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Full text of "De l'idéal du bonheur dans la vie religieuse"

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BIBLIOTHEQUE SAINTE - GENEVIEVE 



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SAINTE | 
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DE 



L'IDÉAL DU BONHEUR 



VIE RELIGIEUSE 







bibliothequeI 

SAINTE | 
GENEVIEVE 





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POITIERS.— IMPRIMERIE DE N. BERNARD. 



DE 



L'IDÉAL DU BONHEUR 



VIE RELIGIEUSE 

pau 
Mlle «Util; BARD1 

Ouvrage roaronné par la Société nationale d'encouragement au bien 



DEUXIEME EDITION 

Augmentée Jud Bref du HeJat-Pére PIE IX. de notrrellea 
eppraheiione épiaeopaIee 9 A. 




«< L'Évangile n'est pas la destruction de 
» PbomtnS] il en est le sommet, c'est pour- 
» quoi l'humanité no descendra pas du 
» christianisme. » 

( R. P. LaCuRDAIIU..; 



m*— »«^h« 



PARIS 

CHARLES DOUNIOL, UHKAinE-ÉUlTELill 

:'!t . RUE Dt TOURNON 

1868 

Tuns droit* de propriété $ de traduction réxervé*. 






APPROBATION 



«De S. <&. jflonseigiuur l'3rcl)£vcque bt Gourde 



L'auteur a mis au service d'une idée excellente un grand 
travail et une richesse peu commune d'imagination, de sen- 
timents et de style. Ses intentions sont dignes de tout éloge , 
son talent est incontestable, et son œuvre, dont le mérite est 
réel, ne contient rien de contraire à la saine doctrine. 



Bourges, le 26 mai 1865. 

■J- Chahles-Amable, archevêque de Bourges. 



VI! 



APPROBATION 



3lt 8. <S. ftlonaeijnuur l'tëutque y^cbron. 



Je suis persuadé que votre travail sera utile aux âmes. Vous 
avez mis au service d'une grande idée votre imagination fé- 
conde, votre vive intelligence, et, ce qui vaut mieux, votre 
âme pleine de foi. Il m'est doux d'unir mes éloges à la grave 
approbation que vous a donnée Monseigneur de Bourges. 
Je souhaite à votre livre le succès de consoler, de relever 
quelques cœurs souffrants , troublés ou malades. 

Genève, 24 août 1866. 



4- Gaspard, éveque d'Bébron, 
auxiliaire de Genève. 



m 

I 



TABLE DES MATIERES 



* 



Approbation de M" le prince de La Tour d Auvergne 

Lauraguais v 

Approbation de W Mennillod vu 

Errata XI 

Chapitre l". — Des éléments du bonheur : Amour en 

Dieu, Dévouement , Sacrifice. . . 1 

Chapitre II. — Les ordres hospitaliers 95 

Chapitre 111. — Les ordres cloîtrés. — La contem- 
plation US 

C'uai'Itke IV. — Les ordres cloitréa. — L'expiation. 101 
Chapitre V. — Les ordres enseignants. — La mater- 
nité spirituelle -Il 

Chapitre VI. — Les ordres enseignants.— L'éducation. 203 
Chapitre VIL— Del'amitié surnaluiclle.et du bonheur 

par la vie commune. 301 

Chapitre VIII.— De la séparation d'avec la famille. . 3i9 
Chapitre IX. — Conclusion. — Un dernier mot sur le 

bonheur <jt . . . . 395 

Appendice • 4' 3 

Lettre de M* 1 Pie à l'auteur .... 415 



4à\f- 



V • • 



-s- 



" 



Approbation ili> M»' Jacquemel . 'ii^rmm 

Approbation de M«* Collel 417 

Approbation de M** Fruchaud 418 

Rapport de M. Honoré Arnoul, secrétaire général, de la 
Société nationale d'encouragement au bien sur les ou- 
vrages couronnés dans le couranl de I8C7 419 

Bref de Sa Sainteté Pie IX à l'auteur 420 



ris ni; l\ ïaulr nr : matières. 



i 



*. 



^4 



XI — 



ERRATA. 



Page 18, ligne 26, au lieu de: 1858, lisez: 1856. 

— 48, — 14, au lieu de : ces macérations, lisez : ses 

macérations. 

— 82, — 26, au lieu de : M" Swetchim, lisez : 

M™ 8 Swetchine. 

— 86, — 13, au lieu de : aucune voie, lisez : aucune 

voix. 

— 93, — 5, au lieu de : ses sacrifices, lisez : ces sa- 

crifices. 

— 94, dans le titre, au lieu de : des ordres, lisez : les 

ordres. 

— 113, ligne 5, au lieu de: raisonner, lisez : résonner. 

— 115, dans le titre, au lieu de : des ordres, lisez : les 
ordres. 

187, ligne 20, au lieu de : ses sphères, lisez : ces sphères. 



280, 
313, 



353, 
355, 



27, au lieu de : où se florit , lisez ; où florit. 
6, au lieu de : si l'on semait l'union dans les 

cœurs comme l'on sème, lisez : si l'or 

semait l'union dans les cœurs comme il 

sème. 
15, au lieu de : raillent, lisez : rallient. 
17, au lieu de : lorsqu'il veut, l'hommage, 

lisez : lorsqu'il veut l'hommage. 



DE 



>inû 



L'IDEAL DU BONHEUR 



VIE RELIGIEUSE 



CHAPITRE I er . 



Dei éléments du lion heur : Amour en Dieu, 
Dévouement, Sacrifice. 



La vie religieuse qui est, ici-bas, l'idéal 
de la perfection est-elle, en même temps, 
pour la femme, l'idéal du bonheur? 

Telle est la question que nous nous propo- 
sons d'étudier aujourd'hui; question profonde, 
puisqu'elle se rattache nécessairement à l'état 
moral de notre société actuelle et entraîne 
l'examen de l'organisation de la femme, ce 
bel ouvrage de la droite du Très-Haut, cette 

4 



- 2 — 

poésie (1) du Créateur; question délicate, car 
elle touche aux plus saintes choses , aux mys- 
tères de Dieu et de l'âme , aux mystères des 
pauvres (2). Aussi, après avoir désiré l'appro- 
fondir par enthousiasme, on ne l'aborde 
qu'avec cet effroi des cœurs sincères lors- 
qu'ils s'approchent de ce qui est éternelle- 
ment beau, éternellement pur, éternellement 
vrai. 

Que Dieu bénisse ces enthousiasmes de 
notre foi! Qu'il nous préserve du malheur 
d'exprimer d'une manière indigne de lui des 
pensées que nous avons essayé de lire dans 
notre conscience 1 

Qu'est-ce que le bonheur, cet astre brillant 
qui inonde de ses clartés les demeures céles- 
tes, s'échappe quelquefois du sein de Dieu 
pour se montrer à nos regards ravis et re- 
monte tout à coup dans les sphères inacces- 
sibles, nous léguant les larmes du souvenir 
après nous avoir révélé les larmes de la joie? 
Il est difficile de donner la définition exacte 
de sa splendeur totale ; mais, en suivant la 
trace lumineuse qu'il a laissée vivante dans 



(1) Napoléon I". 

(2) M« r Pie, LPttre pastorale. 1851. 



'— 3 — 
notre âme, il deviendra aisé d'analyser les 
rayons divers qui composent son auréole et 
les éléments variés qui constituent le foyer 
de sa chaleur. 

Le premier de tous ces éléments est l'a- 
mour en Dieu. Du berceau à la tombe, l'âme 
se meut dans l'amour. Créée par l'amour éter- 
nel, attendue et reçue dans le monde par 
l'amour de la mère, elle s'éveille sous le 
tressaillement de cette première séduction (i), 
et prélude ainsi aux rêves et aux pressenti- 
ments de l'adolescence, aux ébranlements et 
aux réalités de la jeunesse, aux glorieuses 
consolations des jours qui la détrônent, et en- 
fin à cette victoire suprême de l'amour chré- 
tien sur la mort acceptée , puisque la mort 
depuis celle de Dieu n'est plus seulement le 
glaive de la justice, mais est devenue aussi 
le sourire de l'amour et le choix d'un cœur 
libre (2). Oui, dès ici-bas l'amour est la nour- 
riture et les délices , le breuvage et l'enivre- 
ment, le mobile et le levier de l'âme. Si elle 
travaille et se fatigue, souffre et pleure, se 
dilate et se repose, c'est parce qu'elle aime. 



(t) R. P. Lacordaire, 62' Conf. de Noire-Dame. 
(2) 66» Conf. de Notre-Dame. 



— A — 

Si elle vit c'est pour aimer, si elle meurt c'est 
pour conquérir l'éternité à cet immortel con- 
diment de son existence. Oui, dès ici-bas 
tout mystère est dévoilé ; en envahissant 
notre âme , l'amour lui livre le nœud de nos 
destinées et le secret de notre béatitude. 

Qu'on ne s'étonne pas de nous entendre 
prononcer ce mot si doux et si terrible, car, 
à moins de consentir à demeurer en dehors 
de tout idéal et de toute réalité selon Tordre 
naturel, de tout mystère et de toute vérité 
selon l'ordre surnaturel, il est absolument 
impossible de l'éviter. L'amour! on abuse de 
ce mot, on l'avilit, il nous faut le maintenir, 
disait saint François de Sales, car il est d'une 
incomparable beauté. 

Dans l'ordre surnaturel en effet Dieu est 
amour, conséquemment l'essence métaphy- 
sique de l'amour est ce qu'il y a, au ciel et 
sur la terre, de plus élevé comme de plus 
saint. 

Dans l'ordre naturel, l'école catholique ne 
se regarde pas comme responsable des abus 
que le monde peut faire d'une expression et 
d'un sentiment que le christianisme sacre et 
sanctifie en les purifiant. Elle sait que l'amour 
monte à l'autel, que Jésus-Christ a créé un 



— 5 — 

sacrement pour le maintenir en dignité. 
Amour, pour elle, n'est pas passion, mais acte 
d'âme (1) , et elle en respecte le nom lors- 
qu'il lui faut s'en servir. 

Qu'est-ce donc qu'aimer? Il nous faut le 
savoir, car la femme prédestinée par nature 
et par grâce à remplir de ce sentiment les 
courtes pages de sa suave histoire, n'est heu- 
reuse que selon le degré où elle aime. La 
mesure de son amour est la mesure mathé- 
matique de son bonheur. 

Aimer, c'est vivre par le cœur, par l' endroit 
le plus vif et le plus consolant de notre être, là 
où la- personnalité quitte sa solitude et s'émeut 
d une présence qui nest pas la sienne (2). Or, 
quelle sera donc l'émotion d'une âme éprise 
de la présence de Dieu, rompant toutes digues 
et s'élancant vers l'infini pour y contempler 
dans la lumière éternelle l'essence radieuse 
de la beauté divine? Qui suivra ce vol humble 
et hardi (3) d'un cœur saisissant dans cette 
vision anticipée Yidéal sans tache, le réel par- 
fait (4) qu'il étreint et possède par une joyeuse 



()) A. Gratry, les Sources. 

(2) 4' Confér. de Toulouse. 

(3) 14' Confér. de Notre-Dame. 

(4) 5* Confér. de Toulouse. 



_ 6 — 

extase? Qui peindra ses transports, ses flam- 
mes, sa dilatation, lorsqu'en face de cet inal- 
térable objet du ravissement des anges, il 
oublie ciel et terre pour se jeter de joie dans 
cet amour qui se promet, se donne, fait de 
l'objet aimé et de l'âme aimante comme une 
seule personnalité (1). Qui sondera l'abîme de 
ses délices lorsqu'il se perd dans cette fusion, 
prélude de Vembrassement éternel où se con- 
sommera notre vie (2). Qui nous donnera d'en- 
tendre la voix de son bonheur lorsqu'il s'écrie 
avec saint Paul : Oui, j'en suis certain : ni la 
vie, ni la mort, ni les anges, ni les princi- 
pautés , ni les puissances', ni le présent, ni 
l'avenir , ni la force, ni la hauteur, ni la pro- 
fondeur , ni aucune créature ne pourra me sépa- 
rer de la charité de Dieu qui est dans le Christ 
Jésus Notre-Seigneur ! 

Nous tous, indignes de reproduire de telles ' 
vibrations, taisons-nous, adorons en gémis- 
sant, et si nous ne sommes pas assez purs 
pour monter au Thabor, sachons du moins 
que c'est un blasphème d'en nier les splen- 
deurs. Et cependant combien cette négation 
a d'apôtres dans le monde ! Lui , qui s'arrête 

(1) 5 e Confér. de Toulouse. 

(2) V id. 



- 7 — 

à l'aspect d'une fleur, élève des statues à ses 
idoles , s'agenouille devant une beauté d'un 
jour, il n'admet pas qu'on puisse être touché 
de celle de Dieu! Assurément, si le monde 
de plaisir, seul, tombait dans cette erreur, 
il n'y aurait pas lieu de beaucoup s'en éton- 
ner. Mais, chose étrange ! de sincères catho- 
liques, d'excellents esprits et d'austères vertus 
n'arrivent pas toujours à la compréhension 
de ce premier élément de la vie monacale. 
Une mère a une fille, elle l'a aimée avec dis- 
cernement puisqu'elle en a fait une créature 
accomplie : aimable , instruite , prévenante , 
pieuse et dévouée. Elle l'aime avec discerne- 
ment puisqu'elle est prête aux plus amers 
sacrifices pour assurer son avenir. L'heure 
sonne où cet inconnu se dresse à l'horizon. 
Ses clartés et ses ombres , ses vives couleurs 
et ses nuances douteuses répondent trop au 
besoin d'espoir et de mélancolie de la nature 
humaine pour qu'on lui refuse le concours 
des volontés. Cette frêle jeune fille, l'orgueil 
de ses parents, l'appui de leur vieillesse, les 
quittera. Son front ne recevra plus leurs bai- 
sers qu'à de longs intervalles; elle s'épanouira 
et s'effeuillera loin de leurs regards, dans 
des climats inconnus , sous des cieux encore 



8 — 



■ 



innommés! N'importe, on la demande, ils 
la donnent avec joie. Ils appellent les amis 
absents , la famille dispersée ; ils convient 
tous les arts , tous les plaisirs à partager ces 
fêtes , fêtes courtes , hélas ! mais où ils ont 
cru retrouver les illusions de leur propre jeu- 
nesse , où ils ont salué le couronnement de 
leurs espérances , la récompense de leurs la- 
beurs. 

S'agit-il de donner la même enfant non plus 
à un homme , c'est-à-dire fût-il un génie ou 
un saint, au jouet des hasards, des révolu- 
tions, des maladies, des revers, mais à Dieu, 
au fils de la Vierge Marie, au roi du ciel et 
de la terre , à l'ami toujours fidèle, à l'époux 
éternellement généreux? 0! alors, c'est tout 
autre chose. C'est le découragement, la déso- 
lation , des angoisses inouïes, une douleur 
qui tient du délire. La conscience elle-même 
réclame ses droits. Peut-on par faiblesse con- 
sentir au malheur de sa fille ? signer froide- 
ment son arrêt de mort et sceller au tombeau 
tant d'inexpérience, d'ardeur et de vie? d'où 
vient cela! d'où vient que des parents chré- 
tiens acceptent avec résignation la perspective 
du mariage avec ses conséquences, et ne se 
consolent pas devant une vocation religieuse? 



-•■- 

Faut-il les accuser d'égoïsme? mais ce point 
de départ serait aussi injuste qu'il est faux, 
car enfin sacrifice pour sacrifice , séparation 
pour séparation, il n'est pas beaucoup plus 
cruel d'abandonner à Dieu l'enfant formée 
par ses mains , que de la confier à un officier 
des zouaves ou à un consul des États-Unis? 
Où donc est la cause d'une répulsion aussi 
forte que persévérante? Elle gît principale- 
ment dans un défaut d'intelligence. On n'a 
pas l'intelligence de l'amour de Dieu. On 
veut qu'il soit une idée abstraite, un jeu de 
l'imagination, quelque cbose de fantastique 
et d'insaisissable, d'impuissant et de vide 
comme un songe. Or, il est clair qu'adopter 
cette base , c'est anéantir complètement l'é- 
difice de la vie religieuse. Si Jésus-Cbrist est 
un mythe et l'amour de Dieu une simple 
vue de l'esprit, les couvents sont moins 
qu'un désert : ils sont un désert sans soleil ! 
Mais cela n'est pas vrai. L'amour de Dieu par 
Jésus-Christ est plus qu'une idée, c'est un 
sentiment; plus qu'une affection idéale, c'est 
une affection personnelle ; plus qu'une aspi- 
ration, c'est un mouvement; mouvement d'é- 
ireinte(i), pulsation précipitée d'un cœur qui 

(1) 46° Conférence de Notre-Dame. 

• r 




— 10 — 

cherche Dieu, trouve Dieu pour l'aimer comme 
uu être vivant que nous tenons dans nos bras , 
qui nous parle, nous répond, nous dit : Je vous 
aime ! Ah ! sans doute, ce mot est trompeur da?is 
la bouche de l'homme , il est souvent trahi , plus 
souvent oublié ; mais enfin il est dit, il est dit 
sincèrement, il est dit avec la pensée qu'on ne 
le retirera jamais, il remplit de son immensité 
un jour de notre existence (1). Et lorsqu'il 
est dit par Dieu à sa créature , lorsqu'il est 
répété à Dieu dans l'action de grâces , il ap- 
porte à tous les jours de notre exil comme 
une illusion de l'éternité , il crée au fond des 
âmes , dans d'inénarrables profondeurs, cette 
irrésistible puissance, nous faisant un plaisir 
de donner notre vie pour rien (2), puissance 
qui s'appelle amour dans la langue humaine 
et charité dans la langue de l'évangile ; ten- 
dresse comme celle de Jésus-Christ ineffable- 
ment chaste (3) , passion , à cause de cela , 
ineffablement heureuse ; amour sacré que la 
lyre d'Orphée n'avait pas célébré, que le di- 
vin Platon n'avait pas pressenti, impossible 
avant l'Epiphanie d'un Dieu, immortel depuis 



(1) 5' Conférence de Toulouse. 

(2) irt. 

(•t) 37" Conférence de Notre-Dame. 



— 11 — 

le christianisme dont il est à la fois l'œuvre , 
le titre et le privilège ( 1 ) ; amour que David 
prophétisait dans ses psaumes , qui s'exhalait 
sous les voûtes des catacombes , dont les 
martyrs ont embaumé leur supplice, que les 
saints ont chanté et glorifié de génération en 
génération (2), et dont le cantique s'élève vers 
Dieu aujourd'hui comme l'encens des mondes 
partout où une croix est plantée. rivages 
des Indes, plaines brûlantes de l'Asie, forêts 
de l'Amérique , plages lointaines d'Alger et 
de Tunis, et vous îles charmantes de tous les 
hémisphères qui, un jour ou l'autre, avez 
adoré ce signe sanglant du salut, dans les 
mains d'un religieux ou sur le cœur d'une fille 
de charité , levez-vous et parlez : dites aux 
mères de ces héros si leurs yeux en se fermant 
sur un sol étranger versaient des larmes de 
regrets ou des larmes de reconnaissance et 
de joie ! 

Mais l'amour en Dieu a besoin de s'épan- 
dre, de se manifester , de produire. Il est une 
vie et rien de ce qui est vivant en Dieu n'est 
stérile. Cette fleur immortelle de l'amour a 



(1)5" Conférence de Toulouse. 
(2) 55° Conférence de Notre-Dame. 



— 12 — 

non-seulement son éclat, son parfum , elle a 
un fruit , fruit divin , la richesse du pauvre , 
l'unique saveur des somptueuses existences , 
la gloire des petits , la raison d'être du pou- 
voir , l'idée fixe de la femme , le dévouement 
enfin , c'est-à-dire l'immolation de soi à l'objet 
aimé. Quiconque ne va pas jusque-là n'aime 
pas (1). Qui aime se dévoue (2), c'est la consé- 
quence ; qui aime content (3), c'est le résultat. 
Le dévouement est le synonyme du bonheur, 
et si l'égoïste goûte quelquefois des plaisirs pas- 
sagers, ce n'est qu'une sensation incomplète , 
fugitive , vide , dont la femme ne peut même 
pas s'expliquer la misère puisque son existence, 
à elle, n'est qu'une ascension progressive et 
éblouissante vers les amours dévoués. 

Or , la vie religieuse , par un privilège ex- 
clusif, réalise, ici-bas, tous les dévouements 
et donne la jouissance de tous les bonheurs , 
puisque dans notre esprit ces deux pensées 
sont identiques. Comme le soleil pénètre l'a- 
sile de la vertu et le réduit du crime , connue 
la rosée du matin pose ses perles sur la plus 
petite herbe, comme l'étoile polaire brille 

lij 50" Conférence de Notre-Dame. 

(2/ Le R. 1>. Lacordaire, lettre sur le Saint-Siège. 

(3) id. 



— 13 - 

au-dessus de tous les océans, la vie religieuse, 
considérée dans l'ensemble de ses rapports 
avec l'humanité, est sa lumière et sa chaleur, 
son rafraîchissement et son guide , l'expres- 
sion la plus heureuse de la Providence. Elle 
couvre d'un manteau d'amour le monde de 
la douleur. 11 n'est pas un gémissement qu'elle 
n'entende , un délaissé qu'elle ne secoure , 
un orphelin à qui elle ne rende une famille , 
un misérable à qui elle n'offre un ami , une 
faute qu'elle ne promette d'expier , une mort 
à laquelle elle ne prépare une résurrection , 
un besoin inconnu jusque-là auquel elle 
n'applique immédiatement un nouveau mode 
de se dévouer ; et l'église catholique , en ser- 
rant chaque jour sur son sein les parias de 
l'humanité , peut aussi serrer dans ses bras 
des légions d'anges consolés, parce que sous 
ses ailes aucune infortune ne demeure incon- 
solée. 

Sommes-nous éblouis de ce merveilleux 
spectacle, voulons-nous abaisser un côté de 
la toile, et, oubliant la vision totale du dévoue- 
ment cénobitique , ne saisir que l'action isolée 
d'une seule institution monacale? Que ver- 
rons-nous, si ce n'est la permanence d'un 
mouvement dévoué. Dans ce régulier et ad- 



u 



mirable emploi des heures d'une journée dis- 
posée à l'avance ; dans cette singulière et 
apparente monotonie d'occupations fixées et 
ne dépassant point un cercle inflexible ; dans 
cette harmonie parfaite de rouages divers ne 
déraillant jamais de leur centre, qu'y a-t-il, si 
ce n'est une aspiration ardente vers un but 
déterminé , vers un but assez élevé et assez 
désiré pour qu'aucune défaillance ne vienne 
empêcher de l'atteindre ? Qu'y a-t-il, si ce n'est 
une prodigieuse activité , se mouvant sans re- 
lâche, pour obtenir un résultat qui n'échappe 
jamais, et pourtant ne produit point le repos? 
Et le but d'une aspiration si désintéressée , le 
résultat d'une action si continue, peuvent-ils 
être autre chose qu'un dévouement fécond? 
Ah! que ceux qui appellent les maisons de 
Dieu des groupes d'égoïstes et de cœurs 
ennuyés , essayent un peu de cet égoïsme et 
de cet ennui? Qu'ils s'enferment un seul jour 
au fond d'un cloître froid et silencieux ou 
dans une salle de cholériques , qu'ils jeûnent 
avec un trappiste ou ensevelissent un mort avec 
une fille de Saint- Vincent , et ils nous diront, 
ensuite, si un intérêt quelconque peut inspirer 
la consécration d'une vie entière à de sem- 
blables œuvres? Ils nous diront*, si eux, qui 



— lo — 

n'avaient pas la foi, ont eu le courage de 
blasphémer au milieu de ces saints, et de nier, 
au milieu des horreurs palpables d'une telle 
abnégation, les joies invisibles et inouïes que 
Dieu réserve à ceux qui l'aiment? 

Sans doute , tel ou tel ordre religieux pris à 
part ne saurait répondre à cette idée d'uni- 
versalité dans le dévouement que nous avons 
saluée comme le privilège exclusif de la vie 
monacale. Ce n'est que l'action ou le mouve- 
ment producteur (1) de cette vie au sens ab- 
strait et général qui peut s'entendre delà sorte. 
Mais précisément aussi, à cause de l'exacti- 
tude métaphysique de cette interprétation , il 
est impossible de ne pas reconnaître que cha- 
cun des principes ou des ressorts de cette 
môme vie, se rattache inévitablement à l'idée 
dont elle est la manifestation éclatante. Cha- 
que membre de cette innombrable famille de 
moines et de religieuses n'ambitionne pas 
l'honneur de se vouer à toutes les œuvres 
accomplies en même temps sur tous les 
points du globe; il ne se donne au contraire 
qu'à une seule; mais il s'y donne sans res- 
triction , sans se réserver à soi-même un bat- 



(I) 46' Conférence de Notre-Dame. 



— 16 — 

lement de son cœur , une pensée de son esprit 
ou un loisir permis. Il apporte à l'amour de 
son choix la dot sans tache d'une personnalité 
tout entière (1). La Petite-Sœur des Pauvres se 
dévoue à son hospice comme saint Bernard 
à la régénération des ahbayes ; le plus hum- 
ble lazariste évangélise une chaumière 
comme François-Xavier convertissait les In- 
des , et de même que chaque étoile contribue 
à la transparence des nuits, le plus ignoré des 
fières servants et la plus modeste des sœurs 
converses , sont une des forces vives et un des 
inimitables reliefs de cette grande armée de 
la patrie sans frontières ! Ce n'est donc pas 
assez, lorsqu'on traite la question du bon- 
heur, d'établir que la vie religieuse est le 
rayonnement universel et splendide de la cha- 
rité qui se livre, il faut ajouter, pour être 
vrai, qu'elle est encore dans la moindre de 
ses fonctions, et ses plus inutiles pratiques, 
pour parler comme les gens du monde, le 
type complet du dévouement, et conclure par 
là même qu'elle est aussi le type du bonheur. 
Nous n'essaierons pas de démontrer les 
joies découlant de tous ces services désinté- 



(I) 50 e Conférence de Notre-Dame. 



— 17 — 

ressés de l'amour. Celui qui a reçu la grâce 
d'approcher les anges gardiens du fou, de 
linfirme et des affamés, de causer avec un 
chevalier de la Merci ou une carmélite , celui- 
là sait Lien qu'il n'a jamais éprouvé en au- 
cune fête , ni dans aucun lieu , eût-il vécu à la 
cour des rois , une semblable révélation du 
bonheur. Et si le sauveur de la France au 15 
mai , si le poète immortel des Harmonies quit- 
tait quelquefois sa plume enchantée pour 
franchir, avec ses gloires, ses infortunes et 
ses dévouements méconnus, le seuil étroit 
des monastères, il ne les appellerait plus les 
sépulcres de la jeunesse et de la beauté qui étouf- 
fent souvent les gémissements secrets de la na- 
ture (1). Il y reconnaîtrait le règne de l'éter- 
nelle beauté et de l'éternelle jeunesse dans les 
cœurs où se reflète cette beauté de Dieu tou- 
jours ancienne et toujours nouvelle (2) ; il y 
entendrait l'hymne d'une joie qu'il n'a pas 
connue , au jour où l'Europe faisait silence au 
bruit des Méditations j il y trouverait, au lieu 
de la jalousie et de la haine, des âmes frater- 
nelles embrasées déjà de la communion des saints 



(1) Lamartine, 42' entretien de littérature, page 402. 

(2) Saint Augustin. 



- 18 — 

et lui révélant de loin l'extase éternelle de ïu- 
nité(i). Et, s'il n'en revenait pas plus grand, 
plus digne des acclamations de la postérité , 
il en reviendrait plus heureux! Il aurait com- 
pris que ces sépulcres n'étouffent que les 
amertumes; il y aurait vu comment Jésus- 
Christ a fait de la pauvreté et de l'amour une 
mixtion qui enivre l'homme (2) ; il y aurait 
pressenti, même en pleurant, le charme d'un 
bonheur qui n'est pas de ce monde (3) , et en re- 
prenant sa lyre aux échos sans fin , il aurait 
chanté de nouveau , mais d'une manière di- 
vine : Gloire aux larmes (4) / 

Il y a une hiérarchie dans les modes de 
se dévouer, et, par là même, une hiérar- 
chie dans le bonheur qu'ils procurent , et nous 
n'avons pas encore signalé le but suprême et 
la joie par excellence du dévouement reli- 
gieux. 

Pleurer avec ceux qui pleurent , revêtir la 
nudité et soigner le malade, c'est assuré- 
ment accomplir les desseins de Dieu , rache- 
ter ses fautes et entrevoir la félicité ; mais ce 



(1) 25 e Conférence de Notre-Dame. 

(2) 33« id. 

(3) Le R. P. Lacordaire, discours prononcé à Sorèze, 1858. 

(4) 42' Entretien de littérature, page 4H. 



— 19 — 

n'est encore que de la philanthropie, et la cha- 
rité évangélique possède d'autres secrets pour 
donner à 1 homme malheureux le courage de 
vivre et au frère qui l'approche le courage de 
le voir souffrir. On peut soulager un pauvre, 
arrêter sa fièvre , sécher une certaine quantité 
de ses larmes, sans le préserver du plus 
sombre découragement : telle est la philan- 
thropie ; on peut n'avoir aucun moyen de ci- 
catriser une blessure ou de tarir la source 
des pleurs , et remplir l'âme d'une onction 
enviée des grands et des heureux : telle est 
la charité chrétienne. On le voit, un abîme 
sépare ces deux sœurs, s'il est permis de 
confondre, sous ce nom, la fille du cœur 
de l'homme et la fille du cœur de Dieu. La 
philanthropie, n'ayant aucun pouvoir pour 
modifier la nature morale de l'homme mau- 
vais ou égaré, n'agit absolument qu'à la sur- 
face des choses. Comme ce calme précurseur 
de l'orage, elle apaise un instant les flots, 
mais se brise bientôt après avec leur écume 
contre un écueil imprévu. Semblable à ces 
rameaux fleuris qui entourent les vieux ar- 
bres, elle essaie vainement d'embrasser l'hu- 
manité pour la raviver; l'humanité, ainsi 
enlacée, demeure un arbre mort, et, tout 



— 20 — 

dévouement qui n'atteint pas les âmes , toute 
tentative faite en dehors de la doctrine catho- 
lique , sont condamnés par avance à la même 
stérilité. 

L'amour des âmes en Jésus-Christ, le ser- 
vice des âmes, c'est-à-dire leur instruction et 
leur perfectionnement , afin qu'elles connais- 
sent , adorent et aiment le Sauveur crucifié ; 
voilà le principe de la charité cénobitique , la 
sève de sa fécondité , la source jaillissante où 
s'abreuve l'humanité, la base et le sommet 
de ce temple immense qui domine le monde 
sous la forme d'une croix de bois, l'épée libé- 
ratrice et protectrice du faible contre le fort , 
de l'innocence contre la corruption, de la pro- 
bité contre les cupides ; voilà le drapeau sacré 
de l'homme régénéré, des enfants de Dieu, 
de tous ceux qui ont foi en un avenir éternel, 
et sont heureux de sacrifier leur vie pour que 
d'autres l'attendent. 

C'est par son action directe et efficace sur 
les âmes que le christianisme a renouvelé la 
face de la terre, transformé les esprits, les 
lois, les volontés, les mœurs, créé la civili- 
sation des peuples , établi ces liens précieux 
unissant le grand et le petit dans cette hié- 
rarchie sympathique et honorée qui fait que 



21 - 

Y humanité riche respecte l'humanité pauvre, 
aime V humanité pauvre , rêve à V humanité pau- 
vre (1), et que l'humanité dépouillée sert le 
riche avec un sentiment de dignité qui la ras- 
sure et en reçoit les bienfaits avec une recon- 
naissance qui la réjouit; c'est enfin par la 
transfiguration des âmes que le christianisme 
accomplit chaque jour ce miracle des mira- 
cles, preuve irréfragable de sa divinité : la 
transfiguration de la douleur ! Ah ! que les 
riches des biens de ce monde et les riches de 
Dieu , que tous les cœurs émus de compas- 
sion, ne versent pas seulement leur or s'ils 
veulent nourrir et consoler les dépossédés du 
ciel et de la terre. L'âme seule a du pain pour 
tous et de la joie pour une éternité (2) , qu'ils 
ouvrent donc leur âme et disent à ce pauvre, 
avec le prêtre et le religieux : « Mon frère, tu 
» as été condamné à manger ton pain à la sueur 
» de ton front, tu portes pour vêtement plutôt 
» un cilicc qu'une étoffe tissée par la main des 
» hommes, tes semblables. cher petit frire, 
t sois content de ton sort. Écoute, voici que la 
» vérité vient à toi, elle t'enseigne que tu es 
» fils et frère d'un Dieu , que tu es l'ami de 



(1)33' Conférence de Notre-Dame. 
(2) id. 



— »- 

» Dieu, qu'il est venu du ciel pour tous, qu'il 
» a donné son sang pour toi. mon frère , tu 
» es une créature sublime et sacrée, tu ne te 
» connais pas , réveille-toi , regarde-toi, ouvre 
» les yeux de ton âme, ne regarde pas au de- 
» hors ton corps qui n'est rien , regarde en de- 
» dans et saisis dans ton intérieur ce que c'est 
» qu'une âme faite à l'image de la Divinité ( 1 ) » . 
Cette âme comprend ce langage, elle est 
souffrante et par conséquent ouverte, elle re- 
connaît la vérité sous les habits de l'a- 
mour (2). Il se fail en elle un rayonnement 
d'en haut, elle devient une admirable créa- 
ture, une sainte gloire de Dieu. Elle croit, 
elle aime, elle donnerait son sang pour Dieu 
et ses frères, elle y aspire (3). Et en pliant 
ses membres exténués sous le poids de son 
travail, en respirant sans cesse l'atmosphère 
brûlante de ses chagrins, elle croit sentir les 
coups que reçut le Sauveur, elle se dit : Que 
cet air est doux, que ce feu est agréable! La 
f?i qui a transfiguré son âme transfigure aussi 
sa peine W I 



(1) I7« Conférence de Notre-Dame. 

(2) 2" id. 
(3^ 17* id. 
(4) 17« id. 



— 23 — 

Et qu'on ne suppose pas à cet égard un en- 
traînement de l'éloquence : la morale du Christ 
n'est pas moins belle , ses effets ne sont pas 
moins prodigieux dans le cœur des petits que 
dans celui des hommes de génie, et tel 
paysan jqui coupait le bois dans la forêt de 
Versailles avait sur les choses divines des 
illuminations aussi profondes que celles de 

Bossuel parce que l'amour voit plus loin 

que l'intelligence et quand l'âme y consent la 
vérité l'emporte avec elle comme l'aigle prend 
ses petits sur son dos et les mène au soleil (1) ,• 
c'est pourquoi apprendre au pauvre la doc- 
trine du calvaire , c'est le combler d'un don 
préférable à la fortune, à la puissance, au ta- 
lent; c'est le gratifier de cette triple royauté 
qui fait le chrétien plus souverain que les rois : 
la royauté de l'intelligence par la certitude 
du vrai, la royauté du cœur par la droiture de 
la volonté, et cette sacrée royauté, indéfectible 
et inaliénable, de l'adversité vaincue ! Jésus- 
Christ est le vrai patrimoine du pauvre (2); lors- 
que celui-ci le possède, il est riche et content, 
il connaît alors qu'il existe dès ici-bas, et pour 



(1) 13" Conférence de Notre-Dame. 

(2) 33» id. 



— Si — 

tous, quelque chose de plus rempli que l'opu- 
lence, de plus heureux que le succès et de plus 
grand que la gloire (1). mou Dieu, le beau 
rêve ! une âme désolée vous recevant, dans 
une effusion d'amour, d'une autre âme qui 
vous révèle par l'effusion du même amour! ô 
mon Dieu, enseignez-nous vous-même la joie 
du cœur qui vous a donné ! Saint Paul n'a pas 
voulu exprimer, si ce n'est par le silence de 
l'adoration, ce qu'il avait vu au troisième ciel ; 
comment oserions-nous peindre ces mystères 
de béatitude, oui, de béatitude, puisque la béa- 
titude est non-seulement votre amour, mon 
Dieu, mais encore celui des âmes : dans le 
ciel nous aimerons les âmes sauvées après avoir 
aimé leur salut (2). 

Nous montrerons plus tard que ce culte, 
dans la vie religieuse, ne se borne pas à celui 
des âmes pauvres , mais il nous a semblé au 
point de vue du bonheur de la femme pouvoir 
nous y arrêter exclusivement, comme au de- 
gré suprême de l'intensité dans la joie ; car 
la femme ne vit que par le cœur, et sa pente 
naturelle est de se consacrer à ce qui souffre 



(!) 07* Conférence de Notre-Dame. 

(21 Le P>. 1'. F.acordaire, i" lettre sur la vie chrétienne. 



— 25 — 

le plus. Elle sera toujours, avec moins d'éclat 
peut-être, mais avec la même tendresse, sainte 
Radégonde baisant les plaies ouvertes et Eli- 
sabeth de Hongrie déposant aux pieds d'un lé- 
preux le plus magnifique hommage d'amour 
qui ait été jamais offert à une créature hu- 
maine. Elle voit bien que le Sauveur a fait de 
lui et de toute âme sans exception ni distinc- 
tion un seul être moral (1) , mais la plus dé- 
laissée , la plus ignorante , la plus coupable 
même aura pour elle un attrait invincible. Elle 
se penchera vers ses misères, avec une préfé- 
rence marquée, comme Ruth, dans le champ 
de Booz, glanait les moindres épis; elle aime 
tant ! elle est si heureuse d'aimer qu'elle s'i- 
magine toujours que le contact avec son amour 
convertira et consolera! illusion, souvent trom- 
peuse, dangereuse quelquefois, mais sublime, 
féconde etrarementdéçuedansla vie monacale; 
tendance que Dieu lui-même se complaît à bé- 
nir, car les ordres voués àl'expiation s'étendent 
chaque jour davantage,.etlesordres destinés au 
service des classes pauvres sont plus nombreux 
et plus populaires encore que ceux auxquels 
est réservé l'éducation de la jeunesse aisée , 



(1) 25' Conférence de .Notre-Dame. 



— 26 — 

quoique cette forme du dévouement aux âmes 
soit pour la femme une des plus sympathiques 
et des plus séduisantes. Certes, il y a, en ef- 
fet, de profondes délices dans la culture des 
âmes; c'est une maternité; or, la maternité est 
toute la femme (1 ), et la religieuse revêtue de la 
majesté de cette prérogative, en exerçant tous 
les droits et tous les devoirs , ne vit que dans 
les régions immuables du bonheur. Mais ici 
même, devant ce haut siège du trône de Dieu, 
il existe des nuances dans la joie, et il 
n'est pas interdit à une contemplation res- 
pectueuse de les découvrir et de les signa- 
ler. L'éducation des âmes, il serait insensé 
de ne pas l'admettre, est un dévouement qui 
répond à merveille à l'idée de la félicité; ce- 
pendant, et qu'on nous pardonne cette ré- 
serve, il n'est qu'une des faces de l'idéal com- 
plet , face auguste et admirable sans contre- 
dit , dont rien n'altère la beauté , dont la 
séduction nous emporte hors du monde avec 
V indélébile magie de l'éternité (2), toutefois 
ne présentant;! notre cœur ému que l'aurore 
sereine d'une vision plus splendide. Où donc 
est-elle cette vision désirée ? 

(1) L'Algérie et son organisation en royaume. 
(21 25* Conférence de Notre-Dame. 



— 27 — 

Une Mariamette devant la jeune musul- 
mane qui joint les mains pour réciter le Pater; 
une sœur de charité amenant un prêtre au 
soldat qui appelle sa mère, au milieu des 
morts , pour se souvenir de Dieu ; une dame 
du Bon-Pasteur saluant la réapparition de 
l'innocence sous les larmes du repentir; 
une sœur de Nazareth enseignant le Christ à 
la petite juive ; une pauvre carmélite étendant 
le soir ses membres brisés sur une couche de 
pierre avec l'espérance d'avoir effacé quelques 
souillures devant l'œil de Dieu , et l'heureuse 
pensée de souffrir davantage demain , s'il est 
possible , pour étendre et peupler de plus en 
plus le royaume sans tache du crucifié! 
Voilà l'idéal du bonheur dans le dévouement ; 
le voilà parfait, saluons-le! Gloire à Dieu, 
qui laisse ainsi le ciel descendre jusqu'à nous; 
gloire à ce Dieu qui disait, il y a dix-huit siè- 
cles : Bienheureux les pauvres ! bienheureux 
ceux qui ont le cœur pur ! bienheureux les 
miséricordieux! bienheureux ceux qui ont 
faim et soif de la justice ! bienheureux ceux 
qui pleurent ! et qui aujourd'hui fait tressaillir, 
par l'écho des mêmes paroles, tant d'âmes 
oubliant tout pour les pratiquer ou les répan- 
dre après les avoir comprises. 



— 28 — 

Une femme célèbre a dit : La joie fait 
peur (1). Le mot n'est pas chrétien, attendu 
que les impressions pures comme Dieu ne 
doivent pas effrayer plus que lui , cependant 
aucun autre n'exprimerait mieux nos défail- 
lances d'allégresse lorsque nous , indigne de 
partager les joies du dévouement aux âmes 
abandonnées, nous jetons un regard d'admi- 
ration et de pieuse envie sur les cœurs qui 
méritent de les goûter. 

Au reste, nous ne le dissimulons pas, il 
serait facile de retourner contre nous la lu- 
mière même de l'idéal, pour objecter qu'elle 
nous cache la réalité , et qu'en nous taisant 
sur les angoisses et les amertumes du service 
des âmes , nous avons préparé la négation ab- 
solue du bonheur que nous voulons montrer 
à tous. Qu'on le sache bien, nous ne fuyons 
pas devant cette difficulté, nous n'écartons 
pas de notre- esprit les sombres lueurs que 
Dieu lui-même y laisse pénétrer. Oui, il y a des 
épines déchirantes , des insuccès qui navrent , 
des déceptions qui ravissent de tristesse (2), 
dans ce noble dévouement. Mais est-ce à dire 
qu'il n'y a plus de joie? Se dévoue-t-on pour 

(1) M" Emile de Girardin. 

(2) Le comte de Maislre. 



— 29 - 

la récompense ou pour le sacré plaisir de 
se dévouer? Ah ! s'il est des yeux qui scru- 
tent les résultats palpables d'une action géné- 
reuse pour peser la joie qu'elle a fait conqué- 
rir , qu'ils ne cherchentpas l'idéal du bonheur 
de la femme , ils le fixeront de loin, mais sans 
le saisir jamais. 

Désintéressée jusque dans le don de soi ) 
la femme est plus heureuse de se dévouer 
qu'elle ne le sera d'atteindre son but. Con- 
tente de s'être donnée, elle n'aspire qu'à se 
donner sans cesse, et si, après une longue 
et pénible navigation, elle aborde le port, dans 
son ravissement, elle pleurera les jours où 
tout en larmes elle luttait pour y entrer. Le 
résultat obtenu, loin d'étancher sa soif, l'exci- 
tera, elle creusera tout autour d'elle pour 
découvrir quelqu'autre abîme où elle puisse 
trouver la cause d'efforts nouveaux, et dans 
le monde le danger pour elle ne sera pas 
l'égoïsme/mais plutôt la création d'un dé- 
vouement sincère et réel à desLutsfacli.es, 
ou trop indignes d'une aussi grande ferveur. 
Ce n'est donc pas le succès dans le dévoue- 
ment qui constitue les joies de la femme, 
c'est l'élévation et l'excellence de l'objet 
auquel elle se consacre. Et ce serait bien 

2* 



■» 



- 30 — 

mal comprendre le cœur de la religieuse , ce 
serait même lui faire injure, que de se per- 
suader qu'un obstacle invincible ou une 
défaite sérieuse dans le combat trouble sa 
félicité. Ne sait-elle pas que Dieu, par un 
dessein prémédité , dissimule l'efficacité de 
l'action de ses serviteurs dans le gouverne- 
ment des âmes? N'est-elle pas convaincue 
qu'aucun apôtre , aucun orateur , aucune 
sainte n'a eu la connaissance exacte de ses 
victoires sur l'enfer? Quand on se dévoue au 
salut des âmes dans la vie monacale , on a la 
certitude infaillible, en vertu de la communion 
des saints et du principe de la solidarité , de 
contribuer puissamment à l'exaltation du rè- 
gne de la vérité , au triomphe de la croix , et 
cette certitude , à elle seule , suffit pour vivre 
et mourir en possession de l'idéal du bonheur. 
S'il plaît à Dieu de démontrer jusqu'à une 
certaine évidence , comme il arrive quelque- 
fois , la fécondité des opérations d'une âme , 
cette âme l'en glorifie; s'il y jette un voile 
impénétrable, elle ne s'en effraie pas. La foi 
aura bientôt rendu à ce voile toute sa transpa- 
rence , car l'humilité n'est point un crêpe de 
deuil ni la ruine du bonheur; elle en est au 
contraire le terme exquis et divin. 



— M — 

Objecte ra-t-on que le service des âmes ainsi 
pratiqué n'est, après tout, qu'une abnéga- 
tion continue , un martyre de tout instant , et 
que c'est une étrange méthode pour être 
heureux? Ajoutera-t-on qu'une telle vie cou- 
ronnée bien des fois par une mort prématurée 
ne peut être rationnellement qu'une torture 
perpétuelle, et qu'il y a folie à la colorer de la 
plus légère ombre de joie? Nous répondrons 
avec la naïveté de ce qui est fou que le bon- 
heur est une chose de l'âme et non du corps; que 
la source en est dans l'amour, dans le dévoue- 
ment et non dans la jouissance (l), que Jésus- 
Çhrist mort par amour a créé l'amour qui 
meurt (2) , et que si un soldat à dix-huit ans 
est heureux de se faire tuer (3) pour la gloire 
de la France, une religieuse est autrement 
heureuse de donner sa vie pour la gloire de 
son Dieu! La limite extrême de la joie dans 
l'amour , c'est le dévouement , et pourquoi si 
la mort est la limite extrême du dévouement, 
ne serait-elle pas, par là même, la plus 
haute expression de cette joie? Qui donc. 



(1) 33* Conférence de Noire-Dame. 

(2) Le R. P. Lacordaire, 3" lettre sur la vie chrétienne 

(3) Lettre écrite le 24 juillet i 835 par un jeune zouave mort 
à Tracktir le (6 août. 



— 32 — 

ayant la foi, a jamais séparé l'idée du bon- 
heur de l'idée de l'héroïsme? Et qui donc, 
mon Dieu, ayant connu l'amour, a vécu 
sans souhaiter de mourir pour quelque chose 
d'aimé (1) ? 

Mais avant de quitter ce sujet de nos plus 
chères méditations, nous voulons défendre 
notre conscience contre un scrupule véri- 
table, et déclarer qu'en indiquant comme une 
des sources du bonheur dans la vie religieuse 
le culte des âmes , nous n'avons pas entendu 
soutenir que ce culte fût absent ou inconnu 
des cœurs qui servent Dieu dans le monde. 
Non, Dieu n'est pas jaloux de ses grâces , et 
^ s'il en réserve une plus abondante diffusion 
'aux âmes qui dans la solitude ont choisi la 
meilleure part (2), il les fait aussi couler comme 
des fleuves rapides dans toutes les veines du 
genre humain , monter à tous les degrés de 
l'échelle sociale. 

Le dévouement aux âmes a partout ses au- 
tels, ses prêtres et ses joies, nous le prouve- 
rons tout à l'heure. 

L'amour des âmes n'est jamais éteint dans 



(1) 66« Conférence de Notre-Dame. 

(2) Évangile selon saint Luc. 



— 33 — 

l'homme, et s'il ne le ravive pas toujours dans 
le sang du Christ, il le suhit fatalement parce 
que l'homme est un composé de temps et d'éter- 
nité (1). Quoiqu'il fasse pour oublier sa pré- 
destination et sa fin dernière, pour dénaturer 
en lui limace de Dieu et se courber vers la 
terre, il sent toutes les fibres de son cœur 
l'entraîner avec une invincible énergie hors 
des limites de cet étroit horizon. Astre sorti de 
Dieu pour retourner à lui (2), il lui faut se 
mouvoir daus l'immensité, et il est incapa- 
ble d'échapper à cette loi de son être. Comme 
l'immensité où gravitent les sphères indéfi- 
nies de la création ne saurait contenir sa 
pensée, il la dépassera par ses désirs. Il 
n'aurait plus la foi, il croirait encore ne 
placer que dans l'idéal infini ses amours et 
ses jouissances. Triste rêve lorsqu'il n'a pas 
de réveil ! car l'homme assez grand pour pro- 
longer son regard jusqu'à l'idéal ne l'est plus 
assez, quand il s'en est rendu indigne, pour 
voir Y infini réel et vivant (3) qui est Dieu seul ! 
Mais son âme n'en demeure pas moins plus 
grande que la nature, plus grande que V huma- 



is) Leibnitz. 

(2) 55" Confér. de Noire-Dame. 

(3) 55" Conférence de Notre-Dame. 



!3s ?•:> 



— 34 — 
nité, épuisant en quelques quarts d'heures de 
vie tout le monde qui n'est pas Dieu (1), et im- 
primant encore, par un amer ressouvenir de 
ses gloires trahies, à des affections sacrilèges, 
le sceau illusoire d'un caractère immortel. 
C'est pourquoi, lorsque les idoles se fendent 
et que l'erreur devient manifeste, on remar- 
que dans ces cœurs désabusés sans être con- 
vertis, l'effroyable démence du désespoir, lu- 
gubre et solennelle protestation d'un être égaré 
dans ses voies, et rendant à son Créateur, 
jusque dans ses abaissements, le témoignage 
des bienfaits reçus et profanés. Mais enfin 
laissons ces déplorables exemples, laissons 
l'homme coupable de ses malheurs venger, 
malgré lui, même dans la honte du suicide, 
la divinité de son origine, et si , tout à coup 
après avoir erré jusqu'au bord du gouffre 
béant, il s'arrête, frémit et recule; si, après 
être arrivé de chute en chute, à cette heure 
terrible d'un jugement inévitable , il lève des 
yeux mouillés vers le Dieu des miséricordes ; 
voyons d'où lui est venue cette force qui a fait 
violence à l'enfer, cette grâce qui a triomphé 
de la justice; voyons où est l'autel, le prêtre 



(I) 26° Conférence de Notre-Dame. 



— 35 — 

et l'encens de ce culte universel des âmes 
qui sauve le monde, et nommons avec orgueil 
le cœur de la femme chrétienne , cet apôtre 
béni de la famille et par elle l'apôtre de toutes 
les sociétés. 

Nous n'avons pas l'intention d'exposer avec 
détails les merveilles de cet apostolat. Lors- 
que le livre où tout est écrit sera ouvert par 
la main des anges, il sera constaté combien 
de pères ont trouvé, sous les roses blanches 
de la première communion de leurs filles, la 
couronne éternelle ; combien de fois l'époux 
a cueilli la sienne sous un diadème de pier- 
reries, lorsqu'au retour du bal, sa femme 
agenouillée demandait d'oublier sa beauté ; 
combien de frères ont saisi dans les tendres 
paroles de leurs sœurs ou sous leurs voiles 
de mariées, la virginale révélation du bien 
qui les suivra jusqu'à la tombe; combien de 
fds ont reçu des lèvres décolorées de leurs 
mères ce souffle tout-puissant qui mène ;i 
Dieu pour toujours; combien aussi de pauvres 
et d'ouvriers ont lu, dans la sereine mélan- 
colie d'un regard humide, reporté d'une croix 
sur une aiguille, la garantie d'un monde meil- 
leur ! 

Après avoir tant exalté la mission de la 



— 36 — 
femme enchaînée dans les liens monastiques, 
il eût été injuste de se taire sur ce noble usage 
qu'elle a toujours fait d'une liberté glorieuse; 
mais cet hommage accordé à la vertu, et que 
nous lui avons offert si volontiers, n'autorise 
pointàconfondrel'efficacitéetles joies des deux 
apostolats. L'un n'est pas l'autre, il s'en faut! 
et ce serait se tromper étrangement que vou- 
loir les comparer. Nous n'en expliquerons pas 
les différences. Il n'est pas une seule femme, 
ayant aimé les âmes d'un amour sincère et 
actif, ayant même connu la dilatation de ce 
sentiment après des vœux exaucés, qui ne 
pleure de jalousie (1) sur le sort de la reli- 
gieuse. 

Il y a un instant, nous avons émis la pensée 
que l'éducation de la jeunesse, dans la vie 
monacale , n'était qu'une aurore de l'idéal du 
bonheur; nous dirons ici, avec autant de 
vérité , que le dévouement aux âmes dans le 
monde n'est que le crépuscule de ce même 
idéal. 

Mon Dieu, hâtez-vous donc d'écarter de 
notre pensée les ombres froides de la vie; ra- 
menez notre esprit et notre cœur au fond des 



(I) Le R. P. Hermann. 



— 37 — 

cloîtres, et là, à cette chaude température 
de l'éternité ( 1 ) , au milieu de ces reflets de 
votre Jérusalem céleste, envoyez-nous quel- 
ques larmes d'amour qui nous donnent de 
bien comprendre pourquoi le sacrifice volon- 
taire est ici-bas le plus suave et le plus solide 
de tous les éléments du bonheur. mon 
Dieu , daignez surtout nous pardonner ce 
regard que notre âme jette de si loin , comme 
un tendre et douloureux regret , à ces rivages 
bénis où la sainteté seule à le droit d'aborder. 
La vie, qu'on la considère dans les couvents 
ou dans les fastes du monde , n'est jamais 
qu'un malheur plus ou moins consolé (2); aussi , 
en recherchant l'idéal de la joie dans la vie 
religieuse, nous n'avons espéré ni voulu 
soustraire aux larmes ce malheur, peut-être 
un peu trop consolé ! La question n'est pas 
de savoir là où on ne pleure plus, la question 
est de savoir là où on est vraiment heureux de 
pleurer, car il y a des larmes dans tout l'uni- 
vers , et elles nous sont si naturelles, qu'encore 
qu'elles n'eussent pas de causes, elles coulc- 
■taient sans cause par le seul charme de cette 



(1) Le R. P. LacorJaire, discours prononcé à Sorèze, 1850. 

(2) Ducis. 



— 38 — 

indéfinissable tristesse dont notre âme est le puits 
profond et mystérieux (1). Toutes les grandes 
émotions du cœur s'expriment par des larmes. 
La joie en a d'inénarrables; la douleur les ap- 
pelle à son secours; la crainte a les siennes 
propres ; l'espérance y croit saisir la réalité 
de ses vœux; le souvenir y recouvre ses im- 
pressions; la reconnaissance y repose ses 
élans ; le remords y reconquiert l'innocence ; 
tout ce qui est vrai , pur , divin , tout ce qui 
de l'homme déchu est encore digne de remon- 
ter vers Dieu y puise sa manifestation. Un 
bonheur dépourvu de larmes n'est qu'une 
vanité, une effervescence passagère; une 
gloire qui les repousse n'aura point l'immor- 
talité ; une vertu n'y cherchant plus son onc- 
tion ne sera point éternelle. Le genre humain 
ne survit à ses faiblesses et à ses ruines que 
parce qu'il pleure ; ses larmes sont le fleuve 
au long cours qui , le ravivant sans cesse et 
brisant toutes digues, le mène malgré lui- 
môme jusqu'à cet océan trans-humain qui 
est le bon Dieu. Otons les larmes de cette 
terre, qu'y restera-t-il ? Des sépulcres ouverts 
à tout vent, et pas même un tombeau ! Il n'y a 



(1) 2° Conférence de Nolie-Damede Paris. 



— 39 — 

de tombes vivantes ici-bas que celles qui 
s'ouvrent pour des pleurs aimés, et c'est 
pourquoi l'Église catholique, cette incarna- 
tion de la vie au milieu des morts de ce 
monde, n'oublie jamais de s'en aller en pèle- 
rinage sur les cercueils solitaires et innommés, 
pour y placer une croix , donnant ainsi à ce 
néant, qui s'appelait l'homme aux jours de 
l'orgueil et de la révolte, une dernière preuve 
d'amour et de pardon; à l'ombre oubliée déjà 
des autres ombres, ses compagnes, un dernier 
témoignagne de respect; à cette poussière 
ingrate, qui l'avait tant insultée alors qu'elle 
se pouvait animer, un dernier hommage de 
compassion pour son malheur ou d'espérance 
pour son salut; à cette âme enfin , quoique 
déjà jugée, un dernier baptême de larmes, 
car les anges viennent partout et toujours 
prier et gémir là où se peut encore voir debout 
l'éternel symbole des larmes et des larmes de 
sang. Jésus-Christ a pleuré, l'humanité doit 
pleurer. Jésus-Christ à transfiguré les larmes, 
c'est à l'homme désormais à les goûter transfi- 
gurées. C'est sa faute et non pas celle de Dieu , 
s'.il s'obstine à ne les boire que dans des cou- 
pes empoisonnées, au lieu de s'en abreuver 
comme on s'abreuve du sang du Seigneur dans 



— 40 — 

le saint calice de nos autels (1) ; et quand 
même il n'aurait jamais approché ses lèvres 
de ce divin banquet , est-ce qu'il n'a pas 
appris sur les genoux de sa mère que tout 
cœur pur est un calice dont la lie est sans 
amertume. 

Jésus-Christ n'a pleuré que parce qu'il a 
aimé, il faut que l'humanité pleure, si elle 
veut aimer. Les larmes qui nous reçoivent 
venant en ce monde, qui nous suivant sor- 
tant du monde , qui sont le couronnement et 
le support de la joie, de la gloire, de la 
vertu, le signe de l'immortalité, devront 
nécessairement être aussi la vie de l'amour. 
L'amour, ce fugitif éperdu de la béatitude, 
en consentant à s'enfermer dans notre cœur , 
ne pouvait plus être privé de larmes. Sans 
elles, il serait, dans ce triste palais , un hôte 
toujours impatient de s'enfuir; un glaive de 
feu brillant au milieu des ténèbres ; un météore 
en exil ; un temple fermé ; un Sinaï dont , 
nouveaux Israélites , nous n'oserions pas con- 
templer la cime embrasée ; un Thabor où nos 
tentes ne pouvaient pas demeurer dressées. La 
tente de l'homme, dans le froid désert de 



(1) 21* Conférence de Notre-Dame de Paris. 



— Ai 



cette vie, ne brave pas impunément l'ardeur 
des soleils qui éblouissent ou dévorent ; elle se 
doit placer près des pures sources où l'eau ne 
tarit jamais, sous les ombrages vierges que 
les clartés du jour ne dépouillent pas de leur 
fraîcheur. Aussi, le vrai chrétien qui passe 
ici-bas sans demeure permanente (1), et ne sou- 
haite pas même d'avoir un lieu pour reposer sa 
tête , se fait-il reconnaître en s'écriant avec le 
prophète : « Seigneur, nourrissez-moi du pain 
des larmes et faites-moi boire en abondance 
l'eau de mes pleurs (2). » 

Les larmes ont des effets divers selon le 
cœur qui les répand : les larmes de mort 
que verse l'âme coupable sans repentir, ne 
sauraient régénérer ni l'homme ni le monde ; 
les larmes de la pénitence , en purifiant le 
pécheur, élèvent ou maintiennent le niveau 
moral des sociétés ; les larmes de l'amour uni 
à la vertu renouvellent la sève qui fait jaillir 
des entrailles de l'humanité malade les ra- 
meaux vigoureux de l'arbre de la vie ; enfin, 
les larmes du pur amour de Dieu donnent aux 
saints une postérité. Elles ont reçu d'en haut 



(t) Saint Paul, épilre. 
(2) Ps. 79, 6. 




— i2 — 

la puissance dune double création. Elles 
créent d'abord, nous l'avons constaté, les 
joies du dévouement, et par une heureuse con- 
séquence les joies du sacrifice. Le sacrifice 
volontaire est le premier-né de l'amour chré- 
tien, comme le dévouement en est la pre- 
mière pensée , et le bonheur est le nom de 
baptême de tous les deux , dans cette langue 
mystérieuse que l'âme parle au Christ Jésus 
dans les profondeurs insondables de l'ordre 
surnaturel. Quelques-uns estimeront peut-être 
que cette langue est inintelligible ; mais com- 
ment ceux qui nient l'idée du sacrifice pour 
flétrir celle du bonheur et celle de l'amour, 
entendraient-ils la pure doctrine qui est née 
crucifiée (l)?Ils ne sondent que les abîmes du 
néant, comment verraient-ils clair dans les 
mystères de la vie ? Et si leur voix essayait de 
soulever les pierres tumulaires qui l'étouffent 
où serait l'écho de leurs plaintes ? Sous d'au- 
tres sépulcres , or, le témoignage des morts ne 
prouve rien contre les vivants (2). Les âmes 
qui vivent dans l'atmosphère de Dieu sont les 
seules qui aiment , et il n'est pas un cœur vir- 



il) 3' Conférence de Notre-Dame de Paris. 
(2) 50 e Conférence de Notre-Dame de Paris. 



— 43 — 

ginal., blessé d'amour, sous quelques deux 
qu'il batte , qui ne désire faire à l'objet aimé 
l'holocauste de tout ce qui n'est pas lui; 
pas un qui n'ait pressenti , avant de l'avoir 
connue, cette sentence de l'Imitation : Des 
qu'on se recherche soi-même, on cesse d'aimer ( I ), 
et cette autre de Bossuet, en aimant, on 

acquiert de nouvelles forces celui qui met 

des bornes à son amour ne sait ce que c'est que 
d'aimer (2) ; pas un, enfin, qui n'ait lu, 
dans le saint des saints de sa conscience , 
écrite en lettres d'or , cette ineffable parole : 
// me semble que je n aimerais pas si j'aimais 
pour être heureux (3) / Le sacrifice est la clé 
de voûte des attachements sincères ; aussitôt 
que cette base s'ébranle, tout s'affaisse, un 
égoïsme déguisé succède à laffection, car 
celui qui n'a jamais été sur le point de tout 
sacrifier à son amour n'a jamais aimé (4). C est 
la main d'une femme qui a tracé cette ligne , 
et sur ce dogme-là on peut assurément la 
croire infaillible. Tout sentiment pur, tout 
sentiment vrai aspire au sacrifice volontaire , 



(1) Chapitre v, livre 3. 

(2) Sermon pour le 5 e dimanche après Parrueï , 1692. 

(3) Le R. P. Lacordairc, I" conférence de Toulouse. 

(4) M™ C. Fée. 






— u — 

il en a besoin , c'est le but qu'il cherche , l'at- 
traction qui l'entraîne , et si quelquefois nous 
nous sentons capables de tout, si, poussant la 
vie et la mort devant nous avec une force presque 
sacrilège, nous nous croyons déjà dans l'éner- 
gie de l'immortalité, c'est que l'amour nous per- 
suade et nous emporte (1), c'est que la vertu 
intervenant pour inspirer le sacrifice et donner 
a l amour par le sacrifice sa forme généreuse et 
immortelle (2) , cette chaste alliance a produit 
dans notre âme la plus grande passion dans 
la plus grande vertu , une passion qui échauffe 
la vertu , une vertu qui embaume et immortalise 
la passion (3). Le sacrifice seul est laplénitude 
de l'amour tel que l'Évangile l'a annoncé et tel 
que 1 homme ne le connaissait pas ou du moins 
dont il avait perdu la trace en perdant avec son 
innocence la vision de ses premiers jours (4). 
Le sacrifice, c'est le sommet bienheureux où 
l'amour devient en vérité l'acte suprême de 
l âme et le chef-d'œuvre de l'homme , parce 
que la vertu s' élevant, par le christianisme , 
l'amour s'est élevé du même vol (5) / 

(1) 47' Conférence de Notre-Dame de Paris. 

(2) 4' Conférence de Toulouse. 

(3) 5« id 

(4) id. 

(5) 4" id. 



Recueillons-nous à cette hauteurqui est celle 
même du calvaire. Dieu voudrait de notre âme 
ici plus qu'un acte de foi, afin d'imprimer en 
nous comme les stigmates de cette révélation 
sanglante. Prions-le donc d'enlever de notre 
cœur et pour toujours le linceuil des doutes 
qui , d'abord , avait semblé devoir arrêter le 
mouvement ascensionnel de nos plus chères 
espérances. 

Comment l'amour, nous demandions-nous 
avec effroi, qui est béatitude dans sa substance 
absolue et métaphysique , peut-il enfanter 
dans l'âme le sacrifice et les larmes? Comment 
une essence identique à celle d'une félicité 
immuable, éternelle, inamissible, peut-elle 
revêtir la douleur? Si la notion du bonheur est 
la même que celle de l'amour, comment la 
notion de la souffrance par l'amour n'anéan- 
tit-elle pas jusquà l'idée de l'existence de ce 
même amour? Est-ce donc que la douleur, 
cette fille du péché, ce châtiment terrestre et 
passager pour le chrétien comme tout ce 
qui est expiatoire, est plus que l'amour cet in- 
corruptible lien de l'indivisible Trinité? Est-ce 
qu'elle a reçu la puissance de s'en assimiler 
une sorte d'abstraction , afin d'en recueillir 
quelques larmes svmpathiques , et de planer 

3* 



jps 



— 46 — 
au-dessus de lui comme l'aigle sur sa proie? 
Mais alors l'amour, en descendant du ciel sur 
terre, aurait donc perdu le caractère de l'in- 
fini (1 ) ? il serait comme tout le reste limité et 
incapable de rassasier la faim et la soif de notre 
âme? Dieu nous le mesurerait comme la 
beauté, le talent, la fortune, et ses eaux des- 
séchés ne désaltéreraient que les élus? il nous 
faudrait mourir pour vivre une seule heure ! 
Les joies étonnantes de l'extase auraient seules 
le privilège de nous rendre la sensation de 
l'infini, et lorsqu'elles enlèvent quelques âmes 
d'élite jusqu 'h.Y immutabilité du ravissement (2), 
elles ne seraient qu'un accident sans aucune 
raison d'être; qu'une insulte adressée par les 
rares heureux à cette innombrable armée de 
frères que Dieu ne visite pas delà sorte; qu'une 
preuve désolante de la nécessité du miracle 
pour que nous goûtions, dans un seul acte 
d'amour, l'apparition de l'éternité (3). Dieu 
enfin n'aurait souhaité de nous, en nous im- 
posant la loi de l'amour, qu'une obéissance 
pénible, destinée à ne recevoir sa consécration 



(1) 5° Conférence de Toulous». 

(2) 2- id 

(3) id. 



et sa récompense que dans les sanctuaires du 
ciel. 

Ah ! sans doute, si la douleur dominait l'a- 
mour il n'y aurait plus d'amour; si cette flamme 
se pouvait assujétir ou étouffer, si son intensité 
se pouvait diminuer, elle ne serait plus l'é- 
manation de Dieu; si cette divine maladie (1) 
allait jusqu'à la mort, elle ne serait plus l'ex- 
pression même de la vie. L'amour, c'est le 
bonheur, l'éternel bonheur, le bonheur infini; 
s'il cessait d'être heureux en soi-même et par 
soi-même, il cesserait d'être l'amour, et c'est 
son triomphe de se créer la souffrance et de 
se l'indentifier, tout exprès afin de la détruire 
ou de l'absorber dans sa victoire. Lorsque 1 a- 
mour souffre, il souffre parce qu'il le veut; lors- 
qu'il fait trembler des larmes (2) sous nos pau- 
pières, c'est pour nous assurer de sa présence 
par le plus aimable témoin, et lorsqu'il s'in- 
carne dans la douleur, comme Jésus-Christ 
s'est incarné dans le sein de la Vierge Marie, 
il ne change pas plus sa substance béatifiée 
que l'humanité de l'Homme-Dieu n'a changé 
sa divinité. L'attouchement du Verbe avec 



()) Bossuet, panégyrique de Ste Thérèse. 
(2) Le cardinal 'Wiseman. 



— 48 — 
une chair virginale a transfiguré la nature hu- 
maine, et l'attouchement de l'amour avec la 
douleur a transformé la nature de celle-ci. 
Oui, oui, l'amour peut et veut souffrir, puisque 
Dieu a pu et voulu mourir, mais il vaincra 
l'aiguillon de la souffrance comme Jésus-Christ 
a vaincu l'aiguillon de la mort. Le sacrifice 
deviendra pour l'amour ce que la croix était 
pour la vie du Christ. Le Christ a été crucifié 
pour ressusciter, l'amour se crucifiera pour se 
dilater. A l'avenir l'extase enviée, l'extase de- 
mandée, l'extase aimée ne sera plus celle de 
la félicité, mais celle de la douleur. L'âme ai- 
mante se délectera dans ces macérations mieux 
que dans ses transports séraphiques. Elle pré- 
férera les mépris à la gloire, les humiliations 
aux honneurs, le travail au repos, les tortures 
aux plaisirs, les sables brûlants à l'onde des 
rivières de France, le froid de l'exil à la chaleur 
de la patrie, l'héroïsme de l'obéissance aux hé- 
roïsmes que le monde admire, le martyre à la 
célébrité. Elle tressaillera à l'espoir du sacri- 
fice etdu crucifiement comme on tressaille d'un 
rêve de béatitude (1) ! La souffrance deviendra 
l'unique ambition des saints; broyés et acca- 



(I) 66" Conférence de Kotre-Dame de Paris. 



