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Full text of "Sainte Jeanne-Françoise de Frémyot de Chantal, sa vie et ses Oeuvres. 2, Oeuvres diverses : Petit livret ; questions de sainte de Chantal, réponses de saint François de Sales ; Papiers intimes ; Exhortations, entretiens, instructions"

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SAINTE | 
GENEVIEVE 



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SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 



DE CHAÏVTAL 



SA VIE ET SES OEUVRES 



EDITION AUTHENTIQUE 



rUBLIEE TAR LES SOINS 
DBS RELIGIEUSES WJ PREMIER MONASTERE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE d'AWECV 



TOME DEUXIEME 



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fiF.NFVIEVE 






L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de 
reproduction à l'étranger. 

Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) 
en avril 1875. 



PAMS. — TYPOGRAPHIE DE E. TLON ET C ic , 8 , RLE GARAKCIÉRB. 



SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 

SA VIE ET SES OEUVRES 



OEUVRES DIVERSES 

PETIT LIVRET. 

QUESTIONS DE SAINTE DE CHANTAL ; RÉPONSES DE SAINT FRANÇOIS DE SALES. 

PAPIERS INTIMES. — EXHORTATIONS. — EXTRET1EXS. INSTRUCTIONS. 







PARIS 

E. PLON et C ie , IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GARANCIÈBE, 10 

1875 

Tous droits réservés 



PRÉFACE 



Le nom de sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantai 
n'éveille pas l'idée d'une femme auteur, d'une religieuse qui, 
à l'exemple de sainte Thérèse, aurait composé des ouvrages 
destinés à la publicité. La Fondatrice de la Visitation, en 
effet, n'a pas écrit une seule page en vue de l'impression. 
Comment donc les opuscules qui composent le présent vo- 
lume appartiennent-ils très-légitimement à la Sainte, et par 
quelle voie nous sont-ils parvenus? Voilà ce qu'il nous faut 
expliquer brièvement ; après quoi, nous aurons à signaler la 
valeur ascétique de ces opuscules, et à marquer le caractère 
de chacun. 

Sainte Chantai n'a point, à proprement parler, fait œuvre 
d'écrivain; mais elle a fait œuvre de fondatrice, œuvre en- 
core de directrice des âmes; elle a excellé dans le gouver- 
nement de son Ordre et dans la conduite spirituelle des re- 
ligieuses soumises à son autorité. Or, pour l'administration 
générale, comme pour la direction particulière, son action 
s'exerçait surtout par des exhortations, des conseils et des 
entretiens, en un mot, par une parole vivante et animée. 
Mère de la Visitation, elle était chargée d'élever sa famille 
encore au berceau, de présider au développement de sa vie 
religieuse. Dans sa tendresse maternelle, elle n'ignorait pas 



PRÉFACE. 
qu'elle devait le pain de l'âme aux filles que le Seigneur lui 
avait données, et elle leur distribuait, sous bien des formes, 
une nourriture aussi douce que fortifiante. C'était pendant 
les récréations, ou bien dans les réunions prescrites par la 
règle, que la sainte Fondatrice servait à ses enfants ces re- 
pas spirituels. 

Les récréations étaient mises à grand profit pour l'édifi- 
cation et pâture du petit troupeau. Au jardin, pendant l'été, 
dans une salle, en hiver, les religieuses entouraient leur 
Mère d'une vivante couronne; et, bientôt, la conversation 
était lancée par l'une ou par l'autre des Sœurs sur un sujet de 
spiritualité , à la grande satisfaction de tout le cercle et de 
sainte Jeanne-Françoise toute la première. La digne supé- 
rieure applaudissait à une pareille initiative ; elle aimait à 
être provoquée par ses religieuses, à être mise par elles sur 
le chapitre des observances régulières ou des vertus pro- 
pres à leur Institut. « Je ne suis pas grande prédicatrice, leur 
» disait-elle un jour, je ne sais presque parler qu'en répon- 
» dant. » La Sainte, qui était le pivot de la conversation, ne 
la laissait pas languir. Assaillie d'observations et de deman- 
des, elle faisait face à tout, elle avait réponse à toutes les 
questions, éclaircissement pour tous les doutes. Sur tout elle 
répondait avec son grand bon sens , avec cette science des 
choses spirituelles qu'elle avait puisée auprès de saint Fran- 
çois de Sales et au pied du crucifix. Pendant ces causeries 
d'un intérêt si vif et si élevé, les heures s'écoulaient trop ra- 
pidement au gré des Sœurs, qui toutes se retiraient récréées 
pour l'esprit, pour le cœur et pour l'âme. C'était sur une 
moindre échelle, mais avec non moins de charme et de pro- 



PRÉFACE. IX 

fit, une imitation des Conférences si connues des anciens 
solitaires. 

Aux jours où la communauté se réunissait au Chapitre, la 
Sainte, qui présidait l'assemblée, prenait la parole, et, au 
milieu de ses filles silencieuses et attentives, elle traitait un 
sujet spécial. C'était un point de perfection religieuse qu'elle 
développait, une des vertus propres à son Institut qu'elle 
présentait sous différents aspects; c'était encore des con- 
sidérations sur un mystère, sur une fête de l'Église, ou bien 
encore des avis relatifs à la correction de quelque défaut... 
De leur côté, les novices avaient quelquefois le bonheur 
d'entendre la zélée Fondatrice. En s'adressant à elles, sainte 
Chantai s'attachait surtout à les débarrasser de l'esprit du 
siècle, pour leur inculquer l'esprit religieux; elle arrosait de 
sa parole ces jeunes plantes qui devaient embellir les jardins 
de l'Époux céleste. 

Pendant ces réunions, véritables festins de l'âme, pas une 
miette qui tombât par terre, pas une parole de l'incompa- 
rable Mère qui ne fut recueillie, an moment même et sur 
place, dans le cœur de chacune des religieuses. Ce n'est pas 
tout. Après les assemblées, comme après les récréations, 
plusieurs des Sœurs prenaient la plume, et, sous l'impres- 
sion toute fraîche de ce qu'elles venaient d'entendre, elles 
fixaient sur le papier ce qui les avait le plus frappées, ce qui 
répondait le mieux à l'état présent de leur âme. Or, comme 
les impressions et les goûts ne pouvaient se ressembler en 
tout chez les différentes religieuses qui prenaient des notes, 
tel passage, omis par les unes, était recueilli par les autres. 
Il en résultait que ces différentes rédactions se complétaient 



x PRÉFACE. 

les unes les autres, ce qui a permis de reconstituer, à peu 
près dans leur intégrité, les Entretiens et les Allocutions de 
sainte Chantai. Rappelons encore ceci : parmi les Sœurs 
qui rédigèrent les notes en question, figurent les supérieures 
les plus illustres de l'Ordre, et surtout la Mère de Chaugy. 
C'est dire assez avec quelle exactitude furent recueillies les 
paroles de leur Bienheureuse Fondatrice. Au reste, nous 
avons de cette fidélité une preuve matérielle : en conférant 
les anciennes copies, nous trouvons les passages parallèles 
reproduits d'une manière à peu près identique. 

L'authenticité des Exhortations et des Entretiens, au sens 
que nous venons de marquer, ne saurait être contestée. 
Ces ouvrages émanent donc de sainte Chantai ; son nom , 
qu'elle n'y a pas mis elle-même, y a été apposé, à bon droit, 
par les religieuses qui ont été les premières à jouir de leur 
contenu. Pour le dire en passant, la provenance singulière 
de ces opuscules, la voie par laquelle ils nous sont parve- 
nus, leur donne un piquant intérêt. 

Tombés de la bouche de la vénérée Fondatrice , ils ont 
été pieusement recueillis par ses filles spirituelles. Après 
être demeurés de longues années dans le demi-jour du 
cloître, où ils ont fait les délices de plusieurs générations de 
religieuses, les voilà qui sont livrés au grand jour pour l'é- 
dification de tous. Mais ce qui nous recommande par-dessus 
tout ces OEuvres diverses, c'est la valeur qu'elles emprun- 
tent au mérite de celle qui les a, non pas écrites, mais 
parlées pour la plupart. 

Sainte Jeanne-Françoise de Chantai fut initiée à la per- 
fection religieuse par saint François de Sales. Dès qu'elle 



PRKFACE. xi 

eut rencontré sur sa route l'évêque de Genève, dès qu'elle 
se fut placée sous sa conduite, sa vie entra dans une phase 
toute nouvelle. Associée par la Providence avec cet illustre 
prélat pour l'établissement de la Visitation, elle puisa dans 
son commerce les trésors d'une merveilleuse sagesse. Pen- 
dant dix-neuf ans, elle reçut les leçons de ce maître si habile 
dans la science des Saints; pendant dix-neuf ans, elle vécut 
à son école, sous sa discipline; pendant dix-neuf ans elle 
fut dirigée par ce conducteur angélique, formée par lui à la 
pratique des plus sublimes vertus. Cette femme, que le ciel 
prédestinait à devenir la reine abeille de la ruche, qui devait 
envoyer de ses religieuses dans les pays voisins de la Sa- 
voie , cette femme d'élite, l'évêque de Genève l'entoura de 
soins nonpareils. Or, telles étaient les dispositions de cette 
âme éininente, telle fut sa correspondance aux enseigne- 
ments de l'incomparable prélat ainsi qu'aux grâces de l'Es- 
prit-Saint, que la spiritualité n'eut bientôt plus de secrets 
pour elle, la perfection pas de hauteur qu'elle ne connut 
parfaitement pour l'avoir fréquentée. Un fait, pris entre 
plusieurs, nous servira à mesurer les progrès qu'elle fit du- 
rant ces années si fécondes. Saint François de Sales com- 
posa pour les religieuses de la Visitation , et spécialement 
pour la Mère de Chantai, le Traité de l'Amour de Dieu, ce 
chef-d'œuvre delà plus haute mysticité : cela dit tout à qui- 
conque a lu un pareil ouvrage. 

Et comme religieuse, et comme supérieure delà Visitation, 
sainte Jeanne-Françoise procède de saint François de Sales , 
elle appartient à sa famille spirituelle, dont elle fait la gloire. 
Elle s'est nourrie des paroles et des œuvres de celui qui lui 



XII 



PRÉFACE. 

fut un père tendre et un maître sans pareil; elle s'est im- 
prégnée de son esprit et l'a communiqué à la Visitation, 
où nous le voyons aujourd'hui vivace comme aux plus beaux 
jours. On peut le dire en toute vérité, c'est François de Sales 
qui parle par la bouche de la digne Fondatrice, qui écrit par 
sa plume, qui gouverne par son moyen. C'est de lui qu'elle 
s'inspire , lui dont elle invoque l'autorité, dont elle se pro- 
pose, à elle-même et à ses Sœurs , les illustres exemples. 
Cette filiation, le lecteur n'aura pas de peine à la constater, 
en parcourant ce volume. 

Cependant, le Seigneur faisait passer la Mère de Chantai 
par la rude école du calvaire; le jardin de l'Époux semblait 
produire pour elle moins de roses que de ronces et d'épines. 
Assauts de l'enfer, sécheresses spirituelles, désolations de 
l'âme, éclipses intérieures plus ou moins prolongées, les 
épreuves de tout genre ne lui furent pas épargnées. Au mi- 
lieu de ces vicissitudes, cette âme si forte apprenait à com- 
patir aux misères de ses filles spirituelles; elle acquérait 
cette expérience personnelle que rien ne saurait remplacer 
dans le gouvernement des autres et le maniement des esprits. 
Ensuite, son maître par excellence n'était autre que l'Espnt- 
Saint. Cet Esprit de lumière et d'amour, elle l'avait installé 
dans son cœur comme sur une chaire; et, lui remettant les 
rênes de sa volonté, l'oreille ouverte à ses moindres inspi- 
rations, elle lui disait souvent : Parlez, Seigneur , parce que 
votre servante écoute. Or, un jour, sous l'inspiration de ce 
directeur intime, elle fit vœu de pratiquer, en toutes choses , 
ce qui lui paraîtrait le plus parfait. 

Après avoir été à si bonne école, après y avoir puisé la 



PRÉFACK. xrn 

science théorique et pratique des choses de Dieu, la digne 
Fondatrice pouvait parler avec autorité, diriger ses Sœurs 
dans les voies de la perfection religieuse, remplir vis-à-vis 
d'elles un rôle qui revêt la dignité d'un ministère. Ainsi la 
grâce avait combiné son action intérieure avec l'influence 
extérieure de saint François de Sales, pour réaliser en elle 
le type parfait d'une supérieure , pour en faire une maîtresse 
aussi ferme que prudente, une directrice dont les lumières 
égalaient les hautes vertus. D'elle on pouvait dire aussi : 
« Elle a ouvert la bouche pour parler les paroles de la sagesse. » 
La sagesse, cette qualité qui remplace toutes les autres, la 
sagesse brille d'un vif éclat dans les OFuvres de la Sainte. Ce 
caractère, qui en constitue le mérite et la valeur, a été bien 
saisi, parfaitement exprimé par les théologiens que la Con- 
grégation des Rites chargea d'examiner les écrits de la Mère 
de Chantai. Ils affirmèrent d'abord que ces écrits ne renfer- 
ment aucune erreur contre la foi et les bonnes mœurs, au- 
cune doctrine nouvelle, aucune opinion contraire au senti- 
ment commun et à la tradition do l'Église; ensuite, ils 
ajoutèrent à cette déclaration des témoignages officiels que 
nous ne saurions mieux faire que de citer ici. 

Le premier, le révérend père Alexandre Russi, supérieur 
général des Pères de l'Oratoire de Saint-Philippe de Néri , 
déclara qu'il lui semblait, en lisant ces écrits, voir saint 
François de Sales ressuscité et l'entendre parler, tant ils lui 
avaient paru remplis de douceurs et de suavités spirituelles, 
ce qui lui fit dire hardiment (ce sont ses propres paroles) 
« qu'ils sont comparables à ces plantes aromatiques dres- 
» sées par les maîtres parfumeurs dont il est parlé dans les 






XIV 



PREFACE. 

» Cantiques. J'y ai surtout reconnu (ajoute-t-il) des ensei- 
■ gnements excellents de prudence , de mortification , d'hu- 
» milité, d'obéissance et d'observance régulière, et, l'âme 
. saisie d'admiration et de joie, je me suis félicité moi-même 
» en disant : J'ai tiîoivé la femme forte. » Je ne m'étonne 
,, donc pas si dans le saint Ordre qu'elle a fondé , sous 
«la direction de saint François de Sales, son maître, 
» l'on voit fleurir merveilleusement l'observance régulière 

» et la vertu. » 

De son côté, le révérend père Monsinat, procureur gé- 
néral et plus tard Général de l'Ordre des Minimes, déclarait 
aussi qu'il avait reconnu et admiré, dans ces écrits, les pro- 
ductions d'une âme divinement éclairée et conduite par le 
Saint-Esprit. « Elle (sainte Chantai) satisfait si parfaitement 
» (dit-il) aux doutes que ses religieuses lui proposent, qu'elle 
» semble n'avoir rien omis de tout ce que la piété et la pru- 
n dence chrétienne, ou la perfection religieuse , pouvaient 
» désirer, pour répandre dans leurs âmes l'intelligence et 
» l'amour des Règles , Constitutions et Coutumes de son 
» Ordre. On y voit briller les traits les plus admirables de la 
» prudence et de l'humilité chrétienne, du zèle pour la mai- 
» son du Seigneur et pour le salut des âmes , du renonce- 
» ment à soi-même, de la confiance en Dieu, de la pauvreté 

• évangélique, de la patience, de la force d'esprit et de toutes 
» les autres vertus; de sorte que chacun trouve dans ses 
■■ écrits, et des remèdes pour les blessures de son âme, et 
■ des moyens pour s'affermir dans les voies de la sainteté, 

• accompagnés, les uns et les autres, de si doux attraits 

• pour animer à la piété, que plus on lit, plus on dé- 



XV 



PREFACE. 

» couvre de trésors cachés, et plus on goûte de douceurs 
» ineffables. » 

Il ne se peu! rien dire de plus élogieux. Ajoutons que ces 
témoignages motivèrent l'approbation donnée par la Con- 
grégation des Rites aux écrits de la vénérable Fondatrice. 

On a dû le remarquer, le P. Bussi signale l'influence pro- 
fonde que l'évêque de Genève exerça sur notre Sainte. Cette 
influence, que nous avons marquée nous-même,il ne faudrait 
pas l'étendre au delà de ses limites réelles. Associés pour l'é- 
tablissement de la Visitation, saint François de Sales et sainte 
Jeanne-Françoise furent rapprochés et unis par l'action de la 
grâce plus que par la conformité de leur caractère. L'évêque 
de Genève, en effet, semblait reproduire, dans une image 
vivante, la mansuétude et la bénignité du Sauveur, tandis 
que la Mère de Chantai apparaissait comme la personnifica- 
tion de la femme forte. Or, pour sa perfection propre comme 
pour l'intérêt des religieuses qu'elle devait conduire, il était 
bon que celle-ci passât sous la discipline du suave prélat. 
Dans ses rapports avec ce père si bon, si tendre, tout en 
savourant le miel de sa doctrine, cette religieuse si ardente, 
si énergique, si généreuse, tempéra les qualités de sa puis- 
sante nature; elle assouplit la fermeté de son caractère, elle 
apprit à connaître la mesure et le frein pour sa propre con- 
duite et pour celle des autres. En un mot, les ressorts de 
cette grande âme, sans rien perdre de leur force, contrac- 
tèrent, à l'onction de l'huile, plus de souplesse et de flexibi- 
lité. Ici, comme toujours, la grâce perfectionna la nature, 
sans l'absorber, sans la détruire. 

Mais, où la personnalité de sainte Jeanne-Françoise de 



I 



I 









XVI 



PREFACE. 

Chantai se trouve à peu près entière, c'est dans la forme de 
ses ouvrages; elle s'accentue d'autant plus vivement de ce 
côté, que, dans le laisser-aller des récréations, ou même 
dans la gravité des allocutions réglementaires, elle n'avait 
pas à se préoccuper de style. Sous ce rapport, elle ne pro- 
cède nullement de saint François de Sales; sa manière de 
concevoir et de s'exprimer ne sent point l'école salésienne. 
Les fleurs naissent sous la plume de l'évêque de Genève; 
ses écrits en sont émaillés. Ce prélat, d'une doctrine si 
riche et si sûre, revêt la plus haute théologie de formes 
heureuses, qui la rendent accessible à tous; il exprime les 
pensées les plus profondes avec des comparaisons frappantes 
de vérité, avec de gracieuses images qui éclairent l'esprit 
en le charmant. Chez lui , tout sourit et tout brille; tout est 
large et abondant. Lorsqu'on passe de ses ouvrages à ceux 
de sainte Chantai, le contraste est frappant. La religieuse 
s'exprime d'une manière sobre, coupée, dépouillée d'orne- 
ments. A ce langage, nous reconnaissons un esprit grave, 
pratique, avec une légère teinte d'austérité. Chez elle, l'ima- 
gination est tenue à l'écart; la parole est au ferme bon sens, 
à la grave expérience, au zèle de la mère pour le progrès 
de ses filles spirituelles dans la vertu. Les fruits abondent, 
mais les fleurs sont rares; et encore celles qui apparaissent 
de loin en loin, sont-elles cueillies dans les parterres de 
saint François de Sales, ou dans le jardin de l'épouse du 
Cantique des Cantiques. Le dépouillement intérieur de la 
grande religieuse se reproduit en quelque manière dans son 
langage. Les beautés littéraires, les grâces de l'imagination 
ne brillent pas ici d'un grand éclat; à la place, vous trou- 



PREFACE. 



XVII 



verez d'excellents avis, de fortes peintures du cœur humain, 
les maximes mortifiantes et crucifiantes de l'Evangile pro- 
posées avec une vigueur sans égale. Les opuscules de sainte 
Chantai reflètent d'autant plus fidèlement son âme, que ces 
écrits sont le produit spontané de ses idées et de ses senti- 
ments. L'énergie de la pensée, le relief et la pointe de l'ex- 
pression , ces qualités que nous admirons en plus d'un en- 
droit, sont bien de la femme forte que nous connaissons. Et 
puis, combien de pages où le zèle ardent et les chaleureuses 
exhortations décèlent lagrande sainte, l'éminenle supérieure? 
Certes, et cela soit dit à l'honneur de la mère et de ses filles : 
sainte Jeanne-Françoise n'épargne pas ses religieuses; 
elle y va, à leur endroit, d'une maîtresse main. Ce n'est 
pas elle qui voilera la croix, qui émoussera la pointe des 
épines; ce n'est pas elle qui adoucira les reproches au 
moyen de circonlocutions timides ou de périphrases embar- 
rassées. Qu'elle rencontre sur son chemin, dans une maison 
de la Visitation, l'esprit du monde, et elle le flagellera d'im- 
portance; elle lui dira son fait en termes forts nets. Ecou- 
tons plutôt : « // n'y a rien, dit-elle, qui me soit plus insup- 
■>■> portable que de voir qu'une fille de la Visitation veuille être 
« soigneuse de son point d'honneur; car n'est-ce pas vne chose 
» monstrueuse? Quoi! mettrions-nous notre honneur dans des 
v fadaises ? » 

Un beau jour, dans l'octave de Pâques, s'adressant aux 
novices, elle leur disait : « Mes Sœurs, je vous recommande 
» soigneusement deux choses : premièrement . il faut que vous 
"travailliez cojiraqcusemcnt et fidèlement à votre perfection; 
» secondement , il faut laisser faire les autres, vous laissant 









XVIII 



PREFACE. 

» écorcher , dépouiller et plier comme on voudra Il faut vous 

» laisser plier comme on plie un mouchoir . » Voilà des expres- 
sions qui se peignent, ou mieux, qui s'enfoncent dans la mé- 
moire de manière à n'en plus sortir. Citons encore un pas- 
sage : «0 Dieu! dit la zélée supérieure, s'il faut demeurer 
» encore çà-bas, que ce soit pour ij pratiquer de solides vertus. 
» Nous marchons beaucoup trop en enfant; cela me fâche. Il faut 
» que les fuies de cet Institut pratiquent les actes des vraies, 
■D héroïques et grandes vertus. Il faut rompre ou faire.... » 

Cependant il s'en faut bien que la fermeté de la supérieure 
étouffe, dans sainte Jeanne-Françoise, la tendresse de la 
mère. Dans l'occasion, elle épanche des trésors de sollici- 
citude sur les membres de sa famille religieuses. Elle montre 
à ses fdles spirituelles de quel amour suave et puissant elle 
les aime dans le Seigneur, et parla compassion qu'elle res- 
sent pour leurs peines, et par les douces consolations qu'elle 
leur adresse, et par les mille moyens dont elle s'avise pour 
les soulager dans l'âme et dans le corps. 

Sur cet exposé et ces échantillons, on dira peut-être que 
l'ascétisme de sainte Chantai ne saurait convenir à tous ; 
que, destiné au cloître, il ne doit pas en sortir. Autant 
vaudrait dire qu'il faut renvoyer aux héros chrétiens la 
lecture des Actes des Martyrs, réserver aux monastères 

Y Imitation de Jésus-Christ, le Combat spirituel et même 

Y Evangile. Evidemment, cette fin de non-recevoir est une 
inspiration de la pusillanimité humaine. Oui, il y a toujours 
avantage à fréquenter meilleur que soi , à recevoir la leçon da 
plus généreux et plus parfait que soi. Et puis, un abîme ne 
sépare pas les gens du monde des habitants du cloître, car 



PRÉFACE. xix 

enfin, les uns et les autres viennent se rencontrer sur le ter- 
rain des commandements de Dieu et de l'Eglise, avec cctlo 
seule différence que les religieux et les religieuses ajoutent 
aux devoirs communs à tous les chrétiens, la pratique des 
conseils évangéliques. Au fait, tous, qui que nous soyons, 
ne devons-nous pas nous unir à Dieu, le principe de notre 
être, par la foi, l'espérance et l'amour? Tous, ne devons- 
nous pas recourir à lui, par la prière , comme à la source 
de tout bien? Quel est l'homme qui soit exempt de la milice 
chrétienne, qui n'ait pas à lutter contre lui-même, à vaincre 
ses mauvais penchants? Trouvez une position où l'amour du 
prochain, où la douceur, la patience, l'obéissance, le tra- 
vail, l'empire sur le corps et ses mauvais instincts; où le 
soin de son âme, de son salut, de sa perfection relative, 
soient de nul emploi, ne trouvent aucune application? Mais 

c'est de quoi il est fort question dans ces opuscules Cela 

étant, ce volume ne regarde pas si spécialement les reli- 
gieuses, qu'il ne puisse profiter beaucoup à tout genre do 
lecteurs. On peut dire même qu'il n'est pas une page d'où les 
personnes du monde ne puissent tirer un enseignement utile, 
une salutaire influence. 

Ces considérations n'ont pas été étrangères à la détermi- 
nation prise par la supérieure et les religieuses du premier 
monastère d'Annecy, de livrer au public les OEuvres de leur 
sainte Mère. Pour celte publication, elles se sont autorisées 
aussi de ces paroles de saint François de Sales leur Fonda- 
teur : a Je voudrais, dit-il dans un de ses Entretiens, que fout 
» le bien qui est en la Visitation fût reconnu et su d'un chacun. » 
Nous n'hésitons pas à comprendre les ouvrages de sainte 



xx PRÉFACE. 

Chantai dans ce bien que l'évéque de Genève désirait voir 
porté à la connaissance de tous. 

L'abbé Migne, il est vrai, a donné une édition des OEuvres 
do l'illustre Fondatrice. Mais il sera bien permis aux Filles, de 
cette grande Sainte, à ses héritières directes, de se montrer 
difficiles à cet endroit, de ne pas se contenter d'une édition 
incomplète et défectueuse à bien des égards. D'abord, l'édi- 
teur a eu le tort de rajeunir le style de la Sainte, de lui faire 
parler le langage du dix-neuvième siècle. Ensuite, il s'est 
permis de mêler les Exhortations avec les Entretiens, de 
morceler et de tronquer quelques-unes des Allocutions. Ces 
procédés, réprouvés par les règles élémentaires de la cri- 
tique , ont introduit une confusion et un désordre auxquels 
les religieuses de la Visitation avaient à cœur de remédier. 
Dans ce but, elles se sont entourées des manuscrits que 
renferment leurs archives d'Annecy, et de ceux qu'elles ont 
pu tirer d'ailleurs. Elles ont examiné les différentes copies, 
elles les ont collationnées avec un soin scrupuleux; en un 
mot, elles n'ont rien négligé pour restituer à leur sainte 
Mère la langue qu'elle a parlée, pour donner de ses OEuvrks 
diverses une édition sincère, aussi parfaite et aussi complète 
que possible. 

Grâce à leurs actives recherches , cette édition est enri- 
chie de plus de vingt Exhortations ou d'Instructions aux no- 
vices, et de cinquante Entretiens ou de fragments d'Entre- 
tiens inédits. 

Les OEuvres diverses comprennent d'abord : 1" le Petit 
Livret de la Sainte; 2° Questions de sainte Chantai à saint Fran- 
çois de Sales et Réponses de ce dernier; 3" les Papiers intimes; 



XXI 



PREFACE. 

ensuite, 4° les Exhortations; 5° les Entretiens; 6° les Instruc- 
tions aux Novices; 7° les Méditations ; 8° enfin la Déposition 
de la Sainte pour la béatification et canonisation de saint 
François de Sales. 

1° Le Petit Livret est un recueil d'avis que sainte Chantai 
avait reçus de saint François de Sales, verbalement ou par 
écrit. D'après les Mémoires de la Mère de Chaugy , ce ré- 
sumé fut commencé par la Sainte en 1605, aux l'êtes de la 
Pentecôte, lors de son premier voyage en Savoie. L'original 
de cet écrit n'existe plus, du moins il a été impossible de le 
trouver. La reproduction insérée dans ce volume a été faite 
sur une très-ancienne copie, conservée dans les archives du 
premier monastère d'Annecy. L'abbé Migne a publié le Petit 
Livret sous le titre de Maximes diverses. Probablement , par 
suite de feuillets détachés et déplacés, les choses ont été mê- 
lées de telle sorte, que des pages du commencement ont été 
rejetées à la fin. L'ordre primitif a été rétabli. 

A la suite du Petit Livret, sont placées les résolutions et 
pensées, fruits de deux retraites faites par la Sainte. Ce fut 
dans l'une de ces solitudes, celle de 1016, que IVotre-Seigneur 
l'appela à la plus haute perfection, par le détachement le 
plus complet. 

2° Questions de sainte Chantal a saint François de Sai.es 
et Réponses de ce dernier. La Sainte adressa ces Ques- 
tions par écrit à son céleste directeur, qui lui répondit par 
la même voie. Ce dialogue sublime peut se rapporter à l'an- 
née 1616, année où, comme nous venons de le dire, le Sei- 
gneur appela son épouse au dépouillement parfait et au 
martyre d'amour. En reproduisant ces Questions et ces Ré- 



I 



(■ 



I 



M 



XXII 



PREFACE. 

ponses, on a voulu faire assister le lecteur aux leçons don- 
nées par le saint directeur à cette âme d'élite. 

3° Les Papiers Intimes renferment une série de résolutions, 
d'élans vers Dieu, d'actes d'amour et d'abandon entre les 
mains de l'Epoux céleste. Ces pages, que l'on dirait tracées 
par un séraphin, furent écrites par la Sainte à l'issue d'une 
de ses retraites, probablement en 1616. Ces papiers , exclu- 
sivement à son usage, elle les portait toujours sur elle; elle 
voulut être enterrée avec ce témoignage de son ardent 
amour pour Dieu. Inutile de dire quel intérêt s'attache à 
ces feuillets que nous a rendus le tombeau de sainte Jeanne 
Françoise. 

Ces trois opuscules jettent un grand jour dans cette âme 
héroïque; d'autre part, ils nous la montrent dans ses rap- 
ports avec saint François de Sales, son habile maître. C'est 
donc à dessein qu'ils ont été placés en tête de ce volume ; ils 
introduisent naturellement aux OEuvres de cette Sainte 
glorieuse et bien-aimée. 

Les Exhortations, les Entretiens et les Instructions aux 
Novices constituent la partie la plus étendue des OEuvres de 
sainte Chantai; ajoutons celle qui lui appartient le plus en 
propre. Nous avons dit plus haut comment ces Exhortations 
et ces Entretiens ont été recueillis; comment il a été permis 
de combler les lacunes que présentent les rédactions qui en 
furent faites; comment, au moyen de ces rédactions, di- 
verses pour l'étendue, mais à peu près identiques dans la 
reproduction des passages parallèles, on a pu reconstituer 
les instructions données par la zélée Fondatrice aux pre- 
mières religieuses de la Visitation. Signalons, en passant. 



PRÉFACE. xxiii 

une pièce qui a été pour cela d'un grand secours : nous vou- 
lons parler d'un manuscrit provenant de l'ancien-monastère 
de la Visitation de Verceil (Piémont). Ce manuscrit, beau- 
coup plus correct et complet que tous ceux qui circulent 
aujourd'hui dans les monastères, l'ut donné, paraît-il, aux 
Sœurs de cette ville par les fondatrices de la Visitation de 
Turin, qui l'avaient apporté d'Annecy, en 1638. 

4° Les Exhortations ont été faites par la Sainte au Cha- 
pitre de la Communauté, ce qui leur donne un caractère 
plus grave qu'aux Entretiens. Ces Exhortations ont été re- 
cueillies surtout par la Mère de Chaugy, laquelle avait le 
talent de conserver le texte de sa vénérée Fondatrice, sans 
y mêler son propre style. 

5° Les Entretiens reproduisent les conversations que la 
Mère de Chantai avait avec ses Sœurs, soit pendant les ré- 
créations journalières, soit aux conférences mensuelles qui 
se tiennent dans les maisons de la Visitation, à l'exemple 
des anciens solitaires. Ces Entretiens sont, comme de rai- 
son, d'un langage simple et familier : simplicité, familiarité 
charmantes qui respirent la candeur et l'innocence de la co- 
lombe. De plus, ils ont l'avantage d'être éminemment pra- 
tiques, d'offrir des détails aussi précieux qu'abondants sur 
les observances religieuses et les secrets de la vie spiri- 
tuelle. 

6° Les Instructions aux Novices, le titre le dit assez, étaient 
adressées à celles qui faisaient l'apprentissage de la vie reli- 
gieuse. La sainte Fondatrice fut chargée du noviciat pen- 
dant les dix huit premiers mois de la Visitation. Mais, dans 
ces premiers commencements, on ne songea pas à recueillir 



I 






xxiv PRÉFACE 

ses paroles. Il y a donc bien peu de ses Instructions aux 
novices. Celles qui restent proviennent des conférences 
qu'elle faisait plus tard, en présence de la maîtresse des 
Novices , en vue surtout de former cette dernière à son 
emploi. 

Le présent volume contient les six premiers opuscules; 
les Méditations et la Déposition de la Sainte paraîtront dans 
le volume suivant. 



A. G. 



PRÉCIEUX FRAGMENTS 

DU PETIT LIVRET 

DE NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE 

FRÉMYOT DE CHANTAL 

OU RECUEIL FAIT PAR ELLE 

DES PRINCIPAUX AVIS DE DIRECTION 



Qi 



'ELLE AVAIT REÇUS DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE SAINT FRANÇOIS DE SALES 



A l'honneur et gloire de Dieu soient toutes nos œuvres ! 

Amen 

1. Ce peu de temps que nous déterminons de donuer à Dieu 
en l'oraison, donnons-le-lui avec notre pensée libre et désoc- 
cupée de toutes autres choses, avec résolution de ne le [jamais 
repreudre, quels travaux qu'il nous en arrive, et tenons un tel 
temps comme une chose qui n'est plus nôtre. 

2. Ma chère âme , mais je te dis, ma chère âme, que tu aies 
une continuelle mémoire de ces jours heureux de mardi, mer- 
credi et samedi devant la fête de Pentecôte, de mai [1605], jours 
auxquels ce bon Dieu t'a rendue toute sienne; grave en ta 
souvenance ses miséricordes et les promesses que tu lui as 
faites et l'en bénis éternellement. Louanges vous soient, ô mon 
Dieu, à jamais! Non, non, mon Sauveur, jamais éternelle - 

1 Reproduction textuelle d'un très-ancien manuscrit des archives du premier 
monastère de la Visitalion d'Annecy. 

h. l 



2 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ment je n'oublierai vos volontés, car en icelles vous m'avez 
justifiée. 

3. Quand on fait des religieuses professes, on leur met un 
crucifix matériel entre leurs bras; mais moi, ma fille, je vous 
donne le vrai crucifix; c'est votre Epoux, portez-le entre les 
bras de votre âme ; tenez-le bien serré et n'abandonnez point le 
pied de sa croix, lui donnant votre cœur cent fois le jour. Je 
vous recommande de vous accuser en confession clairement, 
franchement et simplement. 

4. Quand il vous adviendra des pensées mauvaises et que 
vous vous en apercevrez, faites un acte positif par une action 
contraire à la pensée, et ne perdez plus de temps à vouloir 
rechercher; mais passez outre. 

5. Bon de représenter sa nécessité à Dieu et de l'invoquer 
au commencement de toute action. Pensez que le doux Sauveur 
est assis dans votre cœur comme sur son trône, et le regardez 
souvent, vous humiliant fort devant lui. Je désire que vous 
soyez extrêmement humble, que votre cœur soit fort droit, 
ouvert et sans réserve en mon endroit ; c'est ici le grand com- 
mandement, car de là dépend tout le reste. 

6. Gardez bien la clôture de votre monastère, ne laissez 
point sortir vos desseins, cela n'est qu'une distraction de cœur. 
Observez bien votre règle : l'humilité, le mépris du monde et 
de vous-même, la chasteté, l'obéissance et la charité. Au 
demeurant, demeurez en paix avec votre Époux bien serré entre 
vos bras. 

7. Encore que je me sente misérable, je ne m'en trouble 
pas , et quelquefois je suis joyeux , pensant que je suis une vraie 
besogne de la miséricorde de Dieu. 

8. Dieu veut que voire misère soit le trône de sa miséri- 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 3 

corde, et vos impuissances le siège de sa toute-puissance. Il vous 
laisse là, sans doute pour sa gloire et votre grand profit. Qu'il 
me lue, dit Job, j'espérerai en lui. Demeurez humble, tran- 
quille, douce et confiante parmi celte obscurité et impuissance; 
si vous ne vous impatientez point, si vous ne vous empressez 
point, mais que, de bon cœur (je ne dis pas gaiement, mais je 
dis franchement), vous embrassiez celte croix et demeuriez en 
ténèbres, vous aimerez votre abjection; car être obscure et 
impuissante n'est autre qu'être abjecte. Aimez-vous comme 
cela, pour l'amour de celui qui vous veut comme cela. Allez 
tout simplement à l'abri de vos résolutions, retranchez les ré- 
flexions d'esprit que vous faites sur votre mal comme des cruelles 
tentations. N'essayez point de guérir votre mal. 

9. C'est aussi un entortillement d'esprit, ce tintamarre qui 
vous fait peur. Mon Dieu ! ma fille , ue vous sauriez-vous pros- 
terner devant Dieu quand cela vous arrive et lui dire tout sim- 
plement : « Oui, Seigneur, vous le voulez et je le veux aussi ; 
si vous ne le voulez pas, je ne le veux pas? » Et puis, passez 
à faire un peu d'exercices et d'actions qui vous servent de diver- 
tissement, et ne vous embarrassez point pour les chasser, mo- 
quez-vous de tout cela. 

10. Parlons d'une règle générale que je vous veux donner; 
c'est qu'en tout ce que je vous dirai, ne pensez pas, ne regardez 
pas ceci, cela; tout cela s'entend grosso modo; car je ne veux 
point que vous contraigniez votre esprit à rien, sinon à bien 
servir Dieu et à le bien aimer, à ne point abandonner nos réso- 
lutions , ains à les aimer. Pour moi, j'aime tant les miennes 
que, quoi que je voie, ne me semble suffisant; cela ne me sau- 
rait ôter une once de la bonne estime que j'en ai, encore que 
j'en considère tant d'autres plus excellentes et relevées. 

11. Quand le patriarche Joseph renvoya ses frères d'Egypte 

l. 



M 



4 OEUVRES DE SAINTE CHAMAL. 

pour lui amener son père Jacob, il leur bailla cet avis : Ne vous 
courroucez point en chemin. Je vous en dis de même : celte 
misérable vie n'est qu'un acheminement à la bienheureuse; ne 
nous courrouçons point en chemin; allons avec nos compagnons 
doucement et paisiblement. Ne recevez pas les prétextes que l'a- 
mour-propre suggère pour excuser le courroux ; car saint Jacques 
dit tout clair que Vire de l'homme n'opère point la justice de 
Dieu; combien moins celle de la femme! Aussi, Notre-Seigneur 
enferme toute la doctrine des mœurs exprimée en ces mots : 
Apprenez de moi que je suis débonnaire et humble de cœur; 
bref, le sucre ne gâte nulle sauce. Il faut résister au mal, et 
réprimer les vices de ceux qui nous sont en charge, puissam- 
ment, fermement, vaillamment, mais paisiblement et douce- 
ment. Rien n'arrête tant l'éléphant que l'agneau, et rien ne 
rompt si aisément la furie du canon que la laine. Jamais je ne 
me mis en colère, pour justement que cela ait été, que je n'aie 
vu , par après, que j'eusse fait encore plus justement de ne me 
point courroucer. On ne prise pas tant la répréhension , quoi- 
qu'elle soit accompagnée de raison , que celle qui n'a d'autre 
origine que la raison, puisque l'âme raisonnable est naturelle- 
ment sujette à la raison , et , à la passion , elle n'y est sujette que 
par tyrannie. La raison donc accompagnée de passion se rend 
odieuse, et sa juste domination se rend avilie par sa tyrannie. 
Bref, souvent l'Épouse de Noire-Seigneur est appelée Sulamite, 
c'est-à-dire paisible, et que, dessous sa langue, elle a le miel et 
le lait, et, en ses lèvres, un rayon distillant; aussi saint Paul 
nous apprend de surmonter le mal et non de le combattre. Ceux 
qui se courroucent combattent le mal; mais ceux qui sont doux 
le vainquent. Surmontez, dit l'Apôtre, le mal par le bien. 



12. Ressouvenez-vous de faire état que tout le passé n'est 
rien, et que tous les jours il nous faut dire avec David : Tout 
maintenant, je commence à bien aimer mon Dieu. Faites beau- 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 5 

coup pour Dieu , et ne faites rien sans amour ; mangez et buvez 
pour cela. 

13. Le désir de perfection doit être en vous comme l'oranger 
de la côte maritime, qui est presque toute l'année chargé de 
fruits, de fleurs et de feuilles, car votre désir doit toujours fruc- 
tifier par les occasions qui se présentent d'en effectuer chaque 
jour quelque partie, et, néanmoins, il ne doit jamais cesser de 
souhaiter des nouveaux objets et sujets de passer plus avant, et 
ces souhaits sont les fruits de l'arbre de notre désir; les feuilles 
sont les fréquentes reconnaissances de notre imbécillité, qui 
conservent les bonnes œuvres et les bons désirs. C'est l'une des 
colonnes de votre tabernacle, l'autre est l'amour de votre vi- 
duité; amour saint et désirable pour autant de raisons qu'il y a 
d'étoiles au ciel. 

14. Jetez souvent votre cœur es plaies de Notre-Seigneur, et 
non à force de bras. Ayez une extrême confiance en sa miséri- 
corde et bonté qui ne vous abandonnera point, mais ne laissez 
pour cela de vous bien prendre à sa sainte croix. Après l'amour de 
Notre-Seigneur, je vous recommande celui de son Église. Louez 
Dieu cent fois le jour d'être fdle de son Eglise. Jetez vos yeux 
sur l'Epoux et sur l'Épouse; dites à l'Epoux : «Hé! que vous 
» êtes Epoux d'une belle Epouse! » Et à l'Épouse : «Hé! que 
» vous êtes Epouse d'un divin Epoux! » 

15. Notre-Seigneur désire que vous ne pensiez ni à votre 
avancement, ni à votre amendement, point du tout; mais à 
recevoir et employer les occasions de le servir, par la pratique 
des vertus, dans chaque moment, sans aucune réflexion sur le 
passé ni l'avenir. Chaque moment présent doit porter son soin 
à l'unique occupation, dans les retours à Dieu, et un général 
abandonnement qui détruise tout ce qui s'oppose à ses 
desseins. 






6 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

16. Les vertus des veuves sont : l'humilité, le mépris du 
monde et de soi-même , la simplicité et amour de son abjec- 
tion , le service des pauvres et des malades; son lieu, le pied 
de la croix; sa gloire, d'être méprisée; sa couronne doit 
être sa misère. Je ne forclos pas l'élévation de l'àme, l'oraison 
mentale, la conversation intérieure avec Dieu, l'élancement 
perpétuel du cœur en Notre-Seigneur. Mais, savez-vous ce que je 
veux dire, ma fille? qu'il vous faut être comme celte femme 
forte, laquelle a mis sa main aux choses fortes, et ses doigts 
ont manié le fuseau. Méditez, et élevez votre esprit, et le por- 
tez en Dieu. Tirez Dieu en votre esprit : voilà les choses fortes; 
mais, avec tout cela, n'oubliez pas votre quenouille et votre 
fuseau. Filez le fil des petites vertus propres aux veuves; abais- 
sez-vous aux exercices de charité. Qui dit autrement se trompe 
et est trompé. 

17. Laissez-moi le soin de vos désirs; je vous les garderai 
fort soigneusement. N'en ayez nul souci : peut-être aussi ne 
vous les rendrai-je jamais, et ne sera pas expédient que je vous 
les rende ; mais assurez-vous que je ne les emploierai pas mal; 
j'en dois rendre compte et je m'en charge. Cheminez toujours 
devant Dieu et devant vous; car Dieu prend plaisir à vous voir 
faire vos petits pas, et, comme un bon père qui tient son enfant 
par la main , il accommodera ses pas aux vôtres et se contentera 
de n'aller pas plus vite que vous. De quoi vous souciez-vous 
d'aller d'un côté ou d'autre , ou d'aller bellement ou vilement , 
pourvu que Dieu soit avec vous, et vous avec lui? 

18. Ne disputez jamais, ni peu ni prou, contre les sugges- 
tions que l'ennemi vous fera contre la foi, contre la chasteté 
viduale, contre l'obéissance vouée, contre le dessein de tendre 
à la perfection. Non, pas un seul mot de réplique, sinon celui 
de Notre-Seigneur : Arrière de moi, satanî tu ne tenteras point 
le Seigneur ton Dieu 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 7 

19. Ne vous efforcez point de l'envoyer vos tentations; mé- 
prisez-les, ne vous y amusez point; représentez à votre imagi- 
nation Jésus crucifié entre vos bras et sur votre poitrine, et dites 
cent fois en baisant son côté : a C'est ici mon espérance , c'est 
la vive source de mon bonheur, c'est le cœur de mon âme, c'est 
l'âme de mon cœur ; jamais rien ne me séparera de cet amour; 

je le tiens et ne le laisserai point aller qu'il ne m' ait mise en lieu 
d'assurance. » Dites-lui souvent : « Que puis-je avoir sur la 
terre ou que prétends-j e au ciel, sinon vous, ô mon Jésus? Vous 
êtes le Dieu de mon cœur et mon héritage que je désire éternelle- 
ment. » Voyez Notre-Seigneur qui crie à Abraham et à vous aussi : 
Ne crains point, je sais ton protecteur. Saint Pierre voyant l'orage 
très-impétueux eut peur, et tout aussitôt il commença à en- 
foncer; il cria à Notre-Seignèur : Sauvez-moi! Et Notre-Sei- 
gneur le prit par la main et le reprit : Pourquoi as-tu clouté? 
Voyez ce saint Apôtre, il marche à pieds secs sur les eaux; les 
vents ni les vagues ne le sauraient faire enfoncer, mais la peur 
des vagues et des vents le fait perdre si son maître ne l'échappe. 

20. La peur est un plus grand mal que le mal même; si elle 
vous saisit, criez fort à Notre-Seigneur : Sauvez-moi! et il vous 
tendra la main; serrez-la bien et allez joyeusement : il dormira 
quelquefois; mais, en temps et lieu, il se réveillera pour vous 
rendre le calme. Bref, ne philosophez point sur votre mal; ne 
répliquez point; allez franchement : que tout le monde renverse, 
que tout soit en ténèbres, Dieu est avec nous si nos résolutions 
vivent. 



21. Je suis consolé de vous voir pleine de désirs de l'obéis- 
sance; c'est un désir d'un prix incomparable qui vous appuiera 
sur tous vos ennemis. Hélas! ma très-aimée fille, ne regardez 
pas à qui, mais pour qui vous obéissez; votre vœu est adressé 
à Dieu, quoiqu'il regarde un homme. Mon Dieu! ne craignez 



8 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

point que la Providence de Dieu vous manque; s'il était besoin, 
elle enverrait plutôt un ange pour vous conduire que de vous 
laisser sans guide, puisque, avec tant de résolutions et de cou- 
rage, vous voulez obéir. Hé! donc, ma fille, reposez-vous en 
cette Providence paternelle, résignez-vous du tout à icelle. 
Amen. 



22. Non, ne vous étonnez point, moquez-vous des assauts de 
votre ennemi, tenez la croix de Notre-Seigneur sur votre poitrine, 
répliquez doucement et par actes positifs baisant vos résolutions. 
Me vous efforcez point de détruire la superbe, mais tâchez bien 
d'assurer l'humilité en l'exerçant positivement, et ne vous éton- 
nez point, tenez vos yeux au ciel. Oui, ma fille, attachez-vous 
fort à la Providence divine; qu'elle fasse ce qu'elle voudra de 
tout ce qui est nôtre; qu'elle nous conduise par où il lui sem- 
blera mieux ; mais, j'espère, ains je m'assure que nous abouti- 
rons à ce signe et arriverons à ce port. Vive Dieu ! ma très-chère 
fille, et cette espérance! Hardiment, cheminons en cet amour 
essentiel, fort et invariable de notre Dieu, et laissons courir cà 
et là les fantômes des tentations; qu'elles entrecoupent tant 
qu'elles voudront notre chemin. « Dà, disait saint Antoine, je 
vous vois, mais je ne vous regarde pas. Non, ma fille, regar- 
dons à Notre-Seigneur, qui nous attend au-dessus de toutes ces 
fanfares de l'ennemi; réclamons son secours, car c'est pour 
cela qu'il permet que ces illusions nous fassent peur. Courage, 
ma fille; n'avons-nous pas occasion de croire que Notre-Sei- 
gneur nous aime? Si avons, certes, et pourquoi donc se mettre 
en peine des tentations? Je vous recommande notre simplicité, 
qui est si agréable à l'Epoux, et notre pauvre humilité, qui a 
tant de pouvoir vers lui. Ne sommes-nous pas trop heureux, 
de savoir qu'il faut aimer Dieu, et que tout notre bien gît à le 
servir, toute noire gloire à l'honorer? Que sa bonté est grande 
sur nous! 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 9 

23. Contre ces nouveaux assauts, tenez-vous close et cou- 
verte dans les instructions que vous avez reçues jusqu'à présent, 
vous n'avez rien à craindre; prenez garde à ne point disputer ni 
marchander, ni ne vous attristez point, ni ne vous inquiétez, et 
vous serez délivrée. Il vous doit suffire que Dieu n'est point 
offensé en ces attaques. 

24. Approfondissez de plus en plus votre considération sur 
les plaies de Notre-Seigneur, où vous trouverez un abîme de 
raisons qui vous confirmeront à notre généreuse entreprise, et 
vous feront sentir combien vil et vain est le cœur qui fait ailleurs 
sa demeure, qui niche sur un autre arbre que celui de la croix. 
Bienheureux si nous vivons et mourons en ce saint tabernacle ! 
Non, non , rien du monde n'est digne de notre amour; il le faut 
tout à ce Sauveur qui nous a tout donné le sien. Pressez fort le 
cher crucifix sur votre poitrine. 

25. L'oraison de simple remise en Dieu est sainte et salu- 
taire, il n'en faut jamais douter; elle a tant été examinée, et 
toujours on a trouvé que Notre-Seigneur nous voulait enseigner 
cette manière de prier. Il n'y faut .donc plus autre chose que d'y 
continuer doucement. 

26. Mon âme est au hasard en mes mains, je la porte, disait 
David. Examinez souvent si vous avez votre âme en vos mains, 
si quelques passions, troublements ou inquiétudes ne vous l'a 
point emportée, voire, si vous l'avez à votre commandement, ou 
bien, si elle est engagée à quelque affection; et, si vous voyez 
qu'elle vous soit échappée, avant toutes choses, cherchez et la 
reprenez ; mais souvenez-vous qu'il la faut reprendre douce- 
ment et bellement, car, si vous la vouliez saisir à force de bras , 
vous l'effaroucheriez. Dieu soit notre tout! 

27. Considérez souvent si vous pouvez dire avec vérité : 
Mon Bien-aimé est à moi et moi à lui! Voyez s'il y a quelques 



■ 



10 OUVRES DE SAINTE CHANTAL 

pièces de votre âme, ou des facultés de votre corps, ou de ses 
sens qui ne soient pas à Dieu, et, l'ayant trouvé, reprenez-le, 
où qu'il soit, et le rendez à Dieu; car vous êtes à lui, toute, 
toute, toute. 



28. Ressouvenez-vous que votre esprit connaissant et agis- 
sant par discours et raisons naturelles, il s'appelle entendement 
et intelligence, ou esprit humain; mais, connaissant et agissant 
par la clarté et la lumière de la foi, il s'appelle esprit de la foi 
ou esprit chrétien. Or, ma fille, il arrive quelquefois que notre 
esprit n'agit que parla clarté surnaturelle, et que l'esprit hu- 
main ne peut acquiescer à cette action, et beaucoup moins l'âme 
sensuelle, laquelle y contredit et s'oppose; et lors il nous semble 
que tout est perdu; et, l'esprit pieux, abandonné de toutes les 
facultés raisonnables et sensitives, demeure tout éperdu, ce 
semble, et tout étonné; mais, en vérité, il n'y a nul danger; car 
l'esprit de la foi demeurant vif, sauve, quant et quant, tout le 
reste; et, quand tout le reste conspirerait contre nous, nous ne 
saurions déchoir de la grâce de Dieu. II est vrai qu'Absalon 
inquiète et trouble tout le royaume d'Israël contre son père, en 
sorte que le pauvre David, tout roi qu'il est, s'en va pleurant pieds 
nus, la tète voilée, chacun l'ayant abandonné; et cependant il est 
roi, pourtant, et enfin il régnera et rangera tout le reste à son 
obéissance. Quand donc il vous arrivera de voir votre âme sen- 
suelle et votre esprit humain se bander contre votre esprit chré- 
tien, le troubler et inquiéter, et faire soulever les facultés de 
votre cœur, courage, ma fille, un peu de patience , notre David 
demeurera vainqueur. Que toute la barque de notre navire tire 
où elle voudra l'aiguille marine, mais cela n'empêchera pourtant 
qu'elle ne fasse sou mouvement et qu'elle n'ait sa visée à la 
belle étoile. Cette déréliction ressemble à celle que Notre-Sei- 
gneur ressentit à sa Passion, et en icelle il semble que notre âme 
soit comme le prophète, quand l'ange le portait en l'air par l'un 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 11 

de ses cheveux. Nul remède à cela, ma fille, sinon de s'humilier 
et attendre en espérance la grâce de Dieu, recommandant 
doucement notre esprit entre ses mains paternelles. 

29. Aux tentations de la foi, humiliez-vous profondément 
devant Dieu, puis devant son Église, par une inclination cor- 
diale, et faites un acte positif de foi, protestant de vouloir à 
jamais croire tout ce que Dieu a révélé à sou Eglise; et, sans 
plus disputer ni examiner aucune chose , divertissez votre cœur 
à d'autres occupations, principalement extérieures; et, bien 
que la tentation vienne autour de vous, ne faites aucun sem- 
blant de lavoir ; mais, dissimulant cette attaque, appliquez-vous 
fidèlement et ardemment aux autres exercices. 

30. Aux tentations de vanité et gloire, il faut faire de même, 
c'est à savoir faire un acte positif et contraire , et, au lieu de 
se glorifier, s'humilier de sa propre vanité, comme disant : 
Seigneur, je suis vain et mon esprit n'est que vanité. Ne vous 
rendez plus si pointilleuse et tendre aux tentations, que pour 
cela vous soyez troublée ou inquiétée. Hélas! ma fille, il se 
faut presque résoudre à toujours sentir les tentations et n'y 
point consentir. Quand vous les sentirez, penchez doucement 
votre cœur de l'autre côté, et ne vous étonnez point, bien que 
vos sens et votre esprit humain semblent tenir le parti de la 
tentation. Ne vous étonnez nullement, pourvu que l'esprit de la 
foi et le mouvement intime de votre cœur se tournent toujours 
à votre belle étoile. 

31. Étonnez-vous encore moins des assoupissements et dis- 
tractions qui proviennent en icelui, car ce sont accidents natu- 
rels; et, comme au grand monde, le ciel n'est pas toujours 
serein et découvert, mais souvent l'air se couvre par des nuages 
et des brouillards ; ainsi au petit monde , qui est l'homme , 1 es- 
prit n'est pas toujours gai et clair, mais se couvre quelque- 



12 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

fois d'assoupissement qui trouble sa clarté et empêche sa 
gaieté. 

32. mon àme! c'est le grand mot de notre repos, de pré- 
voir souvent l'empirement de nos affaires et travaux et nous y 
disposer; et , quand les accidents nous arrivent, user de la do- 
mination que noire volonté supérieure a sur l'inférieure, car 
on ne peut empêcher que cette partie inférieure ne gronde; 
mais il la faut laisser faire , et mettre la supérieure en son être, 
acceptant de bon cœur ce que Dieu veut ou permet nous 
arriver. 

33. Mon àme est triste; mais, ô Seigneur! n'ayez point 
égard aux inclinations ou rébellions de celte partie inférieure , 
ne laissez pas, de grâce, d'exercer votre volonté sur moi, qui 
suis trop heureuse de quoi vous me visitez et me voulez dé- 
pouiller de moi-même, pour me revêtir de vous-même. 

34. Je ne veux ni cette vertu ni l'autre , je ne veux que 
l'amour de mon Dieu et le désir de son amour, l'accomplisse- 
ment de sa volonté en moi. Hélas! je ne veux faire ni répliques 
ni réfléchissements. Dieu m'a donné un grand amour aux 
maximes de l'Evangile, et crois que c'est ensuite de la connais- 
sauce qu'il me donne de leurs beautés et excellences. 

35. J'ai fort prié Dieu qu'il vous fit sentir comme il faut 
bien résigner tout votre soin , toute votre agilité et souplesse 
d'esprit, toutes ces petites pointes de votre entendement qui 
veulent tout ménager, voir et prévoir, le tout entre les mains de 
sa bonté souveraine et paternelle. Ne permettez point que votre 
cœur s'inquiète; faites-le reposer doucement sur les bras du 
Sauveur. 

36. Seigneur, mâchez-moi, digérez-moi, anéantissez-moi 
en vous. Je ne veux rien que Dieu, me reposant en lui, toute, 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. ]3 

m'affermissant de plus en plus à le servir par une totale dépen- 
dance de sa divine Providence, et toujours plus fermement 
ancrée et assurée en la foi de sa véritable parole, et toute 
délaissée à sa merci et à son soin. bonté éternelle! ô bonté 
paternelle! mon cœur se range à vous. Oui, mon Dieu, vous le 
savez, que je ne vois rien en moi sur quoi je me veuille et 
puisse appuyer, et que les espérances que vous me donnez de 
mon salut éternel sont fermement ancrées aux mérites de votre 
sainte Passion, et sur votre incompréhensible bonté et douceur. 
Amen. 

37. Non , je vous prie , ma fille , ne violentez point votre tête, 
demeurez tranquille en votre oraison, et, quand les distractions 
vous arriveront, détournez-vous-en tout bellement, si vous 
pouvez; sinon, tenez la meilleure contenance que vous pourrez 
et laissant les mouches vous importuner tant qu'elles voudront 
pendant que vous parlerez à votre Roi; il ne prend pas garde 
à cela. Vous pouvez les effaroucher avec un mouvement simple et 
tranquille, mais non pas avec un effroi et impatience qui vous 
fassent perdre contenance. 

38. O Dieu! si ma pauvreté et misère vous sont agréables, 
accroissez-en le nombre et la durée. Il ne faut point craindre; 
et ne me dites pas qu'il vous semble que vous le dites avec 
lâcheté, sans force ni courage, mais comme par violence. O 
Dieu! mais donc la voilà la sainte violence qui ravit les cieux ! 
Voyez-vous, ma fille, mon âme, c'est signe que tout est pris, 
puisque l'ennemi a tout gagné en notre forteresse, hormis le 
donjon imprenable, et qui ne se peut perdre que par soi-même. 
C'est enfin cette volonté libre et toute nue devant Dieu qui 
réside en la supérieure et plus spirituelle partie de l'âme, de 
ne penser qu'à son Dieu et à soi-même, et, quand toutes les 
autres facultés sont perdues et assujetties à l'ennemi, elle seule 
demeure maîtresse de soi-même pour ne consentir point. Or, 



u OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

voyez-vous une âme affligée : parce que l'ennemi, occupant 
toutes les autres facultés, fait là-dedans un tintamarre et fracas 
extrême, à peine peut-elle ouïr ce qui se dit et fait en la 
partie supérieure , laquelle a bien la voix plus claire et plus 
vive que la partie inférieure; mais celle-ci l'a si âpre, si grosse 
et si forte qu'elle ôte l'éclat de l'autre. Enfin notez ceci : tandis 
que la tentation nous déplaît, il n'y a rien à craindre; car pour- 
quoi nous déplaît-elle, sinon parce que nous ne la voulons pas? 
Au demeurant, ces tentations importunes viennent de la malice 
du diable; mais la peine et souffrance viennent de la miséri- 
corde de Dieu, qui, contre la volonté de son ennemi, tire de 
la malice d'icelui la sainte tribulation par laquelle il affine l'or 
qu'il veut mettre en ses trésors. Je vous dis donc ainsi : Vos 
tentations sont du diable et de l'enfer, mais vos peines et afflic- 
tions sont de Dieu et du paradis; les mères sont de Babylone, 
mais les enfants sont de Jérusalem. Méprisez les tentations et 
embrassez les afflictions. 

Je vous adore, mon Seigneur Jésus-Christ, et vous remercie 
de m'avoir enseigné ceci; faites-moi la grâce d'en tirer le profit 
que vous voulez. Mère des enfants de Dieu ! jamais je ne me 
séparerai de vous; je veux mourir en votre giron. 

39. Pour toutes les choses qui vous arriveront, n'allez point 
chercher les causes, il suffit que Dieu les sait; mais simple- 
ment humiliez-vous devant Dieu, supportant avec douceur la 
contradiction sans réflexion. Au temps des sécheresses , humi- 
liez-vous, et au temps des sentiments et vues de vos misères, 
jetez-vous au plus intime des entrailles de la miséricorde de 
Dieu; mortifiez-vous en ces petites saillies contre les imperfec- 
tions du prochain, avec l'esprit de douceur. 

40. Cet amour simple de confiance et cet endormissement 
amoureux de votre esprit entre les bras de ce Sauveur corn- 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 15 

prennent excellemment tout ce que vous allez cherchant çà et 
là pour votre goût. 

41. Demeurez en la tranquille résignation et remise de vous- 
même entre les mains de Noire-Seigneur, sans jamais cesser de 
coopérer soigneusement à sa sainte grâce par l'exercice des 
vertus et occasions qui se présentent. Demeurez en cette simple 
et pure confiance filiale, sans vous remuer nullement aux pieds 
de Notre-Seigneur pour faire des actions sensibles, ni de l'en- 
tendement, ni de la volonté. Non, n'ayez donc point de soin de 
vous-même, non plus qu'un voyageur qui s'embarque de bonne 
foi sur un navire, qui ne prend garde qu'à se tenir et vivre dans 
icelui, laissant le soin de prendre les vents et tendre les voiles 
et faire voguer, au pilote, sous la conduite duquel il s'est remis. 
42. C'est une vraie insensibilité qui vous prive de la jouis- 
sance de toutes les vertus que vous avez pourtant en fort bon 
état; mais vous n'en jouissez pas, ains êtes comme un enfant 
qui a un tuteur qui le prive du maniement de tous ses biens, 
en sorte que, tout étant à lui vraiment, il ne manie rien; il 
semble qu'il ne possède ni n'a rien que sa vie, et, comme dit 
saint Paul , maître de tout, il n'est en rien différent du serviteur; 
et en cela, ma fille, Dieu ne veut pas que le maniement de votre 
foi, de votre espérance et voire charité soit à vous, ni que vous 
en jouissiez, sinon justement pour vivre et pour vous servir aux 
occasions de la pure nécessité. Hélas! ma fille, que vous êtes 
heureuse d'être ainsi sevrée et tenue de court par ce célesle 
tuteur, et, ce que nous devons faire, n'est que ce que nous fai- 
sons, qui est d'adorer l'aimable Providence de Dieu, et puis 
nous jeter entre ses bras et dans son giron. 



I 



43. C'est le haut point de la perfection de se contenter des 
actes secs, nus et insensibles, exercés par la seule volonté su- 
périeure, comme ce serait le haut point de l'abstinence de se 



»' 






■ 



I 



1 6 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

contenter de manger sans aucun goût, mais avec dégoût et 
contre-cœur. Il faut protester à Notre-Seigneur que nous vou- 
lons vivre de sa mort, et manger comme si nous étions morts, 
sans goût, sentiment ni connaissance. Enfin le Sauveur veut 
que nous le servions si parfaitement, que rien ne nous reste 
pour nous abandonner entièrement à la merci de sa Providence. 
Que nous sommes heureux d'être esclaves de ce grand Dieu! 
et il lui faut laisser plein pouvoir de nous mener là où il voudra, 
et il faut dire avec Isaïe : Envoyez-moi où il vous plaira, Sei- 
gneur, et je suis bien assurée que, quelque part que je sois, vous 
m'aiderez à exécuter vos commandements. 

44. La vraie et sainte science, c'est de laisser faire et défaire 
à Dieu, en soi et en toutes choses, ce qu'il lui plaira, sans avoir 
d'autres vouloirs ni élections, révérant d'un profond silence ce 
que l'entendement de la faiblesse humaine ne peut comprendre , 
car ses desseins peuvent être cachés, mais ils sont toujours 
justes. Le trésor des âmes nettes ne consiste pas à avoir des 
biens et faveurs de Dieu, ains à le rendre content; ne voulant 
ni plus ni moins que ce qu'il donne. 

45. Pensez que vous êtes un petit saint Jean qui doit dormir 
sur la poitrine de Notre-Seigneur et reposer entre les bras de 
sa divine Providence. Nous n'avons point d'autres intentions ou 
intérêts que la gloire de Dieu; car si nous en avions, nous les 
retrancherions tout aussitôt Enfin comme un autre saint Jean, 
demeurez toute remise et abandonnée entre les bras de Noire- 
Seigneur, par la remise de tout votre être à son bon plaisir et 
sainte Providence. Dieu! quel bonheur d'être ainsi entre les 
bras et mamelles de celui duquel l'Épouse sacrée disait : « Vos 
tétins sont incomparablement meilleurs que le vin. » Demeurez 
donc ainsi, très- chère sœur, comme un petit saint Jean, et 
tandis que les autres mangent diverses sortes de viandes en la 



■ 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. I7 

table du Sauveur, reposez et penchez par une toute simple con- 
fiance votre tête, votre amour et votre esprit sur la poitrine 
amoureuse du cher Sauveur; car il est mieux de dormir sur ce 
sacré oreiller, que de veiller en toute autre posture. 



CANTIQUE. 

Hélas! sentant mon âme atteinte 
De mille poignantes douleurs, 
Je poussais jusqu'au ciel ma plainte, 
Et j'ouvrais la porte à mes pleurs. 

Je dis au fort de ma tristesse : 
Seigneur, descends à mon secours, 
Car tu es ma seule allégresse, 
Mon Dieu, ma force et mon secours. 

Fais , ô mon Dieu , par ta clémence , 
Que rien ne vive plus en moi , 
Sinon toi, ma douce espérance, 
Ton amour, ta crainte et ta loi ! 

Car si telle est ton ordonnance , 
Que je souffre mille tourments, 
Je ne veux point d'autre allégeance , 
Pour adoucir mes sentiments. 

\'on , je n'en puis avoir envie, 
Quand bien j'en aurais le pouvoir. 
Je ne saurais aimer ma vie 
Que pour accomplir ton vouloir. 

Le vouloir divin que j'adore 

D'un sentiment tout amoureux, 

Auquel je dédie encore 

Mon cœur, mon esprit et mes vœux. 






■ 



18 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



■ 



CANTIQUE A LA SAINTE VIERGE. 

Sainte Mère de Dieu , donnez la hardiesse 

Aux accords de mon luth, aux accents de ma voix , 

De vous chanter un air en divine liesse , 

Et de vous saluer pour la première fois. 

Mon luth se reconnaît et confesse coupable , 
Et, voulant vous payer ce qu'il sait vous devoir, 
Vous en fait de bon cœur cette amende honorable ; 
Vous plaise de bon cœur au ciel la recevoir ! 

Toute chose, à bon droit, Dieu même vous honore, 
Vous reconnaît pour Mère, et met entre vos mains 
Les trésors de sa grâce , et sa puissance encore , 
Pour disposer de tout au salut des humains. 

A côté de son trône , et Reine et Mère assise , 
Vous recevez les vœux qui lui sont adressés ; 
Vous en faites rapport, et par votre entremise, 
Faites qu'il les accepte et renvoie exaucés. 



1 



I 



DERNIERS AVIS DU BIENHEUREUX. 

[pendant la retraite de 1616.] 

46. Notre-Seigneur vous aime, ma chère Mère, il vous veut 
toute sienne ; n'ayez plus d'autres bras pour vous porter que les 
siens, ni d'autre sein pour vous reposer que le sien et sa Provi- 
dence; n'étendez votre vue ailleurs et n'arrêtez votre esprit 
qu'en lui. Tenez votre volonté si simplement unie que rien ne 
soit entre deux; oubliez tout le reste, ne vous y amusant plus, 
et ne pensez à chose quelconque, puisque vous lui avez tout re- 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 19 

mis. Revêtez-vous de Nofre-Seigneur crucifié; aimez-le en ses 
souffrances et faites des aspirations là-dessus. Ce qu'il faut que 
vous fassiez ne le faites pas par votre inclination, mais parce 
que c'est la volonté de Dieu. 

47. Vivez toute à Dieu en la très- sainte nudité de toute 
chose, surtout de vous-même. Jésus vous tienne saintement es- 
clave de sa sainte croix, nue de tout ce qui n'est pas lui-même- 
que s'il vous donne des sentiments et consolations de sa pré- 
sence , c'est afin que sa présence ne tienne plus votre cœur, 
mais lui et son bon plaisir. 

48. Prosterné, ce me semble, en quelque petit recoin du 
mont de Calvaire où Notre-Seigneur me voit, je vous écris ces 
lignes, ma très-chère Mère, pour votre soulagement, comme 
un abrégé des résolutions plus convenables à votre avancement 
devant Dieu. 

49. Je répète ce que si souvent je vous ai dit, que, non- 
seulement en l'oraison, mais en la conduite de votre vie, vous 
devez marcher en l'esprit d'une très-parfaite et très-simple con- 
fiance en Dieu , entièrement remise et abandonnée à son bon 
plaisir comme un enfant innocent qui se laisse aller à la con- 
duite et direction de sa mère. Secondement, et pour bien mar- 
cher ainsi à la merci de l'amour et du soin de ce cher souve- 
rainement aimable Père, tenez suavement et paisiblement votre 
âme ferme, sans permettre qu'elle se divertisse à se retourner 
sur elle-même, ni à vouloir voir ce qu'elle fait, ou si elle est 
satisfaite; car, ma chère Mère, nos satisfactions ne sont point 
aimables devant les yeux de Dieu, ains seulement elles agréent 
à notre propre amour. Le Sauveur de notre àme inculque si 
souvent la simplicité des petits enfants, que nous la devons 
aimer très-particulièrement. Or, ces petits enfants innocents 
aiment leurs mères qui les portent avec une extrême simpli- 







20 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

cité- ils ne regardent nullement ce qu'elles font, ni ne font 
point de retour sur eux-mêmes ni sur leurs satisfactions; ils les 
prennent sans les regarder. Ils tètent avec avidité, et ne regar- 
dent point si ce lait est meilleur une fois que l'autre; car, 
tandis qu'il y en a, ils le prennent tout de bon sans autre curio- 
sité : en cela donc nous devons ressembler aux petits enfants. 

50. Comme encore en cette douce oisiveté, par laquelle ils 
ne se soucient point d'aller, ains aiment mieux être portés, et 
quand ils commencent à vouloir aller, ils commencent aussi à 
souvent tomber et trébucher es choses qu'ils rencontrent; bien- 
heureux sont ceux qui ne veulent pas toujours faire, voir, con- 
sidérer, discourir. Ma très- chère fille, il faut accoiser notre 
activité d'esprit, puisque nous voyons manifestement que Dieu 
nous appelle à cette unique très-simple attention de confiance. 
De cette activité d'esprit, et du soin que notre amour nous sug- 
gère d'avoir de notre cœur et de ce qu'il fait, provient l'inquié- 
tude de notre cœur, lorsque nous apercevons soit de loin, soit 
de près, quelques tentations ou de la foi ou de quelques autres 
vertus que nous chérissons fort, ou même quand nous craignons 
de perdre la douceur et consolation; c'est pourquoi il faut sim- 
plifier notre esprit, et ayant abandonné et quitté tout ce qui dé- 
plaît à Dieu, demeurer en paix dans notre barque, c'est-à-dire 
faire en paix les exercices de notre vocation. Et ne uous em- 
pressons point de notre avancement; car, comme ceux qui sont 
à une barque, où il y a bon vent, sans remuer tirent au port, 
aussi ceux qui sont à une vocation bonne, sans s'embesogner de 
leur profit, profitent et s'avancent perpétuellement. Que s'ils 
n'ont pas la satisfaction de voir leurs progrès, ils ne doivent pas 
pour cela s'alangourir, car ils sont certains qu'ils ne laissent 
pas de s'avancer. 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 



21 



EXERCICES FAITS EN RETRAITE. 



51. Je veux bien que vous continuiez l'exereice du dépouil- 
lement de vous-même, vous laissant à Notre-Seigneur et à moi. 
Mais, ma très-chère Mère, enlrejetez quelques actes de voire 
part, par manière d'oraison jaculatoire, en approbation des dé- 
pouillements, comme, par exemple : «Je le veux, Seigneur, 
tirez hardiment tout ce qui revêt mon cœur. Seigneur! non, 
je n'excepte rien, arrachez moi à moi-même! moi-même! je 
te quille pour jamais, jusqu'à ce que mon Seigneur me com- 
mande de te reprendre! » Cela doit être fait doucement, mais 
fortement entrejeté. Encore ne faut-il pas, ma très-chère Mère, 
s'il vous plaît, prendre aucune nourrice; mais, comme vous le 
voyez, il faut quitter celle que néanmoins vous avez, et de- 
meurer comme une pauvre chélive créature devant le trône de 
la miséricorde de Dieu, et demeurer toute nue sans demander 
jamais ni affection ni action quelconque pour la créature, et 
néanmoins demeurez indifférente pour toutes celles qu'il lui 
plaira vous envoyer, sans vous amuser à considérer que ce 
sera moi qui vous servirai de nourrice à votre gré, car autre- 
ment vous ne sortiriez donc pas de vous-même, et auriez tou- 
jours voire compte, qui est néanmoins ce qu'il faut fuir sur 
toutes choses. Ces renoncements sont admirables : sa propre 
estime, ce que l'on était selon le monde, qui n'était en vé- 
rité rien, sinon en comparaison des misérables; sa propre 
volonté, sa complaisance en toules créatures et en l'amour 
naturel, et, en somme, en tout soi-même, qu'il faut ensevelir dans 
un éternel abandonnement , pour ne le voir ni savoir comme 
nous l'avons eu ou su, ains seulement comme Dieu l'ordonnera. 
Ecrivez-moi comme vous trouverez celte leçon bonne; il faut 
répéter cet exercice tous les ans, mais doucement et sans effort, 









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22 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

le confirmant simplement. Dieu! que de consolations à mon 
âme de savoir ma Mère toute nue devant Dieu, au nom de Jésus- 
Christ, et pour son pur amour! 

52. J'ai voué, par l'avis de mon Bienheureux Père, l'an 
1611, que quand je connaîtrais clairement et distinctement, 
sans cloute, ce qui sera plus agréable à mon Dieu et plus par- 
fait, pourvu que j'aie le loisir de faire l'élection , que , moyen- 
nant sa grâce, je le ferai sans restriction de chose quelconque. 
Je viens de confirmer mon vœu ce jour de la conversion de 
saint Paul , 1627. Veuille mon Sauveur que ce soit à sa gloire ! 
j'en supplie. sa bonté, par l'intercession de sa sainte Mère, de 
saint Jean l'Évangéliste et de mon Bienheureux Père. Amen. 

53. Dès le trépas de notre Bienheureux Père, je l'ai entendu 
en songe trois fois ; en l'une , il me dit : 1° Dieu m'a envoyé à 
vous , pour vous dire que son dessein sur vous est que vous soyez 
extrêmement humble. 2° Dieu m'a commandé de vous rendre 
une parfaite colombe. 3° Ne vous plaignez jamais d'aucun man- 
quement que l'on vous puisse faire, ne vous courroucez point 
pour ceux qui se feront au monastère; mais dites seulement : 
Quoi! les servantes de Dieu doivent-elles faire telles fautes? 
Ne vous empressez point; faites toutes choses avec l'esprit de 
repos et de tranquillité. 

54. Saint Jérôme dit que chacun offrait au temple selon ses 
moyens : les uns de l'or, de l'argent, des pierres précieuses} 
les autres de la soie, du drap d'or, de la pourpre. Pour moi, il 
me suffira, si j'offre au temple des poils de chèvre et des peaux 
de bête. Or, que les autres présentent à Dieu leurs vertus et 
œuvres héroïques et excellentes, et leur contemplation relevée; 
moi, il me suffira d'offrir à Dieu ma bassesse, mes misères, me 
tenant pour chétive, misérable, imparfaite et pécheresse, et me 
présenter devant sa Majesté comme une pauvre nécessiteuse et 



1 

■ 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 23 

chétive créature. Oh ! que nous serions heureuses si nous ne pre- 
nions pas garde à ce que nous souffrons ou faisons, ains seule- 
ment que nous sommes en l'accomplissement de la volonté de 
Dieu, et que ce fût là tout notre contentement! 

55. J'ai reconnu, par la grâce de Noire-Seigneur, que mes 
manquements procèdent de n'être pas assez attentivement atten- 
tive à Dieu et sur moi-même, ce qui m'empêche la pratique de la 
douce acceptation et acquiescement en tout ce qui m'arrive, et 
encore plus celui de l'attention de faire tout pour Dieu, et d'être 
fidèle à faire le bien que je connais, et que je suis obligée. J'ai 
vu encore que je n'arrête pas mon esprit assez simplement à 
l'oraison, que j'y veux toujours faire quelque chose, en quoi je 
fais très-mal, puisque Dieu ne veut de moi que cet unique re- 
gard en toutes choses, par une très-simple remise et confiance, 
sans faire des actes. J'ai vu aussi que je m'empresse trop à faire ce 
qui me survient, j'en ressens un peu d'ardeur, portée du désir 
d'être déchargée de cela. Je laisse trop entrer les affaires et les 
choses qui ne servent de rien , en mon esprit, ce qui me cause de 
grandes distractions et éloignements du souvenir de Dieu. Or, 
je désire, moyennant sa divine bonté, sans laquelle je ne peux 
rien de mettre ordre à mon amendement. Je me veux opinià- 
trer fermement à retrancher et séparer de mon esprit tout cela, 
et le tenir, le plus que je pourrai, dans cet unique regard et 
très-simple unité, qui me suffit pour tout faire, par ordre, 
y peu penser etnem'empresser nullement pour en être quitte : 
faire le bien et fuir le mal, et voir, trois fois le jour, si je le fais. 
Ce que je ferai moyennant Dieu. 

56. Bonté souveraine de la souveraine Providence de mon 
Dieu ! je me délaisse à jamais entre vos bras , soit que vous me 
soyez douce ou rigoureuse. Menez-moi meshuy, par là où il vous 
plaira, je ne regarderai point le chemin par où vous me ferez 






H 



24 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

passer, mais, à vous, ô mon Dieu, qui me conduisez. Mon âme ne 
trouve point de repos hors des bras et du sein de cette céleste 
Providence, ma vraie mère, ma force et mon rempart; c'est 
pourquoi je me résous, moyennant votre aide divine, ô mon Sau- 
veur, de suivre vos désirs et vos ordonnances, sans jamais re- 
garder ni éplucher les causes, pourquoi vous faites plutôt ceci 
que cela; ains , à yeux clos, je vous suivrai selon vos volontés 
divines sans rechercher mon propre goût. C'est à quoi je me 
détermine, de laisser tout faire à Dieu, ne me mêlant que de me 
tenir en repos entre ses bras, sans désirer chose quelconque 
que selon qu'il m'insistera à vouloir, à désirer, à souhaiter. Je 
vous offre cette résolution, ô mon Dieu, vous suppliant de la 
bénir, entreprenant le tout, appuyée sur votre bonté, libéralité 
et miséricorde, et en la totale confiance de vous, et méfiance 
de moi, et de mon infinie misère et infirmité. 

57. J'ai eu cette vue que Dieu veut que j'aille à lui de toutes 
choses, très-simplement et droitement sans entremise de chose 
quelconque, et que je me contente de ce très-simple regard en 
lui, sans aucun acte , mais par un absolu et entier abandonnè- 
rent de tout ce que je suis et de toutes choses à sa sainte vo- 
lonté, demeurant dans un repos d'amoureuse confiance en son 
soin paternel pour tout ce qui me concerne, sans réserve, lui 
laissant vouloir pour moi, et faire tout ce qu'il lui plaira et de 
toutes choses, sans que jamais je me veuille arrêter volontai- 
rement à regarder ce qui se passe en moi, ni à chose quelcon- 
que. Mais je me tiendrai en lui, le regardant et le laissant faire, 
acquiesçant simplement à tout ce qu'il lui plaira, avec l'aide de 
sa grâce , en laquelle je me résous d'éviter même l'ombre du 
mal ; de faire tous mes exercices et toutes mes actions le mieux 
que je pourrai, et d'employer fidèlement les occasions que sa 
Providence me donnera pour la pratique des vertus, soit dans 
l'action ou dans la souffrance. Je tâcherai d'être modérée en 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 25 

tout et de parler tardivement. Mon Sauveur, guidez-moi et 
m'aidez. 



58. Résolutions renouvelées au commencement de mon an- 
née soixante- deuxième. 1° D'observer inviolablement la der- 
nière pratique que notre Bienheureux Père m'a donnée, de 
ne plus vivre selon la nature, mais entièrement selon la lumière 
de la grâce, laquelle je me suis totalement déterminée de suivre 
fidèlement sans réserve, moyennant sa sainte assistance. 2° De 
débarrasser mon esprit du souvenir de tout ce qui n'est point 
Dieu, sinon autant que la nécessité de mes justes devoirs m'y 
obligera, mais surtout quand j'irai l'aire mes exercices spiri- 
tuels, faisant état, durant ce temps-là, qu'il n'y a que Dieu et 
moi au monde. 3° Je parlerai peu, et lâcherai de dire beaucoup 
en me taisant, par la modestie, patience et recueillement en 
Dieu, et cette entreprise n'est laite que sur le seul fondement 
de l'humble et filiale confiance que mon Dieu m'assistera pour 
accomplir cette sienne volonté en moi, laquelle j'adore et chéris 
comme mon unique prétention et désir en toutes mes actions. 
Amen, Amen. 



SENTIMENTS ET RESOLUTIONS 

A LA FIN D'UNE RETRAITE ANNUELLE. 



59. Notre sanctification est en la volonté de Dieu, à laquelle 
dès longtemps je me suis abandonnée sans aucune réserve se- 
lon l'attrait que sa divine Providence m'en a toujours donné : 
en suite de quoi je lui laisse et délaisse, derechef, le soin de 
vouloir pourmoi, et en faire tout ce qu'il lui plaira, et de toutes 
choses, me résolvant et déterminant, moyennant sa divine grâce, 
d'embrasser et faire cette divine volonté en tout ce que je la 



26 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pourrai connaître : 1° en toutes les choses où elle m'est signi- 
fiée; 2° en tous événements, quels qu'ils soient; pour suivre fidè- 
lement les volontés et désirs du prochain, ce que j'embrasse et 
suivrai au péril de toutes mes inclinations, en tout ce qui ne sera 
point péché. Comme je suis résolue de tenir ma volonté si sim- 
plement unie, en toutes choses, à celle de mon Dieu, que rien ne 
soit entre deux, et de ne désirer jamais d'autres bras pour me 
porter, ni d'autre sein pour me reposer que le sien et sa Provi- 
dence, je l'entreprendrai en la seule confiance en la grâce di- 
vine, me voyant dépouillée entre ses mains sans aucune réserve : 
désir de mort,nide salut, ni de prétentions de choses quelcon- 
ques , laissant tout mon être, pour le temps et l'éternité, aux 
soins et dispositions de son amour éternel, auquel je me confie 
et repose, sans étendre ma vue ailleurs, espérant qu'il accom- 
plira en nioi ses éternels desseins, et l'en supplie de tout mon 
cœur très-humblement, et d'ôter de moi tout ce qui lui déplaît. 
éternelle Providence, au soin de laquelle je laisse tout mon 
être, pour en disposer pour le temps et l'éternité, selon son très- 
bon plaisir, n'en voulant plus avoir souci, ains celui seul de me 
remettre et reposer, eu esprit de très-simple confiance , lui rap- 
portant tout, et m'adressant à Dieu en tout, sans nulle réflexion 
sur le passé , sur le présent ni sur l'avenir; mais seulement me 
rendre fidèle es occasions que sa divine Providence me pré- 
sentera dans chaque moment. Bref, avec sa grâce , je me suis 
résolue de m'anéantir et me perdre toute en lui, et d'y tenir 
ma vue simplement arrêtée sans l'en divertir volontairement, 
l'y remettant simplement, quand je m'apercevrai distraite : 
suivre la lumière du bien ; faire tout en esprit de repos. Amen, 
Jésus, Amen. 

60. Notre sanctification est en la volonté de Dieu , et notre 
perfection gît à nous y conformer par une très-fidèle obéissance 
à ses commandements, conseils, règles de notre vocation, au 



FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. 27 

juste désir du prochain et à la lumière du bien que nous con- 
naîtrons. Quant à la volonté du bon plaisir, il la faut laisser 
vouloir pour nous, et en faire, et de toutes choses, ce que bon 
lui semblera, ne regarder pas les choses qui arrivent, en elles; 
mais, cette volonté seule, aux événements grands et petits, 
fâcheux ou agréables, l'aimant également en tout, et y acquies- 
çant très-simplement sans divertir ma vue ailleurs. 

61. très- divine volonté, qui m'avez environnée de vos 
miséricordes, je vous en rends infinies actions de grâces, et vous 
adore du profond de mon âme, et de toutes mes forces et affec- 
tions; j'abandonne et remets tout mon être, pour le temps et 
l'éternité, à votre merci, vous suppliant de toute l'humilité de 
mon cœur d'accomplir en moi vos éternels desseins, sans me 
permettre que j'y donne aucun empêchement. Vos yeux divins 
qui pénètrent les intimes replis de mon cœur, voient que mon 
unique désir est en l'accomplissement de vos très-saints conten- 
tements et bons plaisirs; mais ils voient aussi mon imbécillité et 
impuissance; c'est pourquoi, prosternée aux pieds de votre infi- 
nie miséricorde, je vous conjure, mon Sauveur, par l'équité et 
douceur de cette même très-sainte volonté, et par l'assistance de 
votre très-sainte Mère, m'octroyer la grâce de faire et souffrir 
tout ce qu'il lui plaira, comme il lui plaira, afin que, consommée 
au feu de celte très-amoureuse volonté, ce lui soit une victime 
et holocauste agréable, qui, sans fin, le loue et bénisse avec tous 
les saints, par tous les siècles. Amen. 






D'après les citations faites par la Mère de Chaugy , dans 
sa Vie de notre sainte Mère Jeanne-Françoise de Chantai, 
(lesquelles citations sont, dit-elle, extraites du Petit Livret), 






I 



28 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

il est évident que la copie manuscrite de nos archives n'est qu'une 

partie de ce précieux Petit Livret, attendu que plusieurs de ces 
citations ne se trouvent pas dans ladite copie. 

Si la publication de ces précieux fragments pouvait nous 

faire découvrir le Petit Livret en son entier, nous bénirions à 

jamais la douce Providence de la communication qui nous serait 

faite de ce cher trésor. 









. 





AUTRE 


RECUEIL 

DE 






QUELQUES 


PAROLES, 


INSTRUCTIONS 


ET 


AVIS 


DE NOTRE PÈRE SAINT FRANÇOIS DE SALES 





A NOTRE DIGNE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE 

FRÉMYOT DE CHANTAL 






J'ai élé tout aise, ce matin, de trouver mon Dieu si grand, 
que je ne pouvais pas même m'imaginer sa grandeur; mais, 
puisque je ne le puis magnifier ni agrandir, je veux bien, Dieu 
aidant, annoncer sa grandeur et son immensité. Cependant, ma 
chère fille, cachons doucement notre petitesse en celte gran- 
deur, comme un petit poussiu tout couvert des ailes de sa mère 
demeure en assurance et tout chaudement. Reposons de même 
nos cœurs sous la douce et amoureuse Providence de Notre- 
Seigneur, et abritons-nous sous sa protection. 

Ma chère fille, non certes, je ne doute ni peu ni point de 
votre confiance; aussi vous dis-je que je veux vous employer 
comme chose qui m'est entièrement remise, pour être maniée, 
selon mon gré, au service de Dieu. 

REGARD EN DIEU. 

Ma résolution est d'être toute à Dieu. Or, celles qui se sont 
données toutes à Dieu doivent dresser leurs affections, pen- 



*! 



1 Fidèle reproduction d'un ancien imprimé qui paraît être un supplément 
du Petit Livret. 



I 



30 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sées, paroles et actions vers lui, et leur continuel exercice doit 

être de regarder la volonté de Dieu, en toutes choses, et de la 

suivre. 

POUR LES TENTATIONS. 

Le remède à toute tentation, sécheresse, contradiction, bref, 
à toutes choses généralement, sont les actes d'amour, lesquels 
se feront vivement et promptement, retournant simplement son 
cœur à Notre-Seigneur, avec des paroles pleines de confiance 
et d'amour, sans regarder ni disputer contre la tentation ou la 
chose qui fâche; mais comme feignant de ne la point voir, sans 
néanmoins tant multiplier les paroles. Et comme la femme 
mariée n'a son recours, en tous ses travaux, qu'à son mari, 
ainsi doit faire l'âme fidèle à l'endroit de son cher Époux 
Jésus. 

C'est un entortillement que ce tintamarre qui vous fait peur. 
Mon Dieu, ma chère fille, ne sauriez-vous vous prosterner 
quand cela vous arrive et dire tout simplement : Oui, Seigneur, 
si vous le voulez, je le veux, et, si vous ne le voulez pas, je ne 
le veux pas? et puis passer à faire un peu d'exercice et d'action 
qui vous serve de divertissement; ne vous embarrassez point 
pour les chasser, mais moquez-vous de tout cela, au nom de 
Jésus mon Seigneur. 

L'exercice du matin et celui de la sainte messe, comme il 
est marqué au directoire. 

Pour le regard de la sainte messe, je n'ai point voulu le par- 
ticulariser sur tous les mystères, pour vous instruire, comme il 
s'y faut comporter, parle menu, avec des oraisons et pensées, 
d'autant que cela charge tant la mémoire que la volonté n'a pas 
les actions libres. Donc, pour le reste du temps de la messe, 
auquel je n'ai pas dit ce qu'il fallait faire, ou bien il faut con- 
tinuer les affections que je vous ai marquées , chacune en son 
ordre, comme, par exemple : celle de contrition jusqu'à l'évan- 



QUELQUES AVIS DE N. B. P. SAINT FRANÇOIS. 31 

gile , celle de protestation de foi jusqu'à la préface, et ainsi des 
autres; ou bien, dire quelques oraisons vocales ; que si c'est le 
chapelet, vous ne laisseriez pas, en le disant, de faire tout ce 
que j'ai marqué, l'un n'empêchant guère l'autre. Si vous ne le 
pouvez dire tout en une fois, dites-le en deux, et l'Office de 
Notre-Dame aussi, de quoi vous ne devez faire nul scrupule ; 
ains il y a de la superstition à croire que, pour de légitimes 
interruptions , il faille recommencer, notre Dieu ne regardant 
qu'à la dévotion avec laquelle on prie, et non pas si c'est à 
deux ou à trois fois. Il est bon d'avoir certaines paroles en- 
flammées qui servent de refrain à notre âme, comme : Vive 
Dieu! vive Jésus! Dieu de mon cœur! béni soit Dieu! Dieu soit 
loué! Dieu me donne la grâce de mieux faire ! — D'autres fois, 
tout simplement : Jésus! Maria! Dieu me soit en aide! Il faut 
mourir..., etc. Baisez votre croix en l'honneur de celui qu'elle 

représente. 

Jamais on ne parviendra à la hauteur de la perfection de 
l'amour de Dieu, qu'on ne soit profondément abaissé par 
l'humilité. Notre-Seigneur fait tant de cas de l'humilité, qu'il ne 
fait point de difficulté de permettre que nous tombions dans le 
péché, afin de nous en faire tirer la sainte humilité. 

Il faut souvent élever son esprit en Dieu en faisant les actions 

de Dieu. 

Il faut embrasser saintement les mortifications, et recevoir les 
abjections en esprit de résignation, et, s'il se peut, d'indiffé- 
rence, et aimer cette volonté de Dieu en ces sujets d'eux-mêmes 
désagréables. Vous ne recevez pas ces remèdes et ces mortifica- 
tions par votre élection ni par sensualité? c'est donc par obéis- 
sance; et y a-t-il rien de plus agréable à Dieu? petites croix, 
que vous êtes aimables! bien que les sens et la nature ne vous 
aiment point, ains la seule raison supérieure. 

Soyez une petite brebis que l'on tond, une colombe douce, 
maniable, sans réplique ni retour. 



■ 






32 OEUVRES DE SAIXTE CHANTAL. 

Il faut beaucoup ressentir les fautes que l'on aperçoit dans 
le prochain; mais il faut savoir en même temps que la charité 
s'exerce à les supporter, et non pas à s'en étonner. Il faut le 
recommander à Notre-Seigneur, et tâcher d'exercer la vertu 
contraire à la faute que l'on voit, avec une grande perfection. Il 
faut, avec Noire-Seigneur, haïr et détester le péché et être 
marri des imperfections et défauts; mais il faut avoir compas- 
sion de l'imparfait et du pécheur, et le supporter, à l'exemple 
de Notre-Seigneur, qui le souffre bien. Il faut aussi nous traiter 
nous-mème en celle soiie, et, ayant séparé l'offense de Dieu, 
de laquelle il faut èlre bien marri, il faut aimer et embrasser de 
bon cœur l'abjection qui nous en revient, et dire la parole de 
saint Paul : Seigneur, que vous plaît-il que je fasse? Saint Ber- 
nard dit « que c'est le sentiment d'une âme fervente et qui ne 
veut rien faire que ce que Dieu veut; au contraire, une dévo- 
tion molle, il la faut flatter et essayer ce qu'elle veut faire, 
avant de lui dire ce que l'on veut qu'elle fasse. » Apprenons à 
dire avec l'Apôtre , dans la sincérité de notre cœur : J'ai estimé 
toutes choses comme fange , afin de gagner mon Jésus et ses 
bonnes grâces, et que notre vie, comme la sienne, soit cachée 
en Dieu avec Jésus-Christ. Ce sont là les grandes et les pro- 
fondes maximes de sainteté, et l'exercice de résignation agréable 
à Dieu. A son honneur et à sa gloire soient toutes mes œuvres ! 
Amen. 

Pour acquérir la sainte promptitude de bien faire, il la faut 
demander à Dieu, et ne laisser passer aucun jour sans en prati- 
quer quelque action particulière à cette intention ; car l'exercice 
sert merveilleusement pour se rendre un chemin aisé à toute 
sorte d'opération. Gardez-vous des empressements et inquié- 
tudes; jetez doucement votre cœur dans les plaies de Notre-Sei- 
gneur, et non pas à force de bras. Ayez une extrême confiance 
en sa bonté et miséricorde, il ne vous abandonnera pas; mais 
ne laissez pas de vous bien prendre à sa sainte croix. 



QUELQUES AVIS DE N. B. P. SAINT FRANÇOIS. 33 
Tenez votre cœur au large ; reposez-le souvent entre les bras 
de la Providence divine ; tout ce qui vous arrive vient indu- 
bitablement de sa volonté, hormis le péché. Mais cette même 
volonté de Dieu qui nous envoie les maladies spirituelles 
ou corporelles veut que nous nous servions des remèdes 
qu'elle donne, et que nous tenions notre volonté prête pour 
recevoir ou Ja guérison, ou la continuation du mal, et que nous 
adorions la Providence divine, et nous y remettant en toute 
occasion. 

Videz votre cœur de toute image des choses corporelles. 
Pensez que le doux Sauveur est assis dans votre cœur comme 
dans son trône, et l'y regardez souvent, vous humiliant 
fort devant lui. Je désire que vous soyez extrêmement humble- 
faites-vous très-petite à vos yeux. 

Représentez-vous Jésus-Christ crucifié entre vos bras, et dites 
cent fois en baisant son côté : C'est ici mon espérance; cest la 
vive source de mon bonheur; c'est le cœur de mon âme; cest 
l'âme de mon cœur; jamais rien ne me déprendra de son 
amour: je le tiendrai, et je ne laisserai point qu'il ne m'ait mise 
en un lieu d'assurance. 

Considérez souvent si vous pouvez dire avec vérité : Mon 
Bien-Aimé est à moi, et je suis toute à lui. Voyez s'il n'y a point 
quelque partie de votre àme ou de votre corps qui n'y soit 
pas entièrement, et, l'ayant découverte, reprenez-la et la ren- 
dez à Dieu; car vous êtes à lui, toute, toute. Si votre àme s'est 
échappée, souvenez-vous qu'il la faut reprendre, mais tout 
doucement, car si vous vouliez la saisir à force de bras, vous 
l'épouvanteriez. 

Noire-Seigneur désire que vous ne pensiez ni à votre avance- 
ment, ni à votre amendement, mais à recevoir et bien employer 
les occasions de le servir, et pratiquer les vertus dans chaque 
moment, sans aucune réflexion, ni sur le passé, ni sur 
l'avenir. 

3 






I 



I 






34 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Affectionnez-vous fort à la pratique des petites et menues 
vertus ; je ne dis pas qu'il ne faille aspirer aux hautes et éle- 
vées; mais je dis qu'il faut s'exercer aux petites, sans lesquelles 
les grandes sont souvent fausses et trompeuses. 

Apprenons à souffrir volontairement et de bon cœur l'aigreur 
des paroles , le mépris et le rebut de nos opinions et de nos 
pensées. Aimons à tenir le dernier rang, et puis nous appren- 
drons à souffrir le martyre, à faire l'anéantissement en Dieu et 
l'insensibilité à toutes choses. 

Marchez toujours devant vous et devant Dieu, qui prend 
plaisir à vous voir faire vos petits pas; et, comme un bon 
père qui tient son enfant par la main, il accommodera ses 
pas aux vôtres, il se contentera de n'aller pas plus vite que 
vous. De quoi vous souciez-vous d'aller d'un côté ou de l'autre, 
vite ou bellement, pourvu qu'il soit avec vous et vous avec lui? 
Aux tentations de la foi, humiliez-vous profondément. Aux 
tentations de vaine gloire et vanité, il faut faire tout de même; 
c'est à savoir un acte positif et contraire, et, au lieu de se glo- 
rifier, s'humilier de sa propre vanité, disant : Oui, Seigneur, 
je suis et mon esprit n'est que pure vanité. 

Ne regardez point, ma chère fille, si vous êtes cause de vos 
aridités; mais, soit que vous en soyez cause ou non, conver- 
tissez-les à la gloire de Dieu, et les lui offrant, en sacrifice, 
eomme souffrances et pénitences de vos péchés. Dans les mé- 
contentements qu'on a de soi, lorsqu'on tombe en faute , au lieu 
de s'aigrir, il faut prendre patience et dire : Je ne veux cette 
vertu ni une autre , je ne veux que l'amour de mon Dieu et l'ac- 
complissement de sa sainte volonté en moi. Il faut quitte^ toutes 
réflexions , n'en jamais faire pour voir ce que l'àme fait ou ce 
qu'elle fera, si on a du sentiment ou non; mais, au lieu de 
cela, regarder le Sauveur humblement et amoureusement, et 
surtout à l'oraison, avec une grande douceur d'esprit et sans 
volonté d'y rien faire, mais seulement pour y recevoir ce que 



QUELQUES AVIS DE N. B. P. SAINT FRANÇOIS. 35 
Notre-Seigneur vous y donnera. Contentez-vous d'être en sa pré- 
sence , quoique vous ne le voyiez ni le sentiez; mais com- 
mencez par un acte de foi, et regardez de temps en temps si vous 
ne le verrez point. 

Je désire que vous soyez extrêmement humble. Conversez 
toujours humblement; ne tenez compte d'être méprisée et 
louée, mais désirez d'être méprisée et rebutée; et, jusqu'à ce 
que vous soyez parvenue à ce degré d'abjection, ne pensez 
pas d'avoir profité. Tenez comme un profit pour votre àme les 
injures et les outrages qui vous seront faits; réjouissez-vous-en, 
et ne vous attribuez point les louanges des bonnes actions; mais 
portez tout aux pieds de Jésus qui en est l'auteur , autrement 
vous lui en déroberiez la gloire. 

D'autant plus on perd de consolation pour Notre-Seigneur 
d'autant plus on doit se réjouir, parce qu'il saura bien nous la 
rendre. 

Il faut avoir de la douceur envers le prochain, et n'user 
jamais de revanche envers ceux qui nous ont fait de mauvais 
offices; et croyez que si nous perdons quelque chose, le Sei- 
gneur nous récompensera d'ailleurs. 

Pour toutes les choses qui vous arrivent, n'en cherchez 
point la cause, il suffit que Dieu la sache; mais simplement 
humiliez-vous , et supportez la contradiction avec douceur et sans 
réflexion. 

Au temps des sécheresses, humiliez-vous; et, au sentiment 
de votre misère, jetez-vous dans les entrailles de la miséricorde 
divine. 

Rejetez toute sorte de gloire, et protestez que vous n'en vou- 
lez aucune que celle de Notre-Seigneur. 

Unissez-vous souvent à la volonté de Dieu, par des aspira- 
tions dévotes, disant: Seigneur, je suis vôtre. — Je veux ce 
que vous voulez. — Faites en moi votre volonté. — Unissez- 
vous à nous. 

3. 









::;;" : 



36 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

La mesure de la Providence sur nous est [celle de] la con- 
fiance que nous y avons. Dieu ! reposons-nous entièrement 
sur cette Providence sacrée, et demeurons entre ses bras 
comme un enfant sur le sein de sa mère. 

L'esprit de douceur est le vrai esprit de Dieu. 
ma Mère! que c'est un grand contentement à notre âme, 
vraiment dédiée à Dieu , de marcher les yeux fermés selon que 
la divine Providence la conduit; car ses jugements sont impé- 
nétrables, mais toujours doux, toujours suaves, toujours utiles 
à ceux qui se confient en lui. Que voulons-nous, sinon ce que 
Dieu veut? Laissons-le conduire notre âme qui est sa barque, il 
la fera surgir à bon port. 

Servez-vous des contradictions journalières pour vous morti- 
fier, les acceptant avec amour et douceur. 

Quand on se sent saisi de douleur, il faut offrir à Dieu cette 
croix , l'accepter de bon cœur et se soumettre de la porter toute 
la vie, puis demeurer contente dans la souffrance. Et s'il était 
en votre pouvoir de vous faire quitte de cette croix , il ne le 
faudrait pas faire. 

Que toutes vos paroles et actions soient accompagnées d'une 
grande simplicité et douceur. 

Demeurez en la sainte solitude et nudité avec Jésus-Christ 
crucifié. Cet exercice, d'abandonnement total de soi-même 
entre les mains de Dieu, comprend excellemment toute la per- 
fection des autres exercices. Notre grand bonheur, en la per- 
fection, serait de n'avoir nul désir d'être aimé des créa- 
tures. Que vous doit-il importer d'être aimée ou non? Si vous 
rencontrez des occasions qui vous font paraître qu'on ne 
vous aime pas, il faut passer outre sans vous amuser à les 
considérer. 

C'est une partie de la charge de la supérieure, de voir, avec 
repos, les fautes de sa maison, et de souffrir doucement les 
choses qui y arrivent. 



■ 



QUELQUES AVIS DE N. B. P. SAINT FRANÇOIS. 37 

Oh! que nous serions heureux si nous ne prenions point 

garde à ce que nous faisons et souffrons; mais seulement que 

nous accomplissions la volonté de Dieu, et que ce fût là tout 

notre contentement! 

Consacrons nos travaux à Jésus; attendons son retour avec 
patience; vivons à lui et non pour ses suavités. Nous n'avons 
rien que nous voulions réserver ni excepter en nos affections, 
qui ne soit à Dieu. Que nous doit-il importer, si nous sentons 
ou ne sentons pas l'amour de Dieu, puisque nous ne sommes 
pas plus assuré de l'avoir en le sentant qu'en ne le sentant pas, 
et que, la plus grande assurance consiste en ce pur et entier 
abandonnement de nous-mème entre les bras de la divine Pro- 
vidence, sans réserve de consolation, afin que d'un cœur tout 
écorché, mort et maté, il reçoive l'odeur agréable d'un saint 
holocauste, et afin que nos Sœurs, travaillées et peinées, 
trouvent chez nous un cœur compatissant et un support suave 
et amoureux. 

Il faut demeurer entre les mains de Notre-Seigneur comme 
un instrument inutile, tout abandonné à son saint vouloir, et se 
contenter de demeurer doucement dans l'état où Dieu nous met : 
en la souffrance, souffrir; en la peine, patienter, et voilà la 
vertu dans laquelle il faut demeurer tranquille. 

En toutes les tentations, il faut plutôt parler à Notre-Sei- 
gneur de tout autre chose, et même il est bon de s'en détour- 
ner, et regarder notre Sauveur par un retour de cœur. 

L'un des plus hauts points de l'humilité est de ne point 
s'excuser. Quand on est parmi les afflictions intérieures , 
sans pouvoir trouver où mettre son pied pour se reposer, 
alors il faut combattre de deux sortes d'armes : l'une de 
patience, l'autre de résignation à la volonté de Notre- 
Seigneur. 

Tenons-nous, je vous prie, au pied de la sainte croix, trop 
heureux si quelques gouttes de ce baume, qui en distille de 






■ 




■ 



■ 



38 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

toutes parts, tombent dans notre cœur. Si nous avions l'odorat 
plus affiné, nous sentirions les afflictions toutes parfumées, 
quoiqu'elles soient d'elles-mêmes d'odeur désagréable; mais 
sortant du sein de l'Époux, nous les trouverions toutes remplies 
de suavités. 






QUESTIONS 

ADRESSÉES 

PAR NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE 

FRÉMYOT DE CHANTAL 

A NOTRE BIENHEUREUX PÈRE < 

SAINT FRANÇOIS DE SALES 

ET RÉPONSES FAITES PAR LUI ' 




AU NOM DE f JESUS ET MARIE. 

Notre Sainte Mère Jeanne-Françoise de Chantal [parlant ici 
à son âme). Premièrement, tu dois demander à ton très-cher 
Seigneur s'il trouve à propos que tu renouvelles, tous les ans, en 
reconfirmalion, tes vœux, ton abandonnement général et remise 
de toi-même entre les mains de Dieu ; qu'il spécifie particuliè- 
rement ce qu'il jugera qui te touche le plus, pour enfin faire cet 
abandonnement parfait et sans exception, en sorte que je puisse 
vraiment dire : Je vis, non pas moi, mais Jésus-Christ vit en 
moi. Que, pour parvenir là, ton bon Seigneur ne t'épargne 
point, et qu'il ne permette que tu fasses aucune réserve, ni de 
peu ni de prou. 

Qu'il te marque les exercices et pratiques journalières re- 
quises pour cela, afin qu'en vérité et réellement l'abandonne- 
ment soit parfait. 

Réponse de saint François de Sales. Je réponds, au nom de 

1 L'original est conservé par les héritiers de madame la marquise de Barol, 
née Colbert. 



40 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Notre-Seigneur et de Notre-Dame, qu'il sera bon, ma très- 
chère fille, que toutes les années vous fassiez le renouvellement 
proposé, et que vous rafraîchissiez le parfait abandonnement de 
vous-même entre les mains de Dieu. 

Pour cela, je ne vous épargnerai point, et vous vous retran- 
cherez les paroles superflues, qui regardent l'amour, quoique 
juste, de toutes les créatures, notamment des parents, mai- 
son, pays, et surtout du père; et, tant qu'il se pourra, les 
longues pensées de toutes ces choses-là, sinon es occasions 
esquelles le devoir oblige d'ordonner ou procurer les affaires 
requises, afin de parfaitement pratiquer cette parole : « Ois, 
ma fille, et entends, et penche ton oreille; oublie ton peuple et la 
maison de ton père, » Devant dîner, devant souper, examinez 
si, selon vos actions du temps précédé, vous pouvez dire sin- 
cèrement : « Je vis, moi, mais non pas moi, ains Jésus-Christ 
vit en moi. » 

Question. Si l'âme étant ainsi remise ne se doit pas, tant qu'il 
sera possible, oublier de toutes choses pour le continuel souve- 
nir de Dieu, et, en lui seul se reposer, par une vraie et entière 
confiance ? 

Réponse. Oui, vous devez tout oublier ce qui n'est pas de 
Dieu et, pour Dieu, et demeurer totalement en paix sous la con- 
duite de Dieu. 






Question. Si l'âme ne doit pas, spécialement en l'oraison, 
s'essayer d'arrêter toutes sortes de discours, industrie, réplique, 
curiosité et semblables ; et , au lieu de regarder ce qu'elle a fait, 
regarder Dieu, et ainsi simplifier son esprit et le vider de tout , 
et de tout soin de soi-même ? 

Réponse. Il faut faire cet exercice hors de l'oraison comme 
en l'oraison. 



I 



QUESTIONS A N. B. P. SAINT FRANÇOIS. 41 

Question. [Si] demeurant en cette simple vue de Dieu et de son 
néant, tout abandonnée à sa sainte volonté, dans les effets de la- 
quelle il faut demeurer contente et tranquille, sans se remuer 
nullement pour faire des actes de l'entendement ni de la volonté. 
Je dis même qu'en la pratique des vertus et aux fautes et chutes, 
il ne faut bouger de là, ce me semble; car Notre-Seigneur met 
en l'âme les sentiments qu'il faut, et l'éclairé là parfaitement; 
je dis pour tout, et mieux mille fois qu'elle ne pourrait être par 
tous ses discours et imaginations. Vous me direz : Pourquoi 
sortez-vous donc de là? Dieu! c'est mon malheur et malgré 
moi; car l'expérience m'a appris que cela est fort nuisible; 
mais je ne suis pas maîtresse de mon esprit, lequel, sans mon 
congé, veut tout voir et ménager. 

C'est pourquoi je demande encore, à mon très-cher Seigneur, 
l'aide de la sainte obédience pour arrêter ce misérable coureur, 
car, il m'est avis, qu'il craindra le commandement absolu. 

Réponse. Puisque Notre-Seigneur, dès il y a si longtemps, 
vous a tirée à cette sorte d'oraison, vous ayant fait goûter les 
fruits tant désirables qui en proviennent, et fait connaître les 
nuisances de la méthode contraire, demeurez ferme, et, avec 
la plus grande douceur que vous pourrez, ramenez votre esprit 
à cette unité et à cette simplicité de présence, et d'abandonne- 
ment en Dieu; et d'autant que votre esprit désire que j'emploie 
l'obéissance, je lui dis ainsi : Mon cher esprit, pourquoi voulez- 
vous pratiquer la partie de Marthe en l'oraison, puisque Dieu 
vous fait entendre qu'il veut que vous exerciez celle de Marie? 
Je vous commande donc que simplement vous demeuriez ou en 
Dieu, ou près de Dieu , sans vous essayer d'y rien faire, et sans 
vous enquérir de lui de chose quelconque , sinon à mesure qu'il 
vous excitera. Ne retournez nullement sur vous-même, ains 
soyez là près de lui. 



Question. Je retourne donc demandej^ànion très-cher Père, 




I 









42 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

si l'âme , étant ainsi remise , ne doit pas demeurer toute reposée 
en son Dieu , lui laissant le soin de tout ce qui la regarde, tant 
intérieurement qu'extérieurement, et, demeurant comme vous 
dites, dans sa Providence et sa volonté, sans soin, sans atten- 
tion, sans élection, sans désir quelconque, sinon que Noire- 
Seigneur fasse en elle, d'elle, et par elle, sa très-sainte volonté, 
sans aucun empêchement ni résistance de sa part? Dieu ! qui 
me donnera cette grâce que seule je vous demande, sinon vous, 
bon Jésus, par les prières de votre bon serviteur? 

Réponse. Dieu vous soit propice, ma très-chère fdle ! L'en- 
fant qui est entre les bras de sa mère n'a besoin que de la laisser 
faire et de s'attacher à son col. 

Question. Si Notre-Seigneur n'a pas un soin tout particulier 
d'ordonner tout ce qui est requis et nécessaire à celte âme ainsi 
remise ? 

Réponse. Les personnes de cette condition lui sont chères 
comme la prunelle de son œil. 



Question. Si elle ne doit pas recevoir toutes choses de sa 
main, je dis tout, jusqu'aux moindres petites, et lui demander 
aussi conseil de tout? 

Réponse. Pour cela, Dieu veut que nous soyons comme un 
petit enfant. Il faut seulement prendre garde de ne pas faire 
des attentions superflues, s'enquérant de la volonté de Dieu en 
toutes particularités des actions menues, ordinaires et incon- 
sidérées. 



■ 



Question. Si ce ne sera pas un bon exercice de se rendre 
attentive, sans attention pénible, de demeurer tranquillement 
dans la volonté de Dieu, en tant de petites occasions qui nous 
contrarient et voudraient nous fâcher, (car pour les grosses on 



QUESTIONS A N. B. P. SAINT FRANÇOIS. 43 

les voit de loin), comme d'être détournée de cette consolation, 
qui semble être utile ou nécessaire, être empêchée de faire 
une bonne action,, une mortification, ceci ou cela, quel qu'il 
soit, qui semble être bon, et, au lieu, être divertie par des 
choses inutiles, et quelquefois dangereuses et mauvaises. 

Réponse. Ne consentant point aux choses mauvaises, l'indif- 
férence , pour le reste, doit être pratiquée en toutes rencontres , 
sous la conduite de la Providence de Dieu. 

Question. Se rendre fidèle et prompte à l'observance et obéis- 
sance des règles, quand le signe se fait. Il y a tant d'occasions 
de petites mortifications; cela surprend: au milieu d'un compte, 
de quelque action on a peine de se déprendre; il ne me faut 
plus faire que trois points pour achever l'ouvrage, une lettre à 
former, se chauffer un peu, que sais-je, moi? 

Réponse. Oui , il est bon de ne s'attacher à rien tant qu'aux 
règles, de sorte que, s'il n'y a quelque signalée occasion, allez 
où la règle vous tire, et la rendez plus forte que tous ces menus 
attraits. 

Question. Se laisser gouverner absolument pour tout ce qui 
est du corps, recevant simplement tout ce qui nous est donné 
ou fait, bien, mal, incommodité; accepter ce qui sera de trop, 
selon notre jugement, sans eu rien dire, ni témoigner nulle 
sorte de désagrément; prendre les soulagements du dormir, 
reposer, chauffer, de l'exemption de quelque exercice pénible, 
ou de mortification, dire à la bonne foi ce que l'on peut faire : 
que si l'on insiste, céder sans rien dire. Ce point est grand et 
difficile pour moi. 

Réponse. Il faut dire à la bonne foi ce que l'on sent, mais en 
telle sorte que cela n'ôte pas le courage de répliquer à ceux qui 



■■ 



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I 






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44 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ont soin de nous ; au reste , de se rendre si parfaitement ma- 
niable, c'est ce que je désire bien fort de votre cœur. 

Question. Se porter avec grande douceur à la volonté des 
Sœurs et de toute autre, sitôt qu'on la connaîtra, encore 
que l'on pût facilement s'en détourner, et examiner : ceci est 
un peu difficile, et pour ne rien laisser à soi-même; car, com- 
bien de fois voudrait-on un peu de solitude, de repos, de temps 
pour soi? Cependant, on voit une Sœur qui s'approche, qui 
désirerait ce quart d'heure pour elle, une parole, une caresse, 
une visite, que sais-je? 

Réponse. Il faut prendre le temps convenable pour soi, et, 
cela fait, regagner l'occasion de servir les désirs des Sœurs 

Question. Voilà ce qui m'est venu en vue, où il me semble 
que je pourrais m'exercer et me mortifier. Mon très-cher Sei- 
gneur l'approuvera, s'il le trouve à propos, et ordonnera ce 
qu'il lui plaira, et, mon Dieu m'aidant, je lui obéirai. 

Réponse. Faites-le et vous vivrez. Amen. 



Question. Je demande, pour l'honneur de Dieu, de l'aide 
pour m'humilier. Je pense à me rendre exacte à ne jamais 
rien dire, dont il me pût revenir quelque sorte de gloire ou 
d'estime. 

Réponse. Sans doute, qui parle peu de soi-même fait extrê- 
mement bien; car, soit que nous en parlions en nous excusant, 
soit en nous accusant, soit en nous louant, soit en nous mépri- 
sant, nous verrons que toujours notre parole sert d'amorce à 
la vanité. Si donc quelque grande charité ne nous attire à par- 
ler de nous et de nos appartenances, nous nous en devons 
taire. 

Le livre de Y Amour de Dieu, ma très-chère fille, est fait 



QUESTIONS A N. B. P. SAINT FRANÇOIS. 45 

particulièrement pour vous; c'est pourquoi vous pouvez, ains 
devez avec amour pratiquer les enseignements que vous y avez 
trouvés. 

La «rrâce de Dieu soit avec notre esprit à jamais. Amen. 

Amen. 



Question. Je ne veux oublier ceci, parce que souvent j'en ai 
été en peine. Tous les prédicateurs et les bons livres ensei- 
gnent qu'il faut considérer et méditer les bénéfices de Notre- 
Seigneur, sa grandeur, notre rédemption, et, spécialement, 
quand la sainte Eglise nous les représente. 

Cependant, l'âme qui est en l'état ci-dessus, voulant s'es- 
sayer de le faire, ne le peut en façon quelconque, dont souvent 
elle se peine beaucoup; mais il me semble néanmoins qu'elle 
le fait en une manière fort excellente, qui est un simple res- 
souvenir ou représentation fort délicate du mystère, avec des 
affections fort douces et savoureuses. Monseigneur l'entendra 
mieux que je ne pourrais le dire : mais aussi quelquefois on se 
trouve durant la mémoire de ces bénéfices, ou en quelque occa- 
sion où il serait requis de discourir, comme quand on veut 
faire des confessions ou renouvellements, qu'il faut avoir de la 
contrition; et, cependant, l'âme demeure sans lumières, sèche 
et sans sentiments; ce qui donne grande peine. 

Réponse. Que l'âme s'arrête aux mystères, en la façon d'orai- 
son que Noire-Seigneur lui a donnée; car les prédicateurs et 
livres spirituels ne l'entendent pas autrement. Et, quant à la 
contrition, elle est fort bonne, sèche et aride; car c'est une 
action de la partie supérieure, ains suprême de l'âme. 



M 












. 



46 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Non, mon Dieu, non que je n'aie plus de confiance en 
chose aucune qui se puisse vouloir pour moi; mais vous, 
mon Seigneur, veuillez de moi tout ce qu'il vous plaira de vou- 
loir, car c'est ce que je veux, puisque tout mon bien est et con- 
siste à vous contenter, et ne veuillez point me contenter, accom- 
plissant ce que mon désir vous demande : mais, par votre 
Providence, pourvoyez aux moyens qui me sont nécessaires, 
afin que mon âme vous serve plus à votre goût que non pas au 
mien; ne me châtiez point, en me donnant ce que je désire, si 
votre amour, lequel vive en moi, ne le désire ainsi. Qu'ores ce 
moi meure, et qu'en moi vive un autre qui est plus que moi, 
afin que je le puisse servir; qu'il vive, lui; qu'il règne en moi, 
et que je sois son esclave et captive, et que mon âme ne serve 
point d'autre. 

Savez-vous ce que c'est d'être vrais spirituels? c'est se rendre 
esclaves de Dieu, et, étant marqués de son fer et à sa mode, 
qui est la croix, il nous pourra vendre pour esclaves de ' ... 
le monde ainsi qu'il a..., puisque nous lui avons donné notre 
liberté, et, en cela, ne nous fera point de tort, beaucoup de 
grâce. Ainsi soit-il. Amen. Jésus. 

Sainte Catherine ne voulait jamais d'elle ni mal ni bien, 
ni ne se voulait nommer ni en mal ni en bien, afin de ne rien 
estimer sa partie propre qui prend plaisir de s'ouïr nommer, et 
faisait soigneusement ce que Notre -Seigneur lui enseigna — 
« ne dit jamais : Je veux, ou, Je ne veux pas, mien, moi, mais 
toujours : nôtre; ne t'estime jamais, mais t'accuse toujours. » 
Elle disait qu'il était nécessaire que nous nous délaissions nous- 
mêmes et remissions le soin de nous et de nos affaires à celui qui 
nous peut défendre de tous, et il fera ce que de nous-mêmes nous 
ne saurions faire. Pour ce, elle s'était entièrement abandonnée 



1 On a suppléé par des points aux mots que l'on n'a pu lire, et qui avaient 
été altérés ou détruits par le temps. Un très-ancien manuscrit de nos Archives 
a permis de combler quelques lacunes. 



QUESTIONS A N. B. P. SAINT FRANÇOIS. 47 

entre ses mains, où elle se voyait plus assurée, ayant posé et mis 
toute confiance en lui, et lui avait donné le gouvernement de 
soi, se couvrant et cachant sous le manteau de son soin et de 
sa Providence divine , que si elle se fût vue en toutes les féli- 
cités qu'on pourrait désirer. 

bienheureuse l'àme, laquelle, par volonté, meurt à soi- 
même en tout! alors elle vil toute en son Dieu, ou même Dieu 
vit en elle. Nous ne devons jamais vouloir autre chose, sinon 
ce qui nous advient de moment en moment, recevant tout de la 
pure ordonnance et disposition divine, et, en tout, par volonté, 
nous unir à Dieu, nous exerçant néanmoins toujours au bien; 
car, autrement ce serait tenter Dieu, ne faisant ce que nous pou- 
vons de notre part; et, ce qui n'est pas en notre pouvoir, le re- 
cevoir de Dieu. 

Un entendement humilié voit, sent et goûte, et arrive bien- 
tôt à la et dit à Notre-Seigneur : Vous êtes mon intelli- 
gence, je saurai ce qu'il vous plaira que je sache; je ne me 
donnerai plus de peine à chercher, mais je demeurerai en paix 
avec votre intelligence. 

Cette sainte âme ' disait qu'elle ne voulait avoir aucune étin- 
celle de désir pour aucune chose créée, mais qu'elle voulait 
tout laisser à la disposition divine. Elle reconnaissait que tout 
désir de perfection manquait à celui qui avait [quelques] désirs, 
parce que celui qui désire quelque chose, il n'a pas Dieu qui 
est tout. Quand Dieu trouve une âme qui ne se puisse mouvoir 
en soi-même, alors il y opère à sa mode. Cette sainte, pour ne 
point donner de peine aux autres, était duite à souffrir toute 
chose , ce qu'elle faisait sans murmure avec silence et extrême 
patience. Notre-Seigneur lui dit : Qui se fie en moi, n'a besoin dese 
soucier de soi, et ne doit douter de rien. Quand elle allait voir les 
malades, elle les consolait en peu de paroles humbles et dévotes. 



1 Sainte Catherine de Gènes. 



PAPIERS INTIMES 

QUI SE SONT TROUVÉS 

SUR NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE JEMNE-FRANÇOISE 

FRÉMYOT DE CHMTAL 

ET QU'ELLE ORDONNA ÊTRE MIS SUR ELLE DANS LE CERCUEIL ' 



Sur le sachet qui enveloppait les papiers était cousue une 
image de la Sainte Vierge , au bas de laquelle était cette inscrip- 
tion : 

a A la très-sainte et très-adorable Trinité, Père, Fils et Saint- 
Esprit , un seul et vrai Dieu très-unique, soit louange, gloire et 
bénédiction aux siècles des siècles, Amen, mon âme dit ces pa- 
roles de cœur. » 

Dans l'enveloppe se trouvait deux papiers : l'un, écrit par 
notre Bienheureux Père ; l'autre, par notre très-digne Mère. 
Voici le papier du Bienheureux écrit de sa bénite main. 

«Je, François, Evèque de Genève, accepte, de la part de 
Dieu, les vœux de chasteté, obéissance et pauvreté, présente- 
ment renouvelés par Jeanne-Françoise Frémyot, ma très-chère 
fille spirituelle, et après avoir moi-même réitéré le vœu solen- 
nel de perpétuelle chasteté, par moi fait en la réception des 
Ordres, lequel je confirme de tout mon cœur. Je proteste et 

1 Environ cent ans après la mort de la Sainte , ces papiers furent retirés 
de la poussière du tombeau par nos anciennes Mères. Ils sont encore pré- 
cieusement conservés en ce premier monastère de la Visitation d'Annecy; 
mais ils sont malheureusement indéchiffrables. 

Après le décès de la Sainte, nos Sœurs de Moulins copièrent fidèlement 
tous ces papiers ; nos Sœurs de Nevers possèdent aujourd'hui celte précieuse 
copie; en voici le texte. 

n. 4 



I 



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; 



50 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

promets de conduire, aider, servir et avancer ladite Jeanne- 
Françoise Frémyot, ma fille, le plus soigneusement, fidèlement, 
et saintement que je saurais, en l'amour de Dieu et perfection 
de son âme, laquelle désormais je reçois et tiens comme mienne, 
pour en répondre devant Notre Sauveur, et ainsi je le voue au 
Père, Fils et Saint-Esprit, un seul vrai Dieu, auquel soit hon- 
neur, gloire et bénédictions es siècles des siècles. Amen. 

» Fait en élevant le très-saint et adorable Sacrement de l'Au- 
tel, en la sainte messe, à- la vue de sa divine Majesté, de la 
Très-Sainte Vierge Notre-Dame, de mon Ange et de celui de la- 
dite Jeanne-Françoise Frémyot, ma très-chère fille, et de toute la 
cour céleste, le 22 e jour d'août, octave de l'Assomption de la 
même très -glorieuse Vierge, à la protection de laquelle je re- 
commande de tout mon cœur ce mien vœu, afin qu'il soit à ja- 
mais-ferme, stable et inviolable. 

» Vive Jésus. Amen. 

» François, Evêque de Genève '. » 

Au même papier est écrit en marge, de la main de notre 
très-digne Mère : 

u très-adorable et souveraine Trinité! qui de toute éter- 

I II ne faut pas confondre ce vœu de saint François de Sales avec la simple 
promesse qu'il fit, en 1604, d'accepter la charge de la conduite spirituelle de 
la sainte. (Voir les Mémoires de la Mère deChaugy, p. 62.) 

II est certain que saint François de Sales n'a pu faire ce vœu le 22 août de 
l'année 1604, comme l'assurent quelques écrivains de ce siècle, puisque, dans 
la formule de ce vœu, le Saint dit : J'accepte les vœux de chasteté, obéis- 
sance et pauvreté, présentement renouvelés par J. F. Frémyot, etc. 

Or, la sainte ne pouvait pas, le 22 août 1604, renouveler le vœu d'obéis- 
sance, qu'elle ne Ct que le 25, jour de saint Louis ; encore moins pouvait-elle re- 
nouveler le vœu de pauvreté, qu'elle ne fit que le 22 août 1611. Ainsi, le vœu 
ci-dessus de saint François de Sales n'a pu être fait avant le mois d'août 1611, 
époque où la Sainte fit, pour la première fois, un vœu de pauvreté, et renou- 
vela ses vœux de chasteté et d'obéissance, peu avant son départ pour la Bour- 
gogne, comme l'attestent les Mémoires delà Mère de Chaugy, page 154. 



PAPIERS INTIMES. 51 

nité, par votre incompréhensible miséricorde sur moi, m'avez 
destinée au bonheur d'être conduite par votre très-humble et 
très-saint serviteur, le bienheureux François de Sales, mon vrai 
Père très-cher; faites, ô très-douce bonté! que ce vœu ne soit 
point terminé et fini par son départ de cette vie mortelle, mais 
qu'il me continue son soin et sa direction paternelle, jusqu'à ce 
qu'il m'ait conduite et introduite dans vos célestes Tabernacles, 
après lesquels je soupire incessamment, par le mérite de la 
Passion de mon Sauveur. Que, si cette prière n'est convenable 
et agréable à votre divine Majesté, je veux ne l'avoir point faite, 
reconfirmant aujourd'hui, en la présence du divin Sacrement de 
votre vrai Corps, les vœux que j'ai faits à la très-sainte Trinité 
entre les mains de ce mien Pore, et l'entier dépouillement de 
moi-même, ainsi que je le fis sans aucune réserve le mer- 
credi devant la fête du Saint-Esprit 1616. N'exceptant ni 
réservant aucune chose, rien, rien, rien du tout, ains de toutes 
mes forces, de toutes mes affections, de toute mon âme et 
de tout mon cœur, je m'abandonne, je me consacre et sacrifie, 
absolument, entièrement, et irrévocablement à votre très- 
sainte, très -adorable et très-aimable volonté, afin que tout 
ainsi qu'il lui plaira elle fasse de moi, pour moi, et en moi, son 
bon plaisir. 

» Voilà, mon doux Sauveur, ma dernière et finale résolution, 
voulant demeurer à jamais entre vos bénites mains, nue de tout 
ce qui ne sera point vous-même, me confiant, reposant et dé- 
laissant de tout mon cœur aux soins de l'amour éternel que 
votre divine Providence a pour moi, me rendant pour cela 
fidèle aux derniers documents qu'il vous plût me donner au 
temps susdit par votre Bienheureux Serviteur. O mon grand 
Dieu! vous voyez mon cœur, que je n'ai d'autre désir que d'ac- 
complir ces mêmes résolutions, mais vous savez mon infirmité 
et impuissance; mais de cela même je me repose en vous, 
confessant que je ne peux rien, et ne veux avoir aucune con- 

4. 



I 



I 

I 



52 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

fiance en moi-même, à laquelle je renonce pour jamais, me con- 
fiant pour toutes choses en votre amour et aux mérites de votre 
très-sainte Passion ; et vous promets encore, mon Dieu, moyen- 
nant votre divine grâce, de me rendre affectionnée et fidèle, 
quoique sans souci, à l'observance de toutes les choses que mon 
saint Père m'a enseignées, surtout à ma règle, vous laissant le 
soin entier de moi-même et de toutes les affaires qu'il vous 
plaira me commettre. mon doux Sauveur! n'ai-je point fait 
contre la révérence que je dois au caractère de votre Saint 
d'avoir osé insérer ceci, dessus? 

» Hélas ! s'il vous déplaît, je vous supplie de l'effacer , et me 
pardonner, comme aussi toutes mes offenses et les .manque- 
ments d'obéissance et de respect que j'ai trop commis, quoique 
non volontairement, envers votre Serviteur. mon Dieu ! vous 
savez mes misères et mes défauts , je les prends tous et les 
cache dans vos plaies très-honorées, vous suppliant de les effacer 
et de me rendre éternellement toute vôtre, par une étroite et 
indivisible union à votre sainte volonté. Ma très -douce Mère, 
mettez dans le Cœur de votre Fils cette indigne fille et ses réso- 
lutions , afin qu'elles soient éternelles , je vous en supplie par 
l'entremise de tous les Saints, mais en particulier de votre fils 
adoptif saint Jean l'Évangéliste , et de votre fils de cœur, mon 
glorieux Père, le Bienheureux François de Sales, que je prends 
aujourd'hui pour mes deux spécials protecteurs. 

» Fait, le jour de la sainte Présentation de la sainte Mère de 
Dieu, en présence de toute la cour céleste, et de mon très-saint 
Ange Gardien. Ainsi soit-il. 

» Vive Jésus! vive Marie! le seul espoir de ma vie. Mon Dieu, 
vôtre, vôtre, vôtre, pour jamais irrévocablement. 

» Sœur Jeanne-Françoise FREMYOT, 

. DE LA VISITATION' SAINTB-MAMK. ■ 

Dieu soit béni. 



1 



PAPIERS INTIMES. 



53 



L'autre papier est tout écrit de la main de notre Bienheu- 
reuse Mère. Les signatures sont écrites avec son sang. 

« Vive Jésus! oui, mon Seigneur Jésus, vivez et régnez éter- 
nellement dans nos cœurs. » 






Après la protestation de foi du Concile de Trente : 

« mon Dieu ! voilà ma sainte foi pour laquelle je m'esti- 
merais heureuse de mourir ; je crois cette toute-puissance, sa- 
gesse et bonté, je l'adore. Augmentez et suppléez ce qui me 
défaut, s'il vous plaît; et, prosternée en esprit, sur ma face, aux 
pieds de votre grandeur et de votre infinie miséricorde, ô mon 
Dieu! mon Créateur, mon Père Irès-débonnaire, mon souve- 
rain Seigneur et Sauveur, et mon unique espérance, je vous 
supplie, ô mon Père éternel , au nom de votre saint Fils Jésus , 
de prendre, en vos bénites mains, ma volonté, et le franc arbitre 
que vous m'avez donné, duquel je me dépouille, et le remets 
avec ma volonté, entièrement et sans réserve à votre sainte 
disposition, à ce qu'il vous plaise, et vous en supplie par le 
sang précieux de votre Fils Notre-Seigneur. O ma douce misé- 
ricorde, qu'il ne soit jamais en mon pouvoir de penser, dire ou 
faire volontairement, ni autrement, s'il vous plaît, mon Dieu, 
aucune chose contraire à celte foi catholique, ni contre l'espé- 
rance et confiance entière que j'ai et veux avoir en vous pour 
mon salut éternel, par les mérites de la Mort et Passion de mon 
Seigneur Jésus -Christ, et cela invariablement, et pareillement 
contre l'amour et l'obéissance que je vous dois, et désire rendre 
de tout mon cœur; exaucez ce mien désir et prière. 

Mon doux Jésus, si, par faiblesse, ignorance, surprise ou tenta- 
tion, ou en quelque autre manière que ce soit, je venais, ce que 
Dieu ne veuille permettre, à dire, faire ou penser à quelque chose 
contraire à cette mienne protestation de foi et résolution, et à 






I 
I 






I 



I 



I 



54 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

la remise de ma volonté et franc arbitre, j'y renonce dès main- 
tenant, je le désavoue, révoque et déteste de tout mon cœur, 
de toute mon âme et de toutes mes forces, vous suppliant, ô 
mon Dieu! ma vraie vie, d'accepter ce mien renoncement; et, au 
nom de votre très-saint Fils, mon Rédempteur, donnez -moi 
votre grâce abondante pour faire et souffrir tout ce qu'il vous 
plaît que je fasse, que je souffre, et que je le fasse et souffre 
selon votre très-saint bon plaisir, croyant et m'y confiant assu- 
rément en la fidélité de votre bonté, que vous ne permettrez 
pas que je sois ni tentée ni chargée par-dessus les forces que 
vous me donnerez. 

» J'adore du profond de mon âme vos divins jugements, et 
votre volonté toute sainte en tous les événements de votre bon 
plaisir, en tout ce qu'il vous plaira permettre de m'arriver et à 
toutes créatures; car, ô mon Dieu! vos jugements sont justes, 
très-saints et équitables, et votre très-sainte volonté toujours 
adorable; je le confesse de tout mon cœur et m'y soumets avec 
tout l'amour et révérence qu'il m'est possible. Je crois aussi de 
cœur, et je confesse que vous êtes mon Dieu, unique source de 
tout bien, de nature et de grâce, et qu'à vous seul appartient la 
gloire et la louange de toutes les actions que font vos créatures. 
Je renonce donc pour jamais à toute vaine complaisance, satis- 
faction et vanité qui me pourrait arriver, ou que je pourrais 
avoir de quelques bonnes actions que votre grâce peut opérer 
par moi, chétive créature, impuissante à tout bien, référant tout 
honneur de toute chose à votre seule bonté. Je proteste aussi, 
mon Dieu, que j'aime et veux aimer toute créature pour l'amour 
de vous seul, et qu'en toutes mes actions, pensées et paroles, 
lesquelles je vous offre en union de celles de votre très-saint 
Fils, je ne veux autre objet ni prétention que le seul accom- 
plissement de votre très-sainte volonté, à laquelle je m'unis dès 
maintenant, et, à cet effet, renonçant à toute propre recherche 
et à tout ce qui pourrait tant soit peu ternir la pureté de mes 



PAPIERS INTIMES. 55 

intentions en toute chose. Par votre sainte grâce, sans laquelle 
je ne puis rien, accomplissez en moi cette mienne résolution, 
et qu'il vous plaise, ô mon Dieu! ma miséricorde, recevoir la 
très-humble prière que je vous fais, de vouloir départir à toutes 
vos créatures les grâces et bénédictions que votre Providence 
leur a destinées, mais surtout à votre chaste et sainte épouse, 
l'Église Catholique, et à ses chers enfants. Augmentez en eux la 
foi, l'espérance et la charité, et convertissez toutes choses à 
votre plus grande gloire et à leur salut éternel. Mon Dieu, je 
désire et vous supplie que toutes mes actions, pensées, paroles 
et mouvements, soient des continuels actes d'adoration, d'amour, 
de confiance et reconnaissance de vos bénéfices. Mais spéciale- 
ment, je vous supplie, ô mon Sauveur! pour tous les Ordres re- 
ligieux, à ce que tous vous servent en pureté d'Anges et fidèle 
observance de leur règle. 

