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Full text of "Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal, sa vie et ses œuvres.... Tome III, Œuvres diverse"

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BIBLIOTHEQUE! 
SAINTE I 
GENEVIEVE 




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SAINTE JEANNE-FRUNÇOISE FRÉMYOT 

DE CHAN TAL 



SA VIE ET SES OEUVRES 



ÉDITION AUTHENTIQUE 



l'LBLIKE PAR LKS SOINS 
DES RELIGIEUSES DU PREMIER MOXASTKRE DE LA VISITATIO.V SAINTE-MARIE d'aNNECV 



TOME TROISIÈME 




GFNFVIRVE 



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L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de 
reproduction à l'étranger. 

Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) 
en février 1876. 



PARIS. _ TVPOGRAPHIE DE £. ,LON ET C-, 8, RUE GARANCIÈRE. 



SAIKTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 

SA VIE ET SES OEUVRES 



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OEUVRES DIVERSES 

II 

MÉDITATIONS POOR LES SOLITUDES [RETRAITES] ANNUELLES 

DÉPOSITION DE SAINTE JEANNE - FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL 

AU SUJET DE LA CAUSE 

DE BÉATIFICATION ET CANONISATION DE SAINT FRANÇOIS DE SALES 

OPUSCULES DIVERS 





PARIS 

E. PLON ET C", IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GARANCIÈRE, 10 

1876 

Tom droits réservés 



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PREFACE 



Suivant le conseil de l'Esprit- Saint, les Religieuses de la 
Visitation n'ont pas voulu laisser perdre une seule parcelle 
du précieux héritage de leur sainte Fondatrice; elles ont 
recherché avec un soin jaloux ses moindres écrits, ainsi 
que les nombreuses exhortations tombées de sa bouche. 

Grâce à Dieu, leur moisson a été abondante. La Provi- 
dence a permis que leurs Sœurs aînées, contemporaines de 
la Sainte, aient mis autant de sollicitude à noter et à con- 
server ses enseignements, qu'elle-même en avait mis à re- 
cueillir ceux de son Bienheureux Père. 

Les Anges gardiens de la sainte source ont veillé avec 
amour sur ce trésor, et, après les vicissitudes des temps 
les plus désastreux, nous Je retrouvons aujourd'hui, sinon 
en son entier, du moins bien plus riche que nous n'osions 
l'espérer. 

Le présent volume, qui est le second et dernier des œu- 
vres diverses de sainte Jeanne-Françoise de Chantai, ren- 
ferme des opuscules plus ou moins connus, auxquels les 
Religieuses de la Visitation d'Annecy ont ajouté des maté- 
riaux récemment découverts. Elles ont distribué le tout en 
six groupes : 



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V, PRÉFACE. 

1° Les Méditations ; 2° la Déposition de la Sainte pour la 
canonisation de saint François de Sales; 3" Différents Opus- 
cules ; 4° Plusieurs Fragments , récemment découverts, du pré- 
c/ewa; Recueil déjà connu sous ce titre : Paroles, instructions et 
AVIS de saint François de Sales à la Sainte; 5" des Sentences 
pour tous les jours de l'année , tirées des écrits de la Sainte; . 
6° enfin quelques points de la vie religieuse expliqués par le 
saint Fondateur à ses premières fdles. 

V Méditations pour la solitude annuelle. — Les Médita- 
tions, il est vrai, appartiennent pour le fond à saint Fran- 
çois de Sales, puisqu'elles furent extraites, en grande 
partie, pour ne pas dire en totalité, de ses œuvres; mais à 
sainte Jeanne-Françoise de Chantai revient la gloire d'avoir 
donné la première idée de cet ouvrage, d'en avoir surveillé 
l'exécution, d'avoir joint à chaque point de méditation des 
affections capables d'inspirer à l'âme le désir des plus hé- 
roïques vertus. 

Ce recueil , formé d'abord pour le premier monastère de 
la Visitation d'Annecy, fut ensuite communiqué en manu- 
scrit à plusieurs autres maisons de l'Ordre. C'est ce qui 
résulte d'une lettre de sainte de Chantai à une supérieure, 
lettre datée d'Annecy, 4 juillet 1638, où la Sainte s'exprime 
ainsi : «J'espère, ma très-chère Sœur, que Dieu me fera 
» encore la grâce de vous communiquer, dans quelque 
» temps, les Méditations pour nos solitudes annuelles , tirées 
» des écrits de notre Bienheureux Père; car je désire inti- 
» mement que les filles de la Visitation nourrissent leurs 
n âmes de ce bon et suave pain. Notre chère Sœur Fran- 
)' çoise-Madeleine de Chaugy y travaille fort soigneusement, 



PRÉFACE. vu 

» et j'y tiens la main et le revois tant que je puis. « En effet, 
la Sainte prépara elle-même la lettre d'envoi et la préface 
placées en tête des Méditations, mais elles ne furent impri- 
mées, comme tout porte à le croire, qu'après sa mort, et 
sans doute par les soins de la Mère de Chaugy. L'édition 
première qui en fut faite ne porte aucune indication de lieu 
ni de date; cependant tous les caractères extérieurs per- 
mettent de la rapporter à cette époque. 

2° Déposition de sainte de Chantai pour la canonisation de 
saint François de Saks. — Bientôt après l'heureuse mort 
de l'illustre évoque de Genève, on s'occupa très-active- 
ment de réunir les matériaux nécessaires à la cause de sa 
béatification. « Notre sainte Mère de Chantai, dit la Mère de 
>' Chaugy, se mit à y travailler elle-même (1G25), faisant à 
» loisir une trèsr-belle déposition, et procurant que ceux qui 
n avaient connu ce Bienheureux et conversé avec lui en 
» fissent aussi. » [Mémoires, V partie, chap. xixj. 

De nombreux prodiges opérés par l'intercession du grand 
serviteur de Dieu secondèrent ce mouvement; ils appelaient 
sur sa tête les honneui's officiels de l'Église, 

Ce fut en l'année 162G que Mgr André Frémyot, arche- 
vêque de Bourges (frère de la Mère de Chantai), Mgr Pierre 
Camus, évêque de Belley , et Georges Ramus, chanoine et 
docteur de Louvain, furent nommés par la Congrégation 
des Rites à l'effet d'informer sur les vertus et les miracles 
du Vénérable François de Sales. 

Parmi les nombreux témoins qui furent alors entendus , 
figure, au-dessus de tous les autres, la Mère de Chantai. 
L'humble fondatrice de la Visitation fut admise à déposer 



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viii PRÉFACE. 

tous les jours, du 27 juillet 1627 jusqu'au 3 août inclusive- 
ment, sauf le I"août, qui était un dimanche. Les séances, 
qui se tenaient au parloir du premier monastère, avaient 
lieu deux fois par jour, le matin et le soir, et duraient en- 
viron trois heures chacune. 

Le témoignage rendu par sainte de Chantai à l'évêque de 
Genève, à celui qui avait été son directeur et son guide, est 
d'un intérêt puissant, d'une valeur historique sans égale. Il 
faut être, en effet, de la famille des Saints pour bien saisir , 
pour bien comprendre la sainteté dans les autres, et aussi 
pour en faire resplendir, par le langage, l'éblouissante 
beauté : voihà pourquoi sainte de Chantai nous a laissé, dans 
sa Déposition, le portrait le plus vrai de saint François de 
Sales; voilà comment elle nous a tracé de sa vie l'esquisse 
la plus autorisée et la plus édifiante à la fois que nous con- 
naissions. On pourra bien ajouter au récit, le compléter sur 
plusieurs points, on ne fera pas mieux; on pourra dévelop- 
per les traits, ajouter au dessin la vivacité du coloris, on ne 
réussira pas à nous représenter dans un plus beau jour le 
Missionnaire, l'Évêque, le Docteur, le Saint, à nous 
peindre avec tant de bonheur cette figure si douce de la 
douceur de Jésus-Christ, à nous embaumer à ce point du 
parfum pénétrant de ses vertus. 

Mais laissons un évêque d'Annecy, MgrRey, de glorieuse 
mémoire, faire lui-même l'éloge de cet ouvrage de la 
Sainte. Dans une lettre du 27 janvier 1839 , adressée à 
M. l'abbé de Baudry, qui venait d'éditer la Déposition, le 
prélat s'exprime ainsi : 

« La Déposition de sainte de Chantai! ah! mon vénérable 



PRÉFACE. IX 

5) confrère, voilà où l'on trouve la véritable vie de saint 
5) François de Sales! Partout ailleurs on admire les effets 
V prodigieux du zèle de notre saint Apôtre, une suite de 
» faits tous plus ou moins dignes d'édifier l'heureux lecteur 
)) qui se repaît d'un si touchant spectacle; mais dans la Dé- 
n position de sainte de Chantai, on voit l'intérieur tout 
» saint, tout angélique du céleste évêque de Genève. On y 
» contemple la sève même qui animait et fécondait cet arbre 
j> divin et majestueux. 

» Non, mon cher, on n'a qu'une idée imparfaite du Saint, 
« en ne connaissant que l'extérieur de sa physionomie; mais 
5) son âme, sa belle âme nous apparaît tout entière dans la 
» Déposition :, je dirai volontiers dans les révélations de 
» sainte de Chantai. On voit palpiter, pour ainsi dire, ce 
» grand cœur où l'amour seul trouvait de la place. L'inté- 
« rieur de saint François de Sales y est mis à découvert, et 
" l'on s'écrie avec un saint Père: Cœlitm anima justi. Oh! 
1' oui, j'ai cru apercevoir un paradis, en abrégé , dans l'âme 
» de mon saint Apôtre : là on voit Dieu régner en maître 
5) sur un cœur qui s'est entièrement voué à lui; il en anime 
■» tous les mouvements, il en divinise toutes les affections; 
» c'est le Saint, le Saint tout entier que l'on retrouve dans la 
" Déposition; et quel Saint, grand Dieu! Je ne saurais jamais 
» rendre l'impression que m'a faite cette lecture ravissante. 
« Le cœur vous brûle en parcourant ces lignes divinement 
» enchantées : on se trouve quelquefois les yeux pleins de 
» douces larmes, et le brasier d'amour que l'on contemple, 
r> semblable au soleil, éclaire, échauffe et fortifie l'âme qui 
» se trouve en face de cette belle âme. Quelque intéressante 












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X PRÉFACE. 

» que sera donc la vie que vous préparez , elle serait impar- 
» faite sans la Déposition. Mille fois je le répéterai, et ce 
" sera toujours la vérité, c'est là qu'est la véritable vie 
" de notre Saint. Soyez donc béni, mon cher abbé, pour 
" avoir enrichi son histoire d'une aussi précieuse et aussi 
» angélique production. » 

La Déposition de sainte Jeanne-Françoise de Chantai fut 
insérée dans le premier volume du procès de 1627. Lorsque 
la cause futreprise, en 1658, plus de trente ans après, cette 
pièce fut reproduite, acceptée par les nouveaux commis- 
saires comme parfaitement authentique, et insérée au 
sixième volume de ce second procès. Enfin, en 1721, alors 
qu'on travaillait à la cause de la Mère de Chantai elle-même, 
François Duparc, protonotaire apostolique, fut chargé de 
tirer copie de la Déposition faite par la vénérable Fondatrice 
de la Visitation, près d'un siècle auparavant, ce qu'il exé- 
cuta en se servant de l'extrait de 1658. Cette copie de Fran- 
çois Duparc dûment collationnée, parafée à toutes les 
pages par ce notaire, et, par conséquent, d'une incontestable 
authenticité , se conserve précieusement dans les archives 
du premier monastère de la Visitation d'Annecy. C'est cette 
copie qui sera reproduite textuellement ici. 

3° Différents Opuscules. — Les Religieuses de la Visita- 
tion d'Annecy ont réuni sous ce titre : Un Petit Traité sur 
VOraison, des Questions et des Réponses sur l'oraison de quié- 
tude, des Paroles et Conseils de direction propres à éclairer 
les âmes dans les épreuves de la vie spirituelle, enfin des 
Avis pour le gouvernement d'une communauté. 

Pour sainte Jeanne-Françoise de Chantai, comme pour 



PRÉFACE. XI 

tous les saints, l'Oraison fut une échelle mystérieuse dont 
elle se servit pour s'élever jusqu'à Dieu, pour converser 
avec Lui et reposer doucement sur son cœur. Qui ne sait 
que la vie de cette âme héroïque, à partir de son entrée en 
religion, s'écoula dans une oraison continuelle? Fille aînée 
de saint François de Sales, elle fut formée à ce saint exercice , 
éclairée dans ses voies et dirigée dans sa pratique par le Bien- 
heureux lui-même. Bientôt la grâce lui donnant des ailes , 
son âme prit un essor plus hardi et s'éleva sur les hauteurs 
de la contemplation la plus sublime. La Mère de Chantai 
devint maîtresse à son tour : elle pouvait parler savamment 
à ses Religieuses de la nature et des précieux avantages de 
l'oraison, de ses secrets les plus élevés comme les plus in- 
times; indiquer les voies à suivre, signaler les obstacles à 
vaincre, les illusions à éviter; elle excellait à traiter des 
matières qu'elle avait apprises de son angélique Directeur , 
et plus encore de son expérience personnelle. Ce petit traité 
ne sera pas moins goûté des âmes encore novices que de 
celles qui sont plus avancées dans les voies de l'oraison. 
Les unes et les autres y trouveront de sages conseils, de 
lumineux enseignements, qui guideront leurs premiers pas 
ou leur marche ascensionnelle vers les plus hauts sommets 
de la contemplation. 

Les Paroles et Conseils de direction peuvent servir de guide , 
procurer consolations et lumières aux âmes qui expéri- 
mentent la vérité de ces deux pensées d'un maître consommé 
dans les voies de l'Esprit-Saint : « La vie prend sa source 
aux fontaines de la tribulation. Dieu a caché le trésor de ses 
grâces dans l'abîme des souffrances. « 



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PREFACE. 

Les Conseils à quelques supérieures de la Visitation pour 
le gouvernement de leur communauté, à l'adresse d'une 
classe spéciale de lecteurs et de lectrices , renferment d'u- 
tiles leçons, fruits d'une expérience consommée. Sainte de 
Chantai, en effet, possédait à un très-haut degré l'art des 
arts, celui de gouverner les esprits et les volontés. Or, cette 
merveilleuse puissance qu'elle exerçait sur ses filles spiri- 
tuelles, la Sainte nous en révèle ici le secret : prudence, 
sagesse, discrétion, bonté en certains cas, fermeté en 
d'autres, charité toujours, recours perpétuel à Dieu parla 
prière, tels sont les moyens qu'elle employait, les ressorts 
qu'elle faisait mouvoir. Et cet immense ascendant, qu'elle 
devait moins à l'autorité de sa position qu'au spectacle de 
ses éminentes vertus, elle s'en servait uniquement pour 
unir le cœur de ses Religieuses au cœur de leur divin Époux 
par les chaînes de l'amour. Ainsi ces conseils joignent à 
des leçons théoriques sur le gouvernement des applications 
pratiques du plus grand intérêt. 

4» Quelques fragments récemment découverts du Recueil déjà 
donné en partie dans le précédent volume, sous ce titre : 
Paroles, instructions et avis de saint François de Sales a 
SAINTE Jeanne-Françoise de Chantal. (Voir la préface du pre- 
mier volume des OEuvres diverses, et la page 29 de ce même 
volume. ) 

5° Sentences de la Sainte pour tous les jours de l'année. — 
L'élévation de notre âme à Dieu ne requiert nullement 
les longues formules, les considérations savantes et compli- 
quées; une bonne pensée y suffit, un bon sentiment qui 
nous saisit, nous détache de la terre et de nous-même. Les 



PRÉFACE. XIII 

saints et les saintes avaient à leur usage , chacun suivant son 
attrait propre et son caractère personnel , un choix de sen- 
tences préférées, de réflexions particulières. Une seule pen- 
sée qu'ils goûtaient, qu'ils savouraient à l'aise, dont ils 
exprimaient le suc spirituel, servait souvent à alimenter 
leur âme une journée tout entière; ainsi faisait sainte Jeanne- 
Françoise de Chantai. 

On saura gré, sans doute, aux filles contemporaines de 
cette héroïque Sainte d'avoir choisi dans ses paroles ou ses 
écrits les pensées les plus propres à conserver son esprit, 
à faire revivre les vertus dont elle a donné de si beaux 
exemples. 

6° Quelques poixts de la vie religieuse expliqués par saint 
François de Sales et recueillis par sainte de Chantal. — ■ Ce 
sujet nous ramène auprès du Bienheureux Fondateur de la 
Visitation. Nous apprendrons de sa bouche à bien réciter 
l'Office divin, à recevoir avec fruit les sacrements, à faire 
utilement la direction de conscience, à nous élever à Dieu par 
l'oraison et à descendre vers le prochain par charité, etc. 
Les supérieurs se convaincront de plus en plus de cette vé- 
rité : qu'il ne suffit pas de fonder des monastères, mais 
qu'il faut n'y admettre que des sujets appelés de Dieu , puis 
les former aux vertus solides que réclame leur sainte voca- 
tion. Ces pages, imprégnées de la suave onction qui carac- 
térise les œuvres de saint François de Sales, font briller, 
dans un nouveau jour, son expérience consommée, son 
admirable discernement pour la conduite des âmes. 

En quelques mots substantiels, saint François de Sales a 
résumé tout ce que les maîtres de la vie spirituelle ont écrit 



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XIV PREFACE. 

sur la nécessité d'affermir les âmes dans la pratique des 

vertus évangéliques, avant de les lancer dans les voies de la 

perfection. 

Béni soit le zèle de la glorieuse Fondatrice de la Visi- 
tation qui nous a conservé des trésors de doctrine si propres 
à former encore des générations d'âmes fortes, capables de 
tnarcher sur les traces des Saints! 

A. G 



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MÉDITATIONS 



LES SOLITUDES [RETRAITES] ANNUELLES 



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VIVE t JESUS. 



MÉDITATIONS 



LES SOLITUDES [RETRAITES] ANNUELLES 

TIRÉES DE PLLSItXT.S PKTITS MKMOIllKS TR(JIVÉS KCIUTS 

I)K L\ S^IVTK MAIN 

DE NOTRE BIEXHKlRiaX PÈHE FRANÇOIS DE SALES 

Dressées pour les Siriirs de ce premier motiastcre de lit Vhitation <l'Au>ierif 

PAR SAINTE JEANNE-FRANÇOISE PRÉMVOT 

DE CHANTAL' 









Avis de notre très-digne Mère à nos très -chères Sœurs de la 
Visitation, sur le sujet des méditations de la solitude. 



Mes très-chères Soeurs, 

Nous vous envoyons cordialement cet écrit, parce qu'il est 
tiré des œuvres de notre Bienheureux Père, mais surtout de 
plusieurs petits mémoires que nous avons trouvés écrits de sa 
chère et sainte main : ce sont ses conceptions et paroles, vous 
y reconnaîtrez facilement son esprit. L'on a lâché de réduire et 
ranger le tout en Méditations, qui pourront servir pour le temps 
des solitudes [retraites] qui se font devant le renouvellement, 

' Reproduclion tidèle de l'édilion de Itii". 

III 1 



2 AVIS AUX SOEURS. 

parce que plusieurs de nos Sœurs les supérieures m'avaient priée, 
il y a longtemps, de leur en dresser. Je pense qu'après celle de 
la première et seconde partie de Philotée , vous ne trouverez 
rien de plus solide et de plus utile pour vous; si vous les lisez 
el considérez mûrement, elles rempliront vos entendements de 
beaucoup de clarté et connaissance nécessaire, et vos cœurs de 
saintes affections. Les Méditations du Silence, de la Modestie, 
et de quelques autres vertus religieuses y manquent, parce que 
l'on n'en a pas trouvé les sujets dans les petits mémoires de 
notre Bienheureux Père. Vous les pourrez prendre dans les 
Exercices du Révérend Père Dom Sens , desquels Notre Bien- 
heureux Père faisait grande estime, ou autres lieux. 

Croyez, mes très-chères Sœurs, que c'est de très-bon cœur 
que nous vous communiquons tout ce que nous avons de notre 
saint Fondateur, comme très-désireuse que nous vivions et 
nourrissions nos âmes de sa sainte et suave doctrine ; Dieu nous 
en fasse la grâce! Priez sa bonté pour votre indigne Sœur et 
servante en iVotre-Seigncur. 

Sœur Jeanne-Françoise Frémyot. 



Dieu soit béni! 



VIVE t JESL'S 



PREFACE 



II 
: 1 



C'est une chose qui a élé observée de lout temps enhe les 
enfants de Dieu , qui connaissent la fragilité et imbécillité [fai- 
blesse] de notre nature , de se renouveler en leurs bons propos 
et saintes résolutions. Les Israélites, peuple de Dieu, faisaient' 
leurs renouvellements à chaque nouvelle lune; et pour y invi- 
ter un chacun, ils sonnaient la trompette, et faisaient fête so- 
lennelle pour réveiller l'esprit et l'élever aux choses éter- 
nelles. 

La très-sainte Eglise présente de temps en temps de grandes 
solennités à ses enfants, alin qu'ils se renouvellent au désir et 
propos de mieux faire : les anciens Religieux prenaient, pour 
cet effet, le jour de leur Profession et entrée en Religion. Mais 
d'autant que les fdies de la Visitation ne doivent pas s'attacher 
à des particularités, l'on a fort à propos choisi le jour de la 
Présentation, auquel, toutes ensemble, elles viennent olfrir 
leurs vœux de Rénovation avec la très-sainte Vierge, qui s'offre 
elle-même à Dieu en ce jour. Et, en ceci, nous vérifions ce 
qu'avait dit le prophète David, " que plusieurs Vierges seraient 
amenées à Dieu, à la suite de la très-sainte Vierge, pour être 
offertes à sa divine Majesté : « et afin que cela se fasse avec plus 
d'humilité, il est bien raisonnable que l'on s'y prépare par la 
solitude et retraite de plusieurs jours; car qu'est-ce, je vous 
prie, que nous allons faire dans nos solitudes, sinon renouer nos 
vœux, renouveler notre àme et raffermir nos résolutions? 

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4 PREFACE, 

Comme un homme qui joue excellemment du lulh a accou- 
tumé de tàter toutes les cordes de temps en temps, pour voir 
si elles n'ont pas besoin d'être tendues ou relâchées, pour 
les rendre bien accordantes, selon le ton qu'il leur veut donner; 
de même aussi, tous les ans, dans nos solitudes, nous devons 
tàter et considérer toutes les affections de notre âme , afin de 
voir si elles sont bien accordantes, pour entonner le cantique 
de la gloire de Dieu et de notre propre perfection : et, à cet 
effet, l'on fait les confessions annuelles, par lesquelles on re- 
connaît toutes les cordes discordantes, les affections qui ne sont 
pas encore bien mortifiées, les résolutions qui n'ont pas été 
fidèlement pratiquées; et ayant ainsi resserré les chevilles de 
•notre luth spirituel, nous recommençons de nouveau à chanter 
le cantique de l'amour divin , qui consiste en la vraie obser- 
vance, et suivant notre glorieuse Maîtresse, nous venons, sous 
sa protection, nous offrir sur l'autel de la divine Bonté, pour 
être consumées sans aucune réserve par le feu de son ardente 
charité. 

A ces saintes paroles de notre Bienheureux Fondateur l'on a 
trouvé bon d'ajouter un avis de quelque digne serviteur de 
Dieu, lequel, parlant du profit que l'on doit rapporter de la so- 
litude, dit que ceux qui aimaient à beaucoup parler, sortent, 
d'ordinaire de leur retraite, amateurs du silence et de la soli- 
tude; ceux qui étaient lâches et indévots aux exercices de la 
Religion, en reviennent fervents, diligents et prompts à leur, 
devoir; ceux qui étaient amis de leur commodité, sont désor- 
mais ennemis de la nature corrompue et grands amateurs de la 
mortification , sans laquelle la vie spirituelle ne peut subsister. 
Si vous avez fait une bonne solitude, vous y devez avoir appris 
à bien converser avec Dieu, en révérence, humilité, union, 
amour et présence continuelle; à bien converser avec vous- 
même, en pureté de cœur, en solitude, en paix, en vrai amour 
de votre bien spirituel et haine de vous-même; à bien converser 



PRÉFACE. 5 

avec les Sœurs, on chnrilé, support et édification; et envers les 
étrangers, quand il sera requis, en toute modestie et dévotion, 
leur montrant que vous ne respirez que Dieu ; bref, à bien con- 
verser avec votre Ange Gardien et les Saints, les visitant et 
vous en ressouvenant souvent. Dieu nous en fasse la grâce! 
Amen. 

Eli ce prciiiicr Monastcfc de la VisiUition , Sainte-Marie d'Annecy, 
ce 15 août 1037. Commencé sous la protection de la tiioniphante Mère de 
Dieu. 

DIEIJ SOIT BÉM. 



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„itéé,^m^à^tmite^ÊàiÊuh^im 



VIVE f JÉSUS 

MÉDITATIONS 



TIREES DES 



ECRITS DE MOTRE BIENHEUREUX PÈRE 

PnOPBES rOlR LES SOLITUDES 



PREMIÈRE MÉDITATION 



DE LA CREATIOX. 



riiEiiiER l'ni.VT. 



^ D'où sommes-nous? Le pays duquel nous sommes sorlis , 
c'est le rien. Où étais-lu, ma chère àmo, il y a tant d'années? 
Tu étais rien! rien! sans subsistance ni èlre quelconque! 
rien! vous êtes ma patrie, en laquelle j'ai demeuré inconnue, 
vile et abjecte éternellement. « J'ai dit à la pourriture, disait 
'^ Job , vous êtes mon père; „ mais moi j'ai dit au rien : Vous 
êtes mon pays, je suis tirée de votre abîme ténébreux et, de 
votre épouvantable caverne. 



DEUXIEME POINT. 



Qui nous a tirés du rien? qui nous a donné l'être? qui est 
notre père? Comme les arbres en hiver retiennent les fleurs 
et les fruits resserrés dans eux-mêmes, jusqu'à ce qu'en leur 
saison ils les poussent dehors et les font paraître : ainsi Dieu a 
eu une volonté éternelle de te produire, ô mon âme ! et t'a tenue 
en sa conception toute prête à t'éclore quand le temps en serait 
venu! Eh! n'es-tu pas heureuse d'être fille d'un si bon père? 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 7 

TRIliSlKMK l'OlVT. 

Lorsque je n'éLiis rien , et abîmée dans le néant, la volonté 
de Dieu couvait, en son décret, mon être, pour me le donner 
en temps et lieu, comme elle a fait. Du rien procède noire vieil 
homme brutal qui est en nous, et lequel tend toujours à son 
origine, au rien, au péché et au mal. De Dieu procède notre 
nouvel Adam, l'homme spirituel qui est en nous, et lequel tend 
toujours à son origine, au bien, à la vertu, et à la jouissance 
de Dieu. 

Première affection. — De moi-même donc que suis-je, sinon 
un vrai rien et enfant du néant? Chétif ef misérable, de quoi 
me glorifié-je, de quoi me tenir pour quelque chose? rien ! je 
me ressouviendrai toujours de vous, et ne m'exalterai jamais,, 
mais ferai défaillir mon âme, lui ramenant devant les yeux son 
obscure et chétive origine. Hélas! elle n'est pas bonnement de- 
hors, et elle fait la grande et magnifique. 

Deuxième affection. — Dieu! quel devoir ai-je à votre vo- 
lonté qui m'a si longuement et éternellement projetée dans les 
lianes de sa Providence! sainte volonté! je suis votre, failes^ 
de moi, en moi, et par moi, tout ce qu'il vous plaira, car je 
suis voire ouvrage. Quelle oulrecuidance d'avoir été rebelle a 
la volonté cpii m'a produite et seule me conserve! 

Troisième affection. — Ah! le cœur humain, (pioiqu'il soit 
élevé parmi les choses basses de la nature, néanmoins, au pre- 
mier regard qu'il jette en Dieu, sa naturelle inclination le |)orle 
à reconnaître son centre. Sus donc, mon pauvre cœur, sortez 
comme une élincelle d'entre les cendres de votre vileté, pour 
rendre l'amour et l'obéissance due h votre premier principe. 



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« OKOVRES DE SAlN'TE CHANTAL. 

DEUXIÈME MÉDITATION 

DE LA FIX' POUR LAQUELLE XOUS SOMMES CRÉÉS. 

niKUiKR piiixr. 

Considérez, que Dieu nous a faits à son image et semblance, 
et il nous a créés tels, afin que nous l'aimions. Il est si vrai que 
notre cœur est créé pour aimer son Dieu, qu'aussitôt qu'il 
pense un peu attentivement à la Divinité, il sent une certaine 
douce émotion qui témoigne que Dieu est le Dieu de notre 
cœur. 

DEUXIÈME POINT. 

Considérez, que si Dieu n'eût pas créé l'homme, il eût été 
véritablement tout bon, mais il n'eût pas été actuellement misé- 
ricordieux, d'autant que la miséricorde ne s'exerce qu'envers 
les misérables. Oh! la douce consolation! le soleil est créé 
pour éclairer, le feu pour brûler, et ainsi des autres créatures; 
mais vous, ô mon âme! pauvre et chétive, c'est afin que voul 
soyez le théâtre de la divine miséricorde. 

TROISIÈME POINT. 

Considérez encore que vous êtes créée pour vous acheminer 
continuellement à Dieu; les fleuves coulent incessamment et, 
comme dit le Sage, retournent au lieu duquel ils sont issus : 
« Dieu! dit saint Augustin, vous avez créé mon cœur pour 
^. vous, et jamais il ne sera en repos qu'il ne soit en vous; oui, 
" Seigneur, car vous êtes le Dieu de mon cœur, mon lot et 
« mon partage éternellement. « 

Première affection. - Rendez grâce, ô mon âme ! à ce divin 
Maître et auteur de la nature, qui vous donne journellement au- 
tant de secours qu'il vous est nécessaire, pour vous acheminer 



MÉDITATIOXS POUR LA SOLITUDE. 9 

à la fin pour laquelle il vous a créée, qui est pour l'aimer. 
Écriez-vous donc : Ali! je ne suis pas faite pour ce inonde, il y 
a un Ouvrier souverain qui m'a faite pour lui, il faut donc que 
je tende et me rende vers lui, pourm'unir et joindre ;i, sa bonté 
à laquelle j'appartiens. 

Deuxième affection. — Oh! la douce et désirable rencontre 
que l'affluence de mon Dieu, et mon indigence! Ah ! que je suis 
heureuse d'être mise au monde pour une fin si excellente, que 
pour mieux faire voir l'excès d'une bonté si souverainement 
charitable ! 

Troisième affection. — Oh! vous tous qui êtes sur la terre, 
vous êtes pèlerins et créés pour dire avec saint Augustin : " 
)) désirer, ô aimer, ô marcher, o parvenir à. Dieu! " Sus, tirons 
à notre Cité permanente, et au lieu de notre repos. Nos cœurs 
doivent être comme les enfants de Jonadab qui n'osaient se bâtir 
des maisons en cette terre. âme religieuse! secouez toute 
celte poudre terrestre de vos pieds, car la terre sur laquelle 
vous cheminez est sainte, et le lieu où vous voulez arriver est 
tout sanctifié. 



TROI SIEME MEDITATIOX 

DES BÉSJÉFICES. 



PREHIKR POINT. 



Considérez, que Dieu nous a faits comme la perfection et 
abrégé de l'univers; il a rendu notre âme un magasin de ses 
richesses, ce qui fit dire à David : « Les merveilles de la science 
■•■> de Dieu se voient en moi. » 



10 



OKUVRES DE SAIIVTE CHANTAL. 



DKIXIKHK POIXT. 



Considérez, que Dieu vous a été si libéral, qu'il a fait tout ce 
monde pour vous. Vois, mon àme, le Ciel, la terre, et tout ce 
qui est créé; fout a été fait pour toi, partie pour ta nécessité, 
partie pour ta consolation et récréation. Mais comme en faut-il 
user? comme Noire-Seigneur et les Saints ont fait : sobrement, 
saintement et dévotement. Comme en ai-je usé? superfluement 
mondainement et profanement ; j'ai tout rapporté à moi-même, 
et me suis arrêtée au seul plaisir qui m'en revenait, étant 
comme ce mauvais négociateur auquel tout fut commis, et qui 
mésusa de tout. 



TROISIKJIE POIMT. 

Voyez, mon àme, la multitude des bénéfices que Dieu vous a 
départis : vous n'avez pas été étouffée au ventre de votre mère; 
vous avez été baptisée, nourrie en l'Église, retirée de la troupe 
mondaine, instruite en la voie de l'Esprit, inspirée de mille 
inspirations, éclairée de mille clartés, poussée à mille bonnes 
résolutions : quelle grâce en deviez-vous rendre! Mais, ô Dieu! 
combien peu fidèlement tout cela a-t-il été ménagé! Hélas! 
comme un enfant prodigue, vous avec mésusé des biens et de 
la bonté de votre Père; toutefois, recourez à votre Père; car 
étant bon il vous recevra. 

Première affection. — Seigne.ur! que votre libérale main 
a enrichi cette belle àme de grands dons! Ah! n'est-elle pas 
heureuse d'avoir la foi au Sauveur, l'espérance par icelui, l'af- 
fection avec le désir d'obéissance à ses divins vouloirs? sou- 
verain Donateur! pour comble de vos bénéfices, faites encore 
celui-ci à mon àme, que jamais je n'abuse de vos divins pré- 
sents; assurez ma foi, affermissez mon espérance, accroissez 
mon désir, échauffez mes affections, en sorte que je me rende 






MÉDITATIOXS POCK LA SOLITUDK. Il 

digne du bénéfice suréminent de la réception de votre très-saint 
Corps. 

Deuxième a If'ecl ion. — Hélas! comme me suis-je rendue in- 
grate envers un si bénin et libéral Seigneur, vu que je sais que 
non-seulement il a fait pour moi tout ce que je vois, que je 
goûte et que je sens; mais que sa libéralité passant plus avant, 
œil n'a vu, ni oreille ouï les grands biens qu'il me réserve, si 
je suis une loyale servante. Ah! mon Hoi,je rerois à tous mo- 
ments les effets de votre libéralité, et à peine vous dis-je un 
grand merci; et, néanmoins, comme il ne se passe point de 
moment que je ne jouisse de vos bienfaits, il ne s'en devrait 
point écouler que je ne vous envoyasse mes actions de grâces : 
mon âme, comme ferons-nous cette pratique? sinon de si bien 
et religieusement user de ce monde, comme n'en usant point, 
que toute notre vie soit une action de grâces; et, pour cela, il 
faut nous attacher au Donateur et non à ses présents. 

Troisième affection. — Hélas! mon Donateur, si David di- 
sait : " Que rendrai-je au Seigneur pour les biens qu'il m'a 
y> faits? n ah! que l'homme chrétien, ah! que l'âme religieuse 
devrait bien être en plus grande peine pour trouver de quoi vous 
faire des reconnaissances! Dieu de toute bonté, c'est peu de 
chose si je vous fais un holocauste de moi-même; toutefois, s il 
vous plaît de me demander mon cœur, tenez. Seigneur, je vous 
le donne, et que jamais il ne retourne en ma possession. 



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12 



œUVRES DE SAIMÏE CHANTAL. 



QUATRIÈME MÉDITATION 



DES PKCHES. 



niK.MlKR POINT. 

Nous n'appréhendons pas le poché , parce que nous ne con- 
sidérons pas assez son malheur; car le péché est appelé une 
aversion ou délour de Dieu, et une conversion à la créature; 
et, c'est en cet éloignement de Dieu que consiste le mal prin- 
cipal du péché. Hélas! voyez combien de fois vous vous êtes 
éloignée de ce bon Dieu. Eh! mon âme, devez-vous dire, est-il 
possible que vous preniez plaisir à vous divertir [détourner] de 
la source de tout bien, pour aller dans les abîmes du péché? 

DEUXIÈME POI\r. 

Considérez, qu'il y a plusieurs malheureux escaliers par où 
l'âme descend à la perdition : l'ingratitude, l'attention aux choses 
humaines, qui ôte celle des choses divine*, l'habitude aux pen- 
sées frivoles et superflues, une certaine maudite accoutumance 
de parler mal du prochain, d'où, en parlant du mal d'autrui, 
on perd la houle du sien propre, et de là on descend à s'oublier 
de recourir à Dieu par prières, et enfin, l'on se précipite en un 
tel malheur, que l'on boit sans remords l'iniquité comme l'eau. 
âme destinée aux félicités éternelles! je vous fais voir cette 
infortunée descente, afin que vous retiriez vos pieds de ces 
mauvais pas. 

TROISIK.UE POINT. 

Considérez, que ceux-là se perdent avec Caïn, qui ne se veu- 
lent pas bien confesser, ou qui le font par habitude, sans un vrai 
remords de leurs péchés, et un ferme propos de s'amender : 
ceux-là au contraire se sauvent avec le bon Larron, et avec Job, 
qui assurait ne point garder son péché en son sein, mais qui 



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MÉDITATIONS TOUR LA SOLITUDE. 13 

s'accusait de ses fautes. Hélas! nous péchons au corps, et en 
l'càmc par d'innombrables façons d'omission, do commission et 
d'inadvertance, et ceux-là se déçoivent eux-mêmes qui, pour se 
voir en religion et hors des occasions des griefs péchés, qui 
sont plus visibles, estiment leurs fautes petites, et négligent 
d'en avoir la douleur; car, pour petits que soient les péchés, 
c'est une grande ingratitude envers Dieu, et lui seul sait la gra- 
vité de nos péchés, et non pas nous. 

Première affection. — Sus, mon àme, approchons-nous de 
Dieu, il reçoit les pécheurs; ne quittons plus noire Jésus, le 
voilà qui nous appelle : ii Retournez, retournez, dit-il, enjanln 
,. errants qui délaissez votre Père, v Ah ! Seigneur, voici que je 
viens à vous, parce que vous m'avez appelé; recevez-moi, selon 
votre parole, et je vivrai. Non, jamais, Seigneur, moyennant 
votre grâce, non, jamais je ne veux m'éloigner de vous. Hélas! 
je ne l'ai que trop fait, c'est de quoi je me repens de tout mou 
cœur. 

Deuxième affection. — Dieu! plein de clémence, plus 
grande est votre miséricorde que mon iniquité; si vous me 
vouliez reprendre selon votre justice, que serait-ce de moi"? car 
je vois qu'il n'y a pas un de ces mauvais escaliers sur lequel je 
n'aie posé mon pied : et, partant, ô mon Père! j'ai péché contre 
le ciel, et devant vous, et ne suis pas digne d'être nommée 
votre fille, et néanmoins, j'aspire encore à ce bonheur. 

Troisième affection. — Ah! Seigneur, désormais, avec votre 
grâce, j'accuserai mes péchés avec grande douleur, n'estimant 
jamais faute petite, puisque c'est un si grand Dieu à qui mes 
péchés s'attaquent. Ah! Seigneur, vous attendez et différez la 
correction du |)écheur, mais vous ne vous tairez pas toujours 
s'il ne s'amende : il faut donc, mon chélif cœur, vous fondre 
par une sainte contrition et pénitence, pour la seule considéra- 
tion de l'infinie bonté de Dieu, que vous avez offensé, et vous 



hï- 



S' 









Mtfl §■ 



U OEUVRES DE SAIMTE CHANTAL. 

remplir d'une vive résolution de mourir plutôt que de pécher 
volontairement. Seigneur! qui voyez l'imbécillité [faiblesse] 
de mon cœur, fortifiez-le de votre secours, afin que cette 
mienne résolution soit efficace. 



CINQUIÈME MÉDITATION 



DE LA MORT. 



PREMIER POINT. 



Considérez, que c'est un grand reproche, ô mortels! de mou 
rir sans y avoir pensé : la mort qui domine sur cette vie péris- 
sable ne tient point de train ordinaire, elle prend tantôt ici 
tantôt là, sans choi.\ ni méthode, les bons emmy les mauvais, 
les jeunes parmi les vieux. Oh! que bienheureux sont ceux qui 
vivent en continuelle défiance de mourir, et se trouveront tou- 
jours prêts à mourir, en sorte qu'ils puissent revivre éternelle - 
men' en la vie où il n'y a point de mort. 

DKL'XIÈME POI.VT. 

. Considérez, que Dieu nous ayant mises en la maison de ce 
monde, au jour qu'il sait, et que nous ignorons, il nous appel- 
lera devant lui avec cette semonce : a Viens rendre compte de ta 
" dépense, de tes vœux, de tes règles et observances; bref, de 
» tous les biens sur lesquels je (avais constituée, v Hélas! de 
quelle issue ce compte sera-t-il suivi? Je ne sais, car toutes 
choses sont réservées incertaines pour le temps à venir. 

TROISIÈME POINT. 

Considérez, que le juste ne meurt point à l'impourvu ; car c'est 
bien avoir pourvu à sa mort que d'avoir persévéré en la justice 



MÉDITATIOXS POUR LA SOLITLDE. 15 

chrétienne, et en l'obéissance religieuse jusques à la fin ; aussi 
l'Église ne fait pas simplement requéi-ir de ne mourir pas de 
mort soudaine, mais de mort imprévue. 

Première q(feclio>i. — Quand l'état religieux n'apporterait 
antre bien que celui d'une perpétuelle préparation à la mort, 
il le faudrait avoir en grand respect. Ah! mon âme, la mort nous 
apprend tous les jours que tout ce que ce monde fait voir de 
grand, n'est qu'illusion et mensonge, et que la vie de l'homme 
s'enfuit comme une bouffée de vent qui passe. Sus donc, jotons- 
nousaux pieds du Roi immortel, duquel la mort est plus aimable 
que la vie de tous les rois de la terre : ah! doux Jksus! donnez- 
moi ce bon souvenir de la mort qui lue le péclié, qui m'humilie 
pensant à ma poudre, et qui me fasse mépriser tout ce qui est 
périssable. 

Deuxième affeclion. — -0 mon Bienheureux Père! ah! que 
vous ne mourûtes pas de mort imprévue, vous qui étiez si sou- 
vent profondément attentif, et aux écoules pour entendre sonner 
la retraite, et qui disiez : ^i. Je pense à me metlre en équipage 
" pour le grand voi/age éternel. ■>■> Ah ! que je devrais être atten- 
tive à cette pratique que vous nous avez ordonnée, de soupirer 
les heures inutilement passées, puisque de toutes il faudra 
rendre compte au jour du trépas : prenez garde, ô ma chère 
àme! comme vous observez tout ce qui dépend de votre Institut; 
car je vous avertis qu'il faudra rendre compte de tout à votre 
grand Juge : ô Jésus! souvenez-vous que vous êtes ensemble et 
mon juge, et mon père, cl mon sauveur, et mon examinateur. 

Troisième a()'eclion. — Hélas! quand je pense comme j'ai 
employé le temps de Dieu , je suis bien en peine qu'il ne rue 
veuille pas donner son éternité, |)uisqu'// ne la donne qu'à 
ceux gui emploient bien leur temps, disait notre saint Fonda- 
teur. Si ce serviteur fidèle dit cela de lui-même, que dois-je 
dire de moi, dépensière inique? mon doux Jésus! humiliée 



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16 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sur ma face devant vous, je vous requiers de n'entrer point en 
compte exact avec votre servante, car qui pourrait soutenir 
votre ire? mais plutôt, faites-moi cette grâce, qu'à l'imitation 
de mon Bienheureux Père , je prenne tant de soin de vous bien 
servir, que je vous laisse et abandonne tout le soin de ma mort. 



SIXIEME MÉDITATION 



nu JUGEMENT. 



PliE.UIER POI.VT. 



Considérez, mon âme, que vous êtes bien insensible, si vous 
ne tremblez point au souvenir de ce jour final , où le feu con- 
sumant viendra devant la présence du Juge; les foudres et les 
tempêtes bruiront autour de lui, les eaux s'élèveront et jette- 
ront des flammes, les monstres marins et toutes les bêtes de la 
terre hurleront lamentablement et effroyablement; et, quand le 
Juge viendra, il ébranlera les cieux, les étoiles tomberont à ses 
pieds, la lune sera faite comme de sang, le soleil très-obscur, 
noir et sans lumière. Dieu! quelle convulsion en la nature! 
mais c'est Dieu qui l'a fait, car l'univers est si noble que per- 
sonne ne le peut détruire que son Créateur. 



DKUMKUE l'OIXT. 



Considérez, que Jésus étant assis au siège de sa Judicature, 
et toutes les nations devant lui, il séparera, comme les bergers, 
les boucs d'avec les brebis, et imprimera es esprits des damnés 
l'appréhension de la perte qu'ils feront, en une façon admirable : 
car la divine Alajesté leur fera voir clairement la beauté de sa 
face, et les trésors de sa bonté. A la vue de cet abîme infini de 
dehces, la volonté, par un effort extrême, se voudra lancer sur 



MKDIÏATIOXS POUR LA SOLITUDE. 17 

icelui, pour s'unir à Lui et jouir de son amour; mais ce sera 
pour néant, car dès que la divine beauté aura pénétré l'enten- 
dement de ces infortunés, la divine justice ôtera tellement la 
force à la volonté, qu'elle ne pourra nullement aimer cet objet 
si aimable, et ils entendront cet épouvantable arrêt : a Relirez- 
» vous de moi, maudits de mon Père; allez au Jeu élcrnel. » 



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TROISIKMF l'OIXT. 



Et le Juge se tournant vers ses chères brebis : « Venez 
» dird-t-il , bénis de mon Père , posséder le royaume qui vous est 
" préparé. » Alors la force du commandement d'aimer cessera 
pour faire place à la force du contentement, et alors nous ver- 
rons que le commandement d'amour que le roi Jésus a donné 
aux citoyens de la Jérusalem militante, n'a été que pour leur 
faire mériter la bourgeoisie de la Jérusalem triomphante. 

Première affection. — Juge souverain ! quand vous ferez 
éclore toute la nature humaine en éternité, vous briserez la co- 
que de ce monde visible; j'adore votre puissance, mais j'invo- 
que votre miséricorde; car, en ce jour de votre ire, si les co- 
lonnes du Ciel sont ébranlées d'étonnement , que sera-ce dans 
mon cœur, qui comme un petit fétu s'agite à tous vents ? Hélas ! 
bon Dieu! vous rendrez à chacun selon ses œuvres; il ne me 
faut donc mettre en souci que de bien faire, car ce sera le jour 
de vos rémunérations générales. Oui, même la terre, ù mon 
Dieu! qui a porté vos élus, sera changée, quant à la figure, et 
faite plus claire qu'un miroir; le soleil aura sept fois plus de 
clarté qu'il n'en a maintenant, et la lune sera claire comme le 
soleil; ah! qu'il fera bon voir le roi Jésus au jour de sa ma- 
jesté ! 

Deuxième affection. — Que dis-je? en ce jour, hélas! que 
servira-t-il aux méchants de le voir s'ils ne le peuvent pas 
aimer? Ah! Seigneur, délivrez-moi de cette tristesse éternelle 



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^Éatt^i^tMÉa 



IS ŒUVRES DE SAIME CHANTAL. 

et de ce désespoir immortel de ceux qui se verront dans une 
impossibilité, ains dans une aversion effroyable d'aimer une 
tant aimable bonté. 

Mon âme, c'est à vous maintenant à vous juger, condamner 
et corriger, et à vous adonner aux solides vertus de votre voca- 
tion , car quand bien en ce jour formidable vous diriez : Sei- 
gneur, j'ai ressuscité des morts et fait des miracles en ton nom, 
vous ne lairricz pas d'ouïr cette redoutable parole : a Allez, 
w ouvriers d' iniquité , je ne vous reconnais point, car vous n'a- 
" vez pas observé vos vœux et vos règles. » 

Troisième ajfcction. — sainte et bénite troupe, bénite im- 
mortellemenl soyez-vous! Ab ! vous êtes bénite, parce que vous 
avez été simple et obéissante comme brebis : faites, ô doux 
Jésus, mon doux Maître! que je vous bénisse tout le long de 
cette vie par bonnes œuvres, afin que vous me bénissiez tout le 
long de votre éternité, et donniez votre dextre à l'ouvrage de 
vos mains. 



SEPTIEME AIEDITATION 

DE 1,'eNFER. 



raiîMiEii l'oi.vT. 



Considérez qu'après le jugement, les esprits réprouvés, avec 
leurs corps complices de leurs forfaits et compagnons de leurs 
peines, entreront pour jamais dans leur épouvantable demeure, 
et habiteront éternellement en ce lieu de ténèbres , où l'bor- 
reur habite, et où il n'y a point d'ordre, ains une effroyable 
confusion. 



DEUMIiMK POINT. 



Ces infortunés demeureront dans leur infernale prison, pleins 



MEDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 19 

d'une rage désespérée de savoir une perfection si soui?craine- 
ment aimable, sans en jamais pouvoir avoir ni la jouissance ni 
l'amour, parce que, tandis qu'ils l'ont pu aimer et servir, ils 
ne l'ont pas voulu, ce qui m'apprend qu'il faut travailler tandis 
que j'ai la lumière. 

•JROISIÈME l'OIXT. 

Considérez, qu'entre tous les maux de ces infortunes, c'est 
qu'ils brûleront d'une soif d'autant plus violente, que le souve- 
nir de la belle source éternelle aiguisera leur ardeur, et ils se- 
ront éternellement comme des chiens enragés, périssant d'une 
faim d'autant plus véhémente, que leur mémoire en affinera 
l'insatiable cruauté, par le souvenir du festin éternel dont ils 
sont privés; et, se maudissant les uns les autres, ils maudiront 
réciproquement leur Créateur, voyant qu'à toujours, et jamais, 
en étei-nilé, ils seront malheureux. 

Première affection. — Dieu ! quand je vois Adam et Eve 
descendre du paradis terrestre (après avoir été comblés de tant 
de grâces] chargés de leurs péchés, si pleins de misères que 
l'on peut dire : Qui sont ceux-ci qui descendent du paradis, si 
abondants de calamités? je suis tout étonnée; mais, ô Sauveur 
du monde! je le suis bien davantage quand je vois une âme 
nourrie au paradis de l'Église, enrichie des trésors d'icelle, ca- 
pable de la félicité éternelle, descendre par sa faute dans le 
malheur éternel. Ah! Dieu, mon Dieu! ce dis-je, elle pouvait 
être votre épouse et la voilà voire ennemie;- elle pouvait jouir 
de l'Eglise triomphante , et la voilà citoyenne de la Habylone 
infernale. péché! ô propre volonté! c'est vous qui conduisez 
cette malheureuse en ce désastre, et c'est donc vous que je dé- 
teste de tout mon pouvoir. 

Deuxième affectioîi. — âmes religieuses! hélas! hàlez-vous 
de servir Dieu, et d'entrer dans le chemin étroit de toutes vos 
observances, car il conduit à la vie. Eh! mon doux Jiisrs dé- 



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20 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tournez mes pas de celle voie large et spacieuse, sensuelle, 
volontaire et libertine qui conduit à la mort éternelle, et où il y 
en a tant qui entrent! gardez-moi encore de suivre cette voie 
double et tortue, qui conduit les hypocrites à perdition. 

Troisième ajfcclion. — âmes religieuses! hélas! vous avez 
tant de moyens de vous perfectionner, vous êtes sur l'échelle 
mystique qui aboutit au ciel. Ah ! que si par votre détraquement, 
vous vous jetez dans l'abîme élerncl, que vous y serez profon- 
dément enchâssées ; c'est au plus profond , dit un saint contem- 
platif. très-sainte Vierge! ne permettez pas que jamais aucune 
des brebis de votre troupe soit jetée parmi les boucs et les 
loups infernaux. 

Ah! Mère de toute douceur, je fuis l'enfer, parce que l'on 
n'y aime point votre Fils ni vous; car les Bienheureux s'estime- 
raient damnés s'ils étaient privés un moment de cet amour. 
Alère du saint amour! faites-moi tellement commencer d'aimer 
que je puisse éternellement aimer votre très-saint Fils. 



HUITIÈAIE MÉDITATION 



I)U PARADIS. 



priîiiieh point. 



Considérez, que Dieu étant plus enclin à la rémunération 
qu'au supplice, donnera une gloire infmic à ses Bienheureux 
qu'il placera en son triomphant Royaume. Oh! que ce lieu est 
délectable; c'est un lieu plein d'ornement, de splendeur et de 
gloire. « Cité de Dieu! sainte Jérusalem, dit saint Augustin, 
î) que mon âme serait heureuse si elle méritait de regarder ta 
" gloire, ta heauté, tes jmries, tes murs, tes rues; tes maisons 



MÉDITATIOXS POUR LA SOLITUDE. 21 

5) so7it de pierres précieuses, les portes de fines perles, tes rues 
" d'or très-pur, rien n'entre en toi qui ne soit très-net ; bref, 
n sainte Jérusalem, tu es très-belle et suave en délices. » 



DKUXIH.ME POI.VT. 



Considérez, qu'il fait bon voir celte Cité, où le grand Roi sied 
en sa Majesté, entouré de tous ses Bienheureux serviteurs; là 
sont les troupes d'anges qui chantent des hymnes, et la compa- 
gnie des citoyens célestes; là se trouvent la vénérable troupe 
des prophètes, le sacré nombre des apôtres, le victorieux exer- 
cite des innombrables martyrs, l'auguste rang des pontifes, le 
le sacré troupeau des confesseurs, les vrais et parfaits religieux, 
les saintes femmes, les humbles veuves, les pures vierges. La 
gloire de chacun n'est pas égale, mais toutefois ils reçoivent 
tous un même et pareil plaisir, car là règne la ])lein6 et parfaite 
charité. 



TnOISIKME pni\T. 



Considérez que, pour une éternité, ces âmes fortunées sont 
jouissantes de ce bonheur que Dieu se donne tout à tons, et le 
Fils Eternel dit bénignement à son Père : « Mon Père, je veux 
" qiie ceux-ci que tu m'as donnés, demeurent éternellement avec 
" moi, et voient la clarté que f ai eue de toi avant la constitu- 
" lion du monde. " Et il s'adresse à ses chers enfants : « Vous 
» avais-jepas dit que qui m'aimerait, serait aimé de mon Père, 
» et que nous nous manifesterions à lui? « Lors celte sainte 
compagnie, abîmée de plaisir dans le sein de la divinité, chante 
l'éternel Alléluia de réjouissance et de louange à son Créa- 
teur. 

Première affection. — Je vous salue de loin, ô ma très-sainte 
Mère Jérusalem, pleine de toute beauté, illuminée du soleil de 
justice, et de laquelle le blanc et immaculé Agneau est la belle 
et resplendissante lumière, sa clarté et tout son bien. Dieu 



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22 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

de la vie! que vos palais sont souhaitables; c'est le lieu où vous 
répandez tous vos délices. Ah! chélif moment de cette vie, je ne 
vous puis aimer, sinon en tant que vous m'aidez à cheminer à 
cette sainte éternité. Ah! que la terre m'est ennuyeuse, et ses 
plaisirs me déplaisent, quand je jette mes yeux vers toi, ô mon 
aimable Sion! 

Deuxième affection. — Bienheureux courtisans de ce grand 
Roi, que vous éprouvez bien maintenant, en la joie de votre 
Seigneur, que qui est fidèle en peu est constitué sur beaucoup! 
Hélas! répondez-moi, par quel chemin êtes-vous parvenus en 
cet heureux séjour? par la patience, par la foi, par l'espérance, 
paria douceur, et tous par la charité et humilité. Je suis çà- 
bas pour monter sur les mêmes échelons des saintes vertus; 
tendez-moi la main de votre secours, crainte que ma faiblesse 
ne me fasse plutôt trébucher en bas , que monter en votre dési- 
rable et belle compagnie. 

Troisième affection. —Courage, mon âme, travaillons et 
combattons; ce beau Royaume ne se donne qu'aux vainqueurs : 
mais, mon Dieu, vous êtes ma béatitude, je vous veux donc 
chercher, vous, Dieu du paradis, et non le paradis de Dieu. 
Ah! quelle grâce de voir à jamais l'Époux en son midi, le Sei- 
gneur face à face, l'aimer et le bénir éternellement! 



NEUVIÈME MÉDITATIOM 

DE LA PAUVRETÉ RELIGIEUSE. 
PltEMIEE l'OlNT. 

Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le Roijaume des 
deux est à eux; malheureux donc sont les riches d'esprit qui 



MÉDITATIOXS POUR LA SOLITUDE. 2:5 

tiennent les choses de la terre dans leur affection; car la misère 
d'enfer est pour eux. 

Vous avez voué la pauvreté, ô que vous êtes lieureuse si vous 
l'observez, et que vous vous devez tenir honorée d'être en une 
si sainte compagnie! Notre-Seigneur, Notre-Dame, saint Jo- 
seph, furent pauvres; aimez donc cette sainte vertu, comme la 
chère amie de Jésus-Christ qui vécut et mourut avec la pau- 
vreté. 

delxikmr: roixT. 

Considérez, que ^wï/w/'f/c veut dire avoir besoin et manquer 
de plusieurs choses; voyez l'exemple du pauvre et divin Jksus : 
« Les renards, dit-il, oui des iannières h forêts , et les oiseaux 
a de rair des nids; mais le Fils de l'Homme n'a point eu oi/ re- 
a poser son etief. " religieuses! qui avez fait vœu d'être pau- 
vres avec Jésijs-Christ, ne rougissez-vous point de honte, voulant 
avoir vos commodités à point nommé; et ne manquer de rien , 
vous qui devriez désirer et vous réjouir, si vous n'aviez pas 
même les choses nécessaires, qui devriez, dis-je, jubiler 
d'aise, si avec votre Epoux vous n'aviez pas où reposer votre 
chef. 

TUmSlÈMK r(II\T. 

Pesez sérieusement l'obligation de votre vœu; vous devez 
vivre non-seulement dans une jiarfaite abnégation des choses 
dont vous userez; mais encore dans nne pauvreté entièrement 
dépouillée de toutes choses, selon vos saintes constitutions, par 
où vous devez remarquer que la religieuse s'abuse elle-même, 
et n'est point pauvre qui veut s'attacher au temps, au lieu , aux 
créatures, à l'estime , aux consolations; car de toutes ces choses 
elle fait sa richesse, et, partant, elle n'est pas dans la nudité de 
cœur et pauvreté d'esprit qu'elle professe. 

Première ajj'cction. — Je vous rends grâce. Seigneur, de 
quoi votre bonté m'a mise en ce lieu où, entre vos Epouses, 



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OEUVRKS DE SAINTE CHANTAL. 
cette parole tien et mien n'est point entendue qu'en ce seul 
sujet, où il fut permis à l'amante de dire ; Mon Bien-aimé est 
tout mien : hh\ Seigneur! donnez-moi un vrai amour pour 
cette bien-aimée pauvreté avec foutes ses incommodités et di- 
settes, défendez-moi de cette ambition qui ne règne que trop , 
de vouloir l'honneur d'être tenue pour pauvre, et avec cela avoir 
les commodités des richesses. 

Deuxième affection. — Véritablement, mon Dieu, je devrais 
grandement m'humdier, vous voyant. Roi de foutes choses, 
n'avoir pas seulement où reposer votre chef, et me voir, moi 
chétif ver de terre, si bien pourvue de foutes mes nécessités, 
et que mon ingratitude passe jusqu'à ce point que je veux avoir 
au monastère, sainte maison des pauvres, les superfluités et 
toutes les commodités dont les mondains usent, que je n'eusse 
pas même eues au monde. Seigneur! qui pour mon amour 
avez embrassé la pauvreté, je me jette à vos pieds pour me re- 
pentir de ce désordre. 

Oui, Seigneur, je veux observer mon vœu avec foute fidé- 
lité; je chérirai et cacherai entre vous et moi les petites disettes 
qui m'arriveronf; j'aimerai les choses viles et grossières, comme 
ce qui vraiment m'appartient; bref, je vous demande cette 
grâce que tous les jours de ma vie je sois comme une pauvre : 
en l'office, au travail, à la vie, au vêtir, en la maladie , en la 
santé et en tout. 

Troisième affection. — Dieu de toute bonté, qui avez autre- 
fois dit : ce Je ne veux point que ceux qui me servent en mon 
« Tenn^le aient dliéritage,car je veux être leur possession. « 
Eh! mon Seigneur! d'où vient que tant d'âmes religieuses ne 
vous possèdent pas, sinon parce qu'elles veulent posséder autre 
chose? Sus donc, mon âme, dépouillons-nous de tout. Arrière 
de moi biens et commodités du corps, arrière vaines consola- 
tions; sortez de mon cœur, affections superflues, car désor- 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUnK. 25 

mais je veux vivre dans une totale nudité [du creur] ; je veux 
rendre mes vœux à mon Dieu, qui est mon lot, mon partage 
et mon éternelle possession, dans laquelle je jouis [d'autant] 
moins, que plus je veux jouir d'autre chose. 



DIXIEME MEDI'l ATI0\ 

DE l'oBÉISSAXCK. 



l'UEMIER I'()I\r. 



Considérez ce que c'est que l'obéissance religieuse que vous 
avez vouée; c'est une entière résignation (dit saint Climacus), 
de toutes les volontés humaines, une mort volontaire, une vie 
sans curiosité, un chemin assure qui ne cherche point d'excuse 
devant Dieu , une navigation certaine, un tombeau de la propre 
volonté, et un réveil de l'humilité. Hélas! voyez combien mal 
vous avez observé une vertu si digne; si vous ne la pratiquez 
comme il faut, vous exposez votre àme à tous les maux con- 
traires aux biens susdits. 



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DEUXIEllE ]'OI\T. 



Pour vous époinçonner davantage à la pratique de cette vertu, 
considérez le doux Jésus en la maison de saint Joseph, retiré à 
l'écart du monde, et étant en tout obéissant : car ce fut là qu'il 
commença la vie monastique; mais, mon Dieu! en quoi obéit- 
il? En des choses basses et viles, à aider à tirer une scie, ou à 
manier un rabot, lui, le Dieu de toute Majesté et de toute 
gloire; et, nous, créatures pleines de toute vileté et de toute 
abjection, à peine embrassons-nous joyeusement une obéis- 
sance, si notre propre gloire et satisfaction n'y est attachée. 



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OEUVRES DE SAIME CHANTAL. 



TROISIlillE l'OINT. 



Repassez par votre esprit celte sainte parole du Sauveur : 
« Je ne suis pas venu en ce monde pour faire ma volonté, mais 
« celle de mon Père , qui m'a envoyé , » et dites : mon Dieu 1 
je ne suis pas venue en ce saint monastère faire ma volonté, mais 
celle de mon Père céleste qui m'y a envoyée par son inspira- 
tion, laquelle je vois en mes règles, en mes observances, et en 
tout ce que mes supérieurs m'ordonnent. Certes, la religieuse 
qui veut avoir de la volonté propre au monastère, n'imite pas 
son Epoux, et pour cela, au jour du Jugement, elle méritera 
d'être jugée avec les mondains et volontaires. Dieu ! quelle 
confusion ! 

Première affection. — Seigneur, je confesse que tout est as- 
suré en l'obéissance, et tout est incertain hors d'icelle; hélas! 
que j'ai fait un grand mal! laissant vivre ma propre volonté, j'ai 
démenti mon vœu et raa profession. Hé! le grand malheur! je 
me suis reprise après m'être donnée à vous : ah! Seigneur, 
je me repens de cette faute, et derechef me jetant entre les 
bras de l'obéissance et de mes supérieurs, je me résous avec 
votre grâce de cheminer à l'aveugle, ne regardant point où l'on 
me fait passer, mais seulement le bienheureux pays où l'on me 
conduit, à savoir en votre sainte éternité. 

Deuxième affection. — Ah ! mon doux et obéissant Seigneur, 
que j'ai été ma! avisée quand j'ai préféré les obéissances des 
choses plus hautes aux plus petites! Non, mon Dieu, ne per- 
mettez pas que ce désordre m'arrive, mais faites-moi voir d'un 
œil dévot les choses plus basses, comme des exercices esquels 
on peut imiter plus facilement votre sainte humanité abaissée 
et humiliée. Que donc jamais il ne m'arrive de murmurer de 
quoi que l'on me commande, ni de trouver à redire des emplois 
qu'on me donnera, mais que d'une sincère affection j'estime 



ï 



MEDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 27 

que ma viande et ma douce noiirrilure est de faire en tout la 
sainte obéissance. 

Troisième affection. — propre jugement, séducteur de ma 
volonté! et vous, ma volonté, il est temps que je vous anéan- 
tisse, autrement vous m'anéantiriez, .'^li ! mon Dieu, non, je ne 
veux point retrancher ma pro|)re volonté |)arce qu'elle me con- 
duit toujours au mal, mais parce qu'elle m'empèclie de vous 
suivre. vous qui avez été obéissant jusqu'à la mort, et la mori 
de la croix, faites que je ne vive, ni que je ne meure que par 
obéissance. Hélas! le Sauveur ne veut pas faire sa volonté toute 
sainte, oserais-je présumer jamais de faire la mienne, qui est 
toute mauvaise? 



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OW/AVA\Y. AIKDIT.^TIOX 

DE I.A CIIASTKTÉ. 



l'ItiaiIKIl I'lH\T. 



Considérez la grâce que Dieu vous à faite de vous avoir 
choisie pour son épouse, puisque ordinairement les tilles chan- 
gent leur condition en celle de leur é|)oux, et deviennent reines 
s'il est roi; regardez avec quelle révérence vous devez estimer 
cette grâce, ti Ils oiH été faits abominables comme les choses 
li qu'ils ont aimées., » dit le Prophète des méchants, et nous 
pouvons dire des bons qu'ils se rendent aimables comme les 
choses qu'ils aiment. 



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DECXIK.MK POIXT. 



Voyez à quel bonheur Dieu vous a appelée; ceux qui demeu- 
rent au siècle courent grande fortune [chance] de présentera 



«^i*r't 



28 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL 

Dieu lin cœur partagé, et partant de voir l'Epoux céleste en 
faire refus, disant : L'on ne peut servir à deux maîtres. Mais 
les âmes qui quittent absolument tout pour se consacrera Dieu, 
sont délivrées de ce danger, et doivent barrer la porte de leur 
cœur de la barre d'une chaste crainte, afin que jamais rien n'y 
entre que ce qui tend à l'amour et au service de leur Epoux. 

TROISIÈME POINT. 

Repassez par votre esprit la perfection intérieure à laquelle 
ce v/œu vous oblige, la tirant des propres paroles de la règle, 
qui ne vous donne plus liberté de vivre, respirer, ni aspirer que 
'pour l'Epoux céleste : que s'il faut encore avoir de la conversa- 
tion, qu'elle soit immaculée et angélique. Ah! que bienheureux 
sont lespttrset nets de cœur, car ils verront Dieu! 

Première affection. — Jésus! cher époux des âmes pures, 
j'admire les excès de votre bonté, qui, m'ayant choisie pour 
une dignité si grande que d'être votre épouse, ne m'a pas en- 
core rejetée, vu que si souvent je vous ai manqué de fidélité; 
j'en rends mille grâces à votre souveraine douceur. Mon âme, 
humiliez-vous fort devant cette grande troupe de Vierges qui 
suivent V Agneau partout où, il va , et sa très-sainte Mère ; sup- 
pliez-les qu'elles vous offrent à Jésus, Roi des Vierges, et soyons 
dévotes à notre bon Ange , car ces célestes esprits prennent 
plaisir à garder le lit du roi Salomon, à savoir l'âme pure, 
humble, dévote et fidèle. 

Deuxième affection. — Mon Bien-airaé, pour garder à vous 
seul le jardin de mon cœur, faites-moi la grâce que je l'entoure 
tout des épines d'une sainte mortification; que je ferme les 
portes et fenêtres de mes sens, afin qu'il ne sorte dehors aucune 
de mes pensées, mais que toute mon âme demeure entière- 
ment occupée auprès de vous, ô mon unique consolation et ma 
très-douce retraite! 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 29 

Troisième affection. — Quand sera-ce, mon Dieu, qu'aidée 
de votre grâce, je marcherai en ma voie, selon toute l'étendue 
de mes obligations, et que les paroles de mes vœux seront tou- 
jours devant mes yeux, afin qu'évitant l'cvagation, l'immortifi- 
cation des sens, les inutiles occupations d'esprit, je n'aspire 
et ne respire qu'à vous? Faites-moi cette grâce, ô mon très- 
bon Dieu! et que plutôt les choses de ce monde me tournent 
en amertume et mortification, afin que vous seul soyez doux à 
mon ànie, et que mes pensées n'aient de plaisir qu'en votre 
douceur souveraine. 



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DOUZIÈME MÉDITAÏION 

POUR NOUS AIDER A CONiXAITRE NOTRE MISÈRE ET FAIBLESSE. 



l'RKMlER l'OlXT. 



Qu'est-ce que la créature humaine, qu'une chétive fumée 
qui se dissipe, et, comme dit Job : « Une vainc feuille cl arbre 

V agitée du vent, le Jouet des maux, une inconstance sansfcr- 

V meté, et pour fin la proie d'un sépulcre ^j; mais encore cette 
misère est même parvenue à tel excès par la liberté de sa vo- 
lonté dépravée, qu'elle convertit quasi toutes choses en son 
propre malheur, et se vient rompre le col sur la pierre vive qui 
était posée pour son appui et fermeté. 



DELIXIKMK I'(I1\T. 



Regardez qu'étant si peu de chose, qu'est-ce que vous pou- 
vez de vous-même? à savoir, faire beaucoup de mal et point de 
bien; vous pouvez tomber en mille péchés et demeurer en ce 
misérable état, sans vous en pouvoir relever de vous-même jus- 
qu'à ce que le Seigneur, par des lumières, craintes, remords 



H: 



ftptfliP^««^ 



30 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

et mouvements salutaires, vous fasse retournera lui ; dites donc 
avec saint Augustin : ce Seigneui^ sans vous je puis aller à la 
.> mort, mais Jamais sans vous Je ne saurai trouver le chemin 
» de la vie. » 



ÏROISIEAIE I'Oi\T. 



Considérez de plus, que votre fragilité est si grande qu'étant 
dans le chemin de la vertu, vous n'y sauriez cheminer de vous- 
mêmej si Notre-Seigneur, par un soin continuel, ne veillait à 
votre conduite, vous forligneriez à tout moment, et vous détra- 
queriez. 

âmes religieuses ! gardez-vous que le Seigneur ne fasse de 
vous cette plainte : <c Israël était faible, je le conduisais moi- 
» même, mais il s'est secoué de ma main et s'est perdu. » 

Première affection. — Hé! Seigneur, soyez à mon aide, ains 
plutôt hàlez-uous de m'aider; hélas! je ne suis qu'un atome et 
un rien, et je me veux élever. 

mon Dieu! je dirai avec David, que vous êtes mon Père, 
mon Dieu et le roc de mon salut; ôtez-moi de la conduite de 
ma propre volonté, et que votre dextre soutienne votre imbé- 
cile [faible] servante. 

Deuxième affection. Mais, ô mon Dieu! si, selon ma misère, 
il m'arrive de tomber en ce malheureux précipice du péché, 
hélas! regardez-moi de votre œil propice : car, sans votre 
secours, je ne puis nullement avoir la pensée de sortir de cet 
abîme; ma chère âme, concevez bien cette misère, et partant 
tenez-vous toujours très-humble et dépendante de votre divin 
Epoux. 

Troisième affection. — Seigneur, je confesse que mon com- 
mencement, ma persévérance et ma fin dépendent de vous; 
hélas! si votre bonté ne m'eût secourue déjà et dès longtemps, 
je serais périe. Conducteur d'Israël ! non , jamais, moyennant 



MKDITATIOX'S POUR LA SOLITUDE. 31 

votre grâce, je ne veux quitter votre douce main, qui me porte 
et conduit par la voie de votre volonté. Kli! plutôt, Seiyneur, 
que votre dextre soit sous mon clief, et que votre senestre m'em- 
brasse ; ainsi je verrai que je n'ai rien que je ne l'aie reçu de 
votre bonté. De quoi donc me glorificrai-je? sinon de n'être rien, 
et que mon Dieu soit tout. 



(POl'R LES JOURS M1T0VE\S) 

TREIZIÈAIE AIÉDITATIOM 

DE LA SOUMISSION QUE LE SAUVEUR PRATIQUE EN SA DIVINE ENFAXCE. 

l'nEllIER POINT. 

Considérez, premièrement la soumission de ce Fils éternel à 
la volonté de son Père céleste; voyant qu'il voulait sauver 
riionime, il s'offrit et se soumit de descendre eu terre, et s'en- 
fermer dans les pures entrailles de la très-sainte Vierge ; lui qui 
était tout grand, tout voyant, tout-puissani , tout parlait, ne 
refusa point, et, comme cbante l'Kglise , n cul pas eu horreur 
cette pelite prison obscure et étroite, jtarce que telle était, la 
volonté de son Père. 

DKLIXIKJIE l'OlNT. 

Considérez, que ce bon Sauveur s'étant soumis à l'office de 
Rédempteur des hommes, se soumit si entièrement à tout ce 
qui en dépendait, qu'il fut content de cacher sa sagesse éter- 
nelle sous le voile de l'enfance; lui qui était la parole incréée, 
se soumit à ne parler point, qu'en l'âge des autres enfants; 
bref, ce riche, ce fort, cet immortel se soumit à ne paraître 
que pauvre, que faible et que mortel; et moi, petit ver de 
terre, je veux parler, je me veux élever. 



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32 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



TROISIÈME POINT. 

Considérez jusques où passa la soumission do ce divin Sau- 
veur, puisque l'Evangélisle dit qu'il était, en (ont obéissant à la 
sainte Vierge et au gloriciix saint Joseph; il se laisse totale- 
ment à la merci de leur conduite, porter, rapporter et tourner 
à toutes mains avec une égale indifférence, à cause, sans 
doute qu'il les regardait comme des personnes commises 
par son Père éternel pour la conduite de sa très-sainte en- 
fance. 

Première affection. — Dieu éternel! Père de Notre-Sei- 
gneur Jésus-Christ, qui pour noire bien l'avez envoyé de votre 
sein prendre notre vie, afin qu'il nous donnât la sienne : eh! 
envoyez à mon cœur des affections de reconnaissance, et sur 
mes lèvres des actions de grâces pour ce bienfait. doux Jésus'! 
si selon ma petitesse je pouvais entrer dans l'imitation de votre 
soumission, que je serais heureuse! Quand l'obéissance m'en- 
verrait ou me laisserait là, ou me commettrait à quelque chose, 
je ne trouverais point de lieu trop petit, trop incommode; tout 
serait bien reçu de ma volonté, si elle était soumise à celle de 
mon Père céleste. Est-il possible, ô mon Dieu! que je vous voie 
tant entreprendre pour moi, et que je ne veuille rien entre- 
prendre pour vous? Il faut, ma chère âme, prendre courage, 
pour imiter votre Epoux; montez à lui par cette heureuse des- 
cente de la soumission et démission de vous-même. 

Deuxième affection. — Ah! mon Seigneur, puisque pour 
vous obéir j'ai pris la vocation religieuse, aussi pour vous imi- 
ter, je veux , avec votre grâce, me soumettre à votre exemple à 
tout ce qui dépend et appartient à cet état; n'étant rien, je 
désirerai de ne rien paraître ; devant être faite comme un petit 
enfant, pour avoir le Royaume des Cieux, je me tiendrai en 
silence, et comme ne sachant pas parler, sinon pour la charité 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 33 

ou nécessité; tels sont les désirs de mon cœur. Mais, ô doux et 
divin Enfant! j'attends de vous, et non de moi, la grâce, la 
force et la fidélité dont j'ai besoin pour en venir à l'effet. 

Troisième ajfection. — Que ni'apprenez-vous, ô mon divin 

Maître! dans vos soumissions à la très-sainte Vierge et à saint 

Joseph, sinon à ne rien demander et à ne rien refuser; mais 

à me tenir entièrement dépendante de la volonté et direction 

des supérieurs, que le Père céleste a ordonnés sur moi. Ah! 
mon Dieu, que je devrais bien avoir honte, vous voyant être 

en tout obéissant, et moi être si souvent rebelle; ne permettez 

plus. Seigneur, que ce malheur m'arrive, mais accordez-moi 

cette miséricorde qu'en adorant votre soumission, j'entre dans 

la pratique de cette sainte vertu. 



QUATORZIÈME MÉDITATION 

SI:R la GRACE IKCOMPAUARLE QUE NOUS AVOMS d'ÈTRE FILLES 
DE LA TRÈS-SAUTE ÉGLISE. 



PREIIIEII POINT. 



Considérez, que Jésus-Christ est venu en ce monde pour bâtir 
sa sainte Église catholique, mère de tous les enfants de salut; 
c'est une œuvre si excellente, que lui-même en devait être l'ou- 
vrier : u Pierre, dit-il, lu es Pierre, et sur cette Pierre j'édi- 
•n fierai mon Éfjlise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point 
» contre icelle. « 

DKUXIÈME l'OIVr. 

Regardez la majesté et sainteté de cette Eglise : Jésus en est 
le chef, elle est l'unique Épouse; qui n'est enfant de cette sainte 

3 



1^-lw 



31 OEUVRES DE SAINTE CHANT AL. 

Alère ne peut être enfant de Dieu. Oh ! qu'elle est riche ! les clefs 
du Ciel lui sont données, les Sacrements sont ses trésors, et la 
Jérusalem triomphante est sa propre sœur. 

TROISIKjri! POINT. 

Considérez l'excellente grâce que Dieu vous a faite de vous 
rendre filles de celte Eglise; c'était toute la gloire des Saints. 
Je ne me prise de rien, disait sainte Catherine, " sinon d'être 
)) chrétienne; » et un autre martyr chantait en mourant u Je 
« suis /ils d'une mère, la très-sainte Eglise, dont les vrais enfants 
') «e meurent jamais; » sainte Thérèse ne pouvait assez remer- 
cier Dieu d'être fille de son Eglise. 

Et mon saint Fondateur tenait pour sa félicité en ce monde 
d'employer ses travaux et sa vie au service de cette vraie Épouse 
de Jésus-Christ : Ah ! disait-il , « que je sens mon courage incom- 
» parahlcment animé pour servir plus fidèlement que jamais 
» r Eglise du. Dieu vivant, et le Dieu vivant de FEglisc. « Bref, 
tous les saints n'avaient point d'autre bonheur, et se consu- 
maient de reconnaissance ; et possible vous n'avez jamais pensé 
à rendre grâce à Dieu d'un bénéfice si éminent. 

Première affection. — Seigneur, quand mon cœur se fondrait 
d'amour et d'actions de grâces envers vous de nous avoir bâti 
cette sainte Eglise, encore ne ferais-je pas mon devoir; quand 
je la considère, je ne puis m'empècher de dire avec David : 
« Bénie soit l'œuvre des mains de mon Dieu, et hénis soyons-nous 
1) à jamais dans son œuvre ! » 

Deuxième affection. — Je vous salue, unique colombe sans 
tache, colonne de toute fermeté, maison du Roi, mère toute 
bénigne, qui reçoit les pécheurs repentants et les réconcilie avec 
Dieu, Mère toute douce, qui nourrit ses enfants du Pain de vie et 
les abreuve du sang même de l'Époux. Eh! que je veux aimer 
ma vocation religieuse! Certainement, mon Dieu, je crois que 



MÉDITATIOXS POLIl LA SOLITl'OK. 35 

VOUS ne me l'avez donnée qu'afin que je me rendisse plus digne 
d'une mère si digne : ô sainte Epouse du divin Epoux I je veux, 
moyennant sa grâce, embrasser toutes vos maximes, lionorer 
toutes vos saintes cérémonies, et boire votre doctrine comme 
un breuvage de salut. 

Troisième affection. — Mon âme, confondez-vous; ab' Sei- 
gneur, qui suis-je, que vous m'avez mise dans ce Tabernacle 
des justes, parmi la troupe de vos divins apôtres, de vos sacrés 
martyrs, de vos vénérables pontifes et confesseurs, de vos très- 
pures vierges, et de tous vos bien-aimés élus? Je confesse, 
mon Dieu, que c'est la grâce des grâces, et que votre seule 
grâce m'a donnée. sainte troupe des élus de mon Seigneur 
Jésus, alil qui me fera celte faveur, sinon lui, par vos prières, 
que je ne me rende pas indigne de votre société, mais que plu- 
tôt en ce monde, comme fdie généreuse de l'Eglise militante, 
je ne cesse de me combattre moi-même, et de faire des ascen- 
sions de vertu en mon cœur, jusqu'à ce que j'arrive en la triom- 
phante Jérusalem , en votre douce compagnie ! 



QUIXZIEME MEDITATION 

DU BÉXÉFICE SINGULIER DE LA VOCATION RELIGUCUSE. 



PRKMIlîli fOl.V'T. 



Considérez, que Salomon ayant regardé tout ce qui est sous 
le ciel proteste que totit n'est que vanité et afficlion d'esprit ; 
qu'est-ce donc que nous quittons pour Dieu, quand nous en- 
trons en la vie religieuse? Certes, ce ne sont que des fantômes 
et apparences de bien, et si le Prophète assure que toutes c/ioses 
sont comme si elles n'étaientpoint devant Dieu, si tout n'est rien, 

3. 



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36 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ô Dieu! et qu'avons-nous quitté en notre particulier? Et toute- 
fois notre misère est si grande, et frappée d'un tel aveugle- 
ment, que nous nous persuadons d'avoir fait grande chose pour 
Dieu en quittant ces néants; et toutefois, ô Seigneur! c'est vou& 
qui avez fait grande chose pour nous, en nous les faisant 
quitter. 

DEUXIÈME POINT. 

Considérez, que vous n'étiez pas capable de vous donner 
vous-même à une vocation si sainte; c'est Dieu qui vous y a 
appelée, par un amour incomparable, vous faisant contraindre 
sans violence de sortir de Sodome et d'entrer en son banquet. 
La vie religieuse n'est pas une vie naturelle, elle est au-dessus 
de la nature; il faut que la grâce la donne, et soit l'âme de 
cette vie. 

TROISIÈME POIVT. 

Considérez, quelle reconnaissance vous devez avoir au divin 
Sauveur, qui a daigné, par l'entremise de sa très-sainte Alère, 
changer votre eau en vin, et vous rendre toute sienne. De- 
mandez à Dieu une vive reconnaissance de cette grâce, car elle 
n'est pas moindre que la grâce même de la vocation. L'ingrati- 
tude des enfants d'Israël, retirés de la servitude d'Egypte en la 
solitude du désert, irrita si fort le Seigneur, qu'il les voulait 
tous exterminer. 

Première affection. — Seigneur, hé ! qu'est-ce que j'ai 
quitté en quittant le monde, qu'une pauvreté pleine de soucis, 
ou quelque chétive possession pleine d'inquiétude? J'ai quitté 
le trouble, l'angoisse, la dissension, les continuelles occasions 
de me perdre, et vous m'avez donné une vie douce, tranquille, 
pleine de sainte union, et fournie de mille moyens pour unir 
mon âme à vous. Hélas! ô mon Dieu! je confesse que vous 
avez beaucoup fait pour moi, et je n'ai rien fait pour vous, 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITl'DK. 37 

entrant en cette vocation; je suis une servante inutile, mais 
plutôt ingrate si je ne fais ce pourquoi vous m'avez appelée à 
votre service. 

Deuxième affection. — Que vous rendrai-je, mon Dieu, pour 
ce bieniait si précieux que vous m'avez départi? Je vous ren- 
drai mes vœux par une ponctuelle observance devant tout votre 
peuple, c'est-à-dire, mon Roi, qu'avec votre grâce je vivrai en 
vraie religieuse, l'âme toujours élevée en vous, faisant conti- 
nuelle violence à ma nature, me rendant amoureuse du mépris 
de moi-même, sans jamais blâmer ceux qui me biâmentnt, ni 
sortir de l'étroite voie qui conduit à la vie. Ah! très-sainte 
Vierge, puisque c'est par votre moyen que j'ai celle grâce 
d'babiler en votre maison tous les jours de ma vie , eh ! faites 
par votre faveur que j'y vive en sorte que vous ne me déniiez 
pas la grâce d'être avouée voire fille. 

Troisième aff'cdion. —Seigneur, qui disiez autrefois: 
Qu'ai-je pu faire pour hrai'l que je ne l'aie fait? hélas! il me 
semble que cette parole s'adresse à mon âme. religieuse 
malavisée! qu'est-ce que le Seigneur n'a pas fait pour vous, et 
vous ne lui rendez pas les reconnaissances dues? Hélas! vous 
devriez être toute joyeuse do vous voir hors d'I^gypte, vous 
tenir amoureusement retirée, solitaire, fuyant tout ce qui sent 
le monde, et, au contraire, vous irritez l'Époux, recherchant 
peut-êlre plutôt vos contentements et commodités, que si vous 
étiez encore au siècle. mon Bieu-aiuié! je confesse que je n'ai 
pas mérité de goûter votre douce manne, mais dorénavant, ha! 
je renonce à tout, je me déclare morte au monde, et bénis mille 
fois le jour que j'y mourus , pour vivre seulement à vous. 



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38 œUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



SEIZIEME MEDITATtON 

QUE LA VIE RELIGIEUSE 
KOUS OBLIGE ÉTROITEMENT A LA SUITE DU SAUVEUR. 



l'RKMIEli l'(ll\T. 



Considérez, que le Sauveur appelant ses Disciples leur disait 
toujours : a Suivez-moi; » soit qu'ils fussent à la pêche, comme 
saint Pierre et saint André, soit qu'ils raccommodassent leurs 
filets, comme les enfants de Zébédée, soit qu'ils fussent au bu- 
reau et en la banque comme saint Matthieu, tous eurent une 
même semonce : " Suivez-moi , )> ce qui m'apprend que tous 
ceux qui sont appelés à la vie religieuse et perfection évangé- 
lique sont appelés à suivre le Sauveur en son humanité, opé- 
rant les vertus par son exemple. 



DEI'XIKME l'OINT. 



Considérez comme quoi il faut suivre le Sauveur, apprenez-le 
de ses propres paroles : « Qui veut venir après moi, dit-il , 
« qu'il renonce à soi-même et qu'il me suive. •>■> Mais , ô divin 
Sauveur! par où vous suivrons-nous? Tout le temps de votre 
vie vous n'avez tenu que les chemins d'une parfaite pauvreté, 
d'un continuel mépris, abaissement et abjection devant les créa- 
tures, et par des travaux continuels : est-ce donc par là où il 
faut vous suivre? est-ce dans ces pas que l'àme religieuse 
s'oblige de suivre vos traces? la grande, mais la précieuse 
abnégalion. 



TROISIEME l'OIXT. 



Considérez en quel malheur ceux-là tombent, qui, après 
avoir entrepris de suivre le Sauveur, retournent en arrière. 
Hélas! tels, dit-il, ne sont pas propres pour le Royaume des 



Ç!,S?» 



MÉDITATIONS POUR I,A SOLITUDE. 30 

deux, non plus que ceux qui cheminent seulement eu quelque 
chose en la vertu, et sont arrêtés d'eux-mêmes en d'autres 
sujets : « Je vous dis en pleurant, » disait l'ardent saiul Paul, 
!' qu'il y en a qui cheminent qui sont ennemis de la Croix de 
n Jésus-Christ, la fin desquels est la perdition. " 

Première affection. — Seigneur! de qui il est écrit, qu'étant 
monté à la montagne vous appelâtes à vous ceux qu'il vous plut 
choisir pour être vos disciples, hélas! je suis venue à vous sur 
cette montagne de la perfection religieuse, parce que vous 
m'avez appelée; recevez-moi selon votre parole, et je vivrai. 
Mais, mon doux Seigneur, comme vous ponrrai-je suivre, vous 
que le prophète assure qui êtes venu faire votre course du haut 
des cieux en ce monde comme un géant : ah ! il faudra que 
vous soyez ma force et la vitesse de mon pied. religieuses 
négligentes! comme suivez-vous de si loin voire Epoux, ne 
vous cbaut-il [importe-l-il] de vous approcher de lui? Ah! si 
vous le voulez atteindre, suivez-le sans vous arrêter, car, en 
cette suite, qui s'arrête, recule; qui n'avance, déchet. 

Deuxième affection. — moi-même! je te renonce puisque 
je ne puis suivre mon Jksl's sans cela; ù sainte croix de ma 
vocation! je t'embrasse de toute mon âme, puisque c'est avec 
loi, et par loi, que je dois suivre mon Époux. Epoux divin, qui 
ne passe que par les sentiers d'une vie cachée, affligée, souf- 
frante et. méprisée, dilatez mon cœur, afin que je coure après 
vous dans celle heureuse voie. âmes religieuses! si vous 
vous détourniez de tout, si vous renonciez entièrement à vous- 
mêmes, l'odeur du Bien-aimé, ses sacrés exemples vous tire- 
raient, et vous courriez à l'odeur de ses divins parfnms. 

Troisième affection. — Ah ! que c'est chose déplorable de 
voir tant de lâches et de tièdes qui s'arrêtent à tout coup au 
chemin de leur perfection! divin Maître, qui m'avez appelée, 



I 



K 



t-y. 



1.M 



40 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

parce que tel a été votre amour envers moi, eh! par votre 
grâce, faites que je vous suive, non de loin, mais pas à pas 
selon ma portée; ô âme religieuse! laissez les morts ensevelir 
les morts; mais vous qui avez trouvé votre Jésus qui est votre 
vie et votre chemin , suivez-le. 



DIX-SEPTIÈME MÉDITATION 

DES LECOMS PRINCIPALES QUE LE SAUVEUR APPREND A l'aME RELIGIEUSE. 



PREMIER POINT. 



Considérez, que le doux Jésus étant venu au monde donnant 
commencement à la vie religieuse, la première leçon qu'il 
donna à ses bien-aimés novices fut : « Apprenez de moi que je 
suis doux et humble de cœur, et vous trouverez repos en vos 
âmes. " Mon âme, jetez-vous aux pieds de votre Epoux, écoutez 
cette divine leçon de douceur, d'humilité et de paix, retenez- 
la, gravez-la au fond de votre cœur, et la mettez comme la 
base et le fondement de votre piété, de votre perfection et de 
votre salut. 

DEUXIÈME POINT. 

Passant plus avant aux perfections que ce Maître du ciel 
donne à ses enfants , écoutez ce qu'il leur dit, et à vous aussi : 
" Si vous n'êtes faits comme petits enfants, vous n entrerez point 
« au Royaume des deux. » leçon d'innocence, de simplicité, 
de rondeur, de bonne foi, de sainte naïveté, et de soumission 
parfaite! quoi, Seigneur, si nous ne sommes faits comme ces 
petits enfants, nous n'entrerons point au Royaume des cieux? 
Ah! la grande menace! l'on ne pèse pas assez son importance 
et son poids. 



MÉDITATIONS POIJR LA SOLITUDE. 



41 



TrtOlSIKME l'dlNT. 



Pour troisième précepte, ce bon Directeur enseigne qu'il laut 
travailler, prier sans cesse, et fructifier en bonnes œuvres : 
Vous, mes disciples, je vous ai plantés en mon terroir évangé- 
lique, mais tous ceux qui n'ij porteront point de fruit seront ar- 
rachés et jetés au feu; demeurez en ma présence et uni avec 
moi comme le sarment à sa vigne, afin que vous rendiez des 
fruits dignes de votre vocation, car mon Père, qui est le céleste 
vifjneron, retranchera toutes les branches qui ne portent point de 
fruits C'est à vous, mon âme, que toutes ces paroles s'adres- 
sent; pesez-les au poids du sanctuaire, et ne passez point légè- 
rement par-dessus. 

Première affection. — mon saint Fondateur! « qui nous 
aimez plus, avec moins d'autre vertu et plus d'humililé, qu'avec 
plus d'autre vertu et moins d'humililé; « hélas! venez par votre 
puissante intercession secourir ma faiblesse , ô vrai humble de 
cœur ! car véritablement l'orgueil et propre estime de moi- 
même ont tellement bouché les oreilles de mon âme, que ces 
saintes leçons d'humilité et de douceur n'ont point encore pé- 
nétré mon intérieur : ô doux Jésus! ô humble Jksls! s'il faut ap- 
prendre de vous ces divines vertus, en quel degré de perfec- 
tion les faut-il pratiquer? Je vous vois partout doux et humble , 
en la vie, en la conversation, aux injures, aux louanges, aux 
travaux et à la mort même. 

Deuxième affection. — Ah! mon àme, voulez-vous pas 
prendre grandement à cœur cette sainte enfance et bonne sim- 
plicité, puisque le Saint-Esprit n'habite point en ce monde es 
âmes doubles, et elles n'habiteront point éternellement au ciel. 
Retirez-vous donc de moi, fausse prudence, respect humain, 
vues des créatures, retour sur moi-même; toutes ces sottises ne 
passent point dans l'esprit d'un innocent enfant, que j'ai pour 




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42 OEUVRES DE SAINTE CHAMTAL. 

portrait de simplicité. Ah! Seigneur, si je puis avoir celte 
chère vertu, vous me prendrez amoureusement entre vos bras 
divins, car les simples sont les enfants d'amour. 

Troisième affection. — Peu me profitera, ô divin Semeur I 
que vous m'ayez jetée et plantée en la bonne terre de votre 
sainte religion; si je ne porte des fruits dignes de vie éternelle, 
vous m'arracherez, mon divin Sauveur. Eh! que ce malheur ne 
m'arrive point ! et pour cela que la grâce de ma vocation ne 
soit point vaine en moi, que votre divine présence soit la rosée 
et le soleil qui me fasse produire des œuvres de vie et de salut. 



DIX-HUITIÈME MÉDITATIOIV 

PAR QUEL MOYEN l'aME RELIGIEUSE RAVIT LE COEUR 
DE SOS lilEN-AIJlÉ. 



l'RKlIlKR l'OI.VT. 



Considérez, que Dieu vous ayant doucement ravie d'entre les 
mondains, il veut aussi que, par un humble contre-échange, 
vous lui ravissiez son Cœur divin par amour. Hélas ! quelle voie 
tiendrez-vous ! Écoutez, lui-même vous l'enseigne : ^^ Ma sœur, 
« dit-il, tu as ravi mon cœur par un de tes yeux et par un de 
-tes cheveux. „ Voyez que, par la pratique des œuvres hé- 
roïques et grandes vertus, vous emportez le Cœur de ce Bien- 
airaé, et tout de même par la pratique des petites, basses et 
menues vertus. 



1)KL\IÈ1IE POI.VT. 



Considérez, que comme au corps humain il n'y a que deux 
yeux, et quantité de cheveux, votre Époux fait voir une clé- 
mence incomparable, que vous lui puissiez ravir le Cœur par 



MÉDITATIOXS POUR LA SOLlTUnK. '<5 

un cheveu. Hélas! à toute heure vous pourriez avoir ce divin 
Cœur, car qu'est-ce autre chose, les cheveux, que les menues 
observances, ces petites cérémonies, ces vertus quotidiennes 
qui se peuvent cueillir à chaque bout de champ? Quand vous 
négligez de les pratiquer, vous ne considérez pas que vous 
négligez de ravir le Cœur de Dieu : « Si vous voulez entrer en la 
« vie, disait le doux Jésus à ses apôtres, gardez avec soin tout 
« ce que je vous ai enseifjné. " 



TROISIKME pniVT. 



Considérez l'état que les Saints ont fait de la pratique de ces 
petites vertus; ils ont dit que qui néglige les petites choses, tom- 
bera bientôt aux grandes; ils ont dit que toutes les petites 
ordonnances et observances monastiques étaient la haie qui con- 
serve la Religion (comme la vigne du Seigneur) des bêtes sau- 
vages, et que, qui abat cette haie, sera mordu du serpent in- 
fernal. Ils ont dit que telles petites observances étaient l'habit 
de la religion, qui paraîtrait nue et sans ornements n'était 
cela : bref, mon saint Fondateur a dit « que s'il était dans un 
de nos monastères il se rendrait si exact à toutes telles petites 
pratiques, qu'il prétendrait par là ravir le Cœur de Dieu. 

Première affection. — bonté souveraine de ce grand Dieu, 
que vous êtes adorable I Qui fut jamais le roi qui enseignât à 
ses vassaux le ressort de son cabinet afin qu'ils lui pussent 
ravir ses trésors; et toutefois, ôDieu tout bon ! vous m'enseignez 
comme quoi je puis dérober votre Cœur et le rendre tout mien. 
Hélas! Seigneur, s'il n'y eût eu que les martyrs qui eussent pu 
ravir votre Cœur par leurs yeux et par leur sang, que ferions- 
nous? Mais les mortifiés ont le même privilège. S'il n'y avait 
que les vainqueurs des nations qu'ils convertissent, que l'e- 
rions-nous? Mais ceux qui se plaisent à parler humblement et 
familièrement de vous, jetant de bonnes inspirations dans les 



i't OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

cœurs, ont le même bien. S'il n'y avait que les vainqueurs 
d'autrui, que ferions-nous? Mais les vainqueurs d'eux-mêmes 
ont le même bonheur; bénie soit à jamais votre suave bonté! 

Deuxième affection. - m saintes et petites vertus, qui 
comme fleurs croissent au pied de la croix de mon Jésus, je 
veux désormais, d'une sainte sollicitude, vous cueillir pour 
vous présenter avec révérence à cet Époux; mais, mon JÉscs, 
preservez-moi du reproche que vous faisiez aux Pharisiens, leur 
disant: ^^ qu'ils faisaient les petites choses , et laissaient les 
^^ grandes ;„oclroyez-moi cette grâce, que je fasse celles-ci, 
et n omette point celles-là, comme vous, mon Seigneur, qui 
prenez les petits enfants entre vos bras par amour et douceur, 
et n omettez pas de porter tous les pécheurs comme un grand 
aix sur vos épaules , par miséricorde ; que j'observe bien le si- 
lence, par obligation; et que je ne dise point de paroles inu- 
tiles, par dévotion; que j'obéisse exactement à mes supérieurs, 
par devoir, et que je condescende volontiers aux égaux, par 
amour. ' 

Troisième affection. _ religion , ma très-sainte mère! à 
D.eu ne plaise que je vous dévête de vos saints habits, ni que 
j abatte la haie qui vous conserve; mon Dieu , avec votre grâce 
je veux tout observer, et, au bout, confesser humblement que 
je SUIS servante inutile. 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 



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DIX-MEUVIEME MEDITATION 



DE I. AMOUR nu PROCHAIN. 



i>nK.\in.ii l'iiiNT. 



Considérez, que le Sauveur voyant approcher l'heure de sa 
mort, il assembla tous ses disciples, pour graver en leurs 
cœurs ses derniers documents et volontés, et leur dit : « C'eut 
1) {ci mon commandement , je vous ai aimés, et derechef je vous 
n donne nn commandement nottveau , cjue vous vous aimiez les 
)i uns les autres; par cela, l'on reconnaîtra que vous êtes mes 
)) disciples, si vous avez dilection l'un pour l'autre, v 



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DKUxiKMK roi.vr. 



Considérez, que non-seulement le Sauveur enseigna cet 
amour du prochain par paroles, mais par ses adorables 
exemples; voulant mourir pour l'amour de tous, il se donna 
au très-Saint-Sacrement, à ses apôtres, voire même à Judas, 
lequel il ne refusa point de baiser, quoique son ennemi. Ah! 
mon Sauveur, cet exemple me confond; héhis! à peine veu\-je 
tant soit peu m'incommoder, ou contrarier mes volontés pour 
l'amour du prochain, et toutefois vous m'apprenez qu'il faut 
aimer d'œuvre et de vérité, et non point seulement de parole , 
et que jamais je n'entrerai en votre Temple céleste, que |)ar 
l'unique porte de la charité, qui s'ouvre de deux côtés : Amour 
de Dieu et Amour du prochain. 






% ■ 









TROISIKMR l'OI.VT. 



Considérez, que Notre-Seigneur ne dit pas : Aimez quelqu'un 
de vos prochains, mais il les comprend tous, aussi portez-vous 
indignement le titre de religieuse si cet amour n'est parfait en 
vous ; car si vous n'aimez pas , et n'avez pas de la reconnais- 



i 






46 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sance envers ceux qui vous font du bien, vous êtes ingrate ; si 
vous n'aimez pas ceux qui vous méprisent, vous êtes orgueil- 
leuse; si vous n'aimez pas ceux qui vous affligent, vous êtes 
impatiente, etc. : par où vous voyez, que sans cette sainte cha- 
rité du prochain vous n'avez point de vertu. 

Première affection. — Seigneur! hélas! si vos serviteurs 
ne sont connus qu'à cette sainte marque de la charité du pro- 
chain, j'ai grand sujet de craindre, moi qui m'aime tant moi- 
même , qu'à peine me puis-je résoudre de quitter un 
peu de mes intérêts pour l'amour de ce cher prochain. 
Toutefois , ô Maître céleste! vous me donnez votre amour 
pour modèle : mon âme, voyons ici ensemble devant Noire- 
Seigneur, comme nous devons aimer le prochain à son exemple : 
Doux JÉSUS, vous avez pris la peine, pour leur acquérir le 
repos; vous avez pris l'ignominie pour leur laisser la gloire; 
voilà, ô mon àme! comme il faut tâcher de faire. Ah ! Seigneur, 
dépouillez-moi de l'amour de moi-même, afin que je vous puisse 
imiter. 

Deuxième affeclion. — C'est du fond de mon âme, doux 
Jksus, que je vous demande une faveur, à savoir que vous me 
fassiez la grâce que je me mette toujours en la place de mon 
prochain. Que je ne lui fasse que ce que je voudrais qu'il me 
fît, et que lui fasse tout ce que je voudrais qu'il me fît. Ah! 
Seigneur, si je regarde de mauvais œil ceux qui me fâchent, 
vous retirerez pareillement de moi vos bénins regards- si je 
parle mal du prochain, vous vous tairez pour moi^ et ne direz 
mot en mon âme; si je refuse mes services, vous me dénierez 
[retirerez] vos grâces. 

Troisième affection. — Ja! à Dieu ne plaise que j'aie des 
exceptions en mon amour pour le prochain; ah! Seigneur, vous 
me donnerez votre grâce, et sans me regarder moi-même, je 



MEDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 47 

ïous aimerai en tous mes prochains, et n'aimerai jamais per- 
sonne qu'en vous et pour vous. Fuyez de mon àme , amitiés sin- 
gulières; ôtez-vous d'ici, affections particulières; quoi! |)0ur- 
riez-vous distraire mon cœur en diverses choses, et tirer mon 
esprit hors de son devoir et de sa règle : mais venez en mon 
cœur, o douce union religieuse et sainte société commune, car 
c'est vous que le Seigneur bénit. 



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VINGTIEME MEDITATION 

DU JARDIX' DES OLIVES. 



l'IlElIIER I'OI\T. 



Considérez le Seigneur de la Majesté retiré la nuit dans ce 
jardin des Olives, il devient blême, la douleur le saisit : " Ah! 
n dit-il j 711011 àme est triste jusqu'à la mo?i, » et se prosternant 
en prières, il dit à son Père Eternel : « Mon Père, s'il est pos- 
« sible que ce calice passe ^ mais non point ma volonté, ains la 
li vôtre soit faite, r. et répéta par trois fois la même oraison, 
avec telle angoisse et force, qu'il se prit à suer sang et eau tout 
ensemble. 



DKUXIKME )'OI\T. 



Considérez, qu'est-ce qui peut avoir tiré ces tristesses de la 
mort dans l'àme de la vie? Sans doute c'est l'amour qui l'a 
chargé de tous les péchés des hommes, et qui voulut, pour le 
bien des hommes, lui faire ressentir les effets et les appréhen- 
sions de la partie inférieure. Que dites-vous, mon Jésus, que 
votre Ame est triste jusqu'à la mort? Hélas! n'est-ce pas vous 
qui avez dit à vos apôtres, que vous avez un grand désir d'être 
baptisé du baptême de votre Passion? Oui, c'est vous-même : 



N.'! 



48 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

mais, comme dit saint Augustin, nous ayant premièrement 
créés par puissance et autorité, vous nous voulez racheter par 
faiblesse et par souffrance. 

TROISIÈME POIJIT. 

Considérez, que le Père Eternel exauça son Fils pour sa ré- 
vérence, dit saint Paul, et, comme au Benjamin de son Cœur, il 
lui envoya la coupe des tourments par un de ses angéliques 
serviteurs. Lors le doux Jésus reçut ce calice avec tant d'a- 
mour, qu'il résolut de le boire jusqu'à la dernière goutte, et 
de n'y laisser ni affronts, ni supplices, ni confusions, ni dou- 
leurs qu'il ne subît, et pour cela il va lui-même au-devant de 
ses ennemis. 

Première affection. — Jésus! affligé jusqu'à la mort, que 
je vous puis bien dire maintenant : Eve a goûté au jardin la 
douceur du fruit; et à vous, mon Rédempteur, l'amour vous y 
fait goûter l'amertume de la peine due à son vain plaisir. Ah \ 
qu'il y a de grands secrets enfermés dans ce jardin! Cher 
Epoux, quand vous êtes triste et affligé, vous vous éloignez de 
vos plus intimes, et pour peu que j'aie d'ennuis, je cours aux 
créatures, pour avoir du divertissement; vous vous adressez à 
votre Père, mais avec une telle, résignation et persévérance, 
que vous en suez le sang; et moi, je ne puis pas seulement 
veiller une heure avec vous, je me lasse de la prière, mes ré- 
signations ne sont qu'à demi. x'\h! que désormais, Seigneur, 
j'apprenne votre langage : non ma volonté, ô mon Père ! mais la 
vôtre se fasse. 

Deuxième affection. — Eh! Jésus, l'amour plus fort que la 
mort vous chargera, en ce jardin de vos douleurs, de tous mes 
péchés, de toutes mes iofidélilés , de tous les refus que je devais 
faire de vos grâces, et par ainsi l'amour vous angoissa sur ma 
misère. Mon doux Jésus, si de telles appréhensions peuvent être 



.MÉDITATIONS POUR LA SOMTI'DK. 49 

eti votre partie iiiléricure envisageant la mort, que dois-je 
penser, moi criminelle, vous voyant ainsi, Roi d'innocence, 
sinon que véritablement comme votre mort a acquis la vie à vos 
enfants, avec votre faiblesse leur a acquis la force? 

Troisième affection. — créatures! ne m'cmpcchez pas de 
boire le calice des afflictions que mon Père céleste m'envoie, 
car je veux me rendre conforme à mon Jésus souffrant. Prenez, 
mon humble Jésus , prenez ce calice, que le Père vous en- 
voie : ah! mon âme, qu'est-ce que le Père envoie à son Fils, 
de la consolation? mais plutôt un surcroît de tourments : 
n'était que sa consolation est de faire en tout la volonté 
de son Père, ce qui le fortifie; qu'au lieu de reculer il va au- 
devant des travaux. créatures! qui que vous soyez, ne m'em- 
pêchez point de prendre le calice que mon Père me donne. 



VINGT ET UNIEAIE AIEDITATION 

DE l'amour du SAUVKUR PARMI SES TRAVAUX. 



l'rtK.MIEI! l'OlXT. 



Considérez, que le Père Eternel a tant aimé le monde, qu'il 
lui a donné son Fils unique; et le Fils a tant aimé la volonté de 
son Père, que, voyant qu'il avait envie de sauvei- la nature hu- 
maine^ sans prendre garde à la bassesse et chétiveté de la chose, 
il offrit volontiers un prix prodigieux pour sa rançon : son sang, 
ses sueurs et sa vie. 

DEUXIÈME POI\T. 

Ainsi ce Sauveur, dans cet amour, est à la volonté de sou 
Père et au rachat du monde; en chaque mystère de sa Passion, 

III 4 



II 






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50 OEUVRES DE SAINTE CHANTA L. 

il allait disant : mon Père! la bien-aimée nature humaine se- 
rait suffisamment rachetée d'une de mes larmes ; mais cela ne 
suffirait pas à la révérence que j'ai à votre volonté et à mon 
amour : je veux, outre ma détresse du jardin, que l'on me 
batte, que l'on me couronne d'épines, que l'on réduise mon 
corps en friche, que je sois semblable à un lépreux, sans forme 
ni beauté. 



TROISIEIIK POINT. 



Ainsi le doux Jésos fut fouetté, couronné, condamné, moqué et 
rejeté en qualité d'homme; voué, destiné et dédié à porter et 
supporter les opprobres et ignominies, en punition due à tous les 
péchés, et a servi de sacrifice général pour le péché , ayant été 
fait comme anathème, séparé et abandonné de son Père Eternel. 

Première affection. — Mon âme, vivez désormais entre les 
fouets et les épines du Sauveur, et là, comme un rossignol 
dans son buisson , soupirez humblement : Vive Jésus qui veut 
mourir afin que mon âme vive. Ah! Père Eternel, que vous 
peut rendre le monde pour le présent que vous lui avez fait de 
votre propre Fils? Hélas! pour nous racheter, nne chose si vile 
que moi, il s'est donné et livré soi-même, et misérable que je 
suis, je fais la chiche à donner et abandonner mon rien à celui 
qui m'a donné son tout. 

Deuxième affection. — Ah ! si je suis Epouse de Jésus crucifié 
et souffrant, je dois tout le temps de ma vie tenir à grande fa- 
veur de me parer de ses livrées, à savoir : les clous , les épines 
et les lances. Souvenez-vous, mon âme, que le festin de ses 
noces^ c'est le fiel elle vinaigre : ne cherchez pas en ce monde 
la douceur ni les joies. Trop d'honneur, ô Roi de gloire! de 
boire avec vous le calice des douleurs; qu'il ne m'arrive donc 
jamais de faire refus de ce breuvage; car, ô Dieu! dit David , 
c'est la boisson de vos bien-aimés. 



Ml'-IDITATIOXS POUR LA SOLITUDE. 51 

Troisième affection. — religieuses! qui avez enireptisde 
suivre Jésus crucifié, sachez que vous devez être dépouillées de 
vos affections propres, comme il le fut de sa très-sainte robe. 
Ah ! Dieu , je me déçois moi-même , si je veux cueillir la myrrhe 
de vos mortifications d'une main, et les chélifs contentements 
de la terre de l'antre : défendez-moi de ce malheur, mon bien- 
aimé Jésus , et me faites aller à votre suite , jusques à la yloire , 
par le chemin de la douleur. 



VINGT-DEUXIEME MEDITATION 

DU SAUVEUR SUR \A CROIX. 



PRK.MIEIl POINT. 



Considérez ce que dit saint Augustin, qulsaocfut immolé 
de volonté oti Jésus fut crucifié , et que la croix de ce Sauveur 
fut plantée sur le sépulcre d'Adam ^ étant très -convenable 
que le médecin fût élevé où gisait le malade, et qu'où était 
tombé l'orgueil, la divine miséricorde s'inclinât ; afin donc que 
le béni Sauveur distillât son sang sur les cendres de l'ancien 
pécheur, et que l'on crût son péché netloyé, quand il fut cloué 
à la croix, elle fut plantée sur le sépulcre de ce premier déso- 
béissant 



DEUXIEME l'OINT. 



Considérez le divin Sauveur, élevé et étendu sur cette croix,, 
comme sur un bûcher d'honneur; ah! c'est alors qu'il offrit 
comme grand Évêque le sacrifice parfait à son Père; ce fut alors 
qu'il lança ses pensées de dileclion particulièrement sur nous : 
Ahl mon Père Eternel , je prends à moi et me charge de tous 
les péchés de cette fille, pour souffrir la mort, afin qu'elle en 

4. 



52 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

demeure quitte; que je meure, pourvu qu'elle vive; que je sois 
crucifié, pourvu qu'elle soit glorifiée; ô amour souverain du 
Cœur de Jésus! quel cœur te bénira assez dévotement? 



TROISIEME POIXT. 



Voyez que tandis que les Juifs sont autour de cette croix avec 
des cœurs de fer et de pierre, au contraire le doux Jésus, comme 
dit David, était avec un Cœur tout fondu de dilection, au mi- 
lieu de sa poitrine; et comme cet admirable oiseau qui 
attire à soi la jaunisse de l'homme, et meurt pour l'en guérir, 
notre doux Jésus, unique oiseau du paradis, qui ne fut jamais 
atteint de la jaunisse du péché, est néanmoins attaché sur cette 
croix, tirant tout le mal de l'homme, son cher ami, sur soi; il 
veut mourir avec complaisance pour faire vivre cette pauvre 
nature humaine. 

Première affection. — Dieu! dirai-je maintenant avec saint 
Augustin, tout fâché de l'ingratitude des hommes : Est-il pos- 
sible que Vhomme sache que vous êtes mort pour lui, et qu^il ne 
vive pas pour vous? et avec saint François : Ah! Jésus , mon 
Jésus, vous êtes mort d'amour, et personne ri' y pense ! Mon doux 
Rédempteur, jamais la misère d'Adam ne fut si vénéneuse à 
nous perdre, que votre clémence à nous sauver. obéissant 
Jésus! obéissant jusqu'à la mort de la croix; eh! soyez aussi le 
Réparateur de toutes mes désobéissances; que ce sang précieux 
distille dans les profondes plaies de mon âme, car c'est la mé- 
decine de mon salut. 

Deuxième affection. — franc arbitre de mon cœur! qu'il 
vous serait bon d'être attaché sur la croix du divin Sauveur 
pour mourir à vous-même et vous offrir en holocauste au S ei- 
gneur! Ne vous oubliez jamais, ô mon âme! que votre Congré- 
gation est fondée spirituellement sur le mont de Calvaire pour 
le service de cet amant crucifié, à limitation duquel il faut cru- 



MÉDITATIONS POLR LA SOLITUDE. 53 

cijîer les sens, imaginations, aversions, passions et humeurs, 
pour r amour du Père céleste. 

Troisième affection. — innocent Jésls, qui mourez pour 
mon iniquilé, eh! de grâce, que je ne vive plus que pour voire 
bonté ! Mon mystique serpent, la charité vous a élevé : mais si 
je ne vous regarde, mon doux Médecin, je ne mériterai point 
de recevoir guérison : aii ! Seigneur, que donc mes yeux de- 
nieurcnt arrêtés sur vos souffrances, et mon cœur collé à votre 
bonté. Jésus, par vos douces mains clouées, donnez-moi pardon 
de mes mauvaises opérations; par vos pieds percés, l'abolition 
de mes égarements. 



VINGT-TROISIEME MEDITATION 

DES CIXQ PREMIÈRES l'AROI.ES QUE XOTRE-SEIGNEUR DIT EX CROIX. 



l'RKMIER l'OIXT. 



Considérez, que le débonnaire Jésus regardant autour de lui 
ses ennemis , se mil à dire : « Père , pardonnez-leur , car ils ne 
n savent ce qu'ils font. « quelle ardente charité ! ce Seigneur, 
ne pouvant excuser le péché de ces méchants, il se jette sur la 
cause la plus supportable, à savoir l'ignorance; et était sur cette 
sainte croix avec un Cœur si plein d'amour pour les hommes, 
que dès qu'un larron lui eut dit d'avoir seulement mémoire de 
lui, il lui fit une promesse solennelle du paradis. Ah! que c'est 
une chose terrible que la chute de ceux qui sont en des hautes 
vocations! Judas apôtre se perd dans son orgueilleuse malice; 
le larron s'humilie et se sauve. 



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54 



OEUVRES DE SAIMTE CHANTAL. 



DEUXIÈJIE POINT. 

Voyez saint Jean et la très-sainte Vierge aux pieds de leur 
Bien-aimé, qui, regardant sa Mère toute outrée de douleur, lui 
dit : « Femme, voilà voire Jils, » à savoir Jean; et à Jean : 
i( Voilà votre mère. » O Mère admirable ! ah ! qu'il fallait bien 
que votre cœur fût tout accoutumé au langage de l'amour et à 
son intelligence : vous vîtes bien qu'il vous donnait pour Mère 
à son Epouse, V Eglise, qiCil enfantait sur la croix, dit saint 
Augustin. chose incomparable! dès que Jésus eut prononcé 
cette troisième parole, le soleil, comme touché de vive douleur, 
retira sa clarté, et les ténèbres furent faites sur toute la terre. 



TROISIEME POINT. 



Écoutez, comme après trois heures de silence, le doux Jésus 
s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous aban- 
" donné! » La portion inférieure fut tellement délaissée et des- 
tituée de toute part, et environnée de maux, que Jésus, pour 
nous consoler en nos faiblesses, se plaignit à son Père; mais 
pour montrer que la partie supérieure ne voulait que ces tra- 
vaux mêmes, il s'écria : « J'ai soif. « Laissant à part la soif 
corporelle, croyons, mon àme, qu'il avait une altération sain- 
tement brûlante du salut de ceux qui avaient une soif mortelle- 
ment ardente de sa ruine. pauvres gens! vous dites que Jésus 
descende de la croix; ah! qu'il n'a garde, il est trop altéré de 
votre salut, qui se doit faire par sa mort en cette croix. 

Première affection. — Sauveur débonnaire ! quelle ten- 
dresse de cœur m'apprenez-vous pour le prochain? Hélas ! faut- 
il même que j'excuse ceux qui crucifient mon Époux? Je dirai 
donc avec l'Apôtre : S'ils l'eussent connu, ils n'eussent pas 
erucifié le Dieu de la gloire; mais, prenez garde, mon àme, 
■(|ue les passions déréglées qui fermaient leurs yeux ne bou- 



r^?»-w 



im: 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. r,5 

chent pas les ràtres. Ali ! mon Sauveur, vous les excusez, même 
en l'acte du péché, et à peine pouvons-nous oublier une con- 
tradiction, fort longtemps après l'avoir reçue; à peine pouvons- 
nous faire bon visage à ceux qui nous désagréent tant soit peu. 

Deuxième affection. — très-sainte et constante Mère ! re- 
cevez Jean pour fils, c'est-à-dire recevez les enfants de l'Eglise 
pour vôtres. Maintenant donc et désormais il nous sera permis 
de vous nommer, 7na Mère : ah! Jésus, que vous voulez bien 
mourir nu et dépouillé, de donner votre Mère à un autre, et ne 
vouloir pas seulement lui dire ce mot filial, de Mère. 

Troisième affection. — doux Sauveur! ce ne fut jamais 
pour contrevenir à la sainte indifférence que vous fîtes une 
plainte à votre Père, mais ce fut pour nous consoler en nos 
maux, et nous faire voir les véritables peines et angoisses de 
votre sainte âme, et que non-seulement les douleurs de la 
mort, mais la soif de l'amour vous desséchait et altérait sainte- 
ment de notre salut : hélas! suis-je pas une ingrate, si je me 
plains en mes petits délaissements et angoisses , voyant le Fils 
unique du Père être altéré de souffrir davantage de travaux 
pour mon amour; si un tel Père abandonne la partie inférieure 
d'un tels Fils, pourquoi non celle d'une chétivé esclave? 



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VINGT-QUATRIEME AIEDITATION 

DU SÉJOUR DE LA TRÈS-SAIIVTE VIERGE AU PIED DE LA CROIX. 



PREMIER l'01\T. 



Considérez la très-sainte Vierge, très-constamment constante 
au pied de la croix de son Fils. Eh! que cherchez-vous, ô 
Mère de vie! en ce lieu de calvaire et de mort? ah! vous ne 



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.'Jti OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

cherchez pas les allégresses, mais votre cher Enfant, et partout 
votre cœur maternel vous fait souhaiter d'être unie avec cet 
aimable Fils; ainsi je vous vois en ce lieu de calvaire, prise, 
attachée, collée et affichée [liée] à voire divin Époux. 



DEUXIÈME POIXT. 



Considérez comme l'amour tira toutes les peines, les tour- 
ments, les blessures et passions de notre Rédempteur dans le 
cœur de sa très-sainte Mère; hélas! les mêmes clous qui cruci- 
fièrent le corps de ce divin Enfant, crucifièrent aussi le cœur 
de la Mère ; les épines de sa couronne outrepercèrent l'âme de 
cette Mère toute douce, si qu'elle peut véritablement dire : 
Mon Bien-aimé m'est un bouquet de myrrhe! mais, tant aimé, 
qu'il demeure entre mes mamelles, c'est-à-dire en ma poi- 
trine, et au milieu de mon cœur. 



TROISIÈME POIXT. 

Considérez la très-sainte Vierge comme une abeille mystique 
faisant son plus excellent miel dans les plaies de ce Lion de la 
tribu de Juda, égorgé, mis en pièces et déchiré sur la croix : 
Enfant de la croix! disait-elle, glorifions-nous en voire admi- 
rable problème que le monde n'entend pas : ô vous tous qui 
passez par ce monde , voyez que la mort de mon Fils est aimable, 
puisqu'elle est le souverain effet de son amour! ah! qu'il est 
nécessaire que mon Jésus meure , afin que toute la race humaine 
ne périsse. 

Première affection. —Votre sainte Abbesse, ô âmes reli- 
gieuses! n'est point sur le mont de Thabor, ains seulement sur 
le mont de Calvaire, où elle ne voit que des opprobres, des 
impuissances, des lances, des clous et des ténèbres : Mère 
d'amour très-constante! toute la multitude de ces eaux d'afflic- 
tions n'ont pu éteindre votre charité ; hélas ! et une petite goût- 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE, 57 

(elelle d'affliction et de contradiction me fait reculer en arrière 
de mon Bicn-aimé souffrant. 

Deuxième affection. — Comme vous étiez, ô très-sainte Mère ! 
le vaisseau le plus grand, le plus capable, le plus digne du 
monde, vous fûtes aussi plus que nul autre remplie de l'amer- 
tume et du breuvage d'angoisse, que votre Bien-aimé avalait 
en ce lieu de tourment : ah! que m'apprend cela, sinon à rece- 
voir les tribulations comme une chose partagée avec l'Epoux? 
Mère très-pure! vous nous appelez, disant : Hé! venez, mes 
filles, que vos cœurs soient des vaisseaux tout vides, et mon 
Fils y versera la rosée dont son chef est couvert, et les gouttes 
de la nuit de sa Passion, dont sa tête est emperlée, se conver- 
tiront en perles de consolation. Ma très-douce Mère, hé! faites- 
moi donc la grâce que désormais je reçoive toutes les petites 
occasions d'humiliation, de souffrance et d'abjection , comme 
des petites gouttelettes distillées de cette chevelure pré- 
cieuse. 

Troisième affection. — abeille mystique ! faites-moi la 
grâce que, dans la ruche de mon cloître, et dans la petite 
chambrelte de mon cœur, je puisse, à votre exemple, ménager 
le miel cueilli en ces saintes plaies du Sauveur, lletirez-vous de 
moi, goûts terrestres ; le fiel de mon Roi me sera plus doux que 
le rayon de miel. Hélas ! ô Alère de douleur et fontaine d'amour ! 
ne permettez plus que je m'éloigne du pied sacré de cette ado- 
rable croix. 







OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



VINGT-CINQUIEME MÉDITATION 

DU TRÉPAS DU SAUVEUR EN LA CROIX. 

l'RKMIKR l'Ol.Xlr. 

Considérez, que ce fut sur la croix que le Fils Éternel donna 
le baiser de l'amour à son Père céleste en faveur des humains : 
ce fut alors que le Père sentit une suave odeur sortir des vête- 
ments de son Fils, c'est-à-dire de sa sainte humanité. Ah ! dit-il, 
l'odeur de mon Fils ressemble à l'odeur d'un champ Jleuri et 
abondant : oui; car }èsvs, Jleur des champs, ayant été pressé 
sous le pressoir de la croix, donna une odeur qui réjouit Dieu, 
et ravit les Anges, et sauva les hommes. 



DEl'XIKJIE POINT. 



Ainsi le Sauveur se mit à dire : « 'fout est consommé ,■:■> la Ré- 
demption du monde est faite : néanmoins, a mon Père, je remets 
mon esprit entre vos mains; ^^ je vous ai déjà remis mon corps, 
mes sueurs, mon sang; il ne me reste plus que l'esprit qui 
anime ce corps tout déchiré : mon Père, je le remets entre vos 
mains, faites-en ce qu'il vous plaira; quoique tout soit accom- 
pli, s'il vous plaît qu'il demeure encore en ce corps, ou bien 
que je l'expire, mon Père, je le remets entre vos mains. 

TROISIKME POINT. 

Considérez, que le doux Jésus, voyant que son Père voulait 
qu'il trépassât, la mort ne pouvant jamais entrer dans celui qui 
tient les clefs de la vie et de la mort, l'amour ouvrit la porte 
a la mort, afln qu'elle allât saccager ce divin corps : et Jésus 
ayant incliné son chef pour donner le baiser de paix à sa très- 
sainte Mère et à son Eglise naissante, il expira par une élection 
d'amour; et alors, ô Dieu! les sépulcres s'ouvrirent, la terre 



|.A'?- . 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 59 

trembla, et le voile du Temple se fendit, toutes choses rendant 
hommage au triomphateur de la mort. 

Première affection. — Jésus de Nazareth, Roi des Juifs, 
-ah! que la douce et divine liqueur qui sort de votre très-saint 
corps est précieuse: hélas! vous voilà tout seul, personne ne 
vous aide à tourner ce pressoir très-pesant ; aussi votre sacré 
corps, divin vêtement de votre âme, est rendu tout roiujc de 
son propre sanfj , parce que vous êtes au jour de vos vendanges : 
ah! Père Éternel, regardez en la face de votre Chuist, et ayez 
pitié de ses frères! Doux Jésus, pressé, foulé et navré de toutes 
parts, quelle confusion de ne vouloir point que l'on m'entame 
par la mortification! Et, néanmoins, je ne jetterai jamais la 
douce liqueur des vertus que par ce moyen. âmes religieuses! 
ayez honte de vous dire membres de Jésus-Christ, si vous ne 
voulez souffrir avec Jésus-Christ; car c'est une imprudence trop 
grande de voir des membres délicats et sensuels, sous un chef 
couronné d'épines. 

Deuxième affection. — mon cher Jésus! je sais que les 
tourments, si griefs qu'ils eussent pu faire mourir tout un 
monde, n'étaient néanmoins pas suffisants de vous faire mourir; 
il fallait que vous remissiez vous-même votre esprit entre les 
mains de votre Père, tout étant accompli et consommé. Ah! 
que vous m'apprenez bien ici la quintessence de la vie spiri- 
tuelle, par un parfait abandonnement de tout entre les mains 
du Père céleste. Hélas! que je devrais souvent prononcer cette 
sainte parole : Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains, 
faites de moi ceci ou cela selon votre volonté : mes supérieurs, 
j'ai accompli votre obéissance , quoique laborieuse et abjecte : 
mais je me remets entre vos mains , afln que , s'il vous plaît , je 
la recommence ; heureuse serais-je si je vivais en cette sorte. 

Troisième affection. — Penchez votre tête, ô mon divin Roi! 



drir*^*'" 



60 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

appelez la mort pour me donner la vie. Ah! pourquoi redouler 
la mort? mon Jésus a fait ce passage. Hé! Jésus , Dieu de la vie, 
faites-moi la grâce qu'à l'heure de ma mort je remette mon esprit 
entre vos mains : car vous êtes mon vrai Père. Fondez-vous 
d'amour et de douleur, ô mon âme! voyant Jésus expiré pour 
votre péché; ne sortez point de dessus cette sainte montagne 
que vous n'ayez enseveli cet Époux en votre cœur. 



VINGT-SIXIÈME MÉDITATION 

QUE LA JOIE ET LE BOXHEUR DE l'aME DÉVOTE EST EK LA CROIX. 



ritKWîER l'OlMT. 



Frappant ma poitrine au pied de la croix de mon doux Jésus, 
vraiment , dirai-jc, voilà le Fils de Dieu! jà ! n'advienne que je 
me glorifie en moi, ni au monde, ni en chose quelconque. Que 
Jonas se réjouisse sous l'ombre de son lierre, qu'Abraham fasse 
festin aux anges sous l'arbre, qu'Ismaël soit exaucé sous l'arbre 
du désert, qu'Elie soit nourri sous le genièvre, en la solitude; 
quant à nous , nous ne voulons autre joie ni ombre que celle de 
la croix, autre boisson que le sang qui coule tout au long, autre 
nourriture que le fruit de vie pendu en la sainte croix. 

DEUXIÈME POINT. 

Considérez combien cette croix est vénérable. Ah! dit David, 
adorez l'escabeau des pieds de Dieu; et que dirons-nous de la 
croix qui a été le lit, le siège et le trône de ce même Dieu? 
Jacob adora le bout de la verge de Joseph , et Esther baise le 
bout de la verge de son époux Assuérus : hé! donc avec quelle 
révérence l'âme dévote baisera-t-elle la croix, vrai sceptre royal 



MÉDITATIOXS POUR LA SOLITUDE. (31 

de son cher Jésus; ne dira-t-elle pas avec David : vous tous 
lâchez, et dites que le Seigneur règne par le bois? 



TROISIKUIE l'OIN'T. 



Considérez combien les plus chers amis de Dieu ont aimé la 
croix : la très-sainte Vierge, sacrée Sulamite, montait à tout 
moment sur cette palme pour en cueillir les fruits; saint Pierre 
n'avait point d'autre force, saint Paul d'autre gloire, saint Jean 
d'autre refuge, ni saint André d'autre suavité ; et, quant à notre 
Bienheureux Père, il protestait que « s'il eût su un |)elit brin 
de son cœur qui n'eût pas été marqué de la croix, il se le 
fût arraché. » 

Première affection. — très-sainte croix honorée des mem- 
bres de mon Sauveur, ah! vous êtes la porte royale (jui conduit 
au temple de la sainteté; hors de là nous n'en trouverons ja- 
mais. âmes religieuses! jetez profondément votre esprit dans 
les plaies que le Seigneur a souffertes sur celte croix, et voyez 
que vil et vain est le cœur qui niche sur un autre arbre. Je vous 
salue, ô sainte croix! étendard de salut, palme de vie, épée par 
laquelle le diable a été tué, remède de l'immorlalilé , délénse 
de la vie présente, gage de l'éternelle, signe sacré des chré- 
tiens, trophée du Roi JÉsrs, o chère et désirable croix! recevez- 
moi entre vos bras vénérables. 

Deuxième affection. — • Ah! Jésijs, mon Epoux, en baisant et 
embrassant votre croix, vous baisâtes et embrassâtes toutes nos 
petites croix, afin de nous les rendre plus aimables : ô mes pe- 
tites croix, mes petites peines, mes petites répugnances, humi- 
liations pour petites que vous soyez, mon Jésus vous a vues, 
baisées et sanctifiées; comme donc ne vous recevrais-je pas à 
cœur ouvert. Tout le long du voyage de cette vie , l'on trouve 
des croix à chaque pas; si ma chair ea frémit, toutefois mon 
cœur les adore. Oui, je vous adore, petites et grandes croix, 










%' 



()2 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

intérieures et extérieures, corporelles et spirituelles, indigne 
que je suis de l'honneur de votre ombre. 

Troisième affection. — Hélas ! d'où vient ce malheur, que la 
révérence à cette croix est tant refroidie? Les anciens dévots et 
amants de Jésus faisaient toujours ce signe de vie avec grande 
vénération, en mangeant, en buvant, debout, assis. Quand tu 
sors, quand tu entres, quand on apporte de la lumière, couvre- 
toi de cette cuirasse, et environne tes membres de ce signe sa- 
cré de la croix, et les maux ne t'approcheront point, dit un 
ancien. saint amant de la croix, hé ! faites qu'à votre exemple 
j'aime la crucifixion de corps et de cœur. sainte croix! de- 
meurez comme une chaîne très-aimable, et comme un rempart 
assuré sur ma poitrine. 



(POUR LES DE RM Elis .(OURS) 

VIMGT-SEPTIÈME MÉDITATIOX 

DE LA RÉSURRECTION DU SAUVEUR. 



l'ItKUIER l'OINT. 



Considérez, qu'après qu'un déluge de tourments, de tristesse 
et de douleur, eut passé sur le Sauveur, il s'éveilla du tombeau 
par sa propre vertu, il sortit par sa propre puissance, et alla de 
grand matin visiter sa très-sainte Mère, beau, luisant, subtil, 
agile et tout glorieux : ô Mère très-sainte, réjouissez -vous! 
voilà votre cher Jésus plus triomphant que jamais ; voilà ce 
temple que les Juifs avaient démoli, relevé; voilà le signe de 
Jonas, arrivé; voilà votre cher Joseph, vivant. 



MI'^DITATIOIVS POUR LA SOLITUDE. 



63 



m'':-'U 



DKIMKMK l'niST. 



Considérez, que la joie fut bien grande en l'arche de Noé, 
quand la colombe revint y apporter le rameau d'olives, en signe 
de la cessation des eaux, et que Dieu avait donné le bonbeur 
de sa paix : mais, ô Dieu! de quelle allégresse fut ravie la 
troupe des apôtres, quand ils virent revenir entre eux la sainte 
bumanité du Sauveur ressuscitée et glorieuse, portant en sa 
boHcbe l'olive d'une sainte et agréable paix ! Pax vobis , dit-il ; 
ah! voici le signe indubitable de la cessation des eaux du cour- 
roux du Père; voici le signe de la réconciliation des hommes 
avec Dieu. 



TROISIEME POINT. 



Regardez combien il était requis que le bénin Sauveur allai 
visiter ses disciples; leur foi, leur espérance et leur charité 
étaient toutes cbancelantes : Magdeleine allait même le chercher 
pour l'embaumer; les disciples d'Emmaiis disaient : Nous espé- 
rions; et le reste de la troupe estimait les paroles des saintes 
femmes comme songes. Voilà pourquoi le bon Sauveur, crai- 
gnant leur péril, comme bon maître, les vint affermir : Je suis 
bien moi-même, mes chers disciples; ti regardez mes mains . 
voyez mes pieds et la plaie de mon. côte. » 

Première ajfeclion. — très-sainte et fidèle Vierge ! combien 
a été douce à votre cœur maternel cette heureuse nouvelle : 
Votre Fils est vivant ! saintes filles de Sion ! essuyez vos lar- 
mes, voilà votre Bien-aimé venu ! Comme vous avez bu la coupe 
de ses angoisses, comme à son Benjamin aussi vous donne-t-il la 
première et la plus grande part de la joie de sa gloire ! Mon 
àme , révérez en silence ce Fils triomphant de cette Mère con- 
solée. 




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Deuxième affection. — .'ih! doux Jésus, si tout mou petit 



:!"* « 



64 OEUVRES DE SAIXTE CHANTAL. 

peuple intérieur était bien ramassé et en souci de votre venue, 
vous me feriez la grâce de m'apporter cette douce parole : Paix 
vous soit! mon cœur! si nous avions une fois reçu la paix de 
Jésus, ah! le monde ne nous pourrait jamais troubler. Sainte 
paix, chantée par les Anges à la naissance du Sauveur, et don- 
née par lui-même en sa résurrection, eh! soyez à jamais en mon 
cœur! c'est maintenant que je crois tout de bon que mon Ré- 
dempteur est vivant, et qu'au dernier jour je ressusciterai. 

De là je dois tirer cette invariable résolution : donc je ne pro- 
fanerai pas ce corps au mal; et comme je ne le flatterai pas, 
puisqu'il doit périr, aussi le garderai-je comme devant ressus- 
citer en gloire; puisque mes yeux doivent voir le Sauveur éter- 
nellement, ah! je les retirerai de tous les inutiles et vains ob- 
jets. Puisque je dois recevoir le baiser de la bouche de l'Epoux 
glorieux, donc je ne laisserai point couler entre mes lèvres de 
discours indcvots, de paroles irréligieuses, de fâcherie, de 
murmure, d'excuse, et ainsi de tous mes autres sens. 