— 49- — 

blés par les épreuves de toutes sortes, ils la saisi- 
ront comme l'or dans la mine (1 ),- elle sera leur 
constante et intime amie, la chaste volupté où 
ils se plongeront comme les enfants des Hé- 
breux se plongeaient dans la fournaise ardente. 
Le feu les menaçait, les enveloppait , montait 
au-dessus de leur tête , mais il ne brûlaient 
point et chantaient les louanges de Jéhova. 
Ainsi les saints consumés par leurs dou- 
leurs volontaires ne sentent que le fleuve de 
flamme (2) de leur amour, qui éteint tout autre 
aliment d'incendie, pour les porter intacts et 
joyeux sur les flots d'un autre fleuve plus large 
encore, plus rapide et plus profond, celui des 
douleurs du lendemain. On entendra Ste Thé- 
rèse, cette âme qui jouissait si souvent de la vi- 
sion de Dieu et comme d'un avant-goût de la 
cité lumineuse, s'écrier au milieu de son 
bonheur : Ou souffrir ou mourir, etSt André, àla 
vue de l'instrument de son supplice , le saluer : 
croix charmante! croix longtemps désirée, 
croix que j'ai recherchée sans relâche et qui 
m'êtes préparée pour satisfaire les plus tendres 
inclinations de mon cœur, recevez-moi , car les 



l\) Le R. P. de Ravignan, Pensées spirituelles. 
(2) Bossuet. 



■ 



— 50 — 

plus ardents désirs de mon âme ont toujours été 
de vous embrasser (1)! et St François-Xavier se 
plaindre à Dieu non pas de ses travaux, lui qui 
avait accompli tant de prodiges de zèle , non 
pas de ses fatigues, lui qui avait abusé de ses 
forces jusqu'à l'extinction, mais des joies ex- 
cessives de son amour, et lui adresser ce repro- 
che sublime : C'est assez, Seigneur ! c'est assez ! 
On verra des chrétiens de tout âge , de tout 
rang, de toute condition, les jeunes hommes 
et les vieillards , les vierges et les veuves , les 
princes et les esclaves, entassés dans des 
prisons fétides, étendus sur les chevalets , dé- 
chirés par les ongles de fer, mutilés par les 
coups de massue et ensevelis sous terre entre 
les suppliciés d'hier, les suppliciés d'aujour- 
d'hui et les suppliciés de demain, chanter le 
Magnificat parce qu'ils avaient été jugés di- 
gnes de souffrir pour le Crucifié. 

Depuis dix-huit cents ans, le Christ demande 
des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se 
lève et trouve des apôtres et des martyrs au sein 
de toutes les générations (2>. De nos jours 
comme aux jours des catacombes, la douleur 



(1) St André , prière dan, le recueil intitulé : Trésor des 
Saints. 

(2) 30' Conférence de Notre-Dame. 



— 51 — 

est vaincue par l'amour: l'amour n'est que folie 
de la croix ! L'avidité des holocaustes volon- 
taires remplit les cloîtres de vierges ; les sa- 
crifices incessants de la vie réelle créent l'hé- 
roïsme de vertu en la femme forte selon 
l'Évangile. 

On meurt pour le nom deJ.-C. chez les peu- 
ples à lui conquérir ; on meurt au service de 
la vérité dans les fatigues de l'apostolat ou du 
sacerdoce. L'homme souffre et meurt pour 
Dieu, pour ses frères, dans les innombrables 
cellules de ces couvents qui sanctifient la face 
de l'univers. L'histoire dira qu'au xix e siècle 
comme au début de l'ère chrétienne, les plus 
hauts génies qu'ait formés l'Église ont oublié 
la gloire de l'éloquence ou de la plume dans 
les mystères de l'immolation ascétique, et ont 
peut-être payé de la vie leur culte pour ce 
qu'ils appelaient la portion généreuse de l'a- 
mour (1). 

Puis donc que le sacrifice est le triomphe, 
la plénitude, la joie, la vitalité de toute ten- 
dresse sérieuse, il brillera sans doute comme 
une étoile au front de la femme, cette pure et 
fragile image de l'amour et de la vie parmi 



(I) Le R. P. Lacordaire , Vie de saint Dominique. 



— 52 — 

nous. Ah! qui donc n'a pas pâli ou rougi en 
face de cette étoile? Qui donc voudrait sou- 
tenir que le sacrifice n'est pas le génie de la 
femme? On peut bien, si l'on veut, affirmer 
qu'elle n'en a pas d'autre; mais celui-là est 
sa gloire comme son bonheur, la douce lu- 
mière qui, en éclairant son court voyage, guide 
aussi la marche de l'humanité. La femme se 
sacrifie comme elle plaît , presque sans s'en 
apercevoir, et, chose remarquable, le sacrifice 
qui est indubitablement le résultat de l'a- 
mour, le sceau de l'amour, la perfection de 
l'amour, en est presque toujours chez elle le 
germe et l'occasion. Prenons la petite fille. La 
voilà, à douze ans, installée auprès de son plus 
jeune frère endormi. Comme elle est contente ; 
comme elle est attentive; comme elle frisonne 
au bruit d une mouche importune. Le moindre 
indice d'un soupir ou d'un mouvement la fait 
rougir comme une fraise des Alpes. Son re- 
oard a déjà un reflet d'une anxiété fébrile; 
toute sa tête porte l'expression d'une fierté 
touchante. Elle hausse les épaules, si on l'in- 
vite à reprendre les jeux qu'elle a quittés ; ne 
s'estime-t-elle pas déjà petite maman ! Eh ! 
mon Dieu , elle n'a pas tort dans son naïf or- 
gueil; le sacrifice , cette première assise de la 



— 53 — 
maternité , lui apparaît déjà dans un horizon 
indéfini , comme un bel ange auquel elle tend 
les bras pour l' embrasser ; et pourtant l' amour, 
cet autre ange de l'avenir , ne l'a pas encore 
touchée de ses ailes d'or. La tendresse qu'elle 
ressent pour son frère ne la prépare même pas 
à ce coup de grâce , car entre la tendresse et 
l'amour , il y a un abîme comme entre la foi 
et la charité ; or , à l'heure où nous sommes , 
la petite fille ayant consommé un sacrifice réel, 
quoique bien léger, elle en sait le nom et les 
charmes; mais, pour l'amour, ô! il dort sur 
son cœur, comme l'enfant dans le berceau, et 
la nuit est profonde. Marchons un peu dans 
ces ténèbres et regardons à dix-huit ans cette 
même jeune fille grandie. Elle habite des ap- 
partements somptueux, elle est charmante, le 
monde l'encense et la recherche; elle a le 
goût du beau ; artiste , elle peint ce qu'elle 
aime ; musicienne , sa voix célèbre les attraits 
de tout ce qui commence ; son père, ses frères , 
ses amies lui préparent chaque jour de nou- 
velles fêtes ; pourquoi donc n'a-t-elle plus la 
fraîcheur et la gaîté d'autrefois? Ses joues 
sont pâles, ses yeux presqu'éteints, son sou- 
rire mélancolique et rare. Qu'est-ce qui man- 
que à un bonheur qu'on avoue sans en jouir? 






Ce qui y manque ? c'est la sève du sacrifice 
les fonctions du sacrifice , le rayonnement dii 
sacrifice, peut-être aussi la pensée, le désir 
de se sacrifier; il est si facile à une jeune 
âme de ne pas discerner le vrai de ses pres- 
sentiments ou d'oublier ses premières aspira- 
tions. Mais sur ce cœur faible et timide veille 
un autre cœur pour découvrir le mal et y re- 
médier à temps. La mère de cette heureuse 
découragée lui prend la main , et, comme un 
retour subit d'une force dont on n'use plus , 
lui intime et lui renouvelle , à chaque pas,' 
l'ordre de la suivre à pied, non plus aux Tui- 
leries, mais bien loin, hors des murs, dans 
des routes montueuses qui conduisent à une 
pauvre demeure où souffrent plusieurs in- 
firmes abandonnés. A peine sur le seuil, les 
fatigues de la jeune malade du bonheur n'exis- 
tent plus , elle a oublié ses défaillances ! Son 
regard s'anime, une sympathique rougeur en- 
vahit tout à coup ce visage abattu; une parole 
et un sourire s'échappent à la fois de ces 
lèvres décolorées. On n'a plus mal à la tête , 
en se baissant, s'il faut verser la tisane; on a 
bien assez de vigueur encore pour secouer les 
bracelets et retourner le lourd matelas; et 
puis, dans ce coin obscur, il y a un berceau, 



— ss — 

hh berceau où l'on pleure. comme ces 
cris sont éloquents ! combien d'idées ils font 
naître, qu'on n'a pas lues dans Bossuet ; comme 
ils touchent à des fibres que Lamartine n'a 
pas remuées; comme ils font vibrer des cordes 
que Rossini ignore. mon Dieu! si on pou- 
vait consoler cet enfant, que ne ferait-on pas? 
On n'achèterait point l'élégante robe déjà 
choisie ; on renoncerait à la vierge de Ra- 
phaël tant admirée; on ne regretterait plus 
le livre d'ivoire tant attendu. mon Dieu ! 
si on pouvait surtout demeurer là , penchée 
sous ces rideaux déchirés, au lieu d'aller à 
l'Opéra — Il faut partir cependant; mais on 
reviendra demain , demain avant déjeûner. 
Tout éblouie et tremblante encore de ses vi- 
sions nouvelles, la jeune fille entre au théâtre. 
Les heures se sont précipitées si rapidement 
que ses traits portent l'empreinte du trouble 
de son âme. Sa beauté et ses joies semblent 
ensevelies dans un nuage aux teintes chan- 
geantes. Elle est semblable à une de ces va- 
gues bleues de la mer , en lutte contre les 
premiers rayons du soleil levant. C'est à Do- 
nizetti que la Providence a confié , ce soir-là , 
l'honneur de faire tressaillir cette âme , main- 
tenant ouverte à toutes les émotions et qui 



«M* 



— 50 - 

s enivre de cette délicieuse musique, comme 
on s '.enivrerait d'un parfum trop fort pour 
les organes. A-t-elle entendu, au milieu de 
ces mélodies, l'écho de la voix plaintive qui 
l'avait tant frappée? Dieu seul le sait. Mais 
ce que nous savons Lien , c'est qu'au retour, 
seule à seule avec elle-même , dans sa cham- 
bre , ses fleurs dans les cheveux, son bou- 
quet à la main, sa robe blanche encore 
drapée , chantant en son cœur les harmonies 
de la terre , elle s'est jetée à genoux devant 
son crucifix. Ce que nous savons bien, c'est 
qu'alors , les concerts du ciel l'arrachant à 
ses songes , elle a relevé la tête croyant se 
voir près d'un berceau pour en sécher les 
pleurs. Hélas! c'était un autre rêve, il n'y a 
autour d'elle que les ruines de ses plaisirs , 
et des larmes pressées inondant aussitôt la 
jeune fille déçue, lui apprennent, par leur 
muette éloquence , que le sacrifice de soi- 
même est le vrai idéal et le réel prédestiné de 
tout bonheur dans l'avenir. Heureuses et 
saintes larmes ! elles marquent pour ce cœur 
le signal fatidique du réveil de ses amours ! 
Désormais , nous avons une créature transfi- 
gurée. Son ange gardien , étonné et ravi , 
s'abaiste plus près d'elle en tremblant. La 



57 — 



voilà revêtue d'une auréole qu'elle n'avait 
pas la veille ; son front semble s'être élargi 
pour demander une couronne ou un voile ; son 
regard a quelque chose de contemplatif et 
d'enchanteur qu'on n'avait point encore re- 
marqué. On dirait que ses cils ont grandi pour 
cacher des feux inconnus ; son sourire est à 
la fois plus contenu, plus doux et plus irré- 
sistible ; ses joues ont conquis l'incomparable 
teinte de la pudeur et de la santé ; toute sa 
physionomie enfin resplendit du sceau de la 
perfection. Sa mère pâlit en l'embrassant, elle 
aurait peur si elle ne se souvenait de sa propre 
jeunesse ; son père et ses frères saluent avec 
orgueil cette nouvelle constellation tombée du 
ciel pour y ramener les regards ingrats. On 
admire, on remercie la puissance de Dieu. 
Ah ! c'est qu'en effet son œuvre est achevée, 
le prototype est complet. L'enfant avait de- 
viné le sacrifice; la jeune fille l'a compris, 
accepté et goûté par anticipation ; l'intuition 
du sacrifice a amené la première extase de 
l'amour; la femme est créée ! C'est le règne; 
du sacrifice qui inaugure la souveraineté de 
son amour. Sera-ce une royauté par le ma- 
riage , un sacerdoce par la virginité , un apos- 
tolat par la vie religieuse? elle l'ignore. Dieu 



— 58 — 
n'a pas encore parlé, et, comme Christophe 
Colomb dans les chaînes après la découverte 
du Nouveau-Monde, elle adore la main qui 
ouvre les perspectives et les ferme à son eré 
Semblable à ces eaux profondes et unies qui 
se couvrent de nénuphars, son âme porte 
sans effort ce revêtement embaumé parce 
que 1 amour est né de Dieu ( 1 ), et que son ap- 
parition dans le cœur des jeunes chrétiennes 
rachetées dans le sang du Christ, s abreuvant 
sans cesse dans le calice de l'éternelle alliance 
est toujours une apparition virginale. Long- 
temps, longtemps, aucun souffle étranger 
n effleurera cette limpide surface, et si, dans 
es conseils de Dieu , elle se doit enfin agiter 
le sacrifice, cette grande séduction du mariage 
chrétien, viendra la couvrir d'une ombre aus- 
tère pour conserver à l'amour son innocence 
baptismale (2). 

Et s'il n'en était pas ainsi, si le sacrifice 
n était pas pour la femme le soubassement et 
le flambeau de son bonheur, que serait donc 
sa vie? Est-ce qu'elle a de grands jours? 
Mame-t-elle le sceptre de la justice? Connaît- 



(() Imitation, cbap. V, livre III. 
(2) Lamartine. 



- m — 

elle les secousses de l'éloquence et les applau- 
dissements des auditoires ? Verra-t-elle jamais 
un soleil dAusterlitz? non, Dieu merci! 
elle voit ses nuits sans sommeil, sa beauté 
qu'elle fane à plaisir, ses forces qu'elle use, 
son amour-propre qu'elle immole incessam- 
ment à son seigneur et maître, sa patrie qu'elle 
abandonne, sa famille qu'elle quitte, son sein 
qu elle déchire. Si cet horizon lui paraît 
sans nuages, c'est qu'il est sans limites. 
La vie de la femme , c'est le chant du 
cygne; elle chante parce qu'elle meurt, et 
sa vie n'est qu'un chant parce qu'elle meurt 
tous les jours. Le poème de cette hymne, c'est 
le sacrifice ; sacrée poésie et sacré cantique I 
Hosanna universel et ininterrompu que Dieu 
entend et écoute sous l'arbre de la bergère 
comme sur les degrés du trône , sous le toit 
de paille comme dans les salons dorés, dans la 
chambre de la pauvre ouvrière comme dans la 
cellule du Carmel ; lyre appendue entre le ciel 
et la terre que les anges radieux écoutent avec 
respect, que les anges déchus n'entendent 
pas sans remords, et qui, peut-être, jusque 
dans le palais profané des sultanes, rend encore 
quelques sons comme un blasphème an pro- 
phète, une vengeance et un espoir! 



— 00 — 

Et ce prestige que le sacrifice a pour la 
femme, ce don de s'immoler pour être heu- 
reuse, cette puissance de s'immoler partout et 
toujours, n'est pas pour elle comme la jeu- 
nesse , la santé , la beauté : une gloire éphé- 
mère qui périt un jour ou l'autre au contact 
de la fatigue ou de la souffrance. C'est une 
partie inhérente à son être, c'est quelque chose 
qui participe et qui , même en un sens , survit 
à l'immortalité de l'amour, car lorsque le 
soir de la vie descend, lorsque le cœur est 
devenu trop faible pour précipiter ses pulsa- 
tions, lorsque les yeux ont perdu leurs rayons 
ou leurs pleurs, on perd quelquefois la fa- 
culté de s'émouvoir. La femme peut donc 
involontairement oublier le jour sans pareil de 
ses fiançailles, ou cesser de tressaillir devant 
des fleurs d'orangers ; mais l'heure où elle 
aura dévoré le pain de ses enfants pour sau- 
ver d'un désastre celui qui l'avait élue au 
temps de ses prospérités; l'heure où elle avait 
fait l'holocauste de sa vie pour lui donner un 
fils , cette heure-là demeure sonore , et ne 
fût-elle plus entendue par une oreille paraly- 
sée , elle frappera au plus vif de l'âme pour 
en faire jaillir tout à coup une larme de bon- 
heur , cette larme unique oh nous lisons ce qu'il 



— Cl — 

est (1)! Et de même que le sacrifice a créé 
pour la femme ses meilleurs souvenirs , de 
même aussi il lui créera sa dernière espérance, 
parce que la femme diffère de l'homme , en ce 
point, comme en beaucoup d'autres, elle ne 
sait pas ne plus espérer qu'elle se dévouera et 
se sacrifiera. Elle ne dit jamais : mon œuvre 
est achevée, mon nom a son lustre, je me 
repose. Elle ne peut pas arriver à la persua- 
sion de la stérilité de sa tendresse, et lors- 
qu'elle a épuisé toutes les ressources du dé- 
vouement, tous les moyens d'employer pour 
les autres ses forces exténuées ; lorsqu'elle a 
perdu jusqu'au pouvoir de placer sa tête au 
niveau de celle de ses petits enfants, elle ima- 
ginera pour consoler ses défaUlances de se 
tromper elle-même, et voudra se convaincre 
qu'elle rend encore des services à ces chères 
et insouciantes créatures, en supportant sans 
gronder leur tapage et leur désordre, étei- 
gnant ainsi, par un dernier sacrifice ou plu- 
tôt dans une innocente illusion, cette magni- 
fique traînée lumineuse des illusions de toute 
sa vie qui est de croire qu'en se donnant elle a 
fait des heureux. 



(I) I™ Conférence de Toutous. 



— 62 — 

Or, si telle est la femme, en ce qui touche 
l'abnégation, que sera donc la religieuse et à 
quelle formidable puissance le sacrifice n'at- 
teindra-t-il pas dans son cœur? Quand le génie 
devient foi, la tendresse charité, l'amour vir- 
ginité, combien s'épure, s'augmente, se dilate, 
se fortifie ce besoin d'immolation qui résume 
à lui seul la destinée que Dieu a faite à la re- 
ligieuse mieux encore qu'à la femme , à la 
vierge mieux encore qu'à la mère, car la 
pratique des conseils du Christ n'annule au- 
cun des beaux côtés de l'être, ne rapetisse 
aucun de ses attributs, n'étouffe aucune de 
ses aspirations, ne paralyse aucun des res- 
sorts de son activité, ne tue aucune des facul- 
tés expansives de la vie, et s'il est une erreur 
aussi absurde qu'elle est commune , c'est 
précisément de se persuader le contraire. 
L'Évangile ri est pas la destruction de l homme , 
il en est le sommet, c'est pourquoi l'humanité ne 
descendra pas du christianisme (1). En d'autres 
termes, la chasteté absolue n'est pas la des- 
truction de la femme, elle en est le som- 
met. C'est pourquoi la femme monte inces- 



(1) Le R. P. Lacoidaire, Discours sur les études philosophi- 
ques. 



— 63 — 

samment vers la vie monacale avec une ar- 
deur qui semble s'accroître chaque jour. C'est 
pourquoi aussi lé voile dont elle se couvre alors 
ne saurait cacher les trois joyaux de sa cou- 
ronne éternelle : l'amour à son plus haut degré 
puisque Dieu seul en est l'objet, le dévoue- 
ment dans ses plus belles applications puis- 
que le salut des âmes en est le résultat, le 
sacrifice dans sa plus éclatante manifestation 
puisque ses heures ne lui apportent qu'un 
merveilleux enchaînement des moyens de se 
sacrifier. Aussi lorsque Dieu envoie au cœur 
d'une vierge la grâce d'une vocation religieuse, 
il ne lui enlève pas pour cela le souffle qui 
habite en la femme , qui l'inspire , l'émeut , 
l'ébranlé, la dirige, la touche, la porte vers 
l'enfance, la penche vers la vieillesse, l'at- 
tendrit devant toutes sortes de malheurs, la 
fait servir à deux genoux la misère morale; 
seulement il le transporte, ce souffle sacré, de 
l'ordre naturel à l'ordre surnaturel , afin 
qu'étant plus pur il s élevé de soi vers le ciel 
comme un flambleau ardent et y monte sans ob- 
stacle (1). Aussi la femme vierge devient-elle 
dans un hospice, mais avec un prestige nou- 



(1) Imitation de J.-C. 



— 64 — 

veau, ce qu'elle eût été dans une famille : 
l'être le plus suave, le plus charmant, le plus 
tendre de la création, le plus capable de pré- 
parer un retour au bien ou de consoler une 
infortune imméritée ; et c'est précisément ce 
que voulait St Vincent de Paul lorsqu'il disait 
à ses sœurs en Jésus-Christ : Je metsvolre chas- 
teté sous la garde de votre charité. Nier le carac- 
tère de cette ineffable puissance sous prétexte 
de grandir la religieuse, c'est plutôt diminuer , 
amoindir et abaisser étrangement l'auréole 
dont Dieu lui-même l'a entourée. Non, non, la 
loi de charité n'est pas une loi d'abstraction, 
et la loi de continence qui en découle, n'est 
pas une loi de répression. La charité est di- 
latation, la virginité exaltation et expansion , 
autant que liberté suprême. Ces deux vertus, 
pour être les plus divines, ne cessent pas pour 
cela d'appartenir aux harmonies des deux 
mondes : le monde incréé et le monde créé, et 
la religieuse , qui est l'expression vivante de 
ses suaves harmonies, n'est pas la femme im- 
molée, mais la femme divinisée. Ce serait la 
femme pleine de grâces , s'il était permis de 
reporter à une autre créature le titre que 
l'ange a donné à la mère immaculée de l'en- 
fant Jésus. Voyons -la donc à l'œuvre cette 



— 63 — 

femme divinisée, celle femme heureuse et 
bénie entre toutes , dont la conversation est 
au ciel et qui n'entend d'ici -bas que l'écho 
plaintif des douleurs à soulager. Voyons-la 
s'oubliant elle-même dans un sacrifice con- 
tinu et y trouvant un bonheur dont peut-être, 
après l'avoir sincèrement étudié, nous ne 
parviendrons pas à nous faire une idée 
juste. 

De deux choses l'une, ou bien le sacrifice 
volontaire est l'épanouissement de l'idéal de 
la joie dans la vie religieuse,, ou bien cette 
vie est absolument incompréhensible , car, 
encore que l'amour, nous l'avons prouvé , sa- 
che se passer de consolations, puisqu'il est 
surabondamment consolé par lui-même ; souf- 
frir sans lassitude puisque la souffrance est 
un de ses vœux, lorsqu'il est chaste ; s'exal- 
ter au sein de toutes les douleurs puisqu'il 
les réduit au néant; il est toutefois indubitable 
qu'aucune existence ne se peut concevoir, 
même avec l'amour, sans quelqu'élément de 
félicité réelle. Dieu qui est perfection est aussi 
bonheur, et l'amour qui tend à Dieu, en se 
perfectionnant par l'épreuve, ne peut échap- 
per à la fatalité de fixer, malgré les extases 
du calvaire , l'aube sans tache de cette autre 

4* 



— 06 — 

extase qu'il entrevoit comme le terme dernier 
de sa prédestination. S'obstiner à admirer la 
vie religieuse comme une série de sacrifices 
héroïques sans admettre que ces sacrifices 
même enfantent des joies divines , c'est la 
créer tellement surhumaine qu'elle ne serait 
plus alors qu'une belle utopie. Le martyre 
continuel n'est pas la loi de Dieu à notre égard, 
Jésus proportionne toujours les délices aux 
souffrances comme les grâces aux tentations, 
et quand les saints, ces hommes extraordinai- 
res ne se peuvent rassasier de douleurs à 
cause de leur amour, lui, dans la délicatesse 
exquise de son amour infini, ne se peut em- 
pêcher de les combler de joie, et il est rare, 
extrêmement rare, qu'il les récompense jus- 
qu'à les priver de toutes consolations. Aussi 
les saints, malgré leur profonde humilité, 
n'ont-ils jamais essayé d'atténuer l'allégresse 
de cette vie douloureuse et consolée gui les ravit 
au monde (1), et lorsque leurs prodigieuses 
mortifications, leurs renoncements magnani- 
mes , nous suscitent intérieurement cette 
espèce de révolte d'un orgueil trop lâche pour 
imiter, c'est que nous n'avons pas même le 



(I) 35« Conférence de Notre-Dame de Paris. 



— 07 — 
pressentiment des jouissances dont il sont 
cause, c'est que du fond de notre égoïsme ou 
de notre indifférence nous n'arrivons pas à 
comprendre que Dieu a de la manne pour les 
affamés par amour, de la chaleur pour les 
nudités chastes et volontaires, une eau ra- 
fraîchissante et dont la source jaillit jusqu'à la 
vie éternelle pour ceux qui ont soif de la gloire 
de Dieu et du salut de leurs frères. Consc- 
quemment, établir que les sacrifices de la re- 
ligieuse sont les colonnes de son bonheur, ce 
n'est en aucune façon anéantir le mérite des 
actes désinterressés dont le tissu compose sa 
laborieuse vie. C'est seulement respecter le 
vrai et se prémunir contre l'exagération la 
plus facile de toutes, celle de l'enthousiasme. 
La valeur d'une œuvre quelle qu'elle soit gît 
en effet dans le mobile de l'action plutôt que 
dans ses suites. Or, tout sacrifice ayant pour 
mobile l'amour parfait , il est clair que ces 
deux astres en décrivant leur courbe ne se 
peuvent garantir du danger de beurter la joie 
et de l'entraîner derrière eux dans leurs triom- 
phales évolutions. Dieu, auteur de la loi mo- 
rale comme de la loi mathématique, a voulu 
que le bonheur fût le satellite prédestiné de 
tout ce qui est pur. 



— «8 — 
En ce moment du reste, et sans nul doute, 
on l'a déjà compris, nous ne parlons que du 
sacrifice envisagé d'une manière abstraite, 
c'est-à-dire ne se référant qu'à soi-même, à 
l'immolation de ses tendances, de ses goûts, 
de ses idées , de son caractère , de son temps' 
de sa volonté, de sa personnalité enfin. La 
vie religieuse une fois embrassée n'en inflige 
aucun autre , et c'est à ce point de vue qu'elle 
procure un bonheur au-dessus de toute inter- 
prétation. Mais avant d'avoir été choisie par 
l'âme, il est évident qu'elle a amené un 
sacrifice amer, et dont Dieu seul connaît le 
prix, sacrifice que nous nous réservons d'exa- 
miner plus tard à ses pieds, sans vou- 
loir par avance et témérairement en pré- 
juger la portée (1). Nous sommes dans un 
temps où les confusions sont à l'ordre du 
jour. Or, les confusions en fait d'idées ou de 
sentiments exposés dénaturent sans scrupule 
la pensée la plus sincère ! On excusera donc 
cette indication. 

Le sacrifice de soi qui est l'histoire de toute 
la vie des femmes est-il au même degré, ou 
bien à un degré supérieur en joie comme en 



(I) La séparation d'avec la famille, voir le chapitre VIII. 



— 09 — 
générosité , la respiration de Filme de la reli- 
gieuse? Voilà la question. Elle est là, non 
ailleurs, et pour la résoudre victorieusement, 
il nous faut revenir à l'étude de la nature in- 
time de la femme, et considérer attentivement, 
jusque dans les replis les plus cachés de 
l'être , ce type charmant et sublime , la plus 
poétique des œuvres de Dieu. Dieu quia gravé 
son empreinte sur toutes les lignes du chef- 
d'œuvre n'a pas pu, en s'en réservant l'ul- 
térieure fécondité, ternir l'éclat virginal de 
sa beauté première. Disons-le donc haut et 
sans crainte : Dieu a prédisposé les cœurs dont 
il souhaite la possession exclusive à recevoir 
de sa tendresse , après un holocauste difficile 
quoique plus apparent que réel , des retours 
ineffables , en créant chez la femme le besoin 
d'être aimée. Lorsqu'elle est enfant, une ca- 
resse lui semble la plénitude de la vie, et plus 
tard, quand les rivages s'étendent et que les 
flots se troublent, si un jour ou l'autre ses 
paupières s'abaissent et ses joues se colorent, 
c'est qu'une parole ou un regard est descendu 
du ciel pour lui apprendre qu'elle sera tou- 
jours enfant! Pauvre jeune fille, elle trem- 
ble, ce jour-là, elle prie , elle pleure; quelle 



— 70 - 
larme sur du feu (1)! Elle porte à sa sainte 
vierge les roses de son jardin , les perles de 
ses colliers, la suppliant de guérir sa bles- 
sure. Sera-t-elle exaucée? Dieu ne veut pas 
qu'elle cesse d'aimer, voudra-t-il qu'elle cesse 
d'être aimée? non; mais il a vu ses ter- 
reurs et sa prière ; la Vierge Marie donnera 
donc à cette enfant la grâce de rougir toujours 
pour être moins troublée et à jamais consolée. 
La femme a reçu de grands dons : elle sait 
souffrir. Plus faible et plus impressionnable 
que l'homme, elle accepte la douleur plus fa- 
cilement et surtout plus persévéramment. 
Rien ne la brise : c'est le roseau au bord de 
la source fraîche. A-t-elle vécu dans l'opu- 
lence ? Elle descendra sans se plaindre. A-t- 
elle été bercée au son des hommages et des 
respects de tous? Elle ensevelira volontiers, 
dans une obscure retraite, l'effiorescence de 
ses jeunes années. Elle demeurera fière et 
sereine dans l'humiliation; forte dans l'abat- 
tement; calme dans les revers; ingénieuse 
et gaie dans les moments d'ennui; plus sé- 
duisante sous sa couronne d'épines que sous 



(I) Lamartine. 



— 71 — 
ses parures oubliées. La femme enfin peut se 
passer de tout, excepté d'être aimée; elle peut 
tout braver, excepté le malheur de ne l'être 
plus. Le jour où ce malheur la frappe, ses yeux 
se ferment à toute lumière, elle prend son lin- 
ceul, s'enveloppe, et fût-elle sur un trône, 
elle n'habite plus que le royaume des morts. 
Dieu lui-même se tait devant une pareille 
douleur et lui pardonne, comme autrefois à 
Rachel, de ne vouloir aucune consolation. 

S'il en est ainsi , et nul n'oserait en douter, 
comment le bonheur pénétrera-t-il dans les 
monastères, puisque c'est certain la religieuse 
ne jouit pas du bien suprême dont nous nous 
préoccupons. Assurément elle est très-chère 
à sa supérieure , comblée par ses sœurs des 
témoignages d'une sympathique affection , 
mais ce n'est pas là être aimée au sens large , 
profond , entier et généreux de ce mot. Y a-t-il 
à cette privation un dédommagement quel- 
conque ? Le cœur de la religieuse est-il autre 
que celui de la femme? Conserve-t-il le repos 
en ignorant sa tendance , renonce-t-il à la 
satisfaire par un brisement spontané ou con- 
tinu? 

Nous nions d'abord sans détour et sans ré- 
serve que le cœur puisse, selon sa fantaisie } 






métamorphoser son essence. On ne change 
pas les essences. Le cœur de la vierge , ainsi 
que nous l'avons fait pressentir déjà, n'est pas 
une diminulion ou une abstraction du cœur de 
la femme, c'est ce même cœur à sa plus haute 
expression de sensibilité, de délicatesse, de 
dévouement, de pureté, et il serait impossi- 
ble à la volonté la plus énergique de détruire 
en une âme la pensée première du Créateur. 
Née pour être épouse, née pour être mère, 
la femme emporte jusqu'au tombeau les linéa- 
ments de ses gloires; elle n'est pas libre de 
les arracher d'une conscience où Dieu les a 
rivés. Quand ce Dieu lui fait l'incomparable 
honneur de la choisir pour sa fiancée, quand 
il lui accorde la grâce de n'aimer que lui, 
il n'altère pas son œuvre primitive. Tout au 
contraire, il laisse subsister jusqu'aux mots : 
appellation des grandeurs de la femme. Cette 
belle âme, qui le désire pour unique partage, 
sera constituée dans la dignité d'épouse. 11 y 
aura union , il y aura fécondité. Jésus-Christ 
donnera à sa bien-aimée une part de son hé- 
ritage : les pauvres et les âmes. L'union sera 
mystique, c'est vrai ; mais elle aura le carac- 
tère indélébile et charmant d'une véritable 
ailianc;'. f.a maternité sera austère; mais ses 



— 73 — 

meurtrissures seront des récompenses. Quand 
Jésus-Christ, du haut de la croix et signalant 
l 1 apôtre-vierge , faisait entendre à sa Mère 
cette parole en apparence si dure : Femme, 
voilà votre fils , il créait cette virginale ma- 
ternité (1) des âmes, et Marie, qui avait le 
secret du mystère , sentait au fond des abî- 
mes de son cœur immaculé les tressaillements 
indicibles d'une joie inouïe comme sa dou- 
leur. 

Que l'incrédule ne croie pas à cette union 
extatique, qu'il raille cette maternité en Jésus- 
Christ, qu'il se révolte contre les vérités de 
cet ordre , rien n'est plus simple. Pour les 
saisir et y adhérer, un acte de foi ne suffit pas 
toujours , il faut une vision de pureté. Mais 
que des catholiques se plaignent du scandale 
lorsqu'on se sert d'images chastespour peindre 
laréalité chaste, c'estplus inexplicable, et pour- 
tantcombien ne voit-on pasd'espritsdistingués 
et de cœurs généreux qui se flattent de tout 
rehausser par l'anéantissement de l'humanité : 
la foi par l'immolation absolue de la raison , 
l'autorité de l'église en foulant aux pieds toutes 
les autres, l'inépuisable secret qu'elle seule 



(1) Le vicomte de Melun, 



— 74 - 

possède de régénérer et de féconder toutes 
choses par la négation du progrès , l'amour 
de Dieu par un détachement impossible et 
inhumain, la virginité par le suicide du cœur. 
Tristes holocaustes dont Dieu a compassion ! 
Déplorable système qui a pour résultat d'a- 
veugler un grand nombre de belles intelli- 
gences sur la véri table portée du christianisme , 
et de dénaturer la vie chrétienne de manière 
à la rendre inacceptable pour les organisations 
d'une certaine trempe. Mais il y a longtemps 
que la cité de Dieu est victime de ses propres 
défenseurs. sainte cité, qui embrassez le 
monde , malgré la conjuration incessante des 
ennemis, malgré les rêves insensés des amis, 
lorsque vous renfermiez vos gloires sous les 
sombres demeures des catacombes, et que déjà 
des phalanges de vierges réclamaient leur 
consécration , sous quelles formes ces solen- 
nités se produisaient-elles ? Aviez-vous craint 
de parler trop éloquemment à l'imagination 
de ces jeunes filles dont beaucoup ne portaient 
que douze année de vie? Aviez-vous repoussé 
des pompes de ces fêtes tout ce qui émeut et 
attendrit dans les clartés nuptiales (1)? Je vois 



(I) Le R. P. Félix. 



10 — 



d'innombrables lumières, des fleurs et des 
parfums, des robes et des voiles de noces , 
des martyrs mutilés accourus pour être té- 
moins des promesses échangées , des pauvres 
et des catéchumènes comme symbole d'une 
postérité déjà grandie; j'entends un concert 
d'allégresse, un cantique d'actions de grâces; 
voilà l'encens qui brûle, qu'est-ce doue? C'est 
Dieu venant à nous par un sentier virginal, 
mais dans le triomphe du plus magnanime comme 

du plus délicatamour (i).Cestlachasteépousée 
d'aujourd'hui , au milieu de ses sœurs d'hier et 
des vierges novices, qui s'avance vers l'autel 
où règne le Saint des Saints. Elle y repose 
sa tête en signe d'éternelle offrande (2) , et 
lorsqu'elle rélève son front radieux, on le 
ceint assitût d'une couronne emblème d'al- 
liance , et dans ces jours heureux prémices 
du martyre! Or, si telle est l'union que l'église 
catholique exalte jusque dans ces cérémonies 
extérieures, la réciprocité qui est la Loi de 
l'amour (3) découle nécessairement de ce 
principe. Partout où l'alliance existe après 



(!) Mgr Pie, panégyrique de Jeanne d'Are. 

(2) Ce détail est tiré de Fabiolu par le cardinal Wis 
a la page 271 du délicieux chapitre intitulé : Les Virr«e 

(3) 50» Conférence de Notre-Dame. 



;eman, 

•ges. 



— 76 — 



avoir été voulue et préparée , il y a récipro- 
cité, c'est-à-dire la joie qui correspond au 
besoin d'être aimée. 

Sans doute, dans la vie religieuse, cette 
réciprocité n 1 a rien de palpable ni de sensi- 
ble. Dans Tordre surnaturel , tout est Dieu, 
et par conséquent tout est mystère et foi. 
Mais cette absence de ce qui se constaterait 
dans Tordre physique , bien loin d'être une 
privation, est pour la femme la cause de son 
plus cher bonheur, la nuance qu'elle rêve 
pour saluer dans son âme la félicité sans 
tache. 

Nous avons affirmé précédemment que la 
femme naissait pour être épouse et pour être 
mère, et peut-être ici nous accusera-t-on de 
nous contredire ? Il n'en est rien ; seulement 
nous ajouterons avec transport et sans nous 
rétracter : la femme naît vierge. Bossuet a 
dit : Quand Dieu créa le cœur de l'homme, 
il y mit premièrement la bonté; il n'est pas 
moins vrai de dire : quand Dieu créa le cœur 
de la femme, il y mit premièrement la can- 
deur. La candeur lui est aussi naturelle que 
la tendresse et la grâce. Qu'elle soit fille, 
sœur, amie, ou qu'elle devienne par la volonté 
de la Providence, épouse et mère, tous ces 



— 77 - 

amours descendus de Dieu s'alimenteront en 
elle d'un souffle incorruptible, et ne s'épa- 
nouiront que dans les chastes régions du vrai, 
du beau, du pur. 

La femme chrétienne n aime pas hors de 
Dieu. Nous nous aimons, écrivait une jeune 
vierge au jeune fiancé digne de la compren- 
dre, nous nous aimons parce que nous aimons 
Dieu (1).' Le mariage est la religion de l'a- 
mour (2) , et dans ce culte jamais la femme 
ne sacrifie aux faux dieux. Le Dieu qu'elle 
adore est crucifié , et elle n'a, voué sa vie à un 
autre maître que pour le lui révéler. Si ce 
Dieu a sacré son amour, il sacrera son bon- 
heur en le purifiant. Des légions d'anges 
veilleront au foyer nuptial , elle les mon- 
trera à son époux comme la vierge Cécile 
les montrait à Valérien (3) , et enfin elle con- 
querra ce qu'elle a voulu, ce qu'elle place 
au-dessus de tout, une réciprocité digne 
d'elle , digne de la sainte ambition d'un cœur 
où le sentiment est une vertu , réciprocité 






(1) Rosa Ferrucci, par l'abbé H. Pereyve. 

(2) M. l'abbé Gay, sermon prononcé à Poitiers le 3' diman- 
che de l'avent (858- 

(3) Il y a sujet de belles pages à lire dans l'histoire de sainte 
Cécile , par dom Guéranger. 

5» 



- 78 - 

enfin, ne perdant jamais ce caractère qui a 
permis au catholicisme de saluer dans le ma- 
riage chrétien l'image de l'union surnaturelle 
du Christ avec son Église. 

On s'inquiète beaucoup du naturalisme en 
ce moment, qu'on se rassure. Aussi longtemps 
que les femmes chrétiennes se nommeront 
Marie, aussi longtemps qu'elles auront foi en 
cette vierge mère, les tempêtes menaceront 
en vain le vaisseau fragile qui s'appelle 
l'homme. Si Dieu en a épargné quelques dé- 
bris, il faudra hien qu'on entre au port. Le 
cœur de la femme vertueuse est la rive fortu- 
née où les lames en fureur reprennent leurs 
limpides ondulations. 

Le besoin d'être aimée revêt donc chez la 
femme le pur caractère de la plus exquise 
délicatesse. Comme un enfant étend ses petits 
bras vers une première aurore , comme une 
tige à peine formée s'élance vers le soleil, 
comme le calice d'une fleur s'entr'ouvre pour 
recevoir la goutte de rosée, son âme en de- 
mandant à une autre âme une sympathique 
émanation, sait qu'elle ne quitte pas l'orbe 
des désirs bénis de Dieu. L'homme court sou- 
vent au bruit de l'orage; pour la femme, elle 
le regarde en paix mugir à ses pieds, comme 



— 79 — 

ces pâtres des hautes montagnes qui chan- 
tent quand le tonnerre gronde au-dessous 
d'eux. Cela posé, et du moment où ilesthors 
de controverse que cette tendance ingé- 
nue du cœur de la femme à obtenir l'amour 
qu'elle donne, ne se nourrit d'aucune plante 
de la terre, ne s'enchante d'aucune joie fac- 
tice, ne se dilate que dans un souffle du 
ciel, toute objection tombe d'elle-même quant 
aux prétendus brisements qu'impose à cet 
égard la vie religieuse , à moins qu'on se re- 
tranche dans la négation absolue du commerce 
surnaturel de Dieu avec les âmes. 

Or, qu'importe le témoignage négatif de 
ceux qui n'ayant jamais aimé Dieu n'ont pu 
en être aimés d'une manière effective? Qu'im- 
porte à une religieuse navrée de son bonheur 
qu'on essaie de lui persuader qu'il n'existe 
pas ? Qu'importe aux âmes dont la conversa- 
tion est dans le ciel qu'on soutienne qu'elles 
n'entendent rien? Qu'importe à un cœur tout 
inondé des preuves de la possession du divin 
Bien-Aimé le doute des incrédules? Ceux qui 
opposent leur orgueil à la bonté de Dieu, et 
sa grandeur à l'envie qu'ils ont de ne pas le 
voir de trop près, en continueront-ils moins 
à vivre entre les tourments de la veille et les 



— 80 — 

déceptions du lendemain ? S'ils nient les joies 
divines, hélas ! ceux qui les goûtent peuvent- 
ils nier le vide où se débattent ces nouveaux 
Thomas et le gémissement prolongé qui sou- 
lève leurs poitrines? 

Oui , le royaume de Dieu est au dedans de 
nous. Celui qui règne dans les deux et de qui 
relevmt tous les empires, à qui seul appartient 
la gloire, la majesté, l indépendance et qui se 
glorifie de faire la loi aux rois (1), ne dédaigne 
pas de se pencher , par une réciprocité prodi- 
gieuse, jusqu'aux âmes dont il est aimé. Cette 
réciprocité aurait été accablante, si elle n'avait 
produit que l'adoration ; mais tombée de la 
croix , elle enfante dans les cœurs une suave 
tendresse , une confiance indicible , un hum- 
ble abandon et la plénitude de la joie. 

Oui, Dieu nous parle à chaque instant. 
Rien n'est sans voiv dans le monde, a dit saint 
Paul , parce que rien n'est sans communica- 
tion, et Dieu serait le silence et l'isolement? 
Dieu se tiendrait à part dans un exil im- 
mense comme sa nature (2)? — La parole est 
le moyen d'initiation et de communion par eœ- 



(0 Bossuet. 

(2) 56" Conférence de Notre-Dame. 



— 81 - 

cellence Refuserons-nous à Dieu la puis- 
sance d'initier et de communier? Refuserons- 
nous à celui qui a établi tous les rapports des 
êtres entr'eux depuis le grain de sable jusqu'au 
séraphin le pouvoir d'entretenir des rapports 
avec les intelligences, de leur communiquer ses 
pensées , ses volontés , de leur parler enfin (1) ? 
Il est des âmes qui ont renoncé à tout pour 
le suivre au calvaire , qui se consument dans 
leurs saintes ardeurs, et il les condamnerait à 
défaillir'dans l'aridité, lui qui est l'âme éternel- 
lement et infiniment vivante! Lui qui est toute vie, 
tout épanchement, toute effusion (2)/ Lui qui a 
déclaré de ses lèvres divines que Vhomme ne 
vivait pas seulement de pain, mais de toute pa- 
role sortie de la bouche de Dieu , il fuierait, mi- 
rage trompeur, fantôme muet, devant ses 
fiancées? Quoi! il est des cœurs semblables 
aux anges, reproduisant en eux cette beauté 
qui attire Dieu , et lorsque par ce point toute 
la création monte vers son auteur et que lui- 
même emporte son œuvre avec lui dans l'éter- 
nelle sollicitude de sa paternité (3), ces cœurs de- 
meureraient dans l'oubli? Quoi ! cette parole 






(1) 56° Confér. de Notre-Dame. 

(2) id. 

(3) 4' Conférence de Toulouse. 



5* 



— 82 - 
intérieure du Verbe qui éclaire tout homme 
venant en ce monde , soutient sur nos têtes 
les voûtes étoilées, ravit les élus et s'impose 
au crime par le remords, se tairait dans les 
âmes qui l'ont reçue? L'amour est la mélodie 
des mondes. Ecoutée et répétée d'un pôle à 
l'autre, elle a des échos sur toutes les mers et 
sous tous les cieux, et, entre le monde éternel 
et le monde créé , entre le monde des pures 
intelligences et le monde des âmes rachetées, 
il n'y aurait aucune relation intime, aucun 
langage d'harmonie (1)?0 mon Dieu! nous 
sentons bien que cela n'est pas possible. Nous 
savons votre tendresse pour les frêles créatu- 
res prédestinées à vour posséder. Oui, vous 
nous parlez éloquemment. Oui, vous nous 
charmez avec une incomparable douceur. Vous 
qui réglez les concerts des astres dans l'es-, 
pace , les tempêtes des révolutions dans ce 
siècle, vous n'avez point refusé à notre ti- 
mide intelligence de goûter en vous (éternel 
plaisir des esprits qui est de se parler (2). Dans 
cette vallée des larmes , dans cette immen- 
sité où nous tenons tout au plus la place d'une 



(0 Le R. P. Hermann. 

(2) Le R. P. Lacordaire. Notice sur M™ Swelchim. 



— 83 — 

marguerite des champs, votre main est venue 
nous toucher, votre cœur a battu sur le nôtre. 
Le flot sacré (1) de votre parole nous a apporté 
l'éternité. Il y a eu pour nous des jours ou 
tout nous a été dit (2), dont rien au monde ne 
nous rendra le bonheur, dont aucune joie n'ef- 
facera le souvenir. Et si votre munificence 
traite ainsi une feuille inutile, que sera-ce 
donc des âmes dignes de vous? Que sera-ce de 
ces travailleurs infatigables qui lèvent avec tant 
de zèle et de succès la moisson de vos gloires ? 
Que se passe-t-il dans ces cœurs délivrés du 
temps et qui habitent déjà en une réalité com- 
mencée la région qui dégoûte de tout le reste (3). 
joies des Saints! larmes inconnues, délices 
sans rivages ^4) des âmes aimées de Dieu, oui, 

nous croyons en vous 

Il est vrai que la vie de l'amour ne s^ écoule 
point sans souffrance (5), et nous serions dans 
le faux si nous disions du ravissement causé 
par la présence sensible de Dieu qu'il est 
une impression permanente. Les apôtres ne 



(0 73" Conférence de Notre-Dame. 

(2) 56* id. 

(3) 55 e id. 

(4) 60- id. 

(5) Imit. de J.-C. 



— 8i — 

demeurèrent que trois jours au Thabor, et les 
épouses du Christ en descendent quelquefois. 
Il y a pour elles des heures longues , dou- 
loureuses, pesantes, des temps où le bon Dieu 
se cache et les laisse dans l'inanité. Cela est 
incontestable, mais nous trouble peu. L'âme 
ainsi affligée n'est point sans espoir au milieu 
de ses épreuves. Elle connaît la fidélité du 
céleste époux, et si elle gémit de son éloigne- 
ment comme une jeune veuve désolée (1), elle 
est soutenue dans ses langueurs par cette 
délicieuse parole dictée pour elle au Cantique 
des Cantiques : Ego dormio et cor meum vigi- 
lat : Je dors et mon cœur veille ! 

Levons les yeux maintenant, toute ombre est 
effacée. L'idéal des joies du cœur de la femme 
dans la vie religieuse nous apparaît sans la plus 
légère tache, et pourtant, si l'on veut se mettre 
à cet égard en possession de la vérité tout 
entière, il reste encore un autre degré à mon- 
ter et un nouveau mystère à constater; degré 
qui touche la face même de Dieu ; mystère 
d'indicible bonheur qu'aucune plume ne sau- 
rait exposer, qu'aucun esprit n'a mérité de 
scruter, mais sur lequel il nous sera pardonné 



(I) SI Augustin. 



- 83 — 

d'insister parce qu'il y aurait ingratitude à 
ne pas le mettre en lumière. Après donc 
avoir admiré et béni les voies de la mi- 
séricorde de Dieu dans les règles générales 
appliquées par sa sagesse au gouvernement 
des âmes, nous nous inclinerons devant les 
voies extraordinaires qu'il est le maître d'in- 
diquer aux cœurs privilégiés , et nous avoue- 
rons avec la certitude de ne pas nous trom- 
per que le désir d'être aimée, besoin inné chez 
la femme, n'existe pas toujours pour elle à 
l'état d'une aspiration déterminée, comprise 
et acceptée. 

Il y a dans le ciel, l'église triomphante, 
une hiérarchie de chœurs angéliques; il y a 
aussi dans l'église militante , une hiérarchie 
qui admet des différences dans la sainteté. 
Dieu couronne la mère des Macchabées et le 
martyre des saintes Félicité et des saintes 
Perpétue; mais il a une palme plus fleurie 
pour les Agathe, les Cécile, les Louis de 
Gonzague, les Stanislas Kostka. La virgi- 
nité, dans son intégrité totale, est ce qu'il 
préfère même au martyre sanglant, et partout, 
toujours , dans tous les siècles , chez tous les 
peuples, il reçoit d'une innombrable multi- 
tude de cœurs l'hommage ingénu d'un amour 



— 86 — 

si chaste qu'il ne se connaît pas lui-même. 
Ces cœurs sont naïvement purs, s'il est per- 
mis de s'exprimer ainsi. Ils ne se nourrissent 
que de quelques gouttes de rosée tombées çà 
et là du ciel pour eux (1). Leur foi virginale 
n'a jamais été altérée ni par le moindre 
doute, ni par la moindre hésitation, ni par 
le moindre trouble. Rien n'a distrait son ex- 
tase, elle a traversé les années et les écueils 
comme l'aigle fend la nue sans même abaisser 
un regard sur le inonde s'agitant sous ses 
ailes. Aucune beauté visible ne l'a touchée, 
aucune voie ne l'a ébranlée, aucune séduction 
ne l'a émue , aucune pierre de la route ne l'a 
effrayée. Dieu qui est tout en toutes choses (2) est 
réellement tout en ces cœurs. 11 est le cycle 
bienheureux qui renferme leurs pensées, leurs 
désirs, leur science, leurs affections, leurs 
espérances, le passé, l'avenir, le temps, 
leur vie, leur mort et l'éternité. Us ne savent 
rien que Dieu. Ils n'entendent que ses épan- 
chements cachés; ils ne voient que sa lumière 
invisible. Le monde leur est exil, nuit, dé- 
solation suprême et solennel silence. Il n'y 



(() 22' Conférence de N'otre-Dnme. 
(2J Saint Paul. 



— 87 — 

a pas de cloître assez retiré , de cellule assez 
obscure, d'autel assez solitaire, d'abstinence 
assez rigoureuse, d'épreuves assez déchi- 
rantes pour être acceptés comme un sacri- 
fice. 

Les persécutions que le monde et le démon 
peuvent soulever passent à leurs pieds; ils tra- 
versent les grandes eaux de la tribulation et de 
la tentation sans quelles jmissent leur nuire, 
parce qu'ils sont revêtus et fortifiés par l'ardeur 
de leur désir (1). Ils suivent, sans jamais re- 
culer d'un pas, ni regarder à droite et à 
gauche , le chemin royal de la croix , mon- 
tant et descendant avec le sublime fiancé la 
pente de l'amour et du sacrifice, sans même 
songer où ils vont, où ils s'arrêtent, où ils 
jouissent et où ils souffrent. Leur acte d'a- 
mour est toujours le même : un enthousiasme 
exclusif et un de ces enivrements dont on ne 
revient pas (2). 

Pour ces fils bien-aimés, la peine est un plai- 
sir et le plaisir une fatigue; ils repoussent les 
consolations et les jouissances, non-seulement 
celles que le monde leur donne par ma permis- 



(f) Dialogue de sainte Catherine de Sienne. 

(2) Le R. P. Lacordaire. 1" Lettre *ur la vie oluélienne. 



;?p? ^H 



— 88 - 

sion mais encore ils ne veulent pas des conso- 
lations spirituelles qu'ils reçoivent de moi, et cela 
par humilité, par haine d eux-mêmes. Ils ne mé- 
prisent pas la consolation, le présent de ma grâce, 
mais le plaisir que lame trouve dans cette consola- 
lion ( 1 ). 11 semble qu'ils aient aimé Dieu de toute 
éternité , qu'ils l'aiment déjà immuablement. 
Ils ne pleurent que de ne pas l'aimer assez! 
11 leur est impossible d'imaginer que l'amour 
puisse prendre une autre forme et se reverser 
sur quelque objet créé, sans être infidèle à 
Dieu, dès qu'il demeure pur. Ils n'ont pas , 
ils se refusent l'intelligence de ce miracle de 
bonté de la part du Créateur. Ils le veulent 
jaloux, et, comme ils (aiment uniquement pour 
ï amour de lui (2), l'idée ne leur est pas venue, 
et à moins d'une faute consentie, elle ne leur 
viendra pas, de se demander s'il y a récipro- 
cité entr'eux, brins d'herbes qu'une matinée 
déflorera, et celui qui d'un mot secoue le ciel 
et la terre. Ils se sont donnés et n'examinent 
point si on leur a remis quelque chose en 
échange; ils se donnent à toute heure et n'ont 



(1) Dialogue de sainte Catherine de Sienne. On sait que Dieu 
lui-même parle à son humble servante dans cet admirable 
livre 

(2) Le B. Louis, de Grenade. 



— 89 — 



pas besoin d anneau pour se souvenir du jour 
de leur alliance; ils chantent le cantique du 
bien-aimé, répétant à leur roi, dans le sanc- 
tuaire inviolable de leur conscience , cette pa- 
role où tarit la gloire dans les bouches créées ( 1 ) : 
Saint! Saint! Saint! et savent qu'il n'y a pas 
de réponse à cette expression de louanges ; ils 
envoient leur encens à Dieu et n'ambitionnent 
point qu'il retombe pour les enivrer! Dès qu'ils 
veulent s'unir à moi par un regard d amour, ils 
le peuvent, parce que leur désir les attache telle- 
ment à moi, que rien ne peut les en séparer. Tous 
les lieux et les instants leur conviennent pour la 
prière, parce que leur conversation s'est élevée 
au-dessus de la terre, et s'est fixée dans le ciel. Ils 
ont perdu toute affection terrestre, tout amour- 
propre,- ils se sont élevés au-dessus d'eux-mêmes 
jusque dans les hauteur s de s deux (2) . Ils aiment , 
cela leur suffit, et cela suffit toujours en effet 
à ce qui demeure splendidement virginal , 
parce que, dans le premier ébranlement du 
cœur, on ne cherche jamais à savoir si un autre 
cœur a tremblé en même temps ! 11 y a des 
jeunes filles qui rougissent des années entières 






(1) 2 e Conférence de Toulouse. 

(2) Dialogue de sainte Catherine de Sienne. 



■ 



- 90 — 
sans s'être doutées que l'on pût rougir à cause 
d'elles, et si, après s'être replié sur soi-même, 
on ose se poser la question , c'est que déjà on 
est descendu au deuxième degré de l'échelle 
mystérieuse qui lie le ciel et la terre, c'est que 
déjà le pied frémit et n'est plus sûr de ne pas 
descendre encore un peu. Le désir de la réci- 
procité est le premier abaissement de l'âme 
vers les tentations qui pourraient l'éloigner de 
Dieu. C'est la première fleur semée dans les 
obscurs sentiers qui égarent quelquefois. Heu- 
reuses les âmes qui ont appelé Dieu tout seul, 
pour cueillir la fleur puisqu'il consent, nous 
l'avons démontré, à s'abaisser jusque-là et 
n'exige point qu'on la foule aux pieds quand 
on l'a vue. Plus heureuses encore les âmes 
assez élevées , assez aimantes , assez ou- 
blieuses d'elles-mêmes pour n'en avoir pas 
soupçonné le parfum! Et si on pense que nous 
exagérons le mysticisme en soutenant cet excès 
du désintéressement de l'amour surnaturel, 
nous demanderons si le plus haut des amours 
humains, celui qui se rapproche le plus de 
l'amour virginal à cause de sa pureté , l'a- 
mour maternel, a jamais rêvé la réciprocité, 
a jamais cru à la réciprocité? Sans doute, l'en- 
fant aimera sa mère; nous aimons nos mères ! 



— 91 — 

mais quand un premier-né sourit de son pre- 
mier sourire , et que sa mère en le regardant 
sent son âme fondre comme dans une défail- 
lance en quelque sorte extatique, se persua- 
dera-t-on qu'elle compte sur un retour égal, 
ou qu'elle regrette ce surcroît de tendresse et 
de jouissance ! admirons tout ce qui est 
beau : et le cœur des mères et le cœur des 
vierges. Remercions Dieu qui, lorsqu'il le 
veut, arrête court, par l'effusion totale et 
spontanée de ses grâces, la marche ordinaire- 
ment parallèle de la nature. Eh! qui donc n'a 
pas rencontré une fois dans sa vie une de ces 
créatures angéliques portant au front là trop 
rare et double auréole de la virginité de l'es- 
prit, de la virginité du cœur? Quelle âme ne 
s'est pas troublée devant cette vision? Quelle 
conscience n'a pas contemplé avec un ravisse- 
ment mêlé de remords cette beauté qu'il serait 
si facile de conserver si on voulait correspon- 
dre aux dons de Dieu ? Car la femme chré- 
tienne, telle que Dieu la veut et telle qu'elle 
sort de ses amoureuses mains, n'est pas la Cy- 
modocée de M. de Chateaubriand, elle est la 
sainte Agnès du cardinal Wiseman, et elle 
serait indéfiniment sainte Agnès si, par une 
complaisance prématurée, on ne lui laissait 



— 98 - 

pas lire Fabiola ou admirer les saiidales de la 
fille d'Homère ! 

Quant au bonheur de ces âmes en qui la 
force de l'amour va jusqu a la naïveté du dé- 
vouement (1) et l'ignorance du sacrifice, nous 
n'essaierons pas de le dévoiler. Le respect 
nous retient au seuil de ce temple inviolé où le 
regard des anges a seul le droit de pénétrer. 
Mais Dieu est bon ! il permet tout lorsqu'on 
adore , et c'est le refuge de la reconnaissance 
de célébrer les bienfaits sans espoir d'en me- 
surer l'abîme. Dilatez-vous , disait saint Paul 
aux premiers chrétiens. Dilatons-nous donc en 
adorant la majesté des œuvres de Dieu, et bé- 
nissons-le surtout de laisser encore dans ce 
monde des âmes où vit ramour dans sa plus 
pure essence, afin qu'au milieu des profana- 
teurs qui abusent de son nom , l amour ait tou- 
jours des saints qui lui servent de garde, et em- 
pêchent le moindre souffle d'atteindre pour la 
ternir son immortelle chasteté (2). 

Il nous semble qu'il faudrait être aveugle 
de cœur pour objecter, à l'avenir, quoique 
ce soit à la félicité d'une âme qui s'est atta- 



(1) 61' Conférence de Notre-Dame 

(2) "i' Conférence de Toulouse. 



— 93 — 

chée à Dieu par les liens monastiques. Dès 
qu'il est admis, et il est impossible de ne pas 
l'admettre , que le fardeau de ces chaînes la 
constitue épouse du Christ , mère des âmes , 
sœur des pauvres et de toutes douleurs , ses 
sacrifices divers, quelque pénibles qu'on les 
suppose, n'étant plus que les conséquences 
de ces glorieux sacerdoces , deviennent joie 
dans leur consommation comme ils sont joie 
dans leur source. Là où est le trésor, a dit l'é- 
vangile, là est aussi le cœur, et quand le cœur 
a trouvé le trésor, qu'il le possède et le veut 
garder, combien le joug imposé est doux à 
subir ! Que la religieuse plie sous ce faix dans 
un hospice , dans un cloître , dans une classe 
ou sur une terre d'exil, peu importe ! Là où 
est son bien-aimé, choisi d'entre mille, en qui 
son âme souhaite de demeurer tous les jours de sa 
vie(\); là où ses enfants naissent, vivent et 
meurent ; là où sont ses frères ; là où règne 
la souffrance, sa meilleure amie ; là est le ciel 
pour son âme. Tâchons de le comprendre. 



(I) Cantique des Cantiques. 



CHAPITRE II. 



Des ordres hospitaliers. 



Assurément il y a bien des amertumes 
dans une salle d'Hôtel-Dieu , et il est inutile 
de les décrire. Aucune âme n'est assez mau- 
dite pour ne pas avoir involontairement tres- 
sailli, lorsque, par hasard , elle a respiré cet 
air chargé de si atroces douleurs. Personne 
ne doute du courage dont il faut être doué 
pour vivre au milieu des gémissements. On 
aimerait mieux souffrir qu'assister au spec- 
tacle de la' souffrance, et cette répulsion, 
produite par les maux de l'âme et du corps , 
s'augmente chez la femme de toute sa sensi- 
bilité, sensibilité d'autant plus douloureuse 
qu'elle ne s'use point, et a autant de larmes pour 
arroser une blessure vingt ans après qu'elle 






— 96 — 

est fermée qu'au moment où elle s'est ouverte. 
Mieux que le soldat se riant de la mitraille , 
mais détournant la tête de peur d'entrevoir 
un ennemi frappé , la femme pleure plus vo- 
lontiers une douleur dont elle est témoin 
qu'une douleur qu'elle éprouve ; et sa com- 
passion aurait dégénéré en une pitié stérile et 
incapable de se dominer, si Dieu, par une 
adorable prévoyance, n'y avait caché une force 
de cohésion invincible, précisément parce 
qu'elle excite sa tendresse en l'émouvant da- 
vantage. Combien de jeunes novices perdent 
d'abord connaissance devant une coupure et 
parviennent plus tard, par la grâce de leur 
amour, à panser les plus effroyables ulcères! 
Leur répulsion instinctive est devenue attrac- 
tion ! Leur cœur s'était mépris. Il s'est repro- 
ché comme une faiblesse ce qui était un hon- 
neur, il a cru ne pas aimer assez ce qui ne 
lui paraissait si affreux, que parce qu'il l'ai- 
mait déjà beaucoup ; et cette chaste crainte 
l'enlevant aussitôt bien au-dessus de lui- 
même, il a été ravi en amour jusqu'à oublier 
ses impressions naturelles. L'horreur d'une 
plaie hideuse qui est pour tous un dégoût , 
est le charme qu'à son insu il adorera dés- 
ormais. 



— 97 - 

L'entente de ce mystère est la révélation 
complète de l'idéal des joies, par le sacrifice 
vaincu , des religieuses vouées au soin des 
infirmes. Dieu a des secrets, l'amour qui 
vient de lui pour retourner à lui en a d'aussi 
profonds. Jésus-Christ a créé sur la terre la 
beauté du pauvre et du malheur , il a fait tom- 
ber sur eux dans une double effusion la gloire 
du calvaire el celle du Thabor ( 1 ) , et si la re- 
ligieuse , agenouillée devant cette beauté et 
cette gloire, avait encore la puissance d'un 
regret, ce serait de ne pas être assez digne de 
l'honneur à elle échu de les servir gratuite- 
ment 1 

Ne quittons pas encore l'hospice , et afin 
qu'on ne nous croie pas égaré dans ce monde 
de l'idéal, qui n'est malheureusement pour 
bien des esprits qu'un monde imaginaire, 
cherchons, au chevet même du lit des mala- 
des, les réalités qui peuvent y captiver. Offrir 
un breuvage à des lèvres séchées par la fiè- 
vre, diminuer l'intensité d'une douleur aiguë, 
présenter un peu de nourriture à un estomac 
délabré par la diète, frictionner un membre 
souffrant, lui ôter sa raideur , l'étendre sur 






(I) 5 e Confér. de Toulouse. 



— 98 — 

une couche moelleuse , poser une compresse 
froide sur un front brûlant, hâter les pro- 
grès d'une longue convalescence, cela est si 
doux qu'en vérité nous croirions faire injure 
au plus sec des cœurs, si nous comptions 
pour quelque chose les fatigues ou les ennuis 
provenant d'aussi nobles efforts , et amenant 
de si grandes joies. 

Et lors même qu'on ne soulagerait pas, 
c'est là le vrai tourment des garde-malades, 
car le but atteint ne répond pas toujours à 
leur espoir, il y aurait un immense bonheur 
à partager, par la sympathie , l'épreuve de 
ses frères. Le plus terrible caractère de la 
souffrance est la solitude, le délaissement. Les 
ûmes les mieux trempées ne résistent guère 
au danger de souffrir seules, danger qui, de 
tous les maux physiques, est celui dont au 
moral les suites sont les plus funestes. La 
présence d'une religieuse auprès d'un mourant 
suffit pour chasser les convulsions du déses- 
poir, ramener le calme de l'espérance. Une 
parole d'amour est un baume que rien ne 
remplace; un regard ému si la parole expire 
est un épanchement qui console à la fois et 
le désolé et le cousolateur. 11 n'y a pas d'af- 
fliction qui ne se puisse résigner quand elle a 



— 99 — 
un écho dans un cœur fraternel , et il n'y a 
pas de joie comparable à celle de pleurer avec 
ceux qui pleurent (1). Est-ce que nous n'a- 
vons jamais fait cette heureuse expérience? 
Est-ce que jamais, à une heure néfaste, en 
serrant sans mot dire la main d'un ami at- 
téré, nous n'avons pas senti nos deux âmes se 
fondre l'une dans l'autre par ce muet entre- 
tien? Et lorsque, dans nos jours les plus for- 
tunés, nous avons vu par une fatale coïnci- 
dence nos affections atteintes par de rudes 
coups, est-ce qu'à ces moments-là nous pou- 
vions supporter loin des âmes accablées le poids 
de notre bonheur personnel ? est-ce que nous 
n'étions pas incessamment poussés à quitter 
notre riante demeure, pour aller recueillir les 
larmes dans ces appartements en deuil ? Ne 
préférions-nous pas alors cette noire tristesse 
à nos jouissances égoïstes? Et ces maisons rui- 
nées où nous ne rapportions pas l'or mais seule- 
ment l'amitié fidèle, ne reprennaient-elles pas à 
notre arrivée un éclat plus brillant que celui de 
l'ancienne opulence, l'éclat impérissable des 
fêtes de l'amour? Voilà les hôpitaux ! Demeu- 
res des pauvres, ils sont toujours riches ! abris 



(I) St Paul. 



— 100 — 

de la misère , ils sont toujours en fête I asiles 
des peines les plus cuisantes , ils sont aussi 
l'asile des cœurs qui savent s'enivrer d'une 
douce et mutuelle joie ! offrant pour toute sé- 
duction la ténacité, la vigueur et la continuité 
de la souffrance, ils ont paru à une multitude 
d'âmes préférables aux trônes, aux succès et 
aux plaisirs que le monde et la famille ré- 
servent à la femme. Les princesses y ont 
échangé leurs splendeurs d'autrefois pour 
les splendeurs de l'humilité , cette forme de 
l'amour, cette passion de l'être vraiment grand 
qui veut se faire petit pour se mieux donner (1 ); 
les riches et belles héritières y sont venues 
consacrer leurs personnes et leur temps, après 
y avoir consacré leurs fortunes; les jeunes filles 
dépouillées s'y sont consolées de ne pou- 
voir donner qu'elles-mêmes ; les intelligences 
d'élite y ont appliqué leurs dons à mieux 
soigner, à mieux consoler, à mieux causer de 
Dieu; les intelligences sans culture y ont 
joui de cette grande et vraie science , la plus 
profitable à l'humanité, celle qui consiste à 
savoir porter un pan du manteau de la douleur 
afin qu'il soit moins lourd à tous. Toutes ces 



(1) 21 e Conférence de Notre-Dame. 



— m — 

âmes ont trouvé là leur joie : la joie d'aimer 
ce qui n'est pas aimable; la joie d'avoir re- 
noncé au bonheur d'être aimée pour apporter 
l'amour à ceux qui n'en connaissaient plus que 
le nom(i) ; la joie de ne plus être assaillie par 
cette pensée poignante qu'on est riche, tandis 
que d'autres languissent sans ressources ; 
vêtue avec luxe, tandis que d'autres ont froid ; 
assise à des tables somptueuses , tandis que 
d'autres meurent de faim ; ayant le pouvoir de 
travailler et de manger gaiement le pain ga- 
gné, tandis que d'autres seront livrés, demain 
comme ils l'étaient hier, au découragement 
de l'impuissance. 

