il pas dû. pour donner 
plus d'efficacité à sa prière, fléchir les ge- 
noux, se frapper la poitrine et se prosterner 
le front dans la poussière ? Rien de tout 



(1) E.rorL, xvii, 10. 

(2) Manus crucis instar extensœ Amalocli repule- 
runt. (De Fiel, orthod., lib. IV, c. xn.) 



■ 






1 1 4 



LE SIGNE DE LA CROIX 



cela. Pourquoi ? Parce que le combat du 
Seigneur qui se livrait contre Amaleeh pré- 
figurait les batailles du Verbe incarné con- 
tre Satan, et le signe de la croix par lequel 
il devait remplacer la victoire (1). 

Et le philosophe martyr, saint Justin, qui 
touche aux apôtres : « Moïse, les mains 
étendues, restant sur la montagne jusqu'au 
coucher du soleil, soutenu par Hur et par 
Aaron : qu'est-il autre chose que le signe 
de la croix vivant (2) ? » 

Insensibles aux miracles de sollicitude 
paternelle dont ils étaient le constant objet, 



(1) Jam vero Moyses quid utique nunc tantum, cum 
Jésus adversus Amaleeh prajliabatur, expansis mani- 
bus orat residens, quando in rébus tam attonitis, raa- 
gis utique genibus depositis, et manibus cajdentibus 
pectus, et facie humi volutante, orationem comraen- 
dare debuisset ; nisi quia illic novera Domini dimica- 
bat, dimicaturœ quandoque adversus diabolum crucis 
quoque erat habitus necessarius, per quam Jésus vic- 
toriam esset relaturus ? (Contr. Marcion., n. 111.) 

(2) Moyses expansis manibus in colle ad vesperam 
usque permansit, cum manus ejus sustentarentur, 
quod sane nullam aliam nisi crucis figuram exhibet. 
(Dialog. cum Tryph., n. 666.) 



■E 



AU XIX SIÈCLE. 



I 15 



les Hébreux murmurent contre Moïse et 
contre Dieu. Le murmure s'élève jusqu'à la 
révolte, et la révolte devient générale, opi- 
niâtre. Le châtiment ne se fait pas attendre 
et prend les mêmes caractères. Des serpents 
royaux, affreux reptiles dont le venin brûle 
comme le feu, se jettent sur les coupables 
et les déchirent de leurs morsures. Le camp 
se remplit de morts et de mourants. A la 
prière de Moïse, Dieu se laisse toucher. 

Pour mettre en fuite les serpents et gué- 
rir les innombrables malades, quel moyen 
va-t-il indiquer? Des prières? Non. Des jeû- 
nes? Non. Un autel, une colonne expiatoire? 
Rien de tout cela. Il ordonne de faire un si- 
gne de croix permanent et visible à tous; 
signe de croix que chaque malade fera de 
cœur, seulement en le regardant. Telle sera 
la puissance de ce signe, qu'un seul regard 
suffira pour rendre la santé. 

La signification de ce signe divinement 
commandé n'est pas douteuse. Le vrai Signe 
de croix, le Signe de croix éternellement 
vivant, Notre-Seigneur lui-même a révélé au 









H 6 



LE SIGNE DE LA CROIX 



genre humain que le signe du désert était 
sa figure. « De même, dit-il, que Moïse éleva 
le serpent dans le désert, ainsi il faut que le 
Fils de l'homme soit élevé, afin que quicon- 
que croit en lui ne périsse pas, mais qu'il 
ait la vie éternelle (1). » 

Si les bornes d'une lettre le permettaient, 
nous parcourrions ensemble les annales dû 
peuple figuratif, et tu verrais, mon cher ami, 
dans toutes les occasions importantes, les 
seules que nous connaissions bien, recourir 
au signe de la croix. Je vais t'en citer quel- 
ques-unes. 

« Dans les sacrifices, le prêtre élevait d'a- 
bord l'hostie, selon qu'il était prescrit par 
la loi. Il la portait ensuite de l'Orient à l'Oc- 
cident, comme nous l'apprennent les Juifs 
eux-mêmes : ce qui formait la figure de la 
croix. C'est en faisant le même mouvement 
que le grand prêtre et même les simples 
prêtres bénissaient le peuple après les sacri- 
fices (2). 

(1) Jomi., m, H. 

(.2] Duguet, Traité de la Croix de N.-S. c. vin. 



AU .XIX e SIÈCLE. 



I 17 



De l'Église judaïque, ce signe est passé 
dans l'Église chrétienne. Les premiers fidè- 
les, frappésde l'ancienne manière de bénir 
avec la figure de la croix, ont été facilement 
instruits par les apôtres de la signification 
mystérieuse de ce signe, et naturellement 
portés h le continuer, en y ajoutant les di- 
vines paroles qui en donnent l'explication. 

Au temps du prophète Ézéchiel, les abo- 
minations de Jérusalem étaient au comble. 
Un personnage mystérieux, dit le prophète, 
reçoitordre de traverser la ville et de marquer 
du signe T le front de tous ceux qui gémis- 
saient des iniquités de cette coupable capi- 
tale. A ses côtés marchaient six autres per- 
sonnages, portant chacun une arme de 
mort, avec ordre de tuer indistinctement 
tous ceux qui ne seraient pas marqués du 
signe salutaire (1). 

Comment ne pas voir là une figure frap- 
pante du signe de la croix, qui se fait sur 
notre front? Ainsi l'entendent les Pères de 



(I) Ezec/i., ix. •'(, me. 



I IN 



LE SIGNE DE LA CIIOIX 



l'Église, entre autres Tertullien et saint Jé- 
rôme. « De même, disent-ils, que le signe 
Tau, marqué sur le front des habitants de 
Jérusalem, qui gémissaient sur les crimes 
de cette ville, les protégeait contre les anges 
exterminateurs, ainsi le signe de la croix 
dont l'homme marque son front est une 
assurance qu'il ne sera pas la victime du 
démon et des autres ennemis du salut, s'il 
gémit sincèrement des abominations que ce 
signe interdit (1). » 

Les Philistins ont réduit les Israélites à la 
plus humiliante servitude. Samson a com- 
mencé leur délivrance. Malheureusement 
le fort d'Israël s'est laissé surprendre. Ils 
l'ont enchaîné, après luiavoircrevé les yeux. 
Dans cet état, ils s'en font un jouet pour 
amuser leurs fêtes. Cependant Samson mé- 
dite une vengeance. D'un seul coup il pro- 
jette d'écraser des milliers d'ennemis. 

La Providence a tellement ménagé les 



(1) Tertull., adv. Uarcion., lib. III, c. xxil ; S. 
Hier., in Ezech., c. x. 



AU XIX e SIÈCLE. 



■119 



choses, que c'est en faisant le signe de la 
croix qu'il exécutera son dessein. « Placé 
entre deux colonnes qui soutiennent tout 
l'édifice, dit saint Augustin, le fort d'Israël 
étend ses bras en forme de croix. Dans cette 
attitude toute-puissante, il secoue les colon- 
nes, les ébranle, écrase ses ennemis : et 
comme le grand Crucifié, dont il était la 
figure, il meurt lui-même enseveli dans son 
triomphe (1). » 

David, accablé de chagrin, est réduit à la 
plus grande extrémité dans laquelle se 
puisse trouver un roi : un fils parricide, des 
sujets révoltés, un trône chancelant, la 
vieillesse qui arrive à grands pas. Que fera 
le monarque inspiré? Il priera. Mais com- 
ment? En faisant le signe de la croix (2). 

Salomon vient d'achever le temple de Jé- 
rusalem. Le magnifique édifice est consacré 

(1) Jam hic imaginera crucis attendite : expansus 
enim raanus ad duas columnas, quasi ad duo signa 
crucis extendit ; sed adversarios suos interemptos op- 
pressit, et illius passio interfectio facta est perse- 
quentium. (Serm. 107, de Temp.) 

12) Expandi marras measadte. (Ps. lxxxhi, 142, etc.) 



120 



LE SIG.N'Ë DE LA CROIX 



avec une pompe digne du monarque. Il faut 
attirer les bénédictions du ciel sur la nou- 
velle demeure du Dieu d'Israël, et obtenir 
ses faveurs pour ceux qui viendront y prier. 
Que fait Salomon?Il prie en faisant le signe 
de la croix. 

« Debout devant l'autel du Seigneur, dit 
le texte sacré, en présence de tout le peuple 
d'Israël, Salomon étend ses mains vers le ciel, 
et dit : Seigneur, Dieu d'Israël, il n'est point 
de Dieu semblable à vous dans le ciel au- 
dessus, ni sur la terre au-dessous. Regardez 
la prière de votre serviteur. Que vos yeux 
soient ouverts sur cette demeure nuit et 
jour, afin d'exaucer les supplications de 
votre serviteur et de votre peuple Israël (1).» 
Croire que les patriarcbes, les juges, les 
prophètes, les rois, les voyants d'Israël, fus- 
sent seuls à connaître le signe de la croix 
et à le pratiquer, serait une erreur. Tout le 
peuple le connaissait, et dans les dangers 
publics en faisait religieusement usage. 

(1) III Reg., vm, 22 et seqq. 



AU XIX SIECLE. 



I 21 



Sennachérib a marché de victoire en vic- 
toire. La plus grande partie de la Palestine 
est envahie : Jérusalem est menacée. Vois- 
tu ce que fait ce peuple, hommes, femmes, 
enfants, pour repousser l'ennemi? Comme 
Moïse, il fait le signe de la croix, il se fait 
signe de croix, a Et ils invoquèrent le Sei- 
gneurdes miséricordes, et, étendant les mains, 
Us les élevèrent vers le ciel. Et le Seigneur les 
exauça (1). » 

Un autre danger menace. Voici Héliodore 
qui vient, accompagné d'une troupe de sol- 
dats, pour piller les trésors du temple. Déjà 
il est entré dans le parvis extérieur; encore 
un peu et le sacrilège sera consommé. Les 
prêtres sont prosternés au pied de l'autel ; 
mais rien n'arrête le spoliateur. Que fait le 
peuple ? 11 recourt à son arme traditionnelle : 
il prie en faisant le signe de la croix. Tu sais 
le reste (2). 

S'il est incontestable que prier les bras 
étendus est une forme du signe de la croix, 

(1) Eccli., xlviii, 22. 

(2) // Machab., m, 20. 






122 LE SIGNE DE LA CROIX" AU XIX e SIÈCLE. 

tu vois que de toute antiquité les juifs ont 
connu le signe de la croix et qu'ils l'ont 
pratiqué, avec l'instinct plus ou moins mys- 
térieux de sa toute-puissance. Nous verrons 
demain si les païens étaient beaucoup moins 
instruits. 



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■■■■iBi 



NEUVIÈME LETTRE 



Ce 4 décembre. 

Le signe de la croix chez les païens. — Nouveaux délails sur 
une forme extérieure du signe de la croix chez les premiers 
ehréliens. — Les martyrs dans l'amphithéâtre. — Étymologie 
du mot u adorer » . — Les païens adoraient en faisant le sipne 
de la croix. — Comment ils le faisaient — Première 
manière. 



Le signe de la croix chez les païens : tel 
est, mon ami, le sujet de cette lettre. Afin 
de suivre jusqu'au bout la chaîne tradition- 
nelle qui unit la synagogue à l'Église, je vais 
te dire un mot du signe de la croix chez les 
premiers chrétiens. Déjà tu sais qu'ils le 
faisaient à chaque instant; mais tu ignores 
peut-être que, pour ne pas l'interrompre en 
priant, ils se transformaient eux-mêmes en 
signe de croix. Dans tous les cas, il y a cent 
à parier contre un, que tes camarades n'en 
savent rien. 



!2-'i 



1E SIGNE DIC LA CROIX 






Ce que Moïse, Samson, David, les Israéli- 
tes ne firent que par intervalle, nos pères le 
faisaient toujours : tu en comprendras la 
raison. Amalech, les Philistins, Héliodore, 
étaient des ennemis passagers ; tandis que le 
colosse romain ne déposait jamais les ar- 
mes. Entre lui et nos pères la lutte était 
engagée, lutte à outrance, lutte sans trêve 
ni répit. 

Dans ces conditions, ils devenaient au- 
tant de Moïses sur la montagne. Non pas 
un jour, mais trois siècles, leur mains de- 
meurèrent étendues vers le ciel, deman- 
dant, comme celles du législateur hébreu, 
la victoire pour les martyrs descendus dans 
l'arène et la conversion de leurs persécu- 
teurs. 

Sur leur pensée et sur leur attitude dans 
la prière, laissons parler un témoin ocu- 
laire. « Nous prions, dit Tertullien, les yeux 
élevés au ciel et les mains étendues, parce 
qu'elles sont innocentes ; la tête nue, parce 
que nous n'avons point à rougir; sans mo- 
niteur, parce que nous prions de cœur. Dans 



■ 



AU XIX SIÈCLE. 12 5 

cette attitude nous ne cessons de demander 
pour tous les empereurs une vie longue, un 
règne paisible, un palais sans embûche, des 
armées valeureuses, un sénat fidèle, un peu- 
ple vertueux, un monde tranquille, en un 
mot, tout ce qui est dans les vœux de 
l'homme et de César (l). » 

Ainsi priaient, en Orient et en Occident, 
les hommes, les femmes, les enfants, les 
jeunes gens, les jeunes vierges, les vieil- 
lards, les sénateurs, les matrones, les fidè- 
les de toute condition. Cette mystérieuse 
attitude, ils la gardaient non-seulement 
dans leurs synaxes, au fond des catacombes, 
en plaidant les intérêts d'autrui. Ils ne man- 
quaient pas de la prendre, lorsque, traînés 
dans les amphithéâtres, ils avaient à com- 




(I) IUud suspicientes christiani manibus expansis, 
quia innocuis, capite nudo, quia non erubescimus, 
denique sine monitore, quia de pectore oramus; pre- 
cantes sumus semper pro omnibus irnperatoribus, 
vitam illis prolixam, imperium securum, domum tu- 
tam, exercitus fortes, senatum fidelem, populum 
probum, orbem quietum, qusecumquo hominis et Cse- 
saris vota sunt. (Apol., c. xxx.i 



■ 



12G 



LE SIGNE DE LA CROIX 



battre pour eux-mêmes, sous les yeux d'in- 
nombrables spectateurs, les grands combats 
du martyre. 

Te figures-tu, mon cher ami, un spec- 
tacle plus attendrissant que celui dont Eu- 
sèbe nous a conservé la description ? « La 
persécution de Dioclétien sévissait avec voi- 
lence en Phénicie. Un jour on vit entrer 
dans l'amphithéâtre un grand nombre de 
chrétiens, condamnés aux bêtes. Les spec- 
tateurs ne purent se défendre d'une pro- 
fonde émotion à la vue de cette multitude 
d'enfants, de jeunes gens et de vieillards, 
dépouillés de leurs vêtements, les yeux le- 
vés au ciel, les bras levés en croix, immo- 
biles, sans étonnement et sans frayeur, au 
milieu des tigres et des lions affamés. La 
crainte qui devait agiter les condamnés, 
était passée dans l'âme des spectateurs et 
même des juges (1). » 

Cette attitude n'était pas une chose ex- 
ceptionnelle. Laissons encore parler le 



(I) Hist. eccl., liv. VIII, c. v. 



m 



HpBes 



NOIHI 



AU XIX SIÈCLE, 



•127 



même historien. Nul n'est plus digne de foi ; 
il fut témoin oculaire de ce qu'il raconte. 
Vous auriez vu, dit-il, au milieu de l'am- 
phithéâtre, un jeune homme au-dessous 
de vingt ans, libre de tous liens, tranquil- 
lement debout, les bras en croix, les yeux 
et le cœur fixés vers le ciel, priant avec 
ardeur, immobile, entouré d'ours et de 
léopards dont la fureur exhalait la mort ; 
puis, ces terribles animaux, prêts à lui dé- 
chirer les chairs, muselés tout à coup par 
une puissance mystérieuse, se hâter de 
prendre la fuite (1). » 



(1) Vidisscs adolescentulum, nondum viginti annos 
integros natum, nullis constrictum vinculis, firraiter 
consistentem, manitras in crucis modum e transverso 
expansis, robusta et excelsa mente in precibus ad Dei 
numen fundcndis ardentissime defixum ; neque om- 
nino se commoventem, neque in hanc vel illam par- 
tem, de loco in quo steterat deflectentem; idque cum 
ursi et pardi furorem et mortem in eum exhalarent. 
CuraquR jam ejus carnem dentibus lacerare aggre- 
derentur, quorum ora divina quadam et inexplica- 
bili potentia, nescio quo pacto, fuere prope obturata, 
et iterum ipsi rétro propere recurrerunt. (Hist. eccl., 
liv. VIII, c. vu.) 






128 LE SIGNE DE LA CROIX 

A raison de la délicatesse de la victime, 
l'Occident t'offre un spectacle plus atten- 
drissant encore. C'était au milieu de la 
grande Rome : jamais pareille foule n'avait 
encombré les degrés du cirque. L'héroïne 
était Agnès, noble jeune vierge de treize 
ans. Condamnée au feu, elle entre dans le 
bûcher. 

« La voyez-vous, dit saint Ambroise, ten- 
dre ses mains vers le Christ, et jusqu'au 
milieu des flammes arborer l'étendard vic- 
torieux du Seigneur ? Les mains étendues à 
travers les flammes, elle fait à Dieu cette 
prière : vous qu'il faut adorer, honorer 
et craindre, Père Tout-Puissant de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, je vous bénis, parce 
que, grâce à votre Fils unique, j'ai échappé 
aux mains des hommes impies et traversé 
sans souillure les impuretés du démon. Et 
voici de plus que sous la rosée du Saint- 
Esprit s'éteint le feu qui m'environne ; la 
llamme se divise et les ardeurs de mon bû- 
cher menacent ceux qui l'ont allumé (1). » 
(1) Tendere Cliristo inter ignés marras, atque in 



«£3 



AU XIX e SIECLE. 



129 



Telle était la l'orme éloquente du signe 
de la croix, usitée parmi les chrétiens de 
la primitive Église, ces Moïses de la nou- 
velle alliance. Tu peux en voir une nou- 
velle preuve dans les peintures des cata- 
combes. Cette forme a duré longtemps. 
Je l'ai encore vue, il y a trente ans, chez 
quelques populations catholiques d'Alle- 
magne. 

Mais si elle s'est perdue parmi les fidèles, 
l'Église l'a religieusement conservée. Les 
deux cent mille prêtres qui chaque jour 
montent à l'autel, sur tous les points du 
globe, sont les anneaux, visibles à nos yeux, 
de la chaîne traditionnelle, qui, de nous, 
s'étend aux Catacombes, des Catacombes 
au Calvaire, du Calvaire à la montagne de 
Raphidim, et de là se perd dans la nuit des 
temps. 

Arrivons aux païens. Eux aussi ont fait le 
signe de la croix. Ils l'ont fait en priant, et 
l'ont cru, avec raison, doué d'une force mys- 

ipsis sacrilegis focis tvopha?um Doraini signarc vic- 
toris, etc. (Lib. I, de Virgin,) 






13 



LE SIGNE DE LA CROIX 



térieuse de grande importance. Demande à 
tes camarades l'étymologie du verbe ado- 
rer, adorare. Ils ne seront pas embarrassés 
de te répondre. Si ce verbe était une créa- 
tion de l'Église, tu pourrais te dispenser de 
les interroger; mais il se trouve dans la 
langue latine du siècle d'Or, comme on 
parle dans les collèges ; et, bacheliers frais 
émoulus, ils doivent le savoir. 

Or, en le décomposant, le verbe adorer 
signifie, d'après tous les étymologistes, por- 
ter la main à la bouche et la baiser, manum 
ad os admovere. Telle était la manière dont 
les païens honoraient leurs dieux. Les preu- 
ves abondent. « Quand nous adorons, dit 
Pline, nous portons la main droite à notre 
bouche, et nous la baisons ; puis, décrivant 
un cercle avec notre corps, nous tournons 
sur nous-mêmes (1). » 

(I) In adorando dexteram ad osculum referinius, to- 
tumquo corpus circumagimus. (Hist. nat., 1. XXViH ) 
— Nous tournons sur nous-même. Que signifie ce 
genre d'adoration ? En portant la main à la bouche 
1 homme fait hommage de sa personne à la divinité ; 
en tournant sur lui-même, il imite le mouvement des 



AU XIX SIÈCLE. 



131 



Et Minutais Félix : « Cécilius avait vu la 
statue de Sérapis, et, suivant la coutume du 
vulgaire superstitieux, il porta la main à sa 
bouche et la baisa (1). » 

Et Apulée : « jEmilianus jusqu'ici n'a 
prié aucun Dieu ; il n'a fréquenté aucun 
temple. S'il passe devant un lieu sacré, il 
regarde comme un crime d'approcher la 
main de ses lèvres pour adorer (2). » 

astres et fait à la divinité hommage du monde entier, 
dont les corps célestes sont la plus noble portion. 

Cette manière d'adorer fait partie du sabéisme ou 
de l'idolâtrie des astres, qui remonte à la plus haute 
antiquité. Par les pythagoriciens, elle était venue à 
Numa qui prescrivit le tournement : Circumagi tecum 
deos adoras. « On dit, ajoute Putarque, que c'est 
une représentation du tour que fait le ciel par son 
mouvement. » — (Vie de Numa, ch. xii.) Cette prati- 
que, profondément mystérieuse, était fort répandue 
en Amérique avant la découverte ; elle est encore en 
usage chez les derviches tourneurs de l'Orient. 

(1) Caîcilius simulacro Serapidis denotato, ut vul- 
gus superstitiosus solet, manum ori admovens, oscu- 
lum labiis pressit. (In Octav.) 

(2) Nulli Deo ad hoc sévi supplicavit ; nullum tem- 
plum frequentavit ; si fanum aliquod pratereat, nefas 
habet adorandi gratia manum labris admovere. (Apol., 
I, vers. fin. 



132 



LU SIGNE DE LA CROIX. 



Pourquoi ce geste exprimait-il le culte 
souverain, le culte d'adoration? Je vais te 
le dire en deux mots. L'homme est l'image 
de Dieu, Dieu est tout entier dans son 
Verbe, c'est par lui qu'il fait tout. Comme 
Dieu, l'homme est tout entier dans son 
Verbe, c'est par lui qu'il fait tout. Porter la 
main sur la bouche, c'est comprimer le 
Verbe, c'est en quelque sorte s'anéantir. Le 
faire, comme les païens pour honorer le dé- 
mon, c'était se déclarer ses vassaux, ses su- 
jets, ses esclaves et le reconnaître lui-môme 
pour Dieu. Tu vois que c'était un crime 
énorme. 

De là ces remarquables paroles de Job, 
plaidant sa cause : « Lorsque j'ai vu le so- 
leil brillant de tous ses feux, et la lune s'a- 
vançant environnée de lumière, mon cœur 
s'est-il réjoui en secret, et jamais ai-je baisé 
ma main ? Ce qui est la plus grande iniquité 
et la négation du Dieu très-haut, iniquitas 
maxima est negatio contra Deum altissi- 
mmn{\). » 

(l)Job, xxxii, "iO, etc. 



AH XIX" SIÈCLE. I33 

Ce geste mystérieux était tellement le 
signe de l'idolâtrie, qu'en parlant des Isra- , 
élites demeurés fidèles, Dieu dit : « Je me 
suis réservé en Israël sept mille hommes 
qui n'ont pas fléchi les genoux devant Baal 
et toute bouche qui ne l'a pas adoré en 
baisant la main (1). » 

Les païens adoraient en portant la main 
à la bouche et en la baisant : le fait n'est pas 
contestable; mais en tout cela, me dis-tu 
je ne vois pas le signe de la croix. Tu vas le 
voir dans la forme du baisement de main. 
Regarde ce païen, le genou en terre, ou 
la tête inclinée devant ses idoles. Le vois- 
in passant le pouce de sa main droite sous 
l'index et le reposant sur le doigt du mi- 
lieu, de manière à former une croix; puis 
baisant dévotement cette croix, avec quel- 
ques paroles murmurées en l'honneur de 
ses dieux? Fais toi-même la répétition du 

(1) Derelinquam mihi in Israël septem mfflk vi- 
rorum quorum germa non sunt incurvata ante Baal 
et omne os (J uod non adoravit cum osculo mauus.' 
(III Rey., xix, 18.) 



13'. 



LE SIGNE DE LA CROIX 



même geste, et tu verras que le signe de la 
croix ne saurait être mieux formé. 

Que telle fut la manière du baisemenl 
adorateur, entre beaucoup d'autres païens, 
Apulée en fait foi : « Une multitude de ci- 
toyens et d'étrangers, dit-il, étaient accou- 
rus au bruit du ravissant spectacle. Ébahis 
à la vue de l'incomparable beauté dont ils 
étaient témoins, ils portaient la main droite 
à leur bouche, l'index reposant sur le 
pouce ; et, par de religieuses prières, l'ho- 
noraient comme la divinité elle-même (1). » 

Cette manière de faire le signe de la croix 
est tellement réelle et tellement expressive, 
qu'elle est demeurée, même de nos jours, 

(1) Multi civium et advonœ copiosi, quos eximii 
spectaculi rumor studiosa celebritate congregabat, 
inaccessaa formositatis admiratione stupidi, admo- 
vcntes oribus suis dexteram, priore digito in erectum 
pollicem résidente, ut ipsam prorsus deam Vencrem 
religiosisorationibusvenerabantur. (Asin.,Aur.\\h.l\.) 
— Quant au murmure d'accompagnement, on connaît 
les vers d'Ovide, vi, Métamorph. : 
Restitit, et pavido, faveas mihi, murmure dixit 
Dux meus : et simul. faveas mihi, murmure dixi. 



Al! Xl\° SIÈCLE. 



135 



familière à un grand nombre de chrétiens 
dans tous les pays. Elle n'était pas la seule 
connue des païens. Comme les âmes les 
plus pieuses, ils faisaient le signe de la 
croix en joignant les mains sur la poitrine. 
Nous trouvons ce signe de croix dans une 
des circonstances les plus solennelles, et 
les plus mystérieuses en même temps, de 
leur vie publique. Je laisse ta curiosité jeû- 
ner jusqu'à demain. 






DIXIÈME LETTRE 



Ce 5 décembre. 

Seconde et troisième manière dont les païens faisaient le signe 
de la cro.x. - Témoignages. - La Pietas publica. - Les 
païens reconnaissaient une puissance mystérieuse au signe de 
la croix. - D'où leur Tenait cette croyance? _ Grand 
mystère du monde moral. _ Importance du signe de la epoij 
aux yeux de Dieu. - Le signe de la croix dans le monde physi- 
que. - Paroles des Pères et de Platon. - Inconséquence "des 
païens ancens et modernes. - Raison de la haine particu- 
lière du démon pour le signe de la croix. 



Au sortir du collège, après dix ans d'é- 
tudes grecques et latines, nous ne connais- 
sons pas le premier mot de l'antiquité 
païenne. L'éducation nous montre cons- 
tamment le dessus des cartes; le dessous, 
j amais. Ce qui se passe en France se passe 
également, j'ai de bonnes raisons de le 
croire, chez tous nos voisins. De là vient, 
mon cher ami, que le fait dont j'ai à t'en- 



LE SIGNE DE LA CHOIX AU XIX 8 SIÈCLE. 



1 3' 



tretenir sera pour le grand nombre une 
étrange nouveauté : le voici. 

Lorsqu'une armée romaine venait mettre 
le siège devant une ville, la première opé- 
ration du général, quel que fût son nom, 
Camille, Fabius, Métellus, César ou Scipion, 
était non de creuser des fossés ou d'élever 
des lignes de circonvallation, mais d'évo- 
quer les dieux défenseurs de la ville et de 
les appeler dans son camp. La formule cf é- 
vocation est trop longue pour une lettre. 
Tu la trouveras dans Macrobe. 

Or, en la prononçant, le général faisait 
deux fois le signe de la croix. D'abord, 
comme Moïse, comme les premiers chré- 
tiens, comme, aujourd'hui encore, le prêtre 
à l'autel, les mains étendues vers le ciel, 
il prononçait en suppliant le nom de Ju- 
piter. Puis, rempli de confiance dans l'ef- 
ficacité de sa prière, il croisait dévotement 
les mains sur la poitrine (1). Voilà bien le 

(I) Cum Jovem dicit, manus ad cœlum lollit ; cum 
votum recipere dicit. manibus pectus taneit. [Satur 
lib. III, c. il.) 

s. 



138 



LK SIGNE DE LA CHOIX 



signe de la croix sous deux formes iucon- 
testables, universelles et parfaitement ré- 
gulières. 

Si ce fait remarquable est généralement 
ignoré, en voici un autre qui l'est un peu 
moins. L'usage de prier les bras en croix 
était familier aux païens de l'Orient et de 
l'Occident. Sur ce point, entre eux, les 
Juifs et nous, aucune différence. Relis tes 
classiques. 

Tite-Live te dira : <i A genoux, elles éle- 
vaient leurs mains suppliantes vers le ciel 
et vers les dieux (1). » 

Denys d'Halicarnasse : « Brutus, appre- 
nant le malheur et la mort de Lucrèce, 
éleva les mains au ciel et appela Jupiter 
avec tous les dieux (2). » 

Et Virgile : « Le père Anchise, sur le 



(1) Nixae genibus supinas manus ad cœlum ac deos 
tendentes. (Lib. XXXIV.) 

(2) Brutus, ut cognovit casum et necem Lucretiœ, 
protensia ad cœlum manibus : Jupiter, iuquit, diique 
omnes, etc. {Antiquit., lib. IV.) 






AU XIX e SIÈCLE. 



139 



rivage, les mains étendues, invoque les 
grands dieux (1). » 

Et Athénée : « Darius, ayant appris avec 
quels égards Alexandre traitait ses filles 
captives, étendit ses mains vers le soleil, 
et demanda, si lui-môme ne devait pas 
régner, que l'empire fût donné à Alexan- 
dre (2). » 

Enfin Apulée déclare formellement que 
cette manière de prier n'était pas une ex- 
ception, ou, comme quelques jeunes mo- 
dernes pourraient la qualifier, une excen- 
tricité, mais une coutume permanente : 
« L'attitude de ceux qui prient, dit-il, est 
d'élever les mains au ciel (3). » 

Un instinct que j'appellerai traditionnel, 
car autrement il n'aurait pas de nom, leur 
apprenait la valeur de ce signe mystérieux. 

(1) At pater Anchises, passis de littore palmis, 
Numina magna vocat. (jEneid., lib. III.) 

(2) Cum hoc Darius cognovisset, manus ad solem 
extendens, precatus est, ut vel ipse imperaret, vel 
Alexander. (Lib. XIII, c. xxvn.) 

(3) Habitus orantium sic est, ut manibus extensis 
ad cœlum precemar. {Lib. de Mundo, vers, fin.) 






140 LE SIGNE DL LA CROIX 

Pouvoir le faire à leurs derniers moments 
était pour eux un gage assuré de salut. « Si 
la mort, dit Arien, vient à me surprendre 
au milieu de mes occupations, ce sera assez 
pour moi si je puis élever mes mains vers 
le ciel (1). » 

Fais bien attention ; il ne dit pas : Si je 
puis tomber à genoux, ou me frapper la 
poitrine, ou courber mon front dans la 
poussière ; mais : Si je puis étendre mes 
brus en croix et les élever vers le ciel. Pour- 
quoi cela ? Demande-le à tes camarades. 

Demande-leur encore pourquoi les Égyp- 
tiens plaçaient la croix dans leurs temples, 
priaient devant ce signe adorable et le re- 
gardaient comme l'annonce d'un bonheur 
futur? Au temps de Théodose, rapportent 
les historiens grecs Socrate et Sozomène, 
lorsqu'on détruisait les temples des faux 
dieux, celui de Sérapis, en Egypte, se 
trouva rempli de pierres, marquées dé ca- 

(I) Si versantem talibus in actionibus, mors arrr- 
piat, satis mihi erit si, porrectis ad Deum manitros 
sic loqui valeam. (In Epietet., lib. IV, c. x.) 



AU XIX L SIECL1Î. 



I 41 



ractères hiéroglyphiques en forme de croix. 
Les Néophytes égyptiens affirmaient que 
ces caractères signifiaient la croix, signe de 
la vie future, suivant les interprètes (1). 

Chez les Romains, ce même instinct s'é- 
tait traduit par un fait dont je serais lente 
de douter, si une médaille antique, placée 
sous mes yeux, ne m'en donnait la preuve 
matérielle. D'une part, connaissant l'effica- 
cité du signe de la croix, que je viens de 
décrire ; d'autre part, ne voulant, ni comme 
Moïse ni comme les premiers chrétiens, 
rester les bras en croix durant toutes leurs 
prières, que firent ces maîtres du vieux 
monde ? Ils imaginèrent une déesse chargée 
d'intercéder toujours pour la république, 
et ils la représentèrent dans l'attitude de 
Moïse sur la montagne. 

(\J Theodosio magno régnante, cum fana gfintillum 
diruerentur, inventas sunt in serapidis templo hiero- 
glyphicœ litterœ habentes crucis formant, quas viden- 
tes illi qui ex gentibus Christo crediderant, aiebant. 
signiflcare crucem, apud peritos hieroglyphicarum 
notarum, vitam venturam. (Sozom., 1. V, c. xvn • — 
ld., lib. VII, e. xv.) 



i \i 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



Donc à Rome, au milieu du Forum oli- 
torrum, où se voient aujourd'hui les restes 
du théâtre de Marcellus, s'élevait la statue 
de la déesse appelée : Pietas publica. Elle 
est représentée debout, les bras étendus 
en croix, absolument comme Moïse sur la 
montagne, ou comme les premiers chré- 
tiens dans les catacombes. Elle a de plus, 
à sa gauche, un autel sur lequel brûle de 
l'encens, symbole de la prière (1). 

Sur la valeur impétratoire et latreutique 
du signe de la croix, le haut Orient était 
d'accord avec l'Occident, le Chinois avec 
le Romain. Croiras-tu qu'un empereur de 
Chine, si ancien qu'il est presque mytho- 
logique, I/ien-Yuen, avait, comme Platon, 
pressenti le mystère de la croix? « Pour 
honorer le Très-Haut, cet ancien empereur 
joignait ensemble deux morceaux de bois, 
l'un droit, l'autre de travers (2). » 



(1) Gretzer, De Cruce, p. 33. — Foreellini, art. Pie- 
tas, etc. 

(2) Discours prélim. du Chotl-King, par le P. Pré- 
mare, ch. ix, p. xcn. 



AU XIX e SIÈCLE. 



1 '. 3 



Ainsi, des sept manières de faire le signe 
de la croix, les païens en connaissaient trois ; 
et ils les pratiquaient religieusement, sur- 
tout dans les occasions importantes. Tout 
cela est très-bien, me dis-tu ; mais savaient- 
ils ce qu'ils faisaient? N'était-ce pas là un si- 
gne purement arbitraire, dès lors insigni- 
fiant et duquel on ne saurait rien conclure? 
Que les païens aient compris comme nous 
le signe de la croix, ce n'est pas ce que je 
prétends. Il en était chez eux du signe de la 
croix, à peu près comme des figures chez les 
Juifs. A leurs yeux, il avait une significa- 
tion réelle, une valeur considérable, quoique 
plus ou moins mystérieuse, suivant les 
lieux, les temps et les personnes. 

Tu connais les lettres écrites avec de 
l'encre sympathique. A première vue, les 
caractères, bien que réellement tracés, sont 
très-peu apparents ; mais à l'approche du 
feu ou d'un réactif, ils ressortent tout à 
coup et deviennent parfaitement lisibles. 
Tel était le signe de la croix chez les païens. 
Lorsqu'il fut frappé des rayons de la lu- 



1 44 



LE SIGNE DE LA CROIX 



mière évangélique, ce clair-obscw- ne chan- 
gea pas plus de nature que les figures de 
l'Ancien Testament; mais, comme elles il 
devint intelligible à tous ; il se découvrit ': il 
parla. 

Croire que chez les païens le signe de la 
croix fût un signe arbitraire, une pareille 
supposition tombe d'elle-même. Rien de ce 
qui est universel n'est arbitraire : le signe 
de la croix moins que tout le reste. Nous 
touchons ici, mon cher Frédéric, un des 
plus profonds mystères de l'ordre moral. 

N'oublie pas que mon but actuel est de 
montrer, dans le signe de la croix, un trésor 
qui nous enrichit. Pour être enrichi, il faut 
que l'homme demande et que Dieu l'exauce. 
Pour que Dieu exauce l'homme, il faut que 
l'homme soit agréable à Dieu : Deus pecca- 
lores non exaudit. Il n'y a d'agréables à Dieu 
que son Fils et ceux qui lui ressemblent. 

Or, le Fils de Dieu, cet unique médiateur 
entre Dieu et les hommes, est un signe de 
croix vivant; et vivant éternellement signe 
de croix, depuis l'origine du monde. Agnus 



MQB^Bi 



AU .\'IX° SIÈCLE. 145 

occisus ab ongini mundi. C'est le grand Cru- 
cifié; et ce grand Crucifié, c'est le nouvel 
Adam, c'est le type du genre humain. Pour 
être agréable à Dieu, il faut donc que 
l'homme ressemble à son divin modèle et 
soit un crucifié, un signe de croix vivant. 
Telle est, comme celle du Verbe lui-même, 
sa destinée sur la terre. Mendiant, telle 
est surtout l'attitude qu'il doit prendre, lors- 
qu'il se présente devant Dieu pour deman- 
der l'aumône. 

La Providence n'a pas voulu qu'il ignorât 
cette condition nécessaire du succès. Pas 
plus que le souvenir de sa chute et l'espérance 
de sa rédemption, l'homme n'a perdu la con- 
naissance de l'instrument rédempteur. De là, 
l'existence ut la pratique, sous une forme 
ou sous une autre, du signe de la croix, en 
priant, chez tous les peuples, depuis l'ori- 
gine des siècles jusqu'à nos jours. 

Dieu n'a pas seulement gravé l'instinct du 
signe de la croix dans le cœur de l'homme. 
Pour tenir sans cesse présente, même à ses 
yeux corporels, la nécessité de ce signe sa- 

9 



146 LE SIGNE DE LA CROIX 

lutaire, et lui faire comprendre le rôle sou- 
verain qu'il doit jouer dans le monde mo- 
ral, le Créateur a voulu que dans le monde 
matériel tout se fît par le signe de la croix ; 
que tout en montrât l'action nécessaire et 
en reproduisît l'image. Écoute les hommes 
qui eurent des yeux pour voir. 

« Il est infiniment remarquable, dit Gret- 
zer, que dès l'origine du monde Dieu a voulu 
tenir constamment la figure de la croix sous 
les yeux du genre humain, et organisé les 
choses de manière que l'homme ne pût pres- 
que rien faire sans l'intervention du signe 
delà croix (1). » 

Gretzer est le centième écho de la philo- 
sophie traditionnelle. Prête l'oreille à quel- 
ques-uns : « Regardez, disent-ils, toutes 
les choses qui sont dans le monde, et voyez 
si toutes ne sont pas gouvernées et mises 



(1) Illud consideratione dignissimum est, quodDeus 
figuram crucis ab initio semper in hominum oculis 
yersari voluit, remque ita instituit, ut homo propemo- 
dum nihil agere posset, sine interveniente crucis spe- 
cio. (De Cruce, lib. I, c. lu.) 



AU XIX SIÈCLIÎ. 



147 



en œuvre par le signe de la croix. L'oiseau 
qui vole dans les airs, l'homme qui nage 
dans les eaux ou qui prie, forment le signe 
de la croix et ne peuvent agir que par elle. 
« Pour tenter la fortune et aller chercher 
des richesses aux extrémités du monde, le 
navigateur a besoin d'un navire. Le na- 
vire ne peut voguer sans mât, et le mât 
avec ses vergues forme la croix. Sans elle 
nulle direction possible, nulle fortune à 
espérer. Le laboureur demande à la terre 
sa nourriture, la nourriture des riches et 
des rois. Pour l'obtenir, il lui faut une char- 
rue. La charrue ne peut ouvrir le sein de la 
terre si elle n'est armée de son couteau; 
et la charrue armée du couteau forme la 
croix (1). 



(I) Aves quando volant ad aetliera formam crucis 
assumunt, homo natans per aquas vol orans, forma 
crucis visitur. (S. Hier., in c. xi Mare.) Antennœ na- 
vium, velorum cornua, sub figura nostrœ crucis vo- 
litant. (Orig., Bomil. vin, in divers.) — Sicut autem 
Ecclcsia sine cruce stare non potest, ita et sine arbore 
uavis infirma est. Statim enim diabolus inquiétât, et 
illam vcntis allidit. At ubi signum crucis erigitur, sta- 



1/|S 



LE SIGNE DE LA CROIX 



« Si le signe de la croix est le moyen par 
lequel l'homme agit sur la nature, il est 
encore l'instrument de son action sur ses 
semblables. Dans les batailles, n'est-ce pas 
la vue du drapeau qui anime les soldats? 
Que nous montrent chez les Romains les 
cantabra et les siparia des étendards, sinon 
la croix? Les uns et les autres sont des 
lances dorées et surmontées d'un bois, 
placé horizontalement, d'où pend un voile 
d'or et de pourpre. Les aigles aux ailes dé- 
ployées placées aux haut des lances et les 
autres insignes militaires, toujours termi- 
nés par deux ailes étendues, rappellent in- 
variablement le signe de la croix. 

« Monuments des victoires remportées, 
les trophées forment la croix. La religion 
des Romains est toute guerrière; elle adore 
les étendards ; elle jure par les étendards ; 
elle les préfère à tous les dieux : et tous 
ses étendards sont des croix : omnes Mi 



tim et diaboli iniquitas vepellitur, et ventorum pro- 
ccllasopitur. (S.Maxim. Taur., ap. S. Ambr., t. III, scr. 
56, etc., etc.) On peut citer mille autres applications. 



AU .XIX e SIÈCLE. 



1 49 



imaginum suggestifs insignes nvmilia crueium 
sunt (1). » Aussi, lorsqu'il voulut perpétuer 
le souvenir de la croix par laquelle il avait 
vaincu, Constantin n'eut point à changer 
l'étendard impérial, il se contenta d'y faire 
graver le chiffre du Christ, comme s'il lui 
importait seulement de nommer Celui de 
qui il avait eu la vision et non l'objet de 
celte vision (2). 

« L'homme, à son tour, se distingue ex- 
térieurement de la bête, parce qu'il marche 
debout et qu'il peut étendre les bras; et 
l'homme debout, les bras étendus, c'est la 
croix. Aussi, il nous est ordonné de prier 
dans cette attitude, afin que nos membres 
eux-mêmes proclament la passion du Sei- 
gneur. Quand, chacun à sa manière, notre 
âme et notre corps confessent Jésus en 
croix, c'est alors que notre prière est plus 
prompternent exaucée. 

« Le ciel lui-même est disposé en forme 



(1) Tertull., Apolog., xvi. 

(2) Euseb., lib. IX Bistor., :). 



150 



LE SIGNE DE LA CROIX 



de croix. Que représentent les quatre points 
cardinaux, sinon les quatre bras de la croix 
et l'universalité de sa vertu salutaire? La 
création tout entière porte l'empreinte de la 
croix. Platon lui-même n'a-t-il pas écrit 
que la Puissance la plus voisine du premier 
Dieu s'est étendue sur le monde en forme de 
croix (1)? ii 

De là, cettte réponse péremptoire de Mi- 
nutius Félix aux païens qui reprochaient 
aux chrétiens de faire le signe de la croix : 
« Est-ce que la croix n'est pas partout? leur 
disait-il. Vos enseignes, vos drapeaux, les 
étendards de vos camps, vos trophées, que 
sont-ils, sinon des croix ornées et dorées? 
Ne priez-vous pas comme nous, les bras 



(1) Ideo elevatis manibus oraro pra;cipimur, ut ipso 
quoque membrorum gestu passionem Domini fatea- 
mur. Tum enim citius nostra exauditur oratio, cum 
Christum, quem mens loquitur, etiam corpus imita- 
tur. (S. Maxim. Taur., apud S. Ambr., t. III, ser. 56 ; 
— S. Hier., in Marc, xi; — Tertull., Apol., xvi ; — 
Orig., H omit, vin in divers.) — Dixit, vim quse primo 
Dco proxima erat, in modum X littoras porrectam et 
oxtensam esse. (S. Just., Apol., h, etc., etc.) 



AU XIX SIÈCLE. 151 

étendus? Dans cette attitude solennelle, 
n'employez-vous pas les formules par les- 
quelles vous proclamez un seul Dieu? Ne 
ressemblez-vous pas alors aux chrétiens 
adorateurs d'un Dieu unique, et qui ont le 
courage de confesser leur foi au milieu des 
tortures, en étendant leurs bras en croix? 

« Entre nous et votre peuple, quelle dif- 
férence y a-t-il, lorsque, les bras en croix, 
il dit: GrandDieu, vrai Dieu, si Dieu le veut ? 
Est-ce le langage naturel du païen, ou la 
prière du chrétien ? Ainsi, ou le signe de la 
croix est le fondement de la raison natu- 
relle, ou il sert de base à votre religion (1).» 

Pourquoi donc, ajoutaient d'autres apo- 
logistes, le persécutez-vous? Et moi aussi, 
mon cher Frédéric, je puis adresser la même 
question aux modernes païens. Pourquoi 
persécutez-vous le signe de la croix ? Pour- 
quoi en rougissez-vous ? Pourquoi poursui- 
vez-vous de vos sarcasmes ceux qui ont le 
courage de le faire? La réponse est la 

(I) Ita signo crucis aut ratio naturalis innititur, an 
vostra religio formatur. (Octav.) 