Et, tout particulièrement, de toutes les affections de mon 
âme, je vous conjure, mon Seigneur, par les intercessions de 
la Sainte Vierge, de saint Joseph et de notre Bienheureux Père, 
que cette grâce règne dans notre petite Congrégation de la Visi- 
tation; que l'esprit d'humilité, de simplicité et de charité soit 
incessamment vivant et régnant, en toutes les filles en général, 
et en chacune en particulier. Je vous prie aussi pour les enfants 
que vous m'avez donnés, qui sont en nombre de quatre; je les 
offre de tout mon cœur à votre divine Majesté. Pour mon frère 
et pour tous nos parents, et ceux qui prient pour moi et se con- 
fient que je prie pour eux, et pour lesquels je me suis engagée 
de prier. Je vous fais aussi très-humble requête pour la conver- 
sion des hérétiques et schismatiques, pour la paix et union entre 
les princes chrétiens, et pour leur avancement en votre amour, et 
tout particulièrement pour notre Roi et pour Son Altesse Royale, 
et pour Madame et leurs enfants, qu'il vous plaise d'accom- 
plir en tous votre sainte volonté. Je vous offre encore , ô mon 
divin Sauveur! ma très-humble requête pour le soulagement 



I 









56 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

de tous les fidèles trépassés, et spécialement pour l'àme de 
mon père, de ma mère, de mon mari, de mes enfants, de nos 
Sœurs de religion, et de tous nos parents et amis, que vous les 
soulagiez, s'il vous plaît, selon la grandeur de vos miséri- 
cordes; je vous supplie de les faire reposer et jouir de votre 
béatitude, et, s'il vous plaît, leur appliquer les saintes indul- 
gences que je me propose de gagner journellement pour elles. 
Et, enfin , mon Dieu , je vous fais très-humble requête pour 
toutes les choses pour lesquelles il vous plaît que vos chré- 
tiens, et spécialement moi, vous fassent oraison, particulière- 
ment pour la paix universelle en votre sainte Eglise, à ce 
qu'en tout et par tout, et en toute créature, et de toute créa- 
ture, votre saint nom soit sanctifié, votre royaume nous ad- 
vienne, et votre sainte volonté soit faite en la terre comme 
au ciel. Amen. Ainsi soit-il. 

» Reste, maintenant, qu'avec une profonde humilité et révé- 
rence, je rende infinies grâces et remerciement à votre souveraine 
Majesté, comme je fais de tout mon cœur pour les bénéfices de 
notre création, rédemption, conservation et vocation, et pour 
le prix et mérite infini de votre sang précieux, et de toutes vos 
souffrances, ô mon unique Rédempteur! et de l'amour tendre 
qu'il vous a plu nous témoigner, vous donnant vous-même au 
divin Sacrement que j'adore pour être la vraie vie et nourriture 
de nos âmes, ayant dit : Qui vous mange, vivra éternellement. 
Comme aussi je vous remercie de tous les autres mystères, 
grâces et prérogatives que vous avez donnés et laissés à la très- 
sainte Eglise notre bonne Mère, et tout particulièrement je rends 
infinies grâces et remerciements à votre éternelle douceur et 
Providence sur moi, pour l'établissement de cette Congrégation, 
et pour les miséricordes et bénéfices incomparables que votre 
bonté m'a conférés, et particulièrement de m'avoir fait fille de 
votre sainte Église, de m'y avoir conservée par votre soin et 
assistance paternelle; pour m'avoir aussi octroyé, avec tant de 



PAPIERS INTIMES. 57 

miséricorde, ce que vous m'avez inspiré de vous demander avec 
beaucoup de larmes, qui est la guide très-sainte de notre Bien- 
heureux Père, par laquelle votre Providence m'a conduite à 
cette sainte vocation, m'a introduite à la grâce de la journalière 
réception de votre très-divin Corps au saint Sacrement, et à la 
connaissance de la vraie vie spirituelle et chrétienne. Vous 
m'avez aussi, ô mon Dieu! fortement et suavement attirée au 
parfait dépouillement et abandonnement de moi-même, dans le 
saint et bon plaisir de votre éternelle Providence ,. pour m'y 
faire reposer, et vous laisser tout le soin de moi, dont je vous 
rends grâce avec mes plus tendres affections, vous suppliant de 
me continuer cette faveur si précieuse; et, en me pardonnant, ô 
mon Dieu! ma seule force, les infidélités que j'ai commises en 
cette pratique, octroyez-moi, s'il vous plaît, la grâce d'y être, 
dorénavant, invariablement fidèle. Et, par les mérites sacrés de 
votre Fils, je vous demande pardon, de toute l'humilité de mon 
cœur, de toutes les offenses que j'ai commises contre votre 
divine Majesté, de mes ingratitudes et infidélités à correspondre 
à votre sainte grâce, et généralement de toutes les fautes dont 
votre œil divin, qui pénètre toutes choses, me connaît coupable. 
O mon Dieu! ma miséricorde, couvrez des mérites de mon 
Sauveur, et effacez par son sang précieux toutes mes iniquités, et 
recevez, s'il vous plaît, la confirmation que je vous fais aujour- 
d'hui, et l'intention que j'ai de la réitérer journellement, de tout 
ce que je dis, dans cet écrit, à votre bonté, à laquelle je recon- 
firme mes vœux de pauvreté, chasteté et obéissance , et de faire 
toujours ce que je connaîtrai clairement vous être le plus 
agréable , selon les conditions du vœu que j'en ai fait par l'avis 
de mon Bienheureux Père. Je reconfirme et renouvelle de 
tout mon cœur l'entier dépouillement et abandonnement que 
je fis entre vos bénites mains, mon Dieu, de tout ce que je suis 
et de toutes choses, sans aucune réserve, pour ce que votre 
Majesté sait, l'ayant infinies fois renouvelé, et particulièrement 



3 § 

'Vil: 



l 



I 
I 






■ 



f-m.: 



58 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ce Vendredi-Saint dernier, délaissant et remettant, derechef 
dans le sein de votre divine protection , et au plus secret de la 
fidélité de votre saint amour, le précieux trésor de foi, espé- 
rance et de charité, que votre grâce m'a conféré , comme aussi le 
soin de mon salut éternel, de ma vie, de ma mort, du repos et 
paix intérieure de mon âme, mes consolations et satisfactions, 
vues et réflexions sur ce qui se passe en moi, le désir d'être 
délivrée de ma peine intérieure, et, bref, tout sans exception, 
désirant de me perdre et abîmer tout à fait dans le seiu de votre 
Providence paternelle, et de me délaisser tout à fait au soin de 
votre amour divin, désirant, moyennant votre sainte grâce, de 
ne me plus voir ni regarder ni chose aucune qui se passe en 
moi, ains seulement vous pour m'y reposer etconfier simplement, 
non pour le bonheur qu'il y a de se confier en vous, mais parce 
que c'est votre sainte volonté que vous m'avez fait connaître par 
vos divins attraits, et par les conseils de mon Bienheureux Père, 
auquel, moyennant votre sainte grâce, je rendrai fidèle obéis- 
sance. 

Je remets dès maintenant tout ce qui m'arrivera ci-après 
à votre soin,- et dès maintenant comme alors, je vous mets les 
choses plus scabreuses et épouvantables, je les recommande au 
plus secret de votre Providence, ne les voulant nullement pro- 
fonder, mais y faire doucement ce que je pourrai, vous laissant 
le soin du surplus et de toute chose en général qui me puisse 
toucher, soit au corps, à l'âme et à l'esprit, me réservant le 
seul soin de retourner mon esprit de toutes choses à vous , de 
suivre le bien que je connaîtrai et fuir le mal, tâchant de me 
tenir en Dieu, douce, patiente et paisible parmi les troubles, 
faiblesses, ténèbres, impuissance, et toutes sortes de peines, 
sécheresses, insensibilités, qu'il plaira à mon Dieu permettre 
m'arriver, tâchant de tout mon pouvoir de ne les point regar- 
der, ni de m'en vouloir délivrer ni affliger, ni même faire 
semblant de les voir, nonobstant que je les sente vivement; 



■ 



PAPIERS INTIMES. 59 

mais par-dessus toute vue et sentiment, quel qu'il puisse être, 
je tiendrai simplement mon esprit en Dieu , ou auprès de Dieu , 
en ce repos, abandonnement, et très-ferme confiance, sans le 
vouloir sentir, ni en faire des acles. Que s'il plaît à Dieu me 
donner des sentiments de sa présence, et de toute vertu, je de- 
meurerai en lui seul, et en son bon plaisir, moyennant sa très- 
sainte grâce ; et, fondée sur cette résolution et reconfirmation, je 
ne ferai plus aucun effort pour faire des actes de quoi que ce soit ; 
mais, simplement, en touchant cet écrit, mon intention est, et 
je la mets devant vous, ô mon Dieu ! ma souveraine miséricorde, 
en qui je mets mon espérance, mon intention, dis-je, est de 
reconfirmer, approuver et ratifier tout ce que j'ai dit en cet 
écrit .voilà mes désirs, mes résolutions et affections invaria- 
bles. Mais, ô mon Dieu! souveraine Vérité qui pénétrez les plus 
intimes replis de mon cœur, je confesse devant vous mon im- 
puissance, ma misère, ma pauvreté, abjection, mon vrai néant, 
et qu'il m'est impossible d'accomplir toutes ces miennes réso- 
lutions et très-cordiales affections, sans l'assistance toute-puis- 
sante de votre divine grâce; car vous savez le fond de ma mi- 
sère et de ma faiblesse. C'est pourquoi établissant en vous, ô 
mon Dieu! tout mon soin, toute mon espérance, et ma force 
par-dessus tous mes sentiments, prosternée aux pieds de votre 
miséricorde, ô mon Père très-saint! je vous supplie très-hum- 
blement, au nom de votre très-saint Fils, notre Rédempteur, 
d'avoir pour agréable ces miennes affections, prières, résigna- 
tions et résolutions, et m'octroyer la grâce abondante qui m'est 
nécessaire pour les accomplir parfaitement, entièrement et fidè- 
lement, jusqu'au dernier soupir de ma vie. 

O doux Jésus, et Sauveur de mon âme! qui êtes la vérité 
infaillible, vous nous avez promis que ce que nous deman- 
derions à votre Père éternel, en votre nom, il nous le don- 
nerait, faites-moi jouir de l'effet de vos divines et infaillibles 
promesses; vous savez que tout mon désir est d'être tout a 



I 




60 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vous, et que, par voire grâce, je n'ai rien excepté en mes re- 
noncements, que vous seul et le bien d'incomparable bon- 
heur de ne vous point offenser, d'être éternellement vôtre, 
et conjointe à votre douce et très-équitable volonté pour dis- 
poser de moi au temps et à l'éternité, selon votre saint 
bon plaisir. Que, s'il vous plaît, ô ma chère espérance! que 
je vous demande la délivrance de mon affliction intérieure, 
je le fais de tout mon cœur; oui, mon cher Rédempteur, s'il est 
possible, je vous prie, rendez-moi les sentiments, lumières, 
connaissances et goûts de votre amour, de la sainte foi et con- 
fiance dont votre grâce m'avait favorisée; mais, toutefois, non 
ma volonté, mais la vôtre toute sainte soit faite, espérant que 
votre miséricorde n'abandonnera jamais ce qu'il lui a plu mettre 
en moi par sa seule bonté , puisqu'elle m'a fait la grâce que 
j'ai tout abandonné pour son saint amour, auquel je me suis 
toute consacrée et me sacrifie, derechef, de tout mon cœur. Or, 
puisqu'il vous plaît, mon Dieu, que je n'aie plus de bras pour 
me porter, ni plus de sein pour me reposer que le vôtre et votre 
Providence, conduisez-moi, mon cher Maître, vous-même en 
cette sainte voie; veuillez pour moi tout ce qu'il vous plaira, 
et que je meure à moi-même et à toutes choses, pour ne plus 
vivre qu'en vous seul, mon unique vie et assuré refuge; accom- 
plissez en moi vos éternels desseins , sans que j'y donne aucun 
empêchement. Je confesse, derechef, que je suis tout à fait inca- 
pable de tout bien, et d'accomplir ce mien désir et résolution , 
sans l'aide de votre grâce extraordinaire et puissante ; je vous la 
demande donc en l'honneur de votre saint Jésus, et par la pu- 
reté de votre sainte Mère que je choisis pour ma protectrice, 
invoquant l'assistance de ses prières, celle de saint Joseph, de 
mes chers Patrons, saint Jean-Baptiste et Evangéliste, saint 
Pierre et saint Paul, de saint Augustin, mon saint Ange, mon 
Bienheureux Père, saint Claude, sainte. Madeleine, et mes autres 
protecteurs, et tous les bienheureux Saints et Saintes, désirant 



PAPIERS INTIMES. 61 

que tous louent et remercient Dieu pour moi. Mon Dieu, qu'ils 
nous soient tous favorables; je vous en supplie par vous-même, 
mon Seigneur Jésus-Christ, que j'adore vrai Dieu, unique Tri- 
nité du Père, et du Saint-Esprit, un seul vrai Dieu unique. 

Amen. Amen. 

v Sœur Jeanne-Françoise FREMYOT, 



DE 1.1 VISITATION' SAINTE-MARIE. 



DIEU SOIT BENI. VIVE f JESUS. 



« Mon Dieu , je vous rends grâces infinies pour les dons de 
grâces que vous avez faits à notre Bienheureux Père et à notre 
Congrégation : louange éternelle soit à mon Dieu. » 



PAPIERS 

TROUVÉS DANS LE LIVRE DES CONSTITUTIONS 

DE NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE 

ÉCRITS DE SA MAIN. 



Un billet j écrit de la main de notre Bienheureux Père, con- 
tenait ces mots : 

« Dieu, à qui je suis, fasse de moi selon son bon plaisir; 
peu m'importe où j'achèverai ce chétif reste de mes jours mor- 
tels, pourvu que ce soit dans sa grâce ; selon le sens, j'aimerais 
mieux le repos de deçà, qui me serait infiniment paisible après 
l'issue de l'affaire qui se traite de delà; mais je renonce aux 
sens, au sang et à la chair, et veux servir, en esprit et en 
vérité, à Dieu et à son Eglise, en toutes les occurrences. " 






I 



62 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



PREMIER PAPIER DE NOTRE BIENHEUREUSE MERE. 

Ce qui m'a été dit, par notre Bienheureux Père, pour mon 

exercice intérieur. Il me dit ainsi, en ses derniers avis, après 
une retraite annuelle : 

« Notre-Seigneur vous aime, ma chère Mère, il vous veut 
toute sienne : n'ayez plus d'autres bras pour vous porter que les 
siens, ni d'autre sein pour vous reposer que le sien et sa Pro- 
vidence. N'étendez votre vue ailleurs et n'arrêtez votre esprit 
qu'en lui seul. Tenez votre volonté si simplement unie à la sienne 
en tout ce qui lui plaira faire, de vous, en vous, par vous, et 
pour vous, et en toutes choses qui seront hors de vous, que rien 
ne soit entre deux. Ne pensez plus à chose quelconque de tout ce 
qui vous regarde, tant pour la vie que pour la mort, car vous 
vous êtes toute abandonnée et remise au soin de l'amour éternel 
que la divine Providence a pour vous ; demeurez là en repos , en 
esprit de très-simple et amoureuse confiance , et ceci se doit 
pratiquer non-seulement à l'oraison , où il faut aller avec une 
grande douceur d'esprit, sans dessein d'y faire chose quelcon- 
que, ains seulement pour être à la vue de Dieu, dans cette 
simple remise et repos en lui, et comme il lui plaira, se con- 
tenter d'être à sa présence, encore que vous ne le voyiez, ni 
sentiez, ni sauriez représenter, et ne vous enquérez de lui, de 
chose quelconque, sinon à mesure qu'il vous excitera. Ne re- 
tournez nullement sur vous-même, ains soyez là près de lui; 
non-seulement, dis-je, il faut pratiquer cette simplicité et aban- 
donnement en l'oraison, mais en la conduite de toute la vie, 
rejetant et délaissant toute votre âme, vos actions, vos succès, 
vos affaires au bon plaisir de Dieu et à la merci de son soin : il 
faut tenir l'âme ferme dans ce train. » 



■ 






PAPIERS INTIMES. 



DEUXIÈME PAPIER. 



63 






Abrégé des avis de notre Bienheureux Père et le fin dernier. 
Il me dit ainsi : 

« En ce jour dé saint Claude, mémorable à notre Congréga- 
tion , je ramasse ainsi tout ce que je vous ai dit pour l'abréger : 
soyez fidèlement invariable, en cette résolution, de demeurer en 
une très-simple unité et unique simplicité de la présence de 
Dieu, par un entier abandonnement de vous-même en sa très- 
sainte volonté; et toutes les fois que vous trouverez votre esprit 
hors de là, ramenez-l'y doucement, sans faire pour cela des 
actes sensibles de l'entendement ni de la volonté ; car cet amour 
simple de confiance et cette remise et repos de votre esprit dans 
le sein paternel de Notre-Seigneur et de sa Providence, com- 
prend excellemment tout ce que l'on peut désirer pour s'unir à 
Dieu ; demeurez donc ainsi sans vous en divertir pour regarder 
ce que vous faites, ou ferez, ou ce qui vous adviendra en toute 
occurrence et en tout événement. 

Ne philosophez point sur vos contradictions et afflictions ; 
mais recevez tout de la main de Dieu, sans exception, demeurant 
douce, patiente, et acquiesçant en tout très-simplement à sa sainte 
volonté; que toutes vos paroles et actions soient accompagnées 
de douceur et simplicité. Quand vous apercevrez que quelque 
soiu ou désir naîtra en vous, remettez-le en Dieu, ne voulant 
seulement que lui et l'accomplissement de sa sainte volonté, lui 
laissant le soin de tout le reste. 

Demeurez en la très-sainte solitude et nudité avec Notre- 
Seigneur Jésus-Christ crucifié. 

Faites bien ceci, ma très-chère Alère , ma fille; mon àme , 
mon esprit vous bénit de toute son affection, et Jésus soit celui 
qui fasse, de vous, par vous, et pour lui, sa très-adorable volonté. 
Amen. Amen. 






^M 






M 



■ 






64 



ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



TROISIEME PAPIER. 



I 



Père éternel ! votre Providence gouverne toutes choses et 
rien ne se fait que par votre volonté, hormis le péché. C'est 
entre les bras et dans le sein de cette douce Mère, et par ses 
divins attraits, que, dès longues années, j'ai consigné, aban- 
donné et remis sans aucune réserve tout ce que je suis et serai 
à jamais, pour le temps et pour l'éternité, lui ayant donné le 
soin et lui laissant, derechef, pour tout ce qui regarde ma vie, 
ma mort, mon honneur, et, bref, tout, pour en faire disposer 
et ordonner selon son bon plaisir, et de toutes autres choses qui 
sont hors de moi, ne me réservant que le seul soin de tenir 
mon esprit dans cette très-simple remise et unique regard de 
Dieu, unité en Dieu, et de parfaite confiance et repos en sa 
bonté et fidélité de son amour, sans mélange d'aucun acte ni 
recherche d'autre vue, connaissance ni satisfaction, sinon quand 
il plaira à sa bonté de me le donner, prolestant à mon Dieu, que, 
moyennant sa grâce, sans laquelle je ne puis rien, que jamais, 
volontairement, je n'arrêterai mon esprit hors de là, et le ramè- 
nerai promptement et simplement, quand je m'apercevrai qu'il 
en sera dehors, ainsi que mon Bienheureux Père m'a com- 
mandé d'y être fidèle. M'étant ainsi remise en Dieu, à son entière 
disposition, je ne dois plus rien vouloir, ni désirer, ni refuser, 
mais suivre simplement le vouloir de Dieu , recevant indifférem- 
ment tout ce qui m'arrivera de sa douce Providence, y acquies- 
çant très-simplement, remettant à son soin toutes les choses 
petites et grandes qui m'arriveront et dont il me commettra la 
conduite, y faisant tranquillement ce que je pourrai , mais sur- 
tout les lui recommandant souvent, et m'appuyant surtout en 
son aide; puis, j'acquiescerai à ce qu'il lui plaira qui en suc- 
cède; et les affaires et autres événements plus difficiles et sca- 



PAPIERS INTIMES. 65 

breux, je les remettrai au plus secret de sa divine Providence. 
Amen. 

Je supporterai, avec compassion, le prochain, sans m'aigrir 
de ses fautes ni péchés, considérant que si Dieu ne m'aidait je 
ferais pire; je lui ferai tout le bien que je pourrai et jamais au- 
cun mal, moyennant la grâce divine. Amen. 

(Suivent deux autres billets que l'on supprime parce qu'ils se 
retrouvent dans le Petit Livret sous les numéros 53 et 58. ) 

SIXIÈME PAPIER. 

Dieu m'a fait voir, ce matin, en l'oraison, que je ne me dois 
plus du tout voir ni regarder, mais lui seul, cheminant à yeux clos, 
appuyée sur mon Bien-Aimé Jésus, sans vouloir voir ni savoir 
le chemin par où il me conduira, ni non plus avoir aucun soin 
de chose quelconque, non pas même de lui rien demander, 
mais demeurer simplement toute perdue et reposée en lui, en 
ce très-pur regard, sans mélange d'autre chose. Dieu soit béni 
dans mon cœur. 



VIVE t JESUS. 

AVIS DE NOTRE SAINT FONDATEUR A NOTRE DIGNE MÈRE, COPIÉS PAR 
ELLE-MÊME, DANS LE PROPRE LIVRE DE SES CONSTITUTIONS, PRÉCIEU- 
SEMENT GARDÉ A NOTRE MONASTÈRE DE RENNES '. 

Je désire que vous soyez extrêmement humble et petite à vos 
yeux, douce, condescendante et simple comme une colombe, 
que vous aimiez votre abjection, et la pratiquiez fidèlement, 

1 Ce livre avait été donné, par notre sainte Mère, à la Mère Claude-Agnès 
Joly de la Roche, au moment de son départ pour diverses fondations qui de- 
vaient l'éloigner pour toujours de sa sainte fondatrice, 

ri. 5 




I 



66 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

employant de bon cœur toutes les occasions qui vous arrive- 
ront pour cela. Ne soyez pas prompte à parler, ains répondez 
tardivement, humblement, doucement, et dites beaucoup en 
vous taisant par la modestie et égalité. 

Supportez et excusez fort le prochain et avec une grande dou- 
ceur de cœur. 

Ne philosophez point sur les contradictions qui vous arrive- 
ront; ne les regardez point, mais, Dieu, recevant toutes choses 
sans exception de la main de Dieu, acquiesçant à tout très- 
simplement. 

Faites toutes choses pour Dieu , unissant ou continuant votre 
union par de simples regards ou écoulements de votre cœur 

en lui. 

Ne vous empressez de rien , faites toutes choses tranquille- 
ment, en esprit de repos. Pour chose'que ce soit, ne perdez votre 
paix intérieure, [quand bien tout bouleverserait; car qu'est-ce 
que toutes les choses de cette vie , en comparaison de la paix du 

cœur? 

Recommandez toutes choses, tout à Dieu, et vous tenez coye 
et en repos dans le sein de sa paternelle Providence- 

En toutes sortes d'événements , n'arrêtez votre vue ailleurs ; 
soyez fidèlement invariable en cette résolution, de demeurer 
en une très-simple unité et unique simplicité de la présence de 
Dieu, par un amour de parfaite confiance, vous délaissant à la 
merci de l'amour et du soin éternel que la divine Providence a 
pour vous. Quand vous trouverez votre esprit hors de là, rame- 
nez-l'y doucement, et très-simplement. Demeurez invariable en 
la très-sainte nudité d'esprit, sans vous revêtir jamais d'aucuns 
soins, désirs, affections ni prétentions quelconques, sous quel- 
que prétexte que ce soit. 

Notre-Seigneur vous aime , il vous veut toute sienne. N'ayez 
plus d'autres bras pour vous porter que les siens, ni d'autre 
sein pour vous reposer que le sien et sa Providence; n'étendez 



PAPIERS IMTIMES. 67 

votre vue ailleurs et n'arrêtez votre esprit qu'en lui seul. Tenez 
votre volonté si simplement unie à la sienne que rien ne soit 
entre deux; oubliez tout le reste, ne vous y amusant plus; car 
Dieu a convoité votre nudité et simplicité; demeurez là en re- 
pos, en esprit de très-simple confiance. Prenez bon courage et 
vous tenez humble devant la divine Providence. Ne désirez rien 
que le pur amour de Notre-Seigneur. 

Ne refusez rien, pour pénible qu'il soit. Revêtez-vous de 
Notre-Seigneur crucifié; aimez-le en ses souffrances, et faites 
des oraisons jaculatoires là-dessus. Amen. Amen. 

Faites biefl ceci, ma très-chère Mère, ma vraie fille; mon 
âme et mon esprit vous bénit de toule son affection, et Jésus 
soit celui qui fasse, en nous, de nous, par nous, et pour lui 
sa très-adorable volonté. Amen. 

J'ai, grâces à Dieu, les yeux fixés sur cette éternelle Provi- 
dence, de laquelle les décrets seront à jamais les lois de mon 
cœur. 

François, évèque de Genève. 



I 



Oraison a notre saint fondateur, composée par notre digne mère 
et écrite de sa propre main dans le même livre. 

très-heureux saint François de Sales, vraiment très-saint 
serviteur de Dieu , le cher et très-assuré guide de mon âme, le 
don précieux de mon Dieu; mon vrai Père, dis-je, mon très- 
doux maître, et maintenant mon fidèle avocat : regardez nos 
nécessités, et le cœur que Dieu a joint au vôtre, ne permettez 
pas qu'il en soit jamais désuni. Car, souvenez-vous que vous 
m'avez promis que cette union serait éternelle; faites donc, 
mon Père très-vénérable, par vos saintes intercessions, que je 
sois si fidèle à l'observance des choses que vous m'avez ensei- 

5. 



■l 

H 







68 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

gnées, que je parvienne à cette souveraine unité de laquelle 
vous jouissez si glorieusement, afin qu'avec vous, je puisse, en 
la compagnie de la glorieuse Vierge et des saints, louer, bénir, 
aimer éternellement le souverain Bien-Aimé de nos âmes. Ce 
que je vous demande, non-seulement pour moi, mais pour tous 
les enfants de la sainte Église, et, en particulier, pour celles de 
la chère Congrégation que vous avez engendrée en Notre-Sei- 
gneur, et dont vous aviez mémoire en vos saintes prières pen- 
dant votre pèlerinage. 

Vous voyez, ô mon Père très-saint, les désirs de mon âme, 
je ne vous les exprimerai pas. Vous savez en quelle vénération 
vous m'êtes; vous voyez mes larmes et mes sentiments, et la con- 
fiance parfaite que je veux avoir en votre sainte protection, mon 
Père mon maître et mon saint; souvenez-vous que mon Dieu 
m'a donnée à vous, et vous à moi; ayez donc un soin continuel 
de moi, je vous en prie, afin que parfaitement j'accomplisse la 
volonté de mon Dieu sans réserve, sans réserve. Ainsi soit-il. 



RÈGLEMENT DE RETRAITE DE NOTRE SAINTE MÈRE. 

Le matin. [Lever, cinq heures et demie.] Dès que je suis 
habillée , et que j'ai lu mon point d'oraison, je la fais; à la fin 
de laquelle je dis Prime [sept heures] , puis me retire pour 
faire nos petites affaires; ensuite, quelques petites pratiques de 
mortification, qui ne sont ni longues ni pénibles, car il ne se 
faut pas accabler. 

Après, je fais un peu de lecture; j'en fais peu, car il me 
semble que de beaucoup lire m'accable l'esprit; après, je me 
repose un peu en Dieu, et fais quelque peu d'ouvrage. 

Quand on sonne l'Office ]huit heures et demie] , et que je n'y 
vais pas, je le dis tout bas, puis je lis mon second point d'orai- 



PAPIERS INTIMES. 69 

son ; après, si j'ai du temps avant la sainte messe, je me tiens 
doucement auprès de Notre-Seigneur. S'il fait beau temps, je 
vais un peu me promener; ensuite la messe [neuf heures], après 
laquelle je fais l'oraison, puis l'examen, après lequel on va 
dîner [dix heures et demie] . 



V après-dîner. La récréation : si je puis ne point parler aux 
Sœurs ' , je la vais prendre au jardin, en un lieu où je puisse 
être seule, pour me divertir spirituellement, chantant quelques 
cantiques, et aspirant en Dieu comme le poisson dans la mer, 
l'éponge dans l'eau, ou l'oiseau dans l'air; ainsi l'esprit s'oc- 
cupe en se récréant. Et j'aime mieux la récréation depuis midi 
jusqu'à l'obéissance [c'est-à-dire de midi à midi et demi], ou 
bien, après, je fais demi-heure de lecture. 

Après, je m'occupe à notre ouvrage en faisant des retours 
d'esprit vers Dieu, si je n'ai point d'occupation particulière; si 
j'ai quelque attrait, je tâche d'y demeurer simplement. Je pré- 
pare mon point d'oraison que je fais à deux heures. 

Quand on sonne Vêpres [trois heures] , si je ne vais pas à 
l'Office , je les dis ; puis je vais me promener comme à la récréa- 
tion du matin; ensuite, je dis le chapelet, si je ne l'ai pas dit. 
Après, je lis un peu et prépare mon point d'oraison " 2 et un 
chapitre de Y Amour de Dieu. [Six heures, souper et temps 
libre. ] 

A huit heures et un quart , je vais au chœur pour faire une 
petite revue de ce qui s'est passé durant le jour, tant des biens 
reçus, par les lumières et bons mouvements, que des fautes, 
négligences et pertes de temps, dont je demande pardon à Dieu 
et fais résolution d'être plus fidèle. [Huit heures et trois quarts, 
Matines.] 



m 









1 La Sainte était alors supérieure. 

s Cette oraison se fait depuis cinq heures jusqu'à six. 



70 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Après chaque oraison , il est bon de se remémorer les bons 
mouvements que Dieu a donnés. 

Les premiers jours de retraite, je prends des saints protec- 
teurs , sous l'assistance desquels je fais ma solitude. On en prend 
selon les voies : en l'illuminative, ceux qui sont allés suivant le 
Fils de Dieu; en Punitive, ceux qui sont parvenus, dès cette 
vie, à des unions spéciales avec Dieu. 

Le dernier jour de la retraite, il faut revoir ce que Dieu a 
donné et versé dans le cœur, par des lumières pour l'amende- 
ment; et, ayant connu, relié et serré plus fortement ce qu'on a 
donné à Dieu , il faut faire la conclusion et prendre congé de 
Noire-Seigneur, ou plutôt l'emporter avec soi, ne se contenter 
pas de sa bénédiction, mais de Lui, qui est le Dieu de toutes 
bénédictions. Il viendra avec nous, si nous l'en pressons, comme 
les disciples d'Emmaiis, dans le logis et négoce d'ici-bas, tandis 
qu'il nous laissera dans celte vallée de larmes et de misères; et, 
après, il faut espérer qu'il nous mènera avec lui en sa gloire. 

Le lendemain de la retraite, il faut lire le chapitre m du 
X e livre de Y Amour de Dieu pour faire la conclusion. 



DISPOSITIONS POUR FAIRE UNE BONNE RETRAITE. 



1. Il faut y entrer avec une résolution sincère de faire tout 
ce que Dieu veut de nous : se mettre devant lui comme une 
table rase et le prier d'y imprimer tout ce qu'il lui plaira. 

2. Un grand courage, pour répondre à tous les desseins de 
Dieu sur nous. 

3. Une grande exactitude à suivre le règlement du jour, exer- 
cices, lectures, oraisons, etc., et vivre plus régulièrement que 
dans tout autre temps. 

4. Une grande fidélité à faire les mortifications et les péni- 
tences qui nous sont ordonnées. 



PAPIERS INTIMES. "il 

5. Un grand courage à soutenir les sécheresses, les peines 
intérieures , et une exacte fidélité à ne pas se relâcher en ce 

temps-là. 

6. La force à souffrir la vue de notre intérieur, tout délabré 

et sens dessus dessous. 

7. Un silence exact à éloigner de notre esprit toutes les pen- 
sées, et tous les objets qui pourraient nous distraire. 

8. Enfin, s'abandonner à la grâce et ne rien refuser à Dieu, 
quoi que ce puisse être, et quelque effort qu'il en puisse coûter. 
Amen. 



EXHORTATIONS 

(FAITES EN CHAPITRE) 

SUR PLUSIEURS POINTS DE LA RÈGLE 
DE SAINT-AUGUSTIN 



EXHORTATION I 

SUR LE PREMIER CHAPITRE DE LA RÈGLE. 

Avant toutes choses, mes très-chères Sœurs, que Dieu soit aimé, 
et ptu's le prochain, car ces commandements nous ont été 
principalement donnés. 

Vous voyez, mes Sœurs, qu'en cette règle saint Augustin 
nous propose premièrement le grand commandement de Dieu , 
et nous dit qu : 'avant toutes choses, Dieu soit aimé, puis le pro- 
chain. Il faut donc que ce commandement soit le fondement et 
la base de notre perfection ; car en l'observance d'icelui gît tout 
le comble de la perfection chrétienne et religieuse. 

Il ne faudrait pas que nous pensassions que, pour avoir quitté 
le monde et embrassé la suite des conseils évangéliques, nous 
ne dussions plus penser à l'observance des commandements ; 
car, si bien nous sommes hors des dangers , par la miséricorde 
de Dieu, de l'offenser, en quelque commandement, néanmoins, 
c'est toujours la première et la plus grande obligation que l'ob- 
servance des commandements divins et ceux de la sainte Eglise. 
Et voici le premier, qui nous est mis au beau commencement 
de notre règle , pour nous montrer que c'est le chemin de toute 
la perfection, et que si nous observons bien ce commandement, 



» 



I 



74 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tout le reste nous sera fort facile; car, en icelui, dit Notre -Sei- 
gneur, gît la loi, les prophètes et la perfection des vrais chré- 
tiens : aimer Dieu de tout son cœur, de toutes ses forces, de 
tout son entendement, de toute sa pensée et de toute son âme, 
et puis son prochain comme soi-même. Certes, mes chères 
Sœurs, il me semble, et Dieu veuille que je me trompe, que 
nous ne pensons pas assezà la pesanteur de ce commandement; 
n'appliquons-nous jamais nos cœurs, nos pensées, nos forces 
ni nos entendements , ni nos âmes qu'à aimer Dieu ? Certes, oui, 
et je vois que quelquefois notre fragilité est si grande, que nous 
préférons nos petites inclinations, nos petites volontés, de pe- 
tites chimères, à la pureté de l'amour de Dieu et de la raison. 
En second lieu, ne faisons-nous jamais à notre prochain que 
ce que nous désirerions qui nous fût fait? Sommes-nous aussi 
bien aises de son bien comme du nôtre? Couvrons-nous bien ses 
fautes? Sommes-nous bien condescendantes à tout ce qu'il veut? 
Ressentons-nous ses douleurs? Sommes-nous bien soigneuses 
de le consoler, servir et soulager? Oh que nenny! nous vou- 
lons, pour l'ordinaire, être préférées à lui, et, pourtant, mes 
chères Sœurs, voyez à quoi ce commandement nous oblige? 
c'est pourquoi, je vous prie, du fond de mon cœur, que vous y 
fassiez une soigneuse et sérieuse attention. Vous savez que nos 
prochains plus proches, ce sont nos chères Sœurs, avec les- 
quelles nous conversons; c'est aussi à cette cordiale union et 
amour réciproque les unes pour les autres, à quoi je vous 
exhorte, afin que vous méritiez de recevoir les bénédictions que 
Dieu a accoutumé de répandre sur les communautés unies una- 
nimement en son amour. 



EXHORTATIONS SLR LA REGLE. 



75 



EXHORTATION II 

(Faite vers 1630.) 
SUR LE SECOND CHAPITRE DE LA RÈGLE. 

Que vous observiez ce pourquoi vous êtes assemblées et congre- 
cjéeSj qui est que vous habitiez unanimement en la maison et 
que vous n'ayez qu'une dîne et un cœur en Dieu. 

Voici une règle grandement importante , que vous observiez 
ce pourquoi vous êtes assemblées et congrégées. Pourquoi sommes- 
nous ici toutes assemblées dans ces cloîtres, mes chères Sœurs, 
sinon pour nous unira Dieu par l'entière, ponctuelle et exacte 
observance de nos règles, constitutions et tout ce qui concerne 
notre petit Institut? 

Nous sommes encore assemblées afin de prier Dieu pour les 
peuples ; et j'ai pensé que je devais dire à mes Sœurs la grande 
misère où se trouve cette pauvre ville, ayant grandement peur 
que nous ne soyons pas assez soigneuses de prier et invoquer 
Dieu pour cela, en quoi, certes, nous serons fort responsables 
devant Dieu; car, mes chères Sœurs, nous ne souffrons rien; 
nous avons tout ce qu'il nous faut; rien ne nous manque du 
nécessaire; nous ne voyons pas la misère où le pauvre peuple 
est réduit; je vous le dis, afin que je ne sois pas responsable, 
devant Dieu, de ne pas vous l'avoir fait savoir. Le pauvre peuple 
donc est réduit en cette extrémité, que l'on craint que la popu- 
lace ne se jette en désespoir si Dieu ne l'assiste : les trois fléaux 
de la divine justice sont sur lui; la peste, la guerre et la famine 
le frappe. La maison de Monseigneur de Genève ' est en un 
péril évident, et c'est une chose étrange de ce que ce bon Sei- 
gneur fait pour son peuple : il le sert et distribue son bien avec 
une joie et allégresse si grande , que j'en demeure tout étonnée. 

1 Jean-François de Sales, frère et successeur de notre saint Fondateur. 









76 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Or, mes chères Sœurs, c'est l'une des choses pour laquelle nous 
sommes assemblées, que de prier pour le public, et je vous 
conjure de le faire soigneusement, car la charité vous y oblige. 
Suppliez Notre-Seigneur d'apaiser son ire de dessus son 
peuple, de retirer sa fureur de dessus ses enfants; criez-lui 
merci pour tous; invoquez sa miséricorde; conjurez son Cœur 
amoureux de nous exaucer. Vous savez que David ayant choisi 
le fléau de la peste, il vit, en moins de rien, soixante-dix mille 
hommes mourir; il eut recours à Dieu d'un esprit humilié; il 
fut exaucé et Dieu retira son ire. Nous faisons des pénitences , 
jeûnes, disciplines, prières et oraisons, il est vrai, et je suis 
bien aise de vous y voir affectionnées ; mais cela ne servira de 
guère, si nous n'y appliquons nos cœurs et nos affections; posr 
sible que si nous étions soigneuses et ferventes à supplier la 
divine Majesté, qu'elle nous exaucerait. Je désire que nous le 
fassions sérieusement, et, en particulier, pour Monseigneur et 
toute sa maison; car, si elle était infectée, les pauvres en pâli- 
raient extrêmement '. 



EXHORTATION III 



SUR LE SIXIEME CHAPITRE DE LA REGLE. 

Quand vous priez Dieu par psalmes et cantiques, que ce que vous 
prononcez de voix soit pareillement en votre cœur, etc. 

Je ne pense pas que quand saint Augustin dit, en cette règle, 
que ce que vous prononcez de voix soit pareillement en votre 

1 Pour plus de détails , sur ce temps de calamités, voir les Mémoires de la 
Mère de Chaugy sur la vie et les vertus de notre sainte Mère , chapitre XXI, 
deuxième partie. 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 11 

cœur, il n'entend pas que nous entendions le latin , car plusieurs 
ne le pourraient pas; il suffit que, quand nous allons au chœur, 
nous y allions avec ce désir de louer Dieu , le bénir et lui rendre 
grâces; car tous les psalmes, hymnes et cantiques que nous di- 
sons, sont tous dressés, ou pour louer Dieu de ses grandeurs, 
ou pour le bénir de sa douceur, ou pour lui rendre grâces de 
ses bienfaits. Que les Sœurs qui entendent l'Office n'enfouissent 
pas ce talent, car il faudra qu'elles en rendent compte, au jour 
du jugement, à Celui qui ne nous donne rien pour néant; que 
celles qui ne l'entendent pas s'occupent fidèlement comme le 
Coutumier marque. Il n'y a rien sur cet article, sinon que c'est 
la plus digne fonction de la religion que la célébration des 
Offices divins, et c'était l'un des désirs de notre Bienheureux 
Père que nous fissions les Offices sacrés avec grand respect , 
dévotion et attention. 

Et, de vrai, il faut que je dise que l'autre jour j'eus de la 
douleur, en entendant les Sœurs de notre chœur dire empres- 
sement le Gloria tibi, Domine, à Matines; on eût quasi jugé que 
c'était quelque couplet de chanson. Eh mon Dieu! mes Sœurs! 
étiez-vous bien en la présence de Dieu, et pesiez-vous bien ce 
que vous disiez? Le verset n'est pas malaisé à entendre : Glo- 
ria tibi, Domine, Gloire soit à vous, Seigneur, qui êtes né de 
la Vierge, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, en l'éternité des 
siècles; cela devrait être dit avec un amour et une attention 
nonpareils. Nous sommes là, à parler à cette éternelle bonté, 
à cette infinie douceur et clémence, à ce Dieu tout-puissant 
qui nous a choisies pour chanter ses louanges, et nous ne nous 
tenons pas en attention de le bien faire; certes, nous méritons 
pénitence. Au reste, je me plains grandement de nos Sœurs les 
surveillantes, qui n'avertissent pas de tout plein de petites 
fautes qui se commettent au chœur, tant aux cérémonies qu'aux 
autres choses. Mes chères Sœurs, quand il s'agit du culte 
divin, il faut être rigoureusement consciencieuses, pour bien 






I 

■ 



78 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

faire tout ce qui eu dépend; j'espère que nous nous re- 
dresserons , autrement je vous assure que je donnerai des 
pénitences. 



EXHORTATION IV 



SUR LE DIXIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE. 

Que votre habit ne soit pas remarquable, et ri affectez pas de 
plaire par les habits du corps, mais par les habitudes du 
cœur, etc. 

Voyez-vous, mes Sœurs, cette règle défend les affectations, 
les petites complaisances qui se pourraient prendre vainement 
aux habits extérieurs; mais elle ne défend point la propreté et 
bienséance religieuse que nous sommes obligées de garder; et 
l'on ne verra jamais une fille qui aime bien sa vocation, mal 
propre; car, elle honore son saint habit, elle le respecte sans 
affectation. Pourtant, l'on voit quelquefois des âmes si pleines du 
désir de contenter les créatures, que leur contenance extérieure 
en est désagréable, qu'elles sont toujours en peine, et ont si 
peur de dire quelque chose qui soit trouvé mal, qu'elles sont 
en perpétuelle alarme et examen; ne faisons pas ainsi, mes 
chères Sœurs, mais tâchons de plaire à Dieu par les saintes 
habitudes du cœur, et, pour cela, ayons grand soin de nos 
âmes et peu de nos corps. 

Il me vient en pensée de vous dire ce que notre Bienheu- 
reux Père m'a souvent dit : Mon âme est aux hasards si je ne 
la porte en mes mains; examinez souvent, me disait ce Bien- 
heureux, si vous avez votre âme en vos mains, si quelque pas- 
sion, trouble ou inquiétude ne vous l'a point emportée; voyez 






EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 79 

si vous l'avez à votre commandement, ou bien si elle est enga- 
gée en quelque affection; et, si vous voyez qu'elle vous ait 
échappé, avant toutes choses, cherchez-la et la reprenez. 
Mais , souvenez-vous qu'il la faut prendre doucement et belle- 
ment; car, si vous la vouliez prendre à force de bras, vous 
l'effaroucheriez. Voilà ce que ce Bienheureux m'enseignait, 
et voilà ce que je vous conseille. Portez, tenez, et gardez soigneu- 
sement votre âme entre vos mains, pour la pouvoir toujours 
veiller, et avoir l'œil dessus ses mouvements. Regardez souvent 
si quelque inclination ne la blesse point, si quelque aversion ne 
la ternit point , si quelque passion déréglée ne l'ôte point de 
son assiette, si quelque affection impure ou nuisible ne vous 
l'a point déjà ravie; puis, tout doucement, réparez ce désordre, 
la remettant en son lieu, qui est Dieu, son vrai centre; voir en- 
core si elle est bien disposée à tout ce qu'il plaira à Dieu, bien 
soumise à tout ce qu'il permet d'arriver; si elle est bien con- 
tente et indifférente du doux et de l'amer, et à ces divines volon- 
tés. Regardez encore si cette chère âme est en état pour être 
rendue au Seigneur, qui vous l'a donnée, quand il vous la de- 
mandera. Enfin, mes chères Sœurs, je vous supplie de faire 
comme ceux qui tiennent en leurs mains des choses qu'ils ont 
peur de perdre; ils les tiennent soigneusement et les regardent 
souvent, ne les exposent point au danger de les égarer; ainsi 
regardez souvent votre âme, ne l'exposant point à nuls dangers. 
Ainsi faisant, vous la porterez en vos mains, et la posséderez; 
c'est le grand bonheur de l'homme que de posséder une chose 
si digne que son âme. 









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■ 



80 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 






EXHORTATION V 



(Faite en 1630) 



SUR LE ONZIEME CHAPITRE DE LA REGLE. 

Si vous jetez les yeux sur quelqu'un, ne les arrêtez toutefois 

sur aucun, etc. 

Mes Sœurs, je crois que, grâce à Notre-Seigneur, nous 
sommes hors des occasions de pouvoir tomber en ce défaut des 
regards impudiques; mais saint Augustin nous montre, en cette 
règle, combien nous devons appréhender la toute présence de 
Dieu; car, si bien nous nous pouvons cacher, pour quelque 
temps, de ceux du monastère, couvrant nos fautes, pour n'être 
pas vues en icelles, néanmoins nous ne pouvons échapper à 
l'œil divin de ce grand Spectateur d'en haut, qui voit et pénètre 
jusqu'au plus caché des cœurs et au plus intime de nos entrailles. 
Il considère toutes nos voies, il compte tous nos pas, il marque 
et nombre toutes nos actions. Il me semble que c'est le raccourci 
moyen de la perfection, que cette attention à la véritable pré- 
sence de ce grand Dieu; c'est pourquoi je vous y exhorte de 
tout mon cœur, regardant au Seigneur dans toutes nos voies, et 
il régira nos pas. 

Je lisais aujourd'hui que le grand saint Paul dit : Je ne suis 
pas parfait, mais je me résous à parfaire ma perfection , et, 
pour cela, d'oublier les choses passées et regarder celles qui sont 
devant moi, courant à la lice, afin de m' être peine d'emporter le 
prix de ma perfection en la suprême vocation de Dieu, par 
Jésus-Christ Notre-Seigneur. Que devons-nous dire, mes chères 
Sœurs, si le grand Apôtre dit qu'il n'est pas parfait, lui qui fut 
sanctifié à l'instant de sa conversion, ravi jusqu'au troisième 
ciel, et choisi de Dieu pour un vase élu qui porte son saint nom? 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 81 

S'il dit qu'il veut m' être peine de parfaire sa perfection, devons- 
nous croire avoir prou fait? Ce saint Apôtre court de pays en 
pays; il pâtit; il est battu, fouetté, enfin est submergé et em- 
prisonné; et, nous autres, pour un peu de mortification, dirons 
que c'est assez! mes Sœurs! je vous supplie, non; mais ou- 
blions le passé, le monde et tous ses fatras; si nous avons été 
pécheresses, comme toutes ont offensé Notre-Seigneur, ou- 
blions, après notre confession générale, les particularités, et 
nous réservons seulement le continuel souvenir, en bloc, que 
nous avons offensé Dieu ; demeurons contrites et humiliées , 
prenons tous nos péchés et les présentons à Dieu, disant, 
comme David : Effacez mon iniquité, Seigneur, détournez votre 
face de mes péchés; ayez merci de moi, selon la multitude de 
vos miséricordes ; ne me reprenez point en votre ire, ne me châ- 
tiez point en votre fureur. Puis, regardons devant nous, levons 
nos yeux au ciel et nos cœurs à Dieu ; travaillons pour parfaire 
nos œuvres, et courons pour achever le chemin qui nous reste 
afin d'arriver à celte patrie céleste; ne laissons pas une de nos 
pensées en la terre, sinon autant que la charité le requerra; 
amassons-les et les jetons au ciel , travaillons généreusement 
pour nous parfaire en celte surnaturelle vocation dont Dieu 
nous a gratifiées. 












I 



EXHORTATION VI 

SUR LE DOUZIÈME CHAPITRE DE I.A RÈGLE. 

Quand donc vous êtes ensemble en l'église et ailleurs, partout où 
les hommes se trouvent, prenez soin, etc. 

Je vous l'ai dit autrefois et je le redis encore , mes chères 
Sœurs, qu'il n'y a rien à reprendre en vous, sur le vœu de 
"• G 



■■ 




«I 



82 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

chasteté, le saint Époux lui-même étant le gardien de, vos 
cœurs; mais, il y aurait lieu de se plaindre, mes chères Sœurs, 
de vous voir négligentes en plusieurs petites rencontres sur le 
vœu d'obéissance. Vous savez ce que dit le Coutumier, et 
comme il nous recommande d'avoir à cœur la propreté et net- 
teté du monastère; avec tout cela, je vous trouve peu atten- 
tives à retirer les petites choses : ici, l'on voit traîner un panier ; 
là, une quenouille; là, un livre ou un ouvrage. Et d'où vient 
tout cela, mes filles, sinon que nous n'aimons pas assez le bon 
ordre, et les petites obéissances? 

Je sais bien que la volonté ne concourt pas à ces petits man- 
quements; mais je ne laisse pas de comprendre que c'est un 
défaut de zèle pour cette grande vertu d'obéissance. Sachez 
pourtant, mes chères Sœurs, qu'elle est le lien et la perfection 
de la religion; ôtez-Ia d'un monastère, et il ressemblera d'abord 
à une maison séculière. Affectionnons donc nos cœurs à la re- 
mettre de nouveau en pratique avec une plus grande attention. 
Concevons de la douleur, la voyant si peu reluire parmi nous, 
sachant combien notre Bienheureux Père la désirait, cette exac- 
titude d'obéissance, jusque-là qu'il dit une fois à notre sœur 
Claude Simplicienne, que s'il avait été religieuse de la Visita- 
tion, il aurait fait une attention particulière aux plus petites et 
légères obéissances : « Ma chère fille Simplicienne, lui disait-il, 
» j'espérerais de m'attirer des grandes grâces du Seigneur, si 
» je vivais ici dedans comme vous, en me rendant bien attentif 
« aux moindres ordres de notre Mère et aux plus petites obser- 
» vances de la règle. » Il est plus que vrai, mes chères Sœurs, 
que si nous étions fidèles en peu, nous recevrions beau- 
coup de Dieu, et nous l'engagerions à nous faire des faveurs 
très-grandes. Rendons-nous donc très-exactes en ceci, je vous 
en prie. 

Tous les mois nous renouvelons nos sacrés Vœux; que ce 
soit pour nous réunir à ce souverain bien, toujours plus par- 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 83 

faitement, afin qu'à l'heure de notre mort, nous lui puissions 
dire : J'ai fait tout ce qui dépendait de moi, pour me confor- 
mer à votre sainte volonté et à mes obligations. 



I 



EXHORTATION VII 

(Faite le 19 janvier 1630) 
SUR LE SEIZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE. 

Ayez toutes vos robes en un lieu, sous la garde et charge d'une 
Sœur ou deux, ou d'autant de Sœurs, etc. 

Ce n'est pas tout d'entendre lire nos règles, ni de les lire 
nous-mêmes, bien que je vous assure que c'est la meilleure 
lecture que nous saurions faire, si nous la faisions comme nous 
sommes obligées, avec attention, pesant et ruminant toutes ces 
paroles qui sont d'une grande perfection. Voici un article qui 
nous montre comme nous devons recevoir, sans choix, ce qui 
nous est donné pour notre usage; je dis pour notre usage, parce 
que la charitable religion nous donne bien nos nécessités pour 
en user, mais non jamais pour en jouir, en telle sorte que, 
simplement et justement, nous n'ayons de toutes les choses ter- 
restres et extérieures que le simple usage. C'est un des grands 
vœux que nous ayons faits que celui de la pauvreté; je crains 
que nous ne pesions pas assez le dénuement à quoi il nous oblige 
d'aspirer, pour aller à la perfection; je sais bien que qui se 
voudrait grossièrement contenter d'observer ce vœu pour être 
sauvé, il n'est requis que de n'avoir rien de ce monde, pour 
petite qu'elle soit, en particulier. 

Mais, en quoi pensez-vous, mes chères Sœurs, que consiste la 
très-pure pauvreté et l'excellente observation de cette vertu? 

6. 



I 



I 



I 




I 



84 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Elle consiste, non-seulement à n'avoir rien de propre, et ne se 
point attacher à ce que l'on nous donne pour notre usage; mais 
elle nous fait réjouir de ce que les choses nécessaires nous mau- 
quent, et que le moindre de la maison nous est donné; et, s'il 
était permis de faire choix, l'âme vraiment pauvre ne prendrait, 
pour sa part, que ce que les autres auraient rebuté et les choses 
plus viles. Et, non-seulement, celte parfaite pauvreté est dénuée 
des habits, lits, chambres, vivres, et autres choses, mais, pas- 
sant plus avant, elle va jusqu'en l'intime du cœur et de l'es- 
prit, dénuant l'âme des choses les plus savoureuses et spi- 
rituelles, faisant pratiquer une excellente pauvreté d'esprit, 
la dépouillant des désirs ardents et superflus de perfection, 
lui cachant son avancement, et faisant souffrir avec soumis- 
sion la nudité et soustraction des biens intérieurs, lui faisant 
voir toutes les autres s'avancer, et, elle, demeurer pauvre, 
nue et imparfaite ; alors il faut faire valoir la sainte pauvreté 
de cœur, et, se réjouissant de voir le bien des autres, se 
plaire qu'ils voient notre pauvreté, imperfection, misère et 
défaut. 

La vertu de pauvreté requiert encore une entière démission 
de jugement, de volonté, de corps, d'esprit entre les mains de 
nos supérieurs, en sorte que nous soyons pauvres de tout cela, 
n'en voulant ni l'usage, ni la disposition. Bref, l'âme pauvre 
doit aspirer à un tel dénuement de tout ce monde que sa vie 
soit toute angélique. 

La pauvreté parfaite nous appelle encore à ne pas disperser 
nos affections parmi les créatures, ains à vouloir être pauvre de 
leur amour. Vous savez combien c'est une chose dangereuse en 
une famille religieuse que ces affections particulières, lesquelles 
détruisent entièrement la charité commune, et sont fort contraires 
à la parfaite pauvreté d'esprit et nudité de cœur, qui se dépouille 
de tout, n'excepte rien. Est-ce être conforme à nos vœux 
quand nous nous attachons à un monastère, plus qu'à un autre 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 85 

où l'obéissance nous voudrait envoyer, ou bien s'attacher à une 
sœur, à une supérieure, chose grandement préjudiciable à 
l'âme; cela dissipe les pensées, embrouille l'esprit, salit le 
cœur et, comme je dis, préjudicie à l'union commune, et enfin, 
ces affections déréglées sont de petits entre-deux entre Dieu et 
l'âme. L'épouse était bien assurée de la nudité de son cœur, 
quand elle disait ardemment : Mon Ami est tout mien, et je suis 
toute sienne. . 

Or, nous le pouvons dire avec elle, mes chères Sœurs, lors- 
que notre propre conscience nous dictera que, comme elle, 
nous n'avons aucune affection que pour ce céleste Epoux que 
nos âmes ont choisi; car il est tout assuré que tant que nous se- 
rons attachées à quelque chose, hors de lui, nous ne serons pas 
pleinement et entièrement jointes à lui. L'âme qui veut jouir ou 
posséder quelque chose hors son Dieu, n'en jouira ni ne pos- 
sédera jamais entièrement et parfaitement son Dieu ; car, qui 
cherche autre chose que Dieu, ne mérite pas d'avoir Dieu. Je 
ne trouve point de plus grande folie que d'attacher son cœur aux 
choses périssables et misérables de ce bas monde. Ce malheur 
provient parce que nous n'élevons pas assez nos pensées vers 
l'éternité; nous ne regardons pas assez les vrais biens qui nous 
attendent. Ah! mes Sœurs, secouez de vos pieds la fange et la 
poussière de cette vie transitoire et périssable, je veux dire que 
vous étiez de vos affections tout ce qui n'est pas purement 
Dieu et pour Dieu, et selon son bon plaisir, et vous conjure, au 
nom de Notre-Seigneur, de considérer attentivement l'étroite 
obligation que nous avons de bien garder cette pauvreté, et 
jusques où elle s'étend. Bienheureuses seront celles d'entre 
nous qui pourront dire avec vérité à l'heure de leur mort : 
Voici, Seigneur, que, pour vous, tout le temps que j'ai vécu en 
religion, j'ai été pauvre et nue des choses terrestres, et main- 
tenant je m'en vais légèrement, toute dénuée, entre vos bras, 
car rien d'ici-bas ne m'attache. Comme au contraire, malheur 









86 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

à celles qui, à ce dernier passage, seront trouvées proprié- 
taires. Dieu nous défende, par sa miséricorde, de vouloir 
rien posséder, sinon Lui et sa grâce , son amour et sa gloire 
éternelle. 






EXHORTATION VIII 

(Faite en 1630) 
SUR LE SEIZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE (SUITE). 

Et s'il se peut faire, ne prenez point garde à ce que l'on 

vous donnera à vêtir, selon les saisons, pour voir si l'on vous 
donnera, etc. 

Les occasions de pratiquer les grandes vertus nous sont 
rares, et les petites nous sont journalières et coutumières; ce 
qui fait que la véritable vertu se connaît mieux en ces petites 
choses qu'aux plus grandes; et, certes, mes chères Sœurs, 
celle d'entre nous qui répugnerait à ce que l'on lui donne pour 
se vêtir, pour son vivre , pour son emploi , montrerait bien son 
peu de vertu, et aurait grand sujet de se très-profondément 
humilier. Celles qui ont des vertus solides, sont toujours 
promptes et prêtes à recevoir toutes choses joyeusement , de la 
main de Dieu , et de l'obéissance; j'entends toutefois quant à la 
volonté supérieure, d'autant que je ne tiens compte des infé- 
rieures répugnances de notre nature dépravée , ains de ce que 
nous faisons ensuite. Notre Bienheureux Père dit si bien cela : 
Nous souhaitons les grandes occasions , nous sommes si ferventes 
en désirs et imagination, qu'il nous semble que nous ferions 
merveille quand nous aurons des grandes occasions. 

Croyez-moi, mes chères Sœurs, tandis que nous aurons de la 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 87 

peine et tant de répugnances aux petites obéissances, à ce que 
l'on nous donnera pour notre vivre, vêtir et emploi, nous ne 
sommes pas encore mortes à nous-mêmes, ni seulement bien 
mortifiées. Travaillons à cela, et ne nous mettons pas en peine 
de chercher les occasions loin de nous, nous en trouverons prou 
selon notre petite portée , en notre chemin. Nous avons bien de 
quoi nous tenir basses d'être si faibles que nous choppons en 
ces petites occasions, et confesser devant Notre-Seigneur, d'un 
cœur abaissé, que nos vertus ne sont pas des solides, puisque 
nous sommes lâches à l'effet et à l'exécution de nos désirs. 
Cette règle-ci est bien considérable, et dit une parole bien 
vraie : Apprenez de V immortification que vous témoignez pour 
les choses extérieures , combien vous êtes mal en point es saintes 
habitudes du cœur. Il est certain, mes Sœurs, que celles qui 
ont de la vraie vertu au cœur ne se soucient point des choses 
extérieures du corps, ni à quoi on les emploie. Saint Augustin 
met cela comme pour une touche et épreuve de vertu. 



I 






EXHORTATION IX 



SUR LE SEIZIÈME CHAPITRE DE LA REGLE (SUITE). 

Que tous vos ouvrages se fassent en commun , avec plus 

de soin et d'allégresse ordinaire, que si vous les faisiez 
pour vous-mêmes , en particulier , car la charité de laquelle 
il est écrit, quelle ne cherche point les choses qui sont à 
elle, etc. 

Cet article seul , bien observé , suffirait pour nous rendre 
parfaites, mes chères Sœurs, et à nous établir dans l'entière 
pratique de toute la règle. Tout ne consiste pas, comme je 



■ ; ;" 



I 





■ 



88 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vous le dis souvent, à avoir des belles règles, et à les porter 

dans sa poche; mais il faut les pratiquer, les lire et considérer 

mûrement. 

Si nous faisons nos ouvrages en la manière qu'il est dit, et 
avec l'esprit que celte sainte règle nous ordonne, mes chères 
Sœurs, nous les ferons bien et avec une douce joie, d'une hu- 
meur toujours égale, sans nous mettre en peine à quel autre 
ouvrage nous serons employées, puisque, comme je vous disais 
samedi passé, il n'y a pas de marque plus évidente qu'une fille 
travaille à la vraie vertu, que de la voir en une pleine indiffé- 
rence pour toutes les choses extérieures : nous ne devons 
pas même penser ce que l'on fera des ouvrages, ni ce qu'ils 
deviendront. 

Ne préférez point, dit la règle, les commodités propres aux 
communes, ains les communes aux propres ; ô Dieu, que la pra- 
tique de ce point est excellente! et que cette règle est propre 
à faire reluire en nous la sainte charité qui est la reine de 
toutes les vertus. Cette seule règle bien observée est suffisante 
pour nous faire parvenir à la plus haute perfection; c'est 
celle qui nous unit parfaitement avec le cher prochain, et 
qui nous porte en même temps à l'union avec Dieu, la plus 
intime que l'on puisse avoir en cette vie. Ainsi, je vous sup- 
plie, mes Sœurs, de lire souvent un article si précieux de 
notre règle, d'en parler dans les récréations, de m'en faire 
des demandes, et je vous en dirai toujours des nouvelles mer- 
veilles, ce me semble: j'en ai bien parlé dans les Réponses, 
mais je ne vous en ai point enseigné cinquante pratiques, 
mais, que dis-je cinquante! plus de mille et millions se peu- 
vent faire sur ce point, de préférer les commodités communes 
aux propres. 

Quelles bénédictions, mes chères Sœurs, de voir reluire 
cette sainte vertu dans une communauté! que c'est une chose 
agréable à voir que les frères qui habitent unanimement en- 



EXHORTATIONS SUR LA RECLE. 89 

semble: Dieu est toujours au milieu d'eux. Mes filles, je ne 
peux pas m'étendre davantage sur ce sujet : je finis par les pa- 
roles que me dit un jour mon Bienheureux Père : « que pour 
être vraies servantes de Dieu, il faut èlre toujours douces et 
charitables envers notre prochain. » 



EXHORTATION X 

(Faite le 2 mars 1630) 
SUR LE MX-SEPTIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE. 

Le soin de celles qui sont malades, ou de celles qui après la 

maladie ont besoin d'être ravigotées, ou de celles qui sont, etc. 

Mes. chères Sœurs, nous sommes toutes sujettes aux maladies 
à cause de l'infirmité de cette chair corruptible : or, pour cela, 
cette règle nous donne des grands enseignements. Le soin de 
celles qui sont malades, dit-elle, doit être enjoint à quelqu'une, 
pour nous montrer, mes chères Sœurs, que quand nous aurons 
du mal, ce n'est pas à nous d'avoir soin de notre santé, de nos 
soulagements, ni de chose quelconque, sinon de nous soumettre 
à Dieu amoureusement, et recevoir humblement (ont ce qui 
nous sera donné comme notre Bienheureux Père l'enseigne au 
Directoire; ce n'est donc pas à nous de savoir si ceci ou cela 
nous serait bon, c'est à celle, à qui la sainte obéissance nous a 
commise, qui doit avoir l'œil sur nos nécessités. Vous, mes 
chères filles, quiètes sujettes à être malades, vous êtes bien- 
heureuses d'avoir cette occasion de souffrance, et ne devez 
avoir aucun souci que d'acquiescer au bon plaisir de Dieu, 
vous tenir proche de sa Majesté, et lui offrir vos douleurs, de- 
meurant paisibles, humbles, suaves et indifférentes. Les infir- 
mières, et celles à qui l'obéissance donne soin de servir quel- 







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90 OEUVRES DE SAINTE GHANTAL. 

ques Sœurs, sont obligées, par cette règle, de considérer ce 
qu'elles jugent être nécessaires à chacune; puis, l'ayant de- 
mandé, le distribuer sans choix, ni sans inclinations, sans re- 
garder ni avoir égard que de la nécessité, charité cordiale, et, 
comme dit cette règle : Celles qui ont l'honneur de servir les 
Sœurs le doivent faire gaiement, amoureusement, soigneuse- 
ment, sans ennuis, sans plaintes, sans murmures. Que s'il 
arrivait que quelqu'une de celles que vous servez exige de vous 
plus que la raison, et que vous ne lui pouvez donner, souffrez, 
ne dites mot, avertissez-en seulement la supérieure, charitable- 
ment, ou devant elle, ou en particulier; surtout ne vous lassez 
point de les servir ou secourir; car vous savez que la charité 
est bénigne, patiente, supportant tout. 

Dieu ! quand nous sommes malades, non plus qu'aux autres 
temps, il ne faut rien demander, ni rien refuser, s'il se peut, 
mais exposer sa nécessité simplement, disant, « Ma Sœur, j'ai 
froid à la tête ou à l'estomac, j'ai soif, et ainsi des autres, » 
puis, demeurer indifférente ; que celle qui a soin de nous or- 
donne ce qu'elle voudra, nous n'y devons plus penser; ainsi 
fit notre bon Sauveur sur le lit de ses douleurs en la sainte croix ; 
il ne demanda pas à boire, ains dit seulement/ 'ai soif, et demeura 
indifférent de ce que l'on lui donnerait, et suça de ses divines 
lèvres le fiel qu'on lui présenta. De plus, il faut recevoir ce 
qu'on nous donne comme des pauvres reçoivent l'aumône : 
nous avons fait vœu de pauvreté; le pauvre, quand il demande 
l'aumône, ne dit pas : Donnez-moi ceci ou cela, ains il dit que, 
pour l'amour de Notre -Seigneur, on lui fasse l'aumône. Hélas! 
mes chères Sœurs , par notre vœu nous sommes plus pauvres 
que les pauvres eux-mêmes, et tout ce que la religion nous 
donne, c'est par charité et pour l'amour de Dieu; tâchons de 
le recevoir de la sorte; si nous le faisons, Dieu nous bénira, 
et il n'y aura jamais parmi nous de plainte, de murmure et de 
chagrin, ains des actions de grâce et de reconnaissance. 



EXHORTATIONS SUR LA REGLE. 



91 



SUR LES COULPES DES NOVICES. 

Je vous prie, mes Sœurs, que vous fassiez le moins de fautes 
que vous pourrez, et que vous ayez une si grande affection de 
plaire à Dieu que vous craigniez de lui déplaire, que vous l'ai- 
miez si fort que ce motif vous fasse éviter tout ce qui le peut 
fâcher. Lorsque l'on aime quelque personne l'on tâche de lui 
plaire le plus que l'on peut; ainsi, mes chères filles, soyez si 
amoureuses de Dieu et de lui complaire en toutes choses, que 
vous ne lui déplaisiez jamais volontairement; allez en paix et 
retenez en vos cœurs ces paroles pour en faire votre profit. 






EXHORTATION XI 

SUR LE DIX-SEPTIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE (SUITE). 

S'il y a quelque douleur cachée au corps de la servante de Dieu, 
qu'on la croie simplement sans doute. 

Grâces à Dieu, mes chères Sœurs, le charitable support des 
infirmes règne parmi nous. Mais, savez-vous sur quoi je veux 
vous parler à ce propos? C'est sur une certaine bizarrerie 
d'amour-propre qui se glisse en quelques-unes , qui est que 
lorsqu'elles ont quelque mal , elles ne le veulent pas dire à leur 
supérieure, mais que les autres le disent; cela ne peut procé- 
der d'autre source que d'orgueil; l'on veut faire semblant d'être 
bien généreuse et de ne point dire son mal, mais il le faut faire 
connaître. Se tenir tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, se 
frotter le front, faire l'essoufflée , cela n'est-il pas bien joli à des 
servantes de Dieu? Enfin, on veut que la supérieure devine 
notre mal, et qu'elle nous dise gracieusement : Ma fille, vous 













1 



92 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

trouvez-vous mal? allez-vous-en vous coucher ou prendre quel- 
que chose. Je vous déclare, mes Sœurs, que quand je m'aper- 
cevrai de cette tricherie, que je vous tromperai bien; car je 
vous laisserai souffrir avec votre amour-propre, et ne ferai pas 
semblant de vous voir. Quand vous viendrez dans la simplicité 
de votre règle me dire : Ma Mère, j'ai tel mal, alors, de tout 
mon cœur, je vous permettrai ce que je croirai devant Dieu 
vous être propre; autrement, je vous dirai : Vous n'êtes pas 
simple, vous en pâtirez; car, mes Sœurs, il faut aller dans le 
grand chemin de la règle; toutes ces façons sont trop molles 
pour une fille de la Visitation, qui doit être généreuse, coura- 
geuse et forte. Nous faisons cela sous le prétexte d'observer le 
document de notre Bienheureux Père, de ne rien demander. 
Pardonnez-moi, mes chères Sœurs, nous n'en sommes pas en- 
core là; car, quand nous y serons, nous souffrirons entre Dieu 
et nous, sans en rendre du témoignage, ni sans vouloir que les 
autres nous plaignent et disent notre mal. 

Je ne m'étonne pas de quoi nous ne sommes pas encore à 
cette haute perfection, mais je m'étonne comme quoi nous fai- 
sons ces enfances ; de vrai , cela me déplaît bien fort , et je vous 
prie de vous en corriger. II semble que nous voulions faire 
comme un prédicateur à un de ses auditeurs qu'il reprenait d'un 
vice : Je ne te nommerai pas, mais je te jetterai mon bréviaire. 
Je ne dirai pas que j'ai mal à la tête, mais je la tiendrai tant et 
ferai tant de grimaces, que celles qui seront auprès de moi s'en 
apercevront et le diront pour moi; cela est si fade que j'ai honte 
que des filles de la Visitation le fassent. Mes chères Sœurs, si 
vous avez mal, venez le dire simplement, l'on vous soulagera 
charitablement, sans faire tous ces détours qui sont tant éloi- 
gnés de l'esprit de simplicité. 

De plus, celles qui sont à l'infirmerie ne s'assujettissent pas, 
ains sortent de l'infirmerie, et se vont promener sans congé de 
l'infirmière, qui ne sait par après où elles sont. Voyez-vous, mes 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 93 

chères Sœurs, nous ne savons pas bien notre leçon : nous ne 
sommes à l'infirmerie que pour obéir; celles qui ne le font pas, 
certes, elles montrent bien qu'elles n'ont point de vraie vertu. 
Quand nous sommes à l'infirmerie, nous y sommes comme les 
novices au noviciat, et les infirmes ne doivent point sortir sans 
la licence de leur infirmière, non plus que les novices du novi- 
ciat, sans la licence de leur directrice. Or sus, que l'on fasse 
profitdc ceci, je le dis pour toutes, parce que toutes sont sujettes 
à être malades; et plût à Dieu que toutes sussent bien le mérite 
qu'il y a dans la souffrance et l'humble soumission , car nous ne 
serions pas si tièdes à employer les occasions, lesquelles nous 
agrandissent devant Dieu. Bienheureuse estl'àmequine cherche 
que Dieu, sans aucune propre satisfaction, soit en la santé, 
soit en la maladie; car elle a toujours la paix du cœur. 






EXHORTATION XII 

(Faite le 9 mars 1630) 



SUR LE DIX-NEUVIEME CHAPITRE DE LA REGLE. 

Celui qui hait son frère est homicide, ains au sexe des 

mâles que Dieu créa le 'premier, le sexe des femmes a aussi 
reçu ce commandement. 

Nous ne haïssons pas nos Sœurs, par la grâce de Dieu, d'une 
grande haine, nous ne leur souhaitons pas de grands maux; 
mais cela n'est pas assez, de ne se vouloir pas de mal, il se faut 
aimer cordialement; il ne se faut pas contenter de ne leur vou- 
loir point de mal, ains il les faut respecter et leur souhaiter 
toutes sortes de biens et prospérités, désirer leur perfection et 
progrès en l'amour de Dieu, comme le nôtre; ce n'est pas assez 






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II 



94 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

de ne leur donner point de trouble et d'ennui, mais il faut pro- 
curer la paix de leur cœur, leur consolation et joie; bref, ce 
n'est pas assez de ne leur point faire de mal, il leur faut faire 
tout le bien que l'on peut. Certes, ceux qui lisent l'Ecriture 
sacrée, voient qu'elle est toute pleine de témoignages de l'ar- 
dent désir que Dieu a que nous aimions le prochain. 

Notre principal prochain, à nous qui sommes heureusement 
hors du monde et de ses embarras, enfermées dans un cloître, 
ce sont nos Sœurs; nous ne conversons presque jamais qu'avec 
elles, et celles qui n'ont pas charge du temporel voient rare- 
ment les personnes de dehors nos grilles; certes, je sais bien 
que tout le monde est notre prochain, et que tous les chrétiens 
sont nos frères et nos sœurs; mais étant hors de leur conversa- 
tion, nous ne pouvons que prier pour eux, ce que nous faisons, 
grâces à Dieu. Donc, notre cher prochain, ce sont nos Sœurs, 
lesquelles Notre-Seigneur nous a dit que nous aimassions comme 
il nous a aimés; et, une autre fois, il dit à ses disciples : Aimez- 
vous les uns les autres, afin qu'en cela l'on connaisse que vous 
êtes mes disciples; et quand ce divin Maître fut interrogé, quel 
était le plus grand commandement : Tu aimeras le Seigneur 
ton Dieu, dit-il , de tout ton cœur, et l'autre , semblable à celui-ci : 
Tu aimeras ton prochain comme toi-même; voici, dit-il après la 
Cène, que je vous donne un nouveau commandement : Aimez- 
vous les uns les autres. Certes, mes chères Sœurs, nous ne sau- 
rions jamais atteindre à la perfection de la sainte dilection, et 
union avec Dieu, que nous n'ayons cet amour du prochain. Je 
lisais hier que saint Jean dit : Celui qui dit qu'il aime Dieu et 
n'aime pas son prochain, il est menteur ; car, comment aimerait-il 
Dieu qu'il ne voit pas, s'il hait son prochain qu'il voit? Ainsi, 
mes Sœurs, si nous n'avons pas l'amour cordial et la sainte 
dilection envers nos Sœurs qui nous représentent l'image de 
Dieu, nous devons croire que nous n'avons pas le vrai amour 
de Dieu. 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 95 

Comme j'ai dit, nous ne voulons pas, il est vrai, aucun 
mal à nos Sœurs, mais ce n'est pas assez : il faut les aimer 
cordialement, parce qu'elles sont le temple de Dieu; également, 
parce qu'elles toutes sont Epouses de Dieu et nos Sœurs; et 
persévéramment, parce qu'ilne fautjamais cesser d'aimer Dieu, 
ni par conséquent nos prochains. Regardons si nous n'avons 
point de petites aigreurs de cœur contre elles , point de jalousie, 
point d'ambition, point d'aversion ou inclination particulière. 
Nous ne voudrions pas dire du mal de nos Sœurs, mais regar- 
dons si, par le mouvement de notre aversion, nous ne disons 
point quelquefois des choses qui rabattent la bonne estime de 
celles à qui nous n'inclinons pas. Regardons bien, devant Dieu, 
si nous désirons le bien de toutes nos Sœurs également, autant à 
l'une qu'à l'autre; car, ce n'est pas opérer selon la charité par- 
faite, que d'être bien douces en la conversation avec celles à 
qui nous avons de l'inclination et de la sympathie, ni de parler 
bien d'elles, ni rien dire d'elles à leur désavantage, ni rien 
faire qui les contrarie; mais la charité et la vraie vertu requiè- 
rent qu'indifféremment nous conversions avec nos Sœurs, sua- 
vement, cordialement, avec une humble franchise, une douce 
confiance, une sainte joie et allégresse, parlant bien de toutes, 
ne censurant ni ne contrariant point ce qu'elles disent ou font; 
en cela gît la vertu, et non point en nos inclinations. Que si 
même il s'en trouve qui nous fussent à dégoût, qui nous con- 
trariassent, ô mes chères Sœurs, souvenez-vous qu'il est écrit : 
Faites du bien à ceux qui vous font du mal; bénissez ceux qui 
vous maudissent, aimez ceux qui vous persécutent et haïssent. 
Je vous supplie, que nous mettions toutes les mains dans nos 
cœurs, pour chercher si tout va à l'endroit de nos prochains, 
comme sont nos affections pour lui; si nous y trouvons quelque 
ressentiment, aversion ou souvenir de quelque tort reçu, pre- 
nons soudain la serpe de la sainte crainte de Dieu, et retran- 
chons ce mauvais surjon de notre nature corrompue qui ne 



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90 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

veut rien souffrir; puis, édifions en sa place l'amour de ce 
grand commandement du prochain et de l'observance de ce 
sacré précepte : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous 
ai aimés; que si, au contraire, nous trouvons dans nos cœurs 
des inclinations et affections particulières, chassons-les promp- 
tement, car ce sont des renardeaux qui gâtent et veulent démo- 
lir la vigne de la charité et union religieuses, étant grandement 
pernicieux dans un couvent, à cause des conséquences qu'il tire 
après soi; et, de plus, c'est une marque qu'il n'y a pas de la 
vraie vertu qui nous fait aimer également, et non pas amuser nos 
esprits à cette niaiserie d'inclination. 

Pour conclusion, mes chères Sœurs, aimons-nous en Notre- 
Seigneur, également, cordialement et constamment, nous gar- 
dant des amitiés particulières , et aussi des aversions et amer- 
tumes de cœur ; mais tenons le plus que nous pourrons nos cœurs 
dans une sainte égalité envers nos Sœurs. 

Il me vient encore en pensée de vous dire que nous nous gar- 
dions de plus en plus d'offenser le prochain par nos paroles, nous 
souvenant que c'est l'arbre de vie, auquel il est défendu de tou- 
cher pour médire ou en juger sous peine de mort. J'ai été lon- 
gue, mais je vous dis ces choses au nom de Notre-Seigneur et 
de sa part, ce qui me fait vous prier d'en faire profit; car c'est 
une chose extrêmement délicate et nécessaire que la dilection 
du prochain et l'égale union avec toutes nos Sœurs, et à quoi 
il est fort dangereux de faillir; peut-être que si l'on avait la vue 
bien claire de ce côté-là , l'on ne serait pas si en peine de quoi 
se confesser, un péché véniel y est bientôt fait. Aimons nos 
Sœurs parce qu'elles sont les œuvres des mains de Dieu , ses 
épouses et son temple. Honorons Dieu en elles, et les honorons 
en Dieu. Aimons Dieu en elles, et ne les aimons qu'en Dieu et 
pour Dieu. 



*—?» 



EXHORTATIONS SUR LA REGLE. 



S)7 



EXHORTATION XIII 

(Faite le 23 mars 1630) 
SUR LE VINGTIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE. 



Celle qui ne veut pardonne?' à sa Sœur ne doit point 

espérer de recevoir le fruit de l'oraison; mais celle, laquelle 
ne veut jamais demander pardon, ou qui ne le demande, etc. 

C'est une pratique qui doit être en grand usage parmi nous, 
que, dès que nous connaîtrerons avoir tant soit peu fâché une de 
nos Sœurs, nous lui en devons demander pardon, soit que nous 
ayons dit quelques paroles mortifiantes, ou sèches, ou contra- 
riantes, ou pour ravaler, ou pour désapprouver, ou même fait 
quelque action qui ait pu fâcher, et, cela, le faire rondement, 
franchement et de bon cœur. Celle qui ne veut pas pardonner à 
sa 'Sœur, dit notre sainte règle, ne doit point espérer de recevoir le 
fruit de l oraison. Certes, c'est un grand malheur, et bien à 
craindre pour une âme religieuse qui est close dans un cloître, 
de se rendre incapable de recevoir le fruit de l'oraison, pour 
une tricherie et des chimères qui ne valent pas le parler; mais, 
savez-vous ce que c'est que le fruit de l'oraison? Ce sont les 
solides vertus, l'intime et savoureuse union de l'âme avec Dieu, 
la supplantalion des ennemis de l'âme, l'assujettissement de la 
nature, et le renoncement de tout ce monde et mille autres que 
je ne pourrais dire en peu de temps : eh bien! une Sœur nous 
a fâchée; il faut lui pardonner de bon cœur, et non-seulement 
cela, mais, par un acte d'humilité intérieure, reconnaître de- 
vant Dieu, et faire confesser à notre propre cœur, que c'est 
sans sujet que nous nous sommes ombragées, et que c'est l'or- 
gueil et propre estime qui est en nous qui nous fait prendre en 
mauvaise part ce que l'on nous dit, et ainsi toujours pardonner, 

H. 7 






■ I 



98 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 





parce que Noire-Seigneur n'a point dit : Pardonnez sept fois, 
mais septante fois sept fois ; cela veut dire autant de fois qu'il 
nous offensera; et, ce bon Dieu même, soudain que le pécheur 
retourne à lui, il le reçoit en son amitié. Or, parce que nous 
sommes faibles et chétives créatures, il faut, après que l'on 
nous a fâchées, et même après avoir pardonné, regarder au 
fin fond du cœur s'il ne reste point de petite froideur ou amer- 
tume contre la Sœur, et si nous en trouvons un seul brin, l'ar- 
racher de nous et le jeter arrière, pour nous rendre capable 
de recevoir le fruit de l'oraison, qui est, comme j'ai déjà dit : 
les vertus et encore les visites de Dieu envers les âmes qui sont 
si heureuses de ne vouloir que Lui; c'est l'un des grands et des 
principaux points et fruits de la religion, et le principal de la 
vie monastique, que l'union, tant avec Dieu qu'avec le pro- 
chain; la belle et agréable chose! Oh! que c'est une chose 
excellemment bonne, que de voiries Sœurs d'un même Institut 
habiter en union et conformité ! cela attire toutes sortes de bé- 
nédictions sur elles. Des cœurs unis en charité sont des vases 
propres à recevoir les grâces célestes, et les cœurs désunis 
périssent. 

Je vous supplie, mes chères Sœurs, demeurez liées et unies 
ensemble par le lien de paix et de charité, vous prévenant, 
comme dit la constitution, en honneur et respect; que si, par 
fragilité humaine, vous fâchiez quelqu'une de vos Sœurs, soyez 
soudain à ses pieds pour lui en requérir pardon. Si vous faites 
cela avec humilité , je vous puis assurer que vous attirerez beau- 
coup de bénédictions sur vous et toucherez le cœur de celles à 
qui vous demanderez pardon , lesquelles vous en aimeront mieux 
que si vous n'aviez point failli; et, certes, il ne nous doit point 
lâcher, dit le grand saint Augustin, de produire les remèdes par 
la même bouche qui a fait les blessures. Nous devons nous esti- 
mer heureuses de pouvoir, par un acte d'humilité, réparer ces 
fautes envers nos Sœurs, et c'est la juste raison que si nous 



gtt 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 99 

avons jeté, à la volée, quelques propos qui aient blessé le cœur 
de notre Sœur, la même langue qui a fait cette plaie y applique 
l'onguent pour la guérir. Vraiment, celles qui sont soigneuses 
de cette pratique font un acte d'humilité fort agréable à la 
divine Majesté , qui, étant le Dieu d'amour, d'union et de paix, 
veut que la dilection suave, la paix tranquille, et la sainte 
union cordiale et charitable régnent entre ses enfants. 

Mais nous ne devons pas attendre que l'on nous vienne recher- 
cher pour nous demander pardon , ains nous devons aller à celle 
qui nous a fâchée; je sais bien que ceci est quelque chose au- 
dessus du commun; aussi devons-nous tendre à l'excellente vertu. 
Il faut donc, soudain qu'une Sœur nous a dit une parole sèche, 
prendre le temps convenable pour nous jeter à ses pieds, la 
priant de nous pardonner notre peu de cordialité, ou de condes- 
cendance, ou l'imprudence que nous pouvons avoir commise à 
son endroit, qui lui ont donné sujet de mécontentement; celle 
humble accusation de nous-même est agréable et suave aux 
yeux de la divine Bonté. Cela nous y doit rendre fort attentives, 
tant pour demander pardon bien humblement, que pour par- 
donner franchement; ce que faisant avec fidélité, nous mérite- 
rons de recevoir les fruits de l'oraison , de la sainte union et 
charité fraternelle et cordiale, et nous pourrons dire, dans une 
humble et fidèle confiance : Pardonnez-nous, Seigneur, comme 
nous pardonnons à nos prochains. 



I 



7. 







100 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



EXHORTATION XIV 

(Faite en 1630) 





SUR LE VINGT-DEUXIEME CHAPITRE DE LA REGLE. 

Or, entre vous ne doit être aucune dilection charnelle , 
ains spirituelle. 

En ce petit chapitre de notre sainte règle , mes très-chères 
Sœurs, nous y trouvons une grande perfection enclose, et le 
grand saint Augustin, en peu de mots, nous dit excellemment 
comme il faut aimer nos Sœurs : Or, entre nous ne doit être aucune 
dilection charnelle, ains spirituelle. Cela veut dire : ne vous 
aimez point d'une amitié naturelle, sensuelle, qui soit fondée 
sur des qualités frivoles, comme de parenté, alliance, connais- 
sances, correspondance, ressemblance, sympathie d'esprit, 
symbolissement d'humeurs et mille autres niaiseries que les 
esprits humains se forgent; comme encore des beautés natu- 
relles, des grâces civiles; toutes telles folies doivent être ban- 
nies de nos esprits, et aimer nos Sœurs, non d'un amour hu- 
main, non d'un amour intéressé, mais, comme dit notre sainte 
règle, dune dilection spirituelle, d'une certaine affection inté- 
rieure et cordiale qui s'attache aux vertus et non point aux 
autres choses; aussi, serait-ce chose déplorable que des per- 
sonnes qui ont fait profession, et se sont obligées de vivre de la 
vie de l'esprit et selon les règles de la perfection, qu'elles 
s'amusent à aimer selon la chair et selon leurs inclinations sen- 
suelles, vaines et naturelles. Nous ne devons aimer personne, 
pour proche qu'elle nous soit, qu'en Dieu, pour Dieu et selon 
Dieu ; aimer nos Sœurs en Dieu , c'est l'unique moyen d'empê- 
cher les impuretés qui se glissent quelquefois aux amitiés les 
plus spirituelles, et c'est un amour beaucoup plus parfait de 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 101 

regarder Dieu au prochain, et l'aimer dans le prochain; car, 
par cette voie, Dieu sera aimé lui seul souverainement, et encore 
le prochain autant que l'amour de Dieu le requerra, et cela 
d'un amour tout pur auquel il n'y a rien à craindre. Aimer notre 
prochain en Dieu, voilà qui est excellent; mais encore quel- 
quefois il est dangereux de faillir, parce que l'on prend le 
change, en sortant de cette divine Source, imperceptiblement 
par les astuces de l'amour-propre; mais en aimant Dieu en notre 
prochain, l'on ne peut jamais errer. Et notre saiute règle, en 
quelque endroit, nous apprend cette leçon d'aimer, quand elle 
dit : Honorez Dieu, duquel vous avez été rendue le temple, les 
unes en la personne des autres, réciproquement ; c'est à quoi je 
vous exhorte, mes très-chères Sœurs; honorons, adorons et 
aimons Dieu en la personne de toutes nos Sœurs; car il habite 
en elles par grâce, et souvent en réalité par la très-sainte com- 
munion : aimons toutes nos Sœurs en Dieu, et aimons Dieu en 
toutes nos Sœurs; ne cherchons que son bon plaisir et sa gloire 
en nos amitiés, et non notre satisfaction; ainsi faisant, sa bonté 
nous accordera l'amour pur et solide du prochain et fera croître 
en nous le sien de jour en jour, à mesure que nos cœurs se 
dégageront des amitiés et affections charnelles et terrestres, 
desquelles sa bonté nous préserve toujours, s'il lui plaît. 




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102 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



b\: 



EXHORTATION XV 

(Faite en 1630) 
SUR LE VINGT-TROISIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE. 

Que l'on obéisse à la Supérieure en gardant l'honneur qui lui 
est dû, de peur qu'en icelle Dieu ne soit offensé, etc. 

Voyez-vous, mes Sœurs, je ne dis pas la règle de suite, mais 
selon que Dieu me fait connaître vos besoins. J'ai donc pensé 
de vous mettre devant les yeux cet article : « Que l'on obéisse 
» à la Supérieure en gardant l'honneur qui lui est dû, de peur 
» qu'en icelle Dieu ne soit offensé. » Vous savez, mes Sœurs, 
tous les beaux Entretiens que nous a faits notre Bienheureux 
Père de V obéissance, que ce serait chose superflue que je vous 
en parle maintenant; seulement, je vous prie, rendons-nous 
exactes et promptes aux obéissances, voir aux plus petites , car 
sachez, mes chères filles, que d'être obéissantes c'est être reli- 
gieuses, et être religieuses, c'est être obéissantes. Le Fils de 
l'homme a été obéissant tout le temps de sa vie, et encore davan- 
tage en sa mort, qui ne fut pas une mort commune, mais la 
mort pénible, rude et honteuse de la croix. Croyez-moi, mes 
Sœurs, j'ai accoutumé de vous dire, et c'est après notre Bien- 
heureux Père , que le remède à tous maux , c'est la considération 
des travaux de notre cher Sauveur. Qui est celle d'entre nous 
qui, considérant ce Dieu incompréhensible, ce grand Dieu, 
ce Seigneur d'une si haute Majesté, descendu du sein de son 
Père, pour venir se rendre obéissant tout le cours de sa vie 
mortelle, jusques à mourir sur une croix par obéissance! qui 
sera celle, dis-je, qui refusera d'obéir aux créatures, voyant le 
Créateur qui s'y est soumis pour être notre exemplaire ? A son 
imitation, mes chères Sœurs, obéissons, non-seulement de corps, 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 103 

mais de cœur à nos supérieures , et, quand nous avons des ré- 
pugnances, répondons-leur comme notre divin Maître à saint 
Pierre : Pourquoi ne veux-tu pas que je boive le calice que mon 
Père me donne ? Et d'autant que nos répugnances ne sont que 
nos inférieures, que la raison, comme dame et maîtresse, les 
domine et assujettit, joignons toujours nos cœurs, nos volontés 
et nos jugements à l'obéissance, la faisant purement pour Dieu 
et pour plaire à lui seul , lequel voyant le fond de nos cœurs, 
qui pour lui se soumettent, nous en récompensera en son éter- 
nité où lui-même sera notre récompense. 



EXHORTATION XVI 

(Faite en 1630) 
SUR LE VINGT-QUATRIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE. 

Or, afin que toutes ces choses soient gardées, et que si quelque 
chose n'est pas observée elle ne soit pas pourtant négli- 
gée , etc. 

En ce chapitre, le grand saint Augustin n'exclut rien : il veut 
que tout ce qui est de notre Institut soit observé par toutes les 
Sœurs, sans exemption, si que chacune de nous devrait avoir 
sa règle devant ses yeux, et en savoir ton les les paroles sur le 
bout du doigt, par manière de dire, puisque chacune doit ob- 
server tout ce qui est contenu en icelle, ce qui n'est pas petite 
chose, car elle nous achemine au plus haut de la perfection 
chrétienne et religieuse. 

Notre règle et notre manière de vie ne consistent pas en beau- 
coup de choses extérieures; mais elles consistent en un ardent 



» 




104 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL 

amour de Dieu et zèle de sa gloire, en une parfaite résignation 
et abnégation de nous-même, en une véritable humilité et sim- 
plicité de cœur : voilà ce que le monde ne connaît pas et de 
quoi l'œil humain ne tient pas grand compte, et c'est ce que 
nous devons observer, puisque nous sommes ici assemblées 
pour vivre selon ces saintes règles qui nous marquent ce che- 
min, chemin véritablement dur à la chair, amer à l'esprit; mais 
suave au cœur, doux à l'âme, qui s'unit, par cette voie de la 
mort de soi-même, à son Dieu. 

Or, parce que le grand Père saint Augustin savait bien que, 
tandis que nous sommes çà-bas, nous sommes sujettes à chop- 
per, voire, à tomber quelquefois, il a ajouté en ce chapitre : Si 
quelque cfase n'est pas observée, qu'elle ne soit pas pourtant négli- 
gée. Ains que l'on ait soin de réparer au plus tôt le défaut. Ce 
n'est rien, mes très-chères Sœurs, de manquer un peu de con- 
descendance, de promptitude à l'obéissance, pourvu que cela ne 
soit pas volontaire, ains par surprise et rarement, et que ce 
défaut soit soudain réparé; c'est donc contre la règle de croupir 
en ses fautes; car, comme vous voyez, elle requiert une prompte 
correction. Il faut réparer au plus tôt ce défaut, c'est-à-dire, 
soudain que vous vous connaîtrez fautives en quelque point de 
votre règle, regardez soudain devant Dieu d'où procède ce mal , 
et, l'ayant découvert, appliquez-y d'abord le remède; par exem- 
ple : une Sœur connaît qu'en peu de temps elle a fait trois ou 
quatre manquements de promptitude à l'obéissance, ou de cette 
humble et douce condescendance qui nous est tant recomman- 
dée, elle doit regarder si c'est par inclination d'achever un bout 
de filet, ou par quelque négligence ou paresse d'esprit; si elle 
manque à la condescendance, regarde si c'est par contrariété, 
par sécheresse de cœur ou telle autre; et, ayant découvert la 
source de son mal, qu'elle y applique soudain le remède qui y 
est contraire, mortifiant généreusement ses petites inclinations 
ou humeurs pour s'assujettir à la sainte règle ; ainsi faisant , 



EXHORTATIONS SUR LA -REGLE. 105 

bien que nous ne puissions pas absolument éviter de chopper, 
nous éviterons pourtant la négligence, réparant ainsi nos dé- 
fauts, lesquels n'étant pas faits par une volonté malicieuse, ne 
sont pas beaucoup désagréables aux yeux de la divine Majesté. 
C'est principalement à la supérieure de prendre garde que 
les manquements contre la règle ne régnent pas; il est vrai, 
mais c'est aussi à la fidélité que chacune aura à se relever 
promptement; c'est encore aux surveillantes à avoir l'œil atten- 
tif, afin que rien de l'observance extérieure ne se néglige. En 
somme, mes chères Sœurs, c'est à chacune de veiller conti- 
nuellement sur son cœur, pour voir si elle observe toutes les 
paroles de cette sainte règle qu'elle doit porter écrite, car c'est 
pour nous le chemin de la vraie vie, et la porte par laquelle 
nous entrerons aux cieux. Lisons-les attentivement : méditons- 
les sérieusement et dévotement, pratiquons-les fidèlement, afin 
que nous puissions dire au Père éternel à l'heure de notre 
mort, à l'imitation de notre cher Epoux : Mon Dieu! recevez 
mon esprit entre vos mains où je le remets; car j'ai passé mon 
pèlerinage selon votre volonté, et j'ai entièrement accompli ce 
que vous m'aviez mis en main, qui n'est autre que mes règles, 
qui sont selon voire Cœur et volonté. J'ai toujours marché par 
ce chemin que votre bonté m'a montré et où votre paternelle 
douceur m'a mise. Voici donc, Seigneur, que j'ai observé 
mes règles et ai accompli l'œuvre de ma perfection en la ma- 
nière de vie que vous m'avez découverte; j'ai observé en icelle 
vos commandements, vos préceptes et vos conseils; c'est pour- 
quoi maintenant je remets mon àme entre vos mains, espérant 
que vous la colloquerez en votre royaume, selon votre pro- 
messe et la grandeur de votre miséricorde. 





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J06 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



EXHORTATION XVII 

(Faite en mai 1630) 
SUR LE VINGT-SIXIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE. 

Plaise à Dieu que vous observiez toutes ces choses ici avec 
dilection comme amoureuses de la beauté spirituelle, etc. 

Mes chères filles, imaginez-vous de voir le grand saint Au- 
gustin au milieu de vous qui vous dit comme à ces bonnes 
âmes à qui il écrivait et donnait sa règle : Plaise à Dieu que 
vous observiez toutes ces choses ici avec dilection, etc. Pouvait- 
il faire un souhait plus digne , plus juste et plus à propos à la 
fin de sa règle? Plaise à Dieu que vous observiez toutes ces 
choses avec dilection, c'est-à-dire avec amour; car, quand vous 
feriez tout ce qu'une créature peut faire, si vous le faites sans 
amour, vos œuvres ne sont rien qu'un semblant et une feinte; 
mais, comme disait ce grand Saint en une autre occurrence, 
aime et fais tout ce que tu voudras, quoi que ce soit, pourvu 
que tu aimes, c'est assez. Observez donc toutes ces choses; il 
dit, toutes, car l'amour est soigneux de ne rien omettre, avec 
dilection, comme amoureuses de la beauté spirituelle et comme 
odoriférantes des botines odeurs de Jésus-Christ, c'est-à-dire de 
ses vertus; pesez cette parole, mes chères filles : comme amou- 
reuses de la beauté spirituelle. Ah Dieu ! si nos esprits , au lieu 
de s'amuser à tant d'inutilités, s'occupaient aux choses divines, 
que nous découvririons des beautés dans l'intime de nos âmes , 
et que la vie spirituelle nous semblerait souverainement agréable 
et délicieuse! nous trouverions odoriférantes les vertus, les pa- 
roles et les actions de notre bon Maître et Sauveur. 

Par la bonne conversation : Il faut, pour être telle, qu'elle 
soit suave, dévote, supportante et naïve avec le prochain. Oh! 



EXHORTATIONS SUR LA REGLE. 107 

que c'est une excellente chose que cette bonne conversation 
avec Dieu, nous tenant proche de lui , amoureusement et filia- 
lement, non comme esclaves sous la Loi, mais comme libres et 
affranchies, et constituées sous la grâce de Dieu! Voilà ce qui 
chasse ces craintes mercenaires , ces considérations serviles , 
certaines craintes noires et basses qui attaquent quelquefois les 
âmes; nous sommes tirées de la servitude du monde pour 
courir après le Sauveur, pour converser avec lui, pour jouir de 
ses chères amours. 

Ah ! mes chères Sœurs , que j'ai le cœur touché quand je vois 
que des enfances nous distraient de ce bonheur, lequel, pour 
\/ous l'acquérir en sa perfection , je donnerais franchement, ce 
me semble, ma vie. Souvenez-vous de cette parole que sainte 
Thérèse disait à ses filles : « 11 n'y a rien de si malheureux 
» qu'une religieuse qui n'est pas toute à Dieu, qui veut un peu 
» Dieu, un peu elle-même, un peu le monde, un peu l'esprit 
» du monde, et un peu de liberté. » 

Non, mes Sœurs, vous n'aurez jamais de paix en cet 
entre-deux; si vous ne cherchez uniquement Dieu, vous n'au- 
rez qu'inquiétude. Défaisons nos esprits de tout, mes Sœurs, 
pour ne vouloir que celte part unique et nécessaire; je veux 
dire, pour ne vouloir que Dieu et son amour, en l'accomplisse- 
ment de ses saintes volontés qu'il nous signifie en ces bénites 
règles, dont toutes les paroles devraient être écrites en nos 
cœurs et exprimées par nos actions : lisons-les attentivement et 
amoureusement, pratiquons-les fidèlement et filialement,et Dieu 
nous bénira. 



108 



ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



EXHORTATION XVIII 

(Faite en juin 1630) 
SUR LE VINGT-SIXIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE. 

Plaise à Dieu que vous observiez toutes ces choses ici avec 
dilection, comme amoureuses de la beauté spirituelle, etc. 

Voici le dernier chapitre de nos règles, où notre grand Père 
saint Augustin, cette admirable et belle lumière de l'Église, va 
découvrant d'une suave façon, comme nous devons observer 
toutes ces choses de notre règle. En premier lieu, il fait un 
souhait ou un élan d'esprit pour nous, plaise à Dieu que vous 
observiez toutes ces choses ici avec dilection. Toutes les choses 
de notre règle doivent véritablement être observées avec un 
soin et une allégresse dignes , si cela se pouvait, de celui pour 
l'amour duquel nous les observons. Tout doit être observé, mais 
observé avec dilection, par un épanouissement de cœur de l'a- 
mour divin : que par amour, nous gardions le silence; que 
par amour, nous recevions les humiliations et obéissances diffi- 
ciles; que par amour, nous nous levions, couchions, priions et 
disions l'Office à la même heure; que ce même amour nous 
fasse souffrir toutes sortes d'incommodités et faire gaiement 
toutes les choses plus abjectes et pénibles à la nature. Que 
l'amour nous rende si soigneuses à l'observance, que nous n'en 
omettions pas un seul point à notre escient : bref, il faut que 
cet amour céleste soit notre motif, notre but et notre prétention. 
11 faut observer tout, mais avec dilection, comme amoureuses de 
la beauté spirituelle. Or, vous savez que la nature de notre vo- 
lonté est telle, que, dès qu'elle a découvert quelque objet beau 
et aimable , elle vient d'abord à en désirer la possession et la 
jouissance. Toute beauté , toute bonté et perfection dérivent de 



EXHORTATIONS SIR LA RÈGLE 109 

Dieu, qui est souverainement beau, bon et parfait, et cette 
bonté, qui est en lui, fait qu'il communique aux âmes qui le 
servent, quelques petites parcelles de ces vertus; par exemple . 
une âme est charitable et bénigne; elle tient cela de Dieu, et 
ainsi des autres vertus, lesquelles étant dans une âme, la ren- 
dent merveilleusement belle, et font celte beauté spirituelle de 
laquelle nous devons être amoureuses pour observer nos règles, 
qui sont le chemin par lequel nous arriverons à la jouissance de 
cette douce beauté spirituelle, qui est plus à désirer que toutes 
les délices d'un Louvre. Nous devons quelquefois considérer la 
beauté d'une âme vertueuse et spirituelle, afin que notre volonté 
l'ayant découverte, l'aime et soit encouragée par icelle. 

Cheminons droitement et fervemment, mes chères Sœurs, en 
cette sainte loi de notre vocation, comme amoureuses de la 
beauté spirituelle et comme odoriférantes des bonnes odeurs 
de Jésus-Christ , non comme des esclaves et forcées sous une 
dure loi, mais comme des bien-aimées filles et épouses de 
Dieu , libres et affranchies des lois de la chair et du monde, 
constituées sous la cjrâce de Dieu, notre unique Epoux, après 
lequel nous devons courir et le suivre pas à pas, attirées par 
ses odeurs, qui sont toutes les actions qu'il a pratiquées durant 
sa vie. Ces principales odeurs sont : pauvreté, mépris et 
douleurs. Pauvreté, parce que, supposant que les oiseaux 
aient des nids; les renards, des tanières; les cerfs, des 
forêts; et toutes sortes d'animaux, quelques retraites, néan- 
moins, le Fils de l'homme n'a pas où reposer son chef: sa 
sainte Mère est pauvre; le glorieux saint Joseph n'est qu'un 
pauvre charpentier. Enfin, le Seigneur et Créateur de toutes 
choses n'a rien eu çà-bas pour reposer son sacré et adorable 
chef. 

Mépris, parce qu'il dit lui-même qu'il est l'opprobre, l'ab- 
jection et la risée du peuple, tenu pour un ver et non pour un 
homme, appelé endiablé, samaritain, séducteur et perturbateur 









110 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

du repos public , lui , qui n'est qu'un avec le Père et le Saint- 
Esprit. 

Douleurs, parce que depuis la nativité de ce béni enfant, il 
n'a eu que douleurs : il est né en pleurant, tout tremblottant de 
froid; il endure en Egypte; il soutire la persécution des Juifs, 
et, bref, il souffre l'effroyable supplice de la croix, et jamais 
douleurs ne furent comparables à ses douleurs. Voilà, à mon 
avis, les odeurs dont parle notre sainte règle, après lesquelles 
nous devons courir, toutes amoureuses de ces célestes parfums. 
Or, je sais bien que Dieu répand quelquefois dans les âmes 
qui lui sont fidèles des consolations, suavités et douceurs in- 
comparablement meilleures que le vin le plus délicieux des fols 
plaisirs de ce siècle mondain, mais ces parfums sont donnés 
pour récompense de l'assiduité fidèle et constante à suivre les 
premiers, qui sont les vrais parfums de Jésus-Christ, lequel, 
si nous le suivons parfaitement, il nous donnera les autres 
en abondance, même dès cette vie, pour nous faire savourer et 
goûter les délices qu'il nous a préparées à la vie béatifique et 
bienheureuse. 

De plus : mes chères Sœurs, pour bien observer la règle qui 
nous ordonne d'être simples, naïves, douces et dévotes, faisons 
que nos conversations soient immaculées et angéliques, pleines 
de saints colloques, et de fervents et charitables propos. Ne mar- 
chons point par crainte, comme des esclaves sous la loi qu'ils 
n'aiment pas, mais joyeusement comme des âmes libres d'elles- 
mêmes et affranchies de l'esclavage où sont les mondains, et 
constituées sous la loi de la grâce et d'amour. Jouissons des 
privilèges des filles de Dieu, qui sont la sainte joie et liberté 
d'esprit; non de la liberté fausse, que notre chair corrompue 
appète, mais de la sainte liberté d'esprit qui nous met hors 
des prisons de ce monde, et nous tire de l'esclavage de ses ini- 
ques lois, nous délivre de ses basses affections, et met nos, 
soins, nos soucis, nos pensées, nos désirs, notre amour dans 



EXHORTATIONS SLR LA RÈGLE. 111 

ciel, où doit être notre conversation, jusqu'à ce que notre 
âme, éprise de la captivité de cette mortalité, s'en aille en 
pleine et parfaite liberté, entre les bras de son Epoux, pour 
jouir à jamais de la grandeur de son immensité, et louer éter- 
nellement l'infinité de ses grandes miséricordes. 



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EXHORTATION XIX 

(Faite cri juin 1630) 
CONCLUSION DE L'EXPLIC ATION DE LA RÈGLE. 

Voici que j'ai achevé de vous lire les règles; Dieu veuille 
qu'à l'heure de notre mort nous puissions dire que nous ache- 
vons notre vie, ayant achevé l'accomplissement de notre per- 
lection, selon cette sainte règle : or, nous l'accomplirons 
parfaitement lorsque nous serons délivrées de tout autre soin 
que de plaire à Dieu , étant aussi délivrées de ce misérable 
amour, mauvais et déréglé de nos corps, de nos esprits; 
lors encore que nous aurons secoué et jeté loin de nous cet 
amour et soin superflu de notre santé, de nos commodités, 
de notre réputation, de nos consolations et satisfactions, bref, 
de tous ces amours impurs et imparfaits qui ne sont pas celui 
de Dieu ou tendant à Lui. Je vous supplie, mes très -chères 
Sœurs, armons-nous de générosité, pour marcher fervemment 
dans ce fidèle chemin de notre sainte règle; il aboutit au ciel. 
Courage donc, Dieu est pour nous; qui nous contredira? Dieu 
est des nôtres, il tiendra notre parti; ne craignons rien; entre- 
prenons, à bon escient, la pratique de cette sainte règle. Hélas! 
nous sommes obligées de l'observer sous peine de damnation 
éternelle, parce que nous avons fait vœu de vivre selon icelle ; 



112 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

nous l'avons vouée de franche volonté, sans que personne nous 
y ait contraint. La Religion ne pensait point à nous : nous la 
sommes venue chercher; nous avons d'une franche volonté re- 
noncé et quitté le monde, et tous ses fols et vains amusements, 
pour nous dédiera Dieu par l'observation de cette sainte règle. 
Gardons-la donc exactement; aimons-la précieusement et puis- 
samment, et l'honorons et estimons chèrement, comme l'échelle 
et le chemin par lequel nous arriverons au ciel; ne plaignons 
pas nos peines : notre récompense sera grande; regardons le 
ciel et méprisons la terre; regardons les délices souveraines 
qui sont là-haut qui nous attendent; regardons Dieu, et nous 
oublions nous-mêmes et toutes choses pour lui plaire; morti- 
fions-nous puissamment et constamment pour acquérir le ciel; 
car il n'y a que les violents qui le ravissent. A celui qui vain- 
cra, dit l'Ecriture, je lui édifierai une colonne au Temple de 
mon Dieu, et il demeurera à jamais en ce lieu. 

Croyez-moi, mes chères Sœurs, le ciel vaut bien la peine 
que nous prenions à mortifier nos inclinations; et puis, il faut 
nécessairement les mortifier pour y aller, car nous n'entrerons 
point au Royaume, ni aux noces de l'Agneau, avec elles, cou- 
vertes de leurs vieux haillons; il faut la robe nuptiale des 
saintes vertus. Veillons donc sur nous-mêmes, mes chères 
Sœurs, prenons l'épée en main, et jetons l'œil sur notre âme, 
pour découvrir ou retrancher ce qui, directement ou indirecte- 
ment, serait en nous contre Dieu et notre sainte règle; c'est à 
quoi, ce me semble, que je vous exhorte souvent, et je vous en 
prie, derechef, pour l'amour de Dieu et pour l'amour de votre 
propre conscience. Considérez souvent la chétiveté de tout ce 
qui se trouve en ce val misérable et le méprisez fortement; 
considérez la bonté et beauté de Dieu, et des choses éternelles, 
et les aimez ardemment; considérez-vous vous-mêmes pour 
vous vaincre courageusement; soyez veillantes et vaillantes 
pour batailler contre les ennemis de votre perfection, encoura- 



■ 



EXHORTATIONS SUR LA RÈGLE. 113 

gez-vous, regardant labeaatédu ciel. Les pèlerins sont consolés 
voyant la terre où ils vont. 

Nous ne devons pas travailler seulement pour avoir le ciel, 
quoique la pièce le vaille bien, mais travailler pour avoir le 
Dieu du ciel; car si Dieu n'y était point, certes, Je ciel avec 
toutes les excellences de ses beautés, richesses et douceurs 
serait ennuyeux, au lieu d'être à délices. Regardez donc le ciel- 
c'est-à-dire, regardez là-haut où Dieu habite, et vous animez à 
travadler pour lui, afin que vous y habitiez aussi, jouissant 
éternellement de lui; sa bonté nous en fasse la grâce par sa 
douce miséricorde. 



EXHORTATIONS 



(FAITES EN CHAPITRE) 



I 



PLUSIEURS POINTS DES CONSTITUTIONS 

DE LA VISITATION. 






EXHORTATION I 

(Faite en juillet ]G30) 
SUR LA PRÉFACE DE NOS CONSTITUTIONS. 

En ouvrant la Règle, voici la pensée qui m'est venue sur la 
préface de nos Constitutions : tout ainsi que les faibles jouiront 
du fruit de la santé des robustes, les robustes jouiront récipro- 
quement du mérite de la patience des imbéciles [infirmes]. 

Je vous dis souvent, mes chères Sœurs, que dans nos règles 
et constitutions sont encloses toutes les sciences que nous de- 
vrions désirer; et plût à Dieu que nous fussions soigneuses de 
les lire fréquemment et attentivement, car nous recevrions les 
lumières requises pour les parfaitement observer. Voilà ce que 
l'on lit tous les mois; mais qui est-ce qui le rumine comme il 
faut? En ce petit document ici est enclos une très-grande per- 
fection, et montre grandement l'excellence de l'union religieuse- 
les faibles jouiront du fruit de la santé des robustes; le fruit de 
la santé, doit être le travail ; ainsi les fortes balayent, font le pain, 
blanchissent le linge, apprêtent à manger, bref, rendent tous 
les autres services nécessaires, faisant par ce moyen jouir leurs 
Sœurs du fruit de leur santé; mais, afin que les fortes jouisserd 

8. 












116 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

aussi du mérite de la patience des infirmes, les infirmes doivent 
se rendre humbles , douces, patientes et reconnaissantes de la 
charité qu'on exerce en leur endroit; et, je vous prie, mes 
Sœurs, qui êtes maladives, que vous examiniez quelquefois si 
vous rendez vos Sœurs participantes de quelque bien ou mérite, 
par le moyen de votre patience et résignation à la divine volonté, 
car tous jouissez toujours du travail de vos Sœurs ; mais si vous 
n'êtes pas vertueuses en vos maladies , si vous êtes impatientes 
et peu soumises, de quoi jouiront vos Sœurs qui vous servent? 
Ceci mérite considération. 

Et vous , mes Sœurs , que Dieu a gratifiées de la force et santé 
pour avoir l'honneur de servir nos Sœurs, considérez si vous le 
faites de bon cœur pour Dieu, et pour Dieu seulement, et non 
pour aucun respect humain; voyez si vous êtes promptes, douces 
et charitabies à les secourir; si vous trouvez qu'oui, bénissez 
Dieu, et le faites toujours de plus en plus; si vous trouvez 
que non, redressez-vous et vous humiliez beaucoup devant 
Dieu; et, tant les unes que les autres, considérez attentive- 
ment celte petite parole de notre saint Fondateur et vous y 
trouverez instruction. 

Dieu ! mes chères Sœurs, quel bien de servir les malades! 
Le bon Job, tant chéri de Dieu, s'en vantait : Je suis, disait-il, 
le pied du boiteux ,V œil de T aveugle, le support du pauvre. Nous 
autres, ne pouvons aller chercher les pauvres aux carrefours et 
aux hôpitaux pour exercer la charité en leur endroit; mais Dieu 
aura plus agréable le service que, par obéissance et charité, 
nous rendrons à nos Sœurs, que si c'était aux mendiants; aussi 
sommes-nous toutes pauvres, et devons-nous recevoir, comme 
par charitable aumône, le bien que l'on nous fait, et ne servons 
jamais nos Sœurs comme simples créatures, mais comme Notre- 
Seigneur en leurs personnes , car il a dit, ce divin Maître : Tout 
ce que vous ferez aux moindres des miens, je le réputerai comme- 
si vous l'aviez fait à ma propre personne ; cette parole nous 



■ 



EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 117 

devrait faire fondre, pour bien et amoureusement servir notre 
prochain. 

Faites-donc, mes chères Sœurs, qui travaillez, que votre tra- 
vail soit fait en paix et charité, pour Dieu, humble, fervent et 
fidèle, et ce bon Dieu sera lui-même votre récompense. Que 
celles qui ne sont point distraites par le travail extérieur s'occu- 
pent plus soigneusement à l'intérieur, se tenant bien proches 
de Dieu, et disposées à souffrir ce qu'il lui plaira, et à faire ce 
que la sainte obéissance voudra; ainsi faisant, Noire-Seigneur 
versera ses bénédictions et sur celles qui travaillent, et sur 
celles qui ne travaillent pas, pourvu que toutes travaillent à se 
mortifier, à l'aimer, à le louer et remercier de ses bienfaits 



EXHORTATION 



(Faite en août 1630) 



SUR LA PREFACE DE NOS CONSTITUTIONS (SUITE). 

La Supérieure prendra soigneusement garde à ce qu'on n'intro- 
duise, ni directement ni indirectement , aucunes austérités 
corporelles, outre celles qui y sont maintenant, qui puissent 
être d'obligation ou de coutume générale, etc. 

Mes très-chères filles, voici un grand point qui mérite d'être 
bien pesé et considéré ; vous voyez que notre Institut ne demande 
pas de nous les austérités du corps ; au contraire, nous irions 
contre la fin pour laquelle il a été institué si nous y en intro- 
duisions; qu'il ne se parle donc plus de cela, je vous en con- 
jure, mes chères Sœurs, et que l'on quille absolument celte 
entreprise de faire des disciplines plusieurs ensemble, cela ne 
fait que nourrir l'orgueil et la bonne opinion de soi-même, car 






118 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

nous penserons aussitôt que nous sommes quelque chose de 
plus que les autres, que nous faisons plus de choses qu'elles; 
et, si celles qui viennent après nous ne font pas ce que nous 
faisons, on dira aussitôt qu'elles ne sont pas aussi ferventes que 
nous. Vous faites cette discipline, ou autres austérités, la veille 
d'une grande fête, avec une partie des Sœurs avec lesquelles 
vous vous assemblez cette année; l'année qui vient, vous la 
ferez encore en la même grande fête, et de même tous les ans à 
même jour; n'est-ce pas là, par après, une coutume générale? 
Pour Dieu, mes Sœurs, adonnons-nous bien à l'austérité de 
l'esprit et du cœur, qui nous est ordonnée, et laissons celle du 
corps, au moins pour les faire ensemble. 

Si quelqu'une est inspirée de Dieu et attirée à faire plus que 
les autres et qu'il est marqué, qu'elle découvre son désir à 
la supérieure et lui demande congé de porter la ceinture, 
jeûner, faire la discipline ou autres choses qu'elle désirera, 
qu'on lui permettra selon qu'on jugera, non-seulement un jour, 
mais quarante, et même quarante ans s'il est besoin, et qu'alors 
elle la fasse à la bonne heure, mais seule et en son particulier. 

Je trouve, mes Sœurs, que si vous employez bien les occa- 
sions qui se présentent en votre chemin, de vous mortifier et 
pratiquer la vertu, vous ferez bien autant et davantage pour 
votre perfection, et vous accomplirez bien mieux les intentions 
de notre saint Fondateur. Croyez, mes Sœurs , que si vous rece- 
vez bien humblement et simplement tout ce qui vous est pré- 
senté, soit pour le vivre, vêtir et autres choses, et les mortifica- 
tions, humiliations et contradictions que l'on vous fera, cela 
vaudra bien les austérités que vous faites ou que vous désirez 
faire, et bien davantage; car, que vous coûte cela, quand vous 
les avez choisies? Vous n'y avez pas grande difficulté, vous y 
prenez plutôt du plaisir et en tirez de la complaisance. Notre 
Bienheureux Père ne dit-il pas tout clair « que notre choix 
gâte toutes nos œuvres » ? 






ni 



EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 119 

Croyez-moi, mes Sœurs, faites bien fortement et bien serrée, 
sans vous épargner, la discipline du vendredi, de Y Ave maris 
Stella, et ne craignez rien , vous ne vous tuerez pas; et conten- 
tez-vous de cela, sinon aux nécessités particulières, comme j'ai 
dit, et lorsque, en de grandes occasions de calamités et tribu- 
lations publiques, l'on nous marquera de la faire ou autres 
austérités. Et, au lieu de tenir les genoux nus contre terre, 
comme il y en a qui font cette mortification , tenez-vous bien 
dévotement à genoux, sans remuer, tant que vous pourrez, avec 
une grande modestie, tout le temps de vos exercices spirituels, 
et celte pratique sera bien aussi bonne, voire, meilleure. 

Soyez bien fidèle aussi, comme j'ai dit, aux rencontres des 
pratiques des vertus : avez-vous, par exemple, quelque chose 
en votre robe, ou en quelque autre chose de vos habits, ou en 
votre lit qui vous déplaise ou vous incommode, qui n'est pas si 
bien ajusté, ou qui n'est pas comme vous le voudriez, acceptez 
cela de bon cœur, baisez-le, si vous le pouvez, et soyez très- 
contente de l'avoir. Le potage que l'on vous donne à table n'est 
pas assez gras ou il l'est trop, il n'est pas salé ou il n'y a que de 
l'eau; il n'y a pas assez d'huile à votre salade, le vinaigre n'est 
pas assez fort, soyez bien aise d'avoir ces occasions de pratiquer 
la mortification de votre goût, embrassez-les amoureusement et 
gaiement. Ce morceau que vous aimez, de votre portion, ne se 
trouve-t-il pas tourné de votre côté, ne le mangez pas le premier. 
Vous donne-t-on quelque chose que vous n'aimez pas, vous 
manque-t-il quelque chose de quoi vous pouvez vous passer 
et que l'on a oublié de vous donner , aimez toutes ces rencon- 
tres, et vous accommodez à la céleste Providence, qui le permet 
pour vous en faire tirer profit, et vous faire avancer à la perfec- 
tion du divin amour, si vous le savez prendre comme il faut. 
Vous trouvez-vous à la récréation ou ailleurs assise en une place 
qui vous incommode, n'y êtes-vous pas bien à votre aise, de- 
meurez-y doucement, sans dire un mot de plainte ni faire con- 






I 



I 






120 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

naître que vous êtes mal : croyez-moi, tout cela vous coûtera 

plus qu'un bon Miserere de discipline. 

Assurez-vous, mes chères Sœurs, que, quand on mortifie 
bien l'esprit, le corps s'en ressent, et qu'il est ainsi prou maté 
et mortifié. Et puis, voyez-vous, mes chères Sœurs, ces âmes 
si ardentes à la mortification du corps et à faire plus que les 
autres, touchez-les un peu avec le bout du doigt, pour les con- 
trarier ou humilier ; touchez-les un peu en leurs répugnances 
ou en leur réputation, elles feront bien voir alors combien leur 
amour-propre leur est en singulière recommandation et estime, 
combien elles sont vives, sensibles et immortifiées. 

Faisons donc, mes chères Sœurs, grand état, et ne prisons 
rien tant, je vous en conjure, que cette mortification intérieure 
de l'esprit, comme étant la plus importante pour nous faire 
parvenir à la perfection de notre vocation, pour nous faire 
agréer à Dieu, et nous faire enfin accomplir ses divines volon- 
tés, ce qu'il requiert de nous, qui est tout ce que nous devons 
désirer, et à quoi nous devons nous appliquer. 






EXHORTATION III 

(Faile en août 1630) 

SUR LA TROISIÈME CONSTITUTION. 

DE L'OBÉISSANCE. 

L'obéissant, dit l'Écriture, racontera ses victoires. 

Il faut, certes, que je vous dise la vérité, mes chères Sœurs; 
je suis bien aise de vous parler de l'obéissance, parce que, 
comme vous savez, c'est par elle que nous sommes religieuses, 



EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 121 

et les anciens Pères ont déterminé quec'est la mère des vertus, 
qui a, pour sa fille aînée, la sainte humilité; jamais une àme 
n'est obéissante qu'elle ne soit humble et soumise; l'obéissant 
parlera et dira ses victoires. Nous sommes ici assemblées, mes 
chères Sœurs, hors du tracas du monde, pour nous vaincre 
nons-mème, afin d'aller un jour compter les victoires que nous 
aurons gagnées , et les dire toutes à Notre-Seigneur, afin que, 
comme vaillantes et victorieuses, il nous loge en son repos. 
Dieu! nul ne parlera de ses victoires, que l'obéissant! 

Je ne sache pas que l'Écriture fasse mention d'aucun autre, 
au moins en termes si exprès, tellement que quiconque veut 
être si heureux que de faire un jour rapport de ses victoires, il 
faut nécessairement qu'il prenne le chemin de l'obéissance; 
car, au seul obéissant, comme je crois, ce privilège est 
donné. 

Quelle gloire, mes chères Sœurs, qu'à nous autres, pauvres 
petites créatures, soit concédée la faveur qu'un jour nous allions, 
en présence de toute la cour céleste, devant le trône souverain 
de notre unique et aimable Epoux, lui faire un narré des vic- 
toires, pour petites qu'elles soient, gagnées pour son amour! 
mon Dieu! faudrait-il que l'ombre d'un sot contentement que 
nous aurions, en faisant notre propre volonté, nous prive de 
la gloire immortelle que nous recevrions, si, en une humble et 
amoureuse obéissance, nous suivions la volonté de celui qui, 
pour notre bien, et pour la dileclion que son Cœur amoureux 
portait à nos âmes, s'est soumis, et rendu obéissant jusqu'à la 
mort douloureuse de la croix ! 

Mais il faut que vous sachiez qu'il y a pour nous quatre sortes 
d'obéissance : la première, qui est générale à tous, c'est 
l'obéissance aux divins commandements, et nous devons inces- 
samment travailler pour observer parfaitement le premier, dans 
lequel tous les autres sont compris : Aimer Dieu de tout notre 
cœur, de toutes nos forces et de tout notre pouvoir, et notre pro- 



m 






I 

■ 



I 




122 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

chain comme nom-même, voire, plus que nous-même ', le pré- 
férant volontiers à nous , et nous incommodant pour l'accom- 
moder. 

La deuxième, c'est l'obéissance aux volontés de Dieu en tout 
et partout, où que nous l'apercevions. Je chéris incomparable- 
ment cette sorte d'obéissance, et quoique, mes chères Sœurs, 
je ne la pratique pas comme je devrais, et selon les désirs et 
l'amour que Dieu m'en donne, je voudrais pourtant inculquer 
bien avant au fond de vos cœurs cette affection d'obéir indiffé- 
remment et vous soumettre amoureusement à tous les événe- 
ments, dispositions et permissions de cette sainte Providence; 
car, c'est une vérité assurée que rien ne se fait au ciel, en la 
terre et aux enfers, bref, partout, en haut et en bas, que par 
l'ordre, disposition ou permission de cette sage et adorable 
Providence; car, aussi, l'infaillible vérité a dit qu'une feuille 
d'arbre seulement ne tombe point sans la volonté et Providence 
du Père céleste. 

La troisième est l'obéissance à nos Règles, Constitutions et 
Coutumier. Or, mes chères Sœurs, celte obéissance requiert 
que nous sachions bien tout ce qui est de l'Institut, que nous 

1 « Ce qui est dit de l'amour de Dieu (assure saint François de Sales dans 
» son IV e Entretien) se doit aussi entendre de l'amour du prochain, pourvu 
» toutefois que l'amour de Dieu surnage toujours au-dessus et tienne le pre- 
» mier rang; mais, après nous devons aimer nos semblables de toute l'étendue 
» de notre cœur, et ne nous contenter pas de les aimer comme nous-même, 
h ainsi que les commandements de Dieu nous obligent; mais nous devons les 
« aimer plus que nous-même , pour observer les règles de la perfection évan- 
» gélique, qui requiert cela de nous. Notre-Seigneur a dit cela de lui-même : 
» Aimez-vous les uns les autres , ainsi que je vous ai aimés, » 

Ceci est grandement considérable : « Aimez-vous ainsi que je vous ai aimés, 
» cela veut dire plus que vous-même. Et tout ainsi que Notre-Seigneur nous 
» a toujours préférés à lui-même, et le fait encore autant de fois que nous le 
» recevons au Très-Saint Sacrement, se faisant notre viande, de même veut-il 
n que nous ayons un amour tel les uns pour les autres , et que nous préférions 
» toujours le prochain à nous. « 



EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 123 

le comprenions bien, pour l'observer au pied de la lettre et tout 
entièrement, selon son temps et saison. C'est une ordonnance de 
la constitution d'être douces, humbles, cordiales et franches les 
unes envers les autres, tout comme c'en est une de se lever à 
cinq heures et dîner à dix heures. Ces deux, nous les prati- 
quons exactement; mais sommes-nous aussi exactes à nous 
rendre franches, cordiales, modestes, dénuées, et mortifiées, 
comme nous le sommes à nous lever et aller au chœur? Il faut 
quelquefois regarder en soi-même et dire : Ma règle m'or- 
donne cela, et cela, le fais-je bien? suis-je bien aussi volon- 
tairement soumise à ce qu'elle m'ordonne qui n'est pas selon 
mon inclination, comme à ce que j'agrée et qui est selon 
mon goût? 

La quatrième, c'est l'obéissance aux ordonnances de nos su- 
périeurs, tant particulières que générales, tant petites que 
grandes; oui, même ces petites obéissances qui se donnent 
pour le bon ordre du couvent. De cette obéissance, ici, nous en 
avons extrêmement besoin, parce que les occasions de la pra- 
tiquer nous sont presque continuelles, et je ne pense point, 
mes chères Sœurs, que, quoique les choses commandées soient 
petites, vos mérites , si vous les observez, en soient petits; oh! 
non, car Dieu même éprouvera et connaîtra par là votre fidé- 
lité. Il n'y a point de meilleure marque en un esprit, pour con- 
naître que Dieu y est, que quand on le voit rangé dans une 
humble, exacte et fidèle observance; ne pensez pas, dis-je, ne 
rien gagner , et perdre votre temps d'assujettir votre esprit à ces 
petites observances, puisque notre Bienheureux Père a dit : 
« que s'il était céans, il se rendrait si exact, que rien plus, à 
toutes les petites ordonnances de la supérieure; qu'il croirait 
par ce moyen-là gagner le Cœur amoureux de notre bénin 
Sauveur. » 

Vous savez toutes que les cheveux et l'œil de l'Epouse ravis- 
sent également le Cœur de son Bien-Aimé ; soyons obéissantes 



124 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

et suivons foutes le palron que nous avons vu sur le mont lie 
calvaire, c'est notre Epoux qui est mort pour nous en obéis- 
sant, après avoir obéi toute sa vie à Notre-Dame et à saint 
Josepb. Ornes chères Sœurs ! l'obéissance, c'est la couronne 
du religieux, c'est son rempart et son soutien, sa paix, son re- 
pos et son assurance; le seul obéissant vit dans la sainte liberté 
des enfants de Dieu : il aime que l'on commande les choses 
âpres et difficiles et les fait exactement; il reçoit de bon cœur 
les choses moindres et les fait fidèlement; il se réjouit des me- 
nues , pénibles et abjectes obéissances, et les exécute soigneu- 
sement sans jamais jeter la charge sur les autres. 

« L'obéissant, dit notre Bienheureux Père, rendra compte de 
» quelques paroles, mais de ses actions faites par obéissance, 
» point. » mes chères Sœurs! plaise à la divine Bonté nous 
rendre si heureusement obéissantes, qu'au jour, où le Seigneur 
viendra pour nous faire rendre compte de notre âme et de nos 
déportements, nous lui puissions dire : Mon Seigneur, vous 
savez toutes choses; vous savez que tout le cours de ma vie 
s'est passé en obéissance , et que je n'ai jamais rien fait de ma 
tête, mais tout selon l'ordonnance de mes supérieurs. Qui- 
conque pourra dire cela avec vérité, entendra indubitablement 
cette agréable réponse : Viens, âme victorieuse , entre dans la 
joie de Ion Seigneur ■ car c'est à Moi que tu as obéi , d'autant 
que qui obéit à son supérieur, quoique mauvais, il ni obéit, et 
qui l'écoute, m'écoute. 

Cette Congrégation, mes chères filles, qui n'est pas fondée sur 
les austérités, est fondée sur le solide fondement de l'entière 
résignation, mortification et anéantissement de toute propre 
volonté, et en la parfaite obéissance, qui est nourrice, conser- 
vatrice et mère des vraies vertus intérieures; c'est pourquoi, 
nous étant si propre et tant nécessaire, nous devons mettre tout 
notre soin pour l'acquérir. Et je vous avertis, mes Sœurs, que 
je suis résolue de ne point laisser passer de fautes volontaires, 



EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 125 

ou d'une grande négligence, contre l'obéissance, sans pénitence ; 
et, pour ce, nous vous prions que toutes s'avertissent charita- 
blement et humblement quand on verra des manquements con- 
tre icelle. Et, je vous conjure, mes chères Sœurs, si vous avez 
quelque amour et charité pour Dieu, comme je sais que vous 
avez, grâce à sa bonté, que vous le lui témoigniez en vous ren- 
dant parfaitement obéissantes à toutes ses volontés, soit en sa 
volonté signifiée, ou en celle de son bon plaisir. 

Et si vous avez quelque désir d'union avec l'esprit de votre 
saint Fondateur, que vous lui donniez cette gloire accidentelle 
d'obéir à tousses Ecrits, et suivre ses volontés qu'il vous a laissées 
aux Constitutions, Coutumier, Entreliens et en ses autres Écrits. 
Et vous supplie aussi, que, si vous avez quelque charitable et 
cordiale affection pour moi, comme je crois que vosbontés ont, 
quoique de ma part j'en sois indigne; néanmoins, puisque Dieu 
m'a donné charge de vous, que vous me donniez cette chère 
consolation de vous voir acheminer de plus en plus en votre 
perfection, par la voie de l'obéissance à toutes les choses de 
l'Institut, car je n'en puis recevoir aucune que par cette voie-là, 
de voir que ce cher petit troupeau, que Dieu m'a commis, 
s'avance en l'amour divin, et contente son Dieu auquel il s'est 
sacrifié, et accroît la gloire accidentelle de son Bienheureux 
Père, sous les lois duquel il est dédié pour servir Dieu, répan- 
dant par ce moyen une suave odeur de vertu devant tous. Allez 
en paix, mes chères Sœurs, et tâchez de faire ce que Dieu a 
voulu que je vous dise pour votre bien et ma consolation. 



126 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 






■ 







EXHORTATION IV 

(Faite en 1630) 
SUR LA TROISIÈME CONSTITUTION. 

DE L'OBÉISSANCE (suite). 

Afin que cette Congrégation puisse surmonter ses ennemis 
spirituels, et compter un jour à Noire-Seigneur plusieurs 
saintes victoires, elle doit être établie en une parfaite 
obéissance. 

Vous voyez, mes chères Sœurs, que le grand moyen de sur- 
monter les ennemis spirituels, c'est l'obéissance; il est vrai 
qu'elle produit l'humilité et est conservée par l'humilité; ces 
deux vertus étant si proches parentes et si bien unies, elles sur- 
montent tous leurs ennemis avec la grâce de Dieu. Nous avons 
toutes fait vœu d'obéir selon les règles et constitutions ; nous le 
confirmons tous les ans, tous les mois, et plusieurs d'entre nous 
le reconfirment à toutes les communions, et d'autres tous les 
jours, chacune selon sa dévotion. Regardons donc sérieuse- 
ment si nous rendons à Notre-Seigneur ce que nous lui avons 
voué. Je vous dis souvent qu'il faut marcher bien droit devant 
Dieu, parce qu'il est un Dieu jaloux de son honneur et veut 
qu'on lui rende les vœux que l'on lui a faits. 