Troisième affection. — Venez, mon Bien -aimé, affermissez 
ma foi, car elle honore votre Père, s'appuyant sur sa puissance; 
mon espérance, parce qu'elle se fonde sur votre rédemption; 
ma charité, parce qu'elle embrasse la bonté du Saint-Esprit. 
Eh! cher Amant, que voulez-vous dire, montrant vos plaies, 
sinon : Avez- vous besoin de force? voici mes mains; avez-vous 
besoin de cœur? voici le mien; étes-vous colombelle? voici le 
trou delà pierre angulaire, venez-vous y reposer. Ah! Sei- 
gneur, j'ai besoin de tout cela; et encore je suis malade et cap- 
tive, mais je vais à vous, et j'y trouve ma médecine et ma ré- 
demption. 



MEDITATIONS POUR LA SOLITUDM. 



65 



VINGT-HUITIEME MÉDITATION 

DE l'asceksio\' de NOTRE-SEIGXEUR. 

PRKMIER I'OI\T. 

Considérez que la très-sainte Vierge, au jour de l'Ascension 
de son Fils, ne put, sans doute, tenir de lui dire ce trait du 
Cantique d'amour : « Fuyez-vous-en, mon Bien-aimé , sur ces 
n collines éternelles, pleines d'une éternelle suavité; mais soyez 
" semblable au petit chevreuil qui se tourne souvent pour voir 
» ceux qu'il laisse. » 

DEUXIÈME POINT. 

Voyez toute cette sainte assemblée sur la montagne des Olives : 
le Seigneur glorieux les bénit tous; puis, dans le char de sa 
propre vertu et puissance, s'éleva glorieusement au ciel. Olil 
disait la sainte Vierge , voyez qu'il est beau mon Bieu-aimé ! oh f 
que cette croix, qu'il porte en signe de victoire, est sainte! elle 
est de bois incorruptible; le Seigneur a couronné ce vainqueur 
de la gloire de sa Résurrection et Ascension, ce qui doit ravir 
tout le monde à sa louange. 

TROISIÈME POIi\T. 

Comme cette généreuse troupe tenait ses yeux attentifs au 
doux Jésus qui montait en haut, une nuée l'ôla de devant leurs 
yeux, et pourtant ils ne laissaient de regarder, jusques à ce que 
des anges, serviteurs de ce roi, lui dirent : ^^ Pourquoi vous 
« arrêtez-vous regardant au ciel? Ce Jésus qui a été enlevé d'avec 
« vous au ciel, viendra ainsi que vous l'avez vu pour juger les 
» vivants et les morts. « Alors cette sainte compagnie s'en 
retourna à Jérusalem, tandis que le victorieux Prince, qui em- 
menait la captivité captive, s'en alla asseoir à la dextre de son 
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66 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Père , faisant placer ses bons serviteurs dans les sièges angé- 
liques, que Lucifer et ses anges avaient laissés vacants. Dieu! 
quelle faveur aux hommes, quelle félicité aux anges, quelle 
liesse parmi la Jérusalem céleste ! 

Première affection. — très-sainte Amante! qui invitez votre 
Bien-Aimé à s'en aller, ah! que vous étiez dépouillée de tout 
propre intérêt ! Les autres filles de Sion l'appellent à grands cris, 
et le prient de ne les point quitter; mais vous, ô unique Co- 
lombe! vous cherchez la gloire de votre Fils, et en cela votre 
joie et votre féUcité. Oui, mon Seigneur, allez-vous-en sur les 
collines éternelles, mais jetez-nous à tout moment vos saints et 
bénins regards. 

Deuxième affection. — « Hélas! dit saint Augustin, ô Sei- 
« gneur! que je jette de soupirs, de ce que je ne me trouvais 
y> point présent sur ce mont d'Olivet, pour baiser la perçure de 
M vos clous, et arroser des douces larmes de ma joie les hles- 
r> sures de votre précieux corps! Hé! mon 3ésvs, j'étais absent, 
» et encore bien loin, quand vous vous en allâtes en Paradis. 
)) Les mains élevées au ciel, vous bénîtes vos disciples, et je n'y 
1) étais pas; les anges les consolèrerit , et je n'en entendis rien. » 
Que ferai-je donc à présent? où vous irai-je chercher? Non, il 
n'y a plus de joie en mon cœur; mon âme refuse toute conso- 
lation, sinon de vous, ô mon indicible douceur! Que donc ma 
conversation soit aux cieux, où mon Jésus est dans sa gloire. 

Troisième affection. — G anges de paix ! ne me blâmez 
point si je regarde toujours en haut; car où est mon Jésus, là 
est mon trésor : toutefois, vous m'apprenez qu'il faut être 
prompt à faire ce que le Bien-aimé ordonne , renvoyant ses dis- 
ciples en Jérusalem, où ils avaient ordre d'aller attendre le Pa- 
raclet. sainte troupe délivrée du limbe , que mon Jésus place 
en sa gloire, souvenez-vous , comme des autres Elie, de laisser 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 67 

choir votre manteau sur votre servante; laissez tomber sur 
ma pauvre àme le manteau de la foi et le voile de l'espérance , 
car vous n'avez besoin que de la robe de charité. 



VIIVGT-NEUVIEME MEDITATIOM 



DE LA DESCKNTE DU SAIKT-ESPRIT. 



l'IlKMIKR 1>III\'T. 



Ames dévotes, entrez humblement au cénacle, où la glorieuse 
Vierge, les saints apôtres, les bienheureux disciples, et les 
saintes femmes, sont assis en prières, en repos, en foi, en 
espérance, attendant que leur bon Maître accom|)lissc sa pro- 
messe, et qu'ils fussent tous revêtus de la vertu d'en haut; 
retirez-vous pareillement à l'écart de tous pour recevoir ce don 
parfait du Père des lumières; car Dieu ne déploiera jamais en 
vous ses merveilles, s'il ne vous trouve en une sainte retraite 
intérieure, et n'ayant rien à démêler avec les mondains. Ne 
voyez-vous pas que toute celte heureuse compagnie est en Jéru- 
salem, mais à l'écart, mais retirée, mais comme dans un désert? 



DEUXIEME l'OIXÏ. 



Dix jours après que le Sauveur fut monté en haut, et que ses 
bien-aimés se furent préparés par silence, fraternité et prières, 
il se fit un son du ciel, comme d'un vent qui s'enfle avec véhé- 
mence, lequel remplit toute la maison où ils étaient assis, et il 
leur apparut comme des langues de feu, qui se posèrent sur un 
chacun d'eux : Ah ! c'est aujourd'hui que Dieu fait ses présents, 
il ne se faut attendre qu'à recevoir. 



m^--m 



68 



œUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



TROISIÈME POINT. 

Considérez combien le Père Éternel a aimé la sainte Eglise, 
puisqu'il l'a enrichie de ses propres trésors : non content de lui 
avoir donné son Fils et son image, il lui donne encore son Saint- 
Esprit, afin que tout ainsi que le Saint-Esprit obonibra la Vierge 
du pur sang de laquelle Jésus devait naître, pour être Père de 
l'Église, ainsi le Saint-Esprit descendit pour embraser cette 
sainte Église, qui était nouvellement née du sang de Jésus- 
Christ. 

Première affection. — Ah ! qui me fera la grâce de me tenir 
assise en repos intérieur, loin de toutes les distractions du 
monde, afin qu'en silence j'attende la venue du Saint-Esprit f 
très-sainte Vierge 1 ô glorieux apôtres! impétrez-moi de votre 
dévotion, afin que je sois persévérante en oraison; que si le 
Seigneur tarde à venir, que je soutienne son attente; car je sais 
certainement, ô mon bon Dieu! que vous ne me laisserez pas 
orpheline, mais que si je persévère à vous obéir, vous m'enver- 
rez l'Esprit de vérité. 

Deuxième affection. — Venez, Saint-Esprit, remplissez tous 
les cœurs du Jeu de votre charité; venez. Père des pauvres, venez 
donneur des dons, lumière des cœurs. Ah! doux Jésus, voulant 
donner commencement à la publication de votre loi, vous jetez 
sur vos disciples plusieurs langues de feu, montrant assez par 
là que la prédication évangélique était toute destinée à l'em- 
brasement des cœurs au céleste amour. Ah! Saint-Esprit, qui 
apportez tant de feu en terre, que voulez-vous, sinon qu'il 
brûle? Je vous conjure encore une fois, remplissez mon cœur 
du feu de votre charité, de cette charité, dis-je, qui souffre 
tout, qui croit tout, qui n'est point ennuyeuse. 

Troisième affection. — très-sainte Eglise du Dieu vivant f 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. G9 

que vous voilà riche; le Saint-Esprit remplit tous vos bienheu- 
reux ouvriers, il les change tous en feu, en araour et en zèle; 
ils sont ivres du vin de l'Epoux, et tellement dégoûtés des 
choses terrestres, qu'ils se réputent désormais heureux d'être 
en angoisse, en persécution, et en état de mort, pour leur cher 
Jésus : Saint-Esprit! si je vous recevais sans résistance, sans 
doute je devrais avoir en moi de grands effets; je ne parlerais 
que des merveilles de Dieu, je ne rechercherai que sa gloire et 
mon avilissement propre, je m'estimerais heureuse de souffrir 
opprobres pour le nom du Seigneur. 



TRENTIEME MEDITATION 



DE LA PRESENCE DE DIEU. 



rRK.lMKIt l'OIVT. 



Considérez, que le ciel et la terre sont pleins de la Majesté de 
Dieu, qui est en tout et partout, par essence, présence, et puis- 
sance. Hélas! comment tombons-nous en l'oubli d'une vérité si 
infaillible et si douce? « Ah! disait iMoïse pour encourager son 
» peuple, il 11' y a point de nation qui ait ses dieux si p7'oc/ics 
» d^elle que tious, car notre Dieu est toujours avec nous, ses 
)) yeux nous voient continuellement , ses oreilles sont amoureuse- 
» ment inclinées pour nous écouter en tout lieu. " 



DEUXIEME POINT. 



Considérez, que l'attention à la présence divine est un moyen 
éminent pour s'avancer à la perfection ; aussi fut-ce l'un des 
premiers préceptes que Dieu donna à son serviteur Abraham : 
« Marche devant moi, et soit parfait. » Ah ! Seigneur, que 
m'avez-vous dit autre chose en me mettant dans ce saint monas- 



^IPI^-' 



i-' fl. 



70 OEUVRES DE SAINTE CHANÏAL. 

tère, sinon : Ma fille, marche toujours en ma présence, et tu 
parviendras à la perfection : pense à moi en toutes tes voies, 
et je conduirai tes pas? 

TROISièjIE POIMT. 

Considérez en quel abus et malheur tombe l'âme qui vient à 
s'oublier de cette divine présence. Les deux vieillards de Baby- 
lone détournaient leurs yeux du ciel, pour ne se point ressou- 
venir de leurs péchés. « Vous êtes fol, dit David, si vous 
y dites : Le Dieu de Jacob ne nous voit pas, le Dieu d'Israël 
)' ?i'y prend pas garde » ; car ses yeux sont ouverts sur toute la 
face de la terre ; il voit et contemple tout ce qui se fait en icelle ; 
il sonde les cœurs, il prévoit les pensées, rien ne lui échappe, 
son œil remarque tout. 

Première affection. — mon doux Jésus, mon Seigneur et 
mon Dieu ! certainement je sais que si je monte au ciel, vous y 
êtes ; si je descends aux enfers , je vous y trouve ; si mon esprit 
vole à l'extrémité des mers, et s'il descend aux abîmes, je vous 
y rencontre ; eh ! pourquoi donc ne vous servirai-je pas partout, 
ne vous prierai-je pas en tout lieu, puisqu'en tout lieu, mon 
Bien-Aimé, vous m'écoutez? Roi souverain! que les vôtres 
sont heureux, vous leur donnez audience à toute heure; qui me 
fera la grâce, qu'en tout et partout je m'oublie de moi-même 
par le continuel souvenir de vous qui m'êtes plus présent que 
moi-même, et plus je m'éloigne de moi, et plus je m'approche 
de vous. 

Deuxième affection. — Hélas ! quel désordre est ceci ? je suis 
appelée pour marcher devant le Seigneur, et être parfaite; et, 
tout au contraire, je marche après mes appétits, propres volon- 
tés et recherche de mon propre amour ; ainsi j'anéantis toute 
la perfection. Ah! mon âme, il faut désormais qu'en toutes vos 
actions vous regardiez Celui qui sied à la dextre du Père, absent 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 71 

à nos sens, mais présent au cœur où il veut régner aussi bien 

qu'au ciel. 

Troisième affection. — épouse ingrate et insensée I osez- 
vous bien vous détourner volontairement de votre Bien-Aimé, 
pour prendre des chétifs contentements de la terre? Ah! c'est 
en sa présence , c'est devant ses yeux que vous manquez de 
fidélité; rien ne peut être caché à ce grand spectateur d'en 
hauL Dieu! sondeur des cœurs, que toutes mes pensées et 
mes désirs soient dressés à vous ! 



TRENTE ET UNIÈME MÉDITATION 

DE LA PROVIDENCE DE DIEU. 



PREMIKR POIMT. 



Considérez, que l'amour que Dieu nous porte est si grand, 
qu'il emploie sa sagesse, sa puissance et sa bonté, pour nous 
conduire à notre fin, par les moyens qui nous sont le plus con 
venables et proportionnés , et non-seulement sa divine Provi- 
dence veille sur les choses les plus importantes qui concernent 
notre salut, mais sur toutes les moindres choses de notre vie : 
un de nos cheveux ne tombe pas sans sa Providence , et même 
il en sait le nombre, et les hommes et les démons n'en oseraient 
toucher un sans son ordre. 

DEUXIÈME POI\T. 

Considérez que cette divine Providence fait tout pour nous, 
avec poids, nombre et mesure, dit l'Écriture Sainte. Or, voyez 
donc quelle obligation vous avez de quitter le soin de vous- 
même; ne regardons donc jamais les choses qui nous arrivent, 
soit bien, soit mal, en elles-mêmes ; car, ou elles nous enor- 



72 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



gueilliraient, ou elles nous troubleraient et accableraient d'an- 
goisses; mais voyons tout en la Providence de notre Dieu qui, 
avec un amour incompréhensible , emploie toute sa sagesse , 
puissance, et bonté à la conduite d'une si petite créature, pour 
la faire arriver à sa fin bienheureuse. 



, TROISIÈME POIMT. 

Voyez combien Dieu se sent offensé , quand on s'ôte d'entre 
les mains de sa douce Providence, pour se vouloir conduire à 
sa fantaisie : oh! qu'il prit mal aux enfants d'Israël d'avoir fait 
cette faute ! car, sortant de la douce Providence, ils tombèrent 
en la sévère Providence ; ils voulurent un roi pour les conduire, 
et furent faits misérables. 

Première affection. — Père Éternel I votre Providence 
gouverne toutes choses; et, certes, c'est chose étrange qu'étant 
filles d'un tel Père, qui veille sur nous d'un œil si vigilant, 
nous puissions avoir autre souci que de le bien aimer et servir. 
« Ah! disait notre saint Fondateur, mon âme n'a point d'autre 
« rendez-vous qu'à cette sainte Providence de Dieu : ô mon 
)' Dieu! vous me l'avez enseigné dès ma jeunesse, etjusques à 
^^ jamais f annoncerai vos merveilles. >> 

Deuxième affection. — Je vous adore, ô souveraine sagesse, 
puissance et bonté , qui prenez un soin si amoureux de tous les 
moments de ma vie : ô âmes religieuses ! notre vrai lendemain 
est en la Providence divine. Regardez les lis des champs, ils ne 
sèment ni ne filent, et la divine Providence du Père céleste les 
habille mieux que ne fut jamais Salomon en toute sa gloire : ah ! 
mon Dieu, que je désire avoir désormais en grand honneur 
tout ce qui m'arrivera. Non, je ne dirai point que j'ai trop d'af- 
flictions, de mortifications et de peines, car vous en avez compté 
le nombre; je ne dirai point qu'elles sont trop pesantes, car 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 73 

vous avez pesé leur poids, et les forces que vous me voulez 
donner; je ne dirai non plus qu'elles sont trop longues, car 
vous en avez pris la mesure. 

Troisième affection. — Ainsi, mon Seigneur, je ne me veux 
plus mêler, sinon de me laisser conduire à vous : le Pasteur 
qui me guide est le Seigneur tout-puissant ; rien ne me défau- 
dra jamais ; non, jamais je ne me veux mêler de moi-même, je 
lui en laisse le soin; qu'il fasse choix du lieu de mon séjour, 
de mon emploi, de ma consolation, de mon mépris, de ma 
santé, de ma maladie, de ma mort, de mon salut; je ne veux 
m'altendre qu'à suivre sa conduite et le laisser absolu. 



TRENTE-DEUXIÈME MEDITATION 

DE LA VOLOXTK DE DIEU. 



PREMIER POINT. 



Considérez, que notre sanctiûcalion étant en la volonté de 
Dieu, il ne faut pas douter que toute notre perfection et tout 
bien ne soient en icelle. Ah! que le cœur sera heureux et pai- 
sible, qui, par un saint amour et totale soumission, éprouvera 
en toutes choses que la divine volonté est bonne, plaisante et 
parfaite ! 

DEUXIÈME POINT. 

Considérez que cette volonté de Dieu est la reine souveraine 
de l'univers : rien n'est fait que par son obéissance; elle 
ordonne de tout, hors le péché, et nous devrions voir tout ce 
qui est, enserré dans cette volonté, sans qu'il y ait ni puisse 
avoir d'autre cause. Oh! que les âmes religieuses seraient heu- 






:^t:m 



74 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

reuses si elles regardaient tout dans cette heureuse origine, et 
si elles recevaient tout comme venant de cette sainte volonté, 
en tout il nous devrait sembler d'ouïr cette parole d'Habacuc, 
dite au prophète Daniel : « Prends cela, que le Seigneur t'en- 



" voie. )) 



TROISIÈME POI.VT. 

Considérez que le Fils Éternel de Dieu nous est venu lui- 
même apprendre la soumission et révérence due à la suprême 
volonté, non-seulement en ce qu'il dit n'être pas venu faire sa 
volonté, mais celle de son Père ; mais encore en sa résignation : 
Père , s'il est possible , que ce calice passe; mais voire volonté 
soit faite et non la mienne. Et ce divin Maître nous enseigna à 
demander tous les jours que la volonté de Dieu soit faite en la 
terre comme au ciel; et enfin il conclut toute la course de sa 
vie mortelle, par la remise et la démission de soi-même à la 
volonté et disposition de son Père Éternel : Mon Père, je remets 
mon esprit entre vos mains. 

Première affection. — très-sainte et divine volonté de mon 
Dieu ! puisque le caractère et marque infaillible des vraies 
Filles de ma sainte Congrégation est de vous voir et de vous 
suivre en toutes choses, "je veux tout de bon entreprendre ce 
saint exercice ; mais, ô sainte volonté ! en quoi vous connaitrai-je 
pour vous suivre ? car il m'est grandement bon d'adhérer à vous. 
Certainement je vois vos volontés en vos commandements; car 
si je les garde , je serai aimée de vous et de votre Père ; je la 
connais en mes règles, mes vœux et observances, c'est pour- 
quoi je les observerai soigneusement , car il est dit : « Vouez 
et rendez vos vœux à Dieu. » Je la connais par la voie de mes 
supérieurs , car il est dit : « Soijez sujet à vos supérieurs et leur 
obéissez; qui les écoute m'écoute. « Je la connaîtrai par les vo- 
lontés justes de mes prochains : « Ce que tu voudras que ton 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 15 

frère te fasse, fais-lui pareillement. « Bref, comme je vois celte 
divine volonté en tout, je l'honorerai avec sa grâce et la suivrai 
en tout. 

Deuxième affection. — Ah ! ma propre volonté, il est temps 
de mourir à vous-même, car je ne veux plus vivre qu'en la vo- 
lonté de mon Dieu : je la veux suivre comme ma princesse et 
maîtresse , qu'elle soit écrite en grosses lettres au commen- 
cement du livre de mon âme; mon propre jugement, il ne 
vous appartient pas de plus discerner, discourir, ni voir, il 
suffit de vous soumettre à la suite de la divine disposition. 
mon Dieul conduisez-moi en votre volonté, faites-moi passer 
par le froid, par le chaud, par la lumière, par les ténèbres, 
par l'emploi, par le repos. Quand vous me mèneriez jus- 
ques aux portes de la mort, je ne craindrais point sous votre 
conduite. 

Troisième affection. — Oui, mon Père céleste, votre volonté 
soit faite en la terre, où les consolations sont rares et les tra- 
vaux innombrables. Prenez pour pratique quotidienne, ô mon 
âme! quand quelque chose vous fâchera, de dire : Non ma 
volonté, mais celle de Dieu soit accomplie. 



TRENTE-TROISIÈME MÉDITATION 

DU DÉPOUILLEMENT ET CONCLUSION DE LA SOLITUDE. 



PREMIER POINT. 



Considérez quelle grâce Dieu vous a faite en toute cette soli- 
tude, de vous avoir donné plusieurs bons mouvements et 
lumières pour votre bien, tous doivent aboutir à ce seul point 



^ifA 



•i^'F^^ 



76 OEUVRES DE SAINTE GHANTAL. 

du dépouillement total de vous-même, afin que vous puissiez 
désormais bien dire efficacement et véritablement : « X'ue, je 
» suis sortie du ventre de ma mère, et nue fy retournerai : le 
n Seigneur me Pavait donné, le Seigneur me l'a ôté, son saint 
» nom soit béni. » 

DEUX[BME POINT. 

Considérez l'heureux état où ce vrai dépouillement de toutes 
choses met l'àme, à savoir, qu'elle ne veut que son Jésus tout 
seul; et c'est la gloire de cette Sulamite, de pouvoir être seule 
avec son seul Roy, et dire : « Mon Bien-Aimé est à moi, et moi 
" à lui; » et ainsi tenir notre affection si nue, et si simplement 
unie à Dieu, que rien ne s'attache à nous, et que nous ne nous 
attachions à chose aucune. 

TROISIÈME POINT. 

Considérez quel tort vous ferez à votre âme, si vous la revê- 
tez de chose quelconque, vu que si Notre-Seigneur vous trou- 
vait dans l'aimable et très-sainte nudité des enfants de Dieu, il 
vous prendrait entre ses bras, comme un saint Martial, pour 
vous porter à l'extrême perfection de son amour; que bien- 
heureux donc sont les nus, car Notre-Seigneur les revêtira, et 
les vêtira de lui-même. 

Première affection. — Seigneur! voici une pauvre, ché- 
tive et petite créature devant le trône de votre miséricorde 
divine, qui conjure votre unique bonté d'accepter ses petits, 
mais grands renoncements ; tirez hardiment tout ce qui revêt 
mon cœur : ô Seigneur! non, je n'excepte rien, arrachez moi- 
même à moi-même. Oui, moi-même, je te quitte pour jamais, 
sans te vouloir reprendre, si mon Seigneur ne me le commande 
exprès. désirs! ô affections! ô créatures! ô toutes choses! je 
me dévêts entièrement de vous. 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 77 

Deuxième affection. — très-doux Jésus! qui venez nu au 
inonde , et qui mourez nu sur la croix , que m'avez-vous appris, 
sinon à vivre toute nue et à chanter incessamment de cœur et 
d'opération : Vive Jésus, dénué de Père et de Mère sur la croix, 
vive sa très-sainte nudité! vive Marie, dénuée de Fils au pied de 
la croix, vive sa très-sainte nudité! Oui, Seigneur Jésus, que 
mon cœur demeure dévêtu de tout, même des biens les plus 
spirituels, afin que vous soyez uniquement et simplement toutes 
choses à mon cœur. 

Troisième affection. — Ainsi, mon àme, allez désormais, 
comme un autre Isaïe, par la voie de ce monde toute nue, et 
dès que vous sentirez votre cœur se vouloir vêtir de quoi que ce 
soit, jetez cela aux pieds de Jésus, et y renouvelez les générales 
et particulières résolutions de votre solitude, afin que n'étant 
revêtue que de Jésus-Christ, vous viviez désormais en nouveauté 
de vie. Amen. 




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VIVE t JESUS! 

LETTRE 

DE NOTRE TRÈS-DIGNE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE 

FRÉMYOT DE CHANTAL 

A-crite à feue notre très-chère et bonne Mère de Chàtel, de grande instmclion 
et utilité pour les Solitudes. 



Ma très-chère fille, vous voulez que je vous dise ce que vous 
devez faire en votre retraite; hélas 1 ma fille, vous savez que je 
ue suis pas capable de vous beaucoup dire là-dessus : toutefois, 
pour contenter votre bon cœur et condescendre à votre humi- 
lité , je vous dirai que le premier jour que l'on entre en soli- 
tude, il ne faut pas promptement se mettre à faire sa confession, 
il le faut employer à bien tout ramasser et calmer son âme de- 
vant Dieu, afin que, par après, comme une eau bien rassise 
opposée à ce beau soleil, l'on en voie clairement le fond le 
lendemain, il faut faire son examen général tout doucement 
sans empressement, effort, ni curiosité. ' 

Je n'aime pas beaucoup que l'on s'accoutume à écrire tout 
au long sa confession annuelle, bien que cela soit en liberté à 
celles qui ne pourraient faire autrement. Puisque les trois ou 
quatre premiers jours se doivent employer à la vie purgative 
vous pourrez prendre les premières ou dernières méditations 
de Phdothée , ou telle autre conforme à celles-là. Les jours sui- 
vants, il faudra s'entretenir doucement à ce que notre doux 
Sauveur a fait pour notre amour, et a ce qu'il fait pour nous 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 79 

racheter. Les derniers jours vous prendrez quelque livre qui 
traite de l'amour infini, et des richesses éternelles de ce grand 
Dieu ; car sur la fin de la solitude il faut s'essayer de dépouiller 
son cœur de tout ce que nous connaissons qui le revêt, et mettre 
aux pieds de Notre-Seigneur tous ses vêtements, l'nu après 
l'autre, le suppliant de les garder et nous revêtir de lui-même; 
et ainsi toute dénuée et dépouillée devant cette divine bonté, il 
faut derechef nous jeter entre les bras de sa Providence , lui 
laissant le soin et le gouvernement de tout notre être, et croyez- 
moi , ma fille , rien ne nous manquera. Ne nous chargeons ni 
revêtons jamais d'aucun soin, désir, affection ni contrainte, car 
puisque nous avons tout remis à Notre-Seigneur, laissons-le gou- 
verner, et pensons seulement à lui complaire, soit en souffrant, 
soit en agissant. 

Quant à ce qui est de gagner l'indulgence concédée aux 
âmes religieuses qui font la solitude, vous ne devez avoir au- 
cune crainte de ne la pas gagner pour ne pouvoir pas méditer 
en détail , ni discourir avec l'entendement au temps de l'orai- 
son , Dieu vous donnant une occui)ation plus simple et intime 
avec sa bonté. Mais, ma fille, voici ce que vous devez faire : 
vous devez lire très-attentivement les points que vous médite- 
riez si vous en aviez la liberté, et en les lisant retirer dévote- 
ment votre âme en Dieu, ainsi cette lecture vous tiendra lieu de 
méditation; et si lisant de la façon, votre esprit recevra tou- 
jours de bonnes impressions de cette lecture, et jaooit que le 
profit nous soit inconnu, il n'en est pas moindre pourtant. Et 
après avoir fait votre devoir par cette lecture, vous trouvant par 
après en l'oraison, en votre manière simple et amoureuse, je 
vous dis que vous satisfaites plus que très-entièrement à la mé- 
ditation; et voici la raison : c'est que Dieu, infini en grandeur, 
comprend tous les mystères, si que possédant Dieu, vous 
êtes excellemment dans l'essence du mystère que vous vous 
étiez proposé pour votre méditation. Un Père de religion 



I W^'^^' 



M^ 




HO œUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

fort spirituel, docte et vertueux, m'a encore reconfirmé en cet 
avis. 

Certes, ma très-chère fille, c'est un exercice très-important 
que celui de nos solitudes annuelles; il faut tâcher de les faire 
avec le plus de dévotion et fidélité qu'il se pourra. J'estime 
qu'il sera très-utile à vos filles que vous fassiez lire à table le 
livre des Exercices du père dom Sens de Sainte-Catherine ; car, 
comme m'a dit Monseigneur, c'est-à-dire notre Bienheureux 
Père qui vivait alors, il est ample et d'un style mouvant, mais 
c'est un style des saints, fuyant l'immortification, et détestant 
les recherches de l'amour-propre. Pour la méditation, il faut 
donner aux filles des points moelleux, doux, solides et affectifs. 
Je suis en l'amour divin. 

Ma très-chère fille , 

Votre très-humble et indigne sœur et servante 
en Notre-Seigneur, 



Soeur Jeak\e-Frakçoise-Fremyot , 

de la Visitation Sainte -Marie, 

DIEU SOIT BÉNlr 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 



81 



VIVE t JESUS! 



EXAMEN 



AIDER A FAIRE LES CONFESSIONS ANNUELLES 



FAIT PAR NOTRE TRES-DIGNE MERE. 



Premièrement, s'cKaminer sur l'avancement ou reculement 
que l'on a fait depuis la dernière retraite, qui se fait d'année en 
année; si l'on ne s'est point acquis de mauvaise habitude que 
l'on n'avait pas auparavant; jeter les yeux sur les plus ordinaires 
imperfections, tentations, répugnances et difficultés, que l'on a 
en l'observance des Règles, Constitutions et Coutumier, recher- 
chant la source de tous ces mau.x, et de tout s'en décou- 
vrir avec simplicité, s'en confesser, et faire son renou- 
vellement avec nouveau courage et résolution de tendre à 
la perfection de son état, de tout son pouvoir, par l'exer- 
cice des vertus qui nous seront recommandées particuliè- 
remeuL 

Comme recevez-vous les sacrements? n'y allez -vous point 
quelquefois par coutume et par imitation , par crainte plutôt 
que par dévotion; n'en perdez-vous point les fruits faute de 
préparation? 

Allant à la sainte confession, êtes-vous bien aise de vous faire 
connaître digne d'abjection? si cela est, vous direz vos péchés 
fort simplement, et en termes abjects ; vous direz de bon cœur 
III. 6 



1*55 






82 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vos défauts, et tout ce qui vous pourra rendre plus confuse et 
honteuse devant le confesseur. 

Ktes-vous fidèle à vous corriger de ce de quoi vous vous con- 
fessez? faites -vous bien les actes de contrition devant que d'y 
aller; et, étant confessée, avez-vous soin dereraercier Dieu de 
cette grâce, qui est, certes, très-grande? 

Faites-vous quelque chose en vertu de la sainte communion, 
soit devant ou après , quelque pratique de vertu à cette inten- 
tion? tenir votre esprit plus recueilli en la considération de ce 
bénéfice. 

Ne vous distrayez-vous point bientôt après la sainte commu- 
nion? en êles-vous plus humble, douce et cordiale ce jour-là? 
car c'est le fruit que l'on en doit tirer. 

Avez-vous soin de redresser vos intentions au commencement 
de chaque exercice et action importante, les offrant à Dieu pour 
sa gloire, et à l'honneur de la très-sainte Vierge ou à quelque 
autre intention? 

N'êtes-vous point tépide en la dévotion, aux pratiques de 
vertu, tout ne vous ennuie-t-il point? Quelquefois l'on trouve 
l'Office long, l'oraison pénible, les exercices spirituels si pe- 
sants, les retours que l'on fait à Dieu si difficiles; on fait les 
exercices sans attention. Ne disputez-vous point contre les lu- 
mières que Dieu vous donne , tant pour faire le bien que pour 
éviter le mal, ne les voulant pas regarder, afin de faire vos ira- 
perfections plus hardiment, et ne les pas suivre au bien qu'elles 
vous montrent? 

Comme allez-vous aux Offices , et comme vous y comportez- 
vous y étant, et à l'oraison, et à la sainte messe? Aux examens, 
ne manquez-vous point de soin à vous y préparer, et assujettir 
votre attention et votre esprit à suivre les enseignements que 
l'on vous a donnés pour ce regard, observant ce qui en est dit 
dans le Coutumier? 

Etes-vous prompte à rejeter les distractions? Ne les causez- 



llT 






MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 83 

vous point, faute de tenir la vue basse en ce temps-là, ou bien 
faute de tenir votre esprit recueilli le long de la journée, vous 
amusant à chose inutile? 

Comme observez-vous la règle, les constitutions, et premiè- 
rement vos sacrés vœux? Obéissez-vous exactement en toutes 
choses; promptement, sans retardation ; simplement, sans 
réplique; amoureusement, sans chagrin; cordialement et de 
bon cœur, sans murmure; humblement, sans contrôler et 
censurer le commandement? N'êtes-vous point plus exacte au 
commandement honorable et d'importance, qu'aux plus légers 
et abjects/* 

Ne désobéissez-vous point par négligence , oubli , paresse ou 
opiniâtreté, de volonté délibérée, faute d'amour à l'obéissance 
ou à la personne qui commande, faute d'estime du commande- 
ment en chose de peu d'importance ou autre? Déclarez-vous 
bien en ce fait, car il est important. 

N'avez-vous point eu quelque aversion à la supérieure, qui 
vous ait fait faire quelque jugement de ses actions et paroles, 
qu'elle les a dites ou faites par passion, propre intérêt,, affec- 
tion particulière, vanité et semblable? Mais qui serait bien 
pire, l'avez-vous point méprisée en votre cœur, mésestimant ses 
ordonnances, sa conduite, son jugement, et spécialement en 
ce qui vous regarde sur les mortifications et corrections qu'elle 
vous a faites? car c'est la vraie marque pour connaître votre 
défaut. N'avez-vous point fait de murmures et plaintes d'elle en 
parlant aux Sœurs, et même en parlant avec les personnes de 
dehors, vous accusant en confession, ou traitant de votre con- 
science avec quelque Père? N'avez-vous point lâché de faire 
connaître ses défauts, ou ceux des autres, pour excuser les 
vôtres, ou sous le prétexte de vous mieux faire entendre? 
N'avez-vous point manqué de respect en son endroit, lui répli- 
quant ou contredisant par passion avec audace devant les 
Sœurs, refusant d'obéir pour faire votre propre volonté, par 

6. 



j^-m^ 



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84 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

opiniâtreté ou autrement? Notre obéissance doit être établie en 

une parfaite abnégation de la propre volonté et propre jugement. 

Contre la sainte pauvreté, n'ètes-vous point propriétaire 
d'effet ou d'affection en quelque chose, pour petite qu'elle 
soit? N'avez-vous point murmuré quand quelque chose vous a 
manqué , ou que ce qu'on vous a donné n'était pas à votre gré , 
soit du vivre, vêtir, médicament, coucher, chauffer, ou quel- 
que autre commodité corporelle? 

N'avez-vous rien demandé, pris ou donné sans congé? 
N'avez-vous rien désiré, demandé ou retenu non nécessaire, 
prévoyant de loin que cela vous pourrait servir? 

Si vous avez eu quelque charge , avez-vous servi les Sœurs 
sans choix? leur avez-vous donné de boa cœur ce qui était 
de votre charge, sans autre considération que de la seule 
nécessité ? 

Ne vous êtes-vous point préférée vous-même à la distribution 
en quoi que ce soit? car notre pauvreté doit être dépouillée de 
toutes choses. 

Notre chasteté doit être angélique, et partant examinez-vous 
si l'imagination, la pensée, le désir, le sentiment a été sans 
attaque ou du moins sans coulpe : faites cet examen sur ce 
point tout simplement, quoique fidèlement, et vous accusez 
des fautes que vous y avez remarquées, avec une humilité et 
confiance toute généreuse. 

L'amour bien ordonné vous fera avoir un grand soin de la 
pureté et avancement de votre chère âme en la perfection, et 
fort peu de soin et d'affection pour votre corps, en laissant 
tout le soin à votre supérieure. 

Ne vous surestimez-vous point au-dessus du prochain? ne 
désirez-vous point d'être estimée, et pour cela ne vous vantez- 
vous point d'un biais ou d'un autre? Ne faites-vous point de 
l'entendue aux choses spirituelles, parlant des intérieurs, 
disant des petits mots pour autoriser votre opinion, et même 



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MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 85 

la maintenir quelquefois opiniàtréoient par vanité et orgueil? 
Ne parlez-vous point avantageusement de vous, de vos apparte- 
nances, du bien que vous avez fait et que vous faites, vous pro- 
posant pour exemple sous prétexte de bien édifier le prochain, 
ou de l'encourager d'en faire autant? Ne parlez-vous point de 
vos parents, des commodités que vous aviez dans le monde, 
de l'honneur que l'on vous y rendait, voire, en ravalant quel- 
que autre, et même pour des choses vaines, comme de danser, 
ou jouer, se p'arer, se promener, être recherchée par des partis 
avantageux, et semblables folies, s'amuser à y penser, se 
flatter en la vaine croyance que l'on vous estime et que l'on 
vous aime? Ne vous enquérez-vous point, par quelques paroles 
artificieuses, de ce que l'on dit de vous en votre absence, ou 
bien quand l'on vous en dit quelque chose et qu'on vous loue, 
ne làchez-vous point de prolonger le discours, disant quelque 
mot de récréation qui agrandisse le discours et la louange, 
soit de vous ou de ceux qui vous touchent et que vous aimez? 
Ne vous entretenez-vous point avec des personnes, non point 
tant pour leur mérite et vertu, et le devoir que vous avez, 
que par vanité, parce qu'ils vous aiment et qu'ils font état de 
vous, qu'ils vous louent, parce que ce vous sera de l'honneur 
qu'on sache qu'ils vous voient de bon cœur, qu'ils font état 
de votre esprit, jugement et conversation? 

Ne vous plaisez-vous point de parler de l'entretien que vous 
avez eu avec quelque personne de marque, rapportant les 
conseils que vous avez demandés, et les réponses que vous 
avez faites quand vous les jugiez à propos. Tout cela est fort 
vain. 

Ne vous plaisez-vous, ni amusez-vous point à raconter vos 
songes, et dire vos pensées par vanité, désirant que l'on en tire 
de bonnes interprétations? Ne vous fàchez-vous point d'ouïr 
louer les autres, et de savoir qu'elles sont estimées et aimées, 
jugeant que cela vous retourne à mépris? Ne tàchez-vous point 



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8t; OEUVRES DE SAINTE CHAINITAL. 

d'amoindrir les louanges qu'on leur donne, ou par vos paroles, 
ou par votre silence, et qui serait le plus mal , rapportant leurs 
défauts en ces occasions, par jalousie, orgueil, envie, craignant 
de n'être pas assez aimée, estimée et préférée? 

Ressentez-vous beaucoup les humiliations et corrections, 
n'en murmurez-vous point de pensée ou de parole? N'avez- 
vous point diminué l'affection, ou conçu quelque aversion, et 
manqué de confiance envers celles qui vous les ont faites , ou 
qui vous ont avertie de vos défauts? Ne vous fâchez-vous point 
d'être employée en chose vUe et basse? N'avez-vous point à 
dégoût d'avoir les moindres chargea, aimant plus et vous 
employant plus soigneusement es choses plus honorables, 
aux offices plus relevés, désirant les premières charges sous 
quelque prétexte que ce soit? Cela est fort préjudiciable, et 
marque assurée de peu de vertu. 

Ne vous impatientez-vous point en vous-même pour peu de 
chose? Etes-vous sujette aux sentiments de colère, les suivez- 
vous par paroles, par actions, ou tenant votre courage? 

Les fautes que vous faites sont-elles de promptitude, par le 
premier mouvement, ou par un sentiment entretenu tant de 
temps, selon le sujet? Faites-vous des actions de dépit sur de 
légères contradictions? Les paroles que vous dites ensuite 
pour satisfaire à votre sentiment, sont-elles aigres, rabrouantes, 
suffisantes, froides, sèches, piquantes, pour troubler la per- 
sonne qui vous a fâchée, et par vengeance, faisant voir votre 
passion? Ne lui faites-vous point la mine, ne lui répondant 
après qu'à demi-mot, ou ne faisant pas semblant de l'entendre, 
et semblables défauts? 

N'avez-vous point acquiescé aux volontés des séculiers, 
traitant avec eux par respect humain , crainte de leur déplaire , 
perdant les Offices ou autres exercices sans nécessité, pour les 
entretenir de clioses vaines et frivoles, écoutant longuement 
des nouvelles non nécessaires, et choses semblables et inutiles. 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 87 

sans les interrompre, pour le plaisir que vous y prenez, 
regardant leur vanité et vous riant de leur folie, commettant 
des actes de légèreté et immodestie, qui leur donne confiance 
de prendre des libertés indécentes à votre condition ? Familia- 
risant trop avec eux, l'on n'en rapporte que du mal, et détri- 
ment à la perfection. 

Ne multipliez-vous point trop les paroles, usant de termes 
trop exagératifs, comme leur témoigner votre affection sans 
nécessité, les louer, leur dire avec exagération qu'on les estime, 
qu'on les préfère, que l'on dit du bien d'eux en leur absence, 
que l'on pense en eux, qu'on désire de les voir; et, d'autre 
part, n'êtes-vous point trop froide, ne témoignant pas la dévote, 
douce et sainte cordialité de votre Institut ? 

Ne dites-vous point de mensonges légers par précipitation 
d'esprit, par inconsidération, pour vous excuser, pour agencer 
des contes? Ne déguisez-vous point la vérité, prenant des 
intentions en choses légères et non nécessaires, sous bon pré- 
texte et autres motifs, si vous le faites souvent, spécialement, 
si c'est en rendant compte de votre intérieur, ou bien autre- 
ment, ce qui serait très-mal, si cela vous est arrivé en con- 
fession? 

Ne faites-vous point d'artifice pour faire savoir que vous vous 
trouvez mal, ou que vous avez besoin do quelque chose, sans le 
dire ou le demander, de peur qu'on ne vous juge trop tendre 
et immortifiée? 

Ne feignez-vous point d'avoir plus de ressentiment de vos 
fautes que vous n'en avez au cœur? Vous connaîtrez cela, si 
vous en êtes aussi contrite quand vous l'avez reconnu, et que 
personne ^e l'a vu que vous, comme quand vous la dites ou 
en êtes avertie. Les larmes que vous en jetez, ou les paroles 
d'exagération que vous dites, ne proviennent que de l'orgueil 
qui se déplaît que nous soyons remarquées défaillantes, et qui 
se plaît à faire voir que nous les reconnaissons bien nous- 



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88 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

mêmes, et que nous avons bien mauvaise opinion de nous et de 
tout ce que nous faisons. 

Ne faites-vous point de vaine réflexion quand il faut rendre 
compte du bien que vous avez fait, des grâces extraordinaires 
que Dieu vous fait à l'oraison, ne parlant qu'à demi-mot et fai- 
sant la honteuse, entremêlant vos défauts? Tout cela n'est 
qu'orgueil qui vous fait craindre que l'on croie que vous faites 
bien de l'état de tout cela, qui est un grand défaut de simplicité 
Ne couvrez-vous point vos défauts, spécialement quand ils sont 
abjects, disant plusieurs paroles non nécessaires pour faire voir 
la juste cocasion que vous avez eue de les commettre? 

Ne témoignez-vous point plus de ressentiment de douleur que 
vous n'en avez, quand vous êtes traitée en infirme, ou que vous 
êtes préférée en quelque commodité aux autres? Les refus que 
vous faites de telles viandes, de telle commodité, de tel service, 
ne proviennent-ils point plus d'un courage vain et d'un acte de 
duplicité, que du désir de souffrir cette disette et incommodité? 
Vous le connaîtrez, si votre cœur demeure tranquille en la souf- 
france, et si vous ne vous amusez point à penser à ce qui vous 
manque. 

Ne faites-vous point semblant de refuser quelque soulage- 
ment par vertu, quand vous le refusez par immortification, la 
chose ne vous plaisant pas? Tout cela est hypocrisie et vanité. 
Ne faites-vous point la courageuse devant les autres quand on 
vous plaint de vos peines et de vos douleurs, étant en votre 
particulier soigneuse de rechercher la cause de votre mal, et à 
rechercher des remèdes, et des plus exquis? 

Vous troublez-vous point de ce qu'on ne croit pas votre mal 
si grand qu'il est, ou qu'il vous semble être, ou semblable lâ- 
cheté, observant jusqu'aux moindres et petites douleurs? 

Ne dites-vous point de paroles par le mouvement de la sen- 
sualité, faisant entendre subtilement ce que vous désirez et 
aimez, afin qu'on vous le donne? 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 89 

N'êtes-vous point douillette au manger, soit en santé ou en 
maladie, délicate et difficile, ne voulant que ce qui est à votre 
goût, bien qu'il soit contraire à la santé? 

Ne vous plaignez-vous point de n'être pas bien traitée , et de 
quoi l'on ne s'empresse pas assez à rechercher vos appétits 
quand vous vous trouvez mal? Quand les viandes sont à votre 
goût, n'en prenez-vous point trop, quand bien ce ne serait que 
de l'eau et du fruit ; ne vous inquiélez-vous point de la longueur 
des veilles et des douleurs, de prendre des remèdes? N'obéissez- 
vous point à l'infirmière avec regret, comme encore au méde- 
cin, faisant avec chagrin, murmure et plainte, ce qu'il vous 
ordonne? 

Regardez enfin comme vous vous exercez en la mortification 
de votre cœur, qui se pratique à surmonter la propre volonté, 
le propre jugement, les passions et inclinations, et vous sou- 
mettre en tout, condescendant volontiers à la volonté d'autrui. 
Aimez-vous bien tous les prochains cordialement pour l'a- 
mour de Dieu, tant en particulier comme en général? 

Si vous aimez autant le prochain et les Sœurs qui sont de 
mauvaise grâce, comme celles qui ont des conditions qui vous 
plaisent naturellement, votre amour est bon : si, moins, il est 
imparfait, et bien souvent nuisible : examinez bien si vous avez 
le cœur franc en leur endroit, si vous ne leur faites point de 
mal, ni d'un côté ni d'autre; si vous priez Dieu d'aussi bon 
cœur pour elles que vous feriez pour celles qui vous agréent. 
Manquez-vous de support envers le prochain , soit pour les in- 
firmités corporelles ou spirituelles? Ne jugez-vous point témé- 
rairement de ses actions, particulièrement de celles que vous 
n'aimez pas beaucoup? 

N'ètes-vous point sujette au soupçon pour de légères appa- 
rences? Ne pénétrez-vous point ses intentions, ses prétentions, 
selon votre fantaisie et à son désavantage, quelquefois par pas- 
sion, d'autres fois par vanité d'esprit, faisant de l'entendue en 






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î>0 ŒUVRES DE SAINTE CHAMTAL. 

la connaissance des esprits, des naturels, des intérieurs, des 
défauts? puis se vanter du jugement que l'on a fait, et quelque- 
fois l'assurer comme véritable, et cela par l'expérience que 
vous avez en vous-même de tels défauts? 

Ne parlez-vous point de ses péchés, de ses imperfections? 
raconter ses mauvaises humeurs pour se plaindre par passion , 
avec exagération, sans utilité ni nécessité, pour satisfaire à 
l'aversion ou mécontentement que vous aurez reçu de lui? 

N'avez-vous point eu quelque ressentiment de joie, quand on 
a mortifié celles qui vous ont fait quelque contradiction? cela 
est esprit de vengeance. Dites-vous point quelque petit mot 
parmi les Sœurs, pour les faire avertir des choses qu'elles font 
qui vous déplaisent? Examinez-vous, si vous les avez averties 
vous-même, si ce n'a point été par ce même mouvement, et si 
vous n'avez point exagéré le défaut, ou mal interprété, et parce 
que la chose vous regarde; ce qui serait un grand défaut de 
charité. 

N'avez-vous point méprisé vos Sœurs, d'effet ou de pensée, 
soit leur esprit, soit leur façon, contenances, trouvant à dire à 
tout, voire, même es choses plus légères, et, qui serait le plus 
mal, pour leur qualité originaire, étant de moindre maison que 
vous? ce qui serait une très-insupportable vanité. Et si vous 
êtes de basse condition , en votre cœur ou en vos actions, vous 
élevez-vous point au-dessus des autres? dites-vous point des 
paroles fâcheuses, piquantes et rabrouantes, qui les puissent 
offenser et déplaire, et même aux séculiers, contestant ou ré- 
pliquant avec sentiment d'impatience, maintenant votre opi- 
nion, votre arrogance et suffisance, voire, en choses petites? 
ce qui serait un grand mal, et qui peut mal édifier le prochain. 

Ne disputez-vous point impérieusement, méprisant le juge- 
ment et l'avis de ceux avec qui vous traitez? Se complaire en 
cela, se résoudre de gronder ou fâcher, s'entretenir à cette 
pensée, tout cela est fort mal. 



MÉDITATIONS POUR LA SOLITUDE. 91 

N'êtes-vous point sujette à avoir de l'envie, qui fait que l'on 
est quasi bien aise que celles que nous voyons être estimées 
commettent des défauts , el qu'ils soient remarqués, ne pouvant 
souffrir qu'on les excuse ou soulage en quelque chose? Exa- 
minez bien votre cœur sur tout cela, et vous en déclarez le 
plus ouvertement et simplement que vous pourrez. Si vous avez 
quelque chose qui vous travaille, soit doute, tentation ou diffi- 
culté , faites-vous-en éclaircir. 

Cet examen contient des remarques fort particulières, et les- 
quelles donnent non-seulement la vue pour la confession, mais 
encore pour la pratique des vertus, et très-utile pour voir, une 
fois l'an, tout l'état de l'àmc , quoique l'on ne s'accuse pas si 
pointilleusement, si l'on ne veut, de toutes ces choses. Il est 
autant requis au voyageur de savoir et découvrir les mauvais 
pas afm de s'en écarter, comme le bon chemin pour le suivre; 
et véritablement l'amour-propre a étendu ses fdets sur tout le 
cours de la vie spirituelle, en sorte qu'il est impossible d'en 
échapper, sinon, comme dit le glorieux saint Antoine, passant 
par-dessous, nous humiliant profondément, examinant sérieu- 
sement, nous accusant sincèrement, sans nous flatter; cl, bref, 
opérant notre salut avec un sacré tremblement et une filiale et 
chaste crainte, qui nous fasse cheminer en simplicité de cœur, 
en sainteté, justice et vérité devant Dieu. Sa divine bonté nous 
en fasse la grâce, par l'mtercession de sa très-pure Mère, de son 
saint Père putatif, et de notre saint Fondateur qui désirait cela 
de nous. 






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DIEU SOIT BENI. 



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TENEUR' DE LA DEPOSITION 

DE LA VÉNÉRABLE MÈRE 

JEAIE-FRANCOISE FRÉllïOT DE CHAPiTAL 

PREMIÈRE RELIGIEUSE, PREMIÈRE SUPÉRIEURE ET PREMIÈRE FONDATRICE 
DE l'ordre de la VISITATION SAINTE-MARIE 

EXTRAITE 

Dés la page 191 jusqu'à la page 311 

DU PROCÈS IN SPEÇJE FAIT PAR AUTORITÉ APOSTOLIQUE A ANKECY 

i.'axxée 162" 

par messbigneurs axdré fréuvot , archevêque de bourges, 

jean-pierre camus, éuèque de deli.ev , 

et béiéiie.vd monsieur george ram us , protonotaihe apostolioue , 

AL SUJET DE LA CAUSE DE LA BÉATIFICATION ET CAMONlSATIOiV 



SAINT FRANÇOIS DE SALES 

ET COMPULSÉE 

dans le sixième volume, à la page 230 jusqu'à 3-46 et neuïième ligne 
Dlffl AUTRE PROCÈS FAIT POUR LADITE CAUSE, DANS LE SUSDIT ANNECY 

EX 1658. 



Au nom de Dieu. Ainsi soit-il. 

L'an 1627, indiction 10% 27 juillet, à huit heures du ma- 
tin, jour non férié ni empêché par quelque fête, mais juri- 
dique, la quatrième année du pontificat de N. S. P. le Pape 
Urbain VIII , en présence des illustrissimes et révérendis- 
simes seigneurs André Frémyot, archevêque de Bourges, 
et Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, et de très-révé- 

* C'est le titre que porte la copie conservée aux archives de la Visitation 
4I' Annecy. 




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94 ■ OELVRES DE SAINTE CHANTAL. 

rend sieur Georges Ramus , protonotaire apostolique , tous 
trois juges subdélégués par la Sacrée Congrégation des 
Rits pour former, par autorité apostolique, le procès sur la 
sainteté de vie et les miracles du serviteur de Dieu François 
de Sales, évoque de Genève; les dits juges étant assis sur 
leur tribunal, dans le parloir du monastère de cette ville 
d'Annecy, qui est le lieu qu'ils ont choisi et assigné pour y 
recevoir les serments et les dépositions des dévotes reli- 
gieuses du même monastère de la Visitation ' ; et sur la de- 
mande du très-révérend père dom Juste Guérin , de l'ordre 
des Clercs réguliers de Saint-Paul, provincial de Piémont, et 
procureur en cette cause du sérénissime Victor-Amédée de 

* INTERROGATS. 

On demanda à chaque témoin : 

1° S'il connaît l'énormité du péché de parjure.— 2° Son nom , son âge, 
sa profession, son pays, et le nom de ses père et mère. — *3û S'il s'est 
confessé, et a communié, à Pâques et en d'autres temps. — i» S'il n'a point 
été excommunié, ou condamné pour crime. — 5° S'il n'est point poussé 
par quelque motif humain. — 6» Par qui il a été cité. 



ARTICLES. 
1. Détails sur les père et mère du serviteur de Dieu. — 2. Son enfance. 

— 3. La charité qu'il témoignait dès lors pour les pauvres. — 4. Sa con- 
duite pendant ses éludes à Annecy et à Paris.;— 5. La dévotion qu'il avait 
dès lors pour la Sainte Vierge. — 6. Sa conduite pendant ses éludes à 
Padoue, et son voyage à Lorelte et à Rome. — 7. Sa visite à l'évêque de 
Genève, Claude de Granier, après son retour de Padoue. — 8. Sa conduite 
depuis son retour de Padoue jusqu'à son enlrée dans l'état ecclésiastique. 

— 9. Sa conduite dans le diaconat. — 10. La manière dont il a rempli les 
fonctions sacerdotales et celles de prévôt. — 11 et 12. Les ravages qu'avait 
faits Ihérésie dans le Chablais, la mission qu'y fit le serviteur dé Dieu, et 
la procession de Thonon à Annemasse. — 13. Le livre de V Étendard de la 
Croix. — 14. Le lieu où il célébrait la sainte messe pendant la mission du 
Chablais. — 15. Sa manière de porter le Saint-Sacrement aux malades 
pendant la mission du Chablais. —16. Ses conférences avec les hérétiques. 

— 17. Ses désirs d'aller convertir l'Angleterre et la Suisse. — 18. Le choix 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. i).") 

Savoie, prince de Piémont, et du vénérable Chapitre de 
l'église cathédrale de Saint-Pierre de Genève, ainsi que de tout 
le vénérable Clergé du même diocèse, et encore de MM. les 
syndics et conseillers de la ville d'Annecy; a comparu révé- 
rende Jeanne-Françoise Frémyot, première religieuse de 
l'Institut delà Visitation, qui, à cause de ses excellentes 
vertus, a été fondatrice de dix monastères du même Institut, 
présentée pour témoin par lé père dom Juste Guérin devant 
les juges subdélégués, et citée le 4 de ce mois parle véné- 
rable Jean Favre , un des curseurs députés dans cette cause, 
comme il conste par le rapport de la citation; laquelle, 
après avoir été avertie par les juges subdélégués de l'énor- 
mité du parjure, a prêté serment en présence desdits juges, 

que fit de lui l'évêque de Genève pour son coadjuteur. — 19. Son voyage 
pour Rome , et ce qui s'y passa. — 20. Ce qui lui arriva à son retour de 
Rome. — 21. Sa conduite à l'égard de Claude de Granier dont il élail 
coadjuteur. — 22. Sa conduite pendant l'irruption de Henri IV en Savoie. 
— 23. Son sacre, et quelle préparation il y apporta. — 2i. Sa foi. — 
25. Son espérance. — 26. Son amour de Dieu. — 27. Son amour du pro- 
chain. — 28. Ses quatre vertus cardinales. — 2!l, Sa chasteté. — 30. Son 
humilité. — 31. Sa patience. — 32. Sa douceur. — 33. Sa dévotion, son 
oraison, et son attention à la présence de Dieu. — 34. Son amour des 
ennemis. — 35. Son zèle et la multitude de ses prédications. — 36. Ses 
œuvres de miséricorde. — 37. Sa pai.v de l'âme et son soin d'accommoder 
les procès et de faire régner la paix. — 38. Sa vertu de religion. — 
39. Son acquiescement à la volonté de Dieu. — 40. Son discernement des 
esprits et son don de prophétie. — il. Sa magnanimité. — 42. Son assi- 
duité au confessionnal. — 43. Ses soins pour la perfection des Ordres 
monastiques. — 44. Son zèle pour le salut des âmes , et les ouvrages 
qu'il a donnés au public. — 45. Son mépris pour les honneurs et pour 
les biens du monde. — 46. Sa manière de traiter avec le prochain. — 
47. Sa conduite dans le gouvernement de son diocèse. — 48. Le bel ordre 
de sa maison épiscopale. — 49. Sa charité pour les pauvres. — 50. Les 
miracles qu'il a faits pendant sa vie. — 51, Sa réputation de sainteté. — 
52. Sa dernière maladie et sa mort. — 53. Ses obsèques , et la vénération 
des peuples pour ses dépouilles mortelles. — 54. Les grûces obtenues 
par son intercession. — 55. Les vies du Saint écrites par divers auteurs. 




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96 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

en tenant la main sur sa poitrine , de dire la vérité en cette 
cause, tant sur les interrogats que sur les articles et sur 
toute la cause présente, sans aucun motif de haine, de fa- 
veur, de profit, ni aucune autre considération humaine. 
Ensuite elle a été examinée comme il suit : 



INTERROGATS 



PREMIER INTERROGAT 

SI ELLE CONNAIT l'ÉXORMITÉ DU PÉCHÉ DE PARJURE. 

Adprimum interrogatorium respondit : 

Je sais que le parjure est un très-grand et énorme péché , et 
je ne le veux aucunement commettre. 



SECOND INTERROGAT 

SOX NOM, SON AGE, SA PROFESSION, SON PAYS, ET LE NOM DE SES PÈRE ET MÈBE. 

Adsecundum respondit : 

Je m'appelle Jeanne-Françoise Frémyot , appelée communé- 
ment de Chantai, native de Dijon, ville capitale du duché de 
Bourgogne, âgée de 54 ans; je suis fille de messire Bénigne 
Frémyot, second président au parlement de Dijon, et de dame 
Marguerite de Berbisi, et je suis première religieuse et pre- 
mière mère-supérieure de l'Ordre de la Visitation de Notre- 
Dame , et en cette première qualité fille du Bienheureux 
François de Sales, notre fondateur. 

O 7 



DEPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 97 
TROISIÈME INTERROGAT 

SI ELLE s"eST COXFESSÉE ET A COMMUXIÉ A PAQLES ET EM d'auTRES TEMPS. 

Ad tertium respondit : 

Je me confesse deux fois la semaine d'ordinaire. Notre règle 
porte que l'on communie tous les dimanches et fêtes et le 
jeudi ; et par conseil et ordonnance dudit Bienheureux notre 
fondateur, je communie tous les jours , et sors présentement de 
la communion. 



QUATRIÈME INTERROGAT 

SI ELLE x'a POIXT ÉTÉ EXCOMMUNIÉE OL' COXDAMXÉE POIR CRIME. 

Ad quarlum respondit : 

Je n'ai jamais été reprise de justice , ni encouru aucune ex- 
communication que je sache. 



CINQUIÈME INTERROGAT 

SI ELLE n'est POINT POISSÉE PAR QUELQUE MOTIE HUMAIX. 

Ad qidntum respondit : 

Je ne suis portée à cette déposition par aucun particulier 
intérêt, sinon pour rendre témoignage à la vérité, et glorifier 
Dieu qui se rend admirable en son Saint. 



SIXIÈME INTERROG.AT 

PAR QUI A-T-ELLK ÉTÉ CITÉE"? 

Ad sextian respondit : 

Je comparais ici ensuite de la citation que m'en a faite mes- 
sire Jean Favre , prêtre , et vous exhibe , messeigneurs , la copie 
d'icelle qu'il m'en a baillée. 

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98 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



ARTICLES 



Et venant aux articles proposés par doin Juste Guérin , procureur de 
cette cause, elle a répondu comme il suit : 

ARTICLE PREMIER 

DÉTAILS SUR LES PÈBE ET MliRE DU SERVITEUR DE DIEU. 

Ad pn'mum articulum respondit : 

Quant à l'enfance de ce Bienheureux Prélat , je n'en sais que 
par ouï-dire , ne l'ayant connu qu'après qu'il fut sacré évèque; 
mais c'est une vérité publique et notoire qu'il est né d'un légi- 
time mariage , au château de Sales , paroisse de Thorens , de 
race noble et très-ancienne , de parents pleins de probité , 
adonnés à la charité du prochain , très-bons catholiques ; 
même qu'on assure qu'en cette race on n'a point ouï dire que 
jamais aucun d'iceux ait été soupçonné d'hérésie , quoique fort 
proches voisins de Genève , et j'ai ouï dire une bonne parole 
du père de notre Bienheureux, à gens très-dignes de foi, savoir : 
« Qu'il n'avait garde d'embrasser une religion qu'il avait vu 
naître, laquelle était plus jeune que lui, parce qu'il avait douze 
ans plus qu'elle. » 

C'est une voix publique que ce Bienheureux Prélat fut bap- 
tisé en l'église paroissiale de Saint-Maurice dudit Thorens ; et je 
crois que ses parents le firent confirmer en temps convenable. 
J'ai connu particulièrement feu madame Françoise de Sion- 
naz , mère de notre Bienheureux , que je sais que l'on tient 
avoir offert cet enfant à Dieu , l'ayant encore dans ses entrailles. 
C'était une dame des plus honorables que j'aie connue de son 
temps: elle avait une âme généreuse et noble, mais pure, 
innocente et simple , vraie mère et nourrice des pauvres ; elle 



DÉPOSITION POUR LA CANOXISATIOiV DE S. FRANÇOIS. 99 
était modeste, humble et débonnaire envers tous, fort paisible 
dans sa maison ; elle gouvernait sagement sa famille avec soin de la 
faire vivre en la crainte de Dieu; elle fréquentait fort souvent les 
divins sacrements de la sainte confession et communion; et par 
dévotion et estime qu'elle avait de son Bienheureux fils ,elle se 
rendit sa fille spirituelle. J'ai su de lui et de plusieurs autres qu'elle 
mourut fort saintement et doucement, et qu'elle demeura après 
son décès, avec un visage serein , la plus belle morte qu'on eût su 
voir; et tout ceci est vrai, notoire et public, comme je l'ai spécifié. 



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ARTICLE SECOND 

SON EM.-A.\CE. 

Ad secundum respondU : 

Je dis que c'est une vérité publique, que notre Bienheureux 
Père a été élevé et nourri par ses parents en la très-sainte foi 
catholique, apostolique et romaine, qu'il y a persévéré con- 
stamment jusqu'à la mort, et que, dès .son enfance , selon que je 
l'ai ouï dire à plusieurs personnes dignes de foi, l'on a vu reluire 
en lui uue sagesse , douceur et débonnaireté toute extraordi- 
naire en cet âge, et qu'il était fort paisible et obéissant à ses 
parents. Et ceci est vrai et notoire. 



ARTICLE TROISIÈME 

LA CHARITÉ qu'il TÉMOIG.VAIT DÈS SOV ENFANCK POUR LES P.iuUBES. 

// n'y a point de réponse de sainte Chaulai sur cet article ' 

■ Il y a trois articles, savoir le troisième, le septième et le vin,!- 
deuxœme, sur lesquels sainte Chantai n'a point répondu, prohablem nt 
parc qu elle „ avau point de connaissances des choses sur lesquelles rou- 
laient ces articles. ^ 



100 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



ARTICLE QUATRIEME 

SA CONDUITE PEXnAXT SES ÉTUDES A ANXECY ET A PARIS. 

Ad quartum respondit : 

Je dis que la voix publique et notoire est qu'il fut envoyé par 
ses parents au collège d'Annecy, où bientôt il se rendit recom- 
mandable à ses compagnons. M. de Sales ' , prévôt de la 
cathédrale de Genève , homme de vie exemplaire et de grande 
doctrine, m'a dit que la seule présence de notre Bienheureux 
Père tenait les autres écoliers , ses compagnons, en respect ; 
même que dès lors il avait cette gravité et ce maintien judi- 
cieux et humble qu'il a eu toute sa vie ; qu'il supportait avec 
patience et douceur les humeurs impertinentes des autres éco- 
liers ; qu'il était si compassif à leurs fautes que souvent il s'of- 
frait de recevoir les châtiments qu'ils avaient mérités; et lors- 
que ses compagnons allaient à l'ébat, sur le soir, il demeurait 
au logis, et invitait la dame chez laquelle il était en pension à 
entendre la lecture de la Vie des Saints en lui disant : Ma 
tante, fai bien quelque chose de bon à vous dire. 

Ce Bienheureux Prélat m'a dit que Dieu , dès sa jeunesse, 
lui avait appris à se confler en sa providence céleste. 

Il m'a dit aussi que, croissant en âge, messieurs ses parents 
l'envoyèrent à Paris sous la conduite deM. Déage, son précepteur, 
prêtre de grande doctrine et de bonne vie, lequel sieur Déage 
a dit une infinité de fois que ce Bienheureux lui obéissait et 
l'honorait exactement, et a assuré qu'il se rendait si agréable à 
tous par sa modestie , qu'on prenait plaisir à le regarder quand 
ce Bienheureux allait par les rues ; même que les artisans le 
remarquaient parmi ses compagnons, et que jamais ce Bien- 

' C'est le chanoine Louis de Sales, qui succéda à saint François de Sales 
dans la dignité de prévôt. 



DÉPOSITIOiV POUR LA CANOiMSATION DE S. FRANÇOIS. 101 
heureux ne lui avait baillé du mécontentement par ses dépor- 
tements, ni études, et qu'aussi il ne lui fit oncques aucun 
châtiment, sinon un soufflet ou repoussement , parce qu'il 
s'employait à obtenir pardon pour un de ses compagnons, et 
qu'alors ce saint jeune homme se retira en paix sans plainte ; 
qu'il ne sortait point du logis sans congé , bien qu'il l'eût pu 
faire étant déjà grand, et que quand son précepteur le lui refu- 
sait , il se retirait en sa chambre sans se fâcher. 

Ce Bienheureux me raconta une fois, pour me conforter en 
quelque trouble que j'avais , qu'étant écolier à Paris , il tomba 
en de grandes tentations et extrêmes, angoisses d'esprit; il lui 
semblait absolument qu'il était réprouvé , et qu'il n'y avait 
point de salut pour lui, dont il transissait surtout au souvenir 
de l'impuissance que les damnés ont d'aimer Dieu et de voir 
la Très-Sainte Vierge. 

Nonobstant l'excès de ce travail, il eut toujours, au fond de 
son esprit , cette résolution d'aimer et servir Dieu de toutes ses 
forces durant sa vie, et d'autant plus affeclionnément et fidèle- 
ment qu'il lui semblait qu'il n'en aurait le pouvoir pour 
l'éternité. Ce travail lui dura trois semaines pour le moins , ou 
environ six, selon qu'il me peut souvenir , avec telle violence , 
qu'il perdit quasi tout le manger et le dormir, et devint tout 
maigre et jaune comme de cire, dont son précepteur était en 
très-grande peine. 

Or, un jour qu'il plut à la divine Providence de le délivrer, 
ce Bienheureux, comme il retournait du palais, passant par 
devant une église, le nom de laquelle j'ai oublié, il y entra 
pour faire son oraison, il s'alla mettre devant un autel de Notre- 
Dame, où il se trouva une oraison qui était collée sur un ais, 
qui se commence : Souvenez-vous , o glorieuse V/ej-ge Marie, 
que personne ne s'est adressé à vous, etc. ; et il la dit tout du 
long, puis se leva, et en ce même instant se trouva parfaite- 
ment et enlièrement guéri, et il lui sembla que son mal était 









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102 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tombé sur ses pieds comme des écailles d'une lèpre. Et ceci 

est vrai, public et notoire, comme je l'ai spécifié. 



ARTICLE CINQUIÈME 

LA DÉVOTION qu'il AVAIT DKS LORS POUR LA SAIXTE VIERGE. 

Ad quintiim respondit : 

Je dis que ce Bienheureux m'a dit aussi qu'étant encore éco- 
lier, il fit vœu de dire tous les jours de sa vie son chapelet, à 
l'honneur de Dieu et de la Vierge, pour obtenir la délivrance 
d'une fâcheuse tentation qui le molestait, de laquelle il fut dé- 
livré ; il le portait en sa ceinture pour marque qu'il était servi- 
teur de Notre-Dame; il a persévéré jusqu'à la mort de le dire, 
et l'a toujours dit avec grande dévotion, employant une heure 
à cela; car il méditait en le disant. Et ceci est vrai, notoire et 
public. 



ARTICLE SIXIÈME 

SA CONDUITE PENDANT SES ÉTUDES A PADOUE, ET SON VOYAGE 
A ROME ET A LORETTE. 

Ad sextum respondit : 

Je dis que ce Bienheureux m'a dit qu'il fut envoyé à Padoue 
pour achever ses études. L'on verra par les exercices, résolu- 
tions et règles de piété qu'il se prescrivit en ce temps-là, les- 
quelles j'ai vu écrites de sa main , et qui sont insérées dans sa 
Vie écrite parle révérend père dom Jean de Saint-François, 
général des Feuillants, comme ce Bienheureux était prévenu 
et conduit dès lors d'une grâce toute spéciale de Dieu, et les 
occupations dont il faisait sa principale étude. Il m'a aussi dit 
qu'étant à Padoue, il fut grandement malade, et qu'il avait trois 



DÉPOSITION POIR LA CANOMSATION DIJ S. FRANÇOIS. 1(« 
mortelles maladies en même temps, et fort douloureuses, ce 
qu'il souffrit patiemment. Le dit sieur Déage, sou précepteur, 
pensant qu'il en dût mourir, on lui demanda où il voulait être 
enterré ; il répondit que son corps fût donné au maître chirur- 
gien pour en faire une anatomie, « afin, dit-il, que si je n'ai 
rien servi au public pendant ma vie, mon corps lui serve au 
moins de quelque chose après ma mort, empêchant les batteries 
qui se font à la prise des corps. " 

Ce Bienheureux, à son départ de Padoue, alla visiter la cha- 
pelle sacrée de Notre-Dame de Lorette, et de là à Rome visiter 
les corps des Bienheureux Apôtres et les autres Lieux saints. En 
me racontant son voyage, il me témoigna qu'il avait reçu de 
grandes suavités et consolations en ce pèlerinage. Et ceci est 
vrai et notoire. 



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ARTICLE SEPTIEME 

SA VISITK A I.'iUkQIK DK (iKXlhK, CLUDE I)F. (JltAMKn, APRKS SOX RKTOIR 

DE PADOLE. 

// tnj a point de réponse de sainte Chantai sur cet article. 



ARTICLE HUITIEME. 

SA CONDUITE DEPIIS SOX BETOIR DE PADOIK JISQL'a SOX EXTlu'li 

DAxs l'État ECCi.ÉsiASTiyiE. 

Ad octavum respondit : 

Je dis que plusieurs personnes m'ont dit, et, ce me semble, 
notre Bienheureux même, que messieurs ses parents le vou- 
lurent marier, et pour leur condescendre il alla voir une demoi- 
selle; mais je crois que c'était attendant que la divine Provi- 
dence lui ouvrît les moyens pour faire éclore son dessein, qui 



Î-BÇ. ,.|PPP^ 



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104 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

était de se dédier tout à fait en l'état ecclésiastique ; car il a dit 
à des personnes dignes de foi, et à moi aussi, que s'il eût été 
héritier d'un duché, il n'eût pas laissé de se faire d'Eglise, 
tant il aimait et estimait cette condition, de laquelle il n'a 
jamais eu aucun repentir d'être. Il communiqua sa résolution 
au révérend sieur messire Louis de Sales, son cousin ger- 
main, homme qui a toujours été en grande estime et réputa- 
tion parmi tout le clergé de ce diocèse, et duquel j'ai parlé ci- 
dessus, lequel assura, proche de sa mort, en étant enquis, que 
c'était la vraie vérité que notre Bienheureux était très-résolu 
d'embrasser l'état ecclésiastique, quelle résistance que mes- 
sieurs ses parents lui eussent su faire. 

Le dit sieur de Sales son cousin voyant notre Bienheureux 
Père être résolu de se faire d'Église, il lui procura la dignité de 
prévôt de la dite cathédrale, qui était pour lors vacante, sans 
que ce Bienheureux lui en parlât en façon quelconque ; et 
lorsque les dépêches furent venues, le dit sieur de Sales fit 
entendre à monsieur et à madame de Boisy, père et mère du dit 
Bienheureux, le dessein qu'il avait de se faire d'Église, dont 
ils en reçurent une très-grande affliction. Et ceci est vrai, no- 
toire et public. 



ARTICLE NEUVIEME 

SA COXDllTE DAXS LE DIACONAT. 



Ad nonum respondit : 

Je dis que notre Bienheureux n'étant encore que diacre, feu 
monseigneur de Granier, son prédécesseur, lui commanda de 
prêcher, et notre Bienheureux m'a dit que se reconnaissant indi- 
gne de monter en chaire, il lui répondit néanmoins qa^à sa pa- 
role il jetterait lesjîlets. Il fit sa première prédication le jour 
de saint Jean-Baptiste. Quand il ouït sonner la prédication, il 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 105 
lui prit une si violente colique et un mal universel par tout le 
corps, qu'il fut contraint de se mettre sur un lit; et je ne me 
souviens pas de ce qu'il me dit ensuite de sa délerminalion ; 
mais je crois qu'il se résigna totalement entre les mains de 
Dieu pour faire réussir cette action à son honneur et selon son 
bon plaisir; ce qui arriva, car, à ce que l'on dit communé- 
ment, le peuple en fut merveilleusement édifié. J'ai ouï assurer, 
et c'est la voix publique, qu'à ce premier sermon assista un 
seigneur principal du duché de Chablais, nommé M. d'AvuUy, 
hérétique des plus opiniâtres et savants, qui en fut tellement 
louché, que de là à quelque temps il se fit catéchiser. Et ceci 
est vrai , notoire et public. 



ARTICLE DIXIÈME 

LA MANIÈRE DONT IL A REMPLI LES FOXCTIOXS SACERDOTALES 
ET CELLES DE PREVOT. 

Le même jour, 27 juillet, à trois heuies après midi, elle a répondu au 
dixième article. 

Je dis que c'est une vérité publique, que notre dit Bienheu- 
reux Père fut fait prêtre par l'imposition des mains de feu mon- 
seigneur l'évèque de Granier, son prédécesseur, qui a laissé 
une grande odeur de sainteté en ces quartiers de deçà, lequel 
dit alors, à ce que l'on m'a assuré, que ce Bienheureux serait 
un jour une des grandes lumières de l'Église et son successeur 
dans l'évêché. Etant, ce Bienheureux, fait prêtre et prévôt de 
la dite église cathédrale de Genève, il se rendit éminent et re- 
commandable en toutes vertus et bons exemples. Chacun sait 
qu'il disait la sainte messe, et qu'il assistait tous les jours au 
Offices divins, confessait, et prêchait fort souvent la parole de 
Dieu excellemment; et dès lors, à ce que m'ont assuré diverses 
personnes dignes de foi, on le regardait comme un homme de 



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106 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Dieu , et non comme une personne commune. Et ceci est vrai, 
notoire et public. 



ARTICLE ONZIEiVIE 

MISSION DE CHABL!IIS. 

Ad undecimiim respondit : 

Je dis que c'est une chose publique et notoire, que notre 
Bienheureux Prélat fut envoyé en Chablais pour la conversion 
de ces peuples-là qui étaient tombés en hérésie , il y avait envi-* 
ron septante ans. Quand mon dit seigneur l'évêque de Granier 
lui en fit le commandement, il demeura un peu en silence, puis 
il lui répondit cette même parole que j'ai déjà dite quand il lui 
commanda la première, fois de prêcher : En votre paPole je jet- 
terai les rets [filets]. A ce propos, il me semble qu'il m'a dit 
qu'étant appuyé en Dieu seul et en l'obéissance, il s'en alla tra- 
vailler en cette ville de Thonon, en laquelle du commencement 
il n'y avait que six ou sept catholiques. En la dite ville de Tho- 
non, où il fit sa principale résidence, ce Bienheureux prêchait 
et instruisait aussi soigneusement ce petit auditoire, comme s'il 
eût été bien peuplé, et Dieu lui en donna une particulière con- 
solation; car un jour de saint Etienne, prêchant l'invocation 
des Saints, un de ces sept catholiques, qui était fort ébranlé 
pour le doute qu'il avait de la prière des Saints, fut totalement 
confirmé en la foi de cet article et en la croyance de la religion 
catholique, apostolique et romaine, ce qu'il dit à ce saint Pré- 
lat, sur quoi il se confirma de ne laisser jamais la prédication 
pour avoir peu d'auditoire. 

Il fut trois ans entiers en cet exercice, avec un grand péril de 
sa vie, comme l'on peut facilement juger de l'humeur des héré- 
tiques, qui, voyant qu'on leur portait une autre doctrine que la 
leur, étaient souvent émus de soulèvement, à ce que m'a dit une 



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DÉPOSITION POLR LA CANONISATIOM DE S. FRANÇOIS. 107 
personne très-digne de foi et témoin oculaire. Le même person- 
nage m'a dit qu'un jour le père Esprit, capucin , passant à Tho- 
non, alla ouïr le prêche des liéréliques, au partir duquel il 
argua fortement le ministre, notre Bienheureux Père étant pré- 
sent; plusieurs prirent des pierres pour les lapider. Feue ma- 
dame de Vallon qui était là, et des plus séditieuses, assura du 
depuis que ce qui fit cesser l'émotion lut la présence de ce 
Bienheureux , lequel ayant été envisagé, adoucit par son aimable 
aspect la furie des hérétiques; et, certes, il avait un visage si 
plein de douceur et si pacifique, qu'il était tout propre à cela; 
et, quelque temps après, cette même dame de Vallon fut con- 
vertie, mais si efficacement, qu'elle se rendit même fille spiri- 
tuelle de ce Bienheureux, lequel la conduisit à une si grande 
perfection, qu'elle vécut et mourut peu d'années après fort 
saintement. 

Il ne se peut dire les hasards, fatigues et travaux que notre 
Bienheureux supporta en ces trois ans qu'il travailla continuel- 
lement à la conversion de ce peuple, à ses propres dépens, à 
l'ordinaire seul, et quelquefois, mais rarement, assisté du dit 
révérend sieur Louis de Sales, son cousin, lequel il dé- 
frayait aussi; et quand quelquefois le Bienheureux allait voir 
monsieur son père, il laissait le dit révérend sieur Louis 
de Sales, son cousin, en sa place, et fournissait pour son en- 
tretien. 

Le nombre des catholiques crut merveilleusement; ce qui 
fit résoudre notre Bienheureux d'aller trouver Son Altesse de 
Savoie, à Turin, pour avoir son assistance, tant pour reprendre 
la possession des églises de Thonon, que pour avoir de nou- 
veaux ouvriers et moyens de les entretenir, car il ne pouvait 
plus suffire; ce qu'il obtint. De sorte qu'en peu de temps, ce 
pays-là fut converti à la sainte foi catholique, apostolique et 
romaine, jusqu'au nombre de plusieurs milliers. J'ai appris 
tout ceci du dit sieur de Sales, et de Roland, témoins oculaires; 



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108 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

el ce Bienheureux m'en a dit aussi une partie. Et ceci est vrai, 
notoire et public. 



ARTICLE DOUZIÈME 

PROCESSION' DE THOXON A ANNEMASSE. 

Ad dnodecimum respondit : 

Je dis aussi que j'ai ouï assurer à personnes dignes de foi et 
témoins oculaires, que notre Bienheureux conduisit la proces- 
sion de Thonon au lieu d'Annemasse, Jieu proche d'une petite 
lieue de Genève. Et, lorsque la croix y fut solennellement éle- 
vée, il fit en cette occasion l'office de curé avec un courage 
non pareil, bien que ce fût avec péril évident de leur vie, d'au- 
tant que c'était la première fois qu'on avait fait cette action , et 
montré la croix en public dans Thonon. Le marguillier ni au- 
cun autre catholique dans Thonon ne voulant point porter la 
croix devant la procession, crainte d'être tué, il fallut que ce 
Bienheureux la fît porter par un des siens, et ainsi s'en alla 
suivi des catholiques, disant les litanies avec une modestie et 
majesté si pleine de dévotion, que feu M. Louis de Sales, son 
cousin, qui le rencontra, en fut grandement touché et édifié, 
ainsi qu'il m'a dit. 



ARTICLE TREIZIÈME 

LE LIVRE DE l'ÉTEiVDARD DE LA CROIX. 

Ad decimum tertium respondit : 

Je dis que notre Bienheureux composa un traité qu'il intitula: 
De la déjense de la croix; je l'ai vu et lu ; ce fut pour réfuter 
les mensonges et blasphèmes qu'un ministre de Genève avait 
publiés contre la très-sainte croix, et ce livre a été recherché 



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DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 109 
dès le décès de ce Bienheureux Prélat par quelques évèques 
de France. Et ceci est vrai, notoire et public. 



ARTICLE QUATORZIEME 

SUITE DE LA MISSION' DE CHAULAIS. 

Ad decimum quartiim respondit : 

Je dis qu'il est tout certain et public, à ce que j'ai ouï assurer 
aux témoins oculaires et dignes de foi, que la première année 
que notre Bienheureux (ravailla à la conversion du Cbablais, il 
fallait qu'il allât au fort des Aliinges , situé sur une haute mon- 
tagne distante dudit Thonon d'environ trois milles', tous 
les dimanches et fêtes et autant qu'il pouvait bonnement , 
pour là y dire la sainte messe et prêcher, n'y ayant point de lieu 
plus près pour la dire; il allait parmi la neige, en mauvais 
temps , à pied , sinon que le temps fut si désespéré , qu'on lui 
faisait prendre un cheval; et je lui ai ouï dire à lui-même ou 
audit feu Louis, seigneur de Sales, voire à tous deux, comme 
je pense, qu'au retour de là ce Bienheureux allait en d'autres 
villages prêcher , confesser et faire ce qui était nécessaire au 
bien et à l'avancement de l'àme; ces voyages ne se faisaient pas 
sans péril; même une fois il y eut un hérétique qui vint à la 
rencontre de notre Bienheureux l'épée nue à la main; et bien 
qu'il n'eiit point d'armes , ne laissa de l'approcher avec tant de 
douceur, que l'hérétique se relira sans l'offenser. Dieu ainsi 
conservant son fidèle Serviteur. Et ceci est vrai, notoire et 
public. 

' Une forte lieue. 







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110 



OEUVRES DE SAINTE CHANTA L. 



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ARTICLE QUINZIÈME 

SI MAXJKRE DE PORTER LE SAIXT-SACREMEOT ALX MALADES. 

Ad decimum quintum respondil : 

Je dis que j'ai ouï assurer aux témoins oculaires et dignes de 
foi, que notre dit Bienheureux allait la première année prendre 
le Très-Saint Sacrement aux Allinges, et les années suivantes 
en une petite chapelle qui fut donnée aux catholiques , pour le 
porter secrètement aux malades. Il le tenait dans son sein, 
plié dans un corporal. Ce Bienheureux me dit une fois , parlant 
de ces occasions : ,> Je le tenais là dans mon sein tout irroche 
de mon cœur, ce divin Sauveur de nos âmes ,. , me témoignant 
qu'il en recevait des douceurs et consolations non pareilles ; il 
m'a dit aussi qu'il avait donné pour signe aux catholiques, que 
lorsqu'ils le verraient aller d'un maintien plus grave et sans saluer 
personne, qu'ils le suivissent; car c'était signe qu'il portait le 
Maître de tout le monde ; il fallait qu'il le portât ainsi à cachette, 
autrement il courait fortune de sa vie. Et ceci est vrai, notoire 
et public. 



ARTICLE SEIZIÈME 

SES COSFÉREXCES AVEC LES HÉRÉTIQUES. 

Ad decimum sextum respondit : 

Je dis que notre Bienheureux alla par deux fois à Genève 
pour essayer de convertir l'hérésiarque Bèze, et ce par com- 
mandement de notre Saint-Père le pape Clément VU! , ainsi 
qu'on voit par les brefs qu'il lui envoya à ces fins; c'était avec 
péril évident de sa vie, s'il eût été découvert. 

Ce Bienheureux fut aussi à Genève pour convaincre le sieur 
de La Faye, ministre qui, par ses artifices, retardait la totale 



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DÉPOSITIOM POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 111 
conversion du seigneur d'Avully, duquel j'ai ci-devant parlé, 
que le Bienheureux avait instruite! la foi catholique, apostolique 
et romaine; car après plusieurs assignations de rencontrer que 
le ministre présentait, et auxquelles il manquait toujours, notre 
Bienheureux se résolut de l'aller trouver chez lui dans Genève ; 
et en présence de plusieurs personnes de qualité dignes de foi 
qui me l'ont dit, il le convainquit et le rendit muet, quoique avec 
son accoutumée douceur et modestie. 

C'est aussi chose vraie et publique que plusieurs fois notre 
Bienheureux a fait rechercher et presser les ministres de Genève 
de faire des conférences sur les points de controverse , ce qu'ils 
ont toujours refusé. Et même une fois ce Bienheureux s'offrit 
d'aller jusque dans la ville de Genève avec six ecclésiastiques, et 
qu'eux eussent autant de ministres qu'ils voudraient. J'ai ouï dire 
ceci à ce même Bienheureux, ajoutant que sa confiance de les 
convaincre était appuyée sur la seule force de la très- véritable 
foi catholique, et non sur sa science , ni de ses assistants. 

Cela est très-vrai et public, qu'une infinité de ibis, à Paris, 
à Grenoble et autres divers lieux, il a fait des conférences avec 
des hérétiques, et en a converti une infinité, et inèmc des mi- 
nistres. Aussi dit-on que feu monseigneur le cardinal du Perron 
disait, que pour confondre les hérétiques, il les lui fallait me- 
ner; mais qui les voulait convertir, il les fallait mener à mon- 
seigneur de Genève qui avait reçu de Dieu le don pour cela. Et 
ceci est vrai, notoire et public. 



ARTICLE DIX-SEPTIEME 

SES DÉSIRS d'aLLKR CONVERTIR L'AX(iI,ETF,RIlE ET I.A SUISSE. 

Ad decimum septimum respondil : 

Je dis que la voix est publique et notoire que notre dit Bien- 
tieureux avait un grand désir d'aller en Angleterre pour la con- 



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112 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

version de cette nation, laquelle il avait à cœur, et pour la- 
quelle, comme il a écrit quelque part, il priait journellement 
avec beaucoup d'affection à ce qu'il plût à Dieu la ramasser et 
ramener à son bercail. 

J'ai quelque sojuvenir d'avoir ouï désirer à ce Bienheureux 
d'employer une année à prêcher certain canton de Suisse; ei 
ceci est vrai. 



ARTICLE DIX-HUITIÈME 

LE CHOIX QUE l'ÉVÊQLE DK GENEVE FIT DE LUI POUR S0\' COADJUTEUR. 

Ad decimum octavum respondit : 

Je dis que c'est une vérité publique et notoire que feu mon- 
seigneur l'évèque de Granier, de son seul mouvement, désira 
et procura de faire notre Bienheureux son coadjuteur et succes- 
seur en l'évêché, sans que jamais ce Bienheureux en fit aucune 
recherche ni indutlion en quelque manière que ce fût; au con- 
traire, il fit grande difficulté de l'accepter, s'en jugeant indigne;, 
et quant aux [poursuites du] placet de Son Altesse de Savoie, il 
les laissa purement à qui le voulut sans qu'il s'en mêlât. Et ceci 
est vrai. 



ARTICLE DIX-\iEUVIÈME 

SON VOYAGE A ROME ET SO.V EXAMEN'. 

Ad decimum nonum respondit : 

Je dis que la voix est publique, que feu monseigneur de Gra- 
nier envoya ce Bienheureux à Rome pour certaines affaires, 
avec un neveu du dit seigneur de Granier, auquel neveu il 
donna charge de présenter notre Bienheureux à Sa Sainteté, 
pour agréer qu'il fût son coadjuteur et successeur en l'évêché 



DÉPOSITION POUR LA CANOMSATIOM DE S. FRAN'ÇOIS. m 
de Genève, lequel le Saint-Père Clément VIII eut fort agréable, 
et examina le dit Bienheureux en présence de quelques cardi- 
naux, où il fut jugé capable; et ce Bienheureux m'a dit que 
s'étant recommandé à Dieu, il s'en alla avec son accoutumée 
tranquillité et avec une entière indifférence [du succès] de 
cette action devant une si vénérable et sainte assemblée. Et ceci 
est vrai, notoire et public. 



ARTICLE VINGTIÈME 

IL FUT REÇU AVEC GRANDE JOIE A SOX RETOLR DE ROUE, ETC. 

Ad vtgesimwn respondit : 

Je dis que tout ce qui est contenu en cet article est vrai, no- 
toire et public. 



ARTICLE VINGT ET UNIÈME 

SA CONDUITE A l'ÉGARD DE l'ÉVÈQIE DE GE.VÈlE, DO.VT IL ÉTAIT COADJLTELR. 

Ad vigesiinum primum respondit : 

Je dis que diverses personnes dignes de foi m'ont dit que 
notre Bienheureux Prélat ne fit aucune poursuite pour avoir 
ses Bulles de l'évèché, ni pour se faire sacrer pendant la vie de 
feu monseigneur de Granier; bien que ce bon prélat le désirât 
fort, et voulait lui donner partie de son revenu, ce que le Bien- 
heureux ne voulut point accepter, et laissa toute cette affaire à 
la divine Providence sans s'en mêler aucunement. Et ceci est 
vrai , notoire et public. 



114 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 




ARTICLE VINGT-DEUXIEME 

SA CONDUITE PF.NDAXT I,'lRRUPTIOX DE HENRI IV EN SAVOIE. 

// ra'?/ a point de réponse de sainte Chantai sur cet article. 



ARTICLE VINGT-TROISIÈME 

SON SACRE, ET LA PRÉPARATION Qu'iL Y APPORTA. 

Ad vigesimum tertium respondit : 

Je dis que notre Bienheureux m'a dit que, retournant de 
Paris en l'année 1602, il sut, à Lyon, le décès de feu mon dit 
seigneur de Granier son prédécesseur, et qu'en même temps il 
se consacra à Dieu pour le servir, et les âmes qu'il mettait sous 
sa charge, sans réserve de vie ni de chose quelconque; il fit 
cette résolution avec tant de force qu'elle ne partit jamais de 
son esprit. Quand il fut arrivé au pays , il se relira à Sales où il 
fit venir le révérend Père Fournier, jésuite. II se prépara pour 
sa consécration par plusieurs exercices spirituels, examen et 
confession générale où il reçut de grandes grâces et consola- 
tions divines; il forma derechef dans son esprit, et mit dans 
son cœur des résolutions convenables à bien servir Dieu en 
cette charge; il se prescrivit des règles, lesquelles j'ai vues 
écrites de sa main, et les ai lues; il choisit le jour de la Con- 
ception de Notre-Dame pour être sacré. 

La cérémonie se fit dans l'église paroissiale de Saint-Maurice 
de Thorens, où il avait été baptisé , et il fut sacré par mon- 
seigneur l'archevêque de Vienne, l'ancien, et les évêques de 
Saint-Paul et de Damas. Ge très -humble serviteur de Dieu 
m'instruisant pour me préparer, par méditation, à une confes- 
sion générale, me raconta qu'en cette action de son sacre il lui 



s»i', Ji'rr:rJ'L-. 



DÉPOSITIOM POUR LA CANOMISATIOX^ DE S. FRANÇOIS. 115 
sembla naïvement que la très -adorable Trinité imprimait inté- 
rieurement dans son âme ce que les évêqucs faisaient extérieu- 
rement sur sa personne; que de même il lui semblait voir la 
très-sainte Mère de Notre -Seigneur qui le mettait sous sa pro- 
tection, et les apôtres saint Pierre et saint Paul à ses côtés qui le 
protégeaient: voilà, ce me semble, ses mêmes paroles. 

Il me dit aussi qu'il fut, environ six semaines après son 
sacre, fort occupé dans des sentiments intérieurs do dévotion, 
et en la grandeur du ministère auquel il était appelé, et de 
l'excellence de sa dignité , de sorte qu'il honorait jusqu'aux 
moindres de ses vêtements. Voici les paroles qu'il écrivit quel- 
ques années après en une lettre : « Après ma consécration en 
» l'éuêché, que venant de ma confession générale, et d'emmi 
)> les anges et les saints entre lesquels j'avais fait mes nouvelles 
» résolutions , je ne parlais que comme un homme étranger du 
» monde; et quoique le tracas ait un peu alangouri les bouil- 
« lonnemenls du cœur, les résolutions par la grâce divine y sont 
" demeurées. ). Une autre fois ce Bienheureux écrivant de cette 
action en une lettre, il dit : « Quand je fus consacré évèque, 
« Dieu m'ôla à moi-même pour me prendre à lui, puis il me 
» donna au peuple, c'est-à-dire qu'il m'avait converti de ce que 
» j'étais pour moi à ce que je fusse pour eux, et ainsi puisse- 
» t-il avenir qu'ôtés à nous-mêmes, nous soyons convertis à lui- 
» même par la souveraine perfection de son saint amour! >. 



i 






Et parce que la révérende déposante, à cause qu'il était tard, n'a pas 
poussé plus loin sa déposition, elle l'a continué le jour suivant, 28 juillet, 
en présence do l'illustrissime et révérendissime seigneur André Frcnivot' 
archevêque de Bourges, et do l'illuslrissime et révérendissime sei^eur 
evêque de Bellay, et du révérend sieur George Ramus, juges délégués. 

Je dis encore, sur le précédent vingt-troisième article, 
qu'après cette action ou sacre, notre Bienheureux s'en vint eu 

8. 



«* lli 




116 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

cette ville d'Annecy, lien de sa résidence, où on le reçut avec 
les honneurs accoutumés en telles occasions; le clergé avec le 
peuple universellement le reçurent avec un applaudissement 
non pareil, témoignant par un excès de joie le ressentiment 
extrême qu'ils ressentaient d'avoir pour père et pasteur celui 
qu'ils avaient en si haute estime de vertu. Notre Bienheureux 
Père leur répondit avec une débonnairelé incroyable. Et ceci est 
vrai, notoire et public. 



ARTICLE VINGT-QUATRIEME 

SA FOI. 

âd vigesimum quartum respondlt : 

Je dis que j'ai jà déposé sur l'article second que c'est chose 
toute véritable et publique que notre Bienheureux a été élevé 
et nourri par ses parents, dès son enfance, à la très-sainte foi 
catholique, apostolique et romaine; qu'il y a persévéré jusqu'à 
l'extrémité de sa vie, et qu'il a été très-remarquable en cette 
vertu toute sa vie. Ses actions, ses paroles, ses prédications, 
ses livres, les fatigues et travaux qu'il a soutenus dès qu'il 
fût appelé à l'Ordre sacré de prêtrise, et le nombre très- 
grand des hérétiques qu'il a convertis à la foi catholique, et 
des catholiques qu'il a retirés de leur mauvaise vie, avec les 
fréquentes disputes qu'il a faites contre les hérétiques jus- 
qu'à la fln de sa vie, publient cette vérité hautement. Cha- 
cun sait, comme j'ai déjà dit, que ce Bienheureux a tra- 
vaillé trois ans durant à la conversion des hérétiques de 
Chablais, et que communément on l'appelle I'Apotre de ce 
lieu-là. 

Voici ce que ce Bienheureux Prélat m'en écrivit un jour, 
au retour de sa visite : " Je reviens, dit-il, du bout de mon 



fc^ir«S%'^ 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 117 
" diocèse, qui est du côlé des Suisses, où j'ai achevé l'éla- 
» blissement de trente-trois paroisses, auxquelles, il y a 
» onze ans, il n'y avait que des ministres, des hérétiques. 
" J'y fus en ce temps-là trois ans tout seul à y prêcher la foi 
« catholique, et Dieu m'a fait avoir en ce voyage une con- 
1) solation entière; car, au lieu que je n'y trouvai que cent 
» catholiques en tout le Chablais, je n'y ai pas mainte- 
» nant trouvé cent huguenots. » Et ceci est vrai, notoire et 
)' public. 

Je dis encore, sur le même article vingt-quatrième, que 
c'est une vérité toute certaine que tous ceux qui ont fréquenté 
notre Bienheureux Prélat ont reconnu que son entendement 
était très-excellemment illuminé des mystères de notre sainte 
foi, de laquelle chacun croit qu'il avait reçu le don en éminente 
perfection; et un jour, comme il m'instruisait sur ce sujet, il 
me dit des choses admirables de l'excellence de la sainte foi 
catholique, ajoutant que Dieu l'avait gratifié de beaucoup de 
lumières et de connaissances pour l'intelligence des mystères 
de notre sainte foi ; et qu'il pensait bien posséder le sens et l'in- 
tention de l'Eglise aux mystères qu'elle enseigne à ses enfants; 
aussi ne s'est-il pu voir une âme plus étroitement unie à la foi 
de la sainte Eglise, comme était la sienne. Je sais que ce Bien- 
heureux avait un amour très-amoureux pour la sainte Église, 
et qu'il l'honorait et obéissait jusques aux moindres de ses 
ordonnances. 

Les doctes qui l'ont pratiqué ont dit , que Dieu avait ré- 
pandu en son esprit des clartés et des'conriaissances tout extraor- 
dinaires, pour l'explication des passages les plus difficiles de 
l'Ecriture sacrée, lesquels il faisait entendre avec tant de faci- 
lité, que les doctes et le simple peuple en demeuraient entiè- 
rement satisfaits. Le révérend père dom Jean de Saint-François, 
général des Feuillants, le révérend père Louis de la Rivière' 
minime, le révérend Philibert de la Bonneville, provincial des 






?\. 



H 



118 OEUVRES DE SAIME CHANTAL. 

révérends pères capucins, témoignent hautement, dans les 

livres qu'ils ont écrits de sa vie, cette vérité. 

Pour moi, j'ai reconnu clairement que ce don de foi qu'avait 
reçu notre Bienheureux Père était accompagné de grandes clar- 
tés, de certitudes, de goûts et de suavités extraordinaires; car 
Dieu avait répandu au centre de son âme une lumière si claire, 
qu'il voyait d'une simple vue les vérités delà foi; et je sais 
qu'il soumettait son entendement à ces vérités-là, avec un en- 
tier accoisement de son esprit et de sa volonté ; il appelait le 
lieu où ces clartés se faisaient le sanctuaire de Dieu , où rien 
n'entre que la seule âme avec son Dieu. 

Une fois, étant ce Bienheureux avec les députés du roi Irès- 
chrétien au bailliage de Gex, dépendant de son diocèse, où il 
était allé rétablir le saint exercice de la religion catholique en 
quelques paroisses, il écrivit, et j'ai vu et lu les lettres écrites 
de sa main : « Hélas! dit-il, je vois ici ces pauvres brebis er- 
» rantes, je traite avec elles, et considère leur aveuglement pal- 
» pable et manifeste. Dieu! la beauté de notre sainte foi en 
M paraît si belle, que j'en meurs d'amour, et m'est avis que je 
» dois serrer le don précieux que Dieu m'en a fait dedans un 
» cœur tout parfumé de dévotion. Remerciez cette souveraine 
n clarté qui répand si miséricordieusement ses rayons dedansmon 
» cœur, qu'à mesure que je suis parmi ceux qui n'en ont point, 
» je vois plus clairement et distinctement sa grandeur et sa dé- 
)) sirable suavité. Dieu, qui en cela m'assiste, veuille retirer et 
» ma personne et mes actions à sa gloire, selon mon souhait! » 

Une autre fois , ce Bienheureux écrivant la conversion de deux 
hérétiques, personnes signalées, qu'il était allé recevoir au 
giron de l'Eglise, environ cinquante milles d'ici,' il dit : 
« Quelles actions de grâces dois-je rendre à ce grand Dieu, 
» que moi, attaqué par tant de moyens pour me rendre à l'hé- 
n résie, et si souvent invité par tant d'amorces en un âge si 
"jeune, si frêle et si chétif, et ayant fait un si grand séjour 



: j*-^i. . 



DÉPOSITIOIV POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 119 

1' parmi les hérétiques , et que jamais je ne lui ai pas voulu seu- 
" lement regarder au visage, sinon pour lui cracher sur le nez, 
1' et que mon faible et jeune esprit, parcourant par tous leurs 
» livres les plus empestés, n'ait pas eu la moindre émotion de 
51 ce malheureux mal ; ô Dieu ! quand je pense à ce bénéfice , je 
" tremble d'horreur de mon ingratitude. » 

Aussi, en l'extrémité de sa vie, quand on lui demanda s'il 
n'avait point quelque doute sur la foi, que plusieurs Saints 
avaient été (entés en ce passage, il répondit humblement, mais 
fortement : Ce serait nne grande trahison à moi. 

Une personne m'a dit qu'ayant été travaillée deux ans d'une 
forte tentation contre la foi du Très-Saint Sacrement , elle en fut 
délivrée à la première fois qu'elle en parla à ce Bienheureux; 
et moi, après plusieurs années do semblable travail, n'en sus 
être allégée que par ses instructions, et je crois fermement que 
ses prières m'en ont obtenu l'entière délivrance. Il m'assurait 
avec une fermeté incroyable, que la foi catholique, apostolique 
et romaine était le seul et unique chemin du ciel, (|u'il n'y en 
avait point d'autre, et, quelque chose qu'on y rencontrât, qu'il 
le fallait toujours suivre. Il me disait, ce Bienheureux, ces 
choses et autres avec tant d'efficace, qu'il me donnait une 
force non pareille contre cette tentation, que j'en demeurais 
toute satisfaite et encouragée. Et tout ceci est très-vrai. 



ARTICLE VIXGT-CINQUIÈAIE 

SO.V KSPIÎR.^.VCE. 



Ad vifjesimiim quintum respondit : 

Je dis que j'ai reconnu clairement, conférant avec notre 
Bienheureux, qu'il avait reçu de Dieu un amour savoureux , 
tendre et constant envers les biens qui nous sont promis on 



ê 



120 OEUVRES DE SAIME CHANTAL. 

l'autre vie, lesquels j'ai connu qu'il espérait avec une humble 
confiance en la miséricorde de Dieu , et au mérite de la très- 
sainte Passion de Notre-Seigneur. Son espoir tendait continuel- 
lement du côté de l'élernilé bienheureuse. Je pense qu'en plus 
de cent endroits de ses épîlres l'on trouvera cette vérité. 

«Oh! disait-il, qu'il fait bon vivre saintement en cette vie 
n mortelle ! mais qu'il fera bon vivre glorieusement dans le 
» ciel I « 

Il confessait franchement qu'eu égard à sa misère, il ne méri- 
tait que l'enfer; mais que, considérant l'infini mérite de la 
Passion de son Sauveur et la grandeur de sa miséricorde, il es- 
pérait, avec une humble confiance, posséder dans le ciel les 
biens infinis qui sont préparés aux enfants de Dieu. « Eh! di- 
)' sait-il, serons-nous pas un jour tous ensemble au ciel! Je 
» l'espère et m'en réjouis. » 

Une autre fois ce Bienheureux disait : « Mon âme se tient 
M toujours un peu plus serrée avec son Dieu , au moins 
» m'est-il avis qu'elle s'échauffe tous les jours de l'estime des 
» choses éternelles et de la sainte dilection. « 

Parmi les afflictions de cette vie , il disait souvent : « II faut 
» prendre courage , nous irons bientôt là-haut ; oui , il nous le 
5» fautespérer fort assurément, que nous vivrons éternellement. 
» Qu'est-ce que ferait Notre-Seigneur de sa vie éternelle , s'il 
» ne la donnait aux pauvres, petites et chétives âmes comme 
n nous? » 

Il dit unjour àungrand prélat, qui est monseigneur l'évèque 
de Belley, qui nous l'a prêché depuis , qu'il fallait mourir en- 
tre deux oreillers, l'un de l'humble confession que nous ne 
méritons que l'enfer; l'autre, d'une entière et parfaite con- 
fiance en la miséricorde de Dieu qui nous donnera son paradis. 

Je me souviens que moi, étant un jour malade à l'extrémité, 
ce Bienheureux vint pour me consoler et m'assister au passage 
de la mort , et me dit que je misse ma tête sous le pied de la 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 121 
croix , et me tinsse là comme une petite lézarde pour recevoir 
l'efficace du sang précieux qui en découlait, avec une grande 
confiance en la miséricorde de Notre-Seigneur. 

ce Je voudrais, me dit ce Bienheureux, une autre fois, vous 
1) dire le sentiment qu'aujourd'hui j'ai eu en communiant avec 
)) une grande suavité en l'espérance , (tins assurance que mon 
» cœtir sera un jour tout abîmé en l'amour du Cœur de 
» Jésus. » 

Une autre fois ce Bienheureux écrivait : " Il me semble que 
» mon àme est un peu plus solidement établie en l'espérance 
)) qu'elle a eue de pouvoir un jour jouir du prix de la mort et 
» résurrection de Notre-Seigneur , qu'il me fut avis que , 
» parmi ces jours de la semaine sainte et jusques à présent, il 
)) me iit voir plus clairement, et non sensiblement, mais avec 
n une certitude et consolation intellectuelle, et tout en la 
» pointe de l'esprit, ses sacrés axiomes et maximes évangé- 
» liques , plus clairement et suavement , dis-je , que jamais ; et 
" je ne puis assez admirer comme ayant toujours eu une si 
» grande estime de ces maximes et de la doctrine de la croix, 
n j'ai si peu pris soin pour les pratiquer. Et, si je revenais au 
^ » monde avec mes sentiments présents, je ne crois pas que 
n toute la prudence de la chair et des enfants de ce siècle me 
i) pût ébranler en la certitude que j'ai que cette prudence est 
» une chimère, une toute véritable niaiserie. » 

Une autre fois: « Voyez-vous, disait ce Bienheureux, les 
» passages de nos chers amis; ils sont certes très-aimables, 
» puisqu'ils se font pour peupler le ciel et agrandir la gloire 
» de notre Roi. Un jour que Dieu sait , nous irons vers eux, et 
» cependant apprenons soigneusement le cantique du saint 
» amour, afin que plus parfaitement nous le chantions en cette 
» sacrée éternité. « 

« Mon Dieu, disait ce Bienheureux, une autre fois, que j'ai 
» de consolation en l'assurance que j'ai de nous voir éternelle- 



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122 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

« ment conjoints en la volonté d'aimer et louer Dieu! Que sa 
» divine Providence nous conduise par où il lui semblera 
)' mieux , mais j'espère , ains je m'assure que nous aboutirons 
" à ce signe ', et que nous arriverons à ce port. Vive Dieu ! J'ai 
« cette confiance. Soyons joyeux en ce service, soyons joyeux 
!) sans dissolution , et assurés sans arrogance. » 

Ce Bienheureux écrivit une fois que, passant le lac de 
Genève sur une petite barquette, il avait une aise fort grande 
de n'avoir qu'un ais de trois doigts sur lequel il pût assurer sa 
vie , sinon la sainte Providence. « Mon âme n'a point de 
-' rendez-vous qu'en cette divine Providence. Mon Dieu, vous 
» me l'avez enseigné dès ma jeunesse , et jusqucs à présent j'en 
» annoncerai vos louanges. » 

Environ l'année de son décès, ce Bienheureux écrivit : a Je 
" vas faire la revue de ma conscience pour un renouvellement 
» extraordinaire que Noire-Seigneur m'invite de faire , afin 
" qu à mesure que ces années périssables passent, je me pré- 
" pare aux éternelles , respirant et soupirant à la croix de mon 
» Sauveur. Je sens mon esprit , ce me semble , plus tendant à la 
» pureté du service de Dieu et à l'éternité que jamais. Dieu ! 
" que je serais heureux si un jour, sortant de la sainte com- 
!' munion,je trouvais mon chétif cœur hors de ma poitrine et 
» celui de mon Sauveur établi en sa place. » 

Et toutes ces choses, il me les a dites ou écrites en m'in- 
struisant et encourageant de tendre fortement à l'éternité, et à la 
pureté du service de Notre-Seigneur, et par ces témoignages 
que j'ai avancés, on peut recueillir et affirmer la grandeur de son 
espérance, laquelle est vraie, notoire et publique. 



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DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS.' 123 



ARTICLE VINGT-SIXIEME 

SOX AMOIR POLR DIKU. 



Ad vigesimum sextum respondit : 

Je dis que j'ai reconnu clairement, par les paroles et actions 
de notre Bienheureux, que son amour pour Dieu tenait une 
souveraine autorité et régence sur toutes ses passions et affec- 
tions. Je crois, comme je l'ai reconnu, que les manquements que 
faisait ce Bienheureux n'étaient que par pure fragilité ou 
surprise. Je crois, de plus, qu'il a vécu dans l'exacte observance 
des divins commandements de Dieu , et dans la garde des con- 
seils et maximes évangéliques, autant que sa condition et la fra- 
gilité humaine le lui permettaient. Je liens que c'est une vérité 
notoire et publique, que toutes les actions de sa vie ont été des 
effets et la preuve de ce saint amour divin qui dominait si puis- 
samment dans son àme. Ce Bienheureux a composé un traité 
admirable de douze livres à ce sujet, oii je vois qu'il s'est dé- 
peint naïvement. 

Parlant une fois à une personne qu'il aimait comme lui- 
même, de ce souverain amour qu'il portait à Dieu , il lui dit : 
«Si Dieu me commandait de vous sacrifier, comme il fit à 
» Abraham de son filsisaac, je le ferais. » Et, par son action, 
il témoignait qu'il eût fait ce sacrifice avec un courage et un 
amour non pareils à la divine volonté. 

Cet amour divin lui a fait entreprendre des innumérables 
travaux pour le service de la gloire de Dieu eu la conversion de 
tant d'hérétiques, où souvent, comme il a été dit, il a exposé 
sa vie en des périls très-grands. Tant d'âmes qu'il a conduites 
en la voie de la perfection, tant de milliers de prédications qu'il 
a faites en divers lieux, tant de travail qu'il a pris pour la réfor- 
mation de plusieurs monastères et pour l'établissement d'un 



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124' OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Ordre tout entier qu'il a institué, et enfin qu'il se donnait 
continuellement fout à tous pour les gagner tous à Notre-Sei- 
gneur, tout cela sont des vérités qui rendent un ample témoi- 
gnage du parfait et très-pur amour que ce Bienheureux avait 
pour son Dieu. 

Voici les paroles que ce Bienheureux m'écrivait un jour : 
« Je n'ai rien su penser ce matin que cette éternité de biens 
» qui nous attend, mais en laquelle tout me semble peu ou 
» rien , si ce n'était cet amour invariable et toujours actuel de 
" ce grand Dieu qui y règne toujours; car vraiment il m'est avis 
« que le paradis serait emmi toutes les peines de l'enfer si 
» l'amour de Dieu y pouvait être ; et si l'enfer était un feu 
» d'amour de Dieu, il me semble que ces tourments seraient 
" désirables. Je voyais tous les contentements célestes être un 
" vrai rien au prix de ce régnant amour. Ah! il faut, mèshui, 
" tout de bon transporter nos cœurs auprès de ce Roi immortel 
» et vivre tout uniquement pour lui. Si vous saviez comme il 
» traite mon cœur, vous en remercieriez sa bonté et le sup- 
» plieriez qu'il me donnât l'esprit de conseil et de force pour 
» bien exécuter les inspirations de sapience et d'entendement 
» qu'il me donne. 

i 

Une autre fois ce Bienheureux écrivait : « Je finis cette année 
)i avec un désir , non-seulement grand, mais cuisant de m'a- 
» vancer, mèshui, en ce saint amour que je ne cesse d'aimer. 
" Vive Dieu sur mon cœur ! Voyez-vous , je dis , mon cœur est 
» fait pour cela. )> 

Une autre fois : « Quels sentiments, dit ce Bienheureux, 
» relevés , ardents et pressants , je ressens , toujours confirmé 
» par ce divin amour; et c'est la vérité que cet amour céleste 
» et divin prédomine tellement sur ce cœur, que , nonobstant 
" ses misères , il est tout dédié à sa divine Majesté et ne regarde 
» que sa gloire. Enfin , nous sommes tout à Die» sans autre 
» prétention que l'honneur d'être des siens. Si j'avais un seul 






*f%- 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 125 
» filet d'affeclion qui ne fût pas à lui et de lui , eb Dieu ! je 
» l'arracherais tout soudain. Oui, si j'avais un seul brin de mon 
» cœur qui ne fût marqué du cruciûx, je ne le voudrais pas 
» garder d'un seul moment. « 

Une autre fois ce Bienheureux disait: " Oh! que je voudrais 
11 volontiers mourir ou aimer Dieu. Je voudrais, ou que l'on m'ar- 

V rachat le cœur, ou que, s'il me demeure, ce ne soit que 

V pour cet amour. Et que n'en sommes-nous bien pleins ! Vous 
» ne sauriez vous imaginer le sentiment que j'ai présenle- 
» ment de ce désir. Dieu! pourquoi vivrons-nous Tannée 
« suivante, si ce n'est pour mieux aimer cette bonté! Eh! ou 
n qu'elle nous ôte de ce monde, ou qu'elle ôte ce monde de 
» nous! Ou qu'elle nous fasse mourir, ou qu'elle nous fasse 

V plus aimer sa mort que notre propre vie ! « 

Le confesseur ordinaire de notre Bienheureux m'a dit, et je 
l'assure aussi qu'il est ainsi, que notre Bienheureux Père ne 
faisait rien pour éviter l'enfer ni pour mériter le paradis; mais 
purement et simplement il faisait toutes ses actions pour le seul 
amour de Dieu, lequel il craignait parce qu'il l'aimait, et l'aimait 
parce qu'il le méritait et pour l'amour de lui-même. Aussi di. 
sait-il que son cœur avait pour sa souveraine loi la plus grande 
gloire de l'amour de Dieu. 

Un jour, avant son décès, il m'écrivit : « Maintenant je ne 
1) puis rien dire de mon âme, sinon qu'elle se sent de plus en 
5) plus le désir très-ardent de n'estimer rien que la dilection de 
n Notre-Seigneur crucifié. » 

Ce Bienheureux avait un amour très-tendre à la Passion de 
notre Sauveur, et son cœur était tout saisi et détrempé en la 
douceur de celte douleur, et disait souvent ces paroles : " 
» amour, que tu es douloureux! douleur, que tu es amou- 
n reuse! » 

J'ai vu ce Bienheureux en ces sentiments, qu'à peine pou- 
vait-il parler et contenir ses larmes : « Qu'à jamais, disait-il, 




tu 



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126 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

» le jour de la très-sainte Passion de notre Maître soit le jour 
51 de notre cœuri » 

Une autre fois : « Oh! que je fus consolé, dit-il, sur le sujet 
« de la mort et sépulture du Sauveur I Dieu! si ce Sauveur a 
" tant fait pour nous, que ne ferons-nous pas pour lui! S'il a 
» exhalé sa vie pour nous, pourquoi ne réduirons-nous pas la 
» nôtre à son plus pur service et amour? « 

Ce Bienheureux a donné ces témoignages et une infinité 
d'autres de cet amour divin qui brûlait et consumait son cœur; 
et toutes ces choses il me les a dites m'instruisant, ou je les ai 
vues et lues écrites de sa main. 



ARTICLE VLVGT-SEPTIÈME 

SO.V AMOUR POUR LE PROCHAUV. 

Ad vigesimum septimum respondit : 

Je dis que c'est une vérité notoire, publique, et connue de 
tous ceux qui ont fréquenté noire Bienheureux, qu'il a été 
rempli d'une très-parfaite , très-excellente et accomplie cha- 
rité envers le prochain. J'assure sans nulle crainte, comme je 
le crois, qu'il a eu cette vertu à un degré des plus éminents, et 
qu'il l'a pratiquée fidèlement jusqu'à l'extrémité de sa vie avec 
très-grande perfection. Car, environ dix-neuf ans que j'ai eu le 
bien de le fréquenter particulièrement, tant devant que d'être 
religieuse, que depuis, jamais je n'ai entendu ni connu qu'il 
ait manqué de faire tout le bien et le service qu'il a su ou pu 
faire au prochain. Il ne s'épargnait en rien pour cela. Je sais, 
et en ai plus vu et expérimenté que je n'en puis dire. 

Ce Bienheureux aimait Dieu en l'homme, et l'homme en 
Dieu, et disait que hors de Dieu, il ne voulait être rien à per- 
sonne, ni que personne lui fût rien. Il abondait en dilection, 



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DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DK S. FRANÇOIS. 127 

selon la vérité et la variété de ce vrai amour qu'il avait aux 
âmes; « Car il a plu à Dieu de faire ainsi mon cœur, disait-il ; 
» je le veux tant aimer, ce pauvre prochain, je le veux tant 
5) aimer; il m'est avis, toutefois, que je n'aime rien du tout que 
« Dieu , et toutes les âmes pour Dieu , et que ce qui n'est point 
n Dieu ou pour Dieu ne m'est rien. » 

Une fois il m'écrivit : « Quand sera-ce que nous serons tout 
» détrempés en douceur et suavité envers le prochain? Quand 
" verrons-nous les âmes de nos prochains en la sacrée poitrine 
V du Sauveur? Hélas! qui le regarde hors de là, il court fortune 
» de ne l'aimerni purement, ni constamment, ni également. Mais 
» là qui ne l'aimerait? qui ne le supporterait? qui ne souffrirait 
» ses imperfections? qui le trouverait de mauvaise grâce? qui le 
» trouverait ennuyeux? car il y est ce prochain, il est dans le 
)) sein et dans la poitrine du divin Sauveur, il y est comme très- 
» aimé et tant aimahie que l'amant meurt d'amour pour lui. » 

Et même il m'a dit une fois sur le sujet de la contagion que 
l'on craignait, que si elle se mettait dans cette ville, il n'en 
bougerait point, mais demeurerait ferme pour servir et se- 
courir les âmes des pauvres pestiférés; me racontant comme 
il s'artillerait et se conduirait en cette occasion. 



Le même jour, 28 juillet, à trois heures après midi, elle a continué en 
ces termes sa déposition sur le vingt-septième article. 

Je dis aussi, sur le même article vingt-septième, qu'une 
dame de qualité qui s'était mal conduite désira avoir sa retraite 
en une de nos maisons; j'en demandai l'avis à notre Bienheu- 
reux; il me répondit : « Il ne me faut point demander conseil 
n pour cela, car je suis partial pour la charité. » C'est une vé- 
rité connue de tous, manifeste à tous, que jamais il ne rejetait 
personne, pour misérable pécheur que ce fût; il donnait souvent 



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128 OEUVRES DE SAINTE CHAJVTAL. 

de bonnes aumônes à des femmes débauchées pour les retirer 
du péché. Quand quelques-unes relombaient en leur malheur, 
et qu'après elles recouraient à lui , il les recevait avec son ac- 
coutumée débonnaireté; quand ses domestiques lui disaient que 
c'était temps et argent perdus, ce Bienheureux leur répondait 
que la misère était grande, mais que tandis que l'on pouvait 
espérer la conversion des pécheurs, il leur fallait aider. 

Une fois une de nos novices, sœur laie, se mit en tête d'avoir 
le voile noir. Je ne pouvais me résoudre qu'on y condescendît, 
je demandai avis à notre Bienheureux, il me répondit : Ou leur 
humilité leur manque, il faut que notre charité abonde. 

D'où par ces exemples on voit clairement que l'amour que 
ce Bienheureux portait au prochain était un amour de parfaite 
charité, par cette égalité qu'il avait de les servir tous sans au- 
cune différence, autant le pauvre que le riche; ce lui était tout 
un, pourvu que Dieu fût également glorifié. 

Plusieurs croient, et je suis de ce nombre, qu'il a consommé 
et abrégé sa vie pour cette charité et satisfaction du prochain ; 
car souvent il quittait le boire et le manger et le dormir pour 
cela, il souffrait des travaux et incommodités insupportables à 
tout autre qu'à lui, et je le sais. 

Ce Bienheureux disait que jamais il ne fallait refuser au 
prochain le bien et la consolation qu'on lui pouvait donner. 
Quand on lui représentait qu'il ne pouvait durer longuement 
en ce grand travail, et qu'il nuisait à sa santé , il répondait dou- 
cement, que dix ans de vie de plus ou de moins n'étaient rien. 
Bref, ce Bienheureux avait, autant qu'il était possible, un soin 
universel et non pareil de tout ce qui touchait le bien et le sou- 
lagement du prochain sans nulle exception. Ceux qui demeu- 
raient continuellement avec lui, témoigneront particulièrement 
le continuel exercice où il était pour cela. 

Jamais ce Bienheureux ne fit refus à personne, à quelle 
heure que ce fût; quelque affaire importante qu'il eût, il ne 



DÉPOSITION POUR LA CANOx\ISATIOM DE S. FRANÇOIS. 12!) 
donnait quasi jamais congé à ceux qui le venaient voir, ni le 
montrait d'avoir aucun ennui, ni dégoût de leur conversation- 
et quand on le conjurait [censurait] sur cette grande facilité qui 
lui faisait perdre le temps, disait-on, avec des personnes de 
peu de considération, et pour des choses de peu d'importance 
ce Bienheureux répondait doucement : « Ces petites gens que 
» vous dites de peu de considération ont autant de besoin d'être 
« écoutés et aidés en leurs affaires, que les grands aux leurs. 
» Si une ame est autant troublée d'une chose de rien, qu'une. 
» autre le serait d'une grande affaire, faut-il pour cela laisser 
" de la soulager el renvoyer satisfaite. Aussi importantes sont 
') les petites affaires aux pauvres gens, que les grandes aux 
» grands. Ne sommes-nous pas, disait-il, débiteurs à tous? 
" ils viennent chercher la consolation; ne la leur faut-il pas 
» donner? » 

Ce Bienheureux donc recevait toutes sortes de personnes 
avec un visage si gracieux et débonnaire, et des paroles si af- 
fables, que bien qu'il fût grandement grave et majestueux, l'on 
ne laissait toutefois de l'aborder et lui dire tous ses besoins 
avec une entière confiance; et jamais qu'on ait ouï dire, aucun 
ne s'en est retourné d'auprès de lui qu'avec satisfaction, et un 
amour plein de respect et d'estime de son incomparable bonté 
et charité. 

Enfin il n'est pas possible de dire en combien d'occasions il 
exerçait ce service et support du prochain, duquel il ne témoi- 
gnait jamais du dégoût ni mésestime: et pour la rusticité il ne 
faisait pas semblant de la voir. Souventefois je l'ai vu que pour 
aider et consoler quelques personnes, il supportait des niaise- 
ries et mauvaises humeurs tout à fait impertinentes. Il semblait 
que ce Bienheureux ne vivait que pour le service et consolation 
du prochain. 

J'ai appris du confesseur de ce Bienheureux, que quand il 
voyait des pauvres gens sur sa galerie, ou en sa cour, lorsqu'il 

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130 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sortait, il allait vers eux, prenait leurs papiers pour les faire 
expédier; que s'il était en compagnie de personnes de qualité, 
il leur envoyait un des siens, et commandait qu'ils fussent 
promptement dépêchés. 

Quand notre Bienheureux ne pouvait accorder ce qu'on dé- 
sirait de lui, pour n'être pas juste, il en témoignait un certain 
déplaisir, par des paroles si obligeantes, qu'on était satisfait de 
son refus. 

Il disait qu'il fallait avoir un grand soin de ne fâcher ni in- 
commoder personne; qu'il eût voulu obliger tout le monde, 
ce qu'il a fait en toutes les occasions qu'il a pu; mais que tant 
qu'il pouvait, il ne s'obligeait à personne. 

Ce Bienheureux assistait aussi le prochain de ses moyens, 
bien qu'ils ne fussent pas grands; toutefois. Dieu lui donnait 
telle bénédiction que c'est chose quasi-miraculeuse, comme il 
pouvait fournir à l'entretien de sa famille épiscopale, qui était 
fort honorable, et aux continuelles aumônes et hospitalités qu'il 
faisait. Il logeait tous les religieux passants qui n'avaient point 
de maison à la ville, et plusieurs ecclésiastiques qui venaient 
ici pour diverses occasions. Ce Bienheureux faisait cette cha- 
rité avec un amour si grand, qu'il ravissait le cœur de toutes 
ces personnes; il avait un soin très-grand qu'elles fussent bien 
traitées et servies honorablement. 

L'aumône générale se faisait deux fois la semaine, en son 
logis, le lundi et jeudi, outre l'aumône quotidienne; et en 
certaine saison de l'année, qui était plus étroite, il ordonnait 
de la faire plus ample. Plusieurs personnes dignes de foi et 
témoins oculaires, même son aumônier ordinaire, assurent que 
notre Bienheureux ne refusait jamais l'aumône à personne, 
«oit étranger ou autre; et quand celui qui avait l'argent de ses 
aumônes n'était pas auprès de lui, il en empruntait, donnant 
à chacun selon ses nécessités présentes. 

Etant à Paris en son dernier voyage, il nous demanda huit 



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DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 131 
ou dix écus sur une petite boîle de lapis; je sais assurément 
que c'était pour donner à une pauvre demoiselle que, je pense, 
il avait convertie à la religion catholique, ou il lui avait fait 
quelque autre grand bien spirituel. 

Un honnête homme de celte ville lui alla demander à em- 
prunter; le Bienheureux, bien qu'il n'eût point d'argent, ne 
lui sut refuser cette charité, car c'était pour envoyer au fils de 
cet honnête homme qui était aux études à Paris. Ce Bienheu- 
reux vint céans l'emprunter, et me dit que c'était plutôt un don 
qu'un prêt, comme en effet je crois que cela fut; mais ce Bien- 
heureux nous l'a bien rendu. 

Souvent ce Bienheureux a donné de ses habits, linge et 
chaussure; même une fois il déchaussa ses souliers qu'il avait 
à ses pieds pour les donner, ainsi que m'en a assuré son valet 
de chambre, témoin oculaire par lequel aussi il faisait acheter 
toutes les choses susdites pour les distribuer aux pauvres néces- 
siteux; et je crois que si ce Bienheureux eût eu le maniement 
de son argent, il n'eût su s'empêcher de le tout distribuer en 
telles charités. 

Deux pères jésuites me dirent l'année après le décès de notre 
Bienheureux qu'ils avaient parlé à un maître d'école en une 
bourgade de Faucigny, qui leur avait montré une camisole 
qu'il lui avait donnée. Un hiver que ce pauvre homme était mal 
vêtu, le Bienheureux lui avait demandé s'il n'avait rien pour 
se mieux vêtir, il répondit que non; sur cela notre Bienheu- 
reux s'en alla dans son cabinet, et dépouilla sa camisole qu'il 
lui apporta après s'être vêtu, et la lui donna secrètement, et 
cette camisole est tenue maintenant en grande vénération. 
Plusieurs, à ce que ces Pères me dirent, la vont emprunter 
pour la mettre sur les malades; et si j'ai mémoire, aussi 
ils me dirent qu'ils prirent avec révérence et dévotion une 
pièce de ladite camisole pour relique, et. me témoignèrent 
une grande dévotion et vénération à ce Bienheureux, et firent 

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132 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

avec consolation spéciale leurs dévotions auprès de son tom- 
beau. 

J'ai été assurée par le confesseur de ce Bienheureux, qui est 

• témoin oculaire, que les aumônes que ce Bienheureux distri- 
buait aux pauvres honteux sont innombrables. Ce Bienheureux 
s'enquérait et faisait enquérir secrètement quels ils étaient, et 
leur distribuait ou faisait distribuer par son aumônier ou autre, 
de bonnes aumônes; et même il faisait cette charité à plusieurs 
de ses pénitents, après qu'ils s'étaient confessés, et leur 
enjoignait, à ce que j'ai appris, de s'adresser à lui par cette 
voie. L'un de ses aumôniers assure que fort souvent il faisait 

- de petits paquets d'argent à ce Bienheureux pour les distribuer 
aux confessions, et dit avoir connu par les propos de notre 
Bienheureux que s'il eût eu en maniement son revenu, et qu'il 
n'eût cru de faire tort à ses domestiques plus qu'à lui, il aurait 
tout distribué en semblables charités. En ses absences, il don- 
nait ordre que les aumônes fussent continuées ; et c'est chose 
véritable que personne, ni lieu de la ville, même les hôpitaux 
et monastères, n'étaient privés du secours qu'il pouvait donner, 
lui, sachant leurs nécessités. 

Au commencement de notre étabUssement, nous étions assez 
nécessiteuses, ce Bienheureux nous apporta environ douze ou 
quinze écus d'une échute qui lui était arrivée, et dont il s'était 
saisi à l'insu de celui qui gouvernait son temporel. 

Ce Bienheureux visitait les hôpitaux, les malades et prison- 
niers, dont ces pauvres affligés recevaient beaucoup de conso- 
lation, et les encourageait à souffrir patiemment leurs maux et 
leurs afflictions. Aux personnes de moyens, il ne laissait d'offrir 
ce qu'il croyait d'avoir chez lui, qui pouvait être pour leur 
soulagement. 

Il faisait porter des viandes tout apprêtées aux pauvres, et 
les faisait quelquefois visiter par le médecin, selon le besoin, 
particulièrement les étrangers. Plusieurs envoyaient, et sou- 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATIOM DE S. FRAX'ÇOIS. 133 
vent demander les restes de son assiette, ou quelque chose que 
ce Bienheureux eût touché, surtout les religieuses de Sainte- 
Claire, et nous l'avons fait quelquefois. 

Le Bienheureux donnait de bonnes et grosses aumônes à 
toutes les maisons mendiantes de la ville, particulièrement aux 
révérends pères capucins; outre cela, il commandait à son dé- 
pensier de leur distribuer ce qu'ils avaient besoin, tant pour 
leurs malades que pour les survenants; il allait quelquefois 
raanger avec eux, y faisant porter le diner pour tous. 

Le jeudi-saint, quand il était dans celle ville, il lavait les 
pieds à treize pauvres, faisant la cène, puis leur baisait tendre- 
ment les pieds , bien que galeux quelquefois et fort sales. Il 
pratiquait cette charité avec une admirable dévotion et humi- 
lité. Je lui ai vu faire cette action devant que je fusse reli- 
gieuse, en laquelle véritablement il ravissait; il faisait dîner 
les pauvres après et leur faisait donner à chacun une bonne 
aumône. 

Presque tous les malades envoyaient supplier ce Bienheu- 
reux de leur aller donner ou envoyer sa sainte bénédiction, 
ayant grande confiance que l'ayant reçue ils seraient allégés; 
et parmi le peuple c'était une croyance ordinaire que quand 
quelqu'un avait longtemps langui, s'il pouvait obtenir la béné- 
diction de ce Bienheureux, il guérissait ou mourait bientôt plus 
consolé ; et l'on en a vu l'expérience. 

Ce Bienheureux a fait de très-grandes charités à plusieurs 
nouveaux convertis de Genève et d'autres lieux qui venaient se 
réfugier vers lui; il en a tenu chez lui plusieurs et longue- 
ment; il a fait apprendre à quelques-uns des métiers; il mit à 
Sainte-Claire de celte ville d'Annecy, la fille d'un nommé le 
capitaine Larose, religieuse, lequel Larose était sorti de Ge- 
nève avec toute sa famille, et notre Bienheureux l'a eue lon- 
guement sur ses dépens, et lui a toujours fait beaucoup de 
charités; il donnait de grosses pensions à d'autres, notamment 



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134 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

à un préire, appelé M. Boucard, qui s'était perverti et fait 
ministre plusieurs années durant, dans Lausanne. Comme il 
fut converti, notre Bienheureux lui promit une grosse pension, 
laquelle il a conliniié de lui faire payer jusqu'à sa mort, et ce 
Bienheureux disait que s'il eût eu de grands moyens, il eut 
retiré de Genève la plupart des personnes qui y étaient. 

Ce Bienheureux donnait aussi pension à deux vieux pauvres 
prêtres, à un paralylique et encore à trois autres personnes. Il 
donna deux chandeliers d'argent, n'ayant pas d'autres moyens 
pour subvenir à une juste nécessité d'un curé. Ce Bienheureux 
donna aussi une burette d'argent à un certain honnête homme 
qui avait été converti de l'hérésie et avait reçu quelque dis- 
grâce, bien qu'il eût déjà donné une grande pièce d'or appelée 
un nohh à la rose, lequel ne lui avait pas semblé suffisant 
pour sa nécessité présente. 

Il m'est impossible de dire les aides, tant spirituelles que 
temporelles, que ce Bienheureux a faites à toute sorte de per- 
sonnes, mais particulièrement à des religieux et prêtres, con- 
vertis à la foi. 

Outre cela, ce Bienheureux a fait quantité de présents aux 
églises. A son église cathédrale de Saint-Pierre, il donna six 
grands chandeliers et une grosse lampe d'argent, avec une 
riche chasuble de drap d'or frisé et les tuniques et dalmaliques 
de même. Il a donné à notre église de la Visitation de cette 
ville d'Annecy une fort belle chasuble de brocatelle. En l'église 
de Thorens où il fut baptisé, en l'église de Viuz dépendante de 
son évêché, il a donné deux grands et beaux tableaux avec 
leurs châssis à corniches, il en a encore donné en plusieurs 
autres lieux. 

Je m'oublie de dire que notre Bienheureux fit une très-grande 
charité à une pauvre demoiselle pour la faire religieuse en ce 
monastère-ici de la Visitation j car il donna à notre monastère 
quatre cents écusd'or pour sa dot. 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 135 

Je sais encore qu'il promit à une autre demoiselle, qui crai- 
gnait de n'avoir pas de quoi pour être religieuse céans, sa dot, 
lui disant qu'elle ne s'en mît pas en peine, qu'il donnerait 
tout ce qu'il faudrait, et, voire, la pension de son année de 
noviciat. 

Ce Bienheureux, touché encore du désir de faire bien à son 
prochain, offrit toute sa vaisselle d'argent pour racheter un 
chevalier de Malle prisonnier des Turcs, et ce chevalier était 
originaire de ce pays et de la maison de Serisier. 

Il me souvient encore qu'une année qu'il y eut une grande 
rareté de blé en ce pays, et que la cherté y fut fort grande, 
notre Bienheureux fit distribuer grande quantité de blé par les 
confesseurs qui savaient les nécessités particulières du peuple. 