152 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



même aujourd'hui qu'autrefois. Satan, ce 
grand singe de Dieu, s'était emparé du si- 
gne de la croix; il permettait aux païens 
de le faire à son profit. Le perfide ! il était 
heureux de voir les hommes employer, 
pour l'adorer et pour se perdre, le signe 
même destiné à honorer le vrai Dieu et à les 
sauver. 

Quant aux chrétiens, c'était autre chose. 
Par eux le signe de la croix était ramené à 
sa véritable destination. Il honorait le vrai 
Dieu, le Verbe incarné surtout, objet per- 
sonnel de la haine de Satan, auquel il arra- 
chait l'homme, sa victime. Et, dans le chré- 
tien, le signe de la croix devenait un objet 
de risée, un crime digne de mort. Rien n'a 
changé. Qu'aujourd'hui, devant les esclaves 
du démon, le signe de la croix se fasse par 
moquerie, ou pour des usages profanes, ou 
dans des pratiques occultes, il ne provoque 
ni haine ni sarcasme. 

D'où viennent, dans les méchants de tous 
les siècles, ces dispositions, en apparence 
contradictoires, d'amour et de haine, de 



AU XIX e SIECLE. 



155 



respect et de mépris pour le signe adorable? 
« De Satan lui-même, répond Tertullien. 
Esprit de mensonge, son rôle est d'altérer 
la vérité et de faire tourner les choses les 
plus saintes au profit des idoles. Il baptise 
ses fidèles, en les assurant que l'eau remet- 
tra leurs péchés: c'est ainsi qu'il initie au 
culte de Mithra. Il marque au front ses sol- 
dats. Il célèbre l'oblation du pain. Il promet 
la résurrection, et la couronne achetée par 
le glaive. 

« Que dirai-je ? Il a un souverain pontife, 
à qui il interdit les secondes noces. 11 a ses 
vierges, il a ses continents. Si nous exami- 
nons en détail les superstitions établies par 
Numa, les offices sacerdotaux, les insignes, 
les privilèges, l'ordre et le détail des sa- 
crifices, les ustensiles sacrés, les vases 
même, les sacrifices, tous les objets servant 
aux expiations et aux prières : n'est-il pas 
manifeste que le démon, voleur de Moïse, 
a contrefait tout cela? Depuis l'Évangile 
la contrefaçon continue (1). » 

(1) A diabolo scilicet, cujus sunt partes interver- 

9. 



154 LE SIGNE DE LA CROIX 

Satan est allé plus loin. Connaissant 
toute la puissance de la croix, il a voulu 
s'en faire un attribut personnel, et se sub- 
stituer ainsi, pour accaparer les hommages 
du monde, au Dieu crucifié. 

« Instruit par les oracles prophétiques, dit 
Firmicus Maternus, l'implacable ennemi du 
genre humain a fait servir d'instrument 
d'iniquité, ce qui était établi pour le salut 
du monde. Que sont ces cornes qu'il se 
vante d'avoir? La caricature de celles dont 
parle le prophète inspiré de Dieu, et que 
toi, Satan, tu crois pouvoir adapter à ta hi- 
deuse figure. Gomment peux-tu y chercher 
l'ornement et la gloire? Ces cornes ne sont 
autre chose que la figure du signe vénérable 
de la croix (1). » 



tendi vcritatem, qui ipsas quoque res sacramentorum 
divinormn ad idolorum mysteria œmulatur, etc. (De 
Preso-ipt.) 

(1) Agitans et contorquons cornua biformis... ne- 
quissimum hostem generis humani, de sanctis vene- 
randisque prophetarum oraculis ad contarainata fu- 
roris sui scelera transtulisse. Quaj sunt ista cornua 
quœ habere se jactat ? Alia suât cornua, qute propheta 



■■i^HHMHHHI 



AU XIX SIÈCLE. 153 

Aussi, le front marqué du signe sacré le 
•fait frémir de rage. Il ne trouve pas de sup- 
plices assez cruels, pour le punir d'avoir 
porté l'image du Verbe incarné. Vois, cher 
ami, comment il traite nos pères, nos mères, 
nos frères, nos sœurs, les martyrs de tous 
les temps et de tous les pays. Tantôt il leur 
fait écorcher le front ; et sur les os dénudés 
graver, au fer rouge, des caractères d'igno- 
minie. Tantôt il le fait fendre en forme de 
croix; ou comprimer, avec des cordes, au 
point de le déformer; ou labourer à coups 
de nerfs de bœuf, de manière à le rendre 
méconnaissable (1). 

Grande leçon ! Que la haine de Satan 
pour le signe de la croix soit la mesure de 
notre amour et de notre confiance pour ce 



Sancto Spiritu annuente commémorât, quae tu, dia- 
bolo, ad maculatam faciom tuam putas posse trans- 
ferre. Undo tibi ornamenta quosris et gloriam? Cor- 
nua mb.il aliud nisi venorandum crucis signum mons- 
trant. (Lie Error. profan. relig., c. .xxn.j 

(1) Voir Gretzer, De Criice, lib. IV, c. xxxn, p. G28- 
029. 



156 LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX SIÈCLE. 

signe adorable. Tu verras demain qu'il 
possède d'autres titres à ces deux senti- 
ments. 









ONZIEME LETTRE 



Ce C décembre. 

te signe de la croii est un trésor qui nous enrichit, parce qu'il 
est une prière : Preuves. — Prière puissante : Preuves. — 
Prière universelle : Preuves. — 11 pourvoit à tous les besoins. 
— Pour son àmc l'homme a besoin de lumières. — Le signe 
de la croix les obtient : Preuves. — De force le signe de la 
croix la procure : Preuves. — Exemples des martyrs. 



Le signe delà croix est un trésor qui nous 
enrichit : là se trouve une de ses raisons 
d'être. Il nous enrichit, parce qu'il est une 
excellente prière. Voilà, mon cher ami, tu 
ne l'as pas oublié, le point de doctrine que 
nous établissons en ce moment. 

Déjà la moitié de la preuve est faite. Elle 
est dans l'antiquité, l'universalité, la per- 
pétuité du signe de la croix. Au milieu du 
naufrage dans lequel le monde idolâtre 
laissa avarier ou périr tant de révélations 



158 



LE SIGNE DE LA CROIX 



primitives, on voit surnager le signe de la 
croix. Que dit ce fait étrange, nouveau pour 
toi; incompréhensible pour un grand nom- 
bre ; mais très-rationnel pour le chrétien 
habitué à réfléchir? Il dit éloquemment la 
haute utilité du signe de la croix pour 
l'homme ; parce qu'il dit sa puissante effi- 
cacité sur le cœur de Dieu. Du raisonne- 
ment passons aux faits. 

Le signe de la croix est une prière : une 
prière puissante, une prière universelle. 

C'est une prière. Qu'est-ce qu'un homme 
qui prie? C'est un homme qui confesse de- 
vant Dieu son indigence : indigence intel- 
lectuelle, indigence morale, indigence ma- 
térielle. C'est le mendiant à la porte du ri- 
che. Or, le mendiant prie par sa voix, mais 
plus éloquemment par son visage blême et 
amaigri, par ses infirmités, par ses haillons, 
par son attitude. Ainsi priait sur la croix l'a- 
dorable Mendiant du Calvaire. Danscetétat. 
le Fils de Dieu était plus que jamais l'objet 
des complaisances infinies de son Père. 
Lui-même nous dit que cette prière élo- 



AU XIX e SIÈCLE. 



15 9 



quente, plus en action qu'en parole, fut le 
levier puissant qui attire tout à lui (1). 

Que fait l'homme en formant le signe de 
la croix, soit avec la main, soit en étendant 
les bras? 11 imprime sur lui-môme l'image 
du divin Mendiant: il s'identifie avec lui. 
C'estJacob se couvrant des vêtements d'É- 
saiï, pour obtenir la bénédiction paternelle. 
Par cette attitude de foi, d'humilité, de dé- 
vouement, que dit-il à Dieu? Il dit: Voyez 
en moi votre Christ, respice in faciem Christi 
fut. Prière plus éloquente que toutes les 
paroles : « Elle monte, dit saint Ambroise, 
et l'aumône descend : Ascendit deprecatio 
et descendit Dei miseratio. » Tel est le signe 
de la croix, même sans formule. Il ne parle 
pas, et il dit tout. 

C'est une prière puissante. Lorsqu'un 
agent de l'autorité, commissaire de police, 
maire ou gendarme, met la main sur un 



(I) Cum cxaltatus fuero a terra, omnia traliam ad 
i'sum. (Joann.. xn, 32.) Humiliavit semetipsum, 
anus obediens usque ad mortem... propter quod cxal- 
t;i\il un m, etc. [PhUipp., n, 8.) 



160 



LH SIGNE DE LA CROIX 



délinquant, il lui dit : Au nom de la loi, je 
t'arrête. Dans ce mot, au nom de la loi, le 
coupable voit l'autorité de son pays, la force 
armée, les juges, le roi lui-même. La peur 
le prend et il se laisse arrêter. 

Quand l'homme, menacé d'un danger, as- 
sailli par le doute, persécuté par la tenta- 
tion, en proie à la souffrance, à la maladie, 
prononce cette parole de solennelle auto- 
rité : Au nom du Père et du Fils et du Saint- 
Esprit ; et qu'en la prononçant il fait le si- 
gne rédempteur du monde, le signe vainqueur 
de l'enfer: comment expliquerais- tu la ré- 
sistance du mal ? L'homme n'a-t-il pas rem- 
pli toutes les conditions du succès ? Dieu 
n'est-il pas, en quelque sorte, mis en 
demeure d'intervenir, et, en intervenant, de 
glorifier son nom et la puissance de son 
Christ? 

Aussi, l'efficacité particulière du signe de 
la croix n'a jamais été douteuse, ni pour 
l'Église ni pour les siècles chrétiens. Les 
plus graves théologiens enseignent même 
que le signe de la croix opère par lui-même, 



AU XIX SIECLE. 



161 



et indépendamment des dispositions de ce- 
lui qui le fait. Ils en donnent plusieurs preu- 
ves : je n'en citerai que deux. 

La première, c'est l'usage incessamment 
répété du signe de la croix. « S'il ne pro- 
duisait pas, disent-ils, ses effets de lui- 
même, les chrétiens n'auraient aucune rai- 
son d'en faire un si fréquent usage. A quoi 
bon d'y recourir, quand un mouvement de 
l'âme ou une bonne œuvre quelconque suf- 
firait pour obtenir et pour réaliser ce qu'ils 
espèrent obtenir et réaliser par le signe de la 
croix (1)?» 

La seconde repose sur des faits célèbres 
dans l'histoire et d'une authenticité incon- 
testable: en voici quelques-uns. 

(1) Dicimus signum sanctissimœ emeis producere 
suos effectus ex opere operato. (Gretzev, lib. IV, c. lxii, 
p. 103.) — Ita etiam doctissimi quique theologi sen- 
tiunt, ut Grcgorius de Valentia, Franciscus Suarez, 
Bellarminus, Tyra?us et alii. (Ibid.) Et certe nisi ex. 
opère operato crux effectus suos ederet, non esset 
cur tam sedulo a fidelibus usurparetur ; quia bono 
animi motu et actu, omne illud perficere œque certo 
possent, quod adhibito crucis signaculo peragunt et 
se peracturos sperant. [Ibid.) 



162 LE SIGNE DE LA CROIX 

Le premier est celui de Julien l'Apostat. 
Déserteur du vrai Dieu, cet empereur de- 
vient, comme cela est inévitable, adorateur 
du démon. Pour connaître les secrets de 
l'avenir, il cherche dans toute la Grèce les 
hommes en rapport avec le mauvais Esprit. 
Un évocateur se présente qui promet de 
satisfaire sa curiosité. Julien est conduit 
dans un temple d'idoles. Les évocations 
faites, l'empereur se voit entouré dedémons, 
dont la figure l'épouvante. 

Par un mouvement de crainte irréfléchi ; 
il fait le signe de la croix, et tous les démons 
disparaissent. L'évocateur s'en plaint et re- 
commence l'évocation. Les démons repa- 
raissent. Julien s'oublie encore et fait le si- 
gne de la croix. Nouvelle disparition des 
esprits de ténèbres ()). 



(I) Ad crueem confugit caque se adversus terrores 
consignât, eumque quem persequebatur in auxilium 
adsciscit. Valuit signaculum, cedunt dsemones, pel- 
luntur timorés. Quid deinde? reviviscit nialuni, rur 
sus ad audaciam redit ; nirsus aggrcditur, rursus 
[idem icrrores urgent, rursus objecto signaculo dœ- 






AT JCU* SIÈCLE. 



I 6 S 



Ce fait, rapporté par saint Grégoire de 
Nazianze.par Théodoret et les autres Pères 
de l'Église, lit grand bruitdans toutl'Oricnt. 
Le second est plus connu de l'Occident. 
Nous le devons au pape saint Grégoire. 
L'illustre pontife en commence le récit par 
ces mots : « Le fait que je vais raconter 
n'est pas douteux, car il y a presque autant 
de témoins que la ville de Fondi compte 
d'habitants (1). 

«Un Juif, venant de la Campanie et se 
rendant à Rome, par la voie Appienne, ar- 
riva dans la petite ville de Fondi. Comme 
il était tard, il ne put trouver à loger et se 
retira, pour passer la nuit, dans un vieux 
temple d'Apollon. Cette antique demeure 
des démons lui fit peur, et, bien qu'il ne 
fût pas chrétien, il eut soin de se munir du 



mones conquiescunt, perplexusque hseret discipulus. 
(S. Grég. Nazian., Orat. u contr. Julian.) 

(I) Nec rcs est dubia quam narro, quia pcnc tanti 
in ea testes sunt, quanti et ejusdem loci habitatores 
existant. (Dial., lib. III, c. vu.) 



164 



LE SIGNE DE LA CROIX 



signe de la croix. A minuit, effrayé de sa 
solitude, il était encore éveillé. 

« Tout à coup il voit une troupe de dé- 
mons qui semblent venir rendre hommage 
à leur chef, assis au chevet du temple. A 
mesure qu'ils se présentent, celui-ci les in- 
terroge et demande à chacun en particu- 
lier ce qu'il a fait pour porter les hommes 
au péché. Tous lui dévoilent leurs artifices. 
Au milieu de ces discours, un d'eux s'avance 
qui raconte la grave tentation dont il est 
parvenu à faire sentir les atteintes au véné- 
rable évoque de la ville. Jusqu'ici, disait-il, 
j'avais perdu ma peine ; mais hier au soir 
j'ai réussi à lui faire donner un petit coup 
sur l'épaule de la sainte femme qui s'occupe 
de sa maison. — Continue, lui répond l'an- 
tique ennemi du genre humain ; achève ce 
que tu as commencé, et une si grande vic- 
toire te vaudra une récompense exception- 
nelle. 

« Cependant, le Juif témoin de ce spec- 
tacle respirait à peine. Pour le faire mourir 
de frayeur, le président de l'infernale as- 



AU XIX SIÈCLE. 



ltio 



semblée, instruit de sa présence, ordonne 
de s'informer quel est le téméraire qui a 
osé venir s'abriter dans le temple. Les mau- 
vais esprits s'approchent, le regardent avec 
une attention curieuse, et, le voyant mar- 
qué du signe de la croix, ils s'écrient: Mal- 
heur, malheur 1 vaisseau vide et scellé : Vœ, 
Vœ l vas vacuum et signatum ! A ces mots, 
toute la troupe infernale disparut. 

« De son côlé, le Juif se hâta de sortir. 
Il se rend à l'église, où se trouve déjà le vé- 
nérable évêque. L'ayant pris à part, il lui 
raconte ce qui vient d'arriver, comment il 
a eu connaissance du coup donné la veille, 
et le but que se propose le démon. Surpris 
au delà de toute expression, l'évoque ren- 
voie immédiatement la sainte femme atta- 
chée à son service et interdit l'entrée de sa 
demeure à toute personne du sexe. Il con- 
sacre à saint André levieuxtempled' Apollon 
et le Juif se convertit (l). » 

Citons un autre fait. On litdans l'Histoire 



1) Dial, lib. III, cap. vu. 



166 



LE SIGNE DE LA CROIX 



ecclésiastique de Nicéphore que, sous l'em- 
pereur Maurice, leroi de Perse, Chosroès II, 
envoya en ambassade à Constantinople des 
Persans, qui avaient tous le signe de la 
croix marqué sur le front. L'empereur leur 
demanda pourquoi ils portaient un signe 
auquel ils ne croyaient pas. « Ce que 
vous voyez sur nos fronts, répondirent-ils, 
est le témoignage d'une insigne faveur que 
nous avons reçue autrefois. La peste rava- 
geait notre pays. Quelques chrétiens nous 
conseillèrent de graver le signe de la croix 
sur notre front, comme un préservatif con- 
tre le fléau. Nous les avons crus et nous 
avons été sauvés, au milieu de nos familles 
moissonnées par la peste (1). » 

A la suite de ces faits se place naturelle- 
ment la réflexion du grand évêque d'Hippone 
qui paraît décisive en faveur de l'enseigne- 
ment des théologiens. « Il ne faut pas s'é- 
tonner, dit-il, de la puissance du signe de la 
croix, quand il est fait par de bons chrétiens, 



(1) Hist., lib. XVIII, c. xx. 



AU XIX e SIÈCLE. 



167 



puisqu'il a tant de force lorsqu'il est em- 
ployé par des étrangers qui n'y croient pas, 
et cela pour l'honneur du grand Roi (1). » 

Afin de rester dans les limites de l'ortho- 
doxie, il fauteependantajouterque le signe 
de la croix n'opère pas de lui même, pure- 
ment et simplement ; mais en tant qu'il est 
utile à notre salut et à celui des autres. Il 
en est de même de certaines pratiques, 
telles, par exemple, que les exorcismes, 
auxquels nulle promesse divine n'atlribue 
un effet infaillible et sans condition aucune. 

J'ajoute encore que la piété de celui qui 
fait le signe de la croix contribue à son effi- 
cacité. Le signe de la croix est une invoca- 
tion tacite de Jésus crucifié, par conséquent 
il est d'autant plus efficace qu'il est fait avec 
une ferveur plus grande. Ainsi, l'invocation 
de cœur ou de bouche est d'autant plus 

(1) Nec mirum quod hœc signa valent, cum a bo- 
nis christiania adhibentur, quando miam cum usur- 
pantur ab extraneis, qui omnino suum nomen ad is- 
tam militiam non dederunt, propter honorem tamen 
excellentissimi Imperatoris valent. (Lib. cleSZ quœst., 
quœst. 79.) 






168 



LE SIGNE DE LA CROIX 



propre à obtenir son effet, que le fidèle est 
plus vertueux, plus agréable auSeigneur (1). 

C'est une prière universelle. En un sens] 
le signe de la croix peut dire comme le Sau- 
veur lui-même : Toute puissance m' a été donne 
au ciel et sur la terre. Ici, plus qu'ailleurs, il 
faut, mon cher Frédéric, raisonner avec des 
faits. Ils sont tellement nombreux que la 
seule difficulté est de choisir. Tous, et cha- 
cun à sa manière, proclament, d'une part, 
la foi de nos aïeux, et, de l'autre, l'empire 
du signe de la croix sur le monde visible et 
sur le monde invisible. Besoins de l'âme et 
besoins du corps, il pourvoit à tout. 

Pour son âme, l'homme a besoin de lu- 
mière, et le signe de la croix les obtient. 
Saint Porphyre, évêque de Gaza, doit dis- 
puter contre une femme manichéenne. A lin 
de dissiper, par la clarté de ses raisonne- 
ments, les ténèbres dont la malheureuse est 
enveloppée, il fait le signe de la croix; et la 
lumière éclate dans cetteintelligence égarée. 

(1) Gretzer, ubi supra. 



KanBI 



H 



AU XIX e SIECLE. 



169 



Julien, sophiste couronné, provoque à 
une controverse Césaire, frère de saint Gré- 
goire de Nazianze. Le généreux athlète 
entre en lice, muni du signe de la croix. A 
un ennemi consommé dans l'art de laguerre 
et habile à manier le raisonnement, il op- 
pose l'étendard du Verbe : et l'esprit de 
mensonge se trouve pris dans ses propres 
filets (1). 

Saint Cyrille de Jérusalem, si puissant 
d'ailleurs en paroles et en œuvre, ordonne 
de recourir au signe de la croix, toutes les 
fois qu'il s'agit de combattre les païens, et 
il assure qu'ils seront réduits au silence (2). 

Dans l'ordre temporel, non moins que 
dans l'ordre spirituel, les lumières divines 
sont nécessaires à l'homme : le signe de la 
croix les obtient. Aussi les empereurs d'O- 
rient, successeurs de Constantin, avaient 



(1) L. Greg. Nazian., In laud. Cœsar. 

(2) Accipe arma contra adversarios hujus crucis ; 
cum enim de Domino crueeque contra infidèles quajs- 
tio tibi erit, prius statue manu tua signum, et ob- 
mutescet contradicens. (Catech,, xm.) 

10 



170 LE SIGNE DE LA CROIX 

coutume, lorsqu'ils devaient parler devant 
le sénat, de commencer par le signe de la 
croix (1). 

Comme nous l'avons vu, saint Louis, avant 
de discuter en conseil les affaires de son 
royaume, se conformait à cette très-an- 
cienne et très-religieuse pratique. 

Si, à l'exemple des plus grands princes 
qui aient gouverné le monde, les empereurs 
et les rois du dix-neuvième siècle recou- 
raient eux-mêmes au signe de la croix, pen- 
ses-tu que les affaires en iraient plus mal ? 
Pour moi, je suis convaincu, comme de 
mon existence, qu'elles iraient beaucoup 
mieux. Les gouvernants d'aujourd'hui ont- 
ils moins besoin de lumières que ceux d'au- 
trefois ? Ont-ils la prétention de les trouver 
ailleurs que dans Celui qui enest la source, 



(1) Ipso coronatus solium conscendit avitum. 
Atquc crucis faciens signum venerabile sedit. 
Erectaque manu, cuncto prœsente senatu, 
Ore pio ha?c orans ait. 

(Coripp., De laud. Justin. Junior.) 






AU XIX e SIÈCLE. 



171 



lux mundi ? Connaissent-ils un moyen plus 
éprouvé de l'invoquer avec succès, que le 
signe de la croix ? Tous les siècles ne dépo- 
sent-ils pas de son efficacité ? 

L'Église, qui devait être leur oracle, ne 
continue-t-elle pas de la proclamer? Est-il 
un concile, un conclave, une assemblée reli- 
gieuse qui ne commence par le signe de la 
croix? Fidèles héritiers de la tradition, les 
prêtres catholiques parlent-ils jamais du 
haut de la chaire, sans s'être armés de ce 
signe de force et de lumière? En cela ils 
observent les prescriptions des anciens Pè- 
res. « Faites le signe de la croix, écrit saint 
Cyrille de Jérusalem, et vous parlerez, Fac 
hoc signum et loqueris (1). » 

Ce que j'ai dit des rois, mon cher ami, 
doit se dire de tous ceux qui sont chargés 
d'enseigner les autres. Le Verbe incarné 
n'est-il pas le Dieu des sciences, et de tou- 
tes les sciences, le professeur des profes- 
seurs, le maître des maîtres? 



(1) Catech. illuminât., iv. 



172 LE SIGNE DE LA CHOIX 

Si le signe de la croix présidait à toutes les 
leçons qui se donnent aujourd'hui, à tous 
les livres qui s'impriment, crois-tu que 
nous serions inondés, comme nous le som- 
mes, d'erreurs, de sophismes, d'idées faus- 
ses, de systèmes incohérents, dont le ré- 
sultat incontesté est de faire descendre, à 
vue d'œil, le monde moderne dans les ténè- 
bres intellectuelles, d'où le christianisme 
l'avait tiré ? 

Pour son Ame, l'homme a besoin de 
force : le signe de la croix en est la source 
féconde. Regarde tes illustres aïeux, les 
martyrs. A qui demandent-ils le courage 
pour triompher dans leurs héroïques com- 
bats? Au signe de la croix. Généraux d'ar- 
mée, centurions, soldats, magistrats, séna- 
teurs, patriciens ou plébéiens, enfants ou 
vieillards, matrones et jeunes vierges, tous 
ont soin, en descendant dans l'arène, de se 
couvrir de cette invincible armure, msupe- 
rabtïis cliristianorum armatura. 

Viens avec moi : je t'en nommerai quel- 
ques-uns. A Césarée, le généreux martyr 



AU XIX SIÈCLK. 



173 



qui marche au supplice, au milieu d'un peu- 
ple immense, c'est le centurion Gordius. 
Le vois-tu, calme et recueilli, armant son 
Iront du signe de la croix (1)? 

Quelle est cette ville d'Arménie, assise au 
milieu des neiges, sur le bord d'un lac 
glacé ? C'est Sébaste. Voici venir, sur le 
soir, quarante hommes, garrottés et dé- 
pouillés de leurs vêtements, qu'on traîne 
au milieu du lac, condamnés à y passer la 
nuit. Quels sont-ils? Quarante vétérans de 
l'armée de Licinius. Une force surhumaine 
de résistance leur est d'autant plus néces- 
saire, que sur le rivage sont des bains 
chauds, préparés pour les déserteurs. Ils 
font le signe de la croix, et une mort hé- 
roïque vient couronner leur courage (2). 

Nous avons vu la jeune Agnès, signe de 
croix vivant, au milieu des flammes. Voici 



(1) S. Basil., Orat. in S. Gord. 

(2) Isti autem in uno crucifm signaculo, Christum 
in se quasi legis loco omnibus prœscripserunt... cru- 
ceiii signlfera figura in mente gestabant. (S. Ephrem, 
Encom. in 40 SS'. Martyr.) 



10. 



174 



LU SIGNE DE LA CHOIX 



d'autres vierges chrétiennes, nées comme 
elle dans l'âge d'or des martyrs. La pre- 
mière est sainte Thècle, illustre par sa nais- 
sance, plus illustre par sa foi. Les bour- 
reaux l'ont saisie; il la conduisent au bû- 
cher; elle y monte d'un pas assuré, fait le 
signe de la croix et demeure tranquille au 
milieu des flammes. A l'instant tombe un 
torrent d'eau qui éteint le feu, et, comme 
les enfants de Babylone, la jeune héroïne 
sort du bûcher sans avoir perdu un seul 
cheveu (1). 

La seconde est sainte Euphémie, non 
moins célèbre que la première. Sur l'ordre 
du juge, les instruments de supplice sont 
préparés en un clin d'œil. La jeune vierge 
va être étendue sur la roue. Elle fait le 
signe de la croix, s'avance d'elle-même vers 



(1) Capta ab apparatoribus, ut in focum jaclaretur, 
sponto pyram ascendit, et signo crucis facto, virili 
animo inter médias flammas stetit, subitoque facta 
inundatione pluviarum, ignis extinctus est, et beata 
virgo illaosa, virtute superna erigitur. (Ado, in Mar- 
tyrol., 23 sept.) 



AU XIX e SIECLE. 



175 



l'affreuse machine, hérissée de pointes de 
fer, la fixe sans pâlir et d'un regard la fait 
voler en éclats (1). 

Regarde encore ; nous sommes dans un 
de ces prétoires romains tant de fois rougis 
du sang de nos pères, tant de fois témoins 
de leurs sublimes réponses et de leur héroï- 
que constance. C'estau plus fortde la persé- 
cution de Dèce : tu sais, ce sanguinaire em- 
pereur que Lactance appelle un exécrable 
animal, exsecrabile animal Decius. Devant 
le juge est une troupe de chrétiens. L'ac- 
cusateur vient, suivant l'usage, de les char- 
ger de toutes sortes de crimes. Ils sont 
condamnés d'avance; ils le savent. Que 
font-ils ? Élevant les yeux au ciel, ils 
funt le signe de la croix, et disent 
au proconsul : « Tu verras que nous ne 



(\) Postquam autem ipsœ machinas dicto citius fue- 
runt construetfe et martyr in eas erat conjicienda, 
validis continue- in se paratis armis, nempe divina cru- 
cis figura, et ea signata, adversus rotas processif uul- 
lam qu'idem vultu ostendens tristitiam, etc. (Apud 
Sur., t. V, et Baron., Martyrol., 10 sept.) 






17G 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



sommes ni des lâches ni des peureux (1). » 
Si je voulais continuer cette nomencla- 
ture, il faudrait faire défiler devant toi toute 
l'immense armée des martyrs. Pas un des 
valeureux soldats du Crucifié qui n'ait, en 
allant au combat, arboré l'étendard de son 
Moi. Qu'il suffise d'en nommer quelques- 
uns : saint Julien, saint Ponlien, saint Cons- 
tant et saint Crescenl, saint Isidore, saint 
Nazaire, saint Celse, saint Maximin, saint 
Alexandre, sainte Sophie et ses trois filles, 
saint Paul et sainte Julienne, saint Cyprien 
et sainte Justine (2). 

Pris dans tous les pays et dans toutes les 
conditions, ils témoignent de l'usage uni- 
versel, parmi les martyrs, de s'armer du 
signe de la force avant d'entrer en lice avec 
les hommes, avec les hôtes, ou avec les élé- 
ments. 

Bien mieux; dans la crainte que le poids 



(1) Oculis in cœlum sublatis, cum se Christi signa- 
culo muniissent, dixorunt : Scias te non incidisse in 
viros pusilli et abjecti animi. [Apud Sur., 13 april.) 

(2) Voir leurs actes. 



AU XIX SIÈCLE. 



177 



des chaînes ne les empêchât de former le 
si<me de la croix, ils priaient les chrétiens 
leurs frères, ou les prêtres leurs pères, de 
les armer du signe victorieux. Converti à la 
foi par le martyr saint Éleuthère, Corébus 
va lui-même chercher dans l'amphithéâtre 
la couronne du martyre. « Priez pour moi, 
dit-il à son père en Jésus-Christ ; et armez- 
moi des mêmes armes, le signe de la croix, 
dont vous avez armé Félix, le chef du com- 

hat(l).» 

Glycérie, noble fille d'un père trois fois 
consul, est jetée brusquement dans une 
étroite prison. La première chose qu'elle l'ait 
en se voyant aux prises avec l'ennemi, c'est 
de prier le saint prêtre Philocrate de lui 
faire le signe de la croix sur le front. Le 
prêtre se rend à son désir et lui dit : Que 
ce signe du Crucifié comble vos vœux (2). 
Ils furent comblés en effet. 



(1) Ora pro me, et me arma Iris armis, nempo 
Cliristi signaculo, quibus ducem exercitus muirivisti 
Felicem. (Apud Sur., 18 april.) 

(2) Signa me Christi signo. Ad luec Plrilocrates près- 



178 LE SIGNE DE LA CHOIX AU XIX e SIÈCLE. 

La jeune héroïne descend dans l'amphi- 
théâtre. Au moment de cueillir la palme de 
la victoire, se tournant vers les chrétiens, 
mêlés dans la foule, elle leur dit avec la 
fierté du soldat qui meurt pour son dra- 
peau : « Frères, sœurs, enfants, pères, et 
vous qui me tenez lieu de mère, voyez, veil- 
lez sur vous; et considérez bien quel est 
1 Empereur dont nous portons le caractère 
etquel est le signe gravé sur nos fronts (1).» 
Tu viens de l'entendre; tous les martyrs 
ont cherché leur force dans le signe de la 
croix. Et ils auraient cherché un appui dans 
le néant ! Et ce grand Empereur, pour le- 
quel ils meurent, les aurait laissés dans une 
incurable illusion ! Si quelqu'un le croit, 
qu'il donne ses preuves. 
A bientôt. 



byter: signura, inquit, Christi vota tua compleat 
( Und., t. III, et Baron., t. II.) 

(1) Fratres, sorores, filii, patres, et quœcumque 
matris loco roihi estis, videte et vobis cavete, ac di- 
ligenteranimadvertite, qualis est Impcrator ille, cuius 
characterem habomus, et quali forma in fronte signât! 
sumus. (Ibid.) 



DOUZIEME LETTRE 



Ce 7 décembre. 

Nécessité perpétuelle du signe de la croix pour obtcDÎr la force. 

— Recommandation et pratique des chefs de la lutte spirituel!:. 

— Signe de la croix dans les tentations. — Signe de la croix 
à la mort. — Exemple des martyrs. —Exemple des rra s 
chrétiens mourant de mort naturelle. — Les mourants se fai- 
sant faire le signe de la croix par leurs frères. 



GnEri Frédéric, 

Le signe de la croix n'a rien perdu de 
sa puissance ni de sa nécessité. 11 est vrai, 
les tyrans sont morts et les amphithéâtres 
en ruines. Le signe de la croix a vaincu les 
uns, fait écrouler les autres. Si les seconds 
ne se relèvent pas, les premiers, de temps 
en temps, sortent de leurs tombeaux. La 
race des Nérons de sera jamais éteinte :1e 
plus redoutable est encore à venir. 

Avec une fureur antique, ceux qui ont 



180 



LE SIGNE DE LA CROIX 



paru depuis les Césars ont décimé les chré- 
tiens, cette autre race également immortelle, 
race vouée àla mort, comme dit Tertullien, 
expeditum morti genus. Ce qu'ils ont fait 
hier en Occident, ce qu'ils font aujourd'hui 
en Orient, ils peuvent le refaire demain par- 
tout on ils régneront. Avis aux combat- 
tants ; que nul n'oublie où est la source de 
la force. 

En attendant, souviens-toi, cher ami, qui 
la paix a'aussi ses martyrs, habet et pax mar- 
tyres, suos. Quel est l'homme qui ne porte en 
lui-même un ou plusieurs Nérons? Est-il 
un jour de sa vie raisonnable, et même une 
heure, où il n'ait à veiller et à combattre? 
Que dis-je? Vingt fois le jour, des objets sé- 
duisants se présentent à ses regards, des 
pensées mauvaises importunent son esprit, 
les sens révoltés sollicitent son cœur à de 
lâches trahisons. Oh! qu'il a besoin de 
force ! 

Où la trouvera-t-il? Dans le signe de la 
croix. Le témoignage des siècles, l'expé- 
rience des vétérans et des conscrits de la 



AU XIX SIÈCLE. 



181 



vertu, aitestenl aujourd'hui, comme ils 
l'attestaient hier, la puissance souveraine 
du signe divin, pour dissiper les charmes 
séducteurs, chasser les mauvaises pensées 
et réprimer les mouvements delà concupis- 
cence. 

Écoute le chantre des martyrs, Prudence, 
qui connut tout à la fois les détails de leurs 
triomphes et le secret de leurs victoires. 
« Lorsqu'à l'invitation du sommeil tu gagnes 
ton chaste lit, fais le signe de la croix sur ton 
front et sur ton cœur. La croix te préservera 
de tout péché : devant elle fuiront les puis- 
sances des ténèbres; l'âme, sanctifiée parce 
signe, ne saurait vaciller (1). » 

Écoute encore les chefs de l'éternel com- 



(1) Fac, cum vocante somno 

Castum pt-tis cubile, 

Frontem locumque cordis 

Crucis figura signet: 

Crux pellet omne crimen, 

Fugiunt. erneem tenebrae. 

Tali dicata signo 

Mens fluctuare nescit. 
(Apud.S. Greg. Turon., Jib. I, Miracul., c. 106.) 

H 



182 



LE SIGNE DE LA CROIX 



bat. Grands génies et grands saints, con- 
sommés dans l'art de la guerre spirituelle, 
qu'on appelle l'ascétisme, tous n'ont qu'une 
voix pour recommander aux soldats chré- 
tiens l'usage du signe de la croix. « Sens-tu 
ton cœur s'enflammer, dit saint Chryso- 
stome? Fais le signe de la croix sur ta poi- 
trine, et à l'instant la colère se dissipera 
comme la fumée (1). » 

Et saint Augustin : « Amalech, votre en- 
nemi tente-t-il de vous barrer la route et de 
vous empêcher d'avancer? Faites le signe de 
la croix, et il sera vaincu (2). » 

Et le grand serviteur de Dieu, Marc, qui 
prédit à l'empereur Léon l'heure de sa 
mort : « J'ai connu par mon expérience que 
le signe de la croix apaise les troubles inté- 
rieurs et procure la santé de l'âme. Aussitôt 

(1) Si succendi cor tuum senseris, pectus continue) 
signaculo crucis signato, et ira illico tanquam pulvis 
dissipabitur. (In Matih., Hom. 88.) 

(2) Si adversarius Amalecita iter intercludere atque 
impedire conabitur, pro reverentissima extensione 
brachiorum ejusdom crucis indicio superetur. (Lib. L. 
HomiL, Homil. 20.) 



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AU XIX e SIÈCLE. 183 

après le signe de la croix, la grâce opère ; 
tout s'apaise, la chair aussi bien que le 
coeur (i). » 

Saint Maxime de Turin : « C'est du signe 
de la croix que nous devons attendre la 
guérison de nos blessures. Si le venin de 
l'avarice se répand dans nos veines, faisons 
le signe de la croix, et le venin est chassé. 
Si le scorpion de la volupté nous pique, re- 
courons au môme moyen, et nous sommes 
gu ris. Si les pens'es grossièrement terres- 
tres cherchent à nous souiller, faisons en- 
core le signe de la croix, cl nous vivons de 
la vie divine (-2). 

Saint Bernard : « Quel est l'homme assez 
maître de ses pensées pour ne jamais en 
éprouver d'impures? Mais il faut sur-le- 
champ réprimer leurs attaques, afin de 
vaincre l'ennemi là où il espérait triompher. 



(1) Statim post signum crucis, gratia sic operatur: 
seda! omnia, membre pariter et cor. [Biblioth. PP 
t. V.) 

(2) Apud S. Ami,,,, ter. 55. 



18 4 



LE SIGNE DE LA CROIX 



L'infaillible moyen d'y réussir, c'est défaire 
le signe delà croix (1). » 

Saint Pierre Damien : « Si vous sentez une 
mauvaise pensée naître dans votre esprit, 
faites aussitôt avec le pouce le signe de la 
croix, et soyez certain qu'elle disparaî- 
tra (2). » 

Le pieux Ecberth : « Rien n'est plus effi- 
cace que le signe de la croix pour dissiper 
les tentations, môme les plus honteu- 
ses (3). » 

Résumant tous ces témoignages : « Quelle 
que soit la tentation qui nous presse con- 
clut saint Grégoire de Tours, il faut la re- 
pousser. Pour cela, faites, non pas lâche- 
ment, mais courageusement le signe de la 
croix, ou sur votre front, ou sur votre poi- 
trine (4) » . 

(1) De passion. Dom., a. six, n. 65. 

(2) Cum pravarn. tibiraet cogitationem esse persen- 
seris, extento pollice protinus cor tuum signare fes- 
tines, certus, etc. (Instit. monast.) 

(3) Signe- crucis nihil efficucius ad turpes effugan- 
das tentationes. (Lib. viar. Domin., c. xxi.) 

(-1) Viriliter et non tepide signum, vel fronti, vel 
pectori salutare superponas. [Ubi supra.) 



AU XIX e SIÈCLE. 



1S5 



S'il en était besoin, mille faits viendraient 
confirmer ce que tu viens d'entendre. Un 
seul suffira. C'est la révélation dont fut fa- 
vorisé un saint religieux, nommé Patrocle, 
et par laquelle Dieu lui fit voir la puissance 
souveraine du signe de la croix contre les 
tentations. 

Un jour le démon, se transformant en 
ange de lumière, se montra au vénérable 
abbé. Il commença, par des paroles pleines 
d'astuce, à lui conseiller de quitter la soli- 
tude et de retourner dans le monde. Mais 
l'homme de Dieu, sentant tout aussitôt 
courir dans ses veines un feu pestilentiel, se 
prosterna en oraison, priant le Seigneur de 
lui faire accomplir sa volonté. Sa prière 
est exaucée. Un ange lui apparaît, et lui dit : 
« Si tu veux connaître le monde, monte sur 
celte colonne, et tu verras ce qu'il est. » 

Ravi en extase, le pieux solitaire croit 
avoir devant lui une colonne d'une hauteur 
prodigieuse : il y monte. Du sommet, il voit 
des homicides, des vols, des massacres, des 
fornications et tous les plus grands crimes 



186 LE SIGNE DE I.A CROIX 

de l'univers. Hélas! s'écrie-t-il en descen- 
dant, hélas! Seigneur, ne permettez pas que 
je retourne jamais au milieu de tant d'abo- 
minations. 

Alors l'ange lui dit : « Cesse donc de re- 
gretter le monde, de peur que tu ne péris- 
ses avec lui. Va-t'en plutôt dans ton ora- 
toire prier le Seigneur de te faire trouver un 
soutien, au milieu des épreuves de ton pèle- 
rinage. » Il s'y rendit, et trouva le signe de 
croix sculpté sur une brique. Il comprit 
le don de Dieu, et connut que ce signe était 
une forteresse ixexpugnable contre les ten- 
tations (1). 

Martyr de la guerre ou martyr de la 
paix : voilà l'homme pendant la vie. Qu'est- 
il à la mort ? Vois-tu ce malade en proie à 
la douleur, délaissé de tout le monde, ou 
entouré de parents et d'amis impuissants? 
Derrière lui, le temps qui fuit ; devant lui, 
l'éternité qui s'avance et dans laquelle il 
se sent couler, sans que désormais aucune 

(i) Greg. Turon., TU. part., c. ix. 






AU XIX SIÈCLE. 



187 



puissance humaine puisse retarder le mo- 
ment du départ, ou adoucir les angoisses du 
voyage. 

Ce malade, c'est toi, cher ami, c'est moi, 
c'est tout homme, riche ou pauvre, sujet ou 
monarque. Si, pendant les combats de la 
vie, nous avons besoin de lumière, de force, 
de consolation et d'espérance, dis-moi si 
nous n'en avons pas un besoin mille fois 
plus grand, dans les luttes décisives de la 
mort? Eh bien! le signe de la croix est tout 
cela. Sous ce nouveau rapport, qu'il fut 
cher à nos aïeux, et qu'il doit nous être 
cher à nous-mêmes ! 

Gomme les martyrs, en marchant au der- 
nier combat, ne manquaient pas de se forti- 
fier par le signe de la croix; ainsi les vrais 
chrétiens des siècles passés recouraient sans 
cesse au même signe, pour adoucir leurs 
douleurs et sanctifier leur mort; citons 
quelques exemples. 

Parlant de sa sœur bien-aimée, sainte 
Macrine, que lui-même assista dans ses 
derniers moments, saint Grégoire de Nysse 






188 



LE SIGNE DB LA CROIX 



s'exprime ainsi : « Elle disait : Seigneur, 
pour mettre l'ennemi en fuite et protéger 
leur vie, vous avez donné à ceux qui vous 
craignent le signe de la croix. En pronon- 
çant ces paroles, elle formait le signe ado- 
rable sur ses yeux, sur ses lèvres et sur son 
cœur (I). » 

_ Son illustre frère, saint Grégoire de Na- 
zianze, douant le démon, lui disait : « Si tu 
oses m'altaquer au moment de ma mort, 
prends garde, je te mettrai honteusement 
en fuite par le signe de la croix (2). » 

Au lieu de le faire avec la main, souvent 
les premiers chrétiens, sur le point de mou- • 
rir, faisaient le signe de la croix en éten- 
dant les bras. C'est ce qu'ils appelaient le 
sacrifice du soir, sacrificium vespertinum. 
A cette manière de faire le signe de la croix 
dans les derniers moments, Arnobe appli- 
que les paroles du Psalmite : L'élévation de 

(1) Tu ai hostis perniciem et vitae nostrœ securita- 
era dedisti sigmirn nietuentibus te, notam sanctse 
crucis, sterne Deus. Hœc dicens oculis, et ori et 
cordi, crucis signum apposuit. (Vit. S. Marc ) 

(2> Carm. 22. ' 



A0 XIX e SIÈCLE. ls9 

mes mains, c'est mon sacrifice du soir. Il dit : 
« Au moment de la mort, nous sommes 
réellement au sacrifice du soir, toute notre 
attention doit être d'élever nos mains en 
croix, afin de nous réjouir dans le Sau- 
veur Jésus, au moment où nous allons à 
lui (i). >, 

C'est dans une pareille attitude que mou- 
rut Paul, le patriarche du désert, et qu'il 
l'ut trouvé par saint Antoine (2). 

Même spectacle donné par saint Pacôme : 
« Etant sur le point de mourir, dit l'auteur 
de sa vie, il s'arma du signe de la croix, vit 
avec une grande joie un ange de lumière ve- 
nir à lui, et rendit sa sainte âme à Dieu (3). » 

De la même manière mourut saint Ara- 



Ci Tunc enim in sacrificio vespertino sumus. Ibi 
est tota nostrœ cogitationis ponenda intentio, ut le- 
vantes manus nostras, in signo cracis dura ad Domi- 
num pergimus, gratulemur in Cbristo Jpsu. (In 
ps. 140.) 

(2) Introgressus speluncam, vidit genibus compli- 
catis, erecta cervice, extensisque in altum manibus, 
corpus exanime. (S. Hier., De vit. S. Paul.) 

(3) Vie de S. Pacôme, c. Lin. 

I 1. 