Il faut obéir en tout avec ces six conditions , ce n'est pas pe- 
tite chose : humblement, franchement, simplement, prompte- 
ment, fidèlement et cordialement , comme nous obéirions à nos 
propres mères. 

que bienheureuses seront les Mères supérieures qui auront 
des inférieures faites de la sorte, à qui elles puissent comman- 
der en tout temps et tout ce qu'elles voudront, sans qu'il soit 






EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 127 

nécessaire de prendre garde si ceci ou cela les troublera. Beau- 
coup plus heureuses sont les inférieures, tellement remises entre 
les bras de l'obéissance, qu'elles ne se meltenten peine ni souci 
de rien, que de plaire à Dieu par le moyen de l'obéissance; 
elles ne périront jamais, car l'obéissance est un guide fidèle. 
Je vous prie, mes chères Sœurs, faites vos examens sur ces 
six conditions, et vous redressez, si vous vous trouvez fau- 
tives en quelqu'une d'icelles. Hàtez-vous de vous avancer en 
\rofre chemin : avancez, et hâtez-vous de travailler à votre per- 
fection; car vous ne savez l'heure que l'on criera : Voici l'Epoux 
qui vient, voici le Maître auquel il faudra rendre compte comme 
vous avez observé vos vœux. Tâchez, mes chères Sœurs, de vous 
avancer en cetle sainte voie parla fidèle observance des devoirs 
de notre vocation : cheminons droitement devant Dieu; soyons 
humbles, soumises, obéissantes à ses volontés, et il nous bénira. 



EXHORTATION V 



(Faite en 1630) 



SUR LA QUATRIEME CONSTITUTION. 

DE LA CHASTETÉ. 

Les Sœurs ne doivent vivre, respirer, ni aspirer que pour 
V Epoux céleste, en toute honnêteté , pureté , netteté et sain- 
teté d'esprit, de paroles, de maintien et d'actions, par une 
conversation immaculée et angélique. 

Voilà, mes Sœurs, le vœu que nous avons fait; certes, il est 
plus que raisonnable que nous tenions nos promesses , puisque 
nous les avons faites de notre plein gré et franche volonté 








128 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Nous aulres, par une grâce spéciale de Dieu sur nous, nous 
sommes délivrées des noces séculières, et pourtant nous ne 
sommes point sans époux; ains, nous en avons un auquel il faut 
garder fidélité, et du cœur et du corps. Nous sommes hors des 
occasions de faire des grands manquements à notre vœu de chas- 
teté, mais ce n'est pas tout, mes chères Sœurs : il faut se gar- 
der de souiller pour peu que ce soit notre cœur, qui est le lit 
nuptial de notre cher Epoux. Et, cet adorable Époux, il est tou- 
jours au milieu de noire cœur; il ne tient qu'à nous de jouir 
perpétuellement de ses chastes emhrassemenls, de son agréable 
présence et de son familier entretien. Nous n'avons qu'à traiter 
avec lui des affaires de notre âme, sans qu'il soit besoin de l'aller 
chercher en Bethléem, en Egypte, en Nazareth, au Thabor, au 
Calvaire, ni même là-haut dans les cieux, bien que cela soit 
très-bon; mais, simplement, nous devons entrer dans notre 
propre cœur, nous ramasser en nous-mêmes; nous l'y trouve- 
rons qui nous attend, afin de s'entretenir avec nous, nous ca- 
resser et nous enseigner ses volontés et désirs. Vous voyez, mes 
chères Sœurs, si nous avons petite obligation de tenir nos cœurs 
purs et nets, et toutes nos puissances, sens et facultés bien 
rangés, puisque toujours le Dieu de toute pureté repose avec 
nous et au milieu de nous. 

Il est vrai, mes chères Sœurs, ce vœu est d'une grande per- 
fection, et plusieurs ont de grands combats pour l'observer en 
sa perfection. Certes, si nous avons promis de grandes choses à 
Dieu, considérons qu'il nous en a promis de plus grandes; et 
ce qui nous attend là-haut est bien autre chose que ce que nous 
donnons çà-bas ; car, mes chères Sœurs , si nous tâchons que nos 
cœurs et nos esprits soient un lit bien blanc, par l'exemption 
des péchés, et ornés de simplicité, candeur, humilité et amour 
pour loger notre Epoux céleste cà-bas, j'espère que sa douce 
bonté nous donnera part au lit nuptial de sa divine éternité. Son 
infinie miséricorde nous en fasse la grâce. 






EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 



129 



EXHORTATION VI 

(Faite en 1630) 
SUR LA CINQUIÈME CONSTITUTION. 

DE LA PAUVRETÉ. 

Afin que toutes affections à la jouissance et usage des choses 
temporelles soient retranchées , et que les Sœurs vivent en 
une parfaite abnégation des choses dont elles useront, etc. 

Mes chères filles, voici le troisième vœu que nous avons fait, 
qui est de la sainte pauvreté. Vous savez assez toutes, ce me 
semble, en quoi elle consiste, car je vous en ai déjà parlé au- 
trefois; c'est pourquoi je ne vous dirai maintenant que deux 
mots, qui sont que je vous prie de considérer vos cœurs, s'ils 
n'ont point quelque affection aux choses permises, pour l'usage, 
ou s'ils n'en désirent point de celles qu'on n'a point; si 
quelques-unes d'entre vous se trouvent atteintes de ce mal , 
qu'elles s'humilient devant Dieu, et se relèvent soudain. 

Voici le temps qui s'approche pour retrancher, je veux dire 
nos solitudes; que chacune pèse bien l'obligation de ce vœu et 
de cette vertu, et fasse de bonnes et fortes résolutions, de 
retrancher, moyennant la divine grâce, tout ce qu'elle verra 
contraire à la perfection , et tâcher de vous réduire dans cette 
absolue abnégation de toutes les choses de la terre ; car il 
est certain que, tandis que quelques affections terrestres tien- 
dront nos cœurs engagés, ils ne pourront pas jouir à souhait 
des contentements célestes. Tâchez donc de les purifier et les 
rendre conformes à nos règles qui sont admirables , et nous 
donnent si à propos nos nécessités, que c'est une merveille, et 

sans que nous nous mettions en souci. Enfin, nous jouissons de 

9 



I 



H 









130 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tout bien spirituel et temporel , jusque-là que nous avons plu- 
sieurs récréations et soulagements selon l'humanité. Presque 
tout le monde meurt de faim, et nous avons abondamment, 
quoique non superfluement, tout ce qui nous est nécessaire. 
Nous allons au réfectoire paisiblement, recevoir en silence , et 
de la main de Dieu, ce que nous avons à prendre; nous man- 
geons ce que l'obéissance nous donne, sans avoir un mari en 
colère, jeter un plat d'un côté et d'autres, sans avoir les bizar- 
reries et mauvaises humeurs d'une belle-mère ou des sœurs , et 
mille autres choses que vous pouvez mieux penser que moi 
vous le dire. Nous avons la lecture sainte pendant le repas, 
pour réfectionner notre àme du pain de vie, qui est la parole 
de Dieu; après cela nous avons nos récréations et avec plus de 
tranquillité que princesse ni prince de la chrélienneté. Nous 
avons le silence pour être auprès de Dieu, sans qu'aucune 
créature nous en détourne. Puis la religion nous donne tant de 
temps pour l'oraison et Office , pour l'examen , la lecture sainte 
en notre particulier. En après, nous n'avons pas la peine de nous 
aller crotter pour recevoir le Saint-Sacrement, ni d'attendre 
deux heures au pied d'un confessionnal , comme l'on voit quel- 
quefois ces dames qui s'en retournent de pitié, après avoir prou 
attendu, sans s'être confessées. Mais nous en avons un très-bon 
et vertueux [confesseur] qui s'accommode à nos heures, et ne 
manque jamais de venir deux fois la semaine, prenant une 
peine pour bien servir le monastère qu'il ne se peut dire plus, 
et, cela, avec grande charité. 

Voyez-vous, mes chères Sœurs, tous ces bénéfices doivent 
être pesés au poids du sanctuaire et devrions continuellement 
nous tenir anéanties devant Dieu, et lui dire d'un cœur amou- 
reux : Que vous avons-nous fait, Seigneur, notre bon Dieu, 
de plus que tant d'autres qui valent cent fois plus que nous, 
lesquelles toutefois vous avez laissées à la merci des misères, 
malheurs et calamités du siècle ; et nous , par votre grande misé- 



EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 131 

ricorde , vous nous avez mises en votre sainte maison , hors des 
occasions de commettre de grandes offenses contre Votre divine 
Majesté, avec tant de moyens pour nous unir et joindre à vous. 

Pourquoi pensez- vous, mes chères Sœurs, que Dieu nous ait 
tirées du monde pour nous mettre en religion? C'est afin que 
nous le servions en sainteté et justice tous les jours de notre 
vie; afin que nous le priions pour son peuple, pour nos bons 
frères chrétiens, pour ce cher prochain qui souffre tant, que 
c'est une chose intolérable d'ouïr raconter ses calamités. L'un 
nous vient dire que tous ses proches sont morts de peste, et que 
les coureurs l'ont ruiné. L'autre dit : Nous ne savons l'heure 
que nos biens seront tous engagés, et à la merci de nos enne- 
mis. L'autre dit : Je ne sais quand on lui ùtera la vie, d'autant 
que les soldats ont tué son voisin. Dès filles sont violées et pleu- 
rent leur désastre, les femmes sont désbonorées et leurs maris 
tués. Les veuves et orphelins sont opprimés. L'on voit des plus 
riches avoir faim, et l'artisan qui était bien à son aise meurt de 
famine. De tous ces désastres, nous sommes exemptes par la 
douce et miséricordieuse bonté de Notre-Seigneur sur nous. 
Certes, si nous ne sommes reconnaissantes de ces bienfaits, 
nous serons très-rigoureusement et très-justement punies au 
jour du jugement. 

Il nous exempte , ce grand Dieu , de grands travaux que les 
mondains souffrent, pour nous montrer combien c'est un Maître 
loyal envers ceux qui ont tout quitté pour le suivre ; mais il veut 
aussi que nous souffrions, et prenions d'un cœur amoureuse- 
ment soumis, en contre-échange, les petites contrariétés, mor- 
tifications, humiliations et corrections, comme si nous disions: 
Seigneur, vous m'exemptez de ces grands maux que souffrent 
les mondains; mais, mon Dieu, pour suppléer à cela, je rece- 
vrai avec tant d'amour toutes les occasions de me mortifier, de 
m'anéantir, et de mourir à moi-même, que je n'en laisserai pas 
passer une. 

9. 



I 



. 



132 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL 

mes chères Sœurs, disons toutes d'un véritable sentiment 
de cœur : Qu'est-ce que nous rendrons au Seigneur notre Dieu, 
pour les grands biens qu'il nous a faits? Qu'est-ce que l'on 
peut donner à cette souveraine Grandeur, qui tient toutes choses, 
et à qui toutes choses appartiennent? Mes chères Sœurs, pour 
tous les biens que sa libéralité nous fait, rendons-lui nos vœux ; 
il ne veut que cela de nous. Rendons-lui une fidèle, amoureuse 
et constante observance de ce que nous lui avons promis, et sa 
bonté se contentera. Portons grande compassion à notre pro- 
chain , prions pour lui incessamment. Pesons mille fois le jour, 
s'il se peut, les bienfaits que nous recevons de la main de Dieu 
mais, cela, au pied du sanctuaire, comme je l'ai déjà dit. Em- 
ployons quelquefois le temps de notre recueillement à compa- 
rer les maux que nous souffririons maintenant au monde , cha- 
cune selon son état et le rang qu'elle y a tenu, et les biens 
que nous recevons en la religion, pour n'en être pas ingrates ni 
méconnaissantes. Mais je vous exhorte à faire celte comparaison 
sérieusement devant Dieu, et vous assure que ce sera une 
bonne et très-utile pensée et occupation pour vos esprits. 

Je vous assure, mes chères Sœurs, que celle qui serait in- 
grate recevrait un grand châtiment de Dieu f au moins se met- 
trait-elle en état d'en recevoir un, en ce monde ou en l'autre. 
Ce nous est une faveur incomparable d'être en la maison de 
Notre -Seigneur et en sa vigne. Mais aussi, savez-vous, il 
faut veiller en la maison et faire valoir le talent, afin de 
n'être pas surprise quand le Maître viendra et être réputée pour 
méchante servante de Sa Majesté. Il faut travailler en sa vigne 
pour lui agréer et recevoir salaire, autrement on est réputé 
pour inutile. Je vous dis tout ceci avec un sentiment qui me 
console tout le cœur, faites-en profit, mes chères Sœurs, car 
c'est ce que Notre-Seigneur m'a donné pour vous dire. 




EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 



133 



EXHORTATION VII 



SUR LA VINGT-DEUXIEME CONSTITUTION. 

DE L'HUMILITÉ. 

Les Sœurs auront une attention particulière à la pratique de 
cette vertu , faisant toutes choses en esprit de profonde , sin- 
cère et franche humilité. 

Voyant le grand besoin et l'extrême nécessité que nous avons 
de la sainte vertu d'humilité, je me suis résolue de vous lire 
au chapitre, tout le long de cette année, quelques livres qui en 
traitent; car, voyez, mes chères Sœurs, je pense que Notre- 
Seigneur ne m'a point donné pour néant l'inspiration de vous 
animer à cette bénite vertu d'humilité. C'est pourquoi je désire, 
moyennant l'aide de Dieu, vous dire tout ce qui me sera pos- 
sible, pour vous aider à vous fonder et établir solidement en 
cette vertu, laquelle étant si nécessaire, que sans icelle nous 
n'aurons jamais entrée au ciel. C'est pourquoi il est dit que ceux 
qui s'humilient seront exaltés. 

Il n'y aura que les vrais humbles qui seront relevés , dit la 
sacrée Vierge, et les esprits hautains, fiers, présomptueux, se- 
ront ravalés, rabaissés, en l'abîme profond. Humilions-nous 
donc, mes chères Sœurs, et ne servons point Dieu avec négli- 
gence, ains tâchons d'employer vigoureusement toutes nos 
forces pour acquérir la véritable humilité de cœur et de sou- 
mission ; et, examinons-nous incessamment devant Dieu si nous 
pouvons dire, avec vérité, que nous sommes soumises à tout ce 
que l'on veut de nous, recevant tout comme venant de la main 
du Dieu Très-Haut qui voit le fond de nos cœurs; car, faire 
bonne mine à l'extérieur, et ne pas se soumettre à l'intérieur, 



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■ 



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134 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ce n'est pas avoir l'humilité; quoiqu'il semble aux créatures 
qui ne voient que l'extérieur, que ces âmes soient humbles, il 
n'en est rien, et Dieu, qui voit tout, ne fait point d'état de cela ; 
il faut soumettre l'entendement et la volonté pour être humble. 

Ah ! mes chères filles , humilions-nous fort devant ce grand 
Dieu, parce qu'il ne regarde que les humbles, et ne fait état 
que des humbles. Sur qui reposerai-je mon esprit, dit- il par 
son prophète, que sur Ihumble et contrit de cœur, qui craint 
mes paroles? La prière de l'humble sera exaucée. Ce sont les 
paroles de la Sainte-Ecriture qui nous doivent exciter puissam- 
ment à nous rendre petites et à aimer notre petitesse. 

Humilions-nous encore, parce que tout ce qui est créé n'est 
rien devant Dieu , comme dit un prophète. Si tous les empires, 
si tous les rois, bref, tout ce grand monde n'est rien devant 
cette souveraine Majesté, que sommes-nous étant comparées 
aux grands? Nous ne sommes que de purs néants, mais nous 
nous sommes rendues moins que le rien par les péchés que nous 
avons commis; car, dites-moi, mes chères Sœurs, s'il y avait 
quelque petit gueux qui n'eût rien pour vivre que le pain qu'on 
lui donnerait, ni rien pour se vêtir, et qu'il fût si outrecuidé 
que de s'élever contre vous, que diriez-vous? Or, il en est ainsi 
de nous : nous sommes de pauvres misérables, et esclaves, que 
le Fils de Dieu a rachetés, afin que nous l'aimions; nous n'a- 
vons que ce que sa divine libéralité nous départ, et, néanmoins, 
nous sommes si audacieux que de nous élever contre lui, pour 
l'offenser, chose pour laquelle nous méritons qu'il nous ravale 
selon que notre témérité le mérite. 

Vous savez que les Anges furent abaissés par leur orgueil. 
Rienne déplaît tant à Dieu, dit la Sainte-Écriture, qu'un pauvre 
orgueilleux, et vous savez que rien n'attire tant l'ire de Dieu 
que l'orgueil. Ne soyons donc pas de ceux-là; mais reconnais- 
sons notre rien, humilions-nous, et faisons que l'humilité ré- 
pare nos maux. Si nous sommes pauvres en vertu , au moins 



EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 135 

ayons l'humilité, et je vous assure que si, par chose impossihle, 
nous avions toutes les vertus sans humilité, nous ne serions 
point agréables à Dieu. 

Afin donc de vous exciter davantage à acquérir cette vertu, 
nous vous lirons, cette année, quelques livres qui en traitent, 
et que vous entendiez parler Notre -Seigneur et ses Saints, 
croyant que leurs paroles auront plus d'efficace et de pouvoir, 
comme de raison, sur vous, pour vous faire travailler à celte 
digne et sainte besogne, a bon escient, que non pas toutes les 
paroles que vous pourrait dire une aussi grande, et aussi misé- 
rable pécheresse comme je suis. Je ne veux rien enseigner que 
cette vertu pour arriver à la sainteté : humilité , humilité , mes 
Sœurs, c'est le chemin de la vie. 



EXHORTATION VJII 



SUR LA VINGT-CINQUIÈME CONSTITUTION. 



DE LA CORRECTION. 

Mes Sœurs, l'on m'a avertie que quelqu'une d'entre vous 
avait mal pris, ou mal entendu ce que j'avais dit des avertisse- 
ments , et quelques-unes disent par derrière : Notre Mère a dit 
qu'il ne fallait point avertir. Certes, mes chères Sœurs, si je 
l'ai dit, j'ai fort mal fait, et suis extrêmement blâmable, car 
j'exténuerais la règle qui dit : Toutes les Sœurs feront les aver- 
tissements, et, comme nous nous avertissons toutes, si, dès 
qu'une Sœur aurait averti une autre, elle ne l'osait plus avertir, 
dans peu de temps il n'y aurait plus d'avertissements, et je vous 
dis et vous déclare que, si je l'ai dit, j'ai mal parlé, et m'en 
dédis en plein chapitre; mais, si j'ai dit, comme je suis assurée 




■ 




136 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

d'avoir fait, que je trouve bon que l'on n'avertisse pas sur-le- 
champ, ou le même jour, celle qui nous aura avertie, ni même 
pendant que l'on sent le cœur piqué de quelque ressentiment, 
sans l'avoir dit à la supérieure pour prendre conseil d'elle, cer- 
tainement, mes Sœurs, je n'ai pas mal dit, ce me semble, et 
j'eusse bien désiré que ces bonnes Sœurs se fussent enquises 
de mon intention devant que blâmer ce que j'avais dit, et elles 
eussent vu qu'elle n'était pas telle qu'elles l'ont pensé. 

Non certes, je ne suis pas fâchée de ce qu'elles ont cru que 
j'avais fait une imperfection, mais bien je l'ai été de ce qu'elles 
en ont parlé par derrière, plutôt que de s'adresser à moi pour 
me dire simplement mon défaut; sur quoi, je vous prie, mes 
Sœurs, que lorsqu'on dira quelque chose en communauté d'y 
prêter attention, afin que l'on ne fasse pas accroire aux supé- 
rieures qu'elles ont dit des choses à quoi seulement elles n'ont 
jamais pensé. 

Je conclus donc qu'il ne faut pas avertir sur-le-champ celle 
qui nous a avertie, il est mieux d'attendre au lendemain : que 
si l'on sent de l'amertume de cœur contre elle , il faut aller dire 
à la supérieure : Ma Mère, ma Sœur telle a fait telle faute, mais 
j'ai un sentiment contre elle, c'est pourquoi je ne l'ose pas 
avertir, que plaît-il à Votre Charité que je fasse? et puis, faire 
humblement, simplement et charitablement ce que la supé- 
rieure dira; voilà pour les avertissements. 

Mais, il faut que je dise un mot pour ce qui est de ces petits 
mots secrets que l'on dit, quand les Sœurs demandent leurs im- 
perfections; car, d'autant que personne n'entend cela que celle 
à qui nous les disons, certes, il est grandement dangereux que 
nous suivions nos petites inclinations; et, non-seulement cela, 
mais que nous y fassions de bons et gros péchés : nous aurons 
une petite mouche contre une Sœur ou bien nous ne l'agréerons 
pas, et elle nous viendra prier au réfectoire de lui dire ses 
fautes; nous ne lui dirons pas celles qui lui peuvent faire plus 



EXPLICATION SUR LES CONSTITUTIONS. 137 

de profit, mais celles qui la peuvent plus humilier et confondre. 
Je vous laisse à penser s'il n'y a pas là matière de confession. 
Oui, je vous assure, mes Sœurs, et bien bonne. Voici donc 
comme il faut faire quand une Sœur nous vient prier de lui dire 
ses fautes : il nous faut humilier devant Dieu, et penser que 
c'est à nous à qui chacune devrait dire les fautes, et que cette 
Sœur est bien meilleure que nous, et puis, dire cordialement, 
humblement, courtement, et charitablement, quelques défauts 
extérieurs; et celles qui les demandent le doivent faire avec 
beaucoup d'humilité, et penser qu'à cause que l'on ne connaît 
pas son orgueil, on ne lui dit pas les plus grosses. Voilà, mes 
chères Sœurs, ce que j'avais à vous dire; je vous prie, prati- 
quez-le es occasions. 



EXHORTATION IX 

SUR LA FIDÈLE OBSERVATION DES CONSTITUTIOXS 

Mes chères filles, dès que je fus de retour ici, je m'aperçus 
que nous nous étions relâchées au silence, au parler, que nous 
étions toutes dissipées et hors de chez nous; cela me fit mal au 
cœur tout à fait. Enfin, quand nous ne nous tiendrons pas ramas- 
sées en nous-même, autour de Dieu, nous ne ferons rien qui 
vaille ; au contraire , nous nous relâcherons en toutes choses ; 
car c'est par cette porte de la présence de Dieu que nous devons 
attendre tout notre avancement en la perfection, de sorte que 
si cette fidélité au recueillement nous manque, tout le reste 
nous défaudra, et nous ne serons jamais filles d'une solide 
vertu. Or sus, prenons courage, mes chères Sœurs, et nous re- 
dressons ; ne nous laissons point tant aller aux choses exlé- 









I 






138 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

rieures, et ne les faisons point d'un esprit empressé et diverti 
de Dieu, mais avec un cœur tranquille, rassis, attentif à le re- 
garder. 

{Les novices étant dehors, elle ajouta :) Mes chères Sœurs, 
je vous supplie, pour l'amour de Notre-Seigneur, et par le zèle 
que vous devez avoir pour votre perfection, de rentrer à bon 
escient en vous-même, de vous bien regarder et connaître vos 
imperfections pour vous renouveler; certes, il est bon de 
monter son cœur, non-seulement tous les ans, mais encore tous 
les mois, pour voir comme tout y va; procédons avec plus de 
candeur avec nos supérieures, quelles qu'elles soient, nous ne 
découvrons pas bien là ce que nous sommes. 

Mettons-y dûment la main à la conscience, et vous verrez que 
je dis vrai. Nous ne disons pas beaucoup de choses que nous 
devrions pourtant dire; mais, ce qui nous empêche, c'est que 
nous ne voulons pas les reconnaître comme elles sont; nous 
étouffons presque la lumière que Dieu nous en donne , pour 
suivre nos inclinations, et pour nous tenir toujours attachées à 
l'estime de nous-meme et à notre réputation. C'est pourtant un 
article de nos constitutions qui est très-important. 

Dieu! quand nous faisons nos lectures, nous devrions nous 
arrêter sur chaque article, pourvoir comme nous observons ce 
point-là; il y en a. surtout deux ou trois qui sont admirables! 
Mon Dieu, laquelle est-ce qui est toute formée sur la constitu- 
tion de la modestie; qui est toute tranquille, simple, qui a ses 
yeux doux et sereins, et pour l'ordinaire baissés; quia ce res- 
pect cordial envers ses Sœurs, gracieuse, humble et affable, et 
cette continuelle présence de Dieu? Pour ce dernier point nous 
en sommes fort éloignées, c'est pourquoi le reste nous manque ; 
car nous sommes pour l'ordinaire chez les autres, et si peu 
chez nous, que c'est pitié! Certes, nous ne sommes pas assez 
ponctuelles et délicates en l'observance. 

Vous autres professes, vous ne savez pas le dommage que 



■ 



■%Ç" 



EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 139 

vous apportez, non-seulement à vous-mêmes, mais encore aux 
autres; il y a une quinzaine de novices céans, qui ont les yeux 
sur vous; quel exemple leur donnez-vous? car elles seront telles 
que vous! Je ne vois pas aussi en elles une exactitude assez 
grande; ma Sœur la directrice, il faut veiller sur elles, non pas 
pour les trop presser, ni pour les hontoyer et tourmenter, mais 
pour les encourager et rendre amoureuses de l'observance, les 
aidant à cela par vos paroles, enseignements et exemples, tel- 
lement, qu'il ne faut pas que vous fassiez les fautes que vous ne 
voudriez pas que vos novices commissent. 

Pour Dieu, mes fdles, prenons à cœur notre perfection, et 
nous établissons en des résolutions invariables et efficaces de 
travailler à bon escient. Regardons toutes en particulier les in- 
clinations qui nous nuisent le plus, pour leur faire une cruelle 
guerre, afin de faire notre amendement, et ne craignons point 
que nous n'en venions à bout avec la grâce de Dieu, qui ne nous 
manquera jamais; tâchons seulement d'être fidèles à cette grâce 
et de lui correspondre... 



^m 







EXHORTATIONS 

(FAITES EN CHAPITRE) 

SUR DIVERS SUJETS 



EXHORTATION I 

SUR LA CONSTANCE Qu'lL FAUT AVOIR AU SERVICE DE DIEU 
AU MILIEU DES VICISSITUDES DE LA VIE. 

Si Dieu a caché le prix inestimable de la gloire éternelle 
dans la victoire de soi-même, pourquoi ne l'entreprendrions- 
nous pas? L'apôtre saint Paul dit: « Que le monde n'a pas 
connu Dieu dans la sapience de Dieu; à nous autres il nous 
est donné de connaître Dieu dans la folie de sa croix. » Le 
vrai bonheur du chrétien est de connaître Dieu en la personne 
de son Fils, et l'imiter aux vertus qu'il a pratiquées en sa vie, 
en sa sainte Passion, en son humilité, pauvreté, abjection, mé- 
pris, vileté, douleur et souffrance : la nature n'agrée pas ceci, 
mais nous ne sommes pas nées pour vivre selon son instinct. 
L'esprit de la chair nous fera inquiéter, lorsque quelque chose 
nous manquera, et celui de Dieu nous portera à nous soumettre 
à sa volonté dans nos incommodités et les souffrir avec patience ; 
les humbles sont toujours doux et gracieux; ils sont si petits et 
bas en eux-mêmes qu'ils ne disent jamais une parole de travers. 

C'est un grand trésor que la sainte crainte de Dieu. Qui a 
établi en son cœur de ne jamais offenser Dieu , ni de commettre 
volontairement aucune imperfection, ne pense guère à l'enfer; 
il ne craint pas de déplaire à Dieu , mais il pense à lui plaire. 

Il y a des cœurs d'eau , en qui il ne demeure aucune inipres- 









142 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sion; entendant parler des jugements de Dieu, ils sont saisis 
de crainte pour les peines de l'autre vie; mais ils ne sont pas 
sitôt hors de là, qu'ils n'y pensent plus. Les autres, oyant 
louer quelques vertus, ont des désirs de les pratiquer; et, néan- 
moins, ces bons sentiments ne leur demeurent point dans le 
cœur; car, quand l'occasion se présente de les mettre en effet, 
ils ne se souviennent plus de leurs bons désirs, non qu'il faille 
toujours penser à ce que l'on entend dire, tant aux prédications 
qu'autrement; mais il y faut penser, en sorte qu'on le pratique 
lorsqu'il en est temps, et non pas comme ces cœurs d'eau qui 
ne gardent rien de ce qu'on leur dit. 

Que cette vie est bigarrée! quand on pense faire une chose, 
il en faut faire une autre. Le grand bonheur est en cela de faire 
tout pour Dieu, et d'accomplir sa sainte volonté, humiliant 
notre entendement, afin qu'il nous illumine; lui soumettant 
nos volontés, afin qu'il les gouverne. Il importe peu que nous 
soyons en la cave ou sur le toit, pourvu que partout nous fas- 
sions la volonté de Dieu. 

Marcher en la présence de Dieu, c'est marcher dans le sen- 
tier de son bon plaisir, et non par les voies de la chair, de l'es- 
prit humain, de l'amour-propre, de l'estime de soi-même, de 
son jugement et volonté. 



EXHORTATION II 

SUR LA VIGILANCE ET LA GUERRE A FAIRE AUX ENNEMIS DE L'AME. 

Mes chères Sœurs, je n'ai que deux mots à vous dire : c'est 
pour vous faire ressouvenir qu'il faut se faire violence, ruiner 
et prendre garde à notre amour-propre et à ses vanités, à nos 
corps et à nos sensualités, à nos jugements et à leur témérité, 




I 



EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS. 143 

à nos propres volontés et à leurs fausses libertés : voilà les qua- 
tre principaux ennemis que nous avons; et, comme notre 
amour-propre, nos corps et nos autres ennemis ne cessent 
d'être après nous pour nous faire chopper, aussi ne devons- 
nous jamais cesser d'être après eux pour les combattre et ren- 
verser : combattre fortement l'esprit de la chair et l'esprit du 
monde, car ce sont ces deux qui nous font* plus de mal. Celles 
qui ne se rendront pas veillantes pour les découvrir et les re- 
pousser, certes, insensiblement ils les entraîneront après eux 
en un lieu où il ne fera pas bon pour elles ; mais celles qui 
seront soigneuses et veillantes à se garder de leurs embûches , 
ce seront celles-là qui seront des filles sages et qui seront recon- 
nues pour telles. C'est à quoi je vous exhorte, mes chères 
Sœurs; car il me semble que nous en avons besoin; et, moi 
aussi, je m'y exhorte moi-même de tout mon cœur. 




EXHORTATION III 

SUR LES MAUX QUE CAUSENT A L'AME LES FINESSES DE l' AMOUR-PROPRE 
ET DE LA PRUDENCE HUMAINE 

Pensant ce matin, mes chères Sœurs, à ce que je devais vous 
dire au chapitre, il m'est venu cette vue de vous avertir cor- 
dialement de prendre garde à l'amour-propre et à ses finesses, 
afin de remédier au mal que pourraient faire à nos âmes ces 
deux racines qui sont des vraies sources de tous maux et imper- 
fections; et, je vous dis souvent, ce me semble, que Tamour- 
propre fait tout perdre en la vie spirituelle, à cause de la 
production de ses propres recherches qui nous empêchent de 
chercher purement Dieu et son bon plaisir. La prudence de 






^p 






I 



144 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

l'esprit humain fait aussi beaucoup de mal; et, tandis que nous 
nourrirons cette fausse prudence, cet esprit humain agira en 
nous, il nous rendra incapable de cette union intime et amou- 
reuse que nous devons avoir avec Notre-Seigneur. Il faudra 
de la peine pour renverser ces deux ennemis, car ils sont 
adroits et font leurs coups si subtilement, que, bien souvent, 
on ne les aperçoit que quand ils ont joué leurs personnages. 

Mes chères Sœurs, nous ne sommes pas venues céans pour 
vivre selon le naturel; l'on nous apprend, .dès le commence- 
ment , qu'il le faut ruiner ; il le faut donc faire généreusement, 
et, au lieu de suivre l'amour-propre, et l'esprit humain, vivre, 
par une sainte force d'esprit, selon les lumières de la grâce. et 
de la raison. Ces deux lumières, bien suivies, suffisent pour 
conduire l'âme à la très-haute perfection de l'amour divin. 

Je vous conjure donc, mes chères filles, que toutes considè- 
rent devant Dieu si l'amour-propre et la prudence humaine de- 
meurent chez elles; celles qui voudront chercher et qui trou- 
veront en avoir beaucoup, qu'elles prennent beaucoup de 
courage pour s'en affranchir, sachant bien que rien n'est si 
contraire à cette pureté d'intention et simplicité, que Dieu 
requiert des âmes qui font état de la perfection; que celles qui 
ne s'en trouveront pas tant s'humilient fort et rendent grâces à 
Notre-Seigneur, suppliant sa bonté d'arracher d'elles le mal, 
que, par leur peu de lumières intérieures, elles ne voient peut- 
être pas, et qu'il les préserve d'en avoir davantage. Et, tant les 
unes que les autres , je vous supplie, chèrement et cordialement, 
de faire profit de ce que j'ai dit; car je crois que Dieu ne m'a 
pas donné cette lumière pour néant et sans vouloir que nous en 
fissions profit; faisons-en toutes, je vous prie, mes chères 
Sœurs 



A ce chapitre , cette Bienheureuse Mère dit que la conscience 
la j>ressait de donner des pénitences à celles qui feraient des 






EXHORTATIONS SLR DIVERS SUJETS. 145 

fautes à l'Office, et, quà la troisième fois, elle ferait perdre la 
communion, qu'elle ne savait point de plus grosse pénitence pour 
des âmes qui aiment Dieu. 



EXHORTATION IV 



SUR LES MOTIFS QUI DOIVENT ANIMER NOS VERTUS POUR LES RENDRE 
FERMES ET RELIGIEUSES. 

Mes très-chères Sœurs, je n'ai qu'un mot à vous dire, car 
vous savez beaucoup. Je vous dirai donc seulement que vous 
tâchiez de bien établir en vous les vertus solides, fermes et in- 
variables; car, pourquoi pensez-vous qu'on vous dise tant de 
belles choses, qu'on fasse tant de belles lectures, des entre- 
tiens, etc. ? Pensez-vous que ce soit pour contenter votre enten- 
dement et vous satisfaire, ou pour vous faire produire des 
bonnes affections seulement? 

Oh ! non , ce n'est point l'intention des livres , ou des prédi- 
cateurs, ou de ceux qui vous les enseignent; ce n'est pas pour 
autre fin que pour vous former et vous établir en des vertus 
solides et constantes, qui ne s'ébranlent et ne s'émeuvent de 
rien de tout ce qui puisse arriver. Et il faut que cette vertu 
solide soit fondée sur Dieu seul, qui vous fasse être soumises et 
obéissantes, humbles, cordiales et franches envers nos Sœurs, 
et non point pour autre regard et motif, sinon pour plaire à Dieu 
et obéir à nos règles qui nous le commandent, et qui nous fasse 
être bien fidèles en toutes choses à l'observance, jusqu'à la 
moindre petite coutume. Et généralement, toutes les autres 
vertus et bonnes œuvres que vous ferez, les faire seulement 

avec la pure volonté de plaire à Dieu, et le désir de lui obéir 
ii. 10 



I 
I 



Si 



^p 





146 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

en toutes choses et d'observer vos règles. Votre vertu étant fon- 
dée et établie sur ce fondement, demeurera toujours ferme, 
constante et invariable , quoi qu'il puisse arriver ici ou là, d'être 
en celte charge ou en cette autre, avec ces Sœurs ou avec 
celles-là; car, si vous n'avez que ce but et cette intention de 
faire et accomplir la volonté de Dieu, vous serez indifférentes 
de toutes choses, d'être en cette maison ou en une autre, d'être 
proches ou éloignées d'ici. 

Nous devons être prêtes d'accomplir l'obéissance, toutes et 
quantes fois qu'il lui plaira de nous envoyer en quelque lieu 
que ce soit, sans aucun choix ou excuse, et sous quelque pré- 
texte que ce soit; car celles qui disent qu'elles ne seraient pas 
bien contentes d'aller en une petite ville , sous de bons prétextes 
en apparence , comme seraient qu'elles n'auraient pas tant de 
bons secours spirituels, qu'elles seraient plus exposées aux 
dangers dans les temps de guerre, et autres semblables; si elles 
s'examinent bien, et qu'elles se reconnaissent pour telles qu'elles 
sont, elles trouveront que tout cela n'est autre qu'un vrai orgueil, 
et orgueil qui est couvert de ces bons prétextes, lesquels les 
aveuglent, en sorte qu'elles ne le reconnaissent pas elles-mêmes; 
car, mon Dieu, qui sommes-nous? quel grand avantage et hon- 
neur a reçu la religion de nous? 

Ah! je vous prie de vous humilier, mes chères filles, et vous 
soumettre à toutes sortes d'obéissances, et à tout ce que l'on 
voudra de vous, sans aucune excuse ni réplique; car ce nous 
sera trop de grâce de pouvoir servir Dieu et notre Institut, en 
quelque façon et tel lieu que ce soit ; et puis , mon Dieu ! en 
quoi voulons-nous imiter Notre-Seigneur et notre Bienheureux 
Père, sinon par le chemin de l'humilité et pauvreté, puisqu'ils 
nous ont laissé de si précieux exemples , afin que nous con- 
formions notre vie sur leur modèle? Et, je vous prie, mes chères 
Sœurs, de bien remarquer ceci, et de ne penser qu'à bien 
vous mortifier et tenir proches de Dieu et prêtes d'obéir en tout. 



EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS. 147 

Les officières sont obligées de servir et assister de bon cœur 
les Sœurs; autrement, ce serait se faire propriétaires de ce que 
l'on a en charge. 



EXHORTATION V 



SUR L EXCELLENCE ET LA BEAUTE DE LA VIE RELIGIEUSE. 

Nous sommes appelées à une sublime perfection : elle est tout 
angélique, quanta la pureté de vie, tant à l'esprit qu'au corps; 
et qui regarde de près sa règle trouve bien de la besogne à 
faire. Notre règle, pour nous mener à celte perfection, ne nous 
conduit pas par une multitude d'austérités tant estimées du vul- 
gaire, ains elle nous conduit à une parfaite perfection d'esprit 
tout intime, et en cela consiste son excellence; car cette per- 
fection cachée aux yeux du monde nous tire à l'union avec Dieu, 
au détachement parfait de toutes choses créées, et à une grande 
pureté de vie et sainteté de mœurs. 

Or, puisqu'il plaît à la divine bonté que nous soyons ici assem- 
blées toutes en son nom, mes très-chères filles, cachées aux 
yeux du monde et en ce sacré désert, hors de cette Egypte, 
faisons un paradis en terre, nous le pouvons avec la grâce de 
Dieu. Quelle consolation de pouvoir convertir nos cloîtres, nos 
cellules, bref, tout ce couvent en un petit paradis de délices au 
Fils de Dieu, et de suavité aux Anges qui ne dédaignent point 
d'y venir. 

Vous me direz peut-être : Voilà un bien fort précieux, com- 
ment viendrons-nous à bout d'une si sainte entreprise? Je vous 
répondrai : En observant exactement vos règles, en faisant toutes 
vos actions dans une profonde, sincère et franche humilité, en 

10. 



148 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vivant en parfaite abnégation de votre propre volonté , obser- 
vant une pauvreté dépouillée de toutes choses, ne vivant, res- 
pirant et aspirant que pour votre Époux céleste ; par une con- 
versation immaculée et angélique, conversant aux cieux en 
esprit, mourant à toutes choses et à vous-mêmes pour vivre en 
Dieu, aimant cordialement et également toutes nos Sœurs, 
vivant unanimement avec elles, servant au Seigneur d'un esprit 
joyeux, humble et amoureux, faisant de bon cœur toutes les 
fonctions de notre vocation : voilà le chemin , mes chères Sœurs; 
la grâce ne nous manquera pas, si nous sommes fidèles à se- 
conder ses attraits; ainsi Dieu bénira et nous et notre travail. 



EXHORTATION VI 

sur l'obligation qu'ont les soeurs d annecy de conserver 
l'esprit de l'institut. 









Mes très-chères Sœurs, je vous apporte un article nouveau, 
c'est que le révérend Père Feuillant l dit, dans la Vie de notre 
Bienheureux Père, que cette maison [d'Annecy] étant la pre- 
mière, la source et comme le germe de toutes celles de l'Insti- 
tut, ayant eu l'honneur et la grâce d'avoir été instruite et repue 
en si grande abondance de tant de soins et d'enseignements de 
la bouche de notre saint Fondateur, ayant reçu de ses bénites 
mains la loi de Dieu, qui est nos Constitutions, par lesquelles 
nous est déclarée sa volonté et ce qu'il demande de nous; et, 
l'ayant reçue, cette bénite Loi , comme les enfants d'Israël dans 
le désert, de la main de ce nouveau Moïse, ayant en outre reçu 

1 Dom Jean de Saint-François, général des Feuillants , auteur d'une des 
premières Vies de saint François de Sales. 



EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS. 149 

par préciput le bonheur inestimable d'avoir et garder son saint 
corps, il se voit donc clairement les étroites obligations qu'a 
celle maison d'Annecy d'être florissante en toutes sortes de 
perfection et sainteté, par -dessus toutes les autres, et que 
l'exacte et ponctuelle observance y soit inviolablement et par- 
faitement gardée, puisque ce Bienheureux disait que tous les 
autres monastères, qui sont et seront à jamais, devaient avoir re- 
cours à celui-ci, pour prendre conseil et se conformer sur ce 
modèle. Oui, mes chères Sœurs, je sais assurément que c'était 
son sentiment et intention, et que toutes nos maisons y fussent 
unies et le respectassent d'un amour et honneur tout particulier, 
et que, tant qu'il se pourrait, l'on y prît des filles pour les fon- 
dations, surtout des supérieures. 

Dieu! vous voyez à quelle sublime et éminente perfection 
nous sommes appelées, puisque nous devons être le modèle, 
miroir et patron de nos maisons qui sont établies, et d'autres 
qui sont dans le projet de la divine Providence. Il faut que 
toutes les vertus qui y sont et qui y seront à jamais pratiquées, 
soient de douceur, support, humilité, mortification, simplicité 
et autres qui se doivent trouver parmi nous : or, si nous n'avons 
rien de tout cela, quels exemples leur laisserons-nous? Certes, 
les desseins de Dieu sont si grands sur nous, que peut-être 
requiert-il une perfection des plus grandes qui se puisse voir 

ici-bas. 

Considérons, je vous prie, mes chères Sœurs, que si nous 
n'avons pas du soin de nous former sur nos statuts, et que, par 
notre négligence, lâcheté et infidélité, nous soyons causes du 
relâchement des autres et de toutes celles qui nous succéderont, 
nous serons responsables devant Dieu de tous leurs manque- 
ments, défauts et peu de perfection; et si, au contraire, nous 
leur laissions l'odeur de nos vertus, notamment d'une exacte 
observance, d'humilité, de douceur, de débonnaireté, de sim- 
plicité et de candeur, dans lesquelles est enclos le vrai esprit de 






■M 






150 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

nos règles, nous accroîtrions la gloire de Dieu, et notre cou- 
ronne serait bien plus grande ; car nous participerions à toutes 
leurs bonnes œuvres et au bien qu'elles feraient. Certes, toutes 
les fois que nous faisons quelque acte, soit de condescendance, 
support, affabilité, respect, obéissance et autres vertus, et que 
nous observons ce qui dépend de notre Institut, nous accrois- 
sons la gloire accidentelle de notre Bienheureux Père. Presque 
toutes nous autres, qui sommes ici présentes, avons eu le bien 
et la grâce de recevoir le voile de la religion de la main de ce 
Bienheureux, de le voir, de lui parler, de voir ses exemples, et 
recevoir tant de saints documents, qu'il les a comme jetés sur 
nous à pleines poignées, lesquels nous doivent être véritable- 
ment autant de charbons ardents pour embraser nos cœurs et 
nos âmes en ce divin et pur amour, et en charité les unes en- 
vers les autres. Mon Dieu ! quel compte étroit aurons-nous à 
rendre si nous n'en faisons pas notre profit! 

Nous ne nous adonnons pas assez aux vraies et solides vertus 
intérieures; nous nous adonnons trop aux extérieures; ce n'est 
pas que je veuille dire qu'il ne faille les pratiquer et en faire 
état ; mais les intérieures nous doivent être plus précieuses et 
nous devons principalement notre soin et fidélité à l'acquisition 
d'icelles, parce qu'elles sont plus conformes à notre vocation, 
et que l'intérieur produit l'extérieur. Croyez-moi, si nous étions 
bien douces en notre cœur, nous le serions aussi envers nos 
Sœurs. Si notre esprit était fort humble et rabaissé, toutes nos 
actions, nos paroles et notre extérieur le seraient aussi; de 
même si nous étions bien attentives à Dieu , et que nos passions 
fussent bien mortifiées et accoisées, sans doute tout notre exté- 
rieur serait bien ajusté et composé , de sorte qu'on verrait re- 
luire en nous une grande modestie et sérénité de visage; car 
nous serions toujours égales, et également disposées à suivre le 
bien, et à supporter tout ce qui nous arriverait, et ainsi des 
autres vertus. 



EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS. 151 

mes filles! nous nous amusons trop à des bagatelles, 
niaiseries, et à des..., je ne sais pas quoi, qui se rencontrent en 
notre chemin : nous nous regardons trop; nous avons trop de 
soin de nous-mêmes; nous ne relevons pas nos courages et nos 
esprits; nous ne pensons pas assez à l'éternité; nous n'aimons 
pas assez Notre-Seigneur. Enfin cette vie est courte et l'éternité 
est longue; notre mal est que nous ne faisons pas assez de con- 
sidérations; croyez-moi, qu'il est bon d'en faire pour nous 

animer. 

Il faut que je dise encore ceci qui me vient en l'esprit, c'est 
que je pense que c'est un reproche que Notre -Seigneur fera à 
plusieurs personnes au jour du jugement, leur disant : « Pa- 
resseux, paresseuses, qui avez tenu les mains dans votre sein, 
vous ne vous êtes point voulu servir de la considération. » Ser- 
vons-nous-en donc, afin que ce bon Maître ne nous fasse pas 
ce reproche, et que nous puissions être excitées, par ce 
moyen, à faire notre devoir; et ayons une humilité qui nous 
fasse soumettre amoureusement aux lois de Dieu, de nos supé- 
rieurs et de nos statuts , qui nous fasse tenir rabaissées et petites 
devant les yeux de sa divine Majesté et de toutes les créatures, 
nous tenant pour les moindres et aux pieds de toutes; une hu- 
milité qui nous fasse aimer d'être tenues pour viles, abjectes et 
imparfaites, et que l'on nous traite et tienne comme cela; une 
douceur qui nous fasse aimer, respecter, supporter, soulager 
et servir nos Sœurs, qui nous rende gracieuses, cordiales et 
unies avec elles; une simplicité qui nous fasse couper court aux 
inventions de notre amour-propre, qui nous fasse chercher 
Dieu purement et sa plus grande gloire en toutes choses; et 
une pauvreté qui nous fasse être bien aise lorsque quelque chose 
nous manque, et de souffrir pour Dieu les incommodités qui se 
présenteront, comme le chaud, le froid, et autres choses sem- 
blables. Or sus, mes chères filles, engravez bien tout ceci en vos 
esprits, je vous supplie, pour le mettre en exécution, afin que, 



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152 ŒUVRES LE SAINTE CHANTAL. 

par ce moyen , vous puissiez accroître le royaume de Dieu en 
vos âmes, et la gloire accidentelle de notre saint Père, comme 
j'ai déjà dit. Véritablement, nous lui devons bien tout cela et 
davantage, et, certes, nous lui devons un honneur très-grand : 
honorons donc sa mémoire en nous rendant vraies fdles d'un 
tel Père. 



EXHORTATION VII 

(Faite en juillet 1631) 
SUR LA MANIÈRE DE SUIVRE LE SAUVEUR. 

Nous sommes ici assemblées, mes chères Sœurs, pour cou- 
rir après le Sauveur. Quand nous venons du monde,. nous ne 
savons pas encore marcher ni former nos pas à la vie spiri- 
tuelle, c'est pourquoi on nous donne des exercices propres à 
nous montrer à mettre un pied devant l'autre, par manière de 
dire, et il est fort nécessaire qu'au commencement les filles s'at- 
tachent à l'écorce et à la lettre morte, pour se dérompre, se 
dégourdir, se mouvoir et s'échauffer. Mais, après cela, il faut 
marcher après le Sauveur, pas à pas, par la fidèle pratique des 
vertus auxquelles notre vocation nous oblige. Et, croyez-moi, 
si nous sommes fidèles à marcher vigoureusement, en tout 
temps, après le Sauveur, et par tous les chemins qu'il voudra, 
sans nous soucier d'autre chose que de cheminer, bientôt il 
nous fera la grâce de nous fortifier et de nous faire courir. Si 
nous nous trouvons engourdies en marchant, ne nous découra- 
geons point, mais disons avec un courage résolu : Seigneur, 
tirez-moi et je courrai; car, s'il vous plaît que je coure, il faut 
aussi que vous me tiriez. Ne doutons point que le Sauveur, 



EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS. 153 

voyant notre courage à marcher par tous les chemins qu'il vou- 
dra , ne nous fasse jouir de l'amoureuse jouissance de sa bonté, 
et ne nous fasse courir après ses parfums qui rendront notre 
course facile, délectable, désirable et suave. 

Si une fois nous pouvions offrir à Dieu la myrrhe d'une en- 
tière mortification et anéantissement de nous-même, sa bonté 
nous donnerait des douceurs et des parfums si délectables, que 
notre âme, attirée par ces divines suavités, courrait après lui 
sans peine, ou du moins, si elle en avait, ce serait une peine 
douce et désirable ; car, après la peine, ces âmes fidèles se re- 
poseront suavement sur la poitrine du Sauveur. Mais, hélas! 
mes chères Sœurs, il ne faut pas présumer d'arriver là, que 
nous n'ayons passé par les deux autres chemins; car nous 
serions trompées, et, croyant tenir le Sauveur, nous tiendrions 
notre amour-propre. 

C'est une pensée qui me vient fort souvent, que, faute de 
considération, nous perdons beaucoup. Dieu veut que nous em- 
ployions notre entendement et notre volonté à l'amour. Pour 
nous qui sommes appelées hors du monde et de ses tintamarres, 
nous ne pensons pas assez, si je ne me trompe, à l'obligation 
que nous avons de tendre à la perfection de notre vocation, 
qui, en substance, n'est autre que l'anéantissement total de la 
nature et l'union de notre âme avec son Dieu. Travaillons-y, et 
regardons souvent ce que nous sommes venues faire en la reli- 
gion. C'est sans doute afin que le Sauveur n'ait pas, à l'heure 
de la mort, sujet de nous faire ce reproche, et à moi plus par- 
ticulièrement qu'à aucune autre : «Paresseuse que tu es, je 
t'avais mise en ma maison pour travailler à ma besogne; je 
t'avais logée en ma vigne, afin que tu t'exerçasses au travail, 
et tu as croisé les bras; servante inique, quel salaire te don- 
nerai-je? Tu as enfoui le talent que je t'avais donué et mis en 
main; quel service m'as-tu fait par lequel tu puisses exiger de 
moi le salaire? » 














154 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Hélas! mes chères Sœurs, Dieu a en lui-même tout bien, et 
nous ne lui pouvons rien donner qui ne soit sien ; il veut pour- 
tant que nous lui donnions notre service , notre fidélité et amour. 
Or, le service qu'il requiert de nous n'est pas que nous fassions 
des choses extraordinaires, mais les œuvres de notre observance, 
aTec plus de pureté et de perfection que de coutume, et c'est 
ainsi que nous croîtrons de jour en jour au service de l'Époux 
céleste. 

C'est à quoi je vous exhorte, mes chères filles, car je sais 
que nous ne serons agréables à Dieu que par la voie d'une 
amoureuse et fidèle observance. 



EXHORTATION VIII 

(Faite le 3 juin 1634) 

SUR LA NOMINATION DES SOEURS, POUR LA FONDATION DU DEUXIÈME 
MONASTÈRE d' ANNECY, 

Mes chères Sœurs, ce n'est pas ici un chapitre, c'est seule- 
ment pour vous nommer les Sœurs que nous et nos Sœurs con- 
seillères avons choisies, avec le consentement du Père spiri- 
tuel, pour l'établissement, en cette ville, d'une seconde maison 
de notre Institut, laquelle se va commencer pour la gloire de 
Dieu et le bien des pauvres familles , après avoir surmonté au- 
tant de difficultés, pour faire réussir cette bonne œuvre, que l'on 
n'en a jamais eu pour aucune fondation, que je sache. Et, certes, 
mes chères Sœurs , c'est un bon signe que tout réussira avec 
consolation : le diable , prévoyant le bien qui se fera en cet éta- 
blissement, l'a malicieusement contrarié; mais, Dieu, contre 
tous ces efforts, l'a fait heureusement acheminer. J'espère qu'il 






EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS. 155 

bénira cette œuvre, puisque notre intention n'est que pour sa 
gloire et le salut des ârnes, et que ces deux monastères seront 
si unis, qu'ils ne feront qu'un , tant pour le spirituel que pour 
le temporel, et que nous désirerons autant la perfection, la 
consolation et la prospérité de la maison où nous ne serons pas, 
que de celle où nous serons, aimant autant nos Sœurs, avec 
lesquelles nous allons, que celles que nous quittons, puisque 
nous ne nous quittons pas, à cause de celte grande et cordiale 
union qui doit être parmi nous, et laquelle je désire voir fleurir 
en telle sorte entre ces deux maisons , que chacun voie que ce 
n'est qu'une même chose. Mes chères Sœurs, je suis bien si 
chétive, que, si cela n'était pas, je ne voudrais jamais m'en 
être mêlée [de cette fondation] , ni qu'elle se fût faite, ni qu'elle 
se fît jamais, tant ce désir m'est intime, que nous estimions 
autant le bien de nos Sœurs que le nôtre propre, que nous 
aimions et procurions autant l'honneur, l'estime et la perfection 
d'une maison, que de l'autre, que nous nous chargions pour le 
soulagement de nos Sœurs, et que, réciproquement, nos Sœurs 
se chargent pour nous décharger. 

Si nous voyons que, d'aventure, une de ces maisons soit plus 
chérie et recherchée, ne nous en mettons point en peine, n'en 
soyons point marries, mais consolées, sachant que le bien de 
nos maisons et de nos Sœurs est le nôtre. 

Je désire encore fort que ce second monastère se tienne tou- 
jours dans la dépendance et entière soumission de ce premier, 
le tenant pour sa mère et toutes les Sœurs d'icelui, comme font 
généralement, justement et louablement toutes les autres mai- 
sons de l'Institut, voire, beaucoup plus, puisque c'est cette seule 
maison qui a reçu l'inspiration de faire cet établissement, et qui 
lui fournit cordialement toutes les choses nécessaires pour un 
commencement. 

Quant au temporel, l'union doit être telle que ce qui est à 
l'une des maisons soit à l'autre, bien que chaque supérieure 



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156 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

doive conduire et avoir soin du sien; mais que quand l'autre en 

aura besoin, qu'elles se fassent service cordialement et promp- 

tement, s'entr'aidant de tout ce qui se pourra dans une sainte 

franchise. 

Je supplie Notre-Seigneur de répandre son esprit sur cette 
nouvelle maison et sur celle de Rumilly, où ma Sœur Jeanne- 
Françoise de Vallon va être supérieure , et généralement sur 
toutes celles de l'Institut, afin que nous vivions en union, 
pureté, intégrité à l'observance. 

Consolez-vous, mes chères Sœurs, en ce que notre Bienheu- 
reux Père dit, qu'à cause de l'union qui est entre nous, celles 
qui demeurent s'en vont, et celles qui s'en vont demeurent, non 
en leurs personnes, mais en celles de leurs Sœurs. 

Vous autres, mes chères filles, qui allez donner un commen- 
cement à cette nouvelle maison, devez bénir Dieu et le remer- 
cier de l'honneur et de la grâce qu'il vous fait, vous donnant 
un emploi totalement à sa gloire : vous allez commencer une 
retraite de bénédictions en laquelle multitude d'âmes se retire- 
ront pour aimer et servir Dieu et y faire leur salut. Et vous, ma 
Sœur Madeleine-Elisabeth de Lucinge, vous vous devez fort 
humilier devant cette souveraine bonté qui daigne jeter les yeux 
sur vous, et vous a destinée de toute éternité pour conduire une 
troupe d'âmes consacrées à son service et à son pur amour; 
rendez-lui mille actions de grâces de ce qu'il vous emploie à 
chose si grande que de coopérer avec lui au salut des âmes; 
armez-vous de courage, d'humilité, de confiance, et toutes, 
tant les unes que les autres, je vous souhaite un vrai amour et 
fidélité à notre Institut; et croyez, mes chères Sœurs, que si 
nous sommes un peu séparées de corps, nous ne le sommes 
point d'esprit, et possible notre union sera plus sensible et 
suave que quand nous nous voyions de cette présence corpo- 
relle, parce que, souvent, on n'estime un bien que quand on 
l'a perdu. Il nous fâche à toutes de vous quitter; mais, non, 



EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS. 157 

montrons que nous méprisons les choses de la terre et que notre 
espérance est au Ciel où nous nous verrons, comme j'espère, 
éternellement. 



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EXHORTATION IX 



SUR LE CHANGEMENT DES OFFICIÈRES. DERNIERS ADIEUX DE LA SAINTE 

A UNE COMMUNAUTÉ. 

Notre digne Mère proposa l'élection de l'assistante, des con- 
seillères, et, sur ce sujet, elle dit : 

Il ne faut pas toujours laisser les mêmes officières aux 
charges, pour deux raisons : l'une, de peur qu'elles ne s'y atta- 
chent trop. Nous regardons comme un devoir d'ôter les Sœurs 
de quelque emploi que ce soit, quand on les y voit attachées, 
parce que cela est contre l'esprit de notre vocation qui enseigne 
de ne s'attacher qu'à Dieu. L'autre raison est parce que, l'In- 
stitut se devant beaucoup étendre pour la gloire de Dieu, il 
faut former plusieurs filles et les rendre capables de toutes les 
charges. 

Je vous prie, mes très-chères Sœurs, soyez humides, basses 
et petites à vos yeux, et soyez bien aises que l'on vous tienne 
pour telles et que l'on vous traite pour cela. Les autres Ordres 
de religion ont tous une grande estime de leur Institut, chacun 
pense être le plus grand, et tout cela à très-bonne intention, 
parce que tous aussi sont très-grands. Mais, nous autres, nous 
nous devons estimer les moindres et les plus petites, comme 
étant les dernières venues en l'Eglise de Dieu. Oui, mes Sœurs, 
nous sommes les plus petites, et nous nous devons tenir pour 



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158 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

telles, non que pour cela nous devions mésestimer notre ma- 
nière de vivre, car nous la devons aimer et chérir comme une 
grâce très-particulière que Dieu, par sa bonté, nous a faite de 
nous y appeler, nous donnant cet Institut conforme à notre por- 
tée et petitesse, mais il ne faut pas pour cela nous surestimer, 
car notre excellence est de n'en avoir point. 

L'obéissance est la fdle aînée de l'humilité, et, partant, je 
vous y exhorte. Obéissez en toutes choses, mes chères filles: à 
Dieu, en vos supérieurs; à Dieu, par l'obéissance et observance 
de vos règles; à Dieu, par le tranquille acquiescement aux 
événements que la Providence ordonne; et, je vous prie, 
mes très-chères filles, de retenir ces dernières paroles comme 
les enfants du monde retiennent celles qu'ils entendent dire à 
leur père et mère quand ils meurent. Je ne meurs pas, mais 
plût à Dieu qu'il me fît la grâce de bien mourir à mes imper- 
fections! 

Quand vous perdrez l'amour du mépris et de la mortification , 
vous perdrez votre esprit et rendrez inutiles les desseins que 
Dieu a eus de toute éternité sur vous, qui sont de faire des filles 
et des religieuses très-basses, très-petites et très-abjectes à 
leurs yeux et aux yeux de tout le monde. N'anéantissons donc 
point, je vous prie, l'inspiration que Dieu a donnée à notre 
très-cher Instituteur, mais répondons aux grâces que sa Bonté 
veut nous faire par lui. Ne soyons jamais si aises que quand on 
nous méprisera, que l'on dira mal de nous, qu'on n'en fera 
nul état. Ce n'est pas qu'il faille rechercher les occasions de 
mépris, mais les accepter de bon cœur quand nous les rencon- 
trons et en être bien aises. 

Je vous l'ai dit plusieurs fois, et vous le répète encore : l'es- 
prit de notre vocation est un esprit de profonde humilité, dou- 
ceur, soumission, condescendance et souplesse d'esprit envers 
le prochain; humilité qui produit la générosité, nous confiant 
en Dieu et nous défiant de nous-mêmes. Nous sommes obligées, 



31 



EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS. 159 

mes très-chères Sœurs, mais d'une obligation toute particu- 
lière, de nous former là-dessus, parce que ces vertus reluisent 
en notre cher Instituteur, de qui Dieu se servit pour nous le 
faire savoir. Et puis, elles sont les chères vertus, et très-aimées 
de notre Sauveur. Soyons donc très-souples, très-humbles, 
très-maniables, très-dépouillées, et très-abandonnées au bon 
plaisir de Dieu et de sa Providence, autrement nous résisterions 
aux desseins éternels que sa bonté a sur nous. Ne le faisons pas, 
mes très-chères Sœurs, je vous en conjure. 

Sa Bonté se veut servir de nous en plusieurs endroits, inspi- 
rant quantité de personnes à nous demander. Ne désistons point 
de notre côté; au contraire, disons plusieurs fois le jour : Je 
suis prête, Seigneur; que vous plaît-il que je fasse? 

Mon départ ne doit point presser vos coeurs de douleur, 
mais dites à Dieu : Vous nous l'aviez donnée, nous vous la ren- 
dons maintenant. Elle est vôtre, Seigneur; servez-vous-en ici et 
là, partout où il vous plaira ; et si votre volonté était de vous en 
servir au bout du monde , et qu'il y eût plus de votre bon plai- 
sir que nous nous y portassions nous-mêmes, nous le ferions de 
tout notre cœur. Oui, mes Sœurs, il faut être prêtes à cela , et 
dire : mon Dieu! nous vous la rendons donc; mais quand 
U vous plaira de nous la redonner, votre Nom en soit béni. 

Bref, supportez-vous les unes les autres, soyez plus jalouses 
de votre esprit et de votre perfection qu'un mari ne serait d'une 
belle femme qu'il aimerait chèrement. Soyez courageuses, et, 
quand le monde vous méprisera, ne vous contentez pas de rece- 
voir ce mépris comme un gage très-aimable de la bonté de 
Dieu sur vous, mais recevez-le comme une chose très-propre 
et convenable à votre petitesse. Aimez-le chèrement , et pour 
votre particulier et pour le général de l'Institut. 

Lorsque vous sentez des répugnances et contradictions en 
votre chemin, ne vous en étonnez point; car la vertu se pratique 
parmi la contradiction et répugnance d'un naturel arrogant et 






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160 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

orgueilleux; oui, les vertus d'humilité, soumission et souplesse 
d'esprit qui se pratiquent nonobstant ce naturel sont très-solides 
et très-fortes. Une seule action, pratiquée comme cela, vaut 
dix fois le ciel; que dis-je, le ciel, elle vaut plus, car elle vaut 
le Dieu du ciel. Courage donc, mes chères Sœurs, au service 
de Dieu. 

A Dieu, mes chères Sœurs; je vous conjure de demeurer 
petites, basses, humbles, aimant le mépris, la mortification, 
l'abaissement de vous-même, et tout ce qui vous pourrait 
rendre petites aux yeux du monde. Eh quoi! Dieu, qui est si 
grand, s'est fait si petit pour notre amour, qu'il a toujours 
caché l'éclat de sa grandeur pour paraître abject; et nous, qui 
sommes ses servantes, nous ne voudrions pas nous rendre pe- 
tites à son imitation? Nous avons tant dit autrefois que le des- 
sein de Dieu sur nous est que nous soyons très-petites en son 
Eglise, en sorte qu'il soit glorifié en notre humilité et bassesse, 
car c'est ce qu'il veut de nous! 

Mon cher Sauveur, je vous recommande ces âmes que vous 
m'avez commises, et demande très-humblement pardon à votre 
Majesté des fautes que j'ai faites à leur service, par mon mau- 
vais exemple; et, je vous supplie aussi, mes chères Sœurs, de 
me pardonner et prier sa bonté de m'amender. Seigneur, elles 
sont vôtres! bénissez-les, mon Dieu, de votre bénédiction éter- 
nelle. Je les remets entre vos mains, conduisez-les selon l'ordre 
de votre divine Providence. Rendez-les obéissantes à votre bon 
plaisir, à leurs règles, constitutions et ordonnances des supé- 
rieurs, très-amoureuses du mépris. Faites, mon cher Sauveur, 
qu'en tout ce qu'elles feront elles cherchent de s'anéantir elles- 
mêmes, pour vous glorifier. 

Oui, mes très-chères filles, croyez-moi, Dieu veut tirer sa 
gloire de votre petitesse. Votre éclat doit être de n'avoir point 
d'éclat; votre grandeur d'être très-petites à vos yeux et de pro- 
curer de l'être aussi en l'estime du monde. 



EXHORTATIONS SUR DIVERS SUJETS. loi 

Sainte et sacrée Vierge, Mère de mon Dieu, ces filles sont 
vôtres, prenez-les donc en votre protection, présentez-les à 
votre cher Fils, protégez leurs cœurs, afin de les lui rendre 
agréables-. A Dieu, mes chères filles; je vous laisse sans vous 
laisser. Je vous donne de très-bon cœur ma bénédiction, au 
nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Soulagez vos cœurs, 
je vous en prie, et demeurez fermes entre les bras de Dieu et 
conformes à son bon plaisir. 



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EXHORTATIONS 



(FAITES EN CHAriTREj 






QUELQUES FÊTES ET PRINCIPAUX TEMPS 

DE L'ANNÉE 



EXHORTATION I 

(Faite le 1» décembre 1629) 

POUR LE PREMIER SAMEDI DE L'AVENT. 
sur l'imitation de LA sainte vierge. 

Puisqu'il a plu à Notre-Seigueur de nous amener jusqu'à ce 
saint temps de l'Avent, je vous prie, que nous ne le laissions 
pas passer sans en bien tirer du profit, spécialement à bien 
faire tous nos saints exercices, et nous avancer au saint re- 
cueillement. Pour cela, regardons en ce saint temps, quelle 
était l'occupation, quelles les actions, les pensées, les désirs 
et affections de Notre Dame et très-glorieuse Maîtresse , tàcbant 
de l'imiter, selon notre petit pouvoir; car, mes chères Sœurs, 
nous avons si souvent le bonbeur de recevoir le Saint-Sacre- 
ment, auquel est contenu le même Fils de Dieu que la sacrée 
Vierge conçut , que si nous étions fidèles à correspondre à cette 
grâce, nous pourrions faire beaucoup d'avancement. Et, je 
vous prie, qu'à l'imitation de notre glorieuse Maîtresse, qui 
s'occupait continuellement à regarder le Verbe divin dans ses 
pures et ebastes entrailles, et tenait son cœur en continuel col- 

11. 






164 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

loque avec lui, nous regardions Notre-Seigneur dans nos cœurs 
j'entends dans la suprême partie de notre âme et de notre esprit, 
et là enfermons-nous seules avec lui; entretenons-le, tenons- 
nous à ses pieds, non-seulement après la communion, ains 
journellement. Chacune de vous n'ignore pas, comme je le 
crois, que Notre-Seigneur ne soit en l'intime de son cœur; que 
donc elle ne le laisse jamais, ains qu'elle se tienne toujours 
proche de son souverain Bien. 

Je désire, en second lieu, que nous nous occupions fort, cet 
Avent, à bien remercier Notre-Seigneur de son admirable In- 
carnation et venue au monde. Ah, mes chères Sœurs 1 n'en 
soyons pas ingrates; voilà ce Seigneur qui vient étendre sur 
nous la grandeur de ses miséricordes. Avant la venue de ce cher 
Sauveur, la vie était une mort, et la mort une éternelle dam- 
nation. Il nous a ressuscilées si saintement par sa naissance, 
rachetées par sa mort, et nous glorifiera par sa grâce et bonté, 
si nous correspondons à ses desseins éternels. Rendons, mille 
fois le jour, grâce à Notre-Seigneur de ses bienfaits, nous ne 
saurions que lui rendre pour ces faveurs reçues; rendons-lui 
nos vœux et notre amour; adorons-le; remercions-le de toute 
notre âme, et sa bonté se contentera. 



■ 



EXHORTATION II 

POUR LE DEUXIÈxME SAMEDI DE L'AIENT. 



SUR LA PURETÉ DU COEUR ET LA FÊTE DE L'IMMACULÉE CONCEPTION. 

Mes chères Filles, j'ai pensé qu'il serait à propos que je vous 
dise un mot aujourd'hui pour vous convier et exhorter à la pu- 
reté de cœur. Pour cela, je vous prie, mes chères Sœurs, de 



■ 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 165 

mettre tout de bon la main à l'œuvre, pour rendre pures vos 
affections et intentions, et non-seulement vous purifier des 
grands péchés, car, grâce à Dieu, je crois que nous n'en faisons 
pas; mais cela n'est pas assez pour des âmes qui sont obligées, 
par leurs vœux et vocation, de tendre à la pureté de la perfec- 
tion; il faut purifier jusqu'à la moindre chose. Tâchons donc, 
mes Sœurs, de faire nos actions avec la pureté d'intention 
qu'avait Notre-Seigneur quand il est venu s'incarner et rendre 
passible et mortel : or, il n'a point eu d'autre motif que la gloire 
de son Père Éternel et le salut des hommes; voilà les seuls que 
nous devrions avoir en retranchant fidèlement tout propre in- 
térêt, toutes recherches vaines, tout désir de plaire aux créa- 
tures, tous les tours et retours que nous fait faire notre amour- 
propre sur nous-même; enfin, être sans désirs ni prétentions 
que de la gloire de Dieu et le salut de nos prochains. 

Ceci, de prime abord, semblera facile et très -raisonnable, 
nous étant avis que nous le pratiquerons incontinent, d'autant 
qu'il n'y a rien de plus juste que cela, tendre tous les jours à 
la gloire de Dieu et au salut des âmes. Certes, mes chères 
Sœurs, il est vrai qu'il n'y a rien de plus juste; mais regardons 
de près; tenons-nous proche de Dieu, et sa bonté ne manquera 
pas de nous faire connaître combien nous sommes défaillantes 
en ce point, et combien notre amour- propre nous déçoit. Re- 
gardons ce que notre bon Sauveur fait pour nous, et si nous 
aurions bien le courage d'entreprendre, pour sa seule gloire et 
le salut de nos prochains, quelque chose mille fois moindre. 
Hélas! nos cœurs nous répondront incontinent que nous sommes 
trop chétives et misérables, et trop soigneuses de chercher nos 
propres intérêts. Voilà ce bon Dieu qui descend çà bas , en ce 
lieu de misères, charge sur lui toutes nos iniquités et nos pau- 
vretés, prend la forme, et, est en effet, un petit Enfant, quoique 
Tout-Puissant, rebuté dans une étable, souffrant le froid et les 
autres incommodités, se cachant, s'enfuyant, se tenant resserré 



166 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour fuir la tyrannie d'Hérode; puis, après tout ceci, se tenir 
l'espace d'environ trente ans parmi les hommes, comme le fils 
d'un charpentier, et enfin souffrir mille injures, affronts, blas- 
phèmes et tourments; puis, finalement, après avoir travaillé 
sans cesse au salut des humains, mourir honteusement de la 
rude et douloureuse mort de la croix. 

Or, dites-moi, qui voudrait entreprendre cela, dans cette pu- 
reté de cœur et d'intention incomparable qu'avait ce divin Sei- 
gneur en tout ce qu'il fit pour notre salut; souffrir toutes sortes 
de maux, étant innocent, pour la seule gloire de son Dieu et le 
salut du prochain? Bienheureuse est l'âme qui est en cette dis- 
position; mais ce n'est pas en ces grandes souffrances que le 
Sauveur veut que nous l'imitions , puisqu'il ne nous donne pas 
ces grandes occasions-là. Il veut donc que nous recevions toutes 
choses comme de sa très-sainte main , en vivres, en vêtir, con- 
tradictions, afflictions et autres choses que sa bonté permettra 
nous arriver, et que nous les supportions amoureusement entre 
lui et nous, purement pour lui, ôtant de nos cœurs tout ce que 
nous verrons qui contrarierait cette pureté de la seule gloire de 
Dieu et du salut des hommes. 

Si nous nous tenons proche de Dieu, il nous éclairera, et nous 
fera voir jusqu'à la moindre impureté qui pourrait être en nos 
esprits; car sa bonté se plaît merveilleusement dans les âmes 
pures et nettes. C'est pourquoi, je vous prie, mes chères Sœurs, 
autant qu'il m'est possible, que nous nous purifiions en consi- 
dération de la pureté adorable de la venue de Notre-Seigneur et 
Maître, et encore en cette considération de la fête que nous cé- 
lébrerons demain, de l'Immaculée Conception de Notre-Dame 
et glorieuse Maîtresse et Protectrice, la priant, puisque la 
moindre impureté, tache de péché ou d'imperfection, ni de 
corps, ni d'esprit, ni de cœur, ne s'est jamais trouvée en elle, 
qui a toujours été la sainte colombe toute pure et toute blanche, 
qu'elle nous obtienne la fidélité à purifier nos cœurs, où sans 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 167 

doute nous trouverons mille petites choses à purifier, et que 
nous les puissions rendre une demeure agréable à son Fils 
bien-aimé , par leur candeur et véritable pureté. Tâchons , mes 
chères Sœurs, chacune en notre particulier, de nous rendre 
attentives à cette pratique, et ne laissons pas passer l'Avent sans 
en tirer du fruit pour nos âmes, puisque c'est un temps saint, 
où même les gens du monde s'étudient à la dévotion plus qu'à 
l'ordinaire. 




EXHORTATION III 

POUR LE TROISIÈME SAMEDI DE L'AVENT.. 

SUR LES ANÉANTISSEMENTS DU VERBE ÉTERNEL EN SA VENUE ICI-BAS. 

Vous ayant, samedi dernier, parlé de la pureté de cœur, à 
l'imitation de Notre- Seigneur, et de notre glorieuse Dame et 
Maîtresse, la Vierge sacrée, je vous dirai aujourd'hui un mot 
de l'anéantissement, parce qu'il me semble nous être fort né- 
cessaire. Premièrement, le Fils de Dieu, pour nous montrer 
exemple, est venu s'anéantir d'un anéantissement le plus admi- 
rable qui se puisse, non-seulement faire, mais encore penser; 
car vous voyez ce Dieu de toute majesté, comme oubliant et 
anéantissant cette grandeur tant suprême et toute adorable, 
s'est venu rendre un pauvre petit Enfant dans les flancs d'une 
de ses créatures. 

Or, mes chères Sœurs, j'aurais grand désir que nous impri- 
massions en nos cœurs cette affection de nous anéantir, en tout 
ce en quoi Notre-Seigneur s'est anéanti : je dis imprimer en nos 
cœurs, parce qu'une chose imprimée ne s'efface jamais. Il faut 
donc imprimer et graver en nos cœurs ce désir de nous auéan- 











168 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tir en tout; mais principalement en l'honneur, en l'estime, au 
désir d'être aimées, préférées, être tenues pour capables de 
quelque chose, ou désir d'être employées, d'être tenues pour 
vertueuses, que sais-je, moi? en mille propres recherches, les- 
quelles il faut toutes anéantir à l'imitation de l'anéantissement 
du Fils de Dieu; car comme est-ce que ce débonnaire Seigneur 
ne s'est pas anéanti en l'honneur? Hélas! mes chères Sœurs, 
il s'est réduit en telle extrémité en ce point, que le voilà souf- 
frant comme une autre créature mortelle; le voilà tenu pour un 
enfant comme les autres; le voilà tant rebuté, qu'il n'est reçu 
de personne, et il n'y a point de maison pour celui qui est le 
Seigneur de tout le- monde, tellement il a anéanti cette sienne 
grandeur sous le voile de la nature, lui qui est tout redoutable, 
tout riche, tout comblé de délices. Le voilà anéanti dans les 
entrailles d'une Vierge; et, après sa Nativité, dans une abjec- 
tion la plus grande qui se puisse dire, et cette Sagesse éternelle 
se cache sous le masque d'une frêle enfance. De tout-puissant, 
il paraît comme tout impuissant; de tout grand, tout petit; de 
tout redoutable, tout doux et bénin, qui se laisse gouverner 
comme un petit agnelet; de tout riche, des richesses éternelles 
du Père des lumières, dont il est le Fils naturel et éternel, le 
voilà tout pauvre entre des mortels, dans une obscure é table, et 
n'a que très-petitement ses nécessités, selon que sa très-sainte 
Mère et saint Joseph les lui donnent et fournissent. II se voulut 
encore anéantir en la liberté, se mettant comme en prison au 
sein virginal; car, ayant l'usage très-parfait de la raison, il 
pouvait parler et marcher, mais non; il veut encore faire cet 
anéantissement, avoir deux yeux et ne regarder point, une 
langue et ne parler point qu'en son temps comme les autres, 
et veut anéantir jusqu'à cette petite consolation, qu'il eût pu 
recevoir, d'être élevé en sa patrie et parmi les parents de sa 
sainte Mère; mais il s'en va pauvre, mendiant, et fuyant dans 
un pays étranger, souffrant mille travaux. 



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EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 1G9 

Ah! mes chères Sœurs, je vous conjure, qu'à cet exemple 
d'anéantissement, nous prenions force et courage, pour ne lais- 
ser en nous nulle chose que nous n'anéantissions Plût à ce 
Seigneur, qui s'est tant anéanti pour nous, que nous nous fus- 
sions tant anéanties pour lui, que nous ne vèquissions plus en 
nous-mêmes, mais en lui et en son bon plaisir; car, mes chères 
Sœurs, il faut que nous nous anéantissions toutes; je ne dis pas 
seulement au désir de l'honneur, de l'estime, d'être aimées et 
caressées; mais, qui plus est, anéantir les désirs superflus de 
notre perfection, qui nous feraient plus penser aux moyens de 
l'acquérir, que nous tenir proche de Dieu. Il nous faut anéantir 
en l'honneur, à l'exemple de ce Seigneur; que rien ne paraisse 
en nous, que l'abjection, la pauvreté, les fautes, les lourdises, 
nous tenir basses et très-basses à nos yeux, fort petites en notre 
propre estime. 

II fallait que notre bon Dieu retint, par un miracle continuel, 
ce qui était de beau et de bon en lui, qui est la beauté même et 
l'essence de toute beauté et bonté, afin de faire voir qu'il a pris 
les intérêts de notre misère humaine ; mais, quant à nous , nous 
n'avons qu'à manifester simplement et véritablement notre ché- 
livelc et misère, sans la couvrir en aucune façon; et il ne faut 
que cela pour nous tenir basses et abjectes à nos propres yeux 
et à ceux des autres. Je ne veux pas toutefois dire qu'il faille 
délaisser de faire des bonnes œuvres, à quoi notre règle et vo- 
cation nous obligent, crainte d'être estimées et honorées. Oh 
non! mes chères Sœurs, ce n'est pas cet anéantissement-là que 
Dieu requiert de nous; mais c'est l'anéantissement de toutes 
nos inclinations, pour les ajuster à l'exacte observance de nos 
règles; car notre nature est ordinairement si dépravée, qu'il est 
besoin de la beaucoup anéantir, pour l'ajuster à la règle et à la 
raison. Et si bien je dis qu'il nous faut anéantir, il ne nous faut 
pas pourtant anéantir pour nous réduire à rien , mais il nous 
faut suivre l'exemple de notre bon Seigneur et Maître; nous 



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I 




170 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

anéantir en toutes les choses de la nature, pour la gloire de 

Dieu et le salut des âmes. 

0, mes très-chères Sœurs! nous adorons le Fils de Dieu dans 
le sein de son Père Éternel, triomphant et glorieux; et ce même 
Fils, en ce mystère, nous l'adorons anéanti, couvert et caché 
sous notre nature qu'il a unie à la sienne, ayant, par manière 
de dire, quitté, en quelque façon, la troupe bienheureuse des 
Anges, pour vivre dans une étable, parmi les bêtes, naître dans 
la pauvreté, dans le mépris et dans la douleur; il sort, en quel- 
que manière, de ses joies éternelles pour se venir rendre un 
enfant pleurant et tremblotant. Je vous prie , que ces jours qui 
nous restent devant le saint jour de Noël, que nous nous em- 
ployions à considérer fidèlement l'anéantissement de ce grand 
Dieu, pour l'imiter selon notre faible portée; mais, spécialement, 
anéantissons ces désirs d'être aimées , estimées et préférées ; 
enfin anéantissons tout ce que la divine bonté nous fera voir 
n'être pas conforme à lui et à son bon plaisir. Tenez-vous pro- 
ches de lui, et préparez des cœurs purs et nets pour l'y loger 
en son arrivée au monde; car, si vous lui ouvrez, il entrera et 
demeurera avec vous; j'en supplie sa bonté. 



EXHORTATION IV 

(Faite en 1631) 

POUR LE TROISIÈME SAMEDI DE L'AVENT. 

SUR L'HUMILITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE. 

Je pense, mes Sœurs, que l'Église nous représente l'Évan- 
gile auquel on voit l'humilité de saint Jean [pour nous exciter à 
l'imitation de ses vertus]; au moins, il y a plus de quinze jours 



■ 



EXHORTATIONS POUR QUELQUE^ FÊTES. 171 

que j'ai désiré que Monseigneur nous en parlât. Cet Evangile nous 
fait voir le glorieux saint Jean, qui répond à tout par négative : 
Es-tu Prophète? Non. — Es-tu Élie? Non. — Es-tu Christ? Non. 
Enfin, il ne répond que par négative; si qu'il contraint ceux qui 
l'interrogeaient de lui dire : Qu'es-tu donc? Et il leur répondit 
celte sainte parole de vérité : Je ne suis rien. 

mes Sœurs, que bienheureuse est l'âme qui nie tout ce 
qui peut l'élever, et qui, à toute rencontre, dit de bouche et de 
cœur, avec croyance et sentiment : Je ne suis rien, car c'est la 
parole de vérité. 

Toutes les créatures, dit le prophète, sont devant Dieu 
comme si elles n'étaient point; cela veut dire : tous les cieux, 
tous les royaumes, toutes les nations, bref, toute la terre, 
et tous ceux qui l'habitent ne sont rien devant la souveraine 
grandeur de Dieu. Or, dites-moi, mes chères Sœurs, si tout le 
monde et toutes les nations ne sont rien devant Dieu, que 
sommes-nous, sinon seulement que le rien même? C'est une 
parole qui m'a donné souvent à penser : toutes les créatures ne 
sont rien devant Dieu; il faut donc tirer celte conséquence : si 
tous les peuples qui habitent la terre ne sont rien, moi qui ne 
vaux pas le moindre, que puis -je être? Cette pensée est salu- 
taire, parce qu'elle porte puissamment l'âme à la connaissance 
de sa bassesse. Connaître cette bassesse, disait notre Bienheu- 
reux Père, c'est n'être pas bête; et, partant, je vous exhorte, 
mes Sœurs, s'il y en a quelqu'une qui présume quelque chose 
de soi, qu'elle recourt à la connaissance de sa bassesse; mais 
qu'elle ne s'arrête pas là, ains qu'elle aime cette petitesse, 
vileté et abjection, et désire que toutes la traitent comme abjecte 
etchétive; ainsi elle acquerra la sainte humilité. Sachez, mes 
Sœurs , que l'humilité est le siège de la grâce : Sur qui repo- 
sera mon esprit, dit la Vérité éternelle , sinon sur l'humble qui 
craint mes paroles? Autant que nous nous abaisserons par vraie 
humilité de cœur, autant le Tout- Puissant s'abaissera en nous 



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I 



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1"2 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour combler nos cœurs de l'abondance de son Saint-Esprit, 
lequel nous préparera pour recevoir le Seigneur en sa sainte 
naissance, et cette préparation ne sera autre qu'un accroisse- 
ment d'humilité ; car ce divin Sauveur et Maître ne se complaît 
que dans les âmes profondément anéanties, humbles et petites 
à leurs propres yeux. Jetons les yeux sur Notre-Seigneur, requé- 
rons son secours, afin que nous soyons enseignées, dans ce que 
nous avons à faire, pour le recevoir à son arrivée au monde. Il 
ne nous enseignera rien autre chose que ceci : qu'il faut tenir 
nos cœurs hauts, élevés en la grandeur et miséricorde de Dieu , 
et profondément anéantis en notre vileté, bassesse et abjection : 
et, voyez-vous, mes Sœurs, les trésors des richesses de Dieu se 
déploient dans les âmes pauvres, cela veut dire humbles, basses 
et petites. Soyons donc bien pauvres, bien petites et bien sim- 
ples ; car Noire-Seigneur prendra soin de nous évangéliser : cela 
veut dire de nous enseigner ses divines volontés. 

Et ^adressant à une Prétendante qui demandait d'entrer à 
son essai : Hé bien ! ma très-chère fille , vous avez bien regardé; 
avez-vous bien considéré si votre cœur pourra bien s'accom- 
moder à toutes les observances? Car, voyez-vous, ma fille, ce 
que vous entreprenez n'est pas petite besogne; il est requis 
d'avoir un grand courage : vous prétendez, en entreprenant 
cette vocation, une guerre continuelle, et un renversement 
entier de tout vous-même : voire, ma fille, vous entreprenez 
de mourir à la nature, pour vivre à la grâce de Dieu. Dites- 
nous ici qu'est-ce qui vous invite à entreprendre une chose si 
grande ? 

Bénissons Dieu, ma fille, voilà un bon motif; et puisque vous 
prenez Notre-Seigneur avec vous, j'espère que si vous ne le 
quittez point, aussi ne vous abandonnera-t-il pas. Mettez pro- 
fondément cette maxime en votre cœur : San Dieu je ne puis 
rien, avec Dieu je puis tout. Or, tenez -vous profondément 
humble devant Dieu, en reconnaissance de l'honneur qu'il vous 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FETES. 173 

fait de vous choisir pour son épouse, et pour vous loger en sa 
sainte maison. Il vous a tirée de parmi les maux, les misères, 
les niaiseries et vanités du monde, parmi lesquelles, hélas! ma 
fille, peut-être vous fussiez-vous perdue; et regardez que si vous 
correspondez à la grâce divine, Dieu vous prépare une robe de 
gloire et d'immortalité, de laquelle sa bonté vous vêtira, si pour 
son amour vous dévêtez bien votre cœur de toutes les choses du 
monde et de vous-même; enfin, il vous fera régner avec ses 
fidèles épouses dans sa glorieuse éternité, où il changera nos 
chétifs corps passibles et mortels en des corps glorieux. 

Or sus, ma chère fille, allez vous offrir à Dieu, tandis que 
nous poursuivrons le chapitre. Remettez-vous bien toute entre 
ses mains, et celles de l'obéissance, pour n'être désormais plus 
à vous, mais à son bon plaisir, par le renversement et change- 
ment total de toutes vos inclinations, habitudes, passions, pa- 
roles, pensées et gestes, pour vous réduire en l'état bienheu- 
reux des âmes qui s'étant délaissées elles-mêmes, ne cherchent 
plus que Dieu, par la voie d'une exacte et sainte observance. 



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EXHORTATION V 

(Faite le 15 décembre IliiO) 

AVANT LA PETITE RETRAITE DE NOËL 

SUR LES PRÉSENTS QU'lL FAUT FAIRE A NOTRE -SEIGXEUR. 

Je crois que voici le dernier chapilrc que nous tiendrons, 
avant la Nativité du Sauveur, ce qui me fait vous prier, mes 
chères Sœurs, de vous y bien préparer. Pour le mieux faire, 
j'ai pensé de vous avertir de regarder un peu vos résolutions, 
et les bonnes affections que Dieu vous a données en vos soh- 






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I 



174 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

iudes, car il me semble que cette ferveur commence un petit 
peu à s'amortir. 

Je vous prie, mes chères Sœurs, faites soigneusement ce que 
je vous veux dire : regardons devant Dieu nos affections et toute 
notre âme, pour voir en quelle disposition tout cela est, pour 
les purger des défauts que nous y remarquerons, afin de pou- 
voir présenter à Notre- Seigneur quelque chose à son arrivée 
au monde. Mais, hélas! c'est un Seigneur si grand, si riche, 
si puissant, qu'il n'a que faire de nos biens, comme dit David. 
Quels présents lui pourrons-nous donc faire , si tout ce monde 
est sien? II lui faut offrir des âmes pures, et des cœurs nets et 
blancs, et vides de toutes choses terrestres; mais, voyez-vous, 
il faut que nos âmes soient nettes pour être offertes à cet Enfant 
divin, qui naît à ce jourd'hui, Auteur de toute pureté et sain- 
teté. Voilà le plus agréable présent que nous lui pourrions 
faire, un cœur net, contrit et humilié; il ne veut de nous que 
le cœur. Ah! mon fils, donne-moi ton cœur. N'est-il pas plus 
que raisonnable que nous lui donnions ce qu'il demande, puis- 
qu'il nous vient donner la vie, et charger sur lui les peines de 
nos péchés; et, par un effet non pareil de sa grande miséri- 
corde , bonté et libéralité , nous vient ouvrir le paradis , et nous 
donner sa grâce et amitié? Donc, en contre - échange , s'il faut 
ainsi parler, ouvrons-lui nos cœurs, et les lui donnons entière- 
ment pour sa demeure. 

Je vous supplie, que ces trois jours de solitude, notre prin- 
cipal soin, soit de purifier nos âmes, pour les rendre capables 
de recevoir les fruits de cette sacrée Nativité. Prenons courage 
nouveau, pour cheminer parfaitement, en l'observance de nos 
règles , et chacune à la vertu dont elle connaît avoir le plus be- 
soin, combattant les défauts particuliers, dont nous avons eu 
lumière en nos solitudes, prenant de nouveaux cœurs et non des 
lumières et résolutions nouvelles ; mais , par une vive et géné- 
rale volonté , observons fidèlement celles que nous avons faites 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 175 

en nos retraites- c'est bien assez pour nous; la multiplicité gâte 
souvent. 

Préparons donc ainsi nos cœurs par pureté, amour et fermeté 
à nos bons propos, les vidant de tout autre désir que d'y rece- 
voir ce divin Enfant, lequel les trouvant ainsi bien disposés, i 
y naîtra assurément, et habiterons avec lui éternellement. 



EXHORTATION VI 

POUR LE DERNIER SAMEDI DE 1629 



SUR LA BRIEVETE DE LA VIE. 

Le jour d'aujourd'hui parle pour moi; voilà que nous sommes 
à la fin de cette année qui s'en va engloutir dans le néant, où 
tant d'autres se sont abîmées. 

Le temps passe; les années finissent, et nous passons et finis- 
sons avec elles ; mais il faut faire de fortes et absolues résolu- 
tions, que, si Noire-Seigneur nous donne l'année qui vient, nous 
l'emploierons mieux que ces autres passées. Cheminons d'un 
pas nouveau à son service divin et à notre perfection; prenons 
donc de grands courages pour travailler tout de bon à la ruine 
de nous-mêmes , afin que cette année prochaine ne s'aille de- 
rechef abîmer dans son gouffre, et que, cependant, nous ne de- 
meurions toujours dans nos imperfections, misères et iniquités; 
je dis, iniquités, parce que tout ce qui est contre Dieu, pour 
petit qu'il soit, est inique. S'il est vrai, mes chères Sœurs, qu'il 
faille que h juste se justifie, et le saint se sanctifie, combien 
plus faut-il que l'homme inique retourne à l'équité et droiture, 
l'injuste à la justice; que le pécheur délaisse son mauvais che- 




■ 



176 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

min et entre en la voie de sanctification; que l'àme tiède et non- 
chalante prenne de la ferveur, pour changer en l'amour de Dieu 
la froideur de ses tépidités. 

De vrai, mes chères Sœurs, j'ai grand désir que vous pensiez 
tout de bon à ceci ; car ce n'est rien de commencer des années, 
si nous ne commençons de mettre la main à la besogne ; autre- 
ment nous serons tout étonnées, que nous verrons le temps 
couler, et nous avec lui, sans aucun profit pour notre âme. Je 
désire bien que cela ne soit pas , mais que vous considériez 
comme le temps s'en va. La figure de ce monde passe ; rien n'y 
est permanent et durable que la parole de Dieu; le ciel et la 
terre, et tout ce qui. se trouve en iceux, passe et s'évanouit de 
nos yeux. Que faire donc, parmi ces vicissitudes? Ce que dit le 
bon David : Fais bien et espère en Dieu. Faisons le mieux notre 
devoir qu'il nous sera possible ; employons le temps que Dieu 
nous donne, avec grand soin, puis, espérons en sa souveraine 
miséricorde; mais souvenons-nous de faire bien, car notre fin 
s'approche : nous vieillissons et approchons journellement de 
notre mort, à mesure que nos jours, les mois, les ans s'écou- 
lent, et que tout prend fin. Mais savez-vous, mes chères Sœurs, 
nos fautes, nos infidélités ne s'anéantissent pas comme les jours 
et les ans, ains elles nous seront toutes représentées à l'heure 
de notre mort, et nous y devrions penser souvent; car, je vous 
assure, que c'est une sainte et salutaire cogitation que celle de 
notre fin , qui nous fait opérer plusieurs bonnes œuvres et fuir 
beaucoup de mal. Le sage la conseille en plusieurs endroits : 
Pense à ta fin dernière, et tu n'offenseras point. Souviens-toi de 
ton heure dernière et de ton dernier passage. Il semble que les 
âmes, esquelles Dieu s'est fait connaître, qu'il a retirées à soi 
du tracas du monde, ne devraient point laisser finir les années, 
les mois et les jours mêmes, sans une profonde considération, 
voyant comme tout est muable, passager et périssable, excepté 
Notre-Seigneur, leur souverain Époux, auquel elles devraient 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 177 

s'attacher uniquement. Rien de tout ce que nous aurons, ferons, 
dirons, en ce monde, ne nous demeurera, que deux choses: 
savoir, le bien et le mal. Je voudrais, mes Sœurs, que vous 
profondassiez ces pensées, et que vous en parfumassiez vos 
cœurs; ce ne serait pas, à mon avis, sans utilité. 

Or sus, commençons donc l'année au nom de Notre-Seigneur 
mais avec des efficaces résolutions de commencer à le servir 
fidèlement, selon notre petit pouvoir; car il ne veut que ce que 
nous pouvons, mais cela il le veut : soyons soigneuses de le lui 
donner, faisant bien, puis espérant et nous confiant en son in- 
finie miséricorde. 






EXHORTATION VII 

(Faite en 1629) 

POUR LE DERNIER JOUR DE L'ANNÉE 

SUR LES DISPOSITIONS REQUISES POUR BIEN FAIRE LES DÉPOUILLEMENTS 
MARQUÉS PAR LA RÈGLE. 

Je me suis souvenue que notre Rienheureux Père m'a sou- 
vent dit, que, lorsqu'il oyait chanter ce verset : Nu je suis sorti 
du sein de ma mère, et nu j'y retournerai, il recevait une con- 
solation nonpareille. Pourquoi pensez-vous, mes chères filles, 
que notre saint Fondateur eût une si grande joie lorsqu'il oyait 
dire ces paroles ? Sinon parce que c'était une âme qui aspirait 
et qui est parvenue au comble de la perfection, et qui savait 
bien, que, tandis que nos affections seront attachées à quelque 
chose de ce bas et misérable monde, nous ne serons jamais par- 
faites. Et moi , qui suis la plus imparfaite 'et la plus mauvaise 
qui se puisse trouver, toute pauvre de vertu que je suis, je ne 
n - 12 











178 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

laisse pas de m'étonner infiniment que quelque chose , hors de 

Dieu , puisse engager nos cœurs. 

A la vérité, cela m'étonne merveilleusement de voir qu'une 
âme qui fait état d'aspirer au ciel, s'attache à des choses 
d'ici-bas, où rien n'est capable de contenter le cœur. C'est 
avoir l'esprit un peu hébété, si je l'ose dire ainsi, de s'attacher 
à ces bagatelles, puisque nous savons que les attaches, pour 
petites qu'elles soient, retardent notre perfection. Il faut, pour 
être parfaites filles de la Visitation, être dépouillées des propres 
recherches, indifférentes et abandonnées entre les mains de Dieu 
et de l'obéissance, car il est certain, mes chères Sœurs, que, 
tant que nous serons attachées à quelque chose , pour petite 
qu'elle soit, nous ne serons jamais bien unies avec Dieu, ni, 
par conséquent, parfaites. 

Vous savez que notre Bienheureux Père dit « que seulement 
l'attache à une pensée inutile empêche la perfection; » cette 
attache étant un obstacle et entre deux, entre Dieu et nous, 
entre Dieu et notre perfection. Voyez donc quelle affection nous 
devrions avoir pour nous dépouiller et dénuer, disant de bon 
cœur : Nue je suis sortie du sein de ma mère, la terre, et toute 
nue je désire d'y retourner, puisque les attaches m'empêchent 
d'être bien unie à mon Dieu, et d'arriver à la pure perfection à 
laquelle ma vocation m'appelle. 

Que pensez-vous de votre sainte vocation, mes Sœurs? Je 
vous dis qu'elle vous. appelle à une aussi grande pureté de vie 
que celle des Anges, s'ils avaient des corps; car, en tant que 
religieuses , nous devons viser à la perfection et pureté angé- 
lique; et, certes, je vois que nous ne pensons pas assez à cette 
pureté de vie à quoi nous sommes appelées. Regardons la cons- 
titution de la pauvreté , à quel dénûment ne nous invite-t-elle 
pas? celle de l'obéissance, à quel renoncement de toute propre 
volonté? et celle de la chasteté, à quelle pureté de cœur, de 
corps et d'esprit nous oblige-t-elle? Examinons-nous, si nous 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 17<j 

les avons bien observées cette année, et nous trouverons qu'il 
nous reste bien du chemin à faire. Il faut prendre bon cou- 
rage pour le faire l'année où nous entrons demain. Travaillons 
tout le long d'icelle, et tout le long de notre vie, à nous dé- 
pouiller et anéantir, tant au corps comme en l'esprit, étant les 
choses auxquelles cet Institut vise plus : à laisser tout, pour 
n'avoir que Dieu seul. 

Je ne sais s'il serait bien possible qu'une âme qui goûte 
Dieu, et qui a du zèle pour sa perfection, s'attachât à ces 
choses extérieures, dont nous nous dépouillons aujourd'hui : 
des charges et offices, des chambres et cellules, des chapelets, 
images, médailles , des livres et telles autres choses; cela serait 
indigne d'une âme religieuse et qui sait que la parfaite perfection 
gît en la nudité et soumission de cœur à Dieu et à ses supé- 
rieurs. Ne permettons pas, mes chères Sœurs, que nos pauvres 
cœurs soient empêchés d'être unis à leur souverain Bien par 
ces chétives attaches d'être employées ou non, ceci ou cela : 
Rien que Dieu, sa volonté et l'obéissance, devons-nous dire. 

Si, en faisant nos professions solennelles, nous nous sommes 
toutes remises à Dieu et à la direction de la Congrégation, vou- 
driez-vous bien maintenant vous reprendre ? Vous avez dit : Je 
choisis Jésus, mon Seigneur et mon Dieu, pour F unique objet 
de ma dilection. N'est-ce pas démentir votre parole , si vous 
vous attachez à quelque chose? Avoir choisi Jésus pour l'unique 
objet de votre dilection, c'est avoir promis que vos cœurs n'au- 
ront d'autres affections qu'à lui plaire, qu'à l'aimer et le servir, 
et que tous vos désirs seront pour Jésus , toutes vos sollicitudes 
pour Jésus, toutes vos pensées pour Jésus , bref, toute votre 
âme et vos facultés pour Jésus seul, lequel vous avez de votre 
pure, libre et franche volonté choisi pour I'umque Époux de vos 
cœurs, et seul objet de votre amour. 

Il laut donc, mes chères Sœurs, en vertu de ce sacré choix 
et très-sainte élection, que vos cœurs demeurent ainsi tout nus, 

12. 



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180 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

et abandonnés entre les mains de Dieu, lui laissant faire de 
vous tout ce qu'il lui plaira, vous dépouillant de tout propre 
intérêt, satisfactions, consolations et recherches, en faisant une 
sainte remise et abnégation de tout cela au pied de la croix 
du Sauveur. 

Après avoir dit : J'ai choisi la Congrégation pour ma direc- 
tion, serons-nous bien si chétives que de vouloir avoir quelque 
volonté pour nous gouverner nous-mêmes? Ne serait-ce pas 
aller évidemment contre notre profession, de vouloir plutôt 
ceci que cela, cette charge que l'autre? Il faut que vous sachiez 
que, par ces paroles : J'ai choisi la Congrégation pour ma 
perpétuelle direction, nous nous sommes obligées de vivre toute 
notre vie, en continuelle soumission et remise de toute volonté 
propre, entre les mains des supérieures qui gouvernent la Con- 
grégation. Je dis telles qu'elles soient, à notre gré ou non, 
pour faire désormais, non notre volonté, mais la leur; non 
plus ce que nous désirerons, mais ce qu'elles nous ordon- 
neront. 

Par le premier choix, nous nous sommes attachées à Jésus, 
et obligées de n'engager jamais notre amour qu'à lui; par le 
second, nous nous sommes de même obligées tellement à nous 
laisser conduire à nos supérieures, à être si fidèles à leur direc- 
tion , que nous puissions dire : « Je n'ai plus de liberté , ni 
d'esprit, ni de corps; j'ai tout remis à la Congrégation qui me 
dirige; je ne me suis rien réservée que le désir de me laisser 
tourner et virer comme l'on voudra. » Lorsque nos cœurs répu- 
gnent à quelque obéissance , je voudrais que nous leur dissions : 
« Pourquoi y répugnez-vous? Je dois obéir, et non plus choisir 
ce que je dois faire. » 

Je crains, mes chères Sœurs, que, faute de considération 
attentive sur nos obligations, nous n'y ayons fait plusieurs man- 
quements par le passé , desquels, Seigneur! nous vous deman- 
dons très-humblement pardon et nous vous crions merci! [miséri- 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. ■ 181 
corde] mes Sœurs et moi, du profond de nos cœurs, de tous 
les manquements que nous avons fait celte année, contre l'ob- 
servance de notre Institut, et de la négligence avec laquelle 
nous avons marché en votre divin service, des fautes que nous 
avons faites contre la très-sainte humilité, simplicité, candeur, 
cordialité et charité, desquelles fautes et de toutes nos autres 
offenses, nous demandons pardon en esprit d'humilité, priant 
votre infinie Bonté de jeter sur nous l'œil de sa miséricorde, 
nous faisant sentir la grandeur de vos miséralions, par les mé- 
rites du sang précieux que vous avez répandu pour nous, par 
les intercessions de votre sainte Mère et de votre loyal serviteur 
notre Bienheureux Père. 

Et à vous , mes chères Sœurs , je vous demande très-humble- 
ment pardon, de tout mon cœur, des continuelles mauvaises 
édifications que je vous ai données, par mes déportements, et 
du peu de soin avec lequel je vous sers, vous priant me par- 
donner et prier Notre-Seigneur qu'il me fasse la grâce de me 
changer. 

Voici une action qui a été établie en notre Ordre, par une 
spéciale providence de Dieu, et laquelle se fait tous les 
ans [de changer de rangs, de cellules, de croix, chapelets, 
images, etc., etc.}; mais vous savez que ce n'est pas tout que 
ce dépouillement extérieur; il en faut faire d'autres intérieurs 
bien plus excellents; car, non-seulement, l'âme qui tend à la 
perfection, ne doit être attachée à rien d'extérieur et temporel, 
ains il faut qu'elle se dépouille de toutes les lumières, connais- 
sances, sciences, intelligences et satisfactions intérieures, quand 
il plaira à Dieu. Oui, même qu'elle dépose en ses bénites mains 
le désir des vertus, de la perfection, voire, de son salut éter- 
nel, ne voulant de tout cela que ce que Dieu lui voudra 
donner, et, non plus : c'est ainsi qu'était notre saint Fon- 



dât 



eur. 



L'âme, Epouse de Dieu, se doit tellement dépouiller de tout 






» 











182 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ce qui est ici-bas, et de tout ce qui la concerne, qu'elle ne doit 
plus regarder ce qu'elle fait, ce qu'elle veut et ne veut pas. Oh! 
quelle misère humaine! on attache l'âme, qui est si précieuse, 
à des plaisirs , à des contentements , à des satisfactions terres- 
tres; tout cela n'est que vraie fumée. Cette belle âme, qui a 
cette si noble capacité de tendre à Dieu , de se joindre à son 
souverain centre , nous l'arrêtons vainement aux choses frivoles 
de ce bas monde, où tout périt; nous lui faisons grand tort. 
Tout ce que nous pourrions penser de lui donner, en ce 
monde, pour beau, plaisant et agréable qu'il fût, n'est rien; 
car il est écrit : Toutes les nations du monde ne sont rien 
devant Dieu. 

mes chères Sœurs ! concevons bien ceci : tout ce qui n'est 
pas Dieu ne nous doit rien être ; cela passe comme l'ombre et 
s'écoule comme l'eau; que nous servira donc tout cela? que de 
regrets à notre mort! Hélas! nous ne savons l'heure que nous 
ouïrons la trompette qui nous annoncera qu'il faut rendre notre 
âme à Celui qui nous l'a donnée en garde. Ah! que plusieurs 
des mortels seront étonnés à cette heure-là, voyant comme ils 
ont mal gouverné cette âme qui était créée à l'image de Dieu! 
Ah! que nous serons honteuses, mes chères Sœurs, si nous 
avons barbouillé et sali l'image de ce grand Dieu, si nous 
l'avons salie dans la bourbeuse fange de cette terre ! 

Veillez et priez, car nous ne savons l'heure, ni le temps au- 
quel le Seigneur et Maître viendra , et qu'il lui faudra rendre 
compte. Prenons garde à nous, mes chères Sœurs, afin que 
quand ce Maître souverain viendra, il ne nous trouve pas dor- 
mantes au foyer des désirs mondains et terrestres , les pieds 
pleins de la poussière des choses de ce monde, lesquelles ne 
sont qu'impuretés et vanités , comme dit le Sage : J'ai considéré 
tout ce qui est sous le soleil, tout ce que contient ce monde visi- 
ble, et je vois que tout cela n'est que vanité. Je vous prie, mes 
Sœurs, que vous fassiez cette considération sérieusement; et 



EXHORTATIOXS POUR QUELQUES FÊTES. 183 

voyez combien c'est une chose indigne d'une servante et épouse 
de Jésus, d'avoir attache à ceci ou à cela, désirer une charge 
et en avoir une autre à contre-cœur. Que s'il y en a quelqu'une 
qui ait de ces affections, qu'en ce moment où je parle, elle s'en 
défasse, et les remette aux pieds de Notre-Seigneur, duquel 
la bonté est si grande qu'il ne faut qu'un moment pour nous 
convertir à lui, et il nous reçoit à bras ouverts. Que, donc, 
chacune reçoive humblement, comme de la main de Notre-Sei- 
gneur, ce qu'il lui écherra, et que toutes se résolvent, par une 
entière soumission à sa volonté, à faire cordialement et de bon 
cœur ce que l'obéissance lui ordonnera; car, sachez, mes chères 
Sœurs, que ce n'est rien de plier le col sous l'obéissance, si 
on ne plie de bon cœur le jugement et tout l'intérieur. Bien- 
heureuses les filles de la Visitation qui seront tellement démises 
d'elles-mêmes que leurs supérieures les trouvent toujours prêtes 
à faire ce qu'elles voudront ! 



EXHORTATION VIII 

(Faite en janvier 1G33) 
SUR LE BON USAGE DU TEMPS. 

Mes très-chères Sœurs, il serait bien à désirer que nous ne 
fussions pas telles à la fin de cette année que nous sommes 
maintenant ; mais que nous l'employassions mieux que celle 
qui est passée, en laquelle nous avons eu pourtant des bonnes 
pensées et des bons désirs; néanmoins, si nous mettons la main 
à la conscience, et que nous regardions devant Dieu, sans nous 
flatter, nous verrons clairement que nous n'en avons pas tiré 
grand fruit, et que nous avons fort peu avancé au prix de ce 









.« 



m 



1 





184 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

que nous eussions fait, si nous eussions fait valoir les grâces et 
les moyens que Dieu nous a présentés, et que nous eussions 
fait tout le bon usage que sa douce bonté requérait de nous, 
selon ses desseins éternels. 

Il y a bien de la différence entre se regarder devant Dieu, et 
se regarder devant soi-même : si nous nous regardons devant 
Dieu , nous nous verrons telles que nous sommes ; mais si nous 
nous regardons devant nous-mêmes, nous nous verrons telles 
que notre amour-propre nous suggérera. Il nous fait bien du 
mal, cet amour de nous-même ; assurez-vous, mes Sœurs, que 
si nous ne le mortifions et ne ruinons ses propres recherches, 
ses propres intérêts, cette vanité et bonne opinion de nous- 
mêmes , nous n'avancerons point en notre voie; nous demeu- 
rerons toujours des naines en la vertu; nous ne rendrons point 
à Dieu ce que nous lui devons et à notre vocation. Il n'y en a 
pas une ici qui soit enfant; plût à Dieu que nous le fussions 
bien en innocence et humilité. Nous avons donc assez de juge- 
ment et d'esprit pour savoir et considérer ce que notre Institut 
demande de nous, les grandes obligations que nous avons, par 
notre vocation, de tendre à une grande et épurée perfection : 
c'est à quoi je vous exhorte, mes chères Sœurs, autant qu'il 
m'est possible, et m'y exhorte aussi moi-même la première, 
comme en ayant le plus de besoin. 

Si nous nous déterminons, à bon escient, de faire ce que nous 
devons, nous glorifierons Dieu, nous consolerons nos supé- 
rieures, et notre âme sera en paix; nous vivrons contentes et 
en repos en cette vie, laquelle se passe et s'en va. Nous cou- 
rons à notre fin comme les eaux courent et se vont rendre à la 
mer, qui est leur fin et le lieu de leur centre, où elles s'arrê- 
tent. Que pouvez-vous vivre? vingt ans, trente ans, cinquante 
ans. Hélas ! peut-être n'avons-nous qu'un jour, voire, qu'une 
heure et un moment : cela est dans les décrets éternels de 
Dieu, qui a compté tous nos jours, qui sait ce qu'il nous veut 






EXHORTATIONS POUR QUELQUES FETES. 185 

donner, et combien il nous en faut pour faire notre salut et ten- 
dre à la perfection à laquelle il nous appelle. Faisons en sorte 
que nous lui rendions bon compte du temps qu'il nous donnera, 
s'il nous donne cette année entière, ou qu'il ne nous en donne 
qu'un mois, une semaine, un jour ou un instant; enfin, em- 
ployons bien ce qu'il nous donnera, pour lui en rendre bon 
compte, et ne nous faisons pas ce tort de le laisser écouler sans 
profiter. 

Nous n'avons pas besoin de faire rien de nouveau, ni d'être 
en peine pour connaître la volonté de Dieu ; car elle nous est 
signifiée et marquée dans nos règles. Marchons donc, mes 
Sœurs, par ce chemin-là, en général; et, pour notre particu- 
lier, suivons la direction de notre supérieure, et je vous assure 
que nous arriverons à bon port, et que Dieu nous consolera et 
bénira. 



EXHORTATION IX 

POUR LE PREMIER SAMEDI DE CARÊME. 

SUR LA VIGILANCE ET LA PRIÈRE. ADMIRABLE DÉFINITION DE L'ESPRIT 

DE LA VISITATION , PAR NOTRE BIENHEUREUX PÈRE SAINT FRANÇOIS 
DE SALES. 



Mes chères Sœurs, je n'ai à vous dire autre chose que deux 
mots, qui sont de Jésus-Christ même : « Veillez et priez, afin 
que vous n'entriez point en tentation. » Veillons donc, mes 
chères Sœurs, puisque nous savons que, bienheureux est le 
serviteur qui sera trouvé veillant par le Père de famille; veil- 
lons sur nous-mêmes, sur nos actions, paroles et pensées; sur 
notre esprit, afin qu'il ne s'occupe que de Dieu, en Dieu et 












186 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour Dieu; veillons sur notre âme, pour la conserver pure et 
fidèle, et pour tenir ses passions soumises et bien rangées ; enfin, 
veillons sur tout ce qui est en nous, afin que rien n'y soit hors 
de règle , que nos pensées soient de Dieu et nos paroles d'édi- 
fication au prochain; car, il arrive souvent, que, par nos dis- 
cours, on connaît que nous avons cessé de veiller sur nous- 
mêmes, et que nous ne craignons pas assez d'offenser Dieu; 
enfin, veillons aussi sur nos sens, pouE les mortifier, et afin 
qu'ils n'introduisent la mort dans notre âme; et, après que 
nous aurons bien veillé, prions, afin que Dieu vivifie notre foi, 
et pour faire voir que nous attendons tout notre secours de sa 
bonté, que nous avons mis en lui toute notre espérance, et que 
nous n'attendons aucun bien que de lui seul. Il faut, mes 
filles, nous affectionner surtout au saint recueillement et à la 
prière. 

Je me souviens, à ce propos, que le cardinal de Marque- 
mont, ayant demandé un jour à notre glorieux Père quelle 
intention il avait, en fondant une nouvelle religion de filles, puis- 
que déjà on en comptait un si grand nombre , notre aimable 
Saint lui répondit promptement : « C'est pour donner à Dieu 
» des filles d'oraison, et des âmes si intérieures , quelles soient 
» trouvées dignes de servir sa Majesté infinie et de l'adorer, en 
» esprit et en vérité, laissant les grands Ordres, déjà établis dans 
» l'Eglise, honorer Notre-Seigneur par d'excellents exercices et 
» des vertus éclatantes. Je veux que mes filles n'aient autre pré- 
y> tention que de le glorifier par leur abaissement; que ce petit 
» Institut de la Visitation soit comme un pauvre colombier d'in- 
» nocentes colombes, dont le soin et l'emploi est de méditer la loi 
» du Seigneur, sans se faire voir ni entendre dans le monde, 
» qu'elles demeurent cachées dans le trou de la pierre , et dans le 
» secret des mazures, pour y donner à leur Bien- Aimé vivant et 
» mourant des preuves de la douleur et de l'amour de leurs 
» cœurs par leur bas et humble gémissement. » 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 187 

Voyez-vous, mes Sœurs, comme nous devons être filles 
d'oraison, si nous voulons suivre les intentions de notre saint 
Père. C'est principalement dans ce temps de Carême, que nous 
devons nous appliquer à cet exercice, et où tout doit respirer 
le recueillement et la mortification, même dans nos récréa- 
tions. Je vous prie donc, mes Sœurs très-chères, de nous avan- 
cer dans les vraies vertus, suivant Notre-Seigneur dans le désert, 
et priant comme il nous l'enseigne, afin que nous n'entrions 
point en tentation. 



EXHORTATION X 

POUR LE DEUXIÈME SAMEDI DE CARÊME. 



SUR L'EXCELLENCE DE LA PERFECTION DE L INSTITUT , QUI EST DES PLUS 
PURES QUE L'ON PUISSE TROUVER EN l'ÉGLISE DE DIEU. 

Je ne puis rien présenter à vos yeux , en ce saint temps de 
Carême, mes chères Sœurs, rien, dis-je, qui soit plus pressant 
que l'obligation que nous avons de tendre à la perfection, car 
ce n'est pas jeu d'enfant. Nous nous sommes toutes, de franche 
volonté , obligées d'y tendre , par des vœux grandement solen- 
nels; et ce n'est pas à une petite perfection, ains à la perfection 
de notre vocation , et chacun tient que la perfection de la Visi- 
tation est des plus grandes, pures, solides et vraies qui soient 
au monde. Ce qui est très-certain, car si notre Bienheureux 
Père , qui avait connaissance de tous les états de perfection , en 
eût trouvé une plus pure et plus relevée, il nous l'aurait donnée. 
Or, nous nous devons fort humilier, et remercier Notre -Sei- 
gneur de nous avoir mis dans une voie si sainte , où nous pou- 






188 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vons marcher assurément. Mais, mes chères Sœurs, pensez et 
repensez à ce que notre Bienheureux Père a dit, que pour avoir 
l'esprit de la règle, il faut la pratiquer. Je vous en dis de même, 
que pour avoir la perfection de notre vocation , il faut pratiquer 
les enseignements qui nous y sont donnés. 

Sur cela, je vous prie donc, mes chères Sœurs, que ce saint 
temps du Carême ne se passe pas sans que vous voyiez vos Rè- 
gles, Constitutions et Coutumier; nous ne les lisons point assez. 
Ce n'est pas que je veuille que vous lisiez le Cérémonial et le 
Directoire; mais je vous conseille, de tout mon cœur, de voir 
les saints documents qu'ils nous donnent, comme aussi les 
Ecrits de notre Bienheureux Père. Vous y verrez des miroirs de 
la perfection à laquelle-cette vocation nous oblige, où elle nous 
appelle. Ah ! mes chères Sœurs, nous sommes si bien instruites ! 
Allons donc fervemment en notre voie, et suivons l'esprit qui 
nous conduit, car il est assuré. 

Aimons Notre-Seigneur et le servons avec crainte, mais d'une 
crainte amoureuse, chaste et filiale, qui craint de ne pas assez 
plaire à son Epoux , d'offenser son Père , de déplaire à ce divin 
Amant; et, croyez-moi, mes Sœurs, quoiqu'on vous dise qu'il 
faut aller par des voies relevées, tandis que nous sommes en 
cette vie, il faut craindre Dieu. Bienheureux qui craint Dieu et 
assure sa vocation par de bonnes œuvres, et qui opère son salut 
en crainte et tremblement. Voilà ce que la sainte Écriture nous 
dit; et l'on ne peut conserver un vrai et efficace désir de servir 
Dieu, si l'on n'a pas une sainte crainte de lui déplaire, de l'of- 
fenser, et de lui donner sujet de retirer de nous sa grâce et ses 
inspirations. 




EXHORTATIONS POUR QUELQUES FETES. 



189 



EXHORTATION XI 

(Faite ea 1630) 

POUR LE SAMEDI AVANT LE DIMANCHE DE LA PASSION. 

SUR LA MORT ET LES SOUFFRANCES DU SAUVEUR. 

Mes chères Sœurs, je n'ai que deux mots à vous dire. La 
sainte Église, comme une soigneuse et charitable mère, nous 
propose, le dimanche de la Passion, pour nous prévenir et 
nous remémorer spécialement les travaux du Sauveur, afin que 
nous préparions nos cœurs pour célébrer dévotement cette très- 
grande et sainte semaine, en laquelle l'œuvre de notre Rédemp- 
tion a été si copieusement parachevée. Cette Rédemption com- 
mença dès l'instant de l'adorable conception du Verbe Eternel, 
aux très-pures entrailles de la Vierge, sa sainte Mère, et elle se 
paracheva en la Passion du Sauveur, comme il dit à son Père : 
Mon Père, tout, est consommé! toute l'œuvre que vous m'aviez 
commise est achevée. 

Ah! que bienheureuses serions-nous, mes chères Sœurs, si, 
à l'heure de notre mort, nous pouvions dire à Notre-Seigneur, 
avec vérité : Mon Seigneur et mon Dieu, l'œuvre de ma perfec- 
tion que vous m'avez commise est achevée : j'ai tout accompli 
mes vœux et obligations. Donc, mes chères Sœurs, ce dimanche 
nous fait ressouvenir de nous préparer, par une sainte ressou- 
venant des travaux du Sauveur, à la célébration de la sainte 
semaine, considérant ce que Dieu a fait pour nous, et nous en- 
courager à l'imiter. Que, s'il a fallu, comme dit l'Ecriture, que 

le Fils de l'homme soit entré dans sa gloire et en son royaume, 
par multitude de travaux et tribulations, nous sommes déçues , 

si nous pensons y entrer par quelque autre chemin. Mon Dieu! 

mes chères Sœurs, s'il est dit qu'il a fallu que le Fils de 







190 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

l'Homme soit entré dans son héritage, dans un royaume déjà 
sien, par la douleur et tribulation, pensons-nous, chétives et 
misérables créatures, d'y entrer par les plaisirs, et en conten- 
tant notre sensualité! Oh! Dieu nous garde de cette témérité! 
aimons, aimons nos petites souffrances, et préparons-nous, par 
la considération de celles de Notre-Seigneur, à de plus grandes, 
quand il lui plaira nous les envoyer. Cependant faisons profit 
de ce saint temps ; tenons-nous au pied de la croix du Sauveur, 
écoutons ses paroles, et les gardons dans notre cœur; deman- 
dons-lui une goutte de son sang pour embaumer nos cœurs , ou 
plutôt remercions-le de ce qu'il nous le donne, pour purifier 
nos âmes, et qu'il les rachète par sa propre vie; et tâchons de 
bien mourir à nous-mêmes, à nos inclinations, et en tout ce qui 
est de la nature corrompue, et Dieu nous fera vivre d'une vie 
nouvelle, en sa grâce et en son amour, en ce monde, et puis à 
jamais dans sa gloire , se donnant lui-même pour récompense 
de nos petits travaux. 



II! 



EXHORTATION XII 

POUR LA FÊTE DE LA PENTECOTE. 

SDR LES DISPOSITIONS Qo'lL FAUT AVOIR POUR ATTIRER EN SOI 

l'esprit-saimt. 

Mes très-chères filles, j'ai pensé vous dire dans quelles 
dispositions il faut être pour recevoir le Saint-Esprit. Je vous 
assure qu'il n'en faut point d'autres que se tenir bien proche 
de ce divin Esprit, et se vider de soi-même. Je réfléchis- 
sais, ces jours passés, d'où venait que nous n'avancions pas 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 191 

assez, et il me vint en pensée que ce qui nous empêche le plus, 
ce sont les réflexions inutiles de notre esprit, auxquelles nous 
nous arrêtons trop. Comme, pour l'ordinaire, ce sont des pen- 
sées indifférentes, nous ne prenons pas assez soin de nous en 
détourner fidèlement. Oh! si c'étaient des pensées mauvaises, 
ou des tentations, nous les combattrions; car cela est si mani- 
festement mauvais, que nous ne saurions y adhérer. Mais nous 
ne nous vidons pas assez de nous-mêmes; nous sommes trop 
attachées à notre amour-propre, à nos propres intérêts, à notre 
propre volonté, à nos inclinations et à nos commodités. Dieu ! 
laissons un peu ce nous-même, et jetons-nous à corps perdu à 
la merci de la divine Providence. 

Serait-il possible que nous ne voulussions pas pratiquer les 
saintes maximes de notre Bienheureux Père ? Elles tendent toutes 
à la simplicité d'esprit et à la totale dépendance de Dieu. Ne sa- 
vons-nous pas combien il avait d'aversion aux réflexions inu- 
tiles, et combien grand était le soin avec lequel il voulait que 
l'on travaillât à s'en affranchir? Qu'est-ce qui a plus éclaté en 
lui que la simplicité et la dépendance de Dieu, qu'il possédait 
si éminemment, et d'où procédaient toutes les autres vertus, 
comme de leur source? Quelle simplicité et candeur d'esprit 
n'avait-il pas! il se tenait par là presque continuellement 
occupé en Dieu. Oh! qu'il était entièrement vide de lui-même! 
c'est pourquoi il a été pleinement rempli de l'Esprit divin. 
Quel abandon et quelle entière dépendance de la volonté divine 
et du bon plaisir éternel! Avec quelle souplesse, humilité et 
douceur s'est-il toujours laissé conduire et manier, au gré de 
ce grand Dieu, sans aucune résistance ! Il a fidèlement pratiqué 
ce qu'il nous a tant recommandé , de ne rien refuser et de ne 
rien demander, mais de se reposer sur le soin paternel de l'ai- 
mable Sauveur de nos âmes. 

Je vous conjure donc, mes chères filles, autant qu'il m'est 
possible, pour l'honneur et la grâce que nous avons d'être filles 



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1 








1 





192 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

de ce saint Père, et par le respect que nous lui devons, d'entre- 
prendre, à bon escient, l'œuvre de votre perfection, par les 
moyens qu'il nous a laissés , en sorte que nous n'ayons désor- 
mais qu'un seul soin, qui est de produire deux actes : l'un de 
fidélité à notre vocation , et à bien employer les occasions que 
Dieu nous présente, quelques petites et légères qu'elles nous 
semblent être; et l'autre , d'être fidèles à l'oraison et à la morti- 
fication. Examinons-nous bien, mes Sœurs, et nous trouverons 
que notre défaut et notre retard ne viennent que de ce que nous 
ne nous mortifions pas assez, et que nous ne faisons pas bien 
l'oraison. 

Un autre acte est de nous tenir en tranquillité auprès de Notre- 
Seigneur, ne nous arrêtant en aucune façon aux pensées et ré- 
flexions inutiles; mais nous occupant amoureusement et fami- 
lièrement, avec simplicité et humilité, en la sainte présence de 
Notre-Seigneur, notre doux et aimable Époux, nous abandon- 
nant sans réserve à lui, afin qu'il fasse de nous tout ce qu'il lui 
plaira. 

Nous sommes de bonnes filles, à la vérité; mais, certes, il 
faut bien passer plus avant, car je ne vois pas assez reluire, 
parmi nous, la fidélité dans les occasions de pratiquer la vertu, 
ni dans le recueillement. Nous nous laissons trop dissiper; nous 
craignons trop la mortification; nous n'avons pas assez de cou- 
rage à nous vaincre, et à faire une continuelle guerre à nos hu- 
meurs et à nos penchants; nous n'aimons pas assez la souf- 
france. C'estpourquoi, commençons dès maintenant; faisons 
bien tout ce que je viens de dire, et je puis vous assurer que le 
reste suivra, que nous nous disposerons à bien recevoir le 
Saint-Esprit, que nous lui préparerons une agréable demeure 
dans nos âmes, et que nous recevrons, toutes en général et 
chacune en particulier, quelques grâces extraordinaires du 
Saint-Esprit. Et j'en serais très-aise, s'il plaisait ainsi à Dieu, 
afin que par ce moyen nous puissions être fortifiées pour faire 









EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 193 

progrès en notre voie, et pour faire violence à nos mauvaises 
inclinations. 

Faisons-le donc, mes très-chères filles; tenons-nous bien 
serrées et attentives auprès de Dieu, non pour demeurer tou- 
jours à genoux dans le chœur, mais employant bien le temps 
que nous y serons, soit pour faire l'oraison ou pour dire l'Of- 
fice, et nous détournant promptement des distractions et inuti- 
lités qui nous y pourront arriver. 

De même, toute la journée et à toute heure, même à tout 
moment, si nous pouvions, élançons notre cœur en Dieu; te- 
nons-nous en la disposition de nous laisser conduire à sa divine 
bonté, et d'acquiescer promptement aux effets de son bon plai- 
sir en tout ce qu'il permettra nous arriver. Voilà donc le seul et 
vrai moyen de nous disposer à recevoir les grâces que Dieu 
nous a préparées. Pratiquons le bien durant cette octave, rap- 
pelons-nous encore, pour nous y exciter fortement, que c'est 
l'intention de nos constitutions, puisqu'elles nous ordonnent 
trois jours de retraite avant la Pentecôte. Donc, durant l'octave 
de celte grande fête, tenons-nous fort recueillies, en actions de 
grâces de ce singulier bénéfice que Dieu a accordé au monde, 
en envoyant son Saint-Esprit. Enfin, mes chères filles, durant 
tout le cours de notre vie, ne nous éloignons jamais en rien, 
autant qu'il nous sera possible, de ce saint exercice. 



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13 



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I 












194 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



EXHORTATION XIII 

(Faîte en 1632, après sa réélection) 

GRAND DÉSIR DE LA SAINTE DE RECEVOIR l'eSPRIT-SAINT, SA RÉSOLUTION 
A CONDUIRE LES AMES SANS ÉCOUTER LES PLAINTES DE LA NATURE. 

Mes très-chères Sœurs , nous voici à la veille de cetle grande 
fête, en laquelle Dieu fit ses dons à son Eglise, et surtout le 
don de son Saint-Esprit vivifiant; car, bien que le Sauveur ayant 
employé trois ans pour enseigner et instruire ses Apôtres en sa 
sacrée humanité, néanmoins, ils étaient si faibles et si gros- 
siers, que Notre-Seigneur leur voulut envoyer son Saint-Esprit, 
qui est l'amour de lui et de son Père éternel. Ce Saint-Esprit 
est amour, procède d'amour, et communique amour, force, 
sagesse et tous les autres dons que vous savez. Or, mes chères 
Sœurs, j'ai grand désir qu'en cette fête amoureuse ce feu 
vienne dans nos cœurs, pour réveiller notre lépidité et embra- 
ser notre froideur. 

Mais, savez-vous ce qu'il faut faire pour recevoir le Saint- 
Esprit? Il faut être assise : cela veut dire avoir l'esprit et l'af- 
fection en solitude, s'élevant, comme dit un Prophète, au- 
dessus de soi-même. Il faut demander ce Saint-Esprit, le 
désirer par affection, et l'attirer par bonnes actions; et, si 
nous sommes si heureuses de le recevoir en l'esprit d'humilité, 
il apportera en nos cœurs et en nos âmes la lumière pour notre 
amendement, et la grâce et l'amour pour notre avancement, en 
cette voie d'amour, ce que je désire bien fort, mes chères 
Sœurs. 

Et, puisque Dieu m'a encore commis le soin particulier de 
vos âmes, je me résous, moyennant sa divine assistance, de ne 
rien laisser en arrière pour votre avancement en la voie de 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 195 

Dieu. Oui, je crois que c'est Dieu qui m'a donné cette charge, 
car je l'ai grandement prié afin de ne pas l'avoir. Sa bonté sait, 
que de me voir chargée, ce n'est pas mon inclination, et que 
je n'y vois que sa seule et pure volonté , que j'adore de toute la 
soumission de mon cœur. Et puisque donc sa bonté me com- 
mande de travailler encore ces trois ans, dans cette vigne, j'y 
mettrai ma dernière main. Oui, mes très-chères Sœurs, je ne 
vous le cèle point, je vous le dis ouvertement, ce sera mon 
dernier triennal, pendant lequel, Dieu aidant, je me consu- 
merai à votre service. Je vous consacre mon âme à cet effet, 
et emploirai les forces démon corps, et le peu d'esprit que 
Dieu m'a donné à votre service, et ceci à toutes également; 
car, grâce à sa Bonté, je n'ai inclination ni aversion particu- 
lière pour aucune de mes Sœurs. J'aime celles qui sont bonnes, 
parce que Dieu habite en elles; j'aime celles qui ne sont pas si 
bonnes, parce qu'en elles Dieu veut que je pratique la sainte 
vertu de charité. Celles qui font le mieux me donnent le plus 
île consolation; celles qui ne font pas si bien m'affligent le 
cœur; mais, toutes pourtant, mon àme et mon esprit les 
aiment, et me consumerai à les aider, servir et secourir; car, 
enfin, mes chères Sœurs, ces trois ans du dernier triennal de 
ma vie, mon àme vous est entièrement dédiée et consacrée. Je 
vous servirai toutes en tout, et cela de toute retendue de mes 
forces, que je suis résolue d'employer pour vous jusqu'au der- 
nier soupir. 

Je ne prétendais pas de tant vivre , ni que mon pèlerinage 
me fût tant prolongé ça-bas; personne ne le croyait aussi; 
mais puisqu'il plait à Notre-Seigneur qu'en la fin de ma vie 
je fasse encore ce triennal, je mettrai ma dernière main en 
celte vigne, et consumerai toute ma force et ma substance 
pour la faire fructifier. Je ne sais pas, mes chères Sœurs, si 
Dieu me laissera vous servir ces trois ans durant, car la vie, 
en cet âge vieux, est fort incertaine; mais, soit que Dieu me 

13. 






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: 




11 






I 



196 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

lire au commencement, au milieu ou à la fin de ma carrière, 
cela m'est tout indifférent; soit fait ce que Nôtre-Seigneur 
trouvera bon. 

Toutefois, sa bonté me donne quelque espérance qu'après 
ces trois ans il me donnera quelques mois ou quelques ans de 
repos, selon qu'il lui plaira, pour penser un peu à moi; car, 
hélas ! mes chères Sœurs, il y a vingt-deux ans que je pense aux 
autres, et n'ai presque pas le loisir de penser à moi. Dieu dispo- 
sera de mes ans, de mes mois, de ma vie, de ma mort, selon 
sa sainte volonté : je ne m'en mets point en peine; mais je vous 
le dis, mes chères Sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me 
voyez plus veillante sur vous que jamais; car j'ai ce sentiment 
au cœur, qu'il faut que le dernier triennal que je ferai porte 
coup, et que, sur la fin de ma chétive vie, vous me donniez le 
contentement de vous voir coopérer aux desseins de Dieu sur 
vous, et à mon petit service, qui vous sera tout dédié. 

Mes Sœurs, croyez-moi, cette vie est trompeuse et incertaine, 
ne nous y attachons pas ; mais , comme dit saint Paul : Que 
notre conversation soit au ciel : cherchons les choses d'en haut, 
méprisons celles d'en bas : dépouillons-nous de nous-même, 
en sorte que nous puissions dire cette heureuse parole de ce 
grand Apôtre : Je vis, non pas moi, mais Jésus-Christ vit en 
moi. Voilà, mes très-chères Sœurs, ce que je désire, que nous 
mourions en nous, afin qu'en nous vive Celui par lequel nous 
ne pouvons vivre. Je n'ai que cela à vous dire, Dieu me l'a 
donné , car je ne l'avais pas prémédité. 

[Un peu avant le chapitre, cette unique Mère dit à une Sœur : 
Voyez-vous, tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur 
répugne à cette charge, et je l'accepte seulement pour le bon 
plaisir de Dieu, car, hélas! je suis sur la fin de ma vie, et j'ai 
besoin dépenser à moi. ] 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FETES. 



197 



EXHORTATION XIV 

(Faile en 1631) 

LA VEILLE DE LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ. 



SL'R L OBLIGATION DE RUINER LA NATL'RE POUR FAIRE REGNER LA GRACE. 

La dévotion des filles de la Congrégation doit être forte, pour 
entreprendre la ruine de leurs inclinations, affections et pro- 
pensions. Voici qui se rencontre fort à propos, pour ces bonnes 
filles qui sont ici pour demander leur essai. Mes filles, il faut 
bien comprendre ceci; l'on vient à la religion pour vaincre ses 
inclinations, habitudes et propensions, afin d'ajuster tout cela 
aux Règles du couvent. 

Mes Sœurs, je vous dis souvent que le ciel souffre violence et 
que les vainqueurs efforts le ravissent. Qui veut aller à la per- 
fection, doit renoncer à soi-même et porter sa croix. Ce sont, 
tout cela, des paroles prononcées par la Vérité éternelle. J'ai 
ce sentiment au cœur; il faut se faire violence, autrement point 
de vertu. Notre Bienheureux Père disait que la mesure de la 
Providence de Dieu était la mesure de notre confiance; et moi 
je vous dis que la mesure de notre perfection est celle de notre 
mortification. Nous avons autant d'amour de Dieu que nous 
nous mortifions et que nous anéantissons notre nature, soigneu- 
sement, pour l'amour de sa bonté, qui nous donne beaucoup, 
ses bénédictions étant immenses; mais, par notre lâcheté, nous 
lui donnons peu. C'est une grande parole, elle est pourtant 
véritable : Nous ne serons jamais agréables à Dieu qu'en détrui- 
sant notre nature, et nous ne jouirons jamais de la paix inté- 
rieure, que par la mortification intérieure et l'entier renonce- 
ment à toutes nos inclinations. Jamais, vous le dis-je encore 
une fois, nous ne savourerons la douceur de la familiarité de 



» 



■ 



I 



' 



198 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

l'âme avec son Dieu , que lorsque nous serons déterminées à 
suivre, et que nous suivrons au péril de toutes nos inclina- 
tions, affections, habitudes et propensions, tout ce qui nous est 
marqué, qui n'est autre que l'amortissement de la nature, le 
mépris du monde et la vraie fidélité à Dieu. Si nous faisons ceci, 
ce ne sera pas sans peine; mais, là où il y a de l'amour, il n'y 
a point de travail; et, d'ailleurs, un moment de la jouissance 
intérieure de Dieu vaut plus que tous les plaisirs que la propre 
volonté nous ferait jamais goûter, ensuite de nos inclinations. 
Regardons la bienheureuse éternité qui nous attend. Ah ! mes 
Sœurs, elle mérite bien que nous nous violentions pour l'ac- 
quérir; et puis, c'est la volonté de Dieu, et cela devrait suffire 
pour nous faire entreprendre courageusement la destruction de 
la nature. 

