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POITIERS.— IMPRIMERIE DE N. BERNARD.
DE
L'IDÉAL DU BONHEUR
VIE RELIGIEUSE
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Mlle «Util; BARD1
Ouvrage roaronné par la Société nationale d'encouragement au bien
DEUXIEME EDITION
Augmentée Jud Bref du HeJat-Pére PIE IX. de notrrellea
eppraheiione épiaeopaIee 9 A.
«< L'Évangile n'est pas la destruction de
» PbomtnS] il en est le sommet, c'est pour-
» quoi l'humanité no descendra pas du
» christianisme. »
( R. P. LaCuRDAIIU..;
m*— »«^h«
PARIS
CHARLES DOUNIOL, UHKAinE-ÉUlTELill
:'!t . RUE Dt TOURNON
1868
Tuns droit* de propriété $ de traduction réxervé*.
APPROBATION
«De S. <&. jflonseigiuur l'3rcl)£vcque bt Gourde
L'auteur a mis au service d'une idée excellente un grand
travail et une richesse peu commune d'imagination, de sen-
timents et de style. Ses intentions sont dignes de tout éloge ,
son talent est incontestable, et son œuvre, dont le mérite est
réel, ne contient rien de contraire à la saine doctrine.
Bourges, le 26 mai 1865.
■J- Chahles-Amable, archevêque de Bourges.
VI!
APPROBATION
3lt 8. <S. ftlonaeijnuur l'tëutque y^cbron.
Je suis persuadé que votre travail sera utile aux âmes. Vous
avez mis au service d'une grande idée votre imagination fé-
conde, votre vive intelligence, et, ce qui vaut mieux, votre
âme pleine de foi. Il m'est doux d'unir mes éloges à la grave
approbation que vous a donnée Monseigneur de Bourges.
Je souhaite à votre livre le succès de consoler, de relever
quelques cœurs souffrants , troublés ou malades.
Genève, 24 août 1866.
4- Gaspard, éveque d'Bébron,
auxiliaire de Genève.
m
I
TABLE DES MATIERES
*
Approbation de M" le prince de La Tour d Auvergne
Lauraguais v
Approbation de W Mennillod vu
Errata XI
Chapitre l". — Des éléments du bonheur : Amour en
Dieu, Dévouement , Sacrifice. . . 1
Chapitre II. — Les ordres hospitaliers 95
Chapitre 111. — Les ordres cloîtrés. — La contem-
plation US
C'uai'Itke IV. — Les ordres cloitréa. — L'expiation. 101
Chapitre V. — Les ordres enseignants. — La mater-
nité spirituelle -Il
Chapitre VI. — Les ordres enseignants.— L'éducation. 203
Chapitre VIL— Del'amitié surnaluiclle.et du bonheur
par la vie commune. 301
Chapitre VIII.— De la séparation d'avec la famille. . 3i9
Chapitre IX. — Conclusion. — Un dernier mot sur le
bonheur <jt . . . . 395
Appendice • 4' 3
Lettre de M* 1 Pie à l'auteur .... 415
4à\f-
V • •
-s-
"
Approbation ili> M»' Jacquemel . 'ii^rmm
Approbation de M«* Collel 417
Approbation de M** Fruchaud 418
Rapport de M. Honoré Arnoul, secrétaire général, de la
Société nationale d'encouragement au bien sur les ou-
vrages couronnés dans le couranl de I8C7 419
Bref de Sa Sainteté Pie IX à l'auteur 420
ris ni; l\ ïaulr nr : matières.
i
*.
^4
XI —
ERRATA.
Page 18, ligne 26, au lieu de: 1858, lisez: 1856.
— 48, — 14, au lieu de : ces macérations, lisez : ses
macérations.
— 82, — 26, au lieu de : M" Swetchim, lisez :
M™ 8 Swetchine.
— 86, — 13, au lieu de : aucune voie, lisez : aucune
voix.
— 93, — 5, au lieu de : ses sacrifices, lisez : ces sa-
crifices.
— 94, dans le titre, au lieu de : des ordres, lisez : les
ordres.
— 113, ligne 5, au lieu de: raisonner, lisez : résonner.
— 115, dans le titre, au lieu de : des ordres, lisez : les
ordres.
187, ligne 20, au lieu de : ses sphères, lisez : ces sphères.
280,
313,
353,
355,
27, au lieu de : où se florit , lisez ; où florit.
6, au lieu de : si l'on semait l'union dans les
cœurs comme l'on sème, lisez : si l'or
semait l'union dans les cœurs comme il
sème.
15, au lieu de : raillent, lisez : rallient.
17, au lieu de : lorsqu'il veut, l'hommage,
lisez : lorsqu'il veut l'hommage.
DE
>inû
L'IDEAL DU BONHEUR
VIE RELIGIEUSE
CHAPITRE I er .
Dei éléments du lion heur : Amour en Dieu,
Dévouement, Sacrifice.
La vie religieuse qui est, ici-bas, l'idéal
de la perfection est-elle, en même temps,
pour la femme, l'idéal du bonheur?
Telle est la question que nous nous propo-
sons d'étudier aujourd'hui; question profonde,
puisqu'elle se rattache nécessairement à l'état
moral de notre société actuelle et entraîne
l'examen de l'organisation de la femme, ce
bel ouvrage de la droite du Très-Haut, cette
4
- 2 —
poésie (1) du Créateur; question délicate, car
elle touche aux plus saintes choses , aux mys-
tères de Dieu et de l'âme , aux mystères des
pauvres (2). Aussi, après avoir désiré l'appro-
fondir par enthousiasme, on ne l'aborde
qu'avec cet effroi des cœurs sincères lors-
qu'ils s'approchent de ce qui est éternelle-
ment beau, éternellement pur, éternellement
vrai.
Que Dieu bénisse ces enthousiasmes de
notre foi! Qu'il nous préserve du malheur
d'exprimer d'une manière indigne de lui des
pensées que nous avons essayé de lire dans
notre conscience 1
Qu'est-ce que le bonheur, cet astre brillant
qui inonde de ses clartés les demeures céles-
tes, s'échappe quelquefois du sein de Dieu
pour se montrer à nos regards ravis et re-
monte tout à coup dans les sphères inacces-
sibles, nous léguant les larmes du souvenir
après nous avoir révélé les larmes de la joie?
Il est difficile de donner la définition exacte
de sa splendeur totale ; mais, en suivant la
trace lumineuse qu'il a laissée vivante dans
(1) Napoléon I".
(2) M« r Pie, LPttre pastorale. 1851.
'— 3 —
notre âme, il deviendra aisé d'analyser les
rayons divers qui composent son auréole et
les éléments variés qui constituent le foyer
de sa chaleur.
Le premier de tous ces éléments est l'a-
mour en Dieu. Du berceau à la tombe, l'âme
se meut dans l'amour. Créée par l'amour éter-
nel, attendue et reçue dans le monde par
l'amour de la mère, elle s'éveille sous le
tressaillement de cette première séduction (i),
et prélude ainsi aux rêves et aux pressenti-
ments de l'adolescence, aux ébranlements et
aux réalités de la jeunesse, aux glorieuses
consolations des jours qui la détrônent, et en-
fin à cette victoire suprême de l'amour chré-
tien sur la mort acceptée , puisque la mort
depuis celle de Dieu n'est plus seulement le
glaive de la justice, mais est devenue aussi
le sourire de l'amour et le choix d'un cœur
libre (2). Oui, dès ici-bas l'amour est la nour-
riture et les délices , le breuvage et l'enivre-
ment, le mobile et le levier de l'âme. Si elle
travaille et se fatigue, souffre et pleure, se
dilate et se repose, c'est parce qu'elle aime.
(t) R. P. Lacordaire, 62' Conf. de Noire-Dame.
(2) 66» Conf. de Notre-Dame.
— A —
Si elle vit c'est pour aimer, si elle meurt c'est
pour conquérir l'éternité à cet immortel con-
diment de son existence. Oui, dès ici-bas
tout mystère est dévoilé ; en envahissant
notre âme , l'amour lui livre le nœud de nos
destinées et le secret de notre béatitude.
Qu'on ne s'étonne pas de nous entendre
prononcer ce mot si doux et si terrible, car,
à moins de consentir à demeurer en dehors
de tout idéal et de toute réalité selon Tordre
naturel, de tout mystère et de toute vérité
selon l'ordre surnaturel, il est absolument
impossible de l'éviter. L'amour! on abuse de
ce mot, on l'avilit, il nous faut le maintenir,
disait saint François de Sales, car il est d'une
incomparable beauté.
Dans l'ordre surnaturel en effet Dieu est
amour, conséquemment l'essence métaphy-
sique de l'amour est ce qu'il y a, au ciel et
sur la terre, de plus élevé comme de plus
saint.
Dans l'ordre naturel, l'école catholique ne
se regarde pas comme responsable des abus
que le monde peut faire d'une expression et
d'un sentiment que le christianisme sacre et
sanctifie en les purifiant. Elle sait que l'amour
monte à l'autel, que Jésus-Christ a créé un
— 5 —
sacrement pour le maintenir en dignité.
Amour, pour elle, n'est pas passion, mais acte
d'âme (1) , et elle en respecte le nom lors-
qu'il lui faut s'en servir.
Qu'est-ce donc qu'aimer? Il nous faut le
savoir, car la femme prédestinée par nature
et par grâce à remplir de ce sentiment les
courtes pages de sa suave histoire, n'est heu-
reuse que selon le degré où elle aime. La
mesure de son amour est la mesure mathé-
matique de son bonheur.
Aimer, c'est vivre par le cœur, par l' endroit
le plus vif et le plus consolant de notre être, là
où la- personnalité quitte sa solitude et s'émeut
d une présence qui nest pas la sienne (2). Or,
quelle sera donc l'émotion d'une âme éprise
de la présence de Dieu, rompant toutes digues
et s'élancant vers l'infini pour y contempler
dans la lumière éternelle l'essence radieuse
de la beauté divine? Qui suivra ce vol humble
et hardi (3) d'un cœur saisissant dans cette
vision anticipée Yidéal sans tache, le réel par-
fait (4) qu'il étreint et possède par une joyeuse
()) A. Gratry, les Sources.
(2) 4' Confér. de Toulouse.
(3) 14' Confér. de Notre-Dame.
(4) 5* Confér. de Toulouse.
_ 6 —
extase? Qui peindra ses transports, ses flam-
mes, sa dilatation, lorsqu'en face de cet inal-
térable objet du ravissement des anges, il
oublie ciel et terre pour se jeter de joie dans
cet amour qui se promet, se donne, fait de
l'objet aimé et de l'âme aimante comme une
seule personnalité (1). Qui sondera l'abîme de
ses délices lorsqu'il se perd dans cette fusion,
prélude de Vembrassement éternel où se con-
sommera notre vie (2). Qui nous donnera d'en-
tendre la voix de son bonheur lorsqu'il s'écrie
avec saint Paul : Oui, j'en suis certain : ni la
vie, ni la mort, ni les anges, ni les princi-
pautés , ni les puissances', ni le présent, ni
l'avenir , ni la force, ni la hauteur, ni la pro-
fondeur , ni aucune créature ne pourra me sépa-
rer de la charité de Dieu qui est dans le Christ
Jésus Notre-Seigneur !
Nous tous, indignes de reproduire de telles '
vibrations, taisons-nous, adorons en gémis-
sant, et si nous ne sommes pas assez purs
pour monter au Thabor, sachons du moins
que c'est un blasphème d'en nier les splen-
deurs. Et cependant combien cette négation
a d'apôtres dans le monde ! Lui , qui s'arrête
(1) 5 e Confér. de Toulouse.
(2) V id.
- 7 —
à l'aspect d'une fleur, élève des statues à ses
idoles , s'agenouille devant une beauté d'un
jour, il n'admet pas qu'on puisse être touché
de celle de Dieu! Assurément, si le monde
de plaisir, seul, tombait dans cette erreur,
il n'y aurait pas lieu de beaucoup s'en éton-
ner. Mais, chose étrange ! de sincères catho-
liques, d'excellents esprits et d'austères vertus
n'arrivent pas toujours à la compréhension
de ce premier élément de la vie monacale.
Une mère a une fille, elle l'a aimée avec dis-
cernement puisqu'elle en a fait une créature
accomplie : aimable , instruite , prévenante ,
pieuse et dévouée. Elle l'aime avec discerne-
ment puisqu'elle est prête aux plus amers
sacrifices pour assurer son avenir. L'heure
sonne où cet inconnu se dresse à l'horizon.
Ses clartés et ses ombres , ses vives couleurs
et ses nuances douteuses répondent trop au
besoin d'espoir et de mélancolie de la nature
humaine pour qu'on lui refuse le concours
des volontés. Cette frêle jeune fille, l'orgueil
de ses parents, l'appui de leur vieillesse, les
quittera. Son front ne recevra plus leurs bai-
sers qu'à de longs intervalles; elle s'épanouira
et s'effeuillera loin de leurs regards, dans
des climats inconnus , sous des cieux encore
8 —
■
innommés! N'importe, on la demande, ils
la donnent avec joie. Ils appellent les amis
absents , la famille dispersée ; ils convient
tous les arts , tous les plaisirs à partager ces
fêtes , fêtes courtes , hélas ! mais où ils ont
cru retrouver les illusions de leur propre jeu-
nesse , où ils ont salué le couronnement de
leurs espérances , la récompense de leurs la-
beurs.
S'agit-il de donner la même enfant non plus
à un homme , c'est-à-dire fût-il un génie ou
un saint, au jouet des hasards, des révolu-
tions, des maladies, des revers, mais à Dieu,
au fils de la Vierge Marie, au roi du ciel et
de la terre , à l'ami toujours fidèle, à l'époux
éternellement généreux? 0! alors, c'est tout
autre chose. C'est le découragement, la déso-
lation , des angoisses inouïes, une douleur
qui tient du délire. La conscience elle-même
réclame ses droits. Peut-on par faiblesse con-
sentir au malheur de sa fille ? signer froide-
ment son arrêt de mort et sceller au tombeau
tant d'inexpérience, d'ardeur et de vie? d'où
vient cela! d'où vient que des parents chré-
tiens acceptent avec résignation la perspective
du mariage avec ses conséquences, et ne se
consolent pas devant une vocation religieuse?
-•■-
Faut-il les accuser d'égoïsme? mais ce point
de départ serait aussi injuste qu'il est faux,
car enfin sacrifice pour sacrifice , séparation
pour séparation, il n'est pas beaucoup plus
cruel d'abandonner à Dieu l'enfant formée
par ses mains , que de la confier à un officier
des zouaves ou à un consul des États-Unis?
Où donc est la cause d'une répulsion aussi
forte que persévérante? Elle gît principale-
ment dans un défaut d'intelligence. On n'a
pas l'intelligence de l'amour de Dieu. On
veut qu'il soit une idée abstraite, un jeu de
l'imagination, quelque cbose de fantastique
et d'insaisissable, d'impuissant et de vide
comme un songe. Or, il est clair qu'adopter
cette base , c'est anéantir complètement l'é-
difice de la vie religieuse. Si Jésus-Cbrist est
un mythe et l'amour de Dieu une simple
vue de l'esprit, les couvents sont moins
qu'un désert : ils sont un désert sans soleil !
Mais cela n'est pas vrai. L'amour de Dieu par
Jésus-Christ est plus qu'une idée, c'est un
sentiment; plus qu'une affection idéale, c'est
une affection personnelle ; plus qu'une aspi-
ration, c'est un mouvement; mouvement d'é-
ireinte(i), pulsation précipitée d'un cœur qui
(1) 46° Conférence de Notre-Dame.
• r
— 10 —
cherche Dieu, trouve Dieu pour l'aimer comme
uu être vivant que nous tenons dans nos bras ,
qui nous parle, nous répond, nous dit : Je vous
aime ! Ah ! sans doute, ce mot est trompeur da?is
la bouche de l'homme , il est souvent trahi , plus
souvent oublié ; mais enfin il est dit, il est dit
sincèrement, il est dit avec la pensée qu'on ne
le retirera jamais, il remplit de son immensité
un jour de notre existence (1). Et lorsqu'il
est dit par Dieu à sa créature , lorsqu'il est
répété à Dieu dans l'action de grâces , il ap-
porte à tous les jours de notre exil comme
une illusion de l'éternité , il crée au fond des
âmes , dans d'inénarrables profondeurs, cette
irrésistible puissance, nous faisant un plaisir
de donner notre vie pour rien (2), puissance
qui s'appelle amour dans la langue humaine
et charité dans la langue de l'évangile ; ten-
dresse comme celle de Jésus-Christ ineffable-
ment chaste (3) , passion , à cause de cela ,
ineffablement heureuse ; amour sacré que la
lyre d'Orphée n'avait pas célébré, que le di-
vin Platon n'avait pas pressenti, impossible
avant l'Epiphanie d'un Dieu, immortel depuis
(1) 5' Conférence de Toulouse.
(2) irt.
(•t) 37" Conférence de Notre-Dame.
— 11 —
le christianisme dont il est à la fois l'œuvre ,
le titre et le privilège ( 1 ) ; amour que David
prophétisait dans ses psaumes , qui s'exhalait
sous les voûtes des catacombes , dont les
martyrs ont embaumé leur supplice, que les
saints ont chanté et glorifié de génération en
génération (2), et dont le cantique s'élève vers
Dieu aujourd'hui comme l'encens des mondes
partout où une croix est plantée. rivages
des Indes, plaines brûlantes de l'Asie, forêts
de l'Amérique , plages lointaines d'Alger et
de Tunis, et vous îles charmantes de tous les
hémisphères qui, un jour ou l'autre, avez
adoré ce signe sanglant du salut, dans les
mains d'un religieux ou sur le cœur d'une fille
de charité , levez-vous et parlez : dites aux
mères de ces héros si leurs yeux en se fermant
sur un sol étranger versaient des larmes de
regrets ou des larmes de reconnaissance et
de joie !
Mais l'amour en Dieu a besoin de s'épan-
dre, de se manifester , de produire. Il est une
vie et rien de ce qui est vivant en Dieu n'est
stérile. Cette fleur immortelle de l'amour a
(1)5" Conférence de Toulouse.
(2) 55° Conférence de Notre-Dame.
— 12 —
non-seulement son éclat, son parfum , elle a
un fruit , fruit divin , la richesse du pauvre ,
l'unique saveur des somptueuses existences ,
la gloire des petits , la raison d'être du pou-
voir , l'idée fixe de la femme , le dévouement
enfin , c'est-à-dire l'immolation de soi à l'objet
aimé. Quiconque ne va pas jusque-là n'aime
pas (1). Qui aime se dévoue (2), c'est la consé-
quence ; qui aime content (3), c'est le résultat.
Le dévouement est le synonyme du bonheur,
et si l'égoïste goûte quelquefois des plaisirs pas-
sagers, ce n'est qu'une sensation incomplète ,
fugitive , vide , dont la femme ne peut même
pas s'expliquer la misère puisque son existence,
à elle, n'est qu'une ascension progressive et
éblouissante vers les amours dévoués.
Or , la vie religieuse , par un privilège ex-
clusif, réalise, ici-bas, tous les dévouements
et donne la jouissance de tous les bonheurs ,
puisque dans notre esprit ces deux pensées
sont identiques. Comme le soleil pénètre l'a-
sile de la vertu et le réduit du crime , connue
la rosée du matin pose ses perles sur la plus
petite herbe, comme l'étoile polaire brille
lij 50" Conférence de Notre-Dame.
(2/ Le R. 1>. Lacordaire, lettre sur le Saint-Siège.
(3) id.
— 13 -
au-dessus de tous les océans, la vie religieuse,
considérée dans l'ensemble de ses rapports
avec l'humanité, est sa lumière et sa chaleur,
son rafraîchissement et son guide , l'expres-
sion la plus heureuse de la Providence. Elle
couvre d'un manteau d'amour le monde de
la douleur. 11 n'est pas un gémissement qu'elle
n'entende , un délaissé qu'elle ne secoure ,
un orphelin à qui elle ne rende une famille ,
un misérable à qui elle n'offre un ami , une
faute qu'elle ne promette d'expier , une mort
à laquelle elle ne prépare une résurrection ,
un besoin inconnu jusque-là auquel elle
n'applique immédiatement un nouveau mode
de se dévouer ; et l'église catholique , en ser-
rant chaque jour sur son sein les parias de
l'humanité , peut aussi serrer dans ses bras
des légions d'anges consolés, parce que sous
ses ailes aucune infortune ne demeure incon-
solée.
Sommes-nous éblouis de ce merveilleux
spectacle, voulons-nous abaisser un côté de
la toile, et, oubliant la vision totale du dévoue-
ment cénobitique , ne saisir que l'action isolée
d'une seule institution monacale? Que ver-
rons-nous, si ce n'est la permanence d'un
mouvement dévoué. Dans ce régulier et ad-
u
mirable emploi des heures d'une journée dis-
posée à l'avance ; dans cette singulière et
apparente monotonie d'occupations fixées et
ne dépassant point un cercle inflexible ; dans
cette harmonie parfaite de rouages divers ne
déraillant jamais de leur centre, qu'y a-t-il, si
ce n'est une aspiration ardente vers un but
déterminé , vers un but assez élevé et assez
désiré pour qu'aucune défaillance ne vienne
empêcher de l'atteindre ? Qu'y a-t-il, si ce n'est
une prodigieuse activité , se mouvant sans re-
lâche, pour obtenir un résultat qui n'échappe
jamais, et pourtant ne produit point le repos?
Et le but d'une aspiration si désintéressée , le
résultat d'une action si continue, peuvent-ils
être autre chose qu'un dévouement fécond?
Ah! que ceux qui appellent les maisons de
Dieu des groupes d'égoïstes et de cœurs
ennuyés , essayent un peu de cet égoïsme et
de cet ennui? Qu'ils s'enferment un seul jour
au fond d'un cloître froid et silencieux ou
dans une salle de cholériques , qu'ils jeûnent
avec un trappiste ou ensevelissent un mort avec
une fille de Saint- Vincent , et ils nous diront,
ensuite, si un intérêt quelconque peut inspirer
la consécration d'une vie entière à de sem-
blables œuvres? Ils nous diront*, si eux, qui
— lo —
n'avaient pas la foi, ont eu le courage de
blasphémer au milieu de ces saints, et de nier,
au milieu des horreurs palpables d'une telle
abnégation, les joies invisibles et inouïes que
Dieu réserve à ceux qui l'aiment?
Sans doute , tel ou tel ordre religieux pris à
part ne saurait répondre à cette idée d'uni-
versalité dans le dévouement que nous avons
saluée comme le privilège exclusif de la vie
monacale. Ce n'est que l'action ou le mouve-
ment producteur (1) de cette vie au sens ab-
strait et général qui peut s'entendre delà sorte.
Mais précisément aussi, à cause de l'exacti-
tude métaphysique de cette interprétation , il
est impossible de ne pas reconnaître que cha-
cun des principes ou des ressorts de cette
môme vie, se rattache inévitablement à l'idée
dont elle est la manifestation éclatante. Cha-
que membre de cette innombrable famille de
moines et de religieuses n'ambitionne pas
l'honneur de se vouer à toutes les œuvres
accomplies en même temps sur tous les
points du globe; il ne se donne au contraire
qu'à une seule; mais il s'y donne sans res-
triction , sans se réserver à soi-même un bat-
(I) 46' Conférence de Notre-Dame.
— 16 —
lement de son cœur , une pensée de son esprit
ou un loisir permis. Il apporte à l'amour de
son choix la dot sans tache d'une personnalité
tout entière (1). La Petite-Sœur des Pauvres se
dévoue à son hospice comme saint Bernard
à la régénération des ahbayes ; le plus hum-
ble lazariste évangélise une chaumière
comme François-Xavier convertissait les In-
des , et de même que chaque étoile contribue
à la transparence des nuits, le plus ignoré des
fières servants et la plus modeste des sœurs
converses , sont une des forces vives et un des
inimitables reliefs de cette grande armée de
la patrie sans frontières ! Ce n'est donc pas
assez, lorsqu'on traite la question du bon-
heur, d'établir que la vie religieuse est le
rayonnement universel et splendide de la cha-
rité qui se livre, il faut ajouter, pour être
vrai, qu'elle est encore dans la moindre de
ses fonctions, et ses plus inutiles pratiques,
pour parler comme les gens du monde, le
type complet du dévouement, et conclure par
là même qu'elle est aussi le type du bonheur.
Nous n'essaierons pas de démontrer les
joies découlant de tous ces services désinté-
(I) 50 e Conférence de Notre-Dame.
— 17 —
ressés de l'amour. Celui qui a reçu la grâce
d'approcher les anges gardiens du fou, de
linfirme et des affamés, de causer avec un
chevalier de la Merci ou une carmélite , celui-
là sait Lien qu'il n'a jamais éprouvé en au-
cune fête , ni dans aucun lieu , eût-il vécu à la
cour des rois , une semblable révélation du
bonheur. Et si le sauveur de la France au 15
mai , si le poète immortel des Harmonies quit-
tait quelquefois sa plume enchantée pour
franchir, avec ses gloires, ses infortunes et
ses dévouements méconnus, le seuil étroit
des monastères, il ne les appellerait plus les
sépulcres de la jeunesse et de la beauté qui étouf-
fent souvent les gémissements secrets de la na-
ture (1). Il y reconnaîtrait le règne de l'éter-
nelle beauté et de l'éternelle jeunesse dans les
cœurs où se reflète cette beauté de Dieu tou-
jours ancienne et toujours nouvelle (2) ; il y
entendrait l'hymne d'une joie qu'il n'a pas
connue , au jour où l'Europe faisait silence au
bruit des Méditations j il y trouverait, au lieu
de la jalousie et de la haine, des âmes frater-
nelles embrasées déjà de la communion des saints
(1) Lamartine, 42' entretien de littérature, page 402.
(2) Saint Augustin.
- 18 —
et lui révélant de loin l'extase éternelle de ïu-
nité(i). Et, s'il n'en revenait pas plus grand,
plus digne des acclamations de la postérité ,
il en reviendrait plus heureux! Il aurait com-
pris que ces sépulcres n'étouffent que les
amertumes; il y aurait vu comment Jésus-
Christ a fait de la pauvreté et de l'amour une
mixtion qui enivre l'homme (2) ; il y aurait
pressenti, même en pleurant, le charme d'un
bonheur qui n'est pas de ce monde (3) , et en re-
prenant sa lyre aux échos sans fin , il aurait
chanté de nouveau , mais d'une manière di-
vine : Gloire aux larmes (4) /
Il y a une hiérarchie dans les modes de
se dévouer, et, par là même, une hiérar-
chie dans le bonheur qu'ils procurent , et nous
n'avons pas encore signalé le but suprême et
la joie par excellence du dévouement reli-
gieux.
Pleurer avec ceux qui pleurent , revêtir la
nudité et soigner le malade, c'est assuré-
ment accomplir les desseins de Dieu , rache-
ter ses fautes et entrevoir la félicité ; mais ce
(1) 25 e Conférence de Notre-Dame.
(2) 33« id.
(3) Le R. P. Lacordaire, discours prononcé à Sorèze, 1858.
(4) 42' Entretien de littérature, page 4H.
— 19 —
n'est encore que de la philanthropie, et la cha-
rité évangélique possède d'autres secrets pour
donner à 1 homme malheureux le courage de
vivre et au frère qui l'approche le courage de
le voir souffrir. On peut soulager un pauvre,
arrêter sa fièvre , sécher une certaine quantité
de ses larmes, sans le préserver du plus
sombre découragement : telle est la philan-
thropie ; on peut n'avoir aucun moyen de ci-
catriser une blessure ou de tarir la source
des pleurs , et remplir l'âme d'une onction
enviée des grands et des heureux : telle est
la charité chrétienne. On le voit, un abîme
sépare ces deux sœurs, s'il est permis de
confondre, sous ce nom, la fille du cœur
de l'homme et la fille du cœur de Dieu. La
philanthropie, n'ayant aucun pouvoir pour
modifier la nature morale de l'homme mau-
vais ou égaré, n'agit absolument qu'à la sur-
face des choses. Comme ce calme précurseur
de l'orage, elle apaise un instant les flots,
mais se brise bientôt après avec leur écume
contre un écueil imprévu. Semblable à ces
rameaux fleuris qui entourent les vieux ar-
bres, elle essaie vainement d'embrasser l'hu-
manité pour la raviver; l'humanité, ainsi
enlacée, demeure un arbre mort, et, tout
— 20 —
dévouement qui n'atteint pas les âmes , toute
tentative faite en dehors de la doctrine catho-
lique , sont condamnés par avance à la même
stérilité.
L'amour des âmes en Jésus-Christ, le ser-
vice des âmes, c'est-à-dire leur instruction et
leur perfectionnement , afin qu'elles connais-
sent , adorent et aiment le Sauveur crucifié ;
voilà le principe de la charité cénobitique , la
sève de sa fécondité , la source jaillissante où
s'abreuve l'humanité, la base et le sommet
de ce temple immense qui domine le monde
sous la forme d'une croix de bois, l'épée libé-
ratrice et protectrice du faible contre le fort ,
de l'innocence contre la corruption, de la pro-
bité contre les cupides ; voilà le drapeau sacré
de l'homme régénéré, des enfants de Dieu,
de tous ceux qui ont foi en un avenir éternel,
et sont heureux de sacrifier leur vie pour que
d'autres l'attendent.
C'est par son action directe et efficace sur
les âmes que le christianisme a renouvelé la
face de la terre, transformé les esprits, les
lois, les volontés, les mœurs, créé la civili-
sation des peuples , établi ces liens précieux
unissant le grand et le petit dans cette hié-
rarchie sympathique et honorée qui fait que
21 -
Y humanité riche respecte l'humanité pauvre,
aime V humanité pauvre , rêve à V humanité pau-
vre (1), et que l'humanité dépouillée sert le
riche avec un sentiment de dignité qui la ras-
sure et en reçoit les bienfaits avec une recon-
naissance qui la réjouit; c'est enfin par la
transfiguration des âmes que le christianisme
accomplit chaque jour ce miracle des mira-
cles, preuve irréfragable de sa divinité : la
transfiguration de la douleur ! Ah ! que les
riches des biens de ce monde et les riches de
Dieu , que tous les cœurs émus de compas-
sion, ne versent pas seulement leur or s'ils
veulent nourrir et consoler les dépossédés du
ciel et de la terre. L'âme seule a du pain pour
tous et de la joie pour une éternité (2) , qu'ils
ouvrent donc leur âme et disent à ce pauvre,
avec le prêtre et le religieux : « Mon frère, tu
» as été condamné à manger ton pain à la sueur
» de ton front, tu portes pour vêtement plutôt
» un cilicc qu'une étoffe tissée par la main des
» hommes, tes semblables. cher petit frire,
t sois content de ton sort. Écoute, voici que la
» vérité vient à toi, elle t'enseigne que tu es
» fils et frère d'un Dieu , que tu es l'ami de
(1)33' Conférence de Notre-Dame.
(2) id.
— »-
» Dieu, qu'il est venu du ciel pour tous, qu'il
» a donné son sang pour toi. mon frère , tu
» es une créature sublime et sacrée, tu ne te
» connais pas , réveille-toi , regarde-toi, ouvre
» les yeux de ton âme, ne regarde pas au de-
» hors ton corps qui n'est rien , regarde en de-
» dans et saisis dans ton intérieur ce que c'est
» qu'une âme faite à l'image de la Divinité ( 1 ) » .
Cette âme comprend ce langage, elle est
souffrante et par conséquent ouverte, elle re-
connaît la vérité sous les habits de l'a-
mour (2). Il se fail en elle un rayonnement
d'en haut, elle devient une admirable créa-
ture, une sainte gloire de Dieu. Elle croit,
elle aime, elle donnerait son sang pour Dieu
et ses frères, elle y aspire (3). Et en pliant
ses membres exténués sous le poids de son
travail, en respirant sans cesse l'atmosphère
brûlante de ses chagrins, elle croit sentir les
coups que reçut le Sauveur, elle se dit : Que
cet air est doux, que ce feu est agréable! La
f?i qui a transfiguré son âme transfigure aussi
sa peine W I
(1) I7« Conférence de Notre-Dame.
(2) 2" id.
(3^ 17* id.
(4) 17« id.
— 23 —
Et qu'on ne suppose pas à cet égard un en-
traînement de l'éloquence : la morale du Christ
n'est pas moins belle , ses effets ne sont pas
moins prodigieux dans le cœur des petits que
dans celui des hommes de génie, et tel
paysan jqui coupait le bois dans la forêt de
Versailles avait sur les choses divines des
illuminations aussi profondes que celles de
Bossuel parce que l'amour voit plus loin
que l'intelligence et quand l'âme y consent la
vérité l'emporte avec elle comme l'aigle prend
ses petits sur son dos et les mène au soleil (1) ,•
c'est pourquoi apprendre au pauvre la doc-
trine du calvaire , c'est le combler d'un don
préférable à la fortune, à la puissance, au ta-
lent; c'est le gratifier de cette triple royauté
qui fait le chrétien plus souverain que les rois :
la royauté de l'intelligence par la certitude
du vrai, la royauté du cœur par la droiture de
la volonté, et cette sacrée royauté, indéfectible
et inaliénable, de l'adversité vaincue ! Jésus-
Christ est le vrai patrimoine du pauvre (2); lors-
que celui-ci le possède, il est riche et content,
il connaît alors qu'il existe dès ici-bas, et pour
(1) 13" Conférence de Notre-Dame.
(2) 33» id.
— Si —
tous, quelque chose de plus rempli que l'opu-
lence, de plus heureux que le succès et de plus
grand que la gloire (1). mou Dieu, le beau
rêve ! une âme désolée vous recevant, dans
une effusion d'amour, d'une autre âme qui
vous révèle par l'effusion du même amour! ô
mon Dieu, enseignez-nous vous-même la joie
du cœur qui vous a donné ! Saint Paul n'a pas
voulu exprimer, si ce n'est par le silence de
l'adoration, ce qu'il avait vu au troisième ciel ;
comment oserions-nous peindre ces mystères
de béatitude, oui, de béatitude, puisque la béa-
titude est non-seulement votre amour, mon
Dieu, mais encore celui des âmes : dans le
ciel nous aimerons les âmes sauvées après avoir
aimé leur salut (2).
Nous montrerons plus tard que ce culte,
dans la vie religieuse, ne se borne pas à celui
des âmes pauvres , mais il nous a semblé au
point de vue du bonheur de la femme pouvoir
nous y arrêter exclusivement, comme au de-
gré suprême de l'intensité dans la joie ; car
la femme ne vit que par le cœur, et sa pente
naturelle est de se consacrer à ce qui souffre
(!) 07* Conférence de Notre-Dame.
(21 Le P>. 1'. F.acordaire, i" lettre sur la vie chrétienne.
— 25 —
le plus. Elle sera toujours, avec moins d'éclat
peut-être, mais avec la même tendresse, sainte
Radégonde baisant les plaies ouvertes et Eli-
sabeth de Hongrie déposant aux pieds d'un lé-
preux le plus magnifique hommage d'amour
qui ait été jamais offert à une créature hu-
maine. Elle voit bien que le Sauveur a fait de
lui et de toute âme sans exception ni distinc-
tion un seul être moral (1) , mais la plus dé-
laissée , la plus ignorante , la plus coupable
même aura pour elle un attrait invincible. Elle
se penchera vers ses misères, avec une préfé-
rence marquée, comme Ruth, dans le champ
de Booz, glanait les moindres épis; elle aime
tant ! elle est si heureuse d'aimer qu'elle s'i-
magine toujours que le contact avec son amour
convertira et consolera! illusion, souvent trom-
peuse, dangereuse quelquefois, mais sublime,
féconde etrarementdéçuedansla vie monacale;
tendance que Dieu lui-même se complaît à bé-
nir, car les ordres voués àl'expiation s'étendent
chaque jour davantage,.etlesordres destinés au
service des classes pauvres sont plus nombreux
et plus populaires encore que ceux auxquels
est réservé l'éducation de la jeunesse aisée ,
(1) 25' Conférence de .Notre-Dame.
— 26 —
quoique cette forme du dévouement aux âmes
soit pour la femme une des plus sympathiques
et des plus séduisantes. Certes, il y a, en ef-
fet, de profondes délices dans la culture des
âmes; c'est une maternité; or, la maternité est
toute la femme (1 ), et la religieuse revêtue de la
majesté de cette prérogative, en exerçant tous
les droits et tous les devoirs , ne vit que dans
les régions immuables du bonheur. Mais ici
même, devant ce haut siège du trône de Dieu,
il existe des nuances dans la joie, et il
n'est pas interdit à une contemplation res-
pectueuse de les découvrir et de les signa-
ler. L'éducation des âmes, il serait insensé
de ne pas l'admettre, est un dévouement qui
répond à merveille à l'idée de la félicité; ce-
pendant, et qu'on nous pardonne cette ré-
serve, il n'est qu'une des faces de l'idéal com-
plet , face auguste et admirable sans contre-
dit , dont rien n'altère la beauté , dont la
séduction nous emporte hors du monde avec
V indélébile magie de l'éternité (2), toutefois
ne présentant;! notre cœur ému que l'aurore
sereine d'une vision plus splendide. Où donc
est-elle cette vision désirée ?
(1) L'Algérie et son organisation en royaume.
(21 25* Conférence de Notre-Dame.
— 27 —
Une Mariamette devant la jeune musul-
mane qui joint les mains pour réciter le Pater;
une sœur de charité amenant un prêtre au
soldat qui appelle sa mère, au milieu des
morts , pour se souvenir de Dieu ; une dame
du Bon-Pasteur saluant la réapparition de
l'innocence sous les larmes du repentir;
une sœur de Nazareth enseignant le Christ à
la petite juive ; une pauvre carmélite étendant
le soir ses membres brisés sur une couche de
pierre avec l'espérance d'avoir effacé quelques
souillures devant l'œil de Dieu , et l'heureuse
pensée de souffrir davantage demain , s'il est
possible , pour étendre et peupler de plus en
plus le royaume sans tache du crucifié!
Voilà l'idéal du bonheur dans le dévouement ;
le voilà parfait, saluons-le! Gloire à Dieu,
qui laisse ainsi le ciel descendre jusqu'à nous;
gloire à ce Dieu qui disait, il y a dix-huit siè-
cles : Bienheureux les pauvres ! bienheureux
ceux qui ont le cœur pur ! bienheureux les
miséricordieux! bienheureux ceux qui ont
faim et soif de la justice ! bienheureux ceux
qui pleurent ! et qui aujourd'hui fait tressaillir,
par l'écho des mêmes paroles, tant d'âmes
oubliant tout pour les pratiquer ou les répan-
dre après les avoir comprises.
— 28 —
Une femme célèbre a dit : La joie fait
peur (1). Le mot n'est pas chrétien, attendu
que les impressions pures comme Dieu ne
doivent pas effrayer plus que lui , cependant
aucun autre n'exprimerait mieux nos défail-
lances d'allégresse lorsque nous , indigne de
partager les joies du dévouement aux âmes
abandonnées, nous jetons un regard d'admi-
ration et de pieuse envie sur les cœurs qui
méritent de les goûter.
Au reste, nous ne le dissimulons pas, il
serait facile de retourner contre nous la lu-
mière même de l'idéal, pour objecter qu'elle
nous cache la réalité , et qu'en nous taisant
sur les angoisses et les amertumes du service
des âmes , nous avons préparé la négation ab-
solue du bonheur que nous voulons montrer
à tous. Qu'on le sache bien, nous ne fuyons
pas devant cette difficulté, nous n'écartons
pas de notre- esprit les sombres lueurs que
Dieu lui-même y laisse pénétrer. Oui, il y a des
épines déchirantes , des insuccès qui navrent ,
des déceptions qui ravissent de tristesse (2),
dans ce noble dévouement. Mais est-ce à dire
qu'il n'y a plus de joie? Se dévoue-t-on pour
(1) M" Emile de Girardin.
(2) Le comte de Maislre.
— 29 -
la récompense ou pour le sacré plaisir de
se dévouer? Ah ! s'il est des yeux qui scru-
tent les résultats palpables d'une action géné-
reuse pour peser la joie qu'elle a fait conqué-
rir , qu'ils ne cherchentpas l'idéal du bonheur
de la femme , ils le fixeront de loin, mais sans
le saisir jamais.
Désintéressée jusque dans le don de soi )
la femme est plus heureuse de se dévouer
qu'elle ne le sera d'atteindre son but. Con-
tente de s'être donnée, elle n'aspire qu'à se
donner sans cesse, et si, après une longue
et pénible navigation, elle aborde le port, dans
son ravissement, elle pleurera les jours où
tout en larmes elle luttait pour y entrer. Le
résultat obtenu, loin d'étancher sa soif, l'exci-
tera, elle creusera tout autour d'elle pour
découvrir quelqu'autre abîme où elle puisse
trouver la cause d'efforts nouveaux, et dans
le monde le danger pour elle ne sera pas
l'égoïsme/mais plutôt la création d'un dé-
vouement sincère et réel à desLutsfacli.es,
ou trop indignes d'une aussi grande ferveur.
Ce n'est donc pas le succès dans le dévoue-
ment qui constitue les joies de la femme,
c'est l'élévation et l'excellence de l'objet
auquel elle se consacre. Et ce serait bien
2*
■»
- 30 —
mal comprendre le cœur de la religieuse , ce
serait même lui faire injure, que de se per-
suader qu'un obstacle invincible ou une
défaite sérieuse dans le combat trouble sa
félicité. Ne sait-elle pas que Dieu, par un
dessein prémédité , dissimule l'efficacité de
l'action de ses serviteurs dans le gouverne-
ment des âmes? N'est-elle pas convaincue
qu'aucun apôtre , aucun orateur , aucune
sainte n'a eu la connaissance exacte de ses
victoires sur l'enfer? Quand on se dévoue au
salut des âmes dans la vie monacale , on a la
certitude infaillible, en vertu de la communion
des saints et du principe de la solidarité , de
contribuer puissamment à l'exaltation du rè-
gne de la vérité , au triomphe de la croix , et
cette certitude , à elle seule , suffit pour vivre
et mourir en possession de l'idéal du bonheur.
S'il plaît à Dieu de démontrer jusqu'à une
certaine évidence , comme il arrive quelque-
fois , la fécondité des opérations d'une âme ,
cette âme l'en glorifie; s'il y jette un voile
impénétrable, elle ne s'en effraie pas. La foi
aura bientôt rendu à ce voile toute sa transpa-
rence , car l'humilité n'est point un crêpe de
deuil ni la ruine du bonheur; elle en est au
contraire le terme exquis et divin.
— M —
Objecte ra-t-on que le service des âmes ainsi
pratiqué n'est, après tout, qu'une abnéga-
tion continue , un martyre de tout instant , et
que c'est une étrange méthode pour être
heureux? Ajoutera-t-on qu'une telle vie cou-
ronnée bien des fois par une mort prématurée
ne peut être rationnellement qu'une torture
perpétuelle, et qu'il y a folie à la colorer de la
plus légère ombre de joie? Nous répondrons
avec la naïveté de ce qui est fou que le bon-
heur est une chose de l'âme et non du corps; que
la source en est dans l'amour, dans le dévoue-
ment et non dans la jouissance (l), que Jésus-
Çhrist mort par amour a créé l'amour qui
meurt (2) , et que si un soldat à dix-huit ans
est heureux de se faire tuer (3) pour la gloire
de la France, une religieuse est autrement
heureuse de donner sa vie pour la gloire de
son Dieu! La limite extrême de la joie dans
l'amour , c'est le dévouement , et pourquoi si
la mort est la limite extrême du dévouement,
ne serait-elle pas, par là même, la plus
haute expression de cette joie? Qui donc.
(1) 33* Conférence de Noire-Dame.
(2) Le R. P. Lacordaire, 3" lettre sur la vie chrétienne
(3) Lettre écrite le 24 juillet i 835 par un jeune zouave mort
à Tracktir le (6 août.
— 32 —
ayant la foi, a jamais séparé l'idée du bon-
heur de l'idée de l'héroïsme? Et qui donc,
mon Dieu, ayant connu l'amour, a vécu
sans souhaiter de mourir pour quelque chose
d'aimé (1) ?
Mais avant de quitter ce sujet de nos plus
chères méditations, nous voulons défendre
notre conscience contre un scrupule véri-
table, et déclarer qu'en indiquant comme une
des sources du bonheur dans la vie religieuse
le culte des âmes , nous n'avons pas entendu
soutenir que ce culte fût absent ou inconnu
des cœurs qui servent Dieu dans le monde.
Non, Dieu n'est pas jaloux de ses grâces , et
^ s'il en réserve une plus abondante diffusion
'aux âmes qui dans la solitude ont choisi la
meilleure part (2), il les fait aussi couler comme
des fleuves rapides dans toutes les veines du
genre humain , monter à tous les degrés de
l'échelle sociale.
Le dévouement aux âmes a partout ses au-
tels, ses prêtres et ses joies, nous le prouve-
rons tout à l'heure.
L'amour des âmes n'est jamais éteint dans
(1) 66« Conférence de Notre-Dame.
(2) Évangile selon saint Luc.
— 33 —
l'homme, et s'il ne le ravive pas toujours dans
le sang du Christ, il le suhit fatalement parce
que l'homme est un composé de temps et d'éter-
nité (1). Quoiqu'il fasse pour oublier sa pré-
destination et sa fin dernière, pour dénaturer
en lui limace de Dieu et se courber vers la
terre, il sent toutes les fibres de son cœur
l'entraîner avec une invincible énergie hors
des limites de cet étroit horizon. Astre sorti de
Dieu pour retourner à lui (2), il lui faut se
mouvoir daus l'immensité, et il est incapa-
ble d'échapper à cette loi de son être. Comme
l'immensité où gravitent les sphères indéfi-
nies de la création ne saurait contenir sa
pensée, il la dépassera par ses désirs. Il
n'aurait plus la foi, il croirait encore ne
placer que dans l'idéal infini ses amours et
ses jouissances. Triste rêve lorsqu'il n'a pas
de réveil ! car l'homme assez grand pour pro-
longer son regard jusqu'à l'idéal ne l'est plus
assez, quand il s'en est rendu indigne, pour
voir Y infini réel et vivant (3) qui est Dieu seul !
Mais son âme n'en demeure pas moins plus
grande que la nature, plus grande que V huma-
is) Leibnitz.
(2) 55" Confér. de Noire-Dame.
(3) 55" Conférence de Notre-Dame.
!3s ?•:>
— 34 —
nité, épuisant en quelques quarts d'heures de
vie tout le monde qui n'est pas Dieu (1), et im-
primant encore, par un amer ressouvenir de
ses gloires trahies, à des affections sacrilèges,
le sceau illusoire d'un caractère immortel.
C'est pourquoi, lorsque les idoles se fendent
et que l'erreur devient manifeste, on remar-
que dans ces cœurs désabusés sans être con-
vertis, l'effroyable démence du désespoir, lu-
gubre et solennelle protestation d'un être égaré
dans ses voies, et rendant à son Créateur,
jusque dans ses abaissements, le témoignage
des bienfaits reçus et profanés. Mais enfin
laissons ces déplorables exemples, laissons
l'homme coupable de ses malheurs venger,
malgré lui, même dans la honte du suicide,
la divinité de son origine, et si , tout à coup
après avoir erré jusqu'au bord du gouffre
béant, il s'arrête, frémit et recule; si, après
être arrivé de chute en chute, à cette heure
terrible d'un jugement inévitable , il lève des
yeux mouillés vers le Dieu des miséricordes ;
voyons d'où lui est venue cette force qui a fait
violence à l'enfer, cette grâce qui a triomphé
de la justice; voyons où est l'autel, le prêtre
(I) 26° Conférence de Notre-Dame.
— 35 —
et l'encens de ce culte universel des âmes
qui sauve le monde, et nommons avec orgueil
le cœur de la femme chrétienne , cet apôtre
béni de la famille et par elle l'apôtre de toutes
les sociétés.
Nous n'avons pas l'intention d'exposer avec
détails les merveilles de cet apostolat. Lors-
que le livre où tout est écrit sera ouvert par
la main des anges, il sera constaté combien
de pères ont trouvé, sous les roses blanches
de la première communion de leurs filles, la
couronne éternelle ; combien de fois l'époux
a cueilli la sienne sous un diadème de pier-
reries, lorsqu'au retour du bal, sa femme
agenouillée demandait d'oublier sa beauté ;
combien de frères ont saisi dans les tendres
paroles de leurs sœurs ou sous leurs voiles
de mariées, la virginale révélation du bien
qui les suivra jusqu'à la tombe; combien de
fds ont reçu des lèvres décolorées de leurs
mères ce souffle tout-puissant qui mène ;i
Dieu pour toujours; combien aussi de pauvres
et d'ouvriers ont lu, dans la sereine mélan-
colie d'un regard humide, reporté d'une croix
sur une aiguille, la garantie d'un monde meil-
leur !
Après avoir tant exalté la mission de la
— 36 —
femme enchaînée dans les liens monastiques,
il eût été injuste de se taire sur ce noble usage
qu'elle a toujours fait d'une liberté glorieuse;
mais cet hommage accordé à la vertu, et que
nous lui avons offert si volontiers, n'autorise
pointàconfondrel'efficacitéetles joies des deux
apostolats. L'un n'est pas l'autre, il s'en faut!
et ce serait se tromper étrangement que vou-
loir les comparer. Nous n'en expliquerons pas
les différences. Il n'est pas une seule femme,
ayant aimé les âmes d'un amour sincère et
actif, ayant même connu la dilatation de ce
sentiment après des vœux exaucés, qui ne
pleure de jalousie (1) sur le sort de la reli-
gieuse.
Il y a un instant, nous avons émis la pensée
que l'éducation de la jeunesse, dans la vie
monacale , n'était qu'une aurore de l'idéal du
bonheur; nous dirons ici, avec autant de
vérité , que le dévouement aux âmes dans le
monde n'est que le crépuscule de ce même
idéal.
Mon Dieu, hâtez-vous donc d'écarter de
notre pensée les ombres froides de la vie; ra-
menez notre esprit et notre cœur au fond des
(I) Le R. P. Hermann.
— 37 —
cloîtres, et là, à cette chaude température
de l'éternité ( 1 ) , au milieu de ces reflets de
votre Jérusalem céleste, envoyez-nous quel-
ques larmes d'amour qui nous donnent de
bien comprendre pourquoi le sacrifice volon-
taire est ici-bas le plus suave et le plus solide
de tous les éléments du bonheur. mon
Dieu , daignez surtout nous pardonner ce
regard que notre âme jette de si loin , comme
un tendre et douloureux regret , à ces rivages
bénis où la sainteté seule à le droit d'aborder.
La vie, qu'on la considère dans les couvents
ou dans les fastes du monde , n'est jamais
qu'un malheur plus ou moins consolé (2); aussi ,
en recherchant l'idéal de la joie dans la vie
religieuse, nous n'avons espéré ni voulu
soustraire aux larmes ce malheur, peut-être
un peu trop consolé ! La question n'est pas
de savoir là où on ne pleure plus, la question
est de savoir là où on est vraiment heureux de
pleurer, car il y a des larmes dans tout l'uni-
vers , et elles nous sont si naturelles, qu'encore
qu'elles n'eussent pas de causes, elles coulc-
■taient sans cause par le seul charme de cette
(1) Le R. P. LacorJaire, discours prononcé à Sorèze, 1850.
(2) Ducis.
— 38 —
indéfinissable tristesse dont notre âme est le puits
profond et mystérieux (1). Toutes les grandes
émotions du cœur s'expriment par des larmes.
La joie en a d'inénarrables; la douleur les ap-
pelle à son secours; la crainte a les siennes
propres ; l'espérance y croit saisir la réalité
de ses vœux; le souvenir y recouvre ses im-
pressions; la reconnaissance y repose ses
élans ; le remords y reconquiert l'innocence ;
tout ce qui est vrai , pur , divin , tout ce qui
de l'homme déchu est encore digne de remon-
ter vers Dieu y puise sa manifestation. Un
bonheur dépourvu de larmes n'est qu'une
vanité, une effervescence passagère; une
gloire qui les repousse n'aura point l'immor-
talité ; une vertu n'y cherchant plus son onc-
tion ne sera point éternelle. Le genre humain
ne survit à ses faiblesses et à ses ruines que
parce qu'il pleure ; ses larmes sont le fleuve
au long cours qui , le ravivant sans cesse et
brisant toutes digues, le mène malgré lui-
môme jusqu'à cet océan trans-humain qui
est le bon Dieu. Otons les larmes de cette
terre, qu'y restera-t-il ? Des sépulcres ouverts
à tout vent, et pas même un tombeau ! Il n'y a
(1) 2° Conférence de Nolie-Damede Paris.
— 39 —
de tombes vivantes ici-bas que celles qui
s'ouvrent pour des pleurs aimés, et c'est
pourquoi l'Église catholique, cette incarna-
tion de la vie au milieu des morts de ce
monde, n'oublie jamais de s'en aller en pèle-
rinage sur les cercueils solitaires et innommés,
pour y placer une croix , donnant ainsi à ce
néant, qui s'appelait l'homme aux jours de
l'orgueil et de la révolte, une dernière preuve
d'amour et de pardon; à l'ombre oubliée déjà
des autres ombres, ses compagnes, un dernier
témoignagne de respect; à cette poussière
ingrate, qui l'avait tant insultée alors qu'elle
se pouvait animer, un dernier hommage de
compassion pour son malheur ou d'espérance
pour son salut; à cette âme enfin , quoique
déjà jugée, un dernier baptême de larmes,
car les anges viennent partout et toujours
prier et gémir là où se peut encore voir debout
l'éternel symbole des larmes et des larmes de
sang. Jésus-Christ a pleuré, l'humanité doit
pleurer. Jésus-Christ à transfiguré les larmes,
c'est à l'homme désormais à les goûter transfi-
gurées. C'est sa faute et non pas celle de Dieu ,
s'.il s'obstine à ne les boire que dans des cou-
pes empoisonnées, au lieu de s'en abreuver
comme on s'abreuve du sang du Seigneur dans
— 40 —
le saint calice de nos autels (1) ; et quand
même il n'aurait jamais approché ses lèvres
de ce divin banquet , est-ce qu'il n'a pas
appris sur les genoux de sa mère que tout
cœur pur est un calice dont la lie est sans
amertume.
Jésus-Christ n'a pleuré que parce qu'il a
aimé, il faut que l'humanité pleure, si elle
veut aimer. Les larmes qui nous reçoivent
venant en ce monde, qui nous suivant sor-
tant du monde , qui sont le couronnement et
le support de la joie, de la gloire, de la
vertu, le signe de l'immortalité, devront
nécessairement être aussi la vie de l'amour.
L'amour, ce fugitif éperdu de la béatitude,
en consentant à s'enfermer dans notre cœur ,
ne pouvait plus être privé de larmes. Sans
elles, il serait, dans ce triste palais , un hôte
toujours impatient de s'enfuir; un glaive de
feu brillant au milieu des ténèbres ; un météore
en exil ; un temple fermé ; un Sinaï dont ,
nouveaux Israélites , nous n'oserions pas con-
templer la cime embrasée ; un Thabor où nos
tentes ne pouvaient pas demeurer dressées. La
tente de l'homme, dans le froid désert de
(1) 21* Conférence de Notre-Dame de Paris.
— Ai
cette vie, ne brave pas impunément l'ardeur
des soleils qui éblouissent ou dévorent ; elle se
doit placer près des pures sources où l'eau ne
tarit jamais, sous les ombrages vierges que
les clartés du jour ne dépouillent pas de leur
fraîcheur. Aussi, le vrai chrétien qui passe
ici-bas sans demeure permanente (1), et ne sou-
haite pas même d'avoir un lieu pour reposer sa
tête , se fait-il reconnaître en s'écriant avec le
prophète : « Seigneur, nourrissez-moi du pain
des larmes et faites-moi boire en abondance
l'eau de mes pleurs (2). »
Les larmes ont des effets divers selon le
cœur qui les répand : les larmes de mort
que verse l'âme coupable sans repentir, ne
sauraient régénérer ni l'homme ni le monde ;
les larmes de la pénitence , en purifiant le
pécheur, élèvent ou maintiennent le niveau
moral des sociétés ; les larmes de l'amour uni
à la vertu renouvellent la sève qui fait jaillir
des entrailles de l'humanité malade les ra-
meaux vigoureux de l'arbre de la vie ; enfin,
les larmes du pur amour de Dieu donnent aux
saints une postérité. Elles ont reçu d'en haut
(t) Saint Paul, épilre.
(2) Ps. 79, 6.
— i2 —
la puissance dune double création. Elles
créent d'abord, nous l'avons constaté, les
joies du dévouement, et par une heureuse con-
séquence les joies du sacrifice. Le sacrifice
volontaire est le premier-né de l'amour chré-
tien, comme le dévouement en est la pre-
mière pensée , et le bonheur est le nom de
baptême de tous les deux , dans cette langue
mystérieuse que l'âme parle au Christ Jésus
dans les profondeurs insondables de l'ordre
surnaturel. Quelques-uns estimeront peut-être
que cette langue est inintelligible ; mais com-
ment ceux qui nient l'idée du sacrifice pour
flétrir celle du bonheur et celle de l'amour,
entendraient-ils la pure doctrine qui est née
crucifiée (l)?Ils ne sondent que les abîmes du
néant, comment verraient-ils clair dans les
mystères de la vie ? Et si leur voix essayait de
soulever les pierres tumulaires qui l'étouffent
où serait l'écho de leurs plaintes ? Sous d'au-
tres sépulcres , or, le témoignage des morts ne
prouve rien contre les vivants (2). Les âmes
qui vivent dans l'atmosphère de Dieu sont les
seules qui aiment , et il n'est pas un cœur vir-
il) 3' Conférence de Notre-Dame de Paris.
(2) 50 e Conférence de Notre-Dame de Paris.
— 43 —
ginal., blessé d'amour, sous quelques deux
qu'il batte , qui ne désire faire à l'objet aimé
l'holocauste de tout ce qui n'est pas lui;
pas un qui n'ait pressenti , avant de l'avoir
connue, cette sentence de l'Imitation : Des
qu'on se recherche soi-même, on cesse d'aimer ( I ),
et cette autre de Bossuet, en aimant, on
acquiert de nouvelles forces celui qui met
des bornes à son amour ne sait ce que c'est que
d'aimer (2) ; pas un, enfin, qui n'ait lu,
dans le saint des saints de sa conscience ,
écrite en lettres d'or , cette ineffable parole :
// me semble que je n aimerais pas si j'aimais
pour être heureux (3) / Le sacrifice est la clé
de voûte des attachements sincères ; aussitôt
que cette base s'ébranle, tout s'affaisse, un
égoïsme déguisé succède à laffection, car
celui qui n'a jamais été sur le point de tout
sacrifier à son amour n'a jamais aimé (4). C est
la main d'une femme qui a tracé cette ligne ,
et sur ce dogme-là on peut assurément la
croire infaillible. Tout sentiment pur, tout
sentiment vrai aspire au sacrifice volontaire ,
(1) Chapitre v, livre 3.
(2) Sermon pour le 5 e dimanche après Parrueï , 1692.
(3) Le R. P. Lacordairc, I" conférence de Toulouse.
(4) M™ C. Fée.
— u —
il en a besoin , c'est le but qu'il cherche , l'at-
traction qui l'entraîne , et si quelquefois nous
nous sentons capables de tout, si, poussant la
vie et la mort devant nous avec une force presque
sacrilège, nous nous croyons déjà dans l'éner-
gie de l'immortalité, c'est que l'amour nous per-
suade et nous emporte (1), c'est que la vertu
intervenant pour inspirer le sacrifice et donner
a l amour par le sacrifice sa forme généreuse et
immortelle (2) , cette chaste alliance a produit
dans notre âme la plus grande passion dans
la plus grande vertu , une passion qui échauffe
la vertu , une vertu qui embaume et immortalise
la passion (3). Le sacrifice seul est laplénitude
de l'amour tel que l'Évangile l'a annoncé et tel
que 1 homme ne le connaissait pas ou du moins
dont il avait perdu la trace en perdant avec son
innocence la vision de ses premiers jours (4).
Le sacrifice, c'est le sommet bienheureux où
l'amour devient en vérité l'acte suprême de
l âme et le chef-d'œuvre de l'homme , parce
que la vertu s' élevant, par le christianisme ,
l'amour s'est élevé du même vol (5) /
(1) 47' Conférence de Notre-Dame de Paris.
(2) 4' Conférence de Toulouse.
(3) 5« id
(4) id.
(5) 4" id.
Recueillons-nous à cette hauteurqui est celle
même du calvaire. Dieu voudrait de notre âme
ici plus qu'un acte de foi, afin d'imprimer en
nous comme les stigmates de cette révélation
sanglante. Prions-le donc d'enlever de notre
cœur et pour toujours le linceuil des doutes
qui , d'abord , avait semblé devoir arrêter le
mouvement ascensionnel de nos plus chères
espérances.
Comment l'amour, nous demandions-nous
avec effroi, qui est béatitude dans sa substance
absolue et métaphysique , peut-il enfanter
dans l'âme le sacrifice et les larmes? Comment
une essence identique à celle d'une félicité
immuable, éternelle, inamissible, peut-elle
revêtir la douleur? Si la notion du bonheur est
la même que celle de l'amour, comment la
notion de la souffrance par l'amour n'anéan-
tit-elle pas jusquà l'idée de l'existence de ce
même amour? Est-ce donc que la douleur,
cette fille du péché, ce châtiment terrestre et
passager pour le chrétien comme tout ce
qui est expiatoire, est plus que l'amour cet in-
corruptible lien de l'indivisible Trinité? Est-ce
qu'elle a reçu la puissance de s'en assimiler
une sorte d'abstraction , afin d'en recueillir
quelques larmes svmpathiques , et de planer
3*
jps
— 46 —
au-dessus de lui comme l'aigle sur sa proie?
Mais alors l'amour, en descendant du ciel sur
terre, aurait donc perdu le caractère de l'in-
fini (1 ) ? il serait comme tout le reste limité et
incapable de rassasier la faim et la soif de notre
âme? Dieu nous le mesurerait comme la
beauté, le talent, la fortune, et ses eaux des-
séchés ne désaltéreraient que les élus? il nous
faudrait mourir pour vivre une seule heure !
Les joies étonnantes de l'extase auraient seules
le privilège de nous rendre la sensation de
l'infini, et lorsqu'elles enlèvent quelques âmes
d'élite jusqu 'h.Y immutabilité du ravissement (2),
elles ne seraient qu'un accident sans aucune
raison d'être; qu'une insulte adressée par les
rares heureux à cette innombrable armée de
frères que Dieu ne visite pas delà sorte; qu'une
preuve désolante de la nécessité du miracle
pour que nous goûtions, dans un seul acte
d'amour, l'apparition de l'éternité (3). Dieu
enfin n'aurait souhaité de nous, en nous im-
posant la loi de l'amour, qu'une obéissance
pénible, destinée à ne recevoir sa consécration
(1) 5° Conférence de Toulous».
(2) 2- id
(3) id.
et sa récompense que dans les sanctuaires du
ciel.
Ah ! sans doute, si la douleur dominait l'a-
mour il n'y aurait plus d'amour; si cette flamme
se pouvait assujétir ou étouffer, si son intensité
se pouvait diminuer, elle ne serait plus l'é-
manation de Dieu; si cette divine maladie (1)
allait jusqu'à la mort, elle ne serait plus l'ex-
pression même de la vie. L'amour, c'est le
bonheur, l'éternel bonheur, le bonheur infini;
s'il cessait d'être heureux en soi-même et par
soi-même, il cesserait d'être l'amour, et c'est
son triomphe de se créer la souffrance et de
se l'indentifier, tout exprès afin de la détruire
ou de l'absorber dans sa victoire. Lorsque 1 a-
mour souffre, il souffre parce qu'il le veut; lors-
qu'il fait trembler des larmes (2) sous nos pau-
pières, c'est pour nous assurer de sa présence
par le plus aimable témoin, et lorsqu'il s'in-
carne dans la douleur, comme Jésus-Christ
s'est incarné dans le sein de la Vierge Marie,
il ne change pas plus sa substance béatifiée
que l'humanité de l'Homme-Dieu n'a changé
sa divinité. L'attouchement du Verbe avec
()) Bossuet, panégyrique de Ste Thérèse.