190 



LE SIGNE DE LA CROIX 



broise : « Le dernier jour de sa vie, écrit le 
prêtre Paulin, depuis la onzième heure en- 
viron, jusqu'au moment où il rendit l'âme, 
il pria les mains étendues en croix (1). » 

De Milan passons à Gonstantinople. Yoici 
un autre évoque qui va mourir. « Saint 
Eutychius, dit son historien, fut pris vers 
le milieu de la nuit d'une fièvre violente. 
11 resta sept jours dans cet état, ne cessant 
de prier et de se fortifier par le signe de la 
croix (2). » 

Achevons notre voyage par la France, et 
assistons à la mort de quelques-uns de nos 
rois. Un instant arrêtons-nous à Aix-la-Cha- 
pelle pour voir mourir le grand empereur. 
« Le lendemain étant venu, dit un évêque, 
témoin oculaire, Gharlemagne, sachant ce 



(1) Eodem tempore quo migravit ad Dominum. ab 
hnra circiter undecima diei, usque ad illam horam 
qua eraisit spiritum, expansis manibus in modum 
crucis oravit. (Paulin., In Vit. S. Ambr.) 

(2) Vehementi febre circa mediam noctem correp- 
tus est : atque ita mansit septem dies, assidue pre- 
cibus incumbens, seque signo cvucis muniens. (Apud 
Sur., 2 lui.) 



AU XIX" SIÈCLE. 191 

qu'il devait faire, étendit sa main droite et 
autant qu'il put, il fit le signe de la croix 
sur son front, sur sa poitrine et sur tout son 
corps (I). » Ainsi devait mourir ce grand 
homme. 

Voici son fils, Louis le Pieux. « Ayant mis 
ordre aux affaires et fait ses recommanda- 
tions, il ordonna de réciter près de lui l'of- 
fice de la nuit et de lui placer sur la poitrine 
une relique de la vraie croix. Pendant ce 
temps, lui-môme, autant que ses forces le lui 
permirent, faisait le signe de la croix sur son 
front et sur son cœur. Quand il était trop 
fatigué, il priait son frère de continuer (2). » 
Venons à l'un de ses successeurs les plus 

(1) In crastinum vero luce adveniente, sciens quod 
facturas erat, extenso manu dextra, virtute, qua po- 
terat, signum sancta; crucis fronti impressit, et super 
pectus et omne corpus consignavit. (Thegan., De 
Gestis Luilov. Imper.) 

(2) His peractis et dictis, praecepit ut ante se celo- 
brarentur vigiliœ nocturna?, et Iigno sancta» crucis 
pectus muniretur ; et quamdiu valebat manu propria 
tam frontem quam pectus eodem signaculo insignibat. 
Si quando lassabatur per manus fratris sui nutu id 
Heri poscebat. (Apud Gretzer, lib. IV, c. xxvi, p. 018.) 



! 



192 



LE SIGNE DE LA CROIX 



dignes du trône, le bon roi Robert. Dans les 
derniers jours de sa vie, il ne cessait d'appe- 
ler à son aide, du geste et de la voix, les 
saints du paradis, se fortifiant continuelle- 
ment par le signe de la croix sur le front, 
sur les yeux, sur les narines et sur les lèvres, 
sur la gorge et sur les oreilles, en mémoire 
de l'Incarnation du Seigneur, de la Nativité, 
de la Passion, delà Résurrection, de l'Ascen- 
sion et du Saint-Esprit. Telle avait été pen- 
dant toute sa vie l'habitude de ce prin< m, 
qui volontairement ne fut jamais sans avoir 
de l'eau bénite avec lui (1). » 

Citons encore Louis le Gros. Se voyant 
près de mourir, il fit étendre un tapis par 
terre, et sur ce tapis répandre de la cendre 
en forme de croix. Déposé par ses officiers 



(1) Dei sunctis is auxilium suum venire, voce, si- 
gnis, indesinonter orabat, muniens se semper iii fronte 
et oculis, naribus et labiis, gutture et auribus, per 
signum sanctoe crucis, memoria Diimiuica- incai'na- 
tionis, nativitatis, passionis, resui-rrctiimis, et aseen- 
sionis et Spiritus sancti. Habuit linc r\ mon- iu vita ; 
cui n un quant defuit voluntate aqua benedieta i Hel- 
gald., m Epitom. vit. Robert.) 



AU XIX e SIÈCLE. 19 3 

sur ce lit qui rappelait celui du roi du Cal- 
vaire, le vertueux monarque ne cessa de 
faire le signe de la croix, jusqu'au dernier 
soupir (1). Pour un roi, mourir comme un 
Dieu : y a-t-il rien qui déroge ? Ce qui dé- 
roge, c'est de mourir sans comprendre la 
mort, avec l'insensibilité de la bote. 

Tu as vu que les martyrs, dans la crainte 
de ne pouvoir faire eux-mêmes, avant de 
mourir, le signe de la force, se le faisaient 
faire par les chrétiens leurs frères. Il en 
était de même de nos aïeux, mourant de 
mort naturelle. Outre l'exemple de Louis le 
Débonnaire que tu viens de lire, je vais t'en 
rappeler quelques autres. Pris dans les pre- 
miers siècles, ils montrent la perpétuité de 
la tradition. 

Saint Zénobe, l'ami intime de saint Am- 
broise, sur le point de terminer sa belle vie 
par une mort précieuse, éleva la main et fit 
le signe de la croix sur toutes les personnes 
qui l'entouraient. Ensuite il pria les évoques 



(I) Gretzer, p. GIT. 



l»4 LE SIGNE DE LA CROIX 

de faire sur lui de leurs mains consacrées 
le signe de la force, de l'espérance et du 
salut (1). 

Du lit d'un prêtre, passons près de la 
couche d'un simple fidèle. Voici une fille 
dévouée qui assiste sa tendre, son illustre 
mère. Aujourd'hui la plupart se contentent 
de donner à leurs plus chers malades des 
soins matériels. Ils se reprocheraient de 
manquer aux moindres prescriptions du 
médecin. Mais l'assistance chrétienne? Mais 
les prescriptions du divin médecin et de l'E- 
glise notre mère : quelle est leur sollicitude 
à les remplir? Aux soins les plus dévoués, 
nos aieux, plus intelligents et meilleurs 
que nous, ajoutaient les remèdes de l'âme. 
Donc, a Bethléem, l'illustre fille des Fa- 
bius, sainte Paule, va mourir. Près de son 
lit est Euslochium, digne fille de sa mère. 
Que fait cet ange de tendresse? « Elle neces- 

(1) Elevata aliquantulum manu oranes benedixit 
rogavUque ad tantes episcopos, ut sanctissimis suis 
mambus eum cruels signo comraunirent. t.lput Sur 
2j maii.) r ' 



AU XIX e SIECLK. 



19; 



sait, dit saint Jérôme, de former le signe de 
la croix sur les lèvres et sur la poitrine de sa 
mère, s'efforçant d'adoucir ses souffrances 
par l'impression du signe consolateur (1). » 
Tu le vois : à la vie et à la mort, le signe 
de la croix était, chez nos aïeux, le moyen 
constamment employé pour obtenir à soi- 
même et aux autres lumière, force, rési- 
gnation, courage, espérance. Que le signe 
de la croix est donc une grande chose I s'é- 
criait avec raison un témoin de ses admi- 
rables effets : Magna res signwm crucù (2) ! 
Demain, nous verrons son efficacité dans un 
nouvel ordre de choses. 



(1) Eustochium Paula? matris 08 stomachumque si- 
gnabat, et matris dolorem crucis impressione niteba- 
tur lenire. {In Epitaph. Pauls.) 

(•>) S. Elig., De rectitud catech., etc., inter op. 
S. Aug., t. VI. 



TREIZIEME LETTRE 



Ce 8 décembre. 



BITeft du signe de la croix dans l'ordre temporel. - Il guérit 
toute» les maladies et éloigne tout ee qui peut nous nuire.- 
Il seud la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux 
muets, 1 usage des membres aux boiteux et aux paralytiques, 
guérit, les autres maladies et rend la vie aux morts. " 

Indigent dans l'ordre spirituel, l'homme 
ne l'est pas moins dans l'ordre temporel. 
Son corps et son âme ne vivent que d'au- 
mônes. Parmi les biens nécessaires au 
corps, il en est deux en particulier, mon 
cher ami, que je vais te signaler : la santé 
et la sécurité. Le signe de la croix procure 
efficacement l'un et l'autre. 

La santé. Le Verbe éternel est la vie vi- 
vante et vivifiante. Parlant de lui lorsqu'il 
conversait parmi les hommes, l'Évangile 






LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX SIECLE. 197 

nous dit cette parole aussi simple que su- 
blime : Une vertu sortait de lui qui guéris- 
sait toutes les maladies : Virtus deitlo exibat 
et sanabat omnes. L'histoire nous apprend 
que cette parole s'applique dans toute son 
étendue au signe de la croix. 

Que les premiers chrétiens se servissent 
du signe de la croix pour guérir les mala- 
dies, rien n'est mieux établi. Saint Cyrille 
et saint Jean Chysostôme, l'un patriarche 
de Jérusalem et l'autre de Constantinople, 
assurent positivement que le signe de la 
croix continuait, à leur époque, comme au 
temps de leurs ancêtres, de guérir les ma- 
ladies et la morsure des bêtes féroces (I). 

Venons aux preuves. Tous les sens de 
l'homme sont sujets à la maladie : commen- 
çons par le plus noble, la vue. Si, au lieu 
de pâlir continuellement sur les auteurs 
païens, les jeunes gens étudiaient quelque- 
fois les actes des martyrs, ils auraient vu 



(I) Hoc signum ad hodiemum diem curât morbos. 
(Catech., xm; S. Chrys., In Matth., Hom. 54.) 






198 LE SIGNE DE LA CROIX 

dans ceux de saint Laurent, l'éclatant mi- 
racle que l'Église chante encore aujour- 
d'hui, qui per siynum crucis cœcos illumi- 
navit. 

L'illustre archidiacre de Rome était entré 
dans la maison du chrétien. Là, se trouvait 
l'aveugle Crescention, qui, fondant en 
larmes, se jeta aux genoux du saint et lui 
dit : « Mettez votre main sur mes yeux, afin 
que je vous voie. » Le bienheureux Laurent, 
profondément touché, dit ; « Que Noire- 
Seigneur Jésus, qui a ouvert les yeux de 
l'ayeugle-né, vous donne la lumière. » En 
même temps il fait le signe de la croix sur 
les yeux de Crescention, qui voit le jour et 
le bienheureux Laurent, comme il l'avait 
désiré (1). 

Le savant Théodoret raconte de sa propre 
mère ce qui suit : « Ma mère avait à l'œil un 
mal qui défiait toutes les ressources de la 
médecine. On avait feuilleté tous les vo- 
lumes, interrogé tous les vieux auteurs, 



(I) Apud Sur., 10 aug. 



AU XIX SIÈCLE. 



199 



aucun ne donnait de remède applicable au 
mal présent. Nous en étions là, lorsqu'une 
amie de ma mère vintla voir.Elle lui parla d'un 
homme de Dieu, appelé Pierre, lui racontant 
un miracle opéré par lui. La femme du gouver- 
neur d'Orient, lui disait-elle, a eu le même 
mal que vous. Elle s'est adressée à Pierre, 
qui est de Pergame, et il l'a guérie en priant 
pour elle eten lui faisant le signe de la croix. 

« Ma mère ne perd pas un instant. Elle 
va trouver l'homme de Dieu, se jette à ses 
pieds, et le conjure delà guérir. Je ne suis, 
lui répond-il, qu'un pauvre pécheur, et je 
suis loin d'avoir auprès de Dieu le pouvoir 
que vous me supposez. Ma mère redouble 
ses prières et ses larmes, protestant qu'elle 
ne le quittera pas qu'il ne l'ait guérie. 

« Dieu, lui dit-il, est le médecin de 
ces maux (I). Il exauce toujours ceux qui 
croient. Il vous exaucera vous-même, non 
en vue de mes mérites, mais à cause de 



(1) Le saint raisonnait comme Ambroise Paré, le 
père de la chirurgie française : Je le pansai, et Dieu 
le guérit. 



200 



LE SIGNE DE LA CROIX 



votre foi. Si donc vous l'avez sincère, vraie, 
pure et sans hésitation, laissant de côté les 
médecins et les médicaments, acceptez le 
remède que Dieu vous donne. A ces mots, 
il étend la main sur l'œil, fait le signe de la 
croix, et le mal est guéri (1). » 

Des faits plus rapprochés de nous vont 
te montrer qu'en franchissant les siècles, 
le signe de la croix n'a pas cessé d'être le 
meilleur oculiste. Saint Éloi, évoque de 
Noyon, traversant un des ponts de Paris, 
guérit un aveugle, qui, au lieu de l'aumône, 
lui demanda de faire le signe de la croix 
sur ses yeux (ri). 

Un miracle analogue se fit dans la vie de 
saint Frobert, abbé d'un monastère, près 
de Troyes, en Champagne. Il était encore 
enfant, lorsque sa mère, aveugle depuis 
plusieurs années, le prit sur ses genoux ; 



(1) Hœc cum dixissct, manum imposait oculo, et 
salutaris crucis signo facto morbum expulit. (Hist. SS. 
Patr. in Petro.) 

(2) Vie du suint, par S. Omn, éuéqu« de Rouen 
c. xxix. 



AU XIX e SIÈCLE. 



201 



puis, l'embrassant et le caressant, le pria 
de lui faire le signe de la croix sur les yeux. 
Le jeune saint refusa d'abord ; mais, pressé 
par les instances maternelles, il invoqua 
le nom du Seigneur, fit le signe de la croix 
demandé, et à l'instant sa mère recouvra 
la vue (1). 

Dans la vie de saint Bernard, Mabillon 
cite plus de trente aveugles de tout âge et 
de toute condition, en France, en Allema- 
gne, en Italie, guéris en présence des rois 
et des grands seigneurs, au moyen du signe 
de la croix, fait sur eux par le thaumaturge 
de Clairvaux (2). 

De la vue, passons à l'ouïe et aux autres 
sens. Comme Notre-Seigneur lui-même, le 
signe de la croix fait entendre les sourds et 
parler les muets. Nous voici au milieu de la 
grande Rome, dans le palais du préfet. De- 
vant nous est un jeune et brillant officier : 
il s'appelle Sébastien. Ce nom, illustre en- 
tre tous, ne se prononce jamais dans les 

(1) Sa vie au -31 décembre. 

(2) T. II. 



>02 



LE SIGNE DE LA CROIX 



collèges. Tu apprendras donc à tes cama- 
rades que saint Sébastien était commandant 
de la première cohorte prétorienne, sous 
Dioctétien. En langage moderne, cela veut 
dire colonel d'un régiment de la garde im- 
périale. 

Doué d'une éloquence égale à son intré- 
pidité, il employait les dons de Dieu à en- 
courager les martyrs, amenés journelle- 
ment au prétoire. Un jour Zoë, femme du 
préfet de Rome, muette depuis six ans, eut 
le bonheur d'assister à un de ses discours. 
Elle en fut, quoique païenne, si vivement 
touchée, qu'elle se jeta aux genoux du saint, 
tâchant de lui faire entendre par gestes 
qu'elle désirait être guérie. Elle fut comprise. 
Un signe de croix fait sur sa bouche lui 
rendit à l'instant la parole, dont le premier 
usage fut la demande du baptême (1). 

Tu leur diras encore que, par le même 
signe, l'immortel abbé de Clairvaux, saint 
Bernard a guéri une foule de sourds et de 



(I) Ad. de S. Sebast. 



AU XIX SIÈCLE. 



20 3 



muets. A Cologne, une fille sourde depuis 
plusieurs années ; à Bourlémont, un en- 
fant sourd et muet de naissance; à Bàle, 
un sourd; à Metz, un sourd, en présence 
d'une foule immense ; à Constance, à Spire, 
à Maëstrichl, des sourds et des muets ; à 
Troyes, une fille boiteuse et muette, en 
présence des évêques Geoffroi de Langres 
et Henri de Troyes. Enfin, à Clairvaux, un 
enfant sourd-muet qui attendait son arrivée 
depuis quinze jours (l). 

Pendant que le même saint était à Spire, 
où il opérait beaucoup de guérisons mira- 
culeuses, arriva Anselme, évoque d'Ha- 
velsperg. 11 avait un grand mal de gorge, 
en sorte qu'il pouvait à peine avaler ou 
parler. Tous devriez aussi me guérir, dit-il 
à saint Bernard. Si vous aviez autant de foi 
que les bonnes femmes, lui répondit agréa- 
blement le saint abbé, je pourrais peut-être 
vous rendre le même service. Si ma foi ne 
suffit pas, reprit l'évêque, que la vôtre me 



(I) Mabillon, ubi supra. 



204 



LE SIGNE DE LA CROIX 



guérisse. Le saint le toucha en faisant le 
signe de la croix, et à l'instant la douleur 
et l'enflure s'évanouirent (1). 

Répandu par tout le corps, le sens du 
toucher est celui qui présente une plus 
grande surface aux atteintes de la maladie. 
Comment détailler les maux, plus doulou- 
reux les uns que les autres, auxquels il 
est exposé I Si nombreux qu'ils soient, il 
est consolant de penser qu'aucun n'échappe 
à la puissance salutaire du signe de la croix. 
A sa vertu, on reconnaît Celui qui guéris- 
sait toute espèce de maladie parmi le peu- 
ple, omnem languorem in populo. 

Un des évoques les plus saints et les plus 
aimables qui aient gouverné le diocèse de 
Paris, saint Germain, allait un jour rendre 
visite à saint Hilaire de Poitiers, son digne 
collègue. Sur son passage, deux hommes 
amenèrent, avec beaucoup de peine, une 
pauvre femme muette et boiteuse. Le saint 
n'eut pas plutôt fait sur elle le signe de la 

(1) Signavit eum Pater... et continuo dolor omais- 
quo tumor abscessit. {Vit., lib. VI, c. V, n. 19.) 



AU XIX SIÈCLE. 



2 5 



croix, qu'elle recouvra l'usage de la parole 
et des jambes. Trois jours après, elle put 
venir remercier son bienfaiteur (I). 

Môme miracle observé par saint Euthyme, 
le grand archimandrite de Palestine. Té- 
rébon, fils du gouverneur des Sarrasins 
d'Arabie, était depuis sa plus tendre jeu- 
nesse paralysé de la moitié du corps. 
Ayant ouï parler du saint abbé, il se fit 
conduire près de lui, accompagné de son 
père et d'un grand nombre de barbares. Le 
saint fit le signe de la croix sur Térébon, 
et le guérit à l'instant. Cette guérison fut 
suivie de la conversion non-seulement du 
fils et du père, mais encore des Sarrasins, 
compagnons de leur voyage et témoins du 
miracle (2). 

Longtemps après, saint Vincent Ferrier 
opérait en France le même prodige qui avait 
réjoui l'Orient. Gomme il était à Nantes, on 
lui amena un homme paralytique depuis 

(1) Ut signum sanctas crucis expressit, confestim 
omnis vigor per membra diffunditur. (Vita,c. xlvi.) 

(2) Fleury, Hist. ecct., liv. xxiv, n. 28. 

12 



206 



LE SIGNE DE LA CROIX 



dix-huit ans, afin qu'il lui donnât sa béné- 
diction. Je n'ai ni or ni argent, dit le saint 
au malade; mais je prie Notre-Seigneur de 
vous accorder la santé du corps et de l'âme. 
Ensuite, il fit le signe de la croix sur ses 
membres. Aussitôt le paralytique, guéri, se 
leva, rendit grâces à Dieu et au saint, re- 
tourna chez lui, et ne ressentit plus rien de 
son ancien mal (1). 

Telle est quelquefois la violence de la 
douleur, qu'elle occasionne des transports 
au cerveau et prive ainsi le malheureux 
fils d'Adam de la raison et de la santé. Le 
signe de la croix force la maladie dans ce 
nouveau retranchement. Edmer, historien 
de saint Anselme, archevêque de Cantor- 
béry, rapporte que ce saint homme, allant 
à Cluny, guérit, par le moyen du prix de 
la croix, une femme qui avait perdu l'esprit 
et qui était furieuse (2). 



(1) Mox multa ejus membra cruce consignât, et ille 
se sentit incolumis. (Vit., lib. IV.) 

(2) Vit. S. Anselm., lib. II. 



AU XIX SIÈCLE. 20 7 

Saint Bernard fil la môme chose à Se- 
chingen et à Cologne. Dans cette dernière 
ville on lui présenta une femme frénétique, 
depuis la mort de son mari et à l'occasion 
de cetle mort. La malheureuse tournait ses 
forces contre elle-même, au point qu'on 
était obligé de la tenir enchaînée. Le saint 
en eut grande compassion. Il fit le signe 
de la croix sur elle, et à l'instant le calme et 
la raison lui revinrent (I). 

Le Verbe Rédempteur, que l'Évangile 
nous montre si souvent guérissant les fiè- 
vres les plus opiniâtres, a communiqué au 
signe de la croix la vertu d'opérer le même 
prodige. Saint Prix, évoque de Clermont en 
Auvergne, étant venu au monastère de 
Darouge, dans les Vosges, trouva l'abbé 
Amarin si fortement attaqué d'une fièvre 
maligne, qu'il ne pouvait ni marcher ni 
rien prendre qu'un peu d'eau. Le saint 
évêquc eut recours à son arme ordinaire, et 
paya sa bienvenue par un miracle. Il fit le 



(I) Mabillon, ubi supra, lib. IV, c. iv, n. 33. 



208 



LE SIGNE DE LA CROIX 



signe de la croix sur le malade, qui se leva 
parfaitement guéri (1). 

Même puissance à lcgard d'une maladie 
liicn plus grave que la fièvre et bien autre- 
ment difficile à guérir, l'épilépsîe. Dans la 
vie de saint Malachie, archevêque d'Ar- 
magh, qui mourut à Clairvaux, saint Ber- 
nard dit ; « Avant de partir pour Rome, où 
il allait recevoir le pallium des mains du 
pape Eugène III, le saint archevêque rendit 
la santé à un épileptique, en faisant le signe 
de la croix sur la poitrine de ce mal- 
heureux , qui tombait plusieurs fois le 
jour. » 

Saint Bernard lui-même opéra un sem- 
blable miracle, en faveur d'une fille de 
Troyes, en Champagne. Telle avait été la 
force du mal qu'il lui avait ôté l'usage de 
l'a parole. Le saint abbé lui imposa les 
mains, fil le signe de la croix sur elle, et 



(1) Cum vexillum crucis super rpgrum fecisset, pro- 
tinus, fugata febro, sanatus reger surrexit. (Vie des 
SS., 25 janv.) 



AU XIX SIÈCLE. 



209 



aussitôt, pleine de santé, elle parla en pré- 
sence des assistants (1). 

A mon exemple, guérissez les lépreux, 
avait dit Notre-Seigneur. Ses disciples ont 
accueilli cette parole, dont la vertu divine 
a passé dans le signe de la croix. Saint 
François Xavier remplissait les Indes du 
bruit de son nom. Ce bruit vint aux oreilles 
d'un lépreux, qui depuis plusieurs années 
cherchait en vain sa guérison. N'osant pa- 
raître en public, il conjura le saint de venir 
le voir. 

Xavier, fort occupé, ne put se rendre 
aux désirs de cet homme ; mais il lui en- 
voya un de ses compagnons avec ordre de 
demander trois fois au malade s'il croirait 
à l'Évangile, au cas où il serait guéri. S'il 
promettait d'embrasser la foi, l'envoyé de- 
vait faire le signe de la croix trois fois sur 
lui. Tout se passa comme Xavier l'avait 
ordonné. A peine le lépreux eut-il fait sa 



(1) Signavit eam statimque locuta est. (Mabillon, 
ubi supra, c. xiv, n. 47.) 



12. 



310 



LE SIGNE DE LA CROIX 



promesse, que son corps devint net, comme 
s'il n'avait jamais eu de lèpre (I). 

Avant d'aller plus loin, je crois devoir, 
mon cher ami, placer ici une remarque de 
saint Chrysostome, applicable à la guérison 
des maladies, ou à l'éloignement des acci- 
dents et des fléaux par le signe de la croix. 
Si malgré sa puissance le signe de la croix, 
bien qu'il soit fait dans les dispositions con- 
venables, ne guérit pas toujours les uns et 
n'éloigne pas toujours les autres, ce n'est 
pas la vertu qui lui manque, mais c'est qu'il 
nous est utile d'être éprouvés (2). 

Il est une maladie non moins cruelle que 
la lèpre et beaucoup plus commune, c'est 
le cancer. Pas plus que les autres infirmi- 
tés humaines, il ne résiste à la puissance du 
signe de la croix. Écoute ce fait rapporté 
par saint Augustin, témoin oculaire. 



(1) Vie, liv. V, p. 3 19. 

(2) Morbis itnpcrans terribile est hoc noraen, et si 
non abigerit morbum, non bine est quod infirmum sit 
hoc nomen, sed <]Uod utilis est morbus. [Ad Colons., H, 
liomil., ix.) 



AU XIX e SIECLE. 



211 



« A Cartilage, dit-il, vivait une très-pieuse 
dame, des plus illustres familles de la ville, 
nommée Innocentia. Elle avait au sein un 
cancer, mal horrible que les médecins re- 
gardent comme incurable. Il faut ou l'ex- 
traire jusqu'à la racine, ou, pour procurer 
quelque soulagement au malade, employer 
sans cesse des liniments. Or, suivant Hippo- 
crate, quand la maladie est évidemment mor- 
telle, il est inutile de faire souffrir le malade. 

« Son médecin, qui était l'ami intime de 
la famille, ne lui avait rien caché. Inno- 
centia s'était tournée vers Dieu par la prière, 
en confiant à lui seul le soin de sa gué- 
rison . Une nuit, aux approches de Pâ- 
ques, elle est avertie en songe de se rendre 
au baptistère du côté des femmes, où at- 
tendaient les catéchumènes, et de se faire 
faire le signe de la croix sur le membre ma- 
lade, par la première des néophytes qui 
se présenterait devant elle. Elle obéit, et à 
l'instant elle est guérie. 

« Le médecin qui lui avait annoncé que 
son mal était incurable, l'ayant trouvée 



212 



LE SrGNlî DE LA CROIX 



parfaitement rétablie, s'empressa de lui de- 
mander quel remède elle avait employé, 
Elle lui raconta ce qui avait eu lieu. Alors, 
d'un air indifférent et qui fit craindre à la 
bonne dame quelque parole peu respec- 
tueuse pour Notre-Seigneur, le médecin lui 
répondit : Je m'attendais à ce que vous me 
diriez quelque chose d'extraordinaire, ta 
voyant de plus en plus inquiète, il se hâta 
d'ajouter : Qu'y a-t-il d'étonnant que Jésus- 
Christ ait guéri un cancer, lui qui a ressus- 
cité un mort de quatre jours (1) ?» 

Jamais miracle ne fut mieux attesté : il 
eut pour témoin.la ville entière. 

Aux maladies naturelles viennent trop 
souvent s'ajouter, pour ôter à l'homme la 
santé et la vie, les attaques des bêtes féro- 
ces ou venimeuses. Le remède à leurs bles- 
sures est encore dans le signe de la croix. 
« Le saint anachorète Thalasse, écrit Théo- 
doret, voyageant la nuit, marcha sur une 

(1) Quid grand* fuit Christus sanare cancerum, 
qui quatriduanum mortuum suscitavit? (De Civ. Dei, 
lib. XXII, c. vin. 



AU XIX e SIECLE. 



213 



vipère endormie. Le reptile se réveille en 
fureur et lui enfonce les dents dans la 
plante du pied. Le saint se baisse et porte la 
main droite à sa blessure. La vipère la lui 
mord et n'épargne pas non plus la main 
gauche, accourue au secours de la droite. 

« Après avoir assouvi sa rage et lui avoir 
fait plus de dix blessures, le venimeux 
reptile se glisse dans son trou et laisse sa 
victime en proie à des douleurs intoléra- 
bles. Dans cette circonstance, pas plus que 
dans les autres, le serviteur de Dieu ne 
crut devoir recourir à la médecine. Pour 
guérir ses blessures, il se contenta d'em- 
ployer les remèdes de la foi : le signe de la 
croix, la prière et l'invocation du nom du 
Seigneur (1). » 

Maître de la vie, Notre-Seigneur l'est 
aussi de la mort. Cet empire souverain se 
retrouve dans le signe de la croix. Yoici 



(1) Sed neque tune passus est uti arte medica, sed 
■vulneribus adhibuit sola fidei medicamenta, crucis- 
que signaculum et orationem et Dei iiivocationem. 
(In Thalass.) 



2 1' 



LE SIGNE DE LA CROIX 



ce que nous lisons dans la vie de saint Do- 
minique. Étant à Rome, il prêchait un jour 
dans l'ancienne église de Saint-Marc. Parmi 
ses auditeurs était une dame romaine, nom- 
mée Guttadone, qui avait une grande dévo- 
tion pou rie serviteur de Dieu. Afin d'entendre 
le sermon, elle avait quitté un de ses enfants 
malade. A son retour elle le trouva mort. 

Sans faire éclater sa douleur, elle prit 
avec elle ses servantes, et porta son enfant 
à saint Dominique. Elle le rencontre sur la 
porte du couvent de Saint-Sixte, met l'en- 
fant devant lui, se prosterne, et, fondant en 
larmes, le prie de lui rendre son fils. Le 
saint, ému de compassion, se met à ge- 
noux, et, après une courte prière, fait le 
signe de la croix sur l'enfant, le prend par 
la main, le relève plein de vie, et le rend à 
sa mère en lui recommandant un silence 
absolu. Mais, dans l'excès de son bonheur, 
cette dame publie le miracle, dont Rome 
entière est bientôt informée (1). 



(1) Vie de saint Dominique, liv. II 



c. m. 



AU XIX 1 - SIECLE. 



215 



Deux siècles plus tôt nous trouvons saint 
Jean Gualbert. Ce noble et saint militaire 
a pardonné à l'assassin de son frère. Dieu 
le récompense par la vocation religieuse et 
le don des miracles. Du signe de la croix 
il se sert comme d'une épée contre le dé 
mon. Furieux de ses nombreuses défaites, 
le grand homicide arme ses suppôts qui, 
pendant la nuit, attaquent le monastèi^, 
brûlent l'église, démolissent les bâtiments 
et blessent à mort tous les religieux. Le 
saint accourt, et d'un signe de croix les rap- 
pelle tous à la vie et à la santé (1). 

Tu comprends, mon cher Frédéric, que 
je me suis contenté de citer une ou deux 
guérisons de chaque maladie. Si on vou- 
lait les rapporter toutes, d'énormes volu- 
mes ne suffiraientpas. Saint Augustin, saint 
Chrysostome, saint Cyrille, saint Ephrem, 
saint Grégoire de Nysse, saint Paulin et 
cent autres témoins de l'Orient et de l'Oc- 
cident, dans tous les siècles, prouvent, par 
des milliers de faits, que le signe adora- 
Il) Voir sa Vie. 



2 1G LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX" SIÈCLE. 

ble de Celui qui est venu pour guérir toute 
maladie, n'a pas cessé de rendre la vue 
aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole 
aux muets, la santé aux malades et la vie 
aux morts. 

Voila l'histoire. Ou il faut l'accepter telle 
qu'elle est, ou il faut en déchirer toutes les 
pages et tomber dans le scepticisme ; ou il 
faut en faire une autre plus véridique. De- 
mande à tes camarades s'ils sont de force 
à l'entreprendre ; puis, quand elle sera 
faite, nous verrons. 

A demain. 



QUATORZIÈME LETTRE 



Ce 9 décembre. 

Le signe de la croii préservatif contre tout ce qui peut com- 
promettre la santé et la vie. — Il appaise les tempêtes. — 
Eteint le feu. - Protège contre les accidents. — Arrête les 
flots. — Fait rentrer les eaux dans leur lit. — Éloigne les 
betes féroces. - Préserve du poison. — De la foudre. — Fait 
des créatures des instruments de prodiges. 



Puissant pour rendre la santé et la vie, 
le signe de la croix, mon cher Frédéric, 
ne l'est pas moins pour éloigner ce qui 
peut les compromettre. Ici encore les faits 
abondent ; mais les limites d'une lettre ne 
me permettront que d'en citer quelques- 
uns. Depuis la révolte originelle, tous 
les éléments, soumis à l'influence du dé- 
mon, sont conjurés contre l'homme. L'air, 
le feu, l'eau, que sais-je ? lui font une 
guerre continuelle et trop souvent meur- 
trière. Pour nous défendre, une arme uni- 

13 



218 



LE SIGNE DE LA. CROIX 



verselle nous a été laissée, c'est le signe de 
la croix. 

Le Dieu dont la voix commandait aux 
vents et aux tempêtes leur commande en- 
core par l'adorable signe de notre rachat. 
Nous lisions dans la vie de saint Nicet, évo- 
que de Trêves, que, se rendant dans son 
diocèse, il s'endormit sur le vaisseau où 
il avait pris passage. Au milieu de la tra- 
versée, un vent violent soulève les flots, 
les voiles sont déchirées, les mâts brisés, 
le navire est prêt à sombrer. Les passagers 
éperdus réveillent le saint. 11 fait tranquil- 
lement le signe de la croix sur les vagues 
en fureur, et aussitôt le calme succède à la 
tempête (i). 

Suivant la foi de l'Église, si explicitement 
exprimée dans le Pontifical romain, le dé- 
mon est le grand assembleur de nuages. 
Sur l'air, son séjour et celui de ses innom- 
brables légions, il exerce une influence par- 
ti) Excitatus quoque a suis focit signum crucis su- 
per aquas et cessavit procella. (S. Grog. Turon., De 
yloria coyifess., c. xvn ) 



AU XIX e SIECLE. 219 

ticulière. Combien de fois il s'en sert pour 
désoler les campagnes et surtout pour em- 
pêcher les hommes de Dieu de travailler à 
la destruction de son empire ! 

Attendu la foule immense qui accourait 
à ses sermons, un de ses puissants athlètes, 
saint Vincent Ferrier, prêchait presque tou- 
jours en plein air. Pour empêcher la pré- 
dication, le démon manquait rarement de 
former des orages, que le saint était obligé 
de dissiper. Un des plus terribles est celui 
qu'il conjura avec le signe de la croix et 
l'eau bénite, dans un bourg de Catalogne, le 
jour des saints apôtres Pierre et Paul, après 
avoir célébré la messe et avant d'avoir 
quitté les ornements sacerdotaux (1). 

Comme l'air, le feu obéit au signe de la 
croix. Saint Tiburce, fils du préfet de Rome, 
est condamné à offrir de l'encens aux ido- 
les, ouàmarcher sur un lit de feu. Le jeune 



(1) Sparsit aquam sacratam et deinde crucis ex- 
pressif signum, illico tempestas dissipatur... sa?pis- 
sime... ortas tempestates crucis signo compescuit. 
(Vit, lib. m.) 



220 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



martyr fait le signe de la croix et, sans hé- 
siter, s'avance au milieu des brasiers. De- 
bout et pieds nus sur des charbons ardents : 
« Renonce maintenant à tes erreurs, dit-il 
au juge, et reconnais qu'il n'y a d'autre 
Dieu que le nôtre. Mets, si tu l'oses, ta 
main dans l'eau bouillante au nom de ton 
Jupiter; et que ce Jupiter, que tu appelles 
ton dieu, t'empêche d'en sentir l'ardeur. 
Pour moi, il me semble que je marche sur 
un lit de roses (1). » 

Sulpice Sévère rapporte, comme le te- 
nant de saint Martin lui-même, qu'une 
nuit le feu prit à la chambre où reposait 
le thaumaturge des Gaules. Réveillé en sur- 
saut, le saint cherche à éteindre les flam 
mes qui déjà dévorent ses vêtements. Inuti- 
les efforts ! Tout à coup il revient à lui- 
même, et ne songe ni à éteindre le feu ni à 
se sauver ; mais, plein de confiance, il fait 
le signe de la croix. Les flammes se divi- 
sent, et, formant un arc au-dessus de sa 



(1) Act. S. Sebast. 



AU XIX SIECLE. 



221 



tête, lui permettent de continuer tranquille- 
ment sa prière (1). 

Laisse-moi te citer encore un fait per- 
sonnel an grand évèque. Ennemi infati- 
gable de l'idolâtrie, Martin avait abattu un 
temple d'idoles très-fameux et très-ancien. 
Restait un grand pin qui en était pro- 
che. Il voulut aussi l'abattre, parce qu'il était 
un objet de superstition. Le prêtre du dieu 
et les autres païens s'y opposèrent. Enfin, 
ils disent au courageux évêque : Puisque tu 
as tant de confiance en Ion Dieu, nous cou- 
perons l'arbre nous-mêmes, à la condition 
que tu resteras dessous quand il tombera. 
La condition est acceptée. 

En présence d'une foule innombrable, le 
saint se laissa lier et mettre du côté où l'ar- 
bre penchait. Ses compagnons étaient dans 
des frayeurs mortelles. Cependant l'arbre à 
demi coupé commence à tomber : avant 
une minute le vénérable évêque sera écrasé. 



(1) Epist. 1 ad Euseb: presbyt., et Vit. S. Martini, 
lib. x. 



222 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Que fait l'homme de Dieu ? Il élève tran- 
quillement la main et forme le signe de la 
croix. A l'instant l'arbre se redresse, et, re- 
poussé comme par un vent violent, s'en va 
tomber du côté opposé. Un cri d'admiration 
s'élève, et de l'immense multitude il n'y 
eut presque personne qui ne demandât le 
baptême (1). 

Ce qui a lieu dans les Gaules va se re- 
nouveler en Italie. Le vénérable abbé Hono- 
rât, fondateur du monastère de Fondi, vit 
un jour ce saint asile, où vivaient deux cents 
religieux, menacé d'une ruine totale. Du 
sommet de la montagne, au pied de laquelle 
le monastère est bâti, se détache un rocher 
qui va tout écraser sous son poids. Le saint 
accourt, invoque le nom du Seigneur, étend 
la main droite et oppose au rocher le signe 
du salut. La masse énorme s'arrête et de- 
meure immobile sur le flanc de la monta- 
gne : position qu'elle garde encore aujour- 
d'hui (2). 

(1) ld. ubi supra. 

(2) S. Greg., Dial.,m. I, c. i. 



AU XI.V S SIE'-.LE. 



2 2. S 



De l'Occident passons à l'Orient. Nous 
verrons que la puissance souveraine du 
signe delà croix n'est limitée ni par la dif- 
férence des climats ni par les degrés de 
latitude ou de longitude. Écoutons saint 
Jérôme : « Le tremblement de terre univer- 
sel qui suivit la mort de Julien l'Apostat, 
fit sortir les mers de leurs bornes. Comme 
si Dieu eût menacé le monde d'un second 
déluge, ou que toutes choses dussent re- 
tourner dans leur ancien chaos, les vais- 
seaux pendaient sur le haut des montagnes, 
où les flots en courroux les avaient portés. 
Les habitants d'Épidaure, voyant d'effroya- 
bles masses d'eau fondre sur les côtes, et 
craignant, ainsi qu'il était arrivé autrefois, 
que leur bourg ne fût submergé, vinrent 
trouver le saint vieillard Hilarion. 

« Comme s'ils fussent allés au combat, ils 
le mirent à leur tête. Arrivé au rivage, le 
sain fait trois signes de croix sur le sable, 
et étend les mains vers le déluge qui s'a- 
vance en mugissant. A ce signe, il n'est pas 
croyable jusqu'à quelle hauteur la mer s'en- 



2 2/| LE SIGNE DE LA CROIX 

fia et se tint ainsi devant lui. Mais, après 
avoir longtemps grondé, comme irritée de 
l'obstacle que lui oppose Hilarion, elle s'a- 
baisse peu à peu et ramène ses vagues sur 
elles-mêmes, sans oser franchir la borne 
sacrée. Épidaure et toute la contrée publient 
encore ce miracle. Les mères le racontent 
à leurs entants, afin d'en faire passer la 
mémoire à la postérité (1).» 

Voici un l'ait analogue, mais beaucoup 
plus récent. Notre historien français, Mé- 
zeray, rapporte qu'en 1196 des pluies tor- 
rentielles firent déborder les rivières et les 
étangs. Il en résulta des inondations qui 
ressemblaient à un véritable déluge. On ne 
connut d'autre moyen d'arrêter le fléau que 
par des prières, des processions et des sup- 
plications publiques : il fut employé. A peine 

(1) Qui cum tria crucis signa pinxisset in sabulo, 
manusque contra tenderet, incredibile dictu est in 
quantam altitudiaem intumescens mare ante eum 
steterit, ac diu fremens et quasi ad obicem indignans, 
paulatim in semetipsum relapsum est. [Vit, S. Hila- 
rion., vers, fin.) 






AT Xl\ c SIÈCLE. 



225 



eut-on fait le signe de la croix sur les eaux, 
qu'elles se retirèrent incontinent dans leur 
lit(l). 

Si la verge de Moïse, figure de la croix, a 
pu diviser les eaux de la mer Rouge et les 
tenir suspendues comme des montagnes, 
pourquoi le signe même de la croix ne pour- 
rait-il pas faire rentrer dans leur lit des tor- 
rents débordés? 

Revenons à l'immortelle Thébaïde, et lais- 
se-moi te rapporter quelques autres mer- 
veilles, dont ses angéliques habitants furent 
les acteurs et le signe de la croix, l'instru- 
ment. Un d'eux, Julien, surnommé Sabas, 
ou le vieillard aux cheveux blancs, traverse 
l'aride solitude. Sur son chemin l'attend un 
énorme dragon. L'affreux animal jette sur 
lui un regard de sang, ouvre une gueule 
béante et s'élance pour le dévorer. Sans s'é- 
mouvoir, le vénérable anachorète ralentit 
le pas, invoque le nom du Seigneur, fait le 



(1) llist. de France, t. II, p. 135. 



13. 



2-26 LE SIGNE DE LA CROJX 

signe de la croix, et le monstre tombe 
mort (1). 

Plus loin, voici saint Marcien, solidaire de 
Syrie, qui renouvelle le même miracle. 
Comme il faisait oraison à la porte de sa 
cellule, Euscbe, son disciple, qui était assez 
loin de là, vit un monstrueux reptile, sur le 
haut du mur du côté de l'orient, et prêt à 
s'élancer sur le saint pour le dévorer. Eu- 
sébe, épouvanté, crie de toutes ses forces 
pour avertir son maître, en le conjurant de 
s'enfuir. 

Marcien le reprend de sa frayeur, et fait 
le signe.de la croix en soufflant contre l'af- 
freuse bête. On voit alors l'effet de la parole 
primitive : J'établirai une guerre à mort entre 
sa race et la tienne. L'air sorti de la bouche 
du saint fut comme une flamme qui embrasa 
ce dragon, de telle sorte qu'il tomba par 



1) At ego Dei nomen appellans, digitoque trophaeum 
crucis ostendens, et omnem metum excussi, et bel- 
luara extemplo corruentem vidi. (Theodoret, Relig. 
hist., c. il.) 



au \ix c siècli . m 

pièces, ainsi qu'un roseau brûlé par le 
feu (1). 

Il serait aisé de multiplier les faits accom- 
plis dans ces lieux à jamais célèbres. M lis, 
pour grouper les merveilles du môme genre, 
venons en Italie, sauf à retourner encore en 
Orient. Saint Grégoire le Grand rapporte 
que saint Amance, prêtre de Tipheme, au- 
jourd'hui Città di CasteIlo,en Ombrie, avait 
un tel empire sur les serpents les plus cruels, 
les plus terribles, qu'ils ne pouvaient tenir 
devant lui. D'un signe de croix il en faisait 
périr autant qu'il en trouvait. Se sauvaient- 
ils dans leur trou, Amance les scellait du 
signe de la croix, et le serpent en était tiré 
mort, tué par une puissance invisible. C'é- 
tait l'accomplissement de la parole du Maî- 
tre: Ils tueront les serpents, serpentes Col- 
lent (2). 



(1) Digito crucis signum expressit, et ore insufflons 
vi'tcros inimicitias patefecit; mox enim draco, spiritu 
oris veluti flamma quadam correptus, esustœ in tar 
arundinis, in multas partes dissectus est. [Ibid., c. in.) 

(2) In quolibet loco, quamvis immanissimss asperi- 



iSS 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Tu sais que notre Seigneur ajoute immé- 
diatement : El s'ils boivent quelque chose 
d'empoisonné, ils n'en ressentiront aucun 
mal : Et si martiferum quid bibennt, non eis 
nocebit. Quelques preuves entre mille. La 
ville de ISosra, dans l'Idumée, avait pour 
évoque saint Julien. Eu haine de la religion, 
quelques notables habitants formèrent le 
complot de l'empoisonner. Ils corrompirent 
le serviteur de l'évoque, lui procurèrent du 
poison et le chargèrent de le mettre dans 
la coupe de son maître, Le malheureux 
obéit. 

Divinement instruit de ce qui s'était pas- 
sé, le saint prend la coupe, la dépose devant 
lui, et, sans y toucher, dit à son serviteur : 
« Va de ma part prier à dîner les principaux 
habitants de la ville. » Il savait que parmi 
eux se trouveraient les coupables. Tous se 
rendent a l'invitation. Alors le saint hom- 
me, qui ne voulait diffamer aucun d'eux, 



tatis serpontem r^pororit, mox ut eum signo crucis 
ngnaverit, exstinguit. [Dialog., Bb. III, c. xxxv.; 






■I 



AU XIX e SIÈCLE. 



229 



leur dit avec une douceur angélique : « Puis- 
que vous voulez empoisonner l'humble Ju- 
lien, voici le poison, et je vais le boire. » 

A ces mots, il fait trois fois le signe de la 
croix sur la coupe, en disant : « Au nom du 
Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, je bois 
cette coupe. » Il l'épuisé jusqu'à la dernière 
goutte et ne ressent aucun mal. A ce spec- 
tacle ses ennemis tombent à ses pieds et lui 
demandent pardon (1). 