Est-ce tout? non! Dieu a préparé un 
autre bonheur à la religieuse de l'hôpital. Non- 
seulement elle goûte celui de rendre la santé 
a beaucoup d'infirmes , d'améliorer l'état de 
beaucoup d'incurables , de les soutenir tous 
par ses sympathies, et de contempler en eux 
la plus vive image et la plus chère portion du 
Seigneur Jésus-Christ (2) ; mais elle a pour 
couronnement de ses œuvres la gloire de pé- 
nétrer jusqu'aux âmes souvent plus malades 



(0 Le R. P. Lacordaire sur F. Ozanam. 
(2) 3 e Confér. de Toulouse. 



6* 



- >r02 — 

que les corps , et de les guérir en les élevant 
vers Dieu. La démonstration de la vérité par 
l'amour est facile à saisir , et quant un infor- 
tuné a vu pendant des années consécutives 
le même amour à ses pieds lui enseigner la 
même vérité , il faudrait qu'il fût tombé bien 
bas pour ne pas se relever , et monter enfin 
jusqu'à l'acte de foi ! Même les plus dégradés 
y arrivent à chaque heure, et il n'est pas un 
jour dans sa carrière où la fille de saint 
Vincent ne voie couler sur son crucifix les 
larmes de la contrition , de la charité et de 
la reconnaissance. Malheur donc à ceux qui 
plaignent une telle vie ! Malheur à ceux qui 
s'obstinent à opposer des calculs étroits à ces 
incommensurables délices , qui se lamentent 
en prétextant qu'il y a des chagrins innom- 
brables et non avoués , pour empoisonner des 
joies achetées d'ailleurs si cher. Eh ! mon 
Dieu! personne n'ignore les ronces et les 
épines semées sur la voie de la religieuse; 
mais si elle rencontre souvent des âmes in- 
grates et rebelles, des plaies insondables, des 
cœurs souillés jusqu'à la perte du sens de la 
réhabilitation, si elle reçoit de déchirantes 
blessures, du moins elle souffre sans re- 
mords. Ce qu'elle n'a pas obtenu était l'im- 



— 103 — 

possible. Elle adore les éternels décrets de 
Dieu, elle baisse la tête sous une volonté 
qu'elle sait bien n'être pas toujours inexo- 
rable, elle prie et ne cesse pas d'espérer! 

Comme une jeune mère à qui l'on arrache 
l'enfant mort dans ses bras, appelle tous les 
autres pour renaître elle-même, et mesure sa 
douleur pour conserver celui qu'elle attend de 
Dieu, la religieuse en deuil retourne vers les 
membres survivants de sa famille spirituelle 
avec un amour nouveau et une joie plus 
émue ! En pliant ce cadavre infect qu'elle 
vient d'accompagner avec honneur aux portes 
des tabernacles du Dieu vivant, elle a senti 
ses larmes raviver son zèle, sa tendresse et sa 
foi , pour la mort et la vie qui lui ont été 
confiées. Elle court, transportée d'une fer- 
veur plus ardente que jamais , d'un lit à un 
autre, d'une plaie à une autre plaie, d'une 
couche, où l'on blasphémait hier et où on 
bénit aujourd'hui , à une autre couche , où 
demain il n'y aura plus la moindre trace d'un 
mal que la résignation a vaincu , à une autre 
encore où l'on sourit à la mort qui s'avance, 
à une autre enfin où le malade est sauvé. 
Elle ne ressent plus ses fatigues, elle ne 
redoute plus aucun obstacle, elle ne souffre 



— 104 — 

plus des odeurs fétides , le souvenir de ses 
déceptions s'enfuit devant ses pieux succès, 
il lui semble que Dieu agit en elle ; et les 
jours sans repos comme les nuits sans som- 
meil, et les années comme les semaines et les 
mois s'écoulent avec le charme de ce fleuve 
qui était la mémoire (1). 

On nous pardonnera de laisser incomplet 
ici l'examen de toutes les grandes créations de 
la charité cénobitique. Les nommer toutes est 
une impossibilité pour nous, et puisqu'elles 
donnent le bonheur en inspirant l'amour, il ne 
reste à notre faiblesse qu'à les confondre dans 
une même admiration. 

Il est pourtant certains types de la vie reli- 
gieuse que nous ne saurions nous défendre de 
saluer en passant. Après bien des prodiges , 
voyons donc l'éternel amour s'ouvrir et se ma- 
nifester en de nouveaux amours (2) / 

La Providence a permis que le xix e siècle, si 
justement appelé le siècle des avortements en 
ce qui touche les conceptions humaines , fût 
fécond en œuvres pieuses. Au milieu des dé- 
bris épars Bt foudroyés de tant de grandeurs 



(1) 2° Confér. de Toulouse. 

(2) Le Dante. 



— *05 — 

évanouies, il y a une floraison que le monde 
ne voit pas , mais qui sauve ses ruines elles- 
mêmes, et c'est un magnifique spectacle de 
remarquer comment, aux pieds de la croix, 
l'héroïsme se rajeunit en se perpétuant dans 
des formes , des élans , des triomphes im- 
prévus , tandis qu'il meurt et s'étiole partout 
ailleurs. 

Notre époque vient d'être l'heureux quoi- 
que distrait témoin du commencement de 
l'institut des Petites-Sœurs des Pauvres, ex- 
pression si vive, si touchante, si complète 
du parfait renoncement, qu'il n'y a rien de 
plus élevé dans les annales de l'Église, et 
qu'en voyant chaque jour les riches cités de 
France ouvrir leurs portes à ces divines quê- 
teuses, on oublie les autres signes désolants 
pour croire à la parole du comte de Maistre ; 
1rs premiers siècles du christianisme ne sont 
point passés! Fallait-il plus de courage aux 
martyrs pour chanter le Magnificat au moment 
delà mort, qu'il n'en est besoin pour se vouer 
à cet enthousiasme de dénuement, qui con- 
siste à tout attendre de Dieu et à réunir autour 
de soi une nombreuse famille indigente, sans 
autre ressource que l'espoir d'une pieuse li- 
béralité le lendemain ? 



— 106 — 



Quêter pour leurs pauvres vieillards ; les 
nourrir des meilleurs restes recueillis et trans- 
formés pour eux ; se contenter pour elles- 
mêmes desmiettesqui tomberontdecethumble 
banquet ; supporter la chance et souvent la 
réalité d'un jeûne permanent ; se consacrer à 
•l'humanité à l'heure où elle n'est plus elle- 
même, mais ce quelque chose d'inexprimable 
par la souffrance physique , quand elle n'est 
pas éteinte sans retour par le côté moral ; n'a- 
voir pour encouragement, soutien ou compen- 
sation des soins prodigués, ni le sourire joyeux 
•d'un enfant , ni le réveil ou l'action ardente 
d'une âme convertie, ni la guérison d'un ma- 
lade, mais pour unique partage les gémisse- 
ments de ce qui ne guérit plus, les désespoirs 
de douleurs qui n'ont pour issue que le tom- 
beau, les délires d'une tête sur laquelle gronde 
les orages d'une longue carrière, le resserre- 
ment des cœurs où la sensibilité n'a plus de 
ressorts; être privé dans beaucoup de lieux de 
la présence du Saint-Sacrement, se lamenter 
bien des années avant d'obtenir des riches que 
celui qui s'est incarné dans le sein d'une vierge 
pauvre, ait un humble tabernacle au milieu de 
ses amis, un peu d'ombre afin d'abriter le 
petit morceau de pain où il cache sa divinité 



- 107 — 

pour le service des affamés d'amour, une 
place pour lui, le Roi de la pauvreté, dans 
cette maison royale où elle gouverne en sou- 
veraine et où il veut obéir! En attendant cette 
grâce, ne posséder que par le désir et l'union 
l'époux bien-aimé de leur âme ; n'avoir ainsi 
pour autel que leur cœur, pour avenir que 
leur foi, pour consolation que leur attachement 
à ce dernier souffle des vies qui s'échappent 
autour d'elles , pour unique jouissance enfin 
que les larmes dont peut être, aux pieds 
de la vierge, sa dernière amie, cette vieil- 
lesse tant honorée et quelquefois si mépri- 
sable, retrouvera la trace perdue; telle est 
l'existence des Petites-Sœurs des Pauvres. 
La pensée humaine anéantie devant une si 
haute vertu n'a pas d'expression pour se 
traduire. Que ceux qui aiment adorent un 
bonheur dont la foi seule a une demi-révé- 
lation. Pour ceux qui préfèrent haïr l'amour 
à l'admirer, qu'ils continuent à s'indigner 
contre ce qu'ils appellent l'absurde, mais 
que les pauvres leur pardonnent afin que 
Dieu puisse ne pas les juger ! 

Et la religieuse qui s'enferme avec les fous, 
de quel nom appellerons-nous son amour et 
avec quelles couleurs peindrons-nous ses 



■ 



- 108 — 

joies? Où est sa consolation ? où la pensée qui 
repose son cœur? où le spectacle qui dis- 
trait sa vue? Brillante et heureuse, aimée et 
écoutée , instruite autant qu'il est nécessaire 
pour aspirer à un apostolat moral , intellec- 
tuel, religieux, qui remplirait son âme en 
sauvant celle des autres, elle renonce à ce 
qui est plus que soi-même, et se souvenant 
du Christ en face d'Hérode, elle vient au 
milieu des fous avec la robe blanche de la Me 
de la croix ! Elle est là, entre quatre murailles, 
avec sa jeunesse, sa beauté, ses yeux étincelants 
de lucidité et de tendresse ; elle se renferme 
avec des cœurs qui battent sans savoir qu'ils 
aiment ! Avec ceux qui ne veulent pas de la 
lumière du soleil , elle agréera l'obscurité ; 
avec les égarés qui se désespèrent, elle pleu- 
rera. S'il faut rire, au contraire, pour leur 
procurer une minute de calme , elle trouvera 
un sourire sur ces lèvres qui eussent pu re- 
cevoir les baisers d'un fils; si on souhaite 
qu'elle travaille en écoutant quelque fébrile 
récit, elle écoutera et travaillera; si on lui 
demandait de prendre quelque nourriture sans 
avoir faim, elle donnerait l'exemple. Son in- 
telligence, sa vie, son cœur, l'âme enfin 
d'une femme, d'une vierge, s'immolera pour 



— 109 — 

que l'éclair d'une jouissance quelconque tra- 
verse une fois dans dix ans , nous ne dirons 
pas l'esprit, mais la sensibilité d'un homme 
devenu fou, elle ne sait pas pourquoi; et à 
cette heure rapide, si à force de génie, de pa- 
tience , de prière , il a été obtenu le moindre 
soulagement pour cet infortuné , Dieu enten- 
dra une commotion ineffable soulever le cœur 
de son humble servante. Elle s'estime peut- 
être trop heureuse! elle se dit : non je n'étais 
pas digne de cette joie, qu'ai-je fait pour que 
le ciel me l'accorde? Elle sent alors, au mi- 
lieu des fureurs apaisées par le son de sa 
voix, des larmes cuisantes taries par un sou- 
rire ou un regard, que là, entre les murs 
épais qui préservent la foule oublieuse des 
insensés dont on a peur, elle, l'épouse du 
Christ, porte la vraie couronne de la femme. 
Si son amour est allé jusqu'à .une sorte de 
mépris pour elle-même, il la couvre, l'enve- 
loppe, la transfigure dans sa conscience, et 
encore que les fous ses amis en Dieu ne l'en- 
tendent pas, elle n'en remplit pas moins à 
leur service la sublime mission de la vierge 
chrétienne : être partout et toujours l'ange de 
la paix, de l'honneur, de l'innocence, de l'es- 
poir, et peut-être;, en un jour réservé par Dieu, 

7 






— no — 

l'ange de la lumière pour les esprits déchus de 
l'humanité ! 

Gardons-nous d'oublier plus longtemps 
cette autre physionomie touchante du bonheur 
dans la vie monacale , et baisons avec respect 
le bas de la robe d'une sainte sœur converse. 
Une sœur converse! servante des servantes du 
Christ, élevée à la même dignité de vierge 
consacrée et néanmoins se tenant au-dessous 
des autres religieuses , leur rendant avec une 
humilité joyeuse toutes sortes de soins, se 
croyant moins encore que Marthe, tout en 
étant plus d'une fois comme Marie, absorbée 
dans les chastes délices de la contemplation. 
A vingt ans, elle a frappé au seuil du monas- 
tère, elle a réclamé la gloire d'y balayer 
la poussière, d'y laver les assiettes , d'y cirer 
les chaussures, d'y puiser de l'eau pour les 
lessives ; on la lui a accordée , et maintenant 
sa vie va s'écouler de la même manière. 
Comme Jésus, le fils du charpentier, venu 
dans ce monde pour servir et non pour être 
servi (1), aidait ses parents dans leurs tra- 
vaux et leur était soumis, elle ne se lasse 
point de servir volontairement en mémoire de 



(I) En saint Marc, cliap. X, vers. 46. 



— 111 — 

sa divine obéissance. Elle est là, à la der- 
nière place , n'enviant ni l'apostolat , ni les 
œuvres honorées, ni les offices du chœur réser- 
vés à ses compagnes. La profondeur de son 
abaissement est l'expression de ses joies : 
L'épouse de Jésus doit s'abreuver au calice de son 
époux (1). De même que saint Bonaventure , 
le docteur séraphique, occupé à essuyer la 
vaisselle du couvent lorsqu'on lui apporta le 
chapeau de cardinal, crut devoit achever 
avant de se revêtir de la poupre romaine, elle 
n'imagine point qu'il y ait sur la terre un 
ravissement meilleur que le zèle modeste de 
sa sainte vocation. Ses jours se succèdent 
sans qu'elle y prenne garde. L'ambition d'ai- 
mer de. plus en plus celui qu'elle imite est 
son seul désir. La perspective de ce que le 
monde appellerait une humiliation morne 
et continue est pour son âme la perspective 
de l'infini. La pratique de la vie cachée en 
Jésus-Christ lui donne plus qu'elle n'aurait 
osé espérer. TNe possédant rien , elle pos- 
sède tout par le privilège qui lui est donné de 
pouvoir répétera chacune de ses respirations : 
» Seigneur Jésus, pénétrez mon cœur de vos 



(I) M«' rie, ('loge de Jeanne d'Are. 






— H2 — 

» blessures , enivrez mon âme de votre sang , 
faites que de quelque côté que je me 
tourne , je vous voie toujours attaché à la 
croix , et que partout où se portent mes re- 
gards toutes choses me paraissent empour- 
» prées de votre sang, en sorte qu'étant en- 
» tièremnt absorbée en vous, je ne puisse 
» rien trouver hormis vous et ne désirer plus 
» rien que vos plaies sacrées (i) ! » Elle ne 
regrette pas le travail intellectuel ou les ou- 
vrages d'une importance capitale , parce qu'ils 
apportent toujours une certaine distraction 
de la pensée de Dieu. Dans ses pénibles et 
dédaignés emplois, elle goûte l'assomption de 
la nature entre les bras de la grâce (2) , et l'œil 
attentif y admire la transfiguration de la ma- 
tière obéissant à V esprit (3). Les tristes réali- 
tés auxquelles elle se condamnent élevé son 
enthousiasme religieux vers le monde des réa- 
lités futures (4). Elle découvre les splendeurs 
du Thabor au milieu des ténèbres du Golço- 
tha. Rien ne la trouble dé l'amour du bien- 
aimé , de ses sublimes conversations , de 



(1) Prière de saint Bonavenlure. 

(2) Ms r Pie, œuvres complètes , tome I er , rage 117. 

(3) id. id. 

(4) id. id. 



— H3 — 

ses divins embrassements. C'est un grand 
mot, disait Bossuet, que celai du saint pro- 
phète : J'ai choisi d'être des derniers dans la 
maison de mon Dieu! Ce mot divin, l'hum- 
ble sœur l'entend raisonner au fond de sa 
conscience comme le résumé d'un bonheur 
surnaturel et inaltérable. mon Dieu! que 
dans le ciel il y ait des sœurs converses et que 
7iaus en soyons ( 1 ) / 



(t) M m< Swelchine. 



CHAPITRE III. 



Des ordres cloîtres. — I>a contemplation. 



Voulons-nous des contrastes jusque dans 
les lumières de l'idéal, écoutons Bossuet s'é- 
crier : Tout est mort, il n'y a que le Christ qui 
vit (1), et essayons de nous renfermer en es- 
prit dans les cloîtres, afin d'y être enivré un 
instant par l'absence de ce qui n'est pas 
Dieu. 

Que verrons-nous derrière ces grilles où la 
voix seule, cette mélodie de l'âme, a le pou- 
voir d'entrer et de sortir? que s'y passe-t-il? 
qu'y a-t-il là pour alimenter des existences 
fort longues le plus souvent? comment et à 
quoi s'écoule le temps de ces âmes dont les uns 

(\) Sermon pour la profession de M"» de la Vallière. 



I 



— 116 — 















veulent résolument faire des victimes, les au- 
tres des égoïstes, les plus sincères des anges et 
les plus éclairés des heureux? 

On entend du dehors une cloche annonçant 
le sommeil et le réveil de ces morts antici- 
pés ; c'est tout ce que le monde sait et com- 
prend. Et s'il savait davantage, s il voyait de 
plus près, comprendrait-il mieux? Il est per- 
mis d'en douter. 

Des murs humides et nus, de sombres 
corridors , des cellules étroites où une pierre 
cachée par des draps de laine attend au repos 
les membres délicats de jeunes filles de vingt 
années; des salles de réunion où Le soleil le 
plus souvent ne pénètre point; par le froid 
le plus vif, pas un seul foyer où le feu éclate 
en pétillements joyeux; le soir, des lampes 
dont la faible lueur ne peut qu'attrister l'ob- 
scurité , il semble que là tout soit lugubre , 
même les chants! La pauvreté, la nuit, le si- 
lence, la faim, les angoisses y habitent; au- 
cun mouvement, aucune animation, rien qui 
ressemble à la vie ne s'y découvre; aucun bruit 
enfin ne fait diversion à cette solitude de l'âme 
et des lieux, si se n'est le vent qui s'oublie 
quelquefois jusqu'à se jouer dans les bar- 
reaux de fer de ce sombre cachot. Est-ce là 



— 117 — 

le bonheur? 1 prenons bien garde d'en dou- 
ter puisque ce cachot est une prison d'amour, 
de l'amour extatique , c'est-à-dire de F amour 
unissant (I) par excellence, et parvenu à ce 
degré sublime de puissance et de joie, où il 
se perd lui-même en Dieu; de l'amour élevé 
à une telle perfection que la douleur est le 
seul acte par lequel il consente encore à s'a- 
baisser sur la terre. Cette joie, qui saisit l'âme 
par une vue directe de l'être aimé, est la con- 
templation. Cette douleur, d'autant plus méri- 
toire qu'elle est volontaire, se nomme dans la 
langue catholique mortification , admirable 
mort qui ne tue pas la vie, mais qui la mani- 
feste (2); qui détruit en notre être tout ce qui 
le rapproche du néant, et le fait monter pour 
ainsi dire jusqu'à la beauté des substances in- 
corporelles (3). Ainsi donc Dieu seul, Dieu 
l'unique objet de l'esprit, Punique ami du 
cœur, le centre et l'horizon de la vie; l'a- 
mour de Dieu vivant en soi , s' exaltant de 
ses propres feux, se dilatant dans ses propres 
charmes, s'épandant jusqu'à l'infini; puis la 
souffrance comme témoin, support et excitation 

(1) Bossuet, ("sermon sur compassion 

(2) Le R. P. Lacordaire, panégyrique du B. Fourrier. 

(3) Bossuet, sermon sur les démons. 

7" 






— -118 — 

à ce sentiment, voilà la vie des religieuses 
cloîtrées; vie qui n'est point le repos, encore 
moins l'égoïsme, encore moins l'immobilité, 
mais si Ton pouvait parler ainsi l'immutabilité 
d'un désir efficace : la possession de Dieu ; 
vie presque divine qui ne connaît plus que 
ces deux mouvements : l'amour et la douleur ; 
la douleur stigmatisant l'amour, comme il 
convient ici-bas; l'amour idéalisant la souf- 
france pour en faire son œuvre , son aliment 
et son but, flots pleins et lents qui, sembla- 
bles aux vagues majestueuses poussées des 
profondeurs de l'Océan vers le ciel, em- 
portent sans trouble ni tempête l'âme vers 
l'infini. 

La contemplation est non-seulement la plus 
élevée, mais encore la plus heureuse et la plus 
dévouée des applications de l'amour; la plus 
heureuse parce que l'amour n'a pas de be- 
soin plus impérieux que d'admirer la beauté 
choisie; la plus dévouée parce qu'elle suppose 
dans l'âme aimante un oubli total de soi, et 
offre à l'objet aimé l'hommage où le plus de 
gloire lui est rendu, et qu'il estime par con- 
séquent au-dessus de tous les autres. Le dé- 
veloppement de ces deux pensées souvent 
oubliées, presque toujours méconnues, nous 



— 119 — 

initiera au bonheur des âmes contemplati- 
ves, sinon pour le goûter, du moins pour le 
comprendre . 

Nous disons, dès l'abord, de la contempla- 
tion qu'elle est une. application de l'amour, 
afin d'écarter immédiatement cette idée vaine 
et même fausse, qui consiste à n'attribuer 
qu'à l'intelligence le don et le privilège de 
contempler. Croire que l'esprit seul a une 
part et un plaisir dans cet acte, c'est ne 
rien connaître aux mystères du cœur et 
aux opérations de Dieu dans les âmes. Ja- 
mais par l'intelligence Dieu ne sera conçu 
(1 une manière complète et adéquate à ses 
perfections. C'est là le malheur du génie, 
si l'on pouvait appeler malheur l'impuis- 
sance d'où lui naît le besoin de la foi. Sans 
doute lorsque la foi vient surajouter ses 
lumières aux siennes, le génie n'est plus 
privé de la contemplation, et il en reçoit pro- 
bablement des clartés inconnues aux esprits 
médiocres. Mais il n'en est pas moins évident 
que, livré à ses seules ressourses, il méditera 
sans contempler, ou bien il contemplera ses 
propres conceptions, sans prendre son vol 
vers le Verbe, à qui pourtant il en doit le bien- 
fait, encore qu'il lui en refusât l'honneur, 






— 120 - 

s'exposant ainsi à entendre un jour sur les 
lèvres de Dieu même cet oracle terrible : 
Malheur à la science stérile qui ne se tourne pas 
à aimer (1)! Lorsque le génie médite, qu'ar- 
rive-t-il? un phénomène merveilleux assu- 
rément : Dieu illuminant l'esprit de l'homme, 
le conduisant sur des mers sans fond à des 
rivages innommés, lui révélant les lois de la 
nature, lui nombrant les astres et lui dévoi- 
lant leurs orbes et leurs courbes, mais non 
pas ce prodige plus merveilleux encore de 
l'assomption d'une âme portée sur les ailes de 
son amour, et dépassant les cieux visibles 
pour s'inonder des splendeurs du monde invi- 
sible. Dieu descend quand le génie perçoit , 
l'âme monte quand elle contemple. La con- 
templation est donc une ascension de toutes 
nos facultés, mais surtout de celle d'aimer. Ce 
n'est pas un simple regard de l'esprit, c'est 
un regard fixe du cœur qui saisit l'objet aimé 
pour s'absorber en lui. Or, l'amour seul a le 
secret de ce regard divin, l'amour seul s'ap- 
proche de Dieu assez près pour l'atteindre et le 
voir, l'amour seul a le privilège et d'anéantir 
et de grandir assez notre être pour qu'il se fu- 



(I) Bossuet, Connaissance de Dieu cl de soi-même, chap. i 



— 121 — 

sionne en Dieu de telle manière qu'il est plus 
intimement présent à notre âme quelle-même à 
elle-même (1). C'est pourquoi la contemplation 
qui est la limite extrême qu'aucun esprit hu- 
main ne dépasse , est pourtant dans l'église 
catholique , le partage de tous. C'est pour- 
quoi il n'estpoint nécessaire pour être clairette 
ou cistercienne d'avoir une intelligence hors li- 
gne, mais seulement une parfaite charité. Si la 
grâce des vues extatiques est une exception dans 
les voies de la Providence, elle ne l'est pas par 
rapport aux dons naturels de l'esprit puis- 
qu'elle est surtout réservée aux humbles. 
Tous les contemplateurs célèbres ont été d'a- 
bord de grands saints, et si la plupart ont été 
aussi d incomparables génies, cela ne prouve 
rien contre les mystiques qui n'ont pas laissé 
d'extases écrites, si ce n'est que l'amour peut 
enfanter le génie et que le génie se surpasse 
lui-même dès qu'il s'appliqueà Dieu. 

« L'acte de l'amour est préféré, comme 
» plus parfait, à l'acte de la connaissance, et 
" de plus il convient à lui seul d'unir et de 
)> tranformer ce que personne n'attribue à 
)' l'intelligence prise proprement et précisé- 






(I) SI Bonavenlure. 



— 122 — 

ment. De là il est manifeste que l'acte de 
la dilection précède et excelle en quelque 
degré l'acte de la connaissance , et dans la 
mesure où il l'excellé , il le dépasse en attei- 
» gnant Dieu par un certain degré d'amour 
» auquel l'acte intellectuel ne peut parvenir, 
« du moins en cette vie, car dans la patrie 
» nous verrons Dieu comme il est. En vain ob- 
» jectera-t-on que, comme dit saint Augustin, 
» on ne peut aimer ce qu'on ne connaît pas, 
» car il y a une connaissance qui n'est point 
» intellectuelle, mais affective et expérimen- 
y> taie, et celle-ci est supérieure à celle-là ( 1 ) . » 
C'est cette connaissance, devenue transport 
d'amour, qui ravit en Dieu les âmes simples, 
âmes heureuses ! qui sentent l'amour sans en 
savoir la définition, qui ne cherchent plus 
parce qu'elles ont trouvé; qui répètent en 
leur cœur clans la joie de leur adoration : 
vérité qui êtes mon Dieu, rendez-moi une même 
chose avec vous par une éternelle charité! que 
tous les docteurs se taisent , que tout demeure en 



(I) Emprunté à un ouvrage attribué d'abord et contesté en- 
suite à saint Bonaventure. (Voir l'Essai sur la philosophie de 
saint Bonaventure, par M. A. de Margerie, et le dialogue de 
sainte Catherine de Sienne.) 



— 123 — 

silence devant vous, parlez-moi vous seul(l), 
ô mon Dieu, qu'aucune créature, que nulle 
préoccupation ne me trouble ni ne m'inquiète, 
mais que votre présence seule m'attire et me con- 
sole (2) / Ames, mille fois heureuses, qui ne 
demandent plus leur bien-aimé à personne sur 
la terre , à personne dans le ciel, à lui moins 
qu'à tout autre, parce que lui c'est leur âme, 
et que leur âme c'est lui (3) / 

Néanmoins Dieu n'ayant ni forme , ni cou- 
leur, ni rien dans sa substance qui puisse 
tomber sous les sens , il est indubitable qu'il 
ne saurait être perçu que comme un être ab- 
strait, c'est-à-dire par l'intellect; adoré et 
aimé que comme un objet insaisissable ; con- 
templé que dans une lumière idéale et inac- 
cessible , puisque le soleil à son midi n'en est 
pas même une ombre; il s'en suit donc, et 
nécessairement, que l'esprit a aussi une mis- 
sion à remplir et une jouissance à réclamer 
dans l'action contemplative , mission et jouis- 
sance que nul n'entend lui refuser dans la 
mesure du vrai , et qui d'ailleurs lui appar- 
tient en réalité , car la foi est un acte d'intel- 



(1) Imitation, 

(2) Saint Thomas àKempis, prière m trésor des saints. 

(3) Le R. P. Lacordaire, sainte Marie-Madeleine. 



— 124 — 

ligence (1) aussi positivement que l'amour est 
un acte du cœur. Ainsi un acte de foi et un 
acte d'amour, un ravissement d'esprit et une 
palpitation de l'âme, Y élan intellectuel et 
l'élan affectif, selon les termes exprès de 
saint Bonaventure (2) , voilà la contempla- 
tion. L'amour produit le regard, la foi pro- 
cure la vision. Quand la foi est très-ardente et 
l'amour très-vif, le cœur ému oublie alors son 
propre battement, l'âme est soulevée bien 
au-delà de ces premières initiations de l'éter- 
nité, elle se quitte pour ainsi dire elle-même 
afin de mieux se fondre en Dieu. Il n'y a plus 
seulement vision et joie, il y a communion 
et extase. L'extase est la limite extrême de 
la contemplation et la béatitude des contem- 
plateurs. Il y a des âmes méditatives qui n'ai- 
ment pas assez pour contempler, et il y a 
aussi des âmes contemplatives qui n'arrivent 
pas à l'extase, l'extase comme la contempla- 
tion étant donnée selon la mesure de l'amour, 
et l'amour selon le degré de dépouillement 
terrestre ùù il est parvenu. Caria charité ne 
souffre aucun mélange , aucune flamme étran- 



(1) ) 3 e Conférence de Noire-Dame. 

(2) Méditations sur la vie du Christ , traduites en français 
par M. de Riancey. 



— 12S — 

gère; il lui faut des âmes entièrement vides 
pour s'y précipiter comme un torrent dans 
un abîme ouvert; des ardeurs brûlantes et 
vierges qui ne laissent pas la plus légère 
ombre subsister devant la beauté divine. C'est 
la pureté qui est la lumière du cœur (1) et le 
ravit au ciel. 

Chose navrante et incompréhensible. Il 
y a des âmes qui nient ce bonheur de 
l'amour, de la contemplation et de l'ex- 
tase. L'homme croit à l'attraction des mondes, 
il ne croit pas à l'attraction de Dieu (2). A ces 
âmes-là nous n'avons rien à dire. Si elles ai- 
maient le Christ , elles croiraient sans effort 
aux merveilles de son amour. Mais il en est 
d'autres qui ont foi en l'Homme-Dieu, qui 
s'imaginent même tendre à lui et qui, 
jugeant la surface des réalités au lieu de 
sonder les essences, estiment, autre chose 
inexplicable, la contemplation, unégoïsme et 
tous les ordres mystiques des institutions au 
moins inutiles. Nous essaierons de les détrom- 
per à cet égard , non pas assurément que les 
prisons de l'amour , illustrées depuis dix-huit 



(1) R. P. Lacordairc , l" lettre sur la vie chrétienne. 

(2) R. P. Lacordaire, sainte Marie-Madeleine. 



— 126 — 

siècles par des saintes célèbres , aient besoin 
d'être défendues par aucune voix humaine , 
mais parce qu'établissant les bases du bon- 
heur dans la vie monacale , nous ne pouvons 
pas les établir hors de l'Evangile qui les a 
posées au centre môme de la charité , ni hors 
de notre cœur, qui n'admettra jamais que 
l'égoïsme puisse devenir l'idéal des joies de 
la femme, puisqu'il est en contradiction ma- 
nifeste avec sa nature intime. 

L'Église catholique qui est la société des 
âmes par l'amour de Dieu (1) a horreur de 
l'égoïsme. Partout, en tout temps, en toute 
circonstance , elle l'a poursuivi dans ses 
moindres détails. A l'heure qu'il est, elle 
seule lutte avec courage contre les envahisse- 
ments de cette mer de glace qui couvre déjà 
tant de rivages et commence à déborder 
celui des familles. Elle seule a conservé assez 
de chaleur pour lui opposer une force dissol- 
vante , et si la vie contemplative était la con- 
sécration d'un bonheur n'ayant pour but 
qu'une jouissance personnelle, bien loin d'être 
saluée comme supérieure à la vie active , elle 
ne serait pas même tolérée dans le concert des 



(I) Le R. P. Lacordaire, 3" lettre sur la vie chrétienne. 



— 127 — 

harmonies de l'amour. Apparemment aucun 
chrétien ne doute que l'Église ne soit l'inter- 
prète infaillible de la doctrine du Christ Jésus. 
Cette réflexion générale devrait donc suffire , 
et elle suffit en effet pour empêcher la révolte 
de l'esprit , mais non pas toujours peut-être 
pour anéantir une idée fixe, universellement 
acceptée et transmise, avant même qu'on s'en 
soit rendu compte; préjugé fatal que nous 
appellerions volontiers , avec le comte de 
Maistre, une espèce de démence (1). Car, re- 
marquons-le bien, il ne consiste pas à nier les 
joies surnaturelles de l'extase , il parait les 
admettre au contraire; seulement, de peur 
de trop les admirer , il les condamne. Au fond 
ce n'est qu'un orgueil , mais comme l'orgueil 
est précisément ce qui rend inguérissable la 
démence des préjugés , il n'est pas vaincu 
par cela même qu'on le déplore. Laissons donc 
là cette cause intime que Dieu seul peut dé- 
truire, pour éclairer les humbles et les sincères 
sur les données suivantes : le cœur humain lui 
aussi a-t-il une doctrine en ce qui touche la 
contemplation? Quelle est-elle? Où mène-t- 
elle? Est-elle en rapport ou en contradiction 



(I) Livre du Pape. 



avec le dogme chrétien ? Concluera-t-elle au 
dévouement ou à l'égoïsme des joies contem- 
platives? 

Nous entrons hardiment dans cette large 
voie avec la certitude de trouver des armes 
que heaucoup auraient le droit de dédaigner, 
dont il est même facile d'abuser contre ceux 
qui les manient, qui n'en sont pas moins 
victorieuses pour le service de la vérité, parce 
qu'elles demeurent accessibles au plus grand 
nombre. 

Y a-t-il dans les relations de la vie un seul 
sentiment qui n'amène pas à contempler ? Le 
petit enfant, dès qu'il ouvre les yeux et re- 
garde autour de lui, ne distingue-t-il pas sa 
mère entre les personnes qui l'entourent, et 
dans ses premières caresses refusées avec des 
cris, même à son père, n'y a-t-il pas une 
preuve évidente que la contemplation lui a 
déjà révélé l'âme dont il est le plus aimé 
et qu'il doit préférer ? Lorsque inhabile en- 
core même à écouter, il passe des heures en- 
tières sur les genoux de cette même femme 
heureuse, fixant du regard les lèvres dont il 
ne comprend pas encore la parole amie, et qu'il 
répond néanmoins par un sourire à ces invi- 
tations muettes, que lui arrive-t-il, sinon d'é- 



— 129 — 

prouver d'une manière indéfinie son premier 
tressaillement d'amour passif provoqué par 
une contemplation? Et quelques mois plus 
tard , lorsque cet enfant balbutiera un ou 
deux mots , que fera sa mère pour lui causer 
un autre premier mouvement, celui de l'ado- 
ration? Elle le mettra à genoux, non pas de- 
vant l'image du crucifix , car il ne s'en ren- 
drait aucun compte, mais devant elle. Elle 
appellera son regard par un regard de son 
âme plus tendre que de coutume, s'il est 
possible, et quand elle aura ainsi obtenu la 
fixité de ce cœur distrait, elle lui dira le nom 
de Dieu, et lui dictera une prière. L'enfant 
aussitôt croise ses petites mains, prie et aime 
ce Dieu invisible. Il y croît parce qu'il le 
découvre dans la transparence du regard ma- 
ternel. Ainsi une nouvelle contemplation 
donne à l'âme de l'enfant son premier acte 
de foi et le deuxième ébranlement de son 
petit cœur, si l'on peut admettre qu'il a ai- 
mé sa mère avant d'aimer le bon Dieu ! 

Pense-t-on que cet enfant pratiquait l'é- 
goïsme en contemplant pour apprendre à 
aimer? 

Mais oublions le fils plié encore dans ses 
langes pour considérer le père, et cherchons 



— 430 — 

si un phénomène analogue n'aura pas sa 
place dans ses jours si pleins que Dieu lui 
envoie , dont il abuse peut-être ! Le soir est 
venu; il a consacré ses heures à ce qui est 
grand , aux spéculations de l'esprit , aux 
méditations de la politique ; il a touché aux 
ressorts du monde; l'humanité entière, les 
lois qui la régissent , les événements de son 
siècle ont captivé son attention; peut-être 
même a-t-il bu à la coupe du succès , de l'élo- 
quence ou de la gloire; le voilà dans son 
enivrement, il rentre chez-lui; où va-t-il? 
Que veut-il ? Quelle émotion désire-t-il en- 
core ? Cherche-t-il les livres où il a puisé sa 
science , la plume qui perpétuera son nom ? 
Raconte-t-il ses triomphes à celle qui en est 
plus avide et plus fière que lui-même ? Ah ! 
sans doute, il souhaite le faire; mais il le 
fera plus tard. Il y a une autre joie qui l'at- 
tire davantage , qui fait battre son cœur, qui 
fait trembler ses pas comme ceux d'une jeune 
fiancée ; il veut voir son fils endormi et craint 
de l'éveiller. Le voilà, cet homme! Qu'on l'ap- 
pelle comme on voudra : Henri IV, lord 
Châtain , Napoléon , Lafayette ; il regarde 

encore , et son âme 



regarde 



et se tait; il 

lui échappe , et le temps n'a plus d'heures , 



— 181 — 

et il n'y a plus pour lui, ni passions, ni 
éloquence, ni batailles, ni célébrité. 11 n'y a 
que ce regard du cœur qui est un oubli di- 
vin ! une extase, telle est donc la joie suprême 
de l'homme en possession de l'empire du 
monde ou de l'empire Vie l'intelligence ! une 
contemplation , voilà le seul instant peut-être 
où dans une impression pure et désintéressée 
il retrouve et adore Dieu ! 

Dira-t-on que cette heure-là est l'heure de 
l'égoïsme? ah ! qu'on le dise si on le veut. Pour 
nous, nous pensons que ce moment trop rapide 
estle plus dévoué de la journée. Nous pensons 
que ce regard renfermait à la fois toute la vie du 
père et toute la vie du fds ; toute la vie du père 
s'absorbant avec ses travaux, ses vertus, ses 
gloires en un acte d'amour qui avait devant 
Dieu presque la valeur d'une prière; toute la 
vie du fils, de cet enfant endormi, ne sou- 
riant qu'aux anges, ne sentant pas encore 
l'amour de cette vue, mais en recevant tou- 
tes les bénédictions. mon Dieu, pourquoi ce 
père, à qui vous donnez un berceau pour qu'il 
vous y contemple, ne sait-il y voir que son 
fils? et pourquoi cet enfant, guidé plus tard 
par la même ingratitude, s'éloignera-t-il de 
ce regard paternel, qui après lui avoir dispensé 






I H 



— 132 — 

le bonheur, l'eût préservé des écueils où tout 
se brise dans la tempête. 

Maintenant, détournons-nous de ces scènes 
de joie ou d'espérance, demandons aux tom- 
beaux leurs secrets, et après avoir goûté le 
charme decontemplerlesêtres vivants, voyons 
si le cœur ne trouve pas, même dans le sein 
de la mort, cet ineffable et poignant plaisir de 
la tendresse. Que fait ce jeune homme age- 
nouillé tous les jours et plus de la moitié du 
jour sur la terre au pied d'une croix de bois ? 
ce qu'il y fait? sans doute il pleure, il prie; 
sans doute, il aime toujours; mais tandis qu'il 
pleure, prie et aime, il fait autre chose aussi : 
il voit, il voit sa mère disparue, il embrasse 
au dedans de lui-même l'image sensible de 
de ses traits, il jouit de son sourire d'autrefois. 
C'est cette extase qui le tient encbaîné sur 
celte herbe humide. Il y restera tout le temps 
de sa vision, car, ne l'oublions jamais, la con- 
templation est toujours une grâce, une grâce 
de l'amour fidèle, et c'est pourquoi elle aug- 
mente en saisissement et en durée selon le 
degré et la force du sentiment. Contempler 
les vivants, voilà les délices de l'amour; con- 
templer les morts, voilà sa récompense et sa 
consolation la plus douce quoique la plus 



— 433 — 

navrante. Qui niera ces vérités? qui consentira 
à s'en aller sur les tombes pour en faire dis- 
paraître les amis, les mères, les frères, sous 
prétexte que la suavité qu'ils y goûtent dans 
leur douleur n'est qu'un égoïsme? Qui arra- 
chera les marbres et les fleurs des cimetières 
avec la pensée qu'on perd son temps à s'oc- 
cuper des esprits invisibles? misère de 
l'homme, il veut bien être encensé et regretté; 
après sa disparition il voudrait n'être jamais 
oublié, et il reproche à un Dieu mort par 
amour les quelques urnes qu'il se choisit 
comme un tombeau glorieux! 

Ne nous arrêtons pas encore dans cette voie 
d'investigation, ayons le courage d'avouer nos 
injustices contre Dieu, et reconnaissons avec 
quelle facilité nous poussons la joie de con- 
templer tout, pourvu quece nesoitpaslui. Quel 
est l'homme, parvenu même au faite de la puis- 
sance, qui a oublié la maison paternelle et les 
meubles dont elle était ornée? Est-ce que les 
champs où il a couru, les sources d'eau vive 
où il a étanché sa soif dans le creux de sa main, 
les bois dont il a foulé aux pieds les feuilles 
mortes, s'effacent jamais de son souvenir? 
est-ce que la possession des plus riches domai- 
nes le dédommagera d'avoir perdu le coin de 

8 



— 134 - 

terre où s'est écoulé son enfance? est-ce que 
sa mémoire ne lui en rendra pas intact, dans 
quelque palais qu'il vive, le tableau charmant 
avec toutes les couleurs de la réalité? et 
qu'est-ce que cette vue? une contemplation, 
contemplation heureuse s'il est encore sensi- 
ble au culte de ce qui est saint, contemplation 
qui engendrera le remords s'il a renié par- 
fois la grandeur pour la vanité. 

Et l'homme en exil, l'homme séparé de sa 
terre natale, sans espoir d'en respirer jamais 
l'air, pourquoi emporte-t-il dans son âme, sous 
d'autres cieux plus lumineux, dans des cités 
plus riches , dans des pays plus civilisés, le 
spectacle douloureux des choses qu'il ne verra 
plus? Pourquoi, s'il court au sommet des mon- 
tagnes, s'il erre au bord des plus beaux fleu- 
ves, s'il visite les lieux célèbres, verra-t-il 
toujours malgré lui , au-delà de ces magni- 
ficences dont l'apparition le touche à peine, la 
beauté d'une patrie absente? pourquoi en face 
des cèdres du Liban pleure-t-il une petite fleur 
sauvage qu'il avait semée dans les fentes d'un 
rocher? et qu'est-ce enfin que cette douleur, 
cette indifférence et cette durée d'une même 
vision nous apprennent, si ce n'est que le 
cœur mieux que l'esprit a été prédisposé à con- 



— 135 — 

templer, et que les véritables extases pénètrent 
1 'âme plus qu'elles ne captivent l'intelligence. 

Accusera-t-on d'égoïsme ces réminiscences 
de jeunesse ou d'exil? 

Mais est-ce là tout? le culte de lapatrie, delà 
mort, des affections, épuise-t-il notre cœur? 
n'est-il pas pour lui un lieu, un jour, où un 
souffle inconnu jusque-là le transporte tout à 
coup dans des régions immesurées, souffle 
puissant, mais dont il est le maître, qu'il peut 
accueillir en ami, chasser en ennemi, do- 
miner par l'acte le plus libre de l'âme, 
souffle de vie et de béatitude dès qu'on Tas- 
pire en Dieu et dès lors, charme ineffable 
qui ennoblit le bon, divinise le beau, donne 
à ce monde les rivages de V éternité et à l'éter- 
nité la sanction du bonheur, l'amour enfin ? 
Ce sentiment plus fort que la mort, est-ce qu'il 
vivra sans contempler ? lui, le moteur de tout 
ce qui est abnégation et générosité, est-ce 
qu'il ne connaîtra pas l'oubli de soi dans un 
regard? 0! rassurons-nous. S'il faut d'abord 
l'extase pour éveiller l'amour, si elle le pré- 
cède en quelque sorte, l'amour une fois vivant 
dans un cœur y créera à son tour la contem- 
plation. Sans doute l'amour a entrevu son ob- 
jet avant de se définir soi-même; il a regardé 



■ 






— 136 — 

après avoir entrevu , il a choisi après avoir 
regardé , et ainsi il n'est que le résultat 
d'une contemplation. Mais après avoir salué 
son idéal , il a cessé de voir tout ce qui 
n'est pas sa lumière, et à ce moment heu- 
reux entre tous commence sa nouvelle vie 
contemplative. Le regard fixe et continu du 
cœur est toute l'histoire de l'amour. S'il vient 
une heure où il oublie de contempler, il cesse 
assitôt d'exister, car il est impossible de con- 
cevoir un amour sérieux sans cette vue in- 
time qui est pour lui comme une première pos- 
session. Croyez que tout est présent à l'âme qui 
aime, disait Bossuet (1). On peut être con- 
damné à s'éloigner de l'objet de son choix, 
mais l'absence sera pour l'amour ce qu'est 
la mort pour les nœuds qu'elle essaie en vain 
de briser; l'éloignement le rapprochera de 
sa vision intérieure. Il aura sous les yeux, 
durant cette épreuve, toutes les magnificen- 
ces du ciel et de la terre. S'il est sincère et 
fidèle, il ne contemplera, il ne découvrira ja- 
mais en elles qu'une beauté unique et in- 
visible pour tout autre que lui. Il en sera 
frappé partout , toujours. Son rêve le plus 



(I) Lettres de direction. 



— 137 — 
cher sera de se pouvoir recueillir afin de 
mieux se perdre et se fondre en cette vue 
divine , et si ce bonheur lui est donné , lors- 
que, solitaire et absorbé, l'esprit se repose 
délicieusement sur un point fixe et lumi- 
neux, est-ce qu'à cette heure magique le cœur 
ne bat pas? est-ce que la respiration sus- 
pendue et tout l'être comme anéanti n'an- 
noncent pas un de ces rares transports où 
1 âme s'élance hors d'elle-même pour tomber 
dans quelque abîme? Ame bénie entre toutes 
quand une autre, palpitante aussi, l'y attend 
sous l'œil de Dieu. 

Et cette extase serait un moment perdu 
dans la vie ? elle serait un égoïsme? elle 
serait l'heure qu'on regrette plus tard , lors 
qu instruit par l'expérience on connaît mieux 
le prix du temps et le poids des choses ? 4h ! 
qui voudra le soutenir? Qui ne sait qu'à cette 
heure on eût tout sacrifié sans efforts à l'objet 
de sa contemplation, fortune, talent, bonheur, 
existence? Qui ne sait qu'aucune autre émo- 
tion n excite mieux au renoncement? Qui 
donc dans la suite, s'il a perdu par sa faute 
le culte de 1 idéal et la faculté de contempler 
ne tressaille à la pensée de ces divins plaisirs^ 



*.'*.- m ■ 



— 438 — 
et ne s'abandonne an regret amer de ne les 
pas recouvrer? 

Donc l'amour contemple, non-seulemenl 
parce que cela lui plaît , mais parce qu'il est 
l'amour, et qu'en contemplant il fait son 
acte de foi en lui-même. La contemplation est 
l'acte d'amour du cœur et l'acte de foi de 
l'amour. Nous ne serons donc plus tentés de 
la prendre pour un égoïsme, à moins que 
l'amour soit le synonyme de l'égoïsme , ce 
qu'il est par malheur exact d'affirmer de 
l'amour devenu passion humaine, et dès lors 
incompatible avec le culte de Dieu et l'ac- 
complissement de ses volontées souveraines. 
Mais comme cet amour-là n'existe ni devant la 
raison ni devant la conscience, nous continue- 
rons sans frayeur à étudier la contemplation 
dans ses rapports avec le sentiment pur,et après 
avoir constaté qu'elle est pour l'amour une 
joie et un dévouement , nous essayerons de la 
considérer sous un nouvel aspect, afin de 
prouver comment elle est encore un acte 
dévoué , en ce sens qu'elle atteint l'être con- 
templé pour le ravir. 

Demander s'il est certain que la contem- 
plation glorifie pour le réjouir l'être contem- 



— 139 — 

nié, c'est en quelque sorte demander le rien, 
pour nous servir en passant d'une expression 
de l'école philosophique , car c'est attaquer 
l'amour par sa base primordiale , c'est-à-dire 
dans sa loi de réciprocité. On ne peut aimer 
sans contempler, et conséquemment on ne 
peut être aimé sans être contemplé. Dès qu'il 
y a sympathie entre deux âmes , elles se cher- 
chent l'une l'autre dans une pensée com- 
mune , identique , et en se retrouvant ainsi , 
elles puisent sans le vouloir et même sans y 
prendre garde l'invincible certitude d'une 
contemplation mutuelle ; non pas certes qu'on 
ambitionne d'occuper un esprit d'une manière 
permanente, ni qu'on ait l'orgueil de se com- 
plaire dans cette conviction, mais simple- 
ment parce qu'on a foi en l'amour, et que 
croire à l'amour c'est croire à la contempla- 
tion. L'âme aimée se sait contemplée ou bien 
elle ne compte sur aucune réciprocité ; il n'y 
a pas de milieu entre ces extrêmes. Or l'amour 
appelle l'amour, et il ne conquiert sa pléni- 
tude que lorsque deux cœurs s'entendent et 
se répondent, d'abord dans le silence de l'ex- 
tase , pour s'y préparer à l'heure solennelle 
de la consécration des aveux et des serments 
suprêmes. Si quelques doutes s'élevaient à 



— 140 — 

cet égard, il serait bien facile de les dissi- 
per. La théorie de l'amour se pratique à cha- 
que instant dans le domaine des réalités, et 
on peut y descendre dès que Dieu y habite. 
Nous voulons savoir si un cœur touché d'a- 
mour se croit contemplé et en est heureux ; 
saisissons un cœur au moment même où 
il bat le plus fort, saisissons-le à seize ans, 
dans tout l'éclat de sa pureté virginale , 
et demandons à la jeune paysanne assise 
au pied d'un arbre isolé , ce qui la con- 
sole , ce qui lui laisse la force de vivre, de- 
puis qu'est parti pour l'armée celui à qui 
monsieur le curé a promis de l'unir s'il revient 
caporal? La pauvre enfant ne sait rien des 
lois de l'amour, remarquons-le. Elle ne con- 
naît pas même le mot de contemplation. Elle 
récite sa prière le matin , son chapelet le soir, 
et le reste du temps surveille son cher trou- 
peau, triste moyen de se distraire d'une idée 
fixe! Elle ne reçoit aucune nouvelle ni de 
l'armée , ni de lui ; ses parents ne savent pas 
lire plus qu'elle et plus que son héros. Mais 
celui-ci, de son côté, la voit à travers les feux 
du bivouac, l'entend malgré le bruit du canon, 
se bat enfin comme si on voulait la lui dispu- 
ter! Lorsque le soleil se lève ou se couche 



— 141 — 

derrière la montagne , la jeune fille doute avec 
anxiété qu'il y ait aussi des aurores et des 
brumes là où il est; ses larmes coulent alors 
et souvent ; mais d'autrefois , au contraire , 
elle chante; sa beauté n'est d'ailleurs pas 
ternie, elle a toujours ses fraîches couleurs, 
la sérénité de son front et ses douces paroles. 
Le curé sourit quant il la voit passer. Encore 
une fois, qu'est-ce qui soutient les forces 
de cette jeune âme ? Ah ! une chose bien 
simple et pourtant sublime, l'amour con- 
fiant et attendant d'autres perspectives qui 
peut-être lui seront refusées. Elle se dit en 
elle-même, dans sa joie naïve : « Il pense à 
» moi comme je pense à lui; il me voit au 
» bord de ce champ avec mes chiens , ma 
» pelisse, mes brebis et cette première rosée 
» de septembre; s'il dort, il y rêve; s'il se 
» bat , il y songe ; s'il meurt , il mourra en y 
» pensant. » A quoi répondent ces accents 
de l'âme? si ce n'est à l'acte contemplatif du 
brave enfant qui peut-être en effet expire 
à la même minute , en mêlant au nom de 
Dieu celui de sa fiancée. Si le soldat ne con- 
temple pas, la bergère se trompe elle-même 
en cherchant à se consoler; mais s'il con- 
temple comme elle le croit, et que cette per- 



— 142 — 

suasion change tout à coup ses larmes en un 
cantique , c'est qu'évidemment elle accepte 
ce souvenir comme la preuve de l'amour, 
comme son expression la plus dévouée. Ainsi 
voilà deux cœurs séparés par mille lieues de 
distance , l'un dans les bras de la mort, l'au- 
tre s'enivrant de vie dans un air embaumé, 
qui se rejoignent en Dieu par une effusion par- 
faite d'honneur et d'amour ! Pourquoi ? parce 
qu'ils savent contempler. 

Mais si le soldat est devenu caporal, si 
après la victoire il assiste aux banquets des 
triomphateurs et aux Te Deam des cathédrales 
resplendissantes d'or, de lumière et de mar-' 
bre, oubliera-t-il la petitejéglise qui va se pa- 
rer pour la fête de ses noces ? Ah ! l'âme qui 
est sa sœur n'a point cette crainte ; elle a ap- 
pris la paix, elle compte les heures qui rap- 
prochent l'armée des frontières , elle redit son 
hymne et son chapelet; mais c'est toujours la 
même prière et le même chant , parce que les 
émotions contemplatives ne varient point, et 
trente années plus tard ces cœurs ne sont pas 
différents. Trente ans après, lorsque les petits- 
enfants obtiennent de leur grand-père le récit 
des batailles où était Napoléon, s'il omet, par 
respect pour des intelligences de douze ans , 



- 1*3 - 

de raconter le songe qui enchantait son som- 
meil après Wagram, lorsqu'il était couché 
sur l'affût brisé d'un canon, la bonne grand'- 
mère n'oublie pas pour cela la confidence dont 
elle a eu le secret; elle ressaisit au fond de 
son âme, en tremblant et pleurant de nou- 
veau, la vision de sa jeunesse; elle se répète 
ces heureuses paroles : « Au milieu de tant 
» de gloires, j'étais là pourtant, avec ma 
» quenouille : Vive le Petit Caporal ! » Donc, 
après toute une vie de fidélité et de dévoue- 
ment mutuels, c'est la pensée de leurs pre- 
mières contemplations qui rend aux cœurs 
refroidis de ces vieillards les tressaillements de 
leur amour ; c'est à ce point de départ qu ils 
reviennent, avec le plus de plaisir, comme on 
revient par la pente rapide de la conscience , 
à ce qu'elle a produit dans une longue car- 
rière de plus parfait, et de plus divin. 

Est-ce là le cœur, oui ou non? est-ce là l'a- 
mour? est-ce là le vrai et le beau? Et quand 
on peindrait avec plus de richesses les scènes 
de la vie à tous les rangs de la société , il ne 
serait pas mieux démontré , à tout esprit de 
bonne foi, que la contemplation est un bonheur 
et une gloire pour 1 âme contemplée , aussi 



— 144 — 

réellement qu'elle est le besoin de l'amour 
pour l'âme aimante. 

Mais le cœur ne se révèle jamais qu'à demi 
par ses joies ; la vraie lumière de ses mysté- 
rieuses tendances se manifeste surtout dans 
ses angoisses ; aussi, après avoir goûté le bon- 
heur d'un être contemplé , est-il indispensable 
pour se former une conviction positive au su- 
jet du dévouement de l'extase de rechercher si 
une âme, qui contemplerait sans espoir d'un 
semblable retour, se pourrait consoler de cette 
douleur, même en pardonnant ? 

La jeune bergère avait à craindre une ab- 
sence éternelle, et cependant, nous l'avons 
vu, elle trouvait encore la force de chanter. 
Pourquoi donc alors cette pauvre mère , dont 
le fils l'a momentanément quittée pour ache- 
ver ses études, ne parvient-elle pas à tarir la 
source de ses pleurs depuis ce départ? Ah! 
pourquoi? ce n'est point une mère qui poserait 
la question, et ce n'est point à elle non plus 
que nous oserions répondre. Mais nous tous, 
qui sommes jeunes, nous ne savons pas assez 
combien nos mères nous aiment. Instruisons- 
nous sur leurs chagrins! Quand donc est parti 
son enfant, la mère le voit partout encore au- 



— 145 — 

tour d'elle ; son image est comme une ombre 
impossible à fuir, et si cette contemplation la 
navre au lieu de la charmer, c'est que son 
cœur n'envoie pas à ses lèvres le mot de l'heu- 
reuse fiancée; c'est qu'elle ne se dit pas, sa- 
chant bien qu'elle se mentirait à elle-même 
en le croyant : A cette heure , il pense à moi 
comme je pense à lui, rien ne le détourne de 
ma présence idéale ! Pauvre femme, comment 
la consoler? Son fils n'est pourtant pas ingrat, 
il l'aime, lui écrit chaque jour, et mourrait plu- 
tôt que de lui causer volontairement la moin- 
dre peine ; ses talents , son honneur feront la 
gloire de sa vieillesse; elle en est certaine et 
en remercie Dieu. Mais l'amour materner, 
malgré son héroïsme, supporte difficilement 
1 idée , lui qui a vécu vingt ans par l'abnéga- 
tion de l'extase , de n'obtenir jamais de lame 
tant contemplée ce regard lixe de l'amour , ou 
de l'obtenir si prompt, si fugitif, si distrait, 
qu'il est un sujet d'amertume plus encore 
qu'une satisfaction. Sans doute , cette douleur 
restera , comme tant d'autres , ensevelie dans 
les abîmes de la maternité ; le lils ne la soup- 
çonnera même pas, et la mère ne lui en fera 
point un reproche ; elle sait qu'il n'en recevra 
l'accablante révélation qu'après avoir été père 

9 









— 146 — 

à son tour et s'être abreuvé , lui aussi , au ca- 
lice des contemplations sans réciprocité ! 

Telle est la vie ; interrogeons la mort. Nous 
avons ouvert un cœur enivré de jeunesse et 
d'avenir, et un autre cœur désenchanté de tout, 
sauf de son amour; ouvrons encore une fois 
les tombes et voyons si les âmes devenues 
immortelles ne s'émeuvent pas, elles aussi, 
de nos contemplations baignées de larmes. 
Pourquoi l'Église, dans son désir de renouer 
toujours le présent au passé (1), élève-t-elle 
des temples magnifiques pour couvrir une re- 
lique de saint? Pourquoi a-t-elle des fêtes 
solennelles précisément pour rappeler aux vi- 
vants les âmes béatifiées? Pourquoi enfin 
prions-nous les morts ou prions-nous pour 
les morts? Un culte aussi sacré ne peut s'ex- 
pliquer que par une communion positive entre 
les âmes de ce monde et les âmes des mondes 
éternels, car si les absents ne sont plus sen- 
sibles à l'amour qui les ressuscite, quelle illu- 
sion désolante de soulever leur linceul ! Pense- 
t-on qu'un petit enfant, à quilaforce a manqué 
pour sourire à sa mère, n'est pas ravi lorsque 



(I) M's Pie. Discours sur le rétablissement de l'église du 
château de Thouars. 



— 147 — 
cette pauvre mère le loue et l'invoque, qu'il 
n abaisse pas ses ailes avec un frémissement 
joyeux pour la couvrir et consoler son cœur? 
Pense-t-on qu'un père, enlevé prématurément 
a sa jeune famille, n'est pas transporté de joie, 
même au ciel , lorsque son fils devenu homme 
lui demande des inspirations , lorsque la voix 
de sa fille l'appelle et l'attire comme si elle 
pouvait être encore bercée sur ses genoux? 
Pense-t-oÛ qu'une jeune fiancée, morte la 
veille du jour nuptial et sacrée au plus haut 
des cieux épouse de Dieu , vierge pour l'éter- 
nité, ne se félicite pas si l'Ame en qui elle avait 
foi conserve son souvenir intact dans une vir- 
ginité absolue? Au contraire, ci l'enfant ou- 
blie son père, si l'ami n'apporte plus aucune 
Heur sur la tombe de son amie, si les vivants 
enfin sont ingrats et oublieux, pense-t-on que 
les morts n'en ressentent pas , nous n'oserions 
dire un regret, car la béatitude ne laisse au- 
cune ombre diminuer sa splendeur, mais du 
moins une de ces émotions célestes de l'amour 
radieux et navré inconnues au cœur humain? 
L'amour, en effet, au ciel et sur I ft terre, ne 
veut-il pas la réciprocité, toujours la récipro- 
cité, et surtout celle de la contemplation? 
L ame aimée et vivante voulait être contem- 



— 148 — 

plée , l'âme morte et aimée veut être contem- 
plée. La religion des souvenirs (1) existe là-haut 
comme ici-bas, l'humanité entière, même en 
dehors du christianisme , n'a aucun doute à 
cet égard, et quand Luther a supprimé pour 
ses disciples le culte des morts, il a blessé 
moins l'Église de Jésus-Christ que la nature 
de l'homme dans ce qu'elle a de plus su- 
blime , de plus délicat et de plus conso- 
lant. 

Et si nous laissons les joies du sentiment 
pour les rêves de l'orgueil , la vérité pour la 
gloire , n'est-ce pas encore le même phéno- 
mène qui force à s'incliner devant lui? Que 
veut le génie , après qu'il a rempli l'univers 
d'admiration , de bruit, de sang, de livres, de 
machines, d'oeuvres d'art? Le génie qui veut 
régner aspire à la contemplation de l'histoire , 
comme le cœur qui a régné souhaite la con- 
templation de la tendresse fidèle. L'amour, en 
disant adieu à la terre, désire que son cantique 
n'y soit pas interrompu; la gloire, en disant 
adieu à sa poussière, souhaite de soulever dans 
tous les siècles la même poussière sur son cer- 



(I) Mgr Pie. Discours à la solennité du rétablissement de 
l'église du château de Thouars. 



■ — 149 — 

cueil. Le grand homme, à son dernier jour, 
est plus petit que la jeune fille, car L'amour 
est plus que la gloire, et la contemplation du 
cœur bien au-dessus de la contemplation de 
l'esprit. 

Il est vrai, et cela est terrible à penser, 
cruel à dire, la gloire qui vient de l'homme 
est ici-bas plus contemplée que l'amour qui 
vient de Dieu ! L'herbe couvre rapidement les 
tombes de ceux qui ont aimé , et le marbre 
et toutes les générations gardent les sépulcres 
célèbres ; mais il y a entre ces deux grandeurs 
une différence qui rassure et console le chré- 
tien. Si l'amour aime et est aimé dans l'ex- 
tase de l'unité des cieux, peu lui importe 
l'oubli de la terre ; si la gloire est descendue 
dans les royaumes sataniques, les contempla- 
tions humaines ne sauraient la toucher; l'en- 
cens terrestre n'éteint pas les feux de la 
justice de Dieu. L'humanité en consacrant 
des temples à la gloire, l'Église catholique 
en élevant des sanctuaires à l'amour, en dres- 
sant des autels aux membres incorruptibles 
des vierges, prouvent, Tune dans les sphères 
de la nature, l'autre dans les sphères de la 
révélation, que l'àme et l'esprit de l'homme 
ne peuvent pas échapper à la nécessité de re- 



w 



— 150 — 

connaître dans la contemplation idéale un 
honneur insigne et une joie parfaite pour 
l'être contemplé! 

Revenons à Dieu maintenant, et qu'on cesse 
de blasphémer le christianisme lorsqu'il in- 
voque la contemplation comme étant le terme 
de l'amour, le fruit le plus divin et le plus 
exquis d'un sentiment délicat, l'acte le plus 
dévoué pour l'être aimé puisqu'il est celui 
dont il reçoit le plus de gloire et le plus de 
bonheur. Son enseignement, quoique tou- 
jours surnaturel, concorde en ce point comme 
en beaucoup d'autres, avec l'instinct intellec- 
tuel de tout le genre humain, et le besoin le 
plus intime de notre cœur. L'enfant au maillot 
et même avant sa naissance , la mère aux pre- 
miers soleils de sa maternité, la jeune fille à 
l'aurore de ses destinées, le grand homme mal- 
gré ses fautes ou ses chutes, l'ami à tous les 
âges, les morts enfin sont contemplés. Que dis- 
je? la terre natale quoiqu'éloignée, une feuille 
de rose entr'ouverte arrêtent les pas et le re- 
gard de l'homme, les vies les plus pures ne sont 
qu'une extase, pourquoi donc Dieu serait-il 
exclu de ce concert muet, mais unanime de 
la création, de la louange la plus parfaite qui 
puisse être rendue à l'idéal choisi? Est-<ce donc 



— 151 — 

que le beau cesserait d'être le beau lorsqu'il 
réfléchit sa splendeur? Est-ce donc que 
le vrai deviendrait douteux lorsqu'il monte 
vers lui, que l'intelligence s abaisserait quand 
elle s'applique à sa sagesse, que le regard 
deviendrait coupable en adorant sa beauté , 
que notre cœur enfin n'aurait pas la faculté 
d'aimer Dieu? Dieu est-il moins qu'une en- 
fant, une mère, une fiancée, un ami, un 
pays , une fleur ou une étoile ? Nous nous ou- 
blions les yeux baissés sur une herbe épanouie, 
ou les yeux levés vers un astre imperceptible; 
pourquoi serait-ce mal et égoïste de s'oublier 
en face de Dieu? De deux choses l'une : ou 
Dieu, ayant le droit d'être aimé, a consé- 
quemment celui d'exiger la contemplation, 
d'être heureux de l'extase de ses adorateurs, 
et de se tenir pour offensé lorsqu'ils lui 
refusent cette gloire, ou Dieu est le seul 
être au ciel et sur la terre qui n'a pas le droit 
d'obtenir l'amour, et alors le contempler parce 
qu'on l'aime est crime ou folie. Pour être 
logique, il faut fatalement se résoudre à cette 
conclusion, elle est rigoureuse. Point d'amour 
sans ferveur extatique. C'est pourquoi ceux 
qui semblent si fiers de taxer d'égoïsme les 
ordres voués à la prière mentale, se mépren- 






— 152 — 

nent sur la valeur de leur assertion, car leur 
argument au lieu d'atteindre Dieu qui, après 
tout, a ses anges au ciel et se soucie peu des 
raisonnements de l'homme, atteint directe- 
ment l'essence de l'amour pour la détruire 
dans la première et la plus indispensable de 
ses libertés : celle de préférer un idéal et de 
décider du mode de ses dévouements. Or, 
c'est trop évident, nul ne veut anéantir l'a- 
mour, et nul n'a encore imaginé de nier la li- 
berté de son choix ! 

Mais dira-t-on peut-être : Quel rapport y 
a-t-il entre ces contemplations de choses 
visibles pour la plupart et la contemplation 
de Dieu qui habite l'invisible ? Regarder ce 
qu'on a sous les yeux, se souvenir dans son 
cœur de ce qu'on a déjà vu, admirer une 
beauté sensible et n'oublier jamais son éclat, 
rien n'est plus simple. Mais s'émouvoir dans la 
pensée d'une beauté inconnue ; fixer un idéal 
dontla lumière n'est jamais entrée dans l'orbite 
de l'œil ; être ébloui de l'apparition supposée 
d'un être qui nous cache ici-bas l'éclat de 
sa substance ; s'absorber en lui sans le voir 
réellement ; préférer à tout bonheur cette 
sorte d'illumination intérieure et intime , 
voilà l'incompréhensible et ce qu'il est insensé 



01 



— d53 — 

d'admettre. Les sphères invisibles où Dieu 
règne ne sont-elles pas pour nous ce qu'est le 
soleil ou une belle jeune fille à un aveugle- 
né. Une merveille qu'il faut pleurer de ne 
pas voir, sans chercher à comprendre ce 
qu'on perd? Cela est vrai : nous sommes dans 
ce monde à l'égard de Dieu des aveugles- 
nés? mais faut-il sous ce prétexte désespérer 
d'aimer; n'est-ce pas l'amour qui est la lu- 
mière des aveugles? les aveugles aiment, 
très-certainement aussi ils contemplent , et 
si l'on arrive à aimer un idéal quelconque sans 
l'avoir vu, quelle raison y a-t-il pour renon- 
cer à l'amour et à la contemplation de Dieu ? 
On meurt pour sa gloire afin que la postérité 
la contemple, qui a vu la gloire? On meurt 
pour une idée parce qu'on y croit et qu'on 
l'a contemplée, qui a vu les idées? Toute con- 
ception intellectuelle est-elle autre chose 
qu'un regard scrutateur de l'esprit perçant 
l'invisible? Où en serait la science, si l'homme 
n'avait pas reçu le pouvoir et l'attrait de 
contempler par l'intelligence ce qui ne se 
verra jamais? Toute intuition estime vue, 
une vue de l'invisible, et les efforts du génie , 
le travail de l'artiste en extase devant cette in- 
tuition pour la rendre apparente et palpable à 



— 134 — 

tous, n'existeraient point si l'esprit n'avait pas 
une prodigieuse aptitude à se jouer dans l'in- 
connu et à goûter d'inénarrables plaisirs. La 
contemplation de l'idéal abstrait est non-seu- 
lement possible , mais de plus elle est une 
des grandes joies et une des grandes forces 
de l'homme. // n'est le contemplateur de la na- 
ture visible que pour être le prêtre et f adora- 
teur de la nature invisible et intellectuelle (1). 
Ne parlons plus de l'esprit. Il ne donne 
pas le dernier mot des mystères de la con- 
templation. Revenons à l'amour, le vrai con- 
templateur du ciel et de la terre , et voyons 
si c'est le jour ou la nuit, le visible ou 
l'invisible, qu'il cherche, qu'il préfère et qui 
l'alimente dans ses extases diverses. Nous 
avons dit plus haut que son premier ébran- 
lement avait eu pour cause efficiente une con- 
templation de son objet, et que toutes les 
autres joies n'avaient été ensuite que la con- 
sécration de ces heureuses prémices. Allons- 
nous maintenant nous contredire , démontrer 
qu'il a commencé avant d'avoir vu ou s'est 
enivré sans rien voir? 11 n'est point néces- 
saire, pour se maintenir dans la vérité, de 



(I) Bossuet. 



