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Full text of "Dialogue de Sainte Catherine de Sienne : [d'après le manuscrit du Vatican]"

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DIALOGUE 



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SAINTE CATHERINE 



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DIALOGUE 



DE 



SAINTE CATHERINE 



DE SIENNE 



TRADUIT DE 1. ITALIEN' 



PAR E. CARTIER 



Troisième édition 




PAIilS 
'. LETHÏELLÈUX, Libraire-Éditec» 

10, HUE CASSETTE, 10 
el ;mx bureaux de l'Année Dominicaine 

!M, RUE DU BAC, 91. 

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AVANT-PROPOS 



£CT 



L'Église est le tribunal de Dieu sur la terre ; elle juge a 
vie et la doctrine des hommes, et elle en éprouve l'or sur la 
Pierre fondamentale, qui est le Christ. En décernant à sainte 
Catherine de Sienne le triomphe des autels, Celui qui pré- 
side ce tribunal lui a donné le plus magnifique éloge que 
puisse recevoir la parole humaine ; il a déclaré que sa doc- 
trine n'était pas acquise, mais infuse : Dootrina ejm infusa, 

non acquisita (i) . .,*»„* 

Depuis la chute originelle, l'esprit vit par le travail ; il faut 
qu'il arrache avec fatigue les ronces de l'ignorance et de 
l'erreur et le Soleil qui éclaire les intelligences ne mûrit le* 
moissons que sur des sillons péniblement ouverts. Ceux qui 
ont charge d'enseigner dans l'Église sont soumis à la même 
loi La sience théologique s'acquiert par l'étude, comme la 
science profane ; les trésors de la Révélation et de la Tradition 
sont des semences que chacun doit faire fructifier, et toutes 
les -erbes précieuses portées dans les greniers du Père cé- 
leste' pour la nourriture de ses enfants, sont la récompense 
de longues veilles et de persévérants efforts. 

Cependant Dieu, dans sa toute puissante liberté, peut com- 
muniquer plus simplement sa lumière aux intelligences. 
Il se révèle quelquefois tout à coup à" l'âme, et triomphe de 
sa volonté en l'inondant de splendeurs ; il renverse son per- 
sécuteur sur le chemin de Damas, pour en faire l'apotres de 
la Vérité Dieu aussi se manifeste directement aux âmes 
pures qui s'ouvrent à lui dans la prière. La prière obtient 
plus que l'étude, au témoignage de saint Thomas d'Aquin 
lui-même. Dieu répond à cet appel; il éclaire l'esprit pour 
enflammer le cœur, et l'âme reçoit en un instant d'amour 
ce que toutes les paroles des hommes ne sauraient lui ap- 
prendre ; elle est initiée aux secrets de l'intimité divine, et 
elle contemple d'un regard privilégié les mystères que nous 
possédons dans les obscurités de la foi. 

<1) Bulle de Canonisation, par Pie II. 

dialogue de Ste Cath. de S. — A. 



I 



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1 I 



DIALOGCE DE SAINTE CATHERIN! 




C'est de cette source sacrée qu'est venue la doctrine de 

sainte Catherine de Sienne. Notre Seigneur Jésus-Christ vou- 
lut être le maître unique rie celle qu'il s'était choisie pour 
épouse. Non seulement il lui apprit miraculeusement à lire 
et à écrire, mais il lui communiqua toutes les lumières né- 
cessaires à l'apostolat qu'il lui destinait. Elle puisa dans 
les clartés de l'extase une science qu'ont admirée les plus 
grands théologiens, et que l'Église a sanctionnée par ses suf- 
frages. 

Ces rapports surnaturels de l'âme et du Créateur ont été 
niés, comme tant d'autres vérités que la raison ne pouvait 
expliquer. Le mysticisme a été classé parmi les maladies de 
l'esprit humain, et tous les phénomènes qu'il présente ont été 
regardés comme la continuation des prestiges et des failles 
de l'antiquité païenne. Ces jugements ne nous surprennent 
pas ; ceux qui les portent succèdent aux savants du xviiî" 
siècle, qui attribuaient la création du monde au hasard 
Plus éclairés ou moins audacieux que leurs devanciers, ils 
admettent l'existence de Dieu, comme un axiome néces- 
saire, une véritable mathématique qui commence toute 
chose; mais ce principe, cette cause première est sans con- 
trôle, sans amour pour son œuvre. L'homme, affranchi de sa 
puissance, a une activité propre, une sphère indépendante ; 
le monde visible qui l'entoure est son empire, et tous ses 
efforts doivent tendre à y vivre heureusement et longtemps. 
Tl n'a rien à démêler avec un monde supérieur, et il lui suf- 
fit de débattre avec la société ses droits et ses devoirs. Le 
bien pour lui est le plaisir de l'esprit et du corps, le mal. 
tout ce qui peut y mettre obstacle ; et la science n'a qu'un 
but, celui de procurer le plus de jouissances possible. 

Que doivent penser ces sages lorsqu'ils rencontrent des 
chrétiens agissant en dehors de cette doctrine, plaçant leurs 
désirs au delà de l'horizon, adorant Dieu comme leur bien- 
faiteur et leur Père, et lui sacrifiant leur vie dans les œuvres 
et les élans d'un amour sans bornes? Peuvent-ils com- 
prendre ces rapports avec le Créateur et les conséquences 
de cette intimité divine, eux que la foi n'a point initiés aux 
mystères de la Rédemption? Aussi pour s'expliquer les phéno- 
mènes extérieurs du mysticisme, ils cherchent à combiner 
une théorie qui les rassure contre la vérité. Ils groupent des 
faits disparates sans remonter aux causes; ils repoussent 



AVANT-PROPOS 



toute action du monde invisible, et finissent par déclarer 
qu'en dehors de la vie positive et commune, tout est illu- 
sion des sens et rêve de l'imagination. C'est la crédulité qui 
l'ait les miracles ; la folie des Saints obtient les mêmes résul- 
tats que la supercherie des charlatans. Les extatiques du 
chiistianisme et ceux de l'Inde se ressemblent, et toutes ces 
hallucinations réduisent l'âme à un état déplorable d'imbé- 
cillité que la médecine doit combattre et guérir. 

Nous ne suivrons pas ces écrivains dans le dédale de leur 
érudition, pour leur montrer que les faits qu'ils citent sont 
mal observés, et que les conséquences qu'ils en tirent doivent 
être toutes contraires ; nous nous contenterons de leur op- 
poser le livre que nous publions, et qui a été dicté par 
sainte Catherine en extase. S'ils n'y reconnaissent pas l'ins- 
piration d'une âme divinisée, nous n'avons rien à leur dire : 
nous ne pouvons les empêcher de nier la lumière. Du reste. 
la Providence nous retire peu à peu des régions arides et 
désolées où nous avait égarés l'orgueil. L'incrédulité du 
dernier siècle ne sera bientôt plus qu'un doute méthodique 
dont nos croyances sortiront fortes et victorieuses. Il suffit 
d'une vérité pour reconquérir toutes les autres, et cha- 
que jour l'Église voit revenir dans son sein un grand nombre 
de ses enfants. 

En analysant la matière, la science moderne en a reconnu 
les limites ; elle s'est trouvée en présence d'un monde in- 
visible où se règlent la moralité de nos actes et la destiner 
des empires. Elle a reconnu au delà de notre vie extérieure 
et grossière une vie intime et mystérieuse par laquelle l'âme 
établit des relations avec des êtres supérieurs. Les religions 
lui offrent l'histoire de ces relations ; leurs doctrines, leurs 
cultes, leurs sacerdoces, leurs sacrifices, viennent d'un ré- 
vélateur dont l'influence bonne ou mauvaise s'efforce d'atti 
rer l'homme. Dès l'origine du monde, Dieu et le démon se 
disputent sa liberté, et des deux côtés, dans ce grand com- 
bat du vice et de la vertu, se manifestent des faits inexpli- 
cables sans l'intervation d'une puissance surnaturelle. L'er- 
reur et la vérité ont eu leurs adorateurs, leurs prophètes, 
leurs miracles ; comment distinguer, dans ces phénomènes 
semblables en apparence, des principes si différents ? 

La science est saisie de ces grandes questions; mais quel 
que soit le résultat de ses recherches, elle trouvera l'Eglise 



I 



■ 

i 









DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



pour la juger. L'Église possède la vérité complète à l'état la- 
tent; le moindre choc de l'erreur fait jaillir la lumière de son 
sein, et chaque progrès de l'esprit de l'homme est un triom- 
phe pour elle. Quand l'étude aborde une nouvelle région, 
elle trouve que l'Église l'y a précédée, comme sur ces 
terres lointaines où la charité des missionnaires devance 
l'avide ambition des peuples. Le mysticisme est, la vie intime 
■ le l'Église, qui est l'Épouse du Christ, puisque la religion 
n'a d'autre but que d'unir l'a me à Dieu et de la préparer 
à la vie béatiflque. 

L'Église est établie pour élever l'âme à cette vie supé- 
rieure et la mettre en rapport avec l'Infini. Sa sphère véri- 
table est le monde invisible, et elle y règne par le pouvoir 
qui lui a été confié. Elle nous donne la foi, qui élève la rai- 
son au dessus de la science, et nous montre au delà du 
temps les splendeurs de l'éternité. Elle nous distribue la 
grâce, qui est la nourriture de notre exil ; elle met dans 
notre cœur et sur nos lèvres la prière, qui est une force 
contre Dieu même. Elle perpétue dans l'Eucharistie l'Incar- 
nation, pour nous rapprocher de notre Médiateur et nous en 
revêtir devant la justice du Père. Ses Sacrements purifient, 
divinisent la nature et nous rendent victorieux des puissan- 
ces infernales. Elle unit les vivants et les morts par les liens 
de la charité, pour nous transformer tous en Dieu, et nous 
faire participer à sa félicité suprême. 

La Mystique n'est autre chose que la science de la perfec- 
tion chrétienne. Sa doctrine est l'Évangile, et tout ce qui 
s'éloigne de cet enseignement sacré ne peut être qu'illusion 
et mensonge. L'homme doit tendre à sa fin, qui est Dieu ; 
mais, pour franchir la distance qui sépare la créature du 
Créateur, il faut suivre une route où l'Église nous guide et 
nous soutient. Nous arrivons au ciel par trois degrés, que 
les théologiens appellent la vie purgative, la vie illuminative 
et la vie unitive. 

Nous devons en effet nous séparer d'abord du mal en 
nous purifiant de nos fautes, et en détruisant tout ce qui 
s'oppose à l'action de la grâce. Nous devons corriger notre 
nature viciée par la faute originelle, et changer nos pen- 
chants mauvais par des habitudes contraires. Puis, quand 
ces efforts ont dissipé les ténèbres des sens, l'âme découvre 
les horizons lumineux do la vertu, l'amour de Dieu, sa bon- 



AVÀXT-PROPOS " 

té, ses grandeurs, ses perfections infinies. Elle cherche à lui 
plaire par ses désirs et par ses œuvres, jusqu'à ce qu'elle ait 
mérité, par la parfaite union de sa volonté à la sienne, cette 
grâce supérieure qui la fait vivre de la vie divine au milieu 
des peines de la terre, comme les bienheureux dans les 
joies du ciel. 

Nous sommes tous appelés à parcourir ces trois degrés, 
mais nous ne pouvons les atteindre que l'un après l'autre. 
Nous rêvons les béatitudes de la vie unitive sans vouloir 
affronter les fatigues de la vie purgative. Nous végétons 
dans une faiblesse perpétuelle entre le vice et la vertu, 
entre la crainte du combat et le désir de la victoire : il est 
impossible d'obtenir ainsi la récompense. 

La'vie mystique a des phénomènes extérieurs qu i sont 
naturels ou surnaturels, selon la cause qui les produit. L'es- 
prit et le corps, par leur étroite union, exercent l'un sur 
l'autre une influence incontestable. Leurs tendances sont 
opposées ; l'esprit aime la vérité, le corps recherche la ma- 
tière, mais leur existence est commune. Leurs jouissances 
et leurs peines sont et seront inséparables. Si le corps en- 
traine l'esprit, il ne lui donne qu'une vie animale et gros- 
sière ; si l'esprit attire le corps, il l'ennoblit en l'associant 
à ses hautes fonctions. Toute direction exclusive agit pro- 
fondément sur l'organisme de l'homme. Le système nerveux 
qui unit ces deux vies si différentes en reçoit une surexcita- 
tion qui développe l'activité de l'àme, l'attache à l'objet 
qu'elle saisit, et l'identifie pour ainsi dire à sa substance ; 
mais cette activité surabondante de l'àme réagit sur le 
corps, et y détermine des accidents extraordinaires. Ces ac- 
- cidents varient selon leur principe et suivant les natures 
particulières. La médecine peut les étudier comme des ma- 
ladies véritables, puisqu'ils modifient la vie du c orps et 
qu'ils altèrent la santé ; mais les phénomènes psychologi- 
ques qui les accompagnent en sont distincts, et doivent être 
étudiés séparément. L'ivresse, la folie et l'extase durèrent 
autant parleurs causes que par leurs résultats. 

Ces phénomènes ont entre eux, il est vrai, des points de 
ressemblance, puisqu'ils ont dans l'homme un élément com- 
mun. Les organes peuvent, être affectés de la même ma- 
nière, et l'âme paraîtra subir la même impression ; mais si 
l'on examine tout l'ensemble de ces phénomènes, qui 










V | lil Al.nr.ci-; DE SATNTK CATIIKIUNK 

pourra confondre les rêves de la folie et les inspirations du 
génie, l'ivresse des sens et l'extase de la sainteté? Quand 
Dieu surtout visite l'âme, il doit le faire avec des signes qui 
ne peuvent tromper. 

Les phénomènes de la vie mystique sont naturels lors- 
qu'ils viennent de l'âme et du corps. Dieu seul produit des 
phénomènes surnaturels, parce que seul il agit directement 
sur l'âme; seul il lui donne une lumière supérieure qui 
l'éclairé, et des dons qui la sanctifient. Cette grâce, qui la 
transforme en lui, rejaillit sur le corps et lui communique 
par instants les qualités glorieuses que posséderont les bien- 
heureux après la résurrection (1). 

Dieu a choisi ces phénomènes comme des signes qui 
doivent certifier sa présence. Le démon, père du mensonge, 
s'efforce de contrefaire la lumière et de nous égarer pai- 
rie trompeuses clartés, mais il ne peut agir qu'à l'extérieur 
de notre âme ; il s'attaque à nos sens, et cherche à nous 
séduire par de fausses visions. Nous pouvons toujours le 
reconnaître, parce que tout ce qui vient de. lui n'apporte 
jamais à l'homme que le trouble et la confusion. 

L'Église connaît tous les phénomènes de la vie mystique ; 
elle donne des règles certaines pour discerner les causes 
qui les produisent. Sa prudence surtout est admirable dans 
la canonisation des saints. Ce sont leurs vertus, et non les 
faits extraordinaires de leur vie qu'elle examine pour leur dé- 
cerner les honneurs d'un culte public. Les miracles mêmes ne 
sont pour elle que des preuves secondaires. Le bienheureux 
Raymond de Capoue le remarque dans la Vie de sainte 
Catherine de Sienne. Il admire plus son humilité, sa cha- 
rité, sa patience, que les prodiges de son existence mer- 
veilleuse. 11 n'est peut-être pas de saint qui offre un en- 
semble aussi complet des phénomènes mystiques ; mais 
ces phénomènes ne sont évidemment que l'extérieur de sa 
sainteté, le rayonnement de ses vertus. 

La canonisation des saints n'entraîne pas l'entière appro- 
bation de leur doctrine; Dieu a fait de l'infaillibilité le pri- 
vilège exclusif de l'Église, et les saints peuvent tomber à 
leur insu dans l'erreur. L'esprit s'égare quelquefois à la 

(1) Les ouvrages les plus importants sur cette matière sont : De la Distinction 
des esprits, par le cardinal Bona, et De la Canonisation des serviteurs de 
Dieu, par le pape Benoit XIV. 






I 



AVANT-PROPOS 



VU 



recherche de la vérité ; l'imagination sort de la réalité pour 
s'élancer dans la sphère du possible; et jusqu'au milieu de 
l'extase, l'élément humain peut agir en dehors de l'élément 
divin Les lumières célestes peuvent aussi s'affaiblir comme 
te souvenir d'un songe, et les expressions mal rendre des 
choses trop élevées pour notre langage. L'Eglise na rien 
trouvé à reprendre dans la doctrine de sainte Catherine 
de Sienne; elle l'a déclarée au contraire d'en haut: Doc- 
trina ejus infusa, non açquisila. 

Dieu avait tiré sainte Catherine de l'obscurité de sa cel- 
lule pour en faire la lumière de son siècle ; il lui donna une 
science et une éloquence miraculeuses. Les théologiens les 
plus habiles venaient la consulter, et les prélats les plus 
savants de la Cour pontificale qui l'examinèrent furent ravis 
d'admiration. Elle parla plusieurs fois en présence des 
cardinaux et des papes Grégoire XI et Urbain VI ; tous 
déclarèrent que jamais personne ne s'était exprime comme 
elle et que le Saint Esprit parlait par sa bouche (1). Les 
fruits de son apostolat furent immenses ; les populations 
entières accouraient pour l'entendre, et trois religieux qui 
l'accompagnaient ne pouvaient suffire à confesser ceux 
qu'elle convertissait, 

La Providence a bien voulu laisser arriver jusqu a nous 
quelque chose de ces divins enseignements. Les lettres et 
le livre qu'a dictés sainte Catherine peuvent nous donner 
une idée de la puissance de sa parole. Le caractère parti- 
culier de ces œuvres est une onction qui communique a 
l'âme la lumière et la chaleur. Le but en est essentiellement 
pratique ; la vérité s'y revêt de formules accessibles à tous. 
Ce ne sont pas les hautes spéculations des autres mysti- 
ques, qui analysent les mystères de l'amour, et donnent 
des règles aux âmes qui suivent des voies extraordinaires. 
Ce sont les appels d'une ardente charité, les rayons d'un.' 
science qui éclaire et enflamme ; ce sont des paroles subs- 
tantielles, où les saints et les pécheurs trouvent également 
la nourriture de leur âme. 

Le Dialogue dont nous donnons la traduction est le résu- 
mé de ces enseignements. Sainte Catherine le laissa comme 
héritage à ses disciples ; elle le leur dicta peu de temps 

,1) Numquam sic locutus est homo et absque dubio ista non est minier, 
qua> loquitur, imo Spiritus Sanctus (Lettre d'Etienne Maconi). 



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1 



VII] DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

avant sa mort. Cet entretien entre Dieu et l'âme n'est poinl 
un cadre choisi par l'imagination pour présenter plus heu- 
reusement là vérité ; c'est l'expression fidèle de la réalité, 
le reflet direct des lumières célestes, la reproduction des 
paroles sublimes échangées dans l'extase. Sainte Catherine 
était complètement privée de l'usage de ses sens, pendant 
que ses secrétaires recueillaient les mots qui tombaient de 
ses lèvres inspirées. 

Sainte Catherine avait demandé à Dieu la vertu pour 
elle, la réforme de l'Église, la conversion du monde et le 
secours particulier de la Providence. Dieu le Père, en ré- 
pondante ces quatre demandes, explique tout l'ensemble 
de la vie chrétienne, et trace la route que l'àme doit suivre 
pour arriver à lui. Il indique les distances, les obstacles, 
les moyens, et montre les récompenses qui couronnent 
nos efforts. 

Le but suprême de l'àme est son union parfaite avec 
Dieu. Elle doit d'abord se renfermer dans la connaissance 
d'elle-même, pour y voir son néant et la bouté de Dieu. Puis, 
quand elle a reconnu celui qui est l'Être véritable, elle doit 
s'attacher à lui en accomplissant sa volonté. La vertu con- 
siste à aimer Dieu et le prochain (chapitre i). Toute oeuvre 
est stérile sans l'obéissance à ces deux commandements. 
qui sont inséparables, et qui s'accomplissent l'un par l'autre. 
Nous devons à Dieu l'amour qu'il a pour nous, mais nous 
ne pouvons lui rendre cet amour gratuit et désintéresse 
qu'indirectement. Nos actes atteignent Dieu dans nos sem- 
blables ; nous devons les aimer comme Dieu nous aime lui- 
même. Tout bien et tout mal s'accomplit par le prochain (iv). 
La vie de chaque homme est intimement liée à celle des 
autres hommes, tous sont unis par les liens de la charité. 
Dieu demande les prières de ses serviteurs pour faire mi- 
séricorde au monde (vu). 

Les vices ravagent le monde, sans y détruire les vertus : 
ils les éprouvent au contraire et les fortifient (vin). Les 
vertus ont pour règle et pour mesure la discrétion, qui naît, 
dans l'àme, de la connaissance de Dieu et d'elle-même ( ix i. 
La discrétion fait accomplir toute justice, puisqu'elle établil 
les vrais rapports entre l'àme et son Créateur (xi ). Ces rap- 
ports sont troublés dans le monde. L'homme se sépare de 
Dieu, malgré tout ce que Dieu fait pour l'attirer à lui. Sa 






I 



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AVANT-PROPOS IN 

divine ressemblance est altérée ; les bienfaits de l'Incarna- 
tion deviennent inutiles (xiv ). La source de tout mal est 
l'amour-propre, qui est l'opposé de l'amour de Dieu ( xvii ). 
Mais l'homme a beau faire, il ne peut échapper a Dieu, il ap- 
partient à sa justice, s'il n'appartient pas à sa misen- 

corde ( xvni ). 

Entre Dieu et l'homme, un médiateur était nécessaire ; 
Notre Seigneur Jésus-Christ est le pont qui unit la terre a., 
ciel (xxi). C'est ce pont qui sépare les hommes ; ceux qui 
passent dessus arrivent à la vie éternelle, ceux qui passent 
dessous tombent dans les flammes de l'enfer (xxvn). Ces 
deux routes si différentes sont pénibles ; mais les peines des 
bons deviennent des jouissances, et les plaisirs des mé- 
chants des peines; leurs vices portent des fruits amers, e 
Dieu les punit dans ce monde et dans l'autre (xxxi) Ceux 
au contraire qui suivent les commandements reçoivent pour 
récompense la possession de Dieu même, et la béatitude 
de leur âme rejaillira sur leurs corps après la résurrection 

(X La vie du temps n'est qu'une épreuve ; les tentations ût 
les tribulations sont les moyens de mériter. Le démon cher- 
che à nous égarer par des apparences de bonheur (XLIV) ; 
mais les préceptes et les conseils nous sont donnes pour en 
triompher. Personne ne peut obéir aux préceptes sans sui- 
vre mentalement les conseils. Dieu permet d'avoir des ri- 
chesses, mais non pas de les aimer (xlvii). 

Jésus- Christ est le pont qui unit la terre au ciel, 1 homme 
à la Divinité. Sur ce pont il y a trois degrés : les pieds, le 
cœur et la bouche. Ces trois degrés corresponde.! aux trois 
puissances de l'âme, qui sont la mémoire, l'intelligence e 
la volonté. L'âme doit les unir en Dieu, pour arriver a sa 
lin (li) ; les trois degrés du pont signifient trois amours 
l'amour servile, l'amour intéressé, l'amour généreux et 
parfait (lvi). L'âme séparée du monde et du pèche pai 1. 
crainte s'élève successivement par ces trois degrés, et U.c.. 
se manifeste à elle selon la mesure de son amour (lxi) 

Les chapitres auxquels on a donné le titre de Traité d< 
la prière, expliquent l'amour et les rapports intimes de 
Dieu et de l'âme, La prière humble et persévérante est te 
moyen certain d'acquérir toutes les vertus. Cette ^prére 
doit être quelquefois vocale et toujours mentale. Cest 



I 






DIALOGUE DE SAINTE CATHERIN'» 



désir qui en est la sève, et qui change en prière tout ce 
qu'on l'ait pour Dieu et pour le prochain (lxvi). L'amour 
parfait ne recherche pas les consolations et les visions spi- 
rituelles, parce qu'elles sont passagères et souvent trom- 
peuses (lxxi). La paix en est le signe véritable, et on n'y 
arrive que par le sacrifice complet de sa volonté. L'âme 
atteint d'abord les pieds de Notre Seigneur en se dépouillant 
de l'affection du péché; elle arrive ensuite à la plaie de 
son côté, où elle apprend les secrets du cœur par le Sang 
qui en découle dans le baptême et les sacrements ; elle par- 
vient enfin à la bouche, qui lui donne le baiser de la paix . 
divine (lxxvi). 

Alors son union avec Dieu est si grande, qu'elle vit sur 
la terre de la vie du ciel ; elle jouit de Dieu par la grâce, 
comme les bienheureux par la gloire ; elle a le même 
amour et les mêmes désirs. Le désir de l'honneur de Dieu 
est inséparable de son amour; et ce désir est toujours satis- 
fait, parce que toutes les créatures glorifient Dieu volontai- 
rement ou involontairement, dans ce monde ou dans l'autre 
' lxxx). La mort des saints détruit en eux la peine du désir, 
mais non le désir; c'est un encens qu'ils purent à Dieu pour 
le salut des hommes (lxxxii). 

L'amour de l'àme a des signes extérieurs qui sont lés lar- 
mes ; le cœur en répand par les yeux, et ces larmes sont 
«les larmes de mort ou de vie, selon l'amour qui les cause 
ixc). Elles ont aussi des fruits bien différents: les larmes 
du monde produisent le trouble, la haine, le désespoir, tandis 
que les larmes de la crainte et de l'amour de Dieu purifient 
la conscience, font naître la vertu, excitent les saints désirs 
et donnent faim du salut des âmes ; mais les larmes les 
plus parfaites sont les larmes enflammées de la charité qui 
s'unissent aux gémissements du Saint Esprit dont parle saint 
Paul. Ces larmes transfigurent l'àme et remplissent les puis- 
sances de toutes les lumières divines (xc.vi). 

Dieu, qui est la Lumière, répond par des lumières à tous 
les degrés de l'amour de l'àme. Il y a deux sortes de lu- 
mières, la lumière de la raison et la lumière de la foi. La lu- 
mière de la raison est donnée à tout homme, la lumière de la 
foi est donnée dans le baptême ; et la raison, éclairée par cet- 
te lumière, suit la voie de la vérité pour parvenir à Dieu La 
lumière que reçoit l'àme a trois degrés : elle lui faiteonnaî- 









T 



AVANT-PHOPOS 



XI 



fôiki*»» et le néant du monde qui passe; elle 
tre sa propre faiblesse et it nei , té ento , eU e 

lui fait combattre ses sens edetu^e sa , 

,,ànit d'une manière . P«*»** Dwo, q ^ 

l'en distraire et l'en séparer. Lameomtcie 

reuse dans son principe, mais non dan sa P 
"arce qu'elle éprouve encore la peine du de,, £) 

La lumière a été donnée au monde elle ses 
eu Jésus-Christ, et tous peuvent la ^T^^S la 
eucharistie. La Lumière, en P^*J£*J ^ nonrr , 
couleur de notre humanité. Elle est . « cvel lori . 

tare que l'Église est «^e d ç d^r.b^ Le coj p ^ 

Les sens du corps sont trompes, ma. . non pas co. * 

et l'empreinte lui en reste lorsque les saintes Lsp 

sont consommées (cxn). nhareés 

Combien est grande ^ dignité de ceux quo^^, 
(le distribuer le sang de Jésus-Christ ! Quel lejtoit e 
,a pureté de ceux qui répandent ce* Les faute 
des ministres ne diminuent pas la sainteté ue 

ils doivent les respecter, a cause du tréso qui 
confié. Tout ce qu'on fait contre eus est fait contre l) 

.exercera ses justices (cxxxm). nerfecUo n et Les 

SSsEsSfess 

crié d'abord à son image et à sa ressemblance ; puis, lorsque 



■ 



■ 






XII 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEBINE 



la faute d'Adam l'eut exilé du ciel, il lui donna pour y ren- 
trer son Fils unique, dansl'lnearnationetPEucbaristie(cxxxv). 
Les grands secours de la Providence ont été, sous l'Ancien 
Testament, la Loi et les Prophètes, et sous le Nouveau, les 
Apôtres, les martyrs, les confesseurs, et cette génération 
de saints qui vivifient l'Église et perpétuent la lumière. 
La Providence n'oublie aucune créature, et tous les événe- 
ments sont des preuves de sa toute puissante honte. Ceux, 
qui n'espèrent pas en elle sont des aveugles qui ne savent 
distinguer où se trouve la vie et la vérité (cxl). 

Dieu attire l'homme à lui par le bonheur et par l'adver- 
sité: il varie ses moyens avec une ingénieuse tendresse, il 
éveille dans les pécheurs le cri de leur conscience, il sollicite 
pour eux les prières de ses serviteurs, dont il augmente la cha- 
rité. Aux imparfaits il envoie le trouble, la tentation, ou îles 
affections saintes, qui détournent leurs cœurs des plaisirs 
passagers de la terre, pour les attacher plus intimement 
a lui. Aux parfaits il prodigue la tribulation, les souffran- 
ces, les persécutions, les sécheresses, pour fortifier leurs 
vertus dans la patience et l'humilité (cxlv). Tous, dans 
tous les instants et dans toutes les circonstances de leur vie, 
éprouvent les effets de sa paternelle providence. 

La providence brille au ciel et sur la terre, elle aétabli la 
société sur l'inégalité des conditions, afin d'unir les hommes 
par les liens de la charité. La mort ne peut interrompre cet 
échange de services ; la prière va et vient pour secourir 
ceux qui combattent dans le monde et qui souffrent dans le 
purgatoire. Les bienheureux au sein de Dieu même se ser- 
vent les uns les autres ; le plus petit et le plus grand se 
communiquent leur bonheur (cxlviii). Mais ceux que la 
Providence aime avec le plus de tendresse, ce. sont les 
pauvres volontaires; elle veille sur tous leurs besoins et 
leur prodigue des trésors inconnus, tandis que ceux qui 
poursuivent les richesses ont une vie pleine d'angoisses et 
de privations. La pauvreté est la royale épouse du Christ 
et la tille bicn-airnée de la Providence (eu). 

L'obéissance est le moyen de répondre aux desseins de 
la Providence. Dieu a tout disposé pour conduire l'homme 
au ciel, mais c'est l'obéissance qui lui en ouvre la porte 
(ÇLV). Cette porte avait été fermée par la désobéissance 
d'Adam ; elle a été ouverte par l'obéissance de Jésus-Christ ; 



J 



AVANT- PROPOS 



XIII 



el c'est en suivant la doctrine et les exemples du Sauveur 
que nous pouvons entrer à notre tour. L'obéissance est géné- 
rale ou particulière, selon qu'elle est Adèle aux préceptes et 
aux conseils (cxvn) ; elle est fille de la charité et sœur de la 
patience; elle donne à ceux qui la possèdent la paix, la lu- 
mière et la force, tandis que ceux qui ne l'aiment pas sont 
dans un trouble et des tourments continuels (clix). 

Les Ordres religieux sont établis pour faciliter l'obéis- 
sance; ce sont des barques qui affrontent les tempêtes sous 
la conduite du Saint Esprit. Elles ont des pavillons diffé- 
rents: saint François a choisi la pauvreté, saint Dominique 
la science; mais les mêmes vertus les accompagnent, parce 
qu'elles sont toutes, comme l'obéissance, filles de la charité. 
Heureux ceux qui sont dans ces barques; mais malheur à 
ceux qui veulent en sortir et qui n'y tiennent que par leur 
habit; car ils courent risque de périr dans les flots du monde 
et de tomber dans la damnation (clxi). 

Le mérite de l'obéissance n'est pas dans la longueur du 
temps qu'on y consacre ou dans la fatigue qu'on y trouve, il 
est tout entier dans l'amour avec lequel on l'accomplit. C'est 
par l'amour que ceux qui viennent à toutes les heures travail- 
ler à la vigne du Père de famille gagnent le denier unique 
de la vie éternelle (clxv). 

Ainsi le livre admirable dont nous venons de donner une 
esquisse rapide et décolorée, commence et finit par cette loi 
d'amour qui nous unit à Dieu. Il décrit la route céleste que 
suit l'âme, gravitant vers son centre et parcourant les espa- 
ces que lui ouvre la Providence, pour qu'elle reflète sur le 
prochain les rayons de la charité divine. Ces enseignements 
sont revêtus d'une poésie et d'une beauté de langage qui ont 
fait du Dialogue un chef-d'œuvre de la littérature italienne. 
La pensée transfigure l'expression, qui est toujours simple, 
ardente et lumineuse. Cet ouvrage rappelle saint Jean et 
saint Thomas d'Aquin, les deux maîtres que Notre Seigneur 
avait spécialement donnés à sainte Catherine. On dirait l'E- 
vangile du disciple bien-aimé paraphrasé par l'Ange de l'é- 
cole. 

Au Dialogue nous avons ajouté les prières de sainte Cathe- 
rine recueillies pendant ses extases. Elle s'y rattachent na- 
turellement, et nous font connaître les derniers accents de 
cette âme sublime au moment de quitter la terre. Nous don- 






XIV DIALOGUE DK SAINTE CATHEMNE 

nons aussi un petit traite de la Perfection, qu'on attribué 
sainte Catherine, et qui n'est point indigne de ses autr 
ouvrages. 

Avant de publier cette traduction, nous avons cru de- 
voir consulter des ecclésiastiques recomniandahles par leur 
science et leur vertu; c'est leur décision que nous oppose- 
rons à ceux qui pourraient nous blâmer de n'avoir pas sup- 
primé le tableau des vices du clergé au xiv c siècle (1). 

Les œuvres complètes de sainte Catherine de Sienne oui 
reçu l'approbation du Saint-Siège; elles ont été imprimées 
dans les États de l'Église, et nous savons personnellement 
combien le souverain pontife, Pie IX, désire les voir con- 
nues en France. Jamais l'Église n'a craint la vérité; elle con- 
damne les insultes de l'orgueil, mais elle écoute les plaintes 
de la charité. Elle gémit elle-même des fautes de ses minis- 
tres infidèles, et elle seconde de tous ses efforts le zèle des 
réformateurs qui ressentent la sainte colère dont Notre Sei- 
gneur a donné l'exemple contre les prêtres de l'ancienne 
loi. 

Les passages du Dialogue que nous publions ne peuvent 
offrir aucun danger; c'est Dieu lui-même qui expose les 
plaies de son Église. Il le fait avec l'accent de la miséri- 
corde, pour éveiller la compassion des âmes saintes et en 
obtenir" des prières qui puissent lui permettre de sauver les 
coupables. Le spectacle de leurs fautes ne doit point affai- 
blir le respect que réclame la grandeur de leur ministère. 
Le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, qu'ils sont chargés 
de distribuer dans l'Église, rend sacrées leurs personnes el 
les protège contre l'insulte et le mépris. Il faut pleurer sur 
leurs fautes, et en laisser à Dieu le jugement. 

Ces fautes ne doivent pas servir d'excuse à ceux qui pen- 
sent justifier leurs vices par ceux des autres. Il s'agit d'ail- 
leurs d'une époque éloignée de la nôtre, et personne assu- 
rément n'adressera de semblables reproches au clergé de 
France. Sa conduite désespère la calomnie; ses vertus sont 
l'espérance de l'avenir et la joie du Père commun des 
fidèles. 

S'il n'y a pas danger, dira-t-on, il y a inutilité peut-être. 
Il est toujours utile de connaître la vérité. Rien ne prouve 



OiCliap. cxxi à cxxx. 






J 



AVANT-PROPOS 



XV 



mieux l'origine divine de l'Église que les scandales qui l'ont 
affligée; puisque seule elle a résisté aux causes de destruc- 
tion qui renversent les dynasties et les empires. Son exis- 
tence sur terre est un combat, et ce combat une perpétuelle 
victoire. Elle ne redoute pas plus la vérité qu'elle ne veut 
profiter du mensonge. La réaction qui s'est faite depuis quel- 
ques années en faveur du moyen âge a des exagérations 
qu'il faut maintenant reconnaître. Cette époque a été regar- 
dée comme la plus chrétienne de l'histoire. Il semble qu'alors 
l'Église régna paisiblement sur les hommes et ne rencontra 
jamais des conditions plus heureuses pour répandre ses di- 
vines inspirations. 

L'Église au moyen âge, il est vrai, eut à remplir un grand 
rôle. Elle dut sauver la civilisation et discipliner les races 
nouvelles qui avaient détruit l'empire romain. C'est clans ce 
but que la Providence augmenta son pouvoir. Elle s'en servit 
pour reconstituer la société, refondre la législation et déve- 
lopper l'agriculture, la science et l'industrie. Elle éleva sur- 
tout des monuments merveilleux, parce que l'art fut alors 
religieux et populaire. Ces deux conditions sont les bases 
essentielles de l'art, et c'est en les détruisant que la Renais- 
sance amena la décadence. 

Cette admirable action de l'Église ne fut pas cependant 
facile et incontestée. Semblable a l'arche sur les flots du dé- 
luge, l'Église eut à traverser bien des tempêtes et des abi- 
mes, et c'est pour la sauver de ces dangers que Dieu lui donna 
saint Bernard, saint Dominique, saint François, saint Louis el 
sainte Catherine. Le monde ancien avait péri. Le pouvoir, sans 
unité, était incapable d'opposer une digue aux passions in- 
dividuelles; la féodalité suivait la loi du plus fort, et met- 
tait la violence du barbare au service des mœurs de l'Orient . 
Le grand mouvement des croisades fut arrêté par les vices 
des chrétiens plutôt que par les armes des infidèles. La si- 
monie et la débauche désolaient le sanctuaire, et, s'il faut 
croire le témoignage des Saints, jamais la dépravation ne fut 
plus universelle qu'au xiv° siècle. 

La peste noire, le plus terrible fléau qui ait ravagé la terri' 
depuis le déluge, fut envoyée pour punir ces abominations; 
le Dialogue de sainte Catherine de Sienne nous explique 
cette grande expiation. La main qui gouverne le monde y 
répand les trésors de sa bonté ou les châtiments de sa co- 




XVI 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



1ère, selon le bien ou le mal que font les hommes; il existe 
entre eux tous une solidarité véritable. La faute la plus se- 
crète et la plus solitaire pèse clans les destinées d'une na- 
lion; le moindre de nos actes, une pensée bonne ou mau- 
vaise peut, à un moment donné, faire pencher la balance 
divine et décider de la vie ou de la mort d'un grand nombre. 
Notre volonté nous rend homicides ou sauveurs. 

Le livre de sainte Catherine de Sienne, qui proclame si 
hautement cette solidarité, doit surtout nous faire aimer 
l'Église, la lumière et le salut des nations. Le spectacle des 
vices qui ont autrefois souillé ses ministres nous prouvera 
combien sont inébranlables ses fondements; les faibles se- 
ront rassurés, et les âmes saintes ne cesseront jamais ces 
prières victorieuses que Dieu sollicite pour faire miséricorde 
au monde. 

La vie de sainte Catherine de Sienne et les témoignages 
de ses disciples nous permettent de préciser l'époque à la- 
quelle fut composé le Dialogue. Le bienheureux Raymond 
île Oapoue dit positivement que ce fut deux ans avant sa 
mort, circa bienniufn ante transitum çjus; et il ajoute que ce 
livre fut composé en peu de temps, in brevi tenipore'compo- 
silus est (1). La même indication se trouve dans la légende 
du bienheureux Thomas Cafl'arini, et dans la déposition de 
l'inquisiteur de Ferrare, au procès de Venise. Enfin, un des 
manuscrits les plus anciens nous apprend que ce livre a été 
terminé le 13 octobre 1378. Cette date concorde parfaite- 
ment avec l'histoire. 

Ce fut vers le milieu de l'année 1377 que sainte Catherine 
fut envoyée aux Florentins par Grégoire XI. Sa mission se 
continua sous le pontificat d'Urbain VI, et la paix ne fut 
conclue et ratifiée qu'au mois de juillet 1378. Sainte Cathe- 
rine revint alors à Sienne, et y resta jusqu'au moment où le 
souverain pontife la fit appeler près de lui par le bienheu- 
reux Raymond de Capoue. Elle arriva à Rome le 28 novem- 
bre 1378. Ainsi, ce fut entre les mois de juillet et d'octobre 
de cette même année que sainte Catherine dicta le Dialogue; 
elle avait alors trente et un ans. 

Le Dialogue fut écrit par ses secrétaires pendant ses ex- 
tases. Aux témoignages du bienheureux Raymond de Ca- 



(1) Vie de sainte Catherine, III p., cl), ni. 






AVANT-PROPOS 



XV IV 



poue et d'Etienne Maconi,nous joindrons celui de Christophe 
tihanni. Christophe avait été converti par notre Sainte, et 
■quand elle mourut, il quitta le monde et ses fonctions de 
notaire pour servir les pauvres de Jésus-Christ dans le célè- 
bre hospice de la Scala. Les archives de cet hospice con- 
servent un petit volume écrit de sa main; il y parle du Dia- 
logue et raconte comment il fut composé. Sainte Catherine 
£tait complètement privée de l'usage de ses sens; Dieu le 
l'ère parlait en elle, et elle répondait; elle répétait ensuite 
les paroles de ce céleste entretien. Ses secrétaires écrivaient. 
C'était tantôt Barduccio, tantôt Etienne Maconi, tantôt Henri 
I.andoccio. Christophe Channi était présent, il entendait 
ioutet il écrivait aussi (1). 

La forme du Dialogue est une preuve frappante de cette 
origine miraculeuse. On n'y aperçoit pas le travail de l'intel- 
ligence et les efforts de la pensée pour suivre un plan tracé ; 
• une inspiration continuelle en vivifie toutes les parties et les 
conserve dans une magnifique unité. Il semble que sainte Ca- 
therine l'ait dicté dans une seule extase. Quel que fût l'in- 
tervalle d'une séance à l'autre, elle ne relisait jamais ce qui 
avait été écrit, mais elle continuait où elle s'était arrêtée; et 
quand le livre fut terminé, elle le résuma fidèlement tout 

entier. 

Les divisions du Dialogue ne sont pas de sainte Catherine. 
Les indications des chapitres viennent de notes que ses dis- 
ciples ont mises aux marges de leur manuscrit. L'ouvrage 
lui-même a reçu des titres différents; celui qui semble le 
plus ancien est le Livre de la Doctrine divine, que lui don- 
nent Christophe Ghanni (2) et le bienheureux Raymond, dans 
sa traduction latine. Le texte publié par Cigli porte celui de 
Traité de la divine Providence. Nous avons préféré conserver 
au livre de sainte Catherine le simple nom de Dialogue, qui 
est consacré par une longue tradition. 

(1) Questo fece tutto, essendo cita in astrattione, pcrduti tutti o sentiment'!, sal- 
ve che la lengua. Dio Padre parlava in liei, et ella rispondeva, et domandava. 
et ella medesima recitava le parole di Dio Padre dette di liei, et anco la medesime 
<li'olla diceva Ella diceva, c une scriveva, quando Ser Barduccio, quando il 
<letto donno Stefano, et quando Ncri di Landoccio. Questo pare clie sia cosa de non 
<-rcdure, ma coloro che lo scrissero e udiro, non lo'pare cosi, et to sono uno di 
■quegli (Archives de la Scala, carton des contrats publics). 

(2) Questo libro fu poi intitolato cosi : Libro delta dii'ina dottnna dala i»'r 
ta peraona di Dio Padre,parlando allô inteUetto délia gloriosae santa vcryi- 
j,e Caterina da Siena del VAbilo dellapenilenzadclVOrdmede'Predtcaton. 

DIAI.OCL'E de Ste Catherine. — B. 






•i,li 



XVI11 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

Le Dialogue a été divisé en quatre traités: Traités de la 
Discrétion, do la Prière, de la Providence et de l'Obéissance. 
La traduction latine du bienheureux Raymond sépare en 
deux parties les traités de la Prière et de la Providence; 
Malgré ces divisions, il n'y a pour tout l'ouvrage qu'une 
seule série cle chapitres. Les titres des chapitres manquent 

"lisent de concision, et nous les avons quelquefois simpli- 
fiés. Nous avons cru aussi devoir partager le texte en un 
plus grand nombre d'alinéas, que nous avons numéroté», 
afin d'en faciliter la lecture et les citations. 

Les disciples de sainte Catherine firent de nombreuses co- 
pies du Dialogue, qu'ils répandirent en Europe. Christophe 
Ghanni en donna une à un évêque français qui écrivit en- 
suite au bienheureux Raymond que ce livre avait été très 
admiré dans son pays. Ces manuscrits présentent quelques 
variantes, et le défaut de ponctuation a fait naître des diffi- 
cultés que les éditeurs ont interprétées d'une manière diffé- 
rente. Le texte que nous avons" suivi est celui que Glgli ;i 
choisi entre tous. Ce savant auteur le croit écrit de la main 
d'Etienne Maconi. Ce manuscrit en elTèt est de son époque. 
les notes marginales sont postérieures; il contient des lettres 
inédites cle sainte Catherine, et celui qui l'a écrit annonce 
qu'il va raconter la mort de la Sainte, malgré la grande don- 
leur qu'elle lui cause; enfin il est signé avec la formule 
qu'Etienne Maconi mettait au bas des lettres que lui dictait 
sainte Catherine; il y réclamait des prières pour lui. en ajou- 
tant: Peega per lo lno inutile fratello peccatore. 

Plusieurs traductions latines du Dialogue ont été faites 
par des disciples de sainte Catherine. Christophe Ghanni eu 
fit une, comme on le voit dans la déposition de frère Tho- 
mas de Sienne, au procès de Venise. Etienne Maconi en lit 
une autre ; il nous l'apprend dans une note qu'il écrivit sur 
un manuscrit de la chartreuse de Sainte-Marie des Grâces. 
Il donna en échange de ce manuscrit un exemplaire du Dia- 
logue qu'il avait mis en latin (1). Enfin, dans le premier pro- 
logue de la Vlede sainte Catherine île Sienne, le bienheureux 
Raymond de Capoue nous dit qu'il a traduit cet ouvrage, ci 
qu'il a eu beaucoup de peine à rendre en latin l'élévation 

( 1 1 Loco c-iijns exbibui prfefato V. Thomas Dialogum quoi]] sanctn mater I 
iïnn composuit, liccl in vulgari, sed c-go lutinizavi. 



AVANT-PROPOS 



XIX 



du style et Ja profondeur des pensées (1). Celte traduction, 
qui seule a été imprimée, est bien loin de rendre en effet la 
; beauté de l'original; Elle manque de vigueur et de conci- 
i sion, mais elle donne le sens théologique de quelques pas- 
sages difficiles. Personne n'était plus capable que le bien- 
! heureux Raymond d'interpréter la pensée de sainte Cathc- 

\ rine. 

Il existe aussi deux anciennes traductions en français du 
& Dialogue. L'une a été faite par les Pères Dominicains de la 
rue Saint-Jacques, et publiée en 1580(2) ; l'autre a été fade 
[par le Père Louis Chardon, en 4G48. Elle sont rares mainte- 
nant et d'une lecture pénible. 

/ Nous avons fait tous nos efforts pour rendre cette traduc- 
t tion meilleure ; nous espérons qu'elle est fidèle, mais nous 
f sentons eombien nous sommes loin de la grâce et des beau- 
f tés de l'original ; aussi nous prions nos lecteurs de nous si- 
mialer toutes les imperfections qu'ils remarqueront dans 
: notre travail; nous désirons le rendre plus digne de notre 
chère Sainte, et nous recevrons leurs observations avec re- 
connaissance. 

Ce livre a besoin d'être lu dans le recueillement et la 
prière ; il est surtout destiné aux âmes que Dieu attire à lui 
par une vocation privilégiée. Puissent les enseignements de 
sainte Catherine les éclairer et les embraser ! Puisse la cha- 
rité qui s'échappe de cette source divine inonder leur cœur, 
pour déborder ensuite sur le prochain ! Celui qui a écrit ces 
pages réclame leurs prières ; il dit aussi en finissant : Prego 
per In tuo inutile fratello peecatore. 

E. CABTIER. 

(I) Qui quidein stilus est altissimus, itaut vix inveniatur sermo latinus corres- 
pondons altitudini stili ejus proutinprœsentiaruin experior ego ipse, qui transferre 
Inlatinum ipsum satago. Sententite ru ni tam altte, parte et profondie, quod si 
cas in l„tino perceperis prolatas, Aurclii Augustin! putes potins fuisse quam eu, 
juscumque alterius (ProL.p. S). 
' @) La Doctrine spirituelle descripte par forme de dialogue, de I .-..<<(- 

tente vierge sainte Catherinede Sienne, religieuse du Tiers-Ordre de s - 

Dominique. A Paris. ehezGervais Mallot. Eckhart et Quétif n'ont connu que la 
seconde édition de cet ouvrage, faite en 1ÔK7, chez Chaudière 



II 

TOI 






I 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



DE SIENNE 



AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ, 

DE LA DOUCE VIERGE MARIE, DU GLORIEUX 

PATRIARCHE DOMINIQUE. 






I. — Dne âme, avide de la gloire de Dieu et du prochain, s'ap- 
plique humblement à la prière ; elle adresse quatre de- 
mandes à Dieu, lorsqu'elle lui est unie par la charité. 

1. — Une âme qui désire ardemment l'honneur de Dieu 
et le salut du prochain s'applique d'abord aux exercices 
ordinaires et se renferme dans l'étude de sa propre fragi- 
lité, afin de mieux connaître la bonté de Dieu à son 
égard. Cette connaissance fait naître l'amour, et l'amour 
cherche à suivre et à revêtir la vérité. ' 

2. — Rien ne donne plus la douceur et la lumière de 
la vérité qu'une prière humble et continuelle, qui a pour 
fondement la connaissance de Dieu et de soi-même. Cette 
prière unit l'âme à D:eu en lui faisant suivre les traces 
de Jésus crucifié, et en la rendant un autre lui-même par 
la tendresse du désir et par l'intimité de l'amour. Notre- 
Seigneur n'a-t-il pas dit : « Si quelqu'un m'aime, il gar- 
dera mes commandements » ; et ailleurs : » Celui qui m'ai- 



dialogue de S. Cath. de S. 



1. 



2 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

me est aimé de mon Père : je l'aimerai et je me mani- 
festerai à lui ; il sera une même chose avec moi, et moi 
avec lui» (S. Jean, XIV, 21 ). 

3. — Nous trouvons dans l'Écriture plusieurs paroles 
semblables, qui nous prouvent que l*ame, par reflet de l'a- 
mour de Dieu, devient un autre lui-même ; et pour nous 
en convaincre, voici ce qu'une servante de Dieu, étroite- 
ment unie à lui dans la prière, avait appris de son bon 
Maire au sujet de l'amour infini qu'il porte à ceux qui 
le servent: 

4. _ « Ouvre l'œil de ton intelligence, lui disait-il, re- 
garde en moi, et tu verras la dignité et la beauté de ma 
créature raisonnable. Entre toutes les grâces dont j'ai 
embelli l'âme en la créant à mon image et ressemblance, 
admire le vêtement nuptial de la charité et l'ornement 
des vertus que portent ceux qui me sont continuellement 
unis par l'amour. Si tu me demandes qui sont ceux-là, 
je te répondrai, ajoutait le très doux et très aimable Verbe 
de Dieu, ceux-là sont d'autres moi-même qui ont voulu 
perdre et détruire leur volonté pour se conformer à la 
mienne, et l'âme s'unit à moi en toute choses ». Il est donc 
bien vrai que l'âme s'unit à Dieu par l'amour. 

5. — Lorsque cette âme voulut connaître plus claire- 
ment la vérité, afin de pouvoir la suivre davantage, elle 
fit à Dieu le Père quatre demandes humbles et ferventes : 
la première était pour elle, parce qu'elle comprenait qu'on 
ne peut être utile au prochain par son enseignement, 
ses exemples et ses prières, si l'on n'acquiert pas la vertu 
soi-même ; la seconde demande était pour la réforme de 
la sainte Église ; la troisième demande était pour l'univers 
entier, afin d'obtenir surtout le salut et la paix de ces 
chrétiens qui insultent et persécutent l'Église avec tant 
d'acharnement ; par la quatrième demande, elle implorait 
le secours de la divine Providence pour tous les hommes 
et pour un cas particulier. 

II. _ Dieu augmente le désir de l'âme en lui montrant la 
misère du monde. 



\. — Ce désir de l'honneur de Dieu et du salut des 
hommes était grand et continuel; mais il s'accrut bien 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE, 



CH. III 



davantage lorsque la Vérité suprême lui eut montré la 
misère du monde, les périls et les vices où il est plongé ; 
elle le comprit aussi en recevant une lettre clans laquelle 
son père spirituel lui expliquait la peine et la douleur 
immense que doivent causer l'outrage fait à Dieu, la perte 
des âmes et les persécutions contre la sainte Église. 

2. — L'ardeur de son désir augmentait alors ; elle pleu- 
rait l'offense de Dieu, mais elle se réjouissait aussi clans 
l'espérance que la miséricorde infinie voudrait bien arrêter 
de semblables malheurs. Et parce que, dans la sainte com- 
munion, l'âme s'unit plus doucement à Dieu et connaît da- 
vantage la vérité, puisque alors elle est en Dieu, et Dieu 
est en elle, comme les poissons qui sont dans la mer en 
sont eux-mêmes pénétrés, cette âme avait hâte d'arriver 
au lendemain matin, afin de pouvoir entendre la messe. 

3. — C'était une fête de la Sainte Vierge : dès que le 
jour eut paru et que la messe fut sonnée, elle y courut 
avec tous les désirs qui l'agitaient ; elle avait une telle 
connaissance de sa faiblesse et de ses imperfections, 
qu'elle croyait être la principale cause de tout le mal qui 
se faisait dans le monde, et cette connaissance lui ins- 
pirait une horreur d'elle-même et une soif de la justice 
qui la purifiaient de toutes les taches qu'elle apercevait en 
elle. Elle disait: Père éternel, je. m'accuse moi-même 
devant vous, punissez-moi de mes offenses; et puisque 
je suis la cause principale des peines que supporte mon 
prochain, faites-les moi souffrir, je vous en conjure. 

III. — Les œuvres de l'homme sont insuffisantes pour ex- 
pier et mériter dés qu'elles sont séparées de la charité. 



1. — L'éternelle Vérité acceptait le désir de cette âme 
et l'attirait en haut comme l'offrande des sacrifices de 
l'Ancien Testament, lorsque le feu du ciel descendait et 
prenait ce qui était agréable à Dieu. La douce Vérité 
faisait de même en cette âme ; elle lui envoyait le feu 
de l'Esprit Saint qui consumait le sacrifice du désir qu'elle 
lui avait offert, et elle lui disait : Ne sais-tu pas, ma fille, 
que toutes les peines que souffre et que peut souffrir 
une âme dans cette vie, sont incapables d'ex.pier la faute 



1/ 



4 DIALOGUE DE SAINTE CATHEK1NE 

la plus légère? L'offense faite à moi, qui suis le Bien in- 
fini demande une satisfaction infime, 
ô' le veux que tu saches que toutes les peines ne 

sont pas données en cette vie pour expier, ma.s pour 
sont pas aonn un père pom . 

corriger. Cewnt tes moy u satisfactio n est dans 
changer un enfant qui Joffen . ^^^ et qui 

ET péch . STcïïiTU. satisfait a la faute 
et à la peine, non par la douleur qu'on éprouve, ma.s 
„„.. ip désir infini qu'on ressent. 

P " 1 Celui qui est infini veut un amour et une dou- 
,eur infinis II veut la douleur infinie de l'âme, d abord 
p"ur «offenses qu'elle a faites a son Créateur et en- 
suite pour celles qu'elle voit commettre par le pro- 
chain Ceux qui ont ce désir infini, et qui me sont par 
conséquent unis par l'amour, faussent animent lo- 
au'ils m'offensent ou qu'ils me voient offenser. Leurs 
peines, spirituelles ou corporelles, de quelque cote qu elles 
Kent, acquièrent un mérite infini et satisfont a la 
faute qu méfait une peine infinie, quoique ces œuvres 
cTlÏÏ-mèmes soient finies et accomplies dans le temps 
qui est fini. Ils ont agi avec un désir infini et eu* .pei- 
nes ont été supportées avec une contrition, un regret 
de Sensé infinis, et c'est pour cela que la satisfaction 

€ 1 P *est ce qu'explique saint Paul lorsqu'il dit : « J'au- 
rai' beau parler la langue des anges et des hommes , pro- 
nliétiser donner tout mon bien aux pauvres et livrai 
îTco'rps aux flammes, si te n* paSla chanté *j 
cela ne me servira de rien» (I Cor., XIII, 1-3, ). bApo- 
?è prouve par là que les œuvres finies sont incapables 
d'expier et de mériter sans le concours de la chante. 

IV - Le désir et la contrition du cœur satisfont à la 
faute et à la peine pour soi et pour les autres, quel- 
quefois à la faute seulement et non a la peine. 

! _ je t'ai montré, ma fille bien-aimée, que la faute 
n'est pas punie par la seule peine qu'on souffre dans te 
lu : s P conime expiation, mais par la peine qu, vien de 
l'amour et de la contrition du cœur; Ainsi 1 efficacité 






DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



CH. IV 



n'est pas dans la peine, mais dans le désir de l'âme; 
et ce désir, comme toutes les autres vertus, n'a de va- 
leur et de force qu'en Jésus-Christ, mon Fils unique ; sa me- 
sure est l'amour que l'âme a pour lui et sa fidélité à sui- 
vre ses traces. C'est là le seul et véritable moyen. 

2. _ Les peines ne satisfont à la faute que par ce 
doux et intime amour qui naît de la connaissance de 
ma bonté, et par cette amère et profonde contrition du 
cœur qui vient de la connaissance de soi-même et de ses 
fautes. Cette connaissance produit la haine et la fuite du 
péché et de la sensualité. Elle fait comprendre qu'on est 
digne de toutes sortes de châtiments et qu'on ne mérite- 
aucune consolation. 

3. — La très douce Vérité disait encore : Oui, la con- 
trition du cœur et les sentiments d'une patience sincère 
et d'une humilité véritable, font que rame se trouve digne 
de peines et indigne de récompenses ; l'humilité porte à 
tout souffrir avec patience, et c'est en cela que consiste 
la satisfaction. 

4. — Tu me demandes des peines pour satisfaire aux 
offenses que commettent contre moi les créatures, et tu 
désires me connaître et m'aimer, moi qui suis la Vérité 
suprême et la Source de la vie. Le moyen d'acquérir ma 
connaissance et de goûter ma vérité éternelle, c'est de 
ne jamais sortir de la connaissance de toi-même. En 
t'abaissant dans la vallée de l'humilité, tu me connaîtras 
en toi, et tu trouveras dans cette connaissance tout ce 
qui te sera nécessaire. 

5. — Aucune vertu ne peut exister sans la charité et 
sans l'humilité, qui est la gouvernante et la nourrice 
de la charité. La connaissance de toi-même te donnera 
l'humilité, parce que tu verras que tu n'as pas l'être 
par toi-même, mais par moi, qui vous aimais jusque 
dans les profondeurs du néant ; et cet amour ineffable 
que j'ai eu pour vous a voulu vous renouveler dans la 
grâce en vous lavant et vous recréant par ce sang que 
mon Fils unique a répandu avec tant d'ardeur. C'est ce 
sang qui enseigne la vérité à celui qui a dissipé le nuage 
de l'amour-propre par la connaissance de soi-même ; et 
ce sang est l'unique maître. 

6. — L'âme, en recevant ces leçons, éprouve un amour 












(i 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



immense, et cet amour lui cause une peine continuelle, 
non pas une peine qui l'afflige et la dessèche, mais qui 
l'engraisse au contraire. Elle a connu ma vertu, et ses 
fautes, l'ingratitude et l'aveuglement des hommes; elle 
en ressent une peine inexprimable, mais elle souffre parce 
qu'elle aime; sans l'amour elle ne souffrirait pas ainsi. 
Dès que vous aurez connu ma vérité, il faudra supporter 
jusqu'à la mort les tribulations, les injures et les affronts 
de toutes sortes, en l'honneur et à la gloire de mon 
nom. 