Il y a vingt et un ans que notre Congrégation commença ; 
nous allons demain commencer une nouvelle année [de l'Insti- 
tut]. Je vous supplie que nous commencions aussi une nou- 
velle vie en la ferveur, en la mortification et l'anéantissement 
de nous-mêmes, afin qu'à mesure que nous vieillissons nous 
profitions. Toutes, tant que nous sommes, nous avons besoin 
de nous combattre, de nous faire force et de nous surmonter. 
Je dis toutes, les vieilles et les jeunes, les anciennes et les 
nouvelles, sous la protection de la très-auguste Trinité , dont 
nous célébrons la fête. Il faut nous renouveler toutes, en l'exacte 
observance, et, pour cela, il faut se vaincre. Partant, mes 
Sœurs, je vous annonce la guerre contre vous-mêmes, contre 
la nature; soyons courageuses et vaillantes en ce combat, 
appuyées sur la grâce de Dieu, qui ne nous manquera pas, 
pour cet effet; car il la donne à ceux qui la lui demandent hum- 
blement. Nous n'avons besoin qu'à nous déterminer à tout tuer, 
et nous confier en sa divine Bonté. Je n'ai pas autre chose à 
vous dire , mes chères Sœurs. 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FETES. 



199 



EXHORTATION XV 

POUR LA FETE DE SAINT JEAN-BAPTISTE. 

SUR LES VERTUS Qu'lL PRATIQUA AU DÉSERT. 

Ayant une fois demandé à notre Bienheureux Père quelques 
sujets de considérations sur la fête de saint Jean-Baptiste, il me 
dit que rien n'était plus doux à son esprit que de penser que ce 
grand Saint avait connu Notre-Seigneur dès le sein de sa Mère, et 
que, tressaillant de joie à son arrivée, il avait procuré à sainte 
Elisabeth, sa mère, le bonheur de participera cette connaissance 
et à cette joie, sentant les doux mouvements que la présence du 
Sauveur causait en ce cher fils de ses entrailles; et, ce qui est 
plus admirable, continue notre Bienheureux Père, c'est qu'après 
une telle faveur, saint Jean se soit volontairement privé de celle 
devoir et d'entendre son cher Maître, puisque, selon le témoi- 
gnage de l'Écriture, il ne lui parla jamais, et que, sachant 
même qu'il prêchait, et se communiquait à tout le monde dans 
la Judée, il passa vingt-cinq ans dans le désert, assez près de 
lui, sans lui rendre réellement aucune visite, quoique pour- 
tant son insigne mortification lui méritât la grâce d'en jouir spi- 
rituellement. Peut-on trouver une plus parfaite abnégation, que 
d'être si proche de son souverain et unique amour, et, pour 
l'amour de ce même amour, s'abstenir de le voir et de l'entendre. 

Il faut faire de même, me dit notre Bienheureux, auprès du 
Très-Saint Sacrement, où nous savons que Jésus-Christ réside; 
ne pouvant le voir et goûter, même en esprit, il faut l'adorer 
par la foi et le glorifier dans notre délaissement. Il ajouta qu'il 
n'aurait su dire si cet admirable Précurseur était un homme 
céleste, ou un ange terrestre, que sa casaque d'armes marquait 
son humilité qui le couvrait tout. Sa ceinture de poils de cha- 



■ 



Il ■! 







2C0 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL 

meau autour des reins signifiait son austère pénitence, qu'il 
ne mangeait que des sauterelles, pour faire voir que, quoiqu'il 
fût sur la terre, il ne laissait pas de s'élever incessamment vers 
le ciel; le miel sauvage dont il assaisonnait sa nourriture mar- 
quait la suavité de son amour, qui adoucissait toutes les rigueurs, 
mais que cet amour était sauvage, ne l'ayant appris d'autres 
maîtres que des plantes et des chênes. Mais nous, poursuivit ce 
saint Père, pouvons apprendre ce même amour de la considé- 
ration des vérités célestes, de l'exemple de nos Sœurs et de 
toutes les créatures? Écoutez comme elles crient à l'oreille de 
notre cœur : Amour, amour « saint amour! ajoutait-il , venez 
donc posséder nos cœurs. » 

Mes filles, si j'osais mêler quelques-unes de mes pensées 
avec celles de notre grand Saint, je dirais que saint Jean ne 
parla jamais d'une manière plus admirable que lorsqu'il fut 
interrogé qui il était, car il répondit toujours par une humble 
négative; et, quand il fut obligé de répondre positivement, il 
dit qu'il n'était quW voix, comme voulant dire qu'il n'était 
rien, paroles, en vérité, bien dignes d'un prophète, et du plus 
grand d'entre les hommes, puisque David nous assure que 
toute la terre n'est rien devant le Seigneur. Mes chères filles, 
ses paroles me pénètrent, je vous en assure, je ne suis rien de- 
vant mon Dieu, et avec combien de justice dois-je rendre ce 
témoignage de moi-même, entendant que tous les peuples de 
l'univers ne sont rien devant ses yeux. Cette pensée est fort 
salutaire, mes chères Sœurs, car elle porte l'âme à la connais- 
sance de sa bassesse et de son abjection, où pourtant elle ne 
doit pas s'arrêter; mais passer au plus tôt à l'amour de cette 
même abjection, qui lui fera désirer d'être tenue et traitée à 
proportion de ce rien qu'elle a reconnu en elle. L'humilité est 
le siège de la grâce. Vous savez qu'il est dit : sur qui reposera 
l'esprit du Seigneur, sinon sur celui qui est humble et doux de 
cœur. Ce fut pour cela que le grand Précurseur, étant venu pré- 



■ 



■:X 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 201 

parer les voies de notre bon Maiire, nous a donné ce rare 
exemple d'humilité, disant qu'il n'était qu'une voix et un rien, 
niant même d'être ce qu'il était. Mes filles, si nous nous abais- 
sions avec une profonde humilité de cœur, le Tout-Puissant 
s'abaissera jusqu'à nous et nous remplira de son esprit et de 
sa grâce, c'est ce qu'il fait en nous donnant son fils Jésus-Christ 
pour vrai Maître de l'humilité, et qui ne se plaît que dans 
les âmes humbles, petites, et anéanties ; si nous l'écoutons bien , 
nous entendrons les leçons divines qu'il nous fera; mais, si nous 
ne l'écoutons point, il ne daignera plus se communiquer à 
nous, et malheur s'il cesse de nous apprendre! Élevons nos 
cœurs vers la miséricorde infinie de ce divin Agneau que saint 
Jean est venu manifester; que notre élévation, pourtant, soit 
toujours accompagnée d'un abaissement profond, à la vue de 
notre indignité et faiblesse; oui, je vous le dis, mes Sœur.s, les 
trésors immenses des richesses de Dieu ne se donnent, et ne se 
dispensent qu'aux âmes pauvres, c'est-à-dire humbles et basses, 
qui sont dénuées de leur propre estime; soyons donc telles, 
mes chères Sœurs, et Dieu nous enseignera lui-même sa vo- 
lonté et le chemin du ciel. 




EXHORTATION XVI 

(Faite le '28 juiti 1625) 

POUR LA FÊTE DE LA VISITATION. 

sur l'obéissance et la modestie de la sainte vierge. 

Mes très-chères filles, je n'ai guère à vous dire, car le temps 
est court; je vous prierai seulement de vous préparer, autant 
qu'il se pourra, à recevoir les visites de la Sainte Vierge, notre 



■ 




202 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

bonne Maîtresse, le jour de notre grande fête de la Visitation, et 
de nous occuper, entre ci et là, à considérer son voyage, auquel 
je vois reluire principalement deux vertus : la prompte obéis- 
sance et la modestie, lesquelles je vous conjure de pratiquer à 
son imitation, jusqu'au jour de la fête et toute l'octave, que 
vous y apportiez une attention particulière en sa faveur. Hélas ! 
nous lui devons beaucoup, à cette sainte Dame ! Considérons-la 
donc, en ce voyage, et voyons que cette rare, divine et surna- 
turelle modestie , qu'elle avait, provenait de ce que sa vie inté- 
rieure était fichée en son Fils, quoiqu'elle ne le vît pas; mais 
elle le sentait et portait en ses saintes entrailles. Oh! c'est ici, 
mes filles, où je vous désire grandement affectionnées et fidèles 
à cette continuelle présence de Dieu, qui nous est étroitement 
commandée en nos constitutions, qui disent que la supérieure 
nous, en ressouviendra et prendra garde que l'on pratique cet 
exercice; car, enfin, c'est l'unique moyen pour acquérir cette 
modestie, d'autant que de l'intérieur procède infailliblement 
l'extérieur. Si votre esprit se tient bien proche de Dieu, que tous 
vos sens et passions intérieures soient bien rangées, que votre 
cœur soit en bonne posture, assurément votre extérieur et tous 
vos déportements seront bien composés et ajustés, et vous don- 
nerez bonne odeur à votre prochain; car, celte vertu est de si 
grande édification et bon exemple qu'il ne se peut dire. Elle 
est aussi extrêmement nécessaire aux âmes religieuses dont 
elle doit être tout l'ornement. Or sus, mes chères filles, 
n'agréez-vous pas toutes d'entreprendre ce défi? Je puis vous 
assurer que, si nous le faisons, notre chère et sacrée Maîtresse 
nous comblera de grandes bénédictions et visites, car je sais 
que son crédit est grand. 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FETES. 203 

EXHORTATION XVII 

POUR LA FETE DE LA NATIVITÉ DE NOTRE-DAME. 

SUR LES VERTUS QUI ONT RRILLÉ EN SA NAISSAXCE. 

Mes très-chères filles, je n'ai qu'un mot à vous dire, car la 
fête de demain nous prêche assez, et nous fournit de grandes 
considérations pour renouveler nos bons propos et résolutions. 
Certes, puisque nous avons reçu le bonheur et la grâce inesti- 
mable d'être appelées plus spécialement sous la protection de 
la très-Sainte Vierge plus qu'aucune autre Religion, qui soit en 
l'Eglise de Dieu, aussi avons-nous véritablement plus d'obliga- 
tion qu'aucune autre de lui être dévotes et de l'imiter en ses 
vertus; car notre Institut est totalement dédié au culte de Dieu 
et à l'honneur et service de Notre-Dame ; c'est pourquoi nous 
disons continuellement son Office et n'en chantons point d'autre. 

Or cette Vierge sacrée a eu toutes les vertus éminemment et 
plus parfaitement que nulle autre créature; mais celles qui ont 
davantage éclaté et relui en elle, c'est, à mon avis, sa grande 
pureté, innocence, simplicité et modestie, car elle parlait peu. 
Je désirerais donc extrêmement, mes chères filles, que vous 
l'imitiez, surtout en ces vertus ici, et que, durant cette octave, 
vous y fissiez une attention plus particulière , tenant vos âmes , 
vos cœurs et vos esprits en grande pureté et fuite de toute pen- 
sée inutile, allant à Dieu en toutes choses, avec une grande 
simplicité, sans vous fourvoyer ni à droite ni à gauche, vous 
rendant cordiales et respectueuses les unes aux autres, et enfin 
produisant fréquemment des actes de révérence, d'amour et de 
confiance filiale envers cette grande Reine et Impératrice du 
ciel et de la terre, qui nous vient naître. Ne la regardons pas, 
je vous prie, comme un autre enfant; mais comme une créature 








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204 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

choisie, de toute éternité, de la divine Majesté, pour être la 
Mère du Fils Eternel de Dieu, pour être comblée et remplie de 
tant de grâces, qu'après Dieu il n'y a rien de si grand que cette 
sainte Dame. Oh! que nous tirerions de grands profits, si nous 
faisions souvent ces considérations sur ces excellentes perfec- 
tions, pour nous en réjouir et louer Dieu, et nous exciter à cou- 
rir après les odeurs et parfums de ses vertus et exemples. 

Je me souviens que notre Bienheureux Père me dit une fois 
une chose qui est dans notre Petit Livret ; c'est qu'à la naissance 
de Notre-Seigneur, lorsque les rois vinrent pour adorer ce divin 
Enfant nouveau-né, cette glorieuse Mère ne se mit point en 
peine de leur faire de grandes harangues , ni de prendre une 
autre posture, d'autant que celle qu'elle avait prise pour la ré- 
vérence de la personne de son Fils était d'une si grande gravité 
et respect que rien plus ; et remarquez aussi qu'à l'endroit des 
pasteurs et bergers elle était fort simple, candide et cordiale, 
les caressant et regardant amoureusement. Nous devons tirer 
deux grands fruits de ceci : le premier, que nous devons conti- 
nuellement avoir une si grande modestie extérieure, qui pro- 
vienne d'une composition intérieure de toutes nos passions, qui 
soient bien mortifiées , et de tous nos sens qui soient bien re- 
cueillis près de Dieu, pour le seul respect de sa sainte présence, 
et de ses yeux, qui sont toujours fichés sur nous, et de telle 
sorte que quand on nous enverrait au parloir pour parler à des 
princes et princesses, nous n'eussions point de besoin de penser 
à ce que nous leur dirions, ni à composer une autre harangue, 
ains que nous leur disions simplement et rondement ce que 
Notre-Seigneur nous dirait, nous rendant humblement et fidè- 
lement attentives à lui ; et l'autre, que nous devons être fort 
simples, cordiales et naïves envers nos Sœurs, les respectant 
et aimant chèrement et précieusement, soit qu'elles nous soient 
supérieures, égales ou inférieures, les préférant toutes à nous, 
et ne nous préférant à aucune. Il me dit encore une fois ce 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 205 

Bienheureux, sur le sujet de cetle fête, que Notre-Dame ne 
naîtra jamais que dans les cœurs approfondis en humilité , et 
élargis en simplicité et cordialité. 

Or sus, mes chères Sœurs, prenons bon courage, jetons-nous 
autour du berceau de cette Reine des Anges et Avocate des pé- 
cheurs, notre chère et Irès-honorée Maîtresse! Recourons à sa 
poitrine maternelle, qui est toujours ouverte et embrasée de 
charité; demandons- lui ces saintes et désirables vertus, et lui 
protestons qu'avec son assistance nous travaillerons, tant qu'il 
nous sera possible, pour les acquérir, afin d'être ses filles, non- 
seulement de nom, mais aussi d'effet. Dieu, par sa douce bonté, 
nous en fasse la grâce ! 



n 



EXHORTATION XVIII 

POUR LE TEMPS DES RETRAITES. 
SUI! LE BÉNÉFICE DE I.A VOCATION. 

Mes Sœurs, j'ai cru qu'il serait bon, tandis que vous êtes en 
ce temps de récolleclion, que je vous suppliasse de considérer 
le bonheur de la vie religieuse, et la grandeur du bienfait de 
cetle vocation sainte , en laquelle Dieu , par sa grâce , nous a 
mises, et nous a tirées des vanités du monde, pour nous loger 
en sa maison. Oui vraiment, mes Sœurs, nous pouvons bien dire 
de la religion, que c'est la maison de Dieu et la porte du Ciel, 
et que Dieu y est; car, en vérité, celles qui l'y cherchent, en 
simplicité de cœur, ne manqueront de l'y trouver, et je les en 
puis assurer de sa part. Pensez et repensez, je vous prie, com- 
bien c'est de bonheur d'avoir été tirées, sans l'avoir mérité, du 



I 




206 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

service du monde, pour entrer en celui de Dieu, tirées Lors 
des occasions de commettre des grands péchés et d'en voir com- 
mettre de grands, pour être mises en une maison sainte, où 
nous pouvons ne faire que des actions de vertus , si nous vou- 
lons, et où nous ne voyons faire autre chose. Nous avons été 
tirées de mille et mille soins et sollicitudes du monde, pour 
n'avoir que le seul soin de plaire à Dieu , par la voie de nos 
règles et de nos observances. Le monde ne nous inquiète point; 
car nous sommes ici séquestrées de lui, et enfermées dans nos 
cloîtres bien- aimés, comme des âmes d'élite de Dieu, pour 
chanter continuellement le cantique de son amour et de son bon 
plaisir. Et pour le corps et pour l'esprit, nous jouissons de mille 
privilèges , dont les plus grandes dames du monde sont privées; 
car quand nous n'aurions que cette paix, suavité et tranquillité, 
sans autre soin que de plaire à Dieu, nous sommes trop heureuses. 
Voyez -vous, mes chères Sœurs, le bénéfice de la vocation 
religieuse doit être pesé, comme disait noire Bienheureux 
Père, au poids du sanctuaire, et gardons-nous, je vous prie, 
de n'être ingrates; offrons continuellement action de grâces 
à Dieu, pour ce bienfait. Le bon David ne demandait à Dieu 
qu'une seule chose, qui était, qu'il habitât en la maison du 
Seigneur tout le temps de sa vie. Hélas ! Dieu nous a , plusieurs 
d'entre nous, menées dans sa maison, sans que nous le lui 
ayons demandé , ains nous lui avons quelquefois apporté de la 
résistance à ses douces inspirations, et pourtant sa bonté n'a 
pas laissé de nous tenir par la main, voire, nous porter entre ses 
bras, pour nous mettre en une vocation toute sainte, et où nous 
trouvons tant d'occasions de nous sauver et perfectionner, et 
point de nous perdre, que par notre seule malice. Je vous sup- 
plie, mes Sœurs, que toutes fassent une revue particulière sur 
ce bénéfice, et tâchent de tout leur cœur d'en rendre grâce à 
Dieu, se résolvant, moyennant son aide divine, d'embrasser 
tout ce qu'elles verront lui être plus agréable, qui n'est autre 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 207 

chose que l'exacte observance; et cela, certes, mes Sœurs, il le 
faut, sous peine d'ingratitude; ça, c'est ce que Notre-Seigneur 
veut que nous lui rendions, pour les biens qu'il nous a faits; 
lâchons, je vous prie, de le faire fidèlement, courageusement 
et constamment; si nous le faisons, j'espère que cette suprême 
bonté nous bénira. 




EXHORTATION XIX 

POUR LE TEMPS DES RETRAITES. 



SUR LES QUALITES QUE DOIT AVOIR XOTRE DILECTION POUR ETRE 

SELON DIEU. 

Aies cbères Sœurs, avant que ces jours de retraite finissent, 
j'ai pensé que je vous devais exhorter, à ce que ma constitution 
me marque, que je dois procurer que la mutuelle charité et 
.sainte amitié fleurissent en la maison, c'est pourquoi, je vous 
supplie, mes chères Sœurs, que toutes, en vos retraites que 
vous faites pour votre amendement, vous jetiez un regard, pour 
voir si vous faites bien fleurir la permanente charité et sainte 
dilection, et que, outre les résolutions particulières de chacune 
selon sa nécessité , que celle-ci de faire fleurir entre vous la 
sainte dilection, se fasse générale. Je ne vous dis pas cela, mes 
chères Sœurs, parce que j'ai remarqué grands défauts de ce 
côté-là , ni que je sente que ma conscience m'oblige à vous en 
parler; mais c'est une chose que la constitution recommande 
en plusieurs endroits et oblige la supérieure tout spécialement 
à avoir l'œil sur ses filles, afin que la mutuelle dilection et 
sainte amitié fleurissent en la Congrégation. 





208 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Mes chères Sœurs, ne nous y trompons pas; certes, il faut 
que notre dilection , pour être bénie de Dieu, soit commune et 
égale, car le Sauveur n'a pas commandé qu'on aimât plus les 
uns que les autres, mais il a dit : Aimez le prochain comme 
vous-même. ' 

Nous pensons quelquefois que nos affections soient bien pures, 
mais devant Dieu c'en est tout autrement; la dileclion plus pure 
ne regarde que Dieu, ne tend qu'à Dieu, et ne prétend que 
Dieu. J'aime mes Sœurs, parce que je vois Dieu en elles, et 
que Dieu le veut : je les chéris et les respecte parce qu'elles 
me représentent la personne de Dieu; je les aime sans préten- 
tion quelconque, sinon d'obéir à Dieu, et suivre ses divines 
volontés, cela est avoir une dilection pure, parce qu'elle n'a 
que Dieu pour motif et pour fin : mais, si j'aime mes Sœurs avec 
l'espérance qu'elles m'aimeront réciproquement et me feront 
des services, tout cela est imparfait et indigne de notre vocation, 
si nous avions tel motif en noire amour. 

Mais ce serait chose odieuse d'aimer nos Sœurs pour leurs 
qualités nalurelles, pour leur bel esprit, ou pour être d'humeur 
correspondante l'une à l'autre, et semblables chimères, qui 
seules causent les particularités et tirent aux partialités. Le plus 
grand mal qui puisse être dans une communauté, c'est quand 
les esprits se liguent et se mettent à tirer quartier à part, rom- 
pant la liaison commune pour en faire une singulière qui les 
ôte de l'observance , renverse l'obéissance , engendre mille pe- 
tites envies, et enfin fait perdre le vrai esprit de la religion. 

Mes Sœurs, votre dilection est fausse si elle n'est égale, gé- 
nérale et entière avec toutes vos Sœurs, en sorte que vous soyez 
autant suave avec l'une qu'avec l'autre; autant prompte à se- 
courir celle-ci que celle-là; autant aise de vous trouver à la ré- 
création vers l'une que vers l'autre. Votre motif en l'amour que 
vous portez à vos Sœurs doit être fondé sur le sein de Dieu ; 
s'il est hors de là, il ne vaut rien. Prenez-y garde, mes Sœurs, 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 209 

je vous en prie, de ne chopper de ce côté-là. Pour moi, je 
vous assure que j'aimerai plutôt voir quelque autre notable dé- 
faut dans une maison religieuse, que ce seul de la partialité aux 
affections, à cause des conséquences qu'il tire après soi, et des 
vains amusements qu'il donne aux esprits qui en sont atteints, 
leur empêchant, par mille pensées sur ce sujet, la conversa- 
tion que l'âme doit toujours avoir avec Dieu; au contraire, 
quand l'affection est commune, elle n'apporte que tout bien, 
toute paix et toute tranquillité, et chasse en telle sorte les em- 
barrassements d'esprit, qu'autant plus cette union avec nos 
Sœurs sera pure, générale et entière, d'autant plus sera grande 
notre union avec Dieu ! 




EXHORTATION XX 

POUR LE TEMPS DES RETRAITES. 

sur l'importance de renouveler nos saints voeux en esprit de foi 

et de générosité. 

Voilà, mes Sœurs, nos solitudes presque finies; mais pour- 
tant tout n'est pas fait, car le plus fort est encore à faire, qui est 
de mettre en pratique les bons mouvements, lumières et résolu- 
tions que nous y avons faits; car, grâce à Dieu, il n'y en a point 
d'entre nous à qui sa bonté n'en ait donné suffisamment pour 
s'avancer en son saint amour. Je vous exhorte donc, qu'en ces 
«rois jours de solitude que vous ferez encore, vous considériez 
l'importance qu'il y a de tenir parole àNotre-Seigneur, et que là- 
dessus vous vous encouragiez en la pratique de ces saintes ré- 
solutions, peser après mûrement et sérieusement l'action que 

14 









■ 
I 



I 






210 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

nous allons faire le jour de la Présentation , selon notre cou- 
tume, qui est le renouvellement de nos vœux. Vous savez, mes 
Sœurs, qu'avec les gens du monde les paroles données sont de 
grand poids; mais les promesses reconfirmées souvent, certes, 
c'est à grand déshonneur si on ne les observe pas.' Nous avons 
donné parole à Notre-Seigneur, en faisant profession , de garder 
toute notre vie, pauvreté, obéissance et chasteté ; nous les con- 
firmons souvent : reste à les bien observer. Nous allons encore 
les reconfirmer bientôt; de vrai, mes Sœurs, ce n'est pas un jeu 
d'enfant, il y va du salut éternel, pensons-y bien, je vous prie. 
Il faut dorénavant une plus étroite et exacte observance, puisque 

la confirmation est une reliaison à Notre-Seigneur et à notre vo- 
cation; nous allons reconfirmer d'observer notre règle, et pour 
le moins nos trois vœux. Or, sachez, mes Filles, que l'obéis- 
sance consiste à obéir en toute chose qui n'est point péché ; 
mais obéir promptement, avec soumission de jugement et de 
volonté. La pauvreté, à se contenter de ce que la religion nous 
donne pour notre usage, ne rien désirer de plus , n'avoir affec- 
tion à aucune chose, et être bien aise et recevoir de bon cœur 
les choses moindres, plus chétives et incommodes de toute la 
maison quandDieu permettra qu'ellesnous arrivent. La chasteté, 
à retirer toutes nos affections, pensées et désirs des choses créées, 
pour les occuper totalement en Dieu, ne voulant avoir d'amour 
que pour Lui ni d'amour que de Lui. Multitude de choses se 
pourrait dire sur ce sujet, mais retenez bien ce que j'ai dit et 
le mettez en pratique, et ce sera bien prou. Offrez vos vœux à 
Dieu en toute humilité, priez sa sainte Mère de les offrir avec 
les siens, et de vous impétrer la grâce et la fidélité nécessaires 
pour les bien observer. 



m 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FÊTES. 211 



-■ 



EXHORTATION XXI 

(Faite en 1629) 

AVANT LA PETITE RETRAITE DE LA PRÉSENTATION. 

Je ne veux guère dire, ains seulement vous avertir, mes 
chères Sœurs, que dans trois jours nous ferons la plus digne et 
plus sainte action que nous ne saurions jamais faire, ou, pour 
mieux dire, nous la reconfirmerons; et, en nos renouvellements 
de vœux, nous ferons un nouveau sacrifice de tout nous-même 
à Dieu : notre mémoire, entendement et volonté, notre cœur, 
enfin tout notre être sera l'holocauste que nous offrirons à Notre- 
Seigneur. 

Je vous conjure donc, mes chères Sœurs, d'employer 
fidèlement ces trois jours , que nous demeurerons retirées , à 
nous préparer pour faire dignement cette sainte action, de re- 
confirmer nos vœux, lesquels nous obligent et nous appellent à 
une perfection la plus sublime que l'on saurait penser; car en la 
présence et en la vue du Très-Haut, nous avons voué la perpé- 
tuelle chasteté, obéissance et pauvreté. Cette oblalion est perpé- 
tuelle, mes Sœurs, car sans terme ni fin nous nous sommes 
absolument données à Dieu. Nous allons reconfirmer ce don en 
la présence réelle de cette infinie Majesté, qui sera là, tout près, 
en son Saint Sacrement. Incontinent que nous aurons fait notre 
reconfirmation, rentrez donc en vous-même, considérez la di- 
gnité de cette action, l'excellence des vœux, à qui c'est, devant 
qui vous les avez reconfirmés. 

Regardez encore la récompense qui suit l'observance de ces 
vœux; c'est la gloire éternelle du paradis, la compagnie de tous 
les Bienheureux, et, qui plus est, la perpétuelle jouissance de 
Dieu , auquel volontairement nous nous sommes liées par ces 

14. 










212 OEUVRES DE SAINTE CHANTAI., 

vœux. Et d'autre part, regardez le mal qui arrive à celles qui 
négligeront de rendre à Dieu ce qu'elles lui ont voué. Celles-ci 
ne peuvent rien attendre que le châtiment éternel, car il est dit : 
Rendez vos vœux au Seigneur, parce qu'il est terrible et redou- 
table. 

Voilà quatre points bien considérables : la dignité des vœux , 
à qui on les faits , la récompense ou la peine qui les suit. Pesez- 
les attentivement, mes chères Sœurs, car notre obligation n'est 
pas petite, elle est plus grande que celle de prêtrise : les Prêtres 
n'ont qu'un vœu, nous en avons trois; ils ont cette dignité par- 
dessus nous de manier le Corps précieux du Sauveur; mais 
nous sommes appelées à plus grande perfection qu'eux. 

La divine Providence nous donne des jours de retraite, pour 
nous préparer, par un soigneux examen de tous nos devoirs, et 
voyant comme nous n'avons pas bien employé les moyens qui 
nous sont donnés pour tendre à l'excellente perfection de notre 
vocation, que nous nous humilions devant Dieu, confessant de 
cœur que nous n'avons pas rendu avec assez de soin et de per- 
fection, les vœux que nous lui avons faits. Je vous conjure, de- 
rechef, mes chères Sœurs, que nous n'allions pas faire celte 
action à la volée. Comprenons bien sa dignité; faisons-la de 
cœur plus que de bouche, afin de ne pas mentir à Dieu, en la 
présence de son Saint-Sacrement; mais allons renouveler nos 
vœux avec une véritable et cordiale affection de nous relier à 
Dieu, à notre vocation et à nos règles. Si vous faites ainsi, je 
vous puis assurer que Nôtre-Seigneur recevra votre oblation et 
sacrifice d'un œil propice, comme ceux du juste Abel, et nous 
comblera de beaucoup de faveurs, de sa grâce, de la suavité de 
l'union de nos âmes avec lui, et de gloire après notre mort. 
Amen. 



0& 



EXHORTATIONS POUR QUELQUES FETES. 



213 



EXHORTATION XXII 

APRÈS LE RENOUVELLEMENT DE NOS SAINTS VOEUX. 

Je ne puis pas lire, mais je vous dirai quatre mois seulement, 
mes chères Sœurs, sur nos vœux, qui sont que, puisque la 
divine Bonté nous a encore donné cette année pour les reconfir- 
mer, nous en reconfirmions aussi la pratique. Cheminons tou- 
jours avant dans la voie de salut et de perfection, demeurant en 
paix, charité et unité d'esprit en l'observance exacte de toutes 
les choses de notre Institut, afin que si Dieu nous donne encore 
l'année qui vient, que nous trouvions en nos solitudes moins 
de fautes et plus d'avancement en la vertu. 

Et puisqu'il faut toujours ou avancer ou reculer, tâchons de 
reculer le moins que nous pourrons; et, s'il nous arrive de le 
faire, ne nous décourageons point; mais humilions-nous devant 
Dieu, requérant son aide, et nous remettant à marcher. Sur- 
tout, je vous prie, mes Sœurs, que l'exactitude soit entière 
et toujours plus ponctuellement observée parmi nous , car c'est 
ce que Dieu requiert de nous. C'est pourquoi il nous a ici as- 
semblées ; tâchons donc de le faire fidèlement et sa bonté nous 
bénira. Je ne peux vous dire davantage pour celle heure. Amen. 



■ 



■ 



ENTRETIENS 



FAITS A LA RÉCRÉATIOM 



ET AUX ASSEMBLÉES DE LA COMMUNAUTE 



ENTRETIEN I 

SUR LA RÉFORME DE L'AME. 

Comment il faut faire pour réformer l'àme, dites-vous, ma 
très-chère fille? Il faut se bien connaître soi-même, son néant, 
sa bassesse, sa vileté et son rien ; si notre entendement est rem- 
pli de cette vérité, nous verrons clairement qu'il y a beaucoup 
de défauts, d'imperfections, et beaucoup de choses à réformer 
en nous, que véritablement nous sommes remplies de misères 
et pauvretés; car, si nous avons quelque chose qui soit à 
nous, c'est la misère et les manquements que nous commet- 
tons. Or donc, si cela est, comme il est très-certain , avons-nous 
de quoi nous glorifier et estimer? Non, véritablement!... Ma 
fille, qu'étiez-vous, il y a trente ans? vous n'étiez rien! Dieu 
vous a donné l'être; mais, [néanmoins, vous n'êtes et ne vous 
devez pourtant estimer rien, parce que, si Dieu se retirait de 

vous, vous retourneriez dans le rien 

Dans l'exercice des vertus chrétiennes, nous sommes comme 
un oiseau qui n'a point d'ailes pour voler, et qui n'a point de 
pieds pour marcher. Nous ne pouvons pas seulement prononcer 
le nom de Jésus sans une assistance particulière de Notre-Sei- 
gneur; c'est l'Apôtre qui le dit David s'estimait un chien 






■ 






I 



I 

I 



216 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

mort et une puce, lui qui était l'oint du Seigneur et selon le 
Cœur de Dieu; bêlas! que devons-nous dire? nous estimer, nous 
autres! A plus forte raison, devons-nous penser que nous ne 
sommes qu'un chien mort, qu'une puce, voire, moins que 
cela. Or, tenons-nous donc fermes en cette connaissance de ce 
que nous sommes; et, passons encore plus avant, en aimant et 
nous réjouissant de ce que l'on nous tient et traite comme cela 
C'est ici l'importance de le faire, où il y va du bon. C'est la 
souveraine pratique que celle d'aimer notre abjection, de bien 
aimer qu'on ne tienne point compte de nous, que l'on nous 
laisse là, comme une personne inutile qui n'est propre à rien, 
et qui n'est digne d'aucune considération. 

Mais, voici encore d'autres pratiques dont nous devons tâcher 
de profiter ; c'est que, lorsqu'il se présentera quelque occasion de 
faire quelque bien surnaturel et pratiquer quelque vertu , il faut 
reconnaître notre impuissance et que nous ne pouvons rien de 
nous-mêmes, de sorte qu'il ne faut rien attendre de nous, mais, 
oui bien, de Dieu et de sa grâce, laquelle il nous donner! 
infailliblement, tellement, qu'il faut dire hardiment avec saint 
Paul : Je puis tout en celui qui me conforte. Et si nous faisons 
quelque chose de bien, il faut soigneusement tout rapporter à 
Dieu, car la gloire lui en appartient; et, quand nous serons 
tombées en faute, et que nous aurons bronché en notre chemin, 
il ne faut en aucune façon nous en étonner, mais nous en hu- 
milier tout doucement devant Dieu, lui disant : Hé! Seigneur! 
voilà ce que je sais faire ! voilà ma pauvreté et misère ! voilà ce 
que je suis : un néant! une faible et infirme créature! je ne 
dois pas attendre aucune chose de moi, qu'infirmités, imper- 
fections et défauts Enfin, l'humilité est la réparatrice de 

tous nos maux : il faut donc bien prendre garde qu'elle ne nous 
manque jamais; car, si nous ne l'avons pas, nos affaires iront 
bien mal, et notre perfection demeurera en arrière. 

Pendant que notre Bienheureux Père vivait, il y avait une 



I 



ENTRETIENS. 217 

Sœur, laquelle s'affligeait grandement quand elle avait commis 
quelque manquement; il lui semblait qu'elle ne pourrait jamais 
s'amender ni s'empêcher de faillir, de sorte que, quand elle lui 
parlait, elle pleurait fort sur ce sujet. Un jour, en me parlant 
d'elle , il me dit : « J'ai considéré les larmes de cette bonne 
» Sœur; j'ai vu clairement qu'elles procédaient d'amour-propre, 
v et que toutes nos enfances et niaiseries et tous les étonne- 
» menls que nous avons de nous voir tomber en des imperfec- 
» tions, ne viennent que de ce que nous oublions la maxime 
» des saints : Qu'il nous faut tous les jours commencer » 

A la vérité, mes chères filles, c'est faute de nous bien con- 
naître que nous nous étonnons de nous voir défaillantes, car 
nous présumons tant de nous, que nous en attendons quelque 
chose de bon ; nous nous trompons, et Notre-Seigneur même 
permet que nous tombions quelquefois bien lourdement, afin 
que nous nous connaissions nous-mème. Non, ma chère fille, 
cette connaissance de nous-mème ne consiste point au senti- 
ment, ni à en faire de grandes considérations, mais à le croire 
comme étant une vérité de foi; je veux dire que nous devons 
croire, en la pointe de notre esprit, avec une grande certitude 
de foi, que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien, 
que nous sommes faibles, infirmes, fragiles et imparfaites, rem- 
plissant notre entendement de cette croyance, et affectionnant 
notre volonté à aimer notre pauvreté et misère. Or sus, voilà 
comme il faut, à mon avis , commencer la réformation de l'àme, 
par la connaissance de soi-même et par la confiance en Dieu : 
la connaissance de nous-même nous fera voir beaucoup de 
choses, en nous, à corriger et réformer, et que, néanmoins, 
nous n'en pourrons venir à bout de nous-mème ; la confiance en 
*Dieu nous fera espérer que nous pouvons tout en Dieu, et que, 
avec sa grâce, toutes choses nous seront possibles et faciles. 

Le second moyen de réformation est de s'exercer en l'oraison 
et en la mortification, car ce sont les deux ailes pour voler à 



. 



f II *■ 




218 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Dieu : l'une soutient l'autre ; j'en reviens toujours là, l'oraison 
et la mortification. Il faut donc que la directrice rende les no- 
vices fort affectionnées à ces deux exercices, qu'elle les rende 
amoureuses du recueillement, et que même elle leur lise quel- 
quefois les chapitres du Chemin de la perfection de sainte Thé- 
rèse. J'approuve fort qu'on fasse lire ce livre aux novices, car 
il est hien utile, et les peut bien aider et exciter à l'amour de 
ces deux vertus, de mortification et oraison. Il n'y a que cela à 
faire : se bien mortifier et se bien tenir proche de Dieu. 

Il y a des âmes que Dieu élève en l'oraison avant qu'elles 
aient pris un bon fondement en la mortification; c'est peut-être 
parce qu'il les reconnaît si faibles, que, s'il ne leur donnait ces 
suavités , elles ne feraient rien qui vaille , et n'auraient pas le 
courage de persévérer et s'exercer en la vertu. Quand l'oraison 
est fondée sur la mortification, c'est une base bien assurée; et, 
certes, il lui faut toujours donner ce fondement, soit devant, 
soit après d'y être élevé; néanmoins, la voie ordinaire, c'est 
après que l'on s'est bien, à bon escient, exercé et adonné à 
la mortification, que Notre-Seigneur nous donne ces grâces 
d'oraison. 

Il ne faudrait pas nous mettre en peine et penser qu'il y a de 
notre faute, et que notre oraison est inutile et désagréable à 
Dieu, parce que nous y avons de la difficulté. Non, ma 
chère fille, pourvu que vous ayez été fidèle. Je vous vais don- 
ner un exemple qui vous le fera bien entendre; c'est du bon 
Abraham : je l'aime grandement, ce grand patriarche, et par 
inclination. Donc, Abraham présentait souvent au Seigneur des 
sacrifices et holocaustes : un jour, comme il en offrait un, des 
oiseaux de proie s'abattirent sur les chairs des victimes ; voyant 
cela, il prit une baguette et les chassa le mieux qu'il put, sans 
se lasser; cela dura tout au long du sacrifice. Si, à la fin; Abraham 
se fût plaint à Dieu en lui disant : « Seigneur! quel pauvre 
sacrifice vous ai-je offert, lequel a été au milieu des distractions 



Il 



ENTRETIENS. 219 

causées par les oiseaux de proie, » assurément, le Seigneur lui 
aurait répondu que son oblalion n'avait pas cessé de lui être 
agréable, parce que tout cela était arrivé contre son gré, et 
qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour les chasser; 
ce qui était vrai. Ainsi, mes chères filles, quand nous sommes 
en l'oraison, encore que nous y ayons quantité de distractions, 
qui sont comme des mouches importunes; si, néanmoins, elles 
nous déplaisent, et que nous fassions ce qui est en notre pou- 
voir pour nous en distraire fidèlement , notre oraison ne laisse 
pas d'être bonne et agréable à Dieu , nous n'en devons point 

douter. 

C'est une chose certaine, lorsque nous sommes dans le sen- 
timent de notre misère à l'oraison , qu'il n'est pas besoin de 
l'aire des discours à Notre-Seigneur pour la lui représenter ; il 
est mieux de nous arrêter dans notre sentiment qui parle assezà 
Dieu pour nous; il est toujours mieux, assurément, de nous 
arrêter paisiblement dans les sentiments et affections que Notre- 
Seigneur nous donne, que d'agir de nous-mêmes. Enfin, mes 
chères filles, approchez-vous de Dieu avec le plus de simplicité 
qui vous sera possible, et soyez certaines que l'oraison la plus 
simple est la meilleure. Oui, mes chères filles, lorsque Dieu 
nous donne de grandes affections et désir de nous exercer dans 
l'humilité, il est bon de le faire et de jeter un regard sur les 
occasions que nous aurons de la pratiquer ce jour présent, 
parce que les vraies servantes de Dieu ne doivent point avoir 
de lendemain, ni s'étendre plus avant que sur les occasions 
présentes ; elles doivent avoir un grand soin et une fidélité toute 
particulière de s'exercer, ce jour-là, à la vertu sur laquelle Notre- 
Seigneur nous a donné des affections particulières en l'oraison , 
d'autant qu'il requiert cela de nous, et nous le donne pour 
cette seule fin, de nous y voir fidèlement exercer. 

Vous demaudez maintenant, qu'est-ce que le dénùment inté- 
rieur? Ma chère fille, on n'en saurait bonnement parler, au 






■ 



w* 



I 



220 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

moins on ne l'entend guère, si Dieu n'illumine l'âme; car il 
faut qu'il mette une certaine petite chandelle au fond du cœur, 
pour lui faire voir ce de quoi il faut qu'elle se dépouille. Or, il 
y a mille et mille choses dont on se doit dénuer : de son propre 
intérêt, satisfaction, des consolations et sentiments de Dieu, de 
sa propre estime et de son choix; certes, celles qui sont con- 
duites dans ces voies, vont perpétuellement retranchant leur 
choix en toutes choses généralement, et Notre-Seigneur les tient 
en ce continuel exercice; et lui-même les va dénuant, et prend 
plaisir de les voir dans cette nudité et impuissance, trop déli- 
cates pour en pouvoir discourir. 



■ 



ENTRETIEN II 

SUR LES CAUSES QUI METTENT OBSTACLE A LA PERFECTION. 

Mes chères Soeurs, je pensais vous pouvoir servir encore au- 
jourd'hui, mais la divine Providence en a bien disposé autre- 
ment, car Sa Majesté veut que je parte. Je n'ai rien à ajouter, 
mes chères filles, à ce que je vous ai dit l'autre jour, en l'entre- 
tien du dimanche, que ces deux mots : Nous n'avons besoin 
que de bien faire. Je vous conjure donc, autant qu'il m'est pos- 
sible, de bien employer les bons mouvements, inspirations et 
lumières que Dieu vous donne , et de les réduire en bons effets ; 
car j'ai appris , par l'expérience des choses de la religion, qu'il 
y a quatre causes ou racines d'où procède tout notre mal, et 
qu'à ces quatre causes sont opposés quatre chefs principaux 
qui sont comme la source de notre bonheur. 

La première est que nous ne connaissons pas assez la gran- 
deur et l'excellence de l'état religieux, ni l'essence des vraies 



I 



u 






ENTRETIENS. 221 

et solides vertus qui s'y pratiquent, la véritable humilité, la 
patience et autres; cela est une ignorance d'où proviennent les 
autres maux; car, voyez-vous, pour opposer maintenant le bien 
contraire, une âme qui s'étudie, tant par la lecture , par la mé- 
ditation, les conférences, qu'autrement, à connaître la gran- 
deur de l'état religieux, avance et profite par-dessus les autres, 
et cela, parce qu'elle détruit l'ignorance, grande source du 
mal, et acquiert la connaissance, qui est l'acheminement aux 
biens que lui offre l'état religieux. 

La seconde cause de notre mal est que nous n'avons pas assez 
d'estime et ne prisons pas, comme il faut, les choses de la reli- 
gion, lesquelles sont toutes saintes, et ont été établies par l'es- 
prit de Dieu, avec tant de sagesse, qu'elles sont toutes grande- 
ment estimables, et, s'il faut user de ce mot, quasi toutes 
adorables. 

Estimez et prisez donc grandement tout ce qui se pratique en 
la religion, comme s'accuser au chapitre, recevoir une humi- 
liation au réfectoire, pratiquer un acte de cordialité et douceur. 
Ces moyens sont très-précieux pour nous enrichir; nous ne de- 
vrions jamais laisser échapper telles occasions sans avoir un 
certain marrissement de cœur, qui procède de l'estime que 
nous faisons de ces pratiques. Car, voyez-vous, dans le monde, 
une personne avare qui estime l'or et les richesses, ne perd 
point d'occasion d'en amasser; et, pourquoi cela? parce qu'elle 
les estime et qu'elle veut être riche. Elle ne trouverait pas un 
double ' qu'elle ne le ramassât; elle a beau trouver de la paille, 
elle n'en recueille point, parce que c'est une chose commune 
qu'on n'estime pas. Nous devons faire ainsi, mes très-chères 
Sœurs, priser et estimer toutes les choses de la religion plus 
que les mondains ne prisent l'or, et avoir une sainte ambi- 
tion, ou plutôt une sainte superbe, de nous enrichir de ces 



1 Petite monnaie de ce temps-là. 



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-^^^^ 






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222 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

biens; pour cela, il ne faut point perdre d'occasions d'en 
amasser. 

La troisième cause de notre mal, est que nous n'avons pas de 
vrais désirs de la perfection que requiert l'état religieux. Nous 
avons bien quelques petits désirs, mais ce sont des désirs 
lâches, froids, sans vigueur et qui sont de peu de fruits. A 
cette cause, sont opposés les désirs vrais et ardents qui sont 
efficaces. Je suis assurée qu'il n'y a aucune d'entre nous qui, si 
elle avait un vrai désir de surmonter quelques-unes de ses pas- 
sions ou mauvaises habitudes, pour invétérées qu'elles fussent, 
n'en rapportât quelque victoire dans quelques semaines, ou, 
pour le moins, dans quelques mois. Vous savez la réponse que 
fit saint Thomas à sa sœur, quand elle lui demanda quelque 
moyen pour être bientôt parfaite. Il lui dit : En le voulant. Il 
ne faut que cela; ayez un vrai désir, et je vous assure que vous 
arriverez bientôt à la perfection. Je vois tous les jours, dans le 
monde, des personnes qui désirent faire fortune et être en cré- 
dit; que ne font-elles pas pour cela, et avec quel soin tra- 
vaillent-elles! et pourquoi? pour des biens périssables, pour 
avoir un peu de terre qui leur est commune avec les autres 
hommes. Et nous autres, mes très-chères Sœurs, avec quelle 
ardeur devons-nous désirer faire fortune pour le ciel, et com- 
ment devons-nous travailler pour acquérir les biens perdura- 
bles qui nous sont communs avec Dieu et les Anges? 

Je passe à la quatrième et dernière cause d'où procède notre 
mal, qui est un défaut de courage pour l'entreprise du bien et 
de la vertu , car plusieurs désirent la perfection et en parlent 
fort bien; mais, à la moindre difficulté qu'ils rencontrent en 
l'exécution de leurs désirs, ils perdent courage. Il y en a aussi 
d'autres qui reconnaissent le bonheur de la vocation religieuse, 
qui l'estiment et ont de grands désirs de la vertu; mais un der- 
nier point leur manque : ils n'ont pas le courage fort pour 
résister aux tentations et supporter les contradictions qui se 



ENTRETIENS. 223 

rencontrent en l'exercice des vertus; cette dernière cause est 
bien contraire à la grandeur de courage et à la générosité. Il 
est, certes, besoin d'en avoir pour surmonter les difficultés que 
l'on éprouve souvent dans la pratique du bien, à cause de la 
misère de notre nature; car, par exemple, s'il vous semble que 
vous n'avez pas bien ce qu'il vous faut, toutes les commodités 
du corps, et qu'il se plaigne et murmure, il faut surmonter 
tout cela généreusement et dire : Eh bien ! s'il me manque 
quelque cbose, je serai bien aise d'avoir cette occasion de souf- 
frir quelque petite chosette ou incommodité. Vous vient-il aussi 
quelque petite ambition ou envie d'être aimée, d'être préférée 
et telles autres choses semblables? il faut surmonter cela. Une 
âme généreuse ne s'amuse point à ces fantaisies et désirs ; elle 
a des prétentions bien plus relevées, car elle aspire à la véri- 
table perfection religieuse, laquelle ne consiste pas à bien faire 
une cérémonie, chanter au chœur; non, ce n'est point cela qui 
fait le religieux et la religieuse, mais à bien pratiquer les vraies 
et solides vertus que requiert l'état où l'on est. 

mes très-chères Sœurs! connaissez et reconnaissez l'excel- 
lence et dignité du bonheur de la religion ; estimez-le et prisez-le 
au-dessus de tout ce dont le monde fait état. Ayez de vrais dé- 
sirs de la perfection; et, enfin, ayez un gi-and courage pour 
effectuer ces bons désirs, et pour vaincre et surmonter les diffi- 
cultés qui se rencontrent en l'exercice de la vertu. Nous ne 
savons pas en quoi consiste l'essence de la vraie vertu et orai- 
son; ce n'est autre chose que d'être toujours prêtes à recevoir 
toutes sortes d'obéissances, et tenir noire âme unie à la volonté 
de Dieu autant qu'il nous est possihle. L'âme qui peut dire, en 
vérité, qu'elle est toujours disposée à tout ce qu'on lui voudra 
commander, est toujours en oraison. 







■ 



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I 



224 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



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I 






ENTRETIEN III 

(Fait le 14 septembre 1624) 

SUR LES QUALITÉS QUE DOIT AVOIR LE VRAI ZÈLE, ET SUR LES FONDEMENTS 
DE LA SOLIDE VERTU. 

Je suis bien aise que vous me fassiez cette demande, mes 
chères Sœurs : Comment les Sœurs professes doivent être 
zélées à prendre l'esprit de leur vocation, et à servir de bon 
exemple? J'y réponds, en vous assurant que c'est une question 
bien importante, et que les Sœurs doivent très-assurément nour- 
rir dans leurs cœurs , une grande jalousie et un zèle ardent de 
se bien édifier les unes les autres, et tous ceux avec qui elles 
conversent, et qu'elles aient un grand soin de prendre l'esprit 
de leur Institut, pour procurer que celles qui nous suivent le 
prennent aussi ; mais ce zèle ne doit pas être pointilleux , pico- 
teux , impatient, il ne faut même pas que celles qui sont en 
charge pressent trop les esprits. Le zèle de notre Bienheureux Père 
n'était point tel : c'était un zèle qui le faisait prier, donner bon 
exemple, exciter, encourager, et supporter les âmes; il ne les 
pressait point, mais les attendait longuement avec une patience 
et débonnaireté admirables, les aidait de tout son pouvoir, sans 
plaindre sa peine, ni sans épargner sa charité, puis laissait le 
reste à la Providence de Dieu. Il ne faut point aller chercher 
d'autre doctrine que celle de ce Bienheureux Père de nos âmes 
pour bien exercer notre zèle. Voici donc ce qu'il faut faire : re- 
courir à l'oraison, aider, supporter, et donner bon exemple à 
nos Sœurs; celles qui sont en charge, par leurs avis et ensei- 
gnements , et les autres en se parlant et encourageant ensemble. 

Mon Dieu! mes Sœurs, à quoi devons-nous prendre plaisir, 
sinon à parler de Dieu, de l'éternité, du bonheur de notre vo- 



ENTRETIENS. 225 

cation, de l'amour et fidélité que nous devons avoir à bien 
prendre l'esprit de notre saint Institut, et pour le conserver soi- 
gneusement ; nos discours ne doivent être d'autre chose, lorsque 
nous avons congé de nous entretenir en particulier, surtout 
soyons d'une grande observance. Tâchons de servir de bon 
exemple, parce qu'on ne saurait dire le bien qu'apporte dans 
une maison religieuse une fille de bonne édification ; mais que 
tout ce que nous faisons pour la donner se fasse avec le seul 
désir de nous rendre toujours plus agréables à Dieu, et par ce 
seul motif de son pur amour, et que ce soit cet amour seul qui 
anime notre zèle. 

Or sus, mes chères filles, il faut que je vous donne trois fon- 
dements pour établir notre zèle et notre vertu , afin qu'elle 
soit solide : le premier est d'être entièrement dépendantes du 
soin paternel de notre bon Dieu et de nos supérieurs, sans 
avoir aucun soin de nous-mêmes; non, ne pensez point à ce 
que vous ferez et à ce qui vous arrivera; abandonnez toute 
votre âme, votre esprit, et même votre corps, dans le sein de la 
divine Providence; et à celui de l'obéissance, et même le soin 
de votre perfection; car Notre-Seigneur en aura assez, ayant 
plus d'amour et de soin pour nous que la mère la plus passion- 
née n'a de nourrir et élever son enfant. Oui, certainement, 
mes chères Sœurs, Dieu pense plus, parle menu, à nos néces- 
sités, pour petites et minces qu'elles soient, en a plus de soin 
qu'une tendre mère et nourrice ne fait de son petit qu'elle aime 
tendrement. Sachez pourtant que la mesure de la Providence 
de Dieu sur nous est celle de la confiance que nous avons en 
lui, et que son soin est d'autant plus achevé, que notre abau- 
donnement entre ses mains sacrées est plus parfait et plus en- 
tier. Je ne veux pas que vous vous lassiez de travailler fidèlement 
à votre perfection; mais je vous dis seulement que les voies et 
les moyens d'y parvenir vous doivent être indifférents; laissez- 
vous donc tourner, manier et façonner tout au gré du bon plai- 
». 15 



















223 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sir éternel, par la voie de l'obéissance, sans permettre à votre 
esprit de discerner ce qui lui est propre ou non , comme de 
penser : pourrai-je bien faire cette charge? ou bien : je ferais 
mieux l'autre; je serais bien mieux avec cette Sœur, qui a plus 
de rapport à mon humeur, qu'avec celle-là. Laissez tous ces 
discernements pour vous laisser incessamment à la conduite de 
Notre-Seigneur. 

Le deuxième point, c'est qu'il ne faut chercher que Dieu, ne 
vouloir que Dieu, ne prétendre que Dieu. Ah! si vous ne cher- 
chez que Dieu, vous le trouverez partout; par exemple : une 
fille va faire l'oraison, [l'obéissance l'en retire tout incontinent 
pour l'employer ailleurs; infailliblement, elle trouvera autant 
Dieu dans celte occupation qu'en l'oraison. Je vous avoue que 
ce sera, possible, avec moins de satisfaction et de doux repos; 
mais sachez que Dieu se trouve mieux aussi où il y a plus de 
l'abnégation, que de plaisir pour nous. Si vous ne cherchez en- 
core que Dieu, mes Sœurs, vous serez indifférentes pour vos 
emplois, pour vos charges, pour votre séjour et pour tout ce 
qui vous concerne, d'autant que vous trouverez partout ce bon 
et grand Dieu de votre cœur, parce qu'il ne se trouve jamais 
mieux qu'en l'obéissance. C'est en cette divine indifférence 
qu'on trouve enclos le document de notre Bienheureux Père : 
Ne demandez rien et ne refusez rien; c'est le dernier qu'il nous 
a donné, parce qu'il contient tous les autres ensemble, puisque 
nous trouvons dans sa pratique, celle de l'humilité, douceur, 
simplicité et mortification, parfaitement comprises; mais, plus 
que toutes vertus, ce document contient encore la parfaite dé- 
pendance du bon plaisir de Dieu, et l'entière perfection com- 
prise dans nos saintes règles et constitutions. Le Bienheureux 
nous désirait fidèles à cette pratique; c'est aussi mon unique 
désir sur vous, mes chères filles; et, comme je sais qu'il n'y a 
rien de plus parfait que cette pratique même, je l'honore et la 
prise infiniment, me souvenant du zèle avec lequel ce Bicn- 



■ 



■ 



ENTRETIEXS. 



227 



heureux Père nous la recommandait spécialement, trois ans 
avant sa mort, qu'il avait si fréquemment ces paroles à la 
bouche : Ne demandez rien et ne refusez rien, mes filles. 
Dieu! que celles qui pratiquent bien cet admirable document 
possèdent une grande tranquillité, parce qu'il conduit promp- 
tement et fidèlement à la plus haute et sublime perfection. 

Vous me dites qu'il ne faut donc pas demander ses nécessités? 
Pardonnez-moi, mes Sœurs, il faut demander simplement et 
confidemment ce que vous avez besoin : la constitution l'or- 
donne ; mais il faut prendre garde de ne demander que le 
nécessaire, et non ce qui plaît, que nous n'eussions pas même 
pu avoir dans le monde, et ne vouloir pas, si à point nommé, 
tout ce qui est de nos inclinations, ne voulant rien souffrir. 
Non, mes filles, il faut être plus mortifiées, une âme religieuse 
devant aimer souverainement les souffrances et la pratique de 
son vœu de pauvreté; par exemple : nous commencerons à avoir 
un peu froid; nous voulons aussitôt des habits et couvertures. 
Le chaud vient : nous voulons soudain tout poser plus tôt que 
les autres : cela marque une grande tendreté et trop d'attention 
sur nous-mêmes, qui me fait quelquefois un peu mal au cœur, 
ne voyant pas mes filles aussi parfaites que je les voudrais. Je 
vous dirai encore, que ce document de notre Bienheureux Père 
tendait surtout à ce dénûmeut du trop grand soin de nos corps, 
sachant que les femmes et les filles sont pour l'ordinaire fort 
tendres, trouvant que tout leur fait mal, que tout les incom- 
mode, que tout nuit à leur santé, que ceci leur est propre et 
que cela ne le leur est pas; je suis mieux ici que là; cet air 
m'est bon, l'autre me nuit, et mille autres petites faiblesses 
qu'une àme saintement généreuse et bien'attentive à Dieu n'a 
pas. Mais, savez-vous à quoi tendait souverainement ce dernier 
avis de notre saint Père : Me demandez rien et ne refusez rien? 
C'était pour délivrer et affranchir nos esprits de tant de pen- 
sées, de tant de réflexions et desseins que les âmes qui ne sont 

15. 



■ 















m 






228 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pas dénuées d'elles-mêmes ont encore, ce qui leur cause des 
grands troubles et inquiétudes. Si l'on emploie telles personnes 
à des charges ou à des fondations, elles se tourmenteront dans 
le tracas et dans les petites contrariétés et difficultés, dans les 
privations de leurs petites commodités qui les étonneront : 
« mon Dieu! diront-elles, je suis si distraite, si inquiète, je 
ne saurais me tenir à la présence de Dieu! Quand j'étais à An- 
necy, dans notre petite cellule, j'étais si contente, si recueillie; 
notre Mère m'était si douce, si gracieuse! mes Sœurs m'étaient 
toutes si cordiales, bonnes et condescendantes! je m'accom- 
modais si bien à leurs humeurs, elles m'aimaient si tendre- 
ment!... » — Toutcela n'est pas vertu, et ce n'est pas être ver- 
tueuses de n'être cordiales et douces que lorsque rien ne vous 
contrarie, et que vous êtes dans votre cellule sans être exercées 
et hors des occasions de rien souffrir, que vous êtes avec une 
supérieure et des Sœurs qui approuvent tout ce que vous faites; 
l'égalité et sainte joie n'est pas merveilleuse en ces rencontres. 
Je crains bien, au contraire, que nos passions ne s'engraissent 
parmi ce repos et cette quiétude, et que vous ne soyez pleines 
de vous-mêmes, immortifiées, attachées à vos propres inté- 
rêts et satisfactions; et, si vous vous regardez bien, vous trou- 
verez que votre vertu prétendue n'est pas en vous, mais en 
votre supérieure, en votre Sœur, en votre cellule et aux lieux 
où vous êtes. Si nous ne cherchons que Dieu, nous le trouve- 
rons ici, nous le trouverons là; et, parce qu'il est partout, en 
tous lieux et en toutes personnes, et si nous ne voulons que lui, 
nous serons contentes de tout et partout. 

Le troisième moyen de bien établir notre vertu, c'est de re- 
cevoir toutes choses comme venant de la main de Dieu, qui 
nous envoie le tout pour notre bien et pour nous faire mériter. 
Une Sœur vous dira une parole piquante ; une autre vous répon- 
dra mal gracieusement; regardez en cela la bonté de Notre - 
Seigncur, parce que, bien qu'il ne soit pas auteur du mal ni 






ENTRETIENS. 229 

de l'imperfection de la Sœur, il a néanmoins permis que cette 
parole vous fût dite, afin que vous en fissiez votre profit, en 
pratiquant la patience, la mortification, le doux support, et 
que votre Sœur, de son côté, s'humiliât et aimât son abjection. 
Nous voyons qu'on fait passer l'eau des plus belles sources par 
des canaux de fer, de plomb et de bois; celte même eau, pas- 
sant par ces canaux , vient toujours de sa source pour s'intro- 
duire aux lieux où on la désire; de même toutes nos adversités 
et contradictions viennent de l'agréable et première source de la 
Divinité, bien qu'elles passent par les créatures, qu'elles nous 
viennent d'elles comme par des canaux; il ne faut jamais re- 
garder les moyens par lesquels ces eaux amères nous viennent ; 
mais adorer la source d'où elles dérivent, jetant toujours les 
yeux en Dieu dans nos peines et nos adversités, pour les rece- 
voir de sa main adorable. Nous devons être extrêmement aises 
d'avoir des occasions de souffrir et de pratiquer la vertu, qui 
ne s'acquiert jamais mieux que lorsqu'elle est combattue de 
son contraire, bien que Dieu nous la puisse donner dans un 
instant; mais il ne fait pas souvent de ces miracles, et veut, 
pour l'ordinaire, que nous passions par la voie obscure, nous 
tenant dans les lieux bas, jusqu'à ce que sa main nous élève 
dans son cabinet pour nous communiquer ses secrets. 

Nous nous trouvons, possible, bien éloignées des sentiments 
de cette demoiselle dont par le Philothée, et qui alla trouver saint 
Alhanase pour le prier de lui donner une maîtresse rude et dif- 
ficile à servir, afin qu'elle put avoir sujet, en la servant, d'en- 
durer et de s'exercer à la vertu, et, voyant qu'elle en avait 
rencontré une bonne, douce et vertueuse, qui ne la faisait point 
souffrir, parce que le Saint n'avait pas bien compris son inten- 
tion, elle le retrouva de nouveau et le pria de si bonne grâce, 
que son dessein fut accompli, parce que ce grand Saint lui 
donna une maîtresse chagrine, coléreuse et opiniâtre, laquelle 
l'exerça merveilleusement et la satisfit fort pleinement, lui 






230 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

donna matière de profiler comme elle désirait pour parvenir à 
la perfection. mes chères Sœurs! nous ne ferions pas de 
même , car nous voulons que les Sœurs avec lesquelles nous 
demeurons soient si douces, si cordiales à notre endroit, 
qu'elles ne nous disent pas la moindre parole qui nous puisse 
toucher ou mortifier; toutes les officières voudraient des aides 
maniables et condescendantes. A la vérité, il faut bien que 
celles-ci obéissent simplement, parce que la supérieure les 
leur a assujetties, comme ayant l'autorité sur toutes, comme 
chef de la Congrégation; mais il ne faut pas que les officières 
aient de pouvoir sur les mêmes aides de leurs charges, ains 
elles les doivent prier cordialement et gracieusement, parce 
qu'elles n'ont sur elles qu'une autorité empruntée. 

La Sœur assistante de la communauté ne doit pas aussi trai- 
ter avec un pouvoir absolu comme ferait la supérieure, car elle 
n'a que celui que la Mère lui commet, étant celle qui a été élue 
par-dessus toutes les autres; ains les Sœurs lui doivent pourtant 
rendre [en l'absence de la supérieure] les mêmes honneurs et 
obéissances qu'à la supérieure même, puisqu'elle lui a remis 
son pouvoir et son autorité. 

Il ne faut donc pas que les officières usent de maîtrise sur 
leurs aides, mais qu'elles leur disent humblement et doucement 
ce qu'il faut qu'elles fassent, leur parlant avec un cordial res- 
pect : « Ma Sœur, vous plaît-il de faire un peu telle chose » , ou 
bien : «Faites un peu cela, s'il vous plaît? » — Les aides peuvent 
donner leur avis simplement, disant : « Il me semble que ceci 
serait bien ainsi » , ou bien : « Nous faisions telles choses comme 
cela », — et semblables petites paroles selon les occasions, puis, 
faire comme l'officière voudra, sans contrôler ni témoigner des 
sentiments et aversions, si on ne fait pas état de ce qu'elles 
ont dit. Celles qui ont les charges ne doivent pas aussi tant faire 
les entendues, qu'elles ne demandent cordialement l'avis et sen- 
timent de leurs aides. 



ENTRETIENS. 231 

Enfin, mes chères filles, soyez douces, gracieuses, cordiales 
et unies ensemble, n'ayant qu'un cœur et qu'une âme; sup- 
portez-vous, entr'aimez-vous les unes les autres, et, en cela, 
l'on connaîtra que vous êtes vraies servantes de Dieu et vraies 
filles de notre Bienheureux Père, duquel, par tous les actes 
que nous ferons des vertus et des saints documents qu'il nous a 
donnés à pratiquer, nous accroîtrons et augmenterons la gloire 
accidentelle. Rendons-nous-y fidèles, afin de ne lui dérober ce 
que nous lui devons, je vous en prie, mes chères filles. 



■ 

■ 
■ 



ENTRETIEN IV 

SUR LA DÉFIANCE DE SOI-MÊME ET LA CONFIANCE EN DIEU. 

Vous me demandez comme il faut faire pour bien commencer 
la vie spirituelle?... Ma chère fille, il n'y a autre chose à faire 
qu'à se méfier de soi-même, se mépriser soi-même; il se faut 
bien connaître, car enfin c'est l'unique moyen pour bien com- 
mencer et prendre un bon fondement en la vie spirituelle ; de 
sorte qu'il faut bien inculquer ce point aux novices, et à toutes 
celles qui veulent faire profession de la vertu. C'est le premier 
degré que cette connaissance de soi-même; aussi la première 
chose qui m'est tombée, ce matin en l'esprit, en me réveillant, 
c'est ce que dit le Combat spirituel, «que ceux qui veulent tendre 
à la perfection doivent jeter le fondement d'une grande défiance 
d'eux-mêmes et entière confiance en Dieu. » Il me semble que 
les personnes spirituelles ne se fondent pas assez là-dessus ; c'est 
pourquoi l'on voit fort peu de solide vertu. L'on spécule tant, l'on 
fait tant d'état, et l'on se porte tant à ces hautes oraisons , aux 
ravissements et choses délicates et extraordinaires; néanmoins, 



*3 



■ 



I ■ 

F 







232 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

la vraie sainleté et solide vertu consiste en cette défiance et mé- 
pris de soi-même et confiance en Dieu. 

Mon Dieu ! que je désirerais qu'on inculquât ceci aux novices 
et qu'on les fondât bien en cette perfection, leur faisant con- 
naître leur bassesse, leur néant, leur vileté, et qu'elles ne 
peuvent rien d'elles-mêmes, et que tout ce qui est de bon en 
elles vient de Dieu! Elles doivent donc tout rapporter à Lui et 
n'attendre rien d'elles-mêmes, mais de Lui, de sa grâce et 
assistance. 

Il est presque impossible, pour nous autres, que nous ne 
soyons pas humbles, tandis que nous conserverons cet esprit, 
d'ouvrir la porte de nos maisons , pour y recevoir toutes sortes 
de personnes que le monde méprise et rebute, comme les boi- 
teuses, aveugles, contrefaites et autres, car cela nous tiendra 
en humilité devant les créatures ; et devant Dieu nous pratique- 
rons une charité extrême et la plus grande que l'on saurait pra- 
tiquer, car non-seulement ces filles et ces femmes sont rebutées 
du monde, mais encore des personnes les plus saintes, car il 
n'y a point de religion, pour sainte qu'elle soit, où on les veuille 
recevoir. Voilà donc comme la divine Providence trouve cet ex- 
pédient pour nous maintenir en l'esprit de notre Institut, qui 
est un esprit de bassesse, humilité, mépris, abjection et douce 
charité, recevant à bras ouverts tout ce que le monde rejette, 
pourvu que ces âmes aient le cœur bien sain et disposé à vivre 
en humilité, soumission et obéissance. 

Or, mes chères filles, l'humilité n'est autre chose que le 
mépris et démission de soi-même et de sa volonté , et d'aimer 
son néant, misère et abjection, de souffrir et de vouloir douce- 
ment, gaiement et amoureusement qu'on nous tienne et traite 
pour ce que nous sommes. Certes, c'est aller bien avant que 
d'en venir là , car cette connaissance de nous-mêmes n'est que 
le premier degré de l'humilité : l'humilité produit aussi la gé- 
nérosité et confiance en Dieu. 






EH 



ENTRETIENS. 233 

Mais, vous dites, comment une âme bien imparfaite et pleine 
de misères peut avoir cette générosité et confiance? Ma chère 
fille, noire Bienheureux Père avait accoutumé de dire que « plus 
il se sentait faible, plus il avait de force et de confiance, d'au- 
tant qu'il n'attendait rien de lui-même et qu'il jetait toute sa 
confiance en Dieu. » Il était si aise quand on tombait en des 
fautes de fragilité, parce qu'il disait que cela était bon pour 
humilier l'àme, et pour lui faire voir qu'elle ne doit nullement 
se confier en elle-même, mais en la grâce et assistance deNotre- 
Seigneur. 

Enfin, ces âmes doivent avoir un grand courage pour mettre 
fidèlement la main à l'œuvre de leur perfection , sans s'étonner 
ni se mettre aucunement en peine de se voir sujettes à tant de 
fautes et imperfections. 



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ENTRETIEN V 

SUR LA NÉCESSITÉ DE SE FAIRE VIOLENCE ET DE VIVRE CONFORMÉMENT 
AUX LUMIÈRES DE LA FOI. 

S'il était en mon pouvoir d'avoir des sentiments, je sais bien 
que je brûlerais toute de l'amour de Dieu et de l'amour du 
prochain; or, Notre-Seigneur ne les a pas mis en notre pouvoir. 
Les sentiments ne sont pas nécessaires à la perfection et à notre 
salut- sa divine Majesté les donne à qui il lui plaît. C'est le Maître 
qui fait ce qu'il veut. 

Il n'y a que deux choses [à faire] : éviter le mal et faire le 
bien, et cela selon la raison qui nous doit conduire; Dieu nous 
en donne [pour vivre] selon icelle, et non selon nos inclina- 
tions, car ce serait vivre en bête, les bêtes suivent leur instinct : 







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234 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

quand elles ont faim, elles mangent; quand elles n'ont pas faim, 
elles ne mangent pas; quand elles ont envie de crier, elles 
crient; quand elles n'en ont pas envie, elles ne crient pas. On 
ne les saurait faire manger ou crier lorsqu'elles ne le veulent 
pas faire. 

Avant que j'eusse lu la Sainte-Ecriture, je pensais qu'on pou- 
vait aller au Ciel plus aisément, qu'il ne fallait pas tant de choses 
ni se tant mortifier; mais depuis que j'ai vu ce que Notre-Sei- 
gneur dit et ses Apôtres, je vois bien qu'il ne faut pas vivre selon 
ses passions et inclinations; qu'il faut pâtir et endurer beaucoup, 
et qu'il n'y a point d'autres voies pour faire son salut que celles 
des croix et des souffrances; qu'il faut enfin vouloir le bien et 
le faire, car le Ciel n'est rempli que de [bonnes] œuvres. Tout 
gît donc en cela. 

Voyez-vous ce Père de famille qui avait deux enfants; il les 
appelle l'un après l'autre, et dit au premier : « Mon fils, va tra- 
vailler en ma vigne;)) il répondit gaiement qu'il en était content 
et qu'il s'y en allait; néanmoins il n'en fit rien. Le Père appelle 
l'autre et lui fit le même commandement, d'aller travailler en 
sa vigne; mais il répondit : Comment irai-je? je suis déjà las, 
et témoigna de la résistance et répugnance; néanmoins il s'y en 
alla et travailla fidèlement. Or, qui a accompli la volonté du 
Père? C'est ce dernier qui se met en effet [à l'œuvre], no- 
nobstant la difficulté qu'il y avait. 

Ainsi , vous voyez qu'il importe peu que nous ayons des ré- 
sistances à faire le bien et à suivre la volonté de Dieu , pourvu 
qu'on se surmonte et qu'on ne laisse pas de l'accomplir. 






ENTRETIENS. 



235 



ENTRETIEN VI 



Slill LES PASSIONS, ET LA FAÇON DE LES COMBATTRE. 

Non, mes filles, il est imposssible de faire entièrement mou- 
rir toutes nos passions; nous les pouvons bien amortir, mais 
nous les sentirons toujours. Il est vrai qu'elles peuvent être si 
endormies, que pour un peu de temps elles ne nous travaille- 
ront pas, et qu'à force de les mortifier elles cesseront de nous 
faire la guerre; mais parce qu'elles ne sont pas mortes, lorsque 
nous y penserons le moins, elles se réveilleront si bien, qu'elles 
nous feront tomber en des grosses fautes. Vous direz alors : 
D'où vient ceci? je ne croyais plus avoir des passions, ou, pour 

le moins, je pensais de m'en être rendue la maîtresse Je 

vous répondrai : Parce que vos passions n'étaient pas mortes, 
elles se font sentir, et vous font connaître qu'elles n'étaient 
qu'un peu endormies, puisqu'un petit bruit les a réveillées. Il 
y a bien des personnes qui, par une longue habitude à la mor- 
tification, les ont endormies d'un sommeil si profond, qu'elles 
ne se réveillent pas ni si aisément ni si fréquemment. Ces 
sortes d'âmes ont acquis une certaine domination sur ces pe- 
tites rebelles, que, dès qu'elles commencent à se révolter, elles 
ont le pouvoir de les retenir; et, bien que ces passions fassent 
quelques échappées, elles sont soudainement en leur devoir et 
à l'obéissance de la raison. 

Mais celles qui ne sont que légèrement ensommeillées et qui 
ne sont pas encore bien sujettes, elles se réveillent souvent et 
donnent bien de la besogne et de la peine; elles requièrent de 
l'âme une grande attention sur elle-même, et beaucoup de fidé- 
lité à la mortification pour les mieux ranger et dompter. 

Mes chères Sœurs, il y a des âmes qui ont leurs passions 








236 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

accoisées parce que rien ne les contrarie; [ce n'est pas à dire 
qu'elles soient vertueuses pour cela,] car enfin la vertu solide 
ne s'acquiert qu'au milieu des contradictions. Une personne ne 
se peut pas dire patiente lorsqu'elle ne souffre rien. Il ne faut 
que mettre ces âmes-là dans les occasions pour les connaître; 
elles verront elles-mêmes, parleurs faux pas, que leur vertu 
n'était qu'une vertu apparente et qui ne subsistait que dans 
leur imagination. Elles ressemblent à ces rivières qui coulent si 
doucement lorsque le temps est calme et que rien ne s'oppose à 
leur course; mais, à la moindre bouffée de vent qui survient, 
les ondes s'élèvent et font grand bruit; leur calme ne procédait 
pas d'elles-mêmes, mais du vent qui ne battait pas sur elles. 
Je conseille à ces sortes de personnes de se bien humilier, 
parce que je les- assure que leur vertu n'est qu'un fantôme ou 
un simulacre qui n'est rien moins que vertu. Notre -Seigneur 
permet que leurs passions s'élèvent et qu'elles donnent du nez 
en terre, pour les tenir plus humbles et petites à leurs yeux, 
leur faisant connaître leur impuissance et ce qu'elles sont sans 
son secours. Pour nous tenir donc dans celte connaissance si 
utile à nos âmes, il permet que nous fassions des plus grands 
manquements lorsque nous avons formé les meilleures résolu- 
tions et que nous nous persuadons de vouloir faire des mer- 
veilles. Dieu ! mes Sœurs, que la créature est peu de chose 
d'elle-même ! Elle ne doit rien attendre que de la grâce de son 
Dieu, car, je l'assure, elle n'est rien du tout! Que serait-ce 
si nous ne faisions point de ces fautes qui nous fout aimer notre 
abjection? nous croirions être saintes. mes filles! bienheu- 
reuses seront celles qui font de ces grosses imperfections qui 
leur donnent bien de la confusion aux yeux des créatures, car 
je les assure que si elles savent bien en faire profit, et tel que 
Dieu désire , elles se rendront fort agréables à ses yeux divins. 
Vous demandez si le démon nous peut donner des passions? 
Non, ma Sœur, nos passions sont en nous-mêmes; qui les a 



ENTRETIENS. 



237 



plus, qui les a moins fortes : le diable les peut émouvoir, selon 
le pouvoir que Dieu lui donne, parce qu'il ne peut rien sans 
cette divine permission; mais il ne peut pas en donner, car les 
passions nous sont naturelles et nous les avons dans nous. 

Ce qu'il faut faire, dites-vous encore, lorsque tout à coup on 
sent toutes ses passions émues? Il ne faut pas se violenter à 
faire quantité d'actes pour les vaincre et les ramener au devoir, 
parce qu'elles nous pourraient surmonter; mais, dans la partie 
suprême de notre àme, il nous faut joindre seulement au bon 
plaisir de Dieu , nous bumilier; et, au partir de là, nous tenir 
en paix et le plus tranquillement que nous pourrons auprès de 
Dieu. Enfin, il nous faut faire comme nos grangers ont fait au- 
jourd'hui sur leur bateau qui conduisait notre blé sur le lac. 
Ils se sont trouvés subitement en un très-grand péril; dans un 
instant ils ont vu s'élever une violente tempête qui allait sans 
doute les submerger avec le bateau et tout ce qui était dessus. 
Hélas! qu'out-ils fait? Ils ne se sont pas opiniâtres de vouloir 
prendre le droit fil de l'eau en traversant ces grosses ondes; 
non, ils se seraient perdus faisant de la sorte ; mais ils ont très- 
sagement conduit leur barque, tout doucement, au rivage, et 
ont suivi les petites ondes; par ce moyen ils sont arrivés, en 
évitant l'orage et non en le combattant. 

Mes Sœurs, voilà un petit modèle de ce que nous devons 
faire, lorsque, voguant en grande paix dans notre petite naviga- 
tion, nous sentons, sans y penser, toutes nos passions s'élever 
et causer en nous un grand orage , comme si elles nous de- 
vaient abîmer ou nous entraîner après elles ; il ne faut pas vou- 
loir calmer nous-mêmes cette tempête, mais nous approcher 
doucement du rivage, tenant notre volonté ferme en Dieu, cô- 
toyer les petites ondes, pour arriver, par l'humble connaissance 
denous-même, à Dieu, qui est notre port assuré. Cheminons 
bellement, sans effort, et sans rien accorder à nos passions de 
ce qu'elles désirent, et faisant ainsi, nous arriverons un peu 



4P 





238 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

plus tard à ce divin port; mais avec plus de gloire que si nous 

avions joui d'un calme parfait et que nous eussions vogué sans 

peine. 

Mes chères filles, êtes-vous satisfaites sur vos demandes? Je 
le souhaite bien fort, et que nous fassions toujours notre profit 
de tout. Dieu nous en fasse la grâce. 



ENTRETIEN VII 



SDR LA MORTIFICATION DES INCLINATIONS NATURELLES. 

[Un jour, notre digne Mère revenant de la seconde table, s'age- 
nouilla devant le Saint-Sacrement , où elle frit une splendeur 
de visage , une sérénité et une fermeté tout extraordinaire , 
et nous dit, dès quelle fut assise, à la récréation :] 

Dieu! que faisons-nous en cette vie, mes chères Sœurs? 
Je vous puis assurer, que je n'eus jamais une si claire vue delà 
bonté et de la beauté de la mort, comme je l'ai maintenant. 
Hélas! que faisons-nous ca-bas en cette misérable vallée de 
pleurs, éloignées de Dieu, où il ne se trouve point de solide 
vertu ! où il n'y a guère de véritable humilité ni de vraie sim- 
plicité! où l'on trouve si peu d'âmes totalement abandonnées 
entre les bras de Dieu ! 

Quelle est celle d'entre nous qui voudrait toujours être ra- 
valée, humiliée et avilie? Dieu! s'il faut demeurer ca-bas, au 
moins faut-il que ce soit pour y pratiquer les solides vertus. 
Pour cela, mes chères Sœurs, je me résous de ne po f int flatter 
vos inclinations, mais de les rompre, et de n'en pas contenter 
une de toutes celles que je connaîtrai. Eh Dieu ! nous marchons 
trop en enfants, cela me fâche. Il faut céans, je veux dire que 



■ 



ENTRETIENS. 239 

les filles de cet Institut pratiquent les actes des vraies, grandes 
et héroïques vertus. Je vous puis bien assurer que si le premier 
pas de cet Institut était à faire , l'on y marcherait d'un autre 
biais que l'on n'a pas fait jusqu'à présent, au moins si j'avais 
le sentiment que j'ai maintenant. Je suis absolument détermi- 
née de vous bien mortifier, et de contrarier vivement toutes vos 
inclinations. Oui, je le proteste, mes Sœurs, à la vue et la face 
de notre Dieu, que je vous mortifierai, humilierai, et agirai 
avec plus de force d'esprit que je n'ai jamais fait, et je me re- 
pens bien de ne l'avoir pas fait plus tôt. Mais, désormais, je ne 
veux plus de niaiseries; il faudra rompre ou faire, et jamais 
fille n'aura ma voix, que je n'y voie bien tout ce qu'il faut et 
tout ce que je désire, et toutes tant que vous êtes, préparez- 
vous à être conduites par un nouvel esprit, car je suis chargée 
de nourrir les filles de notre Bienheureux Père, et je ne puis 
pas le faire sans les mortifier et humilier. J'ai changé les offi- 
cières et les livres; mais si j'entends sur cela le moindre signe 
de répugnance et d'inclination, je vous humilierai puissam- 
ment. Au reste, mes Sœurs, je ne vous mortifierai point selon 
mes inclinations ou aversions, car il n'y a pas une de nos Sœurs 
pour qui j'aie inclination, attache ou aversion particulière de 
la grosseur d'un ciron. Ce n'est pas que je ne sois bien impar- 
faite; mais je garde mes inclinations pour moi, et quant à mes 
Sœurs, je les conduis comme je crois le devoir faire, selon 
Dieu et ma conscience , et je mortifierai chacune d'elles autant 
que je verrai le devoir faire et qu'il sera nécessaire, avec plus 
de force d'esprit que je n'ai jamais fait. 

Ma Sœur la directrice, mortifiez bien ce peu de novices que 
vous avez; s'il s'en trouve qui soient si vives qu'elles ne puis- 
sent souffrir qu'on les mortifie, en sorte qu'à cause de cela 
elles font toujours plus de fautes, je ne suis point d'avis qu'on 
les en tienne quittes; mais savez-vous le remède? il faut dou- 
bler, et puis tripler, et retripler. 



240 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Vous n'avez que ma Sœur N. de [novice] blanche, elle est 
prou immortifiée, mais mortifiez-la bien. Et si vous ne voulez 
pas tomber, notre novice, tenez-vous ferme.. . Vous répondrez, 
que cela vous donnera bien du travail; tant mieux, pourvu que 
vous ayez un grand courage pour avaler les médecines spiri- 
tuelles qu'on vous donnera, et pour laisser mettre les cata- 
plasmes sur vos plaies sans dire, holà! 

Certes, qui voudra vivre selon ses inclinations ne vienne plus 
céans , et comme dit notre bienheureux Père : « Qui voudra se 
servir de sa propre volonté, il la lui faudra aller donner, hors 
de la porte, car dedans il ne s'en parlera plus, Dieu aidant. » 
C'était le sentiment qu'avait ce Bienheureux sur la fin de sa vie. 
Il me dit à Paris : « Je suis très-résolu de ne point trahir les 

âmes ni de les flatter. N N s'adresse à moi, je lui dirai 

franchement ses vérités. Qui voudra suivre ses inclinations ne 
vienne point à moi; qui voudra vivre sjslon Dieu, qu'il y vienne, 
je le servirai de tout mon cœur » 

Il dit ces mêmes paroles à une personne qui ne s'amendait 
pas; elle n'eut pas le courage ni la force pour le supporter, si 
qu'elle rompit, et il la laissa rompre. 

Si je ne conduis pas bien mes Sœurs, ce sera par faute d'in- 
telligence et non par malice de volonté, car, grâces à Dieu, sa 
bonté m'a donné une volonté droite ; mais pour les péchés 
d'ignorance, sans malice, j'ai appris de mon Bienheureux Père 
que ces péchés-là sont fort peu de chose devant Dieu. Par sa 
grâce, je n'ai rien qui me tienne attachée, j'aime bien toutes 
mes Sœurs, et il n'y en a aucune à qui je me sente attachée le 
moins du monde; et, bien que j'aie toujours cette inclination 
de retourner en ce monastère [d'Annecy] dès que j'ai achevé ce 
que j'ai à faire dans les autres; je ne suis que la volonté de 
notre Bienheureux Père, car je lui demandai, s'il venait à mou- 
rir, ce qu'il lui plaisait que je fisse, il me dit : « Vous demeu- 
» rerez en la barque en laquelle je vous ai mise. » 



ENTRETIENS. 241 

Pour conclusion, mes chères Sœurs, je vous annonce que je 
vous mortifierai sans inclination ni aversion. Je vous ai promis 
que je contrarierai fortement et fermement vos inclinations, et 
vous proleste que je tiendrai ferme en ce dessein; et celle qui 
ne voudra pas que ses inclinations soient rompues, qu'elle soit 
soigneuse que je ne les voie pas; car, tout autant que j'en verrai, 
autant j'en ruinerai, Dieu aidant. 



ENTRETIEN VIII 

sur l'amour-propre et les dommages qu'il fait em l'ame. 

II y a des âmes qui sont si pleines d'elles-mêmes, qu'on le 
voit en tout ce qu'elles font, soit en leur ouvrage, en leurs pa- 
roles et façon de faire; mais il y en a. encore de plus fines : 
elles dissimulent; et, cependant, quand je leur parle, je vois 
danser leur amour-propre par là-dedans. Ah! il faut avoir un 
grand soin de se vider de soi-même par une entière abnégation 
et mortification. 

On demande si une âme ne peut pas être bien remplie de 
soi-même sans le connaître? Oui, cela se peut bien; mais, 
certes, ces âmes-là ne lisent pas les Entretiens de noire Bien- 
heureux Père et ne pénètrent pas assez avant en cette vraie 
science, laquelle ne nous enseigne rien tant que l'anéantisse- 
ment de soi-même; car, si on les lisait bien et qu'on les mil en 
pratique, nous serions de plus braves filles que nous ne sommes 
pas. Certes, je voudrais que nous fussions toutes parfaites de 
la perfection que ce Bienheureux nous a enseignée. Nous sommes 
de bonnes filles, il est vrai; nous allons bien à l'Office, nous gar- 
dons le silence, cela est bon; nous ne faisons pas de répliques 
à l'obéissance, cela est bon aussi; mais ces âmes qui font si 

IG 






I 



■ 



242 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

bien les choses extérieures , ont-elles quelque exercice intérieur? 
Non... Ah! donnez-leur-en un peu, et, par là, tous connaîtrez 
ce qu'elles sont. Piquez-les, et vous verrez si elles sont vives 
et sensibles, et comme elles ménageront leurs senliments ! Je sais 
bien que pour avoir des sentiments et des passions vives et 
promptement émues, quand on nous reprend, cela ne veut rien 
dire, et n'empêche point la perfection, pourvu qu'on ne les 
suive pas. Mon Dieu! cette doctrine nous a tant été enseignée! 
Que celles donc qui n'ont point les passions fortes ni de res- 
sentiments de répugnance ne s'estiment pas les plus parfaites; 
ains, au contraire, celles qui les ont plus fortes, ont bien 
plus de moyens de s'établir et acquérir les vraies et solides 
vertus, si elles sont fidèles à Dieu. Mais quand on se sur- 
monte, dites-vous, ou qu'on fait quelque bonne pratique, il 
vient une certaine complaisance et satisfaction qui gâte tout, 
et nous fait tout perdre, si nous n'y prenons garde. — Vous 
dites vrai, ma très-chène fille; et quel malheur, quand, après 
avoir fait quelques bons sacrifices, nous venons à nous en com- 
plaire en nous-mêmes, tout n'est-il pas perdu ? Or, si on ne peut, 
ou rarement, faire le bien qu'il ne nous en demeure quelque 
satisfaction, cela n'est pas mal; mais de s'y entretenir et de s'y 
complaire, c'est ce qui gâte tout. — Et que faut-il faire à cela? 
Il faut anéantir ces pensées de complaisances et vaine satisfac- 
tion, s'humilier et chercher son abjection, donner la gloire à Dieu 
de tout, et reconnaître que de nous-mêmes nous ne pouvons rien. 
En un mot,' il faut être fidèlement fidèle et humblement humble; 
cela veut dire, qu'il faut en toutes choses ne chercher que la 
gloire de Dieu, et ne rien faire que pour lui plaire; rien pour 
nous ni pour les créatures, mais tout pour Dieu; s'humilier et 
du bien et des fautes, mais d'une humilité véritable, fidèle et 
sincère. Je ne vois point que nous fassions profit de nos fautes; 
nous ne nous en humilions pas assez , nous n'en aimons pas 
assez notre abjection. 



■ 



ENTRETIENS. 243 

Il y a des âmes, en religion depuis longtemps, lesquelles 
n'ont jamais point de paix, parce qu'elles ne travaillent pas à 
une abnégation absolue de leurs propres sentiments : on leur 
aura dit et redit plusieurs fois ce qu'elles doivent faire sur ces 
troubles; et, au lieu de se tenir fermes et de se reposer en 
cela, et porter doucement et patiemment leur croix (car cet état 
en est une) , elles veulent qu'on leur dise toujours des choses 
nouvelles, et ont en cela leur volonté et inclination; de là 
vient qu'elles ne sont point tranquilles, ce qu'elles seraient 
si elles se résolvaient à supporter patiemment cette petite 
croix. 

Il faut aussi animer nos actions extérieures d'une attention 
attentive qui nous donne le courage de souffrir nos peines, et de 
travailler pour acquérir la perfection, non point parce que c'est 
une chose bonne ou pour le bien qui nous en revient, mais 
parce que cela plaît à Dieu ainsi. II faut venir céans, non pour 
être ferventes, mais pour travailler à une profonde humilité, sou- 
mission, mortification et abnégation; non point seulement pour 
fuir les occasions de faire le mal et avoir plus de moyens de 
faire le bien , mais pour plaire à Dieu et faire toutes choses 
pour son amour. On pense que quand on a passé son année de 
noviciat et qu'on est coiffée de noir, que tout est fait. Oh! 
certes, vous vous trompez, car il faut toujours commencer; 
faire aujourd'hui toutes nos actions avec autant de ferveur' 
comme si c'était le premier jour. Il faut souvent considérer nos 
règles, et faire comparaison de ce que nous sommes avec ce 
que nous devons être. Je voudrais bien que nous pensassions 
souvent à l'excellence de notre vocation, et que nous tâchassions 
de nous rendre telles qu'elle requiert de nous. Elle demande 
que nous soyons humbles , douces , obéissantes et simples ; il ne 
faut point vivre selon nos inclinations et aversions : voilà ce 
qu'il faudrait faire et ne point s'arrêter à l'écorce. 
Je voudrais avoir des charbons de feu pour les jeter dans' vos 

16. 



O 




244 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

cœurs afin de les enflammer ; mais je ne suis pas digne de ren- 
dre ce service à Notre-Seigneur ni à la maison. 

Il faut agrandir notre courage pour parvenir à la perfection. 
Nous n'y saurions jamais parvenir sans la mortification de nos 
passions. Qu'une chacune regarde ce qui est en elle, et qu'elle 
entreprenne, à bon escient, son amendement. 

Nous devons nous porter un très-grand respect les unes aux 
autres ; nos Règles nous y obligent; et, certes , où il n'y a point 
de respect il n'y a point d'amour. 

Il faut bien prendre garde à ce vice de négligence, c'est un 
grand mal pour les religieuses. Si vous êtes lâches, et que vous 
ne preniez soin de purger votre cœur de cette imperfection, et 
que vous ne combattiez généreusement cette mauvaise inclina- 
tion, vous ne serez religieuse que d'habit. 

Il y a peu de personnes qui servent Dieu purement. On est 
tellement plein de soi-même que c'est pitié. On fait ses œuvres 
par respect humain, ou par quelque impure intention. Je ne 
dis pas de ces impuretés grossières, je n'entends pas de cela; 
mais des intentions éloignées de celles que nous devons avoir, 
de servir Dieu purement pour lui plaire, faisant tout pour lui 
avec une affection vive et simple. 

Ma fille, servir Dieu nûment et simplement, ce n'est point 
couvrir ni doubler nos actions, car ce qui est simple n'est pas 
double; ce qui est nu n'est pas couvert. Regardez ma main; 
elle ne saurait être plus nue ni plus simple qu'elle n'est, et il 
faut que nous soyons ainsi, servant Dieu sans avoir autre inten- 
tion que celle de lui plaire. Servir Dieu purement, ce n'est 
point chercher, par amour-propre, les consolations, mais le ser- 
vir aussi fidèlement parmi les sécheresses et aridités, comme 
parmi les sentiments et douceurs. 

On connaît que l'on désire les consolations par amour-propre, 
lorsqu'on s'inquiète de n'en point avoir et qu'on est plus lâche 
au service de Dieu. Non , il ne faut pas les désirer. .. Mais sont- 



|, 



ENTRETIENS. 245 

elles quelquefois utiles? Oui, principalement pour celles qui 
commencent. Aussi voit-on que Noire-Seigneur a coutume d'en 
donner en ce temps-là. Mais, nous autres anciennes, il nous 
faut manger des croûtes. 

Il n'y a point de doute, ma fille, qu'une âme qui serait tout le 
jour attaquée de pensées inutiles et qui aurait la fidélité de ra- 
mener son esprit à Dieu, soudain qu'elle s'en apercevrait, fera 
autant pour lui, voire plus, que celle qui aurait beaucoup de 
facilité de retourner à Dieu et se détourner et retirer des inuti- 
lités; en cela consiste la vraie vertu. Que celles qui sont en cet 
état-là pratiquent courageusement et fidèlement ce retour en 
Dieu et qu'elles y persévèrent, car je les assure que c'est le 
vrai moyen d'acquérir la perfection en peu de temps. 










ENTRETIEN IX 

SUR LA GÉNÉROSITÉ A SE RELEVER DE SES FAUTES. 

L'humilité et la fidélité à se relever de nos chutes, fait voir 
si les goûts que l'on prend aux choses spirituelles viennent de 
Dieu. Une âme qui a un naturel rude, revêche et rébarhatif, fera 
un grand avancement, si elle est fidèle, et acquerra de grandes 
vertus; si elle fait plusieurs fautes, cela n'empêchera point sa 
perfection, pourvu qu'elle soit fidèle à se relever et humilier. 
Si, ayant le désir de s'humilier de ses fautes, il lui semble 
qu'elle ne le peut faire, ains que ses fautes l'aigrissent, il faut 
qu'elle mette du sucre dans son cœur pour l'adoucir, disant : 
Or sus, mon cœur, qu'est-ce donc? nous sommes tombés, et ne 
nous inquiétons point. Eh bien, j'ai fait une faute , on l'a vue , 
on t'en méprisera; mais regarde en ce mépris la volonté de 
Dieu, tu seras plus avisée une autre fois.. . Si Dieu donne à 










246 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

telles âmes du plaisir de penser aux choses intérieures, elles 
ne laisseront pas de s'amender, sans qu'elles fassent beaucoup 
de réflexions sur cela; notre Bienheureux Père ne voulait pas 
qu'on réfléchît tant sur soi. Mais si on voit telles âmes pleines 
d'elles-mêmes, vives et immortifiées, et qu'elles ne s'amendent 
point des choses dont on les reprend, ne se mettant en souci de 
ce qu'on leur dit; le plaisir qu'elles disent avoir en la pensée 
des choses bonnes et saintes n'est qu'orgueil , que vaine satis- 
faction et propre recherche. Il est bien aisé de connaître quand 
c'est Dieu qui donne de telles pensées, car l'on voit la vie con- 
forme à cela. Il y en a qui parlent fort bien des choses spiri- 
tuelles; mais il faut bien prendre garde si leurs œuvres sont 
conformes à leurs paroles, et si elles font aussi bien qu'elles 
disent, car autrement c'est de l'orgueil. 

Il peut bien être que Dieu nous laisse souvent en nos fai- 
blesses, et que, pour cela, il nous semble toujours que l'on ne 
se peut humilier; mais il faut que je découvre cette subtilité de 
l'amour-propre, qui est fort aise de dire et de croire que Dieu 
lui donne des exercices. «Je suis, dit-on, bien sujette à telle 
faute, mais c'est un exercice que Dieu me donne. » — D'autres, 
qui en rendent compte, disent : « Je suis fort travaillée de telles 
peines, mais je les souffre, comme un exercice que Dieu m'en- 
voie. » — A telles personnes, je réponds doucement : «Dieu n'y 
a point pensé. » — Elles demeurent honteuses et ne savent que 
répliquer. Nous nous donnons, pour l'ordinaire, les exercices 
que nous avons. Je vois peu de tentations du diable parmi nous, 
et, néanmoins, on lui'met tout dessus; mais il y a beaucoup 
d'amour-propre et de propre recherche. Les tentations du 
diable sont bien fâcheuses; mais celles de notre amour-propre 
sont plus dommageables et dangereuses, à cause de leur 
subtilité. 

Oui-dà, on peut bien faire une génuflexion en entrant dans 
sa cellule, pourvu qu'on ne s'y attache pas; mais j'aimerais 



ENTRETIENS. 2i7 

que l'on en fît une bonne d'anéantissement de nos affections, 
sentiments et inclinations. 

Il faut avoir une grande dévotion aux saints Anges; il les faut 
saluer quand on s'entretient; et, quand l'on est en commu- 
nauté, il est bon de saluer les Anges de nos Sœurs, et les 
imiter en leur pureté, simplicité et promptitude à l'obéissance, 
en leur fidélité à servir Dieu et le prochain. 




ENTRETIEN X 






SUR LA VRAIE VIE SURNATURELLE ET LE DOUX SUPPORT DU PROCHAIN. 

Vous demandez ce que c'est, vivre selon l'esprit et non selon 
la chair? Mes chères filles, c'est vivre selon les vérités et clartés 
de la foi, selon les volontés de Dieu, selon sa loi, selon que 
Dieu nous enseigne. C'est vivre enfin selon nos règles et 
constitutions, selon la raison et non selon nos inclinations, hu- 
meurs, aversions et passions. Le grand Apôtre dit : Dépouillez- 
vous du vieil homme, pour vous revêtir du nouveau qui est Jésus- 
Christ. 

Cela veut dire qu'il faut se revêtir de Vimitation de Notre- 
Seigneur, de sa patience, de sa douceur, de son humilité et 
chanté et autres vertus desquelles il nous a donné l'exemple. 
Oh! que nous serions heureuses si nous pouvions dire avec ce 
grand Apôtre : Je ne vis plus, moi, ains Jésus vit en moi. — 
Ma vie est cachée en Dieu, et lorsque Jésus-Christ qui est ma 
vie apparaîtra , alors j'apparaîtrai avec lui en gloire. Oh ! les 
admirables paroles! C'est aussi le Saint qui nous a donné le 
premier des nouvelles de l'éternité, ayant été ravi jusqu'au troi- 
sième ciel; après quoi il nous dit que l'œil de l'homme n'a rien 



■ 






248 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vu, l'oreille entendu, ni le cœur de l'homme compris ce que 

Dieu a préparé à ceux qui l'aiment. 

Faisons donc en sorte, mes chères Sœurs, que nous tendions 
à cette perfection de mourir à nous-mêmes. Notre Bienheureux 
Père disait : Je ne sais point d'autre moyen pour bien faire 
sinon de bien faire ; je veux dire pratiquer la vertu. 11 n'y a , 
certes, point d'autre secret pour être parfait que celui-là. Voulez- 
vous avoir l'humilité? pratiquez-la; voulez-vous être patiente? 
pratiquez la douceur et la patience; voulez-vous mourir à vous- 
même? mortifiez puissamment vos passions et propre volonté, 
et ainsi des autres. On travaille bien, dites-vous, mais on ne 
parvient pas à la perfection. Jusqu'à quand pensez-vous qu'il 
faille travailler? certes, jusqu'à la dernière période de notre vie. 
Oh! que celte peine est bien employée! C'est pourquoi nous 
aurions tort de la plaindre et épargner. 

Il fut dit à Moïse : Fais selon le patron que je t'ai donné; or, 
ce patron, c'est Notre-Seigneur, qui nous a été donné du Père 
Eternel pour modèle. Voyons ce divin Sauveur, comme il a de- 
meuré trente ans caché , inconnu , et couvert sous la cendre de 
l'abjection, étant réputé vil et abject, fils du charpentier, lui 
qui était fils du Père Eternel, qui avait autant de science et de 
sapience au moment de sa conception qu'il en avait au ciel et 
qu'il en a maintenant. Néanmoins, il n'a pas voulu, pendant ce 
temps-là, faire aucun miracle pour se manifester, sinon trois 
ans devant sa mort, pendant lesquels aussi il a voulu souffrir 
tant de persécutions et d'injures, qu'il endurait doucement et 
humblement comme un doux agneau, enfin comme il se laissa 
maltraiter en sa Passion; combien d'ignominies, de travaux, de 
douleurs il voulut endurer; être crucifié, puis mourir sur une 
croix, s'étant fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la 
croix. mes Sœurs! si nous considérions bien ceci, nous rece- 
vrions, bien autrement que nous ne faisons, les contradictions, 
mortifications et humiliations qui nous arrivent; nous nous tien- 



ENTRETIENS. 249 

drions bien plus cachées, couvertes et rabaissées; nous serions 
bien plus amoureuses de ce Sauveur, plus zélées à chercher 
sa pure gloire, et plus ardentes à la pratique de toutes les 
vertus. 

Dieu! que cette parole que Notre-Seigneur dit, qu'il vo- 
mira les tièdes, est épouvantable, car il ajoute : J'aimerais 
mieux que tu fusses ou tout froid ou tout chaud; mais, par ce que 
tu es tiède, je te vomirai. Les tièdes, ce sont ceux qui sont 
lâches et paresseux, qui ne veulent pas s'avancer à la vertu, se 
contentant d'être ce qu'ils sont. Les froids sont ceux qui sont 
en péché mortel, lesquels sont plus facilement touchés , car il 
ne faut quelquefois qu'entendre une prédication, lire quelque 
bon livre, voir quelque bon exemple, pour les faire relever de 
leur bourbier; de sorte que cette tiédeur est plus à craindre, 
en nous autres, que non pas aux personnes du monde. Nous 
avons de bons désirs, dites-vous. Oui, mais à quoi vous sert 
cela, si vous n'en venez aux effets? IVe savez-vous pas que saint 
Bernard dit : L'enfer est rempli de bonne volonté. Plusieurs 
disent : « Je veux » , et ne font rien; d'autres paraissent mettre 
la main à l'œuvre pour exécuter leur bonne volonté, et puis en 
demeurent là. 

Certes, il faut que les Sœurs de cette maison soient grande- 
ment généreuses, qu'elles ne soient attachées à rien qu'àDieu; 
car elles doivent être disposées à aller en divers lieux, partout 
où l'obéissance les enverra. Enfin, il faut que celle maison 
d'Annecy reluise et excelle en humilité, douceur, simplicité, 
pauvreté, obéissance et dépendance de Dieu; il faut que celles 
qui l'habitent aient un cœur large envers Dieu, afin de rece- 
voir tout ce qu'il lui plaira de leur envoyer, soit affliction ou 
consolation, santé ou maladie, vie ou mort; enfin se laisser 
mettre en telle sauce qu'il voudra, sans nulle résistance, sans 
faire aucun choix de vouloir plutôt ceci que cela, cette croix 
que celle-là. Non, non, il ne faut pas de ces cœurs rétrécis, 




I 






250 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

mais un cœur large envers le prochain, cela veut dire en dilec- 
tion, en amour et support, étant toujours disposé à le servir, 
assister, consoler, supporter et soulager en tout ce qu'on pourra' 
mais gaiement et cordialement. Un cœur large est un cœur dis- 
posé à toutes sortes d'obéissances, un cœur étendu, qui aime 
souverainement la volonté de Dieu. Enfin, ceux qui ont plus 
d'union avec cette divine volonté sont les plus parfaits. Nous 
autres, nous ne sommes pas en peine de la connaître, car elle 
nous est clairement signifiée en nos règles et par nos supérieurs ; 
mais le mal est que nous ne la voulons pas reconnaître, quand 
elle n'est pas revêtue de la livrée que nous voudrions. 

En quoi consiste le doux support que nous devons avoir, 
dites-vous? Ma chère fille, il consiste à supporter suavement le 
prochain, en tout ce qu'il pourrait dire ou faire qui ne serait 
pas bien et qui vous désagréerait et serait à contre-cœur, sans 
nous étonner de ses manquements et imperfections, ne les re- 
gardant ni épluchant aucunement, et ne concevant pour cela 
aucune mésestime, sécheresse de cœur et dégoût contre lui; 
mais ayant une compassion tendre et amoureuse qui nous fasse 
fondre pour lui. Notre Bienheureux Père dit que la charité ne 
cherche point le mal et, quand elle le rencontre, elle s'en 
détourne. Nous ne pouvons pas nous empêcher de le voir, et ne 
faut pas penser que ce qui est mal ne le soit pas ; mais, lorsque 
nous le voyons et rencontrons, allons à Dieu et rentrons en 
nous-mêmes, et nous trouverons beaucoup de défauts et de 
choses à corriger et censurer, de quoi il nous faut profondé- 
ment humilier. Il vous vient, dites-vous, des pensées de mé- 
sestime des Sœurs, quand vous leur voyez commettre quelque 
défaut? Oh! qu'il se faut bien garder de s'y arrêter volontai- 
rement, pour peu que ce soit, car ce serait, certes, bien mal 
et l'on ferait une lourde faute. 

Non, ma fille, cet amour cordial que nous devons porter à 
nos Sœurs ne consiste point au sentiment; c'est un amour du 



ENTRETIENS. 



251 



H 



cœur, non du cœur de la chair, mais du cœur de la volonté. 
Laissons tourner et virer les sens et tout ce qui est de la nature ; 
que nous aimions ou que nous n'aimions pas, que nous ayons 
de l'aversion ou de l'inclination, cela n'importe; pourvu que, 
selon la partie supérieure, nous demeurions fermes, invariables 
en cette dilection, étant aussi disposées à leur en donner des 
preuves au plus fort de nos dégoûts et aversions que parmi nos 
suavités et amour sensible; car, si nous ne marchons de la 
sorte, nous ne ferons jamais rien qui vaille. Il faut aussi donner 
des preuves de notre amour du prochain , en priant soigneuse- 
ment pour lui; et, certes, je voudrais que nous eussions un très- 
grand zèle, pour demander àNotre-Seigneur les mêmes grâces, 
pour toutes les créatures, que nous demandons pour nous. 

Ne voyez-vous pas que c'est l'intention de ce bon Dieu que 
nous fassions ainsi, d'autant qu'en l'Oraison dominicale il nous 
a enseigné de dire toujours : Notre Père, qui êtes aux cieux, 

votre nom soit sanctifié, votre royaume nous advienne et ainsi 

du reste. Il y a des âmes qui ne prient point pour les autres et 
qui ne pensent qu'à elles. Oh certes! si nous avions la charité 
au fond de notre cœur, nous serions sans doute excitées à prier 
pour le prochain et la conversion des âmes, pour lesquelles 
nous devons avoir une jalousie nonpareille et aussi pour ceux 
qui se recommandent à notre Bienheureux Père, et qui ont 
confiance en nos prières , afin que la gloire de Dieu soit aug.- 
mentée, et la gloire accidentelle de ce sien Serviteur, étant 
notre Instituteur, nous avons bien de l'intérêt à procurer sa glo- 
rification. Prions donc franchement et fervemment pour tout le 
monde, afin qu'il plaise à Notre-Seigneur de répandre ses 
grâces et miséricordes sur toutes les créatures, afin qu'elles 
s'acheminent toutes à la fin pour laquelle il les a créées. 



■ 




252 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 




I 



ENTRETIEN XI 

SUR LA CHARITÉ ET LA PURETÉ D'iNTENTION. 

Je trouve votre raison bonne, ma chère fille, que si l'on n'est 
pas bien charitable et sur ses gardes, il est fort aisé d'offenser 
le prochain par la langue; aussi l'Écriture dit : Qui garde sa 
langue, garde son âme. Qui ne pèche point par la langue est un 
homme parfait. On offense le prochain, ou plutôt Dieu dans le 
prochain, en parlant mal à propos et aussi quelquefois en se 
taisant. L'on me dit du bien d'une personne que je n'aime pas 
beaucoup, qui m'a fait du déplaisir, je me tais, ou je réponds 
froidement : j'offense Dieu et ne suis point exempte de coulpe, 
car je fais connaître que je n'estime pas celle de qui l'on parle, 
et ma froideur ôtera peut-être la bonne estime qu'on en avait. 
Quelquefois une Sœur nous aura mécontenté, fait quelques tri- 
cheries, ou nous ne lui aurons pas de l'inclination; une autre 
nous en dira du bien, nous répondrons quelques petites paroles 
cachées qui rabattront ce bien, et feront comme une goutte 
d'huile tombée sur du drap, une tache irrémédiable au cœur de 
cette Sœur à qui nous parlons. Et notez que tout le mal que fera 
la Sœur, en suite de cette mauvaise impression que nous lui 
aurons donnée, chargera notre conscience, et nous en serons 
coupables et châtiées sévèrement. Dieu dit qu'il hait six choses, 
mais que la septième lui est en abomination, ce sont ceux qui 
divisent les cœurs et sèment des discordes entre les frères. Tâ- 
chez donc, mes Sœurs, d'éviter toutes les paroles de rapports 
et de désunion, je vous en conjure de tout mon cœur. 

Vous me demandez, ma chère fille, ce qu'il faut faire quand 
on n'a pas le sentiment du bien qu'une Sœur vient nous dire 
être en une autre ? En la maison de Dieu , il ne faut ni vivre, ni 
opérer, ni même penser selon ses sentiments naturels : qui les 



ENTRETIENS. 253 

voudrait suivre devrait demeurer au monde. Certes, bien que 
nous ayons de l'aversion à une Sœur, ou qu'elle nous ait déso- 
bligée, nous sommes cependant obligée d'en parler en bonne 
part et de contribuer cordialement à ce que l'on en dit. Oh! 
que notre amour-propre est subtil et que notre nature est ama- 
trice de ses satisfactions! Si nous avions de l'inclination, ou 
quelque obligation, ou sympathie, ou espérance de recevoir 
quelque service d'une Sœur, quand on nous en viendrait parler, 
nous dirions une milliasse de ses vertus, sans examiner s'il est 
vrai, ni que nous craignons de mentir; mais une autre qui ne 
nous touche en rien, pour laquelle nous n'inclinons pas, nous 
demeurons sèches et séchons le cœur de celles qui nous voient; 
bien que souvent il y ait plus de vertus à dire de celle dont nous 
nous taisons, que de l'autre. Mais c'est que nous vivons selon 
l'esprit du monde et de notre sens propre , et non selon l'esprit 
de la raison et delà grâce de Dieu, qui veut que, sans consulter 
notre inclination , nous disions le bien qu'il met en ses créa- 
tures. On ne fait pas un petit déplaisir ni une petite offense à 
ce bon Dieu quand on cèle et amoindrit le bien du prochain , 
duquel il a dit que celui qui le touche, touche à sa divine Ma- 
jesté. 

Quand on ne sait pas la vertu dont on loue une Sœur, il ne 
faut pas se taire pour cela, mais dextremenl dire du bien d'elle, 
quelque pratique de vertu que l'on lui a vu faire, et cela suave- 
ment , par exemple : vous avez vu une personne en diverses 
occasions être fine et mensongère, et l'on vous viendra dire 
qu'elle est grandement droite et sincère; vous ne devez pas ré- 
pondre que cela n'est pas vrai, puisqu'il est possible que, depuis 
que vous lui avez vu faire ces fautes, elle se soit corrigée. Car, 
si bien maintenant je vois une de mes Sœurs manquer de sin- 
cérité, je ne pourrais dire, d'ici à une demi-heure, qu'elle 
n'est pas sincère, sans me mettre au hasard de mentir et de 
faire un jugement téméraire, d'autant qu'à l'instant même de 



^^ 




m 






I 



Et 




254 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sa faute elle a peut-être fait l'acte de contrition en son cœur et 
s'est convertie. Si donc l'on dit du bien que l'on ne sache point, 
il faut dire : C'est une bonne Sœur, une bonne fille, de bon ju- 
gement... Pour misérable que soit une personne, l'on en peut 
toujours dire quelque bien, ou spirituel, ou naturel, ou civil, 
ou habituel. 

C'est une chose extrêmement délicate que le prochain; on 
n'y peut guère toucher sans offenser Dieu. Certes, je dis très- 
souvent, et je trouve que j'ai raison de le dire, si nous avions la 
vue bien éclairée de ce côté-là, nous ne serions pas en peine de 
trouver matière d'absolution dans nos confessions. Mais, parce 
que nous ne regardons pas de bien près ce qui concerne cette 
douce charité envers le prochain, nous croyons avoir raison en 
tout ce que nous disons. Je vous assure que nous sommes bien 
souvent déçues et trompées par l'inclination propre, qui est bien 
dangereuse dans un monastère et dans une communauté reli- 
gieuse, ou par la subtilité de notre amour-propre, et même par 
la bonne estime que nous avons de nous-mêmes, qui nous fait 
croire qu'il est impossible que nous puissions nous tromper. 
Demandez à ma Sœur N... si je ne dis pas la vérité. 

Vous désirez ne point mentir. Dieu ! ma fille, c'est un grand 
secret pour attirer l'esprit de Dieu dans vos entrailles : Sei- 
gneur, qui habitera dans vos tabernacles? dit David. Celui, ré- 
pond-il, qui parle en vérité de tout son cœur. J'approuve fort le 
parler peu, pourvu que lorsque vous parlerez vous le fassiez 
gracieusement et charitablement, non point avec mélancolie et 
avec artifice; oui, parlez peu, mais parlez doucement; peu et 
simple, peu et rond, peu mais amiablement. 

Les actions qui de soi sont bonnes, si elles ne sont bien faites, 
elles ne nous rendront pas bonnes, car les œuvres justes ne 
nous rendent pas justes, si nous ne les faisons saintement. Plu- 
sieurs font beaucoup de bonnes actions, et des justes et des 
saintes, qui ne sont pas pourtant ni bonnes, ni justes, ni saintes. 



ENTRETIENS. 255 

Or, mes filles, pour faire les vraies œuvres, bonnes, justes et 
saintes, il faut les faire purement pour la gloire de Dieu, et 
parce qu'il est bon et juste de le servir saintement, faisant tout 
ce que nous faisons humblement, simplement et tranquille- 
ment, et surtout amoureusement pour Dieu, sans se recher- 
cher soi-même, ni aucune satisfaction propre, mais arrêter ses 
yeux à l'éternité qui nous attend et que nous espérons. Rien 
n'est stable que Dieu ; tout passe , les travaux comme les con- 
solalions; tout le bien consiste, comme dit saint Paul, à faire 
des bonnes œuvres. 



MB 



ENTRETIEN XII 



EN DIRU. 



Il est arrivé céans une grande perte, de notre belle croix de 
cristal, qu'on a rompue, dites-vous, ma chère fille? Oh! que 
c'est peu de chose que cela, au prix de l'offense qui se commet 
contre Dieu! Ce ne sont que des fautes par inadvertance et in- 
considération; mais de dire des paroles de plaintes, de mur- 
mures, de désapprobation et de contrôlemenl, ce sont ces man- 
quements que je crains, et qui me perceraient le cœur s'ils se 
commettaient parmi nous. Dieu ne le veuille jamais permettre! 
s'il lui plaît ; car, certes, j'aimerais mieux voir la peste dans 
noire maison, et qu'elle emmenât les filles drues et menues 
que telles imperfections se fissent, d'autant qu'il importe peu 
de mourir, pourvu que nous mourions en la grâce de Notre- 
Seigneur; mais c'est une chose de grande importance d'offenser 
sa souveraine Majesté, qui nous a fait tant de grâces et de mi- 






■ 









256 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

séricordes, et d'être cause des péchés que les autres commet- 
tent, el que commettront celles qui nous succéderont, ensuite 
du mauvais exemple que nous leur aurons donné en blessant la 
charité. 

Véritablement, j'ai reçu une satisfaction nonpareille de la lec- 
ture de table, car vous pensez peut-être, mes chères filles, que 
ces chapitres de la médisance et jugements téméraires ne soient 
que pour les séculiers. Je sais bien que nous ne faisons pas des 
médisances en choses d'importance, où il y a du péché mortel , 
comme eux; aussi n'avons- nous pas les sujets et occasions 
qu'ils ont. Nous en faisons pourtant où il y a de bons gros pé- 
chés véniels. Il est dit en ce chapitre (de V Introduction à la vie 
dévote) que celui qui médit, et celui qui écoute le médisant, ont 
tous deux le diable dessus eux, l'un à la langue et l'autre à 
l'oreille. Je vous assure bien que c'en est de même de nous 
autres; celles qui disent des paroles de murmures et parlent au 
désavantage du prochain, de leurs Sœurs, et celles qui écou- 
tent, ont aussi toutes les deux le diable dessus elles, les unes à 
leurs langues , les autres à leurs oreilles. Sainte Thérèse dit à 
ses filles, que quand elles verraient faire de grands bâtiments, 
qu'elles crient toutes miséricorde, voire même jusqu'aux no- 
vices; et moi, je dis qu'il faut crier miséricorde quand vous 
verrez commettre telles imperfections, dites hardiment que la 
ruine du monastère est bien proche. Il n'y a rien qui soit tant à 
craindre, et qui dissipe tant l'esprit de l'Institut que ce défaut 
de charité; on ne peut être poussé que du malin esprit et de 
son amour-propre à commettre telle faute, car ils nous portent 
toujours à nous plaindre, murmurer, désapprouver, contrôler, 
mépriser, censurer et médire, et ne tendent tous deux qu'à la 
désunion. Mais l'esprit de Dieu est un esprit de suavité, de paix, 
d'union, de soumission et de support; car la charité est pa- 
tiente, douce, bénigne; elle supporte tout, elle ne se plaint 
jamais. 



ENTRETIENS. 257 

Vous dites que vous n'entendez pas bien ce que c'est que 
jugement téméraire. Je suis bien aise que l'on me fasse cette 
question, parce que Dieu m'a donné quantité de lumières pen- 
dant cette lecture, et plus que je n'en avais encore reçu en 
lisant et en entendant lire ce livre de Philothée. J'ai donc vu 
clairement que nos jugements téméraires, de nous autres, 
ne sont pas comme ceux des séculiers, grâces à Notre-Seigneur ; 
nous n'avons pas les mêmes sujets, qui souvent de leurs juge- 
ments font des péchés mortels, car ils jugent en choses mor- 
telles, par exemple : qu'on a bien prou dérobé, qu'un autre se 
conduit fort mal et semblables. Nous autres, nos jugements ne 
sont, à l'ordinaire, que péchés véniels, comme, par exemple : 
qu'une Sœur est mal gracieuse, qu'elle est sèche ; nous jugeons 
aussitôt qu'elle nous a de l'aversion, qu'elle ne veut pas faire 
ce que nous requérons d'elle; elle aura possible, quelque autre, 
chose en l'esprit, ou quelque chose à faire de pressé , de sorte 
qu'elle ne pense pas à nous répondre. 

Le grand mal, c'est que nous allons dire à d'autres ce que 
nous avons jugé, tellement que nous commettons de grands pé- 
chés véniels; nous offensons la charité; nous diminuons dans le 
cœur de nos Sœurs l'estime qu'elles avaient les unes des autres, 
et nous sommes la cause de tous les péchés véniels qu'elles com- 
mettent ensuite de cette mésestime. 

Oh! qu'il se faut bien garder soigneusement de laisser prendre 
pied à telles imperfections! Certes, celles qui les commettent en 
commettraient de plus grandes si elles étaient dans l'occasion ; 
les esprits immortifiés, présomptueux, bizarres et dépiteux, sont 
sujets à tomber en ce vice. Or, de voir une chose qui est mal, 
ce n'est pas en juger, pourvu qu'on ne détermine pas la chose , 
et qu'on s'en détourne tout promptement, excusant le prochain 
autant qu'on peut, à l'imitation de notre doux Sauveur, lequel 
ne dit pas que ceux qui le crucifiaient ne faisaient pas fie mal, 
car cela était clair; néanmoins il les excusa. Le grand saint Jo- 

11. 17 






258 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

seph aussi ne pouvait pas s'empêcher de voir que Notre-Dame 
était grosse; mais, parce qu'il ne pouvait le croire sans juger 
qu'elle avait manqué à son devoir, il se résolut d'en laisser le 
jugement à Dieu. Or, il nous faut faire comme cela : voyons- 
nous quelque chose qui n'est pas bien en notre Sœur, laissons- 
là et allons à Dieu; rentrons, à bon escient, en nous-même, où 
nous verrons plusieurs choses à corriger qui sont peut-être bien 
plus mal et plus désagréahles à ce doux Sauveur. Nous jugeons 
que cette Sœur n'est pas douce et affable; c'est nous qui ne le 
sommes pas. Nous jugeons qu'elle n'a pas de charité ; mais c'est 
nous qui n'en avons pas; car si nous en avions un petit brin 
nous l'excuserions , la supporterions et couvririons ses imper- 
fections. Ne jugez point et vous ne serez pas jugés; ne condam- 
nez pas et vous ne serez point condamnés. 

Or, je voudrais bien, mes Sœurs, que vous sussiez discerner 
les fautes de fragilité, inadvertance, et qui ne tirent point de 
conséquence, d'avec celles qui sont contre la charité, et qui 
tirent grande conséquence. Je romps le silence, faute d'attention, 
par légèreté; je dis trois ou quatre paroles inconsidérées à la ré- 
création, qui ne portent point préjudice, et semblables, où il 
n'y a point de péché : ce sont des imperfections que notre na- 
ture produira tant que nous vivrons , tant parfaites et avancées 
que nous soyons. Mais ces fautes, où il y a de gros péchés véniels, 
comme de faire des jugements sur les actions des Sœurs et les 
aller dire à d'autres, même quand on ne les dirait pas, il y a 
toujours péché, de se plaindre, de murmurer, parler des im- 
perfections de ses Sœurs et à leur désavantage; désapprouver 
quelque chose du gouvernement de ses supérieures et sem- 
blables; or, voilà des manquements dangereux. Vous amoin- 
drissez l'estime de vos supérieures et de vos Sœurs, vous affai- 
blissez la charité et'dissipez l'union suave; vous mettez des 
mauvaises habitudes en la religion, si que celles qui viendront 
après vous auront bien de la peine de s'empêcher de tomber 



ENTRETIENS. 259 

dans ces filets. Je ne sais pas si de telles fautes se commettent 
céans ; Dieu veuille que non. Oh! qu'il s'en faut soigneusement 
garder ! car ce sont de petits renardeaux qui démolissent la vigne 
de notre àme, nous ôtent la tranquillité d'esprit, et aux autres 
aussi, qui nous voient et nous entendent, lesquelles néanmoins 
se doivent bien garder de favoriser ni contribuera tels discours, 
mais se doivent taire tout court, ou les détourner dextrement, 
car autrement elles blessent leur conscience et se peuvent bien 
aller confesser aussi bien que les autres; d'autant qu'elles ont 
toutes commis de très-lourdes fautes. Voilà donc les fautes qui 
tirent conséquence et qui sont à craindre en une communauté, 
parce que celles qui les commettent ne sont pas excusables; ce 
sont sans doute des esprits mal faits et malicieux. Comme aussi 
d'aller dire et rapporter à une Sœur quelque chose qu'on a ouï 
d'elle, qui la puisse troubler, cela est, certes, bien mal. Oh! 
qu'il faut bien avoir plus de jalousie de la perfection et du repos 
de ses Sœurs! Certes, cela ne vaut rien. S'il s'en trouvait 
quelques-unes parmi nous qui fussent sujettes à tomber en ce 
manquement et en tel vice, et qui ne travaillassent pas puis- 
samment pour s'en affranchir, à la vérité, j'aimerais mieux les 
voir toutes raides mortes, pourvu qu'elles fussent en la grâce 
de Dieu , que de venir empester tout ce monastère. 

Enfin, mes chères filles, il faut avoir un grand courage, car 
Noire-Seigneur ne nous appelle jamais à aucune chose, qu'il ne 
s'oblige en même temps de nous tendre la main ; que crain- 
drions-nous donc? Quand il faudrait aller jusqu'au bout du 
monde, allons-y joyeusement; voire même quand il faudrait 
souffrir le martyre, d'autant que celui qui nous y appellerait 
nous donnerait sans doute toutes les grâces nécessaires pour le 
souffrir généreusement et gaiement. Ne voyons-nous pas que les 
maîtres et les pères ne commandent rien, sans donner en même 
temps le moyen de le faire facilement; pensons-nous que Dieu 
soit plus rigoureux? C'est notre bon Père qui nous aime plus ten- 



17. 



260 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

drement qu'il ne se peut dire, et qui peut et qui veut tout ce qui 
est de bien ; appuyons-nous donc en sa bonté. Tous les derniers 
documents de notre Bienheureux Père tendaient à se dénûment 
de nous-mêmes et totale dépendance de Dieu et à cet esprit de 
générosité? Ce que c'est, je vous prie, que cet esprit de géné- 
rosité, sinon l'esprit d'une vraie et parfaite humilité, qui n'at- 
tend rien de soi, mais tout de Dieu, demeurant comme une 
boule de cire chaude entre ses saintes mains , pour être maniée 
à son gré? 

Oh! que nous serions heureuses, mes chères filles, si à 
l'heure de la mort nous pouvions dire en vérité avec Notre-Sei- 
gneur : Tout est consommé, c'est-à-dire j'ai accompli ce que 
vous demandiez de moi; j'ai observé mes vœux, mes règles et 
tout ce qui dépend de mon Institut! Je vous ai laissé, mon Dieu, 
former, écrire et imprimer en moi tout ce qui vous a plu , 
n'ayant d'autre but, fin ni prétention que de vous aimer, et que 
votre bon plaisir fût accompli absolument et entièrement en 
moi et en toutes créatures, de quelque façon que ce fût. 



ENTRETIEN XIII 

SUR LE DANGER DE LA FLATTERIE ET LES AVANTAGES DE LA SINCÉRITÉ. 

Quant à ce que vous demandez, si le malin esprit ne se sert 
point quelquefois d'une Sœur pour en tenter une autre? Oui 
bien, ma fille, lorsqu'une Sœur donne des fioles, dit des paroles 
de flatterie et de louange à une autre, certes, elle fait l'office du 
diable et fait plus de mal qu'elle ne pense. Notre Bienheureux 
Père avait une grande aversion à cela. Quand ma Sœur la supé- 
rieure de Lyon lui dit que ses filles lui en disaient, car elles 






ENTRETIENS. 261 

l'applaudissaient grandement, croyant en avoir quelque sujet, 
d'autant que c'est une Mère aimable, et de grande vertu , il lui 
dit : « Quoi, ma fille, cela se fait-il céans? Il ne le faut point 
souffrir. Enfin, là où il y a amas de filles, il y a amas de flat- 
teries. » De même, lorsque nos Sœurs de Moulins appelaient 
ma Mère leur supérieure déposée, il témoigna qu'il ne l'approu- 
vait nullement, car c'était une parole de flatterie, de sorte qu'il 
dit : « Si elles ne veulent se contenter de l'appeler ma Mère, 
qu'elles l'appellent ma Grand'Mère; mais qui ne voit que ces 
filles n'observent pas leur règle et ne l'honorent pas? » 

Prenons garde à ce défaut, à ce qu'il ne se commette point 
parmi nous, je vous en prie, et que celles qui l'ont fait en pren- 
nent douze bons coups de discipline pour pénitence. Certes, je le 
leur conseille, car elles le méritent bien. Il ne faut jamais louer 
une personne en sa présence; cela se fait pourtant facilement. 
On va dire à une Sœur : « Je ne sais pourquoi on vous laisse 
sans charge; vous êtes, certes, capable; vous entendez si bien 
les choses spirituelles. » —Quand on est proche des changements, 
on dit à une Sœur : «Ma Sœur, vous serez assistante, sans doute. » 
— A une autre : « Ma Sœur, vous serez directrice. » — A 
une qui sera déposée de sa charge, on lui dira : « Vous donniez 
le linge si à propos; il était si bien accommodé; vous donniez 
de si bon cœur et si cordialement ce qu'on vous demandait et 
ce dont on avait besoin » , et chose semblable; que sais -je, 
moi!... Pour dire du bien d'une Sœur, pourvu qu'elle ne l'en- 
tende pas, ce n'est que bon, comme de dire : « Mon Dieu! que 
telle Sœur est vertueuse, qu'elle est modeste, qu'elle est re- 
cueillie, qu'elle est cordiale et de bonne observance ! » Cela 
encourage et édifie celles qui l'entendent. 

Si vous devez dire à la supérieure les pensées d'estime et de 
louange que vous avez d'elle, dites-vous? Non, ma chère fdlc, 
vous n'êtes pas obligée de rendre compte de ces pensées-la. Je 
vous conseille de ne les lui jamais dire; mais, oui bien, celles 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 
que vous aurez contre elle et à son désavantage , et quand vous 
en auriez les plus mauvaises et extravagantes du monde, dites- 
lui bien librement et nettement. Enfin, mes chères Sœurs, allez 
toujours votre train , quelle supérieure que vous ayez ; quand 
même elle serait la plus incapable et imparfaite du monde , re- 
gardez toujours Dieu en elle. Soyez toujours disposées à faire sa 
volonté, à obéir, vous humilier et vous soumettre avec toute la 
perfection qu'il vous sera possible. Soyez toujours douces , mo- 
destes, mortifiées et de bonne observance; aimez et respectez, 
honorez et estimez vos Sœurs; soyez sincères envers toutes 
celles que Dieu vous donnera pour supérieures; si vous faites 
de la sorte, vous attirerez les bénédictions du ciel sur vous et 
profiterez plus, en un mois, sous telle supérieure qui aura moins 
de perfection et de talents, que vous ne feriez, en six mois, sous 
une autre qui serait plus accomplie et à votre gré. 

Si les séculiers et les Sœurs méprisaient la supérieure parce 
qu'elle serait de basse condition? Oh! certes, ces Sœurs-là se- 
raient bien extravagantes et montreraient bien qu'elles n'ont 
pas le vrai esprit de la religion , ains plutôt l'esprit du monde. 
Dieu nous garde de faire aucune considération là-dessus, et 
quand il arrivera qu'on prendra garde à la noblesse, véritable- 
ment l'esprit de l'Institut défaudra et périra. Non, la supérieure 
ne doit point procurer d'être déposée pour cela, mais aimer 
son abjection et animer son courage de la vraie noblesse de 
l'esprit de Dieu, pour se tenir au-dessus de ses Sœurs, gardant 
l'autorité de son office, quoiqu'elle doive pourtant l'exercer 
avec humilité. Il est séant à ces personnes de bas lieu de faire 
de la sorte, et qu'elles disent franchement : « Il est vrai, mes 
Sœurs, je suis une pauvre paysanne... » Mais nous avons déjà 
parlé de ceci dans un chapitre sur la règle. Aux jésuites, ils ne 
regardent nullement à cela, car il y avait à Bourges un recteur 
qui était paysan. 

Vous demandez à quoi il y a plus de perfection, ou de deman- 



ENTRETIENS. 263 

der ses habits d'hiver ou d'été, quand on en a besoin, ou bien 
d'attendre qu'on les donne à la communauté? Ma chère Sœur, 
n'allons pas épluchant ces choses -là; allons à la bonne foi. 
Quand nous sentons que cela préjudicie à la santé, ou nous 
empêche de faire notre charge, ou nos exercices, demandons- 
les tout simplement, et n'allons point faire ces réflexions : suis- 
je trop tendre ou non? Il ne faut pourtant pas être délicate, car 
il y en a qui le sont si fort, que dès qu'elles ont un peu de 
chaud et de froid, elles veulent incontinent poser ou prendre 
leurs habits. Je ne désire point que nous nous amusions à ces 
petites vétilles de vertu. Quand je pense à la perfection si 
haute, sublime et solide à laquelle nous sommes appelées, je 
m'en trouve si éloignée que rien plus. 

Quelle perfection c'est, dites-vous, ma chère fdle? Voyez un 
peu ce que disent nos règles : que vous n'ayez qu'un cœur et 
qu'une âme en Dieu. Nous voilà donc appelées à une union ex- 
cellente avec Dieu et le prochain. 77 a accompli toute la loi, 
celui qui aime Dieu et le prochain, dit saint Paul; de là naîtra 
le support que nous devons avoir les unes avec les autres. 
Notre Bienheureux Père dit qu'en ce doux support consiste toute 
la perfection chrétienne. Oh! qu'il nous désirait éminentes en 
cette vertu! combien ne nous l'a-l-il pas inculquée! Il disait 
« qu'il ne fallut pas prétendre à une perfection qui fut exempte 
d'imperfections; cela est bon pour le ciel. » 11 faut que nous souf- 
frions d'être de la nature humaine , de sorte que nous ferons 
toujours des manquements, et partant nous aurons toujours à 
nous supporter les unes les autres. 

Voyez aussi cette profonde humilité, obéissance, pauvreté et 
sincérité que nos règles nous ordonnent et recommandent si 
étroitement, surtout la simplicité dans laquelle je trouve que 
tout le reste est enclos. L'humilité et les autres vertus ne peu- 
vent être vraies si elles ne partent du cœur. C'est, à la vérité, 
une grande chose qu'une âme sincère; il faut être sincère en- 



H 



I 



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264 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vers Dieu et envers nos supérieurs. La sincérité envers Dieu 
consiste à faire tout ce que nous faisons pour lui plaire et pour 
son amour, à ne chercher que lui en toutes nos actions, de lui 
exposer nos cœurs, voulant qu'il en voie tous les plis et replis 
et que rien ne lui soit caché. De même , la sincérité envers nos 
supérieurs consiste à leur découvrir nettement tout ce qui se 
passe en nos esprits, sans leur rien celer à notre escient car 
quand on a intention de leur tout dire, c'est assez. Il faut' de- 
meurer en repos, encore qu'il semble qu'on ne se déclare pas 
bien. La supérieure connaît fort bien celles qui sont sincères ou 
non. Oh! que cette sincérité est aimable! et qu'elle est impor- 
tante pour notre perfection et pour nous aider à conserver la 
paix et la tranquillité d'esprit. 

Oh ! que je vous souhaite et désire cette sincérité, mes chères 
h es; c'est la marque à laquelle nous serons reconnues vraies 
nues de la Visitation; de même celles qui poursuivront seront 
reconnues être propres pour l'Institut, d'autant que c'est la 
principale disposition qu'il faut requérir d'elles et à quoi il faut 
grandement regarder, parce que, si elles sont sincères, infailli- 
blement elles réussiront bien. 



I 



ENTRETIEN XIV 

sur l'obéissance aveugle. 