Au dernier voyage que ce Bienheureux fit en Piémont, ma- 
dame la sérénissime princesse de Piémont lui donna un beau 
et riche diamant, et le Bienheureux dit : « Voici qui sera bon 
pour nos pauvres. » 

J'ai appris une partie de ce que dessus du Bienheureux lui- 
même et de plusieurs personnes dignes de foi, et puis, ce sont 
des choses qui pour la plupart sont notoires et publiques. 

Je répète cette vérité, que les aumônes et charités que notre 
Bienheureux a faites au prochain en toutes les sortes qui lui ont 
été possibles, sont si grandes, eu égard à la petitesse de son 
revenu, que c'est chose presque incroyable et tout à fait admi- 
rable, et qui ne pouvait être sans une particulière bénédiction 
ou miracle; et l'excellence de cette charité, c'est qu'elle a été 
pratiquée par le mouvement du tendre et parfait amour qu'il 
avait envers le prochain, duquel on ne peut bonnement repré- 
senter la grandeur, les effets surpassant de loin tout ce qu'on 
en peut dire. 

Il était grandement ennemi des procès; une fois il sut qu'un 
père et son fils plaidaient ensemble, il les voulut accorder, et 
comme il vit qu'il ne tenait qu'à quelque argent pour pacifier 



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136 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

leur différend, il fit apporter ses chandeliers d'argent qu'il leur 
voulut donner afin d'éteindre leur procès et dispute. 
Et ceci est vrai, notoire et public. 



ARTICLE VINGT-HUITIÈME. 

SES QUATRE VERTl'S CARDINALES . 

^ l. Sa prudence. 

Le 29 du même mois de juillet, à sept heures du matin, elle a répondu 
au vingt-huitième article en ces termes : 

Je dis que c'est chose véritable, que notre Bienheureux avait 
une prudence toute divine; je crois qu'il ne se peut voir un 
homme plus circonspect ni plus avisé qu'il était en toutes ses 
paroles et actions. Il faisait toutes choses sagement, posément, 
et rien à la légère; on attribuait cela à la force de son juge- 
ment qui était véritablement, ainsi que chacun l'a reconnu, 
l'un des plus grands, solides et clairvoyants qu'on ait vus de 
son temps, capables de toutes sortes d'affaires. Il parlait avec 
une si grande sagesse, et ses paroles étaient si moelleuses et 
exprimantes ce qu'il voulait dire, que chacun était satisfait, 
ainsi que j'ai vu arriver, particulièrement deux fois, au logis 
de monseigneur l'archevêque de Bourges, qui avait invité ce 
Bienheureux à dîner avec plusieurs personnes doctes, ecclésias- 
tiques et de justice; ils s'entretenaient de discours fort relevés, 
et s'échauffaient à cela. Notre Bienheureux les écouta longue- 
ment; puis, en fort peu de paroles qu'il dit, chacun se tut et 
s'arrêta à son jugement. 

Jamais ce Bienheureux ne faisait de reparties promptement, 
m même il ne s'opposait au mal qu'avec mûre délibération, 
disant qu'il ne fallait point faire de fautes quand on s'opposait 
aux fautes. L'admirable règlement qu'il a fait en tout son dio- 



DÉPOSITION POUR LA CANOX'ISATIOM DE S. FRANÇOIS. 137 
cèse, sa conduite envers toutes sortes de personnes en une si 
grande variété d'affaires, sans que jamais j'aie su qu'aucune 
soit périe entre ses mains, sont une preuve sûre de sa pru- 
dence; aussi adressait-il toutes ses actions à la seule gloire de 
Dieu, sans aucune prétention, comme il m'a dit, que celle de 
l'honneur de le servir. 

Ce Bienheureux haïssait la prudence mondaine, comme on a 
pu voij- par les choses dites ci-dessus. Un religieux lui demanda 
une fois s'il serait permis d'éluder la prudence humaine, il lui 
répondit froidement et doucement : « Je ne suis guère amateur 
de la prudence humaine. » 

Ce Bienheureux m'écrivit un jour : « Je ne laisserai jamais sor- 
n tir de mou esprit, Dieu aidant, cette maxime qu'il ne faut 
5) nullement vivre selon la prudence humaine, ains selon la foi 
- et l'Évangile; car cette prudence humaine est une véritable 
n niaiserie. Oh! Dieu', disait-il, nous en veuille à jamais dé- 
1) fendre, et nous fasse continuellement vivre selon la direction 
n de l'esprit de l'Evangile, lequel est doux, simple, aimable, 
11 qui rend le bien pour le mal ! " 

La grande pratique de la prudence de notre Bienheureux 
était en la simplicité d'une parfaite confiance, et totale dépen- 
dance de la providence de Dieu; et cela je le sais assurément, 
est vrai et notoire. 

§ II. Sa justice. 

Quant à la justice, je dis que c'est une vérité toute notoire, 
et que j'ai toujours crue et reconnue^ que notre Bienheureux 
Prélat était juste envers Dieu, autant que notre condition mor- 
telle le peut être. Il lui rapportait l'honneur de toutes choses, 
car jamais il ne s'attribuait rien; il était très-reconnaissant en- 
vers Dieu pour les bénéfices qu'il en recevait. 

Il me dit une fois, parlant de la revue qu'il avait faite de sa 
conscience, laquelle il examinait plusieurs fois l'année, et par 






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138 OKUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

quelques exercices spirituels extraordinaires, il remontait son 
cœur et renouvelait ses résolutions de servir Dieu toujours plus 
purement et saintement. Faisant donc cet exercice, il m'écri- 
vait qu'il avait confiance de servir Dieu en justice et sainteté 
tous les jours de sa vie. 

Il faisait toutes les choses qui regardaient le culte divin, 
avec très-grande majesté, révérence et dévotion; il parlait tou- 
jours de Dieu, des Saints et des choses sacrées, avec un res- 
pect et sentiment qui montraient assez combien était grande la 
révérence, la piété et l'amour qu'il avait à la divinité. 

Il disait qu'il fallait toujours parler de Dieu comme de Dieu, 
qu'il ne fallait jamais prononcer le sacré nom de Jésus qu'avec 
révérence, et ne pouvait souffrir qu'on le nommât, ni en des 
écritures, ni en des occasions profanes et vaines; il reprenait 
de cela sérieusement, et ne voulait point que l'on dît : Il fait 
trop chaud ou trop froid, et semblables, [disant] que c'était 
désapprouver le gouvernement de la divine Providence, 

J'ai reconnu que ce Bienheureux avait une dévotion géné- 
rale aux Saints et pour tous les vrais serviteurs de Dieu, ex-, 
cepté qu'il révérait davantage la sainteté de ceux qui avaient 
été plus universels et qui avaient plus souffert et travaillé pour 
le prochain. Ce Bienheureux prêchait et parlait volontiers de 
leurs louanges et avec tant de rehaussement qu'il lui était 
possible, particulièrement de la très-Sainte Vierge, du prince 
des Apôtres et de saint Joseph, lequel il nommait fort souvent 
à sa messe. Il était fort dévot à ses Anges, aux deux saints Jean, 
saint Louis roi de France, saint Thomas d'Aquin, saint Ber- 
nard. Il était très-ardent et plein de ferveur extraordinaire, prê- 
chant en leur fête, ce qu'il faisait pour l'ordinaire. Il avait en- 
core une spéciale dévotion à saint Charles Borromée; il alla 
exprès à Milan pour visiter ses reliques dont il reçut grande 
consolation. Il avait aussi une spéciale dévotion aux pénitents, 
à la Magdeleine, au bon larron, et à ceux qui avaient fort tra- 



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DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 139 
vaille pour l'Église, et qui s'étaient plus abandonnés à la divine 
Providence, comme saint François-Xavier. 

Ilporlait un très-grand respect àl'Ecriture-Sainte, de laquelle il 
avait reçu une particulière intelligence, ainsi que j'ai déjà dit. 
Il dit à un sien aumônier qu'il tenait cela d'une très-spéciale 
grâce de Dieu. 

Ce Bienheureux honorait toutes les cérémonies et ordon- 
nances de la sainte Église, et s'y assujettissait, ainsi que plu- 
sieurs ont remarqué. Parlant une fois à l'aumônier d'un grand 
prélat, afin qu'il l'avertît de quelque petite cérémonie qu'il 
omettait en disant sa messe, il ajouta : « Il faut nous assujellir 
et obéir à ce qui nous est ordonné, j) 

Ce Bienheureux portait un respect non pareil au Saint-Siège 
apostolique, au Pape, aux cardinaux, évèques et autres offi- 
ciers de l'Église, leur rendant à tous un respect extraordinaire; 
et quand il en parlait, c'était avec tant d'honneur, que rien 
plus. J'ai ouï dire à des personnes dignes de foi et témoins oculai- 
res, qu'une fois on apporta à notre Bienheureux certaines or- 
donnances du Pape, pour exiger quelque argent des bénéfices 
de son diocèse. Quelques ecclésiastiques qui étaient près de lui • 
commencèrent fort à s'étonner et fâcher, leur semblant que la 
pauvreté des bénéfices ne pouvait supporter cela. Après que ce 
Bienheureux les eut un peu laissé décharger, il leur dit : « Le 
Supérieur spirituel, à la requête du Supérieur temporel, com- 
mande cela : qu'y a-l-il à dire ? Il faut obéir. « Et en même 
temps, il commanda les moyens pour exécuter la dite ordon- 
nance. 

L'on dit communément qu'en la distribution des choses ec- 
clésiastiques, il disait que sa loi et sa règle était le sacré concile 
de Trente. 

II honorait semblablement les ecclésiastiques, chacun selon 
sa dignité ; il avait commandé à ses domestiques de leur por- 
ter à tous un respect particulier, et même en tous ceux qui, 







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140 OEUVRES DE SAINTE CHANTA L. 

en quelque manière que ce fût, étaient dédiés particulièrement 
pour le service dès églises. 

Jamais il ne voulut recevoir aucun service des prêtres, non 
pas même de ceux qui lui étaient domestiques. 

Il respectait également, chérissait et servait, en tout ce qui 
lui était possible les religieux, ne témoignant jamais aucune 
partialité en son affection, bien qu'il estimât plus particu- 
lièrement ceux qui se rendaient plus utiles au service de l'Église 
et des âmes. 

Cela est tout notoire que ce Bienheureux veillait soigneuse- 
ment sur son troupeau; il a fait infinies courses par tout son 
diocèse, tant pour le bien des églises que pour celui des parti- 
culiers ou maisons religieuses qui l'employaient souvent. 

C'est une vérité publique et notoire que notre Bienheureux 
a rendu à son prochain, surtout à ses chères brebis, tous ses 
devoirs et assistances tant spirituelles que temporelles qui lui 
ont été possibles, et qu'il était un vif exemplaire de toute vertu 
et sainteté parmi les autres ecclésiastiques; et tout ce que l'on 
peut dire de la justice de ce Bienheureux n'est rien en compa- 
raison de ce que nous en avons vu, et que nous en croyons. Et 
tout ceci est vrai et notoire. 

§ 111. Sa force d'dmc. 

Quant à la force de notre Bienheureux, je dis que c'est une 
vérité manifeste et publique, qu'il en avait reçu le don de Dieu 
en un très-éminent degré; comme disait à ce propos monsei- 
gneur de Belley, « il avait les épaules assez fortes pour porter 
tout le monde' « . 

Ce Bienheureux a montré sa force, en ce qu'il a toujours gé- 
néreusement combattu et surmonté toutes ses passions, et les 
a rangées sous la loi de la raison et de la très-sainte volonté de 
Dieu, aspirant continuellement à l'union de son âme avec son 
Dieu. 11 a embrassé généreusement tous les travaux que la di- 



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DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS, lil 
vine Providence lui a fait rencontrer aux occasions de son ser- 
vice qui sont en très-grand nombre, comme il se verra par les 
dépositions; car il a été impliable et fort à supporter patiem- 
ment les injures et contradictions, comme il sera dit ci-après 
en l'article de sa patience. 

Jamais on n'a ouï dire qu'il ait contrevenu au devoir de sa 
conscience pour chose quelconque, ni par promesse, ni par 
contrainte; il était tellement ferme en ce qui était de la raison 
et de la volonté de Dieu, que rien ne l'a su ébranler. 

J'ai ouï assurer que messieurs du sénat de Chambéry lui 
firent demander un monitoire pour certaines affaires, que ce 
Bienheureux ne jugea pas à propos de donner. Sur ce refus, le 
sénat fut fort altéré, et redoubla sa demande, sous peine de la 
réduction de son temporel. Ce Bienheureux ne s'en troubla 
nullement, ains avec une force d'esprit, il dit: i< Loué soit 
ce Notre-Seigneur! Cet arrêt ne m'est point si préjudiciable que 
1) l'on penserait bien ; au contraire , puisque l'on veut m'ôter 
« mon temporel, c'est signe que désormais il faut que je 
« devienne tout spirituel. " 

Je sais qu'une fois, quelque seigneur de qualité lui fit faire 
grandes menaces de faire certaine violence dans le monastère 
de céans, pour en tirer par force une dame de qualité qui s'y 
était réfugiée, si on ne la lui baillait. Ce Bienheureux, sans 
s'émouvoir de toutes ces menaces, après l'avoir longuement 
écouté, répondit fortement à celui qui lui avait apporté ce mes- 
sage : « Mon fera, dit-il , il ne le fera pas; » et en effet ils n'y 
osèrent toucher. 

Quand il s'agissait de la dignité de ce Bienheureux, que 
quelqu'un la voulait heurter, il s'armait de force, et l'a tou- 
jours maintenue sans décliner en rien que ce soit. 

Il disait souvent que la bonace et la tempête lui étaient indif- 
férentes, et écrivait une fois : « J'attends, dit-il, une grande 
■a tempête pour mon particulier, mais joyeusement : et, regar- 



142 OEirVRES DE SAINTE CHANTAL. 

" dant en la Providence de Dieu, j'espère que ce sera pour sa 
« plus grande gloire et mon repos; et parce qu'en cette attente 
« j ai de la consolation et de l'espérance de bonheur, pourquoi 
" ne vous le dirai-je pas? Oh! que bienheureux sont ceux qui 
» ne mettent point leur courage en une vie si trompeuse et 
"incertaine, comme est celle-ci, et n'en font compte que 
« comme d'une planche pour passer à la vie céleste! C'est en 
" cela qu'il nous faut loger nos espérances et prétentions. « 

Sur quelque persécution, il dit : « Nous ne sommes point 
" déshonorables à l'Église quand nous imitons notre Sauveur 
« qui a tant souffert d'ignominies pour notre salut. » 

Ce Bienheureux disait encore : « Il nous faut mépriser pour 
» Dieu tout ce qui n'est pas Dieu. » Hé! que son cœur était 
plein d'ardeur à la très-sainte gloire de Dieu ! 

Il disait, et que la gloire de l'amour de Dieu consistait à 
« brûler et consumer tout ce qui n'était pas lui-même, pour 
« réduire et convertir tout en lui. » « Aux choses du service de 
» Dieu, disait-il, rien ne me sille les yeux , et je -hais la pru- 
" dence humaine et les raisons d'état en semblables occasions. « 
«Il faut vivre, disait-il une autre fois, d'une vie exposée au 
" travail, puisque nous sommes enfants de travail et de la mort 
" du Sauveur. « Bref, ce Bienheureux vivait en plein repos de 
cœur au milieu des tempêtes et orages. 

La force de son esprit a encore paru aux entreprises qu'il a 
faites de réformer plusieurs monastères , dont il s'en est ensuivi 
des grands fruits, comme chacun sait en ce pays. 

Il employa aussi une force d'esprit extraordinaire en l'éta- 
blissement des révérends pères Barnabites en deux endroits de 
son diocèse, en cette ville et à Thonon, en quoi il a eu mille 
difficultés, et surtout en l'institution de notre Ordre de la Visi- 
tation Sainte-Marie, qu'il entreprit et commença sur la seule 
inspiration que la divine Providence lui donna, sans avoir 
aucun appui des biens temporels. C'est pourquoi il disait que 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DK S. FRANÇOIS. 143 
Dieu l'avait fait de rien, comme il fit le inonde. Il souffrit des 
grandes censures, contradictions et moqueries pour ce nouvel 
établissement. L'on disait hautement que c'était une folie, et ^ 
une infinité de personnes de qualité l'assuraient, même quel- 
ques-unes en lui parlant. 

Il disait que là où il y a du profit spirituel, il ne fallait point 
craindre les opprobres; que quand cet établissement ne porte- 
rait autre fruit que d'empêcher un seul péché mortel, il serait 
content. 11 m'écrivit une fois, auparavant que l'établissement 
de celte religion fût fait , " que selon la prudence humaine, il 
prévoyait de l'impossibilité pour l'exécution de ce dessein que 
Dieu lui avait commis, qu'il ne voyait point de jour pour cela, 
mais qu'il s'assurait que Dieu le ferait réussir, et que là-dessus 
il vivait en plein repos de cœur, et sans souci de l'affaire, 
laquelle Dieu a fait réussir à sa très-grande gloire, comme cha- 
cun sait, et par des moyens que la seule Providence a pu 
donner. )> 

Il y a longues années qu'il fut attaqué vivement de quelque 
contradiction qui le molestait fort, il écrivit, et j'ai vu et lu la 
lettre écrite de sa main : " Je suis fort pressé, dit-il, et me 

V semble que je n'ai nulle force pour résister, et que je suc- 

V comberais si l'occasion m'était présente ; mais plus je me sens 
5) faible, plus ma confiance en Dieu est vive, et je m'assure 
« qu'en présence des objets je serais revêtu de la force et vertu 
5' de Dieu, et que je dévorerais mes ennemis comme des 
» agnelets. " 

Uue personne digne de foi m'a dit, et cela s'est su de plu- 
sieurs , que notre Bienheureux, prêchant à Paris l'année 1G02, 
certains envieux de l'honneur qu'on lui rendait partout rappor- 
tèrent au roi qu'il avait de l'intelligence avec monsieur de Biron. 
L'on vint dire celte nouvelle à notre Bienheureux sur le point 
qu'il allait prêcher en un fort célèbre auditoire ; il ne laissa de 
monter en chaire , fit sa prédication sans témoigner le moindre 




! 






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-■daai^jaÉSi, 



144 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

signe d'élonnement. Au sortir de là, un de ses amis qui savait 
ce qu'on lui avait dit, et admirant la force de son esprit, lui 
dit : Quoi! cette nouvelle ne vous étonne-t-elle point plus que 
'cela? Ce Bienheureux répondit : « Si ce que l'on a dit de moi 
" au roi était vrai, mon crime m'eût donné de l'étonnement, 
>' et j'eusse plus pensé à me cacher qu'à prêcher ; mais , comme 
)i il n'est rien de tout cela, j'ai pensé que Dieu prendrait soin 
» de mon innocence, comme je n'en prends que pour sa 
n gloire. » Il fut trouver le roi , qui d'ahord , dans la candeur de 
son visage, reconnut l'innocence de son cœur, et dès lors le 
roi l'aima, et l'eut en très-grande estime. 

Après que le Chablais fut converti à la foi catholique , apos- 
tolique et romaine, le conseil de Son Altesse de Savoie, pour 
des raisons d'Etat , lui persuadait de laisser trois ministres en 
Chablais; notre Bienheureux s'y opposa par plusieurs fortes 
raisons; mais voyant que le conseil l'emportait, il s'adressa 
avec une grande force d'esprit à Son Altesse, et lui dit : « Quoi! 
" monseigneur, laisser des ministres en ce pays, ce sera perdre 
» vos terres et le ciel, duquel un pied de largeur vaut mieux 
«que tout le monde ensemble; il n'y a point de convention 
» entre Jésus-Christ et Bélial, » Sur cette remontrance, Son 
Altesse dit : Qu'ils sortent donc; ce qui fut fait et exécuté. 

J'ai reconnu encore en de bonnes occasions que ce Bien- 
heureux avait une àme forte et puissante à supporter les charges 
et travaux, et à poursuivre les entreprises que Dieu lui inspi- 
rait, que jamais il n'en démordait qu'il ne connût clairement 
que ce fût le bon plaisir de Dieu , et disait que quand Notre 
Seigneur nous commet une affaire qu'il ne la fallait jamais 
abandonner, mais avoir le courage de surmonter et vaincre 
toutes les difficultés qui s'y rencontrent. 

11 avait cette fermeté de cœur pour entreprendre et pour- 
suivre, et aussi la souplesse pour acquiescer aux événements 
que Dieu ordonnait. Certes, c'est une grande force d'esprit que 



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DÉPOSITION POUR LA CAiVOXISATION DE S. FRANÇOIS 145 
de persévérer au bien et en la pratique de toutes les vertus 
comme notre Bienheureux a fait; car jamais on ne l'a vu détra- 
qué, ni perdre un seul brin de sa modestie et de sa palience, 
parmi toutes ses afflictions et contradictions qui ont été en 
nombre infini. Et ceci est vrai , notoire et public. 

S IV. S'a tempcraiice. 

Quant à la tem|)érance de notre Bienheureux, je dis que 
c'est une vérité publique qu'il était extrêmement sobre et tem- 
pérant en son boire et manger; sa table était frugale, il disait 
que le saint Concile l'ordonnait ainsi aux évèques. 

Il usait des viandes les plus grossières; quand on le servait 
des délicates, lesquelles on niellait seulement quand il y avait 
des étrangers, il les recevait, puis à l'ordinaire, de là à peu de 
temps, discrètementil les donnait à ceux qui étaient proches de 
lui, ou bien les laissait sur son assiette pour èlre envoyées à 
quelques malades qui demandaient souvent ses restes par dévo- 
tion. Quand on le pressait, ou qu'on se courrouçait quelquefois 
de ce qu'il ne voulait manger que des viandes grossières, il 
répondait doucement qu'il avait l'estomac rustique, et que les 
viandes grossières lui étaient meilleures; et toutefois l'on sait 
qu'il élait d'une complexion délicate. Mais c'est, comme il dit 
une fois, qu'il aimait les viandes des pauvres. 

Il a été fort longtemps qu'il ne faisait qu'un repas par jour, par- 
tie par abstinence, comme je pense, partie afin d'avoir plus de 
temps pour Iravailleret faire ce qu'il n'avait pu accomplirlejour, 
à cause de la satisfaction qu'il donnait à cette multitude de per- 
sonnes qui s'adressaient à lui de toutes parts. 

Il jeûnait exaclement tous les carêmes et tous les autres jeûnes 
de l'Église. Outre cela, il a jeûné les vendredis et veilles [des fêles] 

de Notre-Dame quelques années, elje crois qu'il quitta ces jeûnes 
des vendredis et veilles de Notre-Dame pour s'accommoder à sa 
famille, et je sais que fort souvent il faisait abstinence le soir. 

m. 

10 









% 




146 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

La grande mortificalion qu'il pratiquait en ce sujet con- 
sistait en cette générale indifférence qu'il avait des viandes, 
sans que jamais il y trouvât à redire, ni en fit plainte en aucune 
façon. 

C'est chose assurée, et je le sais, qu'il faisait peu ou point 
d'attention à ce qu'il mangeait. Une fois étant à la table de 
madame sa mère, on lui avait mis des œufs pochés devant lui , 
et l'on s'aperçut qu'il ne les mangeait pas, ains trempait son 
pain dans l'eau où ils étaient. 

Il lui advint encore le même une autre fois qu'il avait du 
beurre frais devant lui. Il fut assez longtemps à ne manger que 
du pain trempé dans l'eau où était le beurre. 

lia enseigné plusieurs fois ànotre Ordre que nous devions avoir 
un grand respect à cette parole sacrée que Notre Seigneur dit à 
ses disciples : Mangez ce. qui sera mis devant vous. Il disait que 
la vraie pratique de ce document consistait àmanger indifférem- 
ment ce qui nous était donné , sans aucun choix , que cette 
façon de manger était la meilleure, que par ce moyen l'on 
ne connaissait point d'austérité en nous que le monde 
estime tant, et que toutefois ce n'était pas une petite austérité 
de tourner ainsi son goûta toute main, et de déniera nos appé- 
tits ce qu'ils désirent. Il trempait fort son vin, et n'en usait que 
pour la nécessité. 

Il disait lui-même le Benedicite et les Grâces des clercs. Il 
faisait lire à sa table la Sainte Écriture ou des livres dévots, 
surtout la Vie des Saints, jusqu'à moitié table que l'on achevait 
en discours honnêtes et bien souvent pieux, dans lesquels notre 
Bienheureux s'enfonçait quelquefois siavant, ainsi que rapportent 
ceux qui étaient présents, qu'il perdait le souvenir de boire et 
de manger, et s'il mangeait c'était sans y penser. Quand il y 
avait à sa table des personnes de grande qualité , il ne 
faisait pas lire ; mais toujours les discours étaient édifi- 
catifs. 



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DÉPOSITIOM POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 147 
Quant aux autres mortifications, je sais assurément d'une 
personne à qui ce Bienheureux avait toute confiance, qu'il pre- 
nait souvent la discipline, et se levait la nuit pour cela, afin de 
n'être entendu de personne ; surtout il en a fait de rudes pour 
impétrer de Notre-Seigneur la persévérance au bien, à quelque 
âme qu'il avait en sa charge. 

Jamais quasi ce Bienheureux ne se chauffait, il souffrait des 
grands froids et des chaleurs sans se plaindre. Le dernier hiver 
de sa vie, j'ai ouï dire à ses domestiques qu'il ne voulut point 
qu'on lui donnât ni fins d'habits, comme sa nécessité le requé- 
rait , et fut fort mal velu toute cette saison-là qui fut extrême- 
ment rude et froide. Il s'embarqua sur le Rhône en ce même 
temps pour aller en Aviguon trouver le sérénissime prince car- 
dinal de Savoie qui le lui avait commandé ; la bise étant extrê- 
mement froide dessus l'eau , il ne voulut jamais mettre son 
manteau, quelque presse qu'on lui en fît ; et l'un de ses aumô- 
niers qui vit cela m'a dit qu'il ne savait que penser, sinon que 
ce Bienheureux voulait faire pàtir son corps. Il pàtit extrê- 
mement en ce voyage ; car déjà il était accablé de mal et à 
moitié mort. Il coucha néanmoins gaiement sur la dure. 

Bref, il se mortifiait en tout ce qu'il pouvait, selon les ren- 
contres, mais d'une manière si discrète et si secrète qu'on 
avait peine à le découvrir, sinon ceux qui le regardaient de 
près et avaient une particulière attention à remarquer sa 
vertu. 

Il disait que les menues souffrances donnaient occasion aux 
plus utiles mortifications; c'est pourquoi il ne dédaignait de 
souffrir par pure mortification les piqûres des mouches et 
des taons qui lui piquaient la tête jusqu'à en faire sortir 
du sang. Il souffrait toutes sortes d'incommodités corpo- 
relles, quelles qu'elles fussent, sans s'en plaindre ni en té- 
moigner la moindre répugnance, recevant le tout de la main 
de Dieu. 

10. 




148 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



Le même jour, 29 juillet, elle a continué en ces termes sa déposition sur 
le vingt-huitième article. 

Je dis aussi, sur la même tempérance de notre Bienheureux, 
qu'il a toujours fui les mortifications apparentes, excepté les 
commandées de l'Eglise. Il n'avait aucune singularité en pas 
une de ses actions, ains il était attentif à mener une vie com- 
mune où rien ne parût de ces choses que le monde estime tant; 
toute la beauté de cette sainte âme était au dedans, en la per- 
fection de toutes les vertus que Dieu y avait divinement arran- 
gées, et dont le lustre paraissait en la perfection avec laquelle 
il accomplissait toutes ses actions ordinaires, lesquelles il pra- 
tiquait d'une manière très-extraordinaire. 

Enfin, il préférait les mortifications qui se présentaient 
d'elles-mêmes, pour petites qu'elles fussent, aux grandes qui 
se faisaient par élection , disant : Oh il y a moins de notre c/ioix, 
il y a plus de Dieu. Ainsi notre Bienheureux ne passait heure 
sans pratiquer la mortificalion intérieure, y employant toutes 
les occasions qui se présentaient à lui, les divertissements qu'on 
lui faisait à tout propos de ses plus importantes affaires, les 
contradictions, rencontres et tous tels sujels mortifiants qui lui 
arrivaient continuellement ; et jamais ce Bienheureux ne se 
plaignait, parce qu'il regardait en tout la conduite de la divine 
Providence, aux dispositions de laquelle il s'était lolalement 
abandonné. Je le sais, je le crois, et il est vrai, et c'est chose 
notoire. 



ARTICLE VIX'GT-NEUVIEME 

SA CHASTETÉ. 



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Ad vigesimum nonum respondit : 

Je dis que c'est une vérité que je n'ai vu ni ouï être révoquée 



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DÉPOSITIOX POUR LA CAXO.VISATIOM DE S. FRANÇOIS. 149 
en doiile, que celle-là de pureté et chasteté de notre Bienheu- 
reux. Personnes dignes de foi m'ont assuré que feu AI. de Sainte- 
Catherine, chanoine et pénitencier de Saint-Pierre de Genève, 
homme signalé en vertu et piété, qui avait fort souvent confessé 
notre Bienheureux, assura, lorsqu'il fut proche de la mort, que 
ce Bienheureux était doué de cette vertu angélique de chasteté 
et sainteté, disant à son frère, religieux et prieur de Talloire : 
« Je ne veux emporter en l'autre monde cette vérité , et veut que 
" tout le monde sache que Monseigneur de Genève est un fidèle 
" serviteur de. Dieu, homme saint et vierge. '> 

Plusieurs autres personnes m'ont de même assuré de cette 
vérité de chasteté, auxquelles ce Bienheureux s'en était déclaré, 
comme aussi il me l'a dit naïvement à moi-même, et me semhie 
que c'est une des choses qu'il me recommanda de ne point dire 
pendant sa vie. 

Ce n'a pas été une vertu sans épreuve ; car, comme plusieurs 
assurent, il a été souvent tenté et rudement par diverses per- 
sonnes, et ainsi en est la voix puhlique. Ses domestiques et 
ceux qui l'ont fréquenté plus particulièrement m'ont dit que 
oncques ils ne se sont aperçus que ce Bienheureux, en ses pa- 
roles, en son maintien, ni en pas une de ses actions, eût donné 
le moindre ombrage contraire à cette vertu. 

II portait en son visage, en son maintien, et en toutes ses pa- 
roles et actions l'image de la vraie pureté, innocence et pudi- 
cité ; il se tenait partout et en tout lieu avec respect et modestie 
non pareille. 11 a dit qu'il n'envisagea jamais personne pour en 
savoir discerner ce qui était de beau ou de laid; et quand il 
n'avait plus les personnes présentes, il n'eût su dire comme 
leur visage était fait. Je lui ai ouï dire ceci, je crois, avant que 
je fusse religieuse. 

J'ai vu ce Bienheureux une infinité de fois en diverses com- 
pagnies et actions, sans avoir jamais aperçu en lui le moindre 
dérèglement du monde, au contraire j'ai toujours admiré son 




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150 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

égalité, sa gravité et son affabilité dans la variété de tant d'ac- 
tions et conversations, où il était toujours, pour familiers et 
particuliers amis qu'ils fussent; et cette gravité était accompa- 
gnée d'une modestie si rare et si humble, que véritablement il 
tenait tout le monde en respect. 

Il recevait en son logis des femmes de toute qualité, il trai- 
tait avec elles, comme avec toute autre personne, avec une 
grande affabilité; mais sans aucune familiarité, ni caresse qui 
fût tant soit peu messéante. La plupart n'allaient à lui que pour 
traiter de leur conscience, il faisait toujours tenir la porte de sa 
salle ouverte, ou de la chambre où il était, tandis qu'elles 
étaient dedans. D'ordinaire il avait un de ses aumôniers avec 
lui, ou pour le moins un de ses valets de chambre qui voyait ses 
actions; et il disait qu'un évêque devait toujours être accompa- 
gné de quelque ecclésiastique qui fût témoin de ses actions, 
pour en rendre compte s'il était besoin. 

Enfin ce prélat a toujours vécu avec tant de sagesse, de pureté 
et de sainteté, que l'on l'a toujours tenu en réputation d'homme 
très-chaste, innocent et vierge. Et c'est une chose vraie, no- 
;toire et publique. 



ARTICLE TRENTIEME 

SON HUMILITÉ. 

Ad trigesimum articulum respondit : 

Je dis que j'ai toujours cru et connu par les paroles et actions 
de notre Bienheureux Père, qu'il était parfaitement humble , 
non qu'il fît des contenances ou qu'il dît des paroles d'humi- 
liation, sinon fort rarement et quand le cœur les lui dictait, 
car il parlait fort peu de lui et de ses appartenances, et disait 
qu'il ne fallait parler de soi ni en bien ni en mal, et que se 
louer ou se blâmer était une même racine de vanité. 






nÉPOSITIOiV POUR LA CANONISATIOX DE S. FRANÇOIS. 151 
Il s'est fort peu découvert des vertus qui étaient en lui, sinon 
à quelques personnes d'extrême confiance. Il ne publiait point 
aussi ses imperfections; mais il les avouait fort franchement et 
candidement; il disait bien quelquefois que s'il n'eût eu peur 
de scandaliser, il les eût dites librement. 

Il parlait aussi quelquefois de ses propres défauts et de ce 
qui s'était passé en sa vie pour se rabaisser; ce qu'il faisait 
non-seulement pour s'humilier, mais pour aider et consoler 
ceux à qui il parlait. Il relevait fort aussi le travail et la capa- 
cité de quelque prélat, en déprimant la sienne propre. 

Son humilité était cordiale, noble, véritable et solide, qui le 
rendait totalement indifférent à l'honneur ou au mépris. Il avait 
une très-basse estime de lui-même , il aimait le mépris et sa 
propre abjection, et faisait très-grand état de cette pratique; il 
me dit une fois qu'il avait travaillé trois ans entiers pour ac- 
quérir cette vertu qu'il aimait et estimait souverainement. 

Quand on le méprisait, il ne s'en altérait point. Il écrivit 
une fois, et j'ai vu et lu la lettre écrite de sa main. " Plût à 
"Dieu, disait-il, que je fusse autant insensible à toute autre 
" chose, que je le suis aux censures et mépris que l'on fait de 
" moi. )) Jamais ce Bienheureux ne se vantait ni préférait à au- 
cune personne. Seulement il avait égard à sa dignité, pour lui 
conserver le respect qui lui était dû, pour l'édification du pro- 



ch 



am. 



Il avait une très-merveilleuse dextérité pour couvrir le trésor 
des vertus qui étaient en lui, pour n'attirer l'estime d'autrui. 
Une personne lui dit une fois que le peuple de Paris l'avait en 
telle estime qu'il l'attendait comme un Saint; il répondit avec 
une profonde démission : » Je n'ai pas de quoi correspondre à 
» cette grande estime. « Quand ce Bienheureux parlait de quel- 
que chose de doctrine de grande importance, il laissait sortir 
ses paroles l'une après l'autre, comme craintivement. 

Quand des personnes lui rendaient de l'honneur et des té- 







,"^pi-' 





152 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

moignages de l'eslime qu'elles faisaient de sa sainteté, ce bénin 
et débonnaire Prélat les recevait d'une façon si débonnairemenl 
rabaissée, disant suavement qu'il fallait leur laisser rendre leurs 
honneurs, et voyait-on clairement qu'il condescendait pour les 
contenter, et honorer leurs honneurs mêmes. Aussi disait-il 
qu'il était bon de ne rien entreprendre qu'après avoir été long- 
temps caché eu terre et mort à soi-même , et qu'alors on sera 
tiré et manifesté comme par force. Je dis par la force du soleil 
de justice qui fait lever et manifester les choses de la terre. 

Feu monsieur Louis de Sales, prévôt de son église cathé- 
drale, qui le connaissait fort particulièrement, m'a dit que ce 
Bienheureux avait sur toutes choses un soin très-grand de cou- 
vrir ses bonnes actions, et avec une si admirable dextérité qu'on 
n'apercevait quasi pas qu'il eût ce dessein. 

Il avait en son port et en toutes ses actions une merveilleuse 
majesté, mais accompagnée d'une si grande humilité, qu'il se 
rendait accessible à tous. Les pauvres, les paysans mêmes 
l'abordaient avec toute confiance; il se plaisait avec eux, leur 
oyait raconter leurs petites affaires, et parlait même bien sou- 
vent leur langage afin de se rendre plus familier avec eux; il ne 
méprisait personne pour chélive qu'elle fût. Il portait un très-" 
grand honneur à toutes sortes de personnes selon leur qualité, 
les nommant toujours le plus honorablement qu'il pouvait; il a 
donné pour règle à notre religion de faire ainsi. Aussi disait-il 
" qu'il n'y avait homme au monde qui se souciât moins des 
" honneurs que lui, ni qui en voulût plus rendre. » 

Les moindres services qu'on lui rendait, il les recevait avec 
un amour si cordial, qu'il semblait qu'on ne lui devait rien. 
Une fois il demanda à une personne si elle priait Dieu pour lui, 
elle fut tardive à répondre, pensant qu'il n'en avait pas besoin, 
il lui répliqua avec grand sentiment : a Priez Dieu pom^ moi 
» afin que je ne périsse pas. » 

Jamais ce Bienheureux ne s'empressait pour donner son avis, 



-^Sl^ 



DÉPOSITION POUR LA CAXOXISATIOM DE S. FRANÇOIS. 153 
ni pour soulenir ses opinions; il préférait volontiers celles des 
autres aux siennes; jamais il ne contrariait, ni ne contestait. 11 
cédait toujours aux opinions des autres, sinon que ce fût en 
choses où le service de Dieu fût intéressé, ou le bieti du pro- 
chain; car en cela il était ferme, mais sans mépriser toutefois 
les avis des autres, ni aucune chose que l'on dît; au contraire 
il approuvait autant qu'il se pouvait les avis de tous. 11 a tou- 
jours tenu cette méthode aux occasions qui s'en sont présen- 
tées, et chacun l'a reconnu. Il avait un si grand désir de la 
perfection du prochain, et si peur de lui donner de la confu- 
sion, qu'il ne se trouve personne, comme je crois, qui en ait 
jamais reçu de lui, ni par son moyen. 

Il avait à prix-lait de soumettre son jugement et sa volonté à 
celle d'autrui, et disait qu'il avait plus tôt fait de s'accommo- 
der à la volonté de tous que d'en attirer un seul à la sienne. Il 
avait grand désir de maintenir notre religion en titre de simple 
Congrégation, en quoi le très-illustre cardinal Beliarmin était 
de son opinion ; mais feu monseigneur de Lyon le pressa si 
fort sur ce sujet, que le Bienheureux lui condescendit de nous 
mettre sous la règle de Saint-Augustin, et lui écrivit ces pa- 
roles : « Je réprime mes désirs en regardant la Providence de 
" I^^^'J 5 J6 me tais et acquiesce à votre jugement et conseil. » 

Il disait ce Bienheureux qu'il fallait désirer que tout le 
monde réussisse mieux que nous aux choses extérieures qu'ils 
entreprennent, comme de bien prêcher, de bien pailer, de 
bien écrire, et choses semblables. «Car, disait-il, l'humilité 
» nous doit faire anéantir en toutes choses qui ne sont pas ué- 
» cessaires pour notre avancement en la grâce. « 

Une fois qu'il retournait de prêcher d'un grand et signalé 
auditoire, je lui demandais s'il était satisfait de son sermon: 
« Non , me dit-il, mais qu'importe? » ne se souciant nullement 
de l'estime du monde. 

Il ne voulait pas paraître humble , mais homme de moindre 




Jt. 



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154 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

consiflération que l'on ne l'estimait; car il savait qu'il était en 
grande estime; sur quoi un jour il m'écrivit qu'après avoir 
lu celle que je lui avais écrite, il se promena quelques tours 
dans sa chambre, les yeux pleins de larmes, considérant ce 
qu'il était en comparaison de ce qu'on l'estimoit, et disait que 
« nous ne devions pas nous estimer meilleurs devant les hommes 
que nous n'étions devant Dieu. » 

Il ne pouvait souffrir les louanges qu'on lui donnait surtout 
en public. Un digne prélat, et un grand père de religion, le 
louèrent hautement une fois en pleine chaire et en sa présence, 
dont il était si confus qu'il ne savait lever les yeux; on dit qu'il 
en pensa tomber malade, et qu'il en fit une bonne remontrance 
au prélat. 

Ce Bienheureux ne se dédaignait aucunement de tirer son 
chapeau aux personnes de moindre condition, aux paysans, et 
même à ses domestiques avec beaucoup d'affabilité, et disait 
souvent à tous, selon les rencontres, des paroles de grande 
bonté. 

Ce Bienheureux disait « qu'il fallait être grandement fidèle à 
la pratique des moindres vertus et ne rien négliger; qu'il vaut 
mieux être grand en la présence de Dieu, en l'exercic^e d'icelles, 
que petit en sa présence avec des vertus qui paraissaient grandes 
aux yeux du monde, n 

Il m'a dit que n'eût été que ses serviteurs se fâchaient, il se 
fût servi soi-même. Il aimait cette précieuse vertu et la prati- 
quait en toutes rencontres, en ses habits, en ses meubles et en 
tout avec un soin non pareil. 

L'on le logea en cette ville d'Annecy en une maison où il y 
avait de grandes chambres , de grandes salles et grandes gale- 
ries; il fît mettre au commencement son lit en un fort petit ca- 
binet , « afin , me dit-il , que m'étant promené tout le jour dans 
» ces grandes salles et galeries comme un prélat, je me trouve 
" logé le soir comme un pauvre petit homme tel que je suis. » 



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DÉPOSITION POUR LA CANOXISATIOM DE S. FRANÇOIS. 155 

Ce Bienheureux recommandait celle vertu à tous ses plus dé- 
vols, surtout à nous autres religieuses de la Visitation. Un jour 
étant entré en notre monastère de Lyon pour confesser une ma- 
lade, on lui mit de l'encre et du papier sur une table, et le 
pria-t-on qu'il écrivit ce qu'il désirait le plus de nous; ce qu'il 
fil, écrivant avec beaucoup d'attention au commencement de la 
page, HtiiiiLiTÉ, et n'écrivit autre chose, nous montrant par là 
l'estime qu'il faisait de celte vertu. 

J'ai su de ses domestiques que quand il allait par la ville , et 
qu'ils voulaient faire détourner les passants, surtout quand ils 
étaient chargés, il les en empêchait, disant : " Ve sont-ils pas 
n hommes comme nousl » et d'un même temps, il prenait le lieu 
le moins commode. 

Ce Bienheureux témoignait aussi son humilité, lorsqu'allant 
par les champs, il se plaisait d'être mal logé dans des petits et 
chétifs lieux, il disait « qu'il n'était jamais mieux que quand il 
» n'était pas bien. » Au dernier voyage qu'il fit à Lyon, il pré- 
féra la maisonnette du jardinier de notre maison de la Visita- 
tion (et se logea dans la chambre où couchait le confesseur) à 
plusieurs autres logis commodes qui lui furent présentés tant 
par des religieux que les séculiers qu'il refusa tous, tant parce 
qu'il se plaisait à la petitesse , que pour n'incommoder per- 
sonne. 

Ce Bienheureux disait " qu'il fallait cacher notre petitesse 
dans la grandeur de Dieu, et demeurer là à couvert comme un 
petit poussin sous l'aile de sa mère; que bienheureux étaient 
les humbles et pauvres d'esprit, qu'ils marchaient confidem- 
ment et arriveraient heureusement au port. » 

« Laissons volontiers, disait-il une autre fois, les surémi- 
» nences de ces vertus éclatantes aux âmes relevées; nous ne 
« méritons pas un rang si haut au service de Dieu. « 

Jamais l'on n'a ouï dire que ce Bienheureux se soit procuré 
aucune dignité, ni les hautes chaires des grandes villes pour 











156 OEUVRES DE SAINTE CHAMTAL. 

prêcher, mais qu'il en a refusé plusieurs ; il n'avait nulle ambi- 
tion, comme il disait, sinon de pouvoir employer utilement ses 
jours pour le service de Dieu. 

II dit une fois à monseigneur de Genève son frère et succès-' 
seur, et à moi aussi, qu'il n'eût pas voulu faire trois pas pour 
aller prendre un chapeau de cardinal. II écrivit une fois, et j'ai 
vu la lettre écrite de sa main : « De deux côtés, j'ai des nou- 
" velles que l'on me veut relever plus haut devant le monde, 
» l'un de Rome, et l'autre de Paris. Ma réponse est devant 
» Dieu. Non, ne doutez point, je ne ferais pas un seul clin- 
" d'œil pour tout le monde ensemble; je le méprise de bon 
" cœur. Si ce n'est la plus grande gloire de Dieu, rien ne se 
» remuera en moi. » 



Le 30 du inème mois de juiUel, à sept lieures du matin, elle a pour- 
suivi sa déposition en ces termes : 

Continuant de déposer sur le précédent article , je dis qu'une 
autrefois l'on proposa à notre Bienheureux certains agrandisse- 
ments; il écrivit, et j'ai vu la lettre écrite de sa main et l'ai lue : 
" Que mon âme, dit-il, méfait grand plaisir, de ne les vouloir 
» pas seulement regarder et de ne tenir non plus de compte 
» de cela que si j'eusse été en l'article de la mort, auquel tout 
" le monde ne semble qu'une fumée! » Unjour on lui demanda, 
amsijque des personnes dignes de foi me l'ont dit et assuré, 
quelle des huit béatitudes il aimait le plus? Il répondit : « Bien- 
» heureux sont ceux qui souffrent pour la justice. Je voudrais, 
» certes, ajouta-t-il, qu'au jour du jugement dernier, que 
«toutes choses seront révélées, ma justice, si aucune s'en 
» trouve en moi, fût cachée à tout le monde, et ne fut vue que 
» de Dieu seul. « Voilà les véritabis sentiments d'humilité 
qu'avait notre Bienheureux Père. 



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DÉPOSITION POUR LA CAXOMSATION DE S. FRAXÇOIS. 157 

En la pratique même des vertus, il choisissait les meilleures 
et non les plus estimées et apparentes : il préférait l'humilité, 
la douceur du cœur, le cordial support du prochain, la con- 
descendance aux inclinations d'autrui, la pauvreté d'esprit, la 
modestie et simplicité et telles autres petites vo.vlus'qiii nais- 
sent, disait-il, au pied de la croix j et qui ne paraissent point 
aux yeux des hommes, ains mortifient et sanctifient le cœur, 
que non pas se faire regarder et admirer par des jeûnes extraor- 
dinaires, par des haires, disciplines et autres mortifications et 
actions extérieures que le monde estime tant. Ses délices étaient 
de n'être vu que de Dieu. 

Un de ses amis lui écrivit un jour la grande estime que l'on 
faisait du fruit qu'on recueillait de sa conversation. « Certes, 
T lui répondit-il, je désirerais de vous voir ici pour vous éclair- 
" cirde ma vileté, laquelle, en effet, est si grande, que, pour 
1) tout je ne suis qu'un fantôme et une vraie omhre d'ecclésia- 
« slique, sans avoir aucune expérience de ce qu'après les autres 
■» je dis et écris. » 

Une autrefois, un religieux écrivit à ce Bienheureux une 
lettre de grandes louanges; il répondit à ceux qui la lui avaient 
apportée : « Ce bon Père dit que je suis une fleur, un vase de 
•» fleurs et un phénix; mais, en vérité, je ne suis qu'un puant 
^) homme, un corbeau, un fumier, je suis le plus vrai néant de 
« tous les néants, la fleur de toute la misère humaine; je suis 
1' marri que ce bon Père n'occupe son esprit à quelque chose 
i> de meilleur. » 

Mais notre Bienheureux disait toutes ces choses en vérité, 
comme il les croyait; et, pour conclusion, j'assure en 
toute vérité et sincérité de n'avoir jamais remarqué, en 
pas une des paroles et actions de notre Bienheureux, qu'il 
eùl tant soit peu de dessein de s'élever ni de rechercher au- 
cune gloire devant le monde; au contraire, j'ai toujours re- 
marqué qu'en toute occasion il pratiquait cette vertu d'humi- 





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158 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

lité, autant qu'il lui était possible. Et ceci est vrai, notoire et 

public. 



ARTICLE TRENTE ET UNIEME 

SA PATIEiVCE. 

Ad trigesimum primum articulum respondit : 

Je dis que c'est une vérité publique et notoire à tous, que 
notre Bienheureux fondateur était doué d'une très-excellente 
patience, laquelle était inébranlable et invincible (comme disait 
M. l'abbé d'Abondance, homme de grande réputation pour sa 
probité et rare piété, qu'il a témoignée tant en remettant son 
abbaye entre les mains des pères Feuillants, que se rendant 
lui-même de leur congrégation). 

Cette vertu n'avait point de bornes en notre Bienheureux, il 
retendait à souffriruniversellement tout ce que Dieu lui envoyait 
ou permettait lui arriver. Je l'ai vu attaqué plusieurs fois de 
diverses contradictions bien sensibles ; quelquefois, pour des 
persécutions qu'on faisait à messieurs ses Fi'ères, et à d'autres 
de ses parents et à des citoyens de celte ville; mais toujours il 
demeurait en sa patience et quiétude. Une fois, sur le point de 
l'une de ces occasions, je lui demandai s'il n'avait point été 
touché au cœur : il répondit : Jamais plus de paix. 

Il était de même en cette égalité, tant en ses afflictions, 
perte des siens, que maladie. Bref, en toute occasion, l'on le 
voyait toujours lui-même : les douleurs, les pertes, ni la malice 
des hommes ne le troublaient jamais; c'était un cœur absolu- 
ment pacifique et patient, exempt de toute sorte de malice et 
de revanche, ainsi que chacun l'a expérimenté. 

Ce Bienheureux était encore très-patient aux injures, mépris 
et censures que l'on faisait de lui, auxquelles, comme j'ai ci- 
devant dit, il était quasi insensible. Il lui en est arrivé plusieurs 



DÉPOSITION POUR LA CANOMSATIOM DE S. FUANÇOIS. 159 
fois, en divers temps et occasions, non pour mal qu'on lui 
voulût, puisque jamais que l'on ait su, il n'a donné sujet d'être 
méprisé, ni n'a désobliyé personne, mais parce qu'il ne pou- 
vait satisfaire lorsqu'on lui demandait des choses injustes. 

II disait que le temps des contradictions et afflictions était 
celui de la belle moisson, que pendant celle saison il fallait 
recueillir les bénédictions des contradiclious, que l'on profite 
plus en un jour de ce temps qu'en dix d'aulre saison; et que 
Dieu parlera pour ceux qui se tairont, triomphera pour ceux 
qui endureront, et couronnera la patience d'un salutaire événe- 
ment. Il écrivait une autre fois : « Ne fâchez point ce pauvre 
" cœur, mais aidez-le doucement à toujours s'avancer à la 
«sainte résignation de soi-même; une once de cette vertu 
«acquise parmi les contradictions, reproches, piques, cen- 
» sures et réprimandes vaut mieux que dix livres acquises 
" d'aulre sorte. Ah! que nous sommes heureux d'avoir juré une 
î) éternelle fidélité à notre cher Maître ! Il ne faut sinon avoir 
" patience en vivant vertueusement; car il nous arrivera assez 
» d'occasions d'endurer. » 

Une personne digne de foi et témoin oculaire, voire plu- 
sieurs autres, m'ont raconté qu'une fois un certain gentil- 
homme, n'ayant pu obtenir de notre Bienheureux la collation 
d'un bénéfice de cure pour un prêtre vicieux et ignorant que 
ce gentilhomme lui présentait, il se mit eu telle passion qu'il 
dit à notre Bienheureux mille sortes de paroles injurieuses, 
menaçantes et oulrageuses; jamais ce Bienheureux ne lui fit 
aucune repartie que de douceur, en lui représentant les raisons 
qu'il avait de ne lui accorder pas ce qu'il demandait. 

Une autre fois, ce Bienheureux vint en notre parloir; et, 
comme la supérieure qui était alors avait su quelque indignité 
qui lui avait été faite où il avait bien témoigné sa patience, il 
répondit : « Si une personne m'avait arraché les yeux, et 
» qu après je la pusse voir, je la regarderais avec autan 




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160 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

» d'amour el de douceur que si elle ne m'avait point fait de 
» mal. 1) 

II porta avec une patience incroyable une persécution qu'on 
lui fit en la personne d'un jeune homme de qualité qu'on lui 
avait confié; c'a été la plus rude et sensible attaque qu'il ait 
soufferte en sa vie, il la supporta patiemment sans en faire nulle 
revanche; au contraire, je sais qu'il a fait beaucoup de bien 
temporel et de grandes assistances à ceux qui lui firent plus de 
mal en cette occasion, e( je l'ai vu converser, avant que je fusse 
religieuse, avec quelques-unes de ces personnes-là, avec toute 
sorte de douceur et courtoisie, quoiqu'il n'y eût pas longtemps 
qu'elles lui avaient fait déplaisir. 

Certains religieux, peu observants, le contrarièrent et per- 
sécutèrent en une affaire qu'il avait fort à cœur, jusqu'à en ve- 
nir à des violences et voies de fait insupportables à tout autre 
qu'à lui, même en sa présence, dont il reprit les religieux for- 
tement, quoiqu'avec son accoutumée douceur. De là à fort peu 
de jours, le supérieur de cette maison l'alla prier de leur faire 
quelque signalée courtoisie, ce qu'il lui accorda avec une 
entière débonnaireté , de quoi étant étonné quelqu'un de ses 
amis qui savait ce qui s'était passé, il lui dit : « Si ce Père 
» m'eût demandé un de mes bras, je le lui eusse donné, d 

L'affront public qui lui fut fait par un refigieux d'un Ordre 
fort réformé, lequel en pleine chaire et en trône de vérité, 
témoigna sa passion, la déchargeant sur le livre àe Philothée, 
qui a reçu un accueil si universel de toutes sortes de personnes, 
et, en tous pays, baffoua rudement et reprit aigrement le 
Bienheureux, de ce qu'enseignant la dévotion civile aux 
âmes qui sont dans le siècle, et qui vivent dans les ménages 
et les cours des princes, il leur avait donné des règles de ce 
qu'elles devaient observer parmi les jeux et les bals pour éviter 
l'offense de Dieu en des actions si périlleuses et si dangereuses; 
ceci étant rapporté au Bienheureux, il dit : a. S'il lui eût plu 



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DEPOSITION POUR L'A CAXOXISATION DE S. FRAXÇOIS. IGl 
n considérer que j'avertissais soigneusement du danger qui est 
« en de semblables occasions; que je suis, en ces conseils, la 
). véritable doctrine des plus saints et savants théologiens, même 
» l'avis de saint Louis roi de France, docteur digne d'être suivi 
" en l'art de bien conduire à la vie dévote les courtisans; car je 
)' crois que s'ils eussent pris garde à cela, leur charité et leur 
" discrétion n'eussent jamais permis à leur zèle, pour rigou- 
« reux et austère qu'il eût été, d'armer leur indignation contre 
» moi. )) 

Peu devant le décès de ce Bienheureux, je vis un simple 
ecclésiastique lui faire une rodomontade assez vive, avec des 
reproches extravagants, qui n'étaient causés que sur quelque 
incommodité et immortificafion de celui qui se plai<'naif. Ce 
Bienheureux supporta cela avec une patience entière, sans lui 
dire autre chose que quelques paroles de douceur pour l'ac- 
coiser. 

J'ai appris d'une personne digne de foi, qu'un homme de 
cette ville d'Annecy lui avait dit qu'ayant imprudemment cru 
que le Bienheureux lui avait causé quelque dommage, que sou- 
vent en compagnie il avait parlé de lui en des termes licen- 
cieux, qu'enfin, au bout de quelque temps, notre Bienheureux 
le rencontrant, l'aborda et lui dit avec sa douceur ordinaire : 
« Eh bien! vous me voulez mal, je le sais, ne vous en excusez 
" point; mais je vous assure que quand vous m'auriez crevé un 
» œil, je vous regarderais de l'autre de bon cœur. » 

Une autre fois, un ecclésiastique n'ayant pu obtenir de lui 
une cure qu'il lui demandait injustement, n'en étant point 
capable, fut si insolent que de faire un libelle diffamatoire 
contre l'honneur de ce Bienheureux, de ses plus proches et de 
ses officiers, et le lui présenta, lui, étant en son siège en son 
église cathédrale, et le Bienheureux le reçut, et étant retiré en 
son logis, le lut paisiblement et le méprisa, et jamais ne voulut 
que son Chapitre, qui voulait faire châtier cette impudence, en 

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162 OEUVRES DE SAIME CHANTAL. 

fît aucune poursuite, et depuis ce Bienheureux a procuré 
beaucoup de bien à ce personnage- là, le caressait extraordinai- 
rement, et lui faisait des honneurs qui ne lui étaient pas dus. 
Ainsi, sa maxime était de supporter le prochain jusqu'à l'extré- 
mité, et enseignait à ses dévots de faire ainsi, disant que si 
l'on perdait quelque chose du sien pour ce sujet, que Dieu en 
récompenserait bien, ajoutant que lorsqu'on était contraint de 
dire le tort du prochain pour la conservation de quelque juste 
droit, il ne fallait dire que ric-à-ric ce qui était nécessaire pour 
l'affaire présente. 

Une autre fois ce Bienheureux disait : « Il faut que les 
» hommes aient patience les uns avec les autres, et les plus 
)i braves sont ceux qui supportent le mieux les imperfections 
)) d'aulrui. » 

Jamais ce Bienheureux ne faisait aucun ressentiment ni 
revanche des torts qu'on lui faisait, ains il souffrait et excusait 
tout avec une bonté incroyable ; il tâchait de regagner le cœur 
de ceux qui s'étaient sans raison altérés contre lui, comme il 
lui advint à Paris à l'endroit d'un certain homme qui avait été 
ministre des hérétiques, et s'était converti à la foi catholique, 
lequel avec arrogance non pareille et par des questions pleines 
de témérité, argua impudemment notre Bienheureux Fondateur, 
ainsi que lui-même me l'a dit; il lui répondit et le traita avec 
tant de douceur, et par des raisons si efficaces, que cet homme 
dit depuis que s'il ne l'eût traité de la sorte, il était résolu de 
retourner à l'hérésie ; et dès lors notre Bienheureux lui procura 
tout le bien qui lui fut possible, et en diverses occasions lui a 
fait et fait faire de grandes charités, et cet homme qui était 
fort pauvre et chargé de famille n'avait de refuge plus assuré 
en sa misère que vers notre Bienheureux. 

Une fois, il fut persécuté et censuré contre raison pour avoir 
donné , élan* à Paris , un conseil conforme au commandement 
du Concile de Trente, et qui regardait le salut des âmes des 



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DISPOSITION POUR LA CANONISATIOX DE S. FRANÇOIS. IG3 
personnes conseillées. Comme le Bienheureux fut averti de 
celle calomnie qu'on lui donnait, il écrivit : <c Pour moi, je 
" dis qu'il faut que je pratique l'enseignement de saint Paul : 
>' Ne vous défendez point , mes lien-a'imés, mais laissez le pas- 
■' sage à la passion. Au reste , la Providence suprême sait la 
!' mesure de la réputation qui m'est nécessaire pour bien faire 
" le service auquel elle me veut employer; je n'en veux ni plus 
" ni moins que ce qu'il lui plaira que j'en aie. » 

Une autre fois, sur ce même sujet, il écrivit : « Je ne suis 
'' pas grandement touché des censures ni des blâmes qu'on 
;' jette contre moi pour ce sujet ; car je sais que devant Dieu je 
■' suis sans coulpe; mais je suis pourtant marri du soulèvement 
■' de tant de passions autour d'une affaire où j'en ai eu si peu ; 
" ceux qui me connaissent savent bien que je n'entreprends 
' rien ou presque rien avec passion et violence, et que quand 
î' je fais des fautes, c'est par ignorance; je voudrais bien 
" regagner la bonne grâce de ces messieurs en faveur de mon 
" ministère. Si je ne puis, je ne laisserai de cheminer en icelui 
' par infamie et par bonne renommée, comme séducteur et 
;' toutefois véritable. Bref , je ne veux ni de vie, ni de réputa- 
» tion, qu'autant que Dieu voudra que j'en aie, et je n'en aurai 
" jamais que trop selon ce que je mérite. » J'ai vu toutes les 
choses susdites écrites de la main du Bienheureux, et les ai 
lues. 

Il me serait impossible, et je serais trop longue si je rapportais 
ici toutes les contradictions et injustices que ce Bienheureux a 
souffertes, et même pour la correction des prêtres, rébellion de 
quelques religieux, et des fréquentes censures bien âpres de 
quelques personnes qui le contrariaient sans aucune occasion, 
que celle que ce Bienheureux s'adonnait et s'assujettissait trop 
au service du prochain pour lequel il quittait tout; de quoi ses 
domestiques mêmes l'affligeaient, et quasi-ordinairement il ne 
pouvait faire le bien qu'il désirait, sinon parmi de continuelles 

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164 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

contradictions; et toutes ces choses, il les a souffertes avec 
une patience extraordinaire ; et de ceci j'en ai une particulière 
connaissance, outre que j'en ai été encore assurée par une per- 
sonne digne de foi, de grande probité, témoin oculaire de 
toutes ses actions durant longues années. 

Quant à la patience de ce Bienheureux en ses maladies, elle 
était incroyable; il eu a eu deux très-grandes, longues et dou- 
loureuses devant qu'être sacré évêque; et du depuis, comme 
il redoublait ses travaux, aussi ses infirmités corporelles furent 
plus continuelles. Les premières années après son sacre il eut 
une fièvre continue. 

Quelques années après, il alla au bailliage de Gex, lieu de 
son diocèse, pour le rétablissement de la foi catholique en 
quelques paroisses; il y travailla tant et si continuellement, 
nonobstant la véhémence des chaleurs qu'il faisait alors, qu'il 
chargea une fièvre avec laquelle il ne laissa de continuer 
plusieurs jours, et jusqu'à ce qu'il eût parachevé ce qu'il avait 
entrepris, si qu'il retourna en sa maison et fut extrêmement 
malade et assez longuement. 

Il fut aussi longuement et dangereusement malade à Paris, 
au dernier voyage qu'il y fit, pour s'être trop accablé de travail 
à force de prêcher, officier pontificalement, faire des confé- 
rences, des disputes contre les hérétiques, recevoir des con- 
fessions et faire autres exercices de piété. 

Il fut aussi grandement malade à Turin, au dernier voyage 
qu'il y fit, par l'excès du travail qu'il prit de confirmer presque 
d'innombrables personnes dans une ville de Piémont, que des 
grandes veilles qu'il était contraint de faire, nonobstant son 
infirmité , afin de pouvoir satisfaire aux désirs et aux demandes 
des révérends pères Feuillants, auxquels il devait répondre 
ayant présidé, en leur Chapitre général, comme aussi de satis- 
faire à la dévotion de plusieurs âmes qui voulurent le consulter 
et se confesser à lui. Bref, il ne se peut dire ce que ce Bien- 



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DÉPOSITION POUR LA CAXOMSATION DE S. FRANÇOIS. 165 

heureux souffrit au séjour qu'il fît en ce pays-là, tant par la 
véhémence des chaleurs que pour l'incommodité et puanteur 
du logis où il était; car il ne voulut jamais prendre celui que la 
sérénissime princesse de Piémont lui avait fait préparer. Ainsi, 
accablé de mal, il repassa les monts avec des douleurs et 
incommodités quasi-insupportables, étant travaillé des hémor- 
roïdes dont il perdit quantité de sang, et fut tellement accablé 
de mal que ses serviteurs appréhendaient de le voir mourir 
avant qu'il fût arrivé en sa maison. Ce qu'il souffrit en ce voyage 
de trois mois ne se peut dire ni savoir. Dieu seul le sait ; et 
jamais en toutes ces occasions de toutes les maladies susdites, 
il ne témoigna aucun ennui ni chagrin, ne se plaignant ni du 
mai, ni des incommodités du chemin. J'oubliais de dire qu'il 
eut une douleur de reins si violente, allant en Piémont, qu'il 
était contraint de faire arrêter souvent les hommes qui le 
portaient. 

En l'environ de dix-neuf ans que j'ai eu l'honneur de le 
connaître, je le voyais ou entendais dire très-souvent qu'il avait 
des incommodités tantôt de fièvre, mal d'esquinancie, de 
grands catarrhes et dévoiemenls d'estomac et de ventre qui 
l'abattaient et affaiblissaient grandement, outre son mal d'hé- 
morroïdes, qu'il a gardé longues années avec des incommodités 
bien grandes. 

En ses dernières années, toutes ses incommodités redou- 
blèrent; il pâtissait de violentes douleurs d'eslomac, de reins 
et de tête, des douleurs et faiblesses de jambes qu'il eut même 
ouvertes ; il avait des lassitudes si grandes qu'il faisait pitié de 
le voir marcher, et plusieurs autres incommodités que l'on n'a 
pas sues, lesquelles toutes il couvrait tant qu'il pouvait, ne 
changeant point de vie, de façon, ni de visage; l'on connais- 
sait seulement à sa couleur quand il se trouvait mal ; car il ne 
prenait point le lit pour toutes telles incommodités, ains seule- 
ment pour les grosses maladies. 




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166 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

L'on n'a jamais ouï dire , ni vu , à ce que ses domestiques 
assurent (et moi-même en ai eu la même connaissance avant 
que je fusse religieuse), qu'il ait donné en toutes ses maladies 
le moindre signe d'impatience; il était toujours doux, paisible 
et patient, même gracieux à ceux qui le servaient ; jamais il ne 
se plaignait, ne faisait mine ni grimace; ains il supportait son 
mal et recevait les remèdes, les viandes et les services qu'on 
lui faisait, sans témoigner aucun désagrément, ni chagrin; il 
estimait fort peu ce qu'il souffrait, et prenait son mal fort en 
gré pour l'amour de Notre-Seigneur. 

Je sais assurément, car il me l'écrivit une fois, que tandis 
qu'il était dans le lit pour le repos corporel, il s'occupait avec 
plus de soin à la considération des biens éternels et à l'avan- 
cement de son âme à l'union avec Dieu, et disait qu'on servait 
Dieu plus saintement en souffrant qu'en agissant, ajoutant que 
Notre-Seigneur nous avait plus sauvé, s'il fallait ainsi dire, en 
souffrant qu'en agissant. Il ne voulait pas pourtant qu'on fît des 
pénitences ni des austérités qui pussent probablement attirer 
des maladies, «parce, disait-il, que nous devons cela à la provi- 
dence de Dieu et à la charité que nous nous devons à nous- 
mêmes ; mais que s'il nous arrivait quelques maladies ou même 
raccourcissement de nos jours pour faire l'oraison et vivre 
selon la dévotion et vertu, il faut bénir Dieu de ce mal et le 
souffrir avec patience; car comme il ne faut pas être grande- 
ment attentif à la conservation de sa santé, cela ressentant la 
femme, aussi ne la faut-il pas mépriser tout à fait, car cela 
ressentirait la fierté et barbarie. Il faut compatir à Notre- 
Seigneur tandis que la santé est bonne, en le servant fidèle- 
ment, et pâtir avec Notre-Seigneur quand il nous envoie des 
douleurs et afflictions. » 

Sitôt que ce Bienheureux était entre les mains des médecins, 
il leur obéissait exactement, disant que Notre-Seigneur le 
voulait ainsi. Jamais il ne censurait leurs ordonnances, et s'y 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 1G7 
soumettait, bien que quelquefois il sût que d'autres remèdes 
lui eussent été meilleurs. Il a ordonné h notre Religion de la 
Visitation que cette pratique s'observât. Quand on lui demandait 
son mal, il l'avouait franchement sans aucune exagération, et 
disait que ce n'était que des moyens que Dieu donne pour se 
préparer à plus grandes souffrances et à la mort. Quand on le 
pressait, devant qu'il fût alité, de prendre des remèdes, il 
répondait : « Aussi bien faut-il mourir; dix ans de plus ou 
moins, ce n^est rien »^ et disait que rien ne le mettait en peine, 
que le soin que les autres avaient de lui. Et tout ceci est vrai, 
notoire et public. 



ARTICLE TRENTE-DEUXIEME 

SA DOLCEIR. 

Le même jour, 30 juillet, à trois heures après midi, elle a répondu au 
trente-deuxième article. 

Je dis que la douceur de notre Bienheureux était incompa- 
rable; et c'est vérité publique et notoire à tous; mais en parti- 
culier ceux qui l'ont pratiqué, l'ont connu clairement et expé- 
rimenté qu'il avait une douceur parfaite. Je ne pense pas que 
l'on puisse exprimer la grande suavité et débonnaireté que Dieu 
avait répandues en son âme. Son visage, ses yeux, ses paroles 
et toutes ses actions ne respiraient que douceur et mansuétude; 
il la répandait même dans les cœurs de ceux qui le voyaient; 
aussi disait-il que l'esprit de douceur était le vrai esprit des 
chrétiens. 

Il me dit une fois , qu'il avait été attentif trois années pour 
acquérir cette sainte vertu, qui le rendait condescendant à tous, 
et faisait qu'il donnait au prochain sa personne, ses moyens, 
ses affections, aûn que chacun s'en servît selon son besoin. 



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168 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Cl Je ne trouve point, disait-il, de meilleurs remèdes parmi 
)' les contradictions, que de n'en point parler et n'en faire au- 
« cun semblant, et demeurer avec grande douceur à l'endroit 
!) de celui qui l'a causée. » 

Je sais qu'il a souvent reçu de bonnes censures de ses ac- 
tions très-saintes , et je l'ai vu moi-même, sans qu'il en témoi- 
gnât un brin de ressentiment; ains il faisait des reparties avec* 
douceur et cordialité pour satisfaire à ceux qui les lui faisaient; 
comme il arriva une fois, qu'une personne lui vint dire fort sè- 
chement que chacun se scandalisait de ce qu'il demeurait trop 
à aller au divin Office, il répondit doucement : Ne font pas ces 
dames, lesquelles il sortait de confesser; puis s'en alla tout 
promplement et tranquillement. Bref, sa douceur était si excel- 
lente que même de le voir on était excité à être doux et pai- 
sible. On lui reprochait une fois qu'il était trop doux à certaines 
personnes, il répondit doucement : « Ne vaut-il pas mieux les 
envoyer. en purgatoire par douceur, qu'en enfer par rigueur? » 

Je n'ai oncques oui dire qu'on ait vu faire à ce Bienheureux 
aucune action de colère. Une fois je le priai de s'émouvoir un 
peu sur le sujet de quelque traverse qu'on faisait à ce mona- 
stère de la Visitation, il me répondit : « Voudriez-vous que je 
» perdisse en un quart d'heure un peu de douceur que j'ai bien 
5) eu de la peine d'acquérir en vingt ans. " Aussi était-ce un 
dire commun qu'il était sans fiel , comme en effet il ne s'en 
trouva point, quand après son décès son corps fut ouvert par 
les chirurgiens, ains en la place fut trouvé quantité de petites 
pierres triangulaires , ce qui témoigne clairement la force et la 
violence qu'il s'était faite pour dompter la passion de colère. 
Aussi une fois en une juste et grande occasion d'indignation et 
de courroux, il me dit qu'il avait été contraint de prendre à 
deux mains les rênes de sa colère pour l'arrêter. 

Quand on le reprenait de la trop grande douceur dont il 
usait à l'endroit des prêtres délinquants, il répondait : « Vaut- 






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DÉPOSITION POUR LA CANONISATIOM DE S. FRANÇOIS. 1G9 
)) il pas mieux les convertir à pénilence que les punir, puisque 
)) leurs offenses ne méritent pas la galère ni la mort; » et disait 
qu'il aimait mieux faillir par la douceur que par la rigueur, 
que Notre-Seigneur avait dit qu'on apprit de lui à être doux et 
humble de cœur. 

Plusieurs grands serviteurs de Dieu ont dit, même durant la 
vie de notre Bienheureux, qu'ils ne voyaient rien qui leur re- 
présentât si vivement Notre-Seigneur conversant parmi les hom- 
mes comme faisait ce Bienheureux; qu'il leur semblait que 
c'était la vraie image du Fils de Dieu, tant en sa vie, comme en 
SCS mœurs et conversations. 

J'ai appris d'une personne digne de foi qu'un vénérable ec- 
clésiastique ', l'entretenant une fois de la douceur et condes- 
cendance de ce Bienheureux, lui dit qu'il admirait extrême- 
ment son excessive débonnaireté, et qu'en une griève maladie 
qu'il avait eue à Paris, il ne recevait telle consolation que de 
considérer l'infinie bonté de Dieu au sujet de celle de monsei- 
gneur de Genève; car si un homme peut élre si hon, disait-il, 
combien à plus forte raison devez-vous être bon^ suave et gra- 
cieux j ô mon doux Créateur! 

Sur une lettre piquante qu'on écrivit une fois à notre Bien- 
heureux, il dit : Cl Je n'oserais répoudre sur un sujet de cette 
» sorte, j'aime mieux prier Dieu qu'il lui plaise de parler à son 
» cœur et lui faire savoir sa volonté céleste. )> Y a-t-il une dou- 
ceur et débonnaireté comparables? El cela est vrai , notoire et 
public que Dieu avait prévenu ce Bienheureux en bénédictions 
de douceur. 

Je l'ai vu en toutes occasions toujours en sa grande douceur 
et bénignité, et parmi les affaires sérieuses il jetait des mots de 
grande affabilité cordiale. 

' Saint Vincent de Paul. 



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170 



œUVRES DE SAIMTE CHANTAL. 



ARTICLE TRENTE-TROISIEME 

SA DÉVOTION', SO.V OHAISOX, ET SOX ATTENTION A LA PRÉSENCE DE DIEU. 

Ad trigesimum terthim articiilum respondit : 

. Je dis, que je crois certainement que la vie de notre Bien- 
heureux Fondateur , à cause de l'extrême pureté de son inten- 
tion en tout ce qu'il faisait, a été une continuelle oraison; car 
je puis assurer, selon la coanaissance assez particulière que 
Dieu m'a donnée par une longue communication avec ce Bien- 
heureux, tant par écrit que de vive voix, ayant été sous sa con- 
duite l'espace de dix-neuf ans, qu'en toutes ses actions, il ne 
prétendait autre chose que la plus grande gloire de Dieu et 
l'accomplissement de son bon plaisir; aussi disait-il que la di- 
vine volonté était la souveraine loi de son cœur, et qu'en cette 
vie il fallait faire l'oraison d'œuvre et d'action ; que la meil- 
leure prière qu'on puisse faire, c'est d'acquiescer entièrement 
au bon vouloir de Notre-Seigneur : autre preuve que sa vie a 
été une continuelle oraison; car je puis assurer qu'il marchait 
quasi toujours recueilli en Dieu; cela était aisé à reconnaître, 
quoique son recueillement n'était point sombre, triste, et n'é- 
tait nullement apparent, sinon à ceux qui savaient sa mé- 
thode. 

Il y a environ quinze années, que je demandai à ce Bienheu- 
reux s'il était longtemps sans retourner actuellement son esprit 
à Dieu; il me répondit : Quelquefois environ un quart dlieure. 
J'admirai cela en un prélat si occupé en tant de diverses et im- 
portantes affaires; aussi enseignait-il à tous ses dévots de faire 
continuellement ces retours d'esprit à Dieu , même parmi les 
actions de Dieu, comme prêcher, confesser, étudier, lire, parler 
des choses spirituelles et semblables. 

En effet, ses sermons et entretiens , et ses avis ne tendaient 



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DÉPOSITIOX POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS, 171 
qu'à acheminer les âmes à l'union de leur esprit avec Dieu tant 
par l'oraison, que par l'action. 

II me dit une fois qu'il se tenait devant les rois et les princes 
sans aucune contrainte, avec son accoutume maintien, parce 
qu'il avait la présence d'une plus grande majesté qui le tenait 
partout en égale révérence; et bien qu'il fut à l'ordinaire envi- 
ronné de monde et d'affaires, si tenait-il pourtant son cœur, 
autant qu'il pouvait, toujours en Dieu. En voici la preuve : 
m'écrivant une fois, il dit : " Je suis environné de (jcns , mais 
mon cœur est solitaire portant. » 

Mais outre tout cela, c'est la vérité que notre Bienheureux 
avait reçu de Dieu un grand don d'oraison et conversait avec 
Notrc-Seigneur fort familièrement et simplement, avec un amour 
de parfaite confiance. Une fois me parlant de ce sujet, il faisait 
comparaison de son oraison à l'huile répandue sur une table 
bien polie, laquelle va toujours se dilatant, que de même, de 
quelques paroles ou pensées qu'il portait pour son oraison, sor- 
tait une douce affection qui se répandait eu toute son âme, et 
l'entretenait avec beaucoup de suavité. 

11 m'a dit que la première pensée qui lui venait à son réveil , 
c'était de Dieu et s'endormait en même pensée tant qu'il pou- 
vait. 

Il m'a dit encore qu'il avait un particulier contentement 
quand il se trouvait seul, à cause de la toute présence de Dieu 
qui lui était alors plus sensible que parmi le tracas des affaires 
et conversations. Je sais que quelquefois ce Bienheui'eux, com- 
mençant à prier sans aucune préparation , il se sentait tout à 
coup saisi et recueilli en Dieu. 

Il disait que nous ne savions ce que c'était que du vrai ser- 
vice de Dieu, que la vraie manière de le servir était de le 
suivre et de marcher après lui sur la fine pointe de l'âme sans 
aucun appui de consolation, de sentiment, ni de lumières que 
celle de la foi nue et simple; ce n'est pas toutefois qu'il n'ait 



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172 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

reçu , et très-souvent, de grandes lumières intérieures et même 
extérieures, qui signifiaient combien Dieu avait agréable son 
oraison. Il m'a dit qu'une fois disant son chapelet, entre jour 
et nuit, il s'apparut à lui deux colonnes de feu, une grande et 
une petite, que d'abord il eut un peu de frayeur qui s'évanouit 
bientôt ; et après un peu de temps elles s'en allèrent au coin de 
son oratoire, et là se dissipèrent tout en bluettes. Monsieur de 
Thorens', homme de rare piété et très-digne de foi, m'a dit 
qu'étant allé une fois trouver le Bienheureux, il le trouva dans 
sa chambre, tout ému; ce que voyant ledit monsieur de Tho- 
rens le pressa fort pour en savoir le sujet; enfin le Bienheureux 
lui dit que comme il priait Dieu en ce même oratoire qui n'é- 
tait qu'un simple agenouilloir sur lequel il y avait un crucifix, 
une boule de feu lui était apparue qui s'était dissipée tout en 
bluettes par-dessus lui. 

Environ cinq ou six ans avant son décès, parlant de l'oraison, 
il me dit qu'il n'y avait pas des goûts sensibles, que ce que 
Dieu opérait en lui c'était par des clartés et sentiments que 
Dieu répandait en la suprême partie de son âme, que la partie 
inférieure n'y avait point de part. 

Une autre fois parlant sur ce même sujet, il me dit qu'il avait 
eu de bonnes pensées, mais que c'était plutôt par manière 
d'écoulement de cœur en l'éternité et en l'Eternel, que par dis- 
cours. Il ne prenait point garde, à ce qu'il m'a dit, s'il était 
consolé ou désolé en l'oraison; que quand Notre-Seigneur lui 
baillait de bons sentiments, il les recevait en simplicité, que 
s'il ne lui en donnait point, il n'y pensait rien. 

Il a décrit dans son livre de l'Amour divin si délicatement et 
si hautement tous les degrés de l'oraison et contemplation > 
qu'il est aisé à juger combien il avait reçu éminemment ce don 
d'oraison; aussi, quand on le voyait en prière, il répandait 




* Le comte Louis de Saies portait alors ce titre. 



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DÉPOSITIOX POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 173 
dans le cœur l'affection de l'oraison; plusieurs personnes assu- 
rent cela avec moi. Il en recommandait la pratique à ceux qui 
étaient sous sa conduite avec une très-grande ai^fection. L'année 
avant qu'il mourût, on voyait clairement que son esprit était 
si pleinement détaché de toutes choses, qu'il ne se pouvait ap- 
pliquer qu'à Dieu. 

C'est la vérité que, comme il m'a dit, il avait une grande 
facilité à l'oraison, et que, pour l'ordinaire, il y recevait de 
grandes clartés et lumières; et il avait des sentiments d'union 
très-saints avec son Dieu, devant lequel il se tenait fort abaissé 
avec profonde révérence et conCance. Quelquefois, il m'écri- 
vait, que je le souvinsse de me dire ce que Dieu lui avait donné 
en la sainte oraison, et le voyant je lui demandai, il me répon- 
dit : « Ce sont des choses si simples et si délicates que l'on ne 
j) peut rien dire quand elles sont passées. « 

Quelque temps devant son décès, il ne pouvait quasi plus 
gagner le temps pour s'occuper en saint exercice ; car les affaires 
et les infirmités l'accablaient. Je lui demandai un jour s'il avait 
fait l'oraison : « Xon, me dit-il , mais j'ai fait ce qui la vaut ;i^ 
ce que je crois , et qui est aisé à juger par ce qui est dit ci-dessus, 
qu'il se tenait toujours uni avec Dieu, faisant toutes ses actions 
pour ce pur amour divin, et non pour autre considération. 

Son confesseur ordinaire, qui ne l'abandonna guère de vue 
l'espace d'environ quinze années, dit, qu'il a toujours cru que 
ce Bienheureux avait quelque secrète intelligence avec Notre- 
Seigneur pour sa conduite intérieure et une particulière con- 
naissance de ses secrets. Je le crois, et qu'il avait une intime 
et sérieuse occupation avec Dieu; car jamais je n'ai reconnu, 
et l'on ne l'a jamais vu , que je sache , attaché à aucun exercice 
de dévotion , ni à chose quelconque , ains il se conservait une 
sainte liberté d'esprit pour faire toutes choses selon que la 
divine Providence les lui offrait. On l'a vu souvent près de dire 
la sainte messe, de faire l'oraison et autres exercices, lesquels 



174 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

il retardait, voire, même les quittait quelquefois tout à fait, 
quand le service du prochain ou quelque légitime occasion le 
tenait à autre chose. 

Une fois, en l'église de notre monastère de Lyon, il était tout 
revêtu et allait à l'autel; une personne de fort basse condition 
lui alla à la rencontre, le pria de l'ouïr en confession; le Bien- 
heureux s'arrêta incontinent et l'entendit, et cette chose-là il l'a 
faite une infinité de fois. 

On ne le voyait jamais trouhlé, ni ennuyé, quand les affaires 
lui survenaient à l'imprévu les unes sur les autres; ains il les 
recevait avec douceur de la main de Dieu, et non pas selon la 
raison humaine, comme a remarqué son dit confesseur et moi 
aussi, ne regardant pas les choses ce qu'elles étaient en elles- 
mêmes, mais en celui qui les envoyait; ainsi il était toujours 
en oraison, puisqu'il tenait continuellement son cœur exposé 
au bon plaisir de Dieu, auquel il acquiesçait simplement, sans 
distinction ni exception quelconque. 

Il disait souvent qu'une âme qui voulait servir Dieu parfaite- 
ment se doit attacher à lui seul, le désirer ardemment et inva- 
riablement; mais, quant aux moyens de parvenir à cela, il ne 
s'y fallait attacher, ains qu'avec liberté il fallait aller, quelque 
part que la charité ou l'obéissance nous appelle, et cela gaie- 
ment et paisiblement. 

On lui a vu pratiquer ces choses constamment; cela est 
très-véritable et connu de ceux qui le fréquentaient particu- 
lièrement. 

Je dis, de plus, que c'est une vérité notoire à tous, que notre 
Bienheureux récitait les Offices dans l'église avec une attention, 
révérence et dévotion tout extraordinaires ; il ne tournait pas 
quasi les yeux, ni la tête, que là où il était requis, et se tenait 
là avec une gravité très-humble, toujours debout, sans jamais 
s'asseoir pour las et faible qu'il fût par tant de maladies , sinon 
quand il officiait pontificalement, il se mettait en une haute 



-— ^ <ç'-)fe 



DÉPOSITIOX' POUR LA CANOMSATtON DE S. FRANÇOIS. 175 
chaire. Il assislail foutes les fêtes et veille des grandes fêtes à 
l'Office divin en sa cathédrale et aux Coiiiplies de Carême, avec 
telle dévotion et modestie qu'on voyait clairement qu'il avait 
une parfaite attention à Dieu. Il y recevait de grands sentiments 
de Dieu et de grandes lumières ; il m'écrivit une fois , que parmi 
la célébrité d'une certaine grande fête, il lui semblait d'être 
parmi les chœurs des Anges. 

Cela est sans doute qu'il disait tous les jours la sainte messe 
sans y manquer, sinon pour quelque juste empêchement, 
comme de maladie, ou quand il allait aux champs qu'il n'avait 
pas commodité d'église. Etant, ce Bienheureux à l'autel, il était 
aisé à voir qu'il se tenait en une profonde révérence et atten- 
tion devant Dieu, il tenait les yeux modestement abbaissés; 
son visage était fout recueilli, avec une douceur et sérénité si 
grande, qu'en vérité ceux qui le regardaient avec atlenlion en 
étaient touchés et émus de dévotion. Surfout à la sainte consé- 
cration et communion, on voyait une candeur en son visage si 
pacifique que cela louchait les cœurs. Aussi ce divin Sacrement 
était sa vraie vie et sa force, et, en cette action, il paraissait 
un homme tout transformé en Dieu. Il prononçait sa messe 
d'une voix médiocre et douce, grave et posée, sans se presser, 
quelques affaires qu'il eût. II me dit, il y a longues années, 
que dès lors qu'il était tourné du côté de l'autel, il n'avait nulle 
distraction. Je sais des personnes qui, l'ayant vu communier, 
en ont été tellement touchées de dévotion, qu'elles n'en ont 
jamais su perdre l'idée. 

C'est une chose que chacun a reconnue , que notre Bienheu- 
reux Père avait une parfaite dévotion à Notre-Dame et un amour 
tendre accompagné d'une filiale confiance; il l'appelait sa dame, 
sa retne, sa maîtresse. Quand il prêchait ses louanges, les jours 
de ses fêtes, à quoi il ne manquait jamais, c'était avec une fer- 
veur, faciHté et allégresse toute particulière : « Vous savez, 
>' m'écrivait ce Bienheureux une fois, que notre glorieuse Maî- 




lii 



'«ms^'' 








176 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

n tresse me donne toujours un aide particulier quand je parle 
>i de sa divine maternité. Je la supplie, cette sacrée Dame, de 
" mettre sa main dans le précieux côté de son Fils, pour y 
" prendre ses plus chères grâces, afin de les nous donner avec 
» abondance. « 

» J'ai eu, me dit-il une autre fois, un ressentiment fort par- 
" ticulier du bien que l'on a d'être enfant, quoique indigne, de 
1) cette glorieuse Mère. Entreprenons de grandes choses sous sa 
)' faveur; car si nous sommes un peu tendres en son amour 
)' elle n'a garde de nous y laisser sans l'efTet de ce que nous 
» prétendons. " En toutes ses nécessités, ce Bienheureux avait 
recours à cette glorieuse Dame et recommandait fort à ses dé- 
vots de faire le même; il a foit des pèlerinages en son honneur 
à la chapelle de Lorette, à Notre-Dame de Compassion à Tho- 
non où il alla à pied, et en plusieurs autres lieux où cette sainte 
Dame est honorée particulièrement. Il disait son chapelet tous 
les jours avec une très-remarquable dévotion, et m'a dit qu'il 
trouvait tout son secours au Saint-Sacrement et à celte Sainte 
Vierge de laquelle il avait reçu de très-particulières assistances, 
même miraculeuses, comme j'ai dit ci-devant. 

Il a mis notre Ordre qu'il a institué sous sa protection et 
sous le vocable du sacré mystère de la Visitation, et nous a pro- 
curé le privilège" de ne dire que le petit Office de cette Bien- 
heureuse Vierge, chose qui nous a été depuis confirmée à per- 
pétuité par notre Saint-Père le Pape Urbain VIII à présent séant; 
et l'intention de notre Bienheureux, en cela, fut qu'il y eût un 
Ordre dans l'Eglise de Dieu tout particulièrement consacré et 
dédié à chanter jour et nuit les louanges de cette souveraine 
Reine, de laquelle il a parlé si hautement et si dignement dans 
ses livres , et même il lui a dédié son Traité de l'Amour de 
Dieu. Et ceci est vrai, notoire et public. 






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DÉPOSITION POUR LA CA\tO\'ISATION DE S. FRAXCOIS. 177 



ARTICLE TRENTE-QUATRIÈME. 

SOX AMOUR DES ENXESIIS. 

Le 31 juillet, à sept heures du matin, elle a répondu en ces termes au 
trente-quatrième article. 

Je dis que c'est une vérité publique et notoire à tous, que 
notre Bienheureux Fondateur aimait ses ennemis d'un amour 
cordial et charitable. Il l'a témoigné par les effets, leur rendant 
le bien pour le mal en tout ce qui lui était possible, ainsi que 
j'ai déjà montré au chapitre de la patience. Il a dit en plusieurs 
occasions, sur diverses persécutions qu'on lui avait faites, que 
si ces personnes-là lui eussent arraché un œil, il les eût regar- 
dées après d'aussi bon cœur que s'ils ne lui eussent point fait 
de mal; il disait qu'il fallait faire ainsi, que Notre-Seigneur 
l'avait commandé. 

On lui écrivit un jour qu'un certain gentilhomme parlait fort 
indignement de lui en plusieurs compagnies; il répondit: 
« J'en suis marri parce que le prochain s'en offense ; mais moi, 
« que pourrai-jc faire, sinon prier Dieu pour lui? » 

Un autre gentilhomme eut soupçon que notre Bienheureux 
avait procuré certain legs à la maison de céans; ce qui n'était 
pas vrai, et même qu'il était absent. Ce gentilhomme l'alla 
trouver dans sa chambre et lui dit mille paroles insolentes, ap- 
prochant le poing pour le frapper; mais ce saint Prélat ne s'en 
émut, ni ne s'en indigna en façon quelconque; et, le lende- 
main , ce gentilhomme ayant été fort touché de la vertu de ce 
Bienheureux, et confus de sa faute, le vint trouver, se jetant 
devant lui à genoux , et lui témoigna un vif ressentiment de sa 
faute. Notre Bienheureux le reçut avec sa douceur et débonnai- 
reté accoutumée, et lui pardonna de très-bon cœur. 

Sur quelque rude calomnie qu'on lui jeta pour un sujet 
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178 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

duquel il était absolument innocent, il répondit à ceux qui l'en 
avertirent : « J'ai remis tous ces mauvais vents à la providence 
« de Dieu; qu'ils soufflent ou qu'ils s'accroissent selon qu'il lui 
» plaira, la tempête et la bonace me sont indifférentes. Bien- 
)) heureux serez-voiis , dit Notre-Seigneur, quand les hommes 
« di7^ont tout mal contre vous pour l'amour de moi en mentant : 
» si le monde ne trouvait à redire sur nous , nous ne serions pas 
« bonnement serviteurs de Dieu. L'autre jour, nommant saint 
» Joseph à la messe, je me ressouvins de cette souveraine mo- 
)) dération dont il usa, voyant son incomparable Epouse tout 
« enceinte, laquelle il croyait être toute vierge, et je lui recom- 
» mandai l'esprit et la langue de ces bons messieurs, afln qu'il 
j) leur impétrât un peu de cette douceur et débonnaireté, et tôt 
« après il me vint en l'esprit que Notre-Dame, en cette per- 
). plexité, ne dit mot, ne s'excusa point, et la Providence de 
« Dieu la délivra. Je lui recommandai cette affaire, et me réso- 
M lus de lui en laisser le soin, et de me tenir coi; aussi bien, 
« que gagne-t-on de s'opposer aux vents et aux vagues, sinon de 
« l'écume? Vous êtes trop sensible pour ce qui me regarde; 
.) faut-il que moi seul au monde je sois exempt d'opprobres? » 

Et ce que je viens de dire est vrai parce que ce Bienheureux 
me l'écrivit, et j'en ai la lettre écrite de sa main. 

Monsieur le curé de Viuz, nommé Louis de Genève, homme 
vraiment vertueux et craignant Dieu, m'a dit que tandis que 
notre Bienheureux fut à Paris en son dernier voyage, il pour- 
suivit par son commandement des procès pour la conservation 
des droits de l'évêché, contre plusieurs gentilshommes qui le 
menacèrent fort; mais pour cela, il ne laissa d'obtenir par jus- 
tice ce qu'il demandait avec dépens. Au retour de notre Bien- 
heureux, quand il lui rendit compte de celte affaire et des 
menaces qui lui avaient été faites, ill'écouta paisiblement et lui 
dit : « Savez-vous que nous ferons, Monsieur le curé ? Je veux que 
î. vous les alliez trouver, et leur disiez de ma part que je leur 



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u : ^>Vi. 



DÉPOSITIOM POUR LA CANONISATION DE S, FRANÇOIS. 179 
j) quitte ce qu'ils me doivent du passé et les dépens, pourvu 
» qu'ils reconnaissent à l'avenir, comme je les en prie, les 
V droits de l'évêché. » Et le bon curé employa quinze jours, 
aux dépens du Bienheureux, pour disposer ces gentilshommes 
d'accepter la courtoisie qui leur était offerte ; ce qu'ils firent. 

Une personne s'épancha une fois à dire force paroles piquantes 
de mépris et de dédain contre notre Bienheureux et contre notre 
Ordre de la Visitation, et cela dura environ deux ans; il sup- 
porta cela sans aucune plainte, et, en une occasion qui se pré- 
senta, il témoigna qu'il aimait cette personne-là tendrement et 
m'écrivit : « mon Dieu! que je lui souhaite du bien! je 
j' l'aime certes, incroyablement. =) Cette personne mourut, et 
ce Bienheureux en témoigna par lettre beaucoup de douleur, 
et me dit seulement : « Je voudrais qu'elle se fût excusée vers 
« moi. Je prie Dieu tous les jours pour elle quand je suis au 
" saint autel. " 

J'assure derechef, comme je le crois, que ce saint Prélat 
aimait tendrement ses ennemis, leur faisait tout le bien qu'il 
pouvait; aussi, communément, l'on disait que qui voulait avoir 
quelque bien de ce serviteur de Dieu, il lui fallait faire du 
mal; car il n'avait point d'autre vengeance. El c'est une vérité 
notoire et publique. 



ARTICLE TRENTE-CINQUIÈ.ME 

SON ZÈLE ET LA MULTITUDE DE SES PRICDICATIOXS. 

Ad trigesimum quintum articulum respondil : 
■ Je dis que c'est une chose publique et notoire à tous , que 
notre Bienheureux Père a institué le catéchisme en cette ville ; 
il faisait lui-même les billets des choses qu'il voulait enseigner. 
II le faisait toutes les semaines, mais avec tant de grâce, de 

12. 



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• fjff^'m^ 



180 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

dévotion et de facilité que chacun y accourait ; il mêlait parmi 
sa doctrine des histoires et comparaisons si convenables à son 
sujet, qu'elles profitaient grandement; chacun les pouvait em- 
porter. 11 interrogeait lui-même les enfants avec tant d'affabilité 
et bonté paternelle, qu'il ravissait tout son auditoire qui était 
toujours grand. Il ordonna certaines processions avec les Litanies 
de Notre-Dame, auxquelles il assistait lui-même. 

Après quelques années, et qu'il eut fait établir par son soin 
et vigilance les pères Barnabites en cette ville, il leur en remit 
le soin et la charge, laquelle ils continuent avec beaucoup d'u- 
tilitépour l'instruction de la jeunesse à la piété. 

Notre Bienheureux a prêché plusieurs Carêmes en son diocèse, 
tant en cette ville d'Annecy, qu'ailleurs, sans aucunement 
charger les villes de sa dépense. Il a prêché un Avent, et une 
année entière les dimanches et fêtes en celte ville, et avait pris 
pour sujet de ses prédications les Commandements de Dieu ; et 
de plus, quand il était en ce lieu , il prêchait pour le plus sou- 
vent , les dimanches et fêtes en quelque église de cette ville ; il 
prêchait souvent et tout à fait à l'apostolique comme chacun 
disait, et avec un zèle et désir non pareil de la conversion et 
profit des âmes; j'ai reconnu clairement qu'il n'avait poi;it 
d'autre prétention que celle-là en ses sermons ; il ne pensait 
en façon quelconque d'être grand prédicateur, encore qu'il fût 
tel véritablement, et reconnu pour tel au jugement de 
tout le monde, ni n'en prétendait la réputation. 

11 prêchait avec égale affection aux petites chaires comme 
aux grandes, pourvu qu'il y fît autant de profit, comme il m'é- 
crivit une fois, lui, étant à Paris : » Je prêche ici, dit-il , de- 
)) vaut ces princes et princesses ; mais je vous assure que ce 
» n'est point mieux, ni de meilleur cœur, que je ne prêchais à 
!> notre petite église de la Visitation. » et c'est une vérité assu- 
rée qu'il cherchait purement le profit des âmes et non l'applau- 
dissement. 



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PÉPOSITIOM POUR LA CAMONISATIOIV DE S. FRANÇOIS. 181 
Il allait en chaire avec grande humililéet dépendance du bon 
plaisir de Dieu, il était particulièrement admiré en la grande 
facilité et clarté qu'il avait à s'exprimer, et à donner une naïve 
et solide intelligence aux mystères plus difficiles de notre sainte 
foi. 

Au dernier voyage que ce Bienheureux fit à Paris, il y prêcha 
le Carême entier; outre lequel il fil un nombre innombrable de 
prédications presque par toutes les églises. 

La première fois qu'il fut à Paris, en six mois de séjour, il 
y fit pour le moins cent sermons, à ce que témoignent les 
témoins oculaires, tant à la salle du Louvre qu'ailleurs ; nombre 
d'hérétiques furent convertis par ses sermons, surtout la grande 
famille des Raconis, de Paris, qu'il reçut en la foi catholique et 
dont il y en a deux qui sont grands prédicateurs, l'un desquels 
est capucin. 

Il prêchaun Carême à Dijon, tout entier, où il fut universelle- 
ment admiré et estimé comme un homme vraiment apostolique, 
y prêchant autant par sa vie exemplaire que par sa doctrine. 
Là il s'acquit le cœur de tous, et en particulier de messieurs du 
parlement, mais surtout celui de monseigneur l'archevêque de 
Bourges mon frère, avec lequel il conlracla une amitié très-par- 
ticulière qu'ils ont cultivée soigneusement, et assista mondit 
seigneur l'archevêque à sa première messe et communia de sa 
main, parce que c'était le jeudi-saint; et fit, ce Bienheureux, 
cette action avec tant de révérence et de dévotion que plusieurs 
personnes l'admirèrent. Ce fut en ce saint Carême que j'eus 
l'honneur et le bonheur incomparable de connaître ce grand 
Prélat avec une satisfaction non pareille de mon âme que je lui 
remis dès lors, et la lui confiai entièrement entre ses mains. 

Il a prêché encore deux Carêmes à Chambéry, devant le sénat 
de Savoie à ses dépens , avec grande satisfaction de tout le 
peuple ainsi que j'ai appris. 

Il a aussi prêché deux Carêmes et un Avent à Grenoble en la 



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182 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

présence du parlement, et l'on ne saurait dire la créance qu'il 
acquit dans l'esprit tant des grands que des petits, et combien 
il conflrma d'esprits en la foi qui y étaient chancelants à cause 
du mélange de l'hérésie, combien de libertins il a ramenés aux 
bonnes mœurs , et combien d'enfants spirituels il s'acquit par 
les exercices de piété et de dévotion. Même j'ai appris par la 
voix publique que les tiabitants de Grenoble ont résolu de le 
prendre pour patron de leur ville aussitôt qu'il aura plu à Sa 
Sainteté de le déclarer Bienheureux. Et pour preuve de la 
grande vénération qu'ils ont à sa mémoire, j'ai remarqué que, 
tant de la ville de Grenoble, que du Dauphiné, un grand con- 
cours de persones de qualité et autres viennent visiter son tom- 
beau et y offrir des vœux. Et par tous ces lieux où ce Bienheu- 
reux a prêché, il a été honoré et estimé comme un homme vrai- 
ment apostolique et qui avait plus que de l'humain ; et en toutes 
ces villes il donnait audience à tous venants et recevait grand 
nombre de pénitents à confession, faisait force conférences, 
instruisait à la vie spirituelle, visitait les hôpitaux, prisonniers 
et malades. Je lui ai vu pratiquer tout cela durant le Carême 
qu'il prêcha à Dijon. 

Jamais il n'a voulu recevoir aucun présent des villes où il a 
prêché, et je sais assurément qu'il refusa delà vaisselle d'ar- 
<jent qui lui fut présentée à Dijon, comme aussi il refusa une 
bourse pleine d'argent que madame la princesse de Longue- 
ville lui offrit après qu'il eut prêché en la chapelle de la reine, 
à Paris, comme c'est une coutume de Paris. 

Bref, le zèle que notre Bienheureux avait pour la foi et le 
salut des âmes ne se peut exprimer. Les continuels travaux 
qu'il a pris pour cela, le grand nombre d'âmes qu'il a con- 
verties à la foi et celles qu'il a réduites au service de Dieu sont 
des preuves évidentes de cette vérité. 

Il écrivit une fois sur la perte spirituelle d'un ecclésiastique 
qui s'était allé rendre hérétique en Angleterre : « Dieu! 






DEPOSITION POUIl LA CAiXOMSATIOX DE S. FRANÇOIS. 183 

dit-il, que de douleurs en mon âme! Certes, il est fort réri- 
table que de ma vie je n'ai eu un si fâcheux étonnement ■ 
est-il possible que cet esprit se soit ainsi perdu? mon âme 
ne se peut accoiser de voir périr celle de cet ami. Oh! 
qu'heureux sont les vrais enfants de la sainte Eglise, en la- 
quelle sont trépassés tous les enfants de Dieu! Je vous assure 
que mon cœur a une continuelle palpitation extraordinaire 
pour cette chute, et un nouveau courage de servir l'Eglise du 
Dieu vivant et le Dieu vivant de l'Eglise. » 
Il écrivit encore sur ce même sujet : « Oh! que les hommes 
sont vains quand ils se croient eux-mêmes! Il est nécessaire 
que le scandale arrive; mais malheur par qui il arrive! Ce 
jeune homme nes'estjamais voulu gouverner à mon gré; tou- 
jours il a repoussé le joug très-doux de Notre-Scigneur. Or 
sus, je ne désespère pas de le voir un jour repasser la mer 
et venir au port » (ce qui est arrivé, parce que depuis il est 
retourné en l'Eglise catholique); « mais je pleure sur lui de 
tout mon cœur. Il écrit sa perte, et dit : Je me relire de l'u- 
nion de l'Eglise pour me retirer en Angleterre, oii Dieu, dit- 
il, m'appelle. Qui ne gémirait sur ces mots, puisque se sé- 
parer de l'Eglise, c'est se séparer de Dieu? Or sus. Dieu tire 
sa gloire de ceux qui l'abandonnent. Il faut finir en vous as- 
surant qu'à la chute de ce jeune homme, Dieu m'a gratifié de 
nouvelles douceurs, suavités et lumières spirituelles pour me 
faire tant plus admirer l'excellence de la foi catholique. " 
n Sachez, m'écrivit-il une autre fois, que me voici en mon 
triste temps; car depuis les Rois jusqu'au Carême, j'ai des 
étranges sentiments en mon cœur; car tout misérable, je dis 
détestable que je suis, je suis plein de douleur de voir que 
tant de dévotions se perdent, je veux dire que tant d'âmes se 
relâchent; car ces deux dimanches derniers, j'ai trouvé nos 
communions diminuées de la moitié, cela m'a bien fâché; 
car encore que ceux qui les faisaient ne deviennent pas mé- 



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184 ŒUVRES DE SAINTE CHAIVTAL. 

)) chants, mais pourquoi cessent-ils de bien faire, pour les va- 
)) nités? cela m'est sensible. C'est pourquoi, invoquons bien 
» Dieu sur nous et le remercions de quoi nous avons résolu de 
)> ne jamais en faire le même. Non, je ne pense pas que nous 
» eussions le courage de retarder ainsi de propos délibéré, un 
!) seul pas de notre chemin, pour tout ce que le monde nous 
n saurait présenter; non, sans doute, non, moyennant la grâce 
» de Dieu. " 

Je dis donc, que jamais l'on ne saurait exprimer l'ardent 
zèle qu'avait ce Bienheureux pour la sainte foi catholique, 
apostolique et romaine, et pour la prédication de la parole de 
Dieu. Et ceci est vrai, notoire et public. 



ARTICLE TREXTE-SIXIÈAIE 

SES OEUIHES DE MlSÉltlCORDE. 

Ad trigesimiim sextum articulum respondit : 

Je dis que c'est la vérité que notre Bienheureux visitait les 
malades et prisonniers , et qu'il est vrai qu'il était le père com- 
mun de tous les pauvres, et qu'aucun nécessiteux et affligé qui 
a eu recours à lui, ou bien qu'il ait su leurs besoins, qui n'en 
ait été secouru et aidé en la manière meilleure qu'il a pu. 

Une fois, il alla visiter un vieillard qui sentait fort mauvais; 
sa fille lui dit : Monseigneur, il est à craindre que vous ne sen- 
tiez quelque mauvaise odeur; et il lui répondit : « Ce sont des 
» roses pour moi. » 

Et ceci est vrai, notoire et public, et en appert parce 
que j'en ai dit ci-dessus en l'article de l'amour du prochain et 
autres. 






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DEPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 185 



ARTICLE TRENTE-SEPTIEME 

SA PAIX DE l'ahE, ET SON SOIX d'aCCOAI.MODER LES PROCÈS ET DE FAIBE 
RÉGNER LA PAIX. 

Ad trigesimum septimum articulum respondit : 

Je dis que notre Bienheureux Fondateur a été très-grand 
amateur de la paix. II n'égalait bien aucun à celui-là j elle avait 
pris une si profonde racine en son cœur, que rien ne le pou- 
vait ébranler; il disait souvent : Advienne qui voudra, je n'en 
veux pei'dre un seul brin de paix, moyennant la grâce de 
Dieu. » 11 disait que rien ne devait être capable de nous ôter la 
paix, quand tout se bouleverserait sens dessus dessous; car 
qu'est-ce que tout le monde ensemble en comparaison de la 
paix du cœur? Comme il disait, il le pratiquait, et il a été tenu 
de tous pour l'àme la plus pacifique qu'on ait vue. 

Monseigneur de Bérulle, grand et rare personnage en vertu, 
piété et éminente doctrine , général des pères de l'Oratoire de 
France, dit une fois à une digne religieuse qui me l'a raconté , 
que notre Bienheureux possédait une paix iniperlurhable ; et 
comme il avait en lui ce trésor, c'est la vérité qu'il le commu- 
niquait aux personnes qui s'approchaient de lui, et l'on ne peut 
dire le grand nombre de ceux qui, étant venus à lui tout trou- 
blés et inquiétés, s'en sont retournés tranquilles et pacifiés. 
J'en parle par expérience , et l'ai éprouvé une infinité de fois 
en moi-même, et en quantité d'autres personnes de ma conais- 
sance. 

L'on disait communément, qu'il avait reçu ce don de don- 
ner la paix aux âmes qui conféraient avec lui. Je me souviens 
de deux hommes qui se disputaient une fois avec violence en 
notre parloir. Ce saint Prélat les regardait avec une douceur 
très-grande, tantôt l'un, tantôt l'autre, leur disant des paroles 









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186 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

si amiables, qu'enfin sa débonnaireté les toucha si fort qu'ils 
s'accoisèrent, et les renvoya en paix. 

Il conseillait cette sainte paix à toutes les âmes qu'il gouver- 
nait, et sans cesse il a travaillé pour la donner à tous ceux qu'il 
a pu. 

Quasi-ordinairement il était occupé à faire des appointements 
entre ceux qui voulaient plaider, quoiqu'il ne s'y plût pas; car 
il haïssait à mort les procès et toute sorte de conteste, comme 
il m'a dit une fois. Il a eu du travail et sans fin en cet exercice 
qui lui occupait une grande partie de son temps; car toujours 
on le prenait pour surarbitre, soit en appointement de querelles 
entre personnes de qualité, soit pour d'autres différends entre 
toute sorte de personnes ; il écoutait paisiblement les plaintes 
d'un chacnn sans s'ennuyer, ni montrer plus d'affections aux 
uns qu'aux autres, et enfin il les renvoyait tous contents. 



Le même jour, 31 juillet, à trois heures après midi. 

Et continuant ma déposition, sur le même article trente-sep- 
tième, je dis qu'un avocat de cette ville d'Annecy avait fort 
offensé un des officiers de ce Bienheureux, jusqu'à le frapper 
et à effusion de sang, et parce que ledit officier était un ecclé- 
siastique signalé; l'instance pendante au sénat de Savoie ten- 
dait à la mort, si le Bienheureux, remettant l'offense faite à sa 
dignité, n'eût encore disposé son officier à pardonner ce grand 
outrage, et intercédé pour le coupable envers la justice, qui 
par ce moyen en fut délivré; action signalée et admirée d'un 
chacun. 

Une autre fois il fut prié par un homme de qualité de la ville 
de Genève d'être arbitre d'un différend qu'il avait avec M. le 
comte de Saint-Alban, seigneur en Savoie; ce qu'il fit avec tant 
de prudence, que conservant les droits de l'un et de l'autre, il 



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DÉPOSITION POUR LA CANOMSATION DE S. FRANÇOIS. 187 
rendit content tant le sieur catholique que l'hcrctique; d'où l'on 
peut recueillir quelle croyance les ennemis mêmes de notre re- 
ligion avaient en sa probité. Les procès qu'il a assoupis, et les 
différends qu'il a accordés sont en nombre infini, vu que c'était 
occupation presque ordinaire. 

J'ai ouï dire à personnes dignes de foi, que nonobstant le 
bruit que les procureurs et avocats et les parties faisaient autour 
de ce Bienheureux, jamais il ne témoignait le moindre signe 
d'impatience, ni d'ennui en son visage, ni en ses paroles, ni se 
troublait point quand les affaires ne réussissaient point; ains il 
se relirait avec son visage également content, bien qu'il eût 
perdu sa journée, et reçu beaucoup d'incommodités en sa per- 
sonne et en ses affaires, qu'il allait reprendre avec sa douceur 
d'esprit, et autant de dévotion que s'il eût été en des actions de 
piété, ainsi que j'ai su de son confesseur. 

Je sais qu'il avait un soin particulier de se tenir recueilli en 
Dieu parmi ses susdites occupations; aussi disait-il qu'il fallait 
traiter les affaires de la terre avec les yeux fichés au ciel, que 
tout ce qui se fait par amour est amour, le travail ni même la 
mort n'est qu'amour quand c'est pour l'amour de Dieu que 
nous les recevons. 

Monsieur de La Roche, gentilhomme de vie exemplaire, rare 
piété et doctrine, m'a dit qu'il avait assisté à plus de cent ap- 
pointements avec notre Bienheureux , et l'avait vu encore en 
une infinité d'autres conversations de toute sorte de personnes 
et d'affaires, et qu'ayant considéré de près ses actions, jamais 
il ne lui avait vu faire ni dire aucune chose qui pût parvenir à 
être péché véniel. Monsieur le président Flocard, grand homme 
de bien, qui l'a aussi vu souvent en toute sorte d'occasions, 
m'a dit le même, quoiqu'en d'autres termes, et tous deux, à ce 
qu'ils m'ont dit, admiraient la conduite, la vertu et l'incompa- 
rable paix et égalité de ce Bienheureux. Et tout ceci est vrai, 
notoire et public. 





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OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



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1 + 




ARTICLE TRENTE-HUITIÈME 

SA VERTU DE RELIGION. 

Ad trigesimum octavum articulum respondit : 
Je dis que c'est une chose véritable et publique, et que cha- 
cun peut témoigner, que notre Bienheureux possédait en un 
degré très-éminent la vertu de la sainte religion catholique, 
apostolique et romaine. Il avait en très-grand respect tout ce 
qui regardait le culte divin dont il faisait les actions avec une 
profonde révérence, gravité et dévotion, ayant devant ses yeux 
la grandeur de celui qu'il servait. Aux fêtes principales de l'É- 
glise on le voyait en une jubilation non pareille , ayant sans 
doute ses pensées plongées dans les divins mystères que l'Église 
représente j il y célébrait les Offices sacrés portificalement avec 
une si profonde attention, un si grand recueillement et une ma- 
jesté si humble, qu'en vérité il ravrissait les assistants. J'ai vu 
et reconnu cette vérité devant que je fusse religieuse. 

Il avait une particulière inclination de prêcher aux grandes 
fêtes, pour exciter son peuple à les célébrer dévotement, et 
leur faire entendre les mystères que la sainte Église nous re- 
présente en icelles, pour les animer à la vénération d'icelles. 

Il célébrait la sainte messe tous les jours, comme déjà a été 
dit, avec une profonde dévotion. Quand il portait le très-Saint 
Sacrement aux processions, il le tenait là contre sa poitrine sans 
quasi siller les yeux; et avait son visage si abstrait et pacifique 
qu'on voyait clairement combien son cœur était joint et serré 
à celui de son Sauveur; chacun l'admirait en cette action et en 
recevait de la dévotion. 

Un jour qu'il avait porté ce divin Sacrement par toute la 
ville, en la procession de sa fête durant une chaleur extraordi- 
naire, non sans une extrême fatigue qui nous fit appréhender 



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DÉPOSITIOX POUR LA CANOMSATIOM DE S. FRAXÇOIS. 189 

que sa santé ne fût intéressée, nous envoyâmes savoir comme 
il se portait, il nous écrivit : « Or, il est vrai, j'ai été un peu 
las de corps; mais de cœur et d'esprit, comme le pourrais-je 
être après avoir tenu sur ma poitrine et tout joignant mon 
cœur un si divin épilhème, comme j'ai fait ce matin tout au 
long de la procession? Hélas! si j'eusse eu mou cœur bien 
creux par humilité et bien abaissé par abjection, j'eusse sans 
doute attiré ce sacré gage en moi, il se fût caché dedans moi; 
car il est si amoureux de ces vertus, qu'il s'élance à force où 
il les voit. Les passereaux trouvent mi repaire, et la tourte- 
relle un nid oit elle met ses poussins, dit David. Mon Dieu, que 
cela m'a attendri quand ou a chaulé ce psalnie! car je disais : 
chère Reine du ciel, chaste tourterelle! est-il possible que 
votre poussin ait maintenant pour son nidma foitrine? Cette 
parole de l'Épouse m'a encore bien louché : Mon hicn-aimé 
est mien, et je suis toute sienne; il demeure entre mes ma- 
melles; car je le tenais là ; et celle ci de l'Époux : Mets-moi 
comme un cachet sur ton cœur. Hélas oui! mais ayant pté le 
cachet, je ne vois point d'impression des traits d'icelui en 
mon cœur, d Lue autre fois il m'écrivit : " C'est aujourd'hui 
le jour de la grande fête de l'Église , en laquelle portant le 
Sauveur en la procession , il m'a de sa grâce donné mille 
douces pensées, emmi lesquelles j'ai eu peine de réprimer 
les larmes. Dieu! je mettais eu comparaison le grand -prêtre 
de l'ancienne loi avec moi, et considérais que ce grand-prêtre 
portait un riche pectoral sur sa poitrine, orné de douze pierres 
précieuses, et en icelui se voyaient les noms des douze tribus 
des enfants d'Israël. Mais je trouvais mon pectoral bien plus 
riche, encore qu'il ne fùl composé que d'une seule pierre qui 
est la perle orientale, que la mère perle conçut en ses en- 
trailles chastes de la bénite rosée du ciel; car voyez-vous, je 
tenais ce divin Sacrement bien serré sur ma poitrine, et m'é- 
» tait avis que les noms des enfants d'Iraël étaient tous marqués 



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190 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

» en icelui. Ah! que j'eusse bien voulu que mon cœur se fût 
» ouvert pour recevoir ce précieux Sauveur! Mais, hélas! je 
» n'avais pas le couteau qu'il fallait pour le fendre 5 car il ne se 
» fend que par amour. Si ai-je eu pourtant de grands désirs de 
" cet amour, n Voilà les saintes pensées que notre Bienheureux 
avait dans son cœur pendant qu'il portait le Sauveur du monde 
entre ses bras. 

A toutes les processions où il devait sa présence, il y assistait 
avec tant de modestie et recueillement , que cela suffisait pour 
tenir les autres en respect. lia été reconnu quelquefois en celle 
des pénitents qui se fait la nuit du jeudi saint, pieds nus, et 
vêtu de noir, comme les autres. 

Il ne manquait jamais d'assister aux sermons de la ville avec 
grande attention; et quand au partir d'iceux il allait prêcher ce 
qu'il faisait quasi ordinairement , il rapportait souvent quelque 
chose de ce qu'il avait appris , avec quelque sorte de recom- 
mandation de celui qui avait prêché, et ce Bienheureux disait 
qu'il n'avait rien de bon en lui, excepté qu'il aimait fort à ouïr 
la parole de Dieu. Aussi nous a-t-il donné pour règle d'honorer 
la parole de Dieu, de quelque part qu'elle nous soit annoncée, 
et de ne jamais trouver à redire ni censurer les prédicateurs. 

Il allait ordinairement dire la sainte messe aux lieux où 
étaient les indulgences; il assistait aux prières publiques et bé- 
nédictions du Très-Saint Sacrement qui se faisaient le soir, les 
ordonnant souventefois pour les nécessités des princes et des 
peuples; il ne manquait point d'aller dire la messe aux églises 
es jours des patrons; il y prêchait souvent et assistait aux prières 
qui se faisaient après le sermon, et partout on voyait reluire son 
attention et dévotion ordinaire. 

Il portait un grand respect aux reliques des Saints. Monsieur 
le prieur de Quoëx, duquel j'ai déjà parlé, m'a dit qu'il remar- 
qua avec admiration la révérence et dévotion en laquelle le 
Bienheureux se tint devant les reliques de saint Germain, tandis 



DÉPOSITION POUR LA CANOiMSATION DK S. FRANÇOIS. 191 

que monseigneur de Chalcédoine, son frère, consacrait l'autel 
de la chapelle, sans que jamais il lui vît tourner la tête, ni bouger 
les yeux de dessus ces sacrées reliques; aussi avoua-t-il audit 
sieur prieur que de longtemps il n'avait eu telle consolation. 

Comme il prêchait ;i Grenoble le Carême, les pères Minimes 
le prièrent d'aller prêcher en leur église le jour de saint Fran- 
çois de Paul. Après son sermon, ils lui firent voir le manteau 
du dit saint François. Le Bienheureux étant à genoux, tout le 
peuple vint à la foule se jeter sur lui pour vénérer cette sainte 
relique ; les uns marchaient sur ses jambes et habits, les autres 
le poussaient et pressaient, et néanmoins ce Bienheureux ne fit 
jamais aucun mouvement ni action pour les empêcher; ains 
demeura là avec une profonde révérence sans se remuer, fai- 
sant sa prière comme s'il eût été immobile, et ceci m'a été rap- 
porté en la même ville de Grenoble par une personne digne de 
foi qui était présente et m'a dit que cette action lui donna une 
grande admiration. 

Il honorait chacun selon sa qualité, mais spécialement les 
ecclésiastiques ; il écrivit une fois : " Je n'approuve nullement 
" que l'on se serve des prêtres comme des valets de maison, 
» pour le seul trafic des choses temporelles; car encore que 
" quelquefois la pauvreté le leur permette et fasse désirer, vu 
" qu'ils sont rustiques et gens de peu, si est-ce qu'il ne faut 
» pas que nous perdions le respect dû à leur qualité et carac- 
" tère. Je vois que partout on les regarde selon leur extraction 
» et condition temporelle; mais je ne le puis souffrir sans mal 
» de cœur. » Une personne lui parlant un jour d'un ecclésiasti- 
que dit le petit prêtre; il la reprit de ce mot, lui semblant 
qu'elle ne le nommait pas avec assez de respect. 

Et ceci est vrai, notoire et public. 






192 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



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ARTICLE TRENTE-NEUVIÈME. 

SON ACQUIESCEAIEXT A L^ VOLONTÉ DE DIEU. 

Ad trigesimum iionum respondit : 

Je dis que j'ai connu clairement que notre Bienheureux avait 
une entière résignation au bon plaisir de Dieu, duquel il dépen- 
dait absolument sans aucune réserve; il disait, que chose quel- 
conque qui lui puisse arriver ne lui ôterait jamais la très- 
résolue résolution qu'il avait d'acquiescer pleinement à tout 
ce que Dieu voudrait faire de lui, et de tout ce qui lui appar- 
tenait. 

Cinq semaines environ après qu'il eût commencé l'établisse- 
ment de notre Congrégation de la Visitation , je tombai malade 
d'une fièvre continue dont on douta de ma vie; en cette néces- 
sité, il vint me visiter et me dit : « Dieu se veut peut-être cou' 
» tenter de noire essai, et de la bonne volonté que nous avons 
n eue de lui dresser cette petite compagnie , comme il se con- 
j) tenta de la volonté qu'eut Abraham de lui sacrifier son fils. 
» Si donc il plaît à sa bonté que nous nous en retournions du 
» milieu du chemin, sa volonté soit faite ! » Or je puis dire en 
vérité que ceci était un acte héroïque de résignation, à cause 
des grands fruits qu'il prévoyait devoir arriver aux âmes par 
cette manière de vie. 

11 se résigna constamment à la mort en une périlleuse mala- 
die qu'il eut devant son sacre, disant que sans la miséricorde 
de Dieu il était frisé; mais qu'il espérait qu'elle lui serait 
aussi favorable à l'heure présente que de là à vingt ou 
trente ans. 

Mais c'est une vérité assurée, que la mort ou la vie lui 
étaient indifférentes, et qu'il s'y tenait toujours préparé, comme 
il le témoignait à monseigneur de Chalcédoine son frère, lequel 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 193 
disant une fois à notre Bienheureux qu'il le trouvait fout pensif 
et triste : " Non, je ne suis nullement triste, rcpondit-il, mais 
je suis aux écoutes pour entendre quand l'heure du départ 
sonnera. " 

II a vu mourir monsieur son père, deux de ses frères 
hommes dignes de regret et dont il fut extrêmement touché, 
comme aussi d'une sienne sœur et d'une belle-sœur. Au fort 
de la douleur de ses afflictions, il dit : a Je me tais, Seigneur, 
" et 71 ouvre jmint ma bouche, parce que c'est vous qui lavez 
V fait. )) 

Au décès de feue madame sa mère qu'il aimait comme soi- 
même, il m'écrivit qu'après qu'il lui eut fermé les yeux et 
donné le dernier baiser de paix à l'instant de son trépas, le 
cœur lui enfla fort, et pleura sur cette bonne mère plus qu'il 
n'avait fait dès qu'il était d'Église, mais sans amertume : ce Car 
" c'a été, dit-il, un ressentiment tranquille quoique vif, j'ai dit 
>' comme David : Je me tais. Seigneur, et n'ouvre point ma 
" bouche, parce que cest vous qui l'avez fait. Sans doute, n'eût 
" été cela, j'eusse crié holà sur ce coup! mais il ne m'est pas 
" avis que j'osasse crier ni témoigner du mécontentement sous 
» les coups de cette main paternelle, qu'en vérité, grâces à sa 
" bonté, j'ai appris d'aimer tendrement dès ma jeunesse. » 

II me disait une autre fois : « Au miheu de mon cœur de 
» chair qui a eu tant de ressentiment de celte mort, j'aperçois 
" fort sensiblement une certaine suave tranquillité et certain 
" doux repos de mon esprit en la Providence divine, qui 
" répand en mon âme un grand contentement parmi ses 
" déplaisirs. « 

J'ai ouï dire que le Sérénissime prince cardinal de Savoie 
lui manda de l'aller trouver en Avignon, c'était un peu avant le 
trépas de notre Bienheureux. Ses amis, qui voyaient l'indispo- 
sition de sa santé avec le temps rude et fâcheux, lui représen- 
tèrent de ne point faire ce voyage, qu'infailliblement il lui arri- 

13 




î 
I 



^mmm^'' 



194 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

verait du mal : « Quel remède à cela? repartit ce Bienheureux. 
5) Nous allons où nous sommes appelés, et continuerons tant 
1) que nous pourrons; lorsque nous serons arrêtés par maladie 
1) ou autre, nous demeurerons, et nous en reviendrons comme 
:> et quand il plaira à Dieu. » 

Il tomba malade d'une apoplexie et il mourut parfaitement et 
absolument résigné au bon plaisir de Dieu, voire, tout à fait 
indifférent. Devant que d'aller en ce voyage, il vint dire adieu 
aux religieuses de céans. «Dieu vous ramène, Monseigneur! «lui 
dirent-elles. " Et s'il ne lui plaît pas, répondit-il, qu'y aura-t-il 
" à dire à cela? " 

Il s'était préparé une fois pour prêcher un carême, il tomba 
malade d'une fièvre continue. Il m'écrivit : « Si Dieu ne veut 
» pas que je le serve en prêchant, ains en souffrant, sa volonté 
» soit faite ! " 

L'on parla une fois de certain emprisonnement (si la mé- 
moire ne me trompe fort, et je pense que non) , il dit : « Si l'on 
» me mettait en prison, je ne m'en soucierais nullement, j'au- 
" rais plus de loisir de prier Dieu et d'écrire quelque chose à 
" sa gloire. » L'on parla aussi de lui lever son évêché : « Eh bien ! 
1) dit-il, je serais plus libre pour servir Dieu et les âmes. » 

Il était même résigné à mourir par justice ' si c'eût été le 
bon plaisir de Dieu, et me dit une fois qu'il lui semblait que si 
Dieu permettait qu'il fût accusé à tort des plus grands crimes et 
méchancetés qui se puissent commettre, et que pour cela on 
le condamnât à quelque violent supplice, qu'il les irait souffrir, 
moyennant la grâce de Dieu, avec une entière résignation, pai- 
siblement et tranquillement, et qu'il ne lui fâcherait point 
pourvu qu'il fût innocent devant Dieu ; et ce qui le toucherait, 
serait si on l'accusait d'hérésie, à cause du scandale et préju- 
dice qui en pourrait arriver aux âmes. 



1 C'est-à-dire par la main du bourreau. 



■•T' , 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 195 
Il serait impossible d'exprimer l'exlrème indifférence de sa 
volonté; certes, cela se peut assurer qu'elle était toute réduite 
à la volonté divine : aussi disait-il de lui-même (|u'il laissait 
vouloir Notre-Seigneur pour lui ce qu'il lui plaisait, déposant 
tout le soin superflu de lui-même entre les mains de Dieu. 

Il aimait souverainement cette parole de saint Paul : Sei- 
gneur, que voulez-vous que Je fasse? parce, disait-il, que c'était 
une parole admirable. Il disait un jour, écrivant à une per- 
sonne, qu'il goûtait fort ces paroles de saint Paul, et il ajouta 
humblement : u Je les disais ce matin à Dieu, mais je n'ose 
" plus les dire maintenant parce que j'ai trouvé que je ne 
^' sais que trop ce que Dieu veut que je fasse : il veut que je me 
^' mortifie en toutes les puissances de mon ame et que je sois un 
" vaisseau d'élite pour porter son sacré Nom parmi le peuple. 
^' Mais, hélas! ce que je sais qu'il veut que je fasse, je ne le 
^. sais pas faire. Lui, qui le sait faire, le fasse donc en moi et 
" par moi; mais qu'il fasse tout pour lui, à qui je n'ai trouvé 
^' que je puisse contribuer autre chose, que ce petit filet de 
« bonne volonté que je sens au fin fond de mon misérable cœur. 
" Cette bonne volonté vit en moi, mais je suis mort en elle, et 
)' n'en ressens qu'un lent et faible mouvement, par lequel je 
" soupire presque imperceptiblement le mot sacré de notre 
- fidélité : Vive Jésus, vive Jésus! =, Il était parfaitement indif- 
férent à la maladie ou à la santé, à la vie ou à la mort, aux 
mépris ou aux louanges, à l'emploi de son temps et de sa vie, 
à la pauvreté ou aux richesses, à la privation des personnes qui 
lui étaient chères comme à leur conservation; et, bref, en 
toutes choses, son cœur était indifférent et aimant souveraine- 
ment le bon plaisir de Dieu. C'est pourquoi dans la tribulation 
et affliction il ressentait, ainsi qu'il me l'a dit lui-même une 
douceur cent fois plus douce que l'ordinaire, par cet acquies- 
cement qu'il faisait de l'union de son esprit avec celui de Dieu 
par-dessus tout sentiment. Je dis ces choses sans doute ni 

13. 



Il 



196 ŒUVRES DE SAIMTE CHANTAL. 

crainte , parce que je les ai vues et reconnues clairement en ce 
Bienheureux en une infinité d'occasions , sans jamais lui avoir 
vu manquer en une seule. 

Voici encore de ses paroles qui confirment cette vérité : 
« C'est, m'écrivait-il un jour, un grand contentement à mon 
» âme vraiment dédiée à Dieu , de cheminer les yeux fermés 
•: selon que sa souveraine Providence la conduit de temps en 
;- temps; car ses raisons et jugements sont impénétrables, mais 
V toujours doux et toujours suaves à ceux qui se confient en lui. 
» Que voulons-nous, sinon ce que Dieu veut? laissons-lui con- 
« duire notre âme qui est sa barque , il la fera surgir à bon 
,) port. Oh! qu'heureuses sont les âmes qui ne vivent que de 
» cette volonté divine ! » 

Une autre fois sur un empêchement qui le détourna de faire 
quelque chose qu'il avait projeté et qu'il désirait fort , il m'écri- 
vit : « Notre chère maîtresse la gloire de Dieu l'a ainsi disposé, 
)) et vous savez quelle fidélité mon cœur lui a uniquement 
), vouée ; c'est pourquoi sans réserve je la laisse ainsi régenter 
« au-dessus de mes affections, aux occasions que je vois ce 
n qu'elle requiert de moi. " 

Sur une sensible affliction, « Il faut, m'écrivit-il, s'arrêter 
» court et sans réplique aux décrets de la volonté céleste, la- 

V quelle dispose des siens selon sa plus grande gloire. En 

V somme, il n'est pas en notre pouvoir de garder les consola- 
» tions que Dieu nous donne, sinon celle de l'aimer sur toutes 
n choses, qui est aussi la bénédiction souverainement désirable. 
» Dieu! que c'est une bonne chose de ne vivre qu'en Dieu, 
1, de ne travailler qu'en Dieu et de ne se réjouir qu'en Dieu ! « 

Je n'aurais jamais fait, si je voulais rapporter ici tous les 
témoignages de la parfaite et très-absolue résignation et indiffé- 
rence que ce Bienheureux avait en Dieu. Cette vérité est no- 
toire, et ne peut être doutée de ceux qui l'ont fréquenté. Et il 
est vrai, notoire et public. 



DÉPOSITION POUR LA CAXOX'ISATIOX DE S. FRANÇOIS. 197 



ARTICLE QUARANTIEME. 

SOX DISCERXEMEXT DES ESPIIITS ET SO.V DON DE PROPHÉTIE. 

Le second jour du mois d'août 1027, à sept heures du matin, elle a 
répondu en ces termes à l'article quarantième : 

Je dis qu'entre tous les dons que noire Bienheureux avait 
reçus de Dieu, celui de la discrétion [discernement] des esprits 
a été un des plus éminents, et c'est une vérité qui n'est doutée 
de personne qui l'ait fréquenté et considéré particulièrement; 
aussi recourait-on à lui de divers lieux pour être éclairés es 
doutes de leur conscience. Je sais que plusieurs prélats, abbés, 
religieux, ecclésiastiques, des gentilshommes et gens de jus- 
tice, des princes et princesses et personnes de tonte qualité, 
riches et pauvres de diverses provinces, l'ont recherché pour 
cela. Le nombre des âmes qu'il a conduites en la voie de la 
perfection chrétienne en divers lieux est quasi innombrable. Je 
n'ai jamais ouï dire que pas une soit tombée dans aucune trom- 
perie, ni se soit dévoyée de la crainte de Dieu, excepté une 
qui demeurait fort loin de lui, et encore la chose n'es!; pas 
certaine. 

Quand il passait par quelque ville, l'on sait que c'était un 
abord non pareil; les pères spirituels même les plus expéri- 
mentés le venaient consulter, et lui envoyaient leurs disciples 
afln d'être éclaircis de lui aux choses plus difficiles de la vie 
spirituelle. Une grande servante de Dieu m'a assuré que le ré- 
vérend père Coton, jésuite, personnage si extraordinairement 
signalé en piété, parlant à elle, lui avait dit qu'il ne se tenait 
point parfaitement assuré d'une âme qui est conduite par des 
voies extraordinaires, laquelle était en sa charge, bien que lui 
et plusieurs autres serviteurs de Dieu en fissent bon jugement, 
qu'il n'en eût l'avis et le témoignage de notre Bienheureux, avec 




198 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

lequel ce grand père Coton avait tant et tant de fois désiré 
de conférer. 

Le révérend père Suffren, jésuite, confesseur du roi très- 
chrétien et de la reine sa mère , homme si profond en humilité 
et si éclairé en k conduite des âmes, lequel a dit après qu'il 
eut conféré avec notre Bienheureux, qu'il avait plus appris pour 
la bonne conduite des âmes en neuf heures ou environ qu'il 
traita avec lui de ce sujet, qu'il n'avait fait de toute sa vie. 

Le révérend dom Sens, qui a été général des Feuillants, 
personnage rare en piété, dit aussi à la susdite servante de Dieu, 
que le nombre de ceux qui avaient reçu le don de la discrétion 
des esprits était très-petit, mais que notre Bienheureux le pos- 
sédait, et, certes, en éminent degré; et cette vérité est publique. 

Ce Bienheureux avait une vue si pénétrante, que quand on 
lui parlait on écrivait de sa conscience, il discernait avec une 
délicatesse et clarté non pareille les inclinations, les mouve- 
ments et tous les ressorts des âmes , et parlait avec des termes 
si précis, si exprès et intelligibles, qu'il faisait comprendre 
avec très-grande facilité les choses les plus déhcates et plus 
relevées de la vie spirituelle. L'on verra cette vérité clairement 
dans le livre de ses Épîtres. 

Je sais cela par une certaine expérience, mais aussi plusieurs 
personnes me l'ont dit. Il a assuré à des personnes qui lui com- 
muniquaient leurs nécessités spirituelles, qu'il voyait claire- 
ment leur cœur comme au travers d'un cristal. A combien 
d'âmes a-t-il dit : «Vous ne vous déclarez pas bien» , et cela était 
très-vrai; quelque âme à qui cela était arrivé me l'a ainsi rap- 
porté. Il dit à une : « Vous me celez ce que vous voudriez un jour 
m'avoir dit, et il n'en sera plus temps », et cela lui arriva; et 
d'autres m'ont assuré d'avoir été contraints par la force des 
scrupules de retourner à lui pour se déclarer entièrement. 

A l'ordinaire, l'on ne lui pouvait rien celer; aussi bien, di- 
sait-on, il connaît clairement nos cœurs et toutes nos pensées. 