(2) Le cardinal 'Wiseman.
— 48 —
une chair virginale a transfiguré la nature hu-
maine, et l'attouchement de l'amour avec la
douleur a transformé la nature de celle-ci.
Oui, oui, l'amour peut et veut souffrir, puisque
Dieu a pu et voulu mourir, mais il vaincra
l'aiguillon de la souffrance comme Jésus-Christ
a vaincu l'aiguillon de la mort. Le sacrifice
deviendra pour l'amour ce que la croix était
pour la vie du Christ. Le Christ a été crucifié
pour ressusciter, l'amour se crucifiera pour se
dilater. A l'avenir l'extase enviée, l'extase de-
mandée, l'extase aimée ne sera plus celle de
la félicité, mais celle de la douleur. L'âme ai-
mante se délectera dans ces macérations mieux
que dans ses transports séraphiques. Elle pré-
férera les mépris à la gloire, les humiliations
aux honneurs, le travail au repos, les tortures
aux plaisirs, les sables brûlants à l'onde des
rivières de France, le froid de l'exil à la chaleur
de la patrie, l'héroïsme de l'obéissance aux hé-
roïsmes que le monde admire, le martyre à la
célébrité. Elle tressaillera à l'espoir du sacri-
fice etdu crucifiement comme on tressaille d'un
rêve de béatitude (1) ! La souffrance deviendra
l'unique ambition des saints; broyés et acca-
(I) 66" Conférence de Kotre-Dame de Paris.
— 49- —
blés par les épreuves de toutes sortes, ils la saisi-
ront comme l'or dans la mine (1 ),- elle sera leur
constante et intime amie, la chaste volupté où
ils se plongeront comme les enfants des Hé-
breux se plongeaient dans la fournaise ardente.
Le feu les menaçait, les enveloppait , montait
au-dessus de leur tête , mais il ne brûlaient
point et chantaient les louanges de Jéhova.
Ainsi les saints consumés par leurs dou-
leurs volontaires ne sentent que le fleuve de
flamme (2) de leur amour, qui éteint tout autre
aliment d'incendie, pour les porter intacts et
joyeux sur les flots d'un autre fleuve plus large
encore, plus rapide et plus profond, celui des
douleurs du lendemain. On entendra Ste Thé-
rèse, cette âme qui jouissait si souvent de la vi-
sion de Dieu et comme d'un avant-goût de la
cité lumineuse, s'écrier au milieu de son
bonheur : Ou souffrir ou mourir, etSt André, àla
vue de l'instrument de son supplice , le saluer :
croix charmante! croix longtemps désirée,
croix que j'ai recherchée sans relâche et qui
m'êtes préparée pour satisfaire les plus tendres
inclinations de mon cœur, recevez-moi , car les
l\) Le R. P. de Ravignan, Pensées spirituelles.
(2) Bossuet.
■
— 50 —
plus ardents désirs de mon âme ont toujours été
de vous embrasser (1)! et St François-Xavier se
plaindre à Dieu non pas de ses travaux, lui qui
avait accompli tant de prodiges de zèle , non
pas de ses fatigues, lui qui avait abusé de ses
forces jusqu'à l'extinction, mais des joies ex-
cessives de son amour, et lui adresser ce repro-
che sublime : C'est assez, Seigneur ! c'est assez !
On verra des chrétiens de tout âge , de tout
rang, de toute condition, les jeunes hommes
et les vieillards , les vierges et les veuves , les
princes et les esclaves, entassés dans des
prisons fétides, étendus sur les chevalets , dé-
chirés par les ongles de fer, mutilés par les
coups de massue et ensevelis sous terre entre
les suppliciés d'hier, les suppliciés d'aujour-
d'hui et les suppliciés de demain, chanter le
Magnificat parce qu'ils avaient été jugés di-
gnes de souffrir pour le Crucifié.
Depuis dix-huit cents ans, le Christ demande
des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se
lève et trouve des apôtres et des martyrs au sein
de toutes les générations (2>. De nos jours
comme aux jours des catacombes, la douleur
(1) St André , prière dan, le recueil intitulé : Trésor des
Saints.
(2) 30' Conférence de Notre-Dame.
— 51 —
est vaincue par l'amour: l'amour n'est que folie
de la croix ! L'avidité des holocaustes volon-
taires remplit les cloîtres de vierges ; les sa-
crifices incessants de la vie réelle créent l'hé-
roïsme de vertu en la femme forte selon
l'Évangile.
On meurt pour le nom deJ.-C. chez les peu-
ples à lui conquérir ; on meurt au service de
la vérité dans les fatigues de l'apostolat ou du
sacerdoce. L'homme souffre et meurt pour
Dieu, pour ses frères, dans les innombrables
cellules de ces couvents qui sanctifient la face
de l'univers. L'histoire dira qu'au xix e siècle
comme au début de l'ère chrétienne, les plus
hauts génies qu'ait formés l'Église ont oublié
la gloire de l'éloquence ou de la plume dans
les mystères de l'immolation ascétique, et ont
peut-être payé de la vie leur culte pour ce
qu'ils appelaient la portion généreuse de l'a-
mour (1).
Puis donc que le sacrifice est le triomphe,
la plénitude, la joie, la vitalité de toute ten-
dresse sérieuse, il brillera sans doute comme
une étoile au front de la femme, cette pure et
fragile image de l'amour et de la vie parmi
(I) Le R. P. Lacordaire , Vie de saint Dominique.
— 52 —
nous. Ah! qui donc n'a pas pâli ou rougi en
face de cette étoile? Qui donc voudrait sou-
tenir que le sacrifice n'est pas le génie de la
femme? On peut bien, si l'on veut, affirmer
qu'elle n'en a pas d'autre; mais celui-là est
sa gloire comme son bonheur, la douce lu-
mière qui, en éclairant son court voyage, guide
aussi la marche de l'humanité. La femme se
sacrifie comme elle plaît , presque sans s'en
apercevoir, et, chose remarquable, le sacrifice
qui est indubitablement le résultat de l'a-
mour, le sceau de l'amour, la perfection de
l'amour, en est presque toujours chez elle le
germe et l'occasion. Prenons la petite fille. La
voilà, à douze ans, installée auprès de son plus
jeune frère endormi. Comme elle est contente ;
comme elle est attentive; comme elle frisonne
au bruit d une mouche importune. Le moindre
indice d'un soupir ou d'un mouvement la fait
rougir comme une fraise des Alpes. Son re-
oard a déjà un reflet d'une anxiété fébrile;
toute sa tête porte l'expression d'une fierté
touchante. Elle hausse les épaules, si on l'in-
vite à reprendre les jeux qu'elle a quittés ; ne
s'estime-t-elle pas déjà petite maman ! Eh !
mon Dieu , elle n'a pas tort dans son naïf or-
gueil; le sacrifice , cette première assise de la
— 53 —
maternité , lui apparaît déjà dans un horizon
indéfini , comme un bel ange auquel elle tend
les bras pour l' embrasser ; et pourtant l' amour,
cet autre ange de l'avenir , ne l'a pas encore
touchée de ses ailes d'or. La tendresse qu'elle
ressent pour son frère ne la prépare même pas
à ce coup de grâce , car entre la tendresse et
l'amour , il y a un abîme comme entre la foi
et la charité ; or , à l'heure où nous sommes ,
la petite fille ayant consommé un sacrifice réel,
quoique bien léger, elle en sait le nom et les
charmes; mais, pour l'amour, ô! il dort sur
son cœur, comme l'enfant dans le berceau, et
la nuit est profonde. Marchons un peu dans
ces ténèbres et regardons à dix-huit ans cette
même jeune fille grandie. Elle habite des ap-
partements somptueux, elle est charmante, le
monde l'encense et la recherche; elle a le
goût du beau ; artiste , elle peint ce qu'elle
aime ; musicienne , sa voix célèbre les attraits
de tout ce qui commence ; son père, ses frères ,
ses amies lui préparent chaque jour de nou-
velles fêtes ; pourquoi donc n'a-t-elle plus la
fraîcheur et la gaîté d'autrefois? Ses joues
sont pâles, ses yeux presqu'éteints, son sou-
rire mélancolique et rare. Qu'est-ce qui man-
que à un bonheur qu'on avoue sans en jouir?
Ce qui y manque ? c'est la sève du sacrifice
les fonctions du sacrifice , le rayonnement dii
sacrifice, peut-être aussi la pensée, le désir
de se sacrifier; il est si facile à une jeune
âme de ne pas discerner le vrai de ses pres-
sentiments ou d'oublier ses premières aspira-
tions. Mais sur ce cœur faible et timide veille
un autre cœur pour découvrir le mal et y re-
médier à temps. La mère de cette heureuse
découragée lui prend la main , et, comme un
retour subit d'une force dont on n'use plus ,
lui intime et lui renouvelle , à chaque pas,'
l'ordre de la suivre à pied, non plus aux Tui-
leries, mais bien loin, hors des murs, dans
des routes montueuses qui conduisent à une
pauvre demeure où souffrent plusieurs in-
firmes abandonnés. A peine sur le seuil, les
fatigues de la jeune malade du bonheur n'exis-
tent plus , elle a oublié ses défaillances ! Son
regard s'anime, une sympathique rougeur en-
vahit tout à coup ce visage abattu; une parole
et un sourire s'échappent à la fois de ces
lèvres décolorées. On n'a plus mal à la tête ,
en se baissant, s'il faut verser la tisane; on a
bien assez de vigueur encore pour secouer les
bracelets et retourner le lourd matelas; et
puis, dans ce coin obscur, il y a un berceau,
— ss —
hh berceau où l'on pleure. comme ces
cris sont éloquents ! combien d'idées ils font
naître, qu'on n'a pas lues dans Bossuet ; comme
ils touchent à des fibres que Lamartine n'a
pas remuées; comme ils font vibrer des cordes
que Rossini ignore. mon Dieu! si on pou-
vait consoler cet enfant, que ne ferait-on pas?
On n'achèterait point l'élégante robe déjà
choisie ; on renoncerait à la vierge de Ra-
phaël tant admirée; on ne regretterait plus
le livre d'ivoire tant attendu. mon Dieu !
si on pouvait surtout demeurer là , penchée
sous ces rideaux déchirés, au lieu d'aller à
l'Opéra — Il faut partir cependant; mais on
reviendra demain , demain avant déjeûner.
Tout éblouie et tremblante encore de ses vi-
sions nouvelles, la jeune fille entre au théâtre.
Les heures se sont précipitées si rapidement
que ses traits portent l'empreinte du trouble
de son âme. Sa beauté et ses joies semblent
ensevelies dans un nuage aux teintes chan-
geantes. Elle est semblable à une de ces va-
gues bleues de la mer , en lutte contre les
premiers rayons du soleil levant. C'est à Do-
nizetti que la Providence a confié , ce soir-là ,
l'honneur de faire tressaillir cette âme , main-
tenant ouverte à toutes les émotions et qui
«M*
— 50 -
s enivre de cette délicieuse musique, comme
on s '.enivrerait d'un parfum trop fort pour
les organes. A-t-elle entendu, au milieu de
ces mélodies, l'écho de la voix plaintive qui
l'avait tant frappée? Dieu seul le sait. Mais
ce que nous savons Lien , c'est qu'au retour,
seule à seule avec elle-même , dans sa cham-
bre , ses fleurs dans les cheveux, son bou-
quet à la main, sa robe blanche encore
drapée , chantant en son cœur les harmonies
de la terre , elle s'est jetée à genoux devant
son crucifix. Ce que nous savons bien, c'est
qu'alors , les concerts du ciel l'arrachant à
ses songes , elle a relevé la tête croyant se
voir près d'un berceau pour en sécher les
pleurs. Hélas! c'était un autre rêve, il n'y a
autour d'elle que les ruines de ses plaisirs ,
et des larmes pressées inondant aussitôt la
jeune fille déçue, lui apprennent, par leur
muette éloquence , que le sacrifice de soi-
même est le vrai idéal et le réel prédestiné de
tout bonheur dans l'avenir. Heureuses et
saintes larmes ! elles marquent pour ce cœur
le signal fatidique du réveil de ses amours !
Désormais , nous avons une créature transfi-
gurée. Son ange gardien , étonné et ravi ,
s'abaiste plus près d'elle en tremblant. La
57 —
voilà revêtue d'une auréole qu'elle n'avait
pas la veille ; son front semble s'être élargi
pour demander une couronne ou un voile ; son
regard a quelque chose de contemplatif et
d'enchanteur qu'on n'avait point encore re-
marqué. On dirait que ses cils ont grandi pour
cacher des feux inconnus ; son sourire est à
la fois plus contenu, plus doux et plus irré-
sistible ; ses joues ont conquis l'incomparable
teinte de la pudeur et de la santé ; toute sa
physionomie enfin resplendit du sceau de la
perfection. Sa mère pâlit en l'embrassant, elle
aurait peur si elle ne se souvenait de sa propre
jeunesse ; son père et ses frères saluent avec
orgueil cette nouvelle constellation tombée du
ciel pour y ramener les regards ingrats. On
admire, on remercie la puissance de Dieu.
Ah ! c'est qu'en effet son œuvre est achevée,
le prototype est complet. L'enfant avait de-
viné le sacrifice; la jeune fille l'a compris,
accepté et goûté par anticipation ; l'intuition
du sacrifice a amené la première extase de
l'amour; la femme est créée ! C'est le règne;
du sacrifice qui inaugure la souveraineté de
son amour. Sera-ce une royauté par le ma-
riage , un sacerdoce par la virginité , un apos-
tolat par la vie religieuse? elle l'ignore. Dieu
— 58 —
n'a pas encore parlé, et, comme Christophe
Colomb dans les chaînes après la découverte
du Nouveau-Monde, elle adore la main qui
ouvre les perspectives et les ferme à son eré
Semblable à ces eaux profondes et unies qui
se couvrent de nénuphars, son âme porte
sans effort ce revêtement embaumé parce
que 1 amour est né de Dieu ( 1 ), et que son ap-
parition dans le cœur des jeunes chrétiennes
rachetées dans le sang du Christ, s abreuvant
sans cesse dans le calice de l'éternelle alliance
est toujours une apparition virginale. Long-
temps, longtemps, aucun souffle étranger
n effleurera cette limpide surface, et si, dans
es conseils de Dieu , elle se doit enfin agiter
le sacrifice, cette grande séduction du mariage
chrétien, viendra la couvrir d'une ombre aus-
tère pour conserver à l'amour son innocence
baptismale (2).
Et s'il n'en était pas ainsi, si le sacrifice
n était pas pour la femme le soubassement et
le flambeau de son bonheur, que serait donc
sa vie? Est-ce qu'elle a de grands jours?
Mame-t-elle le sceptre de la justice? Connaît-
(() Imitation, cbap. V, livre III.
(2) Lamartine.
- m —
elle les secousses de l'éloquence et les applau-
dissements des auditoires ? Verra-t-elle jamais
un soleil dAusterlitz? non, Dieu merci!
elle voit ses nuits sans sommeil, sa beauté
qu'elle fane à plaisir, ses forces qu'elle use,
son amour-propre qu'elle immole incessam-
ment à son seigneur et maître, sa patrie qu'elle
abandonne, sa famille qu'elle quitte, son sein
qu elle déchire. Si cet horizon lui paraît
sans nuages, c'est qu'il est sans limites.
La vie de la femme , c'est le chant du
cygne; elle chante parce qu'elle meurt, et
sa vie n'est qu'un chant parce qu'elle meurt
tous les jours. Le poème de cette hymne, c'est
le sacrifice ; sacrée poésie et sacré cantique I
Hosanna universel et ininterrompu que Dieu
entend et écoute sous l'arbre de la bergère
comme sur les degrés du trône , sous le toit
de paille comme dans les salons dorés, dans la
chambre de la pauvre ouvrière comme dans la
cellule du Carmel ; lyre appendue entre le ciel
et la terre que les anges radieux écoutent avec
respect, que les anges déchus n'entendent
pas sans remords, et qui, peut-être, jusque
dans le palais profané des sultanes, rend encore
quelques sons comme un blasphème an pro-
phète, une vengeance et un espoir!
— 00 —
Et ce prestige que le sacrifice a pour la
femme, ce don de s'immoler pour être heu-
reuse, cette puissance de s'immoler partout et
toujours, n'est pas pour elle comme la jeu-
nesse , la santé , la beauté : une gloire éphé-
mère qui périt un jour ou l'autre au contact
de la fatigue ou de la souffrance. C'est une
partie inhérente à son être, c'est quelque chose
qui participe et qui , même en un sens , survit
à l'immortalité de l'amour, car lorsque le
soir de la vie descend, lorsque le cœur est
devenu trop faible pour précipiter ses pulsa-
tions, lorsque les yeux ont perdu leurs rayons
ou leurs pleurs, on perd quelquefois la fa-
culté de s'émouvoir. La femme peut donc
involontairement oublier le jour sans pareil de
ses fiançailles, ou cesser de tressaillir devant
des fleurs d'orangers ; mais l'heure où elle
aura dévoré le pain de ses enfants pour sau-
ver d'un désastre celui qui l'avait élue au
temps de ses prospérités; l'heure où elle avait
fait l'holocauste de sa vie pour lui donner un
fils , cette heure-là demeure sonore , et ne
fût-elle plus entendue par une oreille paraly-
sée , elle frappera au plus vif de l'âme pour
en faire jaillir tout à coup une larme de bon-
heur , cette larme unique oh nous lisons ce qu'il
— Cl —
est (1)! Et de même que le sacrifice a créé
pour la femme ses meilleurs souvenirs , de
même aussi il lui créera sa dernière espérance,
parce que la femme diffère de l'homme , en ce
point, comme en beaucoup d'autres, elle ne
sait pas ne plus espérer qu'elle se dévouera et
se sacrifiera. Elle ne dit jamais : mon œuvre
est achevée, mon nom a son lustre, je me
repose. Elle ne peut pas arriver à la persua-
sion de la stérilité de sa tendresse, et lors-
qu'elle a épuisé toutes les ressources du dé-
vouement, tous les moyens d'employer pour
les autres ses forces exténuées ; lorsqu'elle a
perdu jusqu'au pouvoir de placer sa tête au
niveau de celle de ses petits enfants, elle ima-
ginera pour consoler ses défaUlances de se
tromper elle-même, et voudra se convaincre
qu'elle rend encore des services à ces chères
et insouciantes créatures, en supportant sans
gronder leur tapage et leur désordre, étei-
gnant ainsi, par un dernier sacrifice ou plu-
tôt dans une innocente illusion, cette magni-
fique traînée lumineuse des illusions de toute
sa vie qui est de croire qu'en se donnant elle a
fait des heureux.
(I) I™ Conférence de Toutous.
— 62 —
Or, si telle est la femme, en ce qui touche
l'abnégation, que sera donc la religieuse et à
quelle formidable puissance le sacrifice n'at-
teindra-t-il pas dans son cœur? Quand le génie
devient foi, la tendresse charité, l'amour vir-
ginité, combien s'épure, s'augmente, se dilate,
se fortifie ce besoin d'immolation qui résume
à lui seul la destinée que Dieu a faite à la re-
ligieuse mieux encore qu'à la femme , à la
vierge mieux encore qu'à la mère, car la
pratique des conseils du Christ n'annule au-
cun des beaux côtés de l'être, ne rapetisse
aucun de ses attributs, n'étouffe aucune de
ses aspirations, ne paralyse aucun des res-
sorts de son activité, ne tue aucune des facul-
tés expansives de la vie, et s'il est une erreur
aussi absurde qu'elle est commune , c'est
précisément de se persuader le contraire.
L'Évangile ri est pas la destruction de l homme ,
il en est le sommet, c'est pourquoi l'humanité ne
descendra pas du christianisme (1). En d'autres
termes, la chasteté absolue n'est pas la des-
truction de la femme, elle en est le som-
met. C'est pourquoi la femme monte inces-
(1) Le R. P. Lacoidaire, Discours sur les études philosophi-
ques.
— 63 —
samment vers la vie monacale avec une ar-
deur qui semble s'accroître chaque jour. C'est
pourquoi aussi lé voile dont elle se couvre alors
ne saurait cacher les trois joyaux de sa cou-
ronne éternelle : l'amour à son plus haut degré
puisque Dieu seul en est l'objet, le dévoue-
ment dans ses plus belles applications puis-
que le salut des âmes en est le résultat, le
sacrifice dans sa plus éclatante manifestation
puisque ses heures ne lui apportent qu'un
merveilleux enchaînement des moyens de se
sacrifier. Aussi lorsque Dieu envoie au cœur
d'une vierge la grâce d'une vocation religieuse,
il ne lui enlève pas pour cela le souffle qui
habite en la femme , qui l'inspire , l'émeut ,
l'ébranlé, la dirige, la touche, la porte vers
l'enfance, la penche vers la vieillesse, l'at-
tendrit devant toutes sortes de malheurs, la
fait servir à deux genoux la misère morale;
seulement il le transporte, ce souffle sacré, de
l'ordre naturel à l'ordre surnaturel , afin
qu'étant plus pur il s élevé de soi vers le ciel
comme un flambleau ardent et y monte sans ob-
stacle (1). Aussi la femme vierge devient-elle
dans un hospice, mais avec un prestige nou-
(1) Imitation de J.-C.
— 64 —
veau, ce qu'elle eût été dans une famille :
l'être le plus suave, le plus charmant, le plus
tendre de la création, le plus capable de pré-
parer un retour au bien ou de consoler une
infortune imméritée ; et c'est précisément ce
que voulait St Vincent de Paul lorsqu'il disait
à ses sœurs en Jésus-Christ : Je metsvolre chas-
teté sous la garde de votre charité. Nier le carac-
tère de cette ineffable puissance sous prétexte
de grandir la religieuse, c'est plutôt diminuer ,
amoindir et abaisser étrangement l'auréole
dont Dieu lui-même l'a entourée. Non, non, la
loi de charité n'est pas une loi d'abstraction,
et la loi de continence qui en découle, n'est
pas une loi de répression. La charité est di-
latation, la virginité exaltation et expansion ,
autant que liberté suprême. Ces deux vertus,
pour être les plus divines, ne cessent pas pour
cela d'appartenir aux harmonies des deux
mondes : le monde incréé et le monde créé, et
la religieuse , qui est l'expression vivante de
ses suaves harmonies, n'est pas la femme im-
molée, mais la femme divinisée. Ce serait la
femme pleine de grâces , s'il était permis de
reporter à une autre créature le titre que
l'ange a donné à la mère immaculée de l'en-
fant Jésus. Voyons -la donc à l'œuvre cette
— 63 —
femme divinisée, celle femme heureuse et
bénie entre toutes , dont la conversation est
au ciel et qui n'entend d'ici -bas que l'écho
plaintif des douleurs à soulager. Voyons-la
s'oubliant elle-même dans un sacrifice con-
tinu et y trouvant un bonheur dont peut-être,
après l'avoir sincèrement étudié, nous ne
parviendrons pas à nous faire une idée
juste.
De deux choses l'une, ou bien le sacrifice
volontaire est l'épanouissement de l'idéal de
la joie dans la vie religieuse,, ou bien cette
vie est absolument incompréhensible , car,
encore que l'amour, nous l'avons prouvé , sa-
che se passer de consolations, puisqu'il est
surabondamment consolé par lui-même ; souf-
frir sans lassitude puisque la souffrance est
un de ses vœux, lorsqu'il est chaste ; s'exal-
ter au sein de toutes les douleurs puisqu'il
les réduit au néant; il est toutefois indubitable
qu'aucune existence ne se peut concevoir,
même avec l'amour, sans quelqu'élément de
félicité réelle. Dieu qui est perfection est aussi
bonheur, et l'amour qui tend à Dieu, en se
perfectionnant par l'épreuve, ne peut échap-
per à la fatalité de fixer, malgré les extases
du calvaire , l'aube sans tache de cette autre
4*
— 06 —
extase qu'il entrevoit comme le terme dernier
de sa prédestination. S'obstiner à admirer la
vie religieuse comme une série de sacrifices
héroïques sans admettre que ces sacrifices
même enfantent des joies divines , c'est la
créer tellement surhumaine qu'elle ne serait
plus alors qu'une belle utopie. Le martyre
continuel n'est pas la loi de Dieu à notre égard,
Jésus proportionne toujours les délices aux
souffrances comme les grâces aux tentations,
et quand les saints, ces hommes extraordinai-
res ne se peuvent rassasier de douleurs à
cause de leur amour, lui, dans la délicatesse
exquise de son amour infini, ne se peut em-
pêcher de les combler de joie, et il est rare,
extrêmement rare, qu'il les récompense jus-
qu'à les priver de toutes consolations. Aussi
les saints, malgré leur profonde humilité,
n'ont-ils jamais essayé d'atténuer l'allégresse
de cette vie douloureuse et consolée gui les ravit
au monde (1), et lorsque leurs prodigieuses
mortifications, leurs renoncements magnani-
mes , nous suscitent intérieurement cette
espèce de révolte d'un orgueil trop lâche pour
imiter, c'est que nous n'avons pas même le
(I) 35« Conférence de Notre-Dame de Paris.
— 07 —
pressentiment des jouissances dont il sont
cause, c'est que du fond de notre égoïsme ou
de notre indifférence nous n'arrivons pas à
comprendre que Dieu a de la manne pour les
affamés par amour, de la chaleur pour les
nudités chastes et volontaires, une eau ra-
fraîchissante et dont la source jaillit jusqu'à la
vie éternelle pour ceux qui ont soif de la gloire
de Dieu et du salut de leurs frères. Consc-
quemment, établir que les sacrifices de la re-
ligieuse sont les colonnes de son bonheur, ce
n'est en aucune façon anéantir le mérite des
actes désinterressés dont le tissu compose sa
laborieuse vie. C'est seulement respecter le
vrai et se prémunir contre l'exagération la
plus facile de toutes, celle de l'enthousiasme.
La valeur d'une œuvre quelle qu'elle soit gît
en effet dans le mobile de l'action plutôt que
dans ses suites. Or, tout sacrifice ayant pour
mobile l'amour parfait , il est clair que ces
deux astres en décrivant leur courbe ne se
peuvent garantir du danger de beurter la joie
et de l'entraîner derrière eux dans leurs triom-
phales évolutions. Dieu, auteur de la loi mo-
rale comme de la loi mathématique, a voulu
que le bonheur fût le satellite prédestiné de
tout ce qui est pur.
— «8 —
En ce moment du reste, et sans nul doute,
on l'a déjà compris, nous ne parlons que du
sacrifice envisagé d'une manière abstraite,
c'est-à-dire ne se référant qu'à soi-même, à
l'immolation de ses tendances, de ses goûts,
de ses idées , de son caractère , de son temps'
de sa volonté, de sa personnalité enfin. La
vie religieuse une fois embrassée n'en inflige
aucun autre , et c'est à ce point de vue qu'elle
procure un bonheur au-dessus de toute inter-
prétation. Mais avant d'avoir été choisie par
l'âme, il est évident qu'elle a amené un
sacrifice amer, et dont Dieu seul connaît le
prix, sacrifice que nous nous réservons d'exa-
miner plus tard à ses pieds, sans vou-
loir par avance et témérairement en pré-
juger la portée (1). Nous sommes dans un
temps où les confusions sont à l'ordre du
jour. Or, les confusions en fait d'idées ou de
sentiments exposés dénaturent sans scrupule
la pensée la plus sincère ! On excusera donc
cette indication.
Le sacrifice de soi qui est l'histoire de toute
la vie des femmes est-il au même degré, ou
bien à un degré supérieur en joie comme en
(I) La séparation d'avec la famille, voir le chapitre VIII.
— 09 —
générosité , la respiration de Filme de la reli-
gieuse? Voilà la question. Elle est là, non
ailleurs, et pour la résoudre victorieusement,
il nous faut revenir à l'étude de la nature in-
time de la femme, et considérer attentivement,
jusque dans les replis les plus cachés de
l'être , ce type charmant et sublime , la plus
poétique des œuvres de Dieu. Dieu quia gravé
son empreinte sur toutes les lignes du chef-
d'œuvre n'a pas pu, en s'en réservant l'ul-
térieure fécondité, ternir l'éclat virginal de
sa beauté première. Disons-le donc haut et
sans crainte : Dieu a prédisposé les cœurs dont
il souhaite la possession exclusive à recevoir
de sa tendresse , après un holocauste difficile
quoique plus apparent que réel , des retours
ineffables , en créant chez la femme le besoin
d'être aimée. Lorsqu'elle est enfant, une ca-
resse lui semble la plénitude de la vie, et plus
tard, quand les rivages s'étendent et que les
flots se troublent, si un jour ou l'autre ses
paupières s'abaissent et ses joues se colorent,
c'est qu'une parole ou un regard est descendu
du ciel pour lui apprendre qu'elle sera tou-
jours enfant! Pauvre jeune fille, elle trem-
ble, ce jour-là, ellous a apporté
l'éternité. Il y a eu pour nous des jours ou
tout nous a été dit (2), dont rien au monde ne
nous rendra le bonheur, dont aucune joie n'ef-
facera le souvenir. Et si votre munificence
traite ainsi une feuille inutile, que sera-ce
donc des âmes dignes de vous? Que sera-ce de
ces travailleurs infatigables qui lèvent avec tant
de zèle et de succès la moisson de vos gloires ?
Que se passe-t-il dans ces cœurs délivrés du
temps et qui habitent déjà en une réalité com-
mencée la région qui dégoûte de tout le reste (3).
joies des Saints! larmes inconnues, délices
sans rivages ^4) des âmes aimées de Dieu, oui,
nous croyons en vous
Il est vrai que la vie de l'amour ne s^ écoule
point sans souffrance (5), et nous serions dans
le faux si nous disions du ravissement causé
par la présence sensible de Dieu qu'il est
une impression permanente. Les apôtres ne
(0 73" Conférence de Notre-Dame.
(2) 56* id.
(3) 55 e id.
(4) 60- id.
(5) Imit. de J.-C.
— 8i —
demeurèrent que trois jours au Thabor, et les
épouses du Christ en descendent quelquefois.
Il y a pour elles des heures longues , dou-
loureuses, pesantes, des temps où le bon Dieu
se cache et les laisse dans l'inanité. Cela est
incontestable, mais nous trouble peu. L'âme
ainsi affligée n'est point sans espoir au milieu
de ses épreuves. Elle connaît la fidélité du
céleste époux, et si elle gémit de son éloigne-
ment comme une jeune veuve désolée (1), elle
est soutenue dans ses langueurs par cette
délicieuse parole dictée pour elle au Cantique
des Cantiques : Ego dormio et cor meum vigi-
lat : Je dors et mon cœur veille !
Levons les yeux maintenant, toute ombre est
effacée. L'idéal des joies du cœur de la femme
dans la vie religieuse nous apparaît sans la plus
légère tache, et pourtant, si l'on veut se mettre
à cet égard en possession de la vérité tout
entière, il reste encore un autre degré à mon-
ter et un nouveau mystère à constater; degré
qui touche la face même de Dieu ; mystère
d'indicible bonheur qu'aucune plume ne sau-
rait exposer, qu'aucun esprit n'a mérité de
scruter, mais sur lequel il nous sera pardonné
(I) SI Augustin.
- 83 —
d'insister parce qu'il y aurait ingratitude à
ne pas le mettre en lumière. Après donc
avoir admiré et béni les voies de la mi-
séricorde de Dieu dans les règles générales
appliquées par sa sagesse au gouvernement
des âmes, nous nous inclinerons devant les
voies extraordinaires qu'il est le maître d'in-
diquer aux cœurs privilégiés , et nous avoue-
rons avec la certitude de ne pas nous trom-
per que le désir d'être aimée, besoin inné chez
la femme, n'existe pas toujours pour elle à
l'état d'une aspiration déterminée, comprise
et acceptée.
Il y a dans le ciel, l'église triomphante,
une hiérarchie de chœurs angéliques; il y a
aussi dans l'église militante , une hiérarchie
qui admet des différences dans la sainteté.
Dieu couronne la mère des Macchabées et le
martyre des saintes Félicité et des saintes
Perpétue; mais il a une palme plus fleurie
pour les Agathe, les Cécile, les Louis de
Gonzague, les Stanislas Kostka. La virgi-
nité, dans son intégrité totale, est ce qu'il
préfère même au martyre sanglant, et partout,
toujours , dans tous les siècles , chez tous les
peuples, il reçoit d'une innombrable multi-
tude de cœurs l'hommage ingénu d'un amour
— 86 —
si chaste qu'il ne se connaît pas lui-même.
Ces cœurs sont naïvement purs, s'il est per-
mis de s'exprimer ainsi. Ils ne se nourrissent
que de quelques gouttes de rosée tombées çà
et là du ciel pour eux (1). Leur foi virginale
n'a jamais été altérée ni par le moindre
doute, ni par la moindre hésitation, ni par
le moindre trouble. Rien n'a distrait son ex-
tase, elle a traversé les années et les écueils
comme l'aigle fend la nue sans même abaisser
un regard sur le inonde s'agitant sous ses
ailes. Aucune beauté visible ne l'a touchée,
aucune voie ne l'a ébranlée, aucune séduction
ne l'a émue , aucune pierre de la route ne l'a
effrayée. Dieu qui est tout en toutes choses (2) est
réellement tout en ces cœurs. 11 est le cycle
bienheureux qui renferme leurs pensées, leurs
désirs, leur science, leurs affections, leurs
espérances, le passé, l'avenir, le temps,
leur vie, leur mort et l'éternité. Us ne savent
rien que Dieu. Ils n'entendent que ses épan-
chements cachés; ils ne voient que sa lumière
invisible. Le monde leur est exil, nuit, dé-
solation suprême et solennel silence. Il n'y
(() 22' Conférence de N'otre-Dnme.
(2J Saint Paul.
— 87 —
a pas de cloître assez retiré , de cellule assez
obscure, d'autel assez solitaire, d'abstinence
assez rigoureuse, d'épreuves assez déchi-
rantes pour être acceptés comme un sacri-
fice.
Les persécutions que le monde et le démon
peuvent soulever passent à leurs pieds; ils tra-
versent les grandes eaux de la tribulation et de
la tentation sans quelles jmissent leur nuire,
parce qu'ils sont revêtus et fortifiés par l'ardeur
de leur désir (1). Ils suivent, sans jamais re-
culer d'un pas, ni regarder à droite et à
gauche , le chemin royal de la croix , mon-
tant et descendant avec le sublime fiancé la
pente de l'amour et du sacrifice, sans même
songer où ils vont, où ils s'arrêtent, où ils
jouissent et où ils souffrent. Leur acte d'a-
mour est toujours le même : un enthousiasme
exclusif et un de ces enivrements dont on ne
revient pas (2).
Pour ces fils bien-aimés, la peine est un plai-
sir et le plaisir une fatigue; ils repoussent les
consolations et les jouissances, non-seulement
celles que le monde leur donne par ma permis-
(f) Dialogue de sainte Catherine de Sienne.
(2) Le R. P. Lacordaire. 1" Lettre *ur la vie oluélienne.
;?p? ^H
— 88 -
sion mais encore ils ne veulent pas des conso-
lations spirituelles qu'ils reçoivent de moi, et cela
par humilité, par haine d eux-mêmes. Ils ne mé-
prisent pas la consolation, le présent de ma grâce,
mais le plaisir que lame trouve dans cette consola-
lion ( 1 ). 11 semble qu'ils aient aimé Dieu de toute
éternité , qu'ils l'aiment déjà immuablement.
Ils ne pleurent que de ne pas l'aimer assez!
11 leur est impossible d'imaginer que l'amour
puisse prendre une autre forme et se reverser
sur quelque objet créé, sans être infidèle à
Dieu, dès qu'il demeure pur. Ils n'ont pas ,
ils se refusent l'intelligence de ce miracle de
bonté de la part du Créateur. Ils le veulent
jaloux, et, comme ils (aiment uniquement pour
ï amour de lui (2), l'idée ne leur est pas venue,
et à moins d'une faute consentie, elle ne leur
viendra pas, de se demander s'il y a récipro-
cité entr'eux, brins d'herbes qu'une matinée
déflorera, et celui qui d'un mot secoue le ciel
et la terre. Ils se sont donnés et n'examinent
point si on leur a remis quelque chose en
échange; ils se donnent à toute heure et n'ont
(1) Dialogue de sainte Catherine de Sienne. On sait que Dieu
lui-même parle à son humble servante dans cet admirable
livre
(2) Le B. Louis, de Grenade.
— 89 —
pas besoin d anneau pour se souvenir du jour
de leur alliance; ils chantent le cantique du
bien-aimé, répétant à leur roi, dans le sanc-
tuaire inviolable de leur conscience , cette pa-
role où tarit la gloire dans les bouches créées ( 1 ) :
Saint! Saint! Saint! et savent qu'il n'y a pas
de réponse à cette expression de louanges ; ils
envoient leur encens à Dieu et n'ambitionnent
point qu'il retombe pour les enivrer! Dès qu'ils
veulent s'unir à moi par un regard d amour, ils
le peuvent, parce que leur désir les attache telle-
ment à moi, que rien ne peut les en séparer. Tous
les lieux et les instants leur conviennent pour la
prière, parce que leur conversation s'est élevée
au-dessus de la terre, et s'est fixée dans le ciel. Ils
ont perdu toute affection terrestre, tout amour-
propre,- ils se sont élevés au-dessus d'eux-mêmes
jusque dans les hauteur s de s deux (2) . Ils aiment ,
cela leur suffit, et cela suffit toujours en effet
à ce qui demeure splendidement virginal ,
parce que, dans le premier ébranlement du
cœur, on ne cherche jamais à savoir si un autre
cœur a tremblé en même temps ! 11 y a des
jeunes filles qui rougissent des années entières
(1) 2 e Conférence de Toulouse.
(2) Dialogue de sainte Catherine de Sienne.
■
- 90 —
sans s'être doutées que l'on pût rougir à cause
d'elles, et si, après s'être replié sur soi-même,
on ose se poser la question , c'est que déjà on
est descendu au deuxième degré de l'échelle
mystérieuse qui lie le ciel et la terre, c'est que
déjà le pied frémit et n'est plus sûr de ne pas
descendre encore un peu. Le désir de la réci-
procité est le premier abaissement de l'âme
vers les tentations qui pourraient l'éloigner de
Dieu. C'est la première fleur semée dans les
obscurs sentiers qui égarent quelquefois. Heu-
reuses les âmes qui ont appelé Dieu tout seul,
pour cueillir la fleur puisqu'il consent, nous
l'avons démontré, à s'abaisser jusque-là et
n'exige point qu'on la foule aux pieds quand
on l'a vue. Plus heureuses encore les âmes
assez élevées , assez aimantes , assez ou-
blieuses d'elles-mêmes pour n'en avoir pas
soupçonné le parfum! Et si on pense que nous
exagérons le mysticisme en soutenant cet excès
du désintéressement de l'amour surnaturel,
nous demanderons si le plus haut des amours
humains, celui qui se rapproche le plus de
l'amour virginal à cause de sa pureté , l'a-
mour maternel, a jamais rêvé la réciprocité,
a jamais cru à la réciprocité? Sans doute, l'en-
fant aimera sa mère; nous aimons nos mères !
— 91 —
mais quand un premier-né sourit de son pre-
mier sourire , et que sa mère en le regardant
sent son âme fondre comme dans une défail-
lance en quelque sorte extatique, se persua-
dera-t-on qu'elle compte sur un retour égal,
ou qu'elle regrette ce surcroît de tendresse et
de jouissance ! admirons tout ce qui est
beau : et le cœur des mères et le cœur des
vierges. Remercions Dieu qui, lorsqu'il le
veut, arrête court, par l'effusion totale et
spontanée de ses grâces, la marche ordinaire-
ment parallèle de la nature. Eh! qui donc n'a
pas rencontré une fois dans sa vie une de ces
créatures angéliques portant au front là trop
rare et double auréole de la virginité de l'es-
prit, de la virginité du cœur? Quelle âme ne
s'est pas troublée devant cette vision? Quelle
conscience n'a pas contemplé avec un ravisse-
ment mêlé de remords cette beauté qu'il serait
si facile de conserver si on voulait correspon-
dre aux dons de Dieu ? Car la femme chré-
tienne, telle que Dieu la veut et telle qu'elle
sort de ses amoureuses mains, n'est pas la Cy-
modocée de M. de Chateaubriand, elle est la
sainte Agnès du cardinal Wiseman, et elle
serait indéfiniment sainte Agnès si, par une
complaisance prématurée, on ne lui laissait
— 98 -
pas lire Fabiola ou admirer les saiidales de la
fille d'Homère !
Quant au bonheur de ces âmes en qui la
force de l'amour va jusqu a la naïveté du dé-
vouement (1) et l'ignorance du sacrifice, nous
n'essaierons pas de le dévoiler. Le respect
nous retient au seuil de ce temple inviolé où le
regard des anges a seul le droit de pénétrer.
Mais Dieu est bon ! il permet tout lorsqu'on
adore , et c'est le refuge de la reconnaissance
de célébrer les bienfaits sans espoir d'en me-
surer l'abîme. Dilatez-vous , disait saint Paul
aux premiers chrétiens. Dilatons-nous donc en
adorant la majesté des œuvres de Dieu, et bé-
nissons-le surtout de laisser encore dans ce
monde des âmes où vit ramour dans sa plus
pure essence, afin qu'au milieu des profana-
teurs qui abusent de son nom , l amour ait tou-
jours des saints qui lui servent de garde, et em-
pêchent le moindre souffle d'atteindre pour la
ternir son immortelle chasteté (2).
Il nous semble qu'il faudrait être aveugle
de cœur pour objecter, à l'avenir, quoique
ce soit à la félicité d'une âme qui s'est atta-
(1) 61' Conférence de Notre-Dame
(2) "i' Conférence de Toulouse.
— 93 —
chée à Dieu par les liens monastiques. Dès
qu'il est admis, et il est impossible de ne pas
l'admettre , que le fardeau de ces chaînes la
constitue épouse du Christ , mère des âmes ,
sœur des pauvres et de toutes douleurs , ses
sacrifices divers, quelque pénibles qu'on les
suppose, n'étant plus que les conséquences
de ces glorieux sacerdoces , deviennent joie
dans leur consommation comme ils sont joie
dans leur source. Là où est le trésor, a dit l'é-
vangile, là est aussi le cœur, et quand le cœur
a trouvé le trésor, qu'il le possède et le veut
garder, combien le joug imposé est doux à
subir ! Que la religieuse plie sous ce faix dans
un hospice , dans un cloître , dans une classe
ou sur une terre d'exil, peu importe ! Là où
est son bien-aimé, choisi d'entre mille, en qui
son âme souhaite de demeurer tous les jours de sa
vie(\); là où ses enfants naissent, vivent et
meurent ; là où sont ses frères ; là où règne
la souffrance, sa meilleure amie ; là est le ciel
pour son âme. Tâchons de le comprendre.
(I) Cantique des Cantiques.
CHAPITRE II.
Des ordres hospitaliers.
Assurément il y a bien des amertumes
dans une salle d'Hôtel-Dieu , et il est inutile
de les décrire. Aucune âme n'est assez mau-
dite pour ne pas avoir involontairement tres-
sailli, lorsque, par hasard , elle a respiré cet
air chargé de si atroces douleurs. Personne
ne doute du courage dont il faut être doué
pour vivre au milieu des gémissements. On
aimerait mieux souffrir qu'assister au spec-
tacle de la' souffrance, et cette répulsion,
produite par les maux de l'âme et du corps ,
s'augmente chez la femme de toute sa sensi-
bilité, sensibilité d'autant plus douloureuse
qu'elle ne s'use point, et a autant de larmes pour
arroser une blessure vingt ans après qu'elle
— 96 —
est fermée qu'au moment où elle s'est ouverte.
Mieux que le soldat se riant de la mitraille ,
mais détournant la tête de peur d'entrevoir
un ennemi frappé , la femme pleure plus vo-
lontiers une douleur dont elle est témoin
qu'une douleur qu'elle éprouve ; et sa com-
passion aurait dégénéré en une pitié stérile et
incapable de se dominer, si Dieu, par une
adorable prévoyance, n'y avait caché une force
de cohésion invincible, précisément parce
qu'elle excite sa tendresse en l'émouvant da-
vantage. Combien de jeunes novices perdent
d'abord connaissance devant une coupure et
parviennent plus tard, par la grâce de leur
amour, à panser les plus effroyables ulcères!
Leur répulsion instinctive est devenue attrac-
tion ! Leur cœur s'était mépris. Il s'est repro-
ché comme une faiblesse ce qui était un hon-
neur, il a cru ne pas aimer assez ce qui ne
lui paraissait si affreux, que parce qu'il l'ai-
mait déjà beaucoup ; et cette chaste crainte
l'enlevant aussitôt bien au-dessus de lui-
même, il a été ravi en amour jusqu'à oublier
ses impressions naturelles. L'horreur d'une
plaie hideuse qui est pour tous un dégoût ,
est le charme qu'à son insu il adorera dés-
ormais.
— 97 -
L'entente de ce mystère est la révélation
complète de l'idéal des joies, par le sacrifice
vaincu , des religieuses vouées au soin des
infirmes. Dieu a des secrets, l'amour qui
vient de lui pour retourner à lui en a d'aussi
profonds. Jésus-Christ a créé sur la terre la
beauté du pauvre et du malheur , il a fait tom-
ber sur eux dans une double effusion la gloire
du calvaire el celle du Thabor ( 1 ) , et si la re-
ligieuse , agenouillée devant cette beauté et
cette gloire, avait encore la puissance d'un
regret, ce serait de ne pas être assez digne de
l'honneur à elle échu de les servir gratuite-
ment 1
Ne quittons pas encore l'hospice , et afin
qu'on ne nous croie pas égaré dans ce monde
de l'idéal, qui n'est malheureusement pour
bien des esprits qu'un monde imaginaire,
cherchons, au chevet même du lit des mala-
des, les réalités qui peuvent y captiver. Offrir
un breuvage à des lèvres séchées par la fiè-
vre, diminuer l'intensité d'une douleur aiguë,
présenter un peu de nourriture à un estomac
délabré par la diète, frictionner un membre
souffrant, lui ôter sa raideur , l'étendre sur
(I) 5 e Confér. de Toulouse.
— 98 —
une couche moelleuse , poser une compresse
froide sur un front brûlant, hâter les pro-
grès d'une longue convalescence, cela est si
doux qu'en vérité nous croirions faire injure
au plus sec des cœurs, si nous comptions
pour quelque chose les fatigues ou les ennuis
provenant d'aussi nobles efforts , et amenant
de si grandes joies.
Et lors même qu'on ne soulagerait pas,
c'est là le vrai tourment des garde-malades,
car le but atteint ne répond pas toujours à
leur espoir, il y aurait un immense bonheur
à partager, par la sympathie , l'épreuve de
ses frères. Le plus terrible caractère de la
souffrance est la solitude, le délaissement. Les
ûmes les mieux trempées ne résistent guère
au danger de souffrir seules, danger qui, de
tous les maux physiques, est celui dont au
moral les suites sont les plus funestes. La
présence d'une religieuse auprès d'un mourant
suffit pour chasser les convulsions du déses-
poir, ramener le calme de l'espérance. Une
parole d'amour est un baume que rien ne
remplace; un regard ému si la parole expire
est un épanchement qui console à la fois et
le désolé et le cousolateur. 11 n'y a pas d'af-
fliction qui ne se puisse résigner quand elle a
— 99 —
un écho dans un cœur fraternel , et il n'y a
pas de joie comparable à celle de pleurer avec
ceux qui pleurent (1). Est-ce que nous n'a-
vons jamais fait cette heureuse expérience?
Est-ce que jamais, à une heure néfaste, en
serrant sans mot dire la main d'un ami at-
téré, nous n'avons pas senti nos deux âmes se
fondre l'une dans l'autre par ce muet entre-
tien? Et lorsque, dans nos jours les plus for-
tunés, nous avons vu par une fatale coïnci-
dence nos affections atteintes par de rudes
coups, est-ce qu'à ces moments-là nous pou-
vions supporter loin des âmes accablées le poids
de notre bonheur personnel ? est-ce que nous
n'étions pas incessamment poussés à quitter
notre riante demeure, pour aller recueillir les
larmes dans ces appartements en deuil ? Ne
préférions-nous pas alors cette noire tristesse
à nos jouissances égoïstes? Et ces maisons rui-
nées où nous ne rapportions pas l'or mais seule-
ment l'amitié fidèle, ne reprennaient-elles pas à
notre arrivée un éclat plus brillant que celui de
l'ancienne opulence, l'éclat impérissable des
fêtes de l'amour? Voilà les hôpitaux ! Demeu-
res des pauvres, ils sont toujours riches ! abris
(I) St Paul.
— 100 —
de la misère , ils sont toujours en fête I asiles
des peines les plus cuisantes , ils sont aussi
l'asile des cœurs qui savent s'enivrer d'une
douce et mutuelle joie ! offrant pour toute sé-
duction la ténacité, la vigueur et la continuité
de la souffrance, ils ont paru à une multitude
d'âmes préférables aux trônes, aux succès et
aux plaisirs que le monde et la famille ré-
servent à la femme. Les princesses y ont
échangé leurs splendeurs d'autrefois pour
les splendeurs de l'humilité , cette forme de
l'amour, cette passion de l'être vraiment grand
qui veut se faire petit pour se mieux donner (1 );
les riches et belles héritières y sont venues
consacrer leurs personnes et leur temps, après
y avoir consacré leurs fortunes; les jeunes filles
dépouillées s'y sont consolées de ne pou-
voir donner qu'elles-mêmes ; les intelligences
d'élite y ont appliqué leurs dons à mieux
soigner, à mieux consoler, à mieux causer de
Dieu; les intelligences sans culture y ont
joui de cette grande et vraie science , la plus
profitable à l'humanité, celle qui consiste à
savoir porter un pan du manteau de la douleur
afin qu'il soit moins lourd à tous. Toutes ces
(1) 21 e Conférence de Notre-Dame.
— m —
âmes ont trouvé là leur joie : la joie d'aimer
ce qui n'est pas aimable; la joie d'avoir re-
noncé au bonheur d'être aimée pour apporter
l'amour à ceux qui n'en connaissaient plus que
le nom(i) ; la joie de ne plus être assaillie par
cette pensée poignante qu'on est riche, tandis
que d'autres languissent sans ressources ;
vêtue avec luxe, tandis que d'autres ont froid ;
assise à des tables somptueuses , tandis que
d'autres meurent de faim ; ayant le pouvoir de
travailler et de manger gaiement le pain ga-
gné, tandis que d'autres seront livrés, demain
comme ils l'étaient hier, au découragement
de l'impuissance.
Est-ce tout? non! Dieu a préparé un
autre bonheur à la religieuse de l'hôpital. Non-
seulement elle goûte celui de rendre la santé
a beaucoup d'infirmes , d'améliorer l'état de
beaucoup d'incurables , de les soutenir tous
par ses sympathies, et de contempler en eux
la plus vive image et la plus chère portion du
Seigneur Jésus-Christ (2) ; mais elle a pour
couronnement de ses œuvres la gloire de pé-
nétrer jusqu'aux âmes souvent plus malades
(0 Le R. P. Lacordaire sur F. Ozanam.
(2) 3 e Confér. de Toulouse.
6*
- >r02 —
que les corps , et de les guérir en les élevant
vers Dieu. La démonstration de la vérité par
l'amour est facile à saisir , et quant un infor-
tuné a vu pendant des années consécutives
le même amour à ses pieds lui enseigner la
même vérité , il faudrait qu'il fût tombé bien
bas pour ne pas se relever , et monter enfin
jusqu'à l'acte de foi ! Même les plus dégradés
y arrivent à chaque heure, et il n'est pas un
jour dans sa carrière où la fille de saint
Vincent ne voie couler sur son crucifix les
larmes de la contrition , de la charité et de
la reconnaissance. Malheur donc à ceux qui
plaignent une telle vie ! Malheur à ceux qui
s'obstinent à opposer des calculs étroits à ces
incommensurables délices , qui se lamentent
en prétextant qu'il y a des chagrins innom-
brables et non avoués , pour empoisonner des
joies achetées d'ailleurs si cher. Eh ! mon
Dieu! personne n'ignore les ronces et les
épines semées sur la voie de la religieuse;
mais si elle rencontre souvent des âmes in-
grates et rebelles, des plaies insondables, des
cœurs souillés jusqu'à la perte du sens de la
réhabilitation, si elle reçoit de déchirantes
blessures, du moins elle souffre sans re-
mords. Ce qu'elle n'a pas obtenu était l'im-
— 103 —
possible. Elle adore les éternels décrets de
Dieu, elle baisse la tête sous une volonté
qu'elle sait bien n'être pas toujours inexo-
rable, elle prie et ne cesse pas d'espérer!
Comme une jeune mère à qui l'on arrache
l'enfant mort dans ses bras, appelle tous les
autres pour renaître elle-même, et mesure sa
douleur pour conserver celui qu'elle attend de
Dieu, la religieuse en deuil retourne vers les
membres survivants de sa famille spirituelle
avec un amour nouveau et une joie plus
émue ! En pliant ce cadavre infect qu'elle
vient d'accompagner avec honneur aux portes
des tabernacles du Dieu vivant, elle a senti
ses larmes raviver son zèle, sa tendresse et sa
foi , pour la mort et la vie qui lui ont été
confiées. Elle court, transportée d'une fer-
veur plus ardente que jamais , d'un lit à un
autre, d'une plaie à une autre plaie, d'une
couche, où l'on blasphémait hier et où on
bénit aujourd'hui , à une autre couche , où
demain il n'y aura plus la moindre trace d'un
mal que la résignation a vaincu , à une autre
encore où l'on sourit à la mort qui s'avance,
à une autre enfin où le malade est sauvé.
Elle ne ressent plus ses fatigues, elle ne
redoute plus aucun obstacle, elle ne souffre
— 104 —
plus des odeurs fétides , le souvenir de ses
déceptions s'enfuit devant ses pieux succès,
il lui semble que Dieu agit en elle ; et les
jours sans repos comme les nuits sans som-
meil, et les années comme les semaines et les
mois s'écoulent avec le charme de ce fleuve
qui était la mémoire (1).
On nous pardonnera de laisser incomplet
ici l'examen de toutes les grandes créations de
la charité cénobitique. Les nommer toutes est
une impossibilité pour nous, et puisqu'elles
donnent le bonheur en inspirant l'amour, il ne
reste à notre faiblesse qu'à les confondre dans
une même admiration.
Il est pourtant certains types de la vie reli-
gieuse que nous ne saurions nous défendre de
saluer en passant. Après bien des prodiges ,
voyons donc l'éternel amour s'ouvrir et se ma-
nifester en de nouveaux amours (2) /
La Providence a permis que le xix e siècle, si
justement appelé le siècle des avortements en
ce qui touche les conceptions humaines , fût
fécond en œuvres pieuses. Au milieu des dé-
bris épars Bt foudroyés de tant de grandeurs
(1) 2° Confér. de Toulouse.
(2) Le Dante.
— *05 —
évanouies, il y a une floraison que le monde
ne voit pas , mais qui sauve ses ruines elles-
mêmes, et c'est un magnifique spectacle de
remarquer comment, aux pieds de la croix,
l'héroïsme se rajeunit en se perpétuant dans
des formes , des élans , des triomphes im-
prévus , tandis qu'il meurt et s'étiole partout
ailleurs.
Notre époque vient d'être l'heureux quoi-
que distrait témoin du commencement de
l'institut des Petites-Sœurs des Pauvres, ex-
pression si vive, si touchante, si complète
du parfait renoncement, qu'il n'y a rien de
plus élevé dans les annales de l'Église, et
qu'en voyant chaque jour les riches cités de
France ouvrir leurs portes à ces divines quê-
teuses, on oublie les autres signes désolants
pour croire à la parole du comte de Maistre ;
1rs premiers siècles du christianisme ne sont
point passés! Fallait-il plus de courage aux
martyrs pour chanter le Magnificat au moment
delà mort, qu'il n'en est besoin pour se vouer
à cet enthousiasme de dénuement, qui con-
siste à tout attendre de Dieu et à réunir autour
de soi une nombreuse famille indigente, sans
autre ressource que l'espoir d'une pieuse li-
béralité le lendemain ?
— 106 —
Quêter pour leurs pauvres vieillards ; les
nourrir des meilleurs restes recueillis et trans-
formés pour eux ; se contenter pour elles-
mêmes desmiettesqui tomberontdecethumble
banquet ; supporter la chance et souvent la
réalité d'un jeûne permanent ; se consacrer à
•l'humanité à l'heure où elle n'est plus elle-
même, mais ce quelque chose d'inexprimable
par la souffrance physique , quand elle n'est
pas éteinte sans retour par le côté moral ; n'a-
voir pour encouragement, soutien ou compen-
sation des soins prodigués, ni le sourire joyeux
•d'un enfant , ni le réveil ou l'action ardente
d'une âme convertie, ni la guérison d'un ma-
lade, mais pour unique partage les gémisse-
ments de ce qui ne guérit plus, les désespoirs
de douleurs qui n'ont pour issue que le tom-
beau, les délires d'une tête sur laquelle gronde
les orages d'une longue carrière, le resserre-
ment des cœurs où la sensibilité n'a plus de
ressorts; être privé dans beaucoup de lieux de
la présence du Saint-Sacrement, se lamenter
bien des années avant d'obtenir des riches que
celui qui s'est incarné dans le sein d'une vierge
pauvre, ait un humble tabernacle au milieu de
ses amis, un peu d'ombre afin d'abriter le
petit morceau de pain où il cache sa divinité
- 107 —
pour le service des affamés d'amour, une
place pour lui, le Roi de la pauvreté, dans
cette maison royale où elle gouverne en sou-
veraine et où il veut obéir! En attendant cette
grâce, ne posséder que par le désir et l'union
l'époux bien-aimé de leur âme ; n'avoir ainsi
pour autel que leur cœur, pour avenir que
leur foi, pour consolation que leur attachement
à ce dernier souffle des vies qui s'échappent
autour d'elles , pour unique jouissance enfin
que les larmes dont peut être, aux pieds
de la vierge, sa dernière amie, cette vieil-
lesse tant honorée et quelquefois si mépri-
sable, retrouvera la trace perdue; telle est
l'existence des Petites-Sœurs des Pauvres.
La pensée humaine anéantie devant une si
haute vertu n'a pas d'expression pour se
traduire. Que ceux qui aiment adorent un
bonheur dont la foi seule a une demi-révé-
lation. Pour ceux qui préfèrent haïr l'amour
à l'admirer, qu'ils continuent à s'indigner
contre ce qu'ils appellent l'absurde, mais
que les pauvres leur pardonnent afin que
Dieu puisse ne pas les juger !
Et la religieuse qui s'enferme avec les fous,
de quel nom appellerons-nous son amour et
avec quelles couleurs peindrons-nous ses
■
- 108 —
joies? Où est sa consolation ? où la pensée qui
repose son cœur? où le spectacle qui dis-
trait sa vue? Brillante et heureuse, aimée et
écoutée , instruite autant qu'il est nécessaire
pour aspirer à un apostolat moral , intellec-
tuel, religieux, qui remplirait son âme en
sauvant celle des autres, elle renonce à ce
qui est plus que soi-même, et se souvenant
du Christ en face d'Hérode, elle vient au
milieu des fous avec la robe blanche de la Me
de la croix ! Elle est là, entre quatre murailles,
avec sa jeunesse, sa beauté, ses yeux étincelants
de lucidité et de tendresse ; elle se renferme
avec des cœurs qui battent sans savoir qu'ils
aiment ! Avec ceux qui ne veulent pas de la
lumière du soleil , elle agréera l'obscurité ;
avec les égarés qui se désespèrent, elle pleu-
rera. S'il faut rire, au contraire, pour leur
procurer une minute de calme , elle trouvera
un sourire sur ces lèvres qui eussent pu re-
cevoir les baisers d'un fils; si on souhaite
qu'elle travaille en écoutant quelque fébrile
récit, elle écoutera et travaillera; si on lui
demandait de prendre quelque nourriture sans
avoir faim, elle donnerait l'exemple. Son in-
telligence, sa vie, son cœur, l'âme enfin
d'une femme, d'une vierge, s'immolera pour
— 109 —
que l'éclair d'une jouissance quelconque tra-
verse une fois dans dix ans , nous ne dirons
pas l'esprit, mais la sensibilité d'un homme
devenu fou, elle ne sait pas pourquoi; et à
cette heure rapide, si à force de génie, de pa-
tience , de prière , il a été obtenu le moindre
soulagement pour cet infortuné , Dieu enten-
dra une commotion ineffable soulever le cœur
de son humble servante. Elle s'estime peut-
être trop heureuse! elle se dit : non je n'étais
pas digne de cette joie, qu'ai-je fait pour que
le ciel me l'accorde? Elle sent alors, au mi-
lieu des fureurs apaisées par le son de sa
voix, des larmes cuisantes taries par un sou-
rire ou un regard, que là, entre les murs
épais qui préservent la foule oublieuse des
insensés dont on a peur, elle, l'épouse du
Christ, porte la vraie couronne de la femme.
Si son amour est allé jusqu'à .une sorte de
mépris pour elle-même, il la couvre, l'enve-
loppe, la transfigure dans sa conscience, et
encore que les fous ses amis en Dieu ne l'en-
tendent pas, elle n'en remplit pas moins à
leur service la sublime mission de la vierge
chrétienne : être partout et toujours l'ange de
la paix, de l'honneur, de l'innocence, de l'es-
poir, et peut-être;, en un jour réservé par Dieu,
7
— no —
l'ange de la lumière pour les esprits déchus de
l'humanité !
Gardons-nous d'oublier plus longtemps
cette autre physionomie touchante du bonheur
dans la vie monacale , et baisons avec respect
le bas de la robe d'une sainte sœur converse.
Une sœur converse! servante des servantes du
Christ, élevée à la même dignité de vierge
consacrée et néanmoins se tenant au-dessous
des autres religieuses , leur rendant avec une
humilité joyeuse toutes sortes de soins, se
croyant moins encore que Marthe, tout en
étant plus d'une fois comme Marie, absorbée
dans les chastes délices de la contemplation.
A vingt ans, elle a frappé au seuil du monas-
tère, elle a réclamé la gloire d'y balayer
la poussière, d'y laver les assiettes , d'y cirer
les chaussures, d'y puiser de l'eau pour les
lessives ; on la lui a accordée , et maintenant
sa vie va s'écouler de la même manière.
Comme Jésus, le fils du charpentier, venu
dans ce monde pour servir et non pour être
servi (1), aidait ses parents dans leurs tra-
vaux et leur était soumis, elle ne se lasse
point de servir volontairement en mémoire de
(I) En saint Marc, cliap. X, vers. 46.
— 111 —
sa divine obéissance. Elle est là, à la der-
nière place , n'enviant ni l'apostolat , ni les
œuvres honorées, ni les offices du chœur réser-
vés à ses compagnes. La profondeur de son
abaissement est l'expression de ses joies :
L'épouse de Jésus doit s'abreuver au calice de son
époux (1). De même que saint Bonaventure ,
le docteur séraphique, occupé à essuyer la
vaisselle du couvent lorsqu'on lui apporta le
chapeau de cardinal, crut devoit achever
avant de se revêtir de la poupre romaine, elle
n'imagine point qu'il y ait sur la terre un
ravissement meilleur que le zèle modeste de
sa sainte vocation. Ses jours se succèdent
sans qu'elle y prenne garde. L'ambition d'ai-
mer de. plus en plus celui qu'elle imite est
son seul désir. La perspective de ce que le
monde appellerait une humiliation morne
et continue est pour son âme la perspective
de l'infini. La pratique de la vie cachée en
Jésus-Christ lui donne plus qu'elle n'aurait
osé espérer. TNe possédant rien , elle pos-
sède tout par le privilège qui lui est donné de
pouvoir répétera chacune de ses respirations :
» Seigneur Jésus, pénétrez mon cœur de vos
(I) M«' rie, ('loge de Jeanne d'Are.