Mes filles, j'ai eu une distraction dans le chœur, je ne sais si 
c'est à Complies ou à l'oraison, de chercher une supérieure 
pour cette maison, et de vous demander à toutes, si vous ne seriez 
pas .bien prêtes d'obéir à une supérieure bien fantasque et pour 
laquelle vous n'auriez guère d'estime, si Dieu vous la desli- 



ENTRETIENS. 265 

nait? Mes Sœurs, ne voudriez-vous pas lui rendre [à cette su- 
périeure imparfaite] une obéissance aussi aveugle et aussi fidèle 
qu'à celle que vous aimez et que vous estimez? Je m'attends 
bien que vous me répondiez qu'oui, et j'espère fort de trouver 
cette sainte indifférence dans vos chères âmes, tant j'ai de la 
bonne opinion de votre vertu. En effet, mes chères Sœurs, si nous 
obéissons pour Dieu , que devons-nous regarder en la personne 
qui nous commande, pour voir si elle est à noire gré ou non? 
Hélas! si nous venions jamais à regarder à notre propre 
intérêt, dans notre obéissance, nous serions bien malheureuses 
d'en perdre de la sorte le mérite, qui est d'autant plus grand, 
que nous obéissons avec plus de répugnance et à des personnes 
moins parfaites, parce que nous avons lors plus d'égard d'obéir 
purement pour Dieu , où gît la perfection de la pratique de cette 
vertu; le vrai obéissant obéit avec autant de joie, de sou- 
mission et d'indifférence, au moindre, comme au plus relevé. 
Dieu, par sa sagesse souveraine, a disposé en cette manière 
l'ordre de l'univers; il a rendu toutes les créatures soumises et 
dépendantes les unes des autres : l'Eglise entière et universelle 
obéit au Souverain Pontife comme au vicaire de Nôtre-Seigneur 
Jésus-Christ; chaque partie de cette divine Epouse a un chef, 
un évèque , auquel elle obéit; toutes les religions ont de plus un 
supérieur duquel chaque particulier dépend; toutes les familles 
particulières ont un père de famille pour la diriger et gouverner. 
Je ne parle pas des obéissances et sujétions politiques, des rois, 
des princes, des gouverneurs, des soldats à leur capitaine, de 
tout le corps de l'armée au général; obéissance pourtant si 
exacte, qu'elle nous confondra possible devant Dieu; mais je ne 
vous parle que pour vous faire connaître qu'étant toutes desti- 
nées à obéir, nous le devons justement faire pour suivre l'ordre 
de Dieu , qui doit être notre fin unique dans notre soumission; 
aussi tient-il fait à lui-même ce que nous faisons à l'égard de la 
personne de nos supérieurs. 



■ 



II 



266 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Venons à la conclusion, mes Sœurs : ne seriez-vous pas 
prêtes d'obéir à ma Sœur N..., si Dieu vous la donnait pour 
supérieure, et à ma Sœur Françoise-Madeleine (de Chaugy), 
qui est la dernière de toutes, ou à quelque autre de nos jeunes 
professes; si elles vous commandaient des choses rudes, et 
âpres, n'exécuteriez-vous pas exactement et à l'aveugle leurs 
ordres ainsi difficiles, puisque je sais qu'il n'est céans ni jeune, 
ni ancienne qui, pour rude qu'elle fût, ne voulût rien ordonner 
contraire à nos observances? Mes filles, si vous vous trouvez en 
cette sainte et désirable détermination d'obéir à toutes les supé- 
rieures généralement, et que votre cœur l'assure, qu'en vérité 
il se trouve prêt d'agir dans cette perfection tout le temps de sa 
vie, dans une vraie humilité, sincérité et soumission, qu'elle 
dise hardiment : Le Seigneur me gouverne, je n'ai besoin de 
rien, et qu'elle s'anéantisse devant Dieu dans une humble 
reconnaissance que c'est un don qui lui est départi de la bonne 
main de son divin Maître, de laquelle tout bien dérive; qu'elle 
lui rende des humbles actions de grâces, parce que je la peux 
assurer qu'elle a de la vertu. Mais que celles qui ne se trouvent 
pas dans cette disposition s'humilient profondément devant sa 
divine Majesté, confessant que leur vertu est bien faible et déli- 
catement enracinée dans leurs cœurs. 

Remarquez encore ce que je vais vous dire; pensez que je 
ne vous le dis pas sans cause, et sans y avoir bien pensé avant 
que de vous en parler : c'est la vraie marque d'un esprit qui ne 
va pas droit à Dieu et qui n'a des égards que pour ses intérêts 
propres, sans savoir ce que c'est obéissance, d'aimer plus à 
obéir à une supérieure pour laquelle nous sommes prévenues 
d'estime et d'amitié, qu'à une autre qui nous contredirait 
incessamment. Mes Sœurs, qui désire de plaire à Dieu et 
d'obéir à ses volontés, si son désir est sincère, son cœur 
se trouve dans une totale dépendance à la divine Providence , 
pour obéir à quelle personne que ce soit, parce qu'il sait que 



ENTRETIENS. 267 

tous ceux qui lui commandent lui représentent Jésus-Christ. 
La communauté de céans a souvent changé de supérieure ou de 
celles qui tiennent sa place, par mes fréquentes sorties et lon- 
gues absences, à cause de la multitude de fondations que nous 
faisons; mais aussi, elle n'en vaut pas moins. Non, mes Sœurs, 
il n'en est aucune qui marche d'un meilleur pied que celle-ci, 
et elle ne saurait être mieux qu'elle n'est. C'est une grande 
bénédiction de vous voir si bonnes, mes très-chères fdles; c'est 
ce qui me fait souhaiter que Dieu vous donne une meilleure 
supérieure que je ne suis. L'on me trouve trop indulgente, et 
je vois moi-même que je n'ai pas assez l'esprit de mortification 
pour vous bien exercer, pour vous contrarier, afin de vous 
mieux faire avancer dans la plus haute perfection, et pour vous 
rendre, de bonnes que vous êtes, excellentes et parfaites, parce 
qu'il faut monter toujours plus haut dans la voie de Dieu , et il 
n'est point de meilleur moyen, pour faire cet avancement, que 
d'avoir des supérieures bien opiniâtres, qui nous bouleversent 
toutes, qui aient une façon de commander rude et forte. Ce 
serait lors le temps de faire une copieuse et abondante moisson 
des bonnes vertus, parce que notre obéissance serait solide. Le 
vénérable père, Frère Jérôme de la Mère de Dieu, étant novice, 
se trouva sous un supérieur qui était d'une humeur si étrange 
et si remplie de sévérité, qu'il fut prêt d'en perdre sa vocation; 
mais Dieu, ayant béni sa fidélité, lui départit le don de persé- 
vérance, et il confessa lui-même qu'ayant été fidèle à se sur- 
monter, il fit plus de profit, en cette année-là, qu'en plusieurs 
autres ensemble, sous des supérieurs discrets, doux et raison- 
nables. 

Pour moi, je ne puis comprendre que nous puissions appré- 
hender d'avoir de ces sortes de supérieures qui auraient la tête 
un peu verte. Si j'étais toujours comme je me trouve présente- 
ment, il m'est avis que je serais ravie d'en avoir une telle qui ne 
m'épargnerait point, moi toute la première; et, assurément, je 







■ ' 






I 






268 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

suis prête, par la grâce de Dieu, d'obéir, depuis la première 
ancienne de l'Institut jusqu'à la dernière novice, parce que je 
sais que, lorsqu'il y a moins de la créature, il y a plus de Dieu 
et que je le glorifierai d'autant mieux , que je serai moins safis- 
fa.te, dans ma partie inférieure, de celle qui me commande 
Mes Sœurs, il faut nous tenir prêtes; possible que ce temps 
viendra et que Noire-Seigneur vous enverra une supérieure 
faite de la sorte, sous la conduite de laquelle vos âmes feront 
beaucoup de profit, et vous connaîtrez pour lors que tout le 
b.en d'une Religion vient d'avoir des supérieures qui exercent 
bien leurs inférieures, puisque leur obéissance est alors assu- 
rée, n'étant accomplie et pratiquée que simplement et pure- 
ment pour Dieu , pour sa gloire et son plaisir, puisqu'il ne s'en 
Ironie m de notre part, ni de celle des supérieures. C'est dans 
ces sortes de pratiques que la solide vertu se nourrit Dieu ' 
mes très-chères Sœurs, fâchons d'en acquérir un peu, de ces 
grandes vertus solides, en nous appuyant tout à fait sur le 
secours de Dieu. 

Je voudrais pouvoir écrire tout ce que je vous ai dit ce soir, 
afin qu'il fût mieux gravé dans vos bons cœurs. C'est Dieu qui 
me l'a fait dire, puisque c'est lui seul d'où la moindre bonne 
pensée nous vient. Je me suis sentie extrêmement affectionnée 
à vous entretenir sur ce sujet, Dieu m'en a pressée; soyez donc 
toutes pénétrées, mes filles, de ce désir unique de dépendre 
entièrement de l'ordre de la Providence. Laissons-nous entre 
les bras de la divine Bonté, et laissons-lui la liberté de nous 
porter à droite et à gauche; qu'il nous suffise, je vous prie, 
d'être au soin de ce grand Dieu, et laissons-nous conduire en 
quel lieu il nous voudra, puisque, partout où sa main nous 
posera, nous accomplirons son adorable volonté par le moyen 
de la sainte obéissance. 



I 



ENTRETIENS. 



269 






ENTRETIEN XV 

(Fail en 1G30) 

sur l'obéissance prompte. 

Mes Sœurs, il faut que je vous fasse part de quelques nou- 
velles que je viens de recevoir et qui m'ont fort consolée. C'est 
que ma Sœur la supérieure de Lyon, en Bellecour, m'écrit que, 
comme elle pensait le moins à la fondation de noire monastère 
du Puy, croyant que le traité en était ou rompu ou fort retardé, 
elle vit arriver 1 équipage, que la ville avait député, pour con- 
duire les Sœurs et les venir quérir, avec ordre exprès de par- 
tir le lendemain, de manière qu'elle fut contrainte de préparer 
toutes choses pour le départ de ses chères filles, le soir même. 
Elle ne les put toutes choisir, et fut contrainte d'attendre le 
matin à les nommer, ce qu'elle fit, trouvant tant de véritable 
soumission dans ces chères âmes, que, de toutes celles qui 
furent nommées, il n'y en eut pas une qui dît une parole ou 
qui fit une réplique, ni qui demandât à voir personne avant que 
de partir; mais s'en allèrent toutes, soumises à la volonté de 
Dieu, joyeusement travailler à sa gloire. Un acte d'obéissance si 
parfait, mes chères Sœurs, est d'un grand exemple, et j'en ai 
été plus consolée que si l'on m'avait avertie que l'Institut avait 
acquis un grand trésor d'un million d'or. 

Or, dites-moi, mes chères Sœurs, serions-nous bien prèles 
à faire ainsi? Certes, si nous ne nous tenons toujours en dispo- 
sition de faire tout ce qu'il plaira à l'obéissance, nous ne serons 
pas dignes d'être filles de la Visitation. Bien que l'on nous com- 
manderait d'aller au bout du monde, cela nous doit être indif- 
férent, pourvu que nous y trouvions une maison de la Visita- 
tion et le moyen d'observer nos vœux et nos règles. Celle qui 









270 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

est attachée plutôt à un monastère qu'à un autre, montre bien 
qu'elle ne cherche pas Dieu purement et en simplicité de cœur, 
car, si cela était, elle aimerait autant l'un que l'autre, puisque 
partout elle trouve Dieu. Qui ne cherche que lui et son bon 
plaisir est indifférent de le trouver [ici ou là] , pourvu que ce 
soit toujours à la gloire de sa Majesté. 

Oh! mon Dieu! si nos âmes ne cherchent et ne prétendent 
que votre amour, pourquoi nous fâcherions -nous si l'on nous 
change de maison , puisque nous vous emportons avec nous et 
vous trouvons vous-même aux lieux où nous allons? Je ne ferais, 
certes, nul état d'une fille, pour sainte qu'elle paraisse, si je 
ne la voyais disposée à tout ce que l'obéissance voudra d'elle, 
et à être envoyée au bout du monde si besoin était ; car, si elle 
est attachée au lieu où elle sert Dieu, c'est signe qu'elle aime 
plus le lieu et la consolation qu'elle y reçoit, que le Dieu qu'elle 
y sert. 

Il y a trois ou quatre de nos maisons qui désirent avoir des 
Sœurs de céans, et qui m'en demandent avec une instance très- 
grande. A la vérité, mes chères Sœurs, vous me tromperiez 
fort et je serais extrêmement fâchée de ne vous pas trouver 
prêtes à faire tout ce que je voudrais, et soumises aux ordres 
de l'obéissance. Mais il faut vous préparer, mes filles, vous 
disposera ces grands actes. Je ne vous avertirai que huit jours 
devant, et c'est bien trop pour des filles parfaites, qui veulent 
servir Dieu au gré de sa Majesté, et non au gré de leur amour- 
propre. Lorsqu'il s'agit de partir pour une mission où l'on va 
sept ou huit ensemble, cela passe, me direz-vous, mais cela 
n'est pas si parfait que ce que je veux de vous présentement : 
c'est qu'il s'agit d'obéir pour aller, une en un lieu, l'autre en 
un autre, deux ici et deux là, se séparant de la sorte pour 
s'unir mieux au bon plaisir de Celui pour la gloire duquel nous 
faisons tous nos petits sacrifices. Il faut une vertu solide, dans 
dépareilles occasions; mais nous témoignerions de n'en point 



1 






ENTRETIENS. 271 

avoir du tout, d'avoir des égards sur nous-mêmes, si nous refu- 
sions d'acquérir de si grands mérites que de tels actes procu- 
rent à nos âmes. 

Aies chères filles, les bons Pères jésuites nous doivent beau- 
coup encourager par leurs exemples dans de pareilles rencon- 
très, car, pour l'ordinaire, on ne les envoie pas plusieurs 
ensemble, mais un billet seul de leurs supérieurs en fait partir 
un pour les Indes et deux pour le Japon. Hélas! où vont-ils? 
parmi des infidèles, où leur vie sera en des dangers perpétuels. 
Ils ne vont pas en des lieux où ils espèrent de trouver une mai- 
son de leur sainte Compagnie , mais ils partent pour vivre comme 
des personnes apostoliques, dispersées ici et là pour ramener 
des brebis errantes au bercail de l'Eglise. Ils n'attendent aucune 
satisfaction, aucune commodité, mais ils n'espèrent que l'uni- 
que et souveraine consolation de gagner des âmes à Dieu, en 
exposant tous les jours leurs corps à la mort et au martyre. 

Dieu! mes Sœurs, qu'ils sont heureux! mais pour quel 
Dieu font-ils de si grandes choses? C'est pour le même que nous 
servons , mes filles; le désir d'augmenter la gloire d'un si grand 
Roi les l'ait aller d'aussi bon cœur au Japon, en Ethiopie, qu'ils 
iraient dans un des plus grands, des plus fameux, et des meil- 
leurs de leurs collèges d'Europe ; nous ne sommes, possible, pas 
si heureuses, pour être destinées à porter si loin la croix de 
Notre-Seigneur et à faire de si grandes œuvres; mais, au moins, 
soyons toujours prêles pour aller, pour venir, pour demeurer 
el pour retourner où Dieu et nos supérieurs le voudront; autre- 
ment, je vous déclare que vous n'êtes pas des vraies épouses de 
Dieu, et que votre vertu n'est que dans votre idée et non réelle 
et subsistante en Dieu. 

Vous me dites, mes filles, que l'on est bien prête d'aller vo- 
lontiers où l'obéissance vous destine, mais qu'il vous lâche de 
quitter le précieux dépôt du Corps de notre Bienheureux Père 
et de vous éloigner de votre vieille Mère, son indigne fille? 




272 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Hélas! ce Bienheureux veut qu'où s'atlache à son esprit et 
non pas à son Corps; nous trouverons son esprit et son assis- 
lance partout. Cette excuse n'est qu'une défaite d'amour-propre, 
aussi bien que celle de se plus attacher à une supérieure qu'à 
l'autre; nous ne serons pas des vraies servantes de Dieu, qui 
est l'unique qualité que je vous souhaite le plus 



ENTRETIEN XVI 



■ 




SDR L HUMILITÉ ET LA GÉNÉROSITÉ. 

Je voudrais bien voir parmi nous, mes chères filles, celte 
vraie obéissance, qui ne consiste pas seulement à aller promp- 
tement quand la cloche sonne; cela est bon; mais encore à faire 
les. choses qui nous sont désagréables et à quoi nous avons de 
la répugnance, comme celles qui sont à notre gré; car celui 
qui est obéissant est humble, et celui qui est humble est obéis- 
sant. Notre Bienheureux Père dit : « L'obéissance est une marque 
très-assurée de l'humilité. Oh! que les âmes humbles sont 
heureuses ! » 

Si nous ne visions qu'à acquérir cette vertu, y travail- 
lant fidèlement, et que nous fussions fermes, constantes et 
invariables en cette résolution , nous ferions beaucoup, car 
ayant l'humilité, nous aurions toutes les vertus : nous serions 
souples et obéissantes, bien aises d'obéir à tous, et ne trouve- 
rions jamais que l'on eût tort de nous commander ceci et cela ; 
nous ne nous plaindrions de personne, nous verrions que l'on a 
toujours raison de nous contrarier et mortifier, et que nous en 
méritons bien davantage. Nous ne nous troublerions point de 
nos fautes et infirmités, ains nous les reconnaîtrions et en aime- 






ENTRETIENS. 273 

rions notre abjection et bassesse, à l'imitation de notre Bien- 
heureux Père, acquiesçant doucement à l'amour de cette abjec- 
tion, ainsi qu'il faisait; car, comme un autre saint Paul, il disait : 
Je me glorifie volontiers en mon infirmité , afin que la vertu de 
Dieu habite en moi. C'est de l'humilité de se glorifier en son 
infirmité, se reconnaître faible, infirme et aimer qu'on le con- 
naisse, et que l'on nous traite telles que nous sommes, c'est la 
vertu de Dieu. C'est une âme humble celle qui se tient toujours 
pour la moindre et dernière de toutes, et souffre qu'on la tienne 
et traite pour telle. 

Nous faisons prou de belles résolutions, mes chères filles, 
mais nous ne les établissons que sur le sentiment et non pas sur 
la raison , car sitôt que le sentiment est passé , ces belles réso- 
lutions s'en vont en fumée; il n'en va pas de même quand nous 
les pratiquons par raison, d'autant qu'à force de voir que Notre- 
Seigneur s'est humilié, nous demeurons invariables à le vou- 
loir être. 

Quand nous avons des répugnances, des soulèvements de 
cœur, que nous manquons de résolution, alors la raison nous 
fait dire : Dieu, combien est grande l'infirmité humaine! 
Quelle raison aurai-je de me ressentir de telle et telle chose, 
d'avoir des trémoussements sur un tel sujet ou parole que l'on 
m'a dite? Et de là on vient à connaître sou infirmité, sa bas- 
sesse, à aimer, et à acquiescer doucement à l'amour de son ab- 
jection. 11 est vrai que ce n'est pas quand notre cœur est ému 
qu'il faut faire ces discours, car nous trouverons que nous 
avons toujours raison et que les autres auront tort; mais, en ce 
temps-là, il faut pratiquer l'avis de notre Bienheureux Père, qui 
est admirable en ceci : Parlez à Dieu d'autre chose, et ne dis- 
putez point avec la tentation, ains allez-vous-en à Dieu, par un 
simple divertissement. Puis, quand le sentiment est passé, alors on 
peut bien se servir de ces considérations que j'ai dites, pour faire 
voir à son cœur qu'il avait lorl en son infirmité et peu de vertu. 

II. 18 






■ 

I 



274 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Quand nous avons de l'inclination à quelques personnes, 
c'est en cela que nous devons témoigner notre fidélité à Dieu, 
et ne nous jamais servir de leur inclination et affection pour 
nous conduire à la perfection; de même, quand nous avons de 
la répugnance ou aversion à quelque obéissance , nous ne nous 
en devons point étonner, mais avoir un fort grand soin de nous 
servir de cette répugnance pour faire notre action plus pure- 
ment pour Dieu, et dire : mon Dieu, je fais choix et élection 
de votre volonté pour faire celle de l'obéissance, d'autant plus 
volontiers que j'y sens des répugnances et difficultés. Puis, se 
mettre à faire ce qui est ordonné. 

Nous devons tellement être abandonnées aux événements de 
la Providence de Dieu , que nous soyons prêtes de vouloir et 
acquiescer à tout ce qu'il lui plaît ordonner de nous; car, en 
somme, mes chères filles, puisque nous sommes servantes de 
Dieu, ne devons-nous pas être tout à fait abandonnées à Lui? Je 
sais bien que la partie inférieure est quelquefois pleine de 
crainte et de pusillanimité, sans que nous puissions l'empêcher; 
mais je sais bien aussi qu'en ce temps-là nous pouvons être 
tranquilles dans la volonté de Dieu , qui permet, pour notre 
exercice, que nous soyons pleines de crainte et de trouble. 

Quoi! y a-t-il céans des Sœurs qui perdent l'assurance quand 
on les avertit des fautes qu'elles font à l'Office?... et, au lieu 
de s'amender, elles en faillent davantage, par la crainte et ap- 
préhension qu'elles ont de mal faire; cependant le Directoire dit 
si clairement qu 'il ne faut pas excéder en la crainte défaillir, 
non plus qu'en la présomption de bien faire. C'est l'amour-propre 
qui fait cela; car si c'était la crainte de déplaire à Dieu nous 
l'aurions, cette même crainte, quand les autres feraient l'Office. 
Pour moi, mes filles, je ressens autant les fautes que l'on fait à 
l'Office que si c'était moi-même. Et certes, nous devons toutes 
avoir cet intérêt; et lorsque nous y allons, ce doit être avec réso- 
lution d'aimer notre abjection, quand nous n'y faisons rien qui 






ENTRETIENS. 275 

vaille, ne laissant pour cela de faire tout ce que nous pourrons 
pour le bien dire, sans nous troubler, et trembler quand nous y 
manquons, et moins quand on nous avertit des fautes qui s'y 
font, car cela n'est bon, dit notre Bienheureux Père, qu'aux 
filles du monde. 

Quant à ce qui est de se communiquer ses petits biens, il 
faut que cela vienne du cœur; car, si ce que vous dites est 
composé, vous ne ferez rien qui vaille; non plus que celles qui 
voudraient récréer les autres et qui n'y auraient point de l'incli- 
nation. Il ne faut pas s'amuser à discerner celles qui font le 
mieux, surtout quand on n'en a pas la charge. 



ENTRETIEN XVII 

(Fait le 28 août 1630) 

sur l'humilité ET LA SOLIDE VERTU. 

Aies Sœurs, je vous ai déjà bien dit autrefois que je ne fais 
point profession ni de prêcher, ni de parler des choses spiri- 
tuelles, étant aussi peu entendue que je me trouve; choisissons 
donc seulement de nous entretenir de la sainte humilité de 
notre grand'père saint Augustin, qui était sa vertu plus excel- 
lente et éminemment particulière. « Si l'on me demande , dit ce 
» grand Augustin, le chemin du ciel, je vous répondrai que c'est 
» l'humilité; et si Ion me dit de nouveau : Par quel chemin peut- 
» on aller au ciel? je répondrai toujours : Par l'humilité , par 
» l'humilité. » 

Quelle plus parfaite humilité que d'avoir écrit tous ses pé- 
chés pour les publier à (oute la terre; afin que chacun sût , au 

18. 







H 




276 OEUVRES DE SAINTE CHAiMTAL. 

siècle à venir, qu'Augustin avait été un grand pécheur : c'était 

bien être mort à l'estime de lui-même pour ne priser que ce 

qui est éternel. Mes Sœurs, je vous dis souvent : tous nos maux 

ne viennent, sinon que nous ne regardons pas assez l'éternité, 

c'est ce qui nous entraîne à n'aimer que les choses basses et 

caduques. 

Il y a trois choses desquelles nous ne nous défaisons que diffi- 
cilement : la première, de l'honneur, de l'amour et estime de 
nous-mêmes; la deuxième, l'amour de nos corps et de ses com- 
modités; et la troisième, c'est la haine que nous avons pour la 
soumission intérieure et extérieure. 

Or, si nous considérons bien ce que c'est que cette vie si 
courte et si pleine de misères, quel état ferions-nous de nous- 
mêmes? La vraie humilité tend au mépris de cette estime propre 
et nous fait aimer d'être tenues pauvres, ignorantes, petites et 
imparfaites, dans l'oubli de toutes les créatures; et, en un mot, 
nous ne serons jamais humbles que lorsque nous nous tiendrons 
nous-mêmes pour des petits néants, et lorsque vous serez parve- 
nues à ce degré d'aimer d'être tenues et de vous estimer vous- 
mêmes comme la souillure de la maison , vous serez très-heu- 
reuses et très-grandes devant les yeux de Dieu. Hélas! voyez, 
que sont devenues tant de créatures qui ont été si grandes et si 
honorées en ce monde? L'enfer en a reçu beaucoup; le purga- 
toire en a moins eu, et le paradis en a peu. 

Pour le second sujet de nos attachements, qui est l'amour de 
nos corps et de nos petites commodités; hé, mon Dieu! mes 
chères Sœurs, considérons que tout ce que nous avons n'est pas 
à nous, que ce sont tous des biens empruntés. Nos vrais biens 
propres ne sont pas de si petits biqns et si chétifs : ils sont là- 
haut, mais ce sont des biens incorruptibles ; nos habillements 
seront là, beaux à merveille, et celles qui porteront de bon 
cœur des plus chétifs haillons ici-bas en recevront des plus 
riches là ; ainsi, la plus pauvre ici-bas sera la plus heureuse là- 




II 



ENTRETIENS. 277 

haut. Pour notre nourriture, jamais, à Dieu ne plaise, qu'au- 
cune de ces épouses voulût avoir plaisir aux viandes corrom- 
pues; nous les devons prendre par obéissance, comme un bien 
qui nous est commun avec les plus lourds animaux, parce que 
la vraie vie de l'âme, épousée à Dieu, est Dieu même qui se 
fera notre nourriture éternelle, nous rassasiant, dans la gloire 
et durant l'éternité, de sa vision béatifique. 

Pour notre volonté, ne devrions-nous pas avoir honte de la 
suivre, après que Jésus-Christ a passé sa vie en obéissance, et 
qu'il n'a fait gloire que de faire et suivre la volonté de son 
Père! C'est le grand avantage de l'âme que cette soumission au 
bon plaisir de Dieu, puisque c'est ce qui l'unit plus intimement 
à lui-même et à son amour. Soyons désormais plus solides à la 
vertu, pensant que tous les pas que nous faisons dans icelle, 
ce sont autant d'échelons pour monter à l'heureuse et désirable 
éternité, à laquelle nous devons incessamment penser, pour 
mieux mépriser tout ce qui se passe. Je vous dis et redis mille 
et mille fois l'année, et je vous le redis encore : travaillons, 
mais solidement, à cette haute vertu que Dieu veut de nous. 
Nous avons des grands et bons sentiments de l'amour de ce 
bon Dieu! nous avons des excellents désirs et nous faisons des 
bonnes résolutions; mais quand il s'agit de venir à Faction, 
nous faisons les enfants, n'étant pas constantes et courageuses. 
Oh! que j'ai un fort désir de nous voir fidèles à sortir de nos 
petites tendretés, et de nous voir des filles magnanimes, qui 
fassent tout pour Dieu , soit le doux, soit l'amer, soit le facile 
ou le difficile! 

Non, ma fille, ce n'est pas manquer de magnanimité ou plu- 
tôt de solidité en la vertu que de. sentir des répugnances, des 
rébellions, des contradictions, pourvu qu'on ne leur accorde 
rien et qu'on les désavoue, car toujours çà-bas la chair luttera 
contre l'esprit, la prudence humaine contre la divine, l'orgueil 
contre l'humilité, la partie inférieure contre la supérieure. Se- 



^B 




■ 




278 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

rait-ce donc à dire que celles qui sentent ces mouvements soient 
vicieuses du vice qui les attaque? Oh! non, car ces combats, 
tentations ou exercices leur sont donnés pour mettre un clou à 
la solidité de la vertu contraire. Ainsi, une Sœur a une charge 
pour laquelle elle a une extrême répugnance, et cette répu- 
gnance l'accompagne en toutes les actions qu'elle fait pour 
accomplir son devoir. Je vous dis que pourvu que cette Sœur 
soit soigneuse de bien faire sa charge , ne négligeant rien , et 
dressant bien toutes ses intentions [à Dieu], elle gagne plus que 
si elle faisait cette même charge avec une grande suavité, incli- 
nation et contentement. 

Vous me demandez ce que c'est qu'une vertu solide, mes 
chères Sœurs? C'est une vertu exercée et acquise parmi les dif- 
ficultés et combattue par son contraire; nous ne sommes reli- 
gieuses que pour l'acquérir, mais Dieu nous fasse la grâce qu'à 
l'heure de la mort nous ayons la victoire de ce combat, et que 
nous trouvions d'avoir acquis une seule vertu véritable ; par 
exemple : vous voulez être comme notre père saint Augustin, 
une vraie humble; il faut aimer le mépris; il faut vous recon- 
naître vile et abjecte et vouloir être tenue pour telle, qu'en tout 
ce que vous faites vous cherchiez à vous anéantir et vous humi- 
lier. Notre doux Jésus dit : Apprenez de moi à être doux et 
humble de cœur; si nous apprenons à être humbles comme lui, 
nous ne le serons pas seulement en obéissant parfaitement, eu 
nous soumettant à vivre sous l'obéissance, comme lui sous la 
direction de saint Joseph; en nous humiliant nous-mêmes 
comme il s'est humilié, mais nous le suivrons dans sa souve- 
raine humiliation qui a été de s'être laissé humilié par ses 
créatures, d'av.oir paru un homme simple, digne d'être méprisé, 
et d'avoir été fait le jouet et la risée de son peuple. Agissez 
donc ainsi. Humiliez- vous fidèlement et fervemment, et lors- 
qu'on vous humiliera, souffrez-le courageusement ; laissez-vous 
ès-mains de Dieu et de l'obéissance. Qu'il vous mette ici ou là; 



ENTRETIENS. 279 

qu'on vous tourne d'un côté et d'autre, il faut laisser, en tout 
cela, faire de nous comme d'un peu de houe qu'on foule aux 
pieds, qu'on pétrit, qu'on défait et qu'on repétrit tout comme 
l'on veut : cela est une vertu solide. Ma chère Sœur, commen- 
çons de marcher en ce chemin , sous la faveur du grand saint 
Augustin. Oui, mes Sœurs, les vraies vertus religieuses sont : 
profonde humilité, humble soumission, entière remise de nous- 
mêmes entre les mains de Dieu, une abnégation forte de toutes 
les choses de ce monde, et une généreuse et magnanime réso- 
lution qui ne s'étonne point des difficultés, mais qui, connais- 
sant sa faiblesse propre, s'appuie sur l'appui et sur la force de 
la grâce de son Bien- Aimé, persévérant toute sa vie au bien 
qu'elle a commencé. 

Il n'est point de meilleure marque que l'on n'est pas digne 
d'une charge, que lorsqu'on la désire et qu'on s'en croit ca- 
pable, parce que si cela était, vous vous en réputeriez indignes. 
C'est une pure folie que de désirer quelque chose hors de Dieu, 
parce que nous n'aurons ni la chose désirée, ni la possession 
de Dieu, qui est la jouissance de tout bien. C'est aussi un or- 
gueil secret que de ne point désirer d'emploi, et de nous voir 
déchargées de ceux que l'obéissance nous a donnés, puisque 
nous nous devons laisser absolument à la disposition de Dieu, 
croyant qu'on nous l'olera lorsque l'on verra que nous ne le 
faisons pas bien; mais c'est que nous ne sommes pas assez 
humbles, et que l'amour de notre abjection ne nous suit pas tou- 
jours, appréhendant qu'on ne dise : ma Sœur a été otée de cet 
emploi parce qu'elle n'y faisait rien qui vaille. 

Mes filles, ne demandez rien , ne désirez rien et ne refusez 
rien- soyez indifférentes en toutes choses, soyez prêtes à rece- 
voir une charge comme à en être ôlées, et vous aurez de la 
vraie vertu. 

Mes Sœurs, si nous savions le prix de l'obéissance, nous ne 
négligerions pas une occasion de la pratiquer. Oui, mes filles, 



I 



I 







280 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

un seul enclin de tête fait par le mouvement de l'obéissance, 
quoique avec répugnance de la partie inférieure, nous acquiert 
un plus grand bien que nous n'en posséderions si nous avions 
en nos mains l'empire du monde. Nous le connaissons bien 
dans le choix que la Sagesse incarnée a fait venant ici-bas, qui 
n'a pas été des richesses et grandeurs de ce monde, mais il a 
uniquement choisi l'obéissance, vivant soumis à saint Joseph 
et à Marie, sa mère, et à son Père Éternel jusqu'à la mort de 
la croix. 

Non, ma Sœur, nous n'avons jamais raison de nous excuser, 
mais nous l'avons bien de nous accuser. Il n'est rien qui ré- 
pande une plus sainte et douce odeur dans une communauté, 
qu'une âme humble qui s'accuse franchement, et, au contraire, 
il n'est rien de si désagréable qu'une qui couvre ses défauts 
lorsqu'elle est avertie, disant seulement : je dis très-humble- 
ment ma coulpe. Hélas! ma fille, je connais soudain l'orgueil 
caché sous cette petite parole; dites tout simplement : ma Mère, 
j'en dis très -humblement ma coulpe, afin que l'on connaisse 
que vous vous rendez coupable; si vous ne l'avez, possible, pas 
fait celte fois, vous l'aurez fait une autre. On ne doit pas 
avertir, comme on ne le fait pas aussi, que de certaines fautes 
dont nous ne devons pas avoir honte de nous avouer coupables, 
et l'humilité se fait bien connaître en ces occasions, et nous 
trouverons toujours notre profit et notre avancement à la per- 
fection, où nous trouverons des sujets de nous humilier. Enfin, 
l'âme humble s'accuse toujours, et l'orgueilleuse s'excuse in- 
cessamment. Prions notre grand'père saint Augustin de nous 
obtenir ce véritable trésor de la vraie humilité, qui l'a rendu 
plus grand dans le ciel que son éminente doctrine, et que toutes 
ses autres vertus. 

Loués soient Dieu et son grand serviteur Augustin. 



ENTRETIENS. 



281 



ENTRETIEN XVIII 

SUR LA SOUMISSION A LA VOLONTÉ DE DIEU ET LE RESPECT MUTUEL. 

Quand nos fautes, et tout ce que nous avons vu et fait en la 
journée, nous revient en l'esprit au temps de l'oraison, il s'en 
faut détourner fidèlement et unir sa volonté avec celle de Dieu, 
qui permet que nous soyons exercées par telles pensées; au lieu 
de nous mettre en peine pour nous en défaire, il faut appliquer 
son soin à regarder et s'unir à la volonté de Dieu. Il en faut 
faire de même quand on se sent sèclie, aride et distraite parmi 
la journée, et ne s'en point mettre en peine, mais demeurer 
toujours soumise à cette volonté première et signifiée de notre 
Dieu. S'il veut que nous soyons sèches, arides et distraites, il 
y faut acquiescer doucement et humblement; car, bien qu'il ne 
veuille pas que nous soyons infidèles, il le permet néanmoins, 
afin que, le connaissant, nous nous humiliions et abaissions. 
Enfin, le remède à tous nos maux, c'est d'unir notre volonté à 
celle de Dieu, qui veut que nous soyons pleines de courage, 
comme nos règles nous marquent 

Ce qu'il faut faire, dites-vous, ma chère (ille, pour ne point 
perdre la paix du cœur, quand on a quelque chose qui fait de la 
peine et qui revient toujours dans l'esprit? — Je vous dirai, 
avec notre Bienheureux Père, que celle qui ne la veut point 
perdre, doit aller à Dieu sans réfléchir sur ce qui fait de la 
peine; mais quand nous allons à Dieu, nous lui voulons tou- 
jours parler de nous, et, par manière de dire, lui conter ce 
qu'on nous fait, et rejeter sur les autres la cause de nos man- 
quements. Enfin mille et mille réflexions inutiles et tout à fait 
contraires à la simplicité qui nous est tant recommandée par ce 
Bienheureux 

C'est aussi un grand orgueil de s'étonner des fautes d'infir- 






■ 



ni 



282 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

mité et de toutes les autres, et encore un plus grand d'en faire 
l'étonnée parmi les Sœurs et de leur en faire la mine froide. Si 
une Sœur, par un mouvement de colère , me venait donner un 
soufflet, je n'en serais ni n'en ferais l'étonnée, pourvu que la 
Sœur s'humiliât de sa faute, l'ayant reconnue. Elle aurait sujet 
d'aimer son abjection ; et moi , d'unir ma volonté à la volonté 

permise de Dieu 

Si nous étions bien fidèles, nous ne laisserions passer aucune 
occasion sans nous mortifier; nous anéantirions tant de désirs , 
tant de volontés, tant d'inclinations; nous ne perdrions pas une 
occasion de condescendance et de respect; en somme, nous 
nous rendrions meilleures ménagères , tant de ce qui se pré- 
sente en nous que hors de nous, et surtout nous nous garde- 
rions de la lâcheté et des manquements de support. Mon Dieu ! 
manquer de support et de respect et dire des paroles sèches, 
quel défaut dans une religieuse qui doit toujours parler affable- 

ment, comme serait : Oui bien, ma Sœur Oui bien, ma 

chère Sœur Très-volontiers et ainsi des paroles douces, 

et témoigner, même par sa mine, qu'elle sert et qu'elle fait ce 
de quoi on la prie, et de bon cœur. 

Ce qui est cause que nous nous manquons de respect, c'est 
que nous avons trop de familiarité les unes avec les autres. 
Nous disons tant de paroles mal gracieuses et rudes qui ne se 
devraient point entendre parmi nous. Il se faut porter un res- 
pect véritable, qui ne consiste pas à faire des mines et façons 
affectées, car je n'aime point cela. Il y a encore une autre rai- 
son qui empêche bien le respect, ce me semble, c'est que l'on 
dit trop, les unes parmi les autres, les fautes que l'on fait; cela 
rabat grandement l'estime et le respect que l'on se doit; car, on 
dit, à deux ou trois, que sais-je moi (sous prétexte de confiance 
et de familiarité, ou pour témoigner de l'affection), les pensées 
et sentiments, et même les fautes qui se font par infirmité; 
certes, tout cela amoindrit l'estime que l'on a des Sœurs. Enfin, 



ENTRETIENS. 283 

il me semble que cette trop grande connaissance que nous 
nous donnons de nos faiblesses; de ce que nous disons, pen- 
sons et faisons, c'est la seule cause que l'on ne voit pas ce res- 
pect tel que nous nous le devons. Nous ne savons point parler 
des choses sérieuses, bonnes, nobles et conformes à notre vo- 
cation. Si l'on fait quelque discours de plaisanterie ou quelque 
conte de choses indifférentes , chacune prèle l'oreille et y con- 
tribue en quelque chose , et par ce moyen témoigne le plaisir 
qu'elle y prend; mais si ce sont des choses bonnes, personne 
n'y contribue et l'on demeure muette. Enfin, l'on ne sait que 
dire, et cela sans doute amoindrit bien l'estime que nous au- 
rions les unes des autres, si nous nous voyions affectionnées à 
parler des choses sérieuses. 



ENTRETIEN XIX 



sur l'amour de l'abjection. 

Vous avez raison certainement de me dire que, lorsque vous 
lisez ces deux constitutions de la Modestie et de Y Humilité, vous 
y trouvez quelque chose de si parfait, qu'on appréhende de n'y 
pouvoir arriver. Non, ma fille, on ne saurait y ajouter une plus 
grande perfection que celle qu'elles nous enseignent. Que vou- 
drions-nous de plus modeste et de mieux réglé, qu'une âme qui 
serait parfaitement moulée sur la première, et où trouver une 
plus intime et divine humilité, que celle qui est décrite dans la 
seconde de ces constitutions? Je trouve ces deux points les 
meilleurs : Humilité profonde, et humilité qui ne consiste pas 
seulement en gestes et paroles, mais en vérité et en effet. Oui, 
mes Sœurs, ne parlons plus tant de l'humilité; ne nous amu- 



I 



■ 



284 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sons pas tant à la désirer; mais venons à la pratique. Cette 
vertu veut des œuvres, et non des paroles. Voulez-vous être 
humble, ma fille, tâchez de vous bien connaître; aimez que 
l'on vous connaisse imparfaite, aimez le mépris en toutes les 
manières, dans toutes les actions et de quelle part qu'il vienne 
Ne cachez point vos défauts; laissez-les connaître, en chéris- 
sant l'abjection qui vous en revient. Ne laissez jamais abbattre 
votre cœur pour quelque faute que vous puissiez commettre. 
Défiez-vous de vous-même, et vous confiez uniquement et 
incessamment en Dieu, vous persuadant fortement que, ne 
pouvant rien de vous-même, vous pouvez tout avec sa grâce et 
son puissant secours. 

Ma fille, lorsqu'on vous traite rudement, que l'on vous rabat, 
qu'on vous néglige, qu'on vous humilie et qu'on vous emploie 
aux offices bas et pénibles, ne pensez pas que ce soit pour 
éprouver votre vertu; mais faites confesser à votre cœur que 
vous méritez bien plus que cela. Ce sont là, à mon avis, les 
marques d'un esprit humble; et, lorsque vous serez dans ces 
pratiques, dites, ma fille, que vous commencez d'aimer l'hu- 
milité. Voulez-vous connaître si un esprit est humble? Voyez 
s'il est sincère à découvrir ses imperfections sans fard et dé- 
tours, mais de bonne foi; quand on voit une fille qui aime 
avec joie son abjection et d'être avertie et corrigée, jugez que 
c'est une âme véritablement humble. 

Lorsque je dis qu'il faut aimer le mépris, la correction, le 
rebut, l'abjection , j'entends qu'il faut l'aimer dans notre partie 
supérieure et dans la suprême pointe de l'esprit, malgré nos 
répugnances et nos difficultés; parce que, pour aimer des 
choses si contraires à notre partie inférieure, d'un sentiment 
sensible, il ne serait presque pas possible. C'est une grâce que 
Dieu ne départ qu'à quelques âmes qu'il veut souverainement 
gratifier, ou pour récompense de leur fidélité, mais cette faveur 
n'est pas nécessaire. 



I 



ENTRETIENS. 285 

Vous me demandez si le cœur humble n'est point tenté d'or- 
gueil, et s'il n'a point quelquefois des pensées de vanité? Oui, 
ma chère Sœur, il peut avoir des tentations d'orgueil, mais il 
ne fait pas les œuvres d'orgueil, et elles ne servent qu'à le faire 
mieux anéantir devant Dieu, et à le jeter plus profondément en 
sa bassesse et en Dieu. Mes Sœurs, que celte humilité est une 
grande vertu! C'est la bien-aimée de Jésus-Christ et de notre 
divine maîtresse, sa glorieuse Mère. Son sacré Cantique n'est 
qu'une louange de cette admirable vertu. Il a regardé , dit-elle, 
V humilité de sa Servante, et .pour ce, toutes les générations me 
diront Bienheureuse. Il détruira les superbes et exaltera les 
humbles. Toute l'Écriture-Sainte est remplie des panégyriques 
des humbles : David, ce grand roi, fait selon le cœur de Dieu, 
dit : Le Seigneur est le protecteur du simple d'esprit. Enfin, 
l'humilité attire sur nous les yeux et le cœur du même Seigneur. 
Mais il faut que ce soit une humilité plus intérieure qu'exté- 
rieure. Il ne nous dit pas d'apprendre de lui celle-ci; mais, 
oui bien, la première : Apprenez de moi. nous dit-il à tous, 
que je suis humble et doux de cœur. Dieu! mes Sœurs, que 
c'est une rare pièce qu'un cœur vraiment humble, parce qu'on 
le trouve toujours plus bas qu'on ne la saurait mettre. Croyez- 
moi, mes chères filles, c'est posséder un trésor et une monnaie 
propre à acheter le ciel et le Cœur de Dieu, que d'avoir la pos- 
session d'un grain de vraie humilité. 






286 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



ENTRETIEN XX 



I 



SUR LA PRÉSENCE DE DIEU ET LA PENSÉE DES VERITES ÉTERNELLES. 

Mes Sœurs, nous ne pensons pas assez à cette vérité, que 
Dieu nous est présent, qu'il voit nos pensées, même longtemps 
avant que nous les ayons; qu'il sait ce que nous pensons et 
penserons mieux que nous-mêmes, qu'il voit les plis et replis 
de notre cœur, et, à cette autre vérité, que rien ne nous 
arrive que par l'ordre de la Providence. Ce sont des vérités 
infaillibles, que nous sommes obligés de croire, sous peine de 
damnation éternelle. Nous serions toutes des saintes, si nous 
appréhendions bien ces vérités. De vrai, c'est une très-grande 
consolation de savoir que Dieu voit le fond de notre cœur. Une 
pauvre âme idiote qui sera en oraison et .qui ne saura rien dire 
à Notre-Seigneur, sera bien consolée au moins de dire : Mon 
Dieu, vous savez ce que je veux et ce que je voudrais vous 
dire ! 

Considérons, mes Sœurs, que, quand nous serons dans cette 
gloire du paradis, en quel étonnement nous serons quand nous 
verrons l'infinie bonté, l'immensité incompréhensible et la 
Majesté suprême de Dieu, qui s'est tant abaissée que de désirer 
l'amour de la créature, qui est chose si vile et si chétive! Si 
l'âme était capable de périr, elle périrait, voyant cet amour 
excessif, de cette grandeur immense de son Créateur, qui l'a 
tant favorisée, et de voir combien mal elle a correspondu à cet 
amour et le tort qu'elle se faisait de s'amuser aux choses de cette 
vie, à des bagatelles, qui la pouvaient éloigner de son Dieu, et 
lui faire perdre le bien inestimable de cette félicité immortelle 
et de la vision de la divine Essence. Elle verra clairement que, 
seulement pour jouir une heure, voire un moment, de ce Bien 






■ h - 



ENTRETIENS. 287 

infini, tous les travaux, les souffrances, les mortifications, hu- 
miliations, et tout ce qu'on saurait souffrir en ce monde, serait 
bien employé et ne devrait être pas épargné. Si donc, avec ces 
mêmes travaux et souffrances, nous pouvons nous acquérir ce 
bien pour une éternité, n'avons-nous pas grand tort, et ne 
sommes-nous pas hors de notre sens, et sans jugement, si nous 
ne le faisons pas et si nous plaignons cette peine? Enfin, mes 
Sœurs, tout ce qui ne nous peut servir et aider pour parvenir à 
celle fin, pour laquelle nous avons été créées, doit être abhorré, 
détesté et évité. Ni les séculiers, ni les religieux et religieuses, 
ni personne quelconque, ne saurait avoir un vrai contentement 
qu'en faisant son devoir et en rendant à Dieu ce qu'on lui doit, 
en sa vocation, car il faut que chacun regarde ce que Notre- 
Seigneur veut de lui pour le faire; autrement, point de conten- 
tement, ni même de salut. 

Les âmes religieuses verront, lorsqu'elles seront dans la béa- 
titude, comme leur vocation à la religion aura été dans les éter- 
nels desseins de Dieu , qui leur aura donné tant de moyens, en 
cette vocation, détendre à une grande perfection et parvenir 
bien avant dans cette gloire. Quelle joie ineffable auront- 
elles? quelle reconnaissance de tous ces singuliers bénéfices? 
Et si elles étaient capables d'avoir du déplaisir, quel crève- 
cœur, quels regrets auraient-elles de voir que, par la moindre 
omission à la plus légère observance, elles auront perdu le bien 
d'une plus grande gloire et d'un plus grand amour, lequel se 
pouvait accroître en faisant des petites choses aussi bien que les 
grandes. Les damnés aussi, au jour du jugement, lorsqu'ils 
verront la face de Dieu, voudront aller se jeter en Lui pour 
jouir de celle félicité et bonheur; mais ils seront repoussés 
incontinent. Hélas! quel crève-cœur, voyant la perte qu'ils ont 
faite de ces biens infinis, de la vision de l'Essence divine qu'ils 
pouvaient acquérir pour une éternité, s'ils eussent vécu comme 
ils devaient! S'ils pouvaient périr et se réduire en rien, ils le 



288 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

feraient de déplaisir; et encore n'auront-ils vu cette beauté de 
la Divinité que comme un éclair, si est-ce que l'idée leur en de- 
meurera et leur sera un plus grand tourment. 



ENTRETIEN XXI 






SUR LA VAILLANCE SPIRITUELLE, LES EFFETS DU PUR AMOUR DANS L'AME 
RELIGIEUSE, ET LE DANGER DE RECEVOIR DES SUJETS A CARACTÈRE 
LACHE ET NÉGLIGENT. 

J'ai grande envie que nos Sœurs pensent souvent à la briè- 
veté de la vie , et à la durée de l'éternité. « Vous ne savez à 
quelle heure je viendrai » , dit le Seigneur, soyez donc veillants, 
je rendrai à chacun selon ses œuvres. » Hélas ! que savons-nous? 
nous n'avons peut-être pas une heure pour acquérir la gloire 
éternelle, tant cette vie trompeuse est incertaine et briève. Nous 
sommes bienheureuses d'être en l'Église de Dieu ; mais il faut 
remarquer qu'elle se nomme militante, c'est-à-dire bataillante; 
il faut donc batailler. L'Église militante et la triomphante sont 
deux sœurs qui s'aiment extrêmement, et, tandis que la mili- 
tante combat, la triomphante prie pour elle. 

Qui vaincra, en l'Église militante, jouira en la triomphante. 
Il faut batailler pour vaincre et vaincre pour jouir. Mais quoi, 
batailler? je ne suis pas obligée de batailler contre les infidèles, 
car ce n'est pas ma vocation ; je ne suis pas obligée de batailler 
contre autrui , mais contre moi-même; j'entends les inférieures 
ne sont pas obligées de combattre les imperfections de leurs 
Sœurs, mais les leurs propres. Les supérieures doivent com- 
battre les imperfections des Sœurs par les bonnes paroles, par 
les corrections et pénitences, et aussi combattre les leurs parla 









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ENTRETIENS. 289 

mortification soigneuse d'elles-mêmes et l'anéantissement par- 
fait de tout propre intérêt. Tant que nous serons en cette vie, 
nous aurons à travailler, qui plus, qui moins. Les commençants 
ont plus à combattre que ceux qui s'avancent, et ceux qui 
s'avancent ont plus à faire que ceux qui sont en un plus haul 
degré de perfection; mais tous , pourtant, ont à faire; celte vie 
nous est donnée pour travailler et cheminer; cheminera notre 
perfection, travailler à notre mortification : voilà à quoi les 
vraies filles de la Visitation sont appelées. 

Dieu ! que les filles de ce petit Institut sont obligées à une 
haute perfection , laquelle est d'autant plus excellente qu'elle 
est plus intime; car enfin ce n'est autre chose que la mort 
totale de la nature et du vieil homme, pour établir solidement 
le règne de la grâce. Il faut que les filles de cet Institut opèrent 
leur salut et leur perfection en crainte, mais une crainte con- 
fiante et filiale, qu'elles aiment Dieu purement pour lui et non 
pour elles-mêmes. Aimer Dieu comme notre souverain Bien, il 
y a encore du nôtre; mais il faut l'aimer comme souverain 
Bien, sans regarder qu'il soit nôtre. Et voilà une perfection 
d'amour pur à quoi nous devons tendre. 

L'àme qui désire que Dieu vive en elle, n'y laisse rien qui 
puisse déplaire à ses yeux divins, qu'elle ne mortifie et passe 
outre; car, pressée de ce désir, elle se violente de si bonne 
façon qu'elle meurt heureusement à elle-même, afin que Dieu 
vive en elle. Les âmes qui aiment bien Dieu n'aiment point leur 
chair, croyez-moi; elles retranchent bien à la nature tous les 
vains, contentements, car ces âmes amoureuses de Dieu ne 
peuvent souffrir aucuue chose qui contrarie leur amour. 

C'est la plus mauvaise condition qu'une religieuse puisse 
avoir que la négligence, soit que ce vice soit intérieur et spiri- 
tuel , soit qu'il soit pour les choses extérieures. Retenez ceci, 
mes Sœurs, vous ne sauriez admettre une fille à la profession 
d'une plus mauvaise condition que celle de la négligence et 
h. 19 






NHU 



290 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

paresse d'esprit. Ces âmes ne font point de progrès en la vertu 
et sainte dévotion; elles vont au chœur avec nous, mais c'est 
avec une certaine paresse d'esprit, sans vigueur intérieure; 
elles ne font rien, ou peu qui plaise à Dieu. Elles font tous les 
exercices de la religion : il semble, à l'extérieur, qu'elles mar- 
chent; mais, en vérité, elles ne bougent pas, d'autant qu'amou- 
reuses de leur tépidité elles ne sortent jamais d'elles-mêmes. 
J'aimerais mieux une fille trop bouillante, qu'une qui serait un 
peu lâche ; car, à la bouillante , ses fautes paraissant lui donnent 
de l'abjection, et on l'en mortifie; mais, l'autre, l'on ne sait 
sur quoi se fonder, car elle est toujours la même, aujourd'hui 
et encore demain ; et elle ne fait pas grand mal extérieur, mais 
aussi elle ne fait pas de bien intérieur. Dieu nous garde de ces 
esprits-là, car ils sont dangereux, plus que je ne le saurais 
dire. 



ENTRETIEN XXII 






SUR LES AVANTAGES ET LES DANGERS D UN NATUREL COMPLAISANT , 
ET SUR LE BONHEUR D'ÊTRE EMPLOYÉ AUX OFFICES BAS. 

Oui, ma fille, il n'y a point de mal d'avoir un naturel com- 
plaisant; c'est un don de Dieu fort précieux; mais il faut le divi- 
niser. Une personne se plaît de complaire à chacun, parce 
qu'elle s'en fait un plaisir, cela est bon; mais il faut rendre 
celte inclination complaisante encore meilleure, et, de natu- 
relle, la rendre divine. Il faut obliger chacun, non parce que 
c'est votre penchant de complaire à tout le monde, mais parce 
que Dieu veut que par cette douceur, qui vous est propre, 
vous serviez à sa gloire, vous faisant toute à tous, pour les 



ENTRETIENS. 291 

gagner tous. Il veut que vous soyez condescendante et douce à 
votre prochain, pour suivre ce conseil de Notre -Seigneur : 
« Donne encore ton manteau à qui te voudra enlever ta tuni- 
que »; mais ce serait pervertir cet aimable et bon naturel, de 
complaire par prudence humaine, pour avoir de l'honneur, 
pour acquérir du bien, pour s'attirer l'estime des créatures et 
des vaines louanges. Dieu ! mes filles, qu'on connaît bien, 
par les suites, les personnes qui se servent mal de ce bon et 
excellent naturel! Une personne remplie de cette fausse pru- 
dence humaine dira : Je veux condescendre à cette autre, afin 
qu'elle m'estime une fille bien démise de mon opinion; je ferai 
cette action humiliante pour paraître bien humble; je ferai ces 
détours d'amour-propre, afin que l'on me croie capable d'une 
telle charge; je me rendrai bien soumise à ma supérieure, bien 
douce, bien complaisante pour l'obtenir; et, cependant, je 
veux qu'elle croie que ma pensée en est fort éloignée et que je 
me croie bien incapable. Tout ce procédé ne vaut rien, et des 
actions faites de la sorte, marquent que vous pervertissez toutes 
les inclinations si bonnes que votre naturel complaisant vous 
fournit. Il faut opposer à ce défaut un peu de vraie humilité, 
qui bannit les complaisances et ces prudences purement hu- 
maines, et nous fait tout simplement complaire à la créature, 
pour l'amour de Dieu et par des motifs d'une douce charité, 
qui est bénigne et bienfaisante à tous, en les supportant tous. 

Je vous dirai, à ce propos, ce que notre Bienheureux Père me 
dit une fois : « Toutes les amitiés et complaisances qui trempent 
» dans les amitiés et complaisances des sens, n'ont ni honte ni 
« beauté; mais, sitôt qu'elles sont tirées en Dieu , en l esprit, en 
» la charité , elles acquièrent un grand éclat. » Il faut caresser 
et complaire au prochain, parce que la douce charité à Je bon- 
heur de répandre une sainte édification; et, se tenant le cœur 
au large, il faut, quand il tombera, lui pardonner et prendre 
le courage et la patience de le redresser aimablement; car, en 

19. 









292 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

persévérant ainsi, l'on se formera un cœur bien humble, gra- 
cieux, maniable, qui, par après, rendra de grands services à 
Notre-Seigneur. Dieu nous en fasse la grâce, mes très-chères 
Sœurs; je suis courte, parce que je veux encore vous dire un 
mot sur l'autre demande. 

S'il se trouve des offices bas en religion, me dites-vous ? Mes 
chères Sœurs, je ne saurais me soumettre à croire que rien de 
ce qui est ordonné par la sainte obéissance, dans la religion, 
puisse être abject ni humiliant, puisque tout est d'un si grand 
prix qu'il peut mériter de plaire à Dieu et acquérir le ciel. Si 
notre Bienheureux Père ne m'eût dit que le rang de Sœur do- 
mestique est un office d'humiliation, je n'eusse jamais pu me 
le persuader. Mais, bien qu'il y ait des charges abjectes, nous 
serions trop heureuses qu'elles nous fussent données pour notre 
partage. Que les Sœurs domestiques sont heureuses, mais je 
dis qu'elles sont heureuses! Elles sont destinées à servir les 
épouses de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans avoir jamais d'au- 
tres prétentions : tout les porte à Dieu, si elles sont fidèles, et 
Dieu répand de douces bénédictions en leurs cœurs lorsqu'elles 
font gaiement et pour son amour tous leurs offices. 

On tient, dans les religions les mieux réformées, qu'il n'y a 
point, d'emploi qui fasse plus de saints que celui-là, parce que 
les religieux de ce rang-là n'ont aucune autre pensée que de 
plaire à Dieu, en travaillant soigneusement pour lui, étant dans 
les occasions de servir incessamment le prochain, de faire des 
pratiques de patience, de soumission et de ces deux saintes 
vertus d'obéissance et d'humilité. Je ne puis m'empêcher de 
penser que le Bienheureux m'a fait un peu de tort, de ne pas 
m'accorder la demande que je lui ai si souvent faite, qu'il lui 
plût que je passasse, après que les premières fondations furent 
faites, le reste de mes jours en cet office, sans avoir d'autres 
soins que d'obéir, pour pensera réformer ma vie ; mais j'ai bien 
sujet d'aimer mon abjection, de n'avoir pas été trouvée digne de 



ENTRETIENS. 293 

servir les épouses de mon Maître. J'aurais été plus qu'heureuse 
en cette désirable condition; mais il me faut aimer celle où je 
suis, puisque c'est le divin bon plaisir de mon Sauveur, et vivre 
en crainte, afin que, conduisant les autres, je ne me perde pas 
moi-même. Mes Sœurs, ne mettez pas la tête en terre ', car je 
ne dis que la pure et vraie vérité; toutes celles qui ont charge 
d'àmes devraient vivre en crainte et en grande humilité, sous 
le pesant faix qu'elles soutiennent. Elles distribuent le pain spi- 
rituel aux autres; mais elles le doivent manger elles-mêmes et 
prendre en Dieu la force qui leur est nécessaire. Elles ont besoin 
de constance, de charité et de diligence. Je vous ai donné un 
beau et bon défi, et je ne l'observe pas moi-même. Je fis hier 
une faute, et j'ai manqué aujourd'hui d'en faire une pratique; 
dire et ne pas faire, c'est nourrir les autres et nous ôter à nous- 
mêmes le pain. Tous doivent vivre en crainte : l'Ecriture le dit : 
Faites votre salut avec tremblement ; mais ceux qui gouvernent 
les âmes doivent craindre plus que les autres, car,- si saint Paul 
dit : Si je châtie mon corps, c'est de peur qu'en prêchant aux 
autres, je ne sois moi-même réprouvé, que devons-nous faire, 
nous autres, faibles femmelettes? Nous devons faire le mieux 
que nous pourrons, et puis espérer en la miséricorde de Dieu. 
Oui, mes Sœurs, il fait bon espérer en Dieu, David le dit, en 
faisant le bien. 



1 Coutume pour les religieux des anciens ordres de mettre la tête en terre 
lorsque les supérieurs s'humilient. 







294 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL 



ENTRETIEN XXIII 










SUR LA MANIÈRE DE s'ABAISSER PAR HUMILITÉ ET DE S'ÉLEVER 
PAR AMOUR, ET DE LA PURETÉ D'iNTENTION. 

Mes chères filles, je n'ai rien à vous dire, à moins que 
vous ne me fournissiez des sujets de vous entretenir par vos 
demandes. 

[Ma Mère, demanda une sœur, nofre Bienheureux Père me 
dit une fois , qu'il faut continuellement s'abaisser e.n humilité 
et s'élever en amour; comme s'entend cela?] 

Mea chères filles, l'humilité est le fondement et la charité le 
sommet de la perfectionne sorte qu'autant on s'abaisse en hu- 
milité, on croît et s'élève-t-on en amour. Oh! qu'il pratiquait 
bien ceci, le Bienheureux! car, perpétuellement, il s'anéantis- 
sait et ravalait; on le voyait, en toute occasion, sinon qu'elle 
regardât bien la gloire de Dieu, pour laquelle il fût expédient 
de faire autrement, il se démettait de son jugement et opinion, 
pour céder aux autres, et leur condescendre avec une débon- 
naireté nonpareille. Enfin , il tenait son esprit si nu et vide de 
toutes sortes de désirs, desseins, affections et prétentions, qu'il 
ne s'entremit jamais que de ce qui regardait sa charge. Oh ! que 
je désire que nous l'imitions en ceci! que celle qui est robière, 
portière, dépensière, lingère, etc., n'ait point d'autre préten- 
tion que de faire humblement et soigneusement son office, sans 
s'entremêler nullement de celui des autres. Celle qui est sa- 
cristine de même, et ainsi toutes les autres officières, et celles 
qui n'ont point de charge aussi, et que toutes fassent ce que 
l'obéissance leur ordonne, sans penser ni se mêler d'autre 
chose. Il y a des esprits qui veulent tout gouverner et mettre 
ordre à tout, de sorte qu'ils tracassent fort une maison et y 



ENTRETIENS. 295 

apportent bien du désordre; ceci regarde non-seulement l'exté- 
rieur, mais aussi l'intérieur, car l'indifférence tient l'esprit 
vide, dénué, et détaché de tout, afin que nous soyons disposées 
pour être remplies de Dieu, et nous attacher à vivre à lui, fai- 
sant mourir nos désirs, desseins et prétentions, dans son bon 
plaisir et sa très-adorable Providence. C'est dans son soin qu'il 
faut nous élever par amour, après nous être anéanties à tout; 
ne voulant pas plus une chose que l'autre. Mes Sœurs, ces 
inclinations sont bien difficiles à être anéanties : l'une nous 
porte à aimer plus d'aller avec cette supérieure qu'avec celle-là; 
quand l'obéissance se conforme à nos volontés, nous en sommes 
toutes en joie. « Je m'en vais de bon cœur à cette fondation » r 
dit une Sœur. — Pourquoi, lui demandera-t-on? « Parce que la 
supérieure qu'on nous destine est si bonne; je lui ai tant d'in- 
clinations, que mon estime pour elle est tout entière; je m'ac- 
commoderai si bien avec elle. » — Vous ne faites rien qui vaille, 
ma pauvre Sœur, lui faut-il dire, parce que vous n'allez pas à 
votre œuvre purement pour Dieu, et bien que vous quittiez, 
fort généreusement, cette maison où vous êtes si bien, cl que 
vous laissiez sans répugnances vos commodités , votre obéissance 
ne vaut rien. Pourquoi? Parce que vous faites tout cela pour 
aller avec cette supérieure et pour aller en cette ville. Après 
cela, vous me direz que vous allez faire votre fondation pour 
Dieu. Pardonnez-moi, ma fille, c'est parce que la supérieure, les 
Sœurs, vos compagnes, et la ville sont à votre gré; ainsi, vous 
êtes bien éloignée de chercher Dieu nuement et simplement. 
Anéantissons tout cela, élevons nos esprits par amour, pour ne 
chercher que Dieu en notre obéissance, en notre pauvreté, en 
notre chasteté, en nos oraisons, en nos mortifications; et, en 
tout généralement, ne cherchons que Dieu. Si l'on nous envoie 
avec des supérieures que nous aimions et en un lieu qui nous 
agrée, bénissons Dieu qui nous donne cette consolation, et hu- 
milions-nous en voyant que la divine Providence s'accommode 



■ 



■ 



■ 



29(3 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL 

à notre faiblesse, et dépouillons-nous devant Dieu de cette sa- 
tisfaction, protestant qu'en ce qui nous plaît même, nous ne 
roulons chercher que Lui et l'accomplissement de ses saintes 
volontés; si, au contraire, on nous mande avec une supérieure 
à laquelle nous avons de l'aversion, et en quelque lieu que nous 
n'aimions pas , bénissons Notre-Seigneur et nous jetons entre ses 
bras, nous assurant qu'il aura soin de nous, et que, moins nous 
aurons de contentement et appui extérieur, plus il nous fera 
abonder ses grâces ; et nous estimons bien heureuses d'avoir de 
si précieuses occasions pour lui montrer notre amour et notre 
fidélité, agrandissant notre courage pour les bien employer, avec 
son assistance, en laquelle il faut jeter notre confiance. Mais, sur- 
tout, rendons-nous soumises et maniables à son bon plaisir. 

Si pourtant, par notre misère, nous faisons le contraire, nous 
laissant aller à l'imperfection , il ne nous abandonnera pas tota- 
lement; il ne nous perdra pas et ne laissera pas de nous aimer 
et supporter, comme vous voyez que les pères et les mères qui 
ont beaucoup d'enfants ne laissent pas d'aimer et souffrir ceux 
qui sont chagrins, dépiteux et revêches. Ils en ont compassion, 
et ne laissent pas de leur donner ce qui est nécessaire et de faire 
leur part dans leur héritage. Souvent, pourtant, ce sont des en- 
fants qu'on laisse là comme n'étant propres à rien, et dont on 
ne reçoit aucune satisfaction. S'il y en a qui soient doux, gra- 
cieux, obéissants, et dont l'esprit soit bien tourné, on jette 
incontinent les yeux sur eux pour les bien élever, pour les faire 
étudier, ou les exercer selon leur talent; les destinant les uns à 
une dignité, les autres à remplir un beau poste à la cour, aux 
armées, et à tels autres emplois. 

Notre-Seigneur, qui est un vrai père , en fait de même ; il 
aime tous ses enfants. Néanmoins, ceux qui lui sont plus fidèles 
gagnent mieux son Cœur; il leur communique plus de grâces; 
il en reçoit plus de contentement, et ils méritent plus son 
amour. Travaillons, mes chères filles, pour acquérir ce bonheur 






ENTRETIENS. 



297 



incomparable de nous rendre plus agréables à Dieu , ce Père 
adorable de nos âmes, ne chercbant que lui en tout, nous ren- 
dant bien indifférentes et véritablement humbles. Je voudrais 
qu'on m'arrachât les yeux et rencontrer une vertu parfaite parmi 
nous. Mon Dieu, mes Sœurs, ne vaut-il pas mieux se mortifier 
pour un peu de temps , et passer après notre vie sur un trône de 
paix, comme un vrai enfant de Dieu, que non pas d'être tou- 
jours en trouble, en chagrin, en inquiétude ! 

Vous me demandez, maintenant, comme les âmes religieuses 
peuvent manquer aux Commandements de Dieu? Ma chère fille, 
nous pouvons manquer au plus grand de tous, qui est celui de 
la loi de grâce, l'amour de Dieu et du prochain : Tu aimeras Dieu 
de tout ton cœur, de toute ton âme, -de toutes tes forces, et le 
■prochain comme toi-même. Dieu ! que la pratique de ce sacré 
précepte est délicate, et qu'il est facile d'y manquer! Nous le 
pouvons faire en préférant notre volonté à celle de Dieu et de 
nos supérieurs, en engageant nos affections aux créatures, en 
voulant servir ce grand Dieu avec toutes nos aises et commodi- 
tés, sans nous employer fortement à son service. Pour notre pro- 
chain, nous pouvons manquer en l'amour qu'on lui doit, plus 
que nous ne croyons, c'est-à-dire, ne l'estimant et ne l'aimant 
pas en notre cœur, quand nous sommes un peu marris de son 
bien et de son avancement, qu'on le loue et estime, que nous 
parlons mal de lui et à son désavantage; et, quand on en dit du 
bien, nous n'y contribuons-pas, nous ne le pouvons souffrir. 
cela est bien contre la charité! quand même nous aurions vu 
tout le contraire, il n'en faudrait rien témoigner; par exemple : 
nous avons vu une personne qui, en cachette, boit un verre de 
vin pur, et qui, dans la compagnie, n'en boira qu'un d'eau 
toute pure aussi; et, là-dessus, on loue fort sa sobriété. Il fau- 
drait se taire, l'excuser en votre cœur, et penser qu'elle a bu 
cette eau pour pénitence de ce qu'elle a bu le vin. On peut en- 
core penser que les jugements de Dieu sont bien différents de 




298 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ceux des hommes, et q ue celte personne s'est amendée, et 
qu'elle a maintenant la vertu contraire au vice que vous lui avez 
vu naguère. II se faut grandement plaire à ouïr louer notre pro- 
chain, tant nos chères Sœurs que les autres, et contribuer 
au bien qu'on en dit, autant que nous pouvons, regardant le 
bien que nous savons être véritablement en lui, nous gardant 
bien de louer les unes pour ravaler les autres. 

Or, pour ce que vous dites, s'il n'y a pas de mal de n'être 
pas aise, et de dire quelque parole de murmure et de contrôle- 
ment, de ce que l'on sort de c'éans pour donner et accommoder 
les maisons que l'on établit? Certes, ce sont là des imperfec- 
tions lourdes et contre la charité. Je ne pense pas qu'elles se 
fassent parmi nous, grâces à Dieu, et il s'en faudrait aussi bien 
garder. 

Cette première maison doit avoir une grande charité pour 
secourir, non -seulement les fondations qu'elle a faites, mais 
encore les monastères de l'Ordre, s'ils étaient nécessiteux. Si 
notre prochain même était réduit dans une telle disette qu'il ne 
pût être secouru que de nous, pour étranger qu'il fût, nous se- 
rions obligées de lui donner ce qu'il aurait besoin; et, quand 
nous n'aurions que ce qui nous serait nécessaire, nous serions 
obligées de retrancher tout ce que nous pourrions bonnement, 
nous contentant du seul vivre nécessaire, afin de mieux aider 
notre prochain. Et, pour nos pauvres Sœurs qui ont accommodé 
la maison, qui nous ont laissé, en sortant, leur dot, leurs pe- 
tites commodités, pour aller augmenter la gloire de l'Institut, 
nous leur refuserions de leur donner quelque chose? A la vé- 
rité , cela serait bien cruel ! On décharge votre maison de cinq 
ou six filles qu'on envoie en un pauvre lieu , où elles ne trouve- 
ront presque rien, et l'on ne voudrait pas leur donner ce qu'on 
peut, soit pour les habits qui servent à leur personne, soit 
pour quelque meuble propre à accommoder leur église ou leur 
maison? Même on leur doit donner de l'argent ou leur en 









ENTRETIENS. 299 

prèler, selon le moyen qu'on a ; mais cela de bon cœur et de 
bonne grâce, sans dire qu'on donne plus ici que là, sinon qu'on 
le dise simplement par forme de discours, selon l'occasion qui 
se présente; mais ne le dites jamais par plainte ou désapprou- 
vement, parce qu'il faut laisser disposer de tout cela aux supé- 
rieurs. Au commencement de l'Eglise, les anciens chrétiens 
n'avaient qu'un cœur et qu'une àme, et mettaient tous leurs 
moyens en commun aux pieds des Apôtres, qui les distribuaient 
comme ils voulaient et à qui il leur plaisait; voire même aux 
plus barbares et étrangers du monde s'ils en avaient besoin. Or, 
tous les religieux doivent représenter ces anciens chrétiens, et 
n'avoir, comme eux, qu'un cœur et qu'une àme, en mettant 
tout en commun pour en laisser l'entière disposition à leurs 
supérieurs, afin qu'ils en fassent ce qu'ils jugeront, sans que 
personne y trouve à redire. 

Or sus, mes chères filles, emportons cette affection de notre 
entretien, de nous adonner, à bon escient, aux solides vertus, 
de ne chercher que Dieu, de nous laisser absolument conduire 
à sa divine Provideuce; qu'elle nous mette ici ou ià, il importe 
peu; qu'elle nous envoie de ce côté ou de cet autre; non, ne 
regardons point par quelle porte nous passerons, ni en quel 
lieu nous allons; pourvu que nous portions nos règles avec 
nous, et que nous trouvions moyen de les observer, cela nous 
doit suffire. Obi que nous sommes obligées de faire purement 
nos actions pour Dieu! Mettons hardiment la main à la con- 
science , et nous trouverons que nous mettons notre contente- 
ment en notre supérieure, au lieu de le mettre en Dieu ; que nous 
sommes venues en religion pour être hors des misères du monde, 
pour avoir nos commodités, et non pas pour Dieu; que nous 
allons en telle part, parce que nous sommes bien aises d'y 
aller. Enfin, si nous feuilletons bien, nous trouverons qu'en 
tout et partout nous nous cherchons nous-mêmes, notre propre 
intérêt et satisfaction. 



I 






300 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Oui, oui, mes chères filles, parlons seulement de l'oraison 
de quiétude et des autres; et remettons, je vous prie, sur pied, 
notre bonne foi et innocence du temps passé; car, au commen- 
cement de notre Institut, l'on parlait tant de ces oraisons, on y 
prenait tant de plaisir et de contentement que rien plus. C'était 
une belle affaire que de voir la ferveur qui était parmi nos 
Sœurs; il est vrai, cela encourage et anime grandement. Nous 
ne nous communiquons pas assez nos petits biens. Ce n'est pas 
qu'il se faille dire des grandes choses, comme des ravissements 
et grâces spéciales que l'on a à l'oraison de quiétude, mais 
quelque petite chose de ses bons désirs, sentiments et affec- 
tions, selon les occasions et sujets. Mais cela tout cordialement 
et bonnement. 

Nous ne parlons pas assez ensemble des solides vertus. Sur- 
tout parlons de la résignation et indifférence; car c'est la vraie 
et excellente oraison. Et de l'éternité! notre Bienheureux Père 
me dit une fois : « Nos Jilles ne parlent pas assez de l'éternité. » 
Enfin, il nous disait que nous en parlassions tout familièrement, 
comme nous parlons de notre maison de Paris et de Lyon. À 
quoi devons-nous prendre plus de plaisir, qu'à cela? Ces dis- 
cours-là sont bien utiles, et capables de délecter et satisfaire 
l'esprit des vraies religieuses comme nous devons être. Si, par 
la vie de mortification que nous menons, nous nous anéantis- 
sons, élevons-nous à Dieu, dans ce doux souvenir de son éter- 
nité glorieuse, qu'il destine à ceux qui quittent quelque chose 
pour son amour. 












ENTRETIENS. 



301 



ENTRETIEN XXIV 



SUR LA MORT A SOI-MÊME ET L HUMBLE GLOIUE DES FILLES 
DE LA VISITATION. 

Paroles royales : Si nous mourons avec Jésus-Christ , en dou- 
leurs, en travaux et en abjections, nous ressusciterons aussi avec 
lui, en gloire, en honneur et en félicité, dit le grand saint Paul. 
Enfin, mes chères Sœurs, après avoir tourné et viré tout le 
monde, nous verrons qu'il n'y a point de vertu si nous ne mou- 
rons à nous-mêmes, si nous ne tuons nos inclinations et hu- 
meurs, pour ranger tout notre être sous l'ohéissance et étendard 
de Notre-Seigneur, qui est la sainte croix; néanmoins, les 
hommes ne veulent rien souffrir. mes chères Sœurs! ayez 
toujours en votre mémoire, que si le grain de froment, qui est 
notre cœur, tombé et semé en la terre de la religion, ne meurt, 
il ne portera point de fruits. Si nous ne ruinons tout le vieil 
homme, le nouveau ne vivra pas en nous. 

Je trouve que le père Ballhazar Alvarez avait bien choisi de 
prendre, pour sa pratique particulière, ces trois compagnes du 
Sauveur : Pauvreté , mépris, douleurs 

Vous dites, ma fille, qu'il n'y a rien qui touche tant que 
l'honneur?... Eh, Seigneur Jésus! ma chère fille, quel est 
l'honneur que doit avoir une âme religieuse, une servante de 
Dieu, sinon l'humiliation? 

Il n'y a rien qui me soit plus insupportable qu'une fille de la 
Visitation veuille être soigneuse de son point d'honneur; car 
n'est-ce pas chose monstrueuse? Quel autre honneur voulons- 
nous avoir que celui que notre Maître a choisi? Il a constitué 
son honneur en l'abjection, au mépris, et dans les calomnies. 

Ijes vaines personnes du monde mettent leur honneur à mon- 
ter à cheval, tirer des armes, danser, sauter et jouer. Quoi! 









I 






I 




302 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

notre honneur sera-t-il en des fadaises, aux charges? Je »ous 
assure que c'est une grande grâce aux supérieures de servir les 
épouses de Notre-Seigneur et tenir sa place parmi elles; mais, 
au partir de là, je ne sais quel honneur on y trouve. Il faut que 
la pauvre supérieure soit sujette à toutes, et la première aux 
offices pénibles, si elle veut édifier ses Sœurs; qu'elle veille et 
travaille souvent, tandis que les autres dorment et se reposent. 
Il n'y a que deux surveillantes pour toute la communauté, et il 
y en a autant pour la supérieure qu'il y a de Sœurs au mona- 
stère, parce que toutes ont l'œil sur elle; le moindre mal qu'elle 
fait ne tombe pas à terre ; et, bien que les Sœurs ne la surveil- 
lent pas à dessein, il est vrai que ses fautes sont beaucoup mieux 
vues que celles des autres. A quoi donc encore ? A être assistante. 
C'est bien dit, vraiment; on ne met pas toujours assistantes les 
plus vertueuses; et, quand cela serait, de quoi nous glorifions- 
nous, poudre et cendre? Qu'avons-nous que nous n'ayons reçu? 
et si ?ious l'avons reçu, pourquoi nous en élevons-nous? Dieu 
s'est réservé trois choses : la gloire, le jugement et la vengeance. 
Qu'est-ce que c'est que charge abjecte ou honorable? Certes! 
ma fille, je ne le sais pas. Qu'est-ce qui peut être abject en la 
maison de Dieu? Toutefois les pères de religion disent qu'être 
lingère n'est pas autant qu'être assistante, ni réfectorière que 
supérieure; l'office de la cuisine, du jardin, de pétrir, de ba- 
layer, sont aussi appelés abjects. Mais, ô mon Dieu! l'heureuse 
abjection et le grand honneur de servir les épouses de Notre- 
Seigneur 1 Eh! mon Dieu, que l'esprit humain est chétif! De- 
puis que nous avons passé par les charges d'économe , d'assi- 
stante, de directrice, et autres qui ont de l'autorité, il semble 
qu'on nous fait grand tort de nous remettre aux plus basses; 
quelle folie, je vous prie! Certes, il m'a toujours semblé que 
toutes les obéissances, et emplois que l'on nous donne en la reli- 
gion, sont si dignes, que nous nous devrions tenir trop heureuses 
honorées pour les moindres 



poi 



à quoi 1 



on nous 



empl 



oie, et 



ENTRETIENS. 303 

faire les plus petites choses avec autant d'amour et de soin que 
si c'était les plus relevées du monde. Nous nous trompons bien 
souvent, car parfois nous pensons perdre notre honneur (puis- 
qu'il faut user de ce mot d'honneur, qui m'est suspect et à 
contre-cœur), une religieuse le gagne d'autant mieux quand on 
la voit s'adonner à la véritable humilité, mépris d'elle-même et 
l'entière soumission; cela est exalté jusqu'au troisième ciel. 

Enfin notre bon roi David dit : J'ai choisi d'être abject, dans 
la maison du Seigneur , plutôt que d'habiter es tabernacles des 
pécheurs. Mieux vaut incomparablement être humble Sœur do- 
mestique et servir les épouses de Dieu, lavant leurs linges, 
apprêtant leur manger et faisant leur pain, que d'être grande 
dame d'atours de la reine; voire, si j'avais à choisir, je choisi- 
rais plutôt l'humble voile blanc d'une Sœur laie de sainte Marie, 
et pour être toute ma vie à laver les pots et les écuelles du cou- 
vent, que la riche couronne des plus grandes reines, impéra- 
trices qui sont sous le ciel. 

Mieux vaut laver les marmites en la maison de Dieu , que 
d'enfiler les perles es palais des reines du monde. Mieux valent 
les larmes, mortifications, pénitences et sujétions de la vie reli- 
gieuse, que les honneurs, les délices et la liberté dont les plus 
grands jouissent. Oh! combien glorieuses seront ces mains qui 
auront travaillé si longtemps pour le service des épouses de 
Jésus-Christ! Combien resplendissants ces pieds qui s'y seront 
lassés ! Au jour du jugement, Dieu dira à ceux qui auront servi 
ses serviteurs et ses servantes : « Ce que vous leur avez fait , 
c'est à moi que vous l'avez fait; venez et je vous guer donnerai 
[récompenserai]. » Mais aux amateurs du monde, que leurdira- 
t-il? sinon : « Retirez-vous de moi. faiseurs d iniquités ; je ne vous 
connais point. » Alors on verra les pauvres frères et sœurs lais , 
assis plus haut sur des trônes que plusieurs rois et reines , qui 
peut-être seront aux enfers ou au ciel, mais bien au-dessous 
d'eux. 



■ 



304 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Voyez- vous donc, est-ce un mépris d'être employée aux 
choses petites? Certes, si c'est un mépris, il est bien désirable, 
et c'est une abjection bien honorable et glorieuse. Combien de 
petites religieuses simples et méprisées, qui n'auront jamais été 
employées qu'à raccommoder des habits et à balayer, se verront, 
au jour du jugement, exaltées par-dessus celles qui auront été 
quasi toute leur vie aux plus hautes charges de la religion! 
Certes, mes Sœurs, ce ne sera point le rang ni les offices qui 
nous feront grandes ou petites en l'autre vie, mais ce seront 
les vertus que nous aurons pratiquées en iceux. 

L'amour de Dieu, le support du prochain, la douceur, la 
modestie, le recueillement, le mépris de soi-même, l'affabilité, 
la fidélité à la règle, l'humilité : voilà ce que Dieu regarde et 
rien autre. Ses yeux ne sont pas charnels; il n'est pas comme 
les hommes qui se trompent facilement en l'extérieur; mais 
Dieu sonde les cœurs , et ne fait état que des vraies vertus in- 
térieures. 

Mes chères Sœurs, je n'approuve point cette pratique : une 
Sœur saura bien faire les cantiques, et lorsqu'on ordonnera ou 
permettra d'en faire, comme à Noël, elle fera uncoq-à-1'âneafin 
que l'on dise qu'elle n'a point d'esprit; c'est qu'il y a un fin 
orgueil caché là-dessous, mais du bien fin, car c'est pour que 
l'on dise : Mon Dieu! que ma Sœur est humble! elle sait fort 
bien rimer et ne le fait pas paraître. Notre Bienheureux Père ne 
voulait pas que l'on fit l'ignorante de ce que l'on savait, non 
plus que la suffisante de ce que l'on ignorait. Je vous prie, mes 
Sœurs, n'allons pas chercher de nouveaux moyens de nous mor- 
tifier, nous en trouverons assez en l'observance; soyons seule- 
ment bien exactes à les employer, car autrement ce n'est pas 
l'esprit de notre Institut, qui doit être un esprit de rondeur, de 
simplicité et d'une franche et naïve communication de nos pe- 
tits biens au prochain : cela veut dire spécialement à nos Sœurs, 



ENTRETIENS. 



305 



EXTRETIEX XXV 



(Fait en lti-2 



SUR LA TRANQUILLITÉ INTÉRIEURE ET LA MORTIFICATION. 

Vous demandez, mes chères Sœurs, que c'est que la tranquil- 
lité intérieure? Je ne le sais pas bien moi-même; toutefois, mes 
chères filles, je pense que c'est la mortification intérieure de 
toutes nos passions et mouvements, pour ranger tout sous l'em- 
pire de la raison, car il n'y a rien, à mon avis, de si tranquille 
qu'une âme qui a ses passions accoisées et soumises à la partie 
supérieure, et lorsque les passions sont toutes vives et immor- 
tifiées, elles font un grand tintamarre et un terrible bruit et 
partout où il y a du bruit et du tumulte, il n'y saurait avoir de 
la tranquillité. Il faut donc avoir un grand soin d'acquérir cette 
tranquillité tant profitable et désirable, par la mortification de 
nos passions. C'est une des vertus de notre Institut, qui est tout 
fondé sur la vie intérieure. 

L'on a bien des bons désirs, dites-vous, d'acquérir cette vie 
intérieure, dans la partie supérieure, mais qu'ils sont quelque- 
fois si minces en l'inférieure, qu'elle se rend plus forte pour 
surmonter la première, par les efforts de notre nature dépravée 
et qui entraîne tout après soi. Ma chère Sœur, nous n'avons 
aucune raison d'excuse, parce qu'avec la grâce de Dieu, qui 
ne nous manque jamais, nous pouvons éviter le mal et faire le 
bien. Si nous eussions voulu vivre selon la nature et mauvais 
penchants qu'elle nous donne, il n'y avait qu'à demeurer au 
monde. Mais pourquoi sommes-nous venues en religion, sinon 
pour y vivre selon l'esprit, pour nous vaincre et mortifier et 
pour suivre nos observances et la manière de vie que nous 
avons embrassée? Nous ne suivons pas assez, mes chères filles, 
"■ 20 






■ 






■ 






306 OEUVRES DE SAINTE CHAXTAL. 

à mon avis, nos premières intentions. Je veux être plus rigide 
que par le passé , pour la première réception des filles , et je 
veux leur dire franchement que si elles pensent de vivre selon 
leurs humeurs, qu'elles demeurent dans le monde où elles les 
pourront suivre. Si vous voulez être traitées, vêtues, et encore 
employées à votre gré , demeurez chez vous et restez maîtresses 
de vous-mêmes; mais si, au contraire, vous êtes résolues de 
mourir à vous-mêmes, de vous faire violence et de vivre selon 
la raison, la règle et l'obéissance, venez et entrez, à la bonne 
heure, en la sainte maison de Dieu ! Que si celles qui ont encore 
le voile blanc ne sont pas bien résolues de vivre comme j'ai dit, 
il faut leur dire qu'on les renverra, parce que ce sera faire une 
grande charité de donner moyen à telles filles de mieux faire 
leur salut ailleurs, et d'en débarrasser la maison. 

Il y a si peu d'entre nous qui aient la pureté de l'esprit de 
notre saint Institut, que c'est pitié! Cet esprit, mes chères filles, 
est droit, pur et sincère, un esprit qui ne cherche que Dieu, 
qui tend perpétuellement à l'union divine, qui doit être indé- 
pendant de tout pour ne dépendre que de Dieu et de son bon 
plaisir, qui vit par-dessus soi-même pour ne vivre qu'en Dieu, 
qui aime Dieu et le prochain, qui ne fait aucun état de ces pe- 
tites niaiseries de vouloir qu'on nous aime, qu'on nous préfère, 
qu'on nous estime, qu'on nous contente et qu'on devine nos 
désirs : tout cela doit être méprisé comme indigne d'un cœur 
que Dieu gratifie de ses grâces, et d'une âme qui est appelée à 
son service et à une vocation si noble, qui nous oblige de tendre 
et aspirer à une perfection si éminente. Mes Sœurs, il faut tra- 
vailler : vous êtes assurément de bonnes filles, mais il faut de- 
venir meilleures. 

Voulez-vous bien, mes chères filles, que je vous parle fran- 
chement? Eh bien , nous sommes encore un peu trop terrestres 
et trop tendres, surtout sur nous-même; nous voulons un peu 
trop ce que nous voulons, et ne levons pas assez nos yeux et nos 







ENTRETIENS. 307 

cœurs vers les choses célestes. Dieu ! mes Sœurs, qu'est-ce que 
cette vie, et de quoi faisons-nous tant d'état PD'être aimées, esti- 
mées et considérées ! A quoi pensons-nous : si l'on nous emploie 
si Ton nous méprise, ou si l'on nous traite comme les autres ou 
non, si l'on nous emploie à ceci ou à cela? Et de quoi nous in- 
quiétons-nous? de quoi nous troublons-nous? D'avoir fait une 
faute, surtout si elle a été remarquée. Et si l'on nous contrarie, 
si l'on nous fâche , nous ferons mille réflexions là-dessus et au- 
tour de nous-mêmes, au lieu de nous relever généreusement, 
après nous être profondément et amoureusement humiliées de- 
vant Dieu, comme il nous est enseigné; et, après, passer avant 
dans notre chemin. Tant que nous vivrons nous ferons des fautes • 
tout ce que nous pouvons faire, c'est d'en commettre le moins 
qu'il est possible. L'on voit plus clair que le jour les manque- 
ments desquels l'on peut s'exempter et ceux desquels l'on ne 
peut bonnement éviter : les premiers sont ceux qui se font avec 
vue, volontairement et avec une totale négligence, que nous 
pouvons absolument éviter avec la grâce de Notre-Seigneur, et 
tout l'enfer même ne peut nous les faire faire si nous ne voulons 
y consentir. Les autres, desquels nous ne pouvons nous exemp- 
ter, ce sont les fautes de pure fragilité, parce que nous en fe- 
rons toujours, et Dieu le permet pour nous tenir en humilité, 
pour nous faire bien voir que nous ne sommes que de pauvres 
créatures, viles, fragiles et abjectes, et encore pour nous don- 
ner un exercice continuel. 

Oui, mes Sœurs, Dieu donne de plus grandes grâces aux 
uns qu'aux autres, comme il donne aussi de plus grandes occa- 
sions de son assistance aux uns qu'aux autres; mais il donne à 
tous une grâce suffisante, très-assurément, pour faire tout ce 
qu'il veut de nous; mais tous ne correspondent pas également, 
et ne se servent pas de cette grâce qui leur est donnée, comme 
il est requis. 

Dites-moi, mes chères filles, si vous étiez mères de famille, 

20. 



308 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

enverriez-vous bien vos valets et vos enfants travailler à la cam- 
pagne ou tailler les vignes, sans les pourvoir des outils néces- 
saires pour faire ce que vous voulez qu'ils fassent? Mon fils 
Celse-Bénigne m'aurait dit, si je ne lui avais pas fourni ce qu'il 
lui fallait, lorsque je lui ordonnais de faire quelque chose : «Ma 
Mère, dotlnez-moi ceci ou cela, et je ferai ce que vous me com- 
mandez. » — Mes Sœurs, penserions-nous que Dieu nous de- 
mande de faire quelque chose, et qu'il ne nous donne pa's en même 
temps l'assistance nécessaire pour exécuter son commande- 
ment? Nous nous tromperions grandement d'avoir cette mé- 
fiance. Non , mes Sœurs , Dieu ne nous manque jamais. 

Vous dites que la présence de Dieu nous aide fort à pratiquer 
la vertu : il est vrai, tous les Saints-Pères sont d'accord que cet 
exercice de la présence divine est le plus excellent qui soit en 
la vie spirituelle, et ils l'ont eux-mêmes pratiqué. Il y a des 
âmes qui se tiennent bien à celte continuelle présence de Dieu, 
bien unies à sa bonté, bien recueillies, mais pourtant qui, étant 
touchées seulement du bout du doigt par une petite contradic- 
tion ou humiliation, font soudain voir ce qu'elles sont : vives et 
immortifiées. Cela fait voir que nous n'étions pas à cette sainte 
et adorable présence de Dieu pour lui plaire, mais pour nous 
plaire à nous-mème. Il y a bien de la différence entre que Dieu 
nous plaise, ou que nous plaisions à ses yeux divins ; à qui Dieu 
ne plaît-il pas, étant ce qu'il est, la beauté et bonté souveraine? 
— Mais pour plaire à sa Majesté, qu'est-ce qu'il faut le plus 
regarder et désirer? il faut faire sa volonté, il faut le contenter 
en tout et partout; il faut vivre mortifiées, renoncer à nous- 
ttiême; c'est ce qu'il veut de nous, et ce qu'il nous faut faire 
uniquement, qu'à cette fin de lui plaire, et parce que tel est son 
bon plaisir. Vous voyez donc, mes chères filles, qu'il faut ac- 
compagner la présence de Dieu qui nous vivifie, de la mort de 
nous-même; ces deux exercices ne doivent point aller l'un 
sans l'autre : présence de Dieu et mortification ; ils se soutien- 









ENTRETIENS. 309 

nent lous deux, et une âme mortifiée n'est pas sujette à se dis- 
traire et divertir; elle goûte Dieu et se tient bien mieux unie et 
proche de lui; elle est plus susceptible à être pénétrée de cette 
divine présence qui, d'ailleurs, rend la mort facile, et qui fait 
tout faire et tout supporter, nous donnant la force de nous 
vaincre et adoucir si fort les difficultés, qu'elle ne les laisse 
presque pas ressentir à l'âme qui jouit de celte divine approche 
de Dieu. 

Mes Sœurs, enfin, la présence de Dieu sans la mortification 
est presque inutile : Dieu nous plaît, mais nous ne lui plaisons 
pas, et il vaut mieux plaire à Dieu qu'à nous-mème. La morti- 
fication aussi , sans la divine présence , n'est qu'une présomp- 
tion, d'autant que nous avons besoin d'une aide particulière de 
Dieu pour nous mortifier, et nous ne pouvons mieux trouver 
cette aide toute-puissante qu'en nous tenant proche de ce grand 
Dieu, par l'exercice de cette sainte présence. Mes Sœurs, tra- 
vaillons tout de bon pour son amour à nous rendre parfaites; 
ne nous amusons plus à tant de petites impertinences et niai- 
series indignes de notre vocation. Ayons souvent ce proverbe 
en l'esprit : nul bien sans peine , parce que l'appréhension de 
celte peine fait tout notre mal : nous voudrions bien la perfec- 
tion, mais il nous lâche de souffrir pour l'acquérir; il faut faire 
une continuelle guerre à nous-même, et nous appréhendons 
qu'il nous en coûte trop. Il en faut pourtant venir là. L'on ne 
saurait apprendre aucun art, pour mécanique qu'il soit, 
sans peines et sans fatigues : l'on ne saurait donc apprendre le 
nôtre, qui est celui de la verlu, sans souffrances et sans nous 
donner du soin. Non, je ne m'étonne pas des ennuis, des jalou- 
sies et des inclinations propres; mais je dis qu'il faut assujettir 
tout cela à la raison et au bon plaisir de Dieu. Une fois, notre 
Bienheureux Père eut un petit mouvement d'envie contre un 
certain prélat qui était extrêmement suivi et applaudi en ses 
prédications. Incontinent, ce Bienheureux s'en alla écraser la 



è 






310 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tête à son esprit, au pied de la croix de Notre-Seigneur, et por- 
tant dans son sein ce bon évêque , supplia sa Bonté qu'il le fît 
pour jamais le fils aîné de son Cœur, qu'il lui augmentât journel- 
lement ses grâces, qu'il l'exaltât au ciel et en la terre, et que, 
pour lui, il le tînt toujours bas comme un ciron et un petit ver- 
misseau. Dieu! mes Sœurs, si nous nous comportions de la 
sorte parmi les mouvements et pensées qui nous arrivent, que 
nous serions heureuses et que nous les rendrions faibles et im- 
puissants à nous tourmenter! Que nous connaîtrons bien à la 
mort que l'estime des créatures est vaine , et que vaines sont 
toutes les choses que nous désirons présentement! Nous savons 
bien que nous devrions mépriser tout ce que nous prisons le 
plus possible; mais nous voulons pourtant toujours ce que nous 
voulons, qui sont nos commodités, qu'on fasse état de nous et 
qu'on nous aime; et, si l'on ne le fait pas, tout est perdu; nous 
nous attendrissons, nous nous inquiétons et restons mélancoli- 
ques. C'est le grand défaut des femmes que la trop grande ten- 
dresse sur leur corps et sur leur esprit. La supérieure y doit 
prendre garde, et si elle en trouve qui soient ainsi trop tendres, 
elle les doit encourager à se relever de ce défaut, et même elle 
y est obligée. C'est aussi une grande charge que celle de la su- 
périeure, parce qu'elle ne doit pas seulement rendre compte pour 
elle, à Dieu, mais encore de ses Sœurs, si, par son défaut, 
elles n'avancent pas à la perfection comme elles doivent. 

Mais, mes chères Sœurs, prenons bon courage : faisons bien 
tout ce que nous venons de dire; aimons bien Dieu, aimons 
bien notre prochain, aimons-nous les uns les autres; élevons 
nos cœurs aux choses hautes , et aspirons aux choses célestes ; 
méprisons les terrestres, et souvenez-vous que cette vie est un 
perpétuel combat que nous n'aurons nul bien sans peine; 
n'ayons rien si à cœur que de nous exercer à la pratique de 
l'oraison, delà présence de Dieu et de la mortification, et je 
vous assure que nous trouverons tout là, en nous disposant à 






ENTRETIENS. 311 

recevoir, par ces moyens, les grandes grâces de Notre-Seigncur, 
en cette vie , et que nous acquerrons un grand degré de gloire 
en l'autre. Amen. 



ENTRETIEX XXVI 



SUR LA DETERMINATION QUE DOIT AVOIR L AME DESIREUSE DE PROGRESSER 
EN LA VIE SPIRITUELLE. 

La solide vertu consiste à ne s'attacher qu'à Dieu, ne vouloir 
que Dieu, ne chercher que Dieu et ne dépendre que de lui, à 
le servir constamment et persévéramment en quel état qu'il 
nous mette, soit que nous soyons en prospérité ou en adversité, 
en consolation ou eu affliction, en santé ou en maladie, en sé- 
cheresse ou en suavité; car le défaut de goût, de plaisir aux 
bonnes actions que nous faisons, n'ôte ni le pouvoir d'en faire, 
ni le mérite d'icelles. Au contraire, elles sont plus agréables à 
Dieu lorsqu'il y a moins du nôtre, parce que nous agissons plus 
purement pour Lui; car Dieu cache ses trésors dans l'abîme 
des tribulations. 

Ayez bon courage, mes filles, car c'est le propre de la vertu 
solide, d'être acquise et pratiquée avec beaucoup de difficultés; 
croyez-moi, les sécheresses et ennuis sont de grands moyens, 
en la vie spirituelle, pour accroître en nous le pur amour de 
Dieu, et il prétend par toutes nos peines élever notre âme au- 
dessus d'elle-même 

Il ne faut pas se mettre eu souci de faire sentir à notre nature 
et partie inférieure, cette résolution que notre âme a d'être toute 
à Dieu, et de le servir aussi volontiers dans l'affliction et les 
douleurs comme dans la santé et consolation. Non, car la na- 



■ 



312 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ture, qui est grossière et matérielle, ne se nourrit pas de mets 
si délicats; il suffit que la partie supérieure ait cette conformité 
que l'on sent à la volonté et bon plaisir de Dieu. Les douleurs 
et infirmités de corps et d'esprit sont de grands moyens pour 
pratiquer d'excellentes vertus et enrichir l'âme de trésors bien 
précieux. Demeurez donc en cette sainte indifférence et rési- 
gnation, à tout ce qu'il plaira à sa douce Bonté faire de vous, 
ne vous réservant que le seul soin de tenir votre âme en pureté 
Je désire, mes filles, que vous affermissiez fortement en vos 
âmes le dégagement de toutes choses, quelles qu'elles soient, et 
que vous disiez quand le désir de quelque chose vous vient : Non, 
non, mon Dieu, je ne désire ni ne voudrais pas avoir un seul brin 
de l'amour d'aucune créature , et surtout de notre Mère, qu'au- 
tant qu'il sera de votre bon plaisir. — Il faut de plus que vous 
fassiez une chose pour graver bien avant dans vos cœurs l'affec- 
tion de la solide vertu; c'est que vous présentiez bien souvent 
à votre pensée des choses difficiles qui vous pourraient arriver, 
comme si l'obéissance vous commandait d'aller à quatre cents 
lieues loin de votre Mère, que l'on médît de vous, que l'on 
vous accusât de quelque grande chose, que l'on parlât mal de 
notre Institut, que vous fussiez accablée de peines intérieures 
et grandes pressures de cœur, de travaux extérieurs, de pau- 
vreté sans remède et semblables; que feriez-vous?... Et, là-des- 
sus, faire une forte résolution d'être fidèle à Dieu, et la ficher 
et approfondir bien avant dans le cœur. Notre Bienheureux 
Père approuvait et recommandait fort cette pratique que lui- 
même faisait bien souvent, et il disait, ce Bienheureux : « Nous 
» ne devrions rien recueillir de toutes les occasions que nous 
» rencontrons, que la rosée du bon plaisir céleste. » 

Quand nous sentons en notre âme ces grands dégoûts de 
toutes les choses extérieures, c'est alors qu'elle commence à 
se déprendre des créatures pour s'attacher à Dieu seul, son 
unique consolation, et bien heureuse est la nécessité qui nous 



I 












ENTRETIENS. 313 

contraint de nous reposer ainsi parfaitement en lui. Quand tout 
se bouleverserait sens dessus dessous, eh bien! qu'en serait-ce? 
faudrait-il pour cela perdre la paix du cœur? Non , car il ne la 
faut perdre pour rien, mais regarder tous les événements en la 
volonté de Dieu. 

La vraie manière de servir Dieu , c'est de marcher par un 
chemin que l'on ne connaît point; et, lorsqu'il semble que tout 
est bouleversé sens dessus dessous dans l'âme, pourvu qu'elle 
demeure fidèle parmi tout cela à la pratique des vertus , elle ne se 
doit point mettre en peine pour connaître quelle est sa voie , ni 
même y penser; mais marcher simplement en ce parfait aban- 
donnement et renoncement d'elle-même à Dieu. Oh! mes filles, 
que vous êtes heureuses de souffrir si vous le faites avec amour! 

La leçon [qu'il faut apprendre] en cette vie, c'est de faire, 
aimer et souffrir. C'est notre passe-port de cette vie en l'autre. 

Dieu a mis es mains de notre fidélité la perfection de nos 
âmes , laquelle ne se trouve qu'au bout de la parfaite mortifica- 
tion de noire nature. 

La meilleure et la plus grande pratique de patience que l'on 
puisse faire en la vie spirituelle, c'est de se supporter soi-même 
en ses faiblesses et impuissances de volonté, parmi lesquelles la 
pauvre âme se trouve parfois de faire le bien. 

II y a des âmes qui, pour sentir en elles de bons désirs, 
croient être des demi-saintes. Dieu nous garde de nous-mème ! 
Il n'y a point de plus dangereux ennemis que l'orgueil et la va- 
nité. L'amour veut des œuvres, et celui qui se termine en des 
seuls désirs est faux et supposé. 

La meilleure pénitence que puissent faire les âmes religieuses, 
c'est de rompre leur volonté et d'y renoncer. C'est celle que 
Dieu demande particulièrement des filles de la Visitation, parce 
que notre vocation nous assujettit en tout, à tant de petites 
obéissances, à tant de sujétions de ne pouvoir rien faire sans 
congé. Il faut grandement rompre sa volonté pour pratiquer 



314 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

exactement cette entière dépendance. C'est aussi pour cela que 
notre Bienheureux Père, qui entendait si bien ce que c'est que la 
perfection, disait : « Si j'étais céans, je me rendrais si ponctuel 
» et si exact à toutes ces menues et plus petites obéissances, que je 
» croirais ravir , par ce moyen, le Cœur de Dieu. » Certes , l'hon- 
neur et le respect que nous devons porter aux sentiments de ce 
Bienheureux, nous doivent grandement affectionner à ce moyen, 
qu'il jugeait être capable de ravir le Cœur de notre Dieu. 

Ayez acquis toutes les vertus que vous voudrez, si vous ne 
les conservez par la pratique actuelle, elles périront. 

Vivre selon ses passjons et inclinations, c'est vivre en bête; 
vivre selon la prudence humaine, c'est vivre en philosophe; 
mais vivre selon les maximes de l'Évangile, en esprit d'humilité 
et de mortification , c'est là vivre selon Dieu , ainsi que l'ont 
fait tous les Saints. Il nous faut ruiner jusqu'à la racine toutes 
ces petites inclinations de la nature, car tout cela ne sert à rien 
qu'à l'exercice de la mortification. 



ENTRETIEN XXVII 






■ 



SUR LA SIMPLICITÉ ET L'OBÉISSANCE. 

Une fille de la Visitation doit avoir une si grande affection à 
la simplicité, que, si la nature lui dérobait quelque chose en 
l'y faisant manquer, que la grâce le regagne promptement par 
une plus sainte et fidèle attention à sa pratique. Pour cela, nous 
devons marcher continuellement devant Dieu et devant nous- 
même. 

La vraie simplicité, mes filles, consiste à chercher Dieu pu- 
rement et droitement, et à faire voir notre cœur sur nos lèvres 









ENTRETIENS. 315 

• quand nous rendrons compte de notre conscience à nos supé- 
rieurs. La simplicité ne philosophe point sur ce que font et disent 
les autres; elle n'a point d'autre regard que de chercher pure- 
ment Dieu et sa volonté et de se détourner fidèlement de toutes 
les autres choses. Et, certes, c'est un grand indice qu'une âme 
est bien vide de Dieu, quand elle s'amuse à regarder les actions 
des autres et à discourir pourquoi on fait ceci et cela. 

Il n'y a rien qui nous rende 'plus semblables à Dieu que la 
simplicité; qui l'a vraiment est parfait. Il ne faut point tant de 
choses pour la perfection, car il ne faut que vouloir le bien et 
le faire ; tout gît en cela. Il se trouve peu de personnes parfai- 
tement dénuées, parce que, pour l'être parfaitement, il faut 
être si dégagé de tout l'intérêt propre en ce qui peut nous pro- 
venir, tant de la nature que de la grâce, que, certes, il y a fort 
peu d'âmes qui veuillent entreprendre et qui se déterminent, à 
bon escient, à ce total renoncement d'elles-mêmes. 

La pauvreté est un grand moyen de perfection , mais peu de 
personnes peuvent le goûter. Ce n'est pas sans raison que Noire- 
Seigneur a dit : Bienheureux les pauvres d'esprit , car celles qui 
ont l'amour de cette pauvreté , possèdent déjà le royaume de 
Dieu. 

Le fruit de l'amour c'est l'obéissance, car Notre-Seigncur a 
dit : Celui qui m'aime garde mes paroles. mon Dieu! que 
nous serions heureuses, si nous nous faisions reconnaître, par 
l'exacte pratique des solides vertus de notre vocation , comme 
le Fils de Dieu, en ce monde, se fit connaître par les œuvres 
de sa mission! La nôtre, c'est la parfaite obéissance. Nous de- 
vrions toujours avoir au cœur et à la bouche ce que le prophète 
Habacuc disait à Daniel : Serviteur de Dieu , prends ce que le 
Seigneur t'envoie!... Ainsi devrions-nous recevoir de la main 
de Dieu et de l'obéissance tout ce qui nous est donné, soit en 
viandes, en habits et en toutes autres choses, prenant tout, 
comme ordonné de Dieu. 



316 OEUVRES DE SAINTE CHAMAL, 

Tout ce qui se fait en religion et qui est ordonné par l'obéis- 
sance, pour petite que soit la chose, est d'un grand prix et va- 
leur et doit être regardé et pratiqué d'un œil de dévotion. La 
vraie dévotion des filles de la Visitation est celle qui les rend 
ponctuelles et exactes, jusqu'aux moindres choses et plus pe- 
tites observances qui sont en l'Institut. Toute autre dévotion 
qui ne nous donne point cette attention est indubitablement 
fausse. 

La perfection d'une religieuse consiste en une véritable et 
sincère obéissance, rendue indifféremment à toutes sortes de 
supérieures, pour Dieu, et au parfait anéantissement de soi- 
même. L'obéissance enrichit [glorifie] Notre-Seigneur, et, 
quand nous y manquons, nous l'appauvrissons autant qu'il est 
en nous. 

Tout ce qui se fait par la révérence de l'obéissance, est fait 
pour Dieu ; c'est pourquoi il nous doit être indifférent d'être 
occupée, ou d'être en repos dans nos cellules, pourvu que nous 
fassions ce qui nous est ordonné avec la pure intention de plaire 
à Dieu. 



ENTRETIEN XXVIII 

SUR LA SIMPLICITÉ, LA PAUVRETÉ D'ESPRIT, LA DOUCEUR DE COEUR, 
ET SUR LACQUIS1TI0N d'une VERTU SOLIDE. 

Vous avez lu dans un livre, dites-vous, qu'il faut avoir la 
simplicité de vie, la pauvreté d'esprit et la douceur de cœur? 
Ma chère fille, je ne suis guère docte, c'est pourquoi je ne sais 
guère comment répondre à votre demande. Si vous dirai-je seu- 
lement, qu'à mon avis, la simplicité de vie, c'est d'être simple 
en ses habits, en sa chambre, en ses meubles, en son manger, 















M 



ENTRETIENS. 317 

en sa conversation, et en tous ses déportements et actions. L'on 
dit qu'une personne est simple en ses habits, quand on la voit 
habillée simplement, d'étoile simple, ou bien sans façon; de 
même quand quelqu'un n'a que de simples meubles en son 
logis, en son lit, en tout le reste, l'on dit qu'il est simplement 
couché, accommodé. Lorsqu'il ne mange que des viandes sim- 
ples et communes, l'on dit qu'il est simple en son manger. De 
même, lorsqu'il est rond, franc, naïf, et véritable en sa con- 
versation, l'on dit qu'il est simple. Pour avoir la simplicité de 
vie, il faut donc être simple en toutes choses, comme aussi en 
ses affections, volontés, intentions et prétentions. C'est ici la 
vraie simplicité, laquelle est fort désirable, et de laquelle nous 
devons principalement faire profession ; car, pour celle-là, nous 
la pratiquons, d'autant que nous sommes traitées, couchées et 
habillées simplement. 

Or, quant à la pauvreté d'esprit, c'est un détachement de 
toutes choses créées, si on les possède. Cette pauvreté d'esprit 
requiert qu'on n'y loge point son affection, de sorte qu'il faut 
être pauvre de ces choses d'affection et de volonté , en ayant le 
cœur détaché et entièrement libre, étant également contente de 
ne les avoir pas comme de les avoir. 

Une autre pauvreté, c'est de les quitter pour l'amour de 
Dieu, et pour le servir plus parfaitement; non-seulement il les 
faut quitter d'effet, mais aussi d'affection. Enfin, la vraie et par- 
fuite pauvreté d'esprit, mes chères filles, c'est de n'avoir rien 
que Dieu en son esprit. Oh! que celte pauvreté nous rend gran- 
dement riches! parce qu'ayant ainsi quitté toutes choses ei 
tout ce qui n'est point Dieu, nous venons à posséder les ri- 
chesses du Ciel et de la terre, qui est Dieu. Soyons donc bien 
pauvres de cette pauvreté ici, ne cherchant que Dieu , ne vou- 
lant que Dieu, ne nous altacbant qu'à Dieu. Et nous serons 
véritablement bienheureuses, et nous posséderons une grande 
paix et liberté d'esprit. 



^^ 






I' 







318 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Pour la douceur de cœur, ma chère fille, c'est un cœur qui 

ne se ressent de rien et ne s'offense de rien qu'on lui fasse, qui 

supporte tout, qui endure tout, qui est compatissant et plein de 

dilection pour le prochain, qui n'a point d'amertume en son 

cœur. Non, je n'entends point parler du cœur de chair ; mais 

du cœur de la volonté et partie supérieure de notre âme. Donc 

les contradictions, persécutions, traverses et difficultés, qui 

peuvent arriver en un cœur vraiment doux, sont aussitôt émous- 

sées, dès qu'elles approchent de lui. Il y en a, de vrai, qui sont 

naturellement doux; de sorte qu'ils ont déjà bien de la besogne 

faite, et sont bien obligés à Notre-Seigneur, qui leur a donné 

ce naturel-là; néanmoins, s'ils ne le divinisent, cela est bien 

peu de chose, et ils n'auront pas la vertu solide. Les autres, 

qui n'ont pas le naturel doux, pourront pourtant acquérir cette 

vertu de douceur de cœur avec la grâce de Dieu. 

Notre Bienheureux Père dit qu'il y a deux sortes de voies, 
par lesquelles Dieu nous donne les vertus. La première, c'est 
par la grâce infuse; car Notre-Seigneur tenant toutes les vertus 
en ses mains, les donne à qui il lui plaît, et rend les âmes 
parfaites en un instant, comme il est arrivé en saint Paul, 
en sainte Madeleine, sainte Catherine de Gênes, et autres qui 
ont été parfaites en un instant; mais ce sont là des grâces 
extraordinaires que nous ne devons pas désirer, ni attendre. 
L'autre voie d'acquérir les vertus est ordinaire. Par la pre- 
mière, Dieu y conduit peu d'âmes; elles sont rares ; enfin, celles 
qu'il rend parfaites tout d'un coup; cela dépend de sa bonté, de 
son amour, qui lui fait prévenir de ses bénédictions quelques 
créatures particulières. Nous ne devons pas nous promettre, ni 
présumer mériter ce bonheur. Mais, pour la voie commune, 
Notre-Seigneur l'a mise en notre conquête, car c'est par la 
fidèle correspondance à la grâce que nous y pourrons parvenir; 
et Dieu veut donner les autres vertus de cette sorte, puisque 
tous ces Saints les ont acquises, comme à la pointe de l'épée. 









ENTRETIENS. 319 

Vous demandez maintenant ce que c'est que vertu solide? Ma 
chère fdle, c'est de faire toutes ses actions purement pour Dieu, 
de pratiquer les vertus comme Notre-Seigneur les a pratiquées ; 
car, en tout ce qu'il a pâti et opéré en la terre, il n'a cherché 
que la pure gloire de son Père éternel, le salut des créatures, 
et nullement son intérêt et satisfaction. En tout ce que nous fai- 
sons, que l'honneur de Dieu, sa plus grande gloire et son hon 
plaisir, soient notre seul hut. Enfin, la solide vertu est fort 
constante et persévérante; car il ne suffit pas d'être humble 
aujourd'hui, mais il le faut être encore demain et jusqu'à l'ex- 
trémité de notre vie. 

Vous dites : si l'âme qui a la vertu solide, par exemple, l'hu- 
milité, si elle n'a jamais des ressentiments des humiliations qui 
se présentent? 

Si elle est bien fondée en cette vertu, elle n'en aura pas sou- 
vent; néanmoins, il en peut arriver quelquefois, mais elle se jette 
incontinent en Dieu , et s'anéantit si fort en sa présence et dans 
son néant, que cela se dissipe. Notre Bienheureux Père dit qu'il 
était insensible aux mépris, injures et contrùlements que l'on 
faisait de ses actions. Oh ! c'est ici où se font les vrais actes d'hu- 
milité, de souffrir doucement d'être humiliée, avilie, tenue 
pour incapable, inutile, qu'on ne fasse point d'état de nous, 
qu'on censure et contrôle tout ce que nous faisons, à se sou- 
mettre à l'obéissance, à chercher le mépris, à se tenir pour la 
moindre de toutes. S'il est dit dans nos règles que la supérieure 
se tiendra sous les pieds de toutes, à plus forte raison, les 
Sœurs se doivent-elles tenir aux pieds les unes des autres. 
Dieu! mes chères filles, qu'il faut bien prendre garde à l'incli- 
nation de l'estime et aux pensées de rehaussement pour les 
étouffer, et s'approfondir à hou escient. Quand il nous vient à 
l'oraison des pensées et affections d'humilité, à quelle pratique 
vous les devez rapporter, dites-vous? A la souplesse, à l'obéis- 
sance; car, ma chère fille, les plus grands actes d'humilité con- 



j\! 



320 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sistent en la soumission ; c'est la pierre de touche pour con- 
naître si la sainteté et l'humilité qui se rencontrent aux âmes 
est vraie. Ne voyez-vous pas que ce fut la marque assurée que 
les anciens Pères du désert eurent pour connaître si saint Sirnéon 
Stylite était poussé par l'esprit de Dieu, à mener une vie si ex- 
traordinaire et inusitée? La solide vertu donc ne s'attache qu'à 
Dieu, et consiste à ne vouloir que Dieu, ne dépendre que de 
Dieu, le servir également, constamment et persévéramment, 
en quelque état qu'il nous mette, soit que nous soyons en pros- 
périté ou adversité, en joie ou tristesse, en consolation ou afflic- 
tion, en santé ou en maladie, en sécheresse ou en suavité. 



ENTRETIEN XXIX 



■ 



I 



SUR LA PARFAITE SIMPLICITÉ. 

La parfaite simplicité, mes filles, consiste à n'avoir qu'une 
très-unique prétention en toutes nos actions, qui est de plaire 
à Dieu en toutes choses. La deuxième pratique de celte vertu 
qui suit celle-là, c'est de ne voir que la volonté de ce grand 
Dieu en toutes les choses qui nous arrivent de bien et de mal- 
par ce moyen , aimant cette volonté adorable , notre âme sera 
toujours tranquille en tout événement, même dans le retarde- 
ment de notre perfection, ne laissant pas d'y travailler fidèle- 
ment. La troisième pratique de simplicité consiste à découvrir 
ses défauts sincèrement, sans les ombrager. La quatrième, c'est 
d'être véritable en ses paroles, ne les multipliant guère, surtout 
lorsqu'il s'agit de nous justifier. La cinquième, c'est de vivre 
du jour à la journée, sans prévoyance ni soin de nous-même, 
mais faire bien à tout moment, ce qui nous est prescrit, selon 



ENTRETIENS. 32[ 

notre vocation, nous confiant et remettant uniquement à la di- 
vine Providence. Si nous employons fidèlement les occasions 
présentes, soyons certaines qu'il nous en pourvoira de plus 
grandes de travailler à son divin service, à notre perfection et à 
sa gloire. Nous ne saurions être vraiment simples et avoir tant 
de soins de l'avenir. La bonne simplicité rend la personne sans 
fard et sans réflexion sur ses actions : si elles sont bonnes 
vous n'avez que faire de les considérer; si elles sont imparfaites,. 
votre cœur vous les fera bien voir; et, si vous vous découvrez 
bien à ceux qui vous dirigent, ils sauront bien faire ce discer- 
nement. 

Je trouve que c'est un acte de grande perfection, de se con- 
former en toutes choses à la communauté, et de ne s'en départir 
jamais par notre choix, d'autant que c'est un très-bon moyen 
de s'unir à notre prochain, et comme c'en est un bien excel- 
lent pour cacher à nous-même notre perfection. Il se trouve 
même, dans celte pratique, une certaine simplicité de cœur si 
parfaite, qu'elle contient toute perfection. Cette sacrée simpli- 
cité fait que l'âme ne regarde que Dieu en tout ce qu'elle fait, 
et se tient toute resserrée dans elle-même pour s'appliquer à la 
seule fidélité de l'amour de son souverain Bien, par l'obser- 
vance de sa règle, sans épancher ses désirs à chercher des 
moyens de faire plus que cela. Elle ne veut pas faire des choses 
extraordinaires, qui lui pourraient acquérir l'estime des créa- 
tures; mais elle se tient anéantie dans elle-même. Elle n'a pas 
de grandes satisfactions, parce qu'elle ne fait rien qui contente 
sa volonté, ni rien de plus que la communauté. Il lui semble 
qu'elle ne fait rien; et, de cette manière, sa sainteté est cachée 
à ses yeux et à sa connaissance. Dieu la voit seule, qui se plaît 
dans cette divine simplicité par laquelle elle ravit son Cœur, en 
s'unissantà lui par un amour tout pur, tout simple, et tout 
fidèle. Elle n'a plus d'attention pour suivre les lumières de son 
amour-propre; elle n'écoule plus ses persuasions et ne veut 

II. c>l 



322 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

plus voir ses inventions, qui voudraient chercher la propre 
estime par de grandes entreprises, et par des actions surénii- 
nentes qui nous fassent distinguer du commun. 

Une telle âme jouit d'une paix toujours tranquille; elle peut 
dire qu'elle est libre pour s'élever au-dessus de soi, par la pos- 
session de l'union divine. Ainsi, mes filles, ne croyez jamais de 
faire peu de chose lorsque vous ne faites que suivre le train 
commun. 



AUTRE FRAGMENT SUR LE MÊME SUJET 



H 



Mes chères Sœurs, il est vrai, certes, que Dieu attire, quoi- 
que diversement, toutes les filles de la Visitation à lui, par une 
certaine sainte simplicité. Or, cet attrait est bon lorsqu'il ap- 
prend à l'âme à ne dépendre que de Dieu, à n'aimer que 
Dieu, à n'obéir qu'à Dieu, et en des choses de Dieu, et non 
à nos inclinations. Je dis et le dirai toujours que, lorsque 
Dieu favorise une âme de cette sacrée simplicité et familiarité 
avec lui, quand on voit que cela la rend plus humble et obser- 
vante, on ne l'en doit jamais, ni elle ne s'en doit jamais 
divertir, pour bon que lui semble les autres voies; car, quel 
bien plus désirable ni meilleur, que de se reposer tout en 
Dieu? Je dis que c'est la vraie voie et la vraie sainteté de l'âme; 
si elle s'en détourne, elle se met en danger de résister à 
Dieu et le faire retirer d'elle; et, après, elle aura bien de la 
peine à retourner à sa place, encore ne sais-je si elle y re- 
tournera. 

Je ne sais pourquoi le cœur de l'homme est si imbécile : Dieu 
n'esl-il pas le Dieu des cœurs , n'est-ce donc pas à lui de donner 
l'attrait qu'il sait être le plus convenable? Oui, mes Sœurs, nos 
cœurs sont créés pour Dieu et n'ont point de repos qu'ils ne 



ENTRETIENS. 323 

soient en Dieu. Faisons donc notre pouvoir pour les ranger ab- 
solument en ce divin centre; et, quanti une fois nous les y trou- 
verons, ne les en détournons jamais, autrement nous serions 
coupables devant Dieu. 

Dieu est le trésor de l'âme pure et fidèle; quand donc elle a 
son trésor, qu'elle en jouisse sans désirer autre cliose. La per- 
fection des filles de la Visitation doit être fondée sur quatre 
pierres, autrement leur édifice tombera : la profonde humilité, 
la candide simplicité, la suave douceur et condescendance, et 
le total abandonnement d'elles-mêmes entre les bras de la divine 
Providence et de leur supérieure. Voilà le moyen efficace d'ar- 
river à la perfection de notre sainte vocation. 



ENTRETIEN XXX 



SUR L EXCELLENCE DE LA PRIÈRE. 

Vous faites bien, mes chères filles, de vouloir être instruites 
sur la prière, et de me demander que je vous en dise un mot : 
elle est le canal qui unit le cœur d'une religieuse avec celui de 
Dieu ; la prière attire les eaux du ciel, qui descendent et mon- 
tent de nous à Dieu, et de Dieu à nuus. C'est le premier acte de 
notre foi; et, par conséquent, ce que l'Apôtre dit de la foi, que 
sans elle il est impossible de plaire à Dieu, il faut le dire de la 
prière. Elle est la voie par laquelle nous demandons à Dieu et à 
Jésus-Christ, qui est notre unique libérateur, qu'il nous sauve 
parce que nous ressentons en nous de si grands mouvements 
d'infirmité, que, s'il ne nous soutenait à tout moment par des 
grâces nouvelles, nous péririons. 

On peut dire, en un certain sens, que tout ce que nous fai- 

21. 









324 



OEUVRES DE SAINTE CHAX'TAL. 



■ 







sons, dans la religion, le manger et le dormir, est une prière, 
quand nous le faisons simplement dans l'ordre qui nous est 
prescrit, sans y ajouter ni diminuer rien, par nos caprices et 
vaines élections; c'est-à-dire, quand on obéit à toute la règle 
morte et vivante, aussi bien à la supérieure que nous voyons et 
qui nous gouverne par ses ordonnances, qu'au Bienheureux 
qui a fait la règle, et que nous ne voyons pas. 

Lorsque le temps de nous mettre devant sa divine Bonté, pour 
lui parler seul à seul, est arrivé, ce qu'on appelle prière, la 
seule présence de notre esprit devant le sien, et du sien devant 
le nôtre, forme la prière, soit que nous y ayons de bonnes 
pensées et bons sentiments, ou que nous n'en ayons point. Il 
faut seulement, avec toute simplicité, sans faire aucun violent 
effort d'esprit, nous tenir devant lui, avec des mouvements 
d'amour et une attention de toute notre âme, sans nous distraire 
volontairement; alors tout le temps que nous sommes à genoux 
sera tenu pour une prière devant Dieu; car il aime autant la 
souffrance humble des pensées vaines et involontaires, qui nous 
attaquent alors, que les meilleures pensées que nous avons eues 
en d'autres temps; car une des plus excellentes prières, c'est le 
désir amoureux de notre cœur envers Dieu, et la souffrance des 
choses qui nous déplaisent. Elle se rencontre alors avec la pa- 
tience qui est la première des vertus , et l'àme qui s'élève ainsi 
humblement du milieu de ses distractions, doit croire qu'elle a 
autant prié que si elle n'en eut aucunement souffert. C'est une 
marque de simplicité et même d'amour de Dieu, que de lui faire 
nos demandes sans vouloir le contraindre de ne donner qu'au- 
tant, et en tant qu'il lui plaira. Il est ravi de l'oraison d'une telle 
âme si simple, si humble et si soumise à sa volonté, comme 
nous sommes ravies de voir un pauvre nous demander [l'au- 
mône] , sans se troubler du refus que nous lui faisons. En effet, 
quelque importunité qu'il y apporte, ou, pour mieux dire, 
quelque longue que soit sa présence devant nous, sans nous 






ENTRETIENS. 325 

regarder qu'avec les yeux baissés, ne sommes-nous pas touchées, 
lorsqu'il s'en va après le temps qu'il a mis à nous attendre? 

C'est de la simplicité de cette âme qui prie ainsi qu'il faut 
dire : Si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux, c'est- 
à-dire toutes les bonnes œuvres que tu feras dans la religion, 
le long de la journée, ensuite d'une telle oraison, seront agréa- 
bles à celui que tu as prié, et remplies de sa lumière divine, 
invisible et insensible. Souvent il arrive que lorsque nous pen- 
sons avoir la lumière et les grâces, nous ne les avons point, et 
lorsque nous pensons ne les point avoir, nous les avons; c'est 
pourquoi on se met vainement en peine de chercher des lu- 
mières dans l'oraison, puisqu'on ne les a pas : l'opération du 
Saint-Esprit dans l'âme étant toute intérieure et souvent incon- 
nue à l'âme même. C'est assez, ce me semble, d'être ainsi pré- 
sente devant Dieu et d'agir comme je vous ai dit. 

II n'y a pas longtemps que j'ai écrit à quelqu'un, qu'il faut 
être comme un vase ouvert et exposé devant Dieu, lorsqu'on le 
prie, afin qu'il y distille sa grâce peu à peu selon sa volonté, et 
demeurer presque aussi content de le rapporter chez nous, ce 
vase vide, que s'il avait été tout rempli. A la fin il arrivera que 
Dieu y distillera cette eau divine, si on se présente souvent avec 
cette foi vive, et un entier désintéressement de ce qu'on peut 
désirer de lui, car souvent on croit qu'on s'en retourne vide, 
lorsqu'on est rempli de l'Esprit de Dieu, bien qu'on l'ignore. 

Le chemin que tient l'Esprit de Dieu, lorsqu'il entre dans 
nous, est inconnu, puisque l'Ecriture dit : On ne sait d'où il 
vient ni où il va. C'est assez de savoir qu'on l'a reçu, parles 
effets qu'il produit tous les jours, et qu'on se sente plus forte 
qu'on n'était, sans savoir comment ni quand cette grâce est ve- 
nue dans nous. Il est certain qu'elle ne peut être venue que 
dans l'oraison, et par suite des fréquentes oblations que nous 
avons faites de notre cœur à Dieu. On ne voit point croître les 
arbres ni les corps des hommes, quand bien même on les re- 






I 






326 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

garderait depuis le matin jusqu'au soir; mais on est étonné de 
voir ensuite leur accroissement. Il en est de même des âmes : 
elles avancent dans la voie de Dieu, bien qu'elles ne s'en aper- 
çoivent pas , pourvu qu'elles soient fidèles à correspondre aux 
lumières et attraits de la grâce. 

Il en est de l'Esprit de Dieu que nous demandons par la 
prière, comme du Corps de Dieu que le prêtre produit, par la 
consécration. L'un et l'autre nous est nécessaire et nous a été 
promis par Jésus-Christ Nôtre-Seigneur pour la nourriture de 
nos âmes; et cependant ni le prêtre, ni nous, lorsque nous 
communions, et que la foi nous apprend que nous avons reçu 
le Corps de Jésus-Christ, nous n'en avons d'ordinaire aucun 
goût ni aucun sentiment; mais nous le digérons (pour user de 
ce terme) par la foi, étant certaines sur la parole de Dieu, 
quoique nous ne l'ayons ni vu , ni senti , ni goûté , qu'il nourrit 
néanmoins nos âmes, et qu'il produira en elles des effets de lu- 
mières et de force, parmi les ténèbres et les sécheresses qu'il a 
laissées en nous, après l'avoir reçu. 

La première de toutes les oraisons et qui est le modèle de 
toutes les autres, est celle que le prêtre fait à Dieu en lui offrant 
le sacrifice de la messe, et en changeant le pain matériel de la 
terre en son Corps glorieux qui est la viande des Anges. Il a plu 
à la Bonté infinie de nous nourrir de cette substance divine, 
sous les voiles du pain et du vin, parmi les obscurités et les ari- 
dités qui l'accompagnent dans l'Église de la terre, en attendant 
qu'il nous donne à contempler sa divinité dévoilée dans l'Église 
du ciel, où elle produira en nous toutes les lumières et les plai- 
sirs qui en sont inséparables. 

Après cela, on n'a pas sujet de se plaindre si dans les autres 
prières particulières, qui sont toutes moindres que celle qui 
change le pain et le vin au sacré Corps de Jésus-Christ, et pro- 
duit le grand sacrifice de la messe , il n'y a nul goût, nulle sa- 
veur, ni aucune lumière sensible. Le prêtre, même le plus ex- 






ENTRETIENS. 327 

cellcnt, n'est pas toujours exempt des distractions au moment 
qu'il consacre le Corps du Fils de Dieu ; et peut-être que nul ne 
pourrait dire qu'il a goûté sensiblement la substance de cette 
divine nourriture, en la prenant. Je sais qu'il y a des personnes 
fort unies à Dieu qui ont prié plusieurs années sans avoir au- 
cune consolation sensible, et qui néanmoins ont toujours paru 
insensibles dans les plus grandes tentations. Elles étaient si ré- 
solues dans les occasions où il s'agissait de servir Dieu et de lui 
rendre des témoignages de leur obéissance et de leur amour, 
que rien ne les a pu ébranler, s'estimant beureuses de ne rien 
recevoir de sensible, et de sentir et souffrir toutes sortes de 
peines et de travaux pour Dieu. 



ENTRETIEN XXXI 



SUR LE RECUEILLEMENT ET LE PARFAIT ABANDONNERENT DE SOI-MEME 

A DIEU. 

Vous voulez toujours que je vous prêche, mes Sœurs, et je 
ne sais point prêcber; je viens bien plutôt chercher parmi vous 
l'aumône d'un peu de ferveur en répondant à vos demandes. 

Vous voulez savoir si vous ne devez pas être bien fidèles au 
saint recueillement? 

Oui, sans doute, ma chère fille; ce sont nos vieilles leçons 
que toutes nos Sœurs savent bien, Dieu merci ; mais vous m'en 
faites la question comme de la chose la plus nécessaire. En 
effet, c'est la bonne odeur d'une maison religieuse qu'une àme 
recueillie et unie à Dieu ; toutes ses actions prêchent le recueil- 
lement. C'est l'un des plus grands moyens que nous ayons pour 
nous avancer en la perfection ; car, n'ayez pas peur qu'une àme 



■ 



328 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

recueillie tombe en de lourdes fautes; je dis fréquentes, car 
tant que nous vivrons, nous en ferons toujours, par-ci par-Ut- 
il ne nous en faut pas étonner, puisque même il arrivera quel- 
quefois que Notre-Seigneur permettra qu'une Sœur fort exem- 
plaire et fort recueillie tombe en de grosses fautes, pour la tenir 
en humilité et abjecte à ses yeux. Une Sœur bien recueillie fera 
bien et à propos toutes choses, elle sera prompte à l'obéissance, 
fidèle à tous ses exercices , soigneuse de tout ce qu'elle a en 
charge, douce et prompte à servir ses Sœurs, zélée et fort dési- 
reuse de sa perfection. 

Or, le recueillement est un pur don de Dieu qui le donne à 
qui bon lui semble. Toutefois, il est en quelque façon entre les 
mains de notre soin et fidélité, de l'acquérir, et il faut un tra- 
vail soigneux et fidèle, bien que Notre-Seigneur le donne quel- 
quefois à des âmes, par pure grâce, sans qu'elles aient encore 
rien fait ou peu travaillé de leur part pour arriver à ce bon- 
heur. Nous ne devons pas y prétendre de cette façon extraor- 
dinaire, mais travailler de toutes nos forces à acquérir un bien 
si précieux; et, quand nous l'aurons obtenu, confesser que c'est 
par la très-grande libéralité de Dieu, et que toute notre peine 
a été bien petite pour la poursuite d'un si grand bien qui est 
pour nous le plus rare, le plus précieux et le plus utile, et qui 
doit être incessamment notre exercice plus ordinaire. Voilà, ma 
fille, pour votre demande. 

Mais, vous voulez encore que je vous parle de l'attention à la 
présence de Dieu, d'autant que nous y sommes toujours, mais 
non pas toujours attentives, ce qui est la cause que nous venons 
à l'offenser; notre Bienheureux Père disait : « Si un aveugle est 
en une salle où le roi est, il fait ses badineries accoutumées, 
sinon qu'il soit averti que le roi est là; alors, bien qu'il ne le voie 
pas, mais parce qu'on lui a dit, ou qu'il l'ait ouï parler, il se tient 
•en respect, attention et révérence. » — Nous sommes, mes filles, 
■en ce misérable monde comme de pauvres aveugles : Dieu nous 



ENTRETIENS. 329 

«st toujours présent; mais, charnelles que nous sommes, parce 
que nous ne le voyons pas, nous faisons nos badineries et com- 
mettons l'iniquité et nos fautes devant lui, et même dans Lui. 
Celte pensée touchait grandement la Mère Thérèse, quand elle 
considérait que les pécheurs commettaient leurs abominations 
dans Dieu. Nous ne voyons pas Notre -Seigneur, mais nous 
sommes averties par la foi qu'il est présent, en toutes choses, 
par présence, par essence et par puissance; de [dus, qu'il ré- 
side en nos cœurs d'une façon particulière par assistance et par 
grâce. Mais, hélas! mon Dieu, nous sommes aveugles, et parce 
que nous ne vous voyons pas, nous perdons facilement le sou- 
venir de votre divine présence! Que faire à cela, mes chères 
fdles, sinon vivifier souvent notre foi que Dieu est présent par- 
tout, et que rien n'arrive au monde que par l'ordre de sa divine 
Providence qui régit tout ce monde selon son bon plaisir. 