— «55 — 

placer l'amour eh contradiction avec lui- 
même, car la question n'est pas de savoir ce 
qu'il a vu avant d'exister , mais seulement ce 
qui l'a ravi. Or, la réponse à une difficulté 
ainsi exposée esiJ bien facile, et c'est l'amour 
lui-même qui la dictera. C'est l'amour qui va 
nous apprendre 'qu'en saluant le visible il n'a 
entendu y contempler que l'invisible, et qu'en 
s'inclinant devant la magie d'une beauté ra- 
dieuse de charmes, il n'a aimé en elle que 
l'idéal, c'est-à-dire ce qui ne s'est jamais vu ; 
l'idéal qui n'est point l'azur des yeux, les 
grâces du sourire, l'harmonie de la taille, 
mais ce qui rayonne au-delà de ces limites : 
la lumière et la beauté immatérielle^ (1) d'une 
âme! Le cœur se prend à l'âme, c'est l'âme 
qu'il voit, car là où lapersonne est visible, l'in- 
visible même est dévoiléCX) ; c'est l'âme qu'il 
aime dans ses battements extatiques dont 
nous avons parlé. La contemplation de l'âme 
aimée voilà donc la vie de l'amour, et plus 
il est vif , plus son élan l'emporte au-dessus 
de tout ce qui est sensible , afin que son idéal 
rapproché ainsi de Dieu lui ressemble davan- 



(1) Le R. P. Lacordaire, sainte Marie- Madeleine. 

(2) 5* Conférence de Toulous*. 



— 156 — 

tage. Même en dehors du Christ, l'amour 
n'est pas revêtu d'un autre caractère dans les 
cœurs de seize ans, parce que tel est le carac- 
tère sacré , inaltérable et divin de tout amour 
vierge. Quand nous nous arrêtions tout à 
l'heure devant ce petit enfant à genoux sur 
sa mère , devant un homme célèbre ou heu- 
reux s'oubliant en face du sommeil de son 
fils , devant ces deux âmes naïves se rejoi- 
gnant malgré l'absence par la vue de leur 
cœur, est-ce que nous avons cru que dans 
leurs contemplations le visible seul les sédui- 
sait ? Ah ! si notre style a si mal interprété 
notre intime pensée, hâtons-nous d'écarter 
les ombres , et sachons bien que l'enfant 
agenouillé n'adorait point sa mère, maisjouis- 
sait déjà, au-delà de cette image chérie, de 
la présence de Dieu; que la grande âme d'un 
père illustre en extase devant un berceau y 
voyait bien autre chose qu'une tête blonde et 
des bras enlacés, il posait déjà des lauriers 
sur un front et Fépée dans une frêle main ; 
qu'enfin la jeune paysanne ne retrouvait 
point le brave soldat dans son âme à l'état 
personnel, mais bien plutôt dans une vision 
d'esprit presque voilée par ces ténèbres 
transparentes où Dieu enveloppe les cœurs 



- d57 — 

purs et que l'on pourrait appeler le demi- 
jour des impressions candides. Par cela 
seul cpie l'amour vrai aspire à l'infini, et 
que l'infini ici-Las n'est conçu que par l'in- 
visible, toute contemplation n'est pas un 
spectacle. De même que l'amour a hor- 
reur des horizons hornés et embrasse d'une 
seule étreinte limmense et l'éternel, de 
même l'extase ne veut point voir les objets 
sensibles , mais souhaite se répandre dans le 
vague divin (1) de l'idéal pour dépasser bien- 
tôt les rivages du ciel, et finir par monter jus- 
qu à celui dont il a été écrit : « Et par delà les 
deux, le Dieu des cieux réside. » 

Le recueillement dans la contemplation de 
1 invisible est donc la plus haute destinée 
de l'amour. C'est pourquoi la femme chré- 
tienne est spécialement apte à contempler, 
parce que si du côté de l'intelligence elle est 
intérieure à l'homme, la pureté de son cœur 
l'élève, sans même qu'elle y songe ou qu'elle y 
travaille, à ces plaisirs sans tache de l'amour 
virginal. C'est pourquoi elle trouve à ce som- 
met le bonheur par excellence , parce que si 
Bossuet a pu dire de l'homme : L ' intelligence 









(t) Le comlede Maislre. 



- 158 — 

trouve sa sérénité dans sa hauteur (1), on 
peut dire de la femme qu'elle ne trouve la 
sérénité de son âme que dans sa propre élé- 
vation . 

Arrivé-là, où sommes-nous? d'où venons- 
nous et où allons-nous? Nous avons scruté les 
cœurs purs , touché les sphères idéales, salué 
partout la contemplation comme un bonheur 
dévoué. Mais contempler Dieu : voilà le privi- 
lège des religieuses cloîtrées; voilà l'horizon 
qu'il faudrait déchirer pour comprendre leurs 
joies . Or, commenttoucher le fonds de ces mys- 
tères dont nous avons à peine l'obscur pres- 
sentiment? Qu'il y a loin des régions les 
meilleures aux régions surnaturelles où nos 
désirs habitent ! qu'il y a loin de la candeur de 
l'esprit aux ravissements de la virginité; de la 
foi qui adore, à la foi qui contemple; delà 
grâce qui n'est qu'une lumière, à la grâce 
devenue vision; de la tendresse chrétienne 
qui aspire et milite , à la charité qui saisit et 
étreint; des délices des âmes pieuses , aux 
transports des mystiques! L'amour chez la 
femme est l'agenouillement du cœur en face 
de l'invisible, là est tout le charme de sa 



(I) Oraison funèbre du prince de Condé. 









— 159 — 








vie 


; que sera 


donc cette vie 


si 


cette 


femme 


est 


une 


vierge 


; si cette vierg 


e es 


>t sacrée car- 


mé 


!ite; 


si son amour, ayant 


dès 


lors 


comme 



but et comme objet unique Dieu connu , Dieu 
aimé, Dieu servi ( l) , Dieu médité pour lui- 
même , est en vérité exclusivement surna- 
turel ; si sa contemplation, exempte de toute 
émotion terrestre (2), n'est semblable qu'au tres- 
saillement divin des esprits (3) ; si l'agenouille- 
ment de son cœur est l'abdication de tout ce qui 
n'est pas le regard (4) de l'extase? 

O mon Dieu ! pourquoi donc vous aimé-je si 
peu qu'il faille me taire dès que je voudrais 
dire le bonbeur des âmes ravies en votre 
amour ! 



(1) Le R. P. Lacordaire, sainle Marie-Madeleine. 

(2) ici. 

(3) id p. 34. 

(4) id. p. 67. 



CHAPITRE IV. 



lies ordres eloitrés. — L'expiation. 



fié notre impuissance à parler la 
langue inspirée de la contemplation surna- 
turelle des saints , il nous semble acquis 
désormais que l'extase étant l'acte le plus 
dévoué de 1 amour en est manifestement 
aussi le plus heureux, et que la joie existe là 
où règne la charité parfaite , car la charité 
est 1 expression saisissante, divine et déjà béa- 
tifiée de tout amour pur dans le christianisme; 
elle est, selon saint Bernard, la plénitude du 
cœur. 

Mais ces bases posées et admises ne sont 
pas les seules qu'il soit utile de connaître, 
si 1 on est désireux d'avoir des idées justes en 
ce qui touche l'idéal du bonheur réservé à la 



I 



3ï- 






— 162 — 

vie du cloître. Dieu est si bon, si géné- 
reux , si épris d'amour pour l'humanité ra- 
chetée de son sang, qu'il ne veut, en aucune 
façon et sous aucun prétexte , la séparer de 
l'amour qu'on lui voue et des fonctions de ce 
même amour. Depuis l'Évangile, le mysti- 
cisme n'aurait aucun sens , et il serait con- 
damné par la doctrine de l'Église, s'il ne 
coopérait pas, de concert avec tous les mem- 
bres de la famille catholique , à la rédemp- 
tion du monde. « Je vous donne un comman- 
» dément nouveau , disait le Sauveur à ses 
» apôtres , c'est que vous vous aimiez les uns 
» les autres. mon père, disait-il encore 
» dans la nuit de la Cène, qu'ils soient tous 
» un comme je suis un en vous ! » parole mé- 
morable entre toutes , qui a créé la fraternité 
et l'unité des âmes, n'a plus permis au cœur 
de l'homme de séparer ses frères de la pensée 
de son Dieu, et a ouvert avec les sources 
vives de la charité, le fleuve sans rivage des 
dévouements heureux ! Jésus-Christ venu en 
ce monde pour y montrer la beauté divine et y 
fonder l'amour divin /ut homme et Dieu; il nous 
força de nous voir nous-mêmes en le voyant, et il 
ne put conquérir notre tendresse sans la donner à 
l'humanité. On nous avait dit, dès l'origine : Tu 



— 163 — 

aimeras le Seigneur ton Dieu plus que toutes 
choses, et ton prochain comme toi-même. Mais 
cette parole s'était perdue dans les ténèbres de 
la chute, et les éclairs du Sinaï ne V avaient 
gravée que sur la pierre ; le cœur de l'homme 
s était endurci pour l'homme; il avait fait du 
pauvre un esclave et du faible un étranger. 
Jésus-Christ, fils de Dieu et fils de l'homme, ne 
nous à plus permis cet aveuglement dénaturé , 
il nous a rendu dans sa personne le lien qui 
nous manquait, cl l'humanité s'est retrou- 
vée dans la contemplation même de Dieu. 
Quiconque le voit désormais voit l'homme avec 
lui, quiconque l'aime aime aussi les frères 
qu'il s'est donnés (1) , et c'est ainsi que les 
murailles épaisses, qui préservent les ordres 
cloîtrés de tout contact extérieur;, ne les 
privent pas pour cela du service du prochain. 
La charité n'a aucun rempart pour s'abri- 
ter, elle habite en même temps le ciel, la 
terre, les ténèbres, la lumière, l'homme et 
Dieu, et le monde n'a point oublié que, du 
fond même des catacombes, elle l'éclairait 
et le sauvait encore. C'est pourquoi enfin 
' l'amour extatique, dans le culte de Jésus- 



(I) 5' Conférence de Toulouse. 



— 164 - 

Christ, n'a pas seulement le privilège de 
rendre gloire à Dieu par la contemplation , 
mais encore celui de participer à la communion 
des saints d^ici-bas, c'est-à-dire à la commu- 
nion de ceux qui partagent , afin d'en alléger 
le poids , les infortunes morales et physiques 
du genre humain. De même que l'amour pro- 
duit le dévouement et le dévouement le sacri- 
fice, les joies contemplatives, parce qu'elles 
sont dévouées en Dieu, enfantent dans les 
âmes le désir inextinguible de la douleur vo- 
lontaire poussée jusqu'à l'expiation. Souffrir 
assez pour effacer devant Dieu les crimes 
inexpiables; aimer et souffrir assez pour 
que Dieu guérisse les maux innommés, voilà 
le secret que le ciel apprend à la terre quand 
la terre s'oublie jusqu'à monter au ciel. Si 
la contemplation n'était qu'un' sommeil d'a- 
mour, la souffrance pour autrui serait le rêve de 
ce repos divin. Comme Jésus-Christ avait hâte 
de descendre du Thabor pour se préparer à 
gravir le Golgotha; comme Dieu disait de 
saint Paul après son ravissement : Je lui ferai 
voir tout ce qu'il lui faudra souffrir pour la 
gloire de mon nom; il tarde ( 1 ) au cœur géné- 

(I) Voir les méditations de sainte Thérèse et l'Essai sur la 
philosophie de saint Bonavenlure, par M. A. de Margerie. 



— 165 — 

reux visité par l'extase, et qui a reçu en môme 
temps l'effusion de la charité fraternelle , de 
quitter ce sommet bienheureux pour se bles- 
ser avec la croix de son maître , et suivre le 
chemin du Calvaire , afin de se répandre dans 
la prière et les larmes, et de pouvoir , enrecueil- 
lant les âmes, recueillir aussi le sang de son Sei- 
gneur (1). miracle de bonté! Dieu qui 
sera tout en tous (2) un jour, et qui devrait, 
ce semble, exiger que l'on commençât dès ici- 
bas d'ajouter pour lui seul la louange à la 
louange (3), sans s'occuper d'aucun autre soin, 
ne l'a pas ainsi voulu , quoique cela fût juste 
et rationnel aux trois points de vue de la foi, 
de la métaphysique et de l'amour. Il a rejeté cet 
hommage exclusif, encore qu'il ne dût le rece- 
voir que d'un peuple choisi et de rares servi- 
teurs. S'il agrée des hosties, il les acceptera 
comme une grâce pour l'homme , plutôt que 
comme un plaisir et une consolation pour son 
cœur. Et quand une âme embrasée de charité 
et se consumant du regret de ne pas le pos- 
séder dans la perfection de la béatitude, le con- 



(1) Saint Bonavenlure. 

(2) Saint Paul, épitre. 

(3) Psaumes. 



— 166 — 
jurera de briser ses liens, au lieu de l'exaucer 
et d'augmenter ainsi la gloire du ciel , il la 
laissera se désoler encore ; il lui inspirera le 
goût d'effroyables austérités, à elle qui est 
pure comme un séraphin et déjà couronnée, 
afin de pouvoir pardonner à quelqu 'ingrat 
enfant enseveli dans ses fautes. 

Ainsi les joies et l'amour des contemplatifs 
en créant dans leurs âmes, par un dessein de 
Dieu, le besoin de souffrir, se changent en 
bénédictions et en miséricordes pour les 
âmes rebelles, âmes souvent coupables, sou- 
vent abandonnées, orphelines de tout amour 
pieux, en danger à toute minute du jour et de 
la nuit de tomber sous le coup de la justice 
de Dieu. Les larmes d'une mère, le chagrin 
d'une sœur, les reproches d'un ami, ne les 
ont point arrêtées. Elles ont volontairement 
suivilapentequimèneau châtiment éternel, et 
à ce moment terrible où la mort est imminente, 
elles n'ont que le vertige pour témoin de leur 
agonie. Dès longtemps leur ange gardien 
s'est voilé la face de peur de les entrevoir; il 
gémit en silence. Qui donc les sauvera? ces 
créatures faites à l'image de Dieu , baptisées 
en son sang, qui l'ont aimé peut-être, vont- 
elles devenir la proie de l'enfer? Si elles 



- 167 — 

pouvaient se repentir, Dieuleurpardonnerait(l); 
mais qui donc leur suscitera une larme de re- 
mords? Il y a si longtemps qu'elles ne savent 
plus pleurer! éternelle merveille du christia- 
nisme ! il y a quelque part encore dans le monde, 
à cette heure même, assez d'amour innocent, 
assez de chastes larmes (2), assez depénitence, 
pour apaiser la colère de Dieu et détourner 
son bras vengeur. 11 y aquelquepart, à deux 
mille lieues de là peut-être , mais qu'importe ? 
quelque pauvre carmélite de quatre-vingts ans, 
qui a conservé sans tache sa robe baptismale, et 
qui en la recouvrant de cilice et de poussière, 
en priant la nuit pour le salut de ses frères, en 
senavrantde macérations, est devantDieu l'ho- 
locauste dont il accepte l'encens pour le rachat 
de cette âme coupable. Son bon ange gardien 
1 a devine, il est jaloux peut-être ! car pour 
lui il peut pleurer, mais non pas expier en 
souffrant; néanmoins heureux quand même, 
il montre a Dieu cette surabondance de mé- 
rites , il le supplie de lui permettre de l'appli- 
quer au misérable enchaîné déjà par Satan, 



(1) Paroles d'un prédicateur qui s'eat fait entendre à Poi- 
tiers. 

(2) 36 e Conférence de Notre-Dame. 



— 168 — 

et tout radieux, puisqu'il se croit exaucé, il 
rabaisse ses ailes vers cette âme qu'il avait 
fuie ! Quoique toujours voilé , il se rapproche 
et essaie de lui parler de nouveau. Elle l'en- 
tend, l'écoute , retrouve aux pieds du prêtre, 
le dernier ami de l'homme, les accents de 
l'amour, elle est sauvée ! Il y a dans le ciel 
une grande fête parce que le père de famille a 
recouvré son fils perdu. Laissons donc les 
anges chanter et les couvents pleurer! Si la 
carmélite ne gémit pas aujourd'hui comme 
hier, si le froid, la fièvre , la solitude, l'épui- 
sement , les ténèbres cessent de veiller à son 
. chevet, qui donc préparera pour demain un 
autre concert aux cieux ? 

Toutefois , pas de pitié ni d'alarmes vaines. 
C'est la joie qui enchante cette insomnie ; 
c'est la joie qui fera tressaillir ces membres 
exténués lorsque les matines sonneront; c'est 
la joie qui soutiendra cette pauvre infirme 
lorsqu'elle se traînera à l'office du soir; c'est 
la joie qui calmera l'angoisse de son jeûne , 
les ardeurs de sa soif; et quelle joie! la joie 
de souffrir parce qu'on aime , de souffrir da- 
vantage pour aimer encore plus, d'aimer 
enfin à ce degré où la douleur est le seul 
baume qui soulage d'être trop heureux ! 



— 169 — 

Nousnouspersuadonsaisémentquepersonne 
ne voudrait nier, ni même diminuer devant son 
esprit, le bonheur de l'expiation. On peut ne 
pas aimer assez pour le comprendre; mais on 
ne peut pas ne point admirer ceux qui, après 
lavoir compris, le goûtent par le sacrifice. 
L'homme est meilleur qu'il ne le croit et 
même qu'il ne veut l'être ! d'ailleurs la néces- 
sité d'expier, au point de vue exclusif de 
l'ordre social , est trop évidente pour qu'il en 
attaque directement le principe. Quand on 
radie les instructions claustrales, ce n'est donc 
point parce qu'elles appliquent le dogme de 
l'expiation , c'est bien plutôt parce qu'on ne 
se rend pas un compte fidèle de l'autre dogme 
qui le commente et l'explique : celui de la 
solidarité chrétienne; ou bien encore parce que, 
croyant au bonheur de la contemplation , on 
refuse à ce don de l'amour la faculté d'em- 
brasser dans une même étreinte Dieu et l'hu- 
manité, et de produire l'acte expiatoire comme 
un rameau en fleur porte son fruit. La syn- 
thèse de l'extase et de l'expiation, le rapport 
caché existant entre ces deux sœurs du chris- 
tianisme ; voilà ce qu'on apprécie mal, en 
général, ou ce qu'on ignore même absolument. 
Pourquoi perdre tant d'heures ù contempler 

10 



— 170 - 

Dieu si Ton désire expier pour l'homme ? 
et pourquoi expier par des actes insen- 
sés , par des inventions de souffrances ab- 
surdes, au lieu d'accomplir des œuvres utiles 
et surtout de travailler; voilà ce qu'on répète 
pour conclure du bonheur à l'égoïsme, sans 
paraître s'apercevoir que cette argumentation 
non-seulement porte à faux, attendu qu'il est 
irrationnel d'affirmer que la douleur est un 
plaisir à moins de la supposer dévouée, mais 
passe à côté de la thèse sans même ébranler 
sa base. Réfléchissons un instant. Dieu aime 
l'homme et veut en être aimé. L'homme 
n'aime pas Dieu, et tous ses crimes, selon le 
reproche de l'apôtre, se réduisent à manquer 
d'affection (1). L'ingratitude de l'homme en- 
vers Dieu est donc uniquement ce qu'il s'agit 
d'expier, or l'amour n'a pas de prix, rien 
ne peut en être l'équivalent. Si Dieu n'est 
pas aimé par quelques-uns , l'amour sur- 
abondant de cœurs plus riches et plus géné- 
reux est le seul sacrifice digne de lui être 
offert en amende honorable. Aimer Dieu pour 
lui seul, telle est donc la pierre philosophale 
de la charité universelle , le fondement de 



(!) St Paul. 



— 171 — 

toute expiation. Mais si l'on aime, on con- 
temple; si Ton cessait de contempler, on cesse- 
rait d'aimer, et l'extase est inévitablement la 
colonne sur laquelle s'appuie l'espoir de 
réparer la plus irréparable des fautes, celle 
qui consiste, nous le répétons exprès, à n'aimer 
pas Dieu ou à aimer hors de lui. Donc, s'il 
n'est pas exact d'affirmer que la contempla- 
tion en elle-même est une œuvre expiatoire, 
parce que l'idée d'expiation n'est pas d'ordi- 
naire séparée de l'idée de souffrance, il est stric- 
tement vrai de soutenir qu'elle est une répara- 
tion pour le cœur deDieu, blessé incessamment 
par l'outrage le plus douloureux de tous, celui 
de l'oubli! Est-ce que jamais nous n'avons 
eu un remords en songeant que Dieu est de 
tous les êtres le plus abandonné! est-ce que 
jamais nous ne nous sommes demandés avec 
effroi si quelqu'àmeà la place de la nôtre ne 
le consolait pas de son délaissement? Dieu 
compte tous les cheveux de notre tête, pas un 
ne tombe sans sa permission, il écoute à toute 
heure la respiration de notre poitrine dans le 
besoin où il est d'en recevoir un soupir d'a- 
mour, et ce soupir n'est jamais pour son cœur ! 
Nous passons notre vie à imaginer des illu- 
sions pour détourner de lui notre esprit et 






IP 



— 172 — 

des distractions pour lui refuser un regard. 
Pourquoi donc ne pas sourire à l'espoir 
que d'autres âmes plus aimantes implorent 
sans cesse notre pardon? Pourquoi ne pas 
souhaiter que d'autres dressent en sa présence 
l'autel que nous ne savons pas élever , et y 
conservent le feu sacré éteint dans notre pau- 
vre cœur. Si les personnes du monde n'ont pas 
le temps de prier comme elles le disent, ne 
sont-elles pas trop heureuses, si d'autres âmes 
plus libres ont assez d'amour pour se livrer à 
cette oisiveté toujours agissante (1). Les âmes 
contemplatives sont pour le monde ce qu'é- 
tait Moïse priant sur la montagne lorsque les 
Hébreux combattaient sous Josué (2). L'armée 
pliait devant l'ennemi dès que Moïse abaissait 
ses bras étendus vers le ciel. Sans le secours 
d'en haut, nous serions constamment vaincus, 
car le monde est moins encore que les Israélites 
puisqu'il est souvent désarmé. Qu'ilsachedonc 
respecter ces pacifiques triomphateurs ; ils 
rachètent l'homme en aimant Dieu, et Dieu qui 
a soif du salut des âmes, mais qui ne veut et ne 
peut même pas sauver le monde par l'égoïsme (3) , 



(1) Bossuet, sermon, 4° dimanche de l'Avent. 

(2) Catéchisme de Montpellier, par Mgr. de Charency. 
(3j Le R. T. Lacordaire, lettre sur le Saint-Siège. 



— 173 — 

s'émeut dans la béatitude de son éternité lors- 
qu'il lui est possible de le sauver par l'amour. 
Mais si la contemplation est en elle-même 
une réparation, et que par là elle atteigne déjà 
l'homme pour lui faire du bien, elle est mieux 
encore la source des expiations. Expier est le 
terme de l'amour; c'est en quelque sorte 
l'excès de l'amour, et s'il obtient ce résultat, 
qui est l'éclatante manifestation de sa plus 
haute puissance, il laisse supposer qu'il dé- 
borde du cœur et l'a préalablement purifié. 
Pour que Dieu agrée l'amour comme un mé- 
rite réversible sur les âmes coupables, il est 
évident que cet amour doit être sans tache 
d'abord, et avoir conquis ensuite un degré 
suréminent de ferveur et d'abnégation. C'est 
la permanence de l'état sublime d'une âme 
embrasée de charité qui constitue la force de 
cohésion nécessaire à l'amour pour convertir 
une autre âme rebelle. Or, si la contemplation 
est l'acte le plus pur de l'amour, il est aisé de 
concevoir que la charité ne se maintiendra pas 
à la hauteur de sa vocation, si elle omet de con- 
templer. La vertu n'est pas, en effet, une action 
passagère qui illumine une heure de la vie, 
comme un rayon de soleil traverse les nuées 
après l'orage, c'est une succession non-inter-.» 

10» 



- 174 - 

rompue d'actes héroïques quoique modestes, 
qui impriment à l'âme un caractère particulier. 
L'amour sanctifié n'est pas non plus une lu- 
mière qui jette par intervalles des flammes de 
diverses nuances pour s'éteindre à tout in- 
stant; c'est un feu ardent et continu qui ne 
peutqu'augmenterenintensité.C'estpourquoi 
les chastes cmbrassements (1) de l'extase sont 
seuls capables d'alimenter de si purs trans- 
ports, comme ses incorruptibles joies ont seu- 
les aussi le pouvoir de fortifier l'âme contre les 
blessures même de son bonheur et la véhé- 
mence de son amour. Cet amour ne devient, en 
vérité, séraphique qu'au moment suprême et 
mystérieux où s'opère la fusion entre l'être 
incréé et le cœur qui le contemple, c'est alors 
que toutes les ombres humaines disparaissent 
de l'âme comme une goutte 'd'eau dans l'o- 
céan; que Dieu est aimé et glorifié comme il 
est digne de l'être, et qu'enfin * par une autre 
ineffable disposition de sa grâce, l'âme aimanle 
aspire le plus au salut de ses frères. On con- 
çoit l'amour lorsqu'on nage dans l'essence 
même de l'amour! on sait ce qu'une âme est 
au cœur de Dieu lorsqu'on est entré dans les 



(1) Bossuet, sermon, 2" dimanche après l'Epiphanie. 



— 175 — 

plaies saignantes de ce cœur déchiré ! C'est 
l'extase qui révèle l'amour de Dieu pour 
l'homme, qui apprend à aimer l'homme dans 
le Christ, qui donne le sens de la douleur vo- 
lontaire désirée et choisie pour être offerte en 
holocauste. Tous les saints prodigieux par 
leurs souffrances en ont puisé l'inspiration 
dans leurs ferveurs extatiques. Depuis saint 
François d'Assise, portant sur sa chair les 
stigmates de J.-C, jusqu'à Marie d'Agréda, 
que ses ardeurs pour les âmes amenaient aux 
miracles opérés pendant ses visions, il est re- 
marquable que tous les mystiques célèbres 
ou béatifiés apparaissent avec la double au- 
réole de l'extase et de la mortification pous- 
sée quelquefois jusqu'à la démence. Aucun 
d'eux n'a voulu donner de bornes à ses afflic- 
tions volontaires , parce qu'il ne pouvait pas 
contraindre son amour (1), et si on ouvre les 
livres des saints après avoir médité leur vie , 
on respire dans leur style le même parfum d'a- 
mour heureux en vue de Dieu, et d'amour fla- 
gellé à cause de l'homme; on subit en même 
temps les chastes frayeurs d'austérités inouïes 
et de purs enivrements . 11 est donc impossible de 



(I) Bossuel, I" sermoa sur la compassion. 



— 176 — 

nier que les joies du mysticisme perfectionnent 
la charité, car Vamour de l'homme s'augmente au 
fond des cœurs dans la mesure oh s'y augmente 
l'amour de Dieu, et il y diminue par la même 
cause et dans la même proportion (1), rien dans 
la logique surnaturelle (2) n'arrivant par acci- 
dent ni par hasard. Si Ste Thérèse, Ste Ca- 
therine de Sienne, Ste Claire, Ste Brigitte ne 
contemplent plus, ne nous attendons pas aies 
voir se macérer pour le salut des âmes, elles 
seraient en défaillance avant d'y avoir sonçé , 
et d'autre part, si elles ne sont plus constam- 
ment soulevées sur les ailes du jeûne (3) , si 
elles ne se purifient plus dans les eaux amb- 
res (i) de la douleur, n'imaginons pas d'admi- 
rer leur vol vers l'idéal infini; leur amour 
s'évanouira avec leur zèle à se crucifier. 11 
faut avoir souffert devant Dieu pour mériter 
que dans Y oraison la gloire de Dieu éclate (5) , 
ilfautavoircontemplé pour souffrir avec joie. 
Ces anneaux de la chaîne de l'amour s'enlacent 
l'un à l'autre ; si l'on touche à l'un deux , 



(1) 3« Conter, de Toulouse. 

(2) Le P.. P. Lacordaire. Lettre inédite. 

(3) Bossuet, sermon sur les démons. 
(il id. 

(5) . id. 



— 177 — 

on brise la chaîne elle-même. L'amour est 
charité, et la charité a besoin de trouver 
l'homme en Dieu; l'amour est chasteté, et la 
chasteté veut l'immolation; l'amour est bon- 
heur, et le bonheur est d'aimer assez pour re- 
noncer à tout ce qui n'est pas sur cette terre 
les délices du bien-aimé, car quiconque cherche 
d autres joies et d'autres consolations que celles 
de Jésus crucifié ne mérite ni joie, ni consola- 
tion (l) ; ou plutôt le bonheur véritable serait 
d'aimer jusqu'à mourir. Je vis, disait sainte 
Thérèse dans son merveilleux langage, « Je 
» vis sans vivre en moi, et j'espère une vie 
» si- haute que je meurs de ne mourir 
» pas (2) ! » 

Joie de réparerpar la contemplation et d'ex- 
pier par la souffrance , n'est-ce pas déjà trop 
pour la femme dont la fragile organisation a 
si souvent été brisée par une seule goutte 
d'amour? Pourtant ce n'est pas tout encore. 
Dieu, du haut de sa gloire, ne voit pas seu- 
lement le mal moral, il voit aussi la douleur 






(1) Bossuet, i" sermon sur la Nativité. 

(2) Les lecteurs qui voudraient approfondir ces inépuisables 
questions d'amour, d'expialion etde joies dans ladouleur, n'ont 
qu'à méditer l'admirable dialogue de Sle Catherine de Sienne, 
traduit de l'italien par E. Cartier. 












— 178 — 

physique, et le même regard jeté sur le pé- 
cheur pour le convertir s'abaisse aussi sur 
l'homme affligé pour le consoler. Il envoie 
ses missionnaires aux sauvages pour qu'ils 
apprennent à rougir et à se vêtir de feuilles, et 
il cache l'eau sous le sable pour que le Bé- 
douin désaltère sa cavale sous les feux du 
Sahara. Il amène ses prêtres au bivouac du 
soldat pour le préparer à mourir demain, et 
il remplit d'or le tablier d'une pauvre petite 
fille quêtant pour sa mère malade. Il attire 
des religieuses dans les contrées musul- 
manes, afin que la femme dégradée ouvre le 
catéchisme pour pleurer son abaissement, et 
il rend son lait à quelque juive implorant la 
vie de son fils sous les palmiers de Jérusa- 
lem. Il dessille les yeux de l'hérétique ob- 
stiné et le donne comme un lustre à son église 
catholique, et il ne refuse pas à l'aveugle un 
chien fidèle pour le guider. Il crée chaque 
jour la maternité spirituelle pour que tout 
orphelin ait une mère, et, sur le déclin de 
leur vie, il écoute les plaintes des femmes 
stériles et leur accorde les baisers d'un enfant. 
Les vaisseaux, parés de sa croix, fendent les 
océans pour porter l'Évangile à toutes les 
plages, et la barque sans voile, battue par 



— 179 — 

Forage , voguant sur la foi des étoiles , rentre 
dans le port aux acclamations d'une famille 
éplorée. Il ouvre son cœur, et l'humanité arrive 
à la vie éternelle. Il ouvre sa main, et la rosée 
tombe sur les prairies, et le soleil dore les 
moissons , et l'automne mûrit les vienes , et 
l'hiver, sous sa robe de neige, laisse entrevoir 
à l'oiseau le duvet d'un nid pour le prin- 
temps. Toute créature, comme l'Hébreu dans 
le désert, reçoit la manne du ciel et l'eau du 
rocher. L'enfant s'allaite et s'amuse ; l'homme 
travaille et adore ; la femme bénit et aime ; 
l'humanité ne meurt pas. La charité frater- 
nelle telle qu'on la professe dans les ordres 
cloîtrés est l'image de cette action de Dieu 
sur le monde. Solidaire des dettes morales de 
l'humanité, la carmélite en offre la rançon et 
elle se rattache encore par d'autres nœuds à 
la vie des familles et des sociétés. En voyant 
le cœur de Dieu , elle y voit les âmes et elle 
les sauve par son amour; en touchant la main 
de Dieu, elle la penche vers le malheur, et le 
malheur guérit par son amour. La religieuse 
cloîtrée est à la fois l'ange gardien du pécheur 
et l'ange protecteur des Agar et des Ismaël; 
elle souffre, et les âmes montent au ciel; elle 
prie, et le secours du ciel descend sur la terre; 






— 180 — 

Elle pleure, et ses larmes, le sang de 1 'âme , 
comme dit saint Augustin, rachètent toute 
une vie de péché; un fils ingrat redevient 
digne des cheveux hlancs de son père. Elle 
gémit de nouveau, et quelque jeune fille pau- 
vre, belle , sans asile, sans ressources, monte, 
avec son honneur et sa couronne nuptiale , les 
marches d'une église parée. Elle aime Dieu 
seul, et cet amour dévoué est une providence 
pour l'humanité; Dieu le rend universel. Il 
veut que tout homme qui jeûne donne du pain à 
celui qui n'en a pas, que toute âme qui pleure 
aux pieds de Jésus-Christ , enlève du sein d'une 
autre âme inconnue, mais qui lui sera révélée en 
Dieu, une certaine quantité d'amertume (1) , et 
c'est ainsi qu'a été créé , pour être pratiqué 
sans relâche, à côté du service de l'expiation, 
ce qu'on a si élégamment appelé le service 
gratuit et populaire de la douleur (2) ! 

Ainsi chercher , voir , servir les créatures 
en Dieu, au lieu de chercher, de voir, de 
servir Dieu dans les créatures , ou bien , si 
l'on veut parler une langue moins humaine, 
l'amour des âmes en Dieu , au lieu de l'amour 



(1) 36* Conférence de Notre-Dame. 

(2) 36 e Conférence de Notre-Dame. 



• 



- 181 — 

de Dieu dans les âmes, voilà l'abîme qui 
sépare la vie religieuse contemplative de la 
vie religieuse active, et si l'impie osait encore 
appelerégoïsmecetabîmedecharité,nousnous 
souviendrions qu'il y a des accusations qui se 
répondent à elles-mêmes , et des injustices qui 
sont l'honneur des grandes choses yi). Il reste 
sans doute aussi bien qu'un abîme de cbarité 
un abîme de bonheur; mais si, entre toutes 
les vies monacales, la contemplative est la 
plus heureuse parce qu'elle est la plus féconde 
comme la plus désintéressée, il faut bien le 
lui pardonner, puisque c'est la faute de 
l'amour I 

Ici , il est nécessaire de s'arrêter devant une 
remarque trop peu méditée et qui nous fera 
toucher du doigt un autre élément de la féli- 
cité des contemplatifs. L'amour veut être 
efficace , et son impuissance à l'égard du 
bien qu'il devrait opérer est ici-bas une 
des inconsolables peines des nobles cœurs , 
surtout du cœur de la femme. On se donne et 
on ne fait pas d'heureux; on se consacre à la 
conversion d'une âme et on n'obtient jamais 
une prière dite à genoux ; voilà l'angoisse 

(1) Le R. P. Lacordaire, De la liberté de l'Italie et de 
l'Église. 

11 



— 182 — 

inénarrable de l'amour dans ce monde. Or, 
cet écueil de la joie n'est pas connu par les 
âmes cloîtrées. Leur acte de charité allant 
droit à Dieu est d'une efficacité certaine, parce 
qu'il n'est jamais vaincu par la mauvaise 
volonté de l'homme ; car c'est l'homme et 
l'homme tout seul qui crée l'impuissance de 
l'amour à le sauver; c'est l'homme qui se 
joue de l'amour comme d'une feuille sèche 
que le vent emporte ; c'est l'homme qui se rit 
du sacrifice et croit pouvoir jouir de tout sans 
remords; c'est l'homme qui méprise chaque 
jour les œuvres modestes du dévouement dont 
le parfum le charmera demain comme hier 
sans le rendre meilleur; c'est l'homme qui 
refuse d'accéder aux instances d'une fille si 
elle lui demande un acte de religion ; c'est 
l'homme qui demeure indifférent aux larmes 
d'une mère quand elles coulentpourohtenirson 
retour dans la voie droite ; c'est l'homme qui 
s'enorgueillit de chasser bien loin de sa pen- 
sée comme un nuage importun les plaintes 
d'une petite sœur rougissante, le conjurant de 
fermer un mauvais livre; c'est l'homme qui 
entendant du hautde la chaire de vérité la voix 
mélodieuse de l'amour divin se hâte d'oublier 
ce qui pourraitl'attendrir; c'est l'homme enfin, 



— 183 - 

qui sur sa couche de douleur, entouré d'âmes 
célestes pour lui rappeler Dieu, visité par un 
prêtre, soigné par une humble vierge, s'ob- 
stine à fermer son cœur aux envahissements de 
l'amour qui purifie. Mais Dieu , Dieu mort par 
amour, Dieu la substance même de l'amour, 
est-ce qu'il demeure insensible lorsque ce 
souffle remonte vers son cœur? Est-ce qu'il 
répudie cette émanation de sa gloire envoyée 
à l'homme pour qu'il y adore les prémices" (le 
son immortalité? Est-ce qu'il repousse l'hom- 
mage le plus parfait de lame, celui qu'il ambi- 
tionne comme s'il lui était nécessaire ? Est-ce 
qu'il est jaloux de cette liberté fatale laissée 
par lui au cœur humain, de nier ou de refu- 
ser l'amour? ne le croyons pas, Dieu est 
charité : Dphs chantas est,- Dieu est amour; 
Dieu est l'ami de l'amour. Il pleure ses lar- 
mes , compatit à ses anxiétés , excite ses priè- 
res , le console, l'encourage, le ranime, 
1 empêche de mourir. Il ne veut pas qu'il 
périsse, encore moins qu'il se fane. Il s'in- 
cline, tout grand qu'il est , pour sauver cette 
fleur charmante que l'homme allait fouler 
aux pieds. Il la relève si elle est affaissée, il 
lui rend l'éclat de ses couleurs si elle a souf- 
fert; il élargit son calice afin de mieux v 






— 184 — 

reposer. La terre l'avait rejetée , c'est le ciel 
qui la recueillera. Oui, Dieu aime l'amour, 
Dieu croit à l'amour, il n'a pas voulu être 
libre de lui résister. Dieu veut qu'on aime. 
Il disait à ses disciples : « Ne brisez pas le ro- 
» seau qui ploie, n'éteignez pas la mèche qui 
» fume encore; » et il respecte assez la lumière 
de l'amour pour ne pas permettre qu'elle cesse 
de resplendir dans le monde , encore que le 
monde ne la reçoive pas toujours. Si les té- 
nèbres la dédaignent, elle éclairera l'éter- 
nité elle-même ; si l'homme ne consent pas à 
l'appeler bonheur, elle deviendra béatitude.. 
L'Évangile est un livre d'amour , l'amour est le 
livre du salut (1), et tout ce que l'homme 
efface de ce texte divin se retrouvera écrit 
parles anges au livre de la vie. Dieu accepte 
comme un sacrifice de louange les vœux de 
toute âme pure, et le cœur du Christ est 
l'océan où les eaux de l'amour viennent se 
rejoindre, et se confondre pour ne plus être 
perdues. Ce qui est éternel ne saurait dispa- 
raître; ce qui est chaste ne saurait finir; on ne 
tue pas l'essence de la vie. 

Plus tard l'enfant élevé par des religieux 



(I) Le R. P. Lacordaire, sainte Marie-Madeleine. 



— 185 — 

oubliera peut-être les enseignements de vé- 
rité; la jeune fille, qui s'était épanouie comme 
une belle plante à l'ombre du couvent, ira se 
décolorer, s'effeuiller sous les pâles soleils du 
inonde; le malade, pansé depuis quinze ans 
par une main onctueuse et tendre , mourra 
en maudissant le Dieu qui lui avait ménagé 
ce secours immérité; l'homme du monde sorti 
ému de l'église ébranlée par quelque domini- 
cain , ne sera touché bientôt que par l'élo- 
quence de ses passions; sans doute cela s'est 
vu , cela se voit chaque jour, cela se verra de 
nouveau. Le maître pleurera le fils égaré ; 
la religieuse se désolera des pièges tendus à 
la beauté fragile qu'elle avait consacrée à 
Dieu dans ses rêves; la fille de Saint- Vincent 
versera des larmes amères sur rame qu'elle 
espérait sauver; l'orateur lui-même expiera 
sa gloire par la stérilité de la parole tombée 
sur quelqu'âme préférée. L'amour a ses dé- 
cep Lions toutes les fois qu'il veut triompher 
de l'homme pour Dieu; mais l'amour est 
tout-puissant et croit à son omnipotence , 
s'il ne veut triompher que de Dieu pour 
l'homme , et c'est là l'ambition de l'a? 
mour contemplatif. Vaincre l'homme par 
Dieu, sauver l'homme par Dieu et descendre 



— 186 — 

de Dieu sur l'homme au lieu de s'efforcer de 
soulever l'homme jusqu'à Dieu, là est la dif- 
férence de la mission des ordres contempla- 
teurs et de celle des ordres actifs, là gît 
aussi la supériorité des premiers sur les 
seconds dans leurs succès pour le bien. L'a- 
mour hors du cloître est vaincu quelquefois , 
nous venons de le voir; au contraire, l'amour 
dans le cloître est vainqueur sans obstacles , 
parce qu'il atteint Dieu directement. En- 
core que Dieu respecte la liberté humaine, il 
est néanmoins au-dessus de toute discussion, 
qu'il est plus fort que l'homme (I) , qu'il tient 
dans sa main les fibres de tous les cœurs. 
S'il y a des âmes incrédules en amour, 
il en est d'autres plus heureuses qu'il a le 
droit d'appeler et de sauver par miracle pour 
consoler la charité méconnue; or, pour- 
quoi en est-il ainsi ? pourquoi l'amour vient- 
il échouer aux pieds de l'homme comme 
un navire brisé sur un roc inhospitalier , 
tandis que l'amour de Dieu enflant ses 
voiles sur la mer de l'infini touche sans 
efforts les rivages éternels, emportant, bu- 
tin inespéré, toute une armée d'âmes élues? 

(1) Le R. P. Lacordaire Notice sur M me Swetchine. 



• •* 



- 187 — 

pourquoi une jeune fille , enfermée entre 
quatre murailles , vêtue de bure , ignorée , 
solitaire, morte prématurément, n'ayant à 
présenter à son juge que la chaste nudité 
dune irréprochable conscience (1), donne-t-elle 
à la cité de Dieu plus d'habitants que Bos- 
suet n'a l'ait de conversions avec ses argu- 
ments, ses foudres et son génie? pourquoi la 
femme meurt-elle souvent du regret de n'a- 
voir pu ni trouver Dieu dans l'homme, ni 
donner à Dieu l'homme aimé? pourquoi enfin 
dans tous les ordres y a-t-il des serrements 
de cœurs, des larmes versées sur les défaites 
de la charité, pendant que la carmélite et le 
chartreux chantent, à tous les offices du jour 
et de la nuit, l'éternel Magnificat de leur amour 
et de la sécurité dans l'amour? 11 y a là un 
mystère évidemment , mystère profond et 
caché. Qui le révélera? qui nous conduira dans 
ses sphères inexplorées de la tendresse surna- 
turelle? 

Interrogeons l'amour. Il a tant de secrets, 
et il aime tant les secrets, qu'en vérité c'est 
lui faire honneur que l'estimer assez aima- 



il) 60' Conf. de Notre-Dame. 



— 188 — 

ble pour nous dévoiler celui-ci. L'amour 
véritable , le plus élevé et le plus ardent , 
n'aspire guère à se manifester par des actes 
ou par des paroles : plus les âmes s'aiment, 
plus leur langage est court (1); plus l'amour 
se possède dans sa plénitude et plus il con- 
dense sa vie en soi, ne cherchant pas même à 
s'exprimer autrement que par sa réalité. 
L'existence de l'amour est son affirmation; 
il s'affirme par le battement du cœur, puis 
se tait. C'est la perfection de l'amour, ce ne 
sont pas les fonctions auxquelles il s'adonne 
qui marque le point extrême de sa puis- 
sance. 

Lorsque dans la maison de Béthanie, Mar- 
the vaquait à tant de soins divers pour fêter le 
Sauveur Jésus, et que Marie demeurait immo- 
bile à ses genoux, laquelle aimait le plus et le 
mieux? Il y a bientôt vingt siècles que l'évan- 
gile a indiqué la réponse de Dieu; quand donc 
en comprendrons-nous le sens? quand donc 
serons-nous fermement convaincus que, si la 
force de l'amour est dans sa pureté, c'ost-à- 
dire dans le renoncement absolu à tout ce 



(I) Le R. P. Lacordaire, Ste Marie- Madeleine 



— 189 — 

qui se rattache à une ombre ou à une idée de 
la terre, la puissance miraculeuse de cet amour 
a sa source dans le dépouillement même de ce 
bien-aimé pouvoir. Tout amour vierge est 
l'oubli total de soi pour l'être aimé ; or, quand 
la charité , portée sur les ailes de feu de la 
contemplation , monte assez haut pour se li- 
vrer, pour s'abandonner, pour se confier à 
Dieu seul, pour se résoudre toute en Dieu (1) 
afin qu'il dispose de ses flammes selon sa 
volonté, elle changerait de place les monta- 
gnes , si elle le désirait , car l'amour à cette 
élévation sublime est le levier du ciel et de la 
terre; c'est Dieu môme, si l'on osait s'exprimer 
ainsi. Conséquemment abdiquer dans le sein 
de Dieu non pas l'amour, puisque les âmes 
sauvées ne sont élues que parce qu'elles ai- 
ment, et que d'ailleurs Dieu a voulu qu'aucun 
bien ne fût fait à l'homme qu'en l'aimant (2) ; 
mais abdiquer tout retour possible de l'amour 
sur soi-même quant à ses œuvres, ses indus- 
tries, ses résultats; se dépouiller de tout ce 
qui se lie d'une manière sensible et directe à 
l'esprit de l'homme, à l'unie de l'homme, 



(1) St Bouavenlure. 

(2) Discours prononce à Sorèze, 1856, Lacordaire. 



Il* 



■ 



— 490 — 

pour ne travailler au salut et au soulagement 
moral et physique de l'homme, que par Dieu 
et en Dieu; graviter enfin jusqu'à ce faîte où 
l'amour, à l'égard de l'homme, n'est plus qu'un 
acte de foi pur et simple, voilà la condition 
de l'efficacité infaillible de l'amour. 

Aimer Dieu jusqu'à l'extase, et surtout 
jusqu'à celle du crucifiement, tel est le seul 
moyen positif de sauver l'homme, et c'est 
pourquoi les ordres voués à la contemplation 
ont la prééminence sur tous les autres, parce 
qu'ils sont l'exemplaire vivant de la charité ré- 
demptrice. C'est leur amour qui est la sève et 
comme le condiment de toutes les merveilles 
répandues dans le monde par le canal de la 
charité. A quelque famille qu'on appartienne, 
à quelqu'ordre qu'on se donne, on ne réa- 
lise le bien surnaturel qu'au degré où l'on 
reproduit le prototype de l'ascétisme, et c'est 
à la surabondance de cet amour qu'il faut 
rapporter tous les prodiges dus à la grâce 
de Dieu et à la coopération de l'homme. Là 
où manque ce détachement complet et supra- 
mystique, là ne sera point obtenu le but dési- 
rable. 

Les illusions terrestres sont à la charité ce 
qu'est la cendre pour les foyers couverts; le 



— 191 



foyer est chaud, mais la flamme ne s'en 
échappe pas. Or, Dieu aime le feu et a une 
telle horreur des cendres qu'il néglige même 
de souffler sur elles. Ces vérités renferment 
non pas un motif de découragement, mais de 
grandes et terribles leçons pour la femme 
qui aspire à travailler au salut des âmes , 
soit qu'elle vive dans le monde des laïques 
ou dans la famille monacale , car on ne tend 
jamais assez haut en l'amour de Dieu, et la 
femme, précisément à cause de l'ineffable 
délicatesse de ses impressions , de la pureté 
de ses sentiments, de son besoin d'être dé- 
vouée jusqu'au sacrifice , ne s'aperçoit pas 
toujours des quelques imperfections qui se 
peuvent glisser à son insu dans le service des 
âmes, imperfections qui ne cachent pas le bon 
Dieu assurément, mais qu il est utile de re- 
douter puisqu'elles l'éloignent. 

La pensée d'attribuer à la tendresse ou à l'ac- 
tion extérieure de la charité le moindre suc- 
cès dans l'ordre surnaturel est une erreur si 
grave, qu'il est inexplicable de la voir adop- 
tée , comme elle l'est le plus souvent par la 
majorité des chrétiens. Sachons-le, s'il y a des 
familles où Dieu daigne revenir après avoir 
été banni ; s'il y a des éloquences qui aiment 






— 192 - 

et font aimer ; si l'Orient ressuscite sous les 
pas de nos religieuses; si la jeunesse formée 
par les Jésuites ou les Frères de la Doctrine 
chrétienne est honnête et lahorieuse ; si les 
peuplades du pôle font leur signe de croix à la 
vue d'un missionnaire, c'est uniquemment 
parce que ces familles possèdent au milieu 
d'elles , comme un trésor inconnu • un petit 
Louis de Gonzague, ou une petite sainte 
Agnès, ou une sainte Monique* parce que 
ces paroles, semant les miracles, tombent de 
lèvres purifiées par la soif et le jeûne, et sont 
le fruit d'habitudes intellectuelles, non pas 
seulement méditatives, mais contempla- 
tives et extatiques ; parce que ces filles de 
Vincent de Paul cachent sous leur sympa- 
thique habit des cœurs de carmélites ; parce 
que ces Jésuites ou ces Frères ignorantins ai- 
ment le Christ Jésus dans les âmes qu'on 
leur confie , comme on sait aimer à la Trappe 
et partout où revit l'onction du tendre François 
d'Assise, c'est-à-dire d'une affection bien au- 
dessus de tout sentiment humain; parce que 
ce missionnaire exposé à toutes sortes de souf- 
frances, supplicié bien des fois avant de 
mourir, porte sur sa chair meurtrie les 
traces du cilice ou de la discipline: ou parce 



— d93 — 

que sur toutes les hauteurs habitées par 
les contemplatifs, on prie, on souffre, on pleure 
pour suppléer au défaut d'amour séraphique 
dans les âmes agenouillées devant l'homme 
pour le préserver, le relever, le bénir. 
Qu'on le veuille ou cpi'on ne le veuille pas, 
qu'on le comprenne ou qu'on le nie , qu'on 
répète ce qu'on s'épuise à dire vainement 
depuis vingt siècles : ces choses-là n'entrent 
pas dans l'esprit , peu importe. Il restera 
toujours qu'il n'y a pas d'efficacité possible 
en amour hors de la perfection de l'amour 
ascétique. Lui seul a cette voix sans parole 
humaine qui crie toujours en présence de 
la divine majesté : lui seul peut offrir l'encens 
du désir infini ( 1 ) ! 

La grâce convertissante est le don par ex- 
cellence, et la vraie charité a seule le droit 
et le pouvoir de l'invoquer comme de l'atti- 
rer. Or, l'amour sans tache ou en d'autres 
termes l'amour exclusivement surnaturel est 
pour cette grâce divine une aiguille aiman- 
tée. Elle lui obéit comme la foudre au fer. 
Aimons donc Dieu , Dieu pour lui-même. 
Aimons les âmes et leur salut, non pas parce 
qu'elles nous sont particulièrement chères , 

(I) Voir le dialogue de sainte Catherine de Sienne. 



■ 



— 194 — 

mais en Dieu, pour Dieu, à cause de la gloire 
de Dieu, et le monde sera sauvé. 

Au reste, il ne faudrait pas conclure de 
tout ce qui précède, que lorsque l'amour est 
vaincu par l'homme, il y a toujours à regret- 
ter un manque d'austérité dans la tendresse 
ou de ferveur dans la charité. La moindre 
exagération d'une idée juste suffit pour la 
rendre inexacte , et certes si l'homme était 
aussi bon et aussi pur que l'amour dont son 
âme est l'objet, le grand ou le petit nombre 
des élus ne serait plus une question à débattre. 
S'il faut reconnaître, pour rendre hommage 
à la vérité , que le monde changerait de face 
si la charité parfaite y était moins rare , il faut 
aussi constater, parle même culte dû au vrai, 
que le cœur résistant aux effusions d'un 
autre cœur est souvent seul responsable de 
son ingratitude , et qu'alors Dieu glorifié par 
une épreuve utile à l'humilité de l'âme aimante 
et déçue, ne paralyse pas la vertu efficace de 
son amour. Purifié par ses nouvelles larmes, 
rendu ainsi plus digne de Dieu, il sera fé- 
condé et ouvrira le ciel à d'autres âmes plus 
coupables peut-être, mais du moins n'ayant 
pas abusé des dons de Dieu jusque dans 
l'amour. 



— 195 — 

Si donc l'efficacité de la charité appartient 
surtout à l'amour des contemplatifs, il est aisé 
de concevoir quelle somme de bonheur est 
le partage de ces âmes, qui conduisent au port 
sans souffrir des naufrages , une multitude de 
cœurs prédestinés à cause d'elles. Sans doute 
elles n'ont jamais la joie de constater leur 
œuvre; elles ne goûtent pas ces ravissements 
qu'on éprouve, lorsqu'après avoir donné Dieu 
â une âme, on voit Dieu et sa gloire rayonner 
sur une physionomie transfigurée; on entend 
le souffle de Dieu dans une parole de recon- 
naissance; on admire les ressources de sa 
grâce dans une vie devenue tout à coup surhu- 
maine. Sans doute elles ignorent une grande 
partie du bien qui console la terre et .auquel 
elles procurent la première impulsion. Mais 
ce désintéressement, parce qu'il est un sacri- 
fice , est une joie de plus pour l'urne crucifiée 
et dépouillée d'elle-même. L'amour de l'hu- 
manité dans le mysticisme, nous l'avons dit, 
n'est qu'un acte de foi ; il en est de même du 
bonheur. Mais nous le demandons sans 
crainte, le bonheur ici-bas le mieux défini, 
qu'est-ce, pour la femme surtout, sinon un 
acte de foi ? 

A côté de cette humble certitude de l'elïï- 



— 196 — 

cacité , la plus grande joie de l'amour, la vie 
contemplative offre encore, au point de vue du 
bonheur, un avantage spécial que nous ne 
pouvons pas passer sous silence. C'est la pré- 
rogative de combattre le mal sans en recevoir 
la navrante impression et la douleur sans en 
être témoin. 

Souffrir en vue de Dieu est facile ; mais voir 
souffrir est un supplice , et si la compassion 
qui penche un cœur vers l'être affligé poul- 
ie soulager, console en quelque sorte le 
chagrin de contempler ses larmes et de tou- 
cher ses blessures , c'est à cause de la géné- 
rosité de ce sentiment, nous Pavons constaté 
déjà en suivant les pas de nos sœurs des hôpi- 
taux. Mais si au lieu de compatir à l'homme 
et de présenter un adoucissement toujours in- 
complet quoi qu'on fasse à certaines tor- 
tures physiques ou morales, on se torture soi- 
même devant Dieu ; si on imprime dans la so- 
litude sur sa propre chair avec du fer et du 
feu, les plaies et les souffrances que l'on en- 
tend ainsi épargner à des frères ; si enfin on 
attire à soi les angoisses pour les détruire et 
les pleurs pour en sécher les sources en les 
répandant , il est indubitable que le dévoue- 
ment est plus héroïque encore et les joies qui 



— 197 — 

en résultent plus profondes et plus vives. 
S'éloigner du théâtre où l'humanité gémit, 
pour se dispenser de soutenir le fardeau de 
ses amertumes serait pur égoïsme. Or, l'égoïs- 
me est la négation de tout bonheur puisqu'il 
est la négation de l'amour, et ceux qui savent 
se distraire des peines d'autrui subissent tôt ou 
tard d'effroyables représailles. Mais s'écarter 
du drame où la douleur se débat et palpite pour 
l'écrire à nouveau dans son âme en caractères 
de sans et devenir ainsi une victime im- 
molée , c'est joindre au courage vulgaire de 
la compassion le magnanime courage du 
martyre fraternel. Lorsque saint Paulin de 
Noie, rencontrant un esclave chargé de liens, 
s'arrêtait en lui disant : « Vas tarir les 
larmes de ta vieille mère , je prends tes chaî- 
nes, » Paulin de Nôle n'était-il pas plus heu- 
reux que la mère et le fils se retrouvant em- 
brassés? N'était-il pas plus heureux surtout que 
le passant qui s'était contenté de plaindre 
l'esclave ou de pleurer sur son sort? A coup 
sur, nous n'oserions point demander si son 
acte était égoïste, et pourtant ces chaînes 
inopinément brisées par la délivrance , enla- 
çant, en retour, les bras et les pieds de 
l'illustre saint, ne sont que l'image frappante 



M 



■ 



— 198 - 

des entraves extérieures, imposées dans les 
cloîtres à l'exercice des œuvres de charité . Pour 
réaliser en effet d'une manière profitable le désir 
d'un sacrifice total, en vue de coopérer à la ré- 
demption et au soulagement du prochain, il faut 
être nécessairement séparé de tout contact avec 
ledehors, et dégagé de tout devoir dans le cercle 
de l'activité. C'est alors seulement qu'il est 
loisible à la femme de ne plus mettre aucune 
borne à la liberté de son amour dans la sphère 
immense de la douleur. sainte et sacrée li- 
berté ! liberté de souffrir pour que d'autres 
souffrent moins! liberté de souffrir assez 
pour mériter de ne plus voir souffrir! Heureu- 
ses les âmes qui savent trouver sous vos 
lourdes chaînes Yallégement c(e tous les far- 
deaux (1)/ Heureuses les âmes qui peuvent 
offrir à Dieu chaque jour, sur l'autel de leur 
cœur, la prière continue de leurs larmes, de 
leurs jeûnes et de leurs meurtrissures, car 
c'est une fervente prière que le cri de l'amour 
dans la douleur ! heureuses les hauteurs cé- 
lestes où l'on aime assez pour y pleurer tou- 
jours, afin que dans les abîmes de ce monde 
on apprenne à être libre de pleurer beaucoup 
moins en aimant Dieu beaucoup plus ! 

(1) Bossuet, Sermon sur la vigilance chrétienne 



• 



• 



— 199 - 

De même que le signe d'un cœur géné- 
reux est de préférer sa propre souffrance au 
spectacle navrant de celle de ses frères ; le 
signe d'un cœur pur est la répulsion du 
mal s'il est connu , ou l'incomparable privi- 
lège d'ignorer ce qu'd est toujours doulou- 
reux de savoir (1). Or, l'ignorance, charme 
incomparable de la jeunesse enivrée de Dieu, 
est aujourd'hui extrêmement difficile à con- 
server partout , excepté au fond des cloîtres. 
Là, chose merveilleuse !. on expie ce qu'où 
ne sait même pas, ce qu'on ne saura jamais. 
Si une enfant ingénue frappe à la porte d'un 
monastère et que celle-ci se referme aussitôt 
sur elle, son esprit n'y vieillit pas d'un jour, et 
sa maturité n'apporte qu'un prestige de plus 
à son inaltérable candeur. Le Poème inouï de 
la Création (2) demeure pour son oreille un 
chant sans la moindre dissonnance ; pour ses 
yeux, un horizon sans la plus légère vapeur; 
pour son cœur, uneharmonie où elle n'entend 
que la voix de Dieu. Le beau, le vrai, le bon, 
l'amour resplendissent dans son âme comme 
une aurore qui se lève radieuse. C'est tout au 



(1) Le R. P. Lacordaiie, panégyrique du li, Fouiier 

(2) Victor Hugo. 



— 200 — 

plus si la mélancolie des sombres crépuscules 
attriste son regard. La terre lui apparaît sem- 
blable aux cieux brillants et étoiles des ré- 
gions orientales. Si c'est une nuit, elle est 
lumineuse et fait ployer involontairement 
ses genoux. Dieu la retirera des champs de 
ce monde avant qu'elle ait soupçonné qu'a- 
lentour des grappes et des fleurs , il y a aussi 
sous les clartés des mêmes astres , sous les 
feux bienfaisants du même soleil, des plantes 
empoisonnées, des gerbes couchées , abattues 
et flétries. Sa carrière enfin, son martyre 
d'amour si l'on veut , sera comme la mort de 
Marie , une Assomption sans secousses et 
sans déchirement. Elle croira, elle adorera, 
elle chantera, elle aimera, elle aura foi en 
la chaste vertu des âmes comme elle a foi 
en Dieu, elle emportera dans les replis de 
son suaire l'arôme de ses virginales illusions. 
N'est-ce pas là un bonheur qui fait pleurer 
d'envie et les mères qui portent le fardeau de 
la vie réelle et les jeunes filles qui rêvent à 
ne quitter leur mère que pour Dieu ? 

Sans doute de telles joies ne sont pas le 
partage de toutes les âmes cloîtrées. Il y a 
des vocations tardives qui naissent précisé- 
ment des néfastes révélations du monde : mais 



— 201 — 

si on a cessé d'ignorer au moment où le voile 
tombe sur le front, il est facile d'oublier, et 
lorsque rien ne le rapproche de ce qui ré- 
volte ou trouble, l'esprit peut sans effort 
retrouver ses premières sérénités. Nulle part 
ailleurs ce céleste contentement ne se goûte 
au même degré. L'Église a pour mission de 
lutter contre le mal, et quand on lutte contre 
un ennemi, il est très-rare de pouvoir le 
vaincre en s'en éloignant tout à fait et toujours. 
Il a fallu que David eût Goliath en face de lui 
pour le terrasser, et il faut aussi que les insti- 
tutions monacales militantes s'astreignent à 
s'abaisser ou à s'élever , comme on voudra , 
jusqu'à la souffrance de se mesurer avec le mal, 
soit pour le prévenir, soit pour le réparer, soit 
pour le transformer en bien. Or, cette nécessité 
rigoureuse etaffiigeante n'a pas sa raison d'être 
pour les ordres contemplatifs. Ils appartien- 
nent déjà en un sens à l'Église triomphante , 
et Dieu leur permet de ne plus rien savoir de 
la terre, si ce n'est la douleur qui la sanctifie. 
Au lieu donc que toute religieuse un jour où 
l'autre, comme Marthe au sépulcre de Lazare , 
pleure sur une âme qu'elle a vue mourir et 
s'écrie : Seigneur, il y a déjà quatre jours 
qu'elle est dans le tombeau , hésitant à ajou- 



— 202 — 

ter : Mais vous êtes la résurrection et la vie, 
je le sais, je le crois! La carmélite comme 
Marie-Madeleine , purifiée à sa seconde onc- 
tion, ne voit plus crue Jésus et le parfum 
qu'elle répand à ses pieds. Elle a choisi la 
meilleure part qui ne lui sera point enlevée (1 ). 
Que les familles à qui Dieu arrache une 
jeune fille pour la mêler aux chœurs des cou- 
vents ne se livrent donc pas au désespoir. 
Qu'elles ne s'imaginent point que ce drap 
mortuaire descendant pour cacher à tout ja- 
mais cette charmante beauté soit un linceul ; 
si c'en est un, c'est celui d'une joie qui com- 
mence pour ne plus finir. Ne pleurons pas ces 
âmes préférées que Dieu se consacre ; mais 
pleurons sur nous-mêmes, incapables d'aimer 
assez pour concevoir la grandeur de leur 
mission ; et nous souvenant de cette autre pa- 
role que l'Evangile pose sur les lèvres du 
Sauveur Jésus, lorsque jetant un regard 
d'amour sur la foule qui s'attachait à ses" pas 
pour réclamer la vérité , il disait à ses disci- 
ples : La moisson est grande, mais il y a peu 
d'ouvriers (2), supplions le Seigneur de peupler 



(1) St Luc, chap. IV, \ers. 42. 

(2) St Luc, chap. IV, vers. 2. 



— 203 — 

de plus en plus les solitudes des cloîtres des 
véritables ouvrières du salut, car au dix-neu- 
vième siècle plus que jamais , la moisson 
des âmes est grande et prête à être coupée, 
la moisson des âmes qui se perdent parce 
qu'aucune sœur ne pleure , ne veille , n'ex- 
pie pour elles. Les saints les ont vues dans 
leurs extases tomber en enfer comme des 
flocons de neige pressés. Quand donc y aura- 
t-il assez de saints pour que l'abîme de flam- 
mes ne se dilate plus , selon l'expression des 
Écritures? Quand donc , tout au moins , sau- 
rons-nous aimer, bénir, glorifier la sainteté 
et cesser de la plaindre, puisque là où elle se 
cache est levée la moisson si rare du parfait 
bonheur? 

Maintenant , s'il nous faut être fidèle à no- 
tre première pensée , à celle qui sert de base 
fondamentale à ce court travail , nous nous 
demanderons si la vie cloîtrée dont l'auguste 
prérogative est d'élever l'âme non-seulement 
au-dessus d'elle-même, mais encore au-dessus 
de toutes les autres dignités ou fonctions de la 
vie religieuse, conserve quelque secret rap- 
port avec la nature intime de la femme, telle 
qu'elle apparaît au monde depuis sa réha- 
bilitation par l'Évangile? Cette question net- 



— 204 — 

tement posée n'étonnera personne , car nous 
y avons déjà répondu d'une manière géné- 
rale, et à cette heure il s'agit simplement 
d'appliquer au mysticisme la même affirma- 
tion. 

Et d'abord qu'aucun esprit ne proteste et 
qu'aucune conscience ne se trouble. Nous 
n'entendons pas ouvrir au naturalisme les 
portes des couvents, et nous voulons encore 
moins essayer de dénaturer en l'humanisant 
le surnaturel. Nous ne prétendons pas établir 
que la femme devient tout naturellement 
religieuse comme la fleur s'épanouit sur sa 
tige. Ce n'est pas cela que nous avons voulu 
dire précédemment, et ce n'est point cette 
erreur que nous allons défendre. Grâce à 
Dieu , nous avons appris qu'une vocation 
sérieuse ne peut provenir que d'un souffle 
d'en haut (1), et qu'elle est entre tous les 
dons imaginables le don gratuit et surna- 
turel par. excellence. La parole intérieure du 
Verbe appelle l'âme choisie, et la femme, 
désormais consacrée aux rigueurs de la vie 
monacale, trouve dans cet état sublime une 
analogie constante avec tous les besoins, 



(I) Le R. P. Lacordaire. Lettre inédite 



-, 205 — 

toutes les tendances, toutes les aspirations 
préexistant en elle-même à cause de son or- 
ganisation naturelle , voilà ce qui encore est 
vrai jusqu'à l'évidence. Le nier, c'est faire in- 
jure à la plus divine des œuvres du christia- 
nisme : la transformation radicale de toute 
femme baptisée. 

Au reste la doctrine de l'Église, infiniment 
plus large que certains esprits exclusifs le 
laissent croire, a toujours admis sans restric- 
tion l'idée des sympathies naturelles avec un 
état de vie embrassé surnaturellement. Elle 
sait adorer, en chaque personnalité, les apti- 
tudes spéciales qui sont l'œuvre du divin 
maître, et n'a jamais exigé que Bourdaloue et 
Massillon entrassent chez les trappistes ; que 
Vincent de Paul et l'abbé de l'Épée se reti- 
rassent chez les bénédictins; que le P. de 
Ravignan, le P. Félix et le P. Minjard se 
fissent instituteurs de sourds-muets. L'or- 
dre surnaturel n'est pas descendu de Dieu 
pour briser et anéantir l'ordre naturel, en 
ce qu'il a de noble et de beau, mais seule- 
ment pour l'élever , le purifier , le féconder , 
le rendre plus digne de servir à la fois 
l'homme et son Créateur. Dans la pensée de 
Dieu, toute vocation imposée à Pâme n'est 

12 






— 206 — 

qu'une harmonie avec les facultés dominantes 
en cette âme. Or, la grande faculté de la 
femme étant l'amour, comment la vie reli- 
gieuse qui est charité, serait-elle en oppo- 
sition avec la nature de la femme? 

Quand Dieu distingue au sein des généra- 
tions ignorantes encore de leurs voies la 
jeune fille qu'il a résolu de choisir pour 
épouse, il regarde et touche son cœur, lui im- 
prime un mouvement d'ascension , et l'élève 
ainsi jusqu'à lui, sans qu'il soit nécessaire 
pour cela d'y susciter aucun effort; car quelle 
résistance , quel obstacle à ce dessein de la 
grâce aurait à opposer l'âme d'une femme? 
Elle est née vierge, sa vocation est d'ai- 
mer (1), et pas une seule des fibres de son 
cœur, encore qu'elle se soit un instant orien- 
tée vers la terre, n'a senti d'autre tressaille- 
ment que le frisson de ce qui demeure virgi- 
nal. Elle court donc prendre le voile pour 
être vierge toujours et aimer davantage. Rien 
dans cet acte n'est à ses yeux ni étonnant, 
ni nouveau, ni héroïque. Si elle a connu 
l'amour, elle ne l'avait conçu que par le 
sacrifice; si elle n'a connu que l'amour de 



(I) Le R. P. Lacordaire, dans M"" Swetchine. 