— H2 —
» blessures , enivrez mon âme de votre sang ,
faites que de quelque côté que je me
tourne , je vous voie toujours attaché à la
croix , et que partout où se portent mes re-
gards toutes choses me paraissent empour-
» prées de votre sang, en sorte qu'étant en-
» tièremnt absorbée en vous, je ne puisse
» rien trouver hormis vous et ne désirer plus
» rien que vos plaies sacrées (i) ! » Elle ne
regrette pas le travail intellectuel ou les ou-
vrages d'une importance capitale , parce qu'ils
apportent toujours une certaine distraction
de la pensée de Dieu. Dans ses pénibles et
dédaignés emplois, elle goûte l'assomption de
la nature entre les bras de la grâce (2) , et l'œil
attentif y admire la transfiguration de la ma-
tière obéissant à V esprit (3). Les tristes réali-
tés auxquelles elle se condamnent élevé son
enthousiasme religieux vers le monde des réa-
lités futures (4). Elle découvre les splendeurs
du Thabor au milieu des ténèbres du Golço-
tha. Rien ne la trouble dé l'amour du bien-
aimé , de ses sublimes conversations , de
(1) Prière de saint Bonavenlure.
(2) Ms r Pie, œuvres complètes , tome I er , rage 117.
(3) id. id.
(4) id. id.
— H3 —
ses divins embrassements. C'est un grand
mot, disait Bossuet, que celai du saint pro-
phète : J'ai choisi d'être des derniers dans la
maison de mon Dieu! Ce mot divin, l'hum-
ble sœur l'entend raisonner au fond de sa
conscience comme le résumé d'un bonheur
surnaturel et inaltérable. mon Dieu! que
dans le ciel il y ait des sœurs converses et que
7iaus en soyons ( 1 ) /
(t) M m< Swelchine.
CHAPITRE III.
Des ordres cloîtres. — I>a contemplation.
Voulons-nous des contrastes jusque dans
les lumières de l'idéal, écoutons Bossuet s'é-
crier : Tout est mort, il n'y a que le Christ qui
vit (1), et essayons de nous renfermer en es-
prit dans les cloîtres, afin d'y être enivré un
instant par l'absence de ce qui n'est pas
Dieu.
Que verrons-nous derrière ces grilles où la
voix seule, cette mélodie de l'âme, a le pou-
voir d'entrer et de sortir? que s'y passe-t-il?
qu'y a-t-il là pour alimenter des existences
fort longues le plus souvent? comment et à
quoi s'écoule le temps de ces âmes dont les uns
(\) Sermon pour la profession de M"» de la Vallière.
I
— 116 —
veulent résolument faire des victimes, les au-
tres des égoïstes, les plus sincères des anges et
les plus éclairés des heureux?
On entend du dehors une cloche annonçant
le sommeil et le réveil de ces morts antici-
pés ; c'est tout ce que le monde sait et com-
prend. Et s'il savait davantage, s il voyait de
plus près, comprendrait-il mieux? Il est per-
mis d'en douter.
Des murs humides et nus, de sombres
corridors , des cellules étroites où une pierre
cachée par des draps de laine attend au repos
les membres délicats de jeunes filles de vingt
années; des salles de réunion où Le soleil le
plus souvent ne pénètre point; par le froid
le plus vif, pas un seul foyer où le feu éclate
en pétillements joyeux; le soir, des lampes
dont la faible lueur ne peut qu'attrister l'ob-
scurité , il semble que là tout soit lugubre ,
même les chants! La pauvreté, la nuit, le si-
lence, la faim, les angoisses y habitent; au-
cun mouvement, aucune animation, rien qui
ressemble à la vie ne s'y découvre; aucun bruit
enfin ne fait diversion à cette solitude de l'âme
et des lieux, si se n'est le vent qui s'oublie
quelquefois jusqu'à se jouer dans les bar-
reaux de fer de ce sombre cachot. Est-ce là
— 117 —
le bonheur? 1 prenons bien garde d'en dou-
ter puisque ce cachot est une prison d'amour,
de l'amour extatique , c'est-à-dire de F amour
unissant (I) par excellence, et parvenu à ce
degré sublime de puissance et de joie, où il
se perd lui-même en Dieu; de l'amour élevé
à une telle perfection que la douleur est le
seul acte par lequel il consente encore à s'a-
baisser sur la terre. Cette joie, qui saisit l'âme
par une vue directe de l'être aimé, est la con-
templation. Cette douleur, d'autant plus méri-
toire qu'elle est volontaire, se nomme dans la
langue catholique mortification , admirable
mort qui ne tue pas la vie, mais qui la mani-
feste (2); qui détruit en notre être tout ce qui
le rapproche du néant, et le fait monter pour
ainsi dire jusqu'à la beauté des substances in-
corporelles (3). Ainsi donc Dieu seul, Dieu
l'unique objet de l'esprit, Punique ami du
cœur, le centre et l'horizon de la vie; l'a-
mour de Dieu vivant en soi , s' exaltant de
ses propres feux, se dilatant dans ses propres
charmes, s'épandant jusqu'à l'infini; puis la
souffrance comme témoin, support et excitation
(1) Bossuet, ("sermon sur compassion
(2) Le R. P. Lacordaire, panégyrique du B. Fourrier.
(3) Bossuet, sermon sur les démons.
7"
— -118 —
à ce sentiment, voilà la vie des religieuses
cloîtrées; vie qui n'est point le repos, encore
moins l'égoïsme, encore moins l'immobilité,
mais si Ton pouvait parler ainsi l'immutabilité
d'un désir efficace : la possession de Dieu ;
vie presque divine qui ne connaît plus que
ces deux mouvements : l'amour et la douleur ;
la douleur stigmatisant l'amour, comme il
convient ici-bas; l'amour idéalisant la souf-
france pour en faire son œuvre , son aliment
et son but, flots pleins et lents qui, sembla-
bles aux vagues majestueuses poussées des
profondeurs de l'Océan vers le ciel, em-
portent sans trouble ni tempête l'âme vers
l'infini.
La contemplation est non-seulement la plus
élevée, mais encore la plus heureuse et la plus
dévouée des applications de l'amour; la plus
heureuse parce que l'amour n'a pas de be-
soin plus impérieux que d'admirer la beauté
choisie; la plus dévouée parce qu'elle suppose
dans l'âme aimante un oubli total de soi, et
offre à l'objet aimé l'hommage où le plus de
gloire lui est rendu, et qu'il estime par con-
séquent au-dessus de tous les autres. Le dé-
veloppement de ces deux pensées souvent
oubliées, presque toujours méconnues, nous
— 119 —
initiera au bonheur des âmes contemplati-
ves, sinon pour le goûter, du moins pour le
comprendre .
Nous disons, dès l'abord, de la contempla-
tion qu'elle est une. application de l'amour,
afin d'écarter immédiatement cette idée vaine
et même fausse, qui consiste à n'attribuer
qu'à l'intelligence le don et le privilège de
contempler. Croire que l'esprit seul a une
part et un plaisir dans cet acte, c'est ne
rien connaître aux mystères du cœur et
aux opérations de Dieu dans les âmes. Ja-
mais par l'intelligence Dieu ne sera conçu
(1 une manière complète et adéquate à ses
perfections. C'est là le malheur du génie,
si l'on pouvait appeler malheur l'impuis-
sance d'où lui naît le besoin de la foi. Sans
doute lorsque la foi vient surajouter ses
lumières aux siennes, le génie n'est plus
privé de la contemplation, et il en reçoit pro-
bablement des clartés inconnues aux esprits
médiocres. Mais il n'en est pas moins évident
que, livré à ses seules ressourses, il méditera
sans contempler, ou bien il contemplera ses
propres conceptions, sans prendre son vol
vers le Verbe, à qui pourtant il en doit le bien-
fait, encore qu'il lui en refusât l'honneur,
— 120 -
s'exposant ainsi à entendre un jour sur les
lèvres de Dieu même cet oracle terrible :
Malheur à la science stérile qui ne se tourne pas
à aimer (1)! Lorsque le génie médite, qu'ar-
rive-t-il? un phénomène merveilleux assu-
rément : Dieu illuminant l'esprit de l'homme,
le conduisant sur des mers sans fond à des
rivages innommés, lui révélant les lois de la
nature, lui nombrant les astres et lui dévoi-
lant leurs orbes et leurs courbes, mais non
pas ce prodige plus merveilleux encore de
l'assomption d'une âme portée sur les ailes de
son amour, et dépassant les cieux visibles
pour s'inonder des splendeurs du monde invi-
sible. Dieu descend quand le génie perçoit ,
l'âme monte quand elle contemple. La con-
templation est donc une ascension de toutes
nos facultés, mais surtout de celle d'aimer. Ce
n'est pas un simple regard de l'esprit, c'est
un regard fixe du cœur qui saisit l'objet aimé
pour s'absorber en lui. Or, l'amour seul a le
secret de ce regard divin, l'amour seul s'ap-
proche de Dieu assez près pour l'atteindre et le
voir, l'amour seul a le privilège et d'anéantir
et de grandir assez notre être pour qu'il se fu-
(I) Bossuet, Connaissance de Dieu cl de soi-même, chap. i
— 121 —
sionne en Dieu de telle manière qu'il est plus
intimement présent à notre âme quelle-même à
elle-même (1). C'est pourquoi la contemplation
qui est la limite extrême qu'aucun esprit hu-
main ne dépasse , est pourtant dans l'église
catholique , le partage de tous. C'est pour-
quoi il n'estpoint nécessaire pour être clairette
ou cistercienne d'avoir une intelligence hors li-
gne, mais seulement une parfaite charité. Si la
grâce des vues extatiques est une exception dans
les voies de la Providence, elle ne l'est pas par
rapport aux dons naturels de l'esprit puis-
qu'elle est surtout réservée aux humbles.
Tous les contemplateurs célèbres ont été d'a-
bord de grands saints, et si la plupart ont été
aussi d incomparables génies, cela ne prouve
rien contre les mystiques qui n'ont pas laissé
d'extases écrites, si ce n'est que l'amour peut
enfanter le génie et que le génie se surpasse
lui-même dès qu'il s'appliqueà Dieu.
« L'acte de l'amour est préféré, comme
» plus parfait, à l'acte de la connaissance, et
" de plus il convient à lui seul d'unir et de
)> tranformer ce que personne n'attribue à
)' l'intelligence prise proprement et précisé-
(I) SI Bonavenlure.
— 122 —
ment. De là il est manifeste que l'acte de
la dilection précède et excelle en quelque
degré l'acte de la connaissance , et dans la
mesure où il l'excellé , il le dépasse en attei-
» gnant Dieu par un certain degré d'amour
» auquel l'acte intellectuel ne peut parvenir,
« du moins en cette vie, car dans la patrie
» nous verrons Dieu comme il est. En vain ob-
» jectera-t-on que, comme dit saint Augustin,
» on ne peut aimer ce qu'on ne connaît pas,
» car il y a une connaissance qui n'est point
» intellectuelle, mais affective et expérimen-
y> taie, et celle-ci est supérieure à celle-là ( 1 ) . »
C'est cette connaissance, devenue transport
d'amour, qui ravit en Dieu les âmes simples,
âmes heureuses ! qui sentent l'amour sans en
savoir la définition, qui ne cherchent plus
parce qu'elles ont trouvé; qui répètent en
leur cœur clans la joie de leur adoration :
vérité qui êtes mon Dieu, rendez-moi une même
chose avec vous par une éternelle charité! que
tous les docteurs se taisent , que tout demeure en
(I) Emprunté à un ouvrage attribué d'abord et contesté en-
suite à saint Bonaventure. (Voir l'Essai sur la philosophie de
saint Bonaventure, par M. A. de Margerie, et le dialogue de
sainte Catherine de Sienne.)
— 123 —
silence devant vous, parlez-moi vous seul(l),
ô mon Dieu, qu'aucune créature, que nulle
préoccupation ne me trouble ni ne m'inquiète,
mais que votre présence seule m'attire et me con-
sole (2) / Ames, mille fois heureuses, qui ne
demandent plus leur bien-aimé à personne sur
la terre , à personne dans le ciel, à lui moins
qu'à tout autre, parce que lui c'est leur âme,
et que leur âme c'est lui (3) /
Néanmoins Dieu n'ayant ni forme , ni cou-
leur, ni rien dans sa substance qui puisse
tomber sous les sens , il est indubitable qu'il
ne saurait être perçu que comme un être ab-
strait, c'est-à-dire par l'intellect; adoré et
aimé que comme un objet insaisissable ; con-
templé que dans une lumière idéale et inac-
cessible , puisque le soleil à son midi n'en est
pas même une ombre; il s'en suit donc, et
nécessairement, que l'esprit a aussi une mis-
sion à remplir et une jouissance à réclamer
dans l'action contemplative , mission et jouis-
sance que nul n'entend lui refuser dans la
mesure du vrai , et qui d'ailleurs lui appar-
tient en réalité , car la foi est un acte d'intel-
(1) Imitation,
(2) Saint Thomas àKempis, prière m trésor des saints.
(3) Le R. P. Lacordaire, sainte Marie-Madeleine.
— 124 —
ligence (1) aussi positivement que l'amour est
un acte du cœur. Ainsi un acte de foi et un
acte d'amour, un ravissement d'esprit et une
palpitation de l'âme, Y élan intellectuel et
l'élan affectif, selon les termes exprès de
saint Bonaventure (2) , voilà la contempla-
tion. L'amour produit le regard, la foi pro-
cure la vision. Quand la foi est très-ardente et
l'amour très-vif, le cœur ému oublie alors son
propre battement, l'âme est soulevée bien
au-delà de ces premières initiations de l'éter-
nité, elle se quitte pour ainsi dire elle-même
afin de mieux se fondre en Dieu. Il n'y a plus
seulement vision et joie, il y a communion
et extase. L'extase est la limite extrême de
la contemplation et la béatitude des contem-
plateurs. Il y a des âmes méditatives qui n'ai-
ment pas assez pour contempler, et il y a
aussi des âmes contemplatives qui n'arrivent
pas à l'extase, l'extase comme la contempla-
tion étant donnée selon la mesure de l'amour,
et l'amour selon le degré de dépouillement
terrestre ùù il est parvenu. Caria charité ne
souffre aucun mélange , aucune flamme étran-
(1) ) 3 e Conférence de Noire-Dame.
(2) Méditations sur la vie du Christ , traduites en français
par M. de Riancey.
— 12S —
gère; il lui faut des âmes entièrement vides
pour s'y précipiter comme un torrent dans
un abîme ouvert; des ardeurs brûlantes et
vierges qui ne laissent pas la plus légère
ombre subsister devant la beauté divine. C'est
la pureté qui est la lumière du cœur (1) et le
ravit au ciel.
Chose navrante et incompréhensible. Il
y a des âmes qui nient ce bonheur de
l'amour, de la contemplation et de l'ex-
tase. L'homme croit à l'attraction des mondes,
il ne croit pas à l'attraction de Dieu (2). A ces
âmes-là nous n'avons rien à dire. Si elles ai-
maient le Christ , elles croiraient sans effort
aux merveilles de son amour. Mais il en est
d'autres qui ont foi en l'Homme-Dieu, qui
s'imaginent même tendre à lui et qui,
jugeant la surface des réalités au lieu de
sonder les essences, estiment, autre chose
inexplicable, la contemplation, unégoïsme et
tous les ordres mystiques des institutions au
moins inutiles. Nous essaierons de les détrom-
per à cet égard , non pas assurément que les
prisons de l'amour , illustrées depuis dix-huit
(1) R. P. Lacordairc , l" lettre sur la vie chrétienne.
(2) R. P. Lacordaire, sainte Marie-Madeleine.
— 126 —
siècles par des saintes célèbres , aient besoin
d'être défendues par aucune voix humaine ,
mais parce qu'établissant les bases du bon-
heur dans la vie monacale , nous ne pouvons
pas les établir hors de l'Evangile qui les a
posées au centre môme de la charité , ni hors
de notre cœur, qui n'admettra jamais que
l'égoïsme puisse devenir l'idéal des joies de
la femme, puisqu'il est en contradiction ma-
nifeste avec sa nature intime.
L'Église catholique qui est la société des
âmes par l'amour de Dieu (1) a horreur de
l'égoïsme. Partout, en tout temps, en toute
circonstance , elle l'a poursuivi dans ses
moindres détails. A l'heure qu'il est, elle
seule lutte avec courage contre les envahisse-
ments de cette mer de glace qui couvre déjà
tant de rivages et commence à déborder
celui des familles. Elle seule a conservé assez
de chaleur pour lui opposer une force dissol-
vante , et si la vie contemplative était la con-
sécration d'un bonheur n'ayant pour but
qu'une jouissance personnelle, bien loin d'être
saluée comme supérieure à la vie active , elle
ne serait pas même tolérée dans le concert des
(I) Le R. P. Lacordaire, 3" lettre sur la vie chrétienne.
— 127 —
harmonies de l'amour. Apparemment aucun
chrétien ne doute que l'Église ne soit l'inter-
prète infaillible de la doctrine du Christ Jésus.
Cette réflexion générale devrait donc suffire ,
et elle suffit en effet pour empêcher la révolte
de l'esprit , mais non pas toujours peut-être
pour anéantir une idée fixe, universellement
acceptée et transmise, avant même qu'on s'en
soit rendu compte; préjugé fatal que nous
appellerions volontiers , avec le comte de
Maistre, une espèce de démence (1). Car, re-
marquons-le bien, il ne consiste pas à nier les
joies surnaturelles de l'extase , il parait les
admettre au contraire; seulement, de peur
de trop les admirer , il les condamne. Au fond
ce n'est qu'un orgueil , mais comme l'orgueil
est précisément ce qui rend inguérissable la
démence des préjugés , il n'est pas vaincu
par cela même qu'on le déplore. Laissons donc
là cette cause intime que Dieu seul peut dé-
truire, pour éclairer les humbles et les sincères
sur les données suivantes : le cœur humain lui
aussi a-t-il une doctrine en ce qui touche la
contemplation? Quelle est-elle? Où mène-t-
elle? Est-elle en rapport ou en contradiction
(I) Livre du Pape.
avec le dogme chrétien ? Concluera-t-elle au
dévouement ou à l'égoïsme des joies contem-
platives?
Nous entrons hardiment dans cette large
voie avec la certitude de trouver des armes
que heaucoup auraient le droit de dédaigner,
dont il est même facile d'abuser contre ceux
qui les manient, qui n'en sont pas moins
victorieuses pour le service de la vérité, parce
qu'elles demeurent accessibles au plus grand
nombre.
Y a-t-il dans les relations de la vie un seul
sentiment qui n'amène pas à contempler ? Le
petit enfant, dès qu'il ouvre les yeux et re-
garde autour de lui, ne distingue-t-il pas sa
mère entre les personnes qui l'entourent, et
dans ses premières caresses refusées avec des
cris, même à son père, n'y a-t-il pas une
preuve évidente que la contemplation lui a
déjà révélé l'âme dont il est le plus aimé
et qu'il doit préférer ? Lorsque inhabile en-
core même à écouter, il passe des heures en-
tières sur les genoux de cette même femme
heureuse, fixant du regard les lèvres dont il
ne comprend pas encore la parole amie, et qu'il
répond néanmoins par un sourire à ces invi-
tations muettes, que lui arrive-t-il, sinon d'é-
— 129 —
prouver d'une manière indéfinie son premier
tressaillement d'amour passif provoqué par
une contemplation? Et quelques mois plus
tard , lorsque cet enfant balbutiera un ou
deux mots , que fera sa mère pour lui causer
un autre premier mouvement, celui de l'ado-
ration? Elle le mettra à genoux, non pas de-
vant l'image du crucifix , car il ne s'en ren-
drait aucun compte, mais devant elle. Elle
appellera son regard par un regard de son
âme plus tendre que de coutume, s'il est
possible, et quand elle aura ainsi obtenu la
fixité de ce cœur distrait, elle lui dira le nom
de Dieu, et lui dictera une prière. L'enfant
aussitôt croise ses petites mains, prie et aime
ce Dieu invisible. Il y croît parce qu'il le
découvre dans la transparence du regard ma-
ternel. Ainsi une nouvelle contemplation
donne à l'âme de l'enfant son premier acte
de foi et le deuxième ébranlement de son
petit cœur, si l'on peut admettre qu'il a ai-
mé sa mère avant d'aimer le bon Dieu !
Pense-t-on que cet enfant pratiquait l'é-
goïsme en contemplant pour apprendre à
aimer?
Mais oublions le fils plié encore dans ses
langes pour considérer le père, et cherchons
— 430 —
si un phénomène analogue n'aura pas sa
place dans ses jours si pleins que Dieu lui
envoie , dont il abuse peut-être ! Le soir est
venu; il a consacré ses heures à ce qui est
grand , aux spéculations de l'esprit , aux
méditations de la politique ; il a touché aux
ressorts du monde; l'humanité entière, les
lois qui la régissent , les événements de son
siècle ont captivé son attention; peut-être
même a-t-il bu à la coupe du succès , de l'élo-
quence ou de la gloire; le voilà dans son
enivrement, il rentre chez-lui; où va-t-il?
Que veut-il ? Quelle émotion désire-t-il en-
core ? Cherche-t-il les livres où il a puisé sa
science , la plume qui perpétuera son nom ?
Raconte-t-il ses triomphes à celle qui en est
plus avide et plus fière que lui-même ? Ah !
sans doute, il souhaite le faire; mais il le
fera plus tard. Il y a une autre joie qui l'at-
tire davantage , qui fait battre son cœur, qui
fait trembler ses pas comme ceux d'une jeune
fiancée ; il veut voir son fils endormi et craint
de l'éveiller. Le voilà, cet homme! Qu'on l'ap-
pelle comme on voudra : Henri IV, lord
Châtain , Napoléon , Lafayette ; il regarde
encore , et son âme
regarde
et se tait; il
lui échappe , et le temps n'a plus d'heures ,
— 181 —
et il n'y a plus pour lui, ni passions, ni
éloquence, ni batailles, ni célébrité. 11 n'y a
que ce regard du cœur qui est un oubli di-
vin ! une extase, telle est donc la joie suprême
de l'homme en possession de l'empire du
monde ou de l'empire Vie l'intelligence ! une
contemplation , voilà le seul instant peut-être
où dans une impression pure et désintéressée
il retrouve et adore Dieu !
Dira-t-on que cette heure-là est l'heure de
l'égoïsme? ah ! qu'on le dise si on le veut. Pour
nous, nous pensons que ce moment trop rapide
estle plus dévoué de la journée. Nous pensons
que ce regard renfermait à la fois toute la vie du
père et toute la vie du fds ; toute la vie du père
s'absorbant avec ses travaux, ses vertus, ses
gloires en un acte d'amour qui avait devant
Dieu presque la valeur d'une prière; toute la
vie du fils, de cet enfant endormi, ne sou-
riant qu'aux anges, ne sentant pas encore
l'amour de cette vue, mais en recevant tou-
tes les bénédictions. mon Dieu, pourquoi ce
père, à qui vous donnez un berceau pour qu'il
vous y contemple, ne sait-il y voir que son
fils? et pourquoi cet enfant, guidé plus tard
par la même ingratitude, s'éloignera-t-il de
ce regard paternel, qui après lui avoir dispensé
I H
— 132 —
le bonheur, l'eût préservé des écueils où tout
se brise dans la tempête.
Maintenant, détournons-nous de ces scènes
de joie ou d'espérance, demandons aux tom-
beaux leurs secrets, et après avoir goûté le
charme decontemplerlesêtres vivants, voyons
si le cœur ne trouve pas, même dans le sein
de la mort, cet ineffable et poignant plaisir de
la tendresse. Que fait ce jeune homme age-
nouillé tous les jours et plus de la moitié du
jour sur la terre au pied d'une croix de bois ?
ce qu'il y fait? sans doute il pleure, il prie;
sans doute, il aime toujours; mais tandis qu'il
pleure, prie et aime, il fait autre chose aussi :
il voit, il voit sa mère disparue, il embrasse
au dedans de lui-même l'image sensible de
de ses traits, il jouit de son sourire d'autrefois.
C'est cette extase qui le tient encbaîné sur
celte herbe humide. Il y restera tout le temps
de sa vision, car, ne l'oublions jamais, la con-
templation est toujours une grâce, une grâce
de l'amour fidèle, et c'est pourquoi elle aug-
mente en saisissement et en durée selon le
degré et la force du sentiment. Contempler
les vivants, voilà les délices de l'amour; con-
templer les morts, voilà sa récompense et sa
consolation la plus douce quoique la plus
— 433 —
navrante. Qui niera ces vérités? qui consentira
à s'en aller sur les tombes pour en faire dis-
paraître les amis, les mères, les frères, sous
prétexte que la suavité qu'ils y goûtent dans
leur douleur n'est qu'un égoïsme? Qui arra-
chera les marbres et les fleurs des cimetières
avec la pensée qu'on perd son temps à s'oc-
cuper des esprits invisibles? misère de
l'homme, il veut bien être encensé et regretté;
après sa disparition il voudrait n'être jamais
oublié, et il reproche à un Dieu mort par
amour les quelques urnes qu'il se choisit
comme un tombeau glorieux!
Ne nous arrêtons pas encore dans cette voie
d'investigation, ayons le courage d'avouer nos
injustices contre Dieu, et reconnaissons avec
quelle facilité nous poussons la joie de con-
templer tout, pourvu quece nesoitpaslui. Quel
est l'homme, parvenu même au faite de la puis-
sance, qui a oublié la maison paternelle et les
meubles dont elle était ornée? Est-ce que les
champs où il a couru, les sources d'eau vive
où il a étanché sa soif dans le creux de sa main,
les bois dont il a foulé aux pieds les feuilles
mortes, s'effacent jamais de son souvenir?
est-ce que la possession des plus riches domai-
nes le dédommagera d'avoir perdu le coin de
8
— 134 -
terre où s'est écoulé son enfance? est-ce que
sa mémoire ne lui en rendra pas intact, dans
quelque palais qu'il vive, le tableau charmant
avec toutes les couleurs de la réalité? et
qu'est-ce que cette vue? une contemplation,
contemplation heureuse s'il est encore sensi-
ble au culte de ce qui est saint, contemplation
qui engendrera le remords s'il a renié par-
fois la grandeur pour la vanité.
Et l'homme en exil, l'homme séparé de sa
terre natale, sans espoir d'en respirer jamais
l'air, pourquoi emporte-t-il dans son âme, sous
d'autres cieux plus lumineux, dans des cités
plus riches , dans des pays plus civilisés, le
spectacle douloureux des choses qu'il ne verra
plus? Pourquoi, s'il court au sommet des mon-
tagnes, s'il erre au bord des plus beaux fleu-
ves, s'il visite les lieux célèbres, verra-t-il
toujours malgré lui , au-delà de ces magni-
ficences dont l'apparition le touche à peine, la
beauté d'une patrie absente? pourquoi en face
des cèdres du Liban pleure-t-il une petite fleur
sauvage qu'il avait semée dans les fentes d'un
rocher? et qu'est-ce enfin que cette douleur,
cette indifférence et cette durée d'une même
vision nous apprennent, si ce n'est que le
cœur mieux que l'esprit a été prédisposé à con-
— 135 —
templer, et que les véritables extases pénètrent
1 'âme plus qu'elles ne captivent l'intelligence.
Accusera-t-on d'égoïsme ces réminiscences
de jeunesse ou d'exil?
Mais est-ce là tout? le culte de lapatrie, delà
mort, des affections, épuise-t-il notre cœur?
n'est-il pas pour lui un lieu, un jour, où un
souffle inconnu jusque-là le transporte tout à
coup dans des régions immesurées, souffle
puissant, mais dont il est le maître, qu'il peut
accueillir en ami, chasser en ennemi, do-
miner par l'acte le plus libre de l'âme,
souffle de vie et de béatitude dès qu'on Tas-
pire en Dieu et dès lors, charme ineffable
qui ennoblit le bon, divinise le beau, donne
à ce monde les rivages de V éternité et à l'éter-
nité la sanction du bonheur, l'amour enfin ?
Ce sentiment plus fort que la mort, est-ce qu'il
vivra sans contempler ? lui, le moteur de tout
ce qui est abnégation et générosité, est-ce
qu'il ne connaîtra pas l'oubli de soi dans un
regard? 0! rassurons-nous. S'il faut d'abord
l'extase pour éveiller l'amour, si elle le pré-
cède en quelque sorte, l'amour une fois vivant
dans un cœur y créera à son tour la contem-
plation. Sans doute l'amour a entrevu son ob-
jet avant de se définir soi-même; il a regardé
■
— 136 —
après avoir entrevu , il a choisi après avoir
regardé , et ainsi il n'est que le résultat
d'une contemplation. Mais après avoir salué
son idéal , il a cessé de voir tout ce qui
n'est pas sa lumière, et à ce moment heu-
reux entre tous commence sa nouvelle vie
contemplative. Le regard fixe et continu du
cœur est toute l'histoire de l'amour. S'il vient
une heure où il oublie de contempler, il cesse
assitôt d'exister, car il est impossible de con-
cevoir un amour sérieux sans cette vue in-
time qui est pour lui comme une première pos-
session. Croyez que tout est présent à l'âme qui
aime, disait Bossuet (1). On peut être con-
damné à s'éloigner de l'objet de son choix,
mais l'absence sera pour l'amour ce qu'est
la mort pour les nœuds qu'elle essaie en vain
de briser; l'éloignement le rapprochera de
sa vision intérieure. Il aura sous les yeux,
durant cette épreuve, toutes les magnificen-
ces du ciel et de la terre. S'il est sincère et
fidèle, il ne contemplera, il ne découvrira ja-
mais en elles qu'une beauté unique et in-
visible pour tout autre que lui. Il en sera
frappé partout , toujours. Son rêve le plus
(I) Lettres de direction.
— 137 —
cher sera de se pouvoir recueillir afin de
mieux se perdre et se fondre en cette vue
divine , et si ce bonheur lui est donné , lors-
que, solitaire et absorbé, l'esprit se repose
délicieusement sur un point fixe et lumi-
neux, est-ce qu'à cette heure magique le cœur
ne bat pas? est-ce que la respiration sus-
pendue et tout l'être comme anéanti n'an-
noncent pas un de ces rares transports où
1 âme s'élance hors d'elle-même pour tomber
dans quelque abîme? Ame bénie entre toutes
quand une autre, palpitante aussi, l'y attend
sous l'œil de Dieu.
Et cette extase serait un moment perdu
dans la vie ? elle serait un égoïsme? elle
serait l'heure qu'on regrette plus tard , lors
qu instruit par l'expérience on connaît mieux
le prix du temps et le poids des choses ? 4h !
qui voudra le soutenir? Qui ne sait qu'à cette
heure on eût tout sacrifié sans efforts à l'objet
de sa contemplation, fortune, talent, bonheur,
existence? Qui ne sait qu'aucune autre émo-
tion n excite mieux au renoncement? Qui
donc dans la suite, s'il a perdu par sa faute
le culte de 1 idéal et la faculté de contempler
ne tressaille à la pensée de ces divins plaisirs^
*.'*.- m ■
— 438 —
et ne s'abandonne an regret amer de ne les
pas recouvrer?
Donc l'amour contemple, non-seulemenl
parce que cela lui plaît , mais parce qu'il est
l'amour, et qu'en contemplant il fait son
acte de foi en lui-même. La contemplation est
l'acte d'amour du cœur et l'acte de foi de
l'amour. Nous ne serons donc plus tentés de
la prendre pour un égoïsme, à moins que
l'amour soit le synonyme de l'égoïsme , ce
qu'il est par malheur exact d'affirmer de
l'amour devenu passion humaine, et dès lors
incompatible avec le culte de Dieu et l'ac-
complissement de ses volontées souveraines.
Mais comme cet amour-là n'existe ni devant la
raison ni devant la conscience, nous continue-
rons sans frayeur à étudier la contemplation
dans ses rapports avec le sentiment pur,et après
avoir constaté qu'elle est pour l'amour une
joie et un dévouement , nous essayerons de la
considérer sous un nouvel aspect, afin de
prouver comment elle est encore un acte
dévoué , en ce sens qu'elle atteint l'être con-
templé pour le ravir.
Demander s'il est certain que la contem-
plation glorifie pour le réjouir l'être contem-
— 139 —
nié, c'est en quelque sorte demander le rien,
pour nous servir en passant d'une expression
de l'école philosophique , car c'est attaquer
l'amour par sa base primordiale , c'est-à-dire
dans sa loi de réciprocité. On ne peut aimer
sans contempler, et conséquemment on ne
peut être aimé sans être contemplé. Dès qu'il
y a sympathie entre deux âmes , elles se cher-
chent l'une l'autre dans une pensée com-
mune , identique , et en se retrouvant ainsi ,
elles puisent sans le vouloir et même sans y
prendre garde l'invincible certitude d'une
contemplation mutuelle ; non pas certes qu'on
ambitionne d'occuper un esprit d'une manière
permanente, ni qu'on ait l'orgueil de se com-
plaire dans cette conviction, mais simple-
ment parce qu'on a foi en l'amour, et que
croire à l'amour c'est croire à la contempla-
tion. L'âme aimée se sait contemplée ou bien
elle ne compte sur aucune réciprocité ; il n'y
a pas de milieu entre ces extrêmes. Or l'amour
appelle l'amour, et il ne conquiert sa pléni-
tude que lorsque deux cœurs s'entendent et
se répondent, d'abord dans le silence de l'ex-
tase , pour s'y préparer à l'heure solennelle
de la consécration des aveux et des serments
suprêmes. Si quelques doutes s'élevaient à
— 140 —
cet égard, il serait bien facile de les dissi-
per. La théorie de l'amour se pratique à cha-
que instant dans le domaine des réalités, et
on peut y descendre dès que Dieu y habite.
Nous voulons savoir si un cœur touché d'a-
mour se croit contemplé et en est heureux ;
saisissons un cœur au moment même où
il bat le plus fort, saisissons-le à seize ans,
dans tout l'éclat de sa pureté virginale ,
et demandons à la jeune paysanne assise
au pied d'un arbre isolé , ce qui la con-
sole , ce qui lui laisse la force de vivre, de-
puis qu'est parti pour l'armée celui à qui
monsieur le curé a promis de l'unir s'il revient
caporal? La pauvre enfant ne sait rien des
lois de l'amour, remarquons-le. Elle ne con-
naît pas même le mot de contemplation. Elle
récite sa prière le matin , son chapelet le soir,
et le reste du temps surveille son cher trou-
peau, triste moyen de se distraire d'une idée
fixe! Elle ne reçoit aucune nouvelle ni de
l'armée , ni de lui ; ses parents ne savent pas
lire plus qu'elle et plus que son héros. Mais
celui-ci, de son côté, la voit à travers les feux
du bivouac, l'entend malgré le bruit du canon,
se bat enfin comme si on voulait la lui dispu-
ter! Lorsque le soleil se lève ou se couche
— 141 —
derrière la montagne , la jeune fille doute avec
anxiété qu'il y ait aussi des aurores et des
brumes là où il est; ses larmes coulent alors
et souvent ; mais d'autrefois , au contraire ,
elle chante; sa beauté n'est d'ailleurs pas
ternie, elle a toujours ses fraîches couleurs,
la sérénité de son front et ses douces paroles.
Le curé sourit quant il la voit passer. Encore
une fois, qu'est-ce qui soutient les forces
de cette jeune âme ? Ah ! une chose bien
simple et pourtant sublime, l'amour con-
fiant et attendant d'autres perspectives qui
peut-être lui seront refusées. Elle se dit en
elle-même, dans sa joie naïve : « Il pense à
» moi comme je pense à lui; il me voit au
» bord de ce champ avec mes chiens , ma
» pelisse, mes brebis et cette première rosée
» de septembre; s'il dort, il y rêve; s'il se
» bat , il y songe ; s'il meurt , il mourra en y
» pensant. » A quoi répondent ces accents
de l'âme? si ce n'est à l'acte contemplatif du
brave enfant qui peut-être en effet expire
à la même minute , en mêlant au nom de
Dieu celui de sa fiancée. Si le soldat ne con-
temple pas, la bergère se trompe elle-même
en cherchant à se consoler; mais s'il con-
temple comme elle le croit, et que cette per-
— 142 —
suasion change tout à coup ses larmes en un
cantique , c'est qu'évidemment elle accepte
ce souvenir comme la preuve de l'amour,
comme son expression la plus dévouée. Ainsi
voilà deux cœurs séparés par mille lieues de
distance , l'un dans les bras de la mort, l'au-
tre s'enivrant de vie dans un air embaumé,
qui se rejoignent en Dieu par une effusion par-
faite d'honneur et d'amour ! Pourquoi ? parce
qu'ils savent contempler.
Mais si le soldat est devenu caporal, si
après la victoire il assiste aux banquets des
triomphateurs et aux Te Deam des cathédrales
resplendissantes d'or, de lumière et de mar-'
bre, oubliera-t-il la petitejéglise qui va se pa-
rer pour la fête de ses noces ? Ah ! l'âme qui
est sa sœur n'a point cette crainte ; elle a ap-
pris la paix, elle compte les heures qui rap-
prochent l'armée des frontières , elle redit son
hymne et son chapelet; mais c'est toujours la
même prière et le même chant , parce que les
émotions contemplatives ne varient point, et
trente années plus tard ces cœurs ne sont pas
différents. Trente ans après, lorsque les petits-
enfants obtiennent de leur grand-père le récit
des batailles où était Napoléon, s'il omet, par
respect pour des intelligences de douze ans ,
- 1*3 -
de raconter le songe qui enchantait son som-
meil après Wagram, lorsqu'il était couché
sur l'affût brisé d'un canon, la bonne grand'-
mère n'oublie pas pour cela la confidence dont
elle a eu le secret; elle ressaisit au fond de
son âme, en tremblant et pleurant de nou-
veau, la vision de sa jeunesse; elle se répète
ces heureuses paroles : « Au milieu de tant
» de gloires, j'étais là pourtant, avec ma
» quenouille : Vive le Petit Caporal ! » Donc,
après toute une vie de fidélité et de dévoue-
ment mutuels, c'est la pensée de leurs pre-
mières contemplations qui rend aux cœurs
refroidis de ces vieillards les tressaillements de
leur amour ; c'est à ce point de départ qu ils
reviennent, avec le plus de plaisir, comme on
revient par la pente rapide de la conscience ,
à ce qu'elle a produit dans une longue car-
rière de plus parfait, et de plus divin.
Est-ce là le cœur, oui ou non? est-ce là l'a-
mour? est-ce là le vrai et le beau? Et quand
on peindrait avec plus de richesses les scènes
de la vie à tous les rangs de la société , il ne
serait pas mieux démontré , à tout esprit de
bonne foi, que la contemplation est un bonheur
et une gloire pour 1 âme contemplée , aussi
— 144 —
réellement qu'elle est le besoin de l'amour
pour l'âme aimante.
Mais le cœur ne se révèle jamais qu'à demi
par ses joies ; la vraie lumière de ses mysté-
rieuses tendances se manifeste surtout dans
ses angoisses ; aussi, après avoir goûté le bon-
heur d'un être contemplé , est-il indispensable
pour se former une conviction positive au su-
jet du dévouement de l'extase de rechercher si
une âme, qui contemplerait sans espoir d'un
semblable retour, se pourrait consoler de cette
douleur, même en pardonnant ?
La jeune bergère avait à craindre une ab-
sence éternelle, et cependant, nous l'avons
vu, elle trouvait encore la force de chanter.
Pourquoi donc alors cette pauvre mère , dont
le fils l'a momentanément quittée pour ache-
ver ses études, ne parvient-elle pas à tarir la
source de ses pleurs depuis ce départ? Ah!
pourquoi? ce n'est point une mère qui poserait
la question, et ce n'est point à elle non plus
que nous oserions répondre. Mais nous tous,
qui sommes jeunes, nous ne savons pas assez
combien nos mères nous aiment. Instruisons-
nous sur leurs chagrins! Quand donc est parti
son enfant, la mère le voit partout encore au-
— 145 —
tour d'elle ; son image est comme une ombre
impossible à fuir, et si cette contemplation la
navre au lieu de la charmer, c'est que son
cœur n'envoie pas à ses lèvres le mot de l'heu-
reuse fiancée; c'est qu'elle ne se dit pas, sa-
chant bien qu'elle se mentirait à elle-même
en le croyant : A cette heure , il pense à moi
comme je pense à lui, rien ne le détourne de
ma présence idéale ! Pauvre femme, comment
la consoler? Son fils n'est pourtant pas ingrat,
il l'aime, lui écrit chaque jour, et mourrait plu-
tôt que de lui causer volontairement la moin-
dre peine ; ses talents , son honneur feront la
gloire de sa vieillesse; elle en est certaine et
en remercie Dieu. Mais l'amour materner,
malgré son héroïsme, supporte difficilement
1 idée , lui qui a vécu vingt ans par l'abnéga-
tion de l'extase , de n'obtenir jamais de lame
tant contemplée ce regard lixe de l'amour , ou
de l'obtenir si prompt, si fugitif, si distrait,
qu'il est un sujet d'amertume plus encore
qu'une satisfaction. Sans doute , cette douleur
restera , comme tant d'autres , ensevelie dans
les abîmes de la maternité ; le lils ne la soup-
çonnera même pas, et la mère ne lui en fera
point un reproche ; elle sait qu'il n'en recevra
l'accablante révélation qu'après avoir été père
9
— 146 —
à son tour et s'être abreuvé , lui aussi , au ca-
lice des contemplations sans réciprocité !
Telle est la vie ; interrogeons la mort. Nous
avons ouvert un cœur enivré de jeunesse et
d'avenir, et un autre cœur désenchanté de tout,
sauf de son amour; ouvrons encore une fois
les tombes et voyons si les âmes devenues
immortelles ne s'émeuvent pas, elles aussi,
de nos contemplations baignées de larmes.
Pourquoi l'Église, dans son désir de renouer
toujours le présent au passé (1), élève-t-elle
des temples magnifiques pour couvrir une re-
lique de saint? Pourquoi a-t-elle des fêtes
solennelles précisément pour rappeler aux vi-
vants les âmes béatifiées? Pourquoi enfin
prions-nous les morts ou prions-nous pour
les morts? Un culte aussi sacré ne peut s'ex-
pliquer que par une communion positive entre
les âmes de ce monde et les âmes des mondes
éternels, car si les absents ne sont plus sen-
sibles à l'amour qui les ressuscite, quelle illu-
sion désolante de soulever leur linceul ! Pense-
t-on qu'un petit enfant, à quilaforce a manqué
pour sourire à sa mère, n'est pas ravi lorsque
(I) M's Pie. Discours sur le rétablissement de l'église du
château de Thouars.
— 147 —
cette pauvre mère le loue et l'invoque, qu'il
n abaisse pas ses ailes avec un frémissement
joyeux pour la couvrir et consoler son cœur?
Pense-t-on qu'un père, enlevé prématurément
a sa jeune famille, n'est pas transporté de joie,
même au ciel , lorsque son fils devenu homme
lui demande des inspirations , lorsque la voix
de sa fille l'appelle et l'attire comme si elle
pouvait être encore bercée sur ses genoux?
Pense-t-oÛ qu'une jeune fiancée, morte la
veille du jour nuptial et sacrée au plus haut
des cieux épouse de Dieu , vierge pour l'éter-
nité, ne se félicite pas si l'Ame en qui elle avait
foi conserve son souvenir intact dans une vir-
ginité absolue? Au contraire, ci l'enfant ou-
blie son père, si l'ami n'apporte plus aucune
Heur sur la tombe de son amie, si les vivants
enfin sont ingrats et oublieux, pense-t-on que
les morts n'en ressentent pas , nous n'oserions
dire un regret, car la béatitude ne laisse au-
cune ombre diminuer sa splendeur, mais du
moins une de ces émotions célestes de l'amour
radieux et navré inconnues au cœur humain?
L'amour, en effet, au ciel et sur I ft terre, ne
veut-il pas la réciprocité, toujours la récipro-
cité, et surtout celle de la contemplation?
L ame aimée et vivante voulait être contem-
— 148 —
plée , l'âme morte et aimée veut être contem-
plée. La religion des souvenirs (1) existe là-haut
comme ici-bas, l'humanité entière, même en
dehors du christianisme , n'a aucun doute à
cet égard, et quand Luther a supprimé pour
ses disciples le culte des morts, il a blessé
moins l'Église de Jésus-Christ que la nature
de l'homme dans ce qu'elle a de plus su-
blime , de plus délicat et de plus conso-
lant.
Et si nous laissons les joies du sentiment
pour les rêves de l'orgueil , la vérité pour la
gloire , n'est-ce pas encore le même phéno-
mène qui force à s'incliner devant lui? Que
veut le génie , après qu'il a rempli l'univers
d'admiration , de bruit, de sang, de livres, de
machines, d'oeuvres d'art? Le génie qui veut
régner aspire à la contemplation de l'histoire ,
comme le cœur qui a régné souhaite la con-
templation de la tendresse fidèle. L'amour, en
disant adieu à la terre, désire que son cantique
n'y soit pas interrompu; la gloire, en disant
adieu à sa poussière, souhaite de soulever dans
tous les siècles la même poussière sur son cer-
(I) Mgr Pie. Discours à la solennité du rétablissement de
l'église du château de Thouars.
■ — 149 —
cueil. Le grand homme, à son dernier jour,
est plus petit que la jeune fille, car L'amour
est plus que la gloire, et la contemplation du
cœur bien au-dessus de la contemplation de
l'esprit.
Il est vrai, et cela est terrible à penser,
cruel à dire, la gloire qui vient de l'homme
est ici-bas plus contemplée que l'amour qui
vient de Dieu ! L'herbe couvre rapidement les
tombes de ceux qui ont aimé , et le marbre
et toutes les générations gardent les sépulcres
célèbres ; mais il y a entre ces deux grandeurs
une différence qui rassure et console le chré-
tien. Si l'amour aime et est aimé dans l'ex-
tase de l'unité des cieux, peu lui importe
l'oubli de la terre ; si la gloire est descendue
dans les royaumes sataniques, les contempla-
tions humaines ne sauraient la toucher; l'en-
cens terrestre n'éteint pas les feux de la
justice de Dieu. L'humanité en consacrant
des temples à la gloire, l'Église catholique
en élevant des sanctuaires à l'amour, en dres-
sant des autels aux membres incorruptibles
des vierges, prouvent, Tune dans les sphères
de la nature, l'autre dans les sphères de la
révélation, que l'àme et l'esprit de l'homme
ne peuvent pas échapper à la nécessité de re-
w
— 150 —
connaître dans la contemplation idéale un
honneur insigne et une joie parfaite pour
l'être contemplé!
Revenons à Dieu maintenant, et qu'on cesse
de blasphémer le christianisme lorsqu'il in-
voque la contemplation comme étant le terme
de l'amour, le fruit le plus divin et le plus
exquis d'un sentiment délicat, l'acte le plus
dévoué pour l'être aimé puisqu'il est celui
dont il reçoit le plus de gloire et le plus de
bonheur. Son enseignement, quoique tou-
jours surnaturel, concorde en ce point comme
en beaucoup d'autres, avec l'instinct intellec-
tuel de tout le genre humain, et le besoin le
plus intime de notre cœur. L'enfant au maillot
et même avant sa naissance , la mère aux pre-
miers soleils de sa maternité, la jeune fille à
l'aurore de ses destinées, le grand homme mal-
gré ses fautes ou ses chutes, l'ami à tous les
âges, les morts enfin sont contemplés. Que dis-
je? la terre natale quoiqu'éloignée, une feuille
de rose entr'ouverte arrêtent les pas et le re-
gard de l'homme, les vies les plus pures ne sont
qu'une extase, pourquoi donc Dieu serait-il
exclu de ce concert muet, mais unanime de
la création, de la louange la plus parfaite qui
puisse être rendue à l'idéal choisi? Est-<ce donc
— 151 —
que le beau cesserait d'être le beau lorsqu'il
réfléchit sa splendeur? Est-ce donc que
le vrai deviendrait douteux lorsqu'il monte
vers lui, que l'intelligence s abaisserait quand
elle s'applique à sa sagesse, que le regard
deviendrait coupable en adorant sa beauté ,
que notre cœur enfin n'aurait pas la faculté
d'aimer Dieu? Dieu est-il moins qu'une en-
fant, une mère, une fiancée, un ami, un
pays , une fleur ou une étoile ? Nous nous ou-
blions les yeux baissés sur une herbe épanouie,
ou les yeux levés vers un astre imperceptible;
pourquoi serait-ce mal et égoïste de s'oublier
en face de Dieu? De deux choses l'une : ou
Dieu, ayant le droit d'être aimé, a consé-
quemment celui d'exiger la contemplation,
d'être heureux de l'extase de ses adorateurs,
et de se tenir pour offensé lorsqu'ils lui
refusent cette gloire, ou Dieu est le seul
être au ciel et sur la terre qui n'a pas le droit
d'obtenir l'amour, et alors le contempler parce
qu'on l'aime est crime ou folie. Pour être
logique, il faut fatalement se résoudre à cette
conclusion, elle est rigoureuse. Point d'amour
sans ferveur extatique. C'est pourquoi ceux
qui semblent si fiers de taxer d'égoïsme les
ordres voués à la prière mentale, se mépren-
— 152 —
nent sur la valeur de leur assertion, car leur
argument au lieu d'atteindre Dieu qui, après
tout, a ses anges au ciel et se soucie peu des
raisonnements de l'homme, atteint directe-
ment l'essence de l'amour pour la détruire
dans la première et la plus indispensable de
ses libertés : celle de préférer un idéal et de
décider du mode de ses dévouements. Or,
c'est trop évident, nul ne veut anéantir l'a-
mour, et nul n'a encore imaginé de nier la li-
berté de son choix !
Mais dira-t-on peut-être : Quel rapport y
a-t-il entre ces contemplations de choses
visibles pour la plupart et la contemplation
de Dieu qui habite l'invisible ? Regarder ce
qu'on a sous les yeux, se souvenir dans son
cœur de ce qu'on a déjà vu, admirer une
beauté sensible et n'oublier jamais son éclat,
rien n'est plus simple. Mais s'émouvoir dans la
pensée d'une beauté inconnue ; fixer un idéal
dontla lumière n'est jamais entrée dans l'orbite
de l'œil ; être ébloui de l'apparition supposée
d'un être qui nous cache ici-bas l'éclat de
sa substance ; s'absorber en lui sans le voir
réellement ; préférer à tout bonheur cette
sorte d'illumination intérieure et intime ,
voilà l'incompréhensible et ce qu'il est insensé
01
— d53 —
d'admettre. Les sphères invisibles où Dieu
règne ne sont-elles pas pour nous ce qu'est le
soleil ou une belle jeune fille à un aveugle-
né. Une merveille qu'il faut pleurer de ne
pas voir, sans chercher à comprendre ce
qu'on perd? Cela est vrai : nous sommes dans
ce monde à l'égard de Dieu des aveugles-
nés? mais faut-il sous ce prétexte désespérer
d'aimer; n'est-ce pas l'amour qui est la lu-
mière des aveugles? les aveugles aiment,
très-certainement aussi ils contemplent , et
si l'on arrive à aimer un idéal quelconque sans
l'avoir vu, quelle raison y a-t-il pour renon-
cer à l'amour et à la contemplation de Dieu ?
On meurt pour sa gloire afin que la postérité
la contemple, qui a vu la gloire? On meurt
pour une idée parce qu'on y croit et qu'on
l'a contemplée, qui a vu les idées? Toute con-
ception intellectuelle est-elle autre chose
qu'un regard scrutateur de l'esprit perçant
l'invisible? Où en serait la science, si l'homme
n'avait pas reçu le pouvoir et l'attrait de
contempler par l'intelligence ce qui ne se
verra jamais? Toute intuition estime vue,
une vue de l'invisible, et les efforts du génie ,
le travail de l'artiste en extase devant cette in-
tuition pour la rendre apparente et palpable à
— 134 —
tous, n'existeraient point si l'esprit n'avait pas
une prodigieuse aptitude à se jouer dans l'in-
connu et à goûter d'inénarrables plaisirs. La
contemplation de l'idéal abstrait est non-seu-
lement possible , mais de plus elle est une
des grandes joies et une des grandes forces
de l'homme. // n'est le contemplateur de la na-
ture visible que pour être le prêtre et f adora-
teur de la nature invisible et intellectuelle (1).
Ne parlons plus de l'esprit. Il ne donne
pas le dernier mot des mystères de la con-
templation. Revenons à l'amour, le vrai con-
templateur du ciel et de la terre , et voyons
si c'est le jour ou la nuit, le visible ou
l'invisible, qu'il cherche, qu'il préfère et qui
l'alimente dans ses extases diverses. Nous
avons dit plus haut que son premier ébran-
lement avait eu pour cause efficiente une con-
templation de son objet, et que toutes les
autres joies n'avaient été ensuite que la con-
sécration de ces heureuses prémices. Allons-
nous maintenant nous contredire , démontrer
qu'il a commencé avant d'avoir vu ou s'est
enivré sans rien voir? 11 n'est point néces-
saire, pour se maintenir dans la vérité, de
(I) Bossuet.
— «55 —
placer l'amour eh contradiction avec lui-
même, car la question n'est pas de savoir ce
qu'il a vu avant d'exister , mais seulement ce
qui l'a ravi. Or, la réponse à une difficulté
ainsi exposée esiJ bien facile, et c'est l'amour
lui-même qui la dictera. C'est l'amour qui va
nous apprendre 'qu'en saluant le visible il n'a
entendu y contempler que l'invisible, et qu'en
s'inclinant devant la magie d'une beauté ra-
dieuse de charmes, il n'a aimé en elle que
l'idéal, c'est-à-dire ce qui ne s'est jamais vu ;
l'idéal qui n'est point l'azur des yeux, les
grâces du sourire, l'harmonie de la taille,
mais ce qui rayonne au-delà de ces limites :
la lumière et la beauté immatérielle^ (1) d'une
âme! Le cœur se prend à l'âme, c'est l'âme
qu'il voit, car là où lapersonne est visible, l'in-
visible même est dévoiléCX) ; c'est l'âme qu'il
aime dans ses battements extatiques dont
nous avons parlé. La contemplation de l'âme
aimée voilà donc la vie de l'amour, et plus
il est vif , plus son élan l'emporte au-dessus
de tout ce qui est sensible , afin que son idéal
rapproché ainsi de Dieu lui ressemble davan-
(1) Le R. P. Lacordaire, sainte Marie- Madeleine.
(2) 5* Conférence de Toulous*.
— 156 —
tage. Même en dehors du Christ, l'amour
n'est pas revêtu d'un autre caractère dans les
cœurs de seize ans, parce que tel est le carac-
tère sacré , inaltérable et divin de tout amour
vierge. Quand nous nous arrêtions tout à
l'heure devant ce petit enfant à genoux sur
sa mère , devant un homme célèbre ou heu-
reux s'oubliant en face du sommeil de son
fils , devant ces deux âmes naïves se rejoi-
gnant malgré l'absence par la vue de leur
cœur, est-ce que nous avons cru que dans
leurs contemplations le visible seul les sédui-
sait ? Ah ! si notre style a si mal interprété
notre intime pensée, hâtons-nous d'écarter
les ombres , et sachons bien que l'enfant
agenouillé n'adorait point sa mère, maisjouis-
sait déjà, au-delà de cette image chérie, de
la présence de Dieu; que la grande âme d'un
père illustre en extase devant un berceau y
voyait bien autre chose qu'une tête blonde et
des bras enlacés, il posait déjà des lauriers
sur un front et Fépée dans une frêle main ;
qu'enfin la jeune paysanne ne retrouvait
point le brave soldat dans son âme à l'état
personnel, mais bien plutôt dans une vision
d'esprit presque voilée par ces ténèbres
transparentes où Dieu enveloppe les cœurs
- d57 —
purs et que l'on pourrait appeler le demi-
jour des impressions candides. Par cela
seul cpie l'amour vrai aspire à l'infini, et
que l'infini ici-Las n'est conçu que par l'in-
visible, toute contemplation n'est pas un
spectacle. De même que l'amour a hor-
reur des horizons hornés et embrasse d'une
seule étreinte limmense et l'éternel, de
même l'extase ne veut point voir les objets
sensibles , mais souhaite se répandre dans le
vague divin (1) de l'idéal pour dépasser bien-
tôt les rivages du ciel, et finir par monter jus-
qu à celui dont il a été écrit : « Et par delà les
deux, le Dieu des cieux réside. »
Le recueillement dans la contemplation de
1 invisible est donc la plus haute destinée
de l'amour. C'est pourquoi la femme chré-
tienne est spécialement apte à contempler,
parce que si du côté de l'intelligence elle est
intérieure à l'homme, la pureté de son cœur
l'élève, sans même qu'elle y songe ou qu'elle y
travaille, à ces plaisirs sans tache de l'amour
virginal. C'est pourquoi elle trouve à ce som-
met le bonheur par excellence , parce que si
Bossuet a pu dire de l'homme : L ' intelligence
(t) Le comlede Maislre.
- 158 —
trouve sa sérénité dans sa hauteur (1), on
peut dire de la femme qu'elle ne trouve la
sérénité de son âme que dans sa propre élé-
vation .
Arrivé-là, où sommes-nous? d'où venons-
nous et où allons-nous? Nous avons scruté les
cœurs purs , touché les sphères idéales, salué
partout la contemplation comme un bonheur
dévoué. Mais contempler Dieu : voilà le privi-
lège des religieuses cloîtrées; voilà l'horizon
qu'il faudrait déchirer pour comprendre leurs
joies . Or, commenttoucher le fonds de ces mys-
tères dont nous avons à peine l'obscur pres-
sentiment? Qu'il y a loin des régions les
meilleures aux régions surnaturelles où nos
désirs habitent ! qu'il y a loin de la candeur de
l'esprit aux ravissements de la virginité; de la
foi qui adore, à la foi qui contemple; delà
grâce qui n'est qu'une lumière, à la grâce
devenue vision; de la tendresse chrétienne
qui aspire et milite , à la charité qui saisit et
étreint; des délices des âmes pieuses , aux
transports des mystiques! L'amour chez la
femme est l'agenouillement du cœur en face
de l'invisible, là est tout le charme de sa
(I) Oraison funèbre du prince de Condé.
— 159 —
vie
; que sera
donc cette vie
si
cette
femme
est
une
vierge
; si cette vierg
e es
>t sacrée car-
mé
!ite;
si son amour, ayant
dès
lors
comme
but et comme objet unique Dieu connu , Dieu
aimé, Dieu servi ( l) , Dieu médité pour lui-
même , est en vérité exclusivement surna-
turel ; si sa contemplation, exempte de toute
émotion terrestre (2), n'est semblable qu'au tres-
saillement divin des esprits (3) ; si l'agenouille-
ment de son cœur est l'abdication de tout ce qui
n'est pas le regard (4) de l'extase?
O mon Dieu ! pourquoi donc vous aimé-je si
peu qu'il faille me taire dès que je voudrais
dire le bonbeur des âmes ravies en votre
amour !
(1) Le R. P. Lacordaire, sainle Marie-Madeleine.
(2) ici.
(3) id p. 34.
(4) id. p. 67.
CHAPITRE IV.
lies ordres eloitrés. — L'expiation.
fié notre impuissance à parler la
langue inspirée de la contemplation surna-
turelle des saints , il nous semble acquis
désormais que l'extase étant l'acte le plus
dévoué de 1 amour en est manifestement
aussi le plus heureux, et que la joie existe là
où règne la charité parfaite , car la charité
est 1 expression saisissante, divine et déjà béa-
tifiée de tout amour pur dans le christianisme;
elle est, selon saint Bernard, la plénitude du
cœur.
Mais ces bases posées et admises ne sont
pas les seules qu'il soit utile de connaître,
si 1 on est désireux d'avoir des idées justes en
ce qui touche l'idéal du bonheur réservé à la
I
3ï-
— 162 —
vie du cloître. Dieu est si bon, si géné-
reux , si épris d'amour pour l'humanité ra-
chetée de son sang, qu'il ne veut, en aucune
façon et sous aucun prétexte , la séparer de
l'amour qu'on lui voue et des fonctions de ce
même amour. Depuis l'Évangile, le mysti-
cisme n'aurait aucun sens , et il serait con-
damné par la doctrine de l'Église, s'il ne
coopérait pas, de concert avec tous les mem-
bres de la famille catholique , à la rédemp-
tion du monde. « Je vous donne un comman-
» dément nouveau , disait le Sauveur à ses
» apôtres , c'est que vous vous aimiez les uns
» les autres. mon père, disait-il encore
» dans la nuit de la Cène, qu'ils soient tous
» un comme je suis un en vous ! » parole mé-
morable entre toutes , qui a créé la fraternité
et l'unité des âmes, n'a plus permis au cœur
de l'homme de séparer ses frères de la pensée
de son Dieu, et a ouvert avec les sources
vives de la charité, le fleuve sans rivage des
dévouements heureux ! Jésus-Christ venu en
ce monde pour y montrer la beauté divine et y
fonder l'amour divin /ut homme et Dieu; il nous
força de nous voir nous-mêmes en le voyant, et il
ne put conquérir notre tendresse sans la donner à
l'humanité. On nous avait dit, dès l'origine : Tu
— 163 —
aimeras le Seigneur ton Dieu plus que toutes
choses, et ton prochain comme toi-même. Mais
cette parole s'était perdue dans les ténèbres de
la chute, et les éclairs du Sinaï ne V avaient
gravée que sur la pierre ; le cœur de l'homme
s était endurci pour l'homme; il avait fait du
pauvre un esclave et du faible un étranger.
Jésus-Christ, fils de Dieu et fils de l'homme, ne
nous à plus permis cet aveuglement dénaturé ,
il nous a rendu dans sa personne le lien qui
nous manquait, cl l'humanité s'est retrou-
vée dans la contemplation même de Dieu.
Quiconque le voit désormais voit l'homme avec
lui, quiconque l'aime aime aussi les frères
qu'il s'est donnés (1) , et c'est ainsi que les
murailles épaisses, qui préservent les ordres
cloîtrés de tout contact extérieur;, ne les
privent pas pour cela du service du prochain.
La charité n'a aucun rempart pour s'abri-
ter, elle habite en même temps le ciel, la
terre, les ténèbres, la lumière, l'homme et
Dieu, et le monde n'a point oublié que, du
fond même des catacombes, elle l'éclairait
et le sauvait encore. C'est pourquoi enfin
' l'amour extatique, dans le culte de Jésus-
(I) 5' Conférence de Toulouse.
— 164 -
Christ, n'a pas seulement le privilège de
rendre gloire à Dieu par la contemplation ,
mais encore celui de participer à la communion
des saints d^ici-bas, c'est-à-dire à la commu-
nion de ceux qui partagent , afin d'en alléger
le poids , les infortunes morales et physiques
du genre humain. De même que l'amour pro-
duit le dévouement et le dévouement le sacri-
fice, les joies contemplatives, parce qu'elles
sont dévouées en Dieu, enfantent dans les
âmes le désir inextinguible de la douleur vo-
lontaire poussée jusqu'à l'expiation. Souffrir
assez pour effacer devant Dieu les crimes
inexpiables; aimer et souffrir assez pour
que Dieu guérisse les maux innommés, voilà
le secret que le ciel apprend à la terre quand
la terre s'oublie jusqu'à monter au ciel. Si
la contemplation n'était qu'un' sommeil d'a-
mour, la souffrance pour autrui serait le rêve de
ce repos divin. Comme Jésus-Christ avait hâte
de descendre du Thabor pour se préparer à
gravir le Golgotha; comme Dieu disait de
saint Paul après son ravissement : Je lui ferai
voir tout ce qu'il lui faudra souffrir pour la
gloire de mon nom; il tarde ( 1 ) au cœur géné-
(I) Voir les méditations de sainte Thérèse et l'Essai sur la
philosophie de saint Bonavenlure, par M. A. de Margerie.