Une âme attentive à celle vérité ne sera jamais en perturba- 
tion. Eh bien ! dira-t-elle, je sais que Dieu m'est présent , qu'il 
est plus dans moi que moi-même; je sais qu'il gouverne toutes 
choses, et que son œil a soin de tout. Je sais que rien n'arrive 
au ciel ni en la terre qu'il ne l'ordonne ou permette. Voilà, si 
les eaux du lac s'enflent et submergent le monastère, je sais 
que Dieu m'est présent el qu'il permet cette inondation pour 
quelque fin qu'il appartient à sa Providence de savoir, pour- 
quoi me troublerai-je? Dieu, vous gouvernez les ondes, le 
ciel et la terre; si vous voulez que je sois noyée ou brûlée, je 
m'y conforme de tout mon cœur, sans m'enquérir pourquoi vous 
le faites; mais j'adore et révère, en silence d'esprit, tous vos 
secrets jugements. La peste vient de ravager tout ; cette âme 
attentive à Dieu dira : Seigneur! vous êtes avec moi; vous savez 
bien me conduire; si c'est votre volonté que je meure de ce 
mal, que votre saint Nom soit béni! j'accepte voire ordonnance 
(nonobstant toutes les résistances de ma chair), de toutes les 
forces de mon âme et de l'étendue de mon cœur. Mais, une 



^^ 









■ 



330 OEUVRES DE SAINTE CHANTA L. 

Sœur que j'aime bien et qui est fort utile au monastère, meurt, 
j'en pleure un peu, cela ne veut rien dire, c'est la nature, 
l'inclination et la compassion, et une certaine condition de 
l'esprit humain qu'il est impossible d'empêcher; puis l'Écriture 
dit : Pleure un peu sur ton frère trépassé; car, nonobstant mes 
larmes, ennuis et soupirs, l'âme, en la supérieure partie, de- 
meure coite et tranquille auprès de Dieu, toute soumise à sa 
volonté. 

Qui donnait cette grande douceur et égalité à notre Bienheu- 
reux Père? C'était l'attention à cette divine présence qui lui fai- 
sait tout recevoir avec paix et tranquillité de cœur; c'était qu'il 
recevait ces choses-là comme si Notre-Seigneur l'eût regardé, et 
que, de sa propre main, il les lui eût données; si que, lors- 
qu'on lui disait de fâcheuses nouvelles, il n'en était point ému, 
parce que, étant attentif à Dieu , il ne pouvait rien refuser de 
tout ce que lui présentait cette main adorable. Si on lui appor- 
tait la nouvelle de la mort de quelqu'un de ses parents ou 
amis, aussitôt il regardait cet événement en la volonté de Dieu 
et s'y conformait soudain, disant : Seigneur, je me tais et je 
n'ouvre point la bouche, parce que c'est vous qui avez fait cela. 
Lui imposait-on des blâmes, lui faisait-on tort, lui disait-on des 
injures, il supportait tout cela patiemment, regardant le tout 
en Dieu; après, on le voyait avec la même sérénité de visage 
et autant de tranquillité. Pour moi, je l'admirai à la mort de 
madame sa Mère, qu'il aimait uniquement; il reçut cette perte 
avec une résignation digne de lui, et m'écrivit : « Parce que le 
Seigneur l'a fait, je me suis tu et n'ai pas ouvert la bouche 
pour dire un seul mot; car c'est la main paternelle de notre 
Dieu qui a donné ce coup! » Voilà, mes chères filles, les 
fruits de la présence de Dieu; et, en somme , c'est par là que 
s'acquièrent les solides vertus. 

Je pensais l'autre jour, que l'un des désirs les plus pressants 
que je pouvais avoir était de voir nos Sœurs travailler fortement 






ENTRETIENS. 331 

pour l'acquisition des solides vertus. Il n'y a point pour cela de 
plus grands moyens que le saint recueillement et l'attention à 
Dieu, voire, il n'y en a point d'autre, au moins pour qui voudra 
de la vraie vertu; car, pour certaines vertus apparentes, nous 
n'en voudrions point céans, et ce n'est pas de celles-là dont je 
parle, ains de celles que notre Bienheureux Père nous a ensei- 
gnées. 

Or sus, je parle toujours, et nos Sœurs ne disent mot. Dites- 
moi quelque chose, mes chères fdles, que j'apprenne aussi ua 
peu de vos bons sentiments, que Dieu veuille bénir. 



ENTRETIEN XXXII 



SUR TROIS MANIERES DE FAIRE L ORAISON ET SUR LA SIMPLICITE. 

Mes chères filles, pour nous bien disposer à faire l'oraison, 
il nous faut faire souvent des retours de notre esprit à Dieu, 
considérant sa bonté, son amour, sa grandeur et majesté infinie, 
nous tenant dans un profond respect en sa divine présence. Il, 
faut bien préparer ses points à méditer. 

Il y a trois façons de faire l'oraison : 

La première se fait en nous servant de l'imagination, nous 
représentant le divin Jésus en la crèche, entre les bras de sa 
sainte Mère et du grand saint Joseph; le regardant entre un 
bœuf et un àne; puis voir comme sa divine Mère l'expose dans 
la- crèche, puis comme elle le reprend pour lui donner son lait 
virginal, et nourrir ce Fils qui est son Créateur et son Dieu. 
Mais il ne faut pas se bander l'esprit à vouloir, sur tout ceci, 
faire des imaginations particulières, nous voulant figurer comme 
ce sacré Poupon avait les yeux et comme sa bouche était faite; 






332 OEUVRES DE SAINTE CHANÏAL. 

ains nous représenter tout simplement le mystère. Cette façon 
de méditer est bonne pour celles qui ont encore l'esprit plein 
des pensées du monde, afin que l'imagination, étant remplie de 
ces objets, rechasse toute autre pensée. 

La deuxième façon, c'est de nous servir de la considération, 
nous représentant les vertus que IVotre-Seigneur a pratiquées : 
son humilité, sa patience, sa douceur, sa charité à l'endroit de 
ses ennemis, et ainsi des autres. En ces considérations, notre 
volonté se sentira toute émue en Dieu et produira de fortes 
affections, desquelles nous devons tirer des résolutions pour la 
pratique de chaque jour, tâchant toujours de battre sur les pas- 
sions et inclinations par lesquelles nous sommes le plus sujettes 
à faillir. 

La troisième façon, c'est de nous entretenir simplement en la 
présence de Dieu, le regardant des yeux de la foi en quelque 
mystère, nous entretenant avec lui par des paroles pleines de 
confiance, cœur à cœur, mais si secrètement, comme si nous 
ne voulions pas que notre bon Ange le sût. Lorsque vous vous 
trouverez sèche , qu'il vous semblera que vous ne pourrez pas 
dire une seule parole, ne laissez pas de lui parler, et dites : 
« Seigneur, je suis une pauvre terre sèche, sans eau; donnez à 
ce pauvre cœur votre grâce ! » Puis demeurez en respect en sa 
présence , sans jamais vous troubler ni inquiéter pour aucune 
sécheresse qui puisse arriver. Cette manière d'oraison est plus 
sujette à distraction que celle de la considération, et si nous 
nous rendons bien fidèles, Notre-Seigneur donnera celle de 
l'union de notre âme avec Lui. Que chacune suive le chemin 
auquel elle est attirée. 

Ces trois sortes d'oraisons sont très-bonnes; que donc celles 
qui sont attirées à l'imagination la suivent, et de même celles 
qui le sont à la considération et à la simplicité de la présence 
de Dieu; mais, néanmoins, pour cette troisième sorte, il faut 
bien se garder de s.'y porter de soi-même, si Dieu ne nous y 



ENTRETIENS. 333 

attire. Que si quelqu'une était attirée à quelque chose d'extraor- 
dinaire , elle le doit dire à la supérieure , et puis faire ce qu'elle 
lui dira. 

Votre demande n'est pas hors de propos, ma chère fille; il 
peut bien arriver qu'une personne soit si contente qu'elle ne 
pense pas à s'humilier; mais il arrivera que Dieu retirera la 
consolation, et alors il faudra que l'âme s'humilie; mais de quoi 
faudra-t-il qu'elle s'humilie? De ce qu'elle ne s'est pas humiliée, 
et Dieu permettra qu'elle commette des grands manquements 
pour la faire rentrer en soi. 

Il est requis d'être grandement simple en toutes choses, et 
marcher à la bonne foi, sans jamais réfléchir en quoi on nous em- 
ploie, ni sur ce que l'on dira ou pensera si nous faisions telle 
chose ou en disions une telle; mais, aller, dis-je, simplement 
et ne regarder que le bon plaisir de Dieu en tout et incessam- 
ment, soit qu'on nous emploie aux offices bas ou aux grands, à 
quelque chose qui nous mortifie, comme à quelque chose qui 
nous récrée, penser que nous devons être satisfaits de tout, en 
tout et partout, parce qu'en tout et partout nous pouvons avoir 
Dieu et trouver Dieu. J'ose vous promettre que si vous êtes bien 
fidèles à cette simplicité, ne cherchant jamais que Dieu en quoi 
que vous fassiez ou que vous souffriez, vous acquerrez en six 
moi6 la paix du cœur, ce don si désirable, si aimable, et si fort 
profitable à nos âmes. 

Oui, mes filles, allez au réfectoire pour Dieu, comme vous 
allez à l'Office pour son amour et pour le louer, dressant votre 
intention de vouloir le glorifier, autant dans une action comme 
dans l'autre, parce que vous allez à toutes deux par obéissance 
et pour accomplir son bon plaisir. 

Voici ce qui m'est tombé en mains, tenant nos constitutions, 
les ouvrant et serrant : « Quelles soient humbles, douces , cor- 
diales et franches entre elles. » Il faut donc être grandement 
cordiales et franches, nous communiquant nos petits avantages 



334 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

spirituels en la manière que j'ai dit ailleurs, avouer que nous 
sommes dans l'état d'une douce et sainte consolation, lorsqu'on 
nous Je demande; ou bien dire tout simplement que nous 
sommes en sécheresse , mais que nous faisons comme on nous 
a appris, n'ayant pu avoir l'oraison de jouissance, nous avons 
fait celle de patience; ou bien encore, confesser librement 
qu'un point de la prédication ou de la lecture de table nous a 
bien touché le cœur, et ainsi être comme de petits enfants les 
unes avec les autres. Voyez- vous les petits enfants, lorsqu'ils 
ont à faire quelque chose, comme ils s'appellent l'un après 
l'autre? Oui, mes chères novices, il faut être ainsi, ne le ferez- 
vous pas, et toutes nos professes aussi? Agissez avec la même 
simplicité et confiance envers Notre-Seigneur qu'un saint reli- 
gieux qui cachait le saint Enfant Jésus lorsqu'il ne lui accordait 
pas ce qu'il désirait, et ne le sortait qu'il n'eût obtenu la grâce 
qu'il en désirait. 



ENTRETIEN XXXIII 

sur l'oraison et la mortification. 

Mon Dieu! je n'ai point d'autre dessein ni désir, sinon que 
l'on se tienne coi et tranquille auprès de Notre-Seigneur pen- 
dant l'oraison, et que celles qui commencent à la faire se ser- 
vent de l'imagination, parce que, ordinairement, elles ont 
l'esprit rempli du monde, de leurs parents et autres vanités. 
Quand elles méditent les mystères de la Passion, qu'elles impri- 
ment vivement en leur esprit les tourments que Notre-Seigneur 
a soufferts pour nous; comme, par exemple : quand elles con- 
sidèrent la flagellation , il faut qu'elles se représentent le mystère 



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ENTRETIENS. 335 

comme si elles étaient au lieu même; par cette imagination, 
bien empreinte en leur esprit, elles en arracheront les peines 
et les soucis des choses de la ferre. 

Mais quand les âmes commencent à s'avancer, on les doit 
conduire avec une vérité plus grande, qui est que le Seigneur 
ne souffre plus, mais qu'il a souffert, leur faire dire des paroles 
sur ce qu'il a pàti pour l'amour de nous, et demeurer en cette 
simple pensée. Mais, si Dieu nous occupait au commencement 
de l'oraison, il n'est pas besoin d'aller chercher notre point, 
ains il se faut tenir simplement auprès de lui sans tant faire tra- 
vailler l'imagination, ni faire de grands discours, car, pour l'or- 
dinaire, cela empêche de tirer de bonnes affections, ce qui est 
pourtantla vraie oraison ; en somme, les considérations ne se font 
que pour émouvoir notre affection. Or, il se trouve quelquefois 
que l'àme s'occupe sur quelques-uns des attributs divins, comme, 
par exemple : de la grandeur, de la honte et de la puissance, et 
ainsi des autres; il faut avoir soin de marcher en cette voie, 
tandis que Dieu y appelle. Mais, lorsqu'il soustrait cette vue 
simple et amoureuse, l'àme se trouve toute refroidie et avec des 
oppressions de cœur; il faut alors qu'elle ouvre la porte aux 
paroles d'amour et de soumission, et d'autrefois, d'adoration 
et d'acquiescement à sa divine volonté. Quand nous méditons la 
flagellation, et que nous voyons Notre-Seigneur souffrir ce 
cruel supplice, il faut dire : « mon Seigneur! comment 
avez-vous pu vous abaisser à souffrir ces coups de fouet?... » 
Puis, si vous sentez votre affection émue à celle seule parole , il 
se faut arrêter là; et, après, quand l'affection est passée, il en 
faut dire d'autres, toujours selon l'attrait. 

Il y a des âmes qui vont avec tant d'empressement et d'avi- 
dité à l'oraison, que c'est un grand plaisir de les voir; elles 
s'échauffent tellement es discours, qu'elles ne se donnent pas 
quasi le temps de respirer. Elles disent avec tant d'affection : 
« Hé! Seigneur!.. » qu'il semble qu'elles se veulent fondre et 



I 

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336 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

anéantir devant Lui. Il ne faut pas faire cela , mais faire l'oraison 
avec beaucoup de tranquillité et douceur. Quand nous y entrons 
il faut se prosterner en esprit d'humilité devant Notre-Seigneur, 
prendre notre point doucement, jusqu'à ce que notre affection 
soit émue; et ne se faut jamais étonner, si nous n'avons pas de 
sentiments en l'oraison, car ce n'est pas ce que Dieu demande 
de nous; mais, oui bien, que nous soyons douces, tranquilles 
et humbles. Si donc, au sortir de l'oraison, nous ne sentons 
point d'affection, il faut dire à Notre-Seigneur : « Il est vrai, ô 
mon Dieu! que je ne sens point d'affection, si ne Iaisserai-je 
point d'être grandement douce parmi nos Sœurs »,... et sortir 
de l'oraison avec cette affection de douceur; et, ainsi faisant, 
bien que nous n'ayons point de consolation en l'oraison, nous 
ne laisserons pas d'être fort douces et tranquilles. Il faut parler 
à Notre-Seigneur fort familièrement, cœur à cœur, et si douce- 
ment que notre bon Ange ne l'entende pas. 

Dites-vous, ma fille, quand vous avez fait quelques manque- 
ments, s'il serait bon d'y pensera l'oraison pour vous en humi- 
lier? Oui, vous le pouvez faire, mais cela très-simplement; car, 
si vous vouliez regarder par le menu vos manquements et les 
personnes contre qui vous les avez commis, il serait en danger 
qu'au lieu de parlera Dieu, vous parlassiez aux créatures, et 
cela vous distrairait. Il suffit de lui dire : « Hé! Seigneur! vous 
savez ma misère » !... puis s'arrêter là, car il la sait prou, sans 
que nous la lui représentions par le menu. 

Vous dites, ma chère fille, s'il ne faut pas écouter parler 
Notre-Seigneur dans notre cœur? O Jésus! oui, je vous le con- 
seille; et, après que vous aurez un peu discouru sur votre point, 
il faut l'écouter, car c'est par là qu'il vous donnera de bons 
désirs de le servir. 

Si on faisait l'oraison, dites-vous, ma fille, sans savoir ce 
qu'on y fait et les affections que l'on y a? O dà! il ne faut pas 
faire comme cela, nous perdrions le temps inutilement. Nous 









ENTRETIENS. 337 

devons toujours savoir à quoi nous nous sommes occupées, et 
quelles affections Dieu nous y a données, au moins en la vo- 
lonté, car il ne faut jamais s'arrêter au sentiment. Nous ne 
devons jamais sortir de l'oraison sans faire de bonnes et effi- 
caces résolutions, c'est-à-dire qu'il faut qu'elles produisent 
des œuvres, car, autrement, il ne nous servirait de rien d'en 
faire. 

Il faut que vous sachiez, mes chères fdles, que l'oraison 
doit être tellement suivie de la mortification , qu'en même 
temps que nous avançons en l'oraison, nous avancions à la mor- 
tification; et, du même pas que nous y irons, aussi avance- 
rons-nous à l'oraison; j'en reviens toujours là. Il faut que la 
mortification soit la planche pour entrer à l'oraison; quoique ce 
soit à l'oraison où nous recevons de bonnes inspirations, c'est 
toujours par le moyen de la mortification que cela nous arrive. 
Nous devons être telles hors de l'oraison, que nous désirerions 
être pendant icelle. Il faut avoir grand soin, parmi la journée, 
de tenir notre esprit en Dieu, de le vider de toute inutilité, sur- 
tout de ce dont nous n'avons que faire, parce que, quand nous 
le laissons se dissiper, nous le rendons inhabile d'être uni à 
Dieu et de faire l'oraison. 

Je vous conseille fort, mes chères filles, l'oraison cordiale, 
c'est-à-dire qui ne se fait point de l'entendement, ains du cœur. 
Elle se pratique en cette sorte : quand nous sommes abaissées 
devant Dieu et mises en sa présence, ne forçons point notre 
cerveau pour faire des considérations; mais servons-nous de 
nos affections, les excitant autant qu'il nous sera possible; et, 
quand nous ne pouvons pas les exciter par des paroles inté- 
rieures, nous nous devons servir des vocales, comme celles-ci : 
Je vous rends grâce , ô mon Dieu ! de ce que votre bonté permet 
que je sois ici, devant votre face, moi qui ne suis qu'un néant. 
Une autre fois : O mon Seigneur! faites-moi la grâce d'ap- 
prendre à vous parler, car je préfère ce bonheur à tout autre. 






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338 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Enfin, pour l'oraison, il y faut aller avec beaucoup de simpli- 
cité; mais, pour celles qui prennent Notre-Seigneur au Jardin 
des. Olives, elle mènent jusqu'au Calvaire; je leur conseille de 
s'arrêter, parce qu'elles font bien du chemin en peu de temps 
et vont trop vite. 

Or, pour l'imagination, elle est bonne pour les âmes embar- 
rassées; c'est un bon moyen de les divertir de cet embarras et 
des choses inutiles. Il y en a qui ne peuvent rien faire à l'orai- 
son que de se tenir avec un grand honneur et respect devant 
Dieu, et cette oraison est bonne; d'autres ont mille sortes de 
pensées et sentiments mauvais; cela est pâtir et souffrir, et ne 
laisse pas d'être une oraison. D'autres encore ont beaucoup de 
distractions; il faut qu'elles aient bonne patience; et, pourvu 
que la volonté n'y soit point, l'oraison ne laisse pas d'être bonne. 
Enfin, il y en a d'autres qui vont à l'oraison et trouvent Notre- 
Seigneur comme elles veulent, et font tout ce qu'elles désirent 
avec lui; cela est l'oraison de repos, où il y a plus à jouir qu'à 
souffrir. Celles qui sont lâches à l'oraison prennent leur ruine 
par la racine; certes, il faut avoir un soin tout particulier pour 
combattre la lâcheté, car elle porte un grand préjudice à l'âme. 
Etre fille d'oraison, c'est beaucoup l'aimer, être fidèle à s'y 
préparer, être grandement ponctuelle à observer toutes les cir- 
constances qu'il faut pour la bien faire, être fidèle à rejeter 
toutes les distractions qui nous y arrivent. Voilà ce que c'est 
qu'être fille d'oraison. 



ENTRETIENS. 



33Î) 



ENTRETIEN XXXIV 



SUR LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR ET l'oRAISON. 

Nous allons célébrer de grandes fêtes. Nous allons faire com- 
mémoration de la Passion du Sauveur; tâchons de nous y pré- 
parer par une grande pureté de cœur. Dieu a envoyé le trésor 
du grand jubilé à son peuple, faisons notre possible pour le bien 
gagner selon son bon plaisir. Regardons notre Sauveur dans 
l'excès de ses souffrances et dans l'excès de son amour; tenons 
nos cœurs toujours là dedans, afin que ce divin Époux leur 
communique et leur donne force pour souffrir les choses que sa 
main adorable leur enverra. Mais, hélas! toutes nos souffrances 
ne sont que des vétilles auprès de celles du Sauveur; aussi, sa 
paternelle bonté voit bien la faiblesse de nos épaules, qui ne 
peuvent pas porter de plus grands faix, en quoi nous avons 
grand sujet de nous humilier, de voir notre Seigneur et Maître, 
qui souffre tant et endure tant pour notre amour, et nous ne 
pouvons comme rien faire pour lui. Nous le verrons, cette sainte 
semaine prochaine, sur l'arbre de la croix, consumé pour notre 
amour, ouvrir toutes ses veines, et donner tout son sang pour 
nous laver, ouvrir son Cœur pour nous y loger, incliner la 
tète pour nous baiser d'un baiser de paix, de grâce et de 
vie éternelle. Enfin nous le verrons, comme un aimant sacré, 
qui attire à soi toutes nos iniquités [pour en porter la peine et 
les effacer]. Il s'est donné tout à nous; donnons-nous donc tout 
à lui, et lui rendons grâces des bienfaits qui nous viennent par 
ses douleurs. Faisons profit des moyens qu'il nous présente pour 
commencer tout de bon à batailler sous l'étendard de la sainte 
croix. Faisons, pendant nos solitudes, de bonnes et fermes ré- 
solutions pour notre amendement, et sa bonté nous bénira. 
C'est une bonne finesse pour l'oraison, que la simplicité avec 



340 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Dieu; car, par cette voie, l'àme se conforme et se rend sem- 
blable, en quelque façon, à son Dieu, qui est un esprit fort 
pur, très-saint et très-simple. Bienheureuses sont lésâmes qui se 
laissent entièrement conduire à l'attrait de Dieu, le suivant en 
simplicité de cœur, retranchant à leur esprit toute curiosité, 
multiplicité, réplique, dictinction ou désirs de se voir soi- 
même, suivant fidèlement et en simplicité de cœur leur attrait. 
Mais, c'est un grand malheur, que bien souvent nous voulons 
spéculer, et Dieu veut que nous ne fassions qu'aimer sa souve- 
raine Bonté, nous laissant simplement et entièrement comme 
un pauvre petit enfant tout nu entre les bras et sur le sein de sa 
très-chère mère. 

Ma fille, quand les distractions sont importunes et ne s'en 
vont point, quoique vous les repoussiez, il faut alors faire l'orai- 
son de patience et dire humblement notre Pater, ou quelques 
paroles amoureuses, comme : Mon bon Seigneur! vous êtes le 
seul appui de mon âme, vous êtes ma quiétude, ma consolation 
et mon unique repos; encore que je cesserai de vivre, je ne ces- 
serai point pourtant de vous aimer, moyennant votre sainte 
grâce. Il faut ainsi exciter son cœur, sans attendre que Dieu 
nous mette le lait ou le miel en la bouche, pour parler à sa 
Honte, car il veut que nous nous aidions nous-même. Quand 
l'âme est si fort accablée qu'elle ne sait presque où se mettre, 
ni quelle mine tenir, et cela, non tant pour les pensées volages 
que pour une rude et âpre sécheresse qui lui ôte quasi tout 
pouvoir d'agir, alors Dieu la fait souffrir d'une manière bien 
plus haute; elle doit faire l'oraison de révérence, de soumission 
et souffrance, de conformité, de pauvreté d'esprit, se tenant 
devant Dieu comme une pauvre devant son souverain libérateur. 
Je suis, ômon Seigneur! doit-elle dire, une terre sèche, toute 
hàlée et crevassée par la véhémence de la bise et du froid ; 
mais, vous le voyez, je ne vous demande plus rien, vous 
m'enverrez, quand il vous plaira, et la rosée et la chaleur. 






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ENTRETIENS. 341 

Il ne faut jamais aller dire à ces Pères de religion , à qui l'on 
parle quelquefois : Je ne fais rien en l'oraison; car celles qui 
sont conduites par cette voie d'amoureuse simplicité, ne font 
rien en agissant, mais elles font bien en jouissant. Lorsque Dieu 
tire l'âme pour la faire reposer sur son sein amoureux, il ne la 
faut jamais divertir de là, et ceux qui le font ne savent pas le 
dommage qu'ils portent à celte âme et le déplaisir qu'ils font à 
Dieu. Oh! tous ceux qui sont à genoux ne font pas l'oraison ! Il 
faut avoir l'esprit bien pur et dénué de tout ce qui n'est pas 
Dieu pour faire une bonne oraison. L'arrêt de l'esprit en Dieu 
est la plus utile occupation que les filles de la Visitation puissent 
avoir. Elles ne se doivent point soucier des considérations, con- 
ceptions, imaginations et spéculations des autres, bien qu'elles 
les doivent honorer comme des choses de Dieu et qui condui- 
sent à Dieu même; il leur doit suffire d'être avec Dieu en la sim- 
plicité de leur cœur. Je ne blâme point celles qui considèrent, 
au contraire, je vous dis souvent, mes frès-chères Sœurs, qu'il 
nous arrive de grands maux faute de considérer nos obliga- 
tions, ce que Dieu a fait pour nous ; mais, ce que je blâme, ce 
sont les âmes que Dieu attire à lui, par une grande simplicité, 
lesquelles, néanmoins, ne se peuvent tenir là, ains veulent tou- 
jours quelque autre chose. Et d'autres aussi, qui ont l'esprit 
subtil et qui s'efforcent de faire, en leurs méditations, des 
recherches, lesquelles ne sont pas moins curieuses qu'inutiles. 
Les considérations que je loue, c'est de considérer que Notre- 
Seigneur est mort pour nous, qu'il nous prépare son éternité, 
qu'il est avec les hommes, au Très-Saint Sacrement, jusqu'à la 
consommation des siècles : les quatre fins de l'homme, l'excel- 
lence des vertus et de la vie religieuse, de la vanité du monde, 
tout cela porte coup. 

Les considérations que je blâme dans les filles de la Visita- 
tion, et dont je n'aime pas qu'on se serve en l'oraison, c'est, 
par exemple, considérer comme l'étoile conduisit les trois Rois 









■ 






342 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour adorer l'Enfant Jésus, vouloir penser ce que c'est qu'étoile , 
en quel ciel elles sont colloquées, d'où elles tirent leur lumière, 
si elles ont un mouvement local, ou si elles sont immobiles, de 
quelle grandeur elles sont, si celle qui conduisit les Mages était 
naturelle ou miraculeuse, et semblables. Quelques âmes pour- 
raient penser utilement à cela pendant le silence, pour en tirer 
de bonnes et dévotes conceptions; mais, pour l'oraison, mes 
chères Sœurs, n'employons pas si mal notre temps, ne parlons 
point avec les étoiles; faisons plutôt quelque acte d'action de 
grâce au Père éternel de ce que toutes choses : le ciel, la terre, 
les étoiles, et toutes les créatures, honorent et servent son ado- 
rable fils Jésus. Puis, suivons l'étoile de l'inspiration et attrait 
divin qui nous appelle à la crèche, et allons-y adorer et aimer 
l'Enfant Jésus et nous offrir à lui. Toutes ces imaginations à 
l'oraison sont bonnes, et nécessaires aux grands esprits qui s'em- 
ploient à l'étude et prédication; mais, à nous autres, petites 
femmelettes, il nous faut peu de science et beaucoup de sim- 
plicité, d'humilité et d'amour. 

II ne faut pas tant mettre de peine à se défaire de ses imper- 
fections, qu'à acquérir et établir en son cœur les solides ver- 
tus : la profonde humilité, la douceur et simplicité, le support 
du prochain, le respect cordial. C'est une excellente pratique 
d'aller à Dieu par actions de grâces du bien que nous faisons, et 
le faire avec une douce confusion; et, quand on a quelques 
difficultés, il est toujours mieux d'aller à Dieu tout simplement. 

Ma chère Sœur, toute bonne oraison est celle qui se produit 
et se conserve par la mortification; j'aimerais mieux une fille 
qui irait par le chemin ordinaire des considérations et qui serait 
bien fidèle à l'observance, qu'une autre qui serait ravie vingt 
fois le jour, et qui ne s'adonnerait pas tant à l'obéissance ni à la 
mortification d'elle-même. L'on ne peut pas beaucoup dire de 
l'oraison, en commun, d'autant que chacune a son attrait par- 
ticulier; toutefois, on peut dire ceci, qu'il ne se faut pas arrê- 



I 



ENTRETIENS. 343 

1er aux goûts, ni sentiments qui se reçoivent, si l'on n'en tire 
ces trois fruits : la mortification et remise entière de soi-même 
entre les mains de Dieu et de l'obéissance, la profonde humilité, 
et la sainte simplicité. Celle qui voit qu'elle tire ces trois fruits 
avec la bonne observance de ce qu'elle a vu, qu'elle suive son 
chemin, il est bon, et elle n'en demeurera pas là, ains ira tou- 
jours croissant si elle est fidèle à correspondre à Dieu. 

L'on voit quelquefois des âmes qui voudraient toujours être 
unies à Dieu ; mais sont-elles humbles et simples? si on les con- 
trarie, le supportent-elles patiemment? sont-elles indifférentes 
à quoi on les emploie? Certes, si cela n'est, je leur conseille de 
tout mon cœur de se désabuser; car, tout recueillement qui ne 
produit pas ce fruit est amusement de l'amour-propre, conso- 
lation provenant de la nature ou du malin esprit. L'on en voit 
aussi qui ont un grand attrait à l'oraison, et sont fort attirées à 
l'humilité et simplicité avec Dieu; pour connaître si leur union 
est bonne, il faut les faire sortir de l'oraison, leur faire faire 
quelque chose que l'on sait qui leur répugne puissamment, leur 
donner quelque obéissance âpre , rude et difficile ou leur faire 
quelque forte humiliation. Si elles supportent cela humblement, 
doucement et sans dire mot, certes, il les faut laisser marcher, 
car elles vont bien; si, au contraire, elles murmurent, ou font 
des répliques volontaires (car par soudaineté elles pourraient 
bien dire quelque mot ou faire quelque action où il n'y aurait 
pas grand mal) , mais si cela continue et qu'elles fassent ce qu'on 
leur enjoint avec chagrin, certes, elles sont unies, non avec 
Dieu, mais avec elles-mêmes; enfin, l'on connaît l'ouvrier à la 
besogne. Il faut recevoir les goûts quand Dieu nous les donne, 
nous humiliant beaucoup, et nous anéantissant en notre misère; 
et, au partir de là, en jouir en simplicité, et en tirer fidèlement 
les fruits pour les rendre au Seigneur, qui ne nous donne ces 
talents à autre fin. 

Ma fille, il advient quelquefois que l'on va à l'oraison après 



344 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

avoir été tout le jour dissipée et sans recueillement; ce n'est 
pas merveille si l'on y est distraite, car on le mérite bien : on 
suit ses inclinations, on est revêche à l'obéissance; on n'est ni 
douce , ni condescendante envers le prochain , et l'on va hardi- 
ment à l'oraison pour se tenir unie à Dieu , et avoir des conso- 
lations et douceurs : si l'on trouve la porte fermée, la pièce est 
bien mise. La perfection ne consiste point aux goûts et senti- 
ments, mais en une entière mortification età avoir une résolution 
ferme et invariable d'être toute à Dieu, ayant un courage de 
longue haleine, c'est-à-dire une généreuse persévérance à se 
mortifier et à se surmonter, renonçant à tout, sans relâche : il 
est impossible d'être parfaite sans cela. Nous vivons trop et 
nous arrêtons trop aux sentiments, qui ne sont pas pourtant le 
plus précieux. 

Dieu! que la simplicité est admirable, et qu'une âme qui 
marche simplement, marche assurément! Quand il semble que 
tout est perdu, que tout est renversé sens dessus dessous, c'est 
alors qu'il faut, comme Abraham, espérer contre l'espérance, 
et se confier que Dieu pourvoira et aura soin de tout, et 
demeurer ainsi en paix et en repos dans la douce Providence 
de Dieu. 

Nous ne vivons pas assez selon les vérités de la foi, nous ne 
sommes pas assez généreuses ; nous faisons les enfants et les 
peureuses; de quoi, je vous prie, avoir peur? La foi nous 
enseigne que rien n'arrive sans la permission de Dieu, et qu'il 
a soin de tous, plus que les pères de leurs enfants. Il a dit : 
Quand bien même la mère oublierait son enfant, je ne vous 
oublierai point. Si nous vivions selon cette vérité , comment 
est-ce que nous aurions peur de quelque chose? Eh bien! «si 
nons voyons un fantôme, ne faut-il pas le souffrir? Nous 
tuera-t-il sans la permission de Dieu ? Nenni. — Et puis, nous 
autres, mes chères filles, nous devons être tellement aban- 
données à la volonté de Dieu, en tous les événements, que 






ENTRETIENS. 345 

nous devons toujours acquiescer de bon cœur à tout ce qu'elle 
permet, tellement que si Dieu voulait qu'un esprit fût jour et 
nuit après nous, et que nous mourussions, ou devinssions folles 
de peur, nous le devons aussi vouloir sans résistance. Je sais 
bien que la partie inférieure frissonne, et qu'elle nous remplit 
de crainte; mais il faut bien faire valoir la raison, nous tran- 
quillisant en la divine volonté. Bienheureuse est l'àme de qui 
Dieu prend soin, car elle fera un grand chemin; et, pour cela, 
il lui donnera de grandes occasions de s'avancer, de la géné- 
rosité à les entreprendre, comme aussi la fidélité pour les pour- 
suivre, et une grâce spéciale pour persévérer; mais pendant 
que Dieu ne nous conduit pas de la sorte, faisons notre besogne, 
je veux dire, tâchons de prendre l'esprit de la règle qui est 
caché sous l'écorce. Pour l'acquérir, tenons-nous au pied de la 
lettre, dans nos observances, et croyez que cela est ce que 
Dieu veut de vous. 

Les filles de la Visitation doivent beaucoup penser à Dieu, 
peu à elles-mêmes, et point du tout au monde. Marcher en la 
présence de Dieu, c'est marcher dans les sentiers de son bon 
plaisir, et non par la voie de la chair, de l'esprit humain et de 
l'amour-propre , dans l'estime de soi-même, de son jugement 
et volonté, mais dans la voie de la divine volonté, perdant leur 
intérêt, jugement et volonté propres, dans la volonté de Dieu. 

La sainte crainte de Dieu dans une âme est un indice des 
plus certains du salut éternel, et que l'on est dans la prescience 
de Dieu pour être des élus. Toutes les actions du juste louent 
Dieu; au contraire, toutes les propres volontés, convoitises, 
l'offensent et le déshonorent, et toutes les mortifications et pra- 
tiques des vertus l'honorent. Oh! que grande et.désirable est 
la gloire que Dieu donne aux bons, et que grande et redoutable 
est la peine qu'il donne aux méchants ! 

Dieu donne quelquefois des insinuations à l'àme, lui faisant 
connaître quelque vérité, comme quand une personne parle à 










■ 






346 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

une autre, à laquelle il veut bien imprimer ce qu'il désire 
qu'elle sache; ainsi, Dieu insinue par ses lumières, une claire 
connaissance de ce qu'il veut nous faire savoir, laquelle demeure 
incomparablement mieux en l'esprit qu'une autre connaissance 
acquise par plusieurs discours ou considérations de l'entende- 
ment. Insinuer, c'est donc faire voir son désir, éclaircir un 
doute, ou bien enseigner à l'âme quelque chose qu'elle ne sa- 
vait pas; cela étant un don de Dieu est grandement profitable à 
l'âme, et lui sert plus que beaucoup de raisons que les créatures 
ou son propre esprit lui pourraient faire apercevoir. 

Une personne à laquelle Dieu fait des grâces à l'oraison doit 
prendre garde de les accompagner de la vraie mortification et 
de l'humilité, car c'est pour cela principalement que Dieu les 
donne; si elle ne le fait pas, ces grâces ne dureront pas, ou ce 
ne sont que des illusions. Nous n'entendons pas ce que c'est 
que l'essence de la vraie oraison, qui n'est autre que d'être 
toujours prête à recevoir toutes sortes d'obéissances, et tenir 
notre âme unie à la volonté de Dieu, autant qu'il nous est pos- 
sible. Voilà en quoi consiste la vraie oraison , et non pas à être 
toujours en un coin, en douceur et bien recueillie; ce n'est pas 
cela que Motre-Seigneur regarde, mais le cœur, et si nous som- 
mes prêtes à laisser faire tout ce que l'on voudra de nous. L'âme 
qui peut dire en vérité qu'elle est toujours disposée à tout ce 
qu'on voudra et à ce qu'on lui commandera, peut dire aussi en 
vérité qu'elle est toujours en oraison. Il ne faut pas toujours 
être à genoux pour faire l'oraison, on la peut faire en pétrissant, 
en balayant. Pour moi, j'ai plus de consolation à voir une Sœur 
faire une pratique d'exactitude à l'obéissance, que si je la voyais 
ravie et être moins observante. 

Il est impossible qu'une âme vraiment, humble croie les 
louanges et le bien qu'on dit d'elle, parce que la lumière de 
Dieu lui fait connaître l'excellence des vertus; et plus elle 
s'avance, plus elle voit la pureté que doivent avoir les âmes qui 






ENTRETIENS. 347 

tendent à la perfection , si bien que les moindres impuretés 
[imperfections] lui paraissent fort grandes; et lorsque l'Esprit- 
Saint retire la lumière qu'il lui donne et les secours sensibles, 
elle ne voit en soi qu'imperfections et misères. 

Être fille delà Visitation, c'est mépriser l'honneur et estimer 
le mépris, non un mépris recherché et désigné, mais humble- 
ment accepté quand Dieu l'envoie ou le permet. 



ENTRETIEN XXXV 

SUR LA PATIENCE A SUPPORTER LES DELAISSEMENTS A l' ORAISON. 

Il faut souvent user de cette pratique d'abnégation intérieure, 
de demander à Dieu, dans tous nos exercices, la parfaite nudité; 
mais quand il nous arrivera quelque autre trait d'amour, d'union 
avec Dieu, de confiance en sa bonté, il faut s'y bien exercer, en 
user fidèlement, sans les troubler ou interrompre pour vouloir 
pratiquer l'abnégation. Tout ce que doivent prétendre celles 
qui commencent à s'adonner à l'oraison, doit être de travailler a 
se résoudre et disposer, par tous les efforts d'esprit et de cœur 
imaginables, de conformer leur volonté à celle de Dieu, parce 
qu'en ce point seul consiste la plus haute perfection que l'on 
puisse obtenir dans la vie spirituelle. Il faut vivre au jour de la 
journée présente, sans user de prévoyance ni de soin de nous, 
pour l'avenir ni pour le présent; faire les choses ainsi qu'elles 
se présentent, profiter de tout de bonne foi et sans autre égard 
que de plaire uniquement à Dieu, parles seuls moyens que 
notre vocation nous fournit, sans user de recherches étrangères. 

.11 faut que l'âme soit fidèle à donner lieu à la parole de Dieu, 
si nous voulons qu'elle opère en nous, et que Dieu puisse dis- 







I 
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3 *8 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

poser de nos cœurs selon sa volonté , et afin d'obtenir la 

grâce que nous-mêmes puissions adhérer à cette volonté 

adorable. 

L'âme qui se trouve encore atteinte et remplie de mille im- 
perfections, est ridicule de prétendre déjà au* goûts divins, 
aux sacrées consolations; elle n'a encore acquis les vertus qu'en 
désir, et voudrait déjà en avoir les plus douces récompenses, 
que Dieu a coutume de donner à celles qui les possèdent en 
effet, et par une longue et constante pratique. Devant que de 
prétendre aux couronnes et à la gloire, mes filles, il faut em- 
brasser la croix de Notre-Seigneur dans les sécheresses qui nous 
arrivent à l'oraison. Ce doit être notre premier exercice, et 
celle qui souffre le plus est la plus heureuse. Vous devez avoir 
l'âme constamment occupée de cette vérité, que le cœur qui a 
offensé la bonté de Dieu ne doit jamais demander ces plaisirs 
divins, ces jouissances et ces douceurs ineffables dont jouissent 
les âmes innocentes ou purifiées parle saint amour. 

Nous ne devons point prétendre ni croire les mériter, quels 
que soient les services que nous puissions rendre à la divine 
Alajesté. Il y a un manque d'humilité, de faire tant de cas de 
servir Dieu parles sécheresses, de s'en tant plaindre; Dieu nous 
les donne pour nous rendre humbles et non pour nous élever 
ou inquiéter. C'est le démon qui voudrait nous faire faire ce 
mauvais usage; il faut pourtant bien compatir et consoler celles 
qui souffrent de grands et longs travaux intérieurs. 

Une âme qui est humble vit aussi paisible, aussi soumise à 
Dieu , parmi les désolations et les stérilités intérieures que si 
elle nageait dans les goûts, consolations, et plaisirs intérieurs; 
Dieu les départ souvent aux faibles. Mes filles, il faut avoir bon 
courage et vivre dans une profonde humilité. Il ne faut pas 
même craindre les tentations , car Dieu les permet pour purifier 
notre cœur; et, bien qu'il arrive que nous y fassions quelques 
fautes, il faut s'en confesser, s'en humilier et demeurer en paix. 



ENTRETIENS. 340 

Une âme qui est toute à Dieu agit ainsi; faisons- le aussi et 
soyons bien tout à Dieu. 

Mes filles, hormis que Dieu vous attire par des voies secrètes 
«t intimes au recueillement et à une profonde occupation en lui, 
il est toujours mieux de se rendre attentives aux exercices du 
Directoire qu'à toute autre pensée, soit pour l'Office, où l'on 
doit surtout faire une grande attention de bien prononcer et de 
bien faire toutes les cérémonies, soit aux récréations et aux 
assemblées, écoutant avec attention le rapport des lectures. 
Mais si Dieu vous occupe, laissez-le faire, et ne faites rien autre 
que d'être bien attentive à nos observances. 

Il faut tenir son esprit en tranquillité pour bien faire toutes 
choses à propos : la douceur, l'humilité et la tranquillité d'es- 
prit sont le siège et le repos du Saint-Esprit. Suivez Dieu en 
simplicité de cœur, vous soumettant à la direction qu'on vous 
donne; il ne nous appartient pas de faire aucun dessein dans 
notre esprit, cela appartient à ceux à qui Dieu a commis le soin 
de notre âme. 

Nous autres, qu'on croit si parfaites, sommes souvent atteintes 
de tant de distractions, que c'est pitié ; mais Dieu le permet pour 
nous tenir humbles. Il ne faut pas tant penser à la perfection, 
mais à faire de moment en moment tout le mieux que nous 
pouvons. 

Tâchez, petit à petit, de vous quitter vous-même pour abîmer 
ce vous-même en Dieu. Il n'y a que la recherche de notre 
amour-propre et de nos satisfactions qui puisse inquiéter une 
âme qui veut bien être à Dieu. 



350 



OEUVRES DE SAIME CHANTAL. 



ENTRETIEN XXXVI 

SUR LA FIDÉLITÉ A SUIVRE l' ATTRAIT DE LA GRACE PENDANT l'oRAISON. 



i 



I 



■ 






Le secret de la vie spirituelle est de se tenir auprès de Dieu 
et de marcher en une continuelle présence de sa divine Ma- 
jesté, mais une présence de foi et non de sentiment; d'autant 
que la perfection ne consiste point au goût et sentiment, mais 
en une parfaite résolution d'être à Dieu et à avoir un courage 
de longue haleine, à se mortifier et renoncer en tout, sans se 
relâcher jamais ; car il est impossible d'être parfaite sans cette 
résolution. Nous nous arrêtons trop aux sentiments et ne vivons 
pas assez selon l'esprit et la foi. 

Pour être en de grandes sécheresses d'esprit, on ne laisse 
pas de pouvoir faire des actes de confiance en Dieu , tant en 
l'oraison que hors d'icelle, comme : Eh Dieu! vous êtes mon 
Père, je me confie totalement en vous! Si c'est sans goût et sen- 
timent, ce ne sera point sans profit. 

Ordinairement, Dieu lire les âmes qui s'adonnent sérieuse- 
ment à la pureté de cœur, à un grand abandonnement, et il 
prend des soins fort particuliers de ces àmes-là. 

Lorsqu'à l'oraison on est attiré à une grande simplicité, il ne 
se faut pas mettre en peine quand, autour des bonnes fêtes, on 
ne s'y occupe pas aux pensées de ces grands mystères , car il 
faut toujours suivre son attrait. Hors de l'oraison on peut faire 
des pensées, et regarder ces mystères simplement ou les lire ; 
car, bien que l'on n'y fasse pas de grandes considérations, on 
ne laisse pas de sentir en soi certaines douces affections d'imi- 
tation, de joie ou autres. Et pour l'oraison, le grand secret est 
toujours d'y suivre l'attrait qui nous est donné. Mon Dieu! com- 
bien y a-t-il des âmes qui se peinent quelquefois autour de leur 



i- : 



ENTRETIENS. 351 

oraison pour la pouvoir bien faire, et cependant il n'y a rien à 
faire qu'a suivre l'attrait; et plus l'oraison est pure, simple et 
dénuée d'objet, plus elle est excellente et parfaite, car Dieu 
est esprit, et une essence très-simple. C'est pourquoi plus l'âme 
traite délicatement et simplement avec Lui, en l'oraison, plus 
elle est rendue capable de s'unir à Lui. 

Oui vraiment, mes filles, c'est une grande consolation de 
s'abandonner totalement à Dieu et de savoir qu'il voit et pénètre 
le plus intime de nos cœurs. Cette manière de se tenir en sa 
présence est bonne, mais surtout je vous recommande de vous 
garder de l'empressement.. 

Oui , mes filles, quand on a besoin de quelque lumière, en des 
choses importantes, il faut la demander à Dieu, et si dans l'orai- 
son elle vous vient, vous pouvez la conserver, sans pourtant 
vous détourner du regard de Dieu, et ceci se peut faire ainsi; 
par exemple : bien que je regarde et que je tienne ma vue arrêtée 
sur ce rayon de soleil, je ne laisse pas de voir encore, des deux 
côtés de ce rayon, le plancher, quoique je ne regarde pourtant 
que le rayon. Après l'oraison, il faut simplement, en se remet- 
tant en la présence de Dieu et s'abaissant devant Lui , recher- 
cher cette lumière. 

C'est une bonne pratique de simplicité, que notre Bienheu- 
reux Père recommandait fort, de n'avoir point tant de réflexions 
ni sur le passé, ni sur l'avenir, ni même sur le présent; mais à 
chaque occasion demander conseil à Dieu en élevant sa pensée 
à Lui, soit allant au parloir pour traiter de quelque affaire, soit 
pour les autres choses de notre charge. Noire-Seigneur m'en- 
seigna cette pratique, il y a bien longtemps, et je vous la re- 
commande. 

Les âmes attirées à la simplicité dans l'oraison doivent avoir 
un grand soin de retrancher un certain empressement, qui donne 
souvent envie de faire et multiplier les actes en icelle, parce 
que c'est une pure recherche de soi-même qui donne celte ar- 













352 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

deur, laquelle nous prive de cette simple attention et occupa- 
tion de notre âme en la présence de Dieu. L'oraison n'est autre 
chose que cette intime communication de l'âme avec son Dieu 
et ces paroles intérieures ou actes que nous voulons faire alors, 
pour accroître ce sentiment, et le rendre plus sensible, est ce 
qu'il faut très-soigneusement retrancher. 

Mais , comme il ne faut jamais de soi-même se porter à cette 
oraison, aussi faut-il suivre l'attrait dès que Dieu Je donne, avec 
grande humilité et soumission. 11 porte et affectionne grande- 
ment les âmes qui l'ont, à la pureté de cœur, à l'exacte obser- 
vance, à un grand renoncement d'elle-même, à l'humilité, sim- 
plicité, mais surtout à un grand abandonnement de tout soi- 
même à la divine Providence. Monseigneur de Langres disait 
qu'il estimait que cet attrait était tellement l'attrait des fdles 
de la Visitation, qu'il ne pensait pas qu'une fille en pût bien 
avoir l'esprit, si elle n'avait cet attrait d'heureuse et sainte 
simplicité intérieure. 

Nous devrions prendre toutes nos délices à traiter avec Notre- 
Seigneur, et être indifférentes que les siennes, en nous, fussent 
de nous donner de la consolation et suavité, ou bien des dis- 
tractions, des peines ou travaux; pourvu que son bon plaisir 
s'accomplisse , il nous doit suffire. Enfin , c'est l'abrégé et le 
sommaire de la perfection que la totale dépendance et confor- 
mité de notre volonté à celle de Dieu. Toute la doctrine de 
notre Bienheureux Père tendait au parfait dénûment de soi- 
même. J'aime mieux que l'on se tienne simplement attentive à 
recevoir tout ce qui arrive de la main de Dieu, selon l'ordre 
que sa Providence présente les choses, que non pas d'occuper 
continuellement son attention à choisir ce qui mortifie le plus, 
parce que notre Bienheureux Père faisait ainsi. Mais s'il y a 
quelque rencontre où il faille choisir, alors il faut prendre ce 
qui mortifie le plus, car à mesure que nous nous vidons de 
nous-même, Notre-Seigneur nous remplit de ses dons et de ses 



ENTRETIENS. 353 

grâces. Dieu ! qu'heureuses sont les âmes véritablement sim- 
ples et méprisant tout ce qui n'est point Dieu! 

La douceur et tranquillité d'esprit sont le siège du Saint- 
Esprit. Pour avoir la perfection que Dieu demande de nous, en 
notre vocation, il faut être parfaitement mortifiées de corps, 
de cœur et d'esprit, se perdre tout soi-même avec ses recher- 
ches, ses intérêts, et ne rien vouloir que ce que Dieu veut, et 
être entièrement abandonnée à sa Bonté. Tout arbre porte fruit 
selon son espèce; s'il ne le fait, il mérite d'être coupé et jeté au 
feu. Ainsi, si l'oraison, tant haute et élevée que vous voudrez, 
ne produit le fruit de la mortification , elle n'est rien ; car pour 
être vraie, il faut nécessairement qu'elle produise des fruits, 
c'est-à-dire la pratique des vertus; car on ne se mortifie que 
pour l'acquisition d'icelles, et il ne faut, pour en acquérir la 
perfection, que bien débrouiller son cœur et se donner vrai- 
ment à Dieu. que nous perdons, pour avoir trop de recher- 
ches de nous-même! 

Mes filles, la plus grande affaire que nous ayons depuis que 
nous sommes entrées en Religion, c'est de nous y occuper à 
aimer Dieu. Tout le temps que nous n'employons pas à cela, 
nous le dérobons à Dieu. 

La fin de ceux qui travaillent, c'est le repos; ainsi la fin de 
ceux qui cherchent Dieu, c'est de se reposer en Lui, et partant, 
quand ils en jouissent, ils peuvent bien dire avec l'Epouse : 
J'ai trouvé Celui que mon âme. aime, je le tiendrai et ne le lais- 
serai point aller. Le fruit de la perfection chrétienne et reli- 
gieuse est de s'abandonner tout à Dieu, et de se reposer entre 
ses bras, comme un enfant, lui recommandant néanmoins cette 
affaire. Il n'y a rien qui nous rende plus semblables à Dieu 
que la simplicité ; l'àme qui l'a vraiment est parfaite. Quand 
les âmes s'adonnent bien à la vraie mortification, Dieu les rend 
capables de grandes choses. 

L'essence de l'oraison n'est pas d'être toujours à genoux, 
i. 23 






354 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

mais bien de tenir notre volonté unie à celle de Dieu en tout 

événement L'âme qui se tient prête et disposée à recevoir 

toutes sortes d'obéissances, et qui les reçoit amoureusement, 
comme de la part de Dieu , peut dire en vérité qu'elle est tou- 
jours en oraison- car, de cette sorte, on la peut faire même 
en balayant. 

Nous devons vivre de la seule volonté de Dieu. Oh ! qu'une 
âme qui ferait celte entreprise, de regarder et suivre en toutes 
choses cette divine volonté, serait heureuse 1 car elle jouirait 
d'une profonde paix en sa résignation, parce que en tout elle 
trouverait cette divine volonté, et l'aimerait autant en une chose 
qu'en une autre, parce qu'elle ne mettrait pas son contentement 
es événements, ains en la volonté de Dieu qui les veut et les 
permet. Nous sommes appelées à cette perfection, et pour y 
parvenir, il n'est pas besoin d'altérer le corps par pénitences et 
austérités; c'est pourquoi nous n'avons nulle excuse de ne la 
point pratiquer. Certes, la plus grande assurance de salut que 
nous puissions avoir en celle vie, consiste en celte entière et 
absolue remise de tout notre être a la volonté de Dieu, et à 
nous reposer au soin de sa Providence. Se reposer est bien 
doux, facile, aisé et bien aimable; mais être abandonnée à la 
sainte volonté est un point bien plus haut, plus grand et plus 
relevé, parce qu'il comprend la parfaite indifférence à tout ce 
que Dieu veut de nous. 



ENTRETIEN XXXVII 



SUR LA FERTE DE SOI-MEME EN DIEU. 



Ma chère Sœur, à ce que je vois, vous avez désir de vous 
perdre en Dieu. Etre perdue en Dieu, n'est autre chose que 



MM 



ENTRETIENS. 355 

d'êlre absolument et entièrement résignée et remise entre les 
. mains de Dieu, et abandonnée au soin de son adorable Provi- 
dence. Ce mot de se pebdre en Dieu, porte une certaine substance, 
que je ne crois pas pouvoir être bien entendue que par ceux qui 
se sont ainsi heureusement perdus. Le grand saint Paul l'en- 
tendait bien lorsqu'il disait avec tant d'assurance : « Je vis, 
mais je ne vis plus en moi, ains c'est Jésus-Christ qui vit en 
moi. » Dieu! mes Sœurs, que nous serions heureuses si nous 
pouvions véritablement dire : Ce n'est plus moi qui vis en 
moi, parce que toute ma vie est toute perdue en Dieu, et c'est 
lui qui vit par moi, et en moi. Ne vivre plus en nous-méme 
mais perdue en Dieu , c'est la plus sublime perfection a laquelle 
une âme puisse arriver. Nous y devons pourtant toutes aspirer, 
nous perdant et reperdant mille fois dans l'Océan de celle gran- 
deur infinie. Mais une âme ainsi perdue est toujours anéantie 
devant Dieu; elle est toujours contente de ce que Dieu fait dans 
elle, et hors d'elle. Tout ce qui lui arrive la satisfait; l'afflic- 
tion lui plaît; elle la regarde sans se troubler, parce qu'elle 
dira : J'ai perdu toute consolation dans celle d'être perdue en 
Dieu. Si on lui annonce la mort de ses proches ou de ses amis, 
elle n'en paraît point troublée, car elle les avait déjà perdus en 
Dieu. Si on l'humilie fortement, qu'on touche son point d'hon- 
neur, hélas! elle ne tient point compte de cela, parce qu'elle 
s'est toute donnée et perdue dans Celui qui doil faire son hon- 
neur et sa gloire, et on ne saurait rien lui ôler qu'elle n'ait perdu 
et voulu perdre elle-même. J'admire ce grand Job : il est sur 
son fumier rongé des vers : Le Seigneur a fait cela, dit-il, son 
saint Nom soit béni. 

Il y a quelque temps qu'une personne m'écrivait sur des 
grandes peines qu'elle souffrait. Je lui mandai de perdre tout 
cela en Dieu. Cette parole fit un tel effel dans son âme, qu'il 
m'écrivait d'en être tout étonné, et tout ravi de contente- 
ment de ce que cette seule parole : perdre tout cela en Dieu, 

23. 




*Ki* 









35G OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

avait produit en lui. Pour nous, mes chères Sœurs, nous vou- 
drions bien nous perdre, mais nous voudrions aussi qu'il ne 
nous en coûtât guère. Nous disons bien à Notre-Seigneur que 
nous nous abandonnons entre ses bras divins, mais nous ne le 
faisons pas de la bonne sorte. Nous voulons toujours avoir 
quelques petits soins de nous-même , non pas tant pour le 
temporel comme pour le spirituel, Famour-propre par sa sub- 
tile finesse nous persuadant toujours que si nous ne nous en 
mêlons un peu, tout n'ira pas bien. 

Non , ma Sœur , une âme totalement perdue en Dieu ne 
veut avoir ni de vertu, ni de perfection que ce que Dieu veut 
qu'elle en ait. Elle travaille fidèlement, parce que Dieu le 
veut, mais elle lui laisse tout le soin de son travail, et ne se 
met pas en peine de chercher des moyens nouveaux de perfec- 
tion, ains ne s'applique qu'à bien employer ceux que la Pro- 
vidence lui fournit et qu'elle lui présente à chaque occasion. 

Il est vrai, mes très-chères Sœurs, bien que l'on se soit 
parfaitement donné à Dieu, on peut se reprendre facilement. 
Mais que faire à cela, ma chère fille, sinon de s'en bien humi- 
lier, et reconnaître que notre perte en Dieu n'était pas entière, 
puisque nous avons été si prompte à nous retrouver, et après 
cet acte d'humilité profonde se reperdre de nouveau, se jeter 
en Dieu comme une petite goutte d'eau dans la mer, et se bien 
perdre dans cet océan de la divine bonté pour ne se plusretrouver. 
Toutes les fois qu'il vous arrivera de vous reprendre, ma fille, 
refaites la même chose constamment, et si vous persévérez fidè- 
lement à vous redonner toujours, j'ose vous assurer que vous 
vous perdrez enfin d'une si heureuse perle que vous ne vous 
trouverez plus. Il est facile de perdre ce qu'on veut bien perdre, 
et qu'on perd souvent sans apporter du soin à Je retrouver; l'on 
ne pense plus à une chose perdue. Si nous voulons tout de bon 
nous perdre, ne pensons plus ni à nos cœurs, ni à nos corps, 
ni à nous-même, ni à rien de tout ce qui n'est pas Dieu ou pour 






ENTRETIENS. 



357 



Dieu. Ah! que je voudrais bien voir mes chères filles ainsi per- 
dues! Ne voulez-vous pas bien entreprendre celte perte si dési- 
rable pour votre défi? Je le désire bien, mes chères Soeurs. 
Dieu ! que ces paroles sont fidèles : Mourons avec Jésus- 
Christ si nous voulons ressusciter avec Lui! C'est notre grand 
saint Paul qui nous les dit , prêtons-lui foi, et vous verrez qu'il 
dit vrai, parce qu'il est impossible de trouver la vraie et solide 
vertu qu'en cette mort de nous-même, de nos inclinations, et 
de nos humeurs pour ranger tout sous l'étendard de la croix de 
Noire-Seigneur. Malgré celle divine semonce, nous souffrons 
avec tant de répugnances. mes Sœurs! mes chères sœurs! si 
le grain du plus beau froment ne meurt, il ne fructifiera point. 
C'est la vérité éternelle qui nous en avertit, elle est bien digne 
d'être crue. Si le vieil Adam n'est ruiné, le nouveau ne vivra 
pas en nous. 



ENTRETIEN! XXXVIII 

(Fait eu 1631) 
SUR LA GLOIRE ET LE HONHEUR DE L'AME RELIGIEUSE. 

La Maison de Dieu, c'est la sainte Eglise; les cabinets du 
Roi, c'est la religion. Il y a vingt et un ans qu'il plut à sa 
Bonté de s'édifier un nouveau cabinet, pour nous y faire reposer 
et jouir en icelui de sa divine présence et de ses caresses 
célestes. Voyez-vous, mes filles, quand un roi a fait bâtir un 
cabinet, dans un ancien château , il s'y plaît tellement que l'on 
dirait que c'est son séjour le plus agréable. Il le fait soudain 
remplir de mignardises, d'enrichissures, d'odeurs et de par- 
fums, le faisanl dépositaire des choses les plus précieuses qu'il 






358 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ait, et fait une faveur signalée à ceux qu'il y mène, et là il les 
entretient seul à seul continuellement avec la reine sa chère 
épouse. Certes, le bon Sauveur Jésus, notre Roi souverain et 
notre Epoux très-adorable et très-aimable, en ces derniers siè- 
cles, a pris plaisir de s'édifier un nouveau cabinet, dans sa 
royale et sainte Maison, et c'est notre petit Institut, duquel il a 
pris un soin si amoureux, si paternel et si spécial, qu'il a bien 
fait voir que c'était une œuvre de sa main que cet édifice, 
lequel, à la vérité, il a enrichi de beaucoup de vertus; et les 
odeurs qu'il a mises en ce cabinet se sont déjà exhalées en 
divers lieux, et ont grandement édifié et réjoui l'Église. 

Nous n'étions, mes très-chères filles, que de pauvres et ché- 
tives créatures; néanmoins, Dieu, par un excès de bonté envers 
nous, nous a choisies pour ses épouses et nous a rendues 
reines. II nous a tirées dans son cabinet avec des chaînes d'or, 
d'amour et de suavité; ses délices seront d'être avec nous et de 
nous distribuer ses faveurs, si nous prenons réciproquement 
toutes nos délices d'être avec sa souveraine Bonté. Si nous 
sommes si heureuses que de ne chercher que cela, vous verrez 
que ses libéralités s'étendront plus loin qu'elles n'ont encore- 
fait, et il fera sur nous une sainte profusion de ses faveurs qu'il 
rie communique qu'à ses épouses. 

Mais, quand je parle des grâces et faveurs que Dieu com- 
munique à ses épouses, je ne veux pas que vous entendiez seu- 
lement les caresses intérieures qu'il donne souvent aux âmes 
religieuses; mais bien plus faut-il entendre les croix, les mor- 
tifications et les souffrances, car ce sont là les vraies odeurs que 
nous devons suivre et qui nous doivent attirer. 

Les odeurs qui nous doivent davantage allécher à la pour- 
suite du vrai bien, sont celles que le Sauveur de nos âmes 
répandit sur le mont de Calvaire, et non pas celles du Thabor; 
car les unes sont plus constantes et efficaces que les autres. 
Oh ! quel bonheur et quel honneur à l'âme , épouse du Fils de 






ENTRETIENS, 359 

Dieu, de suivre son Époux parle chemin où il a marché! C'est 
la vraie joie de la fidèle épouse, de suivie son Bien-Aimé, soit 
emmi le parterre fleuri des consolations savoureuses , soit au 
champ et au travail de l'action, soit au doux repos du midi sur 
la sacrée poitrine; ou dans sa sainte et nuptiale couche, par 
une douce contemplation; ou sur la montagne dure, âpre, épi- 
neuse et amère de la myrrhe, je veux dire des dérélictions , 
ténèbres et amertumes qui arrivent quelquefois aux âmes les 
plus aimées de Dieu. Bienheureuses serons-nous, mes très- 
chères filles, si nous nous tenons fermement attachées à l'Epoux, 
ne sortant point du lieu où il nous a mises, en son cabinet, 
pour nous communiquer sa bonté et tout ce qui est de lui. Ne 
cherchons point d'autre passe-temps, d'autre repos, ni d'autre 
joie que celle-là, car aussi bien hors d'elle nous ne trouvons 
qu'ennemis, troubles, amertumes et tristesses. 



ENTRETIEN XXXIX 



f Fait le 24 novembre 1029) 



SUR LA PERFECTION DE NOTRE INSTITUT ET SUR LA FIDELITE 
A LA GRACE. 

La perfection de céans, mes chères Sœurs, n'est pas fondée 
sur les grâces extraordinaires en l'oraison, mais sur la solide 
vertu. Nos premières Mères et Sœurs n'auraient jamais voulu 
parler d'autre [chose] que de l'oraison; elles en faisaient de per- 
pétuelles demandes à notre Bienlieureux Père, et elles n'étaient 
pas bien satisfaites, parce qu'il leur répoadait courtement, 
s'élendant sur les pratiques de la vertu véritable, auxquelles il 
portait tout à fait les âmes qu'il conduisait, plus que par toutes 



360 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

autres voies, et bien qu'il eût vu les âmes gratifiées des plus su- 
blimes ravissements, s'il n'y trouvait un fond de véritable hu- 
milité, il n'en faisait point d'état. 

Il aimait fort une âme courageuse, laquelle il voyait abso- 
lument déterminée au bien, quoi qu'il lui pût arriver, et ne 
voulait pas qu'on regardât aux goûts et aux plaisirs, ni aux dé- 
goûts et aux privations, mais il voulait que dans les douceurs 
comme dans l'amertume, on allât droit à Dieu par une remise 
humble et soumise aux divines dispositions sur nous, par 
l'exercice d'une sincère douceur de cœur et égalité d'esprit. 
Lorsqu'il rencontrait de telles âmes, il les chérissait fort, et 
pour mériter ses tendresses, je voyais qu'il ne fallait qu'aimer 
le bon plaisir de Dieu et sa sainte volonté sans se regarder soi- 
même ; mais il ne laissait d'aimer les moins parfaites, et il tra- 
vaillait patiemment et doucement autour de ces âmes moins 
fortes. 

Mes chères Sœurs, il y a des âmes qui , comme les lys , plantés 
profondément en la terre, ne portent que fort tard; et d'autres, 
comme ceux qui sont moins enfoncés, portent de meilleure 
heure. Oui, mes chères filles, nous sommes fort enterrées en 
nous-même, c'est pitié! nous ne portons guère de fruits, ni de 
fleurs que bien tard.Mais si nous sommes généreuses, peu en- 
racinées en notre propre terre, que nous' ne prenions que par 
nécessité tout ce qui est de la nature, nous porterons des fruits 
beaux, bons et de bonne heure. 

Dieu ne cesse jamais, tant il est bon, d'être autour du cœur 
de l'homme pour l'aider à sortir de lui-même, des choses vai- 
nes et périssables, afin qu'il puisse recevoir sa grâce et se don- 
ner tout à lui. Il appelle l'un par une prédication, l'autre par 
un exemple; celui-ci par une sainte lecture, ou par sa seule 
inspiration; d'autres par quelques afflictions. Enfin, il présente 
sa grâce à chacun suffisamment et très-abondamment pour le 
salut, et pour l'avancement et progrès en la perfection. 






ENTRETIENS. 361 

Notre Mère la Sainte Eglise, détermine très-assurément que 
jamais la grâce ne nous manque, ni ne nous quitte, que nous ne 
la quittions. Ce bon Dieu nous attend en patience dans nos délais, 
il nous appelle incessamment, bien que nous ne lui répondions 
pas; il frappe à la porte même du cœur qui lui est fermé. 
A cette heure que je vous parle , combien pensez-vous qu'il 
y ait des âmes que sa grâce gagne, et qui sont destinées au salut 
éternel, étant encore embourbées dans de grands péchés? 
Notre-Seigneur les voit dans leurs crimes, il les regarde, il les 
patiente, il les inspire, enfin, il les retire parce qu'elles coopè- 
rent à sa grâce, bien qu'elles se soient mises en grand danger, 
différant leur coopération; l'Esprit de Dieu s'en va, se retire, 
quand nous ne le recevons pas, et que nous le refusons. L'Ecri- 
ture le témoigne en plusieurs endroits : lorsque l'Epoux eut fort 
prié son Epouse de lui ouvrir la porte, et qu'elle continua ses 
excuses, cet Amant sacré passa, et elle ne le trouva plus lors- 
qu'elle se ravisa de lui ouvrir. Mes chères Sœurs, lorsque nous 
nous sentons pressées de sortir d'un péché, de quitter une im- 
perfection, de nous relever d'une négligence, d'acquérir une 
vertu, de nous avancer fortement à la perfection du divin amour, 
alors, l'heure est venue pour nous, levons-nous promplement, 
accourons au divin Epoux, acceptons sa grâce, profilons de son 
inspiration, c'est le temps de notre délivrance, ne différons 
point, accourons, accourons sans délai, autrement il se dépi- 
tera et s'en ira. 

Il me vient une similitude sur ce sujet, qui est un peu de ré- 
création, mes chères filles. Je me souviens que Monsieur de 
Chantai aimait fort à dormir la grasse matinée; moi qui avais 
toute l'économie de la maison à mon soin, j'étais forcée de me 
lever matin pour donner tous mes ordres. Lorsqu'il commen- 
çait d'être tard, et que j'étais revenue dans la chambre, y fai- 
sant assez de bruit pour l'éveiller, afin qu'on dit la messe à la 
chapelle, pour faire après les affaires qui restaient, l'impatience 






I 






I 






362 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

me venait; j'allais tirer les rideaux du lit en lui criant qu'il était 
tard, qu'il se levât, que le chapelain était habillé et qu'il allait 
commencer la messe; enfin, je prenais une bougie allumée, et 
la lui mettais sous les yeux, et le tourmentais tant, qu'enfin je 
le faisais quitter son sommeil et sortir du lit. Je veux vous dire, 
par ce petit conte, que Notre-Seigneur fait de même avec nous : 
nous ayant attendues et patienté longtemps, et voyant que par 
des moyens généraux nous ne sortons point de nos imperfections, 
il s'approche plus près de nous, il tire le rideau lui-même de 
quelques difficultés, il nous apporte sa lumière jusque sur les 
yeux, nous sollicite et nous presse si fort, que souvent il nous 
contraint, comme par une douce violence, de nous lever; et lors- 
que nous sentons ses traits, que nous avons sa lumière, mes 
Sœurs, il faut lui obéir , nous lever promptement et sortir de 
nous-même, autrement il s'irritera, s'en ira et nous quittera. 
C'est le malheur des malheurs lorsque Dieu retire ses inspira- 
tions. Hélas! il le fait pourtant après avoir bien attendu, il le 
dit lui-même : J'ai été de longues années après ce peuple, mais 
il ne m'a point voulu ouïr, et je jure pour cela qu'il n'entrera 
point en mon repos. 

Oh! Dieu, mes filles, lorsque par notre négligence nous lais- 
sons de profiter de ces précieuses et divines inspirations, crai- 
gnons très-justement de ne trouver plus le temps propice de le 
ravoir. Le même Seigneur a dit : Un temps viendra que vous 
me chercherez et ne me trouverez; vous m' appellerez et je ne vous 
répondrai point. Et pourquoi, Seigneur? Parce que, lorsque je 
vous ai cherchés et recherchés, demandés et redemandés, vous ne 
vous êtes pas laissé trouver, et que vous ne m'avez pas voulu ré- 
pondre. Je me suis montré à vous, et vous ne m'avez point voulu 
voir, maintenant je vous rendrai laj>areille. Correspondez, mes 
chères filles, à ces divins attraits quoi qu'il nous en coûte. Le 
ciel souffre violence, et les forts le ravissent. 11 se faut vaincre 
et surmonter fortement, et lorsque Dieu nous appelle, le suivre 



ENTRETIENS. 363 

fidèlement et humblement, opérant l'œuvre de notre salut avec 
crainte et tremblement, puisque le chemin qui conduit à la vie 
est si étroit, que peu de personnes y entrent bien comme il faut. 
Pour y bien marcher, il faut agir, souffrir et soutenir, puisque 
nous ne sommes en cette vallée de larmes que pour fatiguer el 
endurer, pour souffrir et non pour jouir 3 pour combattre et non 
pour nous tenir en repos. L'Eglise de Dieu, Epouse de Jésus- 
Christ, est appelée militante, c'est-à-dire souffrante, combat- 
tante, guerrière. Tous les fidèles sont les membres de celle 
Eglise, il faut donc que ces membres fidèles soient lous soldais 
combattants, forts et vaillants, pour vaincre les trois ennemis 
communs de tous. 

Or, pour les deux premiers, le démon et le monde, ils ne 
nous font pas grande peine, ni ennui; ce n'est que ce nons- 
même qui nous tourmente et qui est notre grand ennemi , sur 
lequel les deux autres se reposent, parce qu'ils savent que le 
plus fier ennemi de l'homme est en lui-même. J'aime fort, mes 
Sœurs, ce mot de saint Bernard qui dit : Ce corps que tu vois , 
tu crois que c'est loi-même, et il n'en est rien, parce que ce n'est 
qu'un sac de corruption, une pâture pour les vers, el néanmoins 
le trop d'amour pour une chose si vile nous retarde bien souvent 
au chemin de la vraie vertu. Ce corps est ce faux nous-même, 
tout rempli de rébellions, de passions mauvaises, habitudes vi- 
cieuses, de propres recherches, et comme il tend toujours en 
bas, il tire, s'il peut, l'âme après soi; et, si l'on n'a bien l'éveil 
à le mortifier, pour saint que l'on soit , l'on fait des faux pas en 
cet endroit, parce qu'on sent toujours quelques rébellions el 
contrariétés en la partie inférieure. Ces ermites hypocrites qui 
ont voulu soutenir le conlraire, ont été condamnés par l'Eglise ; 
et, à la vérité, je ne sais aucun saint qui n'ait eu besoin de 
faire attention à mortifier le corps. En quelle manière notre 
Bienheureux avait-il acquis ce grand empire sur lui-même , 
pour ne craindre ni froid, ni chaud, ni aucune incommodité, 



*ifi 






464 ' OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sinon en ne laissant passer aucune occasion de se morti6er, ce 
qui a paru si éminemment dans la patience merveilleuse qu'il 
exerça dans sa dernière maladie. 

Enfin , tant que nous serons vivantes , nous aurons besoin de 
bien combattre ce nous-même. Je trouve que c'est une grande 
bassesse d'être attachées à nos corps, nous qui goûtons les plus 
doux et purs plaisirs d'esprit, et qui sommes destinées à vivre 
d'une vie toute d'esprit. Le corps n'est rien, nous le voyons 
bien, dès que l'âme en est sortie, ce n'est plus pour nous qu'un 
objet d'horreur; et, néanmoins, ce n'est que la mort qui le ré- 
duit dans l'état où il devrait être. [Pendant la vie] il ne devrait 
avoir de mouvement que par le commandement de la raison, 
tout ainsi qu'un cadavre ne se meut, comme disait le bon saint 
François d'Assise , que par autrui , et non de lui-même. Tâchons 
donc de nous bien mortifier, mes Sœurs, d'assujettir le corps à 
la raison, et non la raison à lui-même. A quel prix que ce soit, 
acquérons la vraie vertu; mais ne nous appuyons pas, en cette 
entreprise, sur nos propres forces, ains jetons notre confiance 
en la bonté divine, qui nous soutient en tout. 



I 



ENTRETIEN XL 

SUR L ESPRIT D'HUMILITÉ , CARACTÈRE DISTINCTIF DE NOTRE INSTITUT. 

L'excellence de l'esprit de notre Institut consiste en l'amour 
de l'humilité, vileté et abjection : quand celte humilité défau- 
dra, notre excellence manquera. Pour être vraie fille de la Visi- 
tation, il faut être vraiment humble, mépriser l'honneur et esti- 
mer le mépris. 

Quand Dieu trouve dans une âme un entendement anéanti, 















ENTRETIENS. 365 

il lui fait de grandes grâces, et lui communique des lumières 
et faveurs fort spéciales; voire même, que cet anéantissement 
est l'une des plus grandes grâces qu'une âme puisse recevoir. 
Si nous avions les yeux bien ouverts, et le goût intérieur bien 
disposé pour savourer les fruits de l'humilité et anéantissement, 
nous serions dans un continuel bonheur ; puisque c'est cela seul 
qui peut nous rendre riches et agréables devant Dieu, aux yeux 
duquel tout ce qui n'est pas vertu n'est rien. 

Le vrai esprit de l'Institut, mes chères filles, n'est autre que 
celui de Notre-Seigneur, vraiment humble, vraiment simple, 
droit, sincère et joyeux, dans la sainte innocence et liberté. 

Il n'y a que les humbles qui glorifient et honorent Dieu comme 
il faut, parce que, reconnaissant que d'eux-mêmes ils ne sont 
rien et ne peuvent rien de bon, ils rendent à Dieu l'honneur et 
la gloire de tout ce qu'ils font de .bien , connaissant et confes- 
sant qu'il est la source et l'origine de toutes grâces et vertus. 
Dieu se plaît à faire de grandes choses par les âmes humbles, 
mais vraiment humbles de cœur. 

Toutes les filles de la Visitation sont obligées par leur voca- 
tion, de chercher, en tous leurs exercices, leur humiliation et 
abjection; et Dieu ne favorise que les âmes humbles et qui se 
confient entièrement en lui. La plus grande abjection et vileté 
qui puisse être en une âme, après le péché, c'est d'être sans 
vertu. 

L'humilité et la charité sont les mères des vertus : l'une nous 
abaisse jusqu'au néant, par la propre connaissance de ce que 
nous sommes; et l'autre nous élève jusqu'à l'union de nos 
âmes avec Dieu; toutes les autres vertus suivent ces deux-là, 
comme les poussins, leur mère. 

L'humilité est une précieuse monnaie pour acquérir le ciel. 
Il n'y a point de perfection sans humilité, et nous avons autant 
de degrés de perfection que nous en aurons en l'humilité et non 
plus. 



■ 



■ 



366 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

La vertu se cache aux yeux de ceux qui l'ont, et se découvre 
à ceux des autres. Le moyen de posséder la paix intérieure, 
c'est d'avoir une véritable et très-sincère humilité, car le vrai 
humble n'a rien qui lui fasse peine. 

L'humilité de cœur n'est autre chose qu'une véritable con- 
naissance que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien, 
et désirer d'un vrai désir que les autres nous tiennent et trai- 
tent comme telle, c'est cela qui s'appelle humilité de cœur, 
laquelle fait encore que nous nous anéantissons en tout, sans 
exception , et que nous nous estimons toujours mieux traitées et 
plus estimées que nous ne méritons. 

Nous sommes d'autant plus saintes que nous sommes plus 
humbles, et non pas plus; et si nous portons peu de fruits, 
c'est parce que nous ne nous anéantissons pas assez en nous- 
même. Cependant, si l'homme ne se mortifie et ne se fait vio- 
lence, il ne portera jamais le fruit de la volonté de Dieu 
en soi. 

Mes filles, nous devons regarder l'éclat de notre Institut et 
l'estime que l'on en fait, non en nous, mais en Dieu, d'où il pro- 
vient, et ne nous jamais départir, pour tout l'éclat du monde, 
de l'amour de notre petitesse, vileté et abjection. C'est une chose 
grandement mauvaise, en une âme religieuse, que l'amour de 
sa propre réputation , et la crainte que quelques grains d'icelle 
ne nous en soit ôtés, parce qu'il faut être totalement abandonnée 
à la Providence de Dieu, sans la permission de laquelle rien ne 
nous saurait arriver, car l'essence de l'humilité consiste à avoir 
une volonté entièrement soumise à celle de Dieu. 

L'accusation franche de soi-même [de ses fautes] est une des 
plus vraies marques de l'humilité en une âme, comme, au con- 
traire, l'excusation de ses fautes et manquements est le signe 
évident d'un très-grand orgueil. Il est impossible d'avoir la 
paix, au moins une vraie paix intérieure et de vertu, que par 
le moyen de l'humilité sincèrement pratiquée. Par l'humilité, 






ENTRETIENS. 367 

l'on surmonte toutes les tentations: humilité! fondement de 
toutes les vertus; humilité, sans le fondement de laquelle nulle 
vertu ne saurait subsister! Enfin, mes Sœurs, l'humilité est la 
princesse et la reine de toutes les autres vertus. Je désire que 
nous soyons toutes des saintes, mais des saintes d'une très-pure 
pureté, et d'une très-profonde humilité. 

L'amour de la propre estime est un casque et un plastron à 
l'âme, et qui l'empêche de pouvoir recevoir et d'être susceptible 
des traits de l'amour de Dieu. 



I 



KIVTRETIEAJ XLI 



SUR L ABANDON A LA PROVIDENCE , AUTRE CARACTÈRE DISTINCTIF 
DE L'ESPRIT DE NOTRE INSTITUT. 

Oui, ma Sœur, c'est un vrai point de la plus haute et sublime 
perfection, que d'être entièrement remise, dépendante et sou- 
mise aux événements de la divine Providence. Si nous nous y 
sommes bien remises, nous aimerons autant d'être à cent lieues 
d'ici, qu'ici même; et possible mieux, pour y trouver plus du 
bon plaisir de Dieu et moins de notre propre satisfaction. 11 
nous serait indifférent d'être humiliée ou exaltée, que cette main 
ou cette autre nous conduise, d'être en sécberesse, aridité, tris- 
tesse et privation, ou d'être consolée par la divine onction et 
dans la jouissance de Dieu. Enfin, nous nous tiendrions entreles 
bonnes mains de ce grand Dieu comme l'étoffe en celles du tail- 
leur, qui la coupe en cent façons pour l'usage qui lui plaît et 
auquel il l'a destinée, sans qu'elle y apporte de l'obstacle; ainsi 
nous endurerions que celte puissante main de Dieu nous coupe, 
martèle, cisèle, tout comme elle veut que nous soyons faites, 




368 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour être une pierre propre à parer son édifice, et les afflictions 
comme les délices ne seraient qu'une même chose, nous écriant 
avec notre grand Père saint Augustin : Coupez, tranchez , brû- 
lez, mon Seigneur Jésus-Christ ; pourvu que je sois avec vous et 
que je vous possède, je suis content! 

Mes Sœurs, ne parviendrons-nous jamais à la totale destruc- 
tion de nos sentiments humains et à la ruine de la prudence 
humaine, pour voir, d'un œil pur, d'une vraie foi, la beauté et 
bonté des afflictions, des souffrances, des pressures de cœur, 
des dérélictions et maladies? Le monde ne s'attache qu'à l'écorce, 
et ne va pas jusqu'à voir la moelle cachée sous la douceur de la 
croix; il ne voit que l'écorce, qui paraît rude et fâcheuse; mai& 
il ne pénètre point jusqu'au dedans , où l'on goûte plus de plaisir r 
si l'on aime bien Dieu, que l'on n'en trouvera jamais dans la 
jouissance des faux et vains contentements, que le même monde 
peut donner. L'esprit humain voit une personne délaissée, per- 
sécutée et mortifiée ; il la croit misérable et pleurerait volontiers 
de compassion sur elle, quand il voit que la créature l'a comme 
rejetée; mais, s'il discernait et pénétrait la douceur que Dieu 
fait trouver à cette âme dans l'humiliation, il aurait de l'envie 
du bonheur qu'elle possède d'être admise à l'honneur de la di- 
vine familiarité. 

C'est un grand trait de la divine Providence, quand elle per- 
met l'infidélité de la créature, et que des affaires succèdent mal 
et contrarient quelquefois nos désirs, parce que tout cela oblige 
notre cœur, que Dieu a créé libre et désengagé, à aller se repo- 
ser en lui; ce pauvre cœur est si faible, que, s'il rencontrait 
toujours dans les créatures du contentement, il irait avec peine 
au Créateur. Les yeux de la chair ne voient pas bien cela, mais 
Dieu le voit pour nous; il sait que la douleur et l'humiliation 
nous rendent conformes à son Fils, Noire-Seigneur Jésus-Christ. 
Mais pour nous, mes chères Sœurs, que la divine miséricorde a 
séparées du monde, qu'elle a retirées dans ce cloître pour nous 









ENTRETIENS. 369 

distinguer par tant de grâces et de bienfaits du reste des créa- 
tures, soyons toujours prêtes à faire et souffrir tout ce que Dieu 
veut de nous, ne disant jamais : c'est assez de peines, de mépris 
et d'abnégation ; mais, me voici, toute soumise et prèle à faire 
voire bon plaisir. C'est vivre selon l'esprit , de parler de la sorte, 
et non selon les mouvements de la partie inférieure, qui n'entre 
point en participation dans cette façon d'agir si parfaite. C'est 
par cette voie que les vraies filles de la l/isitation doivent 
marcher. 

Le bon Job s'écriait sur son fumier : Que celui qui a com- 
mencé de m affliger parachève seulement son œuvre en moi ; f y 
trouve mon plaisir, parce que je vois le sien dans mon extrême 
souffrance, et je bénis son saint Nom au milieu de cette rude 
épreuve. La vraie résignation consiste dans la pratique de 
celte merveilleuse patience, et à bénir Dieu de ce qu'il nous 
a ôté, comme de ce qu'il nous a donné. 11 faut vous avouer la 
vérité, mes chères Sœurs, j'aurais bien de la sainte joie de 
vous voir toutes bien abandonnées au bon plaisir de ce grand 
Dieu, et soumises à sa divine Providence. Notre Bienheureux 
Père me disait un jour, que celait là le rendez-vous unique de 
notre cœur, que nous n'en devions point avoir d'autre. 

La grande besogne que nous trouvons en nos règles et la 
perfection angélique à laquelle cet Institut doit aspirer, ne con- 
sistent pas à une grande multiplicité d'actes et œuvres pénales, 
beaucoup estimés du vulgaire ; mais elle nous conduit à la per- 
fection de l'esprit, toute cachée en Dieu. C'est là notre excellence, 
de voir la volonté de Dieu en toutes choses et la suivre. Cette 
vie cachée nous conduit à l'union divine, à la séparation de 
toutes les choses créées et à une- parfaite pureté de cœur, qui 
plaît infiniment à Dieu; il ne nous a ainsi cachées que pour 
nous faire vivre de Lui et en Lui. Faisons donc de notre douce 
clôture un paradis en terre, et de nos cellules, le séjour de 
l'Epoux; rendons tout notre monastère le lieu de ces délices, et 






370 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

le midi de son amour pour y venir reposer. Nous le pouvons par 
sa grâce ; ayons seulement un grand courage et nous obtien- 
drons cette faveur, en observant nos règles exactement, en 
faisant toutes nos actions dans une profonde, sincère et franche 
humilité, vivant dans la parfaite abnégation de nous-même et 
dans une pauvreté dépouillée de tout, ne vivant, respirant ni 
aspirant que pour ce céleste Epoux de nos âmes. Aimons ten- 
drement et également nos chères Sœurs, et servons Notre- 
Seigneur d'un esprit joyeux et content dans l'état de notre 
vocation , vivant enfin paisibles et tranquilles sous les ailes de 
sa divine Providence, qui prend tant soin de nous. Sa grâce ne 
nous manquera jamais, soyons-lui fidèles; suivons ses attraits, 
et Dieu bénira de sa grande bénédiction, nous et nos desseins. 






ENTRETIEN XLII 

SUR TROIS MOYENS PROPRES A MAINTENIR L'ESPRIT DE NOTRE INSTITUT : 
L'UNION AVEC DIEU, LE SUPPORT, ET LA CORRECTION FRATERNELLE. 

Ma fille, je vous remercie de la demande que vous me faites 
au sujet du zèle que nous devons avoir chacune en particulier , 
et toutes en général, pour maintenir l'esprit de notre Institut; 
c'est tout juste ce que j'ai pensé ce matin de vous recommander. 

Ce zèle est extrêmement nécessaire pour conserver l'esprit de 
la Visitation en une grande pureté et intégrité de vie, les unes 
envers les autres. Il consiste en trois points : le premier est de 
s'unir avec Dieu , et pour cela être bien exacte à l'observance 
et aux vœux que nous lui avons faits , de vivre selon les Règles 
de saint Augustin et les Constitutions de Notre-Dame de la Visi- 
tation; car il faut avoir ce zèle , premièrement pour soi, avant 






ENTRETIENS. 371 

que de l'exercer sur les autres. Il y aurait danger de s'oublier 

soi-même , voulant perfectionner les autres. Nous devons donc 

travailler toute notre vie à l'acquisition des vertus propres à 

notre Institut : ces vœux, que nous avons faits à Dieu de vivre 

selon nos règles, nous obligent à n'avoir qu'un cœur et une 

àme en Dieu. Il faut que nous regardions si nous aimons autant 

le bien fait à nos Sœurs qu'à nous-même; si nous sommes bien 

aises quand nous les voyons vertueuses et estimées; si nous 

avons un grand déplaisir de leur voir faire des manquements, 

et si nous les voudrions cacher, afin qu'on ne les vît pas : voilà 

le zélé qu'il faut que nous ayons pour notre particulier. 

Le deuxième, c'est le support les unes des autres, en nos 
défauts et imperfections ; et, lorsque nous en voyons commettre 
à nos Sœurs, nous nous devons humilier devant Dieu et prier 
pour elles , croyant que nous en faisons d'autres plus grandes, 
qui nous sont inconnues, et que, si l'on nous connaissait, on 
aurait bien de la peine à nous supporter; voici un exemple 
comme il faut pratiquer ceci. Une fille a une charge de grand 
tracas : une Sœur vient lui demander quelque chose, elle 
lui répond un peu sèchement; celle qui est ainsi reçue doit 
grandement excuser sa Sœur, et croire que c'est sa grande occu- 
pation qui la fait parler de la sorte. Néanmoins, l'autre, s'aper- 
cevant de ce défaut, doit demander pardon à celle à qui elle a 
dit ces paroles sèches, et la Sœur à qui elle demande pardon 
se doit grandement humilier et dire en elle-même : Hélas! 
mon Dieu, ma Sœur n'a point de tort, et elle s'humilie si fort 
en mon endroit!... C'est en ces occasions où l'on doit pratiquer 
le support, bien que chacune doive en son particulier tâcher de 
faire son devoir. 

Le troisième, c'est d'avertir des manquements que nous 
voyons faire à nos Sœurs. Mais il faut que ce soit avec beau- 
coup de charité et d'humilité; car, si on manque de ces vertus, 
les avertissements nuisent quelquefois plus qu'ils ne profitent; 

24. 



I 



372 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

il se faut bien garder de les faire avec ressentiment contre les 

défaillantes, pour décharger son cœur. 

Pour moi, je crois que si j'étais avertie d'une chose que je 
n'aurais pas faite, je n'en parlerais jamais, et n'irais point dire 
mes raisons à la supérieure , car cela est fort contraire à l'hu- 
milité que Dieu requiert des filles de la Visitation, qui ne doi- 
vent chercher que l'humiliation. Enfin, mes chères Sœurs, 
notre gloire doit être de nous voir petites, basses, abjectes et 
méprisées, si nous voulons ressembler au Fils de Dieu, qui 
s'est humilié jusqu'à la mort de la croix. Humilions-nous de ce 
que, après toutes ces grandes leçons, nous ne sommes pas 
encore saintes; et si, après avoir supporté patiemment une 
humiliation, nous pensions avoir rendu quelque grand service à 
Dieu, il se faut bien garder de cette vaine complaisance, et 
s'en détourner si elle se présente à nous. 



■ 



I 



ENTRETIEN XLIII 

SUR LE DÉTACHEMENT DES CRÉATURES, ET SUR LE ZÈLE POUR LA PERFECTION 

DE NOTRE INSTITUT. 

Mes chères filles, il faut avoir bon courage, et nous bien dis- 
poser pour recevoir la dernière bénédiction de Notre-Seigneur, 
qui nous dit : Pax vobis. Il nous laisse sa paix , son amour et 
son union ; il s'en va au ciel; envoyons notre cœur après lui, 
surtout durant cette sainte octave, et jusqu'à la Pentecôte, pour 
imiter Notre-Dame et les Apôtres, qui se tinrent tous ensemble 
en oraison dans le Cénacle, pour se préparer à recevoir le Saint- 
Esprit; humilions-nous grandement, et nous détachons de 
toutes choses. 



I 



ENTRETIENS. 



373 



Si l'attache qu'avaient les Apôtres à la sacrée humanité de 
Noire-Seigneur leur servait d'ohstacle pour la descente du 
Saint-Esprit sur eux; car il leur dit : Si je ne m'en vais, le 
Consolateur ne viendra point à vous ; il est donc expédient que 
je m'en aille, quel empêchement, je vous prie, ne nous appor- 
tera pas l'attache et l'affection que nous avons aux choses 
caduques de celte, vie, aux créatures et à nous-mêmes? 
Rompons donc avec tout ce qui n'est point Dieu : faisons en 
sorte que nous puissions nous voir toutes en cette félicité im- 
mortelle; et je vous assure que si nous accroissons la gloire 
accidentelle de notre Bienheureux Père en celte vie, il nous 
aidera hien pour avoir notre gloire essentielle en l'autre. Après 
Dieu, c'est de lui que nous tenons notre bonheur, et tout ce 
que nous avons, car sa divine Majesté s'est servie de lui pour 
nous dresser notre chemin et la voie que nous devons suivre 
pour parvenir au paradis. C'est notre Moteur et Patron qui nous 
touche et excite à suivre ses traces. La divine Sapience avait 
mis en lui toutes les grâces et lumières nécessaires pour notre 
conduite, et celle de tout l'Institut. 

11 dit aussi dans l'une de ses lettres, que la supérieure n'est 
pas mise en charge pour faire des nouvelles règles, ni ^>our 
introduire d'autres coutumes; mais pour y maintenir celles 
qui y sont établies, et faire observer tout ce qui dépend de 
l'Ordre. 

0, mes filles, qu'il faut avoir de zèle pour ce regard, sur- 
tout vous autres, qui avez l'honneur d'être filles de ce premier 
monastère d'Annecy, et mères de celles qui viendront après 
vous. Vous êtes celles qui avez reçu les prémices de l'esprit, 
de sorte que si quelques-unes de nos maisons tombaient dans le 
relâchement, et ne se tenaient pas à l'observance, quand bien 
même elles seraient au bout du monde, il faudrait que non- 
seulement les supérieures de céans, car c'est peu de chose 
qu'une créature, mais aussi tout le chapitre, s'efforçassent d'y 



I 



I 






■ 






374 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

remédier, en écrivant ou faisant écrire au nom de la commu- 
nauté et du chapitre, à l'évêque du lieu, où est le couvent, pour 
le convier et le prier très-humblement, au nom de Dieu, de 
mettre ordre à ce qu'on se redresse et remette au train de l'ob- 
servance. Si tout cela ne sert de rien, il faut employer les per- 
sonnes de crédit auprès du Prélat, comme le grand vicaire et 
le Père spirituel, sinon il faut recourir au Nonce apostolique, 
ou à Sa Sainteté, sans épargner chose quelconque, jusque 
même à vendre le calice de l'église, s'il en était besoin. 

Comment, mes Sœurs! vous envoyez des filles ici et là 
établir des maisons, et vous n'en auriez point de soin? Certes, 
si quelqu'une d'entre vous n'avait pas cette affection, ce zèle' 
et ce courage , je la voudrais mettre dehors. Mon Dieu ! il se 
faudrait faire crucifier pour la conservation de l'Institut ! Que 
nous laissions déchoir ce que notre saint Fondateur a si sainte- 
ment institué avec tant de peines et de labeurs ! Oh ! qu'il s'en 
faut bien garder! Mais, vous me dites que peut-être les monas- 
tères le trouveront mauvais, et ne voudront pas souffrir que 
nous nous mêlions de leurs affaires, surtout là où il n'y a point 
de filles de céans. 

Non, ne faisons pas tant de réflexions ; allons avec simplicité 
et humilité , faisant ce qui est de notre devoir, ne déférant, ne 
cherchant, en tout et partout, que la plus grande gloire' de 
Dieu, et tout ira bien pour nous. Si les autres ne font pas leur 
devoir, ne déférant pas assez à cette maison, à ce qu'ils lui 
doivent, ne l'honorant et ne la respectant pas tout particulière- 
ment, véritablement, ils auraient très-grand tort, et déplairaient 
fort à Notre-Seigneur, lequel requiert cela d'eux. 

Mais, dites-vous, si la supérieure d'Annecy, ni la plupart des 
Sœurs, ains seulement quelques-unes, le font, comment faudrait- 
il faire? Il faudrait que celles-ci tinssent bon, pour attirer les 
autres, et qu'elles le dissent à la Mère avec humilité et respect, 
■et si elle n'en veut tenir compte, elles se doivent adresser- à 



ENTRETIENS. 375 

l'Évêque, ou au Père spirituel. Néanmoins, il faut bien savoir 
les choses au vrai, avant que d'en venir là. 

Il faut que les filles de la Visitation, surtout celles de céans, 
soient merveilleusement passionnées et affectionnées à toutes 
les observances qui sont écrites et de coutume, demeurant 
fermes en cela, sans jamais fléchir, ni à droite, ni à gauche, se 
gardant des nouveautés, et de dire seulement une syllable de 
plus ou de moins, tellement que quand on viendrait leur dire : 
Vous ne faites pas bien telle chose ; on ne chante pas les litanies 
le jour de la Toussaint, à cause de l'Office des morts; il faut 
qu'elles répondent, mais hardiment: Nos Règles, Constitutions, 
Coutumier et Coutumes portent que nous le fassions ainsi , et que 
nous chantions les litanies ce jour-là; nous désirons de nous 
tenir à cela, et n'en point déprendre. Oh! si l'on nous disait : 
Vous n'êtes point modestes, il le faudrait bien recevoir, et s'en 
amender. Notre saint Fondateur dit que, « quand bien même 
tout le monde décherrait de la foi, et que nous serions toutes 
seules, nous devons demeurer inébranlables et constantes à 
merveille, sans recevoir aucun chancellement. » De même, quand 
il arriverait que tout notre Ordre serait bouleversé, qu'il n'y 
aurait plus une Sœur qui ne voulût rien en observer, que nous 
restassions toute seule, il faudrait demeurer immobile, 
demeurant entre les bras de l'exacte observance, sans jamais 
nous en départir. 

Quand les séculiers louent et exaltent notre Institut, il faut 
répondre fort humblement : nous sommes les dernières venues 
en l'Eglise de Dieu; il nous faut bien tenir notre place, mes 
chères filles. L'excellence de notre Ordre consiste en l'amour 
de la bassesse et petitesse. Nous avons de vrai beaucoup de 
moyens, en notre manière de vie, pour parvenir à une très- 
grande et sublime perfection ; mais l'importance est de les bien 
pratiquer, selon les occasions. 

Quelle est l'excellence de notre Institut? dites-vous, ma 



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376 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

chère fille. Notre excellence consiste, comme j'ai déjà dit, en 
l'amour de l'humilité, petitesse et bassesse. Tenons-nous donc 
bien pour ce que nous sommes; puis, de se préférer aux autres, 
il s'en faut bien garder. Or, nous avons le petit Office à perpé- 
tuité, grâce à Notre-Seigneur, lequel je supplie nous vouloir' 
octroyer la perpétuité de l'observance. Véritablement, nous 
sommes bien obligées de remercier sa divine Bonté de ce grand 
bénéfice, et de faire tout notre possible pour dire ce divin 
Office avec toute la révérence, dévotion et attention requise. 
Dieu! quel bonheur pour nous, de réciter jour et nuit les 
louanges de la Vierge ! nous devons donc nous en acquitter 
dignement. Je voudrais bien que nous dressassions nos cœurs 
vers elle, et que nous essayassions d'entendre quelque chose de 
ce que nous disons, car, mon Dieu ! ce cantique du Magnificat, 
y a-l-il rien de plus beau et de plus ravissant? 



ENTRETIEN XLIV 



■ 



sur l'esprit de nos règles, sur trois points qui doivent servir 

DE FONDEMENTS A LA VERTU DES NOVICES, ET SUR LE PROFIT A, TIRER 
DE SES ( MANQUEMENTS. 

L'esprit de nos règles, nos chères Sœurs, est, comme vous 
avez souvent ouï-dire, un esprit de douceur et d'humilité et 
d'une totale dépendance de notre volonté à celle de Dieu, et 
voici en quoi en consiste la pratique. Il faut avoir une grande 
douceur dans la charité, et une humilité véritable dans sa sim- 
plicité, avec une totale dépendance de la Providence divine. 
Nous pratiquons la douceur en nos conversations, en nous sup- 
portant en nos défauts et infirmités. 












ENTRETIENS. 377 

La charité s'exerce à ne point renvoyer les filles pour des 
difformités corporelles, à compatir aux maux et peines de nos 
Sœurs, et à les excuser en nous-méme, quand nous leur voyons 
faire quelque manquement. La vraie marque de l'humilité, 
c'est quand elle produit la soumission et l'amour à son abjec- 
tion, soit qu'elle vienne de notre côté ou de celui de nos Sœurs, 
c'est-à-dire, soit qu'elle vienne de nos imperfections, ou que 
l'on n'ait pas bonne opinion de nous. L'humilité nous rend 
simple à l'obéissance, et soumise à la volonté de Dieu en toutes 
sortes d'événements. La simplicité entre nos Sœurs bannit les 
détours dans nos actions, et ne nous fait point user de finesse 
les unes envers les autres; mais quand nous voulons savoir 
quelque chose, nous dirons simplement et franchement à une 
Sœur : J'ai envie de savoir telle chose de Votre Charité. 

La simplicité envers Dieu consiste à ne chercher que Lui en 
toutes nos actions, soit que nous allions à l'Office, soit que l'on 
nous ordonne d'aller au réfectoire , et puis à la récréation ; 
allons partout pour chercher Dieu et pour obéir à Dieu. Dans 
toutes nos œuvres intérieures et extérieures, ne cherchons qu'à 
plaire à Dieu, et à nous avancer en son amour et dans cette sim- 
plicité d'esprit. Tenez-vous à la présence de ce grand Dieu, 
soumise et attentive à son amour, et cette attention est suffisante 
et efficace pour redresser toutes nos actions et intentions; mais, 
aux œuvres de grande importance, il est bon de les redresser 
souvent. 

Il faut avoir une grande fidélité à bien pratiquer le Direc- 
toire des exercices spirituels , surtout celui qui regarde la droi- 
ture d'intention; et pour ce que j'ai dit, que la simplicité d'esprit 
à se tenir à la divine présence est suffisante, c'est pour les âmes 
qui sont déjà fort avancées et que Dieu occupe et attire lui- 
même, par sa grâce, dans ce chemin de l'amoureuse simplicité. 

La soumission à la volonté de Dieu gît en deux points, qui 
sont la volonté : signifiée et la volonté du bon plaisir. La volonté 



I 















378 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

signifiée sont les Commandements de Dieu et de l'Église, nos 
Règles et Constitutions, avec les obéissances qui nous sont don- 
nées par les supérieurs. La volonté du bon plaisir se doit 
regarder en toutes sortes d'événements, soit qu'on nous mor- 
tifie, qu'on nous mésestime, qu'on nous afflige, ou que l'on 
souffre; comme lorsqu'on nous aime, qu'on fait état de nous, 
qu'on nous console, et que tout seconde nos souhaits : dans 
tous ces états nous devons également aimer et adorer ce divin 
bon plaisir. Même en nos fautes, après avoir rejeté le péché 
commis , nous devons regarder la volonté de Dieu en l'abjec- 
tion qui nous en revient. 

Non, mes filles, vous ne faites point de mal en commettant 

quelque manquement par ignorance, et avec bonne intention; 

parce que, où il n'y a point de volonté et d'intention, il n'est 

point de péché, et Dieu même coopère à l'action, ce qu'il ne 

ferait pas en l'intention si elle était mauvaise. De même un 

exécuteur de justice ne fait point de mal de tuer un homme 

condamné à mort, s'il ne le fait mourir que parce que les juges 

le lui ordonnent; de même aussi les soldats qui combattent pour 

leur prince, contre les infidèles, bien loin de commettre le 

péché , en tuant, méritent beaucoup, en exposant leur vie pour 

la loi, et pour l'obéissance due à leur souverain. 

Mes chères Sœurs novices , vous me demandez quels sont les 
premiers fondements sur lesquels vous devez établir votre vertu? 
Je veux bien volontiers vous le dire, et vous en donner trois 
seulement. 

Le premier fondement qui doit être la vertu des novices, 
c'est la sainte et amoureuse crainte de Dieu, c'est-à-dire qu'elles 
doivent avoir une ferme résolution de ne jamais offenser la 
bonté divine, à escient, et volontairement. Le deuxième, c'e^t 
l'amour à leur vocation qui doit procéder d'une grande recon- 
naissance de la grâce que Dieu leur a faite, de les avoir retirées 
du monde et des occasions de l'offenser , y ayant laissé tant 






I 



ENTRETIENS. 379 

d'autres qui eussent mieux fait leur profit de ces grâces que 
nous. Le troisième, est la reconnaissance de notre néant, car si 
Dieu nous ôlait ses grâces, que ferions-nous? et s'il nous ôtait 
la vie qu'il nous a donnée, que deviendrions-nous? 

Celte humilité fera que nous ne nous troublerons point de 
voir que nous commettons souvent des fautes, mais que nous 
regagnerons par humilité ce que nous avons perdu par infidé- 
lité. Voyez-vous, mes Sœurs, quand nous manquerions vingt- 
quatre fois le jour, pourvu que nous ne nous troublions point 
et fassions toujours résolution de nous amender, de nous en 
humilier devant Dieu, de ne point fuir l'abjection qui nous en 
revient, et de ne point couvrir notre faute, c'est un moyen 
plus assuré pour arriver à la perfection que la fidélité constante. 
J'ai connu une âme qui a fait un avancement incroyable par 
cette voie-là. 

Quelles sont les deux ailes de la vie spirituelle? dites-vous 
encore. C'est un grand amour à l'oraison et une grande affec- 
tion à la mortification; une fidélité grande à nous bien occuper 
à la première, et une constance inviolable à nous exercer en la 
seconde. L'oraison ne va point sans la mortification ; l'amour de 
l'oraison s'étend encore au recueillement, et à se rendre atten- 
tive aux prédications , aux lectures de table, aux assemblées, 
et toutes les fois qu'on parle de Dieu. Pour la mortification, 
elle s'étend à ranger et dompter nos passions sous la domina- 
tion de la raison , et à mortifier les affections de notre cœur et 
toutes nos inclinations, à retrancher toutes sortes de réflexions, 
et à dire , à l'imitation de Notre-Seigneur : Je ne suis pas 
venue ici pour faire ma volonté, mais celle du Père céleste; 
enfin c'est une bonne mortification que de bien pratiquer nos 
règles et constitutions. 



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380 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



ENTRETIEN XLV 

(Fait le 28 décembre 1625) 



SUR LE DOCUMENT DE NOTRE BIENHEUREUX PERE : NE DEMANDEZ RIEN, 









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Vous me demandez, mes chères filles, en quoi Consiste la 
perfection intérieure de laquelle nous devons faire profession, 
et qui nous doit être en plus grande et singulière recommanda- 
tion. Ma très-chère fille, elle consiste en la pratique exacte du 
dernier document que notre Bienheureux Père nous a laissé , et 
qu'il nous a mille fois inculqué , et par ses paroles et par ses 
écrits. Comme un peu avant sa mort, ma sœur Marie-Aimée de 
Blonay, supérieure de Lyon, lui demanda : « Monseigneur, 
qu'est-ce que vous désirez qui demeure le plus engravé dans nos 
cœurs? » — Il lui répondit : « Je l'ai déjà tant dit : Ne deman- 
dez rien, ne refusez rien." — Ainsi, mes Sœurs, on peut dire que 
cette sainte ordonnance est son testament pour nous, où il a 
abrégé tous les enseignements qu'il nous a donnés, et ses der- 
nières intentions sur nous. 

On peut dire, qu'à l'imitation de notre divin Sauveur Jésus, 
qui scella tous ses commandements par le doux précepte de la 
charité : Aimez-vous comme je vous ai aimés, qu'il donna à ses 
Apôtres dans sa dernière Cène , mon Bienheureux Père a fait 
ainsi, l'avant-veille de sa mort, scellant aussi tout ce qu'il nous 
avait appris, par ce document : Ne demandez rien, ne refusez 
rien. Mais je ne vois pas, mes Sœurs, que nous portions assez 
de respect à ce saint document; je n'en entends jamais parler, 
je ne le vois guère pratiquer. Il y a bien deux ou trois mois que 
je fis dessein d'en faire le sujet du premier entretien, afin de 
vous en rafraîchir la mémoire. 



ENTRETIENS. 381 

Dans les maisons de notre Institut où j'ai passé, j'y vois une 
ardeur non pareille dans cette sainte pratique; on ne parle quasi 
d'autre chose, sinon : notre Bienheureux Père a dit : Ne deman- 
dez rien et ne refusez rien; et, céans, où son esprit doit régner 
tout particulièrement, l'on n'y pense presque pas; et il n'y a 
pas une Sœur qui, en me rendant compte, m'ait parlé là-dessus, 
et dit qu'elle faisait attention à pratiquer ce dernier précepte de 
son Bienheureux Fondateur. 

Vous dites, s'il en faut rendre compte? Oui-dà, ma chère 
fille, car nous y devons être grandement affectionnées, comme 
étant le moyen le plus important de notre perfection. Ce n'est 
autre chose qu'une parfaite indifférence, non-seulement pour les 
choses extérieures, mais encore plus pour les intérieures ; ne dé- 
sirant ni refusant les consolations, suavités, peines, sécheresses, 
désolations, délaissements, tentations; ne recherchant pas d'être 
aimée, estimée, ni d'être en cet état ou en cet autre; d'aller 
parle chemin de celle-ci ou de celle-là; d'avoir de la satisfac- 
tion ou non; enfin, c'est ne vouloir chose quelconque que le 
bon plaisir de Dieu. Notre Bienheureux l'ère en faisait de même, 
ayant pratiqué par excellence ce saint document, car il disait : 
Je ne désire ni ne demande point de travaux et afflictions ; mais 
je me contente de me tenir disposé à recevoir celles qui ni 1 arri- 
veront. De sorte que, s'il lui arrivait des persécutions et souf- 
frances, il les endurait patiemment; s'il ne lui en arrivait point, 
il se tenait prêt, attendant celles que Dieu lui enverrait, contre 
lesquelles il fortifiait son cœur. Quelquefois, en se promenant 
tout seul, il pensait à part soi : Si on venait maintenant me dire 
des injures, faire tels et tels affronts et mépris, me mener au 
gibet pour être exécuté, comment te comporterais-tu? Et ainsi, 
il s'armait contre les occasions, faisant ce que le Combat Spi- 
rituel enseigne ; car, encore qu'il allât fort simplement pour 
l'occasion, néanmoins, hors de là, il faisait bien quelques con- 
sidérations, et il les consedle aussi. Certes, nos esprits font tou- 



1 



■ 



382 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

jours quelque chose, si nous ne les occupons en Dieu, ils 

s'occupent en des inutilités. 

Croyez-moi, mes Sœurs, ceci sert beaucoup : je serais bien 
aise que nous le fissions quelquefois comme ce Bienheureux, 
nous représentant les difficultés, humiliations et contradictions 
qui nous peuvent arriver. Cela nous apporterait du profit, parce 
que, à l'occasion, nous serions plus fidèles et aurions plus de 
force , car nous nous ressouviendrions de notre détermination 
et des résolutions que nous avons faites pour bien employer ces 
rencontres, d'autant qu'il ne suffit pas d'être vaillantes en imagi- 
nation ; mais il le faut être principalement en l'exécution, comme 
était ce Bienheureux Père, lequel était si constant, si immobile, 
si égala lui-même, et si invincible, que rien ne le pouvait ébran- 
ler tant soit peu. Il ne négligeait aucune occasion de pratiquer 
la vertu, pour petite qu'elle fût, mais l'employait fidèlement; 
faisons de la sorte, mes chères filles, soyons fidèles comme lui, 
et bonnes ménagères, je vous prie. Si Dieu nous donne une 
petite occasion de souffrir, souffrons; si, de patience, patien- 
tons; si, de nous humilier, humilions -nous; si, de nous sou- 
mettre, soumettons-nous; si, de pratiquer la douceur, soyons 
douces et débonnaires; si, de nous mortifier, mortifions- nous ; 
si, de charité, soyons charitables; si, de support, supportons- 
nous; ainsi de toutes les autres vertus qui se rencontrent en 
notre chemin. 

Vous me demandez si une supérieure disait ce que nous lui 
avons dit en rendant compte, nous le reprochant, et l'apprenant 
aux autres, qu'est-ce qu'il faudrait faire? Dieu ! si cela était, 
elle devrait être estimée indigne de cette charge et en pourrait 
être démise; mais, premièrement, il faudrait la faire avertir 
par sa coadjutrice ou par le Père spirituel , parce qu'il est cer- 
tain qu'elle est obligée de garder, comme un secret de con- 
science, tout ce qui lui est dit en cette action de la reddition de 
compte. On peut le lui dire soi-même, avec le respect qu'il ne 



ENTRETIENS. 383 

faut jamais rabattre pour aucune chose, et ne pas conserver 
contre elle de la froideur et sécheresse de cœur. Mais savez- 
vous, mes chères Sœurs, il ne faut pas prendre des soupçons 
légèrement et sans de bons fondements. La supérieure peut 
quelquefois vous dire des choses pour vous mortifier et éprou- 
ver; et, comme je vous ai dit autrefois, il ne faut pas obliger la 
supérieure à vous garder la fidélité du secret qu'en des choses 
qui le méritent, et non pas à tant de petites bagatelles que nous 
disons souvent nous -même à d'autres personnes; et, si ces 
mêmes choses viennent à se répéter, on se plaint de quoi la 
supérieure n'a pas gardé le secret , tandis que c'est vous seule 
qui l'avez publié. Il faut prendre bien garde à ceci pour ne pas 
former des plaintes injustes sur le procédé des pauvres supé- 
rieures. Dieu merci, jusqu'à présent, je n'en ai trouvé que de 
très-bonnes, et je crois qu'il est impossible qu'elles soient au- 
trement, puisqu'elles sont choisies et faites par élection, ce 
qu'on ne fait pas à la légère et sans mûre considération. Néan- 
moins, il s'en pourrait trouver qui commanderaient à baguette, 
qui seraient rudes, turbulentes et fâcheuses; si cela était, il 
faudrait le supporter doucement, embrasser cette mortification 
et tâcher d'en profiter. 

Le grand saint Pierre, mes chères filles, était rébarbatif, mal 
poli , rude et peu civilisé. Notre-Seigneur ne laissa pas de le 
faire chef de son Eglise. Les Apôtres ne s'en plaignirent point, 
et ne laissèrent pas de l'honorer, estimer, et de lui obéir. Enfin, 
si Dieu permet que nous ayons une telle supérieure, c'est pour 
nous établir dans les vertus solides, pour que nous le servions 
plus purement et généreusement; car, si bien nous sommes 
plus paisibles sous une qui sera bien douce et à notre gré, nous 
ne profiterons pas tant sous sa conduite que sous celle de 
l'autre, d'autant que sous la bonne, souvent tout s'en va en 
complaisances et vaincs satisfactions. Il est bien facile d'être 
bonne, douce et soumise, lorsqu'on nous caresse, qu'on nous 





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384 OEUVRES DE SAINTE CHANTAI,, 
supporte, qu'on s'accommode à nos humeurs, et condescend à 
nos volontés; mais il n'est pas si aisé d'être vertueuse lorsqu'on 
nous contredit, qu'on nous humilie, et mortifie souvent. Mes 
chères filles, il faut aussi dire qu'il se trouve parfois des infé- 
rieures si immortifiées, et si peu disposées à se laisser conduire, 
que la supérieure, n'ayant plus de liberté sur elles, est souvent 
contrainte de les employer à leur gré, à ce qu'elles veulent, et 
non à ce qui serait pour leur bien 

Non, «il ne faudrait pas, pour aucune prudence humaine, 
laisser de dire à la supérieure tout ce qui regarde l'état de notre 
âme, crainte qu'elle suive nos inclinations et nos désirs, parce 
qu'il faut que la candeur, naïveté, et simplicité à se découvrir, 
surnagent toujours; lorsqu'une fille agit de la sorte, c'est une 
des meilleures marques pour faire connaître qu'elle prendra 
bien l'esprit de notre Institut, et qu'elle se rendra digne de sa 
vocation. 

La première disposition pour bien rendre compte, n'est autre 
qu'une bonne volonté de se bien faire connaître à la supérieure, 
de lui bien découvrir nos sentiments, en lui disant nettement, 
franchement, cordialement, tout ce qui se passe en nous, avec 
le plus de vérité, simplicité et humilité qu'il nous est possible. 
Mais la crainte vous empêche de vous déclarer, dites-vous? Il 
n'y a remède ; il faut avoir patience, puisqu'il n'y a là aucune 
malice. J'ai vu de grandes âmes, de nos premières Sœurs, les- 
quelles avaient un désir insatiable de bien pratiquer ce point 
qu'elles reconnaissaient être des plus importants pour leur per- 
fection. Elles venaient donc avec une ardeur et affection ex- 
trêmes, et, lorsqu'elles étaient devant moi, elles se mettaient à 
pleurer sans pouvoir me rien dire , parce qu'elles craignaient 
de n'avoir pas assez de temps, et me disaient qu'on m'appelle- 
rait pour d'autres choses, ou qu'on sonnerait aussitôt quelque 
exercice; or, cela était une tentation qui leur donnait bien de 
la peine. 



ENTRETIENS. 385 

Or sus, mes Sœurs, vous me dites encore que noire Bienheu- 
reux Père dit que c'est une grande grâce de Dieu d'avoir de 
bonnes supérieures. Il est vrai, mes chères filles, mais il ne faut 
pas les demander comme ceci ou comme cela, ni moins refuser 
les unes que les autres, ains, les recevoir telles que Dieu nous 
les donne, et regarder toujours ce grand Dieu en leur personne. 
Nous sommes certainement de bonnes filles, comme je vous dis 
souvent, mais il faut devenir meilleures, puisque nous en som- 
mes capables, Dieu merci. Jusqu'à cette heure, vous vous êtes 
nourries de lait, et dans une vertu de coton, Dieu nous ayant 
traitées en faibles, ne permettant pas que nous ayons vécu sous 
des supérieures qui nous aient beaucoup exercées; mais, tenons- 
nous désormais bien disposées à tout ce que sa divine Bonté 
voudra faire de nous. 

Vous voulez encore me dire que pour le document de notre 
Bienheureux Père de ne rien demander ni rien refuser, que l'on 
y pense bien, qu'on lâche de le pratiquer aussi, mais qu'on ne 
pense pas d'en rendre compte lorsqu'on parle à la supérieure. 
Il faut le faire, mes chères filles, car ce sont les principales 
affections, résolutions et dispositions que nous devons lâcher 
d'avoir, puisqu'enfin ce saint et dernier précepte de notre Saint 
Fondateur et Législateur doit faire toute noire attention, et doit 
être noire pratique mignonne. 












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H. 



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OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



ENTRETIEN XLVI 



(Fait en 1638) 



SUR L.\ REDDITION DE COMPTE ET LES AVERTISSEMENTS. 






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Vous désirez savoir si, à la reddition, on est obligé de dire 
tout à la supérieure, même les péchés secrets? Je vous dirai, 
mes chères Sœurs, que notre Bienheureux Père disait que les 
plus sincères étaient les meilleures. Je sais qu'il témoignait de 
la joie quand quelqu'une de nos Sœurs lui disait : « Monsei- 
gneur, j'ai dit cela à notre Mère. » — Néanmoins, pour les péchés 
secrets que nous avons commis contre Dieu et notre âme , il n'a 
jamais entendu de nous obliger à les dire; je sais qu'il voulait 
que nous fussions en liberté de ne les pas dire, si nous ne 
voulions, et il n'y a rien dans l'Institut, ni en ses Ecrits, ni en- 
seignements qu'il nous a donnés , qui nous fasse voir que nous 
avons cette obligation. Ainsi, quand nous avons commis quel- 
ques péchés secrets, nous pouvons, sans scrupule, ne les pas 
dire à la supérieure, si nous n'avons pas besoin d'instruc- 
tion sur cela, et que nous n'y retombions pas d'autres fois facile- 
ment. Quand Dieu nous fait la grâce de nous en donner de la 
contrition, et de nous en bien accuser au confesseur, cela nous 
doit suffire. Pour moi, je m'en contenterais, et ne le dirais pas 
à ma supérieure, si j'y avais trop de répugnance, et que je n'y 
eusse pas confiance, ni la force de me surmonter, et je crois 
que Dieu ne m'en diminuerait pour cela en rien de sa grâce, 
ni à celles qui feront de la sorte. 

Ce serait une erreur de croire que l'on fut obligée de tout dire 
à la supérieure. Telle supérieure que l'on pourrait avoir [en- 
vers laquelle] il faudrait user de quelque prudence,- et faire 
quelque considération, surtout pour ne lui pas dire toutes les 















ENTRETIENS. 387 
grosses pensées que l'on aurait conlre elle; car, si elle élail im- 
mortifiée et imparfaite, elle s'en ombragerait peut-être, en sorte 
qu'elle contristerait cette pauvre Sœur qui les lui dirait, et l'hu- 
milierait et maltraiterait; en quoi elle ferait mal. Vous n'aurez 
pas toujours des supérieures qui soient soutenues de notre 
Bienheureux Père comme je l'ai été. Il y a des Sœurs, de son 
temps, qui m'ont dit des pensées du tout étranges qu'elles 
avaient eues contre moi 

Il n'y a point de mal aux pensées qui sont contre la volonté; 
on en peut bien avoir contre Noire-Seigneur ; il ne faut donc 
jamais s'en étonner, pour mauvaises qu'elles soient. Ceux contre 
qui on les a, ne s'en doivent jamais offenser, quand on les leur 
dit, surtout quand on témoigne d'être marri de les avoir, et 
qu'on les dit avec douceur et humilité. Celle qui irait dire à sa 
supérieure les pensées qu'on a conlre elle, pour se venger et 
satisfaire sa passion, et allant dire, par après, en esprit de gaus- 

serie : « Oh! que je lui ai bien dit son fait! » cela serai 

bien odieux, et tout à fait mal et insupportable. 

Si les Sœurs qui ont été sous la directrice la doivent avertir 
lorsqu'elles lui voient faire des manquements, dites-vous, ma 
chère fille ! Oui, vraiment, elles y sont obligées, tout comme à 
une autre. Elles doivent toute leur vie lui porter du respect , et 
avoir une grande gratitude envers elle , mais non pas, pour cela, 
manquer à la règle. Je n'approuve pas pourtant qu'aussitôt 
qu'une Sœur est dehors du noviciat, ou de dessous la conduite 
de la maîtresse, elle aille d'abord faire des avertissements; car 
cela ne serait pas de bonne odeur. 

Pour ce que vous dites, si les Sœurs qui sont sous la direc- 
trice, surtout les jeunes professes, si elles lui doivent ou peuvent 
dire les fautes qu'elles voient commettre aux Sœurs de commu- 
nauté ? Nullement, ma chère fille, elles s'en doivent garder, et 
la maîtresse ne le doit pas souffrir, ni s'en informer; il les faut 
dire à la supérieure, puisque c'est elle qui doit y remédier; 









388 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

car, s'il suffit de faire connaître les défauts des Sœurs à une 
personne, pourquoi le fera-t-on savoir à deux? Pour moi, si je 
pouvais empêcher que mes deux yeux vissent les défauts du pro- 
• chain, je le ferais, et en fermerais un, afin de ne les voir qu'avec 
un seul. Quand un suffit, il n'est pas nécessaire de regarder 
avec les deux. Donc, mes Sœurs, il faut avoir un grand soin 
et une grande charité, pour couvrir les défauts du prochain, et 
ne les jamais faire savoir qu'à celles qui peuvent et doivent y 
remédier; par exemple : si une novice professe est aide d'une 
officière, et qu'elle voie que cette Sœur n'observe pas son 
directoire en sa charge, ou qu'elle fasse quelque autre man- 
quement contre l'observance, comme de dire des paroles inu- 
tiles, parler du monde, rompre le silence et autres semblables; 
quelle qu'elle soit, elle doit incontinent le faire savoir à la su- 
périeure, et se doit bien garder d'en faire rien, connaître à la 
directrice. Elles lui peuvent bien dire les manquements de celles 
qui sont au noviciat, parce que c'est elle qui y doit apporter 
remède; mais, les autres défauts qui se font par des Sœurs qui 
ne sont pas sous sa conduite, à quel propos, je vous prie, les 
lui dire ? Que cela ne se fasse donc jamais , je vous supplie. 






ENTRETIEN XLVII 

SDR LA REDDITION DE COMPTE, ET SUR L'OBLIGATION DES SUPÉRIEURES 
DE GARDER LE SECRET. 

Seigneur Jésus! et qui en doute que les supérieures ne 
soient obligées de garder le secret à leurs Sœurs, quand ce 
sont choses qui le méritent? car pour certaines badineries 
propres à dire en récréation, la supérieure n'est pas obligée à 
les tenir secrètes. 






ENTRETIENS. 389 

Mais, quand ce sont des choses de conséquence, ou que les 
Sœurs ne désirent pas qu'on le sache, oh! certes, si je savais 
une supérieure dans l'Ordre qui les révélât, je procurerais sa 
déposition; et, si j'avais quelque crédit, elle serait démise, 
comme indigne et incapable de gouverner jamais , ne sachant 
pas tenir les secrets quand il est requis- car, ôtant à ses Sœurs 
le moyen de découvrir leur cœur sincèrement, elle leur ôle 
aussi le moyen de se perfectionner. 

S'il advient qu'une Sœur, ayant vu faire une faute à une autre, 
le dise à la supérieure, en secret, la supérieure ne doit pas 
dire à la défaillante : « Une telle Sœur m'a dit que vous aviez 
fait telle chose; amendez-vous-en » , ains lui faire la correction 
selon la gravité de la chose. — Mais, si la défaillante vient à 
dire : Personne n'a vu faire cela qu'une telle Sœur. — Oh! 
[doit répondre la supérieure], contentez-vous que vous l'ayez 
fait, et ne vous mettez pas en peine de savoir si je l'ai vu, ou si 
on me l'a dit La supérieure pécherait, si elle faisait con- 
naître aux Sœurs celles qui avertissent des défauts, bien qu'elle 
corrige selon que sa conscience l'oblige. 

Oui, ma fille, votre maîtresse [la directrice] est obligée de 
vous tenir la fidélité du secret, quand ce sont des choses qui le 
méritent; mais, toutefois, .elle peut dire à la supérieure ce 
que vous lui dites, quand elle juge qu'il est expédient, ou pour 
prendre conseil, et recevoir instruction comme elle se doit com- 
porter en votre gouvernement; elle le peut faire, non-seulement 
à la supérieure, mais aussi à quelques Pères de religion, sans 
toutefois faire connaître à ceux-ci pour qui c'est que l'on 
requiert leur conseil. Voilà une fille qui a des troubles de con- 
science, des embarrassements, et des scrupules; je ne me sens 
pas assez capable pour les lui résoudre, j'en dois conférer avec 
quelque Père de piété pour recevoir des lumières de lui; mais, 
je dois le faire si discrètement, qu'il ne s'aperçoive point pour 
qui on parle, sinon que la fille le désire; car alors il serait bon 




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390 OEUVRES DE SAINTE CHANT AL. 

que ce fût elle-même qui en parlât, si la supérieure le juge 
expédient. 

Mais, si une novice avait dit quelque chose à sa maîtresse 
qu'elle témoignât désirer bien fort que la supérieure ne le sût 
pas, que faudrait-il faire? La directrice doit considérer si la 
chose étant dite sera à l'utilité de la fille ou de la maison ; cela 
étant, elle le doit dire; en telle sorte que la supérieure con- 
naisse que la novice ne désire pas qu'elle le sache; et jamais la 
supérieure ne doit témoigner à la novice ce que sa maîtresse 
lui a dit. Il y a même des occasions où la prudente maîtresse 
doit dire les choses en telle sorte que la supérieure ne s'aper- 
çoive point que la novice ne veut pas qu'elle le sache, et manque 
de confiance envers elle. Mais si la chose est de nulle utilité, ni 
d'un côté ni d'un autre, la directrice n'a que faire d'en parler, 
et elle ne le doit pas faire. Car, à quel propos, je vous prie, 
irait-elle ôter la confiance à une pauvre novice de lui découvrir 
son cœur, pour une chose qui ne tire point à conséquence? 
Les maîtresses ne sauraient être trop soigneuses de donner une 
grande confiance aux novices, de s'adresser à elles; car c'est 
une partie de leur devoir, et du bonheur de la persévérance 
d'une novice, que d'avoir une maîtresse qu'elle aime, et dans 
le cœur de laquelle elle puisse, ajoute heure, verser le sien, 
pour prendre force, lumière et haleine en son entreprise. Il est 
bon, quand les novices lui disent quelque chose, qu'elle pense 
être à propos de faire savoir à la supérieure qu'elle les porte à 
le dire elles-mêmes, ou bien qu'elle leur demande : Voulez- 
vous que je le lui dise moi-même? puis se comporter comme 
j'ai dit. 

Oui, les novices peuvent dire les bonnes choses que la maî- 
tresse leur a dites au noviciat, comme serait leur défi, pratique 
des vertus, et entreprises dévotes, sans qu'elles contreviennent 
au Directoire. Je n'agrée pas que l'on fasse les renchéries de 
ces petits biens; une pauvre Sœur en pourrait tirer bien du 



I 



ENTRETIENS. 391 

profit, quoiqu'elle ferait mal d'interroger, par curiosité, une 
novice. Après avoir dit les bonnes choses, celle-ci doit se taire 
et dire humblement que le Directoire ne lui permet pas de dire 
autre chose. 

Je voudrais, quand nos Sœurs viennent rendre compte, 
qu'elles eussent toutes leurs petites affaires prêtes, pour les 
dire tout d'une suite, et après la supérieure dit ce qu'elle veut. 
Il ne faut point tant dire de petites choseltes qui ne servent à 

rien, mais : J'ai souvent fait telle faute je suis sujette à 

dire des paroles inutiles j'ai sept ou huit fois suivi une telle 

inclination, quand l'occasion s'en est présentée Ensuite, 

dire un ou deux bons mots, une ou deux bonnes fautes parti- 
culières; puis, ajouter : Il me semble, ma Mère, que j'ai fait 

les pratiques dont j'ai eu la vue Ou bien, j'y ai manqué 

J'ai été attentive à faire ce que Votre Charité m'avait dit le mois 

passé et en dire deux ou trois pratiques; et, après, dire 

ses petites peines et comme on s'y est comporté. 

Pour l'oraison, dire : Ma Mère, j'ai, ce mois, fait l'oraison 

comme Votre Charité sait Je n'ai rien eu d'extraordinaire 

il me semble que je me sens fort inclinée à unir ma volonté à 
celle de Dieu en toutes choses; je fais profit de cela. Ou bien 
dire : J'ai été environ huit ou quinze jours avec beaucoup de 

distractions et de peines, je m'y suis comportée ainsi Mes 

exercices, je les fais selon le Directoire ou bien : Je fais 

les exercices avec l'occupation intérieure que vous savez — ; et 
de même pour le silence. Si l'on a quelque spéciale inclination, 
l'avouer, afin de recevoir lumière vers la supérieure comme on 
s'y doit comporter, et ainsi dire de suite ce que l'on éprouve 
pour recevoir humblement ce que la supérieure conseille, et 
s'en aller, tâchant, tout le mois, de pratiquer ce que l'on nous 
a dit jusqu'à l'autre mois, et ainsi aller toujours en avançant 
dans les voies de Dieu. 






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392 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL 



ENTRETIEN XLVIII 



(Fait le 25 avril 1633) 






SUR LA CONFIANCE ENVERS LA SUPÉRIEURE ET LA NÉCESSITÉ DE FAIRE 
LES AVERTISSEMENTS. 

Mes chères Sœurs, i] m'est venu une pensée, que je veux 
vous dire tout simplement: c'est qu'il m'est tombé en l'esprit 
que nous avons besoin de purifier notre intention. Je vois clai- 
rement, ce me semble, que nous ne sommes pas assez épurées, 
et que, de ce défaut, viennent presque tous nos manquements: 
si notre intention était bien droite, nous ne regarderions que 
Dieu en notre supérieure et en nos Sœurs, de sorte que nous 
serions simples et sincères comme un enfant, en la reddition 
de compte que nous faisons à la supérieure. Nous lui ferions 
voir avec une grande naïveté tous les replis de notre cœur, comme 
nos saintes constitutions nous marquent; nous aurions recours 
à elle avec une grande confiance, pour lui dire tout ce que nous 
croirions être obligées de lui dire, tant de nous que des autres, 
sans tant de regards et de réflexions. Nous aurions aussi une 
grande candeur, confiance et sainte liberté d'esprit avec nos 
Sœurs; nous ne nous craindrions pas tant l'une l'autre. 

Si donc notre intention était pure, nous marcherions confi- 
demment notre grand chemin, tâchant de ne rien faire, ni ne 
rien dire qui ne fût à propos ; puis nous laisserions aller tout le 
reste sans tant craindre et soupçonner si on Fabien ou mal pris 
si on pensera ceci ou cela; si l'on ira le dire à la supérieure 
si on le redira à celle-ci ou à celle-là; si l'on nous en avertira 
si l'on en concevra de la mésestime, que sais-je moi? mille tra 
casseries, qui ne servent de rien qu'à troubler nos esprits et 
nous faire concevoir de la mésestime de nos Sœurs, de nous 



■ 






ENTRETIENS. 393 

refroidir et sécher le cœur, et être plus réservées envers elles. 
Quand même nous aurions dit quelque chose, ne nous en met- 
tons pas en peine ; humilions-nous doucement et laissons à la 
divine Providence que les Sœurs l'aillent dire, ou non; qu'elles 
le disent comme il est, ou tout autrement, comme sa Iîonlé 
permettra. 

Si les aides s'avertissent au réfectoire? Non, ma Sœur, ce n'est 
pas la coutume. Vous me demandez si, lorsque l'on a reconnu 
quelque Sœur se refroidir en votre endroit quand vous l'avez 
avertie, si vous ne devriez point ne lui plus faire d'avertisse- 
ment, de peur que vous ne soyez cause des fautes qu'elle fait 
ensuite? Notre Bienheureux Père a répondu à cette question ; 
car il dit, en un de ses Entretiens, qu'il ne faut pas laisser 
d'avertir les Sœurs, encore qu'elles commettent des défauts sur 
les avertissements; d'autant, dit-il, que si une Sœur fait un 
péché véniel sur un avertissement qu'on lui a fait, elle en évi- 
tera aussi plusieurs, qu'elle eût commis, si elle eût continué 
à commettre le défaut duquel on l'a avertie. Il ne faut pas aussi 
prendre garde si celle qu'on a avertie témoigne de la froideur. 
Les premiers mouvements ne sont pas à nous-même; il faut 
laisser passer ce jour-là, pourvu que le lendemain elle traite 
avec vous comme à l'ordinaire. Mon Dieu ! qu'est-ce que tout 
cela? quel mal lui avez-vous fait? vous lui avez fait un acte de 
charité et un office de vraie Sœur. Vous avez ohservé votre règle, 
en laquelle rien n'a été mis en vain : c'est par l'inspiration du 
Saint-Esprit qu'elle a été dressée; et ceux qui l'ont dressée 
n'y ont rien mis, sinon ce que le Saint-Esprit leur a inspiré. 

Nous craignons les avertissements, et nous ne nous avertis- 
sons pas assez fidèlement; prenons garde, mes Sœurs, nous 

amassons de la crasse et de la mousse Savez-vous de quoi il 

faut avertir? Des fautes contre la Règle, Constitutions, Cou- 
lumier, et les ordonnances de la supérieure. Non, mes Sœurs, 
n'ayez point peur que vos avertissements ne soient bien reçus, 



I 



!*■ 



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394 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

et qu'ils ne profitent, à vous et à celles à qui vous les faites, si 
vous avez soin de les faire comme il faut, avec esprit d'humi- 
lité et charité, de support et compassion. L'on sent si bien cela, 
et l'on connaît clairement celles qui les font de la sorte. Si c'était 
une chose controuvée que les avertissements, nous aurions sujet 
de nous offenser; quoique pourtant nous ne le devions jamais 
faire , ains supporter doucement cela pour l'amour de Notre- 
Seigneur. Comment voulons-nous l'imiter, ce divin Sauveur, si 
nous ne voulons pas souffrir la moindre contrariété, une petite 
mortification, un petit avertissement d'une faute que nous avons 
bien commise? Les épouses doivent être conformes à leur Époux. 
Nous sommes épouses de Notre-Seigneur, quia été tout couvert 
d'opprobres, de mépris, d'humiliations et souffrances, sans 
ouvrir la bouche pour se plaindre ou s'excuser, quoiqu'il fût 
innocent, voire, l'innocence même. 