— 207 — 

Dieu, elle suit sans distraction et bien aisé- 
ment cette pente éclairée. Dans Pun et l'autre 
cas, elle n'aqu'àmonter, et la femme monte dès 
qu'elle aime, puisque l'amour dans son cœur 
n'est jamais antre chose qu'un flot enlevant 
les flots, abandonnant tout rivage et dépassant 
tout écueil sans m toucher aucun (1) pour en- 
vahir le ciel. Lors donc qu'on aime avec pureté 
si naturellement, ou pour parler plus juste, 
lorsqu'on aime surnaturellement ce qui est 
naturel, est-il donc très-difficile, pour peu 
que le bon Dieu aide , d'arriver jusqu'au par- 
fait amour du mysticisme , ou du moins à 
l'imitation de sa pureté et de son désintéres- 
sement, quand on est destiné à le pratiquer 
dans des sphères moins hautes. 

Résumons-nous , qu'est-ce que le mysti- 
cisme? L'oubli absolu de ce qui n'est pas 
l'idéal aimé, et en même temps la volonté 
de souffrir pour lui. Or, cette définition n'est- 
elle pas identique à celle de l'amour, tel 
que le comprend depuis dix-huit siècles la 
femme chrétienne, cet être surnaturel (2), 
pour nous servir de l'heureuse expression de 



(1) L'auteur de la Réforme de Malte. 

(2) Livre du Pape. 



— 208 — 

Joseph de Maistre, et rassurer immédiatement 
ceux qui craignent de s'égarer dès qu'on les 
convie à aborder un certain ordre d'idées? 
Est-ce que la femme ne s'absorbe pas sans 
réserve dans l'objet de sa tendresse dès qu'elle 
l'a choisi? Est-ce que la douleur supportée 
sans relâche et même désirée n'est pas l'in- 
clination constante de son amour? L'amour 
pour elle, sous quelque forme qu'il se présente, 
c'est Vabnégation (1), et si elle était trop heu- 
reuse, elle tremblerait avec des larmes brû- 
lantes, s'imaginant ne point aimer. Elle croit 
qu'il faut avoir souffert pour être sûre de s'être 
donnée ! Tandis que l'homme veut jouir dans 
ses affections, la femme veut souffrir, c'est 
son premier comme son dernier espoir, et 
c'est pourquoi, sans tache dans ses ardeurs, 
elle aime éternellement dans un jour qui finit (2). 
To'ut amour véritable a faim et soif d'aus- 
térités. Il n'ignore pas que les joies les plus 
pures l'altèrent, l'énervent et le diminuent. 
On se lasse de ne voir et de ne cueillir que 
des fleurs, eussent-elles cet éclat qui venant 
de Dieu ne saurait se faner. L'âme s'use 
dans des épanouissements trop prolongés. 

(1) Madame C. Fée. 

(2) Le R. P. Lacordaire, sainte Marie-Madeleine. 



— 209 — 

Mais quelle âme généreuse s'est jamais fati- 
guée de souffrir à cause de sa tendresse ? Quel 
cœur s'est plaint jamais de se dévouer tou- 
jours? La souffrance alimente, exalte, ravive 
et sanctifie l'amour. C'est la coupe enchantée 
quoiqu'amère , où dès ici-bas il s'enivre de 
gloire et d'immortalité. Or, où est la femme 
qui n'approche pas incessamment ses lèvres 
de ce breuvage divin? Heureuse quand elle 
n'a pas, en vidant alors le calice jusqu'à la lie, 
le secret besoin d'expier non pas ses fautes, 
mais son malheur! Où est la femme qui n'a 
pas eu dès ses premières années la demi- 
révélation de ce mysticisme où elle épure sa 
vie? 

On le voit, il y a du mysticisme dans 
tout sentiment chaste et délicat, et c'est 
ici-même, au fond de ces mystères, que gît 
obscure quoiqu'évidente l'affinité merveil- 
leuse que nous voulions saluer entre la femme 
et la carmélite , affinité qui n'est pas complète 
en tous points, bien entendu, qu'il serait 
même impossible d'analyser mathématique- 
ment, mais que le cœur saisit et que la foi 
admire sans remords, puisque sans rien dimi- 
nuer du prestige , de la sainteté , de la supé- 
riorité de la vierge cachée sous le cilice , elle 



— 210 - 

honore la femme crucifiée à ses devoirs. Si 
le Christ attire à lui des âmes , s'il donne à 
la religieuse des mérites assez surabondants 
pour racheter l'humanité déchue , c'est le 
Christ aussi qui crée la vertu de la femme 
pour préserver , élever , purifier et sauver 
enfin, en le charmant, le cœur de l'homme 
régénéré. Comment alors le mysticisme de 
l'une serait-il en contradiction manifeste 
avec le mysticisme surnaturel de l'autre? Que 
gagnent ceux-ci à opposer le dévouement de 
la femme au prétendu égoïsme de la vierge? 
Que gagnent ceux-là à vouloir absolument que 
la vierge au Carmel, au lieu d'être heureuse, 
ne soit qu'une martyre broyée sous les coups 
de la grâce ? Le bonheur est-il dans la perma- 
nence de la joie ou bien dans la permanence de 
l'amour, et faut-il tout dire aux âmes qui ne 
savent rien deviner ? Quant au monde , ense- 
veli dans ses ténèbres , il ne pénètre aucune 
des régions lumineuses, il nie la puissance 
de la carmélite, il rend souvent stérile la 
puissance de la femme- Et cependant, sans 
la robe de bure des épouses de Jésus-Christ , 
sans la robe blanche de la fiancée chrétienne, 
où serait le ciel sur la terre, et qui donc ici- 
bas chanterait le Sursum corda? 



CHAPITRE V. 



FjC« ordres enseignants. — i«a maternité 
spirituelle. 



Ainsi j sous quelque forme que l'on consi- 
dère le sacrifice , on y trouve pour la femme 
d'inénarrables joies. Plus même le sacrifice 
est douloureux, plus ses joies augmentent, 
parce que l'intensité de son amour s'élève 
proportionnellement. La vie des sœurs de 
charité , la vie du Carmel , en sont les irré- 
fragables preuves, et si de tels mystères sont 
difficiles à saisir par l'esprit, ils conservent 
du moins dans les cœurs catholiques un in- 
telligent écho. Ceux même qui nient le sur- 
naturel ne se peuvent pas garantir d'en rece- 
voir à certains intervalles la suave impression. 



— 212 — 

Malgré eux, ils en respirent le parfum comme 
celui des fleurs cachées qu'on refuse de 
cueillir au bord des eaux ou qu'on foule aux 
pieds dans les prairies. Mais quel que soit 
l'enthousiasme inspiré par ses sublimes plai- 
sirs, il fatigue vite l'admiration, et après s'y 
être complu en bénissant, on est tenté bientôt 
de demander à l'humanité s'il n'y a dans son 
sein que la honte de l'abaissement moral et le 
gémissement, de la douleur physique, aux- 
quels a répondu le génie monacal par l'œuvre 
de l'expiation et le culte des ulcérés. On 
voudrait un tableau moins sombre à l'œil , 
moins extraordinaire que celui des macéra- 
tions, moins déchirant que celui des hospices 
et où la vue du cœur se pût reposer. On 
interroge Dieu qui a créé clans son Église un 
amour pour toutes les misères et des misères 
pour rassasier l'amour (1), afin de savoir s'il 
a réservé aux vierges les plus délicates et 
les plus timides un malheur devant lequel 
leur âme ne cessât point de s'épanouir, un 
délaissement qui fît couler des larmes dont 
la douceur console plutôt qu'elle n'afflige. 
La réponse de Dieu, il y a longtemps que ses 



(I) Le R. P. Lacordaire. Lettre sur le Sainl-Siége. 



— 213 — 

serviteurs la connaissent, est la misère de 1 en- 
fantpauvre.Oublionsleslits des maladeset leurs 
saintes horreurs, les cloîtres et leurs jeûnes , 
ne songeons plus qu'aux tendres émotions de 
la maternité spirituelle, œuvre charmante et 
divine par laquelle le Christ a donné à l'or- 
phelin une mère, à la vierge un entant, au 
monde un spectacle digne de Dieu plutôt 
que de l'homme, dont l'antiquité n'avait pas 
mérité de jouir, qui est demeurée inimitable 
hors du catholicisme, et qui devait, dans tous 
les siècles, être beaucoup aimée sans être bien 
comprise. Cette maternité spirituelle dont 
l'austère prestige séduit la conscience, avant 
même qu'on en ait apprécié les éléments, est- 
elle pour la femme une joie réelle ou seulement 
une pieuse illusion ? Demandons-le aux rap- 
ports que la nature a créés entre la femme et 
l'enfant, aux liens que le christianisme à son 
tour a formés entre la vierge et l'enfance. 
On nous pardonnera de pousser cet examen 
jusqu'au scrupule. Nous ne tenons qu'à une 
chose , à la probité de nos affirmations, et 
reconnaissant qu'il y a un abîme entre les 
joies d'une mère serrant son lils contre son 
cœur et les joies d'une religieuse tenant par 
la main l'enfant d'une autre femme, nous 



— 2U — 

voulons avant tout combattre l'erreur géné- 
rale qui est de trop les confondre , quelque- 
fois même de les comparer. Cette erreur n'indi- 
que aucun mauvais vouloir chez ceux qui 
l'adoptent, mais elle a pour conséquence d'a- 
moindrir en même temps la femme et la 
religieuse ; de diminuer d'une part le triom- 
phe du christianisme sur la nature , et de l'au- 
tre les droits les plus sacrés que celle-ci puisse 
revendiquer. Pour beaucoup d'esprits, s'incli- 
ner devant une fdle de Vincent de Paul 
veillant près des berceaux d'une crèche, ou 
s'arrêter devant une jeune femme allaitant son 
premier-né, c'est répondre à une seule et 
même idée ; c'est rendre purement et sim- 
plement hommage à cette majesté supérieure 
à tout, qui enveloppe d'un voile divin la femme 
et l'enfant dès qu'ils sont ensemble. Distrac- 
tion inouïe ! qui adore au même degré les créa- 
tions de Dieu les plus dissemblables! Si la 
femme mère est le chef-d'œuvre de la na- 
ture (1), la vierge, mère par le cœur, est 
assurément le chef-d'œuvre de la grâce (2) , 
et paraître assimiler leurs joies c'est non-seu- 



(1) Le P. Carbois, sermon prononcé à Riom dans l'Église 
de Notre-Darae-du-Marthuret. 

(2) id. id. 



- 2*5 — 

lement abaisser le surnaturel au niveau de ce 
qui est terrestre, mais c'est encore supposer 
la nature assez peu élevée pour n'avoir rien 
souffert du plus cruel de ses renoncements. 
11 ne faut pas l'oublier et nous serions désolés 
d'encourager aie méconnaître : lorsque le soir 
venu , la religieuse remet entre les bras de sa 
mère le cber enfant auquel elle a consacré 
sa journée, le bonbeur de l'une devrait hu- 
mainement parlant navrer l'àme de l'autre, 
et si le Christ dès longtemps n'avait inondé la 
vierge de l'onction de son esprit, cette femme 
à cette heure-là se suiciderait elle-même en 
déchirant son cœur. Oui , disons-le bien haut 
parce que cela est vrai : si la femme aime les 
enfants , elle veut qu'un enfant lui appar- 
tienne ; elle aspire à lui donner la vie, à le 
nourrir de son lait, à l'attendre avant sa nais- 
sance , à le nommer tandis qu'il n'est encore 
qu'un néant; elle souhaite recevoir de lui le 
premier sourire comme elle lui destine le 
premier baiser; elle désire enfin qu'il l'aime 
et la caresse toute seule , parce qu'elle seule 
l'a porté dans son sein, le chérit de cet amour 
immense que nul, excepté la mère, ne sait ex- 
primer . En un mot, la femme a besoin que l'en- 
fant aimé soit son fds , et alors il devient pour 



— 216 — 

elle la séduction suprême , la merveille où se 
résume à ses yeux toutes les beautés du ciel 
et de la terre. L'amour est le poids de lame, 
il V entraine partout où il se porte ( 1 ), et aucun 
amour, dans l'ordre naturel, n'a jamais eu 
une force attractive comparable à celle qui 
penche la femme vers ce petit être dans les 
langes, qu'elle a mis au monde et qui gran- 
dira sous son aile. Le plaisir de ï homme , c'est 
l'homme (2) . Le plaisir de la femme, c'est l'en- 
fant; plaisir d igné d'elle, digne de ce cœur qui se 
perd en joie et en reconnaissance lorsqu'il bat 
à côté d'une petite tête endormie où ne se con- 
servera pourtant d'une tendresse si ardente 
qu'un souvenir heureux mais lointain ! Nous 
n'insistons pas davantage sur ce bonheur, 
qui voudrait le nier? Les poètes l'ont peint, 
les peintres l'ont poétisé, le marbre a 
essayé d'en reproduire l'ombre, la langue 
clirétienne l'a sacré par l'organe de ses 
plus beaux génies. Avant le Christ, il n'y 
avait rien déplus haut , de plus saint, de plus 
pur dans l'humanité, et si le christianisme, 
en renouvelant la-face de la terre, a placé audes- 



jl) St Augustin. 
(2) Bossuet. 



— 217 — 

sus de toutes les joies celles des vierges, néan- 
moins il n'a rien enlevé à l'éclat de la mater- 
nité. Le Christ lui-même a voulu avoir une 
mère qui cédât au charme de cette auguste 
prérogative, et l'adoration de Dieu ne privait 
pas la Vierge Marie des maternelles délices 
qu elle goûtait avec l'enfant Jésus. 

Or, si telle est pour la femme l'attraction 
d'un cri ou d'un sourire sortant d'un berceau, 
il est facile de comprendre ce que deviendra, 
pour celle qui n'est pas mère, l'entraînement 
qu'elle a subi un jour ou l'autre vers l'en- 
fance ; ce qui se passe au fond d'une âme, si 
elle a perdu l'espoir de propager sa vie , lors- 
que le regard d'un enfant vient la saisir tout 
à coup et lui faire mesurer son malheur. 
qui pourra déplorer assez ce malheur et gé- 
mir sur l'effroyable supplice qu'il inflige. 
Napoléon, enchaîné sur le rocher de Sainte- 
Hélène, n'avait pas J'idée d'un désespoir si 
poignant. On voit des femmes stériles porter 
envie aux femmes qui ont perdu leurs fils , 
parce que, disent-elles, elles ont été mères. On 
voit déjeunes femmes adorées, belles, riches, 
comblées de tous les dons de l'esprit, fris- 
sonner à la vue de la mendiante qui, au coin 
d une rue , tient son fils sur ses genoux , 

13 






— 218 - 

et mépriser la félicité à laquelle manque 
le seul bien auquel elles aspirent. On voit 
dans les familles les plus unies des sœurs 
s'éloigner des enfants de leurs sœurs , et le 
monde qui le leur reproche n'a pas le secret de 
l'angoisse et de la délicatesse d'un sentiment si 
douloureux. Il ne faut pas s'en étonner , le 
cœur de la femme est un peu comme l'É- 
vangile, un livre scellé pour ceux qui ne 
sont point dignes d'y lire. Pourquoi en 
effet reprocher à une femme son éloigne- 
ment pour un objet qui lui rappelle avec tant 
de force l'écueil où déjà tant de fois sont ve- 
nus se briser les flots montants de son bon- 
heur. La nature lui refuse ce qu'elle lui avait 
si éloquemment promis, mais elle n'a pas 
le pouvoir de l'en consoler. Sa seule res- 
source, et elle en use largement, est de chan- 
ger l'attrait de l'enfant en une désolante répul- 
sion. La femme, ne pouvant pas imposer si- 
lence à son cœur, et cesser de chérir cette 
charmante petite créature dont les grâces lui 
font tant de mal, ne voudra plus ni la voir 
ni même y songer. Elle essaie de nier son 
empire, elle la fuit comme en ayant peur, et 
si elle la rencontre elle ne la regarde, ni ne la 
touche, ni ne se détourne pour l'embrasser, 



— 219 — 

ni ne l'enlève des bras de sa nourrice , ni ne 
se baisse pour la relever si elle tombe , trem- 
blant de se retrouver vivante après avoir été 
caressée! La certitude de trop regretter la 
porte à l'oubli, la certitude de trop aimer 
produit et excite la répulsion. Elle voudrait 
ne pas savoir qu'il y a des enfants qui en- 
tourent de leurs bras le cou penché de leurs 
mères; ce souvenir est pour elle comme 
le fer dans la plaie. 

Sans doute, il y a des femmes plus ou 
moins atteintes sous ce rapport. 11 y en a qui 
s'exaltent, d'autres qui se modèrent, mais il 
n'y en a pas une seule qui, prosternée dans la 
poussière et les larmes , n'ait dit un jour ou 
l'autre en assiégeant le ciel de ses plaintes : 
Vierge! je suis femme et je ri ai pas d'en- 
fant (1). Il n'y en a pas qui ne soient plus ou 
moins victimes de ces impressions , et si elles 
ne sont pas toujours des victimes assez rési- 
gnées, qu'elles se rassurent, Dieu aura des 
miséricordes pour une si magnanime faiblesse! 

Et qu'on n'oppose pas non plus à ces remar- 
ques préliminaires la tendresse des jeunes 
filles pour les enfants, ou la joie qu'elles 



(I) M m ° Emile dft Girardin 






— 220 — 

éprouvent à s'en occuper. Cette objection n'a 
aucune valeur, il serait irrationnel de consi- 
dérer la jeune fille comme pouvant servir en 
quoi que ce soit de terme de comparaison. Ce 
type charmant et divin n'est point achevé et 
n'inspire dans l'ordre de la nature comme 
dans celui de la grâce, que l'idée d'un 
heureux et virginal pressentiment. L'Église 
catholique n'imaginerait certes pas de placer 
une jeune fille dans un hôpital militaire ou 
dans une salle d'enfants trouvés. Elle exige 
de la vierge consacrée une toute autre ma- 
turité. Elle lui demande une volonté et non 
des désirs, des vertus acquises et non des aspi- 
rations, la connaissance de soi, la possession 
de sa vie , la plénitude de son cœur comme 
de sa raison , et non un souffle s'igno- 
rant lui-même. Qu'une jeune fille visite une 
crèche ou une salle d'asile , on peut être cer- 
tain que l'émotion qu'elle en reçoit ne res- 
semble en aucune manière à celle qu'éprouve 
au même moment la sœur de charité qui l'ac- 
compagne. 

L'affection des âmes jeunes pour les en- 
fants' cache une espérance indéfinie qu'on ne 
s'explique pas et qui enchante. On n'apprécie 
encore ni la profondeur de ce sentiment , ni 






— 321 — 

l'affreux chagrin qui sera imposé s'il vient un 
jour où on y renoncera. On jouit du moment 
présent sans arrière-pensée , puisqu'on n'a 
encore ni le secret de l'avenir, ni le dernier 
mot du présent, ni l'intelligence du passé. 
L'amour de la jeune fille pour l'enfant avec 
lequel elle joue, qu'elle embrasse avec 
transport , alors même qu'il lui est étran- 
ger, qu'elle se fait un si grand plaisir d'en- 
dormir ou de réveiller, ne saurait donc que 
confirmer ce que nous avons précédemment 
établi. Il prouve l'attrait irrésistible de l'en- 
fance même à l'égard de la vierge , puisque 
le cœur, dans les premiers enivrements de 
l'ignorance la plus naïve, est déjà désarmé 
devant la chaste tentation de toucher un ber- 
ceau. 

Si la tentation ne produit encore que cette 
suave émotion à peu près incomprise , c'est 
que l'heure n a pas sonné où elle se chan- 
gera en répulsion. Toutefois cette heure vien- 
dra, n'en doutons pas. Elle retentira trop tôt 
inflexible et lugubre. Dès que la jeune fille 
connaîtra sa destinée, encore qu'elle l'ait vo- 
lontairement choisie , tout à coup le voile des 
illusions tombera de ses yeux, elle deviendra 
unefemme en face d'unpetit enfant. Les vierges • 






■ ■ 



— 222 — 

ont un cœur de mère, c'est là leur gloire et 
leur plus haut mérite. Que si, par l'élévation 
de leur vertu , ces âmes privilégiées , dont 
le nombre augmente chaque jour dans le 
monde, pour des causes qu'il n'entre pas 
dans nos intentions de signaler, arrivent à 
une victoire complète dans cette terrible lutte 
entre la femme et l'enfant, et puisent dans un 
généreux sacrifice le courage d'aimer , de soi- 
gner , de s'occuper encore de l'enfance avec 
joie , il faut reconnaître et exalter ici l'action 
du christianisme, qui a des baumes pour 
toutes les blessures. Mais ce serait une offense 
faite à la femme qu'attribuer à la nature, ré- 
duite à ses seules forces , ce triomphe surhu- 
main. L'amour du Christ est le seul horizon qui 
puisse dédommager la femme vierge elle- 
même de ne plus voir l'horizon de la mater- 
nité. 

Ne prenons donc pas garde à ces préoccu- 
pations si peu sérieuses des intelligences fai- 
bles ou superficielles, et ouvrons notre âme 
pour contempler la religion catholique opé- 
rant un de ses plus éclatants miracles, c'est- 
à-dire admettant comme des axiomes la séduc- 
tion, puis la répulsion que l'enfant tour à tour 
exerce sur la femme qui n'est pas sa mère , et 






— 223 — 

néanmoins voulant des légions de vierges au 
service de l'enfance et les voulant heureuses. 
L'œuvre est grande et effroyablement diffi- 
cile , ne nous y trompons pas. Rien n'est im- 
possible à Dieu, mais il lui est plus aisé de 
placer une carmélite derrière des grilles ou 
une fille de Saint-Laurent dans une salle déci- 
mée par le choléra , que de lever au sein des 
sociétés chrétiennes des femmes renonçant 
à la maternité, et consentant néanmoins à se 
consacrer à l'enfance. Caria femme est natu- 
rellement compatissante , naturellement aus- 
tère, et pour l'amener au sommet du Carmel 
ou au foyer des maladies contagieuses, il 
suffit de l'élever au-dessus de sa nature , sans 
rien briser d'elle-même. Dieu n'a dans ce cas 
qu'à édifier son ouvrage surnaturel sur le 
fond préalable et sympathique que sa main 
créatrice avait disposé à lui devenir con- 
forme. Mais quand il s'agit de créer une 
vierge mère , assez tendre pour aimer les 
enfants d'une étrangère, une mère vierge 
assez désintéressée pour aimer les enfants 
uniquement pour eux, sans en ambitionner 
ni un regard, ni un baiser, ni un sourire , il ne 
se trouve dans la nature qu'une solennelle 
révolte à une entreprise si extraordinaire. Le 









— 224 — 

dévouement heureux d'une femme à un en- 
fant auquel rien ne la rattache, n'étant 
qu'une manifeste contradiction avec les ten- 
dances de l'être dans ce qu'il a de plus profond 
et de plus intime, il faut, si Dieu veut 
résoudre le problème , qu'il crée un nouveau 
type, et pour vaincre le premier subsistant de 
par sa volonté , il faut qu'il saisisse son glaive 
et qu'il tue; il faut immoler et détruire avant 
de changer et de transformer ; il faut la 
mort avant la résurrection , 1 anéantissement 
avant la vie, les gémissements avant le can- 
tique. 

La femme devra se fouler aux pieds, comme 
Françoise de Chantai marcha sur le corps de 
son fds , si elle veut devenir la mère spiri- 
tuelle de plusieurs générations d'anges. Mar- 
tyre plus douloureux que celui des jeûnes et 
des macérations, plus déchirant que celui 
de haiser des plaies hideuses ! holocauste 
qui ne pouvait être obtenu de la femme qu'a- 
près que Marie s'était tenue debout au pied de 
la croix! Elle qui eût préféré le sacrifice 
de la maternité divine au sacrifice de la 
virginité , et qui , devenue mère sans cesser 
d'être vierge, livrait son fils unique pour la 
rédemption du monde, avait eu la force de 



— 225 - 
s entendre adresser cette parole : Femme 



quy 



a-t-il de commun entre vous et moi (1) ? Cette 
parole qui, dans le texte évangélique, nous 
le savons tous, ne se rapporte pas directe- 
ment à la maternité spirituelle, mais en 
otîre aux esprits attentifs le sens exact et 
la mystérieuse compréhension, montre com- 
ment une femme, vierge par sa vertu et 
mère par son amour , pouvait chérir un fds 
en consentant à laisser entre elle et lui toute 
la distance du ciel à la terre. 

En effet, il ne devait y avoir, dans tous les 
siècles à venir, rien d'ému ni de terrestre en- 
tre l'enfant adopté et la vierge devenue sa 
mère par la tendresse surnaturelle. Dieu lui- 
même devait se placer entr'eux, et la femme si 
naturellement, si facilement, si divinement 
vierge en face de toute séduction , le serait 
aussi en face d'un berceau. Désormais elle 
entendra sans frémir le cri qui s'en échappe, 
elle recevra sans tressaillement le sourire qui 
l'illumine; elle aimera l'enfant d'une affection 
toute immatérielle et si virginale qu'elle la 
placera au-dessus même de ses caresses, de 
ses charmes, de la joie qu'elle pourrait ressen- 



(I) liu saint Jean, th. II. vers. 



13* 









— M6 — 

tir en le comblant de ses soins. Ellene se pen- 
chera plus vers lui entraînée par cette attrac- 
tion que nous avons essayé de définir, elle la 
dominera jusqu'à lui faire atteindre la hau- 
teur de son âme. Ce n'est pas l'enfant qui Fat- 
tire en lui tendant ses petites mains, c'est 
elle qui l'élève dans ses bras pour le porter 
au ciel. En l'embrassant, elle ne se fond pas 
en joie, elle s'abdique. 11 n'est plus le nœud 
qui pour elle attache Dieu à la terre, il est un 
lien brisé qui la laisse libre de s'élancer en 
Dieu. Il n'est plus l'autel dont le pur encens 
glorifie l'acte divin de la création, il est le 
temple au seuil duquel elle vient s'offrir en 
hostie avec le Dieu rédempteur. L'enfant la 
touche moins qu'il ne la ravit. Elle n'est pas 
la femme radieuse qui se donne corps et âme, 
elle est la femme en extase qui se dévoue par 
abnégation et désintéressement. Elle aime ce 
cher petit jusqu'à mourir, mais c'est Dieu plus 
que l'enfant qu'elle aime, c'est l'enfant plus 
qu'elle-même. Elle ignore le retour légitime 
qui confond par une même étreinte dans le 
cœur de la femme, les joies de l'amour et 
l'honneur de la maternité. Le regard du fils de 
ses larmes ne lui dit plus son bonheur ou ce 
qu'elle a perdu; il lui laisse seulement la con- 



— 227 — 

viction qu'un jour, le plus grand de sa vie , 
elle a préféré Dieu seul même à ce regard, et 
que dès lors son divin époux, le Seigneur Jésus- 
Christ, a eu pour sa bien-aimée des joies que 
les mères ne connaîtront pas même au sein 
de la béatitude , puisque les vierges seules 
chanteront aux cieux le cantique de l'Agneau. 
Aussi et c'était le but suprême de la Pro- 
vidence , l'enfant , auquel elle a voué par 
choix toutes les ardeurs de son âme et toute 
la tendresse de sa conscience , ne deviendra 
jamais pour la religieuse, quoiqu'il arrive, un 
objet de répulsion. Ayant fait pour Dieu le sa- 
crifice d'avoir un ange à elle ( 1 ) , elle chérira 
sans regret, sans jalousie, sans amertume, 
sans arrière-pensée , les anges d'une autre 
femme. En les voyant, si son cœur bondit et 
se précipite, il n'y aura du moins ni déchi- 
rement, ni frémissement, ni effroi, ni angoisse 
dans les abîmes intérieurs. Elle inclinera son 
âme par amour, sans doute , mais sans que 
son amour s'éloicne des rivages où les ilôts 
vaincus ne se heurtent que pour remonter et 
se perdre dans les cieux. L'entant sera beau 
comme un chérubin ou d'une laideur repous- 



I 



U) M" e Emile de Girardiir. 



— 228 — 

santé ; ses yeux brilleront comme des étoiles 
ou seront voilés sans éclat ni rayons; son 
esprit sera ouvert ou à tout jamais fermé ; 
que lui importe? Elle est sa mère par l'oubli 
de soi, elle l'est devenue sur le tombeau vide 
et dévasté de sa propre personnalité; elle 
peut se dire en le contemplant : le moi a perdu 
sa substance (1). Aussi la beauté de reniant, 
son intelligence ou son malheur lui seront 
également chers. Si elle ose avoir une préfé- 
rence, elle sera le partage du fils le plus dis- 
gracié; quand il mourra, il lui coûtera plus 
de larmes que ses frères; quand ses frères la 
quitteront pour ne plus la revoir, elle les 
suivra du cœur, non pas avec tout le poids de 
sa vie dans ce qu'elle a de plus profond et de 
plus navrant , mais dans ce qu'elle a de plus 
élevé, par cet essor de l'âme qui cherche dans 
le sein de Dieu et y trouve, malgré l'absence, 
ceux qu'elle a une fois aimés en lui. 

La maternité spirituelle n'est point une 
chose de ce monde. Elle est une forme de 
l'amour de Dieu, elle est l'éternité qui 
commence dans le temps. Aucune de ses 
émotions n'appartient, même indirectement, 



(I) M— Swelehine. Xunc dimtlis. 



— 229 — 

a la terre. Elle a rendu infinie et surnaturelle, 
en la créant virginale, la tendresse de la 
femme pour l'enfant. Elle a produit une indi- 
vidualité mystérieusement angélique, que l'on 
distingue au milieu des autres femmes dé- 
vouées à la vie monacale, comme la manifesta- 
tion toute particulière et sublime d'une pensée 
de Dieu (1 ). Elle est la magnifique expression 
d'une double virginité, d'une virginité nou- 
velle, car autre chose est pour la femme de se 
consacrer à son fiancé, le Seigneur Jésus- 
Christ, autre chose est de monter, en face 
d'un enfant, à cette complète abdication où 
nous venons de voir atteindre la religieuse. 
Dans le premier cas , tout est joie ; dans le 
second, tout est héroïsme. Mais remercions 
Dieu, il est des âmes à qui ï héroïsme ne semble 
que du bonheur (2). 

Ce résultat, quelque grand et heureux 
qu'il fit, ne suffisait point au cœur de Dieu. 
11 n'élevait les joies de la femme que sur des 
ruines, et si Dieu aime les destructions volon- 
taires parce qu'elles le glorifient, il ne s'y 
complaît qu'autant qu'il réserve dans sa mi- 



(1) M»' Swetchine, texte : Chacun de nous est une pensée 
de Dieu. 

(2) M. de Rémnsat. 






— 230 — 

séricorde à l'être anéanti par amour des 
moyens nouveaux et plus doux de dilatation. 
L'honneur de la femme était de s'immoler 
sans espoir d'une compensation quelconque ; 
l'exquise prévenance de l'amour infini désira 
rendre hommage à tant de générosité, et la 
Vierge mère , si supérieure aux femmes les 
plus saintes , ne devait dans les desseins de 
Dieu recevoir de sa munificence qu'une gé- 
nération transfigurée , non-seulement tout à 
fait digne de lui appartenir, mais capable 
d'augmenter par son relief le prestige de son 
adoption. Par respectpour ses épouses, le Sei- 
gneur Jésus avait détruit la séduction naturelle 
de l'enfant; par pitié pour ce cher déshérité, 
il résolut de le revêtir d'une onction surna- 
turelle qui, en le sacrant aux yeux de la 
mère, le rendrait plus apte à être le bonheur 
et la gloire d'une femme vierge. 

La rénovation de l'enfant est, dès ici-bas, ' 
une des récompenses anticipées de la mater- 
nité spirituelle , et un seul mot tombé en un 
jour d'effusion des lèvres du Christ opéra ce 
prodige. Il avait dit déjà : Laissez, laissez ve- 
nir à moi les enfants (!}/ parole que tant de 



(I) En saint Marc, chap. X, vers. 14. 



— 231 — 

prêtres, de religieux, d'hommes de génie, 
dans la suite des âges, s'appliquèrent amou- 
reusement. Il avait ajouté en une autre, occa- 
sion : Si quelqu'un scandalise un de ces petits 
qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui 
qu'on lai attachât au cou une meule de moulin et 
qu'on le jetât au fond de la mer (1) , éveillant 
ainsi sur l'enfance et la jeunesse l'ardente et 
inépuisable sollicitude de son Église. Les 
vierges mères avaient entendu ce premier ap- 
pel , compris et goûté les délices qu'il ne ré- 
vélait qu'à demi. Pourtant le Seigneur Jésus, 
de peur qu'on se méprît sur sa prédilection 
pour les membres les plus infimes de son hé- 
ritage, insista sur cette adorable faiblesse de 
son divin cœur, et, s étant assis, il appella les 
douze cl leur dit : Si quelqu'un veut être le pre- 
mier , il doit être le dernier <k tous et le servi- 
teur de tous. Puis il prit un petit enfant qu'il 
mit au milieu d'eux, et l'ayant embrassé, il 
leur dit : Quiconque reçoit en mon nom un petit 
enfant comme celui-ci me reçoit, et quiconque me 
reçoit, ce n'est pas moi qu'il reçoit, mais celui 
qui m a envoyé (2). Ineffable promesse, parole 



(1) En saint Mallhieu , êhap. XVIU, vers. 0. 

(2) En saint Marc, chap. IX, vers. 34, 35, 36. 






— 232 — 

créatrice, qui allumait dans l'âme de la femme 
les feux inextinguibles d'un enthousiasme dé- 
voué; qui imprimait au front de l'enfant le 
plus difforme le sceau indélébile de sa royale 
ressemblance; qui rendait un petit infirme, 
gisant à demi-nu sur le pavé, plus cher à 
Madame Legras que nele sont, auxsouveraines, 
les fils adulés des rois; qui plaçait, au-des- 
sus de toute appréhension maternelle, les ten- 
dres inquiétudes des vierges pour la poitrine 
malade d'un orphelin! 

Dès lors toute barrière était renversée, 
tout obstacle vaincu, tout chagrin méprisé, 
toute distinction impossible , toute fatigue sur- 
montée. L'Océan et ses lempêtes, les fleuves 
et leurs débordements, les montagnes et les 
précipices , les neiges du nord ou le soleil de 
l'équateur, les cultes divers et leurs exigences, 
les races et leurs préjugés, rien ne pouvait 
plus séparer les mères des fils de leur foi ! 
rien ne pouvait plus effleurer les transports de 
la vierge ayant conquis un nouvel enfant, car 
ce petit être en larmes n'est plus pour elle 
un étranger : c'est Jésus dans la crèche. Elle 
le voit, le louche, l'instruit, le contemple, nul 
doute ne traverse son esprit ou ne trouble son 
cœur; c'est lui-même, elle en a l'inyincible 



— 233 



certitude, il l'a affirmé , et sa parole est infail- 
lible. Comme Marie à Bethléem, elle adore ce 
qu'elle aime , elle aime ce qu'elle adore. Les 
pleurs de reniant, sa détresse, ses souffrances, 
son délaissement , tout la ramène à l'étable. 
comme le plus léger soupir ou le moindre 
mouvement échappé de ce lieu 'béni a le se- 
cret d'émouvoir ses affections (1 ). La ferveur de 
sa tendresse se surexcite jusqu'à la défaillance. 
Ne pouvant plus contenir ses joies, elle appelle 
les anges afin qu'ils viennent la soutenir, en 
entourant de gloire cet amour éternel , abaissé 
jusqu'à reposer sur ses genoux ! Divin enfant 
Jésus, donnez à tous ceux qui n'en auraient 
pas l'intelligence le sentiment d'un tel bon- 
heur! 

Il semble ici que tout mystère est épuisé et 
qu'on ne peut rien concevoir de plus, ni pour 
la joie de la femme ni pour la gloire de l'en- 
fant. Mais y a-t-il des limites à l'infini? y a- 
t-il des bornes à l'amour? et l'amour qui, en 
Dieu, a la fécondité pour caractère dernier, 
privera-t-il de cette haute prérogative la ma- 
ternité spirituelle? Dieu ne l'a pas voulu. lia 
voulu que l'attrait virginal qui élève la femme 






(I) Bossuet. 



— 234 — 

au service de l'enfance délaissée fût fécond, et 
qu'en incarnant une nouvelle vie dans Pâme 
du fils aimé , il préparât un ravissement nou- 
veau pour le cœur de sa mère. Elle ne lui a 
pas communiqué la vie du temps, et il ne lui 
a rien appris non plus des joies de la terre ; 
mais comme il l'a initiée par avance aux exta- 
ses éternelles, en retour elle suscitera en lui 
la vie de l'éternité. De même qu'il lui repré- 
sente Dieu, qu'il lui parle de Dieu, qu'il lui 
fait toucher Dieu , qu'il l'unit à Dieu par cha- 
cune de ses respirations, de même elle veut 
lui rendre ce qu'elle lui doit, elle le conduit à 
cette crèche où l'on est si heureux de pleurer, 
et où si souvent il l'a menée à son insu. Elle 
lui fait connaître ce royaume di ciel d'où il 
descend pour y remonter, puisqu'il appartient 
à ceux qui lui ressemblent. Il lui révèle cha- 
que jour la présence du Rédempteur du monde, 
elle lui apprend en reconnaissance le nom de 
celui qui l'a envoyé. Pauvre enfant! sa mère, 
selon la nature , n'a ni le loisir , ni la pensée, 
et quelquefois même, hélas! ni la volonté de 
lui nommer Dieu. Sa mère, selon la grâce, 
mille fois plus heureuse dans sa virginale fé- 
condité, va développer dans son cœur le germe 
de l'immortelle prédestination. Elle va dépo- 






- 235 



ser, en son sein, d'un seul coup, en lui fai- 
sant saisir l'idée de son Créateur et de sa res- 
ponsabilité personnelle, lespremiers rudiments 
de la vie morale, de la vie intellectuelle, de la 
vie chrétienne, et, dans des régions moins 
hautes , on pourrait dire aussi de la vie réelle. 
Car, qu'est-ce que la vie sensible jusqu'à ce 
que la raison l'éclairé? Qu'est-ce que la vie 
de l'enfant, s'il ne sait d'où elle vient et où 
elle va? Qu'est-ce que ce grain de poussière, 
s'il est inanimé? Qu'est-ce que l'éclat de ce 
front, la douce voix de cette bouche gracieuse, 
le battement de ce cœur, si l'âme n'a pas en- 
core la conscience d'elle-même? Qu'est-ce en- 
fin que l'enfant, même pour la femme dont il 
est le fils unique, jusqu'au jour où il adore son 
père qui est dans les cieux? Mais aussi quel 
moment pour la vierge mère que celui où, 
après mille efforts, mille tentatives, mille dé- 
faites, elle ébranle cette âme devenue docile, 
éveille sa foi, ouvre le cœur de l'enfant et le 
fait tomber ,à genoux pour aimer et prier ! 
Quelle heure qu'une heure semblable , et 
quelle magnifique création? Au lieu que dans 
la naissance de l'homme, c'est Dieu qui le 
donne à la femme; ici, c'est la femme qui 
donne Dieu à l'homme. Au lieu que dans la 



I 



— 236 — 

nature, Dieu seul a le pouvoir de parler au 
néant et de créer l'être, ici, la femme aidée de 
la grâce, par sa propre parole, est investie 
d'une égale puissance. Elle arrache l'âme au 
néant de l'ignorance absolue, elle évoque une 
vie, elle la créé dans la plus rigoureuse ac- 
ception du mot. Et ce qu'elle produit ainsi, 
nul autre sans -elle ne pourrait le produire, 
car si la sœur de charité n'apparaît pas au 
fond des forêts de l'Amérique ou sur les rives 
de l'Océan indien, qui apprendra à l'enfant 
esclave qu'il a une âme libre fiancée de Jésus- 
Christ? Et lorsque , dans la suite, il est per- 
mis à cette femme de conduire pas à pas ces 
jeunes cœurs de la crèche au calvaire, de la 
prière à la cène , de la foi à l'amour ( 1 ) , de 
l'amour à la première communion ; lorsqu'à 
l'aurore de ce jour sans pareil elle orne de ses 
mains l'autel où ses fils se préparent à mon- 
ter; lorsque, sans lever le voile de son humi- 
lité, elle entend des voix s'échapper du taber- 
nacle pour lui dire tout bas que sans elle 
jamais ils n'auraient bu au calice de l'éter- 
nelle alliance , quel bonheur doit inonder 
son âme? 



(I) Le R. P. Lacordaire. Première lettre sur la vie cbré- 
tienne. 



— 237 - 

Maintenant fixons notre regard sur un 
seul point du monde , vers les contrées, par 
exemple, où fonctionne l'œuvre admirable de 
la Sainte-Enfance. N'est-ce point encore une 
ineffable allégresse qui surabonde du cœur de 
la religieuse quand, la nuit étant descendue et 
ses enfants endormis, elle vient à repasser en 
son âme le nom de tous ses petits mourants 
qu'elle a ressuscites? Sans doute, il y a des 
larmes dans cette joie. Beaucoup, hélas! des 
élus de son dévouement, n'attendaient pour 
rendre à Dieu leurs faibles souffles que l'onde 
baptismale , qu'elle avait hâte elle aussi d 1 é- 
pandre sur leurs fronts. Elle ne peut pour 
sa consolation que nombrer leurs phalanges , 
elle ne les verra qu'au ciel ou dans ses rêves. 
Mais si les regrets et la fatigue ont pu vaincre 
ses forces, quelle puissance pourrait troubler 
le ravissement d'avoir augmenté les chœurs 
du ciel? Et tous les anges heureux, enfants 
de cette femme, ne viendront-ils pas dans son 
sommeil essuyer ses pleurs, lui montrer leur 
beauté, lui exprimer leur amour? N'est-ce pas 
leur cantique qui annonce son réveil, et cha- 
que matin, ravivant son courage, ne lui dé- 
signe-t-il pas par avance les anges qui , à leur 
toi!!', chanteront le lendemain. 



— 238 — 

Le Dieu des armées auquel ils sont si fiers 
d'obéir ne leur a-t-il pas intimé Tordre d'en- 
tourer leur mère à chaque heure, afin que son 
pied ne se blessât contre aucune des pierres 
du chemin? Et n'est-il pas évident que cette 
femme ne touche point le sol d'ici-bas ? Ses 
fils du ciel lui permettent à peine d'embrasser 
ses fils de la terre ; ses enfants de la terre ne 
lui rappellent que la beauté et la grâce de ses 
enfants du ciel. Suspendue entre ce double 
amour, elle commence, dès cette vie, son as- 
somption glorieuse ; ses visions sont meil- 
leures que celles de Jacob, parce qu'elles sont 
permanentes; elle monte et redescend, guidée 
par les anges, sans se lasser ni se distraire, 
la mystérieuse échelle de ses extases. Quand 
elles briseront la frêle enveloppe de son cœur, 
les hommes dans leur jalousie pourront bien 
effacer son nom dans leurs histoires, ou ca- 
cher aux yeux l'endroit de sa sépulture ; mais 
la tombe de cette mère, dont la postérité est 
aussi nombreuse et plus brillante que les 
étoiles du firmament, demeurera pleine d'en- 
cens et de fleurs. l'heureuse fécondité 
que la fécondité des vierges ! On le sent 
involontairement. Quels que soient les char- 
mes de la maternité , à quelqu'heure qu'on 



— 239 — 

en scrute les joies, qu'on la considère dans 
ses premières espérances ou à cette minute 
suprême où elle oublie les déchirements 
passés , pour se réjouir d'avoir mis un 
homme au monde; dans les songes antérieurs 
ou dans les réalités qui en surpassent souvent 
l'attente , elle n'offre rien d'analogue ou de 
comparable aux enchantements mystiques 
de la maternité spirituelle dans le culte des 
âmes. Il est vrai, et ce serait une déloyauté 
de paraître le nier , il est vrai que la mater- 
nité n'exclut que dans des cas fort rares cet 
amour de l'âme qui est son honneur et son 
sacre. Elle l'enfante au contraire, le plus or- 
dinairement, par une disposition divine de la 
Providence qui veut avant tout le salut de 
l'homme, et le lui dispense presque toujours 
par le cœur de la femme. 

Nous pouvons le reconnaître à notre propre 
histoire. Qui nous a reçus dans la vie? Quelle 
est la main qui nous a ouvert les yeux , le re- 
gard qui nous a initiés à la vision, la parole 
qui a fait jaillir l'ouïe de notre oreille? Quelle 
est lame dont le tressaillement a ébranlé la nô- 
tre encore endormie? C'est l'âme entre toutes qui 
nous a le plus aimés , qui nous a aimés d'un amour 
unique par sa pureté, sa tendresse et son désin- 






— 240 — 

téressement. Dieu, en nous appelant à naître , 
n'a cru suffire à sa bonté qu'en nous préparant 
pour berceau le cœur d'une mère. Tandis que 
toute créature est emportée par l'égoïsme qui lui 
cache le vrai pour elle-même et pour les autres, 
le cœur d'une mère s'en va de tout son poids sur 
la pente du sacrifice , et y puise une sorte d'in- 
faillibilité morale qui ne lui permet pas de se 
tromper, pour ainsi dire , sur l'aliment spirituel 
qui convient au bonheur de son pis. Païenne ou 
chrétienne, musulmane ou adorant les fétiches , 
la femme, en mettant un homme au monde , est 
investie d'une foi en Dieu de qui elle tient sa 
maternité, et encore quelle ne le connaisse pas 
tel qu'il est sorti lui-même du sein d'une vierge, 
elle épure sa croyance au feu de son amour et ja- 
mais le blasphème ne tombera de ses lèvres sur 
l'âme qu'elle a conçue. L'erreur quelle lui donner a 
par ignorance contiendra toute la vérité qu'elle 
possède, et l'enfant bercé sur ses genoux croira 
et priera, parce que la foi et la prière sont les 
d ' ux grands biens de l'homme. Voilà comment 
s'inaugura notre vie et quelle est la première 
séduction dont nous fûmes victimes. Notre mère 
nous imposa les mains, ces mains étaient sacrées; 
elle 7wus oignit d'une onction de croyance et 
d'amour , cette onction était ineffaçable; elle nous 



— 241 - 

toucha de ses lèvres, et ce baiser tombé du ciel 
sur nous est le premier sacrement que nous ayons 
reçu (1). Dieu donc nous préserve d'atté- 
nuer l'apostolat des mères. Tout le genre 
humain l'admire et le bénit; mais l'humanité 
ne doit-elle pas un hommage plus éclatant 
encore à ces femmes qui, par le miracle de 
la charité, le suppléent là où il manque, le 
transfigurent en le rendant surnaturel là où il 
est simplement naturel ; le divinisent en le fai- 
sant chrétien là où il n'aurait pas chassé les 
ténèbres; assurent sa durée et sa persévé- 
rance là où il aurait pu ne pas laisser plus de 
trace que ces graines de fleurs emportées par 
les vents. 

Au reste, il ne semble pas qu'aucun bon- 
heur puisse être raisonnablement placé au- 
dessus de celui de la mère chrétienne qui 
enseigne à son fils la doctrine du Christ. Évi- 
demment, à cette heure saisissante, son cœur 
habite le ciel, quoiqua cause de l'enfant 
il appartienne encore à la terre. Et ce sont 
les splendeurs idéales des mondes éternels 
qui passent et repassent du regard de la 
mère au regard du bis , du "sourire de 



(I) 65* Conférence de. Notre-Dame 



14 



^■M 



- 242 — 

l'une au sourire de -l'autre. Ce qu'il y a de 
plus parfait là-haut et de meilleur ici-bas 
s'enlace pour tresser de joies la couronne de 
cette femme. Cela est certain, mais l'église 
préférant la couronne d'épines des vierges 
mères, nous avons l'ambition de dire pour- 
quoi elle est le symbole d'un bonheur autre- 
ment enviable. Notre espoir n'est point de 
le prouver dignement, il n'y a que les saints 
qui sachent avec éloquence parler des choses 
saintes. Nos désirs se réduisent à exposer sin- 
cèrement et avec simplicité une ferme convic- 
tion à cet égard. 

Dans le christianisme, la hiérarchie des 
joies est parallèle à la hiérarchie de l'amour, 
et le point extrême de l'amour est la virgi- 
nité. Elle termine du côté de la terre le cycle 
du bonheur, puisqu'il n'y a rien au-delà 
de ses chastes émotions pour s'élever à tire 
d'aile du côté de Dieu. Monter vers ce sommet, 
c'est conquérir le ravissement et l'exaltation 
du cœur, s'en éloigner, c'est dépouiller l'âme 
de joies auxquelles elle dit adieu pour le temps 
et pour l'éternité. Si on reste à la hau- 
teur où est placée toute femme venant en ce 
monde, on vole sans cesse, de degré en degré, 
les horizons lumineux dévoilant à chaque pas 



— 243 - 

de nouveaux horizons, les clartés célestes ré- 
vélant de nouvelles beautés, l'amour con- 
viant l'amour à ne mettre aucune borne à 
son identification avec Dieu. Mais si on con- 
sent à descendre, on perd la puissance des 
ascensions parfaitement heureuses; on ne 
retrouve plus ce que l'on a volontairement 
abandonné. 

La femme est vierge avant d'être mère ; 
quand elle se résout à abaisser l'honneur de 
sa virginité devant l'honneur de la maternité, 
quoiqu'elle fasse et quoique fasse Dieu, elle 
ne connaît plus la félicité sans ombre et sans 
tache que goûte la foi virginale clans le culte 
des âmes. La religion sans contredit a sacré sa 
dignité de mère, inspiré à son cœur l'amour 
surnaturel de l'âme de son fils; mais cet 
amour lui-même ne lui donne pas ce tendre 
bonheur qui porte la religieuse aux extrémi- 
tés du monde pour la rédemption d'un enfant 
inconnu ; il ne lui rend môme pas la délicieuse 
joie qu'elle ressentait, lorsque dans sajeunesse 
elle invoquait, par un transport tout virginal , 
la conversion des pécheurs ou le perfectionne- 
ment des justes. Sans doute, tout est chrétien, 
pur, désintéressé, dans l'affection divine qui 
fait préférer à une femme le salut de son fils à 






— UÂ — 

sa propre vie; mais quand la mère chérit ainsi 
cette âme, qu'on nous pardonne de le remar- 
quer, elle l'aime d'un amour maternel, elle 
l'aimera toujours avec ce sentiment passionné 
qui ne sait que répandre des larmes un peu 
trop chères (1). Elle est devant Dieu, lors- 
qu'elle prie pour le bien spirituel de son fils, 
ce qu'elle serait si elle le tenait malade con- 
vulsivement pressé contre son sein. Elle en- 
tend bien l'offrir au Seigneur, mais à la con- 
dition de 1 aimer presqu'autant que lui. Elle 
étreint cette âme dans l'oraison comme si elle 
faisait partie de la sienne propre, comme si 
elle l'avait créée , comme si elle avait des 
droits acquis sur elle, comme si elle était 
enfin son exclusive propriété. On ne sait 
trop ce qu'elle préfère du bonheur de son 
enfant ou de la gloire de Dieu, de l'extension 
de cette gloire ou de la béatitude de cette 
chère âme. Ces désirs se confondent dans son 
cœur, comme deux flots battant le même 
rivage, sans que jamais l'un puisse monter 
plus haut que l'autre. Dieu se laisse, nous le 
savons bien, déborder par tous les deux; 
s'ils ne pouvaient pas arriver jusqu'au ciel, 



(I) Le comte de Monlalembert , Moines d'Occident. 



- - 245 — 

le ciel consentirait à descendre à leur niveau. 
Mais un tel amour, dût-il produire des mira- 
cles, ne saurait entrer en comparaison, surtout 
à Tégard du bonheur, avec ce souffle si pur, 
si calme, si brûlant, si détaché de soi, qui 
caractérise la maternité spirituelle. Non pas 
que cette ferveur mystique empêche l'émotion 
puisque la charité est un amour ému (1), et 
pas du tout, comme une magnifique intel- 
ligence Ta très-faussement écrit, une passion- 
métaphysique et abstraite (2); mais elle en 
change l'essence et l'objet : c'est pour Dieu 
seul qu'elle s'attendrit; c'est pour sa gloire 
qu'elle aspire à sauver l'âme aimée; si les joies 
éternelles de cette âme la préoccupent encore, 
elles ne sauraient troubler son extase parce 
que ce vœu ne l'absorbe que par sa relation 
avec le sang du Christ répandu pour l'exaucer. 
Ce sentiment unique du salut en vue de Dieu 
laisse la vierge perdre dans la prière la con- 
science d'elle-même et de l'enfant, aussi visi- 
blement que nous l'avons vue déjà y parvenir 
en face d'un berceau. Il la maintient aussi 
vierge dans ses ardeurs pour l'éternité de ce 



(0 l re Lellre sur la vie chrétienne, le R, P. Lacordaire. 
(2) M. de Lamartine , Entretiens de littérature. 

14» 




— U6 — 

cher petit qu'elle Tétait devant ses caresses ; il 
iTa pas de flots à sa surface, parce qu'il 
est plus profond que les insondables cou- 
ches où reposent les eaux de l'Océan. Il n'a 
pas besoin d'ouvrir le ciel parce que le ciel 
lui est ouvert par avance ; il y prépare les 
trônes de ses élus avec un zèle empressé , 
mais sans trouble ni agitation , grâce à cette 
certitude que donne aux aspirations virginales 
la possession anticipée des sphères éternelles. 
Il ne se passionne pas pour un seul enfant , 
mais il aime le Christ dans une multitude 
d'âmes, et dispose d'une sève d'amour assez 
vigoureuse pour les aimer toutes autant 
qu'une seule, pour en aimer une seule autant 
que toutes ensemble , car si la charité a le 
don de généraliser le sentiment, il n'est pas 
vrai quelle ne f individualise pas (1); l'u- 
niversalité ne faisant en Dieu qu'exalter 
l'unité, l'unité ne pouvant que condenser 
par l'amour l'expansion universelle du dé- 
vouement. Unité, universalité, abnégation 
personnelle , oubli de l'âme aimée devant l'ab- 
sorption divine , voilà le triomple des joies 
d'une virginale maternité. Ce qui tient encore 



(t) Entretiens de littérature. 



— Ul — 

à la terre par le fil le plus léger est fatale- 
ment borné , ce qui la rompu est indubita- 
blement infini. Le bonheur surnaturel par 
l'amour des âmes n'obtiendra jamais sa 
puissance absolue que par sa fusion avec la 
virginité. Hors d'elle, il ne peut créer que 
des jouissances d'une valeur relative. 

Et quand même, il est juste de tout pré- 
voir, ce culte pour l'avenir éternel de leur 
enfant irait jusqu'au mysticisme, par la per- 
fection de la vertu, au fond du cœur des mères 
chrétiennes, il resterait toujours exclusif 
d'abord, et incapable aussi de dépasser une 
limite qui arrête moins l'élan de la charité 
que l'élan de la joie, nous voulons dire la 
limite du devoir. Très-évidemment la vocation 
d'une mère est de sauver l'âme de son fils , 
et Dieu a le droit d'exiger d'elle sous ce rap- 
port les plus grands sacrifices. Lors donc qu'il 
s'agit d'accomplir une stricte obligation , de 
rendre au Créateur un tribut légitimement 
requis comme une dette de gratitude, la 
femme, dût-elle pour arriver à ce résultat 
s'exposer au martyre, n'aurait fait que son de- 
voir, rien de plus, rien de moins. La loi de 
Dieu, quoique prétendent ceux qui jugent 
avec des préjugés, sait bien constater et faire 






— 248 — 

respecter partout des droits et des réciprocités 
qui empruntent aux liens de la nature une 
sanction de plus. Or, l'idée du devoir, lors- 
qu'elle n'est pas prise dans le sens de la mo- 
dération dans le plaisir, car elle sauve la joie, 
en ce cas, bien loin de la diminuer ou de lui 
être préjudiciable, ne déflore pas l'idée du 
bonheur, mais elle la circonscrit, parce qu'a- 
lors et par la force irrésistible des choses elle 
semble correspondre à l'égoïsme plutôt qu'à 
l'amour , et paraît enlever à la tendresse le 
privilège qu'elle envie le plus : celui d'agir 
gratuitement, guidée par sa seule impulsion, 
vers un but qu'aucune loi ne lui a assigné. 
Sans doute, l'amour enfermé dans les bor- 
nes du devoir peut bien, grâce à sa ferveur, 
s'affranchir de ces entraves apparentes, par les 
explosions du cœur qui renversent en secret 
toute barrière importune, pour appeler l'in- 
fini et en jouir jusque dans l'acte le plus 
modeste, le lieu le plus resserré, la voie la 
la plus étroite. Mais il n'atteint pourtant son 
extrême dilatation qu'en dépassant par le fait, 
comme parle désir, le cercle des obligations. 
Ainsi le dévouement enfante plus de joies que 
la fidélité aux simples convenances mutuelles; 
le sacrifice plus de bonheur que le dévoue- 



— 249 — 

ment; l'affection et la confiance plus de dé- 
lices que le respect; l'holocauste, purement 
facultatif dans ses causes et ses effets, plus 
d'allégresse que l'héroïsme lui-même quand 
il n'est que l'exaltation d'un devoir; l'a- 
mour allant jusqu'à l'oblation monastique, 
des transports meilleurs à ceux de l'amour 
simplement virginal, et la tendresse selon la 
grâce, des ravissements inconnus à la ten- 
dresse selon la nature. C'est pourquoi, bien 
que l'apostolat surnaturel des mères , pour 
obtenir le salut des jeunes générations aimées, 
pût arriver comme cela arrive incessamment 
jusqu'à les sanctifier, il resterait, impossible 
à cette-femme heureuse d'habiter les régions 
de béatitude où Dieu envoie l'extase à la 
maternité spirituelle, mystérieux Thabor où 
veulent demeurer les âmes qui y sont montées, 
ou ne peuvent pas monter, même par la com- 
préhension, celles qui ont préféré les eni- 
vrements de la terre à ceux du ciel et les 
attachements chrétiens aux épanouissements 
mystiques. Cela est digne de réflexion et jette 
assez de lumière pour dissiper les doutes où se 
perdent beaucoup de cœurs sur cet important 
sujet. L'intensité des joies spirituelles où s'ab- 
sorbent les femmes vierges vouées à l'enfance 



— 230 — 

età la jeunesse, est tellement élevée au-dessus 
de celle que l'on goûte dans la maternité chré- 
tienne, que cette supériorité devient inintel- 
ligible à l'esprit d'une femme, dès qu'elle 
s'est passionnée pour ses propres fils et que 
la tendresse a circonvenu son âme. Qu'on 
demande à une jeune mère, caressant sur ses 
genoux un enfant baptisé, ce qu'elle pense 
du bonheur de la religieuse , emportée au 
bout du monde avec la rapidité de la vapeur, 
afin d'adopter un orphelin ou de baptiser un 
petit chinois, elle répondra fièrement, à peu 
d'exceptions près, qu'un tel bonheur lui semble 
un supplice. Qu'on adresse la même question 
à une jeune fille, ignorante encore de ses 
destinées ultérieures, et qu'on la suppose 
même, si l'on veut, éloignée des sentiments 
d'une vive piété, elle tressaillera, rougira 
d'envie , suivra haletante et tout émue , dans 
le frémissement de son cœur ou de sa foi , ce 
vaisseau fendant les flots avec trop de len- 
teur, au gré et de l'âme qui a tout quitté pour 
être mère selon la grâce, et de l'âme sympa- 
thique, digne de la comprendre, parce qu'elle 
a encore dans les plis et replis de l'être la 
générosité, l'abnégation, le zèle, l'élan spon- 
tané d'un prosélytisme virginal. Il est donc 



— 251, — 

certain que dans les hauteurs diversement va- 
riées (1) où la femme peut se jouer dans la 
mesure de sa vocation , le bonheur sans 
ombre n'est jamais qu'une impression sans 
tache de l'amour à son plus haut degré, et que 
ce plus haut degré n'existe pas en deçà des 
sphères merveilleu ses où pénétrent les vierges . 
Laissons notre esprit se réjouir en ces 
divines clartés, et puisque, pourrayonnerd'un 
plus aimable prestige, elles aiment à descen- 
dre sur le front de l'enfant, ne le quittons 
pas encore. Nous avons vu la maternité 
spirituelle incarner dans l'âme qui s'ouvre la 
vie de Dieu, contemplons désormais les soins 
(jii elle va prodiguer à son développement et à 
sa conservation, car dès qu'une vie palpite 
dans un cœur, une mort la menace. C'est à la 
femme de veiller à ce qui lui a été confié. Elle 
participe au ministère de la Providence, après 
avoir été un instrument dans le ministère de 
la création, et c'est pour féconder cette gloire 
nouvelle que l'Eglise catholique n'omet nulle 
part de placer une salle d'asile à côté des 
mèches, des écoles à côté des salles d'asile et 
des ouvroirs après les écoles, afin d'abriter, le 



iii M"* Swetchine. 



— 252 — 

plus longtemps possible sous l'aile tutélaire 
de la religion, ces jeunes âmes qui connaî- 
tront toujours trop tôt les hasards, les périls , 
les horreurs de la nuit égoïste de ce monde (1). 
Or, dans la vie monacale rien n'est plus ma- 
gnifique que cette œuvre de l'éducation des 
cœurs où on retrouve , au milieu des variétés 
de chaque physionomie et des dons de chaque 
nature, la jouissance de ce que l'humanité re- 
cèle de plus beau, de plus suave, de plus 
élevé, de plus délicat. Sans doute, ce spec- 
tacle est troublé quelquefois par les tendances 
au mal qui se manifestent chez l'enfant pres- 
qu'aussitôt que les sourires précurseurs du 
bien se succèdent sur ses lèvres. Mais la 
femme ne se trouble pas. Sa responsabilité 
grandit; elle compte que le ciel ne lui refu- 
sera pas la lumière, le secours, la force dont 
il lui faudra user bientôt. Sa maternité de- 
vient un sacerdoce et ce sacerdoce la charme 
parce qu'il est tout amour. Il faut, en effet, 
qu'elle aime ses fils pour leur apprendre à 
aimer; il faut qu ils aiment à leur tour pour 
savoir prier, et quand l'amour et la prière des- 
cendent du cœur de la femme dans l'âme de 



(I) Discours prononcé à Sorèze, 1839. 



— 253 — 
l'enfant, il n'y a pas dans nos temples d'en- 
cens plus parfumé, ni de louange plus par- 
faite , que ce cantique révélateur d'une vertu 
qui s'ignore. 

Puis quand cette sublime idée de Dieu com- 
mence à être comprise, quoi de plus émou- 
vant pour la mère que de surveiller son ac- 
tion sur la conduite de son fils, les attraits 
particuliersdecette nature déjà docile, ses mou- 
vements d'enthousiasme, ses inclinations vers 
le Lien, ses premières tendresses si ardentes, si 
désinterressées, l'élan de ses amitiés, de ses 
compassions , de ses réciprocités avec d'au- 
tres caractères se dessinant comme le sien. 
Toutes ces impressions naïves et touchan- 
tes, s'exprimant par des actes spontanés, 
indiquent, à la reconnaissance de la femme 
éprise de ces merveilles , combien son 
fils est l'image de Dieu , combien si elle 
est attentive et lui fidèle sa prédestination est 
assurée. D'autre part, quel intérêt plus 
puissant peut occuper une intelligence , que 
l'étude de la direction à imprimer à cette vie 
morale et intellectuelle, déjà exposée aux er- 
reurs , aux révoltes, aux chutes. Cet ange qui 
deviendra un homme, hélas! il a des^ ailes 
pour monter vers Dieu ; mais il a aussi la li- 

15 



— 254 — 

berté de ne pas se détacher de la terre. 
Ce petit garçon qui adore, aime, pleure, 
tend la main de lui-même à un pauvre 
suppliant, embrasse avec transport son petit 
ami; il sait aussi mentir, se mettre en colère, 
cacher ses désobéissances; il sait qu'il est 
plus fort que son frère et peut le battre, 
plus avancé que son camarade et peut le do- 
miner. 

Cette petite fille si douce, si prévenante, si 
volontiers suspendue au cou de sa mère, elle 
n'ignore pas qu'elle est bien plus jolie que sa 
compagne , doit nécessairement passer avant 
elle et se parer davantage. mon Dieu, qui 
leur a appris ces choses? et s'ils viennent à 
se les persuader, que seront-ils un jour? Mais 
la femme est là pour combler cet abîme. La 
femme ! elle est l'initiatrice de la vertu de 
l'homme, elle est la voix de la conscience de 
l'enfant. C'est sa modeste influence qui pro- 
cure à la force morale ses premiers triomphes 
sur la tentation, victoires qui décident de 
celles de l'avenir en décidant lequel de deux 
petits garçons donnera à l'autre la plus grosse 
part de gâteau ; laquelle de deux petites filles 
restituera la première une fleur ou un ruban 
malignement dérobés. Ces choses sont petites 



— 235 — 

en apparence; rien en réalité n'est plus élevé 
que le devoir de former un honnête homme 
ou une femme sérieuse, de rectifier les pre- 
miers linéaments de leurs personnalités , et 
de multiplier les efforts qui conduisent à cet 
heureux résultat. 

Si 1 enfant a mal fait, c'est un chagrin de le 
reprendre, mais aussi quelle émotion en dé- 
dommage lorsqu'il consent à s'amender et 
demande pardon à Dieu! Comme les larmes 
du repentir qu'elle a inspiré sont précieu- 
ses à la femme; comme elles vont remuer 
les fibres les plus secrètes et les plus géné- 
reuses de son cœur! Si, au contraire, l'enfant 
est sage, que d'espoir pour elle! que de 
rêves de probité , de bravoure , de dévoue- 
ment, de candeur, auxquels elle se prend 
comme à une certitude, lorsqu'elle dépose 
un baiser de récompense sur ce front qui ne 
sait que rougir ! Une femme au milieu des 
enfants, ayant accepté pour vocation de les 
faire bons et heureux, mais elle y demeurerait 
l'éternité, sans se lasser de suivre avec les 
yeux du cœur ces chères petites créatures ; 
de partager leurs jeux, d'admirer leurs in- 
dustries, d'épier le moindre mot articulé par 
ces bouches vermeilles, de surprendre Tex- 



— 256 — 

pression du regard au-dessous de ces boucles 
blondes qui essaient en vain d'en voiler la 
douceur ou la précoce malice; de s'interposer 
entr'eux , de sécher les pleurs de l'un en sus- 
citant les larmes de l'autre, de décider la 
paix ou la guerre; d'exercer, en un mot, sur 
ce peuple enfantin, cette royauté dont elle est 
si fière , si jalouse, et que , par un rare privi- 
lège , nul ne lui dispute quoi quelle soit de 
droit divin ! 

Cette royauté, d'autant plus digne de res- 
pect qu'elle s'exerce affectueusement sur la 
partie la plus faible et la plus nécessiteuse de 
la population, arrive sans peine à un but 
qu'aucun essai de philanthropie n'a obtenu 
dans le passé, ni n'obtiendra dans l'avenir. 
Elle moralise en secourant, elle secourt en 
aimant, et elle aime assez pour détacher de 
la terre dès les premiers jours, et faire aspi- 
rer à un monde meilleur dès les premières 
révélations, ces âmes dont l'empire ne peut 
pas être de ce monde et qui périront plus 
tard dans la honte du désespoir, si on leur 
laisse les décevantes illusions d'ici-bas, si 
on leur enlève la foi et l'espérance en cet 
autre royaume invisible qui, dans les des- 
seins de Dieu, leur était réservé. Et il n'y a 



- 257 -, 

pas lieu de s'étonner si, à propos de l'enfance, 
nous tenons ce langage, car la semence de 
l'Evangile a dans les cœurs de profondes ra- 
cines, et lorsqu'elle a été déposée dans une 
âme , à moins que cette âme se flétrisse par 
plaisir, elle y creuse des sillons qui peuvent 
être accidentellement stériles, mais qui, tôt 
ou tard, se recouvrent et de fleurs et de fruits. 
Ce pauvre enfant, aux grands yeux bleus 
limpides, qui porte la croix de sagesse chez 
les sœurs de charité ou les frères ignorantins, 
il viendra un jour peut-être où le vent des 
doctrines perverses ravagera son âme,. où la 
révolution armera son bras. Mais , après la 
tempête, Dieu enverra les naufrages, après 
les naufrages le remords , après le remords 
les souvenirs réparateurs. Le regard hai- 
neux s'abaissera malgré lui , lorsque , par 
un hasard providentiel , il apercevra de 
nouveau l'habit monacal, symbole de ses 
anciennes joies , et quand viendra l'heure 
où se trouble l'éclat de la lumière terrestre, 
fasse le ciel qu'une fille de Saint- Vincent et 
un vieux prêtre viennent lui rendre, avec ses 
larmes, les splendeurs de son enfance! C'est 
ainsi que la maternité spirituelle travaille 



— 258 — 

pour l'éternité, en faisant balbutier le ca- 
téchisme par des orphelins de cinq ans. 