7. — Souffrez ces épreuves avec une vraie patience, 
avec une douleur sincère de tout ce qui m'offense, avec 
un amour ardent de tout ce qui peut glorifier mon nom. 
Vous satisferez ainsi à vos fautes et à celles de mes 
autres serviteurs. Vos peines, rendues efficaces par la 
puissance de la charité, pourront expier et mériter pour 
vous et pour les autres. Pour vous, vous recevrez le fruit 
de la vie ; les fautes qui vous sont échappées seront effacées, 
et je ne me rappellerai pas que vous les avez commises : 
pour les autres, je prendrai votre charité en considéra- 
tion, et je leur donnerai selon les dispositions avec les- 
quelles ils les recevront. A ceux qui écouteront avec 
respect et humilité mes serviteurs, je remettrai la faute 
et la peine, parce qu'ils parviendront à la connaissance 
et à la contrition de leurs péchés. 

8. —Les prières et les ardents désirs de mes serviteurs se- 
ront pour eux des semences de grâces ; en les recevant 
humblement ils en profiteront à des degrés différents, 
selon les efforts de leur volonté. Oui, ils seront par- 
donnés à cause de vos saints désirs, à moins que leur 
obstination soit telle, qu'ils veuillent être séparés de moi 
par le désespoir et qu'ils méprisent le sang de mon Fils, 
qui les a rachetés avec tant d'amour. 

9. — Quel fruit en retireront-ils? Le fruit qu'ils en 
retireront, c'est que, contraint par les prières de mes ser- 
viteurs, je les éclairerai ; j'exciterai les aboiements de 
leur conscience, et je leur ferai sentir la bonne odeur 
de la vertu, en leur rendant douce et profitable la so- 
ciété de mes amis. 

10. — Quelquefois je permettrai que le monde leur 
laisse entrevoir ses misères, les passions qui l'agitent 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE — CIÏ. IV 






et le peu de stabilité qu'il présente, afin que leurs désirs 
s'élèvent aux choses supérieures et qu'ils se dirigent vers 
le ciel, leur patrie. J'emploierai mille moyens ; l'œil ne 
saurait voir, la langue raconter, et le cœur imaginer 
toutes les ruses qu'invente mon amour pour leur donner 
ma grâce et les remplir de ma vérité. J'y suis poussé 
par cette inépuisable charité qui me les a fait créer, 
et aussi par les prières, les désirs et les angoisses de 
mes serviteurs. Je ne puis rester insensible à leurs lar- 
mes, à leurs sueurs et à leurs humbles demandes ; car 
c'est moi-même qui leur fais aimer ainsi leur prochain 
et qui leur inspire cette douleur de la perte des âmes. 

11. _ je ne puis cependant pas remettre la peine, 
mais seulement la faute, à ceux qui, de leur côté, ne 
sont pas disposés à partager mon amour et l'amour de 
mes serviteurs. Leur contrition est parfaite comme leur 
amour, et ils n'obtiennent pas comme les autres la 
satisfaction de la peine, mais seulement le pardon de la 
faute ; car il faut qu'il y ait rapport entre celui qui 
donne et celui qui reçoit. Us sont imparfaits, et ils re- 
çoivent imparfaitement la perfection des désirs et des 
peines qui me sont offerts pour eux. 

12. — Je t'ai dit qu'ils recevaient avec le pardon en- 
core d'autres grâces, et c'est la vérité ; car, lorsque la 
lumière de la conscience et les autres moyens que je 
viens d'indiquer leur ont fait remettre leur faute, ils 
commencent à connaître leur intérieur et à vomir la cor- 
ruption de leur péché ; ils se purifient et obtiennent de 
moi des grâces particulières. 

13. — Ceux-là sont dans la charité commune, qui ac- 
ceptent en expiation les peines que je leur envoie ; et 
s'ils ne font point résistance à la clémence du Saint- 
Esprit, ils quittent le péché et reçoivent la vie de la 
grâce. Mais par ignorance et par ingratitude, ils mé- 
connaissent ma bonté et les fatigues de mes serviteurs ; 
tout ce qu'ils ont reçu de ma miséricorde leur tourne 
en ruine et en condamnation. Ce n'est pas la miséri- 
corde qui leur fait défaut, ni le secours de ceux qui 
l'ont humblement obtenue pour eux, mais c'est leur libre 
arbitre qui a malheureusement rendu leur cœur dur 
comme; le diamant. Cette dureté, ils peuvent la vaincre 



8 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

tant qu'ils sont maitres de leur libre arbitre, ils peuvent 
réclamer le sang de mon Fils et l'appliquer sur leur 
cœur pour l'attendrir, et ils recevront le bénéfice de ce 
sang qui a payé pour eux. 

-14. — Mais s'ils laissent passer le délai du temps, il 
n'y aura plus de remède, parce qu'ils n'auront point fait 
fructifier le trésor que je leur avais confié en leur don- 
nant la mémoire pour se rappeler mes bienfaits, l'in- 
telligence pour voir et connaître la vérité, et l'amour 
pour les attacher à moi, qui suis cette Vérité éternelle 
que l'intelligence leur avait fait connaître ! C'est là le 
trésor que je vous ai donné et qui doit me rapporter ; 
ils le vendent et l'aliènent au démon, qui devient leur 
maitre et le propriétaire de tout ce qu'ils ont acquis 
pendant la vie. Ils ont rempli leur mémoire de plaisirs 
et de souvenirs déshonnétes ; ils sont souillés par l'or- 
gueil, l'avarice, l'amour-propre et la haine du prochain, 
qui leur devient insupportable ; ils ont même persécuté 
mes serviteurs, et toutes ces fautes ont égaré leur in- 
telligence dans le désordre de la volonté. Ils tomberont 
avec le démon clans les peines de l'enfer, parce qu'ils 
n'auront pas satisfait à leurs fautes par la contrition et 
la haine du péché. 

15. — Ainsi tu vois que l'expiation de la faute est 
dans la parfaite contrition du cœur, et non dans les 
souffrances temporelles ; non seulement la faute, mais la 
peine qui en est la suite, est remise à ceux qui ont 
cette contrition parfaite, et en général, comme je te l'ai 
dit, ceux qui sont purifiés de la faute, c'est-à-dire qui 
sont exempts de péchés mortels, reçoivent la grâce ; mais 
s'ils n'ont pas une contrition suffisante et un amour ca- 
pable de satisfaire à la peine, ils vont souffrir dans le 
purgatoire. 

. 16. — Tu vois que la satisfaction est dans le désir de 
l'àme unie à moi, le Bien infini, et qu'elle est petite ou 
grande selon la mesure de l'amour de celui qui fait la 
prière et du désir de celui qui reçoit. C'est cette mesure 
de celui qui m'offre et de celui qui reçoit qui est la 
mesure de ma bonté. Ainsi, travaille à augmenter les 
flammes de ton désir, et ne te lasse pas un instant de 
crier humblement vers moi et de m'offrir pour ton pro- 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



CH. V 



9 



Chain d'infatigables prières. Je le dis pour toi et pour le 
père spirituel que je' t'ai donné sur terre, afin que vou s 
agissiez avec courage et que vous mouriez à toutes 
sortes de sensualités. 

V. — Combien plaît à Dieu le désir de souffrir pour lui. 

1. — Rien ne m'est plus agréable que le désir de souf- 
frir jusqu'à la mort des peines et des épreuves pour le 
salut des âmes ; plus on souffre, plus on prouve qu'on 
m'aime ; l'amour fait connaître davantage ma vérité ; et 
plus on la connaît, plus on ressent de douleur des fau- 
tes qui m'offensent. Ainsi, en me demandant de punir 
sur toi les péchés des autres, tu me demandes l'amour, 
la lumière, la connaissance de la vérité; car l'amour se 
proportionne à la douleur, et augmente avec elle. 

2. — Je vous ai dit : Demandez, et vous recevrez ; je 
ne refuserai jamais celui qui me demandera dans la vé- 
rité. L'ardeur de la divine charité est si unie clans l'âme 
avec la patience parfaite, que l'une ne peut y subsister 
sans l'autre. Dès que l'âme veut m'aimer, elle doit vou- 
loir aussi supporter, par amour pour moi, toutes les pei- 
nes que je lui accorderai, quelles que soient leur mesure 
et leur forme. La patience ne vit que de peines et la 
patience est la compagne inséparable de la charité. Ainsi 
donc supportez tout avec courage ; sans cela vous ne 
sauriez être les époux de ma vérité, les amis de mon 
Fils, et vous ne pourriez montrer le désir que vous avez 
de mon honneur et du salut des âmes. 

VI. —Toute vertu et tout défaut se développent par le moyen 
du prochain. 

1. — Je veux que tu saches que toute vertu et tout 
défaut se développent par le moyen du prochain. Celui 
qui est dans ma disgrâce fait tort au prochain et à lui- 
même, qui est son principal prochain. Ce tort est général 
et particulier; il est général parce que vous êtes obligé 
d'aimer votre prochain comme vous-même, et qu'en l'ai- 
mant, vous devez lui être utile spirituellement par vos 



i 






I0 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

prières et vos paroles; vous devez le conseiller et l'aider 
dans son âme et dans son corps, selon ses nécess.tes, au 
moins de désir, si vous ne pouvez le faire autrement. 

2 - Celui qui ne m'aime pas, n'aime pas son prochain, 
et ne l'aimant pas il ne peut lui être utile. Il se lait tort, 
puisqu'il se prive de la grâce ; il fait tort au prochain, puis- 
qu'il le prive des prières et des saints dés.rs qu .1 devait 
m' offrir pour lui, et dont la source est mon amour et 
l'honneur de mon nom. , 

' 3 _ Ainsi tout mal vient à l'occasion du prochain qu on 
n'aime pas, dès qu'on ne m'aime pas; et quand on n'a plus 
cette double charité, on fait le mal puisqu'on n accomplit 
plus le bien. A qui fait-on le mal, si ce n'est à soi-même 
ou au prochain ? Ce n'est pas à moi, car le mal ne saura, 
m'atteindre, et je ne regarde fait à moi que celui qu. est fait 

aux autres. 

4 - On fait le mal contre soi-même, puisqu on se pri- 
ve de ma grâce, et qu'on ne peut par conséquent se 
nuire davantage. On fait le mal contre le prochain puis- 
qu'on ne lui donne pas ce qui lui est dû au nom de la- 
mour, et qu'on ne m'oiïre pas pour lut les prières et les 
saints désirs de la charité. _ 

5 - C'est là une dette générale envers toute créature 
raisonnable; mais elle est plus sacrée à l'égard de 
tous ceux qui vous entourent, parce que vous êtes obliges 
,1e vous soutenir les uns les autres par vos paroles et 
vos bons exemples, recherchant en toutes choses l utilité 
de votre prochain, comme celle de votre âme, sans pas- 
sion et sans intérêt. Celui qui n'agit pas ainst manque 
,1e charité fraternelle, et fait par conséquent tort à son 
prochain; non seulement il lui fait tort en ne lui fa.sant 
pas le bien qu'il pourrait lui faire, mais encore en le 

portant au mal. 

6 - Le péché est actuel ou mental dans 1 homme : il 
se commet mentalement lorsqu'on se délecte dans la 
pensée du péché, et lorsqu'on déteste la vertu par un 
effet de l'amour sensitif, qui détruit la chanté qu on 
doit avoir pour moi et pour le prochain. Dès qu on a 
conçu ainsi le péché, on l'enfante contre le procha.n de 
diverses manières, selon la perversité de la volonté sensi- 
tîva C'est quelquefois une cruauté spirituelle et corporelle : 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE — CH. VI 



11 



elle est spirituelle, lorsqu'on se voit ou qu'on voit les 
créatures en danger de mort et de damnation par la perte 
de la grâce, et qu'on est assez cruel pour ne pas recou- 
rir à l'amour de la vertu et à la haine du vice. 

7. — Quelquefois on pousse cette cruauté jusqu'à vou- 
loir la communiquer aux autres: non seulement on ne 
lui donne pas l'exemple de la vertu, mais on fait l'office 
du démon, en retirant les autres de la vertu autant 
qu'on le peut, et en les conduisant au vice. Quelle cruauté 
plus grande peut-on exercer envers l'âme que de lui ôter 
ainsi la vie de la grâce et de lui donner la mort éter- 
nelle? La cruauté envers le corps a sa source dans la 
cupidité. Non seulement on néglige d'assister son pro- 
chain, mais encore on le dépouille jusque dans sa pau- 
vreté, soit par force, soit par fraude, en lui faisant ra- 
cheter son bien et sa vie. 

8. — cruauté impitoyable, pour laquelle je serai sans 
miséricorde, si elle n'est pas rachetée par la compassion 
et la bienveillance envers le prochain ! Elle enfante des 
paroles que suivent souvent la violence et le meurtre, 
ou bien des impuretés qui souillent et changent les autres 
en animaux immondes ; et ce n'est pas une personne 
ou deux qui sont infectées, ce sont tous ceux qui fré- 
quentent et approchent seulement ce cruel corrupteur. 

9. — Que n'enfante pas aussi l'orgueil, si avide de 
réputation et d'honneur ! On méprise le prochain, on s'é- 
lève au dessus de lui et on lui fait injure. Si l'on est 
dans une position supérieure, on commet l'injustice, et 
on devient le~~bourreau des autres. 

10. — ma fille bien-aimée, gémis sur toutes ces offenses 
et pleure sur tous ces morts, afin que tes prières les res- 
suscitent. Tu vois quand et comment les hommes com- 
mettent le péché contre le prochain et par son moyen. 
Sans le prochain, il n'y aurait pas de péchés secrets ou 
publics. Le péché secret, c'est de ne pas l'assister comme 
on doit le faire ; le péché public, c'est cette génération 
de vices dont je viens de parler. Il est donc vrai que 
toutes les offenses me sont faites par le moyen du pro- 
chain. 









12 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEIUNK 



VII. — Les vertus s'accomplissent par le moyen du prochain. 
— Pourquoi elles sont si différentes dans les créatures. 

1. — Je t'ai dit que tous les péchés se font par le moyen 
du prochain ; leur cause est dans le défaut de la charité, 
qui seule fait naître, vivifie et développe toute vertu. 
L'amour-propre qui détruit la charité et l'amour du pro- 
chain, est le principe et le fondement de tout mal. Le 
scandale, la haine, les cruautés, toutes les fautes viennent 
de cette racine mauvaise, qui empoisonne le monde en- 
tier, et qui trouble le corps de la sainte Église et toute 
la chrétienté. 

2. — Je t'ai dit que les vertus avaient leur fondement 
dans l'amour du prochain, parce que c'est la charité qui 
donne la vie à toutes les vertus; il est impossible d'ac- 
quérir aucune vertu sans la charité, c'est-à-dire sans 
mon amour. 

3. — Dès que l'âme se connaît, elle trouve l'humilité 
et la haine de la passion sensitive, parce qu'elle connaît 
la loi mauvaise, qui captive la chair et combat sans 
cesse l'esprit. Elle conçoit alors de la haine et de l'hor- 
reur contre la sensualité, et elle s'applique avec zèle à la 
soumettre à la raison. 

4. — Tous les bienfaits qu'elle a reçus de moi lui font 
comprendre la grandeur de ma bonté, et l'intelligence 
qu'elle en a lui donne l'humilité, parce qu'elle sait que 
c'est ma grâce seule qui l'a tirée des ténèbres et lui 
procure la clarté de cette lumière. Dès qu'elle a recon- 
nu ma bonté, elle aime d'une manière désintéressée, et 
d'une manière intéressée: d'une manière désintéressée, 
quant à son utilité particulière ; d'une manière intéressée 
quant à la vertu qu'elle a embrassée pour moi, parce 
qu'elle sait qu'elle ne me serait point agréable si elle 
n'avait pas la haine du péché et l'amour de la vertu. 

5. — Dès qu'elle m'aime, elle aime le prochain, sans 
cela son amour ne serait pas véritable ; car mon amour 
et l'amour du prochain ne font qu'un. Plus une âme 
m'aime, plus elle aime le prochain, parce (pic l'amour 
qu'on a pour lui procède de mon amour. 



. 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE — CH. VII 



13 



6. — C'est là le moyen que je vous ai .donné pour que 
vous exerciez et cultiviez en vous la vertu. Votre vertu 
ne peut m'ètre utile, mais elle doit profiter au prochain. 
Vous montrez que vous avez ma grâce en m'offrant pour 
lui de saintes prières et les désirs ardents que vous avez 
de mon bonheur et du salut des âmes. 

7. — L'âme qui est amoureuse de ma vérité ne cesse 
jamais d'être utile aux autres en général et en particulier, 
peu ou beaucoup, selon la disposition de celui qui reçoit, 
et selon l'ardent désir de celui qui demande et me force 
de donner. Je te l'ai dit, en t'expliquant que, sans l'ar- 
dent désir, la peine ne pouvait suffire à expier la faute. 

8. — Lorsque l'âme possède cet amour qu'elle puise 
en moi et qu'elle étend au prochain et au salut du 
monde entier, elle cherche à faire partager aux autres 
les avantages et la vie de la grâce qu'elle en retire. Elle 
s'applique à satisfaire aux besoins particuliers de ceux qui 
l'entourent. Elle montre la charité générale pour toutes 
les créatures. Elle veut servir ses proches en leur com- 
muniquant, selon leur nombre et leur mesure, les grâces 
dont je l'ai faite dépositaire et ministre. Car j'ai chargé 
les uns de faire le bien dans l'enseignement de la doc- 
trine, sans avoir égard à leurs intérêts, et j'ai chargé 
les autres de le faire par les saints exemples que vous 
êtes tous obligés de ieur donner pour l'édification du 
prochain. 

9. — Ces vertus et bien d'autres, qu'il serait trop long 
de nommer, sont les fruits de l'amour véritable du pro- 
chain, je les donne à chacun d'une manière différente, 
afin qu'étant partagées entre tous, la vertu et la charité 
naissent de leur harmonieux ensemble. 

10. — J'ai donné une vertu à celui-ci, et une autre 
vertu à celui-là ; mais aucune vertu ne peut être parfaite 
sans qu'on ait à un certain degré les autres ; car toutes 
les vertus sont liées ensemble, et chaque vertu est le 
commencement et le principe des autres. A l'un je donne 
la charité, à l'autre la justice, l'humilité ou une foi vive, 
la prudence, la tempérance, la patience ou la force. 
Je diversifie ainsi mes dons dans les âmes, distribuant à 
toutes des grâces spéciales. Mais dès que l'âme possède 
une vertu qu'elle pratique et qu'elle développe de pré- 



■Vii: 



14 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 






férence, cette vertu entraîne naturellement les autres ; 
car, comme je l'ai dit, toutes les vertus sont liées par 
les liens de la charité. 

11. — Mes dons sont temporels ou spirituels. .l'appelle 
temporels toutes les choses nécessaires à la vie de 
l'homme, et ces choses je les dispense avec une grande 
inégalité. Je ne les donne pas toutes à un seul, afin que 
des besoins réciproques deviennent une occasion de 
vertu et un moyen d'exercer la charité. 11 m'était très 
facile de donner à chacun ce qui est utile à son corps 
et à son âme; mais j'ai voulu que tous les hommes 
eussent besoin les uns des autres pour devenir ainsi les 
ministres et les dispensateurs des dons qu'ils ont reçus 
de moi. Que l'homme le veuille ou non, il est forcé d'exer- 
cer la charité envers son prochain : seulement, si cette 
charité ne s'exerce pas par amour pour moi, elle ne 
sert de rien dans l'ordre de la grâce. 

12. — Ainsi tu vois que c'est pour organiser la charité 
que j'ai rendu les hommes mes ministres, et que je les 
ai placés dans des états et des rapports si différents. 
Il y a bien des manières d'être dans ma maison, et l'a- 
mour est la seule chose que je vous demande ; car c'est 
en m'aimant qu'on aime le prochain, et celui qui aime 
le prochain accomplit la loi ; quiconque possède l'amour 
rend avec bonheur à son prochain tous les services qu'il 
peut lui rendre. 



VIII. — Les vertus s'éprouvent et se fortifient par leurs 
contraires. 



1. — Je t'ai dit que l'homme, en servant son prochain, 
prouve l'amour qu'il a pour moi. J'ajoute que c'est par 
le prochain qu'on pratique les vertus et surtout la pa- 
tience, quand il en reçoit des injures. Il exerce son 
humilité avec le superbe, sa foi avec l'incrédule, son 
espérance avec celui qui désespère, sa justice avec l'in- 
juste, sa bonté avec le méchant, sa douceur avec celui 
qui est en colère. 

2. — Le prochain est l'occasion de toutes les vertus, 
comme il est aussi celle de tous les vices. L'humilité 



m 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



Cil. VIII 



15 



brille par l'orgueil, car l'humilité détruit l'orgueil et 
en triomphe. Le superbe ne peut nuire à celui qui est 
humble, et l'infidélité de celui qui ne m'aime pas et 
n'espère pas en moi ne peut nuire à celui qui m'est 
fidèle, ni affaibir la foi et l'espérance que lui donne 
mon amour. Elle les fortifie au contraire et les montre 
dans la charité qu'il a pour le prochain ; car, lorsque 
mon serviteur fidèle voit quelqu'un qui n'espère plus en 
lui et en moi, il ne cesse pas pour cela de l'aimer, et 
il demande au contraire son salut avec plus d'ardeur. 
Celui qui ne m'aime pas ne peut avoir foi en moi ; son 
espérance est dans la sensual té qui captive son cœur. 
Tu vois donc que c'est par l'infidélité et par le défaut 
d'espérance des autres que la foi s'exerce; c'est là 
qu'elle trouve les occasions d'agir et de se développer. 

3. — La justice aussi n'est pas détruite par l'injustice; 
la patience de celui qui souffre montre au contraire la 
justice, comme la douceur et la résignation brillent d'un 
plus grand éclat dans les orages de la colère: l'envie, 
le mépris et la haine sont aussi vaincus par la charité, 
par le désir et la faim du salut des âmes. 

4. — Non seulement ceux qui rendent le bien pour le 
mal montrent leur vertu, mais ils la communiquent sou- 
vent. Ils mettent les charbons ardents de la charité sur 
la tête de leur prochain ; ils chassent la haine qui s'était 
emparée de son cœur, et la colère se change tout à 
coup en bienveillance; c'est un miracle que produit l'affec- 
tueuse patience de celui qui supporte la colère du mé- 
chant et qui lui pardonne. La force et la persévérance 
ont leurs aliments dans l'injure et dans la calomnie des 
hommes qui, par la violence ou la séduction, veuleut 
détourner mes serviteure du chemin de la vérité. Celui 
qui est fort et persévérant le montre, dans sa conduite 
envers le prochain ; celui qui succombe alors prouve que 
sa vertu n'est rien. 






TRAITÉ DE LA DISCRÉTION 



IX. — On doit s'attacher plus aux vertus qu'à la pénitence. 
— La discrétion tire sa vie de l'humilité ; elle rend à cha- 
cun ce qui lui est dû (1). 



1. — Les œuvres douces et saintes que je réclame de 
mes serviteurs sont les vertus intérieures d'une âme 
éprouvée, plutôt que les vertus qui s'accomplissent au 
moyen du corps, par les abstinences et les mortifications : 
ce sont là les instruments de la vertu plutôt que la 
vertu. Celui qui les emploie sans la vertu me sera peu 
agréable, et môme, s'il les emploie sans discrétion en 
Rattachant d'une manière exagérée à la pénitence, il 
nuira véritablement à la perfection. 

2. — Le fondement de la perfection est l'ardeur de 
mon amour, une sainte haine de soi-même, une humilité 
vraie, une patience parfaite, et toutes ces vertus inté- 
rieures de l'Ame qui s'unissent à un désir insatiable 
de ma gloire et du salut des âmes. Ces vertus prouvent 
que la volonté est morte, et que la sensualité est vain- 
cue par l'amour. C'est avec cette discrétion qu'on doit faire 
pénitence : la vertu est le but principal ; la pénitence n'est 
qu'un moyen pour l'atteindre, et il faut toujours l'employer 
dans la seule mesure du possible. 

3. — En s'appuyant trop sur la pénitence, on nuit à sa per- 
fection, parce qu'on ne suit pas la lumière de la connaissance 
de soi-même et de ma souveraine bonté, et qu'on n'obéit pas 

(1) Nous donnons au mot dicrélion toute l'étendue qu'il a dans la langue 
théologique. 11 signifie le discernement qui règle la mesure et les rapports de tou- 
tes les vertus. Voiries Conférences de Cassien, 2 e confér. 
16 



TRAITE DE LA DISCRÉTION 



CH. IX 



17 



à la vérité en dépassant les bornes de ma haine ou de mon 
amour. 

4. —La discrétion n'est autre chose qu'une connaissance 
vraie que l'âme doit avoir d'elle-même et'de moi, et c'est 
dans cette connaissance qu'elle prend racine ; elle a un reje- 
ton qui est lié et uni à la charité. Elle en a beaucoup d'au- 
tres, comme un arbre a beaucoup de rameaux, mais ce qui 
donne la vie à l'arbre et aux rameaux, c'est la racine; cette 
racine doit être plantée dans la terre de l'humilité, qui 
porte et nourrit la charité, ouest enté le rejeton et l'arbre 
de la discrétion. 

5. — La discrétion ne serait plus une vertu et ne produirait 
pas de fruits de vie si elle n'était plantée dans l'humilité, par- 
ce que l'humilité vient de la connaissance que l'âme a d'elle- 
même. Aussi t'ai-je dit que la racine de la discrétion était 
une connaissance vraie de soi-même et de ma bonté, qui fait 
rendre à chacun ce qui lui est dû le plus justement possible. 

6. — L'âme me rend ce qui m'est dû en rendant gloire et 
louange à mon nom, en m'attribuant les grâces et les dons 
qu'elle sait avoir reçus de moi; elle se rend â elle-même ce 
qui lui est dû en reconnaissant qu'elle n'est pas, que son ê- 
tre lui vient uniquement de ma grâce, et tout ce qu'elle a de 
plus vient de moi et non pas d'elle. Il lui semble qu'elle est 
ingrate pour tant de bienfaits, qu'elle est coupable d'avoir si 
peu profité du temps et des grâces reçues, et qu'elle mérite 
d'en être sévèrement punie. Elle conçoit alors un regret vio- 
lent et une profonde haine de ses défauts. 

7. — Voici ce que fait la discrétion fondée sur la connais- 
sance de soi-même et sur une humilité vraie. Sans l'humilité 
l'âme ne serait pas juste, et son défaut de discrétion aurait 
sa source dans l'orgueil, comme la discrétion a la sienne 

- dans l'humilité. Elle me déroberait mon honneur en se l'at- 
tribuant à elle-même, et elle m'attribuerait ce qui lui ap- 
partient en se plaignant et en murmurant injustement de ce 
que j'ai fait pour elle et pour mes autres créatures. Elle se 
scandaliserait également de moi et du prochain. 

8. — Ceux qui ont la discrétion n'agissent point ainsi. 
Lorsqu'ils m'ont rendu et qu'ils se sont rendu justice, 
Ils accomplissent aussi leur devoir envers le prochain en 
l'aimant d'une charité sincère, en priant pour lui avec 
une humble persévérance, comme il faut le faire les uns 
dialogue de Ste Calh. <Je S. — 2. 



18 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEIUNE 



pour les autres ; en lui donnant tous les enseignements 
et les bons exemples, les conseils et les secours qui 
sont nécessaires à son salut. Quelle que soit la position 
de l'homme, qu'il commande ou qu'il obéisse, s'il a 
cette vertu, tout ce qu'il fera pour le prochain sera 
fait avec discrétion et charité, car ces deux choses sont 
inséparables : elles reposent sur une humilité sincère, qui 
vient de la connaissance de soi-même. 

X. — La charité, l'humilité et la discrétion sont inséparables, 
et l'âme doit les posséder. 



1. — Sais-tu dans quel rapport sont ces trois vertus? Sup- 
pose un cercle tracé sur la terre, et au milieu un arbre avec 
un rejeton qui lui serait uni ; l'arbre se nourrit de la terre 
contenue dans la largeur du cercle; s'il en était arraché, il 
mourrait et ne pourrait donner de fruits tant qu'il n'y serait 
pas replanté. L'âme aussi est un arbre fait pour l'amour et 
qui ne peut vivre que d'amour. Si l'âme n'a pas l'amour di- 
vin d'une parfaite charité, elle ne donnera pas de fruits de 
vie, mais des fruits de mort. Il faut que sa racine se nourris- 
se dans le cercle d'une véritable connaissance d'elle-même, 
et cette connaissance la fixe en moi, qui n'ai ni commence- 
ment ni fin. Quand tu tournes dans un cercle, tu n'en trouves 
ni le commencement ni la fin, et cependant tu t'y vois ren" 
fermée. 

2. — Cette connaissance que l'âme a de moi et d'elle-même 
repose sur la terre d'une véritable humilité, dont l'étendue est 
proportionnée à celle du cercle de cette connaissance qu'elle 
a de moi en elle. Sans cela, le cercle ne serait pas sans com- 
mencement et sans fin ; il aurait un commencement, puis- 
qu'il commencerait à la connaissance d'elle-même, et finirait 
dans la confusion, parce que cette connaissance serait sépa- 
rée de moi. 

3.— L'arbre de la charité se nourrit de l'humilité et produit 
le rejeton d'une véritable discrétion, ainsi que je te l'ai mon- 
tré. La moelle de l'arbre, c'est-à-dire de la charité dans l'âme, 
est la patience qui prouve que je suis dans l'âme et que l'â- 
me est en moi. Quand cet arbre est ainsi planté, il porte des 
fleurs d'une éclatante vertu et les parfums les plus délicieux; 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — GH. XI 



19 



il donne des fruits excellents à tous ceux qui désirent suivre 
et imiter mes serviteurs ; il rend ainsi honneur et gloire à 
mon nom et il accomplit le but de la création. Il arrive à son 
terme, à moi qui suis la vie véritable, et rien ne peut le dé- 
pouiller s'il n'y consent pas. Tous les fruits de cet arbre sont 
inséparables, et ils viennent de la discrétion. 



XI. — La pénitence doit être le moyen d'acquérir la vertu 
et non le but principal de l'àme. — Des lumières de la dis- 
crétion en diverses circonstances. 

\ ._ Les fruits que je demande d'une âme doivent prouver la 
réalité de la vertu au temps de l'épreuve. Souviens-toi de ce 
que je t'enseignais autrefois, losque tu désirais faire de gran- 
des pénitences ; tu me disais : « Que pourrais-je faire, que 
pourrais-je endurer pour vous » ? Je te répondais intérieure- 
ment : « J'aime peu de paroles, mais beaucoup d'œuvres »' r 
afin de te faire comprendre que je m'attache peu à celui dont 
la bouche me dit : « Seigneur, Seigneur, que puis-je faire 
pour vous »? et qui désire par amour pour moi mortifier son 
corps par la pénitence, sans vaincre et tuer sa volonté. Ce 
que je préfère, ce sont les actes d'une courageuse patience 
et les œuvres d'une vertu intérieure, qui agit toujours sous 
l'influence de la grâce ; tout ce qu'on fait en dehors de ce 
principe, je le regarde comme de simples paroles, parce 
que ce sont des actes bornés, et moi, qui suis l'infini, je 
veux des actes et un amour sans borne. 

2. — Je veux que les œuvres de pénitence et les au très 
pratiques corporelles soient le moyen et non pas le but 
de l'âme ; si c'était le but, ce serait un acte borné, comme 
la parole qui sort des lèvres et qui n'existe plus, quand 
elle ne sort pas avec l'amour de l'âme qui conçoit et en- 
fante véritablement la vertu. Si ce que j'appelle une parole est 
uni à l'ardeur de la charité, alors cette parole me devient 
agréable, parce qu'elle n'est pas seule, mais qu'elle est ac- 
compagnée d'une discrétion véritable, et que l'acte du 
corps est un moyen et non pas le but principal. 

3. — Il ne convient pas que le but principal de l'âme soit 
dans la pénitence et dans les autres œuvres extérieures, 
car ces œuvres sont finies et s'accomplissent dans le temps ; 
il faut quelquefois que la créature les abandonne ou qu'on 



nm 



20 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEUINE 



les lui défende. Les circonstances et l'ordre des supérieurs 
peuvent l'exiger : les accomplir alors serait, non pas un 
mérite, mais une grande offense. Tu vois donc que ce sont 
des œuvres bornées, qu'il faut prendre pour moyen et non 
pour but; car, en les prenant pour but, . l'âme serait vide 
lorsqu'il faudrait les laisser. 

4. _ Aussi mon Apôtre, le glorieux saint Paul, dit dans son 
Kpitre, de mortifier le corps et de tuer la volonté, c'est-;':- 
dire de dompter le corps en macérant la chair losqu'elle 
veut se révolter contra l'esprit. Mais la volonté a besoin 
d'être entièrement vaincue, détruite et soumise à ma volon- 
té. On triomphe ainsi de la volonté par le moyen de la 
vertu de discrétion, qui fait que l'âme déteste ses fautes et sa 
sensualité en acquérant la connaissance d'elle-même; c'est là 
l'arme victorieuse qui tue l'amour-propre né de la volonté. 
5 _ ceux qui agissent ainsi m'offrent non seulement des 
paroles, mais encore beaucoup d'oeuvres, et en disant beau- 
coup, je n'en fixe pas le nombre, parce que la charité fait 
naître toutes les vertus, et l'âme qui y est affermie ne doit 
pas connaître de limites. Je n'exclus pas non plus les pa- 
roles, mais je dis qu'elles doivent être peu nombreuses, par- 
ce que les œuvres extérieures sont bornées. Elles me sont 
.agréables cependant, lorsqu'elles sont le moyen de la vertu 
et non pas le but principal. 

fi. — Il faut bien se garder de mesurer la perfection sur la 
pénitence. Celui qui tue son corps par la mortification peut 
être moins parfait que celui qui le traite plus doucement. 
La vertu et le mérite ne consistent pas dans l'acte ; car que 
deviendrait celui qui, pour une cause légitime, ne pourrait 
l'accomplir? La vertu et le mérite sont dans la charité unie 
à la discrétion, et la discrétion ne met pas de bornes à la 
charité, parce que je suis la souveraine et éternelle Vérité. 
7. — Il ne peut y avoir de mesure à mon amour, mais il y 
en a à l'amour du prochain : c'est la lumière de la discré- 
tion, née de la charité, qui le règle ; car il n'est jamais per- 
mis de commettre une faute dans l'intérêt même du pro- 
chain. Si l'on pouvait par un seul péché retirer le monde en- 
tier de l'enfer ou produire un grand bien, il ne faudrait pas 
commettre ce péché, parce que la charité ne serait pas dis- 
crète, et qu'on ne doit pas faire le mal pour le bien et l'utili- 
té du prochain. 



TRAITÉ DE LA DISCRETION 



CH. XI 



21 



8. — Une sainte discrétion apprend aux puissances de l'â- 
me à me servir avec courage ; elle enseigne à aimer le pro- 
chain avec ardeur et à donner la vie du corps pour le sa- 
lut des âmes, si l'occasion s'en présente. Elle fait souffrir 
mille tourments pour procurer aux autres la vie de la grâce, 
et elle sacrifie le nécessaire même pour les assister et les se- 
courir dans leurs nécessités corporelles. 

9. _ C'est ainsi qu'agit la discrétion dans la lumière que 
lui donne la charité. Toute âme qui veut vivre de ma grâce 
doit avoir pour moi un amour sans borne et sans mesure, et 
avec cet amour aimer le prochain selon les régies de la cha- 
rité, sans jamais commettre de faute pour lui être utile. 

10. — C'est l'enseignement de saint Paul lorsqu'il dit que 
la charité bien ordonnée est de commencer par soi-même ; 
autrement on ne servirait pas parfaitement le prochain ; car 
lorsque la perfection n'est pas dans l'âme, tout ce qu'elle fait 
pour elle et pour les autres est imparfait. Serait-il covena- 
ble que, pour sauver des créatures qui sont finies et créées, 
on m'offensât, moi qui suis le Bien éternel et infini"? La faute 
ne pourrait jamais être compensée par le bien qu'elle pro- 
curerait; ainsi on ne doit jamais la commettre. 

11. — La véritable charité le comprend, parce qu'elle porte 
avec elle la lumière d'une sainte discrétion. Cette lumière 
dissipe les ténèbres, détruit l'ignorance, prépare toutes les 
vertus et devient le principal moyen. Elle est une prudence 
qui ne peut s'égarer, une force qui est invincible, une persé- 
vérance qui unit les extrêmes, le ciel à la terre, parce qu'elle 
conduit de ma connaissance à la connaissance de soi-mê- 
me, et de mon amour à l'amour du prochain. 

12. — Elle échappe par l'humilité à tous les pièges du 
tentateur, et par la prudence à toutes les séductions des créa- 
tures. Sa main, qui n'a d'autre arme que la patience, triom- 
phé du démon et de la chair avec l'aide de cette douce et 
bonne lumière, parce qu'elle connaît sa fragilité, et que, la 
connaissant, elle a pour elle la haine qu'elle mérite. Dès 
lors elle dédaigne, méprise et foule aux pieds le monde ; 
elle en reste maîtresse. 

13.— Tous les tyrans de la terre ne peuvent ôter la vertu d'u- 
ne âme ; leurs persécutions, au contraire, la fortifient et l'aug- 
mentent. Cette vertu que mon amour a fait naître s'éprouve 
et se développe par le prochain ; car si elle ne se manifes- 



92 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



tait pas flans l'occasion, si elle ne répandait pas ses clartés 
sur les créatures, ce serait une preuve qu'elle ne viendrait 
pas de la vérité. La vertu ne peut être parfaite et utile que 
par l'intermédiaire du prochain. 

14. — L'àme est comme une femme qui conçoit un fils ; 
si elle ne le met pas au monde, si elle ne le montre pas aux 
hommes, son époux ne peut pas dire qu'il a un fils. Et moi 
qui suis l'époux de l'âme, si elle n'enfante pas ce fils de la 
vertu dans la charité du prochain, si elle ne le montre pas 
quand l'occasion le demande, ne peut-on pas dire qu'elle est 
stérile? Ce que j'ai dit des vertus, on peut le dire des vices ; 
ils s'exercent tous par l'intermédiaire du prochain. 



XII. — Dieu promet aux souffrances de ses serviteurs le 
repos et la réforme de l'Église. 



1. — Ma souveraine bonté t'a montré la vérité et la 
doctrine par laquelle tu peux acquérir une grande perfec- 
tion et la conserver. Je t'ai dit comment tu devais satis- 
faire à la faute et à la peine, en toi et en ton prochain. 
La souffrance que supporte une créature attachée à un 
corps mortel ne peut satisfaire à la faute et à la peine, 
si elle n'est pas unie à une charité sincère, à une con- 
trition véritable et à une haine profonde du péché. La 
souffrance, lorsqu'elle est unie à la charité, ne satisfait 
pas par sa propre vertu, mais par la vertu de la charité 
et du regret qu'on a de ses péchés. La charité s'acquiert 
par la lumière de l'intelligence et par la sincérité du cœur 
qui se fixe en moi, qui suis la Charité. Je t'ai expliqué 
ces choses lorsque tu m'as demandé de souffrir. 

2. — Je t'ai enseigné comment mes serviteurs doivent 
s'offrir à moi en sacrifice ; ce sacrifice doit être à la fois 
et corporel et spirituel. Le vase n'est pas séparé de l'eau 
quand on la présente au maître. L'eau sans le vase ne 
pourrait lui être présentée, et le vase sans l'eau lui serait 
inutile. Vous devez donc m'offrir le vase de toutes les 
peines que je vous envoie, sans en choisir le lieu, le temps 
et la mesure, qui dépendent de mon bon plaisir. Mais ce 
vase doit être plein, c'est-à-dire que vous devez endurer 
les peines avec amour, avec résignation, et supporter avec 



TRAITÉ DE LA DISCRETION 



CH. XII 



23 



patience les défauts du prochain, ne haïssant que le péché. 
Votre vase alors est plein de l'eau de ma grâce qui donne 
la vie, et je reçois avec délices ce présent que me font 
mes épouses, les âmes fidèles. J'accepte leurs ardents dé- 
sirs, leurs larmes, leurs soupirs, leurs ferventes prières ; 
et ces preuves de leur amour apaisent ma colère contre mes 
ennemis et les hommes pervers, qui commettent contre 
moi tant d'offenses. 

3. — Ainsi donc, souffrez avec courage jusqu'à la mort ; 
ce sera- le signe évident de votre amour pour moi. Après 
avoir mis la main à la charrue, ne regardez pas en arrière 
par crainte de quelque créature ou de quelque tribulation. 
Réjouissez-vous au contraire dans vos épreuves ; le monde 
se complaît dans ses injustices ; pleurez-les, et celles qui 
m'offensent vous offensent, et celles qui vous offensent m'of- 
fensent. Ne suis-je pas devenu une seule chose avec vous ? 

4. _ j e vous ai donné mon image et ma ressemblance. 
Lorsque vous avez perdu la grâce par le péché, pour vous 
rendre la vie, j'ai uni ma nature à la vôtre en revêtant 
votre humanité. Vous avez mon image, et j'ai pris la vôtre 
en me faisant homme. Je suis donc une même chose avec 
vous, et si l'âme veut bien m'aimer, si elle ne me quitte 
pas par le péché mortel, elle est en moi, et moi en elle. 
C'est pour cela que le monde la persécute, parce que le 
monde n'a pas ma ressemblance et qu'il a persécuté mon 
Fils unique jusqu'à la mort ignominieuse de la Croix. Il 
agit de même envers vous ; il vous poursuit et vous pour- 
suivra jusqu'à la mort, parce qu'il ne m'aime pas ; si le 
monde m'avait aimé, il vous aimerait ; mais réjouissez-vous, 
car votre joie sera grande dans le ciel. 

5. — En vérité, je vous le dis, plus la tribulation abon- 
dera dans le corps mystique de la sainte Eglise, plus aussi 
abondera la douceur de la consolation. Et quelle sera cette 
douceur ? Ce sera la réforme et la sainteté de ses ministres 
qui fleuriront pour la gloire et l'honneur de mon nom, et 
qui élèveront vers moi le parfum de toutes les vertus. Ce 
sont les ministres de mon Église qui seront réformés, et 
non pas mon Église, car la pureté de mon épouse ne peut- 
être diminuée et détruite par les fautes de ses serviteurs. 

6. — Réjouis-toi donc, ma fille, avec le directeur de ton 
âme et avec mes autres serviteurs ; réjouissez-vous dans 





1 






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24 



DIALOGUE PE SAINTE CATHERINE 



votre douleur. Moi qui suis la Vérité éternelle, je vous 
promets de vous soulager. Après la douleur viendra la 
consolation, parce que vous aurez beaucoup souffert pour 
la réforme de la sainte Église. 

XIII. — L'àme consolée dans sa peine, et fortifiée dans ses 
espérances par les paroles de Dieu, prie ponr la sainte 
Église et pour tous les hommes. 






i. — Alors cette âme se sentit embrasée d'un ardent dé- 
sir et d'un amour ineffable pour la bonté infinie de Dieu. 
Elle voyait et connaissait l'étendue de cette charité, qui 
avait bien voulu répondre avec tant de douceur à ses de- 
mandes et les exaucer, en adoucissant par l'espérance la 
douleur que lui avaient causée les offenses contre Dieu, 
le malheur de l'Église et la connaissance de sa propre 
misère. Elle cessait ses larmes, mais elle en versait bientôt 
de nouvelles lorsque Dieu lui montrait la voie de la per- 
fection, les péchés commis contre lui, et le danger que 
couraient les âmes. 

2. — La connaissance que cette âme avait d'elle-même 
lui faisait mieux connaître Dieu, parce qu'elle lui montrait 
sa bonté ; et elle voyait dans la douce connaissance de 
Dieu, comme dans un miroir, sa dignité et son indignité : 
sa dignité, car la création l'avait faite à l'image de Dieu, 
et cela par grâce et non par mérite ; son indignité, car 
elle était tombée d'elle-même dans le péché. L'âme aper- 
cevait ses souillures dans la pureté divine, et elle désirait 
les effacer. Plus cette lumière et cette connaissance aug- 
mentaient, plus sa douleur augmentait ; mais plus aussi 
elle diminuait par l'espérance que lui donnait la vérité. 

3. — Ainsi que le feu s'accroît a mesure qu'on l'alimente, 
l'ardeur de cette âme grandissait au point qu'il eût été impos- 
sible au corps de la supporter, et que la mort serait ve- 
nue, si elle n'avait puisé sa force en celui qui est la force 
suprême. Purifiée par les flammes de la charité qu'elle 
trouvait dans la connaissance de Dieu et d'elle-même, 
de plus en plus excitée par l'espérance du salut du monde 
et de la réforme de l'Église, dont elle voyait la lèpre et 
les misères, elle s'éleva avec confiance devant le Seigneur, 
et lui dit comme autrefois Moïse : Seigneur, jetez les re- 



TRAITÉ DE LA. DISCRÉTION — CH. XIII 



25 



gards de votre miséricorde sur votre peuple et sur le corps 
mystique de la sainte Église. Si vous pardonnez à tantde 
créatures, si votre bonté infinie les retire du péché mortel 
et de l'étemelle damnation, vous serez plus glorifié que si 
vous ne pardonnez qu'à moi, misérable, qui vous ai tant 
offensé, qui suis l'occasion et l'instrument de tant de mal. 

4. — Je vous en conjure, ineffable Charité, vengez-vous 
sur moi et faites miséricorde à votre peuple. Je gémirai 
en votre présence jusqu'à ce que vous m'ayez exaucée. A 
quoi me sert d'avoir la vie, si votre peuple est dans la 
mort, si votre épouse, qui doit être la lumière, reste dans 
les ténèbres,, et cela par ma faute plutôt que par celle 
des autres créatures? Aussi je vous en conjure, faites 
miséricorde à votre peuple, au nom de cet amour qui vous 
a porté à créer l'homme à votre image et à votre res- 
semblance. 

5. — En disant cette ineffable parole : « Faisons l'homme 
à notre image et à notre ressemblance », et en l'accom- 
plissant, vous avez voulu faire participer l'homme à votre 
adorable Trinité. Vous lui avez donné la mémoire, pour 
qu'il retint vos bienfaits et qu'il participât à votre puissance. 
O Père éternel, vous lui avez donné l'intelligence, pour 
qu'il comprit votre bonté et qu'il participât à la sagesse 
de votre Fils unique ; vous lui avez donné la volonté, pour 
qu'il aimât ce que l'intelligence verrait et connaîtrait de 
la vérité, et qu'il participât à l'ardeur du Saint-Esprit. Et 
qu'est-ce qui vous a fait élever l'homme à une si haute di- 
gnité ? C'est cet amour incompréhensible avec lequel vous 
avez regardé en vous-même votre créature ; vous vous êtes 
passionné pour elle, vous l'avez créée, vous lui avez 'don- 
né l'être, afin de la faire jouir de vous, qui êtes le Bien 
suprême. 

6. — Le péché qu'elle a commis l'a fait déchoir du rang 
où vous l'aviez placée ; sa révolte l'a mise en opposition 
avec votre bonté, et nous sommes devenus vos ennemis. 
Alors le même amour qui vous avait porté à nous créer, 
vous a porté à relever le genre humain de l'abîme où il 
était tombé. La paix a remplacé la guerre ; vous nous 
avez donné le Verbe, votre Fils unique, qui nous a récon- 
ciliés avec vous. Il a été notre justice, parce qu'il a pris 
sur lui nos injustices ; il s'est fait obéissant pour nous, 



2G 



DIALOGUE IlK SAINTE CATHKIUNE 



en revêtant, lorsque vous le lui avez ordonné, la chair de 
notre humanité. 

7. — O abime de charité, comment le cœur ne se brise- 
t-il pas en voyant tant de grandeur unie à tant de bas- 
sesse ? Nous étions faits à votre image, et vous vous faites 
à la nôtre, en vous unissant à l'homme, en cachant votre 
divinité sous la chair misérable et corrompue d'Adam ; et 
pourquoi ? par amour. Dieu se fait homme, et l'homme 
devient Dieu. Au nom de cet amour qui vous presse, faites 
miséricorde, je vous en supplie, à toutes vos créatures. 

XIV. — Dieu se plaint des péchés des chrétiens, et particu- 
lièrement de ceux de ses ministres. — Du sacrement de l'Eu- 
charistie et des bienfaits de l'Incarnation. 



1 . — Alors Dieu jeta un regard miséricordieux sur cette âme 
qui l'invoquait avec des larmes si ferventes; il se laissa vain- 
cre par l'ardeur de ses désirs, et il lui dit: Ma bien douce 
fille, tes larmes sont toutes puissantes, parce qu'elles sont 
unies à ma charité et qu'elles sont répandues par amour 
pour moi. Je ne puis résister à tes désirs. Mais regarde leî 
souillures qui déshonorent le visage de mon épouse. Elle 
porte comme une lèpre affreuse l'impureté, l'amour-propre, 
l'orgueil et l'avarice de ceux qui vivent dans leurs péchés. 
Tous les chrétiens en sont infectés, et le corps mystique de 
la sainte Église n'en est point exempt ! 

2. — Oui, mes ministres, qui se nourrissent du lait de son 
sein, ne songent pas qu'ils doivent le distribuer à tous les 
fidèles et à ceux qui veulent quitter les ténèbres de l'erreur 
et s'attacher à l'Église. Vois avec quelle ignorance, avec quel- 
le ingratitude ils me servent. Combien sont indignes et irres- 
pectueuses les mains qui reçoivent le lait de mon Épouse et 
le sang de mon Fils ! Ce qui donne la vie leur cause la mort, 
parce qu'ils abusent de ce sang, qui doit vaincre les ténè- 
bres, répandre la lumière et confondre le mensonge. 

;î. — Ce sang précieux est la source de tout bien ; il sauve 
et rend parfait tout homme qui s'applique à le recevoir; il 
donne la vie et la grâce avec plus ou moins d'abondance, se- 
lon les dispositions de rame ; mais il n'apporte que la mort 
à celui qui vit dans le péché. C'est la faute de celui qui vit 
dans le péché. C'est la faute de celui qui reçoit, et non pas 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XIII 



27 



la faute du sang ou la faute de ceux qui l'administrent; ils 
pourraient être plus coupables sans en altérer la vertu ; leur 
péché ne peut nuire à celui qui reçoit, mais à eux seulement, 
s'ils ne se purifient pas dans la contrition et le repentir. 

4. — Oui, c'est un grand malheur de recevoir indignement 
le sang de mon Fils; c'est souiller son âme et son corps ; c'est, 
être bien cruel envers soi-même et envers le prochain ; car 
c'est se priver de la grâce; c'est fouler aux pieds le bénéfice 
du sang reçu dans le baptême qui a lavé la tache originelle. 
Je vous ai donné le Verbe, mon Fils unique, parce que le 
genre humain tout entier était corrompu par le péché du 
premier homme, et que, sortis de la chair viciée d'Adam, 
vous ne pouviez plus acquérir la vie éternelle. 

5. _ j'ai voulu unir ma grandeur infinie à la bassesse de 
votre humanité, afin de guérir votre corruption et votre mort, 
et de vous rendre la grâce qu'avait détruite le péché. Je ne 
pouvais souffrir comme Dieu la peine que ma justice récla- 
mait pour le péché, et l'homme était incapable d'y satisfaire. 
S'il le pouvait dans une certaine mesure pour lui, il ne le 
pouvait pas pour les autres créatures raisonnables ; et d'ail- 
leurs sa satisfaction ne pouvait être complète, puisque 
l'offense était commise contre moi, qui suis la bonté infinie. 

6. — Il fallait racheter l'homme malgré sa faiblesse et sa 
misère, et c'est pour cela que j'ai envoyé le Verbe mon Fils, 
revêtu de votre nature déchue, afin qu'il souffrit dans la 
chair môme qui m'avait offensé, et qu'il apaisât ma colère 
en endurant la douleur jusqu'à la mort ignominieuse de la 
croix. Il satisfît ainsi à ma justice, et ma miséricorde put 

pardonner à l'homme, et lui rendre encore accessible la 
félicité suprême pour laquelle il avait été créé. La nature 
humaine unie à la nature divine racheta le genre humain, 
non seulement par la peine qu'elle supporta dans la chair 
d'Adam, mais par la vertu de la Divinité, dont la puissance 
est infinie. 

7. — Cette union des deux natures m'a rendu agréable le 
sacrifice de mon Fils, et j'ai accepté son sang, mêlé à la Divi- 
nité et- tout embrasé du feu de cette charité, qui l'attachait 
et le clouait à la croix. La nature humaine satisfit au péché 
parlemente de la nature divine: la tache originelle d'Adam 
disparut, et il n'en resta qu'un penchant au mal, et une fai- 









28 



DIALOGUE DU SAINTE CATHERINE 






lilcsse des sens qui est dans l'homme comme la cicatrice 
d'une plaie. 

8. — La chute d'Adam vous avait mortellement blessés j 
mais le grand médecin, mon Fils unique, est venu pour vous 
guérir; il a bu le breuvage amer que l'homme ne pouvait boira 
à cause de sa faiblesse ; il a fait comme la nourrice qui prend 
une médecine pour guérir son enfant, parce qu'elle est gran- 
de et forte, et que son enfant ne peut en supporter l'amer- 
tume. Mon Fils a pris aussi, dans la grandeur et la force de 
la Divinité unie à votre nature, l'amère médecine du Calvai- 
re, la mort douloureuse de la croix, pour guérir ses enfants 
et leur rendre la vie que le péché avait détruite. 

9. — Il reste seulement une trace du péché originel que 
vous a donné la naissance; cette trace même est effacée presi 
que entièrement par le baptême, qui contient et donne la vie 
de la grâce que lui communique le glorieux et précieux san,' 
démon Fils. Dès que l'âme reçoit le saint baptême, le péché 
originel disparait, et la grâce y entre. Le penchant au mal, 
qui est la cicatrice du péché originel, s'affaiblit même, et 
l'âme peut le vaincre si elle le veut. Elle peut recevoir et 
augmenter la grâce dans la mesure du désir qu'elle aura de 
m'aimer et de me servir: 

10. — La grâce du saint baptême lui laisse toute sa liber- 
té pour le bien et pour le mal ... Quand vient le moment de 
jouir du libre arbitre, elle peut en user dans toute la pléni- 
tude de sa volonté; et cette liberté, conquise par le sang 
glorieux de mon Fils, est si grande, que ni le démon ni les 
créatures ne peuvent lui faire commettre la moindre faute 
sans son consentement. La servitude du péché est détruite, 
et l'homme peut dominer ses sens et acquérir le bonheur 
pour lequel il a été créé. 

11. — homme misérable, qui te délectes dans la boue 
comme le fait l'animal, et qui méconnais la grandeur du 
bienfait que tu as reçu de ma bonté ! () malheureuse créatu- 
re, tu ne pouvais recevoir davantage au milieu des ténèbres 
épaisses de ton ignorance. 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XVI 



29 



XV. — Le péché est plus gravement puni depuis la Passion 
de Jésus-Christ. — Dieu promet de faire miséricorde, en 
considération des prières et des souffrances de ses servi- 
teurs. 

1. — Tu le vois, ma fille bien-aimée, les hommes ont été 
régénérés dans le sang de mon Fils et rétablis clans la grâce, 
mais ils la méconnaissent et s'enfoncent de plus en plus dans 
le mal; ils me poursuivent de leurs outrages et méprisent 
mes bienfaits. Non seulement ils repoussent ma grâce, mais 
ils me la reprochent, comme si j'avais d'autre but que leur 
sanctification. Plus ils s'endurciront, et plus ils seront punis; 
et leur châtiment sera plus terrible qu'il ne l'aurait été avant 
la Rédemption, qui a effacé la tache du péché originel. N'est- 
il pas juste que celui qui a beaucoup reçu doive beaucoup? 

2. — L'homme a reçu beaucoup. Il a reçu l'être, il a été 
fait à mon image et à ma ressemblance ; il devait m'en rendre 
gloire, et il ne l'a pas fait pour se glorifier lui-même. Il a 
violé les ordres que je lui avais donnés, et il est devenu mon 
ennemi. J'ai détruit par l'humilité son orgueil ; j'ai abaissé 
ma divinité jusqu'à revêtir votre humanité; je vous ai déli- 
vrés de l'esclavage du démon; je vous ai rendus libres. Non 
seulement je vous ai donné la liberté, mais j'ai fait l'homme 
Dieu, comme j'ai fait Dieu homme, en unissant la nature di- 
vine à la nature humaine. 

3. — Ne me doivent-ils donc rien, ceux qui ont reçu le 
trésor de ce sang précieux qui les a rachetés, et la dette 
n'est-elle pas plus grande après la Rédemption qu'avant'? 
Les hommes sont obligés de me rendre gloire et honneur en 
suivant la parole incarnée de mon Fils : ils me doivent l'a- 
mour envers moi et envers le prochain. Ils me doivent des 
vertus sincères et véritables, et s'ils ne s'acquittent pas, plus 
ils me doivent et plus ils m'offensent. 

4. — Ma justice alors demande que je proportionne la pei 
ne à l'offense et que je les frappe d'une damnation éternel- 
le. Aussi le mauvais chrétien est-il beaucoup plus puni que 
le païen. Le feu terrible de ma vengeance, qui brûle sans 
consumer, le torture davantage, et le ver rongeur de la cons- 

\ence le dévore plus profondément. Quels que soient leurs 






30 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



tourments, les damnés ne peuvent perdre l'être ; ils deman- 
dent la mort sans pouvoir l'obtenir, le péché ne leur ôte que 
la vie de la grâce. Oui, le péché est plus puni depuis la 
Rédemption qu'avant, parce que les hommes ont plus reçal 
Les malheureux n'y pensent pas, et se font mes ennemis 
après avoir été réconciliés dans le sang précieux de mon 
Fils. 

5. — Il y a cependant un moyen d'apaiser ma colère ; mes 
serviteurs peuvent l'arrêter par leurs larmes et la vaincre 
par l'ardeur de leurs désirs : c'est ainsi que tu en as triom- 
phé, parce que je t'en ai donné la puissance, afin de pou- 
voir faire miséricorde au monde. Oui, j'excite moi-môme 
dans mes serviteurs une faim et une soif dévorantes du salut 
des âmes, parce que .leurs larmes tempèrent les rigueurs de 
ma Justice. Versez donc des larmes abondantes ; puisez-les 
dans l'océan de ma charité, et lavez avec des larmes la face 
de mon épouse bien-aimée. Vous lui rendrez cette beauté 
que ne donnent pas la guerre et la violence, mais que 
procurent les humbles et douces prières de mes serviteurs 
et les larmes qu'ils répandent dans l'ardeur de leurs désirs. 
Oui, je satisferai ces désirs ; j'éclairerai avec la lumière de 
votre patience les ténèbres des méchants. Ne craignez pas 
les persécutions du monde ; je serai toujours avec vous, et 
ma providence ne vous manquera jamais. 

XVI. — L'âme, à la vue de la bonté divine, prie pour 
l'Église et pour le monde. 



i. — Alors cette âme, excitée par ces paroles qui l'éclai- 
raient, se présenta pleine de joie devant la Majesté divine. 
Elle se confiait dans sa miséricorde, et l'amour ineffable 
qu'elle ressentait lui faisait comprendre que Dieu désirait 
pardonner aux hommes, malgré tous leurs outrages. C'était 
pour le pouvoir qu'il demandait à ses amis de lui faire une 
sainte violence, et qu'il leur apprenait le moyen d'apaiser 
les rigueurs de sa justice. 