Il faut être bachelier du dix-neuvième siè- 
cle, pour ignorer le fait suivant. S'il est un 
homme dont la vie devait être connue de 
tous et dans tous ses détails, c'est à coup 
sûr le patriarche des moines en Occident 
saint Benoît. Nouveau Moïse, n'est-ce pas à 
lui et à ses enfants que l'Europe doit d'avoir 



(!) Voce mitissima omnibus dixit : Si arbitramini 
humilem Julianum veneno occidere, ecco coram vo- 
is pestiferum calicera bibo : signansque ter digito 
suo calicem, et dicens : In nomine Patris et Filii et 
Spiritus Sancti, bibo hune calicem. Bibit illum coram 
omnibus totum, atque illœsus perstitit. Quod illi cum 
vidissent,prostrati veniampetiore. (Sophron., inPrat. 
Sfiir.) 



î 3 



LE SIGNE DE LA CROIX 



été tirée de la barbarie? Montrez une lande 
matérielle ou morale, que le bénédictin n'ait 
pas défrichée ? Un principe civilisateur qu'il 
n'ait cultivé, enseigné, pratiqué? Dieu sait 
au prix de quels efforts. 

Ce que nous savons, c'est que Satan, le 
vieux Pharaon, ne recula devant aucun 
moyen pour empêcher l'œuvre libératrice. 
A peine retiré dans la solitude, Benoît voit 
venir à lui quelques moines indignes de ce 
nom, qui le prient de les prendre sous sa 
conduite. Le saint leur impose une règle, 
et par ses paroles comme par ses exemples 
s'efforce de les soumettre au joug de la dis- 
cipline. 

Vains efforts ! Les exemples blessent leur 
orgueil, les paroles provoquent leur colère 
et arment leur haine. La résolution est prise 
d'empoisonner le vénérable supérieur. Ils 
mêlent du poison dans du vin et en rem- 
plissent un verre qu'ils lui présentent à 
table, afin qu'il le bénît, suivant l'usage du 
monastère. Benoît étend la main, forme le 
signe de la croix ; et par ce signe sacré, 



AU XIX e SIÈCLE. 231 

comme d'un coup de pierre, le verre em 
poisonné vol en éclats. Le saint comprit 
qu'on lui avait présenté une coupe de mort, 
qui n'avait pu soutenir le signe de la vie (1). 

Par ces exemples et par mille autres, tu 
vois, cher ami, quelle puissante prière est 
le signe de la croix, de combien de grâces 
il nous enrichit, de combien de dangers il 
préserve notre frôle existence. Venons à une 
nouvelle application du signe protecteur. 

En France, en Espagne, en Italie, et je 
crois aussi, dans ton pays, les catholiques 
ont coutume, lorsqu'il tonne ou qu'il éclai- 
re, de faire le signe de la croix. Ceux qui 
ne doutent de rien prennent cela pour une 
faiblesse : comme si les vrais catholiques 
des dix-huit siècles qui nous précèdent, 
étaient tous des esprits faibles et des bon- 
nes femmes superstitieuses. 

(1) Extensa manu Benedictus signum crucis edidit, 
et vas quud longius tenebatur eodem signo rupit, sic- 
que confractum est, ac si in illo vase mortis pro cruce 
lapidem dedisset. Intellexit protinus vir Dei quia po- 
tura mortis habuerat, quod portare non potuit signum 
vit». (S. Greg., Dialog., lib.II, c. m.) 



232 



y 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Or, dansle cas indiqué, et même dans tout 
danger imprévu, nous voyons le signe de la 
croix en usage, parmi les chrétiens de l'O- 
rient et de l'Occident, dès les premiers âges 
de l'Eglise. Saint Êphrem, saint Augustin, 
saint Grégoire de Tours, mille autres té- 
moins l'ont vu pour nous et l'attestent. «Si 
tout à coup, dit le saint diacre d'Édesse, 
l'éclair déchire la nue, si le tonnerre éclate 
avec fracas, l'homme a peur, et, tous effrayés 
nous nous inclinons vers la terre (I). » 

Parlant de ceux qui fréquentent les as- 
semblées mondaines, saint Augustin ajoute': 
« Si par hasard quelque chose leur fait 
peur, aussitôt ils forment le signe de la 
croix (2). » 



(1) Si repente fulgur aliquod vel tonitruum clarius 
ac vastius contingat, omnem subito sui formidine per- 
terret hominem, cunctique horrore percussi in ter- 
rant nos inclinamus. (Ser. de cruce.) Le Saint parle 
du signe de la croix, et, bien qu'il ne le nomme pas, 
il est bien évident qu'il avait lieu dans cette circons- 
tance, puisqu'on ne manquait pas de le faire à cha- 
que instant et dans les actions les plus ordinaires. 

(2) Si forte aliqua ex causa expavescant, continuo 
se signant. (Lib. L Homil., homil. 21.) 



AU XIX SIECLE. 



23 3 



Saint Grégoire rapporte, comme une 
chose de notoriété publique, que sous l'im- 
pression d'une crainte et à la vue d'un 'dan- 
ger quelconque, les chrétiens recourent au 
signe protecteur. Ce n'est pas en vain : en- 
tre mille le fait suivant en est une preuve. 

Deux hommes allaient de Genève à Lau 
sanne. Bientôt éclate un violent orage, ac- 
compagné de vifs éclairs et de coups de ton- 
nerre répétés. Suivant la coutume tradition- 
nelle des chrétiens, un des voyageurs s'em- 
presse de faire le signe de la croix. L'autre, 
se moquant, lui dit : « Est-ce que tu chasses 
les mouches ? Laisse donc ces superstitions 
de bonne femme. De pareilles momeries 
déshonorent la religion et sont indignes 
d'un homme éclairé. » 

Il n'avait pas fini, qu'un coup de tonnerre 
l'étend roide mort aux pieds de son compa- 
gnon. Plus que jamais celui-ci continue de 
se protéger par le signe de la croix. Son 
voyage s'achève heureusement, et il raconte 
dans tout le pays ce qui était arrivé (1). 

(1) Tilman., Collect. des SS. Pères, liv. VII, c. lviii. 



234 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Avis aux esprits forts, assurés contre la 
foudre. 

Le signe de la croix ne protège pas seu- 
lement la vie de l'homme; il est encore un 
gage de sécurité pour tout ce qui lui appar- 
tient. De là vient l'usage universel du signe 
libérateur sur les maisons, les champs, les 
fruits, les animaux. 

« Les catholiques, dit le grave Stuckius, 
ont des prières accompagnées du signe de 
la croix pour toutes les créatures en parti- 
culier, les eaux, les feuilles, les fleurs, l'a- 
gneau de Pâques, le lait, le miel, le fromage, 
le pain, les légumes, les œufs, le vin, l'huile 
et les vaisseaux qui les contiennent. Dans 
chaque formule ils demandent expressé- 
ment l'éloignement de la puissance malfai- 
sante du démon, et la santé du corps et de 
l'âme. 

« Le jour de la Résurrection, ils bénis- 
sent le lait, le miel, les viandes, les oeufs, 
les pains, toutes choses qu'on garde ou 
qu'on donne comme étant salutaires à l'âme. 
Le jour de l'Assomption : les herbes, les 



AU XIX e SIECLE. 



235 



plantes, les racines, les fruits des arbres, 
afin de leur communiquer une vertu di- 
vine. 

« Le jour de Saint-Jean : le vin, regardé, 
sans cela, comme impur et principe de mal. 
Le jour de Saint-Étienne : les pâturages. Le 
jour de Saint-Marc : les blés. Ils suivent en 
cela le précepte de saint Paul, qui ordonne 
aux fidèles de bénir tout ce qui sert à la vie 
et de rendre grâces : usages mystérieux dont 
les théologiens donnent d'excellentes rai- 
sons (1). » 

A leur tour, ces créatures délivrées des 
influences du démon deviennent, grâce au 
signe delà croix, les instruments de la puis- 
sante bonté du Créateur. 

On lit dans saint Grégoire de Tours qu'une 
maladie pestilentielle faisait de tels ravages 
parmi les animaux, qu'on était à se deman- 
der si les espèces ne disparaîtraient pas en- 
tièrement. Dans leur désolation, quelques 

(1) Cujus sane rei a theologis, et quidem optimœ. 
gravissimœque rationes afferuntur. (Antiq. convivial., 
Mb. II, c. xxxvi, p. 430.) 






236 



LE SIGNE DE LA CROIX 



habitants des campagnes vinrent à la basi- 
lique de Saint-Martin, et prirent de l'huile 
des lampes avec de l'eau bénite, b'ayant 
portée dans leurs maisons, ils en firent le 
signe de la croix sur la tète des animaux 
que le fléau n'avait pas encore atteints, et 
en donnèrent à boire à ceux qui étaient 
près de périr : à l'instant tous furent 
sauvés (1). 

Citons un dernier exemple de la puis- 
sance protectrice du signe de la croix. Saint 
Germain, évoque de Paris, allait au-devant 
des reliques de saint Symphorien, martyr. 
Gomme il passait dans un village, les habi- 
tants vinrent le supplier d'avoir compassion 
d'une pauvre veuve nommée Panitia, dont 
le petit champ de blé était ravagé par des 
ours. « Yenez, lui dirent-ils, voir ce pauvre 
champ, et que les botes malfaisantes fuient 
à votre présence ! » 

Malgré l'opposition de ceux qui l'accom- 
pagnaient, le saint se rendit sur les lieux, se 



l\) Mox dicto citius clandestins peste propulsa, pe- 
cora liberata sunt. (Lih. III, Miracul S. Mort., c. xvm.) 



AU XIX e SIECLE. 237 

mit en prière, et fit le signe de la croix sur 
le petit héritage. Bientôt deux ours arrivent; 
mais, transportés de fureur, ils se jettent 
l'un sur l'autre. Un des deux reste sur le 
champ de bataille. L'autre, gravement 
blessé, est tué d'un coup d'épieu, et la pau- 
vre veuve n'a plus à déplorer la perle de sa 
récolte (1). 

L'histoire abonde en faits semblables; 
mais c'est assez pour aujourd'hui. 

(1) Fortunat., In vit. S. Germ. 



QUINZIÈME LETTRE 



Ce 10 décembre. 

Réponse à une question. — Le signe de la croix est une arme 
qui dissipe l'ennemi. — La vie est une lutte. — Contre qui. 
Nécessité d'une arme à la portée de tous. — Quelle est cette 
arme? — Preuves que le signe de la croix est l'arme spéciale, 
l'urine de précision coutre les mauvais esprits. 



Si tu communiques ma dernière lettre à 
les camarades, il est probable, mon cher 
ami, qu'ils te diront: Le signe de la croix 
est aussi puissant qu'on vous l'écrit, pour- 
quoi ne fait-il plus ce qu'il a fait? A cette 
question il y a plusieurs réponses. 

La première est donnée par saint Au- 
gustin. En parlant des miracles, le grand 
docteur fait une observation très-juste. Il 
dit : « Les miracles rapportés dans le ca- 
non des livres saints ont une grande publi- 
cité. Tout le monde lisant ou entendant 



AU XIX SIÈCLE. 239 

lire l'Écriture, personne ne les ignore. Il 
en devait être ainsi, puisqu'ils sont les preu- 
ves de la foi. 

« Aujourd'hui encore il se fait des mira- 
cles au nom de Notre-Seigneur, par les sa- 
crements, par les prières et aux tombeaux 
des saints; mais ils n'ont pas, à beaucoup 
près, la môme notoriété que les premiers. 
On les connaît là où ils se font, et même 
si la ville est considérable, c'est à peine si 
tout le monde en a connaissance. Il arrive 
môme souvent qu'un très petit nombre en 
sont informés. Quand ils les racontent ail- 
leurs et aux autres, l'autorité de leur té- 
moignage n'est pas telle, qu'on les admette 
sans difficulté et sans hésitation, bien que 
rapportés par des chrétiens à des chré- 
tiens (1). » 



(1) Nam plerumque etiam ibi paucissimi sciunt, 
ignorantibus caeteris, maxime si magna sit civitas ; et 
quando alibi aliisque narrantur, non tanta ea com- 
mandât auctoritas, ut sine difficultate vel dubitatione 
credantur, quamvis cbristianis fidelibus a fidelibus 
indicentur. {De Civ. Dci, lib. XVII, c. vm.) 



240 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



En preuve de ce qu'il avance, le saint ra- 
conte plusieurs miracles opérés sous ses 
yeux, dont quelques-uns par le signe de la 
croix. Ainsi, de ce que tes camarades ou 
d'autres personnes ne connaissent pas les 
miraclesaccomplisde nos jours par le signe 
de la croix, ce n'est pas une raison de con- 
clure qu'il n'en fait plus. 

A cette première réponse s'en joint na- 
turellement une seconde. Elleestd'un autre 
grand docteur, le pape saint Grégoire. Dis- 
tinguant les temps anciens des temps nou- 
veaux : « Au commencement de l'Église, 
dit-il, les miracles furent nécessaires. C'est 
par eux que la foi des peuples devait s'affer- 
mir. Lorsque nous plantons un arbre, nous 
l'arrosons jusqu'à ce qu'il ait pris racine. 
Le jour où nous en sommes assurés, l'arro- 
sement finit. Voilà pourquoi l'apôtre dit: 
Le don des langues est un signe non pour 
les fidèles, mais pour les infidèles (I). » 

(1) Bine est enim quod Paulus dicit : Linguas in 
signum sunt, non fidelibus, sed infidolibus. (//< 
sus, in kvang.) 



AU XIX SIÈCLE. 2 '. 1 

Il en est de la culture morale comme de 
la culture matérielle. Aujourd'hui que le 
christianisme a pris racine dans les entrail- 
les du monde, les miracles ne sont plus, à 
beaucoup près, aussi nécessaires que dans 
le moment de la divine plantation. Il y a 
quinze cents ans que saint Augustin disait 
déjà: De nos jours, celui qui pour croire 
demande des prodiges, est lui-même le plus 
grand des prodiges (1). 

Pour un instant, replace le monde dans 
les circonstances où il se trouvait à la nais- 
sance de l'Église, et tu verras le signe de la 
croix renouveler tous ses anciens miracles. 
Écoute l'histoire contemporaine : 

« Le croiriez-vous ? écrit un de nos évo- 
ques missionnaires, dix villages se sont 
convertis. Le diable est furieux et fait les 



(1) Cur, inquiunt, nunc illa miracula, quœ prœdi- 
catis facta esse, non flunt ? Possem quidem dicere, 
necessaria fuisse priusquam crederet mundus, ad hoc 
ut crederet mundus. Quisquis adlmc prodigia ut cre- 
dat inquirit, magnum est ipse prodigium qui mundo 
credente non crédit. (Ubi suprà.) 

14 



2 4 2 



LE SIGNE DE LA CROIX 



cent coups. Il y a eu, pendant les quinze 
jours que je viens de prêcher, cinq ou six 
possessions. Nos catéchumènes, avec l'eau 
bénite et le signe de la croix, chassent les 
diables, guérissent les malades. J'ai vu des 
choses merveilleuses. Le diable m'est d'un 
grand secours pour convertir les païens. 
Comme au temps de Notre-Seigneur, quoi- 
que père du mensonge, il ne peut s'empô- 
cher de dire la vérité. Voyez ce pauvre pos- 
sédé, faisant mille contorsions et disant à 
grands cris : Pourquoi prôches-tu la vraie 
religion? Je ne puis souffrir que tu m'enlè- 
ves mes disciples. — Comment t'appelles- 
tu? lui demande le catéchiste. Après quel- 
ques refus : Je suis l'envoyé de Lucifer. — 
Combien êtes-vous?— Nous sommes vingt- 
deux. L'eau bénite et le signe de la croix 
ont délivré ce possédé (1). » 

Mais en admettant, ce que je n'admets 
pas, que le signe de la croix ne fait plus de 

(1) Lettre de M" Anouilh, évoque d'Abydos, mis- 
sionnaire en Chine. - Tching-Ting-Fou, province 
de Pékin, 12 mars 1862. 









AU XIX SIÈCLE. 



243 



miracles chez les peuples chrétiens, par 
combien d'efl'ets surhumains ne révèle-t-il 
pas sa puissance, à chaque heure du jour et 
de la nuit, dans tous les lieux de la terre 
chrétienne? Si tu supposes cent millions de 
tentations dans un jour, tiens pour certain 
que plus des trois quarts sont dissipées par 
le signe de la croix. Qui n'en a pas fait l'ex- 
périence pour lui-même? Pars de là; et, te 
rappelant ce que tu fais, les autres le font, 
tu pourras mesurer la puissance permanente 
et universelle du signe libérateur. 

Je vais plus loin, et j'admets que le signe 
de la croix ne réussit pas toujours à chasser 
les pensées importunes, à dissiper les char- 
mes séducteurs, à retenir l'âme sur le pen- 
chant de l'abîme : à qui la faute? N'est-ce 
pas au peu de foi des chrétiens de nos jours? 
Ne faut-il pas dire de l'inefficacité du signe 
de la croix, ce qu'on dit avec raison de l'inu- 
tilité de la communion pour un grand nom- 
bre : le défaut n'est pas dans la nourriture, 
mais dans les dispositions de celui qui 
mange : Defectus non in cibo est, sedin eden- 
tù dispositione? 



2« 



LE SIGNE HE LA CHOIX 



G'eslen vue de guérir ce défaut de foi qui 
appauvrit et qui ruine les chrétiens, que j'ai 
entrepris notre correspondance. Je vais la 
continuer en développant un nouveau titre 
du signe de la croix à la confiance des ca- 
tholiques du dix-neuvième siècle. 

Soldats, le signe de la choix est une 
ahme qui dissipe l'ennemi. — II y a plus de 
trois mille ans que Job a défini la vie : Une 
lulteincessante : mililiaest vita hominis super 
terrain. Les siècles ont passé ; les générations 
ont succédé aux générations; les empires 
ont fait place à d'autres empires ; vingt fois 
la face du monde s'est renouvelée, et la dé- 
finition de Job reste toujours vraie. 

La vie est une lutte, lutte pour toi comme 
pour moi, comme pour tes camarades ; pour 
le riche comme pour le pauvre. Lutte com- 
mencée au berceau, pour ne finir qu'à la 
tombe ; lutte de tous les instants du jour et 
de la nuit, en santé comme en maladie. 
Lutte décisive : de la victoire ou de la dé- 
faite dépend non la fortune, non la santé, 
non les avantages temporels que nous esti- 






AU XIX SIECLE. 



245 



mons si fort, mais, infiniment plus que tout 
cela : une éternité de bonheur ou une éter- 
nité de malheur. Telle est, mon cher ami, 
la condition de l'homme ici-bas : nous ne 
pouvons rien y changer. 

Quels sont ses ennemis, les tiens et les 
miens? Eh! qui ne les connaît non-seule- 
mentpar leur nom, mais par leurs attaques? 
Le démon, la chair, le monde : trois puis- 
sances formidables acharnées à notre perte. 
N'ayant nullement la pensée de te faire un 
cours complet d'ascétisme, je m'occuperai 
seulement de la première. 

Aussi certain qu'il y a un Dieu, aussi cer- 
tain il est qu'il y a des démons. « Pas de 
Satan, pas de Dieu, » disait Voltaire; et il 
avait raison. S'il n'y a pas de Satan, il n'y a 
pas de chute; pas de chute, pas de rédemp- 
tion; pas de rédemption, pas de christia- 
nisme, tout est faux : le genre humain est 
fou, et Dieu n'est pas. 

Or, les démons sont des anges déchus. 
Par l'intelligence, par la force, par l'agilité, 
ils sont bien supérieurs à l'homme. Leur 






24 6 LE SIGNE DE LA CROIX 

nombre est incalculable. Jusqu'au jugement 
dernier, ils ont pour séjour l'enfer et l'at- 
mosphère qui nous environne. Jaloux des 
fils d'Adam appelés au bonheur qu'ils ont 
perdu, leur occupation du jour et de la nuit 
consisteà nous tendre des pièges, à fomenter 
nos passions, à faire naître des situations 
dangereuses, à obscurcir en nous le regard 
de la foi, à émousser le sens moral, à étouffer 
le remords, à nous faire les complices de leur 
révolte, pour nous faire les compagnons de 
leur supplice. Toutes ces vérités, je le répète, 
sont aussi certaines que l'existence de Dieu.' 
Tyrans de l'homme par le péché, les dé- 
mons le sont des créatures soumises à 
l'homme : le roi vaincu, son royaume ap- 
partient au vainqueur. Répandus dans tou- 
tes les parties de la création et dans chaque 
créature en particulier, ils les pénètrent de 
leurs malignes influences. Dans les limites 
du pouvoir qui leur est abandonné, ils en 
font les instruments de leur haine contre 
l'homme, contre son âme et contre son corps. 
C'est encore un dogme de la foi universelle. 






AU XIX e SIECLE. 



247 



Que sait celui qui l'ignore? Rien. Celui 
qui en doute? Moins que rien. Celui qui le 
nie ne compte plus parmi les êtres intelli- 
gents. 

Étant donnés la lutte et l'homme tels 
qu'ils sont, concevrais-tu que la sagesse di- 
vine eût laissé le genre humain sans défense? 
Comment ne pas comprendre, au contraire, 
comme on comprend que deux et deux font 
quatre, que, pour équilibrer la lutte, Dieu a 
donné à l'homme une arme puissante, uni- 
verselle, toujours sous sa main et à la portée 
de tous? Quelle est cette arme? 

Interrogeons tous les siècles, surtout les 
siècles chrétiens. D'une voix unanime, ils 
répondent que c'est le signe de la croix. 
L'usage constant qu'ils en ont fait affirme 
leur réponse. Ce point de vue illumine toute 
l'histoire du signe adorable. Il en montre la 
raison; il justifie hautement la conduite des 
premiers chrétiens, et non moins hautement 
il condamne la nôtre. 

Que le signe de la croix soit l'arme spé- 
ciale, l'arme de précision contre Satan et ses 



248 



LIC SIGNE DE LA CROIX 



anges, rien n'est plus certain. Dis-moi • 
quand on veut connaître la valeur d'un ca- 
non, d'une carabine, ou de telle autre arme 
de nouvelle invention, quelle est la manière 
de procéder? 

On ne s'en rapporte pas aveuglément à 
I inventeur. L'autorité nomme une commis- 
sion. L'arme est essayée en présence de ju- 
ges compétenls. Les expériences, constatées 
par eux, décident du mérite de l'engin de 
guerre soumis à leur examen. 

Qu'il en soit de môme pour le signe de la 
croix. Rappelle-toi seulement que le signe 
divin n'est pas une arme de nouvelle fabri- 
que Elle est vieille, très-vieille; mais elle 
n est ni rouillée, ni affaiblie, ni hors de ser- 
vice. Quant au jury d'examen, il est formé 
depuis longtemps, et ne laisse rien à désirer 
1 se compose des hommes les plus compè- 
re l'Orient et de K)c^^ 
pcciaux, qui, d'ancienne date, connaissent 
1 arme en question et le métier de la guerre 
non-seulement en théorie, mais en pratique.' 
Vo,là le tribunal; écoute son jugement 






AU XIX SIÈCLE. 



249 



Croyait-il à la puissance du signe de la 
croix et à la bonté de cette arme divine con- 
tre les démons, le juge qui exprime son vote 
en ces termes? « Ne sors jamais de ta mai- 
son sans faire le signe de la croix. Il sera 
pour toi bâton, arme, tour inexpugnable. 
Ni bomme, ni démon n'osera t'attaquer, en 
te voyant couvert d'une pareille armure. 
Qu'à toi-même ce signe apprenne que tu es 
un soldat prêt au combat contre le démon, 
et luttant pour la couronne de justice. 
Ignores-tu ce qu'a fait la croix? La mort 
vaincue, le péché détruit, l'enfer vidé, Satan 
détrôné, l'univers ressuscité : et tu doute- 
rais de sa puissance (1) ! » 

Y croyait-il, ce second juge dont voici les 
paroles? « Le signe de la croix est l'armure 
invincible des chrétiens. Soldat du Christ, 
que cette armure ne te quitte jamais, ni le 

(1) ... Sed cum os januœ vestibula transgrossurus... 
crucem in frontc imprime. Ignoras quanta crux per- 
fecit? mortem dissolvit; peccatum extinxet; orcum 
inanem reddidit ; diaboli solvit potentiam... totum or- 
bemexsuscitavit;ettuinipsa non confidis! (S. Chrys., 
HomiL, xxii, ad popul. Antioch.) 



25 LE SIGNE DE LA CHOIX 

jour, ni la nuit, ni dans aucun instant ni 
dans aucun lieu. Sans elle n'entreprends 
ncn. Mais que tu dormes ou que tu voyages, 
que tu veilles ou que tu travailles, que tu 
manges ou que tu boives, que tu navigues 
sur mer ou que tu traverses les fleuves, sois 
toujours revêtu de cette cuirasse. 

« Orne et protège chacun de tes membres 
de ce signe vainqueur, et rien ne pourra te 
nuire. Nul bouclier aussi puissant contre les 
traits de l'ennemi. A la vue de ce signe, les 
puissances infernales, effrayées et tremblan- 
tes, prennent la fuite (1). » 

Y croyait-il, ce troisième juge qui adresse 
aux chrétiens et à lui-môme la recomman- 
dation suivante? «Faisons hardiment le si- 
gne de la croix. Lorsque les démons le 

(I) Armemur insuperabili bac christianorum arma 
tura bac te lorica circumtego, membraque tua om- 
ma salutan slKno exorna atque circumsepi, et non 
«cèdent ad te mala... Sunt enim vehementer Con- 
tran., , C | 13 lnimici . Hoc sjgno conspecto adversariœ 

potestates conterrita.. trementesque recedunt.(S. Epli 

SmÎSÏ " de P ' J " ilen " apud Gretz °' p - * 80 ' 



AU XIV e SIÈCLE. 



251 



voient, ils se rappellent le Crucifié, ils pren- 
nent la fuite, se cachent et nous laissent (1). » 

Et ce quatrième, qui dit : « Portons sur 
nos fronts l'immortel étendard. Sa vue fait 
trembler les démons. Eux qui ne craignent 
pas les Capitoles dorés, ont peur de la 
croix (2). h 

Ainsi juge l'Orient par l'organe de ses 
plus grands hommes, saint Chrysostome, 
saint Éphrem, saint Cyrille de Jérusalem, 
Origène, auxquels il serait aisé d'ajouter 
d'autres noms également respectables. 

Écoutons l'Occident. Saint Augustin disait 
aux catéchumènes : « C'est avec le symbole 
et le signe de la croix qu'il faut marcher à 
l'ennemi. Revêtu de ces armes, le chrétien 
triomphera sans peine de son antique et su- 



(1) Hoc signum ostendamus audacter, quando enini 
diminues crucom viderint, recordantur crucifixi... 
cfl'ugat daimones, déclinant, recedunt, (S. Cyi-ill., 
Catech., xin.) 

(2) Immortale vcxillum portemus iu frontibus nos- 
tris, quod, ciim dœmones viderint, contremiscent ; 
qui aurata capitolia non timent, crucem timent. 
Orig., Homil. vu, in divers. Eoung. locis.) 



S59 



LE SIGNE DE LA CROIX 



perbe tyran. La croix suffit pour faire éva- 
nouir toutes les machinations des esprits de 
ténèbres (1). » 

Son illustre contemporain, saint Jérôme : 
« Le signe de la croix est un bouclier qui 
nous met à couvert des floches enflammées 
du démon (2J. » 

Ailleurs : a Faites souvent le signe de la 
croix sur votre front, afin de ne pas donner 
prise à l'exterminateur de l'Egypte (3). » 

Et Lactance : « Quiconque veut connaître 
la puissance du signe de la croix, n'a qu'à 
voir combien ce signe est redoutable aux 
démons : adjurés au nom de Jésus-Christ, 
il les fait sortir des corps des possédés. Qu'y 
a-t-il d'étonnant? Lorsque le Fils de Dieu 
était sur la terre, d'une parole il mettait les 

(I) Noverint cum symboli sacramento et crucis 
vexiUo ei debere occurri, ut talibus armis indutua 
facile jroical christiairas, de cujus oppressions malean- 
tea tpiumphaveral neqnissimus. (Lib. detymb., ci.) 
(V Scutum fldei, in quo ignit» diaboli exstinguun- 
tnrsagitt». [Ep. xvm, ad Eustoch.) 
(3) Crebro -iu-naculo crucis nmnias frontem tuam 
pti in te locum reparlât. (Bpist. 
Demetriad.) 



AU XIX e SIÈCLE. 



253 



démons en fuite, et rendait le repos et la 
santé à leurs malheureuses victimes. Au- 
jourd'hui ses disciples chassent les mômes 
esprits immondes, au nom de leur maître et 
par le signe de sa passion (1). » 

L'Orient et l'Occident ont parlé. Les juges 
les plus compétents proclament le signe de 
la croix une arme excellente, l'arme spéciale 
contre le démon. Des expériences en nom- 
bre incalculable servent de base à leur juge- 
ment. Aux premiers siècles de l'Église elles 
se répétaient chaque jour, en présence des 
chrétiens et des païens, sur tous les points 
de la terre. 

Elles étaient tellement concluantes, qu'un 
témoin oculaire, le grand Athanase, disait 
sans crainte d'ôtre démenti : « Par le signe 
de la croix tous les artifices de la magie sont 
impuissants, tous les enchantements ineffi- 
caces, toutes les idoles abandonnées. Par lui 
sont modérées, apaisées, arrêtées les fou- 
Ci) ... Ita nunc soctatores cjus eosdem spiritus in- 
quinatos de hominibus et noraine magistri sui et signo 
passioms excludunt. (Lib. IV, c. xxvn.) ' 

15 



254 



LE SIGNE DE LA CROIX 



gues de la volupté la plus brutale, et l'âme 
courbée vers la terre se relève vers le ciel. 

« Autrefois les démons trompaient les 
hommes en prenant différentes formes ; et, 
se tenant au bord des fontaines et des fleu- 
ves, dans les bois et sur les rochers, ils sur- 
prenaient par leurs prestiges les mortels 
insensés. Mais, depuis la venue du Yerbe 
divin, leurs artifices sont impuissants, le 
signe de la croix suffit pour démasquer 
toutes leurs fourberies. 

« Quelqu'un veut-il faire l'épreuve de ce 
que je dis? 11 n'a qu'à venir au milieu des 
prestiges des démons, des impostures des 
oracles, des miracles de la magie ; qu'il fasse 
le signe de la croix en invoquant le nom du 
Seigneur, et il verra comment, par crainte 
de ce signe sacré, les démons s'enfuient, les 
oracles se taisent, les charmes et les malé- 
fices sont frappés d'impuissance (1). » 

Je vais te citer quelques-unes de ces expé- 



(1) Signo crucis omnia magica compescuntur, vcno- 
ficia inefiicacia liant, idola universa relinquuntur. 
Lib. de Incarnat. Yerb.) 



AU XIX e SIÈCLE. 



•55 



riences.Le précepteur du fils de Constantin, 
Lactance, qui connaissait mieux que per- 
sonne les secrets de la cour impériale,- rap- 
porte celle-ci : « Pendant qu'il était en 
Orient, l'empereur Maximin , très-curieux 
scrutateur de l'avenir, immolait un jour des 
victimes, et cherchait dans leurs entrailles 
le secret des choses futures. Quelques-uns 
de ses gardes, qui étaient chrétiens, firent 
sur leur front le signe immortel, immortale 
signum. A l'instant les démons se sauvent, 
et le sacrifice demeure muet (1). » 

Si, à la vue du signe de la croix, le démon 
est obligé de fuir de ses temples, comment 
tiendrait-il dans les autres lieux ? Écoutons 
un des plus graves docteurs de l'Orient, 
saint Grégoire de Nysse. 

Dans la vie de saint Grégoire le Thauma- 
turge, appelé le Moïse de l'Arménie, l'illus- 
tre historien rapporte ce qui suit : « Troade, 
son diacre, arrive un soir à Néocésarée. Fa- 
tigué du voyage, il trouve utile de prendre 

(1) Quo facto, fugatis dasmonibus, sacra turbata 
sunt. (Lactant., De mortib. persecut., c. x.) 



256 



LE SIGNE DE LA CROIX 



un bain pour se délasser, et se rend aux bains 
publics. Ce lieu était alors hanté par un dé- 
mon homicide, qui mettait à mort tous ceux 
qui osaient y entrer après la chute du jour. 
C'est pourquoi on fermait les portes au cou- 
cher du soleil. 

« Le diacre se présente et demande qu'on 
les ouvre. Le maître du bain lui apprend ce 
qui se passe. « Vous pouvez m'en croire, lui 
dit-il, quiconque ose entrer ici, à l'heure où 
nous sommes, n'en sort pas sur ses pieds. A 
la nuit, le démon est maître delà place. Et 
combien de malheureux ont payé leur témé- 
rité par des cris de douleur, et par la mort ! » 

« Troade ne tient aucun compte de ces 
renseignements, et insiste pour que les 
portes lui soient ouvertes. Importuné de ses 
instances, le maître du bain crut trouver un 
expédient pour mettre sa vie en sûreté et 
pour satisfaire le désir du solliciteur. Il lui 
donne les clefs, n'osant pas lui-même ouvrir 
la porte, et s'enfuit. Le diacre entre seul. 
Arrivé dans la première salle, il commence 
à quitter ses vêtements. 



AU XIX e SIÈCLE. 



257 



« Tout à coup, et de toutes parts, sujets 
d'horreur et d'épouvante : des spectres va- 
riés, moitié feu, moitié fumée, figures d'hom- 
mes et Qgures de bêtes, s'offrent à ses re- 
gards, sifflent à ses oreilles, l'infectent de 
leur haleine et l'enveloppent comme d'un 
cercle infranchissable. Sans s'émouvoir, le 
diacre fait le signe de la croix, invoque le 
nom du Seigneur, et traverse sain et sauf la 
première pièce. 

« Entré dans la salle du bain, il tombe au 
milieu d'un spectacle plus horrible. Le dé- 
mon se présente à lui sous une forme à faire 
mourir de frayeur. La terre tremble, les 
murs craquent, la pièce s'entr'ouvre; et, 
sous ses pieds, le diacre voit une fournaise 
dont les étincelles lui sautent jusqu'au vi- 
sage. 11 recourt à la même arme, le signe 
de la croix et le nom du Seigneur : tout dis- 
parait, 

« Ayant pris son bain, il se hâte de sortir. 
Mais le démon lui barre le passage et tient 
la porte fermée. Devant le signe de la croix, 
l'opposition de Satan est de nouveau vain- 



258 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



eue, et la porte s'ouvre d'elle-même. Comme 
le courageux diacre sortait, le démon lui 
dit d'une voix humaine, huinana voce : N'at- 
tribue pas à ta vertu d'avoir échappé à la 
mort. Tu le dois à Celui dont tu as invoqué 
le nom. Ayant donc été sauvé, comme nous 
l'avons dit, Troade fut uu sujet d'admiration 
pour le maître du bain et pour ceux qui 
connurent l'événement (1). » 

Le fait que tu viens de lire, mon cher ami, 
n'est pas isolé. C'est une partie d'un vaste 
ensemble de faits semblables, attestés par 
mille témoins dans les temps passés, et qui 
se reproduisent encore de nos jours chez les 
peuples idolâtres. Rome en fut souvent 
témoin. 

Laissons parler Lactance : « Lorsque les 
païens, dit-il, sacrifient à leurs dieux, si 
quelqu'un des assistants marque son front 
du signe de la croix, le sacrifice ne réussit 
pas, et l'oracle consulté ne rend point de 
réponse. Telle a été souvent la cause pour 

1) VU. B. Greg. Inter. oper. Nyss. 



■B89 



AU XIX SIÈCLE. 259 

laquelle les mauvais empereurs ont persé- 
cuté les chrétiens. Quelques-uns des nôtres, 
les accompagnant à leurs sacrifices, fai- 
saient le signe de la croix, et les démons, 
mis en fuite, ne pouvaient marquer dans les 
entrailles des victimes les signes indicateurs 
de l'avenir. 

« Lorsque les aruspiecs venaient à s'en 
apercevoir, ils ne manquaient pas, poussés 
par les démons auxquels ils sacrifiaient, 
de se plaindre de la présence des pro- 
fanes. Les princes entraient en fureur et 
poursuivaient le christianisme à outrance, 
afin de pouvoir se souillerpar des sacrilèges 
dont ils portèrent si cruellement la 
peine (1). » 

Ma première lettre contiendra quelques 
autres faits. 

(1) Cum enim quidam nostrorum, sacrificantibus 
dominis assistèrent, imposito frontibus signo, deos 
eorum fugaverunt, ne posaent in visceribus hostia- 
rum futura depingere. (Lact., lib. IV, c. xvn.) 



SEIZIÈME LETTRE 



Ce 11 décembre. 

Le M;;ne de la croii brise les idoles et en chasse les démons : 
exemples. — 11 les chasse des possédés : exemples. — Anec- 
dote récente. — Nouvelles preuves : les exorcismes. —Il 
rend vaines les attaques directes des démons : exemples. — 
Leurs attaques indirectes: preuves. — Toutes les créatures 
asservies au démon lui servent d'instruments pour nous nuire. 
— Le signe de la croix les affranchit et les empêche d'être 
nuisibles à noire corps et à notre âme. — Profonde philoso- 
phie des premiers chrétiens. — Usage qu'ils faisaient du signe 
de la croix. — Tableau par saint Chrysostome. 



La puissance du signe de la croix doit 
être, cher Frédéric, aussi étendue que celle 
de Satan. L'usurpateur infernal s'est em- 
paré de toutes les parties de la création, le 
propriétaire légitime a dû l'en chasser et 
donner à ses ayants droit le moyen de l'ex- 
pulser eux-mêmes. Ainsi, non-seulement le 
signe de la croix empêche les démons de 
parler, et les oblige à fuir des lieux qu'ils 



LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIÈCLE. 261 

habitent, il les chasse encore des corps 
qu'ils possèdent : quelques faits entre mille, 
à l'appui de ces vérités, évidentes par elles- 
mêmes. 

C'était sous l'empereur Antonin. Le Cé- 
sar philosophe persécutait cruellement les 
fidèles. Rome était pleine d'idoles. A leurs 
pieds on traînait nos aïeux pour les forcer 
à leur offrir de l'encens. Une de nos héroï- 
ques sœurs, Glycérie, paraît devant le gou- 
verneur de la ville impériale. « Voyons, 
lui dit-il, prend ce flambeau et sacrifie à 
Jupiter. — Je n'en ferai rien, répond Gly- 
cérie. Je sacrifie au Dieu éternel, et pour 
cela je n'ai pas besoin de flambeaux qui ré- 
pandent de la fumée. Fais-les donc éteindre, 
afin que mon sacrifice lui soit agréable. 
Le gouverneur dit, et les flambeaux sont 
éteints. 

« Alors la noble et chaste vierge lève les 
yeux au ciel, et étendant la main vers le 
peuple: — Yoyez-vous, leur dit-elle, le 
brillant flambeau qui est gravé sur mon 
front ? A ces mots, elle fait le signe de la 

15. 



2G2 



LE SIGNE DE LA CROIX 



croix et dit : « Dieu tout-puissant, que vos 
« serviteurs glorifient par la croix de Jésus- 
« Christ, brisez ce démon fait de main 
« d'homme. » A l'instant, un coup de ton- 
nerre retentit; et le Jupiter de marbre 
tombe en morceaux (1). » 

Nous lisons la même chose de saint Pro- 
cope, martyr sous Dioclétien. Amené de- 
vant les idoles, le glorieux athlète se tient 
debout, tourné vers l'Orient, et forme le 
signe de la croix sur tout son corps; puis, 
levant les yeux et les mains au ciel, il dit : 
« Seigneur Jésus-Christ! » En même temps 
il fait contre les statues un signe de la croix, 
qu'il accompagne de ces paroles: «Simu- 
lacres immondes, je vous le dis, craignez 
le nom de mon Dieu ; fondez-vous en eau, 
et répandez-vousdansce temple.» Cequi fut 
fait (2). 

Obligés à la vue du signe de la croix de 



(1) Baron., t. II. 

(2) Vobis, inquit, dico immundis simulacris, timete 
Dei mei nomen, et in aquam resoluta, in hoc templo 
dispergamini, quod factum est. (Sur., 8 jul.) 



AD .XIX e SIÈCLE. 



263 



lai-ser les lieux qu'ils habitent, les démons 
sont également contraints, par la vertu du 
môme signe, de quitter les corps des mal- 
heureux dont ils se sont emparés. Ici encore 
les faits abondent, attestés par d'irrécusa- 
bles témoins. 

Voici d'abord saint Grégoire, un des plus 
grands papes qui aient gouverné lu monde 
catholique. Il parle d'un fait récent, accom- 
pli dans son pays. « Au temps des Goths, 
dit-il, le roiTotila vint à Nafni(I). Cette ville 
avait pour évoque le vénérable Cassius. Le 
saint homme crut devoir aller à la rencon- 
tre du prince. L'habitude de verser des lar- 
mes avait enflammé son visage. Totila, qui 
ne s'en doutait guère, attribua cequ'il voyait 
à l'habitude de boire du vin, et il témoigna 
un profond mépris pour l'homme de 
Dieu. 

« Mais le Tout-Puissant voulut montrer 
combien était grand celui dont on faisait si 
peu de cas. Dans la plaine de Narni, à la 



(1) Petite ville, peu éloignée de Rome. 



■ 



264 



LE SIGNE DI3 LA CROIX 



vue de toute l'armée, un démon s'empare 
de l'écuyer de Totila, et le tourmente cruel- 
lement. En présence du roi, on l'amène au 
vénérable Cassius. Le saint se met en priè- 
res, fait le signe de la croix, et le démon 
est chassé. Dès ce moment, le mépris de 
Totila se changea en respect, connaissant à 
fond celui qu'il avait méprisé sur les appa- 
rences (1). 

Ecoute cet autre fait arrivé dans ta patrie. 
En Prusse, dans un endroit appelé Velsen- 
berg, vivait un homme riche et puissant, 
nommé Étbelbert. Il était possédé du dé- 
mon, et on le tenait attaché avec du fer et 
des chaînes. Comme il était en proie à des 
douleurs atroces, il recevait de fréquentes 
visites. Enfin, un jour, en présence de quel- 
ques prêtres d'idoles et de plusieurs païens, 
le démon se mit à crier : Si le serviteur du 
Dieu vivant, Swibert, évoque des Chrétiens, 
ne vient pas, je ne sortirai jamais d'ici. 
Tu n'ignores pas que saint Swibert fut un 

(1) Vir Domini, oratione facta, signo Crucis expu" 
lit. (Diuloy., lib. III, c. vi.) 



AU XIX e SIECLE. 



265 



des apôtres de la Frise et d'une partie de 
l'Allemagne. Comme le démon ne cessait 
de répéter le môme cri, les idolâtres con- 
fondus se retirèrent, ne sachant à quoi se 
résoudre. Après bien des hésitations, ils se 
décident à chercher le saint. L'ayant trouvé, 
ils le prient avec instance de se rendre au- 
près du démoniaque. 

Swibert y consent. A peine est-il en mar- 
che que le possédé se met à écumer, à grin- 
cer des dents et à pousser des cris plus hor- 
ribles que jamais. Comme le saint approchait 
de l'habitation, le possédé se calme tout 
à coup, et demeure tranquille dans son lit, 
semblable à un homme doucement endormi. 
Le saint, l'ayant regardé, ordonne à ses 
compagnons de se mettre tous en prière. 
Lui-même conjure le Seigneur de daigner, 
pour la gloire de son saint nom et pour la 
conversion des incrédules, chasser le dé- 
mon du corps de ce malheureux. 

Sa prière finie, il se lève et fait le signe de 
la croix sur le démoniaque, en disant : «Au 
« nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je 






«66 le SIGNE DE LA CROIX 

t'ordonne, esprit immonde, de sortir de 
celte créature de Dieu, afin qu'elle con- 
naisse celui qui est vraiment son Créateur... 
A l'instaut l'esprit mauvais sortit en lais- 
sant après lui une horrible infection (I). De 
son côté le malade, ivre de bonheur, tombe 
aux pieds du saint, et demande le baptême 
à grands cris ; ce qui lui fut accordé. 

Voila, cher Frédéric, ce qui se passait en 
Prusse, lorsqu'elle fut tirée de la barbarie. 
Là, comme partout ailleurs, c'est à coup de 
miracles que l'Évangile se fit. accepter; et 
le signe de la croix en fut l'instrument or- 
dinaire. Quelle est aujourd'hui la religion 
des Prussiens? Est-ce celle de leurs pre- 
miers apôtres? celle qui enseigne à faire le 
signe de la croix ? 

Et les protestants ne cessent de répéter 
qu'un honnête homme ne doit pas chan- 

(1) Signavit daemoniacum signo salutiferas crucis, 
dicens : I» nomine Domini nostri Jesu Christi prœci 
pio tibi, Immonde spiritus, ut cxeas ab liac Dei crea- 
tura ut agnoscat suum verum Creatorem. Statimquo 
cum fetore spiritus malignus cxiit. (Marcellin.. in 
> 't. .S. iswibert, c. XX.) 



AU XIX e SIECLE. 



267 



ger de religion! Ils aiment, disent-ils, les 
hommes qui tiennent à la religion de leurs 
pères ; pour moi, j'aime encore mieux ceux 
qui tiennent à la religion de leurs grands- 
pères. 