Mais n'y a-t-il dans la jeunesse que des 
esprits ouverts? des cœurs pleins de joies ou 
du moins d'insouciance? Il y a la grande infor- 
tune des sourds-muets, et l'incomparable 
gloire de l'abbé de l'Épée. Approchons ce pau- 
vre enfant inerte , stupide en apparence, dont 
l'œil inquiet fixe les regards de tous, pour y 
chercher l'impulsion d'une vie ignorée jus- 
que-là. Peut-on vivre sans comprendre ni 
sa mère, ni son Dieu? Hélas, il en est 
ainsi quelquefois ! Celle qui a donné le jour 
à cet être affligé n'a pu lui communiquer 
aucun vestige d'idée ou de sentiment. Elle 
est venue en larmes déposer cette fleur sèche 
et stérile de sa tige brisée et humiliée, aux 
pieds de la tige virginale et féconde où les 
fleurs trempées dans le sang du Christ répan- 
dent tout leur parfum et portent tous les 
fruits. Quand elle a vu la religieuse tou- 
cher de sa main bénie le front plissé de son 
fils ou les lèvres fermées de sa petite fille, 
elle s'est dit en frémissant : Il compren- 
dra, elle aimera. Le Christ rendait la vue aux 
aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux 



— 25» — 

muets, et il a prédit à ses disciples qu'ils 
feraient en son nom les mêmes prodiges , 
de plus grands encore. La puissance de 
la grâce triomphera de l'impuissance de la 
nature. Si ma tendresse a été vaincue, la cha- 
rité ne le sera point. Le miracle, en effet, 
s'opérera. Il faudra peut-être des années pour 
donner la vie d'expansion à cet esprit mort 
intellectuellement et moralement. Mais si ces 
longues années épuisent les forces physiques 
delà religieuse, que lui importe? Elles n'épui- 
seront pas sa patience. Elle sait qu'un jour 
viendra où la résurrection sera efficace ; 
elle sait qu'une heure sonnera où le néant 
animé par la parole saisie enfin quoique non 
entendue, saluera le réveil de la raison dans 
un acte de foi, le réveil du cœur dans un acte 
d'amour! Or, qui dira ce qu'est, pour la su- 
blime initiatrice, ce premier regard jeté in- 
telligemment par son élève sur un crucifix ' 
son premier agenouillement spontané au pied 
de la sainte Vierge! son premier baiser de 
reconnaissance à sa bienfaitrice, ses premiers 
entretiens avec ses amis nouveaux, les pre- 
mières extases de la mère et du fils lorsqu'ils 
se retrouvent en se comprenant! Hier encore 
tout était caché à cet enfant jusqu'au mystère 



— 260 — 

de ses souffrances, aujourd'hui tout lui est 
révélé : Dieu et l'homme, l'éternité et le 
temps, la vie et ses immenses perspectives ! 
11 adore, il croit, il aime. Souverain de sa 
pensée, il l'envoie conquérir les mondes qui 
désormais lui appartiennent. 11 n'y a plus de 
secrets pour lui; s'il le veut, la science est 
son domaine. 11 n'y a plus de solitude; des si- 
gnes révélateurs, sa parole écrite, le mettent 
en rapport direct avec l'humanité ; il parle à 
tous et avec tous, il entend et fait entendre 
l'éternel langage des esprits! L'harmonie elle- 
même ne lui demeurera point inconnue puis- 
qu'elle est intelligible pour lui. Si les sons 
rapides et fugitifs, ce quelque chose d'inouï 
qui charme pour mourir si vite dans les voix 
humaines, lui échappe, du moins aucune mé- 
lodie ne lui sera totalement étrangère. Comme 
Beethoven composait ses sublimes sympho- 
nies sans pouvoir les écouter, il goûtera par 
la compréhension les plaisirs que les sens lui 
refusent. La musique conçue produira chez 
lui les mêmes vibrations que l'éloquence bu- 
rinée, et, sans trop d'amers regrets, il pleu- 
rera d'admiration en s'enivrant de l'une et 
de l'autre. mon Dieu, quelles larmes pour 
ceux vers qui elles remontent ! et quand une 



26i 



religieuse les voit couler sur le visage qu'elle 
seule a illuminé , la joie briserait sa poitrine , 
si son âme se pouvait partager entre vous et le 
bien accompli ! 



lo* 



^Ska^T* 









CHAPITRE VI. 



l<es ordres enseignants. — I/éducation. 



Jusqu'ici nous n'avons pas pu nous séparer 
des enfants. Leur charme est tel que la femme 
les voudrait toujours petits. Mais, hélas! ils 
grandissent ; l'âge en les dispersant les enlève à 
leur mère adoptive. Elle voit ses fils s'éloigner 
d'elle prématurément, et bientôt il ne lui reste 
plus qu'une faible portion desonchertroupeau. 
Elle s'en console en formant la jeune fille, 
noble tâche et difficile mission! car s'il n'y a 
pas sur terre une. beauté qui exprime mieux 
l'idée du bonheur qu'une âme souriant à la vie, 



— 264 — 

il n'y a pas de vision plus douloureuse et qui 
puisse exciter davantage une tendre pitié 
que ces jeunes filles sans père , sans mère , 
sans foyer, qui ignorent le toit où elles souf- 
friront, le palais au vestibule duquel elles 
doivent languir et veiller, les familles où elles 
passeront en servant. Grande et sublime mi- 
sère ! d'autant plus digne de compassion que 
sa victime est plus riche en qualités de cœur 
et d'esprit ! touchante infortune , qui a le re- 
lief d'un malheur immérité et d'un délaisse- 
ment sans issue! cette pauvre enfant à qui 
Dieu a départi la beauté, la vertu, l'intelli- 
gence, elle aura ici-bas la destinée d'une 
fleur en exil; elle ne sera pas cueillie; trop 
heureuse, si elle n'est pas foulée aux pieds ! 
Bel astre qui brillera au milieu des ténèbres, 
esprit charmant qui comprendra tout sans jouir 
de rien, cœur généreux où se remuent, comme 
en tout cœur de femme , les aspirations du 
sacrifice et de l'amour, qui ne découvre au- 
cune âme ouverte pour recevoir son dévoue- 
ment, qui peut-être ne sera jamais aimé ! 

Honneur donc aux religieuses qui songent 
à consoler, à éclairer, à abriter sous leurs 
voiles cette jeunesse sans avenir ! Honneur 
aux âmes qui, n'oubliant pas les impressions 



— 265 — 

de leur seizième année, renoncent à tout pour 
donner aux orphelines , à l'heure des rêves ou 
des angoisses, le secours du regard d'une 
mère! Honneur aux femmes angéliques qui 
épient, dès l'âge de dix ou douze ans, les 
idées, les inclinations, les besoins de ces 
âmes ardentes, afin d'offrir aux imaginations 
vives la poésie de l'Évangile; aux cœurs trop 
brûlants, Fonction de la piété et l'ambition des 
gloires virginales; aux intelligences, douées 
de grandes facultés et de désirs analogues, 
l'union avec Dieu et les merveilles spécula- 
tives de la doctrine du christianisme étudiée , 
comprise et goûtée ! Honneur à cet amour dont 
la sollicitude ne s'épuise pas ; qui poursuit de 
ses efforts et de ses bienfaits l'enfant dont les 
pas commencent à trembler dans la voie dou- 
loureuse de l'existence réelle ; s'adresse au 
ciel et à la terre pour l'établir d'une manière 
sûre et convenable; s'ingénie à améliorer sa 
condition; veille sur sa vertu chancelante; 
s intéresse aux moindres détails de sa vie mo- 
rale; dispose toutes choses pour qu'il revienne 
quelquefois respirer de nouveau sur le cœur 
de sa mère, en se reposant avec elle de ses 
chagrins ou de ses difficultés; recommande 
enfin incessamment au bon Dieu le sort éter- 



■ 



— 266 - 

nel de cet être si aimé quand il a le malheur 
de le perdre de vue ! 

Mais si la gloire d'accomplir un bien im- 
mense par sa portée est digne de la gratitude 
du monde, combien aussi elle procure de joies ! 
Quand une femme a le courage d'abandonner 
les sommités où sa naissance l'avait placée 
pour s'approcher d'une âme perdue dans les 
rangs infimes de la société ; quand elle daigne 
l'attirera soi, s'instituer son amie, lui ouvrir 
dans son cœur un refuge où elle puisse jeter 
les découragements du sien; lui inspirer la 
résignation en lui montrant la félicité chré- 
tienne d'être semblable au divin Maître, 
créateur de tous les mondes, obéissant, 
trente années , dans l'obscurité de Naza- 
reth ; lui enseigner comment au sein de l'in- 
digence la plus affreuse on peut encore, par 
l'amour, susciter des grandeurs, démêler des 
joies (i), et, planer joyeusement comme l'aigle 
au-dessus des royaumes (2); lui persuader 
qu'en faisant de la pauvreté et de la servitude 
un acte d'amour, ce qui était ignominie devien- 
dra gloire , ce qui était esclavage deviendra dé- 



(1) 6I« Conférence de Notre-Dame. 

(2) 37 e Conférence de Notre-Dame. 



- mi — 

vouement, ce qui était la dernière chose deviendra 
la première, ce qui était le comble de l'infor- 
tune deviendra l'extase (1); lui faire sentir, à 
elle , dont le cœur replié sur lui-même aurait 
pu ne jamais connaître la joie de la dilatation, 
combien il est doux d'aimer; lui prouver assez, 
par son exemple, que quand on aime on se 
donne, quand on se donne on sert, quand on sert 
par amour on est heureux, et que là où le service 
et l'amour sont ensemble, le mystère de béati- 
tude est accompli (2) ; cette femme est de toutes 
les mères la plus heureuse. Elle a fixé une 
âme dans la voie de la lumière, du travail, de 
l'honneur, de la vertu consolée, et, entre ce 
cœur qui s'abaisse ainsi par commisération, et 
cet autre qui s'efforce de monter jusqu'à lui 
par la reconnaissance , il se passe des mys- 
tères de tendresse dont Dieu seul a le secret. 
Sur cette main, royale autrefois peut-être , et 
qui s'offre aujourd'hui pour être serrée par 
celle d'une jeune fille qui tremble en s'ap- 
prochant, il tombe des larmes dont la douceur 
et la majesté sont infinies; que les anges 
recueillent; qu'ils présenteront, dans une 



(1) 25' Conférence de Noire-Dame. 

(2) id. 



— 268 — 

coupe d'or, à cette pauvre enfant, au jour ter- 
rible des séductions, afin de lui rappeler 
qu'elle a connu l'orgueil d'être saintement ai- 
mée , et qu'elle ne peut pas l'oublier devant 
un Dieu dont l'éternel amour lui sera à tout 
jamais acquis. 

Que les consciences droites et les raisons 
fermes se prosternent donc devant ces larmes 
du bonheur de l'éducation populaire. Elles con- 
servent au peuple la richesse de la foi et de la 
pureté chrétiennes ; elles préparent les fonde- 
ments de la famille sur les bases immuables 
de l'ordre, de la paix, de l'affection ; elles dé- 
cident du triomphe de l'Église dans des sphè- 
res qu'elle seule peut pénétrer en consolant; 
elles révèlent la magnificence de Dieu dans 
ses dons sur toute créature, en révélant à 
elles-mêmes les âmes prédestinées, car au 
milieu de ce nombre infini de jeunes filles 
qui encombrent les maisons hospitalières et 
qui, livrées trop tôt à leur inexpérience, 
se seraient égarées, il y a d'aimables ca- 
ractères, des intelligences distinguées, des 
cœurs dont la délicatesse et la générosité ra- 
vissent leurs mères par leurs épanchements. 
Il y a des âmes pieuses comme des séra- 
phins, desquelles aucun souffle ne ternira 



— 269 — 

jamais la ferveur, que l'épreuve a mûri avant 
l'âge, et qui tournées tout entières vers Dieu, 
portant sur leurs fronts modestes les joies du 
ciel, deviennent, sans s'en douter, un mo- 
dèle pour leurs compagnes, un sujet d'admi- 
ration et de bonheur ppur leurs maîtresses. 
Oui, ces femmes heureuses, qui ont préféré 
à la société des grands celle des pauvres, 
en reçoivent la récompense. En respirant 
l'atmosphère du malheur, elles respirent 
aussi celle de la sainteté, et tandis que sous 
les lambris d'or, on apprend à pleurer, à 
s'indigner, à mépriser, à souffrir de l'huma- 
nité qui se déshonore dans l'opulence, sous 
ses voûtes humides où s'entassent ceux que 
le monde dédaigne, on chante, on honore, on 
admire et on pleure de joie. Les vierges ont 
des filles pures comme leur vertu; les orphe- 
lines ont des mères tendres comme Ilacbel. 
L'émulation du bien, du travail, du devoir ac- 
compli, de l'amour mutuel, excite les volontés ; 
1 effort sur soi est la préoccupation commune ; 
on n'envie rien, si ce n'est d'être fière en 
sa conscience ; et si , dans la variété de tant 
de natures dissemblables , il s'en trouve de 
moins heureusement douées, retenant moins 
vite leur leçon de catéchisme , ayant moins 



— 270 — 

de zèle pour leur amendement, dont l'intel- 
ligence réclame plus de labeurs , la santé plus 
d'assidues fatigues, dont les défauts inspirent 
quelques inquiétudes sérieuses, on les dédom- 
magera en les encourageant au progrès par 
un redoublement de tendresse. Leurs com- 
pagnes serontbabituéesàlesentourerd'égards, 
à ménager leur susceptibilité , à raviver ces 
courages encore mal affermis, et les religieuses 
les chériront plus particulièrement, comme 
ces mères qui donnent leur préférence au fila 
qui leur a coûté le plus de douleurs au moment 
de sa naissance ou le plus de soucis en se dé- 
veloppant. Le véritable amour aspire surtoutà 
s'attacher aux tiges chargées d'épines. Après 
cela, que le monde et ses serviteurs avec lui 
blasphèment contre la vie monacale ; qu au 
nom de la liberté ou du despotisme, de la 
sécurité des familles riches ou de la prospé- 
rité de l'État, on disperse les légions de reli- 
gieux avec leurs enfants, on arrache des jar- 
dins du pauvre les fleurs et les fruits qui 
l'apaisaient , ces légions se rassembleront 
sous d'autres cieux plus dignes de les ré- 
chauffer, ces fleurs s'épanouiront sur des 
terres moins ingrates. La croix de Jésus-Christ 
ne s'arrachera pas du sol de l'humanité, et, à 



- 271 — 

ses pieds , se dressera sans cesse la croix 
monastique. Lorsqu'une contrée les répudie , 
elles étendent leurs bras vers une autre dont 
l'heure de la résurrection est proche : Un 
grand peuple les attend toujours (1). 

Mais les sociétés chrétiennes ne se compo- 
sentpas seulement des classes déshéritées, etle 
dévouement de la vie religieuse n'oublie per- 
sonne. Il ne pouvait donc pas omettre de pro- 
duire des ordres consacrés à l'enseignement 
supérieur, afin que les enfants des familles 
riches, trop souvent, hélas ! pauvres de Dieu, 
trouvassent au sein de l'église et dès les pre- 
miers jours la lumière du ciel. Dans l'éduca- 
tion du malheur et de la pauvreté, celle qui s'a- 
dresse à l'Ame plus qu'au cœur, au cœur plus 
qu'à l'esprit, on s'efforce de retenir celui-ci 
dans des bornes nécessaires ; il s'agit de 
faire monter vers Dieu la souffrance. Mainte- 
nant nous allons considérer l'éducation du 
bonheur, de la fortune, de l'intelligence qu'on 
cultivera le plus possible , il s'agira de faire 
descendre Dieu dans la joie. 

La première s'applique à élever une âme 
trop disposée au désespoir de l'abaissement, 



(I) 24' Conférence de Notre-Dame. 



M 



— 272 — 

jusqu'à la notion de sa majesté devant le Créa- 
teur, jusqu'à la fierté de sa responsabilité 
chrétienne; à lui apprendre ainsi qu'elle n'a 
pas à rougir du rang social où la Providence 
Fa placée , bien plus qu'elle doit aimer 
sans jalousie les supériorités dont elle a 
besoin. La seconde s'efforce au contraire 
de comprimer les élans d'un orgueil près- 
qu'inévitable au début; on trouble quelque- 
fois les plaisirs sans nuages d'un enfant à qui 
rien ne manque, pour l'amener à réfléchir , avec 
un attendrissement sans frayeur, sur l'idée 
de la souffrance , pour lui susciter ces larmes 
de compassion qui ne mouillent point les pau- 
pières quand la pensée du froid , de la faim , 
de la misère, de la douleur, n'est pas saisie. 
Partout il faut créer. Ici la foi pour rassurer 
l'avenir, là un peu de défiance sur la fragi- 
lité des biens de ce monde , pour que Dieu 
ne demeure pas absent de la prospérité. Dans 
un camp, on enseigne comment il faut rece- 
voir ; dans l'autre camp , on insinue le bon- 
heur de donner avec délicatesse ; d'un côté , 
on sèche des larmes par la résignation, de 
l'autre on les provoque par la charité ; d'une 
part on vit par sympathie au milieu des 
pleurs; de l'autre on appréhende au milieu des 



— 273 — 

joies. Dans un sanctuaire, on conduit les 
âmes à la crèche , on leur montre la paille 
et l'humiliation du Sauveur, on leur prouve 
que la résurrection les a suivies , et les âmes 
comme autrefois les bergers adorent l'amour 
qui a revêtu leur infortune. Dans un autre, 
on amène les cœurs devant le môme specta- 
cle, on leur apprend que l'HommerDieu veut 
l'hommage des riches comme celui des pau- 
vres, et que, semblables aux rois mages, les 
enfants heureux doivent l'or, l'encens et la 
myrrhe à leurspetits frères semblables à l'enfant 
Jésus. Dans un monde, on s'applique à créer 
des femmes qui serviront fidèlement des maî- 
tres; dans l'autre, on cherche à obtenir des 
femmes qui ménageront amoureusement leurs 
serviteurs. Dans un lieu, on inspire l'idée, le 
goût de ce prosélytisme sublime et si fécond, 
qui se réfugie dans le modeste exemple de l'ad- 
versité noblement supportée; dans un autre, 
on enseigne le prosélytisme qui attire à Dieu 
par l'aménité, l'élégance, Part de plaire ou 
plutôt de persuader, qui fait partie de l'apos- 
tolat de la femme du monde. Et certes , 
si c'est une chose éminemment utile à l'é- 
glise, que baptiser les petits infidèles, ins- 
truire les ignorants, sauvegarder la jeunesse 



— 274 — 

exposée au double écueil de la misère et 
d'une liberté qu'aucun frein ne modère, 
c'est aussi une grande œuvre , digne de la 
femme vierge, que former ces générations 
dont l'influence, se répandant sur la fa- 
mille et de la famille dans le monde, décide 
du niveau moral et intellectuel qu'atteindra 
la société contemporaine, car c'est de la 
femme qu'il faut attendre l'élévation de l'âme, 
de l'esprit, des sentiments et des habitudes 
de l'homme. C'est par la femme qu'est pré- 
paré son salut, c'est d'elle surtout qu'il vien- 
dra, dans l'avenir, comme il est venu (1), dans 
le passé selon l'expression de l'éloquent évo- 
que de Poitiers. Or, c'est à la manière dont 
on a développé son cœur et sa raison que la 
femme doit plus tard l'intelligence, le courage, 
le goût de sa mission divine ; c'est à T'institu- 
trice de sa jeunesse que remontent, comme 
à leur source, toutes les gloires de sa vie; et 
c'est dans l'espérance chrétienne d'avoir con- 
tribué à ce rayonnement, d'avoir touché à un 
but si fécond dans la foi, que gît le bonheur 
des dévouements livrés aux épreuves d'un 



(I) Mandement de 1853 sur l'esprit de renoncement et de 
sacrifice. 



— 275 — 

effort si plein d'attraits. Lorsque recueillie 
dans l'examen de ses devoirs personnels, 
la religieuse du Sacré-Cœur ou des Filles- 
de-Notre-Dame mesure la puissance que 
Dieu réserve pour le bien à cette jeune fille 
dont elle admire déjà les généreuses pré- 
dispositions, elle s'éprend pour elle et ses 
progrès dans la voie parfaite d'un inexpri- 
mable amour. Elle sera, se dit-elle, ce que je 
l'aurai faita ! d'autres cœurs, jusque dans un 
avenir inconnu , répéteront les échos du sien; 
d'autres intelligences se modèleront sur sa 
pensée; l'éternité d'un nombre infini d'âmes 
dépend de sa vertu, et alors elle tressaille , 
en pleurant d'espérance et de tendresse, 
toutes les facultés de son être se dilatent, car 
tout artiste aime son œuvre. Il s'y complaît , il 
s y attache , il y met sa vie , et quand l'œuvre , 
au lieu d'être une statue ou un temple, est une 
âme , la grandeur de l'ouvrage émeut l'ouvrier, 
et, mieux que Pygmalion devant le marbre de 
Psyché , il croit à la vie de ce qu'il fait et y 
adore sous une forme créée la beauté divine 
elle-même. Toujours la culture des âmes fut le 
sommet des choses et le goût des sages; ?nais 
depuis que Dieu s'est fait homme pour les culti- 
ver lui-même , depuis que l'éternel artiste a paru 



— 276 — 

ici-bas et que nos âmes sont le champ qu'il ar- 
rose, le marbre qu'il taille, le sanctuaire qu'il 
bâtit, la cité qu'il prépare , le monde qu'il dis- 
pose pour son pire et pour le nôtre , le soin des 
âmes quié'ait déjà si grand est devenu un amour 
qui surpasse tous les autres. Une onction surna- 
turelle s'est ajoutée au penchant de la nature, et 
l'éducation des âmes, au lieu d'être une culture, 
est dam la, vérité un culte qui fait partie de ce- 
lui de Dieu (1). Or, quand ce culte dresse ses 
autels dans des cœurs radieux, quand il n'a 
qu'à maintenir au niveau chrétien des âmes 
comblées de toutes les joies du ciel et de la 
terre, à leur apprendre comment on sanctifie 
les bienfaits par la reconnaissance, à trans- 
former leur vie en une action de grâces non 
interrompue, il est facile de concevoir ce 
qu'il réserve à la femme vouée au service 
éclairé de l'enfance heureuse. 

C'est là en effet le caractère distinctif, le 
trait particulier, la physionomie originale des 
existences privilégiées qui s écoulent au mi- 
lieu de la jeunesse. Leur zèle à se dévouer ne 
se soutient que par des sacrifices continus, 
mais s'exercant dans un milieu où la ioie est 



(() R. P. Lacordaiie. Discours prononcée Sorèze, 1856. 



— 277 — 

souveraine puisqu'elle domine tous ses enfants 
enveloppés dans les premières sérénités de 
la vie, il est emporté avec elle dans ces régions 
où l'amour, comme Dieu, ne se manifeste que 
par la béatitude. 

Le travail est excité chaque jour par de 
nouveaux encouragements, par le plaisir in- 
tellectuel des études élevées. Les habitudes 
intimes de toutes ces âmes auxquelles le plus 
souvent a été prodiguée cette incompara- 
ble éducation de famille que rien ne rem- 
place, se perfectionnent vite au contact des 
nobles sentiments qu'enfante la maternité spi- 
rituelle. Les heures de récréation groupent 
autour de leurs mères toutes ces jeunes filles 
respectueuses, réservées et douces avec leurs 
compagnes, les solennités de la religion écla- 
tent de toutes les pompes imaginables et se 
renouvellent incessamment. Les enfants con- 
fondent Pidée de Dieu, du devoir, de la 
vertu, de l'affection mutuelle, de la vie dans 
une vision de bonheur, et la femme, dont l'a- 
mour la leur dispense , s'abandonne à l'oubli 
de tous les plaisirs moins purs et moins com- 
plets que ces enchantements qu'aucune om- 
bre ne trouble. 

Les pauvres ne sont point exclus de ce 

16 









- 278 — 

concert de louanges envers le rémunérateur 
suprême. Les enfants du peuple habitent le 
même toit que les enfants des patriciens, et 
tandis que dans une aile de ces magnifi- 
ques établissements de la charité, on prie 
pour les âmes généreuses qui envoient à 
leurs petites sœurs de fréquents souvenirs , 
dans l'autre on s'ingénie à les soulager le 
pins possible; on partage avec eux toutes les 
largesses des parents ; on organise trois mois 
à l'avance ces grands jours, où les jeunes 
filles, fières de leurs succès, le front ceint de 
leur couronne blanche d'enfant de Marie, 
viendront, guidées par les religieuses, célébrer 
leurs triomphes en servant elles-mêmes le 
banquet de l'indigence. 

A côté de la misère , la douleur à son 
tour réclame dans ces lieux bénis l'hom- 
mage affectueux qui lui est dû par toute âme 
chrétienne, car, ne l'oublions jamais, c'est le 
malheur qui est le roi d'ici-bas; tôt ou lard, tout 
cœur est atteint de son sceptre (1); qu'il frappe 
dans les hauts rangs de la société ou dans 
les plus modestes, il blesse toujours d'une 
blessure qui veut être adoucie. C'est pour- 



(I) 2 e Conférence de Notre-Dame. 



279 — 



quoi nous saluons avec enivrement saprésence 
inattendue et d'ailleurs exceptionnelle dans 
ce séjour des émotions heureuses. Que ferait 
la femme, la femme vierge surtout, là où la 
souffrance serait totalement bannie, elle qui a 
pour vocation de la recevoir et de la rendre 
aimable ? quel vide affreux se creuserait dans 
son cœur si jamais il ne pleurait les larmes 
d'un autre cœur; si quelquefois il ne soula- 
geait pas ses propres angoisses, en essayant 
d'en alléger de plus vives, et que deviendrait 
une joie privée des attendrissements de la com- 
passion? Il faut donc le constater sans peur; 
les afflictions moralesetphysiques n'épargnent 
pas plus dans les couvents que dans la mai- 
son paternelle ces fraîches et jolies créatures , 
si soignées, si adulées, qu'on évite avec tant 
de soin de contrarier ou de fatiguer. Les mille 
et une précautions dont on les entoure ne les 
mettent à l'abri ni de la fièvre, ni du chagrin. 
11 y a, bien souvent, au milieu d'une foule 
en allégresse, des enfants malades et des enfants 
désolés qui se retirent en gémissant pour se 
pencher sur le sein de leur mère attentive. Celle 
qui reçoit leur plainte, ou soigne leur mal, de- 
vient aussitôt l'objet de l'envie de toutes ses 
sœurs, et quand le soir est venu, quand les li- 



■ 



— 280 — 

vres se ferment, que les jeux n'amusent que les 
esprits sans inquiétude , la religieuse , après 
toute une journée écoulée dans les plaisirs de 
l'intelligence , regarde comme la plus douce 
de ses joies le devoir d'appeller à elle les 
confidences de l'âme en pleurs ou de panser 
le membre souffrant de la jeune fille malade, 
tant il est vrai que les œuvres de l'amour ont 
exclusivement le droit et le pouvoir de séduire 
le cœur de la femme. 

Ainsi rien ne manque aux délices des or- 
dres enseignants. Ils consolent, ils éclairent, 
ils secourent, ils jouissent des satisfactions 
légitimes dont ils sont témoins et qu'ils aug- 
mentent. Les joies intellectuelles, les joies du 
cœur, les plus suaves impressions de l'âme 
s'harmonisent dans leurs actions journalières. 
Il semble que rien ne puisse dépasser la me- 
sure de vie et de félicité qu'ils proposent à 
leurs novices. Nous ne voulons pas en dimi- 
nuer l'inestimable prix. Toutefois, ne nous y 
trompons pas et hâtons-nous de prévenir à cet 
égard la protestation de tous les cœurs de 
femme, le bonheur, dans son apogée, n'est 
pas là. 

Il n'est pas dans les couvents qui res- 
semblent à des palais , où se florit dans les 



— 281 — 

temps ordinaires l'expansion d'une vie sur- 
abondante de joie ; il est dans ces demeures 
étroites et obscures où se réfugie la pudeur 
des chagrins qui se respectent; il est au milieu 
des membres les plus faibles, les plus souf- 
frants du corps de Jésus-Christ; parmi ces 
enfants, à demi-nus ou couverts de haillons, 
pleurant de faim ou de froid , que la femme 
vêtît, auxquels elle rompt la manne du ciel, 
qu'elle réchauffe par ses caresses ou apaise 
par un regard. Il est là parceque si le pauvre a la 
prééminence dans l'église de Dieu (1), il l' a 
aussi sur toutes choses dans le cœur de la 
femme. Il est là parce que , s'il est doux de 
commenter l'histoire ou Bossuet devant des 
intelligences d'élite, il est plus doux encore 
d ouvrir une âme ignorante à la pensée de Dieu . 
Il estlà parce que, si c'est une consolation de 
secourir les indigents et d'imiter leur pau- 
vreté, c'en est une bien plus élevée de par- 
tager leur sort, de vivre et de mourir au 
milieu d'eux. Que la dominicaine s'épa- 
nouisse donc en face des devoirs où éclatent la 
pieté et l'intelligence de ses élèves ; que la 
religieuse du Sacré-Cœur chante un alléluia 



(I) Bossuet. 



16» 



— 382 — 

perpétuel, avec ces phalanges de jeunes filles 
ravies, dont la vue seule transporte l'âme, et 
qu'elles soient heureuses; elles ne le seront 
jamais autant que la sœur de charité , amenant 
aux pieds de Marie son armée de vierges 
aussi humbles , aussi pauvres qu'elle l'était 
elle-même lorsque l'ange vint la saluer. 
Cette femme par excellence , elle a beaucoup 
sacrifié , mais maintenant elle vit par tous 
ses pores ; elle est deux fois mère puisqu'elle 
a adopté des orphelines; son âme, en face des 
angoissesqu' elle adoucit, des afflictions qu'elle 
prévient, peut glorifier le Seigneur, et son esprit 
être ravi de joie en Dieu son Sauveur, car elle 
en est témoin ; il renverse les grands de leur 
trône pour élever les humbles : il comble de 
biens ceux qui étaient affamés ( 1 ) ; il allégera, 
pense-t-elle , le poids de la vie à ses enfants 
qui savent l'invoquer avec tant de ferveur. 

Que toutes les générations appellent cette 
femme bienheureuse ! ses jours s'écoulent à 
tarir ou à idéaliser les larmes. Pauvre par 
choix, elle vit au milieu des pauvres; dé- 
pouillée volontairement des plaisirs intellec- 
tuels, elle boit à longs traits dans la coupe 



(I) Cantiqu» de la Vierge. 



— 283 — 

de l'évangile. Le grand livre où elle apprend 
son bonheur, où elle enseigne à ses enfants 
à le conquérir, c'est Jésus crucifié (1). Son 
apostolat s'est revêtu du caractère le plus 
conforme à sa nature comme à la grâce : 
l'apostolat du cœur. Car enfin, au point 
de vue de la joie , qu'y a-t-il de plus dans 
l'instruction supérieure que dans l'éducation 
populaire? Le mobile comme le but de ces 
œuvres diverses est identique; c'est toujours 
au salut des âmes qu'on aspire dans la vie 
monacale. Si donc on jette un regard rétros- 
pectif sur nos remarques précédentes , on 
constatera que deux seuls avantages très-acces- 
soires sont donnés en surcroît à l'une plutôt 
qu'à l'autre : les plaisirs de l'intelligence et le 
privilège beaucoup plus doux d'avoir des heu- 
reux autour de soi. On a vu déjà combien 
cette dernière prérogative était au-dessous du 
bonheur de consoler, et combien aussi on la 
goûte peu dans la réalité, essayons mainte- 
nant de scruter la valeur du travail de l'esprit 
comme élément de félicité pour l'âme d'une 
femme. 

Nous laissons de côté quant à présent le 



(I) Snjnt François d'Assise. 






— 28* — 
reproche d'égoïsme et tous les autres chefs 
d'accusation qui s'élèvent, de par le monde, 
dès que la femme réclame son droit de con- 
naître, de savoir, d'apprécier et de penser. 
Il est pour elle surtout à notre époque un 
véritable apostolat, absolument indispensable 
à la vie morale des familles comme de la so- 
ciété. Mais notre tâche n'est point aujourd'hui 
de l'envisager sous ce rapport, puisque nous 
n'y examinons que le problème du bonheur, 
et que, d'autre part, la raison publique a en- 
core assez de justice pour pardonner à la 
religieuse protégée par les grilles de son 
cloître , ce qu'elle tolère à" peine chez la 
femme guidée pourtant dans cette voie par 
l'honneur du devoir. Il est donc admis que 
les jouissances intellectuelles sont légi- 
times dans la vie monacale, et il est ad- 
mis aussi que pour certaines organisations 
cette sorte de plaisir a un immense pres- 
tige. Or, nous croyons à ce prestige, mais 
comme l'on croit à une puissance découron- 
née. Nous pensons que si la femme paraît 
descendre volontiers des sommets de son 
âme aux séductions intellectuelles, elle n'y 
descend qu'avec un remords douloureux, et 
que si dans une heure de distraction elle y a 



— 285 — 

cherché une joie, elle a su promptement 
qu'elle ne l'y trouverait point. Nous soute- 
nons que toutes les facultés de son esprit ne 
s'exercent avec allégresse qu'autant qu'elle 
les met au service de son cœur ou de sa foi, 
et que cette noble manière de se dévouer n'est 
cependant presque toujours pour elle qu'une 
manière de souffrir. Les armes sacrées dont 
elle se servait si énergiquement dans le com- 
bat l'ont blessée elle-même après la vic- 
toire ; son cœur, en précipitant ses pulsations, 
se venge alors d'un triomphe qu'il aurait 
voulu pouvoir gagner seul. Créée pour tout 
idéaliser (1) , tout purifier, tout féconder, 
elle se reproche instinctivement de se vouer 
à des idées plutôt qu'à des sentiments, à des 
esprits plutôt qu'à des volontés, à des abstrac- 
tions plutôt qu'à des personnes. Ce sont les 
réalités de la vie , et non pas les spéculations 
du génie qu'elle aurait besoin d'idéaliser par 
l'amour ; et le bonheur même de protester pour 
Dieu (2) ou de défendre la vérité ne la pré- 
serve, pas de désirs plus tendres. Il y a un 
abîme de regrets ou d'aspirations qui se 



(t) Victor Hugo. 

(2) Le R. P. Lacordaire. Notice sur M»« Swetchine. 



— 286 - 

creuse parallèlement à cet abîme de pro- 
sélytisme qu'on vient de combler avec tant de 
zèle, d'ardeur et de plaisir. On a joui, on 
voudrait pleurer ; on a éclairé, on voudrait 
être touchée; on apeut-être converti, on préfére- 
rait aimer. On a donné l'aumône spirituelle 
la plus élevée de toutes, la plus difficile à faire 
accepter, on voudrait couper un morceau de 
pain noir ou servir un repas dans quelque chau- 
mière d'indigents. On a préparé quelque re- 
tour éclatant à l'église, on lui a ménagé la 
persévérance d'une âme, on a vaincu quelque 
préjugé funeste, dissipé des ténèbres, ramené 
la lumière dans une intelligence digne de la 
posséder, on songe avec amertune qu'il n'y en 
a pas moins beaucoup de foyers sans feu et 
des enfants grelotantà l'en tour. On a fait saisir 
aune élève avancée un point décisif de la doc- 
trine , on gémit de ne pas pouvoir en même 
temps poser le nom de Dieu sur des lèvres 
encore fermées à la prière. On a entendu des 
bouches éloquentes aborder les mystères les 
plus redoutables, on soupire de ne pas enten- 
dre le tapage de quelqu'enfant gâté , ou une 
plainte qu'on pourrait rassurer. L'imagination 
de la femme qui s'alimente surtout des rêves 
des espérances ou des industries de son amour, 



— 287 — 

lui ramène d'autant plus ses exigences que son 
esprit est mieux exercé aux travaux qui ab- 
sorbent. La satisfaction de ses besoins intellec- 
tuels quand elle en a excite les ambitions 
de son cœur, et s'il n'est pas dans la nature 
des préoccupations d'une étude sérieuse et 
continue de produire le vide, elle enfante 
du moins le fébrile désir de ne pas dominer 
toute une vie. Quand la femme s'est donnée 
par l'intelligence, elle entend bien se donner 
aussi par son âme. C'est peu pour elle de con- 
quérir des adhésions à sa croyance ou de sub- 
juguer des esprits, elle veut régner sur les 
cœurs afin que Dieu en soit le souverain. La 
femme heureuse n'est donc pas celle qui , 
vouée aux saintes causes ou aux grandes 
idées , en éclaire la marche et leur suscite des 
dévouements , c'est la femme qui a tous ses 
devoirs dans sa tendresse (1). C'est pour- 
quoi , lorsqu'une religieuse a passé toute 
une journée à rendre saint Paul et de Maistre 
accessibles à de jeunes âmes, à saluer avec 
leurs applaudissements et leurs transports 
l'apparition du beau, Dieu découvre d'im- 
menses mérites dans sa conscience , mais elle 



(Il 6.V Conférence de Nolre-Danie. 



m- 



ne retrouve plus, à l'examen du soir, dans 
les replis de son cœur attristé, les joies 
dont elle s'humiliait lorsqu'étant encore no- 
vice elle faisait la classe des ignorants , et 
recevait sur son chapelet les caresses, les 
larmes ou les sourires de tout un essaim de 
petites filles, semblable dans ces impres- 
sions à la femme illustre qui vivait au 
milieu des célébrités de son époque, avait 
l'insigne honneur d'exercer sur elles une in- 
fluence réelle , s'exaltait sans cesse pour la 
vérité avec les orateurs qui l'ont dans notre 
siècle le plus magnifiquement défendue, et à 
qui il fallait dans ses jours de joie un pauvre 
de plus (1) ! semblable encore à cette héroïne 
d'un autre âge qui, après avoir attaché son 
nom à un des plus grands drames de l'his- 
toire , occupait une glorieuse vieillesse à tis- 
ser de ses mains de chauds habits pour les 
fils des immortels vaincus, en y mettant une 
sorte d'enthousiasme et comme une ardeur guer- 
rière (2). 

Si donc on veut se faire une idée juste du 
bonheur de la religieuse dans les ordres en- 



(1) Vie de M"* Swetehine, par le comte rie Falloux . 

(2) L'Évêque de Poitiers , oraison funèbre de M"* de Laro- 
chejacquelin. • 



— 289 — 

seignants, il ne faut pas la considérer dans la 
chaleur de sa leçon , exposant la logique ou 
expliquant les Pères de l'Église , il faut la 
contempler à genoux dans ses longues médi- 
tations, recommandant à Dieu les âmes dé- 
laissées, et à l'heure où quêtant pour les 
œuvres de bienfaisance, elle ouvre par sa 
prière le cœur de ses filles, afin de leur ap- 
prendre que si la grande joie de la richesse 
est de donner, le vrai idéal de la pauvreté vo- 
lontaire est de se sacrifier au service des 
indigents, et se livrer soi-même pour le bien 
des enfants pauvres. 

Mais serait-il possible que tout fût joyeuse 
sensation dans la maternité spirituelle? et 
lorsque nous avons vu, dans les ordres con- 
templatifs comme dans les ordres hospitaliers, 
les flots du bonheur reculer quelquefois en 
face d'obstacles terribles et ne les vaincre que 
par la charité, ne remarquerons-nous dans les 
ordres enseignants qu'une joie inaltérable, 
à l'abri de tout assaut? S'il en était de la 
sorte, rien ne calmerait l'humiliation, le dés- 
espoir, la révolte de l'amour. Partout il entend 
souffrir, et ici, plus qu'ailleurs peut-être, il 
offre à notre faiblesse étonnée une nouvelle 
preuve de son invincible puissance à triom- 

17 



— 290 — 



I 



pher de la douleur, car une foule d'éléments 
de chagrin se mêle aux éléments de joies 
vives et solides, que nous venons de signaler 
dans l'éducation de la jeunesse. Approchons 
sans ci'ainte de ce nouvel et triste horizon, il 
redeviendra lumineux si, le fixant de près, 
nous apprenons à l'aimer, comme il est aimé 
par ceux dont les ombres n'abattent point 
le courage. Et d'abord, si nous passons sous 
silence les angoisses fatigues ou privations 
qu'impose dans Tordre physique l'apostolat 
de l'instruction et surtout celui de l'in- 
struction populaire , nul ne s'en étonnera. 
Ne respirer que dans une salle d'asile , se 
livrer dans des crèches aux soins les plus 
pénibles, n'avoir pas une pierre pour reposer 
en sécurité comme cela se voit dans les 
missions lointaines, être exposé le jour au 
soleil brûlant et la nuit aux rosées glaciales, 
avoir tout au plus la quantité de pain et la 
goutte d'eau indispensables à la vie, s'épuiser 
péniblement avec des intelligences é tourdies ou 
rebelles, ce sont là, sans doute, des peines 
véritables, mais notre respect pour la femme 
ne nous permet pas de compatir beaucoup 
aux douleurs qu'elle méprise. On compte peu 
dans l'église catholique ce genre de souffran- 



■PHI 



— 291 — 

ces qui ne touche qu aux parties inférieures 
de 1 être, et nous avons hâte de monter plus 
haut dans la région des épreuves. Deux de ces 
dernières nous arrêtent en nous effrayant- La 
première est l'amertume incessante à laquelle 
la religieuse est en proie , grâce à une sépa- 
ration inévitahled'avecscs enfants, et à l'oubli 
pour ne pas dire l'ingratitude de ces derniers. 
Lorsque le cœur d'une femme s'est donné à 
une ame, il voudrait lui être toujours effective- 
ment dé voué, parce qu'il n'y apas pour l'amour 
sincère et sans tache de plus inexprimable sup- 
plice que celui de la disparition de son idéal. 
Posséder deux ou trois années une enfant au- 
près de soi, lui prodiguer dans ces jours trop 
rapides toute la tendresse d'une virginale 
maternité; puis, quand elle est éclairée, for- 
tifiée, formée pour le bien, la bonté, l'amour, 
lui dire un éternel adieu! Quoi de plus triste,' 
de plus navrant, de plus en désaccord avec 
les besoins d'une mère! avoir pour le len- 
demain la perspective des déchirements do la 
veille ; n'aimer jamais que pour regretter, 
n'est-ce pas intolérable? 

Cependant cette douleur n'est point encore 
la lie du calice. Lorsqu'il a été donné à la 
religieuse.de conserver assez longtemps sa 



— 292 — 

lille à ses côtés pour la pénétrer d'attache- 
ment à la vertu; lorsqu'elle peut, en la ren- 
dant aux siens et au monde , espérer en sa 
fidélité pour Dieu , en un souvenir dans ses 
prières, elle se résigne sans effort. Mais lors- 
qu'elle lui est enlevée avant qu'il lui ait été 
possible de fixer dans sa tête volage la pensée 
divine, de la corriger d'une seule de ses dan- 
gereuses tendances, d'obtenir d'elle une ca- 
resse spontanée , ô alors , en la perdant pour 
touj ours, elle pleure comme si l' enfant était mort 
dans ses bras. Elle sait qu'aucun dédommage- 
ment ne lui sera permis , elle rompt avec 
l'objet de sa tendresse avant d'en être aimée; 
son amour n'a rien produit de bon ou d'heu- 
reux, elle s'imagine humblement que sa cha- 
rité est stérile, elle répand sa douleur dans 
l'abîme de la solidarité universelle. 

Toutefois prenons garde que les ombres du 
langage humain ne nous induisent en erreur 
sur la nature de cette peine. Elle est si réelle 
qu'elle serait inacceptable pour un cœur de 
femme; mais le caractère poignant qu'elle 
aurait pour une mère n'a pas sa raison d'être 
pour une vierge, non pas que l'une aime l'en- 
fant moins que l'autre, mais parce qu'elle 
Faime d'une manière différente , et il suffit 



— 293 — 



pour s'en convaincre de se rappeler les 
nuances surnaturelles si tranchées, établies 
plus haut entre la maternité chrétienne et la 
maternité spirituelle. Celle-ci étant fondée 
sur l'abdication absolue de la femme , ne ré- 
clame aucun des droits appartenant à la pre- 
mière. Détachée de toute ambition humaine 
dans son amour pour l'enfant, elle a renoncé 
à l'aimer pour elle-même. Elle l'aime uni- 
quement pour lui et pour Dieu, avec un sen- 
timent si désintéressé qu'il n'aspire jamais à 
aucun retour d'affection. Éprise de son âme , 
pas du tout de sa personne et destinée à aimer 
cette âme éternellement, elle peut la voir s'é- 
loigner d'elle sinon sans regrets, du moins sans 
cette émotion passionnée qui nous porte à no- 
tre insu à nous rechercher nous-mêmes dans 
les déceptions de nos tendresses. Elle sent 
bien qu'elle vivra, priera, souffrira jusqu'à 
son dernier jour, avec la pensée du salut de 
cette chère âme, le seul désir qu'elle ait osé 
formuler ; et reposant sur le sein de Dieu cette 
forte espérance , elle se dévoue de nouveau 
en paix et en amour pour d'autres enfants , 
sans même songer qu'ils l'abandonneront 
aussi, avant d'avoir mieux que leurs émules 
la compréhension de cet amour mystique, qui, 



— 294 — 

après avoir été ici-bas l'enivrement des vierges 
mères, deviendra la rédemption de leurs iils. 
Ce dénûment du cœur, sublime victoire 
de la charité, soutient encore la religieuse 
contre l'ingratitude et l'indifférence de la jeu- 
nesse, bien autrement difficiles à supporter 
que les oublis de l'enfance, souvent excusa- 
bles, quelquefois même involontaires. En rui- 
nant sa santé pour instruire , guider, con- 
soler, préserver, l'épouse du Christ sait bien 
qu'elle ne travaille efficacement que sous le 
regard de Dieu; elle sait bien que sa mission, 
son amour, resteront longtemps incompris, et 
qu'il n'y a pas de réciprocité possible entre 
les mystères d'un dévouement surnaturel et 
la légèreté des cœurs, ne savourant encore de 
la vie que les trompeuses promesses. Elle 
n'ignore pas que la gratitude de certaines 
âmes d'élite ne lui sera pas toujours connue, 
et qu'elle-même aura quitté ce monde à l'heure 
où ses enfants, éclairés par l'expérience, ne 
prononceront plus son nom qu'avec un tardif 
mais intelligent repentir. Elle n'aspire point 
d'ailleurs à la reconnaissance, elle souhaite au 
contraire se donner gratuitement, n'aimer en 
Dieu que pour sauver; elle ne demande au- 
cune place dans le cœur de ses élèves, ne se 



— 295 — 

réserve que le droit de chérir jusqu'à leurs 
torts, et pourvu que nul ne le lui conteste, elle 
s'estime trop heureuse. S'oubliant elle-même, 
comment et pourquoi souffrirait-elle d'être 
oubliée? Ce qu'elle veut, c'est que Dieu ne le 
soit pas. À la gloire , au service de Dieu est 
consacré son amour, amour humble et caché 
comme la vie monacale. 

Adorons donc sans nous lasser ce prodi- 
gieux amour, placé de nouveau dans une de 
ces alternatives, où il triomphe d'autant plus 
qu'il semblait devoir être vaincu par lui- 
même, et admirons-le maintenant aux prises 
avec le désespoir de l'exil. L'exil, ce deuil 
suprême, comment croira-t-il, dans son respect 
pour lui-même, aux joies qui nous ravissent, 
à la vue des filles de Saint-Vincent-de-Paul, 
sous quelques cieux qu'on les rencontre? Et 
puisqu'il estpresque toujours imposé à la ma- 
ternité spirituelle, comment admettre le bon- 
heur de celle-ci sans entrer en contradiction 
avec nos sentiments les plus intimes, sans frois- 
ser ou paraître insulter ce qu'il y a de plus fier, 
déplus légitime, de plus élevé dans l'instinct 
national? A ces craintes, nous n'avons ré- 
servé qu'une réponse, réponse exclusivement 
destinée à la femme. Peut-être , à cause de 



— 296 — 

cela , les juges superficiels l'apprécieront-ils 
à l'égal d'un sophisme? Mais qu'importe! 
la vérité est ce qu'elle est. Sa mission est de 
s'exprimer plutôt que déplaire, et la négation 
l'affirme quelquefois. Que l'exil soit une dou- 
leur , la plus déchirante de toutes pour 
l'homme, rien n'est plus incontesté. Mais l'est- 
elle pour la femme dans la même propor- 
tion ? nous ne le pensons pas. L'homme est le 
roi de la nature, le souverain de la terre. Le 
sol qui l'a nourri est une partie de lui-même. 
Le sacrifice du sang est au besoin la sanction 
de cette sublime parenté. L'homme et la pa- 
trie ne se séparent point; ils représentent la 
même idée, et celle-ci répond à ce qu'il 
y a de plus grand , de plus saint , de plus 
sacré dans le monde. Le génie de l'homme est 
la gloire de son pays ; son talent, son lustre , 
sa science, ses lumières, son bras, ses forces, 
son service, son honneur, sa vie lui appar- 
tiennent en droit comme enfait. S'il meurt pour 
la défendre, il se survivra éternellement en 
elle. 

Quant à la femme, il n'en est point ainsi, 
son pays ne veut rien recevoir d'elle : ni le 
sang, ni le dévouement civique, ni le génie, 
ni la science, ni les quelques lueurs de talents 



— 297 — 

épars çà et là comme des plantes parasites , 
et si Dieu ne lui avait pas assigné pour patrie 
les sphères de son amour, son pied ne foulerait 
jamais qu'une poussière ingrate et aride ! Oui, 
que l'homme s'attache à la terre , s'il le veut : 
qu'il y bâtisse des palais à son orgueil et 
des forteresses à son patriotisme ; la femme 
ne s'attachera qu'à ses affections et habi- 
tera moins le sable qui la porte que les ré- 
gions de son cœur. Sa patrie sera l'idéal de 
ses chastes amours , idéal de joie ou idéal de 
douleur, selon la volonté de Dieu. Est-ce par 
hasard la plage où elle joue avec ses enfants 
qui est la patrie de la veuve du marin? 
>Test-ce pas bien plutôt la vague écu- 
mante où une frêle embarcation a disparu en 
un jour d'orage? Est-ce le salon charmant où 
elle se retrouve après y avoir vécu longtemps 
adorée et sans chagrins, qui est la patrie de la 
jeune femme ayant choisi pour demeure à la 
campagne une modeste habitation où déjà un 
berceau a été préparé pour hâter son retour ? 
Est-ce l'ombre de son clocher qui est le pays 
habité par la femme du soldat, ou est-ce le 
coin obscur devenu le tombeau de ce héros 
sans gloire? Est-ce la maison somptueuse où 
les fêtes se succèdent qui est la patrie de la 

17* 



— 298 — 

jeune fille dont Pâme s'est vouée au soulage- 
ment des pauvres, et veut donner son cœur 
commesa fortune? Combien de nobles créatures 
dont Punique patrie est le tabernacle desautels, 
lacoucbe où on souffre le plus, l'asile des fous, 
les prisons même où les crimes se cachent, et 
qui s'éloignent des rives de France sans croire 
leur dire adieu ( 1 ) , s'il y a ailleurs plus de sanc- 
tuaires à relever, plus de pauvres à secourir, 
plus de fers à rendre moins lourds aux captifs, 
plus d'enfants surtout à aimer! Et comment 
donc une femme quitterait-elle avec amertume 
un pays où tout fils a une mère, toute mère 
la liberté de rendre heureux son fils, si elle 
l'abandonne pour nationaliser dans la grande 
patrie de l'église catholique les innocents exi- 
lés de toute famille et de tout amour ? ô qu'elles 
sont étroites les circonvallations d'une cité 
pour la religieuse qui peut cacher sous son 
aile les enfants du désert comme ceux de 
Paris, et que Vincent de Paul avait bien le 
génie du christianisme et l'intelligence du 
cœur de la femme, lorsqu'il interdisait à ses 
sœurs le service des pauvres dans le lieu de 
leur naissance , afin que leur âme ne connût 



(I) L'auteur de la Réforme dç Malle. 



— 299 — 

pour patrie que cet horizon de l'amour qui 
embrasse l'univers? Quand donc, après vingt 
ou trente ans d'a"bsence et de travaux , la fille 
de charité ou du Sacré-Cœur est rappelée 
des missions en France pour y mourir en 
paix comme on rentre au port après un long 
voyage; elle n'estime point avoir recouvré le 
ciel du pavs natal, et il faut se dissuader de 
cette vaine illusion d'égoïsme. Alors, autant 
que jamais, le lieu de son bonheur est le ri- 
vage lointain où elle a aimé le plus d'enfants, 
et sa véritable patrie jusqu'à sa dernière 
heure sera la terre où elle les béatifiait par 
le sang du Christ! 



CHAPITRE VII. 

I>e l'amitié surnaturelle et «lu bonheur par la 
tic commune. 



Il est donc loyalement et surabondamment 
prouvé que toute règle monacale, inspirée par 
Dieu, autorisée par l'Église, saisit l'être entier 
par le bonheur et l'y fixe pour l'éternité. Tou- 
tefois nous n'avons considéré jusqu'à présent 
que la vie intime de lame, l'individualité du 
cœur, s'il est permis de s'exprimerainsi, l'être 
isolé enfin. Or, la vie religieuse, pour la 
femme surtout, n'est point l'isolement, la 
concentration, le reploiement de l'âme sur soi. 
Elle ne condamne pas à la solitude, elle con- 









— 302 — 

doit à la vie commune. Après avoir donné à 
lame par l'action extérieure de la charité ou 
par le mysticisme les infinies joies de l'amour, 
du dévouement , du sacrifice ; après lui avoir 
créé une vie intérieure sublime, elle lui offre 
un privilège de plus. Loin de la laisser en 
face d'elle-même, absorbée dans ses délices , 
elle la place à côté d'autres cœurs vivant de 
la même existence , habitant sous le même 
toit, ornés du même revêtement de grâce , se 
vouant aux mêmes œuvres, ne palpitant que 
pour la même cause, destinés à devenir dans 
le Christ les amis de son pèlerinage. 

Si on a passé le jour au milieu de petits en- 
fants, d'aimables sœurs ont été mères; les 
émotions s'augmentent en se sentant parta- 
gées, les cœurs s'ouvrent au même baiser des 
bouches souriantes, au même écho des fraî- 
ches voix. . 

Si on a gravi le sommet du Carmel, d'au- 
tres âmes vous y ont précédé, vous y suivent, 
y goûtent peut-être des ravissements plus 
hauts. L'extase tressaille des extases dont 
elle est le témoin. 

Si on vient de quitter une salle de malades 
où la mort a vaincu les illusions de la cha- 
rité, dans la salle d'une jeune religieuse au 



— 303 — 

contraire la vie triomphe du tombeau , les 
espérances consolent des déceptions, les joies 
diminuent l'amertume des épreuves, les lar- 
mes de bonheur essuient les larmes de re- 
grets. Dieu , en se livrant non pas à un seul , 
mais à plusieurs réunis en son nom, augmente 
leur capacité d'aimer, et crée pour chacun 
un milieu fraternel dont il est le centre , où 
tout par conséquent devient doux et sympa- 
thique. 

Or, qu'est-ce en général que le milieu 
d'existence où l'individualité peut être posée ? 
Quels éléments le constituent? Ils sont de plu- 
sieurs sortes; proviennent nécessairement de 
diverses causes; naissent quelquefois des cir- 
constances, sans que les circonstances puis- 
senties modifier; échappent trop souvent à 
une volonté directrice, parce qu'ils naissent, 
de la faiblesse comme de la vertu , de l'âme 
comme de l'esprit, du cœur comme de la ma- 
nière dètre, des désirs comme des regrets, 
des joies comme des chagrins, de ce quelque 
chose d'indéfini qui est en même temps plus 
et moins que nous-mêmes. C'est ce reflet réci- 
proque de l'être sur d'autres êtres groupés 
autour de lui, qui forme au-dessus de la 
tête de tous et de chacun en particulier la 



— 304 — 

colonne d'air où 1 on respire à son insu , 
soit qu'on se trouve au large et à l'aise, 
soit qu'on se sente oppressé. Les personna- 
lités , quelque puissantes qu'on les suppose , 
ne créent pas à elles seules cet horizon, tantôt 
sombre, tantôt brillant, où tous les regards 
s'attachent comme au ciel de la vie. Les évé- 
nements publics et les épreuves privées , 
les choses du dehors et les choses de l'in- 
térieur, les idées et les sentiments, les 
opinions et les habitudes, les relations du 
monde et celles de l'amitié, les sujets sur les- 
quels roulent d'ordinaire les discussions et les 
paroles du petit enfant, les convictions politi- 
ques oureligieuses etlesantécédents, tout enfin 
contribue à l'ombre ou à la lumière de ce fond 
de tableau sur lequel chaque âme vivante res- 
sort avec sa propre physionomie. C'est une loi 
pour toute créature de subir le caractère du 
milieu que d'autres venus avant elle lui ont 
préparé, où elle apportera à son tour un tri- 
but essentiel. Les enfants de Dieu sont des 
frères destinés à vivre ensemble, et la solitude 
n'est ici-bas qu'un accident jusqu'à ce qu'au 
ciel elle soit une impossibilité. Nous ne parlons 
pas, bien entendu, de la solitude selon les 
Antoine et les Jérôme, celle-là était une béati- 



- 305 — 

Inde anticipée. Nous parlons de ces tristes 
solitaires qui n'ayant pas dit adieu au monde, 
y sont cependant condamnés à vivre en face 
d'eux-mêmes, sans foyer domestique, loin de 
toute maison hospitalière. Or, ces âmes, elles 
aussi, ont dans leur malheur un milieu d'exi- 
stence puisqu'elles ont des souvenirs. En s'y 
réfugiant, elles y reconquièrent les émotions 
d'autrefois, elles y ressuscitent les personnes 
disparues et aimées. Si ces souvenirs sont 
purs autant qu'heureux, ils seront toute une 
vie nouvelle, et les anges y ajouteront le charme 
de leur présence. S'ils sont pénibles, excitent 
les regrets ou le remords , on aura une ex- 
trême difficulté à les éloigner, tant le cœur 
humain reçoit de fortes impressions de tout ce 
qui vient de plus haut ou de plus bas que 
lui-même. Que d'âmes, à la dernière heure, 
sont sauvées par le souvenir d'un regard ma- 
ternel ou du conseil d'une sœur, parla mémoire 
des premières visions de la vie! Que d'esprits 
emportent en enfer l'écho du premier blas- 
phème entendu et qui les a égarés ! 

C'est donc une des assises fondamentales 
de la vie que le milieu où l'on est placé, et 
bien que l'on puisse demeurer fort médiocre 
auprès d'âmes élevées et très-supérieur auprès 



— 306 - 

d'intelligences inférieures , bien que l'âme et 
l'esprit toujours libres de leur propre essor dé- 
passent, lorsqu'ils le veulent, le milieu trop res- 
serré qui leur est imposé ; néanmoins on n'est 
jamais libre de s'y remuer sans plaisir ou sans 
peine. De môme que la respiration de l'être 
physique devient difficile et oppressée lorsque 
l'air n'est pas assez vif, de même le mou- 
vement intellectuel et moral de l'être immaté- 
tériel devient une incessante douleur quand 

l'atmosphèreoùilseproduitn'estpasassezpure 
pour lui. 

Cela étant, il nous faut examiner d'abord 
quels peuvent être à cet égard les désirs de 
la femme. Nous nous demanderons ensuite 
si la vie religieuse parvient à les satisfaire. 

Ces désirs ou plutôt ces besoins sont im- 
menses. Ils naissent de cette infinie délicatesse 
de nature, qui amène presque toujours une 
modeste supériorité d'esprit portant la femme 
à souhaiter dans son entourage des facultés ou 
des vertus qu'elle admirera. Par son âme, 
elle a le droit d'aspirer à l'élévation morale du 
milieu où s'écoulent les jours de ses dévoue- 
ments. Par son esprit, elle souhaite l'éléva- 
tion intellectuelle du milieu où elle pense, 
car ce milieu lui-même , quelque haut qu'il 



— 307 — 

soit, s'élèvera rarement au niveau de son 
cœur. Sans doute , nous n'entendons pas dire 
qu'il est nécessaire à la femme de se livrer 
aux plaisirs de l'esprit. Nous avons déjà mon- 
tré qu'ils n'étaient rien en eux-mêmes pour 
consoler sa vie, et nous convenons volontiers 
qu'ils l'éloignent plus souvent qu'ils ne la 
rapprochent de l'idéal de son bonheur. La 
plupart d'entr'elles au reste seraient inca- 
pables de les goûter parfaitement. Mais ce 
qu'on ne veut pas ou ce qu'on ne sait pas 
aimer pour soi , on peut l'aimer dans les au- 
tres; ce à quoi on craindrait de s'attacher 
personnellement, on peut y tenir pour les au- 
tres. Si la femme ne s'émeut en elle-même 
que pour les choses du cœur, il lui est loisible 
et très-cher de jouir des choses de l'esprit 
dans ceux qui l'appiochent. Etrangère à toute 
spéculation, n'ayant rien étudié, ne lisant 
que dans les yeux de ses enfants , ignorant 
tout sauf son amour , elle n'en aura pas 
moins au plus haut degré le goût du beau ; 
elle aimera le beau sous toutes ses formes , 
le recherchera avec avidité , le saluera avec 
transport partout où elle en découvrira l'ex- 
pression, ne se trompera point sur la valeur 
d'une œuvre d'intelligence, sera très-apte à 






— 308 — 

ranimer la lumière du génie. Elle se passion- 
nera pour les travaux grandioses, en devinera 
la portée, en saisira au vol le côté faible, et sera 
plus utile à leur perfectionnement que les 
plus habiles critiques, parce qu'elle puisera 
dans la rectitude de sa tendresse cette divina- 
tion qui manque à la gloire , mais non pas à 
l'amour. La femme supérieure n'est pas tou- 
jours celle quia le plus d'esprit, mais celle 
qui a le plus de cœur. Qu'on suppose une 
femme aussi déshéritée que possible des dons 
intellectuels, elle voudra avec véhémence 
avoir le droit incontestable d'être fière d'un 
époux, d'un fils, d'un frère, d'un ami. Elle 
aspirera à la supériorité de ceux à qui elle ap- 
partient parce qu'elle a faim et soif de les 
admirer sous tous les rapports. Si elle man- 
que de facilité ou d'élégance dans la conver- 
sation , elle n'en sera pas moins touchée des 
discours éloquents qu'elle aura l'occasion d'ap- 
plaudir. Si elle n'a pas de penchant pour la lec- 
ture réfléchie et solitaire, elle aura les fibres les 
plus délicates, les plus tendres , les plus sen- 
sibles pour tressaillir à une poésie qu'une 
bouche aimée lui révélera. Si elle n'a jamais 
touché un crayon ou un piano, cela ne l'em- 
pêchera pas de pâlir devant une belle toile ou 




— 309 — 

de chanter avec Itossini. On pourrait pres- 
qu'affirmer que les femmes dénuées de res- 
sources personnelles dans l'esprit sont les 
plus ardentes à jouir en ceux dont elles sont 
entourées des mérites qui leur manquent, et 
dont le cœur seul leur donne la compré- 
hension. 

Cet instinct divin de tout ce qui est élevé 
se fait jour chez les femmes de toute con- 
dition. Dieu n'a pas créé plusieurs types, 
selon le rang où sa providence place une des- 
tinée , et quand nous essayons de mettre en 
relief l'idéal chrétien de la femme , nous ne 
procédons jamais par voie d'exclusion. De 
même que nous avons vu une paysanne de 
seize ans arriver par l'amour au sommet de la 
contemplation, de même aussi on découvrira 
sans peine chez la femme rivée aux plus hum- 
bles labeurs ce besoin de s'enorgueillir de 
ceux qu'on aime , de les voir appréciés , de 
remarquer en eux une supériorité quelconque. 
L'amour chez la femme est partout et tou- 
jours un culte. C'est pourquoi elle rêve inces- 
samment l'élévation de l'objet aimé et veut 
qu'il soit brûlé de l'encens à ses pieds. La 
femme d'un charpentier habile dans son état, 
intelligentet sage; la femme du petitmarchant 






_ 310 — 

dont la délicatesse et la capacité sont recon- 
nues ; la femme d'un laboureur dont le sillon 
est plus régulier que celui du voisin; une 
jeune et modeste ouvrière dont le frère sait 
le latin et le grec ; une mère dont le fils a 
reçu du ciel une intelligence hors ligne ; toutes 
cesfemmessontmillefoisplusheureuses que la 
grande dame du monde rougissant en seeret 
des vulgarités qui l'environnent. Le vulgaire 
est ce qu'il y a de plus contradictoire à la na- 
ture de la femme, elle ne s'y résigne jamais ; il 
l'enveloppe en vain, la presse de toutes parts, 
elle lui résiste sans se lasser, et bien qu'elle le 
supporte dans autrui sans se plaindre, il la 
blesse infailliblement. Elevée par le cœur au- 
dessus de toute élévation, l'abaissement des 
siens , sous quelque forme qu'il apparaisse, lui 
est d'un poids insupportable, et, après la priva- 
tion d'être aimée , elle n'en éprouvera pas de 
plus cruelle que ne pas voir sur le front de ceux 
à côté desquels elle vit l'éclat intellectuel, 
signe de la royauté de l'homme. Sans doute 
l'étendue de cette lumière n'est pas mathé- 
matiquement déterminée par l'ambition de la 
femme, et elle se contente de peu à cet égard. 
Elle n'a nul besoin que l'esprit aimé soit vaste 
dans son érudition , elle veut seulement que 



— 31 1 . — 

par son regard il atteigne plus haut que cette 
terre. Un paysan sachant le Credo a mieux 
qu'une foule d'académiciens illustres les facul- 
tés dont une femme a le droit d'être fière 
et heureuse. Les dons de l'esprit, hélas! n'élè- 
vent point ceux qui en usent mal , et il y a 
par malheur des sommités intellectuelles par- 
faitement incapables de créer ce milieu de 
vérité et de vertu où une femme peut jouir de 
ce qu'il y a de divin dans l'homme. Combien 
de mères, d'épouses, de sœurs, pleurent sur 
les génies ou les talents qu'elles aiment, 
étoiles radieuses tombées du ciel que le monde 
foule aux pieds en glorifiant sa victoire. 

Nous le savons : cet ordre d'idées n'est 
pas précisément celui que la mode accueille , 
et le torrent furieux qui emporte tout, en 
tout dévastant, empêche d'écouter sur ce 
sujet la femme, sa conscience et sa voix. 
On ne se rend plus compte des principes 
les plus sacrés, on oublie les axiomes les 
plus essentiels au bonheur, on croit avoir 
assez fait quand un mariage riche est conclu. 
Qu'importent les convenances immatérielles, 
l'analogie de l'éducation , les tendances di- 
verses que les précédents ont pu créer, la 
dissidence des idées, la contradiction dans les 



— 312 - 

sentiments? On aura un palais pour demeure, 
des diamants, des dentelles pour l'éclat d'une 
fête, un équipage pour la promenade. Si on 
s'ennuie en tête-à-tête, on appellera le monde 
autour de soi; si on ne sait comment causer 
en face l'un de l'autre, le bois de Boulogne 
et le cercle y remédieront. Quand les soi- 
rées paraîtront trop longues au coin du feu, 
on sortira ensemble.... ou séparés ! la jeune 
femme ira chez sa mère, si elle n'aime pas le 
théâtre. Elle ne sait lire que dans Bossuet ou 
M. Guizot ; de l'autre part, on ne goûte 
guère qu'Alexandre Dumas; chacun lira tout 
bas sans discuter. Le besoin d'économie ne 
dérangera aucun plaisir, n'entravera aucun 
projet; l'aisance, le luxe dans le ménage y 
tiendront lieu de l'harmonie des âmes; la vie 
facile et opulente avec le temps peut-être 
produira l'affection. Lorsqu'on n'a pas d'in- 
quiétudes sur l'avenir, n'est-on pas toujours 
satisfait? Lorsqu'on a le pouvoir de procurer 
une brillante éducation aux enfants, n'est-il 
pas aisé d'échapper au souci? Est-ce qu'une 
distinction égale dans l'esprit , un culte iden- 
tique pour les traditions de race et de famille, 
une même ardeur pour les mêmes principes et 
le même goût dans les habitudes compense- 



— 313 — 

raient de si précieux avantages? Est-on heureux 
sans fortune? l'amour donne-t-il du pain? le 
talent mène-t-il aux honneurs? le travail 
préserve-t-il des privations? C'est affreux à 
entendre , et pourtant ce langage est celui 
du plus grand nombre! Ahl certes , si l'on 
semait l'union dans les cœurs comme on sème 
les jouissances à la surface des choses ; si la 
femme consentait au sacrifice de sa fierté in- 
tellectuelle dans l'espoir d'élever le milieu 
abaissé où elle entre; si réellement c'était par 
oubli de soi , par dévouement pour une âme 
en qui subsisterait encore le désir du progrès 
véritable, du progrès moral, que certaines 
alliances si singulièrement assorties se con- 
tractaient, on ne pourrait qu'applaudir parce 
que si la femme ne comprend pas sa mission 
d'aujourd'hui, s'en éloigne par effroi, y re- 
nonce par défaut de courage, ou s'aveugle 
sur son importance, on ne voit plus, il n'y 
a nulle part une digue à opposer à l'effroya- 
ble décadence où on entraîne les jeunes géné- 
rations qui d'elles-mêmes rouleraient moins 
bas. 