— 165 —
reux visité par l'extase, et qui a reçu en môme
temps l'effusion de la charité fraternelle , de
quitter ce sommet bienheureux pour se bles-
ser avec la croix de son maître , et suivre le
chemin du Calvaire , afin de se répandre dans
la prière et les larmes, et de pouvoir , enrecueil-
lant les âmes, recueillir aussi le sang de son Sei-
gneur (1). miracle de bonté! Dieu qui
sera tout en tous (2) un jour, et qui devrait,
ce semble, exiger que l'on commençât dès ici-
bas d'ajouter pour lui seul la louange à la
louange (3), sans s'occuper d'aucun autre soin,
ne l'a pas ainsi voulu , quoique cela fût juste
et rationnel aux trois points de vue de la foi,
de la métaphysique et de l'amour. Il a rejeté cet
hommage exclusif, encore qu'il ne dût le rece-
voir que d'un peuple choisi et de rares servi-
teurs. S'il agrée des hosties, il les acceptera
comme une grâce pour l'homme , plutôt que
comme un plaisir et une consolation pour son
cœur. Et quand une âme embrasée de charité
et se consumant du regret de ne pas le pos-
séder dans la perfection de la béatitude, le con-
(1) Saint Bonavenlure.
(2) Saint Paul, épitre.
(3) Psaumes.
— 166 —
jurera de briser ses liens, au lieu de l'exaucer
et d'augmenter ainsi la gloire du ciel , il la
laissera se désoler encore ; il lui inspirera le
goût d'effroyables austérités, à elle qui est
pure comme un séraphin et déjà couronnée,
afin de pouvoir pardonner à quelqu 'ingrat
enfant enseveli dans ses fautes.
Ainsi les joies et l'amour des contemplatifs
en créant dans leurs âmes, par un dessein de
Dieu, le besoin de souffrir, se changent en
bénédictions et en miséricordes pour les
âmes rebelles, âmes souvent coupables, sou-
vent abandonnées, orphelines de tout amour
pieux, en danger à toute minute du jour et de
la nuit de tomber sous le coup de la justice
de Dieu. Les larmes d'une mère, le chagrin
d'une sœur, les reproches d'un ami, ne les
ont point arrêtées. Elles ont volontairement
suivilapentequimèneau châtiment éternel, et
à ce moment terrible où la mort est imminente,
elles n'ont que le vertige pour témoin de leur
agonie. Dès longtemps leur ange gardien
s'est voilé la face de peur de les entrevoir; il
gémit en silence. Qui donc les sauvera? ces
créatures faites à l'image de Dieu , baptisées
en son sang, qui l'ont aimé peut-être, vont-
elles devenir la proie de l'enfer? Si elles
- 167 —
pouvaient se repentir, Dieuleurpardonnerait(l);
mais qui donc leur suscitera une larme de re-
mords? Il y a si longtemps qu'elles ne savent
plus pleurer! éternelle merveille du christia-
nisme ! il y a quelque part encore dans le monde,
à cette heure même, assez d'amour innocent,
assez de chastes larmes (2), assez depénitence,
pour apaiser la colère de Dieu et détourner
son bras vengeur. 11 y aquelquepart, à deux
mille lieues de là peut-être , mais qu'importe ?
quelque pauvre carmélite de quatre-vingts ans,
qui a conservé sans tache sa robe baptismale, et
qui en la recouvrant de cilice et de poussière,
en priant la nuit pour le salut de ses frères, en
senavrantde macérations, est devantDieu l'ho-
locauste dont il accepte l'encens pour le rachat
de cette âme coupable. Son bon ange gardien
1 a devine, il est jaloux peut-être ! car pour
lui il peut pleurer, mais non pas expier en
souffrant; néanmoins heureux quand même,
il montre a Dieu cette surabondance de mé-
rites , il le supplie de lui permettre de l'appli-
quer au misérable enchaîné déjà par Satan,
(1) Paroles d'un prédicateur qui s'eat fait entendre à Poi-
tiers.
(2) 36 e Conférence de Notre-Dame.
— 168 —
et tout radieux, puisqu'il se croit exaucé, il
rabaisse ses ailes vers cette âme qu'il avait
fuie ! Quoique toujours voilé , il se rapproche
et essaie de lui parler de nouveau. Elle l'en-
tend, l'écoute , retrouve aux pieds du prêtre,
le dernier ami de l'homme, les accents de
l'amour, elle est sauvée ! Il y a dans le ciel
une grande fête parce que le père de famille a
recouvré son fils perdu. Laissons donc les
anges chanter et les couvents pleurer! Si la
carmélite ne gémit pas aujourd'hui comme
hier, si le froid, la fièvre , la solitude, l'épui-
sement , les ténèbres cessent de veiller à son
. chevet, qui donc préparera pour demain un
autre concert aux cieux ?
Toutefois , pas de pitié ni d'alarmes vaines.
C'est la joie qui enchante cette insomnie ;
c'est la joie qui fera tressaillir ces membres
exténués lorsque les matines sonneront; c'est
la joie qui soutiendra cette pauvre infirme
lorsqu'elle se traînera à l'office du soir; c'est
la joie qui calmera l'angoisse de son jeûne ,
les ardeurs de sa soif; et quelle joie! la joie
de souffrir parce qu'on aime , de souffrir da-
vantage pour aimer encore plus, d'aimer
enfin à ce degré où la douleur est le seul
baume qui soulage d'être trop heureux !
— 169 —
Nousnouspersuadonsaisémentquepersonne
ne voudrait nier, ni même diminuer devant son
esprit, le bonheur de l'expiation. On peut ne
pas aimer assez pour le comprendre; mais on
ne peut pas ne point admirer ceux qui, après
lavoir compris, le goûtent par le sacrifice.
L'homme est meilleur qu'il ne le croit et
même qu'il ne veut l'être ! d'ailleurs la néces-
sité d'expier, au point de vue exclusif de
l'ordre social , est trop évidente pour qu'il en
attaque directement le principe. Quand on
radie les instructions claustrales, ce n'est donc
point parce qu'elles appliquent le dogme de
l'expiation , c'est bien plutôt parce qu'on ne
se rend pas un compte fidèle de l'autre dogme
qui le commente et l'explique : celui de la
solidarité chrétienne; ou bien encore parce que,
croyant au bonheur de la contemplation , on
refuse à ce don de l'amour la faculté d'em-
brasser dans une même étreinte Dieu et l'hu-
manité, et de produire l'acte expiatoire comme
un rameau en fleur porte son fruit. La syn-
thèse de l'extase et de l'expiation, le rapport
caché existant entre ces deux sœurs du chris-
tianisme ; voilà ce qu'on apprécie mal, en
général, ou ce qu'on ignore même absolument.
Pourquoi perdre tant d'heures ù contempler
10
— 170 -
Dieu si Ton désire expier pour l'homme ?
et pourquoi expier par des actes insen-
sés , par des inventions de souffrances ab-
surdes, au lieu d'accomplir des œuvres utiles
et surtout de travailler; voilà ce qu'on répète
pour conclure du bonheur à l'égoïsme, sans
paraître s'apercevoir que cette argumentation
non-seulement porte à faux, attendu qu'il est
irrationnel d'affirmer que la douleur est un
plaisir à moins de la supposer dévouée, mais
passe à côté de la thèse sans même ébranler
sa base. Réfléchissons un instant. Dieu aime
l'homme et veut en être aimé. L'homme
n'aime pas Dieu, et tous ses crimes, selon le
reproche de l'apôtre, se réduisent à manquer
d'affection (1). L'ingratitude de l'homme en-
vers Dieu est donc uniquement ce qu'il s'agit
d'expier, or l'amour n'a pas de prix, rien
ne peut en être l'équivalent. Si Dieu n'est
pas aimé par quelques-uns , l'amour sur-
abondant de cœurs plus riches et plus géné-
reux est le seul sacrifice digne de lui être
offert en amende honorable. Aimer Dieu pour
lui seul, telle est donc la pierre philosophale
de la charité universelle , le fondement de
(!) St Paul.
— 171 —
toute expiation. Mais si l'on aime, on con-
temple; si Ton cessait de contempler, on cesse-
rait d'aimer, et l'extase est inévitablement la
colonne sur laquelle s'appuie l'espoir de
réparer la plus irréparable des fautes, celle
qui consiste, nous le répétons exprès, à n'aimer
pas Dieu ou à aimer hors de lui. Donc, s'il
n'est pas exact d'affirmer que la contempla-
tion en elle-même est une œuvre expiatoire,
parce que l'idée d'expiation n'est pas d'ordi-
naire séparée de l'idée de souffrance, il est stric-
tement vrai de soutenir qu'elle est une répara-
tion pour le cœur deDieu, blessé incessamment
par l'outrage le plus douloureux de tous, celui
de l'oubli! Est-ce que jamais nous n'avons
eu un remords en songeant que Dieu est de
tous les êtres le plus abandonné! est-ce que
jamais nous ne nous sommes demandés avec
effroi si quelqu'àmeà la place de la nôtre ne
le consolait pas de son délaissement? Dieu
compte tous les cheveux de notre tête, pas un
ne tombe sans sa permission, il écoute à toute
heure la respiration de notre poitrine dans le
besoin où il est d'en recevoir un soupir d'a-
mour, et ce soupir n'est jamais pour son cœur !
Nous passons notre vie à imaginer des illu-
sions pour détourner de lui notre esprit et
IP
— 172 —
des distractions pour lui refuser un regard.
Pourquoi donc ne pas sourire à l'espoir
que d'autres âmes plus aimantes implorent
sans cesse notre pardon? Pourquoi ne pas
souhaiter que d'autres dressent en sa présence
l'autel que nous ne savons pas élever , et y
conservent le feu sacré éteint dans notre pau-
vre cœur. Si les personnes du monde n'ont pas
le temps de prier comme elles le disent, ne
sont-elles pas trop heureuses, si d'autres âmes
plus libres ont assez d'amour pour se livrer à
cette oisiveté toujours agissante (1). Les âmes
contemplatives sont pour le monde ce qu'é-
tait Moïse priant sur la montagne lorsque les
Hébreux combattaient sous Josué (2). L'armée
pliait devant l'ennemi dès que Moïse abaissait
ses bras étendus vers le ciel. Sans le secours
d'en haut, nous serions constamment vaincus,
car le monde est moins encore que les Israélites
puisqu'il est souvent désarmé. Qu'ilsachedonc
respecter ces pacifiques triomphateurs ; ils
rachètent l'homme en aimant Dieu, et Dieu qui
a soif du salut des âmes, mais qui ne veut et ne
peut même pas sauver le monde par l'égoïsme (3) ,
(1) Bossuet, sermon, 4° dimanche de l'Avent.
(2) Catéchisme de Montpellier, par Mgr. de Charency.
(3j Le R. T. Lacordaire, lettre sur le Saint-Siège.
— 173 —
s'émeut dans la béatitude de son éternité lors-
qu'il lui est possible de le sauver par l'amour.
Mais si la contemplation est en elle-même
une réparation, et que par là elle atteigne déjà
l'homme pour lui faire du bien, elle est mieux
encore la source des expiations. Expier est le
terme de l'amour; c'est en quelque sorte
l'excès de l'amour, et s'il obtient ce résultat,
qui est l'éclatante manifestation de sa plus
haute puissance, il laisse supposer qu'il dé-
borde du cœur et l'a préalablement purifié.
Pour que Dieu agrée l'amour comme un mé-
rite réversible sur les âmes coupables, il est
évident que cet amour doit être sans tache
d'abord, et avoir conquis ensuite un degré
suréminent de ferveur et d'abnégation. C'est
la permanence de l'état sublime d'une âme
embrasée de charité qui constitue la force de
cohésion nécessaire à l'amour pour convertir
une autre âme rebelle. Or, si la contemplation
est l'acte le plus pur de l'amour, il est aisé de
concevoir que la charité ne se maintiendra pas
à la hauteur de sa vocation, si elle omet de con-
templer. La vertu n'est pas, en effet, une action
passagère qui illumine une heure de la vie,
comme un rayon de soleil traverse les nuées
après l'orage, c'est une succession non-inter-.»
10»
- 174 -
rompue d'actes héroïques quoique modestes,
qui impriment à l'âme un caractère particulier.
L'amour sanctifié n'est pas non plus une lu-
mière qui jette par intervalles des flammes de
diverses nuances pour s'éteindre à tout in-
stant; c'est un feu ardent et continu qui ne
peutqu'augmenterenintensité.C'estpourquoi
les chastes cmbrassements (1) de l'extase sont
seuls capables d'alimenter de si purs trans-
ports, comme ses incorruptibles joies ont seu-
les aussi le pouvoir de fortifier l'âme contre les
blessures même de son bonheur et la véhé-
mence de son amour. Cet amour ne devient, en
vérité, séraphique qu'au moment suprême et
mystérieux où s'opère la fusion entre l'être
incréé et le cœur qui le contemple, c'est alors
que toutes les ombres humaines disparaissent
de l'âme comme une goutte 'd'eau dans l'o-
céan; que Dieu est aimé et glorifié comme il
est digne de l'être, et qu'enfin * par une autre
ineffable disposition de sa grâce, l'âme aimanle
aspire le plus au salut de ses frères. On con-
çoit l'amour lorsqu'on nage dans l'essence
même de l'amour! on sait ce qu'une âme est
au cœur de Dieu lorsqu'on est entré dans les
(1) Bossuet, sermon, 2" dimanche après l'Epiphanie.
— 175 —
plaies saignantes de ce cœur déchiré ! C'est
l'extase qui révèle l'amour de Dieu pour
l'homme, qui apprend à aimer l'homme dans
le Christ, qui donne le sens de la douleur vo-
lontaire désirée et choisie pour être offerte en
holocauste. Tous les saints prodigieux par
leurs souffrances en ont puisé l'inspiration
dans leurs ferveurs extatiques. Depuis saint
François d'Assise, portant sur sa chair les
stigmates de J.-C, jusqu'à Marie d'Agréda,
que ses ardeurs pour les âmes amenaient aux
miracles opérés pendant ses visions, il est re-
marquable que tous les mystiques célèbres
ou béatifiés apparaissent avec la double au-
réole de l'extase et de la mortification pous-
sée quelquefois jusqu'à la démence. Aucun
d'eux n'a voulu donner de bornes à ses afflic-
tions volontaires , parce qu'il ne pouvait pas
contraindre son amour (1), et si on ouvre les
livres des saints après avoir médité leur vie ,
on respire dans leur style le même parfum d'a-
mour heureux en vue de Dieu, et d'amour fla-
gellé à cause de l'homme; on subit en même
temps les chastes frayeurs d'austérités inouïes
et de purs enivrements . 11 est donc impossible de
(I) Bossuel, I" sermoa sur la compassion.
— 176 —
nier que les joies du mysticisme perfectionnent
la charité, car Vamour de l'homme s'augmente au
fond des cœurs dans la mesure oh s'y augmente
l'amour de Dieu, et il y diminue par la même
cause et dans la même proportion (1), rien dans
la logique surnaturelle (2) n'arrivant par acci-
dent ni par hasard. Si Ste Thérèse, Ste Ca-
therine de Sienne, Ste Claire, Ste Brigitte ne
contemplent plus, ne nous attendons pas aies
voir se macérer pour le salut des âmes, elles
seraient en défaillance avant d'y avoir sonçé ,
et d'autre part, si elles ne sont plus constam-
ment soulevées sur les ailes du jeûne (3) , si
elles ne se purifient plus dans les eaux amb-
res (i) de la douleur, n'imaginons pas d'admi-
rer leur vol vers l'idéal infini; leur amour
s'évanouira avec leur zèle à se crucifier. 11
faut avoir souffert devant Dieu pour mériter
que dans Y oraison la gloire de Dieu éclate (5) ,
ilfautavoircontemplé pour souffrir avec joie.
Ces anneaux de la chaîne de l'amour s'enlacent
l'un à l'autre ; si l'on touche à l'un deux ,
(1) 3« Conter, de Toulouse.
(2) Le P.. P. Lacordaire. Lettre inédite.
(3) Bossuet, sermon sur les démons.
(il id.
(5) . id.
— 177 —
on brise la chaîne elle-même. L'amour est
charité, et la charité a besoin de trouver
l'homme en Dieu; l'amour est chasteté, et la
chasteté veut l'immolation; l'amour est bon-
heur, et le bonheur est d'aimer assez pour re-
noncer à tout ce qui n'est pas sur cette terre
les délices du bien-aimé, car quiconque cherche
d autres joies et d'autres consolations que celles
de Jésus crucifié ne mérite ni joie, ni consola-
tion (l) ; ou plutôt le bonheur véritable serait
d'aimer jusqu'à mourir. Je vis, disait sainte
Thérèse dans son merveilleux langage, « Je
» vis sans vivre en moi, et j'espère une vie
» si- haute que je meurs de ne mourir
» pas (2) ! »
Joie de réparerpar la contemplation et d'ex-
pier par la souffrance , n'est-ce pas déjà trop
pour la femme dont la fragile organisation a
si souvent été brisée par une seule goutte
d'amour? Pourtant ce n'est pas tout encore.
Dieu, du haut de sa gloire, ne voit pas seu-
lement le mal moral, il voit aussi la douleur
(1) Bossuet, i" sermon sur la Nativité.
(2) Les lecteurs qui voudraient approfondir ces inépuisables
questions d'amour, d'expialion etde joies dans ladouleur, n'ont
qu'à méditer l'admirable dialogue de Sle Catherine de Sienne,
traduit de l'italien par E. Cartier.
— 178 —
physique, et le même regard jeté sur le pé-
cheur pour le convertir s'abaisse aussi sur
l'homme affligé pour le consoler. Il envoie
ses missionnaires aux sauvages pour qu'ils
apprennent à rougir et à se vêtir de feuilles, et
il cache l'eau sous le sable pour que le Bé-
douin désaltère sa cavale sous les feux du
Sahara. Il amène ses prêtres au bivouac du
soldat pour le préparer à mourir demain, et
il remplit d'or le tablier d'une pauvre petite
fille quêtant pour sa mère malade. Il attire
des religieuses dans les contrées musul-
manes, afin que la femme dégradée ouvre le
catéchisme pour pleurer son abaissement, et
il rend son lait à quelque juive implorant la
vie de son fils sous les palmiers de Jérusa-
lem. Il dessille les yeux de l'hérétique ob-
stiné et le donne comme un lustre à son église
catholique, et il ne refuse pas à l'aveugle un
chien fidèle pour le guider. Il crée chaque
jour la maternité spirituelle pour que tout
orphelin ait une mère, et, sur le déclin de
leur vie, il écoute les plaintes des femmes
stériles et leur accorde les baisers d'un enfant.
Les vaisseaux, parés de sa croix, fendent les
océans pour porter l'Évangile à toutes les
plages, et la barque sans voile, battue par
— 179 —
Forage , voguant sur la foi des étoiles , rentre
dans le port aux acclamations d'une famille
éplorée. Il ouvre son cœur, et l'humanité arrive
à la vie éternelle. Il ouvre sa main, et la rosée
tombe sur les prairies, et le soleil dore les
moissons , et l'automne mûrit les vienes , et
l'hiver, sous sa robe de neige, laisse entrevoir
à l'oiseau le duvet d'un nid pour le prin-
temps. Toute créature, comme l'Hébreu dans
le désert, reçoit la manne du ciel et l'eau du
rocher. L'enfant s'allaite et s'amuse ; l'homme
travaille et adore ; la femme bénit et aime ;
l'humanité ne meurt pas. La charité frater-
nelle telle qu'on la professe dans les ordres
cloîtrés est l'image de cette action de Dieu
sur le monde. Solidaire des dettes morales de
l'humanité, la carmélite en offre la rançon et
elle se rattache encore par d'autres nœuds à
la vie des familles et des sociétés. En voyant
le cœur de Dieu , elle y voit les âmes et elle
les sauve par son amour; en touchant la main
de Dieu, elle la penche vers le malheur, et le
malheur guérit par son amour. La religieuse
cloîtrée est à la fois l'ange gardien du pécheur
et l'ange protecteur des Agar et des Ismaël;
elle souffre, et les âmes montent au ciel; elle
prie, et le secours du ciel descend sur la terre;
— 180 —
Elle pleure, et ses larmes, le sang de 1 'âme ,
comme dit saint Augustin, rachètent toute
une vie de péché; un fils ingrat redevient
digne des cheveux hlancs de son père. Elle
gémit de nouveau, et quelque jeune fille pau-
vre, belle , sans asile, sans ressources, monte,
avec son honneur et sa couronne nuptiale , les
marches d'une église parée. Elle aime Dieu
seul, et cet amour dévoué est une providence
pour l'humanité; Dieu le rend universel. Il
veut que tout homme qui jeûne donne du pain à
celui qui n'en a pas, que toute âme qui pleure
aux pieds de Jésus-Christ , enlève du sein d'une
autre âme inconnue, mais qui lui sera révélée en
Dieu, une certaine quantité d'amertume (1) , et
c'est ainsi qu'a été créé , pour être pratiqué
sans relâche, à côté du service de l'expiation,
ce qu'on a si élégamment appelé le service
gratuit et populaire de la douleur (2) !
Ainsi chercher , voir , servir les créatures
en Dieu, au lieu de chercher, de voir, de
servir Dieu dans les créatures , ou bien , si
l'on veut parler une langue moins humaine,
l'amour des âmes en Dieu , au lieu de l'amour
(1) 36* Conférence de Notre-Dame.
(2) 36 e Conférence de Notre-Dame.
•
- 181 —
de Dieu dans les âmes, voilà l'abîme qui
sépare la vie religieuse contemplative de la
vie religieuse active, et si l'impie osait encore
appelerégoïsmecetabîmedecharité,nousnous
souviendrions qu'il y a des accusations qui se
répondent à elles-mêmes , et des injustices qui
sont l'honneur des grandes choses yi). Il reste
sans doute aussi bien qu'un abîme de cbarité
un abîme de bonheur; mais si, entre toutes
les vies monacales, la contemplative est la
plus heureuse parce qu'elle est la plus féconde
comme la plus désintéressée, il faut bien le
lui pardonner, puisque c'est la faute de
l'amour I
Ici , il est nécessaire de s'arrêter devant une
remarque trop peu méditée et qui nous fera
toucher du doigt un autre élément de la féli-
cité des contemplatifs. L'amour veut être
efficace , et son impuissance à l'égard du
bien qu'il devrait opérer est ici-bas une
des inconsolables peines des nobles cœurs ,
surtout du cœur de la femme. On se donne et
on ne fait pas d'heureux; on se consacre à la
conversion d'une âme et on n'obtient jamais
une prière dite à genoux ; voilà l'angoisse
(1) Le R. P. Lacordaire, De la liberté de l'Italie et de
l'Église.
11
— 182 —
inénarrable de l'amour dans ce monde. Or,
cet écueil de la joie n'est pas connu par les
âmes cloîtrées. Leur acte de charité allant
droit à Dieu est d'une efficacité certaine, parce
qu'il n'est jamais vaincu par la mauvaise
volonté de l'homme ; car c'est l'homme et
l'homme tout seul qui crée l'impuissance de
l'amour à le sauver; c'est l'homme qui se
joue de l'amour comme d'une feuille sèche
que le vent emporte ; c'est l'homme qui se rit
du sacrifice et croit pouvoir jouir de tout sans
remords; c'est l'homme qui méprise chaque
jour les œuvres modestes du dévouement dont
le parfum le charmera demain comme hier
sans le rendre meilleur; c'est l'homme qui
refuse d'accéder aux instances d'une fille si
elle lui demande un acte de religion ; c'est
l'homme qui demeure indifférent aux larmes
d'une mère quand elles coulentpourohtenirson
retour dans la voie droite ; c'est l'homme qui
s'enorgueillit de chasser bien loin de sa pen-
sée comme un nuage importun les plaintes
d'une petite sœur rougissante, le conjurant de
fermer un mauvais livre; c'est l'homme qui
entendant du hautde la chaire de vérité la voix
mélodieuse de l'amour divin se hâte d'oublier
ce qui pourraitl'attendrir; c'est l'homme enfin,
— 183 -
qui sur sa couche de douleur, entouré d'âmes
célestes pour lui rappeler Dieu, visité par un
prêtre, soigné par une humble vierge, s'ob-
stine à fermer son cœur aux envahissements de
l'amour qui purifie. Mais Dieu , Dieu mort par
amour, Dieu la substance même de l'amour,
est-ce qu'il demeure insensible lorsque ce
souffle remonte vers son cœur? Est-ce qu'il
répudie cette émanation de sa gloire envoyée
à l'homme pour qu'il y adore les prémices" (le
son immortalité? Est-ce qu'il repousse l'hom-
mage le plus parfait de lame, celui qu'il ambi-
tionne comme s'il lui était nécessaire ? Est-ce
qu'il est jaloux de cette liberté fatale laissée
par lui au cœur humain, de nier ou de refu-
ser l'amour? ne le croyons pas, Dieu est
charité : Dphs chantas est,- Dieu est amour;
Dieu est l'ami de l'amour. Il pleure ses lar-
mes , compatit à ses anxiétés , excite ses priè-
res , le console, l'encourage, le ranime,
1 empêche de mourir. Il ne veut pas qu'il
périsse, encore moins qu'il se fane. Il s'in-
cline, tout grand qu'il est , pour sauver cette
fleur charmante que l'homme allait fouler
aux pieds. Il la relève si elle est affaissée, il
lui rend l'éclat de ses couleurs si elle a souf-
fert; il élargit son calice afin de mieux v
— 184 —
reposer. La terre l'avait rejetée , c'est le ciel
qui la recueillera. Oui, Dieu aime l'amour,
Dieu croit à l'amour, il n'a pas voulu être
libre de lui résister. Dieu veut qu'on aime.
Il disait à ses disciples : « Ne brisez pas le ro-
» seau qui ploie, n'éteignez pas la mèche qui
» fume encore; » et il respecte assez la lumière
de l'amour pour ne pas permettre qu'elle cesse
de resplendir dans le monde , encore que le
monde ne la reçoive pas toujours. Si les té-
nèbres la dédaignent, elle éclairera l'éter-
nité elle-même ; si l'homme ne consent pas à
l'appeler bonheur, elle deviendra béatitude..
L'Évangile est un livre d'amour , l'amour est le
livre du salut (1), et tout ce que l'homme
efface de ce texte divin se retrouvera écrit
parles anges au livre de la vie. Dieu accepte
comme un sacrifice de louange les vœux de
toute âme pure, et le cœur du Christ est
l'océan où les eaux de l'amour viennent se
rejoindre, et se confondre pour ne plus être
perdues. Ce qui est éternel ne saurait dispa-
raître; ce qui est chaste ne saurait finir; on ne
tue pas l'essence de la vie.
Plus tard l'enfant élevé par des religieux
(I) Le R. P. Lacordaire, sainte Marie-Madeleine.
— 185 —
oubliera peut-être les enseignements de vé-
rité; la jeune fille, qui s'était épanouie comme
une belle plante à l'ombre du couvent, ira se
décolorer, s'effeuiller sous les pâles soleils du
inonde; le malade, pansé depuis quinze ans
par une main onctueuse et tendre , mourra
en maudissant le Dieu qui lui avait ménagé
ce secours immérité; l'homme du monde sorti
ému de l'église ébranlée par quelque domini-
cain , ne sera touché bientôt que par l'élo-
quence de ses passions; sans doute cela s'est
vu , cela se voit chaque jour, cela se verra de
nouveau. Le maître pleurera le fils égaré ;
la religieuse se désolera des pièges tendus à
la beauté fragile qu'elle avait consacrée à
Dieu dans ses rêves; la fille de Saint- Vincent
versera des larmes amères sur rame qu'elle
espérait sauver; l'orateur lui-même expiera
sa gloire par la stérilité de la parole tombée
sur quelqu'âme préférée. L'amour a ses dé-
cep Lions toutes les fois qu'il veut triompher
de l'homme pour Dieu; mais l'amour est
tout-puissant et croit à son omnipotence ,
s'il ne veut triompher que de Dieu pour
l'homme , et c'est là l'ambition de l'a?
mour contemplatif. Vaincre l'homme par
Dieu, sauver l'homme par Dieu et descendre
— 186 —
de Dieu sur l'homme au lieu de s'efforcer de
soulever l'homme jusqu'à Dieu, là est la dif-
férence de la mission des ordres contempla-
teurs et de celle des ordres actifs, là gît
aussi la supériorité des premiers sur les
seconds dans leurs succès pour le bien. L'a-
mour hors du cloître est vaincu quelquefois ,
nous venons de le voir; au contraire, l'amour
dans le cloître est vainqueur sans obstacles ,
parce qu'il atteint Dieu directement. En-
core que Dieu respecte la liberté humaine, il
est néanmoins au-dessus de toute discussion,
qu'il est plus fort que l'homme (I) , qu'il tient
dans sa main les fibres de tous les cœurs.
S'il y a des âmes incrédules en amour,
il en est d'autres plus heureuses qu'il a le
droit d'appeler et de sauver par miracle pour
consoler la charité méconnue; or, pour-
quoi en est-il ainsi ? pourquoi l'amour vient-
il échouer aux pieds de l'homme comme
un navire brisé sur un roc inhospitalier ,
tandis que l'amour de Dieu enflant ses
voiles sur la mer de l'infini touche sans
efforts les rivages éternels, emportant, bu-
tin inespéré, toute une armée d'âmes élues?
(1) Le R. P. Lacordaire Notice sur M me Swetchine.
• •*
- 187 —
pourquoi une jeune fille , enfermée entre
quatre murailles , vêtue de bure , ignorée ,
solitaire, morte prématurément, n'ayant à
présenter à son juge que la chaste nudité
dune irréprochable conscience (1), donne-t-elle
à la cité de Dieu plus d'habitants que Bos-
suet n'a l'ait de conversions avec ses argu-
ments, ses foudres et son génie? pourquoi la
femme meurt-elle souvent du regret de n'a-
voir pu ni trouver Dieu dans l'homme, ni
donner à Dieu l'homme aimé? pourquoi enfin
dans tous les ordres y a-t-il des serrements
de cœurs, des larmes versées sur les défaites
de la charité, pendant que la carmélite et le
chartreux chantent, à tous les offices du jour
et de la nuit, l'éternel Magnificat de leur amour
et de la sécurité dans l'amour? 11 y a là un
mystère évidemment , mystère profond et
caché. Qui le révélera? qui nous conduira dans
ses sphères inexplorées de la tendresse surna-
turelle?
Interrogeons l'amour. Il a tant de secrets,
et il aime tant les secrets, qu'en vérité c'est
lui faire honneur que l'estimer assez aima-
il) 60' Conf. de Notre-Dame.
— 188 —
ble pour nous dévoiler celui-ci. L'amour
véritable , le plus élevé et le plus ardent ,
n'aspire guère à se manifester par des actes
ou par des paroles : plus les âmes s'aiment,
plus leur langage est court (1); plus l'amour
se possède dans sa plénitude et plus il con-
dense sa vie en soi, ne cherchant pas même à
s'exprimer autrement que par sa réalité.
L'existence de l'amour est son affirmation;
il s'affirme par le battement du cœur, puis
se tait. C'est la perfection de l'amour, ce ne
sont pas les fonctions auxquelles il s'adonne
qui marque le point extrême de sa puis-
sance.
Lorsque dans la maison de Béthanie, Mar-
the vaquait à tant de soins divers pour fêter le
Sauveur Jésus, et que Marie demeurait immo-
bile à ses genoux, laquelle aimait le plus et le
mieux? Il y a bientôt vingt siècles que l'évan-
gile a indiqué la réponse de Dieu; quand donc
en comprendrons-nous le sens? quand donc
serons-nous fermement convaincus que, si la
force de l'amour est dans sa pureté, c'ost-à-
dire dans le renoncement absolu à tout ce
(I) Le R. P. Lacordaire, Ste Marie- Madeleine
— 189 —
qui se rattache à une ombre ou à une idée de
la terre, la puissance miraculeuse de cet amour
a sa source dans le dépouillement même de ce
bien-aimé pouvoir. Tout amour vierge est
l'oubli total de soi pour l'être aimé ; or, quand
la charité , portée sur les ailes de feu de la
contemplation , monte assez haut pour se li-
vrer, pour s'abandonner, pour se confier à
Dieu seul, pour se résoudre toute en Dieu (1)
afin qu'il dispose de ses flammes selon sa
volonté, elle changerait de place les monta-
gnes , si elle le désirait , car l'amour à cette
élévation sublime est le levier du ciel et de la
terre; c'est Dieu môme, si l'on osait s'exprimer
ainsi. Conséquemment abdiquer dans le sein
de Dieu non pas l'amour, puisque les âmes
sauvées ne sont élues que parce qu'elles ai-
ment, et que d'ailleurs Dieu a voulu qu'aucun
bien ne fût fait à l'homme qu'en l'aimant (2) ;
mais abdiquer tout retour possible de l'amour
sur soi-même quant à ses œuvres, ses indus-
tries, ses résultats; se dépouiller de tout ce
qui se lie d'une manière sensible et directe à
l'esprit de l'homme, à l'unie de l'homme,
(1) St Bouavenlure.
(2) Discours prononce à Sorèze, 1856, Lacordaire.
Il*
■
— 490 —
pour ne travailler au salut et au soulagement
moral et physique de l'homme, que par Dieu
et en Dieu; graviter enfin jusqu'à ce faîte où
l'amour, à l'égard de l'homme, n'est plus qu'un
acte de foi pur et simple, voilà la condition
de l'efficacité infaillible de l'amour.
Aimer Dieu jusqu'à l'extase, et surtout
jusqu'à celle du crucifiement, tel est le seul
moyen positif de sauver l'homme, et c'est
pourquoi les ordres voués à la contemplation
ont la prééminence sur tous les autres, parce
qu'ils sont l'exemplaire vivant de la charité ré-
demptrice. C'est leur amour qui est la sève et
comme le condiment de toutes les merveilles
répandues dans le monde par le canal de la
charité. A quelque famille qu'on appartienne,
à quelqu'ordre qu'on se donne, on ne réa-
lise le bien surnaturel qu'au degré où l'on
reproduit le prototype de l'ascétisme, et c'est
à la surabondance de cet amour qu'il faut
rapporter tous les prodiges dus à la grâce
de Dieu et à la coopération de l'homme. Là
où manque ce détachement complet et supra-
mystique, là ne sera point obtenu le but dési-
rable.
Les illusions terrestres sont à la charité ce
qu'est la cendre pour les foyers couverts; le
— 191
foyer est chaud, mais la flamme ne s'en
échappe pas. Or, Dieu aime le feu et a une
telle horreur des cendres qu'il néglige même
de souffler sur elles. Ces vérités renferment
non pas un motif de découragement, mais de
grandes et terribles leçons pour la femme
qui aspire à travailler au salut des âmes ,
soit qu'elle vive dans le monde des laïques
ou dans la famille monacale , car on ne tend
jamais assez haut en l'amour de Dieu, et la
femme, précisément à cause de l'ineffable
délicatesse de ses impressions , de la pureté
de ses sentiments, de son besoin d'être dé-
vouée jusqu'au sacrifice , ne s'aperçoit pas
toujours des quelques imperfections qui se
peuvent glisser à son insu dans le service des
âmes, imperfections qui ne cachent pas le bon
Dieu assurément, mais qu il est utile de re-
douter puisqu'elles l'éloignent.
La pensée d'attribuer à la tendresse ou à l'ac-
tion extérieure de la charité le moindre suc-
cès dans l'ordre surnaturel est une erreur si
grave, qu'il est inexplicable de la voir adop-
tée , comme elle l'est le plus souvent par la
majorité des chrétiens. Sachons-le, s'il y a des
familles où Dieu daigne revenir après avoir
été banni ; s'il y a des éloquences qui aiment
— 192 -
et font aimer ; si l'Orient ressuscite sous les
pas de nos religieuses; si la jeunesse formée
par les Jésuites ou les Frères de la Doctrine
chrétienne est honnête et lahorieuse ; si les
peuplades du pôle font leur signe de croix à la
vue d'un missionnaire, c'est uniquemment
parce que ces familles possèdent au milieu
d'elles , comme un trésor inconnu • un petit
Louis de Gonzague, ou une petite sainte
Agnès, ou une sainte Monique* parce que
ces paroles, semant les miracles, tombent de
lèvres purifiées par la soif et le jeûne, et sont
le fruit d'habitudes intellectuelles, non pas
seulement méditatives, mais contempla-
tives et extatiques ; parce que ces filles de
Vincent de Paul cachent sous leur sympa-
thique habit des cœurs de carmélites ; parce
que ces Jésuites ou ces Frères ignorantins ai-
ment le Christ Jésus dans les âmes qu'on
leur confie , comme on sait aimer à la Trappe
et partout où revit l'onction du tendre François
d'Assise, c'est-à-dire d'une affection bien au-
dessus de tout sentiment humain; parce que
ce missionnaire exposé à toutes sortes de souf-
frances, supplicié bien des fois avant de
mourir, porte sur sa chair meurtrie les
traces du cilice ou de la discipline: ou parce
— d93 —
que sur toutes les hauteurs habitées par
les contemplatifs, on prie, on souffre, on pleure
pour suppléer au défaut d'amour séraphique
dans les âmes agenouillées devant l'homme
pour le préserver, le relever, le bénir.
Qu'on le veuille ou cpi'on ne le veuille pas,
qu'on le comprenne ou qu'on le nie , qu'on
répète ce qu'on s'épuise à dire vainement
depuis vingt siècles : ces choses-là n'entrent
pas dans l'esprit , peu importe. Il restera
toujours qu'il n'y a pas d'efficacité possible
en amour hors de la perfection de l'amour
ascétique. Lui seul a cette voix sans parole
humaine qui crie toujours en présence de
la divine majesté : lui seul peut offrir l'encens
du désir infini ( 1 ) !
La grâce convertissante est le don par ex-
cellence, et la vraie charité a seule le droit
et le pouvoir de l'invoquer comme de l'atti-
rer. Or, l'amour sans tache ou en d'autres
termes l'amour exclusivement surnaturel est
pour cette grâce divine une aiguille aiman-
tée. Elle lui obéit comme la foudre au fer.
Aimons donc Dieu , Dieu pour lui-même.
Aimons les âmes et leur salut, non pas parce
qu'elles nous sont particulièrement chères ,
(I) Voir le dialogue de sainte Catherine de Sienne.
■
— 194 —
mais en Dieu, pour Dieu, à cause de la gloire
de Dieu, et le monde sera sauvé.
Au reste, il ne faudrait pas conclure de
tout ce qui précède, que lorsque l'amour est
vaincu par l'homme, il y a toujours à regret-
ter un manque d'austérité dans la tendresse
ou de ferveur dans la charité. La moindre
exagération d'une idée juste suffit pour la
rendre inexacte , et certes si l'homme était
aussi bon et aussi pur que l'amour dont son
âme est l'objet, le grand ou le petit nombre
des élus ne serait plus une question à débattre.
S'il faut reconnaître, pour rendre hommage
à la vérité , que le monde changerait de face
si la charité parfaite y était moins rare , il faut
aussi constater, parle même culte dû au vrai,
que le cœur résistant aux effusions d'un
autre cœur est souvent seul responsable de
son ingratitude , et qu'alors Dieu glorifié par
une épreuve utile à l'humilité de l'âme aimante
et déçue, ne paralyse pas la vertu efficace de
son amour. Purifié par ses nouvelles larmes,
rendu ainsi plus digne de Dieu, il sera fé-
condé et ouvrira le ciel à d'autres âmes plus
coupables peut-être, mais du moins n'ayant
pas abusé des dons de Dieu jusque dans
l'amour.
— 195 —
Si donc l'efficacité de la charité appartient
surtout à l'amour des contemplatifs, il est aisé
de concevoir quelle somme de bonheur est
le partage de ces âmes, qui conduisent au port
sans souffrir des naufrages , une multitude de
cœurs prédestinés à cause d'elles. Sans doute
elles n'ont jamais la joie de constater leur
œuvre; elles ne goûtent pas ces ravissements
qu'on éprouve, lorsqu'après avoir donné Dieu
â une âme, on voit Dieu et sa gloire rayonner
sur une physionomie transfigurée; on entend
le souffle de Dieu dans une parole de recon-
naissance; on admire les ressources de sa
grâce dans une vie devenue tout à coup surhu-
maine. Sans doute elles ignorent une grande
partie du bien qui console la terre et .auquel
elles procurent la première impulsion. Mais
ce désintéressement, parce qu'il est un sacri-
fice , est une joie de plus pour l'urne crucifiée
et dépouillée d'elle-même. L'amour de l'hu-
manité dans le mysticisme, nous l'avons dit,
n'est qu'un acte de foi ; il en est de même du
bonheur. Mais nous le demandons sans
crainte, le bonheur ici-bas le mieux défini,
qu'est-ce, pour la femme surtout, sinon un
acte de foi ?
A côté de cette humble certitude de l'elïï-
— 196 —
cacité , la plus grande joie de l'amour, la vie
contemplative offre encore, au point de vue du
bonheur, un avantage spécial que nous ne
pouvons pas passer sous silence. C'est la pré-
rogative de combattre le mal sans en recevoir
la navrante impression et la douleur sans en
être témoin.
Souffrir en vue de Dieu est facile ; mais voir
souffrir est un supplice , et si la compassion
qui penche un cœur vers l'être affligé poul-
ie soulager, console en quelque sorte le
chagrin de contempler ses larmes et de tou-
cher ses blessures , c'est à cause de la géné-
rosité de ce sentiment, nous Pavons constaté
déjà en suivant les pas de nos sœurs des hôpi-
taux. Mais si au lieu de compatir à l'homme
et de présenter un adoucissement toujours in-
complet quoi qu'on fasse à certaines tor-
tures physiques ou morales, on se torture soi-
même devant Dieu ; si on imprime dans la so-
litude sur sa propre chair avec du fer et du
feu, les plaies et les souffrances que l'on en-
tend ainsi épargner à des frères ; si enfin on
attire à soi les angoisses pour les détruire et
les pleurs pour en sécher les sources en les
répandant , il est indubitable que le dévoue-
ment est plus héroïque encore et les joies qui
— 197 —
en résultent plus profondes et plus vives.
S'éloigner du théâtre où l'humanité gémit,
pour se dispenser de soutenir le fardeau de
ses amertumes serait pur égoïsme. Or, l'égoïs-
me est la négation de tout bonheur puisqu'il
est la négation de l'amour, et ceux qui savent
se distraire des peines d'autrui subissent tôt ou
tard d'effroyables représailles. Mais s'écarter
du drame où la douleur se débat et palpite pour
l'écrire à nouveau dans son âme en caractères
de sans et devenir ainsi une victime im-
molée , c'est joindre au courage vulgaire de
la compassion le magnanime courage du
martyre fraternel. Lorsque saint Paulin de
Noie, rencontrant un esclave chargé de liens,
s'arrêtait en lui disant : « Vas tarir les
larmes de ta vieille mère , je prends tes chaî-
nes, » Paulin de Nôle n'était-il pas plus heu-
reux que la mère et le fils se retrouvant em-
brassés? N'était-il pas plus heureux surtout que
le passant qui s'était contenté de plaindre
l'esclave ou de pleurer sur son sort? A coup
sur, nous n'oserions point demander si son
acte était égoïste, et pourtant ces chaînes
inopinément brisées par la délivrance , enla-
çant, en retour, les bras et les pieds de
l'illustre saint, ne sont que l'image frappante
M
■
— 198 -
des entraves extérieures, imposées dans les
cloîtres à l'exercice des œuvres de charité . Pour
réaliser en effet d'une manière profitable le désir
d'un sacrifice total, en vue de coopérer à la ré-
demption et au soulagement du prochain, il faut
être nécessairement séparé de tout contact avec
ledehors, et dégagé de tout devoir dans le cercle
de l'activité. C'est alors seulement qu'il est
loisible à la femme de ne plus mettre aucune
borne à la liberté de son amour dans la sphère
immense de la douleur. sainte et sacrée li-
berté ! liberté de souffrir pour que d'autres
souffrent moins! liberté de souffrir assez
pour mériter de ne plus voir souffrir! Heureu-
ses les âmes qui savent trouver sous vos
lourdes chaînes Yallégement c(e tous les far-
deaux (1)/ Heureuses les âmes qui peuvent
offrir à Dieu chaque jour, sur l'autel de leur
cœur, la prière continue de leurs larmes, de
leurs jeûnes et de leurs meurtrissures, car
c'est une fervente prière que le cri de l'amour
dans la douleur ! heureuses les hauteurs cé-
lestes où l'on aime assez pour y pleurer tou-
jours, afin que dans les abîmes de ce monde
on apprenne à être libre de pleurer beaucoup
moins en aimant Dieu beaucoup plus !
(1) Bossuet, Sermon sur la vigilance chrétienne
•
•
— 199 -
De même que le signe d'un cœur géné-
reux est de préférer sa propre souffrance au
spectacle navrant de celle de ses frères ; le
signe d'un cœur pur est la répulsion du
mal s'il est connu , ou l'incomparable privi-
lège d'ignorer ce qu'd est toujours doulou-
reux de savoir (1). Or, l'ignorance, charme
incomparable de la jeunesse enivrée de Dieu,
est aujourd'hui extrêmement difficile à con-
server partout , excepté au fond des cloîtres.
Là, chose merveilleuse !. on expie ce qu'où
ne sait même pas, ce qu'on ne saura jamais.
Si une enfant ingénue frappe à la porte d'un
monastère et que celle-ci se referme aussitôt
sur elle, son esprit n'y vieillit pas d'un jour, et
sa maturité n'apporte qu'un prestige de plus
à son inaltérable candeur. Le Poème inouï de
la Création (2) demeure pour son oreille un
chant sans la moindre dissonnance ; pour ses
yeux, un horizon sans la plus légère vapeur;
pour son cœur, uneharmonie où elle n'entend
que la voix de Dieu. Le beau, le vrai, le bon,
l'amour resplendissent dans son âme comme
une aurore qui se lève radieuse. C'est tout au
(1) Le R. P. Lacordaiie, panégyrique du li, Fouiier
(2) Victor Hugo.
— 200 —
plus si la mélancolie des sombres crépuscules
attriste son regard. La terre lui apparaît sem-
blable aux cieux brillants et étoiles des ré-
gions orientales. Si c'est une nuit, elle est
lumineuse et fait ployer involontairement
ses genoux. Dieu la retirera des champs de
ce monde avant qu'elle ait soupçonné qu'a-
lentour des grappes et des fleurs , il y a aussi
sous les clartés des mêmes astres , sous les
feux bienfaisants du même soleil, des plantes
empoisonnées, des gerbes couchées , abattues
et flétries. Sa carrière enfin, son martyre
d'amour si l'on veut , sera comme la mort de
Marie , une Assomption sans secousses et
sans déchirement. Elle croira, elle adorera,
elle chantera, elle aimera, elle aura foi en
la chaste vertu des âmes comme elle a foi
en Dieu, elle emportera dans les replis de
son suaire l'arôme de ses virginales illusions.
N'est-ce pas là un bonheur qui fait pleurer
d'envie et les mères qui portent le fardeau de
la vie réelle et les jeunes filles qui rêvent à
ne quitter leur mère que pour Dieu ?
Sans doute de telles joies ne sont pas le
partage de toutes les âmes cloîtrées. Il y a
des vocations tardives qui naissent précisé-
ment des néfastes révélations du monde : mais
— 201 —
si on a cessé d'ignorer au moment où le voile
tombe sur le front, il est facile d'oublier, et
lorsque rien ne le rapproche de ce qui ré-
volte ou trouble, l'esprit peut sans effort
retrouver ses premières sérénités. Nulle part
ailleurs ce céleste contentement ne se goûte
au même degré. L'Église a pour mission de
lutter contre le mal, et quand on lutte contre
un ennemi, il est très-rare de pouvoir le
vaincre en s'en éloignant tout à fait et toujours.
Il a fallu que David eût Goliath en face de lui
pour le terrasser, et il faut aussi que les insti-
tutions monacales militantes s'astreignent à
s'abaisser ou à s'élever , comme on voudra ,
jusqu'à la souffrance de se mesurer avec le mal,
soit pour le prévenir, soit pour le réparer, soit
pour le transformer en bien. Or, cette nécessité
rigoureuse etaffiigeante n'a pas sa raison d'être
pour les ordres contemplatifs. Ils appartien-
nent déjà en un sens à l'Église triomphante ,
et Dieu leur permet de ne plus rien savoir de
la terre, si ce n'est la douleur qui la sanctifie.
Au lieu donc que toute religieuse un jour où
l'autre, comme Marthe au sépulcre de Lazare ,
pleure sur une âme qu'elle a vue mourir et
s'écrie : Seigneur, il y a déjà quatre jours
qu'elle est dans le tombeau , hésitant à ajou-
— 202 —
ter : Mais vous êtes la résurrection et la vie,
je le sais, je le crois! La carmélite comme
Marie-Madeleine , purifiée à sa seconde onc-
tion, ne voit plus crue Jésus et le parfum
qu'elle répand à ses pieds. Elle a choisi la
meilleure part qui ne lui sera point enlevée (1 ).
Que les familles à qui Dieu arrache une
jeune fille pour la mêler aux chœurs des cou-
vents ne se livrent donc pas au désespoir.
Qu'elles ne s'imaginent point que ce drap
mortuaire descendant pour cacher à tout ja-
mais cette charmante beauté soit un linceul ;
si c'en est un, c'est celui d'une joie qui com-
mence pour ne plus finir. Ne pleurons pas ces
âmes préférées que Dieu se consacre ; mais
pleurons sur nous-mêmes, incapables d'aimer
assez pour concevoir la grandeur de leur
mission ; et nous souvenant de cette autre pa-
role que l'Evangile pose sur les lèvres du
Sauveur Jésus, lorsque jetant un regard
d'amour sur la foule qui s'attachait à ses" pas
pour réclamer la vérité , il disait à ses disci-
ples : La moisson est grande, mais il y a peu
d'ouvriers (2), supplions le Seigneur de peupler
(1) St Luc, chap. IV, \ers. 42.
(2) St Luc, chap. IV, vers. 2.
— 203 —
de plus en plus les solitudes des cloîtres des
véritables ouvrières du salut, car au dix-neu-
vième siècle plus que jamais , la moisson
des âmes est grande et prête à être coupée,
la moisson des âmes qui se perdent parce
qu'aucune sœur ne pleure , ne veille , n'ex-
pie pour elles. Les saints les ont vues dans
leurs extases tomber en enfer comme des
flocons de neige pressés. Quand donc y aura-
t-il assez de saints pour que l'abîme de flam-
mes ne se dilate plus , selon l'expression des
Écritures? Quand donc , tout au moins , sau-
rons-nous aimer, bénir, glorifier la sainteté
et cesser de la plaindre, puisque là où elle se
cache est levée la moisson si rare du parfait
bonheur?
Maintenant , s'il nous faut être fidèle à no-
tre première pensée , à celle qui sert de base
fondamentale à ce court travail , nous nous
demanderons si la vie cloîtrée dont l'auguste
prérogative est d'élever l'âme non-seulement
au-dessus d'elle-même, mais encore au-dessus
de toutes les autres dignités ou fonctions de la
vie religieuse, conserve quelque secret rap-
port avec la nature intime de la femme, telle
qu'elle apparaît au monde depuis sa réha-
bilitation par l'Évangile? Cette question net-
— 204 —
tement posée n'étonnera personne , car nous
y avons déjà répondu d'une manière géné-
rale, et à cette heure il s'agit simplement
d'appliquer au mysticisme la même affirma-
tion.
Et d'abord qu'aucun esprit ne proteste et
qu'aucune conscience ne se trouble. Nous
n'entendons pas ouvrir au naturalisme les
portes des couvents, et nous voulons encore
moins essayer de dénaturer en l'humanisant
le surnaturel. Nous ne prétendons pas établir
que la femme devient tout naturellement
religieuse comme la fleur s'épanouit sur sa
tige. Ce n'est pas cela que nous avons voulu
dire précédemment, et ce n'est point cette
erreur que nous allons défendre. Grâce à
Dieu , nous avons appris qu'une vocation
sérieuse ne peut provenir que d'un souffle
d'en haut (1), et qu'elle est entre tous les
dons imaginables le don gratuit et surna-
turel par. excellence. La parole intérieure du
Verbe appelle l'âme choisie, et la femme,
désormais consacrée aux rigueurs de la vie
monacale, trouve dans cet état sublime une
analogie constante avec tous les besoins,
(I) Le R. P. Lacordaire. Lettre inédite
-, 205 —
toutes les tendances, toutes les aspirations
préexistant en elle-même à cause de son or-
ganisation naturelle , voilà ce qui encore est
vrai jusqu'à l'évidence. Le nier, c'est faire in-
jure à la plus divine des œuvres du christia-
nisme : la transformation radicale de toute
femme baptisée.
Au reste la doctrine de l'Église, infiniment
plus large que certains esprits exclusifs le
laissent croire, a toujours admis sans restric-
tion l'idée des sympathies naturelles avec un
état de vie embrassé surnaturellement. Elle
sait adorer, en chaque personnalité, les apti-
tudes spéciales qui sont l'œuvre du divin
maître, et n'a jamais exigé que Bourdaloue et
Massillon entrassent chez les trappistes ; que
Vincent de Paul et l'abbé de l'Épée se reti-
rassent chez les bénédictins; que le P. de
Ravignan, le P. Félix et le P. Minjard se
fissent instituteurs de sourds-muets. L'or-
dre surnaturel n'est pas descendu de Dieu
pour briser et anéantir l'ordre naturel, en
ce qu'il a de noble et de beau, mais seule-
ment pour l'élever , le purifier , le féconder ,
le rendre plus digne de servir à la fois
l'homme et son Créateur. Dans la pensée de
Dieu, toute vocation imposée à Pâme n'est
12
— 206 —
qu'une harmonie avec les facultés dominantes
en cette âme. Or, la grande faculté de la
femme étant l'amour, comment la vie reli-
gieuse qui est charité, serait-elle en oppo-
sition avec la nature de la femme?
Quand Dieu distingue au sein des généra-
tions ignorantes encore de leurs voies la
jeune fille qu'il a résolu de choisir pour
épouse, il regarde et touche son cœur, lui im-
prime un mouvement d'ascension , et l'élève
ainsi jusqu'à lui, sans qu'il soit nécessaire
pour cela d'y susciter aucun effort; car quelle
résistance , quel obstacle à ce dessein de la
grâce aurait à opposer l'âme d'une femme?
Elle est née vierge, sa vocation est d'ai-
mer (1), et pas une seule des fibres de son
cœur, encore qu'elle se soit un instant orien-
tée vers la terre, n'a senti d'autre tressaille-
ment que le frisson de ce qui demeure virgi-
nal. Elle court donc prendre le voile pour
être vierge toujours et aimer davantage. Rien
dans cet acte n'est à ses yeux ni étonnant,
ni nouveau, ni héroïque. Si elle a connu
l'amour, elle ne l'avait conçu que par le
sacrifice; si elle n'a connu que l'amour de
(I) Le R. P. Lacordaire, dans M"" Swetchine.
— 207 —
Dieu, elle suit sans distraction et bien aisé-
ment cette pente éclairée. Dans Pun et l'autre
cas, elle n'aqu'àmonter, et la femme monte dès
qu'elle aime, puisque l'amour dans son cœur
n'est jamais antre chose qu'un flot enlevant
les flots, abandonnant tout rivage et dépassant
tout écueil sans m toucher aucun (1) pour en-
vahir le ciel. Lors donc qu'on aime avec pureté
si naturellement, ou pour parler plus juste,
lorsqu'on aime surnaturellement ce qui est
naturel, est-il donc très-difficile, pour peu
que le bon Dieu aide , d'arriver jusqu'au par-
fait amour du mysticisme , ou du moins à
l'imitation de sa pureté et de son désintéres-
sement, quand on est destiné à le pratiquer
dans des sphères moins hautes.
Résumons-nous , qu'est-ce que le mysti-
cisme? L'oubli absolu de ce qui n'est pas
l'idéal aimé, et en même temps la volonté
de souffrir pour lui. Or, cette définition n'est-
elle pas identique à celle de l'amour, tel
que le comprend depuis dix-huit siècles la
femme chrétienne, cet être surnaturel (2),
pour nous servir de l'heureuse expression de
(1) L'auteur de la Réforme de Malte.
(2) Livre du Pape.
— 208 —
Joseph de Maistre, et rassurer immédiatement
ceux qui craignent de s'égarer dès qu'on les
convie à aborder un certain ordre d'idées?
Est-ce que la femme ne s'absorbe pas sans
réserve dans l'objet de sa tendresse dès qu'elle
l'a choisi? Est-ce que la douleur supportée
sans relâche et même désirée n'est pas l'in-
clination constante de son amour? L'amour
pour elle, sous quelque forme qu'il se présente,
c'est Vabnégation (1), et si elle était trop heu-
reuse, elle tremblerait avec des larmes brû-
lantes, s'imaginant ne point aimer. Elle croit
qu'il faut avoir souffert pour être sûre de s'être
donnée ! Tandis que l'homme veut jouir dans
ses affections, la femme veut souffrir, c'est
son premier comme son dernier espoir, et
c'est pourquoi, sans tache dans ses ardeurs,
elle aime éternellement dans un jour qui finit (2).
To'ut amour véritable a faim et soif d'aus-
térités. Il n'ignore pas que les joies les plus
pures l'altèrent, l'énervent et le diminuent.
On se lasse de ne voir et de ne cueillir que
des fleurs, eussent-elles cet éclat qui venant
de Dieu ne saurait se faner. L'âme s'use
dans des épanouissements trop prolongés.
(1) Madame C. Fée.
(2) Le R. P. Lacordaire, sainte Marie-Madeleine.
— 209 —
Mais quelle âme généreuse s'est jamais fati-
guée de souffrir à cause de sa tendresse ? Quel
cœur s'est plaint jamais de se dévouer tou-
jours? La souffrance alimente, exalte, ravive
et sanctifie l'amour. C'est la coupe enchantée
quoiqu'amère , où dès ici-bas il s'enivre de
gloire et d'immortalité. Or, où est la femme
qui n'approche pas incessamment ses lèvres
de ce breuvage divin? Heureuse quand elle
n'a pas, en vidant alors le calice jusqu'à la lie,
le secret besoin d'expier non pas ses fautes,
mais son malheur! Où est la femme qui n'a
pas eu dès ses premières années la demi-
révélation de ce mysticisme où elle épure sa
vie?
On le voit, il y a du mysticisme dans
tout sentiment chaste et délicat, et c'est
ici-même, au fond de ces mystères, que gît
obscure quoiqu'évidente l'affinité merveil-
leuse que nous voulions saluer entre la femme
et la carmélite , affinité qui n'est pas complète
en tous points, bien entendu, qu'il serait
même impossible d'analyser mathématique-
ment, mais que le cœur saisit et que la foi
admire sans remords, puisque sans rien dimi-
nuer du prestige , de la sainteté , de la supé-
riorité de la vierge cachée sous le cilice , elle
— 210 -
honore la femme crucifiée à ses devoirs. Si
le Christ attire à lui des âmes , s'il donne à
la religieuse des mérites assez surabondants
pour racheter l'humanité déchue , c'est le
Christ aussi qui crée la vertu de la femme
pour préserver , élever , purifier et sauver
enfin, en le charmant, le cœur de l'homme
régénéré. Comment alors le mysticisme de
l'une serait-il en contradiction manifeste
avec le mysticisme surnaturel de l'autre? Que
gagnent ceux-ci à opposer le dévouement de
la femme au prétendu égoïsme de la vierge?
Que gagnent ceux-là à vouloir absolument que
la vierge au Carmel, au lieu d'être heureuse,
ne soit qu'une martyre broyée sous les coups
de la grâce ? Le bonheur est-il dans la perma-
nence de la joie ou bien dans la permanence de
l'amour, et faut-il tout dire aux âmes qui ne
savent rien deviner ? Quant au monde , ense-
veli dans ses ténèbres , il ne pénètre aucune
des régions lumineuses, il nie la puissance
de la carmélite, il rend souvent stérile la
puissance de la femme- Et cependant, sans
la robe de bure des épouses de Jésus-Christ ,
sans la robe blanche de la fiancée chrétienne,
où serait le ciel sur la terre, et qui donc ici-
bas chanterait le Sursum corda?
CHAPITRE V.
FjC« ordres enseignants. — i«a maternité
spirituelle.
Ainsi j sous quelque forme que l'on consi-
dère le sacrifice , on y trouve pour la femme
d'inénarrables joies. Plus même le sacrifice
est douloureux, plus ses joies augmentent,
parce que l'intensité de son amour s'élève
proportionnellement. La vie des sœurs de
charité , la vie du Carmel , en sont les irré-
fragables preuves, et si de tels mystères sont
difficiles à saisir par l'esprit, ils conservent
du moins dans les cœurs catholiques un in-
telligent écho. Ceux même qui nient le sur-
naturel ne se peuvent pas garantir d'en rece-
voir à certains intervalles la suave impression.
— 212 —
Malgré eux, ils en respirent le parfum comme
celui des fleurs cachées qu'on refuse de
cueillir au bord des eaux ou qu'on foule aux
pieds dans les prairies. Mais quel que soit
l'enthousiasme inspiré par ses sublimes plai-
sirs, il fatigue vite l'admiration, et après s'y
être complu en bénissant, on est tenté bientôt
de demander à l'humanité s'il n'y a dans son
sein que la honte de l'abaissement moral et le
gémissement, de la douleur physique, aux-
quels a répondu le génie monacal par l'œuvre
de l'expiation et le culte des ulcérés. On
voudrait un tableau moins sombre à l'œil ,
moins extraordinaire que celui des macéra-
tions, moins déchirant que celui des hospices
et où la vue du cœur se pût reposer. On
interroge Dieu qui a créé clans son Église un
amour pour toutes les misères et des misères
pour rassasier l'amour (1), afin de savoir s'il
a réservé aux vierges les plus délicates et
les plus timides un malheur devant lequel
leur âme ne cessât point de s'épanouir, un
délaissement qui fît couler des larmes dont
la douceur console plutôt qu'elle n'afflige.
La réponse de Dieu, il y a longtemps que ses
(I) Le R. P. Lacordaire. Lettre sur le Sainl-Siége.
— 213 —
serviteurs la connaissent, est la misère de 1 en-
fantpauvre.Oublionsleslits des maladeset leurs
saintes horreurs, les cloîtres et leurs jeûnes ,
ne songeons plus qu'aux tendres émotions de
la maternité spirituelle, œuvre charmante et
divine par laquelle le Christ a donné à l'or-
phelin une mère, à la vierge un entant, au
monde un spectacle digne de Dieu plutôt
que de l'homme, dont l'antiquité n'avait pas
mérité de jouir, qui est demeurée inimitable
hors du catholicisme, et qui devait, dans tous
les siècles, être beaucoup aimée sans être bien
comprise. Cette maternité spirituelle dont
l'austère prestige séduit la conscience, avant
même qu'on en ait apprécié les éléments, est-
elle pour la femme une joie réelle ou seulement
une pieuse illusion ? Demandons-le aux rap-
ports que la nature a créés entre la femme et
l'enfant, aux liens que le christianisme à son
tour a formés entre la vierge et l'enfance.