DÉPOSITION POLR LA CANOi\ISATIO\' DE S. FRANÇOIS. 190 

Quelques personnes dignes de foi m'ont assuré que ce Bienheu- 
reux leur avait dit ce qu'elles pensaient. Il discernait aussi ceux 
qui étaient possédés ou non. Il disait souvent à ses pénitents ce 
qu'ils voulaient dire avant qu'ils se fussent déclarés; et ceci 
était une croyance quasi commune entre ceux qui se confes- 
saient à lui. Un certain personnage de qualité s'étant détraqué 
et tombé en quelque offense secrète, a déclaré ingénument 
qu'il n'osait paraître devant ce Bienheureux, crainte qu'il ne 
connût sa faute. 

Une âme religieuse avait des grandes et extraordinaires vi- 
sions et révélations et semblables cas, lesquelles avaient été 
communiquées à plusieurs docteurs, même avaient été approu- 
vées de quatre docteurs religieux de divers Ordres réformés; 
l'on envoya l'écrit qui en avait été fait à notre Bienheureux, et 
sans qu'il eût vu la personne dans laquelle on disait que ces 
grâces s'opéraient, il condamna tout cela avec sa modestie or- 
dinaire, défendant qu'on ne contestât point contre ceux qui 
l'avaient approuvé, et dans peu de temps après, l'on vit claire- 
ment que tout cela n'était que tromperie. Il donna des conseils 
convenables pour la conduite de celte âme, laquelle se reconnut 
et est morte chrétiennement. Il en a détrompé tant d'autres, et 
n'a jamais approuvé , que j'ai su , l'esprit et conduite spirituelle 
d'aucune personne qui n'ait été bonne et solide. 

Je sais que l'on lui communiquait de divers lieux de ces 
choses surnaturelles; il ne les méprisait pas, mais il ne ies 
exaltait pas aussi. Il ne faisait état et ne mettait en ligne de 
compte que les vraies vertus. Je sais que souvent il accoisail 
les esprits d'une seule parole. 

Je sais des âmes qui étaient fort embarrassées et inquiétées 
de divers troubles , lesquelles par la grâce de Dieu il a pacifiées 
(et je suis de ce nombre), quelquefois d'une seule parole, 
comme j'ai ouï assurer qu'il arriva à une âme qui était fort tra- 
vaillée de scrupule et de crainte d'être damnée, à laquelle il 



200 OEUVRES "DE SAINTE CHANTAL. 

répondit après lui avoir ouï raconter ses angoisses d'esprit : // 
faut que vous perdiez votre âme pour la sauver. Comme elle 
désirait recevoir plus ample instruction de lui : " Non, dit-il, 
cela suffit, vous avez plus besoin de soumissions que de raisons» , 
et ainsi elle partit d'avec lui extrêmement accoisée et consolée. 
A une autre qui avait quasi le même trouble d'esprit, il ne 
fit que lui dire : « Mettez-vous en indifTérence, et acquiescez au 
bon plaisir de Dieu» , et elle demeura et persévéra depuis en un 
très-grand repos d'esprit. 

Monsieur le président de la Valbonne l'alla un jour trouver, 
fort troublé en son intérieur j avant qu'il pût déclarer son mal , 
notre Bienheureux le mena dans son cabinet et lui fit lire un 
chapitre de V Amour divin qu'il composait alors. Après que ce 
bon personnage l'eut lu, il demeura calmé et du tout affranchi 
du trouble qui l'affligeait intérieurement. Plusieurs personnes 
ont été pacifiées par son seul regard, d'autres en lisant ses 
lettres, et enfin une infinité de semblables travaux ont été guéris 
par son moyen. 

Conformément à l'esprit de Dieu qui agissait en lui, il se 
hâtait tout bellement de reconnaître les dispositions des âmes 
avec lesquelles il traitait; et s'il ne les trouvait pas préparées, 
il s'arrêtait tout court, ne voulant point que l'on répande des 
discours où il n'y a point d'auditeurs j mais aussitôt qu'il avait 
reconnu l'onction de l'esprit de Dieu, il versait dans les 
âmes les instructions et enseignements nécessaires pour leur 
salut. 

De plus, j'ai remarqué qu'il laissait volontiers agir l'esprit 
de Dieu dans les âmes avec une grande liberté, suivant lui-même 
l'attrait de cet esprit divin, et les conduisant selon la conduite 
de Dieu, les laissant agir selon les inspirations divines, plutôt 
que par ses instruotions particulières. J'ai reconnu cela en moi- 
même, et l'ai appris encore de quelques autres personnes très- 
qualifiées avec lesquelles il a traité de la même sortej et si je 






•*ii|»f^-5*i 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 201 

m'entends bien , il témoignait en cela une grande lumière en la 
discrétion des esprits. 

Il était tout à fait admirable et incomparable à dresser les 
esprits selon leur portée sans jamais les presser; ains il donnait 
et imprimait dans les cœurs une certaine liberté qui affranchis- 
sait de tout scrupule et difficulté, et qui élevait les âmes à un 
amour envers Dieu si suave, que toutes les difficultés que l'on 
croit être en la vie dévote s'évanouissaient; mais tous ses livres 
rendent un ample témoignage de cette vérité, et j'assure que 
l'on ressentait une douceur non pareille à obéir à ses conseils, 
et pour moi souventefois j'ai eu peine de ce qu'il ne me com- 
mandait pas assez. 

Une demoiselle qui poursuivait pour être religieuse céans, 
l'alla trouver pour savoir quand il lui plairait qu'elle entrât, il 
lui répondit fermement : " Vous ne serez point religieuse, mais 
votre petite sœur que voilà le sera " , qui était alors une fille d'en- 
viron douze ans, laquelle n'y pensait nullement; et en effet, il 
arriva comme ce Bienheureux avait prédit, car l'aînée fut ma- 
riée et la jeune se fit religieuse, et est aujourd'hui supérieure 
en un des monastères de notre Ordre. 

Notre Bienheureux recevait de Dieu en ce sujet de grandes 
lumières et connaissances par le moyen de l'oraison. Je me sou- 
viens que feu monsieur Favre, premier président du souverain 
sénat de Savoie, homme excellent en sa condition, rare en hu- 
milité et piété, intime ami de notre Bienheureux, m'a dit que 
comme il était en très-grande affliction pour le salut de madame 
sa femme qui était morte sans confession, il lui communiqua 
sa peine. Le Bienheureux pria pour elle, après quoi il dit audit 
sieur président : « Ne soyez plus en peine pour l'àme de ma 
i> sœur (ainsi l'appelait-il); soyez assuré qu'elle est en voie de 
3) salut. 1) 

En l'année 1616, monsieur le duc de Nemours vint avec une 
grande armée en intention de prendre ce pays de Savoie. Chacun 



feSUilàiéi 



202 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

croyait Ja ruine du pays et la prise de cette ville. Notre Bien- 
heureux après avoir considéré ces remuements, assura avec une 
grande fermeté que tout cela se dissiperait en brief, ce qui 
arriva dans le temps qu'il avait prédit. 

On lui apporta la nouvelle de la maladie d'une sienne belle- 
sœur ; il alla dire la sainte messe pour elle ; à son retour il me 
dit qu'il n'avait su prier pour elle en qualité de malade , mais 
oui bien de défunte comme elle était, et dont on eut nouvelle 
incontinent après. 

Environ cinq ou six ans avant que je fusse religieuse , je lui 
dis : «Monseigneur, ne me retirerez-vous jamais du monde? « Il 
me répondit avec une fermeté extraordinaire : « Oui, et un jour 
" vous quitterez toutes choses; vous viendrez à moi et entrerez 
)) dans le parfait dénùment de la croix. » Ce qui est arrivé par 
des moyens si éloignés de la prudence humaine, qu'on ne les 
peut attribuer qu a la seule Providence de Dieu. 

Je sais qu'à un grand nombre de personnes, il a prédit des 
choses qui sont arrivées, et de l'événement desquelles on peut 
recueillir qu'il avait le don de prophétie, comme en l'issue de 
diverses affaires. Par exemple , il prédit à madame de Crémieux 
de son diocèse , qui avait déjà eu plusieurs mauvais accouche- 
ments, qu'elle en aurait un heureux, et dont l'enfant serait 
conservé; ce qui est vrai, car il est encore en vie. Et ceci est 
vrai, notoire et public. 



ARTICLE QUARANTE ET UNIÈME. 

sa MflGXANlMITÉ. 

Ad quadragesimum primum articulum respondit : 
Je dis que notre Bienheureux avait un si grand et noble cou- 
rage, si généreux et magnanime, qu'il n'était sujet à aucune 






-, '-»a:b^ "ÏÏL-Sîi». ' 



DISPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 203 
créature, ui autre chose quelle qu'elle fût; ains était au-dessus 
de tout cela quand il s'agissait de la gloire de Dieu. Il ne dé- 
pendait ni des honneurs, ni des bonnes fortunes, ni des faveurs 
des grands, desquelles il se riait; il ne dépendait non plus de 
mort ni de vie, de parents ni d'amis; son esprit régentait au- 
dessus de tout cela. Voilà quelle était la magnanimité de notre 
Bienheureux. 

Elle a encore paru, sa magnanimité, en l'entreprise d'une in- 
finité de grandes et difficiles actions qu'il a faites , comme il 
appert par les dépositions que j'ai ci-devant faites en l'article 28% 
au traité de la force. 

Il m'écrivit une fois qu'il avait fait mille traits de courage par 
une vraie simplicité, « non pas certes, dit-il, simplicité d'es- 
prit; car je ne veux pas parler doublement, mais simplicité de 
confiance en Dieu « ; ce qu'il me disait au sujet du passage qu'il 
fit par la ville de Genève depuis qu'il fut éuèque, allant à Gex 
pour le rétablissement de la foi catholique en plusieurs pa- 
roisses; car trouvant un péril éminent de passer le Rhône au 
port, il tourna généreusement du côté de Genève pour passer 
leur pont; il traversa toute la ville, non avec moindre péril de 
sa vie , à ce que l'on dit , qu'à l'admiration de ceux qui le surent 
être résolu à ce passage. Que s'il eût été interrogé de sa qua- 
lité, il eût plutôt souffert la mort que de la dénier, ayant com- 
mandé à ses serviteurs qu'étant enquis à la porte qui était ce 
personnage à la suite duquel ils étaient, ils répondissent que 
c'était l'évêque du diocèse, ce qu'ils firent. 

Jamais ce Bienheureux ne s'est attribué, ni aux siens, les 
honneurs que tant de grands princes , princesses et seigneurs 
de toute qualité lui ont rendus. Il référait tout à Dieu ; il ne s'en 
est prévalu, sinon en quelque occasion qui regardait la gloire 
de Dieu et l'utilité du prochain , comme pour l'étabUssement 
des pères Barnabites en cette ville d'Annecy et en celle de Tho- 
non, et pour notre religion, et telles autres œuvres auxquelles 



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204 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

il avait besoin de l'autorité des princes et quelquefois de leur 
secours temporel, comme aussi pour obtenir d'eux le repos de 
plusieurs personnes qui étaient molestées injustement, et pro- 
curer à d'autres quelques faveurs et assistances, même pour des 
pensions des pauvres convertis à notre religion catholique. 

Quand Son Altesse Sérénissime de Savoie lui donna la charge 
de grand aumônier de madame la sérénissime princesse de Pié- 
mont, il m'écrivit : «Vous me croirez, je pense aisément, 
» quand je vous dirai que je n'ai directement ni indirectement 
» ambitionné cette charge; non véritablement, car je ne sens 
» nulle sorte d'ambition que celle de pouvoir utilement employer 
" le reste de mes jours au service de l'honneur de Nolre-Sei- 
» gneur. " 

Il dit une fois sur certaines propositions de l'intérêt particu- 
lier : « Comment m'estimeriez-vous de si peu de courage , que 
" de prétendre autre récompense que celle de l'éternité. La cour 
1) m'est en souverain mépris , parce que ce sont les souveraines 
" délices du monde que j'abhorre de plus en plus, et toutes ses 
» maximes. " 

Il voyait que ce serait un grand bien à son évêché que mon- 
sieur son frère lui succédât , il n'en parla jamais au prince , et 
m'écrivit, quand Son Altesse de Savoie lui eut donné le brevet 
de la coadjutorerie , que directement ni indirectement il ne 
l'avait recherché, ni demandé. Et tout ceci est vrai et notoire. 



ARTICLE QUARANTE-DEUXIÈME. 



S0\' ASSIDUITE AU CONFESSIONNAL. 



Ad quadracjesimum secundum articulum respondit : 

Je dis que notre Bienheureux Fondateur a été tout à fait in- 
comparable en la charité qu'il a exercée au confessionnal et au 



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DÉPOSITION POUR LA CANOMSATION DE S. FRANÇOIS. 205 
zèle avec lequel il s'y employait. Il se donnait tout entier à ce 
saint exercice sans mesure ni limite que de la nécessité de ceux 
qui recouraient à lui ; il quittait tout pour cela, excepté qu'il 
fût occupé pour quelque affaire plus importante à la gloire de 
Dieu, parce qu'il savait qu'en ce sacrement se faisait le grand 
profit des âmes. Tous les dimanches et fêtes, quantité de per- 
sonnes qui y venaient, seigneurs, dames , bourgeois, soldats, 
chambrières, paysans, mendiants, personnes malades, galeuses, 
puantes et remplies de grandes abjections, il les recevait tous 
sans différence ni acception de personne, avec égal amour et 
douceur; car jamais il ne refusait aucune créature pour chétive 
qu'elle fût ; au contraire , je crois fermement qu'il les recevait 
avec plus de charité intérieure , et les caressait plus tendrement 
que les riches et bien faits, et disait que c'était où s'exerçait la 
vraie charité. Les enfants mêmes n'étaient pas éconduits par ce 
Bienheureux ; ains il les recevait si amiablcment qu'ils prenaient 
plaisir d'y retourner. 

Il donnait à ses pénitents tout le temps et le loisir qu'ils dé- 
siraient pour se bien déclarer. Jamais il ne les pressait. Et en 
outre, de tous les jours susdits, à quel jour et heure qu'on le 
demandât, il quittait tout, même quelquefois d'aller à l'Office 
de la cathédrale, il retardait de dire la sainte messe, bien qu'il 
fût tout revêtu, il quittait ses repas, bien que ses gens s'en 
plaignaient et l'en voulussent détourner. 

Aux grandes fêtes, jubilés et autres occasions semblables, il 
fallait souvent qu'il entendît les confessions de jour et de nuit, 
dont je le vis une fois tout accablé : " Ces jours, me disait-il , 
)) me sont au poids de l'or, pour la multitude des confessions.» 
Aussi disait-il à ses pénitents pour leur donner confiance : « Ne 
" faites point de différence entre votre cœur et le mien; je suis 
n tout vôtre, nos âmes sont égales, u 

11 a pleuré avec quelques-uns leurs péchés, et traitait si 
amiablement ses pénitents, qu'ils se fondaient devant lui. Il 



i'jii 



206 OEUVRES DE SAINTE CHANTA L. 

m'écrivit un jour : « Nous avons eu ici un grand jubilé qui m'a 
- !enu occupé, mais consolé en la réception de plusieurs con- 
" fessions générales et changements de conscience, si que je 
" moissonne avec des larmes, partie de joie, partie d'amour, 
" parmi nos pénitents. » 

II m'écrivit une autre fois : a II y a quatre jours que j'ai reçu 
» au giron de l'Église et en confession un gentilhomme de vingt 
« ans. Sauveur de mon âme ! quelle joie de le voir si sainte- 
" ment accuser ses péchés, et parmi les discours d'iceux faire 
" voir une Providence de Dieu si spéciale et si particulière à le 
" retirer par des mouvements et ressorts si cachés à l'œil hu- 
" main, si relevés et admirables! il me mit hors de moi-même. 
•' Que de baisers de paix je lui donnai! » 

Quand il connaissait qu'on avait peine à se faire entendre en 
confession ou par honte ou par crainte, il tâchait par tous 
moyens d'ouvrir le cœur et accroître la confiance. « Ne suis-je 
>. pas voire père?» et disait cela jusqu'à ce qu'on lui eût dit oui; 
et sur cela : « Ne voulez-vous pas bien me dire tout? Dieu attend 
" que vous ouvriez votre cœur, il a les bras ouverts pour vous 
" recevoir. Voyez-vous je tiens la place de Dieu , et vous avez 
« honte de moi ! mais au partir de là je suis pécheur, et si vous 
« aviez fait tous les maux du monde, je ne m'en étonnerais 
» point. » 

II aidait même avec une douceur non pareille à expliquer les 
péchés quand il voyait que par ignorance ou par honte on avait 
peine à les dire. 

Après la confession il disait des paroles si cordiales : « Qhl 
" que votre âme m'est chère, et tout ce qu'elle m'a déclaré ! et 
" les anges maintenant se réjouissent et font fêle sur celte ac- 
" tion , et moi je vous en féUcite avec eux; mais il faut pour- 
» tant bien promettre à Notre Seigneur de n'y retourner pas, et 
" à moi aussi. » 

Quand il voyait qu'il n'y avait pas contrition, il faisait dire 



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Vt^*^4 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 207 

quelques courles paroles, comme : « Vous voudriez n'avoir ja- 
mais offensé Dieu, n'est-ce pas? « Et quelquefois il faisait redire 
quelque chose de ce qu'on s'était accusé pour faire rompre la 
répugnance qu'on avait à le dire. 

Il donnait de fort petites pénitences, et disait : « Ne ferez-vous 
pas bien ce que je vous dirai? dites donc telle chose » , qui était 
quelque oraison vocale que l'on piit dire aisément, et n'ordon- 
nait point de faire des considérations sur quelque mystère ou 
semblables pour pénitence. 

11 parlait peu en confession , sinon pour lever les vains scru- 
pules et jiour éclairer ses pénitents de ce qui était péché ou qui 
ne l'était pas; et ce qu'il disait touchait davantage le cœur que 
les grands discours n'eussent pu faire; et l'on sortait de devant 
lui avec grand courage et souvent avec recueillement et grand 
sentiment de Dieu. 

Il aimait grandement que l'on fût clair, simple et naïf à la 
confession, et disait à ses pénitents qu'il fallait bien faire en- 
tendre les mouvements par lesquels on fait les fautes, et que 
l'on ne se confessât point à la légère, ains que l'on fit bien voir 
à son confesseur tous les ressorts et mouvements par lesquels 
on commet les péchés; que si l'on faisait autrement on ne pou- 
vait jamais être bien nettoyé. Et par ce zèle qu'il avait d'épurer 
les âmes par des confessions claires, il a arraché des passions 
mauvaises que d'autres eussent pu laisser pour ne pas tenir 
cette méthode. 

Avec cette incomparable débonnaireté , il ouvrait les cœurs 
les plus fermés, il en tirait tout le mal qui était dedans, et y 
établissait des affections et résolutions solides. Il était incompa- 
rablement résolutif, et éclaircissait les doutes et scrupules de 
conscience sur-le-champ, inspirant dans leur intérieur un par- 
fait accoisement et repos. 




208 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



Le même jour, à deux heures après-midi. 

En continuant sur le précédent article quarante-deuxième, 
je dis que l'on ne saurait nombrer le grand nombre de personnes, 
qui, par le moyen de noire Bienheureux, se sont avancées à la 
perfection chrétienne; véritablement cela n'est croyable, sinon 
à ceux qui l'ont va comme nous, qui avons vu plusieurs de ses 
pénitents avec des ardents désirs, qui de changement [de vie], 
qui d'avancement en la perfection. Bref, chacun qui s'approchait 
dûment en sortait avec grand profit de leurs âmes et désir nou- 
veau de retourner à lui, et se donnaient les uns aux autres du 
courage et de l'envie pour cela. 

Je dis en ceci ce que j'ai vu à Paris où il confessait souvent 
dans notre église, et à Grenoble de même; c'était une aflluence 
de toutes sortes de personnes de qualité de l'un ou de l'autre 
sexe. Dieu seul peut savoir le nombre inflai d'âmes que Sa Ma- 
jesté divine s'est acquises par l'entremise de ce Bienheureux; 
car sa réputation, répandue partout, qu'il était l'unique en dou- 
ceur et en piété , et qu'en matière de bien gouverner les âmes 
il était incomparable, faisait qu'on accourait à lui de toutes 
parts. 

Quand on savait qu'il passait par des villes et qu'il allait par 
les champs en quelque maison de ses amis, partout il fallait 
ouïr des confessions générales; et comme il disait, toujours on 
lui gardait le fond des consciences et ce que l'on avait grande 
difficulté de dire aux autres. Et ceci est vrai, notoire et 
public. 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 209 



ARTICLE QUARANTE-TROISIÈME. 

SES SOIXS POUR LA PERFECTIOX DES ORDRES MONASTIQUES. 

Ad quadracjesimum tertium articulum respoiidit : 
J'ai toujours vu en notre Bienheureux Fondateur une très- 
grande affection pour la réformation des maisons religieuses de 
l'un et de l'autre sexe, et pour la perfection des âmes que Dieu 
appelle à cette sainte vocation; et pour cela il dressa de sa 
main d'excellents mémoires qu'il donna à monseigneur le prince 
de Piémont qui désirait la réforme des monastères qui sont en 
ses Etats. 

Le soin et le travail qu'il a pris pour plusieurs maisons reli- 
gieuses, comme de Sainte-Catherine de l'Ordre de Saint-Ber- 
nard, maison sise proche de cette ville d'Annecy, où Dieu a 
béni son labeur, les religieuses y vivant aujourd'hui avec beau- 
coup de piété et bonne odeur, quoique non renfermées; et 
c'est pourquoi quelques-unes des plus ferventes, par l'avis' de 
notre Bienheureux, se retirèrent à Rumilly, petite ville de ce 
diocèse, où elles vivent en clôture avec tant de perfection, 
qu'elles ont attiré quantité de religieuses de cet Ordre et plu- 
sieurs filles séculières, qui ont fait trois ou quatre maisons de 
cette réforme à la grande gloire de Dieu. Mais jamais on ne 
saurait écrire la patience que ce Bienheureux exerça envers la 
mère abbesse de Sainte-Catherine pour la gagne/et lui faire 
agréer qu'il confessât ses religieuses, ce qu'elle ne voulait point, 
bien que toutes les religieuses le désirassent ardemment, et de 
lui communiquer entièrement leurs consciences; car comme 
quelques-unes m'ont dit, que sa seule présence leur donnait de 
la dévotion et de la haine du péché. 

Il mit la réforme au prieuré deTalloires, Ordre de Saint-Be- 
noit, et y travailla grandement pour cela; aussi en l'abbave de 

iir ^ 



III. 



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>* 



210 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Sixt en son diocèse, qui est de chanoines réguliers de Saint-Au- 
gustin, et leur prescrivit des règles selon lesquelles ils vivent 
et servent Dieu. II alla deux fois en une abbaye de Bourgogne de 
l'Ordre de Saint-Benoît. 

Il a rétabli la dévotion due à la sainte Vierge sous le titre de 
la Visitation, qui était anciennement devant le ravage de l'hé- 
résie en la montagne de Voiron à neuf milles ' proche de Genève 
où il a établi une congrégation d'ermites auxquels il a donné 
des règles, et j'ai appris qu'ils vivent avec tant de bonne odeur 
et de piété, qu'ils édifient par leurs bons exemples tout le voi- 
sinage qui en reçoit beaucoup de profit spirituel, et plusieurs 
de Genève même y vont secrètement en pèlerinage. 

II avait eu dessein encore d'établir d'autres congrégations en 
son évèché, entre autres les pères de l'Oratoire qu'il voulait 
mettre à Rumilly, mais son décès empêcha l'accomplisse- 
ment. 

II a établi deux collèges des pères barnabites en ce diocèse , 
comme il a été dit, et finalement il institua notre Ordre de la 
Visitation de Sainte Marie à l'imitation duquel s'est ensuivi la 
réforme de plusieurs monastères, lesquels y ont été poussés 
par la douceur et la suavité qu'ils ont remarquées en notre ma- 
nière de vie. 

Les considérations qui le murent à cela furent purement di- 
vines et conformes à des pensées que Dieu lui avait inspirées 
longues années auparavant; et de fait ceux qui en ont vu et su 
la naissance et le progrès n'en peuvent attribuer l'origine à au- 
cune raison humaine, et grâces à Dieu cet ordre fleurit en 
piété et donne si bonne odeur, que depuis dix-sept ans qu'il est 
établi, il s'est multiplié de grand nombre de filles et de mai- 
sons, par les meilleures villes de la Savoie, de la France et de la 
Lorraine , jusqu'au nombre de vingt-huit monastères établis , et 

ï Environ quatre lieues. 



DÉPOSITION POUR LA CAXOMISATION DE S. FRAXÇOIS. 211 

plusieurs qui sont prêts à faire, tant en Piémont qu'en plusieurs 
autres lieux de la France. 

Bref, l'on ue saurait dire le zèle ardent qu'il avait pour la 
perfection des âmes religieuses. Il dit un jour, mais ceci avec 
un sentiment tout extraordinaire : « Si une personne séculière 
" me demandait le moyen de faire son salut, je lui répondrais : 
» Vous le ferez infailliblement si vous observez les commande- 
)' mentsde Dieu. Mais une religieuse, je lui dirais : Si vous êtes 
» tout à Dieu sans point de milieu. Le roi souverain veut tout 
" ou rien, il veut tout à fait régner ou rien du tout. Ce ne sera 
" ;'«« ^'6" qui Jugera les religieux et les religieuses , ce sera 
" les saints qui leur représenteront; nous avons eu la même 
' chair, les mêmes os que vous avez, néanmoins nous avotis 
" marché piar le chemin qui musa été frayé de notre maître. )> 
Il disait aussi qu'il valait mieux être froid que tiède, parce 
qu'au moins le froid se faisait connaître, mais les tièdes le Fils 
de Dieu ne les peut souffrir j il les regorge de sa poitrine. Et 
ceci est vrai, notoire et public. 



. ARTICLE QUARANTE-QUATRIÈME. 

SOX ZliLE POLR LE SALUT DES AMES. LIVIIES QL'iL A CO.MPOSiîS. 

Ad quadragesimum articidum respondit : 

Je dis que c'est une vérité qui ne peut être révoquée en doute 
que noire Bienheureux Fondateur avait un zèle ardent et uni- 
versel du salut des âmes et de profiter à toutes créatures. Toute 
sa vie a été employée à cela, comme j'ai dit ailleurs. 

Je sais que par sa douceur, grand support et prudence il a 
gagné à Dieu des âmes tout embourbées et engagées en de 
grands et abominables péchés qui régnaient en des familles , 
desquels il les a entièrement purgées. 

14. 



«1 









212 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

« Oh I que le service des âmes , m'écrivit-il une fois , m'est 
» une douce el honorable peine ! » 

Il conduisait à la vie parfaite très-grand nombre d'âmes en 
diverses provinces, comme il est dit ci-devant, et pour les- 
quelles il fallait faire des lettres sans nombre, el toutes écrites 
de sa main, outre la peine qu'il avait de lire celles qui lui étaient 
écrites, lesquelles étaient très-longues et mal écrites. 

Ce Bienheureux m'écrivit une fois : " Quantité d'âmes recou- 
» rent à moi pour savoir comme il faut servir Dieu, secourez- 
" moi bien par vos prières ; car pour l'ardeur, je l'ai plus grande 
» que jamais. Mais voyez-vous , tant d'enfants se jettent entre 
5) mes bras et me sucent les mamelles , que j'en perdrais la force 
» si l'amour de Dieu ne me revigorait. » 

Ce fut ce même zèle qui lui fit entreprendre la composition 
des excellents Livres qu'il a laissés à la postérité, lesquels il 
tira de la presse de ses affaires , non sans admiration de ceux 
qui savaient la multitude de ses autres occupations. 

Le premier qu'il composa fut la Défense de la sainte croix, 
qu'il fit tandis qu'il travaillait à la conversion des hérétiques 
du Chablais, et ce pour rembarrer les ministres de Genève qui 
avaient écrit contre l'honneur de cet étendard de notre salut. 

L'autre, fut un Avertissement aux confesseurs pour aider ceux 
de son diocèse à la conduite des âmes dans la pénitence. 

Le troisième fut V Introduction à la vie dévote pour les per- 
sonnes qui vivent dans le monde, livre que l'on dit que le seul 
esprit de Dieu a dicté, et qui est si hautement et universelle- 
ment loué des doctes et des indoctes, et lequel a été et est si 
profitable , qu'il n'y a quasi nation qui ne l'ait voulu avoir en 
sa langue, et l'on admire les multitudes des impressions qui en 
ont été faites. Un nombre infini d'âmes ont trouvé dans ce livre 
le moyen de leur salut et le chemin de la vraie perfection chré- 
lienae, chacun en leur condition. J'ai vu un grand nombre de 
personnes qui toutes m'ont dit avoir reçu de ce livre les pré- 



«&•-•£«<.,• 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 213 
mices de leur dévotion, et la lumière et les enseigaemenls né- 
cessaires pour la continuer et conserver. 

Je sais une personne qui, étant plongée dans la vanité du 
monde , a confessé qu'à la première lecture qu'elle fit en ce 
livre, elle fut convertie si entièrement, que peu de temps après 
elle se fit religieuse : elle tira de la vanité à la dévotion plusieurs 
personnes de qualité de la maison où elle demeurait; et c'est 
chose assurée que par la lecture de ce livre plusieurs filles se 
sont rendues religieuses. Les révérends pères jésuites le con- 
seillent incessamment et le donnent porfr guide aux religieuses 
de Sainte-Ursule qui enseignent les filles. 

Ce livre étant tombé entre les mains d'un personnage que 
l'on dit être chef d'un Ordre religieux, il le trouva si plein de 
l'esprit de Dieu, qu'il dit qu'il n'y avait que son auteur qui pût 
mettre son âme en repos , si qu'il se résolut de le chercher 
quelque part qu'il fût; ce qu'il exécuta, bien que son pays fût 
bien éloigné d'ici à ce que l'on dit de trois cents milles. En 
venant il rencontra notre Bienheureux à Lyon, où il était allé 
voir feu monseigneur le cardinal de Alarquemont. Ce religieux 
lui envoya un laquais avec un billet par lequel il le conjurait de 
lui donner heure et lieu où il lui pût parler à son aise, que s'il 
ne le faisait, il protestait qu'il serait responsable de son salut; 
sur quoi notre Bienheureux, nonobstant les divertissements que 
ceux qui étaient autour de lui faisaient, parce qu'ils craignaient 
quelque sinistre accident de la part des hérétiques , il ne laissa 
néanmoins de lui donner lieu au parloir de notre monastère de 
Lyon, où sitôt que ce personnage fut entré, il coupa la corde 
de la cloche du parloir, afin que personne ne l'interrompît; il 
entretint environ quatre heures ce Bienheureux par une confes- 
sion générale, puis reçut sa bénédiction, et s'en retourna plein 
de consolation et satisfaction. 

Un gentilhomme limousin vint visiter le sépulcre du Bien- 
heureux, il désira de me parler et me dit qu'il était venu exprès 



l 







214 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vénérer le sépulcre de celui auquel il avait une si grande obli- 
gation; car, me dit-il, ayant lu par rencontre le livre de l'In- 
troduction, il y trouva tant de goût et de perfection pour la vie 
chrétienne, que d'abord il fut inspiré de changer de vie et d'in- 
voquer l'assistance de celui qui en était l'auteur; de sorte 
qu'ayant appris de son confesseur, qui était jésuite , que c'était 
notre Bienheureux, et le lieu où reposait son saint corps, tout 
inconfinent il y vint pour accomplir sa dévotion, quoique la 
saison fût fort rude au gros de l'hiver, et le chemin fort long 
d'environ trois cents milles. Il me raconta au long sa vie passée 
et le miracle de sa conversion par le moyen de la susdite lec- 
ture , et depuis il prit pour son avocat et intercesseur notre 
Bienheureux; il tira deux diamants de ses doigts qu'il me donna 
pour les offrir en l'honneur de ce Bienheureux, avec témoi- 
gnage que s'il eût eu quelque chose de plus précieux, il l'eût 
offert volontiers, tant était grand son zèle et la confiance qu'il 
prit à ses prières. Il me dit qu'il s'allait rendre jésuite, et je crois 
qu'il l'est maintenant; car par les dernières lettres qu'il m'a 
écrites, il me mandait qu'il s'était fait prêtre il y avait déjà un 
an, et qu'ayant achevé ses affaires, il s'en allait mettre dans 
les pères jésuites pour accomplir son dessein , et toujours il me 
prie de le recommander aux prières et intercessions de son 
Bienheureux protecteur. 

Les huguenots mêmes ont ce livre en très-grande estime pour 
ce qui est des mœurs et de la pratique des vertus. Un gentil- 
homme du Dauphiné, hérétique, ayant reçu ce livre de quelque 
sien ami , le lut et le trouva si à son gré qu'il le garda et écrivit 
de sa main au commencement de ce livre : « J'ai lu et relu ce 
)) livre; Dieu veuille que ce soit à sa gloire et au salut de mon 
« âme! » Ce qui s'accomplit, et mourut bon catholique, et après 
son décès on trouva ce livre écrit comme dessus. 

Le révérend père, général des Chartreux, homme de grande 
sainteté et d'éminente doctrine, dit tout haut, ayant lu ce livre, 



DÉPOSITION rOL'R LA CAXOXISATIO.V DE S. FRANÇOIS. 215 
ue l'auteur avait si bien rencontré en cette besogne, qu'elle 
suffisait pour éterniser sa mémoire. 

Déplus, ce Bienheureux a fait un Traite admirable deV Amour 
divin qui contient douze livres, auxquels ont voit son éminence 
en la science des Saints, et la pureté de son amour divin. Sou- 
vent en composant il disait qu'il s'essayerait d'en écrire autant 
sur son cœur que sur les feuilles de papier. Les ànies humbles 
qui reçoivent les particulières et abondantes lumières de Dieu, 
y trouvent tout ce qu'elles sauraient désirer pour leur solide 
conduite en la parfaite union de leur âme avec Dieu. Au reste, 
c'est une constante et assurée vérité, entre ceux qui ont connu 
ce saint Prélat et qui ont vu ses livres, que l'on peut suivre sa 
doctrine sans nulle crainte d'errer; car ils disent qu'elle est 
parfaitement catholique, claire, sans ombrage, solide et as- 
surée, et qui conduit à la pureté de la foi et de la perfection 
du divin amour. 

Je sais assurément que ce Bienheureux avait encore on des- 
sein plusieurs autres beaux traités de piété; il disait qu'il no 
désirait plus de vie que pour écrire encore quelque chose à 
l'honneur et à la gloire de ce divin amour; mais l'accablement 
des affaires et ses infirmités corporelles l'ont empêché de pour- 
suivre ce qu'il avait déjà commencé, et la mort qui l'a surpris 
trop tôt au grand dommage et intérêt du public, et de toutes les 
âmes qui soupirent contiouement sa porte. Et ceci est vrai, 
notoire et public. 



ARTICLE QUARANTE-CINQUIÈME. 

sox MÉi'Ris rotn lks iiowrcuRS kt roin lks iiinxs du momik. 

Ad qiiadrafjesimuni quintum arliculum resjwndit : 

Je dis que c'est une vérité toute certaine et publique, que 
notre Bienheureux avait un très-grand mépris des choses de ce 





216 OEUVRES DE. SAINTE CHANTAU 

monde, de ses pompes, de ses vanités, de ses grandeurs et de 
tout ce qu'il estime le plus. Il disait une fois : « J'ai de la peine 
" à faire les oraisons funèbres des princes et princesses, parce 
» qu'il y faut mêler de la mondanité, à laquelle je n'ai nulle 
j) inclination, Dieu merci. » 

Le feu roi, Henri le Grand, le sollicita fort par cinq diffé- 
rentes fois pour l'arrêter en France, l'année 1602, que ce 
Bienheureux y était allé pour procurer le rétablissement de la 
religion catholique au bailliage de Gex; le roi lui promettant de 
bons appointements et grands bénéfices, auquel il répondit que 
puisque la divine Providence l'avait lié à l'évêché de Genève, il 
désirait d'y aller servir, et ne la point changer. J'ai ouï assurer 
à personnes dignes de foi, que ce même roi lui fit assigner une 
bonne pension, ayant su qu'il n'avait que mille écus de rente, 
disant que c'était trop peu pour un évêque. 

Notre Bienheureux le remercia et ne la voulut accepter. Il 
disait ordinairement qu'il valait mieux avoir besoin de peu, que 
d'avoir beaucoup j que celui à qui la suffisance ne suffit, 'rien 
ne lui suffira. II avait aversion à ceux qui ayant suffisamment 
de quoi s'entretenir selon leur condition, font ce qu'ils peuvent 
pour avoir davantage, que pour lui il ne voulait avoir autre 
lendemain que la Providence de Dieu. 

Ce même roi le fit^ encore solliciter de retourner en France 
pour le service de l'Église. Il désira savoir en quoi, ne se ju- 
geant pas capable de toutes sortes d'emplois, et ajouta : « Dieu 
» m'a fait la grâce de reconnaître que je suis fait pour lui, par 
" lui, et en lui. Je ne serai jamais enfant de fortune, tandis que 
» le ciel m'éclairera; c'est pourquoi où que je sois appelé pour 
» le service de la gloire divine, je ne contredirai nullement, et 
« j'ai néanmoins cette générosité de ne vouloir être appliqué 
» que pour ce que je suis et en ce que je puis. « 

Je n'ai jamais vu une âme que je sache si désintéressée et si 
absolument dénuée des affections des choses de la terre, que 









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DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 217 
ce Bienheureux était. Il m'a dit qu'à son dernier retour de Pié- 
mont, deux personnes de qualité s'étaient adressées à lui, et le 
prièrent de lès aider à obtenir de Son Altesse quelque faveur de 
grand profit qu'elles désiraient, lui promettant de lui en faire 
bonne part; il leur repartit doucement : «Vous ne me connais- 
i> sez pas, je suis homme sans intérêt, qui ne fais jamais rien 
» pour l'argent; mais assurez-vous que je m'emploierai avec 
» plus d'affection pour votre affaire , que si elle était pour moi. " 
Ce qu'il fît, 

Souventefois on lui a voulu procurer d'autres bénéfices, 
même au dernier voyage qu'il fit à Paris ; jamais il ne s'en est 
voulu remuer. Il disait : « Si je quitte mon évêché , ce ne serait 
" pas pour me charger d'un autre; car soit que la divine Provi- 
« dence me fasse changer de lieu, soit qu'elle me laisse ici, 
" cela m'est tout un. Me serais-je pas mieux de n'avoir pas tant 
') de charge, afin que je puisse un peu respirer en la croix de 
" mon Sauveur et écrire quelque chose à sa gloire. )> 

11 est à naître, comme je crois, celui qui lui a vu faire un 
pas ou dire une parole pour son agrandissement aux honneurs 
et richesses de ce monde; toute son ambition était, comme il 
m'a dit, d'employer sa vie le plus utilement qu'il lui serait pos- 
sible pour l'accroissement de la gloire de Dieu et le salut des 
âmes. 

Une personne lui écrivant un jour, lui souhaitait beaucoup 
de prospérités et de grandeurs temporelles; il lui répondit: 
«Mon Dieu! que me souhaitez-vous? de la grandeur et de la 
" prospérité, dites-vous. Eh ! il ne m'en faut point avoir, et par 
" la grâce de Dieu je n'en attends et n'en désire autre en ce 
" misérable monde, que celle que le Fils de Dieu a voulu pra- 
)) tiquer en la crèche de Bethléem. » 

Une autre fois : « Ne croyez pas , m'écrivit-il , qu'aucune 
« faveur de la cour me puisse engager. Dieu ! que c'est chose 
» bien plus désirable d'être pauvre en la maison de Dieu, que 








^wm^^' 



218 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

" d'habiter dans les grands palais des rois. Je fais ici mon novi- 
" ciat (il était alors à Paris avec monseigneur le prince cardi- 
" nal de Savoie); mais jamais je n'y ferai profession, Dieu ai- 
" dant; et grâce à Dieu j'ai appris à la cour d'être plus simple 
" et moins mondain; mais se pourrait-il bien faire qu'après 
" avoir considéré la bonté, la fermeté de l'éternité de Dieu, 
" nous puissions aimer cette misérable vanité du monde? car 
" il ne faut aimer ni affectionner que la vérité de notre bon 
" Dieu, lequel soit à jamais loué de ce qu'il nous conduit au 
;î vrai mépris des choses terrestres. « 

11 est vrai que notre Bienheureux ne maniait point d'argent, 
sinon pour le distribuer aux pauvres, et l'a tellement méprisé 
qu'il n'a voulu savoir ni connaître la valeur, ni la différence des 
espèces. 

Le monde s'étonnait, sachant qu'il n'avait que mille écus de 
rente, comme il pouvait satisfaire à sa dépense eu égard aux 
charges qu'il avait à supporter; car nonobstant ses aumônes 
innombrables, toute sorte de personnes étaient reçues chez lui 
très-honorablement. 

Les meubles de sa maison étaient fort simples quoique hon- 
nêtes; ses habits étaient fort décents et nets; mais ceux de des- 
sous étaient à l'ordinaire rapiécés, ainsi que m'ont assuré ses 
domestiques. Bref, en tout et partout il montrait l'extrême mé- 
pris qu'il faisait des choses de ce monde. 

Un jour, retournant de la ville en son logis , il trouva la porte 
fermée que l'on ne put ouvrir promptement , il en eut une joie 
intérieure très-grande , et se tenait là humblement comme un 
pauvre. 

Il avait une satisfaction incroyable de n'avoir point de maison 
qui fût sienne, et que le maître de son logis l'en pût mettre 
dehors quand il voudrait. « Tout plein de gens, disait-il, me 
» persuadent d'acheter une maison. Mon Dieu ! s'ils savaient 
» l'aise que j'ai de n'en avoir point, et que je n'en désire point, 



.■.iTi:r 



DÉPOSITION POUR LA CAXOXISATIOX DE S. FRANÇOIS. 219 
" et que je veux mourir avec cette gloire de n'avoir rien , et 
" voilà mon ambition. Et puis, que le monde clabaude tant 
" qu'il voudra, moyennant la grâce de Dieu je ne me départirai 
î) jamais de mon entreprise. " Et Dieu a accompli en quelque 
sorte le désir de son serviteur; car il est mort dans la maison 
d'un pauvre jardinier. 

Une personne lui écrivait un jour qu'elle était prou pauvre. 
Dieu merci. <■<■ Oh! que s'il était vrai, lui répondit-il, je dirais 
;; volontiers que vous êtes donc prou heureuse , Dieu merci. 
;) Motre Seigneur disait : Bienheureux sont les pauvres ! La sa- 
5' gesse humaine ne laissera pas de dire que bienheureux sont 
" les monastères, les chapitres et les maisons qui sont riches. » 
Et ajoutait qu'il faut en cela cultiver la pauvreté, que nous 
aimions et souffrions amoureusement qu'elle soit mésestimée. 

" Je me tàte partout dans le cœur, disait-il, pour voir si la 
^' vieillesse ne me porte point à l'humeur avare, et je trouve au 
" contraire qu'elle m'a affranchi de souci, et me flxit négliger 
» de tout mon cœur et de toute mon àme toute chichelé, pré- 
:> voyance humaine et déflance d'avoir besoin. » 



Le troisième jour du mois d'août, à sept heures du matin. 

En continuant sur le même article, je dis que notre Bien- 
heureux donna tout ce qui était de son patrimoine, et s'en dé- 
pouilla franchement en faveur de messieurs ses frères; il m'é- 
crivit qu'il en avait une joie non pareille, et qu'il lui semblait 
être déchargé d'un grand fardeau, puisqu'il n'avait plus de 
temporel. 

Quelques-uns des siens lui disaient une fois que l'on se 
moque de ceux qui ne prétendent rien en ce monde, et qu'il 
était obligé de se servir du temps pour faire quelque chose pour 
lui et sa maison; il dit après à quelques personnes de sa con- 



I 

I 



X K 



220 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

fiance : a Je me moque de toutes ces niaiseries-là; car l'une de 
" mes plus grandes consolations, c'est de m'imaginer de n'avoir 
» rien, et quand je mourrai je n'aurai rien. » 

Voilà comme l'on voit clairement que notre Bienheureux 
avait un amour non pareil aux maximes évangéliques, surtout 
à la sainte pauvreté qu'il aimait. Il désirait souvent que quelque 
chose que la nécessité même requiert, lui manquât, pour en 
cela imiter le Roi des pauvres son Sauveur. Surtout à la fin de 
ses jours, cet amour s'était grandement accru dans son cœur; 
il en parlait souvent avec ^témoignage de la grande estime qu'il 
en faisait. 

Aussi avait-il reçu de Dieu une très-particulière lumière de 
la beauté et excellence de ces saintes maximes, et c'est pour- 
quoi il avait un si absolu mépris des choses de cette vie qui 
leur sont contraires. Il disait : « Plus je vois le monde , plus je 
« l'ai à contre-cœur, et ne crois pas que j'y puisse vivre si le 
« service des âmes et l'avancement de leur salut ne me don- 
» naient de l'allégeance. Enfin plus je vais avant dans sa con- 
" naissance, plus j'estime ceux qui sont à Jésus-Christ. « 

Bref, on ne saurait assez dire l'extrême mépris que notre 
Bienheureux avait des choses de cette vie; aussi disait-il que 
qui avait son cœur au ciel ne se mettait point en peine des 
choses de la terre. Et tout ceci est vrai, notoire et public. 



ARTICLE QUARANTE-SIXIÈME. 

SA MANIÈRE DE TRAITER AVEC LE PROCHAIN. 

Ad quadragesimum sextum artlculiim respoiidit : 
Je dis que c'est une vérité publique que notre Bienheu- 
reux Père donnait un très-libre et très-facile accès à tous ceux 
qui désiraient de communiquer avec lui. Il avait ordonné à ses 



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DEPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 221 

domestiques de ne renvoyer personne de ceux qui le deman- 
daient, si ce n'est lorsqu'il était contraint de se retirer pour 
l'expédition de quelque affaire importante; mais rarement il le 
faisait, bien que, comme il me dit une fois, les affaires que 
son diocèse lui fournissait, et celles qui lui venaient d'ailleurs 
n'étaient pas des ruisseaux, ains des torrents; et ce n'est sans 
sujet d'admiration comme il pouvait satisfaire à tout et à 
tous. 

Il recevait chacun avec un visage égal et gracieux sans en 
éconduire un seul de quelque condition qu'il fût; il écoutait 
tout le monde paisiblement et si longtemps que chacun voulait, 
vous eussiez dit qu'il n'avait que cela à faire, tant il était pa- 
tient et attentif; et chacun s'en retournait si content et satisfait, 
qu'en vérité l'on était bien aise d'avoir quelque affaire à lui 
communiquer, a6n de jouir de l'extrême douceur et suavité 
qu'il répandait dans le cœur de ceux qui lui parlaient, et qu'il 
attirait par ce moyen à une extrême confiance, surtout quand la 
communication était des choses de l'âme; car c'était ses délices 
de parler de la sainte dévotion, et d'exciter tout le monde, 
s'il eût pu , à la pratiquer chacun selon sa vocation et con- 
dition. 

La façon et le parler de ce Bienheureux étaient grandement 
majestueux et sérieux, mais toutefois le plus humble, le plus 
doux et naïf que l'on ait jamais vu; car il était sans art, sans 
fard et sans contrainte. L'on ne lui entendait jamais dire au- 
cune parole mal à propos, qui, tant soit peu que ce fût, pût mé- 
contenter qui que ce soit, ou qui ressentît la légèreté. Il parlait 
bas, gravement, posément, doucement et sagement, et avec 
une efficace non pareille, sans recherche de belles paroles, ni 
aucune affectation; il aimait la naïveté et simplicité. Souvent 
j'ai remarqué, et plusieurs autres ont fait le même jugement, 
qu'il ne disait rien de trop, ni de trop peu, ains ce qui était 
nécessaire, mais en termes si bons qu'il ne s'y pouvait rien 




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222 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ajouter. Il nous a enseigné souvent qu'il fallait dire beaucoup 
de choses en se taisant par la modestie, égalité d'esprit et 
de maintien; certes, c'est une pratique qui était en lui admi- 
rable. 

Il était très-véritable en ses paroles , et disait que c'était un 
grand secret pour attirer l'esprit de Dieu en nos entrailles que 
de ne point mentir. Quand il tomba en cette apoplexie de la- 
quelle il est mort, accourut en son logis, au bruit de cet acci- 
dent, une sœur tourière de notre monastère de Lyon, et pensant 
Je réveiller et lui donner quelque émotion, lui dit que monsei- 
gneur de Chalcédoine son frère était là; il lui répondit ferme- 
ment : Hélas! ma sœur , il ne faut pas dire le metisonge. 

La conversation de ce Bienheureux serviteur de Dieu était 
hautement louée, et tenue généralement de tous ceux qui l'ont 
connu, incomparable en suavité. Un prélat de France disait 
qu'elle était tout angélique. Monseigneur l'archevêque de 
Bourges mon frère, comme aussi feu mon père, et plusieurs 
autres personnes de qualité relevée, qui ont été ses familiers et 
fait voyage avec lui, ne pouvaient assez hautement louer sa 
sainte, utile, et très-agréable conversation; je leur en ai ouï 
parler avec admiration. 

Jamais il ne raillait ni offensait personne. Il faisait des fois de 
petits contes de récréation; mais avec tant de modestie, que 
ceux qui entendaient, étaient également récréés et édifiés. Si 
aux compagnies où il était, on se mettait sur des plaintes contre 
le prochain, il témoignait n'y prendre point de plaisir, les ex- 
cusant toujours; que s'il ne pouvait excuser le fait, il excusait 
l'intention autant qu'il pouvait, et rejetait les fautes sur la fra- 
gilité des personnes. Quand les fautes commises étaient grandes, 
on lui voyait lever les yeux au ciel, serrer les épaules et dire 
doucement : Misère humaine! misère humaine! c'est jwur nous 
faire voir que nous sommes hommes. 

Jamais on ne lui a ouï médire de qui que ce soit, comme je 



■'-teSWitu 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATIOM DE S. FRANÇOIS. 223 
crois, ni contrôler les aclious d'autrui. S'il arrivait à quelqu'un 
de le faire eu sa présence, il prenait la défense de l'absent, et 
par ses paroles il témoignait assez combien tels discours lui dé- 
plaisaient. 

Surfout il ne pouvait souffrir que l'on se moquât du prochain • 
il disait que cela était directement contre la charité. Il advint 
une fois à une personne de quaUté de se moquer devant lui 
d'une personne qui était fort laide et de mauvaise grâce; quand 
la compagnie fut retirée, il la prit à part : « Comment, lui 
« dit-il, est-ce ainsi que vous traitez votre prochain? Cette 
1) créature que vous trouvez si désagréable, n'cst-elle pas faite 
» à l'image de Dieu? elle lui est peut-être plus agréable mille 
" fois en sa laideur extérieure, que ne lui ont jamais été toutes 
» les beautés du monde. Il faut apprendre à aimer Dieu en foute 
» créature. » 

Ce Bienheureux Prélat était un des hommes du monde les 
plus accompHs en la civilité. Je sais que quelques seigneurs de 
la cour ont admiré cette particulière vertu en lui; il avait une 
gravité sainte , une majesté en foutes ses actions si humble et 
dévote qu'il répandait l'estime, la révérence et l'amour dans les 
cœurs de ceux qui conversaient avec lui; sa parole était de 
même qui pénétraient les cœurs doucement, et enfin tous ceux 
qui l'abordaient en demeuraient pleinement édifiés et satisfaits. 
Quand il allait par les rues chacun se tenait heureux de le ren- 
contrer et d'avoir sa bénédiction. Les petits enfants mêmes 
l'allaient environner, lesquels il touchait et caressait avec 
une débonnaireté non pareille. Et tout ceci est vrai, notoire et 
public. 




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224 



ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL, 



ARTICLE QUARANTE-SEPTIEME. 

SA CONDUITE DAXS LE GOUVERNEMENT DE SON DIOCÈSE. 

Ad quadragesimum septimum articulum respondit : 

Je dis que c'est une voix publique que notre Bienheureux 
tenait sans faillir tous les ans le synode avec très-grande utilité, 
et faisait des prédications si pleines de zèle , qu'il émouvait 
tous ses prêtres à bien faire. 

J'ai souvent ouï dire qu'il faisait les Ordres aux temps ordon- 
nés par les saints canons, et jamais il n'y manquait étant dans 
son diocèse, comme je pense. 

Je sais aussi qu'il faisait ses visites fort exactement par tout 
son diocèse, et qu'il y a eu du travail sans fin, étant contraint 
de cheminer souvent à pied parmi ces hautes montagnes et ro- 
chers inaccessibles, dont il avait les pieds tout écorchés, sans 
que jamais toutefois , ainsi que m'ont assuré les témoins ocu- 
laires et dignes de foi, il n'en témoignât aucun chagrin ni 
ennui. Il plaignait fort le mal de ceux qui étaient avec lui, mais 
non jamais le sien. Il était tellement las de corps et d'esprit, le 
soir, qu'il ne savait se remuer; et le lendemain il était des pre- 
miers à travailler. 

Il régissait saintement et avec très-grand soin et diligence 
son diocèse. Pour moi, je crois qu'il y a peu ou point de diocèse 
où les ecclésiastiques, les religieux et laïques vivent plus exem- 
plairement et dévotement qu'en celui de Genève ; et surtout en 
cette ville d'Annecy, l'on y voit reluire une dévotion extraordi- 
naire, tant en la fréquente réception des saints sacrements, et 
assistances aux églises, qu'en la bonté du peuple qui y vit fort 
en la crainte de Dieu, supportant doucement leurs afflictions, 
et le tout par les bons exemples et saintes instructions de leur 
Bienheureux Prélat. 






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DÉPOSITION POUR LA CAXOMSATION DE S. FRANÇOIS, 225 

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Et, bref, c'est une vérité publique, qu'il était un vrai père, 
pasteur très-vigilant, et qui a accompli ce qui était de sa charge 
avec toute perfection, à la très-grande gloire de Dieu et édifi- 
cation de tout le peuple qui l'aimait et révérait comme un saint, 
tel qu'en vérité nous le croyons. 

Je sais que souvent il allait cà et là par son diocèse qui était 
fort grand, pour les nécessités et besoins des églises et de son 
peuple en particulier, comme il fit un peu avant son décès pour 
aller confesser un vieillard qui était, comme je crois, à l'un des 
bouts de son diocèse, lequel se mourait, et ne se voulait con- 
fesser qu'au Bienheureux. Et ceci est vrai, notoire et public. 




ARTICLE QUARANTE-HUITIEME. 

LE UEL ORDRE DE SA MAISON ÉPISCOPALE. 

Ad qnadrarjesimum octavum respondit : 

Je dis que la maison de ce Bienheureux Prélat était composée 
de personnes honorables , civiles et modestes en leurs habits , 
actions et paroles; ils étaient fort affables à tout le monde par 
la recommandation particulière que leur bon maître leur en 
avait faite. Car il voulait qu'ils reçussent chacun courtoise- 
ment, et n'en renvoyassent aucun, sinon qu'il fût occupé en 
affaires importantes, et alors qu'ils s'essayassent de les ren- 
voyer avec des paroles si amiables, qu'ils ne fussent point mal 
contents, et ne perdissent la confiance d'y retourner une autre 
fois. 

Pour les affligés et étrangers, il ne voulait nullement qu'ils 
fussent renvoyés, ains que l'on l'avertît promptement. 

Il avait soin que ses domestiques servissent Dieu, qu'ils vé- 
cussent en paix, qu'ils fussent charitables aux pauvres, et don- 
nassent, comme ils font, bon exemple au prochain. Il ne vou- 
iir. ,5 



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226 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

lait pas qu'ils jouassent aux dés et aux cartes. Il avait soin de 
cultiver leurs esprits à la vertu et crainte de Dieu. Pas un d'eux 
ne portait l'épée par la ville, ni panache, ni les cheveux 
grands, ni d'habits éclatants, ains ils étaient vêtus de couleur 
brune, mais fort honnêtement. Ils faisait bien payer leurs gages; 
et quand ils manquaient à son service, ce bon et débonnaire 
Seigneur n'en faisait presque point semblant. Et cela est vrai, 
notoire et public. 



ARTICLE QUARANTE-NEUVIÈME, 

SA CHABITÉ POUR LES PAUVRES. 

Ad quadragesimum nonum articulum respondit : 

Je dis que j'ai déjà déposé en l'article vingt-septième et au 
trente-sixième que notre Bienheureux a été incomparable en sa 
charité envers les pauvres, desquels il a eu un soin très-grand 
et plus que paternel, surtout les pauvres honteux, et veuves et 
orphelins, qu'il secourait très-charitablement et libéralement 
selon son pouvoir; et j'ai appris qu'il en avait une note qu'il se 
faisait donner par les confesseurs. Et cela est vrai et public 
qu'aucun n'a été privé de son assistance et secours en tout ce 
qu'il a pu donner. Et ceci est vrai, notoire et public. 



ARTICLE CINQUANTIEME. 

LES MIRACLES Qu'iL A FAITS PENDANT SA VIE. 

Ad quinquagesimum articulum respondit : 

Je dis que j'ai appris que ce saint et grand Serviteur de Dieu 
a fait plusieurs miracles durant sa vie, et c'est la voix publique; 
et qu'il a guéri un prêtre qui était hors de son sens , comme 



DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 227 
aussi un paysan nommé Bouvart, serviteur de monsieur le baron 
de Monthouz, qui avait l'esprit renversé. Ce paysan même m'a 
dit que notre Bienheureux lui avait mis la main sur la tête et 
lui tira un peu le poil de dessus, et qu'il lui sembla en même 
temps qu'on lui levait tout le dessus de la tête , et qu'il se trouva 
guéri incontinent. J'ai encore ouï parler d'un autre jeune 
homme insensé, lequel on lui amena, et fut guéri; il guérit 
aussi une petite fille du notaire Decroux de cette ville , laquelle 
avait la fièvre. Et ceci est vrai, notoire et public. 



ARTICLE CINQUANTE ET UNIÈME. 

SA RÉPUTATION DE SAINTETÉ. 

Ad quinquagesimum primum articulum respondit : 
Je dis que c'est une vérité assurée et publique , que notre 
Bienheureux a été tenu pour saint durant sa vie, et plusieurs 
parlant de lui le nommaient saimt; les docteurs, les religieux, 
les curés et une infinité d'autres personnes le qualifiaient ainsi; 
d'autres l'appelaient: homme divin, homme Apostolique et Bien- 
heureux. Universellement il a toujours été tenu en estime d'un 
grand Prélat, irrépréhensible en ses mœurs et actions, grand 
homme de Dieu, qui avait plus que de l'humain; et que l'esprit 
de Dieu habitait en lui, qu'il n'avait son semblable. Et, bref, 
je ne saurais ici rapporter ce que chacun en disait. 

Pour moi, dès le commencement que j'eus l'honneur de le 
connaître, qui fut en l'année 1604 qu'il prêchait le carême à 
Dijon , je l'admirais comme un oracle, je l'appelais saint du fond 
de mon cœur et le tenais pour tel. Il vit un jour dans une de mes 
lettres que je le qualifiais de saint, il me manda que je ne le 
fisse plus, que la sainte EgHse ne m'avait point donné de pou- 
voir de canoniser les Saints. Je l'avais en telle vénération que 

15. 



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228 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



quand je recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à 
genoux, et les baisais par révérence et dévotion, et recevais ce 
qu'il me disait, comme provenant de l'esprit de Dieu. 

Monseigneur l'archevêque de Bourges mon frère, et feu mon- 
sieur le président Frémyot mon père, l'avaient en telle véné- 
ration et estime, que nonobstant la répugnance qu'ils avaient 
de me voir quitter leur maison, mes enfants et ma pairie, 
lorsque je leur proposai ma retraite, en leur disant que je ne 
ferais rien que par leur avis et celui de ce grand Serviteur de 
Dieu, monseigneur de Genève, ils me répondirent: Faites ce 
qu'il vous dira, car il a l'esprit de Dieu. 

Feu M. Favre, premier président de Savoie, duquel j'ai parlé 
ci-devant, par le motif de la même estime qu'il avait pour ce 
Bienheureux, laissa sa fille aînée à sa disposition pour l'em- 
ployer au service de Dieu selon sa direction en notre religion, 
de laquelle elle est la seconde fille. 

Je sais que monsieur le baron de Cusy, homme de rare vertu 
et piété, lequel tout marié qu'il était menait une vie de capu- 
cin, disait, il y a bien vingt-trois ans, que l'on ne voyait jamais 
monseigneur de Genève qu'avec un visage si doux, suave et lu- 
mineux qu'il répandait imperceptiblement la dévotion dans les 
cœurs. 

Je sais que lorsqu'il prêcha à Dijon, il fut admiré de tout le 
parlement, et était en si grande vénération, que l'on estimait 
heureux ceux qui étaient à lui et qui pouvaient toujours ouïr les 
paroles de sapience qui sortaient de sa bouche, l'on s'estimait 
bien heureux de lui pouvoir parler et de le voir. Quand il partit 
de Dijon après son carême prêché, il vint faire son dernier adieu 
au logis de monseigneur l'archevêque de Bourges , qui était 
pour lors à Dijon en son abbaye de Saint-Etienne, car ces deux 
bons prélats avaient peine de se séparer. Il se fit dans la grande 
cour de ladite abbaye une assemblée extraordinaire d'une grande 
affluence de peuple qui le voulurent encore voir et qui rendaient 



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DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 229 
tous des témoignages non pareils de leur amour et estime envers 
ce Bienheureux Prélat, et l'on me dit qu'il y en avait qui di- 
saient qu'il ne le fallait pas laisser retourner à cheval, qu'un 
tel personnage devait être remporté sur les épaules des hommes 
jusqu'en sa maison, et des bonnes gens qui s'animèrent pour le 
vouloir faire. D'autres criaient, et je l'entendis, qu'il était un 
grand larron, qu'il emportait les cœurs de tous ceux de Dijon, 
comme en vérité il faisait; car chacun l'avait logé bien avant 
dans son cœur. D'autres disaient qu'il le fallait garder, et cha- 
cun se fût estimé heureux de pouvoir contribuer pour son en- 
tretien. 

Il passa une fois par le comté de Bourgogne, à Dôle , Be- 
sançon et autres lieux; et il ne se peut dire les honneurs qu'on 
lui rendait partout, et l'estime que l'on faisait de son éminente 
vertu et piété. 

Il était en si grande et extraordinaire réputation de sainteté 
dans Paris, qu'au dernier voyage qu'il y fit, il y fut reçu avec si 
grand applaudissement et telle joie du peuple, qu'il ne se peut 
exprimer; il y prêcha, peu de jours après qu'il fut arrivé, dans 
l'église de l'Oratoire où étaient plusieurs cardinaux , princes , 
seigneurs et une si grande multitude de personnes de qualité , 
qu'on n'avait rien vu de tel. L'on s'estimait heureux de le voir, 
de lui parler, de le toucher, et pouvoir être touché de lui; il 
fallait qu'il passât par la foule du peuple pour monter en chaire, 
et ceux qui le touchaient se disaient l'un a l'autre par grande 
réjouissance : // m'a touc/té!... Pendant son séjour en cette 
grande ville, c'était un continuel abord de toute sorte du per- 
sonnes en son logis, et même au lieu où il allait dire la messe. 
Chacun l'allait consulter, et accourait-on à lui comme à un 
oracle de piété, de sainteté et de doctrine, pour être résolu 
aux affaires plus difficiles, pour avoir des avis-de conscience et 
être enseigné en la voie de salut; chacun le voulait avoir, qui 
pour des assemblées et communications d'affaires importantes, 






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230 OEUVRES DE SAINTE CHANÏAL. 

qui voulait qu'il officiât pontificalement en son église; qui vou- 
lait des sermons et autres sortes d'assistances spirituelles. Les 
monastères circonvoisins les plus célèbres en grandeur et en 
piété, gouvernés par des dames de grande qualité, désirèrent 
de le voir et d'avoir ses avis pour la conduite de leur commu- 
nauté. 

Retournant de France, notre Bienheureux , ayant été com- 
mandé par monseigneur le sérénissime prince de Piémont d'ac- 
compagner Madame [Christine] sœur du roi en sa conduite de 
France en Savoie , il passa par quantité de bonnes villes du 
royaume, et partout on lui rendait les honneurs incroyables 
et particulièrement à Bourges, que chacun désirait recevoir 
sa bénédiction; et des familles disaient qu'elles s'estimaient 
heureuses, et ne désiraient plus rien puisqu'elles avaient 
eu la consolation de le voir et recevoir sa sainte bénédiction; 
et j'ai appris ceci par une personne digne de foi , qui était lors 
à Bourges. 

Messeigneurs les prélats de France l'honoraient avec une 
estime non pareille, et plusieurs ont désiré apprendre de lui à 
bien gouverner leur évêché , et depuis le décès de ce Bienheu- 
reux ont bien témoigné l'estime de sainteté en laquelle ils 
l'avaient, vu qu'en corps, et au nom de toutes les Églises 
gallicanes, ils ont par lettre publique supplié Sa Sainteté de 
procéder à sa béatification. 

Un des grands prélats de France et des plus excellents pré- 
dicateurs du siècle, à ce que l'on croit, monseigneur l'évêque 
de Nantes, disait que ce Bienheureux était un faisceau de toute 
sorte de bois aromatiques qui rendait en toutes occasions sa 
bonne odeur. 

Son Altesse de Savoie disait que c'était le saint Charles de ses 
Etats, il se recommandait fort à ses prières; et dès le décès de 
ce Bienheureux il a voulu avoir son portrait qu'il tient dans sa 
chambre, et quand il le regarde, il le salue avec révérence. 



DÉPOSITION POUR LA CANOMSATION DE S. FRA\T,OIS. 231 

Les princes et les princesses de la maison de Savoie l'ont loué 
et estimé hautement, et dans le Piémont il était en une estime 
si grande, qu'après son décès ils l'ont invoqué, et envoyé force 
vœux à son tombeau. 

L'on m'a assuré que lorsqu'il fut malade à Turin chez les ré- 
vérends pères feuillants, ils dirent à ceux de qui ils avaient 
emprunté des linges pour le servir : Conservez-les bien , car ils 
ont servi à un saint; ce qu'ils firent. Ces mêmes pères et leur 
révérend père général disaient que quand ce Bienheui'eux pré- 
sidait en leur chapitre en qualité de commissaire apostolique , 
ils le regardaient parmi eux comme un ange du ciel , admirant 
sa douceur, sa patience et perfection qu'ils voyaient être ac- 
complies en lui. 

Cette grande estime de ce Bienheureux Serviteur de Dieu s'é- 
tait si fort épanchée non-seulement par la France, Piémont et 
Savoie, mais aussi aux pays étrangers, que l'on écrit de Flandre 
à notre confesseur que l'on le tenait et parlait de lui comme 
d'un saint Jean Chrysostome, d'un saint Jérôme et autres saints 
évêques. 

Environ dix années avant son décès, et l'espace d'environ 
deux ans, on lui amenait fort souvent des personnes possédées, 
ou, au moins, qui le pensaient être, lesquelles s'en retour- 
naient guéries, ou du moins fort consolées. 




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Le même joui-, 3 août, ;Y trois heures apri's-iiiidi. 

Continuant de déposer sur le précédent article, je dis que, 
entendant le bruit de ce qui se passait de ces possédés, je 
m'enquis de ce Bienheureux ce que c'était; il me répondit avec 
une grande humilité et modestie : <c Ce sont de bonnes gens qui 
» sont mélancoliques, je les confesse, je les communie et con- 
" sole le mieux que je puis. Je leur dis qu'ils sont guéris; ils 






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232 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

» me croient cl se retirent en paix. » J'ai ouï dire que plusieurs 
centaines de personnes ainsi malades ont été guéries par son 
entremise. La plupart des personnes de ce pays ou des lieux 
où elles étaient, dès qu'elles avaient quelque affliction exté- 
rieure ou intérieure, allaient à lui. 

Plusieurs malades impotents, mélancoliques allaient à lui 
pour être soulagés, pour lesquels il priait Dieu à la sainte 
messe, les uns s'en allaient guéris, et les autres tout sou- 
lagés et consolés. Ainsi l'ai-je ouï dire à des personnes dignes 
de foi. 

Aux mariages auxquels il se trouvait quelque empêchement 
ou enchantement, on recourait à lui, et tant par les confessions 
et communions qu'il faisait faire, que par les prières qu'ils 
faisait, les personnes affligées se trouvaient délivrées ou sou- 
lagées. 

Les hérétiques mêmes l'avaient eu très-grande estime; ceux 
de Genève le tenaient pour un homme craignant Dieu; ils le re- 
grettèrent fort après son décès, comme ils le dirent à Cham- 
béry , et que s'ils eussent su n'avoir jamais à faire qu'avec un 
semblable évêque, ils n'eussent pas fait difficulté de le rece- 
voir, et que l'on voyait bien qu'il ne cherchait pas de vivre en 
terre, ajoutant qu'il avait été autant ou plus regretté dans Ge- 
nève que dans Chambéry. Un avocat hérétique, après son 
décès, envoya une épitaphe pleine de ses louanges. L'un des 
ministres de Genève, ayant su son trépas, le loua grandement 
et dit qu'il n'avait qu'une seule tare; qu'il était trop affectionné 
à l'Eglise romaine. Un autre hérétique dit qu'il l'eût voulu ra- 
cheter de son sang. 

Un homme de qualité, mais fort mondain, prit une extrême 
aversion à ce. Bienheureux, et lui fit toutes les indignités qu'A 
put; il fut six ans, à ce qu'il a dit depuis, à épier toutes ses ac- 
tions pourvoir s'il n'y trouverait rien à censurer; et enfin il fut 
contraint d'avouer que ce saint Prélat était vraiment saint, irré- 






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DÉPOSITION POUR LA CANOMISATION DE S. FRANÇOIS. 233 
préhensible, et incomparable en la patience qu'il avait eue à le 
souffrir, auqueldu depuis il fit des biens signalés. 

L'un des aumôniers de ce Bienheureux, qui était plus actuel- 
lement avec lui, dit que nonobstant l'aversion qu'il avait à cer- 
taines actions faites, ce lui semblait, avec trop de douceur, il 
a toujours eu ferme croyance qu'il était saint; et quoiqu'il fût 
un de ceux qui le contrariaient le plus, il lui portait néanmoins 
un respect et honneur très-grand et atout ce qui venait de lui, 
y étant attiré par un secret instinct qui lui suggérait que le 
Bienheureux était un vrai saint, duquel même examinant les 
actions qu'il censurait, il n'y trouvait un seul brin d'imperfec- 
tion de quoi il le put accuser légitimement. 

Le même aumônier dit que quand ce Bienheureux alla à Milan 
visiter le corps de saint Charles, quanlilé d'Espagnols qui l'a- 
vaient connu lorsqu'ils étaient demeurés en garnison en cette 
ville d'Annecy, lui firent grande fêle, accourant de toutes paris, 
et se donnant la joie l'un à l'autre, le vénéraient comme un 
grand saint. 

Des gens d'Avignon et de Lyon le venaient regarder en ce 
dernier voyage qu'il y fit, sur le récit de sa renommée, et, 
certes, non-seulement ce Bienheureux était honoré, mais tous 
ceux qui se renommaient de lui étaient aimés et caressés; l'on 
estimait heureux ceux qui l'approchaient; et pour moi, Dieu 
m'en avait donné une si haute estime, que s'il m'eût été possible, 
j'eusse désiré d'être la moindre de sa maison pour avoir le bon- 
heur de voir ses actions et ouïr ses saintes paroles; car tout cela 
respirait la sainteté. Plusieurs personnes ont eu ce même désir. 
Enfin cette estime a continué invariablement. Et ceci est vrai, 
notoire et public. 




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234 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



ARTICLE CINQUANTE-DEUXIÈME. 

SA DERXIKRF, MALADIE ET SA MORT. 

Ad quinquagesimum secundum articulum respondit : 

Je dis que ce très-humble et saint Serviteur de Dieu ayant 
célébré la très-sainte messe, le jour de saint Jean l'évangéliste 
en notre église de la Visitation, à Lyon, en laquelle il fut long 
extraordinairement, nonobstant qu'il fût tard et fort incommodé, 
il ne laissa de s'en aller au logis de monsieur le duc de Nemours 
pour une œuvre de charité, dont il retourna. Et après dîner, il 
se mit à écrire une lettre de dévotion à une dame abbesse, 
étant déjà si pressé de son mal que les yeux lui éblouissaient, et 
tomba tout à coup dans une apoplexie et paralysie, dont il 
mourut le lendemain, jour des Innocents, fort doucement et 
paisiblement, comme l'on disait l'Agmis Dei des litanies. Il 
reçut les saintes huiles avec une grande dévotion, et fit tout ce 
ce qu'un vrai chrétien doit faire en ce passage. 

Ses serviteurs qui étaient dans une incroyable affliction, le 
voyant réduit à l'extrémité, le prièrent de leur dire quelque 
chose; il leur répondit: «Demeurez en paix, et vivez en la 
crainte de Dieu. » 

Pendant son mal, il montra bien la grande habitude qu'il 
avait à la pratique des vertus et à converser avec Dieu; car 
bien que le mal l'assoupissait fort , si est-ce que toutes les fois 
qu'on le réveillait, lui disant quelques paroles saintes de l'É- 
criture , il les poursuivait lui-même, et répondait très à propos 
de son âme et de toutes les choses qu'on lui disait. Il témoi- 
gnait en ce peu de paroles qu'il dit , lesquelles étaient excel- 
lentes, une profonde humilité et contrition. 

On lui demanda s'il ne lui plaisait pas bien qu'on exposât 
dans notre église de la Visitation le très-Saint Sacrement 



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DÉrOSITlON POUR LA CAXOXISATION DE S. FRANÇOIS. 235 

pour faire des prières pour lui, il répondit : « Je ne le mérite 
pas. » 

Il avait une parfaite résignation au bon plaisir de Dieu et in- 
différence à la mort et à la vie; on le pria de demander sa gué- 
rison à Notre-Seigneur, à l'exemple de saint Martin. « Ah! non, 
dit-il, je ne le ferai pas; car je sais que je suis tout à fait 
inutile. » 

Il témoigna une parfaite et filiale confiance en la divine mi- 
séricorde, lorsqu'on lui demanda s'il n'avait point de tentation 
ou doute de la foi, il répondit fermement : a Ce serait une grande 
trahison à moi. » On répliqua que plusieurs saints n'en avaient 
pas été exempts; alors il répéta de suite huit ou dix fois, mais 
en latin : «Celui qui a commencé en moi son œuvre la parachè- 
vera. » Le révérend père provincial des feuillants qui était auprès 
de lui m'a rapporté cela. 

, Il témoigna aussi un amour tendre envers Notre-Seigneur 
et les biens éternels, ainsi que monseigneur l'archevêque d'Em- 
brun le rapporta à celle qui était lors supérieure de noire mo- 
nastère de Grenoble; il lui assura qu'étant auprès de ce Bien- 
heureux mourant, tout à coup il s'éveilla et tournant son visage 
et ses yeux du côté du ciel , dit : a A moi, Mon Dieu ! tout mon 
désir est aux choses éternelles et à mon Sauveur Jésus-Christ; » 
mais il le dit en latin , puis se rendormit. 

Il pratiqua en cette maladie une douceur, obéissance et pa- 
tience non pareilles, sans jamais se plaindre ni dire aucune pa- 
role de chagrin, se soumettant à tout ce que l'on voulait; il prit 
une médecine avec la cuillère, nonobstant l'extrême difliculté 
qu'il avait à l'avaler; quand on lui demanda s'il voulait qu'on 
lui appliquât le bouton de feu, il répondit : « Que le médecin 
fasse au malade ce qu'il lui plaira. » On lui donna deux fois le 
bouton de feu, l'un sur la nuque du cou, l'autre sur la tête, et si 
avant qu'on assure qu'il lui avait gâté le crâne; il ne dit jamais 
un mot, sinon la première fois qu'il dit doucement Jésus, Maria. 



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236 œUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

On lui mit un emplâtre de cantharides sur la tâle, et en le 
levant, on assura qu'il lui emporta la première peau de la tète. 
On lui écorcha le corps à force de le frotter. Enfln on lui fit 
souffrir en cette extrémité de sa vie des tourments plus grands 
que l'on ne pourrait s'imaginer 5 et ce qui est admirable, c'est 
la patience et la douceur avec laquelle il endura le tout, sans 
que l'on lui vît faire ni dire chose quelconque contraire à la 
parfaite tranquillité et paix intérieure et extérieure qu'il conserva 
inviolablement jusqu'au dernier soupir de sa vie. 

Et toutes ces choses m'ont été dites par des personnes de qua- 
lité, religieux et ecclésiastiques très-dignes de foi, qui l'assis- 
tèrent en celte maladie, comme aussi ses domestiques. 

Je sais que souvent ce très-heureux Serviteur de Dieu avait 
désiré de mourir martyr pour l'amour de son Dieu; et dit une 
fois, que si Dieu le favorisait de cette grâce il ne voudrait point 
être des martyrs à qui il ôtait le sentiment des travaux, qu'il 
les voudrait ressentir, et Dieu l'a exaucé; car, tant en sa mort 
que durant la dernière année de sa vie, il fut accablé de dou- 
leurs très-piquantes et de travaux continuels pour le service du 
prochain. Et tout ceci est vrai, notoire et public. 



ARTICLE CINQUANTE-TROISIÈME. 

SKS OBSÈQUES ET LA VÉiXÉRATION DES PEUPLES POUR SES DÉPOUILLES SIORTELLES. 

Ad quinquagesimum tertimn articulum respondil: 

Je dis que j'ai appris de plusieurs personnes, que quand on 
sut le trépas de ce saint et Bienheureux Serviteur de Dieu, 
quantité de personnes de la ville de Lyon accoururent à la mai- 
sonnette du jardinier de notre monastère de la Visitation où il 
était mort; elles se mettaient à genoux autour de ce saint corps, 
lui baisantles pieds et les mains, entre lesquels monsieur le pré- 






DÉPOSITION POUR LA CAN'OXISATION DE S. FRANÇOIS. 237 
sidenl de Villars, grand homme de Dieu et frère de messeigneurs 
Pierre et Jérôme, archevêques de Vienne, commença celle vé- 
nération, se mettant à genoux aux pieds de ce Bienheureux, et 
ayant fait sa prière, les lui baisa avec révérence, et demanda 
ses lunettes à monsieur Roland, aumônier de ce saint trépassé, 
lesquelles il lui bailla. Plusieurs autres personnes demandaient 
à ses domestiques quelque chose que ce Bienheureux eût touché, 
et ils leur en donnaient, ce qu'ils recevaient avec grand témoi- 
gnage de dévotion. 

Son corps étant ouvert pour l'embaumer, on apporla très- 
grande quantité de linge pour recueillir son sang, lesquels 
étaient pris de part et d'autre et serrés soigneusement, et sont 
encore gardés avec beaucoup de révérence comme reliques de 
saint. Son foie fut partagé entre le père provincial des Feuillants 
et M. Ménard, homme ecclésiastique de grande probité et répu- 
tation, lequel nous en envoya une partie. 

Son cœur fut porté dans notre monastère de la Visitation de 
Lyon où il est aujourd'hui gardé avec grande révérence dans un 
cœur d'argent, où on le voit tout frais, vermeil et mou; il en 
sort continuellement une certaine liqueur, comme de l'huile, 
qui détrempe les taffetas dans lesquels l'on le tient plié, et les 
faut changer souvent pour les donner à plusieurs personnes qui 
les demandent et reçoivent avec révérence. Messeigneurs les 
évêques de Langres et de Chàlons-sur-Saône l'ont été voir et 
révérer avec consolation, dont l'un m'écrivit que ce saint cœur 
était une des belles reliques de France et admirait comme il 
était si mou et vermeil. 

La plupart des Ordres religieux des plus signalés ont fait 
instance pour avoir des reliques de ce Bienheureux, en sorte 
qu'il a fallu que monseigneur l'évèque de Genève , son frère et 
successeur, leur ait distribué les ornements, chasubles , aubes 
et autres habits sacerdotaux du Bienheureux. 

Les petites pierres triangulaires qui se trouvèrent en la place 








238 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

de son fiel, comme il acte dit ci-dessus en l'article de sa 
mansuétude , furent aussitôt saisies par ceux qui étaient pré- 
sents. 

Son chapelet fut dispersé à plusieurs personnes de qualité. 
Monsieur le duc de Nemours, lequel, le propre jour du 
décès de notre Bienheureux, l'alla voir, et prit à genoux sa bé- 
nédiction pour lui et pour monseigneur le prince de Genevois 
son fils , eut la médaille dudit chapelet. 

Ce saint corps étant porté dans l'église de notre monastère de 
Lyon, il fut visité d'une grande multitude de personnes, et 
tandis qu'il y fut exposé, le peuple ne cessa d'y aller; ils se 
mettaient à genoux devant la châsse où était le corps, faisaient 
leurs prières, et y faisaient loucher les chapelets et autres dé- 
votions qu'ils laissaient rej)Oser sur le corps, et, bref, le véné- 
raient comme relique d'un saint. 

Comme ses domestiques voulurent emporter ce corps saint 
à Annecy, ceux de Lyon s'y opposèrent, le firent mettre en 
dépôt dans le chœur des religieuses avec défense de ne le lais- 
ser prendre, ni le donner sans leur congé; de sorte qu'après 
que ses domestiques eurent fait leurs efforts, ils furent con- 
traints de retourner à monseigneur de Genève son frère pour 
avoir son testament, par lequel il avait ordonné le lieu de sa 
sépulture; et l'intention du Bienheureux testateur ayant été re- 
connue par messieurs de Lyon , ils laissèrent enlever le corps, 
et le firent mettre entre les mains de monsieur le chevalier de 
Sales son frère , qui était là exprès pour l'accompagner. Ses 
domestiques furent contraints de l'enlever assez précipitam- 
ment, crainte que le peuple ne les en empêchât, comme en 
effet du depuis ils se sont fort repentis de l'avoir laissé 
sortir de leur ville. 

Par les villages où le corps de ce Bienheureux passait, le 
peuple venait au devant de lui, se mettait à genoux, baisait 
la châsse ; il y en avait qui se frottaient le visage avec le drap 







DÉPOSITION POUR LA CAXOXISATION DE S. FRANÇOIS. 239 

qui élait sur la châsse, tcmoignaut par là l'estime qu'ils fai- 
saieut de sa sainteté. 

Les églises où on le reposait étaient incontinent remplies de 
peuple. Madame la marquise de Meximieux, aussitôt qu'elle 
sut que ce saint corps avait été déposé en l'église de la paroisse 
de la Valbonne, y accourut avec plusieurs personnes, et le 
conduisit fort loin jusqu'au port avec toute sa compagnie, et 
ne bougèrent de là tandis qu'ils purent voir la châsse de ce 
saint corps l'espace d'une bonne lieue. 

Monsieur le marquis d'Urfé, chevalier de l'Ordre de Savoie, 
courut deux ou trois lieues durant pour aborder ce corps. In- 
continent qu'il l'eut abordé, il se mit à genoux, fit sa prière, 
puis s'étant levé il dit tout haut, qu'il rendait hardiment cette 
vénération à celui qui le méritait et qu'il tenait pour saint. 

Passant au village de Culoz de ce diocèse de Genève, où le 
peuple de même accourut en affluence avec grande dévotion, 
il arriva un cas étrange et digne d'une soigneuse remarque. 
Monsieur le baron de Cusy, monsieur de Pingon son neveu, 
et le sieur de Fabri étaient en ce même lieu de Culoz; ce der- 
nier ayant vu le grand honneur que le peuple déférait à ce saint 
corps, dit comme par dérision : On fait autant d'/ionneur à ce 
monsieur de Genève comme si c'était un saint. Aussitôt il lui prit 
une défaillance et éblouissement, et demeura sans pouvoir parler 
quelque peu de temps. Etant revenu de cette espèce de pâ- 
moison, la première parole qu'il dit : Je crois, dit-il, que ceci 
m^est arrivé par la permission de Dieu pour avoir jxirlé de 
monseicjneur de Genève comme en m'en gaussant. 

Il ne se peut dire l'honneur que les habitants de la ville de 
Seyssel rendirent à ce corps bienheureux, lui faisant une cha- 
pelle ardente; et tout le peuple y accourant lui rendait un grand 
honneur et vénération en baisant la châsse où le corps était, et 
y faisant toucher leurs chapelets et médailles; et au sortir de 
la ville ils accompagnèrent assez loin processionnellement le pré- 



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240 œUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

corps avec plusieurs flambeaux, el en même ordre qu'ils l'a- 
vaient reçu en leur ville. Ils députèrent particulièrement des 
plus apparents de la ville qui accompagnèrent le corps de ce 
Bienheureux avec des flambeaux jusque en cette ville d'Annecy. 

Approchant ce saint corps de la ville d'Annecy, tout le peuple 
accourut à la foule pour honorer le corps de son saint pasteur 
avec tant de larmes et tant de douleur qu'il ne se peut exprimer, 
bien que la présence de ce sacré dépôt qui leur avait été remis 
les soulagea un peu. Nous autres religieuses de la Visitation 
fondions en larmes, et ne pensions pas que jamais aucune joie 
pût entrer dans nos cœurs, tant la douleur nous avait saisies 
pour la privation d'un si saint Père et si débonnaire protecteur ! 
Si que notre seule consolation était en la volonté de Dieu , et 
en la sainteté de ce Bienheureux, nous confiant qu'il nous con- 
tinuerait son soin paternel. 

Il fut posé très-honorablement dans l'église du Sépulcre dessus 
le tombeau d'un saint religieux, nommé saint André, attendant 
que l'église cathédrale fût préparée. Le peuple de toute con- 
dition, même les soldats lorrains qui étaient ici en garnison, 
environnaient ce saint corps. C'était à l'envi à qui baiserait la 
châsse, ou pourrait toucher quelque chose qui fût autour; ils 
prenaient les cordes des brancards qu'ils partageaient entre eux. 

Ce saint corps fut de là porté à l'église de Saint-François, où 
se fit l'office cathédral , et y furent faits les offices et cérémonies 
magnifiquement; et par un instinct particulier l'on fit son dais 
et le drap mortuaire de taff"etas blanc, dénotant par là sa pureté 
et sa sainteté; et sur le soir on apporta le corps de ce Bienheu- 
reux dans l'église de ce monastère de la Visitation où il avait 
ordonné d'être inhumé. 

Incontinent après, le peuple y accourut tant de la ville que 
des fieux circonvoisins , avec démonstration d'une extrême dé- 
votion et vénération, l'appelant Saint et Bienheureux. Chacun 
faisait loucher des chapelets à sa châsse, mettait des linges 






DÉPOSITION POUR LA GAMOAJISATION DE S. FRANÇOIS. 211 
dessus pour les réserver ou appliquer sur les malades; ils bai- 
saient lâchasse, les linges qui étaient autour et le drap de soie 
qui était dessus; il ne se peut dire la grande dévotion et véné- 
ration que chacun lui rendait, laquelle non-seulement continue 
mais augmente et accroît journellement, de sorte que notre 
église, qui n'était quasi point fréquentée, et ne s'y disait tous 
les jours qu'une messe, l'est maintenant de telle sorte qu'elle 
ne peut contenir le peuple, lequel souvent demeure dehors, 
attendant que les autres sortent, de manière que nous sommes 
contraintes de la faire agrandir; les messes y sont si fréquentes, 
qu'il a fallu faire dresser des autels pour y satisfaire. Car dès le 
grand matin jusque bien souvent à midi, et quelquefois après 
midi, ils sont occupés. L'on y apporte continuellement des 
vœux, de grandes lampes d'argent, fondation d'huile, comme 
-a fait la duchesse de Nemours, pour y conserver le feu nuit et 
jour devant le tombeau, qui n'a pas encore été allumé jusqu'à 
«e qu'il plaise à Sa Sainteté de déclarer Bienheureux ce fidèle et 
Irès-humble Serviteur de Dieu. 

Entre les vœux que l'on offre en notre église, c'est particu- 
lièrement une grande quantité de cœurs d'or, d'argent et de 
cire ; et particulièrement monseigneur le sérénissime cardinal 
de Savoie, pour témoigner la dévotion qu'il a au Bienheureux, 
y a donné un grand et beau cœur d'or pur; et la sérénissime 
infante Marie, une tète d'argent; et la sérénissime infante Ca- 
therine, sa sœur, un riche parement d'autel avec la chasuble 
de brocadel, et force flambeaux et cierges de cire blanche, des 
ornements, vaisseaux d'argent pour l'usage de l'église, des 
linges, comme nappes, aubes, tableaux et autres choses, et tout 
cela s'offre tant pour actions de grâces des faveurs reçues par 
l'intercession de notre Bienheureux, que pour en recevoir de 
nouvelles. 

Et le concours y est grand, de marquis, d'ambassadeurs, 
comtes, barons, seigneurs, dames de qualité, personnes reli- 

16 




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242 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

gieuses, bref, toutes sortes de personnes tant de cette province 
que d'autres étrangers, chacun s'en retournant auec la grâce ob- 
tenue, ou du moins, ainsi qu'assurent ceux qui fréquentent 
l'église, avec contentement et consolation. 

Continuellement on apporte des linges, chapelets et autres 
dévotions pour reposer dans le cercueil où son corps fut apporté 
de Lyon ', et l'on ne saurait exprimer la grande tendresse et 
dévotion continue que le peuple témoigne auprès de son tom- 
beau. Qui le baisent; qui reposent leurs têtes dessus j qui les 
bras et les membres où ils ont de l'incommodité. Us grattent la 
pierre du tombeau qu'ils portent et gardent avec révérence. 

Continuellement on nous demande des reliques de ce Bien- 
heureux. Grands et petits, princes , princesses et gens de toute 
sorte de qualité les reçoivent avec démonstration d'une grande 
révérence et dévotion comme reliques d'un saint. Il en a fallu 
souvent envoyer en plusieurs endroits de la France, de Piémont, 
de Lorraine, du comté de Bourgogne et autres lieux d'où l'on 
nous en demande. 

L'on a demandé aussi son portrait de tant de lieux que le 
peintre dit ne pouvoir quasi fournir à autre ouvrage, et les 
peintres en divers endroits sont occupés en cette sainte besogne. 
Dans la ville de Grenoble, capitale du Dauphiné , la plupart des 
maisons se trouvent honorées et heureuses d'avoir le tableau de 
ce grand Prélat. 

Bref, je vois et entends par voix publique et commune que 
les honneurs que l'on rend partout à ce Bienheureux sont égaux 
à ceux que l'on rend aux autres saints, étant appelé, tenu, 
réputé et réclamé de tous et en diverses provinces pour saint. 
Et ceci est vrai , notoire et public. 



' Ce cercueil est encore précieusement conservé aux archives du l" mo- 
nastère de la Visitation d'Annecy. 



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DÉPOSITIOM POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 243 



ARTICLE CINQUANTE-QUATRIEME. 

LES GRACES OIITEMKS PAR SOV IXTERCESSIOX. 

Ad quinqua(]esimum cpiartum artictihim respondit : 

Je dis que plusieurs personnes de ceux qui sont venus en 
dévotion au tombeau de ce Bienheureux , m'ont assuré d'avoir 
reçu de grandes grâces miraculeuses , soit pour les guérisons 
intérieures de l'âme, que pour les extérieures du corps, entre 
autres d'un jeune enfant, âgé d'environ sept ans, qui ne s'était 
jamais soutenu sur ses jambes , lesquelles il avait toutes contre- 
faites, et les genoux contournés et impuissants , à ce qu'assura 
la mère , laquelle l'apporta au tombeau du Bienheureux ; et trois 
jours après qu'elle eut commencé à faire sa dévotion au saint 
tombeau , une de nos sœurs tourières apporta au parloir ledit 
enfant impuissant auparavant, et je l'ai vu marcher en présence 
de deux pères jésuites qui se trouvèrent au parloir et de quel- 
ques unes de nos sœurs, l'enfant démontrant pour ce bénéfice 
reçu une joie incomparable. Et je sais, et il est notoire que 
quantité de malades, démoniaques, boiteux, sourds, muets 
aveugles ont recours au tombeau de ce Bienheureux, et plu- 
sieurs y reçoivent santé, et même qu'il y a quantité de potences 
[béquilles] crosses et bâtons que les infirmes qui y ont reçu des 
grâces y ont laissés, et cela je le sais de la voix publique. J'ai appris 
d'un vertueux ecclésiastique que même l'on ne saurait entrer 
dans cette église sans ressentir une spéciale dévotion, et que 
plusieurs personnes, soir et matin quoique l'église ne soit pas 
ouverte, se mettent à genoux devant la porte, et y font leurs 
dévotions, et pour cela on est contraint de la fermer fort tard 
et de l'ouvrir de grand matin. Et tout ceci est vrai, notoire et 
public. 

Je dis de plus, qu'environ vingt-cinq religieuses de ce mo- 

16. 




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244 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

nastère, du nombre desquelles je suis, ont à plusieurs et di- 
verses fois, depuis le décès de ce Bienheureux, ressenti en divers 
lieux de ce monastère des odeurs suaves et extraordinaires qui 
ne pouvaient provenir des causes naturelles; ce que nous avons 
reconnu par les soigneuses enquêtes que nous faisions en même 
temps pour savoir s'il se brûlait ou remuait quelque parfum ou 
choses odorantes en la maison, ce qui n'était nullement; ce 
que nous ne pouvons rapporter à autres choses qu'aux visites 
de ce Bienheureux; et entre les Sœurs il y en a une qui avait 
perdu tout à fait l'odorat, laquelle sentit d'un même jour douze 
ou treize fois lesdiles odeurs en divers lieux ; et moi qui dépose, 
étant un jour en oraison, affligée et distraite, m'adressant en 
cette peine au Bienheureux , tout soudain je sentis une odeur 
très-suave suivie d'un recueillement intérieur extraordinaire. 
Et ceci est vrai et notoire à tout notre monastère. 



ARTICLE CINQUANTE-CINQUIÈME 

LES VIES DU SAINT ÉCRITES PAR DIVERS AL'TEURS. 

Ad quinquagesimum quintum articulum respondit : 

J'ai vu et lu les livres des quatre auteurs qui ont écrit sa vie, 
savoir: le révérend père Jean de Saint-François, général des 
feuillants; le révérend père Louis de la Rivière, minime; le 
révérend père Philibert de La Bonneville, provincial des révé- 
rends capucins en la province de Savoie, et le sieur de Longue- 
Terre; et du depuis, un religieux d'un Ordre réformé a fait un 
abrégé delà vie de ce Bienheureux, tiré desdits auteurs, lequel 
abrégé est inséré en la Fleur de la vie des Saints. Et ceci est 
très-vrai, notoire et public 



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DÉPOSITION POUR LA CA\OXISATIO\' DE S. FRANÇOIS. 245 



CONTINUATIOM DU PROCES-VERBAL 

Pour une plus grande et plus mûre diligence, considéra- 
tion et certitude de la vérité, moi Philippe Ducrcst, notaire 
apostolique délégué , j'ai par l'ordre des seigneurs juges et en 
leur présence, relu mot à mot, à voix haute, claire et dis- 
tincte , la sus écrite déposition en présence de la révérende 
Déposante entendant et écoutant, qui , après la lecture ter- 
minée, a dit et affirmé de nouveau que toutes ces choses 
ont été et sont vraies, notoires et puhliques, qu'il y a sur 
tout cela une véritable renommée, et que c'est le dire public 
notoire et commun qui est dans la bouche de tous. 

En foi de cette vérité la susdite Déposante a signé au bas 
du procès-verbal, en présence desdifs seigneurs juges qui 
ont aussi signé de leur propre main; et moi Philippe Du- 
Cfest, notaire apostolique, j'ai signé aussi, et pour plus 
ample témoignage j'ai apposé mon sceau ordinaire. 

Et moi. Sœur Jeanne-Françoise Frémvot, ai déposé ainsi 
que dessus , et pour signe de vérité me suis soussignée. 

Sœur Jeanne-Françoise Frémvot. 

Nous, André Fuémyot, archevêque de Bourges, juge sub- 
délégué. 

Nous, Jean-Pierre Camus, évoque de Belley , juge subdé- 
légué. 

Nous, Georges Raaius, protonotaire apostolique, juge sub- 
délégué. 

Et moi, Philippe Ducrest, notaire apostolique susdit. 




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OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



Je soussigné atteste d'avoir fidèlement extrait mot à mot 
de ma propre main la présente déposition, qui a cent 
soixante-deux pages et trois lignes, sur son original contenu 
dans le sixième volume in-folio du procès fait par autorité 
apostolique à Annecy, diocèse de Genève, l'année 1658, 
pour la béatification et canonisation de saint François de 
Sales, où elle est compulsée à la page deux cent trente 
jusqu'à la page trois cent quarante-six, et neuf lignes de la 
suivante. 

En foi de quoi après avoir collationné ledit extrait, et l'a- 
voir trouvé conforme en tout et partout audit original, je 
l'ai paraphé au bas de chaque page et me suis signé. Fait 
audit Annecy le premier octobre 1721. Ainsi est. 

François DUPARC , 

l'rolonolaire apostolique. 



FIN DE LA COPIE AUTHEXTIQl'E 
CONSERVÉE AU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION d' ANNECY. 






'^ *-«. 



LETTRE 

DE SAINTE JEANME-FRAMÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 

\L' luh i':nK\i) PKiiK 

DOM JEAM DE SAINT FRANÇOIS 

c, 1-; v I-; n Pi L II K i," ( I R » ri v. ii k s i- y.viL i. ^ s r s 

Sl'R LES VKIITIS 

DE SAINT FRANÇOIS DE SALES' 



<■ , 



Hélas! mon Révérend Père, que vous me commandez une 
chose qui est bien au-dessus de ma capacilcl non, certes, 
que Dieu ne m'ait donné une plus jp-ande connaissance de l'in- 
térieur de mon Dienlieureux Père que mon indignité ne méri- 
tait, et surtout depuis son décès, Dieu m'en a favorisée : car 
l'objet m'étant présent, l'admiration et le contentement que je 
recevais m'offusquaient un peu (au moins il me semble); mais 
je confesse tout simplement à votre cœur paternel que je n'ai 
point de suffisance pour m'en exprimer. 

Néanmoins, pour obéir à Votre Révérence, et pour l'amour 
et respect que je dois à l'autorité par laquelle vous me com- 
mandez, je vais écrire simplement en la présence de Dieu ce 
qui me viendra en vue. 

' Le Père Doin Goulu, général des Feuillants, appelé en religion Doin 
Jean de Sainl-Praiirois , est un des premiers auteurs qui ail éciil la vie de 
saint François de Sales. Il lu fit imprimer en IGâi, dix-huit mois après la 
mort du Saint. Il avait eu recours à sainte de Chantai pour lui demander 
des mémoires sur les vertus de son Bienheureux Père. Elle lui répondit par 
cette lettre qui fut écrite plus de trois ans avant sa déposition pour la cano- 
nisation du Bienheureux éièque. 



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2i8 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Premièrement, mon très-cher Père, je vous dirai que j'ai 
reconnu en mon Bienheureux Père et seigneur un don de très- 
parfaite foi' , laquelle était accompagnée de grande clarté, de 
certitude, de goût et de suavité extrême. Il m'en a fait des dis- 
cours admirables, et me dit une fois que Dieu l'avait gratifié de 
beaucoup de lumières et connaissances pour l'intelligence des 
mystères de notre sainte foi, et qu'il pensait bien posséder le 
sens et l'intention de l'Eglise en ce qu'elle enseigne à ses 
enfants; mais de ceci sa vie et ses œuvres rendent témoignage. 

Dieu avait répandu au centre de cette très-sainte âme, ou, 
comme il dit, en la cime de son esprit, une lumière, mais si 
claire , qu'il voyait d'une simple vue les vérités de la foi et leur 
excellence : ce qui lui causait de grandes ardeurs, des extases 
et des ravissements de volonté ; et il se soumettait à ces vérités 
qui lui étaient montrées par un simple acquiescement et senti- 
ment de sa volonté. Il appelait le lieu où se faisaient ces clartés, 
le sanctuaire de Dieu, où rien n'entre que la seule âme avec 
son Dieu. C'était le lieu de ses retraites, et son plus ordinaire 
séjour : car, nonobstant ses continuelles occupations exté- 
rieures, il tenait son esprit en cette solitude intérieure tant 
qu'il pouvait. 

J'ai toujours vu ce Bienheureux aspirer et ne respirer que le 
seul désir de vivre selon les vérités de la foi et des maximes de 
l'Evangile ; cela se verra es mémoires ^. 

Il disait que la vraie manière de servir Dieu était de le suivre, 
et marcher après lui sur la fine pointe de l'âme, sans aucun 
appui de consolation, de sentiments ou de lumière que celle de 
la foi nue et simple, c'est pourquoi il aimait les délaissements, 
les abandonnements et désolations intérieures. Il me dit une 
fois qu'il ne prenait point garde s'il était en consolation ou déso- 

' Voir l'artide 24 de la Déposition. 

' On voit par là que cette lettre était accompagnée de quelques mémoires 
qui malheureusement n'ont pas été conservés. 



^^^^ 






LETTRE SUR LES VERTUS DE SAINT FRANÇOIS. 249 
lation, et que quand Noire-Seigneur lui donnait de bons senti- 
ments, il les recevait en simplicité : s'il ne lui en donnait point, 
il n'y pensait pas; mais c'est la vérité, que pour l'ordinaire il 
avait de grandes suavités intérieures, et l'on voyait cela en son 
visage pour peu qu'il se retirât en lui-même, ce qu'il faisait 
fréquemment. 

Aussi lirait-il de bonnes pensées de toutes choses, "convertis- 
sant tout au profit de l'àme; mais surtout il recevait ces grandes 
lumières en se préparant pour ses sermons, ce qu'il faisait 
ordinairement en se promenant; et m'a dit qu'il tirait l'oraison 
de l'élude, et en sortait fort éclairé et affectionné. 

Il y a plusieurs années qu'il me dit qu'il n'avait pas des 
goûts sensibles en l'oraison ', et que Dieu opérait en lui par 
des clartés et sentiments insensibles qu'il répandait en la partie 
intellectuelle de son âme; que la partie inférieure n'y avait 
aucune part. A l'ordinaire c'étaient des vues et sentiments de 
l'unité, très-simples, et des émanations divines auxquelles il ne 
s'enfonçait pas, mais les recevait simplement avec une très- 
profonde révérence et humilité ; car sa méthode était de se 
tenir très-humble, très-petit, et très-abaissé devant son Dieu, 
avec une singulière révérence et confiance, comme un enfant 
d'amour. 

Souvent il m'a écrit que, quand je le verrais, je le fisse res- 
souvenir de me dire ce que Dieu lui avait donné eu la sainte 
oraison; et comme je le lui demandais, il me répondit: u Ce 
" sont des choses si minces, si simples et délicates, que l'on ne 
" les peut dire quand elles sont passées; les effets en dcmeu- 
» rent seulement dans l'àme. » 

Plusieurs années avant son décès, il ne prenait quasi plus de 
temps pour faire l'oraison, car les affaires l'accablaient; et, un 
jour, je lui demandais s'il l'avait faite. « Non, me dit-il, mais 



' Voir l'arlicle 33 de la Déposition. 



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250 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

)) je fais bien ce qui la vaut. » C'est qu'il se tenait toujours en 
cette union avec Dieu; et disait qu'en cette vie il faut foire 
l'oraison d'œuvre et d'action. Mais c'est la vérité, que sa vie 
était une continuelle oraison. 

Par ce qui est dit, il est aisé à croire que ce Bienheureux ne 
se contentait pas seulement de jouir de la délicieuse union de 
son âme avec son Dieu en l'oraison. Non, certes; car il aimait 
également la volonté de Dieu en tout', mais cela assurément. 
Et je crois qu'en ses dernières années il était parvenu à telle 
pureté, que même il ne voulait, il n'aimait, il ne voyait plus 
que Dieu en toutes choses : aussi le voyait-on absorbé en Dieu, 
et disait qu'il n'y avait plus rien au monde qui lui pût donner 
du contentement que Dieu, et ainsi il vivait, non plus lui, 
certes, mais Jésus-Christ vivait en lui. Cet amour général de la 
volonté de Dieu était d'autant plus excellent et pur, que cette 
âme n'était pas sujette à changer ni à se tromper, à cause de la 
très-claire lumière que Dieu y avait répandue, par laquelle il 
voyait naître les mouvements de l'amour-propre, qu'il retran- 
chait fidèlement, afin de s'unir toujours plus purement à Dieu. 
Aussi m'a-t-il dit que quelquefois, au fort de ses plus grandes 
afflictions, il sentait une douceur cent fois plus douce qu'à 
l'ordinaire; car, par le moyen de cette union intime, les choses 
plus amères lui étaient rendues savoureuses. 

Mais si Votre Révérence veut voir clairement l'état de cette 
très-sainte âme sur ce sujet, qu'elle lise, s'il lui plaît, les trois 
ou quatre derniers chapitres du neuvième livre de l'Amour 
divin. Il animait toutes ses actions du seul motif du divin bon 
plaisir. Et véritablement (comme il est dit en ce livre sacré), il 
ne demandait ni au ciel, ni en la terre, que* de voir la volonté 
de Dieu accomplie. Combien de fois a-t-il prononcé d'un senti- 
ment tout extatique ces paroles de David : « Seigneur, qu'y- 

' Voir l'article 39 de la Déposition. 



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LETTRE SUR LES VERTLS DE SAINT FRANÇOIS. 251 
» a-t-il au ciel pour moi , et que veu.r-je en terre, sinon vous? 
" Vous êtes ma part et mon héritarje éternellement. i^ Aussi, 
ce qui n'était pas Dieu ne lui était rien, et c'était sa maxime. 

De cette union si parfaite procédaient ses éminentes vertus 
que chacun a pu remarquer; cette générale et universelle in- 
différence que l'on voyait ordinairement en lui. Et, certes, je ne 
lis point les chapitres qui en traitent au neuvième livre de 
l'Amour divin, que je ne voie clairement qu'il pratiquait ce 
qu'il enseignait, selon les occasions. 

Ce document si peu connu, et toutefois si excellent, ne 

DEMANDEZ RIEN, KE DÉSIREZ RIEM , NE REFUSEZ RIEN, IcqUcl il a pra- 
tiqué si fidèlement jusqu'à l'extrémité de sa vie, ne pouvait 
partir que d'une âme entièrement indifférente, et morte à soi- 
même. Son égalité d'esprit était incomparable : car qui l'a 
jamais vu changer de posture en nulle sorte d'action, quoique 
je lui aie vu recevoir de rudes attaques ; mais cela se prouve 
par les mémoires. 

Ce n'était pas qu'il n'eût de vifs ressentissements ', surtout 
quand Dieu en était offensé, et le prochain opprimé; on le 
voyait en ces occasions se taire et se retirer en lui-même avec 
Dieu, et demeurait là en silence, ne laissant toutefois de 
travailler, et promptement , pour remédier au mal arrivé , car 
il était le refuge, le secours et l'appui de tous. 

La paix de son cœur n'était-elle pas divine et tout à fait imper- 
turbable? Aussi était-elle établie en la parfaite mortification de 
ses passions, et en la totale soumission de son àme à Dieu. 
« Qu'est-ce, me dit-il à Lyon, qui saurait ébranler notre paix? 
') Certes, quand tout se bouleverserait sens dessus dessous, je 
1) ne m'en troublerais pas : car que vaut tout le monde ensemble, 
« en comparaison de la paix du cœur? » 

Cette fermeté procédait, ce me semble, de son attentive et 

' Voir l'ailicle 37 de la Déposition. 



252 OEUVRES DE SAINTE CHANÏAL. 

vive foi, car il regardait partir tous les événements, grands et 
petits, de l'ordre de cette divine Providence, en laquelle il se 
reposait avec plus de tranquillité que jamais ne fit enfant unique 
dans le sein de sa mère. Il nous disait aussi que Notre-Seigueur 
lui avait enseigné cette leçon dès sa jeunesse , et que s'il fiit 
venu à renaître, il eût plus méprisé la prudence humaine que 
jamais, et se fût tout à fait laissé gouverner à la divine Provi- 
dence. Il avait des lumières très-grandes sur ce sujet, et y 
portait fort les âmes qu'il conseillait et gouvernait. 

Pour les affaires qu'il entreprenait, et que Dieu lui avait 
commises, il les a toujours toutes ménagées, et conduites à 
l'abri de ce souverain gouvernement; et jamais il n'était plus 
assuré d'une affaire, ni plus content parmi les hasards, que 
lorsqu'il n'avait point d'autre appui '. Quand, selon la prudence 
humaine, il prévoyait de l'impossibilité pour l'exécution du 
dessein que Dieu lui avait commis, il était si ferme en sa con- 
fiance, que rien ne l'ébranlait; et là-dessus il vivait sans souci.- 
Je le remarquai quand il eut résolu d'établir notre Congréga- 
tion; il disait : " Je ne vois point de jour pour cela, mais je 
» m'assure que Dieu le fera. » Ce qui arriva en beaucoup moins 
de temps qu'il ne pensait. 

A ce propos, il me vient en l'esprit qu'une fois (il y a 
longues années), il fut attaqué d'une vive passion qui le tra- 
vaillait fort; il m'écrivit : « Je suis fort pressé, et me semble 
» que je n'ai nulle force pour résister, et que je succom- 
» berais si l'occasion m'était présente; mais plus je me sens 
n faible, plus ma confiance est en Dieu, et m'assure qu'en 
M présence des objets je serais revêtu de force et de la vertu 
1' de Dieu, et que je dévorerais mes ennemis comme des 
» agnelets. « 

Notre Saint n'était pas exempt des sentiments et émotions des 



' Voir article 28 § 3 de la Déposition. 



LETTRE SUR LES VERTUS DE SAINT FRANÇOIS. 253 
passions, et ne voulait pas que l'on désirât d'en être affranchi; 
il n'en faisait point d'état que pour les gourmander, à quoi , 
disait-il, il se plaisait. Il disait aussi qu'elles nous servaient à 
pratiquer les vertus les plus excellentes, et à les établir plus 
solidement en l'âme. Mais il est vrai qu'il avait une si absolue 
autorité sur ses passions, qu'elles lui obéissaient comme des 
esclaves; et sur la fin il n'en paraissait quasi plus. 

Mon très-cher Père, c'était l'âme la plus hardie, la plus géné- 
reuse et puissante à supporter les charges et travaux, et à 
poursuivre les entreprises que Dieu lui inspirait, que l'on ait 
su voir. Jamais il n'en démordait, et il disait que quand Notre- 
Seigneur nous commet une affaire, il ne la fallait point aban- 
donner, mais avoir le courage de vaincre toutes les difficultés. 
Certes, mon très-cher Père, c'était une grande force d'esprit 
que de persévérer au bien comme notre Saint a fait. Qui l'a 
jamais vu s'oublier, ni perdre un seul brin de la modestie"? Qui 
a vu sa patience ébranlée, ni sou âme altérée contre qui ce soit? 
aussi avait-il un cœur tout à fait innocent. Jamais il ne fit aucun 
acte de malice ou amertume de cœur : non, certes, jamais 
a-t-on vu un cœur si doux, si humble, si débonnaire, gracieux 
et affable, qu'était le sien? 

Et avec cela, quelle était l'excellence et solidité de la pru- 
dence et sagesse naturelle et surnaturelle, que Dieu avait 
répandue dans son esprit, qui était le plus clair, le plus net et 
universel qu'on ait jamais vu. Notre-Seigneur n'avait rien oublié 
pour la perfection de cet ouvrage, que sa main puissante et 
miséricordieuse s'était elle-même formé. 

Enfin, la divine Bonté avait mis dans cette sainte âme une 
charité parfaite ; et comme il dit que la charité entrant dans 
une âme , y loge avec elle tout le train des vertus ' , certes , elle 
les avait placées et rangées dans son cœur avec un ordre admi- 



t. 




' Traité de l' Amour de Dieu, \\v. XI, chap. 8. 



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254 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

rable; chacune y tenait le rang et l'autorité qui lui appartenait: 
l'une n'entreprenait rien sans l'autre, car il voyait clairement 
ce qui convenait à chacune , et les degrés de leurs perfections; 
et toutes produisaient leurs actions selon les occasions qui se 
présentaient, et à mesure que la charité l'excitait à cela douce- 
ment et sans éclat : car jamais il ne faisait des mystères ', ni 
rien qui donnât de l'admiration à ceux qui ne regardent que 
l'écorce et l'extérieur. Point de singularité, point d'action, ni 
de ces vertus éclatantes qui donnent dans les yeux de ceux qui 
les regardent, et font admirer le vulgaire. Il se tenait dans le 
train commun, mais d'une manière si divine et céleste, qu'il 
me semble que rien n'était si admirable en sa vie que cela. 

Quand il priait, quand il était à l'Office, ou qu'il disait la 
très-sainte messe, à laquelle il paraissait un ange pour la grande 
splendeur qui était en son visage, vous ne lui voyiez faire aucune 
simagrée, ni même quasi lever ou fermer les yeux j mais il les 
tenait modestement abaissés, sans faire des mouvements, que 
ceux qui étaient nécessaires. Et cependant, on lui voyait un 
visage pacifique, doux et grave, et l'on pouvait juger qu'il était 
dans une profonde tranquillité. 

Quiconque le voyait et l'observait en cette action, était infail- 
liblement touché, surtout quand il consacrait^, car il prenait 
encore une nouvelle splendeur; on l'a remarqué mille fois ; 
aussi, avait-il un amour tout spécial au très-saint Sacrement : 
c'était sa vraie vie et sa seule force. Dieu! quelle ardente et 
savoureuse dévotion avait-il, quand il le portait aux processions I 
vous l'eussiez vu comme un chérubin tout lumineux. Il avait 
des ardeurs autour de ce divin Sacrement , inexplicables ; mais 
il en a été parlé ailleurs, et de sa dévotion incomparable à 
Notre-Dame; c'est pourquoi je n'en parlerai pas. 



' C'est-à-dire des choses extraordinaires et singulières. 
* Voir les articles 33 et 38 de la Déposition. 






LETTRE SUR LES VERTUS DE SAINT FRANÇOIS. 255 
Jésus! que l'ordre que Dieu avait mis en cette bienheu- 
reuse âme était admirable! tout était si rangé, si calme, et la 
lumière de Dieu si claire, qu'il voyait jusqu'aux moindres 
atomes de ses mouvements. Il avait une vue si pénétrante pour 
ce qui regardait la perfection de l'esprit, qu'il la discernait 
entre les choses les plus délicates et épurées; et jamais cette 
pure âme ne souffrait volontairement ce qu'elle voyait de moins 
parfait, car son amour plein de zèle ne le lui eût pas permis. 
Ce n'est pas qu'il ne commît quelque imperfection, mais c'était 
par pure surprise et infirmité. Mais qu'il en eût laissé attacher 
une seule à son cœur, pour petite qu'elle fût, je ne l'ai pas 
connu; au contraire, celte âme était plus pure que le soleil, et 
plus blanche que la neige, en ses actions, en ses résolutions, 
en ses desseins et affections. Enfin, ce n'était que pureté 
qu'humilité, simplicité et unité d'esprit avec son Dieu. 

Aussi, était-ce chose ravissante de l'ouïr parler de Dieu et 
de la perfection. Il avait des termes si précis et intelligibles, 
qu'il faisait comprendre avec grande facilité les choses les plus 
délicates et relevées de la vie sipirituelie. Il n'avait pas cette 
lumière si pénétrante pour lui seul ; chacun a vu et connu que 
Dieu lui avait communiqué un don spécial pour la conduite des 
âmes, et qu'il les gouvernait avec une dextérité toute céleste. II 
pénétrait le fond des cœurs, et voyait clairement leur état, et 
par quel mouvement ils agissaient : et tout le monde sait sa 
charité incomparable pour les âmes, et que ses délices étaient 
de travailler autour d'elles. Il était infatigable en cela, et ne 
cessait jamais qu'il ne leur eût donné la paix, et mis leurs con- 
sciences en état de salut. Quand aux pécheurs qui se voulaient 
convertir, et qu'il voyait faibles, qu'est-ce qu'il ne faisait pas 
autour d'eux? Il se faisait pécheur avec eux : il pleurait avec 
eux leurs péchés, et mêlait tellement son cœur avec celui des 
pénitents, que jamais aucun ne lui a rien su celer. 

Or, selon mon jugement, il me semble que le zèle du salut 



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256 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

des âmes était la vertu dominante en notre Bienheureux Père; 
car, en certaine façon, vous eussiez quelquefois dit qu'il laissait 
le service qui regarde immédiatement Dieu, pour préférer celui 
du prochain. Bon Dieu! quelle tendresse! quelle douceur! quel 
support! quel travail! enfin il s'y est consumé. 

Mais encore faut-il dire ceci, qui est remarquable : 
Notre-Seigneur avait ordonné la charité en cette sainte âme; 
car, autant d'âmes qu'il aimait particulièrement (qui étaient en 
nombre infini), autant de divers degrés d'amour il avait pour 
elles; il les aimait toutes parfaitement et purement, selon leur 
rang, mais pas une également. 11 remarquait en chacune ce 
qu'il pouvait connaître de plus estimable, pour leur donner le 
rang en sa dileclion, selon son devoir et selon la mesure de la 
grâce en elles. 11 portait un respect non pareil à ses prochains, 
parce qu'il regardait Dieu en eux, et eux en Dieu. Quant à sa 
dignité, quel honneur et respect lui portait-il! Certes, son 
humilité n'empêchait point l'exercice de la gravité, majesté et 
révérence due à sa qualité d'éuêque. 

Mon Dieu! oserais-je dire! Je le dis, s'il se peut; il me 
semble naïvement que mon Bienheureux Père était une image 
vivante en laquelle le Fils de Dieu Notre-Seigneur était peint ; 
car, véritablementl'ordre et l'économie de cette sainte âme étaient 
tout à fait surnaturels et divins. Je ne suis pas seule en celte 
pensée ; quantité de gens m'ont dit que quand ils voyaient ce 
Bienheureux, il leur semblait voir Notre-Seigneur en terre. 

Je suis, mon Révérend Père, 
Votre très-humble, Irès-obéissante indigne fille et 
servante en Notre-Seigneur, 

Sœur Jeanne -Françoise Frémyot, 
De la Visitalion Sainte-Marie. 



DIEU SOIT BENI! 




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PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON 



ou RECUEIL 



DES PLUS BEAUX ENSEIGNEMENTS DE LA SAINTE 



SUR LA JI A X I E R E 



DE CONVERSER AVEC DIEU' 




Le premier avis pour l'oraison, mes chères filles, c'est que 
l'âme qui veut la faire, doit, si elle n'est extraordinairement 
attirée et élevée à Dieu, se bien préparer selon le dire du 
Sage : Avant l'oraison prépare ton âme, pense où tu vas, à qui 
tu dois parler. 

Tant d'oraisons mal faites ne proviennent que du défaut de 
préparation; cette préparation est double : l'une éloignée et 
l'autre voisine. L'éloignée n'est autre que la paix de la conscience, 
la garde de ses sens, une vue ordinaire de Dieu, une conver- 
sation familière avec sa divine Majesté en son intérieur , sur- 
tout avoir l'âme affranchie de toutes affections et passions 
déréglées; enfin, il faut se dépouiller de tout ce qui peut trou- 
bler l'esprit et la conscience, et nous empêcher de nous tenir 
dans le recueillement et la liberté intérieure. 

La mortification et l'oraison sont les deux ailes de la colombe 
pour s'envoler dans quelques saintes retraites, afin de trouver 
son repos avec Dieu, loin du commerce des hommes; et comme 
les oiseaux ne sauraient se guinder en haut avec une aile seule, 

• Extrait d'un très-vieux manuscrit des contemporaines de la Sainte, 
conservé aux Archives du 1" monastère de la Visitation d'Annecy. 

17. 



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^.té- f,J-^a°^ T-'i-V-TftUlhi» 



260 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

aussi ne doit-on pas se persuader qu'avec la seule mortification, 
sans oraison, une âme puisse prendre le vol pour s'élever à 
Dieu. La mortification sans oraison est une peine inutile; l'orai- 
son sans la mortification est une viande sans sel qui se cor- 
rompt aisément; c'est donc une nécessité de donner à nos âmes 
ces deux ailes pour prendre le vol jusqu'à la cour céleste, où 
l'on doit trouver le rassasiement du cœur dans la conversation 
avec Dieu. 

Il faut, mes filles, se dénuer entièrement de tout, renoncer 
courageusement à toutes les créatures, s'adonnant à la morti- 
fication de ses passions pour s'en rendre maître, foulant aux 
pieds leur rébellion; il faut contraindre la propre volonté à 
subir le joug, le propre jugement à être souple, voulant, en 
tout ce qui regarde l'intérieur, dépendre de Dieu. 

La grande méthode de l'oraison, c'est qu'il n'y en a point, 
quand le Saint-Esprit s'est rendu maître de la personne qui 
médite, car il en fait ce qu'il lui plaît, sans qu'il y ait pour 
lors ni règles ni méthodes. Il faut que l'àme soit entre les mains 
de Dieu, comme l'argile entre les mains du potier pour en 
composer toutes sortes de vases, ou ainsi qu'une cire molle 
pour recevoir l'impression du cachet, ou comme une table 
blanche sur laquelle le Saint-Esprit écrit ses divines volontés. 
Si allant à l'oraison l'on pouvait se rendre une pure capacité 
pour recevoir l'esprit de Dieu, cela suffirait pour toute méthode; 
l'oraison se doit faire par grâce, et non par artifice. Entrez 
en l'oraison par la foi, demeurez-y par l'espérance, et n'en sor- 
tez que par la charité qui ne demande que d'agir et de souffrir. 

La première disposition à l'oraison, c'est la pureté d'inten- 
tion par laquelle nous rapportons tout à la seule gloire de Dieu; 
la seconde, une résignation parfaite, nous rendant indifférentes 
à tout ce qui nous peut arriver; la troisième, un vrai renonce- 
ment à nos vues propres, ne nous appliquant qu'à ce que Dieu 
nous applique. 



PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 261 

Allant à l'oraison, il faut rappeler toutes les puissances de 
son âme en l'intérieur, et se dire à soi-même : Mon âme, tu vas 
paraître devant Dieu et traiter avec lui; faisons trêve à toute 
autre chose. 

Croyez-moi, mes chères fdles, apportez à l'oraison la plus 
grande tranquillité de cœur que vous pourrez; renfermez-vous 
dans ce petit ciel intérieur sans vous laisser distraire par les 
objets des sens, et croyez assurément que vous ne manquerez 
point de boire de Veau de la citerne. 

Pour se mettre en la présence de Dieu, vous vous le repré- 
senterez remplissant tout l'univers, et le regarderez en tous 
lieux, comme l'air que nous savons être partout. Quelquefois, oa 
peut regarder Dieu autour de nous, nous environnant de toutes 
paris, et nous, étant dans -lui, ainsi que le poisson dans la 
mer, et les oiseaux environnés de l'air. Ou bien il faut nous 
retirer en nous-même dans le cabinet de notre intérieur, et là, 
d'un œil ferme et tranquille, regarder comme l'essence divine 
est dans toute notre âme et remplit tout notre intérieur, voir 
comme le Père s'y contemple, et comme le Père et le Fils pro- 
duisent le Saint-Esprit. On peut aussi regarder Jésus-Christ au 
Saint-Sacrement de l'autel; et, pour l'y honorer, il suffit de 
savoir ce que la foi nous apprend, que c'est Dieu humanisé, 
et que cette même humanité est assise à la droite du Père 
Éternel. Enfin, il faut nous humilier et nous confesser indigne 
de parler à Dieu, disant avec Abraham : Je parlerai à mon 
Seigneur, moi qui ne suis que poudre et cendre. 

L'heure étant venue de faire l'oraison, notre esprit qui 
attendait cette heureux moment avec une sainte impatience, 
se doit incontinent lever à ce signal pour recevoir l'honneur 
qu'on lui veut faire, puis invoquer le Saint-Esprit, la Sainte 
Vierge, son bon Ange, et prendre quelques Saints pour_ avocats 
de l'oraison, et pour demeurer avec nous devant Dieu. 

La disposition la plus convenable à l'oraison, c'est d'y aller 



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262 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

avec un cœur dépouillé, et que l'âme, selon toutes ses puis- 
sances et ressorts intérieurs, comparaisse à nu devant Dieu, 
et se soumette à ses desseins , le faisant même parfois par un 
acte formel et un dessein renouvelé. 

L'oraison pour être bonne doit être faite avec attention et 
révérence; et, à vrai dire, serait-il raisonnable que Dieu, 
devant qui les séraphins s'abîment de respect, exauçât une 
personne qui lui parle avec irrévérence? 

Il faut s'occuper selon son attrait, ou par la considération 
ou par la simple vue de Dieu, selon qu'il nous conduira. 

Il faut conclure la méditation par trois actions qu'il ne faut 
jamais manquer de faire : la première, c'est l'action de grâce; 
la seconde, l'offrande; la troisième, la supplication, par la- 
quelle nous demandons l'assistance de Dieu pour exécuter les 
bonnes résolutions que nous avons faites. Il faut cueillir un 
petit bouquet de dévotion des principales affections que nous 
avons eues, pour l'odorer le long de la journée. 

L'essence de l'oraison mentale, disait notre B. Père, consiste 
proprement à parler à nous-même et avec Dieu, le louant et 
bénissant à cause de ce qu'il est, lui parlant comme un enfant 
à son père, un disciple à son maître, un vassal à son roi, un 
pauvre à un riche, un criminel à son juge, une épouse à son 
époux; enfin, comme à notre fidèle ami, comme une ignorante 
qui demeure dans un humble silence, ne sachant parler, men- 
diant à la porte de la cour céleste les trésors divins. 

Si en l'oraison l'âme sent quelques touches de Dieu, par 
lesquelles il montre qu'il se veut communiquer à elle, il faut 
alors cesser toute opération et s'arrêter tout court, pour donner 
lieu à sa venue, et ne la point empêcher par des actions faites 
à contre-temps, mais se disposer avec le silence intérieur et un 
profond respect à les recevoir; parfois, sentant ses approches, 
l'âme pourra dire : Parlez, Seigneur, votre servante vous 
écoute! puis, élargir son cœur avec tranquillité, et acquiescer 



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PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 263 

à l'infusion de la grâce, qu'il faudra faire valoir, d'après le 
mouvement reçu à l'oraison. 

Il faut se tenir ferme en l'oraison et ne jamais la quitter; car, 
en ce jeu, qui la quitte, la perd; si l'on fait semblant de ne 
vous pas écouter, criez encore plus haut; si l'on vous chasse 
par une porte, entrez par l'autre; si l'on vous dit, comme à la 
Cananéenne, que vous ne méritez pas la grâce que vous deman- 
dez, avouez qu'aussi ne prétendez-vous pas aux grâces exquises, 
mais seulement de manger les miettes qui tombent de la table 

divine. 

Comme Dieu est infiniment élevé, il faut que l'âme s'élève 
aussi infiniment pour arriver à Lui. L'Époux céleste parlant de 
son Épouse, lorsqu'elle s'emploie à l'oraison, la compare à un 
rayon defumée quimo7ite vers le cielsans trouver rien qui l'arrête. 

Comprenons, mes chères filles, quel honneur ce nous est 
d'être à l'oraison, tout autant de temps et aussi secrètement 
que nous voudrons. Quiconque obtient de son prince une heure 
d'audience s'estime bienheureux; et notre Dieu, devant qui les 
rois de la terre sont moins qu'une étincelle en la présence du 
soleil et qu'un vermisseau devant les plus hauts séraphins, ce 
grand Dieu, néanmoins, se montre disposé à nous écouter, a 
quelque heure du jour et de la nuit qu'il nous plaise de choisir 

pour lui parler. 

Il n'y a que le cœur qui soit absolument nécessaire à l'orai- 
son, et comme sans cette partie tout le reste n'est qu'une vaine 
apparence, aussi avec elle seule nous ne manquons jamais de 
rien. Il ne faut pas s'étonner si ceux qui s'emploient à l'oraison 
font si peu d'état de la terre, parce qu'étant toujours avec Dieu 
ils se trouvent dans une si grande élévation, et regardent de si 
loin les choses temporelles, qu'ils les perdent quasi de vue. 

Saint Jean Climacus appelle l'oraison, le salut du monde, 
l'office des Anges, la source des grâces, et la plus illustre pos- 
session que les hommes puissent avoir en ce monde, comme 



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264 OELVRKS DE SAINTE CHANTAL. 

voulant dire, que demeurant en la possession d'un si grand 

bien, ils se mettent peu en peine de tous les autres. 

Il n'importe quelles choses Dieu opère en l'àme, parce 
qu'elle ne doit pas être attachée à ce que Dieu opère en elle; 
mais à Dieu opérant en elle. 

L'àme qui a appris de Nofre-Seigneur à entrer au dedans de 
soi-même, à soupirer pour sa présence dans l'intime retraite 
de son cœur, je ne sais si elle ne choisirait pas pour un temps 
d'endurer les peines de l'enfer, plutôt que de retourner aux 
délices, ou pour mieux dire aux ennuis de la terre. Plus nous 
nous viderons de ce qui n'est pas Dieu, plus il nous remplira 
de lui-même; perdons le soin de nous-même afin que Dieu s'en 
charge. 

L'àme exerce le silence mystique lorsque ne parlant à aucune 
créature, ni même à Dieu, elle écoute avec une grande atten- 
tion en son intérieur : ce silence honore Dieu d'une façon très- 
relevée. Le silence apporte des biens immenses à l'àme, la 
désappliquant des créatures pour l'appliquer à Dieu, qui est 
l'unique principe de sa pureté. Il est dit dans la sainte Écri- 
ture : Ecoute, Israël, et ne dis mot! Tâchons donc de nous 
taire avec les créatures et d'écouter Dieu. Une seule de ses 
paroles vaut mieux que dix mille que nous lui saurions 
dire. 

Dieu se communique spirituellement, touchant le plus pro- 
fond du cœur de ses inspirations, s'unissant si doucement à 
l'àme que cela ne se peut exprimer; mais tout aboutit à ce 
point, que quiconque se conjoint avec Dieu devient un même 
esprit avec lui. Noyez-vous dans cet océan de sainteté, de pureté 
infinie, ce sera pour jouer à qui perd gagne. Le Cœur divin ne 
vous manquera jamais, je vous en assure, mes chères filles, 
si nous ne lui manquons; encore ne nous manquera-t-il pas 
parce que sa fidélité est plus grande que noire infidélité. Il 
n'est pas de ceux qui rompent la foi à qui la leur rompt, et 






PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 265 

nous le trouverons toujours disposé à nous dire : Revenez, 
Sulamite, revenez. 

Huinilions-nous devant la grandeur de Dieu, anéantissons- 
nous devant cette incompréhensibilité adorable, perdons-nous 
pour jamais sans plus nous chercher, perdons-nous dans ce 
divin abîme. Si nous pouvions dire en vérité ces deux mots : 
Mon Dieu est mon tout, nous ne nous ennuierions jamais à 
l'oraison, car quand on y serait ennuyé, ces deux mots bien 
dits charmeraient l'ennui. David dit que Dieu écoute le désir des 
pauvres, c'est pourquoi il suffit pour bien faire oraison de lui 
dire : Tout mon désir est devant vous et mes (jémissements ne 
vous sont point cachés. 

Saint Bonaventurc nous donne ce conseil pour l'oraison, 
disant : Lorsque tu désires que Dieu s'incline à toi profondé- 
ment, porte les plaies de Jésus crucifié dans ton cœur. 

Il y a une oraison d'une attention tranquille de l'àme à Dieu, 
qui va modérant l'aclivilé trop grande des facultés, et qui la 
met en silence intérieur et dans un repos de ses puissances. 
Hé! qu'il est bon d'écouter plus souvent Dieu, en notre inté- 
rieur, que de lui parler. 

Il y a une oraison où l'àme est par état dans cette tranquillité, 
et sans faire aucun acte, elle est cependant dans la disposition 
réelle de vouloir tout ce que Dieu voudra faire d'elle j et cet 
amour de la volonté de Dieu est sa nourriture. 

Il y a une oraison par application d'àme à Dieu, c'est lors- 
que selon toutes ses facultés elle est occupée de Dieu, sans 
qu'elle se rende compte de l'action de ses facultés. 

II y a une voie de combats et de peines, c'est quand on est 
sous la pression de quelques tentations continuelles et vio- 
lentes; cette voie demande une grande fidélité à Dieu, avec un 
suave et simple détour des sujets de peine. 

Il y a une oraison de pauvreté et délaissement, c'est quand 
l'âme ne peut former aucun acte, ni même surmonter sa peine 



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266 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

que par patience et humilité; alors qu'elle se serve de ces 
remèdes : qu'elle accepte sa pauvreté en esprit de pénitence; et, 
par hommage à la justice divine, qu'elle s'unisse à la pauvreté 
du Fils de Dieu. 

Les sécheresses que nous sentons à l'oraison n'ont autre 
source que le défaut d'amour de Dieu ; l'âme qui aime s'occupe 
aisément de ce qu'elle aime. Si l'esprit ne dit rien, faisons par- 
ler le cœur; quand nous ne dirions autre chose à Dieu, sinon 
que nous l'aimons, qu'il est digne d'être aimé, c'est assez, il 
n'est pas hesoin avec lui de tant de discours. Les Anges dans le 
ciel ne disent que ce mot : sanctcs, c'est là toutes leurs orai- 
sons, et dans le séjour de la béatitude ils ne sont occupés que 
de cette seule parole, par hommage à l'unique parole de Dieu 
dans l'éternité. 

Dieu est lumière et ténèbres tout ensemble; il est lumière ou 
ténèbres à qui bon lui semble. S'il veut être ténèbres pour vous, 
ne cherchez pas autre chose; c'est traiter les choses de Dieu 
plus dignement de ne les regarder que dans la lumière téné- 
breuse de la foi sans les vouloir pénétrer, je dis même que par 
les lumières de la grâce, parce qu'il y a plus de respect de 
s'abaisser devant les mystères par humilité, que de s'élever 
vers les mystères par intelligence. 

La foi est la lumière du nouveau monde, c'est la science des 
Saints. Dans l'oraison il y a plus à écouter qu'à parler; c'est à 
nous d'écouter le Fils de Dieu et non de parler; nous ne som- 
mes pas dignes de parler devant lui, laissons à Dieu le choix 
du discours, sans nous mettre en peine d'en chercher en nous- 
même. Dieu ne parle au cœur que dans le recueillement. Vous 
n'avez point, dites-vous, ma chère fille, de pensées, vous n'avez 
point de sentiments de Dieu; mais, si vous avez Dieu, qu'avez- 
vous à faire d'autre chose, que vous reste-t-il à désirer? 

Vous êtes à l'oraison. Dieu ne vous donne rien, ne sauriez- 
vous faire autre chose, adorez-le, adorez sa présence, ses voies, 



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PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 267 

ses opérations j il n'est pas besoin pour cela de grandes pen- 
sées, vous l'adorez mieux par le silence que parle discours. Ne 
pouvez-vous rien faire du tout, souffrez; si vous ne faites l'orai- 
son en agissant, vous la ferez en pâtissant. Dans ces extrémités, 
tournez-vous vers la Sainte Vierge ou quelques Saints; priez- 
les de faire oraison pour vous, ou de vous donner part à celle 
qu'ils font continuellement au ciel. 