On se plaint beaucoup de la jeunesse. 
Hélas ! elle est victime en cela bien plus que 
coupable. Si elle boit aux sources dont on la 

18 



— 3U - 

rapproche, à qui la faute si ce n'est à ceux qui 
ont tari toutes les autres! Si elle retire ses 
lèvres du beau calice rempli pour elle, à qui la 
faute sinon à ceux qui rient de la sainteté et 
du charme de ce qui est plus vrai que le 
bonheur? Est-ce une âme, dans ses pre- 
mières aspirations, qui pense à l'inanité de 
l'amour? Est-ce une jeune fille chrétienne, 
dans ses premiers rêves, qui imaginera que le 
pain et l'eau glacent le cœur, que tout l'ho- 
rizon de la vie est une corbeille de noces, 
que le cercle des joies est fatalement limité 
par un total de revenus, qu'on cesserait d'ai- 
mer si on cessait d'être fortuné ? Elle ne le 
croit pas alors même qu'elle cède à une pres- 
sion qui la révolte en secret, et comment le 
croirait-elle puisque l'homme lui-même le nie 
dans les jours heureux d'une jeunesse sin- 
cère ! Ah ! si on laissait un peu plus de 
place à ce qui est naïf; si on ne résistait pas 
à la puissance des cœurs aux prises avec les 
difficultés de la vie réelle ; si au lieu de com- 
battre la vigueur des sentiments au profit des 
intérêts matériels, on n'excitait pas l'égoïsme 
à se faire la grande part et l'orgueil de la vie 
à tout désenchanter ; si au lieu de calculer sur 
les rentes, on calculait sur les sympathies de 



— 315 — 

nature , de position, d'esprit, de manière 
d'être; si au \\i\\ d'accroître et d'enlacer toutes 
les épines sorties de la main de l'homme , on 
laissait croître et s'épanouir les fleurs semées 
par Dieu, combien les familles seraient plus 
unies , les rapports plus doux quoique plus 
austères , les caractères mieux trempés , les 
intelligences plus tendues vers le bien su- 
prême, et combien Dieu, qui exauce les désirs 
des pauvres ( 1 ) , revêt le lys des champs et l'herbe 
des vallées (2), répandrait de bénédictions 
sur ces chefs de famille qui auraient mis leur 
foi dans la divine Providence , dans le travail, 
dans la joie de s'aimer avec un complet désin- 
téressement, a Les pauvres magnanimes sont 
plus utiles aux églises que les riches fastueux » , 
disait saint Chrysostôme aux chrétiens de 
son temps, et certes les chrétiens de nos jours 
seraient sages en méditant ses paroles, pour 
les pratiquer ensuite, car il est urgent de sa- 
voir n'être pas riche, plus encore pour le 
salut de la société que pour l'honneur de la 



religion ! 



Il y a encore, nous l'espérons du moins, 



(1) Psaumes de David. 

(2) En St Mathieu, càap. VI. 






— 316 — 

des cœurs jeunes qui comprennent ce langage. 
Il y a encore dans le monde une sève vierge 
qui préserve de la contagion universelle cer- 
taines âmes plus fortes parce qu'elles sont 
plus chrétiennement fières; qui, si elles ne 
peuvent pas rompre tout obstacle, triompher 
de toutes les résistances et jouir du bonheur 
tel qu'elles l'auraient compris , s'enveloppent 
et se recueillent dans leurs espoirs déçus, 
dans des illusions toujours chères, préférant, 
si elles sont riches , conserver dans la paix 
leurs pensées, leurs convictions, leurs habi- 
tudes d'esprit, à descendre au niveau où un 
long martyre leur serait assuré ; mettant au- 
dessus de toute séduction, si elles sontpauvres, 
le privilège de garder leur éminente dignité 
dans l'Église (1), en demeurant, grâce à un 
culte plein de ferveur, au sommet où la 
Providence, aidée des longues vertus de leurs 
aïeux, les a fait naître. 

Ce n'est pas dire que la fortune empêche 
toute élévation intellectuelle , ni qu'il faille 
rigoureusement être pauvre pour s'estimer, 
se comprendre et se dévouer réciproquement; 
ce n'est pas dire non plus qu'on soit toujours 



(t) Bossuet. 



- 317 — 

fort heureux en s'isolant des faiblesses des 
contemporains pour rester livré aux siennes , 
puisqu'il y en a nécessairement partout ici- 
bas. C'est flétrir par la voix d'un évêque illus- 
tre ce confortable qui énerve les caractères , qui 
décore comme une plante parasite les forces vi- 
tales de rame, qui rapetisse les intelligences et 
concentre l'homme tout entier dans les soins mi- 
nutieux d'un ameublement de boudoir, dans les 
détails d'une parure, dans l 'ordonnance de di- 
vertissements pleins de mollesse, dans ces su- 
perfluités de bon ton, dans ces mille riens de- 
venus une nécessité du temps présent... liens 
factices créés par la frivolité (1)! C'est pro- 
tester contre cette déplorable tendance ac- 
tuelle à vouloir que les richesses soient Tuni- 
que élément du bonheur pour une famille à 
fonder., erreur qui efface les notions les plus 
divines , fait perdre à l'homme ce qu'il y avait 
d'infini dans son cœur (2), substitue l'idée du 
plaisir à l'idée du sacrifice , le désir des 
jouissances vides et sans but à l'attente des 
profondes et suaves émotions de la vie d'une 
femme , altère ce qu'il y a en elle de plus 



(1) M 8 ' Pie, Mandement sur l'esprit de renoncement et de 
sacrifice, 1853. 

(2) Dialogue de sainte Catherine de Sienne. 

18* 






— 3*8 — 

vivace, de plus charmant, de plus délicat, 
de plus propre à la rendre digne de ses hautes 
destinées, fixe sur de vaines combinaisons, 
sur des rivalités d'élégance et de luxe les 
ressources d'une intelligence faite pour n'as- 
pirer qu'aux joies d'une tendresse ingénieuse, 
ne sachant plaire que pour tout attirer à 
Dieu. 

Cette erreur aura toujours pour résultat de 
rendre les femmes futiles quelquefois et mal- 
heureuses infailliblement, malheureuses sans 
compensation , sans autre remède que le se- 
cours du ciel, car on peut se tromper par in- 
expérience la veille du mariage, mais le len- 
demain se trompera-t-on de nouveau ? Et lors 
même qu'on oublierait quelque temps les be- 
soins légitimes de sa nature pour chercher le 
bonheur là où il n'est pas, les oubliera-t-on 
toujours ? Et quand on aura cherché sans trou- 
ver après ce songe doré d'une illusion dévo- 
rante, que sera l'heure du réveil? Où se ter- 
minera la longue angoisse de ce sommeil 
fébrile? La souffrance alors révélera la femme 
à elle-même. Elle se retrouvera dans ses lar- 
mes avec la compréhension de ce qu'elles lui 
coûtent. L'élévation reconquise de son être lui 
fera mieux sentir rabaissement d'une famille 



— 319 — 

ou d'un monde où elle avait cru , grâce à l'éclat 
extérieur, pouvoir se passer delà distinction 
intime; elle connaîtra l'horreur des situations 
brillantes et le néant des vanités satisfaites ! 
Si elle est aimée réellement, si elle aime, elle 
pourra se relever d'abord, puis tout relever 
autour d'elle, ne serait-ce que du moindre 
degré ! Mais , si comme il arrive presque tou- 
jours , l'affection mutuelle n'a jamais été sé- 
rieuse, si elle a des déchirements dans son 
cœur comme dans son esprit, elle confon- 
dra dans un même désespoir ces deux 
infortunes : n'être pas aimée , n'être pas com- 
prise. Le monde rit souvent de cette der- 
nière expression. On l'emploie volontiers iro- 
niquement. Pour nous, si nous la choisissons, 
c'est qu'elle est éloquente lorsqu'elle est sin- 
cère, c'est qu'elle prouve que la femme, con- 
damnée à vivre dans un milieu indigne d'une 
intelligence élevée , en souffre du premier au 
dernier jour de sa vie, et en souffre d'autant 
plus qu'elle dépasse quelquefois ceux derrière 
lesquels elle se serait complue à marcbcr. Des- 
tinée à charmer et non à gouverner, à être 
devinée et non à s'imposer, à persuader et 
non à commander, à exercer par le cœur l'in- 
fluence qui donne l'empire des plus grands 



— 320 - 

esprits, et non pas à enchaîner à son intelli- 
gence une âme médiocre , elle ne saurait 
jouir d'une satisfaction d'amour-propre. Une 
noble fierté de cœur est tout autre chose 
que l'orgueil de l'esprit, et c'est pourquoi 
toute infériorité navre la femme sans l'offen- 
ser. Nous laisserons donc baissé le voile 
des douleurs qu'elle aime à croire inconnues 
pour contempler les familles où les esprits, 
les cœurs, les âmes s'élèvent sans effort sous 
la bénédiction d'en haut. 

Si le mal signalé tout à l'heure est gé- 
néral et profond , il n'a point tout envahi. 
Comme la foi catholique malgré tant d'as- 
sauts n'est pas morte en France et n'y pé- 
rira jamais, la vie de famille, sauf quelques 
exceptions dans les grandes villes, y est encore 
aimée, comprise, pratiquée selon l'évangile , 
c'est-à-dire de manière à satisfaire tous les 
penchants, toutes les ambitions légitimes de 
la femme. Oui, il y a encore d'innombrables 
sanctuaires où l'on voit l'amour s'épanouir 
sans se faner en la présence de Dieu, la foi 
préserver les esprits de l'erreur corruptrice , 
l'étude remplissant les heures en chasser 
l'ennui et la dissipation , le culte des arts 
éloigner des plaisirs moins nobles, les soi- 



— 321 — 

rées s'écouler avec les frères, les sœurs , les 
amis rassemblés, les jeunes gens causant his- 
toire et littérature, les jeunes filles faisant de 
la musique ou des travaux à l'aiguille , le 
père et la mère attentifs veiller sur ces chers 
esprits, les entretenir des douleurs de Pie IX, 
les exciter eux-mêmes à l'enthousiasme du vrai 
et du beau en le leur montrant dans l'éclat 
radieux des bons livres, la prière demeurer en 
honneur, la messe du dimanche grouper au- 
tour de l'autel tous les habitants du logis, l'at- 
tachement mutuel , soutenir dans les revers, 
charmer dans la prospérité, aider tout ce qui 
est bon à se promouvoir jusqu'à Dieu, la pau- 
vreté n'être point regardée comme une humi- 
liation parce que le sentiment chrétien pré- 
serve de l'envie, parce qu'on sait élargir son 
cœur pour s y contenter de peu ( 1 ) , et mettre 
Jésus-Christ à la place de ce qui manque (2), 
la richesse ne devenir qu'un moyen d'être 
magnifique dans la charité et strictement 
convenable dans les habitudes , qu'un motif 
de plus pour écarter un luxe qui dévore le 
lendemain en flétrissant la veille , la vie enfin, 



(!) Le R. P. Lacordaire, Conférences de Toulouse. 
(2) Bossuet, Lettres de direction. 







— 30G — 

manifester la pensée de l'église par les saintes 
conséquences du mariage. Il y a encore des 
milieux où la femme sage et honorée, douce 
et humble, n'a aucun froissement à subir ; où 
la modeste influence de son vertueux amour 
s'exerce en paix sur son époux; où, en même 
temps qu'elle achève cette éducation de 
l'homme par la femme qui dure jusqu'à la 
mort, elle prépare le cœur de ses fils à être 
dignes de la recevoir un jour, tandis qu'elle 
se montre devant ses filles le type de la 
femme soumise, sans réserves dans son obéis- 
sance et son dévouement éclairé; où le père 
de son côté enseigne à ses fils le respect de 
la tendresse , tout en usant virilement d'une 
autorité que nul ne conteste; où les esprits 
enfin comme les volontés passent tour à tour 
des joies intellectuelles aux joies du cœur, 
des régions les plus élevées de la terre à ces 
régions sublimes où Dieu attend les âmes pour 
les bénir. 

Sans doute beaucoup de familles n'ont pas 
toujours été aussi heureuses ! Beaucoup d'in- 
térieurs ne se perfectionnent qu'après un long 
apprentissage des difficultés de la vie, et cette 
pensée devrait animer le courage de la femme. 
L'homme ne s'élève guère, en sortant et se 



— S*3 — 

dépouillant de lui-même, qu'en recevant du 
ciel la responsabilité, les devoirs, les jouis- 
sances de la paternité, et combien de femmes 
ne façonnent l'âme du père qu'en ouvrant 
celle des fils, ne réalisent ce qu'elles ont rêvé 
toute leur vie qu'au déclin de leur âge , si 
l'on pouvait appeler déclin le moment su- 
prême où Dieu est enfin le nœud et la pos- 
session de deux cœurs qui s'étaient aimés 
pour le chercher, de deux esprits dont les 
vues s'étaient longtemps rencontrées sans de- 
venir identiques ! 

Or, ce bonheur, descendant de l'âme au- 
tant que du cœur et beaucoup plus que de 
l'esprit , nous révèle une vérité importante 
que nous serions coupables de taire. C'est 
qu'il existe des milieux fort destitués de toute 
élévation intellectuelle, où la femme pourtant 
estime n'avoir rien à regretter parce qu'elle 
y trouve l'élévation morale. Nous l'avons re- 
connu : la femme, quelque simple d'esprit 
qu'on la suppose , a un vif penchant pour 
toutes sortes de supériorités; nous l'avons 
remarqué aussi : les facultés intellectuelles 
ne sauraient la charmer quand elles éloignent 
de la vérité ou de la vertu. 11 est donc évident 
que , pour la consolation de sa vie, la sincé- 



— 324 






rite des caractères , les mérites solides sont 
préférables aux dons de l'esprit les plus en- 
viés, et que l'intelligence féminine la plus 
haute n'aurait qu'à bénir son sort auprès de 
parfaits ignorants, si ces ignorants connais- 
saient Dieu assez pour connaître la femme , 
l'apprécier , l'aimer comme elle le mérite , 
c'est-à-dire comme il est rare que lui arrive 
ce suprême bien. 

Lorsqu'il y a un instant nous nous élevions 
avec énergie contre certains malbeurs actuels 
et en particulier contre l'omnipotence de l'or, 
nous n'entendions pas ne déplorer dans la vie 
de famille que la faiblesse du côté intellec- 
tuel ; elle serait de peu de valeur si elle n'é- 
tait pas une des causes principales de la fai- 
blesse du côté moral, si après l'avoir produite 
elle ne la rendait pas irrémédiable. Mais ici 
plus que jamais nous respecterons en silence 
les trop cruels chagrins de tant de nobles 
jeunes femmes pour ne mettre en relief que ce 
qu'il est permis de toucher sans indiscrétion: 
les joies qui se font deviner en se trahissant 
elles-mêmes. 

Or, nous n'hésitons pas à le répéter : en ce 
qui touche le bonheur de la vie réelle, l'éléva- 
tion morale peut aisément compenser l'infério- 



— 323 — 

rite intellectuelle ; la foi tenir lieu de science 
puisqu'elle enlève les esprits plus haut que la 
science ne les mène ; la réserve, la bienveil- 
lance, l'aménité du langage remplacer les sail- 
lies spirituelles ou les éloquents discours ; la 
tendresse et le dévouement remplir les vides 
qui pourraient être par hasard remarqués ; 
la charité comprise et pratiquée combler tous 
les loisirs ; le respect mutuel permettre à 
chacun de céder quelque chose à ses tendances 
particulières. Quand il en est ainsi, quand 
les habitudes prennent le niveau des vertus , 
que l'amour chrétien, cet amour qu'aucun 
flot n'emporte, crée l'égalité sublime de l'u- 
nion au devoir, de l'union à Dieu; la femme, 
disposant de semblables biens , fût-elle un 
génie et ceux qui composent sa société habi- 
tuelle ne sussent-ils pas lire couramment, 
nagera dans la joie. Sa fierté n'aura rien à 
souffrir ; elle ne se sentira point supérieure à 
ceux qui l'entourent, et, s'ils l'exaltent naïve- 
ment, ce ne sera pas là le motif de ses actions de 
grâces. Elle admirera bien plus qu'on ne l'ad- 
mire et ne seranullement jalouse de l'influence 
de son esprit. Pourquoi en effet y tenir quand 
on n'a aucun but céleste à atteindre ? Pour- 
quoi être éloquente quand on n'a pas à défendre 

19 






— 326 — 

Dieu? A quoi bon pâlir devant Pascal et Bour- 
daloue, si un père , un époux, un fils savent 
l'Évangile ? Il y a donc des femmes parfaite- 
ment heureuses dans le plus humble milieu. 
Il y a des femmes distinguées qui, en con- 
sentant à descendre des sphères intellectuelles, 
sont montées plus haut par une compensation 
venue de Dieu. 11 en est même beaucoup qui 
se dilatent d'autant plus dans leur bonheur 
qu'il est leur œuvre exclusive parce que, 
grâce à leur intelligence surtout à l'humi- 
lité de leur âme , elles ont élevé vers le Christ 
par le seul contact de leur vertu tout ce qui 
les a approchées. 

Cette incomparable gloire, ces joies pures 
et profondes se rencontrent à tous les rangs so- 
ciaux autour d'un foyer glacial comme dans les 
somptueux boudoirs. Combien de duchesses, 
de femmes fortunées, pleurent d'envie sous 
leurs dentelles en visitant leurs pauvres, quand 
elles voient dans la famille l'obéissance des 
enfants, la gaieté de la mère, la résignation 
douce de l'ouvrier, le transport des cœurs, 
lorsqu'on rentre mouillé parle travail , l'émo- 
tion vive et suave de toutes ces âmes courbées 
pourtant sous le poids d'une souffrance con- 
tinue ! Aura-t-on du pain pour demain ? on n'y 



- 327 — 

songe pas en s'embrassant ; on aura toujours 
Dieu et le courage pour s'aimer. La jeune 
femme a appris au père des enfants qu'il avait 
un père dans le ciel; il adore ses décrets et 
prie le dimanche au lieu de travailler. Au- 
trefois elle était battue , maintenant elle sait 
que rien ne la menace , sauf des caresses de 
plus à chaque augmentation de misère. Elle est 
plus souveraine dans son pauvre réduit que 
les grandes reines sur leurs trônes. Riche du 
cœur qu'elle aime et qu'elle a enrichi de 
Dieu, elle est autrement heureuse et puis- 
sante que ne Tétait madame de Staël prédisant 
à ses admirateurs la chute de Napoléon. 

Ce n'est pas que nous prétendions relé- 
guer dans les chaumières toutes les dames 
de Staël, et il y en a dans le monde plus qiTon 
ne le croit, ni que nous pensions qu'une 
femme, réellement remarquable par son in- 
telligence, puisse être parfaitement heureuse 
dans une situation où il lui serait impossible 
de compléter son apostolat. Mais il y a un 
abîme entre les douleurs d'une femme dont 
l'épreuve est de se désoler dans un centre 
abaissé moralement et les privations de celle 
qui ne gémit que sur un abaissement intel- 
lectuel. Quoi qu'il en soit, le milieu d'existence 



-~ 328 — 

souhaité par toutes les femmes ne peut se 
rencontrer que par miracle dans le siècle du 
progrès matériel et de la décadence des ca- 
ractères. 

Revenons maintenant à la vie religieuse. 
Comment les joies intellectuelles et morales 
qu'elle réserve répondent-elles à tous les dé- 
sirs, à tous les besoins d'une femme vierge? 

On s'étonnera peut-être à cette question, 
tant on est convaincu dans le monde que 
la vie monacale annule les facultés de l'es- 
prit. Dieu, il est vrai, ne se contentant pas 
du témoignage de l'histoire pour réfuter ce pré- 
jugé singulier, en a beaucoup déconcerté les 
défenseurs, en plaçant au xix e siècle comme au 
xm e dans les ordres religieux des génies dont 
les travaux seront immortels. Toutefois cette 
fausse appréciation subsiste encore dans le 
vague pour la femme surtout. Excepté les 
couvents où l'on se livre à l'instruction , tous 
les autres sont accusés d'éteindre les forces 
vives de l'intelligence pour amener comme 
résultat logique la faiblesse d'esprit. 

Or, c'est précisément le contraire qui arrive 
et la raison en est facile à saisir. L'ensemble 
de la vie religieuse ayant pour but de purifier 
l'âme pour qu'elle s'unisse à Dieu le plus in- 



— 329 — 

timement possible, et d'exalter le cœur 
pour obtenir la perfection de l'amour, doit, 
par cela seul, agir sur l'esprit et lui im- 
primer la plus vigoureuse impulsion. L'âme 
ne resserre pas ses liens d'union avec Dieu 
sans croître dans la connaissance de ses plus 
profonds secrets ; le cœur ne monte pas les 
degrés de l'amour sans que l'intelligence ne 
s'élève vers la lumière. « Celui qui me 
suit ne marche pas dans les ténèbres, » a dit 
Jésus-Christ. C'est une grande science, en effet, 
de s'unir à celui qui sait tout (1 ). Qui ne le con- 
naît pas ne sait ri>n, qui le connaît mal sait 
mal, qui le connaît peu sait peu (2). L'aimer, 
c'est dépasser les mondes visibles et jouir par 
anticipation du monde invisible ; c'est possé- 
der la raison des règles qui les gouvernent ; 
c'est laisser bien loin en arrière le génie lui- 
même auquel certaines notions demeurent in- 
abordables jusqu'à ce qu'il ait passé par les 
flammes de l'amour (3). Un cercle étroit et 
fatal limite l'intelligence privée de l'infini, et 
que peut-il y avoir de caché pour celui qui croit 
en Dieu, l'essence incrée, la substance des 



(1) Saint Augustin. 

(2) 57 e Confér. de Notre-Dame. 

(3) Le Dante. 






— 330 — 

substances, le moteur de tout ce qui se meut ! 
astre que jamais aucun nuage ne voila , sans 
coucher et sans hiver , affranchi des lois de la 
création que lui-même a fixées ! Centre indivisi- 
ble ou convergent tous les temps et tous les lieux !. . . 
Maître des choses créées qui sont la splendeur de 
l'idée immuable que le Père engendre et qu'il 
aime sans fin ! Idée , raison, Verbe, lumière qui, 
sans se détacher de celui qui la fait luire , sans 
sortir de sa propre unité , rayonne de créatures 
en créatures, de causes en effets. Clarté qui se 
répète de miroir en miroir, pâlissant à mesure 
quelle s'éloigne (t); saisissante de majesté, 
éblouissante de charmes, à mesure que les 
cœurs s'en rapprochent. Qu'y a-t-il dans le 
ciel pour l'esprit, si ce n'est l'extase où le 
jettera la vision de Dieu? Et sur la terre que 
peut-il souhaiter, si ce n'est l'intuition de 
cette vue? De quelle pensée s'emparera-t-il 
pour s'agrandir lui-même , pour être heu- 
reux dans sa grandeur, s'il répudie l'idée, 
seule digne de son culte et de ses adorations, 
la seule qui satisfasse et captive les contempla- 
tions , les affections de milliers d'intelligences 
célestes (2) ? Chez la femme surtout où les fa- 



(1) Le Dante. 

(2) là. 



— 331 — 

cultes de l'esprit ont leur racine dans le 
cœur , et où la supériorité intellectuelle naît 
presque toujours de l'élévation des senti- 
ments, la vie religieuse en absorbant l'âme 
en Dieu transforme l'esprit avec un prodigieux 
succès. 

C'est une erreur au reste de croire que le 
développement de l'intelligence est en oubli 
dans les institutions monacales. 11 a toujours 
préoccupé leurs fondateurs, et aucun d'eux 
ne voulant laisser en souffrance cet intérêt 
de premier ordre, n'a rien négligé pour assurer 
son triomphe. Est-ce que les loisirs de la médi- 
tation, par exemple, ne servent pas les ardeurs 
de l'esprit autant que les ardeurs de l'âme ? Est- 
ce que la contemplation unie auxaustérités n'est 
pas de tous les moyens le plus énergique pour 
ouvrir une intelligence aux grandes pensées, 
disposer un cœur aux purs battements ? Est-ce 
que des lectures invariablement quotidiennes 
faites en commun , c'est-à-dire avec le double 
fruit d'impressions qui s'éclairent en se com- 
muniquant, n'ont aucun écho pour l'esprit? 
On dira sans doute : ce ne sont que des lec- 
tures pieuses. Mais il y a des lectures de piété 
fort littéraires, et, sans parler de la ravissante 
poésie des Écritures ou de l'Évangile, la litté- 



— 332 — 

rature de l'église catholique est sans contre- 
dit ce qu'elle demeurera, l'expression la plus 
élevée de l'esprit humain. Puis les heures dé- 
signées comme récréation, en d'autres termes 
le moment qui réunit auprès du supérieur tous 
les membres de la communauté, ne de- 
viennent-elles pas fécondes pour l'intelli- 
gence? Chaque âme apporte là son tribut 
au trésor universel. Celle qui est riche en 
dons aimables en distribue généreusement le 
surcroît et s'attend néanmoins à recevoir à 
son tour. Celle qui a peu reçu pour elle- 
même donne pourtant beaucoup à ses sœurs, 
car c'est donner énormément qu'offrir une 
sympathique affection à un esprit reconnu su- 
périeur; et d'autre part, c'est beaucoup ac- 
cepter qu'accueillir l'admiration fraternelle 
d'un cœur simple. Dans le Christ, tout 
s'harmonise sans se confondre. L'âme hum- 
ble en admirant se met au niveau de l'es- 
prit qu'elle admire. Elle ne concevrait pas 
comme lui une pensée profonde; elle ne la 
traduirait pas aussi éloquemment; mais elle 
est apte à l'entendre , et dès lors, en progrès 
elle-même , elle fait progresser l'intelligence 
dont elle devient l'amie. On s'applique mu- 
tuellement cette chère parole de Jésus-Christ : 



333 



« Ce qui a été caché aux sages a été révélé aux 
petits. » C'est là un des prodiges de la vie con- 
ventuelle , avec les éléments les plus variés , 
les plus dissemblables , elle crée le concert 
des esprits; avec la science et l'ignorance 
embrassées , elle forme un nœud d'amour 
qui , sans enlever le mérite spécial de chaque 
individualité , n'en place aucune au-dessus 
de l'autre, mais se sert de toutes pour obtenir 
un mouvement ascensionnel et général. La 
petite capacité aide la grande à s'élancer plus 
haut encore qu'elle-même en s'oubliant et en 
se livrant. La grande capacité console , guide 
la petite en lui prêtant ses propres ailes pour 
s'élever jusqu'où il lui est possible d'atteindre. 
L'amour, selon 1 expression de Sénèque, de- 
vient une fusion qui trouve ou qui fait des égaux. 
Comme la vaste mer porte sur ses flots les 
navires aux grands mâts et les embarcations 
sans voile, et que sur son immensité tout 
semble petit; comme au milieu des vagues 
envahissantes l'orgueil de l'homme confesse 
son néant, accuse sa faiblesse, a des lar- 
mes pour adorer et ne regarde plus que le 
ciel ; ainsi la vie monacale , en s'ouvrant 
comme un océan d'amour aux grandes et aux 
petites intelligences, leur enlève toute idée 

49* 








— 334 — 

personnelle, égoïste ou jalouse; en les inon- 
dant des flots de la charité, elle les unit enDieu, 
les unes pleurant de reconnaissance, les autres 
pleurant d'humilité, toutes heureuses de s'ai- 
mer et de s'anéantir. La pauvre enfant , sans 
instruction, d'une simplicité d'esprit égale à 
la simplicité du cœur, pourra entrer au pos- 
tulat le même jour qu'une jeune princesse 
éblouissante des dons de l'esprit. Lorsque 
la supérieure les présente à la récréation, 
on les reçoit à bras ouverts, mais sans la 
moindre préférence pour l'une plutôt que pour 
l'autre. Toutes les sœurs s'empressent autour 
d'elles comme elles le feraient si l'une et l'au- 
tre étaient la fille du peuple, ou si l'une et 
l'autre étaient la fille des rois. Dès le premier 
instant, toutes les deux se sentent aimées 
telles qu'elles sont, s'attachent à leurs compa- 
gnes et ne rêvent plus qu'à devenir meilleures 
en entrant plus profondément dans la voie de 
l'humilité. Dix ans plus tard, celle que son édu- 
cation aurait rendue capable des plus hauts 
emplois intellectuels, s'estime heureuse et 
honorée d'appliquer toutes ses facultés à mieux 
enseigner le catéchisme, tandis que sa modeste 
émule est devenue une sœur Rosalie. L'unique 
observance de sa règle et l'entourage d'âmes 



— 335 — 

d'élite, ont suffi pour élever son intelligence 
au-dessus des plus grands esprits. Elle fera 
plus que n'oserait faire un chef d'armée. 
Avec un regard et une parole , elle dominera 
des populations entières. Et combien de sœurs 
Rosalie dont l'histoire n'est pas écrite, la 
vie religieuse ne forme-t-elle pas chaque 
jour à la science la plus rare de toutes : celle 
de réaliser le bien malgré tous les obsta- 
cles, celle qui consiste à remuer tous les res- 
sorts devant concourir à sa victoire? Que de 
femmes, véritablement remarquables sous le 
rapport intellectuel, trouvent dans le plus 
pauvre couvent un milieu dont elles sentent 
avec joie la supériorité, où elles s'épanouis- 
sent sans désirer rien hors de lui ! L'infini 
enveloppe de toutes parts les intelligences 
pliées sous le joug monacal, or l'infini une 
fois conçu par l'esprit ne s'atteint que 
par le cœur. L'esprit le goûte, mais sans 
le contenir. Semblable au mirage du dé- 
sert, l'infini se montre à la ligne extrême 
de l'horizon et paraît s'étendre de plus en plus 
parce qu'il n'a point de limites. Seulement 
on le possède tout en le poursuivant, et au 
lieu de pleurer sur un espoir fantastique, 
une amère déception, un bonheur qui fuit, 



— 315G — 

on s'enivre d'un brûlant désir d'amour ou 
plutôt de l'inénarrable amour du désir dont 
la ferveur s'accroît et console! C'est vous, 
mon Dieu, qui êtes l'idée fixe, la suprême 
aspiration de ces esprits ravis déjà par 
la vision qu'ils souhaitent ! Pendant que dans 
le monde trop souvent les dons intellectuels 
descendent de l'orgueil dans l'erreur, à l'om- 
bre du cloître , les dons intellectuels montent 
de l'humilité dans l'amour, et quand la nature 
a refusé ces dons, la grâce y supplée en dis- 
pensant plus de charité. C'est la carmélite la 
plus sainte et non pas la plus spirituelle ou 
la plus instruite , qui élèvera le mieux au- 
dessus de terre les esprits de ses sœurs, et le 
R. P. Félix a raison intellectuellement aussi 
bien que moralement, lorsqu'il déclare que 
les saints seuls sont les hommes du progrès. 
Dans les ordres d'ailleurs l'aliment de l'in- 
telligence n'est pas restreint à ce qui con- 
cerne la religion. En dehors de l'enseigne- 
ment où le travail de l'esprit est à la fois 
un devoir et un plaisir, il y a, soit pour une 
raison, soit pour une autre, soit par le seul 
effet d'une réunion nombreuse et du contact 
aimable d'âmes pures, un courant intellec- 
tuel des plus animés, une jouissance per- 



— 337 — 

manente des plus nobles applications de l'es- 
prit. 

si la vocation n'était pas une grâce in- 
signe que Dieu donne, comme il veut et à qui 
il veut, sans que les séductions y aient la 
moindre part, combien de jeunes filles pren- 
draient le voile, ne serait-ce que pour échap- 
per aux milieux que le monde leur réserve ? 
Ne serait-ce que pour conserver aux pieds 
d'une supérieure, avec de saintes compagnes, 
la paix de l'esprit et du cœur tant aimée 
sous l'aile de leur mère entre des sœurs 
et des amies! ô qui donnera aux chrétiens 
laïques d'être rapprochés de ce cœur de 
Dieu , où les âmes cloîtrées , soutenues 
l'une par l'autre, conduites par les anges, 
pénètrent en larmes et puisent les joies de 
l'esprit. Joies sans trouble , sans déclin, sans 
froissements ! Quel trouble peut devenir re- 
cueil d'une intelligence où Dieu est la lu- 
mière, l'objet, le terme des adorations de 
toute faculté? Quel déclin peut assombrir 
une extase que la foi produit le lendemain 
plus ravissante que celle de la veille? Quels 
froissements peuvent tourmenter des esprits 
dévoués aux mêmes principes, des âmes ri- 
vées au même bonheur par les mêmes chaî- 









— 338 — 

nés, n'ayant d'autre ambition que de s'exciter 
à la conquête de ce bien vivant qui court au de- 
vant de l'amour comme la lumière court au de- 
vant du corps capable de la réfléchir, qui se 
multiplie par le partage , qui se donne avec 
d'autant plus d'effusion qu'il est recherché avec 
plus d'ardeur, et se fait plus aimer quand un 
plus grand nombre l'aime (1). 

Oùdonctrouverdanscetteélévation du milieu 
monacal une cause à ces douleurs poignantes 
que nous avons déplorées jusque dans le sein 
des familles chrétiennes? où estla place du vul- 
gaire dans l'harmonie du sublime? Et comment 
s'introduirait-il dans une assemblée de vierges 
où la pureté du cœur n'inspire que de suaves 
pensées, ne dicte que d'affables et pénétrantes 
paroles ? Le vulgaire n'a pas toujours sa cause 
dans une infériorité d'esprit, il vient surtout 
des sentiments étroits , de l'égoïsme dans un 
cercle d'habitudes petites et mesquines. On 
n'est pas vulgaire nécessairement parce qu'on 
manque de l'usage du monde ou d'un cachet 
de distinction extérieure , on l'est par un dé- 
faut de noblesse intime ; c'est pourquoi on 
pourrait l'être sur un trône bien plus qu'à 



(IJ Le Uanle. 



— 339 — 

côté d'une charrue ; c'est pourquoi aussi on 
ne le sera jamais dans une maison conven- 
tuelle. L'idée de s'imposer les liens monas- 
tiques ne tombera pas dans une âme vul- 
gaire, et si par hasard elle y tombe, elle la 
transforme radicalement. Après deux ou trois 
mois de la pratique sincère d'une vie com- 
mune , le changement dans la manière d être 
sera complet. L'âme , dépouillée du linceul 
de ses faiblesses antérieures , anime une in- 
dividualité nouvelle, c'est comme la résurrec- 
tion d'un mort, et ce miracle s'opère sans se- 
cousses, par la force des choses, exactement 
comme on obtient qu'un enfant mal élevé se 
corrige, grâce à un nouveau mode d'éduca- 
tion. Le noviciat religieux n'est qu'une édu- 
cation; seulement, au lieu d'avoir à façon- 
ner l'enfance d'un cœur, c'est une âme déjà 
engagée dans la voie des saints qu'il s'agit 
de perfectionner. Si le monde comprenait ce 
charme de l'unité et de l'émulation de l'esprit 
dans ces hauteurs si accessibles, il s'étonne- 
rait moins de voir les intelligences et les ta- 
lents hors ligne renoncer aux succès bruyants 
pour l'honneur du travail caché qui ne glorifie 
que Dieu. Si on savait combien la vie religieuse 
est habile à se servir pour l'apostolat de 












— 340 — 

tous les dons d'en haut reçus par la créature, 
on se lamenterait moins sur le prétendu non- 
emploi de facultés exceptionnelles et brillantes . 
Si on portait un jugement plus éclairé et plus 
sérieux sur les institutions monacales , on 
n'éprouverait nulle stupéfaction à voir les es- 
prits ordinaires entrer dans les ordres ensei- 
gnants et les esprits ornés s'enfermer dans les 
hôpitaux, parce que toute règle est conçue de 
façon à satisfaire , non-seulement les besoins 
légitimes de l'être , mais encore à le doter de 
ce qui lui manque. Dans tous les ordres ima- 
ginables, une force intellectuelle descend de 
Dieu pour porter chaque esprit au degré qu'il 
peut atteindre, comme dans l'Église catholi- 
que l'unité de la foi rayonne d'un éclat visible 
à tous, du trône de saint Pierre à la chaumière 
du pauvre. 

De l'union des esprits il est facile de con- 
clure à l'union des âmes, car on ne saurait 
se maintenir au sommet intellectuel où Dieu 
domine, sans la paix charmante de l'élévation 
du cœur. 

Tandis que dans le monde on rencontre 
exceptionnellement un milieu élevé sous le 
l'apport moral , dans la vie religieuse le milieu 
est plus que moralement élevé, il est saint. 



— 341 — 

Nous ne perdrons pas le temps à en prouver 
l'évidence. Ceux qui la révoquent en doute 
nient leurs propres convictions; nous ne nous 
abaisserons pas à les réfuter, on ne discute 
pas sur la vertu ( 1 ) . 

La virginité, l'obéissance, la prière, le re- 
noncement , la charité , ce que le christia- 
nisme a de plus céleste , ce qui est élevé au- 
dessus même des mérites suffisants pour le 
salut, compose la divine harmonie qui enivre 
l'âme religieuse. Aucune ombre dans cet en- 
semble n'attriste ou ne divise les cœurs. La 
vie n'est plus la lutte entre le bien et le 
mal aux prises et armés , le mal tourmentant 
le bien pour le séduire ou l'écraser, le bien 
combattant le mal ou lui pardonnant pour le 
changer , elle n'est qu'une tranquille ascen- 
sion des vertus acquises. L'âme la plus élevée 
se fait un plaisir de tendre la main à celle qui 
bientôt la dépassera. La tendresse ne connaît 
point ces défaillances douloureuses ou ces 
transports fugitifs qui énervent le cœur sans 
le fixer, elle s'épanche dans une sérénité de 
l'amitié qui n'a d'autre fluctuation que ses 
élans vers Dieu, dans une ardeur virginale 



(I) 6* Conférence de Notre-Dame. 



— 342 — 

qui est le plus cher et le plus fort lien des 
âmes. Le dévouement, toujours compris, tou- 
che au but même dans ses défaites, parce qu'il 
a un caractère désintéressé qui change en œu- 
vre commune l'œuvre particulière, en acte de 
résignation les revers, en acte d'amour les suc- 
cès. Les conversations n'amènent point d'ora- 
ges. Si on vient à discuter, ce qui est nécessaire 
à l'esprit humain, le choix du sujet apporte 
toujours la garantie delaréservedesparoles, la 
candeur de l'esprit ou sa pureté reconquise 
ajoute à la valeur, au charme , à l'abandon des 
entretiens. Les travaux partagés et distribués 
par ordre supérieur ne soulèvent aucun conflit, 
ni aucune interprétation jalouse ou malveil- 
lante. Entre sœurs on ne se juge pas, on s'aide. 
Les volontés, loin de s'égarer en sens inverse, 
de se contredire , de se heurter, sont entraî- 
nées et fondues dans ce moule divin qui, en 
les rendant uniformes, les rend souples et com- 
plaisantes. Ces actes d'un sublime et profi- 
table héroïsme, qui ont tant de fois confondu 
notre faiblesse lorsque nous les avons salués 
au passage, composent le tissu magnifique 
dont la contemplation ravive la ferveur uni- 
verselle. Tous les jours, à chaque instant, 
la femme peut exalter sa plus chère tendance ; 



— 343 — 

elle admire ceux qu'elle aime , elle ne voit 
rien qui ne doive l'enthousiasmer! Enfin ces 
mille causes de désunion, d'ennuis, de cha- 
grins, d'efforts inutiles, inévitahle cortège 
de la vie réelle, qui assiègent la femme 
sans lui laisser le moindre repos, demeurent 
étrangères à la religieuse. Affranchie des 
plaisirs du monde , elle l'est aussi de ses 
exigences. Les lois qu'elle a choisies donnent 
tout ce que les autres refusent. Au lieu du 
bruit, du luxe, de la rivalité, de l'erreur et 
de ses disputes, de l'ambition et de ses re- 
mords , de la tendresse déçue et de ses déses- 
poirs, elle a en partage le silence où Dieu 
parle , la pauvreté où il habite, la mansuétude 
dont il est l'onction, la vérité qui est son es- 
sence même , le désir unique de sa possession 
qu'il exauce toujours au-delà de tout espoir ! 
Le monde guerroie et se déchire au nom de la 
fraternité, Dieu et sa paix sont adorés par- 
tout où s'élève un couvent. 

Là les harmonies du ciel viennent au devant 
des harmonies de la terre (1) ; les âmes enten- 
dent et se répètent les mêmes chants, goûtent 
le même bonheur, ont le sentiment des mêmes 



(I) Le cardinal Wisemann. Fabiola. 






1 







— 344 — 

impressions. Dieu est l'objet de l'amour et 
l'objet de la pensée; on s'unit en Taimant, 
on le trouve en se cherchant, on le loue par le 
cantique de l'affection mutuelle. La même foi 
ravie donne la communion des intelligences, le 
même amour ému donne la communion des 
cœurs. On s'aime sans avoir besoin de se le dire, 
on se parle sans rompre le recueillement du si- 
lence, on s-'entend sans se répondre. Un re- 
gard jeté involontairement envoie d'une âme 
dans uneautre l'expression dubonheur partagé. 
C'est Dieu qui communique avec Dieu, le beau 
qui appelle l'amour, le cœur vierge qui, par 
son ineffable sourire, fait tressaillir les cœurs 
vierges, et le bien qui s'épanche parce qu'il 
déborde du vase fragile où il voudrait se ca- 
cher. L'extase des âmes produit leurs épan- 
chements, leur sympathie est comme une 
irradiation de l'unité dans le Christ, et qui- 
conque a jamais été témoin d'une prise de 
voile, fût-il croyant ou incrédule, a senti au 
dedans de lui-même que ce chaste baiser de 
bien-venue, donné par les anciennes religieu- 
ses à leur plus jeune sœur, était un embras- 
sement éternel. 

Les esprits mal faits, nous ne l'ignorons 
pas , et même beaucoup d'esprits où la dis- 



— 345 — 

tinction produit la bienveillance, ne croient 
point à cette confraternité monacale. Ils rê- 
vent pour les couvents l'état de discorde qui 
ébranle la société , et voyant les hommes se 
débattre sans relâche , ils ne peuvent admet- 
tre hors du monde une paix dont il est ja- 
loux. Quel argument opposer à des catholiques 
si peu chrétiens qu'ils doutent de la puissance 
de la charité, à une raison si aveugle qu'elle 
recule devant un aveu que la bonne foi n'a ja- 
mais repoussé? Sur ce point, les sectes hé- 
rétiques peuvent donner l'exemple , car elles 
savent admirer les biens qu'elles envient sans 
pouvoir les acquérir. Leurs interminables di- 
visions, leurs expériences toujours malheu- 
reuses en ce qui touche la vie commune, leur 
ont fait saisir le contraste des ordres prospères 
et heureux. Elles croient du moins ce qu'elles 
ne sauraient imiter; n'essayant pas de ravir 
le feu sacré à l'Arche sainte, elles ne refu- 
sent pas de lui rendre hommage, et l'intolé- 
rante Albion respecte, malgré les déchire- 
ments de son église nationale, l'union des 
moines catholiques auxquels elle commence 
à confier ses enfants. 

Sans doute , et la religion n'a nul intérêt à 
le taire : il en est des institutions monacales 



■I 




— 346 — 

comme de l'Église elle-même. Dieu a voulu y 
laisser un élément humain , fragile et capri- 
cieux, qui par quelques exceptions regretta- 
bles , quoique nécessaires, pût mettre en 
saillie la beauté de l'ensemble , devenir une 
épreuve pour la foi sans être jamais un échec 
pour l'amour. Que prouvent les faiblesses 
privées de quelques souverains pontifes contre 
l'infaillibilité doctrinale du pape? Que prou- 
vent dans un cloître quelques heures troublées 
comparativement à des années entières du 
calme le plus profond? D'ailleurs quelques 
dissidences passagères , quelques nuances 
dans les natures, de légères contrariétés, 
si l'on veut même de sérieuses divergences 
dans les avis, un complet désaccord sur des 
questions libres et controversées , n'amènent 
ni désunion dans les sentiments, ni colère, ni 
rapports offensants ou difficiles. Il peut y 
avoir quelque agitation à la surface sans 
que le fond de la vie soit atteint. Quel ciel 
n'est pas traversé quelquefois par des nuages 
qui ne cachent point la profondeur de sa séré- 
nité ? Dans quelle famille n'y a-t-il pas des ora- 
ges? Est-ce que leur violence elle-même y 
détruirait l'union des cœurs? Quelle âme, 
au reste, séquestrée dans la solitude la plus 



— Ul — 

entière, n'aurait pas à apaiser ses propres sou- 
lèvements? Ne nous troublons donc pas parce 
que les esprits inquiets et tourmentés d'eux- 
mêmes se préoccupent des esprits radieux de 
Fonction de la charité. Ne nous troublons pas 
parce que l'égoïsme et ses amertumes accu- 
sent l'amour et sa douceur. Qu'importe aux 
ordres où l'on s'aime ce que le monde ima- 
gine sur leurs divisions? 

De même que l'unité catholique est le signe 
éclatant de l'union des esprits au cœur de 
l'église, que Tune ne subsiste que par l'autre, 
et que les ardentes polémiques des différentes 
écoles ne l'ont jamais détruite ; de même 
l'unité de chaque ordre religieux est le signe 
inaliénable de l'union des âmes dans la pra- 
tique de la règle, et le second miracle corro- 
bore le premier, sans qu'il soit possible à des 
incidents fâcheux mais rapides d'en détruire 
la permanence. Or, ces deux grandes mer- 
veilles intellectuelles , morales , religieuses , 
l'unité romaine, l'unité monastique , ne sont 
pas des théories vaporeuses que l'on puisse 
taxer d'obscurité ou d'exagération. Elles sont 
des faits , des faits vivants , réels , visibles à 
l'œil de tous, qui couvrent de leur gloire 
depuis dix-huit siècles l'univers entier ; qui 



— 348 — 

parlent à toutes les générations se succédant 
sur la surface du globe ; qui sont attaquées 
par l'impie ou l'athée aussi vainement que 
par les chrétiens ingrats. Que sert à l'homme 
de nier un fait acquis ? Il subsiste malgré la 
négation (1). 

L'amour d'ailleurs n'est-il pas partout un 
mystère, l'amour heureux une rare et divine 
exception , la perfection des plus beaux rê- 
ves (2) ? Pourquoi donc l'amour déçu lui re- 
fuse-t-il un culte qui le consolerait? Pourquoi 
l'homme au lieu d'adorer se révolte-t-il, parce 
que Dieu est plus fidèle, plus généreux, plus 
puissant que lui? Parce que la charité a des 
larmes , des joies , des triomphes inconnus à 
la plus pure, à la meilleure des tendresses 
humaines ! 



(1) 9* Conférence de Notre-Dame. 

(2) M- e Emile de Girardin. 



CHAPITRE VIII. 



De la séparation d'avec la famille. 



La vie monacale , on ne peut donc plus le 
discuter, est comme Dieu : elle fait tout pour 
ses élus. Ses prodiges, pour donner les plaisirs 
de l'expansion dans une parfaite réciprocité, 
sont surprenants comme ceux dont elle se 
sert pour assurer le bonheur intime. Mais ces 
joies divines, elle ne les dispense qu'aune 
seule condition. L'âme qui y aspire renoncera 
à tous les liens du sang, de l'amitié, de la vie 
du cœur, telle qu'on la goûte dès sa plus ten- 
dre enfance. L'être se détachera de ce qu'il 
aime plus que lui-même ; il se séparera de 

20 











— 350 — 

ceux à qui il doit la vie ; il rompra avec sa 
famille . 

La séparation de la famille, l'exclusion de 
la famille, l'adieu suprême à ces biens char- 
mants, les meilleurs que Dieu ait laissés à 
cette terre , tel est après tant d'éléments de 
félicité l'élément douloureux qui entre dans 
la substance de la vie conventuelle. C'est 
avec des pierres mises en pièces qu'elle se pro- 
pose d'élever l'édifice qui monumentera la 
gloire de son bonheur. 

Le moment est venu d'étudier ce grand 
obstacle à la béatitude dans la voie de la per- 
fection des âmes. Ce n'est par le premier qui 
nous arrête, car, à plusieurs reprises, nous 
avons sincèrement admis l'idée d'épreuves 
réelles que l'amour seul a vaincues. Mais il 
est assurément le plus sérieux, et ce n'est pas 
sans émotion que le cœur s'en occupe. Avant 
d'avoir réfléchi, il aimerait à le croire invin- 
cible. 

Or, en face de ce problème nouveau pour 
nous, puisque sa solution ne nous a pas encore 
inquiété, nous retrouvons, plus hardies que 
partout ailleurs, non-seulement l'exaspération 
ou lapitié d'un monde prévenu, mais encore le 
chagrin des familles , les larmes des mères , 



— 351 — 

toutes ces injustices de la tendresse malheu- 
reuse qui faussent le jugement, et font pré- 
férer quelquefois l'erreur flatteuse des fai- 
blesses à la vérité , force des âmes comme 
des esprits. 

Ecoutons les échos de ces voix confondues, 
et, si nous ne les séparons pas les unes des au- 
tres, qu'on nous excuse, elles ne cherchent pas 
assez à se répudier. Les familles, même les plus 
chrétiennes, acceptent dans leur aveuglement 
comme une sorte de compensation à leurs 
regrets, la fause sympathie du monde. Le 
monde très-fier d'occuper cette forte position 
paraît, sauf à en abuser, ne compatir qu'aux 
plus légitimes désespoirs. Il y a concert là où 
on devrait souhaiter un absolu désaccord. 

Puisque la vie religieuse, s'écrie-t-on sou- 
vent, n'ouvre son sein qu'à des cœurs déchi- 
rés, leur arrachant d'inappréciables trésors 
impossibles à remplacer, exigeant d'eux jus- 
qu'au sacrifice d'un désir ou d'un regret, 
brisant ainsi les liens les plus chers, comment 
est-elle autre chose qu'un suicide? Comment 
ose-t-on appeler bonheur les longues funé- 
railles de semblables suppliciés? 

On se trompe sur ce point, affirment d'au- 
tres esprits. S'imaginer qu'on prive une jeune 



— 352 — 












âme de la vie de famille, parce qu'au lieu de 
la laisser dans la maison paternelle on l'at- 
tire auprès dune autre mère et d'autres sœurs, 
c'est une complète et navrante illusion. Qu'est- 
ce qu'une communauté, sinon une famille? 
qu'est-ce que les rapports entre les supérieu- 
res et leurs filles ou entre les religieuses, 
sinon des relations maternelles, filiales, fra- 
ternelles? On change les mots, on ne change 
pas la nature. On croit faire de l'héroïsme en 
rompant des nœuds sacrés, on ne fait que 
de la déraison, car on en crée de factices 
pour les remplacer. Le cœur humain a-t-il ja- 
mais battu sans aimer, et si on ôte à une âme 
de seize ans les objets de ses premières ten- 
dresses, soutiendra-t-on qu'elle ne rêvera plus 
à aucune affection? 

Enfin, il est des personnes qui accordent à 
ce qu'elles appellent le fanatisme de la voca- 
tion une telle puissance, qu'elles se persua- 
dent qu'il n'en coûte rien à l'âme d'aban- 
donner ce qu'elle aime. À ce moment-là, 
pensent-elles, on cesse d'aimer, on a cessé 
de tenir à ceux que l'on quitte. Sans cela 
comment aurait-on le courage de se séparer 
d'eux pour toujours? 

Ainsi attribuer à la tendresse une force si 



353 — 



cet acte solennel 
couvent, une si 



intense que rien ne doive la dominer jamais 
sans anéantir tout bonheur. 

Croire que les affections du cloître peuvent 
identiquement remplacer les affections de fa- 
mille, c'est-à-dire les supposer de même 
nature. 

Admettre à l'heure de 
et irrévocable l'entrée au 
étrange fascination qu'elle va jusqu'à l'obs- 
curcissement de la raison. 

Telles sont les trois erreurs qui troublent 
les âmes pieuses, surexcitent les âmes pas- 
sionnées, captivent les intelligences médiocres, 
ne sachant jamais se rendre un compte exact 
de rien, et raillent contre les institutions 
monacales des armées d'ennemis pour les 
motifs les moins fondés, mais les plus spé- 
cieux qui se puissent imaginer. 

Nous combattrons ces fausses théories. Elles 
blessent la nature dans un de ses droits les plus 
imprescriptibles et que chaque jour elle reven- 
dique. Elles sont en contradiction avec la doc- 
trine de l'église catholique. En l'exposant sur 
ces points délicats, en implorant la vérité pour 
qu'elle nous vienne en aide, nous avons la con- 
fiance de ksuiyre seule dans une série de ré- 
flexions où tout va s'enchaîner sans effort. 

20» 










— 3aJ - 

Quel est en premier lieu le caractère véri- 
table de cette séparation d'avec la famille que 
la vie religieuse impose? Est-il vrai ou plu- 
tôt est-il possible qu'elle sépare les cœurs 
en séparant les personnes; qu'en appelant 
une âme à Dieu, elle ait besoin, pour at- 
teindre un si noble but, de se servir de 
moyens étranges, en désaccord avec le chris- 
tianisme lui-même? Qui a posé les bases in- 
destructibles du bonbeur des familles , sinon 
l'Évangile? Qui a fait aux enfants une loi ex- 
presse d'honorer leur père et leur mère, sinon 
Dieu ? Qui a transformé la paternité en sacer- 
doce et l'obéissance filiale en dévouement 
absolu? Qui a institué pour la mère et la 
fille cet échange ineffable de sympathie qui 
tempère le respect et attendrit l'autorité, sinon 
l'Évangile? Qui a créé la jeune fille, ce chef- 
d'œuvre de grâce , de pudeur, de docilité , 
sinon une mère aux principes chrétiens? Quia 
mis dans les âmes cette fleur de tendresse et 
d'abnégation inconnue à tout l'ancien monde, 
donnant aux affections les plus terrestres et les 
plus fragiles un parfum d'éternité? Qui a in- 
carné l'amour dans la loi et la loi de la vie 
dans l'amour, sinon le christianisme? Et on 
suppose qu'il altère les conditions primor- 



— 35i» — 

diales de son fonctionnement, on suppose qu'il 
abroge tous les textes où son action repose, 
parce qu'il invite quelques âmes à la perfec- 
tion du conseil, au lieu de les laisser dans la 
pratique des règles générales? Pourquoi, lors- 
que la vertu a ajouté sa force, son charme, 
son prestige aux rapports des êtres entr'eux, 
aux droits légitimes de la nature , faudrait-il, 
pour monter ù une vertu plus haute, nier la 
sainteté elle-même ? 

L'amour de Dieu est-il incompatible avec 
l'amour filial? C'est vrai, Jésus-Christ l'a dit. 
11 a dit sans ajouter la moindre atténuation à 
cette parole expresse : « Celui qui aime son père, 
sa mère, ses frères plus que moi n'est pas digne 
de moi. » Or, cela signifie, sans nul doute, que 
Dieu entend, lorsqu'il veut, l'hommage parfait 
d'un cœur qu'il a choisi, qu'on n'oppose à ce 
dessein aucun des obstacles de la nature , au- 
cune de nos affections humaines ; mais cela 
n'a jamais signifié qu'on fût contraint , pour 
se donner à l'éternel amour, d'anéantir a;: 
fond de son âme les tendresses que la main 
divine elle-même y a gravées. Aimer un être 
plus que tout n'est pas cesser d'aimer à un 
moindre degré d'autres êtres chéris, car dans 
la prédilection même il est des prédilections, tant 














— 356 — 

l'amour est une chose profonde et d'une hiérar- 
chie sans fin(l). Si l'amour est fait pour V aima- 
ble, et le plus grand amour pour le plus aimable, 
et le souverain amour pour le souverain aima- 
ble (1) , néanmoins la hiérarchie n'implique 
pas la destruction du petit pour le grand, elle 
n'implique qu'une préférence, et la préférence 
n'est pas l'exclusion, quel enfant ne le ver- 
rait pas? C'est l'amour à l'état de passion, 
qui est l'idolâtrie exclusive à laquelle tout s'im- 
mole aveuglément, ce n'est pas du tout l'amour 
surnaturel , en d'autres termes la charité , 
dont le caractère unique et inaliénable est pré- 
cisément la dilatation du cœur dans l'univer- 
salité de cette sainte affection, qui embrasse 
dans la même étreinte le Christ rédempteur 
et l'humanité rachetée. Lorsque Dieu, le plus 
parfait des êtres, le seul être surnaturel, dé- 
clare qu'on n'est pas digne de lui si on hésite 
à lui sacrifier quoique ce soit, il veut l'amour 
souverain et ne réclame nullement l'amour 
destructeur, bien qu'il eût le droit de l'exi- 
ger si telle était sa volonté. Jamais l'interpré- 
tation de l'Église, en ce qui touche ce texte 



(1) Le R. P. Lacordaire, sainle Mirie-Madeleine 

(2) Bossuet. 



- 357 — 

célèbre, n'a donné lieu à l'étrange abus qu'en 
a fait le monde tombant à cet égard dans 
ses propres pièges. Est-ce que Dieu est jamais 
en contradiction avec lui-même et défait ce 
qu'il a une fois résolu? Ses ouvrages ne se dé- 
truisent point les uns les autres (1). 11 veut que 
la nature plie en s'humiliant sous le joug léger 
et doux de la grâce, et que l'ordre naturel se 
soumette en toutes rencontres à l'ordre surna- 
turel. Mais il est rare que, pour arriver à ce 
triomphe désirable , il soit besoin d'écraser, 
d'anéantir, de fouler aux pieds un ennemi qui 
n'est pas toujours rebelle. Quand, par exem- 
ple, la raison se révolte contre l'autorité visible 
de Dieu, c'est-à-dire l'Église, l'Église la broie; 
mais quand elle adore , elle est respectée, et 
on ne nie point ses droits relatifs. De même , 
s'il s'agissait de ramener dans l'étroit sentier 
une âme ravagée par les passions , Dieu pren- 
drait le foudre de Bossuet pour réduire en 
poussière les idoles; mais l'orsqu'il s'agit d'un 
cœur pur et de ses affections légitimes, pour- 
quoi Dieu, afin de l'attirer, mettrait-il en 
cendres ses propres autels? pourquoi briser 
lorsqu'il s'agit d'élever? Aussi la grâce de la 



(I) Bossuet. 



— 358 — 

vocation religieuse n'est jamais pour une âme 
sans tache, qui n'a rien connu, rien aimé 
d'incompatible avec la grâce de son baptême, 
n'est jamais la blessure qui tue, est toujours 
l'onction qui ravit. Elle n'oblige pas à ne 
plus rien aimer, elle oblige à tout aimer da- 
vantage, etDieu, l'époux unique et bien-aimé 
des vierges, au-dessus même du Dieu des 
chrétiens. Elle n'est point un souffle qui 
creuse des tombes pour y ensevelir les vivants; 
elle est un souffle qui transmet la vie , une 
nouvelle vie dans de nouvelles perspectives ; 
elle n'a pas les accents de Bourdaloue , elle a 
ceux de Lacordaire. 

Voilà une jeune fille heureuse. Elle n'a 
encore rêvé qu'à préparer les fêtes de ses pa- 
rents, qu'à jouer avec ses frères, qu'à tresser 
pour sa petite sœur une couronne de première 
communion. Tout à coup la pensée de la cou- 
ronne sans éclat mais qui se porte toujours 
s'empare d'elle. Elle entrera au couvent. Est- 
ce que son cœur ne proteste pas aussitôt contre 
lui-même? Quitter les lieux enchantés de son 
enfance, et ses frères, et ses sœurs, et ses 
amies, un père, une mère I Alors la lutte com- 
mence, lutte cruelle où Dieu se laisse vaincre 
souvent avant d'enlever la victoire , car ici 



— 359 — 

c'est Dieu même qui combat contre Dieu. Il 
semble qu'au moment où il demande d'aban- 
donner pour lui ce qui est descendu de lui- 
même, il le rende encore plus cber, encore plus 
divin; qu'il resserre comme à plaisir les 
nœuds sacrés qu'on désire rompre et fasse plus 
amère la lie du calice à mesure qu'on avance 
pour y tremper ses lèvres. Qui ne sait qu'à la 
veille du sacrifice on se sent plus attaché que 
jamais à l'objet de l'holocauste? Qui ne sait 
quelle vigueur de tendresse imprime à l'àme 
la pensée d'une prochaine séparation , et com- 
bien la crainte d'avoir à se déchirer ne hâte et 
ne renouvelle les déchirements? Quel esprit 
sincère, entre ceux qui ont étudié attentive- 
ment les combats dune vocation sérieuse, 
n'a souffert comme d'une angoisse propre 
de la marche, tantôt ascendante, tantôt dé- 
fensive, de ce pauvre cœur, suspendu si 
longtemps quelquefois entre le ciel de la fa- 
mille et le ciel du cloître! Comme une ca- 
resse donnée ou une caresse repue à l'heure 
où on s'essayait en cachant ses larmes à 
se priver de leur charme pour Dieu, pro- 
voquait d'impressions douloureuses! comme 
ce frêle bouton de roses, secoué par les 
vents, aimait alors à se pencher de nouveau 






— 360 - 

vers la terre, humilié de ne pouvoir regar- 
der le soleil en face, tremblant de recevoir 
trop tôt la chaleur du rayon qui le relèvera ! 
comme Dieu, touché de compassion, retenait 
dans son sein en la voilant toujours cette 
lumière décisive ! 

Toutefois le moment attendu par les anges 
avec tant de douceur, tour à tour désiré 
et redouté ici-bas , a fini par arriver. La 
fleur épanouie , fortifiée , fière d'une beauté 
venue de si haut , est prête , afin d'orner l'au- 
tel , à se laisser détacher de la branche où elle 
est née. La main divine s'approche alors et la 
saisit; mais qui voudrait croire qu'elle l'arra- 
che sans pitié à sa tige émue comme un vent 
d'orage envoie on ne sait où une feuille meur- 
trie? non, il n'en est pas de la sorte. Quand 
la voix de Dieu a triomphé de l'enfant, elle 
ne lui disait point : Quitte tes parents et n'y 
songe plus, ils ne doivent plus exister pour 
toi. Je romps vos liens. Je suis et je serai tout 
dans ton cœur. Elle disait, au contraire, avec 
mansuétude : Ma bien-aimée , venez parce 
que je vous ai élue mon épouse avant même 
que votre mère fût au monde. Ne fuyez pas 
l'amour infini qui s'offre à vous pour devenir 
votre unique partage, mais n'ayez peur de 



- 361 — 

rien. J'aurai d'ineffables baumes pour la dou- 
leur de votre mère et vos larmes seront sa 
couronne. Elle disait encore moins à la pau- 
vre mère attérée : A l'avenir, cette enfant ne 
te connaîtra plus. Père jaloux de son âme , 
j'interdis à sa pensée de te chercher, à son 
cœur de battre à ton souvenir. Je te l'enlève 
corps et âme, c'est mon droit. Ta maternité 
n'était qu'un acte de ma puissance, viens, et 
comme Marie apporte ton offrande sans mur- 
murer contre les glaives qui te transpercent. 
Elle disait au contraire avec la plus suave élo- 
quence : La beauté de l'âme de la vierge, votre 
fille, m'a touché, elle m'a séduit. Je l'ai attirée 
afin qu'elle eût la gloire de m'appartenir ex- 
clusivement, donnez-moi donc ce qui faisait la 
vôtre. Cette couronne virginale, formée avec 
votre foi et votre amour maternels , est trop 
belle pour devenir la proie d'un amour plus 
humain. Rendez au Dieu que vous avez ap- 
pris à votre fille, le trésor qu'il vous avait 
confié. C'est Jésus , l'époux des âmes d'élite, 
qui réclame sa fiancée. Il la veut et l'obtien- 
drait sans vous, car le cœur de l'enfant est li- 
bre de son essor, sa conscience libre de suivre 
mon impulsion , néanmoins il vous la de- 
mande. Détachez donc vous-même de votre 

21 



— 362 - 

tige désolée le plus beau fruit qu'elle puisse 
porter, et ne rejetez pas mes consolations; je 
le cueille sans le couper (1); entre vous je 
n'exige aucun brisement. C'est moi, moi seul, 
l'éternel amour et l'éternelle miséricorde , 
que vous trouverez entre vous deux, non pour 
désunir ce que j'avais uni, mais pour aug- 
menter de mes feux divins une affection deve- 
nue divine. En retour de votre fille, je vous 
promets son bonheur et son inénarrable dé- 
vouement. Les Grilles elles-mêmes de son 
cloître ne vous sépareront pas, votre amour 
de mère saura bien les écarter, et quant à l'a- 
mour de votre enfant vierge, s'il n'a plus les 
proportions de la terre, il a celles du ciel ; en 
changeant son caractère, je lui ai imprimé 
une étendue qui échappe aux bornes de votre 
cœur navré. S'il ne recherche plus votre bai- 
ser, s'il ne le regrette même pas, ce n'est point 
par indifférence, c'est parce que son âme joint 
la vôtre en moi, et l'embrasse dans mes plaies 
de cet embrassement extatique, dont vous au- 
riez le secret si vous m'aimiez davantage. 
Regardez en haut, voyez la dignité de votre 
fille, et votre regard ravi n'aura plus de larmes 



(i) 50' Conférence de Notre-Dame 



~ 363 — 

pour la pleurer. Les auges, à chaque instant, 
m'apportent pour vous les prières de sa ten- 
dresse. Entendez d'ailleurs ses propres ac- 
cents, rapportez-les à ceux qui l'ont aimée. 
Quels sont-ils ? Écoutons ce qu'adressera 
à sa famille l'âme abîmée dans les contem- 
plations les plus hautes. Va-t-elle exprimer 
l'oubli , l'ingratitude , une rupture radicale, 
ou bien le chant d'une âme aimante ? Je 
suis plus près de vous depuis que je suis plus 
pris de Dieu , dit-elle. Cette parole déli- 
cieuse, digne de résonner au fond du cœur 
d'une mère , qui l'a prononcée? qui a si divi- 
nement traduit le vrai caractère de l'austérité 
affectueuse des sentiments religieux? Est-ce 
une jeune novice encore palpitante des émo- 
tions de l'adieu; flottant entre son coeur et sa 
vocation? Non, c'est une grande sainte, 
de ces âmes héroïques qui ont atteint les der- 
nières limites de l'ascétisme : c'est sainte Ca- 
therine de Sienne. Ni l'enivrement de ses 
extases, ni le courage de ses macérations, on 
le voit, n'avaient pour objet d'effacer de son 
cœur la mémoire des siens. Elle ne travaillait 
point à cesser de les aimer, elle aspirait seu- 
lement à leur préférer Dieu, et Dieu, es mat- 



— 264 — 







tre incomparable en amour (1), la rapprochait 
de ses tendresses au lieu de l'en éloigner, 
pendant qu'elle les lui sacrifiait, car, remar- 
quons-le , sainte Catherine de Sienne ne son- 
geait pas plus à laisser le cloître pour retour- 
ner dans la famille, qu'elle ne songeait à 
oublier sa famille dans le cloître. Contente 
d'aimer, elle savait que Dieu ne voulait ac- 
cepter qu'aux genoux du crucifix les transports 
de sa charité. Elle ne renonçait point à ces 
transports , mais avec la science du vrai re- 
noncement monacal, elle abdiquait leurs 
charmes terrestres et tous ces plaisirs de sur- 
croît dont la nature se fait comme un ali- 
ment nécessaire, sans doute pour suppléera 
ce qui lui manque en profondeur et en éléva- 
tion. 

Hélas! l'humanité est ainsi faite, elle aime 
les apparences presqu'autant que les réalités, 
les démonstrations à l'égal des sentiments. Il 
ne suffit pas d'aimer et de se dévouer, il faut 
épancher, répandre, jeter au vent ses ardeurs. 
On tient à en administrer les preuves. L'amitié 
se proclame et s'épuise en protestations comme 



(1) Bossuet. 



- - 305 — 

si elle doutait d'elle-même. Le cœur a besoin 
d'entendre les battements d'un autre cœur 
pour croire qu'il y habite. La main veut serrer 
une main secourable avant de s'estimer en 
sûreté. Les enfants qui se plaisent s'ouvrent 
leurs petits bras, et sur sa couche der- 
nière le vieillard cherche un front qu'il puisse 
toucher pour le bénir. Du berceau à la tombe, 
« entre ces deux linceuls, » comme disait Bos- 
suet, il semble que la tendresse ne s'incarne que 
dans les signes où elle éclate. Les affections 
les plus pures veulent s'entourer d'un re- 
vêtement sensible , palpable , mortel ! On 
croit qu'il faut être ému pour émouvoir et 
visiblement attendri pour attendrir, comme 
si la vivacité de l'émotion marquait précisé- 
ment la vivacité de l'attachement! comme 
si les impressions excessives n'étaient pas 
souvent les moins désintéressées, les moins 
efficaces, les moins aptes à s'oublier elles- 
mêmes dans un sacrifice pratique et en même 
temps les moins durables, parce qu'elles pen- 
chent du côté de la terre où tout a son terme 
fatal, puisque Dieu seul ne finit pas (1)! Mais 
la nature recherche avec avidité ces rapports 



(I) 34' Conférence de Notre-Dame. 