On nous pardonnera de pousser cet examen
jusqu'au scrupule. Nous ne tenons qu'à une
chose , à la probité de nos affirmations, et
reconnaissant qu'il y a un abîme entre les
joies d'une mère serrant son lils contre son
cœur et les joies d'une religieuse tenant par
la main l'enfant d'une autre femme, nous
— 2U —
voulons avant tout combattre l'erreur géné-
rale qui est de trop les confondre , quelque-
fois même de les comparer. Cette erreur n'indi-
que aucun mauvais vouloir chez ceux qui
l'adoptent, mais elle a pour conséquence d'a-
moindrir en même temps la femme et la
religieuse ; de diminuer d'une part le triom-
phe du christianisme sur la nature , et de l'au-
tre les droits les plus sacrés que celle-ci puisse
revendiquer. Pour beaucoup d'esprits, s'incli-
ner devant une fdle de Vincent de Paul
veillant près des berceaux d'une crèche, ou
s'arrêter devant une jeune femme allaitant son
premier-né, c'est répondre à une seule et
même idée ; c'est rendre purement et sim-
plement hommage à cette majesté supérieure
à tout, qui enveloppe d'un voile divin la femme
et l'enfant dès qu'ils sont ensemble. Distrac-
tion inouïe ! qui adore au même degré les créa-
tions de Dieu les plus dissemblables! Si la
femme mère est le chef-d'œuvre de la na-
ture (1), la vierge, mère par le cœur, est
assurément le chef-d'œuvre de la grâce (2) ,
et paraître assimiler leurs joies c'est non-seu-
(1) Le P. Carbois, sermon prononcé à Riom dans l'Église
de Notre-Darae-du-Marthuret.
(2) id. id.
- 2*5 —
lement abaisser le surnaturel au niveau de ce
qui est terrestre, mais c'est encore supposer
la nature assez peu élevée pour n'avoir rien
souffert du plus cruel de ses renoncements.
11 ne faut pas l'oublier et nous serions désolés
d'encourager aie méconnaître : lorsque le soir
venu , la religieuse remet entre les bras de sa
mère le cber enfant auquel elle a consacré
sa journée, le bonbeur de l'une devrait hu-
mainement parlant navrer l'àme de l'autre,
et si le Christ dès longtemps n'avait inondé la
vierge de l'onction de son esprit, cette femme
à cette heure-là se suiciderait elle-même en
déchirant son cœur. Oui , disons-le bien haut
parce que cela est vrai : si la femme aime les
enfants , elle veut qu'un enfant lui appar-
tienne ; elle aspire à lui donner la vie, à le
nourrir de son lait, à l'attendre avant sa nais-
sance , à le nommer tandis qu'il n'est encore
qu'un néant; elle souhaite recevoir de lui le
premier sourire comme elle lui destine le
premier baiser; elle désire enfin qu'il l'aime
et la caresse toute seule , parce qu'elle seule
l'a porté dans son sein, le chérit de cet amour
immense que nul, excepté la mère, ne sait ex-
primer . En un mot, la femme a besoin que l'en-
fant aimé soit son fds , et alors il devient pour
— 216 —
elle la séduction suprême , la merveille où se
résume à ses yeux toutes les beautés du ciel
et de la terre. L'amour est le poids de lame,
il V entraine partout où il se porte ( 1 ), et aucun
amour, dans l'ordre naturel, n'a jamais eu
une force attractive comparable à celle qui
penche la femme vers ce petit être dans les
langes, qu'elle a mis au monde et qui gran-
dira sous son aile. Le plaisir de ï homme , c'est
l'homme (2) . Le plaisir de la femme, c'est l'en-
fant; plaisir d igné d'elle, digne de ce cœur qui se
perd en joie et en reconnaissance lorsqu'il bat
à côté d'une petite tête endormie où ne se con-
servera pourtant d'une tendresse si ardente
qu'un souvenir heureux mais lointain ! Nous
n'insistons pas davantage sur ce bonheur,
qui voudrait le nier? Les poètes l'ont peint,
les peintres l'ont poétisé, le marbre a
essayé d'en reproduire l'ombre, la langue
clirétienne l'a sacré par l'organe de ses
plus beaux génies. Avant le Christ, il n'y
avait rien déplus haut , de plus saint, de plus
pur dans l'humanité, et si le christianisme,
en renouvelant la-face de la terre, a placé audes-
jl) St Augustin.
(2) Bossuet.
— 217 —
sus de toutes les joies celles des vierges, néan-
moins il n'a rien enlevé à l'éclat de la mater-
nité. Le Christ lui-même a voulu avoir une
mère qui cédât au charme de cette auguste
prérogative, et l'adoration de Dieu ne privait
pas la Vierge Marie des maternelles délices
qu elle goûtait avec l'enfant Jésus.
Or, si telle est pour la femme l'attraction
d'un cri ou d'un sourire sortant d'un berceau,
il est facile de comprendre ce que deviendra,
pour celle qui n'est pas mère, l'entraînement
qu'elle a subi un jour ou l'autre vers l'en-
fance ; ce qui se passe au fond d'une âme, si
elle a perdu l'espoir de propager sa vie , lors-
que le regard d'un enfant vient la saisir tout
à coup et lui faire mesurer son malheur.
qui pourra déplorer assez ce malheur et gé-
mir sur l'effroyable supplice qu'il inflige.
Napoléon, enchaîné sur le rocher de Sainte-
Hélène, n'avait pas J'idée d'un désespoir si
poignant. On voit des femmes stériles porter
envie aux femmes qui ont perdu leurs fils ,
parce que, disent-elles, elles ont été mères. On
voit déjeunes femmes adorées, belles, riches,
comblées de tous les dons de l'esprit, fris-
sonner à la vue de la mendiante qui, au coin
d une rue , tient son fils sur ses genoux ,
13
— 218 -
et mépriser la félicité à laquelle manque
le seul bien auquel elles aspirent. On voit
dans les familles les plus unies des sœurs
s'éloigner des enfants de leurs sœurs , et le
monde qui le leur reproche n'a pas le secret de
l'angoisse et de la délicatesse d'un sentiment si
douloureux. Il ne faut pas s'en étonner , le
cœur de la femme est un peu comme l'É-
vangile, un livre scellé pour ceux qui ne
sont point dignes d'y lire. Pourquoi en
effet reprocher à une femme son éloigne-
ment pour un objet qui lui rappelle avec tant
de force l'écueil où déjà tant de fois sont ve-
nus se briser les flots montants de son bon-
heur. La nature lui refuse ce qu'elle lui avait
si éloquemment promis, mais elle n'a pas
le pouvoir de l'en consoler. Sa seule res-
source, et elle en use largement, est de chan-
ger l'attrait de l'enfant en une désolante répul-
sion. La femme, ne pouvant pas imposer si-
lence à son cœur, et cesser de chérir cette
charmante petite créature dont les grâces lui
font tant de mal, ne voudra plus ni la voir
ni même y songer. Elle essaie de nier son
empire, elle la fuit comme en ayant peur, et
si elle la rencontre elle ne la regarde, ni ne la
touche, ni ne se détourne pour l'embrasser,
— 219 —
ni ne l'enlève des bras de sa nourrice , ni ne
se baisse pour la relever si elle tombe , trem-
blant de se retrouver vivante après avoir été
caressée! La certitude de trop regretter la
porte à l'oubli, la certitude de trop aimer
produit et excite la répulsion. Elle voudrait
ne pas savoir qu'il y a des enfants qui en-
tourent de leurs bras le cou penché de leurs
mères; ce souvenir est pour elle comme
le fer dans la plaie.
Sans doute, il y a des femmes plus ou
moins atteintes sous ce rapport. 11 y en a qui
s'exaltent, d'autres qui se modèrent, mais il
n'y en a pas une seule qui, prosternée dans la
poussière et les larmes , n'ait dit un jour ou
l'autre en assiégeant le ciel de ses plaintes :
Vierge! je suis femme et je ri ai pas d'en-
fant (1). Il n'y en a pas qui ne soient plus ou
moins victimes de ces impressions , et si elles
ne sont pas toujours des victimes assez rési-
gnées, qu'elles se rassurent, Dieu aura des
miséricordes pour une si magnanime faiblesse!
Et qu'on n'oppose pas non plus à ces remar-
ques préliminaires la tendresse des jeunes
filles pour les enfants, ou la joie qu'elles
(I) M m ° Emile dft Girardin
— 220 —
éprouvent à s'en occuper. Cette objection n'a
aucune valeur, il serait irrationnel de consi-
dérer la jeune fille comme pouvant servir en
quoi que ce soit de terme de comparaison. Ce
type charmant et divin n'est point achevé et
n'inspire dans l'ordre de la nature comme
dans celui de la grâce, que l'idée d'un
heureux et virginal pressentiment. L'Église
catholique n'imaginerait certes pas de placer
une jeune fille dans un hôpital militaire ou
dans une salle d'enfants trouvés. Elle exige
de la vierge consacrée une toute autre ma-
turité. Elle lui demande une volonté et non
des désirs, des vertus acquises et non des aspi-
rations, la connaissance de soi, la possession
de sa vie , la plénitude de son cœur comme
de sa raison , et non un souffle s'igno-
rant lui-même. Qu'une jeune fille visite une
crèche ou une salle d'asile , on peut être cer-
tain que l'émotion qu'elle en reçoit ne res-
semble en aucune manière à celle qu'éprouve
au même moment la sœur de charité qui l'ac-
compagne.
L'affection des âmes jeunes pour les en-
fants' cache une espérance indéfinie qu'on ne
s'explique pas et qui enchante. On n'apprécie
encore ni la profondeur de ce sentiment , ni
— 321 —
l'affreux chagrin qui sera imposé s'il vient un
jour où on y renoncera. On jouit du moment
présent sans arrière-pensée , puisqu'on n'a
encore ni le secret de l'avenir, ni le dernier
mot du présent, ni l'intelligence du passé.
L'amour de la jeune fille pour l'enfant avec
lequel elle joue, qu'elle embrasse avec
transport , alors même qu'il lui est étran-
ger, qu'elle se fait un si grand plaisir d'en-
dormir ou de réveiller, ne saurait donc que
confirmer ce que nous avons précédemment
établi. Il prouve l'attrait irrésistible de l'en-
fance même à l'égard de la vierge , puisque
le cœur, dans les premiers enivrements de
l'ignorance la plus naïve, est déjà désarmé
devant la chaste tentation de toucher un ber-
ceau.
Si la tentation ne produit encore que cette
suave émotion à peu près incomprise , c'est
que l'heure n a pas sonné où elle se chan-
gera en répulsion. Toutefois cette heure vien-
dra, n'en doutons pas. Elle retentira trop tôt
inflexible et lugubre. Dès que la jeune fille
connaîtra sa destinée, encore qu'elle l'ait vo-
lontairement choisie , tout à coup le voile des
illusions tombera de ses yeux, elle deviendra
unefemme en face d'unpetit enfant. Les vierges •
■ ■
— 222 —
ont un cœur de mère, c'est là leur gloire et
leur plus haut mérite. Que si, par l'élévation
de leur vertu , ces âmes privilégiées , dont
le nombre augmente chaque jour dans le
monde, pour des causes qu'il n'entre pas
dans nos intentions de signaler, arrivent à
une victoire complète dans cette terrible lutte
entre la femme et l'enfant, et puisent dans un
généreux sacrifice le courage d'aimer , de soi-
gner , de s'occuper encore de l'enfance avec
joie , il faut reconnaître et exalter ici l'action
du christianisme, qui a des baumes pour
toutes les blessures. Mais ce serait une offense
faite à la femme qu'attribuer à la nature, ré-
duite à ses seules forces , ce triomphe surhu-
main. L'amour du Christ est le seul horizon qui
puisse dédommager la femme vierge elle-
même de ne plus voir l'horizon de la mater-
nité.
Ne prenons donc pas garde à ces préoccu-
pations si peu sérieuses des intelligences fai-
bles ou superficielles, et ouvrons notre âme
pour contempler la religion catholique opé-
rant un de ses plus éclatants miracles, c'est-
à-dire admettant comme des axiomes la séduc-
tion, puis la répulsion que l'enfant tour à tour
exerce sur la femme qui n'est pas sa mère , et
— 223 —
néanmoins voulant des légions de vierges au
service de l'enfance et les voulant heureuses.
L'œuvre est grande et effroyablement diffi-
cile , ne nous y trompons pas. Rien n'est im-
possible à Dieu, mais il lui est plus aisé de
placer une carmélite derrière des grilles ou
une fille de Saint-Laurent dans une salle déci-
mée par le choléra , que de lever au sein des
sociétés chrétiennes des femmes renonçant
à la maternité, et consentant néanmoins à se
consacrer à l'enfance. Caria femme est natu-
rellement compatissante , naturellement aus-
tère, et pour l'amener au sommet du Carmel
ou au foyer des maladies contagieuses, il
suffit de l'élever au-dessus de sa nature , sans
rien briser d'elle-même. Dieu n'a dans ce cas
qu'à édifier son ouvrage surnaturel sur le
fond préalable et sympathique que sa main
créatrice avait disposé à lui devenir con-
forme. Mais quand il s'agit de créer une
vierge mère , assez tendre pour aimer les
enfants d'une étrangère, une mère vierge
assez désintéressée pour aimer les enfants
uniquement pour eux, sans en ambitionner
ni un regard, ni un baiser, ni un sourire , il ne
se trouve dans la nature qu'une solennelle
révolte à une entreprise si extraordinaire. Le
— 224 —
dévouement heureux d'une femme à un en-
fant auquel rien ne la rattache, n'étant
qu'une manifeste contradiction avec les ten-
dances de l'être dans ce qu'il a de plus profond
et de plus intime, il faut, si Dieu veut
résoudre le problème , qu'il crée un nouveau
type, et pour vaincre le premier subsistant de
par sa volonté , il faut qu'il saisisse son glaive
et qu'il tue; il faut immoler et détruire avant
de changer et de transformer ; il faut la
mort avant la résurrection , 1 anéantissement
avant la vie, les gémissements avant le can-
tique.
La femme devra se fouler aux pieds, comme
Françoise de Chantai marcha sur le corps de
son fds , si elle veut devenir la mère spiri-
tuelle de plusieurs générations d'anges. Mar-
tyre plus douloureux que celui des jeûnes et
des macérations, plus déchirant que celui
de haiser des plaies hideuses ! holocauste
qui ne pouvait être obtenu de la femme qu'a-
près que Marie s'était tenue debout au pied de
la croix! Elle qui eût préféré le sacrifice
de la maternité divine au sacrifice de la
virginité , et qui , devenue mère sans cesser
d'être vierge, livrait son fils unique pour la
rédemption du monde, avait eu la force de
— 225 -
s entendre adresser cette parole : Femme
quy
a-t-il de commun entre vous et moi (1) ? Cette
parole qui, dans le texte évangélique, nous
le savons tous, ne se rapporte pas directe-
ment à la maternité spirituelle, mais en
otîre aux esprits attentifs le sens exact et
la mystérieuse compréhension, montre com-
ment une femme, vierge par sa vertu et
mère par son amour , pouvait chérir un fds
en consentant à laisser entre elle et lui toute
la distance du ciel à la terre.
En effet, il ne devait y avoir, dans tous les
siècles à venir, rien d'ému ni de terrestre en-
tre l'enfant adopté et la vierge devenue sa
mère par la tendresse surnaturelle. Dieu lui-
même devait se placer entr'eux, et la femme si
naturellement, si facilement, si divinement
vierge en face de toute séduction , le serait
aussi en face d'un berceau. Désormais elle
entendra sans frémir le cri qui s'en échappe,
elle recevra sans tressaillement le sourire qui
l'illumine; elle aimera l'enfant d'une affection
toute immatérielle et si virginale qu'elle la
placera au-dessus même de ses caresses, de
ses charmes, de la joie qu'elle pourrait ressen-
(I) liu saint Jean, th. II. vers.
13*
— M6 —
tir en le comblant de ses soins. Ellene se pen-
chera plus vers lui entraînée par cette attrac-
tion que nous avons essayé de définir, elle la
dominera jusqu'à lui faire atteindre la hau-
teur de son âme. Ce n'est pas l'enfant qui Fat-
tire en lui tendant ses petites mains, c'est
elle qui l'élève dans ses bras pour le porter
au ciel. En l'embrassant, elle ne se fond pas
en joie, elle s'abdique. 11 n'est plus le nœud
qui pour elle attache Dieu à la terre, il est un
lien brisé qui la laisse libre de s'élancer en
Dieu. Il n'est plus l'autel dont le pur encens
glorifie l'acte divin de la création, il est le
temple au seuil duquel elle vient s'offrir en
hostie avec le Dieu rédempteur. L'enfant la
touche moins qu'il ne la ravit. Elle n'est pas
la femme radieuse qui se donne corps et âme,
elle est la femme en extase qui se dévoue par
abnégation et désintéressement. Elle aime ce
cher petit jusqu'à mourir, mais c'est Dieu plus
que l'enfant qu'elle aime, c'est l'enfant plus
qu'elle-même. Elle ignore le retour légitime
qui confond par une même étreinte dans le
cœur de la femme, les joies de l'amour et
l'honneur de la maternité. Le regard du fils de
ses larmes ne lui dit plus son bonheur ou ce
qu'elle a perdu; il lui laisse seulement la con-
— 227 —
viction qu'un jour, le plus grand de sa vie ,
elle a préféré Dieu seul même à ce regard, et
que dès lors son divin époux, le Seigneur Jésus-
Christ, a eu pour sa bien-aimée des joies que
les mères ne connaîtront pas même au sein
de la béatitude , puisque les vierges seules
chanteront aux cieux le cantique de l'Agneau.
Aussi et c'était le but suprême de la Pro-
vidence , l'enfant , auquel elle a voué par
choix toutes les ardeurs de son âme et toute
la tendresse de sa conscience , ne deviendra
jamais pour la religieuse, quoiqu'il arrive, un
objet de répulsion. Ayant fait pour Dieu le sa-
crifice d'avoir un ange à elle ( 1 ) , elle chérira
sans regret, sans jalousie, sans amertume,
sans arrière-pensée , les anges d'une autre
femme. En les voyant, si son cœur bondit et
se précipite, il n'y aura du moins ni déchi-
rement, ni frémissement, ni effroi, ni angoisse
dans les abîmes intérieurs. Elle inclinera son
âme par amour, sans doute , mais sans que
son amour s'éloicne des rivages où les ilôts
vaincus ne se heurtent que pour remonter et
se perdre dans les cieux. L'entant sera beau
comme un chérubin ou d'une laideur repous-
I
U) M" e Emile de Girardiir.
— 228 —
santé ; ses yeux brilleront comme des étoiles
ou seront voilés sans éclat ni rayons; son
esprit sera ouvert ou à tout jamais fermé ;
que lui importe? Elle est sa mère par l'oubli
de soi, elle l'est devenue sur le tombeau vide
et dévasté de sa propre personnalité; elle
peut se dire en le contemplant : le moi a perdu
sa substance (1). Aussi la beauté de reniant,
son intelligence ou son malheur lui seront
également chers. Si elle ose avoir une préfé-
rence, elle sera le partage du fils le plus dis-
gracié; quand il mourra, il lui coûtera plus
de larmes que ses frères; quand ses frères la
quitteront pour ne plus la revoir, elle les
suivra du cœur, non pas avec tout le poids de
sa vie dans ce qu'elle a de plus profond et de
plus navrant , mais dans ce qu'elle a de plus
élevé, par cet essor de l'âme qui cherche dans
le sein de Dieu et y trouve, malgré l'absence,
ceux qu'elle a une fois aimés en lui.
La maternité spirituelle n'est point une
chose de ce monde. Elle est une forme de
l'amour de Dieu, elle est l'éternité qui
commence dans le temps. Aucune de ses
émotions n'appartient, même indirectement,
(I) M— Swelehine. Xunc dimtlis.
— 229 —
a la terre. Elle a rendu infinie et surnaturelle,
en la créant virginale, la tendresse de la
femme pour l'enfant. Elle a produit une indi-
vidualité mystérieusement angélique, que l'on
distingue au milieu des autres femmes dé-
vouées à la vie monacale, comme la manifesta-
tion toute particulière et sublime d'une pensée
de Dieu (1 ). Elle est la magnifique expression
d'une double virginité, d'une virginité nou-
velle, car autre chose est pour la femme de se
consacrer à son fiancé, le Seigneur Jésus-
Christ, autre chose est de monter, en face
d'un enfant, à cette complète abdication où
nous venons de voir atteindre la religieuse.
Dans le premier cas , tout est joie ; dans le
second, tout est héroïsme. Mais remercions
Dieu, il est des âmes à qui ï héroïsme ne semble
que du bonheur (2).
Ce résultat, quelque grand et heureux
qu'il fit, ne suffisait point au cœur de Dieu.
11 n'élevait les joies de la femme que sur des
ruines, et si Dieu aime les destructions volon-
taires parce qu'elles le glorifient, il ne s'y
complaît qu'autant qu'il réserve dans sa mi-
(1) M»' Swetchine, texte : Chacun de nous est une pensée
de Dieu.
(2) M. de Rémnsat.
— 230 —
séricorde à l'être anéanti par amour des
moyens nouveaux et plus doux de dilatation.
L'honneur de la femme était de s'immoler
sans espoir d'une compensation quelconque ;
l'exquise prévenance de l'amour infini désira
rendre hommage à tant de générosité, et la
Vierge mère , si supérieure aux femmes les
plus saintes , ne devait dans les desseins de
Dieu recevoir de sa munificence qu'une gé-
nération transfigurée , non-seulement tout à
fait digne de lui appartenir, mais capable
d'augmenter par son relief le prestige de son
adoption. Par respectpour ses épouses, le Sei-
gneur Jésus avait détruit la séduction naturelle
de l'enfant; par pitié pour ce cher déshérité,
il résolut de le revêtir d'une onction surna-
turelle qui, en le sacrant aux yeux de la
mère, le rendrait plus apte à être le bonheur
et la gloire d'une femme vierge.
La rénovation de l'enfant est, dès ici-bas, '
une des récompenses anticipées de la mater-
nité spirituelle , et un seul mot tombé en un
jour d'effusion des lèvres du Christ opéra ce
prodige. Il avait dit déjà : Laissez, laissez ve-
nir à moi les enfants (!}/ parole que tant de
(I) En saint Marc, chap. X, vers. 14.
— 231 —
prêtres, de religieux, d'hommes de génie,
dans la suite des âges, s'appliquèrent amou-
reusement. Il avait ajouté en une autre, occa-
sion : Si quelqu'un scandalise un de ces petits
qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui
qu'on lai attachât au cou une meule de moulin et
qu'on le jetât au fond de la mer (1) , éveillant
ainsi sur l'enfance et la jeunesse l'ardente et
inépuisable sollicitude de son Église. Les
vierges mères avaient entendu ce premier ap-
pel , compris et goûté les délices qu'il ne ré-
vélait qu'à demi. Pourtant le Seigneur Jésus,
de peur qu'on se méprît sur sa prédilection
pour les membres les plus infimes de son hé-
ritage, insista sur cette adorable faiblesse de
son divin cœur, et, s étant assis, il appella les
douze cl leur dit : Si quelqu'un veut être le pre-
mier , il doit être le dernier <k tous et le servi-
teur de tous. Puis il prit un petit enfant qu'il
mit au milieu d'eux, et l'ayant embrassé, il
leur dit : Quiconque reçoit en mon nom un petit
enfant comme celui-ci me reçoit, et quiconque me
reçoit, ce n'est pas moi qu'il reçoit, mais celui
qui m a envoyé (2). Ineffable promesse, parole
(1) En saint Mallhieu , êhap. XVIU, vers. 0.
(2) En saint Marc, chap. IX, vers. 34, 35, 36.
— 232 —
créatrice, qui allumait dans l'âme de la femme
les feux inextinguibles d'un enthousiasme dé-
voué; qui imprimait au front de l'enfant le
plus difforme le sceau indélébile de sa royale
ressemblance; qui rendait un petit infirme,
gisant à demi-nu sur le pavé, plus cher à
Madame Legras que nele sont, auxsouveraines,
les fils adulés des rois; qui plaçait, au-des-
sus de toute appréhension maternelle, les ten-
dres inquiétudes des vierges pour la poitrine
malade d'un orphelin!
Dès lors toute barrière était renversée,
tout obstacle vaincu, tout chagrin méprisé,
toute distinction impossible , toute fatigue sur-
montée. L'Océan et ses lempêtes, les fleuves
et leurs débordements, les montagnes et les
précipices , les neiges du nord ou le soleil de
l'équateur, les cultes divers et leurs exigences,
les races et leurs préjugés, rien ne pouvait
plus séparer les mères des fils de leur foi !
rien ne pouvait plus effleurer les transports de
la vierge ayant conquis un nouvel enfant, car
ce petit être en larmes n'est plus pour elle
un étranger : c'est Jésus dans la crèche. Elle
le voit, le louche, l'instruit, le contemple, nul
doute ne traverse son esprit ou ne trouble son
cœur; c'est lui-même, elle en a l'inyincible
— 233
certitude, il l'a affirmé , et sa parole est infail-
lible. Comme Marie à Bethléem, elle adore ce
qu'elle aime , elle aime ce qu'elle adore. Les
pleurs de reniant, sa détresse, ses souffrances,
son délaissement , tout la ramène à l'étable.
comme le plus léger soupir ou le moindre
mouvement échappé de ce lieu 'béni a le se-
cret d'émouvoir ses affections (1 ). La ferveur de
sa tendresse se surexcite jusqu'à la défaillance.
Ne pouvant plus contenir ses joies, elle appelle
les anges afin qu'ils viennent la soutenir, en
entourant de gloire cet amour éternel , abaissé
jusqu'à reposer sur ses genoux ! Divin enfant
Jésus, donnez à tous ceux qui n'en auraient
pas l'intelligence le sentiment d'un tel bon-
heur!
Il semble ici que tout mystère est épuisé et
qu'on ne peut rien concevoir de plus, ni pour
la joie de la femme ni pour la gloire de l'en-
fant. Mais y a-t-il des limites à l'infini? y a-
t-il des bornes à l'amour? et l'amour qui, en
Dieu, a la fécondité pour caractère dernier,
privera-t-il de cette haute prérogative la ma-
ternité spirituelle? Dieu ne l'a pas voulu. lia
voulu que l'attrait virginal qui élève la femme
(I) Bossuet.
— 234 —
au service de l'enfance délaissée fût fécond, et
qu'en incarnant une nouvelle vie dans Pâme
du fils aimé , il préparât un ravissement nou-
veau pour le cœur de sa mère. Elle ne lui a
pas communiqué la vie du temps, et il ne lui
a rien appris non plus des joies de la terre ;
mais comme il l'a initiée par avance aux exta-
ses éternelles, en retour elle suscitera en lui
la vie de l'éternité. De même qu'il lui repré-
sente Dieu, qu'il lui parle de Dieu, qu'il lui
fait toucher Dieu , qu'il l'unit à Dieu par cha-
cune de ses respirations, de même elle veut
lui rendre ce qu'elle lui doit, elle le conduit à
cette crèche où l'on est si heureux de pleurer,
et où si souvent il l'a menée à son insu. Elle
lui fait connaître ce royaume di ciel d'où il
descend pour y remonter, puisqu'il appartient
à ceux qui lui ressemblent. Il lui révèle cha-
que jour la présence du Rédempteur du monde,
elle lui apprend en reconnaissance le nom de
celui qui l'a envoyé. Pauvre enfant! sa mère,
selon la nature , n'a ni le loisir , ni la pensée,
et quelquefois même, hélas! ni la volonté de
lui nommer Dieu. Sa mère, selon la grâce,
mille fois plus heureuse dans sa virginale fé-
condité, va développer dans son cœur le germe
de l'immortelle prédestination. Elle va dépo-
- 235
ser, en son sein, d'un seul coup, en lui fai-
sant saisir l'idée de son Créateur et de sa res-
ponsabilité personnelle, lespremiers rudiments
de la vie morale, de la vie intellectuelle, de la
vie chrétienne, et, dans des régions moins
hautes , on pourrait dire aussi de la vie réelle.
Car, qu'est-ce que la vie sensible jusqu'à ce
que la raison l'éclairé? Qu'est-ce que la vie
de l'enfant, s'il ne sait d'où elle vient et où
elle va? Qu'est-ce que ce grain de poussière,
s'il est inanimé? Qu'est-ce que l'éclat de ce
front, la douce voix de cette bouche gracieuse,
le battement de ce cœur, si l'âme n'a pas en-
core la conscience d'elle-même? Qu'est-ce en-
fin que l'enfant, même pour la femme dont il
est le fils unique, jusqu'au jour où il adore son
père qui est dans les cieux? Mais aussi quel
moment pour la vierge mère que celui où,
après mille efforts, mille tentatives, mille dé-
faites, elle ébranle cette âme devenue docile,
éveille sa foi, ouvre le cœur de l'enfant et le
fait tomber ,à genoux pour aimer et prier !
Quelle heure qu'une heure semblable , et
quelle magnifique création? Au lieu que dans
la naissance de l'homme, c'est Dieu qui le
donne à la femme; ici, c'est la femme qui
donne Dieu à l'homme. Au lieu que dans la
I
— 236 —
nature, Dieu seul a le pouvoir de parler au
néant et de créer l'être, ici, la femme aidée de
la grâce, par sa propre parole, est investie
d'une égale puissance. Elle arrache l'âme au
néant de l'ignorance absolue, elle évoque une
vie, elle la créé dans la plus rigoureuse ac-
ception du mot. Et ce qu'elle produit ainsi,
nul autre sans -elle ne pourrait le produire,
car si la sœur de charité n'apparaît pas au
fond des forêts de l'Amérique ou sur les rives
de l'Océan indien, qui apprendra à l'enfant
esclave qu'il a une âme libre fiancée de Jésus-
Christ? Et lorsque , dans la suite, il est per-
mis à cette femme de conduire pas à pas ces
jeunes cœurs de la crèche au calvaire, de la
prière à la cène , de la foi à l'amour ( 1 ) , de
l'amour à la première communion ; lorsqu'à
l'aurore de ce jour sans pareil elle orne de ses
mains l'autel où ses fils se préparent à mon-
ter; lorsque, sans lever le voile de son humi-
lité, elle entend des voix s'échapper du taber-
nacle pour lui dire tout bas que sans elle
jamais ils n'auraient bu au calice de l'éter-
nelle alliance , quel bonheur doit inonder
son âme?
(I) Le R. P. Lacordaire. Première lettre sur la vie cbré-
tienne.
— 237 -
Maintenant fixons notre regard sur un
seul point du monde , vers les contrées, par
exemple, où fonctionne l'œuvre admirable de
la Sainte-Enfance. N'est-ce point encore une
ineffable allégresse qui surabonde du cœur de
la religieuse quand, la nuit étant descendue et
ses enfants endormis, elle vient à repasser en
son âme le nom de tous ses petits mourants
qu'elle a ressuscites? Sans doute, il y a des
larmes dans cette joie. Beaucoup, hélas! des
élus de son dévouement, n'attendaient pour
rendre à Dieu leurs faibles souffles que l'onde
baptismale , qu'elle avait hâte elle aussi d 1 é-
pandre sur leurs fronts. Elle ne peut pour
sa consolation que nombrer leurs phalanges ,
elle ne les verra qu'au ciel ou dans ses rêves.
Mais si les regrets et la fatigue ont pu vaincre
ses forces, quelle puissance pourrait troubler
le ravissement d'avoir augmenté les chœurs
du ciel? Et tous les anges heureux, enfants
de cette femme, ne viendront-ils pas dans son
sommeil essuyer ses pleurs, lui montrer leur
beauté, lui exprimer leur amour? N'est-ce pas
leur cantique qui annonce son réveil, et cha-
que matin, ravivant son courage, ne lui dé-
signe-t-il pas par avance les anges qui , à leur
toi!!', chanteront le lendemain.
— 238 —
Le Dieu des armées auquel ils sont si fiers
d'obéir ne leur a-t-il pas intimé Tordre d'en-
tourer leur mère à chaque heure, afin que son
pied ne se blessât contre aucune des pierres
du chemin? Et n'est-il pas évident que cette
femme ne touche point le sol d'ici-bas ? Ses
fils du ciel lui permettent à peine d'embrasser
ses fils de la terre ; ses enfants de la terre ne
lui rappellent que la beauté et la grâce de ses
enfants du ciel. Suspendue entre ce double
amour, elle commence, dès cette vie, son as-
somption glorieuse ; ses visions sont meil-
leures que celles de Jacob, parce qu'elles sont
permanentes; elle monte et redescend, guidée
par les anges, sans se lasser ni se distraire,
la mystérieuse échelle de ses extases. Quand
elles briseront la frêle enveloppe de son cœur,
les hommes dans leur jalousie pourront bien
effacer son nom dans leurs histoires, ou ca-
cher aux yeux l'endroit de sa sépulture ; mais
la tombe de cette mère, dont la postérité est
aussi nombreuse et plus brillante que les
étoiles du firmament, demeurera pleine d'en-
cens et de fleurs. l'heureuse fécondité
que la fécondité des vierges ! On le sent
involontairement. Quels que soient les char-
mes de la maternité , à quelqu'heure qu'on
— 239 —
en scrute les joies, qu'on la considère dans
ses premières espérances ou à cette minute
suprême où elle oublie les déchirements
passés , pour se réjouir d'avoir mis un
homme au monde; dans les songes antérieurs
ou dans les réalités qui en surpassent souvent
l'attente , elle n'offre rien d'analogue ou de
comparable aux enchantements mystiques
de la maternité spirituelle dans le culte des
âmes. Il est vrai, et ce serait une déloyauté
de paraître le nier , il est vrai que la mater-
nité n'exclut que dans des cas fort rares cet
amour de l'âme qui est son honneur et son
sacre. Elle l'enfante au contraire, le plus or-
dinairement, par une disposition divine de la
Providence qui veut avant tout le salut de
l'homme, et le lui dispense presque toujours
par le cœur de la femme.
Nous pouvons le reconnaître à notre propre
histoire. Qui nous a reçus dans la vie? Quelle
est la main qui nous a ouvert les yeux , le re-
gard qui nous a initiés à la vision, la parole
qui a fait jaillir l'ouïe de notre oreille? Quelle
est lame dont le tressaillement a ébranlé la nô-
tre encore endormie? C'est l'âme entre toutes qui
nous a le plus aimés , qui nous a aimés d'un amour
unique par sa pureté, sa tendresse et son désin-
— 240 —
téressement. Dieu, en nous appelant à naître ,
n'a cru suffire à sa bonté qu'en nous préparant
pour berceau le cœur d'une mère. Tandis que
toute créature est emportée par l'égoïsme qui lui
cache le vrai pour elle-même et pour les autres,
le cœur d'une mère s'en va de tout son poids sur
la pente du sacrifice , et y puise une sorte d'in-
faillibilité morale qui ne lui permet pas de se
tromper, pour ainsi dire , sur l'aliment spirituel
qui convient au bonheur de son pis. Païenne ou
chrétienne, musulmane ou adorant les fétiches ,
la femme, en mettant un homme au monde , est
investie d'une foi en Dieu de qui elle tient sa
maternité, et encore quelle ne le connaisse pas
tel qu'il est sorti lui-même du sein d'une vierge,
elle épure sa croyance au feu de son amour et ja-
mais le blasphème ne tombera de ses lèvres sur
l'âme qu'elle a conçue. L'erreur quelle lui donner a
par ignorance contiendra toute la vérité qu'elle
possède, et l'enfant bercé sur ses genoux croira
et priera, parce que la foi et la prière sont les
d ' ux grands biens de l'homme. Voilà comment
s'inaugura notre vie et quelle est la première
séduction dont nous fûmes victimes. Notre mère
nous imposa les mains, ces mains étaient sacrées;
elle 7wus oignit d'une onction de croyance et
d'amour , cette onction était ineffaçable; elle nous
— 241 -
toucha de ses lèvres, et ce baiser tombé du ciel
sur nous est le premier sacrement que nous ayons
reçu (1). Dieu donc nous préserve d'atté-
nuer l'apostolat des mères. Tout le genre
humain l'admire et le bénit; mais l'humanité
ne doit-elle pas un hommage plus éclatant
encore à ces femmes qui, par le miracle de
la charité, le suppléent là où il manque, le
transfigurent en le rendant surnaturel là où il
est simplement naturel ; le divinisent en le fai-
sant chrétien là où il n'aurait pas chassé les
ténèbres; assurent sa durée et sa persévé-
rance là où il aurait pu ne pas laisser plus de
trace que ces graines de fleurs emportées par
les vents.
Au reste, il ne semble pas qu'aucun bon-
heur puisse être raisonnablement placé au-
dessus de celui de la mère chrétienne qui
enseigne à son fils la doctrine du Christ. Évi-
demment, à cette heure saisissante, son cœur
habite le ciel, quoiqua cause de l'enfant
il appartienne encore à la terre. Et ce sont
les splendeurs idéales des mondes éternels
qui passent et repassent du regard de la
mère au regard du bis , du "sourire de
(I) 65* Conférence de. Notre-Dame
14
^■M
- 242 —
l'une au sourire de -l'autre. Ce qu'il y a de
plus parfait là-haut et de meilleur ici-bas
s'enlace pour tresser de joies la couronne de
cette femme. Cela est certain, mais l'église
préférant la couronne d'épines des vierges
mères, nous avons l'ambition de dire pour-
quoi elle est le symbole d'un bonheur autre-
ment enviable. Notre espoir n'est point de
le prouver dignement, il n'y a que les saints
qui sachent avec éloquence parler des choses
saintes. Nos désirs se réduisent à exposer sin-
cèrement et avec simplicité une ferme convic-
tion à cet égard.
Dans le christianisme, la hiérarchie des
joies est parallèle à la hiérarchie de l'amour,
et le point extrême de l'amour est la virgi-
nité. Elle termine du côté de la terre le cycle
du bonheur, puisqu'il n'y a rien au-delà
de ses chastes émotions pour s'élever à tire
d'aile du côté de Dieu. Monter vers ce sommet,
c'est conquérir le ravissement et l'exaltation
du cœur, s'en éloigner, c'est dépouiller l'âme
de joies auxquelles elle dit adieu pour le temps
et pour l'éternité. Si on reste à la hau-
teur où est placée toute femme venant en ce
monde, on vole sans cesse, de degré en degré,
les horizons lumineux dévoilant à chaque pas
— 243 -
de nouveaux horizons, les clartés célestes ré-
vélant de nouvelles beautés, l'amour con-
viant l'amour à ne mettre aucune borne à
son identification avec Dieu. Mais si on con-
sent à descendre, on perd la puissance des
ascensions parfaitement heureuses; on ne
retrouve plus ce que l'on a volontairement
abandonné.
La femme est vierge avant d'être mère ;
quand elle se résout à abaisser l'honneur de
sa virginité devant l'honneur de la maternité,
quoiqu'elle fasse et quoique fasse Dieu, elle
ne connaît plus la félicité sans ombre et sans
tache que goûte la foi virginale clans le culte
des âmes. La religion sans contredit a sacré sa
dignité de mère, inspiré à son cœur l'amour
surnaturel de l'âme de son fils; mais cet
amour lui-même ne lui donne pas ce tendre
bonheur qui porte la religieuse aux extrémi-
tés du monde pour la rédemption d'un enfant
inconnu ; il ne lui rend môme pas la délicieuse
joie qu'elle ressentait, lorsque dans sajeunesse
elle invoquait, par un transport tout virginal ,
la conversion des pécheurs ou le perfectionne-
ment des justes. Sans doute, tout est chrétien,
pur, désintéressé, dans l'affection divine qui
fait préférer à une femme le salut de son fils à
— UÂ —
sa propre vie; mais quand la mère chérit ainsi
cette âme, qu'on nous pardonne de le remar-
quer, elle l'aime d'un amour maternel, elle
l'aimera toujours avec ce sentiment passionné
qui ne sait que répandre des larmes un peu
trop chères (1). Elle est devant Dieu, lors-
qu'elle prie pour le bien spirituel de son fils,
ce qu'elle serait si elle le tenait malade con-
vulsivement pressé contre son sein. Elle en-
tend bien l'offrir au Seigneur, mais à la con-
dition de 1 aimer presqu'autant que lui. Elle
étreint cette âme dans l'oraison comme si elle
faisait partie de la sienne propre, comme si
elle l'avait créée , comme si elle avait des
droits acquis sur elle, comme si elle était
enfin son exclusive propriété. On ne sait
trop ce qu'elle préfère du bonheur de son
enfant ou de la gloire de Dieu, de l'extension
de cette gloire ou de la béatitude de cette
chère âme. Ces désirs se confondent dans son
cœur, comme deux flots battant le même
rivage, sans que jamais l'un puisse monter
plus haut que l'autre. Dieu se laisse, nous le
savons bien, déborder par tous les deux;
s'ils ne pouvaient pas arriver jusqu'au ciel,
(I) Le comte de Monlalembert , Moines d'Occident.
- - 245 —
le ciel consentirait à descendre à leur niveau.
Mais un tel amour, dût-il produire des mira-
cles, ne saurait entrer en comparaison, surtout
à Tégard du bonheur, avec ce souffle si pur,
si calme, si brûlant, si détaché de soi, qui
caractérise la maternité spirituelle. Non pas
que cette ferveur mystique empêche l'émotion
puisque la charité est un amour ému (1), et
pas du tout, comme une magnifique intel-
ligence Ta très-faussement écrit, une passion-
métaphysique et abstraite (2); mais elle en
change l'essence et l'objet : c'est pour Dieu
seul qu'elle s'attendrit; c'est pour sa gloire
qu'elle aspire à sauver l'âme aimée; si les joies
éternelles de cette âme la préoccupent encore,
elles ne sauraient troubler son extase parce
que ce vœu ne l'absorbe que par sa relation
avec le sang du Christ répandu pour l'exaucer.
Ce sentiment unique du salut en vue de Dieu
laisse la vierge perdre dans la prière la con-
science d'elle-même et de l'enfant, aussi visi-
blement que nous l'avons vue déjà y parvenir
en face d'un berceau. Il la maintient aussi
vierge dans ses ardeurs pour l'éternité de ce
(0 l re Lellre sur la vie chrétienne, le R, P. Lacordaire.
(2) M. de Lamartine , Entretiens de littérature.
14»
— U6 —
cher petit qu'elle Tétait devant ses caresses ; il
iTa pas de flots à sa surface, parce qu'il
est plus profond que les insondables cou-
ches où reposent les eaux de l'Océan. Il n'a
pas besoin d'ouvrir le ciel parce que le ciel
lui est ouvert par avance ; il y prépare les
trônes de ses élus avec un zèle empressé ,
mais sans trouble ni agitation , grâce à cette
certitude que donne aux aspirations virginales
la possession anticipée des sphères éternelles.
Il ne se passionne pas pour un seul enfant ,
mais il aime le Christ dans une multitude
d'âmes, et dispose d'une sève d'amour assez
vigoureuse pour les aimer toutes autant
qu'une seule, pour en aimer une seule autant
que toutes ensemble , car si la charité a le
don de généraliser le sentiment, il n'est pas
vrai quelle ne f individualise pas (1); l'u-
niversalité ne faisant en Dieu qu'exalter
l'unité, l'unité ne pouvant que condenser
par l'amour l'expansion universelle du dé-
vouement. Unité, universalité, abnégation
personnelle , oubli de l'âme aimée devant l'ab-
sorption divine , voilà le triomple des joies
d'une virginale maternité. Ce qui tient encore
(t) Entretiens de littérature.
— Ul —
à la terre par le fil le plus léger est fatale-
ment borné , ce qui la rompu est indubita-
blement infini. Le bonheur surnaturel par
l'amour des âmes n'obtiendra jamais sa
puissance absolue que par sa fusion avec la
virginité. Hors d'elle, il ne peut créer que
des jouissances d'une valeur relative.
Et quand même, il est juste de tout pré-
voir, ce culte pour l'avenir éternel de leur
enfant irait jusqu'au mysticisme, par la per-
fection de la vertu, au fond du cœur des mères
chrétiennes, il resterait toujours exclusif
d'abord, et incapable aussi de dépasser une
limite qui arrête moins l'élan de la charité
que l'élan de la joie, nous voulons dire la
limite du devoir. Très-évidemment la vocation
d'une mère est de sauver l'âme de son fils ,
et Dieu a le droit d'exiger d'elle sous ce rap-
port les plus grands sacrifices. Lors donc qu'il
s'agit d'accomplir une stricte obligation , de
rendre au Créateur un tribut légitimement
requis comme une dette de gratitude, la
femme, dût-elle pour arriver à ce résultat
s'exposer au martyre, n'aurait fait que son de-
voir, rien de plus, rien de moins. La loi de
Dieu, quoique prétendent ceux qui jugent
avec des préjugés, sait bien constater et faire
— 248 —
respecter partout des droits et des réciprocités
qui empruntent aux liens de la nature une
sanction de plus. Or, l'idée du devoir, lors-
qu'elle n'est pas prise dans le sens de la mo-
dération dans le plaisir, car elle sauve la joie,
en ce cas, bien loin de la diminuer ou de lui
être préjudiciable, ne déflore pas l'idée du
bonheur, mais elle la circonscrit, parce qu'a-
lors et par la force irrésistible des choses elle
semble correspondre à l'égoïsme plutôt qu'à
l'amour , et paraît enlever à la tendresse le
privilège qu'elle envie le plus : celui d'agir
gratuitement, guidée par sa seule impulsion,
vers un but qu'aucune loi ne lui a assigné.
Sans doute, l'amour enfermé dans les bor-
nes du devoir peut bien, grâce à sa ferveur,
s'affranchir de ces entraves apparentes, par les
explosions du cœur qui renversent en secret
toute barrière importune, pour appeler l'in-
fini et en jouir jusque dans l'acte le plus
modeste, le lieu le plus resserré, la voie la
la plus étroite. Mais il n'atteint pourtant son
extrême dilatation qu'en dépassant par le fait,
comme parle désir, le cercle des obligations.
Ainsi le dévouement enfante plus de joies que
la fidélité aux simples convenances mutuelles;
le sacrifice plus de bonheur que le dévoue-
— 249 —
ment; l'affection et la confiance plus de dé-
lices que le respect; l'holocauste, purement
facultatif dans ses causes et ses effets, plus
d'allégresse que l'héroïsme lui-même quand
il n'est que l'exaltation d'un devoir; l'a-
mour allant jusqu'à l'oblation monastique,
des transports meilleurs à ceux de l'amour
simplement virginal, et la tendresse selon la
grâce, des ravissements inconnus à la ten-
dresse selon la nature. C'est pourquoi, bien
que l'apostolat surnaturel des mères , pour
obtenir le salut des jeunes générations aimées,
pût arriver comme cela arrive incessamment
jusqu'à les sanctifier, il resterait, impossible
à cette-femme heureuse d'habiter les régions
de béatitude où Dieu envoie l'extase à la
maternité spirituelle, mystérieux Thabor où
veulent demeurer les âmes qui y sont montées,
ou ne peuvent pas monter, même par la com-
préhension, celles qui ont préféré les eni-
vrements de la terre à ceux du ciel et les
attachements chrétiens aux épanouissements
mystiques. Cela est digne de réflexion et jette
assez de lumière pour dissiper les doutes où se
perdent beaucoup de cœurs sur cet important
sujet. L'intensité des joies spirituelles où s'ab-
sorbent les femmes vierges vouées à l'enfance
— 230 —
età la jeunesse, est tellement élevée au-dessus
de celle que l'on goûte dans la maternité chré-
tienne, que cette supériorité devient inintel-
ligible à l'esprit d'une femme, dès qu'elle
s'est passionnée pour ses propres fils et que
la tendresse a circonvenu son âme. Qu'on
demande à une jeune mère, caressant sur ses
genoux un enfant baptisé, ce qu'elle pense
du bonheur de la religieuse , emportée au
bout du monde avec la rapidité de la vapeur,
afin d'adopter un orphelin ou de baptiser un
petit chinois, elle répondra fièrement, à peu
d'exceptions près, qu'un tel bonheur lui semble
un supplice. Qu'on adresse la même question
à une jeune fille, ignorante encore de ses
destinées ultérieures, et qu'on la suppose
même, si l'on veut, éloignée des sentiments
d'une vive piété, elle tressaillera, rougira
d'envie , suivra haletante et tout émue , dans
le frémissement de son cœur ou de sa foi , ce
vaisseau fendant les flots avec trop de len-
teur, au gré et de l'âme qui a tout quitté pour
être mère selon la grâce, et de l'âme sympa-
thique, digne de la comprendre, parce qu'elle
a encore dans les plis et replis de l'être la
générosité, l'abnégation, le zèle, l'élan spon-
tané d'un prosélytisme virginal. Il est donc
— 251, —
certain que dans les hauteurs diversement va-
riées (1) où la femme peut se jouer dans la
mesure de sa vocation , le bonheur sans
ombre n'est jamais qu'une impression sans
tache de l'amour à son plus haut degré, et que
ce plus haut degré n'existe pas en deçà des
sphères merveilleu ses où pénétrent les vierges .
Laissons notre esprit se réjouir en ces
divines clartés, et puisque, pourrayonnerd'un
plus aimable prestige, elles aiment à descen-
dre sur le front de l'enfant, ne le quittons
pas encore. Nous avons vu la maternité
spirituelle incarner dans l'âme qui s'ouvre la
vie de Dieu, contemplons désormais les soins
(jii elle va prodiguer à son développement et à
sa conservation, car dès qu'une vie palpite
dans un cœur, une mort la menace. C'est à la
femme de veiller à ce qui lui a été confié. Elle
participe au ministère de la Providence, après
avoir été un instrument dans le ministère de
la création, et c'est pour féconder cette gloire
nouvelle que l'Eglise catholique n'omet nulle
part de placer une salle d'asile à côté des
mèches, des écoles à côté des salles d'asile et
des ouvroirs après les écoles, afin d'abriter, le
iii M"* Swetchine.
— 252 —
plus longtemps possible sous l'aile tutélaire
de la religion, ces jeunes âmes qui connaî-
tront toujours trop tôt les hasards, les périls ,
les horreurs de la nuit égoïste de ce monde (1).
Or, dans la vie monacale rien n'est plus ma-
gnifique que cette œuvre de l'éducation des
cœurs où on retrouve , au milieu des variétés
de chaque physionomie et des dons de chaque
nature, la jouissance de ce que l'humanité re-
cèle de plus beau, de plus suave, de plus
élevé, de plus délicat. Sans doute, ce spec-
tacle est troublé quelquefois par les tendances
au mal qui se manifestent chez l'enfant pres-
qu'aussitôt que les sourires précurseurs du
bien se succèdent sur ses lèvres. Mais la
femme ne se trouble pas. Sa responsabilité
grandit; elle compte que le ciel ne lui refu-
sera pas la lumière, le secours, la force dont
il lui faudra user bientôt. Sa maternité de-
vient un sacerdoce et ce sacerdoce la charme
parce qu'il est tout amour. Il faut, en effet,
qu'elle aime ses fils pour leur apprendre à
aimer; il faut qu ils aiment à leur tour pour
savoir prier, et quand l'amour et la prière des-
cendent du cœur de la femme dans l'âme de
(I) Discours prononcé à Sorèze, 1839.
— 253 —
l'enfant, il n'y a pas dans nos temples d'en-
cens plus parfumé, ni de louange plus par-
faite , que ce cantique révélateur d'une vertu
qui s'ignore.
Puis quand cette sublime idée de Dieu com-
mence à être comprise, quoi de plus émou-
vant pour la mère que de surveiller son ac-
tion sur la conduite de son fils, les attraits
particuliersdecette nature déjà docile, ses mou-
vements d'enthousiasme, ses inclinations vers
le Lien, ses premières tendresses si ardentes, si
désinterressées, l'élan de ses amitiés, de ses
compassions , de ses réciprocités avec d'au-
tres caractères se dessinant comme le sien.
Toutes ces impressions naïves et touchan-
tes, s'exprimant par des actes spontanés,
indiquent, à la reconnaissance de la femme
éprise de ces merveilles , combien son
fils est l'image de Dieu , combien si elle
est attentive et lui fidèle sa prédestination est
assurée. D'autre part, quel intérêt plus
puissant peut occuper une intelligence , que
l'étude de la direction à imprimer à cette vie
morale et intellectuelle, déjà exposée aux er-
reurs , aux révoltes, aux chutes. Cet ange qui
deviendra un homme, hélas! il a des^ ailes
pour monter vers Dieu ; mais il a aussi la li-
15
— 254 —
berté de ne pas se détacher de la terre.
Ce petit garçon qui adore, aime, pleure,
tend la main de lui-même à un pauvre
suppliant, embrasse avec transport son petit
ami; il sait aussi mentir, se mettre en colère,
cacher ses désobéissances; il sait qu'il est
plus fort que son frère et peut le battre,
plus avancé que son camarade et peut le do-
miner.
Cette petite fille si douce, si prévenante, si
volontiers suspendue au cou de sa mère, elle
n'ignore pas qu'elle est bien plus jolie que sa
compagne , doit nécessairement passer avant
elle et se parer davantage. mon Dieu, qui
leur a appris ces choses? et s'ils viennent à
se les persuader, que seront-ils un jour? Mais
la femme est là pour combler cet abîme. La
femme ! elle est l'initiatrice de la vertu de
l'homme, elle est la voix de la conscience de
l'enfant. C'est sa modeste influence qui pro-
cure à la force morale ses premiers triomphes
sur la tentation, victoires qui décident de
celles de l'avenir en décidant lequel de deux
petits garçons donnera à l'autre la plus grosse
part de gâteau ; laquelle de deux petites filles
restituera la première une fleur ou un ruban
malignement dérobés. Ces choses sont petites
— 235 —
en apparence; rien en réalité n'est plus élevé
que le devoir de former un honnête homme
ou une femme sérieuse, de rectifier les pre-
miers linéaments de leurs personnalités , et
de multiplier les efforts qui conduisent à cet
heureux résultat.
Si 1 enfant a mal fait, c'est un chagrin de le
reprendre, mais aussi quelle émotion en dé-
dommage lorsqu'il consent à s'amender et
demande pardon à Dieu! Comme les larmes
du repentir qu'elle a inspiré sont précieu-
ses à la femme; comme elles vont remuer
les fibres les plus secrètes et les plus géné-
reuses de son cœur! Si, au contraire, l'enfant
est sage, que d'espoir pour elle! que de
rêves de probité , de bravoure , de dévoue-
ment, de candeur, auxquels elle se prend
comme à une certitude, lorsqu'elle dépose
un baiser de récompense sur ce front qui ne
sait que rougir ! Une femme au milieu des
enfants, ayant accepté pour vocation de les
faire bons et heureux, mais elle y demeurerait
l'éternité, sans se lasser de suivre avec les
yeux du cœur ces chères petites créatures ;
de partager leurs jeux, d'admirer leurs in-
dustries, d'épier le moindre mot articulé par
ces bouches vermeilles, de surprendre Tex-
— 256 —
pression du regard au-dessous de ces boucles
blondes qui essaient en vain d'en voiler la
douceur ou la précoce malice; de s'interposer
entr'eux , de sécher les pleurs de l'un en sus-
citant les larmes de l'autre, de décider la
paix ou la guerre; d'exercer, en un mot, sur
ce peuple enfantin, cette royauté dont elle est
si fière , si jalouse, et que , par un rare privi-
lège , nul ne lui dispute quoi quelle soit de
droit divin !
Cette royauté, d'autant plus digne de res-
pect qu'elle s'exerce affectueusement sur la
partie la plus faible et la plus nécessiteuse de
la population, arrive sans peine à un but
qu'aucun essai de philanthropie n'a obtenu
dans le passé, ni n'obtiendra dans l'avenir.
Elle moralise en secourant, elle secourt en
aimant, et elle aime assez pour détacher de
la terre dès les premiers jours, et faire aspi-
rer à un monde meilleur dès les premières
révélations, ces âmes dont l'empire ne peut
pas être de ce monde et qui périront plus
tard dans la honte du désespoir, si on leur
laisse les décevantes illusions d'ici-bas, si
on leur enlève la foi et l'espérance en cet
autre royaume invisible qui, dans les des-
seins de Dieu, leur était réservé. Et il n'y a
- 257 -,
pas lieu de s'étonner si, à propos de l'enfance,
nous tenons ce langage, car la semence de
l'Evangile a dans les cœurs de profondes ra-
cines, et lorsqu'elle a été déposée dans une
âme , à moins que cette âme se flétrisse par
plaisir, elle y creuse des sillons qui peuvent
être accidentellement stériles, mais qui, tôt
ou tard, se recouvrent et de fleurs et de fruits.
Ce pauvre enfant, aux grands yeux bleus
limpides, qui porte la croix de sagesse chez
les sœurs de charité ou les frères ignorantins,
il viendra un jour peut-être où le vent des
doctrines perverses ravagera son âme,. où la
révolution armera son bras. Mais , après la
tempête, Dieu enverra les naufrages, après
les naufrages le remords , après le remords
les souvenirs réparateurs. Le regard hai-
neux s'abaissera malgré lui , lorsque , par
un hasard providentiel , il apercevra de
nouveau l'habit monacal, symbole de ses
anciennes joies , et quand viendra l'heure
où se trouble l'éclat de la lumière terrestre,
fasse le ciel qu'une fille de Saint- Vincent et
un vieux prêtre viennent lui rendre, avec ses
larmes, les splendeurs de son enfance! C'est
ainsi que la maternité spirituelle travaille
— 258 —
pour l'éternité, en faisant balbutier le ca-
téchisme par des orphelins de cinq ans.
Mais n'y a-t-il dans la jeunesse que des
esprits ouverts? des cœurs pleins de joies ou
du moins d'insouciance? Il y a la grande infor-
tune des sourds-muets, et l'incomparable
gloire de l'abbé de l'Épée. Approchons ce pau-
vre enfant inerte , stupide en apparence, dont
l'œil inquiet fixe les regards de tous, pour y
chercher l'impulsion d'une vie ignorée jus-
que-là. Peut-on vivre sans comprendre ni
sa mère, ni son Dieu? Hélas, il en est
ainsi quelquefois ! Celle qui a donné le jour
à cet être affligé n'a pu lui communiquer
aucun vestige d'idée ou de sentiment. Elle
est venue en larmes déposer cette fleur sèche
et stérile de sa tige brisée et humiliée, aux
pieds de la tige virginale et féconde où les
fleurs trempées dans le sang du Christ répan-
dent tout leur parfum et portent tous les
fruits. Quand elle a vu la religieuse tou-
cher de sa main bénie le front plissé de son
fils ou les lèvres fermées de sa petite fille,
elle s'est dit en frémissant : Il compren-
dra, elle aimera. Le Christ rendait la vue aux
aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux
— 25» —
muets, et il a prédit à ses disciples qu'ils
feraient en son nom les mêmes prodiges ,
de plus grands encore. La puissance de
la grâce triomphera de l'impuissance de la
nature. Si ma tendresse a été vaincue, la cha-
rité ne le sera point. Le miracle, en effet,
s'opérera. Il faudra peut-être des années pour
donner la vie d'expansion à cet esprit mort
intellectuellement et moralement. Mais si ces
longues années épuisent les forces physiques
delà religieuse, que lui importe? Elles n'épui-
seront pas sa patience. Elle sait qu'un jour
viendra où la résurrection sera efficace ;
elle sait qu'une heure sonnera où le néant
animé par la parole saisie enfin quoique non
entendue, saluera le réveil de la raison dans
un acte de foi, le réveil du cœur dans un acte
d'amour! Or, qui dira ce qu'est, pour la su-
blime initiatrice, ce premier regard jeté in-
telligemment par son élève sur un crucifix '
son premier agenouillement spontané au pied
de la sainte Vierge! son premier baiser de
reconnaissance à sa bienfaitrice, ses premiers
entretiens avec ses amis nouveaux, les pre-
mières extases de la mère et du fils lorsqu'ils
se retrouvent en se comprenant! Hier encore
tout était caché à cet enfant jusqu'au mystère
— 260 —
de ses souffrances, aujourd'hui tout lui est
révélé : Dieu et l'homme, l'éternité et le
temps, la vie et ses immenses perspectives !
11 adore, il croit, il aime. Souverain de sa
pensée, il l'envoie conquérir les mondes qui
désormais lui appartiennent. 11 n'y a plus de
secrets pour lui; s'il le veut, la science est
son domaine. 11 n'y a plus de solitude; des si-
gnes révélateurs, sa parole écrite, le mettent
en rapport direct avec l'humanité ; il parle à
tous et avec tous, il entend et fait entendre
l'éternel langage des esprits! L'harmonie elle-
même ne lui demeurera point inconnue puis-
qu'elle est intelligible pour lui. Si les sons
rapides et fugitifs, ce quelque chose d'inouï
qui charme pour mourir si vite dans les voix
humaines, lui échappe, du moins aucune mé-
lodie ne lui sera totalement étrangère. Comme
Beethoven composait ses sublimes sympho-
nies sans pouvoir les écouter, il goûtera par
la compréhension les plaisirs que les sens lui
refusent. La musique conçue produira chez
lui les mêmes vibrations que l'éloquence bu-
rinée, et, sans trop d'amers regrets, il pleu-
rera d'admiration en s'enivrant de l'une et
de l'autre. mon Dieu, quelles larmes pour
ceux vers qui elles remontent ! et quand une
26i
religieuse les voit couler sur le visage qu'elle
seule a illuminé , la joie briserait sa poitrine ,
si son âme se pouvait partager entre vous et le
bien accompli !
lo*
^Ska^T*
CHAPITRE VI.
l<es ordres enseignants. — I/éducation.
Jusqu'ici nous n'avons pas pu nous séparer
des enfants. Leur charme est tel que la femme
les voudrait toujours petits. Mais, hélas! ils
grandissent ; l'âge en les dispersant les enlève à
leur mère adoptive. Elle voit ses fils s'éloigner
d'elle prématurément, et bientôt il ne lui reste
plus qu'une faible portion desonchertroupeau.
Elle s'en console en formant la jeune fille,
noble tâche et difficile mission! car s'il n'y a
pas sur terre une. beauté qui exprime mieux
l'idée du bonheur qu'une âme souriant à la vie,
— 264 —
il n'y a pas de vision plus douloureuse et qui
puisse exciter davantage une tendre pitié
que ces jeunes filles sans père , sans mère ,
sans foyer, qui ignorent le toit où elles souf-
friront, le palais au vestibule duquel elles
doivent languir et veiller, les familles où elles
passeront en servant. Grande et sublime mi-
sère ! d'autant plus digne de compassion que
sa victime est plus riche en qualités de cœur
et d'esprit ! touchante infortune , qui a le re-
lief d'un malheur immérité et d'un délaisse-
ment sans issue! cette pauvre enfant à qui
Dieu a départi la beauté, la vertu, l'intelli-
gence, elle aura ici-bas la destinée d'une
fleur en exil; elle ne sera pas cueillie; trop
heureuse, si elle n'est pas foulée aux pieds !
Bel astre qui brillera au milieu des ténèbres,
esprit charmant qui comprendra tout sans jouir
de rien, cœur généreux où se remuent, comme
en tout cœur de femme , les aspirations du
sacrifice et de l'amour, qui ne découvre au-
cune âme ouverte pour recevoir son dévoue-
ment, qui peut-être ne sera jamais aimé !
Honneur donc aux religieuses qui songent
à consoler, à éclairer, à abriter sous leurs
voiles cette jeunesse sans avenir ! Honneur
aux âmes qui, n'oubliant pas les impressions
— 265 —
de leur seizième année, renoncent à tout pour
donner aux orphelines , à l'heure des rêves ou
des angoisses, le secours du regard d'une
mère! Honneur aux femmes angéliques qui
épient, dès l'âge de dix ou douze ans, les
idées, les inclinations, les besoins de ces
âmes ardentes, afin d'offrir aux imaginations
vives la poésie de l'Évangile; aux cœurs trop
brûlants, Fonction de la piété et l'ambition des
gloires virginales; aux intelligences, douées
de grandes facultés et de désirs analogues,
l'union avec Dieu et les merveilles spécula-
tives de la doctrine du christianisme étudiée ,
comprise et goûtée ! Honneur à cet amour dont
la sollicitude ne s'épuise pas ; qui poursuit de
ses efforts et de ses bienfaits l'enfant dont les
pas commencent à trembler dans la voie dou-
loureuse de l'existence réelle ; s'adresse au
ciel et à la terre pour l'établir d'une manière
sûre et convenable; s'ingénie à améliorer sa
condition; veille sur sa vertu chancelante;
s intéresse aux moindres détails de sa vie mo-
rale; dispose toutes choses pour qu'il revienne
quelquefois respirer de nouveau sur le cœur
de sa mère, en se reposant avec elle de ses
chagrins ou de ses difficultés; recommande
enfin incessamment au bon Dieu le sort éter-
■
— 266 -
nel de cet être si aimé quand il a le malheur
de le perdre de vue !