A ce propos, tu connais sans doute l'a- 
necdote relative au célèbre comte de Stol- 
berg. Cet aimable et savant homme, une 
des gloires contemporaines de votre Alle- 
magne, avait abjuré le protestantisme. Le 
roi de Prusse en fut vivement contrarié, et 
cessa de le voir. Cependant quelques années 
s'écoulent, et le roi, ayant besoin d'un con- 
seil, fait appeler le comte. Tout en l'abor- 
dant, Guillaume lui dit : Je ne puis vous dis- 
simuler, monsieur le comte, que j'ai peu d'es- 
time pour un homme gui change de religion. 
Le comte, s'inclinant, répond : Voilà pour- 
quoi, Sire, je méprise profondément Luther. 

Que le signe de la croix soit l'arme uni- 
verselle et toute-puissante avec laquelle on 
chasse les démons du corps des possédés, 
la preuve en est dans les exorcismes de 
l'Eglise. Si tu veux jeter un coup d'œil sur 



268 



LE SIGNE DE LA CROIX 



le Rituel Romain, ta] auras la preuve de ce 
que j'avance. Or, les exorcismes avec les 
insufflations et le signe de la croix remon- 
tent au berceau du christianisme. Il en est 
fait mention dans tous les Pères qui ont 
parlé du baptême, et presque tous en ont 
parlé, soit en Orient, soit en Occident. 

Au nom de tous écoutons saint Grégoire 
le Grand : « Lorsque le catéchumène se 
présente pour être exorcisé, le prêtre doit 
d'abord lui souffler sur le visage, afin que, 
le démon étant chassé, l'entrée soit ouverte 
à Jésus-Christ, notre Dieu. Ensuite il lui 
fait le signe de la croix sur le front en di- 
sant : Je place sur ton front le signe de la 
croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et 
sur la poitrine en disant : Je place sur ta 
poitrine le signe de la croix de Notre-Sei- 
gneur Jésus-Christ (I). » 



(I) Cum ad exoreizandum ducitur, primo a sacer- 
dote insuffletur in faciem ejus, ut, fugato diabolo, 
Christo Deo nostro pateat introitus. Et tune in fronte 
crux Christi agatur, dicondo, etc. (S. Grog., Sacra- 
ment. I 



AU XIX SIECLE. 



269 



Tels qu'ils sont ici dépeints, les exorcis- 
mes ont traversé les siècles. A l'heure qu'il 
est, ils sont encore en usage sur tous les 
points du globe, où se trouve un prêtre 
catholique en mission et une créature hu- 
maine à soustraire à l'empire de Satan. 

Mais les démons ne sont pas seulement 
dans les temples et dans les statues où ils se 
l'ont adorer, ni dans le corps des malheu- 
reux qu'ils tourmentent : ils sont partout, 
L'air en est plein. Ennemis infatigables, ils 
nous attaquent sans cesse par eux-mêmes, 
ou par l'intermédiaire des créatures. Direc- 
tes ou indirectes, ouvertes ou masquées, 
leurs attaques échouent devant le signe de 
la croix : « Le Seigneur, dit Arnobe, a ins- 
truit nos doigts au combat, afin que, lors- 
que nous nous sentons attaqués par nos 
ennemis visibles ou invisibles, nous nous 
servions de nos doigts pour former sur notre 
front le signe triomphant de la croix (1). » 



(1) Docuit digitos nostros ad bellum, ut dura bel- 
lum sive visibilium, sive invisibilium senserimus hos- 



270 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Entre des milliers d'autres héroïnes, 
jeunes comme elle, exposées comme elle' 
Justine de Nicomédie savait manier cette 
arme victorieuse. Née de parents nobles, 
riche et douée d'une rare beauté, la jeune 
vierge chrétienne, malgré sa modestie et 
sa fuite du monde, inspira une violente pas- 
sion à un jeune païen, nommé Aglaïde. Of- 
fres, promesses, prières, il mit tout en œu- 
vre pour arriver à ses fins. Voyant ses efforts 
inutiles, il eut recours à Cyprien, magicien 
fameux dans la ville. Celui-ci partagea bien- 
tôt la passion du jeune homme, et employa 
toutes les ressources de la magie dans le 
but de réussir pour lui-même. 

Il n'eut pas de peine à obtenir le secours 
de l'enfer. Les démons les plus violents 
furent envoyés pour tenter la jeune sainte. 
Se voyant si fortement attaquée, Justine 
redoubla de prières, de vigilance et de mor- 
tification. Au plus fort du combat, elle 



tium, nos digitis armemus frontem triumpbo crucis 
(Arnob., m ps. 143.) ' 



AU XIX e SIÈCLE. 271 

faisait le signe de la croix, et les démons 
prenaient la fuite. Non-seulement elle sauva 
sa vertu; elle eut encore la gloire de con- 
vertir Cyprien, qui devint un illustre martyr 
et une des plus nobles conquêtes du signe 
libérateur (1). 

11 savait aussi manier cette arme victo- 
rieuse, le grand atblète du désert, Antoine, 
dont la vie se passa a lutter contre les dé, 
mons, dans le paroxysme de leur rage et 
sous leurs formes les plus effrayantes. Lais- 
sons parler le digne historien d'un tel 
homme : 

« Quelquefois, dit saint Athanase, un 
bruit soudain se faisait entendre. L'habita- 
tion d'Antoine tremblait, et par les parois 
entr'ouvertes se précipitait une foule de 
démons. Prenant des formes de bêles et de 
serpents, ils la remplissaient de lions, de 
taureaux, de loups, d'aspics, de dragons, 
de scorpions, d'ours et de léopards. Chacun 
d'eux poussait son cri naturel. Le lion ru- 



(1) Vie, 2G septembre. 



272 



LE SIGNE DE LA CROIX 



gissait prêt à dévorer ; le taureau menaçait 
du mugissement et des cornes; le serpent 
faisait entendre ses sifflements; le loup 
montrait ses dents; par ses couleurs va- 
riées, le léopard représentait les ruses de 
l'esprit infernal : tous, figures affreuses à 
voir, voix horribles à entendre. 

« Antoine, battu et blessé, sentait de vi- 
ves douleurs dans son corps, mais son âme 
attentive demeurait imperturbable. Bien 
que ses blessures lui arrachassent des cris 
de douleurs, néanmoins, toujours le même, 
il parlait à ses ennemis en se moquant. Si 
vous aviez quelque force, leur disait- il, un 
seul d'entre vous suffirait pour me combat- 
tre; mais, parce que la puissance de mon 
Dieu vous énerve, vous vene; en troupes 
afin de m'effrayer. 

« Il ajoutait : Si vous avez quelque pou- 
voir, si Dieu m'a livré à vous, me voilà, dé- 
vorez-moi. Si vous ne me pouvez rien, pour- 
quoi tant d'efforts inutiles? Le signe de la 
croix et la confiance en Dieu sont pour nous 
une forteresse inexpugnable. Alors ils grin- 



AU XIX SIÈCLE. 



873 






« •.■lient des dents, et faisaient mille menaces 
a Antoine, en voyant que par leurs attaques 
ils ne réussissaient qu'à se faire moquer 
d'eux (1). » 

Le fier langage que la foi d'Antoine te- 
nait aux démons, elle le tenait aux philo- 
sophes païens. « A quoi bon dispuster? di- 
sait le patriarche du désert à ces éternels 
chercheurs de vérité. Nous prononçons le 
nom du Crucifié, et tous les démons que 
vous adorez comme des dieux rugissent. Au 
premier signe de la croix, ils sortent des 
possédés. Voyez : où sont les oracles men- 
teurs? où les enchantements des Égyptiens? 
A quoi servent les paroles magiques? Tout 
a été détruit, du jour où le nom de Jésus 
crucifié a retenti dans le monde. » 

Puis, ayant fait venir des possédés, il con- 
tinua de dire à ses interlocuteurs : « Or sus. 
par vos syllogismes ou par tel autre charme 
qu'il vous plaira, chassez de ces malheu- 



(1) Signum enim crucis et fides ad Dominum in- 
expugnabilis nobis murus est. (De vit. S. Anton.) 



274 



1-E SIGNE DE LA CROIX 



reuses victimes ceux que vous appelez 
vos dieux. Si vous ne le pouvez pas, con- 
fessez que vous êtes vaincus. Recourez au 
signe de la croix, et l'humilité de votre foi 
sera suivie d'un miracle de puissance. A ces 
mots, il invoque le nom de Jésus, fait le si- 
gne de la croix sur le front des possédés, et 
les démons fuient en présence des philoso- 
phes confondus (1). m 

Presque aussi nombreuses que les pages 
de l'histoire sont les faits du même genre. 
Tu les connais, et je passe. 

Aux attaques directes et palpables, les 
démons ajoutent les attaques indirectes et 
masquées. Non moins dangereuses que les 
premières, elles sont beaucoup plus fré- 
quentes. On en compte deux sortes : les 
unes intérieures, et les autres extérieures. 
Les premières sont les tentations propre- 
ment dites. Or, je te l'ai dit, le signe de la 
croix est l'arme victorieuse qui les dissipe, 
et, en le disant, je ne suis que l'écho de là 



(1) De uita S. Anton. 



AU XIX SIECLE. 



275 



tradition universelle et de l'expérience 
journalière. 

« Lorsque vous faites le signe de la croix, 
dit saint Chrysostome, rappelez-vous ce que 
la croix signifie, et vous apaisez la colère 
et tous les mouvements désordonnés de 
l'âme (1). » 

Origène ajoute : n Telle est la puissance 
du signe de la croix, que, si vous le placez 
devant vos yeux, si vous le retenez fidèle- 
ment dans votre cœur, il n'y a ni concupis- 
cence, ni volupté, ni fureur, qui puissent lui 
résister; mais à son aspect toute l'armée de 
la chair et du péché prend la fuite (2). 

Les secondes attaques viennent du de- 
hors. Pas une créature qui échappe à la ma- 
ligne influence de Satan, et de toutes il fait 

(1) Cum signaris, tibi in mentem veniat totum cru- 
cis argumentum, ac tum iram omnesque a ratione 
adversos animi impetus extinxeris. (De ador. prêt, 
crue, n. 3.) 

(2) Est enim tanta vis crucis Christi ut... nulla con- 
cupiscontia, nulla libido, nullus furor, nulla supe- 
rare possit invidia. Sod continuo ad ejus prœsentiam 
totus peccati et carnis fugatur exercitus. (Origen., 
Comm. in epist. ad Rom., lib. VI, n. 1.) 



276 



LE SIGNE DE LA CaOIX 



les instruments de sa haine implacable 
contre l'homme. Ceci, je te l'ai montré, est 
un article du symbole du genre humain. 
Quelle arme Dieu nous a-t-il donnée, car 
il nous en a donné une pour les délivrer, 
et, en les délivrant, préserver notre âme 
et notre corps des funestes atteintes de 
celui qui est appelé avec raison le grand 
Homicide, Homicida ah initia ? 

Toutes les générations catholiques se lè- 
vent de leurs tombeaux pour me crier : 
C'est le signe de la croix. Tous les catholi- 
ques actuellement vivants, dans les cinq 
parties du monde, unissent leur voix à celle 
de leurs ancêtres et répètent : C'est le signe 
de la croix. 

Bouclier impénétrablo, tour imprenable, 
arme spéciale contre le démon, arme uni- 
verselle, également puissante contre les en- 
nemis visibles et invisibles, arme facile pour 
les faibles, gratuite pour les pauvres : telle 
est, nous l'avons vu, la définition que les 
morts et les vivants nous donnent du signe 
adorable. 






AU XIX e SIÈCLE, 27 7 

Ainsi, deux grandes vérités : l'asservis- 
sement de toutes les créatures au démon, 
et la puissance du signe de la croix pour 
les délivrer et les empêcher de nous nuire. 
De ces deux vérités profondément senties, 
toujours anciennes et toujours nouvelles, 
sortent deux faits incontestablement logi- 
ques. Le premier : l'emploi persévérant des 
exorcismes dans l'Église catholique; le se- 
cond, l'usage incessant du signe de la croix 
chez les premiers chrétiens. 

Que signifie l'exorcisme ? La foi de l'É- 
glise à l'asservissement des créatures au 
démon. Qu'opère l'exorcisme ? La déli- 
vrance des créatures. Or, comme il n'y a 
pas une créature que l'Église catholique 
n'exorcise, il en résulte qu'à ses yeux l'u- 
nivers dans toutes ses parties est un grand 
captif, un grand possédé, une grande ma- 
chine de guerre, toujours dirigée contre 
nous. 

A son tour, qu'est-ce que le signe inces- 
sant de la croix chez les premiers chré- 
tiens ? Un exorcisme continuel. Si, avec 

16 



278 



LE SIGNE DE La CROIX 



l'Eglise catholique et le genre humain tout 
entier, on admet que toutes les créatures 
sont asservies au démon, que toutes ser- 
vent de véhicules à ses malignes influences; 
qu'à chaque heure, à chaque instant, à 
chaque action l'homme entre en contact 
avec elles; quoi de plus rationnel que l'em- 
ploi constant d'une arme toujours néces- 
saire ? 

Ainsi, l'usage incessant du signe de la 
croix annonce chez nos aïeux une pro- 
fonde philosophie. Ils connaissaient dans 
sa redoutable étendue la grande loi du 
monde moral, le dualisme. Ils compre- 
naient que, l'attaque étant universelle et 
incessante, il fallait, pour maintenir l'é- 
quilibre, que la défense fût universelle et 
incessante. Encore un coup, quoi de plus 
logique ? 

Ils faisaient donc le signe de la croix 
sur chacun de leurs sens. Veux-tu savoir 
pourquoi ? Les sens sont les portes de 
l'âme: ils servent d'intermédiaire entre elle 
et les créatures. Une fois qu'ils sont mar- 



AU XIX e SIÈCLE. 



279 



qués du signe de la croix, les créatures ne 
peuvent plus entrer en communication avec 
l'âme, qu'en passant par un milieu sancti- 
fié, où elles perdent leurs funestes in- 
fluences. 

Mais ce n'était pas assez pour nos pères. 
Ils faisaient le signe de la croix sur tous les 
objets h leur usage et môme, autant qu'il 
était en eux, sur toutes les parties de la 
création. Les maisons, les meubles , les por- 
tes, les fontaines, les bornes des champs, 
les colonnes des édifices, les navires, les 
ponts, les médailles, les drapeaux, les cas- 
ques, les boucliers, les anneaux : tout était 
marqué du signe adorable. 

Empêchés par leurs occupations ou par 
la distance des lieux de le répéter partout 
et toujours, ils l'immobilisaient en le gra- 
vant, en le peignant, en le sculptant, au 
front de toutes les créatures, parmi les- 
quelles s'écoulait leur existence. Paraton- 
nerre et monument de victoire : tel était 
alors le signe auguste. 

Paratonnerre divin, bien autrement puis- 






»80 



LE SIGNE DE LA CROIX 



sant pour éloigner les princes de l'air avec 
leur incalculable malice, que les tiges de 
métal placées sur nos édifices pour déchar- 
ger le nuage gros de la foudre. 

Monument de victoire, attestant le triom- 
phe du Verbe incarné sur le roi de ce 
monde : comme les colonnes élevées par 
le vainqueur sur le champ de bataille attes- 
tent la défaite de l'ennemi. Des hauteurs 
de Constantinople contemplons avec saint 
Chrysostome le monde émaillé de ces para- 
tonnerres divins et de ces monuments de 
victoire. 

« Plus précieuse que l'univers, dit l'élo- 
quent patriarche, la croix brille sur le dia- 
dème des empereurs. Partout elle s'offre 
à mes regards : je la trouve chez les princes 
et chez les sujets, chez les femmes et chez 
les hommes, chez les vierges et chez les 
femmes mariées, chez les esclaves et chez 
les personnes libres. Tous la gravent inces- 
samment sur la plus noble partie de leur 
corps, le front, où elle resplendit comme 
une colonne de gloire. 



AU XIX e SIÈCLE. 281 

« A la table sacrée, elle y est; dans les 
ordinations des prêtres, elle y est; dans la 
cène mystique du Sauveur, elle y est. Elle 
se dessine à tous les points de l'horizon, au 
faîte des maisons, sur les places publiques, 
dans les lieux habités et dans les déserts, 
sur les routes, sur les montagnes, dans les 
bois, sur les collines, sur la mer, au som- 
met des navires, sur les îles, aux fenêtres, 
sur les portes, au cou des chrétiens, sur 
les lits, sur les vêtements, sur les livres, 
sur les armes, sur les lits de table, dans les 
festins, sur les vases d'or et d'argent, sur 
les pierres précieuses, dans les peintures 
des appartements. 

« On la fait sur les animaux malades, 
sur les possédés du démon, dans la guerre, 
dans la paix, le jour, la nuit, dans les réu- 
nions de plaisir et dans les assemblées de 
pénitence. C'est à qui cherchera la protec- 
tion de ce signe admirable. 

« Qu'y a-t-il d'étonnant ? Le signe de la 
croix est le symbole de notre délivrance, le 
monument de la liberté du monde, le sou- 

1G. 



288 LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIÈCLE. 

venir de la mansuétude du Seigneur. Quand 
tu le fais, songe au prix qui a été compté 
pour ta rançon, et tu ne seras esclave de 
personne. Fais-le donc, non pas seulement 
avec ton doigt, mais avec ta foi. 

« Si tu le graves ainsi sur ton front, il n'y 
a pas d'esprit immonde qui puisse tenir 
devant toi. 11 voit le coutelas qui l'a blessé, 
î'épée qui l'a frappé à mort. Si à la vue des 
lieux patibulaires, nous sommes saisis 
d'horreur, pense à ce que doivent souffrir 
Satan et ses anges, en voyant l'arme dont 
le Verbe éternel s'est servi pour abattre leur 
puissance et couper la tête du dragon (1). » 

A demain les réflexions que fait naître ce 
ravissant spectacle, si éloquemment décrit. 

(1) Quod Christus sit Dens, opp. t. I, p. (i97. Edit. 
Paris, altéra; id in Mat th. liomil., 54, opp. t. VII 
p. 620, et in c. m, ad Philipp. 






DIX-SEPTIEME LETTRE 



Ce 12 décembre. 

Résume. — Nature du signe de la croix. — Le cas qu'on en fait 
aujourd'hui. — Ce qu'annonce l'oubli, le mépris du signe de 
la croix. — Spectacle du monde actuel. — Satan revient. — 
Rester Qdèle au signe de la croix. — Surtout avant et après les 
repas. —La raison, l'honneur, la liberté, le commandent. — 
La rai on est-elle pour ou contre ceux qui font le signe de la 
croix sur la nourriture : exemples et raisonnements 



Arme universelle, arme invincible pour 
l'homme, paratonnerre pour les créatures, 
souvenir de liberté pour le monde et mo- 
nument de victoire pour le Verbe Rédemp- 
teur : tel fut, mon cher Frédéric, le signe 
de la croix aux yeux des premiers chré- 
tiens. De là, l'usage qu'ils en faisaient, les 
sentiments qu'il leur inspirait, le magni- 
fique spectacle auquel nous venons d'as- 
sister. 

Avons-nous conservé la foi de nos pères? 



2g 4 LE SIGNE DE LA CROIX 

Pour les chrétiens du dix-neuvième siècle 
qu est-ce que le signe de la croix' Quel 
usage en font-ils pour eux-mêmes et pour 
les créatures? Sont-ils bien vifs, sont-Us 
même réels les sentiments de foi, de con- 
fiance, de respect, de reconnaissance et d'à- 

mourqu il éveille en eux? La plupart de 
ceux qui le font, ne le font-ils pas sans sa- 
crée qu Us font, et sans y attacher ni 
grande valeur ni grande importance? Com- 
bien qui ne le font plus? Combien qui rou- 
lent de le faire? Combien même dont il 
fatigue les regards. 

Et ils Font ôté du faîte de leurs maisons; 
Ton \Z b rî\ deleurs a PP^ements; ils 
1 ont effacé de leurs meubles. Ils lont fait 
disparaître des places publiques et des pro- 
menad les de leow cités, de s jardins et des 

X T 1 UeS ' d6S Chemins de ^urs 
MUages, de la plupart des lieux où nos pè- 
res lavaient arboré; ils ont brisé les croix! 
Ou e st.ce que cela? et qu'annoncent de 
pareils symptômes? Veux-tu le savoir? Re- 
monte au principe qui illumine toute l'his- 






AU XIX e SIÈCLE. 



2 85 



toire : Deux esprits opposés se disputent 
l'empire du monde : l'Esprit du bien, et 
l'Esprit du mal. Tout ce qui se fait est 
d'inspiration divine, ou d'inspiration sata- 
nique. L'établissement du signe de la croix, 
l'usage incessant du signe de la croix, la 
confiance au signe de la croix, la vertu 
toute-puissante attribuée au signe de la 
croix, est-ce une inspiration divine, ou 
une inspiration satanique ? C'est l'une ou 
l'autre. 

Si c'est une inspiration satanique, l'élite 
de l'humanité, qui seule fait le signe de la 
croix, est, depuis dix-huit siècles et au 
delà, frappée d'un incurable aveuglement; 
tandis que tout ce qui n'est pas l'élite de 
l'humanité est en pleine possession de la 
lumière : ce qui veut dire que les myopes, 
les borgnes et les aveugles voient plus clair 
que ceux qui ont deux bons yeux. Penses- 
tu qu'il y ait quelque part un orgueil assez 
désespéré pour avancer un pareil paradoxe, 
une incrédulité assez robuste pour le sou- 
tenir ? 



28C LE SIGNE DE LA CROIX 

Mais si le signe de la croix pratiqué, ré- 
pété, chéri, regardé comme l'arme invinci- 
ble, universelle, permanente, nécessaire de 
l'humanité contre Satan, ses tentations et 
ses anges, est une inspiration divine, que 
veux-tu que je pense d'un monde qui ne 
comprend plus le signe de la croix, qui ne 
fait plus le signe de la croix, qui méprise le 
signe de la croix, qui rougit du signe de la 
croix, qui ne salue plus la croix, qui n'en 
veut plus ni devant ses yeux ni à la face de 
son soleil ? 

A moins que la nature humaine n'ait ra- 
dicalement changé, et que le dualisme ne 
soit une chimère; à moins que Satan ne se 
soit retiré du combat; a moins que les créa- 
tures n'aient cessé d'être les véhicules de 
ses funestes influences : le chrétien d'au- 
jourd'hui, contempteur du signe de la croix, 
n'est plus que le rejeton dégénéré d'une no- 
ble race. 

C'est un ralionnaliste insensé qui ne com- 
prend plus la lutte ni les conditions de la 
lutte ; le dix-neuvième siècle, un soldat pré- 



AU Xl\° SIÈCLE. 287 

somptueux qui, après avoir brisé ses armes 
et jeté son armure, se précipite en aveugle 
au milieu des épées et des lances, les bras 
liés et la poitrine nue; la société moderne, 
une ville démantelée, environnée d'enne- 
mis inombrables, impatients d'en faire une 
ruine et de passer la garnison par les ar- 
mes. 

En faire une ruine! Mais déjà n'est-elle. 
pas faite? Ruine des croyances, ruine des 
mœurs, ruine de l'autorité, ruine de la tra- 
dition, ruine de la crainte de Dieu et de la 
conscience, ruine de la vertu, de la probité, 
de la mortification, de l'obéissance, de l'es- 
prit de sacrifice, de la résignation et de l'es- 
pérance : de toutes parts ruines commen- 
cées ou ruines consommées. 

Dans la vie publique et dans la vie privée, 
dans les villes et dans les campagnes, dans 
les gouvernants et dans les gouvernés, dans 
l'ordre des idées et clans le domaine des 
faits, hommes ou choses carrément catho- 
liques : combien en reste-t-il debout? 
En cela, cher Frédéric, rien qui doive 



S88 



LE SIGNE DE LA CROIX 



nous étonner. Otez le signe de la croix, et 
tout s'explique. Le signe de la croix de 
moins dans le monde, c'est Satan de plus. 
Le signe de la croix est le paratonnerre du 
monde ; ôtez-le, et la foudre tombe qui vous 
écrase et qui vous brûle. Le signe de la 
croix est un trophée qui atteste la domina- 
tion du vainqueur. Le briser, c'est réjouir 
l'antique tyran de l'humanité et lui prépa- 
rer la voie du retour. 

Écoute ce qu'écrivait, il y a dix-sept siè- 
cles, un des hommes qui ontle mieux connu 
la mystérieuse puissance du signe de la 
croix. J'ai nommé le martyr, illustre entre 
tous les martyrs, saint Ignace d'Antioche. 
Contemple cet évêque, à cheveux blancs, 
chargé de fers, franchissant six cents lieues 
pour aller se faire dévorer par les lions, 
sous les yeux de la grande Rome. Le vois- 
tu, calme comme s'il était à l'autel, joyeux 
comme s'il se rendait à une fête, semant ' 
sur sa route des instructions et des encou- 
ragements pour les églises d'Asie, accou- 
rues à son passage? 






AU XIX e SIÈCLE. 289 

Dans son admirable lettre aux chrétiens 
de Pmhppes, il dit : « Le prince de ce 
monde se réjouit, lorsqu'il voit quelqu'un 
renier la croix. Il sait que c'est là croix qui 
lui donne la mort; car elle est l'arme des- 
tructive de sa,puissance. Sa vue lui fait hor- 
reur, son nom l'épouvante. Avant qu'elle fût 
faite, il ne négligea rien pour la faire fabri- 
quer. A cette œuvre il poussa les fils d'in- 
crédulité, Judas, les Pharisiens, les Sadu- 
ceens, les vieillards, les jeunes gens, les 
prelres. 

« Mais, lorsqu'il la voit sur le point d'être 
achevée, il se trouble. Il jette le remords 
dans lame du traître; il l ui présente , a 
corde et le pousse à se pendre. Il épouvante 
par un songe pénible la femme de Pilate 
et fait tous ses efforts pour empêcher là 
confection de la croix. Ce n'est pas qu'il 
eut des remords; s'il en avait, il ne serait 
pas complètement mauvais; mais il pres- 
sentait sa défaite. Il ne se trompait pas. La 
croix est le principe de sa condamnation le 
principe de sa mort, le principe de sa ruiné. » 

17 




9 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Ainsi deux enseignements : horreur et 
crainte du démon à la vue de la croix et du 
signe de la croix ; joie du démon, à l'absence 
de l'une et de l'autre. Voit-il une âme, un 
pays sans le signe de la croix, il y entre 
sans crainte, il y est à l'aise. Aussi inévita- 
blement qu'au coucher du soleil les ténè- 
bres succèdent à la lumière, aussi inévita- 
plement il y rétablit son empire. Le monde 
actuel en est la preuve sensible. 

Je ne parle pas de ce déluge de négations, 
d'impiétés, de blasphèmes inouïs, dont il 
est inondé. Que sont, pour qui ne veut 
pas se payer de mots, ces millions de tables 
tournantes et parlantes, ces esprits frap- 
beurs ou familiers, ces apparitions, ces évo- 
cations, ces oracles, ces consultations mé- 
dicales, ces conversations avec de prétendus 
morts, qui ont tout à coup envahi l'ancien 
et le nouveau monde (1) ? 

(1) A l'heure où nous écrivons, il se manifeste une 
recrudescence inouïe de pratiques occultes. A Paris, 
le spiritisme forme des associations nombreuses, qui 
ont leurs assemblées régulières. Outre une foule de 
livres, huit feuilles spéciales leur servent d'organes 



AU XIX SIÈCLE. 291 

Ces choses sont-elles nouvelles ? Non ; 
déjà l'humanité les a vues. A quelle époque? 
Alors que le signe de la croix ne protégeait 
pas le monde, et que Satan était Dieu et Roi 
des sociétés. En reparaissant aujourd'hui, 
dans des proportions inconnues depuis l'an- 
cien paganisme, que nous disent-elles, sinon 
que le signe libérateur cessant de protéger 
le monde, Satan en reprend possession? 

Tu vois, cher ami, combien peu sont in- 
telligents ceux qui abandonnent le signe de 
la croix. Plaignons-les, mais ne les imitons 
pas. Entre toutes, il est une circonstance 



périodiques. Metz et Bordeaux comptent, assure-t-on, 
plusieurs milliers de sfiirites. Lyon en renferme au 
moins quinze mille, avec un Journal, dans lequel ils 
prétendent que la religion des Esprits sera la reli- 
gion de l'avenir. Qu'est-ce à dire ? Tout simplement 
que, après dix-huit siècles de christianisme, il y a en 
France des milliers d'idolâtres, qui, le sachant ou sans 
le savoir, font publiquement ce qu'on faisait, il y a 
deux mille ans, à Delphes, à Dodone, à Sinope, dans 
toutes les villes de l'antiquité païenne. Les choses en 
sont venues à ce point, que plusieurs évêques se sont 
vus forcés de prémunir, par de nouveaux mandements, 
le clergé et les fidèles de leurs diocèses, contre l'en- 
vahissement satanique. 



29 î 



LE SIGNE DE LA CROIX 



où il faut invariablement nous séparer 
d'eux. Pour nous, comme pour nos pères, 
le signe de la croix, avant et après le repas! 
doit être une chose sacrée. Ainsi le com- 
mandent la raison, l'honneur, la liberté. 

La raison. Si tu demandes à tes cama- 
rades pourquoi ils ne font pas le signe de la 
croix avant de prendre leur nourriture, cha- 
cun te dira : «Je ne venx pas me singulari- 
ser, en faisant autrement que les autres. Je 
ne veux pas me faire remarquer et moquer 
de moi, en observant une pratique inutile et 
passée de mode. » 

Ils ne veulent pas se singulariser l Pour leur 
honneur, je veux croire qu'ils ne compren- 
nent pas la valeur des mots. Se singulariser 
veut dire se mettre au singulier, s'isoler, ne 
pas faire comme tout le monde. Dans ce 
sens, on peut très-bien se singulariser sans 
être ridicule. Quelquefois même on est 
obligé de le faire, sous peine d'être coupa- 
ble. Au milieu d'un hôpital de fous, l'homme 
raisonnable qui fait des actes sensés; dans 
un pays de voleurs, l'honnête homme qui 



AU XIX e SIÈCLE. 



293 



respecte la propriété d'autrui, se mettent 
au singulier. Sont-ils ridicules ? 

Au sens où le prennent tes camarades, 
se singulariser veut dire se mettre au sin- 
gulier, en faisant une chose qui tranche 
ridiculement sur les usages reçus. Reste à 
savoir si faire le signe de la croix, avant et 
après le repas, est se mettre au singulier 
et s'y mettre d'une manière ridicule. 

Nul doute, répondent-ils, puisque c'est 
faire autrement que les autres. Mais il y a 
autres et autres. Il y a les autres qui font le 
signe de la croix, et les autres qui ne le 
font pas. Ainsi, en le faisant, nous ne nous 
mettons pas plus au singulier qu'en ne le 
faisant pas; nous restons parfaitement au 
pluriel. Sommes-nous ridicules? Pour ré- 
pondre, il suffit de voir quels sont les autres 
qui font le signe de la croix, et les autres qui 
ne le font pas. 

Les autres qui le font, c'est toi, c'est moi, 
c'est ta respectable famille, c'est la mienne : 
et nous ne sommes pas seuls. Derrière nous, 
autour de nous, avec nous, sont tous les 



294 



LE SIGNE DE LA CROIX 



catholiques vrais, instruits et courageux, de 
l'Orient et de l'Occident, depuis dix-huit 
siècles. Or, nous l'avons vu, ces catholiques- 
là forment, ni plus ni moins, l'élite de l'hu- 
manité. On est si peu ridicule de demeurer 
en pareille compagnie, qu'on se rend parfai- 
tement ridicule en n'y demeurant pas. Ex- 
cepté pour les autres qui se payent de mots 
et qui voudraient en payer les autres, la 
proposition est indiscutable. 

Que l'élite de l'humanité ait toujours fait 
le signe de la croix avant de manger, rien 
n'est mieux établi. Les Pères que je t'ai cités, 
Tertullien, saint Cyrille, saint Éphrem, saint 
Chrysostome, ne laissent aucun doute sur 
l'universalité de cette religieuse pratique, 
chez les chrétiens de la primitive Église. 

J'en ajoute quelques autres. « Lorsqu'on 
se met a table, dit saint Athanase, et qu'on 
prend le pain pour le rompre, on fait dessus 
trois signes de croix, et on rend grâces. 
Après le repas, on renouvelle l'action de 
grâces en disant trois fois : Le Seigneur bon 
et miséricordieux a donné la nourriture à 



AU XIX SIÈCLE. 



295 



ceux qui le craignent: Gloire au Père, etc. (1). 
Saint Jérôme : « Que jamais on ne se 
mette à table sans avoir prié, et que jamais 
on n'en sorte sans avoir rendu grâce au 
Créateur (2). » Saint Chrysostome flétrit 
comme ils le méritent ceux qui se dispen- 
sent de cette loi sacrée de la sagesse et delà 
reconnaissance : « Il faut prier avant et après 
le repas. Entendez cela, pourceaux qui vous 
nourrissez des dons de Dieu, sans lever les 
yeux vers la main qui vous les donne (3). » 
La bénédiction de la table par le signe 
de la croix n'était pas en usage seulement 
dans les familles et dans la vie civile ; les 

(1) Cum in monsa sederis, cœperisque frangera pa- 
nem, ipsum ter consignato signo crucis, gratias âge. 
Cum igitur surrexeris a mensa, rursum gratias agendo 
tribus vicibus dicas, etc. (De Virginit., n. 13.) 

(2) Nec cibi sumantur, nisi oratione praîmissa ; nec 
recedatur a mensa, nisi referatur Creatori gratia. 
(Epist. xxii, ad Eustoch., De custod. Virginit.) 

(3) Et hymno dicto exlemnt id montem Oliveti. 
Audiant quotquot, porcorum instar, contra mensam 
sensibilem comedentes calcitrant, et temulenti sur 
gunt, cum oporteret gratias agere et in hymnos desi- 
nere. (Homil. 82, in Matt., n. 2, t. VII, p. b&b id., 
Homil. 49, in id., n. 2, p. 5G9, edit. novi.j 



29 6 LE SIGNE DE LA CROIX 

soldats eux-mêmes, dans la vie des camps, 
^observaient avec une religieuse fidélité. 
A ce propos, saint Grégoire de Nazianze 
rapporte un fait demeuré célèbre 

Julien l'Apostat gratifie ses troupes d'une 
distribution extraordinaire de vivres et d'ar- 
gent. Près de l'empereur est une cassolette 
allumée. Chaque soldat y laisse tomber 
quelques grains d'encens. Les soldats chré- 
tiens le font comme les autres, sans soup- 
çonner qu'ils se rendaient coupables d'un 
acte d'idolâtrie. La distribution terminée 
on se réunit pour fêter le prince. 

Au commencement du repas, la coupe 
est présentée à un soldat chrétien qui sui- 
vant l'usage, la bénit par le signe de la 
croix. Aussitôt une voix s'élève qui lui crie ■ 
te que tu fais est en contradiction avec ce 
que tu viens de faire. _ Q u 'ai-je fait ? _ 
As-tu donc oublié l'encens et la cassolette ? 
Ne sais-tu pas que tu as fait un acte d'idolâ- 
trie et renié ta foi ? 

A ces mots, lui et ses braves compagnons 
d armes se lèvent de table, poussent des 



AU XIX e SIÈCLE. 297 

gémissements, s'arrachent les cheveux, sor- 
tent sur la place, se déclarent hautement 
chrétiens, accusent l'empereur de les avoir 
indignement trompés, et demandent une 
nouvelle épreuve pour confesser leur foi. 

L'apostat les fait arrêter, lier, condamner 
à mort, et conduire au lieu du supplice. 
Mais, pour ne pas faire de martyrs, il leur 
accorde la vie et les relègue aux frontières 
les plus reculées de l'empire (1). 

Lorsqu'un prêtre se trouvait parmi les 
convives, c'est à lui que revenait l'honneur 
de faire le signe de la croix sur les ali- 
ments (2). 

On regardait la bénédiction de là table 
comme tellement sainte, que nous voyons 
encore, au neuvième siècle, les Bulgares, 
convertis à la foi, demander au pape Nico- 
las I er , si le simple fidèle pouvait remplacer 
le prêtre dans cette fonction. « Sans aucun 



(1) Orat., i, contr. Julian.; Theodoret, Hist., Iib. III, 
c. xvi. 

(2) Voir D. Ruinart, Actes du martyre de saint 
Theodote. 



298 LE SIGNE DE LA CROIX 

doute, répondit le pape ; car il a été donné 
à chacun de préserver, par le signe de la 
croix tout ce qui lui appartient, des embû- 
ches du démon, et par le nom de Notre- 
Seigneur de triompher de toutes ses atta- 
ques (1). » 

Les âges suivants ont vu l'usage du signe 
de la en»*, avant et après les repas, se per- 
pétuer chez les vrais catholiques de l'Orient 
et de l'Occident : et tu sais qu'il y subsiste 
encore. 

Nous connaissons les autres qui font le 
signe de la croix avant de manger. Voyons 
quels sont les autres qui ne le font pas, et 
auxquels tes camarades donnent la préfé- 
rence. Les païens ne le font pas ; les juifs ne 
Je font pas ; les mahométans ne le font pas ■ 
es hérétiques ne le font pas ; les athées ne 
le lont pas ; les mauvais catholiques ne le 
font pas ; les catholiques ignorants ou 

hoclii V no m /)! nDibUS d u atUm CSt ' Ut et ° m ™ "*■ 
élus oZihnr mUS ^ inSidiiS mMire diaboli > « '1» 
mumphare. {liep. ad consu/t. liulgar.) 



AU XIX SIÈCLE. 



299 



esclaves du respect humain ne le font pas. 

Voilà les autres qui ne font pas le signe 
de la croix, et qui se moquent de ceux qui 
le font. De quel côté est la singularité ridi- 
cule? 

A ma première lettre, la suite de l'ob- 
jection. 



DIX-HUITIÈME LETTRE 



Ce 13 décembre. 

L'honneur commande de prier aTant et après le repu _ r. 
pr,ere sur les aliments aussi ancienne que le monde', auss, 
étendue que le genre humain. - Preuves : BenedicuT* 
Grâces de tous les peuples. - Ne pas les dire, c'est V as^m 

B;nÎMaTn 4Ui , n ' aPP r' ,iennent ^ à '«P^e iTuma te"- 
Bénir la table est une loi de l'humanité-. 

Mo.V CHER AMI, 

L'honneur est un second motif de rester 
fidèle à l'antique usage du signe de la croix- 
avant et après les repas. Tes camarades, au' 
contraire, semblent croire qu'il est honora- 
ble de s'en abstenir. Ils disent : Je ne veux 
pas me faire remarquer et moquer de moi. 
Passons à l'autopsie de ce nouveau pré- 
texte. 

D'abord, la raison, comme nous l'avons 
vu, condamne les contempteurs du signe de 
la croix; donc l'honneur ne saurait les ab- 



LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX SIÈCLE. 



301 



soudre. Jamais l'honneur ne fut du côté de 
la déraison. 

Ils ajoutent qu'ils ne veulent pas se faire 
remarquer. Impossible : quoi qu'ils fassent, 
ils se font remarquer. Je ne les crois pas 
assez malheureux pour ne se trouver jamais 
à table avec de vrais catholiques. Mais alors 
ils se font nécessairement remarquer, et 
assez tristement, je t'assure. 

Il est vrai, puisqu'ils le disent, que cela 
leur est fort égal. Ce fier dédain est-il fondé? 
Ici revient la question, déjà résolue, des 
autres et des autres. Quant à la moquerie 
dont ils ont peur, elle suit la remarque. 
Seulement chez le vrai catholique, elle se 
tourne en pitié. 

Toutefois, en me contentant d'exposer tes 
camarades et leurs pareils aux remarques 
des catholiques, j'ai usé d'indulgence. Tu 
vas voir qu'en s'abstenant de prier avant 
de prendre leurs repas, sous prétexte de ne 
pas se faire remarquer, ils se déshonorent 
aux yeux de l'humanité tout entière : suis- 
moi. 



30â 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Celui-là se déshonore aux yeux de tout ce 
qui est homme, qui se met volontairement 
au rang des bêtes. Or, jusqu'ici on ne con- 
naissait dans la nature qu'une sorte d'êtres 
qui mangeassent sans prier. Aujourd'hui on 
en connaît deux : les botes et ceux qui leur 
ressemblent. Je dis qui leur ressemblent; car, 
entre un homme qui mange sans prier et un 
chien, quelle différence y a-t-il ? Pour moi 
je n'en vois qu'une et l'Académie des scien- 
ces non plus : le premier est un bipède, et 
le second un quadrupède; mais tous deux 
sont des bûtes. 

Bipède ou quadrupède, assis ou couché, 
gazouillant, jasant ou grognant, ils ont, 
l'un comme l'autre, les mains ou les pattes, 
les yeux, le cœur et les dents enfoncés dans 
la matière, dévorant stupidement leur pâ- 
ture sans lever la tête vers la main qui la 
donne. L'homme qui agit ainsi se déclasse. 
Bête il se met à table, bote il y reste, bête il 
en sort. 

Ma proposition te paraît bien absolue 
et tu te récries. Est-il bien vrai, me dis-tu, 



AU XIV e SIÈCLE. 



303 



qu'avant notre époque on ne connaissait 
que les bêtes, bœufs, ânes, mulets, pour- 
ceaux, huîtres, crocodiles qui mangeassent 
sans prier? Rien de plus vrai. La prière sur 

LES ALIMENTS EST AUSSI ANCIENNE QUE LE MONDE, 
AUSSI ÉTENDUE QUE LE GENRE HUMAIN. 

De toute antiquité on la trouve chez les 
Juifs. « Lorsque tu mangeras, dit la loi de 
Moïse, et que tu seras rassasié, bénis le Sei- 
gneur (1). » Voilà bien la prière sur la nour- 
riture. 

Fidèle à cette prescription divine, les an- 
ciens Juifs observaient, en mangeant, les 
cérémonies suivantes. Le père de famille, 
environné de ses enfants, disait : « Béni 
soit le Seigneur notre Dieu, dont la bonté 
donne la nourriture à toute chair. » Puis, 
prenant de la main droite une coupe de vin, 
il la bénissait en disant : « Béni soit le Sei- 
gneur notre Dieu, qui a créé le fruit de la 
vigne. » Il en goûtait le premier et le pas- 



(I) Cum comederis et satiatus fueris, benodicas 
Domino. (Deut., vin, 10.) 



304 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



sait à tous les convives, qui en goûtaient 
aussi. 

Venait ensuite la bénédiction du pain. Le 
tenant tout entier des deux mains, le père 
de famille disait : « Loué et béni soit le 
Seigneur notre Dieu, qui a tiré le pain de 
la terre. » Il rompait ensuite le pain, en 
mangeait un morceau et en donnait un à 
chaque convive. C'est alors seulement que 
le repas commençait. 

Lorsqu'on changeait de vin, ou qu'on ap- 
portait de nouveaux plats, il se faisait des 
bénédictions particulières, en sorte que 
chaque aliment était purifié et consacré. Le 
repas fini, on chantait un hymne d'actions 
de grâces (1). 

Tous ces rites sont d'autant plus vénéra- 
bles, qu'ils ont été consacrés par le Fils de 
Dieu lui-même. Rien n'en montre mieux 
l'importance. Que fait l'adorable Précepteur 

(I) Ex his omnibus apparet, veteres illos Judœos, 
nullos cibosabsque benedictionc et gratiarum actione, 
sumero fuisse solitos. (Stuckius, Antiq. convivial., 
lib. II, c. xxxvi, p. 436, éd. in-folio 1695.) 



AU XIX e SIECLE. 



305 



du genre humain, dans la dernière cène, 
où il mange l'agneau pascal avec ses disci- 
ples ? Que fait-il, lorsqu'après la cène il 
chante, avec ses disciples, l'hymne d'actions 
de grâces : Et hymno dicto exierunt in mon- 
tent Oliveti ? Il se conforme religieusement 
aux usages de la nation sainte. Il prend la 
coupe, la hénit et la passe à chacun des 
convives (1). 

Dans combien d'autres circonstances nous 
voyons le Modèle éternel de l'homme prier 
avant de prendre ou de donner la nourri- 
ture ! « II rompt les pains, partage les petits 
poissons, et les distribue au peuple. Ayant 
pris les cinq pains et les deux poissons, il 
élève les yeux au ciel et les bénit (2). » 
Toutes ces expressions, suivant les Pères, 
indiquent la bénédiction des aliments. Le 
verbe incarné l'a fait pour nous apprendre 
à ne jamais manger sans bénir et rendre 
grâces (3). 

(1) Et accepto calice gratias egit et dixit : Accipite 
et (lividité inter vos. (Luc, xxn, 17.) 

(2) Marc, vin. Matth., xiv. 

(3) Consecrat sive benedicit panes... ut me doceret, 



306 LK SIGNE DE LA CROIX 

Est-il étonnant que nous ayons trouvé la 
bénédiction de la table chez les premiers 
chrétiens ? Les exemples de l'Homme-Dieu 
n'étaient-ils pas la règle de leur conduite? 
Les apôtres faisaient-ils autre chose que de 
les leur rappeler ? Parmi nous, dit Polydore 
Virgile, la coutume est de bénir la table 
avant de manger : cela se fait à limitation 
de Noire-Seigneur. L'Évangile rapporte qu'il 
s'est conformé à cet usage, lorsque dans le 
désert il bénit les cinq pains, et à Emmaus 
la table des deux disciples (1). » 

Et Tertullien : « La prière commence et 
finit le repas (2). » 

Je pourrais citer de nouveau saint Chry- 
sostome, saint Jérôme, Origène, les Pères 

ut mnnsam ittingentes gntiaa prias asamus et dein- 
< ibum capiamus, etc. (Theopbylact., in Mntth.. 