2. — Alors toute crainte se dissipait ; elle ne redoutait plus 
les persécutions du monde, puisque le Seigneur devait l'as- 
sister et combattre pour elle. L'ardeur de ses désirs aug- 
mentait, et ses prières s'étendaient au monde tout entier. 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION 



CH. XVII 



3"1 



Non seulement elle priait pour le salut des chrétiens et des 
infidèles qui tiennent à l'Église, mais encore comme Dieu 
l'y poussait pour la conversion de tous les hommes. Misé- 
ricorde, criait-elle, ô Père éternel ! miséricorde pour ces 
pauvres brebis dont vous êtes le bon pasteur. Ne tardez pas 
à faire miséricorde au monde ; hàtez-vous, car il se meurt, 
parce que les hommes n'ont pas l'union de la charité envers 
vous ni envers eux-mêmes ; ils ne s'aiment pas d'un amour 
fondé sur vous, ô éternelle Vérité ! 



XVII. — Dieu se plaint de ses créatures raisonnables et 
surtout de leur amour-propre. 



1. Dieu, tout embrasé d'amour pour notre salut, exci- 
tait de plus en plus l'amour et la douleur dans cette âme, 
en lui montrant avec quelle passion il avait cherché l'homme, 
et il lui disait : Ma fille, ne vois-tu pas que l'homme me 
frappe et m'offense, moi qui l'ai créé avec tant d'amour, moi 
qui l'ai comblé de dons presque infinis, que je lui ai accor- 
dés par grâce et non par mérite. Tu vois combien de pé- 
chés différents il commet contre moi et combien il m'offense 
surtout par ce misérable et abominable amour-propre d'où 
vient tout le mal. 

2. — C'est cet amour qui empoisonne le monde entier ; 
car si mon amour produit toutes les vertus qui s'appliquent 
au prochain, l'amour-propre renferme en lui tout mal, parce 
qu'il vient de l'orgueil, comme le mien vient de la charité. 
Ce mal s'accomplit par le moyen de la créature et détruit 
la charité du prochain, parce que celui qui ne m'aime pas, 
n'aime pas le prochain : ces deux amours sont unis ensem- 
ble. Je t'ai dit que tout bien et tout mal se faisaient par le 
prochain. 

3. — N'ai-je pas raison de me plaindre de l'homme, qui 
n'a reçu de moi que des bienfaits, et qui ne me rend que 
de la haine et des offenses ? Cependant, je te l'ai dit et je te 
le répète, les larmes de mes serviteurs peuvent apaiser ma 
colère; oui, vous tous qui me servez, répandez sans cesse 
en ma présence vos ferventes prières et vos ardents désirs ; 
pleurez amèrement les offenses qui me sont faites et le 



■ 



32 



DIALOGUE DE KAINTE CATHERINE 



malheur des âmes qui se perdent, et vous adoucirez la ri- 
gueur de mes divins jugements. 



XVIII. —Personne ne peut échapper aux mains de Dieu: tous 
éprouvent sa miséricorde ou sa justice. 

1. — Apprends, ma fille, que personne ne peut échap- 
per à mes mains, parce que je suis celui qui suis. Vous 
n'avez pas l'être par vous-mêmes, mais vous êtes faits 
par moi, qui suis le créateur de toutes les choses qui 
participent à l'être, excepté du péché, qui n'est pas, car 
il n'a pas été fait par moi, et comme il n'est pas en moi, 
il n'est pas digne d'être aimé. 

2. — La créature se rend coupable parce qu'elle aime 
le péché, qu'elle ne devrait pas aimer, et parce qu'elle 
me hait, moi qu'elle devrait tant aimer, puisque je suis 
le souverain Bien, et que je lui ai donné l'être avec 
tant d'amour. Mais elle ne peut m'échapper: ou elle est 
punie par ma justice pour ses fautes, ou elle est sauvée 
par ma miséricorde. Ouvre donc l'œil de ton intelligence 
et regarde ma main, et tu verras la vérité de ce que je 
te dis. 

3. _ cette âme, pour obéir à l'ordre du Père suprême, 
regarda, et vit dans sa main l'univers tout entier. Et Dieu 
lui disait : Ma fille, vois et comprends que personne ne 
peut m'échapper; tous sont les sujets de ma justice ou 
de ma miséricorde, car tous ont été créés par moi, et je 
les aime d'un amour ineffable; malgré toutes leurs ini- 
quités, je leur ferai miséricorde, et je t'accorderai ce que 
tu m'as demandé avec tant de larmes et d'ardeur. 

XIX. — L'âme, de plus en plus embrasée d'amour, désire 
répandre son sang.— Elle s'accuse elle-même, et prie par- 
ticulièrement pour son père spirituel. 

i. — Alors cette âme, ivre d'amour et tout hors 
d'elle-même, dans l'ardeur toujours croissante de ses saints 
désirs, était à la fois heureuse et pleine de douleur. 
Elle était heureuse parce qu'elle était unie à Dieu, jouis- 
sant des largesses de sa bonté et tout anéantie dans sa 



TRAITE DE LA DISCRETION 



CH. XX 



33 



■i. 
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■ 



miséricorde ; elle était pleine de douleur parce qu'elle 
voyait offenser cette bonté infinie. Elle rendait grâces à 
la Majesté divine en comprenant que Dieu lui avait mani- 
festé les défauts de ses créatures pour la contraindre à 
s'adresser à lui avec plus de zèle et de désir. 

2. — Elle sentait son amour se renouveler au sein de 
Dieu, et cette sainte flamme de l'amour devenait si ar- 
dente, qu'elle désirait changer en sueurs de sang ces 
sueurs que causaient à son corps les violences de son âme, 
parce que l'union de son âme avec Dieu était plus gran- 
de que l'union de son âme et de son corps. La force 
de l'amour la baignait de sueurs, mais elle en avait honte, 
car c'était son sang qu'elle aurait voulu voir couler. Elle 
se disait à elle-même: ma pauvre âme, tu as perdu 
tous les instants de ta vie; il y a tant de péchés dans 
le monde et dans l'Église, tant de malheurs généraux et 
particuliers ! Je voudrais te les voir réparer par une sueur 
de. sang. 

3. _ c'est que cette âme avait bien compris les ensei- 
gnements de l'éternelle Vérité, le besoin de se connaître, 
la bonté de Dieu à son égard, et le moyen de réparer le 
mal dans le monde et d'apaiser la justice irritée du Ciel 
par d'humbles et continuelles prières. Elle excitait de plus 
en plus ses désirs et appliquait davantage son intelligence 
â la contemplation de la charité divine; elle voyait et 
sentait combien nous sommes tenus d'aimer et de cher- 
cher la gloire et la louange du nom de Dieu dans le 
salut des âmes. Elle comprenait que c'était la vocation 
des serviteurs de Dieu. C'était surtout celle à laquelle la 
Vérité éternelle appelait le père de son âme, et elle l'of- 
frait à la bonté divine, demandant avec ferveur pour lui 
la lumière de la grâce, afin qu'il accomplit véritablement 
la volonté de Dieu en toutes choses. 

XX. — On ne peut plaire à Dieu qu'en supportant les 
tribulations avec patience. 



1.— Alors Dieu répondit à cette demande que lui inspirait 
l'ardent désir qu'elle avait du salut de son père spirituel. 
Il lui disait: Ma fille, ma volonté est qu'il cherche à me 
dialogue do Ste Cath. de S. — 3. 






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34 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



plaire par sa faim et son zèle pour le salut des âmes ; mais 
ni toi ni lui ne pourrez y parvenir sans souffrir les nom- 
breuses persécutions que je jugerai utile de vous accorder. 
2. — Si vous désirez me voir honorer dans l'Église, vous 
devez vouloir et aimer souffrir avec patience: ce sera la 
preuve que toi, ton père spirituel, et mes autres serviteurs, 
vous cherchez véritablement ma gloire. Vous mériterez 
ainsi ma tendresse paternelle ; vous reposerez sur la poi- 
trine de mon Fils bien-aimé, que je vous ai donné comme 
un pont, pour que tous vous puissiez atteindre votre fin 
dernière, et recevoir le fruit des peines que vous aurez 
supportées courageusement par amour pour moi. 



XXI. — Le chemin du ciel ayant été interrompu par la 
désobéissance d'Adam, Dieu a fait de son Fils un pont par 
lequel on peut passer. 

i. — Je t'ai dit que j'avais fait du Verbe, mon Fils uni- 
que, un pont, et c'est la vérité. Je veux que vous sachiez, 
vous qui êtes mes enfants, que la route a été rompue 
par le péché et la désobéissance d'Adam. Personne ne 
pouvait arriver à la vie éternelle, l'homme ne rendait plus 
la gloire qu'il me devait et ne recevait plus le bien pour 
lequel je l'avais créé à mon image et ressemblance, et 
dès lors ma vérité ne s'accomplissait pas. 

2. — Cette vérité était que je l'avais créé pour qu'il 
eût la vie éternelle, et qu'en participant à moi, il goûtât 
les ineffables douceurs de ma bonté suprême. Le péché 
l'empêchait d'arriver à ce but, et ainsi ma vérité n'était 
pas accomplie, parce que la faute avait fermé le ciel et 
la porte de la miséricorde. Cette faute produisit pour 
l'homme les épines, les souffrances et les tribulations. 

3.— La créature trouva la révolte en elle-même, dès qu'elle 
se fut révoltée contre moi : la chair combattit l'esprit. 
L'homme, en perdant l'état d'innocence, devint un être 
immonde contre lequel toutes les choses créées se ré- 
voltèrent, tandis qu'elles lui auraient été toujours sou- 
mises, s'il se fût conservé dans l'état où je l'avais placé. 
En ne s'y conservant pas, il a violé l'obéissance et mé- 
rité la mort éternelle de l'âme et du corps. Dès qu'il eut 



TRAITE DE LA DISCRÉTION — CH. XXII 



35 



péché, un fleuve plein de tempêtes se précipita sur lui et 
l'inonda de peines et de persécutions qui venaient de 
lui-même, du démon et du monde. 

4. _ Vous périssiez tous dans ce fleuve, car personne, 
par son propre mérite, ne pouvait atteindre la vie éter- 
nelle. Pour vous préserver de ce malheur, je vous ai don- 
né mon Fils comme un pont sur lequel vous pouvez pas- 
ser sans danger le fleuve et les orages de cette vie. Vois 
combien la créature me doit, et combien elle est aveugle 
en voulant toujours se noyer dans ce fleuve et en ne 
prenant pas le remède que je lui ai donné. 

XXII. — Dieu invite l'âme à regarder la grandeur de ce 
pont, et comment il va de la terre au Ciel. 

-1. — Ouvre l'œil de ton intelligence, ma fille, et tu verras 
les pauvres aveugles, tu verras aussi les imparfaits et les 
parfaits qui me suivent dans la vérité; tu pleureras sur 
la perte des aveugles, et tu te réjouiras de la perfection 
de mes enfants bien-aimés. Tu verras comment font ceux 
qui marchent dans la lumière et ceux qui marchent dans 
les ténèbres ; mais avant, je veux que tu regardes ce pont 
de mon Fils unique, et que tu voies sa grandeur qui s'étend 
du ciel à la terre, car il comble la distance qui est entre 
l'infini et votre humanité, il unit le ciel et la terre par 
l'union que j'ai faite des deux natures. 

1. — Il fallait bien rétablir la route qui était rompue, 
comme je te l'ai dit, afin que vous arriviez à la vie, et que 
vous traversiez les flots amers du monde. La terre ne pou- 
vait suffire à ce grand travail, qui devait vous faire passer 
le fleuve et vous procurer la vie éternelle. La nature de 
Thomme était incapable de satisfaire à la faute, et d'effacer 
la souillure du péché d'Adam qui corrompait et infectait 
tout le genre humain ; il fallait l'unir à la grandeur de ma 
nature divine, afin qu'elle pût satisfaire pour tous les hom- 
mes ; il fallait que la nature humaine souffrît la peine, et 
que la nature divine unie à cette nature humaine acceptât 
le sacrifice de mon Fils qui m'était offert pour vous, pour 
vous délivrer de la mort et vous donner la vie. 
3. — La grandeur de la Divinité s'abaissa jusqu'à la terre 







36 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



de votre humanité, et c'est cette union qui fit ce pont et 
rétablit la route. Pourquoi mon Fils s'est-il fait lui-même 
le chemin? C'est pour que vous puissiez jouir de la vie éter- 
nelle avec les anges. Mais pour acquérir le bonheur, il ne 
suffit pas que mon Fils soit devenu un pont, il faut encore 
vous en servir. 






XXIII. — Tous sont des travailleurs que Dieu envoie tra- 
vailler à la vigne de la sainte Eglise. 

4. — L'éternelle Vérité montrait à cette âme qu'elle nous 
avait créés sans nous, mais qu'elle ne pouvait nous 
sauver sans nous. Il faut pour cela faire un bon usage du 
libre arbitre et employer le temps à la pratique des vertus. 
Elle ajoutait : Vous devez tous passer sur ce pont, en cher- 
chant sans cesse la gloire de mon nom clans le salut des 
âmes et en supportant toutes sortes de fatigues, à la suite 
du doux et tendre Verbe ; sans cela vous ne pourrez ja- 
mais venir à moi. 

2. — Vous êtes les ouvriers que j'ai envoyés travailler 
à la vigne de la sainte Église. Vous travaillez clans le corps 
universel de la religion chrétienne. Je vous y ai conduits 
par ma grâce lorsque je vous ai donné la lumière du saint 
baptême. Vous recevez ce baptême dans le corps mystique 
de l'Église, par les mains de ses ministres que j'ai envoyés 
travailler avec vous. 

3. — Vous êtes clans le corps universel, et eux sont dans 
le corps mystique pour nourrir vos âmes et vous admi- 
nistrer le sang de mon Fils dans les sacrements que vous 
recevez d'eux, lorsqu'ils vous délivrent des épines du péché 
mortel et qu'ils sèment en vous la grâce. Ce sont les ou- 
vriers qui travaillent à la vigne de vos âmes unie à la vigne 
de la sainte Église. 

4. — Toute créature qui a la raison possède une vigne 
en elle-même : c'est la vigne de son ame, dont le libre 
arbitre est le vigneron tant que dure la vie. Dès que le 
temps est passé, personne ne peut travailler ni bien ni 
mal ; mais tant qu'il vit, il peut cultiver la vigne que je 
lui ai confiée. Chaque vigneron a reçu une force si grande, 
que le démon ni aucune créature ne peut le dépouiller sans 
son- consentement. Il est devenu fort par le saint baptême, 



TRAITE DE LA DISCRETION 



CH. XXIII 



37 



et il a reçu comme instruments l'amour de la vertu et 
la haine du péché. Cet amour et cette haine, il les trouve 
dans le sang, parce que, par amour pour vous et par haine 
pour le péché, mon Fils unique est mort et vous a donné 
son sang, qui vous communique la vie dans le baptême. 

5. — Puisque vous êtes armés, votre libre arbitre doit 
se servir de ce fer, pendant qu'il est temps, pour arra- 
cher les épines du péché mortel et pour cultiver la vertu ; 
sans cela vous ne recevriez pas le fruit du sang que doi- 
vent vous donner les ouvriers que j'ai mis dans la sainte 
Église pour ôter le péché mortel de la vigne de l'âme, et 
distribuer la grâce en administrant le sang dans les Sacre- 
ments établis par l'Église. 

6. — Il faut donc exciter d'abord en vous la contrition 
du cœur, l'horreur du péché, l'amour de la vertu ; et alors 
vous recevrez le fruit du sang. Mais vous ne le pouvez rece- 
voir, si de votre côté vous n'êtes pas comme les rameaux 
de mon Fils unique, qui est la vigne ; car il a dit : « Je suis 
la vigne véritable, mon Père est le vigneron et vous êtes les 
rameaux » ( S. Jean, xv, 4-5 ) ; et cela est vrai. 

7. — Je suis le vigneron, car tout ce qui a l'être est venu 
ou vient par moi. Ma puissance est infinie, c'est elle qui 
gouverne l'univers, et rien n'est fait ni ordonné sans moi. 
Je suis le vigneron qui ai mis mon Fils unique, la vigne 
véritable, dans la terre de votre humanité, afin que vous 
en soyez les rameaux qui portent le fruit. 

8. — Celui qui ne portera pas le fruit de saintes et bon- 
nes œuvres sera retranché de la vigne et se desséchera ; 
car, dès qu'il est séparé de la vigne, il'perd la vie de la 
grâce et est jeté au feu éternel. Ainsi le rameau qui ne porte 
pas de fruit est retranché de la vigne et mise au feu ; il 
ne peut servir à autre chose. Ceux qui sont retranchés par 
leur faute, et qui meurent dans le péché mortel, sont jetés 
par la justice divine, parce qu'ils sont inutiles, dans le feu 
qui dure éternellement. 

9. — Ceux-là n'ont pas cultivé leur vigne ; ils J'ont au 
contraire détruite ainsi que celle des autres. Non seule- 
ment ils ont négligé de produire des rejetons de vertus, 
mais encore ils ont ôté la semence de la grâce qu'ils avaient 
reçue dans la lumière du saint baptême, en participant 
au sang de mon Fils, qui est le vin que porte cette vigne 






1 








38 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



véritable, ils ont enlevé cette semence, et ils l'ont donnée 
en pâture aux animaux, c'est-à-dire à leurs nombreuses 
iniquités. Ils l'ont foulée aux pieds de l'amour déréglé 
avec lequel ils m'ont offensé, et ils ont nui à eux-mê- 
mes et à leur prochain. 

10. — Mes serviteurs n'agissent pas ainsi, et vous devez 
faire comme eux, c'est-à-dire être unis et greffés sur la 
vigne véritable, et alors vous porterez des fruits abondants, 
parce que vous participerez à la sève de la vigne. 

11. — Si vous êtes dans mon Fils bien-aimé, vous êtes 
en moi, parce que je suis une même chose avec lui, et 
lui avec moi. En étant avec lui, vous suivrez sa doctrine, 
et en suivant sa doctrine, vous participerez à la substance 
du Verbe ; c'est-à-dire vous participerez à la divinité unie 
à l'humanité, et vous y puiserez un amour divin qui enivre 
l'âme fidèle. En vérité, je vous le dis, vous participerez 
à la substance de la vigne véritable. 



j 



XXIV. — Dieu taille les rameaux unis à la vigne véritable. — 
La vigne de chacun est tellement unie à celle du prochain, 
que personne ne peut cultiver ou endommager la sienne 
sans cultiver ou endommager celle du prochain. 

1 - Apprends, ma fille, ma conduite envers mes ser- 
viteurs qui sont unis à mon Fils bien-aimé par leur fidélité 
à suivre sa doctrine. Je les taille pour qu'ils portent beau- 
coup de fruits, et que ce fruit soit excellent et non pas 
sauvage. Les rameaux de la vigne sont coupés par le vi- 
gneron, pour que le vin soit meilleur et plus abondant; 
et les branches qui ne portent pas de fruits sont retranchées 
et mises au feu. Je ferai de même, moi qui suis le vigneron 
véritable ; je taille par la tribulation les serviteurs qui 
sont en moi, afin que leur vertu soit éprouvée et donne 
des fruits plus abondants et plus , parfaits. Ceux qui sont 
stériles sont retranchés et jetés au feu. 

2 - Les vrais ouvriers sont ceux qui cultivent bien leurs 
âmes ; ils en arrachent l'amour-propre et retournent en moi 
la terre de leur cœur, pour y nourrir et y dévolopper la 
semence de la grâce qu'ils ont reçue au saint baptême Ln 
cultivant leur vigne, ils cultivent celle du prochain ; et ils 



TRAITÉ DE LA DISCRETION 



CH. XXV 



39 






ne peuvent cultiver l'une sans l'autre, car, je l'ai dit, tout 
le bien et le mal se fait par le moyen du prochain. "Vous 
êtes mes ouvriers ; je vous ai choisis ; moi, je suis l'ouvrier 
éternel et suprême ; et je vous ai unis et greffés à la vigne 
véritable par l'union que j'ai faite avec vous. 

3. — Remarque, ma fille, que toutes les créatures rai- 
sonnables ont en elles une vigne naturellement unie à la 
vigne de leur prochain. Ces vignes sont tellement unies, 
qu'elles ne peuvent agir sans que le bien ou le mal qu'elles 
font ne leur soit commun. "Vous formez tous la vigne uni- 
verselle, qui est la société des fidèles unie à la vigne mys- 
tique de la sainte Église, où vous puisez la vie. 

4. — Dans cette vigne est plantée la vigne de mon Fils 
unique, sur lequel vous devez être greffés. Si vous ne l'êtes 
pas, vous êtes rebelles à la sainte Église, et vous êtes 
comme les membres retranchés qui se corrompent sur-le- 
champ. Vous avez, il est vrai, le temps pour détruire cette 
corruption du péché par une contrition véritable et par 
le secours de mes ministres, qui sont les ouvriers chargés 
de distribuer le vin, c'est-à-dire le sang sorti de la vi- 
gne véritable. Ce sang est si pur et si parfait, qu'aucun 
défaut de celui qui l'administre ne peut en altérer la vertu, 

5. — C'est la charité qui lie les rameaux avec les liens 
d'une humilité sincère, acquise par la connaissance de soi- 
même et de moi. Tu vois que je vous ai tous envoyés tra- 
vailler, et je vous y invite de nouveau, parce que le monde 
décline, et que les épines s'y sont tellement multipliées, 
qu'elles étouffent la semence, et que les hommes ne veu- 
lent plus porter les fruits de la grâce. 

6. — Je veux donc que vous soyez mes ouvriers, et que 
vous alliez avec zèle travailler aux âmes dans le corps 
mystique de la sainte Église. Je vous ai choisis pour cela, 
parce que je veux faire miséricorde au monde, pour lequel 
tu m'adresses de si ferventes prières. 

XXV. - L'âme rend grâces à Dieu, et le prie de lui montrer 
ceux qui passent sur le pont et ceux qui n'y passent pas. 

1. — Alors cette âme, dans son ardent amour, s'écriait : 
Q douce et ineffable Charité, qui ne s'enflammerait pas 






40 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



à tant d'amour ? Quel cœur pourrait se défendre d'en être 
consumé ? abime de charité, vous aimez si éperdûment 
vos créatures, qu'il semble que vous ne pouvez vivre 
sans elles ; et cependant vous êtes notre Dieu, qui n'a 
pas besoin de nous. Notre bien n'ajoute rien à votre gran- 
deur, car vous êtes immuable ; notre mal ne peut vous 
atteindre, car vous êtes l'éternelle et souveraine bonté. 
Qui vous porte donc à tant de miséricorde ? L'amour, et 
non pas le devoir, ni le besoin que vous avez de nous. 
Nous ne sommes que des enfants coupables et de mau- 
vais débiteurs. 

2. — Oui, je ne m'aveugle pas, ô souveraine Vérité, 
j'ai fait le mal, et vous êtes puni pour moi ; je vois le 
Verbe, votre Fils, attaché et cloué à la croix, et vous 
m'en avez fait un pont, ainsi que vous me l'avez montré 
A moi votre misérable servante. C'est pour cela que mon 
cœur se brise, et il ne se brise pas autant que le vou- 
drait l'ardent désir qui m'enflamme pour vous. Je me rap- 
pelle que vous vouliez me montrer quels sont ceux quj 
passent sur ce pont et ceux qui n'y passent pas. Qu'il 
plaise à votre bonté de le faire. Je serai bienheureuse 
de le voir et de l'entendre. 

XXVI. — Le pont a trois degrés, qui sont trois états de l'â- 
me. —Explication de cette parole: « Si je suis élevé de 
terre, j'attirerai tout à moi ». 



•1. _ Alors le Dieu éternel, afin d'exciter et d'enflammer 
de plus en plus cette âme pour le salut des hommes, lui ré- 
pondit: Avant de te montrer ce que je veux te montrer et ce 
que tu me demandes, je vais te dire comme est fait ce pont. 
Je t'ai dit qu'il tient du ciel à la terre par l'union que j'ai 
faite avec l'homme, qui est formé du limon de la terre. Ce 
pont, qui est mon Fils unique, a trois degrés. Deux furent 
faits sur le bois de la sainte croix, et le troisième est dans 
la grande amertume qu'il ressentit lorsqu'il fut abreuvé de 
fiel et de vinaigre. A ces trois degrés correspondent trois 
états de l'ame que je t'expliquerai bientôt. 

2. — Le premier degré c'est ses pieds, qui signifient l'af- 
fection ; les pieds portent le corps, comme l'affecticn porte 
l'àme. Ces pieds percés doivent te servir de degrés pour ar- 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XXVI 



41 



river au côté, qui est le second degré où te sera révèle le 
secret du cœur. Car, dès que l'âme s'est élevée à l'affection 
des pieds, elle commence à goûter l'affection du cœur ; elle 
fixe l'œil de l'intelligence dans le cœur entr'ouvert de mon , 
Fils, où elle trouve la perfection' de l'amour. Son amour est 
parfait, car ce n'est pas l'intérêt qui l'inspire. En quoi pou- 
vez-vcus lui être utile, puisqu'il est une même chose avec 

moi? , „ 

3. - Alors l'âme s'emplit d'amour en voyant qu elle est 
tant aimée. Elle monte du second degré T*u troisième, c'est- 
à-dire à cette bouche pleine de douceur où elle trouve la 
paix, après la grande guerre qu'avaient causée ses fautes. 
Le premier degré la détache des affections de la terre et la 
dépouille du vice ; le second degré la remplit d'amour pour 
la vertu ; le troisième lui fait goûter la paix. 

4 -Ce pont a trois degrés, afin qu'en montant le premier 
et le second vous puissiez arriver au dernier. Il est élevé, 
pour que l'eau qui passe ne puisse vous nuire, et qu'il n y 
ait en vous aucun poison du péché. Ce pont touche au 
ciel, et il n'est pourtant pas séparé de la terre. Sais-tu quand 
il a été élevé? Au moment où mon Fils a été sur le bois de 
la très sainte croix, sans que sa nature divine fût séparée 
de la bassesse de votre humanité. C'est ainsi que, maigre 
son élévation, il n'a pas été séparé de la terre; car ses deux 
natures étaient unies et mêlées ensemble. Personne ne pou- 
vait passer sur ce pont avant qu'il fût élevé en haut ; et c'est 
pourquoi mon Fils a dit : « Si je suis élevé de terre, j'attire- 
rai tout à moi » ( S. Jean, xn, 32 ). 

5. — Lorsque ma bonté vit que vous ne pouviez être atti- 
rés d'une autre manière, j'ordonnai qu'il fût élevé sur 
l'arbre de la Croix, et que l'humanité fût battue sur cette 
enclume, pour qu'elle fût délivrée de la mort et revêtue de 
la vie de la grâce. Mon Fils a attiré toute chose en montrant 
l'amour ineffable qu'il avait pour vous ; car le cœur de l'hom- 
me est toujours attiré par l'amour. Il ne pouvait vous mon- 
trer un plus grand amour qu'en donnant sa vie pour vous. 
Cet amour doit donc faire violence à l'homme, si son aveu- 
glement et son ingratitude n'y mettent pas obstacle. Il a dit 
que quand il serait élevé de terre il attirerait toute c 
à lui, et c'est la vérité. 
6. — Ceci doit s'entendre de deux manières. Premi 




■ 






42 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEIUNE 



si l'amour attire le cœur de l'homme, avec lui sont attirées 
toutes les puissances de l'àme, la mémoire, l'intelligence et 
la volonté. Dès que ces trois puissances sont unies et assem- 
blées en mon nom, toutes les autres opérations, actuelles et 
mentales, se fixent et s'unissent en moi par l'efTetde l'amour. 
L'àme s'élève à la suite de l'amour crucifié. Ainsi ma Vérité 
s'est donc bien exprimée en disant : « Si je suis élevé de 
terre, j'attirerai tout à moi » ; car, dès qu'il attire le cœur et 
les puissances de l'àme, il attire tous leurs actes. 

7. — Secondement, tout a été créé pour le service de l'hom- 
me. Les choses créées ont été faites pour lui être utiles et 
fournir à ses besoins. La créature raisonnable n'est pas fai- 
te pour les choses créées, mais pour moi, afin qu'elle me 
serve de tout son cœur et de toutes ses forces, Dès que 
l'homme est attiré, tout est attiré, puisque tout est fait 
pour lui. Il fallait donc que le pont fût élevé et qu'il eût 
des degrés, pour que vous puissiez monter plus facilement. 

XXVII. — Ce pont est bâti de pierres qui signifient les véri- 
tables vertus. —Ceux qui passent sur le pont vont à la vie, 
ceux qui passent dessous vont à la mort. 



1. — Ce pont est bâti avec des pierres, pour que la pluie 
n'en intercepte pas le passage. Et quelles sont ces pierres ? 
ce sont les vertus sincères et véritables. Ces pierres n'étaient 
pas réunies avant la Passion démon Fils ; aussi personne ne 
pouvait parvenir à sa fin, même en suivant la bonne route. 
Le ciel n'était pas encore ouvert avec la clef du sang, et la 
pluie de la justice empêchait de passer. Mais les pierres fu- 
rent taillées et posées, sur le corps de mon Fils bien-aimé, 
qui est le pont : il les réunit, et, pour les cimenter, il détrem- 
pa la chaux avec son sang, c'est-à-dire que le sang fut mêlé 
à la chaux de la Divinité par la force et le feu de la charité. 

2. — Ma puissance posa les pierres des vertus sur mon 
Fils, parce que toute vertu est éprouvée en lui ; c'est de lui 
qu'elle reçoit la vie. Personne ne peut acquérir la vertu qui 
manifeste la vie de la grâce, si ce n'est par lui, c'est-à-dire 
s'il ne suit ses traces et sa doctrine. Il a posé les vertus com- 
me les pierres vives de l'édifice ; il les a fortement cimentées 
avec son sang, afin que tous les fidèles pussent passer sûre- 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XXVII 



43 



ment et sans craindre servilement la pluie de la jus tice div - 
ne, parce qu'ils sont abrités par la miséricorde La misé £ 
cord'e est descendue du ciel dans Incarnation de, jon F 1s 
Et comment a-t-elle ouvert le eiel'? avec la clef de son 

S T_ Ainsi, tu le vois, le pont est construit de pier- 
res • il est abrité par la miséricorde, et dessus se tiou- 
ve H ôtellerie et le jardin de la sainte Eglise qui dsto- 
bue le pain de vie et donne à boire le sang preoeux, 
afin que'mes créatures qui passent ne défaillent pas ans 
leur pèlerinage. C'est ma charité qui vous fat distribuer 
ainsi ï Tsang et le corps de mon Fils bien-aimé, homme et 

T^SC* est passé, on arrive a la porte qui 
en'fait aussi partfe; c'est par elle que ton. doivem entrer, 
car il a dit: « Je suis la voie, la vente, la vie. (S Jean, xiv 

s tu" le rappelles, je te l'ai montré en te faisant voir la 
voie. Il a dit qu'il était la voie, et c'est la vente e ta 
fait voir cette voie sous la forme d'un pont. Il a dit Ji 1 
est la vérité, et cela est, car il est uni a moi qui suis la 
vé i e Celui qui le suit marche par la vente et la vie et 
ce uf qui suit cette vérité reçoit la vie de la grâce et ne 
peut mourir de faim, car la vérité devient sa nourri ure 
P 5 -ïne peut tomber dans les ténèbres, parce qu'il est la 
lumièr sarî aucune erreur. La vérité confond et detrui 
Tmensonge du démon, par qui Eve fut trompée^ st ce 
mensonge qui a rompu la voie du ciel, et la vente la re 
par" ""consolidée avec son précieux sang. W — 
cette voie sont les fils de la vérité, parce quils Rivent la 
Se ^ ils Passent par la porte delà vérité et se Uouven 
unis en moi par mon Fils, qui est la porte, la voie, 1 eter 

^Si^Spas cette voie passe sous le pont, 
par la roule du fleuve, qui n'est pas garnie de pierres e qui 
est tout inondée ; et parce que l'eau n'a aucune c^sistan 
ce personne ne peut y marcher sans penr. Cette eau dan 
gere'use est le monde, avec ses plaisirs et -s honneuis. 
7. -L'àme n'y place pas ses affections sur la pierre solide, 






44 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



car elle aime d'un amour déréglé les créatures; elle les aime 
et les possède hors de moi. Ces choses créées ressemblent 
à des eaux courantes, l'homme est entraîné comme elles ; il 
croit que ce sont les choses qu'il aime qui passent, et c'est 
lui qui va sans cesse vers la mort. Il voudrait se retenir et 
fixer sa vie dans les choses qu'il aime, mais tout lui échap- 
pe par la mort ou par ma providence. 

8. — Ceux qui suivent la voie du mensonge sont les fils du 
démon, qui est le père du mensonge; et parce qu'ils pas- 
sent par la porte du mensonge, ils tombent dans la dam- 
nation éternelle. Mais je t'ai montré la vérité et je t'ai montré 
le mensonge; ma voie est la vérité, la voie du démon est 
le mensonge. 

XXVIII. — Du bonheur de l'âme qui passe sur le pont. 



i. — Ce sont les deux voies; dans l'une et dans l'autre on 
marche péniblement. Regarde combien l'homme est ignorant 
et aveugle: il veut passer par le fleuve, et il a une autre 
route où tout ce qui est amer devient doux, et tout ce qui 
est pesant devient léger. Au milieu des ténèbres du corps on 
y trouve la lumière, et ceux qui meurent y acquièrent la vie 
immortelle, car ils goûtent par l'amour et la lumière de la foi 
l'éternelle vérité, qui a promis le repos à ceux qui se fati- 
guent pour moi. 

2. — Je suis fidèle, reconnaissant et juste ; je donne à 
chacun selon ses mérites ; tout bien est récompensé, et tout 
mal est puni. Le bonheur que possède celui qui suit la voie 
véritable, la langue ne pourra jamais le raconter, l'oreille 
l'entendre, et l'œil le contempler, car celui-là possède et 
goûte déjà le bien qui est préparé pour la vie du ciel. 

3. — Qu'il est insensé celui qui méprise un si grand bien 
et préfère avoir, dès cette vie, un avant-goùt de l'enfer, 
puisqu'il passe par le chemin du monde, où il ne trouve 
que des fatigues sans repos et sans jouissance, car ses pé- 
chés le privent de moi, qui suis le bien éternel et suprême. 

4. — Tu as donc bien raison de gémir, et je veux que toi 
et mes autres serviteurs, vous pleuriez amèrement l'offense 
qui m'est faite, et que vous ayez compassion de ces pauvres 
aveugles qui perdent leurs âmes. Tu as vu et entendu com- 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XXIX 



45 



ment est fait ce pont, car je t'ai expliqué que mon FUs uni- 
que était le moyen qui unit la grandeur de Dieu à la bas- 
sesse de l'homme. 

XXIX. — Ce pont s'est élevé jusqu'au ciel le jour de l'Ascen- 
sion, sans quitter cependant la terre. 

L _ Lorsque mon Fils retourna vers moi, quarante jours 
après sa résurrection, le pont s'éleva de la terre, c'est-à-dire 
de la société des hommes. Il monta jusqu'au ciel parla vertu 
de ma nature divine et se fixa à ma droite, ainsi que l'ange 
le dit aux disciples le jour de l'Ascension, lorsqu'ils étaient 
comme morts, parce que leurs coeurs avaient quitté la terre 
pour le ciel avec la sagesse de mon Fils. Il ne faut, pas vous 
arrêter davantage, leur dit-il, parce que le Seigneur Jésus 
est monté au ciel, où il est assis à la droite du Père. 

2. — Lorsqu'il fut monté vers moi, avec son corps qui ne 
se sépara jamais de la divinité, j'envoyai aux hommes le 
grand maître, le Saint-Esprit, qui vint avec ma puissance, 
avec la sagesse du Fils, et avec sa clémence ; car il est une 
même chose avec moi le Père et avec mon Fils ; il complète la 
voie de la doctrine que ma vérité avait laissée dans le mon- 
de. Mon Fils n'était pas visible, mais sa doctrine y restait 
avec les vertus, qui sont les pierres vives fondées sur la doc- 
trine pour former la voie de ce pont doux et glorieux. Il 
avait travaillé le premier, et ses œuvres avaient tracé la 
voie ; car il vous a donné sa doctrine plutôt par ses exemples 
que par ses paroles; il agit avant de parler. 
. 3. — La clémence du Saint-Esprit confirma cette doctrine 
en donnant aux disciples la force de confesser la vérité et 
d'enseigner la voie véritable, c'est-à-dire la doctrine de Jé- 
sus crucifié. Il convainquit par leur moyen le inonde d'in- 
justices et de faux jugements. Je t'expliquerai bientôt quels 
sont ces injustices et ces faux jugements. 

4. — Je t'ai dit tout ceci afin qu'aucune erreur ne puisse 
obscurcir l'esprit, et qu'on ne dise pas : Le corps de Jésus- 
Christ est bien un pont par l'union de la nature divine avec 
la nature humaine, c'est la vérité ; mais ce pont s'est séparé 
de nous en montant au ciel. Il était vraiment le chemin du 
salut, et il nous enseignait la vérité par ses paroles et ses 



46 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 







exemples ; maintenant, que nous est-il resté? Où trouver la 
voie? Je te le dirai pour ceux qui sont tombés dans cet a- 
veuglement. La doctrine de mon Fils a été confirmée par les 
apôtres, prouvée par le sang des martyrs, illuminée par les 
uoeteurs, reconnue par les confesseurs, écrite par les ëvati- 
gélistes ; et tous ces témoins en ont confessé la vérité dans le 
corps mystique de la sainte Église. 

5.— Ilssont comme le flambeau placé sur le chandelier, pour 
montrer la voie de la vérité qui conduit à la vie dans une par- 
faite lumière. Non seulement ils l'ont enseignée, mais ils 
l'ont montrée en eux-mêmes. Chacun est assez éclairé pour 
connaître la vérité, s'il le veut, et s'il n'étouffe pas la lumiè- 
re de sa raison par l'amour déréglé de soi-même. Oui, la 
doctrine de mon Fils, qui est la vérité, est restée dans le 
monde, comme une barque pour sauver l'àme des tempêtes 
de la mer et la conduire au port du salut. 

0. — Ainsi j'ai fait d'abord de mon Fils un pont pour le 
salut du monde, lorsqu'il conversait parmi les hommes ; et 
lorsque le pont s'est élevé de la terre, il y est cependant res- 
té, car c'est la voie de la doctrine inséparablement unie à 
ma puissance, à la sagesse du Fils et à la clémence du Saint- 
Esprit. La puissance donne la vertu de force à celui qui suit 
la voie ; la sagesse donne la lumière pour connaître la vérité ; 
l'Esprit Saint donne l'amour qui chasse l'amour-propre sen- 
suel de l'âme, et n'y laisse que l'amour de la vertu. 

7. — Ainsi de toute manière, par lui-même ou par sa doc- 
trine, mon Fils est la voie, la vérité, la vie, le pont qui vous 
conduit jusqu'au ciel. C'est ce qu'il voulait dire par ces pa- 
roles : «Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde, 
et maintenant je quitte le monde, et je retourne vers le Pè- 
re » (S. Jean, xvi, 28), et je viendrai vers vous ; c'est-à-dire, 
mon Père m'a envoyé vers vous ; et je me suis fait votre 
pont pour que vous passiez le fleuve, et que vous puissiez 
arriver à la vie. Et il ajoute : « Je reviendrai vers vous, je 
ne vous laisserai pas orphelins; mais je vous enverrai le 
Consolateur » (S. Jean, xiv, 18) ; c'est-à-dire, je retourne 
vers mon Père, et je reviendrai quand le Saint-Esprit, qui 
est appelé le Consolateur, viendra plus clairement vous 
montrer que je suis la voie de la vérité, et vous confirmer la 
doctrine que je vous ai donnée. 

8. — Il dit qu'il reviendra, et il revient ; car le Saint-Esprit 



TRAITÉ DE LA. DISCRÉTION — CH. XXIX 



47 



ne vient pas seul, mais il vient avec la puissance du Père, 
avec la sagesse du Fils, et avec la clémence du Saint-Esprit. 
Tu vois donc qu'il revient, non pas visiblement, mais par sa 
vertu. Il fortifie la route de la doctrine, et cette route ne 
peut, être détruite ou fermée à celui qui veut la suivre, parce 
qu'elle est sûre et solide, et qu'elle vient de moi, qui suis 
immuable. Vous devez donc suivre cette route avec courage 
et sans hésitation, puisque vous êtes éclairés par la lumière 
de la foi, dont vous a revêtus le saint baptême. 

9. — Ainsi je t'ai clairement montré que le pont et la doc- 
trine sont une même chose ; et j'ai fait connaître aux igno- 
rants Celui qui a ouvert cette voie de vérité et ceux qui 
l'enseignent. J'ai dit que c'étaient les apôtres, Ijs évangélis- 
tes, les martyrs, les confesseurs, les saints docteurs, placés 
comme des lampes dans l'Église. Je t'ai expliqué comment 
mon Fils, en venant à moi, est retourné à vous, non pas 
visiblement, mais virtuellement, lorsque le Saint-Esprit des- 
cendit sur les disciples. Il ne retournera visiblement qu'au 
dernier jour du jugement, lorsqu'il viendra avec ma majesté 
et ma puissance pour juger le monde, lorsqu'il glorifiera les 
bons et récompensera les fatigues de leur âme et de leur 
corps, tandis qu'il punira d'une peine éternelle ceux qui au- 
ront commis le mal pendant leur vie. 

10. — Maintenant je veux remplir ma promesse et te mon- 
trer ceux qui marchent imparfaitement, ceux qui marchent 
parfaitement et ceux qui avancent avec une plus grande per- 
fection ; comment ils marchent, et comment les méchants se 
noient dans le fleuve et tombent par leur faute dans les sup- 
plices et les tourments. 

11. — Je vous conjure, mes fils bien-aimés, de passer sur 
le pont et non pas dessous, car ce n'est pas la voie de la vé- 
rité, mais celle du mensonge, que suivent les pécheurs dont 
jeté parlerai ; c'est pour les pécheurs que je vous conjure de 
m'adresser des prières, c'est pour eux que je réclame vos 
larmes et vos sueurs, afin qu'ils reçoivent de moi miséri- 
corde. 



!*•*• 



■S 



48 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



XXX. — L'àme, pleine d'admiration pour la miséricorde de 
Dieu, célèbre les dons et les grâces qu'en a reçu le genre 
humain. 





1. — Alors cette âme, ivre d'amour, ne pouvait plus se 
contenir, et elle disait en présenee de Dieu: O éternelle 
Miséricorde, qui couvrez toutes les fautes de vos créatures, 
je ne m'étonne plus si vous dites à ceux qui sortent du 
péché mortel et qui retournent à vous : Je ne me rappellerai 
pas vos offenses. O Miséricorde ineffable, je ne m'étonne 
plus si vous dites à ceux qui sortent du péché, puisque 
vous dites de ceux qui vous persécutent : Je veux que vous 
me priiez pour eux afin de pouvoir leur faire miséricorde. 

2. — O Miséricorde, qui venez du Père, et qui gouvernez 
par votre puissance l'univers tout entier ! O Dieu, c'est 
votre miséricorde qui nous a créés, qui nous a régénérés 
dans le sang de votre Fils ; c'est votre miséricorde qui nous 
conserve; votre miséricorde a fait lutter votre Fils sur le 
bois de la croix. Oui, la mort a lutté contre la vie, la 
vie contre la mort. La vie a vaincu la mort du péché, 
et la mort du péché a ravi la vie corporelle de l'innocent 
Agneau. Qui est resté vaincu? la mort. Et quelle en ftit la 
cause? votre miséricorde. 

H. — Votre miséricorde donne la vie ; elle donne la lu- 
mière qui fait connaître votre clémence en toute créature, 
dans les justes et dans les pécheurs. Votre miséricorde 
brille au plus haut des cieux, dans vos saints ; et si je 
regarde sur la terre, votre miséricorde y abonde. Votre misé- 
ricorde luit même dans les ténèbres de l'enfer, car vous ne 
donnez pas aux damnés tous les tourments qu'ils méritent. 

4. — Votre miséricorde adoucit votre justice ; par miséri- 
corde, vous nous avez purifiés dans le sang de votre Fils; 
par miséricorde, vous avez voulu habiter avec vos créatures 
â force d'amour. Ce n'était pas assez de vous incarner, vous 
avez voulu mourir; ce n'était pas assez de mourir, vous avez 
voulu descendre aux enfers et délivrer les saints, pour ac- 
complir en eux votre vérité et votre miséricorde. Votre bon- 
té a promis de récompenser ceux qui vous servent fidèle- 
ment, et vous êtes descendu aux limbes pour tirer de peine 



TRAITE DE LA DISCRETION — CH. XXXI 



49 



ceux qui vous avaient servi, et leur rendre le fruit de leurs 
travaux. 

5. — Votre miséricorde vous a forcé à faire encore davantage 
pour l'homme : vous vous êtes donné en nourriture, afin que 
nous ayons un secours dans notre faiblesse, et que, malgré 
notre oublieuse ignorance, nous ne perdions pas le souve- 
nir de vos bienfaits ; tous les jours vous vous offrez à l'hom- 
me dans le Sacrement de l'autel, dans le corps mystique de 
la sainte Église. Et qui a fait cela? votre miséricorde. Mi- 
séricorde, le cœur s'enflamme en pensant à vous ; de quel- 
que côté que je me tourne, je ne trouve que miséricorde. 
Père éternel, pardonnez à mon ignorance qui ose parler de- 
vant vous ; mais l'amour de votre miséricorde me servira 
d'excuse auprès de votre bonté. 






XXXI. — De l'indignité de ceux qui passent par le fleuve. — 
L'âme qui suit cette route est un arbre de mort, dont les 
racines tiennent à quatre vices principaux. 

1. — Lorsque cette âme eut un peu, par ces paroles, dila- 
té son cœur dans la miséricorde divine, elle attendit hum- 
blement l'accomplissement de la promesse qui lui avait été 
faite, et Dieu continua de la sorte : Ma fille bien-aimée, tu 
as parlé devant moi de ma miséricorde, parce que je te l'ai 
fait goûter et voir en te disant : « C'est pour ceux qui m'of- 
fensent que je vous demande de m'adresser vos prières». 
Mais sois persuadée que, sans aucune comparaison, ma mi- 
séricorde est beaucoup plus grande envers vous que tu ne 
peux le voir ; car ta vue est imparfaite et finie, tandis que ma 
miséricorde est infinie et parfaite. Il y a donc entre ton ap- 
préciation et la réalité toute la distance du fini à l'infini. 

2. — J'ai voulu te faire connaître cette miséricorde et aus- 
si la dignité de l'homme, que je t'ai déjà expliquée, afin de 
te faire mieux comprendre la méchanceté et l'indignité des 
pécheurs qui passent par la route inférieure. Ouvre donc 
l'œil de ton intelligence, et regarde ceux qui se noient vo- 
lontairement dans le fleuve du monde ; vois l'abîme où ils 
tombent par leur faute. 

3. — Ils sont devenus d'abord infirmes et malades, parce 
que, dès qu'ils conçoivent le péché mortel dans leur âme et 

Dialogue de Ste Cath. do S. — i. 



I 









50 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



qu'ils l'enfantent par leurs œuvres, ils perdent la vie de la 
grâce : et comme les morts sont insensibles et n'ont d'autre 
mouvement que ceux qui leur viennent de l'extérieur, ceux 
qui sont noyés dans le fleuve do l'amour déréglé du monde 
sont morts à la grâce ; et parce qu'ils sont morts, leur mé- 
moire perd le souvenir de ma miséricorde; l'œil de leur in- 
telligence ne voit plus, ne reconnaît plus ma vérité ; car la 
sensibilité est détruite, et l'intelligence est livrée à la mort 
de l'amour des sens. Leur volonté aussi est morte à ma vo- 
lonté, parce qu'elle n'aime que des choses mortes. Les trois 
puissances de l'àme étant mortes, toutes leurs opérations 
actuelles et mentales sont mortes, quant à la grâce ; l'â- 
me ne peut se défendre de ses ennemis et n'échappe qu'au- 
tant que je la secoure moi-même. 

i. — Toutes les fois, il est vrai, que ce mort, en qui res- 
te encore le libre arbitre, demandera mon secours pen- 
dant sa vie mortelle, il pourra l'obtenir, mais il ne pour- 
ra rien par lui-même. Il est cause de son impuissance; 
il a voulu asservir le monde, et il a été asservi par une 
chose qui n'est pas, c'est-à-dire par le péché ; car le pé- 
ché n'est rien que la privation de la grâce, comme l'aveu- 
glement est la privation de la lumière. Ceux qui le com- 
mettent sont esclaves du péché. Je les avais faits des ar- 
bres d'amour par la vie de la grâce, et ils se sont faits des 
arbres de mort ; car ils sont morts, comme je te l'ai dit. 

5. — Sais-tu où est la racine de cet arbre ? Dans l'élé- 
vation de l'orgueil, qu'entretient l'amour-propre. La moelle 
est l'impatience, dont le fils est l'aveuglement. Ce sont ces 
quatre vices qui tuent l'âme de celui qui est devenu un ar- 
bre de mort, parce qu'il n'a pas puisé la vie dans la grâce ; 
à l'intérieur de l'arbre se nourrit le ver de la conscience, 
que l'homme vivant dans le péché sent bien peu, parce qu'il 
est aveuglé par l'amour-propre. Les fruits de cet arbre sont 
mortels, car ils ont tiré la sève de la racine empoisonnée de 

l'orgueil. 

6. — La pauvre âme est pleine d'ingratitude, et de là vient 
tout le mal. Si elle était reconnaissante des bienfaits reçus, 
elle me connaîtrait ; si elle me connaissait, elle se connaî- 
trait elle-même et resterait dans mon amour ; mais elle est 
si aveugle, qu'elle veut se fixer sur ce fleuve, sans s'aperce- 
voir que cette eau qui passe ne peut la soutenir. 



■■ 



^■■i 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XXXIII 



51 



XXXII. — Les fruits de cet arbre sont aussi variés que les 
péchés; et d'abord du péché de la chair. 

A. — Cet arbre donne autant de fruits empoisonnés qu'il y 
a de sortes de péchés. Il y en a qui servent de pâture aux 
animaux immondes : ce sont ceux que commettent ces hom- 
mes qui abusent de leur esprit et de leur corps ; ils se vau- 
trent dans la boue de la chair, comme les pourceaux dans 
la fange. âme abrutie, qu'as-tu fait de ta dignité? tu as été 
faite la sœur des anges, et tu es devenue une brute grossière! 
Ces pécheurs sont tombés si bas, que non seulement moi, 
qui suis la pureté suprême, je ne puis les souffrir, mais que 
les démons, dont ils se sont faits les amis et les serviteurs, 
ne peuvent les regarder commettre leur impureté. 

2. _ Aucun péché n'est plus abominable et ne détruit 
plus la lumière de l'intelligence. Les philosophes eux-mêmes 
le savaient, non par la lumière de la grâce qu'ils n'avaient 
pas, mais par celle que la nature leur donnait ; et comme ils 
comprenaient que ce péché obscurcissait l'intelligence, ils 
gardaient la continence afin de pouvoir mieux étudier. Ils je- 
taient aussi les richesses loin d'eux, pour que le souci des 
richesses ne troublât pas leur cœur. Ce n'est pas ce que fait 
l'aveugle et faux chrétien, qui a perdu la grâce par sa 
faute. 

XXXIII. — De l'avarice et des maux qui en procèdent. 



1. — Le fruit de quelques autres pécheurs est de terre : c'est 
celui des avides et des avares, qui, comme la taupe, vivent 
dans la terre jusqu'à la mort, et n'ont aucun secours quand 
ils sont arrivés à leur dernier instant. ; leur avarice insulte 
ma richesse en vendant au prochain le temps qui ne leur 
appartient pas. Ces usuriers tourmentent et volent leur pro- 
chain, parce que leur mémoire ne garde pas le souvenir de 
ma miséricorde : ils ne seraient pas sans cela si cruels eu. 
vers eux et envers les autres ; ils auraient de la compassion 
et de la miséricorde pour eux-mêmes en pratiquant la ver- 
tu, et pour le prochain en le secourant par l'aumône. Oh ! 
combien de maux viennent de ce péché maudit ! combien 



52 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



d'homicides, de vols, de fourberies, de gains illicites, de 
coups mortels et d'injustices ! Ce péché tue l'ame, et la rend 
tellement esclave des richesses, qu'elle ne songe plus à ob- 
server mes commandements ; l'avare n'aime personne, si ce 
n'est par intérêt. 

2. _ Ce vice procède de l'orgueil et nourrit l'orgueil ; l'un 
vient de l'autre, parce que l'avarice entraîne toujours le dé- 
sir de paraître, qui s'unit sur-le-champ à l'orgueil ; et le mal 
augmente, parce que l'orgueil est plein d'estime de lui-mê- 
me! Alors s'allume un feu qui donne la fumée de la vaine 
gloire et la vanité du cœur qui se glorifie de ce qui ne lui 
appartient pas. C'est une racine qui a plusieurs rameaux : 
le principal est l'estime de soi, d'où sort l'ambition d'être plus 
grand que les autres ; et alors le cœur, au lieu d'être sincè- 
re et généreux, devient hypocrite et menteur. La langue dit 
autre chose que ce qu'il renferme; elle cache la vérité et 
invente le mensonge quand son intérêt le demande. Ce vi- 
ce produit aussi l'envie, ce ver qui ronge toujours et que 
ne peuvent rassasier les biens de l'avare et les biens des 

autres. 

3. — Comment ces méchants tombés si bas donneraient-ils 
leurs richesses aux pauvres, puisqu'ils volent leur prochain? 
Comment sauveraient-ils leur âme souillée, puisqu'ils la traî- 
nent dans la fange ? Quelquefois ils s'abrutissent tellement, 
qu'ils ne regardent plus leurs enfants et leurs familles qu'ils 
laissent dans la misère. Cependant ma miséricorde les suppor- 
te et ne commande pas à la terre de les engloutir, pour qu'ils 
puissent reconnaître leurs fautes. Comment donneraient- 
ils leur vie pour le salut des âmes, puisqu'ils ne donnent 
pas même leur argent? Comment aimeraient-ils leurs frères, 
puisqu'ils sont rongés d'envie? 

4. _ o vice misérable qui abaisse et détruit le ciel de 
famé ! oui, je dis le ciel, car j'ai fait de l'âme un ciel où 
j'habite par ma grâce, où je me cache, où je me plais à rési- 
der par l'amour ; et l'âme se sépare de moi comme une adul- 
tère ; elle s'aime, elle aime les créatures et les choses créées 
plus que moi ; elle fait d'elle un dieu et me poursuit de ses 
nombreux péchés, et tout cela parce qu'elle oublie le bienfait 
de ce sang de mon Fils répandu avec tant d'amour. 



1M 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XXXV 



53 



XXXIV. — De ceux qui ont la puissance : 
qu'ils commettent. 



et des injustices 



1. _ H y en a qui sont fiers de leur puissance et qui affi- 
chent l'injustice. Ils sont injustes envers moi, envers le pro- 
chain, envers eux-mêmes : injustes envers eux, car ils n'ac- 
quièrent pas la vertu qu'ils devraient avoir; injustes envers 
moi, car ils ne me rendent pas l'honneur qui m'est dû en ne 
louant pas, ne glorifiant pas mon nom comme ils devraient 
le faire. Ils prennent comme des voleurs ce qui m'appartient 
pour le donner aux sens, qui sont faits pour les servir. Ils 
commettent l'injustice envers moi et envers eux-mêmes, 
parce qu'ils ne me connaissent pas en eux, tant ils sont 
aveuglés par leur ignorance et leur amour-propre. 

2 - Ainsi firent les Juifs et les Pharisiens, qu'aveuglèrent 
tellement l'amour-propre et l'envie, qu'ils méconnurent mon 
Fils Unique, et qu'ils ne rendirent pas hommage à l'éternelle 
Vérité descendue parmi eux, comme elle disait elle-même : 
Le royaume de Dieu est au milieu de vous (S. Luc, xvn, 21). 
Ils ne le reconnaissent pas parce qu'ils avaient perdu la lu- 
mière de la raison ; et alors ils ne rendaient pas l'honneur 
et la gloire qui sont dus à moi et à mon Fils qui est avec 
moi une même chose. Dans leur aveuglement ils furent in- 
justes, en poursuivant d'opprobres mon Fils jusqu'à la mort 
ignominieuse de la croix. De même ces hommes sont injus- 
tes envers eux, envers moi, et aussi envers le prochain, en 
vendant le sang de ceux qui sont soumis à leur puissance. 

XXXV. — Les vices conduisent aux faux jugements. 

1 — Leur égarement les fait tomber dans de faux juge- 
ments, comme' je te fexpliquerai bientôt. Ils se scandalisent 
de mes œuvres, qui toutes sont justes et véritablement ins- 
pirées par l'amour et la miséricorde. Ce sont ces faux juge- 
ments et le venin de l'orgueil et de l'envie, qui firent calom- 
nier et juger injustement les œuvres de mon Fils bien-aime. 
Ces Juifs menteurs disaient : « Celui-ci agit par la puissance 
de Béelzébub » (S. Matth., xn, 24 ) ; de même les méchants 
égarés dans l'amour-propre, l'impureté, l'orgueil, l'avance 



M* 



54 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



et l'envie, perdus par l'ignorance, par l'impatience et par 
tous les péchés qu'ils commettent, se scandalisent de moi et 
de mes serviteurs. Ils jugent la vertu une hyprocrisie, parce 
que leur cœur est corrompu et leur goût vicié. Ils trouvent 
-mauvaises les choses bonnes, et bonnes les choses mauvai- 
ses, c'est-à-dire, les dérèglements de la vie. 
. 2. — O aveuglement de l'homme, qui ne voit pas sa digni- 
té ! De grand tu te fais petit ; de maitre, tu deviens esclave 
de la plus vile puissance qu'on puisse trouver, puisque tu te 
fais serviteur et esclave du péché, et que tu deviens sembla- 
ble à ce que tu sers. Le péché est un néant ; tu retournes au 
néant, tu quittes la vie, tu te donnes la mort. 

3. — La vie et la puissance vous ont été données par 
le Verbe, mon Fils unique: vous étiez les esclaves du démon, 
et il vous a délivrés de sa servitude. Il s'est fait esclave 
pour vous affranchir ; il a embrassé l'obéissance d'Adam, 
et il s'est humilié jusqu'à l'opprobre de la croix pour con- 
fondre l'orgueil ; il a vaincu tous les vices par sa mort, et 
personne ne peut dire : Ce vice est resté impuni ; car 
tout vice a été frappé sur son corps, qui a servi d'enclume 
à ma justice. 

4. — Tous les remèdes sont donnés à ces hommes pour 
éviter la mort éternelle, et ils méprisent ce sang pré- 
cieux ; ils le foulent aux pieds de leur amour déréglé. 
C'est là l'injustice et le faux jugement dont le monde 
sera convaincu au dernier jour du jugement. C'est ce que 
signifiait cette parole de ma Vérité : « J'enverrai le Conso- 
.lateur, qui convaincra le monde d'injustice et de faux 
jugement »; et il en fut en effet convaincu, lorsque 
j'envoyai le Saint-Esprit sur les Apôtres. ■ 

XXXVI.— Explication de cette parole de Jésus-Christ : « J'en- 
verrai le Consolateur, qui convaincra le monde d'injustice 
et de faux jugements » ( S. Jean, VI, 8 ). 