Mais si la gloire d'accomplir un bien im-
mense par sa portée est digne de la gratitude
du monde, combien aussi elle procure de joies !
Quand une femme a le courage d'abandonner
les sommités où sa naissance l'avait placée
pour s'approcher d'une âme perdue dans les
rangs infimes de la société ; quand elle daigne
l'attirera soi, s'instituer son amie, lui ouvrir
dans son cœur un refuge où elle puisse jeter
les découragements du sien; lui inspirer la
résignation en lui montrant la félicité chré-
tienne d'être semblable au divin Maître,
créateur de tous les mondes, obéissant,
trente années , dans l'obscurité de Naza-
reth ; lui enseigner comment au sein de l'in-
digence la plus affreuse on peut encore, par
l'amour, susciter des grandeurs, démêler des
joies (i), et, planer joyeusement comme l'aigle
au-dessus des royaumes (2); lui persuader
qu'en faisant de la pauvreté et de la servitude
un acte d'amour, ce qui était ignominie devien-
dra gloire , ce qui était esclavage deviendra dé-
(1) 6I« Conférence de Notre-Dame.
(2) 37 e Conférence de Notre-Dame.
- mi —
vouement, ce qui était la dernière chose deviendra
la première, ce qui était le comble de l'infor-
tune deviendra l'extase (1); lui faire sentir, à
elle , dont le cœur replié sur lui-même aurait
pu ne jamais connaître la joie de la dilatation,
combien il est doux d'aimer; lui prouver assez,
par son exemple, que quand on aime on se
donne, quand on se donne on sert, quand on sert
par amour on est heureux, et que là où le service
et l'amour sont ensemble, le mystère de béati-
tude est accompli (2) ; cette femme est de toutes
les mères la plus heureuse. Elle a fixé une
âme dans la voie de la lumière, du travail, de
l'honneur, de la vertu consolée, et, entre ce
cœur qui s'abaisse ainsi par commisération, et
cet autre qui s'efforce de monter jusqu'à lui
par la reconnaissance , il se passe des mys-
tères de tendresse dont Dieu seul a le secret.
Sur cette main, royale autrefois peut-être , et
qui s'offre aujourd'hui pour être serrée par
celle d'une jeune fille qui tremble en s'ap-
prochant, il tombe des larmes dont la douceur
et la majesté sont infinies; que les anges
recueillent; qu'ils présenteront, dans une
(1) 25' Conférence de Noire-Dame.
(2) id.
— 268 —
coupe d'or, à cette pauvre enfant, au jour ter-
rible des séductions, afin de lui rappeler
qu'elle a connu l'orgueil d'être saintement ai-
mée , et qu'elle ne peut pas l'oublier devant
un Dieu dont l'éternel amour lui sera à tout
jamais acquis.
Que les consciences droites et les raisons
fermes se prosternent donc devant ces larmes
du bonheur de l'éducation populaire. Elles con-
servent au peuple la richesse de la foi et de la
pureté chrétiennes ; elles préparent les fonde-
ments de la famille sur les bases immuables
de l'ordre, de la paix, de l'affection ; elles dé-
cident du triomphe de l'Église dans des sphè-
res qu'elle seule peut pénétrer en consolant;
elles révèlent la magnificence de Dieu dans
ses dons sur toute créature, en révélant à
elles-mêmes les âmes prédestinées, car au
milieu de ce nombre infini de jeunes filles
qui encombrent les maisons hospitalières et
qui, livrées trop tôt à leur inexpérience,
se seraient égarées, il y a d'aimables ca-
ractères, des intelligences distinguées, des
cœurs dont la délicatesse et la générosité ra-
vissent leurs mères par leurs épanchements.
Il y a des âmes pieuses comme des séra-
phins, desquelles aucun souffle ne ternira
— 269 —
jamais la ferveur, que l'épreuve a mûri avant
l'âge, et qui tournées tout entières vers Dieu,
portant sur leurs fronts modestes les joies du
ciel, deviennent, sans s'en douter, un mo-
dèle pour leurs compagnes, un sujet d'admi-
ration et de bonheur ppur leurs maîtresses.
Oui, ces femmes heureuses, qui ont préféré
à la société des grands celle des pauvres,
en reçoivent la récompense. En respirant
l'atmosphère du malheur, elles respirent
aussi celle de la sainteté, et tandis que sous
les lambris d'or, on apprend à pleurer, à
s'indigner, à mépriser, à souffrir de l'huma-
nité qui se déshonore dans l'opulence, sous
ses voûtes humides où s'entassent ceux que
le monde dédaigne, on chante, on honore, on
admire et on pleure de joie. Les vierges ont
des filles pures comme leur vertu; les orphe-
lines ont des mères tendres comme Ilacbel.
L'émulation du bien, du travail, du devoir ac-
compli, de l'amour mutuel, excite les volontés ;
1 effort sur soi est la préoccupation commune ;
on n'envie rien, si ce n'est d'être fière en
sa conscience ; et si , dans la variété de tant
de natures dissemblables , il s'en trouve de
moins heureusement douées, retenant moins
vite leur leçon de catéchisme , ayant moins
— 270 —
de zèle pour leur amendement, dont l'intel-
ligence réclame plus de labeurs , la santé plus
d'assidues fatigues, dont les défauts inspirent
quelques inquiétudes sérieuses, on les dédom-
magera en les encourageant au progrès par
un redoublement de tendresse. Leurs com-
pagnes serontbabituéesàlesentourerd'égards,
à ménager leur susceptibilité , à raviver ces
courages encore mal affermis, et les religieuses
les chériront plus particulièrement, comme
ces mères qui donnent leur préférence au fila
qui leur a coûté le plus de douleurs au moment
de sa naissance ou le plus de soucis en se dé-
veloppant. Le véritable amour aspire surtoutà
s'attacher aux tiges chargées d'épines. Après
cela, que le monde et ses serviteurs avec lui
blasphèment contre la vie monacale ; qu au
nom de la liberté ou du despotisme, de la
sécurité des familles riches ou de la prospé-
rité de l'État, on disperse les légions de reli-
gieux avec leurs enfants, on arrache des jar-
dins du pauvre les fleurs et les fruits qui
l'apaisaient , ces légions se rassembleront
sous d'autres cieux plus dignes de les ré-
chauffer, ces fleurs s'épanouiront sur des
terres moins ingrates. La croix de Jésus-Christ
ne s'arrachera pas du sol de l'humanité, et, à
- 271 —
ses pieds , se dressera sans cesse la croix
monastique. Lorsqu'une contrée les répudie ,
elles étendent leurs bras vers une autre dont
l'heure de la résurrection est proche : Un
grand peuple les attend toujours (1).
Mais les sociétés chrétiennes ne se compo-
sentpas seulement des classes déshéritées, etle
dévouement de la vie religieuse n'oublie per-
sonne. Il ne pouvait donc pas omettre de pro-
duire des ordres consacrés à l'enseignement
supérieur, afin que les enfants des familles
riches, trop souvent, hélas ! pauvres de Dieu,
trouvassent au sein de l'église et dès les pre-
miers jours la lumière du ciel. Dans l'éduca-
tion du malheur et de la pauvreté, celle qui s'a-
dresse à l'Ame plus qu'au cœur, au cœur plus
qu'à l'esprit, on s'efforce de retenir celui-ci
dans des bornes nécessaires ; il s'agit de
faire monter vers Dieu la souffrance. Mainte-
nant nous allons considérer l'éducation du
bonheur, de la fortune, de l'intelligence qu'on
cultivera le plus possible , il s'agira de faire
descendre Dieu dans la joie.
La première s'applique à élever une âme
trop disposée au désespoir de l'abaissement,
(I) 24' Conférence de Notre-Dame.
M
— 272 —
jusqu'à la notion de sa majesté devant le Créa-
teur, jusqu'à la fierté de sa responsabilité
chrétienne; à lui apprendre ainsi qu'elle n'a
pas à rougir du rang social où la Providence
Fa placée , bien plus qu'elle doit aimer
sans jalousie les supériorités dont elle a
besoin. La seconde s'efforce au contraire
de comprimer les élans d'un orgueil près-
qu'inévitable au début; on trouble quelque-
fois les plaisirs sans nuages d'un enfant à qui
rien ne manque, pour l'amener à réfléchir , avec
un attendrissement sans frayeur, sur l'idée
de la souffrance , pour lui susciter ces larmes
de compassion qui ne mouillent point les pau-
pières quand la pensée du froid , de la faim ,
de la misère, de la douleur, n'est pas saisie.
Partout il faut créer. Ici la foi pour rassurer
l'avenir, là un peu de défiance sur la fragi-
lité des biens de ce monde , pour que Dieu
ne demeure pas absent de la prospérité. Dans
un camp, on enseigne comment il faut rece-
voir ; dans l'autre camp , on insinue le bon-
heur de donner avec délicatesse ; d'un côté ,
on sèche des larmes par la résignation, de
l'autre on les provoque par la charité ; d'une
part on vit par sympathie au milieu des
pleurs; de l'autre on appréhende au milieu des
— 273 —
joies. Dans un sanctuaire, on conduit les
âmes à la crèche , on leur montre la paille
et l'humiliation du Sauveur, on leur prouve
que la résurrection les a suivies , et les âmes
comme autrefois les bergers adorent l'amour
qui a revêtu leur infortune. Dans un autre,
on amène les cœurs devant le môme specta-
cle, on leur apprend que l'HommerDieu veut
l'hommage des riches comme celui des pau-
vres, et que, semblables aux rois mages, les
enfants heureux doivent l'or, l'encens et la
myrrhe à leurspetits frères semblables à l'enfant
Jésus. Dans un monde, on s'applique à créer
des femmes qui serviront fidèlement des maî-
tres; dans l'autre, on cherche à obtenir des
femmes qui ménageront amoureusement leurs
serviteurs. Dans un lieu, on inspire l'idée, le
goût de ce prosélytisme sublime et si fécond,
qui se réfugie dans le modeste exemple de l'ad-
versité noblement supportée; dans un autre,
on enseigne le prosélytisme qui attire à Dieu
par l'aménité, l'élégance, Part de plaire ou
plutôt de persuader, qui fait partie de l'apos-
tolat de la femme du monde. Et certes ,
si c'est une chose éminemment utile à l'é-
glise, que baptiser les petits infidèles, ins-
truire les ignorants, sauvegarder la jeunesse
— 274 —
exposée au double écueil de la misère et
d'une liberté qu'aucun frein ne modère,
c'est aussi une grande œuvre , digne de la
femme vierge, que former ces générations
dont l'influence, se répandant sur la fa-
mille et de la famille dans le monde, décide
du niveau moral et intellectuel qu'atteindra
la société contemporaine, car c'est de la
femme qu'il faut attendre l'élévation de l'âme,
de l'esprit, des sentiments et des habitudes
de l'homme. C'est par la femme qu'est pré-
paré son salut, c'est d'elle surtout qu'il vien-
dra, dans l'avenir, comme il est venu (1), dans
le passé selon l'expression de l'éloquent évo-
que de Poitiers. Or, c'est à la manière dont
on a développé son cœur et sa raison que la
femme doit plus tard l'intelligence, le courage,
le goût de sa mission divine ; c'est à T'institu-
trice de sa jeunesse que remontent, comme
à leur source, toutes les gloires de sa vie; et
c'est dans l'espérance chrétienne d'avoir con-
tribué à ce rayonnement, d'avoir touché à un
but si fécond dans la foi, que gît le bonheur
des dévouements livrés aux épreuves d'un
(I) Mandement de 1853 sur l'esprit de renoncement et de
sacrifice.
— 275 —
effort si plein d'attraits. Lorsque recueillie
dans l'examen de ses devoirs personnels,
la religieuse du Sacré-Cœur ou des Filles-
de-Notre-Dame mesure la puissance que
Dieu réserve pour le bien à cette jeune fille
dont elle admire déjà les généreuses pré-
dispositions, elle s'éprend pour elle et ses
progrès dans la voie parfaite d'un inexpri-
mable amour. Elle sera, se dit-elle, ce que je
l'aurai faita ! d'autres cœurs, jusque dans un
avenir inconnu , répéteront les échos du sien;
d'autres intelligences se modèleront sur sa
pensée; l'éternité d'un nombre infini d'âmes
dépend de sa vertu, et alors elle tressaille ,
en pleurant d'espérance et de tendresse,
toutes les facultés de son être se dilatent, car
tout artiste aime son œuvre. Il s'y complaît , il
s y attache , il y met sa vie , et quand l'œuvre ,
au lieu d'être une statue ou un temple, est une
âme , la grandeur de l'ouvrage émeut l'ouvrier,
et, mieux que Pygmalion devant le marbre de
Psyché , il croit à la vie de ce qu'il fait et y
adore sous une forme créée la beauté divine
elle-même. Toujours la culture des âmes fut le
sommet des choses et le goût des sages; ?nais
depuis que Dieu s'est fait homme pour les culti-
ver lui-même , depuis que l'éternel artiste a paru
— 276 —
ici-bas et que nos âmes sont le champ qu'il ar-
rose, le marbre qu'il taille, le sanctuaire qu'il
bâtit, la cité qu'il prépare , le monde qu'il dis-
pose pour son pire et pour le nôtre , le soin des
âmes quié'ait déjà si grand est devenu un amour
qui surpasse tous les autres. Une onction surna-
turelle s'est ajoutée au penchant de la nature, et
l'éducation des âmes, au lieu d'être une culture,
est dam la, vérité un culte qui fait partie de ce-
lui de Dieu (1). Or, quand ce culte dresse ses
autels dans des cœurs radieux, quand il n'a
qu'à maintenir au niveau chrétien des âmes
comblées de toutes les joies du ciel et de la
terre, à leur apprendre comment on sanctifie
les bienfaits par la reconnaissance, à trans-
former leur vie en une action de grâces non
interrompue, il est facile de concevoir ce
qu'il réserve à la femme vouée au service
éclairé de l'enfance heureuse.
C'est là en effet le caractère distinctif, le
trait particulier, la physionomie originale des
existences privilégiées qui s écoulent au mi-
lieu de la jeunesse. Leur zèle à se dévouer ne
se soutient que par des sacrifices continus,
mais s'exercant dans un milieu où la ioie est
(() R. P. Lacordaiie. Discours prononcée Sorèze, 1856.
— 277 —
souveraine puisqu'elle domine tous ses enfants
enveloppés dans les premières sérénités de
la vie, il est emporté avec elle dans ces régions
où l'amour, comme Dieu, ne se manifeste que
par la béatitude.
Le travail est excité chaque jour par de
nouveaux encouragements, par le plaisir in-
tellectuel des études élevées. Les habitudes
intimes de toutes ces âmes auxquelles le plus
souvent a été prodiguée cette incompara-
ble éducation de famille que rien ne rem-
place, se perfectionnent vite au contact des
nobles sentiments qu'enfante la maternité spi-
rituelle. Les heures de récréation groupent
autour de leurs mères toutes ces jeunes filles
respectueuses, réservées et douces avec leurs
compagnes, les solennités de la religion écla-
tent de toutes les pompes imaginables et se
renouvellent incessamment. Les enfants con-
fondent Pidée de Dieu, du devoir, de la
vertu, de l'affection mutuelle, de la vie dans
une vision de bonheur, et la femme, dont l'a-
mour la leur dispense , s'abandonne à l'oubli
de tous les plaisirs moins purs et moins com-
plets que ces enchantements qu'aucune om-
bre ne trouble.
Les pauvres ne sont point exclus de ce
16
- 278 —
concert de louanges envers le rémunérateur
suprême. Les enfants du peuple habitent le
même toit que les enfants des patriciens, et
tandis que dans une aile de ces magnifi-
ques établissements de la charité, on prie
pour les âmes généreuses qui envoient à
leurs petites sœurs de fréquents souvenirs ,
dans l'autre on s'ingénie à les soulager le
pins possible; on partage avec eux toutes les
largesses des parents ; on organise trois mois
à l'avance ces grands jours, où les jeunes
filles, fières de leurs succès, le front ceint de
leur couronne blanche d'enfant de Marie,
viendront, guidées par les religieuses, célébrer
leurs triomphes en servant elles-mêmes le
banquet de l'indigence.
A côté de la misère , la douleur à son
tour réclame dans ces lieux bénis l'hom-
mage affectueux qui lui est dû par toute âme
chrétienne, car, ne l'oublions jamais, c'est le
malheur qui est le roi d'ici-bas; tôt ou lard, tout
cœur est atteint de son sceptre (1); qu'il frappe
dans les hauts rangs de la société ou dans
les plus modestes, il blesse toujours d'une
blessure qui veut être adoucie. C'est pour-
(I) 2 e Conférence de Notre-Dame.
279 —
quoi nous saluons avec enivrement saprésence
inattendue et d'ailleurs exceptionnelle dans
ce séjour des émotions heureuses. Que ferait
la femme, la femme vierge surtout, là où la
souffrance serait totalement bannie, elle qui a
pour vocation de la recevoir et de la rendre
aimable ? quel vide affreux se creuserait dans
son cœur si jamais il ne pleurait les larmes
d'un autre cœur; si quelquefois il ne soula-
geait pas ses propres angoisses, en essayant
d'en alléger de plus vives, et que deviendrait
une joie privée des attendrissements de la com-
passion? Il faut donc le constater sans peur;
les afflictions moralesetphysiques n'épargnent
pas plus dans les couvents que dans la mai-
son paternelle ces fraîches et jolies créatures ,
si soignées, si adulées, qu'on évite avec tant
de soin de contrarier ou de fatiguer. Les mille
et une précautions dont on les entoure ne les
mettent à l'abri ni de la fièvre, ni du chagrin.
11 y a, bien souvent, au milieu d'une foule
en allégresse, des enfants malades et des enfants
désolés qui se retirent en gémissant pour se
pencher sur le sein de leur mère attentive. Celle
qui reçoit leur plainte, ou soigne leur mal, de-
vient aussitôt l'objet de l'envie de toutes ses
sœurs, et quand le soir est venu, quand les li-
■
— 280 —
vres se ferment, que les jeux n'amusent que les
esprits sans inquiétude , la religieuse , après
toute une journée écoulée dans les plaisirs de
l'intelligence , regarde comme la plus douce
de ses joies le devoir d'appeller à elle les
confidences de l'âme en pleurs ou de panser
le membre souffrant de la jeune fille malade,
tant il est vrai que les œuvres de l'amour ont
exclusivement le droit et le pouvoir de séduire
le cœur de la femme.
Ainsi rien ne manque aux délices des or-
dres enseignants. Ils consolent, ils éclairent,
ils secourent, ils jouissent des satisfactions
légitimes dont ils sont témoins et qu'ils aug-
mentent. Les joies intellectuelles, les joies du
cœur, les plus suaves impressions de l'âme
s'harmonisent dans leurs actions journalières.
Il semble que rien ne puisse dépasser la me-
sure de vie et de félicité qu'ils proposent à
leurs novices. Nous ne voulons pas en dimi-
nuer l'inestimable prix. Toutefois, ne nous y
trompons pas et hâtons-nous de prévenir à cet
égard la protestation de tous les cœurs de
femme, le bonheur, dans son apogée, n'est
pas là.
Il n'est pas dans les couvents qui res-
semblent à des palais , où se florit dans les
— 281 —
temps ordinaires l'expansion d'une vie sur-
abondante de joie ; il est dans ces demeures
étroites et obscures où se réfugie la pudeur
des chagrins qui se respectent; il est au milieu
des membres les plus faibles, les plus souf-
frants du corps de Jésus-Christ; parmi ces
enfants, à demi-nus ou couverts de haillons,
pleurant de faim ou de froid , que la femme
vêtît, auxquels elle rompt la manne du ciel,
qu'elle réchauffe par ses caresses ou apaise
par un regard. Il est là parceque si le pauvre a la
prééminence dans l'église de Dieu (1), il l' a
aussi sur toutes choses dans le cœur de la
femme. Il est là parce que , s'il est doux de
commenter l'histoire ou Bossuet devant des
intelligences d'élite, il est plus doux encore
d ouvrir une âme ignorante à la pensée de Dieu .
Il estlà parce que, si c'est une consolation de
secourir les indigents et d'imiter leur pau-
vreté, c'en est une bien plus élevée de par-
tager leur sort, de vivre et de mourir au
milieu d'eux. Que la dominicaine s'épa-
nouisse donc en face des devoirs où éclatent la
pieté et l'intelligence de ses élèves ; que la
religieuse du Sacré-Cœur chante un alléluia
(I) Bossuet.
16»
— 382 —
perpétuel, avec ces phalanges de jeunes filles
ravies, dont la vue seule transporte l'âme, et
qu'elles soient heureuses; elles ne le seront
jamais autant que la sœur de charité , amenant
aux pieds de Marie son armée de vierges
aussi humbles , aussi pauvres qu'elle l'était
elle-même lorsque l'ange vint la saluer.
Cette femme par excellence , elle a beaucoup
sacrifié , mais maintenant elle vit par tous
ses pores ; elle est deux fois mère puisqu'elle
a adopté des orphelines; son âme, en face des
angoissesqu' elle adoucit, des afflictions qu'elle
prévient, peut glorifier le Seigneur, et son esprit
être ravi de joie en Dieu son Sauveur, car elle
en est témoin ; il renverse les grands de leur
trône pour élever les humbles : il comble de
biens ceux qui étaient affamés ( 1 ) ; il allégera,
pense-t-elle , le poids de la vie à ses enfants
qui savent l'invoquer avec tant de ferveur.
Que toutes les générations appellent cette
femme bienheureuse ! ses jours s'écoulent à
tarir ou à idéaliser les larmes. Pauvre par
choix, elle vit au milieu des pauvres; dé-
pouillée volontairement des plaisirs intellec-
tuels, elle boit à longs traits dans la coupe
(I) Cantiqu» de la Vierge.
— 283 —
de l'évangile. Le grand livre où elle apprend
son bonheur, où elle enseigne à ses enfants
à le conquérir, c'est Jésus crucifié (1). Son
apostolat s'est revêtu du caractère le plus
conforme à sa nature comme à la grâce :
l'apostolat du cœur. Car enfin, au point
de vue de la joie , qu'y a-t-il de plus dans
l'instruction supérieure que dans l'éducation
populaire? Le mobile comme le but de ces
œuvres diverses est identique; c'est toujours
au salut des âmes qu'on aspire dans la vie
monacale. Si donc on jette un regard rétros-
pectif sur nos remarques précédentes , on
constatera que deux seuls avantages très-acces-
soires sont donnés en surcroît à l'une plutôt
qu'à l'autre : les plaisirs de l'intelligence et le
privilège beaucoup plus doux d'avoir des heu-
reux autour de soi. On a vu déjà combien
cette dernière prérogative était au-dessous du
bonheur de consoler, et combien aussi on la
goûte peu dans la réalité, essayons mainte-
nant de scruter la valeur du travail de l'esprit
comme élément de félicité pour l'âme d'une
femme.
Nous laissons de côté quant à présent le
(I) Snjnt François d'Assise.
— 28* —
reproche d'égoïsme et tous les autres chefs
d'accusation qui s'élèvent, de par le monde,
dès que la femme réclame son droit de con-
naître, de savoir, d'apprécier et de penser.
Il est pour elle surtout à notre époque un
véritable apostolat, absolument indispensable
à la vie morale des familles comme de la so-
ciété. Mais notre tâche n'est point aujourd'hui
de l'envisager sous ce rapport, puisque nous
n'y examinons que le problème du bonheur,
et que, d'autre part, la raison publique a en-
core assez de justice pour pardonner à la
religieuse protégée par les grilles de son
cloître , ce qu'elle tolère à" peine chez la
femme guidée pourtant dans cette voie par
l'honneur du devoir. Il est donc admis que
les jouissances intellectuelles sont légi-
times dans la vie monacale, et il est ad-
mis aussi que pour certaines organisations
cette sorte de plaisir a un immense pres-
tige. Or, nous croyons à ce prestige, mais
comme l'on croit à une puissance découron-
née. Nous pensons que si la femme paraît
descendre volontiers des sommets de son
âme aux séductions intellectuelles, elle n'y
descend qu'avec un remords douloureux, et
que si dans une heure de distraction elle y a
— 285 —
cherché une joie, elle a su promptement
qu'elle ne l'y trouverait point. Nous soute-
nons que toutes les facultés de son esprit ne
s'exercent avec allégresse qu'autant qu'elle
les met au service de son cœur ou de sa foi,
et que cette noble manière de se dévouer n'est
cependant presque toujours pour elle qu'une
manière de souffrir. Les armes sacrées dont
elle se servait si énergiquement dans le com-
bat l'ont blessée elle-même après la vic-
toire ; son cœur, en précipitant ses pulsations,
se venge alors d'un triomphe qu'il aurait
voulu pouvoir gagner seul. Créée pour tout
idéaliser (1) , tout purifier, tout féconder,
elle se reproche instinctivement de se vouer
à des idées plutôt qu'à des sentiments, à des
esprits plutôt qu'à des volontés, à des abstrac-
tions plutôt qu'à des personnes. Ce sont les
réalités de la vie , et non pas les spéculations
du génie qu'elle aurait besoin d'idéaliser par
l'amour ; et le bonheur même de protester pour
Dieu (2) ou de défendre la vérité ne la pré-
serve, pas de désirs plus tendres. Il y a un
abîme de regrets ou d'aspirations qui se
(t) Victor Hugo.
(2) Le R. P. Lacordaire. Notice sur M»« Swetchine.
— 286 -
creuse parallèlement à cet abîme de pro-
sélytisme qu'on vient de combler avec tant de
zèle, d'ardeur et de plaisir. On a joui, on
voudrait pleurer ; on a éclairé, on voudrait
être touchée; on apeut-être converti, on préfére-
rait aimer. On a donné l'aumône spirituelle
la plus élevée de toutes, la plus difficile à faire
accepter, on voudrait couper un morceau de
pain noir ou servir un repas dans quelque chau-
mière d'indigents. On a préparé quelque re-
tour éclatant à l'église, on lui a ménagé la
persévérance d'une âme, on a vaincu quelque
préjugé funeste, dissipé des ténèbres, ramené
la lumière dans une intelligence digne de la
posséder, on songe avec amertune qu'il n'y en
a pas moins beaucoup de foyers sans feu et
des enfants grelotantà l'en tour. On a fait saisir
aune élève avancée un point décisif de la doc-
trine , on gémit de ne pas pouvoir en même
temps poser le nom de Dieu sur des lèvres
encore fermées à la prière. On a entendu des
bouches éloquentes aborder les mystères les
plus redoutables, on soupire de ne pas enten-
dre le tapage de quelqu'enfant gâté , ou une
plainte qu'on pourrait rassurer. L'imagination
de la femme qui s'alimente surtout des rêves
des espérances ou des industries de son amour,
— 287 —
lui ramène d'autant plus ses exigences que son
esprit est mieux exercé aux travaux qui ab-
sorbent. La satisfaction de ses besoins intellec-
tuels quand elle en a excite les ambitions
de son cœur, et s'il n'est pas dans la nature
des préoccupations d'une étude sérieuse et
continue de produire le vide, elle enfante
du moins le fébrile désir de ne pas dominer
toute une vie. Quand la femme s'est donnée
par l'intelligence, elle entend bien se donner
aussi par son âme. C'est peu pour elle de con-
quérir des adhésions à sa croyance ou de sub-
juguer des esprits, elle veut régner sur les
cœurs afin que Dieu en soit le souverain. La
femme heureuse n'est donc pas celle qui ,
vouée aux saintes causes ou aux grandes
idées , en éclaire la marche et leur suscite des
dévouements , c'est la femme qui a tous ses
devoirs dans sa tendresse (1). C'est pour-
quoi , lorsqu'une religieuse a passé toute
une journée à rendre saint Paul et de Maistre
accessibles à de jeunes âmes, à saluer avec
leurs applaudissements et leurs transports
l'apparition du beau, Dieu découvre d'im-
menses mérites dans sa conscience , mais elle
(Il 6.V Conférence de Nolre-Danie.
m-
ne retrouve plus, à l'examen du soir, dans
les replis de son cœur attristé, les joies
dont elle s'humiliait lorsqu'étant encore no-
vice elle faisait la classe des ignorants , et
recevait sur son chapelet les caresses, les
larmes ou les sourires de tout un essaim de
petites filles, semblable dans ces impres-
sions à la femme illustre qui vivait au
milieu des célébrités de son époque, avait
l'insigne honneur d'exercer sur elles une in-
fluence réelle , s'exaltait sans cesse pour la
vérité avec les orateurs qui l'ont dans notre
siècle le plus magnifiquement défendue, et à
qui il fallait dans ses jours de joie un pauvre
de plus (1) ! semblable encore à cette héroïne
d'un autre âge qui, après avoir attaché son
nom à un des plus grands drames de l'his-
toire , occupait une glorieuse vieillesse à tis-
ser de ses mains de chauds habits pour les
fils des immortels vaincus, en y mettant une
sorte d'enthousiasme et comme une ardeur guer-
rière (2).
Si donc on veut se faire une idée juste du
bonheur de la religieuse dans les ordres en-
(1) Vie de M"* Swetehine, par le comte rie Falloux .
(2) L'Évêque de Poitiers , oraison funèbre de M"* de Laro-
chejacquelin. •
— 289 —
seignants, il ne faut pas la considérer dans la
chaleur de sa leçon , exposant la logique ou
expliquant les Pères de l'Église , il faut la
contempler à genoux dans ses longues médi-
tations, recommandant à Dieu les âmes dé-
laissées, et à l'heure où quêtant pour les
œuvres de bienfaisance, elle ouvre par sa
prière le cœur de ses filles, afin de leur ap-
prendre que si la grande joie de la richesse
est de donner, le vrai idéal de la pauvreté vo-
lontaire est de se sacrifier au service des
indigents, et se livrer soi-même pour le bien
des enfants pauvres.
Mais serait-il possible que tout fût joyeuse
sensation dans la maternité spirituelle? et
lorsque nous avons vu, dans les ordres con-
templatifs comme dans les ordres hospitaliers,
les flots du bonheur reculer quelquefois en
face d'obstacles terribles et ne les vaincre que
par la charité, ne remarquerons-nous dans les
ordres enseignants qu'une joie inaltérable,
à l'abri de tout assaut? S'il en était de la
sorte, rien ne calmerait l'humiliation, le dés-
espoir, la révolte de l'amour. Partout il entend
souffrir, et ici, plus qu'ailleurs peut-être, il
offre à notre faiblesse étonnée une nouvelle
preuve de son invincible puissance à triom-
17
— 290 —
I
pher de la douleur, car une foule d'éléments
de chagrin se mêle aux éléments de joies
vives et solides, que nous venons de signaler
dans l'éducation de la jeunesse. Approchons
sans ci'ainte de ce nouvel et triste horizon, il
redeviendra lumineux si, le fixant de près,
nous apprenons à l'aimer, comme il est aimé
par ceux dont les ombres n'abattent point
le courage. Et d'abord, si nous passons sous
silence les angoisses fatigues ou privations
qu'impose dans Tordre physique l'apostolat
de l'instruction et surtout celui de l'in-
struction populaire , nul ne s'en étonnera.
Ne respirer que dans une salle d'asile , se
livrer dans des crèches aux soins les plus
pénibles, n'avoir pas une pierre pour reposer
en sécurité comme cela se voit dans les
missions lointaines, être exposé le jour au
soleil brûlant et la nuit aux rosées glaciales,
avoir tout au plus la quantité de pain et la
goutte d'eau indispensables à la vie, s'épuiser
péniblement avec des intelligences é tourdies ou
rebelles, ce sont là, sans doute, des peines
véritables, mais notre respect pour la femme
ne nous permet pas de compatir beaucoup
aux douleurs qu'elle méprise. On compte peu
dans l'église catholique ce genre de souffran-
■PHI
— 291 —
ces qui ne touche qu aux parties inférieures
de 1 être, et nous avons hâte de monter plus
haut dans la région des épreuves. Deux de ces
dernières nous arrêtent en nous effrayant- La
première est l'amertume incessante à laquelle
la religieuse est en proie , grâce à une sépa-
ration inévitahled'avecscs enfants, et à l'oubli
pour ne pas dire l'ingratitude de ces derniers.
Lorsque le cœur d'une femme s'est donné à
une ame, il voudrait lui être toujours effective-
ment dé voué, parce qu'il n'y apas pour l'amour
sincère et sans tache de plus inexprimable sup-
plice que celui de la disparition de son idéal.
Posséder deux ou trois années une enfant au-
près de soi, lui prodiguer dans ces jours trop
rapides toute la tendresse d'une virginale
maternité; puis, quand elle est éclairée, for-
tifiée, formée pour le bien, la bonté, l'amour,
lui dire un éternel adieu! Quoi de plus triste,'
de plus navrant, de plus en désaccord avec
les besoins d'une mère! avoir pour le len-
demain la perspective des déchirements do la
veille ; n'aimer jamais que pour regretter,
n'est-ce pas intolérable?
Cependant cette douleur n'est point encore
la lie du calice. Lorsqu'il a été donné à la
religieuse.de conserver assez longtemps sa
— 292 —
lille à ses côtés pour la pénétrer d'attache-
ment à la vertu; lorsqu'elle peut, en la ren-
dant aux siens et au monde , espérer en sa
fidélité pour Dieu , en un souvenir dans ses
prières, elle se résigne sans effort. Mais lors-
qu'elle lui est enlevée avant qu'il lui ait été
possible de fixer dans sa tête volage la pensée
divine, de la corriger d'une seule de ses dan-
gereuses tendances, d'obtenir d'elle une ca-
resse spontanée , ô alors , en la perdant pour
touj ours, elle pleure comme si l' enfant était mort
dans ses bras. Elle sait qu'aucun dédommage-
ment ne lui sera permis , elle rompt avec
l'objet de sa tendresse avant d'en être aimée;
son amour n'a rien produit de bon ou d'heu-
reux, elle s'imagine humblement que sa cha-
rité est stérile, elle répand sa douleur dans
l'abîme de la solidarité universelle.
Toutefois prenons garde que les ombres du
langage humain ne nous induisent en erreur
sur la nature de cette peine. Elle est si réelle
qu'elle serait inacceptable pour un cœur de
femme; mais le caractère poignant qu'elle
aurait pour une mère n'a pas sa raison d'être
pour une vierge, non pas que l'une aime l'en-
fant moins que l'autre, mais parce qu'elle
Faime d'une manière différente , et il suffit
— 293 —
pour s'en convaincre de se rappeler les
nuances surnaturelles si tranchées, établies
plus haut entre la maternité chrétienne et la
maternité spirituelle. Celle-ci étant fondée
sur l'abdication absolue de la femme , ne ré-
clame aucun des droits appartenant à la pre-
mière. Détachée de toute ambition humaine
dans son amour pour l'enfant, elle a renoncé
à l'aimer pour elle-même. Elle l'aime uni-
quement pour lui et pour Dieu, avec un sen-
timent si désintéressé qu'il n'aspire jamais à
aucun retour d'affection. Éprise de son âme ,
pas du tout de sa personne et destinée à aimer
cette âme éternellement, elle peut la voir s'é-
loigner d'elle sinon sans regrets, du moins sans
cette émotion passionnée qui nous porte à no-
tre insu à nous rechercher nous-mêmes dans
les déceptions de nos tendresses. Elle sent
bien qu'elle vivra, priera, souffrira jusqu'à
son dernier jour, avec la pensée du salut de
cette chère âme, le seul désir qu'elle ait osé
formuler ; et reposant sur le sein de Dieu cette
forte espérance , elle se dévoue de nouveau
en paix et en amour pour d'autres enfants ,
sans même songer qu'ils l'abandonneront
aussi, avant d'avoir mieux que leurs émules
la compréhension de cet amour mystique, qui,
— 294 —
après avoir été ici-bas l'enivrement des vierges
mères, deviendra la rédemption de leurs iils.
Ce dénûment du cœur, sublime victoire
de la charité, soutient encore la religieuse
contre l'ingratitude et l'indifférence de la jeu-
nesse, bien autrement difficiles à supporter
que les oublis de l'enfance, souvent excusa-
bles, quelquefois même involontaires. En rui-
nant sa santé pour instruire , guider, con-
soler, préserver, l'épouse du Christ sait bien
qu'elle ne travaille efficacement que sous le
regard de Dieu; elle sait bien que sa mission,
son amour, resteront longtemps incompris, et
qu'il n'y a pas de réciprocité possible entre
les mystères d'un dévouement surnaturel et
la légèreté des cœurs, ne savourant encore de
la vie que les trompeuses promesses. Elle
n'ignore pas que la gratitude de certaines
âmes d'élite ne lui sera pas toujours connue,
et qu'elle-même aura quitté ce monde à l'heure
où ses enfants, éclairés par l'expérience, ne
prononceront plus son nom qu'avec un tardif
mais intelligent repentir. Elle n'aspire point
d'ailleurs à la reconnaissance, elle souhaite au
contraire se donner gratuitement, n'aimer en
Dieu que pour sauver; elle ne demande au-
cune place dans le cœur de ses élèves, ne se
— 295 —
réserve que le droit de chérir jusqu'à leurs
torts, et pourvu que nul ne le lui conteste, elle
s'estime trop heureuse. S'oubliant elle-même,
comment et pourquoi souffrirait-elle d'être
oubliée? Ce qu'elle veut, c'est que Dieu ne le
soit pas. À la gloire , au service de Dieu est
consacré son amour, amour humble et caché
comme la vie monacale.
Adorons donc sans nous lasser ce prodi-
gieux amour, placé de nouveau dans une de
ces alternatives, où il triomphe d'autant plus
qu'il semblait devoir être vaincu par lui-
même, et admirons-le maintenant aux prises
avec le désespoir de l'exil. L'exil, ce deuil
suprême, comment croira-t-il, dans son respect
pour lui-même, aux joies qui nous ravissent,
à la vue des filles de Saint-Vincent-de-Paul,
sous quelques cieux qu'on les rencontre? Et
puisqu'il estpresque toujours imposé à la ma-
ternité spirituelle, comment admettre le bon-
heur de celle-ci sans entrer en contradiction
avec nos sentiments les plus intimes, sans frois-
ser ou paraître insulter ce qu'il y a de plus fier,
déplus légitime, de plus élevé dans l'instinct
national? A ces craintes, nous n'avons ré-
servé qu'une réponse, réponse exclusivement
destinée à la femme. Peut-être , à cause de
— 296 —
cela , les juges superficiels l'apprécieront-ils
à l'égal d'un sophisme? Mais qu'importe!
la vérité est ce qu'elle est. Sa mission est de
s'exprimer plutôt que déplaire, et la négation
l'affirme quelquefois. Que l'exil soit une dou-
leur , la plus déchirante de toutes pour
l'homme, rien n'est plus incontesté. Mais l'est-
elle pour la femme dans la même propor-
tion ? nous ne le pensons pas. L'homme est le
roi de la nature, le souverain de la terre. Le
sol qui l'a nourri est une partie de lui-même.
Le sacrifice du sang est au besoin la sanction
de cette sublime parenté. L'homme et la pa-
trie ne se séparent point; ils représentent la
même idée, et celle-ci répond à ce qu'il
y a de plus grand , de plus saint , de plus
sacré dans le monde. Le génie de l'homme est
la gloire de son pays ; son talent, son lustre ,
sa science, ses lumières, son bras, ses forces,
son service, son honneur, sa vie lui appar-
tiennent en droit comme enfait. S'il meurt pour
la défendre, il se survivra éternellement en
elle.
Quant à la femme, il n'en est point ainsi,
son pays ne veut rien recevoir d'elle : ni le
sang, ni le dévouement civique, ni le génie,
ni la science, ni les quelques lueurs de talents
— 297 —
épars çà et là comme des plantes parasites ,
et si Dieu ne lui avait pas assigné pour patrie
les sphères de son amour, son pied ne foulerait
jamais qu'une poussière ingrate et aride ! Oui,
que l'homme s'attache à la terre , s'il le veut :
qu'il y bâtisse des palais à son orgueil et
des forteresses à son patriotisme ; la femme
ne s'attachera qu'à ses affections et habi-
tera moins le sable qui la porte que les ré-
gions de son cœur. Sa patrie sera l'idéal de
ses chastes amours , idéal de joie ou idéal de
douleur, selon la volonté de Dieu. Est-ce par
hasard la plage où elle joue avec ses enfants
qui est la patrie de la veuve du marin?
>Test-ce pas bien plutôt la vague écu-
mante où une frêle embarcation a disparu en
un jour d'orage? Est-ce le salon charmant où
elle se retrouve après y avoir vécu longtemps
adorée et sans chagrins, qui est la patrie de la
jeune femme ayant choisi pour demeure à la
campagne une modeste habitation où déjà un
berceau a été préparé pour hâter son retour ?
Est-ce l'ombre de son clocher qui est le pays
habité par la femme du soldat, ou est-ce le
coin obscur devenu le tombeau de ce héros
sans gloire? Est-ce la maison somptueuse où
les fêtes se succèdent qui est la patrie de la
17*
— 298 —
jeune fille dont Pâme s'est vouée au soulage-
ment des pauvres, et veut donner son cœur
commesa fortune? Combien de nobles créatures
dont Punique patrie est le tabernacle desautels,
lacoucbe où on souffre le plus, l'asile des fous,
les prisons même où les crimes se cachent, et
qui s'éloignent des rives de France sans croire
leur dire adieu ( 1 ) , s'il y a ailleurs plus de sanc-
tuaires à relever, plus de pauvres à secourir,
plus de fers à rendre moins lourds aux captifs,
plus d'enfants surtout à aimer! Et comment
donc une femme quitterait-elle avec amertume
un pays où tout fils a une mère, toute mère
la liberté de rendre heureux son fils, si elle
l'abandonne pour nationaliser dans la grande
patrie de l'église catholique les innocents exi-
lés de toute famille et de tout amour ? ô qu'elles
sont étroites les circonvallations d'une cité
pour la religieuse qui peut cacher sous son
aile les enfants du désert comme ceux de
Paris, et que Vincent de Paul avait bien le
génie du christianisme et l'intelligence du
cœur de la femme, lorsqu'il interdisait à ses
sœurs le service des pauvres dans le lieu de
leur naissance , afin que leur âme ne connût
(I) L'auteur de la Réforme dç Malle.
— 299 —
pour patrie que cet horizon de l'amour qui
embrasse l'univers? Quand donc, après vingt
ou trente ans d'a"bsence et de travaux , la fille
de charité ou du Sacré-Cœur est rappelée
des missions en France pour y mourir en
paix comme on rentre au port après un long
voyage; elle n'estime point avoir recouvré le
ciel du pavs natal, et il faut se dissuader de
cette vaine illusion d'égoïsme. Alors, autant
que jamais, le lieu de son bonheur est le ri-
vage lointain où elle a aimé le plus d'enfants,
et sa véritable patrie jusqu'à sa dernière
heure sera la terre où elle les béatifiait par
le sang du Christ!
CHAPITRE VII.
I>e l'amitié surnaturelle et «lu bonheur par la
tic commune.
Il est donc loyalement et surabondamment
prouvé que toute règle monacale, inspirée par
Dieu, autorisée par l'Église, saisit l'être entier
par le bonheur et l'y fixe pour l'éternité. Tou-
tefois nous n'avons considéré jusqu'à présent
que la vie intime de lame, l'individualité du
cœur, s'il est permis de s'exprimerainsi, l'être
isolé enfin. Or, la vie religieuse, pour la
femme surtout, n'est point l'isolement, la
concentration, le reploiement de l'âme sur soi.
Elle ne condamne pas à la solitude, elle con-
— 302 —
doit à la vie commune. Après avoir donné à
lame par l'action extérieure de la charité ou
par le mysticisme les infinies joies de l'amour,
du dévouement , du sacrifice ; après lui avoir
créé une vie intérieure sublime, elle lui offre
un privilège de plus. Loin de la laisser en
face d'elle-même, absorbée dans ses délices ,
elle la place à côté d'autres cœurs vivant de
la même existence , habitant sous le même
toit, ornés du même revêtement de grâce , se
vouant aux mêmes œuvres, ne palpitant que
pour la même cause, destinés à devenir dans
le Christ les amis de son pèlerinage.
Si on a passé le jour au milieu de petits en-
fants, d'aimables sœurs ont été mères; les
émotions s'augmentent en se sentant parta-
gées, les cœurs s'ouvrent au même baiser des
bouches souriantes, au même écho des fraî-
ches voix. .
Si on a gravi le sommet du Carmel, d'au-
tres âmes vous y ont précédé, vous y suivent,
y goûtent peut-être des ravissements plus
hauts. L'extase tressaille des extases dont
elle est le témoin.
Si on vient de quitter une salle de malades
où la mort a vaincu les illusions de la cha-
rité, dans la salle d'une jeune religieuse au
— 303 —
contraire la vie triomphe du tombeau , les
espérances consolent des déceptions, les joies
diminuent l'amertume des épreuves, les lar-
mes de bonheur essuient les larmes de re-
grets. Dieu , en se livrant non pas à un seul ,
mais à plusieurs réunis en son nom, augmente
leur capacité d'aimer, et crée pour chacun
un milieu fraternel dont il est le centre , où
tout par conséquent devient doux et sympa-
thique.
Or, qu'est-ce en général que le milieu
d'existence où l'individualité peut être posée ?
Quels éléments le constituent? Ils sont de plu-
sieurs sortes; proviennent nécessairement de
diverses causes; naissent quelquefois des cir-
constances, sans que les circonstances puis-
senties modifier; échappent trop souvent à
une volonté directrice, parce qu'ils naissent,
de la faiblesse comme de la vertu , de l'âme
comme de l'esprit, du cœur comme de la ma-
nière dètre, des désirs comme des regrets,
des joies comme des chagrins, de ce quelque
chose d'indéfini qui est en même temps plus
et moins que nous-mêmes. C'est ce reflet réci-
proque de l'être sur d'autres êtres groupés
autour de lui, qui forme au-dessus de la
tête de tous et de chacun en particulier la
— 304 —
colonne d'air où 1 on respire à son insu ,
soit qu'on se trouve au large et à l'aise,
soit qu'on se sente oppressé. Les personna-
lités , quelque puissantes qu'on les suppose ,
ne créent pas à elles seules cet horizon, tantôt
sombre, tantôt brillant, où tous les regards
s'attachent comme au ciel de la vie. Les évé-
nements publics et les épreuves privées ,
les choses du dehors et les choses de l'in-
térieur, les idées et les sentiments, les
opinions et les habitudes, les relations du
monde et celles de l'amitié, les sujets sur les-
quels roulent d'ordinaire les discussions et les
paroles du petit enfant, les convictions politi-
ques oureligieuses etlesantécédents, tout enfin
contribue à l'ombre ou à la lumière de ce fond
de tableau sur lequel chaque âme vivante res-
sort avec sa propre physionomie. C'est une loi
pour toute créature de subir le caractère du
milieu que d'autres venus avant elle lui ont
préparé, où elle apportera à son tour un tri-
but essentiel. Les enfants de Dieu sont des
frères destinés à vivre ensemble, et la solitude
n'est ici-bas qu'un accident jusqu'à ce qu'au
ciel elle soit une impossibilité. Nous ne parlons
pas, bien entendu, de la solitude selon les
Antoine et les Jérôme, celle-là était une béati-
- 305 —
Inde anticipée. Nous parlons de ces tristes
solitaires qui n'ayant pas dit adieu au monde,
y sont cependant condamnés à vivre en face
d'eux-mêmes, sans foyer domestique, loin de
toute maison hospitalière. Or, ces âmes, elles
aussi, ont dans leur malheur un milieu d'exi-
stence puisqu'elles ont des souvenirs. En s'y
réfugiant, elles y reconquièrent les émotions
d'autrefois, elles y ressuscitent les personnes
disparues et aimées. Si ces souvenirs sont
purs autant qu'heureux, ils seront toute une
vie nouvelle, et les anges y ajouteront le charme
de leur présence. S'ils sont pénibles, excitent
les regrets ou le remords , on aura une ex-
trême difficulté à les éloigner, tant le cœur
humain reçoit de fortes impressions de tout ce
qui vient de plus haut ou de plus bas que
lui-même. Que d'âmes, à la dernière heure,
sont sauvées par le souvenir d'un regard ma-
ternel ou du conseil d'une sœur, parla mémoire
des premières visions de la vie! Que d'esprits
emportent en enfer l'écho du premier blas-
phème entendu et qui les a égarés !
C'est donc une des assises fondamentales
de la vie que le milieu où l'on est placé, et
bien que l'on puisse demeurer fort médiocre
auprès d'âmes élevées et très-supérieur auprès
— 306 -
d'intelligences inférieures , bien que l'âme et
l'esprit toujours libres de leur propre essor dé-
passent, lorsqu'ils le veulent, le milieu trop res-
serré qui leur est imposé ; néanmoins on n'est
jamais libre de s'y remuer sans plaisir ou sans
peine. De môme que la respiration de l'être
physique devient difficile et oppressée lorsque
l'air n'est pas assez vif, de même le mou-
vement intellectuel et moral de l'être immaté-
tériel devient une incessante douleur quand
l'atmosphèreoùilseproduitn'estpasassezpure
pour lui.
Cela étant, il nous faut examiner d'abord
quels peuvent être à cet égard les désirs de
la femme. Nous nous demanderons ensuite
si la vie religieuse parvient à les satisfaire.
Ces désirs ou plutôt ces besoins sont im-
menses. Ils naissent de cette infinie délicatesse
de nature, qui amène presque toujours une
modeste supériorité d'esprit portant la femme
à souhaiter dans son entourage des facultés ou
des vertus qu'elle admirera. Par son âme,
elle a le droit d'aspirer à l'élévation morale du
milieu où s'écoulent les jours de ses dévoue-
ments. Par son esprit, elle souhaite l'éléva-
tion intellectuelle du milieu où elle pense,
car ce milieu lui-même , quelque haut qu'il
— 307 —
soit, s'élèvera rarement au niveau de son
cœur. Sans doute , nous n'entendons pas dire
qu'il est nécessaire à la femme de se livrer
aux plaisirs de l'esprit. Nous avons déjà mon-
tré qu'ils n'étaient rien en eux-mêmes pour
consoler sa vie, et nous convenons volontiers
qu'ils l'éloignent plus souvent qu'ils ne la
rapprochent de l'idéal de son bonheur. La
plupart d'entr'elles au reste seraient inca-
pables de les goûter parfaitement. Mais ce
qu'on ne veut pas ou ce qu'on ne sait pas
aimer pour soi , on peut l'aimer dans les au-
tres; ce à quoi on craindrait de s'attacher
personnellement, on peut y tenir pour les au-
tres. Si la femme ne s'émeut en elle-même
que pour les choses du cœur, il lui est loisible
et très-cher de jouir des choses de l'esprit
dans ceux qui l'appiochent. Etrangère à toute
spéculation, n'ayant rien étudié, ne lisant
que dans les yeux de ses enfants , ignorant
tout sauf son amour , elle n'en aura pas
moins au plus haut degré le goût du beau ;
elle aimera le beau sous toutes ses formes ,
le recherchera avec avidité , le saluera avec
transport partout où elle en découvrira l'ex-
pression, ne se trompera point sur la valeur
d'une œuvre d'intelligence, sera très-apte à
— 308 —
ranimer la lumière du génie. Elle se passion-
nera pour les travaux grandioses, en devinera
la portée, en saisira au vol le côté faible, et sera
plus utile à leur perfectionnement que les
plus habiles critiques, parce qu'elle puisera
dans la rectitude de sa tendresse cette divina-
tion qui manque à la gloire , mais non pas à
l'amour. La femme supérieure n'est pas tou-
jours celle quia le plus d'esprit, mais celle
qui a le plus de cœur. Qu'on suppose une
femme aussi déshéritée que possible des dons
intellectuels, elle voudra avec véhémence
avoir le droit incontestable d'être fière d'un
époux, d'un fils, d'un frère, d'un ami. Elle
aspirera à la supériorité de ceux à qui elle ap-
partient parce qu'elle a faim et soif de les
admirer sous tous les rapports. Si elle man-
que de facilité ou d'élégance dans la conver-
sation , elle n'en sera pas moins touchée des
discours éloquents qu'elle aura l'occasion d'ap-
plaudir. Si elle n'a pas de penchant pour la lec-
ture réfléchie et solitaire, elle aura les fibres les
plus délicates, les plus tendres , les plus sen-
sibles pour tressaillir à une poésie qu'une
bouche aimée lui révélera. Si elle n'a jamais
touché un crayon ou un piano, cela ne l'em-
pêchera pas de pâlir devant une belle toile ou
— 309 —
de chanter avec Itossini. On pourrait pres-
qu'affirmer que les femmes dénuées de res-
sources personnelles dans l'esprit sont les
plus ardentes à jouir en ceux dont elles sont
entourées des mérites qui leur manquent, et
dont le cœur seul leur donne la compré-
hension.
Cet instinct divin de tout ce qui est élevé
se fait jour chez les femmes de toute con-
dition. Dieu n'a pas créé plusieurs types,
selon le rang où sa providence place une des-
tinée , et quand nous essayons de mettre en
relief l'idéal chrétien de la femme , nous ne
procédons jamais par voie d'exclusion. De
même que nous avons vu une paysanne de
seize ans arriver par l'amour au sommet de la
contemplation, de même aussi on découvrira
sans peine chez la femme rivée aux plus hum-
bles labeurs ce besoin de s'enorgueillir de
ceux qu'on aime , de les voir appréciés , de
remarquer en eux une supériorité quelconque.
L'amour chez la femme est partout et tou-
jours un culte. C'est pourquoi elle rêve inces-
samment l'élévation de l'objet aimé et veut
qu'il soit brûlé de l'encens à ses pieds. La
femme d'un charpentier habile dans son état,
intelligentet sage; la femme du petitmarchant
_ 310 —
dont la délicatesse et la capacité sont recon-
nues ; la femme d'un laboureur dont le sillon
est plus régulier que celui du voisin; une
jeune et modeste ouvrière dont le frère sait
le latin et le grec ; une mère dont le fils a
reçu du ciel une intelligence hors ligne ; toutes
cesfemmessontmillefoisplusheureuses que la
grande dame du monde rougissant en seeret
des vulgarités qui l'environnent. Le vulgaire
est ce qu'il y a de plus contradictoire à la na-
ture de la femme, elle ne s'y résigne jamais ; il
l'enveloppe en vain, la presse de toutes parts,
elle lui résiste sans se lasser, et bien qu'elle le
supporte dans autrui sans se plaindre, il la
blesse infailliblement. Elevée par le cœur au-
dessus de toute élévation, l'abaissement des
siens , sous quelque forme qu'il apparaisse, lui
est d'un poids insupportable, et, après la priva-
tion d'être aimée , elle n'en éprouvera pas de
plus cruelle que ne pas voir sur le front de ceux
à côté desquels elle vit l'éclat intellectuel,
signe de la royauté de l'homme. Sans doute
l'étendue de cette lumière n'est pas mathé-
matiquement déterminée par l'ambition de la
femme, et elle se contente de peu à cet égard.
Elle n'a nul besoin que l'esprit aimé soit vaste
dans son érudition , elle veut seulement que
— 31 1 . —
par son regard il atteigne plus haut que cette
terre. Un paysan sachant le Credo a mieux
qu'une foule d'académiciens illustres les facul-
tés dont une femme a le droit d'être fière
et heureuse. Les dons de l'esprit, hélas! n'élè-
vent point ceux qui en usent mal , et il y a
par malheur des sommités intellectuelles par-
faitement incapables de créer ce milieu de
vérité et de vertu où une femme peut jouir de
ce qu'il y a de divin dans l'homme. Combien
de mères, d'épouses, de sœurs, pleurent sur
les génies ou les talents qu'elles aiment,
étoiles radieuses tombées du ciel que le monde
foule aux pieds en glorifiant sa victoire.
Nous le savons : cet ordre d'idées n'est
pas précisément celui que la mode accueille ,
et le torrent furieux qui emporte tout, en
tout dévastant, empêche d'écouter sur ce
sujet la femme, sa conscience et sa voix.
On ne se rend plus compte des principes
les plus sacrés, on oublie les axiomes les
plus essentiels au bonheur, on croit avoir
assez fait quand un mariage riche est conclu.
Qu'importent les convenances immatérielles,
l'analogie de l'éducation , les tendances di-
verses que les précédents ont pu créer, la
dissidence des idées, la contradiction dans les
— 312 -
sentiments? On aura un palais pour demeure,
des diamants, des dentelles pour l'éclat d'une
fête, un équipage pour la promenade. Si on
s'ennuie en tête-à-tête, on appellera le monde
autour de soi; si on ne sait comment causer
en face l'un de l'autre, le bois de Boulogne
et le cercle y remédieront. Quand les soi-
rées paraîtront trop longues au coin du feu,
on sortira ensemble.... ou séparés ! la jeune
femme ira chez sa mère, si elle n'aime pas le
théâtre. Elle ne sait lire que dans Bossuet ou
M. Guizot ; de l'autre part, on ne goûte
guère qu'Alexandre Dumas; chacun lira tout
bas sans discuter. Le besoin d'économie ne
dérangera aucun plaisir, n'entravera aucun
projet; l'aisance, le luxe dans le ménage y
tiendront lieu de l'harmonie des âmes; la vie
facile et opulente avec le temps peut-être
produira l'affection. Lorsqu'on n'a pas d'in-
quiétudes sur l'avenir, n'est-on pas toujours
satisfait? Lorsqu'on a le pouvoir de procurer
une brillante éducation aux enfants, n'est-il
pas aisé d'échapper au souci? Est-ce qu'une
distinction égale dans l'esprit , un culte iden-
tique pour les traditions de race et de famille,
une même ardeur pour les mêmes principes et
le même goût dans les habitudes compense-
— 313 —
raient de si précieux avantages? Est-on heureux
sans fortune? l'amour donne-t-il du pain? le
talent mène-t-il aux honneurs? le travail
préserve-t-il des privations? C'est affreux à
entendre , et pourtant ce langage est celui
du plus grand nombre! Ahl certes , si l'on
semait l'union dans les cœurs comme on sème
les jouissances à la surface des choses ; si la
femme consentait au sacrifice de sa fierté in-
tellectuelle dans l'espoir d'élever le milieu
abaissé où elle entre; si réellement c'était par
oubli de soi , par dévouement pour une âme
en qui subsisterait encore le désir du progrès
véritable, du progrès moral, que certaines
alliances si singulièrement assorties se con-
tractaient, on ne pourrait qu'applaudir parce
que si la femme ne comprend pas sa mission
d'aujourd'hui, s'en éloigne par effroi, y re-
nonce par défaut de courage, ou s'aveugle
sur son importance, on ne voit plus, il n'y
a nulle part une digue à opposer à l'effroya-
ble décadence où on entraîne les jeunes géné-
rations qui d'elles-mêmes rouleraient moins
bas.
On se plaint beaucoup de la jeunesse.
Hélas ! elle est victime en cela bien plus que
coupable. Si elle boit aux sources dont on la
18
— 3U -
rapproche, à qui la faute si ce n'est à ceux qui
ont tari toutes les autres! Si elle retire ses
lèvres du beau calice rempli pour elle, à qui la
faute sinon à ceux qui rient de la sainteté et
du charme de ce qui est plus vrai que le
bonheur? Est-ce une âme, dans ses pre-
mières aspirations, qui pense à l'inanité de
l'amour? Est-ce une jeune fille chrétienne,
dans ses premiers rêves, qui imaginera que le
pain et l'eau glacent le cœur, que tout l'ho-
rizon de la vie est une corbeille de noces,
que le cercle des joies est fatalement limité
par un total de revenus, qu'on cesserait d'ai-
mer si on cessait d'être fortuné ? Elle ne le
croit pas alors même qu'elle cède à une pres-
sion qui la révolte en secret, et comment le
croirait-elle puisque l'homme lui-même le nie
dans les jours heureux d'une jeunesse sin-
cère ! Ah ! si on laissait un peu plus de
place à ce qui est naïf; si on ne résistait pas
à la puissance des cœurs aux prises avec les
difficultés de la vie réelle ; si au lieu de com-
battre la vigueur des sentiments au profit des
intérêts matériels, on n'excitait pas l'égoïsme
à se faire la grande part et l'orgueil de la vie
à tout désenchanter ; si au lieu de calculer sur
les rentes, on calculait sur les sympathies de
— 315 —
nature , de position, d'esprit, de manière
d'être; si au \\i\\ d'accroître et d'enlacer toutes
les épines sorties de la main de l'homme , on
laissait croître et s'épanouir les fleurs semées
par Dieu, combien les familles seraient plus
unies , les rapports plus doux quoique plus
austères , les caractères mieux trempés , les
intelligences plus tendues vers le bien su-
prême, et combien Dieu, qui exauce les désirs
des pauvres ( 1 ) , revêt le lys des champs et l'herbe
des vallées (2), répandrait de bénédictions
sur ces chefs de famille qui auraient mis leur
foi dans la divine Providence , dans le travail,
dans la joie de s'aimer avec un complet désin-
téressement, a Les pauvres magnanimes sont
plus utiles aux églises que les riches fastueux » ,
disait saint Chrysostôme aux chrétiens de
son temps, et certes les chrétiens de nos jours
seraient sages en méditant ses paroles, pour
les pratiquer ensuite, car il est urgent de sa-
voir n'être pas riche, plus encore pour le
salut de la société que pour l'honneur de la
religion !
Il y a encore, nous l'espérons du moins,
(1) Psaumes de David.
(2) En St Mathieu, càap. VI.
— 316 —
des cœurs jeunes qui comprennent ce langage.
Il y a encore dans le monde une sève vierge
qui préserve de la contagion universelle cer-
taines âmes plus fortes parce qu'elles sont
plus chrétiennement fières; qui, si elles ne
peuvent pas rompre tout obstacle, triompher
de toutes les résistances et jouir du bonheur
tel qu'elles l'auraient compris , s'enveloppent
et se recueillent dans leurs espoirs déçus,
dans des illusions toujours chères, préférant,
si elles sont riches , conserver dans la paix
leurs pensées, leurs convictions, leurs habi-
tudes d'esprit, à descendre au niveau où un
long martyre leur serait assuré ; mettant au-
dessus de toute séduction, si elles sontpauvres,
le privilège de garder leur éminente dignité
dans l'Église (1), en demeurant, grâce à un
culte plein de ferveur, au sommet où la
Providence, aidée des longues vertus de leurs
aïeux, les a fait naître.
Ce n'est pas dire que la fortune empêche
toute élévation intellectuelle , ni qu'il faille
rigoureusement être pauvre pour s'estimer,
se comprendre et se dévouer réciproquement;
ce n'est pas dire non plus qu'on soit toujours
(t) Bossuet.
- 317 —
fort heureux en s'isolant des faiblesses des
contemporains pour rester livré aux siennes ,
puisqu'il y en a nécessairement partout ici-
bas. C'est flétrir par la voix d'un évêque illus-
tre ce confortable qui énerve les caractères , qui
décore comme une plante parasite les forces vi-
tales de rame, qui rapetisse les intelligences et
concentre l'homme tout entier dans les soins mi-
nutieux d'un ameublement de boudoir, dans les
détails d'une parure, dans l 'ordonnance de di-
vertissements pleins de mollesse, dans ces su-
perfluités de bon ton, dans ces mille riens de-
venus une nécessité du temps présent... liens
factices créés par la frivolité (1)! C'est pro-
tester contre cette déplorable tendance ac-
tuelle à vouloir que les richesses soient Tuni-
que élément du bonheur pour une famille à
fonder., erreur qui efface les notions les plus
divines , fait perdre à l'homme ce qu'il y avait
d'infini dans son cœur (2), substitue l'idée du
plaisir à l'idée du sacrifice , le désir des
jouissances vides et sans but à l'attente des
profondes et suaves émotions de la vie d'une
femme , altère ce qu'il y a en elle de plus
(1) M 8 ' Pie, Mandement sur l'esprit de renoncement et de
sacrifice, 1853.