Faut-il être tout à fait oisif et inutile à l'oraison? Non, ma fille, 
il faut soumettre notre esprit au Saint-Esprit qui veut en être 
la lumière et le guide. Quand vous ne feriez autre chose que de 
demeurer en la présence de Dieu et consumer devant lui votre 
vie, comme un cierge qui se consume devant le Saint-Sacre- 
ment, ne seriez-vous pas bienheureuse? 

Pour faire une bonne et parfaite oraison, il faut s'oublier 
soi-même et se perdre pour Dieu; ne nous flattons point, Dieu 
veut de nous ce sacrifice, il ne nous guidera pas pour moins. 
Il n'y a aucun étal où il prenne plus plaisir de nous voir, que 
dans celui de l'humiliation. Ce n'est pas assez d'être petit de- 
vant Dieu, il faut y être rien; c'est là le fondement sur quoi il 
édifie, car il se plaît de travailler sur le néant. Il y fait des 
choses d'autant plus grandes que notre anéantissement est plus 
parfait. Soit que Dieu vous donne, soit qu'il vous ôte, soit qu'il 
vous dépouille et vous prive même de ce que vous avez, sou- 
mettez-vous humblement à sa conduite, prenez son parti contre 
vous-même, et ne cherchez appui ni support en aucune chose. 

Quand vous êtes à l'oraison, il ne faut voir ni écouter autre 
chose que Dieu; s'il se présentait même à vous un Ange, vous 
ne devriez pas le regarder, car vous parlez à plus grand que lui. 

Une âme toujours bien disposée est toujours prête à faire 
oraison, même fait toujours oraison. Montrez à Dieu que vous 
l'aimez jusqu'à ce point, que de le vouloir aussi bien aimer 
pour peu que pour beaucoup. 

Quand nous sommes délaissées de toute autre chose, c'est 



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268 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

alors que nous sommes moins délaissées de Dieu. Il n'est 

jamais plus invité à nous secourir que lorsqu'il nous voit privées 

de fout aulre secours. Si Dieu est invité à nous secourir quand 

il nous voit privées de foutes choses, combien plus quand il 

nous prive de lui-même. Hé! donc, qu'importe d'être délaissées 

de Dieu pourvu que l'on soit écoutées de lui. Qui ne sera bien 

aise d'être privé pour l'amour de lui de fout ce qui est au ciel 

et en la terre, et de lui-même pour l'amour de lui-même, afin 

de lui pouvoir dire : a Qu'ij a-l-ilpour moi dans le ciel, et que 

dois-je chercher sur la terre, hors de mon Dieu? >. 



QUESTIO\S 

ADRESSÉES PAR ÉCRIT A LA SAIXTE ET SES RÉPONSES TOUCHANT LOUAISON 

DE QUIÉTUDE ' . 

Demande. — Quand l'âme est dans les craintes, comment 
peut-elle se tenir dans l'unique regard? Il semble que tout con- 
trarie ce chemin, car si elle le veut, parce qu'il lui est ordonné, 
' 11 lui semble qu'elle ne peut le suivre. La puissance Imagina- 
tive est toute vagabonde, et même les sens contribuent à sa 
distraction, l'ouïe étant fort ouverte aux moindres choses. 

Réponse. — Ma très-chère fille, je vais répondre ce que Notre- 
Seigneur me donnera : premièrement, je crois qu'en quelque 
disposition que l'âme se trouve, soit de crainte ou autre, elle 
doit demeurer ferme et constante dans ce simple regard; que, 
si elle n'en a la vue ni le sentiment, elle a la foi qui l'assure 

* Extrait d'un tics-vieux manuscrit des contemporaines de la Sainte, 
conservé aux Archives du 1- monastère de la VisiUKlon d'Annecy. 






PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 2(J9 

de la foute présence de Dieu, devant lequel elle doit demeurer 
paisible et soumise sans s'amuser à ses pensées. 

Deiiakde. — S'entend bien que si la pensée n'est pas bonne,, 
il faut se remettre en son simple regard; mais si elle est 
bonne, comme faire cela, car si c'est Dieu qui la donne , l'àme 
ne serait-elle point coupable d'ingratitude, de ne pas regarder 
ce que Dieu lui présente, non pour le méditer, car l'àme ne 
peut, mais pour s'en occuper devant Dieu, ou bien l'aut-il éloi- 
gner même celte pensée pour ne s'arrêter qu'à la présence de 
Dieu? Si l'àme est excitée à faire des actes, ne le doit-elle pas 
suivre, bien que je croie qu'il ne les faudrait pas auiplifier? Il 
m'est bien venu à l'esprit que cela n'était que par reclierche 
de soi-même , car il nie semble que Dieu comprend plus que 
toutes ces vues et actes qui ne font que satisfaire, sous ce pré- 
texte de ne pas manquer de correspondance à Dieu et de ne 
pas demeurer dans la négligence. 

Réi'oxse. — Il faut recevoir passivement les bonnes pensées, 
les lumières et affections que Dieu donne, mais sans se mou- 
voir ni divertir de Dieu , et quand il excite à dire des, paroles, 
il faut suivre l'attrait fort simplement et courlement. 

Demaxde. — Il me semble bien aussi que si Dieu ne donne 
point de vues ni de sentiments, l'àme ne les voudrait pas cber- 
cher, mais demeurer là, le plus coite qu'elle pourrait, devant 
sa divine bonté. D'un autre côté, elle serait fort contente d'agir, 
pour correspondre en quelque façon à Dieu, et ne pas croupir 
dans la négligence qu'elle craint partout. 

Réponse. — L'on vous a déjà dit plusieurs fois, que quand 
Dieu ne donne rien, ni n'excite, il faut se contenter de de- 
meurer paisible et en révérence devant sabonté, sans craindre- 



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270 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ces négligences : c'est l'amour-propre qui a ces appréhen- 
sions. 



Demande. — Il me semble difficile de croire que l'on soit 
unie, quand l'esprit est dans ces craintes et dissipations, bien 
qu'à la vérité l'âme ne veuille pas , puisqu'elle en souffre. 

RÉPONSE. — L'âme se doit tenir unie à Dieu , dans la souf- 
france que sa bonté donne, par les peines et tracasseries quelles 
qu'elles soient. 

Demande. — Le papier dit ' qu'il ne faut plus se servir des 
puissances. Quant à la volonté, si elle est excitée, ne devrait- 
elle pas produire ces actes, crainte que l'âme ait des négli- 
gences; comme encore, si elle était dans la soustraction, ne 
doit-elle point faire d'actes d'acceptation, de soumission ou 
autres ? J'ai bien vu pourtant que ce simple regard comprend 
tous les actes; mais d'ailleurs, l'âme se trouve si dénuée qu'elle 
ne sait que faire. Si elle pouvait, comme dit le papier, traverser 
tout ce qui l'empêche d'aller à ce simple regard, elle serait 
guérie; mais elle essaie en vain, Dieu se cache; elle ne le voit 
ni aperçoit, quand bien même elle le cherche, et au lieu de le 
trouver, elle ne voit qu'elle toute nue ou bien pleine de mi- 
sères, chargée d'infidélités. Cela quelquefois l'arrête court, 
n'osant passer plus avant, mais elle voudrait se défaire de ces 
empêchements. Je sens ceci fort diversement, et je le dis une 
fois pour toutes, afin de savoir comme je m'y dois comporter? 

Réponse. — Toujours il faut suivre l'attrait intérieur et pro- 
duire les actes quand Dieu les excite , mais non autrement. C'est 
l'amour-propre qui pour se satisfaire, étant privé des senti- 

' Il doit être question des conseils reçus précédemmenl. 






PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 271 

menls, voudrait faire ces actes de soumission et acceptation; 
mais le simple regard, ou se tenir coite et en repos devant Dieu, 
bien que l'on n'ait ni vue, ni sentiment de sa bonté, c'est ce 
que Dieu veut de l'àme, sans qu'elle se remue ni s'empresse à 
chercher, ni à vouloir pénétrer : ce n'est qu'amour-propre 
que toutes ces recherches. 



Demande. — Quant aux autres puissances, je ne parle point 
de leurs occupations, car je ne m'en pourrais servir, mais je 
chercherais volontiers à tenir la volonté toujours agissante, ou 
bien si elle n'agit pas, car elle n'a ce pouvoir que rarement, elle 
voudrait se tenir dans un silence intérieur que parfois elle expé- 
rimente. Je ne le puis expliquer, sinon que l'àme est à la vérité 
totalement impuissante, mais certains mouvements impercepti- 
bles la tiennent occupée, sans qu'elle s'en rende compte; c'est je 
ne sais quoi qui la lie fort et la tient à la merci de l'action de 
son Dieu dans un doux repos : voilà comme depuis peu je l'ai 
expérimenté, et avec une tranquillité qui ne m'est pas oi'dinaire. 



(La réponse de la Sainte n'est pas dans le manuscrit. ) 

Demande. — Voilà aussi comme je l'ai expérimenté : mon 
âme étant dans les transes d'une nouvelle charge, et voulant se 
sacrifier par son unique regard, le pouvoir lui fut du tout oté, 
si que je demeurai dans une privation de tout, ne sentant ni 
apercevant que ma privation , où je demeurai contente, et il me 
semblait que si mon Jésus eût voulu qu'elle fût plus grande, je 
l'eusse acceptée, afin de n'avoir rien, pas même moi-même. 

Réponse. — Ce vous-même ne peut se perdre et veut tou- 
jours faire quelque chose pour se satisfaire : laissez cela et 
souffrez tout dans l'unité d'esprit, vous contentant de ce que 
Dieu vous donne. 



4 




272 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Demande. — Voici encore une autre disposition : Voulant dans 
une peine et ennui du faix de la supériorité me soumettre à la 
volonté de Dieu, et doucement voir ce que je devais faire en 
ma charge, tant pour moi que pour les autres, à cause du scru- 
pule que j'ai de ne rendre point mon devoir, il ne me fut pas 
possible; au contraire, je demeurai sans lumière, et l'esprit 
dans un certain état comme une personne en proie à celui qui 
voudrait l'anéantir, sans autre vue sinon que j'eusse voulu être 
déjà toute perdue dans cet abîme d'amour, me trouvant dans 
une paix profonde mais non pas trop sensible. Cet état m'a 
servi pour aller plusieurs fois à l'oraison : voilà un cantique 
sur des vues que j'ai reçues. Je priai une Sœur de me le faire 
sous prétexte d'exercer son esprit 

Réponse. — Notre-Seigneur vous fait si souvent expérimenter 
qu'il veut que vous le regardiez et fiiez en sa bonté, que je ne 
sais comme vous avez le courage de vouloir toujours faire 
quelque chose pour la seule satisfaction de vous-même ; vous 
ne le voudriez pas, mais il se fait pourtant : le cantique est 
demeuré au bout de la plume. 

Demande. — Voici une pensée que j'eus à ma dernière soli- 
tude, qui me revient souvent : Pourquoi veux-tu du soutien?... 
ne le suis-je pas?... l'unique regard te doit suffire. Mais quand 
les craintes de l'oisiveté et perle de temps, joint à ce que je ne 
me fais pas bien connaître à Votre Charité, me viennent, je ne 
sais que faire, et mon àme voudrait trouver sur quoi s'appuyer; 
mon esprit parfois a des échappées pour agir, et même mon 
corps, qui voudrait faire aussi quelque action pour témoigner 
sa fidélité à Dieu ; quelquefois cela ne sert qu'à augmenter ma 
peine, et mon esprit tracasseux ne s'arrêterait pas, si les vo- 
lontés de Votre Charité ne l'arrêtaient; c'est pourquoi je de- 
mande votre décision sur chaque point, afin de m'y tenir loa- 




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PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 273 

jours. Les vues, sentiments et états sont parfois très-divers; 
c'est ce qui me fait étendre beaucoup mes demandes. Je dis 
encore ceci dont j'ai la vue : quand Dieu est loin et les craintes 
plus fortes, je voudrais chercher de l'appui par des paroles, 
lorsque j'ai la liberté de les prononcer (ce qui n'est pas tou- 
jours), je dis : Mon Dieu, mon tout, régnez ^ faites; oui, mon 
Dieu, tonte vôtre : je ne veux vivre que pour faire votre volonté: 
mon lot. ma possession éternelle.... ce que je prononce voca- 
lement par manière de soupir qui soulage non-seulement l'es- 
prit, mais aussi le corps, lequel parfois ressent certaine 
oppression en la poitrine. Ce soupir lui donne de l'air, quel- 
quefois cette pression est agréable, d'autres fois pénible. 

Réponse. — Cela est si visible que Dieu veut être lui seul 
votre soutien, que votre âme a très-grand tort d'en clierciicr 
un autre, et cette pensée est véritable que l'unique regard 
vous doit suffire, et que toutes ces craintes de perdre le temps, 
d'être oisive, et que l'on ne vous connait pas, ne procèdent 
que de ce vous-même qui veut faire suivre ses voies de propre 
recherche et satisfaction, et se détourner de celles de Dieu, sinon 
que sa bonté s'y fasse toujours sentir et donne des lumières de 
sa solidité, car alors vraiment l'amour-propre est content. Or, 
la fidélité à Dieu requiert que l'on demeure en l'état qu'il nous 
met : en la jouissance, jouir; dans le dénùment, demeurer 
nue; en la peine, patienter, et en la souffrance, souffrir; et 
voilà la vertu et ce que Dieu désire de vous, sans jamais vous 
remuer qu'il ne vous e.xcite ou donne cette liberté de dire des 
paroles vocales qui sont bonnes. L'on vous connaît fort bien, 
n'en doutezjamais, et vous vous exprimez de même. 

Demande. — Il y a des fois que ces craintes, quoique sen- 
sibles, ne coûtent rien ou peu , encore que l'on soit aride, dé- 
nuée du sentiment de la présence de Dieu, et que l'on' soit 

18 




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2-i OiaVRES DE SAIX'TE CHANTAL. 

toiile pauvre; l'ànic ne voudrait rien èlrc, se reposant en la 

volonté de Dieu. 

RÉroxsE. ^ Il faut demeurer ainsi, car il est bon. 

Demande. — En ne voulant rien, l'âme expérimente une 
grande ])aix; cependant il lui semble parfois qu'elle devrait au 
moins vouloir son avancement et ce qu'il plaît à Dieu. Elle sait 
bien que généralement elle ne veut rien que Dieu, son vouloir 
en toutes cboses, mais je manque à l'application de mon esprit 
en des occasions. 

Réponse. — Ces vouloirs ne sont que propres recherches. 
L'unique regard suffit pour appliquer nos actions. 

Demande. — J'ai répété en plusieurs lieux la même chose, 
mais c'est parce que je l'ai éprouvé de diverses façons, et pour 
demander une fois pour tontes ce que Votre Charité veut de 
mon àme; car je veux toutes les voies de Dieu et ce que l'obéis- 
sance me dira. 

RÉPONSE. — Suivez-la donc exactement, car sa bonté vous la 
montre clairement et l'on vous en assure, et ce serait, meshûi, 
opiniàlrclé de faire autrement, ce qui déplairait à Dieu. 

Demande. — Alon esprit n'a plus celte vue et sentiment de la 
perte de mon âme en Dieu, comme je l'avais autrefois, ce que 
je voudrais rappeler si je pouvais, parce que cela me servait 
d'occupation, mais je ne le fais pas, attendant ce qui plaît 
à Dieu. 

Réponse. — Il ne le faut pas faire aussi. 

Demande. — Comme aussi je n'ai plus les lumières et bonnes 






PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 275 

pensées sur l'Ecriture ou sur des paroles de l'Evangile et des 
Epîtres, il me semble que c'est ma négligence, et que je me 
flatte en ne m'y appliquant pas. Je sais bien que ces paroles 
parfois s'enfoncent dans mon cœur, et qu'il y est comme tout 
soumis et qu'il les révère. Quant aux mystères, je ne m'en 
peine plus; je les révère en Dieu dans ce simple regard, mais 
il me semble qu'en la plupart des grands mystères j'ai plus de 
peine de me contenir dans ce simple regard, et que je m'y 
trouve plus dénuée ; ce n'est pas pourtant toujours. 



Réponse. — Vous attribuez tout à votre négligence et lâcheté : 
prenez le bien qui vous est donné, et ne courez pas après quand 
Dieu le retire. C'est parce qu'aux grands mystères vous ne vous 
contentez pas du simple regard; vous vous y voulez appliquer 
et cela vous en dénué ; vous serez et ferez ce que Dieu veut 
quand vous vous tiendrez ferme en la voie de simple regard en 
lui, sans désir ni mouvement de votre part, vous laissant entre 
ses mains et recevant ce qu'il vous donnera : la fidélité à cela et à 
cheminer dans l'observance et pratique des vertus, sans empres- 
sement, vous maintiendra en la disposition où Dieu vous veut. 

Sa bonté nous en fasse la grâce, et priez pour celle qui est 
toute vôtre en lui. Dieu soit béni. 

Soeur Jeanne-Françoise Frémyot. 

Je viens de relire vos demandes et mes réponses. Enfin, tout 
doit aboutir en l'invariable fidélité de demeurer ferme en ces 
vues et simples regards, et recevoir là, sans vous en divertir, 
ce que Dieu vous donnera, car il ne faut jamais quitter le dona- 
teur pour s'amuser à regarder la beauté de ses dons : il vous les 
imprimera selon qu'il lui plaira et vous excitera à ce que bon 
lui semblera. Il le faut suivre sans empressement, et quand la 
vue ou sentiment de ce simple regard vous sera ôté et que votre 
âme sera sans appui, ne cherchez rien, demeurez ainsi révérera- 
is. 




276 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ment dans son bon plaisir, sans regarder comment, ni en faire 
des actes, ni le vouloir sentir, et que tout votre soin soit de 
vous tenir très-paisible et tranquille en toutes les dispositions 
où votre âme se trouvera, et même quand il y aura des ardeurs, 
adoucissez-les; et enfin, comme je vous ai déjà dit, que votre 
soin principal soit de vous tenir paisible, reposée, tranquille 
en tout sans exception, et ne vous examinez ni faites aucune 
réflexion sur quoi que ce soit, bon ou mauvais, non pas même 
pour me le dire, cela n'étant qu'une propre recherche. Moins 
vous vous verrez et regarderez , tant mieux suivrez-vous ce que 
Dieu veut. Dieu soit béni. 



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RÈGLES DONNEES PAR LA SALNTE 

POUR DISCERNER SI c'eST l'eSPRIT DE DIEU QUI OPÈRE EN l'aME 

lorsqu'elle ne peut agir en l'oraison'. 

Comment savoir, dites-vous, ma chère fille, si, lorsque 
l'on ne peut agir intérieurement, c'est Dieu qui attire l'âme à 
la simplicité et tranquillité en sa présence ^. Je réponds qu'il y 

* Extrait d'un très-vieux manuscrit des contemporaines de la Sainte, 
conservé aux Archives du 1"' monastère de la Visitation d'Annecy. 



^L'oraison dont parle notre sainte Mère est l'oraison de repos ou de 
quiétude que les auteurs mystiques définissent : Un certain calme, un repos 
et une suavité intérieure qui naît du plus intime et du plus profond de 
l'âme, et quelquefois déborde sur les sens et sur les puissances corporelles 
et qui provient de ce que l'éme est placée près de Dieu et sent sa pré- 
sence. 

Ce degré d'oraison, dit le Père Scaramelli, ne provient pas d'un acte 
de simple foi, n'est pas produit par le secours de la grâce ordinaire et en 
vertu duquel l'Ame croit que Dieu lui est présent, parce que cet acte, ainsi 
qu'il est manifeste et qu'on le prouve par l'expérience, ne saurait produire 



PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 277 

a Irois marques pour cela, selon que l'enseignent les auteurs 
de la vie spirituelle. 

La première, c'est si on ne peut plus méditer, si on y trouve 
plus que de l'aridité, et si l'esprit, malgré ses efforts, revient 
toujours au même objet. 

La seconde, c'est quand le cœur n'a plus l'attrait de fixer 
son imagination et ses sens en aucun sujet particulier, et que 
cela ne lui sert plus d'aide pour la pratique de la vertu. 

La troisième marque la plus certaine, c'est si une âme prend 
plaisir d'être seule avec une attention amoureuse h Dieu, sans 
considération particulière, en paix intérieure, quiétude et 
repos, sans travail dos puissances, mémoire, entendcMuent, et 
ïolonto (au moins de durée), pour aller d'un sujet à l'autre, 
ains demeure seulement avec une attention et regard général 
et amoureux '. 

Il faut avoir ces marques pour quitter la méditation, et pour 
entrer dans cette oraison de présence de Dieu : si l'àme y est 
réellement attirée, encore qu'elle sendjle ne rien l'aire en 
cette attention et ne s'emploie à rien à l'oraison, n'opérant pas 
avec les sens, elle ne doit pas craindre de se perdre ni d'être 
inutile; car encore que l'action des puissances de l'àme cesse, 
l'intelligence demeure. Enfin, au cas dont nous traitons, il vous 
suffit de savoir que c'est assez que l'entendement soit coi de 

les grand.s effets de repos, de suavité et de paix. Ces effeLs provieimeiit du 
don de Sagesse, qui place l'àme près de Dieu, en le lui rendant piésorit par 
sa lumière, et fait que non-seulement elle croit à sa présence, mais même 
qu'elle le sent avec une sensation spirituelle très-douce. {Directoire mijst., 
part. 3, cil. v). 

Saint François de Sales nous dit dans son Traité de l'Amour de Dieu 
(liv. VI, ch. ix), que l'âme qui est en repos et quiétude devant Dieu, suce 
presque insensiblement la douceur de sa présence, sans discourir, sans 
opérer et sans faire chose quelconque par aucune de ses facultés, sinon par 
la seule pointe de sa volonté, qu'elle remue doucement et presque imper- 
ceptiblement, comme la bouche par laquelle entre la délectation et l'assou- 
vissement insensible qu'elle prend à jouir de la présence divine. 



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278 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

toutes choses particulières, soit spirituelles, soit temporelles, et 
que la voloaté n'ait envie de penser ni aux unes ni aux autres, 
cela s'entend quand l'action de la grâce se fait seulement en 
notre intellect; car quand elle se communique conjointement à 
la volonté, ce qui a toujours lieu ou peu ou beaucoup, l'âme 
ne laisse pas d'entendre, de regarder, de s'occuper, de s'unir à 
l'action divine, et va jusqu'à s'y perdre, d'autant qu'éprise d'a- 
mour elle ne se rend pas compte ni si elle entend ni si elle 
aime. 

Dieu, dans cet état, est l'agent particulier qui dresse et en- 
seigne ; l'âme est celle qui reçoit les biens très-spirituels qu'on 
lui donne, qui sont l'attention et l'amour divin tout ensemble; 
et puisque sa bonté traite pour lors avec l'âme en manière de 
Donneur, l'âme doit aller à Dieu avec un cœur confiant sans 
particulariser d'autres actes que ceux auxquels elle se sent 
inclinée par lui, demeurant comme passive, sans faire de 
soi aucune diligence, avec ce regard de simple quiétude, 
comme qui ouvrirait les yeux avec une œillade enfantine, avec 
une attention simple pour conjoindre ainsi amour à amour '. 
Si l'on veut agir et sortir de cette attention amoureuse très- 
simple et tranquille sans discours, on empêche les biens que 
Dieu communique par cette seule attention qu'il requiert : 
il s'ensuit que l'âme doit être fort débrouillée , passive et 
calme à la manière de Dieu, car il faut en cela un esprit très- 
libre et anéanti pour recevoir ces divines opérations. Si l'âme 
voulait s'appuyer sur quelques pensées, discours, goûts, 
et en faire quelque acte particulier, cela ne lui serait que dis- 
traction, et la détournerait de la profonde parole que Dieu fait 
entendre au fond du cœur dans cette solitude sacrée, ou 

' Mais enfin , quelquefois ni l'àme n'ouït son Bien-Aimé , ni ne lui 
parle , ni ne sent aucun signe de sa présence , mais simplement elle sait 
qu'elle est en la présence de son Dieu, auquel il plaît qu'elle soit là [Traite 
de l'Amour de Dieu, liv. VI, ch. xi). 



PETIT TRAITIC SUR L'ORAISOM. 279 

toutes les facultés doivent être en silence, paix et tranquillité, 
pour ouïr ce que Dieu dit. Or, d'autant que cette paix discourt 
en elle, quand il arrive que l'àiue se sentira mettre on silence 
et aux écoutes, son regard amoureux doit être très-simple, 
sans souci ni réflexion, en sorte qu'elle s'oublie presque de 
tout pour être attentive, alin d'être libre de faire ce que la 
grâce lui découvre. 

Notez, ma fille, que dès lors que l'âme commence d'entrer 
dans ce simple et oisif état, elle ne doit, en aucun temps ni 
saison, s'employer aux méditations, ni s'attendre à des vues ou 
saveurs spirituelles, ains demeurer tout debout, sans appui, 
l'esprit libre du désir de tout don présent comme absent. 
Elle veillera debout à garder ses sens, dit la Sainte-Ecriture, les 
laissant à bas; elle tiendra sa démarche ferme sur la (farde de 
ses puissances , ne leur laissant faire aucune j)ensée d'elles- 
mêmes; elle contemplera ce qui lui sera dit; elle recevra paisi- 
blement ce qui lui sera communiqué; car, ma fille, il est impos- 
sible que celte très-haute sagesse puisse être reçue que par un 
esprit détaché des goûts et satisfactions particulières. Mettez 
votre âme en liberté, dans la paix et le calme ; tirez-la du goût 
et servitude de son opération, et ne Tinquiétez d'aucun soin et 
sollicitude ni d'en haut ni d'en bas, la réduisant à la solitude; 
car plus tôt elle s'abstiendra de cela, plus tôt elle parviendra 
à cette sainte oisiveté et tranquillité avec plus d'abondance. 
On lui infusera, dit l'Écriture, l'esprit de sagesse divine, 
amoureuse, tranquille, solide, paisible cl suave, et ce que 
Dieu opère en l'âme en ce divin loisir et solitude est un bien 
inestimable plus que vous ne sauriez penser '. 

' L'âme placée par Dieu dans ce repos surnaturel, doit tout à fait alian- 
donner le raisonnement, parce que le raisonnement dans roraison n'a 
d'autre ol)jet que de mouvoir la volonté; or, si la volonté est mise avec 
puissance et suavité en mouvement par Dieu à l'aide de la lumicre infuse 
{comme il arrive dans ce degré d'oraison) , le raisonnement demeure inutile 
et devient même nuisible, en empêchant par son mouvement l'œuvre suave 



1 



280 OEUVRES DE SAIME CHANTAL. 

Ce Maître souverain bâlil en chaque âme, comme il lui 
plaît, un édifice surnaturel. Mortifiez votre naturel et anéan- 
tissez ses opérations et tout ce qui peut contrarier le dessein 
de Dieu : la grâce veut élever cet édifice par des moyens 
que vous ne pouvez savoir. Dans cette sainte oisiveté, l'affec- 
tion se déploie, et il est certain que lorsque nous y sommes 
nous sentons les traits de l'amour divin bien plus pénétrants; 
le soin enveloppe l'esprit, le repos le développe. 

Il est nécessaire que toute l'affection humaine de l'âme 
se liquéfie de soi-même, et s'écoule totalement en la volonté 
de Dieu; car autrement, comment est-ce que Dieu serait tout 
en tout l'homme? La sagesse de Dieu, à laquelle il faut unir 
l'entendement, n'a ni forme ni image qui puisse tomber sur 
les sens et l'intelligence; mais comme pour obtenir celle par- 
faite union de l'âme et de la sagesse divine, il est besoin 
qu'elles aient certaine ressemblance et similitude entre elles, 
il s^ensuit que l'âme doit être pure et simple, non limitée ni 
arrêtée par quelque forme ou image qui arrêterait cette union 
d'esprit à esprit. 

La perfection de la mémoire, c'est qu'elle soit tellement 
absorbée en Dieu que l'âme oublie toutes choses et soi-même, 
et qu'elle repose suavement en Dieu seul, loin de tout bruit 
des pensées et imaginations folâtres ; tant plus on évacuera la 
mémoire des formes et choses notables qui ne sont point la di- 
vinité ou Dieu humanisé, dont le souvenir aide toujours comme 
celui qui est le vrai chemin, le guide et l'auteur de tout bien, 
tant plus on la mettra en Dieu et la tiendra vide pour espérer 

et délicate que Dieu accomplit dans l'âme. Elle doit donc mettre de côlé au 
temps de cette oraison toule autre considération, se tenir en paix devant 
Dieu, reconnaître avec une humble confusion qu'elle n'a aucune part, 
comme auteur, au' bien dont elle jouit, prier pour elle et pour d'autres, 
s abandonner entre les bras de Dieu, dont elle sent la présence, et s'of- 
frir à faire de grandes choses pour lui (Scaramelli, Direct, myst., part. 3, 

ch. v). ^ > r 



PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 



281 



qu'il la remplira '. Donc, ce qu'il faut faire pour vivre en pure 
et enlière présence de Dieu, c'est qu'autant de fois qu'il se 
présentera des formes et des images distinctes, l'àme, sans s'y 
arrêter, doit se tourner soudain vers Dieu, et toujours avec une 
affection amoureuse, ne pensant à ces clioses ni ne les regar- 
dant sinon autant que le devoir y oblige , et encore sans les 
goûter et s'y affectionner, de peur qu'elles ne laissent dans les 
facultés quelque accroc ou détourbier ; mais vous ne devez pas 
laisser de penser et vous ressouvenir de ce que vous avez à 
faire, et pourvu que ce soit sans affection, attache et propriété, 
cela ne vous nuira point. 



La lettre suivante de la Sainte nous paraît decoir être ici plarre comme 
un complément nécessaire au sujet traité dans les pages précédentes. 

Oui-da, ma chère fille, je le veux bien de tout mon cœur 
vous donner quelques marques par lesquelles vous verrez si 
votre repos et quiétude est bon, et de Dieu. 

La première marque sera donc, si quoique comme la com- 
munauté vous préparez voire point, néanmoins vous ne vous en 

' La paix de l'âme, dit saint François de Sales, serait bien plus grande 
et plus douce si on ne faisait point de bruit autour d'elle, et qu'elle n'eût 
ancun sujet de se mouvoir ni quant au cœur ni quant au corps; car elle 

voudrait bien cHre toute occupée en la suavité de cette présence divine 

Néanmoins , il ne faut pas croire qu'il y ait aucun péril de perdre celte 
sacrée quiétude parles actions du corps et de l'esprit qui se font ni par 
légèreté ni par indiscrétion. D'autant que Dieu, qui donne la paix, ne l'ote 
pas pour tels mouvements nécessaires; ni pour les distractions et divaga- 
tions de l'esprit, quand elles sont involontaires; et la volonté étant une 
fois bien amorcée à la présence divine, ne laisse pas d'en savourer les dou- 
ceurs, quoique l'entendement et la mémoire se soient échappés et déban- 
dés après des pensées étrangères et inutiles (Traité de l'Amour de Dieu, 
liv. VI, cil. x). 



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282 OEUVRES DE SAINTE CHANTA . 

pouvez servir, ains sentez que sans artifice de votre part, ni de 
celle des personnes qui vous conduisent, votre cœur, votre 
esprit, l'intime de votre âme est tirée suavement à ce sacré 
repos, jouissant paisiblement de celui que vous avez tant dé- 
siré par la grâce divine , il y a plusieurs années ? 

La deuxième, si vous remarquez que cet attrait vous porte 
à la petitesse, et au ravalement de vous-même? 

La troisième, si vous apprenez parmi ces suavités et saint 
repos à n'être qu'à Dieu, à lui obéir et à vos supérieurs, sans 
exception d'aucune chose ; si vous apprenez à ne dépendre que 
de la Providence divine, et à ne vouloir que sa sainte volonté? 

La quatrième, si ce repos vous fait quitter, et vous ôte toute 
affection d'attache aux créatures et choses terrestres, pour vous 
unir et conjoindre seulement à l'amour du Créateur; car, ma 
fille , il n'est pas raisonnable que l'âme qui se plaît à goûter 
Dieu, se plaise plus au goût des choses basses, et au-dessous 
de Dieu? 

La cinquième, si cela vous porte à vous mieux découvrir, 
à être très-simple, sincère, véritable et candide, bref, comme 
un petit enfant? 

La sixième, si nonobstant la suavité que vous recevez de ce 
doux repos, vous êtes prête de retourner aux imaginations , 
considérations, voire aux sécheresses, quaud Dieu voudra? 

La septième, si vous êtes plus patiente et humble à souffrir 
vos infirmités, même si vous êtes plus désireuse de souffrir 
davantage , sans vous soucier d'autres soulagements ou conten- 
tements, que de contenter votre Époux ? 

La huitième, voyez brièvement, simplement et généralement 
si votre attrait et sommeil amoureux, vous rend plus mépri- 
sante le monde, les vanités propres, les intérêts, bref, s'il ne 
vous semble pas qu'il met le monde , toute sa gloire et vous 
même sous vos pieds, et vous fait estimer plus que toutes choses, 
les mépris, la simplicité, a bassesse, les travaux et la croix. 



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PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 283 

Au surplus, ma chère fille, je tiens on vérité votre attrait bon, 
et de Dieu, et ne vous mettez point en peine de vouloir nourrir 
votre âme; car ce sommeil vaut mieux que toute autre viande ; et 
je vous dis que quoiqu'il vous semble que votre âme dorme, elle 
ne laisse pas de prendre nourriture et de manger, voire de 
fort bonnes et délicates viandes; mais c'est qu'elle est si fort 
attentive à l'amoureux Jésus qui la fétoie, qu'elle ne s'amuse 
pas aux festins qu'il lui fait; et c'est ainsi qu'il fant faire , car 
autrement l'âme se mettrait en danger de perdre sa place. 



PAROLES DE LA SAINTE 

A UNE AME CONDUITE PAR LA VOIE DE SIMPLICITÉ ET DE COMPLET 

DÉiMUMENT '. 



Dieu vous veut en un état extrêmement passif; ne regardez 
point si vous persévérerez, si vous êtes fidèle, agréable à Dieu ; 
videz-vous de vous-même et de tout soin, appréhension, ennui, 
crainte de la durée en cet état, où tout fait peur et donne de 
la peine : votre remède sera ce simple regard en Dieu, et de 
ne rien répondre, je vous le dis de rechef de la part de Dieu. 
Vous vous regardez trop; ne vous mettez plus en peine de 
votre peine ni n'en parlez à Dieu ni avec vous-même, ni ne 
regardez jamais ce que c'est pour le dire ni vous en exprimer 
à qui que ce soit, et ne faites jamais aucun examen là-dessus; 

' Exlriiit d'un lits-vieux manuscrit des contemporaines de la Sainte, 
conservé aux Arcliives du 1'" monastère de la Visitation d'Annecy. 

Ces paroles recueillies par celle de nos premières Mères à qui elles furent 
adressées, sont comme une révélation des dispositions intérieures de la Sainte, 
puisqu'elle avoue avoir reçu ces mêmes conseils de direction au plus fort de 
ses peines. 



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284 OEL'VRES DE SAIXTE CHANTAL. 

cachez votre peine à vous-même , et comme si vous ne la sen- 
tiez point, regardez Dieu, et si vous pouvez lui parler, que 
ce soit de lui-même et non de votre peine : les yeux élevés au 
ciel, conlenlez-yous de dire avec un sourire plein de conBance : 
Eternité ! ô Éternité ! 

Lisez quelquefois l'épître soixante-cinquième du livre IV, que 
notre Bienheureux Père m'écrivit une fois. Demeurez soumise 
à la volonté du bon plaisir de Dieu qui vous appauvrit, dé- 
pouille de toutes sortes de satisfactions intérieures, vous ayant 
entièrement levé la connaissance des biens qu'il a mis en vous 
par sa grâce , lesquels sa bonté a tellement infusés en votre 
âme, que ces mêmes biens sont inséparables de votre intérieur • 
mais le divin conducteur, pour vous faire monter en une plus 
haute perfection, a pris votre foi, espérance et amour envers 
sa divine bonté, votre confiance, abandonnement et repos que 
vous aviez en lui, et toutes les puissances intérieures de votre 
àme, et il a tout jeté ces biens précieux qu'il avait mis en 
vous, dans l'alambic et dans le feu de son divin et plus pur 
amour, afin de consommer et anéantir en vous toutes sortes de 
plaisirs, satisfactions et contentements, non pas terrestres, car 
il y a longtemps que cela est fait; mais même ce divin Maître 
veut anéantir en vous le plaisir que vous aviez d'avoir en vous 
tous ces dons de grâces, que, par sa bonté, il vous avait dé- 
partis ; et comme il vous les avait donnés, il vous les a ôtés, au 
sentiment, afin que lui tout seul occupe votre àme, et non ses 
dons. Dieu vous ayant donc ôté les connaissances, lumières et 
sentiment des biens qu'il avait mis en vous, et vous ayant en- 
tièrement appauvrie, sa volonté est que vous demeuriez 
patiente et soumise à son bon plaisir, sans vouloir, ni voir, ni 
savoir, où est votre foi, ni toutes les autres vertus, goûts, 
satisfactions, sentiments, quoi que ce soit; et, bref, toutes 
les grâces, consolations et sentiments de dévotion intérieure, 
vous contentant de savoir que Dieu a tout cela en lui-même, 



PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISOM. 285 

et que, vous tenant unie à lui, vous possédez tout ce qui est de 
lui; mais surtout ne vous amusez point volontairement à 
regarder comme vous êtes unie à Dieu, ni votre soumission, ni 
votre abandonnement et confiance : contentez-vous que Dieu le 
sait et le voit, et qu'il ne veut à présent de vous que la patience 
à vous tenir coite et paisible en lui, auprès de lui, en ce simple 
regard, comme vous pourrez, pendant qu'il fait ses divines 
opérations en vous. 

De savoir si cet état durera longtemps, il en faut laisser la 
connaissance à Dieu, sans la vouloir savoir ni désirer d'être 
délivrée; quand il plairait à sa bonté de vous y laisser jusqu'au 
jour du jugement, soumettez-vous à sa volonté très-sainte. 
Toute votre crainte en ces tourments, c'est d'offenser Dieu, de 
ne lui être pas agréable, et de ne le pouvoir servir et glorifier 
éternellement. Je vous assure de la part de celui à qui vous 
vous êtes consacrée dès si longtemps, que cet état lui est plus 
agréable que s'il vous tenait ravie au troisième ciel, et que si 
vous aviez toutes les jouissances et sentiments des vertus dont 
Dieu vous a dépouillée, car vous avez toutes ces vertus en effet 
et en substance, mais vous n'en avez pas la connaissance ni les 
sentiments : c'est pourquoi vous les avez plus purement, plus 
parfaitement et en un plus haut degré. Cet état est pareil à ce que 
notre Bienheureux Père dit de lu contemplation, qui est comme 
la quintessence des fleurs d'où l'on tire l'eau de senteur; ainsi 
votre amour de Dieu, votre foi, votre espérance sont d'autant 
plus grands qu'ils sont séparés de toutes consolations et satis- 
factions sensibles : tout cela étant abîmé en Dieu comme dans 
un divin fourneau, en sorte que, plus tout est perdu à vos sens, 
plus l'odeur en est précieuse devant Dieu, par l'humble 
soumission à son divin vouloir qui vous fait ainsi mourir à 
vous-même, ne pouvant rien dire, sinon : tout est consommé ! 
mon Dieu, j'ai tout remis mon être entre vos bénites mains, 
pour en disposer à votre gré et saint vouloir; je vous laisse le 









286 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

soin de tout mon état intérieur ; gouvernez-le comme il vous 
plaira, je ne me réserve que la fidélité à la patience, et à tenir 
mon esprit dans ce très-simple et unique regard en vous, sans 
l'étendre ailleurs. Faites ainsi mourir toutes sortes de réflexions 
et actes, demeurant là en la manière qu'il plaira à Dieu, pa- 
tiente et souff"rante, et fidèle à l'observance de votre règle, per- 
sévérant en vos exercices spirituels et à suivre la lumière du 
bien et du mieux à quelque prix que ce soit, par l'assistance de 
la grâce divine. 

Enfin pour résumer en quelques mots ce que je viens de 
vous indiquer comme remède à vos peines, je vous supplie, ma 
fille, par l'obéissance que vous avez à la volonté de Dieu, qui 
vous est signifiée par celle que vous regardez en Dieu, et Dieu 
en elle, que vous demeuriez ferme en l'assurance que je vous 
donne de la part de Dieu, que votre foi, espérance et charité 
sont plus grandes et plus parfaites en vous qu'elles ne furent 
jamais. Ne regardez donc plus si vous les avez ni aucune autre 
vertu ; ne vous mettez en peine d'en faire les actes, ains seule- 
ment touchez vos résolutions cordialement et demeurez dans 
l'assurance qui vous en a été donnée. Ayez une grande fidé- 
lité à ne vouloir point être délivrée de celte peine et souslrac- 
tion : c'est une grâce qui vous est donnée de Dieu pour perfec- 
tionner en vous toutes les vertus ; c'est une récompense et non 
pas un châtiment, n'en doutez point. Ce que Dieu veut, c'est 
que vous portiez ce travail patiemment, avec une entière sou- 
mission à son saint bon plaisir, sans que vous permettiez 
à votre esprit de vouloir voir, ni savoir ce que c'est qui se passe 
en votre intérieur, ni lui permettre de disputer, ni regarder 
les tentations, de quelle sorte qu'elles soient, ni penser 
pourquoi tout ce travail vous est donné. 

Ne faites aucun effort pour vous débrouiller ni pour sur- 
monter vos peines, tentations, troubles, douleurs, ténèbres, 
inquiétudes, embarrassements, pensées extravagantes ni aucune 



PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 287 

aulre chose, quelles qu'elles puissent être et passer en \otre 
intérieur, pour pénible et martyrisant qu'il soit; ne vous en 
alarmez ni étonnez, ni ne faites jamais aucune réflexion dessus, 
rolontairement, mais cela , absolument, et les tenez pour 
de cruelles tentations. Tenez-vous au-dessus, feignant de ne 
rien voir, encore que vous les sentiez vivement; cachez votre 
peine à vous-même, et n'en parlez ni à Dieu ni à vous; ne regar- 
dez point ce que c'est pour le dire et vous en exprimer à qui 
que ce soit, et ne faites aucun examen là-dessus; regardez Dieu 
et le laissez faire; voilà votre seuiy«//r, et le seul exercice que 
Dieu requiert de vous, auquel lui seul vous a attirée. C'est aussi 
celui que notre Dicnlitureux Père m'a commandé de pratiquer in- 
variablement, et que je vous recommande de sa part, tenant votre 
esprit très-simplement et droitement, sans aucun effoit ni acte, 
en cette simple vue et unique regard en Dieu, toute aban- 
donnée à sa sainte volonté, sans vouloir voir, sentir, ni en faire 
des actes, mais demeurer là, paisible, reposée, confiante et 
patiente, sans réfléchir pour voir comme vous êtes là, ni ce que 
vous y faites, sentez ou souffrez, ce que fait l'àme, ce qu'elle a 
fait ou fera, ou ce qui lui adviendra en toute occurrence et en 
tout événement. Il ne faut bouger de là, car cet unique regard 
en Dieu comprend tout, particulièrement dans la souffrance, 
vous le savez très-bien, et je vous en assure aussi. Demeurez 
donc ferme en cette simplicité, et sitôt que vous apercevrez 
votre esprit hors de là, ramenez-le doucement, sans aucun 
acte, regard et réflexion, sur quoi que ce soit ni en quoi que ce 
soit ; une seule chose est nécessaire : c'est d'avoir Dieu. lîref, en 
toutes sortes d'événements, il faut tenir son attention et af- 
fection en Dieu, sans s'amuser à regarder ce qui se passe, 
ni aux causes des événements; Notre-Seigneur veut cela de 
vous. 

Continuez vos communions et autres exercices à l'ordinaire, 
sans regarder comme vous les faites, et laissez le soin de votre 





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288 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

salut et de voire intérieur à la conduite de Dieu, ainsi que de 

tout ce qui vous touche ; vous lui avez tout sacrifié et donné : 

laissez-lui-en le soin, et de toutes choses. Amen. Dieu soit 

béni. 



A UNE AUTRE 



SUR LE AIE ME SUJET. 



Il faut vivre au-dessus de soi-même, par-dessus tous senti- 
ments, vues et répugnances, regarder Dieu et se joindre à lui 
par un simple acquiescement, marcher comme à l'aveugle 
dans celte Providence et confiance, même parmi les tentations, 
désolations, craintes et toutes autres sortes de peines, s'il plaît 
à Dieu que nous le servions comme cela. Puisque sans aucune 
réserve nous nous sommes dépouillées et abandonnées entre 
ses bénites mains et lui avons confié le soin de tout ce qui nous 
concerne sans exception, il n'y faut plus penser, mais pra- 
tiquer fidèlement les instructions et résolutions dernières de 
notre Bienheureux Père : de n'arrêter son esprit volontaire- 
ment qu'en Dieu, ne regardant ce que l'âme fait, ce qu'elle a 
fait ou fera. 

Ne répondez point ni faites semblant de voir ni de sentir les 
tentations ni les peines, de quelle façon qu'elles soient, ni rien 
qui se passe en votre intérieur, pour pénible qu'il soit. Regar- 
dez Dieu simplement, ou demeurez en lui, ou près de lui, en 
repos d'esprit et de très-simple confiance, tout abandonnée à 
son soin, sans en faire des actes ni le vouloir sentir, car Dieu 
vous veut en un état extrêmement passif, et partant, en tout 
vous n'avez à faire qu'à vous pacifier, adoucir et tranquilliser. 



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PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 289 

Ayez une grande fidélité à ne vouloir point être délivrée de 
cette peine qui vous est donnée de Dieu ; soumettez-vous hum- 
blenaent et cordialement à cette sienne sainte volonté ; n'essayez 
point de vous en tirer ni de vous débrouiller, ni de vouloir savoir 
ce que c'est : bref , souffrez avec une bunible et douce patience les 
faiblesses, abattements, toutes sortes de peines, craintes, troubles, 
tentations, désolations, et quoi que ce soit qui vous arrive, sans 
vous en alarmer ni réflécbir dessus volonlairement pour regar- 
der ce que vous faites, ce qui vous adviendra; mais rctjardez 
Dieu simplement et droilement, el le laissez faire. Puisque 
vous lui avez entièrement remis et confié tout ce que vous êtes , 
vous étant dépouillée de tout entre ses mains, laissez-lui en le 
soin, car vous n'avez rien excepté, ains tout confié à la fidélité 
de son amour, et il faut faire l'œuvre de son salut sur cette croix, 
quand bien vous ne devriez plus voir le jour de votre vie 
clair et serein. 

Pour conclusion, ma clièrc fille, je vous dis derechef : 
cheminez à l'aveugle dans cette Providence et conduite et vous 
perdez tout en Dieu, avec toutes vos vues, connaissances, 
satisfactions, et ne faites aucun acte intérieur, il n'en est plus 
temps : vous les avez faits, j'en suis sûre, Dieu s'en contente; 
il ne veut plus de vous, sinon que vous lui laissiez entièrement 
faire, et que, meshui, vous ne fassiez autre chose que de 
Tious reposer en lui, quoique sans sentiment ni satisfaction; 
mais cette simple remise, ce repos en Dieu se doit faire sans 
gêne, fort simplement, sans acte, ni le vouloir sentir : enfin. 
Dieu veut que vous ne le voyiez, ni ne le sentiez que quand 
il lui plaira, et veut que vous demeuriez totalement à sa 
merci, paisible et tranquille dans tous les embrouillements, ne 
pariant pas méuie à Dieu de vus peines et souffrances jiour lui 
faire des proleslations, ni de votre pauvreté , mais demeurez 
patiente et reposée. Dès bien des années vous vous êtes sans 
réserve vouée, sacrifiée et abandonnée, et tout votre être 
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290 OEUVRES DE SAIIVTE CHANTAL. 

à Dieu pour le temps et l'éternité, lui donnant le soin de tout; 
vous avez confirmé cette donation, ne vous réservant que le 
soin de tenir votre esprit dans cette vue, regard et remise, et de 
faire le bien que vous connaîtrez sans jamais vous permettre de 
réflexion sur ce qui arrive, ni pour voir ce qui se passe en 
l'àme, ni ce qui lui fait peine, ce qu'elle a fait ou fera; il faut 
fuir ces réflexions comme de cruelles tentations et les étouffer 
à leur naissance par ce simple retour à Dieu, car cet unique 
regard comprend tout, spécialement dans les souffrances, lequel 
parle et prie sans aucun acte intérieur. Faites quelque acte ou 
dites quelque parole extérieure, baisez la croix, regardez le ciel, 
faites le signe de la croix sur le cœur, mais cela rarement. 

Ne chercbez votre satisfaction, ni ne faites aucune réflexion 
ni autrement pour savoir ce qui se passe en vous, de quelle 
façon qu'il puisse être, quoique vous le voyiez effroyable et 
sentiez vivement et douloureusement, mais retournez votre 
esprit tout doucement à Dieu sans lui parler de votre peine, et 
demeurez là comme vous pourrez, patiente et souffrante, sans 
faire des actes intérieurs ni autre chose quelconque, pour 
quelque sujet que ce soit, non pas même à l'oraison ni pour 
s'y préparer, et vous conteniez de demeurer en Dieu, auprès 
de Dieu ou en sa simple vue, comme vous pourrez, dissimulant 
de voir votre mal. Ayez surtout fidélité de ne vous point dé- 
brouillasser, ni vouloir savoir ce que c'est pour le dire : qu'il 
vous suffise de savoir que cette croix est de Dieu. 

Laissez à Dieu le soin de votre intérieur : ne vous en mêlez 
plus. Tenez-vous patiente et soumise; divertissez-vous à 
quelque œuvre extérieure ; voyez vos résolutions et ne vous 
émouvez point de tout le tintamarre de la partie inférieure : ne 
faites pas semblant de sentir ces révoltes; passez votre vieillesse 
en cet état de souffrances, si c'est le bon plaisir de Dieu, 
lequel vous porte dans le sein de sa divine protection, je vous 
en assure. Ainsi , quoique vous ne le sentiez pas , demeurez 




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PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 291 

contente de vos mécontentements; demeurer patiente et souf- 
frante, c'est une grande oraison, croyez-le bien, et no vous effor- 
cez pas à faire des actes : il suffit de regarder Dieu en souffrant 
doucement et avec soumission. Les sentiments des vertus ne 
sont pas à notre pouvoir, mais oui bien l'opération d'icelles 
et c'est ce que Dieu demande de vous à présent, tandis qu'il 
vous tient sur la croix, qui est le chemin du ciel, si vous souf- 
frez généreusement. Demeurez ferme, portez-la sans réflexion : 
c'est l'Isaac qu'il faut sacrifier continuellement, par une perte 
de vous-même en Dieu, sans savoir comment. 



PAROLES DE LA SAINTE 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOXAY, APRÈS UBJE RETRAITE AMVUELLE'. 

Votre sainte curiosité vous fait désirer savoir quelque cliose 
de ma solitude. Vous dites que vous vous êtes trouvée chétive 
en la vôtre; et moi, ma chère fille, je me suis trouvée toute 
pauvre et imbécile, mais pleine d'espérance de vivre toute à 
Dieu, moyennant sa sainte grâce. 

Les souffrances intérieures que Dieu vous fait sentir sont des 
récompenses de vos travaux passés, et non pas des punitions. 
Dieu, par cette voie de désolation intérieure, veut conduire 
votre àme à un plus grand et plus relevé degré de perfection, 
et surtout à un parfait dénùment de toutes sortes de satis- 
factions, afin que vous ne preniez plus de contentement qu'en 

' Extrait d'un manuscrit des contemporaines de la Sainte conservé au 
monastère de la Visilalion de Tlionon. 

19. 









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292 OEUVRES DE SAIKTE CHANTAL. 

Dieu seul et non en ses dons. Et, partant, c'est la volonté de 
Dieu que vous demeuriez contente dans fous vos mécontente- 
ments. Dieu vous avait tout donné, il vous a tout été : qu'y 
a-t-il à dire, sinon : Fiat voluntas tua ! 

Vous vous êtes tant de fois donnée à Dieu, et lui avez tant 
dit qu'il ôtât de vous ce qui n'était pas lui; maintenant il l'a 
fait, il vous a enfin prise au mot, qu'y a-t-il à dire ? Il retire ses 
dons sensibles; il les a retirés pour ne laisser en votre âme que 
Lui seul, il l'en faut bénir et demeurer patiente et souffrante, 
sans regarder ce que vous avez fait, ce que vous faites ni ce que 
vous ferez; mais, au lieu de tout cela, pratiquez ce que le Bien- 
heureux nous a dit : « Regardez Dieu et le laissez faire. « 

Ah! chère Epouse de Jésus I courage, fille de notre Bienheu- 
reux Père, consolez-vous dans la volonté de Dieu, et croyez 
assurément que votre foi, votre espérance et votre amour envers 
Dieu sont plus grands et plus purs en vous que jamais ils n'ont 
été ; mais c'est un amour de souffrance , et général dénùment 
de toutes sortes de satisfactions. Demeurez donc en cette 
assurance que je vous donne de la part de Dieu et du Bienheu- 
reux qui nous a tant de fois répété que le chemin des croix est 
le meilleur ; ainsi, ne vous mettez plus en peine de ce que vous 
ne sentez rien. 

La foi sans les œuvres ne peut suffire. Ce n'est pas le sen- 
timent de la foi ni l'espérance qui nous sauvera; mais ce 
seront les œuvres appuyées sur la miséricorde de Dieu. Vous 
avez donc ces très-chères vertus théologales en effet, et vos 
œuvres le font paraître dans la fidélité que vous avez à observer 
la loi de Dieu et nos règles. Faire ainsi, ma chère fille, c'est 
avoir la foi de la bonne sorte, puisque les sentiments d'affec- 
tion aux vertus ne sont point en notre pouvoir, mais oui bien 
l'opération d'icelles; et c'est ce que Dieu demande de vous à 
présent, pendant qu'il vous tient dans cet état de générale souf- 
france intérieure et dans la privation de toutes sortes de lumiè- 



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PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 293 

res et connaissances; mais dans tout cela l'opération des vertus 
est à notre pouvoir; et c'est à quoi vous vous occupez à pré- 
sent, et Dieu se contente, puisque par cette voie vous accom- 
plissez sa très-sainte volonté; et cela suffit dans le général mar- 
tyre intérieur que Dieu vous fait souffrir. Ne regardez donc 
plus vos peines ni voire embrouillement, ni les effrois et crain- 
tes que tous ces travaux vous causent, quoique vous les sentiez 
si violents et effroyables. Au lieu de cela, rccjardez Dieu en 
patience et le laissez faire, dit notre Bienheureux Père : c'est 
une grande leçon. Demeurez donc ferme en pâtissant, sans 
réflexion sur tout ce qui se passe en vous, laissez-en le soin à 
Dieu sans le regarder; c'est le sacrifice de votre Isaac que Dieu 
requiert de vous , non de le sacrifier une seule fois, mais conti- 
nuellement par une perte de vous-même en lui. De sorte que 
vous n'avez plus à faire que de dire de temps en temps quelques 
paroles vocales, surtout celle-ci qui est, et doit être votre 
unique : Mon Dieu, je remets mon esprit entre vos mains, 
ou bien : Alon Dieu, mon esprit est entre vos saintes mains, je 
ne vois donc plus ce qui s'y passe, mais je vous en laisse le 
soin, et ne veux plus prendre garde à rien qu'à vous seul. iMa 
lumière est de n'en avoir point; ma joie est pour le ciel et je 
n'en veux plus d'autre; ma richesse est dans la privation de 
tout bien sensible à l'esprit humain; ma paix est dans la guerre; 
ma tranquillité est dans le brouillement; le feu de mon amour 
envers mon Dieu est dans le buisson des épines piquantes qui 
me transpercent de toutes parts, sans espérance d'aucune fin 
ni consommation de mes travaux; mais tous les jours ils sont 
plus ardents. Le feu donc brûle dans le buisson de mon cœur 
enviionné d'épines, par la mortification et souffrance, sans 
apparence d'aucun soulagement ou consommation en cette vie. 
Et mon soulagement est de n'en avoir point; ma mort c'est de 
ne mourir point; ma richesse est la pauvreté et nudité de la 
croix où mon Seigneur est mort tout nu de consolation du 



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294 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ciel et de la terre : voilà mon chemin, je n'en veux plus d'autre. 
Mon Seigneur m'avait donné beaucoup de biens sensibles à 
l'esprit, il me les a ôtés : qu'il en soit à jamais béni I Amen. 

Continuez à faire vos protestations à Dieu trois fois le jour, 
et vos exercices à l'accoutumée. 



CONSEILS DE LA SAINTE 

A UNE AME QUE LA GRACE SOLLICITAIT d'eNTRER DANS UNE VOIE 
DE SIMPLICITÉ ET d'aBANDON '. 

Ma fille, correspondez aux desseins de Dieu sur vous par une 
totale soumission de tout votre être à sa sainte volonté, particu- 
lièrement à cheminer dans la voie qu'il vous conduit; quand 
vous sentirez que votre nature y répugnera, souffrez cette 
peine, sans la regarder, ni vouloir en façon quelconque la sur- 
monter, mais tout soudain jetez-vous en esprit aux pieds de 
Notre-Seigneur, et lui dites : Je suis voire, faites ce qu'il vous 
plaira de moi. Ne retournez nullement sur vous-même pour 
voir ce qui vous fait peine, ains regardez Dieu tout seul vous 
délaissant à sa merci, et lui remettant le soin de toutes choses 
et de vous-même. Enfin, ma fille. Dieu vous veut comme un 
petit enfant qui se laisse porter et gouverner à sa mère, tout 
ainsi que bon lui semble; demeurez donc en repos et toute pai- 
sible entre les bras de ce tout bon Père Céleste, et ne retournez 
nullement sur vous pour regarder ce que vous faites, ce que vous 
sentez, ni ce qui vous arrivera, ne réfléchissez à chose quelcon- 

' Ces conseils furent écrits par la Sainte à la fin d'un livre de Ylmitation 
de Jésus-Christ. (Arcl-^ves du premier monastère de la Visitation d'Annecy.) 



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PETIT TRAITÉ SUR L'ORAISON. 295 

que; au lieu de cela regardez Dieu tout simplement, et vous con- 
tentez pour toute science et lumière de savoir que Dieu est votre 
Dieu. Si vous suiviez le dessein de ce bon Dieu sur vous, vous 
verriez renverser et bouleverser la terre et les cieux sens dessus 
dessous sans que jamais vous désistassiezde le regarder, rendez- 
vous donc fidèle à sa sainte volonté, et vous récréez avec vos 
Sœurs le plus que vous pourrez pour observer la règle. Il faut 
que vous preniez cette résolution qui est de ne point regarder 
au passé, au présent, ni à l'avenir, mais Dieu seul et sa volonté 
par de fréquents retours de votre esprit à Lui. Quand la 
pensée vous viendra que l'Institut périra, répondez fermement : 
Qu'il périsse! Dieu ne m'en a pas commis le soin... oui bien 
d'en observer les règles le plus fidèlement que je pourrai. 

Il me vient en mémoire ce que Notre-Seigneur dit en l'Évan- 
gile de celte femme qui avait perdu sa dragme, elle renversa 
toute sa maison pour la chercber; ainsi Noire-Seigneur ayant 
perdu en vous cette première innocence et pureté il remuera 
tout chez vous pour la trouver. Ne pensez jamais si vos péchés 
sont mortels ou véniels, car j'ai confiance que comme vous 
n'avez fait aucun péché mortel, dès que vous êtes en la sainte 
Religion, aussi, par ci-après, Dieu par sa grâce vous en préser- 
vera. Hé! quoi donc, toutes les feuilles des arbres vous feront 
trembler? vous voulez être si savante, et je veux que vous soyez 
une ignorante; qu'il vous suffise de savoir que Dieu est votre Dieu. 

Ce bon Dieu veut que vous le serviez et serviez sans appui, 
sans connaissance , ains que vous demeuriez à la merci de sa 
miséricorde. Pourquoi, ma fille, voulez-vous avoir une volonté, 
puisque Dieu vous ôte l'usage et la liberté de la vôtre propre, et 
qu'il veut que vous n'ayez que la sienne et celle de l'obéissance, 
en quoi, certes, il vous gratifie incomparablement; mais il veut 
que vous la suiviez à l'aveugle, sans connaissance, sans discerne- 
ment, ni satisfaction; il se faut soumettre dans cette insoumis- 
sion et impuissance de se soumettre, par un très-simple regard 



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296 OEUVRES DE SAINTE CHANTA L. 

ou acquiescement, sans vouloir voir comme vous le faites, ni 
penser comme vous le ferez, car c'est ce que Dieu vous sous- 
trait et ne veut pas que vous ayez cette lumière réfléchie, par 
laquelle vous désirez voir et sentir ce que vous faites; et enfin, 
Dieu veut que vous ne regardiez en façon quelconque, d'une 
vue arrêtée et volontaire, chose que ce soit qui se passe en vous, 
ni hors de vous, et que vous n'arrêtiez votre vue qu'en lui seul. 

Portez-vous grandement du côté de la cordialité, n'ayez point 
peur de faiblir de ce côté-là, attendez que l'on connaisse vos 
fautes, et que l'on vous reprenne; faites fidèlement ceci, et 
vous verrez l'œuvre de Dieu. 

Vos principales règles de conduite doivent être : Tout ce 
qui n'est point Dieu n'est rien, et doit être compté pour rien. 

Faire tout pour Dieu et rien contre la dépendance totale de 
la conduite de sa divine Providence. 

Révérer souverainement la très-sainte volonté de Dieu, et la 
laisser faire et défaire en vous, de vous, et de toutes choses, ce 
qui lui plaira. 

Ne voir que Dieu et votre bassesse et vileté : Dieu, pour 
s'unir amoureusement à lui en toutes choses; votre bassesse, 
pour vous humilier incessamment. 

Vous reposer et confier en Dieu de toutes choses, vous aban- 
donnant à sa merci pour toutes, toutes. 

Avoir une fidélité invariable à conserver tout ce qui est de 
notre Institut par une ponctuelle observance, sans jamais vous 
départir d'aucune chose écrite, pour petite ou grande qu'elle 
soit, sinon lorsque la charité ou nécessité le requerra, car 
alors il faut quitter la lettre pour suivre l'esprit qui m'est sur- 
tout cher et précieux. 

Faire pour le prochain tout ce qui se pourra pour sa conso- 
lation et profit spirituel. 

Dieu vous fasse la grâce, ma fille, de bien observer ces 
maximes. 



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CONSEILS DE DIRECTION 

DE LA SAINTE 



A UKE RELIGIEUSE 



Vous voulez, ma chère fille, que je vous écrive ce que je 
vous ai dit plusieurs fois, je prie Dieu qu'il vous profite. 

Vous devez avec une sainte générosité et fidélité surmonter 
toutes vos inclinations qui vous porteront au péché, n'en com- 
mettant aucun délibérément ni volontairement. Que s'il vous 
arrive le contraire, ne vous troublez pas, mais soudain huini- 
liez-vous devant Dieu tout doucement, marquant cela pour vous 
en confesser; mais ne vous amusez point à réfléchir dessus. 

Quand vos fautes seront mêlées de doute, si ce n'est en choses 
importantes, ne vous y amusez point pour les confesser, et 
qu'il vous suffise de vous en abaisser devant Dieu. Si elles sont 
en choses importantes, dites : Je m'accuse que je suis en doute 
d'avoir dit des paroles par le mouvement de la vanité ou de 
l'impatience, ou ce que c'est. 

Quand vous verrez d'abord que vous ne pouvez reconnaître 
clairement du péché, n'examinez point, mais vous humiliez 
devant Dieu avec une confiance filiale, désirant et vous ré- 
solvant de ne l'offenser jamais à votre escient; puis cela fait 
n'y pensez plus. 

Ne soyez point si pointilleuse autour de vos actions; gardez- 
vous du mal (car il le faut) et faites le bien, et toutes vos ac- 

' L'original est au monastère de la Visitation du Mans. 



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298 OEUVRES DE SAIMTE CHANTAL. 

tions gaiement, simplement et franchement, avec la générale 
intention de plaire à Dieu seul; suivez cordialement le direc- 
toire pour vos exercices. 

Ne vous étonnez nullement de tout ce que vous sentez ou 
pensez , pourvu que vous ne vous y arrêtiez pas et que vous ne 
fassiez rien ensuite volontairement; ne regardez point tout cela 
ni aucune chose qui se passe en vous; souffrez sans regarder 
ce que c'est, ni n'en parlez, non pas même à Notre-Seigneur, 
auquel vous devez retourner votre esprit tout simplement, lui 
disant des paroles de confiance , d'amour et d'abandonnement 
de vous-même. 

Si vous observez bien ce point , vous serez claire et courte 
en tout ce que vous direz de vous, et c'est ce qui vous est le 
plus nécessaire. Pensez et parlez peu de vous; pensez beaucoup 
à Dieu , et faites ce qui est de la règle et du directoire gaiement, 
et la charge que l'obéissance vous donne sans réflexion; ô Dieu, 
que vous serez heureuse ! 

Corrigez-vous de ces mines froides et dédaigneuses que vous 
faites quelquefois , comme aussi de cette façon brusque et active ; 
ne tournez point si court; tenez votre visage doux, et faites 
toutes vos actions tranquillement sans vous empresser. 

Or sus le dernier et principal avis que je vous donne, ma 
chère fille, c'est d'entreprendre en simplicité l'observance de 
ces petits enseignements , lesquels je ne vous commande point, 
ains vous les conseille avec un amour maternel. Mettez-vous aies 
pratiquer, et ne vous amusez point à regarder comme vous les 
pratiquerez; adonnez-vous à faire et non à regarder comme il 
faut faire, comme vous faites, comme vous avez fait ou ferez. 
Supportez doucement les attaques des diverses pensées qui vous 
arrivent, et toutes sortes de tentations, ne vous en étonnez 
point ; ne faites ni ne délaissez à faire aucune chose ensuite de 
telles fantaisies; souffrez-les sans les regarder, comme je vous 
ai déjà dit; résignez- vous à la divine volonté qui vous les par- 






CONSEILS DE DIRECTION. 299 

met, et vous abandonnez Èi son bon plaisir vons confiant en sa 
miséricorde, et demeurez en paix. 

Dieu vous fasse la grâce d'observer ces choses et soit béni à 
jamais ! Amen. 



1 



CONSEILS DE LA SAINTE 

A LA MÈRE FRANÇOISE-MADELEIXE DE CHAUGY PENDANT SON NOVICIAT, 

DE 1621» A 1632 '. 

Au commencement de mon essai, sortant de ma confession 
générale, après avoir bien plenré devant notre Bienheiireiise 
Mère, Sa C /tari té me dit de ne plus m' amuser à ces enfances, 
que mes larmes étaient un effet de mon amour-pi'opre , qu'il 
fallait me remettre en Dieu, et espérer tout de sa miséricorde ^ 
après cela , elle me dit : 

Retenez ces quatre documents que je vous donne : 

Le premier : ne faites jamais de faute, pour petite qu'elle 
soit, volontairement, je dis d'une volonté absolue, déterminée 
et choisie , ne laissant d'ailleurs aucun bien à faire de ceux que 
vous connaîtrez que Dieu vous demande que vous fassiez, et 
après, tenez votre cœur en liberté. 

Le deuxième : ne vous laissez jamais troubler de vos manque- 
ments passés, présents et à venir; je ne veux plus que vous en 
entreteniez aucune peine, ni inquiétude. 

' Ces conseils furent trouvés tels par la Mère de Lucinge, dans es pa- 
piers de la Mère de Cliaugy. (Archives dii premier monastère de la Visi- 
tation d'Annecy.) 



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300 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Le troisième : humiliez-vous profondément devant Dieu de 
vos moindres péchés ; remarquant que le mal est le fruit de 
votre terre, comme le moindre bien que vous ferez est celui du 
secours de la grâce de Notre-Seigneur. Proposez-vous, avec 
l'aide de cette même grâce, de faire quelque bonne pratique 
de vertu, pour réparer le manquement commis. 

Le quatrième : c'est la fidélité à la présence de Dieu, et à 
donner à toutes vos actions l'unique fin de plaire à sa divine 
Majesté. 

Enfin, ma fille, humiliez-vous, humiliez-vous, humiliez- 
vous; faites tout le bien que vous pouvez, évitez tout le mal 
que vous connaissez, afin que vos fautes ne soient jamais 
que de pure fragilité et surprise, et faites qu'elles vous 
humilient sans vous troubler. L'orgueil nous fait pleurer de 
nous voir imparfaites , mais la vraie et humble contrition nous 
fait humilier pour nous faire profiler même de nos chutes. 



UKE AUTRE FOIS. 



Ma fille, mortifiez i'ortemcnt votre orgueil; je suis fort aise 
que votre maîtresse y travaille, mais secondez-la fidèlement. 
Je vous prie, pensez souvent à ces paroles de Noire-Seigneur : 
Sur qui reposera mon esprit, si ce n'est sur l'humble de cœur? 
Et à ces autres : L'esprit de Dieu et celui de superbe ne s'ac- 
cordent pas. 11 faut que l'un ou l'autre sorte de notre âme. 
Hàtez-vous donc de faire sortir promptement de votre cœur la 
propre estime, l'amour de votre volonté , de votre jugement, et 
tout ce qui est contraire à l'esprit légitime de celte sainte 
vocation que vous venez d'entreprendre. 



UNE AUTRE FOIS , CETTE- BIENHEUREUSE ME DIT : 

Je suis fort aise que votre maîtresse vous défende ces grandes 
et belles imaginations et spéculations dans vos oraisons, parce 



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CONSEILS DE DIRECTION. 301 

que votre esprit aime les choses qui lui donnent plus de science, 
de connaissance et de lumière, que celles qui le portent à la 
pratique, à l'afTcction du cœur et à l'amendement; plus à la 
vanité qu'au désir de devenir humble. 

Voici donc comme vous devez faire, par exemple : vous 
prenez, pour sujet de votre méditation, la flagellation de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ. Ne vous représentez point un beau jeune 
homme, avec plusieurs bourreaux autour de lui pour le 
flageller; mais mettez-vous en la présence de Dieu, et après la 
première préparation, sans vous rien imaginer, pensez tout 
simplement que Notre-Seigneur, tout innocent, a voulu souffrir 
l'ignominie de la flagellation, souffrant pour votre amour cet 
horrible tourment, et là-dessus, entretenez-vous avec sa bonté, 
en lui disant : Mon Seigneur et mon Dieu, c'est à cette heure 
que j'apprends que vous êtes humble et doux de cœur; goûtez 
en silence ces paroles, et après, prononcez celles-ci tout douce- 
ment : que vous avez souffert pour moi, mon Sauveur! je 
le sais, et comme la foi me l'apprend, je ne veux autre con- 
naissance que celle qu'elle me donne. Vous vous êtes toujours 
humilié, et je me veux toujours élever! innocent et humble 
Jésus, confondez ma superbe! vous souffrez pour moi, je me 
laisserai châtier pour vous de mes fautes sans m'excuser! 

Voilà, ma fille, comme il faut que vous fassiez, et vous ferez 
une oraison de cœur et de volonté, et non pas une d'entende- 
ment et de vanité. 



DKE AUTRE FOIS, ELLE ME DIT 



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Ma fille, ne vous déferez-vous jamais de cette grande activité 
d'esprit? Je sais bien que, puisque c'est une inclination natu- 
relle, vous aurez de la peine de vous en défaire, mais je sais 
aussi que, si vous étiez fidèle, vous ne seriez plus si bouillante. 
Vous avez cent choses contre la modestie religieuse : vous 



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302 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tenez la tête penchée, comme pour eu paraître plus dévote; 
vous marquez tout ce que vous dites par des gestes; vous allez 
d'un pas tout à fait mondain; vous faites un certain petit tour 
de l'épaule lorsque vous faites vos enclins; tout cela sent la 
fille du monde. Enfin , vous avez bien des choses à réformer en 
vous pour prendre la gravité et bienséance religieuses. Lisez 
souvent la constitution de la Modestie, faites souvent des 
demandes à votre maîtresse sur cette vertu , et ayez incessam- 
ment au cœur ces paroles de l'Apôtre : Que votre modestie soit 
connue de tout le monde, et cela parce que le Seigneur est 
présent, dont l'œil divin voit l'extérieur et pénètre l'intérieur. 



UNE AUTRE FOIS : 

Ma fille, soyez plus soigneuse de vous surmonter ce mois, 
que vous ne l'avez fait, le passé, et surtout soyez fidèle au défi 
de l'humilité, que votre maîtresse vous a donné; il vous est 
fort nécessaire. Mais pour acquérir l'humilité, il vous faut 
travailler, et ne pas vous croiser les bras. Il ne faut pas laisser 
perdre une occasion de vous humilier; il faut vous connaître 
et vouloir être connue des autres pour inutile, ignorante, et 
indigne d'être employée à rien de bon. Aimez que chacun se 
mêle de vous connaître et corriger vos défauts, que tout le 
monde ait confiance de vous dire ses pensées sur votre con- 
duite et sur vos manquements. Il faut ne vous préférer à qui 
que ce soit, recevoir tout le pire de la maison avec joie, étant 
bien aise que les autres soient mieux que vous, et faites-vous 
toujours accroire que vous êtes mieux encore que vous ne 
méritez. Soyez satisfaite de ne vous voir ni aimée, ni caressée 
de vos supérieures; supportez doucement d'être incessamment 
rebutée, méprisée, humiliée, mortifiée, employée aux choses 
basses, et lorsqu'on vous traitera de la sorte, gardez-vous de 
penser que c'est pour éprouver votre vertu, mais persuadez- 



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CONSEILS DE DIRECTION, 303 

vous bien que c'est un châtiment autant juste que doux, à cause 
qu'on a égard à votre faiblesse. Ne parlez plus de ce que vous 
avez lu, vu, et su au monde, ni de vos parents. Enfin, ma fille, 
si vous voulez être humble, il vous faut tenir eu la maison, 
comme une personne indigne d'y être. Respectez fort nos 
Sœurs, et vous reconnaissez leur petite servante; estimez leur 
société et leur vertu. Allez en paix, ma fille. 






UNE AUTRE FOIS 



La fin de l'année de votre probation s'approche, ma fille. On 
ne vous a rien caché de tout ce qui est de l'Institut, et l'on vous 
a souvent dit, qu'entreprenant cette vocation, l'on entreprend 
aussi de ne plus vivre à soi, pour soi, ni par soi. Il faut que 
vous pensiez que votre vocation vous oblige d'aspirer et de 
tendre à la fin de la perfection de cet Institut, et que cette 
perfection est toute contraire aux lois et aux sentiments de la 
chair; sondez votre cœur pour voir s'il est bien résolu d'entre- 
prendre, de ruiner ainsi tout ce que vous êtes, et d'anéantir 
tout ce qui est contraire à cette haute perfection, dont la Con- 
grégation fait profession. Demandez la sainte lumière du divin 
Esprit pour bien connaître les volontés de Dieu sur votre âme. 

Je ne doute point que votre appel à la religion ne soit très- 
bon et très-singulier. Je ne laisse pas de me sentir obligée de 
vous faire bien connaître ce que c'est que vous entreprenez, et 
l'importance qu'il y a de ne point vivre négligemment au ser- 
vice de Dieu, et que notre manière de vie requiert un courage 
fort et généreux, qui prenne fortement l'avantage sur tout ce 
qui est de la nature, pour faire régner en nous la grâce. Je suis 
fort résolue de ne point permettre la réception d'aucune fille 
qui n'ait cette disposition. Ma fille, éprouvez-vous donc bien 
vous-même; accoulumez-vous à rompre vos volontés aux choses 
même indifférentes, à obéir à toutes vos Sœurs indifféremment, 



304 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

simplement à l'aveugle, à souffrir toutes les peines qui se 
présenteront dans votre poursuite, et enfin, examinez bien 
tout ce que vous devez désormais pratiquer. Si une fois vous 
pouvez vous oublier vous-même, et vous dévouer corps et âme 
à faire le bien, j'espère que Dieu par sa grâce vous rendra une 
bonne religieuse, puisque je suis sûre que Dieu ne vous man- 
quera jamais de sa lumière et de ses bénédictions, pourvu que 
vous ne manquiez pas de coopérer à sa grâce; mais, ma fille, 
je vous assure que les desseins de Dieu sur vous sont tels, que 
si vous ne travaillez pour arriver au plus haut de la perfection, 
vous serez la plus chétive religieuse qui soit au monde. 

LE MATIN QU'OM ME PROPOSA AU CHAPITRE, POUR MA PROFESSION, 
CETTE BIENHEUREUSE ME DIT : 



Ma fille, je veux ni'assurer encore une fois, en quelle dispo- 
sition est votre cœur, pour vous donner mon suffrage comme 
les autres. Vous savez que vous m'êtes fort chère, parce que 
vous êtes nièce de mon fils de Toulonjon , que j'aime et estime 
fort, et pour plusieurs autres raisons, et surtout parce que 
j'aime voire âme, voyant le soin particulier que Notre-Seigneur 
en a pris; mais, malgré tout cela, je ne voudrais pas dire un 
mot en votre faveur contraire à ma conscience. Lorsque je 
reçois une fille , je me mets particulièrement en la présence de 
Dieu, j'invoque son secours, et je fais simplement, dans une 
entière droiture, ce qu'il m'inspire, à la vue de sa divine Majesté. 
Voyant votre cœur, qui aime le bien de sa vocation, qui désire 
de se perfectionner, et- qui, grâce à Dieu, a été si bien appelé 
à son service, je ne saurais vous refuser ma voix et de parler 
pour vous. Toutefois, les Sœurs agissent selon les vues que 
Dieu leur donne ; priez sa bonté de les bien inspirer, affer- 
missez vos bonnes résolutions, et j'espère que le ciel vous 
bénira. 






CONSEILS DE DIRECTION. 305 

Au sortir du chapitre, ce/te Bien/ieureme me vint trouver, 
et me dit si fêtais bien disposée à tout ce que la divine Pro- 
vidence ordonnerait de moi, et ensuite Jit semblant que les 
Sœurs ne me trouvaient du tout point propre pour notre ma- 
nière de vie, m'ordonna de me laisser au soin de Dieu, et me 
fit faire un acte d'abandon en ces termes : 

Mon Dieu, je suis prête à quitter non-seulement celte Congré- 
gation pour retourner au monde, mais je quitterais Je ciel, 
si tel était votre bon plaisir, et serais prête de descendre aux 
enfers, si votre même bon plaisir s'y trouvait plus grand; et 
me fit dire plusieurs autres cboses fort belles, m'assurant qu'il 
faut commencer avec ardeur ce que nous croyons être de la 
volonté de Dieu, et le laisser avec tranquillité, lorsque celte 
volonté adorable le veut. Elle pleura avec moi tendrement, et 
m'envoya ensuite devant le Saint-Sacrement j)our me consoler, 
me disant qu'elle ne savait point de meilleur remède que celui- 
là pour apaiser une àme affligée qui aime Dieu, que de s'y 
tenir dans la posture d'une petite servante, bumble cl soumise, 
et m'ordonna de lui dire : Mon unique consolation, ne me 
délaissez point. Vous m'aviez donné le désir de vous servir, 
vous m'en ùlez le moyen, soyez béni à jamais de votre pauvre 
créature. 

LORSQUE j'Étais em solitude pour la rnoFEssioN, je la priai de me 

PARLER SUR LES VOEUX, ELLE .AIE RÉPONDIT CE QUI SUIT : 

Je veux bien, ma fille, vous expliquer courtement vos vœux : 
faisant celui d'Obéissance, vous vous obligez de la garder, 
selon que la coostitulion troisième le commande; obéissant de 
volonté et de jugement à toutes sortes de supérieures quelles 
qu'elles soient, et quoiqu'elles vous commandent, qui ne sera 
pas péché. 

Faisant vœu de Pauvreté, vous quittez toutes choses pour le 
mettre en commun, et même votre propre corps, qui ne sera 
III. 20 



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306 DELIRES DE SAIXTE CHANTAL. 

plus vôtre désormais, mais à la Congrégation, qui le pourra 
employer à tout ce qu'elle jugera, sans qu'il vous soit loisible 
d'y résister. Ce vœu s'étend encore plus loin, et sa perfection 
ne requiert pas seulement que vous n'ayez rien en propre, mais 
que vous ne vouliez rien que ce qui vous sera donné, et que 
vous sentiez de la joie lorsque quelque chose nécessaire vous 
manquera; que vous ne choisissiez jamais le meilleur, mais 
que vous désiriez le moindre, et que vous le preniez lorsqu'il 
vous sera permis. Il passe plus avant encore, ce sacré vœu, et 
requiert que nos biens spirituels mêmes soient en commun, et 
que notre amour soit égal et universel pour toutes, tant que 
faire se peut. Enfin, ma fille, pour être une vraie pauvre de 
cœur et d'esprit, il vous faut tenir comme une pauvre au 
monastère, laquelle serait comme dans la maison d'un grand 
seigneur, ou comme une vraie mendiante à la porte d'un prince, 
recevant avec actions de grâce tout ce qui vous sera donné, vous 
tenant humble et petite à vos yeux, confessant toujours de 
n'avoir aucun mérite pour être associée à une si sainte commu- 
nauté. 

Pour le vœu de Chasteté, vous savez ce que la constitution 
en dit si expressément, que je n'y peux rien ajouter. Comment 
sentez-vous que Dieu épouse votre âme? Ma fille, ce grand 
Dieu l'épousa par le saint baptême, cette chère âme, mais 
lorsque nous nous privons volontairement des noces séculières, 
afin de prendre Jésus-Christ pour notre Epoux, il se fait une 
union si intime de grâce entre Dieu et notre âme , qu'il ne se 
peut expliquer en terre comme ce mariage sacré se fait, mais 
ce sera au ciel, où la jouissance entière nous sera donnée de ce 
souverain amour, que ces noces sacrées seront perfectionnées 
par les ineffables embrassements de ce divin Époux. 

Vous devez désormais avoir du respect pour vous-même, à 
cause de la dignité que vous possédez, d'épouse d'un si grand 
et adorable Monarque ; pour n'en dégénérer jamais, renoncez 



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CONSEILS DE DIRECTION. 307 

fortement àloiiles sortes d'affections et d'inclinations naturelles. 
Votre cœur est le lit et le cabinet où cet Epoux repose, tâchez 
de le tenir bien orné et bien pur; que tout votre amour soit 
employé à l'aimer; mettez tout votre soin à lui plaire, et que 
toutes vos forces soient occupées à son service. Suivez fidèle- 
ment ses attraits, vous le trouvei'ez toujours en vous-même; 
tenez-vous près de Lui sans désirer autre chose, et sans le cher- 
cher ailleurs. Préparez-vous à faire votre oblation avec le plus 
d'amour que vous pourrez; consacrez-vous souvent à Dieu, 
vous immolant tout entière sur l'autel sacré de son bon plaisir; 
donnez-lui cent fois le jour toutes vos inclinations et invoquez 
souvent son aide. Je le prierai fort que ce sacrifice lui soif 
agréable et pour sa gloire. 



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AVANT QUE JE FISSE LES VOEUX, ELLE ME DIT : 

Allez courageusement, ma fille, vous donner tout à Dieu 
pour jamais. Faites votre sacrifice absolu, afin que vous ne 
soyez plus à vous-même. Souvenez-vous, ajouta-t-elle, d'honorer 
les liens qui vous attachent à l'Eglise, comme son humble 
fille ; aux princes souverains, comme leur sujette; à la Congré- 
gation, comme un membre qu'on a bien voulu recevoir; et à 
moi-même, comme à votre mère qui tient, par la pure volonté 
de Dieu, la place de celle qui vous a donné le jour. J'accompa- 
gnerai votre sacrifice de toutes mes faibles prières, et je deman- 
derai à Celui, pour l'amour duquel vous allez vous sacrifier, 
que vous soyez au nombre de ses épouses fidèles , qui gardent 
à ce divin Epoux les vœux fidèlement. 



APRES LA PROFESSION, DANS MA PREMIÈRE REDDITION DE COMPTE : 

Ma fille, me dit-elle, vous avez promis à Dieu de grandes 
choses ; mais il vous en a promis d'incomparablement plus 
grandes. Rendez-lui fidèlement vos vœux, et sa divine bonté 
ne vous abandonnera jamais. Il demande de vous la fidélité en 

20. 



1 






308 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tout et, partout, et, si je l'ose dire, une vertu au-dessus du 
commun. Après la voix de votre Epoux, la mienne ne mérite 
pas d'être écoutée. Je vous avoue, néanmoins, que je serais 
extrêmement mortifiée, si je vous voyais vous contenter d'une 
vertu médiocre. Que vos bons propos soient pour vous une 
chaîne de diamants, que rien au monde ne puisse rompre, et 
pour vous rendre cette fidélité aisée, ne vous répandez au 
dehors qu'autant que la charité et l'obéissance souffriront que 
vous y paraissiez. 

La présence de Dieu doit faire maintenant la principale, et, 
pour ainsi dire, votre unique occupation. Cependant, quelque 
occupée que l'on soit de cette divine présence, j'approuve fort 
que l'on fasse les trois actes suivants à la sainte messe : 
déclarez humblement vos péchés avec le prêtre, quand il dit le 
Conjiteorj vous avouant criminelle devant Dieu; offrez-vous au 
Père Eternel, en la compagnie de son cher Fils, lorsqu'il daigne 
se montrer au peuple entre les mains de son ministre ; et quand 
celui-ci sera sur le point de consommer les divines espèces, 
abandonnez-vous à l'ardeur de votre cœur, soit que vous parti- 
cipiez réellement , ou par désir, à ce sacrement adorable. 



PENDANT MA PREMIERE RETRAITE APRES LA PROFESSION : 



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Je suis pressée de louer Dieu, voyant le soin qu'il a pris de 
votre àme, et j'admire sa Providence de vous avoir donné cette 
vocation par des moyens si particuliers. Il vous reste de corres- 
pondre fidèlement à ce bon Dieu, et qu'il n'y ait jour de votre 
vie, où votre cœur ne lui donne des marques de sa reconnais- 
sance. Vous satisferez à ce juste devoir, si vous portez toujours 
votre âme en vos mains, en ne faisant rien qui ne parte d'un 
principe de vertu , et qui ne contribue à la gloire de votre Epoux 
autant qu'à votre perfection. C'est dans cette disposition inté- 
rieure que vous trouverez le moyen de si bien composer voire 




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CONSEILS DE DIRECTION. 309 

extérieur, qu'il n'y ait rien en vous qui ne respire la sainteté. 
Nos constitutions, que vous lisez très-souvent, vous serviront 
de modèle, et vous n'avez, ma fiile, qu'à vous former là-dessus. 
Que voire condescendance pour vos Sœurs ne tienne en rien de 
cette civilité apparente et affectée, dont on use dans le monde, 
qui n'exclut pas l'orgueil secret, par lequel on se préfère bien 
30uvent aux personnes qu'on semble vouloir honorer; qu'elle 
soit plutôt un effet de l'oslime et de la charité que vous avez 
pour elles; qu'elle soit gaie et sans contrainte, qu'elle gagne 
leurs cœurs, les obligeant de vous aimer réciproquement. 



' LA DERNIERE FOIS QUE JE LA VIS AVAXT SOM DEPART : 

Ce serait avoir fait une grande sottise, d'avoir quitté tous vos 
parents, tout ce que vous aimiez au inonde, pour vous allaclicr 
à une créature; méprisez toutes ces petites tendresses pour ne 
vouloir que le divin bon plaisir. Tenez-vous dans vos oraisons 
toujours plus simplement à la vue de Dieu, dans une profonde 
révérence. L'àme qui a trouvé Dieu ne doit rien chercher 
davantage. Vous avez l'esprit fécond, et Dieu ne veut de vous 
que simplicité sans multiplicité. 

Je regarde l'amitié que j'ai eue pour vous, dès votre entrée 
à la Visitation, comme un sentiment inspiré de Dieu. Continuez, 
ma bien chère Sœur, continuez. Outre la récompense que Dieu 
vous destine dans l'autre monde, il vous fera trouver dans celui-ci 
une paix inaltérable, dans les événements même les plus cru- 
cifiants auxquels vous devez vous attendre, comme étant le 
partage des enfants de Dieu et les marques assurées de son 
amour. 



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310 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



CONSEILS DE LA SAIIVTE 



A LA MERE MARIE-AIMEE DE BADUTIN 



VIVE t JÉSUS! 

Ma Irès-chère filie , votre botité vous fait désirer ce que ma 
confiance vous dira tout confidemment et simplement, comme 
il plaira à Notre-Seigneur me le donner : premièrement, ma 
chère fille, tenez toujours voire chère âme eu paix et en joie, 
parle moyen de la fidélité à l'oraisou , au saint recueillement, 
et de l'observance; ayez un grand amour aux filles et les sup- 
portez avec une extrême douceur, sans toutefois leur souffrir 
aucun relâchement, mais reprenez-les toujours et les portez à 
leur devoir avec cet esprit de douceur et cordialité , leur té- 
moignant que c'est par le désir de leur bien; et gardez bien 
de laisser échapper jamais des paroles piquantes de reproches, 
et enfin que vos paroles soient toujours fort religieuses et 
assaisonnées de discrétion et dévotion; ne faites pas de fré- 
quentes ni rudes répréhensions pour de légers manquements, 
surtout quand ils sont de chose temporelle, comme rompre, 
casser, et semblables lourdises , tant qu'il se pourra. 

Ne vous laissez pas préoccuper par vos sentiments, et encore 
moins dominer, tant pour le bien de votre âme et de votre santé 
que pour l'édification de nos Sœurs; surtout ayez soin de bien 
cultiver leur intérieur et de les fort porter à l'oraison, au re- 
cueillement, et à la mortification de leurs passions et inclina- 
tions, et qu'elles pratiquent fidèlement ce que le directoire 

' Ces conseils furent donnés à la Mère Marie-Aimée de Rabutin au mo- 
ment de son élection à Thonon. (Archives du premier monastère de la Vi- 
sitation d'Annecy.) 




CONSEILS DE DIRECTION. 311 

enseigne : défaire tout pour Dieu et recevoir de sa sainte main 
tout ce qui leur arrive, car la grande pratique de la Visitation 
c'est de dépendre de la divine Providence et de se conformer 
en tout à la sainte volonté de Dieu ; ne dispensez guère les filles 
des communautés et ne les laissez attacher aux choses exté- 
rieures, ne les laissant surcharger, ni ne les surchargeant de 
trop de besogne ou de travail. 

Que le principal soin soit de plaire à Dieu et de bien observer 
les règles. Assistez aux communautés tant que vous pourrez, et 
quand vous vous trouverez mal , ne permettez pas aux filles de 
les perdre [les exercices] autour de vous, sinon celle qui sera 
requise à votre service et soulagement. 

Ayez un grand soin des malades : ce soin est important, 
comme aussi que vous preniez franchement vos nécessités, vous 
laissant gouverner pour cela à ma sœur Marie-Augustine , à qui 
nous commettons le soin de votre chère personne, sans per- 
mettre les amusements et empressements des filles. Ayez l'œil 
sur toute la maison , mais laissez une sainte liberté aux officières 
d'agir en leur charge selon la règle. 

Faites que les affaires et les livres des comptes s'écrivent et 
se fassent exactement selon les règlements. Je vous dis pêle- 
mêle tout ce qui me vient en pensée, par la très-grande affec- 
tion de votre bien pour la gloire de Dieu. 

J'ai su qu'autrefois l'on a été libre là-dedans à donner à 
manger aux gens de dehors; il faut être fort retenue à cela, et 
ne permettre aux filles de dire les nouvelles du monde et de 
famille aux récréations, qu'il leur faut laisser faire gaiement. 
Il ne faut point faire de répréhension que dans la nécessité , 
comme dit notre sainte règle, laquelle nous enseigne parfaite- 
ment tout ce qui est nécessaire pour la bonne conduite de la 
supérieure au bonheur de sa maison. 

Donnez une entière confiance aux filles de vous ouvrir leur 
cœur, et quelque chose qu'elles vous puissent dire, ne témoi- 



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312 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

gnez jamais del'étonnement, mais conforlez-les toujours et les 
renvoyez coasolées, encouragées au bien. Si elles vous disent 
quelques mauvaises pensées qui leur viennent contre vous, té- 
moignez-leur de la gratitude, de la confiance qu'elles vous 
témoignent en cela, et leur dites qu'elles ne s'en mettent pas 
en peine, mais qu'elles les méprisent et ne s'y amusent pas. 

Voilà, ma tr.Vchère fille, ce que votre bon cœur tire du 
mien qui vous chérit avec la plus cordiale et sincère affection 
et avec une entière confiance; allez joyeuse et courageuse oii 
Dieu vous appelle; je supplie sa Bonté vous tenir en sa divine 
protection, et vous combler de son très-pur amour. 

Je suis, et de cœur, votre chère et bien-aimée sœur. 

Ma très-chère tille, je vous recommande de tout mon cœur 

votre très-chère compagne; que votre cœur lui soit toujours 

bon et confiant, afin qu'elle vive en consolation. 

Votre très-humble et indigne sœur et servante en Noire- 
Seigneur. 

Sœur Jeanne- Françoise Fréhyot, 
De la l'isitalion Sainte-Marie. 



DIEU SOIT BÉM! 



CONSEILS DE DIRECTION. 



313 



CONSEILS DE LA SAINTE 

A LA MÈRE LOUISE-DOROTHKE DE MARIGNy'. 
PENDANT SON NOVICIAT 

Ma très-chère fille, je vous dis que vous devez vous détermi- 
ner d'être absolument à Dieu; et pour cela, résolvez-vous fer- 
mement de retrancher à votre langue toute parole piquante, 
vaine, et qui tant soit peu tende à votre louange, ou à celle de 
vos parents. Acceptez avec un bas sentiment de vous-même toutes 
les occasions d'humiliation qui vous arriveront; vous les devez 
tenir précieuses, si vous aspirez à la perfection, car jamais vous 
n'y parviendrez que par celte voie , je vous le dis hardiment. 
Travaillez donc à celte sainte besogne courageusement et fidè- 
lement; amassez toutes les facultés de votre esprit autour de 
Noire-Seigneur, afin que vous receviez de sa bonté la lumière 
et la force pour bien faire cette besogne; quand vous l'aurez 
achevée, nous vous en donnerons une autre. Dieu soit béni! 

AVANT SON DÉPART POUR LA FONDATION DE MONTPELLIER : 

Dieu vous destine à une grande œuvre, ma très-chère fille, 
pour l'exécution de laquelle vous devez prendre un grand cou- 
rage et vous armer de la force de Dieu , en jetant en lui tout 
votre soin par une absolue et très-ferme confiance, vous appuyant 
fortement en son amour et en la conduite de sa paternelle Pro- 

Ces conseils, écrils de la main de la Sainte, furent donnés à la Mère 
Louise-Dorothée pendant son noviciat, et au moment de son départ pour la 
fondation de Montpellier. (Archives du premier monastère de la Visitation 
d'Annecy.) 



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314 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vidence. Tenez-vous en la maiu de sa divine volonté comme un 
instrument inutile et imbécile duquel sa sagesse ne laissera de 
faire de beaux et bons ouvrages, mais soyez sur vos gardes afin 
que jamais vous n'en receviez aucune complaisance ou satisfac- 
tion vaine; mais rendez-en à Dieu la louange et toute la gloire, 
caraussi à lui seul elle est due pour toutes sortes de biens, ayant 
dit de sa bouche sacrée, que 7ious ne pouvons rien sans lui. 

Ne vous étonnez nullement s'il vous arrive des contradictions 
à votre établissement, ni au progrès de ce saint œuvre, car Dieu 
veut que ses affaires se fassent parmi plusieurs difficultés, afin 
que quand toutes choses sont accrochées selon la prudence 
humaine , il fasse reluire sa sagesse et sentir la promptitude de 
son secours paternel. 

Peut-être aurez-vous quelques nécessités temporelles, ce que 
je ne crois pas; mais si elles arrivent, réjouissez-vous saintement 
et tenez cela à grand bonheur, lâchant de faire valoir l'occasion 
pour la pratique de la sainte pauvreté, et donner des preuves de 
votre entière et ferme foi et confiance filiale enDieu, etne doutez 
point, car le secours viendra à point nommé, mais attendez- 
le en patience, sans laisser nullement ébranler votre espérance. 

Je supplie le divin Sauveur de vous tenir de sa main pater- 
nelle, et de vous appuyer, conduire, éclairer et soutenir de sa 
main puissante, suavement et fortement en toutes vos néces- 
sités et actions, et vous combler de son saint et pur amour, et 
toutes les âmes qu'il rangera sous votre conduite. Je crois que 
vous ne m'oublierez jamais devant sa bonté : je ferai le même 
et vous tiendrai toujours chèrement au milieu de mon cœur 
comme ma très-chère et bien-aimée fille, à qui je suis entière- 
ment en Notre-Seigneur, qu'il soit béni I Amen. 



Soeur Jeanne-Françoise Fréuyot. 



Je vous dis encore ce mot, ma très-chère fille : ainiez cor- 



COXSEILS DE DIRECTION. 315 

dialemenl vos Sœurs qui vont avec vous 3 soyez loule leur joie et 
consolation en Dieu; traitez avec elles franchement, naïvement, 
confidemment et à la bonne foi, et les tenez fort unies à vous, 
et vous à elles; dites-leur tout simplement et naïvement ce que 
vous jugerez être très-utile à leur bien, cela les obligera; vous 
enmiènercz de bonnes Sœurs qui n'ont aucune prétention que 
de bien faire et vous obéir sincèrement; soyez-leur bien bonne 
mère, je vous en supplie, ma très-chère fille, afin qu'elles vivent 
avec grand contentement avec vous et en leur vocation; toutes 
vous aiment grandement et veulent vivre en parfaite union, sur- 
tout l'assistante le témoigne : faites lui de même, car vraiment 
je trouve que c'est une bonne et vertueuse religieuse qui vous 
aidera bien ; elle n'a nulle prétention que de bien servir Dieu 
et faire l'obéissance. 






SEPT MAXIMES SPIRITUELLES 

DONNÉES ENCORE PAR LA SAINTE A LA MERE LO l IS E- DO ROTII É E. 

Lapremière maxime que je désire que vous observiez, ma très- 
chère fille, sera celle de notre Bienheureux Père : Rien contre 
Dieu; il faut donc être invariablement résolue de ne faire jamais 
chose quelconque, grande ni petite, que nous connaissions qui 
pût déplaire à cette souveraine Bonté : cela veut dire volontai- 
rement. Remarquez cette parole du saint Apôtre : Il faut fuir 
l'ombre du mal, ceci est le grand fondement. 

Deuxième : de dépendre de Dieu en toutes choses, et faire 
toujours ce que nous connaîtrons lui être plus agréable en toutes 
choses, purement pour son amour. 

Troisième : aimer souverainement la très-sainte Volonté, et 
également en tout ce qui arrivera à nous et aux autres, n'y re- 
gardant qu'elle seule, en laquelle doit être tout notre repos et 
unique consolation. 



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316 OEUVRES DE SAIME CHANTAL. 

Qiialrième : ayez pour règle générale de faire tout le bien et 
plaisir qui vous sera possible à toutes sortes de personnes, 
quittant volontiers vos propres commodités et intérêts pour les 
leurs; et cela pour la seule révérence du bon plaisir de Dieu 
qui le vent ainsi; et ceci se doit pratiquer tout particulièrement 
à l'endroit de nos Sœurs, sans distinction de celles qui nous 
agréent ou non , qui nous aiment et caressent, ou qui ne le font 
pas. Bref, en tout il faut regarder et aimer Dieu cordialement, 
sincèrement et efficacement. 

Cinquième : ayez un amour zélé et une fidélité loyale et 
attentive à la conservation de toutes les choses de l'Institut, 
premièrement chez vous, en l'observant exactement, et procu- 
rant autant qu'il vous sera possible que celles qui y sont obligées 
fassent le même. 

Sixième : tâchez de faire avec toute la perfection possible 
tous vos exercices spirituels et tout ce que vous devez faire, 
et cela purement par amour et désir de plaire à Dieu. Entre 
tous les exercices, aimez la sainte oraison et recueillement, y 
suivant fort simplement l'attrait qui vous sera donné. 

Septième : et pour fin et en abrégé, fuyez tout le mal que 
vous rencontrerez, faites tout le bien que vous reconnaîtrez, 
regardez Dieu incessamment, allant à lui de toutes choses, lui 
rapportant tout et lui demandant conseil de tout, fort simple- 
ment, et vous tenez très-humble devant sa divine Providence, 
attendant tout votre bonheur de là avec une sainte confiance. 

Dieu vous en fasse la grâce, et à moi qui suis toute vôtre! 
Dieu soit béni! 

Je.4X'ne- Françoise Frémyot , 
Indigne Sœur de la Visitation Sainte-Marie. 



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CONSEILS DE DIRECTION. 



317 



CONSEILS DE LA SAINTE 

A LA MÈRE CLAUDK-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE '. 

Ma Irès-chère Sœur, vous désirez que je vous dise quelque 
point qui me semble plus propre pour la conduite de la charge 
que Dieu vous a remise. Je le ferai, si sa bonté me daigne in- 
spirer et ne tiendrai point d'ordre, ains je vous dirai pèle-mèle 
ce que je rencontrerai, et qui me tombera dans l'esprit. 

La première chose qui me vient, c'est que vous vous atta- 
chiez invariablement à l'observance des règles et constitutions, 
parce que c'est la volonté de Dieu que les choses d'obligation 
doivent marcher les premières; et où la règle sera courte et ne 
vous instruira pas assez, comme il arrive en plusieurs occa- 
sions, regardez en Dieu ce qu'il vous semblera le mieux, et fai- 
tes-le avec une franche humilité. Les choses qu'il faut communi- 
quer aux Sœurs selon la règle, il le faut faire; et je vous dis 
que tant qu'il vous sera possible, vous fassiez toutes choses 
avec l'agrément des Sœurs, conférant avec elles amiablemcut; 
voire suivant, tant qu'il se pourra, leur sentiment, afin de nour- 
rir la sainte confiance et cordialité; si ce point est bien pra- 
tiqué, il apportera la paix et bénédiction. Je n'entends pas 
pourtant détruire la sainte liberté et autorité de la supérieure, 
et que, quand il sera requis , elle ue doive tout tirer après elle. 
Souvenez-vous alors, ma très-chère Sœur, de le faire douce- 
ment, tirant les volontés par raison, voire même, louant leurs 
opinions, en leur faisant voir néanmoins que la vôtre est la 

* Ces conseils furcnl ccrils par la mère Claiide-Agnc's dans un pclit livre 
conservé encore aujourd'liui à lu Visilalioii de Rennes, dont elle a clé la 
première supérieure, après avoir fondé le monastère d'Orléans. 



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318 OEUVRES DE SAINTE CHANTAI. 

meilleure, et tout cela suavement, et non mélancoliquement 
ni impérieusement. 

Quand les Sœurs seront malades ou travaillées de quelque 
infirmité spirituelle ou corporelle, témoignez-leur une extrême 
charité et douceur- voire, encore qu'elles témoignassent une trop 
grande tendreté ou quelque autre imperfection, ne faites pas 
semblant alors de les connaître, et leur faites donner et pren- 
dre tous les soulagements qu'il sera requis, s'il se peut; mais, 
après qu'elles seront hors de peine, découvrez-leur amiable- 
ment leurs défauts, en sorte qu'elles les connaissent et recon- 
naissent avec une douce et tranquille humilité : puis, encou- 
ragez-les si cordialement, qu'elles s'en aillent toutes guéries et 
détrempées en la douceur de votre amour maternel. 

Enquérez-vous quelquefois si elles n'ont point de nécessité, 
si elles sont bien velues, et semblables choses, pourvoyant à 
leurs besoins; voyant aussi quelquefois leurs matelas et leurs 
tours de lits, pour voir s'ils sont bons. Vous ne sauriez croire 
combien ce soin gagnera leurs cœurs, et les affranchira des soins 
superflus d'elles-mêmes, qui est un des grands moyens d'avan- 
cement que je sache. 

Il viendra tant de bien de la pratique de ce petit avertisse- 
ment aux âmes, ainsi que je l'espère de la bonté de Notre-Sei- 
gneur, que vous eu serez toute consolée; et j'y ajoute que, 
encore que pour votre infirmité on vous donne quelque chose 
de particulier, comme on fait aux autres infirmes, néanmoins, 
vous vous fassiez donner des viandes de la communauté, et en 
mangiez pour savoir comme on traite vos Sœurs. 

Témoignez toujours aux Sœurs de la gratitude des petits soins 
et affections qu'elles témoignent pour vous, sans leur per- 
mettre néanmoins de l'empressement pour cela, ni qu'elles 
excèdent en ce qui sera de la nécessité ou utilité importante, 
soit en santé, ou lorsque vous serez malade; mais ressouvenez- 
vous de régler cela, s'il est requis, sans opiniâtreté ni sèche- 



CONSEILS DE DIRECTION. 319 

resse, ains suavement, en sorte qu'elles en demeurent plus 
édifiées que mortifiées. 

L'avis que la règle et les constitutions donnent à la supé- 
rieure de se faire plus aimer que redouter, doit être toujours 
devant vos yeux. Quand vous aurez les cœurs de vos Sœurs, 
vous les gouvernerez comme vous voudrez, et les tiendrez faci- 
lement unies à vous et entre elles, qui est la bénédiction des bé- 
nédictions pour les monastères, et qui a toujours régné parmi 
nous. 

Qu'elles n'aient autre amie que vous. Qu'elles trouvent en 
vous un soin cl une douceur maternels, une franchise et une 
confiance de sœur, une familiarité et secret de fidèle amie, leur 
communiquant même quelquefois, comme par réciproque con- 
fiance, quelque chose de voire cœur. le grand moyen, ce me 
semble, pour tenir les cœurs ouvcrls et contents, que celui-ci : 
ce sera leur faire trouver en vous fout ce qu'elles auront laissé 
au monde, car enfin notre nature a besoin de ce soulagement, 
et ne peut durer sans aimer. Si les Sœurs ne vous ont pas un 
amour spécial et de confiance, elles auront des amitiés particu- 
lières, qui sont la peste de la religion. Bref, ayez grand soin de 
tenir leur esprit content et joyeux ; c'est l'avis que le grand 
père Suffren m'a donné une fois. 

Ayez grand soin de la pureté des âmes, retranchant aux 
Sœurs toute occasion de péché, leur laissant jouir de la liberté 
de communiquer leur âme, comme la règle ordonne; gardez- 
vous bien de témoigner en cela aucune répugnance, ni que vous 
connaissez qu'elles manquent de confiance; non, jamais ne leur 
donnez occasion de penser cela. 

En vos corrections, soyez vive et pénétrante contre le mal, 
mais cordiale et charitable à l'endroit de la défaillante, tâchant 
d'anéantir le mal, le méprisant, et châtiant quand il sera requis, 
en soulageant, excusant et encourageant la coupable, vous plai- 
gnant avec elle de notre misère et Diiblesse; par ce moyen, vous 






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320 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

lui ferez haïr le péché et aimer votre douceur. Pour pratiquer 
utilement ce point des corrections, il faut se tenir proche de 
Notre-Seigneur; car lui seul nous le peut apprendre, y ayant peu 
de règles pour cela que la charité et discrétion que Dieu don- 
nera infailliblement à celles qui, pour la seule obéissance à sa 
divine volonté, se sont laissé charger du pesant poids de la 
supériorité, et qui mettront toute leur confiance en sa divine 
protection et en la vérité infaillible de ses promesses. 

Ne vous troublez jamais, encore que vous ne voyiez l'avance- 
ment spirituel qu'il serait requis; mais redoublez vos prières, 
votre confiance, votre fidélité à l'observance, votre patience et 
support ; car sachez que c'est à vous de cultiver par ces moyens, 
mais que la croissance vient de Dieu. Faisant donc tout ce qu'il 
vous sera possible et de votre devoir, avec grande fidélité et 
courage, sans jamais vous laisser abattre, demeurez paisible et 
soumise sous le bon plaisir de Dieu, vous contentant des fruits 
qu'il vous donnera. 

Ne donnez point de nouvelles lois à vos Sœurs; ne multipliez 
point les ordonnances, mais encouragez-les à porter joyeuse- 
ment celles de la loi de Dieu avant toutes choses, dit la sainte 
règle, et celles dont elles se sont volontairement chargées 
pour le seul amour de Jésus-Christ, notre doux Seigneur et 
Maître. 

Ressouvenez-vous de ce que tant de fois je vous ai dit, qu'en 
toutes leurs difficultés vous leur recommandiez de regarder ce 
divin Sauveur en ses travaux, afin que, par ce moyen, elles 
soient éclairées , fortifiées et encouragées à une sainte imita- 
tion. L'àme aura peu ou point d'amour, qui ne trouvera sa 
charge légère en comparaison de celle que notre Sauveur a 
portée pour elle; je trouve ce moyen puissant, incomparable, 
doux et suave. 

Persévérez d'user plutôt de prières que de commandement, 
sinon quand la nécessité le requerra : la règle l'enseigne excel- 



CONSEILS DE niRECTIOiV. 321 

lemment à la supérieure. Usez bien de celle douceur, surlout 
envers les fiiiblesj el, encore qu'elles ne vous disenlque desinu- 
lililés, oyez-les avec palience, les conduisant peu à peu à leur 
perfection. C'est un avis d'importance que cette palience; car 
encore que l'on ne voie pas le profit tout à coup, ni même de 
longtemps, jamais il ne faut cesser pour cela, ni se lasser de 
cultiver ces chères âmes , ainsi que dit notre règle. De quel- 
ques-unes vous recevrez promptcment de la consolation, selon 
qu'il plaira à Notre-Seigneur de les aider, et à celles-là il faut 
donner des occasions d'avancer et même de mériter, lâchant de 
connaître en chacune l'attrait de Dieu, afin de le leur faire 
suivre. Je vous dis derechef, ne vous ennuyez jamais de la 
lardiveté des Sœurs, ni de les supporter et attendre : gardez de 
témoigner aucun mécontentement d'elles ni aucun dégoût à qui 
que ce soit, sinon à ceux à qui vous en devez parler eu toute 
confiance. Quand elles vous auraient fait ou dit plus d'offenses 
qu'il ne se peut penser, au nom de Dieu, aucun ressentiment ni 
aucune plainte. Faites-le même si leurs parents vous donnent 
quelque sujet de mécontentement, et lorsqu'ils seront dans l'af- 
fliction, ayez soin de faire fort prier pour eux. Vous ne sauriez 
croire combien cela contentera et gagnera le cœur de vos 
Sœurs. 

Tenez-vous fort grandement égale envers chacune et ce qui 
leur appartient; fâchez de vous accommoder avec toutes, et 
vous souvenez de la maxime de notre Père , qui s'accommodait 
aux humeurs de tous et ne voulait qu'aucun s'accommodât à la 
sienne. 

N'ayez point d'inclination particulière qui paraisse trop, 
comme serait d'affectionner l'entretien ou les sermons mêmes 
de quelque particulier. 

Je vais finir par où j'ai commencé, qui est la recommanda- 
tion de l'observance ponctuelle. Vous trouverez tout dans les 
Règles et Constitutions, dans les Directoires et Coutumes, et 
III. ^ .21 



l- .i 



322 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

dans les Entretiens de Monseigneur. Nourrissez-vous bien de 
cette viande; prenez tout le temps que vous pourrez pour étu- 
dier là-dedans et dans les livres du père Balthazar Alvarez. Le 
père Rodriguez et la Vie de la bonne sœur Marie de l'Incarnation 
vous fourniront aussi plusieurs points et utiles documents pour 
votre charge. Mais Notre-Seigneur, par-dessus tout, vous tien- 
dra toujours de sa main paternelle et vous conduira en toutes 
vos actions; il faut avoir celte parfaite confiance. C'est lui qui 
vous impose cette charge, et par conséquent il s'oblige de vous 
fournir tout ce qui sera nécessaire pour vous en bien acquitter. 
Jetez tout votre soin en lui; ne soyez attentive qu'à lui plaire, 
et tout le reste suivra; je dis tout, tant ce qui regarde votre 
perfection que celle des autres. Regardez toutes choses en lui. 
Vous savez qu'un des grands moyens de lui plaire est la pratique 
de ces deux chères vertus, et qu'elles sont aussi le vrai et propre 
esprit de cet Institut. Rendez-vous donc douce, suave, cor- 
diale, franche et bonne envers toutes, humble, petite et basse 
devant ce Souverain, humble, dépendant totalement de son bon 
plaisir, et ne recherchant en tout que sa gloire. Quand donc il 
lui plaira de se glorifier en votre abjection et en celle de l'Ins- 
titut, par les mépris et avilissements que l'on en fera,' et par 
toutes sortes de calomnies et de ravalements qui pourront 
venir, aimez et embrassez chèrement ces occasions comme des 
moyens de vraie imitation de notre doux Maître, et aussi 
comme choses conformes à notre petitesse et bassesse. Ceci, ma 
très-chère Sœur, est le vrai esprit de nos Règles. Inculquez-le 
et gravez, tant qu'il vous sera possible, dans l'esprit de nos 
très-chères Sœurs l'amour du mépris, afin qu'elles ne veuillent 
point paraître ni être estimées, mais qu'elles soient fidèles ob- 
servatrices de notre profession, ne voulant d'autre gloire que 
celle de notre doux Sauveur, et de rechercher en tout sa sainte 
volonté pour l'accomplir. Je vous dis derechef que ce doit 
être notre vrai esprit, et que celle qui ne l'aimera pas effecti- 



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-s-^- -«.■ . 



COXSEFLS DE DIRECTION. 323 

vement, parla pratique, ne se peut point dire fille de l;i Visi- 
tation, ni héritière de l'esprit du grand saint Augustin, ni de 
celui de notre très-digne Père et Instituteur 



AUTRES COMSEILS DE LA SAINTE 

A LA MÈRE CLAUDE -AGNÈS '. 

Allez courageusement, ma très-chère fille, où la souveraine 
Volonté vous tire et appelle; faites fidèlement la chose à quoi 
vous êtes appelée. Soyez humble, mais pleine de confiance en 
Celui qui vous emploie; dépendez absolument de son gouver- 
nement et de sa divine Providence. Ne vous étonnez d'aucune 
contradiction, mais recevez fout de la main de Dieu, IcnanI 
votre âme et toute votre personne en paix et tranquillité, quelque 
tourmente qu'il arrive : ne vous rendez sensible ni en vos pa- 
roles, ni en vos actions, sous quelque prétexte que ce puisse 

être. Gardezderecevoiraucun esprit étranger, pour bon qu'il soit. 
Nourrissez-vous et vos chères filles du pain dont xNotre-Seigueur 
a comblé nos maisons; je veux dire que l'on s'attache fortement 
à l'observance des Règles, Constitutions et Avis de Monseigneur. 
Soyez prudente et retenue en vos conversations avec ceux de 
dehors, ne familiarisant point, et ne faites des amis pour vous, 
mais pour la maison; soyez toutefois douce, gracieuse et dévote 
avec tous. Mais avec les Sœurs, ù Dieu, ma très-chère fille 
soyez la douceur même, la bonté, la suavité et cordialité : té- 
moignez-leur de la confiance, <le la franchise et de l'estime les 

' Ces conseils furent écrils p:ir la Sainte dans le susdit livre, indiqué h 
la page 317. ' 1 ' 

2i. 



324 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

respectant amoureusement. Je prie Dieu qu'il vous tienne de sa 
sainte main , afin que vous cheminiez fermement en sa voie. Sa 
très-sainte Mère soit votre protectrice et consolation; et les 
saints Anges, que Dieu vous a commis, soient vos gardes et 
défenseurs! Amen, ma très-chère fille, je suis et demeurerai à 
jamais unie avec vous très-inséparablement : employez-moi fran- 
chement, confidemment, car Dieu m'a donnée à vous. Il soit 
héni éternellement! 



CONSEILS DE LA SAINTE 



A UNE SUPERIEURE 






VIVE t JESUS! 

Une supérieure demandant quelques avis à notre très-chère 
et unique Mère , elle lui répondit par écrit les suivants : 

Je crois, ma chère Sœur, que si celles qui sont en charge 
de supérieure digèrent bien, et pratiquent fidèlement les avis 
qui leur sont donnés dans leurs règles et constitutions, elles 
feront un très-bon et heureux gouvernement ; mais je ne laisse- 
rai pas de vous dire tout simplement, puisque vous le voulez, 
ce qui me viendra en mémoire, et qui me semblera être plus 
considérable pour vous, et pour celles qui gouvernent nos mo- 
nastères. 

Premièrement, assurez-vous, ma très-chère Sœur, que vous 

' L'original est aux Archives du 1" monastère de la Visitation d'An- 
necy. 



CONSEILS DE DIRECTION. 325 

n'aurez point de meilleure industrie pour réussir heureusement 
en votre gouvernement et conduite, que celle de vous tenir 
Lien unie avec Dieu par l'exacte observance ainsi que vous 
marque la constitution de la supérieure; car si votre bon 
exemple ne parle pas avec vous, les remontrances que vous 
ferez seront sans fruit : on ne peut donner aux autres ce que 
l'onn'a pas soi-même. Il faut donc que vous soyez fort zélée pour 
votre propre perfection et fort unie avec Dieu , afin que votre 
bon exemple attire vos Sœurs à leur devoir, et par ce moyen 
elles vous chériront et estimeront grandement, elles prendront 
en vous une entière confiance, et auront un grand courage à 
vous imiter; car les filles voient bien clair, en ce qui con- 
cerne les vertus ou les défauts de leur supérieure, et ne 
peuvent pas en prendre l'estime qu'elles doivent si elles ne 
voient en elle les vraies vertus, surtout celle d'une sincère sim- 
plicité dans leur prudence; car si elles y rencontrent de la 
finesse, cela leur fermera le cœur; mais si elles les trouvent 
franches, candides et simples, elles marcheront de même 
avec elles. 

Sachez, ma chère Sœur, que le principal de votre office, 
c'est de gouverner les âmes que le Fils de Dieu a rachetées de 
son sang précieux, non comme dame et maîtresse, mais comme 
mère et gouvernante des épouses et servantes de Dieu, qu'il 
faut traiter avec respect et particulier amour, purement pour 
Dieu, également, et sans exception, n'en attendant point 
d'autre récompense que l'honneur et le bonheur de rendre un 
si digne service à la divine Majesté. 

Ne donnez point de nouvelles charges aux Sœurs par des 
ordonnances non nécessaires; mais encouragez-les à porter 
doucement celles de la loi de Dieu et de l'Église, qui doivent 
tenir le premier rang chez nous ; et ensuite celle de l'Institut, 
dont elles se sont volontairement chargées pour son amour, et 
recommandez-leur fort qu'en toutes leurs difficultés elles 



tf-i 



as»! 



326 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

regardent le divin Sauveur en ses souffrances, parce que par ce 
nioyen elles seront fortifiées et encouragées à supporter leurs 
petites peines, et à l'imiter en ses vertus. Il faut bien peser ce 
que dit la constitution, qu'il faut nourrir les filles à une dé- 
votion généreuse et forte. 

La timidité bien souvent leur suffoque l'esprit de dévotion, 
et leur ôle la sainte allégresse spirituelle, ce qui leur fait 
trouver de la peine en peu de chose. Il faut donc les porter à 
faire leurs actions noblement, et non selon les inclinations de 
l'amour déréglé de soi-même, qui fait toutes choses lâchement 
et bassement. Inculquez-leur celte grande maxime, que ce qui 
n'est jwint Dieu ne leur doit être rien, et tâchez, selon la dispo- 
sition de chacune, de les dépouiller de tout le reste, pour les 
faire dépendre de la seule volonté divine et de l'obéissance, 
sans les laisser marchander, ni tortiller autour des occasions 
qui se présentent pour la pratique des vertus et l'union de 
leurs âmes avec Dieu ; ceci est le vrai esprit de la Visi- 
tation. 

II faut que vous ayez un grand soin de gagner le cœur de vos 
Sœurs par votre débonnaireté, traitant avec elles franchement, 
cordialement et confidemment, sans jamais leur témoigner que 
vous connaissez qu'elles n'ont pas de la confiance et de l'affec- 
tion pour vous, ni que vous avez aucune méfiance d'elles; car 
rien ne désoblige tant un esprit, ni ne vous le fera sitôt perdre, 
que celaj comme au contraire rien ne l'oblige tant que la 
confiance. Tant qu'il vous sera possible, donnez-leur, je vous 
prie, une grande et sainte liberté entre elles et avec vous, 
et ayez-la aussi avec elles, car rien ne gale tant les esprits, que 
de leur donner de la gène. 

Qu'elles reconnaissent aussi en vous une vigilante chanté 
à les bien conduire, et à les pourvoir en leurs besoins spiri- 
tuels et temporels, en sorte qu'elles prennent confiance de 
s'adresser à vous en toutes leurs nécessités, et qu'elles sachent 



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CONSEILS DE DIRECTION. 327 

qu'elles ont une vraie mère cl une amie fidèle en leur supé- 
rieure, qui ne leur manquera en rien pour le corps, ni pour 
l'esprit, et qui tiendra à couvert et en secret leurs petites infir- 
mités et défauts, et les supportera cordialement sans s'en 
lasser, ni ennuyer. Enfin, ma chère fille, faites en sorte qu'elles 
croient qu'elles ne sauraient vous obliger davantage que d'aller 
à vous avec une entière confiance. Si l'on donne bien l'impres- 
sion de ceci aux Sœurs, on évitera plusieurs plaintes et mur- 
mures, on pourra par ce moyen les affranchir du soin et des 
recherches que les filles tendres pourraient avoir sur elles- 
mêmes, et on les gouvernera comme l'on voudra. C'est encore 
le grand moyen de tenir leur esprit en paix et contentement, et 
de les rendre très-amoureuses de leur vocation ; ce qui est le 
grand bien de la religion. 

Notre Bienheureux Père disait qu'il faut écouter les peines 
et objections des Sœurs avec patience ; il ne faut pas pourtant 
les beaucoup examiner sur les tentations du corps, ains seule- 
ment leur ouvrir l'esprit, et leur donner courage de ne s'épou- 
vanter de rien. Et croyez, disait ce Bienheureux Père, que les 
supérieures font une grande charité de donner le temps aux 
Sœurs de leur dire tout ce qui leur fait de la peine, sans les 
presser, ni témoigner aucun ennui de leurs longueurs, quoique 
ce ne soit quelquefois que de petites niaiseries, car cela les 
soulage, et les dispose à recevoir utilement les avis que l'on 
leur donne ensuite. Les petites choses sont autant à charge aux 
faibles, que les grandes peines aux grandes âmes. En un mot, 
vous devez, par tous les meilleurs moyens que vous j)ourrez, 
tenir vos filles fort unies à vous, mais d'une union qui soit de 
pure charité, et non d'un amour humain qui s'attache. Que 
s'il arrive à quelqu'une de le faire, vous la devez insensi- 
blement porter au dénûment et à l'estime du bonheur de l'àme, 
qui ne dépend que de Dieu; car de penser guérir de tels maux 
par des froideurs et des repoussements, cela les pourrait porter 



*fm^, ' 



MM 



328 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

à des aversions et des inquiétudes qui seraient suivies de 

quelque détraquement, surtout dans les esprits faibles. 

Tenez-les fort unies ensemble et avec estime l'une de l'autre, 
ce que vous ferez efficacement par l'amour et l'estime que vous 
témoignerez en avoir vous-même par vos paroles et actions; 
mais amour général envers toutes, les aimant également, sans 
qu'il paraisse aucune particularité ; car je vous dis que si une 
fille n'a pas la très-haute perfection, quelque bonne qu'elle soit 
au-dessous de cela, elle ne vivra point contente, si elle ne croit 
pas que sa supérieure l'aime, et l'a en bonne estime. 

Cela est une imperfection, dont il faut tâcher de les affran- 
chir, s'il se peut; mais patience cependant. Je sais que je dis 
vrai en ceci, et que cette croyance leur profite, et leur donne 
une certaine allégresse, qui fait porter gaiement toutes sortes 
de difficultés; et c'est une chose assurée, que notre nature ne 
peut longtemps subsister sans quelque contentement et satis- 
faction , jusqu'à ce qu'elle soit tout à fait mortifiée. El comme 
les filles ont quitté ce qui leur en donnait au monde , il faut 
nécessairement qu'elles en prennent dans l'amitié et confiance 
de leur mère, et dans la douce société de leurs Sœurs. Que si 
elles n'en trouvent pas là, elles en chercheront ailleurs, étant 
conduites par leur propre intérêt qui ne sera pas celui de la 
maison. 

Lorsque vous faites des corrections, prenez garde que vos 
paroles et votre maintien portent et animent les Sœurs au bien. 
Pour cela, il faut éviter les paroles aigres et dures, qui ne font 
qu'offenser le cœur, le dépiter, le ralentir à la pratique des 
vertus, et le refroidir en la confiance et en l'estime qu'elles 
doivent avoir de leur supérieure. 

Notre Bienheureux Père disait qu'une supérieure ne doit 
jamais s'étonner ni se troubler d'aucun défaut qui puisse se 
commettre dans sa maison par le général des Sœurs, ni par 
les particulières; qu'elle doit les regarder et les souffrir douce- 






= .*â!s. 



CONSEILS DE DIRECTION. 329 

ment, et y apporter en esprit de repos les remèdes qui lui 
seront possibles ; qu'elle ne doit pas non plus épouvanter celles 
qui les font, mais qu'il faut avec une suave charité les amener 
à la connaissance de leurs chutes, pour leur en faire tirer 
profit. Croyez-moi, ne nous rendons point si tendres, ni si sen- 
sibles aux manquements de nos Sœurs et à ne vouloir point 
souffrir parmi nous les esprits fâcheux et de mauvaise humeur. 
Quand ils sont liés par les vœux solennels, le plus court est de 
les supporter doucement; car nous aurons beau faire, il se 
trouvera toujours dans les communautés, quelque petites 
qu'elles soient, des esprils qui donneront de la peine aux 
autres. Dieu permet cela pour exercer la vertu de la supérieure 
et des Sœurs. 

Au sujet des récréations, il faut prendre l'esprit de notre 
saint Fondateur, lequel était vraiment saint, je vous en assure, 
et sa sainteté ne l'empêchait pas d'avoir un esprit de joie, 
riant de bon cœur quand il en avait sujet. L'esprit de Dieu 
porte allégresse. Laissez réjouir vos filles à la récréation, 
pourvu qu'elles le fassent selon la règle, contentez-vous. Nous 
autres supérieures qui passons une partie du jour au parloir et 
aux affaires, voudrions bien nous recueillir dans le temps 
qu'il faut se récréer, mais de pauvres filles qui n'ont bougé 
du chœur ou de leurs cellules ont besoin de délasser leur 
esprit. 

Ma chère Sœur, vous n'avez rien de si difficile en votre 
charge que les corrections; car si vous ne les faites pas à 
propos, et selon l'esprit d'une vraie charité, vous n'avancerez 
rien. . Il faut avoir une merveilleuse douceur, industrie et 
charité, pour manier les esprits faibles, et les faire plier à leur 
devoir. Notre Bienheureux Père disait qu il fallait faire lotîtes 
choses -pour le -profit et la consolation du prochain, excepté de 
se damner ; que si nous perdions ou relâchions quelque chose 
du nôtre pour cela, la divine Bonté nous en dédommagerait 



II 



330 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

bien. En celle occasion il faut toujours invoquer l'assistance de 
Notre-Seigneur, et n'oublier jamais qu'il faut avoir un cœur de 
mère ; car écrivait une fois le Bienheureux : « C'est une chose 
» bien dure de se sentir détruire et mortifier en toute rencontre : 
)) néanmoins l'adresse d'une suave et charitable mère fait avaler 
» les pilules amères avec le lait d'une sainte amitié. « Je ne dis 
pas qu'il faut être flatteuse, cajoleuse et mignarde, jetant à tout 
propos des paroles de cordialilé ; non, mais j'entends qu'il faut 
être douce, affable, aimant vos filles d'un amour maternelle- 
ment sage, éclairé des vraies lumières de l'Esprit-Saint. Con- 
servez la paix avec l'égalité d'âme et suavité de cœur entre les 
tracas et la multitude des affaires. Chacun attend d'une supé- 
rieure le bon exemple joint à une charitable débonnaireté. Et 
quand il vous arrivera de faire quelque chose qui pourrait fâcher 
ou mal édifier quelqu'un, si c'est chose d'une grande impor- 
tance, excusez-vous, en disant que vous n'avez pas eu mauvaise 
intention, s'il est vrai ; mais si c'est chose légère qui ne tire- 
point de conséquence, ne vous excusez point, observant 
toujours d'avoir en ces occasions une grande douceur et tran- 
quillité d'esprit. Et si bien votre partie inférieure se trouble et 
se révolte, ne vous ea mettez point en peine, tâchant de garder 
la paix emmi la guerre, et de goûter le repos au milieu du 
travail. 

Les supérieures doivent être extrêmement discrètes et 
retenues," afin de ne point faire connaître au dehors les man- 
quements des Sœurs à qui que ce soit, ni les en faire 
reprendre, si ce n'est par une vraie nécessité, et après avoir 
fait tout leur possible pour les en faire amender, l'expérience 
feça voir l'utilité de cet avis ; car pour l'ordinaire cela ne fait 
qu'aigrir le mal, plutôt que de le guérir. Les remèdes qui 
peuvent s'appliquer au dedans sont les meilleurs. 

II faut prendre de chaque esprit ce que l'on en peut avoir 
avec douceur. 






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CONSKILS DE DIRECTION. 331 

Les filles n'ont pas loules une égale capacilé, et cependant, 
l'on veut bien souvent d'elles les mêmes choses; cela apporte 
beaucoup de trouble aux mères et aux filles. Toutes doivent 
marcher le train commun de l'observance extérieure; mais 
toutes n'ont pas les dispositions pour la même conduite inté- 
rieure, ni la capacité d'une égale perfection , et l'iguorance de 
ce point cause beaucoup de mal. Je vous prie donc d'y prendre 
garde, et de conduire les esprits chacun selon sa portée et son 
attrait, tant pour l'oraison, que pour tout le reste. C'est le 
grand moyen de tenir nos Sœurs dans la sainte et très-dési- 
rable liberté d'esprit, si utile aux âmes religieuses, et sans 
laquelle elles ne peuvent faire aucun avancement, il est très- 
nécessaire que les supérieures comprennent bien cette vé- 
rité. 

Il est bon de ne faire de grandes corrections ni fréquem- 
ment, ni sur de petits manquements de peu d'importance; 
car cela causerait de la négligence dans les esprits, et les 
empêcherait de faire profit des corrections faites sur de 
légitimes sujets; outre que cela vous pourrait causer un es|)rit 
de chagrin, et aux Sœurs aussi; mais pour l'éviter et main- 
tenir l'exactitude, il est bon de leur faire donner quelquefois 
par la lectrice de table des pénitences proportionnées ù leurs 
fautes, et à la force de leur esprit. 

11 me semble être utile de ne pas faire la correction à toute 
la communauté pour des fautes que quelques particulières 
commettent, cela ne lait qu'intimider et abattre les esprits , 
donner à deviner qui c'est qui les a faites, et engendrer de la 
mésestime les unes des autres. J'estime qu'il serait mieux de 
nommer celles qui ont fait la faute, et de leur adresser la 
correction publique, si elle est requise pour l'édification de la 
communauté; sinon, il serait fort bon et à propos que la supé- 
rieure, selon la connaissance qu'elle a de la disposition de ses 
Sœurs, les avertît en particulier cordialement. 



\ 



332 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

On ne saurait dire combien ceci sert à certains esprits et' 
combien ils en .ont de reconnaissance, surtout si leur manque- 
ment n'a été su que de peu de Sœurs; on réussira mieux par 
là à les corriger, qu'en leur donnant de la confusion devant 
toutes. Je crois aussi que les supérieures ne doivent que très- 
rarement reporter les fautes sur elles-mêmes, s'attribuant la 
cause des manquements que font les Sœurs, cela les afflige, et 
ne profite guère. Il ne faut non plus témoigner aucun dégoût 
de leur conduite, ni aucun désespoir de leur amendement, obi 
non, jamais, cela les abattrait, et arrêterait tout à fait ; ains, 
il faut les encourager et les fortifier doucement, leur témoi- 
gnant la bonne espérance qu'on a d'elles, combien l'on se plaît 
en leur compagnie, et le grand désir que l'on a de les servir, 
cela leur agrandit le courage, et les fait cheminer plus gaiement 
et fermement. 

Vous devez choisir pour votre coadjutrice une Sœur qui soit 
de vertu exemplaire et capable de savoir tout sans se mal édifier, 
afin que les Sœurs aient la confiance de s'adresser à elle pour 
vous faire avertir. Et ceci est important; car si les Sœurs n'ont 
pas la confiance de vous avertir ou de vous faire avertir par 
votre coadjutrice , il arrivera que quand l'on fera la visite, elles 
sauront bien le dire au visiteur. 

Mon Dieu! que les supérieures doivent être bonnes, simples 
et charitables ! mais aussi qu'elles ont besoin d'être prudentes 
et accortes pour découvrir les ruses, les artifices, et les trom- 
peries de l'amour-propre dans les âmes faibles, molles et sans 
vigueur! car de telles filles ne s'appliquant pas aux vertus, 
elles ne peuvent pas prendre leur contentement en Dieu, ni 
aux exercices spirituels, de sorte que leur esprit oiseux et vide 
de Dieu ne fait qu'inventer mille chimères. 

Encore une fois, ma chère fille, et ceci est ma grande re- 
commandation, gagnez par amour le cœur de vos filles, afin 
qu'elles agissent en confiance avec nous. Ce qu'elles vous au- 



CONSEILS DE DIRECTION. 333 

ront dit en secret, de leurs imperfections, comme à leur bonne 
mère, ne le leur reprochez jamais devant les autres; montrez à 
toutes un visage ouvert, et plus à celles qui vous auront dit 
leurs petites faiblesses qu'aux autres, de peur qu'elles ne 
croient que vous les dédaignez pour cela. Ne gênez point leur 
conscience, et procurez qu'elles vivent contentes, leur laissant 
une raisonnable liberté pour mettre leur àme en repos, par 
l'aide de ceux à qui Dieu leur aura donné confiance. 

Prévenez-les en leurs besoins; faites que rien ne leur man- 
que, ni pour l'âme, ni pour le corps. Soyez affable à toutes, et 
n'en méprisez pas une, pour imparfaite qu'elle soit; car, 
puisque Dieu est patient, pourquoi ne seriez-vous pas patiente? 
Enfin, vivez et conversez avec chacune, en sorte que toutes 
pensent en particulier , que c'est elle que vous aimez le 
mieux. 