XIV.) 

il) Xostris mos est mensam jam instructam sacris 
quibusdam sanctifican' rerbis, priusqaam vesti inci- 
piiant. qnod a.l imitationem Christi Ht; quippe qui 
ritum servaase fertur, cum in deserto quinque panes, 
cum in Emauso corara duobus discipulis mensam 
sanctificavit. (Apiul SluckiiK. p, 128.) 

(2) Oratio auspicatur et claudit cibum. [Apol, m, 9.) 



AU MX SIÈCLE. 



107 



latins et grecs (2). Mais le fait n'étant pas 
contesté, à quoi bon multiplier les témoi- 
gnages ? J'ajouterai seulement que nous 
avons le Benedicite et les Grâces des pre- 
miers chrétiens, en magnifiques vers de 
Prudence : Christi prius Genitore potens, etc. 

Ces chants après le repas sont une preuve 
de plus de la ponctualité avec laquelle nos 
aïeux se conformaient aux exemples de 
Notre-Seigneur, comme lui-même s'était 
conformé à l'usage des anciens Juifs, et 
ceux-ci aux prescriptions de Dieu môme. 

Nous les avons aussi en prose. Voici ces 
monuments de notre antiquité trois fois vé- 
nérable. Avant le repas : « vous qui don- 
nez la nourriture à tout ce qui respire, dai- 
gnez bénir les aliments que nous allons 
prendre. Vous avez dit que, si jamais il nous 
arrivait de boire quelque chose d'empoi- 
sonné, nous n'en ressentirions aucun mal, 
pourvu que nous invoquions votre nom, 
car vous êtes tout-puissant. Otez donc de 



(1) Voir Duranti, 
p. 65R, édit. 1592. 



Ue ritibus Eccl. cath., lib. II, 



308 



LE SIGNE DE LA CROIX 



ces aliments tout ce qu'ils renferment de 
malfaisant et de nuisible (1). » 

Après le repas : « Béni soyez-vous, Sei- 
gneur notre Dieu, qui nous avez nourris 
depuis notre enfance et avec nous tout ce 
qui respire. Remplissez nos cœurs de joie 
afin que nous abondions en toute sorte de 
bonnes œuvres, par Jésus-Christ Notre- 
beigneur, à qui soit avec vous et le Saint- 
Esprit, gloire, honneur et puissance. Ainsi 
soit-il (2). » 

Ces formules, profondément philosophi- 
ques, comme nous le verrons bientôt, ont 
traversé les siècles. Modifiées ou non elles 
sont demeurées en usage chez tous les ca- 
tholiques, jusqu'à notre époque. Mal-ré 
leur hostilité contre l'Église, beaucoup de 
protestants les ont conservées. Encore au- 
jourd'hui, dans un grand nombre de famil- 
les, en Allemagne et en Angleterre, les repas 
ne se font jamais sans prière. 

(1) Voir .Mamachi, Costum. de primitivi cristiam, 

n\ S ' On S 0n -. m J oan., p. 36. 
(t) btuckius, ubi supra, p. 129. 



AU XIX SIÈCLE. 



309 



Ce qui te paraîtra plus étrange, la béné- 
diction de la table se trouve cbez les peuples 
païens. Oui, mon cber Frédéric, les Ro- 
mains et les Grecs, ces modèles obligés de 
la jeunesse du collège, faisaient religieuse- 
ment ce dont rougissent tes camarades, 
leurs disciples et leurs admirateurs. » 

« Jamais les anciens, dit Athénée, ne pre- 
naient leurs repas sans avoir imploré les 
dieux (1). » 

Parlant des Égyptiens en pasticulier, il 
ajoute : «Après avoir pris place sur les lits 
de table, ils se levaient, se mettaient à ge- 
noux, et le chef du festin ou le prêtre com- 
mençait les prières traditionnelles, qu'ils 
récitaient avec lui : après quoi ils se remet- 
taient à table (1). » 

Même chose chez les Romains. A l'occa- 



(1) Veteres nunquam cibum cepisse, nisi prius 
deos plaçassent [Dipnosophis., lib. IV.) 

(2) Post discubitum surgebant rursus, atque in ge- 
nua procidebant, et praecunte prœcone, seu sacrorum 
administra, patrias quasdam preces simnl profundc- 
bant, quibus absolutis, denuo mensse accumbebant. 
[Ibid., lib. IV.) 



310 LE SIGNE DE LA CROIX 

sion du meurtre d'un homme, ordonné pen- 
dant un repas, pour plaire à une courtisane, 
par le consul Quintus Flaminius, Tite-Livè 
s'exprime ainsi : « Cet acte monstrueux fut 
commis au milieu des vases remplis de vin, 
au milieu d'un repas, où il est d'usage 
de prier les dieux et de leur offrir des liba- 
tions (1). » 

Tu sais que les libations étaient une forme 
de prière, connue partout et très-souvent 
répétée. Les Romains, par exemple, en fai- 
saient presque à toutes les heures du jour : 
le matin en se levant, le soir en se mettant 
au lit, lorsqu'ils entreprenaient quelque 
voyage, dans les sacrifices, dans les maria- 
ges au commencement et à la fin des repas. 
Ces anciens maîtres du monde ne touchaient 
jamais à leur nourriture, qu'après en avoir 
consacré une partie à la divinité. La portion, 
prélevée sur le festin, était mise sur un au Le! 
ou sur une tablette Pâte 'la, qui en tenait 



(1) Commissum est facinus hoc saevum atque atrox 
mter pocula, atque epulas, ubi libare diis dapes, ub 
bene precari mos esset. {Decad. iv, lib. IX.) 



AU XIX SIÈCLE. 



311 



lieu. C'était leur Benedicite et leurs Grâces. 

Remarquable perpétuité de la tradition ! 
Nous avons vu chez les Juifs des bénédic- 
tions nouvelles, au changement de vin et 
à chaque nouveau plat. Même usage chez 
les Romains. Au second service, il y avait 
des libations particulières en l'honneur des 
dieux, qu'on croyait présider à la table. 
Chaque convive répandait un peu de vin de 
sa coupe sur la table ou à terre, avec cer- 
taines prières adressées à ces dieux (1). 

Les Grecs avaient servi de modèle aux 
Romains. Chez eux, même fréquence et 
même usage des libations, au commence- 
ment et à la fin du repas ; mêmes prières 
particulières au changement de vin. 

« Chaque fois, dit Diodore de Sicile, 
qu'on donnait du vin pur aux convives, 
l'antique coutume était de dire : Don du bon 
Génie ; et, lorsqu'à la fin du repas on donnait 
du vin mêlé d'eau, on disait : Don deJupiUr 
Sauveur; parce que le vin pur est aussi 






(1) Dict. des Antiq., art. Libations. 



312 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



contraire à la santé de l'âme qu'à la santé 
du corps (1). » 

On ne s'en tenait pas à cette action de 
grâces particulière ; il y en avait une géné- 
rale qui terminait le repas et qui s'adressait 
au maître des dieux (2). 

L'usage de bénir la nourriture était si res- 
pecté des païens, qu'il avait donné lieu à ce 
proverbe : Ne tire pas du chaudron la nourri- 
ture non sanctifiée : Ne a chytropode cibum 
nondum sanclificatum rapias. 

« Ce proverve, dit Érasme, signiûe : Ne 
vous jetez pas sur les aliments comme les 
botes ; et ne mangez qu'après avoir offert les 
prémices aux dieux. En effet, chez les an- 
ciens, au rapport de Plutarque, les repas, 
même quotidiens, étaient mis au nombre 
dos choses sacrées. Voilà pourquoi les con- 
vives en consacraient les prémicesaux dieux, 

(1) Olim moris fait quotios in cœna merum vinum 
dabatur omnibus, ut dicatur : boni Dzmonis ; quum 
posi cœnam aqua temporatum acclamabatur Jovis 
Servatons, etc. (lib. TV.) 

(2) Post cœnam a lotis manibus inferri solere cali- 
cem Jovis Sorvatoris. (id., «lib. II.) 



AU XIX SIÈCLE. 



313 



et témoignaient par leur maintien, que man- 
ger était pour eux une chose mystérieuse et 
sainte (1). » 

Aussi, dans le célèbre banquet du fau- 
bourg d'Antioche, Julien l'Apostat, pour 
renouer publiquement la chaîne des tradi- 
tions païennes, eut soin de faire bénir les 
tables par le prêtre dAppollon (2). 

Les barbares imitaient en cela les peuples 
policés. Dans leurs repas, les Vandales fai- 
saient circuler une coupe, consacrée à leurs 
dieux par certaines formules (3). 

Aux Indes, le roi ne goûtait d'aucun mets 
qu'il n'eût été consacré au démon. 

Malgré la différence de mœurs, de civi- 
lisation et de climats, les habitants de la 
zone glaciale avaient la même pratique que 
ceux de la zone torride. Les anciens Li- 




(1) Antiquitus enim, ut auctor est Plutarchus in 
Symposittcis, inter res sacras babebatur niensa quoti- 
tidiana, etc. (Apud Stuckius, p. 441.) 

(2) Sozomen., Hist., lib. III, c. xiv. 

('■>} Vandali in conviviis pateram circumferontes 
olim certis vorbis consecrabant, sub norainibus deo- 
rum. [Crmitz., lib. III, Vundal., c. xxxvn.) 

18 



314 



LE SIGNE DE LA CROIX 



thuaniens, les Samogi tiens et autres barbares 
du Nord appelaient les démons eux-mêmes 
à sanctifier leurs tables : et ils venaient. 

Dans l'angle de leurs huttes étaient en- 
tretenus des serpents familiers. A certain 
jour, on les faisait monter sur la table, au 
moyen d'une nappe blanche ; ils goûtaient 
à tous les mets et rentraient dans leur trou. 
Les viandes étaient sanctifiées, et les bar- 
bares mangeaient sans crainte (1). 

La bénédiction de la table se trouve éga- 
lement chez les Abyssiniens, chez les Turcs 
et chez les Juifs modernes. Fidèles aux tra- 
ditions de leurs aïeux, ces derniers conser- 
vent môme l'usage de plusieurs prières pen- 
dant le repas. Ainsi, quand on apporte 
des fruits, ils disent: «Béni soit le Seigneur 
notre Dieu, qui a créé les fruits des ar- 
bres. » Au dessert : « Béni soit le Seigneur 
notre Dieu, quia créé différentes sortes d'a- 
liments (2). » 



(1) Stuckius, ubi supra. 

(2) lùid., et c. xxxvm, De libationibus ante et post 
epulas. 



AU XI.V SIECLE. 



315 



Si matérialisés qu'ils soient, les peuples 
actuels de l'Indo-Chine, de la Chine et du 
Thibet ne font pas exception à l'usage uni- 
versel, dont l'existence se retrouvera, j'en 
suis convaincu, môme parmi les nègres les 
plus dégradés de l'Afrique. 

« Nous arrivâmes à la grande pagode 
d'Ouên-chou-yuên, un peu avant onze heu- 
res, écrit un missionnaire de Chine. C'était 
le moment où les bonzes se mettaient à 
table. Voici le spectacle dont nous fûmes 
témoins. Dans un vaste réfectoire, quatre- 
vingt-dix bonzes, placés dos à dos, assis 
devant une longue table fort étroite, les 
mains jointes, les yeux constamment fixés 
à terre, chantaient en commun des paroles 
qu'aucun de nous ne put comprendre. Cette 
prière dura bien dix minutes. Le grand 
bonze était au centre, derrière une idole 
dorée, priant assis comme les autres, seul 
devant une petite table plus élevée, d'où il 
dominait l'assistance. 

« Au milieu du réfectoire, et en face de 
l'idole, était un autre bonze habillé de 



316 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



jaune, qui offrait au dieu une écuelle pleine 
de riz. Les prières finies, le bonze qui of- 
frait l'écuelle la plaça sous le menton du 
dieu. Alors les servants se hâtèrent de 
remplir les plats des différentes tables. Au- 
cun des convives ne remuait. Le grand 
bonze donna le signal, et tous se mirent à 
l'œuvre. En un instant, ils dévorèrent bon 
nombre de seaux de riz avec force auber- 
gines, et rien de plus (1). » 

Voilà bien le bénédicité dans sa forme la 
plus solennelle. Ainsi le disaient les pre- 
miers chrétiens, ainsi le disent encore les 
séminaires et les communautés. Quel ha- 
bile singe que Satan ! Nos missionnaires 
ont retrouvé la bénédiction de la table jus- 
que chez les sauvages les plus dégradés de 
l'Amérique septentrionale. Au début du 
repas ils jettent au dehors de leurs cabanes 
les premiers morceaux de leurs festins, 
comme la part réservée au Grand-Esprit, 



(1) Annal, de la Prop. de la foi, n. 95, p. 340, an- 
née 184i. 



AU XIX SIECLE. 



317 



et lui offrent aussi les prémices de la fumée 
qui sort de leur calumet (1). 

Gomme je l'ai avancé, tu vois, cher ami, 
que la prière, avant et après le repas, est 
aussi ancienne que le monde, aussi étendue 
que le genre humain. Or, si l'existence 
d'une loi se reconnaît à la permanence des 
effets ; si, par exemple, en voyant le soleil 
se lever chaque jour à un point déterminé 
de l'horizon, tout homme est fondé à dire 
qu'une loi préside à ses mouvements ; ai-je 
moins raison d'affirmer que béni?' les ali- 
ments est une loi de V humanité? 

L'observer, c'est faire comme tout le 
genre humain. Ne pas l'observer, c'est faire 
comme les êtres qui n'appartiennent pas au 
genre humain : c'est liltéralement s'assi- 
miler à la bête (2). Tu peux demander à tes 
camarades si l'honneur y trouve son compte. 

A bientôt l'explication de la loi qui or- 
donne la bénédiction de la table. 

(1) Annales, etc., n. 91C, p. 288. 

(2) Homo cum in honore esset non intellexit, com- 
paratus est jumentis insipicntibus, et similis factus 
est illis. (Ps, xlviii.) 

1S. 



DIX-NEUVIÈME LETTRE 



Ce 15 décembre. 

Raison de la bénédiction de la table. — C'est un acte de li- 
berté. — Trois tyrans : le monde, la chair, le démon. — 
Triple victoire du signe de la croix et de la prière sur les 
aliments. — Victoire sur le monde : Preuves. — Sur la chair : 
Preuves. — Sur le démon : Preuves. — Remarquable témoi- 
gnage de Porphyre. — Fait cité par saint Grégoire. — 
Conclusion. 



« Il n'y a que les crocodiles qui mangent 
sans prier. » Tel est, me dis-tu, cher ami, 
l'axiome qui résume vos deux dernières 
lettres. 

Ton mot restera. 

« Mes camarades, ajoutes-tu, ont été, 
comme vous dites en France, aplatis par 
les faits que vous avez rappelés, faits tout 
nouveaux pour eux. Malgré cela, pas plus 
aujourd'hui que hier, ils ne font le signe de 
la croix, avant et après leurs repas. Seu- 



LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIÈCLE. 319 

lement je puis le faire impunément : ils ont 
peur de mon axiome. » 

Ces détails n'ont rien qui m'étonne. 
Comme tant d'autres, tes camarades et leurs 
pareils, grands parleurs de liberté et d'indé- 
pendance, sont esclaves, esclaves du tyran 
le plus vil, le respect humain. Pauvres jeu- 
nes gens! afin de masquer leur esclavage, 
ils terminent leurs objections en disant : 
Le siyne de la croix sur les aliments est une 
pratique inutile et passée de mode. 

Dans leur pensée intime, ce langage si- 
gnifie : Tout ce qui ne mange pas comme 
nous, c'est-à-dire comme les animaux, 
appartient à l'espèce plus ou moins res~ 
pectable des ganaches. Les prêtres et les 
religieux, ganaches ; les vrais catholiques 
de tous les pays, ganaches ; les Juifs, les 
Egyptiens, les Grecs, les Romains, gana- 
ches; l'élite de l'humanité, ganache; l'hu- 
manité tout entière, ganache; mon père, 
ma mère, mes sœurs, ganaches; moi et 
mes pareils, nous sommes seuls sages sur 
la terre, seuls éclairés parmi les mortels. 



320 



LE SIGNE DE LA CROIX 



J'ai donc à déchirer le masque dont ils 
essayent de se couvrir. Il suffît pour cela 
de montrer que la bénédiction de la table 
avec le signe de la croix, est un acte de li- 
berté, un acte très-utile, un acte qui n'est 
passé de mode que dans les basses régions 
du crétinisme moderne. Jointe à la raison 
et à l'honneur, cette dernière considération 
justifie pleinementnotre conduite, en même 
temps qu'elle rend compte de la pratique 
universelle du genre humain. 

La liberté. Trois se disputent la liberté 
de l'homme, la tienne, la mienne, aussi 
bien que celle de tes camarades. Ces tyrans 
sont : le monde, la chair, le démon. C'est 
pour n'être esclaves aucun d'eux, que nous 
faisons, et toute l'humanité avec nous, la 
bénédiction de la table. Nous l'avons vu, et 
je le répète : ne pas faire le signe de la croix 
avant de manger, c'est se séparer de l'élite 
de l'humanité; ne pas prier c'est s'assimiler 
à la bête. Dans l'un et l'autre cas, c'est être 
esclave. 

La soumission à un pouvoir despotique 



AU XIX e SIÈCLE. 32 1 

constitue l'esclavage. Le pouvoir despoti- 
que est celui qui n'a pas le droit de com- 
mander, ou qui commande contre la rai- 
son, contre le droit, contre l'autorité. Quel 
est donc le pouvoir qui me défend de faire 
le signe de la croix avant de manger, et, 
qui, si j'ai le courage de lui désobéir, me 
menace de ses moqueries ? Quel est son 
droit ? De qui tient-il son mandat ? Où sont 
les titres qui le recommandent à ma doci- 
lité, les raisons qui motivent sa défense ? 
Ce pouvoir usurpateur, c'est le monde 
actuel : monde inconnu dans les annales 
des siècles chrétiens, monde des salons, 
des théâtres, des cafés, des cabarets, de 
l'agiotage et de la bourse; c'est l'usage de 
ce monde, l'impiété de ce monde, l'épais 
matérialisme de ce monde : la Béotie de 
l'intelligence. Or, cette minorité, née d'hier 
et déjà décrépite, cette minorité factieuse 
en insurrection permanente contre la rai- 
son, contre l'honneur, contre le genre hu- 
main, a la prétention de m'imposer ses ca- 
prices ! 



322 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Et je serais assez faible pour m'y soumet- 
tre! Et, après avoir fait divorce avec la rai- 
son, avec l'honneur, avec l'élite de l'huma- 
nité, j'aurais le courage déparier de dignité 
de liberté, d'indépendance! Vaine parade' 
Sous les oripeaux de l'orgueil perceraient 
les 1ers de l'esclave; mon masque troué ca- 
cherait mal la figure de la bête. Et le bon 
sens irait répétant sur mon passage : Mtdas 
le roiMidas a des oreilles d'âne. Que les indé- 
pendants d'aujourd'hui soient flattés d'un 
pareil compliment, c'est leur affaire. Pour 
nous autres ganaches, nous n'en voulons à 
aucun prix. 

Honteux est l'esclavage du monde, plus 
honteux est l'esclavage du vice. L'ingrati- 
tude est un vice; la gourmandise est un 
vice; l'impureté est un vice. Contre ces ty- 
rans nous protègent le signe de la croix et 
la prière avant et après le repas. 

L'ingratitude. Il y a aujourd'hui deux re- 
ligions : la religion du respect et la religion 
du mépris. 

La première respecte Dieu, l'Église, l'an- 



AU XIX SIÈCLE. 



323 



torité, la tradition, l'âme, le corps, les créa- 
tures. Pour elle, tout est sacré; car tout 
vient de Dieu, tout appartient à Dieu, tout 
doit retourner à Dieu. Elle m'apprend à user 
de tout en esprit de dépendance, car rien 
n'est à moi; en esprit de crainte, car il fau- 
dra rendre compte de tout; en esprit de re- 
connaissance, car tout est bienfait, même 
l'air que je respire. 

La seconde méprise tout : Dieu, l'Église, 
l'autorité, la tradition, l'âme, le corps et les 
créatures. Ses sectaires usent et abusent de 
la vie et des biens de Dieu, comme s'ils en 
étaient propriétaires, ej, propriétaires irres- 
ponsables. La première porte écrit sur sa 
bannière : reconnaissance ; la seconde : in- 
gratitude. 

L'une et l'autre signalent leur présence 
au moment où l'homme s'assimile, par la 
manducalion, les dons divins nécessaires 
à sa vie. Fidèle à la religion du respect, 
l'élite de l'humanité prie et rend grâces. Elle 
a trop le sentiment de sa dignité, pour se 
confondre avec la bête; et trop le sentiment 



324 



LE SIGNE DE LA. CH01.' 



du devoir, pour rester muette à la vue des 
biens dont elle est comblée. 

Si l'ingratitude à l'égard de l'homme est 
odieuse, elle la trouve, avec raison, mille fois 
plus odieuse à l'égard de Dieu. Être esclave 
d'un pareil vice, est une flétrissure qu'elle 
n'accepte pas. Honte à celui pour qui la re- 
connaissance est un poids difficile à porter : 
le cœur ingrat ne fut jamais un bon cœur. 

L'adepte de la religion du mépris rougit 
de la reconnaissance. Et il mange comme la 
bote, ou comme le fils dénaturé qui ne trouve, 
ni dans son cœur un sentiment de tendresse, 
ni sur ses lèvres un mot de gratitude pour 
le père, dont l'inépuisable bonté pourvoit à 
ses besoins et môme à ses plaisirs. « Le 
Toyez-vous, disait un illustre chancelier 
d'Angleterre, cet enfant bien élevé qui, assis 
à la table de son père, mange son pain sans 
jamais parler de lui, l'outrage souvent par 
ses paroles, et, a peine repu, lui tourne le dos, 
comme à l'étranger auquel il ne doit rien (1)!» 



(1) Th. Morus, an. Durant), De ritibus, etc., lib. II, 
p. 5;,9. 



AU XIX e SIÈCLE. 



325 



Et parce qu'il s'affranchit du devoir, il se 
croit libre! Il se proclame indépendant ! In- 
dépendant de qui et de quoi? Indépendant 
de tout ce qu'il faut respecter et chérir : dé- 
pendant de tout ce qu'il faut haïr et mépri- 
ser. Glorieuse indépendance, vraiment! 

La gourmandise. Autre tyran qui se met 
à table avec nous. Enchaînant aux viandes 
la vue, le goût, l'odorat, il jette l'homme en 
adoration devant le dieu-ventre. Au lieu de 
parler de l'abondance du cœur, sa bouche 
ne parle plus que de l'estomac. Ce n'est pas 
la qualité réparatrice qu'il cherche dans les 
aliments, c'est le goût. Il ne mange pas pour 
vivre, il vit pour manger. 

En attendant, l'organisme développe son 
empire; l'intelligence s'épaissit, l'âme de- 
vient esclave. La bonne chère est incompa- 
tible avec la sagesse. Jamais grand homme 
ne fut gourmand : tous les saints ont été des 
modèles de sobriété (1). 






(I) Sapientia non invenitur in terra suaviter viven 
tiura. ( Job. xxviii, I3.J 

19 



326 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



Remarque bien, mon cher ami, que je ne 
parle de la gourmandise que comme re- 
cherche des aliments, délicatesse dans le- 
choix, avidité et sensualité dans le manger. 
Trop souvent elle est suivie de l'intempé- 
rance. Or, l'intempérance traîne à sa suite 
un tel cortège d'infirmités et de maladies, 
que la gourmandise tue plus d'hommes que 
l'épée : plures occidit crapula quam gla- 
dius (1). 

Ainsi, Nabuchodonosor, Pharaon, Alexan- 
dre, César, Tamerlan et tous les bourreaux 
couronnés qui jonchèrent le monde de ca- 
davres, ont fait périr moins d'hommes que 
la gourmandise. Redoutable mystère, qui 
montre tout ce qu'il y a de profonde sa- 
gesse dans l'usage du signe de la croix et de 
la prière avant et après le repas. 

Par là, nous appelons Dieu à notre secours 
et nous nous armons contre un ennemi per- 
fide, qui attaque tous les âges, tous les sexes, 
toutes les conditions, et qui tend à nous en- 
Ci) Vigilia, choiera et tortura viro infrunito. (Eccli., 
ixxi, 23, et xxxvii, 34.) 



AU XIX e SIÈCLE. 



327 






chaîner aux plus grossiers instincts. Par là 
nous apprenons que manger est une guerre, 
et que, pour n'être pas vaincus, il faut, sui- 
vant le mot d'un grand génie, prendre les 
aliments comme on prend les remèdes, par 
besoin, non par plaisir (1). 

L'impureté. Commencé par la gourman- 
dise, l'esclavage de l'âme fmitpar l'impureté. 

— Qui nourrit délicatement sa chair, en su- 
bira les honteuses révoltes. — L'esclave 
gras et dodu regimbe. — Chose luxurieuse 
que le vin. — Dans le vin réside la luxure. 

— Le vin pur est aussi contraire à la santé 
de l'âme qu'à la santé du corps. — Bu in- 
considérément, il écume en volupté. — Dans 
l'estomac du jeune homme le vin est l'huile 
dans le feu. 

— La gourmandise est la mère de la luxure, 
et le bourreau de la chasteté. — Être gour- 
mand et prétendre être chaste, c'est vouloir 
éteindre un incendie avec de l'huile. — La 



(1) Hoc docuisti me, Domino, ut quomadmodum nie- 
dicamenta, sic alimenta sumpturus accodam. (S. Aug., 
Confess., lib. X, c. xxxi.) 



328 LE SIGNE DE LA CROIX 

gourmandise est l'éteignoir de l'intelligence. 

— Le gourmand est un idolâtre, il adore le 
dieu-ventre. Le temple du dieu-ventre, c'est 
la cuisine; l'autel, la table; les prêtres, les 
cuisiniers; les victimes, les plats; l'encens, 
l'odeur des viandes. — Ce temple est l'école 
de l'impureté. 

Bacchus et Vénus se donnent la main. 

— La gourmandise nous attaque toujours : 
si elle triomphe, elle appelle aussitôt sa 
sœur, la luxure. La gourmandise et la luxure 
sont deux démons inséparables. — La mul- 
titude des plats et des bouteilles attire la 
multitude des esprits immondes : le plus 
mauvais de tous est le démon du ventre. — 
La santé physique et morale des peuples se 
calcule sur le nombre des cuisiniers (1). 

(l)Luxuriosa res vinum. Prov., xx, I, — Gula ge- 
nitnx est luxurias et castitatis carnifex (S Hier He- 
!)id. monach., c. xxxvi.) - Qui, ventri dum obsèqui- 
tur, formcationis spiritum vincere vult, is ei similis 
est qui oleo incendium extinguere nititur. (S. Joan 
Chm., Grad., xiv.) — Doo ventri tcraplum est cc~ 
quina; altare, mensa ; ministri, coqui; immolatœ pe- 
cudes, cocta3 carnes ; fumus incensorum, odor sapo- 
rum. (Hug. a S. Vict., De claustr. anim., lib. II c 



AU XIX SIÈCLE. 



329 



Tu viens d'entendre les oracles de la sa- 
gesse divine et de la sagesse profane. C'est 
la voix des siècles confirmée par l'expérience. 
Quel moyen pour l'homme de conserver sa 
liberté en face d'un ennemi, d'autant plus 
dangereux qu'il enchaîne et qu'il tue en 
flattant? Le passé et le présent n'en con- 
naissent qu'un seul : c'est le secours de Dieu. 
L'avenir n'en connaîtra pas d'autre. 

Le secours de Dieu s'obtient par la prière. 
Une prière spéciale a été établie et prati- 
quée chez tous les peuples, pour fortifier 
l'homme contre les tentations de la table. 
Ceux qui la font n'en sortent pas toujours 

xix.) — Esus carnium et potus vini, vontrisque satu- 
ritas, scminai'ium libidinis est : undo comicus : Sine 
Cerere, inquit, ot Libero friget Venus. (S. Hier., ad 
Jovin,, lib.II.) — Immundi spiritus se magis injiciunt, 
ubi plus viderint escarum etpotuum. (S. Isidor. Hisp. , 
De sum. bono, sent. c. xliv, sent. 3.) — Gula semper 
est in pugna... Si gulam non vieeris, sed ipsa te vi- 
cerit, statimadvocatsororem suam luxuriam. (S. Bern., 
De inter. (Dom., c. xxxix; S. Donav., De pugn. spirit., 
c. H.) — Gula et Luxuria, conjurata dœmonia. (Ter- 
tull.) — Multos raorbos, multa fccula ferunt : innu- 
merabiles esso morbos miraris? coquos numera. (Se- 
nec, Ep. xcv, etc., etc.) 



330 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



victorieux (1). Et ceux qui ne la font jamais, 
qui la dédaignent, qui s'en moquent, vou- 
draient nous persuader qu'ils demeurent 
toujours maîtres du champ de bataille ! 

Pour les croire, il faut d'autres preuves 
que des paroles : il faut des faits. Les faits 
sont des mœurs. Qu'ils montrent donc au 
grand jour les mystères de leurs pensées, 
de leurs désirs, de leurs regards, de leurs 
discours intimes, de leur conduite. Mais pa- 
reille exhibition n'est pas nécessaire : nous 
l'avons chaque semaine dans les bordereaux 
du scandale et de l'immortalité publique. 

Le démon. C'est ici que brille de tout son 
éclat l'ignorance stupide du monde actuel. 
Sans doute le devoir sacré de la reconnais- 
sance, ainsi que l'impérieuse nécessité de 
nous défendre contre la gourmandise et la 
volupté, justifient pleinement l'usage de la 
bénédiction de la table. J'ose ajouter ce- 
ci) Quis est, Domine, qui non raptatur aliquantu- 
lum extra metas necessitatis? quisquis est raagnus, 
magnificot nomen tuum : ego autom non sum, quia 
peccatorhomo sum. (S. Aug., Confess., lib. X, 310 



AU XIX e SIECLE. 331 

pendant qu'il repose sur une raison plus 
puissante et plus profonde. Nous l'avons 
dit : il y a un dogme dont le genre humain 
n'a jamais perdu le souvenir, c'est l'asser- 
vissement de toutes les créatures au prince 
du mal, depuis sa victoire sur les pères de 
notre race. 

Tous les peuples ont cru, comme à l'exis- 
tence de Dieu, que les créatures, pénétrées 
des malignes influences du démon, étaient 
les instruments de sa haine contre l'homme, 
De là, cette variété infinie de purifications; 
employées dans toutes les religions, dans 
tous les siècles et sous tous les climats. 
Mais il est une circonstance où l'usage de 
ces purifications se montre invariable : c'est 
la manducation. 

L'université, l'inflexibilité de cet usage 
au moment du repas, est fondée sur deux 
faits. Le premier, que le démon de la table 
est le plus dangereux (1) ; le second, que 
l'union opérée par la manducation entre 

l_l) lis qui ad luxum mensarum propensi surit, prie- 
est drcmon belluo maximus, quem ego non verebor 



332 LE SIGNE DE LA CROIX 

l'homme et la nourriture est de toutes la 
plus intime: elle va jusqu'à l'assimilation. 
De l'aliment qu'il a digéré l'homme peut 
dire : C'est l'os de mes os, la chair de ma 
chair, le sang de mon sang. 

_ Voilà pourquoi, les créalures étant vi- 
ciées, Dieu n'a jamais permis que l'homme 
perdît de vue le danger extrême d'une 
pareille communication. Que cette crainte 
universelle soit la profonde raison d'être 
du signe de la croix et de la prière sur les 
aliments, la preuve en est dans les formules 
mêmes de la bénédiction et d'action de grâ- 
ces. Chrétiennes ou païennes, toutes, sans 
exception, demandent l'éloignement des in- 
fluences malfaisantes, dont les créatures 
sont remplies. 

Veux-tu quelque chose de mieux, et qui 
sera, pour tes camarades, plus convaincant 
que toutes les autorités prises dans l'Église? 
Le plus grand théologien du paganisme, 

appellari ventris dœmonom, daanonum omnium pes- 
simum et permciosissimum. (Clcm. Alex., Pœ/og 

lit). 11, c. I.) J ' 



AU XIX e SIÈCLE. 33a 

l'interprète le plus savant des mystères et 
des rites de l'ancienne idolâtrie, Porphyre, 
dit en propres termes : « Il faut savoir que 
toutes les habitations sont pleines de dé- 
mons. C'est pourquoi on les purifie, enchâs- 
sant ces hôtes malfaisants, toutes les fois 
qu'on veut prier les dieux. 

« Bien plus, toutes les créatures en sont 
remplies ; car ils savourent particulière- 
ment certains genres de nourriture. Aussi, 
lorsque nous nous mettons à table, ils ne pren- 
nent pas seulement place à côté de nous, ils 
s'attachent encore à notre corps. De là vient 
l'usage des lustrations, dont le but princi- 
pal n'est pas tant d'invoquer les dieux que 
de chasser les démons. 

« Ils se délectent surtout dans le sang et 
dans les impuretés, et, pour s'en rassasier, 
ils s'introduisent dans le corps de ceux qui 
y sont sujets. Nul mouvement violent de 
volupté dans la chair, nul appétit véhément 
de la convoitise dans l'esprit, qui ne soit 
excité par la présence de ces hôtes (1). » 

(1) Plense siquidem sunt eorum (improborum dos- 



334 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



Est-ce saint Paul que nous venons d'en- 
tendre ? On le croirait, tant est précise cette 
révélation des mystères du monde surna- 
turel. Outre les influences occultes et per- 
manentes des démons sur notre nourriture, 
Dieu permet de temps à autre des faits 
éclatants qui révèlent et la présence de l'en- 
nemi et la nécessité de l'éloigner des ali- 
ments, avant d'en faire usage. 

On lit dans saint Grégoire le Grand : 
a Au monastère de l'abbé Équitius, il est 
arrivé qu'une religieuse, entrant un jour 
dans le jardin, vit une laitue qui excita 
son appétit. Elle la prit, et, oubliant de 
faire le signe de la croix, elle en mangea 
avec avidité. A l'instant même, elle fut pos- 

monum) œdes univers», quas ante propterea ipsis 
ejiciendis expliant, quotics diis supplicaturi sunt. Quin 
etiam eorumdem plena sunt corpora, quod certo quo- 
dam ciborum génère prascipue delectantur. Itaque re- 
cumbentibus nobis non accedunt ipsi modo, sed etiam 
nostnim ad corpus adhrcrescunt, quae causa est quam- 
obrom lustrationes adliiberi censueverint, non utique 
propter Deos potissimum, sed potius ut dœmones re- 
cedere atque alio migrare cogantur, etc. (Apud Eu- 
seb., Prœp. evang., lib. IV, c. xxn.) 



AU XIX SIÈCLE. 



335 



sédée du démon, renversée par terre, et en 
proie à d'affreuses convulsions. 

« Le vénérable abbé accourt et se met 
en prière, demandant le soulagement de 
celte malheureuse. Bientôt le démon, tour- 
menté à son tour, se met à crier : Qu'ai-je 
fait ? qu'ai-je fait ? J'étais sur cette laitue ; 
elle ne m'en a pas éloigné, et elle en a 
mangé. Au nom de Jésus-Christ le saint 
abbé lui ordonna de sortir du corps de 
cette servante de Dieu et de ne plus oser 
jamais la molester. Le démon obéit, et 
la religieuse fut pleinement guérie (1). » 

Ainsi, les. faits parlent comme les té- 
moignages ; la théologie païenne, comme 
la théologie chrétienne; l'Orient comme 
l'Occident ; l'antiquité,' comme les temps 
modernes; Porphyre, comme saint Grégoire. 
Quelle autorité ont tes camarades à opposer 
à cette autorité? 

Dire que le genre humain est une gana- 
che, et l'usage universel de bénir les 



(I) Dial, lib. I, Dial. iv. 



336 LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIÈCLE. 

aliments une superstition passée de mode 
c'est facile, c'est poli et surtout concluant. 
Toutefois, comme je ne me paye pas de 
mots, dis-leur que si, pour s'autoriser à ne 
pas bénir la table, ils peuvent donner une 
saule raison qui vaille un sou de Monaco, 
je promets à chacun d'eux un buste au 
Panthéon. 

Et, en attendant, il reste établi que prier 
avant de manger est une loi de l'humanité ; 
et qu'il était réservé à notre époque de 
produire des esprits assez forts pour trou- 
ver glorieux de s'assimiler publiquement, 
deux fois le jour, au chien, au ebat, au cro- 
codile. 

Je te laisse sur cette vérité, en t'annon- 
çant pour demain un nouveau point de vue. 



VINGTIÈME LETTRE 



Ce 16 décembre. 



Le signe de la croix est un guide qui nous conduit. — Besoin 
d'un guide. — Etat de l'homme ici-bas. — Le signe de la 
croix conduit l'homme à sa fin par le souvenir et par l'imi- 
tation. — Souvenir qu'il rappelle. — Souvenir général. — 
Souvenir particulier. — Imitation particulière. 

Ennobli, instruit, enrichi, protégé parle 
signe de la croix, que reste-t-il à l'homme 
pour atteindre heureusement le but de son 
pèlerinage? Il lui reste à trouver un guide 
sûr qui le conduise. 

Comme l'archange Baphaël, envoyé pour 
accompagner le jeune Tobie dans son loin- 
tain voyage, le signe de la croix se pré- 
sente, et offre de nous rendre à tous, à 
toi comme à moi, cher ami, le même ser- 
vice. Tel est le dernier point de vue sous 
lequel nous allons envisager ce signe ado- 
rable. 



338 



LE SIGNE DE LA CROIX 




Voyageurs pour le ciel, le signe de la 

CROIX EST UN GUIDE QUI NOUS CONDUIT. — Il 

est minuit, le tonnerre gronde de toutes 
parts, la pluie tombe à torrents, les bêtes 
féroces sorties de leurs tanières rugissent 
et courent dans tous les sens. On n'entre- 
voit les objets qu'à la lueur des éclairs. 
Tu es seul au milieu de votre forêt Noire, 
telle qu'elle était du temps de César, im- 
mense, horrible, sans route, ni sentier, ni 
habitation, vaste repaire de ces grands ours 
de Germanie dont la vue effrayait les Ro- 
mains, jusque sur les gradins inaccessibles 
du Colisée. 

Que devenir? Sens-tu le besoin d'un 
guide charitable qui, apparaissant subite- 
ment à tes côtés, viendrait te rassurer par 
sa présence, et te donner la main, pour te 
conduire, sain et sauf, au milieu de ta fa- 
mille? 

Faibles images de la réalité! La forêt 
Noire, c'est le monde ; la tempête avec ses 
ténèbres, ses tonnerres, ses dangers, ses 
terreurs, c'est la vie. Où suis-je ? Où vais- 



J e 



AU XIX e SIÈGLIÎ. 3 39 

? Quel chemin prendre? A.u milieu do 



cette nuit pleine d'angoisses, voilà les pre- 
mières questions que s'adresse l'homme 

éperdu. 

La réponse ne se fait pas attendre : elle 
est tout entière dans le signe de la croix. 
Aussi, l'Église, pleine de sollicitude, lui 
apprend à le faire dès le berceau. Interprété 
par la voix de sa mère, le signe éloquent 
dissipe toutes les ténèbres, illumine la route 
et oriente la vie. 

« Venu de Dieu, dit-il à l'homme, tu re- 
tournes à Dieu. Image de Dieu qui est 
amour, tu dois retourner à Dieu par l'a- 
mour. L'amour comprend le souvenir et 
l'imitation. Te souvenir de Dieu et imiter 
Dieu : voilà pour toi la voie, la vérité, la 
vie. Comprends-moi, et tu accompliras sans 
peine les deux lois fondamentales de ton 
existence. » Rien de plus vrai que ce lan- 
gage du guide divin : quelques détails suffi- 
ront à le montrer. 

Le souvenir. On le dit en France, comme 
en Allemagne, comme partout; aujour- 



3 4<> LE SIGNE DE IA CROIX 

d'hui, comme il y a quatre mille ans • le 
souvenir est le pouls de l'amitié. Tant que 
le pouls bat, la vie existe. Elle s'éteint 
quand il cesse de battre. De même, tant que 
le souveuir de l'objet aimé subsiste, l'affec- 
tion continue. Elle languit, quand le sou- 
venir s'efface; elle s'éteint, quand il dispa- 
raît. Tout cela, comme tu le sais, est élé- 
mentaire. 

On est tellement convaincu que le sou- 
venir estun signe, une cause, une condition 
des affections humaines, que les amis ne 
manquent pas de se dire en se quittant : 
JSe m oubliez pas; je ne vous oublierai jamais ■ 
et de se donner des objets pour entrete- 
nir, malgré l'absence, le souvenir récipro- 
que. 

U en est de l'amour de Dieu comme des 
amitiés humaines. Le souvenir en est le si- 
gne, l'âme et la vie. Nous souvenir de Dieu 
étant la première loi de notre être, il était 
de la Sagesse infinie de nous donner un 
moyen de l'accomplir. Cette loi étant uni- 
verselle, ce moyen devait être universel. 



AU XIX SIÈCLE. 



341 



Cette loi étant pour tous, riches et pauvres, 
savants et ignorants, hommes, de loisir et 
hommes de peine, ce moyen devait être 
accessible à tous. Cette loi étant fondamen- 
tale, ce moyen devait être d'une grande 
efficacité. 

Je viens de dire, mon cher Frédéric, que 
la loi du souvenir est une loi fondamentale 
de l'humanité. La justification de cette pa- 
role va te montrer, sous un nouveau jour, 
l'importance du signe de la croix. 

Ce qu'est le soleil dans le monde physi- 
que, Dieu l'est à tous égards, et plus en- 
core, dans le monde moral. Qu'au lieu de 
continuer à verser sur le globe ses torrents 
de lumière et de chaleur, le soleil s'éteigne 
tout à coup : imagine ce que devient la na- 
ture. 

A l'instant, la végétation s'arrête; les 
fleuves et les mers deviennent des plaines 
de glace, la terre se durcit comme le ro- 
cher. Tous les animaux malfaisants, que la 
lumière enchaîne au fond des forêts, sor- 
tent de leurs cavernes, et par d'affreux hur- 



3. '.2 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



Iemcnts, s'appellent au carnage. Le trouble 
et l'épouvante s'emparent de l'homme. 
Partout régnent la confusion, le désespoir, 
la mort : quelques jours suffisent pour ra- 
mener le monde au chaos. 

Que Dieu, soleil nécessaire des intelli- 
gences, vienne à disparaître : aussitôt la 
vie morale s'éteint. Toutes les notions du 
bien et du mal s'effacent. La vérité et l'er- 
reur, le juste et l'injuste se confondent dans 
le droit du plus fort. Au milieu de ces 
épaisses ténèbres, toutes les hideuses cupi- 
dités, tous les instincts sanguinaires, as- 
soupis dans le cœur de l'homme, se réveil- 
lent, se déchaînent, et, sans crainte comme 
sans remords, se disputent les lambeaux 
mutilés des fortunes, des cités et des em- 
pires. La guerre e^l partout : guerre de 
tous contre tous, qui fait du monde un 
vaste repaire de voleurs et d'assassins. 

Ce spectacle, l'œil de l'homme ne l'a ja- 
mais vu, pas plus qu'il n'a vu l'univers sans 
l'astre qui le vivifie. Mais ce qu'il a vu, 
c'est un monde où, semblable au soleil voilé 



AU XIX e SIÈCLE. 



343 



par d'épais nuages, l'idée de Dieu ne jetait 
plus qu'une lueur incertaine. 

Alors les tâtonnements sans fin, des sys- 
tèmes creux et immoraux, des superstitions 
grossières et cruelles, les passions à la place 
des lois, les crimes à la place des vertus, le 
matérialisme àla base, le despotisme au som- 
met, l'égoïsme partout, avec les combats de 
gladiateurs et les festins de chair humaine. 

Moins complet que chez les païens, l'ou- 
bli de Dieu produisait cependant chez les 
Juifs des effets analogues. Par l'organe des 
prophètes, vingt fois le Seigneur attribue à 
ce crime les iniquités de Jérusalem et les 
châtiments dont elle est accablée. Or, tu 
le sais, Jérusalem est le type des peuples. 

« Yoici ce que dit le Seigneur : Qui a ja- 
mais ouï parler d'horreurs pareilles à celles 
que commet la vierge Israël... parce qu'elle 
m'a oublié? Tu as marché dans la voie de 
ta sœur Samarie, et je mettrai sa coupe 
dans ta main. Tu boiras la coupe de ta 
sœur, coupe large et profonde, et tu devien- 
dras la risée des nations. 



3 *4 LE SIGNE DK LA CROIX 

« Tu seras enivrée de douleurs, enivrée 
du calice de l'amertume et de la tristesse, 
du calice de ta sœur Samarie. Et tu le boi- 
ras, et tu l'épuiseras jusqu'à la lie, et tu 
en dévoreras les fragments, et tu te déchire- 
ras les entrailles. Parce que tu m'as oublié 
et que tu m'as mis au-dessous de ton corps, 
tu porteras ton crime et le châtiment de 
ton crime (1). » 

Peut-on caractériser avec plus d'énergie 
les suites funestes de l'oubli de Dieu? Or, 
l'énormité du crime se mesure à la sainteté 
de la loi dont il est la violation. Le souve- 
nir de Dieu est donc la loi vitale de l'huma- 
nité. Sur cette base, calcule l'importance 
du signe de la croix, spécialement destiné 
à faire vivre dans l'homme ce souvenir sa- 
lutaire. 