\. — Il y a trois condamnations qui confondent le 
monde. La première fut portée quand le Saint-Esprit 
descendit sur les Apôtres, et qu'ils le reçurent dans sa 
plénitude, fortifiés par ma puissance et illuminés par 
la sagesse de mon Fils bien-aimé. Alors le Saint-Esprit, 
qui est une même chose avec moi et avec mon Fils, 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XXXVI 



55 



accusa le monde par la bouche des disciples avec la 
doctrine de ma Vérité. Les disciples et ceux qui leur 
ont succédé, en suivant la vérité qu'ils en avaient reçue, 
accusèrent aussi le monde ; et cette accusation est per- 
manente. J'accuse le monde par le moyen de la sainte 
Écriture et de mes serviteurs, sur la langue desquels 
je mets l'Esprit Saint lorsqu'ils annoncent ma vérité, 
comme le démon se met sur la langue de ses serviteurs 
qui suivent les flots du monde. Mais cette accusation 
n'est qu'un doux reproche, inspiré par l'ardent amour 
que j'ai pour le salut des âmes. 

2. — Personne ne peut dire : Je n'ai pas été enseigné et 
repris, car la vérité a fait discerner le vice et la vertu. 
J'ai révélé la récompense de la vertu et le châtiment du 
vice, pour inspirer de bons désirs et une crainte salutaire, 
pour faire aimer la vertu et déteste- le vice. La vérité n'a 
pas été enseignée par un ange, pour qu'on ne dise pas: 
Un ange est un esprit bienheureux qui ne peut pécher, 
et qui ne sent pas comme nous les attaques de la chair 
et le fardeau du corps. 

3. - Cette excuse n'est pas possible, car ma Vente s est 
revêtue d'une chair comme la vôtre. Et voyez ceux qui 
ont suivi mon Verbe, n'étaient-ils pas des hommes mortels 
et passibles comme vous? n'éprouvaient-ils pas des révoltes 
de la chair contre l'esprit? Mon héraut, le glorieux saint 
Paul, et tant d'autres saints, n'ont-ils pas eu à combattre 
ainsi d'une manière ou d'une autre? 

4. — J'ai permis, et je permets ces passions, pour ac- 
croître la grâce et augmenter la vertu dans les âmes. 
Les saints' sont nés sous la loi du péché comme vous; 
ils se sont nourris de la même nourriture, et je suis le 
même Dieu que j'étais alors. Ma puissance n'a pas faibli 
et ne peut faiblir; je puis et je veux assister ceux qui 
réclament mon assistance. L'homme veut que je l'assiste, 
quand il quitte le fleuve du monde et va sur le pont de 
ma Vérité en suivant ma doctrine. 

5 _ H n'y a donc pas d'excuse, puisque l'homme est 
prévenu et 'que la vérité lui est continuellement mon- 
trée. S'il ne se corrige pas quand il est temps encore, 
il sera condamné au second jugement. Au moment de 
la mort, lorsque ma justice criera: «Levez-vous, morts; 




■ 



50 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



venez au jugement. Surgite, mortui, venite ad judirium », 
c'est-à-dire: Vous qui êtes morts à la grâce et qui allez 
mourir à la vie, levez-vous, et venez devant le Juge su- 
prême avec vos injustices et vos faux jugements, avec 
cette lumière éteinte de la foi, qu'avait allumée en vous 
le baptême, et qu'ont étouffée l'orgueil et les vanités du 
cœur. Vous avez tendu votre voile à tous les vents con- 
traires à votre salut; le souffle de la flatterie a enflé 
le voile de l'amour-propre et vous avez descendu le fleuve 
des délices et des honneurs dn monde, en suivant volon- 
tairement les faiblesses de la chair et les tentations du 
démon. Le démon, aidé par votre volonté, vous a menés 
par sa route d'en bas dans les eaux courantes, qui vous 
ont entraînés avec lui dans la damnation éternelle. 

XXXVII. — De la seconde condamnation, où l'homme est 
convaincu d'injustice et de faux jugements. 



-1. — Cette seconde condamnation a lieu, ma très chère 
fille, dans le moment suprême, où il n'y a plus de res- 
source. Quand parait la mort, et que l'homme voit qu'il 
ne peut m'échapper, le ver de la conscience, engourdi 
par l'amour-propre, commence à se réveiller et à ronger 
l'âme, en la jugeant et en lui montrant l'abîme où elle 
va tomber par sa faute. Si l'âme alors avait assez de 
lumières pour connaître et pleurer sa faute, non pas à 
cause de la peine de l'enfer qui la menace, mais à cause 
de moi qu'elle a offensé, moi qui suis l'éternelle et* sou- 
veraine bonté, l'âme trouverait encore miséricorde. Mais 
si elle passe cette limite de la mort sans ouvrir les yeux, 
sans espérer dans le sang de mon Fils, avec le seul re- 
mords de la conscience et le regret de son malheur, et 
non pas celui de mon offense, elle tombe dans la damna- 
tion éternelle. 

2. — Alors elle est jugée rigoureusement par ma justice, 
et convaincue d'injustice et d'erreur : non seulement d'in- 
justice et d'erreur générales parce qu'elle a suivi les sen- 
tiers coupables du monde, mais d'injustice et d'erreur 
particulières, parce qu'à son dernier moment, elle aura 
jugé sa misère plus grande que ma miséricorde. C'est 



TRAITÉ DE LA DISCRETION 



CH. XXXVIII 



57 



I 



là le péché qui ne se pardonne, ni en ce monde ni eh 
l'autre. Elle a repoussé, méprisé ma miséricorde; et ce 
péché est plus grand que tous ceux qu'elle a commis. 
Le désespoir de Judas m'a plus offensé et a été plus 
pénible à mon Fils que sa trahison même. L'homme est 
surtout condamné pour avoir faussement jugé son péché 
plus grand que ma miséricorde ; c'est pour cela qu'il est 
puni et torturé avec les démons éternellement. 

3. — L'homme est convaincu d'injustice parce qu'il re- 
grette plus son malheur que mon offense, car il est 
injuste en ne faisant pas ce qu'il me doit et ce qu'il se 
doit à lui-même. Il me doit l'amour et les larmes amères 
de son cœur pour l'injure qu'il m'a faite, et loin de me 
les offrir, il pleure, seulement par amour pour lui-même, 
la peine qu'il a méritée. Tu vois donc qu'il est coupable 
d'injustice et d'erreur, et qu'il est puni de l'une et de 
l'autre. 11 a méprisé ma miséricorde, et ma justice le 
livre aux supplices avec ses sens et avec le démon, le 
cruel tyran dont il s'est rendu l'esclave par ces sens, 
qui devaient le servir. Ils seront tourmentés ensemble 
comme ils ont péché ensemble : l'homme sera tourmenté 
par mes ministres, les démons, que ma justice a chargés 
de torturer ceux qui font le mal. 

XXXVIII. — Des quatre principaux supplices des damnés, 
auxquels se rapportent tous les autres. 

i. — Ma fille, ma langue ne pourra jamais dire ce que 
souffrent ces pauvres âmes. Il y a trois vices principaux : 
l'amour-propre, l'estime de soi-même et l'orgueil, qui en 
découle, avec toutes ses injustices, ses cruautés, ses dé- 
bauches et ses excès ; il y a aussi dans l'enfer quatre sup- 
plices qui surpassent tous les autres : le damné est d'abord 
privé de ma vision, et cette peine est si grande, que, s'il 
était possible, il aimerait mieux souffrir le feu et les 
autres tourments , et me voir , qu'être exempt de toute 
souffrance et ne pas me voir. 

2. — Cette peine en produit une seconde, qui est le 
ver de la conscience qui la ronge sans cesse. Le damné 
voit que, par sa faute, il s'est privé de ma vue et de 



il! 







■ 



58 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



la société des anges, et qu'il s'est rendu digne de la so- 
ciété et de la vue du démon. 

3. — Cette vue du démon est la troisième peine, et 
cette peine double son malheur. Les saints trouvent leur 
bonheur éternel dans ma vision ; ils y goûtent dans la joie 
la récompense des épreuves qu'ils ont supportées avec 
tant d'amour pour moi et tant de mépris pour eux-mêmes. 
Ces infortunés, au contraire, trouvent sans cesse leur sup- 
plice dans la vision du démon, parce qu'en le voyant 
ils se connaissent et comprennent ce qu'ils ont mérité 
par leurs fautes. Alors le ver de la conscience les ronge 
plus cruellement et les dévore comme un feu insatiable. 
Ce qui rend cette peine terrible, c'est qu'ils voient le 
démon dans sa réalité ; et sa figure est si affreuse, que 
l'imagination de l'homme ne pourrait jamais le concevoir. 

4. — Tu dois te rappeler que Je te le montrai un seul 
instant au milieu des flammes, et que cet instant fut si 
pénible, que tu aurais préféré, en revenant à toi, mar- 
cher dans le feu jusqu'au jugement dernier plutôt que 
de le revoir; et cependant ce que tu en as vu ne peut te 
faire comprendre combien il est horrible, car la justice divi- 
ne le montre bien plus horrible encore à l'âme qui est sépa- 
rée de moi, et cette peine est proportionnée à la grandeur 

de sa faute. 

5. — Le quatrième supplice de l'enfer est le feu. Ce feu 
brûle et ne consume pas, parce que l'âme, qui est incorpo- 
relle, ne peut être consumée par le feu comme la matière ; 
ma justice veut que ce feu la brûle et la torture sans la dé- 
truire, et ce supplice est en rapport avec la diversité et la 
gravité de ses fautes. 

C. — Ces quatre principaux tourments sont accompagnés 
de beaucoup d'autres, tels que le froid, le chaud et les grin- 
cements de dents. Voilà comment seront punis ceux qui, 
après avoir été convaincus d'injustice et d'erreur pendant 
leur vie, ne se seront pas convertis et n'auront pas voulu, à 
l'heure de leur mort, espérer en moi et pleurer l'offense 
qu'ils m'avaient faite plus que la peine qu'ils avaient mé- 
ritée. 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XXXIX 



59 



XXXIX. — De la troisième condamnation, qui aura lieu au 
jour du jugement. 

1. — Il me reste à te parler de la troisième condamna- 
tion, qui aura lieu au dernier jour du jugement. Je t'ai par- 
lé des deux autres, mais tu verras mieux, en connaissant la 
troisième, à quel point l'homme se trompe. Le jugement gé- 
néral renouvellera et augmentera le supplice de cette pau- 
vre àme par la réunion de son corps, qui lui causera une 
confusion, une honte insupportable. Lorsqu'au dernier jour, 
le Verbe, mon Fils, viendra dans ma majesté juger le monde 
avec sa justice divine, il n'apparaîtra pas dans sa faiblesse, 
comme quand il naquit dans le sein d'une vierge, dans une 
étable, parmi des animaux, et mourut entre deux voleurs. 

2. — Alors je cachais ma puissance en lui ; je le laissai 
souffrir et mourir comme homme, sans que la nature divine 
fût séparée de la nature humaine, afin qu'il pût satisfaire 
pour vous. Il ne viendra pas ainsi au dernier jour ; il viendra 
juger dans toute sa puissance et sa personnalité ; toute créa- 
ture sera dans l'épouvante, et il rendra à chacun ce qui lui 

est dû. 

3. — Les malheureux damnes éprouveront à son aspect 
un tel supplice, une si grande terreur, que des paroles ne 
pourraient jamais l'exprimer ; les justes éprouveront une 
crainte respectueuse mêlée d'une grande joie. Le visage du 
juge ne changera pas, parce qu'il est immuable ; selon la na- 
ture divine, il est une môme chose avec moi ; et selon la na- 
ture humaine, il est immuable encore, car il a revêtu la 
gloire de la résurrection. Mais le réprouvé ne le verra que 
d'un œil ténébreux et vicié. L'œil malade qui regarde la 
lumière du soleil n'y voit que ténèbres, tandis que l'œil 
sain en admire la splendeur. Ce n'est pas la faute du soleil, 
qui ne change pas plus pour l'aveugle que pour celui qui 
voit, mais c'est la faute del'œil qui est malade. De même les 
damnés verront mon Fils dans les ténèbres, la confusion et 
la haine. Ce sera leur faute et non celle de la majesté divine 
avec laquelle il viendra juger le monde. 



Il 



! 



■ 



60 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



XL. — Les damnés ne peuvent vouloir ni désirer aucun 

bien. 

4 — La haine des damnés est telle, qu'ils ne peuvent 
vouloir ni désirer aucun bien, mais ils blasphèment sans 
cesse contre moi. Pourquoi ne peuvent-ils désirer aucun 
bien? parce qu'avec la vie de l'homme finit l'usage de son h- ■ 
bre arbitre; il a perdu le temps qu'il avait pour pouvoir mé- 
riter. Quand, par le péché mortel, on meurt dans la haine, 
la justice divine enchaîne pour toujours à la haine l'âme, 
qui reste éternellement obstinée dans le mal qu'elle a com- 
mis, se dévorant elle-même et augmentant sa peine des pei- 
nes'de ceux dont elle a causé la damnation. 

2 — Le mauvais riche demandait en grâce que Lazare 
allât trouver ses frères qui étaient restés dans le monde 
pour leur annoncer son supplice (S Luc, xvi, 27-28). Ce no- 
tait pas par charité qu'il le faisait, ni par compassion pour 
ses frères, puisqu'il était privé de charité et qu'il ne pouvait 
désirer rien d'utile à mon honneur et au salut des autres. Je 
t'ai dit que les damnés ne peuvent vouloir aucun bien à leur 
prochain, et qu'ils me blasphèment, parce que leur vie a fi- 
ni dans la haine de Dieu et de la vertu. 

3 -Pourquoi la demande du mauvais riche? Il la faisait 
parce qu'il avait été le plus grand parmi ses frères et qu'il 
leur avait fait partager les iniquités de sa vie. Il était ainsi 
cause de leur' damnation, et il craignait de voir augmenter 
sa peine, leurs tourments devant s'ajouter aux siens ; car 
ceux qui meurent dans la haine se dévorent éternellement 
entre eux dans la haine. 

XLI. — De la gloire des Bienheureux. 



•1 - De même l'âme juste qui termine sa vie dans la cha- 
rité est éternellement liée à l'amour. Elle ne peut plus croî- 
tre en vertu parce que le temps est passé, mais elle peut 
toujours aimer avec l'ardeur qu'elle a eue pour venir à 
moi, et c'est cette ardeur qui est la mesure de sa félicite. 
Toujours elle me désire, toujours elle aime, et son désir 



\ m- 



■ 
ri 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XLI 



Gl 



n'est pas trompé-: elle a faim et elle est rassasiée, elle est 
rassasiée et elle a faim, sans jamais éprouver l'ennui de la 
satiété ni la peine de la faim. 

2. — Les élus de l'amour jouissent de mon éternelle 
vision ; ils participent au bien que j'ai en moi-même, cha- 
cun selon sa mesure, et cette mesure est l'amour qu'ils 
avaient en venant à moi. Parce qu'ils ont eu ma chanté et 
celle du prochain, et qu'ils sont unis ensemble par une chante 
générale et particulière qui vient du même principe, ils 
jouissent et participent parla charité au bien de chacun, et 
ce bonheur s'ajoute au bonheur universel qu'ils ont tous 
ensemble ; ils jouissent avec les anges, parmi lesquels les 
saints sont placés selon les différentes vertus qu'ils ont eues 
dans le monde avant d'être liés dans les liens de la charité. 

3. — Ils participent surtout d'une manière particulière 
au bonheur de ceux qu'ils aimaient plus étroitement sur 
terre. Cet amour était un moyen d'augmenter en eux la 
vertu; ils étaient les uns pour les autres des occasions 
de glorifier mon nom en eux et dans leur prochain, et. com- 
me l'amour qui les unissait n'est pas détruit dans le ciel, 
ils en jouissent avec plus d'abondance, et cet amour aug- 
mente leur bonheur. 

4. _ Ne crois pas que les élus jouissent seuls de leur 
bonheur particulier ; il est partagé partous les heureux habi- 
tants du ciel, par les anges et par mes enfants bien-aimés. Dès 
qu'une âme parvient à la vie éternelle, tous participent 
au bonheur de cette âme, et cette âme participe au bonheur 
de tous. La coupe de leur bonheur ne s'agrandit pas et elle 
n'a pas besoin d'être remplie, car elle est pleine et ne peut 
plus dilater ses bords ; mais leur joie, leur félicité, leur 
ivresse s'augmentent à la vue de cette âme ; ils voient 
que ma miséricorde l'a sauvée de la terre par la plénitude 
de la grâce, et ils se réjouissent en moi du bonheur que 
cette âme a reçu de ma bonté. 

5. — Cette âme est heureuse en moi, dans les âmes et 
dans les esprits bienheureux, parce qu'elle voit et goûte 
en eux la bonté et la douceur de ma charité. Leurs désirs 
s'élèvent toujours vers moi pour le salut du monde ; leur 
vie a fini dans l'amour du prochain, et cet amour ne les a 
pas quittés ; ils ont passé avec lui par la porte de mon 
Fils Bien-aimé, en prenant le moyen dont je te parlerai bien- 



I 






62 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



m 



tût. Remarque qu'ils conservent et conserveront ce lien de 
l'amour, que n'a pas brisé la mort. 

(i. — Us sont unis à ma volonté, et ils ne peuvent vouloir 
que ce que je veux, parce que leur libre arbitre est enchaî- 
né par la charité, de sorte que la créature raisonnable 
qui se sépare du temps et meurt en état de grâce ne peut 
plus pécher. Sa volonté est si unie à la mienne, qu'en voyant 
un père, une mère, un fils dans l'enfer, elle ne peut en 
souffrir : elle est môme heureuse de les voir punis, parce 
que ce sont mes ennemis; elle ne peut être en désaccord 
avec moi en la moindre chose, et tous ses désirs sont sa- 
tisfaits. 

7. — Le désir des bienheureux est de me voir honoré 
en vous, pèlerins voyageurs qui précipitez sans cesse vos 
pas vers la mort. Le désir de ma gloire leur fait désirer vo- 
tre salut, qu'ils me demandent toujours pour vous. Je satisfais 
ce désir, pourvu que dans votre aveuglement vous ne résis- 
tiez pas à ma miséricorde. Ils désirent aussi avoir la ré- 
compense de leurs corps, et ce désir n'est pas une peine 
quoiqu'il ne soit pas satisfait sur-le-champ, parce qu'ils 
jouissent de la certitude qu'il le sera un jour; et ils ne souf- 
frent pas d'attendre, car rien ne manque à leur félicité. 

8. — Ne crois pas que la béatitude du corps, après la 
résurrection, ajoute à la béatitude de l'âme ; car il s'ensuivrait 
que tant qu'elle n'aurait pas son corps, l'âme n'aurait 
qu'une béatitude imparfaite, ce qui ne peut être, parce que 
rien ne manque à sa perfection. Ce n'est pas le corps qui 
donne la béatitude à l'âme, mais c'est l'âme qui donne 
la béatitude au corps ; elle l'enrichira de son abondance, 
lorsqu'au jour du jugement, elle se revêtira de la chair 
dont elle s'était séparée. 

9. — L'âme est devenue immortelle et immuable en moi ; 
le corps, par cette union, deviendra immortel ; il perdra 
sa pesanteur et sera subtil et léger. Le corps glorifié 
passera à travers tous les obstacles et ne craindra ni l'eau 
ni le feu, non par sa vertu, mais par la vertu de l'âme, 
qui est ma vertu communiquée par la grâce et par cet 
amour ineffable avec lequel je l'ai créée à mon image et 
à ma ressemblance. Non, l'œil de ton intelligence ne peut 
voir, l'oreille entendre, la langue raconter et le cœur com- 
prendre la félicité des bienheueux. 



TBA1TÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XLII 



03 



10. — Quel bonheur ils ont de me voir, moi qui suis le 
souverain bien ! Quel bonheur ils auront quand leur 
corps sera glorifié ! Ils n'en jouiront qu'au jugement der- 
nier, mais ils ne souffrent pas d'attendre, parce que rien 
ne manque à la béatitude dont l'âme déborde et qu'elle 
épanchera sur son corps. 

11. — Que te dire de cette joie ineffable des corps glorifiés 
dans l'humanité glorifiée de mon Fils unique, qui vous a 
donné la certitude de votre résurrection ! Ils tressailliront 
dans ses plaies, qui sont restées fraîches et ouvertes sur 
son corps, afin de crier sans cesse miséricorde pour vous, 
vers moi le Père éternel et souverain ; et tous seront con- 
formes à lui dans la joie et l'allégresse. Oui, par vos yeux, 
vos mains, volie corps tout entier, vous serez unis aux 
yeux, aux mains, au corps de l'aimable Verbe, mon Fils 
bien-aimé. Etant en moi, vous serez en lui, parce qu'il est 
une même chose avec moi. L'œil de votre corps se dilatera 
dans l'humanité glorifiée du Verbe mon Fils unique : pour- 
quoi '! parce quela vie qui finit dans les liens de ma cha- 
rité durera éternellement. 

12. — Les bienheureux ne peuvent faire aucun bien, mais 
ils jouissent de celui qu'ils ont fait ; le temps de mériter 
est passé pour eux, car c'est sur la terre seulement qu'on 
mérite ou qu'on pèche, selon l'usage que la volonté fait du 
libre arbitre. Les bienheureux attendent le jugement géné- 
ral, non dans la crainte, mais dans la joie. Le visage de 
mon Fils ne leur paraîtra pas terrible et plein de haine, 
parce qu'ils sont morts dans mon amour et dans l'amour 
du prochain. Le visage du juge qui viendra dans ma majesté 
ne changera pas, mais il sera différent pour ceux qui se- 
ront jugés : ceux qui seront damnés le verront dans la 
haine et la justice, ceux qui seront sauvés le contemple- 
ront dans l'amour et la miséricorde. 



I 



XLII. — Le jugement général augmentera la 
peine des damnés. 



1. — Je t'ai parlé de la gloire des justes pour te faire 
mieux comprendre le malheur des damnés. Une de leurs 
peines sera de voir la béatitude des justes ; ce spectacle 



<)i 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



augmentera leurs tourments, comme la vue des damnés 
augmentera, dans les justes, la jouissance de ma bonté: 
car la lumière se connaît mieux par les ténèbres et les té- 
nèbres par la lumière. La vue du bonheur sera un supplice 
pour les damnés, et ils attendent avec effroi le jugement 
dernier, parce qu'ils comprennent qu'il augmentera leur 
malheur. 

2. — En effet, à cette parole terrible : Levez-vous, morts ; 
venez au jugement! l'âme se réunira au corps pour le 
glorifier dans les justes et le torturer éternellement dans les 
méchants. Les damnés seront couverts de honte et de 
confusion en présence de ma Vérité et de tous les bienheu- 
reux. 

3. — Alors le ver de la conscience rongera la moelle de 
l'arbre, c'est-à-dire l'âme, et son écorce, c'est-à-dire le corps. 
Contre eux s'élèvera le sang précieux répandu pour les ra- 
cheter et leur acquérir les miséricordes spirituelles et tem- 
porelles que je leur ai faites par mon Fils. 11 leur sera 
demandé compte des obligations que l'Évangile leur impo- 
sait envers le prochain ; ils seront convaincus de cruauté 
pour les autres, d'orgueil, d'amour-propre et de débauche. 
La vue de la miséricorde dont ils étaient l'objet rendra leur 
condamnation plus terrible. Au moment de la mort, elle n'at- 
taquait que leur âme ; mais au jugement dernier, elle 
frappera à la fois leur âme et leur corps. Car le corps est 
le compagnon, l'instrument de l'âme pour le bien ou le 
mal, selon le bon plaisir de sa volonté. 

4.— Tout acte, bon ou mauvais, s'accomplit par l'intermé- 
diaire du corps. Il est donc juste, ma chère lille, que mes 
élus jouissent de la gloire et du souverain bien avec 
leur corps glorifié, pour que le corps et l'âme soient 
récompensés tous les deux des fatigues qu'ils ont suppor- 
tées ensemble pour moi. De même, le corps des méchants 
partagera leurs peines éternelles, parce qu'il a été l'instru- 
ment du mal : leur supplice se renouvellera et augmentera 
lorsqu'ils reprendront leur corps en présence de mon Fils. 

5. — Leur misérable sensualité et leurs débauches seront 
condamnées en voyant la nature humaine unie en Jésus- 
Christ à la pureté de la Divinité, en apercevant la chair 
d'Adam au dessus de tous les chœurs des anges, tandis 
qu'eux, par leur faute, sont plongés dans les profondeurs 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XLII 



65 



de l'enfer, ils verront la grandeur de ma miséricorde briller 
dans les bienheureux qui ont profité du sang de l'Agneau, 
et ils reconnaîtront que les peines souffertes par amour 
pour moi sont devenues pour le corps comme une belle 
frange sur un vêtement ; et cela non par la vertu du corps, 
mais par l'exubérance de l'âme qui donne aux corps le prix 
de sa peine, parce qu'il l'a aidée à pratiquer la vertu. Cette 
récompense est visible ; elle apparaît sur le corps comme 
le visage de l'homme se reflète dans un miroir. 

6.— En présence de tant de gloire dont ils sont privés, 
les damnés sentiront augmenter leur peine et leur confu- 
sion. Dans leur corps aparaitront les marques des péchés 
qu'ils ont commis, et les supplices qu'ils ont mérités. 
Quand retentira pour eux cette parole épouvantai île : Allaz, 
maudits, au feu éternel, l'aine et le corps iront demeurer 
avec les démons, sans aucune lueur d'espérance, dans cette 
sentine du monde, où chacun apportera l'infection de ses 

iniquités. 

7. — L'avare y brûlera avec les trésors de la terre qu'il 
a tant aimés ; le cruel y sera avec ses cruautés, le débauché 
a* r ee ses excès, l'envieux avec son envie, et celui qui hait 
son prochain avec sa haine. Ceux qui se seront aimés de 
cet amour déréglé qui cause tous les maux, parce qu'il est 
«avec l'orgueil le principe cle tous les vices, ceux-là seront 
dévorés par un feu insupportable ; tous, selon leurs fautes, 
seront punis à la fois dans leur âme et dans leur corps. 

8. _ Voilà la lin déplorable cle ceux qui vont par la 
route inférieure, et qui suivent le fleuve du monde, sans 
vouloir se reconnaître et recourir à la miséricorde. Ainsi 
que je te l'ai dit, ils arrivent à la porte du mensonge, parce 
qu'ils suivent la doctrine du démon, qui est le père du 
mensonge ; et le démon est la porte par laquelle ils arrivent 
à la damnation éternelle. 

9. _ Mes élus, mes enfants bien-aimés, prennent la 
route supérieure, celle du pont ; ils suivent la voie de la 
vérité, et la vérité est la porte de la vie ; car mon Fils a 
dit : « Personne ne peut aller à mon Père, si ce n'est par 
moi » ; il est la porte et la voie qu'il faut prendre pour 
entrer en moi, l'océan de la paix. 

10. — Los réprouvés, au contraire, qui suivent la voie 
ténébreuse du mensonge, n'arrivent qu'à une eau morte ; 

Dialogue do S. Cath. de S. — 5. 



I 




66 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



le démon les y appelle, comme s'il disat : Que celui 
qui a soif d'eau morte vienne à uni, et je lui en donnerai. 
Les aveugles et les insensés ne s'en aperçoivent pas, car 
ils ont perdu la lumière de la loi. 

XLIII. - L'utilité d3S tentations. — L'àm3, au moment de 
la mort, voit la peine ou la gloire qui lui est destinée, 
même avant d'être séparée de son corps. 



1. - Le démon est le bourreau que ma justice a chau- 
de tourmenter les àm3* qui m'ont misérablement offensé. 
Je lui permets pendant cette vie de tenter et d'inquiéter 
mes créatures, non pas pour qu'elles soient vaincues, mais 
au contraire pour qu'elles triomphent et qu'elles reç.oiveni 
de moi la pal me de la victoire qu'elles auront gagné* par 
la vertu. Personne ne doit craindre de conibittre et d'être 
vaincu par les tentations du démon, parce que j'ai fait 
l'homme fort, en lui donnant la force de la volonté fortifié.' 
dans le sang de mon Fils. 

2. — Cette volonté, ni le démon, ni la créature ne peuvent 
la changer, parce qu'elle est à vous et que je vous l'ai don- 
née Vous pouvez donc, avec le libre arbitre, résister ou 
céder, selon votre bon plaisir. La volonté est une arme 
que vous livrez au démon pour vous frapper et vous tuer. 
Mais si l'homme ne met pas cette arme entre les mains du 
démon, c'est-à-dire s'il ne cède pas à ses tentations et a ses 
attaques, il ne sera jamais blessé par le péché dans aucune 
tentation ; il sera fortifié, au contraire, parce que l'œil de 
son intelligence verra que ma charité permet la tentation 
pour éprouver et augmenter la vertu. 

3. — L'homme acquiert la vertu en connaissant sa faibles- 
se et ma bonté. Cette connaisssance est plus parfaite au 
temps de la tentation, parce qu'alors il comprend qu'il 
n'a pas l'être par lui-môme, puisqu'il ne peut éviter les 
peines et les tentations qu'il voudrait fuir. Il me connaît 
dans sa volonté, à laquelle ma bonté donne la force de 
résister à ses tentations. Il comprend pourquoi ma chant. ■ 
les envoie. Le démon est impuissant ; il ne peut rien 
sans mon consentement, et si je le donne, c'est par amour, 
non par haine; c'est pour que vous soyez vainqueur et 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XLIII 



67 



non vaincu ; c'est pour que vous parveniez à une connais- 
sance plus parfaite de vous-même et de moi, et que votre 
vertu soit éprouvée, car elle n'est éprouvée que par son 
contraire. 

4. _ Tu vois donc que les démons sont mes ministres 
chargés de tourmenter les damnés en enfer, et d'exercer, 
d'éprouver la vertu des âmes en cette vie. Leur intention 
n'est certainement pas d'éprouver la vertu, car ils n'ont 
pas la charité ; ils veulent la détruire en vous, mais ils ne 
pourront jamais le faire, si vous ne voulez pas y consentir. 

5. — Maintenant, considère la folie de l'homme qui se 
rend faible par le moyen que je lui avais donné pour être 
fort, et qui se livre lui-même aux mains du démon. Aussi 
je veux que tu saches ce qui arrive au moment de la 
mort à ceux qui, pendant leur vie, ont volontairement 
accepté le joug du démon qui ne pouvait les y contraindre. 
Quand la mort les surprend dans ce honteux esclavage, ils 
n'ont d'autres juges qu'eux-mêmes ; l'arrêt de leur conscien- 
ce suffit, et ils sa précipitent avec désespoir dans l'éternelle 
damnation. Avant d'en passer les limites, ils l'acceptent 
par haine de la vertu et choisissent l'enfer pour le parta- 
ger avec les démons, leurs maîtres. 

6. — Les justes, au contraire, qui ont vécu dans la charité 
meurent dans l'amour. Quand vient leur dernier instant, 
s'ils ont pratiqué parfaitement la vertu, éclairés par la 
lumière de la foi et soutenus par l'espérance du sang de 
l'Agneau, ils voient le bien que je leur ai préparé; ils 
l'embrassent avec amour et m'attirent à eux avec tendres- 
se, moi, l'éternel et souverain Bonheur. Ils jouissent ainsi 
du ciel même avant que leur âme se sépare de leur corps. 

7. — Pour ceux qui ont passé leur vie dans une charité 
moins parfaite, lorsqu'ils arrivent à la mort, ils se jettent 
dans les bras de ma miséricorde avec la même lumière 
de la foi et la même espérance qu'ils ont eue à un degré 
inférieur. Malgré leur imperfection, ils embrassent ma mi- 
séricorde, parce qu'ils la trouvent plus grande que leurs 
fautes. Les pécheurs font le contraire : ils voient avec 
désespoir la place qui les attend, et ils l'acceptent avec 
haine. 

8. — Les uns et les autres n'attendent pas leur jugement. 
Chacun, au sortir de la vie, prend lui-même possession de 



68 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

son sort- il l'éprouve même avant de quitter son corps. 
Les damnés suivent la haine et le désespoir ; les parfaits 
suivent l'amour, la lumière de la foi, l'espérance du sang 
de l'Agneau ; les imparfaits se confient à ma miséricorde et 
vont en purgatoire. 

XLIV. - Le démon trompe toujours l'àme sous l'apparence 
de quelque bien. 

1 _ Je t'ai dit que le démon invite les hommes à boire 
l'eau morte qui est son partage ; il les trompe avec 
les délices et les honneurs du monde, il les sedu.t par 
l'apparence de quelque bien. 11 ne pourrait réussir au- 
trement, car ils ne se laisseraient pas attirer s ils ne 
trouvaient quelque avantage personnel, quelque jouis- 

S1HC6 

2 — L';\me, par sa nature, recherche toujours le bien ; 
mais comme elle est aveuglée par l'amour-proprc, elle ne 
connaît et ne discerne pas le vrai bien, ce qui est utile 
à l'àme et au corps. Et alors le démon, dans sa méchanceté, 
voyant l'homme aveuglé par l'amour-propre sensitil, lui 
propose des fautes qui sont colorées de quelque utilité et de 
quelque bien, il les propose selon l'état de chacun et selon 
les vices auxquels il parait le plus enclin. Il tente diverse- 
ment le séculier, le religieux et ceux qui ont des dignités 
spirituelles ou temporelles. 

3 - Je t'ai déjà parlé de ceux qui se noient dans le neuve, 
parce qu'ils ne pensent qu'à eux et m'outragent par leur 
coupable amour-propre. Tu verras combien ils se trompent. 
En voulant fuir la peine, ils tombent en de plus grandes. 
U leur semble qu'il est bien dur de me suivre par la voie 
que mon Fils vous a tracée ; ils reculent devant quelques 
épines. Qu'ils sont aveugles ! ils ne voient pas la vente et 
la méconnaissent. Je te l'ai expliquée au commencement de 
ta vie, quand tu me priais de faire miséricorde au mon- 
de et de le retirer des ténèbres du péché mortel. 

4 - Tu sais que je me suis révélé à toi sous la figure d'un 
arbre dont tu n'apercevais pas le principe et la fin; tu 
voyais seulement que sa racine s'unissait à la terre. C était 
la nature divine unie à la terre de votre humanité. Au pied 
de l'arbre, s'il t'en souvient, il y avait quelques ép.nes qui 






«■ 






TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XLIV 



69 



éloignaient tous ceux qui aiment leur sensualité; ceux-là 
couraient à une montagne d'épis battus, qui représentait 
tous les plaisirs du monde. Ces épis paraissaient contenir 
du bon grain, mais ils étaient vides ; et les pauvres âmes 
périssaient de faim. Beaucoup reconnaissaient les trom- 
peries du monde ; ils retournaient à l'arbre et traversaient 
les épines, c'est-à-dire les résolutions de la volonté. 

5.— Ces résolutions, avant d'être prises, semblent des 
épines qui embarrassent le chemin de la vérité, parce qu'il 
y a un combat entre la conscience et la sensualité ; mais 
dès que la baine et le mépris de soi-même font dire 
avec courage : Je veux suivre Jésus crucifié, aussitôt ces 
épines s'émoussent et deviennent d'une douceur extrême. 
Chacun les sent plus ou moins, selon ses dispositions par- 
ticulières. 

6. — Je te disais alors : Je suis votre Dieu immuable ; 
je ne change pas, et je ne me retire jamais de la créature 
qui veut venir à moi. Je montre à tous la vérité; je me 
rends visible, quoique je sois invisible ; et je fais voir ce 
que c'est que d'aimer quelque chose sans moi. Mais ceux 
qu'aveuglent les ténèbres de l'amour-propre ne me con- 
naissent pas et ne se connaissent pas. Vois combien ils 
sont dans l'erreur, puisqu'ils aiment mieux mourir de faim 
que de traverser quelques épines. Et pourtant, ils ne peu- 
vent éviter de souffrir des peines ; car, en cette vie, per- 
sonne ne peut vivre sans souffrir, excepté ceux qui sui- 
vent le chemin d'en haut ; ceux-là rencontrent aussi la 
souffrance, mais cette souffrance leur devient une conso- 
lation. 

7. — C'est le péché d'Adam qui a fait naître dansle monde 
les épines et les ronces ; c'est lui qui est la source de ce 
fleuve qui se précipite comme une mer orageuse ; et je 
vous ai donné un pont pour que vous n'y soyez pas englou- 
tis. Ainsi, tu vois combien se trompent ceux qui craignent 
sans raison. Je suis votre Dieu, et je ne change pas ; je ne 
m'arrête pas aux personnes, mais aux saints désirs. C'est ce 
que je t'ai fait comprendre par la figure de cet arbre. 




M 



70 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



XLV. - Quels sont ceux que ne blessent pas les épines du 
monde, quoique personne, en cette vie, ne puisse éviter 
la souffrance. 



\ - Je veux maintenant te montrer ceux que blessent ou 
que ne blessent pas les ép nés et les ronces que la terre 
produit à cause du péché. Je t'ai fait voir jusqu'à présent 
ma bonté et la damnation des méchants qui sont trompes 
par leurs sens; je te dis maintenant qu'eux seuls sont bles- 
sés par les épines du monde. 

2 - Quiconque nait à la vie ne peut être exempt de 
peines corporelles ou spirituelles. Mes serviteurs ont des 
peines corporelles, mais leur âme est toujours libre. Us ne 
souffrent pas de la souffrance, parce que leur volonté est 
unie à la mienne ; et c'est par la volonté que l'homme souf- 
fre. Ils souffrent au contraire de l'esprit et du corps, ceux 
qui ont, dès cette vie, un avant-goût de l'enfer, comme mes 
serviteurs ont un avant-goût de la vie éternelle. Tu sa.s que 
le bonheur principal des bienheureux est d'avoir leur vo- 
lonté pleine de ce qu'ils désirent. Ils me désirent ; en me 
désirant, ils me possèdent et me goûtent sans aucun 
obstacle, car ils ont laissé le poids de leur corps, qui était 
une force opposée à l'esprit. 

3 - Le corps était un intermédiaire qui les empêchait 
de connaître la vérité; ils ne pouvaient me voir face a face 
parce que le corps ne leur permettait pas de me contempler. 
Mais dès que l'âme est délivrée du corps, sa volonté est sa- 
tisfaite ; elle désirait me voir, elle me voit, et c'est cette vi- 
sion qui fait sa béatitude. Qui me voit me connaît, qui me 
connaît m'aime, et qui m'aime me possède, moi le bien su- 
prême, éternel. Cette possession apaise et remplit sa vo- 
lonté, qui était le désir de me voir et de me connaître. Des 
lors il me désire et il me possède; il me possède et il 
me désire ; et, comme je te l'ai dit, ce désir est sans peine 
et cette possession sans satiété. 

4 - Ainsi, tulevois,lagrandecausedela béatitude de 
mes serviteurs est de me voir et de me connaître. Cette vi- 
Faon et cette connaissance remplissent la volonté de ce 
qu'elle désire ; elle est donc heureuse. Jouir de la vie eter- 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XLV 



71 



nelle, c'est surtout posséder ce que la volonté désire. Me 
voir, me connaître et m'aimer, donne la félicité parfaite. 
5 - Ceux qui, dans cette vie, ont un avant-gout de la 
vie éternelle, jouissent de ce qui fait le bonheur des bien- 
heureux. Comment ont-ils cet avant-goùt 1 Par la vue de 
ma bonté envers eux et par la connaissance de ma vente. 
Cette connaissance est clans l'entendement qui est l'œil 
de l'àme éclairé par moi. La pupille de cet œil est la sainte 
foi dont la lumière fait discerner, connaître et suivre la 
voie et la doctrine de ma Vérité, le Verbe incarné. Sans la 
foi l'àme ne saurait voir: elle est comme celui dont un 
voile obscurcit la pupille, qui est la partie lumineuse de 
l'œil La pupille de l'œil de l'àme est la foi. Si 1 amour- 
propre la couvre du voile de l'infidélité, elle ne peut plus 
voir. Elle possède bien un œil, mais non pas la lumière, 
dont elle s'est elle-même privée. 

6 - Ainsi, tu le comprends, mes serviteurs en me voyant 
me connaissent, en me connaissant m'aiment, en m'ai- 
mant s'anéantissent et perdent toute volonté propre. Des 
qu'ils ont perdu leur volonté, ils revêtent la mienne ; et 
moi, je ne veux que votre sanctification. Ils quittent aus- 
sitôt le chemin d'en bas et commencent à gravir le pont ; 
ils ne craignent plus les épines. Leurs pi ds ne peuvent 
pas en être blessés, car ils sont garantis par l'amour de 
ma volonté. Ils souffrent du corps et non de l'esprit, parce 
queleur volonté sensitive est morte; et c'est celle qui afflige 
et tourmente l'àme de la créature. Dis que la volonté 
n'existe plus, la peine disparait ; ils supportent tout avec 
reconnaissance et se réjouissent d'être éprouvés pour moi, 
parce qu'ils ne désirent que ce que je veux. 

7. — Je permets que le démon les tourmente et que les 
tentations éprouvent leur vertu ; ils résistent par leur vo- 
lonté qui est affermie en moi. Ils s'humilient et se recon- 
naissent indignes de la paix, du repos de l'àme ; ils pensent 
qu'ils méritent la tribulation, et ils vivent ainsi dans la joie 
et la connaissance d'eux-mêmes, sans éprouver de véritables 
afflictions. Si l'épreuve leur vient des hommes, de la mala- 
die, de la pauvreté, d'un revers de fortune, de la privation 
de leurs enfants ou des personnes qui leur sont chères, ils 
supportent ces épines que le péché a fait naître sur la terre, 
avec la lumière de la raison et de la sainte foi. Leurs yeux 



72 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



sont Qxôs sur mo,, qui suis la bonté suprême et qui ne 
peux vouloir que leur bien ; tout ee qui leur arrive, c'est 
l'amour et non la haine qui le leur envoie. 

8. - Dès qu'ils voient que je les aime, ils s'examinent et 
œconna^sent leurs défauts ; ,1s voient à la lumière de la f 
que tout bien do.t être récompensé et toute faute punie 
Us comprennent que la moindre faute mérite une peine in-' 
Ame parce qu'elle est faite contre moi, qui suis le bien in- 
fini Os regardent comme une faveur d'en être punis pen- 
dant cette vie, qui passe si rapidement. Ils se purifient 
ams du péché par la contrition du cœur, et acquiè eut I ' 
«par I, i perfection * leur patience. Leurs peil 

2e snX r U " bieii SanS lneSUre ^ ils savent qae 

temps. CeUe Vie GSt fUgiUve comm «'^ 

un MnÏ-T' 38 ^ qU ' Un P ° int ; le tCmi1S P asse ™mme 
oeti > r ', S ° l " TranCe P flSse a ™C Un, elle est donc bien 
pente. Ils la supportent avec patience et marchent sur le, 

nï'll 1 t0n ' e Sa ' 1S ét, '° blessés S elles n'atteignent 
pas leu, , œur parce que leur cœur n'est plus à eux ; il en a 
Oc ote avec 1 amour sensitif pour mètre ôtroitenent uni 
par les liens de l'amour. 11 est donc bien vrai qu'il jouissent 
de la vie éternelle qu'ils en ont un avant-goût dès cette 
vie ils traversent Peau sans être mouillés; ils marchent 
su lesepmes sans être blessés, parce qu'ils me connais- 
se,, moi le souverain bien, parce qu'ils le cherchent là 
ol se trouve, c'est-à-dire dans le Verbe, mon Fils bien- 



rlt.urr r m P rocédent *° l'aveuglement de 

Intelligence. -Le hien qui n'est pas fait en état d e 
grâce ne sert pas à la vie éternelle 



m . ' Ul dlt ces choses I^ur que tu comprennes 

mieux comment ceux dont je t'ai fait connaître l'erreur 
ont un avant-goût de l'enfer. Je te dirai maintenant d'où 
vient leur erreur et comment ils reçoivent eet avant-août 

tVv r)-r, e V arCe qU ' Us ont av6 «gléle ir intelligence 
par 1 infidélité de leur amour-propre. La vérité s'acquiert 
par la lumière de la foi et le mensonge par l'infidélité. Je 



TRAITÉ DE LA DISCRETION 



C.H. XLVI 



73 



parle de l'infidélité de ceux qui ont reçu lo saint baptême, 
dans lequel la pupille de la foi est donnée à l'œil de 
l'intelligence. 

2. — Lorsque vient l'âge db raison, ceux qui s'exercent 
à la vertu conservent la lumière de la foi et enfantent 
des vertus vivantes qui profitent au prochain. De même 
qu'une femme qui donne le jour à un enfant le présente 
avec joie à son époux, ils m'offrent leurs vertus vivantes, 
à moi qui suis l'époux de leur âme. Mais au contraire, 
les malheureux qui, à l'âge de raison, ne profitent pas 
de la lumière de la foi, n'enfantent pas les vertus de 
la vie de la grâce, et ne produisent que des œuvres 
mortes. Elles sont mortes, parce qu'elles sont faites dans 
la mort du péché, et sans la lumière de la foi. Ils ont 
la forme du baptême, mais ils n'en ont plus la lumière, 
parce qu'ils en sont privés par les ténèbres de la faute 
que t'ait commettre l'amour-propre, qui couvre entièrement 
leur vue. 

3. — On dit que ceux-là ont la foi sans les œuvres et 
que leur foi est morte. De même qu'un mort ne voit pas, 
de même l'œil de l'intelligence dont la pupille est obs- 
curcie ne voit pas. L'âme ne se connaît pas et ne con- 
naît pas les péchés qu'elle a commis; elle ne connaît 
pas ma bonté envers elle en lui donnant l'être et les 
grâces que j'y ai ajoutées. M'ignorant et s'ignorant elle- 
même, elle ne hait pas sa propre sensualité, mais elle 
l'aime et cherche à satisfaire ses désirs. Elle enfante 
ainsi les œuvres mortes du péché. Elle ne m'aime pas, 
et ne m'aimant pas, elle n'aime pas ce que j'aime, c'est-à- 
dire le prochain, et elle ne se plait point à faire ce qui 
peut m'ètre agréable. 

4. _ ce sont les vraies et solides vertus qu'il m'est 
agréable de voir en vous, et ce n'est pas à cause de 
moi. De quelle utilité pouvez-vous être puiir moi? Je suis 
Celui qui agit, et rien ne se fait sans moi, excepté le 
péché, qui n'est que néant, puisqu'il prive l'âme de moi, 
qui suis le bien suprême, en la privant de la grâce. Les 
vertus me plaisent à cause de vous, parce que je puis 
les récompenser en moi, qui suis la vie éternelle. 

5. _ Tu vois que leur foi est morte, puisqu'elle est sans 
les œuvres : les œuvres'qu'ils font ne servent point pour 



71 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



la v.e étemelle, puisqu'ils n'ont pas la vie de la grâce 
Cependant on ne doit jamais cesser de faire le bien qu'on 
son en état de grâce ou qu'on n'y soit pas, parc^ 'qïe le 
ta» es toujours récompensé comme la Faute est toujl 

éterSue Tir^ "• ^ ™ ^ ** «*» ^ à ^ 

ne Ter nU . , ■*"■ " ** e " état de P éché m onel 
ne .sert pas a la v,e éternelle, mais il est récompensé de 
différentes mamères, comme je te l'ai expliqué 
b. - Je le récompense quelquefois en accordant le temps 

cœurT 6 P0U, ' Se reC ° nnaitre ; ^elquefois en mettant au 
cœur de mes serviteurs de ferventes prières qui retirent les 
coupables du mal et les sauvent de leur misère. D'autres 
fois je ne leur accorde ni temps ni prières, mais je les ré- 
compense par l'abondance des choses temporelles Ils sont 
comme les animaux qu'on engraisse pour les mener a la 
boucherie, et cela arrive à ceux qui résistent de toute ma- 

dehort T , 1 6t q,,i '' 0nt ce P endant «ï^lque bien en 
dehors de a grâce et dans le péché. Ils n'ont pas voulu 
profiter du temps qui leur était accordé, des prières qu'on 
Rusait pour eux, et de tous les moyens que j'employais 
Pour les attirer. Je les repousse à cause de leurs Ses 
mais ma bonté veut récompenser ce qu'ils peuvent aveu- 
lait d utile; je leur accorde des biens temporels qui les 
engraissent, et, s'ils ne se convertissent pas, ils vont 
ainsi au supplice de l'enfer. 

7 Tu vois quelle est leur erreur; mais, s'ils y tom- 
bent, n est-ce pas leur faute? Ils se sont privés de la 
lumière de la foi, et ils marchent à tâtons comme des 
aveugles, s'attachant à tout ce qu'ils touchent. Parce crue 
leur vue est obscurcie, ils ne placent leur affection que 
dans des choses transitoires; ils se trompent comme ces 
lous que séduit l'or, sans prendre garde au poison qu'il 
cache. Toutes les choses du monde, ses joies^ ses p.ai- 
sirs, si on les possède, si on les goûte sans moi, avec 
un amour déréglé, sont comme ces scorpions que je te 
montrais dans les commencements, après la figure de 
1 arbre: ,1s portaient de l'or devant eux et du poison 
par derrière ; il n'y avait pas de poison sans or ni d'or 
sans poison ; mais c'était l'or qu'on voyait le premier, 
et personne n'évitait le poison, à moins d'être éclairé 
par la lumière de la foi. 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XLVII 



75 



XLVII. —On ne peut observer les commandemants, si on 
n'observe pas aussi les conseils. 



1. — Je t'ai dit que ceux qui sont éclairés par la lu- 
mière de la foi, retranchaient le poison des sens avec 
le glaive à deux tranchants de la haine du vice et de 
l'amour de la vertu; ceux qu'éclaire seulement la lu- 
mière de la raison acquièrent et possèdent l'or des choses 
terrestres qu'ils veulent conserver; mais ceux qui veu- 
lent atteindre la perfection méprisent ces biens réelle- 
ment et spirituellement, ils observent les conseils de ma 

Vérité. , 

2 -Les autres possèdent et observent les commande- 
ments et ne suivent les conseils que spirituellement ; 
mais comme les conseils sont liés aux commandements, 
personne ne peut observer les commandements sans ob- 
server les conseils, non pas réellement, mais spirituelle- 
ment En possédant les richesses du monde, on doit les 
posséder avec humilité, et non pas avec orgueil ; on doit 
les posséder comme une chose prêtée, car ma bonté ne 
vous les donne que pour votre usage. Vous ne les avez 
qu'autant que je vous les donne ; vous ne les conservez 
qu'autant que je vous les laisse, et je ne vous les laisse 
qu'autant que je vois qu'elles servent à votre salut. G est 
ainsi que vous devez en user. 

3 - Si l'homme en use de la sorte, il observe les com- 
mandements, puisqu'il m'aime par-dessus toutes choses 
et qu'il aime le prochain comme lui-même. Il vit avec 
un cœur libre, il ne s'attache pas aux richesses par le 
désir il ne les aime pas et ne les tient que de ma vo- 
lonté'; et, s'il les possède matériellement, il n'en observe 
pas moins le conseil dans son cœur, parce qu'il s'est 
purifié du poison de l'amour déréglé. 

4 - Ceux qui agissent ainsi sont dans la chante com- 
mune, mais ceux qui observent les commandements et 
les conseils spirituellement et réellement sont dans_ la 
charité parfaite ; ils observent dans toute sa simplicité le 
conseil que ma Vérité, le Verbe incarné, donnait à ce 
jeune homme qui lui demandait: Maître, que puis-je 
faire pour avoir la vie éternelle? Mon Fils lui dit: Ob- 



, ■ 






76 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



«t'eTrT 6 ' 1 "" 18 ^ ^ l0i " Le J«™ homme 
icponcht. Je les observe ; et mon Fils lui dit: C'est bien 

ayez et donnez-le aux pauvres (S. Matthieu, xix, 16-21) 
Alors ce jeune homme devint triste, parce que les ' 
cbesses qu , avait u les ^^ ^ J™^£ 

10U1 ' \ est ce C I U1 causait sa peine. Mais les narCnits 

vent', f l6Ur C0, ' PS P ar la Pénitence, par les 

veilles, par d'humbles et continuelles prières. 

dent^Ta ï! , '^ tent ; i dails la charité commune ne per- 

*"' 'i- -Cesses, parce qu'ils n'y sont pas obligés; 

vînt 'le L ^^ ,6S C " 0SeS dU m0,lde > i,s do^ 

1 < P èchen ";;: nCJe tS ral enSelg,lé - El1 ^Possédant 

exe, l, , ^ ^ t0UteS C6S Ch0s « sont bonnes, 

^" u,/ n Ct ""**" Par moi ' *»' ^is la bon: 

te souveraine, elles sont laites pour servir à mes créa- 

veulent le , ^ *" déUCCS du monde - C ^ W> 

l'en ser ir „Tn ren ° nCent à ,a élection ; ils doivent 

dS sel- u, t/", COmm0 ^ maitr0S ' ma - comme 
fm t ain , T ^ déSirS d ° ivent étre pour ™> ! « 

leu sôu nr - P0SS f dCr . le rCSte Comm3 "«s choses qui 
leur sont prêtées et q ( „ ne leur appartiennent pas 

Dositionf i'f f aU ° Un C ° mptu des P^sonnes et des 

positons e ne m'arrête qu'aux saints désirs. Dans tout 

saîte 1 et ÎT e ^^ ^ "" ^ V ° Io " té *>™* 

de sen S e i"lonr hT " luao W°I>** Par la haine 
riflée de cl ' rerta ' DèS r ' Lle Ia volont é est pu- 

eminte de Dieu TH " "^ ^ ra,n ° ur ut la sa ^e 

7. Quoique la plus grande perfection, celle qui m'est 

d n : :^^h: é capab : e d ' atte <- d — p-s^Tis: 

Son son II ' M 8 " '' â : 3ter danS la Charité commune 
selon son état. Ma bonté l'a décidé, afin que oersonne 

ne puisse excuser son péché dans 'aueune'cond'ÏÏTI 



I 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — Cil. XLVIII 



77 



a-t-il en effet une excuse possible, puisque j'accorde aux 
passions et à la faibleese de l'homme de pouvoir rester 
dans le monde, posséder la richesse, tenir un rang, vivre 
dans le mariage et travailler à établir ses enfants? 
L'homme peut choisir l'état qu'il veut, pourvu qu'il se 
purifie du venin de la sensualité, qui donne la mort éter- 
nelle. . . 

8 — La sensualité tue l'âme comme un poison qui tour- 
mente le corps et le fait enfin mourir, si on ne le re- 
jette pas et si on ne prend aucune médecine. Le monde 
est un scorpion qui empoisonne par ses jouissances. Ce 
ne sont pas les choses temporelles qui tuent par elles- 
mêmes, car elles sont bonnes et faites par moi, qui suis 
la bonté suprême; on peut en user avec amour et crainte: 
le poison vient de la volonté perverse de l'homme. Il 
empoisonne l'âme et lui donne la mort, si elle ne le re- 
jette par une sainte confession qui délivre le cœur. La 
confession est une médecine qui guérit de ce poison, mais 
ce remède parait amer à la sensualité. 

9. — Tu vois donc combien sont dans l'erreur ceux qui 
pourraient me posséder, fuir la tristesse et goûter la joie, 
la consolation. Ceux-là veulent le mal qui a l'apparence 
du bien, et ils s'attachent à l'or avec un amour déréglé. 
Parce qu'ils sont- aveuglés par de nombreuses infidélités, 
ils ne reconnaissent pas le poison ; ils voient qu'ils sont 
empoisonnés, et ne prennent pas de remède; ils por- 
tent la croix du démon et ils ont un avant-goût de l'en- 
fer. 

XLVIII. — Les serviteurs du monde ne sont pas rassasiés de 
leurs biens. — Du supplice que leur cause leur volonté 
perverse. 

4. - Je t'ai dit que de la volonté venaient les peines 
de l'homme. Comme mes serviteurs se sont dépouillés 
de leur volonté et revêtus de la mienne, ils n'éprouvent 
aucune affliction ; ils sont toujours satisfaits, parce qu'ils 
sentent que je suis dans leur âme par la grâce. Ceux 
qui ne m'ont pas ne peuvent être satisfaits, lors même 
qu'ils posséderaient le monde tout entier ; car les choses 






78 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



créées sont moindres que l'homme, puisqu'elles sont foi 
tes pour l'homme, et non l'homme-' pourrie Lh omm 
ne peut s'en contenter; mo i seu. je puS >î salisfaT 
et pourtant ces malheureux sont si H£JL *S ' 
fatiguent inutilement à poursuivre ce auS ^ * 

avoir parce qu'ils ne Pressent pottTl^T™! 
rais tout leur donner. ^ 

2. -Veux-tu connaître leur tourment? Tu sais mil . 
amour souffre quand il perd la chose à laquelle fl s'est 
identifie. Ceux qui s'identifient à la terre nar l'I 

::rz i e :TtT à : a terre: ies - -^C" 

leurs richesses, a leurs honneurs, à leurs enfanta i„ 

r;:r nt po,,rse aon ™™ *&£*£ 

Siren H t " C ° rPS "" animal immonde i tous ainsi 
désirent la terre et s'en repaissent. Ils voudraient ane 
<* choses fussent durables, mais elles ne le sont pas 
,;• Passent comme le vent. La mort leur en éve^e 
quils mment, ou ma volonté les en prive 

leilouleur^r" 011 ^ P ° U '' eu * Une peine intolérable; 

Séo r si L ! grande que lei,r amour ™a été 

qu'elle" ?oi e t!n.e UPPliCe ^ ,eS remords <^ la conscience! 
quelle toi tu, e éprouve celui qui a soif de vengeance' 
Il se dévore lui-môme et tue son âme avant de tuer son 

T-Cesalr ^ étendre que la mort éternelle. 
i>. Ce sont ceux-là qui sont blessés par les éoine. 
de la tribulation, et qui se tourmentent eux-mîmes par 
leur volonté déréglée. Ils souffrent à l'inténeu, etTlK- 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. XL1X 



79. 



térieur; leur àme et leur corps endurent des peines sans 
aucun mérite, parce qu'ils les reçoivent sans patience et 
avec colère. Ils possèdent l'or des délices du monde 
avec un amour déréglé ; ils sont privés de la vie de la 
grâce et de l'ardeur de ia charité. Ils deviennent des 
arbres de mort, toutes leurs actions sont mortes et ils 
s'en vont péniblement se noyer dans le fleuve, dont les 
eaux empoisonnées les engloutissent. Ils passent pleins 
de haine par la porte du démon, et reçoivent la damna- 
tion éternelle. Tu vois donc quelle est leur erreur, avec 
quelle peine ils arrivent à l'enfer et se font les martyrs 
du démon; ce qui les aveugle, c'est le nuage de l'amour- 
propre qui intercepte la lumière de la foi. 

6 — Les tribulations du monde qui entourent de toute 
part mes serviteurs, ne les atteignent qu'extérieurement. 
Ils sont persécutés, mais leur âme est tranquille parce 
qu'ils sont unis à ma volonté et qu'ils sont contents de 
souffrir pour moi. Les serviteurs du monde au contraire 
sont frappés au dedans et au dehors ; ils sont surtout 
tourmentés intérieurement par la crainte de perdre ce 
qu'ils possèdent, et par l'amour de ce qu'ils ne peuvent 
avoir. Les autres peines qui sont causées par ces deux 
peines principales sont innombrables, et ta langue ne 
pourrait les dire. Ainsi donc, môme en cette vie, il vaut 
mieux être juste que pécheur; tu connais maintenant la 
route et la fin des uns et des autres. 

XLIX. — La crainte servile ne suffit pas pour acquérir la 
vie éternelle, mais elle peut conduire à l'amour de la 
vertu. 



! 