Vous me demandez maintenant quelle différence entre avertir 
la supérieure des manquements qui se commettent, et faire des 
rapports? J'aime cette question; car elle est bien utile, ma 
chère Sœur. Il faut que nous sachions que tout ce que l'on dit 
à la supérieure n'est point rapport. Il est bien nécessaire de lui 
dire les fautes que les Sœurs font; et la règle y oblige, afin 
qu'elle y mette ordre. Comment remédiera-t-elle à ceci ou à 
cela , si elle ne le sait pas ? Il faut donc lui faire savoir les choses, 
et ce qui se passe, avec une grande confiance et simplicité, pre- 
nant garde de ne lui rien dire qui ne soit bien vrai, et de lui dire 
ce qu'on a remarqué sans passion, ni préoccupation d'esprit et 
d'intérêt, ains seulement pour observer sa règle, et pour le zèle 
du bien de la maison. Et qu'on ne sème point celte mauvaise 
semence parmi nous, de dire que l'on va faire des rapports à la 
supérieure ; que celles qui s'en apercevront me le viennent dire ; 
car cela est très-mal. Quoi! on pourrait trouver mauvais qu'une 
Sœur observât sa règle ! qu'elle fit son devoir en disant à la su- 
périeure ce qu'elle juge lui devoir dire en conscience, pour 






ENTRETIENS. 395 

l'avertir des fautes qui se commettent dans le monastère, et des 
choses qui tirent à conséquence, afin qu'elle y remédie, et ne 
laisse pas prendre pied à ces défauts? Savez-vous ce que c'est 
de faire des rapports, mes Sœurs? C'est d'aller redire à une 
Sœur ce qu'une autre Sœur a dit d'elle, qui serait à son désa- 
vantage, et qui porterait à la désunion ; d'aller rapporter enfin 
les unes parmi les autres ce qui se fait, ce qui se dit, qui ne 
servirait de rien qu'à nous mortifier, refroidir la charité, et nous 
inquiéter et donner de la distraction : il faut éviter ahsolument 
telles imperfections qui seraient bien dangereuses et feraient 
bien du mal en une communauté. Dieu nous garde de ces man- 
quements, s'il lui plaît 1 

Or sus, mes Sœurs, c'est assez ; ayons, je vous prie, notre 
intention pure, comme je vous ai dit, et vous verrez que nous 
éviterons beaucoup de manquements, que nous croîtrons en 
perfection comme l'aube du jour; dans peu de temps nous nous 
trouverons fort avaucées et attirerons les grâces de Dieu sur 
nous en abondance; sa douce Bonté veuille qu'il aille de la 
sorte et nous bénisse. Relirons-nous en paix. 






ENTRETIEN XLIX 



SUR LA CONFESSION ET SUR LES AVEUTISSEMEXTS. 



Il faut que je dise un mot de la confession, si toutefois nos 
Sœurs me le veulent permettre. C'est que je pense qu'on se 
confesse comme l'on dit ses coulpes; si cela était, les confes- 
seurs ne sauraient pas ce que nous voulons dire : Je m'accuse de 
ce que je me suis arrêtée à des pensées de répugnance ; j'ai dit 
des paroles de désapprobation. Cela n'est pas assez; il faut dire 
plus clairement quelles paroles ce sont. N'est-ce point une pa- 



I 



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396 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. ' 

rôle de dépit, de dédain, de murmure, que vous avez dite? 
Il tant d.re les choses comme on les a faites, sans les deviser 
m chercher à pallier ses fautes. Il faut donc dire : J'ai fait des 
actes de légèreté, ou des actions légères, par un mouvement 

de dépit ou d'impatience ou bien, par une grande inconsi- 

deratwn ou précipitation j'ai commencé à dire des paroles 

de murmure ou de plainte car, bien que sitôt que vous avez 

dit Ja parole vous vous en soyez repentie, il ne faut pas laisser 

de vous en confesser, parce qu'il est à craindre qu'il y ait eu de 

a volonté; et partant, il peut y avoir du péché. II faut donc 

bien regarder le consentement, car c'est ce qui fait le mal et 

examiner le» actions que l'on a faites par suite du consentement. 

Ma fille, si vous allez dire à une Sœur qu'elle vous a bien 

mortifiée, vous êtes plus immortifiée qu'elle ; et qui doute qu'il 

ne se faille confesser de cela, quoique vous vous en repentiez 

aussitôt que vous l'avez dit. 

Il ne faut pas aller dire au confesseur : Je m'accuse d'avoir 
dit des paroles par suite de mon désagrément, ou de mon dépit, 
car ce ne serait pas faire connaître votre faute; mais il faut 
dire : Je m'accuse de ce que, par dépit, pour un mot qu'on m'a 

lt 0U P 0UV une d'osé pénible qu'on m'a faite, ou qui n'était 

pas comme je voulais j" a i dit une parole froidement pour 

Jarre sentir qu'on m avait bien mortifiée j'ai dit que je ne 

demanderai plus rien, et que j'aurai besoin de beaucoup de 

choses avant que j'en demande une seule et ainsi dire les 

autres fautes tout simplement. 

Quand je dors une partie de l'office, bien que j'aie fait 
mon possible pour m'éveiller, je ne laisse pas de m'en confes- 
ser; et tout de même pour l'oraison '. 

Qui en doute, qu'il ne faille se confesser, si vous avez laissé à 
faire quelques avertissements , et aussi si vous avez bien disputé 

' Cet entretien prouve la délicatesse de conscience de notre sainte Fon- 
datrice, que I esprit d'humilité portait à se confesser même d'une imperfection. 






ENTRETIENS. :}97 

avant que de vous résoudre à le faire, à cause du peu d'inclina- 
tion que vous y avez, ou crainte de fâcher votre Sœur; si ce 
n'était que vous vissiez que cette Sœur fût abattue de quelque 
peine ou fâcherie, et que la véritable charité ne nous fit laisser 
ou différer l'avertissement, ou que peut-être elle ne fera pas 
cela une autre fois; alors vous ne feriez point de mal de le lais- 
ser. Mais prenez garde, que ce soit la charité qui fasse cela et 
non votre inclination; car, ma fille, vous n'êtes pas venue ici 
pour vivre selon icelle, mais pour y vivre selon la raison, la 
règle et l'obéissance. Si vous vivez autrement, il aurait mieux 
valu que vous fussiez demeurée au monde. 

Et qu'avez-vous à faire, ma fille, de regarder si les autres 
ont plus de lumières que vous, pour connaître les fautes? Votre 
règle vous dit-elle que vous fassiez regard si celles qui ont 
plus de lumières ne font point d'avertissement? Non. — Quand 
vous en avez à faire, faites-les. Ma fille , nos Sœurs sont si hum- 
bles, qu'elles ne voient point les défauts des autres, ains seule- 
ment les leurs. Elles n'ont pas la lumière que vous avez pour 
voir les manquements que l'on fait; voilà pourquoi elles n'en 
avertissent pas. II faut donc que vous, qui l'avez vu, fassiez l'a- 
vertissement, sans examiner si les autres le l'ont ou non. 

Quand nous pensons que les surveillantes ont vu la faute qu'a 
commise une Sœur, aussi bien que nous, nous voudrions attendre 
qu'elles en fissent l'avertissement, combien de temps? Deux ou 

trois jours — Non pas, ma chère Sœur. Ah! je ne le ferais 

pas, moi! mais si elles n'en avertissaient aujourd'hui, j'en aver- 
tirais demain. 

Il ne faut pas exagérer, en avertissant, mais dire simplement 
ce que l'on a vu , avec support, ainsi que dit notre Bienheureux 
Père : Si les fautes avaient cent visages, il les faudrait prendre 
par le meilleur. Que si celle qui est avertie pense que l'on exa- 
gère, ou bien qu'elle n'a pas fait la faute, il faut qu'elle pense 
que c'est son amour-propre qui trompe et qui l'aveugle, et 









I 

M 
I 



I 



398 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

que les autres ont bien plus de lumières pour connaître ses 
défauts. 

Il ne faut pas avertir les Sœurs des manquements intérieurs, 
comme serait : qu'elles ont manqué à la charité, qu'elles témoi- 
gnent beaucoup de curiosité. Mais , si on n'a pas donné à une 
malade, ou à vous, ce que vous demandiez, dites-le ainsi; ou 
si on s'informe souvent des nouvelles , avertissez que souvent on 
s'enquiert de plusieurs petites choses. Et si la Sœur a fait une 
mine froide, et n'a pas laissé de vous donner ce que vous lui 
demandiez, n'est-ce pas assez ? Que savez vous, si sa mine froide 
ne vient point de ce qu'elle a mal à la tête, ou de quelque autre 
chose qui la fâche, et qui est cause (encore qu'elle vous donne 
de bon cœur ce que vous lui avez demandé) de l'air mal gra- 
cieux que vous lui voyez? Que voulez-vous? c'est qu'elle a froid; 
soufflez-lui les doigts, pour les lui réchauffer. 

Je voudrais bien que l'on fît ainsi les avertissements : « Je 
dis très-humblement ma coulpe, et avertis, en charité, ma 
Sœur Marie-Alexis et ma Sœur Anne-Innocente de ce que nous 
avons parlé inutilement en écrivant ce livre. » —Oh! que celles- 
là font bien qui s'avertissent de cette sorte! Je voudrais bien 
qu'en telles ou semblables fautes l'on se fit la même charité. 

Non, on ne doit pas avertir une Sœur, quand elle demande 
ses imperfections, toujours d'une même chose. Dites-vous, si 
l'on pourrait lui dire qu'elle a l'esprit suffisant ? Oh! certes, 
celle qui le ferait, l'aurait bien suffisant elle-même. Ce n'est 
pas à vous de connaître si les Sœurs ont l'esprit suffisant; mais 
vous leur pouvez dire, si vous l'avez remarqué, qu'elles font, 
ce vous semble, des actions qui ressentent la suffisance. En un 
mot, il ne faut point toucher l'intérieur des Sœurs, ains dire 
les fautes extérieures, et ce, avec grande cordialité et non 
sèchement. 

Si l'on peut dire sa coulpe de quelque faute, crainte d'être 
avertie? Dieu ! sont-ce là nos pratiques? Si l'on faisait de telles 






ENTRETIENS. 399 

fautes, et que l'on en vînt dire sa coulpe, je priverais ces Sœurs 
de la communion. 

Je n'ai rien à dire, sur la question faite, sinon que vous fas- 
siez attention à ce que dit le Coutumier, que Y on ne se doit 
point plaindre, les unes parmi les autres, de ses incommodités. 
Cela est contraire à la perfection et contre la charité d'aller dire : 
Mon Dieu! ma Sœur, n'avez-vous point vu lamine que m'a 
faite une telle Sœur, quand je lui ai demandé telle chose? Croyez 
que j'aurai de grands hesoius avant de m'adresser à elle. Oh! 

que c'est pitié d'avoir affaire à elle — et telle autre parole 

que l'on dit tout doucement, quand il nous manque quelque 
chose, ou qu'on ne nous le donne pas, en la façon que nous 
voulons, et semblables petits murmures que j'entends assez sou- 
vent. Certes, tout cela est contraire à la charité ; c'est pourquoi 
il s'en faut amender, car à quoi nous sert cela? Celle à qui vous 
faites ces plaintes ne peut pas corriger la Sœur de qui vous vous 
plaignez, ni vous faire donner ce qui vous manque; au lieu que 
si vous vous adressiez à la supérieure, elle pourrait corriger la 
Sœur et remédier à votre mal. Mais, outre cette imperfection, 
vous faites encore ce mal à votre âme , qu'en vous plaignant 
vous perdez le mérite de la souffrance , que vous deviez cacher 
entre Dieu et vous. 



ENTRETIEN L 

SLR LES DISPOSITIONS A LA RETRAITE, LA MORTIFICATION DES PASSIONS 
ET LA CONFIANCE EX DIEU. 



La disposition que l'on doit avoir pour entrer en solitude, 
c'est d'y aller avec une bonne volonté et ferme résolution de se 
renouveler entièrement, et de bien revoir l'état de sa conscience 



& 






400 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

et tous ses manquements, afin de les confesser et de s'en bien 
humilier; puis il faut faire de bons propos et fortes résolutions 
de s'amender, moyennant l'aide de Dieu, et d'être plus fidèle à 
l'observance au temps à venir. Mais ce n'est pas tout : il faut si 
bien établir ses résolutions qu'elles soient efficaces, car elles ne 
serviraient de rien si nous ne les pratiquions. 

Quand on voit (dites-vous, ma chère fille) qu'on a tant fait 
de fautes et de manquemenls à toutes les constitutions, on ne 
sait par où commencer? Mes chères filles, il s'en faut bumilier, 
à bon escient, reconnaître notre grande faiblesse et puis dire 
les plus grands [manquements], car il ne se faut pas tourmenter 
l'esprit à les vouloir tous chercher par le menu; ains il les faut 
dire en gros, et s'examiner sur les Commandements de Dieu et 
du prochain, et puis voir les principaux devoirs de nos constitu- 
tions; si nous avons manqué à celles de l'Obéissance et de la 
Modestie, et ainsi de toutes les autres. 

Je ne vois point que nous soyons filles d'oraison : je remarque 
qu'on s'attache trop à ce que l'on fait et autour de soi-même ; 
je ne vois point tant cet esprit de recueillement comme autre- 
fois; nous nous laissons dissiper à mille petites choses : à voir, 
à parler, à nous mêler de ce que nous n'avons que faire, et mille 
autres petits manquements que nous commettons, faute de nous 
occuper en Dieu. Je vous mets toutes surveillantes les unes des 
autres, pour vous avertir fidèlement des fautes que vous verrez 
commettre. Ce n'est pas qu'il faille être en attention pour épier 
et surveiller vos Sœurs; mais les avertir des manquements que 
vous leur verrez commettre, comme des défauts de support, de 
respect, de charité, et tous les autres manquements, desquels 
je désire qu'on se corrige, à bon escient. 11 ne faut nullement 
censurer ni trouver à redire à celles qui sont plus exactes que 
nous, car il y en a qui sont trop libres. Il s'en trouve fort peu 
qui soient parfaitement exactes; tâchons cependant de les imiter, 
et d'aller notre chemin, comme elles, avec humilité et douceur. 



ENTRETIENS. iOi 

Je ne vois point que nous nous appliquions assez à la prati- 
que des vraies vertus, quoique nos Constitutions et les Entre- 
tiens de notre Bienheureux Père nous en marquent tant. Je crois 
bien que nous faisons attention aux principaux articles de nos 
règles, comme de garder le silence, d'aller à l'Office et ailleurs, 
quand la cloche nous appelle; mais de faire attention à l'hu- 
milité, à l'amour de notre propre abjection, à la simplicité, 
pour dire naïvement ses infirmités et demander ce qui pourrait 
soulager, comme il est marqué dans nos constitutions, c'est le 
point sur lequel nous devons travailler; car, voyez-vous, celles 
qui ne le font pas ainsi, mais disputent, perdent beaucoup de 
temps à penser si elles le demanderont ou non; celles-ci man- 
quent aussi bien à la règle que si elles n'allaient pas au chœur 
ou au réfectoire , quand la cloche les appelle. Mais vous dites 
que notre Bienheureux Père recommande de ne rien demander 
ni rien refuser. Or, ce qu'il dit ne contrarie point à la simplicité 
que nous devons avoir de demander nos petites nécessités, car 
il l'entend pour les choses superflues; les nécessaires et utiles 
selon la règle se doivent demander, il l'entendait ainsi. 

Mon Dieu ! qu'heureuses sont les âmes qui ne cherchent que 
Dieu, qui font tout pour Dieu, qui n'ont point de soin que de 
s'occuper autour de Notre-Seigneur, et de se rendre attentives 
à son amour! 

Celles qui ont leurs passions vives, et beaucoup à redresser 
en leur commencement, doivent penser à leurs inclinations pour 
y renoncer. Si elles ne voulaient rien faire que se tenir auprès 
de Dieu, elles ne feraient pas bien, n'étant pas encore duites 
au recueillement; et, ayant beaucoup de ehoses à mortifier, 
difficilement pourraient -elles toujours être occupées à caresser 
Notre-Seigneur; mais il faut qu'elles travaillent à se vaincre et 
mortifier. En le faisant, je leur conseille de se tourner souvent 
vers Dieu, car il serait bien difficile de le faire sans cela. Celles 
qui le feront marcheront des deux pieds et feront beaucoup de 
h. 28 



402 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

chemin en peu de temps. Quand on est faible, il faut tant plus 
jeter sa confiance en Dieu, comme faisait David, lequel disait : 
Mes ennemis sont en grand nombre, Seigneur, mais" je vous 
en laisse le soin. mon Dieu! que cela me plaît! Que cette 
parole est aimable ! Nous devrions dire de même à Notre-Sei- 
gneur, lui parlant de nos ennemis spirituels, de nos passions et 
inclinations, esquelles nous sommes sujettes, et en laisser le 
soin à Dieu, nous confiant qu'il nous assistera pour les vaincre. 
Plus notre misère est grande, plus nous devons nous confier en 
la divine Bonté. 



ENTRETIEN LI 



SUR LA RETRAITE ET LA CONFESSION ANNUELLE. 



Les Sœurs doivent entreprendre leurs exercices [de la re- 
traite], moins pour jouir de la douceur spirituelle que pour se 
confondre des fautes et négligences passées, et reprendre nou- 
velle force pour avancer en la voie de Notre-Seigneur. 

La veille [du jour] où elles devront entrer en solitude, elles 
penseront sérieusement à la faire comme pour la dernière fois. 
Entre tous les avis propres aux filles, celui de faire les exer- 
cices sans aucun empressement ni effort d'esprit est un des plus 
utiles. Qu'elles sepréparent donc avec grande paix et tranquillité, 
pour recevoir les lumières et les mouvements de Dieu et en- 
tendre ce qu'il veut d'elles , car de cela dépend tout leur bon- 
heur et non des efforts d'esprit. 

Je ne dis point qu'il ne faille travailler, mais simplement et 
tranquillement. Il ne se faut pas tant mettre en peine de se dé- 
faire de toutes ses imperfections, qu'à acquérir et établir en son 



ENTRETIENS. 403 

cœur les solides vertus, la profonde humilité, le respect à la 
présence de Dieu , etc. 

Il ne faut pas, pour les confessions, se mettre beaucoup en 
peine, mais s'examiner tout doucement, après avoir invoqué 
Dieu et lui avoir demandé sa grâce. Pour moi, je garde toujours 
la méthode de notre Bienheureux Père : C'est de voir comment 
je me suis comportée envers Dieu, envers moi-même et envers le 
prochain. Premièrement, envers Dieu: je m'examine sur les 
vœux et les exercices spirituels, puis sur l'Office; car cela re- 
garde principalement Dieu. Secondement, envers moi-même: 
sur mes impatiences et manquements de condescendance, car 
c'est moi qui fais cela; comme aussi sur le peu de soumission 
que j'ai eu à la divine Providence, lorsqu'elle ordonne ou per- 
met des événements qui sont contraires à mes inclinations, ou 
propre jugement. Troisièmement, envers le prochain : si je ne 
l'ai pas bien servi et soulagé, le pouvant et devant faire, comme 
encore de ne l'avoir pas supporté en ses humeurs contraires 
aux miennes. 

Pour bien se confesser, il ne faut que mettre sa conscience 
devant Dieu, avec humilité, sincérité, et avec un ferme propos 
de s'amender, et avec la contrition de ses péchés; alors notre 
conscience se présente devant nous, comme un livre, pour nous 
faire voir tout ce que nous avons fait. Pour ce qui est de savoir 
si on a le cœur aigre contre quelqu'un, il faut prendre garde 
si on a la volonté de lui nuire; car l'aigreur n'est pas de soi 
péché, bien que j'en sente mon cœur tout plein et mon sang 
tout ému de colère. [Si, malgré cela], je fais un acte de vertu 
à l'endroit de la personne , et si je vois que je suis marrie de 
quelque bien qui lui soit arrivé, ou du contentement de son 
mal, je ferai un acte contraire à mon sentiment et demeurerai 
en paix. 

Mais je sais bien d'où viennent ces aigreurs : c'est que nous 
ne voulons pas mettre dans notre cœur l'amour du mépris e( 

26. 






404 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

du déshonneur; la moindre parole nous humilie; nos cœurs 
s'aigrissent, ce qui ne serait pas si nous aimions le mépris. Si 
nous étions des personnes droites et sincères, je veux dire aimant 
les vertus, et que nous ne soyons pas vaines et superbes, les 
fautes de fragilité involontaires ne nous feraient pas grand mal ; 
car toutes les fautes que l'on fait par promptitude ne nuisent 
pas beaucoup, pourvu qu'on s'en humilie fidèlement. 






Une autrefois la Sainte dit à des Sœurs qui allaient 
en retraite : 

Mes Sœurs, cherchez Dieu en la simplicité de vos cœurs, 
avec l'humilité et la vérité, et non vous-mêmes, ni votre propre 
satisfaction, car c'est ainsi qu'il veut être cherché. Le Prophète 
disait : Faites bien et espérez en Dieu; de sorte, mes très-chères 
Sœurs, qu'il nous faut bien faire , pour pouvoir bien espérer, 
car il faut que ce point de bien faire et de rendre à Dieu nos 
obligations marche devant, autrement notre espérance est sans 
fondement; car Dieu , qui nous a bien fait sans nous, ne nous 
veut pas sauver sans nous. Tous les Saints et les âmes qui ont 
fait et qui font profession de perfection sont, certes, fort sé- 
rieux, parce qu'ils savent que Dieu veut être servi sérieuse- 
ment; mais nous autres, chélives gens que nous sommes, nou 
nous jetons facilement dehors, et nous récréons en des bien 
petites choses, là où nous devrions voir la seule volonté de 
Dieu. 

Oh! qu'une âme qui ferait bien cette entreprise de regarder 
et suivre en toutes choses cette divine volonté serait heureuse ! 
car elle jouirait d'une profonde paix en sa résignation , parce 
qu'en tout elle trouverait cette divine volonté et l'aimerait. Dieu 
nous en fasse la grâce. Amen. 



I 









ENTRETIENS. 



405 



ENTRETIEN LU 



(Fait en 1G34) 



SUR LA FIDELITE A ACCOMPLIR LES RESOLUTIONS DE RETRAITE, ET SURTOUT 
A ÉVITER LES PLUS PETITES FAUTES VOLONTAIRES '. 

[Parlant de l'amour qu'on doit avoir pour son abjection, cette 
sainte Mère nous dit :] 

Voilà grands cas! qu'une personne soit la plus défaillante, la 
plus misérable du monde, si elle aime son abjection, l'humilité 
répare tout; mais, hélas! le plus souvent, nous voulons avoir 
ceci et cela; nous voulons avoir les grands sentiments, les 
choses relevées, et Dieu ne veut pas; ains, il permet (pie nous 
ayons une telle tentation, et veut que là-dedans nous aimions 
notre propre abjection. 

Pour bien tirer le fruit de la solitude , il ne se faut pas con- 
tenter de faire et écrire des bonnes résolutions, mais il les faut 
lire deux ou trois fois le jour, et se tenir toujours prèle de les 
pratiquer dans les rencontres; surtout il s'y faut préparer, 
allant au lieu où se font les mortifications et avertissements, 
lesquels nous devons recevoir sur-le-champ, avec humilité, et 
par après nous ne devons laisser réfléchir notre esprit sur cela, 
ni penser que c'est par aversion; car bien souvent nous sommes 
causes de nos distractions et nous nous tentons nous-mêmes. 

L'esprit de la Visitation est un esprit qui conduit à une 
haute perfection, laquelle ne s'acquiert que par la pratique des 
solides vertus. 

On doit se récréer joyeusement et suavement la demi-heure 
que le Coutumier permet, mais nous ne devons pas nous laisser 
aller à une joie trop excessive qui pourrait dissiper l'esprit; il 



1 La Sainte était en retraite, ai 



ifjou six Sœurs, quand elle lit cet Entretien. 



■ 



^ 






I 



4-06 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ne faut point confondre les temps; c'est pourquoi il est mieux 
de ne pas faire des prières ni mortifications en ce temps-là [de 
la récréation]; mais, la demi-heure étant passée, l'on peut bien 
toutes ensemble saluer la Sainte-Vierge d'un Salve Regina ou 
autres prières, car ce n'est plus le temps de la récréation; 
comme aussi, le soir, on peut aller dire, toutes ensemble, les 
litanies de notre Bienheureux Père, en son Oratoire, après la- 
dite demi-heure. 

[Le dernier soir nous priâmes Sa Charité de nous donner le 
mot du guet, duquel nous nous souviendrions. Cette unique Mère 
nous répondit :] Certes, j'y ai déjà bien pensé sept ou huit fois, 
mais il ne m'est toujours rien tombé en l'esprit, sinon fidélité, 
mais une grande fidélité, mes Sœurs, à nos résolutions. Je sais 
que Dieu a donné à chacune assez de lumières pour connaître 
ses besoins, et je crois aussi que toutes ont fait les résolutions 
qu'elles ont connues, ou connaissaient déjà à peu près, avant la 
solitude, de ce qui lui est nécessaire. Il ne faut donc point tant 
de choses, mais seulement se bien mettre fidèlement à la 
pratique, aux rencontres de ce que nous nous sommes pro- 
posé; mais il n'y faut pas être faiblement fidèles, mais fidèle- 
ment fidèles; car, ne pensez pas, mes Sœurs, qu'il soit aussi fa- 
cile de les pratiquer comme de les penser. Oh ! non, certes, ce 
serait se tromper; il les faut écrire et graver sur le parchemin 
de nos cœurs, et non sur du papier, où elles nous servent de 
peu, si nous n'avons cette fidélité; ce que je ne dis pas pour 
dire qu'il ne faille point les écrire; car, en cela, je laisse à cha- 
cune la liberté qui lui est donnée; mais je dis qu'il s'en faut 
souvenir, au moins deux ou trois fois le jour, et les mettre en 
pratique; enfin, il faut combattre et se surmonter. 

Je n'ai point encore trouvé es paroles de Notre-Seigneur que 
personne soit entré en paradis, en riant, folâtrant, et en 
suivant ses inclinations , ains tous y sont entrés par la porte 
étroite, et le Seigneur même n'y est pas entré autrement, et le 



■ 



ENTRETIENS. 407 

même Seigneur dit : Par tes paroles tu seras condamné, et 
par tes paroles tu seras justifié. 

Je lisais aujourd'hui, dans saint Matthieu, que le chemin qui 
mène à perdition est fort large et spacieux, et beaucoup y mar- 
chent; mais celui qui conduit au ciel est fort étroit, et que peu 
de gens le suivent. Voyez-vous, mes chères Sœurs, Dieu nous a 
tirées de la lie du monde pour nous mettre en la religion qui 
est ce chemin étroit ; marchons-y donc soigneusement et fidè- 
lement ; car nul bien sans peines. 

Mais vous dites qu'encore que l'on fait bien des résolutions, l'on 
ne laisse pas de retomber. Certes, ma chère Sœur, vous devez 
savoir que nous sommes d'une nature fragile; et si faut-il souf- 
frir que nous en soyons; c'est pourquoi nous serons sujettes, 
jusqu'à la mort, à faire des fautes par promptitude et surprise, 
et c'est de celles-là que l'Ecriture dit que le Juste pèche sept fois 
le jour et se relève autant de fois; mais vous dites que quel- 
quefois l'on en a bien la vue, et l'on s'y laisse aller. Oh ! cela 
est bien gros, ma fille; mais, pourtant, que faire là, sinon de 
se profondément humilier et faire le moins que nous pourrons 
de telles fautes? Non, certes, il n'en faut point faire, s'il se 
peut, car ces fautes volontaires sont fort dangereuses, et une 
faite par vue est plus à craindre que cent autres faites sans 
y penser, parce que celles que nous faisons sans y penser, elles 
s'effacent aussi sans que nous y pensions; car nous faisons bien 
des péchés véniels, dont nous n'avons pas toujours la vue. 
Mais Dieu est si bon! voyant que nous sommes tombées sans 
que nous le sachions, aussi nous fait-il relover sans que nous 
nous en apercevions, nous pardonnant, par un acte d'amour 
que nous ferons, ou de contrition, ou bien de charité et humi- 
lité, que nous exercerons à l'endroit de quelques Sœurs, ou en 
prenant de l'eau bénite. Mais une faute faite avec vue, volon- 
tairement, pour petite qu'elle soit, est plus désagréable à Dieu, et 
plus dangereuse pour notre àme , qu'une qui serait plus grosse 









408 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

faite par surprise; et, certes, «il n'est pas possible, dit notre 
Bienheureux Père, qu'une âme puisse faire grand avancement, 
en nourrissant volontairement ces fautes-là, car elles nous em- 
pêchent de correspondre aux grâces de Dieu. » 

Il ne nous faut jamais perdre courage, ains nous relever 
humblement; que si la faute mérite confession, accusons-nous- 
en de bon cœur; et, si nous avons offensé le prochain, c'est-à- 
dire nos Sœurs, faisons ce que le Coutumier ordonne; deman- 
dons-leur pardon; c'est une coutume que je désire fort que l'on 
conserve soigneusement céans; et pour ce, je vous prie, mes 
Sœurs , d'emporter de vos solitudes l'affection à cette pratique- 
Jà, car elle est bonne, humble, charitable et de bon exemple. 

A Dieu, mes Sœurs, nous nous séparons de corps, mais non 
pas d'esprit; puis, nous devons toujours être unies parla très- 
sainte dilection. Je prie Dieu qu'il vous bénisse toutes. Je vous 
recommande encore Infidélité. Et me croyez, mes Sœurs, faites 
trois ou quatre fois le jour l'examen sur vos résolutions; et, 
pour conclusion, allez, mes filles, faites tout le bien que vous 
verrez, et évitez tout le mal que vous connaîtrez. 



ENTRETIEN LUI 









SUR LE PRINCIPAL FRUIT QUE DOIT PRODUIRE LA RETRAITE : FAIRE SES 
EXERCICES SPIRITUELS AVEC UXE PLUS GRANDE ATTENTION A DIEU. 

Mon Dieu ! que c'est une douce vie que celle de n'avoir à 
parler que de Dieu , et de se tenir auprès de lui ! Nous devrions 
bien profiter de la grâce que la religion nous fait, de nous dé- 
signer certain temps-, et nombre de jours, pendant lesquels nous 
n'avons à faire qu'à penser à cette souveraine Bonté et à nous- 
même. 



ENTRETIENS. 409 

Ce que vous devez principalement lâcher de remporter de 
votre retraite, mes chères filles, c'est de faire toutes vos actions, 
particulièrement vos exercices spirituels, avec une grande atten- 
tion à Dieu, et de graver vivement dans vos esprits, qu'en 
quelque part que vous soyez, Dieu vous voit beaucoup mieux 
que je ne vois ma main, maintenant que je la regarde. 11 voit et 
pénètre tout ce qui est au fond du cœur de la créature, jusqu'à 
la moindre pensée; il la connaît beaucoup mieux qu'elle-même 
ne se saurait connaître. Si nous gravions bien ces vérités de la 
foi dans nos cœurs et nos esprits, cela nous aiderait grande- 
ment à bien faire nos actions, dans une grande crainte et ra- 
baissement de nous-même, devant celle haute Majeslé. 

Si quelqu'un, parlant à un grand seigneur, se tient très- 
allenlif pour le faire avec respect, à combien plus forte raison, 
quand nous parlons à Dieu, nous devons nous tenir dans une 
profonde révérence, particulièrement aux Offices divins, et 
quand nous faisons des prières vocales. Combien de fois les di- 
sons-nous de bouche, nos cœurs étant bien éloignés de ce que 
nous disons, surlout les Orcmus, qui s'adressent tous, ou pres- 
que tous, au Père Eternel, auquel nous demandons des grâces 
et faveurs, par le mérite de son Fils ou l'intercession de la 
Sainte-Vierge. Comment disons-nous les Antiennes et\es Hymnes, 
qui sont toutes si dignes, et surtout le Pater, lViueetle Credo, qui 
sont les prières les plus belles que nous puissions faire? Notre- 
Seigncur nous a commandé de dire le Pater, et nous a enseigné 
lui-même la manière de prier lorsqu'il dit à ses apôtres : Quand 
vous voudrez prier, entrez en votre cabinet, fermez la porte sui- 
vons, et priez votre Père céleste dans le secret, et votre Père, 
qui vous voit, vous le saura bien rendre. 

Cela vous montre comme nous devons nous retirer au- 
dedans de nos cœurs. En d'autres endroits il dit : Xc faites 
pas comme les hypocrites qui disent une multitude de prières de 
bouche, et leurs cœurs sont bien éloignés de moi; mais retirez- 



I 



B 



'■ 




410 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

vous en votre cabinet, et voulant prier votre Père céleste, dites: 

Notre Père, qui êtes aux deux, etc. 

Enfin, mes chères Sœurs, il faut faire une grande attention à 

porter une sainte révérence à cette Toute-Puissance présente, 

et surtout au commencement de nos prières et oraisons. C'est la 

finesse des finesses de se bien mettre en cette divine présence, 

et de bien approfondir cette vérité : que c'est à Dieu que nous 

parlons et qui nous voit. Enfin, mes chères filles, il faut faire 

comme ce bon chevalier qui, ne sachant pas où la mort le 

prendrait, l'attendait partout, afin qu'elle le trouvât toujours 

prêt. Voyez-vous, il faut l'attendre partout, et nous y bien 

disposer par une vive attention à cette toute-présence. Il est 

raconté en tant de divers endroits de l'Écriture Sainte, que 

Notre-Seigneur disait : Bienheureux le serviteur qui sera trouvé 

veillant, quand le Maître viendra. 

Et, en d'autres lieux : Veillez, car vous ne savez l'heure 
qu'il viendra; quelquefois, il viendra à l'heure du matin, d'au- 
tres fois, à l'heure du midi; ou bien à l'heure du soir. 

Pour moi, je ne sais ce que veulent dire ces heures; mais je 
pense que c'est pour nous faire voir qu'il nous faut tenir prêtes 
partout, parce que nous ne savons pas l'heure qu'il faut mourir, 
mais seulement qu'il est certain qu'il faudra mourir. 






ENTRETIEN LIV 

SUR LA FAÇON D'ENTRETENIR SON AIDE. 

Quand on entretient son aide, il le faut faire avec une grande 
cordialité. Pour moi, si j'avais une aide, quand je l'entretien- 
drais, je lui dirais : Or sus, ma chère aide , comment avez-vous 



J 






ENTRETIENS. 411 

passé ce mois-ci? Pour moi, j'ai été grandement travaillée de 
distractions et de sécheresses — Mais, mon Dieu, ma chère 
aide, ne remarquez-vous point comme je suis légère et maus- 
sade, rude et peu charitable? — Oui, mon aide, devrait-elle 
dire, si elle l'a remarqué, mais que voulez-vous? il vous faut 
bien amender de cela, et encore de telle et telle chose. — Et 
moi, mon aide, devrait-elle dire, ne vous êtes -vous point 
aperçue que je ne me suis point amendée de ce que vous 
m'aviez avertie, et que j'étais mélancolique ou trop joyeuse? — 
Il est vrai, je m'en suis bien aperçue, devrait-elle répondre. — 
C'est que j'ai été bien tranquille ce mois, et le contentement 
intérieur m'a fait rire quelquefois trop haut et faire telles autres 
légèretés. 

Si votre aide ne vous avertit point, il lui faut dire quelques 
fautes que vous avez faites, bien suavement, comme: AIonDieu! 
notre aide, oh! que j'ai eu de peine à me surmonter en telle 

occasion! Je m'assure que vous avez vu beaucoup de fautes 

que j'ai faites. 

Si elle témoignait un peu de froideur, sur les avertissements 
que vous lui faites, il le faudrait supporter, et ne lui en pas 
tant faire en ce temps-là, on du moins il faudrait bien sucrer la 
pilule ; mais il ne faudrait pas perdre la confiance de l'avertir 
une autre fois, et il ne faudrait jamais lui dire : mon aide ! 
je vois bien que vous n'avez pas pris en bonne part ce que je 

vous ai dit , jamais plus je ne vous oserai avertir — Je 

serai plus avisée une autre fois , car tout cela sèche le 

cœur; mais il ne faudrait point faire semblant de le connaître, 
et si vous ne l'avertissez ce mois, vous l'avertirez l'autre. Si vous 
vous en oubliez, il n'y aura point de mal. Non, il ne se faut 
point confesser quand on ne surveille pas son aide; il la laut 
bien quelquefois observer, mais non pas au chœur, ni au réfec- 
toire, ni tant aux autres lieux, car ce n'est pas l'intention des 
constitutions, non plus, que de dire si courlement : Je vous 



i- ' 






,im 



4i2 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

avertis, notre aide, de ceci et de cela. . . , c'est trop sec. Il faut un 
peu sucrer les pilules avant de les donner, et s'encouragera 
l'amour de l'observauce, disant : Ma chère aide, faisons un défi 
de telle chose, afin que nous nous amendions plus fidèlement. 
Ce n'est pas non plus l'intention des constitutions, de prendre 
le quart d'heure d'après l'oraison pour s'entretenir; car, en si 
peu de temps, on ne peut que dire ses fautes; cela n'est pas 
cordial. 



ENTRETIEN LV 

SUR LES MOTIFS QUI PEUVENT DISPENSER DU JEUNE. 

J'approuve fort, pour le jeûne, que personne ne s'en dispense 
de soi-même, et qu'on ne cherche point de ne le pas observer, 
par propre élection; mais qu'on se laisse, pour cela, avec toute 
sorte de soumission, à la discrétion de la supérieure et de ceux 
qui conduisent. Si l'on s'en remet à notre choix, choisissez le 
jeûne, parce qu'il est toujours bon de pencher du côté de la 
rigueur pour nous. Mais si vous vous sentez un véritable besoin 
de ne point observer le saint jeûne, et qu'on vous dise : Ne jeu* 
nez, point, ou qu'on s'en remette à votre jugement, usez tout 
simplement de cette obéissance ou de cette liberté, surtout pour 
les nécessités suivantes : 

1° Si vous sentez que le jeûne vous rende extrêmement cha- 
grine ; 

2° Si vous êtes sujette à de fréquents étourdissements de 
tête, ou si vous souffrez souvent de douleurs d'estomac et d'en- 
trailles, parce que le jeûne est extrêmement contraire à ces in- 
firmités-là; car la sainte Église n'ordonne le jeûne que pour 
mortifier la sensualité et non pour ruiner la santé des infirmes 









ENTRETIENS. -413 

et des faibles, et donner de grandes incommodités à l'esprit; 
3° Si, en prenant quelque petite chose le malin, vous sup- 
portez mieux le jeûne le reste du jour , il faut le faire sans 
scrupule; mais toujours avec l'avis de ceux qui vous con- 
duisent. 



ENTRETIEN LVI 



SUR LA FIDELITE A SUIVRE LE DIRECTOIRE DE I, OFFICE. 

[Le premier jour de novembre 1G32, à l'obéissance , sur le 
sujet des Litanies des Saints que l'on a coutume de chanter 
ledit jour , quelques Sœurs ayant fait remarquer que Vannée 
passée on ne les chanta pas, parce que M. Michel, notre con- 
fesseur , avait dit qu'il ne les j'allai t pas chanter, à cause de la 
fête des Trépassés, qui est le lendemain, la Sainte dit :] 

Comment, mes Sœurs, ètes-vous des girouettes, pour vous 
laisser ainsi aller et tourner à ce que l'on veut, et que l'on 
vous vient dire? Certes, je ne suis pas édifiée de celles qui sont 
ainsi, qui ne se tiennent pas fermes en ce qui est de leur Insti- 
tut. Quoi qu'on vienne vous dire, Regardez vos Règles, vos 
Coutumiers et vos Coutumes , et vous tenez à cela. 

Quoi! qu'en cette maison telle chose se fasse! qu'on ne se 
tienne pas à ce qui est écrit, et qu'on écoute ce que dit celui- 
ci et celui-là! Que cela ne se fasse plus, et que je n'entende 
plus tel langage. Si l'on vous vient dire au parloir : Ne faites 
pas ceci ou cela, ainsi ou ainsi; telle chose ne se doit pas faire; 
répondez hardiment à ces personnes-là : Nos Règles et notre 
Coulumier nous ordonnent de le faire de la sorte; ou bien ne 
leur dites rien , et continuez d'aller votre train , sans démordre 







4L4 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

en rien que ce soit de vos coutumes. Notre Bienheureux Père a 
tant ouï chanter les Litanies en cette fête et n'en a rien dit ; et 
nous nous amuserions au moindre qui viendra nous dire qu'il 
ne les faut pas chanter! 

II n'y a rien dans notre Coutumier qui ne soit conforme à ses 
intentions; il se faut donc tenir à cela, surtout les filles de ce 
monastère [d'Annecy], dans lequel ce Bienheureux a dit qu'il 
fallait que les Bègles, Constitutions, Coutumier et Coutumes et 
tout ce qui dépend de l'Institut, fût pratiqué et gardé en sa par- 
faite vigueur, et que les autres monastères y doivent avoir re- 
cours , pour s'éclaircir es doutes qu'ils pourraient avoir en la 
parfaite observance, afin d'être aidés, redressés, encouragés 
et fortifiés pour ce regard. Ne soyons donc pas, mes Sœurs, 
des girouettes, mais maintenons-nous et soyons inébranlables eu 
nos observances et coutumes que ce très -heureux Père a éta- 
blies et que Monseigneur a approuvées. Ils ne nous ont pas dit 
qu'il ne fallait pas chanter les Litanies ; chantons-les donc, et ne 
nous amusons point à ce qu'a dit, ou que dira celui-ci ou ce- 
lui-là. 






ENTRETIEN LVII 






SUR LES ELECTIONS DES SUPÉRIEURES. 

Mes chères Sœurs, je désirerais bien que nous fussions bien 
instruites touchant les élections des supérieures ; je voudrais bien 
tout direà lafois ce qui estnécessaire pour n'en plus parler, nous 
contentant d'agir en cela, dans l'occasion, selon que notre con- 
science nous dictera, sans autre égard que de suivre la lumière 
de Dieu, et sans consulter ni l'assistante ni la directrice, l'éco- 
nome, la coadjutrice, la portière, l'infirmière, enfin celle-ci ou 









ENTRETIENS. 415 

celle-là; car si ces manquements se commettaient, que des 
Sœurs cherchassent à faire élire une Sœur plutôt qu'une 
autre; si celles qui le savent et qui l'ont entendu n'en disent 
rien, je leur donnerais une si bonne pénitence, aux unes et aux 
autres, qu'elles s'en souviendraient. Elles n'auraient de voix au 
chapitre d'un an, encore ne sais-je si je ne la donnerais pas 
plus grosse. 

Je ne voudrais pas que ce défaut se commit; néanmoins, si 
on y devait tomber, je voudrais, et serais bien aise que èe fut 
pendant ma vie, et vous verriez si je ne tiendrais pas ma pro- 
messe, de donner une grosse pénitence. 

Il faut, mes chères Sœurs, consulter Dieu et nous-mème, et 
faire notre devoir, le plus sincèrement et droitement qu'il nous 
sera possible, sans regarder ni ceci ni cela; comme, par exem- 
ple dépenser: Cette Sœur est bien charitable, elle a une grande 
compassion des malades, il faut que je lui baille ma voix; cette 
autre Sœur est bien portée aux austérités, j'y ai aussi de l'incli- 
nation; il me faut la choisir, ce sera bien mon fait. Une autre 
pensera : Cette Sœur aime bien le parloir, elle donnera libre- 
ment congé d'y aller; partant, il me faut lui donner ma voix; 
celte autre Sœur est bien aimable, et semblables tricheries, 
niaiseries, que sais-je, moi! Quoi encore? 

Il faut que je vous avoue la vérité, mes Sœurs; je fus gran- 
dement consolée, à Paris, quand je vis nos Sœurs qui rendaient 
si bien leur devoir à la Mère qu'elles avaient alors, laquelle fut 
élue après notre Sœur Hélène -Angélique Lhuillier. C'est une 
fille qui n'est pas de si grand lieu que celle qui l'a précédée; 
qui n'a presque point d'apparence, qui est bègue et de mau- 
vaise grâce; mais, au reste, c'est une âme très-vertueuse, qui 
va droit à Dieu. Enfin toute bègue et de mauvaise grâce quelle 
est, les Sœurs allaient toujours leur train, tout comme elles fai- 
saient avec l'autre qui l'avait précédée, laquelle aussi rendait 
son devoir et donnait grande édification. 



. 



I 






I 



■ 



416 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Nous sommes tant enseignées, mes Sœurs, à ne point 
regarder au visage de nos supérieurs, que notre infidé- 
lité à cette pratique est cause que nous faisons plusieurs man- 
quements. 

Prenons garde de bien choisir nos supérieures, car Dieu 
nous fera rendre compte des- élections que nous faisons ; et si 
nous ne les faisons pas comme il faut, croyez-moi, nous ne nous 
en trouverons pas bien. Quand donc nos Sœurs sont mises en 
ces charges, rendons-leur ce que nous leur devons; car, si 
nous le faisons, nous attirerons les bénédictions du ciel sur 
nous; et, si nous ne le faisons pas, nous attirerons ses châti- 
ments. Oh! mes Sœurs, que je désire vous voir marcher droit 
devant Dieu, que vous vous avanciez toujours dans la voie de la 
perfection et de son saint amour, que vous vous affranchissiez 
de tant de niaiseries et d'impertinences [imperfections] qui se 
peuvent passer en vos esprit; mais savez-vous comme je désire 
cela? Je le désire jusqu'au point de vouloir donner ma chétive 
vie!... Certes, mes Sœurs, il est très-vrai qu'il n'y a créature 
sous le ciel qui soit plus obligée à Dieu et à son saint Fonda- 
teur que nous autres. 

Si une Sœur donnait le branle, dites-vous, à une autre sur le 
sujet de l'élection d'une supérieure, qu'est-ce qu'il faudrait 
faire? Certes, ma chère fille, cette Sœur ne ferait pas bien; 
car nous ne devons pas dire du bien de quelque Sœur, en parti- 
culier, à quelque autre, à dessein de donner le branle, afin 
qu'elle lui donne sa voix, car il se faut bien garder de la bailler 
d'après cela; mais on doit la donner, selon le sentiment et la 
lumière que Dieu donnera, à celle qu'on jugera et croira être 
plus propre pour cette charge de supérieure, soit que ce soit à 
une de celles qui sont sur le catalogue, ou à une des autres qui 
sont dans la maison, puisqu'on est en liberté de le faire. A la 
vérité, si on était bien assurée de la vertu et sincérité des Su- 
périeurs et des quatre Sœurs conseillères, on ferait bien de 



ENTRETIENS. 417 

s'arrêter aux Sœurs qui sont sur le catalogue; autrement on se 
pourrait exposer à faire des élections nulles. 

Noire-Seigneur fait de grandes choses par les âmes petites et 
humbles, choisissant les choses faibles pour confondre les fortes. 
Les âmes vraiment humbles qui ne s'ingèrent point, qui croient 
qu'elles n'ont point de capacité pour les emplois relevés et 
charges honorables, ce sont celles que Dieu a destinées, et les- 
quelles les exercent avec grand fruit. 

Vous dites, s'il ne faut pourtant pas faire un bon choix des 
supérieures? Cela s'entend bien, ma très-chère fille, qu'il les 
faut bien choisir, ce que l'on fera bien toujours, quand on se 
comportera comme la constitution ordonne; car, voyez- vous 
ce qu'elle dit, cette bénite constitution : « Que chacune pensera, 
à part soi, à faire l'élection qu'elle estimera meilleure selon 
Dieu. » Elle ne veut donc pas qu'on fasse ce choix selon son 
goût, selon son inclination, selon sa volonté, selon la prudence 
humaine, mais selon Dieu ; de sorte que si l'on se met devant 
lui avec une profonde humilité et désintéressement, il ne man- 
quera pas de donner sa lumière et de faire connaître celle qu'il a 
destinée. Bienheureuses seront celles qui ne manqueront pas de 
la suivre, et de faire ce que leur conscience dictera et de 
rendre leur devoir à celle qu'elles auront pour supérieure 
quelle qu'elle soit. 

Nous ne regardons pas assez Dieu en nos supérieures c'est 
un mal plus grand qu'on ne pense. Le mal que nous commet- 
tons à leur endroit s'adresse particulièrement à Dieu, lequel 
a dit, parlant des supérieurs : Qui vous éeoute , m'écoule; qui 
vous méprise, me méprise. Je me souviens que Monseigneur 
de Sens dit une belle parole à nos Sœurs de Melun, laquelle 
mérite bien d'être pesée, considérée, et encore plus pratiquée. 
«Mes Sœurs, leur dit-il, celles qui regarderont et s'appuie- 
« ronl sur la sainteté, les qualités, et autres belles parties de 
» leurs supérieures, Dieu ne les conduira pas! » Voyez donc 
il. 27 



1 






I 



I 



418 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

mes Sœurs, combien cela est important, et si nous n'avons pas 
bien sujet de regarder Dieu en la personne de celles qui nous 
tiennent sa place. 

Mais enfin, c'est pitié combien nous sommes farcies d'amour- 
propre; tantôt il nous démange au pied, tantôt au bras, puis à 
la tête, ici ou là; enfin ce n'est que démangeaison. Ah! mes 
Sœurs, vous verrez bien, et moi aussi, à l'beure de la mort, que 
nous étions bien aveugles, et que ce dont nous faisions tant 
d'état, que nous désirions et que nous aimions si ardemment, 
n'étaient que des bagatelles et niaiseries d'enfant. De vrai, mes 
Sœurs, quand je vois qu'il se fait des choses contre les règles, 
j'en ai une telle douleur, que si notre Bienheureux Père était en 
vie, je lui dirais : Monseigneur et mon Père, vous dites telle et telle 
chose en vos constitutions, et cela ne se fait pas; on ne l 'observe 
pas; que voulez-vous que je fasse? ôtez-moi de charge et en 
mettez une autre qui les fasse pratiquer et garder. 

Tandis que nous sommes en quelque charge, mes Sœurs, 
il s'en faut acquitter le mieux qu'il nous est possible, et quand 
nous ne l'avons plus, il n'y faut plus penser. 

Quand on dit les défauts à une supérieure, ce doit toujours 
être avec tout le respect et l'humilité possibles ; et encore qu'elle 
ne fût pas comme elle devrait être, il ne faudrait pas laisser de 
lui obéir; car, mon Dieu! il lui faut toujours rendre l'honneur, 
le respect et l'obéissance qu'on lui doit. 

Si la supérieure nouvellement élue doit donner facilement 
congé général à quelque Sœur de parler en particulier à la 
Mère déposée, ou d'aller au noviciat, quand elle est directrice, 
dites-vous? Non, ma chère fille, je n'approuve point qu'on 
donne ces permissions. Nous savons, par expérience, que cela 
fait bien des tracasseries dans les maisons , quand les supé- 
rieures déposées veulent entretenir leur crédit parmi les Sœurs, 
les attirant à elles, et désirant qu'elles fassent des flatteries au- 
tour d'elles. Elle doit se tenir en son devoir envers la Mère élue, 






ENÏRKTIENS. 419 

et montrer à toute la communauté, par son exemple, ce qu'elle a 
enseigné de paroles; et même si la supérieure donne des congés 
aux Sœurs de lui parler ou d'aller au noviciat, si elle est mai- 
tresse, elle lui doit dire que celan'est pas nécessaire, etne le point 
permettre, lui représentant que ces Sœurs n'en ont pas besoin. 
Si une supérieure déposée peut être élue assistante dans une 
autre maison que celle où elle a gouverné, puisqu'on l'y pour- 
rait élire supérieure? Il y a bien de la différence, ma très-clière 
fille, parce qu'il n'y peut pas avoir tant de nécessité , d'autant 
qu'il se trouve plus de Sœurs capables d'exercer la ebarge d'as- 
sistante que non pas celle de supérieure ; donc, il ne le faut pas 
faire [la première année qui suit la déposition.] 



ENTRETIEN LVIII 



(Fait on novembre lfi-J(i) 



SUR LA RECEPTION DES SUJETS. 

Vous me demandez, mes chères Sœurs, comme il faut dire 
son sentiment et se comporter pour donner sa voix aux filles, 
que l'on propose pour l'habit et la profession. Je lisais l'autre 
jour, dans le Couturaier, que Von dira son sentiment et ce que 
l'on a à dire, en la présence de Dieu, courlcment et humble- 
ment : voilà ces mêmes paroles. 

Vous voyez donc, mes chères filles, comme il se faut con- 
duire pour ce regard, et qu'il ne faut pas aller faire de grandes 
harangues, ni à l'avantage, ni au désavantage des filles, ni dire 
parle menu leurs défauts et leurs vertus. Oh! non, il ne faut 
pas tant dire de choses, soit de leur bien soit de leur mal; ce 
n'est que perte de temps. Quand ce n'est pas chose qui puisse 






■ 



I 



420 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

empêcher d'être reçue, à quoi bon tout cela? Il faut donc re- 
garder, devant Dieu, le bien et le mal qui est en cette fdle : si 
elle a ce qu'il faut, ou bien ce qui lui manque; enfin, si elle a 
les dispositions ou non, ou bien si l'on juge qu'il lui faille don- 
ner du temps pour son amendement; puis dire simplement ce 
que nous jugeons et pouvons connaître, comme serait : Ma 
Mère, il me semble que cette bonne Sœur est bien propre pour 
nous, et qu'elle a les dispositions nécessaires; je ne connais 
rien qui puisse l'empêcher d'être reçue. . . Ou bien : Il me semble 
qu'elle n'est pas propre pour nous, d'autant qu'elle est fort 
tendre sur elle-même, qu'elle est sujette à murmurer et à se 
plaindre, qu'elle est fort opiniâtre, ferme en son propre jugement, 
et qu'elle n'a point enfin les dispositions que la règle mar- 
que... . Ou bien : C'est une bonne fille; mais, néanmoins, je 
lui reconnais un tel défaut; il me semble qu'il serait bon de lui 
donner un peu de temps, et de lui faire savoir que l'on a remar- 
qué telle et telle chose en elle, afin de voir si elle s'amendera. 

Si l'on ne peut point former de jugement pour ce regard, il 
faut dire tout simplement qu'on ne sait bonnement qu'en dire, 
que l'on est entre deux. Car il y a quatre sortes de filles : les 
unes sont jugées propres; les autres ne le sont pas; les troi- 
sièmes, on juge qu'il sera bon de leur donner du temps pour 
leur amendement; et les quatrièmes nous tiennent en suspens, 
et on ne sait à quoi se résoudre. Quant à la première et seconde 
sorte, on est bientôt résolu à ce que l'on doit faire; pour la 
troisième, on n'y voit pas d'obstacles de conséquence; mais, 
néanmoins, elles ne sont pas encore assez disposées, on le dit 
ainsi tout simplement; or, la quatrième nous tient en doute, et 
c'est ici la difficulté. Il faut pourtant se résoudre, et bien re- 
commander la chose à Notre-Seigneur, et la bien considérer 
devant lui, consulter ses Règles et l'Entretien que notre Bien- 
heureux Père a fait sur ce sujet. 

Dans cet article de la réception des filles, il faut toujours 



ENTRETIENS. 421 

agir avec charité; mais on doit toujours préférer le bien de la 
maison au bien particulier. Néanmoins, si c'est une fille qui ne 
soit point tracassière, et n'apporte point de trouble au monas- 
tère; que, du reste, si elle retourne au monde, elle est en dan- 
ger de se perdre et damner, cela mérite considération; car, si 
elle ne fait pas grand bien à la maison, elle n'y fera pas grand 
mal. Il faut entendre l'avis de la supérieure, de l'assistante, de 
la directrice, et celui des Sœurs les plus judicieuses. Il se faut 
toujours déterminer selon les sentiments que Dieu nous donne, 
pourvu qu'ils soient fondés sur la raison; car il faut toujours 
avoir quelques fondements bien solides, soit pour rejeter les 
filles, soit pour les recevoir. Il faut savoir sur quoi on est 
fondé; car Notre-Seigneur nous fera rendre compte, aux unes 
et aux autres, de celles que nous recevous et de celles que 
nous rejetons. 

Oui, mes Sœurs, la supérieure et la directrice peuvent dire 
nettement que la fille est propre, ou bien qu'elle n'est pas pro- 
pre, et qu'il n'y a point de bon fondement, en elle, pour la 
recevoir, et choses semblables. Cela sert de lumière aux 
Sœurs, et les peut consoler d'entendre parler si franchement 
leur Mère, quoiqu'elles ne laissent pas de demeurer en pleine 
liberté de faire ce que Dieu leur inspirera. 

La supérieure doit aller droitement, ne pas tracasser les 
Sœurs pour les porter à recevoir les filles, parce qu'elle leur a 
de l'inclination, leur en disant plusieurs biens en particulier, 
comme : C'est une si bonne fille... Elle fait ceci ou cela... et 
choses semblables. Si la supérieure faisait ainsi, elle ne ferait 
pas bien; mais elle doit dire tout simplement son sentiment, au 
chapitre, sans aucune prétention, et seulement parce que c'est 
le devoir. On connaît bien vite si la supérieure a de l'intérêt et 
si elle va droitement; car il s'en pourrait trouver qui manque- 
rait en ce point; de sorte qu'on y doit prendre garde, afin de ne 
point contourner son sentiment de son côté. 




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422 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

On ne doit pas non plus se laisser renverser par les belles 
harangues que quelques Sœurs pourraient faire, au chapitre, 
sur la vertu ou les imperfections de la Sœur de qui l'on parle. 
Oh! non, nos jeunes professes, gardez -vous bien de vous laisser 
aller à cela; tenez-vous fermes aux lumières et aux sentiments 
que Dieu vous en donne, pourvu qu'ils soient bien fondés et 
appuyés sur la raison. Dieu ne vous demandera pas compte si 
votre supérieure ou telle Sœur a bien ou mal donné sa voix ; 
mais si vous avez bien justement donné la vôtre. 

Vous dites, si l'on voyait qu'une fille fût comme désespérée, 
et qu'elle ferait bien du mal dans le monde, si elle était ren- 
voyée, devrait-on avoir égard à cela pour lui donner sa voix? 
Nullement, ma fille; certes, elle aurait beau se désespérer, si 
je ne la juge pas propre pour la religion , je ne lui donnerais pas 
ma voix en aucune façon; d'autant que Notre-Seigneur ne me 
fera pas rendre compte du mal qu'elle fera au monde, mais, 
oui bien, de celui qu'elle eut fait en religion, si on l'eût 
reçue. 

o 

Quant à ce que vous me demandez, s'il ne faudrait point 
que les jeunes professes ne donnassent leur voix quand ce sont 
des filles douteuses, de crainte qu'elles ne se méprennent, ne 
sachant pas faire un bon discernement? Je dis qu'après le temps 
marqué par le Coutumier, elles doivent la donner; mais la 
supérieure et la directrice les doivent bien instruire sur ce 
point, autrement elles seraient responsables des fautes qu'elles 
[les jeunes Sœurs] commettraient. Si elles ont été bien ensei- 
gnées et soigneusement, et qu'elles ne fassent pas leur devoir, 
ce sera sur leur conscience. 

Pour retirer les voix, quand il n'en manque qu'une , si l'on 
craint que l'on se soit mépris, cela dépend de la discrétion de 
la supérieure, laquelle doit faire en cela «e qu'elle jugera pour 
le mieux. Enfin il en faut revenir toujours là, d'approuver ce 
que le chapitre fait, et il ne faut nullement se mettre en peine 



ENTRETIENS. 423 

ni en scrupule de n'avoir pas donné sa voix à une fille qui est 
reçue, ou bien de l'avoir donnée à une autre qui est rejetée. 
Quand on a procédé drûitement, selon que Dieu inspire, il faut 
demeurer en paix. Il faut bien discerner les esprits : il y en a 
qui sont simples, ignorants et qui n'ont pas grande capacité 
pour bien servir la religion, néanmoins, ils ne doivent pas être 
rejetés; ils feront bien pour eux et n'apporteront pas de dom- 
mage et préjudice à la religion. 

Il faut regarder et considérer cela devant Dieu et surtout la 
lui bien recommander; on a huit jours pour y penser, depuis 
qu'on en a parlé au chapitre. Nous ne devons pas avoir de la 
peine [à former notre jugement] , nous voyons tant les novices! 
Toutes lesSœurs professes, qui doivent donner leur voix, les doi- 
vent bien considérer, l'année du noviciat. Certes, il faut y faire 
attention, mais sérieusement, et qu'on exerce bien [les novices] , 
le plus qu'il se peut, selon leur portée : qu'on les fasse aides de 
quelque officière, comme de la robière, de la lingère , réfeclo- 
rière et semblables, afin que l'on connaisse si elles sont sou- 
ples, maniables, soumises et mortifiées. La maîtresse les doit 
aussi éprouver soigneusement; mais, savez-vous quelles épreu- 
ves ? Ce n'est pas seulement de leur faire pratiquer les pénitences 
marquées au Coutumier, délester leurs fautes et semblables; ce 
qu'on leur doit pourtant faire selon la coutume. Mais la princi- 
pale mortification et épreuve, c'est de bien les humilier, avilir 
et de ne tenir aucun compte de ce qu'elles disent, désapprou- 
ver tout ce qu'elles l'ont, et telles aulres épreuves qui anéan- 
tissent les passions et le naturel. 

Dieu! si cela arrivait que les Sœurs professes dissent ce 
qui se passe au chapitre, il faudrait bien promptemenl y remé- 
dier, et les en corriger. Si ces fautes se faisaient en une maison 
où j'eusse du pouvoir, certes, je leur ferais faire les pénitences 
que le Coutumier enjoint. Je ne permettrais nullement que les 
Sœurs qui seraient tombées en ce manquement donnassent 



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424 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

leur voix d'une année, car c'est la pénitence qu'il faudrait don- 
ner pour telle faute, et de ne point entrer au chapitre pour 
dire son sentiment, et savoir rien de ce qui s'y dit. C'est une 
étrange chose que des femmes, quand elles ne savent pas tenir 
leur langue; il ne faut nullement souffrir que tels défauts se 
iassent, car ils sont trop dangereux et de grande importance 

Pour revenir aux novices, il faut que les Sœurs professes les 
avertissent fidèlement, au chapitre et au réfectoire, des défauts 
qu elles leur verront commettre; c'est en cela qu'on reconnaît 
la vertu des filles, pour voir si elles reçoivent comme il faut les 
avertissements, et si elles en font profit. 

On peut parler, des défauts des novices, à la supérieure, hor- 
mis les professes qui sont encore au noviciat, qui en doivent 
avertir la directrice; mais, pour les autres Sœurs, qui ne sont 
pas du noviciat, il n'est pas à propos de leur laisser cette liberté, 
parce que, sous le prétexte de dire à la directrice les manque- 
ments des novices, on peut dire autre chose, et manquer ainsi 
a la perfection de laquelle nous devons être si zélées les unes 
pour les autres. 

Enfin, J a directrice doit avoir un grand soin d'animer ses no- 
vices à l'oraison et à la mortification, car ce sont les deux 
principaux exercices par lesquels elles doivent s'avancer à la 
perfection. 

Si une novice, dites-vous, pleurait en entretenant une pro- 
fesse, sur la crainte qu'elle aurait d'être renvoyée, qu'est-ce 
que la professe doit répondre? Rien autre, sinon dire fort douce- 
ment : Ma chère Sœur, Noire-Seigneur ne vous manquera pas 
de sa grâce si vous ne lui manquez pas de fidélité, et vous aurez 
sujet de ne rien craindre ; il faut se confier en lui, il ne délaisse 
jamais ceux qui espèrent en sa bonté... et semblables paroles, 
fort courtement, pour la consoler, sans pourtant rien lui témoi- 
gner de ce que l'on sait pour ce regard, si l'on est pour elle 
ou contre elle, si on lui donnera sa voix, ou si on la lui refu- 



I 



ENTRETIENS. i25 

sera. II faut se bien garder de faire cela en aucune façon que 
ce soit. 

Or sus, pour ce qui est de donner sa voix, quand on voit 
que la supérieure, la directrice et les conseillères, nonobstant 
les manquements qu'on voit en elle [la novice] , ne laissent pas 
de la recevoir et d'avoir bon sentiment d'elle, il n'y a pas de 
danger de pencher de leur côté; car elles ont plus de connais- 
sance de leur intérieur; et puis, Dieu donne plus de lumières 
aux supérieurs. Pour moi, si j'étais en doute, je suivrais leurs 
sentiments [des supérieurs], comme firent nos Sœurs de Paris, 
qui voulaient mettre dehors une fille, pour quelque manque- 
ment extérieur, et moi qui connaissais que cette fille avait le 
cœur bon, je leur dis : « Mes Sœurs, vous vous arrêtez à quel- 
» ques défauts extérieurs; cette fille a l'intérieur bon , j'espère 
» qu'elle fera bien et sera propre pour nous. » Alors toutes 
donnèrent leur voix; elle fut reçue, et est maintenant une bonne 
religieuse. 

Mais, quand je verrais une fille qui aurait des passions bien 
fortes, et qui tiendrait à son propre jugement, je ne lui don- 
nerais pas ma voix, parce que malaisément se peut-elle guérir. 
Je ne la donnerais pas non plus à celle que l'on voit indifférente 
à demeurer ou à sortir, sinon que ce fût une tentation. 



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426 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



I 



I 



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ENTRETIEN LIX 

(Fait en 1633) 

LUMIÈRE DE LA SAINTE SUR CES PAROLES : LA CONGRÉGATION 
EST PRINCIPALEMENT POUR LES INFIRMES. 

Il est vrai ce que dit notre Bienheureux Père, que si on lit les 
constitutions avec attention, l'on recevra toujours de nouvelles 
lumières. Ce débonnaire Pasteur avait bien l'esprit de Dieu 
quand il dit : Cette Congrégation est principalement pour les 
infirmes. En lisant ce point, j'ai eu clairement cette lumière, 
je voudrais l'avoir eue plutôt, car je l'aurais mise dans nos Ré- 
ponses [la voici] : Il n'y a point d'infirmités qui empêchent les 
infirmes de suivre la communauté; il faut absolument être ma- 
lade, ou bien sortir de quelque grande maladie pour en être 
empêchée; et je sais que ceci est bien vrai, par ma propre ex- 
périence : j'ai toujours été infirme, et celles qui sont céans 
depuis vingt années savent que je dis la vérité. J'ai toujours 
suivi la communauté, et je ne trouvais aucune peine à me lever 
tout comme les autres et à me coucher de même , aller aux 
Offices, manger de la viande de la communauté et faire géné- 
ralement tout ce qu'elle fait. Qu'est-ce donc que les infirmes 
ne peuvent pas, si elles ont tant soit peu de cœur pour leur 
salut éternel? j'entends si elles veulent vivre selon l'esprit; car, 
si elles veulent vivre selon la chair, elles ne manqueront pas 
de trouver beaucoup de difficultés. 

Six semaines après que nous fûmes ensemble, Dieu donna 
commencement à la Congrégation par de grandes maladies dont 
je fus attaquée, sans lesquelles il eût été bien difficile d'arrêter 
l'Institut dans la douceur où il est à présent, et je disais quel- 
quefois : Mon Dieu! vous êtes bien provident et bien miséri- 



ENTRETIENS. 427 

cordieux de me traiter de la sorte pour accomplir plus facile- 
ment vos desseins, qui étaient que ces maisons servissent à la 
retraite des infirmes; et moi je penchais beaucoup plus du côté 
de la rigueur et de l'austérité, en quoi peut-être je correspon- 
dais davantage à la nature qu'à la grâce. Et maintenant tout est 
dans une telle modération, qu'il n'y a généralement rien que 
les infirmes ne puissent; et s'il y en a auxquelles il faille quel- 
ques dispenses de la règle , par l'avis et le conseil du prudent 
médecin, il n'en faut qu'une en chaque monastère. 

Les filles de la Visitation doivent avoir un esprit fort coura- 
geux et relevé en Dieu, sans le rabaisser autour d'elles-mêmes. 
Nous sommes aussi bien instruites que personne qui soit au 
monde, Dieu merci, et il ne nous reste plus qu'à faire. Nous 
devrions être si fidèles à toutes les choses que notre Bienheu- 
reux Père nous enseignait, que nous devrions comme nous les 
naturaliser, pour ainsi dire, pratiquant les avis et enseignements 
qu'il nous a donnés, avec autant de facilité que l'on fait les ac- 
tions qui plaisent à nos corps. Ce Bienheureux était un Saint 
qui enseignait la perfection dans la perfection même; il disait 
que « le désir de plaire à Dieu doit produire l'attention à sa 
bonté et à la fidèle pratique des vertus. » 

Or sus, vous désirez savoir qu'elle est l'excellence de notre 
Institut. Ma chère fille, notre excellence consiste en l'humilité, 
en la petitesse et en l'abjection, et quand celte humilité viendra 
à manquer, assurément notre excellence manquera, tenons- 
nous donc bien pour ce que nous sommes; car, mon Dieu, que 
sommes-nous au prix de ces grands Ordres de religion, comme 
celui de saint Benoit, et tant d'autres qui ont rempli le ciel et 
la terre de tant de saints personnages, lesquels ont tant travaillé 
pour la gloire de Dieu et pour maintenir la foi catholique! 
Quelles Saintes avons-nous envoyées au ciel? Enfin, nous som- 
mes les dernières plantées en l'Eglise de Dieu. Il n'y a qu'en- 
viron vingt ans que nous sommes au monde, lesquels [Ordres] 



428 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

avaient déjà duré mille et tant d'années, et de nous il n'en était 
nulle nouvelle ; de sorte qu'ils s'étaient fort bien passés de nous ; 
et puis, nous voudrions nous élever et nous préférer aux autres? 
Oh! certes, il s'en faut bien garder! Or, nous avpns Je petit 
Office perpétuel, grâce à Notre-Seigneur, lequel je supplie nous 
vouloir miséricordieusement impétrer la perpétuité de l'obser- 
vance. 






ENTRETIEN LX 

(Fait en 1C25) 

sur l'indifférence qu'il faut avoir pour être envoyée 
en fondation. 

Tâchez, mes chères filles, de rendre votre vertu stable, per- 
manente et très-solide, ce mot-là comprend tout; et pour cela 
il faut qu'elle soit fondée en Notre-Seigneur; que vous n'ayez 
autre chose à considérer que Lui, et que ce soit là votre seul et 
unique objet. Je veux dire : si vous vous humiliez, que ce soit 
particulièrement parce que Dieu le veut; si vous êtes recueillie 
et fidèle à l'oraison, que ce soit pour être encore beaucoup plus 
agréable à Dieu. Si vous travaillez à la mortification de vos pas- 
sions et à vous rendre exacte dans la bonne observance, que ce 
soit parce que Dieu vous l'ordonne; ainsi de toutes les autres 
[vertus] que vous pratiquerez, sans jamais détourner votre vue 
de cette considération, pour entreprendre ni faire aucune chose 
pour les yeux et la satisfaction des créatures, mais qu'enfin 
Jésus-Christ soit l'unique objet de toutes vos prétentions et de 
vos actions. Oui, si cela était ainsi on ne verrait point paraître 
tant d'immortifications, d'inclinations, et d'aversions parmi 
vous, ni tant de curiosité. Oh! certes, nous n'attachons pas assez 



I 



ENTRETIENS. 429 

notre esprit à Dieu , et nous ne nous tenons pas assez ramas- 
sées autour de sa sacrée présence, car nous serions plus dispo- 
sées à l'obéissance, plus indifférentes aux choses qui ne regar- 
dent ni Dieu, ni nos devoirs; nous ne montrerions pas tant ce 
que nous agréons ou nous désagréons; comme dès qu'on parle 
de faire quelques fondations, ce n'est purement que réQexions, 
témoignages d'inclinations, et aversions d'aller bien plutôt à 
un lieu qu'à un autre, dans une grande ville que dans une pe- 
tite; tout cela n'est qu'orgueil, nies Sœurs, quelque prétexte 
que vous puissiez m'alléguer. Mettez hardiment la main à votre 
conscience, car il est tout clair que cela ne vient point d'aucune 
autre racine; et si quelqu'une trouve ceci dans son cœur, qu'elle 
le mette au jour, et sans excuse, reconnaissant sa vanité qui la 
porterait à rechercher les choses qui sont les plus excellentes 
selon le monde ; autrement elle se porterait un notable préjudice, 
et cela ira beaucoup plus loin qu'elle ne pense. Hé ! comment 
donc, comment l'entendez-vous? car que sommes-nous, je vous 
prie, pour tant mépriser les petits lieux? sommes-nous des 
princesses et avons-nous été nées en de si grandes villes? avons- 
nous tant anobli et enrichi le monastère par nos alliances et 
nos richesses? Notre-Seigneur les a-t-il méprisées [les petites 
villes]? Ne les a-t-il pas toujours chéries et choisies? Ne savez- 
vous pas, et ne voyez-vous pas qu'il ne voulut pas naître en 
Jérusalem, mais bien plutôt en Bethléem, qui était une petite 
ville, et dans une étable. 

II y a de certaines imperfections que je ne crains aucune- 
ment, d'autant qu'elles se font par pure fragilité; mais celles 
où il y a un certain orgueil caché, et qui nous cache aussi 
toutes ces mêmes imperfections, ne se laissant point voir telles 
qu'elles sont, je les appréhende fort, car elles sont grandement 
préjudiciables. 

Enfin, c'est pitié de voir notre peu de vertu ! et combien elle 
est frêle et chancelante, car maintenant nous aimons une chose 






430 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

et tantôt nous y aurons de l'aversion et du dégoût : à cette heure 
nous avons du zèle et de la ferveur, tantôt nous sommes lâches 
et sans courage ; tantôt nous sommes douces et ardentes pour 
la mortification, quelque temps après nous seront mal gra- 
cieuses, sèches, immortifiées, et toutes dégoûtées; tantôt nous 
sommes recueillies, et tantôt nous serons dissipées; tantôt nous 
sommes extrêmement fidèles et bien affectionnées à nos saints 
exercices et à l'oraison, et tantôt nous serons toutes refroidies et 
négligentes; tantôt nous sommes fort exactes à l'observance, et 
tantôt nous nous relâchons à l'observance. D'où vient donc tout 
cela? sinon parce que nous ne sommes pas solidement ver- 
tueuses, et que notre vertu n'est pas fondée en Noire-Seigneur; 
nous faisons voir par-là que nous travaillons purement pour 
quelques créatures, en considération de quelque respect hu- 
main, et seulement pour contenter notre vanité ; de sorte que 
tandis que nous avons une supérieure selon notre gré et con- 
tentement, qui nous est agréable et qui nous tient en courage, 
nous ne manquons pas d'aller toujours notre train. Mais du 
moment hors de la maison , l'on en voit broncher une dans une 
chose, l'autre en l'autre; l'une fait une échappée d'un côté, 
l'autre en fait une de l'autre; ainsi toutes, voire, même la com- 
munauté, ne manquera pas de se relâcher en quelque chose, et 
d'où vient cela? sinon que vous n'êtes pas solidement ver- 
tueuses; que vous ne regardez pas assez Dieu en la personne 
de votre supérieure, et que votre vertu n'est pas fondée 
en Notre-Seigneur Jésus-Christ; car, absolument, si cela était, 
vous seriez assurément toujours égales, toujours constantes, 
toujours ferventes et fidèles, parce que Dieu est toujours per- 
manent , toujours égal à soi-même , toujours bon et toujours 
saint. 

Or, je vous dis tout ceci de sa part, mes très-chères filles; 
je vous supplie de le bien retenir et d'en vouloir faire votre 
profit, d'autant que ce sont des choses très-désirables et très- 



ENTRETIENS. 431 

importantes. Croyez que c'est notre bon Sauveur qui vous parle 
et non pas moi ; et ainsi vous devez recevoir ces choses-ci 
comme venant immédiatement de sa propre bouche , car vous 
savez fort bien qu'en toute assemblée [faite en son nom], il y 
est, il y préside, et tout particulièrement en celle-ci ; vous devez 
conséquemment l'y regarder et vous affermir et fortifier en cette 
croyance. 

Mais que sera-ce donc si nous n'avons cette vertu solide 
nous autres qui sommes si sujettes à être envoyées de part et 
d'autre? Quoi donc! tout aussitôt qu'une fille se trouvera hors 
de céans, un peu parmi les tracas et les divertissements, ce ne 
sera plus désormais que troubles, qu'inquiétudes, que cha- 
grins, que lâchetés, qu'infidélités et détraquements! Elle sem- 
blait être bien recueillie, bien modeste, mortifiée, et de bonne 
observance à Annecy, et néanmoins toute sa vertu s'évanouira. 

Travaillons donc puissamment à notre propre perfection, soit 
pour aller ou pour demeurer. Certes, nous devrions bien con- 
sumer notre àme, notre corps, et généralement tout ce qui est 
en nous, pour le service de notre Institut. Prenons courage, et 
nous affranchissons généreusement de tous ces défauts, lesquels, 
quoiqu'ils semblent être petits et très -légers, nous peuvent 
pourtant beaucoup nuire et aux autres aussi; et qu'absolument 
on ne parle plus de fondation pour témoigner ses inclinations 
et aversions, pour se faire la guerre l'une à l'autre, disant : 
Ma Sœur, vous vous en irez ici; vous vous en irez là; celle- 
ci demeurera ou ne demeurera pas; enfin ces curiosités-là ne 
valent rien. 

Je vous mets toutes surveillantes les unes des autres pour 
vous avertir de tous ces manquements. Hé! pour Dieu, tenons- 
nous un peu plus en nous-mêmes, et laissons la charge de tout 
cela aux supérieurs; c'est à eux de nommer et de destiner les 
Sœurs que l'on doit y envoyer. Mais, pour nous, de quoi nous 
mêlons-nous? tenons-nous seulement disposées à faire ce que 



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1 



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432 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

la sainte obéissance nous ordonnera , nous laissant doucement 
conduire à Dieu et à nos supérieurs, soit que l'on nous envoie 
en des pays fort éloignés, ou bien à trois pas d'ici; que toutes 
sortes de lieux nous soient absolument indifférents, autrement 
nous n'aurons aucun repos, et nous ne serons jamais de vraies 
filles de notre Bienheureux Père et très-saint Fondateur. En 
quoi devons-nous plus l'imiter, sinon en cette totale dépendance 
de Dieu et de sa Providence qu'il a eue en si souverain degré? 



ENTRETIEN LXI 



(Fait pendant une maladie de la Sainte) 



POUR DEFENDRE AUX SOEURS DE PARLER EN PARTICULIER ET HORS 
DE LA CHAMBRE DE RÉCRÉATION. 

Mes chères Sœurs, il y a environ trois semaines que je n'ai 
tenu de chapitre , c'est pourquoi il me tarde beaucoup de vous 
voir toutes assemblées pour vous parler familièrement et vous 
encourager ; ce ne sera pas un chapitre de coulpes, de correc- 
tions et de pénitences, mais un entrelien d'avertissements cha- 
ritables qui partent d'un cœur tout à vous et désireux de votre 
perfection , comme de vous servir tant qu'il plaira à Dieu me 
conserver la vie. 

Nous vous avons fait lire les défauts que nos Sœurs surveil- 
lantes ont remarqués ; je n'ai pas voulu que l'on ait nommé per- 
sonne; mais pourtant celles qui ont fait les fautes m'entendent 
bien et savent bien que je parle à elles; je les supplie de se 
venir accuser en particulier; et, si elles ne le font, je ne man- 
querai pas de les faire appeler et leur dirai moi-même leurs 
manquements. Je me promets tant de la bonté de vos cœurs, 



ENTRETIENS. 433 

que vous prendrez en bonne part ce que je vous dis, et que 
vous en tirerez beaucoup plus de profit que si je vous faisais de 
grosses corrections, et que je vous en donnasse de bonnespéni- 
tences. Je vous conjure de le faire et de me donner le conten- 
tement de vous voir affranchies de ces défauts, qui, tout légers 
qu'ils sont, demandent néanmoins d'être corrigés, étant contre 
nos observances et nos règles. 

Mais vous direz peut-être que c'est bien gêner de pauvres 
filles, si elles ne peuvent pas seulement se dire une parole; 
non, mes Sœurs, il ne faut pas se parler en particulier, cela 
nous est bien défendu par nos règles. Parlez autant que vous le 
voudrez aux récréations, de la façon marquée; mais, hors delà, 
ne parlez que pour chose nécessaire, prestement, et vous re- 
tirez de même quand l'obéissance est donnée, surtout celles 
qui n'ont rien à demander et qui n'ont point de charges qui les 
obligent d'arrêter; et que l'on se demande, dans la chambre 
même de la récréation, ce que l'on a à se demander, qu'on ne 
se parle point dans les allées, et que l'on ne se donne point 
d'assignation; c'est une obéissance que je donne à celles qui 
font ce manquement, de ne pas parler dans les allées. J'aime 
beaucoup mieux vous voir privées de votre liberté en ce monde, 
que de vous voir privées du paradis en l'autre. 

Or sus, mes chères Sœurs , voilà tout ce que j'avais à vous 
dire; je vous prie encore d'en vouloir faire votre profit. Cepen- 
dant, je vous remercie de toutes les prières que vous avez faites 
pour moi, et vous prie de me les continuer, implorant toujours 
la divine miséricorde de noire bon Dieu. 



28 




434 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 



ENTRETIEN LXII 



(Fait à nus Sœurs de N. 



sur l'oraison, la tranquillité de l'ame, et la soumission 



A LA VOLONTÉ DE DIEU. 



■ 



[Parlant du chapitre du livre de /'Amour de Dieu, où notre 
Bienheureux Père traite de l'extase, de la volonté et de l'opé- 
ration, cette sainte Mère nous dit :] 

Les vraies extases sont les vraies vertus. Il n'y a point de 
doute [illusion] en l'humilité, en l'obéissance, en la mortifica- 
tion et renonciation à sa propre volonté; comme, au contraire, 
il y en a souvent en l'extase de l'entendement et autres oraisons 
extraordinaires, lorsqu'elles ne sont pas suivies de la pratique 
des vertus, parce que alors ce n'est pas Dieu qui les donne, 
mais le malin esprit qui voudrait tromper les âmes par ses illu- 
sions; c'est aussi quelquefois nous-mêmes qui nous nous ima- 
ginons des choses qui ne sont pas. Or, pour moi, je ne ferais 
aucun état de ces àmes-là [qui disent avoir des extases ou grâces 
particulières à l'oraison] si elles sont sans vertu et sans morti- 
fication , parce que ces vertus sont assurément les marques de 
toute bonne oraison, étant chose certaine que Dieu ne manquera 
jamais de donner une oraison suffisante aux âmes humbles, dé- 
voles et fidèles à l'observance. 

J'ai toujours connu que la voie des filles de la Visitation, par- 
lant généralement, est pour l'oraison de se tenir simplement en 
la présence de Dieu, ou de s'abandonner à lui , et c'est là qu'il 
conduit infailliblement celles qui sont fidèles en ce saint exer- 
cice et à l'observance de la règle. 

Notre Bienheureux Père disait que « ceux qui se tiennent 






ENTRETIENS. 435 

avec simplicité en la présence de Dieu se reposent dans son 
sein, pendant que les autres cherchent plusieurs autres choses 
ailleurs » , faisant cette comparaison de saint Jean qui dormait 
amoureusement sur la poitrine du Sauveur pendant que les 
autres mangeaient diverses viandes en la table du même Sau- 
veur, ajoutant « qu'il vaut beaucoup mieux dormir sur ce sacré 
oreiller que de veiller en toutes autres postures. » 

J'ai dit que toutes les religieuses de la Visitation sont con- 
duites en cette sorte d'oraison, si elles veulent travailler : cela 
est vrai; mais ce n'est pas toutes de la même façon; chacune, 
selon l'attrait particulier de Dieu en elle, y ayant une différence 
si considérable et si grande des unes aux autres, qu'il y a pres- 
que autant de divers degrés qu'il y a des âmes qui la pratiquent, 
le Saint-Esprit mouvant chacune différemment selon les me- 
sures de sa grâce ou de leurs dispositions; il ne faut pas s'y in- 
gérer de soi-même, mais oui bien s'y laisser conduire à Dieu 
avec humilité. On connaît bien celles qu'il y attire, par la fidé- 
lité qu'elles ont à l'observance de tout ce qui est généralement 
de l'Institut, par la pratique des vertus, surtout de la mortifi- 
cation de l'amour de soi-même, de ses commodités et propre 
volonté, car on connaît ordinairement l'arbre par ses fruits, 
selon que le dit Jésus-Christ en saint Mathieu : Vous les con- 
naîtrez par leurs fruits, il veut dire : par leurs œuvres. Ne pen- 
sez donc pas, mes filles, attirer les faveurs de Dieu en la sainte 
oraison sans la mortification. 

Quand on connaît bien ce qui empêche de faire ses actions 
purement pour Dieu, on n'a pas besoin d'aucun conseil, mais 
bien plutôt d'une grande fidélité à suivre ponctuellement les 
inspirations de Dieu. Il faut être grandement épuré et ennemi 
de soi-même pour ne chercher purement que Dieu : vous devez 
savoir que qui cherche l'honneur, le perdra; et quiconque le 
méprise, trouvera la vraie gloire, bien qu'il ne faut pas cher- 
cher l'humiliation pour cela, mais parce que Dieu le veut et 

28. 



J 












436 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour sa propre perfection. Il faut être profondément humble, 
sincèrement simple, etentièrement fidèle à Dieu. Il faut réserver 
la tristesse pour ses fautes, encore faut-il qu'elle soit humble 
et confiante. 

C'est le grand bonheur des âmes de se savoir maintenir en 
tranquillité , non-seulement lorsqu'on se trouve hors du tracas 
et de l'embarras, mais principalement en se trouvant dans ice- 
Iui, faisant toutes choses sans aucun empressement, sans in- 
quiétude, sans altération d'esprit, avec modération, avec dou- 
ceur. La vraie tranquillité et le vrai repos en toutes ses actions, 
c'est de conserver la pureté de cœur et l'union de l'âme à son 
Dieu; comme, au contraire, de les faire [ses actions] avec em- 
pressement, c'est se mettre en danger de les mal faire, et, par- 
tant, d'offenser la souveraine Majesté de Dieu. On ne saurait 
croire combien celte vertu [de tranquillité] aide à l'acquisition 
de toutes les autres. 

Il est bien vrai qu'il y a deux sortes de tranquillité d'esprit, 
l'une desquelles nous pouvons toujours avoir, et c'est celle qui 
se fait par la conformité de notre volonté à celle de Dieu , en la 
pointe de l'esprit, rien n'est plus vrai. 

On peut toujours acquiescer au bon plaisir de Dieu , en quel- 
que tribulation, angoisse, pressure de cœur, aveuglement d'es- 
prit, peine intérieure, où l'on se peut trouver, car si l'on peut 
bien chanter une chanson, dire bonjour, aussi peut-on bien 
parler à Dieu, quoique nous n'ayons point de sentiment de 
notre foi, espérance et charité, ni même des autres vertus; mais 
il faut parler à Dieu de tout autre chose que de la peine que 
l'on a. Je vous assure, mes filles, que lorsque l'on est bien ré- 
solue de souffrir ces peines, cela ne gâte plus rien, car je le 
sais par expérience, et notre Bienheureux Père me l'a dit fort 
souvent, et même trois ou quatre années après ma retraite [du 
monde]. 

Une fois il me dit, ou il écrivit : « La croix est de Dieu, mais 









ENTRETIENS. m 

» elle est croix parce que nous ne nous joignons pas à elle; car 

1 qUand ,° n ^ f ° rlement réS ° lu de '«** ■■ -ix que Dieu 
-ous donne ce n'es t p,us CI -oix ;e.le n'est croix q le par 
» que nous ne la voulons pas- et si cIIp „ a t ? n- 

j , H ' ' SJ cl,e est de Dieu, pournuoi 

"donc ne la voulons-nous pas? . J' ai beaucoup ^ J™ 

pe nés mténeures, pendant l'espace de dix années, avant qu 

je fusse soum.se à , a direction de notre Bienheu'reu Père ca 

^-champêtre, et je n'avais personne, qui leX 

de ma pauvre ame était si enrouillée de péchés, qu'il lui 

soufert car c e, ai t beaucoup pour moi. Le Bienheureux me dit 
oul " ec «^,« qu'il fallait vivre de la mort même . 

«u'eïLT! [épr ° UVéeS] S ° nt -sûrement bien favorisées lors- 
9" elles ont a qui se découvrir et à parler [de leurs peines] 
-par ce moyen elles sont bien soulagées. Certainement, i, e 

^quesesoumeUreàDieu; et, après ce.a,on est bien cer- 
am de tout ce qni , U1 pIaît . Pom . ^ eu trè 

P e q U1 ne me ont aujourd'hui non plus de peine que cela (lors 
H toucha la table), et j> ai encore qui ne me font non pins 
que S1 elles étaient sur une montagne. 

Ce Bienheureux disait à une bonne âme: « Ca, pratiquez 
■bien votre règ.e, et vous trouvère, tout là. . ,1 Zj q ^ 

que 1 o de.rat certaine je ne sais quelle perfection extraord,- 
*»". Il me dit a Lyon : « On parle maintenant de tant de 
- choses et oraisons extraordinaires, et si peu de vertu . • c'é- 
taient les vertus qu'il aimait, aussi disait-il : « Faites , faites de 
"votre côté, et laissez faire Dieu du sien tout ce qu'il lui 
" P'aira; J I e f era toujours assez; fai,es seulement, et ne vous 
" mettez pas en peine du reste. Pour ne vous surcharger je ne 
» veux autre chose, sinon que nous soyons attentives à Dieu et à 
" D ° US - même > fa-aut tout ce qui se présentera dans la volonté 





438 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

» de Dieu, ne nous précipitant point en toutes nos actions, ni 
» intérieurement ni extérieurement; mais avec cette attention à 
» Dieu et à soi-même. » 

Ce mot , mes filles , ne nous précipitons pas , veut dire : fai- 
sons toutes choses étant fort attentives à Dieu et à nous-mêmes, 
pratiquant régulièrement cette sentence : « Ne parlez point à 
la volée, ne vous précipitez point en parlant devant Dieu, ce 
sont les paroles de l'Ecclésiaste. Marchons devant Dieu, ne nous 
précipitons point, voilà notre pratique. 









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ENTRETIEN LXIII 

( Fait à nos Sœurs de N. } 

SUR LA NÉCESSITÉ ET LES AVANTAGES DU DÉPOUILLEMENT EXTÉRIEUR 

ET INTÉRIEUR. 

Mes chères filles, je veux bien, puisque vous le désirez, vous 
dire quelques mots du dépouillement, et c'est avec raison, 
d'autant que nous voici proches de la fin de l'année. 

Notre Bienheureux Père a sagement institué les changements 
pour nous montrer qu'il nous faut dépouiller, non-seulement 
des choses extérieures, mais aussi des intérieures. C'est indigne 
d'une âme religieuse de s'attacher à autre chose qu'à Dieu, et 
de loger ses affections ailleurs. 

Ce n'est pas grand'chose, ce semble, d'être un peu attachée 
aux images, au chapelet, à une croix, à une cellule, à sa charge ; 
néanmoins, il ne le faut pas faire, car cela servirait d'obstacle 
à notre perfection , et nous ferions contre la perfection du vœu 
de la sainte pauvreté, et contre l'esprit de notre Institut, qui 
nous montre bien que nous ne pouvons pas même nous attacher 







ENTRETIENS. 43!) 

aux choses qui nous sont données pour notre usage, puisqu'il 
est ordonné qu'on nous les changera. Mais d'être attachée à sa 
volonté propre, à son jugement et à son opinion, à sa propre 
estime, à ses intérêts et satisfactions, et de vouloir être aimée, 
oh! que cela est bien plus dangereux et nuisible à notre avan- 
cement, et beaucoup plus malaisé à découvrir et déraciner! 

Or, je vous veux donner seulement deux pratiques du dé- 
pouillement pour ne pas beaucoup charger votre esprit : c'est 
l'humilité et la douceur : il se faut dépouiller de la vanité, de la 
bonne opinion que nous avons de nous-mêmes. 

Ob ! que nous avons sujet de nous anéantir,* de nous méses- 
timer, et non pas d'avoir de la complaisance; tenons-nous donc 
basses et petites aux yeux de Notre- Seigneur, des créatures et 
de nous-même; car, enfin, nous nous tenons si peu rabaissées 
et si peu humiliées, que c'est pitié ! Nous avons trop bonne opi- 
nion de nous-mêmes, partant, connaissons-nous bien, et nous 
tenons simplement pour ce que nous sommes; autrement nos 
affaires n'iront pas bien, et nous ne prendrons pas bien l'es- 
prit de l'Institut. Soyons donc telles, je vous supplie, mes chères 
Sœurs, que l'on ne voie respirer qu'humilité en nos paroles, 
en nos actions et déportemenls, et que cette vertu re'uise da- 
vantage en nous. 

La douceur, selon que l'entend notre Bienheureux Père, nous 
fera dépouiller de nos inclinations et passions, et nous rendra 
gracieuses envers le prochain, et tranquille en nous-mêmes, sans 
nous chagriner de nos imperfections, ne recevant aucune sé- 
cheresse et dureté de cœur, quoi qu'il nous arrive. Je vous 
souhaite cette cordialité et celle douceur. 

Si notre saint Fondateur n'en avait fait un Entrelien, j'en par- 
lerais davantage, tant j'ai d'affection de la voir régner parmi 
nous. La vraie douceur et dilection n'est autre chose qu'un 
amour de cœur qui nous fait tirer à nous, par compassion, 
toutes les peines, souffrances et défauts de nos Sœurs, pour y 










440 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

compatir. Cette dilection doit être ai grande les unes envers les 
autres, que si une Sœur nous demandait une pièce de notre 
cœur, nous la lui devrions donner, si c'était en notre pouvoir. 

Oh! que nous sommes bien éloignées de ces sentiments -là, 
puisque même nous ne leur donnons pas librement et gracieu- 
sement, un réchaud, un pot, une corbeille, un mouchoir, ou 
choses semblables; et néanmoins la Sœur a tout autant de part 
que nous à ce qu'elle nous demande à emprunter. 

Or, je sais bien que tant que nous vivrons nous ferons conti- 
nuellement des manquements, et je ne m'en étonne point; mais 
de toujours commettre les mêmes, cela montre que nous ne 
travaillons pas assez fidèlement à notre amendement; car dès 
que nous connaissons quelques imperfections en nous, nous 
devrions tellement bander nos efforts de ce côté-là, que nous 
nous en affranchissions, d'autant que ces imperfections étant 
corrigées, il en renaîtra d'autres, et ainsi nous avons assez d'ou- 
vrage, et Notre-Seigneur a coutume d'en laisser pour nous tenir 
en humilité. Mais, pour Dieu, prenons un grand courage, et 
quand nous aurons commis quelques fautes, ne craignons point 
de mettre les genoux en terre, pour demander pardon à la Sœur 
envers laquelle nous avons failli, et nous réparerons suffisam- 
ment notre défaut devant Dieu et devant les créatures; mais 
qu'on ne néglige pas, je vous prie, cette pratique, qui nous doit 
être en recommandation particulière, puisqu'elle nous a été 
conseillée et recommandée par notre Bienheureux Père. 

C'est un des plus sensibles crève-cœur que nous puissions 
avoir à l'heure de la mort, que de n'avoir pas bien vécu et fait 
notre profit des avertissements et corrections qui nous auront 
été faits, et même des enseignements qui nous auront été don- 
nés. Oui, nous aurons beaucoup de regrets en ce passage-là, 
et je vous puis assurer que ce sera un des plus sensibles, car 
nous verrons bien que cela aura été la cause du peu d'avance- 
ment que nous aurons fait. Or, prenons donc garde à nous, et 






ENTRETIENS. 441 

faisons bien pendant que nous en avons le temps; nous devons 
cela à Dieu et à notre perfection , rendant nos âmes pures et 
agréables à sa divine Majesté : nous y sommes étroitement obli- 
gées par le devoir de notre vocation, et nous devons cet accrois- 
sement de gloire accidentelle à notre Bienheureux Père. Pour 
moi, je ne suis pas digue d'être mise en considération ; mais je 
sais pourtant que l'amour filial que vous me portez, mes chères 
filles, vous fait désirer ma consolation. 

Véritablement, je n'en ai point de plus grande en ce monde, 
que de voir mes Sœurs faire leur devoir et s'avancer à la per- 
fection; comme aussi ma plus grande douleur serait d'en voir 
quelques-unes de lâches et négligentes qui ne travaillent point 
à leur avancement, de sorte que ce qui m'afflige ou me console 
en ce monde, c'est le bien ou le mal de nos Sœurs, car l'amour 
maternel que je leur porte me fait désirer leur bonheur et profit 
spirituel. Pour moi, je suis la plus défaillante de toutes; mais, 
grâce à mon Dieu, je ne pèche point de propos délibéré. J'es- 
père que si vous priez bien pour moi je me relèverai de mes 
misères et que je ferai beaucoup mieux mon devoir à l'avenir. 
Je sais que vous faites foutes de même, et que vous ne péchez 
point avec réflexion. Prions bien les unes pour les autres; 
non-seulement pour celles avec qui nous vivons, mais encore 
pour toutes celles de l'Institut, car je souhaite ardemment que 
tous nos monastères n'aient qu'un seul cœur et une seule âme 
en Dieu. 



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442 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 






I 




ENTRETIEN LXIV 

(Fait à uos Sœurs de N.) 

SUR LA PURETÉ D'INTENTION, LA SIMPLICITÉ, LE CHANGEMENT 
DES CHARGES, ETC. 

Je suis bien aise que nos Sœurs fassent bien la récréation, 
car il faut bien faire l'action présente, et c'est une bénédiction 
de Dieu sur toutes nos maisons. Mais il faut faire l'oraison aussi 
bien que la récréation. C'est une cbose nécessaire aux filles que 
de bien se récréer; mais, quand l'on est sujette à faire des 
éclats de rire, il faut, en dressant son intention, faire un petit 
regard sur cela. 

Vous demandez, ma chère fille, comme il faut dresser son 
intention, et si, quand on fait ses actions sans y prendre garde, 
et que l'on se redresse ensuite, si elles ne sont pas valables? 
Oui, ma fille, car quand vous avez offert à Dieu, le matin, 
toutes vos actions, il faut marcher en simplicité. Notre Bien- 
heureux Père dit qu'il ne faut pas tant d'exercices spirituels, 
mais qu'il les faut bien faire. 

Vous demandez comme il faut marcher en simplicité avec 
Dieu? II ne faut point faire de réflexions sur ce que l'on nous 
dira. Une Sœur vous viendra prier de quelque chose : eh bien, 
il le faut faire simplement et penser à Dieu, le faisant, sans 
réfléchir sur ce qu'elle nous aura dit, et c'est marcher en sim- 
plicité. Comme quand vous rendez compte, il faut dire simple- 
ment ce que vous savez. 

Vous dites , quand on rend compte et que l'on biaise un peu, 
afin que l'on ne connaisse pas la chose comme elle est, si cela 
est marcher droitement devant Dieu? Non, ma fille; nous ne 
venons rendre compte que pour nous humilier, et afin de faire 



■ 



ENTRETIENS. 443 

connaître qui nous sommes ; si je savais qu'une de nos Sœurs 
aimât bien son abjection et qu'elle s'humiliât, vraiment j'en 
serais bien aise, car je n'aime point ces coulpes que l'on dit 
[en direction:] J'ai parlé trop haut..., j'ai fait des éclats de 
rire... ; des choses que tout le monde sait et a vues; mais il faut 
dire les pensées qui nous peuvent bien humilier et mortifier. 

Vous demandez comme il faut garder l'unité avec Dieu? Ma 
fille, il faut bien observer votre règle, bien faire ce que votre 
supérieure vous ordonnera, tout ce que nos Sœurs vous diront 
et être bien condescendante; quand vous observerez bien tout 
ceci, vous conserverez votre union avec Dieu. 

Je désirerais bien que nos Sœurs soient ferventes, non de 
cette ferveur que l'on ressent, qui fait soupirer gros, mais d'une 
bonne résolution. 

Il faut travailler, car si Dieu a fait des grâces particulières à 
quelques Saintes , comme à sainte Catherine de Gènes, sainte 
Madeleine et plusieurs autres, lesquelles ont eu prou peine et 
travail parmi les tentations, il ne serait pas raisonnable que 
nous eussions les vertus sans peine. La bonne Mère Thérèse dit 
que si nous voulons, nous acquerrons le recueillement en un 
an, voire, en six mois, même en trois; mais il faut aimer par- 
faitement. Saint Augustin dit : Aime et fais tout ce que tu 
voudras 

Ma fille, je n'aime point qu'on pratique cela, de prendre les 
intentions [delà supérieure.] Vous les pouvez néanmoins pren- 
dre pour la charité; comme, par exemple, si une Sœur avait 
mal au cœur, il faudrait aller quérir quelque cordial pour lui en 
donner; et, quand elle est malade et qu'elle est couchée près 
de vous, si elle a besoin de quelque chose, ou bien d'être 
recouverte, il le faut faire, car alors la charité nous fait cou- 
rir, et c'est V intention de la charité et de la nécessité. Mais de 
dire : Ma Mère , j'ai pris votre intention pour faire cela; vous 
avez plutôt pris celle de votre inclination. Oh! je n'aime point 



I 






I 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 
cela. Enfin, la vraie règle des filles de la Visitation, c'est l'hu- 
milité et la douceur envers le prochain. 

Il est vrai que c'est une rude chose de changer si souvent de 
charges ; mais il le faut, et que les supérieures renversent tout : 
que les directrices soient un peu portières, les portières un peu 
dépensières, etc. L'on fait ainsi à Annecy et je faisais de même 
à N..., parce que ces filles étaient un peu sujettes à la vanité; 
je les changeais de trois en trois mois. Quelquefois, je mettais 
déjeunes Sœurs officières, et les anciennes, leurs aides, ce que 
notre Bienheureux Père ayant vu , il en fut bien aise. Ma Sœur, 
vous les devez tantôt faire monter au grenier, puis les faire des- 
cendre à la cave, et ainsi toujours changer. Si elles n'étaient 
pas capables de cela, il les y faudrait rendre; car la constitution 
ne dit-elle pas, qu'on leur enseignera que la Congrégation est 
une école de la mortification des sens et de l'entière abnégation 

de sa propre volonté 

Je remarque que nos Sœurs ont un grand désir de la perfec- 
tion ; mais elles ne peuvent se mortifier. Je ne conseillerais pas 
que l'on demandât les mortifications, les humiliations, les robes 
rompues, mais se tenir prêtes quand on les donnera, et cela 
est ne rien demander, ni rien refuser. 

Il est malséant à une religieuse de lui voir toujours les mains 
à travers une grille. Oui, ma Sœur, c'est trop de demeurer une 
heure au parloir; c'est bien assez d'une demi-heure, si ce n'est 
en quelque occasion particulière. Aller au parloir à l'heure des 
Offices et de l'oraison, cela ne se doit jamais faire que pour des 
grandes occasions; et, si ce sont des amis, ils doivent savoir le 
temps des Offices et de l'oraison et leur dire, après la première 
fois : C'est maintenant le temps de notre oraison, si vous désirez 
de me parler, il faut revenir à une telle heure. La règle ne dit- 
elle pas que Von ne retirera point les Sœurs des Offices, de 
l'oraison et du réfectoire que pour de pressantes occasions? 






ENTRETIENS. 



ENTRETIEN LXV 

(Fait à nos Sœurs de IV. ) 



SUR L UNION ENTRE LES MONASTÈRES, L ESTIME DU PROCHAIN, LA SIMPLICITÉ 
A SUIVRE LA DIRECTION DE LA SUPÉRIEURE, ETC. 

Mes très-chères filles, si nous sommes bien unies les unes 
avec les autres, nous marcherons à grands pas à la perfection. 
Celte union est tellement nécessaire aux filles de la Visitation 
pour conserver leur esprit, que lorsqu'elle manquera, l'esprit 
de l'Ordre défaudra. Celte union ne doit pas seulement s'étendre 
à cette maison, mais généralement à tous les monastères de 
l'Ordre, et lorsque nous verrons que les autres auront besoin 
de quelque chose, soit pour le temporel, soit pour le spirituel, 
nous les devons aider d'aussi bon cœur que si c'était pour nous- 
mêmes, voire, de meilleur cœur, s'il se pouvait. C'était l'in- 
tention de noire Bienheureux Père et son désir, comme, au 
contraire, ce lui eût été un grand déplaisir de voir de la désu- 
nion entre nous Nous ne devons chercher en toutes choses 

que la plus grande gloire de Dieu, et faire à autrui ce que nous 
voudrions qui nous fût fait, car nous devons autant aimer le 
repos de nos Sœurs que le nôtre propre. 

La marque de l'amour de Dieu, c'est l'amour du prochain, 
et cette parole que le Fils de Dieu dit à ses Apôtres : Aimez- 
vous les uns les autres, tomme je vous ai aimés, nous y doit 
bien exciter. 

Vous me demandez encore, comme il se faut comporter 
quand il nous vient des pensées d'envie contre celles que nous 
voyons être plus estimées que nous, et qu'on emploie en des 
charges honorables? A cela, je vous dirai, que notre Bienheu- 
reux Père avait tellement d'estime du prochain, qu'il ne le re- 



■ 
là 



I 



446 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

gardait jamais que comme la vive image de Jésus-Christ, et non 
jamais ses imperfections, mais la vertu qui y était; et, s'il n'y 
en connaissait aucune, il y regardait la grâce de Dieu en l'âme. 
Mes chères Sœurs, lorsque nous regarderons les vertus qui 
sont en nos Sœurs, nous les estimerons. Il est impossible d'aimer 
une personne si on ne l'estime; cet amour sera solide, et ne 
sera point sujet à changement ; et ne laissons point emporter 
notre esprit à ces tricheries d'envie et de jalousie contre celles 
que nous croirons être estimées et louées. 

Je vous conjure, mes chères filles, de ne point désirer l'agran- 
dissement des maisons par les biens temporels, comme de re- 
garder que celles qu'on reçoit aient beaucoup; mais regardons 
plutôt si elles sont bien douces et bien humbles. Cette vertu 
d'humilité doit être le fondement de notre Institut. J'ai ouï dire 
à notre Bienheureux Père , qu'il y avait une fois une religieuse 
d'un Ordre déchu de sa première ferveur, laquelle lui dit : 
« Monseigneur, vous établissez un Ordre, mais quand il y aura 
aussi longtemps qu'il aura été établi que le nôtre, il ne fleurira 
pas plus que celui-ci. » Il lui fit une réponse à sa façon accou- 
tumée : a Nous y mettrons bien ordre, lui dit-il, et ferons les 
fondements si bas, et prendrons garde à ne pas élever le toit si 
haut; et, par ce moyen-là , il ne sera pas si facile à abattre. » 
Il disait encore : qu'il ne pouvait souffrir qu'on prît si fort garde 
de recevoir des filles droites, grandes, de belle taille. 

Vous dites, si une fille croyait n'avoir point de jugement, si ce 
ne serait pas une marque d'humilité? L'humilité et la vérité est 
une même chose; mais ce serait une vanité de croire d'avoir 
un bon jugement, et s'arrêter en ces pensées. C'est avoir bon 
jugement que de le savoir bien soumettre à ce que l'on veut de 
nous; et, lorsque nous y résistons, c'est une marque infaillible 
que nous n'avons point un bon jugement; car, pour l'ordinaire, 
celles qui croient en avoir, n'en ont point. 

Nous devons toujours nous ressouvenir de ce qui est en nous 






ENTRETIENS. 447 

de plus abject, pour nous humilier devant Dieu toute notre 
vie, et devons avoir un grand amour de notre abjection, et notre 
Bienheureux Père disait, « qu'il ne se faut pas s'étonner des dé- 
fauts que l'on voit au prochain, pourvu qu'il ait la volonté de 
s'en corriger! » Il était ennemi des immortifiées. Pour moi, 
j'aimerais mieux voir une fille manger hors du repas, et com- 
mettre des imperfections grossières, que d'en voir une autre en 
commettre d'orgueil, de duplicité, d'opiniâtreté et mutinerie ; 
car celles-ci sont bien plus dangereuses et bien plus contraires 
à l'esprit de l'Ordre; pourvu que l'autre veuille se découvrir et 
en dire sa coulpe, l'abjection qu'elle en reçoit lui sert pour s'en 
humilier profondément devant Dieu , le reste de sa vie. 

Vous dites, ma fille, si ce n'est pas un grand manquement de 
murmurer quand la supérieure ne laisse faire que six ou sept 
jours de retraite? Le murmure ne vaut rien en toutes laçons, ma 
chère fille, mais surtout quand c'est contre la supérieure, et 
que l'on trouve à redire contre ses ordonnances; car il est en 
son pouvoir de faire faire la retraite plus courte ou plus longue, 
selon qu'elle le juge à propos, ainsi que la constitution dit. Il 
se faut bien garder de ces petits murmures, car nous devons 
regarder notre supérieure comme Jésus-Christ en terre. Lui- 
même a dit : Qui vous écoute, m'écoute . qui vous méprise , me 
méprise. Voyez, je vous prie, ce que nous faisons quand nous 
contrevenons à ces ordonnances, et voulons examiner ses actions 
[de la supérieure] et lorsque nous y contrevenons, infaillible- 
ment nous résistons à l'esprit de Dieu, et suivons l'instinct du 
diable. 

Notre Institut nous porte à l'humilité et bassesse, et ne veut 
point que nous fassions des choses qui nous puissent faire sures- 
timer; car, pour l'ordinaire, l'esprit humain s'attache à ces 
choses apparentes, et ne regarde point à mortifier l'intérienr, 
qui est ce que Dieu demande de nous. J'ai ouï dire à notre 
Bienheureux Père que « qui est fidèle en la pratique de ses rè- 









448 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

gles, trouve assez à faire. » Quand la pensée nous vient de 
baiser les pieds à nos Sœurs, il les faut baiser en esprit et se 
tenir au-dessous de toutes. C'est néanmoins une meilleure 
marque à une commençante de la voir portée à faire des péni- 
tences, pourvu qu'elle soit soumise au jugement de ses supé- 
rieures, que d'en voir une autre pesante et paresseuse. Les 
pénitences sont bonnes quand elles nous sont ordonnées par la 
supérieure, car elle connaît celles à qui elles sont nécessaires; 
mais d'en faire de notre tète et de notre propre mouvement, 
cela ne se doit pas. La supérieure, qui est le gouvernail, doit 
ordonner des pénitences selon les fautes que l'on commet, car 
ce n'est pas à dire qu'il ne faille mortifier les défaillantes. 

Vous- dites, ma chère fille, si une Sœur pensait que la supé- 
rieure n'aurait pas assez d'expérience pour la conduire à la per- 
fection où Dieu l'appelle, croyant en elle-même que les mortifi- 
cations lui sont nécessaires pour sa perfection, et la supérieure 
lui dit que non; comme il faut faire à cela? Jésus ! il se faut 
bien garder d'écouter telles pensées; c'est un signe d'un grand 
orgueil et présomption. Si une fille avait ces pensées, il y aurait 
grande pitié en elle, et aurait grand besoin d'humilité, et devrait 
sans cesse demander à Notre-Seigneur la lumière pour se bien 
connaître ; car de penser se mieux connaître soi-même que la 
supérieure , c'est une tromperie de notre esprit. Lucifer ne vou- 
lut pas s'assujettir à son Dieu, qui l'avait créé si beau et si par- 
fait; et, se voulant trop fier en son excellence, fut perdu misé- 
rablement. Le grand saint Michel, voyant sa présomption, prit 
la cause de son Maître en main, et dit : Qui est comme Dieu? 
et le jeta hors du paradis. Nous pouvons dire de la supérieure: 
Qui est comme la supérieure? car elle tient la place de Dieu, et 
ainsi, renverser notre propre jugement, et devons croire qu'elle 
a la lumière pour connaître par quelle voie il nous faut con- 
duire au bien. Ma fille, ceci s'étend bien loin, nous en parle- 
rons une autre fois. 



ENTRETIENS. 449 

Vous demandez si ce serait une bonne marque à une fille de 
la Visitation de désirer de changer de monastère? Non, certes, 
ma chère fille. Quand une Sœur a le désir de changer de mo- 
nastère, c'est signe qu'elle a l'esprit léger et ne l'a guère solide, 
et a dans son âme quelque passion mal mortifiée. Vous dites ? 
Mais si c'était qu'une supérieure ne connût pas bien mon esprit, 
et me voulût conduire autrement qu'il ne faudrait, ne serait-il 
pas permis de le représenter? Voilà un beau prétexte, certes, 
et qui témoigne que l'on a de la vanité. Il y en eut une qui me 
fit une fois cette proposition, et me mandait qu'elle avancerait 
plus, ce lui semblait, sous ma conduite que non pas sous la 
supérieure qu'elle avait. C'est une tromperie de l'imagination, et 
une démangeaison d'esprit qu'il faut mortifier. Il se faut gran- 
dement humilier quand ces désirs frivoles nous viennent, car, 
que feriez-vous à cela? Notre Bienheureux Père dit « qu'il ne 
faut jamais ouvrir la porte à celles qui le désirent; car, pour 
changer de lieux, on ne change pas d'habitants; on trouve 
toujours les mêmes choses à faire et les mêmes difficultés. » 
Si vous êtes immortifiée, vous trouverez toutes choses difficiles. 
Mais, si on avait pour supérieure une jeune fille qui n'eût pas 
de l'expérience et qui n'eût pas demeuré dans le monde, ni 
passé par la mortification, si elle serait aussi capable d'entendre 
les peines qui peuvent survenir aux esprits? A cela je vous dis : 
que la grâce est au-dessus de toute expérience; car, si elle se 
confie en Dieu et qu'elle soit humble, Dieu ne manquera jamais 
de lui donner la lumière nécessaire pour la conduite de ses 
filles; et les inférieures, pourvu qu'elles soient bien obéis- 
santes, quelles supérieures qu'elles aient, n'iront jamais que 
par une voie bien assurée, car le vrai obéissant ne périra jamais. 
Pour moi, si j'avais une supérieure de sept ans, je crois que je 
lui obéirais de tout mon cœur, pourvu qu'elle ait l'esprit de Dieu. 
Ce serait une belle façon d'obéir, que de ne se vouloir sou- 
mettre qu'à une supérieure qui serait à notre goût, qui fût bien 

29 



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1 


: 







■ 



450 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

douce et qui nous supportât bien en nos imperfections; au con- 
traire, c'est une obéissance très-parfaite d'obéir à une supé- 
rieure qui n'aurait pas ces conditions-là, et qui nous mortifierait 
très-bien. Nous serions bien plus heureuses, dis-je, si on nous 
en donnait une de la sorte; car, si nous étions fidèles, nous 
ferions un grand avancement en peu de temps , à l'exemple d'un 
saint religieux qui fut si fidèle à la mortification, que jamais il 
ne se voulut plaindre de la conduite de son supérieur qui avait 
l'esprit altier et absolu, et qui mortifiait sans raison ce jeune 
religieux, lequel disait : « Non, Seigneur, quand je devrais 
mourir, je lui obéirai toute ma vie. » — Et lui-même a dit 
qu'il croyait que Dieu lui avait donné ce supérieur-là pour son 
bien , et qu'il avait plus avancé sous lui qu'il n'avait fait toute sa 
vie sous un autre, et croyait qu'il eût été perdu sans ce mal- 
gracieux supérieur. C'est la vérité que la vertu se connaît en ces 
occasions-là, car il est bien aisé d'être vertueux sous un supé- 
rieur qui est bien entendu. Quelquefois Dieu permet que nous 
ayons de ces malgracieux supérieurs, pour voir si nous lui 
serons fidèles. Je me souviens d'une supérieure, qui, en sortant 
de sa charge, emporta toute la perfection de ses filles; or, si 
nous ne regardions que Dieu, pourquoi n'obéirions-nous pas à 
une supérieure comme à l'autre? 

Vous dites : si c'était une fille qui eût été nourrie dans des 
charges honorables, et n'aurait pas passé par la mortification, 
s'il n'y aurait pas à craindre? Je vous dis que ce n'est pas aux 
inférieures à prendre garde à cela, mais, oui bien, si elle a 
l'esprit de l'Ordre. Vous ne pouvez savoir si elle n'a pas été 
mortifiée. C'est un bon signe quand la supérieure emploie une 
Sœur en des charges honorables et qu'elle est estimée d'elle; 
car, si elle la croyait imparfaite, elle ne l'y emploierait pas. Pour 
moi, je ne ferais guère d'état d'une fille qui ne serait pas esti- 
mée de sa supérieure, pourvu que je reconnaisse en la supé- 
rieure, l'humilité, la charité et le zèle de la perfection de ses 






ENTRETIENS. 451 

filles; au contraire, je ferai beaucoup d'état d'une que je ver- 
rais estimée d'elle. 

Si une supérieure, nouvellement élue, ne faisait pas observer 
ce que la précédente avait coutume de faire? Je réponds que, 
pour les choses indifférentes qui ne sont ni commandées ni dé- 
fendues, il n'y faut pas prendre garde, car il est bien dange- 
reux de pointiller sur les actions de la supérieure. Néanmoins, 
si c'est chose contraire aux constitutions, j'aimerais mieux le 
dire à elle-même, avec humilité, que non pas à sa coadjutrice, 
car notre Bienheureux Père dit « que les plus confidentes sont 
les meilleures. » 

Vous dites : si les conseillères devraient parler entre elles des 
manquements qu'elles voient commettre à la supérieure? Non, 
elles ne le doivent pas faire, non plus que les autres Sœurs; 
car, si elles voient des manquements, elles doivent faire comme 
je viens de dire, mais avec beaucoup d'humilité et de simpli- 
cité : « Ma Mère, il me semble que Votre Charité manque en 
cela et en cela » ; et la supérieure serait bien maussade si elle 
ne recevait cet avertissement de bon cœur. 

Vous demandez si les surveillantes doivent aller dans les cel- 
lules des Sœurs et dans les chambres de celles qui ont des 
charges? Non, elles n'y doivent point aller sans congé, non 
plus que les autres , si la supérieure ne le commet à quelqu'une, 
et ne doivent lever la vue qu'une ou deux fois, au plus, là où 
les Sœurs sont assemblées. Nous avons tant de surveillantes! 
Nous avons la supérieure et l'assistante, qui doivent prendre 
garde aux manquements que les Sœurs font. Il ne se faut pas 
tant tourmenter pour remarquer et éplucher les fautes des 
Sœurs. Chacune y est pour soi en particulier. Je dis même que 
la supérieure ne se doit point tant peiner à cela. 

Vous demandez quelles imperfections l'on doit dire au réfec- 
toire quand on les demande? Il faut dire celles que nous voyons 
faire plus ordinairement et n'en dire qu'une ou deux, car je 

29. 




I 






452 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

n'approuve pas que l'on soit un quart d'heure, par manière de 
dire, à l'oreille d'une Sœur, pour lui dire ses imperfections, 
car cela étonne une pauvre fille, de lui en dire tant à la fois; et 
celles qui les disent se peuvent très-bien contenter en disant 
bien le fait aux autres. C'est pourquoi, quand quelqu'une de- 
mande ses imperfections, il se faut grandement anéantir en 
soi-même, et les dire avec beaucoup d'humilité, car l'on peut 
fort bien manquer en cela; il serait mieux toutefois d'en dire 
de grosses en particulier, que d'en avertir, pourvu que cela se 
fasse avec charité. 

Il ne faut jamais demander de parler en particulier à ses pa- 
rents, et c'est bien assez de leur écrire une ou deux fois l'an- 
née; il ne faut pas non plus faire d'ouvrage pour eux. 

Pour moi, je n'approuve point que l'on ait tant d'inclination 
à nous étendre et faire beaucoup de maisons; car, disait notre 
Bienheureux Père, « ce n'est pas par la multiplicité des mai- 
sons que Dieu est glorifié, mais, oui bien, par la fidélité d'une 
chacune à l'observance des règles. » 



■ 



ENTRETIEN LXVI 

(Fait à nos Sœurs de Lyon) 

SUR LA REDDITION DE COMPTE ; EXPLICATION DE CES PAROLES : VIVRE 
DANS UNE PURETÉ IMMACULÉE ET ANGÉLIQUE, ET SUR L'AMOUR DE 
DIEU ET DU PROCHAIN, ETC. 

Vous désirez savoir, mes chères filles, comment il faut faire 
pour rendre compte courtement, clairement et simplement? 

Je vous dis que c'est une chose grandement importante que 
la reddition de compte. 






ENTRETIENS. 453 
La première chose qu'il faut faire, c'est d'y aller et procéder 
avec une grande sincérité de cœur, comme étant véritablement 
devant Dieu, et ensuite dire fort brièvement ce que nous avons 
à dire. Si nous avons une supérieure nouvelle qui ne nous con- 
naisse pas, comme on en change assez souvent en nos maisons, 
il faut bien lui dire par le menu ce que nous faisons; mais, à 
la supérieure à laquelle nous rendons compte tous les mois , il 
n'est nullement besoin de faire tout cela, ni d'en agir delà 
sorte, car elle nous connaît assez d'ailleurs. Il nous faut donc 
rendre compte courtement, brièvement, et dire : Ma Mère, j'ai 
été ce mois-ci grandement fidèle ou infidèle à rejeter les dis- 
tractions pendant l'oraison, et je m'y suis arrêtée volontaire- 
ment, en telle ou telle occasion ou bien dire : Ce mois-ci, 

je n'ai pas eu tant de distractions à l'oraison, j'ai fait tous mes 
efforts pour les pouvoir rejeter; j'ai été beaucoup plus attentive 

à suivre mon point d'oraison et s'il est fortuitement arrivé 

quelque chose d'extraordinaire, il le faut dire. 

Il y a des filles qui viennent dire : J'ai fait l'oraison sur la 

flagellation de Nôtre-Seigneur j'ai considéré sa patience 

j'ai en affection d'être beaucoup patiente et elles ne disent 

rien plus. Il ne faut pas faire comme cela, mais dire : J'ai senti 

mon esprit bien plus recueilli et attentif à Dieu j'ai eu une 

telle et telle affection à me mortifier Et puis, pour l'obéis- 
sance, il faut dire généralement tous les manquements que l'on 
y a faits, autant qu'on le peut, parce que celte Congrégation 
est établie universellement dans une parfaite obéissance. 

Pour ce qui regarde la mortification, il faut dire : J'ai été 
fort lâche ou fidèle à la pratiquer j'en ai laissé passer beau- 
coup de bonnes occasions, par ma pure faute et par ma négli- 
gence ou bien : j'ai été plus fidèle à n'en pas tant laisser 

passer sans en tirer profit 

Il ne faut pas dire par le menu toutes les pratiques des vertus 
que l'on a faites, comme : d'avoir donné un siège, ou bien 



! 



1 



■ 









I 



454 OEUVRES DE SAINTE CHANTAI,. 

d'avoir mortifié la curiosité en quelque chose; mais, si on 

avait fait quelque pratique de vertu extraordinaire, il la faudrait 
dire 

Il me souvient d'avoir vu une fille qui semblait, quand elle 
venait rendre compte, qu'elle apportait un couteau pour s'égor- 
ger : elle exagérait si bien ses fautes, que les plus petites et les 
plus légères elle les faisait paraître aussi grosses que des mon- 
tagnes, et il lui semblait qu'elle ne faisait jamais rien qui 
vaille, ne disant jamais aucune pratique de vertu; il ne faut 
pas faire comme cela; ains dire tout simplement et le bien et 
le mal. 

Que dites-vous, ma chère fille, comme il faut faire pour vivre 
dans une pureté immaculée et tout à fait angélique, pour ne 
vivre et ne respirer que pour notre Époux céleste? Voire de- 
mande, ma chère fille, porte sa réponse. Il faut faire comme 
vous le dites : mais pour vivre évangéliquement, nous ne de- 
vons avoir que notre corps en terre et notre cœur au ciel, selon 
que le Texte Sacré nous enseigne par ces paroles : Votre con- 
versation doit être dans le ciel. La conversation des Épouses de 
Jésus-Christ doit être toute innocente, toute pure et toute angé- 
lique, comme devant toujours être dans les cieux et avec Dieu 
même. Ainsi, à l'imitation des Anges, une vraie religieuse ne 
doit vivre que pour Dieu, ne parler que de Dieu, ne s'occuper 
que de Dieu, ne désirer que la gloire de Dieu, ne se réjouir 
qu'en Dieu et se contenter de Dieu. 

Vous dites, ma fille, s'il ne faut pas aimer une Sœur que l'on 
verrait bien vertueuse, beaucoup plus qu'une autre qui ne le 
serait pas tant? Je vous dis, ma fille, qu'il faut aimer égale- 
ment nos Sœurs; mais pourtant il faut toujours aimer et honorer 
la vertu dans ceux en qui elle se trouve véritablement. 

Notre Bienheureux Père le dit excellemment bien dans un de 
ses Entretiens; mais il ne faut pas examiner celles qui sont plus 
vertueuses ou celles qui ne le sont pas tant, car Notre-Scigneur 



ENTRETIENS. 455 

n'a pas dit : Aimez le plus parfait; mais il a dit : Aimez-vous 
les uns et les autres comme je vous ai aimés. 

[Une Sœur voulant répliquer quelque chose , notre digne Mère 
lui dit :] Laissez-moi faire, car les paroles de Dieu doivent être 
dites fort posément, avec tranquillité et dévotion, et une seule 
mériterait bien d'être écoutée avec beaucoup de recueillement 
et d'attention. Nous ne devons donc rien épargner pour le bien 
de notre prochain, non pas même la sauté, s'il en était besoin, 
tout à l'exemple de Notre-Scigneur qui ne s'est pas contenté de 
dire qu'il nous aimait, mais il a donné son sang et sa vie pour 
nous. Et au dernier sermon qu'il fit à ses Apôtres, à la Cène, il 
leur dit : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, 
car c'est là mon Commandement. 

Dans l'ancienne Loi Dieu avait bien donné des Commandements 
à Moïse d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son àme, de 
toutes ses forces, et le prochain comme soi-même; mais quant 
à maintenant, dans la nouvelle Loi, Noire-Seigneur ordonne à 
ses Apôtres « de s'aimer les uns les autres comme il les avait 
aimés » , et dans un autre lieu il leur dit ces paroles expresses : 
C'est ici mon Commandement , que vous vous aimiez les uns les 
autres ; car encore bien qu'il eût fait tous les autres comman- 
dements, il appelle néanmoins celui-ci par excellence et par 
éminence, sox commandement. 

Quand on nous accuse et que l'on nous avertit de quelques 
manquements, comme par exemple : de lever la vue, de faire 
des répliques à l'obéissance, et tels autres défauts, et qu'en- 
suite de cela on parle mal gracieusement aux Sœurs qui nous 
ont donné cet avis , cela provient de ce que nous ne considérons 
pas assez le Commandement que Noire-Seigneur nous a fait 
d'aimer le prochain comme nous-mème. Mais, ô Dieu, mes 
chères filles, il faut être si réjouies que l'on voie nos manque- 
ments, et si vous n'avez pas fait ceux dont on vous avertit, 
humiliez-vous, en croyant que vous en avez fait cent autres 















I 



456 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

bien encore plus grands, qui sont cachés à vos yeux; et puis 
on ne peut jamais nous accuser à tort , car nous faisons ordi- 
nairement quantité de manquements sans les connaître. 

Oh ! que c'est un grand bonheur que l'on nous fasse voir nos 
défauts avec charité ! Hélas ! voyez-vous Notre-Seigneur qui est 
I innocence et la pureté même, à qui on disait : endiablé 
ivrogne, séducteur du peuple; et, pourtant, parmi tous ces 
dihamanls opprobres , jamais il ne témoignait d'en avoir aucun 
sentiment; il ne prononça aucune parole, ou pour se plaindre 
ou pour se justifier. 

Recevez donc généralement tout ce qui vous arrivera, quoi 
que ce soit, avec amour, et comme provenant immédiatement 
de sa sainte main, qui ne permet jamais qu'il nous arrive chose 
quelconque qui ne tourne à notre plus grand bien, et pour 
nous faire beaucoup mériter. 

Quelquefois il permet, ce bon Sauveur, que l'on nous 
accuse de choses que nous n'avons pas faites, pour éprouver si 
nous avons de l'amour pour lui, et si nous voulons bien l'imiter 
en quelque chose; c'est pourquoi il faut aimer de tout notre 
cœur celles qui nous avertissent, et les embrasser fort amou- 
reusement en esprit, sans prendre garde ni écouter le sentiment 
naturel qui nous en vient; il faut pour lors tordre son cœur 
comme une serviette, et le faire venir à la raison. 

Nous devons être toutes capables des défauts les unes des 
autres ; il ne faut, en façon quelconque, s'en étonner, car si nous 
demeurons pendant un temps sans tomber en faute, viendra un 
autre temps, où nous ne ferons que faillir, et nous tomberons 
dans plusieurs imperfections, desquelles il ne faut pas manquer 
de faire un bon profit, en aimant l'abjection qui en revient, 
souffrant avec patience le retardement de notre perfection,' 
faisant continuellement tout ce que nous pouvons pour notre 
avancement, et de bon cœur. 

Travaillez tout de bon pour vous rendre fidèles à Notre- 






ENTRETIENS. 457 

Seigneur. Il faut, mes filles, vous résoudre à mourir à vous- 
mêmes, à vous rendre tout à fait dignes de votre vocation, 
car IVotre-Seigneur vous demandera un compte sévère et très- 
exact des grâces et des talents qu'il vous aura confiés. 



ENTRETIEN LXVII 

(Fait à nos Sœurs du deuxième monastère d'Annecy) 

sur l'exactitude a assister en choeur, a demander les permissions 
aux obéissances, etc. 

On me dit que les officières s'exemptent facilement des com- 
munautés, mais avec congé. Je vous dis qu'il ne faut pas le 
faire, bien qu'avec permission, sans la vraie nécessité; autre- 
ment la faute est pour celle qui la demande et non pour celle 
qui la donne. Il faut, dans ces occasions, prendre toujours l'avis 
de la discrétion et de la charité ; surtout les infirmières ne doivent 
rien laisser à faire autour des pauvres malades, à quelque heure 
que ce soit, de ce qui est de la nécessité et de la charité, parce 
que c'est là une première obéissance. Mais surtout, ce à quoi 
il faut prendre garde, c'est de ne point perdre de temps, en 
sorte qu'il ne soit besoin de prendre celui des exercices pour 
faire ce que nous aurions pu faire, au lieu de nous amuser à 
parler ou à faire des petites choses qui se peuvent différer. 

L'économe doit assurément assister aux communautés , et 
lorsqu'on a besoin d'elle, on la sonne ; il ne faut pas qu'on craigne 
de mal édifier de la sonner souvent, parce qu'on sait bien qu'elle 
a des affaires qui ne se peuvent pas souvent remettre. 

Pour la grande jardinière, je voudrais qu'elle fût des Sœurs 
domestiques, d'autant que c'est un exercice de fatigue et qui 



1 



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I 



H 



I 






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458 OEUVRES DE SAINTE CHANTA L. 

requiert de l'assiduité à y travailler le matin après Prime, et 
pendant l'assemblée , pour y planter des herbes ou pour aider à 
le nettoyer; cela sert même de récréation. 

Prenez garde, mes filles; n'attendez pas de venir demander 
vos congés à la supérieure, lorsque vous la voyez plus préoc- 
cupée des affaires, pour les obtenir plus facilement. Il est vrai, 
la supérieure se doit toujours'rendre attentive, mais il faut aussi 
que vous usiez de discrétion et de simplicité dans ces occasions. 
Il ne faut pas, sous prétexte qu'on ne fait rien à l'Office, s'en 
exempter souvent ; parce que, si bien vous ne chantez pas, vous 
faites toujours votre devoir en assistant, en chœur, avec modes- 
tie et attention à Dieu. La supérieure peut pourtant, en cela 
comme du reste, dispenser selon la nécessité. 

Il n'y a rien, mes filles, qui maintient tant le bon ordre d'une 
maison religieuse que de voir les communautés bien suivies et 
nombreuses. 

La supérieure peut commander; si elle commande bien, à 
la bonne heure; si elle commande mal, la faute sera sur elle, 
et vous ne rendrez pas compte de ce que vous faites par obéis- 
sance. C'est à nous d'obéir : si nous obéissons bien, Dieu nous 
bénira; si nous obéissons mal, et que nous demandions des 
congés non nécessaires, la faute sera sur nous. Si la supérieure 
accorde les congés à une qu'elle affectionnera, qui ne soient de 
nécessité, alors la faute sera à toutes deux. 

L'on dit que nos Sœurs se récréent fort bien durant la récréa- 
tion , mais qu'elles ne pensent point aux congés qu'elles ont à 
demander [aux obéissances], et qu'elles vont, à toute heure, 
trouver la supérieure pour les avoir? Pour cela, je ne sais point 
d'autre remède pour les faire amender que de leur dire douce- 
ment : Ma Sœur, venez à l'obéissance de midi, de ce soir, ou 
de demain, et je vous donnerai la permission que vous demandez. 
Cela les rend attentives à leur devoir. Mais si ce qu'on demande 
est nécessaire, il faut le leur permettre, et leur dire qu'on le 



ENTRETIENS. 459 

refusera si elles ne s'amendent. La supérieure se doit tenir un 
quart d'heure, après l'obéissance, pour écouter les Sœurs; un 
demi-quart pour la communauté. Mais la Sœur économe, si elle 
voit qu'il y ait quelque Sœur un peu longue, elle doit s'avancer 
et dire : Ma Mère , nos Sœurs officières ont besoin de parler 
à Votre Charité. Ainsi ces Sœurs si longues à parler se retire- 
ront, et si quelque Sœur veut parler en particulier un peu plus 
long, qu'elle prenne l'heure avec la supérieure; autrement les 
pauvres Mères seraient bien importunées. 

Il y a des Sœurs qui arrêtent la supérieure, dites-vous, lors- 
qu'elle vient à table, que le dernier est sonné? C'est ce qu'il ne 
faut pas faire, que par nécessité , parce que cela fait retarder la 
Bénédiction, et il faut toujours que la communauté aille son train 
ordinaire. Mais si la supérieure ne peut pas venir, pour quel- 
que affaire, après que la communauté est assemblée, tant au 
chœur qu'au réfectoire, il faut que l'assistante attende l'espace 
d'un Pater et Ave, et puis, sans sortir de sa place , pour aller 
voir si la supérieure vient , qu'elle dise le Bcnedieite 

Or, mes filles sont bonnes ; mais elles veulent bien que je leur 
dise un petit mot en confiance : c'est que je ne vois pas, ce me 
semble, chez elles, autant d'esprit intérieur que j'en trouvais 
autrefois. C'est peut-être parce que, présentement, vous êtes 
toutes dans l'occupation et dans les charges; mais, mes chères 
filles, c'est en ce temps qu'il faut prendre garde à vous, afin 
que ces choses inférieures ne vous oient point les célestes. Il 
n'est rien qui relâche plus le cœur que la dissipation, et le peu 
de soin de conserver en tout temps la pureté de ce même cœur. 
On manque à ce soin lorsqu'on veut suivre ses inclinations, 
qu'on ne va aux exercices de communauté que de corps, et que 
l'affection [de ce cœur] reste à une quenouille et à un ouvrage. 
Travaillez bien lorsqu'il en est l'heure; mais, soit par complai- 
sance pour la supérieure, pour les autres ou pour vous-mêmes, 
ne vous amusez point à votre besogne; ne vous y empressez 



u 









460 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

point au détriment de la dévotion, qui apportera plus d'avan- 
tages à votre monastère, avec la suite des exercices, que tout 
autre travail. Cherchons toujours premièrement le royaume de 
Dieu, et tout le reste nous sera donné. Notre Bienheureux Père 
disait une fois « qu'il faut préférer l'obéissance à tous ces petits 
désirs. » 

Tâchons donc de garder cette pureté de cœur, que Dieu de- 
mande de nous, et ne souhaitons point tant d'être aimées et 
estimées des créatures. Contentons -nous de posséder cette pu- 
reté : pureté d'intention, pureté d'action, pureté d'affection; 
que votre âme ne respire, en tout, que pureté; de cette façon 
vous attirerez sur vous toutes sortes de bénédictions et de grâces 
célestes. Je vous les souhaite. Amen. 