(2) Dialogue de sainte Catherine de Sienne.
18*
— 3*8 —
vivace, de plus charmant, de plus délicat,
de plus propre à la rendre digne de ses hautes
destinées, fixe sur de vaines combinaisons,
sur des rivalités d'élégance et de luxe les
ressources d'une intelligence faite pour n'as-
pirer qu'aux joies d'une tendresse ingénieuse,
ne sachant plaire que pour tout attirer à
Dieu.
Cette erreur aura toujours pour résultat de
rendre les femmes futiles quelquefois et mal-
heureuses infailliblement, malheureuses sans
compensation , sans autre remède que le se-
cours du ciel, car on peut se tromper par in-
expérience la veille du mariage, mais le len-
demain se trompera-t-on de nouveau ? Et lors
même qu'on oublierait quelque temps les be-
soins légitimes de sa nature pour chercher le
bonheur là où il n'est pas, les oubliera-t-on
toujours ? Et quand on aura cherché sans trou-
ver après ce songe doré d'une illusion dévo-
rante, que sera l'heure du réveil? Où se ter-
minera la longue angoisse de ce sommeil
fébrile? La souffrance alors révélera la femme
à elle-même. Elle se retrouvera dans ses lar-
mes avec la compréhension de ce qu'elles lui
coûtent. L'élévation reconquise de son être lui
fera mieux sentir rabaissement d'une famille
— 319 —
ou d'un monde où elle avait cru , grâce à l'éclat
extérieur, pouvoir se passer delà distinction
intime; elle connaîtra l'horreur des situations
brillantes et le néant des vanités satisfaites !
Si elle est aimée réellement, si elle aime, elle
pourra se relever d'abord, puis tout relever
autour d'elle, ne serait-ce que du moindre
degré ! Mais , si comme il arrive presque tou-
jours , l'affection mutuelle n'a jamais été sé-
rieuse, si elle a des déchirements dans son
cœur comme dans son esprit, elle confon-
dra dans un même désespoir ces deux
infortunes : n'être pas aimée , n'être pas com-
prise. Le monde rit souvent de cette der-
nière expression. On l'emploie volontiers iro-
niquement. Pour nous, si nous la choisissons,
c'est qu'elle est éloquente lorsqu'elle est sin-
cère, c'est qu'elle prouve que la femme, con-
damnée à vivre dans un milieu indigne d'une
intelligence élevée , en souffre du premier au
dernier jour de sa vie, et en souffre d'autant
plus qu'elle dépasse quelquefois ceux derrière
lesquels elle se serait complue à marcbcr. Des-
tinée à charmer et non à gouverner, à être
devinée et non à s'imposer, à persuader et
non à commander, à exercer par le cœur l'in-
fluence qui donne l'empire des plus grands
— 320 -
esprits, et non pas à enchaîner à son intelli-
gence une âme médiocre , elle ne saurait
jouir d'une satisfaction d'amour-propre. Une
noble fierté de cœur est tout autre chose
que l'orgueil de l'esprit, et c'est pourquoi
toute infériorité navre la femme sans l'offen-
ser. Nous laisserons donc baissé le voile
des douleurs qu'elle aime à croire inconnues
pour contempler les familles où les esprits,
les cœurs, les âmes s'élèvent sans effort sous
la bénédiction d'en haut.
Si le mal signalé tout à l'heure est gé-
néral et profond , il n'a point tout envahi.
Comme la foi catholique malgré tant d'as-
sauts n'est pas morte en France et n'y pé-
rira jamais, la vie de famille, sauf quelques
exceptions dans les grandes villes, y est encore
aimée, comprise, pratiquée selon l'évangile ,
c'est-à-dire de manière à satisfaire tous les
penchants, toutes les ambitions légitimes de
la femme. Oui, il y a encore d'innombrables
sanctuaires où l'on voit l'amour s'épanouir
sans se faner en la présence de Dieu, la foi
préserver les esprits de l'erreur corruptrice ,
l'étude remplissant les heures en chasser
l'ennui et la dissipation , le culte des arts
éloigner des plaisirs moins nobles, les soi-
— 321 —
rées s'écouler avec les frères, les sœurs , les
amis rassemblés, les jeunes gens causant his-
toire et littérature, les jeunes filles faisant de
la musique ou des travaux à l'aiguille , le
père et la mère attentifs veiller sur ces chers
esprits, les entretenir des douleurs de Pie IX,
les exciter eux-mêmes à l'enthousiasme du vrai
et du beau en le leur montrant dans l'éclat
radieux des bons livres, la prière demeurer en
honneur, la messe du dimanche grouper au-
tour de l'autel tous les habitants du logis, l'at-
tachement mutuel , soutenir dans les revers,
charmer dans la prospérité, aider tout ce qui
est bon à se promouvoir jusqu'à Dieu, la pau-
vreté n'être point regardée comme une humi-
liation parce que le sentiment chrétien pré-
serve de l'envie, parce qu'on sait élargir son
cœur pour s y contenter de peu ( 1 ) , et mettre
Jésus-Christ à la place de ce qui manque (2),
la richesse ne devenir qu'un moyen d'être
magnifique dans la charité et strictement
convenable dans les habitudes , qu'un motif
de plus pour écarter un luxe qui dévore le
lendemain en flétrissant la veille , la vie enfin,
(!) Le R. P. Lacordaire, Conférences de Toulouse.
(2) Bossuet, Lettres de direction.
— 30G —
manifester la pensée de l'église par les saintes
conséquences du mariage. Il y a encore des
milieux où la femme sage et honorée, douce
et humble, n'a aucun froissement à subir ; où
la modeste influence de son vertueux amour
s'exerce en paix sur son époux; où, en même
temps qu'elle achève cette éducation de
l'homme par la femme qui dure jusqu'à la
mort, elle prépare le cœur de ses fils à être
dignes de la recevoir un jour, tandis qu'elle
se montre devant ses filles le type de la
femme soumise, sans réserves dans son obéis-
sance et son dévouement éclairé; où le père
de son côté enseigne à ses fils le respect de
la tendresse , tout en usant virilement d'une
autorité que nul ne conteste; où les esprits
enfin comme les volontés passent tour à tour
des joies intellectuelles aux joies du cœur,
des régions les plus élevées de la terre à ces
régions sublimes où Dieu attend les âmes pour
les bénir.
Sans doute beaucoup de familles n'ont pas
toujours été aussi heureuses ! Beaucoup d'in-
térieurs ne se perfectionnent qu'après un long
apprentissage des difficultés de la vie, et cette
pensée devrait animer le courage de la femme.
L'homme ne s'élève guère, en sortant et se
— S*3 —
dépouillant de lui-même, qu'en recevant du
ciel la responsabilité, les devoirs, les jouis-
sances de la paternité, et combien de femmes
ne façonnent l'âme du père qu'en ouvrant
celle des fils, ne réalisent ce qu'elles ont rêvé
toute leur vie qu'au déclin de leur âge , si
l'on pouvait appeler déclin le moment su-
prême où Dieu est enfin le nœud et la pos-
session de deux cœurs qui s'étaient aimés
pour le chercher, de deux esprits dont les
vues s'étaient longtemps rencontrées sans de-
venir identiques !
Or, ce bonheur, descendant de l'âme au-
tant que du cœur et beaucoup plus que de
l'esprit , nous révèle une vérité importante
que nous serions coupables de taire. C'est
qu'il existe des milieux fort destitués de toute
élévation intellectuelle, où la femme pourtant
estime n'avoir rien à regretter parce qu'elle
y trouve l'élévation morale. Nous l'avons re-
connu : la femme, quelque simple d'esprit
qu'on la suppose , a un vif penchant pour
toutes sortes de supériorités; nous l'avons
remarqué aussi : les facultés intellectuelles
ne sauraient la charmer quand elles éloignent
de la vérité ou de la vertu. 11 est donc évident
que , pour la consolation de sa vie, la sincé-
— 324
rite des caractères , les mérites solides sont
préférables aux dons de l'esprit les plus en-
viés, et que l'intelligence féminine la plus
haute n'aurait qu'à bénir son sort auprès de
parfaits ignorants, si ces ignorants connais-
saient Dieu assez pour connaître la femme ,
l'apprécier , l'aimer comme elle le mérite ,
c'est-à-dire comme il est rare que lui arrive
ce suprême bien.
Lorsqu'il y a un instant nous nous élevions
avec énergie contre certains malbeurs actuels
et en particulier contre l'omnipotence de l'or,
nous n'entendions pas ne déplorer dans la vie
de famille que la faiblesse du côté intellec-
tuel ; elle serait de peu de valeur si elle n'é-
tait pas une des causes principales de la fai-
blesse du côté moral, si après l'avoir produite
elle ne la rendait pas irrémédiable. Mais ici
plus que jamais nous respecterons en silence
les trop cruels chagrins de tant de nobles
jeunes femmes pour ne mettre en relief que ce
qu'il est permis de toucher sans indiscrétion:
les joies qui se font deviner en se trahissant
elles-mêmes.
Or, nous n'hésitons pas à le répéter : en ce
qui touche le bonheur de la vie réelle, l'éléva-
tion morale peut aisément compenser l'infério-
— 323 —
rite intellectuelle ; la foi tenir lieu de science
puisqu'elle enlève les esprits plus haut que la
science ne les mène ; la réserve, la bienveil-
lance, l'aménité du langage remplacer les sail-
lies spirituelles ou les éloquents discours ; la
tendresse et le dévouement remplir les vides
qui pourraient être par hasard remarqués ;
la charité comprise et pratiquée combler tous
les loisirs ; le respect mutuel permettre à
chacun de céder quelque chose à ses tendances
particulières. Quand il en est ainsi, quand
les habitudes prennent le niveau des vertus ,
que l'amour chrétien, cet amour qu'aucun
flot n'emporte, crée l'égalité sublime de l'u-
nion au devoir, de l'union à Dieu; la femme,
disposant de semblables biens , fût-elle un
génie et ceux qui composent sa société habi-
tuelle ne sussent-ils pas lire couramment,
nagera dans la joie. Sa fierté n'aura rien à
souffrir ; elle ne se sentira point supérieure à
ceux qui l'entourent, et, s'ils l'exaltent naïve-
ment, ce ne sera pas là le motif de ses actions de
grâces. Elle admirera bien plus qu'on ne l'ad-
mire et ne seranullement jalouse de l'influence
de son esprit. Pourquoi en effet y tenir quand
on n'a aucun but céleste à atteindre ? Pour-
quoi être éloquente quand on n'a pas à défendre
19
— 326 —
Dieu? A quoi bon pâlir devant Pascal et Bour-
daloue, si un père , un époux, un fils savent
l'Évangile ? Il y a donc des femmes parfaite-
ment heureuses dans le plus humble milieu.
Il y a des femmes distinguées qui, en con-
sentant à descendre des sphères intellectuelles,
sont montées plus haut par une compensation
venue de Dieu. 11 en est même beaucoup qui
se dilatent d'autant plus dans leur bonheur
qu'il est leur œuvre exclusive parce que,
grâce à leur intelligence surtout à l'humi-
lité de leur âme , elles ont élevé vers le Christ
par le seul contact de leur vertu tout ce qui
les a approchées.
Cette incomparable gloire, ces joies pures
et profondes se rencontrent à tous les rangs so-
ciaux autour d'un foyer glacial comme dans les
somptueux boudoirs. Combien de duchesses,
de femmes fortunées, pleurent d'envie sous
leurs dentelles en visitant leurs pauvres, quand
elles voient dans la famille l'obéissance des
enfants, la gaieté de la mère, la résignation
douce de l'ouvrier, le transport des cœurs,
lorsqu'on rentre mouillé parle travail , l'émo-
tion vive et suave de toutes ces âmes courbées
pourtant sous le poids d'une souffrance con-
tinue ! Aura-t-on du pain pour demain ? on n'y
- 327 —
songe pas en s'embrassant ; on aura toujours
Dieu et le courage pour s'aimer. La jeune
femme a appris au père des enfants qu'il avait
un père dans le ciel; il adore ses décrets et
prie le dimanche au lieu de travailler. Au-
trefois elle était battue , maintenant elle sait
que rien ne la menace , sauf des caresses de
plus à chaque augmentation de misère. Elle est
plus souveraine dans son pauvre réduit que
les grandes reines sur leurs trônes. Riche du
cœur qu'elle aime et qu'elle a enrichi de
Dieu, elle est autrement heureuse et puis-
sante que ne Tétait madame de Staël prédisant
à ses admirateurs la chute de Napoléon.
Ce n'est pas que nous prétendions relé-
guer dans les chaumières toutes les dames
de Staël, et il y en a dans le monde plus qiTon
ne le croit, ni que nous pensions qu'une
femme, réellement remarquable par son in-
telligence, puisse être parfaitement heureuse
dans une situation où il lui serait impossible
de compléter son apostolat. Mais il y a un
abîme entre les douleurs d'une femme dont
l'épreuve est de se désoler dans un centre
abaissé moralement et les privations de celle
qui ne gémit que sur un abaissement intel-
lectuel. Quoi qu'il en soit, le milieu d'existence
-~ 328 —
souhaité par toutes les femmes ne peut se
rencontrer que par miracle dans le siècle du
progrès matériel et de la décadence des ca-
ractères.
Revenons maintenant à la vie religieuse.
Comment les joies intellectuelles et morales
qu'elle réserve répondent-elles à tous les dé-
sirs, à tous les besoins d'une femme vierge?
On s'étonnera peut-être à cette question,
tant on est convaincu dans le monde que
la vie monacale annule les facultés de l'es-
prit. Dieu, il est vrai, ne se contentant pas
du témoignage de l'histoire pour réfuter ce pré-
jugé singulier, en a beaucoup déconcerté les
défenseurs, en plaçant au xix e siècle comme au
xm e dans les ordres religieux des génies dont
les travaux seront immortels. Toutefois cette
fausse appréciation subsiste encore dans le
vague pour la femme surtout. Excepté les
couvents où l'on se livre à l'instruction , tous
les autres sont accusés d'éteindre les forces
vives de l'intelligence pour amener comme
résultat logique la faiblesse d'esprit.
Or, c'est précisément le contraire qui arrive
et la raison en est facile à saisir. L'ensemble
de la vie religieuse ayant pour but de purifier
l'âme pour qu'elle s'unisse à Dieu le plus in-
— 329 —
timement possible, et d'exalter le cœur
pour obtenir la perfection de l'amour, doit,
par cela seul, agir sur l'esprit et lui im-
primer la plus vigoureuse impulsion. L'âme
ne resserre pas ses liens d'union avec Dieu
sans croître dans la connaissance de ses plus
profonds secrets ; le cœur ne monte pas les
degrés de l'amour sans que l'intelligence ne
s'élève vers la lumière. « Celui qui me
suit ne marche pas dans les ténèbres, » a dit
Jésus-Christ. C'est une grande science, en effet,
de s'unir à celui qui sait tout (1 ). Qui ne le con-
naît pas ne sait ri>n, qui le connaît mal sait
mal, qui le connaît peu sait peu (2). L'aimer,
c'est dépasser les mondes visibles et jouir par
anticipation du monde invisible ; c'est possé-
der la raison des règles qui les gouvernent ;
c'est laisser bien loin en arrière le génie lui-
même auquel certaines notions demeurent in-
abordables jusqu'à ce qu'il ait passé par les
flammes de l'amour (3). Un cercle étroit et
fatal limite l'intelligence privée de l'infini, et
que peut-il y avoir de caché pour celui qui croit
en Dieu, l'essence incrée, la substance des
(1) Saint Augustin.
(2) 57 e Confér. de Notre-Dame.
(3) Le Dante.
— 330 —
substances, le moteur de tout ce qui se meut !
astre que jamais aucun nuage ne voila , sans
coucher et sans hiver , affranchi des lois de la
création que lui-même a fixées ! Centre indivisi-
ble ou convergent tous les temps et tous les lieux !. . .
Maître des choses créées qui sont la splendeur de
l'idée immuable que le Père engendre et qu'il
aime sans fin ! Idée , raison, Verbe, lumière qui,
sans se détacher de celui qui la fait luire , sans
sortir de sa propre unité , rayonne de créatures
en créatures, de causes en effets. Clarté qui se
répète de miroir en miroir, pâlissant à mesure
quelle s'éloigne (t); saisissante de majesté,
éblouissante de charmes, à mesure que les
cœurs s'en rapprochent. Qu'y a-t-il dans le
ciel pour l'esprit, si ce n'est l'extase où le
jettera la vision de Dieu? Et sur la terre que
peut-il souhaiter, si ce n'est l'intuition de
cette vue? De quelle pensée s'emparera-t-il
pour s'agrandir lui-même , pour être heu-
reux dans sa grandeur, s'il répudie l'idée,
seule digne de son culte et de ses adorations,
la seule qui satisfasse et captive les contempla-
tions , les affections de milliers d'intelligences
célestes (2) ? Chez la femme surtout où les fa-
(1) Le Dante.
(2) là.
— 331 —
cultes de l'esprit ont leur racine dans le
cœur , et où la supériorité intellectuelle naît
presque toujours de l'élévation des senti-
ments, la vie religieuse en absorbant l'âme
en Dieu transforme l'esprit avec un prodigieux
succès.
C'est une erreur au reste de croire que le
développement de l'intelligence est en oubli
dans les institutions monacales. 11 a toujours
préoccupé leurs fondateurs, et aucun d'eux
ne voulant laisser en souffrance cet intérêt
de premier ordre, n'a rien négligé pour assurer
son triomphe. Est-ce que les loisirs de la médi-
tation, par exemple, ne servent pas les ardeurs
de l'esprit autant que les ardeurs de l'âme ? Est-
ce que la contemplation unie auxaustérités n'est
pas de tous les moyens le plus énergique pour
ouvrir une intelligence aux grandes pensées,
disposer un cœur aux purs battements ? Est-ce
que des lectures invariablement quotidiennes
faites en commun , c'est-à-dire avec le double
fruit d'impressions qui s'éclairent en se com-
muniquant, n'ont aucun écho pour l'esprit?
On dira sans doute : ce ne sont que des lec-
tures pieuses. Mais il y a des lectures de piété
fort littéraires, et, sans parler de la ravissante
poésie des Écritures ou de l'Évangile, la litté-
— 332 —
rature de l'église catholique est sans contre-
dit ce qu'elle demeurera, l'expression la plus
élevée de l'esprit humain. Puis les heures dé-
signées comme récréation, en d'autres termes
le moment qui réunit auprès du supérieur tous
les membres de la communauté, ne de-
viennent-elles pas fécondes pour l'intelli-
gence? Chaque âme apporte là son tribut
au trésor universel. Celle qui est riche en
dons aimables en distribue généreusement le
surcroît et s'attend néanmoins à recevoir à
son tour. Celle qui a peu reçu pour elle-
même donne pourtant beaucoup à ses sœurs,
car c'est donner énormément qu'offrir une
sympathique affection à un esprit reconnu su-
périeur; et d'autre part, c'est beaucoup ac-
cepter qu'accueillir l'admiration fraternelle
d'un cœur simple. Dans le Christ, tout
s'harmonise sans se confondre. L'âme hum-
ble en admirant se met au niveau de l'es-
prit qu'elle admire. Elle ne concevrait pas
comme lui une pensée profonde; elle ne la
traduirait pas aussi éloquemment; mais elle
est apte à l'entendre , et dès lors, en progrès
elle-même , elle fait progresser l'intelligence
dont elle devient l'amie. On s'applique mu-
tuellement cette chère parole de Jésus-Christ :
333
« Ce qui a été caché aux sages a été révélé aux
petits. » C'est là un des prodiges de la vie con-
ventuelle , avec les éléments les plus variés ,
les plus dissemblables , elle crée le concert
des esprits; avec la science et l'ignorance
embrassées , elle forme un nœud d'amour
qui , sans enlever le mérite spécial de chaque
individualité , n'en place aucune au-dessus
de l'autre, mais se sert de toutes pour obtenir
un mouvement ascensionnel et général. La
petite capacité aide la grande à s'élancer plus
haut encore qu'elle-même en s'oubliant et en
se livrant. La grande capacité console , guide
la petite en lui prêtant ses propres ailes pour
s'élever jusqu'où il lui est possible d'atteindre.
L'amour, selon 1 expression de Sénèque, de-
vient une fusion qui trouve ou qui fait des égaux.
Comme la vaste mer porte sur ses flots les
navires aux grands mâts et les embarcations
sans voile, et que sur son immensité tout
semble petit; comme au milieu des vagues
envahissantes l'orgueil de l'homme confesse
son néant, accuse sa faiblesse, a des lar-
mes pour adorer et ne regarde plus que le
ciel ; ainsi la vie monacale , en s'ouvrant
comme un océan d'amour aux grandes et aux
petites intelligences, leur enlève toute idée
49*
— 334 —
personnelle, égoïste ou jalouse; en les inon-
dant des flots de la charité, elle les unit enDieu,
les unes pleurant de reconnaissance, les autres
pleurant d'humilité, toutes heureuses de s'ai-
mer et de s'anéantir. La pauvre enfant , sans
instruction, d'une simplicité d'esprit égale à
la simplicité du cœur, pourra entrer au pos-
tulat le même jour qu'une jeune princesse
éblouissante des dons de l'esprit. Lorsque
la supérieure les présente à la récréation,
on les reçoit à bras ouverts, mais sans la
moindre préférence pour l'une plutôt que pour
l'autre. Toutes les sœurs s'empressent autour
d'elles comme elles le feraient si l'une et l'au-
tre étaient la fille du peuple, ou si l'une et
l'autre étaient la fille des rois. Dès le premier
instant, toutes les deux se sentent aimées
telles qu'elles sont, s'attachent à leurs compa-
gnes et ne rêvent plus qu'à devenir meilleures
en entrant plus profondément dans la voie de
l'humilité. Dix ans plus tard, celle que son édu-
cation aurait rendue capable des plus hauts
emplois intellectuels, s'estime heureuse et
honorée d'appliquer toutes ses facultés à mieux
enseigner le catéchisme, tandis que sa modeste
émule est devenue une sœur Rosalie. L'unique
observance de sa règle et l'entourage d'âmes
— 335 —
d'élite, ont suffi pour élever son intelligence
au-dessus des plus grands esprits. Elle fera
plus que n'oserait faire un chef d'armée.
Avec un regard et une parole , elle dominera
des populations entières. Et combien de sœurs
Rosalie dont l'histoire n'est pas écrite, la
vie religieuse ne forme-t-elle pas chaque
jour à la science la plus rare de toutes : celle
de réaliser le bien malgré tous les obsta-
cles, celle qui consiste à remuer tous les res-
sorts devant concourir à sa victoire? Que de
femmes, véritablement remarquables sous le
rapport intellectuel, trouvent dans le plus
pauvre couvent un milieu dont elles sentent
avec joie la supériorité, où elles s'épanouis-
sent sans désirer rien hors de lui ! L'infini
enveloppe de toutes parts les intelligences
pliées sous le joug monacal, or l'infini une
fois conçu par l'esprit ne s'atteint que
par le cœur. L'esprit le goûte, mais sans
le contenir. Semblable au mirage du dé-
sert, l'infini se montre à la ligne extrême
de l'horizon et paraît s'étendre de plus en plus
parce qu'il n'a point de limites. Seulement
on le possède tout en le poursuivant, et au
lieu de pleurer sur un espoir fantastique,
une amère déception, un bonheur qui fuit,
— 315G —
on s'enivre d'un brûlant désir d'amour ou
plutôt de l'inénarrable amour du désir dont
la ferveur s'accroît et console! C'est vous,
mon Dieu, qui êtes l'idée fixe, la suprême
aspiration de ces esprits ravis déjà par
la vision qu'ils souhaitent ! Pendant que dans
le monde trop souvent les dons intellectuels
descendent de l'orgueil dans l'erreur, à l'om-
bre du cloître , les dons intellectuels montent
de l'humilité dans l'amour, et quand la nature
a refusé ces dons, la grâce y supplée en dis-
pensant plus de charité. C'est la carmélite la
plus sainte et non pas la plus spirituelle ou
la plus instruite , qui élèvera le mieux au-
dessus de terre les esprits de ses sœurs, et le
R. P. Félix a raison intellectuellement aussi
bien que moralement, lorsqu'il déclare que
les saints seuls sont les hommes du progrès.
Dans les ordres d'ailleurs l'aliment de l'in-
telligence n'est pas restreint à ce qui con-
cerne la religion. En dehors de l'enseigne-
ment où le travail de l'esprit est à la fois
un devoir et un plaisir, il y a, soit pour une
raison, soit pour une autre, soit par le seul
effet d'une réunion nombreuse et du contact
aimable d'âmes pures, un courant intellec-
tuel des plus animés, une jouissance per-
— 337 —
manente des plus nobles applications de l'es-
prit.
si la vocation n'était pas une grâce in-
signe que Dieu donne, comme il veut et à qui
il veut, sans que les séductions y aient la
moindre part, combien de jeunes filles pren-
draient le voile, ne serait-ce que pour échap-
per aux milieux que le monde leur réserve ?
Ne serait-ce que pour conserver aux pieds
d'une supérieure, avec de saintes compagnes,
la paix de l'esprit et du cœur tant aimée
sous l'aile de leur mère entre des sœurs
et des amies! ô qui donnera aux chrétiens
laïques d'être rapprochés de ce cœur de
Dieu , où les âmes cloîtrées , soutenues
l'une par l'autre, conduites par les anges,
pénètrent en larmes et puisent les joies de
l'esprit. Joies sans trouble , sans déclin, sans
froissements ! Quel trouble peut devenir re-
cueil d'une intelligence où Dieu est la lu-
mière, l'objet, le terme des adorations de
toute faculté? Quel déclin peut assombrir
une extase que la foi produit le lendemain
plus ravissante que celle de la veille? Quels
froissements peuvent tourmenter des esprits
dévoués aux mêmes principes, des âmes ri-
vées au même bonheur par les mêmes chaî-
— 338 —
nés, n'ayant d'autre ambition que de s'exciter
à la conquête de ce bien vivant qui court au de-
vant de l'amour comme la lumière court au de-
vant du corps capable de la réfléchir, qui se
multiplie par le partage , qui se donne avec
d'autant plus d'effusion qu'il est recherché avec
plus d'ardeur, et se fait plus aimer quand un
plus grand nombre l'aime (1).
Oùdonctrouverdanscetteélévation du milieu
monacal une cause à ces douleurs poignantes
que nous avons déplorées jusque dans le sein
des familles chrétiennes? où estla place du vul-
gaire dans l'harmonie du sublime? Et comment
s'introduirait-il dans une assemblée de vierges
où la pureté du cœur n'inspire que de suaves
pensées, ne dicte que d'affables et pénétrantes
paroles ? Le vulgaire n'a pas toujours sa cause
dans une infériorité d'esprit, il vient surtout
des sentiments étroits , de l'égoïsme dans un
cercle d'habitudes petites et mesquines. On
n'est pas vulgaire nécessairement parce qu'on
manque de l'usage du monde ou d'un cachet
de distinction extérieure , on l'est par un dé-
faut de noblesse intime ; c'est pourquoi on
pourrait l'être sur un trône bien plus qu'à
(IJ Le Uanle.
— 339 —
côté d'une charrue ; c'est pourquoi aussi on
ne le sera jamais dans une maison conven-
tuelle. L'idée de s'imposer les liens monas-
tiques ne tombera pas dans une âme vul-
gaire, et si par hasard elle y tombe, elle la
transforme radicalement. Après deux ou trois
mois de la pratique sincère d'une vie com-
mune , le changement dans la manière d être
sera complet. L'âme , dépouillée du linceul
de ses faiblesses antérieures , anime une in-
dividualité nouvelle, c'est comme la résurrec-
tion d'un mort, et ce miracle s'opère sans se-
cousses, par la force des choses, exactement
comme on obtient qu'un enfant mal élevé se
corrige, grâce à un nouveau mode d'éduca-
tion. Le noviciat religieux n'est qu'une édu-
cation; seulement, au lieu d'avoir à façon-
ner l'enfance d'un cœur, c'est une âme déjà
engagée dans la voie des saints qu'il s'agit
de perfectionner. Si le monde comprenait ce
charme de l'unité et de l'émulation de l'esprit
dans ces hauteurs si accessibles, il s'étonne-
rait moins de voir les intelligences et les ta-
lents hors ligne renoncer aux succès bruyants
pour l'honneur du travail caché qui ne glorifie
que Dieu. Si on savait combien la vie religieuse
est habile à se servir pour l'apostolat de
— 340 —
tous les dons d'en haut reçus par la créature,
on se lamenterait moins sur le prétendu non-
emploi de facultés exceptionnelles et brillantes .
Si on portait un jugement plus éclairé et plus
sérieux sur les institutions monacales , on
n'éprouverait nulle stupéfaction à voir les es-
prits ordinaires entrer dans les ordres ensei-
gnants et les esprits ornés s'enfermer dans les
hôpitaux, parce que toute règle est conçue de
façon à satisfaire , non-seulement les besoins
légitimes de l'être , mais encore à le doter de
ce qui lui manque. Dans tous les ordres ima-
ginables, une force intellectuelle descend de
Dieu pour porter chaque esprit au degré qu'il
peut atteindre, comme dans l'Église catholi-
que l'unité de la foi rayonne d'un éclat visible
à tous, du trône de saint Pierre à la chaumière
du pauvre.
De l'union des esprits il est facile de con-
clure à l'union des âmes, car on ne saurait
se maintenir au sommet intellectuel où Dieu
domine, sans la paix charmante de l'élévation
du cœur.
Tandis que dans le monde on rencontre
exceptionnellement un milieu élevé sous le
l'apport moral , dans la vie religieuse le milieu
est plus que moralement élevé, il est saint.
— 341 —
Nous ne perdrons pas le temps à en prouver
l'évidence. Ceux qui la révoquent en doute
nient leurs propres convictions; nous ne nous
abaisserons pas à les réfuter, on ne discute
pas sur la vertu ( 1 ) .
La virginité, l'obéissance, la prière, le re-
noncement , la charité , ce que le christia-
nisme a de plus céleste , ce qui est élevé au-
dessus même des mérites suffisants pour le
salut, compose la divine harmonie qui enivre
l'âme religieuse. Aucune ombre dans cet en-
semble n'attriste ou ne divise les cœurs. La
vie n'est plus la lutte entre le bien et le
mal aux prises et armés , le mal tourmentant
le bien pour le séduire ou l'écraser, le bien
combattant le mal ou lui pardonnant pour le
changer , elle n'est qu'une tranquille ascen-
sion des vertus acquises. L'âme la plus élevée
se fait un plaisir de tendre la main à celle qui
bientôt la dépassera. La tendresse ne connaît
point ces défaillances douloureuses ou ces
transports fugitifs qui énervent le cœur sans
le fixer, elle s'épanche dans une sérénité de
l'amitié qui n'a d'autre fluctuation que ses
élans vers Dieu, dans une ardeur virginale
(I) 6* Conférence de Notre-Dame.
— 342 —
qui est le plus cher et le plus fort lien des
âmes. Le dévouement, toujours compris, tou-
che au but même dans ses défaites, parce qu'il
a un caractère désintéressé qui change en œu-
vre commune l'œuvre particulière, en acte de
résignation les revers, en acte d'amour les suc-
cès. Les conversations n'amènent point d'ora-
ges. Si on vient à discuter, ce qui est nécessaire
à l'esprit humain, le choix du sujet apporte
toujours la garantie delaréservedesparoles, la
candeur de l'esprit ou sa pureté reconquise
ajoute à la valeur, au charme , à l'abandon des
entretiens. Les travaux partagés et distribués
par ordre supérieur ne soulèvent aucun conflit,
ni aucune interprétation jalouse ou malveil-
lante. Entre sœurs on ne se juge pas, on s'aide.
Les volontés, loin de s'égarer en sens inverse,
de se contredire , de se heurter, sont entraî-
nées et fondues dans ce moule divin qui, en
les rendant uniformes, les rend souples et com-
plaisantes. Ces actes d'un sublime et profi-
table héroïsme, qui ont tant de fois confondu
notre faiblesse lorsque nous les avons salués
au passage, composent le tissu magnifique
dont la contemplation ravive la ferveur uni-
verselle. Tous les jours, à chaque instant,
la femme peut exalter sa plus chère tendance ;
— 343 —
elle admire ceux qu'elle aime , elle ne voit
rien qui ne doive l'enthousiasmer! Enfin ces
mille causes de désunion, d'ennuis, de cha-
grins, d'efforts inutiles, inévitahle cortège
de la vie réelle, qui assiègent la femme
sans lui laisser le moindre repos, demeurent
étrangères à la religieuse. Affranchie des
plaisirs du monde , elle l'est aussi de ses
exigences. Les lois qu'elle a choisies donnent
tout ce que les autres refusent. Au lieu du
bruit, du luxe, de la rivalité, de l'erreur et
de ses disputes, de l'ambition et de ses re-
mords , de la tendresse déçue et de ses déses-
poirs, elle a en partage le silence où Dieu
parle , la pauvreté où il habite, la mansuétude
dont il est l'onction, la vérité qui est son es-
sence même , le désir unique de sa possession
qu'il exauce toujours au-delà de tout espoir !
Le monde guerroie et se déchire au nom de la
fraternité, Dieu et sa paix sont adorés par-
tout où s'élève un couvent.
Là les harmonies du ciel viennent au devant
des harmonies de la terre (1) ; les âmes enten-
dent et se répètent les mêmes chants, goûtent
le même bonheur, ont le sentiment des mêmes
(I) Le cardinal Wisemann. Fabiola.
1
— 344 —
impressions. Dieu est l'objet de l'amour et
l'objet de la pensée; on s'unit en Taimant,
on le trouve en se cherchant, on le loue par le
cantique de l'affection mutuelle. La même foi
ravie donne la communion des intelligences, le
même amour ému donne la communion des
cœurs. On s'aime sans avoir besoin de se le dire,
on se parle sans rompre le recueillement du si-
lence, on s-'entend sans se répondre. Un re-
gard jeté involontairement envoie d'une âme
dans uneautre l'expression dubonheur partagé.
C'est Dieu qui communique avec Dieu, le beau
qui appelle l'amour, le cœur vierge qui, par
son ineffable sourire, fait tressaillir les cœurs
vierges, et le bien qui s'épanche parce qu'il
déborde du vase fragile où il voudrait se ca-
cher. L'extase des âmes produit leurs épan-
chements, leur sympathie est comme une
irradiation de l'unité dans le Christ, et qui-
conque a jamais été témoin d'une prise de
voile, fût-il croyant ou incrédule, a senti au
dedans de lui-même que ce chaste baiser de
bien-venue, donné par les anciennes religieu-
ses à leur plus jeune sœur, était un embras-
sement éternel.
Les esprits mal faits, nous ne l'ignorons
pas , et même beaucoup d'esprits où la dis-
— 345 —
tinction produit la bienveillance, ne croient
point à cette confraternité monacale. Ils rê-
vent pour les couvents l'état de discorde qui
ébranle la société , et voyant les hommes se
débattre sans relâche , ils ne peuvent admet-
tre hors du monde une paix dont il est ja-
loux. Quel argument opposer à des catholiques
si peu chrétiens qu'ils doutent de la puissance
de la charité, à une raison si aveugle qu'elle
recule devant un aveu que la bonne foi n'a ja-
mais repoussé? Sur ce point, les sectes hé-
rétiques peuvent donner l'exemple , car elles
savent admirer les biens qu'elles envient sans
pouvoir les acquérir. Leurs interminables di-
visions, leurs expériences toujours malheu-
reuses en ce qui touche la vie commune, leur
ont fait saisir le contraste des ordres prospères
et heureux. Elles croient du moins ce qu'elles
ne sauraient imiter; n'essayant pas de ravir
le feu sacré à l'Arche sainte, elles ne refu-
sent pas de lui rendre hommage, et l'intolé-
rante Albion respecte, malgré les déchire-
ments de son église nationale, l'union des
moines catholiques auxquels elle commence
à confier ses enfants.
Sans doute , et la religion n'a nul intérêt à
le taire : il en est des institutions monacales
■I
— 346 —
comme de l'Église elle-même. Dieu a voulu y
laisser un élément humain , fragile et capri-
cieux, qui par quelques exceptions regretta-
bles , quoique nécessaires, pût mettre en
saillie la beauté de l'ensemble , devenir une
épreuve pour la foi sans être jamais un échec
pour l'amour. Que prouvent les faiblesses
privées de quelques souverains pontifes contre
l'infaillibilité doctrinale du pape? Que prou-
vent dans un cloître quelques heures troublées
comparativement à des années entières du
calme le plus profond? D'ailleurs quelques
dissidences passagères , quelques nuances
dans les natures, de légères contrariétés,
si l'on veut même de sérieuses divergences
dans les avis, un complet désaccord sur des
questions libres et controversées , n'amènent
ni désunion dans les sentiments, ni colère, ni
rapports offensants ou difficiles. Il peut y
avoir quelque agitation à la surface sans
que le fond de la vie soit atteint. Quel ciel
n'est pas traversé quelquefois par des nuages
qui ne cachent point la profondeur de sa séré-
nité ? Dans quelle famille n'y a-t-il pas des ora-
ges? Est-ce que leur violence elle-même y
détruirait l'union des cœurs? Quelle âme,
au reste, séquestrée dans la solitude la plus
— Ul —
entière, n'aurait pas à apaiser ses propres sou-
lèvements? Ne nous troublons donc pas parce
que les esprits inquiets et tourmentés d'eux-
mêmes se préoccupent des esprits radieux de
Fonction de la charité. Ne nous troublons pas
parce que l'égoïsme et ses amertumes accu-
sent l'amour et sa douceur. Qu'importe aux
ordres où l'on s'aime ce que le monde ima-
gine sur leurs divisions?
De même que l'unité catholique est le signe
éclatant de l'union des esprits au cœur de
l'église, que Tune ne subsiste que par l'autre,
et que les ardentes polémiques des différentes
écoles ne l'ont jamais détruite ; de même
l'unité de chaque ordre religieux est le signe
inaliénable de l'union des âmes dans la pra-
tique de la règle, et le second miracle corro-
bore le premier, sans qu'il soit possible à des
incidents fâcheux mais rapides d'en détruire
la permanence. Or, ces deux grandes mer-
veilles intellectuelles , morales , religieuses ,
l'unité romaine, l'unité monastique , ne sont
pas des théories vaporeuses que l'on puisse
taxer d'obscurité ou d'exagération. Elles sont
des faits , des faits vivants , réels , visibles à
l'œil de tous, qui couvrent de leur gloire
depuis dix-huit siècles l'univers entier ; qui
— 348 —
parlent à toutes les générations se succédant
sur la surface du globe ; qui sont attaquées
par l'impie ou l'athée aussi vainement que
par les chrétiens ingrats. Que sert à l'homme
de nier un fait acquis ? Il subsiste malgré la
négation (1).
L'amour d'ailleurs n'est-il pas partout un
mystère, l'amour heureux une rare et divine
exception , la perfection des plus beaux rê-
ves (2) ? Pourquoi donc l'amour déçu lui re-
fuse-t-il un culte qui le consolerait? Pourquoi
l'homme au lieu d'adorer se révolte-t-il, parce
que Dieu est plus fidèle, plus généreux, plus
puissant que lui? Parce que la charité a des
larmes , des joies , des triomphes inconnus à
la plus pure, à la meilleure des tendresses
humaines !
(1) 9* Conférence de Notre-Dame.
(2) M- e Emile de Girardin.
CHAPITRE VIII.
De la séparation d'avec la famille.
La vie monacale , on ne peut donc plus le
discuter, est comme Dieu : elle fait tout pour
ses élus. Ses prodiges, pour donner les plaisirs
de l'expansion dans une parfaite réciprocité,
sont surprenants comme ceux dont elle se
sert pour assurer le bonheur intime. Mais ces
joies divines, elle ne les dispense qu'aune
seule condition. L'âme qui y aspire renoncera
à tous les liens du sang, de l'amitié, de la vie
du cœur, telle qu'on la goûte dès sa plus ten-
dre enfance. L'être se détachera de ce qu'il
aime plus que lui-même ; il se séparera de
20
— 350 —
ceux à qui il doit la vie ; il rompra avec sa
famille .
La séparation de la famille, l'exclusion de
la famille, l'adieu suprême à ces biens char-
mants, les meilleurs que Dieu ait laissés à
cette terre , tel est après tant d'éléments de
félicité l'élément douloureux qui entre dans
la substance de la vie conventuelle. C'est
avec des pierres mises en pièces qu'elle se pro-
pose d'élever l'édifice qui monumentera la
gloire de son bonheur.
Le moment est venu d'étudier ce grand
obstacle à la béatitude dans la voie de la per-
fection des âmes. Ce n'est par le premier qui
nous arrête, car, à plusieurs reprises, nous
avons sincèrement admis l'idée d'épreuves
réelles que l'amour seul a vaincues. Mais il
est assurément le plus sérieux, et ce n'est pas
sans émotion que le cœur s'en occupe. Avant
d'avoir réfléchi, il aimerait à le croire invin-
cible.
Or, en face de ce problème nouveau pour
nous, puisque sa solution ne nous a pas encore
inquiété, nous retrouvons, plus hardies que
partout ailleurs, non-seulement l'exaspération
ou lapitié d'un monde prévenu, mais encore le
chagrin des familles , les larmes des mères ,
— 351 —
toutes ces injustices de la tendresse malheu-
reuse qui faussent le jugement, et font pré-
férer quelquefois l'erreur flatteuse des fai-
blesses à la vérité , force des âmes comme
des esprits.
Ecoutons les échos de ces voix confondues,
et, si nous ne les séparons pas les unes des au-
tres, qu'on nous excuse, elles ne cherchent pas
assez à se répudier. Les familles, même les plus
chrétiennes, acceptent dans leur aveuglement
comme une sorte de compensation à leurs
regrets, la fause sympathie du monde. Le
monde très-fier d'occuper cette forte position
paraît, sauf à en abuser, ne compatir qu'aux
plus légitimes désespoirs. Il y a concert là où
on devrait souhaiter un absolu désaccord.
Puisque la vie religieuse, s'écrie-t-on sou-
vent, n'ouvre son sein qu'à des cœurs déchi-
rés, leur arrachant d'inappréciables trésors
impossibles à remplacer, exigeant d'eux jus-
qu'au sacrifice d'un désir ou d'un regret,
brisant ainsi les liens les plus chers, comment
est-elle autre chose qu'un suicide? Comment
ose-t-on appeler bonheur les longues funé-
railles de semblables suppliciés?
On se trompe sur ce point, affirment d'au-
tres esprits. S'imaginer qu'on prive une jeune
— 352 —
âme de la vie de famille, parce qu'au lieu de
la laisser dans la maison paternelle on l'at-
tire auprès dune autre mère et d'autres sœurs,
c'est une complète et navrante illusion. Qu'est-
ce qu'une communauté, sinon une famille?
qu'est-ce que les rapports entre les supérieu-
res et leurs filles ou entre les religieuses,
sinon des relations maternelles, filiales, fra-
ternelles? On change les mots, on ne change
pas la nature. On croit faire de l'héroïsme en
rompant des nœuds sacrés, on ne fait que
de la déraison, car on en crée de factices
pour les remplacer. Le cœur humain a-t-il ja-
mais battu sans aimer, et si on ôte à une âme
de seize ans les objets de ses premières ten-
dresses, soutiendra-t-on qu'elle ne rêvera plus
à aucune affection?
Enfin, il est des personnes qui accordent à
ce qu'elles appellent le fanatisme de la voca-
tion une telle puissance, qu'elles se persua-
dent qu'il n'en coûte rien à l'âme d'aban-
donner ce qu'elle aime. À ce moment-là,
pensent-elles, on cesse d'aimer, on a cessé
de tenir à ceux que l'on quitte. Sans cela
comment aurait-on le courage de se séparer
d'eux pour toujours?
Ainsi attribuer à la tendresse une force si
353 —
cet acte solennel
couvent, une si
intense que rien ne doive la dominer jamais
sans anéantir tout bonheur.
Croire que les affections du cloître peuvent
identiquement remplacer les affections de fa-
mille, c'est-à-dire les supposer de même
nature.
Admettre à l'heure de
et irrévocable l'entrée au
étrange fascination qu'elle va jusqu'à l'obs-
curcissement de la raison.
Telles sont les trois erreurs qui troublent
les âmes pieuses, surexcitent les âmes pas-
sionnées, captivent les intelligences médiocres,
ne sachant jamais se rendre un compte exact
de rien, et raillent contre les institutions
monacales des armées d'ennemis pour les
motifs les moins fondés, mais les plus spé-
cieux qui se puissent imaginer.
Nous combattrons ces fausses théories. Elles
blessent la nature dans un de ses droits les plus
imprescriptibles et que chaque jour elle reven-
dique. Elles sont en contradiction avec la doc-
trine de l'église catholique. En l'exposant sur
ces points délicats, en implorant la vérité pour
qu'elle nous vienne en aide, nous avons la con-
fiance de ksuiyre seule dans une série de ré-
flexions où tout va s'enchaîner sans effort.
20»
— 3aJ -
Quel est en premier lieu le caractère véri-
table de cette séparation d'avec la famille que
la vie religieuse impose? Est-il vrai ou plu-
tôt est-il possible qu'elle sépare les cœurs
en séparant les personnes; qu'en appelant
une âme à Dieu, elle ait besoin, pour at-
teindre un si noble but, de se servir de
moyens étranges, en désaccord avec le chris-
tianisme lui-même? Qui a posé les bases in-
destructibles du bonbeur des familles , sinon
l'Évangile? Qui a fait aux enfants une loi ex-
presse d'honorer leur père et leur mère, sinon
Dieu ? Qui a transformé la paternité en sacer-
doce et l'obéissance filiale en dévouement
absolu? Qui a institué pour la mère et la
fille cet échange ineffable de sympathie qui
tempère le respect et attendrit l'autorité, sinon
l'Évangile? Qui a créé la jeune fille, ce chef-
d'œuvre de grâce , de pudeur, de docilité ,
sinon une mère aux principes chrétiens? Quia
mis dans les âmes cette fleur de tendresse et
d'abnégation inconnue à tout l'ancien monde,
donnant aux affections les plus terrestres et les
plus fragiles un parfum d'éternité? Qui a in-
carné l'amour dans la loi et la loi de la vie
dans l'amour, sinon le christianisme? Et on
suppose qu'il altère les conditions primor-
— 35i» —
diales de son fonctionnement, on suppose qu'il
abroge tous les textes où son action repose,
parce qu'il invite quelques âmes à la perfec-
tion du conseil, au lieu de les laisser dans la
pratique des règles générales? Pourquoi, lors-
que la vertu a ajouté sa force, son charme,
son prestige aux rapports des êtres entr'eux,
aux droits légitimes de la nature , faudrait-il,
pour monter ù une vertu plus haute, nier la
sainteté elle-même ?
L'amour de Dieu est-il incompatible avec
l'amour filial? C'est vrai, Jésus-Christ l'a dit.
11 a dit sans ajouter la moindre atténuation à
cette parole expresse : « Celui qui aime son père,
sa mère, ses frères plus que moi n'est pas digne
de moi. » Or, cela signifie, sans nul doute, que
Dieu entend, lorsqu'il veut, l'hommage parfait
d'un cœur qu'il a choisi, qu'on n'oppose à ce
dessein aucun des obstacles de la nature , au-
cune de nos affections humaines ; mais cela
n'a jamais signifié qu'on fût contraint , pour
se donner à l'éternel amour, d'anéantir a;:
fond de son âme les tendresses que la main
divine elle-même y a gravées. Aimer un être
plus que tout n'est pas cesser d'aimer à un
moindre degré d'autres êtres chéris, car dans
la prédilection même il est des prédilections, tant
— 356 —
l'amour est une chose profonde et d'une hiérar-
chie sans fin(l). Si l'amour est fait pour V aima-
ble, et le plus grand amour pour le plus aimable,
et le souverain amour pour le souverain aima-
ble (1) , néanmoins la hiérarchie n'implique
pas la destruction du petit pour le grand, elle
n'implique qu'une préférence, et la préférence
n'est pas l'exclusion, quel enfant ne le ver-
rait pas? C'est l'amour à l'état de passion,
qui est l'idolâtrie exclusive à laquelle tout s'im-
mole aveuglément, ce n'est pas du tout l'amour
surnaturel , en d'autres termes la charité ,
dont le caractère unique et inaliénable est pré-
cisément la dilatation du cœur dans l'univer-
salité de cette sainte affection, qui embrasse
dans la même étreinte le Christ rédempteur
et l'humanité rachetée. Lorsque Dieu, le plus
parfait des êtres, le seul être surnaturel, dé-
clare qu'on n'est pas digne de lui si on hésite
à lui sacrifier quoique ce soit, il veut l'amour
souverain et ne réclame nullement l'amour
destructeur, bien qu'il eût le droit de l'exi-
ger si telle était sa volonté. Jamais l'interpré-
tation de l'Église, en ce qui touche ce texte
(1) Le R. P. Lacordaire, sainle Mirie-Madeleine
(2) Bossuet.
- 357 —
célèbre, n'a donné lieu à l'étrange abus qu'en
a fait le monde tombant à cet égard dans
ses propres pièges. Est-ce que Dieu est jamais
en contradiction avec lui-même et défait ce
qu'il a une fois résolu? Ses ouvrages ne se dé-
truisent point les uns les autres (1). 11 veut que
la nature plie en s'humiliant sous le joug léger
et doux de la grâce, et que l'ordre naturel se
soumette en toutes rencontres à l'ordre surna-
turel. Mais il est rare que, pour arriver à ce
triomphe désirable , il soit besoin d'écraser,
d'anéantir, de fouler aux pieds un ennemi qui
n'est pas toujours rebelle. Quand, par exem-
ple, la raison se révolte contre l'autorité visible
de Dieu, c'est-à-dire l'Église, l'Église la broie;
mais quand elle adore , elle est respectée, et
on ne nie point ses droits relatifs. De même ,
s'il s'agissait de ramener dans l'étroit sentier
une âme ravagée par les passions , Dieu pren-
drait le foudre de Bossuet pour réduire en
poussière les idoles; mais l'orsqu'il s'agit d'un
cœur pur et de ses affections légitimes, pour-
quoi Dieu, afin de l'attirer, mettrait-il en
cendres ses propres autels? pourquoi briser
lorsqu'il s'agit d'élever? Aussi la grâce de la
(I) Bossuet.
— 358 —
vocation religieuse n'est jamais pour une âme
sans tache, qui n'a rien connu, rien aimé
d'incompatible avec la grâce de son baptême,
n'est jamais la blessure qui tue, est toujours
l'onction qui ravit. Elle n'oblige pas à ne
plus rien aimer, elle oblige à tout aimer da-
vantage, etDieu, l'époux unique et bien-aimé
des vierges, au-dessus même du Dieu des
chrétiens. Elle n'est point un souffle qui
creuse des tombes pour y ensevelir les vivants;
elle est un souffle qui transmet la vie , une
nouvelle vie dans de nouvelles perspectives ;
elle n'a pas les accents de Bourdaloue , elle a
ceux de Lacordaire.
Voilà une jeune fille heureuse. Elle n'a
encore rêvé qu'à préparer les fêtes de ses pa-
rents, qu'à jouer avec ses frères, qu'à tresser
pour sa petite sœur une couronne de première
communion. Tout à coup la pensée de la cou-
ronne sans éclat mais qui se porte toujours
s'empare d'elle. Elle entrera au couvent. Est-
ce que son cœur ne proteste pas aussitôt contre
lui-même? Quitter les lieux enchantés de son
enfance, et ses frères, et ses sœurs, et ses
amies, un père, une mère I Alors la lutte com-
mence, lutte cruelle où Dieu se laisse vaincre
souvent avant d'enlever la victoire , car ici
— 359 —
c'est Dieu même qui combat contre Dieu. Il
semble qu'au moment où il demande d'aban-
donner pour lui ce qui est descendu de lui-
même, il le rende encore plus cber, encore plus
divin; qu'il resserre comme à plaisir les
nœuds sacrés qu'on désire rompre et fasse plus
amère la lie du calice à mesure qu'on avance
pour y tremper ses lèvres. Qui ne sait qu'à la
veille du sacrifice on se sent plus attaché que
jamais à l'objet de l'holocauste? Qui ne sait
quelle vigueur de tendresse imprime à l'àme
la pensée d'une prochaine séparation , et com-
bien la crainte d'avoir à se déchirer ne hâte et
ne renouvelle les déchirements? Quel esprit
sincère, entre ceux qui ont étudié attentive-
ment les combats dune vocation sérieuse,
n'a souffert comme d'une angoisse propre
de la marche, tantôt ascendante, tantôt dé-
fensive, de ce pauvre cœur, suspendu si
longtemps quelquefois entre le ciel de la fa-
mille et le ciel du cloître! Comme une ca-
resse donnée ou une caresse repue à l'heure
où on s'essayait en cachant ses larmes à
se priver de leur charme pour Dieu, pro-
voquait d'impressions douloureuses! comme
ce frêle bouton de roses, secoué par les
vents, aimait alors à se pencher de nouveau
— 360 -
vers la terre, humilié de ne pouvoir regar-
der le soleil en face, tremblant de recevoir
trop tôt la chaleur du rayon qui le relèvera !
comme Dieu, touché de compassion, retenait
dans son sein en la voilant toujours cette
lumière décisive !
Toutefois le moment attendu par les anges
avec tant de douceur, tour à tour désiré
et redouté ici-bas , a fini par arriver. La
fleur épanouie , fortifiée , fière d'une beauté
venue de si haut , est prête , afin d'orner l'au-
tel , à se laisser détacher de la branche où elle
est née. La main divine s'approche alors et la
saisit; mais qui voudrait croire qu'elle l'arra-
che sans pitié à sa tige émue comme un vent
d'orage envoie on ne sait où une feuille meur-
trie? non, il n'en est pas de la sorte. Quand
la voix de Dieu a triomphé de l'enfant, elle
ne lui disait point : Quitte tes parents et n'y
songe plus, ils ne doivent plus exister pour
toi. Je romps vos liens. Je suis et je serai tout
dans ton cœur. Elle disait, au contraire, avec
mansuétude : Ma bien-aimée , venez parce
que je vous ai élue mon épouse avant même
que votre mère fût au monde. Ne fuyez pas
l'amour infini qui s'offre à vous pour devenir
votre unique partage, mais n'ayez peur de
- 361 —
rien. J'aurai d'ineffables baumes pour la dou-
leur de votre mère et vos larmes seront sa
couronne. Elle disait encore moins à la pau-
vre mère attérée : A l'avenir, cette enfant ne
te connaîtra plus. Père jaloux de son âme ,
j'interdis à sa pensée de te chercher, à son
cœur de battre à ton souvenir. Je te l'enlève
corps et âme, c'est mon droit. Ta maternité
n'était qu'un acte de ma puissance, viens, et
comme Marie apporte ton offrande sans mur-
murer contre les glaives qui te transpercent.
Elle disait au contraire avec la plus suave élo-
quence : La beauté de l'âme de la vierge, votre
fille, m'a touché, elle m'a séduit. Je l'ai attirée
afin qu'elle eût la gloire de m'appartenir ex-
clusivement, donnez-moi donc ce qui faisait la
vôtre. Cette couronne virginale, formée avec
votre foi et votre amour maternels , est trop
belle pour devenir la proie d'un amour plus
humain. Rendez au Dieu que vous avez ap-
pris à votre fille, le trésor qu'il vous avait
confié. C'est Jésus , l'époux des âmes d'élite,
qui réclame sa fiancée. Il la veut et l'obtien-
drait sans vous, car le cœur de l'enfant est li-
bre de son essor, sa conscience libre de suivre
mon impulsion , néanmoins il vous la de-
mande. Détachez donc vous-même de votre
21
— 362 -
tige désolée le plus beau fruit qu'elle puisse
porter, et ne rejetez pas mes consolations; je
le cueille sans le couper (1); entre vous je
n'exige aucun brisement. C'est moi, moi seul,
l'éternel amour et l'éternelle miséricorde ,
que vous trouverez entre vous deux, non pour
désunir ce que j'avais uni, mais pour aug-
menter de mes feux divins une affection deve-
nue divine. En retour de votre fille, je vous
promets son bonheur et son inénarrable dé-
vouement. Les Grilles elles-mêmes de son
cloître ne vous sépareront pas, votre amour
de mère saura bien les écarter, et quant à l'a-
mour de votre enfant vierge, s'il n'a plus les
proportions de la terre, il a celles du ciel ; en
changeant son caractère, je lui ai imprimé
une étendue qui échappe aux bornes de votre
cœur navré. S'il ne recherche plus votre bai-
ser, s'il ne le regrette même pas, ce n'est point
par indifférence, c'est parce que son âme joint
la vôtre en moi, et l'embrasse dans mes plaies
de cet embrassement extatique, dont vous au-
riez le secret si vous m'aimiez davantage.
Regardez en haut, voyez la dignité de votre
fille, et votre regard ravi n'aura plus de larmes
(i) 50' Conférence de Notre-Dame
~ 363 —
pour la pleurer. Les auges, à chaque instant,
m'apportent pour vous les prières de sa ten-
dresse. Entendez d'ailleurs ses propres ac-
cents, rapportez-les à ceux qui l'ont aimée.
Quels sont-ils ? Écoutons ce qu'adressera
à sa famille l'âme abîmée dans les contem-
plations les plus hautes. Va-t-elle exprimer
l'oubli , l'ingratitude , une rupture radicale,
ou bien le chant d'une âme aimante ? Je
suis plus près de vous depuis que je suis plus
pris de Dieu , dit-elle. Cette parole déli-
cieuse, digne de résonner au fond du cœur
d'une mère , qui l'a prononcée? qui a si divi-
nement traduit le vrai caractère de l'austérité
affectueuse des sentiments religieux? Est-ce
une jeune novice encore palpitante des émo-
tions de l'adieu; flottant entre son coeur et sa
vocation? Non, c'est une grande sainte,
de ces âmes héroïques qui ont atteint les der-
nières limites de l'ascétisme : c'est sainte Ca-
therine de Sienne. Ni l'enivrement de ses
extases, ni le courage de ses macérations, on
le voit, n'avaient pour objet d'effacer de son
cœur la mémoire des siens. Elle ne travaillait
point à cesser de les aimer, elle aspirait seu-
lement à leur préférer Dieu, et Dieu, es mat-
— 264 —
tre incomparable en amour (1), la rapprochait
de ses tendresses au lieu de l'en éloigner,
pendant qu'elle les lui sacrifiait, car, remar-
quons-le , sainte Catherine de Sienne ne son-
geait pas plus à laisser le cloître pour retour-
ner dans la famille, qu'elle ne songeait à
oublier sa famille dans le cloître. Contente
d'aimer, elle savait que Dieu ne voulait ac-
cepter qu'aux genoux du crucifix les transports
de sa charité. Elle ne renonçait point à ces
transports , mais avec la science du vrai re-
noncement monacal, elle abdiquait leurs
charmes terrestres et tous ces plaisirs de sur-
croît dont la nature se fait comme un ali-
ment nécessaire, sans doute pour suppléera
ce qui lui manque en profondeur et en éléva-
tion.
Hélas! l'humanité est ainsi faite, elle aime
les apparences presqu'autant que les réalités,
les démonstrations à l'égal des sentiments. Il
ne suffit pas d'aimer et de se dévouer, il faut
épancher, répandre, jeter au vent ses ardeurs.
On tient à en administrer les preuves. L'amitié
se proclame et s'épuise en protestations comme
(1) Bossuet.
- - 305 —
si elle doutait d'elle-même. Le cœur a besoin
d'entendre les battements d'un autre cœur
pour croire qu'il y habite. La main veut serrer
une main secourable avant de s'estimer en
sûreté. Les enfants qui se plaisent s'ouvrent
leurs petits bras, et sur sa couche der-
nière le vieillard cherche un front qu'il puisse
toucher pour le bénir. Du berceau à la tombe,
« entre ces deux linceuls, » comme disait Bos-
suet, il semble que la tendresse ne s'incarne que
dans les signes où elle éclate. Les affections
les plus pures veulent s'entourer d'un re-
vêtement sensible , palpable , mortel ! On
croit qu'il faut être ému pour émouvoir et
visiblement attendri pour attendrir, comme
si la vivacité de l'émotion marquait précisé-
ment la vivacité de l'attachement! comme
si les impressions excessives n'étaient pas
souvent les moins désintéressées, les moins
efficaces, les moins aptes à s'oublier elles-
mêmes dans un sacrifice pratique et en même
temps les moins durables, parce qu'elles pen-
chent du côté de la terre où tout a son terme
fatal, puisque Dieu seul ne finit pas (1)! Mais
la nature recherche avec avidité ces rapports
(I) 34' Conférence de Notre-Dame.
— 366 -
semblables à elle-même, où elle se reconnaît
avec joie, sans remarquer qu'en y tenant
elle accuse ses propres faiblesses, soutient
ses propres défaillances; or, ce sont ces fai-
blesses, ces défaillances-là, ce n'est pas
autre chose, que la vie religieuse exclut
de ses pratiques. Non pas que le catholicisme
les ait jamais condamnées en principe, puis-
qu'il a singulièrement favorisé partout et tou-
jours les progrès du culte mutuel dans la
famille. Mais lorsqu'il a eu créé des âmes
généreuses, capables de s'en affranchir pour
s'absorber exclusivement dans le service de
Dieu et des pauvres, pour accorder au sen-
timent en intensité ce qu'on lui retire ainsi
en effusion ; lorsqu'il s'est agi de discipliner
l'innombrable armée des vierges chrétiennes,
implorant des constitutions, l'Église a usé de
son droit en laissant chaque fondateur d'ordres
libre de régler, selon la ferveur de son esprit
et de ses disciples , la mesure de l'austérité
vis-à-vis des familles. Il n'y a pas de vie con-
ventuelle fonctionnant avec régularité un seul
jour quand les relations assidues avec le dehors
sont tolérées. Cette indispensable mortifica-
tion a de plus pour résultat d'ouvrir de nou-
velles sources à l'élan virginal, qui sauve
— 367 —
la société et élève la vertu au-dessus de la
vertu elle-même. La femme, selon l'idéal de
l'Évangile, la vierge consacrée au Christ par
les vœux de la religion, ne renoncera pas
seulement à connaître ou à accepter ce senti-
ment que l'Église a sacré du nom d'amour
chrétien; elle ne se contentera pas d'offrir à
Dieu, son époux mystique, un cœur entier et
nullement partagé; elle se privera pour sa
gloire de la moindre impression d'un souffle
terrestre. Transportant au ciel tout son être,
elle se dépouillera d'elle-même jusque clans
les plus innocentes tendresses. La grâce de la
vocation religieuse la détachera de tout ce qui,
dans l'affection la plus pure , n'est pas tou-
jours Dieu seul; grâce insigne, qui, loin
d'anéantir les joies vraies et fécondes du cœur,
met l'infini à la place du soi, l'amour réel à
la place de l'égoïsme déguisé , ce qui enfin
est éternel à la place de ce qui meurt! Aussi
la vierge la plus inefiahlement austère sera
précisément la plus aimante, lapins utile à sa
famille. Elle est plus près d'elle en étantplus
près de Dieu . Elle peut lui dire comme Eugénie
de Guérin à Maurice mort : « L'àme désormais
» vous fera plus de, hien que le cœur; » et,
comme une sainte religieuse, madame d'Al-
— 368 —
bert de Luynes : « Ce n'est pas le plaisir d'ai-
» mer, c'est aimer que je veux ! »
Ah ! le monde reproche à l'âme qui s'est
revêtue d'un deuil spirituel par la mortifica-
tion (1), de ne plus aimer les siens parce
qu'au lieu de les aimer pour elle, elle les
aime uniquement pour leur bonheur; parce
qu'au lieu de se rechercher sans cesse dans
les plaisirs de sa tendresse, elle n'aspire qu'au
bien de l'objet chéri ; parce que, loin de placer
son amour dans le perpétuel changement de
mille émotions illusoires, diverses,stériles,elle
le fixe au fond de son cœur, à cetendroit invio-
lable où Dieu seul est le témoin des gémisse-
ments et des désirs; parce qu'elle sait se sacri-
fier pour épargner des sacrifices, et jeter hors
d'elle-même des vœux qui se changent en bé-
nédictions ? et lui, le monde, comment aime-t-
il? en quoi le caractère variable et passionné
de ses humains attachements pourrait-il être
supérieur au caractère sacré et indélébile de la
perfection dans l'amour surnaturel? combien
on se trompe à ce sujet! combien l'erreur
est grande chez ceux qui croient aimer et chez
ceux qui se croient aimés I et que mille fois
(I) Bossuet.