— 366 - 

semblables à elle-même, où elle se reconnaît 
avec joie, sans remarquer qu'en y tenant 
elle accuse ses propres faiblesses, soutient 
ses propres défaillances; or, ce sont ces fai- 
blesses, ces défaillances-là, ce n'est pas 
autre chose, que la vie religieuse exclut 
de ses pratiques. Non pas que le catholicisme 
les ait jamais condamnées en principe, puis- 
qu'il a singulièrement favorisé partout et tou- 
jours les progrès du culte mutuel dans la 
famille. Mais lorsqu'il a eu créé des âmes 
généreuses, capables de s'en affranchir pour 
s'absorber exclusivement dans le service de 
Dieu et des pauvres, pour accorder au sen- 
timent en intensité ce qu'on lui retire ainsi 
en effusion ; lorsqu'il s'est agi de discipliner 
l'innombrable armée des vierges chrétiennes, 
implorant des constitutions, l'Église a usé de 
son droit en laissant chaque fondateur d'ordres 
libre de régler, selon la ferveur de son esprit 
et de ses disciples , la mesure de l'austérité 
vis-à-vis des familles. Il n'y a pas de vie con- 
ventuelle fonctionnant avec régularité un seul 
jour quand les relations assidues avec le dehors 
sont tolérées. Cette indispensable mortifica- 
tion a de plus pour résultat d'ouvrir de nou- 
velles sources à l'élan virginal, qui sauve 



— 367 — 

la société et élève la vertu au-dessus de la 
vertu elle-même. La femme, selon l'idéal de 
l'Évangile, la vierge consacrée au Christ par 
les vœux de la religion, ne renoncera pas 
seulement à connaître ou à accepter ce senti- 
ment que l'Église a sacré du nom d'amour 
chrétien; elle ne se contentera pas d'offrir à 
Dieu, son époux mystique, un cœur entier et 
nullement partagé; elle se privera pour sa 
gloire de la moindre impression d'un souffle 
terrestre. Transportant au ciel tout son être, 
elle se dépouillera d'elle-même jusque clans 
les plus innocentes tendresses. La grâce de la 
vocation religieuse la détachera de tout ce qui, 
dans l'affection la plus pure , n'est pas tou- 
jours Dieu seul; grâce insigne, qui, loin 
d'anéantir les joies vraies et fécondes du cœur, 
met l'infini à la place du soi, l'amour réel à 
la place de l'égoïsme déguisé , ce qui enfin 
est éternel à la place de ce qui meurt! Aussi 
la vierge la plus inefiahlement austère sera 
précisément la plus aimante, lapins utile à sa 
famille. Elle est plus près d'elle en étantplus 
près de Dieu . Elle peut lui dire comme Eugénie 
de Guérin à Maurice mort : « L'àme désormais 
» vous fera plus de, hien que le cœur; » et, 
comme une sainte religieuse, madame d'Al- 



— 368 — 

bert de Luynes : « Ce n'est pas le plaisir d'ai- 
» mer, c'est aimer que je veux ! » 

Ah ! le monde reproche à l'âme qui s'est 
revêtue d'un deuil spirituel par la mortifica- 
tion (1), de ne plus aimer les siens parce 
qu'au lieu de les aimer pour elle, elle les 
aime uniquement pour leur bonheur; parce 
qu'au lieu de se rechercher sans cesse dans 
les plaisirs de sa tendresse, elle n'aspire qu'au 
bien de l'objet chéri ; parce que, loin de placer 
son amour dans le perpétuel changement de 
mille émotions illusoires, diverses,stériles,elle 
le fixe au fond de son cœur, à cetendroit invio- 
lable où Dieu seul est le témoin des gémisse- 
ments et des désirs; parce qu'elle sait se sacri- 
fier pour épargner des sacrifices, et jeter hors 
d'elle-même des vœux qui se changent en bé- 
nédictions ? et lui, le monde, comment aime-t- 
il? en quoi le caractère variable et passionné 
de ses humains attachements pourrait-il être 
supérieur au caractère sacré et indélébile de la 
perfection dans l'amour surnaturel? combien 
on se trompe à ce sujet! combien l'erreur 
est grande chez ceux qui croient aimer et chez 
ceux qui se croient aimés I et que mille fois 



(I) Bossuet. 



~ 269 — 

bénis sont les cœurs qui ont le sens de la pa- 
role de Jésus-Christ au jeune homme de 
l'Évangile : Suivez-moi et laissez lesmorts ense- 
velir leurs morts ( 1) ! Est-ce pour eux, exclusi- 
vement pour eux, qu'on chérit les êtres dont on 
s'entoure, ou n'est-ce pas aussi pour soi? Est- 
ce uniquement pour leur bonheur qu'on entend 
les aimer, ou en même temps pour sa joie 
personnelle? En se vouant à leur doux ser- 
vice, n'a-t-on jamais compté sur un certain 
retour de leur part? En appuyant sur le sien 
le brasfatiguédunami,n'a-t-onpaseusouvent 
la tentation de penser qu'il sera peut-être 
quelques jours un utile appui? triste et 
effroyable vérité de la vie réelle! où trouver 
un amour sur cette terre désolée sans y dé- 
couvrir un reflet de la passion , un voile de 
personnalité? où est le cœur, en dehors des 
cœurs où Dieu seul est souverain, qui aime 
pour aimer, qui ne s'abandonne pas en tres- 
saillant au plaisir de s'émouvoir, qui songe 
seulement à celui pour qui il s'ébranle, qui 
n'envoie enfin que vers l'amour l'ascension 
de l'amour? 

Ah! on cesse d'aimer dans le cloître! où 



(I) En saint Matthieu, ch. VIII, vers. 22. 



2t* 






— 370 — 

aime-t-on? dans le monde? que voyons-nous 
dans ce champ ravagé des amours vaincus? 
Ici un cœur éteint, là-bas un cœur flétri; les 
fils abandonnant leur vieille mère et les por- 
traits poussiéreux du père relégués hors du 
salon officiel. L'ami reniant par intérêt les 
amitiés de son enfance, et un deuxième voile 
de noce séparant d'une première image adorée! 
•La mémoire du cœur anéantie, les tombes 
rougissant de leur délaissement, les âmes 
trop faibles pour soutenir le poids du be- 
soin d'aimer. Partout l'égoïsme, l'ingratitude, 
l'oubli, l'indifférence , le découragement ou 
le désespoir, l'abîme du remords ou des lar- 
mes toujours ouvert, des fautes ou des regrets 
pour conquêtes ! Si le monde, dans sa haine 
jalouse, parvenait à faire disparaître les 
couvents, que deviendraient les âmes qu'il 
a trompées ? Oui , quand les mystères se dé- 
voileront au dernier jour, on verra où ont été 
ramouretlesdévouementsefficaces, l'égoïsme 
et ses hontes ! on apprendra combien de cœurs 
meurtris se sont reposés dans le suprême 
amour, des déceptions de leurs précédents 
désirs; combien d'âmes ont vécu sous ces 
voûtes méprisées , de ce bonheur d'aimer 
qu'elles avaient vainement poursuivi sous 



— 371 — » 

le soleil ; combien d'autres cœurs sans lâche 
et pleins de la foi des premières illusions, ne 
se sont interdit la liberté de fonder une famille 
chrétienne, ne se sont chargés des chaînes 
monacales, que pour rompre des nœuds plus 
terribles, que pour obtenir par l'expiation le 
salut des âmes aimées qui se rendaient im- 
puissantes à le mériter? 

Ah! on n'aime pas dans les ordres! Quoi 
donc, est-ce que l'homme même incrédule 
ignore que l'amour est la marque de la véri- 
table église (1); que dans le christianisme 
tout est tendresse , de l'étable de Bethléem à 
la croix du Calvaire ; que les chrétiens savent 
aimer partout, toujours, sous toutes les formes, 
et mettent la puissance de la charité jusque 
dans un verre d'eau qu'on donne au nom du 
Christ, ou qu'on se refuse en souvenir de la soif 
du crucifié ! Elle est donc bien loin la pauvre 
mère en pleurs de la fille qui ne l'a quittée que 
pour Dieu ! Elle est bien loin d'elle-même et des 
premières heures de sa maternité, des premiè- 
res larmes versées sur le front de son enfant, 
car alors ces larmes ne coulaient que pour lui, 
par le sentiment d'un amour pariait, c'est-à- 

(I) M= r Pie, I" lettre pastorale aux dissidents de la petite 
église. 



— 372 — 

dire absorbé dans son objet, sans aucune au- 
tre préoccupation. Mais maintenant sur qui 
et pour qui tant de sanglots? sur une enfant 
bénie, vierge heureuse, préservée sous l'aile 
de Dieu des grands malheurs d'ici-bas ? 
ou bien sur soi-même parce qu'une présence 
aimable où on avait uni bonheur et amour a dis- 
paru ? Sans doute, il est beau de se confondre 
ainsi avec l'être chéri , et les mères excellent 
dans cette manière d'aimer. Mais pleurer sans 
relâche sur soi , même lorsqu'on est mère et 
qu'on aurait, si on était raisonnable , la certi- 
tude des joies de l'enfant regretté, c'est céder 
à la passion bien plus qu'à la tendresse, c'est 
descendre de l'abnégation maternelle, c'est 
faire preuve d'une foi bien tiède près de 
celle du grand et tendre esprit qui disait hier 
à sa fille, sur le seuil du monastère, en lui 
imprimant avec ses larmes le dernier baiser : 
Mon enfant, je ne crois pas te quitter (1). 
Le bonheur de s'aimer est dans l'amour plus 
que dans les jouissances de l'amour, et la vie 
religieuse, au lieu de détruire l'affection, 
forme entre les cœurs de nouveaux liens dans 
le Christ. 



(1) L'auteur de la Réforme fie Malte. 



— 373 — 

Quant à cette pensée étrange, qui voudrait 
établir la fraternité religieuse sur les bases 
naturelles qui alimentent la joie des familles, 
et qui suppose entre une supérieure et ses 
filles , entre des sœurs en religion, les mêmes 
sentiments, les mêmes rapports qu'entre une 
mère et son enfant, ou entre deux enfants nés 
sous le même toit, elle est tellement absurde 
qu'on ne la combat qu'avec une sorte d'humi- 
liation. Nous nous y arrêteronspourtantà cause 
du grand nombre d'esprits qu'elle tourmente, 
aveuglés qu'ils sont parles ténèbres ordinaires 
d une idée fixe. Quoi donc ! l'ordre naturel au- 
quel on est si étroitement et si obstinément at- 
taché serait si fragile, qu'il pourrait ainsi se 
reporter selon sa fantaisie d'un objet sur un 
autre , et oublier en un quart-d'heure les élé- 
ments qui l'ont constitué pendant des années ! 
Cette jeune fille en larmes , qui vient de s'ar- 
racher des bras de sa mère, de son père, de 
ses frères, de ses amies d'enfance, ne leur ac- 
cordera plus le lendemain que la deuxième 
place dans son cœur, parce qu'elle a rencon- 
tré au couvent une foule d'étrangères aux- 
quelles elle a voué tout à coup, comme par 
l'enchantement d'une baguette magique, tou- 
tes .«es affections, ne conservant pour les 



374 



âmes avec lesquelles elle a toujours vécu 
qu'une mémoire affaiblie ! Naturellement par- 
lant, rien n'est moins admissible, et la nature 
elle-même se révolte contre une aussi folle 
terreur. Car la nature, toute abaissée qu'elle 
est par elle-même, conçoit bien qu'il y a de la 
gloire dans l'holocauste qui l'immole, pour lui 
apprendre à ne plus aimer avec l'aide de Dieu 
que surnaturellement. Mais la nature ne con- 
cevrait pas qu'il lui fallût renoncer aux senti- 
ments qui font son honneur, pour les demander 
à de nouvelles relations; elle rougirait de se 
quitter pour ne retomber que sur terre, et de ne 
changer d'affections que pour jouir d'affections 
analogues. Nous la verrons subir plus tard un 
attrait supérieur qui lui fera abandonner le 
passé pour l'avenir, mais par un tout autre 
entraînement que celui dont il s'agit à cette 
heure. 

L'ordre surnaturel découlant d'une grâce 
toute céleste et toute gratuite, ayant pour 
résultat dans les desseins de Dieu d'épurer 
les sentiments jusqu'à dépouiller l'âme de ce 
qu'ils ont de trop terrestre, afin que cette 
âme ne voie rien entre elle et son Dieu dans 
la communion de l'amour mystique; l'ordre 
surnaturel , disons-nous , serait si peu fort , 



- 375 — 

si peu agissant sur le cœur pour l'enle- 
ver de la terre au ciel, qu'à peine ce pauvre 
cœur aurait-il déchiré quelques-uns de ses 
plus cliers linéaments, qu'il s'en formerait 
de nouveaux et de bien moins rationnels 
pour se hâter d'être dédommagé d'un sacri- 
fice , qui ne serait alors qu'un accident! Dieu 
la veut permanente, l'abnégation de soi-même, 
dans toute tendresse humaine, et jamais un es- 
prit assez éclairé dans sa foi pour comprendre 
le sens de cette chose miraculeuse et divine 
qu'on nomme l'ordre surnaturel , n'admettra 
qu'une religieuse aime sa supérieure comme 
elle aimait sa mère, ses compagnes comme 
elle aimait ses sœurs. S'il en était ainsi, si 
l'âme devait retomber à l'ombre du cloître 
dans les faiblesses qui lui ont l'ait fuir le 
monde, mieux vaudrait qu'elle y restât que 
de se tromper elle-même en trompant autrui. 
Mais on ne trompe pas Dieu, et Dieu ne tend 
pas de semblables pièges ! La grâce de l'amour 
surnaturel est donnée pour que tout attache- 
ment, de quelque forme qu'il se revête , sous 
quelque prétexte qu'il se présente, soit banni 
de l'âme rendue pauvre et vierge par la con- 
sécration de ses vœux, et cette grâce n'est 
pas d'une efficacité relative , elle a une effica- 







— 376 — 

cité absolue. Mais de peur de n'être pas en- 
tendu en restant sur ce terrain, étudions-le 
fait, voyons quelles sont les relations des 
divers membres de la grande famille mona- 
cale , et si ces rapports sont identiques à ceux 
que forme la nature livrée à elle-même. 

Le premier de ces rapports est le respect 
absolu de la hiérarchie, la soumission aveugle 
de Finférieur au supérieur élu. Il n'y a plus 
là un désir de mère tendre, exprimé avec 
toute la délicatesse que mettrait une amie à 
prier une amie de lui être agréable ; il n'y a 
plus ces réserves qu'une volonté affectueuse- 
ment dévouée, mais souvent rebelle, oppose 
avec gaieté et candeur aux vœux qu'on lui 
laisse discuter; il n'y a pas là enfin deux vou- 
loirs se fondant l'un dans l'autre par une sym- 
pathique et libre fusion; il y a un ordre ma- 
thématiquement formulé, une obéissance 
mathématiquement exigée et qui doit être 
acceptée de même. Est-ce là une relation telle 
que la nature la rêverait, telle surtout qu'elle 
existe dans nos habitudes modernes? Et à elle 
seule ne suffirait-elle pas par sa rigidité pour 
laisser cette mère à une distance incommen- 
surable du cœur de sa fille? 

Ce n'est pas que nous doutions des joies de 



- 377 — 

l'obéissance monacale , et que nous ne sa- 
chions combien sont légères à porter toutes 
les chaînes portées pour Dieu dans la liberté de 
son amour. Mais qu'on ne s'y trompe pas. 
En ce moment nous ne soulevons pas la 
question de l'obéissance , qui a été résolue 
par celle du sacrifice volontaire , nous con- 
statons simplement que ce n'est jamais sur 
l'anéantissement passif d'un être devant un 
autre être considéré comme supérieur, qu'on 
fondera des rapports semblables à ceux d'une 
mère et de son enfant. 

11 est vrai que dans la vie religieuse il existe 
une autre pratique qui rapproche mieux les 
âmes. On est tenu de confier à sa supérieure 
toutes ses peines,, toutes ses joies, la plus légère 
de ses impressions. Mais cet aveu est-il toujours 
un plaisir? Et lorsque, par une science ad- 
mirable des moyens de détacher un cœur du 
soi , la règle, en convertissant en devoir un 
épanchement qui n'a de charmes qu'autant 
qu'il s'exerce dans une libertéfière, spontanée, 
maîtresse de s'étendre ou de se restreindre, 
n'a-t-elle pas changé en un acte réel d'abné- 
gation, un acte qui, clans le cours ordinaire des 
choses, est la plus suave des jouissances? 

Qu'il y a loin d'une jeune fille penchée 



378 — 



sur le sein de sa mère , versant dans son 
cœur les douces illusions du sien, à une novice, 
humiliée et tremblant par avance, venant les 
yeux baissés interroger sa supérieure sur les 
perplexités de sa conscience ! Qu'il y a loin 
d'une mère radieuse de l'abandon de sa fille, 
partageant ses rôves pour mieux les dissiper 
ensuite, essuyant ses larmes ou les accusant 
avec compassion, à une supérieure, mère aussi 
par la tendresse, mais obligée à n'aimer dans 
l'âme de son enfant que ses progrès dans la 
perfection, contrainte de traduire en direction 
spirituelle toutes ses paroles, tous ses conseils, 
de reprendre quand elle voudrait compatir, 
et de taire ses sentiments dans ce qu'ils au- 
raient de plus doux, parce que rien d'humain 
ne doit tempérer une autorité divine. Ah ! 
que de supérieures envient le sort des mères 
dans l'exercice de leur mandat ! Que de reli- 
gieuses regretteraient, après une audience 
demandée, leurs anciennes causeries sur les 
genoux de leurs parents, si on pouvait regret- 
ter ce à quoi on renonce pour Dieu, et les 
rapports de la nature quand on jouit de ceux 
que la grâce sait créer. Mais, d'autre part, 
combien de mères S'égarent dans leur douleur 
lorsqu'elles se froissent dans la conviction 



— 379 - 

que leur enfant a retrouvé sous le joug mona- 
cal une autre mère, semblable à elle ! aimée 
d'un même amour ! servie par la même im- 
pulsion! Sans cloute on aime sa supérieure, 
cela est de toute justice et découle d'ordinaire 
de la délicatesse et de l'ardeur, avec lesquelles 
les chefs d'ordres conduisent leurs subordon- 
nés dans les voies de Dieu. Cela est d'ailleurs 
désirable, car l'obéissance passive sans amour 
est un cruel supplice. Quelquefois même on 
l'aime infiniment, d'un amour très-élevé , 
beaucoup plus fort que la nature le pourrait 
produire ; mais arriverait-on, en poussant tout 
à l'extrême , jusqu'à la préférer en un sens à sa 
propre mère à cause du degré suréminent des 
affections surnaturelles , on conserverait à la 
femme qui vous a donné le jour une tendresse 
d'un caractère unique, caractère que la grâce 
peut rendre différent de celui que la nature 
seule aurait imposé, mais qui demeure em- 
preint d'une onction ineffacée, car Dieu l'a 
faite ineffaçable. 

Au reste , il ne faut pas s'y méprendre. 
On est si sincère dans la poursuite de la per- 
fection, et on veut si indubitablement arri- 
ver par la vie religieuse à un vrai dépouil- 



— 380 - 

lement terrestre , qu'on [ne tolère pas plus 
entre des supérieurs et des inférieurs, qu'entre 
le dehors et le dedans du cloître, des relations 
trop chaleureuses et des attachements trop 
profonds. Ces permutations si fréquentes dans 
les ordres, ces changements d'emplois, de 
maisons, de pays, tiennent surtout à cette 
cause. On éloigne d'un lieu dès que le lieu 
est estimé trop charmant ; on sépare les per- 
sonnes dès que les personnes deviennent trop 
amies. Les supérieurs remontentàl'obéissance, 
et les soumis descendent au commandement, 
dès qu'on prend trop de goût à sa charge. 
Le moi ne demeure jamais debout et subsistant 
dans les cloîtres . Il faut qu'il y meure pour res- 
susciter, et c'est cet ensevelissement d'où naît 
la vie monacale qu'on inflige aux tendresses na- 
turelles. La mère n'est pas plus morte pour son 
fils que son fils n'est mort en réalité. Mais il 
a résolu de mourir à lui-même , et c'est pour- 
quoi il commence par mourir à ce qu'il aime 
plus que lui-même, remontant ainsi par la 
rive opposée le courant où s'emporte le monde 
qui aime moins que lui-même ce qu'il n'aime 
que pour lui. Le Père de Ravignan se refusait 
souvent à recevoir madame de Ravignan. 



— 381 — 
Accusera-t-on ce grand esprit d'avoir préféré 
quelque chose à sa mère , son supérieur, par 

exemple? , 

En ce qui touche les habitudes fraternelles 
entre des compagnes égales en dignité et se 
devant un mutuel support, une mutuelle as- 
sistance , on ne découvrirait pas davantage 
les plaisirs ordinaires dans lesquels la nature 
se complaît. Si nous avons admiré précédem- 
ment avec quel succès la vie monacale procure 
l'union des esprits et l'union des cœurs , il n a 
pu nous échapper cependant que de sembla- 
bles ioies ne ressemblaient en rien à celles 
de l'union dans la famille ou de l'union par 
l'amitié. Indépendamment de tous ces char- 
mes de la tendresse auxquels on attache 
un si grand prix et que la vie religieuse ex- 
clut il existe dans les rapports humains un 
bonheur inénarrable qu'elle sacrifie encore : 
l'intimité. L'intimité! bien suprême de deux 
esprits, de deux cœurs, de deux vouloirs, 
dont la puissance est allée souvent jus- 
qu'à Ôter aux plus ardentes douleurs toute 
leur amertume; qui est la fortune des pau- 
vres et le soulagement des riches ; qui est 
plus que tout amour pour la consolation de 
l'homme , parce qu'elle éclaire l'amour dans 



— 382 — 
ses transports de joie et le calme dans ses 
désastres; plus que toute tendresse, parce 
qu'il y a des tendresses très-vives venues de 
la parenté qui n'ont leur parfait épanouisse- 
ment que dans le sein d'un ami; plus que 
tous les dons imaginables du génie ou du ta- 
lent, ces grands malheurs de l'homme lors 
qu'ils arrivent à l'isoler! Oh! qui n'a éprouvé 
cette joie de faire partager une émotion par 
un autre soi-même? Qui n'a senti l'amertume 
de ses larmes s'adoucir devant des pleurs 
amis ? Qui ignore qu'aucun lien du sang ne 
donne ce que veut l'âme pour être heureuse, 
s'il ne donne pas l'intimité? Quel cœur ap- 
pelé à la vie religieuse n'estime le sacrifice 
de ses amitiés •un des plus difficiles renon- 
cements, et ne regrette dans la famille , au- 
tant que tous les autres ensemble, le frère 
qui recevait ses confidences, sachant bien que 
dans le cloître on n'en reçoit, ni n'en livre ! 
Cette épreuve, nous en convenons, est une 
des plus dures entre celles qu'impose une 
vocation, et il y a beaucoup de natures expan- 
sées qui ne se ploieraient pas à cette sévère 
discipline intérieure , si la vocation n'appor- 
tait précisément avec elle la grâce nécessaire 
pour triompher du penchant préféré. 



— 383 — 

La vie religieuse , nous Pavons surabon- 
damment montré, n'isole pas l'individu, mais, 
tout en rapprochant les âmes, tout en les 
groupant dans des réunions fraternelles, elle 
ne tolère point la liberté d'un choix particu- 
lièrement sympathique ou d'une fantaisie pas- 
sagère. Elle établit des conversations gêné- 
raies sans permettre un entretien à deux ou 
à voix basse, un épanchement réel enfin. On 
verra certains ouvrages occuper à la fois trois 
ou quatre religieuses; mais le plus souvent 
c'est à l'heure d'un silence recueilli. Adieu 
les causeries intimes ! On verra dans les jardins 
les jeunes novices se promener ensemble pour 
raison de santé ; mais loin de s'entretenir ami- 
calement, elles récitent le rosaire. Si on prie 
en commun, on ne médite pas tout haut , et 
voilà les âmes seules encore avec leur ferveur. 
Malades, les sœurs se soigneront les unes 
les autres avec zèle et dévouement; mais 
plusieurs se relèveront au même chevet, et 
dans cette œuvre comme toujours l'action sera 
collective, nullement spéciale, à moins d'une 
permission expresse de la supérieure , don- 
nant le droit à une seule et même personne 
de se charger du fardeau, sans l'alléger d'ail- 



— 384 — 



leurs en diminuant la réserve des âmes 
entr'elles. 

C'est ainsi que le travail incessant, les em- 
plois méthodiquement distribués, tous les 
moments disposés à l'avance, ne laissent au- 
cun loisir. Or, il faut des loisirs pour l'inti- 
mité. La vie religieuse au reste par elle- 
même et en elle-même , retient sans effort 
les âmes sur cette pente. H y a dans un cœur 
vierge et réellement dépouillé de lui-même 
une certaine intégrité , qui appréhende de se 
trahir dans le moindre élan de douleur ou de 
joie. Une âme profondément humble, par 
exemple, comment oserait-elle confier, même 
à une sainte sœur, la gloire de ses extases? 
Une âme au contraire dans les épreuves de 
la vie intérieure, car elle en a et de terribles, 
comment oserait-elle dans une effusion pa- 
raître se plaindre? S'exposer ainsi à attrister 
les parfaits, à effrayer ou peut-être à scanda- 
liser les faibles ? Une religieuse, dont la vie 
extérieure est fixée par sa règle, n'a guère de 
secrets à dévoiler, ou quand elle en a, ils sont 
de ceux qu'on ne révèle qu'à Dieu. 

Il est des ordres, sans contredit, qui lais- 
sent, à l'égard des rapports mutuels, plus ou 



— 385 — 

moins de latitude ; mais tous ont pour fonde- 
ment essentiel l'absence des effusions particu- 
lières. Ces vérités, trop peu connues en 
général , n'échapperont certainement pas aux 
intelligences qui ont un peu la compréhen- 
sion des mystères de la vie conventuelle ; et 
pour celles qui ne comprennent pas les 
deux faits , à savoir : les liens monastiques 
sont ceux de la charité et non pas ceux de 
l'amitié, comme on l'entend dans le monde ; 
l'intimité de cœur à cœur, d'esprit à es- 
prit, est aussi rare pour ne pas dire aussi 
inconnue dans le cloître, que les divisions 
qui pourraient y troubler la paix universelle , 
constituent l'argument sans réplique à opposer 
à l'erreur qui reproche aux ordres de rendre 
à l'âme séparée pour eux de sa famille et de ses 
amis, ce qu'elle croyait quitter par vertu. 

Qu'on se le persuade bien : la vie intime d'un 
couvent n'est pas du tout la vie intime d'une 
famille. La première n'a pas été conçue pour 
remplacer la seconde, elle l'a été plutôt 
dans un esprit qui pourrait la faire regretter, 
si le cœur souhaitait redescendre après être 
monté. Un abîme sépare les rapports surna- 
turels enlaçant les serviteurs d'un même mo- 
nastère et les relations de la nature. 11 y a 

22 



— 386 — 

autant de folie à vouloir nier leurs différences 
essentielles qu'à soutenir que les unes pour- 
raient consoler un cœur malheureux d'avoir 
sacrifié les autres. Mais pendant que le 
monde agite ces contradictions dans le vide 
de son orgueil, les âmes héroïques qui ont 
renoncé pour Dieu seul et sans espoir d'un 
dédommagement quelconque à la présence 
de leurs proches, savent encore se renoncer 
sous de nouvelles formes. La jeune vierge du 
cloître n'embrasse pas plus sa supérieure soir 
et matin qu'elle n'embrasse sa mère; la car- 
mélite ne caresse pas plus une compagne vi- 
vant à ses côtés , qu'elle ne caresse la sœur 
qu'elle a bercée jadis. Les membres de la 
grande famille surnaturelle des saints de la 
terre sont austères entr'eux , comme ils le 
sont vis-à-vis de toute créature. Dieu seul est 
leur partage. N'oublions pas toutefois quel est 
le bonheur de l'amour dans le mysticisme. 

Voyons ce qui reste après un froid examen, 
de ce prétendu fanatisme qui enlèverait toute 
sensibilité sinon toute raison à la jeune fdle , 
décidée à abandonner la maison paternelle 
pour la maison de Dieu. 

Une première remarque à ce sujet épar- 
gnera au lecteur beaucoup de ce temps que 



387 — 



nous n'aimerions pas à lui demander pour 
des pensées inutiles, c'est qu'on n'a pas le pou- 
voir de taxer de fanatisme ces vocations de lon- 
gue date , n'arrivant à leur Lut final qu'après 
mille délicats ménagements, consentant à voir 
le monde de près pour ne laisser aucunearrière- 
pensée à leur famille, suspendant le plus cher 
projet à cause de devoirs à remplir, ne l'exécu- 
tant enfin qu'après des angoisses de cœur si 
visibles et si palpables qu'elles confondent 
ceux qui en sont les témoins émus. Or, 
non-seulement plus des deux tiers des per- 
sonnes qui prennent le voile en France de- 
puis cinquante années agissent ainsi, mais 
parmi les vocations ou plutôt les entrées au 
couvent plus précipitées, le grand nombre n'a 
que l'apparence d'un zèle irréfléchi. Au fond, 
les circonstances, les raisons de famille ou de 
position, cent motifs ignorés du monde, peu- 
vent légitimer ce qui agite la surface. Une 
volonté providentielle est plus forte que la 
volonté humaine. Combien de jeunes filles, 
par défaut de courage et non par défaut de 
cœur, préfèrent attendre les derniers jours 
pour avouer une résolution invincible dès long- 
temps ! Combien d'autres entrent à merveille 
dans les vues secrètes de ceux qu'elles ai- 



— 388 — 

ment en les délivrant d'hésitations péni- 
bles? Combien surtout sont brisées et cru- 
cifiées en elles-mêmes, bien qu'elles aient la 
force de voiler leur douleur par leur jeune 
énergie? Et parce qu'il est des organisations 
maîtresses d'elles-mêmes , calmes au milieu 
de brûlantes émotions, capables au moment 
où se fixent leurs destinées d'étouffer des 
sanglots sur leur poitrine, et de n'exprimer 
qu'à Dieu ce que Dieu seul connaît, on se 
plaint du scandale ! On ne s'en plaindrait certes 
pas dans une autre occurence. Il y a des 
mères qui ne peuvent pas pleurer sur la 
tombe de leurs enfants ! Qui les accuse de 
ne les pas regretter? 

Déplus, ce n'est pas être sincère que con- 
fondre la douce fermeté de ces naïves et suaves 
créatures, disant paisiblement adieu à leur 
famille dans un effort de vigoureuse vertu, 
avec ces vocations miraculeuses, nées de cir- 
constances dominatrices et devant être à leur 
dénouement comme à leur début un coup de 
grâce inespéré. 

A ces âmes que « le fanatisme religieux » 
retient tout à coup sur le bord de l'abîme, ou 
en retire quand elles y sont tombées, il ne 
faut pas reprocher d'avoir changé trop tôt le 



■■H 



— 389 — 

fanatisme du mal en fanatisme du bien, et à 
d'autres titres elles méritent, autant que l'in- 
nocence animée du respect filial, une admi- 
ration sans mélange. 

Cela dit, nous avouerons sans scrupule ce 
que notre culte pour le vrai ne nous per- 
met pas de taire : quelques exceptions 
regrettables , quelques procédés d'un zèle 
faux , puisqu'il est indiscret , se trouvent 
parfois en désaccord avec la règle générale. 
Mais combien ces exceptions elles-mêmes 
sont rares ! Comme elles sont moins fréquen- 
tes que le bruit dont on les entoure à des- 
sein! Car, comment l'homme le plus sincère, 
le plus bienveillant pourrait-il lire au fond 
des consciences afin d'y démêler le mobile de 
l'action? L'honneur du devoir n'est-il pas 
souvent en contradiction avec l'acte extérieur 
qu'il est obligé alors de dédaigner? Com- 
bien de ces fanatiques, même dans la petite 
armée où les range sans crainte la raison la 
plus chrétienne, ont été forcés d'agir comme 
ils s'y sont décidés ! Combien ont souffert le 
martyre avant de s'y résoudre, et combien de 
ces désespoirs terrestres qu'ils ont provoqués 
et que le monde ignorant ou prévenu leur 
reproche si amèrement, ont été [iour les dés- 



— 390 — 

espérés le réveil de leur honneur, de leur 

foi , de leur salut, de leur bonheur même hu- 
main? Que de chefs de famille n'entreront au 
ciel que par la porte où a passé en fuyant déso- 
lée la jeune vierge se rendant au cloître ! Nous 
n'éprouvons d'ailleurs aucun embarras à le dé- 
clarer : les fanatismes les plus incroyables ont 
leur raison d'être et sont légitimes quand ils 
sont excités par d'aveugles résistances. Ni le 
père , ni la mère, fussent-ils des saints , n'ont 
le droit de "Violenter, ni de diriger à leur gré, 
la conscience de leurs enfants. Si Dieu les 
appelle , leur devoir est de leur rendre facile 
ou tout ou moins possible l'obéissance à cette 
souveraine attraction. Qu'ils ne parlent pas 
de leur autorité, elle ne descend que de 
Dieu et n'est pas plus haute que la sienne. 
Qu'ils ne s'appuient point sur leur ten- 
dresse ; ont-ils aimé leur enfant comme Jé- 
sus-Christ aime une âme? Dieu qui est créa- 
teur a un droit absolu sur sa créature ; or, il 
n'y a pas de droit contre le droit (1). Et si les 
lois humaines consacrent la liberté de l'in- 
dividu majeur, pourquoi s'étonner quand la 
doctrine catholique consacre aussi cette li- 

(I) Bossuet. 






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— 391 — 

berté des vocations, qui n'est que la liberté de 
l'âme, car le salut dépend de la fidélité à cette 
première grâce reçue, ce qu'on ne voit pas , ce 
qu'on ignore trop. Il y a telle ou telle voca- 
tion qu'il est juste d'abaisser devant l'omni- 
potence de l'autorité paternelle. Les séductions 
du génie, du talent, de l'amour, qu'on peut 
croire sacrées, mais ne sont pas divines, s'hono- 
rent en s'immolant parce qu'elles ne sont que 
des devoirs relatifs, des dévouements géné- 
reux mais libres, tandis qu'une vocation re- 
ligieuse , c'est-à-dire surnaturelle , est la 
volonté expresse de Dieu; qui l'entravera? 
L'ordre d'une mère? L'enfant ne peut lui cé- 
der; il est lié pas ses devoirs envers le père qui 
est aux cieux! Il ri y a pas de droit contre le 
devoir (1). 

Au reste , reconnaissons-le, il en est de 
cette critique du monde comme de toutes les 
autres. Retentissante dans la forme, elle s'é- 
vanouit dès qu'on approche du fond des cho- 
ses , car dans quel sentiment noble ou pieux 
n'entre-t-il pas de l'enthousiasme ? De quelle 
grande œuvre n'est-il pas l'inspiration ? Où 
est l'entreprise qui s'achève sans lui? L'ar- 



(I) 32° Conlïrence. 



— 392 - 

deur guerrière, la poésie, les arts, l'élo- 
quence, le dévouement, l'amour, la gloire, 
qu'est-ce ^ sinon des fanatismes? La vertu, 
qu'est-ce encore, sinon un plus heureux 
fanatisme ? Et l'héroïsme , un plus parfait 
enthousiasme? Puis, qu'est-ce, au résumé, 
que l'enthousiasme en lui-même ? Un mouve- 
ment de préférence, une ivresse qui console 
de la perte d'autres joies ! Dès lors , pourquoi 
Dieu , en tant qu'il est le suprême amour, 
n'obtiendrait-il pas toutes nos préférences ? 
Pourquoi l'ivresse de ce divin amour ne nous 
consolerait-elle pas de lui sacrifier les mondes 
de nos ambitions, comme les mondes de nos 
tendresses? Mais pourquoi surtout oublierait- 
on sous un autre ciel les rivages lointains 
qu'on a aimés? Depuis quand cesse-t-on de 
regretter les biens que Ton quitte parce qu'il 
faut s'en séparer? Depuis quand le fanatisme 
pour un but louable est-il une fascination 
radicale? L'amour de Dieu : la destruction de 
la reconnaissance? La charité : la perte de tout 
sentiment affectueux? Quel homme de bon 
sens oserait dire, s'il ne s'agissait pas de com- 
battre le christianisme, qu'une vierge n'a 
plus de cœur parce qu'elle choisit Dieu pour 
l'époux qu'elle suivra, lorsqu'un bien plus 



— 393 — 

grand nombre de jeunes filles disent chaque 
jour adieu à leurs parents , pour fonder loin 
d'eux une famille, sans même laisser à lapauvre 
mère la moindre garantie d'un amour fidèle et 
d'un avenir heureux? Qu'on ne se plaigne pas 
d'ailleurs, si répudié partout, ce fanatisme se 
réfugie encore dans quelques esprits d'élite. 
Car combien dûmes abaissées ne s'exaltent que 
pour les expéditions du lucre et ne s'enrôlent 
que sous l'oriflamme de la fortune (1). Plaise à 
Dieu qu il devienne moins rare, dans notre 
triste génération, l'enthousiasme qui n'est 
pas celui de l'égoïsme ou de la cupidité ! 



(I) M« r Pie, Panégyrique de saint Louis. 



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CHAPITRE IX. 



Conclusion. — Un dernier mot sur le bonheur. 



On dira, et nous le comprenons : pourquoi 
tant de questions soulevées à propos d'une au- 
tre? Qu'est-ce que le bonheur dans la vie mo- 
nacale? Vous affirmez que c'est la raison plus 
que le fanatisme, la vertu et non un frivole en- 
thousiasme, qui entraîne hors du toit paternel 
l'enfant qui s'y trouvait heureux; que dans le 
cloître d'ailleurs ni l'union des âmes, ni l'u- 
nion des esprits, ne peuvent renouer des 
rapports comme la nature les veut ; que , 
d'autre part, si les liens de famille se rom- 
pent par suite de la séparation, ils ne laissent 



— 396 — 

pas d'exister toujours au fond des cœurs, 
les déchirant à l'aise ; car comment démon- 
trer qu'on est heureux loin de ceux qu'on 
aime ? Où donc , avec des idées si différen- 
tes, au reste, de celles qui ont cours dans le 
monde, placerez-vous la félicité complète 
dont vous aviez promis des preuves éclatan- 
tes? Si vous même étendez sur elle cette 
ombre sinistre, comment la dissiperons- 
nous? 

La vie religieuse procure à l'âme des joies 
inouïes, formées et soutenues d'éléments 
qu'elle seule possède : voilà le fait, et après tout 
ce qui a été dit précédemment pour l'établir, 
nous ne le discutons plus. Or, en ajoutant 
que si ce bonheur n'avait pas de larmes 
pour pleurer les biens immolés à sa con- 
quête, il ne serait ni digne du cœur de 
l'homme, ni digne du cœur de Dieu; en ajou- 
tant encore que ces larmes de regrets demeu- 
rent cependant impuissantes à en troubler 
l'évidente sérénité; nous ne détruisons rien de 
ce qui est acquis , nous ouvrons seulement 
une large voie à de nouvelles perplexités 
ou à de nouvelles espérances; nous posons un 
problème inattendu, et pour le résoudre nous 
allons demander hardiment à l'ordre naturel, 



m 



■H^B 



— 397 - 

puis à l'ordre surnaturel, quel est enfin le 
dernier mot du bonheur dans l'humanité. 

Sans doute on pourrait répondre simple- 
ment que le bonheur est dans la jouissance 
du bien désiré, car chaque cœur a des secrets 
divers incompréhensibles à d'autres cœurs (1), 
et nous différons tous dans notre manière de 
souhaiter comme dans notre manière de jouir. 
L'un voudrait le génie et l'autre la richesse; 
celui-là, les honneurs et les vanités du monde ; 
celui-ci, uniquement la paix dans le travail; 
ce qui est un plaisir pour un ami serait une 
douleur pour soi-même. Nul d'entre nous ne 
regarde le même horizon; peu aspirent au 
même but; beaucoup, en atteignant le résultat 
convoité, n'ont saisi qu'un fantôme au lieu 
d'avoir goûté une jouissance réelle. Mais il 
est une ambition commune à tous, brillante 
sous tous les cieux, à la portée du pauvre 
comme du riche, du plus petit comme du 
plus grand, de la jeune fille cachée sous les 
neiges du Nord, comme du jeune mousse 
contemplant les feux de l'équateur; ambition 
que l'enfant seul ignore, que la jeunesse dé- 
couvre , que l'âge viril conserve , que la veil- 



(I) Chateaubriand. 



ï:, 



— 398 — 

lesse bénit, et à laquelle Dieu a promis le 
bonheur pourvu qu'elle demeurât une vertu 
en demeurant un sacrifice austère : c'est 
l'amour. V amour termine l'homme (1), et le 
cœur n'a pas la faculté d'aller au delà ; mais 
s'il restait en deçà, il ne se connaîtrait pas 
lui-même, il lui manquerait l'intuition de sa 
vie. Tout s'efface devant la gloire d'aimer, 
tout pâlit devant l'honneur d'être aimé. Il 
n'est point de malheur que l'amour ne con- 
sole , ni de joie dont il puisse être absent. Là 
où il n'est plus, il n'y a que des ruines; là 
où il n'a pas été, il y a un vide immense ; et le 
cœur marchant vers lui sans le voir, est le 
seul à qui il soit possible sans souffrir de se 
passer de ses charmes. Et si c'est vrai pour l'hu- 
manité en général, combien c'est plu s vrai pour 
l'être charmant et délicat, dont la destinée est 
de ne connaître et de ne révéler l'amour que 
par la face qui regarde Dieu. Quand la jeune 
fdlc à quinze ans voit sa sœur aînée monter 
à l'autel pour y recevoir le sacrement du 
mariage, être contente, puis dire adieu à sa 
mère, elle se révolte, pleure de colère, affirme 
que pour des royaumes elle ne quitterait pas la 



(I) 4* Conférence de Toulouse. 



— 399 — 

maison où elle est comblée. Mais les feuil- 
les n'ont pas jauni cinq fois que, chassant du 
pied avec dédain leurs restes morts et épars, 
elle se dit souriant à sa rougeur : Je les ver- 
rai renaître, reverdir sous un autre ciel plus 
chaud, et elle oublie sans remords que ses 
vieux parents ne la suivent pas. Telle est la 
vie, tel est le cœur. L'amour est plus fort, plus 
heureux que toute tendresse, et la pauvre 
mère à qui il enlève sa fille, dévore ses lar- 
mes en silence plutôt que de s'indigner de- 
vant les espoirs qu'elle a connus ! 

Qu'on ne nous accuse pas ici de trop poéti- 
ser un souffle que Dieu a créé poétique. 
Assez d'autres le matérialisent, déflorant la 
vertu, détrônant le beau au profit du mal! 

Un sentiment vrai ne se résigne pas à V im- 
puissance (1), et, selon les lois qui régissent le 
monde spirituel, pour élever une âme il est be- 
soin de l'attraction d'une autre âme (2). 

L'Église catholique, dépositaire et gardienne 
des serments inviolables, a toujours enseigné 
que Dieu même a mis l'idéal dans l'amour, le 
bonheur dans cet idéal ; et, quand on ne croit 



(1) M. Guizot. 

(2) Frédéric Ozanarn. 



M 






— 400 — 

plus ni à l'un ni à l'autre, on porte en soi 
un cœur sceptique ou une âme morte. 

Qui soutiendra qu'une jeune femme, visi- 
tant, au bras de son époux, le manoir hérédi- 
taire, où se continuera la chaîne des ancêtres, 
n'est pas dans l'allégresse, le château où elle 
est née fût-il à l'autre bout de la France? En 
conclura-t-on qu'elle n'aime plus sa famille, 
qu'elle ne pleurera pas dans sa prière du soir 
en retrouvant sur ses lèvres le dernier baiser 
de sa mère? En conclura-t-on que le lende- 
main ne sera pas magnifique, avec ces flots de 
pensées, de devoirs, de craintes, d'espérances, 
de joies qu'apportent les perspectives d'une 
carrière à son début? Si le souvenir des an- 
ciennes et vivantes tendresses auxquelles il a 
fallu renoncer à cause de l'amour, vient à pro- 
voquer ses larmes, loin de les trouver arriè- 
res, elle les caressera comme un hommage de 
plus rendu à la mystérieuse puissance qui 
veut des immolations ? Qu'un semblable bon- 
heur soit étrange, incompréhensible, effroya- 
ble même, peu importe, il a une loi, il la 
faut subir. Le cœur a ses raisons que la raison 
ne comprend pas (1). 



<f) Pascal. 



— 401 — 

Mais on entend bien que ces légitimes jouis- 
sances de la vie dans Tordre naturel ne sont pas 
le point fatal , extrême, où l'homme doive s'ar- 
rêter. 

Le cœur ne peut pas absorber l'âme et l'âme 
ne peut admettre pour objet de béatitude qu'un 
être incréé, infini, éternel, c'est-à-dire Dieu. 
Aussi, quand on emprisonne ses sentiments 
dans les étroites limites de cette terre ; quand 
on n'a pas foi au monde invisible, que devient 
l'amour? Qui donnera une heure de durée à 
l'affection la plus vive, si elle ne se rattache 
pas à l'être souverain, inénarrable dans ses 
dons, mais digne surtout d'être adoré par- 
dessus tous ses dons? L'histoire est là pour 
apprendre ce que devient l' 'adoration de f homme 
le lendemain du jour ou il n'adore plus Jésus- 
Christ (1): C'est la croyance aux régions sur- 
naturelles qui crée l'épanouissement des 
cœurs dans nos sombres et terrestres régions. 
C'est l'amour de Dieu qui est le condiment 
des fragiles ardeurs de l'homme, et la base 
première des bases immuables de la famille. 
Si l'esprit de l'homme ne voit pas l'infini et 
l'éternel dans les cieux, où les verra-t-il ici- 

(t) 34* Conférence de Notre-Dame 



■■1 



— 402 — 

bas? Mais s'il les voit dans les splendeurs ou 
les épreuves de ses tendresses, la mort 
peut bien entrer dans sa maison, il niera la 
mort (1). 

Pourtant ici, à cette hauteur, ne se termine 
pas l'ascension de l'humanité. L'Évangile 
place dans une sphère plus élevée encore 
l'idéal du bonheur par l'amour. 

Connaître et aimer Dieu, même avec fer- 
veur, n'est que le premier degré de la vie 
surnaturelle, et lorsque cette connaissance 
laisse au cœur des attraits pour certaines 
séductions, des attachements pour les créatu- 
res, elle ne peut que soulever un côté du 
rideau des cieux, elle n'est qu'un pâle reflet 
de la joie des saints. La perfection de l'amour 
enlève à l'âme la faculté de se partager, et la 
perfection de l'amour surnaturel n'est atteinte 
que lorsque Dieu est l'unique objet du cœur; 
on cherche la vie dans ce qu'on aime, a dit 
saint Augustin. Secouer la poussière des 
mondes créés, s'élancer hors de l'étroite 
enceinte, abdiquer les charmes qui passeront, 
ravir aux anges le secret de leur allégresse , 
arriver par l'extase, si ce n'est à la vision, 



(I) M. Louis Veuillol, cà et là. 



— 403 — 

du moins à une communion efficace avec la 
souveraine beauté, chercher la vie dans 
son essence même , tel est le sommet de la 
joie , l'élément de béatitude victorieux de 
tout obstacle dans la vie religieuse, l'alpha et 
l'oméga du bonheur. L'amour unique de 
Dieu, nous l'avons nommé en entrevoyant 
l'idéal pour la première fois , nous le nom- 
mons de nouveau sa plus vive, sa plus fidèle, 
sa plus parfaite expression. Ce culte de .lé- 
sus-Christ dans un cœur vierge transporte 
l'âme dans les régions de l'immuable et de 
l'infini, comme ce char de feu qui enlevait le 
prophète au ciel. Regardons en haut, il 
monte, il monte encore! saluons-le d'un der- 
nier, solennel et respectueux hommage ! 

On voit dans le monde une virginité qui 
consiste à ne rien aimer, pas plus Dieu et les 
pauvres qu'une famille où l'on végète. Il faut 
plaindre ce double malheur qui se refuse 
beaucoup, sans se rien accorder, et convie 
l'égoïsme à s'emparer d'un vide où un très- 
haut dévouement, celui du célibat chrétien, 
pourrait se féconder dans la charité, mais il ne 
faut pas l'opposer à l'idéal que nous admirons. 

On y remarque aussi, par un contraste 
frappant, cette virginité aimante, joyeuse et 

23" 



— 404 — 

fière, qui, devenue un apostolat réel et efficace, 
sert la cause de l'Église comme celle de l'hu- 
manité, avec des succès aussi sérieux que 
modestes. Elle séduit beaucoup de cœurs de 
nos jours, et elle est infiniment digne de res- 
pect. Cependant le bonheur qu'elle permet 
de goûter n'est en rien comparable aux joies 
de la vie conventuelle, parce que le renonce- 
ment absolu à soi comme à toute volonté pro- 
pre par la consécration des trois vœux monas- 
tiques , formant une alliance réelle et bénie de 
l'Église entre Dieu et l'âme élue, cette âme s'é- 
lève bien au-dessus du cœur qui, dans les 
voies de l'amour, n'a pas été appelé à une 
oblation aussi heureuse, puisqu'elle est 
moins entière. 

On y voit encore, à chaque instant, cette 
virginité charmante des âmes ingénues, trop 
jeunes pour comprendre une autre expansion 
que celle dont le parfum monte vers Dieu, 
comme vers leur mère , sans qu'elles voient 
l'abîme qui sépare la tendresse de l'amour. 
Cet état de l'âme, si beau, si digne d'envie, 
doit cependant progresser et même en un 
sens changer de caractère , pour devenir cet 
état sublime d'un cœur fixé en Dieu par 
un mouvement de choix et de préférence. Car 



— 405 — 

les joies de la virginité ont cela d'admirable , 
et c'est précisément parce qu'on le nie ou qu'on 
le comprend mal, qu'on n'arrive pas à l'appré- 
ciation exacte du bonheur de la vie religieuse ; 
elles saisissent tout l'être et le transforment 
jusque dans ses dernières profondeurs. Seule- 
ment, au lieu de l'envahir comme une mer qui 
lance ses tourbillons dans une autre 'mer, 
comme un orage qui assombrit par ses nuées, 
et sillonne de ses foudres un ciel jadis 
serein , elles apaisent l'âme tout en la 
charmant, l'étonnent sans la froisser, ne 
l' ébranlent que par les plus suaves impres- 
sions, ne l'excitent qu'en la ravissant au- 
dessus d'elle-même, et ne font qu'ajouter 
aux harmonies de l'innocence dans l'ordre 
naturel , les ineffables harmonies de l'amour 
dans l'ordre surnaturel. Si elles s'emparent 
d'un esprit candide, tout en lui laissant ses 
incomparables privilèges , elles le combleront 
d'enivrements inconnus , dont il n'avait nulle 
idée, nul pressentiment; elles le plongeront 
dans des délices, dont aucune des tendresses 
antérieures ne lui avait révélé le secret. 
Comme apparaîtraient à un petit enfant, mort 
dans les bras de sa mère avant d'avoir rien 
appris du mystère de sa destinée , les splen- 



I 



■ 



— 406 — 

(leurs du ciel se déroulant tout à coup sous 
ses regards radieux, et l'éternelle charité lui 
ouvrant son sein avant qu'il l'eûtadorée, ainsi 
apparaissent à l'âme vierge les plus lointains 
horizons de l'amour, quand Dieu, sans la 
troubler, déchire le voile qui les cache au 
monde. Lorsqu'au contraire ces joies di- 
vines illuminent une intelligence qui n'i- 
gnore rien, elles la purifient de telle sorte 
qu'elle sera dans ses contemplations aussi 
éloignée des images terrestres, que l'était 
Marie-Madeleine alors que son extase l'en- 
levait au-dessus du sol. Mais quel que soit 
le champ sur lequel la virginité veut naître, 
croître et s'épanouir, cette fleur de tout sen- 
timent n'existe jamais dans une âme chré- 
tienne à l'état de ces défaillances dépouil- 
lées de tout parce qu'elles n'ont de goût 
pour rien , de ces mouvements négatifs qui 
se replient sur eux-mêmes sans chaleur et 
sans vie; elle y règne comme une affection 
libre, vivante, dévouée, agissante et fidèle, 
qui s'absorbe en Dieu parce que Dieu seul 
est l'objet de son culte. Elle a des touches 
brûlantes et les torrents d'eau ne réteindront 
point (1). L'être souverain se donne ici sans 

(I) Oanlicjue des Canlicpies. 






- 407 — 

mesure à l'âme généreuse, dont l'amour sans 
mesure s'élance vers lui, et s'y attache d'une 
manière ineffable par V ardeur de cette volonté 
ferme qui est la tendance de celui qui aime vers 
l'objet aimé, et les unit l'un à l'autre dans un 
embrassement éternel (1). 

Comme un cerf soupire après la fontaine des 
eaux vives, ainsi mon âme soupire après vous, ô 
mon Dieu ! Mon âme a défailli dans son ardeur de 
s'unir à son bien-aimé. Je le cherchai et je ne le 
trouvaipoint, je ï appelai elilneme répondit point. 
L'avez-vous vu celui que mon cœur aime (2) ? 
Ainsi les gémissements de l'épouse expri- 
ment ses désirs , car Dieu l'attire à lui et Dieu 
la retient encore ici-bas (3). Il n'a point mar- 
qué l'heure fixe où le ciel et les anges s'ébran- 
leront pour lui dire : Voici l'époux qui vient, 
allez à sa rencontre (4). Mais comme les plain- 
tes de la nuit et le murmure du vent dans les 
forêts vierges se taisent vers le matin pour 
épier la lumière à son réveil, ainsi l'amour 
attend en silence, et le Seigneur Jésus ré- 
pond : Vous avez blessé mon cœur, ma sœur , 



(1) Trésor des saints. 

(2) Cantique des Cantiques. 

(3) Bossuet. Panégyrique de sainte Thérèse. 
(1) En saint Matthieu, ch. XXV, vers. 6. 



■I 



— 40S — 

mon épousa , vous avez blessé mon cœur , 
par un seul cheveu qui flotte sur votre cou (1\ 
Je vous aiaimée comme mon Père ma aimé (2) . . . . 
Demeurez en moi et je demeurerai en vous (3). . . . 
Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la con- 
sommation des siècles (4). Alors les voiles tom- 
bent entre le ciel et la terre. L'âme exaucée 
reprend le cantique de son bonheur : 

Mon bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui; 
il repose entre les lys jusqu'à ce que l'aurore se 
lève et que les ombres déclinent! Mon âme s'est 
comme fondue au son de sa voix. J'ai trouvé mon 
bien-aimé; je ne le quitterai jamais (5) .' Venez, 
toutes înes pensées, tous 7)ies sentiments, tous 
mes désirs , venez , réunissez-vous pour aimer 
Dieu (6) ! Et le regard du Sauveur appelle 
le regard ravi de son humble servante. Il y 
a fusion de l'âme et de cet idéal choisi qui 
est la beauté sans tache. Elle peut se dire : 
Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ 
qui vit en moi (7) ! Il y a fusion de l'idéal 



(1) Cantique des Cantiques. 

(2) En saint Jean, ch. XV, vers. 9. 

(3) En saint Jean, ch. XV, vers. 4. 

(4) En saint Matthieu, ch. XXVIII, vers. 20. 

(5) Cantique des Cantiques. 

(6) Bossuet. 

(7) En saint Paul, Ép. aui Galates, ch. U, vers. 20. 









— m — 

choisi et de l'âme vierge et aimée. L'amour 
se perd dans l'extase de l'amour, et bri- 
serait dans ses divins transports la frêle 
enveloppe du cœur, si Dieu ne le fortifiait, 
car Dieu, nous l'avons vu et admiré, ne 
veut pas pour lui seul des ardeurs virginales. 
L'amour habitant le ciel par ses vœux a sur 
la terre une mission de miséricorde qui le 
doit consoler d'y être si longtemps enchaîné. 
Son royaume y sera la souffrance physique 
et la souffrance morale. Il pleurera les morts 
oubliés, il ressuscitera les morts qui font 
horreur. Il donnera une mère à l'orphelin et 
un ami à tout délaissement. Il sera enfin l'ex- 
piation universelle, puisque les larmes de 
l'innocence provoquent seules les larmes du 
repentir. Ainsi, dans ses inénarrables gloires, 
l'amour de Dieu n'a rien à regretter, ses joies 
servent l'humanité. 

Or, comment supposer qu'une âme, par- 
venue à ce faîte, ne jouisse pas d'un bonheur 
complet? Si l'amour triomphe sans effort de 
toute tendresse ; si ce soleil chasse bien loin 
derrière lui tous les soleils qui l'avaient pré- 
cédé ; si le cœur en possession de son objet 
se passe si aisément de tout autre bien ; s'il 
verse alors des larmes , pour se soulager 









■ 






- 410 - 

plutôt qu'en s'affligeant, comment l'amour de 
Dieu, transformé déjà pour ainsi dire par 
l'être infini qui le béatifiera bientôt , n'absor- 
berait-il pas Tâme de telle sorte qu'en lui , 
c'est-à-dire en Jésus-Christ, par Jésus-Christ, 
à cause de Jésus-Christ, elle n'eût plus rien à 
pleurer, rien à désirer dans l'abandon qu'elle 
fait de son cœur à la divine miséricorde? Ah ! 
viennent toutes les joies de la terre essayer 
de la distraire dans son extase, elle s'écrie : 
« Qui me séparera de la charité de Jésus ( t ) ? » 
Viennent son père , sa mère , ses sœurs , ses 
amies pour la troubler; qui est ma mère, et 
qui so7it mes frères (2), répond-elle en son 
âme? Si elle pleure avec eux, ce sera d'atten- 
drissement plutôt que de regret , car c'est le 
caractère de ramour de Dieu de pénétrer le 
cœur d'une onction si suave qu'en triomphant de 
tous ses attachements , il leur donne un nou- 
veau et indéfinissable charme. Heureux dans la 
possession d'un objet suprême, il semble qu'il 
augmente ses joies en tout sacrifiant à cette 
possession, et que ce qu'on vient de lui immo- 
ler est par cela même d'autant plus aimé ! Et 



(1) En saint Paul,Ép. aux Romains, ch. VIII, vers. 35 

(2) En saint Marc, ch III, vers. 33. 



■ 






- 411 — 

pourquoi d'ailleurs la nuit, le jour et jus- 
qu'au pied de l'autel , cet amour souverain 
n'aurait-il aucun holocauste à s'offrir? Pour- 
quoi lui enlever cette impression navrante où 
il se reconnaît et se salue? Parce que c'est 
Dieu qu'on aime, serait-on moins avide de se 
sacrifier? En se donnant à lui seul, avait-on 
compté être à l'abri de toute épreuve dans 
cette vallée d'exil? qu'ils ont peu l'intel- 
ligence de l'amour ces esprits sans flammes , 
s'imaginant qu'une privation détruit la béa- 
titude de l'amour ou qu'une tendresse supé- 
rieure est la négation d'une tendresse moins 
élevée I 

Quel enfant chrétien irait au cloître si on 
lui posait pour condition l'ingratitude et l'ou- 
bli? Quelle mère, se séparant de son fils, 
ambitionne d'en êtrepleurée sans consolation? 
Quelle jeune vierge souhaite une couronne 
éclatante aux pieds de Jésus, le roi au sceptre 
de roseau? Quel cœur enfin, ayant reçu la 
touche de Dieu (1), consentirait à s'abaisser 
jusqu'à un amour sans douleurs et sans lar- 
mes? L'idéal de la vie religieuse n'a pas été 
conçu dans l'esprit des saints, pour abolir la 



(I) Bossuot. 



— 412 — 

souffrance puisqu'elle est la loi de l'humanité, 
mais pour la diviniser. Il ne promet pas un 
bonheur sans mélange, il promet un bonheur 
permanent parce qu'il vient de l'amour, et il 
le dispense infini quand l'amour en est digne. 
Il n'est pas fait enfin pour ces âmes égoïstes 
aimant pour ne satisfaire qu'elles-mêmes , il 
est réservé à ces âmes généreuses qui, ayant 
reçu le don de comprendre que les vertus ordi- 
naires ne suffisent ni pour se sauver ni pour 
sauver les autres, ne savent plus connaître et 
vouloir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus- 
Christ crucifié (1). Il est créé pour ces cœurs 
magnanimes à qui il semble quils n'aimeraient 
pas s ils aimaient pour être heureux (2). Il 
n'est donné enfin qu'à ces cœurs vierges pour 
qui Yabsence de la croix est l'absence de la 
vie (3) , et que le Christ a enfantés dans ces 
divines paroles : « Bienheureux les cœurs 
» purs! bienheureux ceux qui pleurent! » 

(1) M« r Pie. 

(2) I™ Conférence de Toulouse. 

(3) Saint François-Xavier. 



FIN. 



Poitiers, Imprimerie da N. Klrnabd. 



■HHMM 



Ho 



LETTRE 



5)« S. (6. fttonscnpiciir JJic n l'3tttott, 



Poitiers , 23 septembre 1866 



Mademoiselle . 



J'aime à reconnaître dans votre livre les élans de la foi et 
de la piété, soulenus par le> ressources d'une riche imagi- 
nation, et je \ous iélicile du témoignage bienveillant i|ue ce 
travail vous a valus de la part des cininenls prélats de Bourges 
rt il Hébron. 



"f L.-E., ev. de Poitiers. 




— 416 — 



APPROBATION 



«De $. <ô. ittonsnjiwttr l'Œnêinu t)t ïittittcs. 



I 



L'Idcal du bonheur dans la vie religieuse répond à mon 
attente, et je le trouve l'expression vive des dons les plus 
heureux de la nature et de la grâce. C'est l'élan d'une belle 
imagination et d'un cœur ardent, fécondé et conduit par 
l'amour de Dieu le plus sincère. 

Que l'auteur continue à travailler, à lire, à écrire, suivant 
l'inspiration de Dieu, en toute humilité et naïveté ; je la bénis 
ainsi que tout ce qui lui est cher. 

Nous marchons vers des temps très-mauvais. Les élus 
seront ébranlés , les bons chrétiens seront déconcertés. Je re- 
commande aux chefs de famille de faire de leur foyer domes- 
tique, au milieu de la défection des gouvernements et des so- 
ciétés, un asile inviolable de la foi et de la prière. Je sais 
que la famille de l'auteur sera un de ces sanctuaires et j'en 
bénis Dieu. 

Nantes, le 8 décembre 1866. 



Alexamdiie, éeeque de Nantes- 



417 



APPROBATION 



De S. G. illonsctijiicuv l'tCuct] ue bc Cuçor, 



Je viens de terminer la lecture il' l'ouvrage intitulé : De 
l'idéal du bonheur dans la rie religieuse. 

Je ii" i>ui< tro[i remercier l'auteur de l'avoir composé, il est 
appelé a l'aire un grand bien, el je ne négligerai aucune occa- 
sion d'en recommander la lecture. C'est une œuvre de foi, 
exécutée avec une rare intelligence el un cœur lel que le bon 
Dieu sait les faire, par sa grâce, lorsqu'il en est re maître. 



9 décembre 1800. 



t Charles, évéque de Luçon. 






448 — 



APPROBATION 



ÏDc S. (&. ittonetigncur l'£ - «cque bc Cimogcs. 



Ce livre révèle un beau (aient, une vive imagination, une 
connaissance étonnante du cœur de la femme chrétienne. C'est 
un éloquent plaidoyer en laveur de la vie religieuse. Cette vie 
est du reste connue et pral irruée avec une rare perfection par 
des membres de la famille de l'auteur. Je suis heureux de pen- 
ser que le souvenir de la vénérable tante carmélite du couvent 
de Limoges, n'a pas été étranger à la direction des méditations 
de la nièce, et à l'éclosion de celle belle œuvre de son re- 
marquable talent. 

Limoges, ce 24 décembre I86G. 



T Félix, êv. de Limoges. 



i!9 — 



SOCIÉTÉ NATIONALE d'ëNCOUBAGEHE.M AU BIEN 



COMPTE REND! 

De la Séiincc publique de Distribution solennelle des Récompenses 
le 10 juin 1867 

UIPPORT I»E B. Honoré ABNOCL 

Secrétaire général 

STJR LES OUVRAOES COTJJRONNÉS 



MÉDAILLE D'HONNEUR EN BRONZE 

M" BARDY (Makis) a Poitif.hs, Vibjjim 

lui it SON uvnfc; 

Dr l'idéal du hou/,, ur /Unis la rie religieuse 



« Écrit avec une conviction sincère, une lui \i\p, ce livre 
ie recommande à plus d'un litre; il initie le I etcur à la \ie 
d'abnégation et de charité, montre aux pauvres cœurs éprou- 
\ le port du salut après les agitations de ta tempête 

» On croit entrevoir dans l'ouvrage, que nous ne pouvons 
que très-brièvement analyser, ta consommation de la science 
par l'amour. C'est une sorte <le lyrisme spirituel qui charme 
ci attire. On 5 seul couler à pleins bords la sève ardente de 
la jeunesse, du beau et <ln bien. En lisant les pages élu 
quentes où M" Bardj a mis toute son âme pour défendre les 
doctrines et la religion de ses pères, on se seul fortifié, les 
doutes s'effacent insensiblement, et l'on oublierait aisément 
i|iie l'idéal cl n bonheur n'est pas Icnil enlier là cm l'en II 

-uMiie divinement passionné <lc l'auteur l'a place, car l'ac- 
complissement des devoirs <!<• son étal . i|uel qu'il soii , est 
aussi, aux yeux des sages, la clé mystérieuse qui ouvre le 
ciel el iniiie aux véritables jouissances d'ici-bas. « 



■ 

I 



•i^O — 



BREF DE U SAINTETÉ l'IE IX 



A L AUTEUK 



de l'idéal du bonheur dans la vie religieuse 

»@« 



Perillustris Dnâ Dnà obsmï îrès-iltustre el très-honorée 

Damo, 



Gralulalur libi ssmus domi- 
nus Pins IX, quod quidquid 
in te esl ingenii, quidquid piœ 
erudilionis , omne eontuleris 
ad ceelestes illas dclicias ex- 
plicandas, quibus, inler cœ- 
nobiIica3 vilœ asperitales, sa- 
cra) virgines flagrante christ i 
amore succensa?. aflluunl ita , 
ni superabundent gaudio iii 
omni tribulatione sua. Quod 
sane coeptum , cum ac.coino- 
dalissimum sit ad relevandam 
nobililalem felicitatemque eius 
vilœ instifuli, quod abieclum 
miserrimumque arbitranlur cl 
dictitaat qui non percipiunt ea 
quœ sunl Sj.irilus Dei ; la)latur, 
le salis arduum opus ila per- 
l'ecisse , ut clarissimorum Gal- 
lia? anlislilum approbalionem 



Le très-saint seigneur Pie IX 
vous félicite d'avoir appliqué 
lout ce qu'il y a en vous de 
talent , toul ce qu'il y a en 
vous de pieuse érudition, à 
faire comprendre les célestes 
délices qui, au milieu des aus- 
térités de la vie cénobitique , 
inondent les vierges saintes 
consumées par l'ardent amour 
de Jésus-Christ, au point qu'el- 
les surabondent de joie dans 
leurs tribulations de toute es- 
pèce. Comme celte entreprise 
est certainement très-propre à 
relever la noblesse et la féli 
cité du mode d'existence, jugé 
et déclaré abjecl et très-mal - 
heureux par les personnes qui 
n'ont pas l'intelligence des 
choses de l'esprit divin, le 



— 421 — 



laudesque promerueris. Quam- 
obrem, cisi non dura oblatum 
volumen versare poluerit , il- 
lu«l tamen lubenti gratoque 
excepit animo; futurum etiam 
confidens ut hand conlemnen- 
il.un collaturum sit opérais . 
\el erigeudis iis ac Lncitandis 
quae se i . < m Don devoverunt, 
vel tngerendo aliis cœleslis 
agni nuptiarum desiderio.Mihi 
\ nu mandai il ni optati a le 
huiusce l'inclus auspicem, el 
paternes been volentise su» pi- 
gnus nunciarem Apostolicam 
Benedictionem , qiiam libî 
tuaaque famiiiae peramanter 
impertit. 



Saint-Père se réjouit que vous 
ayez perfectionné un travail 
assez difficile, jusqu'à mériter 
l'approbation el les éloges 
d'Évêques français du plus 
haut renom. C'esl pourquoi . 
bien qu'il ne lui ail pas en- 
core été possible de p ireourir 
le volume qui lui a été pré- 
se ité | il l'a reçu avec un sen- 
liiin'iii de plaisir et de grati- 
lude. Ayant même la confiance 
que cette œu\ re remarquable 
concourra égalemenl à grandir 
et à stimuler celles qui déjà 
se Mini Mime ■ à Dieu, el à 
in pii er aux autres le désir 
il être les épou es du i éleste 
Agneau . il m .1 cbai gé de vou - 
annoncer, comme présage de 
i e fruil que unis souhaitez, el 

cui gage de sa paternelle 

bienveillance, la bénédiction 
apostolique qu'il accorde irè - 
affectueusement à unis et à 
votre famille. 



Quibus cru peculiares gra- A ce qui vienl d'être écrit, 

lulationes meas adiieere gau- je me complais à joindre mes 

deo, quod nalurae el gratis félicitations personnelles sur le 

(liniis lihi concessis tara reli- religieux el fidèle emploi que 

giose ac Odeliter utaris; me»- vous faites des dons de la na 

que BBstimationis et observan- ture et de la grâce à unis dé 

liai officia lilii exhibée., eni partis, et j'offre mes devoirs 



I 



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fausla omnia adprecoi et sa- 

lularia. 



lui, Perillustris Dna Dna 
obsina , 

Addicliss. obsmus famulus 



Franciscus MERCURELLI. 

SSmd. Dud. Nrd ab epistolis latinis. 



d'estime cl de considération .1 
\ ous pour qui j'implore loin les 
bonheurs et tous les moyens 
d'arriver au salut. 

De vous, très-illustre et très- 
honorée Dame, 

Le très dévoué et très-res- 
pectueux sen iteur, 

François MERCURELLI, 

Secrétaire de notre Saint-rère pour 
les lettres latines. 



Romœ, die tl martii 1868. Rome, le il mars 1868. 



Perilluslrl Dnas Onx obsmœ Dnx Marias Bardy i'htcirhim. 



l'oitiws lii'p. <*<• N. Bernard. 






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