1 



1. _ Quelques-uns se sentent éprouvés par les tribu- 
lations du monde, que j'envoie pour apprendre à l'âme 
que sa fin n'est pas en cette vie, que toutes ces choses 
étant imparfaites et transitoires, elle doit les prendre 
comme telles, et ne désirer que moi, qui suis sa fin 
véritable. Ils commencent à écarter le nuage de leurs 
yeux, à cause des peines qu'ils souffrent, et à cause de 
celles qui doivent punir leur péché. Cette crainte servile 
les fait sortir du fleuve et vomir le venin que le scor- 



I 

I 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 8 () 

pion leur avait communiqué par l'appât de l'or qu'ils ai 
matent sans mesure. Us aperçoivent ce qui donne la mort" 
et ils commencent à faire des efforts pour gagner la rive et 
attendre le pont ; mais la crainte servile ne suffit pas pour 
arriver. l l 

2. -Purifier du péché mortel sa demeure, sans la remplir 
'les vertus fondées sur l'amour et non sur la crainte ce 
Best pas mériter la vie éternelle ; il faut placer les d'eux 
Pieds sur le premier degré du pont, c'est-à-dire y par- 
venu par l'amour et le désir, qui sont les pieds de lame 
pour atteindre la Vérité, dont je vous ai fait un pont' 
il faut monter le premier degré que je t'ai fait voir en 
te présentant comme un pont le corps de mon Fils' 

3. - Il est vrai que presque toujours les serviteurs du 
monde commencent à se convertir par la crainte de la 
punition: les tribulations leur rendent souvent la vie in- 
supportable et les détachent du monde. Si la lumière de 
la lo. éelaire leur crainte, ils peuvent arriver à l'amour 
'les vertus; mais il y en a qui marchent avec tant de 
tiédeur, qu ,1s retombent souvent dans leurs fautes Lors- 
quils sont sur la rive-, ils rencontrent des vents con- 
jures et sont battus par les flots orageux de cette vie 
ténébreuse. 

4 - Le vent de la prospérité surtout les éprouve avant 
quils aient monté le premier degré par l'amour des 
vertus; ,1s retournent en arrière et s'attachent encore 
dune manière déréglée aux jouissances du monde S, 
■est le vent de l'adversité qui souille, ils reculent par 
I impatience, parce qu'ils ne détestent pas leurs fautes 
comme une offense qui m'est laite, mais par crainte de 
la punition qu'elle mérite. Sans cette crainte ils ne se- 
raient pas convertis; mais toute vertu veut la persévé- 
rance et dès qu'ils ne persévèrent pas, ils ne peuvent 
atteindre le but de leurs désirs, ils abandonnent ce qu'ils 
avaient commencé ; la persévérance seule obtiendrait la 
récompense de leurs efforts. 

5. -Ainsi les rechutes viennent de causes différentes- 

es uns succombent dans les combats de la chair contre 

J esprit; les autres sont vaincus par les créatures qu'ils 

aiment hors de moi, ou par l'impatience que leur cause 

les injures reçues; d'autres par les attaques variées et 



TRAITÉ DE LA DISCRETION 



CH. L 



81 



nombreuses du démon, qui les décourage en dépréciant 
leurs œuvres. Ce bien que vous entreprenez, leur dit-il, 
ne sert à rien, à cause de vos fautes et de vos vices ; 
et il les fait ainsi retourner en arrière et abandonner le 
peu qu'ils avaient entrepris. 

6. — Quelquefois il les abuse en leur donnant une 
fausse confiance dans ma miséricorde. Pourquoi, leur dit- 
il, tant vous fatiguer? Jouissez de la vie, et au dernier 
moment vous vous reconnaîtrez et vous obtiendrez misé- 
ricorde. Par ce moyen le démon leur fait perdre cette 
crainte par laquelle ils avaient commencé. Toutes ces 
ruses, ces attaques les empêchent de persévérer, et cela 
arrive parce que la racine de l'amour-propre n'est pas 
arrachée de leur cœur ; c'est ce qui cause leur chute. 
Ils présument de ma miséricorde; ils n'ont qu'une in- 
juste et coupable espérance, puisqu'ils comptent sur ma 
miséricorde pour m'outrager sans cesse. 

7. — La miséricorde ne leur est pas donnée pour 
nf offenser', mais pour les défendre de la malice du dé- 
mon et les préserver du désespoir. Ils font tout le con- 
traire, puisqu'ils m'offensent en s'appuyant sur ma mi- 
séricorde elle-même. 11 en est ainsi, parce qu'ils n'ont 
pas complété ce premier changement, qu'ils avaient opé- 
ré en se retirant du péché mortel par crainte du châ- 
timent, lorsqu'ils avaient senti l'aiguillon de la tribula- 
Lion. En s'arrétant, ils n'arrivent pas à l'amour de la 
vertu et ils manquent de persévérance. L'unie ne peut 
rester immobile, il faut qu'elle avance ou qu'elle recule. 
Quand on avance dans la vertu, on abandonne l'imper- 
fection de la crainte ; quand on n'arrive pas à l'amour, 
on retourne en arrière. 



L. — L'âme déplore l'aveuglement de ceux qui se noient dans 

le fleuve. 



4. — Alors cette âme tourmentée de désirs considérait 
son imperfection et celle des autres ; elle souffrait d'en- 
tendre et de voir tant d'aveuglement dans les créatures, 
parce qu'elle savait combien grande était la bonté de 
Dieu, qui n'a rien mis dans cette vie qui puisse empê- 
cher le salut et qui ne serve au contraire à exercer et 
Dialogue do S. Calh. de S. — 6. 






82 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



à éprouver la vertu. Et malgré cela, elle voyait que 
l'amour-propre et les affections déréglées entraînent les 
hommes dans le fleuve, et causent, quand ils ne s'en 
corrigent pas, leur damnation éternelle. 

2. — Beaucoup de ceux qui avaient bien commencé 
retournaient en arrière pour les raisons que l'ineffable 
bonté de Dieu avait daigné lui révéler, et cette vue la 
plongeait dans une douleur profonde; elle fixait ses re- 
gards en Dieu le Père, et elle lui disait : O amour inex- 
primable, combien grande est l'erreur de vos créatures! 
Qu'il plaise à votre bonté de m'expliquer plus particu- 
lièrement les trois degrés figurés sur le corps de votre 
Fils bien-aimé, comment on doit faire pour sortir entiè- 
rement de ces Ilots et pour suivre la voie de votre vé- 
rité, et quels sont ceux qui montent ces degrés. 

LI. — Les trois degrés figurés sur le pont signifient les trois 
puissances de l'âme. 



1. —Alors la divine Bonté, abaissant le regard de sa 
miséricorde sur le désir qui tourmentait cette âme, lui 
disait: Ma fdle bien-aimée, je ne méprise pas les saints 
désirs, et je me plais à les satisfaire. Aussi je vais te 
montrer ce que tu me demandes. Tu me demandes que 
je t'explique la ligure des trois degrés, et comment on 
peut sortir du fleuve et monter sur le pont. Je t'ai déjà 
dit l'erreur et l'aveuglement de ces hommes, qui, pen- 
dant leur vie, sont les martyrs du démon et acquièrent 
la damnation éternelle pour prix de leurs iniquités. Et 
en te disant ces choses, je t'ai indiqué par quels moyens 
ils doivent éviter ces malheurs. Mais maintenant je m'é- 
tendrai davantage, pour satisfaire ton désir. 

2. — Tu sais que tout mal est fondé sur l'amour-pro- 
pre. Cet amour est un nuage qui obscurcit la lumière 
de, la raison, et la raison a en elle la lumière de la foi ; 
on ne perd pas l'une sans perdre l'autre.J'ai créé l'âme à 
mon image et ressemblance, en lui donnant la mémoire, 
l'intelligence et la volonté. L'intelligence est la plus no- 
ble partie de l'âme. L'intelligence est excitée par l'affec- 
tion, et l'affection est nourrie par l'intelligence. C'est la 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION 



CM. LI 



83 



main de l'amour, c'est-à-dire l'affection, qui remplit la 
mémoire de mon souvenir et du souvenir de mes bien- 
faits. Ce souvenir rend l'âme active et reconnaissante ; 
elle la préserve de négligence et d'ingratitude; chaque 
puissance aide l'autre : ainsi se nourrit l'âme dans la vie 
de la grâce. 

3. — L'âme ne peut vivre sans amour ; elle veut tou- 
jours aimer quelque chose, car elle est faite d'amour, et 
je l'ai créée par amour. L'affection excite l'intelligence ; 
elle lui dit: « Je veux aimer, parce que l'aliment dont je 
me nourris est l'amour ». Alors l'intelligence, éveillée par 
l'affection, se lève et lui dit: « Si tu veux aimer, je te 
donnerai un bien que tu puisses aimer». Aussitôt elle se 
met à considérer la dignité que l'âme a reçue par la 
création, et l'indignité où elle est tombée par le péché. 
Dans la dignité de son être, elle admire mon ineffable 
bonté et la charité incréée avec laquelle je l'ai créée ; et 
dans la profondeur de sa misère, elle trouve et contem- 
ple ma miséricorde, qui lui a donné le temps du repen- 
tir et qui l'a sauvée des ténèbres. 

4, _ Alors l'affection se nourrit d'amour ; elle se rassa- 
sie par ses saints désirs de la haine des sens, et elle savoure 
dans cette haine l'humilité véritable et la parfaite patience. 
Une fois que les vertus ont germé, elles se développent 
parfaitement ou imparfaitement, selon que l'âme s'exerce 
à la perfection, comme je te le dirai bientôt. 

5. — Mais au contraire, si l'affection est inclinée vers 
les choses sensibles, le regard de l'intelligence se tourne! 
de ce côté, et n'offre plus pour objet que des choses 
transitoires, qui entretiennent l'amour-propre, le dégoût 
de la vertu et l'attrait du vice, ce qui fait naître l'or- 
gueil et l'impatience. La mémoire ne se remplit que de 
ce que lui présente l'affection. Cet amour obscurcit la 
vue, qui ne distingue et ne voit qu'une fausse lumière. 
C'est cette lumière que l'intelligence voit en toute chose, 
et que l'affection aime à cause de son apparence de 
bien et de plaisir. Sans cette apparence l'homme ne pé- 
cherait pas ; car, par sa nature, il ne peut désirer autre 
chose que le bien. Le vice est coloré d'une apparence 
de bien personnel qui fait pécher l'âme. Mais, parce 
que l'œil ne distingue plus rien dans son aveuglement, 



■ 



84 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



il méconnaît la vérité ; il s'égare en cherchant le bien 
et le plaisir où ils ne sont pas. 

C — Je t'ai dit que les plaisirs du monde sans moi 
sont des épines empoisonnées. Dès que l'intelligence se 
trompe dans ce qu'elle voit, la volonté se trompe dans son 
amour, puisqu'elle aime ce qu'elle ne devrait pas aimer. La 
mémoire s'abuse de ce qu'elle retient. L'intelligence fait 
comme un voleur qui dépouille les autres. La mémoire 
retient aussi continuellement des choses qui sont hors de 
moi, et l'âme est ainsi privée de la grâce. 

7. — L'une de ces trois puissances de l'âme est si 
grande, que je ne puis être offensé par l'une sans que 
toutes les trois ne m'ofTensent; car l'une communique à 
l'autre, ainsi que je te l'ai dit, le bien ou le mal, selon le 
bon plaisir du libre arbitre. Ce libre arbitre est uni à 
l'an'edion et l'excite selon qu'il lui plait, avec ou sans 
la lumière de la raison. Vous avez votre raison unie à 
moi tant que le libre arbitre ne la sépare pas par un 
amour déréglé, et vous avez une loi perverse qui com- 
bat sans cesse contre l'esprit. A'ous avez donc deux par- 
tis, la sensualité et la raison. La sensualité est servante, 
elle est faite pour obéir à l'âme ; c'est par le corps que 
s'éprouvent et s'exercent les vertus. 

8. —L'âme est libre; elle est affranchie du péché dans 
le sang de mon Fils ; elle ne peut être opprimée si elle 
n'y consent par la volonté. La volonté est unie au libre 
arbitre, et le libre arbitre ne fait qu'une chose avec la 
volonté en s'accordant avec elle. Il est placé entre la 
sensualité et la raison, et il peut se tourner du côté 
qu'il choisit. Il est vrai que quand l'âme veut, par l'in- 
termédiaire du libre arbitre, réunir ses puissances en 
mou nom, comme je te l'ai dit, alors toutes ses opéra- 
tions spirituelles et temporelles sont bien ordonnées. Le 
libre arbitre se détache de la sensualité et s'unit â la 
raison. Alors, par ma grâce, je me repose au milieu 
d'elles. 

9. — Mon Verbe incarné a dit : « Quand deux ou trois 
seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux » 
(S. Matth., xvm, 20), et c'est la vérité. Car je te l'ai 
déjà dit: Personne ne peut venir à moi, si ce n'est par 
lui. Aussi est-il devenu pour le genre humain un pont à 






TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. LUI 



85 



trois degrés, et ces trois degrés figurent également les 
trois états de l'âme, comme je te l'expliquerai bientôt. 



LU - Si les trois puissances de l'Ame ne sont pas unies en- 
semble, il lui est impossible d'avoir la persévérance neces 
saire pour arriver à sa fin. 

1 - Je t'ai expliqué que les trois degrés figuraient en géné- 
ral les trois puissances de l'âme. Ces degrés ne peuvent être 
montés séparément, si l'on veut passer par la doctrine le 
pont de ma Vérité. Si l'âme n'accorde pas ces trois puissan- 
ces elle ne peut avoir la persévérance dont je t ai parle, 
lorsque tu me demandais comment ces voyageurs devaient 
sortir du fleuve. Je te disais que, sans la persévérance, per- 
sonne ne peut atteindre le but. 11 y a deux buts qu'atteint 
la persévérance, le vice ou la vertu. Si tu veux arriver a la 
vie il faut persévérer dans la vertu ; celui qui veut arriver a 
la mort éternelle persévère dans le vice. La persévérance con 
duit à moi, qui suis la vie, ou au démon, qui fait boire la 
mort. 

LUI. - Explication de ces paroles de Jésus-Christ : « Qui 
a soif vienne à moi et boive >>. 

1 - Ma vérité vous a tous généralement et particulièrement 
appelés, lorsque mon Fils, plein d'un ardent désir, criait dans 
le temple : « Que celui qui a soif vienne à moi et boive 
(S. Jean, vu, 37), car je suis la fontaine d'eau vive ». 11 ne 
dit pas, qu'il aille à mon Père et boive; mais il dit: « qu .1 
vienne à moi », parce que la peine ne peut être en moi le 
Père mais bien en mon Fils unique. Vous qui êtes voya- 
geurs et pèlerins dans cette vie mortelle; vous ne pouvez, 
être sans peine, parce que le péché fait naître les épines 

sur la terre. , 

2 - Pourquoi dit-il : « Venez à moi et buvez » ? Parce qu en 
suivant sa doctrine, ou par la voie des commandements et 
l'amour des conseils, ou par la pratique réelle des comman- 
dements et des conseils, c'est-à-dire par la charité parfaite 
ou par la vie commune, quelle que soit la route que vous 
preniez pour aller à lui en suivant sa doctrine, vous trouve- 






I 



86 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



com S^I^; 'S"f r ,^ ter par les ép,nes « les ve " ts 

vous renconS "vous deveH? * T^ *" ^ * ue 

Parœ^nesnlTl ^ : ' IemÛa * f ° ntaine d ' eau vive »? 

S 'union deT n T "T nUt ' nt ' ™> «N donnera», 

Pourquoi diU S n ^ d ' Vin<? a la nature >'™ne. 

persévémnce W " ^ qi '' U *"' P '' endre Suivre avee 
e ■ cà, H n , - S " e P ° UmeZ boire a^ement de l'eau vi- 
,' ar Ia Persévérance est la vertu qui reçoit la gloire et la 
couronne en moi, qui suis le bien suprême'; 

UV - Quel moyen doit prendre toute créature raisonnable 
pour^ouvo, sortir désuets du monde et passerTa^ 



Jp^S e Z a " Xtro fl iS *** Pa ' ' CSqUelS i! faut alIer P°ur 
ne pas peu, dansée neuve, pour atteindre l'eau vive àla- 

v u; r teS T P f iS ' etP ° Ur qUe je ---ntinuellLent 
en vou S , car dant VQtre pè , 

ne repose par la grâce au milieu de vos âmes II faut di 

Xïdit^n ^ ^f ^ qUe C6UXqUi -t«Ïp£ 
qu il est dit . « Qui a soif vienne à moi et boive » 

i. - Gelu. qu. n' a passo if ne saurait persévérer- il se lais 
sera arrêter par la fatigue ou le plaisi,!, ne prendra ni vase 



■in 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. LIV 



87 



'". I ■ M It 



pour puiser, ni compagnon pour ne pas aller seul ; il retour- 
nera en arrière dès qu'il rencontrera la persécution, parce 
qu'il l'a en horreur. Il craint parce qu'il est seul, mais s'il 
était accompagné, rien ne l'effraierait. S'il avait monté les 
trois degrés, il serait en sûreté, parce qu'il ne serait pas 

seul. 

3—11 faut donc que vous ayez soif et que vous vous réunis- 
siez ensemble, comme je vous l'ai dit, deux ou trois, ou da- 
vantage. Pourquoi deux ou trois? Parce que deux ne sont 
pas sans trois, trois sans deux, ni trois et deux sans davan- 
tage Celui qui est seul ne peut pas ta'avoir en lui, parce 
qu'il n'a pas de compagnon, et je ne puis me tenir an milieu 
de lui II n'est rien parce qu'il est seul dans son amour-pro- 
pre et qu'il est séparé de ma grâce et privé de la chante du 
prochain. Dès qu'il est exclu de moi par sa faute, il est dans 
le néant, parce que je suis seul Celui qui suis; il est isole 
dans son amour-propre, et il n'est compté pour rien dans ma 
Vérité ; il est rejeté de moi. 

3 _ h est dit : Quand ils seront deux ou trois, ou davantage, 
assemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux. Je t'ai dit 
ciue deux n'étaient pas sans trois ni trois sans deux, et c est 
-là vérité. Tu sais que les commandements se réduisent a 
deux sans lesquels toute la loi ne peut être observée: il faut 
m'aimer par-dessus toute chose et aimer le prochain comme 
soi-même; c'est là le commencement, le milieu et la fin des 
commandements de la loi. 

5. _ Ces deux commandements ne peuvent être réunis en 
mon nom sans la réunion des trois puissances de l'âme, à 
savoir- la mémoire, l'intelligence et la volonté. La mémoire 
doit retenir ma bonté et mes bienfaits, l'intelligence doU 
contempler l'amour ineffable que je vous ai montré par le 
moyen de mon Fils unique: je l'ai donné pour objet à votre 
intèlliçence, pour qu'elle y voie le foyer de ma charité. La 
volonté. alors s'unit à la mémoire et à l'intelligence, en m'ai- 
mant et me désirant comme sa fin. 

6.- Quand ces trois puissances sont ainsi saintement assem- 
blées, je suis au milieu d'elles par la grâce; et alors, parce 
que l'homme se trouve plein de ma charité et de celle du 
prochain, il se trouve sur-le-champ dans la compagnie de 
nombreuses et solides vertus. Le désir de l'âme lui donne 
soif de la vertu, de mon honneur, du salut des âmes; toute 



:i 




DIALOGUE DIC SAINT,; CATHERINE 

autre soif est éteinte et morte en elle. Elle marche , 
rance et sans aucune crainte servile eiif ? aBeu ' 

des choses passagères; el le L ïl et , * aU " deSSUS 

o.— liés quelle a monté ces dearés elle «p t™„, 
compagnie- elle on^M* i* ' t'ouveen sainte 

uupiocnan, avec la mémoire pour retenir pî„ 

elle ne pourra t y panen , % , ' P " C8 qUP Sa " S Ce " e voi " 
son cœur vidé L Z^ ^"^ Ct P orte '« vase de 

ce que rien ne peut rester vide "' " " rempllt » pa '" 



TKAITÉ DE LA. DISCRÉTION — CH. LV 



89 



LV. — Résumé de plusieurs choses qui ont été déjà dites. 



i. —3e t'ai montré comment toute créature raisonnable 
peut sortir de la mer du monde et éviter la mort et la dam- 
nation éternelle: je t'ai montré trois degrés principaux qui 
sont les trois puissances de l'àme, et personne n'en peut 
monter un sans monter les autres. Je t'ai expliqué cette pa- 
role de mon Fils: Quand ils seront deux ou trois, ou plu- 
sieurs, réunis en mon nom. Cette réunion est celle des trois 
puissances de l'âme, qui s'accordent avec les deux princi- 
paux commandements de la loi: m'aimer par-dessus toutes 
choses et aimer le prochain comme soi-même. Dès que 
l'homme a fait cette réunion et monté ces degrés, il a soif 
de l'eau vive ; il avance, il passe sur le pont en suivant la 
doctrine de ma Vérité. 

2. —Et alors vous accourez à la voix qui vous crie comme 
dans le temple : Que celui qui a soif vienne à moi et boive, 
car je suis la fontaine d'eau vive. Je t'ai expliqué cette paro- 
le et comment il fallait l'entendre, afin que tu connaisses 
mieux l'abondance de ma charité et le honteux aveuglement 
de ceux qui se plaisent à courir par la route du démon, qui 
leur offre une eau empoisonnée. 

3. —Tu me demandais les moyens de ne pas périr dans le 
fleuve; je te les ai montrés, et je t'ai dit qu'il fallait mon- 
ter sur le pont en unissant les deux commandements de la 
loi dans la charité du prochain et en m'apportant son cœur 
et son amour comme un vase; car je donne à boire à qui 
m'en demande. Il faut suivre la voie de Jésus crucifié et y 
persévérer jusqu'à la mort; voilà ce que doit faire l'homme, 
quel que soit son état, car l'état n'est jamais une excuse ; on 
peut et on doit toujours remplir cette obligation de toute 
créature raisonnable. 

4. — Personne ne peut s'en défendre en disant: J'ai une po- 
sition, des enfants et d'autres embarras du monde, et il m'est 
impossible de suivre cette route. On ne peut alléguer ces 
obstacles; car je te l'ai dit, tout état m'est agréable, pourvu 
qu'on y apporte une bonne et sainte volonté. Toute chose 
est bonne et parfaite, puisqu'elle a été faite par moi, qui 
suis la souveraine bonté. Les créatures ne vous ont pas été 



00 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



données pour vous causer la mort, mais pour que vous ayez 
la vie. Ce que je vous demande est bien facile, car quoi de 
plus facile et de plus doux que l'amour? Je ne réclame 
qu'une chose, l'amour; m'ai mer et aimer le prochain. 

5.— En tout temps, en tout lieu, en tout état, l'homme peut 
aimer et se servir de tout, pour l'honneur et la gloire de 
mon nom. Mais, tu le sais, les aveugles ne suivent pas la 
lumière; ils se couvrent de leur amour-propre; ils aiment 
et possèdent les créatures en dehors de moi; ils passent 
cette vie dans des peines insupportables qu'ils se causent; 
et, s'ils ne changent de route, ils tombent dans la damna- 
tion éternelle. Ainsi je t'ai fait connaître ce que tout homme 
doit faire. 



LVI. - 



Les trois degrés du pont correspondent à trois états 
de l'âme. 



-1. —Je t'ai dit la route que doivent suivre et que suivent 
ceux qui sont dans la charité commune, c'est-à-dire ceux 
qui observent les commandements et qui acceptent les con- 
seils spirituellement; maintenant je veux te parler de ceux 
qui ont commencé à monter ces degrés, et qui veulent sui- 
vre la voie parfaite et observer complètement les commande- 
ments et les conseils dans les trois états que je vais t'expli- 
quer plus particulièrement. 

2. — L'àme a trois états auxquels s'appliquent ses trois 
puissances : le premier est imparfait, le second parfait, le 
troisième très parfait. Dans le premier, l'homme est pour 
moi un mercenaire, dans le second un serviteur fidèle, et 
dans le troisième un fils qui m'aime sans songer à lui. Ces 
I rois états peuvent se rencontrer en diverses créatures, et 
quelquefois se trouver dans une même personne. Ils se trou- 
vent en une même personne lorsqu'elle court avec une ar- 
deur parfaite dans la voie, employant son temps de manière 
qu'elle arrive de l'état servile à l'état généreux, et de l'état 
généreux à l'état filial. 

3. — Elève-toi au-dessus de toi-même; ouvre l'œil de ton 
intelligence et vois comment tous ces voyageurs s'avancent; 
les uns marchent imparfaitement, les autres parfaitement 
dans la voie des commandements, d'autres très parfaite- 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. LVIII 



91 



ment, dans la voie des conseils. Tu verras d'où vient l'im- 
perfection, d'où vient la perfection, et quel est l'aveugle- 
ment de l'âme qui n'arrache pas d'elle-même la racine de 
['amour-propre. En quelque état que se trouve l'homme, il a 
besoin de tuer en lui l'amour-propre. 

LVII. — L'âme, en regardant dans le divin miroir, voit les 
créatures marcher de différentes manières. 



1,— Alors cette âme, embrasée d'un saint désir, con- 
templait dans le doux miroir de la Divinité les créatures 
qu'elle voyait prendre différentes routes et différents mo- 
yens pour arriver à leur fin. Beaucoup commençaient à 
"monter en étant tourmentés par la crainte servile, c'est-à- 
dire en redoutant leur propre peine ; beaucoup d'autres 
triomphaient de cette crainte et parvenaient à la perfection, 
mais bien peu arrivaient à la grande et véritable perfection. 

LVIII. — La crainte servile ne suffit pas sans l'amour delà 
vertu. — La loi de crainte et la loi d'amour sont unies 
ensemble. 



■ 



1. _. Alors la bonté de Dieu, voulant satisfaire le désir de 
cette âme, lui disait : Remarque ceux que la crainte 
servile a détachés de la corruption du péché mortel ; 
s'ils n'avancent pas avec l'amour do la vertu, la crainte 
servile ne leur suffira pas pour obtenir la vie bienheureuse; 
mais l'amour uni à la crainte suffit, parce que la loi est 
fondée sur l'amour et la crainte. , 

2. — La loi de crainte est la loi ancienne que j'ai donnée 
à Moïse, et qui était fondée sur la crainte, parce que la 
peine punissait la faute commise. La loi d'amour est la loi 
nouvelle donnée par le Verbe, mon Fils unique ; elle est 
fondée sur l'amour. Mais cette loi nouvelle ne détruit pas 
l'ancienne : elle l'accomplit au contraire. Ma vérité a dit : 
« Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir » 

S. Matth., v, 17 ). 

3. — Il a uni la loi de crainte à la loi d'amour. L'amour 
a été l'imperfection de la crainte de la peine, mais il 
a laissé la perfection de la bonne crainte, c'est-à-dire la 










92 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



crainte de m'offensera non pas à cause de la punition, 
mais à cause de moi, qui suis la bonté suprême. Aiasi la 
loi imparfaite est devenue parfaite par la loi d'amour 

4. - Mo,, Fils unique est venu comme un char de feu et 
H a répandu les flammes de ma charité dans votre huma- 
nité L abondance de ma miséricorde a éloigné la peine 
des fautes qui se commettent. Celui qui m'offense n'est 
pas pun, sur-le-champ dès cette vie, comme le voulait 
autrefois la loi de Moïse. La punition est maintenant dif- 
férée, et la crainte servile est inutile. La faute n'est pa< 
pour cela impunie ; elle sera punie quand l'âme sera 
séparée du corps, si celui qui commet la faute ne la punit 
pas, des cette vie, par une contrition parfaite. 

5. - La vie est le temps de ma miséricorde, et la mort le 
temps de la justice. Il faut donc quitter la crainte servile et 
embrasser mon amour et ma sainte crainte. Sans cela l'hom- 
me retombe dans le fleuve, dès qu'il rencontre les flots 
de la tribulation, et les épines des consolations qui bles- 
sent 1 ame qui les aime et les possède d'une manière déré- 
glée. 



LIX. - Comment de la crainte servile, qui est l'état d'im- 
perfection, on parvient à l'état de perfection. 

i. — Je t'ai dit que personne ne pouvait sortir du 
fleuve et passer le pont sans monter trois degrés On les 
monte imparfaitement, parfaitement et très parfaitement 
Ceux qui sont conduits, par la crainte servile montent et 
reunissent imparfaitement les puissances de leur âme L'â- 
me voit la peine qui suit la faute; elle se lève et appelle 
la mémoire pour chasser la pensée du vice, l'intelligence 
pour voir la punition de la faute, afin que la volonté puisse 
la détester. Ce premier acte, ce premier effort doit être 
fait avec la vue de l'intelligence éclairée par la sainte foi 
2. - Elle doit non seulement regarder la peine, mai'; 
la recompense de la vertu et l'amour que je lui porte, afin 
qu elle puisse monter par amour, avec une affection dégagée 
de toute crainte servile. On devient ainsi serviteur fidèle" et 
non mercenaire, en me servant par amour et non par 
crainte, en s'efforçant d'arracher avec une sainte haine 



TUAITÉ DE LA. DISCRÉTION — CH. LX 



93 



la racine de l'amour-propre, en agissant avec prudence, 
courao-e et persévérance. Mais il y en a beaucoup qui 
montent si lentement et qui me rendent ce qu'ils me 
doivent avec tant de mollesse et d'ignorance, qu'ils s'arrê- 
tent bientôt et retournent en arrière au moindre vent 
qu'ils rencontrent. Et parce qu'ils ont monté si imparfaite- 
ment le premier degré de Jésus crucifié, ils n'arrivent 
pas au second, qui est son cœur. 

LX. - De l'imperfection de ceux qui aiment et servent Dieu 
pour leur utilité, leur plaisir et leur consolation. 

1 - Il y en a qui deviennent mes serviteurs fidèles en 
me' servant sans crainte de la punition et par amour. Mais 
cet amour est imparfait, parce qu'il vient de l'utilité, du 
plaisir et de la douceur qu'ils trouvent en moi. Sais-tu 
ce qui montre que cet amour est imparfait ? C'est que, 
quand ils sont privés de la consolation qu'ils trouvent en 
moi, leur amour se refroidit et disparaît souvent. Ils ai- 
ment le prochain avec la même imperfection. 

2 — Si je veux éprouver mon serviteur dans son intérêt, 
pour le retirer de l'imperfection et l'exercer à la vertu, 
j'éloigne de lui la consolation qu'il goûtait en moi, et je 
"le laisse attaquer par la tribulation : c'est le moyen de 
lui donner une connaissance plus parfaite de lui-même, 
et de lui montrer qu'il reçoit de moi seul l'être et la 
grâce. Ces combats le portent à se réfugier en moi, à recon- 
naître mes bienfaits et à ma chercher seul avec une humilité 
sincère. C'est pour cela que je lui donne et que je lui retire 
la consolation, mais jamais la grâce.' 

3 — Beaucoup alors se refroidissent et reculent par défaut 
de patience. Ils abandonnent leurs pieux exercices et croient 
se justifier en disant : ces actes ne me profitent pas, puis- 
que je n'en retire aucune consolation pour mon âme. 

4. - C'est agir comme l'imparfait qui n'a pas encore 
dégagé la lumière de la foi du voile de son amour-propre 
spirituel ; car si ce voile était levé, l'âme verrait bien 
que toute chose vient de moi, et qu'une feuille d'arbre ne 
tombe pas sans ma providence. Tout ce que je donne, ou 
permets, arrive pour la sanctification de mes serviteurs, 









94 



DIALOGUE DE SAINTS CATHERINE 



,,»'"• 



af crét: IS P0SSÔdent ^ biGn 6t Ia fln P0Ur *«* * H* 

5- - Us doivent voir et reconnaître que je ne venv 

autre chose que leur bonheur dans le IJ ZnZ 

unique, qui les purifie de leurs iniquités. Sans ce sfÏÏ 

Is peuvent connaître nia vérité et voir que je les ai S 

;;;;;;;; ^; ; ^ «/ r «»"-ce, qJe ji £ S S ? 

a nouveau à la grâce par le sang de mon propre Fils 
pour les rendre mes enfants adoptifs ; mais, parce au'iÏs 
sont ..«parfaits, ils me servent par intérêt e nïnient le 
prochain qu'avec tiédeur. "aiment le 

6: - Les uns perdent courage pour éviter la peine • 
les autres se ralentissent dans le service de luvlr^ 
;•—,,, s,, refroidissent dans leur charité, parce qu'ils n ? on ^ 
Plus les avantages et les consolations qu'ils y louvaienl 
'I <i est ainsi, parce que leur amour n'est pas pur et 
f** aiment leur prochain, avec la même imperfection 
Qu'Us m'annent, c'est-à-dire par intérêt. S'ils ne recT 
lisent pas leur Imperfection, s'ils ne désirent pas & % n 
cornger, Us retournent nécessairement en arriére 

ment sans 'inr T CeUX ^ VéUlent Ia vie éte ™ elle ai- 
mut sans intérêt, parce qu'il ne suffit pas de fuir le 

pèche par crainte du châtiment, ou d'embrasser la Ter u 

par amour de ses avantages, il faut encore fuir ,e pSé 

P^ce qu U me déplaît, et aimer la vertu par amour 'pot 

8. - H est vrai qu'ordinairement la crainte est le prê- 
ter pas des pécheurs vers la pénitence. L'âme est impar 

aile, a la perfection, ou pendant la vie en pratim.ant li 

ché Vu 1 , t m ' a ; mant d ' un cœar iibre ' ^*£T££ 

cht, ou a la mort en reconnaissant son imperfection et en 

temps de la ribulation, il l'abandonna et changea telle- 
ment, qu'au heu de mourir pour lui, comme il avait dit 
le rema par peur et déclara qu'il ne l'avait jamais 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. LXI 



95 



■10. — L'âme succombe ainsi lorsquelle monte ces degrés 
par crainte servile ou par amour mercenaire. Il faut donc 
sortir de cette imperfection, m'aimer d'un amour filial et 
me servir sans intérêt ; car je sais récompenser toute 
peine, et je rends à chacun selon son état et ses efforts. 

■11. — Ceux qui n'abandonnent pas leurs prières et leurs 
bonnes œuvres, mais qui travaillent avec persévérance à aug- 
menter leurs vertus, arriveront à l'amour des enfants. Je les 
aimerai avec cet amour, car je rends toujours l'amour 
qu'on me donne. Si quelqu'un m'aime comme le serviteur 
aime son maître, je le récompense comme un maître paie 
son serviteur, mais je ne me livre pas il lui, parce que les 
secrets ne se confient qu'à l'amitié : on ne fait qu'un avec 
son ami, mais non pas avec son serviteur. Il est vrai que 
Je serviteur peut augmenter tellement sa vertu et l'amour 
qu'il a pour son maître, qu'il deviendra son plus cher 

ami. 

12. — Il en arrive ainsi à mes serviteurs : tant qu ils 
restent dans l'amour mercenaire, je ne me manifeste point 
à eux. Mais s'ils rougissent de leur imperfection et s'ils 
aiment la vertu, s'ils arrachent avec une sainte haine la 
racine de l'amour-propre spirituel qui est en eux, si, 
montant sur le tribunal de leur conscience, ils font justice 
de la crainte servile et de l'amour mercenaire que n'a pas 
encore détruits dans leur cœur la lumière de la foi, alors 
ils me sont si agréables, que je les aime comme des amis, 
je me manifesterai à eux, puisque ma Vérité a dit : 
« Celui qui m'aimera sera aimé de mon Père, et je l'ai- 
merai ; je me manifesterai à lui, et nous demeurerons en- 
semble » ( S. Jean, xiv, 21-35 ). C'est la condition des 
vrais amis d'être deux corps et une seule âme par l'a- 
mour, car l'amour transforme dans la chose aimée. S'ils 
n'ont qu'une âme, comment peuvent-ils avoir des secrets 
l'un pour l'autre ? Aussi mon Fils l'a dit: « Je viendrai, 
et nous demeurerons ensemble »; et c'est la vérité. 

LXI. — Comment Dieu se manifeste à l'âme qui l'aime. 

1. — Sais-tu comment je me manifeste dans l'âme qui 
m'aime en vérité et qui suit la doctrine de mon doux 



~ I 










90 



DIALOGUE DE SAINTE CATtfEBINE 



et bien-aimé Verbe ? Je manifeste de différentes manières 
ma vérité dans l'Ame, selon son désir, et j'ai trois sortes 
de manifestations. 

2. - Je manifeste premièrement dans l'âme mon amour 
et ma chanté par le moyen du Verbe, mon Fils ■ et cet 
amour, cette charité se voit dans son sang répandu avec 
tant d'ardeur. La charité se montre de deux manières • 
1 une est générale et commune à tous ceux qui vivent 
dans la charité ordinaire. Ils la voient et l'éprouvent 
dans les nombreux bienfaits qu'ils reçoivent de moi ■ 
I autre manière est réservée à ceux qui sont devenus 
mes amis ; ils connaissent la charité plus que les autres 
Parce qu'ils la connaissent, la goûtent et l'éprouvent 
sensiblement dans leurs âmes. 

3. - La seconde manifestation est pour ceux annuels j e 
me revoie par le sentiment de l'amour. Je ne regarde 
pas la créature, mais les saints désirs, et je me montre 
à lame avec la même perfection qu'elle me recherche 
Quelquefois je me révèle, dans cette seconde manifesta 
tion, en donnant l'esprit de prophétie et en montrant les 
choses futures : et cela de beaucoup de manières, selon 
les besoins de cette âme ou des autres créatures 

ie /j fo^, D ', aUt T f ° iS ' 6t C ' 6St Ia troisiènie manifestation, 
c foi me clans leur esprit la présence de ma Vérité mon 

tils unique par plusieurs moyens, selon que l'âme le 'désire 

et e veut. Tantôt elle me cherche dans la prière en v OU 

tant connaître ma puissance, et je la satisfais en lui faisant 

goûter et sentir ma vertu ; tantôt elle me cherche daTs la 

sagesse de mon Fils, et je ,a satisfais en l'offrant aux 

égards de son intelligence ; tantôt elle me cherche dans 
la ce in (le 1>Esprif et aiQrs ma dan 

goûter le feu de la divine charité, qui enfante les vraies e 
solides vertus, fondées sur la charité pure du prochain 






IXII. 



Pourquoi Jésus-Christ ne dit pas : <■ Je manifesterai 
mon Père », mais : « Je me manifesterai ». 



i. - Tu vois que mon Fils a dit la vérité dans cette na 
rôle: « Celui qui m'aimera sera une même chose avec mo ■ 
car en suivant sa doctrine avec amour vous êtes unis à 



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TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. LXII 



97 



lui et étant unis à lui vous êtes unis à moi, parce que 
nous sommes une même chose, et puisque nous sommes 
une même chose, je me manifesterai aussi à vous. 

2. — Ainsi mon Fils a dit la vérité en disant : « Je me 
manifesterai à vous», parce qu'en se manifestant il me 
manifeste, et en me manifestant il se manifeste. Mais pour- 
quoi ne dit-il pas : Je vous manifesterai mon Père ? Pour 
trois raisons. La première est qu'il veut montrer que 
je ne suis pas séparé de lui, ni lui de moi ; et quand saint 
Philippe lui dit : « Montrez-nous le Père, et cela nous suf- 
fira », il répond: « Qui me voit, voit le Père; et qui voit 
le Père, me voit » ( S, Jean, xiv, 8-9 ). Il le dit parce qu'il 
est une même chose avec moi ; et ce qu'il avait, il l'avait 
de moi, et non pas moi de lui. Aussi dit-il aux Juits : « Ma 
doctrine n'est pas de moi, mais de mon Père, qui m'a en- 
voyé » Parce que mon Fils procède de moi, et non pas 
moi de lui. Mais comme je suis une môme chose avec lui 
et lui avec moi, il ne dit pas ; Je manifesterai le Père, 
mais je me manifesterai ; parce que je suis une même 
chose avec le Père. 

3 - La seconde raison, c'est qu'en se manifestant a vous 
il ne montrait que ce qu'il avait de moi, le Père ; comme 
s'il eût voulu dire : Le Père s'est manifesté entièrement 
en moi, puisque je suis une même chose avec lui. Je me 
manifesterai et je le manifesterai à vous par mon 

moyen. 

4. — La troisième raison est, qu'étant invisible, je ne 
puis être vu de vous tant que vous ne serez pas séparés de 
vos corps. Alors vous verrez ma divinité face à face, et 
vous verrez aussi le Verbe, mon Fils intellectuellement jus- 
qu'au temps de la résurrection, générale, lorsque votre hu- 
manité se conformera et se réjouira dans l'humanité du 
Verbe, comme je te l'ai dit en te parlant de la résurrec- 
tion '(1). 

5. — Vous ne pouvez me voir maintenant dans mon es- 
sence, et alors j'ai voilé la nature divine avec le voile de 
votre humanité, afin que vous pussiez me voir. Moi, l'invisi- 
ble, je me suis fait pour ainsi dire visible en vous donnant 

(1) Le texte dit: nel Trattato délia resurrettione. Ces mots semblent indi- 
quer un ouvrage de sainte Catherine de Sienne qui ne nous est pas parvenu. 

Dialogue de S. Cath. de S. — ''■ 



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98 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



le verbe, mon Fils, revêtu de votre nature ; il m'a manifesté 
a vous. Il ne dit pas : Je manifesterai mon Père, mais : Je me 
manifesterai à vous ; comme s'il disait : Selon ce que m'a 
donné mon Père, je me manifesterai à vous. Tu vois que 
dans cette manifestation, en se manifestant il me manifeste 
Tu ne lui a pas entendu dire : Je vous manifesterai le I^ère 
car tant que vous êtes dans un corps mortel, vous ne pou- 
vez me voir ; mais mon Fils est une même chose avec moi. 



LXIII. 



Comment l'âme monte sur le second degré du 
pont. 



F — Tu as pu comprendre l'excellence de celui qui est 
parvenu à l'amour de l'ami; il a monté par les pieds de 
l'affection, et il est arrivé au secret du cœur, c'est-à-dire 
au second degré, figuré sur le corps de mon Fils. Je t'ai dit 
que ces trois degrés correspondaient aux trois puissances de 
l'âme ; et maintenant je les appliquerai aux trois états de 
l'âme. Avant de te conduire au troisième degré, je veux te 
montrer comment on parvient à être ami, et quand on est 
ami, comment on devient enfant par l'amour filial ; ce que 
fait celui qui est ami, et à quel signe on reconnaît l'ami. 

2. — Premièrement, comment parvient-on à être ami '> 
L'homme était d'abord imparfait par la crainte servile ; 
mais avec l'exercice et la persévérance il parvient à l'a- 
mour de la jouissance et de l'utilité qu'il trouve en moi. 
Telle est la voie par laquelle passe celui qui désire arriver 
à l'amour parfait, c'est-à-dire à l'amour des amis et des en- 
fants. 

3. - Je dis que l'amour filial est parfait, parce que, dans 
l'amour du Fils, l'homme reçoit mon héritage, l'héritage du 
Père éternel ; et parce que l'amour du Fils comprend tou- 
jours l'amour de l'ami, je t'ai dit que l'ami était devenu fils. 
Quel est le moyen de parvenir à l'amour filial? Le voici. 
Toute perfection et toute vertu procède de la charité, et la 
charité est nourrie par l'humilité ; l'humilité vient de la con- 
naissance et de la haine de soi-même, c'est-cà-dire de sa sen- 
sualité. Pour y arriver, il faut persévérer et rester dans la 
cellule de la connaissance de soi-même, où on connaîtra ma 
miséricorde dans le sang de mon Fils unique, en attirant par 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. LXIII 



99 



son amour ma charité divine, en s'exerçant à détruire toute 
mauvaise volonté spirituelle et temporelle, et en se cachant 
humblement dans son intérieur. 

4. — C'est ce que fit Pierre avec les autres disciples: il 
gémit amèrement après avoir eu le malheur de renier mon 
Fils. Sa douleur était encore imparfaite, et elle fut imparfai- 
te pendant quarante jours et jusqu'après l'Ascension; car, 
mon Fils étant retourné vers moi quant à son humanité, 
Pierre et les autres disciples se cachèrent dans le cénacle 
pour attendre la venue du Saint-Esprit, que ma Vérité leur 
avait promis. Ils étaient renfermés par crainte, car l'âme 
craint toujours jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à l'amour vé- 
ritable; mais en persévérant dans leurs veilles et dans leurs 
humbles prières jusqu'à ce qu'ils eussent reçu l'abondance 
de l'Esprit Saint, ils perdirent la crainte ; ils suivirent et 
prêchèrent Jésus crucifié. 

5. _ Ainsi, après s'être purifiée' du péché mortel et s'ê- 
tre reconnue coupable, Pâme qui veut parvenir à la perfec- 
tion commence à pleurer par crainte du châtiment ; puis elle 
s'élève à la considération de ma miséricorde, où elle trouve 
son bien-être et son avantage. Elle est encore imparfaite, et 
pour la faire arriver à la perfection, après quarante jours, 
c'est-à-dire après ces deux états, je me retire d'elle de temps 
en temps, non par grâce, mais par sentiment. 

6. — C'est ce que mon Fils annonçait lorsqu'il disait aux 
disciples: « Je m'en vais, et je reviendrai vers vous ». Tout 
ce qu'il disait en particulier à ses disciples était dit en gé- 
néral à tous les hommes présents et futurs. Il dit : Je m'en 
vais, et je reviendrai vers vous; et il en fut ainsi : car lors- 
que l'Esprit Saint fut descendu sur les disciples, il revint 
lui-môme. Le Saint-Esprit ne vint pas seul, mais il vint avec 
ma puissance, avec la sagesse du Fils, qui est un avec moi, 
et avec la clémence du Saint-Esprit, qui procède du Père et 
du Fils. 

7. — Or, je te le dis de même: Pour faire sortir l'âme de 
son imperfection, je me retire d'elle d'une manière sensible 
et je la prive de la consolation qu'elle avait d'abord. Lors- 
qu'elle était dans la souillure du péché mortel, elle s'est 
éloignée de moi, et je l'ai privée de ma grâce par sa faute, 
parce qu'elle m'avait fermé la porte de son désir. Le soleil 
de la grâce ne brille plus au dedans, non par la faute du so- 





I fi 



100 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



ÏÏ, m l S Pai ' la faUte de la créature ' ^ ne lui ouvre pas 
par e des.r ; mais dès qu'elle reconnaît les ténèbres elle ou 
vre la fenêtre et nettoie sa demeure par une site confi 
Mon. Alors, par ma grâce, je retourne dans l'âme et si L 

ïïïïïsï» elle ne perd pas ia «*»> £sz 

la foi et lu, faire acquérir la prudence. Alors si eH ^ 
d une manière désintéressée, avec une foi vive et avec la haf 
ne d'elle-même, elle se réjouit dans la peine, pa'ce queSe 
se trouve mdigne de la paix et du repos de l'esprit! clstte 

antde 6 , r tr ° iS Ch ° SeS qUe je énonçais en" te promet- 
tant de expliquer comment l'âme arrive à le perfection i 
ce quelle fait quand elle y est arrivée. Voici ce qu' Sut 
Quand elle sent que je me suis retiré, elle ne retourne pas 

«oe* et se renferme avec soin dans la connaissance d'elle- 

Jh * E ï le n attend aVeC U " e foi vive ''avènement de l'Es- 

m' teïï elfe fpn a " e " d ' T' * ^ de h «*»*"■ Go « 

es e le; t Ln r r'' """ da,1S l '<** n "> mais dans 
les veilles et dan b la prière continuelle; non seulement dans 

lesveil les du corps, mais dans les veilles de l'intXgence 

Lœ 1 de son intelligence ne se ferme jamais; elle yJe à S 

tannje de la foi pour arracher par la haine les pensées mu 

Wesdeson cœur; elle attend l'ardeur de ma charité cm- ë le 

âmes q Te Je " ?" PSS aUtre Ch ° Se qne la ^nctifica'tion des 
âmes . le sang de mon Fils l'a bien prouvé 

10. - Pendant que son intelligence veille ainsi dans ma 
connaissance et clans la connaissance d'elle - même 'âme 
pne toujours par une sainte et ferme volonté- c'esUa prière 
continuelle. Elle prie aussi par laprière a otuellet'estl£t 
qu'elle fait dans leur temps les p/eres ordonnées par 'ÉguÏ 

?e s sr V ée rr isse s t défauts - parce * Ue > ^ s 

eLconZnd c ° nsola "on, elle éprouve sa faiblesse ; 

elle comprend que seule elle ne peut être ferme et persévé- 



TRAITÉ DE LA DISCRÉTION — CH. LXIV 



404 



rante, et par là elle découvre la racine de l'amour-propre 
spirituel. Elle se connaît ainsi, elle s'élève au-dessus d'elle- 
même, et s'asseyant sur le tribunal de sa conscience, elle ne 
fait grâce à aucun sentiment blâmable en arrachant la racine 
de l'amour-propre avec la haine de cet amour et avec l'a- 
mour de la vertu. 

LXIV. — En aimant Jésus imparfaitement, on aime impar- 
faitement le prochain. — Signes de cet amour imparfait. 

4. — Je veux que tu saches que toute imperfection et tou- 
te perfection qui se manifestent et s'acquièrent en moi, se 
manifestent et s'acquièrent par le moyen du prochain. C'est 
ce qu'éprouvent les âmes simples qui aiment les créatures 
d'un amour spirituel. Si l'on m'aime d'un amour pur et dé- 
sintéressé, on aime de même le prochain. 

2. _ Quand on remplit un vase à une fontaine, si on le 
retire de la fontaine pour boire, le vase est bientôt vide, 
mais si l'on boit en tenant le vase dans la fontaine, il ne se 
vide pas, mais il est toujours plein. Il en est de même de l'a- 
mour spirituel ou temporel du prochain, il faut y boire en 
moi, sans le tirer à soi. 

3. — Je vous demande que vous m'aimiez comme je vous 
aime. Vous ne pouvez le faire complètement, puisque je 
vous ai aimés sans être aimé. L'amour que vous avez pour 
moi est une dette que vous acquittez, et non pas une grâce 
que vous m'accordez. L'amour que j'ai pour vous au contrai- 
re est une grâce, et non une dette. 

4. _ Vous ne pouvez donc me rendre l'amour que je ré- 
clame; et cependant je vous en offre le moyen dans votre 
prochain : faites pour lui ce que vous ne pouvez faire 
pour moi. Mon Fils l'a montré lorsqu'il disait à Paul qui me 
persécutait: « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? » 
(Acte ix, 4). Il le disait parce que Paul me persécutait en 
persécutant mes fidèles. 

5. — Il faut que votre amour soit pur et qu'avec cet a- 
mour dont vous m'aimez, vous aimiez les autres. Sais-tu, 
ma fille, comment on reconnaît que l'amour spirituel dont on 
aime n'est pas parfait? Il est imparfait si l'âme souffre quand 
il lui semble que la créature qu'elle aime ne répond pas à son 










DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



102 



amour ou qu'elle n'en est pas aimée autant qu'elle croit l'ai- 
mer. Si elle soufïre de la perte de sa présence, de ses conso- 
lations, ou de la préférence qu'elle donne à un autre. 

C — C'est à cela et à beaucoup d'autres choses sembla- 
bles qu'on voit l'imperfection de l'amour que l'âme a pour 
moi et pour le prochain. Elle boit alors dans le vase hors de 
la fontaine, quoique l'amour l'ait rempli de moi. Mais parce 
qu'elle m'aime encore imparfaitement, elle montre qu'elle 
aime imparfaitement aussi le prochain. Cela vient de la 
racine de l'amour-propre spirituel, qui n'est pas encore 
arrachée. 

7. — Je permets souvent ces épreuves de l'amour pour 
que l'âme se connaisse dans son imperfection. Je lui retire 
ma présense sensible pour qu'elle se renferme dans la con- 
naissance d'elle-même, et qu'elle acquière ainsi la perfection. 
Je reviens ensuite avec une plus abondante lumière, avec 
une connaissance plus grande de ma vérité, pourvu qu'elle 
soit persuadée que c'est par ma grâce seulement qu'elle 
pourra tuer sa volonté. 

8. — Qu'elle ne cesse jamais de travailler à sa vigne, d'en 
arracher les épines des pensées inutiles, et d'y mettre les 
pierres des vertus affermies dans le sang de Jésus crucifié, 
qu'elle a trouvées en allant par le pont de mon Fils bien- 
aimé. Car je te l'ai dit, si tu te le rappelles bien, sur ce pont 
de la doctrine de ma Vérité sont les pierres fondées sur la 
vertu de son sang, et les vertus vous donnent la vie par la 
vertu du sang. 



TRAITÉ DE LÀ PRIÈRE 



LXV. - Du moyen que prend l'âme pour arriver à l'amour 
pur et généreux. 

i - Lorsque l'âme est entrée dans le chemin de la 
perfection, en passant par la doctrine de Jésus crucifie 
avec l'amour véritable de la vertu et avec la haine du 
vice lorsqu'elle est arrivée par une sainte persévérance 
à la cellule de la connaissance d'elle-même, elle s y ren- 
tome dans les veilles et la prière continuelle, et elle se 
sépare de la conversation des hommes. Pourquoi se ren- 
ïerme-t-elle? Elle se renferme par la crainte que lui cau- 
se la vue de son imperfection, et par le désir quelle a 
d'arriver à l'amour généreux et parfait. Elle voit et com- 
prend qu'on ne peut y arriver par un autre moyen et 
elle attend avec une foi vive ma venue par 1 augmenta- . 
tion de la grâce en elle. A quoi se reconnaît cette foi 
vive 1 ? A la persévérance dans la vertu et dans la sainte 
prière quelque chose qui arrive. A moins que ce ne soit 
par obéissance ou par charité, vous ne devez jamais aban- 
donner la prière. 

2 -Souvent le démon obsède plus l'âme de ses ten- 
tations pendant le temps destiné à la prière que pendant 
le temps qui n'y est pas consacré : il voudrait vous ins- 
pirer l'ennui de la prière. Quelquefois il dit : Cette prière 
ne vous sert de rien, parce qu'on ne doit pas être ainsi 
distrait. Le démon s'efforce par ce moyen de troubler et 
de dégoûter l'âme de l'exercice de la prière, parce que 
la prière est une arme avec laquelle l'âme se défend 
contre tous ses ennemis, lorsqu'elle la prend avec la 
main de l'amour et le bras du libre arbitre, et quelle 
combat à la lumière de la sainte foi. 

103 






11! 







104 



DIALOGIE DE SAINTE CATHERINE 



LXVI. — L'âme doit passer de la prière vocale à 
prière mentale. 



la 



\ . — Tu sais, ma fille bien-aimée, que c'est en persé- 
vérant dans une prière humble, continuelle et fidèle, que 
l'âme acquiert toute vertu. Elle doit persévérer , et ne 
se laisser jamais arrêter par les illusions du démon ou 
par sa propre fragilité. Elle doit résister aux pensées, 
aux mouvements de la chair, et aux propos que l'esprit 
du mal met sur la langue des hommes pour la détour- 
ner de la prière. Oh ! que cette prière est douce à l'Ame, 
et qu'elle m'est agréable, lorsqu'elle est faite avec la 
connaissance de sa bassesse et la connaissance de ma 
bonté, à la lumière de la sainte foi et avec l'ardeur de 
ma charité ! 

2. — Cette charité s'est rendue visible dans la personne 
de mon Fils unique, qui vous la montra en répandant 
son sang. Ce sang enivre l'âme et l'embrase du feu de 
la charité divine ; cette nourriture sacramentelle qui vous 
est offerte par la sainte Église est 1e corps et le sang 
de mon Fils, tout Dieu et tout homme. Mon Vicaire, qui 
tient la clef de ce précieux sang, est chargé de vous le 
distribuer. On le trouve dans cette hôtellerie établie sur 
le pont pour nourrir et assister les pèlerins qui passent 
par la doctrine de ma vérité, afin qu'ils ne périssent pas 
de faiblesse. 

3. — Cette nourriture soutient peu ou beaucoup, selon 
le désir et les dispositions de celui qui la prend saera- 
mentellement ou virtuellement : sacramentellement en re- 
cevant la sainte Hostie des mains du prêtre, virtuelle- 
ment par le saint désir de la Communion ou par la pieu- 
se contemplation du sang de Jésus crucifié. L'âme y 
trouve et goûte le sentiment de l'amour qui l'a fait ré- 
pandre ; elle s'y enivre, s'y enflamme d'un saint désir, 
et se remplit uniquement de ma charité et de la charité 
du prochain. Où acquiert-elle cette charité? Dans la cel- 
lule de la connaissance d'elle-même, par la sainte orai- 
son, comme Pierre et les disciples, qui, en se renfermant 
dans les veilles et la prière, perdirent leur imperfection 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. LXVI 



105 



et acquirent la perfection. Par quel moyen? Par la per- 
sévérance unie à la sainte foi. 

4. — Mais ne pense pas qu'on reçoive cette ardeur et 
cette force divine par une prière purement vocale. Beau- 
coup me prient plutôt des lèvres que du cœur. Ils ne 
songent qu'à réciter un certain nombre de psaumes et de 
Pater noster. Dès qu'ils ont rempli leur tâche, ils ne pen- 
sent pas à autre chose; ils mettent toute leur piété dans 
de simples paroles. Il ne faut pas agir de la sorte ; quand 
on ne fait pas davantage, on en retire peu de fruit et on 
m'est peu agréable. Faut-il quitter la prière vocale pour 
la prière mentale, à laquelle tous ne semblent pas appe- 
lés ? Non, mais il faut procéder avec ordre et mesure. 

5. — Tu sais que l'âme est imparfaite avant d'être par- 
faite; sa prière doit être de môme. Pour ne pas tomber 
dans' l'oisiveté, lorsqu'elle est encore imparfaite, l'âme doit 
s'appliquer à la prière vocale ; mais elle ne doit pas 
faire la prière vocale sans la faire mentale ; pendant que 
les lèvres prononcent des paroles, elle s'efforcera d'élever 
et de fixer son esprit dans mon amour, par la considéra- 
tion de ses défauts en général et du sang de mon Fils, 
où elle trouvera l'abondance de ma charité et la rémis- 
sion de ses péchés. 

6. — Elle doit le faire pour que la connaissance d'elle- 
même et la vue de ses fautes lui fassent connaître ma 
bonté envers elle et continuer sa prière avec une humi- 
lité véritable. Je ne veux pas qu'elle considère ses fautes 
en particulier, mais en général, pour qu'elle ne soit pas 
souillée par le souvenir de ses péchés honteux. Je dis 
aussi qu'elle ne doit pas considérer ses péchés en géné- 
ral et en particulier sans y joindre la considération du 
sang de mon Fils et les souvenirs de mon inépuisable 
miséricorde, afin qu'elle ne tombe, pas dans la confusion. 

7. — Si la connaissance d'elle-même et la vue de son 
péché n'étaient pas accompagnées de la mémoire du sang 
et de l'espérance de la miséricorde, elle serait nécessai- 
rement troublée, et le démon se servirait de sa confusion 
et de son regret pour la faire tomber dans la damna- 
tion éternelle. Ce trouble la conduirait au désespoir, par- 
ce qu'elle ne s'appuierait pas sur le bras de ma misé- 
ricorde. 