J'ai dit tpéaalement, et pour cause. Le 
signe de la croix est un vase tout rempli 
de souvenirs divins. En \c faisant, tous ces 
souvenirs divins, comme une liqueur vivi- 

(1) Jérém., xviii, 13, 15. Ezech., xxm, 31, 35. Is., 
lvii, 11, etc., etc. 



AU XIX SIÈCLE. 



345 



fiante, se répandent jusque dans les pro- 
fondeurs de mon être, je me souviens né- 
cessairement du Père ; Je me souviens néces- 
sairement du Fils ; je me souviens nécessai- 
rement du Saint-Esprit. Je me souviens du 
Père créateur; du Fils rédempteur; du Saint- 
Esprit sanctificateur. 

Le Père rappelle à toi, comme à moi, 
comme à tout homme qui a un esprit pour 
comprendre et un cœur pour aimer, tous les 
bienfaits divins dans l'ordre de la création. 
J'existe, et c'est à vous, Père des pères, que je 
dois la vie, la vie, base de tous les biens na- 
turels, la vie que vous m'avez donnée, de 
préférence à tant de millions d'êtres possibles. 

Je vous dois la conservation de la vie 
Chaque battement de mon cœur est un bien- 
fait. Vous le renouvelez à chaque seconde 
du jour et de la nuit. Vous le continuez de- 
puis de longues années, malgré mon ingra- 
titude, malgré le mauvais usage que j'en 
fais. Vous me le continuez préférablement 
à tant d'autres qui, nés avec moi, après 
moi, sont morts avant moi. 



346 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Je vous dois tout ce qui entretient, con- 
sole et embellit la vie. Et le soleil qui m'é- 
claire, et l'air que je respire, et la terre qui 
me porte, et les aliments qui me nourrissent, 
et les animaux qui me servent, et les vêle- 
ments qui me couvrent, et les remèdes qui 
me guérissent, et mes parents, et mes amis, 
et mon corps avec ses sens, et mon âme avec 
ses facultés, et toutes les créatures visibles 
et invisibles, mises si magnifiquement à mon 
service : Père créateur, je vous dois tout. 

Le Fils rappelle tous les bienfaits divins 
dans l'ordre de la Hédemplion. Quand je le 
prononce, ô Fils adorable ! votre nom me 
transporte dans les splendeurs de l'éternité. 
Là, je vous vois égal au Père, assis sur le 
môme trône, heureux d'une félicité infinie. 

l'iiis, tout à coup, je tombe dans une 
pauvre étable, devant une pauvre crèche ; 
et là, je vous vois petit enfant, dénué de 
tout, tremblant de froid, couché sur un peu 
de paille, à peine réchauffé par les caresses 
de votre mère et par le souffle de deux ani- 
maux. 



AD XIX e SIÈCLE. 



347 



De la crèche j'arrive à la croix. Quel spec- 
tacle ! Vous, mon Dieu, le monarque des 
mondes, le roi des anges et des hommes, 
pendu à un gibet entre le ciel et la terre, 
encadré de deux -voleurs, le corps déchiré, 
les membres percés, la tête couronnée d'é- 
pines, le visage souillé de sang et de cra- 
chats : et tout cela par amour pour moi ! 

La croix me conduit au tabernacle. De- 
vant mon Dieu anéanti; devant mon Dieu 
devenu mon pain ; devant mon Dieu devenu 
mon prisonnier, mon serviteur, obéissant à 
ma voix, à la voix d'un enfant : devant cet 
abrégé de tous les miracles de l'amour, ma 
bouche reste muette. Aussi bien la langue 
des hommes et la langue des anges sont im- 
puissantes à balbutier quelque chose d'un 
mystère, que seul l'amour infini a pu con- 
cevoir. 

Le Saint-Esprit rappelle tous les bienfaits 
divins dans l'ordre de la sanctification. 
Amour consubstantiel du Père et du Fils, 
c'est à vous que le monde est redevable de 
tout. Le Yerbe incarné, son Rédempteur, il 



34S 



LE SIGNE DE LA CROIX 



vous le doit: qui conceptus est de Spirttu 
cto. Marie, sa mère, il vous la doit: Spi- 
ritus Sanctus superveniet in te. La sainte 
Église catholique, cette autre mère qui est 
pour le monde et pour moi ce que Marie est 
pour Jésus, il vous la doit: Credo in Spiri- 
tttm Sanclum, sanctam Ecclesiam. 

Ses entrailles m'ont porté, son lait m'a 
nourri, ses sacrements me fortifient et me 
guérissent. A elle, je dois la communion des 
Saints, glorieuse société qui me met en rap- 
ports intimes, moi chétive créature, avec 
toutes les hiérarchies angéliques, avec tous 
les saints, depuis Abel jusqu'au dernier des 
élus. A elle je dois la conservation de l'É- 
vangile, lumineux flambeau, inestimable 
bienfait, qui a tiré le genre humain de la 
barbarie et qui l'empôche d'y retomber. 

Connais-tu un souvenir aussi fécond, 
aussi éloquent que le signe de la croix? Le 
philosophe, le politique, le chrétien, deman- 
dent quelquefois des livres à méditer : en 
voilà un qui peut remplacer tous les autres. 
Ce livre, intelligible à toute tribu, lisible à 



AU XIX e SIÈCLE. 



3 49 



toute heure, gratuitement donné, est entre 
les mains de tous. Ainsi Dieu l'a fait; et ce 
qu'il a fait est bien fait. 

L'imitation. Nous souvenir de Dieu est la 
première loi de notre être. Tu vois, cher ami, 
l'importance de cette loi, et comment le si- 
gne de la croix nous aide à l'accomplir. 
Imiter Dieu, est une autre loi non moins 
fondamentale. Sur ce point, le moindre 
doute n'entra jamais dans un esprit sensé. 

Tout être n'est-il pas obligé de tendre à 
sa perfection? N'est-ce pas pour cela, et 
uniquement pour cela, que la vie lui a été 
donnée? La perfection d'un être, quel qu'il 
soit, ne consiste-t-elle pas dans sa ressem- 
blance avec le type sur lequel il a été formé? 
Le tableau n'est-il pas d'autant plus parfait, 
qu'il exprime mieux les traits du modèle ? 

L'homme est fait à l'image de Dieu. Co- 
pier trait pour trait cette divine image, n'as- 
signer à sa perfection d'autres bornes que la 
perfection même de son sublime modèle . 
telle est la loi de son être et le labeur obligé 
de sa vie tout entière. 



20 



350 



LE SIGNE DE LA CROIX 



« Je vous ai donné l'exemple, disait le 
Dieu-homme, afin que vous fassiez comme 
j'ai fait moi-même. » Et son grand Apôtre : 
« Soyez mes imitateurs, comme moi-même 
je le suis du Verbe incarné : pas de salut 
pour ceux qui ne seront pas trouvés con- 
formes au type divin. » Or, rien n'est plus 
propre à nous guider dans cette voie d'imi- 
tation que le signe de la croix. 

Que fait l'homme en le formant? Il pro- 
nonce le nom de Dieu; car Dieu, c'est le 
Père et le Fils et le Saint-Esprit, trois per- 
sonnes distinctes dans une seule et même 
Divinité. En redisant à l'homme le nom de 
Dieu, le signe de la croix lui remet devant 
les yeux son éternel modèle, l'être par ex- 
cellence, en qui sont réunies à un degré 
infini toutes les perfections. 

De plus, en répétant le nom de chaque 
personne de l'auguste Trinité, il propose à 
notre imitation les perfections particulières 
de chacune d'elles. 

Dans le Père, la puissance infinie ; et il me 
dit : Tu dois imiter la puissance du Père, 



AU XIX SIECLE. 



351 



créateur et modérateur de toutes choses, 
par le gouvernement de toi-même et du 
monde; par l'empire sur tes passions, sur 
les maximes, les usages, les intérêts, les 
modes, les menaces, les promesses, contrai- 
res à la liberté et à la dignité d'un enfant de 
Dieu, roi comme son Père. 

Dans le Fils, la sagesse infinie ; et il me 
dit : Tu dois imiter la sagesse du Fils, par 
la justesse de tes appréciations et de tes 
jugements ; par la préférence invariablement 
donnée à l'âme sur le corps, à l'éternité sur 
le temps, au devoir sur le plaisir, aux riches- 
ses qui demeurent, sur les biens qui passent. 

Dans le Saint-Esprit, l'amour infini; et il 
me dit : Tu dois imiter la charité du Saint- 
Esprit, en disciplinant tes affections et en 
les ennoblissant; en arrachant de ton cœur 
jusqu'à la dernière fibre de l'égoïsme, de la 
jalousie, de la haine, et de tous les vices qui 
produisent la dégradation au dedans et le 
trouble au dehors. 

Qu'en penses-tu ? Le signe de la croix 
n'est-il pas un excellent guide ? Où est le 



352 LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX SIÈCLE. 

professeur de philosophie qui peut se flatter 
de montrer plus clairement, à chaque puis- 
sance de notre âme, la roule de la perfec- 
tion? Toutefois, nous ne connaissons qu'une 
partie de ses enseignements : les autres, à 
demain. 



VINGT ET UNIEME LETTRE 



Go 18 décembre. 

Imitation général. — Imitation de la sainteté de Dieu. — Ce 
qu'est la sainteté. — Le signe de la croix sanctiQcateur de 
l'homme et des créatures. — Imitation de la charité de Dieu. 
— Ce qu'est ta charité en Dieu. — Ce qu'elle doit être en 
nous. — Eu nous l'enseignant, te signe de la croix est un 
signe éloquent et sûr. — Preuves sans réplique. 



Cher ami, 



Grâce au signe de la croix, chaque per- 
sonne de l'adorable Trinité pose en quelque 
sorte devant nous et se laisse copier. Sous 
le grand nom de Dieu, elles offrent à notre 
imitation toutes les perfections réunies. J'en 
choisis deux, brillantes d'un éclat plus vif 
et plus nécessaires à imiter aujourd'hui que 
jamais : la sainteté de la charité. 

La sainteté. Sainteté veut dire unité, exem- 
ption de tout mélange étranger. Dieu est 
saint, parce qu'il est un. Il est trois fois saint, 

20. 



354 



LE SIGNE DE LA CROIX 



parce qu'il est trois fois un. Un en puissance, 
puisqu'elle est infinie; un en sagesse, puis- 
qu'elle est infinie ; un en amour, puisqu'il est 
infini. En Dieu, rien ne limite ni n'altère 
cette triple unité. Il est saint, parfaitement 
saint, complètement saint en lui-même, par 
la raison que je viens de .dire. 

Il est saint dans ses œuvres. Dans aucune, 
il ne peut souffrir le mélange coupable, le 
désordre, ou, pour l'appeler par son nom, 
le péché. Les anges tombés du ciel, l'homme 
chassé du paradis terrestre, le monde noyé 
par le déluge, Sodome consumée par le feu, 
l'empire romain s'écroulant sous les coups 
des Barbares, la grande Victime du Calvaire 
crucifiée entre deux voleurs, les calamités 
publiques et privées, l'enfer avec ses feux 
éternels : autant de témoins de l'inexorable 
sainteté de Dieu dans ses créatures. 

Grande leçon, que me donne incessam- 
ment le signe de la croix! Je ne puis le faire 
sans qu'il me dise : image d'un Dieu saint, 
trois fois saint, inexorablement saint, tu 
dois être saint toi-même, trois fois saint, 



AU XIX e SIECLE. 



355 



inexorablement saint, dans ta mémoire, dans 
ton entendement, dans ta volonté. 

Saint dans mon âme et dans mon corps, 
saint en moi-même et saint dans mes œu- 
vres, seul ou en compagnie, jeune ou vieux, 
puissant ou faible, saint en tout, saint par- 
tout, saint toujours : telle est la sublime 
unité que je dois réaliser en moi. bomme ! 
que tu es grand, s'écrie Tertullien, si tu te 
comprends toi-même ! homo, tantum no- 
men si intelligas te ! 

Ce n'est pas assez : comme Dieu même, 
je dois la réaliser au dehors. Sur tout ce 
qui m'entoure doit rayonner la sainteté ou 
l'unité de la vie. Exemples, paroles, prières, 
rien en moi qui ne serve à éloigner le mal, 
le dualisme, de mon prochain, image de 
Dieu comme moi, comme moi créé pour 
l'unité. Dans cette obligation, si vivement 
rappelée par le signe de la croix, prennent 
leur source les prodiges de dévouement sans 
cesse renaissants au sein du catholicisme. 

Demande à nos légions d'apôtres, de l'un 
et de l'autre sexe, ce qui les porte à mettre 



356 



LE SIGNE DE LA CROIX 



au service de barbares inconnus, les intelli- 
gences les plus nobles, les vies les plus pu- 
res, le sang le plus généreux. Tous te répon- 
dront : La parole du Maître. Nous avons 
entendu le Verbe rédempteur, ordonnant 
d'imprimer à tous les membres de la famille 
humaine le signe auguste de la Trinité. 
Immortelle comme lui, cette parole retentit 
à notre cœur, et, partout où il reste un front 
à marquer du signe libérateur, nous accou- 
rons, nous travaillons, nous mourons. 

Écoute le généralissime de ces légions hé- 
roïques, le saint Paul des temps modernes, 
Xavier. Tu sais que, par ses gigantesques 
travaux, cet homme prodigieux a conquis 
un monde à la civilisation et à la foi. Mais 
quel ressort puissant éleva son courage, 
éleva encore celui de ses successeurs, jus- 
qu'à la témérité, son ambition et la leur 
jusqu'à l'enthousiasme et à la folie? sanc- 
tissima Trinitas/ très-sainte Trinité I Ce 
cri de guerre, presque aussi fréquent que la 
respiration sur les lèvres de Xavier, te ré- 
vèle la pensée commune. 



AU XIX e SIECLE. 



357 



De son regard illuminé par la foi, l'apôtre 
a considéré les peuples nombreux de l'Inde, 
de la Chine et du Japon. Il les a vus, assis à 
l'ombre de la mort et portant sur leurs 
fronts déshonorés le signe de la bête, au 
lieu du caractère glorieux de la Trinité. Au 
spectacle de cette immense dégradation, 
son zèle s'enflamme, et de sa poitrine sou- 
levée s'échappe le cri de guerre : sanctis- 
sima TrinitasI très-sainte Trinité! Quelle 
honte pour vous! Quel malheur pour l'ou- 
vrage de vos mains ! 

Et pour réparer ces images défigurées, 
en gravant sur tous les fronts le signe di- 
vin, Xavier s'élance comme un géant. L'es- 
pace fond sous ses pieds. Il se rit des dan- 
gers, et ne connaît d'autres bornes à son 
ambition réparatrice, que les limites du 
monde. Le monde même lui paraît trop pe- 
tit pour son cœur, et il marche assez pour 
en faire trois fois le tour (11. 

Si la mort ne lui permet pas de le par- 









(1) Vie de S. Fr. Xav., t. II, liv. VI, p. 208-213. 



358 



LE SIGNE DE LA CROIX 



courir dans tous les sens, il montre du 
doigt à ses successeurs les nations à conqué- 
rir. Son désir est compris. Portés sur l'aile 
des vents, comme dit Fénelon, des milliers 
de missionnaires arriveront dans toutes les 
îles, dans toutes les forêts, sur toutes les 
plages, si reculées et si inhospitalières 
qu'elles puissent être. 

Leur premier soin sera de rétablir sur le 
front de l'homme déchu jusqu'à l'anthropo- 
phagie, le signe sanctificateur de la croix, 
en répétant comme leur chef : sanctissima 
Trinitas / Que tel soit le motif qui anime les 
conquérants de l'Évangile, la preuve en est 
que tout leur ministère consiste à marquer 
du sceau des adorables personnes, les na- 
tions infidèles ; puis, à maintenir inviola- 
blela divine ressemblance. 

Le signe de la croix fait plus encore, il 
sanctifie tout ce qu'il touche : l'homme et 
les créatures. Or, en sanctifiant les créatu- 
res après avoir sanctifié l'homme, le guide 
divin ramène toutes choses à leur fin, l'u- 
nité. C'est un article de la foi universelle, 



AU XIX e SIÈCLE. 



359 



que les signes religieux ont le pouvoir de 
modifier les créatures inanimées : nous l'a- 
vons vu dans tout ce qui précède. 

Parce qu'elle est universelle, une pareille 
croyance ne saurait être fausse. La grande 
maîtresse de la vérité la regarde comme 
une partie du dépôt confié à sa sollicitude. 
Chaque jour elle la pratique et ensigne à la 
pratiquer. Vois, depuis dix-huit siècles et 
dans toutes les parties du globe, l'Église 
catholique sanctifiant par le signe de la 
croix : l'eau, le sel, l'huile, le pain, la cire, 
la pierre, le bois, les créatures insensi- 
bles. 

Qu'est-ce à dire théologiquement, que 
le signe de la croix sanctifie l'homme et les 
créatures? A l'égard de l'homme, je ne pré- 
tends pas que le signe de la croix lui con- 
fère la grâce sanctifiante, ou soit un instru- 
ment propre àla lui conférer, comme les sa- 
crements. Je veux dire qu'il communique une 
espèce de sanctification, semblable à celle 
du catéchumène, sur lequel on fait ce signe 
divin avant le baptême : « Car, dit saint 






360 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Augustin, il y a des sanctifications de plu- 
sieurs sortes (I). » 

Le signe de la croix est un acte auquel 
Dieu attache l'application des mérites de 
son Fils, sans pour cela lui donner la vertu 
du baptême ou de la pénitence. L'aumône 
n'est pas un sacrement; et cependant, de 
l'aveu de tous, elle est une chose bonne, 
pieuse, salutaire et sanctifiante. 

Quant aux créatures, sanctifier une chose 
inanimée, ce n'est pas lui donner une qua- 
lité physique et inhérente ; c'est la ramener 
à sa pureté native et lui communiquer une 
vertu supérieure à sa nature. De là, deux 
effets de la sanctification. 

Le premier purifie les créatures, en ce 
sens qu'il les dégage des influences du dé- 
mon. Le secon dles rend propres à produire 
des effets au-dessus de leurs forces natu- 



(I) Non unius modi est sanctificatio ; nam et cate- 
churaenum secundum quemdam suum modum per 
signum Christi et orationem manus impositions puto 
sanctiflcari. (Lib. II, De peccat. merit. et remiss., 

C. CXXVI.) 



AU XIX SIECLE. 



3 61 



relies. Ainsi modifiées, elles deviennent 
entre les mains de l'homme des instruments 
de guérison, des armes contre les démons, 
des préservatifs contre les dangers de l'âme 
et du corps. 

Combien on pourrait citer d'événements 
miraculeux, publics ou privés, anciens et 
modernes, dus à ces créatures insensibles, 
mais sanctifiées par le signe de la croix ! 
Si, au lieu de passer le temps à barboter 
dans les fables païennes, dans les légendes 
païennes de Rome et de la Grèce, les jeunes 
générations étudiaient l'histoire de l'Église 
et la vie des saints, tes camarades con- 
naîtraient, à cet égard, une foule de faits 
plus avérés que ceux d'Alexandre et de 
Socrate (I). 

Ce n'est pas seulement par l'imitation de 
la sainteté divine, mais encore de la charité 
divine, que le signe de la croix, guide élo- 
quent et sûr, nous met, nous maintient et 
nous pousse dans notre voie. 



(1) Voir Gretzer, p. COG et suiv. 



21 



362 



LE SIGNE DE LA CROIX 



La Charité. Le Dieu dont nous sommes 
les enfants, et dont nous devons être l'i- 
mage, est charité, Deus charitas est. Ce mot 
dit tout. Il dit tout ce qu'est Dieu en lui- 
même et dans ses œuvres. Le Père, étant 
Dieu, est charité. Le Fils, étant Dieu, est 
charité. Le Saint-Esprit, étant Dieu, est 
charité. La Trinité tout entière est charité. 
Dieu est charité ! Connais-tu un nom plus 
beau? Et ce nom, le signe de la croix, 
chaque fois que nous le faisons, le redit à 
notre cœur. 

Charité veut dire union et effusion. Entre 
les trois augustes Personnes, tout est union 
et unité : unité de puissance, unité de pen- 
sées, unité d'opérations, unité de bonheur, 
unité d'essence. L'ombre même d'un dé- 
saccord jamais ne vient troubler celte ra- 
vissante harmonie. Pourquoi? Parce qu'un 
seul amour, amour plénier, éternel, inalté- 
rable, est le lien délicieux de la Trinité. 

Effusion. Essentiellement communicative 
la charité tend à se répandre au dehors, et 
la charité infinie avec une force et une 



AU XIX SIÈCLE. 



363 



abondance infinie. Or, les œuvres extérieures 
de Dieu sont : la création, la conservation, 
la rédemption, la sanctification, la glorifi- 
cation. 

Ainsi, créer, c'est aimer; conserver, c'est 
aimer; racheter, c'est aimer; sanctifier, 
c'est aimer ; glorifier, c'est aimer. Toute 
charité vient du cœur. Dieu est donc un 
cœur. Connais-tu un nom plus délicieux? 
Et ce nom, le signe de la croix nous le redit 
chaque fois que nous le faisons. 

Dieu est charité. A toi, comme à moi, 
comme à tout homme, quel que soit son 
âge ou sa condition, ce mot, dit ce que nous 
devons être. Images de Dieu, nous devons 
lui ressembler. Lui ressembler, c'est être 
charité, charité en nous-mêmes et dans nos 
œuvres. 

En nous-mêmes, par le lien surnaturel 
de la grâce qui unit entre elles toutes nos 
facultés, les ennoblit, les fortifie l'une par 
l'autre et les fait tendre au même but, la 
formation de la ressemblance parfaile de 
Dieu en nous. Dans nos œuvres, par le 



36 4 



LE SIGNE DE LA CROIX 



principe divin qui, nous unissant à tous les 
hommes, comme les membres d'un même 
corps, fait battre notre cœur à l'unisson du 
leur, le répand en effusions salutaires sur 
tout ce qui leur appartient, et réalise ce 
dernier vœu du divin Maître : Père! qu'ils 
soient un comme nous sommes un. 

Je m'en tiens, mon cher Frédéric, à ces 
aperçus, qu'il te sera facile de développer, 
ils suffisent pour montrer l'importance du 
signe de la croix, comme guide de l'homme. 
Si tes camarades avaient le malheur d'en 
douter, adresse-leur les questions suivan- 
tes : 

Est-il vrai, oui ou non, que rien n'est plus 
propre que le signe de la croix à nous rap- 
peler Dieu et la Trinité ? 

Est-il vrai, oui ou non, que l'homme est 
formé à l'image de Dieu? 

Est-il vrai, oui ou non, que le premier 
devoir et la tendance naturelle d'un être 
quelconque, est de reproduire en luiletype 
sur lequel il a été fait? 

Est-il vrai, oui ou non, que si l'homme ne 



AU XIX SIÈCLE. 



365 



fait pas de persévérants efforts pour se for- 
mer à l'image de Dieu, il se forme inévita- 
blement à l'image du démon et de ses pas- 
sions déréglées ; de sorle que, ne devenant 
pas dejourenjourplus saint, plus charitable, 
plus Dieu, il devient de jour en jour plus 
pervers, plus égoïste, plus démon, plus bête, 
animalis homo ? 

Est-il vrai, oui ou non, quel'homme tend 
sans cesse, le sachant ou sans le savoir, à 
faire tout ce qui l'entoure à son image, et 
que de cette action permanente vient la sanc- 
tification ou la perversion, l'ordre ou le dé- 
sordre, le salut ou la ruine des individus, 
des familles, des sociétés, des croyances et 
des mœurs? 

Pour peu qu'ils aient de logique et sur- 
tout d'impartialité, leur réponse, je n'en 
doule pas, sera ce qu'elle doit être. Avec 
nous, ils concluront que rien n'est mieux 
fondé, ou, pour parler la langue du jour, 
rien n'est plus profondément philosophi- 
que que l'usage fréquent et très-fréquent 
du signe de la croix. 



366 LE SIGNE DE LA. CROIX AU XIX* SIÈCLE. 

Ils concluront que ni les premiers chré- 
tiens, ni les vrais chrétiens de tous les siè- 
cles, ni l'Église catholique, ni enfin l'élite 
de l'humanité, ne se sont trompés, en con- 
servant invariablement l'usage de ce signe 
mystérieux. 

Ils concluront que l'erreur, le tort et la 
honte sont du côté des contempteurs du 
signe de la croix ; qu'en ne le faisant pas, 
en rougissant de le faire, en se moquant de 
ceux qui le font, ils se placent dans la lie de 
l'humanité, descendent au-dessous même 
des païens, et s'assimilent à la bête. 

Que reste-t-il donc et pour eux et pour 
nous ? Mes dernières lettres te l'appren- 
dront. 



VINGT-DEUXIEME LETTRE 



Ce 19 décembre. 

Prononcé du jugement entre nous et les premiers chrétiens. — 
Première obligation, faire résolument le signe de la croix, le 
faire souvent et le bien faire. — Raisons de le faire résolu- 
ment. — Honte et dangers de ne pas le faire. — État de la 
santé physique et morale du monde actuel. — Impossibilité 
pour l'homme de ne pas porter le signe de Dieu ou le signe 
du démon. — Ce qu'est le signe du démon. 



Cher Frédéric, 



Lorsque, dans les affaires civiles, un ju- 
gement sans appel est rendu, que reste-t-il 
aux parties? Une seule chose. Sous peine de 
révolte et de toutes les conséquences de la 
révolte, elles doivent s'exécuter. Il en est de 
même dans les questions de doctrine. Lors- 
qu'une autorité infaillible a décidé un fait 
en litige, il reste une seule chose. Sous 
peine d'une révolte bien plus grave, et de 



368 LE SIGNE DE LA CROIX 

toutes les conséquences de cette révolte, il 
faut prendre pour règle de conduite l'arrêt 
du tribunal suprême. 

Un procès était engagé entre nous et les 
premiers chrétiens. Il s'agissait de savoir 
qui avait tort ou raison: des premiers chré- 
tiens qui faisaient le signe de la croix, qui 
le faisaient t-ès-souvent, qui le faisaient 
bien ; ou des chrétiens modernes, qui ne 
font plus le signe de la croix, qui le font ra- 
rement, qui le font mal. 

La cause a été soigneusement examinée ; 
les débats ont été publics, les plaidoyers 
entendus. Constituée en tribunal souverain, 
l'élite de l'humanité, ayant pour assesseurs: 
la foi, la raison, l'expérience, les peuples, 
même païens, a prononcé en faveur des 
chrétiens de la primitive Église. Que nous 
reste-t-il?Ilnous reste à renouer laglorieuse 
chaîne de nos antiques traditions, si mal- 
heureusement rompue, et àfaire résolument 
le signe de la croix, à le faire souvent et à 
le bien faire. 

Faire résolument, ostensiblement le signe 



AU XIX e SIÈCLE. 



369 



de la croix. Et pourquoi ne le ferions- 
nous pas ainsi? Pourquoi rougirions-nous 
de le faire? Remarque bien, mon cher ami, 
que faire ou ne pas faire le signe de la 
croix, n'est pas une faute facultative. Qui le 
fait s'honore, qui ne le fait pas se désho- 
nore. 

En faisant le signe de la croix, nous avons 
derrière nous, autour de nous, avec nous, 
tous les grands hommes et tous les grands 
siècles de l'Orient et de l'Occident, toute 
l'immortelle nation catholique, l'élite de 
l'humanité. En ne le faisant pas, nous avons 
derrière nous, autour de nous, avec nous, 
les petits hérétiques, les petits mécréants, 
les petits ignorants, les petites etlesgrosses 
bêtes. « 

En faisant le signe de la croix, nous nous 
couvrons, nous et les créatures, d'une ar- 
mure invincible. En ne le faisant pas, nous 
nous désarmons et nous nous exposons, 
nous et les créatures, aux plus graves pé- 
rils. 
L'homme et le monde vivent nécessaire- 

21. 



370 



LE SIGNE DE LA CROIX 






ment sous l'influence de l'Esprit du bien, ou 
sous l'influence de l'Esprit du mal. Maître 
de l'homme et des créatures, l'Esprit du 
mal leur fait sentir ses malignes influences : 
le corps et l'âme, l'esprit et la matière en 
sont viciés. Sur cette vérité fondamentale a 
vécu le genre humain. 

Aussi, depuis dix-huit siècles surtout, les 
chefs de l'éternel combat n'ont qu'une voix, 
pour nous crier de nous couvrir, nous et 
les créatures, du signe de la croix : bouclier 
impénétrable aux flèches enflammées de 
l'ennemi : Scutum in quo ignitœ diaboli 
extinguuntur sagittœ. Et, soldats infidèles à 
la consigne, nous jetterions volontairement 
notre armure ! Et, la poitrine nue, nous 
resterions stupidement exposés aux coups 
mortels de l'armée ennemie! Tout cela 
pour ne pas déplaire aux autres: et quels 
autres ? 

Mais ils disent : Le monde actuel ne fait 
plus le signe de la croix, et il ne s'en porte 
-pas plus mal. Est-ce bien sûr? Quelle est 
aujourd'hui la santé publique de l'homme 



AU XIX e SIECLE. 



371 



et de la nature? Chaque jour, n'entends- 
tu pas répéter en Allemagne, comme en 
France, comme partout: Il n'y a plus de 
santé ? Ce mot, devenu populaire, n'est-il 
qu'un mot? 

Optimistes quand même, vous le dites. 
Vous croyez donc que les lois divines faites 
pour l'homme, esprit et matière, n'ont pas 
dès cette vie une double sanction, l'une mo- 
rale et l'autre physique? 

Vous croyez que la profanation de plus 
en plus générale des jours consacrés au 
repos de l'homme et des créatures ; le mé- 
pris des lois du jeûne et de l'abstinence, 
l'abandon du pain de vie, ne peuvent com- 
promettre que le salut de l'àme ? 

Vous croyez que la surexcitation des af- 
faires, les agitations de la politique, la fièvre 
des jouissances, caractère distinclif d'un 
monde qui a entrepris de faire descendre 
le ciel sur terre; la mollesse des mœurs, l'ha- 
bitude anormale de faire de la nuit le jour 
et du jour la nuit ; les recherches de la sen- 
sualité dans les aliments, l'effrayante con 



372 



LE SIGNE DE LA CROIX 



sommation d'alcool, et nos cinq cent mille 
cafés ou cabarets, sont sans influence fâ- 
cheuse sur la santé publique? 

D'où vient alors la diminution de forces 
dans les générations modernes ? Serait-il 
aisé de trouver aujourd'hui beaucoup de 
jeunes gens, capables de manier les armes 
de nos aïeux du moyen âge, ou même de 
porter leur armure ? 

Les réformes si nombreuses, opérées par 
les conseils de révision, pour cause d'étio- 
lement, ou pour vices de conformation ; 
l'impuissance de tant de personnes, même 
religieuses, à observer la loi du jeûne, 
pourtant si adoucie, n'ont-elles aucun 
sens(l)? 

(1) Çn journal non suspect, la Nation, présente des 
réflexions d'une certaine gravité sur les effets du re- 
crutement en France. Elle constate « qu'en dépit des 
progrès successifs de l'hygiène et de la vulgarisation 
du bien-être, la population, loin de s'améliorer, dégé- 
nère et s'abâtardit rapidement. » Voilà, il faut en con- 
venir, do singuliers résultats! et le progrès, l'hygiène 
et le bien-être ont des conséquences bien inatten- 
dues! Au commencement du siècle, dit la Nation, la 
Uille du soldat était fixée à cinq pieds deux pouces, 



AU XI,\* SIECLE. 



373 



Que dit l'augmentation considérable et 
toujours croissante des pharmaciens, des 
médecins, des officiers de santé et des mé- 
diums guérisseurs, dont les antichambres 
seront bientôt aussi fréquentées que les sa- 
lons des sommités médicales? 

Enfin, les cas de suicide et d'aliénation 
mentale, arrivés à des chiffres inconnus 
jusqu'ici, et toujours croissants, forment- 
ils des symptômes bien rassurants de la 
santé publique? Môme en ne leur accordant 
qu'une valeur restreinte, ces faits, et d'au- 
tres encore, démontrent-ils que l'homme 
d'aujourd'hui ne se porte pas plus mal que 
celui d'autrefois? 

Et la santé de la nature, sur laquelle on 
ne fait plus le signe libérateur, est-elle 
en progrès? Que signifie la maladie des 
pommes de terre, la maladie de la vigne, 
la maladie des arbres, des végétaux, des 



elle a été abaissée à cinq pieds, puis à quatre pieds 
dix pouces ; aujourd'hui, elle est réduite à quatre 
pieds huit pouces. Si cette progression continue, Dieu 
sait où l'on s'arrêtera. 



3 74 LE SIGNE DE LA CROIX 

plantes, des herbes même fourragères? 
Tous ces malades, au nombre de plus de 
cent, atteints simultanément de maladies 
graves, inconnues, opiniâtres, accusent-ils 
la parfaite santé des créatures? Ce phéno- 
mène, d'autant plus sinistre qu'il est sans 
analogue dans l'histoire, ne semble-t-il pas 
plutôt donner à la nature actuelle l'air d'un 
grand hôpital, où, comme dans l'espèce 
humaine, tout souffre, tout languit et s'é- 
tiole (1)? 

(1) Je mets sous tes yeux une nomenclature des 
arbres, des arbustes, des plantes et des végétaux ac- 
tuellement malades, avec l'indication des maladies 
qui les dévorent. 

T, indique la lèpre, ou taches noires. — O, Oïdium. 
— R, Rouille. — I, Insectes : petits vers logés dans 
l'épidémie des feuilles ou sur la surface. 



Arbres. 

Lo chêno T. I. 
Le hêtre T. I. 
L'orme T. R. I. 
Le charme T. I. 
Le bouleau T. R. 
Le frêne T. I. 



Le peuplier d'Italie T. I. 
Le peupl. du Canada T. R , 
Le châtaignier T. 
L'érable T. 
Le saule T. R. 
L'ébénier T. I. 
Le tilleul T. 
Lo platane T. 



AU XIX e SIÈCLE. 



375 



On ne peut donc le nier : considéré dans 
l'homme et dans les créatures immédiate- 
ment soumises à l'homme, le monde ac- 



Le pommier T. I. 
Le poirier T. I. 
Le cerisier T. 
Le prunier T. 
L'abricotier T. O. 
Le mûrier T. O. 
L'oranger. T. O. 

Arbustes. 

La vigne T. O. 
La canne h sucre T. O. 
Rosier T. R. O. I. 
Épines T. O. I. 
Glicynia cinonsis T. 
Framboisier T. R. 
Ronces T. R. O. 
Églantier O. 
Groseillier T. I. 
Ribes nigra et rubra T. 
Berberina vulgaris O. 
Le lilas T. I. 
Le jasmin do Valence T. 
Le sureau T. 
La boule do neige T. 
Le wezelia T. 
L'argousier du Canada T. 



Le seringa vulgaris T. 
L'althaeaT. I. 

Le noisetier T. I. 
La pomme-cerise T. 
L'osier T. R. 

Plantes. 

Pivoines de différentes es- 
pèces T. 

MillefoliumT. O. 

D'anthcr T. 

Campanula R. 

L'ortie T. O. 

Chardon-bénit R. 

Plantes saurages do diffé- 
rentes cspècesT. R. O. 

La camomille T. 

La violette T. 

Le plilox T. 

LYruhrynum cristagalli 
T. 

Los oculéos O. 

Les marguerites T, 

La dictytera spectabilis T. 

La reine des prés T. 

L'héliotrope T. 



376 



LE SIGNE DE LA CROIX 



tuel est malade, plus malade qu'autrefois. 
Mais qu'est-ce que la maladie ? C'est l'affai- 
blissement de la vie. Le Yerbe créateur est 



La primevère T. 


Les haricots T. R, 


Le pissenlit R. 


Le salsifis R. 


Le gladiolus T. R. 


Le céleri R. 


La chicorée T. R. 0. 


L'oseille R. 


La scabieuse T. 


Le chou T. R. 


L'aigremoine T. 


Le navet R. I. 


L'achemille T. 


La betterave R. 


Le long-dragon R. 


La fève T. R. 




Le trèfle T. 0. 


Végétaux. 


Le jonc T. R. 




Le roseau R. 


Le froment T. R. 


Herbes des prairies, de 


Le seigle R. 


différentes espèces R. 


L'avoine T. R. 


Herbes sauvages, de diffé- 


L'orge R. 


rentes espèces T. R. 0. 


La pomme de terre T. 





Nous devons cette nomenclature à l'obligeance d'un 
savant naturaliste, M. F. Verecruysse de Courtrai. 
Lui-même a recueilli, cette année ISG2, des feuilles de 
tous les sujets malades, dont il a bien voulu nous en- 
voyer des spécimens. Qu'il nous permette de lui offrir 
l'expression publique de toute notre reconnaissance. 

Les crétures matérielles, étant incapables de bien 
et de mal, ne sont malades que par ricochet, elles sui- 
vent la condition de l'homme. L'homme étant le cen- 
tre et l'abrégé do la création, renferme en lui toutes 



AU XIX" SIÈCLE. 



377 



la vie et toute vie. S'approcher de lui, aug- 
mentation de vie ; s'éloigner de lui, dimi- 
nution de vie. 

Au jugement de l'Église et de tous les siè- 
cles chrétiens, l'acte extérieur, le trait 
d'union le plus universel et le plus ordinaire 
qui met l'homme et les créatures en contact 
avec la Yie, c'est le signe de la croix. Or, 
vous vous en moquez : vous ne le faites pas : 
vous ne voulez plus le faire. 

En ce qui vous concerne, vous le rempla- 

les lois qui régissent les créatures inférieures. S'il les 
viole, le résultat de la violation se fait sentir à toute 
la nature. Témoin le péché d'Adam. A la même cause 
reproduite dans la suite des siècles, il faut attribuer 
les maladies des créatures, toujours en raison directe 
de l'intensité de la cause qui les produit Isaie^ ne 
semblc-t-il pas avoir eu les yeux fixés sur notre épo- 
que, lorsqu'il écrivait : « La terre a été infectée par ses 
habitants. De là, les larmes, le deuil, les langueurs 
de la terre, la décadence du globe , la maladie de la 
vigne, et les gémissemenis des cultivateurs. » Luxït 
etdefluxit terra, et infirmata est... defluxit orbis... 
et terra infecta est ab habitatoribus suis, quia... Mu- 
taverunt Jus. . . propter hoc. . . infirmata est vitis, etc. 
(xxiv, 4 et seqq.) Habacuc, Jérémie et les autres pro- 
phètes parlent, dans les mêmes termes, de cotte ago- 
nie de la nature. 



378 



LE SIGNE DE LA CROIX 



cez, ainsi que la prière et les pèlerinages 
d'autrefois, par les bains de mer, par les 
eaux tièdes, chaudes, froides, sulfureuses, 
ferrugineuses, de Vichy, de Suisse, d'Alle- 
magne, des Pyrénées. 

Pour les créatures, par l'engrais artificiel, 
par l'échenillage, par le drainage, par le 
soufrage. Très-bien; seulement il fallait 
faire l'un et ne pas omettre l'autre : Hœc 
oportuit facere et Ma non omittere. 

Ainsi, contempteur de la sagesse divine et 
de la sagesse humaine, le monde actuel 
croit qu'on peut violer impunément une loi, 
religieusement observée depuis le christia- 
nisme, et respectée même des païens qui 
qui l'avaient formulée par cette maxime 
célèbre : Il faut prier pour jouir de la santé 
physique et morale : Orandum est ut sit 
mens sana in corpore sano. Ne nous plai- 
gnons pas nous avons ce qui est, et ce qui 
doit être. 

Quand la santé physique de l'homme et 
de la nature, veufs du signe de la croix, se- 
rait aussi florissante qu'on le prétend, reste- 



AU XIX e SIÈCLE. 



379 



rait la santé morale, bien plus importante 
que la première. Or quel est l'état sanitaire 
des âmes dans le monde actuel ? La réponse 
me conduirait trop loin. 

Je te rappelle seulement que l'homme 
moral, comme l'homme physique, est dans 
l'alternative inévitable de vivre sous l'in- 
fluence salutaire du bon Esprit, ou sous 
l'influence malfaisante du mauvais Esprit. 
Le signe de la croix nous place sous la pre- 
mière, l'absence du signe de la croix nous 
abandonne à la seconde. Tel est encore l'en- 
seignement de l'Église, confirmé par la pra- 
tique des siècles chrétiens. 

Cette expérience de dix-huit cents ans 
n'est rien pour vous. Vous ne voulez plus 
du signe libérateur. Vous n'y avez plus de 
foi. Vous n'en marquez plus ni votre front, 
ni vos lèvres, ni votre cœur, ni vos aliments. 
Eh bien : le démon y marquera le sien. Sur 
tous ces fronts, sur toutes ces lèvres, sur 
tous ces cœurs, sur tous ces aliments, on 
verra, sans avoir besoin de microscope, le 
signe de la bête. 



380 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Quel est le signe de la bête sur le front ? 
C'est l'orgueil, l'insubordination, la colère, 
le mépris, l'effronterie, la vanité, l'agitation 
des traits; l'inaptitude aux sciences spiri- 
tualistes ; le dégoût des études morales ; les 
joues décolorées par le vice impur ou brû- 
lées par le vin; la dépression du front; 
l'exiguité de l'angle facial, quelque chose 
d'épais, de bas, de terne, de bestial dans la 
physionomie, enfin ce cynisme des yeux 
pleins d'adultère, pleins d'un péché qui ne 
finit pas, et provocateurs incessants des 
âmes inconstantes (I). 

Quel est-il sur les lèvres? Le rire immo- 
déré ou impudique, niaisement impie ou 
cruellement moqueur ; la loquacité sans rè- 
gle, sans importance et sans but ; les paroles 
obscènes, les paroles de mensonge, d'irré- 
ligion, de blasphème, de haine, de médi- 
sance, de jalousie : trop-plein des concupis- 



(1) Animalis autem homo non percipit ea quœ sunt 
Spiritus Dei. (I Cor., xi, 14.) Oculos habentes plenos 
adulterii et incessabilis delicti, pellicientes anima 
instabiles. (II Petr., ne, 14.) 



AU XIX e SIECLK. 



!Sl 



cences qui sort en écume, infecte comme 
les exhalaisons d'un sépulcre, meurtrière 
comme le venin de la vipère (1). 

Quel est-il sur le cœur? Les mauvaises 
pensées, les mauvais désirs, les fornications, 
les impuretés, les trahisons, les honteuses 
petitesses de l'égoïsme, les vols, les empoi- 
sonnements, les meurtres (2), le règne des 
courtisanes et l'apothéose des actrices. 

Quel est-il sur les aliments? Leur in- 
fluence pernicieuse. N'ayant pas été déli- 
vrés par le signe rédempteur, ils servent, 
comme l'ont reconnu les païens eux-mô- 
mes, de véhicules au démon. Mis par la 
manducation en contact intime avec la par- 
tie inférieure de l'âme, ils surexcitent ses 
appétits, flattent ses bas instincts, remuent 
toutes ses passions. 

De là, ce que nous voyons et la recherche, 



(I) Sepulcrum patens est guttur eorum. (Ps. v, 11.) 
— Despumantes suas confusiones. (Jicd., xm.j 

(-') De corde enim exeunt cogitationes malœ, homi- 
cidia, adulteria, fornicatiunes, furta, falsa tostimonia, 
blasphemiae. (Matth., xv, 19, etc.) 



3 8î 



LE SIGNE DE LA CROIX 



la sensualité dans le boire et dans le man- 
g res,le depotisme de la chair, le dégoût du 
travail, l'impuissance de résister aux tenta- 
tions, l'abaissement et quelquefois l'abrutis- 
sement de l'intelligence, la mollesse des 
mœurs, le sybaritisme des habitudes, l'ado- 
ration du dieu-ventre, finissant aujourd'hui 
plus que jamais par le mépris de soi, par 
l'étouffement de la conscience et du sens 
moral, par l'infanticide et par le suicide (1). 
Regarde autour de toi, mon cher ami ; 
cherche les fronts, les lèvres, les cœurs, les 
tables, où se conservent la sainteté, la di- 
gnité, la sobriété de l'homme et du chré- 
tien; les vies mortifiées et pures; les vies 
f( >rtes contre les tentations ; les vies dévouées 
à la charité et a la vertu ; les vies qui peu- 
vent sans rougir se révéler aux amis et aux 
ennemis : lu ne les trouveras que sous la 
protection du signe de la croix. 



(1) ...Inimicos crucis Christi, quorum finis interi- 
tus : quorum deus venter est et gloria in confusion© 
ipsorum. [P/iilip., m, 18.) 



AU XIX SIECLE. 



38 3 



Ce que je te dis aujourd'hui, accepte-le 
comme un fait d'expérience. Demain je t'en 
donnerai les raisons et les preuves. 



VINGT-TROISIÈME LETTRE 



Ce 20 décembre. 



Raisons de la puissance et de la haute mission du signe de la 
croix — Dogme fondamental. — Ci qui se passe dans l'ordre 
publie, lnu qui .< lies dut l'ordre m. .rai. — La 

Reforme, prai re fille de la H. t,.i,s- .h. i- .1 ; |,i..,iii. M i.., abat 

tonte* I,- croix. — \jx Révolution française, seconde fille du 
'mite sa sœur. — Seconde obligation; faire sou- 

i.e de la croix. — Raisons prises à l'état actuel. 