Rendez vos filles dévotes : de là dépend leur bien. Ko soyez 
pas de ces mères tendres qui gâtent leurs enfants, ni de ces 
mères bouillantes qui ne font jamais que reprendre. Toutes vos 
filles n'iront pas d'un même vol à la perfection : les unes iront 
haut, les autres bas , les autres médiocrement, servez chacune 
selon leur portée. Tenez ces maximes en votre conduite : que 
les exercices spirituels s'exercent fidèlement et que la lettre de 
la règle soit vivifiée par l'esprit. Que votre affection soit égale 
envers toutes, mais conduisez-les toutes selon les dons que 
Dieu leur aura donnés, les employant aux charges suivant cela 
et non suivant leurs caprices. Si on loue votre conduite, ren- 
dez-en grâces à Dieu, à qui la gloire en appartient, et vous hu- 
miliez devant lui. Si on vous blâme, humiliez-vous toujours; 
corrigez-vous si vous avez tort. Si vous ne l'avez pas, remercie 
Dieu de vous avoir donné lieu de souffrir, et tenez pour cer- 
tain que vous ferez assez, si vous êtes humble, douce et dé- 
fote. 

Quant au temporel, ne soyez ni trop serrée, ni trop magni- 



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334 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

fiqne. Si vous êtes pauvre, allez petilement, et gardez d'en- 
detter votre maison. Si vous êtes riche, conduisez-vous à pro- 
portion , avec discernement et charité , et faites en sorte et sur- 
tout, en quelque état que vous soyez, que les malades et les 
infirmes ne souffrent que les maux auxquels vous ne pouvez 
donner de remèdes. 

Ayez soin d'être plus rigide à vous-même qu'aux autres; je 
ne dis pas pour vos infirmités corporelles, car vous devez avoir 
de la charité pour vous comme pour notre premier prochain; 
autrement vous donneriez de grandes inquiétudes à vos filles : 
ici je parle des petites misères de l'esprit humain. Plus je 
vais, et plus je trouve que la douceur est requise pour entrer 
et se maintenir dans les cœurs, et pour leur faire faire leur de- 
voir sans tyrannie; car enfin, nos Sœurs sont les brebis de 
Notre-Seigneur, il vous est permis, en les conduisant, de les 
toucher de la houlette, mais non pas de les écraser, cela n'ap- 
partient qu'au Maître. Compatissez aux défauts qui ne sont que 
des faiblesses sans malice; souvenez-vous que ce ne sont pas 
des Anges que vous gouvernez, mais des créatures fragiles; et 
faites réflexion sur vous-même, pour ne leur demander au 
plus, que ce qui vous est possible. 

Quand il plaît à Notre-Seigneur de favoriser des âmes de 
dons extraordinaires, il est bon au commencement de les 
éprouver soigneusement, car sa bonté ne les en prive pas, 
quoiqu'on les en fasse détourner; au contraire, leur soumis- 
sion les attire davantage, et c'est une maxime assurée, que les 
dons de Dieu opèrent les vraies et solides vertus. Que si les 
âmes n'y correspondent pas par la pratique, Dieu ne leur con- 
tinuera pas ses faveurs. 

Et pour la réception des sujets , que vous dirai-je, ma chère 
fille : Seigneur Jésus ! il me faudrait avoir les paroles de notre 
Bienheureux Père pour vous faire comprendre la gravité et les 
conséquences de l'admission. Avant tout il faut bien incul- 



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^^-'- .*>s^^-.m^^. 



COMSEILS DE DIRECTION. 335 

quer aux âmes qui aspirent à la vie religieuse que notre Con- 
grégation est une école d'abnégation de soi-même; de la rési- 
gnation des volontés humaines j de la mortification des sens; 
qu'on se tromperait en pensant être venue au monastère pour 
avoir plus grand repos qu'au monde; faites-leur, au contraire, 
bien comprendre que nous ne sommes ici assemblées que pour 
travailler diligemment à déraciner nos mauvaises habitudes, 
inclinations et convoitises, et pour acquérir les vertus. Ne crai- 
gnez pas de répéter à toutes celles qui prétendent à notre ma- 
nière de vie que vous ne les recevrez que pour leur enseigner, 
par exemples et avertissements, à crucifier leur corps par un 
général renoncement de tout ce qui peut le flatter, en sorte que 
tous les appétits des sens, passions, humeurs, aversions et 
propre volonté, soient désormais sujets à la loi de Dieu et aux 
règles de l'Institut. 

Et quand il faudra recevoir les novices à la profession, 
quelle sagesse, prudence et discernement faudra-t-il à la su- 
périeure? Celles qui auront manqué de sincérité eu ce sujet, 
en feront une grande pénitence; car il faut dire la vérité, les 
supérieures tiennent le pouvoir d'introduire et de rejeter pres- 
que toujours qui bon leur semble. 

Il faut bien peser ce que dit notre Bienheureux Père dans 
uneépître, quilnejaul ni rejeter ni. recevoir indijféremmenl 
lesjilles pénitentes. Remarque/ qu'il faut qu'elles soient ^je'/î/- 
lentes; cela veut dire repentantes, et que l'on voit qu'il y ait 
beaucoup à gagner, cela s'entend pour l'esprit, et non pour 
l'argent. En cette occasion, il faut modérer la prudence par la 
douceur, et la douceur par la prudence. Il ne faut donc pas les 
prendre à toutes mains, ni jamais colles qui auraient élé sen- 
tenciées par la justice, ou qui seraient fort déshonorées par la 
longueur d'une mauvaise vie, si elles ne l'avaient pas réparée 
par plusieurs années de vie exemplaire; car nous sommes obli- 
gées de ne rien faire qui nuise à la bonne odeur de notre Con- 



I- 







336 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

grégafion. Je sais que noire Bienheureux Père ne voulut jamais 
donner l'entrée du monastère d'Annecy à une dame de cette 
sorte. Et ceci n'est pas une prudence humaine, mais divine, 
et une charité due à notre Institut. 

C'est pourquoi, qui que ce soit qui nous conseillera le con- 
traire, sous le prétexte de la douceur de notre Bienheureux 
Père, nous ne devons point suivre son avis, car la charité de 
notre saint Fondateur était réglée et bien ordonnée selon Dieu, 
et ceci est très-important. 

Au surplus, croyez-moi, je vous prie, ne nous pressons point, 
et modérons l'ardeur de remplir promptement nos maisons; 
car avec un peu de patience il viendra un si grand nombre de 
filles que l'on aura moyen de bien choisir. Accoutumons-nous 
à dépendre davantage de la conduite de Dieu sur nous et sur 
nos monastères. Sa bonté ne manquera pas de nous fournir de 
bonnes fdles, par le moyen desquelles la vraie observance sera 
gardée, et l'esprit de l'Institut conservé en sa perfection; mais 
travaillons à les bien former et à cultiver leur esprit sans nous 
lasser. 

Les supérieures doivent savoir que c'est pour cela spéciale- 
ment que la charge de mère leur est donnée, et que ce doit 
être leur principal soin et occupation, comme de l'affaire la 
plus importante de la religion, et de laquelle Dieu leur deman- 
dera un compte fort étroit. Travaillez donc très-fidèlement, ma 
chère Sœur, à l'avancement des âmes que Dieu commettra à 
votre soin , les conduisant chacune selon leur portée et attrait 
de Dieu, comme je vous ai déjà dit; cela ne saurait jamais être 
trop soigneusement pratiqué. C'est aux supérieures à cultiver 
les âmes, à y semer et y planter l'affection des vertus, tant par 
leur bon exemple, que par leur continuel encouragement; mais 
c'est de Dieu qu'il faut attendre en toute humilité et patience 
l'accroissement et le fruit. 

Le principal moyen de l'avancement des âmes, c'est l'orai- 




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. CONSEILS DE DIRECTION. 337 

son ; c'est pourquoi il faut beaucoup les y encourager et sur- 
tout lâcher de remarquer l'attrait et la conduite de Dieu en 
chaque esprit pour les y aider, et les y faire marcher fidèle- 
ment, sans les en détourner, car bien souvent nous détruisons 
par notre conduite industrieuse celle de Dieu, et cependant 
tout le profit et le repos des âmes consiste à la suivre très- 
simplement. Je dis dans les Réponses que j'ai reconnu que l'at- 
trait presque universel des filles de la Visitation est d'une très- 
simple présence de Dieu, par un entier abandonnement 
d'elles-mêmes en la sainte Providence. Je pouvais ne pas 
mettre le mot presque; car vraiment j'ai reconnu que toutes 
celles qui s'appliquent dès le commencement à l'oraison 
comme il faut, et qui font leur devoir pour se mortifier et 
s'exercer aux vertus, aboutissent là. Plusieurs y sont attirées 
d'abord, et il semble que Dieu se sert de cette seule conduite 
pour nous faire arriver à notre fin, et à la parfaite union de 
nos âmes avec lui. Enfin je tiens que celte manière d'oraison 
est essentielle à notre petite Congrégation; ce qui est un grand 
don de Dieu, qui requiert une reconnaissance infinie. 

Or, je sais bien qu'en toutes choses, il n'y a pas de règle si 
générale, qui ne puisse avoir quelque exception. La grande 
science en ce sujet, c'est de reconnaître l'attrait de Dieu, et le 
suivre fidèlement, comme j'ai déjà dit, et les supérieures doi- 
vent bien se garder d'en détourner leurs Sœurs; ce que pour- 
raient faire celles qui communiquent beaucoup au dehors 
étant impossible qu'elles ne prennent les maximes de ceux 
dont elles estiment beaucoup l'esprit, et qu'elles ne veuillent 
les faire pratiquer à leurs Sœurs; ce qui enfin ruinerait la 
conduite de Dieu et l'esprit de noire vocation. Prenons garde 
que ce mal ne nous arrive, je vous en prie. 

Il y a des âmes, entre celles que Dieu conduit par celle voie 
de simplicité, que sa divine bonté dénué si extraordioairement 
de toute satisfaction , désir et sentiment, qu'elles ont peine de 
m. 22 










338 OEUVRES DE SAINTE CHANTAI. 

se supporter et de s'exprimer, parce que ce qui se passe en 
leur intérieur est si mince, si délicat et imperceptible, pour 
être tout à l'extrême pointe de l'esprit, qu'elles ne savent com- 
ment en parler. Et quelquefois ces âmes souffrent beaucoup si 
les supérieures ne connaissent pas leur chemin, parce que 
craignant d'être inutiles et de perdre le temps, elles veulent 
faire quelque chose et se travaillent la tête à force de réflexions, 
pour remarquer ce qui se passe en elles ; cela leur est très- 
préjudiciable, et les fait tomber en de grands entortillements 
d'esprit, que l'on a peine à démêler si elles ne se soumettent 
à quitter les réflexions tout à fait, et à souffrir avec patience la 
peine qu'elles sentent, laquelle bien souvent ne procède que 
de ce qu'elles veulent toujours faire quelque chose, ne se con- 
tentant pas de ce qu'elles ont, ce qui trouble leur paix, et leur 
fait perdre cette très-simple et délicate occupation intérieure de 
leur volonté. Et quand elles n'en sentent point du tout , elles 
doivent se contenter de dire de temps en temps quelque parole 
d'abandonnement et de confiance fort doucement, et de de- 
meurer en révérence devant Dieu. Les supérieures doivent 
beaucoup fortifier et encourager telles âmes à se conformer aux 
Toies de Dieu sur elles , car vraiment il n'y a rien à craindre 
en ces âmes, dans lesquelles pour l'ordinaire on voit reluire 
une grande pureté et beaucoup d'exactitude à l'observation des 
règles. Il faut leur procurer de la consolation et de la lumière, 
par la communication avec ceux qui entendent ces chemins , 
©u par la lecture des livres qui en traitent, comme le Traité de 
l'Amour de Dieu, aux VF, VU" et IX° livres, les Entretiens, et 
enfin les écrits de la sainte Mère Thérèse. 

Il y a plusieurs chapitres dans la Vie du père Balthazar Alva- 
rez, jésuite, qui donnent une grande lumière sur ces manières 
d'oraison, et certes, plusieurs sur la pratique des vertus. 
Cest un bon livre, quoiqu'il y ait plusieurs chapitres qui ne 
sont pas pour nous. 



^rS*:-!^'^? 



CONSEILS DE DIRECTIOM. 339 

Si la supérieure n'a pas la connaissance de ces manières d'o- 
raison, et que quelques Sœurs l'aient, comme, grâces à Dieu, nos 
maisons n'en sont pas dépourvues, elle doit leur faire parler 
charitablement; et cela leur serait plus profitable que de les 
faire parler dehors, si ce n'était à quelqu'un bien intelligent. 
Enfin il faut les aider à mettre leur esprit en repos dans la voie 
où Dieu les veut qui est un grand dénùment, et perte d'elles- 
mêmes en lui, d'où procède la vraie et sainte liberté d'esprit, 
qui fait marcher les âmes au-dessus d'elles-mêmes, et de toutes 
les choses créées. Ce qui me fait si particulièrement parler de 
ceci, c'est l'extrême compassion que j'ai eue en la rencontre de 
quelques bonnes âmes qui étaient dans des embarras et des 
troubles d'esprit très-grands, faute d'être entendues et aidées. 
Enfin, quand on voit des âmes pures, et qui s'adonnent à la 
vertu et à la pratique des règles, il ne faut pas douter de leur 
oraison, car Dieu en prend le soin, pendant qu'elles ont celui 
de lui plaire en se perfectionnant par la vraie observance et le 
dénùment de toutes choses. 

En somme, souvenez-vous de ces paroles de notre Bienheu- 
reux Père, ma chère fille : « Vous autres supérieures, vous êtes 
« les mères, les nourrices, les dames d'atour des épouses du 
» grand Roi. Quelle récompense si vous faites cela avec l'amour 
«que requiert votre Dieu! Et puisque vous tenez la place de 
» ce bon Dieu dans la conduite des âmes, il vous faut être fort 
«jalouses de vous conformer à ses desseins, d'observer ses 
» voies, de soutenir fortement son attrait dans chacune, en leur 
» aidant à le suivre avec humilité et soumission. A cet effet 
« portez toujours sur vos lèvres et par vos paroles le feu que le 
» divin Sauveur a apporté en terre, et qu'il désire voir dans les 
■» cœurs pour y consumer tout l'homme extérieur, et en reformer 
. un intérieur qui soit tout pur, tout fort, tout amoureux, fout 
» simple, et bien résolu à soutenir les épreuves que la grâce 
» suscitera en leur faveur, pour les sanctifier, purifier, perfec- 

22. 






jrfDi^fCC" 



340 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

» tionner. Et afin d'animer ces chères âmes à courir dans les 
5) sentiers de l'Époux , faites-leur entrevoir les couronnes pro- 
n mises à la fidélité, et les magnifiques récompenses qui sont 
M réservées aux vainqueurs d'eux-mêmes. » 

Enfin, il me semble qu'une supérieure, vraie fille de notre Bien- 
heureux Père, doit toujours avoir ses yeux attachés sur le Maître 
adorable qui lui a commis la charge d' une partie de son troupeau, 
pour travailler avec Lui en rendant ces âmes dignes d'être ses 
épouses, en leur apprenant à regarder seulement ses yeux 
divins, à perdre peu à peu les pensées que la nature leur 
suggérera d'elles-mêmes, pour les faire penser, agir et opérer 
en Lui, par Lui, et pour Lui seul. 

Travaillez donc à cette sainte besogne, humblement, fidèle- 
ment, simplement, courageusement; il ne vous en arrivera 
jamais, si vous vous tenez proche de sa Bonté, aucune distrac- 
tion qui vous soit nuisible , car le bon Sauveur qui vous emploie 
à celte charge s'est obligé de vous soutenir de son bras 
puissant en toutes les occasions difficiles, pourvu toutefois que 
vous correspondiez de tout votre pouvoir par une très-humble 
et filiale confiance en sa bonté. 

Pour tout ce qui a rapport au parloir, il me semble que la 
supérieure doit user de grande sagesse et surveillance, afin de 
garder l'uniformité entre nos monastères pour la communi- 
cation à l'extérieur; car on nous assure qu'il y a grande diffé- 
rence entre les supérieures : les unes se montrent fort austères 
et rigides, d'autres fort cordiales et ouvertes; il y en a qui sont 
faciles à se communiquer au dehors, lever leur voile, à faire 
voir leur communauté, et choses semblables; d'autres, au 
contraire, sont très-froides, retenues et sérieuses. La diversité 
des naturels, des habitudes et de l'éducation peut sans doute 
être cause de ce manque d'uniformité; néanmoins, toutes les 
filles de la Visitation et surtout les supérieures, parce qu'elles 
ont plus de rapport avec les séculiers, doivent travailler soigneu- 






CONSEILS DE DIRECTION. 341 

sèment à conformer leur naturel à l'esprit de leur saint Fon- 
dateur, qui était doux, gracieux, cordial, respectueux, et qui 
satisfaisait un chacun, sans toutefois se rendre trop familier, 
ni s'écarter jamais d'un seul point de la modestie, discrétion et 
gravité : voilà notre modèle. Quand toutes prendront le soin 
convenable de se former et se régler sur lui, comme nous le 
devons, l'on ne remarquera plus cette grande différence en 
notre extérieur. Il faut y prendre garde sérieusement, autre- 
ment, nous nuirions beaucoup à l'estime que l'on a de notre 
Congrégation, et nous nous écarterions de la conformité que 
notre Bienheureux Père nous a tant désirée. Sans doute, Texté- 
rieur rigide, austère, sec, trop sérieux et trop froid, doit être 
tout à fait banni d'entre nous, comme aussi celui qui serait trop 
libre, trop familier, ti-op joyeux et facile à se communiquer, 
car cela ressentirait la légèreté, l'indiscrétion et l'indévo- 
tion, surtout quand l'on traite avec des personnes avec qui 
l'on a peu de connaissance. 11 faut donc nous tenir à notre 
règle que je viens de vous dire; et celles qui s'y ajusteront 
le mieux seront les plus agréables à Dieu et à notre Bienheu- 
reux Père. 

Quant à notre maintien, il doit être comme la Constitu- 
tion XXIIP nous le marque. A' une modestie humble et rabaissée, 
mais douce et modérément grave, notre Bienheureux Père nous 
disait qu'il faut avoir une gravité de princesse, parce que nous 
sommes épouses du Fils de Dieu ; mais que cette gravité soit 
sans affectation. 

Quant à la facilité de lever le voile, de faire voir la commu- 
nauté, et de communiquer facilement à ceux du dehors, et 
semblables choses, je ne l'approuve pas. Il faut user d'une 
très-grande discrétion en ces sujets, surtout pour la communi- 
cation ; car, avant de la faire avec franchise et confiance des 
choses qui se passent en nous, en nos maisons, il faut connaître 
les personnes et en espérer de l'utilité et du profit, parce que 



342 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 






si ceux à qui vous communiquez ces choses-là ne sont pas 
extrêmement fidèles, affectionnés et spirituels, ce que l'on ne 
peut connaître dans une visite passagère, il arrivera que si vous 
leur parlez des vertus particulières de vos Sœurs, ils penseront 
que vous êtes pleine de vanité ; si vous leur communiquez 
quelques défauts, ils s'en iront avec mauvaise impression de 
votre maison : il faut donc user d'une grande et sainte discrétion 
en cette occasion. Il faut se garder encore soigneusement et 
prudemment de faire des amitiés, des confidences spéciales 
qu'ensuite il faut entretenir par de fréquentes lettres et beaucoup 
de paroles cordiales et affectives, et par des fréquents témoi- 
gnages de bienveillance et de petits présents de dévotion. Dieu 
nous garde de ce trafic! Oh! ma fille, tenons-en nos esprits et 
nos affections plus éloignés que le ciel n'est de la terre. Je ne 
veux point dire le préjudice que cela pourrait apporter, parce 
que, grâces à Dieu, je ne sais personne atteinte de ce mal en 
notre Ordre; mais, croyez-moi, fuyons-en l'ombre avec une 
sainte crainte. 

Gardez-vous de priver les Sœurs des exercices spirituels 
ordinaires par forme de pénitence , parce que ce serait leur 
nuire; car, qu'est-ce qui nous donne plus de force pour nous 
relever de nos fautes, et nous maintenir dans le bien, que la 
sainte oraison et nos exercices spirituels? La supérieure qui 
ferait cela serait bien ignorante de son devoir. Je n'ai jamais 
vu ni su que notre Bienheureux Père ait usé ni fait user d'un 
semblable remède ni d'une telle pénitence; au contraire, il ' 
commandait toujours que l'on ne quittât, ni ne fit quitter les 
exercices ordinaires que pour des nécessités absolues, et qu'en 
ce cas, l'on regagnât, tant qu'il se pourrait, le temps de les 
refaire. Si donc, il y avait quelque Sœur qui dérobât le temps 
de l'obéissance pour l'employer à l'oraison, il faudrait lui 
retrancher cette liberté; mais tout ce que la règle en ordonne 
et permet pour le bien des âmes, il les en faut laisser jouir, si 



?3» ~^A. " 'i y^'j'^ A<k. 



COiXSEILS DE DIRECTIO\^ 343 

ce n'est en certains cas qni regardent à l'utilité et au soulage- 
ment dans leurs infirmités. 

Vous devez avoir l'œil sur tous les offices et les officières, 
mais spécialement sur le noviciat et sur la maîtresse que vous 
devez tenir fort unie à vous, et en estime auprès de ses novices, 
afin que tout se fasse selon les Règles et les Directoires ; mais 
vous devez laisser à toutes les officières une grande liberté pour 
agir en leurs offices, sans les y gêner ni contraindre, ni les 
rebrouer ou bouleverser ce qu'elles font ; aius vous devez les 
instruire aveô douceur, parce que c'est le moyen de les mieux 
dresser et de connaître leurs talents. Faisant ainsi, les cboses 
en vont mieux, et les supérieures ont plus de temps pour 
vaquer à la conduite du spirituel, qui est le plus important; 
car quand les choses de l'esprit vont bien, tout le reste va avec 
bénédiction. 

es supérieures élues doivent porter un cordial respect, 
qui paraisse devant toutes les Sœurs, à celles qui sont dépo- 
sées, quelles qu'elles soient, se servant de leurs avis et 
conseils, comme dit la règle. Alais tout particulièrement il faut 
traiter de cette sorte celles qui ont été des premières à la fonda- 
lion, et qui en ont porté le faix et le soin principal, ne les 
maîtrisant point, ne les humiliant ni mortifiant, comme l'on 
fait à l'égard des autres Sœurs, surtout en public, sinon qu'elles 
y fissent des choses extravagantes. Elle doit lâcher de suivre, 
autant qu'il lui sera possible, le train de celle qui l'a précédée, 
honorant et approuvant son gouvernement, sans jamais le cen- 
surer, ni le picoter, bien que peut-être elle pût en avoir quelque 
sujet, car ce serait présomption de penser mieux faire que les 
autres, et un défaut de charité de vouloir s'exalter, et se faire 
connaître meilleure que celle qui nous a précédée. Une âme 
humble, sincère et droite, pour n'intéresser point la charité 
due à celle qui l'a devancée, couvrirait avec toutes sortes de 
soins les défauts qu'elle pourrait avoir commis, et ne les répa- 



ni: 

'i™^ 



344 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

rerait qu'insensiblement et avec une si prudente charité, que 
personne ne s'en apercevrait. Enfin, il faut tenir en main notre 
grande règle , de ne faire à autrui que ce que nous voudrions 
qui nous fiU fait. Elle ne doit aussi témoigner aucune aversion 
ni jalousie, si elle voit que les Sœurs la respectent comme elles 
le doivent. Quand elles désirent lui parler quelquefois, elle doit 
leur en donner congé avec une grande franchise et charité, 
afin que ni les Sœurs, ni la déposée ne soient point gênées en 
cela. Que si les Sœurs manquaient à lui rendre leur devoir, elle 
doit les redresser; car, croyez-moi, rien ne déplaît tant à 
Dieu que le péché d'ingratitude, et l'oubli des biens et desbéné- 
dictions que l'on reçoit d'une bonne et charitable supérieure. 
Celles qui sont déposées de la charge de supérieure doivent 
se rendre exemplaires en toutes vertus, et faire paraître qu'en 
commandant elles ont appris la bonne leçon de l'obéissance et 
de la soumission qu'elles ont enseignée aux autres. Par le 
dernier rang que la règle leur marque , elles sont enseignées de 
se tenir en grande humilité, mais humilité suave et douce, 
sans gène ni contrainte, se maintenant dans une sainte liberté 
parmi les Sœurs et même avec la supérieure, quoique avec un 
très-grand respect, 'en quoi elles doivent servir d'exemple aux 
Sœurs, et de toutes les autres vertus. Elles feront fort bien de 
vider leur esprit du soin du gouvernement, et de le laisser, 
comme elles y sont obligées, à celles à qui Dieu l'a remis, ne 
désirant ni ne cherchant de savoir ni plus ni moins des affaires, 
que ce que la supérieure leur en voudra communiquer^ et que 
jamais, ni par un biais ni par un autre, elles ne désapprouvent 
ni censurent sa conduite. Elles doivent dans les choses où elles 
verront qu'elle aura besoin d'avis, les lui donner avec fran- 
chise. Elles doivent bien se garder d'attirer les filles à elles ; 
mais elles les doivent continuellement porter à leur mère, ne 
leur témoignant aucun désir de leur parler; au contraire, elles 
doivent les détourner d'en demander le congé, sinon que la 



CONSEILS DE DIRECTION. 345 

supérieure ne leur eût léinoigné qu'elle le désirai pour l'utilité 
de quelques particulières. Elles doivent avoir un grand soin de 
faire profit du temps que Dieu leur donne pour vaquer à elles 
.seules et à leur perfection. 

Que si la supérieure élue et la déposée se comportent avec 
esprit de sincère charité, tel qu'il doit être entre les vraies filles 
de la sainte Vierge et de notre Bienheureux Père, mon Dieu! 
que de bénédictions sa bonté répandra et sur elles et sur toute 
leur communauté, laquelle recevra une admirable édification 
de voir cet esprit d'union parfaite entre elles! 

Et pour conclusion, je vous dis, ma très-chère Sœur, et à 
toutes celles qui ont le gouvernement de nos maisons, que le 
bien et la conservation de notre Congrégation, en sa simplicité 
et en l'intégrité de son esprit, dépend du soin et de la fidélité 
des supérieures, comme il a souvent été dit par notre Bienheu- 
reux Père; c'est pourquoi vous devez être attentive et zélée à 
observer, et à faire observer par celles qui sont sous votre 
charge tout ce qui est de l'Institut, sans en rien omettre, pour 
petit qu'il soit, et vous rendre attentive à ce qu'aucune nou- 
veauté, sous quel prétexte que ce soit, ne s'introduise dans la 
maison dont vous êtes chargée, ni que chose quelconque s'y 
fasse, qui tant soit peu répugne aux coutumes usitées entre 
nous, ni ne souffrez jamais que l'on donne d'autre explication 
des règles de l'Institut que celle qui est en pratique. Ce que je 
dis n'est pas sans raison et sans crainte; car il ne se trouve que 
trop de personnes qui renversent l'Ecriture et les choses les 
mieux établies par des explications défectueuses. Au nom de 
Dieu, ne nous laissons point conduire ni entraîner dans ce 
précipice. 

Ayez aussi un grand amour pour la conservation de la confor- 
mité et de l'union que Dieu a établie entre les monastères. 
Elevez vos Sœurs dans cette affection, et communiquez-leur ce 
que vous apprendrez des maisons , qui pourra les consoler, les 



w 



346 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

édifier et les exciter à prier pour elles. Ce bien de l'union est 

si grand et si précieux , qu'il doit être cultivé par les supérieures 

avec une attention et une affection toutes cordiales et charitables, 

en sorte que l'on ne voie jamais entre nous aucune mauvaise 

intelligence, ni de froideur ni de dégoût. Ainsi, quand même 

nous aurions quelque sujet de mécontentement des maisons ou 

des supérieures, gardons-nous bien de le témoigner jamais, 

ni par paroles ni par effet, surtout en nous plaignant à quelque 

séculier que ce soit; car, outre que nous les édifierions mal, 

nous détruirions la bonne estime que l'on a de notre union, et 

nous blesserions les cœurs de nos Sœurs, auxquelles nous 

devons dire tout confidemment les petits sujets de plaintes que 

nous aurions reçus d'elles, et elles devraient tâcher avec toute 

humilité et charité de nous satisfaire par une légitime excuse, 

ou par un franc et humble aveu de la faute, accompagné de la 

meilleure et de la plus cordiale satisfaction qu'elles pourraient; 

et ensuite que de part et d'autre l'on oublie tout sans aucune 

diminution de la franchise et confiance que nous devons avoir 

entre nous. Bénies de Dieu seront celles qui procéderont de la 

sorte I 

Enfin , tenons-nous si fermes dans la pratique de ce que nous 
avons reçu, que jamais l'on ne voie dans la multitude des 
monastères aucune diversité, mais que toujours l'unité d'esprit 
et la conformité y reluisent, comme n'ayant toutes qu'un cœur 
et une seule âme, ainsi que nous dit notre sainte règle, et 
comme si nous étions toutes formées et élevées en une même 
maison, afin que partout et en tout nous nous montrions et 
soyons toujours reconnues pour vraies filles de notre Bienheu- 
reux Père. 

Je me souviens que ce grand saint et très-cher Père de nos 
âmes nous dit au premier Entrelien, que rien n'est si profitable 
aux âmes , que le lait de leur mère , c'est pourquoi je vous prie, 
ma très-chère Sœur, de nourrir votre âme le plus qu'il vous 



X-^.-J^, 



CONSEILS DE DIRECTION. 347 

sera possible de la lecture de ses écrits, et de suivre invaria- 
blement sa sainte doctrine et ses maximes, qui sont les mêmes 
que celles que le Fils de Dieu notre Sauveur nous a données , 
et rendez-y nos Sœurs très-affectionnées, retranchant la curio- 
sité de l'esprit humain qui se plaît aux choses nouvelles , 
lesquelles pourraient nous détourner de la pratique de nos 
observances. C'est ainsi que nous conserverons l'esprit que 
Dieu nous a donné, duquel nous devons avoir une grande et 
sainte jalousie. Je prie Dieu qu'il nous la donne entièrement, 
afin que jamais l'esprit étranger ne fasse périr le trésor que la 
divine Providence nous a donné. Amen. 



DIEU SOIT ISENI! 



CONSEILS AUX SUPÉRIEURES EN GÉNÉRAL 

Les supérieures doivent être invariablement fermes en leur 
fin, mais douces et humbles dans les moyens d'y parvenir. 
Qu'elles n'ordonnent rien avec précipitation et par caprice ; 
car, si on les voit agir ainsi , on méprisera avec raison leur 
gouvernement, et l'obéissance sera refusée ou rendue avec 
répugnance. Qu'elles suivent volontiers le conseil dos anciennes 
et des plus entendues aux affaires domestiques. Qu'elles ne 
fassent point trop les sérieuses avec leurs filles, sinon quand il 
faudra les corriger. Qu'elles ne reprennent jamais avec chaleur, 
car on ne saurait faire cas d'une correction qui en mériterait 
une. Qu'elles parlent toujours en bien de leurs filles et qu'elles 



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348 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

n'en croient pas facilement le mal. Qu'elles aient un grand soin 
de toutes, mais surtout de celles qui se négligent. Qu'elles 
emploient aux affaires le temps qui sera requis pour conserver 
les biens de leur maison et en assurer le repos. Et après y 
avoir donné fous leurs soins, qu'elles en attendent sans se 
troubler le succès de la main de la Providence ; car Dieu ne 
leur demandera pas compte de l'événement, mais de la manière 
dont elles auront agi. Qu'elles ne se plaignent point si elles 
sont pauvres , et qu'elles n'en parlent (tout au plus) qu'à ceux 
qui peuvent y remédier; on ne doit pas se plaindre aisément 
de ce qu'on doit aimer. Qu'elles agissent dans leur conduite 
avec plus de charité que d'exactitude. J'ai éprouvé de toutes 
les conduites, et j'ai trouvé que la meilleure est celle qui est 
douce, humble et charitable, et que les supérieures de la Visi- 
tation la doivent suivre. Ce n'est pas qu'il ne faille joindre 
l'exactitude au support du prochain, mais que celui-ci l'emporte 
toujours quand il faudra choisir entre les deux. Notre saint 
Fondateur disait qu'il fallait supporter le prochain jusqu'à la 
niaiserie. Cela s'entend des fâcheuses humeurs, de certaines 
importunités qui ne font d'autre mal que de nous ennuyer, 
ces petits manquements d'un esprit déraisonnable, ces fai- 
blesses, ces inconsidéralions ; mais ces choses où il y a de la 
malice, ces opiniâtretés manifestes, ô mon Dieu, il ne nous 
enseigna jamais aies supporter sans correction. 

Soyons humbles, mes chères filles, ïiiais surtout de cette 
humihté généreuse qui ne craint que le péché, qui ne dépend 
et ne tient qu'à la volonté de Dieu, qui embrasse les humilia- 
tions avec joie, qui méprise les honneurs, qui fuit les louanges. 
Sans cette vertu, toutes les autres ne sont que des ombres. 
En un mot, l'humilité est la clef des trésors divins, et rend 
heureux dès ce monde ici tous ceux qui ne veulent se glorifier 
qu'en la croix de Jésus-Christ. 

Ne nous étonnons point pour nos besoins; la Providence n'a 



i 



CONSEILS DE DIRECTION. 349 

jamais manqué à qui s'est confié en elle; et soyons inébranlables 
sur cette parole de Notre-Seigneur : Cherchez le royaume de 
Dieu et sa justice, et toutes choses vous seront données par 
surcroît, en abondance. 



FRAGMENTS DE CONSEILS 

A UNE SUPÉRIEURE NOU VELLEM E IVT ELUE '. 

Je voudrais pouvoir, ma chère fille, satisfaire votre désir en 
vous donnant quelques avis sur la charge qu'il a pin au Maître 
souverain de vous imposer; mais, pour éclairer plus utilement 
votre chère âme, je vous rappellerai les paroles que notre 
Bienheureux Père dit à une de nos Sœurs partant pour une fon- 
dation : 

« Le service que vous allez rendre à Notre-Seigneur et h sa 
» glorieuse Mère est apostolique; car vous allez assembler, unir 
n et conjoindre plusieurs âmes en notre Congrégation, pour les 
"Conduire comme un petit bataillon à la guerre spirituelle, 
" contre le monde, le diable et la chair, en faveur de la gloire 
» de Dieu; ou plutôt vous allez former un nouvel essaim d'a- 
» beilles qui, en une nouvelle ruche, fera le ménage du divin 
« amour plus délicieux que le miel. Il faut donc aller toute cou- 
» rageuse , ma chère fille, et pleine de confiance en la bonté du 
» Maître qui vous appelle à cette sainte besogne. » 

La défiance que vous avez de vous-même est bonne, tandis 
qu'elle servira de fondement à la confiance que vous devez 
avoir en Dieu; mais si elle vous portait à quelque inquiétude, 

' Extrait d'un très-ancien manuscrit conserve aux Archives du premier 
monastère de la Visitation d'Annecy. 



r. 

i Ai' 



350 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

mélancolie, chagrin, découragement, il faut la rejeter et la 
combattre comme une tentation pernicieuse qui paralyserait 
votre courage. Une àme vraiment humble, ma chère fille, 
quand elle se voit chargée du pesant fardeau de la supériorité 
par ceux qui en ont le pouvoir, ne discourt plus sur son indi- 
gnité; ains elle croit tout, espère tout, supporte tout avec la 
charité pure et simple; car si la vraie simplicité refuse hum- 
blement les charges, la vraie humilité les exerce simplement. 

Allez donc, ma fille, travailler à l'œuvre qui vous a été 
confiée. Dieu vous soutiendra, pourvu que vous comptiez sur 
lui seul uniquement. 



A UME AUTRE 

Il faut, ma chère fille, tout ainsi que me l'a souventes fois dit 
notre Bienheureux Père, que votre humilité soit courageuse et 
vaillante en la confiance que vous devez avoir en la bonté de 
Celui qui vous a mise en charge. Et, croyez-moi , coupez court 
aux répliques que la prudence humaine vous inspire. Souvenez- 
vous que notre bon Sauveur ne veut pas que nous demandions 
notre pain annuel, mais celui de chaque jour. Vous tâcherez 
de bien faire le jour présent, sans penser au jour suivant; puis 
le jour suivant vous tâcherez de faire de même ; ainsi vous vous 
garderez de penser à tout ce que vous ferez pendant les trois 
ans de votre charge. Notre bon Père Céleste qui a soin d'au- 
jourd'hui , aura encore soin de demain et de tous les jours qui 
suivront, à mesure que connaissant votre infirmité, vous n'es- 
pérerez qu'en sa Providence, son secours et sa grâce. 

Enfin , ma fille , vous -vous souviendrez toujours de ce que nous 



-mM 




1 1 



CONSEILS DE DIRECTION. 351 

a tant de fois répété notre Bienheureux Père, à savoir : que le 
plus parfait gouvernement est celui qui approche de plus près 
celui que Dieu a de nous , qui est un gouvernement plein de 
tranquillité et de quiétude, et qui, en sa plus grande activité, 
n'a pourtant nulle émotion, et n'étant qu'un seul, condescend 
néanmoins, et se fait tout à toutes choses. 



A UNE AUTRE 



Le Seigneur en appelant une âme à la supériorité semble lui 
dire ces paroles qu'il adressait autrefois à Moïse en le consti- 
tuant chef de son peuple : « Votre communauté est comme un 
j) royaume où je conserverai toujours la première et souveraine 
» autorité; mais je veux en partager quelque chose avec vous. 
» Je suis le premier Maître; cependant, je veux qu'aucune per- 
» sonne de ce petit Etat qui m'est cher, ne fasse et n'entreprenne 
» rien que par vos ordres. Je vous communique à cet effet mon 
!) pouvoir, dans le désir que vous en usiez selon mon esprit et 
» mes desseins. C'est à vous qu'on s'adressera pour recevoir 
* conseil et assistance dans tous les besoins. Vous serez char- 
» gée en mon nom de veiller, de commander, de corriger, d'in- 
» struire, d'encourager, de consoler; et vous recevrez de moi, 
» si vous y avez recours avec humilité et confiance, toutes les 
î) lumières , tous les secours propres à vous faciliter ces impor- 
» tants devoirs, » 

Dieu, ma fille, être choisie pour le gouvernement, le 
salut et perfection des âmes que notre bon Sauveur regarde 
comme ses épouses bien- aimées, et partager avec Lui le soin 



I ' 




352 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

et la conduite d'icelles n'est-ce pas un grand honneur?.., A la 
vérité, c'est un honneur bien redoutable, mais celui qui vous l'a 
imposé est tout disposé à vous soutenir de son bras tout-puissant-. 
Ayant à l'égard de vos Sœurs le titre de lieutenante et de 
coadjutrice de l'Esprit-Saint , vous devrez leur montrer, autant 
qu'il est possible à la faiblesse de notre pauvre nature , quelque 
chose des perfections divines : Dieu est partout, il voit tout, il 
souffre tout avec paix, il fait tout dans le temps convenable, il 
agit avec force et douceur, il punit et récompense avec équité 
et sans distinction de personne. 

Ainsi, ma chère fille, mais selon votre petit pouvoir, il 
faudra être partout, voir et savoir tout par vous-même, autant 
qu'il se pourra prudemment; il faudra souffrir paisiblement et 
patiemment ce que vous ne pourrez empêcher; il faudra pro- 
fiter des occasions et des moments favorables pour agir et 
reprendre plus efficacement; il faudra surtout ne rien dire ni 
rien faire quand vous vous sentirez troublée ou émotionnée , 
et n'employer la force du commandement que dans l'absolue 
nécessité, et quand la douceur, la prière, la foi et la raison 
n'auront pu suffire. 

«Une supérieure, disait souvent notre Bienheureux Père, 
» est comme un canal par lequel Dieu se communique et se ma- 
« nifeste aux âmes : ce canal doit donc être toujours appuyé sur 
)) le sein de Dieu , unique source d'où la grâce découle jusqu'à 
» nous, il faut donc nécessairement être unie à Dieu et écarter 
» tout ce qui pourrait souiller ce canal ; ce qui le souille , c'est 
» le regard sur soi-même ou sur la créature, la complaisance 
» et toute vaine recherche humaine. Ce canal doit être toujours 
5) incliné par la vue de son néant, le mépris de lui-même; ainsi 
» est-il requis d'être dans une disposition continuelle d'anéan- 
n tissement, d'oubli de soi, et d'union à Dieu. » 

«Une supérieure, me disait dernièrement un grand servi- 
» teur de Dieu , peut encore être comparée au gouvernail d'un 







JS^Mi. 



CONSEILS DE DIRECTION. 353 

^. vaisseau qui, quoique Ja plus pelite pièce du navire el caché 
« dans la mer, donne cependantle mouvement el fait tout voguer 
. en assurance, pourvu (oulefois qu'il soit toujours mu par un 
« pilote habile. Ainsi, ma chère fille, comme un petit gouver- 
^' nail caché, enfoncé dans la mer de son néant, toujours entre 
» les mains de Dieu , dépendante de son mouvement, une supé- 
Tieure doit moins gouverner par elle-même, par son esprit 
"propre, que par l'impulsion divine. » 

ma chère fille, quelle n'a pas clé la vie de noire doux 
Sauveur sur la terre! Chacun des instants de ce bon el cher 
Seigneur a été employé à travailler pour les âmes. Il s'est 
donné, sacrifié sans réserve pour chacune d'elles. Une vraie 
supérieure, selon que l'entendait noire Bienheureux Père, doit 
contiuuer celle œuvre du divin Rédempteur, mais avec Lui et 
pour Lui. Qui pourra dire ce que vaut une àme? Toutes et une 
chacune est à Dieu, desfiuée à le glorifier et à l'aimer éiernelle- 
ment. Quel honneur donc, ma fille, et quelle grâce de pouvoir 
aider à glorifier et à aimer Dieu un peu plus ! 

Le principal moyen de faire du bien aux âmes, c'est le sacri- 
fice. Vous aurez mille occasions de vous sacrifier, car la vie 
d'une supérieure vraiment mère est une croix conlinuelle3 
ainsi, par conformité à votre Époux qui vous associe à sa mis- 
sion divine, vous recevrez avec amour les petites et grandes 
croix que sa Providence vous ménagera, les appréciant comme 
des joyaux choisis et présentés par le Cœur de votre Jésus , les- 
quels se transformeront comme en pierres aimantées pour 
attirer sur les âmes les faveurs el les grâces du ciel. 

A mon avis, ma chère fille, il n'y a point de meilleur moyen 
que la supériorité pour développer, en une àme fidèle el coura- 
geuse, les trois vertus théologales; car que deviendrait une 
pauvre supérieure si elle n'a qu'une petite foi, une faible espé- 
rance el un chélif amour ? Il faut donc beaucoup attendre de la 
bonté divine , car plus les besoins sont grands, plus il faudra se 

23 



III. 



t?jf 



354 OEUVRES DE SAINTE CHANTAI,, 

confier en Celui qui ne fait jamais défaut à l'âme suppliante , 
humble et défiante d'elle-même. Ce bon Dieu a promis et sa 
parole est vérité : jamais il ne manquera d'assister sa créature 
lorsqu'elle l'appellera et invoquera son secours. Il a soin des 
petits et des pauvres , selon qu'il est dit tant de fois dans l'Ecri- 
ture; ainsi, confiez-vous à ses bontés, comptez sur la fidélité 
de ses promesses, et lui abandonnez vous-même, les autres, 
et tout ce qui est de votre charge. 




'■J1.±J^''^^S4:^^ 






.-4>S- ♦.' . :v.-v 



I 



FRAGMENTS 

RECLEIL DE QUELQUES PAROLES, IXSTRUCTIOiVS ET AVIS 

DE NOTRK Ull'.VHKLItKl X PKBE 

SAINT FRAXCOIS DE SALKS 



A NOTRE DIGNE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE 

FRÉAIVOT DE CHAVTAL 

I Voir Olùirirs ilirersrs lU- ht S,iinl,\ 1" vmIuim.', ii. l'M ' ) 



Ma fille, tandis que Dieu voudra que vous soyez au inonde 
pour l'amour de lui-même, demeurez-y voionliers et gaiemenl. 
Pluieurs sortent du monde, qui ne sortent pas pour cela d'eux- 
mêmes, cherchant par cette sortie leur goût, leur repos, leur 
contentement; et ceux-ci s'empressent merveilleusement après 

' Au inonienl de l(>rniiner ce volmiir, la Providence nous a fait décou- 
vrir fgiàce à i'enlreniise d'un vi-néraljje ecclésiaslique lout dévoué à noire 
Inslilug une partie du Recueil dea paroles, in.slnielioni et avis de noire 
Bienlie.ueux Père sainl François de Sales à noire sainle Méie .leanne- 
Erançoise de Clianlal. 

Ces pages, bien que séparées du Ileeiieil dont elles loni partie (voir p. i>il, 
OEuvres diverses de la Sainte), ne laisseront pas d'être précieuses mu 
âmes qui tendent à la perfection. 

^ Ee manuscrit renfermant ca fnujnwnt^ porte qu'ils ont été copiés sur 
l'original même, prêté par la Sainle. 

Puissions-nous réunir de même toutes les feuilles éparses du Petit Lii<irt 
qui fut sans doute aussi divisé et distribué comme reliques! 

23. 



'■^^iG OELVRKS DE SAIME CHANTAI.. 

celle sorlie : car i'amour-propre qui les pousse est un amour 
turbulent, violent et déréglé. 

Ma fille, je dis, ma vraie fille, ne soyons point de ceux-là : 
sortons du monde pour servir Dieu, pour suivre Dieu, pour 
aimer Dieu ; et en cette sorte, tandis que Dieu voudra que 
nous le servions, suivions et aimions au monde, nous y demeu- 
rerons de bon cœur : car puisque ce n'est que ce saint service 
que nous désirons, où que nous le fassions, nous nous conten- 
terons. Demeurez en paix, ma fille, faites bien ce pourquoi 
vous restez au monde : failes-le de bon cœur, et croyez que 
Dieu vous en saura meilleur gré, que de cent sorties faites par 
voire propre volonté et amour. 

Le très-grand et miraculeux saint Paul nous a réveillés de 
grand malin, ma Irès-chère fille; si fort il s'est écrié aux 
oreilles de mon cœur et du vôtre : ci Seirjneur, que voulez-vous 
» que je fasse ? » 

Xla très-cbère et toute chère fille, quand sera-ce que (ous 
morts devant Dieu, nous revivrons à cette nouvelle vie, en 
laquelle nous ne voudrons plus rien faire, ains laisserons vou- 
loir à Dieu tout ce qu'il nous faudra faire, et laisserons agir sa 
volonté vivante sur la nôtre toute morle. 

Le Sage dit : « La vie et la mort de l'âme sont au pouvoir de 
» la langue. » Saint Augustin ajoute : ^^ L'homme dompte les bétes 
" farouches, mais il faut s'adresser à Dieu pour dompter la 
» langue. ^^ 

Le Sage dit encore ; « Que ce soit à f homme de préparer son 
» unie; néanmoins c'est à Dieu de gouverner sa langue ; c'est 
"pourquoi il faut toujours dire avec David : « Mettez, Sei- 
» gneur , des gardes en ma bouche, et conduisez mes pas, 
^y mes paroles , mes œuvres , mes lèvres.» Noire-Seigneur dit : 
« Vous serez justifié ou condamné par vos paroles et vos 
« œuvres. » Disons-lui donc.cent fois le jour : Conduisez mes 
lèvres par votre inspiration, et conduisez mes paroles par 



PAROLKS, I\STRUCTI()\'S KT AVIS DK S. FIUXCOIS 357 

votre grâce, afin que loul ce que je dirai soit à voire gloire e( 
honneur. 

Il faut vivre en une vie exposée au travail, parce que nous 
sommes enfants du travail et de la mort de notre Sauveur. Je 
me plais à gourmander cet liomme extérieur, et j'appelle 
l'homme extérieur mon esprit même, en tant qu'il suit ses in- 
clinations naturelles. 

Ce jour très-saint de l'honneur ol exaltation de la glorieuse 
Vierge Marie et de l'abaissement de son Fils, jour aussi de la 
sacrée Passion, il m'est tombe en l'esprit qu'il fillait être fidèle 
es occasions de souffrances et d'humiliations, sans toutefois les 
rechercher ni désirer, ains accepter celles qui me seront 
données, et me donner garde de ma langue et de mes yeux, 
suivant la règle qui fait l'observance exactement. 

Adorez Dieu le plus souvent que vous pourrez par de courir, 
mais ardents élancements de votre cœur. Je vous ai si souvent 
parlé d'admirer sa bonté, faites lui des révérences, jetez vous 
aux pieds de sa sainte croix, invoquez son aide, donnez-lui 
mille fois votre âme, et queltjuefois ne lui dites mot, mais jetez 
un simple regard sur sa douceur; c'est ici un des grands 
articles du profit spirituel, parce que l'esprit s'entretenant si 
souvent et familièrement avec son Dieu, il se parfumera de 
toutes ses perfections. 

Pour ne point vous troubler de ce qui arrive en cette vie 
temporelle, repensez souvent à sa brièveté, à l'éternité future; 
pensez aussi à la Providence de Dieu, laquelle, par des ressorts 
inconnus aux hommes, conduit toutes sortes d'événements au 
profit de ceux qui le craignent. Considérez comme tout ce qui 
vous est arrivé de fâcheux jusqu'à présent est évanoui ; il en 
sera de même en ce qui vous arrivera désormais. Ke vous em- 
pressez point pour les confessions, pourvu que vous gardiez 
cette fidélité à Dieu, que de ne point retenir ni excuser vos 
péchés, c'est assez. 



81 î 



î 



3o8 OKCVIIES DE SAINTE CHANTAL. 

N'ayons point de crainle que de Dieu, et encore une crainte 
amoureuse : tenons nos portes bien fermées; prenons garde à 
ne point laisser ruiner les murailles de nos résolutions, et 
vivons en paix. Laissons rôder et vire-volter à l'ennemi; qu'il 
enrage de mal-talent, mais il ne peut rien. Ne vous tourmentez 
point pour toutes les suggestions que cet adversaire vous fera. 
Il faut avoir un peu de patience à souffrir son bruit et son tin- 
tamarre aux oreilles de votre cœur : au bout de là il ne saurait 
vous nuire. Vive Dieu ! ou rien, ou Dieu; car tout ce qui n'est 
pas Dieu, ou n'est rien, ou est pis que rien. 

Il faut parmi les tentations, douleurs, afflictions, craintes et 
tout autre événement, quel qu'il soit et puisse être, et tout ce 
qui vous regarde généralement, tout abandonner à la Provi- 
dence de Dieu, qu'elle gouverne et dispose du corps, de 
l'esprit, de la vie, et de tout selon sa très-sainte volonté, sans 
penser, vouloir, désirer, craindre chose quelconque. Vivez 
joyeuse et laissez à Notre-Seigneur le soin de tout le reste. 
Rejetez les tentations, prévoyances et semblables; il faut fou- 
jours être résigné à ce que Notre-Seigneur voudra faire de 
nous, car cela est l'humilité, et non pas vouloir choisir puisque 
nous ne sommes plus à nous; mais laissons-nous conduire par 
où il lui plaira, c'est le profil de l'àme. 

Celui qui préviendra son prochain de bénédiction et de dou- 
ceur, celui-là est parfait imitateur de son Maître. 

En tous les troubles, il faut s'essayer de s'accoiser en Dieu 
pour l'amour de lui; celui qui est doux n'offense personne, 
supporte volontiers, et endure volontiers ceux qui lui font du' 
mal; enfin il souffre patiemment les coups, et ne rend mal 
pour mal. Le doux ne se trouble jamais, mais entend toutes les 
paroles en humilité et rend le bien pour le mal, et traite avec 
le prochain avec grande douceur et charité, surtout avec celui 
qui par l'imperfection de son esprit, défaut de grâces natu- 
relles, mauvais offices, occasionnerait quelque aversion ou 



■ -■^,"5^1- -ï»^**^^ ■ 



PAROLES, Ii\STRLCTIO\S ET AVIS DE S. FRANÇOIS. 359 
dégoût. Faites toujours vos corrections avec le cœur et les pa- 
roles douces; reprenant les défauts, faites que votre cœur 
excuse le défaillant, amoindrissant la faute, enfin il faut avoir 
la douceur non-seulement jusqu'à l'extrémité envers le pro- 
chain, mais même jusqu'à la niaiserie, et n'user jamais de 
revanche envers ceux qui font de mauvais offices, et croyez 
que si nous perdons quelque chose pour cela, Notre-Seigneur 
nous en récompensera bien d'ailleurs. Quand on est contraint 
pour quelque bien de montrer le tort du prochain, il faut juste- 
ment dire ce qui est requis pour le faire comprendre. Ne réser- 
vez jamais aucun sentiment ni courroux, pour quelque chose 
que ce soit, ni pour quelque prétexte que ce soit, et apparence 
de raison que ce soit, car c'est toujours imperfection. C'est 
toujours bien mieux, pour qui le peut, de recevoir et faire toutes 
choses avec le cœur et des paroles douces, en esprit de tran- 
quillité et de repos, ceci est de grande perfection et édification. 

11 ne faut nul remède pour les distractions que de ramasser 
doucement le cœur à son objet; quand l'on s'aperçoit qu'il en 
est diverti, disons des paroles unitives, douces; tandis que nous 
pouvons lever les yeux vers la Providence céleste, l'ennemi ne 
nous saurait accabler. 

C'est la vérité que rien ne nous peut donner une profonde 
tranquillité en ce monde, que de regarder souvent Noire-Sei- 
gneur, en toutes ses afflictions qui lui arrivèrent depuis son 
enfance jusqu'à sa mort, car nous y verrons tant de mépris, de 
calomnies, de pauvretés, d'indigences, d'abjections, de peines, 
de tourments, de nudités, d'injures, de toutes sortes d'amer- 
tumes, qu'en comparaison de tout cela nous connaîtrons que 
nous avons tort d'appeler afflictions, peines et contradictions, 
ces petits accidents qui nous arrivent, et nous avons tort de 
désirer de la patience pour si peu de chose, puisqu'une seule 
petite goutte de modestie suffit pour bien supporter ce qui 
nous arrive. 



; f 



360 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL 



Je connais fès-bien l'état de votre âme, et n.'est avis que ie 
la vo,s toujours devant moi avec ses petites émotions de Iris- 
fesse, d^é.onnement et d'.nquiélude qui la vont troublani 
parce qu elle n'a pas encore jeté assez avant les fondements d^ 
1 amour de la croix et de l'abjection. Un cœur qui estime gran- 
dement Jésus-Christ crucifié aime sa mort, ses peines' ses 
tourments, ses crachats, ses vitupères, ses disettes, sa fain. 
sa so.f, ses ignominies, et quand il lui en arrive quelques 
petites pratiques il en jubile d'aise et les embrasse avec amour 
Vous devez donc tous les jours, non pas en l'oraison, mais 
après, en vous promenant, faire une revue de Nofre-Sei^neur 
entre les peines de notre Rédemption, considérant quel bonheur 
ce vous sera d'y participer, de voir en quelles occasions ce 
Inen vous peut arriver, c'est-à-dire, les contradictions que vous 
pourriez avoir en vos désirs, mais surtout es désirs qui vous 
sembleront plus justes et plus raisonnables, et puis, avec un 
grand amour de la croix et Passion de Notre-Seigneur vous 
vous essaierez de dire avec saint André : borne croix tant 
aimee de mon Sauveur, quand me recevrez-vous entre vos bras' 
Voyez-vous, ma fille, nous sommes Irop délicats d'appeler 
pauvre, un état auquel nous n'avons ni faim, ni froid, ni igno- 
•n.me, mais seulement quelques petites incommodités en nos 
desseins. 

« La paix de Dieu, dit saint Paul, quisrtrpasse tout sentiment 
" conserve votre esprit en Jésus-Christ. „ Voyez-vous, ma fille' 
ce grand Apôtre dit que ta paix de Dieu qui surpasse tout sen- 
timent ; or, la paix de Dieu, la paix qui provient des résolutions 
que nous avons prises pour Dieu, et par les moyens que Dieu 
nous ordonne, nous fait marcher fermement au chemin où la 
1 rovidence nous a mis, sans regarder ni à droite, ni à gauche; 
c est la le chemin de la perfection pour vous; cette satisfaction 
d esprit, quoique sans goût, vaut mieux que mille consolations 
sérieuses. Vive Jésus ! 



.'^^...^Ét.ïJt*:, 



PAROLES, IX'STRLCïIOXS ET AVIS DE S. FRAXT.OIS, 361 
L'esprit délicat ne peut rien garder ni souffrir sans le 
dire, et il s'étonne toujours un peu aux dernières places d'hu- 
milité, de simplicité, de courage et de joie cordiale devant 
Dieu, qui est le très-unique objet de notre amour et de 
notre âme. 

Demeurez toute en Dieu, ou avec consolation sensible, ou 
parfois aimez votre pauvreté ; car il est écrit : a Les yeux du 
)' Seigneur regardent sur tes pauvres, et ses oreilles écoutent 
« leurs prières. .> II ne se f\iut point soucier de se sentir faible, 
pourvu que sachant que Dieu est fort et bon pour nous, nous ne 
perdions courage; au contraire, ma fille, j'aime mieux être 
infirme que fort devant Dieu; car les infirmes, il les prend 
entre ses bras, et les forts il les mène par la main. Il faut tou- 
jours avoir patience, néanmoins, tâcher de brider un peu les 
désirs, prenant toutes les choses, même pour bonnes qu'elles 
soient, avec l'esprit d'indifférence; enfin, il se faut mettre sou- 
vent dans l'indifférence et dire : je ne veux ni celle vertu, ni 
cette autre, je ne veux que l'amour de mon Dieu. Le désir de 
son amour, c'est la complaisance et l'accomplissement de sa 
volonté en moi. 

Il se faut contenter, quand l'on sent ainsi les douleurs pour 
la charge de quelque personne qui moleste grandement, 
d'offrir à Dieu celle croix et de l'accepter de tout son cœur, se 
soumettant à la porter toute sa vie, si ainsi il lui |)Iaîl, puis 
demeurer doucement contente dans sa confiance, regardant 
cette personne avec amour et respect comme étant donnée de 
Dieu pour nous exercer en toutes verlus, considérant la grâce 
de Dieu envers nous qui nous fait tirer profit des fautes des 
autres. Que si cette personne revient à douceur, à Dieu, il faut 
fondre sur elle en suavité, sans jamais lui parler du passé; que 
s il était à noire pouvoir de nous i'aire quittes de celte croix, 
il ne le faudrait pas faire. 

Je ne sais si par ces consolations et ardeurs, \olre-Seigneur 






362 OEUVRES DE SAIXÏE CHANTAL. 

veut disposer Dotre cœur aux travaux du service du prochain, 
et du service de l'accroissement de sa gloire, ou bien en la 
souffrance de quelques grandes croix et tribulations; en 
somme, j'espère qu'avec sa grâce, nous embrasserons coura- 
geusement, humblement et paisiblement ce que sa divine Pro- 
vidence nous présentera. 

Portez respect à l'élection de Dieu, suivez fidèlement son in- 
tention qui est de vous tirer à une excellente sorte de vie; 
animez continuellement votre courage d'humilité, c'est-à-dire 
votre misère et le désir d'être humble et confiante en Dieu. 
Sachez que la tristesse n'est autre chose que la douleur 
d esprit, que nous avons du mal qui est en nous contre notre 
gré, soit que le mal puisse être extérieur, comme pau- 
vretés, maladies, mépris, infamies, etc; intérieur, comme igno- 
rance, sécheresses, mauvaises inclinations, péchés, imperfec- 
tions, répugnances. Et quand donc l'âme sent quelque mal en 
soi, elle se déplaît de l'avoir, et voilà la tristesse. Deuxièmement, 
elle désire d'en être quitte, et cherche les moyens de s'en dé- 
faire; ces deux actes sont louables; mais il faut chercher ces 
moyens avec patience, humilité et douceur, attendant ce bien, 
non tant de sa peine, que de la miséricorde de Dieu, rejetant 
tout empressement, et tout ce qui voudra émouvoir du trouble 
en notre cœur, sous quel prétexte que ce soit. Toutes telles 
choses viennent du diable, et partant ne les pas recevoir. 

La bonne tristesse fait ce discours : Je suis misérable, vile et 
abjecte, et partant. Dieu exercera en moi ses miséricordes, car 
la vertu se perfectionne en l'infirmité, et ne s'étonne point 
d'être pauvre et misérable. 

II faut recevoir la tristesse avec patience, comme punition 
de nos vaines allégresses; car le malin voyant que nous en fai- 
sons notre profit, ne nous en présentera pas tant; mais il faut 
prendre patience pour le bon plaisir de Dieu, et elle ne laissera 
pas de nous servir de remède. 




PAROLES, INSTRUCTIONS ET AVIS DE S. FRANÇOIS. 363 
Il faut conlrevenir vivement aux inclinations de la tristesse, 
encore qu'il semble que cela se passe tristement, car l'ennemi 
qui prétend de nous alentir aux bonnes œuvres, voyant qu'il ne 
gagne rien, et qu'au contraire nos œuvies sont faites avec force 
et résistance, il cesse de nous affliger. 

Il faut chanter des cantiques spirituels. Il est bon de s'em- 
ployer aux œuvres extérieures, et les diversifier le plus que l'on 
peut, pour se divertir de l'objet triste, purifier et échauffer 
l'esprit; bon, de faire souvent des actions extérieures de fer- 
veur, quoique sans goùl, comme croisant les bras, embrassant 
l'image du crucifix, le serrer sur le cœur et la poitrine, lui 
baiser les pieds et les mains, lever les yeux au ciel avec des 
propos pleins d'espérance, comme : Mon Bien-Aimé est à 
moi, et moi à Lui; mon lîien-Aimé m'est un bouquet de 
myrrhe ; il demeurera entre mes mamelles. Mes yeux se 
fondent sur vous, ô mon Dieu, quand me consolerez-vous? 
Si Dieu est pour moi, qui sera contre moi"? Quand vous serez, 
f) mon Epoux, de mon parti, bataille contre moi qui voudra. 
Vive Jésus! Vive mon Dieu, et mon âme vivra! Qui me sépa- 
rera de la croix de mon Dieu? et semblables. J'en dis demème 
à l'endroit de la Vierge et de ses images. 

La prière est un souverain remède, non qu'il faille faire de 
longues méditations, mais de fréquentes et ferventes demandes 
à Dieu, et toujours s'adresser avec l'invocation de titres joyeux, 
comme par exemple, hors de la tristesse pour ni'cxciter à la 
crainte, je dirais : Juge très-juste et très-effroyable Majesté; 
et au temps de la tristesse je dirais : Dieu des miséricordes, 
très-bon, très-bénin, ma joie, mou espérance, mon cœur, 
cher Epoux de mon âme, seul appui des pauvres, refuge des 
affligés, appui de mon âme; venez, cher Epoux, tirez-moi à 
vous, bon Jésus; et semblables, lesquelles j'emploierais bon 
gré mal gré ma tristesse, à laquelle je ne donnerais point de 
crédit, quand elle voudrait m'en coûter cher, et si bien il 



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^64 O.vi'VRES DE SAINTE CHANTAL. 

semble pour quelque temps que ce soit sans profit, je ne laisse- 
rais pas de continuer, attendant les fruits, qui ne manqueront 
pas de paraître après un peu de contention. 

La communion dans celte intention est excellente, car elle 

nous donne le Maître des consolations. L'un des plus assurés 

remèdes, c'est de dévoiler et de communiquer, sans rien 

celer, à notre Directeur, tous les sentiments, affeclions et 

suggestions qui proviennent de notre tristesse, et il le faut faire 

fidèlement, et notez que la première condition que l'ennemi 

malin met en l'âme, c'est le silence; et, au contraire, Dieu 

pour la première condition demande que l'on se découvre avec 

prudence et selon la règle d'une humble discrétion à personne 

de qualité requise. Priez pour celui qui a marqué ces règles ; 

ô mon Dieu, qu'il soll tout vôIre, et moi aussi! Amen. 

A l'endroit de ceux qui vous offensent, je veux que vous y 
apportiez votre cœur doux, gracieux et compatissant, et que 
vous témoigniez que vous aimez toutes choses, oui, la mort 
même de voire père, enfants et plus proches, oui, la nôtre en 
l'amour de notre doux Sauveur. Courage, ma très-chère fille, 
cheminons et pratiquons ces communes, mais solides, mais 
saintes, mais excellentes vertus. Vive Jésus! Vive Marie! 
Croyez-moi, avançons chemin parmi le mauvais temps et sous 
le ciel trouble et nébuleux. Il est maintenant plus propre aux 
voyages, que si le ciel fondait sur nos tètes ses ardentes cha- 
leurs. Dieu, courage ! les lumières et les joies ne sont pas 
en notre pouvoir, ni aucune autre consolation que celle qui dé- 
pend de notre volonté, laquelle étant à l'abri des saintes résolu- 
tions que nous avons faites, et pendant que le grand sceau de 
la chancellerie céleste sera sur notre cœur, il n'y a rien à 
craindre. Dieu soit notre Dieu, ma très-chère fille, et que voire 
cœur soit son autel et maison, sur lequel nuit et jour il fasse 
darder le feu de son amour! 

Vous pourrez tirer le motif du saint amour de toutes les 



PAROLES, IiMSTRliCTIOi\S ET AVIS DE S. FRANÇOIS. 365 
actions de verlu en cette sorte : quand il se présente quelque 
sujet de pratiquer quelque vertu, et il s'en présente à tout 
moment, voyez comme le Sauveur les exerçait tandis qu'il 
vivait ici-bas entre les hommes; puis animant votre cœur d'une 
amoureuse invitation, dites-vous : Allons . imitons le doux 
Jésus. S'il vous faut prier, donner aux pauvres, consoler 
quelque être solitaire, être en conversation, souffrir quelques 
travaux, souvenez-vous que Notre-Seigneur, en diverses occa- 
sions, fit tout cela; et puis quand il n'y aurait point d'autres 
raisons pour prier, pour acquiescer à cette soulfrance, pour 
demeurer en celle solitude et en cette conversation, dites : Ae 
me si/J/il-il pas que mon cher Maître m'en ail montré le che- 
min? Et cela se peut faire par un simple regard d'amour qui 
veut dire : Oui, Seigneur, je suis à vous. 

Si nous avions la vraie charité, qui nous fait avoir un même 
cœur et une même âme avec le prochain, nous serions parfaite- 
ment consolés quand il ferait du bien. 

Ce même amour fait que nous voudrions bien faire telle ou 
telle chose par notre élection ; mais nous ne la voudrions 
pas faire par élection d'aulrui, ni par obéissance : nous 
voudrions la faire comme venant de nous, mais non pas 
comme venant d'aulrui. C'est toujours nous-inénies qui recher- 
chons nous-mêmes, notre propre volonté et notre amour-propre : 
au contraire, si nous avions la perfection de l'amour de Dieu, 
nous aimerions mieux faire ce qui est commandé, parce qu'il 
vient plus de Dieu , et moins de nous. 

Il ne se faut nullement élonner de trouver chez nous de 
l'amour-propre, car il n'en bouge. Il dort quelquefois comme 
un renard, puis tout à coup se jette sur l'épaule; c'est pour- 
quoi il faut avec constance veiller sur lui, et avec patience, et 
tout doucement se défendre de lui. Que si quelquefois il nous 
blesse, en nous dédisant de ce qu'il nous a fait dire, et en dé- 
savouant ce qu'il nous a fait faire, nous sommes sauvés. 




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36G . OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

L'habiludo des vertus s'acquiert par Ja raison. Les vertus 
peuvent faire leurs actes par cette habitude, sans le congé de la 
raison, mais non pas jamais contre la raison. Cajelan'dit que 
les hommes parfaitement vertueux ont une telle habitude à la 
vertu, que même eu dormant, quand ils songent, ils ne songent 
qu a des vertus. 

Saint Grégoire dit en parlant des misères qui arrivent de 
toutes parts en ce monde : . très-heureuses misères, vous ete^ 
" aimables parce que vous empêchez mon cœur de s'affectionner 
" aux choses de ce monde. « 

Si la divine Majesté vous veut sur le lit de la croix 
acquiescez; mourons-y comme fit le Sauveur. Ne nous fâchons 
pomt des tempêtes et orages qui parfois troublent notre cœur- 
mortifions-nous jusqu'au fin fond de notre esprit; pourvu que 
notre cher esprit de la foi soit fidèle, vivons en assurance 
Tenez votre esprit ferme en Dieu par une entière confiance en 
sa sainte Providence, laquelle ne vous a point donné le désir de 
le servir, qu'elle ne vous donne tous les moyens de ce faire- 
humiliez-vous bien fort, mais d'une humilité douce et non em- 
pressée; conservez vos vœux et vos résolutions, tenez-leur la 
bride de votre àme; nous sommes assez riches si ce trésor 
nous demeure, comme il fera Dieu aidant. 

Non, ma chère fille, il n'est pas besoin pour l'exercice des 
vertus de se tenir toujours actuellement attentive à toutes : cela 
de vrai, entortillerait et entreficherait trop vos pensées et affec- 
tions. L'humilité et la charité sont les maîtresses cordes, toutes 
les autres y sont attachées : il faut seulement se bien maintenir 
en ces deux-là ; l'une est la plus basse, l'autre est la plus haute. 
La conservation de tout l'édifice dépend du fondement et du 
toit. Tenant le cœur bandé à l'exercice de celle-ci, à la ren- 
contre des autres, on n'a pas grande difficulté. Ce sont les 
mères aux vertus : elles les suivent comme les petits poussins 
font de leurs mères poules. 




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PAROLF'IS, INSTRUCTIOiVS ET AVIS DE S. FRANÇOIS. 367 
Or sus, il rie faut point désirer d'un désii- volontaire cette 
paix inutile et peut-être nuisible : mais ne vous tourmentez 
pointa pratiquer ce commandement; car c'est en cela que je 
veux que vous ne vous tourmentiez point, ni pour ces désirs, 
ni pour autres quelconques. Alon Dieu, ma fille, vous avez trop 
avant ces désirs dans le cœur; pourvu que l'esprit de la foi 
vive en nous, nous sommes trop lieureux. Noire-Seigneur nous 
donnera sa paix quand nous nous humilierons à doucement vivre 
en la guerre. Courage, tenez votre cœur ferme; Notre-Seigneur 
nous aidera, et nous serons siens, et nous l'aimerons bien. 

Tenez votre cœur au large ; ne le pressez point trop des 
désirs de perfection : ayez-en un bon, bien résolu, bien 
constant qu'il faut arroser souvent de l'eau de la sainte oraison. 
Il faut avoir grand soin pour le conserver dans le verger de 
votre cœur ; car c'est l'arbre de vie. 

Mais certains désirs qui tyrannisent le pauvre cœur, qui vou- 
draient que rien ne s'opposât à nos desseins; que nous n'eus- 
sions nulles ténèbres, mais que tout fût en plein raidi; qui ne 
voudraient que suavités en nos exercices, sans dégoûts, sans 
résistance, sans divertissements, et tout aussitôt qu'il nous 
arrive quelque tentation intérieure, ces désirs-là ne se con- 
tentent pas que nous n'y consentions pas, mais voudraient que 
nous ne les sentissions pas. Ils sont si délicats qu'ils ne se con- 
tentent pas que l'on nous donne une viande de bon suc et nour- 
rissante, si elle n'est toute sucrée et musquée. Us voudraient 
-que nous ne vissions pas seulement les mouches du mois d'août 
passer devant nos yeux. Ce sont ces désirs d'une perfection trop 
douce : il n'en faut pas avoir beaucoup. Croyez-moi, ma fille, 
les viandes douces engendrent les vers aux petits enfants, et en 
moi qui ne suis pas petit enfant; c'est pourquoi notre Sauveur 
nous les entremêle d'amertume. 

Je vous souhaite un courage grand et non point chatouilleux : 
un courage, lequel, tandis qu'il peut dire bien résolument 



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*! 




368 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vive Jésus sans réserve, ne se soucie point ni du doux, ni de 
l'amer, ni de la lumière, ni des ténèbres. Hardiment, m'a fille 
cheminons en cet amour essenliel, fort et impliable de notre 
Dieu, et laissons courir çà et là ces fantômes de tentations • 
qu'ils entrecoupent tant qu'ils voudront notre chemin. 

Il faut que nous fassions un service particulier, toutes les se- 
maines une fois, de vouloir et d'aimer la volonté de Dieu plus 
vigoureusement (je passe plus avant), plus tendrement, plus 
amoureusement que nulle chose du monde; et cela, non-seule- 
ment es occurrences supportables, mais aux plus insuppor- 
tables. ^^ 

Humiliez-vous fort, ma fille, et échauffez votre estomac du 
samt amour de Jésus-Christ crucifié , afin que vous puissiez bieu 
digérer spirituellement celte céleste viande : mais qu'entendez- 
vous que l'on fasse digestion spirituelle de Jéscs-Christ? Ceux 
qui font bonne digestion corporelle ressentent un renforcement 
par tout leur corps, par la distribution générale qui se fait de 
la viande en toutes leurs parties. Ainsi, ceux qui font bonne 
digestion spirituelle ressentent que Jésus-Christ, qui est leur 
Viande, s'épanche et communique à toutes les parties de leur 
âme et de leur corps. Ils ont JÉsus-CiiRisT au cerveau, au cœur, en 
la poitrine, aux yeux, aux mains, en la langue, aux oreilles, 
aux pieds. Mais ce Sauveur, que fait-il partout là? Il redresse 
tout, il purifie tout, il mortifie tout, il vivifie tout : il aime dans 
le cœur, il entend au cerveau, il anime dans la poitrine, il voit 
aux yeux, il parle en la langue, et ainsi des autres : il fait tout 
en tous. Alors nous vivons . non point nous-mêmes , mais Jésus- 
Christ Vit en nous. quand sera-ce, ma chère fille? Mon Dieu ' 
quand sera-ce? Mais cependant je vous montre ce à quoi il faut 
prétendre, bien qu'il se faille contenter d'y atteindre petit àpetit. 
Tenons-nous humbles et communions hardiment : peu à peu 
notre estomac intérieur s'apprivoisera avec cette viande et ap- 
prendra à la bien digérer. C'est un grand point de ne manger 




PAROLES, IMSTRUCTIOXS ET AVIS DE S. FRAN'ÇOIS. 369 
que d'une wande quand elle est bonne, l'estomac fait mieux 
son devoir. Ne désirons que le Sauveur, et j'espère que nous 
ferons bonne digestion. 

II ne faut disputer ni peu ni prou contre les tentations; il ne 
faut nullement répondre ni faire semblant d'entendre ce que 
l'ennemi dit; il faut seulement dire : Qui va là? Quelque bruit 
et importunité qu'il fasse, il faut simplement se tourner vers 
Dieu et demeurer là, devant ses pieds; il entendra bien, par 
cette humble contenance, que vous êtes sienne, que vous voulez 
son secours, encore que vous ne puissiez lui parler. Tenez-vous 
là bien ferme, et n'ouvrez nullement la'porte pour voir qui c'est, 
ni pourchasser l'importun; toutes ces tentations ne sont que 
des afflictions comme les autres; il faut s'accoiser sur le dire de 
l'Ecriture : a Dienlieureux est celui qui souffre tentation, car 
" ayant été éprouvé il recevra la couronne de gloire. „ Peu de 
personnes s'avancent sans celle épreuve; ne vous effrayez donc 
point des fanfares de l'ennemi, il ne vous saurait faire nul mal- 
c'est pourquoi il vous veut au moins faire peur pour vous in- 
quiéter et vous fâcher. Tenez-vous à couvert sous vos inviolables 
résolutions, sous vos vœux et entière consécration ; n'ayez crainte 
que de Dieu, mais une crainle amoureuse; ayez palience à souf- 
frir le bruit, il ne vous saurait nuire. Toujours vos yeux arrêtés 
en Dieu, attachez-vous à sa Providence; qu'elle fasse ce qu'elle 
voudra de vous. Mou Dieu, ma fille, que j'ai de consolation en 
l'assurance de nous voir éternellement joints à la volonté d'aimer 
et de louer Dieu ! que sa divine Providence nous conduise par 
où il lui semblera mieux ; j'espère et je m'assure que nous ar- 
riverons à ce signe et aboutirons à ce port. Vive Dieu en cette 
confiance; soyons joyeux à son service. 

Quand la tempête et les foudres des tentations et travaux 
sonnent de tous côtés autour de nous, il faut avoir courage et 
tenir ferme dans notre saint Tabernacle, qui est sa divine pro- 
tection; il est notre maison de refuge et notre toit assuré; il 

24 



m. 



370 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

faut demeurer là en paix et en confiance. Je viens de parler pour 
vous à Notre-Seigneur, mais je n'osais lui demander absolument 
votre délivrance ; car s'il lui plaît d'écorcher l'offrande, ce n'est 
pas à moi de désirer qu'il ne le fasse pas; mais je le conjure, 
par la si extrême déréliction qui lui fit suer sang et eau et 
s'écrier sur la croix : nMon Dieu, mon Dieu, pourquoi m avez- 
» vous délaissé? v qu'il nous tienne toujours de sa sainte main 
comme il l'a toujours fait. Vous devez regarder Notre-Seigneur 
crucifié sans vous amuser à considérer et à examiner votre mal, 
non pas même pour me le dire. Nous sommes au chemin des 
Saints; cheminons-y courageusement malgré les difficultés qui 
y sont. Tenez votre esprit en paix et ne regardez point si vous 
l'avez (cette paix) ni ne vous mettez nullement en inquiétude de 
l'acquérir, mais divertissez-vous tant qu'il vous sera possible de 
regarder et retourner sur vous-même. Ne soyez point en peine 
de votre âme ni pour votre cœur ; non , ma chère fille , car Dieu 
à qui elle est la soulagera. Faites que votre très-amère amertume 
soit goûtée en paix, à l'exemple du prophète Ézéchias. Ayez le 
courage grand et de longue haleine, et ne le perdez pas pour 
le bruit des tentations, surtout celles de la Foi; notre ennemi 
est un grand clabaudeur, ne vous en mettez en peine, il ne vous 
saurait nuire, je le sais bien. Dieu soit béni, ma toute chère 
fille, consolez-vous et affermissez votre àme en paix et confiance 
sur ces sages, solides et saints enseignements, les pratiquant 
fidèlement. Dieu nous en fasse la grâce et nous bénisse ! Louange 
et gloire à jamais au divin Sauveur de nos âmes !.. , 

Communiez hardiment en paix, en toute humilité; corres- 
pondez à cet Epoux qui pour s'unir à nous s'est entièrement et 
suavement abaissé jusqu'à se rendre notre nourriture, de nous 
qui sommes la pâture des vers. Qui se communie selon l'esprit 
de Notre-Seigneur s'anéantit soi-même et lui dit : Mâchez-moi, 
digérez-moi, anéantissez-moi, et convertissez-moi en vous. Je 
ne trouve rien au monde sur quoi nous voyons plus d'humilia- 







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371 



PAROLES, IiVSTRUCTIOX'S ET AVIS DE S. FRANÇOIS 
lion qiio sur la viande que nous anéantissons pour nous conser- 
ver; et Notre-Seigneur a cet excès d'amour que de se rendre 
viande pour nous; et nous, que ne devrions-nous pas faire afin 
qu'il nous possède, qu'il nous mange, qu'il nous avale et ra- 
vale, qu'il fasse de nous à son gré? Enfin il faut s'anéantir et 
communier toujours pour cela, et s'unir à celte souveraine 
Bonté; reposez-vous en lui de tout, ma fille. Je me sens de plus 
en plus excité à l'honorer et servir par une totale dépendance 
de la Providence, toujours plus ferme et assuré en la foi et 
confiance de sa véritable parole , et sans réserve de me laisser 
à sa merci et à son soin. Même oui, mon Sauveur, vous le savez, 
je ne vois rien en moi où je me puisse et veuille appuyer, que 
l'espérance ferme que vous me donnez de mou salut éternel sur 
les seuls mérites de votre Passion et sur votre incompréhen- 
sible douceur et bonté. — Ainsi soit-il. A jamais Dieu soit 
béni! 

Je vous conjure de ne dire jamais mal du prochain, ni rien 
faire qui tant soit peu que ce soit le puisse offenser. Il ne faut 
toutefois favoriser le mal, le flatter ou le couvrir, ains parler 
rondement et dire franchement mal du mal, et blâmer les 
choses blâmables, quand l'utilité de celui de qui l'on parle le 
requiert; car en cela Dieu est glorifié, et faut surtout blâmer 
le vice et épargner le plus que l'on peut la personne en laquelle 
il est, d'autant plus que la bonté de Dieu est si grande qu'un 
seul moment suffit pour impétrer sa grâce. Quelle assurance 
pouvons-nous avoir que celui qui était hier pécheur et méchant 
le soit aujourd'hui? Il est vrai que des pécheurs infâmes, pu- 
blics et manifestes, on en peut parler librement, pourvu que 
ce soit avec esprit de charité et de compassion. J'excepte 
entre tous, les ennemis déclarés de Dieu et de son Église, car 
ceux-là il les faut décrier tant qu'on peut, comme sont les sectes 
des hérétiques et des schismaliques, et leurs chefs; c'est charité 
de crier au loup quand il est entre les brebis , en quelque 

24. 



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372 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

endroit qu'il soit. Quand nous ne pouvons excuser le péché, 
rendons-le au moins digne de compassion, l'attribuant à la 
cause la plus supportable, comme à l'ignorance ou infirmité. 
La charité craint de rencontrer le mal, tant s'en faut qu'elle 
l'aille chercher; quand elle le rencontre, elle s'en détourne et 
elle le dissimule, ains elle ferme les yeux avant que de le voir, 
que s'il faut le voir elle s'en détourne. 

Le plus que vous pourrez apporter d'abnégation ou d'indif-, 
férence de votre propre volonté, c'est-à-dire désir de résolution 
de bien obéir aux inspirations, instructions que Dieu vous 
donnera, ce sera toujours et éternellement le mieux, car Notre- 
Seigneur agit pour les âmes qui sont purement siennes. Vive 
Jésus! Il faut porter la croix, qui mieux la portera plus grand 
s'en trouvera. Dieu donc nous en veuille donner de plus grandes, 
mais qu'il lui plaise nous donner de grandes forces pour les 
porter. Or sus donc, courage, si vous avez confiance vous verrea 
la gloire de Dieu. Les amitiés teintes au sang de l'agneau n'ont 
pas besoin de tant de cérémonies. Amen. 

Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint- 
Esprit, lequel vous savez n'est point à vous-même, car vous 
êtes rachetée d'un grand prix, glorifiez donc et portez Dieu 
en votre corps. 

Les maximes des Saints nous avertissent que tous les jours 
nous commençons notre avancement et perfection; si nous 
pensions bien à cela, nous ne serions point étonnés de rencon- 
trer des misères en nous, ni d'avoir à retrancher. La purifica- 
tion de l'âme n'est jamais faite entièrement, il faut toujours re- 
commencer de bon cœur : « Quand l'homme aura achevé, dit 
» l'Ecriture , alors il commencera. » 

L'humilité nous fait anéantir en toutes choses, qui ne sont 
pas nécessaires pour notre avancement en la grâce, comme 
sont de bien parler, chanter; car en ces choses extérieures il 
faut désirer que les autres fassent mieux que nous. Il est bon 




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PAROLES, LVSTRUCTIOXS ET AVIS DE S. FRANÇOIS. 373 
que notre cœur admette le désir de voir Dieu, mais il faut tou- 
jours craindre que nous n'ayons trop de confiance et espérance 
de nous-mêmes. 

Vous verrez bien que parmi tant de détours nous ferons 
prou, et que Notre-Seigneur nous conduira par les déserts à sa 
sainte terre de promission, et que de tout temps il nous don- 
nera de quoi priser les déserts, plus que les fertiles campagnes, 
dans lesquelles les blés croissent en leur saison; mais la manne 
pourtant n'y tombe pas. 

Mon Dieu, ma très-cbère Mère, quand vous m'écrivîtes que 
vous étiez une pauvre abeille, je pensais que je ne le voudrais, 
tandis que vos sécheresses et afflictions dureront; car ce petit 
animal, qui en sanlé est si diligent et pressant, perd le cœur 
et demeure sans rien faire tout aussitôt qu'il est malade. 

Mais depuis je changeai de souhaits et dis : Ah! oui, je le 
veux bien que ma Mère soit abeille, même quand elle sera en 
travail spirituel : car ce petit animal n'a point d'autre remède 
de soi-même, en ses maladies, que de s'exposer au soleil, el 
attendre sa guérison de la chaleur et de la lumière. 

O Dieu! ma fille, mettons-nous ainsi devant notre soleil 
crucifié, et puis disons-lui : beau soleil des cœurs, vous vi- 
vifiez tout par les rayons de votre bonté : nous voici mi-morts 
devant vous, d'où nous ne bougerons point que votre chaleur 
ne nous arrive , Seigneur Jésus ! iMa très-chère fille, la mort est 
une vie quand elle se fait devant Dieu. 

J'ai un certain petit insensible sentiment de ne vouloir plus 
vivre selon la nature; mais tant qu'il se pourra selon la foi, 
l'espérance et la charité chrétienne , à l'imitation de cet homme 
angélique [saint Jean-Baptiste] que nous voyons dans ce pro- 
fond désert ne regarder que Dieu et soi-même. 

que bienheureux est l'esprit qui ne voit que ces deux ob- 
jets, dont l'un le ravit à la dilection souveraine, et l'autre le 
ravale à l'abjection extrême ! Car que pouvait dire ce grand 



374 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ermite en un lieu où il n'y avait que Dieu et lui, sinon : Qui 

êtes-voiis. Seigneur, et qui suis-je? 

Dieu , quelle admirable pureté de cœur ! quelle indiffé- 
rence à toutes choses en cet admirable Ange humain ou homme 
angélique qui semble n'aimer quasi pas son Maître pour l'aimer 
davantage et plus purement! Je ne sais comme il eut le cou- 
rage de demeurer en son désert après qu'il eut vu son Sauveur, 
et qu'il l'eut vu s'en aller de là. Il continue néanmoins ses pré- 
dications, et, d'une sainte dureté, il ne se laisse point vaincre à 
la tendreté et suavité de l'amour de la présence de son Souve- 
rain Bien ; mais avec un amour austère, constant et fort, il le 
sert en absence pour son amour. Remarquez, Notre-Seigneur 
ayant dit « qu'entre tous ceux qui étaient nés de femme, nul n'était 
^^ plus grand que Jean, ^^ il ajoute : « Voire , mais celui qui est le 
» moindre au royaume des deux, c'est-à-dire en l'Église, est 
^^plus grand que lui. » ma chère fille, il est vrai; car le 
moindre chrétien communiant est plus grand que saint Jean : 
et que veut dire que nous sommes si petits en sainteté? 

Les voies les plus faciles ne nous mènent pas toujours plus 
droitement ni assurément; on s'amuse quelquefois tant au plai- 
sir qu'on y a, et à regarder de part et d'autre les vues agréables, 
qu'on en oublie la diligence du voyage. Bienheureux sont ceux 
qui vivent d'une vie surhumaine, extatique, relevée au-dessus 
d'eux-mêmes, quoiqu'ils ne soient point ravis au-dessus d'eux- 
mêmes en l'oraison. Plusieurs Saints sont au ciel qui ne furent 
jamais en extase ou ravissement de contemplation; car combien 
de martyrs et de grands Saints et Saintes voyons-nous dans 
l'histoire, n'avoir jamais eu en Toraison d'autre privilège que 
celui de la dévotion et ferveur? Mais il n'y eut jamais de Saint 
qui n'ait eu l'extase et le ravissement de la vie et de l'opéra- 
tion, se surmontant soi-même en ses inclinations naturelles. 

Tenons nos yeux en Jésus-Christ pour le considérer, notre 
bouche pour le louer, et qu'enfin tout notre visage ne respire 



1 



PAROLES, INSTRUCTIOiVS ET AVIS DE S. FRANÇOIS. 375 

que (l'agréer à celui de notre cher Jésus : Jésus pour lequel il 
nous faut humilier, entreprendre, travailler, souffrir et de- 
venir, comme dit saint Paul, des brebis conduites à la boucherie, 
quand il plairait à sa divine Alajesté de nous rendre déshono- 
rables pour son honneur et gloire. 

Si nous l'aimons, ce cher Sauveur, paissons ses brebis et 
ses agneaux; c'est là la marque de l'amour fidèle. Mais de quoi 
faut-il repaître ses chères brebiettes? De l'amour même : car 
ou elles ne vivent pas, ou elles vivent d'amour; entre leur mort 
et l'amour il n'y a point d'entre-deux. Il faut mourir ou aimer; 
car « qui n'aime, dit saint Jean, il demeure en la mort. » 

Notre-Seigneur et Alaître dit un jour à son cher saint Pierre : 
" Quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture cl tu allais ou tu 
» voulais; mais quand tu seras vieil, tu tendras tes mains, et un 
» autre te ceindra et te mènera oii tu ne veux pas. » Sur ces pa- 
roles du Maître souverain j'ai pensé que les jeunes apprentis en 
l'amour de Dieu se ceignent eux-mêmes et prennent les morti- 
fications que bon leur semble : ils choisissent leur pénitence, 
résignation et dévotion, et font leur propre volonté parmi celle 
de Dieu; mais les vieux maîtres au métier se laissent lier et 
ceindre par autrui, se soumettant au joug qu'on leur impose, 
vont par les chemins qu'ils ne voudraient pas selon leur incli- 
nation. Il est vrai qu'ils tendent la main; car malgré la résis- 
tance de leurs inclinations ils se laissent gouverner volontaire- 
ment contre leur volonté, et disent : qu'// vaut mieu.x obéir 
que faire des offrandes; et voilà comme ils glorifient Dieu, cru- 
cifiant non-seulement leur chair, mais leur esprit. 

Hélas! il faut avoir compassion à nos misérables âmes, les- 
quelles, tandis qu'elles sont en l'imbécilité de nos cor|)s, sont 
si très-fort sujettes à la vanité. Comment est-il possible (disait 
" saintGrégoireànn évèque) que les orages de la terre ébranlent 
" si fort ceux qui sont au ciel? S'ils sont au ciel, comme sont-ils 
» agités de ce qui se passe en la terre? ^^ Dieu ! que cette leçon 




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37G OEIVUES DE SAIXTE CHAMAL. 

delà sainfe constance esl requiseàceuxqui veulentsérieusement 
embrasser leur salut! Il est vrai que cette imaginaire insensibi- 
lité de ceux qui ne veulent pas souffrir qu'on soit bomme m'a 
toujours semblé une vraie chimère : mais aussi, après qu'on a 
rendu le tribut à celle partie inférieure, il faut rendre le devoir 
a la supérieure, en laquelle sied, comme en son trône, l'esprit 
de la Foi qui doit nous consoler en nos afflictions. Que bienbeu- 
reux sont cenx, lesquels se réjouissent d'être affligés, et qui 
convertissent l'absinthe en miel ! 

Enfin ce Sauveur veut que nous soyons si parfaitement siens, 
que rien ne nous reste, pour nous abandonner entièrement à 
la merci de sa Providence sans réserve. Or, demeurons donc 
ainsi parmi ces ténèbres de la Passion. Je dis bien parmi ces 
ténèbres ^ car je vous laisse à penser, Notre-Dame et saint Jean 
étant au pied de la croix , emmi les admirables et épouvantables 
ténèbres qui se firent, ils n'oyaient plus Notre-Seigneur, ils ne 
le voyaient plus, et n'avaient nul sentiment que d'amertume et 
de détresse; et bien qu'ils eussent la foi, elle était aussi en té- 
nèbres, car il fallait qu'ils participassent à la déréliction du 
Sauveur. Que nous sommes heureux d'être esclaves de ce grand 
Dieu qui pour nous se rendit esclave ! 

C'est la vérité; on parle perpétuellement d'être enfant de 
l'Evangile, et personne presque n'en a les maximes entière- 
ment en l'estime qu'il faut. Nous avons trop de prétentions et 
de desseins : nous voulons trop de choses; nous voulons avoir 
les mérites du Calvaire et les joies du Tbabor tout ensemble; 
avoir les faveurs de Dieu et les faveurs du monde. 

Je crains souverainement la prudence naturelle au discerne- 
ment des choses de la grâce, et si la prudence du serpent n'est 
détrempée en la simplicité de la colombe du Saint-Esprit, elle 
est tout à fait vénéneuse. 

J'aime singulièrement le mal que la seule élection du Père 
Céleste nous donne, au prix de celui que nous choisissons. 




PAROLES, IMSTRUCTIOiVS ET AVIS DE S. FRANÇOIS. 377 

Mon âme n'a point de rendez-vous qu'en celle Providence 
divine. 

Vous savez qu'en toules rencontres il faul user d'amour et 
de douceur, car les averlisscmenls font meilleure opération 
comme cela, autrement on pourrait détraquer les cœurs faibles. 

Cetabandonnement en Dieuparmi les douleurs intérieures et 
extérieures est très-bon; et est bon de dire aussi vocalement 
les paroles que vous nie marquez de temps en temps, pour 
faire savoir au cœur qu'il est en Dieu, par le témoignage que 
ces paroles lui rendent. 

Il avait dit, le grand saint Etienne : uO Seirjiieur Jésus, recevez 
mon esprit...)^, et l'ayant dit, il s'endormit en Noire-Seigneur. 
Il faut donc dire quelque chose de semblable et s'endormir en 
Noire-Seigneur ; et puis de temps en temps répéter les mêmes 
paroles et s'endormir. Dieu ! que c'est une bonne chose de 
ne vivre qu'en Dieu, ne travailler qu'en Dieu, ne se réjouir 
qu'en Dieu. 



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DE LA PROVIDENCE DE DIEU 



La Providence de Dieu esl un ordre et disposition de tous Jes 
moyens que Dieu a de parvenir à ses fins, et de fous les moyens 
dont il pourvoit ses créatures pour arriver au but de leur créa- 
tion. C'est à raison de cette Providence que Dieu est appelé 
tantôt Alère, en Isaïe, cliap. xlvi : ce Maison de Jacob, écoutez- 
» moi, et vous tous qui êtes restés de la maison d'Israël, vous 
" que je porte dans mon sein, que je renferme dans mes en- 
" trailles; je vous porterai moi-même jusqu'à la vieillesse et 
» jusqu'à l'âge le plus avancé. Je vous ai créés et je vous sou- 
» tiendrai; oui, je vous porterai et je vous sauverai. » 

Et dans le chapitre xux du même Prophète, Dieu dit qu'il 
est encore plus que Mère. Voici ses paroles : « Une Mère peut- 
" elle oublier son enfant? Se peut-il faire qu'elle n'ait point de 
» pitié du fils qu'elle a porté dans ses entrailles? Et quand même 
» elle l'oublierait, pour moi je ne vous oublierai jamais; je 
» vous porte gravés dans mes mains; vos murailles sont sans 
" cesse devant mes yeux. » 

Tantôt Dieu se dit notre Nourricier, qui nous porte entre ses 
bras. Osée, chap. xi : « Je m'étais rendu comme le nourricier 
» d'Éphraïm, je les portais entre mes bras, et ils n'ont point 
» compris que c'était moi qui avais soin d'eux. » 

' Les âmes pieuses seront heureuses de trouver ici les belles sentences de 
1 Ecnture-Sainte sur la Providence de Dieu, qui alimentèrent la foi et la 
générosité de Sainte Jeanne-Françoise de Chantai. C'est à sa prière que le 
révérend père Bertrand , recteur de la Compagnie de Jésus , à Chambcry, fit 
ce précieux Recueil. Ou lit dans les Mémoire.^ de la Mère de Chaugy, p. 532, 
chap. XXIX de la deuxième partie, que la Sainte le goûta fort et en fit même un 
extrait de sa bénite main . (Archives du 1" monastère de la Visitation d'Annecy. 



DE LA PROVIDENCE DE DIEU. 379 

Tantôt il s'appelle notre Gouverneur et notre Conseiller, en 
Isaïe, chap. xlviii : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ensei- 
» gnerai les choses utiles, et qui te gouvernerai en la voie par 
» laquelle tu marcheras. » 

Enfin, autant qu'on peut imaginer d'offices de charité et de 
miséricorde, ils se trouvent tous en la Providence de Dieu avec 
une infinie tendresse. Voyez comme l'Ecriture parle en l'Ecclé- 
siastique , chap. xxxiv : « Les yeux du Seigneur sont sur ceux 
» qui le craignent; il est leur protection puissante et l'affermis- 
» sèment de leur force; il est le lieu de leur refuge , le houclier 
» de leur défense, le couvert contre les chaleurs de l'été, leur 
)) ombrage pour la chaleur du midi, leur secours dans les dan- 
» gers, leur aide en leurs chutes. C'est Lui qui élève leur àme, 
» qui éclaire leurs yeux, qui leur donne santé, vie et béné- 
» diction. » 

Etleprophète Isaïe, chap. xxv : « MonDieu, vous êtes la force 
» du pauvre, la force du faible dans son afiliclion, son refuge 
» contre la tempête et son rafraîchissement contre la chaleur. » 

Surtout il s'appelle souvent Pasteur, mais bon Pasteur : « Je 
» suis le bon Pasteur)) , dit-il en saint Jean, chap. x. — Mais voyez 
comme l'Ecriture va décrivant le soin que le bon Pasteur a de ses 
brebis, en Ezéchiel , chap. xxxiv : «Je viendrai moi-même 
» chercher mes brebis (c'est Dieu qui le dit) et les visiterai en 
» la manière que le Pasteur visite son troupeau quand il le trouve 
1) égaré, ainsi visiterai-je mes ouailles, les délivrant de tous les 
» lieux où elles avaient été dispersées, dans les jours de nuage 
» et d'obscurité. — Je les mènerai paître dans les montagnes 
» d'Israël, le long des ruisseaux et par tous les hauts lieux de 
» la terre. Je les nourrirai des pâturages les plus fertiles qui 
)> seront sur les montagnes d'Isracil : elles s'y reposeront sur les 
» herbes verdoyantes et paîtront dans les pàquiers les plus gras. 
» — Je ferai moi-même paître mes brebis et les ferai reposer 
» moi-même n, dit le Seigneur Dieu. 



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380 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

« J'irai chercher celles qui étaient perdues; je relèverai celles 
" qui étaient tombées; je banderai les plaies de celles qui étaient 
" blessées; je fortifierai celles qui étaient faibles; je conserverai 
" celles qui étaient grasses et fortes, et je les conduirai dans 
« la droiture et la justice » ; et un peu après : a Je ferai avec 
« mes brebis une alliance de paix. J'exterminerai de la terre les 
» bêtes les plus cruelles, et ceux qui habitent dans le désert 
" dormiront en assurance au milieu des bois. Je les comblerai 
" de bénédictions autour de ma colline : je ferai tomber les 
" pluies en leur temps, et ce seront des pluies de bénédictions. 
» —Mes brebis habiteront sans crainte dans leur pays, et elles 
« sauront que c'est moi qui suis le Seigneur lorsque j'aurai brisé 
" leurs chaînes et rompu leur joug, et que je les aurai arrachées 
« d'entre les mains de ceux qui les dominaient avec empire. .. 
iMais avec quelles paroles plus douces, plus amoureuses et 
plus significatives pourrait-il exprimer cette sienne Providence? 
Le prophète Isaïe, chapitre xl, a compris tout cela en peu de 
mots, disant : « Le Seigneur paîtra son troupeau comme le ber- 
» ger ; il rassemblera par la force de son bras les petits agneaux 
» qui se sont écartés, et il les prendra dans son sein; il portera 
" lui-même les brebis qui auront peine à marcher. » Que sau- 
rait-on dire de plus doux et de plus délicat? 

Voyez encore au psalme xxxvi : « Le Seigneur aura soin de 
« régir et de dresser les pas du juste , et quand il tombera il ne 
» se froissera point , parce que le Seigneur mettra sa main des- 
« sous , afin qu'il ne se blesse point. « ! ma chère âme, quelle 
nuisance pourra suivre la chute de celui qui tombe sur un 
oreiller si doux que la main de Dieu? C'est de cette façon que 
je crois vous être arrivée la chute que vous avez faite en voya- 
geant. Puissions-nous toujours ainsi tomber! 

Au psalme xxxm : « Les tribulations des justes sont en grand 
» nombre , mais le Seigneur les en délivrera. Il tient compte de 
y tous leurs os, et un seul de ces os ne pourra être brisé. » 




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DE LA PROVIDENCE DK DIEU. 381 

Et en saint Malthieu, cliap. vi : « Je vous dis, n'ayez point de 

» souci pour votre vie, ni de ce que vous mangerez ou de ce 

» que vous boirez, ni de quoi vous serez revêtus. Regardez aux 

» oiseaux, car ils ne sèment ni ne moissonnent, et n'ont aucun 

» grenier, et votre Père céleste les nourrit; et vous, n'eles-vous 

» pas beaucoup plus excellents qu'eux ; pourquoi entrez-vous en 

» souci du vêlement? — Considérez bien comme croissent les lis 

" des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant je 

» vous assure que Salomon, même dans toute sa gloire, n'a 

n jamais été vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu a soin de vêtir de 

» celle sorte une herbe des champs qui est aujourd'hui, et qui 

« sera demain jelce dans le four, combien aura-t-il plus de soin 

» de vous vêtir, ô hommes de peu de foi ! — Ne soyez donc plus 

» en souci, disant : Que mangerons-nous ou que boirons-nous, 

" ou de quoi nous vêtirons-nous? C'est aux païens de rechercher 

» ces choses, car votre Père céleste connaît que vous en avez 

5) besoin. » , 

Il dit presque les mêmes choses en saint Luc, chap. xii : 
«Considérez les corbeaux, ils ne sèment point et ne mois- 
» sonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, cependant Dieu les 
» nourrit. Combien valez-vous plus que les corbeaux? » 

David, au psalme cxlvi, décrit merveilleusement bien la 
Providence de Dieu pour ces corbeaux : « C'est lui qui donne 
» la nourriture aux bêtes, et aux petits des corbeaux qui la lui 
« demandent par leurs cris. » 

Job, en son chap. xxxvui , parle encore plus admirablement 
de la Providence de Dieu pour ces animaux : » Oui prépare au 
» corbeau sa nourriture lorsque ses pelils, étant vagabonds, 
» crient à Dieu parce qu'ils n'ont rien à manger? » 

En la Sapience , chapitre vi , il est dit : ic Dieu a fait le petit 
et le grand, et a également soin de Ions. » — Et au chap. xii : 
"Seigneur, il n'y a point d'aulre Dieu que vous; vous avez 
r> soin de toutes choses. » — Au chap. xiu : «0 Père, votre Pro- 



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382 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

" Tidence gouverne tout, dès le commencement. « — Et au 
chap. VIII de la Sapience : « Dieu atteint en sa force depuis un 
» bout jusqu'à l'autre, et dispose suavement de tout. » 

Voici comment David, au psalme cxx, parle de l'inBnie bonté 
et clémence de Dieu : « Celui qui te garde ne sommeillera 
" point. Assurément celui qui garde Israël ne s'assoupira point 
" ni ne s'endormira point : le Seigneur est à ta droite pour te 
» donner sa protection. — Le soleil ne te brûlera pas durant le 
" jour, ni la lune pendant la nuit. Le Seigneur te gardera de tout 
" mal; le Seigneur veuille avoir ton âme en garde; le Seigneur 
" protège ton entrée et ta sortie dès maintenant et jusque dans 
» l'éternité. )> 

Cette prière de David, je la fais pour vous, ma chère Mère; 
- et avec saint Pierre, en la 1- épître, chap. v, je vous dirai : 
« Jetez toutes vos inquiétudes dans le sein de Dieu , car il a soin 
» de vous. « - Et saint Paul ajoute, dans son Épître aux Phi- 
lippiens, chap. iv n « Ne vous inquiétez de rien. » — Et saint 
Matthieu , chap. x : « Deux passereaux ne se vendent qu'une 
" obole, et cependant il n'en tombe aucun sur la terre sans 
" l'ordre de votre Père. Ne craignez donc point : vous valez 
" beaucoup mieux qu'un grand nombre de passereaux. -Pour 
» vous, les cheveux mêmes de votre tête sont comptés. » 

La Providence de Dieu n'est donc autre que l'ordre et la dis- 
position des moyens qu'il a établis pour conduire toutes choses 
à leur fin. Il faut savoir que Dieu, par sa sapience infinie, sait 
et connaît très-parfaitement la fin pour laquelle nous sommes 
créés, tous les moyens pour nous conduire à celte fin, les em- 
pêchements aussi pour nous détourner de cette fin, et les 
moyens pour ôter ces empêchements. En second lieu , s'a Bonté 
a choisi entre un grand nombre de moyens possibles pour nous 
conduire à notre fin, ceux que sa Sagesse a jugés les plus propres 
pour nous, et a voulu que sa Toute-Puissance les ait employés 
et mis en exécution pour notre bien. De sorte que la Provi- 




DE LA PROVIDENCE DE DIEU. 38;i 

dence de Dieu comprend en soi sa Sagesse, par laquelle il sait 
ce qui est le meilleur pour nous; sa Bonté, par laquelle il nous 
aime mieux que nous ne nous saurions aimer, et ordonne tout 
pour notre plus grand bien ; et sa Toute-Puissance, qui exécute ef- 
ficacement ce que la Bonté et ce que la Sagesse ont ordonné. Et 
tout ceci, je dis ces trois perfections divines, sont employées 
non-seulement aux choses les plus importantes qui concernent 
notre salut, mais en toutes les moindres; car rien, je dis rien 
du tout, ne se passe ici-bas sans l'ordre de cette divine Provi- 
dence, laquelle fait toujours toutes choses avec poids, nombre 
et mesure, comme parle l'Écriture sainte, comptant, pesant et 
mesurant tout ce qui nous arrive, sans que rien nous puisse 
arriver, ni de la part des démons, ni de la part des hommes, 
ni d'aucune autre créature, que par l'ordre et disposition de 
cette même Providence, sans laquelle un seul de nos cheveux 
ne périra pas, ni une seule feuille d'arbre ne tombera pas en 
terre. C'est ainsi que parle l'Ecriture. 

Cela présupposé, voyez-vous, ma chère Mère, le grand sujet 
que nous avons de nous laisser conduire à cette suave Provi- 
dence , et pour cela il faut premièrement conformer et sou- 
mettre très-parfaitement uos volontés et sentiments, et tout ce 
qui nous arrive, à celte sainte Providence; car puisque tout ce 
qui nous arrive est ordonné et désigné par la Sagesse, Bonté et 
Toute-Puissance de notre Père céleste, puisque c'est lui qui 
nous les envoie, et qu'il sait très-bien qui nous sounnes, que 
craignons-nous et de quoi nous troublerons-nous ? Aurons-nous 
peur des tromperies? Il est impossible, car il a tout tracé par 
sa Sapience infinie. — Appréhendons-nous la faiblesse? Il n'y 
a pas de quoi, parce que la Toute-Puissance assiste. — Redou- 
tons-nous la malice? Elle n'est pas à craindre , car tout vient de 
sa Bonté et Charité infinies. — Ne regardons donc jamais ce qui 
nous arrive, soit bien, soit mal, en soi-même, car ceci peut- 
être nous troublerait, nous ferait appréhender et trembler. Re- 







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384 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

gardons les vertus de la Sapiencc, Toute-Puissance et Bonté de 
Dieu, et ainsi nous le trouverons suave et très-aimable, fussent 
les plus grandes afflictions du monde. 

Voyez-vous, en second lieu, combien parfaitement il nous 
faut abandonner entre les bras de cette suave Providence, nous 
dépouillant entièrement du soin de nous-mêmes, pour' nous 
laisser conduire à elle, sans jamais entrer en ces discours : que 
deviendrons-nous, ni que ferons-nous à l'avenir? nous en re- 
mettant tout à fait à cette Sagesse, Bonté et Puissance pater- 
nelle, sans laquelle rien du tout ne nous peut arriver pour 
toutes choses futures et à venir. Laissons-en le soin à cette di- 
vine Providence, et puisqu'elle se charge entièrement de notre 
conduite, ne nous mêlons pas de nous-mêmes, mais laissons- 
nous seulement conduire. Nous n'avons rien à faire qu'à laisser 
faire et conduire à cette Sagesse, Bonté et Puissance, et qui ne 
le ferait? ^ 

Or, voyez-vous, en troisième lieu, ma très-chère Mère, 
combien toutes choses nous doivent être indifférentes : les lieux 
de notre demeure, les occupations des affaires, la santé, la 
maladie, la consolation, la désolation, la lumière, les ténèbres, 
l'honneur, le mépris, enfin c'est tout un. De tout cela il nous 

fautembrasser et vouloirseulementcequecette Providence nous 
enverra, puisque c'est elle qui l'enverra, croyant sincèrement et 
fermement que c'est notre bon Père Céleste qui le veut ainsi, 
et pour notre plus grand bien, et que ce qui se présente à nous 
est l'occasion qu'il fait naître entre nos mains, et le moyen qu'il 
a choisi pour nous conduire à notre fin. Ne disons donc jamais, 
que nous arriverions plutôt par les moyens que notre au.our- 
propre nous pourrait faire désirer él représenter comme les 
plus propres; non, les meilleurs sont ceux que Dieu nous pré- 
sente et qu'il juge les plus propres; acquiesçons donc très- 
humblement à tout ce qu'il nous enverra, et ne' désirons jamais 
autre chose. 







DE LA PROVIDENCE DE DIEU. 385 

Voyons, en quatrième lieu, combien assurées nous devons 
être parmi les plus grands et plus évidents dangers, puisque tout 
l'enfer ensemble, ni tout le monde, ne saurait remuer un seul 
de nos cheveux, et s'il vous arrive quelque mal, croyez que 
c'est cette Providence qui le veut ainsi, et l'aimez plus que (out 
autre bien. Pour moi, je ne vois pas que peut craindre celui 
qui est guidé, gouverné, conduit et protégé par une sagesse, 
bonté et puissance infiniment infinies, qui a toujours ses yeux 
arrêtés sur nous, son cœur pressant de notre bien et ardent du 
désir de notre plus grand bien, et son bras tout-puissant étendu 
pour notre défense et protection. Hé! que ceux-là font bien, 
lesquels, se dépouillant entièrement de tout soin et souci d'eux- 
mêmes, n'ont autre soin que de se tenir en guise de pelit en- 
fant dans le sein de cette paternelle Providence, et entre les 
bras de ce bon Père! Ceux-là, sans doute, goûteront les fruits 
admirables de la conduite de Dieu, et jamais ils ne manqueront 
par ignorance, la sagesse infinie de Dieu veille pour eux; ni 
par faiblesse, car la toute-puissance de Dieu s'emploie pour 
eux; ni par malice, car la bonté même les conduit. 

ma très-chère Mère, que je désire qu'un jour nous puis- 
sions dire tous ensemble, mais véritablement et efficacement : 
suave Providence de mon Père, je recommande mon âme, 
mon corps et tout ce que je suis entre vos mains. Cela fait, il 
ne nous restera plus, à l'exemple de Xotre-Seigncur, qu'à baisser 
la tête par un profond acquiescement et mourir à nous-méme. 
Voire, tout ainsi que l'enseigne Théotime, cet acquiescement 
est la mort même de notre volonté, de notre jugement et de 
notre amour-propre; et après cette mort suit la vie de Jésus- 
Christ, qui vivra en nous et nous en Lui. O la bonne mort qui 
nous conduira à la vie éternelle et heureuse, en laquelle une 
des principales parties de noire félicité sera de connaître les 
voies et les traits par lesquels la Providence nous aura con- 
duits à notre fin bienheureuse, car alors pous verrons claire- 
111. 25 



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386 OLUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

ment les desseins de cette divine Providence en tout ce qui nous 
sera arrivé ici-bas; pour maintenant, adorons ses secrets et as- 
sujetlissons-noiis à iceux au milieu des ténèbres et des obscu- 
rités de la foi ; mais dans le ciel nous les connaîtrons et admi- 
rerons avec une éternelle consolation. 

Je p( nse que la plus grande richesse d'une âme chrétienne 
et religieuse est celte Providence de Dieu. L'Écriture sainte, 
étant comme autant de cédules royales, augmente en nous la 
certitude et assurance, et ensuite notre allégresse et confiance. 
«Je donnerai gratuitement, à celui qui aura soif, de la fon- 
)) laine d'eau vive; celui qui vaincra héritera ces choses; je 
1) serai son Dieu et il sera mon fils. » (Apocalypse, chap. xxi, 
v. 6 et 7.) 

«J'aime ceux qui m'aiment, et ceux qui me chercheront dès 
)) le matin me trouveront. » [Proverbes, chap. vm, v. 17.) 

« Convertissez-vous à moi , et je me convertirai à vous. « 
iZacharie, chap. i", v. 3.) 

«Convertissez-vous à moi, et vous serez sauvé. » [haïe, 
chap. XLV, V. 22.) 

« Je vous donnerai un nouveau cœur et mettrai au milieu de 
» vous un esprit nouveau. » [Ezéchiel, chap. xxxvi, v. 26.) 

« Voici que mes serviteurs éclateront par des cantiques de 
1) louanges dans le ravissement de leur cœur. » [Isaïe, chap. lxv, 
V. 14.) 

«Amenez tous ceux qui invoquent mon nom, car c'est moi 
)) qui les ai créés, qui les ai formés et qui les ai faits pour ma 
» gloire. » [Isaïe, chap. xlui, v. 7.) 

«Je ferai avec eux une alliance de paix; mon alliance avec 
» eux sera éternelle. » {Ezéchiel, chap. xxxvii, v. 26.) 

«Ah! vous qui craignez mon nom, le soleil de justice se 
■n lèvera sur vous, et vous sortirez en liesse. » [Malachie, chap. iv, 
V. 2.) 

«Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé; il entrera, il 




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DE LA PROVIDENCE DE DIEU. 387 

» sortira, et i] trouvera des pâturages. » [Évatuj. saint Jean, 
chap. X, V. 9.) 

« Il se tiendra solitaire et il se taira, parce qu'il s'élève par- 
» dessus soi-même. ). (Jérémie, Lamentât., chap. m, v. 28.) 

« Celui qui sera vainqueur, je lui donnerai à manger du 
" fruit de l'arbre de vie, qui est au milieu du paradis de mon 
» Dieu. Je donnerai à celui qui vaincra la manne cachée; je 
« lui donnerai encore une pierre blanche sur laquelle sera 
» écrit un nom nouveau, que nul ne connaît, que celui qui le 
» reçoit. « {Apocalypse, chap. ii, v. 7 et 17.) 



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PAROLES GONSOL/llVTES 

DE 

SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 

RECUEILLIES PAR SES COMTEMPORAIMES 

l'ODR TOUS LES JOUBS DE l'aNNÈe' 



AMOUR DE DIEU. — AMOUR DU PROCHAIN. 

1" Janvier. — Savourer les suavités de Dieu n'est pas amour 
solide envers Dieu; mais s'humilier, souffrir les injures, être 
exacte à sa règle, mourir à soi-même, vivre sans intérêt, vou- 
loir n'être connue que de Dieu seul, c'est là véritablement 
aimer Dieu , car tout cela est des marques infaillibles de 
l'amour; il est ingrat, chétil' et indigne du nom d'amour, s'il 
n'est Adèle à faire tout ce qui est des volontés de Dieu. 

2. — Aimons le Seigneur et servons-le avec crainte, mais 
d'une crainte amoureuse, chaste et filiale, qui craint de ne pas 
assez plaire à son Epoux, d'offenser son Père, de déplaire à ce 
divin Amant; et quoiqu'on dise qu'il faut aller par des voies 
relevées, tandis que nous sommes en cette vie, il faut craindre 
Dieu , et l'on ne peut conserver un vrai et efficace désir de 
servir Dieu si l'on n'a pas une sainte crainte de lui déplaire, 
de l'offenser, et de lui donner sujet de retirer de nous sa grâce 
et ses inspirations. 

' Archives du premier inonasltre de la Visitation d'Annecy. 



390 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

3. - Veillons sur nous-mêmes, sur nos actions, paroles et 
pensées; sur notre esprit, afin qu'il ne s'occupe que de Dieu 
en Dieu et pour Dieu ; veillons sur notre âme pour la conserver 
pure et fidèle, et pour tenir ses passions soumises et bien ran- 
gées; enfin veillons sur tout ce qui est en nous, afin que rien 
ny so.f hors de règle, que nos pensées soient de Dieu et nos 
paroles d'édification au prochain. 

4 — Faisant toutes nos œuvres avec esprit de paix et d'a- 
mour, et attirées par l'odeur des saintes vertus de Noire-Sei- 
gneur, nous courrons gaiement et amoureusement en la voie 
des volontés divines, ne nous laissant pas tirer et pousser 
comme des esclaves; car si nous ne faisons le bien d'une 
franche et sincère volonté, excitées du zèle de la gloire de Dieu 
et de notre salut et perfection, nous n'y parviendrons jamais 
et nous rendrons infructueuse la grâce de notre vocation. 

5. — L'âme fidèle doit tout quitter, afin qu'étant libre de 
tout elle ne possède ni ne soit possédée d'aucune chose- ains 
demeure en l'absolue remise et possession de l'amour divin 
afin qu'il fasse d'elle ce qu'il lui plaira. 

6. — L'âme, épouse de Dieu, se doit tellement dépouiller 
de tout ce qui est ici-bas et de tout ce qui la concerne, qu'elle 
ne doit plus regarder ce qu'elle fait , ce qu'elle veut ou ne veut 
pas. Cette belle âme, qui a cette si noble capacité de tendre à 
Dieu, de se joindre à son souverain centre, nous l'arrêtons 
vainement aux choses frivoles de Ce bas monde, où tout périt. 

7. _ Nous ne devons pas travailler seulement pour avoir le 
ciel, quoique la pièce le vaille bien, mais travailler pour avoir 
le Dieu du ciel; car si Dieu n'y était point, certes, le ciel avec 
toutes les excellences de ses beautés, richesses et douceurs. 



PAROLES CONSOLANTES. 391 

serait ennuyeux au lieu d'être à délices. Regardons donc le 

-ciel, c'est-à-dire regardons là-haut, où Dieu habite, et nous 
animons à travailler pour lui , afin que nous y habitions aussi, 

jouissant éternellement de lui. 



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8. — Qu'est-ce que des humiliations qui nous arrivent, en 
comparaison des opprobres , mépris et abjections de notre doux 
Sauveur? Qu'est-ce de nos souffrances au prix des siennes, et 
des tourments incomparables qu'il a endurés pour obéir à son 
Père céleste et pour notre salut? Pensons-y souvent, et que nos 
plus délicieux entreliens soient de parler de ce divin Seigneur, 
de ce qu'il a fait et souffert pour nous, et des vertus qu'il nous 
a enseignées, et de celles de sa très -sainte Mère, et par ce 
moyen nous serons éclairées , encouragées et fortifiées en nos 
entreprises. 

9. — Il fut dit à Moïse : Fais selon le patron que je fai donné; 
orce patron, c'est Notre-Seigneur, qui nous a été donné du Père 
éternel pour modèle. Voyons ce divin Sauveur comme il a de- 
meuré trente ans caché , inconnu , et couvert sous la cendre 
de l'abjection, étant réputé vil et abject, fils du charpentier, 
lui qui était le Fils du Père éternel, qui avait autant de science et 
de sapience au moment de sa conception qu'il en avait au ciel 
et qu'il en a maintenant. Oh! si nous considérions bien ceci, 
nous recevrions bien autrement que nous faisons les contradic- 
tions, mortifications et humiliations qui nous arrivent! 

10. — Avoir choisi Jésus pour l'unique objet de notre dilec- 
tion, c'est avoir promis que nos cœurs n'auront d'autres affec- 
tions qu'à lui plaire, qu'à l'aimer et le servir, et que tous nos 
désirs seront pour Jésus, toutes nos sollicitudes pour Jésus, 
toutes nos pensées pour Jésus, bref, toute notre àme et nos 
facultés pour Jésus seul, lequel nous avons de notre pure. 




392 ŒUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

libre el franche volonlé , choisi pour l'unique Époux de nos 

cœurs el seul ohjel de notre amour. 

1 1. — Quant à l'amour du prochain , la mesure que le divin 
Maître nous a donnée , c'est de l'aimer vraiment comme nous- 
mème. Celte règle est bien juste : Ne fais rien à ion prochain 
que ce (fie tu voudrais qu'il te fit. Oh! que nous serions heu- 
reuses, si en toutes les occasions où nous traitons avec lui nous 
y étions attentives ! 

12. — N'avoir qu'une âme el un cœur en Dieu, c'est avoir 
la parfaite union que le divin Sauveur de nos âmes demanda 
pour nous à son Père céleste, quand, avant sa sainte Passion, 
il le pria que ses apôtres, et tous ceux qui croiront en lui, 
fussent un entre eux, et ainsi que son Père était en lui, et lui 
en son Père, qu'ainsi nous fussions unis en lui et consommés 
en un; car seules bienheureuses seront les maisons religieuses 
sur lesquelles, il répandra cette sacrée onction. Elles fleuriront 
et prospéreront en toutes vertus et perfections, et au contraire 
tout malheur abondera en celles où sera la désunion. 

13. — Il se faut grandement plaire à ouïr louer notre pro- 
chain et à contribuer au bien qu'on en dit, autant que nous 
pouvons, regardant le bien que nous savons être véritablement 
en lui, nous gardant bien de louer les uns pour ravaler les 
autres. 




14 —Tenez votre âme toujours dans cette charité large, 
bénigne, universelle, compatissante, courageuse et oublieuse 
de ses propres intérêts; il n'y a rien au delà qui soit agréable 
à notre divin Sauveur. Aime, et fais tout ce que tu voudras, 
dit saint Augustin. Aimons donc bien IVolre-Seigneur et notre 




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PAROLES CONSOLANTES. 393 

prochain pour l'amour de Lui; faisons-lui ce que nous vou- 
drions qu'il nous fît : toule la perfection est là. 

15. — Aimons tendrement noire prochain , que jamais nous 
ne laissions échapper aucune parole qui lui préjudicie ; sup- 
portons-le comme nous voudrions être supportée de lui; don- 
nons-lui bon exemple, comme nous désirons qu'il nous le 
donne ; excusons et couvrons ses défauts comme nous voudrions 
qu'il couvrît et excusât les nôtres ; réjouissons-nous de son 
bonheur, de ses consolations et avancement, comme du nôtre, 
et ressentons ses peines, maladies et affections, comme nous 
voudrions* qu'il ressentît les nôtres; aidons-le cordialement 
dans ses besoins, par nos prières, et lui rendons tous les ser- 
vices qu'il nous sera possible , car c'est en cela que se doit 
montrer notre dilection et charité. 






16. — Notre Bienheureux Père avait un soin de charité 
incomparable de faire du bien à tous, d'avoir chacun pour ami 
et nul pour ennemi, tant qu'il lui était possible, au moins n'en 
donnait il jamais occasion. Il avait une si grande inclination 
de contenter le prochain et n'en mécontenter aucun, que tout 
ce qu'il pouvait faire pour lui en saine conscience, il le faisait 
de bon cœur et le plus tôt qu'il pouvait, usant souvent de celle 
maxime: Ce qui ne préjudicie à personne et peut profiler à 
quelqu'un, d le faut volonliem accorder. C'était sa pratique 
ordinaire, que nous devons tâcher d'imiter. 

17. — Le zèle de notre perfection nous doit guider dans 
l'exercice de la sainte charité, afin qu'en toutes choses, petites 
ou grandes, on la voie surexceller parmi nous, nous aimant, 
supportant, aidant, soulageant les unes les autres, et laissant 
nos aises, commodités en arrière pour rechercher celles de nos 
Sœurs. 



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394 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

18. — Dieu ! que la parfaite et épurée charité est rare 
et cela, ce me semble, parce que nous ne nous appliquons pas 
bien à l'humilité et petitesse. L'esprit du monde et le propre 
intérêt gâtent tout ; Dieu le veuille bien anéantir en tous ses 
serviteurs et servantes. 

19. —C'est l'un des grands et principaux points et fruits 
de la religion, et le principal de la vie monastique, que l'union 
tant avec Dieu qu'avec le prochain, la belle et agréable chose ! 
Des cœurs unis en charité sont des vases propres à recevoir les 
grâces célestes , et les cœurs désunis périssent. 

20. —Il faut toujours pardonner franchement, et tenir notre 
cœur en douceur et sincérité envers le prochain, si nous vou- 
lons ne point apporter d'empêchement à la grâce et tirer de 
grands fruits de l'oraison. 

21. — Il faut vivre avec une sainte joie toute cordiale, dans 
une grande douceur et correspondance d'amour les unes pour 
les autres, ce qui est une source de bénédiction spirituelle. Je 
n'ai jamais remarqué qu'il y ait de la perfection intérieure, où 
le parlait amour du prochain n'est pas. 

22. —Donnez hardiment, mes filles, au nom de Notre- 
Seigneur. Il faut, de vrai , épargner le bien qu'il envoie, non 
pas pour être riches et accommodées de tout, mais pour faire la 
charité. Vous verrez qu'à la fin de l'année notre dépense n'en 
sera pas plus grosse. 

23. — Rapportons bien à Dieu la gloire de toutes choses, 
et l'aimons avec une très- humble obéissance et douceur de 
cœur, laquelle s'acquiert en faisant toutes nos actions, et disant 
toutes^ nos paroles doucement : la multitude de tels actes don- 
nera l'habitude de la douceur à notre cœur 




PAROLES CONSOLANTES. * 395 

24. — Celui qui veut avoir la vertu du support du prochain 
doit s'accoutumer à le supporter avec douceur en ses défauts 
et en toutes ses actions qui ne sont pas selon notre goût, re- 
prenant suavement les fautes de ceux que nous avons en cliarge, 
sans leur avoir pourtant jamais de l'aversion , je veux dire en 
la partie raisonnable et supérieure, car nous n'avons pas l'autre 
en notre pouvoir. 

25. — Il faut caresser et complaire au prochain, parce que 
la douce charité a le bonheur de ré|)andre une sainte édifica- 
tion; et se tenant le cœur au large, il faut, quand il tombera, 
lui pardonner et prendre le courage et la patience de le redresser 
amiablement; car, en persévérant ainsi, on se formera un 
cœur bien humble, gracieux, maniable, qui, par après, rendra 
de grands services à Notre-Seigneur. 

26 — Le doux support consiste à supporter suavement le 
prochain en tout ce qu'il pourrait dire ou faire qui ne serait 
pas bien, et qui nous désagréerait et serait à contre-cœur, sans 
nous étonner de ses manquements et imperfections, ne les 
regardant ni épluchant aucunement ; et ne concevant pour cela 
aucune mésestime, sécheresse de cœur et dégoût contre lui, 
mais ayant une compassion tendre et amoureuse qui nous fasse 
fondre pour lui. Notre Bienheureux Père dit que la charité ne 
cherche point le mal, et quand elle le rencontre elle s'en 
détourne. 

27. — Il ne faut pas avoir de ces cœurs rétrécis pour le 
prochain, mais larges en dileclion, en amour et support, étant 
toujours disposée à le servir, assister, consoler, supporter et 
soulager en tout ce qu'on pourra, mais gaiement et cordia- 
lement. Un cœur large est un cœur disposé à secourir le pro- 
chain en tout ce qui est possible; un tel cœur aime souverai- 
nement la volonté de Dieu. 



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396 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

28. — L'amour cordial que nous devons porter au prochain 
ne consiste point dans le sentiment, c'est un amour du cœur • 
non du cœur de chair, mais du cœur de la volonté. Laissons 
tourner, virer les sens, et tout ce qui est de la nature; que 
nous aimions ou que nous n'aimions pas, que nous ayons de 
l'aversion ou de l'inclination, cela n'importe, pourvu que selon 
la partie supérieure nous demeurions fermes, invariables en 
cette dileclion, étant aussi disposées à lui en donner des preuves 
au phis fort de nos dégoûts et aversions, que parmi nos suavités 
et amour sensible; car si nous ne marchons de la sorte, nous 
ne ferons jamais rien qui vaille. 

29. — Qui ne pèche point par la langue est un homme 
parfait, dit l'Ecriture. On offense le prochain ou plutôt Dieu 
dans le prochain , en parlant mal à propos et aussi quelquefois 
en se taisant. On me dit du bien d'une personne que je n'aime 
pas beaucoup, qui m'a fait du déplaisir, je me tais ou je réponds 
froidement; j'offense Dieu, et je ne suis point exemple de 
fautes, car je fais connaître que je n'estime pas la personne de 
qui l'on parle, et ma froideur ôtera peut-être la bonne estime 
qu'on en avait. > 



30. — Si notre prochain , pour étranger qu'il fût, était réduit 
dans une telle disette, qu'il ne pût être secouru que de nous, 
nous serions obligées de lui donner ce dont il aurait besoin; 
et, quand bien nous n'aurions que ce qui nous serait néces- 
saire, nous serions obligées de même de retrancher tout ce 
que nous pourrions bonnement, en telle sorte que nous nous 
contentassions du seul nécessaire pour vivre, afin de pouvoir 
plus facilement aider notre prochain. 

31. — Nous ne devons aimer personne, pour proche qu'elle 
nous soit, qu'en Dieu, pour Dieu et selon Dieu. Aimer le pro- 




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PAROLES COIVSOLAXiTES. 397 

chain en Dieu, c'est l'unique moyen d'empêcher les impuretés 
qui se glissent quelquefois aux amitiés les plus spirituelles, et 
c'est un amour beaucoup plus parfait, de regarder Dieu au 
prochain, et l'aimer dans le prochain; car, par cette voie, 
Dieu sera aimé lui seul souverainement, et encore le prochain 
autant que l'amour de Dieu le requerra, et cela d'un amour 
tout pur, auquel il n'y a rien à craindre. Aimer notre prochain 
en Dieu, voilà qui est excellent; mais encore quelquefois il est 
dangereux de faillir, parce que l'on prend le change, en sortant 
de cette divine source imperceptihioment par les astuces de l'a- 
mour-propre ; mais en aimant Dieu en notre prochain l'on ne 
peut jamais errer. 



prp:se\ce de dieu. — prière vocale. 

1" FÉVRIER. — Le secret de la vie spirituelle est de se tenir 
auprès de Dieu, et de marcher en une continuelle présence de 
sa divine Majesté, mais une présence de foi et non de senti- 
ment ; d'autant que la perfection ne consiste point dans le goût 
et sentiment, mais en une parfaite résolution d'èln; à Dieu et à 
avoir un courage de lougue haleine, à se mortifier et renoncer 
en tout, sans se relâcher jamais, car il est impossible d'èlre 
parfaite sans celte résolution. 



2. — Dieu donne de plus grandes grâces aux uns qu'aux 
autres, comme il donne aussi de plus grandes occasions de son 
assistance aux uns qu'aux autres; mais il donne à tous une 
grâce suffisante, très-assurément, |)Our faire tout ce qu'il veut 
de nous; mais tous ne correspondent pas également et ne se 



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398 QELVRES DE SAINTE CHANTAL. 

servent pas de celte grâce qui leur est donnée, comme il est 
requis. 

3. — Mettez votre âme avec toutes vos misères et vos péchés 
sous le pied de la croix de voire Époux, et attendez humblement 
votre salut de sa sainte miséricorde et non de vos œuvres 
Tenez-vous à recoi sous les ailes de la maternelle protection dé 
la Samte Vierge, et vous conHez au soin paternel que Dieu aura 
de votre âme. 

4. _ L'esprit de Dieu est délicat et requiert des âmes qu'il 
favonse de sa sainte présence et familiarité , une grande pureté 
et anéantissement de tout ce qui n'est point lui ou pour lui. 

5. - La présence de Dieu sans la mortification est presque 
inutile : Dieu nous plaît, mais nous ne lui plaisons pas, et il 
vaut mieux plaire à Dieu qu'à nous-même. La mortification 
aussi, sans la divine présence, n'est qu'une présomption, 
d autant que nous avons besoin d'une aide particulière de Dieu 
pour nous mortifier, et nous ne pouvons mieux trouver cette 
aide toute-puissante, qu'en nous tenant proche de ce grand 
Dieu par l'exercice de celle sainte présence. 

6. - La règle qui recommande la présence de Dieu est 
suffisamment, .oire, parfaitement pratiquée, quand nous avons 
la fadelite de retourner fréquemment notre esprit en lui et que 
nous faisons tout pour son seul amour. Le grand bonheur d'une 
ame est de regarder Dieu, parce qu'en lui nous trouvons tout 
ce qui est nécessaire : c'est le livre de vie où les Saints ont 
puise toute leur science. Il faut laisser faire à Dieu toutes 
choses contre toutes choses. 



7 — La vraie 



manière de servir Dieu, c'est de marcher par 




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PAROLES CONSOLANTES. 399 

un chemin que l'on ne connaît point; et lorsqu'il semble que 
tout est bouleversé sens dessus dessous dans l'àme, pourvu 
qu'elle demeure Adèle à la pralique des vertus, elle ne se doit 
point mettre en peine pour connaître quelle est sa vole, ni 
même y penser, mais marcher simplement en ce parfait aban- 
donnement et renoncement d'elle-même à Dieu. 



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8. — Marcher en la présence de Dieu, c'est marcher dans 
les sentiers de son bon plaisir et non par la voie de la chair, 
de l'esprit humain et de l'amour-propre, dans l'estime de soi- 
même , de son jugement et volonté; mais dans lii voie de la 
divine volonté, perdant tout intéiêt, jugement et volonté propre 
dans la volonté de Dieu. 



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9. — Il faut accompagner la présence de Dieu, qui nous 
vivifie, de la mort ànous-même. Ces deux exercices ne doivent 
point aller l'un sans l'autre : Présence de Dieu et morlification, 
ils se soutiennent tous deux. Une âme mortifiée n'est pas sujette 
à se distraire et divertir; elle goûte Dieu et se tient bien mieux 
unie et proche de lui; elle est plus susceptible à être pénétrée 
de cette divine présence qui, d'ailleurs, rend facile la mort à 
soi-même, et qui fait tout faire et tout supporter. Celle divine 
présence nous donne la force de nous vaincre et adoucit si fort 
les difEcullés, qu'elle ne les laisse presque pas ressentir à l'àme 
qui jouit de cette divine approche de Dieu. 



10. — Ce sont des grâces de Dieu que cette inclination et 
désir de se tenir en sa sainte présence; c'est une continuelle 
oraison et réfection sainte pour l'àme désireuse de Dieu. Soyez 
toujours plus fidèle à ce saint exercice, et il vous donnera force 
en tous vos besoins. 



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11. — Quand nous ne nous tiendrons pas ramassées en nous- 



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400 OEUVRES DE SAINTE CHAMTAL. 

mêmes aulour de Dieu, nous ne ferons rien qui vaille; nous 
nous relâcherons en toutes choses, car c'est par cette porte de 
la présence de Dieu que nous devons attendre tout notre avan- 
cement en la perfection, de sorte que si cette fidélité au recueil- 
lement nous manque , tout le reste nous défaudra et nous n'au- 
rons jamais une vertu solide. 

12. — C'est le propre de la vertu solide, d'être acquise et 
pratiquée avec beaucoup de difficultés. Les sécheresses et 
ennuis sont de grands moyens en la vie spirituelle pour accroître 
en nous le pur amour de Dieu, qui prétend, par toutes ces 
peines, élever notre âme au-dessus d'elle-même. 