106 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



8. - C'est là un des pièges les plus dangereux craa 1* 
démon tende à mes serviteurs. Pour échapper • T ma 

ore e err7vSe agréable H VOUS ""* 55-»^ 
voire cœur et votre amour dans mon infinie miséricorde 

par une humilité sincère. Tu sais que l'orgueil™,, émon 

ne peut supporter une âme humble, et qu'il est confou 

dès que 1 ame espère véritablement en moi 

9. - Souviens-toi que le démon voulait te perdre en 
ç troublant; il tâchait de te persuader que ta TétS 

volonté Tu fis alors ce que tu devais faire, et ce que ma 
bonté tW enseigné, car ma bonté est toujours p^ésenTe 
à qui veut la recevoir. Tu t'appuyais avec hun.ilit,: ^su ma 

TTSït* tUdi T ■ ^ C ° nfCSSe à m °" dateur ql 
ma vie s est passée dans les ténèbres, mais je me cache- 

Z^Jl^ d6 . JéSUS Mfié >* ™ 4"orai da s 
bon sang. J elTacera, amsi mes iniquités, et je me réiouirai 
par mon désir dans mon Créateur. réjouira. 

oJ°'f\ L f- d6m ° n P1 ' U la fuite ' mais jl ^int avec une 

autre tentation, et voulut te porter à l'orgueil en te disant 

u es parfaite et agréable à D.eu ; i. est° inutile de S-' 

ger davantage et de pleurer tes fautes. Ma lumière e fit 

humible et lu repond.s au démon: Misérable que je suis- 
• ean B aptlste n ,, jamais m d& eTcVfié dans 

e et'u^ir f' ^ " a fàit P ° Urtant b6aUCOU P P éni *« 
ce et mo, qui a, comm,s tant de fautes, ai-je commencé à 

les reconnaître et à les pleurer? ai-je compris ce quï* 

Dieu, e t ce que je suis, moi qui l'offense? 
.11. - Alors le démon, ne pouvant supporter l'humilité 
e 1 espérance en ma bonté, te cria: Sois maudite, ca e 

ci," tu S " " , t0i : " je VCUX t>abaisser P-'« déses- 
ve v £, ^ les P érance d « ta miséricorde; si je 

Sx etZ P T, lOTgUeiI ' tU t>abaisses Parl'humilité ju - 
quaux enfers, ou tu me po.ursuis. Je te fuirai maintenant, 
ca tu me frappes toujours avec le bâton de la charité. 

de •na'bo.r M ^^ ^ C6SSe U " ir à la connaissance 
ance "! "" d'elle-même, et à la connais- 

sance d elle-même ma connaissance. C'est ainsi que la 
prière vocale sera utile à l'âme qui la fera, et qu'e le „ e 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. LXVI 



107 



sera agréable; de la prière vocale imparfaite elle arrivera 
par la pratique et la persévérance à la prière mentale par- 
faite. Mais si elle se contente de réciter un certain nombre 
de prières, et si pour la prière vocale elle laisse la prière 
mentale, elle n'y arrivera jamais. 

13. — Souvent l'âme, dans son ignorance, s'obstine à ré- 
citer de vive voix certaines prières, lorsque je. la visite, 
tantôt en lui donnant une claire connaissance d'elle-même 
et la contrition de ses fautes, tantôt en lui faisant com- 
prendre la grandeur de ma charité, d'autres fois en lui 
manifestant de différentes manières, comme il me plaît 
et comme elle l'avait désiré, la présence de mon Fils 
bien-aimé ; mais elle, pour accomplir la tâche qu'elle 
s'est imposée, néglige ma visite et se fait un cas de 
conscience de ne pas achever ce qu'elle a commencé. 

14. — Elle ne doit pas agir ainsi, car ce serait être le 
jouet du démon. Dès qu'elle sent au contraire ma visite 
par les moyens que je viens de dire, elle doit aban- 
donner la prière vocale pour la prière mentale, et ne la 
reprendre que si elle a le temps. Si elle n'en a pas le 
temps, elle ne doit pas s'en attrister et se troubler, par- 
ce qu'elle a fait ce qu'elle devait faire. Il faut excepter 
cependant l'office divin, que les ecclésiastiques et les re- 
ligieux sont obligés de dire : en ne le disant pas ils 
m'offensent, puisqu'ils y sont tenus jusqu'à la mort. S'ils 
sentent leur esprit attiré vers la prière mentale à l'heure 
qu'ils devaient consacrer à la récitation de l'office, ils 
doivent faire en sorte de le dire avant ou après, parce 
qu'ils ne doivent jamais y manquer. 

15. — L'âme doit commencer par la prière vocale pour 
arriver à la prière mentale, et dès qu'elle s'y trouve dis- 
posée, elle gardera le silence. La prière vocale, faite com- 
me je l'ai dit, conduit à la prière parfaite ; il ne faut 
donc pas l'abandonner, mais suivre le mode que je t'ai 
enseigné : et ainsi, par la pratique et la persévérance, 
l'âme goûtera la prière véritable et se nourrira du sang 
de mon Fils bien-aimé. 

16. — Je t'ai dit que quelques-uns participaient au corps 
et au sang du Christ virtuellement, quoique non sacra- 
mentellement, parce qu'ils participaient à l'ardeur de la 
charité, qui se goûte au moyen de la sainte prière, peu 






H 







! 



108 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



ou beaucoup, selon le désir de celui qui prie Celui «ni 
pne avec peu d'application recueille peu;œmi *„/ S 
avec beaucoup d'application recueille beaucoup r£ , Ce 
s efforce d'affranchir son amour et de s'unir à moi a H 
lumière de l'intelligence, plus elle me connaît ■ us el e 

m 1 : sr plus e,le m ' aime ; p,us e,le m ' ai -' C-2 

„n 47 T A i" Si ' tU VOis que la P rière Parfaite ne consiste 
pas dans la multitude des paroles, mais dans 1 ardeur d u 

so "n^tet i e râmeVerS ^ Par ,a connaissance de 
Se " il fait din C ° nna,S , Sance de ma bonté jointes ensem- 
ble . .1 faut donc unir la prière mentale et la prière vo- 
cnle comme la vie active et la vie contemplative 
w- - il y a différentes manières d« comprendre H 

Sr e cïïï e / la ^^ mentale - Car je «K e 
désir, cest-a-dn-e une volonté bonne et sainte, était une 

11 u 'e e t C d a n ns nUeHe - CettG V ° l0nté Se manifeste S "» 
lieu et dans un moment donné, et surajoute à la prière 

continuelle du désir; et ainsi la prière vocale unie à a 

sainte volonté de l'ame, se fera dans le temps prescri 

ou quelquefois se continuera au delà, si la charité" Tt 

qui se dit et se fait pour le salut du prochain es tune 
prière mémoire, mais qui n'exempte pas de la prière 
lieu L P dT lte f U " Cmain mome "^t dans un certa „ 
ait da„ t v, ^ Prlère obU ^™e, tout ce qui se 

aù'on fait t dG DiGU Ct dU prochai "' ^ ce ' 

quon fa, même pour soi avec une intention droite peut 

stnn a K e o Une PrièrC; "'' C ° mme le dit mon »pS 

naTdP i ' 6 CGSSe PaS de Prier dès q»' " ™ «esse 

as le bien faire: aussi j'ai dit que la prière se faisait 

de plusieurs manières, en unissant la prière actuelle à là 
prière mentale Cette prière actuelle est inspirée par l'a" 
deur de la charité, et cette ardeur de la charité est la 
prière continuelle. Ja 

20- - Je t'ai dit comment on parvenait à la prière 
mentale, par la pratique, par la persévérance, et en lais- 
sant la prière vocale pour la prière mentale lorsque je- 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. LXV1I 



109 



visite l'âme ; je t'ai dit ce qu'étaient la prière publique 
et la prière vocale faite en dehors du temps prescrit, la 
prière du désir, et comment tout ce qu'on fait pour soi 
ou pour son prochain avec une intention droite était une 
prière II faut donc que l'âme s'excite avec courage a la 
Prière, qui enfante la vertu ; et l'âme y parviendra si elle 
se renferme dans la connaissance d'elle-même avec un 
amour tendre et filial. Si l'âme ne le fait pas, elle reste- 
ra toujours dans sa tiédeur et son imperfection; elle n ai- 
mera qu'autant qu'elle trouvera son avantage et son plai- 
sir en moi et dans le prochain. 

LXVII. - De l'erreur des gens du monde qui aiment et 
servent Dieu pour leur consolation. 

A — Je veux te parler de l'amour imparfait et de l'er- 
reur de ceux qui m'aiment pour leur propre consolation. 
Tu sauras que le serviteur qui m'aime imparfaitement, 
cherche plutôt la consolation qu'il ne me cherche moi- 
même: cela est évident, puisqu'il se trouble dès qu'il man- 
que de consolations spirituelles ou temporelles. 

2. — Les consolations temporelles charment les hommes 
du monde, qui font quelque bien tant qu'ils sont dans 
la prospérité; mais quand vient la tribulation que je leur 
donne dans leur intérêt, ils se troublent et abandonnent 
le peu de bien qu'ils faisaient. Si vous leur demandez: 
Pourquoi vous troublez-vous? Ils répondront: Parce que je 
suis dans la peine, et le peu de bien que je faisais dans 
la prospérité me semble inutile, puisque je ne le fais plus 
avec le même amour et le même esprit. C'est la tribula- 
tion qui en est cause, car il me semble que j'agissais 
bien mieux, avec plus de paix et de calme, autrefois que 
maintenant. 

3. — Celui qui parle ainsi est aveuglé par l'intérêt. Il 
n'est pas vrai que ce soit la tribulation qui diminue son 
amour et ses œuvres. Ce qu'on fait dans la tribulation 
vaut autant que ce qu'on fait dans la consolation, et même 
le mérite en augmenterait si l'on avait la patience. Mais 
cela vient de ce que ces hommes s'attachent trop à la 
prospérité. Ils m'aiment peu par vertu, et se reposent l'es- 





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DIALOGUE r«E SAINTE CATHERINE 



pnt dans quelques bonnes œuvres. Dès qu'ils sont privés 
de ce qu . les charme, il leur semble qu'ils n'ont ,1 s ï 
paix nécessaire pour bien faire; D leur arrive comme à 
un homme qu, est dans un beau jardin: parce quTs'v 
Ptatt, il aime y travailler; i, croit aimer son travail ma* 
ces le beauté du jardin qu'il aime. Il est facile de voiT 
qu'il aune plus le jardin que le travail; car dès ou'i il 
quitté le jardin, il ne ressent plus de pl'aiï ' « son lt 
sir venait du travail, i, ne l'aurait pas ainsi pe,du , 
I aurait toujours, parce que la faculté de bien faire 'ne 
peut se perdre sans la volonté de l'homme, même lorï 

$£ZT&* la prospérité ' comme 

àit n 7- ï? passion égare ceux qui agissent ainsi et q^ 

disent Je sais que je faisais mieux et que j'avais plus de 
consolations avant d'être éprouvé. J'aimais à faire le bien 
i«|us maintenant je n'y ai aucun goût. Ils se font illusion' 
s ils eussent aimé le bien par amour du bien, ils n'auraien 
pas cesse de l'aimer, et, loin d'en perdre le goût, us ri- 
raient davantage ; mais ils faisaient le bien pour le plaisir 
qu ils y trouvaient ; leur amour du bien cesse avec ce plai- 
sir, et c'est là une erreur où tombent la plupart de ceux 
qui font des bonnes œuvres ; ils s'abusent sur le plaisir 
qu'elles leur causent. p 

LXVIII. - Combien se trompent ceux qui aiment Dieu avec 
cet amour imparfait. 



i. - Mes serviteurs qui sont encore dans l'amour im- 
parfa.t me cherchent et m'aiment à cause de la consola 
tion et du bonheur qu'ils trouvent en moi. Et comme ie 
récompense tout le bien qui se fait, petit ou grand se- 
on la mesure de l'amour qui agit, je donne des cônso- 
ations spirituelles, tantôt d'une manière, tantôt d'une au- 
tre, dans le temps de la prière. Je ne le fais pas pour 
que lame reçoive mal la consolation, c'est-à-dire quelle 
s arrête plus à la consolation que je lui donne qu'à moi- 
même mais bien pour qu'elle regarde plus l'ardeur de 
nia chante à donner et son indignité à recevoir, que le 
plaisir qu'elle trouve dans ces consolations. Mais si, dans 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE — Cil. LXVIII 



1-11 



son ignorance, elle s'arrête à la seule jouissance, sans faire 
attention à mon amour envers elle, alors elle tombe dans 
un malheur et un égarement que je vais te faire con- 
naître. , „ 

2 - Elle est trompée d'abord par cette consolation qu elle 
cherche et dans laquelle elle se complaît. Car quelquefois 
te la console et je la visite plus qu'à l'ordinaire; et quand 
je me retire, elle revient sur ses pas pour retrouver les 
jouissances dans la route qu'elle avait suivie. Je ne don- 
ne pas toujours de la même manière, afin qu'elle sache 
que je distribue ma grâce comme il plaît à ma bonté et 
comme le demandent ses besoins. Mais l'âme ignorante 
recherche la consolation dans les mêmes choses, comme 
si elle voulait imposer une règle à l'Esprit Saint. 

3 - Elle ne doit pas agir ainsi, mais elle doit passer 
avec courage par ce pont de la doctrine de Jésus cruci- 
fié et recevoir en la manière, au lieu et au moment choi- 
sis'par ma bonté pour lui donner. Si je ne lui donne pas, 
je le fais par amour et non par haine, pour qu elle me 
cherche en vérité et qu'elle ne m'aime pas seulement pour 
son plaisir, mais qu'elle s'attache plutôt à ma chante qu a 
la consolation. Si elle ne le fait pas, et si elle cherche 
la jouissance selon sa volonté et non selon la mienne, 
elle trouvera la peine et la honte, parce qu'elle se verra 
privée de ce plaisir où elle avait fixé le regard de son 

intelligence. . 

4 — Tels sont ceux qui s'arrêtent aux consolations : ils 
ont goûté ma visite d'une certaine manière, et ils veu- 
lent toujours y revenir. Leur ignorance est telle, que, si 
je les visite d'une autre façon, ils résistent et ne veulent me 
recevoir que comme ils le désirent. Cette erreur vient de 
leur attachement à la jouissance spirituelle qu'ils ont trou- 
vée en moi. 

5 -L'âme se trompe, parce qu'il est impossible qu elle 
soit visitée toujours de la même manière. Elle ne peut rester 
stationnaire, elle avance ou elle recule dans la vertu, et alors 
elle ne peut recevoir de ma bonté les mêmes grâces ; je les 
varie au contraire, je lui donne tantôt la grâce spirituelle, 
tantôt une contrition et un regret qui semblent la boulever- 
ser Ouelquefois je serai dans l'âme, et elle ne me sentira 
pas ; quelquefois je manifesterai ma volonté, c'est-a-dire 




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DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



mon Verbe incarné, de différentes manières aux yeux de son 
intelligence, et cependant il semblera que l'âme ne goûte 
pas l'ardeur et la joie que cette vision devrait lui donner. 
D'autres fois, au contraire, elle ne verra rien, et goûtera un 
grand bonheur. 

6. — Je fais tout cela par amour, pour la sauver, pour la 
faire croitre dans l'humilité et la persévérance, pour lui 
apprendre à ne pas vouloir me donner de règle, et à ne 
pas mettre sa fin dans la consolation, mais seulement dans 
la vertu, dont je suis le fondement. Qu'elle reçoive hum- 
blement les différents états où elle se trouve, qu'elle re- 
connaisse avec amour l'amour avec lequel je donne. Qu'elle 
croie fermement que j'agis toujours uniquement pour la 
sauver ou la faire parvenir à une plus grande perfection. 
Elle doit être toujours humble et placer son principe et 
sa fin dans la fidélité à ma charité, et recevoir dans cette 
charité le plaisir et la privation, selon ma volonté et non 
selon la sienne. Le moyen d'éviter les pièges de l'ennemi est 
de recevoir tout de moi par amour, parce que je suis la fin 
suprême de l'homme et que toute chose doit être basée sur 
ma douce volonté. 

LXIX. — De ceux qui, pour ne pas perdre lapais et la conso- 
lation, négligent d'assister le prochain. 



1. — Je t'ai parlé de l'erreur de ceux qui veulent nie 
goûter et me recevoir à leur manière ; maintenant je veux 
te faire connaître combien se trompent ceux qui s'atta- 
chent tellement à la consolation, que, voyant les besoins 
spirituels ou temporels du prochain, ils ne font rien pour 
les soulager, sous prétexte de mieux faire; ils disent: Cela 
m'ôte la paix de l'àme et m'empêche de réciter mes prières 
ordinaires. 

2. — Ils croient m'offenser parce qu'ils n'ont plus de 
consolations, mais leur amour-propre spirituel les abuse; 
car ils m'offensent bien plus en ne secourant pas leur 
prochain qu'en abandonnant toutes leurs consolations. Si 
j'ordonne des prières vocales et mentales, c'est pour que 
l'âme puisse arriver à la charité envers moi et envers le 
prochain, c'est pour qu'elle persévère dans cette charité. 






TRAITÉ DB*LA PRIÈRK — CH. LXX 



113 



3. — Elle m'offense plus en- abandonnant la charité du 
prochain pour prier et. pour conserver la paix, qu'en lais- 
sant ses exercices pour assister le prochain. Aussi l'âme 
me trouve dans la charité du prochain, tandis qu'elle me 
perd dans les consolations où elle me cherche. Car en 
n'assistant pas le prochain, la charité du prochain dimi- 
nue par là même. Dès que la charité du prochain dimi- 
nue, mon amour pour elle diminue, et avec mon amour 
diminue aussi la consolation. 

4. — En voulant gagner on perd, en voulant perdre 
on gagne ; car celui qui renonce à la consolation pour le 
salut du prochain me gagne, et gagne le prochain en l'assis- 
tant et en le servant avec charité. Il goûte ainsi toujours la 
douceur de ma charité. Celui qui ne le fait pas, au contraire, 
est toujours dans la peine ; car souvent l'obéissance, les 
liens particuliers, les infirmités spirituelles ou temporelles 
des autres le contraindront à s'occuper du prochain : et 
alors il le fera avec chagrin, avec ennui et trouble de cons- 
cience; il deviendra insupportable à lui-même et aux 

antres. 

5. — Si vous lui demandez : Pourquoi ressentez-vous de 
la"peine? Il vous répondra: lime semble que j'ai perdu 
la paix et la tranquillité d'esprit; je n'ai pas fait mes 
exercices ordinaires, et je crois que j'ai offensé Dieu. Il 
n'en est rien; mais parce qu'il ne regarde que sa pro- 
pre consolation, il ne sait connaître et discerner vérita- 
blement où est son offense. S'il le savait, il verrait que 
l'offense ne consiste pas à être privé de consolation spi- 
rituelle et à laisser l'exercice de la prière lorsque les be- 
soins du prochain le réclament, mais à manquer de cha- 
rité pour le prochain, qu'on doit aimer et servir par amour 
pour moi. Tu vois donc que l'âme se trompe elle-même 
h cause de son amour-propre spirituel. 






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1XX.- De l'erreur de ceux qui mettent toute leur affection 
dans les consolations et les visions. 

1 - L'amour-propre . spirituel cause un mal plus grand à 
l'âme lorsqu'elle aime et recherche uniquement les consu- 
ltions et les visions que j'accorde souvent a mes ser- 
DiALOCliE de S. Calh. de S. — 8. 




114 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



viteors. Dès qu'elle s'en voit privée, elle tombe dans le 
chagrin et l'ennui, parce qu'il lui semble qu'elle est privée 
de la grâce lorsqu'elle ne sent plus ma présence ; car, com- 
me je te l'ai dit, je parais et je disparais dans l'âme, afin de 
la rendre parfaite. Elle tombe dans l'abattement et croit 
être réprouvée dès qu'elle perd la consolation et qu'elle 
sent les attaques de la tentation. 

2. — Elle ne devrait pas se laisser ainsi abuser par l'amour- 
propre spirituel, qui lui cache la vérité. Qu'elle sache que 
moi, le souverain Bien, je suis en elle pour soutenir sa 
volonté pendant le combat, et pour l'empêcher de reculer 
en recherchant la consolation. Elle doit s'humilier et se 
reconnaître indigne de la paix et du repos de l'esprit. Je 
me retire d'elle pour qu'elle s'humilie et qu'elle reconnaisse 
ma charité dans la volonté droite que je lui conserve pen- 
dant le combat. 

3. — Il faut qu'elle ne reçoive pas seulement le lait de 
la douceur que je lui présente, mais il faut qu'elle s'at_ 
tache au sein de ma Vérité, et qu'elle reçoive le lait 
avec la chair, c'est-à-dire qu'elle se nourrisse du lait 
de ma douceur par le moyen de la chair de Jésus cru- 
cifié, dont j'ai fait un pont pour que vous arriviez à moi. 
C'est pour cela qne je me retire. Si l'âme avance avec 
prudence et sagesse, je reviens bientôt à elle avec plus 
de douceur, de force et de charité ; mais si elle reçoit 
avec trouble et tristesse la privation des douceurs spiri- 
tuelles, elle y gagne peu et reste dans sa tiédeur. 

LXXI. — Ceux qui s'attachent aux consolations spirituelles 
peuvent être trompés par le démon qui se transforme en an- 
ge de lumière. — Des signes auxquels on peut reconnaître 
qu'une vision vient de Dieu ou du démon. 



1. — Ceux qui s'attachent aux consolations spirituelles 
sont souvent exposés à d'autres pièges du démon, qui se 
transforme en ange de lumière. Le démon tente toujours 
l'âme sur ce qu'elle désire davantage, et, s'il la voit pas- 
sionnée pour les consolations et les visions spirituelles, 
si elle y met tout son bonheur, au lieu de le mettre dans 
la vertu en se reconnaissant indigne des douceurs de mon 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. LXXI 



115 



amour, alors il revêt pour elle des formes de lumière : 
tantôt il prend l'apparence d'un ange, tantôt celle de mon 
Fils, tantôt celle de quelque saint. 11 agit ainsi pour pren- 
dre l'âme à l'amorce du plaisir qu'elle trouve dans les 
visions et les douceurs spirituelles. Si l'âme ne se retire 
pas avec une humilité profonde en repoussant la jouissance 
qui lui est offerte, elle tombe par ce piège dans les mains 
du démon. Mais si elle se sépare de la jouissance par 
l'humilité, si elle s'attache par l'amour à moi qui donne, 
plutôt qu'à mes présents, alors le démon est vaincu, 
parce que son orgueil ne peut supporter l'humilité de l'âme. 

2. — Si tu me demandes comment on peut reconnaître 
ce qui vient du démon et ce qui vient de moi, je te répon- 
drai que c'est à ce signe : Si c'est le démon qui se présente 
à l'âme sous forme de lumière, elle en reçoit une vive 
joie ; mais plus la vision se prolonge, plus la joie diminue, et 
il ne reste bientôt que trouble, tristesse et ténèbres qui obs- 
curcissent tout l'intérieur. Mais si c'est moi, l'éternelle Véri- 
té, qui visite l'âme, elle éprouve au premier moment une 
sainte frayeur, et avec cette frayeur, la joie, l'assurance, une 
douce prudence qui fait qu'en doutant elle ne doute pas. 

3. — La connaissance d'elle-même la persuade de son in- 
dignité. Elle dit : Je ne suis pas digne de recevoir votre visi- 
te, et, puisque je n'en suis pas digne, comment cela peut-il 
être ? Alors elle se confie à la grandeur de ma charité ; elle 
comprend que je puis lui donner ce qu'il me plaît, en ne 
regardant pas son indignité, mais ma dignité, qui me rend 
capable de me recevoir en elle-même par grâce et d'une 
manière sensible. Je ne méprise pas son désir qui m'appelle, 
et elle me reçoit humblement en disant : Voici votre servan- 
te, qu'il me soit fait selon votre volonté. Alors elle quitte 
l'oraison et les douceurs de ma présence avec joie, avec hu- 
milité, parce qu'elle se trouve indigne de tout ce qu'elle re- 
çoit de ma charité. 

" 4. _ Tel est le signe qui montre si l'âme est visitée par 
moi ou par le démon. Ma visite commence par la crainte, 
elle continue et finit dans la joie et l'espoir de la vertu ; 
celle du démon commence par la joie, mais elle se ter- 
mine dans la confusion et les ténèbres de l'esprit. Je vous 
ai donné ce signe pour que l'âme qui veut marcher avec 
humilité et prudence ne puisse être trompée; elle le sera 




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116 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEHIHE 



quand elle voudra avancer seulement avec l'amour im- 
parfait de sa propre consolation, et non pas avec mon 
amour. 

LXXII. — L'àme qui se connaît évite les tromperies du dé- 
mon. 

1. — Je n'ai pas voulu te cacher, ma fille bien-aimée, 
l'erreur où tombent ordinairement les hommes qui se com- 
plaisent dans le peu de bien qu'ils font au temps de la 
consolation, et celle de mes serviteurs qui s'attachent tel- 
lement aux douceurs spirituelles, qu'ils ne peuvent plus 
connaître la vérité de mon amour et discerner où se trou- 
ve le péché. Je t'ai dit le piège où le démon les prend 
par leur faute s'ils ne suivent pas le moyen que je t'ai en- 
seigné. Ainsi toi et mes autres serviteurs, vous devez sui- 
vre la vertu par amour pour moi, et non par un autre 
motif. 

2. — Ces erreurs et ces dangers sont pour ceux dont 
l'amour est imparfait, c'est-à-dire pour ceux qui aiment 
plus mes bienfaits que moi-même. Mais l'âme qui est entrée 
dans la connaissance d'elle-même en s'exerçant à l'oraison 
parfaite, en rejetant l'imperfection de l'amour et de la prièrç, 
comme je te l'ai expliqué, cette âme me reçoit par l'a- 
mour ; elle s'efforce d'attirer à elle le lait de ma douceur 
sur le sein de la doctrine de Jésus crucifié. 

3. — Elle est arrivée au troisième état, c'est-à-dire à l'a- 
mour tendre et filial; elle n'a pas un amour mercenaire, mais 
elle agit avec moi comme un ami agit avec son ami qui lui 
fait un présent : il ne regarde pas au présent, mais au cœur 
de celui qui donne, et il n'aime le présent que par amour 
pour son ami. Ainsi fait l'âme qui est parvenue à l'amour 
parfait. Quand elle reçoit mes bienfaits et mes grâces, elle 
ne s'arrête pas au présent, mais son intelligence contemple 
la grandeur de ma charité qui donne. 

4. — Pour que l'âme ne puisse s'excuser de ne pas 
faire ainsi, j'ai voulu unir le bienfait au bienfaiteur, en 
unissant la nature humaine à la nature divine, lorsque 
je vous ai donné le Verbe, mon Fils unique, qui est une 
même chose avec moi comme moi avec lui. Par cette 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. LXXIII 



117 



union vous ne pouvez voir le présent sans voir celui 
Z vous le fait. Comprenez donc avec quel amour vous 
Svelainier le don et le donateur. Si vous flûtes cela 
vou aurez un amour non pas mercenaire mais pur et 
généreux, comme ceux qni se renferment dans la con- 
naissance d'eux-mêmes. 

LXXIII.- Comment l'âme quitte l'amour imparfait et arrive 
à l' amour parfait. 

i - Jusqu'à présent je fài montré de différentes ma- 
nières comment l'âme quitte l'imperfection pour arriver ^à- 
l'amour parfait, et comment elle agit quand elle est par- 
•enue à l'amour intime et filial. Je t'ai dit et je te répète 
qu'elle y arrive par la persévérance, en se renfermant 
dans la connaissance d'elle-même. Cette conna.sanced elle- 
même doit être accompagnée de la connaissance de ma 
bonté, pour qu'elle n'en soit pas troublée. Car la con- 
naissance d'elle-même lui donnera la haine de son aniom 
sensitif et de l'attrait qu'elle a pour les consolations. De 
cette haine fondée sur l'humilité doit naître la pa tience. 

2 - La patience deviendra sa force contre les attaques 
du démon et contre les persécutions des hommes. Elle 
s'en servira avec moi, lorsque, pour son bien, je lui retire 
la consolation. Elle supportera tout au moyen de cette 
vertu. Si la sensualité voulait, dans quelques épreuves, 
se révolter contre la raison, le juge de la conscience 
s'élèverait au-dessus d'elle avec une sainte haine et terait 
justice de tout mouvement coupable. Car l'âme qui ne 
s'aime pas se corrige toujours et se reprend non seule- 
ment des mouvements qui sont contre la raison, mais 
encore quelquefois de ceux qui viennent de moi. 

3 - C'est ce que veut faire comprendre mon doux ser- 
viteur saint Grégoire, lorsqu'il dit qu'une conscience sainte 
et pure trouvait le péché là où il n'était pas, oest-a- 
dire que sa délicatesse était si grande, qu'elle voyait une 
faute où il n'y en avait pas. L'âme doit faire de même 
si elle veut quitter l'imperfection, et si elle attend, dans 
la connaissance d'elle-même et à la lumière de la foi, ce 
qu'ordonnera ma Providence. 




U8 



DIALOGUE I)K SAINTE CATHERINE 



4.— Ainsi firent mes disciples, lorsqu'ils se renfermèrent 
dans le Cénacle, persévérant dans les veilles et la prière 
jusqu'à la descente du Saint-Esprit. L'âme, comme je te 
l'ai dit , fait de môme. Elle s'éloigne de l'imperfection et 
se renferme en elle-même pour atteindre la perfection. 
Elle veille, et fixe le regard de son intelligence sur la doc- 
trine de ma Vérité. Elle se connaît et persévère humble- 
ment dans la prière d'un saint désir, parce qu'elle éprouve 
en elle l'ardeur de ma charité. 

LXXIV, — Des signes auxquels on connaît que lame est ar- 
rivée à l'amour parfait. 



1. — Je vais te dire maintenant quel signe prouve que 
l'àme est arrivée à l'amour parfait. Ce signe est le même 
signe qu'on vit dans mes disciples, lorsqu'ils eurent reçu 
l'Esprit Saint. Ils sortirent du Cénacle, perdirent toute 
crainte et annoncèrent ma parole, la doctrine du Verbe 
mon Fils biep-aimé. Loin de redouter la souffrance, ils 
s'en glorifiaient ; ils ne craignaient pas de paraître devant 
les tyrans du monde et de leur dire la vérité pour l'hon- 
neur et la gloire de mon nom. 

2. — Ainsi, lorsque l'àme s'est renfermée dans la con- 
naissance d'elle-même, comme je te l'ai dit, je retourne 
vers elle par le feu de ma charité. Cette charité, pendant 
qu'elle persévérait dans sa retraite, lui a fait concevoir 
la vertu par amour, en lui communiquant ma puissance; 
avec cette puissance elle a dominé et vaincu sa passion 
sensitive. 

3. — Par la même charité, je l'ai fat participer à la 
sagesse de mon Fils, et dans cette sagesse elle voit et 
connaît, par l'œil de l'intelligence, ma vérité et les éga- 
rements de l'amour-propre spirituel, c'est-à-dire l'amour im- 
parfait de la consolation. Elle connaît la malice et les 
mensonges avec lesquels le démon abuse l'àme qui est 
liée à cet amour imparfait; elle se lève avec la haine de 
l'imperfection et avec l'amour de la perfection. 

4. — Par cette même charité, qui est le Saint-Esprit, je 
la fais participer à sa volonté, en fortifiant la volonté 
qu'elle a de supporter toute peine, de sortir de la retraite 






TRAITÉ DE LA. PRIÈRE — CH. LXXV 



119 



pour mon nom, et de produire des bonnes œuvres envers 
le prochain. Elle ne sort pas de sa connaissance, mais 
elle fait sortir d'elle-même les vertus conçues par l'amour. 
Elle les montre de différentes manières, quand les besoins 
du prochain le réclament ; car elle n'a plus la crainte 
qu'elle avait de perdre ses consolations spirituelles. 

5 —Elle est parvenue à l'amour généreux et parfait, et 
elle agit au dehors sans penser à elle-même. L'âme arrive 
au second degré de ce troisième état parfait, où elle goûte 
et enfante la charité du prochain. Elle obtient ce degré 
de parfaite union en moi. Ces deux derniers degrés sont 
unis ensemble, et l'un n'est pas sans l'autre ; mon amour 
n'est jamais sans l'amour du prochain, et celui du pro- 
chain sans le mien, ils ne peuvent être jamais sépares : de 
même, ces deux degrés ne sont jamais l'un sans l'autre, 
comme je te le montrerai en l'expliquant le troisième état. 

LXXV. - Les imparfaits veulent suivre seulement le Père, 
tandis que les parfaits suivent le Fils. 

1 - Je t'ai dit que ceux qui sortent ainsi dehors, mon- 
trant qu'ils ont quitté l'imperfection et sont arrives à la 
perfection. Ouvre les yeux de ton intelligence, et vois-les 
courir sur le pont de Jésus crucifié, votre règle, votre loi 
et votre doctrine. Ils ne se proposent pas d'autre but que 
Jésus crucifié. Ce n'est pas moi le Père qu'ils se proposent, 
comme font ceux qui sont dans l'amour imparfait et qui 
ne veulent pas supporter de peine, parce qu'en moi ne 
peut se trouver la peine. 

2 - Les imparfaits ne veulent suivre que la consolation 
qu'ils trouvent en moi. Je te le dis, ce n'est pas moi qu'ils 
suivent, c'est la consolation qu'ils trouvent en moi. Les 
parfaits, au contraire, font autrement: embrasés par l'a- 
mour, ils ont' uni les trois puissances de l'âme et monte 
les trois degrés figurés sur le corps de Jésus crucifie. Avec 
les pieds de son affection, leur âme est parvenue des 
pieds de mon Fils à son côté, où elle trouve le secret du 
cœur et connaît le baptême de l'eau, qui a sa vertu par 
le sang. L'âme y reçoit la grâce du saint baptême et y 
devient un vase capable de contenir la grâce unie et mé- 
langée de ce sang. 



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DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



3. — Où rame connaît-elle la dignité d'être unie et mé- 
langée au sang de l'Agneau, en recevant le saint baptê- 
me par la vertu de ce sang? Dans le côté de mon Fils 
où elle connaît le feu de la divine charité. Si tu te le rap- 
pelles, ma Vérité incarnée te l'a révélé, lorsque tu l'inter- 
rogeais en lui disant: Doux Agneau sans tache, vous étiez 
mort quand votre côté a été ouvert. Pourquoi vouloir que 
votre cœur soit ainsi frappé et entr'ouvert? Mon Fils te 
répondit, s'il t'en souvient, qu'il avait eu bien des rai- 
sons; et il te dit les principales. 

4. — Son désir de sauver le genre humain était infini, 
et son corps ne pouvait supporter la douleur et les tour- 
ments que dans une certaine mesure; ce qui était fini 
ne pouvait donc montrer l'amour infini dont il vous ai- 
mait; alors il voulut que vous vissiez le secret de son 
cœur, et il vous le montra ouvert, pour vous faire com- 
prendre qu'il vous aimait plus que ne le pouvait montrer 
sa mort. 

5. — L'eau et le sang qui en sortirent signifiaient le 
saint baptême de l'eau, que vous recevez en vertu du 
sang ; il répandit le sang et l'eau pour marquer deux bap- 
têmes de sang: le premier, que reçoivent ceux qui ré- 
pandent leur sang pour moi : ce sang tire sa vertu du 
sang de mon Fils, et remplace le baptême qu'ils n'ont pu 
recevoir ; le second est le baptême de feu, que reçoivent 
ceux qui désirent le baptême avec un ardent amour sans 
pouvoir l'obtenir; et il n'y a pas de baptême do feu sans 
le sang ; parce que ce sang est pénétré par le feu de la 
divine charité qui l'a fait répandre. 

6. — L'âme reçoit aussi le baptême de sang d'une autre 
manière, pour parler par figure; ma divine charité l'accor- 
de parce qu'elle voit l'infirmité et la fragilité de l'homme 
qui l'entraine au péché. Sa fragilité, ni aucune autre cause 
ne l'entraînerait au péché, s'il n'y consentait pas; mais 
il y tombe par faiblesse, et le pécré lui fait perdre la 
grâce qu'il avait reçue au baptême en vertu du sang; 
alors il fallait que ma divine bonté perpétuât le baptême 
du sang par la contrition du cœur et par la sainte con- 
fession, en s'adressant, quand on le peut, à mes ministre* 
qui gardent les clefs du sang. 

7. - Le sang est versé sur l'âme par l'absolution, et quand 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. LXXV 



4-2-1 



on ne peut se confesser, il suffit de la contrition du cœur: 
alors c'est la main de ma clémence qui vous donne le 
bénéfice du sang. Mais celui qui pourra se confesser de- 
vra le faire, et celui qui le pourra, et ne le fera pas, sera 
privé du bénéfice du sang. 

g _ Il est vrai que, quand on le veut, au moment de 
la mort, et qu'on ne le peut pas, on reçoit le sang. Mais 
que personne ne soit assez insensé pour espérer se faire 
pardonner ses fautes au dernier instant; car il peut crain- 
dre que, pour punir son obstination, ma divine justice 
lui dise : Tu ne t'es pas souvenu de moi pendant la vie, 
quand tu en avais le temps; je ne me souviendrai pas de 
toi dans la mort. On ne doit donc jamais différer sa con- 
version ; mais, alors même, on doit jusqu'à la fin espérer 
dans le sang et en recevoir le baptême. 

9 — Ainsi tu vois que le baptême de sang peut toujours 
couler sur l'âme; et dans ce baptême tu reconnais l'ac- 
tion de mon Fils. La peine de la croix est finie, mais le 
fruit que vous en recevez est infini à cause de la nature 
divine infinie qui est unie à la nature humaine finie. La 
nature humaine souffrait dans mon Verbe revêtu de votre 
humanité, mais comme les deux natures sont unies et pé- 
nétrées l'une pour l'autre, la divinité attire à elle la peine 
qu'elle a supportée sur la croix avec un amour ineffable, et 
son action peut être appelée infinie. 

40. — La peine n'était pas infinie, puisqu'elle était limitée 
par le corps, et que le désir de souffrir pour vous rache- 
ter a cessé sur la croix quand l'âme de mon Fils s'est sé- 
parée de son corps; mais le fruit qui est sorti de cette 
peine est infini comme le désir de votre salut, et vous le re- 
cevez d'une manière infinie ; car s'il n'était pas infini, le 
genre humain ne pourrait pas être sauvé dans le passé, dans 
le présent et dans l'avenir. L'homme qui m'offense ne pour- 
rait se relever sans cesse, si le baptême de sang ne lui 
était accordé d'une manière infinie, et si le fruit du sang 
n'était pas infini. 

11. _ c'est ce que mon Fils vous a montré par la bles- 
sure de son côté ; c'est là que vous trouvez le secret de 
son coeur, parce que vous y voyez qu'il vous aime plus qu'il 
ne peut vous le montrer par une peine finie. Il vous le 
montre d'une manière infinie, par le baptême du sang uni 




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DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



au feu de la charité divine, car c'est l'amour qui l'a fait 
répandre. Le baptême est donné à tous les chrétiens, et 
a quiconque veut le recevoir, dans l'eau unie au sang et 
au feu. L'âme est ainsi pénétrée par le sang de mon Fils, 
et c'est pour vous faire comprendre ces choses qu'il a 
fait sortir le sang et l'eau de son côté. J'ai maintenant 
répondu à ce que tu m'avais demandé. 

LXXVI. — L'âme au troisième degré parvient à la bouche 
de Jésus-Christ. — La mort de la volonté propre est le 
signe qu'elle y est arrivée. 



1. — Tout ce que je viens de te dire, mon Fils te l'avait 
enseigné; mais j'ai voulu te le répéter, en te parlant de lui 
pour te faire mieux comprendre l'excellence de l'âme par- 
venue au second degré, où elle connaît et acquiert si bien 
l'ardeur de l'amour, qu'elle court aussitôt au troisième de- 
gré, c'est-à-dire à la bouche : et là elle montre qu'elle est 
parvenue à l'état parfait. Par où passe-t-elle ? L'âme passe 
par le cœur, c'est-à-dire qu'elle se rappelle où elle a été 
baptisée, et laissant l'amour imparfait, par la connaissance 
que lui donne cet aimable cœur, elle voit, elle goûte et res- 
sent le feu de ma charité. 

2. — Ceux qui sont arrivés à la bouche font ce que fait la 
bouche. La bouche parle avec la langue qu'elle a ; elle 
goûte les aliments, elle les retient pour les donner à 
l'estomac, et les dents les broient pour qu'ils puissent 
être avalés. L'âme fait de même ; elle me parle d'abord 
avec la langue, qui est dans la bouche du saint désir, c'est- 
à-dire avec la langue d'une sainte et continuelle prière. 
Cette langue parle, réellement et mentalement: elle parle 
mentalement lorsqu'elle m'offre ses doux et amoureux dé- 
sirs pour le salut des âmes ; elle parle réellement lors- 
qu'elle annonce la doctrine de ma Vérité, lorsqu'elle aver- 
tit et conseille le prochain, lorsqu'elle confesse la foi sans 
craindre ce que le monde peut lui faire souffrir. Elle parle 
hardiment devant toute créature, de toutes les manières et 
à chacun selon son état. 

3. — L'âme aussi apaise la faim qu'elle a des âmes pour 
mon honneur sur la table de la très sainte Croix. Nulle au- 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. LXXVI 



423 



tre chose et nulle autre table ne pourraient la rassasier 
parfaitement. Elle broie sa nourriture avec les dents, sans 
lesquelles elle ne peut rien avaler. La haine et l'amour sont 
comme deux rangées de dents dans la bouche du saint 
désir • la nourriture qu'elle reçoit est préparée pas la haine 
d'elle-même et par l'amour de la vertu, en elle et dans son 
prochain. Elle broie l'injure, le mépris, les affronts, les re- 
proches, les persécutions nombreuses ; elle supporte la 
faim, la soif, le froid, le chaud, les angoisses, les larmes 
et les sueurs pour le salut des âmes. Elle accepte tout 
pour mon honneur et ne rejette jamais son prochain. 

4 - Quand tout est ainsi préparé, elle goûte et savoure 
le fruit de sa fatigue, et la douceur de ces âmes dont elle 
se rassasie dans ma charité et dans la charité du prochain. 
Cette nourriture parvient à l'estomac, qui est excite par le 
désir et la faim des âmes ; et cet organe est l'amour et le 
zèle de son cœur pour le prochain. Elle se plaît tant a sa- 
vourer et à s'approprier cette nourriture, qu'elle perd le 
goût des délicatesses de la vie corporelle, afin de pouvoir 
mieux se rassasier de cet aliment, qu'elle trouve sur la ta- 
ble de la sainte Croix et de la doctrine de Jésus crucifie. 

5 - Alors l'âme s'engraisse de solides et véritables ver- 
tus et se développe tellement dans l'abondance, que le 
vêtement de la sensualité qui la couvre se déchire, c'est-a- 
dire que son corps perd tout désir sensuel. Ce qui est ainsi 
déchiré meurt, et la volonté sensitive disparait ; car la vo- 
lonté de l'âme qui vit en moi est revêtue de mon éternelle 
volonté : la sensualité meurt donc en elle. Telle est lame 
arrivée au troisième degré de la bouche. Ce qui indique 
son progrès, c'est que la volonté propre est morte en goû- 
tant l'ardeur de ma charité. 

6 - L'âme trouve dans la bouche la paix et le repos, lu 
sais que la bouche donne le baiser de paix : aussi à ce degré 
l'âme possède tellement la paix, que personne ne peut la 
troubler, parce qu'elle a perdu et détruit sa volonté propre, 
dont la mort seule procure la paix et le repos. L'âme alors 
enfante sans douleur des vertus à l'égard du prochain : non 
pas qu'elle soit exempte de peine, mais sa volonté, qui est 
morte, ne peut plus les ressentir, et elle supporte tout volon- 
tairement pour l'honneur de mon nom. Elle court avec ar- 
deur dans la voie de Jésus crucifié ; elle ne se la.sse point 



':' ; : : ! 




124 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



arrêter par l'injure, par les persécutions qu'elle rencontre ou 
par les plaisirs que le monde voudrait lui donner: elle sur- 
monte tout avec force et persévérance. 

7. — Son amour s'est revêtu du feu de ma charité ; il se 
rassasie du salut des âmes avec une patience sincère et par- 
faite. Cette patience est la preuve certaine que l'âme m'ai- 
me parfaitement et sans intérêt. Car si elle m'aimait et ai- 
mait le prochain pour sa consolation, elle serait impatiente 
et s'arrêterait dans sa route. Mais parce qu'elle m'aime pour 
moi, qui suis la souveraine Bonté, seule digne d'être aimée, 
parce qu'elle s'aime et qu'elle aime le prochain pour moi, 
pour louer et glorifier mon nom, elle est patiente, forte et 
persévérante. 

LXXVII. — Des œuvres de l'âme parvenue au troisième degré. 



1 . — Il y a trois glorieuses vertus qui sont fondées sur la 
charité, et qui sont les fruits de ses branches : ces vertus 
sont la patience, la force, la persévérance. Elles sont couron- 
nées par la lumière de la très sainte foi ; cette lumière dis- 
sipe les ténèbres de l'âme qui court dans la voie de la Véri- 
té ; l'âme est exaltée par un saint désir, et personne n'est 
capable de l'arrêter. Le démon ne peut lui nuire par ses ten- 
tations, car il craint l'âme embrasée du feu de la charité. 
Les persécutions et les injures des hommes sont impuissan • 
tes contre elle ; si le monde la poursuit, le monde aussi la 
redoute. Ma bonté le permet pour la fortifier et la faire gran- 
dir devant moi et devant le monde, parce qu'elle s'est faite 
petite par humilité. 

2. — Ne le vois-tu pas dans mes saints, qui se sont abais- 
sés pour moi et que j'ai élevés en moi, et dans le corps, 
mystique de la sainte Église, qui parle toujours d'eux, parce, 
que leurs noms sont écrits en moi, le livre de vie ? Oui, le 
monde les respecte, parce qu'ils ont méprisé le monde. Ils 
ne cachent pas leur vertu par crainte, mais par humilité; et 
si le prochain a besoin de leurs services, ils ne se cachent 
pas de peur de souffrir et de perdre leur consolation ; mais 
ils le servent avec courage, s'oubliant et se sacrifiant eux- 
mêmes. 

3. — De quelque manière qu'ils consacrent leur vie et 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. LXXVII 



125 



leur temps à mon honneur, ils sont Heureux et trouvent 
fjfe le repos de l'esprit. Pourquoi? Parce qu Us 
veuïïnt me servir, non pas selon leur volonté, maïs selon 
la rnern" et qu'ils aiment le temps de la consola mn 
comme le ^emps'de la tribulation, la prospérité ; comm e 1 ^ad- 
vprsité- l'une ne leur pèse pas plus que 1 autre paice 
ZCloul chose ils trouvent ma volonté, et qu'ils n'ont 
jL d'autre pensée que de s'y conformer des quils la 

T-nf ont vu que rien ne se fait sans moi et que tout 
«t'ordonne mystérieusement par ma providence excepté 
le péché, qui est un néant. C'est pour cela qu ils détestent 
e pelé e? qu'ils acceptent avec respect les autres choses. I s 
sont fënues et inébranlables dans leur volonté de suivre a 
oie delà vérité. Ils ne se ralentissent jamais, et servent Mé- 
lement leur prochain, sans s'arrêter à son .gnorance ^e àson 
ingratitude. Si quelquefois le méchant leur dit des mures 
etl u fait des reproches, ils n'en continuent pas moins leur 
bonnes œuvres et les prières ^'"^7^0^ 
ils souffrent plus de l'offense qu'il me fait et du tort 
qu'il cause à son âme que de toutes les injures qui leur 
sont adressées. C'était ce que disait mon glorieux apôtre 
saint Paul : « Le monde nous maudit, et nous bénissons , 
il nous persécute, et nous le souffrons avec patience et 
actions de grâce ; il blasphème, et nous prions ; nous sommes 
rejetés comme les ordures du monde, et nous le sup- 
portons » (I Cor., iv, 12-13). 

5 -Tu vois, ma fille bien-aimée, le signe par excellence 
qui' montre que l'âme a quitté l'amour imparfait pour 
l'amour parfait: ce signe est la vertu de patience qui 
lui fait suivre le doux Agneau sans tache, mon cher Fils. 
Lorsqu'il était sur la Croix où les clous de l'amour l'atta- 
chaient, il ne tint pas compte des injures des Juifs, qui 
lui criaient: «Descends, et nous croirons en toi » (S.Matth. 
xxvn, 42). Votre ingratitude ne l'empêcha pas de persé- 
vérer' dans l'obéissance que je lui avais imposée, et sa 
patience fut si grande, qu'on n'entendit pas la moindre 
plainte sortir de ses lèvres. 
' • 6. — Ainsi font mes enfants bien-aimés, mes fidèles ser- 
viteurs qui suivent la doctrine et l'exemple de ma Vérité: 
Le monde a beau vouloir les faire reculer par ses caresses 






1 






12G 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



ou ses menaces; ils ne tournent jamais la tête en arrière, 
et fixent toujours leurs regards sur ma Vérité. Ils ne veu- 
lent jamais quitter le champ de bataille, pour venir re- 
prendre chez eux le vêtement qu'ils y ont laissé, c'est- 
à-dire cet amour qui fait préférer la créature au Créateur. 
Ils restent joyeusement dans la mêlée, tout enivrés du 
sang de Jésus crucifié, de ce sang que j'ai chargé la sainte 
Eglise de distribuer pour soutenir et animer mes vrais che- 
valiers, qui combattent la sensualité, la chair, le monde 
et le démon, avec la haine de leurs ennemis et l'amour 
de la vertu. Cet amour est une armure qui résiste à tous 
les coups et rend invulnérable tant qu'on la conserve et 
que le libre arbitre ne livre pas volontairement à l'ennemi 
le glaive qu'il tient dans ses mains. Ceux qui sont enivrés 
du sang de mon Fils ne le font jamais; ils persévèrent 
.•oiirageuseinent jusqu'à la mort, où tous leurs ennemis 
sont confondus. 

7. — glorieuse vertu, combien tu me plais ! tu brilles 
dans le monde même, aux yeux ténébreux des ignorants, 
qui ne peuvent s'empêcher de participer à la lumière de' 
mes serviteurs. Dans la haine avec laquelle ils les pour- 
suivent brille la bonté de mes serviteurs, qui désirent leur 
salut. Dans leur envie brille la grandeur de la charité 
dans leur cruauté la pitié : car plus ils sont cruels, plus 
mes serviteurs sont compatissants. Dans l'injure triomphe 
la patience, qui règle et gouverne toutes les vertus, parce 
qu'elle est la moelle de la charité. Elle prouve et affermit 
les vertus de l'âme; elle montre si elles sont fondées ou 
non en moi. Elle est victorieuse et jamais vaincue, car 
elle est accompagnée, comme je te l'ai dit, de la force et 
de la persévérance ; elle remporte la victoire, et quand 
elle quitte le champ de bataille, c'est pour venir à moi 
le Père, l'Eternel, qui récompense toute fatigue et qui lui 
donne la couronne de gloire. 



LXXVIII. — Du quatrième état, qui n'est pas séparé du troi- 
sième. — Des œuvres de l'âme arrivée à cet état, et com- 
ment Dieu ne se sépare jamais d'elle d'une manière sensible. 



1. - Je t'ai dit comment on reconnaît que l'àme est arrivée 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. LXXVIII 



127 



à la perfection de l'amour sincère et filial ; maintenant je 
veux te dire le bonheur qu'elle goûte en moi, même dans 
Ion' corps mortel. Lorsqu'elle est arrivée au troisième état 
dont je t'ai parlé, elle en atteint un quatrième, qui n est 
pas séparé du troisième, mais qui lui est un. nécessairement, 
comme ma charité est toujours unie à la chante du prochain . 
C'eT un fruit qui sort de ce troisième état par l'union 
parfaite que l'âme contracte avec moi ; elle y trouve une 
force si grande que non seulement elle souffre avec pa- 
tience, mais qu'elle désire avec ardeur souffrir pour 1 hon- 
neur et la gloire de mon nom. 

2 - Elle se glorifie dans les opprobres de mon Fils uni- 
que comme le disait mon apôtre saint Paul : «Je me glorifie 
dans la tribulation et dans les opprobres de Jésus cruci- 
fie" » (II Cor., xii, 9). Et ailleurs: «Puis-je me glorifie! 
en autre chose qu'en Jésus crucifié » ? Il disait aussi : « Je 
porte les stigmates de Jésus crucifié dans mon corps » 
f Gai vi U-17 ). De même, ceux qui se passionnent poui 
non "honneur et qui sont affamés du salut des âmes 
cornent à la table de la très sainte Croix; Us veulent 
souffrir beaucoup pour être utiles au Prochain pour con- 
server et acquérir des vertus en portant les stigmates du 
Christ dans leur corps. Car l'amour crucifié qui les brûle 
brille dans leur corps, et ils le montrent en se méprisant eux- 
mêmes, en se réjouissant des opprobres, des peines que 
je leur accorde, de quelque côté ou de quelque manière 
qu'elles leur viennent. ,■■„„* 

3 - Pour ces fils bien-aimés la peine est un plaisir et 
le plaisir une fatigue. Ils repoussent les consolations et 
les jouissances que leur offre le monde; non seulement ils 
ne veulent pas celles que le monde leur donne par ma 
permission, car quelquefois les serviteurs du monde sont 
forcés par ma bonté à les vénérer et à les assistei dans 
leurs besoins, mais encore ils ne veulent pas des consola- 
tions spirituelles qu'ils reçoivent de moi, et cela par hu- 
milité et par haine d'eux-mêmes. Ils ne méprisent pas la 
consolation, le présent de ma grâce, mais le plaisir que 
l'âme trouve dans cette consolation. Ce qui les inspiré, 
c'est la vertu d'une humilité sincère acquise par une sain c 
haine; cette humilité est la gardienne et la nourrice de 
la charité que donne la connaissance de moi et d eux-me- 



ifis 



■ 




1 



-128 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



mes. Aussi tu vois briller dans leur esprit et dans leur 
corps la vertu et les stigmates de Jésus crucifié. 

4. — Je leur fais la grâce de ne jamais me séparer d'eux 
d'une manière sensible, comme je le fais pour les autres 
dont je me rapproche et m'éloigne, non par la grâce mais 
par la douceur de ma présence. Je. n'agis pas de la sorte 
avec ceux qui sont arrivés à la grande perfection et qui 
sont entièrement morts à leur volonté ; car je me repose 
continuellement dans leur âme par ma grâce et d'une ma- 
nière sensible. Dès qu'ils veulent s'unir à moi par un re- 
gard d'amour, ils le peuvent, parce que leur désir les 
attache tellement à moi que rien ne peut les en séparer. 
Tous les lieux et les instants leur conviennent pour la 
prière, parce que leur conversation s'est élevée au-dessus 
de la terre, et s'est fixée dans le ciel. Ils ont perdu toute 
affection terrestre, tout amour-propre sensitif ; ils se sont 
élevés au-dessus d'eux-mêmes jusque clans les hauteurs 
des cieux, par l'échelle des vertus et les trois degrés que 
je t'ai montrés sur le corps de mon Fils. 

5. — Au premier degré, ils ont dépouillé les pieds de leur 
affection de l'amour du vice ; au second, ils ont goûté le 
secret et l'affection du cœur, et ils ont conçu l'amour pour 
les vertus ; au troisième, où est la paix de l'esprit, ils ont 
acquis les vertus en quittant l'amour imparfait, et ils sont 
parvenus à la grande perfection, où ils ont trouvé le re- 
pos dans la doctrine de ma Vérité. 

6. — Ils ont trouvé la table, la nourriture et le serviteur. 
La nourriture, ils la goûtent au moyen de la doctrine de 
Jésus crucifié. C'est moi qui suis le lit et la table ; mon 
doux et tendre Fils est la nourriture ; car ils se rassasient 
en lui du salut des âmes, et ils se nourrissent de lui-même, 
.le vous l'ai donné pour aliment; vous recevez au Sacre- 
ment de l'Autel sa chair et son sang, sa divinité, son 
humanité tout entière, que ma bonté vous offre pour que 
vous ne tombiez pas de faiblesse pendant votre pèlerinage, 
pour que vous n'oubliiez pas le bénéfice du sang versé 
pour vous avec tant d'amour, mais pour que vous soye i 
toujours pleins de force et d'ardeur dans votre voyage. 

7. — L'Esprit Saint les sert, car l'ardeur de ma charité leur 
distribue les dons et les grâces. Ce doux serviteur va et 
vient pour les servir; il me porte leurs ardents et amou- 



TOAITÉ DE LA PRIÈRE. — CH. LXXVI1I 



d29 



reux désirs, et il leur porte le fruit de leurs fatigues, dont 
ils goûtent et savourent la douceur dans leurs âmes. Ainsi 
tu le vois, je suis la table, mon Fils est la nourriture, et 
le Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils, est le servi- 
teur. 

8. — Remarque qu'ils me possèdent toujours d'une ma- 
nière sensible : plus ils ont rejeté les jouissances et voulu 
la peine, plus ils ont perdu la peine et trouvé la jouis- 
sance. Pourquoi ? Parce qu'ils sont enflammés et em- 
brasés de ma charité qui a consumé leur volonté. Aussi 
le démon redoute les coups de leur charité ; il leur jette de 
loin ses flèches et n'ose pas en approcher. 

9. — Le monde les frappe à l'extérieur, croyant les 
blesser, et c'est lui qui se blesse ; car le trait qui ne 
peut pénétrer revient sur celui qui le jette. Ainsi le monde, 
lorsqu'il lance les injures, la persécution et les murmures, 
sur mes parfaits serviteurs, ne trouve aucun endroit où 
il puisse les atteindre, parce que le jardin de leur àme 
est fermé ; et le trait revient sur celui qui l'a lancé, 
empoisonné par la faute. Il ne peut blesser d'aucun côté 
les parfaits, parce qu'en frappant le corps il n'atteint 
pas l'âme qui reste heureuse et affligée, affligée de la 
faute du prochain, et heureuse de la chanté qu'elle possède. 

10. — Elle suit ainsi l'Agneau sans tache, mon Fils 
bien-aimé, qui, sur la croix, était heureux et affligé. Il était 
affligé de la croix que souffrait son corps, et de la croix 
du désir qu'il avait d'expier la faute des hommes ; il était 
heureux, parce que la nature divine, unie à la nature 
humaine, ne pouvait souffrir et ravissait toujours son âme 
en se montrant à elle sans voile. Il était heureux et 
affligé, parce que la chair souffrait, mais que la divinité 
ne pouvait souffrir, pas plus que son âme dans la partie 
supérieure de son entendement. De même, mes enfants 
bien-aimés, lorsqu'ils sont arrivés au troisième et au qua- 
trième degré, sont affligés par des croix spirituelles et cor- 
porelles, puisqu'ils souffrent dans leur corps, comme je 
le permets, et qu'ils sont tourmentés du regret que leur 
causent mon offense et le malheur du prochain ; mais ils 
sont heureux parce que le trésor de la charité qu'ils possè- 
dent ne peut leur être enlevé; et c'est pour eux une 
source d'allégresse et de béatitude. 

Dialogue de S. Cath. de S. — tf. 



■ 




120 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



11. — Leur affliction n'est pus une douleur qui dessèche 
l'âme: elle l'engraisse, au contraire, clans l'ardeur de la 

charité. La peine augmente la vertu, la fortifie, la développe 
•et l'excite. Elle n'affecte pas l àme, mais elle la nourrit. 
Aucune douleur, aucune peine ne peut la retirer du foyer 
d'amour où elle est plongée. Un tison qui est embrasé 
dans une fournaise ne peut être saisi parce qu'il est tout 
en feu : de même l'âme qui est jetée dans la fournaise 
de ma charité n'est plus rien en dehors de moi ; sa volonté 
est détruite et elle est toute embrasée en moi; personne 
ne peut la prendre et la retirer de ma grâce, parce qu'elle 
est devenue une mérne chose avec moi, et moi une même 
chose avec elle. 

12. — Jamais je ne lui retire ma présence comme je 
le fais pour les autres dont je me rapproche et m'éloigne 
pour les conduire à la perfection. Lorsqu'ils y sont arrivés 
je cesse ce jeu de l'amour; cette alternative de visites et 
d'absences est un jeu de l'amour ; c'est par amour que je 
pars, c'est par amour que je reviens. Je ne me retire pas 
réellement, car je suis un Lieu immuable et je ne change 
pas ; mais c'est l'effet sensible de ma charité clans l'àme qui 
parait et disparait. 

LXXIX. — Dieu ne se sépare jamais des parfaits par grâce 
et par sentiment, mais par union (1). 

L — Je te disais que les parfaits ne perdent jamais le 
sentiment de ma présence. Je m'éloigne cependant d'une 
autre manière, parce que leur âme, qui est unie à leur 
corps, ne pourrait supporter continuellement l'union que 
je contracte avec elle. Et parce qu'elle ne le peut pas, je 
m'éloigne, non par sentiment ou par grâce, mais par union. 