~ 269 —
bénis sont les cœurs qui ont le sens de la pa-
role de Jésus-Christ au jeune homme de
l'Évangile : Suivez-moi et laissez lesmorts ense-
velir leurs morts ( 1) ! Est-ce pour eux, exclusi-
vement pour eux, qu'on chérit les êtres dont on
s'entoure, ou n'est-ce pas aussi pour soi? Est-
ce uniquement pour leur bonheur qu'on entend
les aimer, ou en même temps pour sa joie
personnelle? En se vouant à leur doux ser-
vice, n'a-t-on jamais compté sur un certain
retour de leur part? En appuyant sur le sien
le brasfatiguédunami,n'a-t-onpaseusouvent
la tentation de penser qu'il sera peut-être
quelques jours un utile appui? triste et
effroyable vérité de la vie réelle! où trouver
un amour sur cette terre désolée sans y dé-
couvrir un reflet de la passion , un voile de
personnalité? où est le cœur, en dehors des
cœurs où Dieu seul est souverain, qui aime
pour aimer, qui ne s'abandonne pas en tres-
saillant au plaisir de s'émouvoir, qui songe
seulement à celui pour qui il s'ébranle, qui
n'envoie enfin que vers l'amour l'ascension
de l'amour?
Ah! on cesse d'aimer dans le cloître! où
(I) En saint Matthieu, ch. VIII, vers. 22.
2t*
— 370 —
aime-t-on? dans le monde? que voyons-nous
dans ce champ ravagé des amours vaincus?
Ici un cœur éteint, là-bas un cœur flétri; les
fils abandonnant leur vieille mère et les por-
traits poussiéreux du père relégués hors du
salon officiel. L'ami reniant par intérêt les
amitiés de son enfance, et un deuxième voile
de noce séparant d'une première image adorée!
•La mémoire du cœur anéantie, les tombes
rougissant de leur délaissement, les âmes
trop faibles pour soutenir le poids du be-
soin d'aimer. Partout l'égoïsme, l'ingratitude,
l'oubli, l'indifférence , le découragement ou
le désespoir, l'abîme du remords ou des lar-
mes toujours ouvert, des fautes ou des regrets
pour conquêtes ! Si le monde, dans sa haine
jalouse, parvenait à faire disparaître les
couvents, que deviendraient les âmes qu'il
a trompées ? Oui , quand les mystères se dé-
voileront au dernier jour, on verra où ont été
ramouretlesdévouementsefficaces, l'égoïsme
et ses hontes ! on apprendra combien de cœurs
meurtris se sont reposés dans le suprême
amour, des déceptions de leurs précédents
désirs; combien d'âmes ont vécu sous ces
voûtes méprisées , de ce bonheur d'aimer
qu'elles avaient vainement poursuivi sous
— 371 — »
le soleil ; combien d'autres cœurs sans lâche
et pleins de la foi des premières illusions, ne
se sont interdit la liberté de fonder une famille
chrétienne, ne se sont chargés des chaînes
monacales, que pour rompre des nœuds plus
terribles, que pour obtenir par l'expiation le
salut des âmes aimées qui se rendaient im-
puissantes à le mériter?
Ah! on n'aime pas dans les ordres! Quoi
donc, est-ce que l'homme même incrédule
ignore que l'amour est la marque de la véri-
table église (1); que dans le christianisme
tout est tendresse , de l'étable de Bethléem à
la croix du Calvaire ; que les chrétiens savent
aimer partout, toujours, sous toutes les formes,
et mettent la puissance de la charité jusque
dans un verre d'eau qu'on donne au nom du
Christ, ou qu'on se refuse en souvenir de la soif
du crucifié ! Elle est donc bien loin la pauvre
mère en pleurs de la fille qui ne l'a quittée que
pour Dieu ! Elle est bien loin d'elle-même et des
premières heures de sa maternité, des premiè-
res larmes versées sur le front de son enfant,
car alors ces larmes ne coulaient que pour lui,
par le sentiment d'un amour pariait, c'est-à-
(I) M= r Pie, I" lettre pastorale aux dissidents de la petite
église.
— 372 —
dire absorbé dans son objet, sans aucune au-
tre préoccupation. Mais maintenant sur qui
et pour qui tant de sanglots? sur une enfant
bénie, vierge heureuse, préservée sous l'aile
de Dieu des grands malheurs d'ici-bas ?
ou bien sur soi-même parce qu'une présence
aimable où on avait uni bonheur et amour a dis-
paru ? Sans doute, il est beau de se confondre
ainsi avec l'être chéri , et les mères excellent
dans cette manière d'aimer. Mais pleurer sans
relâche sur soi , même lorsqu'on est mère et
qu'on aurait, si on était raisonnable , la certi-
tude des joies de l'enfant regretté, c'est céder
à la passion bien plus qu'à la tendresse, c'est
descendre de l'abnégation maternelle, c'est
faire preuve d'une foi bien tiède près de
celle du grand et tendre esprit qui disait hier
à sa fille, sur le seuil du monastère, en lui
imprimant avec ses larmes le dernier baiser :
Mon enfant, je ne crois pas te quitter (1).
Le bonheur de s'aimer est dans l'amour plus
que dans les jouissances de l'amour, et la vie
religieuse, au lieu de détruire l'affection,
forme entre les cœurs de nouveaux liens dans
le Christ.
(1) L'auteur de la Réforme fie Malte.
— 373 —
Quant à cette pensée étrange, qui voudrait
établir la fraternité religieuse sur les bases
naturelles qui alimentent la joie des familles,
et qui suppose entre une supérieure et ses
filles , entre des sœurs en religion, les mêmes
sentiments, les mêmes rapports qu'entre une
mère et son enfant, ou entre deux enfants nés
sous le même toit, elle est tellement absurde
qu'on ne la combat qu'avec une sorte d'humi-
liation. Nous nous y arrêteronspourtantà cause
du grand nombre d'esprits qu'elle tourmente,
aveuglés qu'ils sont parles ténèbres ordinaires
d une idée fixe. Quoi donc ! l'ordre naturel au-
quel on est si étroitement et si obstinément at-
taché serait si fragile, qu'il pourrait ainsi se
reporter selon sa fantaisie d'un objet sur un
autre , et oublier en un quart-d'heure les élé-
ments qui l'ont constitué pendant des années !
Cette jeune fille en larmes , qui vient de s'ar-
racher des bras de sa mère, de son père, de
ses frères, de ses amies d'enfance, ne leur ac-
cordera plus le lendemain que la deuxième
place dans son cœur, parce qu'elle a rencon-
tré au couvent une foule d'étrangères aux-
quelles elle a voué tout à coup, comme par
l'enchantement d'une baguette magique, tou-
tes .«es affections, ne conservant pour les
374
âmes avec lesquelles elle a toujours vécu
qu'une mémoire affaiblie ! Naturellement par-
lant, rien n'est moins admissible, et la nature
elle-même se révolte contre une aussi folle
terreur. Car la nature, toute abaissée qu'elle
est par elle-même, conçoit bien qu'il y a de la
gloire dans l'holocauste qui l'immole, pour lui
apprendre à ne plus aimer avec l'aide de Dieu
que surnaturellement. Mais la nature ne con-
cevrait pas qu'il lui fallût renoncer aux senti-
ments qui font son honneur, pour les demander
à de nouvelles relations; elle rougirait de se
quitter pour ne retomber que sur terre, et de ne
changer d'affections que pour jouir d'affections
analogues. Nous la verrons subir plus tard un
attrait supérieur qui lui fera abandonner le
passé pour l'avenir, mais par un tout autre
entraînement que celui dont il s'agit à cette
heure.
L'ordre surnaturel découlant d'une grâce
toute céleste et toute gratuite, ayant pour
résultat dans les desseins de Dieu d'épurer
les sentiments jusqu'à dépouiller l'âme de ce
qu'ils ont de trop terrestre, afin que cette
âme ne voie rien entre elle et son Dieu dans
la communion de l'amour mystique; l'ordre
surnaturel , disons-nous , serait si peu fort ,
- 375 —
si peu agissant sur le cœur pour l'enle-
ver de la terre au ciel, qu'à peine ce pauvre
cœur aurait-il déchiré quelques-uns de ses
plus cliers linéaments, qu'il s'en formerait
de nouveaux et de bien moins rationnels
pour se hâter d'être dédommagé d'un sacri-
fice , qui ne serait alors qu'un accident! Dieu
la veut permanente, l'abnégation de soi-même,
dans toute tendresse humaine, et jamais un es-
prit assez éclairé dans sa foi pour comprendre
le sens de cette chose miraculeuse et divine
qu'on nomme l'ordre surnaturel , n'admettra
qu'une religieuse aime sa supérieure comme
elle aimait sa mère, ses compagnes comme
elle aimait ses sœurs. S'il en était ainsi, si
l'âme devait retomber à l'ombre du cloître
dans les faiblesses qui lui ont l'ait fuir le
monde, mieux vaudrait qu'elle y restât que
de se tromper elle-même en trompant autrui.
Mais on ne trompe pas Dieu, et Dieu ne tend
pas de semblables pièges ! La grâce de l'amour
surnaturel est donnée pour que tout attache-
ment, de quelque forme qu'il se revête , sous
quelque prétexte qu'il se présente, soit banni
de l'âme rendue pauvre et vierge par la con-
sécration de ses vœux, et cette grâce n'est
pas d'une efficacité relative , elle a une effica-
— 376 —
cité absolue. Mais de peur de n'être pas en-
tendu en restant sur ce terrain, étudions-le
fait, voyons quelles sont les relations des
divers membres de la grande famille mona-
cale , et si ces rapports sont identiques à ceux
que forme la nature livrée à elle-même.
Le premier de ces rapports est le respect
absolu de la hiérarchie, la soumission aveugle
de Finférieur au supérieur élu. Il n'y a plus
là un désir de mère tendre, exprimé avec
toute la délicatesse que mettrait une amie à
prier une amie de lui être agréable ; il n'y a
plus ces réserves qu'une volonté affectueuse-
ment dévouée, mais souvent rebelle, oppose
avec gaieté et candeur aux vœux qu'on lui
laisse discuter; il n'y a pas là enfin deux vou-
loirs se fondant l'un dans l'autre par une sym-
pathique et libre fusion; il y a un ordre ma-
thématiquement formulé, une obéissance
mathématiquement exigée et qui doit être
acceptée de même. Est-ce là une relation telle
que la nature la rêverait, telle surtout qu'elle
existe dans nos habitudes modernes? Et à elle
seule ne suffirait-elle pas par sa rigidité pour
laisser cette mère à une distance incommen-
surable du cœur de sa fille?
Ce n'est pas que nous doutions des joies de
- 377 —
l'obéissance monacale , et que nous ne sa-
chions combien sont légères à porter toutes
les chaînes portées pour Dieu dans la liberté de
son amour. Mais qu'on ne s'y trompe pas.
En ce moment nous ne soulevons pas la
question de l'obéissance , qui a été résolue
par celle du sacrifice volontaire , nous con-
statons simplement que ce n'est jamais sur
l'anéantissement passif d'un être devant un
autre être considéré comme supérieur, qu'on
fondera des rapports semblables à ceux d'une
mère et de son enfant.
11 est vrai que dans la vie religieuse il existe
une autre pratique qui rapproche mieux les
âmes. On est tenu de confier à sa supérieure
toutes ses peines,, toutes ses joies, la plus légère
de ses impressions. Mais cet aveu est-il toujours
un plaisir? Et lorsque, par une science ad-
mirable des moyens de détacher un cœur du
soi , la règle, en convertissant en devoir un
épanchement qui n'a de charmes qu'autant
qu'il s'exerce dans une libertéfière, spontanée,
maîtresse de s'étendre ou de se restreindre,
n'a-t-elle pas changé en un acte réel d'abné-
gation, un acte qui, clans le cours ordinaire des
choses, est la plus suave des jouissances?
Qu'il y a loin d'une jeune fille penchée
378 —
sur le sein de sa mère , versant dans son
cœur les douces illusions du sien, à une novice,
humiliée et tremblant par avance, venant les
yeux baissés interroger sa supérieure sur les
perplexités de sa conscience ! Qu'il y a loin
d'une mère radieuse de l'abandon de sa fille,
partageant ses rôves pour mieux les dissiper
ensuite, essuyant ses larmes ou les accusant
avec compassion, à une supérieure, mère aussi
par la tendresse, mais obligée à n'aimer dans
l'âme de son enfant que ses progrès dans la
perfection, contrainte de traduire en direction
spirituelle toutes ses paroles, tous ses conseils,
de reprendre quand elle voudrait compatir,
et de taire ses sentiments dans ce qu'ils au-
raient de plus doux, parce que rien d'humain
ne doit tempérer une autorité divine. Ah !
que de supérieures envient le sort des mères
dans l'exercice de leur mandat ! Que de reli-
gieuses regretteraient, après une audience
demandée, leurs anciennes causeries sur les
genoux de leurs parents, si on pouvait regret-
ter ce à quoi on renonce pour Dieu, et les
rapports de la nature quand on jouit de ceux
que la grâce sait créer. Mais, d'autre part,
combien de mères S'égarent dans leur douleur
lorsqu'elles se froissent dans la conviction
— 379 -
que leur enfant a retrouvé sous le joug mona-
cal une autre mère, semblable à elle ! aimée
d'un même amour ! servie par la même im-
pulsion! Sans cloute on aime sa supérieure,
cela est de toute justice et découle d'ordinaire
de la délicatesse et de l'ardeur, avec lesquelles
les chefs d'ordres conduisent leurs subordon-
nés dans les voies de Dieu. Cela est d'ailleurs
désirable, car l'obéissance passive sans amour
est un cruel supplice. Quelquefois même on
l'aime infiniment, d'un amour très-élevé ,
beaucoup plus fort que la nature le pourrait
produire ; mais arriverait-on, en poussant tout
à l'extrême , jusqu'à la préférer en un sens à sa
propre mère à cause du degré suréminent des
affections surnaturelles , on conserverait à la
femme qui vous a donné le jour une tendresse
d'un caractère unique, caractère que la grâce
peut rendre différent de celui que la nature
seule aurait imposé, mais qui demeure em-
preint d'une onction ineffacée, car Dieu l'a
faite ineffaçable.
Au reste , il ne faut pas s'y méprendre.
On est si sincère dans la poursuite de la per-
fection, et on veut si indubitablement arri-
ver par la vie religieuse à un vrai dépouil-
— 380 -
lement terrestre , qu'on [ne tolère pas plus
entre des supérieurs et des inférieurs, qu'entre
le dehors et le dedans du cloître, des relations
trop chaleureuses et des attachements trop
profonds. Ces permutations si fréquentes dans
les ordres, ces changements d'emplois, de
maisons, de pays, tiennent surtout à cette
cause. On éloigne d'un lieu dès que le lieu
est estimé trop charmant ; on sépare les per-
sonnes dès que les personnes deviennent trop
amies. Les supérieurs remontentàl'obéissance,
et les soumis descendent au commandement,
dès qu'on prend trop de goût à sa charge.
Le moi ne demeure jamais debout et subsistant
dans les cloîtres . Il faut qu'il y meure pour res-
susciter, et c'est cet ensevelissement d'où naît
la vie monacale qu'on inflige aux tendresses na-
turelles. La mère n'est pas plus morte pour son
fils que son fils n'est mort en réalité. Mais il
a résolu de mourir à lui-même , et c'est pour-
quoi il commence par mourir à ce qu'il aime
plus que lui-même, remontant ainsi par la
rive opposée le courant où s'emporte le monde
qui aime moins que lui-même ce qu'il n'aime
que pour lui. Le Père de Ravignan se refusait
souvent à recevoir madame de Ravignan.
— 381 —
Accusera-t-on ce grand esprit d'avoir préféré
quelque chose à sa mère , son supérieur, par
exemple? ,
En ce qui touche les habitudes fraternelles
entre des compagnes égales en dignité et se
devant un mutuel support, une mutuelle as-
sistance , on ne découvrirait pas davantage
les plaisirs ordinaires dans lesquels la nature
se complaît. Si nous avons admiré précédem-
ment avec quel succès la vie monacale procure
l'union des esprits et l'union des cœurs , il n a
pu nous échapper cependant que de sembla-
bles ioies ne ressemblaient en rien à celles
de l'union dans la famille ou de l'union par
l'amitié. Indépendamment de tous ces char-
mes de la tendresse auxquels on attache
un si grand prix et que la vie religieuse ex-
clut il existe dans les rapports humains un
bonheur inénarrable qu'elle sacrifie encore :
l'intimité. L'intimité! bien suprême de deux
esprits, de deux cœurs, de deux vouloirs,
dont la puissance est allée souvent jus-
qu'à Ôter aux plus ardentes douleurs toute
leur amertume; qui est la fortune des pau-
vres et le soulagement des riches ; qui est
plus que tout amour pour la consolation de
l'homme , parce qu'elle éclaire l'amour dans
— 382 —
ses transports de joie et le calme dans ses
désastres; plus que toute tendresse, parce
qu'il y a des tendresses très-vives venues de
la parenté qui n'ont leur parfait épanouisse-
ment que dans le sein d'un ami; plus que
tous les dons imaginables du génie ou du ta-
lent, ces grands malheurs de l'homme lors
qu'ils arrivent à l'isoler! Oh! qui n'a éprouvé
cette joie de faire partager une émotion par
un autre soi-même? Qui n'a senti l'amertume
de ses larmes s'adoucir devant des pleurs
amis ? Qui ignore qu'aucun lien du sang ne
donne ce que veut l'âme pour être heureuse,
s'il ne donne pas l'intimité? Quel cœur ap-
pelé à la vie religieuse n'estime le sacrifice
de ses amitiés •un des plus difficiles renon-
cements, et ne regrette dans la famille , au-
tant que tous les autres ensemble, le frère
qui recevait ses confidences, sachant bien que
dans le cloître on n'en reçoit, ni n'en livre !
Cette épreuve, nous en convenons, est une
des plus dures entre celles qu'impose une
vocation, et il y a beaucoup de natures expan-
sées qui ne se ploieraient pas à cette sévère
discipline intérieure , si la vocation n'appor-
tait précisément avec elle la grâce nécessaire
pour triompher du penchant préféré.
— 383 —
La vie religieuse , nous Pavons surabon-
damment montré, n'isole pas l'individu, mais,
tout en rapprochant les âmes, tout en les
groupant dans des réunions fraternelles, elle
ne tolère point la liberté d'un choix particu-
lièrement sympathique ou d'une fantaisie pas-
sagère. Elle établit des conversations gêné-
raies sans permettre un entretien à deux ou
à voix basse, un épanchement réel enfin. On
verra certains ouvrages occuper à la fois trois
ou quatre religieuses; mais le plus souvent
c'est à l'heure d'un silence recueilli. Adieu
les causeries intimes ! On verra dans les jardins
les jeunes novices se promener ensemble pour
raison de santé ; mais loin de s'entretenir ami-
calement, elles récitent le rosaire. Si on prie
en commun, on ne médite pas tout haut , et
voilà les âmes seules encore avec leur ferveur.
Malades, les sœurs se soigneront les unes
les autres avec zèle et dévouement; mais
plusieurs se relèveront au même chevet, et
dans cette œuvre comme toujours l'action sera
collective, nullement spéciale, à moins d'une
permission expresse de la supérieure , don-
nant le droit à une seule et même personne
de se charger du fardeau, sans l'alléger d'ail-
— 384 —
leurs en diminuant la réserve des âmes
entr'elles.
C'est ainsi que le travail incessant, les em-
plois méthodiquement distribués, tous les
moments disposés à l'avance, ne laissent au-
cun loisir. Or, il faut des loisirs pour l'inti-
mité. La vie religieuse au reste par elle-
même et en elle-même , retient sans effort
les âmes sur cette pente. H y a dans un cœur
vierge et réellement dépouillé de lui-même
une certaine intégrité , qui appréhende de se
trahir dans le moindre élan de douleur ou de
joie. Une âme profondément humble, par
exemple, comment oserait-elle confier, même
à une sainte sœur, la gloire de ses extases?
Une âme au contraire dans les épreuves de
la vie intérieure, car elle en a et de terribles,
comment oserait-elle dans une effusion pa-
raître se plaindre? S'exposer ainsi à attrister
les parfaits, à effrayer ou peut-être à scanda-
liser les faibles ? Une religieuse, dont la vie
extérieure est fixée par sa règle, n'a guère de
secrets à dévoiler, ou quand elle en a, ils sont
de ceux qu'on ne révèle qu'à Dieu.
Il est des ordres, sans contredit, qui lais-
sent, à l'égard des rapports mutuels, plus ou
— 385 —
moins de latitude ; mais tous ont pour fonde-
ment essentiel l'absence des effusions particu-
lières. Ces vérités, trop peu connues en
général , n'échapperont certainement pas aux
intelligences qui ont un peu la compréhen-
sion des mystères de la vie conventuelle ; et
pour celles qui ne comprennent pas les
deux faits , à savoir : les liens monastiques
sont ceux de la charité et non pas ceux de
l'amitié, comme on l'entend dans le monde ;
l'intimité de cœur à cœur, d'esprit à es-
prit, est aussi rare pour ne pas dire aussi
inconnue dans le cloître, que les divisions
qui pourraient y troubler la paix universelle ,
constituent l'argument sans réplique à opposer
à l'erreur qui reproche aux ordres de rendre
à l'âme séparée pour eux de sa famille et de ses
amis, ce qu'elle croyait quitter par vertu.
Qu'on se le persuade bien : la vie intime d'un
couvent n'est pas du tout la vie intime d'une
famille. La première n'a pas été conçue pour
remplacer la seconde, elle l'a été plutôt
dans un esprit qui pourrait la faire regretter,
si le cœur souhaitait redescendre après être
monté. Un abîme sépare les rapports surna-
turels enlaçant les serviteurs d'un même mo-
nastère et les relations de la nature. 11 y a
22
— 386 —
autant de folie à vouloir nier leurs différences
essentielles qu'à soutenir que les unes pour-
raient consoler un cœur malheureux d'avoir
sacrifié les autres. Mais pendant que le
monde agite ces contradictions dans le vide
de son orgueil, les âmes héroïques qui ont
renoncé pour Dieu seul et sans espoir d'un
dédommagement quelconque à la présence
de leurs proches, savent encore se renoncer
sous de nouvelles formes. La jeune vierge du
cloître n'embrasse pas plus sa supérieure soir
et matin qu'elle n'embrasse sa mère; la car-
mélite ne caresse pas plus une compagne vi-
vant à ses côtés , qu'elle ne caresse la sœur
qu'elle a bercée jadis. Les membres de la
grande famille surnaturelle des saints de la
terre sont austères entr'eux , comme ils le
sont vis-à-vis de toute créature. Dieu seul est
leur partage. N'oublions pas toutefois quel est
le bonheur de l'amour dans le mysticisme.
Voyons ce qui reste après un froid examen,
de ce prétendu fanatisme qui enlèverait toute
sensibilité sinon toute raison à la jeune fdle ,
décidée à abandonner la maison paternelle
pour la maison de Dieu.
Une première remarque à ce sujet épar-
gnera au lecteur beaucoup de ce temps que
387 —
nous n'aimerions pas à lui demander pour
des pensées inutiles, c'est qu'on n'a pas le pou-
voir de taxer de fanatisme ces vocations de lon-
gue date , n'arrivant à leur Lut final qu'après
mille délicats ménagements, consentant à voir
le monde de près pour ne laisser aucunearrière-
pensée à leur famille, suspendant le plus cher
projet à cause de devoirs à remplir, ne l'exécu-
tant enfin qu'après des angoisses de cœur si
visibles et si palpables qu'elles confondent
ceux qui en sont les témoins émus. Or,
non-seulement plus des deux tiers des per-
sonnes qui prennent le voile en France de-
puis cinquante années agissent ainsi, mais
parmi les vocations ou plutôt les entrées au
couvent plus précipitées, le grand nombre n'a
que l'apparence d'un zèle irréfléchi. Au fond,
les circonstances, les raisons de famille ou de
position, cent motifs ignorés du monde, peu-
vent légitimer ce qui agite la surface. Une
volonté providentielle est plus forte que la
volonté humaine. Combien de jeunes filles,
par défaut de courage et non par défaut de
cœur, préfèrent attendre les derniers jours
pour avouer une résolution invincible dès long-
temps ! Combien d'autres entrent à merveille
dans les vues secrètes de ceux qu'elles ai-
— 388 —
ment en les délivrant d'hésitations péni-
bles? Combien surtout sont brisées et cru-
cifiées en elles-mêmes, bien qu'elles aient la
force de voiler leur douleur par leur jeune
énergie? Et parce qu'il est des organisations
maîtresses d'elles-mêmes , calmes au milieu
de brûlantes émotions, capables au moment
où se fixent leurs destinées d'étouffer des
sanglots sur leur poitrine, et de n'exprimer
qu'à Dieu ce que Dieu seul connaît, on se
plaint du scandale ! On ne s'en plaindrait certes
pas dans une autre occurence. Il y a des
mères qui ne peuvent pas pleurer sur la
tombe de leurs enfants ! Qui les accuse de
ne les pas regretter?
Déplus, ce n'est pas être sincère que con-
fondre la douce fermeté de ces naïves et suaves
créatures, disant paisiblement adieu à leur
famille dans un effort de vigoureuse vertu,
avec ces vocations miraculeuses, nées de cir-
constances dominatrices et devant être à leur
dénouement comme à leur début un coup de
grâce inespéré.
A ces âmes que « le fanatisme religieux »
retient tout à coup sur le bord de l'abîme, ou
en retire quand elles y sont tombées, il ne
faut pas reprocher d'avoir changé trop tôt le
■■H
— 389 —
fanatisme du mal en fanatisme du bien, et à
d'autres titres elles méritent, autant que l'in-
nocence animée du respect filial, une admi-
ration sans mélange.
Cela dit, nous avouerons sans scrupule ce
que notre culte pour le vrai ne nous per-
met pas de taire : quelques exceptions
regrettables , quelques procédés d'un zèle
faux , puisqu'il est indiscret , se trouvent
parfois en désaccord avec la règle générale.
Mais combien ces exceptions elles-mêmes
sont rares ! Comme elles sont moins fréquen-
tes que le bruit dont on les entoure à des-
sein! Car, comment l'homme le plus sincère,
le plus bienveillant pourrait-il lire au fond
des consciences afin d'y démêler le mobile de
l'action? L'honneur du devoir n'est-il pas
souvent en contradiction avec l'acte extérieur
qu'il est obligé alors de dédaigner? Com-
bien de ces fanatiques, même dans la petite
armée où les range sans crainte la raison la
plus chrétienne, ont été forcés d'agir comme
ils s'y sont décidés ! Combien ont souffert le
martyre avant de s'y résoudre, et combien de
ces désespoirs terrestres qu'ils ont provoqués
et que le monde ignorant ou prévenu leur
reproche si amèrement, ont été [iour les dés-
— 390 —
espérés le réveil de leur honneur, de leur
foi , de leur salut, de leur bonheur même hu-
main? Que de chefs de famille n'entreront au
ciel que par la porte où a passé en fuyant déso-
lée la jeune vierge se rendant au cloître ! Nous
n'éprouvons d'ailleurs aucun embarras à le dé-
clarer : les fanatismes les plus incroyables ont
leur raison d'être et sont légitimes quand ils
sont excités par d'aveugles résistances. Ni le
père , ni la mère, fussent-ils des saints , n'ont
le droit de "Violenter, ni de diriger à leur gré,
la conscience de leurs enfants. Si Dieu les
appelle , leur devoir est de leur rendre facile
ou tout ou moins possible l'obéissance à cette
souveraine attraction. Qu'ils ne parlent pas
de leur autorité, elle ne descend que de
Dieu et n'est pas plus haute que la sienne.
Qu'ils ne s'appuient point sur leur ten-
dresse ; ont-ils aimé leur enfant comme Jé-
sus-Christ aime une âme? Dieu qui est créa-
teur a un droit absolu sur sa créature ; or, il
n'y a pas de droit contre le droit (1). Et si les
lois humaines consacrent la liberté de l'in-
dividu majeur, pourquoi s'étonner quand la
doctrine catholique consacre aussi cette li-
(I) Bossuet.
m
— 391 —
berté des vocations, qui n'est que la liberté de
l'âme, car le salut dépend de la fidélité à cette
première grâce reçue, ce qu'on ne voit pas , ce
qu'on ignore trop. Il y a telle ou telle voca-
tion qu'il est juste d'abaisser devant l'omni-
potence de l'autorité paternelle. Les séductions
du génie, du talent, de l'amour, qu'on peut
croire sacrées, mais ne sont pas divines, s'hono-
rent en s'immolant parce qu'elles ne sont que
des devoirs relatifs, des dévouements géné-
reux mais libres, tandis qu'une vocation re-
ligieuse , c'est-à-dire surnaturelle , est la
volonté expresse de Dieu; qui l'entravera?
L'ordre d'une mère? L'enfant ne peut lui cé-
der; il est lié pas ses devoirs envers le père qui
est aux cieux! Il ri y a pas de droit contre le
devoir (1).
Au reste , reconnaissons-le, il en est de
cette critique du monde comme de toutes les
autres. Retentissante dans la forme, elle s'é-
vanouit dès qu'on approche du fond des cho-
ses , car dans quel sentiment noble ou pieux
n'entre-t-il pas de l'enthousiasme ? De quelle
grande œuvre n'est-il pas l'inspiration ? Où
est l'entreprise qui s'achève sans lui? L'ar-
(I) 32° Conlïrence.
— 392 -
deur guerrière, la poésie, les arts, l'élo-
quence, le dévouement, l'amour, la gloire,
qu'est-ce ^ sinon des fanatismes? La vertu,
qu'est-ce encore, sinon un plus heureux
fanatisme ? Et l'héroïsme , un plus parfait
enthousiasme? Puis, qu'est-ce, au résumé,
que l'enthousiasme en lui-même ? Un mouve-
ment de préférence, une ivresse qui console
de la perte d'autres joies ! Dès lors , pourquoi
Dieu , en tant qu'il est le suprême amour,
n'obtiendrait-il pas toutes nos préférences ?
Pourquoi l'ivresse de ce divin amour ne nous
consolerait-elle pas de lui sacrifier les mondes
de nos ambitions, comme les mondes de nos
tendresses? Mais pourquoi surtout oublierait-
on sous un autre ciel les rivages lointains
qu'on a aimés? Depuis quand cesse-t-on de
regretter les biens que Ton quitte parce qu'il
faut s'en séparer? Depuis quand le fanatisme
pour un but louable est-il une fascination
radicale? L'amour de Dieu : la destruction de
la reconnaissance? La charité : la perte de tout
sentiment affectueux? Quel homme de bon
sens oserait dire, s'il ne s'agissait pas de com-
battre le christianisme, qu'une vierge n'a
plus de cœur parce qu'elle choisit Dieu pour
l'époux qu'elle suivra, lorsqu'un bien plus
— 393 —
grand nombre de jeunes filles disent chaque
jour adieu à leurs parents , pour fonder loin
d'eux une famille, sans même laisser à lapauvre
mère la moindre garantie d'un amour fidèle et
d'un avenir heureux? Qu'on ne se plaigne pas
d'ailleurs, si répudié partout, ce fanatisme se
réfugie encore dans quelques esprits d'élite.
Car combien dûmes abaissées ne s'exaltent que
pour les expéditions du lucre et ne s'enrôlent
que sous l'oriflamme de la fortune (1). Plaise à
Dieu qu il devienne moins rare, dans notre
triste génération, l'enthousiasme qui n'est
pas celui de l'égoïsme ou de la cupidité !
(I) M« r Pie, Panégyrique de saint Louis.
^m
■H
wma
■■m
CHAPITRE IX.
Conclusion. — Un dernier mot sur le bonheur.
On dira, et nous le comprenons : pourquoi
tant de questions soulevées à propos d'une au-
tre? Qu'est-ce que le bonheur dans la vie mo-
nacale? Vous affirmez que c'est la raison plus
que le fanatisme, la vertu et non un frivole en-
thousiasme, qui entraîne hors du toit paternel
l'enfant qui s'y trouvait heureux; que dans le
cloître d'ailleurs ni l'union des âmes, ni l'u-
nion des esprits, ne peuvent renouer des
rapports comme la nature les veut ; que ,
d'autre part, si les liens de famille se rom-
pent par suite de la séparation, ils ne laissent
— 396 —
pas d'exister toujours au fond des cœurs,
les déchirant à l'aise ; car comment démon-
trer qu'on est heureux loin de ceux qu'on
aime ? Où donc , avec des idées si différen-
tes, au reste, de celles qui ont cours dans le
monde, placerez-vous la félicité complète
dont vous aviez promis des preuves éclatan-
tes? Si vous même étendez sur elle cette
ombre sinistre, comment la dissiperons-
nous?
La vie religieuse procure à l'âme des joies
inouïes, formées et soutenues d'éléments
qu'elle seule possède : voilà le fait, et après tout
ce qui a été dit précédemment pour l'établir,
nous ne le discutons plus. Or, en ajoutant
que si ce bonheur n'avait pas de larmes
pour pleurer les biens immolés à sa con-
quête, il ne serait ni digne du cœur de
l'homme, ni digne du cœur de Dieu; en ajou-
tant encore que ces larmes de regrets demeu-
rent cependant impuissantes à en troubler
l'évidente sérénité; nous ne détruisons rien de
ce qui est acquis , nous ouvrons seulement
une large voie à de nouvelles perplexités
ou à de nouvelles espérances; nous posons un
problème inattendu, et pour le résoudre nous
allons demander hardiment à l'ordre naturel,
m
■H^B
— 397 -
puis à l'ordre surnaturel, quel est enfin le
dernier mot du bonheur dans l'humanité.
Sans doute on pourrait répondre simple-
ment que le bonheur est dans la jouissance
du bien désiré, car chaque cœur a des secrets
divers incompréhensibles à d'autres cœurs (1),
et nous différons tous dans notre manière de
souhaiter comme dans notre manière de jouir.
L'un voudrait le génie et l'autre la richesse;
celui-là, les honneurs et les vanités du monde ;
celui-ci, uniquement la paix dans le travail;
ce qui est un plaisir pour un ami serait une
douleur pour soi-même. Nul d'entre nous ne
regarde le même horizon; peu aspirent au
même but; beaucoup, en atteignant le résultat
convoité, n'ont saisi qu'un fantôme au lieu
d'avoir goûté une jouissance réelle. Mais il
est une ambition commune à tous, brillante
sous tous les cieux, à la portée du pauvre
comme du riche, du plus petit comme du
plus grand, de la jeune fille cachée sous les
neiges du Nord, comme du jeune mousse
contemplant les feux de l'équateur; ambition
que l'enfant seul ignore, que la jeunesse dé-
couvre , que l'âge viril conserve , que la veil-
(I) Chateaubriand.
ï:,
— 398 —
lesse bénit, et à laquelle Dieu a promis le
bonheur pourvu qu'elle demeurât une vertu
en demeurant un sacrifice austère : c'est
l'amour. V amour termine l'homme (1), et le
cœur n'a pas la faculté d'aller au delà ; mais
s'il restait en deçà, il ne se connaîtrait pas
lui-même, il lui manquerait l'intuition de sa
vie. Tout s'efface devant la gloire d'aimer,
tout pâlit devant l'honneur d'être aimé. Il
n'est point de malheur que l'amour ne con-
sole , ni de joie dont il puisse être absent. Là
où il n'est plus, il n'y a que des ruines; là
où il n'a pas été, il y a un vide immense ; et le
cœur marchant vers lui sans le voir, est le
seul à qui il soit possible sans souffrir de se
passer de ses charmes. Et si c'est vrai pour l'hu-
manité en général, combien c'est plu s vrai pour
l'être charmant et délicat, dont la destinée est
de ne connaître et de ne révéler l'amour que
par la face qui regarde Dieu. Quand la jeune
fdlc à quinze ans voit sa sœur aînée monter
à l'autel pour y recevoir le sacrement du
mariage, être contente, puis dire adieu à sa
mère, elle se révolte, pleure de colère, affirme
que pour des royaumes elle ne quitterait pas la
(I) 4* Conférence de Toulouse.
— 399 —
maison où elle est comblée. Mais les feuil-
les n'ont pas jauni cinq fois que, chassant du
pied avec dédain leurs restes morts et épars,
elle se dit souriant à sa rougeur : Je les ver-
rai renaître, reverdir sous un autre ciel plus
chaud, et elle oublie sans remords que ses
vieux parents ne la suivent pas. Telle est la
vie, tel est le cœur. L'amour est plus fort, plus
heureux que toute tendresse, et la pauvre
mère à qui il enlève sa fille, dévore ses lar-
mes en silence plutôt que de s'indigner de-
vant les espoirs qu'elle a connus !
Qu'on ne nous accuse pas ici de trop poéti-
ser un souffle que Dieu a créé poétique.
Assez d'autres le matérialisent, déflorant la
vertu, détrônant le beau au profit du mal!
Un sentiment vrai ne se résigne pas à V im-
puissance (1), et, selon les lois qui régissent le
monde spirituel, pour élever une âme il est be-
soin de l'attraction d'une autre âme (2).
L'Église catholique, dépositaire et gardienne
des serments inviolables, a toujours enseigné
que Dieu même a mis l'idéal dans l'amour, le
bonheur dans cet idéal ; et, quand on ne croit
(1) M. Guizot.
(2) Frédéric Ozanarn.
M
— 400 —
plus ni à l'un ni à l'autre, on porte en soi
un cœur sceptique ou une âme morte.
Qui soutiendra qu'une jeune femme, visi-
tant, au bras de son époux, le manoir hérédi-
taire, où se continuera la chaîne des ancêtres,
n'est pas dans l'allégresse, le château où elle
est née fût-il à l'autre bout de la France? En
conclura-t-on qu'elle n'aime plus sa famille,
qu'elle ne pleurera pas dans sa prière du soir
en retrouvant sur ses lèvres le dernier baiser
de sa mère? En conclura-t-on que le lende-
main ne sera pas magnifique, avec ces flots de
pensées, de devoirs, de craintes, d'espérances,
de joies qu'apportent les perspectives d'une
carrière à son début? Si le souvenir des an-
ciennes et vivantes tendresses auxquelles il a
fallu renoncer à cause de l'amour, vient à pro-
voquer ses larmes, loin de les trouver arriè-
res, elle les caressera comme un hommage de
plus rendu à la mystérieuse puissance qui
veut des immolations ? Qu'un semblable bon-
heur soit étrange, incompréhensible, effroya-
ble même, peu importe, il a une loi, il la
faut subir. Le cœur a ses raisons que la raison
ne comprend pas (1).
<f) Pascal.
— 401 —
Mais on entend bien que ces légitimes jouis-
sances de la vie dans Tordre naturel ne sont pas
le point fatal , extrême, où l'homme doive s'ar-
rêter.
Le cœur ne peut pas absorber l'âme et l'âme
ne peut admettre pour objet de béatitude qu'un
être incréé, infini, éternel, c'est-à-dire Dieu.
Aussi, quand on emprisonne ses sentiments
dans les étroites limites de cette terre ; quand
on n'a pas foi au monde invisible, que devient
l'amour? Qui donnera une heure de durée à
l'affection la plus vive, si elle ne se rattache
pas à l'être souverain, inénarrable dans ses
dons, mais digne surtout d'être adoré par-
dessus tous ses dons? L'histoire est là pour
apprendre ce que devient l' 'adoration de f homme
le lendemain du jour ou il n'adore plus Jésus-
Christ (1): C'est la croyance aux régions sur-
naturelles qui crée l'épanouissement des
cœurs dans nos sombres et terrestres régions.
C'est l'amour de Dieu qui est le condiment
des fragiles ardeurs de l'homme, et la base
première des bases immuables de la famille.
Si l'esprit de l'homme ne voit pas l'infini et
l'éternel dans les cieux, où les verra-t-il ici-
(t) 34* Conférence de Notre-Dame
■■1
— 402 —
bas? Mais s'il les voit dans les splendeurs ou
les épreuves de ses tendresses, la mort
peut bien entrer dans sa maison, il niera la
mort (1).
Pourtant ici, à cette hauteur, ne se termine
pas l'ascension de l'humanité. L'Évangile
place dans une sphère plus élevée encore
l'idéal du bonheur par l'amour.
Connaître et aimer Dieu, même avec fer-
veur, n'est que le premier degré de la vie
surnaturelle, et lorsque cette connaissance
laisse au cœur des attraits pour certaines
séductions, des attachements pour les créatu-
res, elle ne peut que soulever un côté du
rideau des cieux, elle n'est qu'un pâle reflet
de la joie des saints. La perfection de l'amour
enlève à l'âme la faculté de se partager, et la
perfection de l'amour surnaturel n'est atteinte
que lorsque Dieu est l'unique objet du cœur;
on cherche la vie dans ce qu'on aime, a dit
saint Augustin. Secouer la poussière des
mondes créés, s'élancer hors de l'étroite
enceinte, abdiquer les charmes qui passeront,
ravir aux anges le secret de leur allégresse ,
arriver par l'extase, si ce n'est à la vision,
(I) M. Louis Veuillol, cà et là.
— 403 —
du moins à une communion efficace avec la
souveraine beauté, chercher la vie dans
son essence même , tel est le sommet de la
joie , l'élément de béatitude victorieux de
tout obstacle dans la vie religieuse, l'alpha et
l'oméga du bonheur. L'amour unique de
Dieu, nous l'avons nommé en entrevoyant
l'idéal pour la première fois , nous le nom-
mons de nouveau sa plus vive, sa plus fidèle,
sa plus parfaite expression. Ce culte de .lé-
sus-Christ dans un cœur vierge transporte
l'âme dans les régions de l'immuable et de
l'infini, comme ce char de feu qui enlevait le
prophète au ciel. Regardons en haut, il
monte, il monte encore! saluons-le d'un der-
nier, solennel et respectueux hommage !
On voit dans le monde une virginité qui
consiste à ne rien aimer, pas plus Dieu et les
pauvres qu'une famille où l'on végète. Il faut
plaindre ce double malheur qui se refuse
beaucoup, sans se rien accorder, et convie
l'égoïsme à s'emparer d'un vide où un très-
haut dévouement, celui du célibat chrétien,
pourrait se féconder dans la charité, mais il ne
faut pas l'opposer à l'idéal que nous admirons.
On y remarque aussi, par un contraste
frappant, cette virginité aimante, joyeuse et
23"
— 404 —
fière, qui, devenue un apostolat réel et efficace,
sert la cause de l'Église comme celle de l'hu-
manité, avec des succès aussi sérieux que
modestes. Elle séduit beaucoup de cœurs de
nos jours, et elle est infiniment digne de res-
pect. Cependant le bonheur qu'elle permet
de goûter n'est en rien comparable aux joies
de la vie conventuelle, parce que le renonce-
ment absolu à soi comme à toute volonté pro-
pre par la consécration des trois vœux monas-
tiques , formant une alliance réelle et bénie de
l'Église entre Dieu et l'âme élue, cette âme s'é-
lève bien au-dessus du cœur qui, dans les
voies de l'amour, n'a pas été appelé à une
oblation aussi heureuse, puisqu'elle est
moins entière.
On y voit encore, à chaque instant, cette
virginité charmante des âmes ingénues, trop
jeunes pour comprendre une autre expansion
que celle dont le parfum monte vers Dieu,
comme vers leur mère , sans qu'elles voient
l'abîme qui sépare la tendresse de l'amour.
Cet état de l'âme, si beau, si digne d'envie,
doit cependant progresser et même en un
sens changer de caractère , pour devenir cet
état sublime d'un cœur fixé en Dieu par
un mouvement de choix et de préférence. Car
— 405 —
les joies de la virginité ont cela d'admirable ,
et c'est précisément parce qu'on le nie ou qu'on
le comprend mal, qu'on n'arrive pas à l'appré-
ciation exacte du bonheur de la vie religieuse ;
elles saisissent tout l'être et le transforment
jusque dans ses dernières profondeurs. Seule-
ment, au lieu de l'envahir comme une mer qui
lance ses tourbillons dans une autre 'mer,
comme un orage qui assombrit par ses nuées,
et sillonne de ses foudres un ciel jadis
serein , elles apaisent l'âme tout en la
charmant, l'étonnent sans la froisser, ne
l' ébranlent que par les plus suaves impres-
sions, ne l'excitent qu'en la ravissant au-
dessus d'elle-même, et ne font qu'ajouter
aux harmonies de l'innocence dans l'ordre
naturel , les ineffables harmonies de l'amour
dans l'ordre surnaturel. Si elles s'emparent
d'un esprit candide, tout en lui laissant ses
incomparables privilèges , elles le combleront
d'enivrements inconnus , dont il n'avait nulle
idée, nul pressentiment; elles le plongeront
dans des délices, dont aucune des tendresses
antérieures ne lui avait révélé le secret.
Comme apparaîtraient à un petit enfant, mort
dans les bras de sa mère avant d'avoir rien
appris du mystère de sa destinée , les splen-
I
■
— 406 —
(leurs du ciel se déroulant tout à coup sous
ses regards radieux, et l'éternelle charité lui
ouvrant son sein avant qu'il l'eûtadorée, ainsi
apparaissent à l'âme vierge les plus lointains
horizons de l'amour, quand Dieu, sans la
troubler, déchire le voile qui les cache au
monde. Lorsqu'au contraire ces joies di-
vines illuminent une intelligence qui n'i-
gnore rien, elles la purifient de telle sorte
qu'elle sera dans ses contemplations aussi
éloignée des images terrestres, que l'était
Marie-Madeleine alors que son extase l'en-
levait au-dessus du sol. Mais quel que soit
le champ sur lequel la virginité veut naître,
croître et s'épanouir, cette fleur de tout sen-
timent n'existe jamais dans une âme chré-
tienne à l'état de ces défaillances dépouil-
lées de tout parce qu'elles n'ont de goût
pour rien , de ces mouvements négatifs qui
se replient sur eux-mêmes sans chaleur et
sans vie; elle y règne comme une affection
libre, vivante, dévouée, agissante et fidèle,
qui s'absorbe en Dieu parce que Dieu seul
est l'objet de son culte. Elle a des touches
brûlantes et les torrents d'eau ne réteindront
point (1). L'être souverain se donne ici sans
(I) Oanlicjue des Canlicpies.
- 407 —
mesure à l'âme généreuse, dont l'amour sans
mesure s'élance vers lui, et s'y attache d'une
manière ineffable par V ardeur de cette volonté
ferme qui est la tendance de celui qui aime vers
l'objet aimé, et les unit l'un à l'autre dans un
embrassement éternel (1).
Comme un cerf soupire après la fontaine des
eaux vives, ainsi mon âme soupire après vous, ô
mon Dieu ! Mon âme a défailli dans son ardeur de
s'unir à son bien-aimé. Je le cherchai et je ne le
trouvaipoint, je ï appelai elilneme répondit point.
L'avez-vous vu celui que mon cœur aime (2) ?
Ainsi les gémissements de l'épouse expri-
ment ses désirs , car Dieu l'attire à lui et Dieu
la retient encore ici-bas (3). Il n'a point mar-
qué l'heure fixe où le ciel et les anges s'ébran-
leront pour lui dire : Voici l'époux qui vient,
allez à sa rencontre (4). Mais comme les plain-
tes de la nuit et le murmure du vent dans les
forêts vierges se taisent vers le matin pour
épier la lumière à son réveil, ainsi l'amour
attend en silence, et le Seigneur Jésus ré-
pond : Vous avez blessé mon cœur, ma sœur ,
(1) Trésor des saints.
(2) Cantique des Cantiques.
(3) Bossuet. Panégyrique de sainte Thérèse.
(1) En saint Matthieu, ch. XXV, vers. 6.
■I
— 40S —
mon épousa , vous avez blessé mon cœur ,
par un seul cheveu qui flotte sur votre cou (1\
Je vous aiaimée comme mon Père ma aimé (2) . . . .
Demeurez en moi et je demeurerai en vous (3). . . .
Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la con-
sommation des siècles (4). Alors les voiles tom-
bent entre le ciel et la terre. L'âme exaucée
reprend le cantique de son bonheur :
Mon bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui;
il repose entre les lys jusqu'à ce que l'aurore se
lève et que les ombres déclinent! Mon âme s'est
comme fondue au son de sa voix. J'ai trouvé mon
bien-aimé; je ne le quitterai jamais (5) .' Venez,
toutes înes pensées, tous 7)ies sentiments, tous
mes désirs , venez , réunissez-vous pour aimer
Dieu (6) ! Et le regard du Sauveur appelle
le regard ravi de son humble servante. Il y
a fusion de l'âme et de cet idéal choisi qui
est la beauté sans tache. Elle peut se dire :
Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ
qui vit en moi (7) ! Il y a fusion de l'idéal
(1) Cantique des Cantiques.
(2) En saint Jean, ch. XV, vers. 9.
(3) En saint Jean, ch. XV, vers. 4.
(4) En saint Matthieu, ch. XXVIII, vers. 20.
(5) Cantique des Cantiques.
(6) Bossuet.
(7) En saint Paul, Ép. aui Galates, ch. U, vers. 20.
— m —
choisi et de l'âme vierge et aimée. L'amour
se perd dans l'extase de l'amour, et bri-
serait dans ses divins transports la frêle
enveloppe du cœur, si Dieu ne le fortifiait,
car Dieu, nous l'avons vu et admiré, ne
veut pas pour lui seul des ardeurs virginales.
L'amour habitant le ciel par ses vœux a sur
la terre une mission de miséricorde qui le
doit consoler d'y être si longtemps enchaîné.
Son royaume y sera la souffrance physique
et la souffrance morale. Il pleurera les morts
oubliés, il ressuscitera les morts qui font
horreur. Il donnera une mère à l'orphelin et
un ami à tout délaissement. Il sera enfin l'ex-
piation universelle, puisque les larmes de
l'innocence provoquent seules les larmes du
repentir. Ainsi, dans ses inénarrables gloires,
l'amour de Dieu n'a rien à regretter, ses joies
servent l'humanité.
Or, comment supposer qu'une âme, par-
venue à ce faîte, ne jouisse pas d'un bonheur
complet? Si l'amour triomphe sans effort de
toute tendresse ; si ce soleil chasse bien loin
derrière lui tous les soleils qui l'avaient pré-
cédé ; si le cœur en possession de son objet
se passe si aisément de tout autre bien ; s'il
verse alors des larmes , pour se soulager
■
- 410 -
plutôt qu'en s'affligeant, comment l'amour de
Dieu, transformé déjà pour ainsi dire par
l'être infini qui le béatifiera bientôt , n'absor-
berait-il pas Tâme de telle sorte qu'en lui ,
c'est-à-dire en Jésus-Christ, par Jésus-Christ,
à cause de Jésus-Christ, elle n'eût plus rien à
pleurer, rien à désirer dans l'abandon qu'elle
fait de son cœur à la divine miséricorde? Ah !
viennent toutes les joies de la terre essayer
de la distraire dans son extase, elle s'écrie :
« Qui me séparera de la charité de Jésus ( t ) ? »
Viennent son père , sa mère , ses sœurs , ses
amies pour la troubler; qui est ma mère, et
qui so7it mes frères (2), répond-elle en son
âme? Si elle pleure avec eux, ce sera d'atten-
drissement plutôt que de regret , car c'est le
caractère de ramour de Dieu de pénétrer le
cœur d'une onction si suave qu'en triomphant de
tous ses attachements , il leur donne un nou-
veau et indéfinissable charme. Heureux dans la
possession d'un objet suprême, il semble qu'il
augmente ses joies en tout sacrifiant à cette
possession, et que ce qu'on vient de lui immo-
ler est par cela même d'autant plus aimé ! Et
(1) En saint Paul,Ép. aux Romains, ch. VIII, vers. 35
(2) En saint Marc, ch III, vers. 33.
■
- 411 —
pourquoi d'ailleurs la nuit, le jour et jus-
qu'au pied de l'autel , cet amour souverain
n'aurait-il aucun holocauste à s'offrir? Pour-
quoi lui enlever cette impression navrante où
il se reconnaît et se salue? Parce que c'est
Dieu qu'on aime, serait-on moins avide de se
sacrifier? En se donnant à lui seul, avait-on
compté être à l'abri de toute épreuve dans
cette vallée d'exil? qu'ils ont peu l'intel-
ligence de l'amour ces esprits sans flammes ,
s'imaginant qu'une privation détruit la béa-
titude de l'amour ou qu'une tendresse supé-
rieure est la négation d'une tendresse moins
élevée I
Quel enfant chrétien irait au cloître si on
lui posait pour condition l'ingratitude et l'ou-
bli? Quelle mère, se séparant de son fils,
ambitionne d'en êtrepleurée sans consolation?
Quelle jeune vierge souhaite une couronne
éclatante aux pieds de Jésus, le roi au sceptre
de roseau? Quel cœur enfin, ayant reçu la
touche de Dieu (1), consentirait à s'abaisser
jusqu'à un amour sans douleurs et sans lar-
mes? L'idéal de la vie religieuse n'a pas été
conçu dans l'esprit des saints, pour abolir la
(I) Bossuot.
— 412 —
souffrance puisqu'elle est la loi de l'humanité,
mais pour la diviniser. Il ne promet pas un
bonheur sans mélange, il promet un bonheur
permanent parce qu'il vient de l'amour, et il
le dispense infini quand l'amour en est digne.
Il n'est pas fait enfin pour ces âmes égoïstes
aimant pour ne satisfaire qu'elles-mêmes , il
est réservé à ces âmes généreuses qui, ayant
reçu le don de comprendre que les vertus ordi-
naires ne suffisent ni pour se sauver ni pour
sauver les autres, ne savent plus connaître et
vouloir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-
Christ crucifié (1). Il est créé pour ces cœurs
magnanimes à qui il semble quils n'aimeraient
pas s ils aimaient pour être heureux (2). Il
n'est donné enfin qu'à ces cœurs vierges pour
qui Yabsence de la croix est l'absence de la
vie (3) , et que le Christ a enfantés dans ces
divines paroles : « Bienheureux les cœurs
» purs! bienheureux ceux qui pleurent! »
(1) M« r Pie.
(2) I™ Conférence de Toulouse.
(3) Saint François-Xavier.
FIN.
Poitiers, Imprimerie da N. Klrnabd.
■HHMM
Ho
LETTRE
5)« S. (6. fttonscnpiciir JJic n l'3tttott,
Poitiers , 23 septembre 1866
Mademoiselle .
J'aime à reconnaître dans votre livre les élans de la foi et
de la piété, soulenus par le> ressources d'une riche imagi-
nation, et je \ous iélicile du témoignage bienveillant i|ue ce
travail vous a valus de la part des cininenls prélats de Bourges
rt il Hébron.
"f L.-E., ev. de Poitiers.
— 416 —
APPROBATION
«De $. <ô. ittonsnjiwttr l'Œnêinu t)t ïittittcs.
I
L'Idcal du bonheur dans la vie religieuse répond à mon
attente, et je le trouve l'expression vive des dons les plus
heureux de la nature et de la grâce. C'est l'élan d'une belle
imagination et d'un cœur ardent, fécondé et conduit par
l'amour de Dieu le plus sincère.
Que l'auteur continue à travailler, à lire, à écrire, suivant
l'inspiration de Dieu, en toute humilité et naïveté ; je la bénis
ainsi que tout ce qui lui est cher.
Nous marchons vers des temps très-mauvais. Les élus
seront ébranlés , les bons chrétiens seront déconcertés. Je re-
commande aux chefs de famille de faire de leur foyer domes-
tique, au milieu de la défection des gouvernements et des so-
ciétés, un asile inviolable de la foi et de la prière. Je sais
que la famille de l'auteur sera un de ces sanctuaires et j'en
bénis Dieu.
Nantes, le 8 décembre 1866.
Alexamdiie, éeeque de Nantes-
417
APPROBATION
De S. G. illonsctijiicuv l'tCuct] ue bc Cuçor,
Je viens de terminer la lecture il' l'ouvrage intitulé : De
l'idéal du bonheur dans la rie religieuse.
Je ii" i>ui< tro[i remercier l'auteur de l'avoir composé, il est
appelé a l'aire un grand bien, el je ne négligerai aucune occa-
sion d'en recommander la lecture. C'est une œuvre de foi,
exécutée avec une rare intelligence el un cœur lel que le bon
Dieu sait les faire, par sa grâce, lorsqu'il en est re maître.
9 décembre 1800.
t Charles, évéque de Luçon.
448 —
APPROBATION
ÏDc S. (&. ittonetigncur l'£ - «cque bc Cimogcs.
Ce livre révèle un beau (aient, une vive imagination, une
connaissance étonnante du cœur de la femme chrétienne. C'est
un éloquent plaidoyer en laveur de la vie religieuse. Cette vie
est du reste connue et pral irruée avec une rare perfection par
des membres de la famille de l'auteur. Je suis heureux de pen-
ser que le souvenir de la vénérable tante carmélite du couvent
de Limoges, n'a pas été étranger à la direction des méditations
de la nièce, et à l'éclosion de celle belle œuvre de son re-
marquable talent.
Limoges, ce 24 décembre I86G.
T Félix, êv. de Limoges.
i!9 —
SOCIÉTÉ NATIONALE d'ëNCOUBAGEHE.M AU BIEN
COMPTE REND!
De la Séiincc publique de Distribution solennelle des Récompenses
le 10 juin 1867
UIPPORT I»E B. Honoré ABNOCL
Secrétaire général
STJR LES OUVRAOES COTJJRONNÉS
MÉDAILLE D'HONNEUR EN BRONZE
M" BARDY (Makis) a Poitif.hs, Vibjjim
lui it SON uvnfc;
Dr l'idéal du hou/,, ur /Unis la rie religieuse
« Écrit avec une conviction sincère, une lui \i\p, ce livre
ie recommande à plus d'un litre; il initie le I etcur à la \ie
d'abnégation et de charité, montre aux pauvres cœurs éprou-
\ le port du salut après les agitations de ta tempête
» On croit entrevoir dans l'ouvrage, que nous ne pouvons
que très-brièvement analyser, ta consommation de la science
par l'amour. C'est une sorte <le lyrisme spirituel qui charme
ci attire. On 5 seul couler à pleins bords la sève ardente de
la jeunesse, du beau et <ln bien. En lisant les pages élu
quentes où M" Bardj a mis toute son âme pour défendre les
doctrines et la religion de ses pères, on se seul fortifié, les
doutes s'effacent insensiblement, et l'on oublierait aisément
i|iie l'idéal cl n bonheur n'est pas Icnil enlier là cm l'en II
-uMiie divinement passionné <lc l'auteur l'a place, car l'ac-
complissement des devoirs <!<• son étal . i|uel qu'il soii , est
aussi, aux yeux des sages, la clé mystérieuse qui ouvre le
ciel el iniiie aux véritables jouissances d'ici-bas. «
■
I
•i^O —
BREF DE U SAINTETÉ l'IE IX
A L AUTEUK
de l'idéal du bonheur dans la vie religieuse
»@«
Perillustris Dnâ Dnà obsmï îrès-iltustre el très-honorée
Damo,
Gralulalur libi ssmus domi-
nus Pins IX, quod quidquid
in te esl ingenii, quidquid piœ
erudilionis , omne eontuleris
ad ceelestes illas dclicias ex-
plicandas, quibus, inler cœ-
nobiIica3 vilœ asperitales, sa-
cra) virgines flagrante christ i
amore succensa?. aflluunl ita ,
ni superabundent gaudio iii
omni tribulatione sua. Quod
sane coeptum , cum ac.coino-
dalissimum sit ad relevandam
nobililalem felicitatemque eius
vilœ instifuli, quod abieclum
miserrimumque arbitranlur cl
dictitaat qui non percipiunt ea
quœ sunl Sj.irilus Dei ; la)latur,
le salis arduum opus ila per-
l'ecisse , ut clarissimorum Gal-
lia? anlislilum approbalionem
Le très-saint seigneur Pie IX
vous félicite d'avoir appliqué
lout ce qu'il y a en vous de
talent , toul ce qu'il y a en
vous de pieuse érudition, à
faire comprendre les célestes
délices qui, au milieu des aus-
térités de la vie cénobitique ,
inondent les vierges saintes
consumées par l'ardent amour
de Jésus-Christ, au point qu'el-
les surabondent de joie dans
leurs tribulations de toute es-
pèce. Comme celte entreprise
est certainement très-propre à
relever la noblesse et la féli
cité du mode d'existence, jugé
et déclaré abjecl et très-mal -
heureux par les personnes qui
n'ont pas l'intelligence des
choses de l'esprit divin, le
— 421 —
laudesque promerueris. Quam-
obrem, cisi non dura oblatum
volumen versare poluerit , il-
lu«l tamen lubenti gratoque
excepit animo; futurum etiam
confidens ut hand conlemnen-
il.un collaturum sit opérais .
\el erigeudis iis ac Lncitandis
quae se i . < m Don devoverunt,
vel tngerendo aliis cœleslis
agni nuptiarum desiderio.Mihi
\ nu mandai il ni optati a le
huiusce l'inclus auspicem, el
paternes been volentise su» pi-
gnus nunciarem Apostolicam
Benedictionem , qiiam libî
tuaaque famiiiae peramanter
impertit.
Saint-Père se réjouit que vous
ayez perfectionné un travail
assez difficile, jusqu'à mériter
l'approbation el les éloges
d'Évêques français du plus
haut renom. C'esl pourquoi .
bien qu'il ne lui ail pas en-
core été possible de p ireourir
le volume qui lui a été pré-
se ité | il l'a reçu avec un sen-
liiin'iii de plaisir et de grati-
lude. Ayant même la confiance
que cette œu\ re remarquable
concourra égalemenl à grandir
et à stimuler celles qui déjà
se Mini Mime ■ à Dieu, el à
in pii er aux autres le désir
il être les épou es du i éleste
Agneau . il m .1 cbai gé de vou -
annoncer, comme présage de
i e fruil que unis souhaitez, el
cui gage de sa paternelle
bienveillance, la bénédiction
apostolique qu'il accorde irè -
affectueusement à unis et à
votre famille.
Quibus cru peculiares gra- A ce qui vienl d'être écrit,
lulationes meas adiieere gau- je me complais à joindre mes
deo, quod nalurae el gratis félicitations personnelles sur le
(liniis lihi concessis tara reli- religieux el fidèle emploi que
giose ac Odeliter utaris; me»- vous faites des dons de la na
que BBstimationis et observan- ture et de la grâce à unis dé
liai officia lilii exhibée., eni partis, et j'offre mes devoirs
I
422
fausla omnia adprecoi et sa-
lularia.
lui, Perillustris Dna Dna
obsina ,
Addicliss. obsmus famulus
Franciscus MERCURELLI.
SSmd. Dud. Nrd ab epistolis latinis.
d'estime cl de considération .1
\ ous pour qui j'implore loin les
bonheurs et tous les moyens
d'arriver au salut.
De vous, très-illustre et très-
honorée Dame,
Le très dévoué et très-res-
pectueux sen iteur,
François MERCURELLI,
Secrétaire de notre Saint-rère pour
les lettres latines.
Romœ, die tl martii 1868. Rome, le il mars 1868.
Perilluslrl Dnas Onx obsmœ Dnx Marias Bardy i'htcirhim.
l'oitiws lii'p. <*<• N. Bernard.
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