Troisiémo obligation ; bien faire le signe de la croix : cmidi- 

Uon. — le si. ne de la croix signe éternel de victoire. 

Untin. — Louanges du signe de la croix. 



Tu n'oublies pas, mon cher Frédéric, que 
nous tirons les conséquences pratiques du 
ement rendu enlre nous et nos aïeux. La 
première est que nous devons faire résolu- 
ment le signe de la croix. 

Bien que la décision sans appel du tribu- 
nal suffise à déterminer notre conduite, j'ai 
voulu, pour te la rendre plus respectable, te 



LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIÈCLE. 385 

montrer la honte, les dangers et les mal- 
heurs qui seraient la conséquence d'une ré- 
volte théorique ou pratique. Les faits ont 
parlé. Tu as vu le signe de la bête, gravé 
sur les fronts, sur les lèvres, sur les cœurs, 
sur les aliments que ne sanctifie pas le signe 
divin. D'où cela vient-il? J'ai promis de te 
le dire. 

Que le signe de la bête soit inévitable- 
ment marqué sur tout homme et sur toute 
chose, que ne protège pas le signe libérateur 
de l'homme et du monde, il n'en peut être, 
il n'en pourra jamais être autrement. Pour 
l'homme, il n'y a qu'un préservatif du dé- 
mon, comme pour le monde il n'y a qu'un 
paratonnerre : c'est le signe de la croix. Où 
il n'est pas, Satan est le maître. 

Ce fait tient, comme nous l'avons plu- 
sieurs fois répété, au dogme le plus pro- 
fond, et tout ensemble le plus incontesta- 
ble, de l'humanité : l'asservissement de l'homme 
et du monde à l'Esprit du mal, depuis la chute 
originelle. Pour rendre palpable ce que je 
dis de la haute mission du signe de la croix, 



386 



LE SIGNE DE LA CROIX 



laisse-moi te rappeler quelques faits histori- 
ques trop peu remarqués. 

Ce qui se passe dans l'ordre politique, 
n'est qu'un reflet de ce qui a lieu dans l'or- 
dre moral. Or, lorsqu'une dynastie est sur 
le trône, elle a soin d'arborer partout son 
étendard et de graver ses armoiries. C'est le 
signe de sa domination. 

Vient-elle à être renversée? Le premier 
acte du vainqueur est de faire disparaître 
les emblèmes de la dynastie vaincue, et de 
les remplacer par les siens. Ainsi s'annonce, 
aux yeux des peuples, l'inauguration du 
nouveau règne. Combien de fois, depuis 
soixante-dix ans, n'avons-nous pas vu, en 
France et ailleurs, ce changement de cou- 
leurs et d'écussons! 

En venant reprendre possession de son 
royaume, le Verbe incarné trouva Satan roi 
et dieu du monde. Les statues, les trophées, 
les armoiries, le blason de l'usurpateur, 
étaient partout. Vaincu, tous ces signes de 
domination disparurent. A leur place brilla 
le blason du vainqueur, la croix. 



AU XIX e SIECLE. 



387 



Quand, pour ses crimes, une âme ou un 
pays est de nouveau abandonné à Satan et 
qu'il en prend possession, le premier acte 
de l'usurpateur est de faire disparaître le 
signe delà croix. C'est alors, et alors seule- 
ment, que, n'ayant plus à craindre ce signe 
redoutable, il agit en maître. 

Relis une page de l'histoire de ton pays. 
De 1520 à 1530, quel spectacle te présente 
l'Allemagne V Du Rhin au Danube, toutes les 
croix qui, depuis la victoire du christia- 
nisme sur l'idolâtrie Scandinave, dominaient 
les montagnes et les collines, bordaient les 
chemins, émaillaient les campagnes, or- 
naient le faîte des maisons, brillaient au 
sommet des églises, décoraient les apparte- 
ments du riche ou consolaient la chaumière 
du pauvre, furent abattues, brisées en mor- 
ceaux, jetées au vent, ou traînées dans la 
boue, au milieu des vociférations d'un peu- 
ple en délire. 

Qu'annonçait l'ouragan destructeur? L'ar- 
rivée du vainqueur et le rétablissement de 
son règne. A partir de ce moment, l'Esprit 



38 8 LE SIGNE DE LA CROIX 

de ténèbres domine l'Allemagne. [Il y règne, 
comme dans l'ancien monde, par le despo- 
tisme, par la volupté, par la cruauté, par le 
brigandage, par la confusion du juste et de 
l'injuste, par l'anarchie intellectuelle, sous 
tous les noms et sous toutes les formes. 

Même spectacle en Prusse, en Saxe, en 
Hollande, en Danemark, en Suède, en Nor- 
wége, en Angleterre, en Suisse, et dans tou- 
tes les contrées, où l'usurpateur remplace 
le roi légitime. 

Ce fait est d'autant plus significatif, qu'il 
n'est pas isolé dans l'histoire. On le voit se 
produire toutes les fois que Satan reprend 
possession d'un pays. Particulier ou général, 
lent ou rapide, il donne le caractère de la 
victoire infernale et en mesure l'étendue. En 
1830, nous comptâmes par centaines seule- 
ment les croix abattues : 1830 fut un avor- 
tement de 93. 

A cette dernière époque, époque de 
triomphe complet du paganisme, il en fut 
bien autrement. C'est par milliers qu'il faut 
compter les croix abattues et mutilées sur le 



AU XIX" SIECLE. 



389 



sol de la France. Dans ce temps de lugubre 
mais d'instructive mémoire, il est un jour 
néfaste entre tous. 

Sous les coups de hordes fanatisées, le 
10 août 1792 vit s'écrouler dans le sang le 
trône et Faulel. Les massacres des Carmes 
et de Saint-Firmin, la proclamation de la 
république, l'assassinat de Louis XVI, les 
hécatombes de la Terreur, les immondices 
du Directoire, les apostasies, les sacrilèges, 
les déesses de la Raison, ne furent que les 
conséquences de cette lamentable journée. 
Éternellement elle marquera l'heure pré- 
cise, où Satan fit sa rentrée triomphante 
dans le royaume très-chrétien. 

« Or, en ce moment, écrit un historien de 
cette époque, un orage sans exemple écla- 
tait sur Paris. Une chaleur lourde et morte 
avait tout le jour étouffé la respiration. D'é- 
pais nuages, marbrés, vers le soir, de teintes 
sinistres, avaient comme englouti le soleil 
dans un océan suspendu. 

« Yers dix heures, l'électricité se dégagea 
par des milliers d'éclairs, semblables à des 



S90 



LE SIGNE DE LA CROIX 



palpitations lumineuses du ciel. Les vents, 
emprisonnés derrière ce rideau de nuages, 
s'en dégagèrent avec le mugissement des va- 
gues, courbant les moissons, brisant les 
branches des arbres, emportant les toits. 
La pluie et la grêle retentirent sur le sol, 
comme si la terre eût été lapidée d'en haut. 
Les maisons se fermèrent. Les rues et les 
routes se vidèrent en un instant. 

a La foudre, qui ne cessa d'éclater et de 
frapper, pendant huit heures de suite, tua 
un grand nombre de ces hommes et de ces 
femmes, qui viennent la nuit approvision- 
ner Paris. Des sentinelles furent trouvées 
foudroyées dans la cendre de leurs guérites. 
Des grilles de fer, tordues par le vent et par 
le feu du ciel, furent arrachées des murs où 
elles étaient scellées par leurs gonds, et em- 
portées à des distances incroyables. 

« Les deux dômes naturels qui s'élèvent 
au-dessus de l'horizon de la campagne de 
Paris, Montmartre et le mont Valérien, sou. 
tirèrent en plus grande surface le fluide 
amoncelé dans les nues qui les envelop- 



AU XIX SIÈCLE. 



391 



paient. Le tonnerre, s'attachant de préfé- 
rence à tous les monuments isolés et cou- 
ronnés de fer, abattit toutes les croix qui s'é- 
levaient dans la campagne, aux carrefours 
et routes, depuis la plaine d'Issy et les bois 
de Saint-Germain et de Versailles, jusqu'à 
la croix du pont de Charenton. 

« Le lendemain, les bras de ces croix jon- 
chaient partout le sol, comme si une armée 
invisible eût renversé, sur son passage, tous les 
signes répudiés du culte chrétien. » 

Il n'y a pas de hasard dans l'ordre moral, 
pas plus qu'il n'y a de saut dans la nature. 
Les faits que je -viens de rappeler ont donc 
une signification. Or, les circonstances qui 
les ont accompagnées et suivies, prouvent, 
jusqu'à l'évidence, la raison d'être du signe 
de la croix dans un pays, ou sa raison de 
n'être pas. 

Elles prouvent encore aux nations, aux 
provinces, aux villes, aux campagnes, aux 
hommes quels qu'ils soient, combien il 
leur importe de conserver, de multiplier, 
d'honorer le signe protecteur de la création 
tout entière. 



39Î 



LE SIGNE DE LA CROIX 



Faire le signe de la croix souvent est la 
deuxième conséquence pratique du juge- 
ment rendu. Et pourquoi ne le ferions-nous 
pas? Pourquoi chacun, en ce qui le con- 
cerne, ne reviendrait-il pas à la pratique 
de nos pères? Ils ne se croyaient pas en sû- 
reté, même un instant, môme dans les ac- 
tions les plus ordinaires de la vie, s'ils n'é- 
taient protégés par le signe salutaire. 

Sommes-nous plus forts qu'eux? Nos ten- 
tations sont-elles moins nombreuses ou 
moins vives, nos dangers moins pressants, 
nos obligations moins grandes? Chaque fois 
que nos pères sortaient de leurs demeures, 
leurs yeux étaient offensés par la vue de 
statues, de peintures, d'objets obscènes, 
d'usages et de fêtes, où l'Esprit du mal écla- 
tait de toutes parts. 

Quels discours, quelles conversations, 
quels chants frappaient leurs chastes oreil- 
les? Sous toutes les formes les plus sédui- 
santes, le sensualisme et le naturalisme des 
idées et des mœurs, publiques et privées, 
étaient une conspiration permanente contre 



AU XIX e SIÈCLE. 3 93 

le surnaturalisme de leur vie, contre leur 
esprit de mortification, de simplicité, de 
pauvreté, de détachement. 

Puis, ils avaient à défendre leur foi con- 
tre les sarcasmes, les mépris et les sophis- 
mes de la plèbe et de la philosophie païenne. 
Ils avaient à en répondre devant les juges 
et à la certifier dans les amphithéâtres. Pour 
se sauver de tant de périls, quel était leur 
secret? Le signe de la croix, toujours le si- 
gne de la croix. 

Et nous, catholiques du dix-neuvième 
siècle, quelle est notre condition ? Tout ou 
presque tout ce qui nous entoure, n'est-il 
pas redevenu païen? Où trouver un mot 
d'Évangile dans la plupart des hommes et 
des choses ? Comme celles d'autrefois, les 
villes de l'Europe actuelle ne sont-elles pas 
inondées de statues, de tableaux, de gra- 
vures, d'objets capables d'allumer dans les 
âmes les plus froides les feux impurs de la 
concupiscence? 

Dans les rues, dans les salons, dans les 
lectures quotidiennes, de quoi sont frap- 






394 LE SIGNE DE LA CROIX 

pées nos oreilles ?Pour être complètement 
païen dans son luxe de table, d'ameuble- 
ment, de logement, de vêtement et de 
jouissances, que manque-t-il au monde 
actuel ? L'esclavage et la richesse. Les ins- 
tincts sont les mêmes qu'au temps des Cé- 
sars 1 

Un pareil spectacle n'est-il pas un piège 
continuel? Malheur à qui ne le verrait pas 1 
Malheur surtout à qui ne veillerait pas, 
nuit et jour, sur son cœur et sur ses sens! 
S'il est difficile de défendre nos mœurs, 
quelle guerre nous avons à soutenir pour 
sauvegarder notre foi ! 

Ne vivons-nous pas à une époque où les 
idées fausses, les mensonges, les sophismes, 
circulent dans la société, nombreux comme 
les atomes de l'air? Partout sont les am- 
phithéâtres où nous devons combattre pour 
l'Eglise, pour nos croyances, pour nos tra- 
ditions, pour nos usages, pour le surna- 
turalisme chrétien. L'arène n'est jamais 
fermée ; un combat n'est pas fini qu'un au- 
tre recommence. 



AU XIX SIÈCLE. 395 

Placés dans les mêmes conditions que 
nous, les premiers chrétiens n'ont connu 
qu'une arme victorieuse, une arme uni- 
verselle, familière à tous, et dontils faisaient 
un usage continuel : c'est le signe de la 
croix. En avons-nous une meilleure? 

Ahl si jamais il fut nécessaire de faire sou- 
vent le signe protecteur, sur nous et sur les 
créatures, c'est aujourd'hui. Qui nous em- 
pêche d'imiter nos aieux? Que peut avoir 
d'incompatible avec nos occupations, le si- 
gne de la croix fait sur le cœur ou, à la ma- 
nière antique, sur le front avec le pouce, 
ou sur la bouche avec le pouce et l'index ? 
Si nous sommes vaincus, à qui sera la faute? 
Perditio tup ex te, Israël ! 

Bien faire le signe de la croix est la troi- 
sième application de la sentence pro- 
noncée. La régularité, le respect, l'atten- 
tion, la confiance, la dévotion, doivent ac- 
compagner notre main, lorsqu'elle forme 
le signe adorable. 

La régularité : elle veut que le signe de la 
croix, dans sa forme parfaite, se fasse sui- 



396 LE SIGNE DE LA CROIX 

vant la loi traditionnelle, c'est-à-dire de la 
main droite, et non de la main gauche, en 
portant lentement la main, du front à la 
poitrine, de la poitrine à l'épaule gauche, 
puis à la droite, en prononçant le nom des 
trois personnes de l'auguste Trinité (1). 
Rien de tout cela n'est arbitraire. 

S'ils sortaient de leurs tombeaux, c'est 
ainsi que les chrétiens des temps apostoli- 
ques feraient le signe de la croix. Écoutons 
un témoin oculaire : « Nous faisons le signe 
de la croix de la main droite sur les caté- 
chumènes, dit saint Justin, parce que la 
main droite est censée plus noble que la 
gauche, bien qu'elle n'en diffère que par sa 
position, et non par sa nature ; ainsi, nous 
prions tournés vers l'Orient, comme étant 
la partie la plus noble de la création. De 
qui l'Eglise a-t-elle reçu cette manière de 
prier? De ceux-là mêmes qui lui ont appris 
à prier : les Apôtres (2). n 

(1) Nominato Spiritu Sancto, dum ab unoad alterum 
latus fit transversio. (Navarr., Comment de Orat. et 
horis canon., c. xix, n. 20U.) 

(2) Quemadmodum dextera manu in nomine Christi 



AU XIX e SIÈCLE. 397 

Sur la noblesse de la main droite, nous 
avons un curieux passage de saint Augus- 
tin. « Ne reprenez-vous pas, dit-il, celui qui 
veut manger de la main gauche ? Si vous 
regardez comme faisant injure à votre 
table, le convive qui mange de la main 
gauche, comment ne serait-ce pas une in- 
jure à la table divine, de faire de la main 
gauche ce qui doit être fait de la main 
droite ; et de la main droite ce qui doit être 
fait de la main gauche (i) ? » 

Saint Grégoire ajoute : « Telle est la ma- 
nière de parler parmi les hommes : Nous 



eos, qui crucis signo obsignandi sunt, obsignamus, 
proptcrea quod dextera manus prœstantior censetur 
quam sinistra ; quamquam situ, non natura, ab ea dif- 
férât : sic Oriens, ut quse pars sit in natura prœstan- 
tior, ad Dei venerationcm cultumque sécréta est... a 
quibus autem Ecclesia precandi morem accepit ? Ab 
iis etiam ubi precandum sit 'accepit, id est, ab apos- 
tolis. (Quœst., xvin.) 

(1) Nonne corripis eum qui de sinistra voluerit man- 
ducare? Si mensœ tua? injuriam putas fierï, maudu- 
cante conviva de sinistra ; quomodo non fit injuria 
mensa; Dei, si quod dextrum est, sinistrum feceris ; et 
quod sinistrum est, dextrum feceris ? (In ysal. cxxxvi. 

23 



398 



LE SIGNE DE LA CROIX 



appelons noble et précieux ce qui est à 
droite, moins précieux et moins noble ce qui 
est à gauebe (1). » 

Quant aux paroles qui accompagnent le 
mouvement de la main,- elles sont aussi de 
tradition apostolique. « Sur tout ce que 
vous rencontrez, dit saint Épbrem, faites le 
signe de la croix au nom du Père et du Fils 
et du Saint-Esprit (2). » 

EtTertullien : « La foi est signée dans le Père 
et dans le Fils et dans le Saint-Esprit (3). » 

Et saint Alexandre, soldat et martyr 
sous Maximien, se voyant condamné à 
mort, se tourne vers l'Orient, fait trois fois 
le signe de la croix sur tout son corps et 
dit : Gloire à vous, Dieu de nos pères, Père 
et Fils et Saint-Esprit (4). 

(1) Ipso enim locutionis usu, pro.dextro habere di- 
cimur quod pro magno pensamus: pro sinistro vero 
quod despicimus. (Moral., lib. XX, c. xvm.) 

(2) Quœcumque pertransis, signa primum in nomine 
Patris et Filii et Spiritus Sancti. (De panoplia.) 

(3) Fides obsignata in Pâtre otFilioetSpiritu Sancto. 
(De liaptism., c. vi.) 

(4) Totura corpus cruce ter signavit et ad Orientem 
versus : Gloria, inquit, tibi sit Deus patrum nostro- 



AU XIX e SIÈCLE. 399 

Toutefois, la forme que je viens de dé- 
crire était moins usitée chez les premiers 
chrétiens que parmi nous. Leur manière 
ordinaire était de faire le signe de la croix 
avec le pouce sur le front : Frontem crucis 
signaculo terimus. Gela tenait à la crainte 
de se trahir et à la répétition incessante du 
signe adorable. Tel est encore le signe de la 
croix le plus fréquent en Espagne et dans 
plusieurs autres pays. 

Pourquoi sur le front plutôt que sur le 
cœur? Ici, mon cher Frédéric, comme dans 
tout ce qui est ancien, il y a de grands mys- 
tères. J'en compte cinq. 

Le premier, l'honneur du divin Crucifié. 
« Ce n'est pas sans raison, dit saint Au- 

rum, Pater et Films et Spiritus. (Apud. Sur., 13 mai.) 
On cite deux manières de tenir la main en faisant le 
signe de la croix.' La première consiste à étendre les 
trois premiers doigts, en fermant les deux autres. 
Cette manière, qui exprime distinctement le mystère 
de la sainte Trinité, était encore très-usitée au trei- 
zième siècle. La seconde consiste à étendre les cinq 
doigts de la main. Elle rappelle les cinq plaies de N.-S. 
Aujourd'hui elle est seule en usage dans l'Église 
d'Occident. 



400 



LE SIGNE DE LA CROIX 



gustin, que le Verbe incarné a voulu que 
son signe fût marqué sur notre front. Le 
front est le siège de la pudeur, et il a voulu 
que le chrétien ne rougît pas des opprobres 
de son Maître. Si donc vous le faites en pré- 
sence des hommes, et si vous n'en rougissez 
pas, comptez sur la divine miséricorde (1). » 

Le second, l'honneur de notre front. « Le 
signe de la croix, dit Tertullien, est le signe 
des fronts, signaculum frontium (2). 

Et saint Augustin : « Un front sans signe 
de croix est une tête sans cheveux. La tête 
chauve est un sujet de honte et de dérision. 
Il en est de même du front que n'orne pas 
le signe de la croix. Un tel front est impu- 
dent. Entendez-vous l'homme qui en insulte 
un autre? Il lui dit : Tu n'as pas de front. 
Qu'est-ce à dire, qu'il est impudent ? Que 
Dieu me préserve d'avoir le front nu ; que la 



(1) Non sino causa signum suum Christus in froute 
nobis Agi voluit, tanquam in sede pudoris, ne Christi 
opprobria cliristianus erubescat. (In ps. xxx, Enarr., 
iv, n. 8.) 

(2) Contr. Marciori., lib. V. 



AD XIX" SIÈCLE. 40 1 

croix de mon Maître l'orne et le couvre (1). » 
Le troisième, le miracle de la Rédemp- 
tion. Le signe de la croix est un trophée. 
Les trophées se placent non dans les lieux 
obscurs, mais sur les places publiques, où 
tout le monde peut les voir, et, en les voyant, 
se rappeler les triomphes du vainqueur. 
« Pourquoi donc, s'écrie le grand Augustin, 
le Verbe divin n'aurait-il pas placé sur le 
front de l'homme, sur le membre le plus 
visible et le plus noble des membres, le si- 
gne de la victoire remportée par la croix 
sur les puissances infernales (2)? » 

En passant des lieux de supplice sur le 
front des empereurs, il fallait que la croix 
proclamât éternellement le grand miracle 
de la conversion de l'univers. 

Le quatrième, la propriété divine. Rentré 
en possession de l'homme, le divin Crucifié 
l'a marqué de son cachet, comme le pro- 

(1) Non habeam nudam frontem; togat eam crux 
Domini mei. (In ps. cxxxi.) 

(2) Ipsam crucom de diabolo supevato tanquam tro- 
pbœmn in frontibus fldolium positurus erat. (InJonn., 
Tract, .xxxvi.) 



402 



LE SIGNE DE LA CHOIX 



priétaire marque du sien les objets qui lui 
appartiennent. 

« Aussitôt, dit saint Gésaire d'Arles, que 
le Rédempteur eut rendu l'homme à la li- 
berté, il le marqua de son signe. Ce signe, 
c'est la croix. Gravée aux portes des palais' 
nous la portons sur notre front. C'est le 
vainqueur qui l'y place, pour apprendre à 
tous que nous sommes rentrés en sa pos- 
session, et que nous sommes ses palais et 
ses temples vivants. Aussi le démon, jaloux, 
furieux, rôde sans cesse, cherchant à nous 
voler le signe de notre affranchissement, la 
charte de notre liberté (1). » 

Le cinquième, la dignité de l'homme. Le 
front est la plus noble partie du corps, et 
comme le siège de l'âme. Qui est maître de 
la tête est maître de l'homme. Aussi, de 
toutes les parties du corps humain, le front 
est celle que le démon s'est le plus acharné 
à déformer. 

(1) Et idoo mine (diabolus) gémit, invidet, circuit 
sin forte vel furto a nobis possit auferre instrumentum 
ipsius manuraissionis et acquisitoe tabulœ libertatis. 
[Homil. V, depascha.) 



AU XIX SIECLE. 



403 



La déformation de cet organe par les 
compressions artificielles a fait le tour du 
monde : dans beaucoup de pays elle sub- 
siste encore. Défigurer l'image de Dieu, af- 
faiblir les facultés intellectuelles, dévelop- 
per les plus bas instincts : tels sont les 
résultats constatés de cette déformation hu- 
mainement inexplicable. 

Réparateur de toutes choses, Noire-Sei- 
gneur a voulu que le signe de la croix fût 
de préférence marqué sur le front, afin de 
le délivrer, et, en le délivrant, de rendre à 
l'homme, avec la plénitude de ses facultés, 
toute la dignité de son être. 

Le respect est une autre condition pour 
bien faire le signe de la croix. Le respect; 
parce que c'est un acte de religion quatre 
fois vénérable : par son origine, par son an- 
tiquité, par l'usage qu'en a fait tout ce que 
le monde a vu de plus grand et de plus 
saint, les apôtres, les martyrs, les vrais ca- 
tholiques de la primitive Église et de tous 
les siècles; par la gloire dont il brillera au 
dernier jour du monde, lorsque, annonçant 



404 



LE SIGNE DE LA CROIX 



l'arrivée du souverain Juge, il apparaîtra 
dans les nues, éclatant de lumière, et 
viendra majestueusement se placer à côté 
du tribunal suprême, pour la consolation 
des justes et la confusion éternelle des mé- 
chants. 

L'attention; sans elle le signe rédemp- 
teur n'est plus qu'un mouvement machinal, 
trop souvent inutile à nous-mêmes et peut- 
être injurieux à Celui dont il rappelle la ma- 
jesté, l'amour et les bienfaits. 

La confiance; mais une confiance filiale, 
vive, forte, fondée sur le témoignage des 
siècles, sur la pratique de l'Église, sur les 
effets merveilleux produits par ce signe, re- 
doutable au démon et libérateur de l'homme 
et du monde. 

La dévotion, qui met le cœur à l'unisson 
des lèvres. En faisant le signe de la croix, 
que fais-je? Je me proclame le disciple, 
.le frère, l'ami, l'enfant d'un Dieu crucifié. 
Sous peine de me mentir et de mentir à 
Dieu, je dois être ce que je dis. 
Ecoute nos pères : « Lorsque tu te signes, 



AU XIX 8 SIECLE. 



405 



songe à tous les mystères renfermés dans 
la croix. Il ne suffit pas de la former simple- 
ment avec le doigt, il faut auparavant la 
faire avec la foi et la bonne volonté... Lors- 
que tu marques du signe de la croix ta poi- 
trine, tes yeux et tous tes membres, offre- 
toi en hostie agréable à Dieu... 

« Si, en te marquant du signe de la croix, 
tu te proclames soldat chrétien, et qu'en 
même temps tu ne pratiques, suivant ton 
pouvoir, ni la charité, ni la justice, ni la 
chasteté, le signe de la croix nete sert de rien. 

« C'est une grande chose que le signe de 
la croix ; il ne faut s'en servir que pour mar- 
quer des choses grandes et précieuses. Que 
sert-il d'apposer un cachet d'or sur du foin 
ou de la boue? Que signifie le signe de la 
croix sur le front et sur les lèvres, si inté- 
rieurement l'âme est remplie de crimes et 
de souillures (1)? 



(1) S. Chrys., Bomil. 54, in Matth.; S. Eph., Dr 
adorât, vivif. crue; S. Aug., Serm., 215, De Temp. 
— Signum maximum atquo sublime. Lact., Div.instit,, 
lib. IV, c. xxvi. 

33. 






406 



LE «IGNE DE LA CROIX 



« Former le signe de la croix et pécher 
qu'est-ce faire? C'est placer le signe de là 
vie sur sa bouche et s'enfoncer le poignard 
dans le cœur(l).» 

De là, ce proverbe des premiers chré- 
tiens : Frères, ayez Jésus-Christ dans le 
cœur, et son signe sur le front : Habete 
Lhnstum m cordibus, et signum ejus in fron- 
tibus (2). 

De là encore ce mot de saint Augustin: 
« Dieu demande non des peintres, mais des 
opérateurs de ses mystères. Si vous portez 
sur votre front le signe de l'humilité de 
Jésus-Christ, portez dans votre cœur l'imi- 
tation de l'humilité de Jésus-Christ (3). » 

Nous avons tous raison d'agir ainsi. Que 
nul ne dise : Faire bien ou mal le signe de 
la croix, c'est peu de chose. Autrement 
ont pensé les siècles chrétiens ; autrement 

(1) Qui se signât et aliquid de sacrilego cibo man- 
ducat, quomodo se signât in ore, et gladium sibi mit- 
tit înpectore. (S. Cœs., Serm. 278, inter Augustin ) 

(2) Bcd., t. III, In collect. flor. et paraph. 

(3) Factorem quaerit Deus signorum suorum, non 
pictorem, etc. (S. Aug., Ser, 32.) 



AU XIX 8 SIÈCLE. 407 

pense encore l'Église catholique, la maî- 
tresse de la vérité ; autrement a pensé la 
Vérité en personne. En admettant même 
qu'un signe de croix est peu de chose, le 
Verbe incarné n'a-t-il pas dit : Celui qui est 
fidèle aux petites choses sera fidèle aux 
grandes ; comme celui qui est infidèle aux 
petites choses sera infidèle aux grandes ? 

N'est-ce pas cette fidélité journalière qui 
forme la vie chrétienne et prépare la for- 
tune éternelle? Dans l'afiaire du salut, 
comme dans toute autre affaire, ce qui 
suffit ne suffit pas. Qui ne veut faire que le 
nécessaire ne le fera pas longtemps. 

Dix fois le jour, je fais le signe de la 
croix. S'il est bien fait, voilà dix bonnes 
œuvres de plus, dix degrés de gloire et de 
bonheur de plus, pour toute l'éternité. 
Voilà dix pièces de monnaie de plus, pour 
payer mes dettes ou celles de mes frères 
de la terre et du purgatoire ; dix instan- 
ces de plus, pour obtenir la conversion 
des pécheurs et la persévérance des jus- 
tes, éloigner du monde et des créa- 



AOS 



LE SIGNE DE LA CROIX 



tures les maladies, les dangers et les fléaux. 

Calcule la somme de mérites accumulés 
à la fin d'une semaine, d'une année, d'une 
vie de cinquante ans. Et on dira que cela 
est peu de chose ! 

Tu connais maintenant, cher Frédéric, 
le signe de la croix et la manière de le faire! 
Laisse-moi te confier une pensée d'ambition. 
Je suppose qu'un étranger arrive à Paris et 
demande quel est le jeune homme qui, 
dans l'immense capitale, fait le mieux le 
signe de la croix: je veux qu'on puisse te 
nommer. Ace prix, je te promets une vie 
digne de nos aïeux de la primitive Église, 
une mort précieuse devant Dieu et au be- 
soin les honneurs de la canonisation : In 
hoc vince : Par ce signe tu vaincras. 

Ce mot divin est toujours ancien et tou- 
jours nouveau, car il est la formule d'une 
loi. Constantin, qui le premier mérita de l'en- 
tendre, est le type de l'homme. Le grand 
empereur s'avançait à marches forcées pour 
combattre Maxence, affreux tyran qui s'était 
emparé de la capitale du monde. Tout à 



AU XIX e SIÈCLE. 



409 



coup, par un temps serein, un peu après 
l'heure de midi, le signe de la croix paraît 
dans les airs, étincelant de lumière, et se 
fait voir à Constantin et à toute son armée, 
avec cette inscription : Par ce signe tu 
vaincras. In hoc vince. La nuit suivante, le 
Fils de Dieu apparaît à l'empereur, tenant 
en main le signe de la veille, etlui ordonne 
d'en faire un semblable, dont il se servira 
dans les combats, avec promesse de la vic- 
toire. 

Constantin obéit. Le signe céleste, res- 
plendissant d'or et de pierreries, brille aux 
regards des légions et devient le célèbre 
Labarum. Partout où paraît cette enseigne, 
la confiance anime les soldats de Constan- 
tin et épouvante ceux de Maxence. Les ai- 
gles romaines fuient devant la croix ; le pa- 
ganisme, devant le christianisme ; Satan, le 
vieux tyran de Rome et du monde, devant 
Jésus-Christ, sauveur de Rome et du monde. 
Il en devait être ainsi. 

Maxence défait et noyé, Constantin entre 
dans Rome. Une statue le représente tenant 






410 



LE SIGNE DE LA CROIX 



la croix à la main, avec cette inscription 
qu'il dicte lui-même : « C'est par ce signe 
salutaire, vrai symbole de force, que j'ai 
délivré votre ville du joug de la tyrannie, et 
que, rendant la liberté au sénat et au peuple 
romain, je les ai rétablis dans leur ancienne 
majesté et leur ancienne splendeur (1). » 

Constantin, c'est toi, c'est moi, c'est toute 
âme baptisée, c'est le monde chrétien. Jetés 
au milieu de la grande arène de la vie, à 
la tête de nos sens et de nos facultés, nous 
marchons à la rencontre d'un tyran plus re- 
doutable que Maxence. Rome, à nous, c'est 
le ciel; il veut nous en fermer l'accès. Con- 
tre nous il vient à la tête de ses légions in- 
fernales. Le combat est inévitable. 

Comme au fils de Constance, Dieu nous 
donne le même moyen de vaincre : le signe 
de la croix : In hoc vince. Aujourd'hui 

(1) Hanc inscriptionem, latino sermone, mandat in- 
cidere : Hoc salutari signo, vero fortitudinis indicio, 
civitatem vestram tyrannidis jugo liberavi et S, P. Q. 
R. in libcrtatcm vindicans pristinse amplitudini et 
splendori restitui. (Euseb., Vit. Constant., lib, C, 

c. XXXIII.) 



AU XIX 8 SIÈCLE. 



411 



comme autrefois, ce signe est la terreur des 
démons, formido dwmonum. Faisons-le avec 
foi, et le chemin de la Ville éternelle nous 
est ouvert. 

Vainqueurs, et vainqueurs pour toujours, 
notre reconnaissance élèvera, aux regards 
des anges et des élus, une statue portant 
l'inscription constantinienne : C'est par ce 
signe salutaire, vrai symbole de force, que 
j'ai vaincu le démon, délivré mon âme et 
mon corps de sa tyrannie, et qu'en rendant 
à mes sens, à mes facultés, à mon être tout 
entier la liberté véritable, je les ai établis, 
pour toute l'éternité, dans les splendeurs 
d'une gloire sans mélange et sans limites : 
In hoc vince. 

Salut donc, dirai-je en empruntant la voix 
des Pères et des Docteurs de l'Orient et de 
l'Occident, salut, signe de la croix! éten- 
dard du grand Roi, immortel trophée du 
Seigneur, signe de vie, signe de salut, signe 
de bénédiction, épouvante de Satan et des 
légions infernales, rempart inexpugnable, 
armure invincible, bouclier impénétrable, 



412 LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIECLE. 

épée royale, honneur du front, espérance des 
chrétiens, remède des malades, résurrection 
des morts, guide des aveugles, soutien des fai- 
bles, consolation des pauvres, joie des bons, 
effroi des méchants, frein des riches, ruine 
des superbes, juge desinjustes, libertédes es- 
claves, gloire des martyrs, chasteté des vier- 
ges, vertu des saints, fondement de l'Église (1). 

Tu as désormais, cher Frédéric, ma ré- 
ponse à tes deux questions. L'autorité de 
tous les siècles les résout- en ta faveur. Cette 
apologie victorieuse de ta noble conduite 
t'armera, je l'espère, pour toujours contre 
les moqueries et les sophismes. 

D'une part, tu sais combien est impor- 
tante et solidement fondée la pratique habi- 
tuelle du signe de la croix ; d'autre part, tu 
es en mesure d'apprécier à sa juste valeur 
l'intelligence de ceux qui ne le font pas, et 
d'estimer comme il le mérite le caractère de 
ceux qui rougissent de le faire : In hoc vmce, 

(I) Gretzer, lib. IV, c. lxiv, etc. 



FIN. 



TABLE DES MATIERES 



PREMIÈRE LETTRE. 

État de la question. — Le monde actuel ne fait plus, ou il 
fait rarement, ou il fait mal le signe de la crois. — Les 
premiers chrétiens le faisaient, ils le faisaient souvent, ils 
le faisaient bien. — Nous avons raison, et ils avaient 
tort- ou nous avons tort, et ils avaient raison; lequel des 
deui? 27 à 30 

DEUXIÈME LETTRE. 

Examen de la question. — Préjugés en faveur des pre- 
miers chrétiens. — Premier préjugé : leurs lumières, ou 
leur voisinage des apôtres. — Second préjugé : leur sain- 
teté. — Troisième préjugé : la pratique des vrais chré- 
tiens dans tous les siècles. — Les Pères de l'Église furent- 
ils de grands génies ? 37 a i7 



TROISIEME LETTRE. 

Suite du troisième préjugé : les docteurs de l'Orient et de 
l'Occident. — Constantin, Théodose, Charlemagne, saint 
Louis, Bavard, don Juan d'Autriche, Sobiesky. — Qua- 



414 



TABLE DES MATIÈRES. 



Même préjugé : la conduite de l'Église. - Cinquième 
préjugé : ceux qui ne font pas le signe de la croix. - Ré- 
48 à 62 



sumé. 



QUATRIÈME LETTRE. 

Réponse à une objection : les temps sont changés. - Raisons 
en faveur des premiers chrétiens, tirées de la nature même 
du signe de la croix. _ Le signe de la croix est cinq 
choses. - Un signe qui ennoblit l'homme. — Preuves 
que le signe de la croix est divin 63 â 73 

CINQUIÈME LETTRE. 

Le signe de la croix nous ennoblit. - Il est le signe exclu- 
sif de 1 élite de l'humanité. _ Il est le blason du catholi- 
que. _ Ce que c'est qu'un catholique. - En nous enno- 
blissant, le signe de la croix nous enseigne le respect de 
nous-mêmes. — Importance de cette leçon. — Honte de 
ceux qui ne font pas le signe de la croix. _ Tableau du 
mépris qu'ils ont pour eux-mêmes 74 à 85 

SIXIÈME LETTRE. 

Résumé de la lettre précédente. - Le signe de la croix 
est un livre qui nous instruit. — Création, Rédemption, 
Glorification trois mots qui renferment toute la science de 
Dieu, de l'homme et du monde. _ Le signe de la croix 
dit ces trois mots avec autorité, — avec lucidité, — avec 
profondeur. _ 11 les dit à tous, - partout - et tou- 
J° urs 86à9S 



SEPTIÈME LETTRE. 

Place que le signe de la croix tient dans le monde. — Ce 
qu'était le genre humain avant de savoir faire le signe de 
la croix. — Ce que devient le monde en cessant de faire 



TABLE DES MATIERES. 415 

le signe de la croix. — Nouveau point de vue : Le signe 
de la croix est un trésor qui nous enrichit 96 à 107 



HUITIEME LETTRE. 

Le signe de la croix connu et pratiqué depuis l'origine du 
monde. — Contradiction seulement apparente. — Sept ma- 
nières de faire le signe de la croix. — Jacob, Moïse, Samson, 
ont fait le signe de la croix. — Témoignages des Pères. — 
David, Saloraon, tout le peuple juif faisait le signe de la 
croix et en connaissait la valeur. — Preuves.... 108 à 122 

NEUVIÈME LETTRE. 

Le signe de la croix chez les païens. — Nouveaux détails sur 
une forme extérieure du signe de la croix chez les pre- 
miers chrétiens. — Les martyrs dans l'amphithéâtre. — 
Étymologie du mot a adorer ». — Les païens adoraient en 
faisant le signe de la croix. — Comment ils le faisaient. — 
Première manière 123 à 135 

DIXIÈME LETTRE. 

Seconde et troisième manière dont les païens faisaient le signe 
de la croix. — Témoignages. — La Pietas publica. — Les 
païens reconnaissaient une puissance mystérieuse au signe de 
la croix. — D'où leur venait cette croyance? — Grand 
mystère du monde moral. — Importance du signe de la croix 
aux yeux de Dieu. — Le signe de la croix dans le monde physi- 
que. — Paroles des Pères et de Platon. — Inconséquence des 
païens anciens et modernes. — Raison de la haine particu- 
lière du démon pour le signe de la croix 136 à 156 



ONZIEME LETTRE. 

Le signe de la croix est un trésor qui nous enrichit, parce 
qu'il est une prière : Preuves. — Prière puissante : Preu- 



'. I 6 



TABLE DES MATIÈRES. 



vos. — Prière universelle : Preuves. — H pourvoit à tous 
Ils besoins. — Pour son âme l'humme a besoin de lumières. 
— Le signe de la croix les obtient : Preuves. — De furce le 
signe de la croix la procure : Preuves. — Exemple tics 
157 i 179 



martyn . 



DOUZIÈME LETTRE. 

Nécessité perpétuelle du signe de la croix pour obtenir la force. 
— Recommandation et pratique des chefs de la lutte spiri- 
tuelle. — signe de la croix dans les tentations. — Signe de 
la croix à la mort. — Exemple des martyrs. — Exemple des 
vrai» chrétiens mourant de mort naturelle". — Les mourants se 
faisant faire le signe de la croix par leurs frères. 180 à 196 

TREIZIÈME LETTRE. 

Effet! du signe de la croix dans l'ordre temporel. — Il guérit 

tuutes les maladies et éloigne tout ce qui peut nous nuire. 

Il rend la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole 001 
muets, l'usage des membres aux boiteux et aux paralytiques, 
guérit les autres maladies etrend la vie aux morts. 197 à 217 

QUATORZIÈME LETTRE. 

Le Mfçne île la croix préservatif contre tout ce qui peut 
compromettre la santé et la vie. — Il apaise les tempêtes. 
— Eteint le feu. — Protège contre les accidents. — Ar- 
rête les Ilots. — Fait rentrer les eaux dans leur lit. 

Éloigne les bûtes féroces. — Préserve du poison. — De 
U foudre. — Fait des créatures des instruments de pro- 
il &* 218 à 238 

QUINZIÈME LETTRE. 

Réponse à une question. — Le signe de la croix est une 
arme qui dissipe l'ennemi. — La vie est une lutte. 



BHI 



TABLE DES MATIÈRES. 417 

Contre qui. — Nécessité d'une arme à la portée de tous. — 
Quelle est cette arme? — Preuves que le signe de la croix: 
est l'arme spéciale, l'arme de précision contre les mauvais 
esprits 239 à 26i 

SEIZIÈME LETTRE. 

Le signe de la croix brise les idoles et en chasse les démons : 
exemples. — Il les chasse des possédés : exemples. — 
Anecdote récente. — Nouvelles preuves : les exorcismes. — 
Il rend vaines les attaques directes des démons : exem- 
ples. — Leurs attaques indirectes : preuves. — Toutes 
les créatures asservies au démon lui servent d'instruments 
pour nous nuire. — Le signe de la croix les affranchit et 
les empêche d'être nuisibles à notre corps et à notre âme. 
— Profonde philosophie des premiers chrétiens. — Usage 
qu'ils faisaient du signe de la croix. — Tableau par saint 
Chrysostome ■ 262 à 284 

DIX-SEPTIÈME LETTRE. 

Résumé. — Nature du signe de la croix. — Le cas qu'on en 
fait aujourd'hui. — Ce qu'annonce l'oubli, le mépris du 
signe de la croix. — Spectacle du monde actuel. — Satan 
revient. ■ — Rester fidèle au signe de la croix. — Surtout 
avant et après les repas. — La raison, l'honneur, la liberté, 
le commandent. — La raison est-elle pour ou contre ceux 
qui font le signe de la croix sur la nourriture : exemples 
et raisonnements 285 à 301 

DIX-HUITIÈME LETTRE. 

L'honneur commande de prier avant et après le repas. — La 
prière sur les aliments aussi ancienne que le monde, aussi 
étendue que le genre humain. — Preuves : Benedîcite et 
Grâces de tous les peuples. — Ne pas les dire, c'est s'assimi- 
ler aux êtres qui n'appartiennent pas à l'espèce humaine. — 
Rénir la table est une loi de l'humanité 302 à 320 



418 



TABLE DES MATIÈRES. 

DIX-NEUVIÈME LETTRE. 



Raison de la bénéd.ct.on de la table. - C'est un acte de H- 

™nt _ r° ,S ^ ranS : Ie m ° ndc ' ,a chair - le «-on. - 
Tuple v.cto.re du s.gne de la croit et de la prière sur les 
aliments. - Victoire sur le monde : Preuves. - Sur la 
chair : Preuves. _ Sur le démon : Preuves. - Remarquable 

321 à 340 

VINGTIÈME LETTRE. 

Le signe de la croix est un guide qui nous conduit. - Besoin 
duu gu.de. _ Etat de l'homme ici-bas. _ Le signe de a 
ero.x conduit l'homme à sa fin par le souvenir *" y L" 
tatou souvenir qu'il rappelle. _ Souvenir général - 
Souvenir particulier. _ imitation particulière... 341 à 356 

VINGT ET UNIÈME LETTRE. v 
In,itation générale. - Imitation de la sainteté 'de Dieu. _ 
de IWe T%î Z ? ^ de ta ™* «anetifi ateu, 

de otu fe ■ "> , T ~ Imilati0n de la ch * rité 
dt D,eu. - Ce quest la charité en Dieu. - Ce qu'elle 

«oit être en nous. - En nous l'enseignant, le signe de la 

pZe UD S ' gDe ël ° qUent et SÛr - ~ I*L-i 
357 à 370 

VINGT-DEUXIÈME LETTRE. 

Prononcé du jugement entre nous et les premiers chrétiens. _ 
rem.ere obligation, faire résolument le signe de la croix le 

ment ""S? f ^ ""■ ~ Raisons de *■ ^ire réso.i- 
ment. Honte et dangers de ne pas le faire. - État de la 
santé physique et morale du monde actuel. - Impossibilité 
pour l'homme de ne pas porter le signe de Dieu ouTe* ZZ 
démon. _ Ce qu'est le signe du démon 371 à 386 



.JifcJ»*»*'' : - 



TABLE DES MATIERES. 



419 



VINGT-TROISIEME LETTRE. 

Raisons de la puissance et de la haute mission du signe de la 
croix. — Dogme fondamental. — Ce qui se passe dans 
l'ordre politique, image de ce qui a lieu dans l'ordre mo- 
ral. — La Réforme, première fille de la Renaissance du 
paganisme, abat toutes les croix. — La Révolution française, 
seconde fille du paganisme, imite sa sœur. — Seconde 
obligation; faire souvent le signe de la croix. — Raisons 
prises de l'état actuel. — Troisième obligation; bien faire 
le signe de la croix : condition. — Le signe de la croix 
signe éternel de victoire. — Constantin. — Louanges du 
signe de la croix 3S7 à 416 



FIN DE LA TABLE. 

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5111-78. — CoHBEtt. Typ. et stér. de Crête. 



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