2. — Lorsque l'àme s'élance avec ardeur vers la vertu 
par le pont de la doctrine de Jésus crucifié, et qu'elle 
arrive à la porte divine, elle élève son esprit en moi, elle 
se baigne et s'enivre du sang ; elle brûle du feu de l'amour 
et goûte en moi la divinité même. L'àme s'unit tellement à 
cet océan tranquille, qu'elle ne peut avoir de pensée qu'en 



(1) Dans sa traduction latine, le bienheureux Raymond, confesseur de sainte Ca- 
therine, affirme ici que l'état dont il est question était celui de notre sainte. 



1 



TRAITÉ DE LA PRIERE. 



CH. LXXIX 



131 



moi. Dès sa vie mortelle elle' goûte le bien de l'immortalité, 
et malgré le poids de son corps elle reçoit les joies de 
l'esprit. 

3. — Souvent son corps est élevé de terre par la par- 
faite union de l'âme avec moi, comme si le corps était 
déjà devenu subtil. Il n'a pas perdu sa pesanteur, mais 
parce que l'union de l'âme avec moi est plus parfaite que 
son union avec le corps, la force de l'esprit fixé en moi 
soulève de terre le poids du corps, et le corps reste immo- 
bile et brisé par l'amour de l'âme : tellement que, comme- 
tu l'as entendu dire de quelques personnes, il lui serait 
impossible de vivre si ma bonté ne lui en donnait pas la 
force. Et je veux que tu saches que c'est un plus grand 
miracle de voir l'âme ne pas quitter le corps dans cette : 
union, que de voir plusieurs corps morts ressusciter. 

4. — Aussi j'arrête pour quelque temps cette union de 
l'âme et je la fais retourner dans le vase de son corps; la 
sensibilité de ses organes, qui avait été suspendue par 
l'ardeur de l'âme, recommence ses fonctions. Car l'âme 
n'est complètement séparée du corps que par la mort, 
mais elle perd seulement ses puissances par l'amour qui 
l'unit à moi. La mémoire ne contient d'autre chose que 
moi; l'intelligence ne contemple d'autre objet que ma 
Vérité, et l'amour qui suit l'intelligence, n'aime et ne 
s'unit qu'à ce que voit l'intelligence. Toutes ses puissances 
sont unies, abîmées et consumées en moi. Le corps perd 
tout sentiment. L'œil en voyant ne voit pas, l'oreille en 
entendant n'entend pas, la langue en parlant ne parle pas, 
à moins que quelquefois, à cause de la plénitude du cœur, 
je ne permette à la langue de le laisser déborder et de 
parler pour la gloire de mon nom. 

5. — Ainsi, la langue en parlant ne parle pas, la main 
en touchant ne touche pas, les pieds en marchant ne 
marchent pas ; tous les membres sont liés et retenus par 
les liens de l'amour, et ces liens les soumettent telle- 
ment à la raison et les unissent si étroitement à l'ardeur 
de l'âme, que tous ensemble, contrairement à la nature, 
ils crient vers moi le Père éternel pour que le corps soit 
séparé de l'âme et l'âme du corps. C'est ce que me criait 
le glorieux saint Paul: «Malheureux que je suis! qui me 
délivrera de ce corps de mort? Je vois dans mes membres 




JJ* 



U2 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




une loi contraire à la loi de l'esprit» (Rom., vu , 23-2i). 

6. — Paul ne parlait pas seulement du combat de la 
chair contre l'esprit, car ma parole l'avait pour ainsi dire 
rassuré, lorsqu'il lui avait été dit: « Paul, ma grâce te 
suffit» ii Cor., xn, 9). Il parlait ainsi parce qu'il se sen- 
tait enfermé dans son corps, qui empêchait ma vision pour'j 
quelque temps. Jusqu'au moment de la mort, l'œil ne 
peut voir l'éternelle Trinité de la même vision que les! 
Bienheureux qui rendent sans cesse honneur et gloire à 
mon nom. Tant que Paul se trouvait parmi les hommes 
qui sans cesse m'offensent, il était privé de me voir dans 
mon essence. 

7.— Mes serviteurs me voient et me goûtent, non pas 
dans mon essence, mais dans l'effet de la charité, de diffé- 
rentes manières, selon qu'il plait à ma bonté de me ma- 
nifester ; mais cette vue de l'âme unie au corps est une 
obscurité quand on la compare à la vue de l'àme sépa- 
rée du corps. Il semblait à Paul que la vue corporelle 
empêchait la vue spirituelle, et que ses sens grossiers 
privaient son âme de me contempler face à face. Sa volon- 
té lui paraissait liée de telle sorte qu'il ne pouvait aimer 
autant qu'il devait aimer, parce que tout amour dans cet, 
te vie est imparfait jusqu'à ce qu'il arrive à sa perfection.. 

8. — L'amour de Paul, comme celui de mes autres vrais 
serviteurs, n'était pas imparfait quant à la grâce etî 
à la charité ; il était parfait sous ce rapport, mais il était 
imparfait parce qu'il ne pouvait rassasier son amour. Gé-' 
tait là sa peine. S'il avait pu satisfaire son désir de ce 
qu'il aimait, il n'aurait eu aucune peine; mais il souffrait 
parce que l'amour, tant qu'il est dans un corps mortel 
n'a pas parfaitement ce qu'il aime. 

9. — Dès que l'àme, au contraire, est séparée du corps, 
■son désir est rempli et l'amour est sans peine. L'ami 
alors est rassasiée, mais elle l'est sans dégoût, parce 
qu'étant rassasiée elle a toujours faim, sans avoir la peine 
de la faim ; car dès que l'àme est séparée du corps, elle 
■déborde d'une félicité parfaite, et elle ne peut rien dési- 
rer sans l'avoir. Elle désire me voir, et elle me voit face a 
face ; elle désire voir la gloire de mon nom dans mes 
saints, et elle la voit dans la nature angélique et dans la 
.nature humaine. 



TRAJTÉ DE LA PRIÈRE. — CH. LXXXI 



[■63. 



LXXX.— Les mondains rendent gloire à Dieu, qu'ils le veuillent 
ou ne le veuillent pas. 

\. — La vue de l'âme bienheureuse est si parfaite^ 
qu'elle voit la gloire et l'honneur de mon nom, non seule- 
ment dans les habitants du ciel, mais encore dans ceux 
de la terre. Qu'il le veuille ou non, le monde me rend 1 
gloire. Il est vrai qu'il ne le fait pas comme il devrait, en 
m'aimant par dessus toute chose ; mais moi je trouve dans 
les hommes la gloire et la louange de mon nom, puis- 
qu'en eux brillent ma miséricorde et la grandeur de ma 
charité. 

2. — Je leur laisse le temps, et je ne commande pas- 
à la terre de les engloutir pour leurs fautes ; je les at- 
tends, au contraire, et je dis à la terre de leur donner ses 
fruits, au soleil de les éclairer et de les chauffer de ses ray- 
ons ; je conserve au ciel la régularité de ses mouvements 
et je répands ma miséricordieuse bonté sur toutes les 
choses qui sont faites pour eux. Non seulement je ne las- 
leur retire pas à cause de leurs fautes, mais encore je les 
donne au pécheur comme au juste, et même souvent plus 
au pécheur qu'au juste, parce que le juste peut souffrir, 
et que je le prive des biens de la terre pour lui donner 
plus abondamment les biens du ciel. Ainsi, ma miséricor- 
de et ma charité brillent sur eux. 

3. _ Quelquefois les persécutions que les serviteurs du 
monde font supporter à mes serviteurs éprouvent leur 
patience et leur charité ; elles ne servent qu'à me faire 
offrir d'humbles et continuelles prières; elles tournent 
ainsi à la gloire et à l'honneur de mon nom. Qu'il le 
veuille ou non, le méchant cause ma gloire, même par ce 
qu'il fait pour m'offenser. 

LXXXI. — Comment les démons même rendent gloire à Dieu. 

4. — De même que les pécheurs servent dans cette vie- 
à augmenter la vertu de mes serviteurs, de même les dé- 
mons dans l'enfer sont les bourreaux et les ministres de- 
ma justice sur les damnés. Ils servent aussi mes créatures- 



1 



; 




134 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEniNE 



qui, dans leur pèlerinage terrestre, désirent arriver à moi, | 
leur lin. Ils les servent en exerçant leur vertu par des at- 1 
taques et des tentations de toute sorte, en les exposant I 
aux injures et aux injustices des autres afin de leur faire I 
perdre la charité ; mais en voulant dépouiller mes servi- l 
tours, lis les enrichissent en exerçant leur patience, leur I 
'force et leur persévérance. De cette manière ils rendent 
gloire et honneur à mon nom. 

2. — Ainsi s'accomplit ma vérité en eux. Je les avais 
créés pour me louer, me glorifier et pour les faire parti- 
ciper à ma heautô ; mais ils se sont révoltés contre moi 
par orgueil, ils sont tombés, ils ont été privés de ma vision, j 
Ils ne me rendent pas gloire par l'amour ; mais moi, la ; 
Vérité éternelle, je les ai faits des instruments pour exer- 
cer mes serviteurs à la vertu, et des bourreaux pour punie 
les damnés ou pour purifier ceux qui sont dans le purga- 
toire. Tu vois que ma vérité s'accomplit véritablement en 
"eux, puisqu'ils me rendent gloire, non pas comme les ha- 
bitants du ciel, dont ils sont exilés par leur faute, mais 
comme les ministres de ma justice dans les enfers et dans 
le purgatoire. 

LXXXII. — L'âme, délivrée de cette vie, voit parfaitement la 
gloire de Dieu dans toute créature ; elle n'a plus la peine du 
désir, mais seulement le désir. 



i. — Qui est-ce qui voit et goûte en toute chose, dans 
.1 es créatures raisonnables et dans les démons même la 
gloire et l'honneur de mon nom? C'est l'âme dépouillée 
de son corps et parvenue à moi, qui suis sa fin. Elta 
voit parfaitement et connaît la Vérité. En me voyant, moi, 
le Père, elle aime ; en aimant, elle est rassasiée ; en étant 
rassasiée, elle connaît la vérité, et cette connaissance de 
la vérité fixe sa volonté dans la mienne ; elle y est tel- 
lement ferme et attachée, que rien ne peut lui causer de 
peine, parce qu'elle a ce qu'elle désirait avoir. Elle dési- 
rait avant tout me voir et voir glorifier mon nom; elle 
le voit pleinement et véritablement dans mes saints, dans 
les anges, dans toutes les créatures, dans les démons 
mômes. 

2. — Elle voit l'offense qui m'est faite; elle ne peut 









TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — CH. LXXXIIT 



135 



plus comme autrefois en ressentir de la douleur, elle en 
éprouve seulement de' la compassion ; elle aime sans pei- 
ne et prie toujours avec charité pour que je fasse misé- 
ricorde au monde. En elle la peine est passée, mais non 
la charité. Le Verbe, mon Fils, vit finir, dans la mort 
douloureuse de la Croix, la peine du désir de votre salut 
qui le tourmentait; mais le désir de votre salut n'a pas cesse 

avec la peine. 

3 - Si l'ardeur de ma charité que je vous ai montrée 
en mon Fils avait cessé pour vous, vous ne seriez pas. 
Vous êtes faits par amour; si je retirais l'amour, cest-a-i 
dire si je n'aimais pas votre être, vous ne seriez pas; 
mais mon amour vous a créés, mon amour vous conserve, 
et parce que je suis une même chose avec mon Verbe 
et' mon Verbe avec moi, la peine du désir a cesse, mais 

non pas le désir. , ^ 

4 - De même les saints qui ont la vie éternelle con- 
servent le désir du salut des âmes, mais sans en avoir 
la peine ; la peine s'est éteinte dans leur mort, mais non 
'ardeur de la charité. Ils sont comme enivrés du sang de 
l'Agneau sans tache, et revêtus de la charité du prochain 
Ils°ont passé par la porte étroite, tout inondés du sang 
de Jésus crucifié, et ils se trouvent en moi, l'océan de la 
paix, délivrés de l'imperfection, c'est-à-dire de la peme 
du désir, car ils sont arrivés à cette perfection ou ils 
sont rassasiés de tout bien. 

IXXXIII. — Comment saint Paul, après avoir vu la gloire 
des Bienheureux, désirait être délivré de son corps. 

1. — Paul avait vu et goûté ce bien quand je l'élevai 
au troisième ciel, c'est-à-dire à la hauteur de la Trinité. 
Il avait connu et goûté ma vérité en recevant la pléni- 
tude du Saint-Esprit, et en apprenant la doctrine de mon 
Verbe incarné. Son âme se revêtit de moi, le Père, par 
union et par sentiment, comme les Bienheureux dans le 
ciel, excepté que son âme n'était pas séparée de son 
corps. Il plut à ma bonté d'en faire un vase d'élection 
dans l'abîme de ma Trinité, et je le dépouillai de moi, 
parce qu'en moi ne peut être la peine ; et je voulais 
qu'il souflrit pour mon nom. 




If 



430 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



2. — Je donnai pour objet à son intelligence Jésus cru- 
cifié, le revêtant du vêtement de sa doctrine, le liant et 
l'enchaînant avec la clémence du Saint-Esprit, qui est le 
feu de la charité. Il devint par ma bonté un vase utile 
et nouveau ; il ne résista pas quand il fut frappé, mais il 
dit : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ; dites ce 
que vous voulez que je fasse et je le ferai ». (Act., ix, 
G). Alors je l'enseignai en lui montrant Jésus crucifié, en 
le revêtant de la doctrine de ma charité. Je l'illuminai 
parfaitement par la lumière de la vraie contrition, avec 
laquelle il effaça ses fautes, en s'appuyant sur ma cha- 
rité (1). 

3. — Il se revêtit tellement de la doctrine de Jésus 
crucifié, il y fixa si fortement son ûme, qu'il ne put en 
être dépouillé et séparé, ni par les tentations du démon, 
ni par les combats de la chair, que ma bonté permet- 
tait pour le faire croître en mérite et en grâce, pour 
conserver son humilité après qu'il eut joui des grandeurs 
de la Trinité. Jamais il ne quitta en la moindre chose 
ce vêtement de Jésus-Christ; il le garda dans toutes ses 
épreuves et ses tribulations, et il persévéra toujours dans 
la doctrine de la Croix. Il se l'était tellement incorporé, 
qu'il donna sa vie pour ne pas s'en séparer, et retourna 
vers moi avec ce vêtement divin. 

4. — Paul avait goûté ce que c'était que jouir de moi 
sans le poids de son corps; je lui avais permis d'en jouir 
par union, mais non pas complètement séparé de son 
corps. Quand il fut revenu à lui, revêtu de Jésus cruci- 
fié, il lui sembla que son amour était imparfait en le 
comparant à la perfection de l'amour qu'il avait goûté 
en moi, et qu'il avait vu dans les Bienheureux séparés 
de leurs corps. Il sentait que le poids de son corps était 
un obstacle qui empêchait la perfection et le rassasie- 
ment dont l'âme jouit après la mort. Sa mémoire lui 
paraissait faible et imparfaite, et cette faiblesse, cette 
imperfection le rendaient incapable de pouvoir me rete- 
nir, me recevoir, me goûter avec la perfection des saints 
dans le ciel. 

(1) La fin de ce chapitre et le commencement du chapitre suivant ne 8C 
trouvent pas dans l'édition italienne de Gigli. Nous les donnons d'après la tra- 
duction latine du bienheureux Raymond de Caponfl. 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — CH. LXXXVI 



137 



5-11 lui semblait que, tant qu'il était dans son .corps 
mortel, il rencontrait en toute chose une loi mauvaise 
qui combattait l'esprit, non par un entraînement au pé- 
ché, puisque je lui avais dit: « Paul, ma grâce te suffit», 
mais par un empêchement à la perfection de 1 espnt, qui 
consiste à me voir dans mon essence. Et comme cette 
vision est impossible avec la loi et la pesanteur du corps, 
Paul s'écriait : « homme infortuné que je suis ! qui me 
délivrera de ce corps de mort? car j'ai dans mes mem- 
bres une autre loi qui combat la loi de mon esprit ». 

6 - C'est la vérité ; car la mémoire est combattue par 
l'imperfection du corps, l'intelligence, arrêtée par sa pe- 
santeur, ne peut me voir tel que je suis dans mon es- 
sence, et la volonté, enchaînée par ses liens, ne peut me 
goûter sans peine, comme je te l'ai fait comprendre. Ainsi 
Paul avait bien raison de dire: J'ai dans mon corps une 
loi qui combat la loi de mon esprit. De même mes ser- 
viteurs que je t'ai montrés parvenus au troisième et au 
quatrième degré d'union parfaite avec moi, crient aussi 
qu'ils désirent être délivrés et séparés des liens de leur 
corps. 






LXXXIV. — Des causes qui font désirer à l'àme d'être sépa- 
rée de son corps. 

1 — Mes fidèles serviteurs ne connaissent pas la crainte 
et l'angoisse de la mort, ils la désirent au contraire. 
Dans là rude guerre qu'ils ont faite à leurs corps avec 
une sainte haine, ils ont perdu cette tendresse naturelle 
qui unit le corps et l'àme ; ils ont vaincu et detrmt 1 a- 
mour d'eux-mêmes, et ils désirent mourir par amour pour 
moi. Ils disent : Qui me délivrera de ce corps de mort? Je 
désire en être affranchi pour être avec le Christ. Ils di- 
sent avec l'Apôtre: La mort est mon désir, mais je prends 
la vie en patience. Dès que l'âme est élevée à l'union 
parfaite, elle ne souhaite plus que de me contempler et de 
me voir glorifié en toutes choses. 

2. — (1) Quand l'àme revient à ses sens corporels, qui 
avaient été absorbés en moi par l'effet de l'amour, elle 

(l)Le chapitre lxxxiv commence ici dans l'édition italienne. 






[38 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




supporte péniblement la vie, parce qu'elle se voit privée 
de l'union qu'elle avait avec moi, et de la société désira- 
ble îles Bienheureux qui me rendent sans cesse gloire: 
Elle se retrouve parmi les hommes, dont elle voit les ini- 
quités si nombreuses. Ce spectacle lui cause une amère 
douleur et augmente son désir du me voir. La vie lui 
devient insupportable. 

3. _ Cependant comme sa volonté ne lui appartient plus 
et qu'elle est devenue par l'amour une même chose avec 
moi, elle ne peut vouloir et désirer autre chose que ce 
que je veux. Elle désire venir, mais elle est contente de 
nstor si je l'ordonne, et de souffrir beaucoup pour ma 
gloire et pour le salut des Ames. Elle ne s'éloigne en rien 
de ma volonté, mais elle court avec ardeur ; revêtue de 
Jésus crucifié, elle passe par le pont de sa doctrine, eu 
se glorifiant dans les opprobres et dans la peine. Plus elle 
souffre, plus elle se réjouit : la multitude des tribulations 
calme le désir qu'elle a de la mort, et souvent l'amour 
des souffrances adoucit la peine qu'elle éprouve de n'être 
pas délivrée de son corps. 

4. _ Kon seulement mes serviteurs souffrent alors avec 
patience comme ceux qui sont au troisième degré, mais 
ils se glorifient encore de souffrir beaucoup en mon nom; 
quand "ils souffrent, ils se réjouissent; et quand ils ne 
souffrent pas, ils s'en affligent, parce qu'ils craignent que 
je ne veuille les récompenser en cette vie, et que le sa- 
crifice de leurs désirs ne me soit point agréable. Dès que 
je leur envoie au contraire beaucoup d'épreuves, ils sont 
heureux de se voir revêtus des peines et des opprobres 
de .lésus-Christ. 

5. — S'ils pouvaient être vertueux sans fatigue, ils n'y 
consentiraient pas ; ils préféreraient se réjouir sur la croix 
avec le Christ, et acquérir la vie éternelle par la souffran- 
ce plutôt que par tout autre moyen. Pourquoi? Parce 
qu'ils sont abîmés et embrasés dans ce sang où ils trou- 
vent ma charité, ce feu qui sort de moi pour ravir leur 
eœur, leur esprit et consumer le sacrifice de leur désir. 
C'est ainsi que le regard de l'intelligence s'élève à cette con- 
templation de ma divinité, où l'amour s'unit et se développe 
en suivant l'entendement. Cette vue surnaturelle est une grâce 
infinie que je donne à l'âme qui m'aime et me sert en vérité. 



TRAITÉ DE LA PIAIÈHE. — Cil, LXXXV 



139 



LXXXV - Ceux qui sont arrivés à cet état unitif sont éclai- 
rés dans leur intelligence par une lumière surnaturelle et 
infuse de la grâce. - Il vaut mieux consulter, pour le sa- 
lut de son âme, un humble qui a une conscience pure, qu un 
savant qui a de l'orgueil. 

i _ C'est avec cette lumière qui éclairait son intelli- 
gence que me vit saint Thomas d'Aquin et qu'il acquit, 
Tes clartés de la science, comme le firent saint Augustin- 
saint Jérôme et mes autres saints docteurs. Ils étaient 
éclairés d'en haut et comprenaient dans les ténèbres ma 
vérité c'est-à-dire la Sainte Écriture qui parait obscure 
parce' qu'elle n'est pas comprise, non par le défaut de 
l'Écriture, mais par l'ignorance de celui qui ne la com- 
prend pas. Aussi j'ai donné ces lampes pour éclairer les 
aveugles et les intelligences grossières, afin que l'homme 
puisse connaître la vérité dans les ténèbres. 

2 _ Moi le feu qui consume le sacrifice, je les ai ra- 
vis 'en leur donnant la lumière surnaturelle qui fait com- 
prendre la vérité clans les ténèbres. Et alors ce qui pa- 
raissait obscur est devenu évident pour les ignorants 
comme pour les savants. Chacun reçoit la lumière selon 
sa capacité et selon la préparation qu'il apporte a me 
connaître; car je ne méprise les bonnes dispositions de 

personne. . , 

3 - L'intelligence reçoit une lumière infuse par la 
grâce, supérieure à la lumière naturelle, une lumière avec, 
laquelle les saints docteurs et mes autres serviteurs ont 
connu la lumière dans les ténèbres. Des ténèbres est ve- 
nue la lumière, car l'intelligence a été formée avant 1 E- 
criture; c'est de l'intelligence que vient la science, puis- 
que c'est en voyant qu'elle discerne. _ 

4 - Avec cette lumière, les prophètes ont vu 1 avène- 
ment et la mort de mon Fils ; les apôtres l'ont possédée 
après la descente du Saint-Esprit; les évangéhstes, les 
docteurs, les confesseurs, les vierges, les martyrs en ont 
tous été' éclairés; tous l'ont reçue selon que le deman- 
daient leur salut, le salut des âmes et l'enseignement de 
la Sainte Écriture. 



* 









140 



DIALOCilK DE SAINTE CATHERINE 





5. — Les docteurs l'ont reçue pour expliquer la doc- 
trine de ma Vérité, la prédication des Apôtres et les textes 
des Évangélisles ; les martyrs, pour montrer par leur sang 
la lumière de la foi, le trésor et le fruit du sang de 
l'Agneau ; les vierges l'ont montrée par la chanté et la 
pureté. Les obéissants ont fait briller l'obéissance du 
Verbe, cette obéissance parfaite que mon Fils a embras- 
sée pour courir à la mort ignominieuse de la Croix. 

0. — Cette lumière est visible dans l'Ancien et dans le 
Nouveau Testament. Dans l'Ancien Testament, par les 
prophètes dont l'intelligence a été surnaturellement éclai- 
rée par ma grâce; dans le Nouveau Testament, par la 
vie évangélique révélée • au chrétien fidèle. La nouvelle 
loi venait de la même lumière, car elle n'a pas détruit 
l'ancienne, elle en est inséparable; elle en a seulement 
ôté l'imperfection, parce qu'elle était fondée sur la crainte. 

7. — Lorsque le Yerbe mon Fils vint avec la loi d'amour, 
il l'accomplit en lui donnant l'amour, en étant la crainte 
de la peine, et en ne lui laissant que la bonne et sainte 
crainte. Aussi, mon Fils disait à ses disciples pour mon- 
trer qu'il ne détruisait pas la loi : « Je ne suis pas 
venu pour détruire la loi, mais l'accomplir » (S. RÎatth., 
v. 47 ). Comme s'il disait : Jusqu'à présent, la loi était 
imparfaite ; mais avec mon sang je la rendrai parfaite et 
je l'accomplirai en ce qui lui manque, parce que j'ôterai 
la crainte de la peine; je l'établirai sur l'amour et sur 
la crainte sainte et filiale. 

8. — Comment la Vérité est-elle connue? Par la lumière 
surnaturelle qui est donnée à qui veut la recevoir de ma 
grâce. Toute lumière qui .sort de la sainte Écriture, sort 
de cette lumière. Les ignorants, orgueilleux de leur scien- 
ce, s'aveuglent dans la lumière, parce que leur orgueil et 
les nuages de l'amour-propre en couvrent et en cachent 
la clarté. Ils comprennent la lettre et l'apparence de 
l'Écriture plus qu'ils n'en saisissent le sens ; ils goûtent 
la lettre en consultant beaucoup de livres, mais ils ne 
goûtent pas la moelle de l'Écriture, parce qu'ils sont pri- 
vés de la lumière avec laquelle l'Écriture a été formée et 
présentée. 

9. — Ceux-là s'étonnent et murmurent quand ils voient 
des gens sans instruction plus éclairés sur la vérité que 



m*w 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — Cil. LXXXVI 



141 






ceux qui ont longtemps étudié. Ce n'est pas surprenant, 
puisqu'ils possèdent la cause de la lumière d'où vient la 
science; mais, parce que les superbes ont perdu la lu- 
mière, ils ne voient pas et ne connaissent pas ma bonté 
et la lumière de la grâce répandue sur mes serviteurs. 

10 - Aussi je te dis qu'il vaut mieux prendre pour le 
conseiller de son âme une personne humble qui a une 
conscience droite et pure, qu'un savant orgueilleux qui a 
beaucoup étudié. Car on ne peut donner que ce qu'on a 
soi-même. Une vie de ténèbres change souvent en ténè- 
bres pour les autres la lumière des Saintes Ecritures. Tu 
trouveras le contraire dans mes serviteurs parce que la 
lumière qu'ils ont en eux, ils la présentent avec l'ardent 
désir du salut des âmes. 

11 — Je te dis cela, ma très douce fille, pour te faire 
con naître la perfection de l'état unitif, où l'intelligence est 
ravie par le feu de ma charité qui donne la lumière sur- 
naturelle. L'âme m'aime avec cette lumière, parce que 
l'amour suit l'intelligence ; plus elle connaît, plus elle aime, 
et plus elle aime, plus elle connaît. L'intelligence et l'a- 

" mour se nourrissent réciproquement. 

12. — C'est par cette lumière que l'âme isolée du corps 
parvient à mon éternelle vision, où elle me goûte en vé- 
rité comme je te l'ai dit en t'expliquant le bonheur que 
l'âme reçoit en moi. C'est l'état le plus élevé où l'âme 
dans sa vie mortelle puisse goûter la vie des Bienheu- 
reux. Souvent son union est si grande, qu'elle sait à peine 
si elle est avec son corps ou sans son corps. Elle a un 
avant-goût de la vie éternelle, parce qu'elle m'est étroite- 
ment unie, et que sa volonté est morte en elle : c'est cette 
mort qui l'unit à moi, et il n'y a pas d'autre moyen de 
s'unir à moi parfaitement. L'âme goûte la vie éternelle des 
qu'elle est délivrée de l'enfer de sa volonté propre. L'hom- 
me souffre comme un damné quand il obéit à sa volonté 
•sensitive. 



LXXXVI. — Résumé de ce qui précède. — Dieu invite l'àme 
à prier pour toute créature et pour la sainte Église. 

1. — Tu as vu avec ton intelligence et tu a entendus 



•1 '.'2 



DIALOGCE DE SAINTE CATHERINE 



avec ton cœur, comment tu devais profiter pour toi et 
pour ton prochain de la doctrine et de la connaissance 
de ma Vérité. Je te l'ai dit en commençant, tu dois arri- 
ver à la connaissance de la vérité par la connaissance dé 
toi-même ; mais cette connaissance de toi-même doit être 
jointe et unie à la connaissance do moi-même en toi. 
C'est ce qui te donnera l'humilité, la haine, le mépris per- 
sonnel et le feu de la charité que tu trouveras dans ma 
connaissance; tu parviendras ainsi à l'amour du prochain, 
en lui étant utile par la doctrine et les exemples d'une 
vie sainte. 

2. — .le t'ai montré un pont et les trois degrés qui re- 
présentent les trois puissances de l'àme. Personne ne peut 
avoir la vie de la grâce s'il ne monte ces trois degrés, 
c'est-à-dire, s'il ne réunit toutes ses puissances en mon 
nom. Je t'ai montré plus parfaitement ces trois degrés de 
l'àme figurés sur le corps de mon Fils unique, dont je 
fais un moyen de vous élever, en parvenant à ses pieds 
percés, à l'ouverture de son côté, et à sa bouche où l'âme 
goûte la paix et le repos. 

3. — Je t'ai fait connaître l'imperfection de la crainte 
servile, et l'imperfection de l'amour de ceux qui m'aiment 
à cause de la douceur qu'ils trouvent en moi. Tu as vu 
la perfection du troisième degré, celle de ceux qui sont 
arrivés à la paix de la bouche, après avoir couru avec 
un ardent désir sur le pont de Jésus crucifié et avoir 
monté les trois degrés principaux, en unissant les puis- 
sances de leur âme et toutes leurs opérations en mon nom, 
comme je te l'ai clairement expliqué. Tu les as vus, après 
avoir franchi les trois degrés particuliers, passer de l'état 
imparfait à l'état parfait dans lequel ils courent en vé- 
rité. 

4. — Je t'ai fait goûter la perfection de l'àme et les par- 
fums de ses vertus. Je t'ai montré aussi les pièges où elle 
peut tomber avant d'arriver à la perfection, si elle na 
s'applique pas toujours à se connaître et à me connaître 
Je t'ai montré le malheur de ceux qui se noient dans le 
fleuve, en ne passant pas par le pont de la doctrine de 
ma Vérité, que je vous ai donné pour que vous ne pé- 
rissiez pas ; mais les insensés ont préféré se noyer dans 
les misères et la fange du inonde. 






TRAITÉ DE LA PHÏÈBE. — CH. LXXXVII 



143 



5 -Je t'ai montré ces choses pour augmenter en toi le 
feu' des saints désirs et la douleur de la perte des âmes, 
afin que la douleur et l'amour te poussent à me faire vio- 
lenceVr les larmes, les sueurs, les humbles et con£ 
nuelles prières que tu m'offriras avec ^™™£V»M 
pour que beaucoup d'autres qui me servent m entende 
et pour qu'enflammés de ma charité, vous m imploriez tous 
et vous me forciez à faire miséricorde au monde et au 
corps mystique de la sainte Eglise pour lequel tu mas 
tant j>ne. ^ ^_^ ^ ^ ^ ^ ^^^ d > e * aucer vos 
saints désirs et de récompenser vos peines. Je reformerai 
la sainte Église en lui donnant de bons et saints pasteurs. 
Ce ne sera pas avec la guerre, le glaive et la cruauté, 
mais avec la paix, le calme, les larmes et les sueurs de 
mes amis ; je vous ai envoyés travailler à vos âmes et a 
celles du prochain, dans le corps mystique de la sainte 
Église, en agissant par la vertu, l'exemple et la doctnne, 
en m'offrant de continuelles prières pour le salut des 
hommes, et eu produisant des vertus dans le prochain. Car 
je veux que vous soyez utiles à votre prochain, cest le 
moyen véritable de faire fructifier votre vigne. 

7 - Ne cessez jamais de faire monter vers moi le bon 
encens, de vos prières pour le salut des âmes, parce que je 
veux faire miséricorde au monde. Je laverai avec vos 
prières vos sueurs et vos larmes, la face de mon épouse, 
la sainte Église, que je t'ai montrée sous la forme d'une 
femme dont le visage est sali et pour ainsi dire couvert 
de lèpre, parce que les ministres de la religion et tous 
les chrétiens l'ont souillée de leurs fautes, comme je te 
l'expliquerai bientôt. 

LXXXVII. -L'âme demande à Dieu de vouloir bien lui faire 
connaître les différentes sortes de larmes. 

1. — Alors cette âme tourmentée d'un immense désir, et 
tout enivrée de son union avec Dieu et de ce qu'elle avait 
entendu de la Vérité suprême, se désolait de l'aveuglement 
des créatures qui méconnaissaient leur bienfaiteur et l'ar- 
deur de la charité divine. Elle se réjouissait cependant de 



144 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEMNE 




l'espérance que Dieu lui avait donnée, en lui enseignant ce 
qu'elle devait faire avec ses autres serviteurs, pour obtenir 
sa miséricorde au monde. Elle fixa le regard de son intelli- 
gence dans la douce Vérité à laquelle elle était unie, parce 
qu'elle voulait savoir quelque chose des états de l'Ame dont 
Dieu lui avait parlé. Et comme elle voyait que l'aine pas3e 
à cesétats parles larmes, elle désirait apprendre de la Vérité 
la différence des larmes, ce qu'elles sont, d'où elles viennent 
et les fruits qu'elles produisent. 

2. — La vérité ne pouvant être connue et comprise que 
par la Vérité même, elle s'adressait à la Vérité, où rien ne 
s'aperçoit que par l'intelligence. Celui qui veut la connaî- 
tre doit s'élever vers elle par l'ardeur du désir, en ouvrant 
l'œil de son intelligence par la lumière de la foi, en fixant 
son regard sur la Vérité. Quand donc cette âme eut connu 
qu'elle ne s'était pas écartée de la doctrine que Dieu, la Vé- 
rité même, lui avait enseignée, et qu'il n'y avait pas d'autres 
moyens de connaître ce qu'elle voula.t savoir des différentes 
larmes et de leurs fruits, elle s'éleva au dessus d'elle-même 
par un effort extraordinaire de son désir, et à la lumière 
d'une foi vive, elle fixait son regard dans la Vérité éternelle 
où elle vit et connut la vérité de ce qu'elle demandait. 
Dieu se manifestait à elle, et. sa bonté condescendait à son 
ardent désir et accueillait favorablement sa demande. 



LXXXVIII. — Des larmes qui se rapportent aux différents 
états de l'âme. 



1. — La Vérité suprême lui disait doucement : Ma très dou- 
ce et très chère fille, tu me demandes de rapprendre les 
causes des larmes et leurs résultats; je veux satisfaire ton 
désir. Ouvre donc l'œil de ton intelligence, et je te montre- 
rai par les trois états de l'ame les larmes imparfaites qui 
viennent de la crainte. Mais avant je t'expliquerai celles que 
répandent les hommes coupables du monde: ce sont des lar- 
mes de damnation. Les secondes larmes sont cellesde la crain- 
te, celles de ceux qui fuient le péché pour éviter le châti- 
ment et qui pleurent par crainte. Les troisièmes sont celles de 
ceux qui, purifiés du péché, pleurent avec douceur en com- 
mençant à me goûter et à me servir. Mais, parce que leur 



TRAITÉ DE LA PRIEBE. 



CH. I.XXXIX 



-145 



amour est imparfait, leurs larmes sont encore imparfaites. 
Les quatrièmes sont celles de ceux qui sont arrivés à la per- 
fection de la charité du prochain, en m'aimant sans intérêt 

' pour eux-mêmes. Ceux-là pleurent, et leurs larmes sont 
parfaites. Les cinquièmes sont mêlées aux quatrièmes; ces 
larmes sont, d'une douceur extrême, et il y a un grand char- 
me à les répandre, comme je te le dirai bientôt. 

2. — Je te parlerai aussi des larmes de feu, que l'œil ne 
verse pas, parce que ce sont celles de ceux qui voudraient 
pleurer et ne le peuvent pas. L'àme passe par ces différentes 
larmes en quittant la crainte et l'amour imparfait pour arri- 
ver à la charité parfaite de l'état unitif. Je vais t'explique! 1 
toutes ces larmes. 

LXXXIX. — Des différentes sortes de larmes. 



\ ; _ Apprends, ma fille, que toute larme vient du cœur, 
car aucune partie du corps ne correspond si parfaitement 
<iue l'œil aux affections du cœur. Si le cœur souffre, l'œil le 
fait paraître. Si sa douleur est sensuelle, les larmes le sont 
aussi et engendrent la mort, parce qu'elles procèdent d'un 
amour déréglé qui m'offense et qui e mpoisonne la douleur 
•et les larmes. Cette douleur et ces larmes sont plus ou moins 
coupables, selon la mesure de l'amour déréglé,ceux qui pleu- 
rent ainsi répandent les larmes de mort dont je t'ai parlé. 

2. — Voici maintenant les larmes qui commencent à don- 
ner la vie: ce sont les larmes de ceux qui à la vue de leurs 
fautes commencent à pleurer par crainte du châtiment. Ces 
larmes sont humaines et sensibles, parce que l'âme n'a pas 
encore la haine parfaite de sa faute, à cause de l'offense qu'elle 
m'afaite; sa douleur vient de la peine qui suit le péché com- 
mis, et l'œil pleure parce qu'il obéit au mouvement du cœur. 

3. — Lorsque l'âme s'exerce à la vertu, elle commence à 
perdre la crainte, parce qu'elle connaît que la seule crainte 
«e suffit pas pour donner la vie éternelle, comme je te l'ai 
expliqué dans le second état de l'âme. Alors elle s'élève 
avec amour à la connaissance d'elle-même et de ma bonté 
pour elle, et elle commence àespérer de ma miséricorde dans 
laquelle se réjouit son cœur. La douleur de sa faute se mêle 
à la joie de l'espérance dans ma miséricorde, etl'œil commen- 
ce à verser des larmes qui viennent de la source du cœur. 

Dialogue de S. Cath. de S. — 10. 







1 16 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE. 



4. — Mais, parce que l'àme n'est pas parvenue à la véri- 
table perfection, souvent ces larmes sont encore Sensuelles, 
Et si tu me demandes pourquoi, je te répondrai: Parce qne 
la racine de l'amour-propre n'est pas détruite : .le ne parle 
pas de l'amour-propre sensitif, car il est vaincu, mais de L'a- 
mour-propre spirituel,, qui fait désirer à l'âme les consola- 
tions qui viennent de moi ou de quelque créature qu'elle 
aime d'une affection spirituelle. 

5. — Lorsqu'elle est privée de ces consolations intérieures 
ou extérieures, intérieures si elles viennent de moi, ou exté- 
rieures si elles viennent des créatures, lorsqu'elle est éprou- 
vée par les tentations du démon et par les persécutions des 
hommes, son cœur souffre, et aussitôt l'œil ressent sa dou- 
leur et commence à répandre des larmes personnelles qui 
viennent de la tendresse que l'àme a pour elle-même, parce 
que sa volonté propre n'est pas encore entièrement foulée 
aux pieds et détruite. Ces larmes sont sensuelles, car elles 
procèdent d'une passion spirituelle dont je t'ai montré l'im- 
perfection. 

6 — Mais si l'àme, en augmentant la connaissance d elle- 
même, se méprise et se hait parfaitement; si elle acquiert 
ainsi une vraie connaissance de ma bonté et un ardent 
amour, elle commence à unir et conformer sa volonté à la 
mienne, et à ressentir intérieurement la joie de la compas- 
sion, la'joie de l'amour et la compassion du prochain, com- 
me je te l'ai dit en parlant du troisième état. Aussitôt l'œil 
qui veut satisfaire le cœur verse des larmes excitées par ma 
charité et par l'amour du prochain. L'àme pleure sur l'offen- 
se qui m'est faite, et sur le malheur du prochain, sans pen- 
ser à la peine qu'elle peut en recevoir elle-même, parce 
qu'elle s'oublie pour ne penser qu'à rendre gloire à mon 
nom; et dans l'ardeur de son désir elle se rassasie à la ta- 
ble de la sainte Croix, en imitant l'humilité, la patience de 
l'Agneau sans tache, mon Fils unique, dont j'ai fait un pont 
pour les hommes. 

7 — Lorsque l'àme a passé sur ce pont, en suivant la doc- 
trine de ma Vérité et l'exemple de mon Verbe, elle souffre 
avec une sincère patience les épreuves et les afflictions que 
je permets pour son salut; non seulement elle les supporte 
avec patience, mais encore avec joie et empressement. Elle 
trouve que c'est une gloire d'être persécutée pour mon nom, 



TRAITÉ DE LA PRIERE. 



CH. LXXXIX 



147 



selon ma volonté et non selon la sienne. Elle est con- 
tente, pourvu qu'elle souffre, et elle goûte une consolation 
et une paix qu'aucune langue n'est capable d'exprimer. 

8. — En suivant ainsi la doctrine de mon Fils, elle fixe son 
intelligence en moi, la Vérité suprême ; en me voyant elle 
me connaît, en me connaissant elle m'aime. L'amour suit 
l'intelligence et savoure ma divinité qu'elle connaît et qu'elle 
voit dans la nature divine unie à votre humanité. Elle se re- 
pose en moi, l'océan de la paix, et son cœur m'est uni par 
les liens de l'amour, comme je l'ai dit dans le quatrième état 
unitif. Le sentiment de ma divinité fait verser aux yeux de 
douces larmes qui sont un lait pur dont l'âme se nourrit 
dans la patience. Ces larmes sont un baume précieux qui ré- 
pand un parfum d'une extrême suavité. 

9. — ma fille bien-aimée ! quelle gloire pour cette âme 
qui a réellement su passer de la mer orageuse du monde à 
moi, l'ccéan de la paix, pour y remplir le vase de son cœur 
dans les abîmes de ma divinité! L'œil, qui est le canal du 
cœur, en reçoit les larmes et les répand avec abondance. 
C'est le dernier état, où l'âme est heureuse et affligée : heu- 
reuse par l'union quelle éprouve en moi, et par l'amour di- 
vin qu'elle goûte ; affligée par l'offense qu'elle voit faire à 
ma bonté, à ma grandeur qu'elle a vue et goûtée dans la 
connaissance d'elle-même. C'est par cette connaissance et 
par la mienne qu'elle arrive à ce dernier état. 

10. — Cet état unitif n'empêche pas qu'elle ne répande 
des larmes d'une extrême douceur, que lui causent la con- 
naissance d'elle-même et la charité du prochain. Elle pleure 
d'amour pour ma divine miséricorde, et de douleur pour 
l'offense du prochain ; elle pleure avec ceux qui pleurent, et 
se réjouit avec ceux qui se réjouissent. L'âme se réjouit avec 
ceux qui vivent dans la charité, parce qu'elle me voit ren- 
dre grâce et honneur par mes serviteurs. 

11. — Les secondes larmes n'empêchent pas les derniè- 
res, c'est-à-dire celles du second état d'union. Les unes con- 
duisent aux autres. Si les dernières larmes, où l'âme a trou- 
vé une si grande union, n'étaient pas venues des secondes, 
c'est-à-dire du troisième état de la charité du prochain, 
elles ne seraient pas parfaites. Il faut qu'elles viennent les 
unes des autres : sans cela la présomption serait à craindre ; 
le vent perfide de la propre estime pourrait faire tomber 





148 



DIALOGUE RE SAINTE CATHERINE 



l'âme des hauteurs de la vertu jusqu'aux abîmes «les pre- 
mières chutes. 

12. — Il faut soutenir et entretenir la charité du prochain 
par la vraie connaissance de soi-même. Ainsi s'alimentera 
le feu de ma charité dans l'àme, pare.- que la charité do 
prochain vient de ma charité, c'est-à dire de cette connais- 
sance que l'âme a d'elle et de ma bonté en elle. Elle voit 
un amour ineffable envers elle, et du même amour dont 
elle se voit aimée, elle aime toute créature raisonnable. 
C'est pour cela que l'âme, aussitôt qu'elle me connaît, aime 3 
le prochain, et elle aime, avec ardeur ce qu'elle voit que 
j'aime le plus. 

13. — Elle comprend qu'elle ne peut m'ètre utile person- 
nellement et me rendre ce pur amour que je lui porte ; 
alors elle s'applique à me rendre cet amour par le moyen 
que je lui ai donné, e'est-â-dire par le prochain. C'est le 
moyen dont vous devez profiter ; car, comme je te l'ai dit, 
toute vertu s'accomplit par le moyen du prochain, en agis- fl 
sant envers lui en général et en particulier, selon les grâ- 
ces de la vocation que je vous donne. 

14. —Vous devez aimer du même amour pur dont je vous 
aime. Vous ne le pouvez faire à mon égard, parce que 
je vous ai aimés sans être aimé et sans aucun intérêt, 
car je vous ai aimés avant même votre existence. L'amour 
m'a porté à vous créer à mon image et ressemblance. Vous - 
ne pouvez me rendre cet amour gratuit, mais vous devez 
le rendre aux créatures raisonnables; vous devez les ai- 
mer sans en être aimés et sans songer à aucun intérêt 
spirituel ou temporel. Vous devez les aimer uniquement 
pour l'honneur et la gloire de mon nom, parce que je les 
aime: et ainsi vous accomplirez le commandement delà 
loi qui est de m'aimer par dessus toute chose et d'aimer 
le prochain comme vous-mêmes. 

15. — Il est vrai qu'on ne peut arriver à cette hau- 
teur que par le second degré de l'union ; et, quand on y 
est parvenu, on ne peut le conserver, si on s'éloigne de 
cet amour qui conduit aux secondes larmes. Il est impos- 
sible d'accomplir ma loi sans celle qui regarde le prochain. 
Ce sont les deux pieds de l'affection qui fout observer 
les commandements et les conseils que vous a donnés 
ma Vérité, Jésus crucifié. Ces deux états, qui n'en font 









H 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE. 



CH. CX 



149 



qu'un, nourrissent l'âme dans la vertu, en augmentant sa 
perfection et son état d'union. L'âme ne change pas d'état 
quand elle est parvenue à ce degré ; mais à ce degré aug- 
mente la richesse de la grâce par de nouveaux dons et 
d'admirables extases, avec une connaissance de la Vérité 
qui semble être du ciel plus que de la terre, parce que le 
sentiment de sa propre sensualité est vaincu, et que sa 
volonté est morte par l'union qu'elle a avec moi. 

16. — Oh ! combien cette union est douce pour l'âme 
qui en jouit et qui voit ainsi mes secrets ! Souvent l'es- 
prit de prophétie lui fait connaître les choses futures ; 
c'est un don de ma bonté, que l'âme humble ne doit, pas 
demander, parce qu'elle doit fuir, non pas les effets de 
ma charité, mais le désir des consolations. Pour entrete- 
nir sa vertu, elle se reconnaît indigne do la paix et du 
repos ; elle ne s'arrête pas au second état, mais elle des- 
cend dans la vallée de la connaissance de sa faiblesse. 

17. --Ma grâce lui accorde cette lumière pour qu'elle 
grandisse. Car l'âme n'est jamais si parfaite en cette vie, 
qu'elle ne puisse arriver â une plus grande perfection 
d'amour. Il n'y a que mon Fils bien-aimé, votre Chef, qui 
ne pouvait pas croître en perfection, parce qu'il était une 
même chose avec moi et moi avec lui. Son âme était 
bienheureuse par l'union de sa nature divine. Mais vous 
qui êtes ses membres, voua pouvez, pendant votre pèle- 
rinage, croître toujours en perfection ; vous ne pouvez, 
cependant arriver à un autre état que celui dont je 
vous ai parlé ; vous êtes arrivés au dernier, mais vous 
pourrez toujours y croître dans la perfection, autant que 
vous le désirerez, avec le secours de ma grâce. 

XC. — Résumé du chapitre précédent. — Le démon fuit 
ceux qui sont arrivés aux cinquièmes larmes. — Les atta- 
ques du démon sont la voie véritable pour parvenir 
à cet état. 



1.— Tu as vu maintenant toutes les larmes et leur 
différence, parce qu'il a plu â ma Vérité de satisfaire 
ton désir. Les premières viennent de ceux qui sont dans 
un état de mort et de péché mortel. Tu as vu que la 






150 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



"douleur procède généralement du cceur, et comme lé 
principe du sentiment qui cause les larmes est corrompu, 
cette douleur est corrompue et misérable, et toutes leurs 
oeuvres sont mauvaises. Dans le second état se trouvent 
ceux qui commencent à connaître leur malheur par le 
châtiment qui doit suivre la faute. C'est là un premier mou- 
vement que ma bonté donne aux faibles et aux aveugles qui 
se noient dans le fleuve, en méprisant la doctrine de mon 
Fils. Mais il en est un très grand nombre qui connaissent 
leur malheur sans crainte servile du châtiment et qui res- 
sentant aussitôt une grande haine d'eux-mêmes ; à causa 
de cette haine ils se reconnaissent dignes de toutessortes de 

peines. 

2. — Plusieurs s'appliquent en toute simplicité à me 
servir et à se repentir de l'offense qu'ils ont faite à leur 
Créateur. Il est vrai que celui qui a une grande haine de 
lui-même est plus apte que tout autre à parvenir à la per- 
fection ; tous y arrivent en s'exerçant à la vertu, mais 
celui-là y arrive le premier. Celui qui avance avec une 
grande haine de lui même doit prendre garde de rester 
dans la crainte servile ; celui qui marche plus simple- 
ment doit prendre garde de s'engourdir dans la tiédeur : 
cette route cependant est la vocation la plus commune. 

3. — Dans le troisième et. le quatrième état se trouvent 
ceux qui ont quitté la crainte, pour arriver à l'amour et à 
l'espérance; ils goûtent ma divine miséricorde, et reçoive* 
de moi des faveurs et des consolations abondantes, leurs 
yeux pleurent d'abord pour satisfaire le sentiment de leur 
cœur, mais comme ce sentiment est encore imparfait et 
mélangé de regrets spirituels, en s'exerçant à la vertu, ils 
arrivent au degré où l'âme, augmentant son désir, s'unit et 
se conforme tellement à ma volonté, qu'elle ne peut vou- 
loir et désirer que ce que je veux. Elle trouve alors en elle 
des pleurs d'amour et de douleur pour l'offense et le mal- 
heur du prochain. Cet état est inséparable de la perfection 
où l'âme s'unit dans la vérité, et augmente l'ardeur du saint 

désir. 

4 - Le démon fuit ce saint désir et ne peut ébranler 
l'âme, ni par l'injure qui lui est faite parce qu'elle est de- 
venue patiente dans la charité du prochain, ni par les COj 
solations spirituelles ou temporelles parce que la haine 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — CH. XC 



151 



d'elle-même, son humilité sincère lui font tout mépriser. 
n est v ai que de son côté le démon ne dort jamais : fl vous 
Sonne en cela des leçons, lorsque par votre négligence vou 
perdez à dormir le temps dont vous pourriez profite^ Mais 
sa vigilance ne peut nuire à cette âme, parce qui ne peut 
supporter l'ardeur de sa charité, ni l'odeur de l'union qu elle 
a contractée avec moi, l'océan de la paix. 

5. -L'âme ne peut être trompée tant qu'elle est unie a 
moi ; le démon s'en éloigne, comme la mouche u ^va- 
peur d'un vase qui bout sur le feu ; s. le vase était tiède, la 
moliehe nele craindrait pas; elle s'y -f^^ 
souvent elle y périsse, en y trouvant plus de ohàtonrq? elle 
ne croyait. Il en arrive de même pour l'ame qui n est pas 
encore parvenue à l'état parfait : le démon, parce qu ,1 la 
roit tièSe, s'y présente avec beaucoup de tentations mais 
il y trouve une connaissance de soi-même, une ferveur et 
une horreur des fautes qui lui résistent et fixent a vo on e 
dans les liens de la haine du péché et de lamoui de la 

Ve 6 l - Oue l'âme se réjouisse quand elle éprouve ces ten- 
tations, car c'est là le chemin pour arriver à ce doux et 
glorieux degré. Je te l'ai dit, vous arrivez à la perfection 
èar la connaissance et la haine de vous-mêmes,^ et. par 
la connaissance de ma bonté. Jamais l'ame ne se connaît 
aussi parfaitement, si je suis en elle, qu'au moment de 
ces combats : elle se connaît en se voyant dans des com- 
bats qu'elle ne peut éviter malgré sa volonté; elle peut 
seulement y résister en refusant toujours son consentement 
mais pas autrement. Elle peut alors comprendre quelle 
n'est pas; car si -elle était quelque chose par elle-même, 
elle se délivrerait de ces tentations qui lui répugnent. 

7 -Elle s'humilie ainsi dans la connaissance d elle-même, 
et avec la lumière de la sainte foi elle court vers moi 
l'Éternel, dont la bonté conserve sa volonté dans la droi- 
ture et la justice, si elle ne consent pas, pendant le com- 
bat, à obéir à ces misères qui la tourmentent. Vous avez 
donc bien raison de vous fortifier dans la doctrine du doux 
et tendre Verbe, mon Fils unique, lorsque l'adversité et 
les tentations des hommes et du démon vous éprouvent 
car ce sont des moyens pour augmenter la vertu et par- 
venir à la perfection. 












±-#rà»fc*i 




152 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



XCI. — Ceux qui désirent pleurer et ne le peuvent pas, ont 
des larmes de feu. — Pour quelle raison Dieu retire les lar- 
mes corporelles. 



■^H 



■ 



4. _j c fai parlé des larmes parfaites et imparfaites, 
toutes sortent du cœur comme d'un vase, qu'elle qu'en 
soit la raison : aussi peut-on les appeler toutes des larmes 
du cœur. Leur différence vient de l'amour réglé ou déré- 
glé, parfait ou imparfait, comme je te l'ai dit : il me reste 
maintenant à te parler, pour satisfaire ton désir, de ceux, 
qui souhaitent la perfection des larmes et semblent ne 
pouvoir l'atteindre. 

2. — Y a-t-il une autre manière de pleurer? Oui, car il 
y a des larmes de feu, c'est-à-dire les larmes d'un vrai et 
saint désir, les larmes de ceux qui se consument d'amour 
et qui voudraient perdre la vie dans la douleur, par haine 
pour eux-mêmes, par zèle pour le salut des aines; et il 
semble qu'ils ne peuvent y réussir. Je te dis que ceux- 
là ont des larmes de feu, par lesquelles le Saint-Esprit 
pleure devant moi, pour eux et pour le prochain. Ma di- 
vine charité embrase de ses flammes cette âme, qui m'offre 
ses ardents désirs sans pouvoir pleurer. 

3. —Ces larmes sont des larmes de feu, et c'est pour cela 
que je te dis que le Saint-Esprit pleure dans cette âme. 
Au lieu des larmes qu'elle ne peut répandre, elle offre le 
désir, la volonté qu'elle a de pleurer par amour pour moi. 
Lorsque mes serviteurs exhalent le parfum des saints dé- 
sirs, et offrent en ma présence d'humbles et continuelles 
prières, l'Esprit Saint gémit en eux. C'est ce que mort 
glorieux apôtre saint Paul voulait exprimer lorsqu'il disait 
que l'Esprit Saint me sollicite pour vous par des gémis- 
sements inénarrables (Rom., VIII, 2(3). 

4. _ Tu vois donc que ces larmes de feu ne sont pas 
moins efficaces que les larmes qui coulent des yeux. Sou- 
vent même elles valent davantage, selon la mesure dr- 
l'amour. L'âme ne doit donc pas se troubler et se croire 
privée de moi parce qu'elle désire les larmes et qu'elle ne 
peut en répandre comme elle le voudrait. Elle doit les 
désirer en conformant sa volonté à la mienne, et s'humilie* 



TRAITÉ DÉ LA PRIÈRE. — CH. XCII 



153 



toujours, qu'elle les obtienne ou qu'elle ne les obtienne 
uas selon qu'il plaît à ma bonté divine. 
*5 - Quelquefois je n'accorde pas les larmes du corps 
pour que l'âme persévère dans l'humilité, la prière et e 
Sïir de me goûter; car si elle recevait de moi ce quelle 
Te demande elle n'en retirerait pas l'utilité qu'elle en ^at- 
tend mais elle serait eontente de posséder ce quellede- 
ÏÏ^'et ralentirait son ardeur. Pour soutenir e. , augrn^r 
sa vertu, je la prive des larmes des yeux; je lui donne 
des larmes du cœur tout embrasées du feu de ma divine 
charité. Je suis le médecin, et vous êtes les malades é 
donne à tous ce qui est nécessaire a votre salut et à la 
nerfection de vos âmes. 

6 - Ceci est la vérité et l'explication des différentes sortes 
de 'larmes que tu m'as demandée, ma fille ^en-année 
Baigne-toi dans le sang de Jésus crucifié, dans le sang de 
l'humble Agneau sans tache, et avance toujours dans la 
vertu, afin d'augmenter en toi le feu de ma divine chant,. 

XCII. -Dieu veut être servi comme l'Être infini, et non com- 
me une chose finie. 

\ - Ces cinq états sont comme cinq canaux principaux 
dont quatre versent une abondance et une variété de 
larmes infinies, qui toutes donnent la vie s. elles sont 
appliquées à la vertu. Vous n'êtes pas infinis dans votre 
douleur, mais vos larmes sont infinies par le désir infini 

*2 -Tu sais maintenant que toute larme procède du cœur, 
c'est le cœur qui donne les larmes aux yeux lorsque 1 ar- 
deur du désir les y fait naître. Quand le bois vert est dans 
le feu la force de la chaleur le fait pleurer, parce qu il est 
vert; s'il était sec il ne pleurerait pas. De môme le cœur 
reverdit par l'action de la grâce, et perd la sécheresse de 
l'amour-propre qui dessèche l'âme; ce cœur renouvelé 
trouve des larmes dans le feu des saints désirs, et, parce 
que le désir ne finit jamais, il ne peut être rassasie en cette 

VÎ6 

3 - Plus l'âme aime, moins il lui semble aimer. Aussi 
excite-t-elle sans cesse le saint désir, qui est fonde sur la 






'•-eS 



154 



liIAUxil-K I)K SAINTE C.ATHEMNK 



charité et (jui lui l'ait répandre des larmes. Mais dès que 

l'ame est séparée du corps et qu'elle est arrivée à moi, sa 
fin, elle n'ahaïulonne plus le désir qui la porte vers moi 
et vers la charité du prochain; car la charité est outrée 
dans le ciel comme une reine, avec le fruit de toutes les 
autres vertus. 

4. — Il est vrai que la peine du désir est finie, mais le 
désir dure toujours. L'àme me désire, niais elle me pos- 
sède en vérité, sans aucune crainte de perdre ce qu'elle a si 
longtemps désiré, etdecette manièreelle se nourrit de sa faim, 
elle a faim et elle est rassasiée; elle est rassasiée et elle 
a faim, sans jamais connaître le dégoût de la satiété, ni 
la douleur de la faim, parce que sa béatitude est parfaite. 

5. — Ainsi votre désir est infini. Aucune vertu ne pour- 
rait vous mériter la vie éternelle, si vous me serviez d'une 
manière finie; car moi, le Dieu infini, je veux être ser- 
vi par vous d'une manière infinie, et vous n'avez d'infini 
que le désir et l'élan de votre Ame. Aussi je disais que. 
vous aviez une variété de larmes infinies, et c'est la vérité, 
à cause du désir infini qui se mêle à vos larmes. 

6. — Aussitôt que l'àme est séparée du corps, les lar- 
mes des yeux lui sont étrangères; mais l'ardeur de la 
charité attire le fruit des larmes qu'elle a consumées, com- 
me l'eau est absorbée par une fournaise : l'eau ne reste 
pas dehors, mais la chaleur du l'eu l'attire et la détruit. 
De même, l'àme qui est parvenue à goûter le feu de ma 
charité divine, et qui a quitté la vie avec l'ardeur de ma 
charité et de la charité du prochain dans l'amour iinitit' 
qui lui faisait répandre des larmes, ne cesse jamais île 
m'offrir ses saints désirs, toujours pleins de bonheur et de 
larmes. 