13. — Bienheureuse est l'âme qui marche en la présence de 
Dieu et de qui Dieu prend soin, car elle fera un grand chemin; 
et pour cela, il lui donnera de grandes occasions de s'avancer 
en ia pratique des vertus, de la générosité à entreprendre tous 
les sacrifices, comme aussi la fidélité pour les poursuivre, et 
une grâce spéciale pour persévérer en son saint service. Tenez- 
vous toujours en la présence de Dieu comme un cierge qui se 
consume en brûlant et en éclairant l'autel. 

14. — A quel prix que ce soit , acquérons les vraies vertus; 
mais, en cette glorieuse entreprise, ne nous appuyons pas sur 
nos propres forces : jetons toute notre confiance en la bonté de 
Dieu, qui nous soutient de son paternel regard et de sa grâce' 
toute-puissante. 

15. —Nous ne voyons pas Notre-Seigneur, mais nous sommes 
averties par, la foi qu'il est présent en toutes choses, par pré- 
sence, par essence et par puissance; de plus, qu'il réside en 
nos cœurs d'une façon particulière, par assistance et par grâce. 
Hélas! mon Dieu, nous sommes aveugles, et parce que nous 







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PAROLES CONSOLANTES 



401 



ne vous voyons pas, nous perdons facilement le souvenir de 
votre divine présence. Que faire à cela? sinon vivifier souvent 
notre foi, que Dieu est présent partout, et que rien n'arrive 
ici-bas que par l'ordre de sa divine Providence, qui régit tout 
ce monde selon son bon plaisir. 

16. — Dieu ne cesse jamais, tant il est bon, d'être autour 
du cœur de l'homme, pour l'aider à sortir de lui-même, des 
choses vaines et périssables, afin qu'il puisse recevoir sa grâce 
et se donner tout à lui. Il présente sa grâce à chacun suffisam- 
ment et très-abondamment pour le salut, et pour l'avancement 
et progrès en la perfection. A l'exemple d'Abraham , marchons 
donc en la présence du Seigneur, et nous serons parfaites. 

17. — La sainte crainte de Dieu dans une âme est un indice 
des plus certains du salut éternel, et que l'on est dans la 
prescience de Dieu pour être des élus. Toutes les actions du 

juste louent Dieu; au contraire, toutes les propres volontés, 
convoitises, l'offensent et le déshonorent, et toutes les mortifi- 
cations et pratiques des vertus l'honorent. 

18. — Notre Bienheureux Père disait que « la plupart des 
manquements des religieux et religieuses procèdent de ce qu'ils 
ne se tiennent pas assez attentifs à la présence de Dieu, mais 
que nous y étions en toutes nos actions quand nous les faisons 
purement pour l'amour de Dieu ». 

19. — Il faut faire une grande attention à porter une sainte 
révérence à la sainte présence de Dieu, surtout au commence- 
ment de nos prières et oraisons; c'est la finesse des finesses de 
se bien mettre en cette divine présence et de bien approfondir 
cette vérité, que c'est à Dieu que nous parlons et qu'il nous 
voit. 

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402 OEUVRES DK SAINTE CHANTAL. 

20. — Nous devons avoir une grande fidélité à retourner 
fréquemment notre esprit à Dieu , faisant toutes nos actions 
pour son divin amour, recevoir tout de sa main et nous con- 
former en tout à son bon plaisir- car ceci sont les vrais moyens 
de se tenir en la présence de Dieu. 

21. — La prière est le canal qui unit le cœur du chrétien 
avec celui de Dieu ; elle attire les eaux du ciel qui descendent 
et montent de nous à Dieu, et de Dieu à nous; elle est la voix 
par laquelle nous demandons à Dieu et à Jésus-Christ, qui est 
notre unique libérateur, qu'il nous sauve, parce que nous 
ressentons en nous de si grands mouvements d'infirmité, que 
s'il ne nous soutenait à tout moment par des grâces nouvelles, 
nous péririons. 

22. — La prière a des forces qui triomphent de celles de lu 
nature , cl qui surmontent avec empire la résistance de tous les 
éléments, puisque, même au langage de saint Chrysoiogue, 
on peut dire en quelque manière qu'elle entre en partage de la 
toute-puissance d'un Dieu ; Moïse s'est servi , pour la gloire de 
ses triomphes, des principales pièces de l'univers, par la force 
de la prière. 

23. — Lorsque le temps de nous mettre devant la divine 
bonté, pour lui parier seul à seul, est arrivé, ce qu'on appelle 
prière, la seule présence de notre esprit devant le sien, et du 
sien devant le nôtre, forme la prière, soit que nous y ayons de 
bonnes pensées et bons sentiments, ou que nous n'en ayons 
point. 11 faut seulement, avec toute simplicité, sans faire aucun 
violent effort d'esprit, nous tenir devant lui, avec des mouve- 
ments d'amour et une attention de toute notre âme, sans nous 
distraire volontairement; alors tout le temps que nous sommes 
à genoux sera tenu pour une prière devant Dieu; car il aime 




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PAROLES CONSOLAMTES. 403 

autant l'humble souffrance des pensées vaines et involontaires 
qui nous attaquent alors, que les meilleures pensées que nous 
avons eues en d'autres temps; car une des plus excellentes 
prières , c'est le désir amoureux de notre cœur envers Dieu , et 
la souffrance des choses qui nous déplaisent. 



24. — La première condition qu'il faut avoir pour bien 
prier, disait notre Bienheureux Père, est qu'il faut être petit en 
humilité; la seconde, qu'il faut être grand en espérance; et la 
troisième, qu'il faut être appuyé sur Jésus-Christ crucifié. Pour 
bien prier, il faut reconnaître que nous sommes pauvres, et 
s'humilier grandement : et comme nous voyons qu'un tireur 
d'arbalète, quand il veut décocher un grand trait, plus il veut 
tirer haut et plus il tire la corde de son arc en bas, ainsi 
devons-nous faire quand nous voulons que notre prière aille 
jusqu'au ciel; il faut très-fort s'approfondir par la connaissance 
de notre néant. David nous enseigne à le faire par ces paroles : 
Quand lu voudras prier, dit-il, approfondis-toi tellement dans 
l'ahime de ton néant , que tu puisses après sans digiculté déco- 
cher ta prière comme une sagette jusque dans les deux. 

25. — La sainte Ecriture nous fournit de beaux exemples 
sur la façon de prier; celui de Tobie me plaît entre tous. Ce 
saint patriarche commanda un jour à son fils de s'en aller à 
Rages, pour retirer de l'argent qui lui était dû; et pour le faire 
plus facilement il lui bailla une cédule, par laquelle on ne 
pouvait lui refuser son argent. Ainsi devons-nous faire, quand 
nous voulons demander au Père éternel son paradis, l'affer- 
missement de notre foi et son amour; toutes choses qu'il veut 
nous donner, pourvu que nous portions une cédule de la part 
de son Fils, c'est-à-dire que nous lui demandions au nom et 
par les mérites de Notre-Seigncur, lequel nous a bien montré 
l'ordre qu'il nous faut tenir en nos demandes, en nous ordon- 

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404 DELIRES DE SAINTE CHANTAL. 

nant de dire Je Pater, où elles sont toutes comprises en ces 
paroles : Que votre nom soit sanctifié; que votre roijaume nous 
advienne; que votre volonté soit faite. 

26. — Après les trois premières demandes, nous ajoutons : 
Donnez-?ious aujourd'hui notre pain quotidien. Sous le nom de 
pain sont compris tous les biens temporels : or, pour ceux-là, 
nous devons être grandement sobres à les demander, et devrions 
beaucoup craindre en les demandant , parce que nous ne savons 
pas si Notre-Seigneur ne nous les donnera point en son ire et 
en son courroux. C'est pourquoi ceux qui prient avec perfec- 
tion demandent fort peu de ces biens, ains demeurent devant 
Dieu comme des enfants devant leur père, mettant en lui toute 
leur confiance, ou bien comme des serviteurs fidèles qui ser- 
vent bien leur maître ; car ils ne vont pas demandant tous les 
jours leur nourriture, mais leurs services demandent assez 
pour eux. 



27. — Il faut être comme un vase ouvert et exposé devant 
Dieu, lorsqu'on le prie , afin qu'il y distille sa grâce peu à peu, 
selon sa volonté, et demeurer presque aussi content de rap- 
porter chez nous ce vase vide, que s'il avait été tout rempli. 
A la fin, il arrivera que Dieu y distillera cette eau divine, si l'on 
se présente souvent avec cette foi vive et un entier désinté- 
ressement de ce qu'on peut désirer de lui, car souvent on croit 
qu'on s'en retourne vide, lorsqu'on est rempli de l'esprit de 
Dieu , bien qu'on l'ignore. 

28. — Pour nous faire estimer la prière, et nous faire com- 
prendre le pouvoir qu'elle a sur le cœur même de Dieu, je ne 
vois point de paroles plus puissantes que celles-ci, souvent 
répétées par saint Bernard : « Dieu ne demande pas les splen- 
« deurs, mais les ardeurs de la prière. Si l'oraison est languis- 







PAROLES CONSOLANTES. 405 

«sanle, elle déchoit dans son progrès; si elle est animée de 
«ferveur et de flammes, elle perce les cieux, et ne retourne 
«jamais les mains vides, mais toujours chargée de dépouilles, 
« de palmes et de conquêtes. » 

29. — En nos âmes, comme au temple de Salomon , il y a 
quatre étages, disait notre Bienheureux Père : au premier, il y 
a une counaissance grossière que nous avons par le moyen des 
sens; au second, un peu plus haut, une connaissance que 
nous avons par le moyen de la raison ; le troisième, beaucoup 
plus relevé que les autres, est celui où réside la connaissance 
que nous avons de la foi par une lumière surnaturelle; et le 
quatrième, qui est le sanrta sanctorum , est la fine pointe de 
l'âme où se font les acquiescements, et que nous appelons 
esprit; et pourvu que cette fine pointe regarde toujours Dieu, 
nous ne nous devons pas troubler, ni mettre en peine de ce qui 
se passe aux étages inférieurs. 



PAUVRETÉ ET DÉLAISSEMENT 

1" Mars. — La pauvreté consiste non-seulement à n'avoir 
rien en propre, et à ne se point attacher à ce que l'on nous 
donne pour notre usage; mais elle nous fait réjouir de ce que 
les choses nécessaires nous manquent, et que le moindre de la 
maison nous est donné. S'il était |)ermis de faire choix, l'âme 
vraiment pauvre ne prendrait pour sa part que ce que les autres 
auraient rebuté et les choses les plus viles. 

2. — Pour pratiquer la pauvreté, il faut avoir de l'amour 



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406 OEL'VRES DE SAINTE CHANTAL. 

aux diselles qui peuvent arriver des choses non-seulement 
utiles, mais qui seraient nécessaires, sans se plaindre ni la- 
menter en façon quelconque; et cela est la pratique de la pau- 
vreté, et non pas à n'avoir besoin de rien. L'espérance et con- 
fiance des religieuses doit être un entier abandon en Dieu, 
au delà et par-dessus foute vue et prudence humaine; et comme 
disait notre Bienheureux Père, les âmes dédiées à Dieu ne 
doivent avoir autre lendemain que la Providence divine. 

3. — Il vaut mieux vivre pauvrement en nos observances, 
que d'abonder en richesses et être traversées. La Providence 
de Dieu, qui nous a toujours assistées, ne manquera point, 
tandis que nous persévérerons en la fidélité de son saint ser- 
vice; et puis, ce sont nos délices que de vivre en pauvreté sous 
sa protection. 

4. — Hé quoi! se faut-il affliger de la pauvreté, nous autres 
qui en avons fait vœu? ne devons-nous pas plutôt embrasser 
amoureusement les petites nécessités et disettes qui se ren- 
contrent tant au manger qu'au vêtir, et à mille autres occasions, 
recevant tout cela, selon l'ordre que la Providence de Dieu 
nous le présente, et les vouloir de bon cœur, les baiser et 
penser que nous sommes des pauvres, et que les pauvres n'ont 
pas toujours les choses qui leur sont nécessaires. 

5. — Quand on nous donne ce qui est à notre goût, bénis- 
sons Dieu qui a permis que nous ayons ce petit contentement; 
et quand il ne le sera pas, faisons de même, remerciant sa 
Bonté de ce qu'elle nous donne un petit moyen de pratiquera 
vertu; car toutes ces menues rencontres sont autant d'occasions 
que Dieu nous a destinées de toute éternité, et nous les pré- 
sente comme des moyens pour parvenir à la perfection qu'il 
nous désire. 




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PAROLES CONSOLAXTES. 407 

6. — La grande pratique de notre Bienheureux Père était de 
tout faire pour Dieu et de recevoir tout de sa main, scion que 
la Providence le lui présentait; et par ce moyen il tenait son 
âme en paix et unie avec Dieu. J'ai un grand désir que nous 
l'imitions en cela, car c'est le plus court et le plus facile che- 
min pour acquérir la vraie paix et solide perfection de l'esprit 
de la Visitation. 



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7. — Oh! qu'il fait bon voir les servantes de Dieu gagner leur 
vie, comme l'Apôtre, au travail de leurs mains, et n'avoir autre 
lendemain que celui de sa Providence ! De vouloir (dans les 
offices) toutes sortes d'ajustements, tellement que rien ne 
manque , cela n'est pas compatible avec notre saint vœu de 
pauvreté, vertu si précieuse que notre Bienheureux Père la 
nommait « une délicieuse maîtresse » ; soyons-en saintement 
amoureuses. 

8. — Si les filles de la Visitation savaient combien leur saint 
Fondateur les désirait petites eu toutes choses, et combien il 
avait d'aversion à la superfluité et abondance temporelle, je 
crois qu'elles ne seraient pas à leur aise, si elles ne vivaient 
avec quelque petite nécessité et disette des choses extérieures. 

9. — Ne nous attachons à chose quelconque, pour petite 
qu'elle soit, afin que nous soyons disposées à nous laisser ôter 
toutes les fois que l'on voudra, sans nulle résistance, tout ce 
qui nous sera donné ou permis pour notre usage. Ne nous 
étonnons point pour nos besoins, la Providence n'a jamais 
manqué à qui s'est confié en elle, et soyons inébranlables sur 
cette parole de Notre-Seigneur : Si Dieu a soin de la Jleur des 
champs, combien plus aura-t-il soin de sa créature, surtout 
lorsque cette petite créature ne veut, ne cherche et ne désire 
que la seule gloire de Sa Majesté sainte. 







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408 OEUVRES DE SAIWÏE CHANTAL. 

10. — Cherchez premièrement le royaume de Dieu par 
l'exacte observance, dans l'esprit de douceur, d'humilité et 
simplicité, et toutes les choses nécessaires ne vous manqueront 
pas; mais soyez invariablement appuyée sur cette vérité et sur 
ce fondement. Persévérez à vivre dans cette union cordiale et 
tranquille douceur, c'est la grande bénédiction des maisons 
religieuses. 

11. — Ma fille, souvenez-vous toute votre vie qu'où l'argent 
suffit, il ne faut pas mettre de l'or; où l'étain peut servir, il ne 
faut pas mettre de l'argent; où le plomb peut être suffisant, il 
ne faut pas mettre de l'étain; car la vraie fille de la Visitation 
ne doit pas chercher les choses riches, polies et gentilles , mais 
les choses grossières, solides, et le seul nécessaire. 

12. — Les dames du monde et aussi les riches sont d'ordi- 
naire lâches au travail; mais les servantes de Dieu doivent se 
tenir comme pauvres en sa maison , et par conséquent être la- 
borieuses. Je remarque les pauvres maisons avoir toujours une 
richesse particulière de ferveur, d'allégresse et de suavité, et 
\'otre-Seigneur fait abonder beaucoup de grâces spirituelles où 
les grandes disettes temporelles se trouvent. Dieu veuille nous 
bien ouvrir les yeux pour nous faire voir à toutes les infinis 
trésors spirituels que son amour a cachés dans les disettes tem- 
porelles. 

13. — Faisons paraître par notre humilité que nous sommes 
pauvres, et par conséquent que nous n'avons pas le moyen ni 
l'industrie défaire des présents de valeur aux riches, mais bien 
de quelque dévotion qui doit être notre trésor. Pour le reste, 
lenons-nous petites, mangeons notre pain avec les pauvres de 
Jésus-Christ; ce sont de ces amis-là dont nous avons affaires 
dans les tabernacles éternels. Ohl que les pauvres y seront 
riches J 







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PAROLES CONSOLANTES. 409 

14. — Les vraies imitatrices de Jésus-Christ aiment à voir 
dans leurs sacristies, dortoirs, réfectoires et autres lieux, reluire 
la sainte pauvreté. Certes, j'ai honte de voir que des fdles qui 
ont voué la pauvreté aient soin de leur vêtir; hélas! que les 
vrais serviteurs et servantes de Dieu vivent bien d'une autre 
sorte! Nous sommes bien éloignées d'imiter saint Paul, qui 
ayant de quoi mater sa faim et couvrir sa nudité, était content. 
Bon Dieu! que nous avons peu cet esprit de parfaite pauvreté! 
Tâchez de le graver bien avant dans le cœur de vos filles, et ne 
leur souffrez point de se rendre soigneuses d'elles-mêmes, ni 
de prévoir ce qui leur est nécessaire; cela est contre les vœux 
et la règle. 






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15. — Accoutumons-nous volontiers aux petites disettes et 
contradictions journalières qui se rencontrent selon l'ordre de 
la Providence de Dieu; chérissons-les tendrement comme des 
moyens qu'il nous a destinés de toute éternité et qu'il nous 
présente pour parvenir à la perfection; que s'il retarde quel- 
quefois son secours pour éprouver notre confiance, attendons- 
le en paix , car il est dit : u Jette ton soin et ta pensée au Sei- 
gneur, et il te nourrira. 

16. — Ne nous plaignons jamais de la pauvreté, c'est la 
richesse des servantes de Dieu et leur trésor plus précieux, 
car y a-t-il quelque bien plus comparable à celui d'attendre 
tout de la Providence de Dieu, de recevoir de sa main pater- 
nelle toutes nos nécessités? C'est pourquoi nulle apparente né- 
cessité ne nous fera reculer du service de Dieu , moyennant sa 
grâce. Bienheureuse l'âme qui attend tout de Dieu et qui n'a 
point d'autre richesse ! 



17. — Tâchons d'employer fidèlement les occasions que 
Dieu nous présente, pour nous avancer en son saint amour par 



410 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

une totale résignation et confiance en sa Providence. Bienheu- 
reuses serons-nous si nous embrassons joyeusement la pau- 
vreté , demeurant soumises et en repos dans le sein de notre 
Père céleste, sans vaciller un seul moment en la confiance in- 
variable que nous devons avoir en sa Bonté. 

18. _ Vous êtes parmi les occasions de pratiquer l'entière 
et parfaite confiance que vous devez avoir en notre bon Dieu, 
jetez tout votre soin en lui, et il vous nourrira, ayez toujours 
devant les yeux cette parole de l'Évangile : Cherchez pre- 
mièrement le royaume de Dieu, et toutes choses nécessaires vous 
seront données. La vérité éternelle a promis cela, n'est-ce pas 
assez pour nous tenir en repos? 

19.— La pauvreté est le trésor le plus précieux des servantes 
de Dieu, c'est pourquoi, mes Sœurs, ne cherchons pas les 
commodités temporelles j au contraire, réjouissons-nous d'être 
dépouillées des choses de la terre, puisque nous participerons 
davantage aux richesses spirituelles de la maison de Dieu. 

20. — Tenez votre âme fort éloignée des désirs d'être bien 
accommodée. Aimez la pauvreté, et Dieu vous comblera de ses 
divines richesses. C'est le vrai esprit de notre Bienheureux; il 
ne pouvait supporter que l'on eût de l'ardeur aux commodités 
temporelles et qu'on s'en souciât beaucoup, et il se baignait 
d'aise quand il voyait des âmes estimer et aimer la pauvreté. 
Hélas! nous l'avons vouée, et il est bien raisonnable que nous 
la chérissions plus que les richesses que nous avons renoncées, 
et c'est avec le Tout-Puissant que ce contrat a été fait. 

21. — La vraie et parfaite pauvreté d'esprit, c'est de n'a- 
voir rien que Dieu en son esprit. Ohl que cette pauvreté nous 
rend grandement riches, parce qu'ayant ainsi quitté toutes 







PAROLES CONSOLANTES. 411 

choses et tout ce qui n'est point Dieu, nous venons à posséder 
les richesses du ciel et delà terre, qui ne sont autres que Dieu. 
Soyons donc bien pauvres de cette pauvreté-ci, ne cherchant 
que Dieu, ne voulant que Dieu, ne nous attachant qu'à Dieu. 

22. — La voie du dépouillement intérieur est le chemin des 
saints; mais il est pauvre, privé de sentiments, de satisfactions, 
de goûts, de connaissances, de pouvoir, d'affection, de désir, 
d'amour et semblables; enfin, il est pauvre et destitué de tout, 
hormis d'une résolution de ne vouloir point offenser Notre- 
Soigncur volontairement, et de vouloir lui plaire en toutes 
choses, et surtout être toute à lui. 

23. — L'âme qui marche par le chemin du dépouillement 
intérieur a mille et mille choses dont elle doit se dépouiller : elle 
doit se dépouiller de son propre intérêt, des satisfactions, des 
consolations et sentiments de Dieu, de sa propre estime, etc. 
Celles qui sont conduites par cette voie vont perpétuellement, 
retranchant leur choix en toutes choses généralement, et \otre- 
Seigneur les tient dans ce continuel exercice, et lui-même les 
va dépouillant, et prend plaisir de les voir dans ce dépouille- 
ment et impuissance. 






24. — Que vous serez heureuse, ma fille, si en repos d'es- 
prit et entière soumission, vous demeurez amoureusement dans 
cette pauvreté intérieure en laquelle Dieu vous tient par une 
miséricorde toute paternelle, afin que vous connaissiez par 
expérience votre néant et inutilité, car bien souvent nous nous 
attribuons les grâces et ferveurs quand nous n'avons pas la 
claire connaissance de notre misère. Perdez tous vos raisonne- 
ments humains, vos vues, et vous-même en Dieu, par un 
entier abandonnement de tout ce qui vous regarde et même 
de votre perfection; laissez-vous à Dieu et ne vous réservez 



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412 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

que le soin de l'aimer et de lui être fidèle dans les occasions 

mais cela sans étendre votre vue plus loin qu'au momenl 

présent. 

25. — Bienheureux sont les pauvres, car Dieu les revêtira» 
Oh ! que nous serions heureuses si nous avions le cœur nu de 
tout ce qui n'est point Dieu et que nous aimassions cette nudité 
et pauvreté : être là sans lumière, sans goût, sans sentiment du 
bien, privé de toutes connaissances, sans nulle satisfaction ni 
secours des créatures , que cet état est bon i 

26. — Quand l'àme se ti-ouve à ce point d'être dépouillée de 
tout secours, .appui et consolation, que peut-elle faire, sinon 
comme un petit oiseau tout déplumé, se cacher et se musser 
sous l'aile de sa bonne mère, la Providence, et demeurer là à 
recoi sans oser sortir, crainte que le milan ne l'attrape? Voilà Je 
lieu de notre refuge. 

27, — la grande richesse de ne vouloir chose quelcoqque 
que Dieul En cela consiste notre bonheur. Ne sauriez-vous , 
ma fille, faire cet entier et irrévocable délaissement de vous- 
même entre les mains de Dieu, vous dépouillant de tout soin de 
vous-même, ne voulant que ce que Dieu vous donnera, et selon 
les occasions qui s'en présenteront, auxquelles il faut être sim- 
plement fidèle? 

28. — L'âme qui est vraiment pauvre de toutes les choses 
d'ici-bas ne veut plus que son Jésus tout seul. C'est la gloire 
de la Sulamite de pouvoir dire en vérité : Mon Bien- Aimé est à 
moi, et moi je suis à Lui. mes filles, tenons nos affections 
bien ramassées autour de Noire-Seigneur, et rien ne s'attachera 
a nous, et nous ne nous attacherons à aucune chose. 

29. — Notre divin Sauveur, pour réparer les désordres que 




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PAROLES CONSOLANTES. 413 

l'amour des richesses a produits sur la terre, a pratiqué la plus 
sévère et dénuée pauvreté qu'a pu inventer son ardente charité, 
puisqu'il a vécu privé d'honneur, de biens, de commodités, et 
même des choses nécessaires à la vie. L'amour a fait tout cela, 
et c'est aussi ce même amour, dit notre Bienheureux Père, qui 
nous oblige à la pratique d'une pauvreté si dépouillée de toutes 
choses, que nous ne nous réservions que Dieu seul pour 
partage. 

30. — Soyons assurées qu'étant toutes consacrées au service 
de notre bon Dieu, il nous fournira ce qui sera nécessaire pour 
notre conservation; et plus sa bonté nous verra dénuées de tous 
ces biens extérieurs, de parents, d'amis, de santé, de répu- 
tation, etc., plus elle nous donnera avec abondance ses plus 
précieuses grâces, et nous fera expérimenter que quiconque 
s'abandonne parfaitement à son amour n'aura jamais défaut 
d'aucun bien. 



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31. — Savoir se satisfaire de ce que Dieu met en nos mains, 
c'est imiter la nature des anges, qui n'ont besoin de rien, c'est 
rentrer en quelque façon dans l'état d'innocence, et imiter 
l'ancienne liberté de nos premiers parents. Sachons donc, mes 
chères filles, nous contenter de Dieu; nous engagerons par là 
sa Bonté de répandre ses bienfaits avec abondance dans nos 
âmes, lesquelles, se dépouillant des créatures pour s'unir uni- 
quement à Dieu , prouveront à tous qu'elles ne recherchent 
d'autres biens que les solides trésors de sou amour et de sa 
grâce. 



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414 



OEUVRES DE SAI\TE CHAM'AL 




AVANTAGES DES CROIX ET DES AFFLICTIONS 

1" Avril. — Dans les afflictions, il fant redoubler notre 
courage et humble soumission, à l'imitation de ces grands 
serviteurs de Dieu qui se fortifiaient par la patience , à mesure 
que leurs travaux se multipliaient; et plus vous sentez votre 
âme innocente des calomnies que l'on lui impute, plus vous 
devez vous réjouir et vous rendre aimable, même à l'endroit de 
vos ennemis, afin de vous rendre conforme à noire divin Sau- 
veur. Ces pratiques sont dures à la nature , mais aussi ce n'est 
pas selon les inclinations d'icelle que les vrais chrétiens doi- 
vent vivre, mais selon la lumière de la grâce, qui nous assure 
que le Sauveur de nos âmes est entré en sa gloire par plusieurs 
tribulations; aussi ne pouvons-nous parvenir à la jouissance de 
la souveraine félicité que par celte voie. 

2. — Les douces consolations de notre bon Dieu sont l'on- 
guent précieux, seul capable de guérir les grandes douleurs de 
nos âmes, surtout quand elles sont mêlées avec une parfaite 
résignation de tout notre être et de toutes choses au bon plaisir 
divin. 

En tout événement, il faut adorer la très-sainte volonté de 
Dieu et nous y soumettre amoureusement, quoique douloureu- 
sement, nous confiant que sa divine Majesté saura bien sub- 
venir à toutes nos pertes. 

3. — Notre bon Dieu, par une admirable industrie de son 
amour, convertit tout an profit des siens, et même les choses 
qui leur sont plus amères leur sont rendues douces; et ce- 







PAROLES CONSOLANTES. 415 

pendant, misérables que nous sommes, nous convertissons en 
poison les remèdes que le grand et charitable médecin nous 
applique pour guérir nos maladies. Ne faisons plus de la sorte : 
soumettons-nous amoureusement à la volonté de notre Père 
céleste et correspondons à ses desseins, qui sont de nous unir 
à lui par le moyen des afflictions, et, faisant ainsi, il nous sera 
tout. 



4. — Nous devons, nous autres chrétiens, petit à petit, dé- 
gager nos cœurs des choses créées par la considération d'une 
meilleure vie, et jeter dans la bienheureuse éternité nos affec- 
tions , nos désirs et nos prétentions. 

Dépouillez votre âme de tout intérêt et affections humaines 
pour la mettre en cette parfaite nudité, dans le sein de l'éter- 
nelle Providence, laquelle vous soutiendra de sa puissante 
main et vous confortera de ses intimes consolations, vous fai- 
sant savourer la douceur incomparable de l'union parfaite d'une 
âme avec le bon plaisir de son Dieu. 



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5. — Quand je considère que par le moyen des privations 
acceptées amoureusement, notre bon Dieu nous veut être lui- 
même toutes choses, et que le moindre avancement que nous 
ferons en son amour vaut plus que tout le monde ensemble, et 
combien, par-dessus toutes choses, notre bon Dieu prise et es- 
time l'union de nos volontés à la sienne es rencontres âpres et 
pénibles, qui nous dépouillent de nos plus chers contente- 
ments, certes, quand je considère cela, je trouve tant d'avan- 
tages aux afflictions, que je ne puis m'empècher d'avouer que 
plus on en reçoit, plus on est favorisé de Dieu. 



6. — Il est vrai, cette vie est misérable et méprisable, sinon 
en ce point qu'elle nous fournit les occasions d'exercer notre 
foi, notre espérance et toutes les saintes vertus, surtout celle 




416 QECVRES DE SAINTE CHANTAL. 

de l'amour pur et nu, dans une absolue résignation et accep- 
lat.on franche de tout ce que Dieu nous présentera dans les 
afflictions, où notre nature et amour-propre ne sauraient rien 
prendre, ains notre seul esprit se joint à Dieu. 

7. — Cette misérable vie est partout pleine de croix, d'af- 
flicfons et de malheurs. Que les grandeurs, les plaisirs, les 
honneurs et les richesses de ce monde sont frivoles, incons- 
tants et de peu de durée! Que bienheureuse est l'âme à qui 
cette vérité est bien imprimée dans le cœur, car, par ce 
moyen, elle s'élève joyeusement et avec grande facilité en 
l'amour et aux seuls désirs des biens éternels, dont l'espérance 
certaine adoucit l'aigreur des calamités de ce monde, qui, sans 
cela, seraient insupportables. 

8. - Les plaies qui sont faites par la douce main de la Prc 
vidence nous apportent la vraie santé, lorsque nous avons celte 
ferme foi et confiance qu'elle fait tout pour notre mieux- elle 
établit et conserve notre cœur en la désirable paix qui passe 
tout entendement et suffit seule pour consoler et affermir nos 
esprits dans les plus grands orages de cette vie. 

9. - Qu'est-ce que notre bon Dieu prétend de vous en la 
permission de tant d'afflictions , sinon de vous rendre conforme 
a son Fils Motre-Seigneur? Si vous fermez les yeux aux choses 
de la terre et les ouvrez aux vérités éternelles, vous verrez et 
sentirez que si vous embrassez avec une amoureuse patience et 
humble soumission à Dieu la tribulation qu'il permet vous 
arriver, e le opérera enfin le poids d'un solide honneur et d'une 
pa.x stable Un seul brin de ce vrai honneur vaut mieux un 
million de fois, que toutes les prospérités que le monde nous 
saurait présenter, lesquelles ne sont que trompeuses etimagi- 




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PAROLES CONSOLANTES. '417 

10. — Je trouve très-heureuse cette chère Sœur qui souffre 
dans son corps et dans son âme, puisque véritablement ce 
doit être le plus délicieux partage des servantes de Notre-Sei- 
gneur que la croix et les travaux, et faut tâcher par fidélité de 
témoigner par iceux notre amour à celui qui nous a montré 
l'excès du sien par ses incomparables souffrances, au prix 
desquelles les nôtres ne sont rien. 

11- — Dieu ne vous envoie ces douleurs que pour le profit 
de votre âme : portez-les le plus doucement et patiennnent 
qu'il vous sera possible, afin que, par ce moyen, elles vous 
aident à gagner le ciel. Les travau>. de cette vie passent bientôt, 
et la félicité de celle que nous attendons est éternelle. Aspirez 
bien souvent à cette bienheureuse patrie, et, tant qu'il vous 
sera possible, n'avalez point les eaux de la mer tempétueuse 
de ce monde, mais buvez souvent les eaux salutaires de la di- 
vine grâce , vous adressant en tous vos besoins à la source de 
miséricorde avec un amour et confiance toute filiale. 

12. — Bienheureuses sont lésâmes qui, vivant dans ce 
monde, font leur possible pour s'habituera la sainte soumis- 
sion et conformité au bon plaisir de Dieu; car, quand la tem- 
pête des afflictions arrive, elle ne les ébranle point. Vous 
avez bien raison d'estimer le chemin de la Croix, car qu'y a-t-il 
de plus souhaitable eu ce monde que d'être rendue conforme 
au Fils de Dieu, dont l'infinie charité a voulu par multitude 
de travaux et de douleurs entrer dans sa gloire? 



13. — Nous voilà bien au temps et dans l'occasion (parle trépas 
de...)de jeter fixement notre regard en lalrès-saiule volonté de 
Dieu, et lui témoigner notre invariable fidélité, en la pratique 
de cet incomparable document qui est au chapitre du livre IX de 
V Amour divin : Si tu es pris dans lesjilels des Iribulations , ne 
m. ■ 27 



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418 OI^UVRES DE SAINTE CHANTAL. 

regarde point ton aventure; ijiais regarde Dieu et le laisse faire. 
Il n'y a que ce seul refuge parmi tant d'orages. Mais heureuse 
l'âme qui demeurera dans le saint fabernacle en repos et con- 
fiance, attendant le secours de la souveraine Providence qui 
ne manque jamais à ceux qui espèrent en elle. 

14. — Véritablement, j'admire la grandeur de vos croix, 
mais en même temps je les honore, me confiant fermement que 
celui qui vous les envoie ou permet qu'elles arrivent, vous 
donnera la force de corps et d'esprit pour les supporter et en 
tirer le fruit que sa divine Bonté prétend, laquelle, sans doute, 
ne permettra pas que vous succombiez sous le faix de tant de 
souffrances 5 mais, à mesure qu'elles croîtront, à mesure aussi 
croîtra le secours divin. 

15. — Pourquoi pensons-nous que notre bon Sauveur per- 
mette les peines et les travaux en cette vie, sinon pour nous 
faire souffrir comme il a souffert lui-même les abjections, les 
huementsdu peuple contre lui, et toutes sortes d'amertumes et 
de mépris? Tâchons d'imiter sa douceur et la patience qu'il a 
exercée parmi tout cela, et aimons ce petit bout de sa sainte 
croix qu'il impose sur nos épaules. 

16. — Le bon Dieu ne permet les tentations que pour notre 
mieux, afin que les surmontant, nous recevions accroissement 
de grâce. Par ce moyen la fidélité de l'âme est éprouvée, on 
connaît sa faiblesse, on recourt à Dieu, on a de quoi souffrir 
pour son amour; car souffrir patiemment est un acte signalé 
d'amour, par lequel nous protestons que Dieu est aussi aimable 
aux tribulations comme aux prospérités. 

17. — Que vous êtes heureuse et obligée à ce divin Sauveur 
puisque sa douceur est si compatissante à vos maux, que de 
vous y faire trouver le miel d'une savoureuse union à sa sainte 




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PAROLES CONSOLANTES. 419 

volonté I Mon Dieu, quelle grâce en ces souffrances corporelles! 
Vraiment, qui ne les chérirait avec de telles assistances et fa- 
veurs? je parle selon l'esprit, car, pour le pauvre corps, il 
tremble au retour de ces violentes douleurs. 

18. — Souffrons avec grande humilité et patience nos ma- 
ladies , comme des justes pénitences que Dieu nous envoie 
pour nos péchés, et encore comme des faveurs précieuses de 
sa miséricorde, par lesquelles il nous donne mille moyens de 
pratiquer les vraies vertus et nous conformer à la sainte Pas- 
sion de son divin Fils. Si nous savions les trésors qui sont en- 
clos et cachés dans la tribulation et les souffrances, nous au- 
rions peine de nous empêcher de les désirer ardemment. 

19. — C'est donc le temps (dans la maladie) d'enrichir votre 
cœur de toutes les vertus qui sont autour de la croix que notre 
bon Dieu vous envoie : le doux acquiescement à la maladie et 
à toutes les incommodités qu'elle traîne après soi , les paroles 
suaves et pleines de gratitude à celles qui sont autour de vous, 
l'aimable condescendance et acceptation des soulagements et 
nécessités et toutes les autres petites vertus. 

20. — Quand est-ce que le Fils de Dieu rendit le plus grand 
service h son Père, sinon lorsqu'il souffrit tant de travaux et 
mourut pour nous en la croix? De même, nous servons beau- 
coup mieux Dieu lorsque nous souffrons quelque incommodité, 
que quand toutes choses nous arrivent à souhait; mais nous ne 
savons pas connaître cette vérité. 

21. — Portez votre croix généreusement. Supportez avec 
une gaie douceur et patience tout ce que l'on dit de vous : pro- 
fitez de cette occasion, car jamais, peut-être , n'en aurez-vous 
une semblable pour vous conformer à Notre-Seigneur. Em- 

27. 









420 œUVRES DE SAINTE CHANTAL 

brassez et chérissez tous ces mépris, cachez-les dans votre sein 
et vous enrichissez d'un si précieux trésor; ne regardez ni la 
langue, ni la main qui vous frappe, mais voyez en tout cela la 
seule très-sainte volonté de votre Époux, qui vous veut rendre 
conforme à lui par cette tribulation. Tenez-vous ferme et 
constante dans l'enclos d'une très-humble humilité et d'une 
extraordinaire douceur, charité, égalité et modestie. 

22. — C'est une permission de Dieu que votre corps et 
votre esprit aient été exercés. Que faire à cela? sinon adorer la 
divine Providence parmi vos travaux et vos peines, et vous y 
soumettre doucement et de bon cœur, y voyant et adorant la 
très-sainte volonté de Dieu qui les permet. Ne les regardez 
point, quoique vous les sentiez bien, ne les appréhendez point, 
n'en voulez point être guérie ni cherchez autre remède que la 
soumission simple de celte souffrance, tant qu'il plaira à Dieu 
vous la laisser, et vous divertissez un peu en des actions inté- 
rieures et extérieures, en parlant à Dieu de toute autre chose, 
quoique sans goût ni sentiment. 

23. — Je vois en vos souffrances des effets d'un spécial 
amour de Dieu, qui veut de plus en plus vous épurer et affiner 
dans ces tourments, pour rendre votre union avec sa bonté 
plus parfaite et excellente. Hélas! qu'il est aisé de dire le 
fiai volunlas tua emmy les douceurs ou choses indifférentes et 
qui nous louchent peu; mais de le dire sans exception dans les 
sentiments des douleurs et emmy les mortifications et abjec- 
tions, certes, cela n'appartient qu'à l'amour pur et fort épuré 
de soi-même. Oh! que bienheureuses sont les âmes traitées de 
la sorte ! 



24. — Jamais nous ne savourerons les douceurs de la fami- 
liirité de l'âme avec son Dieu, que lorsque nous serons déter- 




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PAROLES CONSOLANTES. 421 

minées à suivre cl que nous suivrons au péril de foutes nos 
inclinations, affections, habitudes et propensions, tout ce qui 
nous est marqué, qui n'est autre que l'amortissement de la na- 
ture, le mépris du monde et la vraie fidélité à Dieu. Ce ne sera 
pas sans peine, mais là où il y a de l'amour, il n'y a point de 
travail; et d'ailleurs un moment de la jouissance intérieure de 
Dieu vaut plus que Ions les plaisirs que la propre volonté nous 
ferait jamais goûter ensuite de nos inclinations. 

25. — Toutes nos souffrances ne sont que des vétilles au- 
près de celles du Sauveur : aussi sa bonté paternelle voit bien 
la faiblesse de nos épaules qui ne peuvent pas porter de plus 
grand faix, en quoi nous avons grand sujet de nous humilier, 
de voir Noire-Seigneur et Maître qui souffre tant et endure tant 
pour notre amour , et nous ne voulons comme rien faire pour 
lui. 



26. — Il faut plus aimer la souveraine Bonté dans les effets 
douloureux à la nature, que dans ceux qui sont à consolation, 
puisqu'en vérité, ce très-bon Père céleste en lire plus de gloire 
el nous plus d'ulilité, quand nous les recevons avec l'hunibie et 
amoureuse soumission que nous devons. 

Quel bonheur de souffrir quelque chose que le seul œil de 
notre bon Dieu voit! Eh! que notre mal doit grandement relever 
notre courage, voyant le moyen d'union secrète aux douleurs 
de notre doux Maître, car combien en a-t-il souffert que les 
hommes ni les anges n'ont jamais connues? 



27. — Regarder les occasions de peine et de contradiction 
en elles-mêmes , c'est faire , sans conqjaraison , conmie les 
chiens qui mordent la pierre sans regarder le bras qui la leur a 
lancée. Dieu! ne faisons pas ainsi : levons les yeux au Ciel et 
voyons notre bon Père céleste qui, tout amoureux de notre 



422 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sanctification, se sert des créatures pour nous purifier et affiner 
comme l'or dans le creuset. 

En nous laissant aller aux réflexions chagrines , sur les af- 
flictions qui nous arrivent, nous empêchons les desseins de 
Dieu sur nous, qui étaient de nous faire pratiquer la douceur 
de cœur et mille autres vertus, parmi ces contradictions qu'il 
permettait par un amour spécial, afin d'avoir occasion de cou- 
ronner notre patience. 

28. — Il faut adorer avec une profonde soumission la vo- 
lonté de notre bon Dieu et baiser amoureusement les verges 
dont il châtie ses élus, et nonobstant toutes les répugnances de 
notre nature, lui donner mille louanges et offrir mille remer- 
cîments, parce qu'il est notre bon Dieu qui nous envoie avec 
un égal amour l'affliction comme la consolation , et même nous 
fait encore tirer, pour l'ordinaire, si nous sommes humbles, 
plus de profit spirituel es choses adverses qu'es prospères. 

29. —Ne sommes-nous pas bienheureuses que notre miséri- 
cordieux Père céleste nous fasse un peu part de quelques pe- 
tites gouttelettes du fiel donné à son divin Fils? Ce fiel, par 
notre soumission et filiale confiance, deviendra plus doux que 
le miel à notre bouche. Demeurons volontiers comme Dieu 
veut que nous soyons, et, comme m'écrivait le Bienheureux, 
ne regardons point par où nous cJieminons, mais sur celui qui 
nous conduit, et au bienheureux pays où il nous mène. 

30. — C'est un grand trait d'amour de la divine Providence 
quand elle permet l'infidélité de la créature, et que les affaires 
se succèdent mal et contrarient nos désirs, parce que tout cela 
oblige notre cœur, que Dieu a créé libre, à aller se reposer en 
Lui. Notre pauvre cœur est si faible que s'il rencontrait tou- 
jours dans les créatures du contentement, il irait avec peine 



lit 



PAROLES CONSOLANTES. 423 

au Créateur. Les yeux de la chair ne voient pas bien cela, mais 
Dieu le voit pour nous; il sait que la douleur et l'iiumiliatioa 
nous rendent conformes à Notre-Seigneur, c'est pourquoi sa 
Bonté nous fournit souventefois l'occasion de grossir notre tré- 
sor spirituel, par les mérites que nous acquérons en supportant 
amoureusement la souffrance et l'affliction. 



RESIGNATION, FORCE, PATIENCE 

1" MAI. — Nul ne sera couronné qu'il n'ait vaillamment 
combattu. ma fille, sur ces paroles de la vérité éternelle , il 
faut à tout moment rehausser nos esprits au-dessus de nous- 
raème et prendre un nouveau courage pour persévérer en celte 
bataille qui est vraiment de Dieu , sans jamais nous lasser ni 
ennuyer, et aller ainsi jusqu'à ce que le divin Sauveur nous 
vienne donner sa paix , qui ne sera peut-être qu'à l'heure de 
notre mort; mais qu'importe ! pourvu qu'il soit avec nous, et il 
y est certainement, car sa bonté nous assure qu'il est avec ceux 
qui sont en tribulation. 



2. — Une religieuse qui s'est formée à l'école de noire 
Bienheureux Père sait la différence qu'il y a entre la raison et 
les opérations de sa partie inférieure, qu'elle ne regarde que 
comme un animal dans lequel cette raison est enfermée pour y 
faire pénitence, et elle s'habitue à ne faire non plus d'état de 
ses mouvements [de la partie inférieure] que de ceux d'une 
bête. La religieuse fervente et éclairée les voit et les seul, ces 
révoltes de la nature , mais elle ne daigne pas les regarder 
pour raisonner avec icelles ; elle se forme ainsi à la guerre 




424 OEUVRES DE SAINTE CHANTAI., 

spirituelle, en se resserrant auprès de Dieu au plus fort de 
l'attaque, méprisant ainsi l'ennemi quand elle l'aperçoit, sans 
raisonner avec ces sortes de pensées, de sentiments ,"'de mou- 
vements, non plus qu'avec des songes. 

3. - Quand il arrivera que vous vous sentirez triste lan- 
guissante, abattue sous le poids de la nature corrompue, privée 
de goût et d'affection sensible pour les choses spirituelles 
pauvre, désolée, comme délaissée de Dieu, ne vous abattez 
point pour cela, mais abandonnez-vous au divin bon plaisir et 
priez sa bonté d'accomplir en vous ses desseins de justice et de 
miséricorde. Croyez-moi, ce nuage triste et obscur se dissipera 
b.entot, et la lumière éclatante du soleil de justice, qui est 
Jesus-Christ, luira sur vous avec plus de clarté et de beauté 
qu'auparavant, et vous fera connaître que Dieu vous aime et 
que vous lui êtes agréable. 

4. — Or sus, je vois que notre bon Dieu vous donne des 
croûtes de pain bien sèches et bien dures, après le lait des 
consolations intérieures qu'il vous a donné si longuement Et 
n'est-,1 pas bien raisonnable d'affermir vos gencives et nourrir 
dorénavant votre estomac spirituel de la viande des grands et 
robustes? oui, certes, ma fille, car autrement jamais nous 
n atteindrions à cette générosité et vaillance spirituelle que notre 
Bienheureux Père nous a tant enseignée. 

5. — Courage ! embrassons et chérissons tendrement nos 
dégoûts, nos insensibilités et répugnances, et sous leur faveur, 
et Je moyen qu'elles nous prêtent, produisons les actes des 
véritables vertus, lesquelles ne se pratiquent jamais plus utile- 
ment et parfaitement que quand nous sommes parmi les ténè- 
bres et impuissances; et une seule, produite en ce temps-là, 
en vaut cent, disait notre Bienheureux Père, de celles qui se 
lont parmi les douceurs et consolations spirituelles 



PAROLES CONSOLANTES. 425 

6. — La divine Providence exerce votre cœur de diverses 
attaques de tentations. Oh! que voilà qui va bien! ce fondement 
est nécessaire où l'on veut élever la perfection de l'amour divin, 
afin que les misères et faiblesses expérimentées par nous-mcme 
nous portent à une douce et charitable humilité. Ayez un grand 
courage, et ne perdez ])oint la constance, ni ne vous étonnez 
point des attaques de voire ennemi , ne disputez point avec lui , 
et au lieu de lui répondre, parlez à votre Epoux d'autre chose. 

7. — Faites le bien aussi fidèlement lorsque les sentiments 
de dévotion vous sont ôtés, que quand vous les sentez présents; 
ne vous y attachez nullement, car en cela consiste la loyauté de 
l'àme envers son Dieu , et c'est le seul moyen d'arrêter nos 
inconstances et changements, non es sentiments et attaques, 
mais en la volonté supérieure qui doit dominer, et regarder 
au-dessus de tout ce qui nous veut détourner de Dieu. Je con- 
fesse qu'en cette bataille il faut du courage, de la force et de 
la persévérance; mais pourquoi ne l'avons-nous pas, puisque 
Dieu a mis tout cela en nos mains? 






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8. — Nous ne devons en nulle façon recli(Mclier ni jjonser 
pourquoi \olre-Seigneur nous mène par un chemin épiiieux, 
ains nous devons nous y soumettre amoureusement ; nous avons 
bonne et grande compagnie en cette voie qui est la royale; il y 
faut donc cheminer gaiement et royalement, sans jamais se 
relâcher ni ennuyer de fortifier noire cœur pour lui faire pro- 
duire les actes des vertus, quoique sans goùls, ni sentiments, 
lesquels n'étant pas en notre pouvoir, nous ne sommes pas 
obligés de les avoir. J'espère que celui qui nous en prive eu ce 
monde nous comblera de sa sainte suavité en l'autre. 



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9. — Que les voies de Dieu sur vous sont adorables! Il est 
vrai qu'elles sont pénibles à la nature; mais je m'assure que 






-426 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

vous les expérimenterez plus douces que le miel dans le fond 
de voire esprit. Que vous faites bien de tenir vos yeux arrêtés 
sur cette immense bonté de Dieu ; H vous tirera de cette four- 
naise, pure comme l'or sort du creuset; c'est enfin la grande 
richesse de l'àme que de beaucoup souffrir avec paix et amour; 
si j'étais ce que je devrais être , je ne voudrais autre bonheur.' 

10. —Retranchez les réflexions inutiles comme ennemies de 
votre perfection; appliquez-vous à Dieu, sans vous amusera 
vous-même. Soyez toute pure, toute simple et douce; ne désirez 
rien, ne refusez rien, ne regardez point les inclinations de 
ceux qui vous entourent. Ne pensons pas à avoir la perfection 
sans peine, cela ne se peut, c'est pourquoi il faut travailler 
quoi qu'il nous en coûte pour nous rendre dignes du bonheur 
de notre vocation; car, si nous ne le faisons, Notre-Seigneur 
nous demandera compte des grâces et des talents qu'il nous a 
donnés pour cela. 

11. —J'ai compassion de votre cœur parce que je crains 
que, comme jeune apprentie en l'école du Sauveur, vous vous 
étonniez de sentir tant de combats; mais, non, ne craignez 
pomt , c'est le temps le plus propre pour témoigner à Dieu que 
vous voulez lui appartenir. La parfaite soumission de jugement 
et de volonté est la monnaie avec laquelle Notre-Seigneur veut 
que nous acquerrions le précieux trésor de la sainte paix du 
cœur. Qu'importe-t-il que nous ayons goût ou dégoût, conso- 
lation ou désolation, pourvu que nous fassions ce que nous 
devons! au contraire, la vertu pratiquée avec contradiction est 
plus puissante et plus parfaite, et par conséquent plus agréable 
à Dieu. 



12. — Il faut s'accoutumer à vivre un peu parmi la guerre, 
et à demeurer contente parmi les agitations et toutes sortes de 







PAROLES CONSOLANTES. 427 

tentations. Celui qui n'a pas été tenté, que sait-il? dit l'Ecritnre 
sainte. Eh I quand sera-ce que nous nous serons parfaitement 
oubliées et que nous ne voudrons plus que Dieu? C'est une 
grâce qui dépend de sa seule miséricorde. 

13. — Dieu veut qu'à yeux clos, sans jamais regarder volon- 
tairement ce qui se fait en vous ni autour de vous, que vous 
demeuriez à sa merci et le laissiez faire tout ce qui lui plaira, 
ne faisant, de voire côté, que le regarder simplement en la 
manière que je vous dis, sans vous remuer ni animer à faire 
des actes, sinon à mesure qu'il vous excitera à cela, et tenez 
ferme en cette pratique, souffrant paisiblement la peine que 
vous donnent vos passions et cette fourmilière d'attaques dont 
vous êtes assaillie, car c'est par les tourments que votre Époux 
vous veut purifier comme l'or dans la fournaise. 

14. — Ob ! que j'aime cette pensée de notre Bienheureux 
Père : « Qui veut vivre content, qu'il souffre sans s'altérer et 
n se troubler les jugements des hommes et ne s'inquiète point 
» de ce qu'on dira de lui, mais attende en tranquillité le juge- 
'1 ment de Dieu, et sa patience jugera alors ceux qui l'auront 

» jugé. » 

15. — Si nous pouvions offrir à Dieu la myrrhe d'une entière 
mortification et anéantissement denous-même, sa bonté nous 
donnerait des douceurs et des parfums si délectables que notre 
âme, attirée par ses divines suavités, courrait après lui sans 
peine, ou du moins, si elle en avait, ce serait une peine douce 
et désirable, car, après la peine, ces âmes fidèles se reposeront 
suavement sur la poitrine du Sauveur. 



16. — Ce n'est pas assez de connaître la volonté du Maître , 
si on ne l'exécute; au contraire, celui qui la connaîtra et ne la 



428 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

fera pas sera plus sévèrement châtié que celui qui ne la con- 
naîtra pas. Commençons donc à mourir à nous-même, à toutes 
nos répugnances, désirs et pensées, et ne cherchons ni ne dé- 
sirons plus rien , sinon que Dieu fasse de nous selon son bon 
plaisir, et que notre principale pratique d'humilité soit la 
simple et sincère obéissance à tout ce qui nous sera ordonné. 

17. — Affermissez votre courage et l'échauffez en amour 
à la suite de ce divin Sauveur qui vous appelle à cette ba- 
taille contre vous-même; car mil ne sera couronné qu'il n'aii 
vaillamment combattu, mais aussi son Saint-Esprit a dit qu'il 
donnera à celui qui vaincrala manne secrète et qu'il héritera sa 
gloire. Je sais que lésâmes pures et épouses ne peuvent regar- 
der que le contentement de leur chaste Époux et non les récom- 
penses; néanmoms , il est bon , dans l'effort de ses combats, de 
pensera ces paroles de l'Écriture, s'encourageant par telles 
considérations. 



18. — II faut avouer franchement et fidèlement nos défauts, 
s'humilier doucement et tranquillement et surtout s'en amender 
généreusement .• faites ainsi, ma chère fille, afin que Dieu soit 
glorifié en vous, car ce bon Sauveur veut des effets et des 
actions de vraie vertu, nul bien sans peine. Vous avez vos pas- 
sions puissantes, c'est pourquoi vous ne devez point vous 
flatter ni penser d'acquérir la perfection que vous désirez, sans 
peine. Il faut donc travailler à la mortification et faire jouer la 
partie supérieure, la tenant au-dessus de tous vos sentiments 
et aversions comme une reine qui gouverne et régente absolu- 
ment son royaume. 

19. — Accoutumons-nous à recevoir des coups de dards des 
mains qui nous devraient caresser; recevons-les, dis-je, dans 
notre cœur, et ne les rendons jamais. Il n'y a guère de ^-lifitsde 




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PAROLES CONSOLANTES. 421) 

plainte plus sensibles que ceux-là; mais ne nous plaignons 
point, je veux dire ne nous plaignons qu'à Dieu; déposons 
entre ses mains tous nos petits sujets d'amertume : nous ne 
voulons que la volonté de Dieu et la suivre en tout, à la perte 
même de toutes nos inclinations et satisfactions. 

20. — Lorsque vous sentez des répugnances et contradic- 
tions en votre chemin, ne vous en étonnez point, car la vertu 
se pratique parmi la contradiction et répugnance d'un naturel 
arrogant et orgueilleux. Oui, les vertus d'humilité, soumission 
et souplesse d'esprit qui se pratiquent nonobstant ce naturel 
sont très solides et très-fortes. Une seule action pratiquée 
comme cela vaut dix fois le ciel; que dis-je, le ciel? Elle vaut 
plus, car elle vaut le Dieu du ciel : courage donc au service de 
Dieu. 



21. — Ma fille, nonobstant vos combats, demeurez haut, 
élevée, dans l'acquiescement du bon plaisir divin ; il laut de- 
meurer là, fermement, et avoir patience en vous-même; pourvu 
que vous soyez fidèle à ne point faire de fautes volontaires, il 
couvrira celles de votre fragilité, desquelles vous ne devez 
nullement vous affliger, mais en nourrir l'amour de votre 
abjection dont la pratique est riche devant Dieu. 

22. — Dieu a coutume de donner aux nouveaux arrivés à son 
divin service force douceur et suavité; mais quand ils ont 
franchi les premiers pas de la perfection, alors il se retire, non 
pour les abandonner, mais pour tirer des preuves de leur fidé- 
lité, car la solide dévotion ne consiste pas dans les goûts sen- 
sibles, mais, oui bien dans un parfait anéantissement de notre 
amour-propre et dans une entière résignation à la volonté 
divine. 

23. — La meilleure et plus grande pratique de patience que 



430 OEUVRES DE SAINTE CHAMTAL. 

l'on puisse faire en la vie spirituelle, c'est de se supporter soi- 
même avec les faiblesses et impuissances de volonté dans les- 
quelles la pauvre âme se trouve quelquefois de faire le bien. II 
y a des âmes qui, pour sentir en elles de bons désirs, croient 
être des demi-saintes. Oh! Dieu nous garde de nous-même! Il 
n'y a point de plus dangereux ennemis que l'orgueil et la va- 
nité; l'amour veut des œuvres, et celui qui se termine en des 
seuls désirs est faux et supposé. 

24. — Je vous laisse ce partage, mes chères filles : ne vous 
étonnez point des difficultés de la nature; combattez-les vaillam- 
ment; celle qui en tuera le plus sera la plus victorieuse. Mais 
savez-vous quelle victoire? La patience dans les souffrances, 
l'amour à l'humiliation, la soumission du jugement et de la 
volonté, jointe à l'étroite observance et à la constance dans la 
tentation; c'est ainsi que les amateurs du Calvaire se rendent 
vainqueurs en terre et jouissants au ciel. 

25. —Mes filles, si vous avez de la peine à surmonter vos 
inclinations, regardez le divin Sauveur dans les combats, voyez 
ce qu'il souffre innocemment afin de vous acquérir la gloire. Si 
vous l'imitez et faites régner sa divine volonté au-dessus de la 
vôtre, il vous comblera de toutes ses bénédictions, surtout de 
cette paix qui surpasse tout sentiment et qui est le bien incom- 
parable des bonnes âmes. 

26. — L'âme qui aime sa perfection d'un amour sincère ne 
doit point désirer ceci ou cela, quelque saint qu'il soit, mais 
recueillir et unir tous ses désirs dans la seule volonté de Dieu, 
attendu qu'il y a bien plus de perfection et de sainteté à dire 
de grand cœur avec saint Paul : Seigneur^ que voulez-vous que 
je fasse? qu'à faire des miracles, à être ravie en extase et à se 
voir élevée jusqu'au troisième ciel. Il n'y a rien qui puisse 







PAROLES CONSOLANTES. 



431 



mettre une âme en assurance ou la rendre juste, que cette 
mort de la volonté propre. Tandis que l'àmc manquera de le 
faire , qu'elle sache qu'en matière de perfection , elle n'a fait 
aucun progrès considérable devant Dieu. 

27. — Quel bonheur et quel honneur à l'âme épouse du Fils 
de Dieu, de suivre son Epoux par les chemins où il a marché! 
C'est la vraie joie de suivre son Bien-Aimé, soit parmi les pâ- 
turages et les vergers fleuris des consolations savoureuses, soit 
aux champs et au travail de l'action, soit au doux repos du midi 
sur sa poitrine sacrée, ou sur la montagne dure, âpre, épi- 
neuse de la myrrhe, c'est-à-dire des délaissements, ténèbres et 
amertumes qui arrivent en la vie spirituelle. 

28. — Ma fdie, il faut retrancher absolument toute sorte de 
réflexions sur ce qui se passe eu nous, ne faisant pas semblant 
de le voir, quoique nous le sentions bien; ains, demeurer dans 
la souffrance, douce, patiente et sans rien vouloir, attendant 
en paix le bon plaisir de Dieu, et cependant redoubler, s'il se 
peut, notre fidélité en la pratique extérieure do toutes vertus, 
selon les rencontres, employant généreusement, et malgré nos 
répugnances et dégoûts, toutes les occasions que la Providence 
divine nous présentera pour cela dans chaque moment, sans 
en faire élection, ni les prévoir de plus loin, et cela comme en 
trompant votre mal. 

29. — Si quelqu'un, touché d'un grand désir de recevoir 
des faveurs célestes que Dieu communique à ses enfants, de- 
meurait néanmoins content du refus qui lui en serait fait, et se 
résignait entièrement au bon plaisir divin, celui-là recevrait 
une plus grande grâce que si on lui accordait ce qu'il désire, 
car il y a cent fois plus de grâce, de mérite et de gloire dans 
cette abnégation de sa propre volonté que dans les consolations 
sensibles. 



Mrim 






^^32 OEUVRES DE SAIMTE CHANTAL. 

30. — Une vraie fille de la Visitation, dans la milice qu'elle 
doit exercer sur la terre, combat avec générosité, avec liberté 
et avec de grandes espérances de victoires. Ces dispositions 
sont nécessaires dans l'àme pour l'établir et l'affermir dans la 
vraie vertu, afin de ne point tomber dans le scrupule et d'éviter 
les écueils qui se rencontrent sur le chemin de la perfection. 

31. — Si nous sommes fidèles à marcher vigoureusement, 
en tout temps, après le Sauveur, et par tous les chemins qu'il 
voudra, sans nous soucier d'autre chose que de cheminer, 
bientôt il nous fera la gràee de nous fortifier et de nous faire 
courir. Si nous nous trouvons engourdies en marchant, ne nous 
décourageons point, mais disons avec un courage résolu : Sei- 
gneur, tirez-moi, et je courrai, car, s'il vous plaît que je coure, 
il faut aussi que vous me tiriez. Ne doutons point que le Sau- 
veur, voyant notre courage à marcher par tous les chemins 
qu'il voudra, ne nous fasse jouir de l'amoureuse jouissance de 
sa bonté, et ne nous fasse courir après ses parfums qui ren- 
dront notre course facile, délectable, désirable et suave. 



MORTIFICATION, ABNÉGATION DE SOI-MÊME 

I" Juin. — Je vous annonce, mes chères Filles, une vérité in- 
faillible : // est impossible que vous entriez au ciel sans vous 
faire violence, car Notre-Seigneur a caché le prix de sa gloire 
dans la victoire que nous remporterons sur nous-même; c'est 
pourquoi gravez bien dans vos cœurs cette intime résolution de 
vous vaincre , et de faire force en tout pour acquérir la sainte 
vertu , et vous rendre conformes et exactes à ce que la règle 
ordonne, au péril de toutes vos inclinations. 




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PAROLES CONSOLANTES. 433 

2. — Jésus, l'Epoux de vos cœurs, vous fait monter et vous 
adiré après soi sur le mont du Calvaire, où, étant couronné d'é- 
pines, il se laisse dépouiller, clouer, abreuver de fiel, mé- 
priser à outrance, percer le côté; bref, il endure pour vous 
mille et mille peines très-âpres et douloureuses à sa sainte hu- 
manité; il faut donc que vous y demeuriez de bon cœur, tâ- 
chant de l'imiter par une entière conformité. 

3. — Ruinez-vous vous-même, travaillant courageusement 
et fidèlement à votre perfection; car, mes Filles, nous venons du 
monde toutes rudes, mal polies, et pleines do mauvaises in- 
clinations qu'il faut aplanir et retrancher, afin de nous pouvoir 
unir à Notre-Seigneur. Ce n'est pas à lui de s'abaisser pour se 
joindre à nous, car il est tout beau et parfait; mais c'est à nous 
de détruire nos imperfections, pour nous conformer et ajuster 
a lui. 

4 — Un mojen fort court pour arriver bientôt à une grande 
perfection est de renoncer à son choix en tout, sans exception, 
prendre toutes choses comme de la main de Dieu; car la leçon 
qu'il faut toujours mettre en pratique en cette vie , c'est da 
faire, aimer et souffrir ; ei ce faire est notre passe-port de 
cette vie à l'autre 

5. — Dieu a mis es mains de notre fidélité la perfection de 
nos âmes, laquelle ne se trouve qu'au bout de la parfaite mor- 
tification de notre nature. Ayez acquis toutes les vertus que vous 
voudrez, si vous ne les conservez parla pratique actuelle, elles 
périront. 



G. — Tout arbre porte fruits selon son espèce; s'il ne le 
fait, il mérite d'être coupé et jeté au feu : ainsi, si l'oraison, 
tant haute et élevée que vous voudrez, ne produit le fruit de 

m. 28 






434 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

la morlification , elle n'est rien; car, pour être vraie, il faut 
nécessairement qu'elle produise ce fruit, c'est-à-dire la pra- 
tique des vertus, car on ne se mortifie que pour l'acquisition 
d'icelles, et il ne faut, pour en acquérir la perfection, que 
bien débrouiller son cœur et se donner vraiment à Dieu. Oh! 
que nous perdons , pour avoir trop de recherches de nous- 
même! 



7. — Vivre selon ses passions et inclinations, c'est vivre en 
bête ; vivre selon la prudence humaine , c'est vivre en philo- 
sophe ; mais vivre selon les maximes de l'Evangile, en esprit 
d'humilité et mortification, c'est vivre selon Dieu ainsi qu'ont 
fait les Saints. Il faut ruiner jusqu'à la racine toutes ces petites 
inclinations de la nature ; car tout cela ne doit servir qu'à 
l'exercice de la mortification. 

8. — La plus grande grâce que Dieu puisse faire à une âme, 
c'est de lui donner de quoi souffrir pour son amour. Si nous 
savions la valeur des peines et afflictions, soit du corps , soit de 
l'esprit, nous ne pourrions nous empêcher de les désirer 
ardemment. • 



9. — I/esprit de Dieu nous porte à la parfaite soumission : 
agit en nous doucement et suavement et nous fait préférer 
l'égalité et conformité de vie et d'actions de nos Sœurs, à 
toutes ces imaginaires et prétendues vertus que nous pensons 
rencontrer dans les mortifications extérieures que nous nous 
forgeons; si donc vous me croyez, vous vous mortifierez à ne 
vous point mortifier de cette sorte que vous désirez ; et croyez- 
moi, qu'en cela vous pratiquerez la vraie vertu de mortification 
et le zèle que Dieu désire de vous. 



10. — Vivre selon l'esprit et non selon la chair, c'est vivre 



PAROLES CONSOLANTES. 435 

selon les vérités et clartés de la foi, selon les volontés de -Dieu, 
selon sa loi, selon que Dieu nous enseigne, selon la raison et 
non selon nos inclinations, humeurs et passions. Le grand 
Apôlre dit : a Dépouillez-vous du vieil homme pour vous revê- 
tir du nouveau qui est Jésus-Christ. " Il est vrai, celte vie est 
une continuelle mort ; je veux dire que continuellement nous 
sommes aux occasions de mourir à nous-mème ; mais quand 
je vois que c'est pour faire vivre et régner la grâce, je trouve 
que nous sommes grandement heureuses et avons bien raison 
d'aimer, louer et bénir le très-doux Sauveur qui nous met en 
des pratiques de vertu si saintes. 

11. — Employons fidèlement la sainte mortification, par le 
retranchement de ce qui se trouvera contraire à notre entre- 
prise , qui est la perfection religieuse. Anéantissez tant qu'il 
vous sera possible, ces ardeurs de faire et souffrir ; réduisez 
(ont à la douceur et à bien employer, par pratiques de vertus , 
les occasions que Dieu vous présente en chaque moment. 

12. — Tout le bonheur d'une âme, c'est d'avoir trouvé la 
croix. La crosse ni les honneurs n'ouvrirent jamais le ciel à 
personne ; mais la croix l'ouvre à tout le monde. En vain vient- 
on à la Visitation si l'on prétend y trouver autre chose que la 
vie cachée et humble de la croix, car notre Congrégation même 
est fondée sur le mont du Calvaire. 

13. — Nous avons autant d'amour de Dieu que nous nous 
mortiGonset que nous anéantissons notre nature soigneusement, 
pour l'amour de sa bonté qui nous donne beaucoup, ses béné- 
dictions étant immenses ; mais par noire lâcheté nous lui don- 
nons peu, et cependant nous ne serons jamais agréable à Dieu 
qu'en détruisant notre nature, et nous ne jouirons jamais de la 
paix intérieure que par l'entier renoncement à toutes nos 
inclinations. 

28. 






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436 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

14 — Croyez-moi, le ciel vaut bien la peine que nous pre- 
nions à morlifier nos inclinations, et puis il faut nécessairement 
les mortifier pour y aller, car nous n'entrerons point au 
royaume ni aux noces de l'Agneau, couvertes de nos vieux 
haillons : il faut la robe nuptiale des saintes vertus. Veillons 
donc sur nous-mème , prenons l'épée en main et jetons l'œil 
sur notre àme pour découvrir ou retrancher ce qui, direc- 
tement ou indirectement, serait en nous contre Dieu et le 
prochain. 

15. — Laissez-vous mortifier, écorcher et plier le cœur tout 
ainsi qu'on voudra ; car il ne faut point faire de réserve avec 
Dieu, il lui faut tout donner par une entière résignation et 
abandon de vous-même entre les mains de ceux qui vous con- 
duisent; qu'ils vous dépouillent de tout s'il leur plaît, qu'ils con- 
trarient vos inclinations s'ils veulent, qu'ils n'en suivent jamais 
aucune ; bref, qu'ils vous frappent où vous le sentirez le mieux; 
si vous résistez, vous ne serez point Épouses de Jésus-Christ 
crucifié, et n'arriverez jamais à la perfection. Au contraire, si 
vous vous renoncez et délaissez tout de bon, vous aurez des 
douceurs non pareilles au service de Dieu, et ce vous seront 
des délices de ruiner la nature pour voir régner la grâce. 

16. — Il faut que la violence dont nous devons user contre 
nous-même soit douce, selon l'esprit de notre saint Fondateur; 
mais également ferme, nous faisant travailler sans cesse d'un 
travail fidèle, constant, fort et amoureux, puisque c'est pour 
Dieu et pour l'éternité. Oui, mes Filles, tuez hardiment et cou- 
rageusement votre ennemi, cTT par sa mort vous acquerrez la 
paix et la vie de votre âme. 



17. — Mous sommes en la vallée des larmes, où il faut com- 
battre, souffrir et travailler pour gagner le ciel L'Église de 




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PAROLES CONSOLANTES. 437 

Dieu est appelée militante parce que les fidèles qui en sont 
membres doivent continuellement faire la guerre et se morti- 
fier, assujettissant la nature à l'esprit : Jamais nous ne serons 
agréables à Dieu que par une forte , violente et persévérante 
pratique de cette sainte vertu de mortification. 

18. — II ne faut pas se mettre en souci de faire sentir à 
notre nature ou partie inférieure cette résolution que notre 
âme a d'être toute à Dieu, et de le servir aussi volontiers dans 
l'affliction et les douleurs comme dans la santé et consolation ; 
non, car la nature, qui est grossière et matérielle, ne se nourrit 
pas de mets si délicats; il suffit que la partie supérieure ail 
cette conformité à la volonté et bon plaisir de Dieu. 

19. — Il faut vivre avec une vaillance spirituelle, les armes 
toujours en main, jusqu'à ce que nous soyons parvenues au 
parfait anéantissement de toutes nos passions et inclinations : 
c'est une besogne pour toute notre vie. Le ciel souffre violence 
et les forts le ravissent. Il se faut vaincre et surmonter forte- 
ment, et, lorsque Dieu nous appelle à le suivre fidèlement et 
humblement, opérons l'œuvre de notre salut avec crainte et 
tremblement, puisque le chemin qui conduit à la vie est si étroit, 
que peu de personnes y entrent. Pourybien marcher, il faut «(/«% 
souffrir et soutenir, puisque nous ne sommes en cette vallée de 
larmes que pour fatiguer et endurer, pour souffrir et non pour 
jouir, pour combattre et non pour nous tenir en repos. 

20. — L'oraison doit être tellement suivie de la mortifica- 
tion, qu'en même temps que nous avançons en l'oraison, nous 
avancions à la mortification, et du même pas que nous irons en 
icelle, aussi avancerons-nous à l'oraison. Il faut que la morti- 
fication soit la planche pour entrer en l'oraison. Quoique ce 
soit à l'oraison où nous recevons de bonnes inspirations, c'est 
toujours par le moyen de la mortification que cela arrive. 



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438 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

21. — Dans l'oraison nous nous plaisons en Dieu, et dans la 
mortification Dieu se plaît en nous. Soyez petite, aimez à être 
inconnue et abjecte, soyez obéissante, douce et condescen- 
dante; que la lâcheté ne mette point en vous d'obstacles aux 
desseins que Dieu a de vous sanctifier hautement. Souvenez- 
vous que sa bonté , en vous appelant à la religion, n'a prétendu 
autre chose que d'avoir une fille très-humble et très-petite en 
son Eglise. 

22. — Avant que j'eusse lu la sainte Écriture, je pensais 
qu'on pouvait aller au Ciel plus aisément, qu'il ne fallait pas 
tant de choses ni tant se mortifier; mais, depuis que j'ai vu ce 
que Notre-Seigneur et ses Apôtres ont dit, je vois bien qu'il ne 
faut pas vivre selon ses passions et inclinations, qu'il faut pâtir 
et endurer beaucoup, et qu'il n'y a point d'autres voies pour 
faire son salut que celle des croix et des souffrances; qu'il faut 
enfin vouloir le bien et le faire, car le Ciel n'est rempli que de 
bonnes œuvres. Tout gît donc en cela. 

23. — Avançons tous les jours dans ces trois pratiques : 
renoncer à nous-même par la sainte abnégation , prendre notre 
croix, c'est-à-dire toutes les occasions mortifiantes, et s'ofirir 
chaque jour à Notre-Seigneur avec une absolue détermination 
de le suivre dans la pratique de toutes les vertus. Nous ne de- 
vons ambitionner que ces trois choses : l'amour de Dieu, l'a- 
mour du prochain et l'abnégation de nous-méme. 

24. — Quand on se livre aux opérations de l'amour, il n'est 
jamais content qu'il n'ait réduit l'âme dans un total anéantisse- 
ment d'elle-même. C'est le grand secret de la vie spirituelle de 
ne point confondre les temps : il faut pâtir quand Dieu veut 
que nous pâtissions, agir quand il veut que nous agissions; 
enfin , faire en tout sa volonté. 



II 




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PAROLES CONSOLANTES. 439 

25. — Il faut être entre les mains de Dieu comme l'argile 
entre les mains du potier, vous laissant donner la forme qu'il 
lui plaira, et réduire au néant par l'humiliation , l'abjection, 
la défaillance : c'est là le creuset dans lequel Dieu éprouve 
l'àme, comme l'or par le feu, afin que, convaincue de sa cor- 
ruption, elle y ensevelisse sa propre estime et ne se regarde 
qu'avec frayeur, ne s'attribuant aucun bien, mais rendant gloire 
à Dieu. Il faut en venir là pour faire une heureuse course et 
continuer d'éprouver les effets merveilleux de la divine misé- 
ricorde. 



2G. — Correspondez fidèlement aux grâces que Dieu fait à 
votre âme par une constante mortification et un vrai anéantis- 
sement de tout ce qui n'est point Dieu, afin que vous ne viviez 
plus à vous-même et à vos propres inclinations, mais que l'es- 
prit de Jésus vive et opère en vous selon ses désirs; car n'ou- 
bliez jamais que pour avoir la perfection que Dieu demande de 
nous en notre vocation, il faut être parfaitement mortifiée de 
corps, de cœur et d'esprit; se perdre toute soi-même avec ses 
recherches et intérêts, ne rien vouloir que ce que Dieu veut, 
et être entièrement abandonnée à sa bonté. 



27. — L'àme qui désire que Dieu vive en elle ne laisse rien 
en soi qui puisse déplaire à ses yeux divins, qu'elle ne mor- 
tifie et passe outre; car, pressée de ce désir, elle se violente de 
si bonne façon qu'elle meurt heureusement à elle-même, afin 
que Dieu vive éternellement en elle. 



28. — Les deux ailes de la vie spirituelle sont : un grand 
amour à l'oraison et une grande affection à la mortification; 
une fidélité grande à nous bien occuper à la première, et une 
constance inviolable à nous exercer en la seconde. L'oraison 
ne va point sans la mortification; l'amour de l'oraison s'étend 



ti 



440 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

encore au recueillement. La mortification s'étend à ranger et à 
dompter nos passions sous la domination de la raison et à 
mortifier les affections de notre cœur et toutes nos inclinations 
naturelles, à retrancher toutes sortes de réflexions, et à dire 
a l'imitation de Notre-Seigneur : Je ne suis pas venue ici pour 
Jaire ma volonté, mais celle du Père céleste. 

29. — Enfin, après avoir tourné et viré tout le monde, nous 
verrons qu'il n'y a point de vertus si nous ne mourons à nous- 
même, si nous ne tuons nos inclinations et humeurs pour ran- 
ger tout notre être sous l'obéissance et étendard de Notre-Sei- 
gneur, qui est la sainte croix. Ayons toujours en notre mémoire 
que si le grain de froment qui est notre cœur, tombé et semé 
en la terre de la religion, ne meurt, il ne portera point de 
fruits. 

30. — La récompense que Dieu promet aux vainqueurs de 
la nature est magnifiquement exprimée dans ces paroles : Je 
leur donnerai, dit-il , d'une manne cachée, et dès qu'ils en au- 
vont goûté ils ne se soucieront plus de toutes les délices de la 
terre. Mais remarquez qu'il faut être vainqueur pour goûter 
cette manne, car elle n'est pas pour les lâches; mais elle est 
gardée pour les âmes vaillantes, courageuses et fortes, qui se 
détermment d'abattre tout ce qu'elles connaissent en elles contre 
Dieu, contre ses volontés et ses divines intentions; qui ne se 
réservent rien et donnent tout, qui ne laissent rien en vie et 
fnent tout, et aussi tout sera pour elles. 





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PAROLES CONSOLANTES. 



441 



OBEISSANCE 

1" Juillet. — Souuenez-vous , mes chères filles, de ces 
paroles de la sainte Ecriture : L'obéissant racontera ses vic- 
toires. Vous avez tant d'ennemis visibles et invisibles, que 
pour être victorieuses, il faut sur toutes choses que vous ayez 
l'obéissance établie dans une parfaite abnégation de votre 
propre volonté, afin que vous puissiez très-heureusement 
vaincre en terre, pour triompher glorieusement au ciel, et 
rendre compte à Notre-Seigneur et à Notre-Dame de vos vic- 
toires. 

2. — Rendons-nous exacte et prompte aux obéissances, 
voire, aux plus petites; car être obéissante, c'est être reli- 
gieuse, et être religieuse, c'est être obéissante. Le Fils de 
l'homme a été obéissant (ont le temps de sa vie, et encore 
davantage en sa mort, qui ne fut pas une mort commune, 
mais la mort pénible , rude et honteuse de la croix. 



3. — La perfection d'une vraie religieuse consiste en une 
véritable et sincère obéissance rendue indifféremment à toutes 
sortes de supérieurs pour Dieu , et au parfait anéantissement 
de soi-même, car par l'obéissance nous enrichissons Notre- 
Seigneur, et^ quand nous y manquons, nous l'appauvrissons en 
tant qu'il est en nous. 



4. — Je ne ferais, certes, nul état d'une fille, pour sainte 
qu'elle paraisse, si je ne la voyais disposée à tout ce que l'o- 
béissance voudra d'elle, et à être envoyée au bout du monde si 
besoin était; car, si elle est attachée au lieu où elle sert Dieu, 



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OEUVUES DE SAIiXTE CHAMTAL. 
c'est signe qu'elle aime plus le lieu et la consolationqu'elle 
y reçoit, que le Dieu qu'elle y sert. 

5. — Laissons-nous entre les bras de la divine Bonté, et 
laissons-lui la liberté de nous porter à droite ou à gauche; 
qu'il nous suffise d'être au soin de ce grand Dieu, et laissons- 
nous conduire en quel lieu il voudra, puisque partout où sa 
main nous posera nous accomplirons son adorable volonté, par 
le moyen de la sainte obéissance. 

6. — Nous ne sommes pas appelées à porter dans les pays ' 
sauvages la croix de Notre-Seigneur et à faire les grandes 
œuvres apostoliques; mais, au moins, soyons toujours prêtes 
pour aller, pour venir, pour demeurer et pour retourner où 
Dieu et nos supérieurs le voudront; autrement, je vous 
déclare que vous n'êtes pas des vraies Épouses du Fils de Dieu, 
et que votre vertu n'est que dans votre idée, et non réelle et 
subsistante en Dieu. 

7. — Tout ce qui se fait par la règle de l'obéissance est fait 
pour Dieu ; c'est pourquoi il nous doit être indifférent d'être 
occupée ou d'être en repos dans la cellule. Pourvu que nous 
fassions ce qui nous est ordonné, avec pureté d'intention de 
plaire à Dieu , cela suffit pour nous élever à une grande 
sainteté. 

8. — Ce sont nos austérités que cette grande obéissance. 
Que serait-ce sans cela? C'est donc là la perfection qui nous 
est propre, et que nous devons aimer et pratiquer invariable- 
ment, que de quitter notre propre volonté et liberté, pour 
vivre dans cette amoureuse sujétion de notre Institut qui 
tend à la mortification de l'esprit. 

9. — Le fruit de l'amour, c'est l'obéissance; car Notre- 




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PAROLES CONSOLANTES. 443 

Seigneur a dit : u Celui qui m'aime garde mes paroles, w 
mon Dieu I que nous serions heureuses si nous pouvions nous 
faire reconnaître par l'exacte pratique des solides vertus de 
notre vocation, comme le Fils de Dieu , en ce monde, se faisait 
connaître par les œuvres de sa mission! La nôtre, c'est la par- 
faite obéissance. 

10. — Nous devons être fort soigneuses de redresser sou- 
vent notre intention, et puriGer nos obéissances, en les faisant 
purement pour Dieu, parce que c'est sa volonté, en laquelle 
doit être notre contentement; et en cette façon d'obéir consiste 
notre bonheur, notre gain et notre perfection. 

11. — Conservez invariablement la lumière de regarder 
Dieu , ou qui que ce soit qui vous conduise de sa part, et d'y 
avoir une égale soumission; encore que vous n'y puissiez pas 
avoir une sensible confiance, pourvu que vous ayez une vraie 
obéissance, vous ne laisserez pas d'expérimenter combien 
Dieu a pour agréable que l'on se fie et repose en la fidélité de 
ses paroles. 

12. — Tout ce qui se fait en la religion et qui est ordonné 
par la sainte obéissance, pour petite que soit la chose, est 
d'un grand prix et valeur, et tout devrait être regardé et prati- 
qué d'un œil de dévotion tout adorable. C'est la seule vraie 
dévotion des filles de la Visitation que celle qui les rend ponc- 
tuelles, et exactes jusqu'aux moindres petites choses et plus 
petites observances qui soient en l'Institut, et toute dévo- 
tion qui ne donne point celte attention est indubitablement 
fausse. 



13. — L'obéissance est la couronne du religieux, c'est 
son rempart et son soutien, sa paix, son repos et son assu- 



444 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

rance. Le seul obéissant vit dans la sainte liberté des enfants 
de Dieu; il aime que l'on commande des choses âpres et diffi- 
ciles, et les fait exactement; il reçoit de bon cœur les choses 
moindres et les fait fidèlement; il se réjouit des menues, 
pénibles et abjectes obéissances , et les exécute soigneuse^ 
ment. 

14. — Oh ! que bienheureuse est l'obéissance qui nous 
dépouille, dénué de toutes consolations et appuis sur la ferre, 
car alors l'âme est conduite à Dieu son seul et unique trésor' 
où elle trouve des richesses abondantes pour subvenir à toutes 
ses nécessités. Celui est trop avare à qui Dieu ne suffit. Bien- 
heureuse nécessité qui nous fait reposer en Dieu seul! 

15. — Si nous venions jamais à regarder à notre propre 
intérêt dans notre obéissance, nous serions bien malheureuse 
d'en perdre ainsi le mérite, qui est d'autant plus grand , que 
nous obéissons avec plus de répugnance et à des personnes 
moms parfaites, parce que nous avons alors plus d'égard d'o- 
béir purement pour Dieu, où gît la perfection de la pratique de 
cette vertu. Le vrai obéissant obéit avec autant de joie, de 
soumission et d'indifférence, au moindre comme au plus 
relevé. 




16. — Occupons-nous sérieusement à considérer l'obéis- 
sance de notre bon Sauveur, lequel s'est humilié et a été fait 
obéissant jusqu'à la mort de la croix, de sorte qu'il a mieux 
aimé perdre la vie que l'obéissance : regardons ce divin exem- 
plaire, et considérons l'imbécillité et imperfection de nos obéis- 
sances au prix de la sienne. 

17. — Nous devons accoutumer, petit à petit, notre volonté 
a suivre celle de Dieu, par les sentiers où il lui plaira nous 




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PAROLES CONSOLANTES. 445 

faire marcher, et faire eu sorte que celle volonté se plie et se 
soumette sans raisonnement lorsque les supérieurs diront : 
Dieu le veut! ei peu à peu les répugnances que vous sentez 
si fortes s'affaibliront, et la vertu d'obéissance, qui nous doit 
être en si grande recommandation , établira son règne dans 
votre àme à tel point que plus rien ne saurait vous agréer, si 
ce n'est l'obéissance. 

18. — Pour bien obéir, il ne faut pas s'appliquer l'obéis- 
sance, niais il faut se laisser appliquer l'obéissance; ainsi, si 
vous observez votre règle parce qu'elle vous est agréable et 
conforme à votre sens et à votre jugement , vous vous appli- 
quez l'obéissance; mais si vous l'observez parce que Dieu le 
veut et l'ordonne, sans avoir égard à ce que voire raison vous 
dicte, vous vous laissez appliquer l'obéissance, et c'est cette 
dernière sorte d'obéissance seulement qui sera récompensée 
au ciel. 

19. — Nous nous sommes embarquées volontairement dans 
le grand vaisseau de la sainte obéissance; il faut voguer au 
gré de la sainte et divine volonté , qui doit èlre le fondement de 
notre soumission. Que de joie à nos cœurs s'ils pouvaient dire 
à l'heure de la mort : Seigneur, vous savez que je n'ai consi- 
déré que vous en la personne de mes supérieurs 

20. — Il me semble que j'aurais plus de satisfaction d'o- 
béir à la moindre Sœur qui ne ferait que me contrarier, me 
commandant d'une façon dure et sév/ère , qu'à la plus capable 
et expérimentée de tout l'Ordre, car où il y a moins de la 
créature il y a plus du Créateur, et celte dernière sorle d'obéis. 
sance est plus solide, pure et simplement pour Dieu. 



21. — Celle qui obéira de tout son cœur à quelque supé- 



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M6 OEUVRES DE SA1\TE CHANTAL. 

rieure que ce soit peut dire hardiment : Le Seigneur me gou- 
verne, je n'aurai besoin de rien, car, certes, elle a de la 
vertu, et montre assez, par la promptitude et religiosité de son 
obéissance, qu'elle a vaincu son plus redoutable ennemi; car 
si c'est quelque chose de terrasser un adversaire puissant, 
c'est bien plus rare de se vaincre soi-même; cette dernière 
victoire achève la gloire d'un combattant, les dépouilles en 
sont plus riches, la proie bien plus illustre, et les trophées 
plus glorieux. 



22. — Si nous ne sommes soumises et obéissantes, nous ne 
serons que des fantômes de religion ; car quiconque est voué à 
l'obéissance et après se mêle de soi, de son emploi, de son 
séjour et de sa direction, se retire de son vœu; et après 
être mort pour Dieu, se laisse misérablement ressusciter par 
l'amour-propre, pour vivre en soi-même. 



23. — L'Epoux céleste nous fait monter après lui sur le 
mont du Calvaire, où il se laisse déshabiller, clouer, couronner 
d'épines, abreuver de fiel, mépriser à outrance, bref, mille 
indignités âpres et douloureuses à sa sacrée humanité. Il faut 
être ainsi, mes filles, au pouvoir de l'obéissance, vous laissant 
écorcher, dépouiller et plier le cœur tout ainsi que l'on voudra. 
Si vous résistez, vous ne serez pas de vraies Épouses de Jésus 
crucifié. 

24. — Si l'on veuf qu'un ménage soit béni du ciel, il faut 
que l'époux et l'épouse n'aient qu'une même volonté et un 
même jugement. Je vous dis de même, mes chères filles, que 
vous ne serez point vraies Épouses du Fils de Dieu qu'autant 
que vous crucifierez votre propre volonté, votre jugement et 
vos inclinations, pour les rendre toutes conformes à votre 
Epoux crucifié. 



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PAROLES CONSOLANTES. Ul 

25. — Quelquefois nous pensons rendre une obéissance bien 
pleine et parfaite, à cause que nous la faisons franchement et 
de bon cœur; mais quand Dieu l'examinera, il la trouvera peut- 
être toute vide, parce que nous l'aurons faite, poussée de notre 
inclination, ou du seul amour et estime que nous avions des 
supérieurs, et non pour Dieu. 

26. — Pensez souvent, mes chères filles, que vous êtes reli- 
gieuses, non pas pour faire votre volonté, mais celle de celui 
qui vous a adoptées pour ses cohéritières éternelles. Unissez 
vos cœurs, par une sainte soumission, à celui du Sauveur, 
lequel , enté sur la divinité , sera la racine de l'arbre dont vous 
serez les branches, et vos amoureuses obéissances en seront les 
agréables fruits. 

27. — Dépouillez-vous du prétendu droit de juger et désirer 
ce qui vous semblerait meilleur, laissant entièrement ce soin à 
qui il appartient de vouloir pour vous, et vouloir de vous tout 
ce qui plaira à Dieu. La vraie obéissance ne discerne point ni 
le précepte, ni le motif de la loi, et l'àme ne sait pas juger si 
elle sait bien obéir. 

28. — Obéissez religieusement, afin de vivre toutes en 
celui par lequel vous êtes créées, et pour lequel vous êtes 
baptisées et élevées à la sublime dignité d'Epouses de Jésus- 
Christ : qu'on connaisse dans vos obéissances que ce n'est pas 
pour la créature que vous vous soumettez à la créature, mais 
pour l'amour du Créateur que vous regardez en la créature. 

29. — Le souverain degré de perfection que notre Bien- 
heureux Père et Fondateur exigeait de ses premières filles, était 
une obéissance aveugle, semblable à celle de saint Paul au 
moment de sa conversion qui lui fit dire : Seigneur, que faut-il 
que je fasse? Notre Bienheureux Père voulait qu'on fit la 



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448 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

volonté de Dieu avant que de l'avoir écoutée, ou pour le moins 
avant que de l'avoir examinée; et, selon une pensée de saint 
Augustin, il voulait que l'àme Hdèle aux sacrés devoirs de la 
sainte obéissance eût les yeux comme la chaste colombe du 
Cantique des cantiques, trempés et lavés dans le lait, lequel, ne 
rendant point les images des objets, nous marque la précie'use 
obscurité d'une âme qui se blanchit sous les voiles de la foi et 
sous les ténèbres de la loi, quand elle obéit aveuglément, sans 
rien voir et sans connaître autre chose que Dieu en la per- 
sonne de celui ou celle qui commande. 

30. - La volonté de Noire-Seigneur et celle de ceux qui 
nous tiennent sa place n'étant plus qu'une même volonté, ce 
divin Seigneur vit et règne par elle en nous, et nous fait vivre 
et subsister en lui, de sorte que l'on peut dire hardiment : Sei- 
gneur Jésus, c'est maintenant que vous ayant offert tout ce que 
nous avons, nous vous immolons tout ce que nous sommes, 
liant notre liberté sur le bûcher de votre croix, afin qu'elle soit 
victime agréable de votre bon plaisir, pour mourir et brûler 
dans une exacte obéissance, par le glaive et le feu de votre 
saint amour. 

31. _ Mettez toutes vos affections entre les mains de Dieu, 
a6n qu'elles soient purifiées et façonnées à son gré, et selon son 
bon plaisir; en ce point consiste la très-parfaite obéissance, 
laquelle n'a pas besoin d'être excitée par menaces, récom- 
penses, loi ni commandement, car elle prévient tout cela, se 
soumettant à Dieu et pour Dieu, à cause de sa seule très-par- 
faite bonté, par laquelle il mérite que toutes les volontés lui 
soient soumises, et à qui il plaira ; c'est pourquoi notre Congré- 
gation (où chacune quitte sa volonté, et où il n'y en a plus 
qu'une qui anime les cœurs et les esprits) porte cette devise et 
ce nom d'honneur : La volonté d'e Dieu en elle. 



PAROLES CONSOLANTES. 



449 



HUMILITÉ 

1" Août. — Il n'y a point de perfection sans humilité, et 
nous avons autant de degrés de perfection que nous en aurons 
en l'humilité, et non plus. La vertu se cache aux yeux de ceux 
qui l'ont et se découvre à ceux des autres. Le moyen d'avoir 
la paix intérieure, c'est d'avoir une véritahie et très-sincère 
humilité, car le vrai humble n'a rien qui lui fasse de la peine. 

2. — L'humilité et la charité sont mères des vertus : l'une 
nous abaisse jusqu'au néant par la propre connaissance de ce 
que nous sommes, et l'autre nous élève jusqu'à l'union de nos 
âmes avec Dieu. Toutes les autres vertus suivent ces deux, 
comme les poussins suivent leur mère. L'humilité est une pré- 
cieuse monnaie pour acquérir le ciel. 

3. —L'humilité de cœur n'est autre chose qu'une véritable 
connaissance que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons 
rien, et désirer d'un vrai désir que les autres nous tiennent et 
traitent pour tel : c'est ce qui s'appelle humilité de cœur, la- 
quelle fait encore que nous nous anéantissons en tout, sans 
exception, et que nous nous estimons toujours mieux traitée et 
plus estimée que nous ne méritons. Nous portons peu de fruits, 
parce que nous ne nous anéantissons pas assez en nous-mème, 
et cependant si l'homme ne se mortifie et ne se fait violence, 
il ne portera jamais le fruit de la volonté de Dieu en soi. 

4. — Soyons humbles, mais surtout de cette humilité géné- 
reuse qui ne craint que le péché, qui ne dépend et ne tient 
qu'à la volonté de Dieu, qui embrasse les humiliât 



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450 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

joie, qui méprise les honneurs, qui fuit les louanges. Sans celte 
vertu toutes les autres ne sont que des ombres; en un mot, 
l'humilité rend heureux dès ce monde-ci tous ceux qui ne 
veulent se glorifier qu'en la croix de Jésus-Christ. 

5. — L'accusation franche de ses fautes est une des plus 
vraies marques d'humilité en une âme; comme, au contraire, 
l'excusalion de ses défauts et manquements est le signe évident 
d'un très-grand orgueil; et il est impossible d'avoir la paix, au 
moins une vraie paix intérieure et des vertus, que par le moyen 
de l'humilité sincèrement pratiquée. Par l'humilité on sur- 
monte toutes les tentations. Enfin, mes Sœurs, l'humilité est 
la princesse et la reine de toutes les vertus. Je désire que vous 
soyez toutes des saintes, mais saintes d'une très-pure pureté 
et d'une très-profonde humilité. 

6. — Humiliez-vous fidèlement et fervemment, et lorsqu'on 
vous humiliera, souffrez-le courageusement; laissez-vous es 
mains de Dieu et de l'obéissance; qu'on nous tourne d'un côté 
et d'autre , il faut laisser en tout cela faire de nous comme d'un 
peu de boue qu'on foule aux pieds, qu'on pétrit, qu'on défait 
et qu'on repétrit tout comme l'on veut : cela est une vertu 
solide. 



7. — L'humilité est la clef des trésors de Dieu; si l'âme se 
présente devant lui sans cette clef, elle n'aura rien de tout ce 
qui est dans les coffres éternels et demeurera misérable et 
pauvre. Bienheureuses sont les âmes qui descendent si bas dans 
l'abîme de l'humilité qu'elles en perdent la terre de vue, car 
Dieu bénit telles âmes et toute leur conduite et entreprises. 

8. — Prenons garde de ne nous point tant amuser à réfléchir 
et regarder l'excellence de l'humilité, craignant que nous ne 



PAROLES CONSOLANTES. 451 

tombions insensiblement au labyrinthe du plus subtil et arro- 
gant orgueil qui se puisse trouver. L'Écriture ne dit pas que 
Vhumble s'exaltera, mais qu'Usera exalté; car aussitôt qu'il le 
ferait il ne serait plus humble. Il ne faut guère de spéculation 
pour la pratique de la véritable humilité , mais une grande dé- 
mission et soumission d'esprit. 

9. — Si nous ne visions qu'à acquérir la vertu d'humilité, y 
travaillant fidèlement, et que nous fussions fermes, constantes 
et invariables en cette résolution, nous ferions beaucoup, car 
ayant l'humilité nous aurions foules les vertus : nous serions 
souples et obéissantes, bien aises d'obéir à tous, et ne trouve- 
rions jamais que l'on eût tort de nous commander ceci ou cela; 
nous ne nous plaindrions de personne, nous verrions que l'on a 
toujours raison de nous contrarier et mortifier, et que nous en 
méritons bien davantage. 

10. — L'humilité se nourrit plus facilement dans l'abjection 
et le mépris attaché aux charges basses, d'autant que ces 
choses-là d'elles-mêmes nous humilient et nous portent au ra- 
baissement. 

IL — Il faut bien prendre garde de ne s'enorgueillir pas 
d'avoir beaucoup quitté pour Dieu , ni penser d'avoir fait grand'- 
chose pour lui, d'être entrée en Religion pour y vivre en humi- 
lité, pauvreté et obéissance : car l'orgueil l'ait des embûches 
aux bonnes œuvres mêmes, afin qu'étant faites elles périssent. 
Certes, en ce choix de la Religion, nous faisons beaucoup plus 
pour nous que pour Dieu , et le don de cette vocation ne se peut 
jamais assez reconnaître. 

12. — Entre toutes les vertus, je vous recommande surtout 
la vraie et parfaite humilité tant devant Dieu que devant les 
créatures , mais non pas une humilité d'actions apparentes ou 

29. 



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452 OEUVRES DE SAI\'TE CHANTAL. 

qui s'arrête aux simples paroles , mais une huraililé de cœur 
véritable et sincère, et partant d'un sentiment anéanti en sa 
propre estime et opinion. Je vous souhaite aussi cette vertu de 
la douceur et support du prochain avec la très-sainte sim- 
plicité. 






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13. — C'est de l'humilité de se glorifier en son infirmité, se 
reconnaître faible, infirme, et aimer qu'on le connaisse et que 
l'on nous traite telles que nous sommes, c'est la vertu de Dieu. 
C'est une âme humble celle qui se tient toujours pour la 
moindre et dernière de toutes, et souffre qu'on la tienne et 
traite pour telle. 

14. — Il nous est bon de trouver des misères en nous, cela 
nous enfonce dans le saint mépris de nous-même, et nous élève 
à une plus parfaite confiance en Celui qui fient en soi-même 
tout notre bien : je l'aime mieux en lui qu'en moi-même. 

15. — Dieu ! quel bonheur de bien voir et connaître notre 
néant et pauvreté, pourvu que nous soyons toutes à Dieu et à 
notre Institut! Certes, ma fille, je désire que nous n'ayons 
d'autres richesses, car cette disposition nous fera posséder 
l'unique trésor du ciel et de la terre. Que s'il nous fallait dé- 
sirer quelque chose, dont Dieu nous garde, il me semble que 
ce devrait être des humiliations et souffrances pour ce divin 
Sauveur, comme le plus assuré partage qui nous puisse arriver 
en cette vie. 

16. — Examinons incessamment devant Dieu si nous pou- 
vons dire avec vérité que nous sommes soumises à tout ce que 
l'on veut de nous, recevant tout comme venant de la main du 
Dieu très-haut qui voit le fond de nos cœurs; car faire bonne 
mine à l'extérieur et ne pas se soumettre à l'inférieur, ce n'est 




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PAROLES CONSOLANTES. 453 

pas avoir l'humililé. Quoiqu'il semble aux créatures qui ne 

voient que l'extérieur que ces âmes soient humbles, il n'en est 

rien, et Dieu qui voit fout ne fait point d'état de cela; il faut 

. soumettre l'entendement et la volonté pour être humble. 

17. — Qui en doute que toutes nos actions soient mélangées 
de mille imperfections? Nous devons croire cela et nous en hu- 
milier, mais non jamais nous étonner ni fâcher, mais promp- 
tement s'en détourner après avoir fait l'acte intérieur de l'hu- 
milité et abaissement de soi-même en Dieu, nous tenant en sa 
présence comme un vrai rien. 

18. — Il n'y a que les vrais humbles qui seront exaltés, dit la 
sacrée Vierge; mais les esprits hautains, fiers, présomptueux, 
seront ravalés, rabaissés en l'abîme profond. Humilions-nous 
donc et ne servons point Dieu avec négligence; ains tâchons 
d'employer vigoureusement toutes nos forces pour acquérir la 
véritable humilité de cœur et l'esprit de soumission. 

19- — Dans l'exercice des vertus chrétiennes, nous sommes 
comme un oiseau qui n'a point d'ailes pour voler et qui n'a 
point de pieds pour marcher. Nous ne pouvons pas seulement 
prononcer le nom de Jésus sans une assistance particulière de 
Notre-Seifjneur : c'est l'apôtre qui le dit. C'est la souveraine 
pratique d'humilité que celle d'aimer notre abjection, de bien 
aimer qu'on ne tienne point compte de nous, que l'on nous 
laisse là comme une personne inutile qui n'est propre à rien et 
qui n'est digne d'aucune considération. 

20. — Que le fondement de la véritable humilité est solide I 
Qui a bâti là-dessus ne laisse pas d'être agité des vents de la 
tempête; mais, à mon avis, il ne plie pas jusqu'aux actes. 

21. — L'humilité n'est autre chose que le mépris et démis- 



w»^ 



454 OECVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sion de soi-même et de sa volonté, et d'aimer son néant, misère 
et abjection; de souffrir et de vouloir doucement, gaiement et 
amoureusement qu'on nous tienne et traite pour ce que nous 
sommes. C'est aller bien avant que d'en venir là, car cette 
connaissance de nous-raême n'est que le premier degré de 
l'humilité; l'humilité produit aussi la générosité et conflance 
en Dieu. 



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22. — La vraie humilité tend au mépris de cette estime 
propre, et nous fait aimer d'être tenue pauvre, ignorante, petite 
et imparfaite , dans l'oubli de toutes les créatures. En un mot, 
nous ne serons jamais humble que lorsque nous nous tiendrons 
nous-même pour des petits néants; et lorsque nous serons par- 
venue à ce degré d'aimer d'être tenue et de nous estimer nous- 
même comme la souillure de la maison, nous serons très-humble 
et très-grande devant les yeux de Dieu. 

23. — La connaissance de nous-même ne consiste point dans 
le sentiment de notre pauvreté et bassesse, ni à faire de grandes 
considérations sur icelles, mais à le croire comme une vérité 
de foi : je veux dire que nous devons croire en la pointe de 
notre esprit avec une grande certitude de foi, que nous ne 
sommes rien, que nous ne pouvons rien, que nous sommes 
faibles, infirmes, fragiles et imparfaites, remplissant notre en- 
tendement de cette croyance, et affectionnant notre volonté à 
aimer notre pauvreté et misère. 

24. — Les biens immenses des richesses de Dieu ne se don- 
nent et ne se dispensent qu'aux âmes pures, c'est-à-dire hum- 
bles et basses qui sont dénuées de leur propre estime. 

25. — Si nous nous abaissions avec une profonde humilité 
de cœur, le Tout-Puissant s'abaisserait jusqu'à nous et nous 




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PAROLES CONSOLANTES. 455 

remplirait de son esprit et de sa grâce : c'est ce qu'il fait en 
nous donnant Jésus-Christ pour vrai maître de l'humilité, et 
qui ne se plaît que dans les âmes humbles, petites et anéanties; 
si nous l'écoutons bien, nous entendrons les leçons divines qu'il 
nous donnera; mais si nous ne l'écoutons point, il ne daignera 
plus se communiquer à nous, et malheur s'il cesse de nous 
apprendre ! 

20. — Il faut anéantir les pensées de complaisance et vaine 
satisfaction, s'humilier et chercher son abjection, donner la 
gloire à Dieu de tout et reconnaître que de nous-mêmes nous 
ne pouvons rien; en un mot, il faut èive fidèlement fidèle et 
humblement humble : cela veut dire qu'il faut, en toutes choses, 
ne chercher que la gloire de Dieu, ne rien faire que pour lui 
plaire, rien pour nous ni pour les créatures, mais tout pour 
Dieu. 

27. — C'est une belle sainteté qu'une profonde humilité et 
soumission, accompagnée d'une sainte joie, dans la vie com- 
mune. 

28. — La pratique de notre bienheureux Père, de ne rien 
demander et de ne rien refuser, est au-dessus de toutes sortes 
de pratiques d'humilité. Il est vrai que Dieu veut que nous 
soyons extrêmement humble ., mais par les voies qu'il a choisies 
pour nous, et non par celles dont nous ferons' élection. Em- 
ployons donc bien les mépris, les calomnies et toutes les 
occasions que sa Providence nous présentera, tant en nous- 
mêmes que de la part des créatures, et soyons assurées que 
c'est l'unique moyen d'avoir l'humilité véritable et solide que 
Dieu veut de nous. 



29. — Dieu , que c'est une rare pièce qu'un cœur vrai- 



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«6 œuVIiES DE SAIUÏE CHANIAL 

o.em h„a,ble, parce qu'o» le ,ro„ve ,„„j„„s plus bas ,„■„„ 

ne le saura., me»,. I Ces, possède, „„ ,rés„r e' uue n,„rna ê 

session d un grain de vraie humilité. 

30. -- Le comble de la parfaite humilité gît en l'absolue et 
en .ère depen anee et soumission de tout ce que nous somme 
a la sainte volonté de Dieu et de nos supérieurs, et d'aim ; 
cordialement notre abjection et le mépris de nous-méme; non 
un mépris recherché, mais un abandon à Dieu, dans un en- 
tière m .fference d'être aimée ou non, honorée ou mépris" 
ou que 1 on nous ait en bonne ou mauvaise estime. 

31. - Enfln, le som principal de l'âme doit être de s'hu- 
milier, et entre toutes les Religieuses qui sont en l'Église de 
Dieu nous avons une spéciale obligation de nous exercer en 
cette sam.e vertu, nous étant commandé défaire toutes choses 
en esprit de profonde , franche et sincère humilité 



ORAISON MENTALE 

1" Septembre. _ La plus grande chose que nous ayons à 
laire depuis que nous sommes entrée en religion, c'est de nous 
occuper a aimer Dieuj tout le temps que nous n'employons pas 
a cela, nous le lui dérobons. La fin de ceux qui travaillent, 
c est le repos, ainsi la fin de ceux qui cherchent Dieu, c'est de 
se reposer en lui; et partant quand ils en jouissent, ils peuvent 
bien dire avec l'Epouse : « J'ai trouvé Celui que mon cœur 
aime; je le iietidrai, et ne le laisserai point aller. « 




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PAROLES CONSOLANTES. 457 

2. — La simplicité est tout à fait requise à cet exercice (de 
l'oraison). Qui marche simplement, marche assurémenL II faut 
donc chercher Dieu en la simplicité de nos cœurs, par une pure 
intention et familière conversation avec sa divine bonté 
accompagnée d'une grande et sainte révérence, car les indus- 
tries de l'esprit humain ne font que nuire, nous faisant mar- 
cher par nos voies et non par celles de Dieu. 

3. — Le grand secret de l'oraison, c'est d'y aller à la bonne 
foi, fort simplement, suivant l'attrait intérieur. Or, les âmes 
qui vont le chemin de la simple présence de Dieu, qu'elles y 
correspondent par une grande pureté de cœur, ahandonnement 
d'elles-mêmes à la divine volonté et fidélité à la pratique des 
vertus. 

4. — Pour l'oraison, il est grandement nécessaire d'y 
suivre l'attrait qui nous est donné. Mon Dieu! qu'il y a un 
grand nombre d'àmes qui se peinent autour de leur oraison 
pour la pouvoir bien faire ! et cependant il n'y a rien à faire ; il 
ne faut que suivre l'attrait; et plus l'oraison est pure, simple 
et dénuée d'objets, plus elle est excellente, car Dieu est esprit 
et une essence très-simple; c'est pourquoi, plus l'âme traite 
délicatement et simplement avec lui en l'oraison, plus elle est 
rendue capable de s'unira lui. Pour peu que Dieu nous attire 
à cette oraison de simple remise en lui, nous soustrayant le 
discours de l'entendement, nous devons suivre son attrait, car 
aussi bien nous nous romprions la tète de vouloir faire autre 
chose. 



5. — Il ne faut jamais se porter de soi-même à cette oraison 
de simple présence de Dieu ; mais il faut être fidèle d'en suivre 
l'attrait, dès que Dieu le donne, avec grande humilité et sou- 
mission, car il porte et affectionne grandement les âmes qui 



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458 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

l'ont, à la pureté de cœur, à l'exacte observance, à un grand 
renoncement d'elles-mêmes, à l'humilité, simplicité, mais sur- 
tout à un grand abandonnement de tout soi-même à la diirine 
Providence, et j'estime que cet attrait est tellement celui des 
filles de la Visitation, que je ne pense pas qu'aucune en puisse 
bien avoir l'esprit, si elle n'a cet attrait d'heureuse et sainte 
simplicité. 

6. — Il n'y a point de doute que cette difficulté, de ne point 
raisonner à l'oraison, est un acheminement à une oraison plus 
simple ', et pour peu que l'âme se sente accoisée et facilitée à 
se tenir en révérence devant Dieu, elle se doit affermir en cette 
voie, où Dieu l'appelle sans doute. Et bien qu'elle pâtisse des 
pauvretés et distractions, elle ne s'en doit éloigner, mais 
patienter, et demeurer paisible devant Dieu, ne s'arrêtant point 
volontairement aux distractions, ains, quand elle est fort tra- 
versée, elle doit dire de fois à autres des paroles de soumission, 
d'abandonnement, de confiance et d'amour en la divine volonté, 
mais cela sans effort et fort suavement. 



7. — Les âmes qui sont attirées à la simplicité en l'oraison 
doivent avoir un grand soin de retrancher un certain empresse- 
ment qui donne souvent envie de faire et multiplier les actes, 
parce que c'est une pure recherche de nous-même , qui nous 
donne cette ardeur, laquelle nous prive de cette simple atten- 
tion et occupation de notre âme en la présence de Dieu , car 
l'oraison n'étant autre chose que cette intime communication de 

' Dans l'oraison de quiétude infuse, dit le P. Scamarelli {Dir. mysl., 
tr. 3, c. v), l'entendement ne cesse d'agir par son regard vers Dieu présent 
qu'il admire dans un doux repos et dont il apprécie les beautés. S'il sus- 
pend son opération discursive (son raisonnement), cette suspension ne 
vient point de la nonchalance, mais de la lumière de Dieu qui se fixe dans 
une opération plus noble, c'est-à-dire dans le regard de sa divine 
présence. 




■m 0^ *iÉmM-i^iitimi*m._ 



PAROLES CONSOLANTES. 459 

l'âme avec son Dieu, les paroles intérieures ou actes que l'on 
veut faire pour accroître ce sentiment et le rendre plus sen- 
sible sont ce qu'il faut soigneusement retrancher. 

8. — Cette variété d'état que vous ressentez en l'oraison n'est 
que bonne, et, voire, nécessaire; mais quand vous y serez con- 
solée, ne vous amusez point curieusement à regarder d'où pro- 
cèdent vos consolations, pourvu qu'elles produisent en vous des 
bons effets, qui sont : l'humilité, la mortification, la douceur 
et la sainte joie, contentez-vous de cela; et quand vous y serez 
aride et désolée, aimez vos désolations, pour le respect de Celui 
qui vous les envoie ou permet qu'elles vous arrivent, et unissez 
amoureusement votre volonté à la sienne. 



5- 



9. — Quand Dieu trouve en une âme un entendement ané- 
anti, il lui fait de grandes grâces, et lui communique des lu- 
mières et faveurs fort spéciales, voire même, cet anéantissement 
est l'une des plus grandes grâces qu'une âme puisse recevoir. 

10. — Si nous avions les yeux ouverts pour voir, et le goût 
intérieur disposé pour savourer les fruits de l'humilité et 
anéantissement, nous serions dans des continuels bonheurs, 
puisque c'est cela seul qui nous peut rendre riches et agréables 
à Dieu, devant lequel tout ce qui n'est pas vertu n'est rien. 

11. — Soyons fidèles à demeurer auprès de Notre-Seigneur, 
et ne le quittons point, sinon pour voir et faire ce qu'il nous 
commandera, puis retirons-nous promptement, et nous re- 
mettons en cette sainte et simple attention et occupation auprès 
de lui. Cette pratique est un grand moyen de faire toutes nos 
actions avec perfection. 

12. — Qu'à jamais ce doux Sauveur vive et règne dans nos 
âmes parmi les désolations et ténèbres. Il est notre lumière, et 



» 



460 OEUVRES DE SAINTE CHANTA L. 

puisqu'il nous conduit, ne craignons rien, car il ne nous man- 
quera jamais ; encore que nous ne le voyions ni sentions point à 
l'oraison, il n'importe, il est avec nous, et, sur ce fond aride, 
il faut bâtir la solide foi, la ferme confiance, et l'amour efficace 
d'une parfaite soumission. Tout sèchement il lui faut dire : Je 
crois, j'espère plus fermement que si j'abondais en lumières et 
suavités ; je me plais à n'en point avoir, et veux dire sans goût 
m sentiment quelconque : Vous êtes mon Dieu et je suis votre ; 
et après cela demeurer en paix. 

13. - Il se trouve peu de personnes parfaitement dénuées 
parce que, pour l'être parfaitement, il faut être dégagé de tout 
intérêt propre qui nous peut provenir tant de la nature que de 
Ja grâce. Il y a peu d'âmes qui veulent entreprendre, et qui se 
déterminent à bon escient à ce total renoncement d'elle-même. 

14. — Les fruits d'un bon cœur, que Dieu arrose et fait 
fleurir par sa grâce, c'est un oubli profond de son intérêt 
propre, un grand amour de l'anéantissement de soi-même, et 
une joie universelle des biens et bonheurs que l'on voit' au 
prochain , sans exception. 

15. — Qui ne sait que les goûts, les lumières et agilités 
spirituelles ne sont pas en notre pouvoir, et que nous n'y avons 
que le seul acte de la volonté? De quoi donc nous tourmenter, 
quand nous ne pouvons agir? Mais Notre-Seigneur ne nous 
laisse pas de fort loin; dans nos sécheresses, il nous donne 
toujours de quoi passer chemin 3 que cela nous suffise, et ne 
nous regardons point tant. 

16. — Nous voyons trop ce qui se passe en nousj nous de- 
vrions recevoir le bien et le mal , la consolation et la désolation 
également, sans y vouloir prendre garde, ains tenir simplement 




■i#*,_ 



PAROLES CONSOLANTES. 461 

noire esprit attentif à Dieu, en sorte que nous ne voyions ni sa- 
cbions dire ce que c'est. 

17. — Lorsqu'il advient que Dieu nous soustrait la douceur 
de sa présence, et qu'il semble nous avoir délaissé comme son 
divin Fils en la croix, de telle sorte que nous ne sentions plus 
ni force ni secours, c'est alors qu'il ne faut point perdre cou- 
rage, ni chercher de consolation en aucune créature mortelle, 
mais demeurer ferme dans sa désolation, et s'appuyer sur les 
paroles de Jésus-Christ où toute notre force est cachée. Fiat 
vohintastua! Oh! que cette parole est agréable à Dieu! Heu- 
reuse l'âme qui la peut dire de cœur en cet état ! 

18. — h. l'égard des sécheresses, où il semble à l'âme que 
toutes les connaissances sont éclipsées, et ses forces si faibles, 
qu'elles ne tiennent plus à rien, il faut alors reconnaître que la 
divine Providence, par des motifs de justice ou de miséricorde 
que nous ne saurions comprendre, permet cette variété d'état 
pénible pour mettre à l'épreuve la fldélité de ses serviteurs, 
pour leur faire produire, sous les ténèbres et la tempête de l'ari- 
dité, le baume de l'humilité, de la résignation, de la patience 
et du véritable mépris de soi-même, et enfin pour faire con- 
naître ce que Dieu et son secours sont à une âme, au fond de 
laquelle le soleil de la grâce se retire. 

19. — Les sécheresses , que les commençants en la vie spi- 
rituelle peuvent appeler grâce insipide et cachée, sont plus 
précieuses que les plus grandes consolations, parce que l'ex- 
périence nous apprend que toutes les vertus croissent sous les 
aridités et les épreuves, comme le blé sous la neige, et que, 
sous ces ténèbres. Dieu cache sa main pour corriger efficace- 
ment les négligences, et pour faire faire un notable progrès 
dans toutes les vertus. 



iA\ 







462 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

20. — A l'égard des pensées, des sentiments et des mouve- 
ments qui se produisent d'eux-mêmes, il faut se rappeler cette 
grande vérité tant inculquée par notre Bienheureux Père, 
savoir : que les pensées, sentiments et mouvements, quels qu'ils 
puissent être, ne nous peuvent rendre coupables devant Dieu, 
à moins que l'on y consente librement. 

21. — Les révoltes que la créature souffre en elle-même 
lui sont laissées par une miséricordieuse disposition de la Pro- 
vidence, pour lui servir d'exercice de fidélité et de pénitence; 
ainsi, bien loin de nuire, l'âme qui les aura combattues serl 
couronnée, non pas pour avoir anéanti ces pensées, mouve- 
ments et sentiments, car cela n'est pas en son pouvoir, mais 
pour n'y avoir point donné de consentement. 

22. — Notre -Seigneur ôte ordinairement aux âmes qui 
l'offensent volontairement, quoique en choses légères, la suavité 
de la dévotion, demeurant sèches et arides, sans aucun goût de 
Dieu en leurs oraisons et exercices spirituels ; mais, outre cela, 
elles contreviennent aux vœux de leur profession qui les 
obligent de tendre à la perfection. Notre Bienheureux Père a dit 
qu'une personne qui nourrirait volontairement une imperfec- 
tion en son âme ne parviendrait jamais à la perfection qu'elle 
ne s'en soit affranchie. 



23. — Une vraie fille de notre Bienheureux Père se présente 
à Dieu avec un esprit humble et confiant, parce qu'elle sait que 
la diversité et multiplicité des pensées, qui fatiguent son esprit 
ne dépendent pas de sa liberté, et que tout ce qu'elle peut faire, 
c'est de prier avec une volonté droite et sincère de plaire à 
son Dieu, en chassant le mieux possible les distractions. 

24. — Il est certain que les distractions se multiplient d'or- 




■.îfeà^^si!S!fe-|%::.d 



PAROLES CONSOLANTES. 463 

dinaire selon les degrés de la vivacité de l'esprit, et qu'il y a 
des esprits si agités qu'ils sont distraits tout le temps d'un 
Office, sans que leur volonté en soit plus coupable que des 
songes qui leur viennent dans le sommeil. La patience dans ces 
rencontres, la continuelle aspiration vers Dieu, renouvelée de 
temps en temps, vaut souvent plus, je veux dire, est plus pro- 
fitable à l'âme, qu'une attention fort paisible, calme et sa- 
voureuse. 

25. — Nous devrions prendre toutes nos délices à traiter 
avec Nôtre-Seigneur dans l'oraison, et être indifférentes que les 
siennes en nous fussent de nous donner de la consolation et 
suavité, ou bien des distractions, des peines ou travaux. Pourvu 
que son bon plaisir s'accomplisse, il nous doit suffire. 

26. — L'essence de la vraie oraison n'est autre que d'èlre 
toujours prête à recevoir toutes sortes d'obéissances, et à tenir 
notre âme unie à la volonté de Dieu, autant qu'il nous est 
possible : voilà en quoi consiste la vraie oraison. 

27. — Je ne sais rien de plus heureux que l'âme intérieure 
et d'oraison qui sait traiter avec Dieu et s'unir à lui : elle a 
trouvé, ainsi que nous l'a souvent dit notre Bienheureux Père, 
la sacrée alchimie, pour changer toutes ses misères en l'or 
d'une très-ardente charité; et goûtant les suavités divines, elle 
expérimente qu'il n'y a rien d'égal à ces délices, de vivre à 
Dieu et à soi, désoccupée des choses créées. 



28. — Quand je parle des grâces et faveurs que Notre-Sei- 
gneur communique à ses Epouses, je ne veux pas que vous 
entendiez seulement les caresses intérieures qu'il donne sou- 
vent aux âmes religieuses ; mais bien plus faut-il entendre 
les croix, les mortifications et les souffrances, car ce sont 



464 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

làlesvraies odeurs que nous devons suivre, et qui nous doivent 
attirer. 



29. — Une âme totalement perdue en Dieu ne veut avoir ni 
de vertu, ni de perfection, que ce que Dieu veut qu'elle en ait 
Elle travaille ndèlement, parce que Dieu le veut, mais elle lui 
laisse tout le soin de son travail, et ne se met pas en peine de 
chercher des moyens nouveaux de perfection, ains ne s'ap- 
plique qu'à bien employer ceux que la Providence lui fournit 
et qu elle lui présente à chaque occasion. , 

30. - Une âme perdue et anéantie devant Dieu est tou- 
jours contente de ce que Dieu fait dans elle et hors d'elle Tout 
ce qui lui arrive la satisfait; l'affliction lui plaît, elle la re- 
garde sans se troubler, parce qu'elle dit : J'ai perdu toute con- 
solation dans celle d'être perdue en Dieu; elle ne fient plus à 
rien parce qu'elle s'est toute donnée et perdue dans Celui qui 
doit faire son bonheur et sa gloire, et l'on ne saurait rien lui 
oter qu elle n'ait perdu et voulu perdre elle-même 



AMOUR DE LA VOLONTÉ DE DIEU 

ABANDON A SA PROVIDENCE 

n- ^" ^nT"; ~ ^'"' ^'''"' "'''' ^^ '^ «^"'« ^'onté de 
Uieu. Ohl qu une âme serait heureuse si elle faisait celte en- 
treprise de regarder et suivre en foutes choses celte divine 
volonté, car elle jouirait d'une profonde paix en sa résignation, 
parce qu en tout elle trouverait cette divine volonté, et l'aime- 




,îjar-^3|l|^; ^, 'àlfS'.t^. 



PAROLES CONSOLANTES. 465 

rait autant en une chose qu'en une autre, parce qu'elle ne 
mettrait pas son contentement es événements, ains en la volonté 
de Dieu qui les veut et les permet. 

2. — Quant à la volonté du bon plaisir de Dieu que nous 
ne connaissons que par les événements, s'ils sont de quelque 
prospérité, il faut, bénissant Dieu, nous unir à cette divine 
volonté qui les envoie; de même devons-nous faire dans l'évé- 
nement des choses pénibles, qui nous sont fâcheuses au corps 
et à l'esprit, joignant amoureusement notre volonté à l'obéis- 
sance de ce bon plaisir divin, nonobstant les répugnances de la 
nature ou de l'esprit humain, dont il ne faut tenir nul compte, 
pourvu qu'avec la pointe de notre volonté nous fassions sim- 
plement le très-saint acquiescement à celle de Dieu, disant : 
« Omon Dieu, je le veux, parce que tel est votre bon plaisir. « 

3. — C'est une grande consolation de savoir que rien du 
tout ne saurait arriver que ce que Dieu voudra, et qu'il voudra 
tout bien pour nous qui ne voulons que sa volonté ; ainsi la 
santé ou la maladie nous doivent être indifférentes, puisque 
tout part de celte source d'incomparable miséricorde. Que 
peuvent donc craindre les âmes qui sont tout à Dieu, puisque 
rien ne peut leur ravir leur cher trésor et que l'extrémité du 
mal de cette mortelle vie, qui est la mort, nous donne entrée 
en la vie bienheureuse? 

4. — Dans les temps d'afflictions, surtout des maladies 
corporelles, où bien souvent le cœur est fort aiangouri et ne 
peut prier, ne vous efforcez pas de le faire, car les simples 
acquiescemenis à la volonté de Dieu, faits de temps en temps, 
suffisent, outre qu'une souffrance portée dans la volonté, avec 
douceur et patience, est une continuelle et très-puissante orai- 
son devant Dieu, nonobstant les plaintes et inquiétudes de la 
partie inférieure. 

30 



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466 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

5. — Quand sera-ce que nous savourerons Ja douceur de 
la volonté divine, en tout ce qui nous arrivera, n'y voyant que 
son bon plaisir qui nous départ, avec un amour égal et incom- 
préhensible, les prospérités aussi bien que les adversités, le 
tout pour notre mieux ? 

Habituons-nous à regarder tout ce qui nous arrive dans la 
volonté de Dieu : toutes choses, grandes et petites, nous 
viennent de cette part, car c'est un baume précieux que ce 
divin vouloir, qui nous doit rendre toutes sortes d'événements 
doux et suaves. 




6. — Soyons toujours prête à faire et à souffrir tout ce que 
Dieu veut de nons, ne disant jamais, c'est assez de peines, de 
mépris et d'abnégation j mais, me voici toute soumise et prêle 
à faire votre bon plaisir. Parler ainsi, c'est vivre selon l'esprit, 
et non selon la partie inférieure qui n'entre point en participa- 
tion de celte façon d'agir si parfaite. 

7. — Il faut tout réduire aux simples acquiescements de 
vouloir et faire le bien sans ardeur, mais par le seul motif de la 
volonté de Dieu; et de même, acquiescer amoureusement à 
celle divine volonté, quand elle aura permis que nous ayons 
omis quelque bien ou fait quelques manquements, nous rési- 
gnant même à ce à quoi nous ne pouvons nous résigner si 
entièrement et généreusement que nous désirons, ou qu'il 
nous semble que Notre-Seigneur le désire de nous; c'est-à-dire 
qu'en tous nos biens, nous nous unissions à la volonté du bon 
plaisir qui les veut; et en nos misères et imperfections, nous 
nous unissions à la volonté de Dieu qui les permet, et tout cela 
avec paix et douceur d'esprit. 

8. — Préparez votre âme et l'ouvrez devant Dieu, afin qu'il 
la remplisse de lui-même et de tout ce qu'il lui plaira, soit-il 



PAROLES CONSOLANTES. 467 

doux ou amer à notre goût, espérant qu'il nous fera la grâce 
que sa sainte volonté nous servira de toute consolation. 

La vraie paix et tranquillité de cœur consiste à adhérer à 
Dieu, tournant notre volonté en toutes choses selon la sienne, 
à ne lui point limiter le temps, mais à attendre celui que sa 
Providence a destiné pour nous consoler. 

9. — Enfln nous sommes à Dieu ! Que ce qui sera trouvé 
bon à ses yeux soit fait; rien n'est si utile pour nous que cette 
douce volonté de Dieu ni rien de si doux à nos cœurs. Il im- 
porte peu de quel mal nous mourions, pourvu que nous mon- 
tions à la bienheureuse éternité. sainte Mère des enfants de 
Dieu, quand reposerons-nous sur votre sein et entre vos bras 
immortels? Nos âmes devraient défaillir en ce désir; mais non 
je me reprends : attendons doucement l'heure que le divin 
Sauveur a marquée pour nous combler de ce bonheur, et cepen- 
dant n'ayons qu'un seul désir, celui de lui plaire. 

10. — Nous voyons qu'on fait passer l'eau des plus belles 
sources par des canaux de fer, de plomb et de bois; cette 
même eau, passant par ces canaux, vient toujours do sa 
source pour s'introduire aux lieux où on la désire ; de même, 
toutes nos adversités et contradictions viennent de l'agréable 
et première source de la Divinité; bien qu'elles passent par les 
créatures, qu'elles nous viennent d'elles comme par des 
canaux, il ne faut jamais regarder les moyens par lesquels 
ces eaux amères nous viennent, mais adorer la source d'où 
elles dérivent , jetant toujours les yeux en Dieu dans nos peines 
et adversités pour les recevoir de sa main adorable. 

11. — Moins nous sentons de capacité en nous, d'autant 
plus nous devons-nous serrer et attacher à Dieu , nous conflant 
totalement à son assistance, laquelle il ne manquera pas de nous 

30. 



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468 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

donner, pour nous acquitter de noire devoir, si nous sommes 
remplies de défiance de nous-mêmes, car il est tout assuré que 
nous ne pouvons chose quelconque de nous; mais c'est la vérité 
qu'en Dieu toutes choses nous sont possibles. 

12. — Nous ne sommes pas assez attentives à cette vérité, 
que rien n'arrive que par la volonté de Dieu et l'ordre de sa 
Providence. Que celte vérité nous tienne en repos parmi toutes 
sortes d'événements, et prenons soin de bien vivre, laissant le 
soin de notre mort à Notre -Seigneur, comme faisait notre 
Bienheureux Père. 

13. — Dieu nous éprouve par de petites afflictions, afin de 
nous mieux faire connaître son assistance, et nous donner plus 
de goût dans l'entier abandonnement que nous avons fait de 
toutes choses entre les mains de sa Providence. Oh! quel repos 
et assurance d'être logée sous ce tabernacle ! Dieu vous doit 
suffire pour toutes choses. L'unique bien de l'àme, c'est d'être 
seule avec son Dieu. Demeurez en cette simplicité et nudité. 

14. — Il faut tout perdre plutôt que de manquer à la fidé- 
lité que nous devons à Dieu et à notre propre âme. Sa bonté 
saura bien conserver ce que nous abandonnerons pour lui et 
nous le multiplier au centuple. Servir Dieu (comme on dit) 
au péril de tout le reste, c'est régner et s'acquérir les vraies 
richesses, et s'assurer par les mérites du Sauveur la béatitude 
éternelle, dont un moment de jouissance vaut mieux que la 
possession de mille mondes. 



15. — Il faut nous contenter de savoir par la raison que 
Dieu est notre lumière, notre unique prétention, et partant 
demeurer en un parfait abandonnement de tout notre être entre 
ses mains, et en esprit de parfaite confiance. L'infinie Bonté 




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PAROLES CONSOLANTES. 469 

n'esl-elle pas notre unique piclention et repos? Quelle autre 
assurance est-il besoin d'avoir? Demeurons là, toutes abîmées 
et anéanties. Nous serons bien beurcuses de vivre aveugles sans 
connaissance^ ni sentiment aucun. 

16. — Quel bonbeur si les ùmes savaient bien se livrer à 
Dieu! elles expérimenteraient ses faveurs bien autrement que 
nous ne faisons. C'est un don très-précieux de la souveraine 
Bonté, que cet entier abandonnement et remise de vous- 
même entre ses mains. Puisqu'elle vous a fait la grâce d'être 
affrancbie des réflexions superflues sur vous-même, tenez 
terme pour ne jamais laisser embarrasser votre esprit, car c'est 
l'un des plus grands empêchements qui soient en la vie spiri- 
tuelle. 

17. — Si vous êtes attaquée de la défiance de vous-mome, 
ne vous en étonnez point. Jetez-vous à l'aveugle entre les bras 
de la divine Providence; dès qu'une fois nos cœurs ne cher- 
chent que Dieu et son bon plaisir, le divin Sauveur les remplit 
d'une si grande abondance de son Esprit que l'on n'y voit plus 
que bénédiction et perfection. 

18. — Le parfait abandonnement de nous-niême entre les 
bras de la divine Providence, l'acquiescement amoureuse à 
tout ce qu'il lui plaira faire de nous et de toutes choses, la 
sainte affection de lui plaire par les actes de toutes les vertus 
selon les occasions, surtout de la très.-sainte charité et liumi- 
milité, tout cela est le bois qui entretient le feu sacré du céleste 
Amour. 



19- — Tâchons de parvenir à la totale destruction de nos 
sentiments humains et à la ruine de la prudence humaine, 
pour voir d'un œil pur, à la lumière de la foi, la beauté et 



■470 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

bonté des afflictions, des souffrances, des pressures de cœur 
des dérélictions et maladies. Le monde ne s'attache qu'à l'ap- 
parence et ne va pas jusqu'à voir la moelle cachée sous la dou- 
leur de la Croix; il ne voit que l'écorce, qui paraît rude et 
iacheuse, mais il ne pénètre point jusqu'au dedans, où l'on 
goûte plus de plaisir, si l'on aime bien Dieu, que l'on n'en 
trouvera jamais dans la jouissance des faux et vains contente- 
ments que ce pauvre monde peut donner. 

20. — Nous serons bien heureuses, si nous nous quittons 
nous-mêmes par amour et pour accomplir la volonté de Dieu. 
Nous ne perdrons rien en ce traité, car sa bonté est riche en 
miséricorde pour tous, mais spécialement pour les personnes 
qui travaillent à puriûer et perfectionner leurs âmes qui lui 
sont dédiées. 

21. _ Les vraies servantes de Dieu se doivent toujours tenir 
disposées , pour recevoir avec indifférence toutes sortes d'évé- 
nements et la mort même; car, puisque nous sommes assurées 
que rien ne nous saurait arriver que par sa volonté, cela nous 
doit servir pour toute consolation , et nous faire bénir Dieu en 
tout événement. 

22. — Servez Notre-Seigneur comme il lui plaît, et tandis 
qu'il vous tiendra au désert , servez-l'y de bon cœur : il y tint 
bien ses chers Israélites quarante ans, pour faire un voyage de 
quarante jours. Soyez là de bon cœur et vous contentez de dire, 
quoique sans goût : Je veux être tout à Dieu, et jamais point ne 
l'offenser; et quand il vous arrivera de chopper, comme il sera 
sans doute , fût-ce cent fois le jour , relevez-vous par un acte de 
confiance ; marchez comme aveugle dans cette divine Provi- 
dence; croyez qu'elle vous conduira bien. 

23. — Le divin Maître vous conduit à un entier dépouille- 




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PAROLES CONSOLANTES. 471 

ment et anéantissement de vous-même et de toute propre 
satisfaction; il veut que vous cheminiez comme aveugle sous 
sa protection et conduite; vous n'avez à faire qu'à suivre fidè- 
lement ses lumières, et vous reposer en sa bonté, car c'est un 
grand bonheur que le parfait anéantissement de soi-même à la 
volonté de Dieu. Hélas! c'est l'unique gloire des âmes dédiées 
au saint Amour : faisons bien cette pratique, et pour cela ne 
faisons rien selon nos humeurs et inclinations, mais tout selon 
la raison et la vraie piété, soit en faisant ou souffrant. 

24. — iMon Dieu, que je souhaite que par-dessus toutes 
vues et sentiments, nous soyons toujours amoureusement et 
humblement soumises à tout ce que sa Bonté veut et voudra à 
jamais faire de nous, et cela allègrement selon l'esprit! Quand 
notre esprit est arrêté auprès de lui, ne devons-nous pas nous 
contenter? 

25. — La vraie manière de servir Dieu est de marcher par 
un chemin que l'on ne connaît point, et lorsqu'il semble que 
tout est bouleversé sens dessus dessous dans l'àmc, pourvu 
qu'elle demeure fidèle parmi tout cela à la pratique des vertus, 
elle ne se doit point mettre en peine pour connaître quelle 
est sa voie, ni même y penser, mais marcher simplement en 
ce parfait abandonnement et renoncement d'elle-même à Dieu. 
Oh! que nous sommes heureuses de souffrir, si on le fait avec 
amour ! 



26. — Humilions-nous profondément sous la très-sainte 
main de notre bon Dieu, afin que nous nous laissions con- 
duire dans les voies de son bon plaisir, et ne lui résistions en 
rien du tout, de ce qu'il lui plaira faire de nous, mais corres- 
pondons de notre part à sa grâce, par la suite du bien que 
sa Providence nous montre dans les occasions. Cette pratique 






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472 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 



était infiniment estimée et pratiquée par notre Bienheureux 
Père. 