ENTRETIEN LXVlI 

ilà nos Sœurs de Moulins et de Kevers) 



I 



SUR LA LECTURE DES RÈGLES, LE PROFIT A RETIRER DE LA MALADIE, 
LA LIBERTÉ Qu'a LA SUPÉRIEURE DE LIMITER LE NOMBRE DES JOURS 
DE RETRAITE, ET SUR PLUSIEURS POINTS d'oBSERVANGE. 

Un monastère de la Visitation peut toujours aller eu bon 
ordre quand les Sœurs aimeront l'occupation manuelle, et s'y 
emploieront avec recueillement d'esprit, simplement, sans 
finesse et artifice. 

^ Par toutes nos maisons où je passe, je trouve toujours dans 
l'esprit de nos Sœurs plusieurs bons désirs pour leur avance- 
ment en la fidélité de l'observance : nulle ne prétend de s'en 
éloigner; mais ce qui fait que trop souvent cela n'est pas suivi 






«s» -1 



ENTRETIENS. 461 

des effets, c'est parce que nous ne nous appliquons pas à lire, 
avec attention, les règles : on court par-dessus sans considérer 
ce qu'on lit, et cela est la cause que cette lecture n'opère point 
de bonne pratique. 

11 n'y a point, en l'Eglise de Dieu, de religieux qui aient tant 
d'instructions et d'éclaircissements que nous; mais, faute de 
bien lire, l'on ne fait pas mieux; je ne dis pas que nous ne 
lisons pas assez, je dis que nous ne lisons pas attentivement. 

Quand nos Sœurs se voient infirmes ou malades du poumon, 
dont on languit longtemps, elles doivent se réjouir de se voir 
courir à grands pas à la mort , pour aller bientôt jouir de Dieu. 
Jamais nous ne trouverons une parfaite félicité en celte vie, 
parce que nous avons avec nous l'objet de nos déplaisirs; mais, 
en paradis, il n'en sera pas de la sorte, car nous aurons la 
jouissance de Dieu. Pour arrivera ce bien, il faut encore courir 
plus vite à la vertu qu'à la mort, c'est-à-dire ne pas perdre une 
seule occasion sans la mettre en pratique, puisque, aussi bien 
malade que saine, nous pouvons toujours faire le bien. 

11 ne faut pas que nos robes traîuent d'un doigt; cette inter- 
prétation est très-mauvaise. Ce n'est pas ainsi que le Coutumier 
l'entend; il dit qu'elles seront, à un doigt, à fleur de terre; il 
entend qu'elles seront d'un doigt près [distant] de terre, et non 
traînantes. 

La supérieure est 'en liberté de faire mettre des bancs ou 
placetspour faire asseoir les Sœurs à la récréation; il faut faire, 
en cela, ce qu'elle jugera pour le mieux; mais il semble néan- 
moins que les placets sont plus commodes pour les Sœurs, 
quand, chacune se levant, range le sien. 

Il ne faut pas que nos chapelets soient si gros, comme je vois 
que l'on commence à les porter. Le Coutumier marque qu'ils 
seront médiocres. 

Quand il passe des Saours de notre Institut dans les maisons 
des unes des autres, je remarque que l'on s'informe de leurs 



1 






1 






462 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

coutumes et façons de faire; comme chacune croit de bien 
faire, elles disent que cela est conforme à celui d'Annecy; et 
par ainsi, l'on ri'a jamais fait; ce sont toujours des nouveautés.' 
Il ne faut jamais changer ni amplifier que l'on ne sache d'An- 
necy s'il le faut faire, et si on le fait ainsi. En somme, c'est 
que, pour le plus sûr, il ne faut que bien lire, avec application 
d'esprit, tous nos Écrits, et les bien pratiquer au pied de la 
lettre. 

Il ne faut pas que la supérieure soit complaisante à faire 
goûter les Sœurs plus souvent qu'il n'est marqué, parce que 
de l'un on vient à l'autre; et quand une année on y ajoute une 
fois, l'autre année on y en ajoute deux , et ainsi on s'émancipe. 

L'on ne cuit [le pain] que deux fois la semaine au plus, et 
il n'est pas religieux de cuire davantage, cela ressent trop la 
délicatesse et sensualité. 

Il est très-bon, et même nécessaire, d'employer les Sœurs du 
chœur à travailler au jardin , faire la lessive et pétrir , quand 
elles ont assez de forces pour cela, car la qualité de choristes 
ne leur doit pas empêcher de pratiquer l'humilité et la bassesse. 

Non, certes, ma fille, la supérieure ne doit point souffrir 
d'affection particulière en ses filles, sous quelque prétexte que 
ce soit. 

Il s'en trouve, dites-vous, quelques-unes qui aiment mieux 
se retirer en silence que s'entretenir une heure avec les autres 
[lorsque, pour l'entretien du mois, les Sœurs sont en liberté de 
se choisir]. Oh! ma fille, ce sentiment particulier n'est pas 
bon. Elles doivent soumettre leur inclination à cette pratique 
de mortification. 

Mais s'il arrivait qu'une Sœur fût laissée là, et que personne 
ne pensât à elle pour la prendre, alors elle ferait fort bien de 
faire comme feu notre Sœur Simplicienne d'Annecy, qui, en 
pareille rencontre, n'osa demander à pas une de l'entretenir. 
Quand elle vit que toutes s'étaient couplées et qu'on ne pensait 






ENTRETIENS. 463 

pas à elle , elle dit : « Mon Dieu , il est vrai que je ne suis pas 
digne de l'entretien de nos Sœurs, mais je m'en vais entre- 
tenir mon Bienheureux Père , » et s'en alla au chœur devant 
son tableau, où elle demeura depuis l'ohéissance jusqu'à la fin 
des Vêpres; elle l'entretint si hicn et à cœur ouvert, qu'elle re- 
çut des grâces hien singulières, qui lui durèrent plus de trois 
mois. Pendant cet entretien, quand elle avait besoin de s'as- 
seoir, elle lui demandait : « Mon Bienheureux Père, vous plaît- 
il que je m'assoie un peu? » — Voilà, mes Sœurs, comme il 
faut faire, et non pas se priver de l'entretien de son propre 
choix et volonté. 

Oui, mes Sœurs, vous pouvez emporter les livres de la 
chambre des assemblées, où vous voulez; mais il faut avoir soin 
de les rapporter, le jour même, au lieu où on les tient; car au- 
trement il y aurait du désordre, et j'approuve fort que l'on 
avertisse en charité celles qui s'y rendent négligentes. A An- 
necy, on est exacte à cela à merveille; jamais un livre n'y man- 
que et n'est mal arrangé : chacune le remet en même ordre où 
elle le trouve. Si quelqu'une y manque, on l'en reprend et 
même on lui donne fort bien des pénitences, comme d'être trois 
mois privée de les porter hors de la chambre. Il y a de nos mai- 
sons où l'on donne à chacune un livre de notre Bienheureux 
Père, aux unes d'une sorte, aux autres d'une autre; j'approuve 
fort cette dévotion. 

Les Sœurs ne sont point gênées de rapporter, à rassemblée, 
toujours leurs mêmes livres de lecture. Elles pourront dire ce 
qu'elles auront lu dans les livres de noire Bienheureux Père. 
Et, les fêtes, après le rapport des lectures, celles qui voudront 
pourront lire tout bas, dans leurs règles et dans Y Imitation , 
pourvu qu'elles ne se lèvent point pour les aller chercher. Elles 
peuvent aussi dire leurs chapelets, ou chanter et parler de choses 
bonnes; le tout selon le jugement de la supérieure. 

Dieu! que dites-vous, ma fdle, qu'il se rencontre des Sœurs 



■ 






464 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

qui sont jalouses quand on ne leur donne pas également des 
communions, pendant leur retraite, ni tant de jours de solitude 
aux unes comme aux autres. Eh quoi! veulent-elles être supé- 
rieures de leur supérieure et non pas se laisser conduire? 
N'y a-t-il pas diversité d'esprits comme il y a, au ciel, des anges 
différents en gloire? Donc çà-bas voudrions-nous être égales? 
C'est à la supérieure de conduire chacune selon sa nécessité, et 
non pas aux inférieures de se rendre examinatrices de sa con- 
duite. Certes, à celles qui font cela, on leur doit répondre : Ma 
Sœur, faites un peu votre examen devant le Saint-Sacrement, et 
demandez à votre cœur s'il serait bien aise, s'il était supérieur, 
que les Sœurs contrôlassent vos actions? II est vrai, vous auriez 
bien besoin de faire davantage la solitude, et plus que les autres, 
car vous êtes bien immortifiée; et, au lieu de six jours, il vous 
en faudrait onze pour vous apprendre à être en votre devoir, et 
ne pas trouver à redire à ce que fait votre supérieure. 

Ma fille, les supérieures doivent, dans leur gouvernement, 
agir librement sans crainte des jalousies : elles doivent donner 
aux unes six jours de retraite, aux autres huit, dix ou douze, 
selon la nécessité ; et, pour la communion, trois ou quatre jours : 
aux unes plus, aux autres moins, cela est à sa discrétion. Il faut 
bouleverser toutes leurs opinions et les changer si souvent, 
qu'elles s'affermissent enfin en la sainte indifférence de leur con- 
duite : contrariez vos Sœurs, élevez-les, et puis rabaissez-les; car 
l'esprit de générosité ne s'acquiert que dans les contradictions. 
Les surveillantes sont obligées de prendre garde aux défauts 
afin d'y remédier, par le moyen de charitables avertissements; 
et, pour peu d'intérêt que l'on ait en la faute, il faut, en pre- 
mier lieu, en parler à la supérieure. Il faut toujours, en soi- 
même , excuser la défaillante. 

Il faut avoir un esprit de sainte liberté à la récréation, ne faisant 
point les réservées, à rire, parler, se récréer, aux dépens de 
quelques Sœurs, pourvu que la modestie et l'humble respect 



ENTRETIENS. 465 

soient observés II ne faut pas trop de liberté à la récréa- 
tion , non plus qu'une trop grande circonspection à ne vouloir 
parler sur rien que ce soit, crainte d'en dire son avis, comme 
sur les ouvrages ou choses indifférentes. Il ne faut pas être si 
réservées : je n'aime point quand on me vient dire avoir fait 
semblables pratiques de vertu. Il en faut bien faire en d'autres 
occasions plus signalées, et par conséquent plus relevées. Il faut 
être szmples, rondes et naïves, car tel était l'esprit de notre Bien- 
heureux Père. 



I 



ENTRETIEN LXIX 

(Fait à nos Sœurs de Dijon) 

SUR l'abandon a la providence, la mortification, la générosité, 

et l'amour de l'abjection. 

La négligence est un grand mal pour les religieuses; si vous 
eles lâches et que vous ne preniez point de soin de combattre 
généreusement cette mauvaise inclination, vous serez religieuses 
d'habit et non d'eifet. 

Non, mes filles, il ne faut point désirer les consolations. 
Quelquefois elles font grand bien! Oui, principalement à celles 
qui commencent; aussi voit-on que Noire-Seigneur a coutume 
d en donner en ce temps-là. .Mais, pour nous autres anciennes, 
n nous faut vivre de pain sec. 

La marque de la fidélité de l'âme, c'est quand elle est entiè- 
rement abandonnée à Dieu, qu'elle ne veut que Dieu et qu'elle 
se contente de lui. Mes chères filles, quand sera-ce que je verrai 
vos cœurs ne chercher que Dieu, ne vouloir que lui? Mais c'est 

grand cas; nous voulons et cherchons tant de choses avec Dieu 
h. ' 

33 







I 



466 OEUVRES DE SAINTE CHANTA L. 

que cela nous empêche de le trouver. Nous voulons être aimées 
et estimées, et que l'on trouve bien ce que nous faisons. L'une 
voudra une charge, l'autre une autre; cela ne sert qu'à nous 
inquiéter et troubler; au lieu que si nous ne cherchions que 
Dieu , nous serions toujours contentes et nous trouverions toutes 
choses en Lui. 

Oui, une âme peut bien être tranquille parmi ses peines, car 
il arrive souvent que, bien que tout soit en trouble en la partie 
inférieure , l'âme ne laisse pas d'être soumise à la volonté de 
Dieu. On en voit qui souffrent de grandes peines, en leur inté- 
rieur, et qui sont en même temps extrêmement douces et suaves 
en leur conversation; cela vient de ce qu'elles ont fait mourir 
leur volonté en celle de Dieu. Mais celles qui ressentent vive- 
ment une petite vétille, certes, celles-là n'ont pas pris soin de 
se mortifier! Quel remède à cela? Il se faut bien tenir en la pré- 
sence de Dieu, et le regarder près de nous; je ne sache rien 
qui retienne mieux dans le devoir. 

Pour ne point perdre la paix intérieure, il faut faire ce que 
dit notre Bienheureux Père : Aller à Dieu sans réfléchir sur ce 
qui nous fait peine. 

Mais nous voulons toujours conter ce que l'on nous a dit, ce 
que l'on nous a fait, qui est cause que nous avons failli, enfin, 
tant de choses inutiles, et tout à fait contraires à la simplicité 
qui nous a tant été recommandée par ce Bienheureux. C'est ce 
qui me fâche, que nous ne fassions point notre profit de tant 
d'enseignements qu'il nous a laissés. Je connais un homme sé- 
culier qui a le maniement de beaucoup d'affaires, qui toutefois 
se sert des documents de notre Bienheureux Père avec grand 
profit. « Quand je rencontre des difficultés, dit-il, je les jette 
de çà, de là; si elles sont trop grandes, je passe par-dessus. » 

Mes chères filles, il faut faire ainsi : Vous avez un petit mal 
de tête ou d'estomac, vous avez fait une lourdise, ou vous a con- 
trariée, ne vous arrêtez pas à tout cela ; passez par-dessus; et 




ENTRETIENS. 467 

allez à Dieu, sans regarder votre mal. Mais je voudrais remar- 
quer mon mal pour l'offrir à Dieu. Cela est bon; mais, en le 
lui offrant, ne faites pas tant de regards sur icelui; afin de 
l'agrandir et voir que vous avez bien raison de vous plaindre. 
Oh! certes, il faut être plus courageuses et s'abandonner to- 
talement à Dieu, ne voulant que Lui, et nous contentant de Lui 
seul, 

Dieu! que la simplicité est aimable! Croyez, mes chères 
filles, une âme qui est simple est aussi confiante en Dieu, elle 
n'a rien à craindre. Hélas! il semble parfois que tout est perdu 
et que tout se renverse. One ferait-on hors de cette confiance? car 
c'est en ces pressures de cœur qu'il faut espérer contre l'espé- 
rance, comme faisait Abraham, et croire que Dieu y pourvoira; 
lui ayant recommandé le (ouf, il faut demeurer en paix, et ne 
cesser d'espérer en sa douce Providence. 

L'amour de Dieu ne consiste pas aux goûts et sentiments, 
mais à faire , à souffrir, et à se bien mortifier. 

La mortification sans l'oraison est bien pénible, et l'oraison 
sans la mortification est bien dangereuse. Il vaut mieux être 
fille de mortification que d'oraison. Le moyen d'acquérir la 
mortification, c'est de se mortifier en tout. Si nous étions bien 
fidèles, nous anéantirions tant de désirs, tant de volontés, tant 
d'inclinations; nous ne laisserions pas passer la moindre occa- 
sion sans nous mortifier. Il faut avoir une résolution ferme et 
invariable d'être tout à Dieu, un grand courage et une longue 
haleine, c'est-à-dire une inviolable persévérance à se mortifier, 
et renoncer en tout à sa propre volonté, sans jamais se relâcher; 
car il est impossible d'être parfaite sans cela. Nous nous arrê- 
tons trop aux sentiments, et nous ne vivons pas assez selon 
l'esprit et la raison. 

Quand nous n'avons point de charges, comme de surveil- 
lante, coadjutrice ou autres, qui nous obligent à prendre garde 
au bon ordre de la maison, et aux manquements qui s'y font 

30. 









468 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

contre l'observance, certes, nous ferions bien de nous tenir tel- 
lement en nous-mêmes, que nous ne voyions ni sachions ce que 
font les autres, approuvant et estimant tout, croyant que l'on a 
raison de faire ceci ou cela. Pour moi, si je n'en avais aucune 
[de charge], je me tiendrais si proche de Notre-Seigneur, que 
je ne saurais non plus, ce qui se fait dans la maison, que si je 
n'y étais pas; certes, il faudrait faire ainsi. 

C'est un grand secret, en la vie spirituelle, que de bien s'oc- 
cuper en Dieu. Quoiqu'on ait beaucoup de passions à combattre, 
il vaut mieux se tenir attentive à Dieu, qu'à soi, car si vous 
vous occupez bien auprès de Dieu, vous recevrez la lumière et 
la force pour vous défaire de vos passions. Celles qui commen- 
cent et qui ne sont encore duites [formées] au recueillement et 
à la mortification, difficilement pourraient-elles être occupées à 
caresser Notre-Seigneur; mais je leur conseille de travailler à se 
vaincre en le regardant, car c'est le moyen d'être victorieuses. 

Nous ne sommes pas assez généreuses ; quoi! des religieuses 
qui doivent faire profession d'une si grande perfection, avoir 
peur?... Mais de quoi avez-vous peur? Nous ne vivons pas assez 
selon l'esprit de la foi. Nous savons que rien n'arrive que par la 
permission de Dieu , qu'il a soin de nous comme un père de ses 
enfants, et plus encore; car le père et la mère peuvent oublier 
leurs enfants, tandis que Dieu ne nous oubliera jamais. Si nous 
vivions de cette vérité nous ne craindrions rien. Eli! mon Dieu ! 
nous sommes servantes de Notre-Seigneur, ne voulons-nous pas 
nous abandonner tout à fait à Lui? Oui, ma fille, je sais bien 
qu'en la partie inférieure nous sommes toutes pleines de crainte, 
et que nous ne la saurions éviter; mais je sais bien aussi que 
nous pouvons être tranquilles et assurées, regardant doucement 
la volonté de Dieu, qui permet que nous soyons à celte heure 
pleines de trouble et de crainte. 

Quand on fait de bonnes fautes, il s'en faut humilier et ne 
s'en point troubler. Il y en a diverses : les unes sont naturelles, 









ENTRETIENS. 469 

Jes autres viennent d'infirmité; et les autres d'orgueil. Pour les 
naturelles, on ne peut pas sitôt s'en défaire; car, par exemple : 
voilà une Sœur qui est d'un naturel froid et lent; il ne faut pas 
s'attendre qu'elle en soit sitôt défaite; elle sera toujours un peu 
sujette à celte imperfection. Les fautes ^infirmités sont celles 
que l'on fait par surprise, lourdise et par un prompt mouve- 
ment. Pour celles-là, elles sont pardonnables, pourvu qu'on 
s'en humilie et qu'on soit bien aise que l'on connaisse notre 
infirmité, et ensuite s'en aller promptement à Dieu, avec cette 
affection et amour de notre abjection, et voir la volonté de 
Dieu, qui permet ces chutes pour notre humiliation. Mais les 
fautes qui viennent d'orgueil, c'est lorsque nous voulons cou- 
vrir nos défauts, ou qu'on se trouble quand les autres les con- 
naissent, ou qu'on s'excuse quand on nous en reprend, ne vou- 
lant pas avouer qu'on a faibli ; c'est où se connaît le vrai orgueil. 
Vous dites : si c'est niai fait de dire sa coulpe de quelque 
faute que vous avez faite, crainte qu'on ne vous en avertisse? 
Dieu! ma chère fille, sont-ce là nos pratiques? est-ce ainsi 
que nous aimons notre abjection!' Cela est très-mal; mais, le 
fait-on céans? On n'en dit point sa coulpe. Si j'entendais de ces 
coulpes-là, je priverais ces Sœurs de la communion. 

Je ne vois point que nous nous appliquions à la pratique des 
vraies vertus, quoique nos Constitutions et nos Entretiens nous 
en marquent tant. Je crois bien que nous faisons attention à 
quelques articles, comme de garder le silence, d'aller à l'Of- 
fice et au réfectoire. Mais, fait-on attention à ce qui nous est 
marqué sur la simplicité, l'humilité, l'amour de notre abjec- 
tion, la mortification de nos sens et passions? Celles qui s'excu- 
sent sur les avertissements, qui font des répliques, qui sont 
sèches, qui manquent de respect à l'endroit des Sœurs, celles-là 
ne manquent-elles pas à la règle, aussi bien que celles qui rom- 
praient le silence et n'iraient pas au chœur lorsque la cloche les 
y appelle? Il faut bien prendre garde de ne nous attacher pas 






i 






470 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

seulement à l'écorce de nos règles, mais à la pratique des solides 
vertus qui y sont marquées. Il y a plusieurs âmes qui se sont 
perfectionnées et se perfectionnent tous les jours en suivant les 
avis qui nous ont été donnés par notre Bienheureux Père. Nous, 
qui les avons entre les mains, qui les lisons si souvent, qui les 
devons regarder comme le pain céleste et la doctrine divine qui 
a été faite pour nous, et nous pour elle, faut-il que, par lâcheté, 
elle manque d'opérer en nous ce qu'elle opère dans les autres? 
Mon Dieu, mes chères filles, redressons-nous, je vous prie; 
soyons saintes de la sainteté de notre Bienheureux Père , qui 
consiste en une vraie humilité, en l'amour de notre bassesse et 
abjection, en la cordialité et le respect les unes envers les autres ; 
car ce sont là les vertus que ce Bienheureux a fidèlement prati- 
quées et qu'il nous a tant enseignées. 

Enfin, mes chères filles, en vous disant à Dieu, je vous 
recommande derechef cette union les unes envers les autres et 
que vous soyez très-humbles. Je m'assure que vous ne m'ou- 
blierez pas dans vos prières. 



■ 



I 



ENTRETIEN LXX 

(Fait à nos Sœurs d'Autun , en 1626) 

SUR LE PUR AMOUR ET LES FRUITS QU'lL FAUT RETIRER DE LA SAINTE 

COMMUNION, ETC. 

Vous demandez, mes chères filles, en quoi consiste le pur 
amour de Dieu? 11 consiste, non pas à connaître le bien, à en 
parler, ni à le désirer, non plus qu'à ressentir de grandes con- 
solations spirituelles, parce que plusieurs personnes ont tout 
cela, et ne laissent pas d'être pleines de l'amour d'elles-mêmes, 



ENTRETIENS. 471 

et vides de celui de Dieu; mais le vrai et pur amour consiste à 
faire tout ce qu'on connaît être des divines volontés et à bien 
observer tout ce qu'on a voué et promis, chacun selon son état. 
Le pur amour ne peut rien souffrir dans le cœur qu'il pos- 
sède qui ne soit tout pour lui, et l'àme qui en est vivement 
touchée , n'adhère plus à la nature. 

Celles qui suivent beaucoup leur instinct naturel sont fort 
éloignées de cette pureté d'amour, d'autant plus que la grâce 
et la nature, l'amour divin et l'amour-propre, ne peuvent sub- 
sister ensemble dans un même cœur, il faut que l'un ou l'autre 
périsse. 

Vous demandez, comment on peut acquérir la défiance de soi- 
même et la confiance en Dieu? 

Je réponds, ma fille, que c'est en en produisant souvent les 
actes, ne nous reconnaissant que de purs néants, nous accou- 
tumant à regarder, en tout ce qui arrive, la volonté de Dieu, 
qui ne fait rien pour nous qui ne soit pour notre bien. Nous 
devons tenir fort chères les occasions d'humiliations, contra- 
dictions et sécheresses, ainsi que les abandons et répugnances 
qui sont des moyens que Dieu nous donne, par un amour 
incomparable, pour nous enrichir et avancer dans les voies de 
la perfection, si nous en faisons bon usage. 

Nous devons veiller surtout à ne point perdre d'occasion 
de nous anéantir, et embrasser notre abjection, devant être 
si fervente, en cet amour du mépris, que nous ayons peine à 
nous empêcher de le désirer et rechercher. 

Vous désirez savoir si l'on peut demander à Dieu la déli- 
vrance des infirmités corporelles, pour le mieux servir? 

Je réponds que non, parce que la souffrance est plus agréable 
à Dieu que le travail. 

[ Une Sœur lui demanda comment on doit se comporter parmi 
les grands désirs qu'on sentait quelquefois de souffrir pour 
Dieu, dans le temps de V oraison. ] 



>ii 



-■ 






I* 



472 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Je vous dirai, ma chère fille, que quand Dieu donne de sem- 
blables désirs, il se faut tenir prête pour embrasser tout ce qui 
s'offre, quelque crucifiant qu'il soit, sans rien demander ni 
sans rien refuser, soit consolation ou peine; nous ne pouvons 
rien faire de plus agréable à Dieu que de nous remettre et rési- 
gner entièrement à lui. 

Vous me dites (sur une question qu'on lui fit au sujet de la 
sainte Communion) que vous sentez quelquefois de si grandes 
froideurs pour Dieu et la vertu que cela vous fait craindre d'en 
approcher. Nos chères Sœurs , en pareilles occasions , il se faut 
infiniment humilier et recourir amoureusement à la divine 
bonté , la suppliant d'avoir pitié de notre misère. Nous devons 
avoir à tout moment un extrême désir de nous unir à Dieu par 
le divin sacrement de nos Autels, pour la réception duquel la 
meilleure disposition consiste en la pure intention que nous 
devons avoir de glorifier Dieu et nous unir à lui, et non d'y 
recevoir des consolations , goûts et satisfactions. 

Il faut encore venir à cette sainte Table avec un esprit de 
gratitude , renouvelant nos bons propos pour la vertu , singu- 
lièrement pour la charité et l'humilité , qui sont les fruits pro- 
pres des communions bien faites ; et quand nous nous trouve- 
rons en sécheresses, dans l'aridité et dans les plus grandes 
dérélictions possibles, il faut, selon la partie supérieure, de 
l'âme, en être aussi contente que de toutes les jouissances ima- 
ginables, Dieu nous devant suffire pour toutes choses. 

Mes chères filles, faites que toutes vos actions soient pour 
Dieu seul , et qu'en toutes choses votre intention soit d'accom- 
plir sa sainte volonté , c'est là votre grande affaire, tout le reste 
vous doit être à mépris ; et jamais le désir de rendre à Dieu ce 
que vous lui devez ne doit sortir, un seul moment, de votre 
esprit et de votre cœur. 



ENTRETIENS. 



473 



ENTRETIEN LXXI 



(Fait à nos Sœurs de N., le 16 juillet 1(535 



I 



SUR LA PRUDENCE DANS LES COMMUNICATIONS DE CONSCIENCE, L. ASSIDUITÉ 
AUX EXERCICES DE LA COMMUNAUTÉ, ET PLUSIEURS POINTS d'oRSERVANCE. 



Sur les questions que vous me faites, mes chères filles, je 
vous répondrais qu'il ne faut jamais parler, dans les communi- 
cations que l'on fait avec les Pères de religion, des peines que 
l'on peut avoir envers la supérieure; vous ne savez pas le tort 
que vous faites ayant recours au dehors, par la communication. 
Se servir des Pères, c'est le moyen de faire savoir aux autres 
monastères ce qui se fait au vôtre, d'autant que, passant 
d'un lieu à l'autre, ils diront, non par malice, mais par liberté, 
ce qu'ils savent par la communication qu'ils ont eue avec vous. 
S'il y a du bien, ils le diront; de même s'il y a du mal, et par 
là, on s'ôle bien souvent toute la réputation. Je sais tout ce qui 
se passe dans nos maisons par ce moyen-là. 

Vous dites qu'on pense que les Pères sont capables de tout. 
Quand on a des oraisons extraordinaires, il faut savoir si elles 
sont bonnes ou mauvaises. Là où il est besoin d'avoir un Père, 
c'est à la supérieure d'en pourvoir, lorsqu'elle voit des esprits 
troublés, si elle le juge nécessaire. Bienheureuses seront celles 
qui se contenteront de ce que leur Mère leur dira! elles seront 
les plus sages. Celles qui parlent beaucoup aux hommes, et 
peu à Dieu, sont toujours en inquiétude. 

Vous dites, ma fille, que l'on demande quelquefois d'aller 
faire l'oraison au jardin, en se promenant, pour prendre un 
peu l'air? Mes chères filles, pour ce qui est de la communauté, 
il n'y faut faire aucune brèche; fait-on souvent cela? Pourvu 



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474 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

qu'il n'arrive qu'une fois en six ans, ce n'est pas trop. Si l'on 
a besoin d'air, pendant les assemblées de la communauté, il faut 
attendre, après l'obéissance, pour en aller prendre, en faisant 
son ouvrage; mais, de sortir des communautés, il ne le faut 
jamais faire que pour des absolues nécessités, et non pour de 
légères incommodités. 

Si une Sœur dit : J'ai mal à la tète.... il lui faut dire : Souf- 
frez votre mal pour l'amour de Dieu; si vous étiez en compa- 
gnie, sortiriez-vous si légèrement? Si vous faites cela pour le 
monde, pourquoi ne le feriez-vous pas pour Dieu? A Annecy, 
il y avait une Sœur fort travaillée d'une colique et autres 
incommodités, qui demandait quelquefois congé de sortir de 
table, pour se désennuyer et pour faire passer son mal. Je le 
dis à notre Bienheureux Père, qui me dit : « Ma fille, nous 
» devons souffrir notre mal, partout où nous nous trouvons : la 
» bonne Sœur est assise, qu'elle s'appuie ; elle est avec ses Sœurs, 
» et entend la lecture qui la peut consoler. » Si on me demande 
de sortir une fois de la communauté, je le permets; si on me 
demande une seconde fois, cela m'est ennuyeux; mais la troi- 
sième fois, cela m'est insupportable. —A moins que l'on n'ait 
desdévoiements d'estomac, car, en ce cas, cela est nécessaire. 
On prend, des deux noms que l'on a, celui que l'on veut 
pour communier à la fête du Saint ou Sainte que l'on a choisi , 
et l'on s'y tient toujours. 

A Annecy, on ne donne pas la communion, les petites fêtes, 
aux Sœurs Tourières, ni le jeudi. La supérieure la leur peut 
donner les jeudis de Carême, si elle le juge à propos. 

La supérieure ne fait pas la mortification de manger par au- 
mône, ni de manger à terre. 

Les Sœurs de la seconde table se doivent desservir avant de 
s'en aller. 

Quand la fête de saint Michel se trouve le vendredi, l'on 
jeûne le samedi, comme dit la règle. 






ENTRETIENS. 



V75 



ENTRETIENS LXXII 

( Faits à nos Sœurs du premier monastère de Paris) 

[En 1G22 , avant de quitter le monastère, la Sainte écrivit les 
lignes suivantes dans le Livre des Vœux ' :] 

Mes très-chères Sœurs et filles bien-aimées, selon le désir de 
ma toute chère Sœur Hélène-Angélique [Lhuillier] , et l'affec- 
tion incomparable que Dieu m'a donnée pour vous, je vais vous 
dire, en abrégé, trois ou quatre maximes que notre Bienheu- 
reux Père nous a recommandées. 

La première, que nous fussions totalement dépendantes de 
la divine Providence et de l'obéissance, recevant de sa part 
tout ce qui nous arrivera, comme chose voulue de Dieu et dis- 
posée pour notre bien, si nous en faisons bon usage. 

La deuxième, l'humilité de cœur, qui nous fasse aimer et 
supporter nos Sœurs très-cordialement, et tous les prochains. 

La troisième, que le Bienheureux nous désirait singulière- 
ment, la simplicité et pauvreté de vie, dans l'exacte obser- 
vance. 

La quatrième et dernière, la sainte liberté d'esprit des vrais 
enfants de Dieu, qui consiste à faire gaiement, fidèlement et de 
bon cœur, tout ce à quoi notre condition chrétienne et reli- 
gieuse nous oblige; mais avec cette condition, que lorsque 
l'obéissance, la charité ou la nécessité le requerront, notre 
cœur se trouve toujours dégagé de tout, pour suivre la volonté 
de Dieu, reconnue par l'un de ces trois moyens. 

1 Le dernier chapitre de notre Sainte fondatrice an premier monastère de 
Paris, est à la page 157, exhortation IX, Derniers adieux de la Sainte à une 
communauté. 









I I 



476 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Celte pratique vous affranchira des surprises de la fausse 
liberté, qui nous fait suivre nos inclinations naturelles, au pré- 
judice de la vertu et de l'observance; Dieu nous en garde. 

Vivez donc humblement et simplement, mes très-chères 
filles, selon la lumière des saintes instructions dont notre Insti- 
tut est tout rempli, et demeurez en la sainte paix de Notre-Sei- 
gneur, n'ayant qu'un cœur et qu'une âme en lui. Je supplie sa 
Bonté de vous bénir de sa grâce, et me tenir au souvenir de 
vos prières et de votre chère amitié; vous assurant que je vous 
emporte toutes dans mon cœur, comme mes Sœurs très-chéries 
et mes filles cordialement et tendrement aimées, en Notre- 
Seigneur. 

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot 






[En une autre visite, cette sainte Mère dit les paroles sui- 
vantes :] 

Concevez bien , mes filles, que l'esprit de l'Institut est un 
esprit sincère, droit et épuré, qui ne cherche que Dieu, et qui 
tend continuellement à son union, indépendamment de tout, 
excepté du divin bon plaisir; qui s'élève au-dessus de soi-même, 
pour n'aimer que Lui, sans avoir désir d'être aimée et estimée, 
ni qu'on suive nos inclinations ; cela serait indigne des âmes si 
chéries de Dieu et qui le goûtent dans l'oraison; car la vie reli- 
gieuse nous oblige de tendre à la plus haute perfection. Ne per- 
dons jamais la vue de l'éternité; car, comme m'a dit souvent 
Monseigneur de Genève : Les fautes de nos filles viennent de ce 
quelles n'y pensent point et n'en parlent point assez. 

Dans l'oraison, nous nous plaisons en Dieu; et, dans la 
mortification, Dieu se plaît en nous. Soyez petites, mes très- 
chères Sœurs, aimez à être inconnues et abjectes : soyez obéis- 
santes, douces et condescendantes; que votre lâcheté ne mette 
point d'obstacles aux desseins que Dieu a de vous sanctifier 



ENTRETIENS. 477 

hautement. Souvenez-vous qu'en vous établissant, il a pré- 
tendu avoir des fdles très-humbles et très-petites en son 
Eglise. 



EN UN AUTRE ENTRETIEN, LA SAINTE A DIT : 

J'aime et chéris plus que jamais la petitesse et bassesse [ce 
qu'elle disait avec un si profond sentiment d'humilité, qu'il 
semblait cjuelle se voulait toute abîmer dans le néant. Rien ne 
lui était plus pénible comme de souffrir les louanges. Une fois, 
entendant quelques paroles d'estime que les Sœurs disaient à 
son sujet, elle dit tout bas à notre chère Sœur Hélène-Angé- 
lique : ] Mon Dieu, ma fille, si vous saviez combien cela me 
fait de peine! Puis elle répéta : C'est notre esprit propre que 
l'amour à la petitesse c't bassesse, en ne se produisant point 
pour faire les choses dont on n'a point de charge, et n'évitant 
point aussi celles où l'obéissance désire nous employer. La véri- 
table pauvreté d'esprit consiste à n'avoir, et à ne vouloir que 
Dieu seul, sans se réserver aucune autre chose. 

Nous devons être des filles dépendantes de la divine Provi- 
dence, recevant toutes sortes d'événements de son amoureuse 
main. 

Lorsqu'on regarde les occasions de peines et contradictions 
en elles-mêmes, c'est faire, sans comparaison, comme les 
chiens qui mordent la pierre, sans regarder le bras qui la leur 
a lancée, et c'est empêcher les desseins de Dieu sur nous, qui 
sont de nous faire pratiquer la douceur de cœur et mille autres 
vertus dans celte contradiction qu'il permet exprès par amour. 
Celles qui sont fidèles jusqu'aux moindres choses de l'obser- 
vance, ont beaucoup à espérer et rien à craindre. 

Si une Sœur nous dit quelque parole qui témoigne ne pas 
estimer quelque légère ordonnance, pour être peu de chose, il 
lui faut répondre bien cordialement : Ma chère Sœur, Notre- 



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478 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Seigneur dit que, si nous ne sommes faits comme petits enfants 

nous n'entrerons pas au royaume des cieux. 

[Une autre fois, la Sainte recommanda surtout l'union des 
cœurs et la conformité de vie, dans une parfaite observance.] 

Ah ! mes chères Sœurs, notre bien-aimée Visitation est un 

petit royaume de charité; si l'union et sainte dilection n'y fait 
son règne, il sera bientôt divisé, et par conséquent désolé 
perdant son lustre que toutes les inventions de la prudence 
humaine ne lui sauraient redonner, parce qu'étant destituées 
de charité, elles ne sont que superficie et apparence au dehors 
vides de substance et de véritable solidité, malheur que notre 
Bienheureux Père disait n'être pas capable de souffrir; et, moi 
mes chères filles, je donnerais mille cœurs et mille vies' pour 
l'éviter, et perpétuer cette sainte et agréable union, qui s'est 
pratiquée avec tant de bonheur, de suavité, et de sainte dé- 
férence jusqu'à présent. Prions donc toutes ensemble l'Esprit 
d'amour, unisseur des cœurs, qu'il nous accorde cette étroite 
et amoureuse liaison à Dieu, par une totale dépendance de notre 
volonté à la sienne : entre nous, par une parfaite dilection et 
réciproque union de cœur et d'esprit; à notre petit Institut , par 
une mutuelle et ponctuelle conformité de vie et d'affection, sans 
qu'il soit jamais parlé entre nous de tien et de mien, nous em- 
ployant aimablement les unes pour les autres, à la plus grande 
gloire de Dieu et utilité de chaque monastère. 

[Puis elle répéta plusieurs fois ces paroles : ] Croyez, mes 
chères Sœurs, que ce moyen de charité, amitié, et réciproque 
bienveillance, est plus fort, plus doux, et plus indissoluble que 
nulle subordination qui porte obligation de contrainte, si la 
même charité ne les anime; et, si elle y règne, tous ces 
moyens ne servent qu'à nuire à la sainte liberté des enfants de 
Dieu ; non pas que je veuille dire une liberté qui suit sa propre 






ENTRETIENS. 479 

volonté, car elle n'est pas celle des enfants de Dieu ; mais j'en- 
tends la liberté qui s'unit à la divine volonté, librement, sua- 
vement, et, s'il faut user de ce terme, passionnément, parce 
que c'est le bon plaisir de Celui pour Jequel et auquel notre 
unique contentement est de plaire. 






[Le 11 novembre 1641 , avant de quitter le monastère pour la 
dernière fois, la Sainte, après avoir fait lire dans le Livre des 
Vœux ce qu'elle-même y avait écrit en 1622 , ajouta : ] 

Voilà, mes chères Sœurs, les choses qui m'ont semblé plus 
importantes; mais, pour dire quelque chose de plus particu- 
lier, ce que je vois d'ordinaire de plus nécessaire, c'est la vertu 
d'obéissance, car, pour l'obéissance, il faut qu'elle subsiste et 
elle subsistera ; mais, pour la vertu qui nous rend dépendantes 
de la souveraine Providence, et qui fait que nous ne regardons 
que Dieu en ceux qui nous conduisent, c'est ce qui manque 
bien souvent, et l'on verra, quelque jour, bien des obéissances 
vides devant Dieu. C'est pourquoi, mes Sœurs, rendez votre 
obéissance solide et véritable, ne regardant que Dieu. 

Quand une supérieure serait jeune, sans expérience, brusque 
et semblables, ce qui n'est pas, grâce à Dieu, il lui faudrait 
obéir aussi parfaitement qu'à une autre. Au contraire, quand 
une supérieure serait la plus aimée, la plus aimante, la plus 
parfaite, une sainte, si vous voulez; si c'est à cause de ses 
bonnes qualités que vous lui obéissez, je vous dis que votre 
obéissance est vide devant Dieu , et que vous sortez de sa con- 
duite. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est notre Bienheureux Père 
en ses Entretiens. Je vous exhorte de les lire bien attentivement, 
surtout celui de l'obéissance. Je vous prie, mes Sœurs, quelle 
obéissance serait-ce d'obéir à l'une et non pas à l'autre? A qui 
avez-vous fait votre vœu d'obéissance? Ce n'est pas à Monsei- 
gneur l'archevêque et à ceux qui lui succéderont; ce n'est pas 



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480 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

à moi, qui ai été voire première supérieure, ni aux supérieures 
subséquentes que vous aurez; c'est à Dieu, que vous devez re- 
garder également dans toutes. C'est pourquoi, bien que l'on 
doive grand respect, humilité et déférence à la Mère déposée 
nous en devons, je ne dis pas également, mais incomparable- 
ment plus à la nouvelle Mère, contournant notre cœur et notre 
affection à celle que nous avons présentement. 

La deuxième chose que j'avais à vous dire, et que je trouve 
bien considérable , c'est ce que notre Bienheureux Père dit dans 
la constitution du compte de tous les mois : les paroles de cette 
constitution sont si pleines, et nous montrent si bien la sincérité 
et candeur avec laquelle nous devons nous découvrir à la supé- 
rieure, qu'il n'y a rien à ajouter, que la pratique. Notre Bien- 
heureux Père n'a mis la béatitude qu'à cette constitution seule, 
bien qu'elle soit à toutes les autres. Bienheureuses, diWl, seront 
celles qui pratiqueront naïvement et dévotement cette constitu- 
tion; étant bien observée, elle remplira le paradis d'âmes. Que 
si ces paroles sont si expresses pour la reddition de compte s, à 
plus forte raison pour la confession, qui est un si grand et si 
saint sacrement, où nous recevons la rémission de nos péchés 
et où le mérite du sang d'un Dieu nous est appliqué. Mes Sœurs,' 
c'est un si grand sacrement, qu'il ne m'appartient pas d'en par- 
ler; mais je supplie nos Sœurs les supérieures de faire faire de 
temps en temps des entretiens à leurs filles, pour leur apprendre 
avec quelle humilité, simplicité, candeur, clarté, et révérence, 
et crainte de faillir, elles se doivent approcher d'un si grand 
sacrement. J'ai fait f a i re un petit recueil de ce que notre Bien- 
heureux Père a dit de la confession. Cela était dans les Entre- 
tiens et n'a pas été imprimé, je ne sais pourquoi; mais, puis- 
qu'il est sorti de son esprit, je désire qu'il entre dans les 
nôtres. 

La troisième chose que je vous souhaite, c'est la sainte 
union; gardons-nous bien de jamais dire une seule parole, 



I 



ENTRETIENS. 481 

même petite, qui puisse tant soit peu causer de désunion des 
Sœurs avec la supérieure, ou des unes envers les autres, ni 
amoindrir l'estime réciproque ni de tous les prochains. Et, quand 
on en a dit, il s'en faut dédire et réparer ce manquement j 
car, si les personnes du monde sont obligées de restituer, et si 
elles n'entrent point en paradis qu'elles n'aient payé jusqu'au 
dernier sol du bien mal acquis, à plus forte raison sommes-nous 
obligées de restituer l'honneur, qui est bien plus précieux et 
considérable que les biens temporels. Je vous prie, mes Sœurs, 
prenez garde à ceci; ne parlez jamais du prochain qu'avec- 
estime : « C'est l'arbre de science auquel il ne nous est point 
permis de toucher » , disait notre saint Fondateur. 

[En sortant, la Sainte ajouta :] A Dieu, mes chères filles, je 
vous emporte toutes dans mon cœur, et cela est vrai. Demeurez 
toujours dans une sainte union les unes envers les autres, et 
conservez ce que Dieu vous a donné, par une exacte obser- 
vance. 

Je prie sa sainte Mère qu'elle soit votre vraie Mère et Direc- 
trice. 



I 



ENTRETIEN LXXIII 

(Fait à nos Sœuri deXccers, en novembre 1641) 

SUR TROIS VERTUS FONDAMENTALES : L'OBÉISSANCE, l'iIUMILITÉ, 
ET LA DÉPENDANCE DE DIEU. 

[Le 21, jour de la Présentation, la Sainte, après avoir renou- 
velé ses vœux, écrivit sur le Livre du Couvent les lignes sui- 
vantes :] 

Notre Bienheureux Père disait que, sur toutes les vertus, il 

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482 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

aimait singulièrement et nous désirait l'humilité et la douceur 
de cœur, la simplicité et pauvreté de vie dans l'exacte obser- 
vance : ce qui contient ce que nous pouvons désirer pour nous 
unir à Dieu et nous acheminera la bienheureuse éternité. Puis- 
que c'est la voie que la céleste Providence nous a marquée pour 
y parvenir, marchons-y, mes très-chères filles, humblement, 
amoureusement et gaiement; je vous en conjure par les en- 
trailles de la divine miséricorde, par la pureté de la très-sainte 
Vierge , et par les devoirs que nous avons à notre Bienheureux 
Père. Je vous laisse en la protection de notre bon Dieu, que je 
supplie vous bénir. Je vous dis à Dieu, mes très-chères Sœurs. 
Mes chères Enfants, je vous emporte toutes dans mon cœur. 
Demeurez dans la paix de Notre-Seigneur, en parfaite dilection 
et unité d'esprit entre vous et votre bonne Mère; ne m'oubliez 
jamais devant Dieu; mais impétrez de sa miséricorde que je vive 
et meure en sa grâce et au parfait accomplissement de sa vo- 
lonté. 

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot. 

[Le jour de sai?it André, cette sainte Mère fit un long entre- 
tien à la communauté sur le bonheur des souffrances, et ij ajouta 
ces paroles :] 

Mes très-chères filles, je ne suis pas grande prédicatrice, 
comme vous savez, je ne sais presque point parler qu'en répon- 
dant, je veux pourtant vous dire deux petits mots sur trois 
choses que je désirerais être pratiquées par toutes les filles de 
la Visitation. 

La première, c'est l'obéissance, qui est vraiment la propre 
vertu des âmes religieuses. Mes très-chères Sœurs, vous la de- 
vez rendre entière à tous vos saints règlements ; en les suivant, 
vous êtes assurées d'être dans la bonne voie et d'accomplir la 
volonté de Dieu. Qui néglige sa voie sera tué, disent nos saintes 
règles; aimons-les, ces saintes règles, et les pressons trois fois 






ENTRETIENS. 433 

Je jour sur nos poitrines, ainsi que disait le Bienheureux. Ren- 
dons-leur nos obéissances avec beaucoup de respect, comme 
aux desseins que la Providence a sur nous; soumettons amou- 
reusement nos esprits à cette sainte conduite, soyons-y invaria- 
bles et fermes, en sorte que rien ne nous puisse ébranler • le 
bien que nous ferons, faisons-le parce qu'il est marqué dans 
nos règles; le mal que nous éviterons, il le faut éviter parce 
que nos règles nous le défendent. Mais surtout, mes chères 
Sœurs, je vous prie, ne permettez pas que la raison humaine 
se mêle de vos affaires, elle gâterait tout. C'est ce que j'ap- 
préhende; que le sens humain ne s'introduise à la place de nos 
saints règlements, et que nous fassions les choses parce que 
nous avons conçu qu'il les faut faire ainsi, et qu'elles sont con- 
formes à notre jugement et à notre raison, ce qui nous éloigne- 
rait fort de la pureté de l'obéissance, laquelle, pour être par- 
faite, doit être rendue sans autre considération que celle d'obéir à 
la volonté de Dieu, qui nous est signifiée dans nos observances. 

Voyez-vous, mes chères filles, pour bien obéir, il ne faut 
pas s'appliquer l'obéissance, mais il faut se laisser appli- 
quer l'obéissance, par exemple : si vous observez votre 
règle, parce qu'elle vous est agréable et conforme à votre sens 
et à votre jugement, vous vous appliquez l'obéissance; mais si 
vous l'observez, parce que Dieu le veut et l'ordonne ainsi, sans 
avoir égard à ce que votre raison vous dicte, vous vous laissez 
appliquer l'obéissance. Je ne voudrais pas même que, dans les 
différentes affaires que nous traitons, l'on apportât d'autres rai- 
sons, sinon: Nos règlements disent une telle chose; et, quoique 
nos raisons soient conformes à nos règlements, il ne les faut pas 
alléguer, mais toujours : nos règles, notre Coutumier. Voilà donc 
le premier point de l'obéissance. 

Le second est d'obéir à la règle vivante et parlante, je veux 
dire à la supérieure ; mais savez-vous , mes chères Sœurs, 
comme il lui faut obéir? comme à Dieu même. Si vous ne 



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484 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

regardez Dieu en sa personne, quelque obéissance que vous 
lui puissiez rendre, je n'en fais point d'état; c'est une obéis- 
sance humaine, et non une • obéissance religieuse, qui ne 
doit avoir que Dieu pour fondement. Quand nos obéissances 
seront établies là-dessus, toutes sortes de supérieures nous 
seront bonnes : prenez donc garde, mes Sœurs, je vous prie, 
de ne pas obéir à vos supérieures à cause des conditions na- 
turelles, parce qu'elles sont agréables, de bonne mine, fort 
intelligentes, fort estimées, ni même parce qu'elles sont 
vertueuses ; il faut purifier vos intentions et ne regarder qu'à 
Dieu ; autrement vos obéissances seront purement humaines et 
se trouveront vides à l'heure de la mort. N'obéissez jamais à vos 
supérieures parce que vous leur avez de l'inclination; c'est un 
point où il est dangereux de chopper dans la religion ; il faut 
obéir d'aussi bon cœur quand nous avons des supérieures maus- 
sades, de mauvaise grâce, qu'à celles qui nous sont bien 
agréables. Nous devrions souhaiter, mes Sœurs, d'avoir des 
supérieures qui bouleversassent et renversassent toutes nos 
inclinations. Quand on nous commande quelque chose à quoi 
nous avons bien de l'inclination, nous sommes les plus braves 
enfants du monde, nous obéissons de si bon cœur; mais, quand 
les choses nous répugnent, nous nous ennuyons et témoignons 
bien par là que nous n'obéissons pas pour Dieu. 

[Une Sœur demandant si une aide est obligée d'obéi?' à son ojffi- 
cière, elle en eut cette réponse :] Qui en doute? et, si elle y man- 
que, c'est matière de confession; et, de même, les malades, si 
elles n'obéissent à l'infirmière, elles s'en doivent confesser. 

Mes chères filles, nous nous sommes embarquées volontaire- 
ment dans le grand vaisseau de la sainte obéissance, il faut vo- 
guer au gré de la sainte et divine volonté, qui doit être le seul 
fondement de notre soumission. Il faut bien aimer nos supé- 
rieures, mais il leur faut porter un grand respect, regardant 
Dieu en elles; si nous faisons cela, mes très-chères filles, nos 



ENTRETIENS. 485 

obéissances seront toutes divinisées, ce ne sera plus à une 
créature que nous obéirons, mais à Dieu. Que de joie à nos 
cœurs de pouvoir dire à l'heure de la mort : Je vous ai rendu 
toutes m'es obéissances. Vous savez, mes Soeurs, que ce divin 
Maître a dit, parlant des supérieurs : Qui vous écoute, m'écoute; 
qui vous méprise, me méprise ; faites ce qu'ils disent et non pas 
ce qu'ils font. Non, jamais il ne faut regarder si la supérieure 
est vertueuse ou imparfaite, parce que ce n'est pas sur cela 
que doit rouler notre obéissance. Voilà, mes chères Sœurs, ce 
que j'avais à vous dire de cette vertu. N'y a-t-il point de 
difficulté? 

[Une sœur demanda s'il ne faudrait pas rejeter la complai- 
sance qui nous viendrait, si l'on nous commandait des c/wses 
qui nous fussent agréables?} — Oui, certes, mes chères filles, 
car la complaisance ôte bien souvent le prix de nos obéissances ; 
il faut de même rejeter la répugnance que nous y sentons, et 
nos obéissances n'en valent pas moins ; au contraire, un acte 
fait avec répugnance est plus agréable à Dieu que cent faits 
avec suavité. 

[Si l'on avait répugnance à quelque charge, répliqua une 
Sœur, serait-il mieux de n'en rien dire, pour donner plus de li- 
berté à la supérieure de nous la laisser tant qui/ lui plaira ?] 
— Cela est bien pur, ma fille ; mais il faut dire le bien et le mal 
à la supérieure sans ce préambule : Ma Mère, encore que j'aie 
de la répugnance, ne laissez pas de m'y laisser, je supplie Votre 
Charité de prendre la confiance de m'exercer, et semblables 
belles paroles qui satisfont notre amour-propre, lequel se glisse 
imperceptiblement dans nos meilleures actions; c'est un petit 
renardeau qui vient démolir la vigne de notre intérieur ; il lui 
faut couper chemin dès que nous l'apercevons. Les âmes reli- 
gieuses ne sont pas tentées de faire de gros péchés, cela est 
trop grossier -, mais un peu de propre volonté, quelques petites 
désobéissances, etc. ; prenons-y garde, mes Sœurs, et sachez 



I 






486 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

que la religion ne saurait non plus subsister sans obéissance, 
qu'un corps, sans àme. 

La deuxième chose que je désire à toutes nos Sœurs , c'est 
une profonde humilité, qui ne cherche point l'éclat, ni rien qui 
paraisse aux yeux du monde. J'appréhende que l'esprit de 
vanité ne s'introduise céans, et que vous ne preniez de la com- 
plaisance d'avoir une belle église, de beaux ornements, un 
beau port-ail. 

[la Mère Marie Suzanne lui dit que ce serait sujet de son 
abjection, puisquen cela elle avait contrevenu aux intentions de 
notre Bienheureux Père et aux siennes, et que cela servirait seu- 
lement à humilier.] 

C'est, [répondit la Sainte,] ce qu'il faut faire, mes Sœurs, si 

vous voulez être filles de notre Bienheureux Père, qui aimait si 

fort la petitesse, la simplicité, la pauvreté, qu'il n'eut jamais 

de maison à lui; et, quelquefois, quand il revenait de quelque 

part, et qu'on le faisait attendre à la porte, il demeurait tout 

anéanti, comme un pauvre qui demande le couvert par charité ; 

ses paroles et son maintien étaient très-humbles et rabaissés ; il 

disait souvent : J'aime la pauvreté et simplicité de vie ; aussi'ce 

Bienheureux a-t-il caché sous les larges feuilles de son abjection 

tant de grandes et rares vertus, qui le rendent recommandable. 

Dieu, mes chères Sœurs, que n'ai-je un dard enflammé 

pour jeter dans vos cœurs l'amour à l'humilité ! ayez toujours 

devant les yeux ce point de votre Directoire, où il est dit : 

Dieu voit volontiers ce qui est méprisé, et la bassesse agréée lui 

est toujours fort agréable. 

Tout ce qui est dans ce béni Coutumier est sorti de la bouche 
de notre Bienheureux Père; il voulait, ce Bienheureux, que 
nous fussions dans l'Église de Dieu comme de petites violettes, 
sans éclat, sans apparence extérieure, mais toutes ramassées 
dans nos saintes observances. Mon Dieu! mes Sœurs, qu'elles 
sont aimables et qu'elles nous rendront de bonne odeur à Dieu 






ENTRETIENS. 487 

et aux hommes ! Elles nous mettent tout à fait dans la pratique 
de cette sacrée leçon de Notre-Seigneur : Apprenez de moi 
que je suis doux et humble de cœur ; et, encore, ce divin 
Maître voulait que nous fussions faites comme petits enfants; 
pour cela, mes Sœurs, il faut être bien humbles et bien 
petites. 

Il faut maintenant dire un mot de cette absolue dépendance 
que nous devons avoir de Dieu. Nos Sœurs, que cette pratique 
est sainte et capable de vous faire faire de grands progrès dans 
la vertu, savoir que cette grande Providence de Dieu ordonne 
toutes choses, qu'elle voit tout, et qu'elle fait tout pour notre 
bien! N'est-il pas vrai, mes Sœurs, qu'il s'y faut abandonner 
sans réserve? Vous avez tout bien fait avec sagesse, disait 
David. Oui, puisque ce grand Dieu ne dédaigne pas d'employer 
sa sagesse à la conduite d'une pauvre petite créature, pourquoi 
donc, mes Sœurs, prendrions-nous encore des soins super- 
flus de nous-mêmes ? Une âme bien abandonnée à la divine 
Providence ne veut que Dieu, ne s'attache qu'à Dieu; elle 
est inébranlable dans tous les événements, enfin elle est à 
Dieu. 

C'était la chère vertu de notre Bienheureux Père, que cet 
abandonnement total et cette dépendance parfaite du bon plaisir 
de Dieu. Les trois dernières années de sa vie, il répétait sans 
cesse ces chères paroles : Ne demandez rien ci ne refusez rien. 
Et nos Sœurs de Lyon lui demandant ce qu'il désirait qui 
demeurât le plus gravé dans leurs esprits, il leur dit que 
tout était compris dans ces deux mots : Ne demandez rien et 
ne refusez rien. Cette sentence est écrite en plus de trente 
endroits à Annecy. Il me semble, mes Sœurs, que rien ne nous 
met dans un plus parfait dénûment, et dans une plus grande 
dépendance de Dieu, que la pratique de ces deux mots : Ae 
demandez rien et ne refusez rien. Il faut s'attacher à cela dans 
les plus petites occurrences : sommes-nous à l'infirmerie, où l'on. 



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488 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ne nous servira peut-être pas à notre gré, où l'on nous baillera 
un bouillon salé, amer, ou quelque autre chose qui ne sera 
pas à notre goût? Faisons profit de ces petites rencontres 
acceptons-les de la main de Dieu , qui nous envoie cette morti- 
fication pour notre plus grand bien. Mon Dieu ! que nous amas- 
serions de richesses spirituelles par la fidélité à cette pratique' 
Je me souviens d'une parole de mon père [le président Frémyol] , 
lorsque je fus prendre congé de lui pour ma retraite; après 
quelques mots de tendresse, il leva les yeux au ciel et dit : 
« H ne m'appartient pas, ô Seigneur, de pénétrer les secrets 
« de votre adorable Providence ; qu'il soit fait de cette fille selon 
« vos desseins éternels. » C'était une parole vraiment chré- 
tienne que celle-là! 

[Ma Mère, interrompit une Sœur, n'est-il pas permis de 
penser que les choses qui nous arrivent ont été ménagées par 
les créatures?] — Ma fille, c'est une ignorance; les créatures 
ne font rien dans nos affaires, sinon autant que Dieu le permet. 
[On ajouta : Serait-il loisible de s'offrir à la supérieure pour 
faire quelque action pénible, lorsqu'on la voit en peine de 
trouver quelqu'une pour y employer?} — Savez-vous, mes 
Sœurs, comme je m'offrirais dans cette occasion? je dirais 
simplement : Ma Mère, me voici, et puis attendrais son ordon- 
nance, ainsi que faisait un prophète. Dieu lui ayant fait voir 
qu'il avait besoin de quelqu'un pour une action importante, il 
ne lui dit pas : Seigneur, où vous plaît-il que j'aille? mais il lui 
dit : Seigneur, me voici. Cette façon de s'offrir est bonne et ne 
contrevient pas à l'indifférence. 

■ [On lui demanda encore : Serait-il permis à une fille de désirer 
d'être employée à des choses quelle estime servir à son repos?} 
— Mes Sœurs, il ne nous est pas permis de faire cette distinc- 
tion ; il ne faut rien désirer ni rien refuser. 

[La directrice souhaitant savoir s' il fallait mettre les files, dès 
leur entrée en religion, dans cette voie d'indifférence et d'aban- 



I 






ENTRETIENS. 489 

donnement, la Sainte répondit :] Ma fille, voyez votre Directoire ; 
s'il vous marque ces pratiques, il s'y faut attacher fortement, 
■et à toutes nos saintes observances ; elles ont été toutes dressées 
par notre Bienheureux Père, qui est un docteur approuvé de 
tout le monde ; on voit que toutes les personnes qui font pro- 
fession de piété prennent l'esprit de ce Bienheureux, dont nous 
avons reçu les prémices. Pourvu qu'un livre porte son nom, il 
est bien reçu d'un chacun. Quel amour devons-nous avoir pour 
ses Ecrits, nous qui sommes ses filles ! Ce doit être notre pâture 
et nourriture; aimons-les, mes chères filles, et je vous dis, 
derechef, aimons la pauvreté et simplicité de vie. 

Mes chères filles, je vous conjure de vivre toutes en la dilec- 
tion de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en 
lui; qu'il soit lui-même le lien sacré de notre union. Honorez- 
vous les unes les autres, ainsi que disent nos saintes règles, 
comme le temple de Dieu, et, si vous faites cela, mes chères 
filles, votre union sera toute divine; vous honorerez Dieu en 
vos Sœurs, et vous honorerez vos Sœurs en Dieu. Vivez toutes 
unanimement et conformément, n'ayant qu'une âme et un 
cœur en Dieu. Priez-le pour moi, mes chères filles; je vous 
aime toutes et vous connais toutes ; il me semble que je vous 
laisse en la grâce de Dieu ; je prie sa Bonté de vous y maintenir 
et de vous donner sa sainte bénédiction. 

Ne vous départez jamais de nos saintes observances. 

A Dieu encore une fois, mes très-chères Sœurs; je ne sais 
si nous nous reverrons encore en cette vie ; il faut tout laisser 
à la divine Providence; si ce n'est en ce inonde, ce sera en la 
sainte éternité. Je vous visiterai souvent et vous verrai des yeux 
de l'esprit. Je ne sais ce que veut dire cela, mais je vous connais 
toutes très-bien. 



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490 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 






ENTRETIEN LXXIV 

SUR LA DÉVOTION A NOTRE BIENHEUREUX PÈRE. 

Mon Dieu ! mes chères filles, à la vérité je ne trouve pas que 
nous soyons assez dévotes à notre Bienheureux Père. Nous de- 
vrions être autour de lui comme des enfants autour de leur 
nourrice, nous adressant librement, avec une singulière con- 
fiance, à lui, en tous nos hesoins et nécessités. Quand il était sur 
la terre, quel amour n'avait-il pas pour nous autres! quel désir 
de notre perfection et avancement! que n'a-t-il pas fait pour 
contribuer à cela ! combien suavement excitait-il nos cœurs ! 
combien de saints documents nous a-t-il donnés! Mais il disait : 
Je ne puis pas donner la perfection; il faut travailler de son 
côté et correspondre à la grâce. Or, il n'y a point de doute que 
maintenant il nous aide encore du ciel , où son crédit est si 
grand. Il voit nos nécessités en Dieu; et, partant, il nous im- 
petrera, de sa bonté, les grâces qui nous seront requises pour 
faire notre devoir, si nous avons notre recours et pleine con- 
fiance en lui. Il dit une fois en un sermon, que la Sainte-Vierge 
avait dit aux noces de Cana : Faites ce que mon Fils vous dira... 
nous montrant par là que nous ne la saurions plus honorer qu'en 
faisant ce que son sacré Fils nous a dit. Et moi, je vous dis, mes 
chères filles, voulons -nous bien honorer et contenter notre 
Bienheureux Père et Fondateur, faisons ce qu'il nous a dit; 
imitons-le, et pratiquons au pied de la lettre les saints docu- 
ments qu'il nous a laissés, et je vous assure que si nous le fai- 
sons, nous accroîtrons sa gloire accidentelle, et il nous assistera 
à parvenir là où il est, en cette félicité, où nous aspirons toutes. 
Si nous prenions seulement tous les mois un de ses Entretiens, 
de la Condescendance, de l'Obéissance, de la Cordialité et des 



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ENTRETIENS. 491 

autres, pour faire particulière attention à la pratique, avec une 
fidélité extrême et remarquable; dans peu de temps nous 
serions parfaites. 

Ce Bienheureux disait que les filles de cette maison d'Annecy 
doivent faire conscience de tout. Certes, elles sont mises comme 
les gardes et gardiennes de tout l'Institut. Tous les monastères 
doivent avoir leur recours ici, en leurs doutes, et es choses de 
l'observance. Si donc tout n'est pas pratiqué céans au pied de la 
lettre, que sera-ce? Oh Dieu! ce serait une grande honte si les 
filles de Nessy n'étaient telles qu'elles doivent être, et qu'elles 
se laissassent devancer par les autres, ayant été prévenues de 
tant et tant de bénédictions, ayant eu la grâce et le bonheur 
d'avoir douze ans de suite, pour directeur, leur Fondateur 

et Instituteur, à la vérité cette faveur est nonpareille! 

Elles la doivent bien reconnaître et accroître la gloire acciden- 
telle de ce Bienheureux, ce qu'elles peuvent faire en s'avançant 
en la perfection, par la fidélité qu'elles doivent avoir à l'imiter 
et à pratiquer les saints documents qu'il nous a laissés. 

Pour Dieu , mes Sœurs, ayons, ayons un peu de ces grandes 
vertus d'ahandonnement et dépendance; cette obéissance éta- 
blie en une parfaite abnégation de sa propre volonté, cette pau- 
vreté dépouillée de toutes choses , cette pureté angélique! 

Dieu! qu'il y a du chemin à faire d'ici là! Nous sommes de 
bonnes filles, mais nous dépendons tant de nos inclinations 
que c'est pitié! Nous ne faisons pas de fautes de grande impor- 
tance, grâce à Notre-Seigneur. Je n'en vois pas une qui veuille 
nourrir aucune de ses imperfections, qui n'ait la volonté bonne 
pour travailler à son avancement. Je ne me soucie pas de voir 
commettre des fautes; pourvu qu'on se relève avec générosité et 
confiance en Dieu, et qu'on en tire l'humilité, cela n'empêche 
pas qu'on ne soit vertueuse et parfaite. Faire des fautes et des 
péchés véniels, les Saints en ont fait, et ne laissent pas d'être 
Saints. Le juste tombe sept fois le jour et se relève, dit l'Ecriture. 



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■ 






492 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Notre Bienheureux Père dit que nous faisons bien des fautes 
que nous ne connaissons pas, mais que nous nous relevons 
aussi quelquefois sans nous en apercevoir. 

Il y a plusieurs âmes qui se sont perfectionnées et se perfec- 
tionnent tous les jours en suivant les avis qui nous ont été donnés 
par ce Bienheureux; et nous qui les avons, qui les lisons si sou- 
vent, qui devons avoir tant d'affection à les méditer, qui les de- 
vons regarder comme le pain céleste, et la doctrine divine qui a 
été faite pour nous, et nous pour elle, faudra-t-il que, par notre lâ- 
cheté, elle manque d'opérer en nous les effets qu'elle opère dans 
les autres? Mon Dieu ! mes chères filles, serait-il bien possible 
que, par trop d'infidélité, nous nous privassions des bénédictions 
que les autres reçoivent par la lecture et pratique de ces saints 
enseignements? Il est vrai, mes chères filles, que ce Bienheu- 
reux a pris cet Institut sous sa spéciale protection, comme en 
étant l'Instituteur, et tout particulièrement ce monastère d'An- 
necy; mais il est vrai aussi que si les autres monastères lui sont 
plus fidèles que celui-ci, il les assistera et les gratifiera de beau- 
coup plus de grâces et bénédictions ; et si d'autres Instituts sont 
plus fidèles que le nôtre à la pratique de ses avis et enseigne- 
ments, il n'y a point de doute qu'ils recevront plus de grâces 
de lui, que non pas nous qui lui serons moins fidèles. 

Dieu! quel sera le jugement que nous en devons attendre? 
et celte maison plus que nulle autre, qui a toujours été nourrie, 
non du lait, mais de la crème de ses saints documents. Mon 
Dieu! mes chères filles, faisons bien, je vous en prie! J'ai une 
si grande envie que nous soyons toutes saintes, que, si nous ne le 
devenons, j'en serai très-marrie; mais il faut que ce soit d'une 
vraie sainteté , qui consiste en une profonde humilité et amour 
de la petitesse, en une grande pureté et douceur. Oh! que nous 
serons heureuses quand nous serons saintes ! car alors cette 
douceur de cœur paraîtra sur nos visages. Quand je verrai ré- 
gner parmi nous ce respect, cette cordialité, ah! certes, alors 






FRAGMENTS D'ENTRETIENS. 493 

je vous croirai saintes, de la sainteté de laquelle notre Bienheu- 
reux Père était saint, car ce sont les vertus qu'il a fidèlement 
pratiquées et qu'il nous a tant enseignées. 

[Les Entretiens particuliers de quelques supérieures avec 
notre sainte Mère feront partie de ses Avis de direction pour 
le gouvernement]. 



FRAGMENTS D'ENTRETIENS 

FAITS AU PREMIER MONASTÈRE D'ANNECY, 

(Recueillis par les contemporaines de la Sainte et reproduits lettucllement) . 



[Notre digne Mère parlant un jour de l'aversion qu'elle avait à 
la prudence humaine, dit ces admirables paroles :] 

Dieu m'a donné une si grande aversion à ces conduites et 
prudences humaines, et une si grande inclination à la simplicité 
et honne foi, que je ne pense pas que j'en puisse avoir, au 
moins je ne le connais pas. Je vois aussi que tout notre bonheur 
consiste à suivre la conduite de la Providence de Dieu sur nous, 
et non de la devancer, et je m'étonne comme l'on a tant de soin 
et de prévoyance humaine, et qu'on se laisse si peu entre les 
bras de cette Providence. Il m'est avis que c'est faute de bien 
considérer et être attentive à cette vérité : Rien ne nous arrive 
que par l'ordre de la divine Providence, selon que dit l'Ecri- 






494 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ture : Père! votre Providence gouverne toutes choses dès le 
commencement. 

Les péchés mêmes arrivent par la permission de cette divine 
Providence, quoiqu'elle ne le veuille pas. Et combien ne nous 
présente-elle pas d'occasions , par iceux, de pratiquer la.vertu ? 
Car, si quelqu'un pèche contre nous, quelle occasion n'avons- 
nous pas de nous exercer en icelle? Voire même , il faut regar- 
der nos propres péchés comme permis par cette divine Provi- 
dence , pour nous donner sujet de faire plusieurs bons actes de 
vertus, ainsi que nous le témoigne notre Bienheureux Père. Et 
Noire-Seigneur lui-même n'a-t-il pas dit qu'une feuille d'arbre 
ne tombe pas sans la permission de son Père céleste ? Comment 
donc mêlons-nous tant nos prudences humaines avec la Provi- 
dence divine? Que ne la laissons-nous conduire? Car nous 
voyons-bien que nos trop grands soins gâtent, pour l'ordinaire, 
tout. Je vois cela en moi-même : après que je me suis prou peinée 
à penser à quelque affaire, il n'en est souvent rien , ou elle va 
tout autrement. A quoi a servi ma prévoyance , sinon à me 
fournir matière de préoccupation inutile? 

Si nous avions bien cette vérité en l'esprit : Père! votre 
Providence gouverne tout! nous nous abandonnerions bien 
mieux à la conduite amoureuse de notre bon Dieu. Ceci est la 
particulière pratique des filles de la Visitation, que de regarder 
et de recevoir tout de l'amoureuse Providence. Oh! qu'elles 
sont obligées à Dieu de leur avoir donné un Fondateur qui la 
leur a si bien enseignée ! et ne nous dit-il pas que si on nous pré- 
sentait quelque chose qui ne soit pas à notre gré, quelle qu'elle 
soit , nous devons la recevoir comme de la main de Dieu ; et 
cela était toute la dévotion de ce Bienheureux, et m'est avis 
aussi que c'est la vraie pratique pour devenir Sainte. 

Notre Bienheureux Père disait souvent : « II se faut bien gar- 
» der d'user des finesses de la prudence humaine, car elles 
» gâteraient tout, et ne pourraient rien faire subsister. » Et, 



FRAGMENTS D'ENTRETIENS. 495 

pour cela, il a voulu que la prudence humaine fût si entière- 
ment bannie de notre Congrégation , et que nous allassions avec 
tant de simplicité et dépendance de la divine Providence , en 
toutes choses, que nous attendissions les événements en paix, 
sans nous tracasser, ni peiner nos esprits pour devancer ses 
ordres ou ses permissions. Oh! pour moi, j'ai tant d'aversion 
à la prévoyance, que quand je vois des esprits qui se conduisent 
de cette sorte-là, il m'est impossible de leur celer la vérité, 
parce que je vois que ce n'est pas là l'esprit de notre Bienheu- 
reux Père qui voulait tant qu'on laissât faire à Dieu. 

Il m'est avis que la vraie dévotion consiste principalement à 
se donner et abandonner entièrement soi-même à Dieu, avec 
tout ce qui nous appartient, et, après cela, lui laisser le soin 
de tout ce qui nous regarde; n'en ayant point d'autre que de 
nous remettre et abandonner continuellement, et sans aucune 
réserve, à son bon plaisir, car, que peut faire une àme, sinon 
de se donner toute à Dieu, et lui laisser faire d'elle ce qu'il 
veut? Pour moi, je crois qu'en cela consiste la vraie dévotion, 
et la dévotion des dévolions, et la plus excellente de toutes, 
ainsi que l'assure notre Bienheureux Père dans sa Philothée. 



[ Cette sainte Mère parlant un jour de V admirable soumission de 
notre bon Sauveur, nous avoua qu'en lisant la Passion, en 
saint Matthieu, elle avait remarqué une façon de prier de 
Aolrc-Seifjneur, et que sans doute nous serions bien aises 
qu'elle nous communiquai sa lumière. Elle nous dit donc :] 

La première fois que le divin Maître priait au jardin des 
Olives, il dit : Mon Père, s'il est possible que ce calice passe, 






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I 



496 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour nous montrer que n'ayant pas encore la connaissance 
requise, nous pouvions demander à Dieu entièrement une 
chose, pourvu que nous ajoutions : Votre volonté soit faite, et 
non la mienne. Mais lorsque Notre-Seigneur retourna pour la 
deuxième fois, il dit : Mon Père, s'il n'est pas possible que ce 
calice passe, sans que je le boive, fiât! Voyez la résignation; 
c'est une manière d'oraison d'une parfaite simplicité avec Dieu ;. 
et il m'est venu en vue que c'est ainsi qu'une personne angoissée, 
parlant tout confidemment avec son ami, lui dit qu'elle a besoin 
de consolation, et s'il peut la lui donner. L'ami ayant allégué 
un peu de raisons, cette personne répond : S'il ne se peut pas, 
si cela ne doit pas être fait, soit, je ne veux que ce qui se 
pourra, ce qui sera pour le mieux, et que vous jugerez m'ètre 
convenable. Ainsi on expose à Dieu et le désir humain et la 
soumission de l'esprit. 

Que la réponse de notre bon Sauveur me plaît! Mon Père,, 
non ce que je veux, mais ce que vous voulez; comme si ce bon 
Sauveur eût dit : Je sou/mite, d'un désir ardent, de mourir 
pour sauver l'homme, mais je ne veux pas mourir par cette 
mienne volonté, ains par celle que vous avez, 6 mon Père! non 
comme je veux, mais comme il vous plaira ! non ma volonté, 
mais la vôtre! 

[A l'occasion d'un voyage qu'elle fit à Lyon, cette digne Mère 
dit quantité de choses pour nous exciter à la confiance en 
Dieu; et, entre autres belles paroles , elle dit celles-ci : ] 
Mes Sœurs, je vous assure que l'âme qui est si heureuse que 
de se reposer en Dieu par une entière confiance n'est jamais 
ébranlée de rien; tout lui succède bien; tout ce qui est au gré 
de Dieu, est au sien. L'âme qui a fixé toute sa confiance en 
Dieu n'a jamais besoin de rien, parce que Celui sur lequel elle 
se confie, en a un tel soin, qu'il a toujours l'œil sur elle, pour 
son bien. 






FRAGMENTS D'ENTRETIENS. 497 

Il me fâche que nous nous appuyions trop sur les créatures. 
Les filles de la Visitation doivent être tellement remises et aban- 
données à Dieu, et avoir une telle confiance en ce doux Sauveur, 
que, quand tout le monde leur manquerait, elles ne s'en 
devraient point troubler, ni affliger. Mes chères Sœurs, je m'en 
vais, mais Dieu vous demeure; le Père céleste a soin de tout; 
pourquoi craindre et appréhender? les créatures ne peuvent 
rien; leur service est inutile aux âmes sans le secours de Dieu. 






[En l'année 1632, plusieurs Sœurs ayant fait la retraite 
annuelle avec notre digne Mère , l'une d'elles a déposé ce qui 
suit : Cette sainte dîne ne parlait que de mortification, 
d'abaissement, de mépris de cette vie , et du, désir de posséder 
la bienheureuse éternité. Voici ses paroles les plus remar- 
quables : ] 

Je ne puis goûter la méthode de ceux qui ne veulent parler 
et penser qu'à des choses hautes et sublimes. Plus je vais en 
avant, plus Dieu me fait connaître que tout le bien de l'àme gît 
à s'anéantir et détruire, et laisser Dieu régner paisiblement en 
elle. Les supérieures qui ne veulent parler que des choses 
hautes à leurs filles , n'en ont pas, à mon avis, quantité de 
bien mortifiées, anéanties, et toutes soumises à tout, et en 
tout ce que l'on veut d'elles. 

Croyez, mes Sœurs, que le chemin qui conduit à la vie est 
étroit. Il faut faire concevoir cela aux filles, afin qu'elles 
embrassent l'étroite mortification, et non pas l'excellence des 
pensées, lesquelles, si elles ne sont accompagnées de profonde 
humilité, obéissance, modestie, vérité, droiture, mépris de 
soi-même, ne sont propres qu'à enfler le courage, et n'ont 
aucun effet qui ne soit vain. 

h. . 32 



I 






498 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

J'aime fort le père Dom Sens de sainte Catherine, et désire 
fort que les filles de la Visitation l'aiment; il n'est point rude, 
ains il est véritable. Il est bien vrai qu'il a des sentences un peu' 
outrées à l'abord, et un style un peu pressant et mouvant ; mais 
le considérant de près, et sans appeler l'esprit sensuel au 
conseil, certes, l'on voit que c'est le vrai esprit des Saints, et 
que ce bon Père qui l'a fait, a l'esprit de vrai religieux. 

Les filles amies d'elles-mêmes ne goûtent pas ce livre-ci, 
parce qu'il parle contre elles ; mais celles qui ont un vrai désir 
de leur perfection, le trouveront bon et solide, et en aimeront 
la lecture. Notre Bienheureux le goûtait grandement, et m'en 
dit beaucoup de bien, lorsque nous étions à Paris. Vous voyez 
qu'il a écrit de sa propre main au commencement de celui qu'il 
nous donna céans, et qu'il destinait à notre usage. 

Je conseille souvent et de tout mon cœur, aux supérieures, 
de le donner pour lecture les premiers jours de solitude, et 
encore pour l'oraison, à celles qui vont par la voie des considé- 
rations, spéculations, prenant seulement, si elles veulent, les 
enseignements et résolutions qui sont admirables pour' les 
jours mitoyens, et même pour le reste de la solitude. 

[Après les trois premiers jours de retraite, une défluxion 
couvrit tout le visage de la Sainte, en telle sorte qu'elle ne pou- 
vait plus lire, ni presque faire aucun autre exercice. Une Sœur 
lui dit : Ma Mère, pouvez-vous faire l'oraison? A quoi elle 
répondit : ] 

Je me tiens soumise à la volonté de Dieu qui me suffit pour 
tout, ne pouvant remuer mon esprit pour faire autre chose. 
Oh! mes Sœurs, c'est le grand secret de la vie spirituelle de ne 
point confondre les temps : pâtir, quand Dieu veut que nous 
pâtissions; agir, quand il veut que nous agissions; enfin, faire 
en tout sa volonté. Si sa bonté juge que ma solitude soit plus à 
sa gloire, en n'y faisant rien que souffrir mon mal, que son 
Nom soit béni ! 









FRAGMENTS D'ENTRETIENS. 499 

[Le mercredi des Cendres 1G35, cette sainte Mère a recom- 
mandé de bien accompagner le jeûne extérieur de l'intérieur , 
disant avec un air tout recueilli :\ 

Mes Sœurs, faites jeûner vos passions, particulièrement la 
langue, ne disant point de paroles inutiles, ne parlant que pour 
les choses nécessaires, courlement, hors le temps des récréa- 
tions, et que vous soyez grandement fidèles à vous avertir 
en charité, et à en dire vos coulpes quand vous y man- 
querez. 

[Puis, elle ajouta avec un grand sentiment :] Que bénites 
soient, et que mille bénédictions tombent sur celles qui le fe- 
ront fidèlement, et sécheresses, et doubles sécheresses sur 
celles qui ne le feront pas. 

De même en nos récréations, que nous en bannissions les 
choses du monde et dissipantes , que l'on avertisse aussi celles 
qui manqueraient en ceci. Je ne demande rien que ce que nos 
constitutions nous ordonnent : de faire la récréation saintement 
joyeuse, de faire une attention toute particulière à y parler sou- 
vent de bonnes choses ; néanmoins , je ne veux pas en bannir 
quelques petits contes de récréation ; mais il faudra éviter ces 
grands bruits et ces grands éclats de rire et parlement de niai- 
series; que chacune, à part soi, lise plus attentivement la règle 
et les constitutions pour y conformer sa conduite, et que notre 
vie devienne semblable à celle de notre Epoux solitaire, priant, 
jeûnant, occupé jour et nuit à glorifier son Père céleste, et a 
nous obtenir des grâces de salut et de vie éternelle. Pour cela, 
mes Sœurs, tenons-nous dans nos cellules, n'allant par le mo- 
nastère que le moins qui se pourra. Et si nous sommes fidèles 
à faire ce qu'enseigne le Directoire, nous serons instruites et 
aidées pour vaincre les ennemis de notre salut. Ainsi, mes 
chères filles, j'attends de vos bons cœurs une sainte quaran- 
taine toute de fidélité à l'observance et à la prière. 

32. 



I 



500 OEUVRES DE SAINTE CHAXTAL. 

[Le samedi avant l'Ascension, à l'obéissance du soir, Sa Cha- 
rité a dit : ] 

Mes Sœurs, nous avons fous ces jours-ci de beaux Évangiles 
qui promettent que tout ce qu'on demandera à Dieu, au nom 
de son Fils, on l'obtiendra. Je vous prie, mes Sœurs, de prier 
très-soigneusement, et de bien demandera Dieu qu'il lui plaise 
de donner sa sainte lumière aux Sœurs de nos maisons qui doi- 
vent faire des élections, lesquelles sont en si grand nombre 
cette année, afin qu'elles fassent choix de celles que sa Bonté 
leur a destinées dès son éternité; et si nous joignons à nos 
prières la mortification, l'observance de nos règles et la pureté 
et sainteté de vie que demande notre vocation , infailliblement 
nous serons exaucées. Faisons -le, mes Sœurs, mais sérieuse- 
ment, je vous en conjure. 

[Le samedi après l'Ascension, à la fin de la récréation du 
matin, en donnant ï obéissance, Sa Charité a dit :] 

Mes Sœurs, montrez, je vous prie, que vous êtes dépendantes 
de la volonté de Dieu. Si je me décharge du fardeau de cette 
maison, je ne me décharge pas du soin et de l'affection que je 
conserverai, Dieu aidant, tant qu'on le désirera. Attachez-vous 
a Dieu, mes Sœurs; aimez-le; aimez-vous les unes les autres- 
que cet amour et dilection régnent parmi vous, je vous en con- 
jure; c'est ce que je vous recommande, et l'observance de nos 
règles. Allez votre train dans ce chemin, et vous tenez entre les 
bras de cette exacte observance, sans jamais vous en départir ■ 
attachez-vous si fortement à cela que rien ne vous en puisse 
deprendre. Aimez franchement les choses basses et petites- ne 
faites état que de la bassesse , abjection , petitesse et anéantis- 
sèment. 



MM 

1 



FRAGMENTS D'ENTRETIENS. SOI 

[Une âme fort craintive disant un jour à notre digne Mère 
qu'elle appréhendait , plus qu'il ne se pouvait dire , le dernier 
passage , parce que bien peu de gens iraient au ciel, à cause de 
la pureté qu il faut pour aller voir et jouir de Dieu, cette sainte 
Mère lui répondit : ] 

Mon Dieu ! ma très-chère fille, je vous assure que quand je 
regarde mon Sauveur, je ne puis croire aulre chose, sinon que 
je Je verrai dans le ciel; et, pour vous dire le vrai, si c'était sa 

volonté, je voudrais y être déjà Oh! quand je me regarde 

moi-même en moi-même, hors démon Sauveur, certes, de vrai,, 
je frémis, et vois que véritahlement je mérite l'enfer; mais, 
quand je me regarde avec toutes mes misères, au côté percé de 
mon Rédempteur, j'espère le ciel, car je me vois là dedans 
comme un misérable gueux à la porte d'un seigneur, et je me 
tiens pour l'exercice de sa divine miséricorde. J'ai deux maxi- 
mes, l'une de David, l'autre de notre Bienheureux Père, qui 
tous deux me disent : « Faites le bien, et espérez en Dieu, car 
sa miséricorde est éternelle. Je ferai donc, avec la grâce divine, 
le mieux que je pourrai, et puis, je n'espérerai pas en moi ni en 
mes œuvres, mais en mon Dieu et en sa miséricorde, et au désir 
qu'il a de me donner sa gloire. Notre Bienheureux Père m'a si 
fort mis en l'esprit que Noire-Seigneur veut donner son paradis 
aux pauvres petites âmes abjectes et misérables , qui désirent de 
l'aimer, que jamais cela ne me sortira de l'esprit; ains, je crois- 
fermement et espère qu'assurément, par les incompréhensibles 
mérites de la très-copieuse rédemption du Sauveur, je le verrai 
un jour dans la terre des vivants. Quoique je sois toute misé- 
rable et la pauvreté même, n'importe, j'espère en Dieu; il est 
mon Père tout bon, Tout-Puissant et tout miséricordieux. Oh! 
ma très-chère fille , Dieu est incompréhensiblement plus bon 
que l'homme est mauvais. 



I 









I 






502 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

[Une Sœur disant un jour qu'elle espérait voir cette digne 
Mère arriver à une heureuse vieillesse, la Sainte repartit :] 

Dieu vous pardonne, encore, encore tant d'années çà-bas, où 
nous cheminons, comme dit mon grand saint Paul, au milieu 
des obscurités et des ombres de la mort. Le Seigneur fasse de 
moi sa volonté; mais je ne désire pas qu'il prolonge mes jours. 
Ceux que j'ai vécu, je les ai si mal employés, que je crains la 
prolongation de mon pèlerinage. Que pensent les mortels de 
désirer la vie? Certes, cette vie n'est qu'un fantôme de vie, et 
les plaisirs ne sont que des ombres de plaisirs. La vie des vi- 
vants, c'est le ciel, qui peut s'appeler vie; la mort, c'est ce 
monde. Je sais bien que la vie des morts-vivants, qui meurent 
toujours de ne pouvoir mourir, c'est l'enfer. Néanmoins, c'est 
une pensée qui me vient assez souvent : cette vie n'est point 
une vie, parce que l'âme peut y mourir, outre qu'elle n'est pas 
entièrement unie à Dieu qui est la souveraine vie , et la vie des 
vrais vivants ; si le plaisir se trouve çà-bas , il est plus frêle que 
l'ombre, car la vraie satisfaction de l'àme est de tendre et d'ar- 
river à sa fin qui est Dieu , et à cette perdurable et si désirable 
éternité. 

L'on me disait aujourd'hui la disgrâce du favori d'un grand; 
oh! me suis-je dit : parce que nous sommes misérables, nous 
nous attachons à ce qui périt et es choses esquelles il n'y a non 
plus d'assurance que sur des planches pourries; et nous ne fai- 
sons point compte d'être en grâce auprès de Dieu, du Roi de la 
gloire éternelle, qui donne des honneurs, des biens immuables. 

[Une Sœur lui demanda ce qui la chatouillait de plus près?] 
;Le désir de voir Dieu (dit-elle tout simplement), vient souvent 
frapper à la porte de mon cœur; mais je ne lui ai pas ouvert, 
par la grâce de Dieu ; car je me suis dépouillée de tout , au 
moins désiré-je le faire; je ne désire le désir d'un désir de vo- 
lonté absolue que de faire la volonté de Dieu en toutes choses. 



FRAGMENTS D'ENTRETIENS. 503 

Mes Sœurs, oh! le grand bien de se perdre en Dieu et de se 
tenir tout à l'aise dans celte mer de bonté souveraine ! mes 
clières filles! Dieu, par la main de son Verbe, ne cesse d'opérer 
et de travailler dans l'àme, qui, dépouillée de tout autre soin, 
souci, prétention, désir et amour, se démet et dépouille d'elle- 
même pour se donner toute à Lui. 

J'ai toujours eu celte lumière, que la gloire de notre enten- 
dement gît dans la captivité et l'assujettissement aux cboses 
obscures de notre foi, qui surpassent les sens et l'intelligence 
humaine , comme sont ces quatre principaux mystères : celui 
de l'adorable Trinité, de l'Incarnation, du Très-Auguste Sacre- 
ment de nos Autels, et de la Résurrection. 

J'ai longtemps regardé aujourd'hui une abeille qui cueillait 
du miel sur une petite fleur; je n'ai jamais su comprendre 
comme quoi, après l'avoir tiré par sa petite bouchette, elle en 
avait sur les jambes pour le porter en sa ruche, et j'ai pensé : 
Misérables mortels! si nous ne pouvons comprendre ce que ces 
petites bestioles font, pourquoi voudrions-nous comprendre ce 
que Dieu fait? Ah ! il me semble (la gloire en soit à l'auteur de 
tout bien) que lorsque je sais que Dieu ou l'Eglise ont dit une 
chose, je la crois mieux que je ne crois que j'ai mes deux yeux 
à la tête. 

Tout ce qui se fait par la règle de l'obéissance est fait pour 
Dieu, c'est pourquoi il nous doit être indifférent d'être occupée 
ou d'être en repos dans notre cellule; pourvu que nous fassions 
ce qui nous est ordonné, avec pureté d'intention de plaire à 
Dieu , cela suffit. 

Nous n'estimons pas assez la dignité que nous portons de 
servantes de Dieu et le choix qu'il a fait de nous pour nous 
rendre ses Epouses et chanter ses louanges, quand nous nous 
attachons à tant de petites choses et que nous manquons d'at- 
tention à faire ce qui est de notre devoir. 

C'est le plus haut point de la perfection que d'être entière- 



I 



■ 



■ 



504 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ment remise et soumise à tous les événements de la Providence; 
si nous avions ce vrai abandon, nous aimerions autant être à 
cent lieues d'ici, qu'ici même plus, car nous y trouverions plus 
du bon plaisir de Dieu et plus de mortification; il nous serait 
tout uu d'être conduite par les déserts des tentations ou parla 
plaine des consolations. 

Nous devons toujours dire avec le grand saint Augustin notre 
Père : « Seigneur Jésus! coupez, taillez, brûlez-moi, pourvu 
» que je vous voie, vous possède et jouisse de vous, je suis plus 
» que content. » Oh! quand sera-ce, mes chères Sœurs, que 
nous verrons la beauté, l'utilité, la valeur, la bonté et mérites 
des afflictions, tentations, pressures de cœur, contrariétés, dé- 
rélictions, maladies, bref, de tout ce qui répugne à nos sens 
naturels : sous cette cendre est cachée la divine douceur du 
feu divin, et Notre-Seigneur reçoit suavement les âmes que les 
créatures rejettent; quand elles le supportent pour lui seul, il 
les tient près de lui et les fait reposer en son sein paternel. 






Les retraites annuelles sont établies pour quatre sujets : 

1° Pour honorer et adorer Dieu ; 

2° Pour restituer à Dieu, par notre humiliation profonde, la 
gloire que nous lui avons ravie , ayant abusé de ses grâces et 
du bienfait de notre vocation; 

3° Pour nous renouveler dans l'esprit de notre saint état et 
dans celui de retraite intérieure; 

4° Pour traiter, négocier et communiquer avec Dieu. De ce 
point dépend tout raffermissement des âmes intérieures; car 
quiconque accomplit tout par esprit de retraite ou de récollec- 
tion ne s'embarrasse point dans quelque emploi que ce soit. Cet 
esprit met dans une entière conformité avec Dieu, lequel, bien 



âà. 



505 






FRAGMENTS D'ENTRETIENS, 
qu'il se répande en toutes choses par sa divine Providence, si 
est-il toutefois retiré et séparé de tout par sa sainteté, qui le 
met en une solitude sacrée de toutes les créatures. Cet esprit 
de retraite et de séparation du créé est une des plus grandes 
nécessités que nous ayons dans la vie chrétienne et surtout 
dans la vie religieuse. 



I 



C'est une grande partie de notre perfection que de nous sup- 
porter les unes les autres en nos imperfections. Je crains que 
les aversions et répugnances, qui sont les tentations des Saints, 
n'entrent en notre vigne; étouffez-les en leur naissance. Notre" 
Bienheureux Père disait : « Les vrais signes de la bonté de nds 
œuvres, c'est quand l'accès y est toujours difficile, le progrès 
un peu moins, la fin bienheureuse. » Croyez-moi, mes chères 
filles, il faut semer en angoisses pour recueillir en joie; ne vous 
confiez pas de pouvoir réussir en vos affaires par votre indus- 
trie, ains seulement par l'assistance de Dieu. Lisez les louanges 
de l'oraison qui sont en Grenade, Bellintani et ailleurs. La dis- 
simulation, en fait d'injures, guérit plus de mal en une heure 
que les ressentiments en un an. 

Les occasions de désapprouvements sur nos actions et con- 
duite nous doivent être précieuses; il les faut aimer et chérir 
tendrement; la voie des combats intérieurs est la plus assurée. 

Dieu m'a fait connaître qu'après le saint Sacrifice de la Messe 
et la sainte Communion, une personne religieuse ne peut rien 
lui offrir de plus satisfactoire ni de plus agréable, pour les âmes 
du purgatoire, que le soin et la peine que l'on prend pour ob- 
server exactement sa règle. La routine avec laquelle on appro- 
che des Sacrements est la ruine de la vraie piété dans une àme, 
et la cause du déchet dans la religion. Si l'on est lâche à l'o- 
raison , on est de même en l'action. 



I 






506 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Dieu sèvre les âmes qui sont à lui : premièrement, des plaisirs 
qu'on reçoit par les sens; secondement, des lumières de la rai- 
son; troisièmement, du secours qu'on reçoit des personnes de 
piété; quatrièmement, de la dévotion sensible; cinquièmement 
enfin, Dieu permet, à ces âmes chères à son cœur, qu'elles 
tombent dans des états où il leur semble être dépouillées de la 
paix et confiance en Lui. C'est alors que ces âmes chéries de 
Dieu ne trouvent plus qu'amertume dans les choses extérieures; 
que la raison avec toutes ses précautions ne servent qu'à aug- 
menter leurs peines; que le secours des hommes leur paraît 
inutile, et que la paix intérieure leur manque dans le temps 
qu'elles croient en avoir plus de besoin. Il est très-utile à l'âme 
8'être dans ces privations, afin qu'étant parfaitement dénuée et 
vMe de toutes les choses créées, Dieu soit sa lumière, sa vie, 
so\i plaisir, son secours, son vêtement, son repos et son tout. 
L'amoureuse soumission à la volonté de Dieu , dans les souf- 
frances intérieures, nous est plus utile, pour une plus intime 
union, que la consolation de nous soulager en disant notre 
mal. 

Qui n'affectionne que Dieu le sert gaiement et également en 
tous les lieux : qu'importe, à une fille de Sainte Marie d'être 
ici ou là, pourvu qu'elle rencontre une maison de la Visitation' 
où elle puisse observer ses règles? Nous devons accoutumer 
petit à petit notre volonté à suivre celle de Dieu , par quels sen- 
tiers il lui plaira, et faire qu'elle se sente fort piquée lorsque 
notre conscience nous dira : Dieu le veut! et peu à peu ces 
répugnances, que nous sentons si fortes, s'affaibliront, et bien- 
tôt après cesseront du tout. 

Il n'y a rien qui détruise tant la paix et l'union que la liberté 
qu'on prend de laisser voir et examiner toutes choses à son 
esprit , car cela donne une grande facilité à s'en expliquer dans 
les occasions, au préjudice de l'estime et de la charité du pro- 
chain. 



FRAGMENTS D'ENTRETIENS. 507 

Puisque les supérieures sont les pierres fondamentales de la 
maison de Dieu, elles doivent se poser si basses qu'elles ne 
puissent plus se trouver pour monter en haut. 



L'âme qui soutiendra bien céans l'amour a la sainte humilité, 
à la bassesse et la parfaite soumission aux supérieurs, par- 
viendra bien haut, tout en ne remplissant que les emplois les 
plus bas (si toutefois il peut y en avoir dans la maison de Dieu, 
où c'est régner que servir), car c'est l'amour de notre abjection 
qui doit faire notre élévation. Toute la perfection de nos règles 
est comprise dans cette sentence de l'Évangile : Celui qui veut 
venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix 
et qu'il me suive. Avançons, mes sœurs, dans ses trois prati- 
ques : renoncer à soi-même parla sainte abnégation; prendre 
sa croix, c'est-à-dire toutes les occasions mortifiantes, et s'offrir 
chaque jour à Notre -Seigneur avec une absolue détermination 
de le suivre dans la pratique de toutes les vertus. Pour être 
vraie fille de notre Bienheureux Père, il suffit d'avoir ces trois 
choses : l'amour de Dieu, l'amour du prochain et l'abnégation 
de nous-même. 

Notre saint Fondateur voulait que nous eussions une entière 
liberté d'esprit : il nous a enseigné qu'il se faut faire tout à 
tous par charité; que si nous nous plaisons en Dieu dans la so- 
litude, Dieu se plaît en nous dans l'embarras des affaires, où 
nous nous devons toujours exposer sans crainte, quand l'obéis- 
sance nous y emploie sans notre choix. 

Une âme véritablement humble ne doit réclamer ni l'abaisse- 
ment ni l'élévation, mais demeurer dans une sainte indifférence, 
recevant de la main de Dieu tout ce qu'il lui envoie. On connaît 
la volonté divine par la voie de l'obéissance; le propre choix, 



I 



■ 



508 OEUVRES DE SAINTE CHANTAI., 

au contraire, peut tromper quelque saint qu'il paraisse. On ne 
peut être en assurance que par une entière soumission à ses su- 
périeurs : c'est par là qu'on se met à couvert de la vanité, qui 
sous une humilité apparente, se nourrit bien souvent de la bonne 
estime qu'on aura de nous-meme eu nous voyant si bien ra- 
baissé. 

La pauvreté ne consiste pas à n'avoir rien, mais à détacher 
son cœur de tout ce qu'on possède. Il en est ainsi de l'humilité : 
elle doit nous tenir dans une sainte indifférence pour l'élévation 
ou l'anéantissement, dégagé de l'un et de l'autre par un vrai 
mépris et de bas sentiments de nous-même. 

Il faut être entre les mains de Dieu comme l'argile entre les 
mains du potier, nous laissant donner la forme qu'il lui plaira 
et réduire au néant par l'humiliation, l'abjection, la défaillance. 
C'est là le creuset dans lequel Dieu éprouve l'âme, comme l'or 
parle feu, afin que, convaincue de sa corruption, elle y ense- 
velisse sa propre estime et ne se regarde qu'avec frayeur, ne 
s'attribuant aucun bien, mais rendant gloire à Dieu de tout. Il 
faut en venir là pour faire une heureuse course et continuer 
d'éprouver les effets merveilleux de la divine miséricorde. 



■ 



Y 






INSTRUCTIONS 



FAITES AU NOVICIAT 



INSTRUCTION I 

SUR I.A NÉCESSITÉ DE PROFITER DU NOVICIAT POUR ÉTABLIR DANS L'AME 
LES FONDEMENTS D'UNE VERTU SOLIDE. 

Je vous amène une maîtresse, mes chères filles, et vous lui 
aurez le même amour et respect que vous aviez à l'autre. Vous 
n'êtes pas des enfants; il y en a trois qui sont déjà Épouses de 
Dieu, et, pour cela, doivent être les plus humbles, douces, 
soumises, condescendantes, et obéissantes aux observances. 

Nos Sœurs du voile blanc, lâchez, cette année que l'on vous 
donne , de vous fonder aux solides vertus d'humilité ; obéis- 
sance, douceur, condescendance, et vous n'avez autre chose à 
faire que cela durant ce temps ; car vous êtes toujours parmi les 
exercices spirituels; et, pour cela, l'on vous donne des maî- 
tresses qui sont capables de vous instruire et conduire, et qui 
ont toujours l'œil sur vous et sur vos actions pour vous encou- 
rager à la vertu. Voyez-vous, mes chères filles, je désire bien 
que vous vous fondiez en ces solides vertus pendant ces deux 
années, afin que quand vous serez au grand train de la com- 
munauté, rien ne vous puisse ébranler, et que vous vous soyez 
si bien établies aux vertus solides, dans votre noviciat, qu'il 
suffise d'une seule œillade de la supérieure, à laquelle on ne 
parle, comme vous le voyez, qu'une fois le mois, sinon quand 
il est requis. 



I 



■ 







510 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Aimez-vous bien votre maîtresse, mes chères filles? Oh! il 
la faut bien aimer, et lui avoir une grande confiance et sincé- 
rité à vider vos cœurs dans le sien, entièrement. 

Et vous, notre maîtresse, ne caressez point vos novices, car 
la meilleure caresse que vous leur sauriez faire , c'est de leur 
montrer un cœur plein d'amour pour elles, leur donnant une 
entière liberté d'aller à vous en tous leurs besoins. Tâchez de 
déraciner les épines, tant de celles qui sont maintenant sous 
votre charge, que de celles qui y viendront, et y plantez, tant 
que vous pourrez, les plantes des solides vertus, en les arro- 
sant par votre douceur et bon exemple. Coupez et tranchez tout 
ce que vous verrez devoir être ôté, et présentez bien à Dieu ce 
petit travail, vous contentant du fruit que vous en retirerez, 
sans en désirer davantage, et Dieu bénira encore une fois votre 
besogne. Or sus, Dieu vous bénisse, petit troupeau. 



INSTRUCTION II 

SUR LA FIN QU'IL FAUT AVOIR EX ENTRANT EN RELIGION, QUI EST DE 
SE DÉSUNIR DE SOI-MÊME POUR s'UNIR PLUS PARFAITEMENT A DIEU. 

Mes filles, ne dites point vos coulpes; car je suis bien si 
pauvre de temps, que je n'ai pas un bon quart d'heure de 
franc sans quelque interruption. Or, dites-moi, que pensez- 
vous que je vienne faire au noviciat? Je vous viens toutes dé- 
truire; mais spécialement la petite N.. ., car, quand je trouve 
une tête tout entière, je m'essaye de tout mon cœur de l'en- 
tamer. Je viens pour toutes; mais je parlerai pour nos Sœurs 
les prétendantes, auxquelles je viens annoncer la destruction 









INSTRUCTIONS. 511 

d'elles-mêmes, si elles veulent être de vraies servantes de 
Dieu. 

Voyez-vous, mes fdles, «ce n'est pas le tout, dit notre Bien- 
heureux Père, de venir en religion; il faut savoir pourquoi 
faire, à quelle fin et à quelle intention?" Votre intention , venant 
à la Visitation, doit être pour vous unir à Dieu , et vous désunir 
de vous-même et du monde. Les saints Pères disent bien que 
d'avoir quitté Je monde, c'est avoir lait les trois quarts du 
chemin, parce que c'est déjà beaucoup d'avoir quitté le monde, 
les biens et les parents pour se retirer au cloître; mais, l'autre 
quart qui reste n'est pas de moindre importance que les trois 
autres, ains il est des plus grands. Je pense pourquoi ils nom- 
ment un seul [quart], c'est parce que ce qui se l'ail, en un jour, 
en religion, vaut plus que ce qui se fait en un mois, voire, en 
un an dans le monde ; car, en religion , tout porte son prix par 
le mérite de l'obéissance que nous professons. Voici donc la fin 
et la prétention qu'il faut que vous conceviez maintenant, si 
vous ne l'avez conçue. Vous venez pour vous unir à Dieu, et, 
pour le mieux faire, vous désunir de tout ce qui n'est pas lui. 
Mais, encore, qu'est-ce que notre Congrégation, et qu'y venez- 
vous faire, mes filles? 11 est dit en la constitution que c'est un 
mont de Calvaire, qu'il faut continuellement se mortifier et dé- 
truire soi-même. Vous avez quitté le monde, et votre Époux 
céleste vous fait monter après lui sur le mont du Calvaire, où 
il se laisse déshabiller, clouer et couronner d'épines , abreuver 
de fiel, mépriser à outrance, percer le côté, bref, mille et mil- 
lions de choses âpres et douloureuses à sa sacrée humanité. Il 
faut que vous soyez ainsi en la religion, mes filles; car, voyez- 
vous, il y a deux points en cette affaire : premièrement, il faut 
que vous vous ruiniez vous-même; je veux dire que vous tra- 
vailliez courageusement et fidèlement à votre perfection. 

Secondement, il faut laisser faire les autres, nous laissant 
écorcher, dépouiller, et plier le cœur, tout ainsi que l'on 



■ 



I 



512 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

voudra. Si vous résistez , vous ne serez pas de vraies épouses de 
Jésus-Christ crucifié. Pour faire un bon ménage, il faut que les 
partis soient bien d'accord ; si l'on veut qu'il soit béni du ciel , 
il faut que l'époux et l'épouse n'aient qu'une même volonté et 
un même jugement. Et, je vous dis de même, mes chères filles, 
que vous ne serez point vraies Epouses du Fils de Dieu qu'au- 
tant que vous crucifierez votre propre volonté, votre jugement 
et vos inclinations, pour les rendre toutes conformes à votre 
Epoux crucifié 

Dites-moi, n'est-ce pas une chose impossible de joindre une 
chose toute tordue avec une bien droite? Vous voyez mon doigt, 
quand je le courbe, je ne puis le joindre avec ma main qui est 
bien droite, que, premièrement, je ne décourbe le doigt, pour 
le rendre droit. Nous venons du monde toutes raboteuses,. toutes 
pleines de mauvaises inclinations; il faut redresser tout cela, 
afin de le pouvoir tout joindre au divin Sauveur. Ah! ce n'est 
pas à lui de se redresser pour se joindre à nous, car il est tout 
beau et tout parfait; c'est donc à nous de nous ajuster à lui; et, 
c'est à nous, mes filles, de nous tordre et courber par la vraie 
mortification, afin que nous soyons droites et capables de nous 
joindre à ce souverain Bien. 

Vous savez, par expérience, que l'on ne peut pas faire une 
belle écriture sur du papier vieux et sale; on écrit bien quelque 
chose; mais cela est si laid, qu'il ne mérite pas le nom d'écri- 
ture. Quand nous entrons en religion, nos cœurs sont du papier 
sale, sur lequel Dieu ne veut pas écrire des paroles, que pre- 
mièrement nous ne l'ayons frotté, rendu blanc et poli. Et, com- 
ment faire cela, me direz-vous, mes chères filles? Par le moyen 
d'une courageuse mortification, et anéantissement de tout nous- 
mêmes; vous devez entreprendre de bonne heure à vous ruiner 
vous-mêmes, car autrement vous n'aurez jamais la paix eu la 
religion. Si vous ne vous mortifiez que lâchement, vous ne 
jouirez jamais des délices spirituelles, puisqu'il est très-cer- 



I 






INSTRUCTIONS. 513 

tain que les vraies délices spirituelles ne se trouvent que dans la 
destruction de la nature. De quoi jouirez-vous donc? de l'in- 
quiétude de vos passions mal mortifiées; et vous ne serez 
bonne ni pour le ciel, ni pour le monde, ni pour la religion, 
ni pour vous-même. Avez-vous assez de courage pour entre- 
prendre cette bataille? Oh ! mes filles, il le faut bien considérer. 
Nous ne vous trompons point, en vous disant tout franche- 
ment que vous serez traitées en malades ; l'on ne vous épar- 
gnera point les médecines propres à vous guérir. Quand vous 
voudrez rire, l'on vous fera taire; vous voudrez coudre, l'on 
vous fera faire quelque autre chose; vous voudrez être en bonne 
estime parmi vos Sœurs, on ne fera que vous avilir et humi- 
lier, pour abattre l'orgueil que l'on apporte du monde. Enfin, 
pour être digne épouse de l'Époux céleste, il faut vous parer 
des habits nouveaux , et quitter les vieux. Il faut vous dépouiller 
de l'amour de tout ce qui est sur la terre, oublier tout le 
monde, et tout ce que vous y avez laissé; et, vos parents, ne 
pensez plus à eux que devant Dieu, pour les lui recommander. 
La bonne veuve de Sarepta, tandis qu'elle eut de la vieille 
huile en sa fiole, le Seigneur n'y en mit point d'autre; mais 
quand elle fut vide, ce fut alors qu'il la secourut. Tandis que 
vous voudrez garder dans votre cœur quelque huile , quelque 
souvenir du inonde, quelques inclinations, jamais vous n'aurez 
la vraie et salutaire huile, que le Sauveur vous donnera assuré- 
ment, si vous êtes si heureuses que de vous vider entièrement 
de la vieille. Oui, mes filles, jetez-la, elle ne vaut rien, pour 
la porter, et la vouloir garder à la Visitation; car il faut que 
toutes celles qui veulent être de vraies religieuses , se vident 
d'elles-mêmes, se dépouillent de leur propre peau, se laissent 
détruire par autrui, et se ruinent elles-mêmes; car, la Visita- 
tion est une petite terre, où, si l'on ne meurt à soi-même, on 
ne porte jamais des fruits dignes de cette vocation , laquelle 
nous oblige si étroitement de tendre à une si haute perfection > 



I 

M 



M 






514 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

que je vous dis, mes Sœurs (et à toutes tant que nous sommes 

en cette Congrégation) : Le cœur qui ne tend et ne prétend à la 

perfection, tend à la perdition. Pesez cette parole, elle est 

véritable. 

Pensez-vous, mes filles, que si l'on disait à un ambitieux : 
Vous aurez une belle charge, la plus honorable de la cour; 
à condition que vous fassiez telle chose, en tel temps durant, 
qui sera dure et pénible ; mais aussi vous serez honoré , après 
cela, non pareillement : que ne ferait pas cet homme? il don- 
nerait tout , jusqu'à sa peau , si besoin était. Et nous , mes filles, 
nous ne travaillerons pas à la destruction de nous-même pour 
acquérir, non un honneur périssable, une charge terrestre, qui 
souvent fait perdre l'éternité à celui qui la possède! Mais, vous 
prétendez à l'honneur incomparable d'épouse du Fils de Dieu , 
fille par conséquent de sa très-sainte Mère; que ne faut-il donc 
pas faire? Oh! il faut, sans doute, poser toute pusillanimité, et 
nous donner toutes à Dieu, par une continuelle attention à sa 
présence et une perpétuelle mortification, un entier abandon- 
nement de nous-même entre les mains de Dieu , et de ceux qui 
nous conduisent. Qu'ils nous écorchent, s'ils veulent, qu'ils 
nous dépouillent de tout, s'il leur plaît; il nous doit être tout un, 
mes filles, pourvu qu'après cela vous parveniez à la dignité sou- 
veraine d'Epouses du Fils de Dieu, laquelle digniténous donnera, 
non un honneur périssable, mais un honneur éternel, et vous 
rendra pleines dé biens, et toutes glorieuses en la belle éter- 
nité; voire, dès cette vie, si vous vous délaissez tout de bon, 
vous aurez des suavités nonpareilles au service de Dieu; il 
vous donnera de son sucre; ne l'avez-vous point expérimenté? 

Je l'ai expérimenté moi-même, qui ai été fille à toute folie. 
Quand je donnais aux étourneaux que je nourrissais un petit 
morceau de sucre, je me faisais suivre en haut et en bas, par- 
tout où je voulais. Quand Notre-Seigneur vous donnera un peu 
de son sucré divin, vous courrez après, en haut parles bonnes 












INSTRUCTIONS. 515 

mortifications, et en bas par les humiliations. Enfin ce vous 
sera un délice de ruiner la nature pour voir régner la grâce. 
C'est aussi la récompense qu'il promet à ceux qui vaincront. 
Je leur donnerai, dit-il , d'une manne cachée, de laquelle, dès 
qu'ils en auront un peu. cjoiité, ils ne se soucieront plus des 
délices de la terre. Mais, remarquez qu'il faut être vainqueur 
pour savourer cette manne cachée. Elle n'est pas pour les 
lâches et les vaincus; elle est gardée pour les âmes vaillantes, 
courageuses et fortes, qui se déterminent d'abattre tout ce 
qu'elles connaissent, qui s'élève en elles, de contraire à Dieu 
à sa sainte volonté, ou à ses divines intentions ; elles ne se réser- 
vent rien; elles lui donnent tout, aussi tout sera pour elles. 

Croyez-moi, mes chères filles, n'exceptez rien, tuez tout. 
L'esprit du monde et de la chair ne peuvent demeurer avec l'es- 
prit de la religion et la vie spirituelle : il faut abattre l'un pour 
édifier l'autre. Il faut quitter le propre jugement, la propre 
volonté , le propre amour : ce sont les trois choses auxquelles 
vous avez le plus de peine, aussi ce sont les plus nécessaires. 
Il faut que vous vous démettiez tellement de vous-mêmes, entre 
les mains de ceux qui vous conduisent, qu'ils vous tordent à 
leur gré, comme l'on fait d'un mouchoir. 

Bref, mes filles, je ne vous conseille que deux choses : 
ruinez-vous vous-même courageusement; laissez-vous ruiner 
humblement et doucement par ceux qui vous conduisent. Mor- 
tifiez-vous, sans réserve d'aucune inclination, quelle qu'elle 
soit ; tuez tout. Je ne vous en conseille pas moins, à vous autres, 
mes filles, qui êtes déjà voilées en noir; car je connais très- 
bien que toute la perfection de la vie spirituelle git et aboutit 
à la totale mortification et destruction de la nature, et à la 
bonne oraison. 

Oh! notre maîtresse, s'il se trouve quelqu'une de nos Sœurs 
qui n'aime pas la mortification, il lui en faut donner sans se 
lasser, jusqu'à ce qu'elle l'aime. Mortifiez-vOus bien, mes 

33. 



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516 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

filles, je vous le recommande, mais de tout mon cœur, et, si 
la petite N. .. a des mines froides, venez au conseil vers moi, je 
vous dirai : Encore davantage; il faut doubler. Et les autres, 
qui font plus les sanctifiées, je ne sais pas si elles aiment bien 
la mortification; mais il faut mortifier celles qui l'aiment, afin 
de leur donner sujet de pratiquer la vertu , et celles qui ne 
l'aiment pas, afin qu'elles apprennent à l'aimer. Pour nos 
Sœurs prétendantes, il les faut bien aider à se rendre de vraies 
servantes de Dieu, à détruire leurs vieilles inclinations, habi- 
tudes et propensions. 

Vous savez que j'ai promis à nos Sœurs de ne point suivre 
leurs inclinations; je tiens ma promesse, ou bien je ne les re- 
connais pas; car, toutes celles que je connais, je les ruine; 
faites-en de même à nos Sœurs du noviciat; faites-leur bien 
faire ce qu'elles ne voudront pas; empêchez-les de faire ce 
qu'elles voudront; mortifiez-les d'autant mieux que vous verrez 
qu'elles ne se mortifient pas; car, par la mort de vous-mêmes, 
Ô mes filles, vous vivrez d'une vie éternelle en votre Époux. 
Ne vous épouvantez pas de tout ce que j'ai dit, car l'on ne veut 
pas aller chercher des mortifications autres que celles d'une 
très-exacte observance. L'on ne requiert de vous que cela : 
ajustez toutes vos inclinations de telle sorte à la règle morte, 
que vous vous rendiez toutes des petites règles vivantes. Vous 
ne le ferez pas sans peine, c'est pourquoi je vous invite à la 
soigneuse et fidèle mortification, toutes tant que nous sommes. 

C'est aujourd'hui la veille de la fête du très-auguste Sacre- 
ment de l'Autel; il sera notre force et notre protection. 

Courage, mes filles, Dieu bénira votre travail, s'il est humble 
et fidèle. 



INSTKUCTIONS. 



517 






INSTRUCTION III 



(Faile on 1631) 



SUR I. ESTIME QU IL FAUT AVOIR DE LA VOCATION' RELICIEUSE, 
ET LA FIDÉLITÉ A PRATIQUER LES DEVOIRS QU'ELLE IMPOSE. 



Notre maîtresse, je n'apporte que de petites choses à nos 
deux Sœurs novices; car, pour les autres, elles sont assez in- 
struites, quoiqu'elles fassent bien de faire profit de ce que l'on 
dira aux novices. 

Voyez, mes filles, si vous voulez profiter en votre vocation, 
il faut que vous tâchiez, de tout votre pouvoir, d'en bien con- 
naître la valeur, et d'en bien concevoir l'estime, non par des 
spéculations, mais par de fréquentes lectures et considérations 
du propre esprit du Fondateur. 

Sachez, mes filles, que la vocation religieuse est si digne et si 
sainte, qu'après celle des évèques et des prêtres, elle est la plus 
grande qui soit en l'Eglise de Dieu. Encore y en a-l-il qui, 
par le grand honneur qu'ils portent à la religion, l'ont préférée 
à l'ordre de prêtrise; et cela, parce que la religion est une 
académie de toutes vertus, perfection et sainteté, et un droit 
chemin pour conduire nos âmes à l'union avec l'Epoux céleste, 
qui, comme il est dit en la constitution de la directrice, doit 
avoir été notre unique prétention en quittant le monde pour 
nous enfermer dans le cloître. 

Or, mes chères filles, je désire bien fort que vous graviez 
dans vos cœurs cette estime de la vocation religieuse, puisque 
c'est le plus excellent état qui soit en l'Église de Dieu, après 
celui du Sacerdoce, à cause de l'administration du Corps pré- 
cieux de notre Rédempteur. Pour les évèques, comme étant 






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518 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

pères des peuples, ils sont en état de perfection plus parfaite, 
et les religieux sont dans un état auquel on travaille sans cesse 
pour arrivera la perfection, qui n'est autre que l'union parfaite 
de notre âme avec Dieu , par les voies que la religion nous four- 
nit. Considérez, en général, quel bonheur c'est d'être tirées du 
monde, pour entrer dans un état si heureux que celui de la 
sainte religion. 

Et puis , considérez encore quelle grâce Dieu vous a faite de 
vous avoir appelées à cette religion, qui fournit tous les moyens 
propres pour arriver à la plus haute perfection, et de laquelle 
Dieu a pris un spécial soin , et témoigne tant d'agréer les ser- 
vices que ce petit Institut lui rend, qu'il permet qu'il jette une 
odeur si douce et suave, que son Église en est déjà réjouie et 
et édifiée, et chacun estime tant cet Ordre et cette manière de 
servir Dieu, que, quoiqu'il n'y ait que vingt et un ans que Dieu 
le fit naître, il est déjà étendu dans toute la France et autres 
contrées éloignées, et l'on ne peut fournir aux fondations nou- 
velles que chacun désire, pour avoir des filles de la Visitation. 
Connaissez donc la grandeur de cette grâce, et ce à quoi, celles 
qui sont appelées à cette sorte de vie, doivent tendre, qui n'est 
autre qu'à détruire et anéantir la nature pour faire régner la 
grâce. Vous venez de l'école du monde, qui n'enseigne à ses 
enfants que vanité et mensonge ; vous entrez en l'école de Notre- 
Seigneur, dans laquelle on ne vous enseigne que vérité, morti- 
fication et humilité. 

Concevez-vous bien ce que je vous dis? Si vous le concevez 
bien, vous serez bien heureuses. Oui, mes filles, voyez de 
quelle excellence est la vocation religieuse. Elle est l'école de 
Jésus-Christ, où lui-même se rend Maître des âmes et leur en- 
seigne, par le moyen des inspirations, des règles et des supé- 
rieurs, ses désirs et volontés. Affectionnez-vous fort à cette con- 
naissance et à l'amour et estime de votre vocation. 

La seconde chose que je désire de vous, mes chères filles, 



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INSTRUCTIONS. 519 

c'est la ponctualité à la moindre petite observance, aux plus 
petites pratiques de vertu; que vous fassiez conscience, je ne 
dis pas de manquer de promptitude à l'obéissance , car c'est une 
grande faute pour une novice; mais, je dis, à la plus petite pra- 
tique, à la plus petite ordonnance. Et ceci vous est tant néces- 
saire, mes filles, que si vous n'entreprenez la ponctuelle pra- 
tique de ces petites vertus, vous n'arriverez jamais aux grandes 
et relevées; car, en la vie spirituelle, il faut marcher par en 
bas avant que de marcher par en haut; et, marchez en bas, jus- 
qu'à ce que Dieu et vos supérieurs vous fassent suivre le haut. 
Il faut que vous soyez si exactes à suivre de point en point votre 
Directoire, et les pratiques que votre maîtresse vous marquera, 
que, s'il se peut, vous n'y manquiez jamais. Si vous y man- 
quiez, mes filles, par fragilité, il ne faut pas s'en étonner, ni 
s'en troubler; mais il faut s'humilier et se relever courageuse- 
ment et vaillamment. 

Je désire surtout, mes filles, que vous soyez très-humbles, 
soumises et obéissantes, car ce sont les vraies vertus des no- 
vices. L'obéissance, qui est fille aînée de l'humilité, il la faut 
'pratiquer inviolablement, s'il se peut. Si vous n'êtes humbles et 
obéissantes, vous ne serez que des fantômes de religion. Oh! 
ma Sœur la directrice , je vous prie , exercez fort nos Sœurs en 
cette pratique de l'obéissance, puisque c'est en cela que gît 
tout le bien d'une religieuse. 

Vous devez, mes filles, vous tenir toutes si basses, si sou- 
mises que rien plus, disant en vous-mêmes : mon Dieu! que 
suis-je? un néant; je me veux donc tenir en celte qualité. Je 
suis si petite , très-petite , si chétive et incapable , que je ne 
vaux rien qu'à me soumettre. Si donc toutes les créatures 
étaient ici, je me voudrais tenir sous elles; mais, puisqu'il n'y 
a que mes Sœurs, et que Dieu m'a retirée de parmi les autres 
créatures, au moins je veux, pour son seul amour et plaisir, 
me soumettre à la volonté de toutes; qu'elles fassent ce que 



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520 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Dieu voudra, je lui serai toujours soumise. Oh! mes filles, ap- 
prenez bien cette leçon; car, cette humilité de cœur, cette' sou- 
mission de volonté et de jugement doivent être le fondement de 
votre perfection , et c'est en quoi l'on doit tâcher de bien établir 
les novices. Quelle témérité n'est-ce pas de vouloir avoir un 
jugement et volonté propre, au lieu de suivre celle de Dieu? 

Hé Dieu! si nous considérons bien Notre-Seigneur jusqu'à sa 
douloureuse mort, aurions-nous de la peine à nous soumettre, 
petites créatures que nous sommes, indignes pécheresses et 
pauvres vermisseaux! Enfin, mes filles, il faut servir Dieu par 
une abnégation parfaite des choses de la terre, et une généro- 
sité et magnanimité de courage qui ne s'étonne point des diffi- 
cultés ; mais qui s'appuie sur les forces et les secours de son 
Bien-Aimé , persévérant ainsi toute sa vie à faire le bien une fois 
commencé. 

mes filles! il faut faire tout par amour, et tout par obéis- 
sance , et tout pour Dieu , voire, les moindres de vos actions. 

Notre maîtresse, ce que je désire que vous inculquiez à toutes 
vos novices, c'est la pureté de cœur qui bannit toutes sortes de 
péchés et imperfections volontaires, une pureté qui se plaît de 
plaire à Dieu et de faire tout par amour. 

En deuxième lieu, faites-leur comprendre l'obligation qu'elles 
ont à la très : exacte observance de tout ce qui est de notre petit 
Institut; être soigneuse que tout entièrement s'y pratique, voire, 
les moindres choses, et, par ce moyen, les rendre souples 
comme des gants. C'est une de nos observances que l'humble 
déférence des unes pour les autres ; nous rendre un honneur 
grand et cordial, qui, comme dit notre Bienheureux Père, ne 
consiste pas en gestes extérieurs, mais en véritables sentiments 
du cœur. 

Faites-leur encore comprendre comme elles doivent s'affec- 
tionner à l'oraison et au recueillement, car c'est là où elles re- 
cevront la lumière et force pour une plus parfaite observance. 






INSTRUCTIONS. 521 

Voyez-vous, mes chères filles, plus i'àrae approche de Dieu, 
plus elle se rend familière avec sa bonté par l'oraison et le 
recueillement, plus il lui donne de force pour embrasser ce 
qu'elle voit lui être agréable. 

Je ne vous recommande pas de mortifier nos filles que voici, 
•car elles le sont déjà toutes, et puis, je n'aime pas ces mortifi- 
cations qui surchargent et bandent l'esprit et accablent le corps, 
mais oui bien celles qui se rencontrent en l'observance et à 
•chaque moment, selon l'ordre de la divine Providence. 

A Dieu, mes chères filles, dans dix-neuf jours nous nous 
reverrons, Dieu aidant. Demeurez en Notre-Seigncur, et ne 
crains point, petit troupeau, car c'est Dieu qui le gouverne, 
«t ton Père céleste a soin de toi. 



INSTRUCTION IV 

SUR CES PAROLES DE LA CONSTITUTION DE LA DIRECTRICE : RAPPELER 
TOUTES SES FORCES AU SERVICE DE l' ÉPOUX CÉLESTE, ETC. 



Il y avait l'autre jour une Sœur qui me mandait ce que c'est 
que rappeler toutes ses forces au service de l Epoux céleste. Ce 
sont deux paroles sur lesquelles nous avons à nous entrete- 
Hir ; mais je ne dirai guère aujourd'hui. Je ne parlerai pas sur 
la chasteté, mais sur ce premier point de rappeler toutes ses 
forces au service de l'Epoux céleste. Cela se fait par le moyen 
de la mortification, et ne se peut pratiquer sans se mortifier: 
car cela veut dire qu'il faut rappeler toutes ses forces pour se 
retirer des choses dans lesquelles nous nous trouvons engagées. 
Si notre volonté est arrêtée dans l'affection et désir d'êlre aimée 
■et caressée, il la faut rappeler de là pour la porter en Dieu, 



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522 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

renonçant à celle inclination, pour ne vouloir être aimée et 
caressée qu'autant que Dieu voudra. Si notre entendement est 
engagé aux créatures, à l'amour de nos parents, à discourir et 
faire des réflexions inutiles, il faut se dépouiller de ces allaches 
et unir toutes ses forces pour nous attacher à Dieu, et nous oc- 
cuper et ramasser autour de sa sacrée présence, ne discourant, 
ni réfléchissant que sur cela. De même si notre mémoire est 
engagée dans des souvenirs du monde, des choses que nous y 
avons quittées, et des choses qui nous donnent du plaisir, il 
faut, dès que nous nous en apercevons, la rappeler et la 
remplir des souvenirs de Dieu et de ses bienfaits, de ce qu'il a 
fait et opéré pour nous. Si nous avons de l'inclination à faire 
ceci plutôt que cela, à aller ici plutôt que là, il faut, inconti- 
nent, rappeler ces inclinations pour nous soumettre à l'obéis- 
sance et à la volonté de nos supérieurs, nous rendant souples 
et maniables à faire ce que l'on nous dira et ordonnera. 

Certes, mes chères filles, il faut servir Notre-Seigneur selon 
son gré, et non pas selon le nôtre. Si un seigneur donnait à un 
sien serviteur, une somme d'argent, et qu'il lui ordonnât de 
lui acheter des étoffes, pour s'habiller lui et sa famille, et que 
ce serviteur, rencontrant en son chemin du blé, par exemple, 
et autres choses qui fussent à bon marché, et que, sous prétexte 
de faire du gain, il employât l'argent de son maître à cela, il 
ne ferait pas bien, il ne serait pas bon serviteur, car il ne con- 
tenterait pas son maître, et ne ferait pas les choses selon la vo- 
lonté d'icelui, d'autant que son maître n'a pas besoin du gain 
qu'il veut faire avec cet argent ; mais il a besoin d'étoffes. C'est 
pourquoi il donne son argent pour en avoir, et il veut que son 
serviteur lui obéisse, faisant les choses comme il lui a ordonné 
et non pas comme il lui vient en fantaisie. De même, Notre- 
Seigneur nous a donné des règles, afin que nous vivions selon 
icelles, et des supérieurs, afin que nous leur obéissions tout 
simplement. Nous sommes obligées de prendre ce qu'on nous 



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INSTRUCTIONS. 523 

donne, comme dit le Directoire ; néanmoins, si on nous donne 
une robe trop légère, ou trop pesante, ou trop usée, ou trop 
neuve, que sais-je moi; nous prendrons des prétextes; que si 
notre robe était plus légère nous ferions mieux ce que nous 
avons à faire, plus gaiement, plus diligemment, que nous en 
servirions mieux la religion ; que si elle était aussi plus pesante 
et plus chaude, nous n'en ressentirions pas tant d'incommo- 
dités, nous en ferions mieux nos exercices et les fonctions de la 
religion. Enfin tout cela sont des imperfections et infidélités. 
Noire-Seigneur n'a pas besoin que nous soyons saines et gaies, 
que nous fassions nos exercices selon notre satisfaction, et que 
nous le servions selon notre goût ; il veut notre obéissance et 
soumission, et il ne veut point tous ces gains, ni toutes ces 
prudences humaines ; il veut la simplicité et pureté. Rendez- 
donc une obéissance entière à tous nos saints règlements, mes 
chères filles, car l'obéissance est proprement la vertu des vraies 
religieuses. 

Vous demandez ce qu'il faut faire quand il vous vient de la 
complaisance, après vous être surmontées. Oh! mes chères 
filles ! gardez-vous de ce larron, car il dérobe loul. Ne savez- 
vous pas ce que dit saint Augustin en nos règles, que l'orgueil 
fait des cmbùclies aux bomies œuvres mêmes. Quand nous sen- 
tons ces complaisances nous devons nous humilier, sans nous 
y complaire ; car, hélas ! de quoi pouvons-nous avoir de la vaine 
gloire? Si nous avons quelque bien , n'est-ce pas Dieu qui nous 
le donne? Ne lui dérobons-nous pas ce qui est à lui? Quant à 
celles qui n'ont pas de répugnance, elles ont autant d'avance, 
et ont moins à travailler pour Dieu ; mais aussi, elles sont plus 
obligées de se tenir auprès de sa bonté, et de s'exercer aux 
vertus solides. 



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OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 






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INSTRUCTION V 

SUR CES PAROLES DE LA CONSTITUTION DE LA DIRECTRICE : ELLE LEUR 
APPRE\DRA A NE POINT SE CONFIER EN ELLES-MÊMES, ETC. 

Je veux suivre ce que j'avais commencé l'autre jour, en la 
constitution de la directrice. Notre Bienheureux Père dit : 
Parce que l'entreprise est grande, elle leur apprendra à ne se 
point confier en elles-mêmes, mais à jeter toute leur confiance 
en Dieu. Qui d'entre vous sait pourquoi nous nous devons 
méfier de nous-mème? Je le demande aux novices; car, pour 
les professes, elles sont toutes doctes. 

Vous dites, ma chère fille, que c'est parce que notre esprit 
est si inconstant qu'il va tantôt à une chose, tantôt à une autre. 
— Une autre novice répondit : « C'est parce que nous ne sommes 
rien. — Oui, ma fille, c'est parce que nous ne sommes rien, ne 
valons rien, et ne pouvons rien de nous-mêmes; et, ce qui est 
bon en nous, vient de Dieu, ainsi que dit saint Augustin, lequel 
demandait aux arbres,' aux plantes, aux pierres. Qui est-ce qui 
vous a créés? Ainsi nous ne nous sommes pas faites nous- 
mêmes. Or, cette humilité morale, cette connaissance que nous 
avons de nous-mêmes, que nous ne sommes rien, il n'y a per- 
sonne si pauvre qui ne le sache bien , et cette connaissance ne 
nous peut sauver; mais, l'humilité chrétienne, c'est d'aimer, 
et nous réjouir lorsqu'on nous traite pour pauvres, viles et 
abjectes créatures, que l'on nous méprise, que l'on ne fait nul 
état de nous; enfin, c'est d'aimer d'être mortifiées et méprisées. 
Vous voyez, mes chères filles, que nous ne sommes que boue, 
fange et ordure, et que ce n'est pas nous qui nous sommes 
faites; c'est donc Dieu qui nous a tirées du néant où nous 
étions, pour nous faire ce que nous sommes; car, il n'y en a 









INSTRUCTIONS. 525 

pas une ici qui ne puisse dire qu'elle n'était rien, il y a cin- 
quante-deux ans, car je pense être la plus vieille. 

Voilà donc, mes chères filles, comment nous devons nous 
méfier de nous-même et nous confier en Dieu. Si nous avions 
quelque chose de grand à faire, quelque difficile ouvrage, 
quelque belle harangue, nous appuierions-nous sur une fétu 
de paille? Oh ! non certes; cependant nous sommes moins que 
cela; nous ne pouvons même prononcer le saint Nom de Jésus, 
comme dit l'Apôtre, sans une particulière grâce et assistance. 
Oh! je désire que nos Sœurs aient cette connaissance d'elles- 
mêmes, car c'est le fondement de l'édifice spirituel. 

Ma Sœur la directrice, lisez souvent à vos novices les chapitres 
de la Connaissance de soi-même, qui sont dans le pèreRodrignez; 
et les deux premiers chapitres du Combat spirituel, de la 
Défiance de soi-même et de la Confiance en Dieu. Enfin voilà, 
mes chères filles, comment nous ne pouvons rien de nous- 
même; mais Dieu peut tout en nous. Disons avec saint Paul : 
Je puis tout en celui qui me conforte. Confions-nous en Dieu, 
car il n'y a rien qui attire tant son esprit dans une âme, que la 
confiance qu'elle a en lui. 

Ma Mère, faut-il chercher l'occasion de se faille mépriser ? — 
Non, ma fille, ce n'est pas là notre esprit; mais il faut bien 
recevoir les occasions qui se présentent, et, lorsque nous n'en 
avons pas, il en faut faire des actes intérieurs, disant en soi- 
même, que l'on n'est que vileté et misère, et s'anéantir devant 
Dieu. Vous me dites encore que lorsqu'on vous méprise ou 
humilie, vous le ressentez vivement, encore que vous ayez bien 
la volonté de l'aimer. 

Ma Mère, cette volonté est-elle bonne? — Jésus ! Oui, ma 
fille, cela nous a tant été enseigné par notre Bienheureux Père, 
que toutes nos répugnances et nos sentiments ne nous peuvent 
nuire, pourvu que nous ne fassions rien ensuite, et que, quant 
à la volonté, nous acceptions de bon cœur le mépris, croyant 



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