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2/. - Oh! que l'état du parfait dénùment est excellent devant 
Dieu! Ne tenez à rien, qu'à Dieu seul. Qui n'aimera, qui ne se 
confiera, qui ne se fondra toute entre les hras de la divine 
Providence, qui nous fait tant de biens? Vraiment, il faudrait 
être de bronze et du tout insensible. Je ne vous saurais dire ce 
que mon cœur ressent envers Dieu, pour les grâces qu'il nous 
fait! Dites, et annoncez continuellement combien Dieu est 
bon, suave et abondant en ses miséricordes, à l'endroit des 
âmes qui s'abandonnent et confient entièrement en lui. 

^ 28. — Oui, demeurons douces, humbles, tranquilles, en 
l'efat où Dieu nous mettra; en la peine, patienter; en la 
souffrance, souffrir; en l'action, agir; en la jouissance, jouir 
humblement, sans penser que nous faisons faute à ceci, à 
cela, car ce n'est que l'amour- propre qui fait cette réflexion, 
mais demeurez doucement confuse et abaissée devant Dieu. 

29. — Les âmes qui vivent exposées à tout ce que Dieu 
veut faire d'elles et en elles, sans soin ni désir de chose quel- 
conque, sinon de se tenir proche de lui, et faire et souffrir 
fidèlement les choses que sa Providence leur présentera dans 
chaque moment, font en cela une excellente pratique. 

30. — Pour ce qui est du document, ne demandez rien, ne 
refusez rien, ce n'est autre chose qu'une parfaite indifférence, 
non-seulement pour les choses extérieures, mais encore plus 
pour les intérieures, ne désirant, ni refusant les consolations, 
suavités, peines, sécheresses, désolations, délaissements et 
tentations; ne recherchant pas d'être aimée, estimée, ni d'être 
en cet élat ou en cet autre, d'aller par le chemin de celle-ci 



PAROLES CONSOLANTES. 473 

OU de celle-là, d'avoir de la satisfaction ou non; enfin, c'est ne 
vouloir que le seul bon plaisir de Dieu. 

31. — C'est le vrai point de la plus haute et sublime per- 
fection que d'être entièrement dépendante et soumise aux 
événements de la divine Providence. Si nous nous y sommes 
bien abandonnée, il nous serait indifférent d'être humiliée ou 
exaltée, en sécheresse, aridité, tristesse et privation, ou d'être 
consolée par la divine onction et dans la jouissance de Dieu. 
Bref, nous nous tiendrions entre les bonnes mains de ce grand 
Dieu comme l'étoffe en celles du tailleur, qui la coupe en cent 
façons pour l'usage qui lui plaît et auquel il l'a destinée, sans 
qu'elle y apporte d'obstacle : ains nous endurerions que cette 
puissante main de Dieu nous coupe, martèle, cisèle, tout 
comme elle veut que nous soyons faite, pour une pierre propre 
à parer son édifice, et les afflictions comme les délices ne nous 
seraient qu'une même chose. 



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SIMPLICITE. 



PUR AMOUR 



1" Novembre. ■ — ■ La parfaite simplicité consiste à n'avoir 
qu'une très-unique prétention en toutes nos actions, qui est de 
plaire à Dieu en toutes choses. La pratique de cette vertu, c'est 
de ne voir que la volonté de ce grand Dieu en toutes les choses 
qui nous arrivent , soit prospérité , soit adversité : par ce moyen, 
aimant cette volonté adorable, notre àme sera toujours tran- 
quille en tout événement, même dans le retardement de notre 
perfection, ne laissant pas d'y travailler fidèlement. 

2. — Les filles de la Visitation doivent avoir une si grande 



474 OEUVRES DE SAINTE GHANTAL. 

affection à la simplicité, que si la nature leur dérobait quelque 
chose en la pratique d'icelle, il faut tout soudain que la grâce 
leur en fasse regagner prompfement les occasions par une sainte 
et fidèle attention à la pratiquer j et pour cela, nous devons 
marcher continuellement devant Dieu et devant nous-raême. 

3. — Nous ne devons avoir que Dieu pour fin de toutes nos 
actions, et ne chercher eu tout ce que nous faisons que l'ac- 
complissement de sa volonté toute sainte, tout aimable, ainsi 
que notre Bienheureux Père nous l'a enseigné, nous disant 
que c'est le caractère et la marque des vraies filles de la Vi- 
sitation. 

Il n'y a rien qui nous rende plus semblable à Dieu que la 
simplicité : qui l'a vraiment est parfait. 

4. — Notre grand soin pour acquérir la perfection doit être 
un soin qui ne soit point soucieux, ains doux et amoureux, 
attendant ses fruits avec une patience sans limites, et de la 
seule grâce de notre bon Dieu , nous confiant qu'il nous les 
donnera, quand il sera requis pour sa gloire. 

5. — Notre-Seigneur a plus agréable notre soumission dans 
les soulagements qui sont requis à notre corps et à notre esprit, 
que toutes ces petites appréhensions de ne pas faire assez. 
Dieu ne veut que noire cœur : notre inutilité et impuissance 
lui agréeront davantage, quand nous les chérirons pour l'amour 
et révérence que nous portons à sa très-sainte volonté, que si 
nous nous brisions et fissions de plus grandes œuvres pénales. 
Enfin, le haut point de la perfection gît à nous vouloir comme 
Dieu veut que nous soyons. 

6. — La vraie dévotion consiste principalement à s'aban- 
donner à Dieu, et donner entièrement soi-même, avec tout ce 







PAROLES CONSOLANTES. 475 

qui en dépend, et après cela, lui laisser le soin de tout ce qui 
nous regarde, n'en ayant point d'autre que de nous remettre et 
abandonner continuellement et sans aucune réserve à son bon 
plaisir. 

7. — Dieu ! quel bonheur à une âme de n'avoir, au milieu 
de ses désolations et afflictions, autre soutien que celui de sou 
Dieu, par la foi nue et simple! Notre souverain bien est en sa 
volonté toute sainte. Qu'il nous mène donc par les voies de 
crainte ou d'espérance, selon qu'il lui plaira : il nous sera tout 
un, car en l'un et en l'autre nous ne voulons chercher que son 
bon plaisir, sans nous amuser à regarder le chemin par lequel 
il nous conduit. 



8. — L'âme simple bannit et ne veut point avoir tant de ré- 
flexions ni sur le passé ni sur l'avenir, ni même sur le présent; 
mais à chaque occasion , elle demande conseil à Dieu en élevant 
sa pensée à lui; car nous devons prendre toutes nos délices à 
traiter avec Notre-Seigneur, et devons être indifférentes que les 
siennes, en nous, soient de nous donner de la consolation ou 
désolations, des distractions, des peines ou travaux; pourvu 
que son bon plaisir s'accomplisse, il nous doit suffire. 



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d. — Une fille ne serait pas simple, qui aurait son extérieur 
bien composé et tout son intérieur dissipé, ni celle qui ferait 
toutes ses actions pour les yeux des créatures et non pour Dieu 
seul, qui est et doit être l'unique objet de l'âme simple, la- 
quelle ne prétend, en tout ce qu'elle fait, que l'accomplissement 
du bon plaisir de Dieu. ^La simplicité forclôt toute subtilité et 
recherche de nous-même, toute composition et multiplicité de 
pensées et d'actions inutiles. C'est une certaine candeur qui 
nous montre telle au dehors que nous sommes au dedans, éloi- 
gnée de toute finesse , cachette et de toute équivoque. 



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476 œUVRES DE SAINJTE CHANTAL. 

10. — Le cœur qui est parfaitement conforme aux volontés 
de Dieu peut dire qu'il a trouvé le moyen d'unir et ramasser 
toutes les vertus; car, qu'est-ce que Dieu veut de nous, sinon 
que nous aimions et pratiquions l'humilité, la patience, la cha- 
rité, et toutes les autres vertus nécessaires à la sanctification? 

11. — La vraie et solide vertu est de ne s'attacher qu'à Dieu, 
de ne vouloir que Dieu, de ne chercher que Dieu et de ne dé- 
pendre que de lui, et le servir constamment et persévéramment 
en quelque état qu'il nous mette, soit que nous soyons en 
prospérité ou en adversité, en consolation ou désolation, en 
santé ou en maladie , en sécheresse ou suavité, car le défaut de 
goût et de plaisir aux bonnes actions que nous faisons n'ôte 
point ni le pouvoir d'en faire, ni le mérite d'icelles; au con- 
traire, elles sont plus agréables à Dieu lorsqu'il y a moins du 
nôtre, parce qu'alors nous agissons plus purement pour Dieu 
qui cache ses trésors dans l'abîme des tribulations. 

12. — Le fruit de la perfection chrétienne et religieuse est 
de s'abandonner toute à Dieu et de se reposer entre ses bras 
comme un enfant sans souci. Non, ma fille, n'appréhendez ja- 
mais rien et n'occupez pas votre esprit aux réflexions, quelques 
bonnes apparences qu'elles puissent avoir; faites avec fidélité 
ce que Dieu vous présentera en chaque moment et lui laissez le 
soin du reste : cette pratique vous apportera une grande paix 
et liberté d'esprit. 



13. — Toute notre vie et nos exercices étant pour l'exalta- 
tion de la sainte Église, le salut du prochain et notre union 
avec Dieu, il ne se faut pas mettre en peine de faire aujourd'hui 
ce que nous faisons pour la sainte Église, et demain pour les 
mfidèles, ni moins dresser nos intentions pour faire chaque 
exercice pour ceci ou cela; non, mes chères filles, contentez- 



PAROLES CONSOLANTES. 477 

vous des exercices qui nous sont marqués, et faites-les bien sans 
vous en imposer de nouveaux et extraordinaires. L'esprit hu- 
main est tant amoureux de ces inventions que c'est chose 
étrange; croyez-moi, faisons ce qui nous est marqué et qui nous 
a été enseigné par noire Bienheureux Père, et nous satisferons 
assez à l'obligation que nous avons d'aider par prières et bonnes 
œuvres la sainte Eglise et le salut du prochain. 

14. — Cette diversité d'état intérieur où vous vous trouvez 
est excellente, car cela tient l'âme plus dépouillée et plus sain- 
tement unie à son Dieu , en quoi consiste tout notre bonheur. 
Je vois aussi que les souffrances ne vous manquent pas : tenez 
cela pour une nouvelle grâce , car c'est le creuset dans lequel 
Notre-Seigneur vous épurera entièrement. Toute votre corres- 
pondance intérieure ne doit être que simplicité et délaissement; 
et l'extérieure, humilité, douceur et suavité. 



15. — L'âme qui aime sa perfeclioa d'un amour sincère ne 
doit point désirer ceci ou cela, quelque saint qu'il soit, mais 
recueillir et unir tous ses désirs dans la seule volonté de Dieu, 
parce qu'il y a bien plus de perfection et de sainteté à dire de 
grand cœur avec saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je 
fasse? qu'à faire des miracles, à être ravie en extase, et à se 
voir élevée jusqu'au troisième ciel. Il n'y a rien qui puisse 
mettre une âme en assurance, ou la rendre juste, que cette 
mort de la volonté propre. Tandis que l'âme manquera de le 
faire, qu'elle sache qu'en matière de perfection elle n'a fait 
aucun progrès considérable devant Dieu. 






16. — L'âme qui est vraiment simple et dévote ne s'appuie 
que sur le secours de la grâce, et demeure aussi étroitement 
unie à la volonté de Dieu dans la pauvreté que dans l'abon- 
dance, dans la désolation que dans la consolation. Dans tous 



i^-^ . 




478 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

les événements cette âme se trouve également paisible et con- 
tente de Dieu , soit qu'il dispose de ses jours et de ses moments 
contre son gré ou selon ses inclinations : tout lui est indiffé- 
rent, pourvu que le bon plaisir divin vive et règne en elle. 

17. — Retenez bien ceci : Allez à Dieu de bon cœur et de 
bonne foi , avec plus de simplicité que de subtilité. Dans les 
doutes raisonnables qui vous viendront sur quelques sujets con- 
sidérables, demandez avis avant que de rien faire- mais pour 
le reste, où vous ne voyez rien d'opposé aux instructions qu'on 
vous a données, allez votre chemin avec l'intention résolue de 
plaire à Dieu, sans écouter vos craintes j car si vous y prêtiez 
une fois l'oreille , ce ne serait jamais fait. 

18. — En l'état d'impuissance, de ténèbres et de tentations, 
l'âme simple, à la façon de notre Bienheureux Père, se laisse 
très-simplement à la merci de la divine miséricorde, par un 
simple acquiescement à tout ce que sa Bonté voudra faire 
d'elle, sans le vouloir même sentir ni en faire l'acte; ains avec 
la suprême pointe de l'esprit elle se borne à résister au mal en 
méprisant ce qu'il suggère, et garde ainsi la paix, se conten- 
tant de savoir que Dieu est son Dieu, et que rien ne lui arrivera 
qui ne parte de son Cœur adorable, infini en bonté, puissance 
et amour. 

19. — Les tentations servent d'aiguillon à la vertu : celles 
qui en sont travaillées doivent prendre des ailes de colombe et 
voler aux pertuis de la pierre angulaire, es plaies de Jésus- 
Christ, se tenant là à recoi, sans regard, sans dispute, et sans 
répondre un seul mot. Bref, les vertus sont une chaîne mystique 
qui doit être lissue par la prudence, les voies de laquelle il faut 
demander à Dieu, comme notre Mère la sainte Église nous en- 
seigne : mais pour la bien pratiquer, on doit mêler dix mille 
onces de simplicité avec une de prudence. 




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PAROLES CONSOLANTES. 479 

20. — J'aime mieux que l'on se tienne simplement attentive 
à recevoir tout ce qui nous arrive de la main de Dieu , selon 
l'ordre que sa Providence nous présente les choses, que d'oc- 
cuper continuellement son attention à choisir ce qui nous mor- 
tifie le plus. Mais s'il y a quelques rencontres esquelles il faille 
choisir, alors il faut prendre ce qui répugne le plus; car, à 
mesure que nous nous vidons de nous-même, Notre-Seigneur 
nous remplit de ses dons et de sa grâce. 



21. — Une seule chose est nécessaire j qui est d'avoir Dieu; 
plus nous le possédons nûment et simplement, plus nous 
sommes forts. Contentons-nous donc de le posséder par les 
saintes et invariables résolutions d'être toute sienne et de ne 
jamais l'offenser à notre escient : travaillons ainsi par la pointe 
de l'esprit, c'est-à-dire sans goût, sans plaisir, joie ni consola- 
tion , et cela vaudra mieux que si nous versions des larmes de 
suavité. 






22. — Une seule action de vertu, faite avec le seul motif de 
la foi nue et simple , vaut mieux que mille faites par les senti- 
ments de Dieu. Notre chemin, c'est la croix; ne sommes-nous 
pas bienheureuses de cheminer avec notre saint Époux, la croix 
sur le dos, et dans le cœur le pur amour de sa sainte volonté? 



23. — Dieu! que la simplicité est admirable, et qu'une 
âme qui marche simplement marche assurément! Quand il 
semble que tout est perdu , que tout est renversé sens dessus 
dessous, c'est alors qu'il faut, comme Abraham, espérer contre 
Pespérance, et se confier que Dieu pourvoira et aura soin de 
tout , et demeurer ainsi en paix et en repos dans la divine Pro- 
vidence de notre bon Père céleste. 



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24 — Pour avoir la simplicité de vie , il faut être simple en 



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480 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

toutes choses, comme aussi en ses affections, volontés, inten- 
tions et prétentions. Dieu est le trésor de l'âme pure et fidèle; 
quand donc elle a trouvé son trésor, qu'elle en jouisse sans dé- 
sirer autre chose. 



25. — Plus les choses de Dieu sont simples, paisibles et 
éloignées des sentiments sensibles aux sens mêrne intérieurs, 
plus elles sont excellentes. 

2(). — La conversation des Épouses de Jésus-Christ doit être 
toute simple, tout innocente, toute pure et tout angélique, 
comme devant toujours être dans les cieux et avec Dieu même. 
Ainsi, à l'imitation des anges, une vraie religieuse ne doit 
respirer que pureté et simplicité, mais une simplicité qui ne 
vise qu'à contenter Dieu , et à dire en toute occasion : Dieu seul. 
Dieu seul! 



27. — La parfaite simplicité n'est autre que le pur amour 
qui ne peut rien souffrir dans le cœur qu'il possède qui ne soit 
pour Dieu , et l'àme qui en est vivement touchée n'adhère plus 
à la nature. 




28. — L'âme vraiment simple ne regarde que Dieu en tout 
ce qu'elle fait et se tient toute resserrée dans elle-même, pour 
s'appliquer à la seule fidélité de l'amour de son souverain Roi, 
par l'observance de ses devoirs, sans épancher ses désirs à 
chercher des moyens de faire plus que cela. 

29- — L'âme qui possède la parfaite simplicité croit ne rien 
faire, et, de cette manière, sa sainteté est cachée à ses yeux et 
à sa connaissance. Dieu seul la voit et se plaît dans cette divine 
simplicité, par laquelle elle ravit son Cœur, en s'unissant à Lui 
par un amour tout pur, tout simple et tout fidèle. Une telle âme 



PAROLES CONSOLANTES. 481 

jouit d'une paix (oujours tranquille; elle peut dire qu'elle est 
libre pour s'élever au-dessus de soi, par la possession de l'union 
divine. 

30. — C'est une chose inimaginable que l'amour dont "la 
souveraine Bonté entoure les âmes simples qui se donnent et 
se complaisent à sa merci, et qui n'ont point de plus grand, 
souhait que de faire tout ce qu'elles peuvent et pensent être 
agréable à ce bon Dieu, lui laissant le soin de tout ce qui les 
concerne pour en faire au temps et à l'éternité selon son bon 
plaisir. 



ESPRIT DE L'mSTITUT 

1" DÉCEMBRE. — L'esprit de l'Institut n'est autre que celui 
de Notre-Seigneur, vraiment humble, vraiment simple, droit, 
sincère et joyeux dans la sainte innocence et liberté. Il n'y a 
que les humbles qui glorifient et honorent Dieu comme il faut, 
parce que, reconnaissant que d'eux-mêmes ils ne sont rien, ne 
peuvent rien de bon , ils rendent à Dieu la gloire et l'honneur 
de tout ce qu'ils font de bien, connaissant et confessant qu'il 
est la source et l'origine de toutes grâces et vertus, et Dieu se 
plaît de faire de grandes choses par les âmes humbles et vrai- 
ment humbles de cœur. 



2. — L'esprit de notre Congrégation est un esprit de dou- 
ceur, de petitesse, de simplicité et pauvreté; il ne s'en faut 
point départir, ains y assujettir tellement nos inclinations, 
qu'elles nous portent même au mépris du monde et de nos 

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%i 



482 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

propres intérêts, et que la douceur et l'humilité surnagent tou- 
jours entre nos paroles et actions, par une affabilité généreuse, 
sans composition ni affectation, et pour cela il ne faut qu'être 
humble et naïve. 

3. — Les desseins de Dieu, en établissant la Visitation, ont 
été que nous fussions petites et véritablement humbles. Si nous 
ne sommes telles, nous anéantirons les desseins de son Cœur 
amoureux, et nous privera des grâces qu'il nous a destinées, si 
nous ne correspondons par l'amour de la bassesse. Ainsi, quand 
le monde nous méprisera, ne nous contentons pas de recevoir 
ce mépris comme gage très-aimable de la bonté et Providence 
divine, mais encore comme chose très-convenable et très-propre 
à notre petitesse. 

4. — Nous devons regarder l'éclat de notre Institut et l'es- 
time que l'on en fait, non en nous, mais en celui duquel Dieu 
nous a fait naître et d'où il provient, et ne nous jamais départir, 
pour tout l'éclat du monde, de l'amour de notre petitesse, vi- 
leté et abjection. 

5. — C'est une chose grandement mauvaise en une religieuse 
de la Visitation, que l'amour de sa propre réputation et la 
crainte que quelques grains d'icelle ne nous en soient ôtés, parce 
que cela prouve un manque d'abandon à la Providence de Dieu, 
sans la permission de laquelle rien ne nous saurait arriver. L'es- 
sence de l'humilité consiste à avoir une volonté entièrement 
soumise à la volonté de Dieu. 




" 6. — Toutes les filles de la Visitation sont obligées, par leur 
vocation, de chercher en toutes occasions leur humiliation et 
abjection; car Dieu ne favorise que les humbles et ceux qui se 
confient entièrement en lui. La plus grande abjection et vileté 



PAROLES CONSOLANTES. is.i 

qui puisse êlre en une àme après le péché, c'est d'être sans 
vertus. 

7. — Il ne faut point nous exalter ni louer au-dessus des 
autres (Ordres), ni même à l'égal des autres, mais confesser 
franchement que la Visitation est, en sa naissance, des dernières 
en l'Église de Dieu , aussi n'y est-elle que comme une petite 
violette de mars, qui n'a nul éclat en sa couleur, mais qui ne 
«esse et ne cessera jamais, Dieu aidant, de rendre une très- 
suave et agréahle odeur à son divin Créateur, tandis qu'elle 
demeurera dans la connaissance et amour de sa bassesse et 
abjection. 



8. — La vraie dévotion des filles de cet Institut consiste dans 
cet esprit de force et de générosité qui nous fait opérer selon 
l'esprit de la grâce, nous faisant puissamment mortifier toutes 
nos tendretés, nos humeurs, passions et inclinations, et qui 
nous rend constantes et fidèles parmi les dégoûts, sécheresses, 
tentations et répugnances, afin de faire régner la raison et \a 
volonté de Dieu au-dessus de tout cela. 

9. — La perfection solide et puissante que Dieu requiert de 
nous, c'est une patience exercée parmi les injures, souffrances 
et contradictions; une humilité vraie et profonde pratiquée 
parmi les humiliations, abjections et mépris; une douceur et 
égalité d'humeur dans l'inégalité des sentiments, des événe- 
inents, multitude d'affaires et tracas; une obéissance prompte 
et simple accomplie parmi les répugnances, dégoûts et diffi- 
cultes, et ainsi des autres vertus. 

10. — Notre Bienheureux Père disait que le grand moyen 
de prendre l'esprit de notre vocation était de bien pratiquer les 
instructions qui sont en icelle, et vous savez que les principales 

31. 



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484 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

sont l'humilité, l'anéantissement de soi-même, et la sainte 
simplicité, qui retranche toutes sortes de vanités et propres 
recherches de satisfactions de soi-même. Si vous pratiquez bien 
celte sainte vertu d'humilité , elle paraîtra en toutes vos actions 
et paroles; et surtout je vous désire, mes chères Filles, la sim- 
plicité qui est l'ornement des Filles de la Visitation ; car, pour 
vous dire ce petit mot en passant, je souhaite que ces saintes 
vertus reluisent en nos esprits, paroles et actions, et qu'il n'y 
ait rien qui ressente le bien dire, le bien écrire, le bien parler, 
et telles autres choses bien polies; voire, je désire que nous 
paraissions plutôt grossières en toutes ces choses-là, que gen- 
tilles d'esprit. 

11. — J'estime grandement la pratique intérieure des vertus 
qui ne sont connues que de Dieu; ce sont les meilleures pour 
nous, qui devons être toutes cachées aux yeux du monde; c'est 
en cet amour intérieur seul et en la parfaite douceur et sim- 
plicité que nous devons exceller, c'est-à-dire nous approfondir 
de plus en plus en notre petitesse, et en l'anéantissement de 
notre propre jugement et volonté, et enfin de tout ce qui nous 
est propre. 

12. — Si Dieu veut que nous demeurions douces, tranquilles 
et toutes soumises à sa volonté; que nous soyions des plus pe- 
tites et humbles religieuses de son Eghse, qui nous peut mieux 
servir à cela que les mépris qui ne nous manquent pas, et qui 
n'ont jamais manqué aux commencements des plus saintes 
Institutions? rien ne doit être plus cher; n'est-ce pas notre 
esprit que d'aimer les mépris et la bassesse? 



13. — Ce que je désire spécialement aux Filles de cette pe- 
tite Congrégation , c'est une grande fidélité pour servir amou- 
reusement notre bon Dieu, par l'exacte observance de toutes 



PAROLES CONSOLANTES. 485 

les choses de l'Institut, une douceur cordiale pour aider et sup- 
porter le prochain suavement, et une entière dépendance en la 
conduite de la divine Providence sur nous et sur toutes choses, 
nous unissant amoureusement à la volonté de son bon plaisir 
dans tous les événements , et cette pratique nous sera d'autant 
plus utile, qu'elle nous conduira au sacré recueillement et à la 
familiarité avec Dieu. 

14. — C'est une grande perfection de se tenir dans une 
grande bassesse et dans cette pratique de la véritable humilité. 
Notre Bienheureux Père dit que les Filles de la Visitation sont 
appelées à la plus haute perfection qui se puisse trouver ici-bas, 
parce que l'Institut les porte à la plus prol'onde humilité cl 
anéantissement qui se puissent pratiquer. Celle verlii en est 
rdme et la vie. 

15. — Tenons -nous amoureusement cachées sous les 
larges feuilles de notre petitesse et abjection , et à ne vou- 
loir paraître en ciiosc aucune. C'était le grand sentiment de 
notre saint Fondateur, que nous fussions grandement amou- 
reuses de notre petitesse, et pour cela il nous donne ce saint 
document de parler toujours bassement de notre Congrégation, 
sans exagération de louanges, sans comparaison aux autres 
Ordres. 

16. — L'esprit de la Visitation est d'une haute perfection, 
laquelle est d'autant plus excellente qu'elle est plus intime; ce 
n'est autre chose qu'une mort de la nature, pour établir soli- 
dement le règne de la grâce, et voilà une perfection d'amour à 
quoi nous devons tendre, en s'adonnant à la perpétuelle obser- 
vance de ces règles. 



l"^- — Vous savez bien que la perfection de la Visitation 



■"iv,-^.. i. 



486 ŒUVRES DE SAIMJE CHANTAL. 

n'est pas fondée sur des choses extraordinaires , mais sur des 
solides et vraies vertus : la profonde humilité, la douce charité, 
le cordial support, la prompte et simple obéissance, la sincé- 
rité envers les supérieurs, la franche accusation de ses fautes, 
la suave et douce conversation , et l'attention à la présence de 
Dieu. 

18. — Tant que l'union, le recueillement et la simplicité 
régneront dans l'Institut, tout ira fort bien. Pourvu que nous 
nous tenions bien petites. Dieu ne manquera pas de se 
glorifier en notre bassesse; je crains tant la perte de cet esprit, 
et que nous n'aimions que le haut bout à l'avenir, que je me 
voudrais fondre pour empêcher ce mal. 

19. — Je demande incessamment à Notre - Seigneur , de 
toutes les forces de mon âme, la vraie grandeur pour les 
Filles de la Visitation , qui est la très-sainte petitesse et le 
vrai anéantissement, et rien de tout ce que le monde estime 
grand et éclatant. Que vos affections se tiennent dans l'In- 
stitut, car tout y est, je dis tous les plus excellents moyens 
de la perfection. Dieu nous fasse la grâce de ne les point 
chercher ailleurs; c'est ce qui remplira vos cœurs de son 
saint amour. 

20. — Si nous savions l'humilité que Dieu requiert des Filles 
de la Visitation, et combien les âmes qui s'élèvent et font 
parade de vanité contrarient l'esprit de Dieu, nous deman- 
derions que le feu du ciel pût consumer celles qui y contre- 
viendraient. 

Je voudrais pouvoir graver cette maxime de mon sang, qui 
maintiendra, si elle est observée, tout l'Institut en union et 
conformité. 

21. — Plût à Dieu que l'on me perçât les lèvres d'un fer 




PAROLES CONSOLANTES. 



487 



rouge, et qu'à jamais la bouche des Filles de celle Congréga- 
tion fût fermée à la moindre parole contre l'humilité, rien 
n'étant plus capable d'abréger mes jours que de voir la vanité 
entre elles! 

22. — Ne nous réjouissons nullement des bons accueils qu'on 
fait à notre Institut; mais bumilions-nous et en glorifions Dieu; 
car être vraie Fille de Saixte-AIarie , c'est estimer le mépris et 
mépriser l'honneur. Hors l'humilité solide, il n'y a que des 
ombres et simples images de vertu. 

23. — Ce que nous devons ambitionner, c'est l'humilité et 
l'amour de notre propre abjection. Je supplie toutes nos chères 
Sœurs de mettre leur unique gloire et satisfaction en cela, et 
d'avoir toujours devant les yeux ce que notre Bienheureux Père 
a tant de fois dit, que pendant que nous conserverions l'affec- 
tion à la petitesse et abjection, les bénédictions de Dieu abon- 
deraient sur nous, et que sitôt que nous nous élèverions par- 
dessus les autres, les grâces cesseraient. 

24. — Si nous lisions et pratiquions fidèlement nos règles, 
que nous serions heureuses ! Elles nous guériraient de tout. 
C'est notre voie : cheminons-y sans nous en détourner, quelques 
dilïicultcs qui nous puissent arriver. Si nous cherchions 
bien dans ce petit livret, nous y trouverions tous les re- 
mèdes. 



25. — Oh! que bienheureuse est l'àme qui peut dire en 
vérité à Dieu : Vous savez que tous les manquements que je fais 
contre ma règle, c'est par pure faiblesse et infirmité, et non 
volontairement, car c'est chose assurée que ces nianqucmcnls-là 
ne nous feront pas grand mal. Mais une âme qui en ferait 
volontairement et fréquemment, quoique légers, je vous assure 



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488 



OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

qu'elle serait en disposition de faire de grandes fautes, si elle 
en avait l'occasion. 



26. — Notre excellence est de voir la volonté de Dieu en 
toutes choses et de la suivre. Cette vie cachée nous conduit à 
l'union divine, à la séparation de toutes les choses créées, et à 
une parfaite pureté de cœur qui plaît ineniment à Dieu. Sa 
Bonté ne nous a ainsi cachées au monde que pour nous faire 
vivre de lui et en lui. 

27. — Pour avoir la perfection que Dieu demande de nous 
en notre vocation, il faut être parfaitement mortifiée de corps, 
de cœur et d'esprit, ne chercher plus ses propres intérêts, se 
perdre entièrement soi-même, et ne rien vouloir que Dieu seul. 

28. — Enfin, l'esprit de l'Institut est un esprit droit, épuré, 
sincère; un esprit qui ne cherche que Dieu, qui tend perpé- 
tuellement à l'union de son âme avec Dieu, qui est indépen- 
dant de toutes choses hors de Dieu et de son bon plaisir , qui 
vit par-dessus soi-même , qui ne vit qu'en Dieu , qui aime Dieu 
et le prochain, qui ne s'amuse point à tant de niaiseries de 
vouloir être aimée, caressée, estimée. 

Bref, la perfection intérieure de laquelle nous faisons pro- 
fession, et qui nous doit être en singulière recommandation, 
consiste en la pratique exacte du dernier document que notre 
Bienheureux Père nous a laissé et inculqué mille et mille fois 
par ses paroles et par ses écrits : Ne demandez rien, ne refu- 
sez rien. 



29. — Si les Sœurs de notre Congrégation sont bien humbles 
et bien fidèles à Dieu , elles auront le Coeur de Jésus, leur Époux 
crucifié, pour demeure et séjour en ce monde, et son palais 
céleste pour habitation éternelle. 



PAROLES CONSOLANTES. 489 

30. — J'ai eu une lumière d'esprit fort grande, que sa divine 
Bonté accordait à ce cher Institut un grand don de vie inté- 
rieure, cachée et souffrante amoureusement avec Jésus en croix; 
mais que les grâces préparées aux âmes fidèles seraient, comme 
les grâces du Fils de Dieu (à proportion de notre néant), ca- 
chées en Dieu, et leur manifestation pour l'éternité. Enfin c'est 
mon sentiment, comme c'était aussi celui de notre Bienheu- 
reux Père, que Dieu voulait que les Filles de cette Congrégation 
fussent les adoratrices et imitatrices des bassesses de son divin 
Fils et de sa vie parfaite, intérieurement toute cachée en Dieu 
et toute commune devant le monde. 



31. — En somme, on ne saurait mieux définir l'esprit de 
l'Institut qu'en rappelant ces paroles qui résument celles de 
notre Bienheureux Père : « Les Religieuses de la Visitation qui 
seront si heureuses que d'observer leurs règles fidèlement, 
pourront véritablement porter le nom de Filles éuakgéliques , 
établies particulièrement en ce dernier siècle pour être les imi- 
tatrices des deux plus chères vertus du Sacké Coeur du Verbe 
incarné, la douceur et l'humilité, qui sont comme la base et 
le fondement de leur Ordre, et leur donnent ce privilège par- 
ticulier et cette grâce incomparable de porter la qualité de 
Filles du Coeur de Jésus. » 



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QUELQUES POINTS DE LA VIE RELIGIEUSE 

EXPLIQUÉS Pin 

SAIMT FRANÇOIS DE SALES 

RECUEILLIS PAR 

SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 



DU CHOIX DES SUJETS 

DE l'instruction ET DE l'ÉDUCATION RELIGIEUSE DES NOVICES. 

Quant à la réception des filles, faites en cela ce que la con- 
science VOUS dicte. L'exclusion des difformités corporelles est 
tout à fait contre mon esprit et sentiment; quiconque se laissera 
gouverner par la prudence humaine et naturelle gâtera la cha- 
rité. Mais il faut tout à fait éviter de recevoir des filles avant 
l'âge, car Dieu n'a pas élevé votre Institut pour l'éducation des 
petites filles, ains pour la perfection des femmes et filles qui, 
en âge de pouvoir discerner ce qu'elles font, y sont appelées ; 
et non-seulement l'expérience, mais la raison nous apprend 

' Extraits d'une copie faite par les conteiii[)oraines de la Sainte, d'a- 
près un ancien manuscrit dont elles expliquent ainsi l'origine : « Xotre digne 
n Mère désirant réunir les plus beaux et utiles avis que notre Bienheureux 
>i Père nous eût donnés, tant en général qu'en particulier, elle lisait fort 
11 soigneusement les mémoires que chacune de nous en avait faits , et mar- 
» quait ceux qu'elle croyait être plus particulièrement propres à sa chèie 
11 Congrégation et qui faisaient voir les intentions du Bienheureux pour la 
11 perfection d'icelle II y avait une Sœur qui en faisait un recueil; mais 



*1 



1* 

.1 




492 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

que les filles si jeunes, étant réduites sous la direction d'un 
monastère, qui est ordinairement trop disproportionnée à leur 
enfance, le haïssent et prennent à contre-cœur; et si elles 
désirent par après de prendre l'habit, ce n'est pas le vrai et pur 
motif que requiert la sainteté de l'Institut. La curiosité, la 
liberté, la présomption de l'esprit fondée sur les talents natu- 
rels de bien et proprement parler, avec la sensualité, en perd 
plusieurs. En somme, le jugement est une partie rare, toujours 
accompagné de raûreté et d'humilité. 

On doit mettre une fille hors du monastère pour ne vouloir 
observer le silence, parce que ce serait obstinément troubler et 
renverser l'ordre et la Congrégation, et mépriser le Saint-Esprit 
qui a ordonné le silence es maisons religieuses. Toutes les re- 
ligions expulsent pour les désobéissances, pour peu qu'elles 
soient affectionnées et entretenues. 

Rien n'est petit en religion, et qui méprise les petites 
obéissances viendra bientôt à mépriser les grandes ; celles qui 
sont fortes à leur propre jugement le seront bientôt à leur 
propre volonté. Si quelques novices se rendaient incorrigibles, 
même aux plus petites choses, cela serait très-mauvais. On 
peut demander congé à la supérieure de les éprouver, et il est 
toujours mieux de le faire. Il y a des esprits qu'on a bien de la 
peine à connaître; on peut retarder leur profession, afin de les 
mieux approfondir, et dire ensuite simplement et véritablement 
ce que Dieu vous inspire au chapitre. Il se trouve peu de filles 
qui ne soient opiniâtres, et quand on en fait rencontre d'une qui 
ne le soit pas, il la faut tenir bien chère. 

» comme cela était long et qu'elle s'en trouva fatiguée, notre digne Mère se 
» mit à l'écrire elle-même, et continua pendant plusieurs jours de suite, 
«jusqu'à ce que la chose fût presque achevée, disant à la Sœur : J'aime 
» mieux m'incommoder que de vous incommoder; et, d'ailleurs , je ne suis 
«point incommodée de faire les choses qui servent à l'Institut ou qui re- 
" gardent notre Bienheureux Père. » (Archives du I- monastère de la 
Visitation d'Annecy.) 







DE LA VIE RELIGIEUSE. 493 

Voyez-vous , il faut du temps poui- raorlifler les passions et 
inclinations; ainsi, il faut avoir patience avec soi-même, de 
même qu'avec les novices. Quand on voit qu'elles s'amendent, 
elles font voir qu'elles ne veulent pas demeurer incorrigibles; 
mais si elles font plus d'état de leur propre esprit que de la 
direction qu'on leur donne, et qu'elles se rendent incorrigibles, 
si cela est, je ne leur donnerais pas ma voix. Il ne faut pas tant 
regarder à ce que les filles disent qu'à ce qu'elles font. Quand 
elles veulent quitter l'habit, je ne voudrais pas les retenir, ni 
prescrire aucun temps pour les renvoyer. Je voudrais avojr un 
peu de patience pour voir si leur dégoût se passerait. Les 
esprits politiques fout plus de mal à la religion que les 
démons. 

Je favorise le parti des infirmes, et pourvu qu'elles soient 
humbles et se reconnaissent obligées à la charité, il les faudra 
recevoir. Vous ne devez pas éconduire aussi les filles repen- 
tantes. Qu'une fille soit de tant mauvais naturel qu'on voudra, 
mais quand elle agit, en ses essentiels déporlements , par la 
grâce, elle est digne d'être recueillie avec amour et respect 
comme temple du Saint-Esprit. Il ne faut pas recevoir les 
riches pour le chœur parce qu'elles sont riches, mais parce 
qu'elles ont le talent d'y servir, et si elles ne l'ont pas, ou 
qu'elles soient faibles, vieilles ou maladives, faites-les asso- 
ciées; si elles sont fortes, on les pourra employer au service 
de la maison, ou du moins coopérer aux domestiques. Si 
quelque considération les fait mettre parmi les associées, comme 
serait leur délicatesse ou la bonté de leur esprit, cela les ren- 
drait habiles à servir de supérieure. Et les pauvres ne doivent 
être rejetées , mais pourtant il faut avoir quelque égard aux 
charges de la maison, autant que la sainte prudence et la grande 
confiance en Dieu le dicteront. 

Ne recevez pas légèrement les filles; mais selon que la pru- 
dence vous enseignera, ou de différer ou de se hâter, faites-le, 



Iw^^ 



* 






OEUVRES DE SAINTE CHANTAL, 

et si elles s'en vont ailleurs, Dieu les veuille conduire et en 
soit loué. 

N'entreprenez que doucement, selon la petitesse des moyens 
que vous verrez vous pouvoir arriver; et pour les choses né- 
cessaires, Dieu ne vous abandonnera point. 

En la réception des filles, je préfère infiniment les douces et 
humbles, quoiqu'elles soient pauvres, aux riches moins humbles 
et moins douces. 

J'aime les âmes indépendantes, vigoureuses, et qui ne sont 
point femmelettes, car cette si grande tendreté brouille le 
cœur, l'inquiète, et le distrait de l'oraison amoureuse envers 
Dieu, ce qui empêche l'entière résignation et la parfaite mort 
de l'araour-propre. Je suis le plus afifectif du monde, et il m'est 
avis que je n'aime rien du tout que Dieu et toutes les âmes 
pour Dieu. 

' Les personnes qui quittent le siècle un peu lard, on doit 
savoir, s'il se peut, ce qui a touché le cœur de ces personnes, 
et qui les a déterminées à prendre un tel parti; ce qui a sub- 
sisté plus longtemps, ce qu'on n'a pu éteindre, quoiqu'on l'ait 
combattu; ce qu'on a eu plus de regret de quitter , à quoi l'on 
a tenu plus longtemps, de quoi l'on s'est senti plus effrayé , les 
principales fautes où l'on est tombé, les périls où l'on s'est 
trouvé, les occasions où le secours de Dieu a été plus évident. 
Les personnes qui entrent dans les monastères, après avoir 
connu le monde, balancent les bonnes dispositions et les facilités 
qu'elles y apportent, par des obstacles et des défauts qui de- 
mandent aussi une étude particulière : elles sont blessées des 



' Le* conseils renfermés dans les pages suivantes semblent avoir été 
donnés par saint François de Sales à une maîtresse des novices ; les Annales 
de l'Ordre rapportent en effet que le Saint prit lui-même la peine de former 
à la conduite des âmes les Sœurs qui se succédèrent dans cette charge au 
premier Monastère d'Annecy, et tout particulièrement aux Mères de Bré- 
chard, de Châtel, de Monthoux, et Marie-Marguerite Michel. 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 495 

petites observances, et des choses qui n'ont pas une liaison 
assez visible avec la loi de Dieu ; les imperfections de leurs 
sœurs les scandalisent, les dégoûtent, leur font perdre l'idée 
qu'elles avaient d'un monastère; elles s'ouvrent avec plus de 
peine, et demandent une vertu sans défaut pour accorder leur 
confiance. Elles sont portées à juger de tout, et plus de leurs 
supérieures que de tout le reste ; l'amour de leur liberté et de 
l'indépendance subsiste longtemps, et leur rend le joug de 
l'obéissance pénible ; elles s'accoutument difficilement à une 
conduite où l'on ne montre que la loi et jamais la raison ni le 
motif ; elles s'estiment, et veulent être estimées ; elles ont beau- 
coup d'opinion de leur esprit, de leur savoir, de leur vertu, et 
rien ne les blesse tant que l'humiliation. Le remède à ces 
maux, c'est d'avertir qu'il y a dans les plus saintes retraites des 
choses qui, pouvant affaiblir les personnes qui sont déjà faibles, 
augmentent la foi, la vigilance dans celles qui connaissent la 
fragilité humaine, et le dessein que Dieu a de ne guérir ses 
élus que lentement, et d'éprouver la force des uns par la fai- 
blesse des autres; de les plaindre quelquefois de ce qu'elles ne 
comprennent pas assez que le sacrifice de l'obéissance serait 
peu de chose, si les personnes à qui l'on doit obéir étaient 
parfaites, et de ce qu'elles ne voient pas encore combien des 
pratiques simples en apparence sont propres à guérir l'en- 
flure d'une sagesse qui n'est devant Dieu que folie ; de les por- 
ter à avouer l'éloignement qu'elles ont pour tout ce qui les hu- 
milie; de traiter avec bonté celles qui font un aveu sincère de 
leur orgueil, de leur désir de plaire et d'être approuvées. On 
emploie ensuite avec plus de succès les vérités fortes, parce 
qu'on a gagné le cœur et convaincu l'esprit, et une vertu mé- 
diocre suffit, pour respecter une grande charité, quand elle est 
connue, quoiqu'elle ne soit pas indulgente. 

Les novices qui entrent fort jeunes dans les monastères ont 
plus de simplicité et d'innocence, mais elles ont aussi plus de 






i-'^'^'a. 



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496 œUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

légèreté, et si l'on se contente de les former aux exercices de la 
dévotion, sans leur donner une solide instruction, leur piété 
s'affaiblira à mesure qu'elles s'avanceront en âge, leur docilité 
ne durera qu'autant que l'enfance, et le moindre dégoût dans 
leur état sera capable de les faire repentir de l'avoir embrassé^ 
car on ne doit presque point compter sur les sentiments de 
piété qui paraissent quelquefois si vifs et si tendres dans les 
jeunes personnes; ils sont rarement sincères; le désir d'être 
approuvée en est souvent le principe, et quand ils en ont un 
meilleur, ils sont si faibles, que tout est capable de les faire 
évanouir, si la lumière, et une vive persuasion de la vérité, ne 
les affermissent. 

A la vérité , il y a peu de monastères qui n'aient quelque 
grand exemple de vertu, mais la plupart des sujets sont faibles, 
et n'ont rien de grand , ni d'élevé. La source de ce mal est 
que l'on devient religieuse sans être véritablement chrétienne. 
On connaît son Instituteur, ses Constitutions, et l'on connaît peu 
Jésus-Christ et son Évangile; on a prétendu devenir parfaite en- 
un jour, avant même que d'être bien instruite de sa misère et 
de son injustice. On a cru pouvoir guérir, sans connaître à fond 
ses maux et son médecin. On a commencé par le toit, et nom 
par le fondement, et l'on s'est hâté d'offrir au divin Maître ce 
qu'il n'a proposé que comme un conseil, sans se mettre en 
peine de lui rendre ce qu'il exige comme une dette. De là 
viennent tant de divisions, de murmures, de plaintes pour des 
sujets frivoles, tant d'indiscrétions et d'imprudences, tant de 
soupçons et de jugements téméraires, tant d'attachement à 
ses pensées, à ses inclinaisons, à des choses de nulle impor- 
tance, tant d'impatience dans le mépris, si peu de ferveur dans 
la prière, si peu de crainte pour les saints mystères, si peu de 
fruit des confessions et des communions fréquentes, si peu de 
sentiment et d'idée des biens futurs, si peu de reconnaissance 
pour Jésus-Christ, et si peu de solidité et de dignité dans les 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 497 

pratiques de dévotion. Le remède à tant de maux est d'em- 
ployer le temps du noviciat à bien faire connaître le Maître ado- 
rable, Ses préceptes, ses maximes, ses conseils; à bien expli- 
quer son Evangile, à faire connaître la grandeur de l'homme, 
que Dieu seul peut rendre heureux; sa chute et sa misère, dont 
l'Incarnation et la mort d'un Dieu ont pu seules être le remède; 
la corruption de son cœur, dont l'amour de lui-même est de- 
venu le maître; l'impuissance de faire aucun bien par soi-même 
et sans la grâce de Jésus-Christ, le danger continuel oîi met la 
cupidité qui subsiste toujours, quoique vaincue ; la nécessité de 
la prière continuelle, celle de la retraite, celle de la pénitence 
pour assujettir les sens à l'esprit; combien Dieu est terrible dans 
ses jugements, combien ce que nous trouverons après notre 
mort sera différent de nos idées, de quelle noirceur sont les 
péchés après le baptême, de quel poids sont pour nous la vie et 
lamort du Rédempteur dont nous devons rendre compte, quelle 
folie c'est que de mépriser ces vérités, quelle sainteté exige 
la grâce de la loi de ce Jésus, notre Sauveur et notre modèle. 

Il faut ensuite faire comprendre aux personnes qui aspirent à 
la vie religieuse que si on n'a la foi, si on ne craint Dieu, si l'on 
ne se hait soi-même, et si l'on ne respecte la vertu des autres 
sans voir leurs défauts, si l'on ne s'édilie sans se scandaliser 
jamais, si l'on ne comprend le bonheur d'être uniquement à 
Dieu, de vivre dans sa maison, de n'avoir d'autre soin que de 
lui plaire, si, dis-je, telles personnes n'ont pas ces dispositions, 
difficilement elles parviendront à la sainteté de la vocation reli- 
gieuse. Et si les directrices ne font pas le discernement des ca- 
ractères, des naturels, des dispositions, des attraits de la grâce, 
elles exposeront le monastère à se remplir de sujets faibles. Il 
faut voir encore si les personnes qui se présentent ont de la 
piété solide, si elles sont sujettes à la duplicité, à h l'allerie, 
au désir d'être maîtresse et de régner. La pente aux rapports', 
aux divisions, aux soupçons, à l'ennui, à la médisance; un 
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498 OEUVRES DE SAIMTE CHANTAL. 

esprit moqueur, et surtout à l'égard des avis qu'on lui donne, 
et des choses saintes; une opposition naturelle à la raison, ce 
qui est une suite et une facilité à prendre de travers toutes 
choses : tout cela dénote un esprit peu apte à vivre selon qu'il 
convient dans le sanctuaire de la maison de Dieu ; c'est pourquoi 
il faut éprouver longtemps les personnes qui ont quelqu'un 
de ces défauts, pour les renvoyer, si elles ne se corrigent. 

Il ne faut pas souffrir aussi dans celles qui sont propres à l'état 
religieux, et qui en remplissent les devoirs, qu'elles se préfèrent 
■ aux gens du siècle, qu'elles se croient plus assurées de leur 
salut, qu'elles condamnent avec témérité celles qui ne suivent 
pas leur exemple, qu'elles s'applaudissent du choix qu'elles ont 
fait. C'est assez d'une de ces fausses pensées pour les perdre, car 
aux présomptueux il ne faut point d'autre tentation que la va- 
nité. C'est par le cœur, ou simple ou partagé, qu'on est devant 
Dieu ou vierge ou femme mariée; il ne faut donc se comparer 
à personne, quoique l'on reconnaisse qu'on a choisi la meilleure 
part, et plus l'état est saint, moins il est permis de le désho- 
norer par l'orgueil. 

Il importe beaucoup de faire connaître aux novices la liaison 
que les vœux, et les vertus religieuses qui en sont les suites, 
ont avec l'Evangile, et comme il y a, dans le fond des uns et des 
autres, quelque chose qui n'est point de simple conseil. On 
peut ne pas faire vœu d'obéissance, mais en tout il faut craindre 
sa propre volonté, comme la source de tous les vices. L'amour 
des richesses est aussi défendu ; l'avarice est une idolâtrie. 
Quant à la chasteté, il est si juste d'être effrayé de ce que dit 
Jésus-Christ, qu'ww grand crime se peut commettre par la vue, 
qu'il est plus aisé de se tout interdire, que de s'arrêter pré- 
cisément à ce qui est permis. On ne peut, sous aucun prétexte, 
perdre le temps en discours inutiles, aimer des choses vaines, 
se laisser aller à des murmures, suivre en quelque chose son 
orgueil ou son amour-propre; ces fautes doivent être punies 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 499 

plus sévèrement que celles des observances régulières. Il faut 
aussi démêler de ces observances celles qui ont une liaison 
presque nécessaire avec la vertu, et que l'on aurait dû s'im- 
poser à soi-même dans le siècle, comme : la prière à des heures 
réglées, des temps pour le silence et la retraite, des lectures 
édifiantes, des occupations sérieuses, une constante uniformité 
dans sa conduite, les actions de charité envers le prochain, 
l'assujettissement aux conseils d'une personne éclairée dans les 
voies de Dieu, l'éloignement des plaisirs et l'amour de la péni- 
tence. Rien de cela n'est arbitraire, car, ou la vertu consiste 
en ces choses, ou elle en dépend, et une religieuse se trompe- 
rait infiniment si elle ne s'y croyait obligée; les vertus qui 
paraissent arbitraires sont nécessaires à la conservation des 
autres, comme la paille conserve le blé. 

Il faut tâcher de donner une grande idée delà vie religieuse 
par une explication de ses devoirs, qui plaisent à un cœur épris 
de l'amour de Dieu, éviter d'effrayer inutilement, car on nuit 
beaucoup à la vérité quand on ne la représente pas aimable. 
L'homme a un intérêt essentiel à la vertu, qu'il faut toujours 
lui montrer; elle est le seul remède à ses maux et la source de 
la consolation et de la paix, et l'unique moyen de se sauver; il 
faut surtout pour cela un renoncement universel à toutes 
choses. Le moindre vice ramène tous les autres; l'amour de soi- 
même, qui porte à excepter quelque chose, porte dans la suite 
à reprendre tout. 

Il faut aussi faire remarquer aux novices que tout partage, 
quand on doit tout, et que l'on a tout promis, est un sacrilège ; 
que l'on peut retourner dans le siècle par des désirs; qu'on ne 
connaît pas assez la fureur et lo jalousie du démon contre les gens 
qui promettent de mener une vie angélique ; combien il est rare 
que l'on soit aussi appliqué aie combattre, que lui, à attaquer; 
que le seul moyen d'être en sûreté et de devenir plus grande en 
sainteté que les autres, c'est de vouloir sincèrement être la plus 

32. 




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500 OEUVRES DE SAIXTE CHANTAL. 

petite, la plus inconnue, la plus méprisée, la plus négligée, la 
plus dépendante, la moins bien traitée en toutes choses, et 
cependant la plus satisfaite, non par l'idée de ses vertus, ce qui 
serait le comble de l'orgueil, mais par la connaissance de son 
indignité, et l'amour de la vérité, qui la lui fait connaître. On 
n'arrive pas là tout d'un coup, mais on y doit tendre de toutes 
ses forces. De même aussi faut-il leur apprendre à se croire 
chargées de maintenir la ferveur et l'exacte observance; c'est 
un dépôt qu'elles sont obligées de transmettre aux autres, et à 
n'y donner jamais d'atteinte, ni par leur exemple, ni par leurs 
conseils; à craindre infiniment la grandeur du crime qu'il y 
aurait à affaiblir en quoi que ce soit la piété et la régularité; à 
trembler dans la pensée des suites funestes qu'entraînent avec 
soi les moindres relâchements, qui sont ordinairement sans 
remède, et qui chargent d'une manière terrible le compte de 
celles qui y ouvrent la porte. On ne doit rien regarder comme 
petit et indifférent. 

Il faut encore convaincre les novices de la nécessité de 
mener une vie sérieuse, et de n'aimer que les occupations qui 
le sont, de regarder comme un amusement indigne d'elles 
tout ce qui n'est qu'un frivole emploi du temps, les accou- 
tumer à ne rien faire sans dessein , sans réflexion , sans un vif 
sentiment de piété; à ne compter pour rien la vertu et la 
sagesse qui ne sont pas puisées en Jésus-Christ, à conserver 
le sentiment des miséricordes du Seigneur, le souvenir de leurs 
péchés, et l'esprit de componction qui est l'âme de la vie reli- 
gieuse; les préparer de bonne heure contre les tentations, 
l'inconstance et la légèreté naturelle, la tiédeur à la prière, 
l'union avec des personnes peu ferventes, l'attachement à 
quelque chose, les mépris des petits devoirs, des avertisse- 
ments d'une conscience éclairée, l'oubli du terme où l'on tend, 
une antipathie négligée contre une supérieure, une trop 
grande sensibilité pour quelque refus, une trop grande liberté 




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DE LA VIE RELIGIEUSE. 501 

d'examiner les défauts des Sœurs, des murmures écoutés, 
quelque infidélité secrète, peu sincèrement avouée; quelque 
communion faite dans un état douteux, quelque tentation sur 
laquelle on n'a pas eu l'humilité de demander conseil, quelque 
crainte de la raillerie en faisant son devoir, quelque dissipa- 
tion légère, mais surtout quelque orgueil secret. H faut lâcher 
d'éteindre en elles, jusque dans la racine, un désir de plaire, 
qui est répandu jusque dans les moelles, et qui est l'ohstacle 
le plus invincible à la pureté de l'amour de Dieu. Ce désir, 
chassé d'un endroit, revient par un autre; il vit également du 
vice et de la vertu; il n'oublie le corps que pour se dédom- 
mager par les qualités de l'esprit; il est humble et fier, il veut 
tout, et affecte de ne rien vouloir. 

Tous les dérèglements des monastères et leurs malheurs ne 
viennent que de cette source. Il importe beaucoup de se fier 
pleinement à la Providence, à aimer mieux donner que rece- 
voir, à ne rien dissiper, et à conserver jusqu'aux moindres 
choses. Qu'elles croient tout devoir à la maison qui les nourrit 
du bien de Jésus-Christ. 

Il ne faut souffrir à une novice aucun défaut corporel qui 
se puisse corriger; il faut qu'elle soit propre dans ses habits, 
dans sa cellule, dans ce qu'elle fait ou pour elle ou pour ses 
Sœurs. Sa démarche, son maintien, son langage, ses manières 
doivent être réformés avec soin; il faut beaucoup de simplicité, 
de noblesse et de dignité, non celle dont l'orgueil est le prin- 
cipe, mais qui est l'effet d'une bonne éducation; ne point 
souffrir qu'on rie, qu'on parle et qu'on admire d'une manière 
fade et dégoûtante; ne permettre rien qui puisse faire un jour 
tomber la novice dans le mépris, défendre avec quelque sévé- 
rité toutes les grossièretés, les rusticités, les indécences, les 
manières de témoigner de la joie ou de l'amitié qui ne soient pas 
assez concertées, ni assez modestes; s'opposer de bonne heure 
à certaines habitudes pénibles aux autres, et que l'âge et la 



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502 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

négligence peuvent augmenter; l'accoutumer à faire réflexion 
sur tout ce qui peut incommoder ses Sœurs, à l'éviter avec 
soin, et à n'avoir jamais sur cela ni distraction, ni oubli; lui 
apprendre au contraire à porter avec bonté tout ce qui peut 
l'incommoder dans les autres, à n'exiger rien, à excuser tout, 
et à regarder et tenir pour perdu tout ce qu'elle fera par des 
motifs humains. 

Le repos des communautés est presque toujours troublé 
par des esprits inquiets, envieux, défiants, soupçonneux, 
flatteurs, indiscrets, imprudents, inégaux, extrêmes, peu 
touchés de la raison, peu sensibles à la justice, dominés par 
l'imagination, peu sincères, peu exacts, incapables de secrets, 
indociles, présomptueux, précipités, méprisants, faibles, se 
blessant de tout, et ne faisant pas de réflexion sur ce qui peut 
blesser les autres. Il importe donc bien de connaître si quel- 
ques-uns de ces défauts ne se trouvent point dans les novices, 
ou dans les poslulantes. Il faut louer à tout propos les qualités 
contraires aux défauts dont je viens de parler, mais d'une ma- 
nière qui se fasse plus sentir que remarquer. Il faut surtout 
témoigner beaucoup d'estime pour un esprit droit, équitable, 
ouvert, sincère, exact, ennemi de toute exagération, sage, 
attentif, porté à bien juger des autres, s'édifiant aisément, ne 
s'affaiblissant jamais par le scandale, appliqué à ses devoirs, 
éloigné de toute curiosité , ne mêlant jamais la passion dans 
ses jugements, tranquille, ne pouvant souffrir ni les rapports, 
ni la médisance, ni la flatterie, ferme dans la vérité, mais 
humble et modeste, consultant avec joie, et conseillant avec 
peine, plein de défiance sur sa propre conduite, et tremblant 
quand il est question de juger celle des autres. 

Les vertus du cœur, je les réduis à la bonté, à la douceur, à 
la patience, au désir d'obliger, à la crainte de blesser les 
autres, à l'application de conserver la charité dans soi-même 
et dans le prochain , la douleur de la voir altérée. C'est encore 




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DE LA VIE RELIGIEUSE. 503 

une suite des vertus du cœur que rimmanitc pour les faiblesses 
d'esprit ou de corps des autres, la joie de se charger des far- 
deaux des autres, l'amour des exercices communs, l'éloigne- 
ment de toute singularité vicieuse, l'affection pour la commu- 
nauté, exempte d'avarice, une aversion infinie des plaintes 
et des murmures, une union sincère, respectueuse et tendre, 
premièrement avec la supérieure, et ensuite avec toutes les 
Sœurs, ne témoignant jamais, par des marques publiques, 
la différence que l'on croit devoir mettre à leur mérite. 

Ne souffrez pas que personne use deraillerie, défendez toutes 
curiosités, apprenez aux novices à répandre leur cœur dans 
celui de Jésus-Christ, et à le sentir toujours dans elles. Il leur 
dira souvent : Je suis ton Sauveur. Si nous ne le faisons, notre 
foi n'est pas comme un grain de sénevé. Celte raison qu'on 
aime si fort dans les autres, et qu'on est bien aise que les 
autres trouvent en nous , certaine prudence dans les affaires , 
certain bon goût, et certaine connaissance des hommes et de 
leur cœur, qu'on fait quelquefois en secret tant valoir, hélas! je 
crains que cela ne soit étrangement foudroyé! Un peu plus de 
simplicité et de foi auraient été des richesses bien plus réelles. 
Le cas que nous avons fait de tant de choses inutiles au salut : 
amitiés, nouvelles, curiosités, empressement, qu'est-ce que 
tout cela deviendra à la mort? 

Les religieuses ne doivent point parler entre elles, ni en 
particulier, des inclinations ou aversions qu'elles pourraient 
avoir pour-la réception et le renvoi des filles. 

L'humilité tire une personne de tout danger, elle est la 
pierre de touche qui fait connaître la bonté d'une route. Il faut 
juger de la sainteté des âmes par l'humilité; car si elles ont 
une vraie soumission d'esprit, si elles sont détachées de leur 
volonté, si elles cherchent d'être inconnues, si elles souffrent 
les contradictions sans murmure, si elles aiment les opprobres 
et même les petites plaisanteries sur leur compte (car l'esprit 



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504 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

du Seigneur porte à souffrir en tout et à s'humilier en tout), 

on peut croire que leur sainteté est réelle et solide. 

Tout le bonheur des communautés dépend de n'avoir que 
des sujets bien appelés, aussi tout leur malheur et leur ruine 
est d'avoir des religieuses sans vocation; il n'en faut quelque- 
fois qu'une seule pour perdre une maison; mais lorsque Dieu 
nous met en quelque lieu, il nous y soutient. A ce propos, le 
père Ballhasar Alvarez disait que jamais il ne désespérait es 
choses ardues et difficiles où l'obéissance le plongeait, quoi- 
qu'il fût dépourvu des conditions requises, car il disait: 
« Dieu tire le religieux avec profit et honneur du lieu où il 
l'aura mis, et s'il le charge plus qu'il ne saurait porter, c'est 
à lui à y suppléer, et tout ce que je demanderais, c'est qu'il me 
mît de sa main à quelque affaire qui surpassât ma capacité, 
attendu qu'il s'obligerait par là à l'augmenter. « 

On doit aussi regarder les nécessités que le prochain a, 
que nous n'avons pas, et où nous le pouvons aider, comme de 
très-riches mines, lesquelles accroissent et remplissent nos 
âmes, qui en sont tous les jours plus illustrées. Ce bon reli- 
gieux dont j'ai parlé plus haut avait gravé en son esprit ces 
paroles de saint Bernard, « qu'il faut être parfait en tout : le 
novice, parfait novice; l'écolier, parfait écolier; celui qui com- 
mence, que ce soit avec perfection; celui qui s'avance, de 
même; et celui qui est parfait, qu'il se perfectionne encore » . 
« Si je vois, disait-il, un religieux tiède à prier, je n'en fais 
point de cas. » 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 



505 



DE LA DIRECTION 

ET DES AVANTAGES Qu'eLLE PROCURE A l'aME. 

Etre religieuse, c'est être liée et attachée à Dieu, non-seu- 
lement par les vœux, mais par une conversation intérieure 
avec sa divine Majesté; c'est être toute à lui, ne penser qu'à 
lui, ne vivre que pour lui, n'avoir autre intention que de lui 
plaire. La religieuse est une solitaire pénitente, qui doit être 
dans un continuel sentiment de ses péchés et désir d'en faire 
pénitence, et quand elle souffre au corps ou à l'esprit, qu'elle 
dise incontinent : J'en ai bien mérité davantage par mes 
péchés. 

Celles qui sont fort simples à se découvrir avancent à grands 
pas dans la vertu, sans crainte d'être trompées par le démon, 
parce que ces tromperies s'évanouissent quand on les manifeste 
aux supérieurs, et l'on possède une grande paix. 

Pour se bien découvrir, il esta remarquer deux chefs, à 
savoir : le bien et le mal. Le bien comprend : 1° l'oraison; 
2° la mortification; 3° l'exercice des vertus; 4° la vie régulière; 
5° l'usage des sacrements. Le mal comprend : 1° les fautes; 
2° les tentations; 3° les passions. Voilà huit chefs, dont cinq 
concernent le bien, et trois le mal , sur chacun desquels on se 
peut examiner. 

Sur l'oraison, qui est ou vocale, ou mentale, ou aspirative. 
Pour l'Office divin, on regardera quelle affection on y a, quelle 
préparation on y apporte, quelle attention on y garde, quel 
profit et sentiment intérieur on y sent. Pour l'oraison men- 
tale, quelle est la préparation, les affections et bonnes résolu- 
tions, quelle matière on médite, quelle quantité il eu faut, 




506 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

laquelle plaît davantage; si on fait ordinairement lecture avant 
que de la faire, et ce qui arrive quand on ne la fait pas; si la 
méditation est faite avec difficulté, méthodiquement, ou sautant 
d'une matière à l'autre; affective ou purement spéculative, 
continue ou sujette aux distractions; si on est aisée à toucher; 
quelle quantité de temps on passe dans les affections, lesquelles 
sont les plus ordinaires, par exemple : de contrition, de désir 
de souffrir, d'amour de Dieu, d'abandon; comhien elles durent; 
si elles sont violentes ou faites avec tiédeur ou froideur; si on 
omet la pétition, qui est la principale partie. Surtout on déclarera 
quel plaisir on prend en ce saint exercice, ou si on ressent de 
la répugnance, quel profit on trouve y avoir fait, comme on s'y 
comporte dans les aridités. 

Sur. la présence de Dieu, on considérera quelle facilité on a 
de s'élever à Dieu; si cette élévation est forcée ou douce, libre 
et joyeuse; si on fait cet acte avec impétuosité, bandement de 
tète, ou bien avec modération, douceur et tranquillité; avec 
quelle facilité on se rappelle, étant distrait, si l'on fait toujours 
l'offrande au commencement de ses actions; si on se comporte 
en tous ses exercices spirituels avec plaisir ou avec chagrin ; 
si on se rend attentif pour ne pas manquer à l'occasion 
de pratiquer les vertus d'humilité, pauvreté, charité frater- 
nelle , etc. 

Si on est bien content en religion, si on estime sa vocation, 
ou si on ne se soucie guère de la perdre; si on a plus de désirs 
de bien faire que jamais, et pourquoi; si on a reçu quelque 
nouveau sentiment de Dieu qui les y pousse; si les sentiments de 
Dieu viennent pendant l'oraison, communions, lectures spiri- 
tuelles, en la chambre, ou à table, ou incessamment; si c'est 
avec une grande étendue d'esprit, en sorte qu'il découvre 
beaucoup de vérités, ou si elles sont restreintes à quelque 
vérité particulière. 

L'usage des sacrements : si on fait sérieusement l'examen 



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DE LA VIE RELIGIEUSE. 507 

de conscience, si c'est avec contrition et véritable désir de se 
corriger, si on se confesse par coutume, si on se corrige, ou si 
on retombe toujours aux mêmes fautes; quelle dévotion on a au 
Très-Saint-Sacrement, quelle préparation pour le recevoir, 
quel sentiment l'accompagne, quel fruit l'on en reçoit d'un 
mois à l'autre, quelle lumière et force on expérimente après 
la communion. On examinera quelle mauvaise inclination pré- 
domine le plus, laquelle on connaît par les plus ordinaires 
répugnances : la superbe, la légèreté, le propre jugement, etc.; 
quel travail on apporte à les dompter; si, ayant envie de 
quelque chose, on y résiste généreusement, ou bien si on y 
succombe; quelle habitude on a de se vaincre; si on est indii- 
férente à beaucoup de choses qu'on aimait autrefois. 

Sur l'exercice des vertus, on pensera à laquelle on a plus 
de besoin, ou à laquelle on a le plus de répugnance; celle à 
laquelle on travaille actuellement, et sur laquelle on fait l'exa- 
men particulier, avec quelle fréquentation d'actes, avec quel 
goût, ferveur et facilité; si avec profit, c'est-à-dire, si la ré- 
pugnance diminue, si on succombe dans les occasions ou non. 
Il est bon de spécifier quelle faute et quelle victoire. 

Sur la vie commune et régulière, on réfléchira si on se plaît 
aux actions de communauté, ou si on aime la singularité; 
si on s'acquitte avec affection et ferveur de ses exercices et 
persévérance, ou avec tiédeur, chagrin et par manière d'ac- 
quit; si on y a des respects humains, ou si on y envisage la 
seule gloire de Dieu et l'avancement spirituel. 

On s'examinera après sur le mal qu'on peut avoir fait : et 
premièrement sur les fautes dans lesquelles on tombe plus 
communément; si c'est par ignorance, ne sachant comment se 
comporter en telle rencontre ; si au contraire on a l'avertance, 
et si on émousse l'aiguillon de la conscience, de quelle fausse 
raison on se couvre; si les fautes arrivent par surprise et pré- 
cipitation, ou par lâcheté, si on succombe sans beaucoup de 



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I 



508 OEUVRES DE SAIMTE CHANTAL. 

résistance; si on en fait coutume, si on revient proinptemenl 
à soi et comment ; si on devient triste et abattu après les avoir 
connues, ou pour quelque mortification que la supérieure ait 
donnée. 

Sur les tentations et passions, on regardera lesquelles tra- 
vaillent le plus, et dont on est le plus souvent molesté, quel 
remède on a expérimenté plus efficace en toutes ses peines; 
quelles passions dominent le plus, et laquelle est la plus impor- 
tante, par exemple : la tristesse, la crainte, la colère, etc. 
S'il y a quelque aversion d'esprit, de nature, et petits désirs de 
vengeance; surtout de quelle fausse raison on se couvre dans 
tous ces mouvements déréglés; si on est aisé à se piquer et 
ressentir à quelques paroles; si on surmonte ses sentiments, 
et par quels motifs et moyens; quels sentiments spirituels on 
goûte le plus, c'est-à-dire, lesquels reviennent plus souvent en 
la mémoire pour surmonter les difficultés occurrentes, et pour 
pratiquer la vertu; si c'est par exemple celui de la vocation 
religieuse, l'imitation de la vie de \otre-Seigneur, la gloire du 
ciel, la haute estime de Dieu, et de son attrait et volonté sur nous. 
Les tentations dont Dieu éprouve ceux qui veulent être à 
lui sont : 1" la soustraction de la grâce et le manquement de 
dévotion; une pesanteur à pratiquer la vertu; un dégoût et 
ennui de la prière, lecture, entretien pieux et autres biens, 
mettant l'âme dans une grande tristesse, qui la jette dans une 
tentation terrible d'une grande impatience et dépit contre sa 
divine Majesté, dont s'ensuivent toutes les autres : d'impureté, 
de désespoir, etc. 2° Dieu dépouille de l'affection des créa- 
tures, permettant qu'elles nous jouent; il prive ensuite de tous 
les plaisirs et de tout appui créé; de la bonne opinion des 
supérieurs et des personnes qui nous étaient chères, permet- 
tant qu'on dise toute sorte de mal de nous, qu'on syndicque les 
paroles et qu'on censure les actions, dépouillant par là de 
l'honneur et du désir d'estime ; il nous dépouille de la façon 




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DE LA VIE RELIGIEUSE. 509 

d'agir selon nos naturels, selon nos pensées, selon nos talents, 
faisant qu'on nous emploie à toute autre chose. Après, dans 
l'intérieur, il nous dépouille de toute attache créée; il nous 
donne un dégoût et mépris des contentements sensibles qui se 
trouvent aux créatures; il nous délivre de la recherche, de 
i'eslime et de l'affection des créatures, de sorte qu'on a peine 
de converser avec elles; il nous affranchit de la peur d'en être 
méprisée, ne voulant point se justifier; il donne une grande in- 
différence d'être employée, avec un entier abandon; il ùte la 
vanité de vouloir passer pour avoir de l'esprit et du jugement; 
il nous unit intimement à lui sans souci d'aucune chose que de 
lui plaire. Pour arriver à cet état, il faut s'abandonner à Dieu 
sans réserve, se renoncer en tout, détruire ses inclinations 
naturelles, son esprit, son jugement, sa volonté, pour faire, en 
tout ce qui n'est pas péché, celle des autres. 

Les personnes qui n'ont pas un grand fonds pour la vertu ont 
l'esprit petit, délicat, hautain, et s'estiment facilement mé- 
prisées. C'est pourquoi il les faut manier comme des enfants à 
qui un bon mot et un bon visage donnent cœur pour marcher. Il 
faut beaucoup de condescendance pour les conserver à Dieu. 
Les enfants, quand le père les chasse par une porte, reviennent 
par l'autre. 

Les attraits de la grâce plus ordinaires sont à la récollection 
continuelle, à la solitude, à l'éloignement des créatures, à 
l'amour des humiliations, à un tendre amour envers Jésus, à 
une disposition perpétuellement respectueuse devantDieu, pour 
discerner sa volonté sainte dans les choses bonnes qui nous 
sont conseillées. Si elles viennent de Dieu, vous les sentirez 
facilement prendre place chez vous, et votre esprit ne pourra 
non-seulement les rebuter, mais même ne les point refuser, se 
sentant si hautement relevé que vous croiriez n'être créée que 
pour cette pratique. Si, au contraire, c'est un homme, quelque 
relevé qu'il soit, qui vous les inspire, vous serez plutôt poussée 



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I 



510 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

de violence, n'acceptant la chose que par certaine soumission 
forcée. 

Oui, outre votre confesseur, vous pouvez avoir, comme sainte 
Thérèse, quelque particulier et grand confident auquel elle se 
communiquait, et duquel elle recevait les avis et conseils pour 
les pratiquer soigneusement, et s'en prévaloir en tout ce qui ne 
serait contraire à l'obéissance vouée à son confesseur, dont 
elle se trouva fort bien. 

Prenez garde que ce qui se dit au secret du tribunal de la 
pénitence est tellement sacré , qu'il ne se doit pas dire hors 
d'icelui, et quiconque vous demande ce que vous y avez dit, 
vous pouvez ne rien avouer, et tenir pour non dit tout ce dont 
vous avez parlé. 

Les conférences spirituelles servent infiniment à beaucoup 
de vertus, et sont sans danger, étant bien faites, et on ne les 
doit jamais reprocher à celles qui les souhaitent. Pour les con- 
fessions extraordinaires, celles qui ne veulent pas prendre 
confiance à ceux qui les entendent pourront, avant que se 
confesser à eux, faire leur confession à l'ordinaire, un jour 
devant, et par après, dire seulement quelques péchés d'au- 
trefois à l'extraordinaire, pour servir de matière à l'abso- 
lution. 

Il n'est pas bon d'abandonner les amitiés que Dieu seul nous 
avait données pour notre avancement en la vertu. 

Tous les Théologiens sont d'accord qu'il n'est nullement 
besoin de dire toutes les dépendances ni les acheminements du 
péché. Au reste , la revue annuelle se fait ainsi que vous dites, 
pour réparer les défauts des confessions ordinaires, pour se 
provoquer et exercer à une plus profonde humilité, mais sur- 
tout pour renouveler, non les bons propos, mais les bonnes ré- 
solutions, que nous devons appliquer pour remèdes aux incli- 
nations, habitudes, et autres sources de nos offenses. Il est vrai 
que ce serait mieux de faire cette revue devant celui qui aurait 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 511 

reçu notre confession générale. Il faut garder comme la pru- 
nelle de l'œil la sainte liberté que l'Institut donne pour les 
communications et conférences spirituelles. L'expérience me 
fait voir que rien n'est si utile aux servantes de Dieu , quand 
elle sera pratiquée selon nos règles. 

II faut bien du temps avant que nous soyons tout à fait dé- 
pouillées de nous-mêmes et du prétendu droit de juger ce qui 
nous est meilleur, et de le désirer à propos. Il ne nous est pas 
permis de choisir un état auquel Dieu ne nous appelle pas; 
c'est mépriser Dieu si vous le faites et lui faire injure, et 
perdre soi-même son repos, et s'exposer à ne jamais s'ac- 
quitter comme il faut de ses devoirs, et ainsi s'exposer à se 
damner. 

Vous demandez s'il ne faut pas dire à la supérieure tous les 
mouvements de son cœur. Oui, il le faut dire, pourvu que ce 
soit de votre propre cœur seulement; car on rend compte pour 
soi et non pour les autres. Il ne faudrait donc jamais dire à la 
supérieure ce qui a été dit ou fait contre elle , mais oui bien les 
défauts qui se font contre la règle. Si une Sœur vous ouvre son 
cœur, vous devez l'engager de tout déverser dans celui de la 
supérieure; mais jamais il ne faut aller parler de cela à d'au- 
tres, car tout ce qui peut blesser l'union est une peste dans 
une communauté, et dès que ce mal s'y est glissé il est presque 
irréparable. 

Quant à toutes les petites choses qui passent en notre esprit, 
je trouverais meilleur qu'on passât tout cela entre Dieu et soi , 
parce que cela n'est pas digne d'attention. Je vous donne un 
exemple : si le désir me venait d'être Pape , je ne ferais que 
m'en rire et m'en divertirais en pensant qu'il fait bon au ciel, 
que Dieu est aimable , que ceux qui sont en la vie éternelle sont 
bien heureux de jouir de lui, et ainsi faisant, je me divertirais 
beaucoup plus généreusement et noblement; car lorsque l'es- 
prit malin me mettrait en la tète le désir de la papauté , je par- 






512 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Jerais à Dieu de sa beauté. Je dis encore qu'il s'élève parfois 
mille sortes de pensées en nous-mêmes contre le prochain , et 
quand la chose durerait tout un jour, même plusieurs, pourvu 
que de temps en temps je les désavoue, il n'y a point de mal. Il 
faut bien prendre garde, quand nous sommes émues de quelque 
passion, de ne faire point d'actions qui parte de notre mouve- 
ment. Quand il arrive des choses de peu, comme de jeter une 
plume ou choses semblables avec un peu de sentiment, ce n'est 
pas matière de confession; il s'en faut pourtant déclarer à sa 
revue annuelle et s'en amender, car autrement ce serait nourrir 
volontairement son imperfection. 



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DÉFAUTS A ÉVITER 

DA\S LA DIRECTION ET DANS LA PRATIQUE DE QUELQUES VERTUS. 
QUELQUES POINTS TOUCHANT LA PAUVRETÉ. 

Ma chère fille , vous ne pouvez dire à la supérieure les 
défauts secrets de vos Sœurs , du moins vous ne les lui devez 
nommer sous aucun prétexte, sinon que ce fût des imperfec- 
tions ou manquements contre la règle, car en ce cas vous pou- 
vez les lui nommer. Mais pour les défauts d'importance, 
comme le rapport et autres semblables, vous lui devez dire le 
mal , lorsqu'il n'est pas secret, sans lui nommer qui l'a fait, et 
la supérieure doit faire sa correction générale, car, bien que 
toutes ne soient pas coupables, il n'est pas mauvais de les 
avertir toutes, et celles qui seront coupables prendront leur 
meilleure part de la correction. Une Sœur fait-elle un péché 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 513 

qui n'est pas connu , faites ce que vous pourrez pour l'en faire 
amender, lui faisant la correction fraternelle ; mais , hors de là, 
ayez un grand soin de ne la point découvrir, car il y a du 
péché en le faisant. Une chose qui est vue par plusieurs, il n'y 
a point de mal de le dire aux supérieurs. 

Nous devons plus de respect et d'honneur à nos supérieurs 
qu'à nos bons Anges, parce que nos Anges ne sont qu'ambassa- 
deurs de Dieu, et nos supérieurs nous tiennent sa place, et l'on 
ne doit regarder que Dieu seul en eux. Bien souvent, ceux et 
celles qui ont quelques réserves avec les supérieurs et 
supérieures se trompent bien, car ils quittent les lieutenants de 
Dieu, qu'il a mis parmi eux, pour chercher ailleurs ce qu'ils 
ne pourront trouver, parce que Dieu a réservé ce qu'ils cher- 
chent en la soumission et volontaire sujétion à l'autorité de 
leurs propres supérieurs. Faut savoir que le bien est proche, 
il ne le faut pas chercher loin. Quant aux supérieures , je dis 
que si je savais qu'une personne que j'ai à corriger commettrait 
un péché véniel, emmi le trouble que mon avertissement ou 
correction lui causerait, je ne laisserais pas de le faire. 

Vous dites, si c'est un manquement d'humilité de rire des 
coulpes que les Sœurs disent, ou des manquements que la lec- 
trice fait ? Nullement, ma chère fille ; il est vrai qu'il ne faut pas 
passer plus avant, comme de s'en entretenir en son esprit , ou 
bien avec quelqu'un, car cela, il ne le faut pas faire, surtout 
quand il s'agit de l'imperfection du prochain. 

On demande si on doit s'empresser de faire prendre les 
soulagements à la supérieure, quand elle en a besoin, ou bien 
si l'on doit se tenir en repos, pensant qu'elle a assez l'esprit de 
la règle pour demander ce qui est requis. Je réponds à cela 
qu'il y a deux sortes de supérieures : les unes qui sont grande- 
ment austères et rigides pour elles-mêmes ; à celles-ci, il ne 
faut pas attendre qu'elles les demandent, mais les prévenir 
avec discrétion. Il y en a d'autres qui sont trop tendres sur 
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51-4 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

elles-mêmes et trop libres, qui prennent fort \;olontiers les sou- 
lagements ; il suffit qu'on leur donne ce qu'elles demandent. 
Si elles le demandent trop souvent, il n'y a remède, il ne faut 
pas laisser de le leur donner. Je vous dirai qu'entre toutes les 
supérieures qui sont au ciel, il y en a bien peu qui aient donné 
droit au blanc de la vertu : les unes se sont adonnées à l'austé- 
rité, les autres à autre chose. Il y a aussi bien peu de supé- 
rieures qui se tiennent en une sainte médiocrité ; les unes sont 
trop prodigues et les autres trop serrées. Quand les Sœurs con- 
naissent que la supérieure est un peu vaine , et qu'elle se baigne 
d'aise d'être louée et aimée, elles la louent plutôt afin que la 
supérieure les aime, que non pas pour autre fin ; mais si elles 
voient que la supérieure s'en fâche et fasse mauvaise mine 
qu'on la loue, elles ne sont pas si promptes à le faire. Quel 
remède à cela ? Il faut s'en aller quand on vous loue, mais pour 
les supérieures, quand elles louent les inférieures, comme il 
est quelquefois nécessaire, il ne faut pas qu'elles s'en aillent; 
mais pour les supérieures, elles ne doivent permettre qu'on 
les loue en façon quelconque. Là où il y a amas de filles, il y a 
aussi amas de louanges et de flatteries. 

Parlant des supérieures qui demeurent trop au parloir, ce 
Bienheureux dit : Je ne l'approuve pas, mais que faire à cela? 
La mère de N... lui dit qu'il se rencontre quelquefois que 
l'Office sonnait, qu'il fallait aller au parloir, et que le jour 
même de Noël, elle avait perdu Compiles pour une chose assez 
légère et de peu d'importance. Il dit que cela était une trop 
grande condescendance ; il faut accoutumer les séculiers, tant 
qu'il se peut, à venir hors le temps des Offices. Il ne faut jamais 
permettre aux Sœurs de les quitter pour des ouvrages, non pas 
même pour la sacristie. On peut bien quelquefois leur faire 
quitter la lecture, mais rarement. Oh! que celles qui ont 
grande affection de suivre en tout la communauté sont heu- 
reuses! Dieu leur a fait une grande grâce. 



DE LA VIK RELIGIEUSE. 515 

Quand les Sœurs rendent compte, il est bon de leur retran- 
■cher les longs discours tant que l'on peut. Traitant de la dé- 
position d'une supérieure, dont les Sœurs avaient été touchées, 
et ne pouvaient s'accoutumer à l'appeler Sœur, il répondit : 
Je ne saurais qu'ij faire, mais cependant Je vois que ces filles 
n'honorent ni n'observent leurs Règles et Constitutions, et sur 
les larmes que les filles versent aux dépositions, il dit : « Il 
faut laisser pleurer les filles et témoigner leur affection, car 
elles penseront qu'on croit qu'elles n'ont point d'amour et de 
bon naturel, si elles ne le témoignent. Tout cela n'est que 
faiblesse de filles ; de mille larmes qu'on jette, i) y en a bien 
peu de véritables ; cela se fait bien souvent par imitation et dis- 
simulation, on il peut y avoir du mensonge, aussi bien que 
dans nos paroles ; les filles sont grandement sujettes à telles im- 
perfections. Il faut avoir un amour solide, qui ne dépende 
pas de ses tendretés. Le vrai amour aime autant loin que près, 
et ne s'attache pas à ce qui est de néant. Enfin la grâce ne pro- 
duit pas tout cela. » 

On lui demanda si une supérieure pouvait donner à une 
sienne parente pauvre qui lui demanderait l'aumône. Il dit 
qu'oui, tout de même qu'elle permettrait à une autre Sœur. 

Une supérieure lui dit qu'elle avait souvent des remords et 
scrupules de ce qu'elle n'était pas assez ferme pour les choses 
temporelles, craignant que les parents ne donnassent pas as^ez 
aux filles par sa faute, et que la maison était pauvre ; ce bien- 
heureux répondit : Ne vous mettez pas en peine pour cela : il 
se faut priver des biens, non pas par dédain et mépris , mais 
par abnégation; nous devons faire l'aumône selon les maximes 
du Fils de Dieu; et quoiqu'on ne soit pas toujours assure si 
ceux qui la demandent sont de vrais pauvres, il est pourtant 
toujours bien de faire l'aumône. 

Il y a peu de personnes qui sachent trouver la veine de la 
vraie pauvreté, laquelle consiste à ne rien désirer, mais à se con- 

33. 



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516 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tenter de ce que Dieu veut que nous ayons. Que nos Sœurs 
seraient heureuses, si elles étaient pauvres, et qu'elles eussent 
besoin de quelque chose! Le soin des supérieures, leur dévo- 
tion et leur esprit doivent suppléer à tout ce qui n'est pas écrit. 
On lui demanda si c'était contre son intention que les filles 
demandassent à leurs parents, quand ils étaient riches, et que 
la maison était incommodée; il répondit : Oui, il ne le faut pas 
faire; il vaut mieux avoir besoin de quelque chose que de per- 
mettre cela aux filles, qui ne nourrissent que trop leur amour- 
propre ; non pas même demander pour la sacristie, quoiqu'elle 
soit pauvre ; que si l'on donne, il faut recevoir humblement et 
ne rien demander et non pas même désirer; il est toujours 
mieux de se tenir en sa pauvreté. Nous devons être bien aise 
d'avoir quelque chose qui puisse servir aux autres, comme de 
prêter les besognes de la sacristie. mon Dieu, baillez-les de 
bon cœur I Si Dieu permet qu'elles se gâtent, il vous fera donner 
de quoi en acheter d'autres, et puis cela est peu de chose. J'ai 
remarqué ces affectioas à nos Sœurs : quand elles sont en 
charge , elles ne voudraient pas que rien leur manquât ; et 
quand elles n'y sont plus, elles ne s'en soucient point. 

Ne désirez point d'être plainte en vos incommodités, cela est 
bon pour les filles faibles; les filles de Dieu ne doivent s'amu- 
ser à ces faiblesses. Le moins qu'on peut parler de soi en bien 
ou en mal est le meilleur. 

En votre chapelle, vos fenêtres doivent être voilées, afin 
qu'on ne vous puisse pas voir ; mais avec cela il faut ouïr le 
sermon le voile de vos faces levé. 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 



517 



I 



DE LA CHARITE 



DU RKSPECT POUR CE (JUI EST DE L INSTITUT, 
DE LA PRUDEXCE DA\S LE GOUVERNEMENT ET DANS l'uSAGE DES DOTS 

ET DES PENSIONS. 

Vous m'avez demandé comme s'entend ce que disent les 
Constitutions, de ne pas se servir de son cœur, ni de ses yeux, 
ni de ses paroles, pour le service des humeurs et inclinations 
humaines. ma fille, vous me parlez d'une perfection que peu 
de gens pratiquent, encore que tous le doivent faire ; par 
exemple : voilà deux de nos Sœurs, l'une que vous aimerez 
bien, et l'autre à laquelle vous n'avez pas tant d'inclination 
d'aimer, et par ainsi vous ne la regardez pas de si bon cœur 
que l'autre que vous aimerez bien ; si vous les aimiez égale- 
ment, vous leur souhaiteriez autant de bien à l'une qu'à l'autre. 
Il est vrai que j'aime grandement tout le monde, notamment 
lésâmes simples. 

Pour ce qui est de l'honneur que je porte à un chacun, la 
civilité nous apprend cela, et puis j'y suis porté. Je n'ai jamais 
su faire comme plusieurs personnes, qui, élevées en charge, 
se veulent faire honorer, et quand elles écrivent elles ne veu- 
lent pas mettre, sinon à quelques personnes de grand respect : 
très-humble, ou bien, humble serviteur. Moi, je le mets en mes 
lettres, à tout le monde, sinon que j'écrive à Pierre ou à Fran- 
çois, mes laquais : excepté ce cas, je ne fais pas grande diffé- 
rence d'une personne à l'autre. 

Vous demandez si, quand on n'a pas la force de faire une 
charge avec douceur d'esprit, parce qu'on y a beaucoup de 
répugnance, s'il le faudrait dire à la supérieure ou l'accepter 



518 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

tout simplement. Non, ma chère fille, il ne le faut pas dire. 
Si j'étais religieux et qu'on me donnât des charges honorables 
ou abjectes, je les prendrais et les recevrais avec humilité, 
et n'en dirais pas un seul mot, sinon qu'on m'interrogeât, 
et alors je dirais simplement la vérité^ comme je me sen- 
tirais, sans dire autre chose. 

Nous devons regarder avec beaucoup d'honneur et d'estime 
toutes les choses de notre Institut; or, de les mépriser ou cen- 
surer, ce serait une présomption insupportable. Mais quant à 
l'amour que vous devez porter à tout ce qui est de votre Insti- 
tut, il est de très-grande importance, et partant il faut que 
chaque Sœur l'embrasse cent fois le jour par grande tendresse 
et dileclion. Et ce qui est dans vos Règles et Constitutions, à 
quoi vos cœurs répugnent et ont de l'aversion d'observer, 
c'est à quoi vous devez être plus fidèle pour témoigner votre 
amour à Notre-Seigneur. J'en dis de même des aversions, que 
si vous en avez pour quelque Sœur, il faut se surmonter à les 
caresser plus particulièrement que les autres, chercher l'occa- 
sion d'être souvent près d'elles pour leur rendre service. S'il 
arrivait qu'il nous tombât en la pensée que quelqu'une nous 
mortifiât par passion, néanmoins, quoique cela puisse arriver, 
je ne voudrais pas m'y arrêter. Notre-Seigneur prend cela 
de sa main, et le pose sur nous, pour nous faire mériter 
par la souffrance de cette tribulation. Nous devons contribuer 
en tout ce qui nous est possible au bien les unes des autres. 
Qu'est-ce qui vous empêche de servir et caresser celles aux- 
quelles vous avez de l'aversion? en cela nous témoignons 
notre fidélité à Dieu et obéissons à sa volonté signifiée, qui 
est que contre notre répugnance nous nous surmontions. 

La vie de ceux qui souffrent de violentes maladies patiem- 
ment est admirable, parce que, tout en affligeant le corps, il 
leur reste encore assez de forces pour travailler à la gloire de 
Dieu et au salut des âmes, comme firent plusieurs saints, entre 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 519 

autres saint Timolhée, un des premiers disciples de saint Paul; 
saint Grégoire, saint Bernard, saint François, sainte Gertrude, 
sainte Thérèse, etc., qui préféraient toujours la consolation des 
âmes affligées au repos de leur corps fatigué. 

L'obéissance est aussi un excellent moyen d'avancer dans le 
bien, en suivant exactement la règle. A ce propos il me vient en 
pensée un trait fort remarquable : le père François de Ribeira 
demandant au père Balthasar congé d'étudier durant la première 
table, à cause de certaines conclusions qui lui importaient gran- 
dement, iilui répondit : ^cll importe encore plus d'aller avec tous 
les autres, et l'on gagnera davantage qu'à l'étude. » Le bon 
inférieur obéit et reconnut, par le succès, la raison qu'avait eue 
son recteur de lui refuser licence de ne pas aller où la règle 
l'appelait. 

Je ne voudrais pas demander ce de quoi je me pourrais bien 
passer, pourvu qu'il n'apportât pas un notable détriment à la 
santé ; car pour avoir un peu froid, ou porter une robe un peu 
trop courte, ou qui n'est pas bien faite, pour moi, je ne ferais 
nul état de cela, ni de porter quelques choses mal accommo- 
dées, ou qui me blesseraient un peu, je n'en dirais rien ; quant 
à souffrir grande froideur contraire à la santé, il ne le faut pas. 
Si j'étais en religion, je ne demanderais du tout rien, sinon que 
jefussc malade, car il faut que les malades demandent confidem- 
ment leurs petites nécessités. Je ne demanderais pas môme de 
communier, excepté trois jours : celui delà réception à l'habit, 
de la profession, de la fête du Patron. Je ne demanderais point 
de mortification; je mangerais toujours ce qui se rencontrerait 
de mon côté, et selon mon appétit et nécessité; mais si j'avais 
bien du dégoût, je choisirais ce que je pourrais mieux manger. 

Certes, les fdles sont trop délicates. 

Si ce que nous faisons est nécessaire, bien qu'il nous tire 
horsde notre attentionàDieu, il ne s'en faut pas mettre enpeine. 
On nous enseigne de faire toutes nos actions pour Dieu ; c'est 



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520 OEUVRES DE SAIMTE CHANTAL. 

être en sa présence que de faire ainsi. Il faut prendre garde qu'il 
n'est pas nécessaire d'offrir chaque action à Notre-Seigneur, 
parce que cela nuirait à la simplicité de la présence de Dieu. 

Quand nous regardons de guet-apens les imperfections des 
autres, c'est un grand mal ; que si parfois nous les découvrons, 
il s'en faut détourner, et penser doucement au paradis et aux 
perfections divines de Notre-Seigneur, de Notre-Dame, des 
Saints et des Anges, et quelquefois nous regarder nous-mêmes, 
nos indignités et bassesses ; et quand ces pensées nous arri- 
vent, nous nous devons humilier jusqu'au centre de la terre, 
voyant que nous ne sommes que des petits vermisseaux et vou- 
lons éplucher les actions des autres, qui sont épouses de Jésus- 
Christ. Nous devons bien faire voir à notre cœur sa faiblesse, 
nous faisant à nous-mêmes de petites réprimandes, afin d'être 
sur nos gardes à l'avenir. Dieu! ne faites pas cette faute de re- 
garder les imperfections des autres, car elle retarderait beau- 
coup votre perfection, et ferait dommage à votre âme. 

Conservez bien le désir d'observer vos règles, car elles sont 
toutes d'amour. Vous ne manquerez pas de difficultés, mais ne 
perdez pas courage, espérez en Dieu, et vous jetez entre les 
bras de sa divine Providence. Il n'y a chemin plus assuré que 
celui de la souffrance, pourvu que vous souffriez avec amour, 
douceur et patience. Il faut croire que tout ce que nous souf- 
frons n'est rien auprès de Dieu ; il faut penser le moins que 
nous pouvons à ce que nous souffrons. 

Quelques Sœurs dirent un jour au Bienheureux qu'il y aurait 

dangerque quelques supérieuresn'eussentpas l'esprit des règles. 
« Que feriez-vous là? dit-il ; si elles sont fidèles à les observer, 
Dieu le leur donnera avec le temps. » Il dit aussi qu'il lui fâ- 
chait bien quand on faisait élection d'une supérieure qui 
n'eût pas la vertu et capacité requises pour sa charge. Il y a peu 
de supérieures qui se mêlent des affaires temporelles; il n'est 
pas nécessaire pour leur charge. 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 521 

Parlant à une inférieure, ce Bienheureux lui dit : Ayez un 
grand soin de pratiquer la simplicité et de rabaisser votre esprit. 
Quittez la sagesse et prudence humaines, prenez celle de la 
croix; ne vous étonnez des tentations; tenez-vous comme un 
vrai néant; videz votre cœur de toutes affections terrestres et y 
gravez Jésus-Christ crucifié; rendez-lui grâce de votre vocation, 
résolvez-vous d'obéir; possible, ne commandercz-vous jamais. 
Ne faites pas comme plusieurs qui disent : Je ne voudrais pas 
être supérieure, mais tenez-vous toujours en la sainte indiffé- 
rence. Il ne faut pas dire qu'on ne peut pas faire quelque 
chose, car l'on peut tout en la grâce de Dieu, lequel ne nous 
délaisse jamais en nos nécessités. 

Ma chère fille, il faut écorcher la victime si nous voulons 
qu'elle soit agréable à Dieu. En l'ancienne Loi, Dieu ne voulait 
point que l'holocauste lui fût offert si premièrement il n'était 
écorché : de même nos cœurs ne seront jamais pour être im- 
molés et sacrifiés à l'honneur de la divine Majesté, que quand 
ils seront écorchcs et auront quitté leurs vieilles peaux, qui 
sont nos habitudes, nos inclinations, nos répugnances, et 
les affections superflues que nous avons en nous-mêmes : un 
acte de mortification, fait avec une grande répugnance, est 
infiniment propre pour nous mettre fort avant en la per- 
fection. 

Quant au bon et vrai gouvernement, il ne dépend point des 
talents naturels, mais de la grâce surnaturelle, laquelle nous 
donne beaucoup plus parfaitement l'expérience qui est néces- 
saire que ne fait la sagesse humaine, quoique avec moins 
d'éclat, en quoi consiste son excellence. 

Ma chère fille , ne plaignez point la perte de vos commo- 
dités spirituelles et des contentements particuliers de vos incli- 
nations pour bien cultiver les âmes, car Dieu vous en récom- 
pensera au jour de vos noces éternelles. Ne vous lassez donc 
nullement, quoique les travaux et soucis de la maternité soient 



V***.r»*li*«' 



522 OliUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

grands. Nous sommes trop heureux de rendre ce service à sa 
bonté. 

Est-ce tout de bon, ma très-chère fille, quand vous dites: 
« Mous sommes pauvres. Dieu merci. « Oh I que s'il est vrai, 
je dirais volontiers : Que vous êtes donc heureuse, Dieu 
merci ! — L'humilité, ma chère fille, fuit les charges, mais elle 
n'opiniâtre pas le refus, et étant employée par ceux qui ont le 
pouvoir, elle ne discourt plus sur son indignité. Quant à cela, 
elle croit tout, elle espère tout, supporte tout; elle est toujours 
simple. Votre corps est imbécile; mais la charité, qui est la 
robe nuptiale, couvrira tout cela. Qui peut conserver la dou- 
ceur emmi les douleurs et alangourissements, et la paix entre 
les tracas et multiplicités d'affaires, il est presque parfait. 

Cette grande égalité d'humeur, cette douceur et suavité de 
cœur est plus rare que la parfaite charité, mais elle en est plus 
désirable. Je vous la recommande, ma très-chère fille, parce 
qu'àicelle, comme à l'huile de la lampe, tient la flamme du 
bon exemple, n'y ayant rien qui édifie tant que la charitable 
débonnaireté. 

Tenez bien la balance droite entre vos filles, à ce que les 
dons naturels ne vous fassent point distribuer iniquement 
vos affections et bous ofiGces ; la 'charité se répand sans par- 
tialité. 

J'ai dit : douze heures dans la maison pour une au parloir, 
c'est ce qui serait désirable s'il était praticable. On dit sou- 
vent de telles propositions qui se doivent entendre commodé- 
ment, c'est-à-dire, quand les choses se peuvent bien faire 
selon les lieux, les personnes et les affaires que l'on a. 
Faites valoir ce document sagement, prudemment, non 
ric-à-ric. 

Voyez souvent Dieu à votre dextre et les deux Anges qu'il 
vous a destinés, l'un pour vous, l'autre pour la direction. Dites- 
leur souvent : « Seigneur, que ferons-nous? « Suppliez-les 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 523 

qu'ils vous fournissent les connaissances du vouloir divin. Ne 
regardez point cette variété d'imperfections qui vivent en vous 
et en vos filles, sinon pour vous tenir en la sainte crainte d'of- 
fenser Dieu, ruais non jamais pour vous étonner. Quand on 
nous marque nos imperfections en la conduite, nous devons 
doucement tout ouïr et puis proposer cela à Dieu, et nous en 
conseiller avec nos aides ou coadjulriccs, et après cela l'aire 
ce qui est estimé à propos avec une sainte confiance que la 
divine Providence réduira tout à sa gloire. 

Ne soyez point prompte à promettre, mais demandez du loisir 
pour vous résoudre es choses de quelque conséquence, cela est 
propre pour bien assurer nos affaires ot pour nourrir l'humilité. 
Saint Bernard écrivant à l'un de mes prédécesseurs, Ardicius, 
évêque de Genève : Faites, dit-il, toutes choses avec conseil de 
peu de gens qui soient paisibles , sages et bons. Faites si suave- 
ment cela que vos inférieures ne prennent pas occasion de 
perdre le respect qui est dû à voire cliarge, ni de penser que 
vous avez besoin d'elles pour gouverner; ains faites-leur con- 
naître, sans le dire, que vous laites ainsi pour suivre la règle 
de la modestie et humilité, et ce qui est porté par les constitu- 
tions, car il faut que le respect ne diminue point. 

Je désire que plus tard , lorsque les monastères qui se fondent 
aujourd'hui seront suffisamment pourvus, on se souvienne de 
ceci, à savoir : Les maisons religieuses qui ont des fonds et des 
renies pour l'entretien d'un nombre suffisant de filles dont la 
communauté a besoin ne peuvent pas, sans simonie, exiger 
des fonds, des pensions, ni de l'argent des filles qui doivent 
être reeues. Les monastères qui n'ont pas des revenus suffisants 
pour l'entretien d'une fille qui se présente peuvent exiger ce 
qui est nécessaire pour icelui. Il faut éviter, dans les contrats 
que l'on passe en ces occasions, toutes les clauses qui peuvent 
marquer que l'argent donné ou demandé est le prix de la récep- 
tion ou profession , mais que l'on donne cet argent pour l'en- 



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524 OEUVRES DE SAINTE CHAMAL. 

trelien de la fille, parce que le monastère n'a pas de revenus 
suffisants pour l'entretenir avec les autres. Le Concile de Trente 
défend aux Religieux, sous peine d'anathème, de recevoir avant 
le temps de la profession les biens que la prétendante a promis 
de donner au moment d'icelle, pour son entretien. Il est seule- 
ment permis de prendre ce qui est nécessaire pour le vivre et 
le vêtement de celte fille durant l'année du noviciat. On en- 
court l'excommunication, selon le Concile de Trente, si on 
donne consentement à la réception d'une fille qu'on sait qui ne 
prend l'habit ou ne fait pas la profession volontairement. 

C'est un abus aux religieuses d'avoir des pensions, de se 
procurer des libéralités de leurs parents, quoiqu'elles n'en 
usent qu'après avoir demandé permission, parce que, regardant 
cet argent comme à elles, elles en sont propriétaires devant 
Dieu et elles pèchent contre le vœu de pauvreté. Elles ne doi- 
vent non plus demander que l'on emploie l'argent qu'on leur 
a donné en des réparations à l'église ou dans le monastère, 
parce que c'est en disposer selon leurs inclinations, comme 
d'une chose qui leur appartient, et seraient propriétaires, La 
supérieure même, si elle a une pension, n'en peut disposer 
que du consentement des conseillères et avec la permission du 
supérieur. 



DE L'ORAISON ET DE SA PRÉPARATION 



CONDUITE POUR LA CONFESSION, LA COMMUNION, 
LA RÉCITATION DU SAINT OFFICE, ET DE LA PATIENCE DANS LES ADVERSITÉS. 

La fidélité de l'âme envers Dieu consiste à être parfaitement 
résignée à sa sainte volonté, à endurer tout ce que sa bonté per- 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 525 

met nous arriver, et faire tous nos exercices en l'amour et pour 
l'amour, surtout l'oraison, en laquelle il se faut entretenir avec 
Noire-Seigneur fort familièrement de nos petites nécessités, les 
lui représentant, et demeurant soumise à tout ce qu'il voudra 
faire de nous; rejeter avec fidélité les distractions qui nous y 
arrivent et à l'Office. Pour nous préparer à l'oraison, il faut y 
aller avec une grande humilité et connaissance de notre néant, 
invoquer l'assistance du Saint-Esprit et de notre bon Ange, et se 
tenir bien coi durant ce temps en la présence de Dieu, croyant 
qu'il est plus en nous-même que nnus-mème, et bien que notre 
oraison soit privée de discours et considération , il n'y a pas 
danger, «ar le bon succès d'icelle ne dépend point du discours 
ni de la considération, elle est une pure élévation de notre esprit 
en Dieu, et tant plus elle est simple et dénuée de sentiment, 
plus elle est pure; mais de vouloir penser à ses péchés pendant 
l'oraison, il ne le faut aucunement faire : un simple abaisse- 
ment de notre esprit devant Dieu , de tous nos péchés , sans les 
particulariser, suffit. Pour l'ordinaire , ces pensées ne nous 
servent que de distractions. 

Il n'y a aucun danger de s'y asseoir pour quelque temps, 
quand la nécessité le requiert, mais il n'y faudrait pas demeurer 
tout le temps de l'oraison. Il ne faut pas avoir tant de tendretés, 
lesquelles sont dangereuses et nuisent beaucoup en la voie dn 
salut. Il ne me fâche pas qu'on dorme à l'oraison , pourvu qu'on 
fasse ce qu'on peut pour se recueillir; il faut soudrir humble- 
ment cela, et se tenir devant Dieu comme une statue pour re- 
cevoir tout ce que Dieu nous enverra. Notre-Seigneur se plaît 
quelquefois à nous voir combattre tout le temps de l'oraison 
par le sommeil , sans nous en vouloir délivrer; il le faut souffrir 
paisiblement et en aimer notre abjection. Ne dites pas que vous 
ne pouvez pas faire quelque chose-, car nous pouvons toujours 
quand nous voulons; autrement ce serait dire que Notre-Sei- 
gneur aurait ordonné quelque chose d'impossible, ce qui. 



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iM.M^: 



526 OEUVRES DE SAIKTE CHANTAL. 

certes, n'est pas; nous pouvons toiif, avec la grâce qui ne nous 
manque jamais. 

La Théologie m'apprend qu'il ne faut pas se confesser des 
imperfections, mais le faisant il n'y a point de mal. Mais pour 
les confessions ordinaires, il n'en faut pas beaucoup dire ; le 
plus est deux ou trois. Cela est bon d'en dire aux confessions 
extraordinaires et annuelles. Je voudrais qu'on dît ses fautes 
simplement et franchement comme elles sont. Il faut aller à la 
confession purement pour nous humilier devant Dieu, avec une 
vraie délestation de ses péchés et une volonté entière de s'a- 
mender. Les commandements de Dieu et de la sainte Église ne 
sont pas si rigoureux comme on pense; ils ne gênent pas tant 
les esprits comme l'on croit. La Loi de Dieu est une Loi toute 
d'amour et toute douce, ainsi que l'assure David, par exemple : 
je suis obligée de dire mon Office tous les jours, sous peine de 
péché mortel; s'il arrive qu'au temps que j'ai accoutumé de dire 
Compiles je sois détournée par quelque affaire, et par ce moyen 
je m'oublie de les dire ; le lendemain seulement je m'en res- 
souviens , je n'ai point péché et ne m'en confesserais pas, parce 
que la chose n'est pas de si grande importance que je sois obligée 
d'aller toujours pensant que je n'ai pas dit Compiles, et qu'il me 
les faut dire. Les distractions involontaires ne rendent pas nos 
oraisons ni nos Offices moins agréables à Dieu. C'en est de 
même de ce que vous dites de dormir, car tout ainsi que nous 
ne sommes pas obligée de redire l'Office parce que nous avons 
été distraite en le disant, quand ce n'est pas volontairement, de 
même nous n'avons point d'obligation quand nous y avons un 
peu dormi, pourvu que ce ne soit pas durant une notable partie 
de l'Office et que vous ayez eu le soin de vous tenir recueillie; 
car, si vous êtes négligente à cela, il y a matière de confession. 
Je commence mon Office bien recueillie, et avec intention de 
le bien dire selon mon devoir; parmi l'Office il me vient un 
peu d'assoupissement, je dis néanmoins les versets tant bien 



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DE LA VIE RELIGIEUSE. 527 

que mal qui échéent de mon chœur, et cela durant le temps 
d'un ou deux psalmes, que voudriez-vous faire à cela? Il ne 
s'en faut pas confesser pourtant, car vous ne sauriez quel re- 
mède y faire, non plus qu'aux distractions qui vous y viennent. 

Quant aux permissions qui se demandent quelquefois de 
s'absenter de l'Office divin, disant : aussi bien je n'ai pas de 
voix et n'y fais rien, je dis que telles permissions ne s,e peuvent 
ni demander ni accorder. Il faut répondre à telles âmes : Eh 
bien! vous serez en chœur, oîi vous y servirez assez d'être avec 
vos Sœurs pour y louer Dieu, qui veut que vous soyez avec 
elles : vous le louerez de cœur si vous ne le pouvez autrement; 
les Anges le louent ainsi, et ils ne parlent ni ne chantent. 

Mes filles, ne vous privez pas de la communion [lar amer- 
tume de cœur; mais, quand vous sentirez cela, il s'en faut ap- 
procher pour se fortifier et s'unir à Dieu par l'esprit de douceur. 
Il y a des défauts pour lesquels on s'en doit priver quelquefois, 
comme une action ou parole d'impatience ou prom|)litude qui 
aurait mal édifié le prochain , et dont vous n'avez pas de 
regret. 

L'oraison est une manne cachée qui n'est connue ni prisée 
que de celui qui la reçoit, et en la goûtant l'appétit vient de la 
savourer davantage. Quiconque a cet espril d'oraison expédie 
plus d'affaires en une heure que les autres en plusieurs, et tout 
désoccupé il court à son repos, qui est de traiter avec Dieu ; 
mais Dieu ne se communique qu'aux obéissants. 

L'examen exact de la conscience est une manière d'oraison 
pratique avec laquelle on se reconnaît soi-même, et par laquelle 
on acquiert l'humilité et la pureté du cœur, qui est la plus im- 
portante disposition pour se familiariser avec Dieu; à la fin de 
l'oraison il faut aussi faire cet examen. Ceux qui se contentent 
de se tenir recueillis pendant la journée, sans vouloir faire 
des oraisons mentales réglées, arriveront difficilement à la 
sainteté. 



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528 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Présentons-nous à Dieu comme disciples, pour être ensei- 
gnées, avec une humble révérence, et ne pensons pas avoir 
rien fait , jusqu'à ce que nous ayons empreint dans nos cœurs 
Jésus-Christ crucifié. Cette disposition, et la continuelle dévo- 
tion , nous obtient de Dieu la grâce de ne pas suivre les mouve- 
ments et inclinations sensuelles. Une ferme résolution de 
n'offenser Notre -Seigneur ni mortellement ni véniellement, 
repoussant toutes les pensées sensuelles, assujettit tellement la 
chair à l'esprit, qu'on est rarement et faiblement tenté, étant 
très-aisé de vaincre , si l'on veut. Cette résolution tient les pas- 
sions si domptées qu'on les sent à peine, de façon qu'étant 
nécessaire de les ouïr ou parler d'elles, on n'en soit non plus 
ému que si on parlait de pierres ou de fange. On n'obtient ce 
degré que par une grâce spéciale de Notre-Seigneur, après 
qu'on a vaillamment combattu ; et spécialement il faut être fort 
patient et muet es occasions qui s'offrent d'humiliations et mé- 
pris, souffrir les injures du temps, quelles qu'elles soient, san& 
se plaindre; souffrir les douleurs du corps de quelque part 
qu'elles viennent, le.s ennuis, les nécessités quelles qu'elles 
soient, les persécutions, les conditions d'autrui contraires aux 
nôtres. Il n'y a point de vertu parfaite si elle n'est éprouvée 
par le prochain. II faut encore souffrir également que l'on 
déshonore nos proches et nos frères de religion, et autres^ 
souffrir les afflictions au service divin, comme : aridités, 
distractions, obscurités, pusillanimités, scrupules, tentations^ 
persécutions du diable", épreuves que font les confesseurs, 
ministres de Dieu, et tout cela sans se plaindre, pour conten- 
ter Dieu. Ceux qui persévéreront en ces pratiques seront 
enfin admis et reçus à l'éminence et douceur des devis fami- 
liers avec Dieu par l'oraison d'union, et alors on est richement 
récompensé. 

Dieu diffère ces faveurs aux âmes , ou parce qu'elles sont 
ensevelies dans leurs vices, qui sont chacun comme un obscur 




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DE LA VIE RELIGIEUSE. 529 

brouillard qui empêche la vue du Créateur, ou bien pour leur 
faire 'connaître l'excellence de ce qu'elles cherchent par la lon- 
gueur du temps qu'elles emploient à le trouver. Durant ces 
délais il les éprouve en plusieurs façons, par des travaux inté- 
rieurs, comme aussi par des peines extérieures, afin qu'on ap- 
prenne de là que nous courons après un grand bien , puisque 
nous y avons tant de peine. 

Prier, c'est élever l'esprit à Dieu et lui communiquer toutes 
ses affaires familièrement, en grande révérence et avec plus de 
confiance que n'eut jamais le plus mignard enfant à sa mère, 
et deviser là de toutes choses , tant hautes que basses , de celles 
du ciel et de celles de la terre, du peu et du beaucoup avec son 
Maître et Seigneur, lui ouvrir son cœur et le répandre en lui, 
sans qu'il y demeure rien dedans ; lui raconter ses travaux, ses 
péchés, ses désirs, et tout le reste qui est en l'âme, et se re- 
poser avec lui comme avec un ami auquel il se fie et découvre 
toutes ses affaires tant bonnes que mauvaises. C'est ce que 
l'Ecriture sainte appelle répandre son cœur comme de l'eau en 
la présence divine, manifestant à Dieu non-seulement ce qu'il 
y a de grand , mais la moindre chose ; car puisque la Providence 
divine gouverne tout et que nous ne pouvons rien de bien sans 
son aide, c'est une sagesse de conférer de toutes choses avec 
Dieu, duquel doit procéder le bien que nous en tirons. Dieu 
ne veut pas que nous soyons timides à implorer ses faveurs. 

Ce que nous devons le plus ruminer en notre intérieur, 
pour apprendre à le pratiquer, c'est la manière de prier utile- 
ment et faire profit du temps que nous avons , spécialement : 
de la présence de Dieu, de la manière de bien dire l'Office, 
les prières vocales, lire les livres spirituels; des examens 
de conscience généraux et particuliers, de combattre un vice, 
d'acquérir une vertu; comment il se faut confesser pour eu tirer 
du profit; de la contrition du cœur, de l'agilité à faire toutes 
les pénitences qu'on pourra; de la préparation à la commu- 

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III. 




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530 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Dion sacramentale et spirituelle; de la mortification de tous les 
mouvements de la nature, et de la garde des sens; comme il 
se faut comporter à table, aux récréations, et en la fréquenta- 
tion des séculiers et autres; de l'humilité et connaissance de 
soi-même; de l'amour que nous devons porter à Dieu; de la» 
charité envers tous de s'entre-souffrir les uns les autres et d'évi- 
ter les jugements téméraires ; de la pauvreté , chasteté , obéis- 
sance, et de l'observance des règles; de l'abandon et indiffé- 
rence pour tout; des trois compagnes de Jésus -Christ : 
pauvreté, douleur, mépris; de l'avaucement spirituel; de se 
défier de nos forces et diligences pour espérer en la faveur de 
Notre-Seigneur. Après avoir fait tout ce qui est en nous , at- 
tendre tout de Dieu, des mérites et travaux des justes. 

Il faut encore s'entretenir de ce qu'on doit faire es tenta- 
tions, et comme il faut supporter la rigueur des saisons, de 
la Providence de Dieu en tout cela, et à punir les siens; de la 
paix de l'âme, des divers moyens d'y parvenir; du profit qu'il 
y a de converser avec les serviteurs de Dieu et d'avoir un di- 
recteur; de combien importe le bon exemple; la pratique des 
huit béatitudes; des conditions de la vertu, de la prudence et 
science des Saints, mais surtout de l'abnégation et renonce- 
ment de soi-même, étudiant les divines maximes que Jésus- 
Christ nous en donne dans l'Évangile. 

Dans les révoltes de la nature, lorsque Dieu demande de 
nous de grands sacrifices, ou même des petits, disons-lui: 
Oui, Seigneur, je le veux bien, parce que tel est -votre bon 
plaisir; il vous a ainsi plu et il me plaît ainsi à moi , qui suis 
très-humble servante de votre volonté. 

L'oraison est l'un des plus efficaces moyens de glorifier Dieu; 
mais saint Grégoire nous apprend qu'il y a des complexions si 
turbulentes qu'elles sont inhabiles à la quiétude que l'oraison 
mentale requiert, lesquelles il n'y faut pas mettre du premier 
coup, ains aux exercices des vertus, avec l'oraison vocale et 






5*?l*IV„ 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 531 

autres dévolions, de façon qu'elles aillent domptant peu à peu 
leur naturel, et se disposent pour pouvoir, par après, entrer 
un peu en l'oraison. Dieu donne la dévotion à celui qui s'a- 
donne à la contrition; et à celui qui combat et surmonte ses 
tentations et passions, il lui baille la manne cachée. 

Il faut eu l'oraison interroger son cœur s'il a la vertu ou le 
vice que nous méditons; ou, si c'est sur la Passion de Jésus- 
Christ que l'on médite, lui demander : Seigneur, quelle 
crainte ou quel intérêt vous fait endurer un si cruel tourment? 
— Incontinent i'àme entendra cette réponse : Ce n'est ni par 
crainte, parce que je suis tout-puissant; ni par intérêt, parce 
que je suis Dieu, mais uniquement pour l'amour que je vous 
porte. A celle parole d'amour, l'âme s'arrêtera avec du ressen- 
timent, jusqu'à ce qu'elle se trouve inclinée et obligée à mon- 
trer à son Dieu l'amour qu'elle lui porte, en souffrant des 
oubliances, des mépris, des fiels et autres dégoûts; car pour 
méditer ultlement il faut être attentif à peser les mystères et à 
réformer ses mœurs, voyant en quoi on pourra conformer 
ses actions à ce que Jésus-Christ a fait et souffert; car la plus 
haute science de prier et profiter gît plus à pàtir et s'humilier 
qu'à sentir des goûts et des douceurs, et encore à êti-e fidèle 
à ses résolutions, où il faut être inviolable , se faisant violence 
pour cela. 

Lorsque l'amour des choses créées veut tirer nos esprits à 
leur parti pour nous rendre désobéissants à la divine Majesté , si 
le grand amour divin se trouve en l'âme, il fait tête comme un 
autre saint Michel, et assure les puissances et forces de l'âme 
au service de Dieu par ce mot de fermeté : Qui est comme Dieu ? 
Quelle bonté y a-t-il es créatures qui doive attirer le cœur hu- 
main à se rebeller contre la souveraine bonté de Dieu? Nous 
sommes encore plus coupables quand nous nous arrêtons à notre 
propre plaisir. La force de cet amour de Dieu sur toutes choses 
doit avoir une grande étendue; il doit surpasser toutes les af- 



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*.*ïfi-?- 




532 œUVRKS DE SAINTE CHANTAL. 

fections, vaincre toutes les difficultés, et préférer l'honneur de 
la bienveillance de Dieu à toutes choses; mais je dis, à toutes 
choses absolument, sans exception ni réserve quelconque. 
vrai Dieu! combien de fois, pour des bagatelles, chimères 
et fantômes de contentement , nous quittons les amours de 
l'Epoux céleste! et comment donc alors pouvons-nous dire que 
nous l'aimons sur toutes choses, puisque nous préférons à sa 
grâce de si chétives vanités? //s m'ont laissé, dit Dieu , moi qui 
suis la source d'eau vive, et se sont foui des citernes dissipées 
et crevassées qui ne peuvent retenir les eaux. C'est donc pour 
l'amour de nous qu'il veut que nous l'aimions, parce que nous 
ne pouvons cesser de l'aimer sans commencer de nous perdre, 
et que tout ce que nous lui ôtons de nos affections, nous le 
perdons. 

Les petites vertus de simplicité, abjection et humiliation, 
auxquelles les grands Saints se sont tant plu pour mettre leur 
cœur à l'abri contre la vaine gloire, ayant été faites avec l'ar- 
deur du céleste amour, ont été plus agréables à Dieu que de 
très-grandes actions faites avec moins d'amour. 



DIVERS DEGRÉS D'ORAISON 

CONDITIONS REQUISES POUR Y PROGRESSER. 

De soi-même, mes chères filles, on ne saurait faire un pas 
dans la sainte carrière de l'oraison ; c'est pourquoi l'Épouse 
Sacrée s'écrie dans son impuissance : Tirez-moi, c'est-à-dire, 
commencez le premier , car je ne saurais m'éveiller de moi- 
même; mais quand vous m'aurez émue, alors, ô le cher Époux 
de mon âme, nous courrons. Vous courrez devant moi , en me 



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DE LA VIE RELIGIEUSE. 533 

tirant toujours plus avant, et moi je vous suivrai à la course, 
consentant à vos attraits; ainsi vous me tirerez à l'odeur de vos 
parfums. 

On ne déteste pas assez ses péchés, quand on ne veut pas les 
réparer par la pénitence. Les oraisons jaculatoires ou la 
repentance suppliante élèvent l'àme à Dieu et, la réunissant à 
sa bonté, obtiennent sans doute le pardon, en vertu du saint 
amour qui lui donne le mouvement sacré. Ainsi nous devons 
faire force oraisons, par manière de repentance, répandant 
nos âmes devant le Cœur pitoyable du Sauveur qui les recevra 
à merci. 

Les causes de nos chutes viennent de ce que nous nous lais- 
sons séduire par notre propre estime ; nous retournons sur 
nous-mêmes et entretenons nos esprits parmi les créatures. 
Les esprits vils, paresseux et adonnés aux plaisirs extérieurs, 
qui n'appréhendent pas assez le péché véniel, tombent et se 
laissent souvent surprendre au mortel. Or, la charité étant 
séparée de l'âme par le péché, il y reste une certaine 
ressemblance de charité qui nous peut décevoir, c'est l'habi- 
tude aux actions de vertu, lesquelles sont pratiquées sans élec- 
tion ni vertu, et en sont seulement des représentations et 
simulacres. 

Il ne se peut dire, mes chères filles, combien le Sauveur dé- 
sire de rentrer en nos âmes. Hé/as ! dit-il, ouvre-moi, ma chère 
Sœur, ma mie, ma colombe, ma toute pure, car ma tête est toute 
pleine de rosée et mes cheveux de gouttes de la nuit. Hé ! veut 
dire le divin amoureux de l'àme, je suis chargé des peines et 
sueurs de ma Passion ; ouvre donc ton cœur devers moi, et je 
répandrai sur toi la rosée de ma Passion qui se convertira en 
perles de consolation. 

Le vrai amant n'a presque point de plaisir, sinon en la chose 
aimée; ainsi toutes choses semblaient ordure et boue au glorieux 
saint Paul, en comparaison de son Sauveur, et l'Epouse sacrée 



UlQÛ.âV 



534 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

n'est toute que pour son Bien-Aimé : mon cher ami est tout à 
moi, et moi, je suis toute à lui. Que si elle rencontre les 
créatures pour excellentes qu'elles soient, même quand ce se- 
rait des Anges, elle ne s'arrête point avec iceux , sinon autant 
qu'il faut pour être aidée en son désir. Dites-moi donc, leur fait- 
elle, dites-moi, je vous en conjure, n'avez-vous point vu Celui 
qui est r ami de mon âme? Dieu, si nous le voyions ainsi qu'il 
est, nous mourrions d'amour pour lui. Oh! si nous voyions ce 
divin Cœur, comme, il chante d'une voix d'infinie douceur le 
cantique de louange de la Divinité, quelle joie, quels efforts 
de nos cœurs ! Il nous invite, ce cher Ami de nos âmes : Sus, 
lève-toi, dit-il^ sors de toi-même, prends vol devers moi, ma co- 
lombe, ma très-belle, en ce céleste séjour, où toutes choses sont 
en joie, et ne respirent que louange et bénédiction. Tout y fleu- 
rit, tout y répand de la douceur et du parfum. Viens, ma bien- 
aimée, toute chère ; et pour me voir plus clairement, viens aux 
fenêtres par lesquelles je te regarde. Viens, considère mon Cœur 
en la caverne de l'ouverture de mon flanc; viens, et me montre 
ta face. Hé ! je la vois maintenant, sans que tu me la montres, 
mais alors je la verrai , et tu me la montreras , car tu 
verras que je te vois. Fais que j'écoute ta voix, car je la 
veux allier à la mienne. Ainsi la face sera belle et ta voix très- 
agréable. 

La méditation n'est autre chose qu'une pensée attentive, 
réitérée et entretenue volontairement en l'esprit, afin d'exciler 
la volonté à de saintes et salutaires affections et résolutions. 
L'Epoux sacré dit : La voix de la tourterelle a été ouïe en notre 
terre. Il veut dire que l'âme dévote lui est très-agréable quand 
elle se présente devant lui, et qu'elle médite pour s'échauffer au 
saint amour. 

En ce sens, l'Apôtre dit : Repensez à Celui qui a reçu une 
telle contradiciion des pécheurs, afin que vous ne vous lassiez, 
manquant de courage. Ainsi nous méditons, pour recueillir l'a- 




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DE LA VIE RELIGIEUSE. 535 

mour de Dieu, mais l'ayant recueilli, nous contemplons Dieu et 
sommes attentifs à sa bonté, pour la suavité que l'amour nous 
y fait trouver. 

Oh! que bienheureux sont ceux qui prononcent secrètement 
en leur âme , par une admiration permanente, ces paroles 
amoureuses du grand saint Augustin : Boulé, Bonté! o 
Bonté toujours ancienne et toujours nouvelle! et ces autres de 
David : Vous êtes bon, Se/f/ncur, et, en votre bonté, apprenez- 
moi vos justifications! Hélas ! que vos paroles sont douces à mes 
entrailles ; pbis que le miel à ma bouche! ou bien avec saint 
Thomas : Mon Seigneur cl mon Dieu /et avec Madeleine : Ah! 
mon Maître! S'enivrer, c'est contempler si souvent et si ar- 
demment , qu'on soit tout iiors de soi-même, étant occupé par 
amour à voir sa beauté, et à nous vmir à sa bonlé. 

Mon Bien- Aimé m'est un bouquet (lemijrrhe; il demeurera 
entre mes mamelles! Mon Bien- Aimé est éi moi, et moi, je suis 
à lui, qui pail entre les lis tandis que le jour e.ipire, et que les 
ombres s'inclinent. Montrez-moi donc, o l'ami de mon âme, où 
vous reposez, où vous couchez sur le midi. Voyez-vous comme 
la sainte Sulamile se contente de savoir que son Bien-Aimé soit 
avec elle! Oh! vrai Dieu, que c'est une bonne façon de se tenir 
en la présence de Dieu, d'être et vouloir toujours et à jamais 
être en son bon plaisir ! Or, cette quiétude, en laquelle la volonté 
n'agit que par un simple acquiescement au bon plaisir divin, 
voulant être en l'oraison sans aucune prétention que d'être à la 
vue de Dieu, selon qu'il lui plaira, c'est une quiétude souve- 
rainement excellente, étant épurée de toute sorte d'intérêts, 
les facultés de l'àme n'y prenant aucun contentement, ni même 
la volonté, sinon celui d'être sans contentement, pour l'amour 
du contentement et bon plaisir de son Dieu, dans lequel elle se 
repose. C'est le comble de l'amoureuse extase, de n'avoir pas 
sa volonté en son contentement, mais en celui de Dieu. Mon 
âme, dit l'Amante sacrée, s'est fondue à même temps que mon 



ji-^-x^ssBÊmmtSSBi, 



 



536 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

Bien-Aimé a parlé, et qu'est-ce à dire, s'est fondue, sinon elle 
ne s'est plus contenue en elle-même, ains, s'est écoulée devers 
son divin Amant? Quelquefois la blessure d'amour se fait par le 
seul souvenir que nous avons d'avoir été sans aimer Dieu. 
Oh! que tard Je vous ai aimée, beauté antique et nouvelle !Lai vie 
passée est en horreur à la vie présente de celui qui a passé sa 
vie précédente sans aimer la souveraine bonté. 

En l'oraison, mes chères filles, l'union se fait par de petits 
mais fréquents élancements cordiaux. Oui, Seigneur, je suis 
toute vôtre, toute, toute, sans exception! Hé! Seigneur, je le 
suis, certes, et je le veux être toujours plus ! doux Jésus , 
tirez-moi' toujours plus avant dans votre Cœur, afin que votre 
amour m'engloutisse, et que je sois du tout abîmée en sa dou- 
ceur!... Le cœur humain se transplante du monde en Dieu, par 
le céleste amour, s'il s'exerce fort en l'oraison. Certes, il s'éten- 
dra continuellement, et se serrera à la Dicinité, s'unissant de 
plus en plus à sa bonté , mais par des accroissements impercep- 
tibles, desquels on ne remarque pas- bonnement le progrès, 
tandis qu'il se fait, ains quand il est fait. Oh ! qu'heureuse est 
l'âme qui, en la tranquillité de son cœur, conserve amoureuse- 
ment le sacré sentiment de la présence de Dieu ! car son unie» 
avec la divine Bonté croîtra perpétuellement, quoique insensi- 
blement, et détrempera tout l'esprit d'icelui de son infinie 
suavité. Or, quand je parle du sacré sentiment de la présence 
de Dieu en cet endroit, je n'entends pas parler du sentiment 
sensible, mais de celui qui réside en la cime et suprême pointe 
de l'esprit, où le divin Amour règne et fait ses exercices princi- 
paux. A cette union, le divin Berger des âmes provoquait sa 
chère Sulamite. Mettez-moi, disait-il, comme un sceau sur votre 
cœur, comme un cachet sur votre bras. Ainsi veut-il que nous 
nous unissions à lui d'une union si forte et pressée, que nous 
demeurions marqués de ses traits. Ah! Jésus, qui me donnera 
la grâce que je sois un seul esprit avec vous! Enfin, Seigneur, 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 537 

rejetant la multiplicité des créatures, je ne veux que votre 
unité! Dieu ! vous êtes le seul Un et la seule Unité nécessaire 
à mon âmel Hélas! cher Ami de mon cœur, unissez ma pauvre 
unique àme à votre très-unique bonté ! Hé ! vous êtes tout mien • 
quand serai-je toute vôtre ? Seigneur Jésus, mon Amant, 
soyez mon tire-cœur, serrez, pressez et unissez à jamais mon 
esprit sur voire paternelle poitrine ! Hé ! puisque je suis faite 
pour vous, pourquoi ne suis-je pas en vous? Abîmez cette goutte 
d'esprit que vous m'avez donnée dedans la mer de votre bonté, 
de laquelle elle procède. Ah ! Seigneur ! puisque votre Cœur 
m'aime, que ne me ravit-il à soi, puisque je le veux bien? Tirez- 
moi, et je courrai à la suite de vos attraits, pour me jeter entre 
vos bras paternels et n'en bouger jamais es siècles des siècles. 
Amen. 

Ah ! mes filles, le Sauveur nous a nourris dès notre tendre 
jeunesse, ains il nous a formés et reçus, comme une aimable 
nourrice, entre les bras de sa divine Providence. Dès l'instant 
de notre conception il nous a rendus siens et nous a nourris 
tendrement, selon le cœur et selon le corps, par un amour 
incompréhensible; et pour nous acquérir la vie, il a supporté la 
mort et nous a repus de sa propre chair et de son propre sang. 
Hé ! que reste-t-il donc à faire, sinon que ceux qui vivent ne 
vivent plus à eux-mêmes, ains à Celui qui est mort pour eux; 
c'est-à-dire, que nous consacrions au divin Amour tous les mo- 
ments de notre vie, rapportant à sa gloire tous nos projets, 
toutes nos conquêtes, toutes nos œuvres, toutes nos actions, 
toutes nos pensées et toutes nos affections? Ni la vie, ni la 
mort, ne me séparera jamais de lui! Ainsi se fait l'extase du 
vrai amour, quand nous ne vivons plus selon les raisons et in- 
clinations humaines, mais au-dessus d'icelles, selon les inspi- 
rations et instincts du divin Sauveur de nos âmes. 

Notre cœur est fait pour Dieu , qui l'allèche continuellement, 
et ne laisse de jeter en lui les attraits de son céleste amour; mais 






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538 OEUVRES DE SAINTE CHANTAL. 

cinq choses empêchent la sainte attraction d'opérer : le péché, 
l'affection aux richesses, les plaisirs sensuels, l'orgueil et vanité, 
l'amour-propre avec la multitude des passions déréglées , qui 
sont un fardeau, lequel nous accable. 

Quiconque se plaît véritablement en Dieu désire de lui plaire 
fidèlement; et pour lui plaire, de se conformer à lui. Certes, 
les délices de ce bon Dieu sont d'être avec les enfants des 
hommes pour verser ses grâces sur eux. Bonté d'infinie 
douceur! que votre volonté est aimable, que vos faveurs sont 
désirables ! Vous nous avez créés pour la vie éternelle, et votre 
poitrine maternelle, enflée des mamelles sacrées d'un amour 
incomparable, abonde en lait de miséricorde, soit pour par- 
donner au pénitent, soit pour perfectionner les justes. Hé! 
pourquoi donc ne collons-nous pas nos volontés à la vôtre, 
comme les petits enfants s'attachent au chicheron du tetin de 
leurs mères, pour sucer le lait de vos éternelles bénédictions? Il 
faut d'une résolution absolue vouloir et embrasser les moyens 
convenables pour y parvenir, et pour cela nous devons toujours 
faire des résolutions particulières. Pour cela, David acceptait 
en particulier les afflictions, et moi je dois accepter l'abjection, 
et quand on aime , on y a du plaisir. Quand la charité porte 
les uns à la pauvreté , les autres qu'elle enferme dans les cloîtres, 
elle n'a point besoin d'en rendre raison à personne; que si 
quelqu'un veut contester et lui demander pourquoi elle fait 
ainsi, elle répondra hardiment : parce que le Seigneur en a 
besoin. Tout doit servir à la charité, et elle à personne, non 
pas même à son Bien-Aimé, duquel elle n'est pas servante, mais 
Epouse; auquel elle ne fait pas service, ains elle lui fait 
l'amour. Oh I que cette divine volonté est aimable, amiable et 
désirable ! Seigneur ! ne permettez pas que je la transgresse 
en rien! Faites que jamais ma volonté ne soit faite, mais la 
vôtre ! 

Les âmes nobles font encore tout ce que Dieu témoigne 



11 




é: -s-fej. 



DE LA VIE RELIGIEUSE. 530 

d'agréer. Mon âme, dit l'une d'icelles, s'est écoulée soudain 
que mon ami a parlé. Faites donc ce que le Seigneur vous con- 
seille; prévenez ceux qui vous auront offensé. Les âmes qui 
sont promptes à suivre les sacrées inspirations, ce sont celles 
que le Père Eternel a préparées pour être Epouses de son Fils 
bien-aimé. 11 faut aller où l'inspiration nous pousse, sans chan- 
ger de visage. Ayant trouvé la volonté de Dieu en notre voca- 
tion, demeurons amoureusement en icellc , y pratiquant les 
exercices selon l'ordre. Une des bonnes marques de la bonté de 
l'inspiration, et particulièrement des extraordinaires, est la 
tranquillité du cœur. 

La paix est inséparable de la très-sainte humilité; je parle 
d'une humilité noble, réelle, moelleuse, solide, qui nous rend 
souples à la correction, maniables et prompts à l'obéissance 
En somme, les trois meilleures marques d'une légitime inspi- 
ration sont : la persévérance contre l'inconstance et légèreté, 
la douceur de cœur contre les inquiétudes et empre