7. — Ces larmes ne sont pas pénibles comme celles qui 
l'œil répand et que le feu a consumées, mais ce sont les 
larmes de feu du Saint-Esprit. Tu vois donc que ces larmes 
sont infinies, et dans cette vie même, la langue ne peut 
suffire à raconter la variété de celles qui coulent en cet 
état. Je t'ai expliqué la différence des quatre états des lar- 
mes, il me reste à te dire le fruit des larmes du désir et 
ce qu'il produit dans l'àme (1). 






(1) Dans l'édition de Gigli, cette dernière phrase commence le chapitre sui- 
vant. La traduction latine nous semble préférable. 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — CH. XCIII 



XCIII. - Du fruit des larmes que répandent les hommes du 

monde. 



i - Je commencerai d'abord par les premières larmes 
dont je t'ai parlé, c'est-à-dire par celles que répandent les 
Malheureux qui vivent dans le monde, et qui ton tlem 
Dieu des choses créées et de leur propre sensual te, * ^ 
entraîne la ruine de leur àme et de leur corp s Je te d. a 
que toute larme procède du cœur, et c'est la vente, car 
S cœur souffre autant qu'il aime. Les hommes du monde 
pleurent quand leur cœur souffre, c'est-à-dire quand il est 
nrivé de ce qu'il aime. . 

2 : - Us ont bien des sortes de larmes. Sais-tu combien 3 
Autant qu'ils ont de sortes d'amour. Et parce que la racine 
est corrompue par l'amour-propre sensuel, tout ce qui en 
sort est corrompu: c'est un arbre qui na que des ; fruits 
de mort, des fleurs infectes, des feuilles souillées, des ra- 
meaux qui traînent à terre et qu'agitent tous les vents. 
Tel est l'arbre de l'âme. Vous êtes tous des arbres d'amour, 
et sans l'amour vous ne pouvez vivre; car vous avez été 
its par moi, par amour. L'à.ne qui vit saintement p Urne 
la racine de son arbre dans la vallée de l'humilité vérita- 
ble; mais celle qui vit misérablement l'enterre dans la 
montagne de l'orgueil, et, parce que l'arbre est mal plante 
il ne produit pas des fruits de vie, mais des fruits de 

"'s' 1 - ces fruits sont leurs œuvres, qui sont toutes em- 
poisonnées par le péché, et si parfois ils font que que 
bien, comme la racine est gâtée, ce qui en sort 1 est aussi. 
L'âme qui est en péché mortel ne peut faire aucune chose 
méritoire pour la vie éternelle, puisqu elle n est pas en 
état de grâce. Elle ne doit pas cependant abandonner les 
bonnes œuvres, parce que tout bien est récompense et 
toute faute punie. Le bien fait en dehors de la grâce ne 
sert pas à la vie éternelle, mais ma bonté et ma justice 
divine donnent une récompense imparfaite comme 1 œuvre 
imparfaite que l'âme me présente. 

4 - Quelquefois je la récompense par des biens tempo- 
' rels ; quelquefois je lui accorde, comme je te lai dit, du 



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150 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 









temps pour qu'elle puisse se corriger. D'autres fois je lui 
donne la vie de la grâce par le moyen de mes serviteurs 
que j'aime et que j'écoute. Ainsi l'ai-je fait pour mon glo- 
rieux apôtre saint Paul, qui, par la prière de saint Etienne, 
cessa d'être infidèle et de persécuter les chrétiens. Dans 
quelque état que l'homme se trouve, il ne doit jamais 
cesser de bien faire. 

5. — Je t'ai dit que les fleurs de cet arbre étaient corrom- 
pues, et c'est la vérité. Ces fleurs sont les pensées infeeteâ 
du cœur qui m'offense et qui déteste le prochain ; l'homme, 
comme un voleur, dérobe mon honneur pour se le donner 
à lui-même. Ses fleurs répandent l'infection des faux ju- 
gements de deux manières. D'abord l'homme me juge 
faussement en jugeant mal mes jugements secrets et mes 
mystères; il reçoit avec haine ce que j'ai l'ait par amour ; 
il voit le mensonge où j'ai mis la vérité, et la mort où 
j'ai placé la vie. Il juge et condamne d'après sa faiblesse 
et son ignorance. Parce qu'il a obscurci l'œil de l'intelli- 
gence recouvert la pupille de la sainte foi avec l'amour- 
propre sensuel, il ne peut plus voir et connaître la vé- 
rité. 

6. — Il juge ensuite faussement le prochain ; ce qui cause 
souvent de grands maux. Ce pauvre homme, qui s'ignore 
lui-même, veut connaître le cœur et les sentiments de la 
créature raisonnable, et les juger d'après un acte qu'il 
verra ou une parole qu'il entendra. Mes serviteurs jugent 
toujours en bien, parce qu'ils s'appuient sur moi, le Bien 
suprême ; les malheureux, au contraire, jugent tout en 
mal, parce qu'ils partent d'un principe mauvais. Leurs 
jugements engendrent souvent la haine, l'homicide, l'aver- 
sion pour le prochain et l'éloignement de l'amour de la 
vertu dans mes serviteurs. 

7. — Viennent ensuite les feuilles, qui sont les paroles 
qui sortent de la bouche pour me blâmer, pour profaner 
le sang de mon Fils et pour injurier le prochain. Ils ne 
songent à autre chose qu'à maudire et condamner mes 
œuvres, à blasphémer et à dire du mal de tous ceux qu'ils 
rencontrent et qu'ils jugent témérairement. Ils ne pensent 
pas, les malheureux, que la langue est uniquement faite 
pour m'honorcr, pour confesser leurs fautes, pour prati- 
quer la vertu et travailler au salut du prochain. Ce sont 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — CH. XCIV 



-157 



là les feuilles du péché, car le cœur d'où elles viennent 
n'est pas pur; il est tout souillé de fausseté et de mi- 
sère Outre le tort que cause à l'âme la privation de la 
srâce que de malheurs temporels occasionnent ces langues 
coupables! car par leurs paroles combien ne voit-on pas de 
changements de fortune, de bouleversements dans les villes 
d'homicides et de catastrophes? Une parole entre dans le 
cœur de celui qui l'entend ; elle pénètre là ou ne pou- 
vait arriver le poignard. .... . avvP 

8 - Cet arbre a sept branches qui trament pai terre 
et qui donnent des fleurs et des feuilles, comme je viens 
de le dire Ces branches sont les sept péchés capitaux, qui 
en portent tant d'autres. Leur commune racine est l'amour 
de soi-même et l'orgueil, d'où partent les fleurs des pen- 
sées mauvaises, les feuilles des paroles coupables et les 
fruits des actions criminelles. 

9 _ Les branches sont courbées jusqu'à terre, car les 
. péchés mortels inclinent vers la terre et abaissent vers 

les choses fragiles du monde les hommes qui ne songent 
qu'à s'en repaître sans pouvoir s'en rassasier. Ils sont in- 
satiables et insupportables à eux-mêmes. Il est bien juste 
qu'ils soient toujours inquiets, toujours vides, pmsqu ils ne 
désirent qu'une chose qui ne pourra jamais les satisfaire 
Ce qui les empêchent d'être rassasiés, c'est qu'ils désirent 
une chose finie, tandis qu'ils sont une chose infime, puis- 
que leur être ne finira jamais, quoiqu'ils meurent à la 
grâce par le péché. . 

" 10 - L'homme est au-dessus des choses créées, et les 
choses créées ne sont pas au dessus de lui ; il ne peut se 
rassasier et trouver le repos que dans une chose plus 
grande que lui. Au dessus de lui; il n'y a rien que moi, 
l'Éternel; aussi je puis seul le rassasier. Tant qu il se 
prive de moi par sa faute, il est dans une peine et un 
tourment continuels. Après la peine viendront les larmes, 
et les vents frapperont l'arbre de l'amour sensuel, qui 
est le principe de tout mal. 

XCIV. — Les mondains qui pleurent sont battus par quatre 
vents différents. 






— Les mondains sont agités par quatre sortes de vents, 



-' 



J~ "RI 



158 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



le vent de la prospérité, le vent de l'adversité, le vent 
de la crainte et le vent de la conscience. Le vent de la 
prospérité nourrit dans l'âme l'orgueil, la haute estime de 
soi-même et le mépris du prochain. S'il domine, il mul- 
tiplie l'injustice, la vanité du cœur, les impuretés du 
corps et de l'esprit, l'amour-propre, et tous les vices qui 
en viennent. Ta langue ne suffirait pas à les raconter. 

2. — Est-ce le vent de la prospérité qui est corrompu 
lui-même? Non certainement, ni ce vent ni les autres. Ce 
qui est corrompu, c'est la racine de l'arbre, et tout ce 
qui en sort est corrompu. Moi qui suis la Bonté suprême, 
je vous donne toute chose, et le vent de la prospérité 
que je vous envoie ne peut être mauvais. Si les mondains 
pleurent, c'est que leur cœur n'est pas rassasié, il désire 
ce qu'il ne peut avoir ; cette privation cause sa peine et 
la peine cause les larmes, parce que l'œil veut toujours 
satisfaire le cœur. 

3. —Vient ensuite le vent de la crainte servile, qui fait 
que l'homme a peur de son ombre, tant il craint de perdre 
ce qu'il aime. Il craint de perdre, ou sa vie, ou ses enfants, ou 
d'autres créatures. Il tremble pour sa fortune ou celle des 
autres qui l'intéressent, pour ses honneurs et ses richesses. 
Cette crainte ne le laisse pas jouir en paix, parce qu'il ne 
possède pas selon les règles de ma volonté : de là sa 
crainte servile et continuelle. 11 se rend l'esclave mal- 
heureux du péché ; il s'assimile à la chose qu'il sert, et 
comme le péché est un néant, il va au néant. 

4. — Lorsque le vent de la crainte l'a frappé, il res- 
sent bientôt celui de l'adversité, qu'il redoutait et qui le 
prive de ce qu'il possède , en tout ou en partie. Quel- 
quefois il perd tout en perdant la vie ; la mort le dépouille 
de toute chose. Quelquefois la ruine n'est pas si complété 
il perd la santé, ou ses enfants, ses richesses, son rang, 
ses honneurs, selon que moi, le bon médecin, je vois 
que votre salut le réclame. Je vous avais donné ces choses 
pour votre bien, mais votre fragilité a tout corrompu. LYime 
inéconnait la vérité et ne goûte pas le fruit de la patience. 
Elle produit l'impatience, les scandales, 1er murmures, la 
haine, l'aversion pour moi et pour mes créatures. 

5. — Ainsi, ce que je lui avais donné pour la vie, elle 
le reçoit pour la mort, et la douleur de leur perte est 




TRAITÉ DE LA PIUERE 



CH. XCIV 



159 



11 




proportionnée à leur amour. Elle est réduite à des larmes 
pleines d'impatience, qui la dessèchent et la tuent, en lui 
enlevant la vie de la grâce. Le corps lui-même se consume 
et dépérit; l'homme malheureux perd la vue spirituelle 
et corporelle ; il n'a plus de bonheur, d'espérance, parce 
qu'il est privé de ce qu'il aimait, de ce qui était son affec- 
tion, sa foi, son espérance; et il verse des larmes. Ce ne 
sont pas seulement ces larmes qui causent ces tristes effets, 
c'est aussi l'amour déréglé et la peine du cœur d'où vien 
nent ces larmes. 

6. — Les larmes des yeux ne donnent pas la mort, c'est la 
racine d'où elles procèdent, c'est-à-dire l'amour-propre déré- 
glé du cœur. Si le cœur était réglé et avait la vie de la 
grâce, ses larmes seraient réglées, et il connnaitrait que 
moi, l'Éternel, je veux lui faire miséricorde. J'ai dit que 
les larmes donnaient la mort, car les larmes sont des mes- 
sagères qui vous annoncent la vie ou la mort qui est 
dans le cœur. 

7. _ Le vent de la conscience se fait aussi sentir, et 
c'est un acte de ma divine bonté. J'ai voulu attirer l'hom- 
me par l'amour, au moyen de la prospérité. J'ai essayé 
ensuite la crainte, pour le porter par le trouble de son 
cœur à aimer d'une manière sainte et méritoire. Je l'ai 
enfin éprouvé par la tribulation, afin qu'il con-nût la fra- 
gilité et le peu de consistance du monde. Lorsque tout a 
été inutile, mon amour ineffable lui accorde le remords 
de la conscience, afin qu'il ouvre la bouche et qu'il vomisse 
la corruption du péché par la sainte confession. Mais les 
malheureux obstinés s'éloignent toujours de moi par leur 
faute et ne veulent recevoir ma grâce d'aucune manière. 
Ils fuient le remords de la conscience, et s'en délivrent 
par des plaisirs coupables, par des offenses contre moi et 
contre le prochain. Il en est ainsi parce que la racine et 
l'arbre sont corrompus : tout devient mortel pour eux, et ils 
sont dans des peines continuelles et des larmes amères. 

8. — S'ils ne se convertissent pas pendant qu'ils ont encore 
le temps de se servir du lihre arbitre, ils passent des larmes 
finies à des larmes infinies. Le fini devient infini, parce que 
ces larmes ont été répandues avec une haine infinie de la 
vertu, c'est-à-dire avec un désir de l'âme fondé sur une 
haine infinie. Il est vrai que, s'ils avaient voulu, ils seraient 



160 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 







sortis de ces larmes, avec le secours de ma grâce, quand 
ils étaient encore libres. J'ai dit ces larmes infinies quant 
au désir et à l'être de l'âme, mais non quant à la haine et 
à l'amour qui est dans I'àme. Car, tant que vous êtes dans 
cette vie, vous pouvez aimer et haïr à votre gré : mais si 
l'homme finit dans l'amour de la vertu, il reçoit un bien 
infini, et s'il finit dans la haine, il reste dans une haine 
infinie en recevant l'éternelle damnation, comme je te l'ai 
dit lorsque je te parlais de ceux qui se noyaient dans le fleuve. 
9. — Ceux-là ne peuvent désirer le bien parce qu'ils sont 
privés de ma miséricorde et de la charité que goûtent 
les saints, les uns avec les autres. Ils sont privés aussi 
de votre charité pendant que vous êtes voyageurs sur cette 
terre, où je vous ai placés pour que vous arriviez à moi, 
la Vie éternelle ; les prières, les aumônes, les autres bonnes 
œuvres ne leur servent plus de rien. Ce sont des membres 
retranchés du corps de ma charité divine, parce que, 
pendant qu'ils ont vécu, ils n'ont pas voulu être unis à 
l'obéissance de mes saints commandements, dans le corps 
mystique de la sainte Église, leur mère, dans sa douce 
obéissance, où vous puisez le sang de l'Agneau sans tache, 
mon Fils bien-aimé. 

10. — Ils recueillent le fruit de l'éternelle damnation, avec 
les pleurs et les grincements de dents. Ce sont les martyrs 
du démon; le démon leur donne le fruit qu'il a lui-même. 
Ainsi, tu le vois, les pleurs des mondains leur procurent des 
peines amères dar.s le temps, et à la mort la société éter- 
nelle des démons. 



XCV. — Du fruit des secondes et des troisièmes larmes. 



4 . — Il me reste maintenant à te parler du fruit que 
reçoivent ceux qui commencent à quitter le péché par crain- 
te du châtiment. Quelques-uns sortent de la mort du pé- 
ché mortel par crainte du châtiment, et, comme je te l'ai 
dit, c'est la vocation commune. Quel fruit en retirent-ils? 
Ils commencent à purifier la demeure de leur âme des 
souillures du péché. Le libre arbitre y est déterminé 
par la crainte, et dès qu'ils ont ainsi purifié l'âme de 
ses fautes, ils reçoivent la paix de la conscience, disposent 



*5*if 



TRAITÉ DE LA P.RIÈRE— CH. XCV 



161 



leur âme à l'amour, et, en considérant leur intérieur, ou 
ils n'apercevaient, avant de l'avoir débarrassé, que la corrup- 
tion de leurs nombreux péchés, ils commencent à recevoir 
la consolation, parce que le ver de la conscience est tran- 
quille et qu'ils sont prêts à prendre la nourriture des 

vertus. . 

2 - Ainsi fait l'homme lorsque son estomac est dé- 
barrassé des humeurs mauvaises ; son appétit le porte à 
prendre des aliments. De même ceux-ci attendent que la 
main du libre arbitre prépare avec le désir la nourriture 
des vertus que l'âme doit prendre. En effet, l'âme, en éprou- 
vant cette crainte, purifie du péché ses affections ; elle 
reçoit le second fruit, c'est-à-dire le second état des larmes 
• où" l'âme, poussée par l'amour, commence à orner de ver- 
tus sa demeure, quoiqu'elle soit encore imparfaite. Pourvu 
qu'elle quitte la crainte, elle reçoit la consolation et la 
douceur, parce que son cœur jouit de ma vérité et de moi, 
qui suis l'amour même. Et à cause de la douceur, et de 
la consolation qu'elle trouve en moi, elle commence à aimer 
avec bonheur, parce qu'elle jouit de moi et des créatures 

à cause de moi. 

3. — En exerçant l'amour qui est entré dans le cœur 
purifié par la crainte, l'âme commence à goûter les fruits 
de ma divine bonté ; et dès que l'amour est maître de 
l'âme, elle commence à jouir en recevant les fruits nom- 
breux et variés de la consolation. Par la persévérance, elle 
obtient enfin de s'asseoir au festin, c'est-à-dire que, quand 
elle a passé de la crainte à l'amour des vertus, et qu'elle 
est arrivée aux troisièmes larmes, elle s'asseoit à son festin, 
elle dresse la table de la très sainte Croix dans son cœur ; 
dès qu'elle l'a mise, elle y trouve la nourriture du doux 
et tendre Verbe, qui lui montre mon honneur et votre 
salut; car c'est pour mon honneur et votre salut que le 
cœur' de mon Fils bien-aimé a été ouvert, et que sa chair 
vous a été offerte en aliment. Alors elle se nourrit de mon 
honneur et du salut des âmes, avec la haine et l'horreur du 

péché. 

4. _ Quel fruit reçoit l'âme de ce troisième état des larmes.' 
Elle reçoit une force fondée sur une sainte haine de la sen- 
sualité, avec le doux fruit d'une humilité véritable et d'une 
patience qui ôte tout scandale et délivre l'âme de toute 
dialogue de Stc Ca!h. do S. - 11 



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DIALOGUE DK SAINTE CATHERINE 









afliction, parce qu'avec le glaive de la haine elle a tué sa 
propre volonté, principe de vos peines. 11 n'y a que la vo- 
lonté sensitive qui se scandalise des injures, des persécutions, 
de la privation des consolations temporelles et spirituelles, 
comme je te l'ai dit, et c'est ainsi que l'àme tombe dans 
l'impatience. Mais quand sa volonté est morte dans les 
.louées larmes du désir, elle commence à goûter le fruit de 
la patience. 

5. _ fruit d'une extrême suavité, combien tu es doux 
a qui te goûte, et combien tu m'es agréable ! Tu fais trouver 
la douceur dans l'amertume, la paix au milieu des injures. 
Lorsque la mer est bouleversée par la tempête, et que les 
vents furieux poussent des vagues immenses sur la barque 
«le ton âme, tu restes calme et tranquille sans recevoir au- 
cun mal. Ta baïque est protégée par la volonté divine, 
une ardente charité l'enveloppe comme d'un vêtement, et 
il est impossible à l'eau d'entrer. 

6. — O ma fille bien-aimée, la patience est une reine 
qui résiste sur un roc inébranlable ; elle est toujours victo- 
rieuse, jamais vaincue. Elle n'est pas seule, car la persé- 
vérance l'accompagne ; elle est la moelle de la charité, et 
c'est celle qui montre qu'on porte la robe nuptiale. Si ce 
vêtement est déchiré par l'imperfection, elle le fait voir sur- 
le-champ par son contraire, c'est-à-dire par l'impatience. 

7. — Toutes les vertus peuvent tromper quelque temps 
et faire croire qu'elles sont parfaites, lorsqu'elles sont im- 
parfaites ; mais elles ne peuvent se cacher devant toi, Q 
Patience, parce que tu es le miroir de l'âme: tu es l'essence 
de la charité et tu montres si les vertus sont vivantes et 
parfaites. Dès que tu es absente, on voit que toutes les 
vertus sont imparfaites, et qu'elles ne sont pas encore 
nourries à la table de la sainte Croix. L'âme te conçoit 
dans la connaissance d'elle-même et dans la connaissance 
de ma bonté ; elle t'enfante par une sainte haine et te 
fortifie par une humilité véritable ; tu peux toujours prendre 
la nourriture de mon honneur et du salut des âmes, et 
tu t'en rassasies sans cesse. 

8. — Ma fille bien-aimée, regarde mes doux et glorieux 
martyrs, qui se nourrissaient des Ames par la patience. 
Leur mort donnait la vie ; ils ressuscitaient les morts, et 
chassaient les ténèbres du péché. Le monde et toutes ses 






TRAITÉ DK I-A PHIKRE 



CH. XCVI 



103 



grandeurs , les princes et toute leur puissance ne pouvaient 
leur résister, ù cause de la royale vertu de la patience. 
9. _ cette vertu est la lampe sur le candélabre ; c'est 
le fruit glorieux que donnent les larmes, lorsque l'âme, 
parvenue à la charité du prochain, se nourrit avec l'Agneau 
sans tache, mon Fils unique, par le supplice de son désir, 
et le tourment qu'elle ressent de l'offense qui m'outrage. 
Ce n'est pas une peine qui l'afflige, parce que l'amour avec 
la vraie patience tue la crainte et l'amour-propre, qui donnent 
la peine. Mais c'est une peine pleine de douceur qui vient de 
l'offense qui m'est faite, et du malheur du prochain. Elle 
a pour principe la charité, et cette peine engraisse l'âme 
qui s'en réjouit, parce que c'est une preuve qui lui montre 
que je suis en elle par ma grâce. 

XCVI. — Du fruit des quatrièmes larmes unitives. 



i. — Je t'ai dit le fruit des troisièmes larmes; vient ensui- 
te le quatrième et dernier état des larmes unitives, qui n'est 
pas séparé du troisième. Ils sont unis ensemble, comme ma 
charité avec celle du prochain; l'une est préparée par l'au- 
tre; mais, en arrivant au quatrième état, l'âme a fait tant de 
progrès, qu'elle souffre non seulement avec patience, mais 
qu'elle désire encore souffrir. Elle méprise toute jouissan- 
ce, de quelque côté qu'elle vienne, pourvu qu'elle puisse 
ressembler à Jésus crucifié. 

2. — Elle reçoit un fruit de paix spirituelle, une union par 
sentiment avec ma nature divine, dont elle goûte le lait 
comme l'enfant qui se repose paisiblement sur le sein de sa 
mère, pendant que ses lèvres y puisent la nourriture: de 
même, l'âme arrivée à ce dernier état repose sur le sein de 
ma divine charité, Elle tient les lèvres du saint désir sur la 
chair de Jésus crucifié : c'est-à-dire qu'elle suit ses traces et 
sa doctrine; car elle a bien' compris dans le troisième état, 
qu'on ne pouvait avancer par moi le Père, parce qu'en moi 
ne peut se trouver la peine; elle se trouve dans mon Fils 
bien-aimé, le doux et tendre Verbe. 

3. — Oui, vous ne pouvez avancer sans peine; c'est en 
souffrant beaucoup que vous arriverez à des vertus solides. 
L'âme se place donc sur le sein de Jésus crucifié; elle tire à 



Hl 



164 



DIAL.DGCE DE 



SAINTE CATHERINE 



elle le lait des vertus qui lui donnent la vie de la grâce, elle 
y goûte ma nature divine qui rend douces les vertus. Les 
vertus en elles-mêmes n'étaient pas douces, mais elles le 
sont devenues, parce qu'elles ont été faites et unies en moi, 
l'Amour suprême; car Pâme n'a pas pensé à elle, mais seu- 
lement à mon honneur et au salut des Aines. 

4. _ Regarde, ma Tille, combien est doux et glorieux cet 
état où l'âme s'attache tellement au sein de la charité, que 
jamais ses lèvres ne se séparent de cette source inépuisable. 
L'âme ne se trouve ainsi jamais sans Jésus crucifié, et sans 
moi le Père, qu'elle a trouvé en goûtant l'éternelle et souve- 
raine Déité. Oh! qui pourra comprendre combien s'enrichis- 
sent les puissances de cette Ame? La mémoire se remplit 
continuellement de mon souvenir; elle se rappelle avec a- 
mour tous mes bienfaits ; non pas à cause des bienfaits eux- 
mêmes, mais à cause, de la charité avec laquelle je les lui ai 
accordés. Elle se rappelle d'abord le bienfait de la création 
qui l'a faite à mon image et ressemblance; puis, dans le pre- 
mier état, la peine qui a puni son ingratitude, et ensuite la 
délivrance de ses fautes par le bienfait du sang du Christ 
dans lequel je l'ai fait renaître à la grâce en lui étant la lè- 
pre du péché. Elle se rappelle que, dans le second état, elle 
a goûté la douceur de l'amour et le repentir du pèche 
qu'elle voit m'avoirtellement déplu que je l'ai puni sur le corps 
de mon Fils unique. Elle se rappelle enfin le bienfait de la 
venue du Saint-Esprit, qui l'a éclairée, et qui l'éclairé dans 

la vérité. , 

5 — Quand l'âme reçoit-elle cette lumière? Lorsqu elle a 
reconnu, dans le premier et le second état, ma libéralité en- 
vers elle. Elle reçoit alors la lumière parfaite; elle connaît 
ma vérité, c'est-à-dire que par mon amour paternel je l'ai 
créée pour lui donner la vie éternelle; et cette vérité je l'ai 
montrée par le sang de Jésus crucifié. Dès qu'elle la connaît 
elle l'aime; dès qu'elle l'aime, elle le prouve en aimant pure- 
ment ce que j'aime et en haïssant ce que je hais. Elle se 
trouve ainsi dans le troisième état de la charité du prochain. 
La mémoire se nourrit alors sur le sein de la charité ; elle 
se dépouille de toute imperfection, parce qu'elle s'est rap- 
pelé et qu'elle a retenu mes bienfaits. 

6. — L'intelligence a reçu la lumière; en regardant dans la 
mémoire elle a connu la vérité, et en perdant l'aveuglement 









TRAITÉ DE LA PKiKRE — CH. XCVI 



165 



de l'amour-propre, elle est restée dans le soleil de son objet, 
Jésus crucifié, qu'elle connaît vrai Dieu et vrai homme. Ou- 
tre cette connaissance que lui donne cette union, elle s'élève 
à une lumière acquise, non par sa nature, ni par son propre 
mérite, mais par la grâce particulière que lui donne ma Vé- 
rité, qui ne méprise jamais l'ardeur des désirs et les fatigues 
qu'on offre devant moi. Alors le cœur qui suit toujours l'in- 
telligence, s'unit à moi d'un amour très parfait et très en- 
flammé. Et si quelqu'un me demandait ce qu'est cette âme, 
je répondrais : Un autre moi-même par l'union de l'amour. 

7. _ Quelle langue pourrait dire l'excellence de ce dernier 
état, et les fruits nombreux et variés qu'en retirent les trois 
puissances de l'âme? C'est de leur sainte union que jeté 
parlais en t'expliquant, à l'occasion des trois degrés, la pa- 
role de ma Vérité. Non, la langue ne peut le dire; cependant 
les saints docteurs, éclairés par cette glorieuse lumière, l'ont 
montrée en expliquant la sainte Écriture. Tu sais que le 
grand saint Thomas d'Aquin, de ton Ordre, puisa plutôt la 
science dans la prière, l'extase et la lumière de l'intelligence, 
que dans les études humaines. C'est une lumière que j'ai 
donnée au corps mystique de la sainte Église pour dissiper 
les ténèbres de l'erreur. 

8. — Si tu regardes le glorieux évangéliste saint Jean, 
quelle lumière puisa-t-il sur le sein du Christ, ma Vérité! Et 
avec cette lumière, combien longtemps il annonça ma Véri- 
té ! Tous, par leur parole, ont propagé cette lumière d'une 
manière ou d'une autre. Mais quant au sentiment intérieur, 
à la douceur ineffable que donne l'union parfaite, la langue 
ne pourra jamais l'exprimer, puisqu'elle est une chose finie. 
C'est ce que saint Paul affirmait en disant: « L'œil ne peut 
voir, l'oreille entendre, le cœur imaginer le bonheur que 
Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment véritablement » 
(I Cor. , il, 9). 

9. — Oh ! qu'elle est douce cette demeure ! douce au des- 
sus de toutes les douceurs, par l'union parfaite de l'âme en 
moi. Cette union est telle que la volonté disparait de l'âme, 
parce qu'elle ne fait plus qu'un avec moi. Elle répand par 
le monde le parfum et le fruit de ses humbles et continuelles 
prières ; l'encens de son désir prie sans cesse pour le salut 
des âmes ; c'est une voix sans parole humaine, qui crie tou- 
jours en présence de ma divine Majesté. 



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166 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



10. - Ce sont ces fruits de l'union qui nourrissent 1 âme 
pendant la vie, dans ce dernier état, acquis par bien des fa- 
tigues, des larmes et des sueurs. Elle passe ains! avec la 
persévérance dans la grâce de cette union qui est encore 
imparfaite, à l'union durable et éternelle. Je dis imparfaite- 
ment, uniquement parce qu'elle ne peut se rassasier de ce 
qu'elle désire tant qu'elle est dans les liens d'un corps mor- 
tel, où se trouve une loi perverse; cette loi est endormie pat 
l'amour de la vertu: elle n'est pas morte, et elle peut se .<- 
veiller, si la puissance de la vertu qui l'endort, disparaît. 
C'est pour cela qu'on peut appeler cette union imparfaite; 
mais cette union imparfaite conduit l'àme à recevoir la per- 
fection durable que rien ne peut détruire, comme je te le c 
sais en parlant des Bienheureux qui me goûtent véritable- 
ment, moi la Vie, le Bien suprême qui ne finit jamais. 

11. - Ceux-là ont reçu la vie, tandis que les autres n ont 
recueilli de leurs larmes que la mort. Ils sont arrivés a la 
joie par des larmes qui leur ont mérité des récompenses 
éternelles, et leur ardente charité crie toujours vers moi et 
m'offre sans cesse des larmes de feu pour vous. Mamtenant 
je t'ai dit les différents degrés de larmes, leur valeur, leurs 
perfections et les fruits qu'en retirent les âmes. Les parfaits re- 
çoivent la vie éternelle et les méchants l'éternelle damnation. 



XCVII. - L'àme remercie Dieu de lui avoir appliqué les 
larmes, et elle lui fait trois demandes. 

1 - Alors cette âme ennammée d'un ardent désir par les 
explications que Dieu, la Vérité même, lui avait données des 
différents états de larmes, disait dans la violence de son a- 
fflour: Grâces, grâces vous soient rendues, ô Père, qui satis- 
faites les saints désirs, et qui vous passionnez pour notre 
salut; vous qui, au moment où nous étions en guerre avec 
vous, nous avez montré tant d'amour, par le moyen de No- 
tre Fils unique! Au nom de cet amour ineffable, je vous de- 
mande, par grâce et miséricorde, de pouvoir arriver sûre- 
ment à vous, non dans les ténèbres, mais dans la lumière; 
de suivre la doctrine de votre Vérité, que vous m'avez clai- 
rement montrée. 
2. — Afin de pouvoir distinguer deux pièges que je crains 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. XCVIII 



1G7 



de rencontrer, je voudrais, ô Père éternel, qu'avant de finir 
ce sujet vous m'expliquiez ces deux points : D'abord, si 
quelqu'un s'adressait à moi ou à un de vos autres serviteurs, 
et demandait conseil sur la manière de vous servir, quelle 
doctrine faudrait-il lui donner? Je sais bien, mon Dieu, que 
vous m'avez déjà expliqué cette parole que vous m'avez dite : 
« Je suis celui qui aime peu de mots et beaucoup d'actions ». 
Cependant, s'il plaisait à votre bonté de m'en dire encore 
quelque chose, je serais bien heureuse. 

3. — Si en priant pour vos créatures et particulièrement 
pour vos serviteurs, je voyais, dans l'oraison, une âme bien 
disposée et paraissant jouir de vous; et si j'en voyais une au- 
tre qui semblerait obscure, devrais-je, ô Père éternel, juger 
que l'une est dans la lumière et l'autre dans les ténèbres? 
Ou si je voyais quelqu'un faire de grandes pénitences et un 
autre y être étranger, devrais-je juger qu'il y a une plus 
grande perfection dans celui qui fait de grandes pénitences 
que dans celui qui n'en fait pa&? Faites, mon Dieu, que je ne 
m'égare pas dans mon peu de clairvoyance, et expliquez-moi 
plus" particulièrement ce que vous m'avez dit d'une manière 

générale. 

4. — La seconde chose que je vous demande, c'est de me 
montrer davantage le signe, auquel on reconnaît si c'est vous 
qui visitez l'âme, ou si ce n'est pas vous. Il me semble que 
vous me disiez, ô Vérité éternelle, que l'âme reste alors jo- 
yeuse et portée à la vertu. Je voudrais savoir si cette joie 
peut être une illusion de la passion spirituelle; si cela était, 
je ne m'arrêterais qu'au signe de la vertu. Ces choses, je 
vous les demande afin de pouvoir vous servir dans la vérité, 
afin de servir le prochain et de ne faire aucun faux juge- 
ment à l'égard de vos créatures et de vos serviteurs. Car ju- 
ger ainsi éloigne l'âme de vous, et je ne voudrais pas tom- 
ber dans ce malheur. 

XCVIII. — La lumière de la raison est nécessaire à celui 
qui veut servir Dieu. — De la lumière générale. 

1. _ Alors l'Éternel, se délectant de la soif et de la faim 
de cette âme, de la pureté de son cœur et du désir avec 
lequel elle demandait les moyens de le servir, jeta sur elle 
les regards de sa miséricordieuse bonté, en lui disant : Ma 



.j(S8 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

bien-aimée, ma ehêre et douce fille, mon épouse fidèle, élè- 
ve-toi au dessus de toi-même, et ouvre l'oeil de ton intelli- 
gence pour contempler ma bonté infinie et l'amour ineffa- 
ble que j'ai pour toi et pour mes autres serviteurs. Ouvre 
l'oreille de ton cœur et de ton désir; car, si tu ne voyais 
pas, tu ne pourrais pas entendre et connaître ma Vérité. 

g! — L'âme qui ne voit pas avec l'œil de son intelligence 
l'objet de ma Vérité, ne peut entendre ni connaître ma Vé- 
rité et je veux que, pour la mieux connaître, tu t'élèves au 
dessus de tes sens. Tes demandes et tes désirs me sont 
agréables et je vais y satisfaire. Mon bonheur ne peut venir 
de vous, car je suis Celui qui suis; je puis vous enrichir, et 
vous ne pouvez rien pour moi ; je me réjouis en moi-même 
de mes œuvres. 

3. — Alors cette âme obéissante s'éleva au dessus d'elle- 
même, pour connaître la vérité sur ce qu'elle demandait : 
et l'Éternel lui dit: Afin que tu puisses mieux comprendre 
ce que je te dirai, je commencerai par te parler des trois lu- 
mières qui sortent de moi, la vraie Lumière. 

i— La première lumière est une lumière générale pour ceux 
qui sont dans la charité commune. Je t'en ai déjà entretenu 
de plusieurs manières, mais je te répéterai certaines choses. 
afin que ton faible entendement comprenne mieux ce que 
lu désires savoir. Les deux autres lumières sont pour ceux 
qui se séparent du monde et veulent atteindre la perfection, 
et sur ce sujet je te dirai ce que tu m'as demandé, et je t'ex- 
pliquerai particulièrement ce que j'en ai dit d'une manière 

générale. 

5. — Tu sais que, sans la lumière de la raison, personne 
ne peut aller par la voie de la vérité ; et cette lumière de la 
raison, vous la tirez de moi, la vrai Lumière, au moyen de 
l'intelligence et avec la lumière de la foi que je vous ai don- 
née dans le saint baptême, si vous ne vous en privez pas 
par vos fautes. 

6. — Le baptême, par la vertu du sang de mon Fils uni- 
que, vous a donné la forme de la foi; et cette foi s'exeive 
par la vertu, par la lumière de la raison. La raison s'illu- 
mine de cette lumière qui vous donne la vie et vous fait 
marcher dans la voie de la vérité. Avec cette lumière vous 
parvenez à moi, la vraie Lumière, et sans elle vous n'arri- 
veriez qu'aux ténèbres. 



TRAITÉ DE LA PHIÈRK — CH. XCVI1I 



109 



7 _ D eux lumières qui viennent de celle lumière vous 
sont nécessaires, et à ces deux lumières j'en joindra, une 
troisième. La première vous fait clairement comprendre les 
choses transitoires du monde qui passe comme le vent; 
mais vous ne pouvez le bien connaître, si vous ne connais- 
sez pas d'abord votre propre fragilité, et combien elle s in- 
cline vers la loi perverse qui est attachée à vos membres 
pour combattre contre moi, votre Créateur. Cette loi ne peut 
forcer personne à commettre le moindre péché, si la volon- 
té n'y consent pas, mais elle combat violemment contre 

l'esprit. 

8 - Je n'ai pas donné cette loi pour que la créature rai- 
sonnable fut vaincue, mais pour que la vertu augmentât et 
fût éprouvée dans l'âme, car la vertu ne s'éprouve que par 
les contraires. La sensualité est contraire à l'esprit, et c esl 
par la sensualité que l'âme montre l'amour qu'elle a pour 
moi, son Créateur. Comment le prouve-t-elle? Lorsqu elle se 
combat elle-même par le mépris. 

9 - J'ai aussi donné cette loi aux hommes, pour les con- 
server dans l'humilité véritable. Tu dois voir qu'en créant l'â- 
me à mon image et à ma ressemblance, et en l'élevant a une 
si haute dignité et beauté, je l'ai associée en même temps 
aux choses les plus viles en lui donnant cette loi perverse, 
en la liant à un corps formé de la fange de la terre, alin 
que, voyant sa beauté, elle ne levât pas orgueilleusement 
la tête contre moi. 

10. - Ainsi donc, l'homme fragile qui a cette lumière a 
raison d'humilier son âme, et n'a aucun sujet de s'enor- 
gueillir, mais il doit concevoir une humilité sincère et par- 
faite. Cette loi ne peut aucunement forcer au pèche, mais 
elle est un moyen de vous donner la connaissance de vous- 
même et de l'instabilité de la vie présente. C'est ce que doit 
' voir l'œil de l'intelligence avec la lumière de la sainte lo 
qui est, comme je te l'ai dit, la prunelle de l'œil. 

■H - Cette lumière est nécessaire à toute créature rai- 
sonnable qui désire, dans quelque état que ce soit, partici- 
per à la vie de la grâce et au fruit du sang de l'Agneau sans 
tache. C'est la lumière générale que chacun doit avoir ; et, 
s'il ne l'avait pas, il serait en état de damnation. Et ce qu. 
l'empêche d'être en état de grâce, c'est de n'avoir pas la lu- 
mière ; celui qui n'a pas la lumière ne connaît pas le mal 








170 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



de la faute et ce qui en est la cause, et par conséquent il nia 
peut pas fuir et détester cette cause. 

12. — 11 ne connaît pas non plus le bien et la cause du 
bien, c'est-à-dire la vertu ; il ne peut m'aimer et me désirer. 
moi qui suis le Bien suprême , il ne peut aimer et désirer la 
vertu, que je vous ai donnée comme instrument et comme 
moyen pour obtenir ma grâce et le bien véritable. Tu dois 
comprendre quel besoin vous avez de cette lumière ; car 
vos fautes ne consistent qu'à aimer ce que je hais et à haïr ce 
que j'aime. J'aime la vertu et je hais le vice ; celui qui aime 
le vice et hait la vertu, m'outrage et se prive de ma grâce. 
Il va comme un aveugle, ne connaissant pas la cause du 
vice, qui est l'amour-propre sensitif. Il ne se hait pas lui- 
même ; il ne connaît pas le vice et le mal qui vient du vice; 
il ignore aussi la vertu, et il m'ignore, moi qui lui donne la 
vertu et qui lui accorde la vie et la dignité où il se con- 
serve et acquiert la grâce par le moyen de la vertu. Tu vois 
que son aveuglement est la cause de son mal, et que cette 
lumière vous est nécessaire. 






XCIX. — De la seconde lumière, plus parfaite que la lu- 
mière générale. 



1 . — Lorsque l'àme est parvenue à la lumière générale 
dont je viens de te parler, elle ne doit pas s'en contenter; 
car tant que vous êtes dans le pèlerinage de cette vie, vous 
pouvez avancer, et celui qui n'avance pas recule. II faut 
avancer dans la lumière générale acquise par ma grâce et 
s'efforcer d'atteindre la seconde lumière en allant de l'im- 
parfait au parfait, parce qu'il faut avec la lumière arriver 
ù la perfection. 

2. — Dans cette seconde lumière il y a deux sortes de 
parfaits ; les parfaits sont ceux qui ont quitté la vie com- 
mune du monde, et dans cette perfection il y a deux états : 
le premier, où sont ceux qui s'appliquent entièrement à châ- 
tier leur corps par de rudes et de grandes pénitences, 
pour que leurs sens ne se révoltent pas contre la raison : 
ils mettent plus de soin à mortifier leur corps qu'à tuer 
leur volonté, comme je te l'ai déjà dit. 

3. — Ceux-là se nourrissent à la table de la pénitence. 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. C 



171 



Ils sont bons et parfaits si leur pénitence est fondée en 
moi, avec la lumière de la discrétion, c'est-à-dire avec 
l'humble connaissance d'eux-mêmes et de moi, surtout 
s'ils s'appliquent plus à voir ma volonté- que celle des 
hommes. S'il en -était autrement, c'est-à-dire s ils ne se 
revêtaient pas humblement de ma volonté, ils nuiraient 
souvent à leur perfection, en jugeant mal ceux qui ne sui- 
vent pas la voie où ils marchent. Et sais-tu pourquoi cela 
leur arriverait ? Parce qu'ils mettent plutôt leurs soins et 
leurs désirs à mortifier leur corps qu'à tuer leur volonté. 

A - Ils veulent choisir eux-mêmes le temps, le heu 
des consolations spirituelles, comme aussi les tribulations 
du monde et les attaques du démon. Ils se laissent éga- 
rer par la volonté propre que j'ai appelée la volonté 
spirituelle, et ils disent : Je voudrais cette consolation et 
non cette tentation, cette attaque du démon. Je ne le 
désire pas pour moi, mais pour plaire davantage a Dieu 
et avoir une grâce plus abondante dans mon unie ; car 
il me semble que je le servirai bien mieux de cette ma- 
nière que d'une autre. 

5 — C'est ainsi que souvent l'âme tombe dans la peine 
et l'ennui, et qu'elle devient insupportable à elle-même. 
Elle nuit de la sorte à sa perfection et ne s'aperçoit pas 
de la corruption de l'orgueil qui l'envahit. Car, si l'âme 
était véritablement humble et sans présomption, elle 
verrait, à la lumière de la raison, que moi, la Vente 
même, js distribue à chacun l'état, le temps, le heu, la 
consolation, la tribulation, selon que le réclament votre 
salut et la perfection à laquelle j'appelle les âmes ; elle 
verrait que toute chose vient de mon amour et quelle 
doit recevoir tout par conséquent avec soumission et 
amour, comme le font ceux qui parviennent au troisième 
état et qui restent dans la lumière parfaite. 

C. - De la troisième et parfaite lumière. - Des œuvres de 
l'âme parvenue à cette lumière. 

1 — Ceux qui arrivent à cette glorieuse lumière sont 
parfaits dans toutes les conditions où ils se trouvent: 
Ils reçoivent avec respect tout ce qui leur arrive par ma 




172 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



permission, ainsi que je te l'ai dit en le parlant du troi- 
sième état unitif de l'âme. Ils se croient clignes des peines, 
des scandales du monde, et de la privation de toute sorte 
de consolation ; comme ils se croient dignes des peints, 
ils se trouvent indignes des récompenses qui suivent les 
peines. 

2. — Ils connaissent et goûtent dans la lumière mon 
éternelle volonté qui ne veut autre chose que votre bien, 
car tout ce que je donne et permet est afin que vous 
soyez sanctifiés en moi. Dès que l'âme l'a reconnu, elle 
se revêt de ma volonté ; elle ne songe à autre chose qu'au 
moyen de conserver et d'accroître sa perfection pour 
la gloire et l'honneur de mon nom. Elle fixe par la lu- 
mière de la foi l'oeil de son intelligence sur Jésus cruci- 
fié, mon Fils unique, en aimant et en suivant sa doctrine 
qui est la règle et la voie des parfaits et des imparfaits. 
Elle voit que le tendre Agneau, mon Fils, lui donne la 
doctrine de la perfection, et cette vue la remplit d'amour. 

3. — La perfection est la connaissance de ce doux et 
tendre Verbe, mon Fils unique, qui s'est nourri â la 
table du saint désir, en cherchant l'honneur de son 
Père et votre salut. C'est ce désir qui l'a fait courir avec 
ardeur à la mort ignomineuse de la Croix, et satisfaire â 
l'obéissance que moi le Père, je lui avais imposée. Il 
n'a pas craint la fatigue et les opprobres ; il n'a pas re- 
culé devant votre ingratitude et votre aveuglement à ne 
pas reconnaître les bienfaits dont il vous comblait. Il ne 
s'est pas laissé arrêter par les persécutions des Juifs, 
les mépris, les affronts, les murmures du peuple; mais 
il a triomphé de tout comme un vaillant capitaine, un 
généreux chevalier que j'avais envoyé sur le champ de 
bataille pour vous tirer des mains du démon, pour vous 
affranchir, vous délivrer du plus triste esclavage où vous 
puissiez tomber, pour enseigner la voie et la doctrine 
qui peut vous conduire à moi, la Vie éternelle, au mo- 
yen de son sang précieux, répandu avec tant d'amour et 
avec tant de haine de vos fautes. 

4. — C'est comme si le doux et tendre Verbe, mon 
Fils, vous disait : Voici que je vous ai tracé la voie et 
que je vous ai ouvert la porte avec mon sang ; ne soyez 
donc pas négligents à la suivre, ne vous arrêtez pas dans 




*ï*;- 



TBAITÉ DE LA PRIÈRE. — Cil. C. 



173 



votre amour-propre, dans l'ignorance de la voie et dans 
la prétention de vouloir me servir à votre manière 
et non à la mienne. Je vous ai trace la voie droite 
par le moyen du Verbe incarné qui l'a arrosée de son 
san- Levez-vous donc et suivez-le, car personne ne peut 
tenir à moi, le Père, si ce n'est par lui. Il est la voie 
et la porte par laquelle il faut entrer en moi, 1 océan 

% - Lorsque l'âme est parvenue à goûter cette lumière 
et qu'elle en connaît la douceur parce qu'elle l'a goutee, 
elle court vers moi dans l'ardeur et la passion de son 
amour, sans penser à elle, sans chercher les consolations 
spirituelles et temporelles, comme une personne qui a 
complètement renoncé à sa propre volonté. Dans cette 
lumière et cette connaissance, elle ne fuit aucune fatigue, 
de quelque côté qu'elle vienne : elle se réjouit au contraire 
de souffrir les opprobres, les attaques du démon, les 
murmures des hommes ; elle se nourrit de mon honneur 
et du salut des âmes sur la table de la sainte Croix. 
Elle ne demande aucune récompense ni de moi ni des créa- 
tures car elle s'est dépouillée de l'amour mercenaire qui 
m'aime par intérêt. Elle s'est revêtue de la lumière par- 
faite en m'aimant, sans songer à autre chose qua la 
gloire, à la louange de mon nom, et en me servant, sans 
penser au bonheur qu'elle y trouve et à l'utilité que lui 
procure le prochain, mais en agissant par pur amour. 

6 - Ceux-là se sont perdus eux-mêmes et se sont dé- 
pouillés du vieil homme, c'est-à-dire de la sensualité, 
pour se revêtir de l'homme nouveau, le Chnst, le doux 
Jésus, ma Vérité, qu'ils suivent avec courage. Ceux-là 
sont assis à la table du saint désir et s'appliquent plus 
à tuer leur propre volonté qu'à tuer et à mortifier leur 
corps Ils mortifient bien aussi leur corps, mais ce n est 
pas là leur but principal; c'est seulement un moyen poul- 
ies aider à tuer leur propre volonté, comme je te l'ai 
dit en l'expliquant cette parole : que je voulais peu de 
mots et beaucoup d'actions. 

7 — En effet, tous vos efforts doivent tendre à tuer votre 
volonté, et ne vouloir autre chose que suivre ma douceVén- 
té le Christ crucifié, en cherchant l'honneur et la gloire 
de mon nom et le salut des âmes. Ceux qui sont dans 






l74 DIAliOGUE DE SAINTE CATHERINE 

cette glorieuse lumière le font, et c'est pour cela qu'ils 
sont toujours dans la paix et le repos. Rien ne les 
scandalise, parce qu'ils ont éloigné ce qui cause le scan- 
dale c'est-à-dire la volonté propre. Les persécutions que 
le monde et le démon peuvent soulever passent a leurs 
pieds ils traversent les grandes eaux de la tribulation 
et de la tentation sans qu'elles puissent leur nuire, parce 
au'ils sont revêtus et fortinés par l'ardeur de leur désir. 
Ils se réjouissent de tout, et ne jugent pas mes serviteurs 
ni aucune créature raisonnable. 

8 — Ils sont heureux de tout ce qu'ils voient, de tout 
ce qu'ils rencontrent, et ils disent: Grâces vous soient 
rendues, ô Père éternel! de ce qu'il y a en votre maison 
plusieurs demeures ( S. Jean, x,v, 2 ). Us se réjouissent 
plus de voir mes amis suivre des routes différentes que 
de les voir suivre tous le même chemin, parce (puis 
admirent plus la grandeur de ma honte ; tout leur est 
aeréable, et leur semble des roses. Non seulement ils 
sont édifiés du bien, mais ils ne veulent pas juger ce qui 
est évidemment mal ; ils éprouvent seulement alors une 
sainte et vraie compassion, me priant pour ceux qui 
m'offensent et disant avec une humilité parfaite : Aujour- 
d'hui c'est toi, demain ce sera moi, si la grâce divine 
ne me conserve. 

9 -Orna fille bien-aimée ! passionne-toi pour ce doux, 
cet excellent état. Contemple ceux qui courent à cette 
glorieuse lumière; vois comme leurs âmes sont saintes et 
se nourrissent pour mon honneur de la nourriture des 
âmes à la table du saint désir. Ils sont revêtus du beau 
vêtement de l'Agneau, mon Fils unique cest-achre de 
sa doctrine, par l'ardeur de sa charité. Ils ne perdent 
pas le temps à faire de faux jugements sur mes serviteurs 
et sur les serviteurs du monde ; ils ne sont jama.s scan- 
dalisés d'aucun murmure contre eux ou contre le pro- 
chain Ils sont contents de souffrir pour mon nom, et quand 
une injure est faite aux autres, ils la supportent en com- 
patissant au prochain, ne murmurant pas contre celui qui 
la fait ou contre celui qui lareçoit. 

10 - 1 rur amour est réglé en moi, le Père céleste, 
ils ne S'égarent jamais, et parce qu'il est réglé, ma chère 
fille ils ne se scandalisent pas de ceux qu'ils a.ment m 



TRAITÉ DE LA PlUKllK - CH. 



I7ï 



11 To.ii' nn'mion est morte et 
l'aucune créature raisonnable. Lem P » ^ 

n0 n vivante. Us ne *«««££? ^expression de ma 
autres, mais ils ne ^*^£ la c Ltrinc qui, tu 
miséricordieuse bonté. Us observe _ 

que tu eu cherchais les moyen tu sa s œ q 

pondu. Tu t'étais endormie daoa" des , P^ 

T- Ma Vérité te disait « ^ ^^par 

a la pureté parfaite, et que ton espr ne 

aucun scandale, il faut t oupurs^ ^ "V suis le feu 

car je suis la souverain c 1 etei neUe . i l heras de 

qui purifie l'âme véritablement P us tu tap . 

moi, plus tu deviendras P^J * ,en «^ 

mille» des injures que tu reçu, «e que - 
permet pour éprouver la ver » eu tm et « 
teurs, pensant que ce, ^qm « f J^^ SMl b00ne8 ; 

r^nT^n^ * ~» *» -, * 

'' « mme r.e uetu ne vois pas être évidemment up péché 

voir que ma volonté.. Lors,™ « ™ir compassion ; 
tu ne dois pus le condamner, mas ei nvo P 

de cette manière tu arriveras u la puiete panait , 



I 



, '1/ 




170 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



qu'en faisant ainsi, ton esprit ne sera scandalisé ni en 
moi, ni dans le prochain. Vous tombez dans le mépris du 
prochain lorsque vous ne voyez que sa mauvaise volon- 
té envers vous, et non pas ma volonté dans ses actes. Ce 
mépris et ce scandale séparent l'âme de moi, et em- 
pêchent sa perfection. Dans quelques-uns même la grâce 
est détruite plus ou moins, selon la gravité du mépris 
et de la haine qu'ils ont contre le prochain en le ju- 
geant. 

14. — Le contraire arrive à l'âme qui en tout, comme je 
te l'ai dit, voit ma volonté toujours attentive à votre bien. 
Tout ce que je donne et permets est pour que vous par- 
veniez à la fin pour laquelle je vous ai créés. Le moyen 
de rester toujours dans l'amour du prochain est de res- 
ter toujours dans le mien, et l'âme en m'aimant m'est 
toujours unie. 

15. — Si tu veux absolument parvenir à cette pureté que 
tu me demandes, il faut faire surtout trois choses: T'unir 
à moi par l'amour, en conservant dans ta mémoire le sou- 
venir des bienfaits que tu as reçus de moi ; voir avec 
l'œil de ton intelligence l'ardeur ineffable de ma charité 
envers vous; voir enfin ma volonté dans la volonté de 
l'homme, et non pas sa méchanceté, parce que c'est moi 
qui suis juge, ce n'est pas vous. Tu arriveras ainsi à la 
perfection. Telle est la doctrine que t'enseigna ma Vérité, 
s'il t'en souvient bien. 

16. — Maintenant, ma très chère fille, je dis que ceux qui 
suivent cette doctrine ont, dès cette vie, un avant-goût de 
la vie éternelle. Si tu la conserves dans ton âme, tu ne 
tomberas jamais dans les pièges du démon; car tu les 
reconnaîtras aux signes que tu m'as demandés. Mais pour 
satisfaire plus complètement tes saints désirs, je te mon- 
trerai que votre jugement ne doit jamais condamner, mais 
seulement compatir. 

CI. — Ceux qui sont dans la perfection de la troisième lu- 
mière reçoivent dés ce monde un avant -goût de la vie 
éternelle. 



1. — Mes serviteurs reçoivent les arrhes de la vie éter- 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CB. CI 



177 



nelle. Je dis les arrhes et non pas la plénitude de la ré- 
compense, parce qu'ils espèrent la recevoir en moi,, la 
Vie durable, où la vie est sans mort, le rassasiement sans 
dégoût, la faim sans souffrance ; la peine alors sera sé- 
parée de la faim, parce qu'ils auront ce qu'ils désirent, 
et leur rassasiement ne connaîtra pas l'ennui, parce que 
je suis une nourriture sans aucun défaut. Ici-bas ils re- 
çoivent les arrhes de ce bonheur, parce que l'âme est 
affamée de mon honneur et du salut des âmes ; et comme 
elle en a faim, elle s'en nourrit, c'est-à-dire que l'âme 
se nourrit de la charité du prochain, dont elle a faim 
comme d'une nourriture, et en s'en nourrissant elle ne 
s'en rassasie jamais, parce qu'elle est insatiable et qu'elle 
a une faim continuelle. 

2. _ Les arrhes sont une garantie qu'on donne à l'homme 
pour qu'il attende le payement. Cette sûreté n'est pas par- 
faite en elle-même, mais par la foi elle donne la certitude 
d'arriver au complément, et de recevoir en totalité le paye- 
ment. De même cette âme passionnée et revêtue de ma 
Vérité a reçu, dès cette vie, les arrhes de ma charité et 
de la charité du prochain; elle n'est pas parfaite, mais 
elle attend la perfection de la vie éternelle. 

3. — Ce qu'elle reçoit n'est pas parfait, parce qu'elle n'est 
pas arrivée à cette perfection où elle ne souffre ni en 
elle, ni dans les autres : en elle, par l'offense que me cause 
la loi perverse qui est dans ses membres et qui combat 
contre l'esprit; dans les autres, par les fautes du prochain. 
Ce qu'elle reçoit est parfait quant à la grâce, mais elle 
n'a pas la perfection dont jouissQnt les saints dans le ciel; 
car, comme je te l'ai dit, leurs désirs sont sans peine, 
tandis que les vôtres vous font souffrir. 

4. —Mes serviteurs, qui se nourrissent â la table des saints 
-désirs, sont heureux et affligés comme mon Fils unique 
l'était sur le bois de la sainte Croix ; car sa chair était 
douloureuse et tourmentée, tandis que son âme était bien- 
heureuse par l'union de la nature divine. De même ceux- 
là sont bienheureux par l'union de leur saint désir en 
moi, parce qu'ils ont revêtu ma douce volonté. Ils souffrent 
parce qu'ils compatissent au malheur du prochain, et qu'ils 
affligent leurs sens en leur retranchant tous les plaisirs 
et toutes les consolations temporelles.' 

dialogue do Ste Cath. de S. — 12. 



' 









178 



DIALOGUE I1E SAINTE CATHERINE 




Cil. — Comment on doit reprendre le prochain sans tom- 
ber dans de faux jugements. 

i. — Ma fille bien-aimée, écoute maintenant, alin que 
tu puisses mieux comprendre ce que tu me demandais. 
Je t'ai parlé de la lumière générale que vous devez tous 
avoir, dans quelque état que vous soyez, dès que vous 
êtes dans la charité commune. Je t'ai dit que ceux quj 
étaient dans la lumière parfaite l'avaient de deux manières; 
les uns se séparent du monde et s'appliquent a morti- 
fier leurs corps ; les autres mettent tous leurs soins à tuer 
leur volonté; ce sont les parfaits qui se nourrissent à la 
lalile du saint désir. 

2. — Maintenant je te parlerai plus particulièrement, el 
en te parlant je parlerai aux autres et je satisferai ton. 
désir. Je veux surtout que tu fasses trois choses, afin que 
l'ignorance n'empêche pas la perfection à laquelle je t'ap- 
pelle. Il ne faut pas que le démon, sous le manteau de 
la charité du prochain, nourrisse en toi la racine de la 
présomption pour le faire tomber dans les faux jugements 
que je t'ai défendus. Tu croirais juger bien et tu juge- 
rais mal, si tu suivais tes impressions, et le démon te 
ferait souvent voir beaucoup de vérités pour te conduire 
au mensonge. Cela t'arriverait si tu te faisais juge des pen- 
sées et des intentions des créatures raisonnables ; cal 
comme je te l'ai dit, je dois seul les juger. 

3. — C'est là une des trois choses que je te recom- 
mande d'observer. Je veux que tu ne juges personne sans 
une règle, et je veux que cette règle soit celle-ci : A moins 
que je ne t'aie manifesté clairement, non seulement une 
ou deux fois, mais plusieurs fois, le défaut de ton pro- 
chain., tu ne dois pas reprendre particulièrement celui 
en qui tu crois voir ce défaut, mais tu dois reprendre 
d'une manière générale les vices de celui qui vient t<- 
visiter, et lui prêcher la vertu avec charité et douceur, 
en n'ajoutant la sévérité à la douceur que si tu en vois 
le besoin. 

4. — S'il te semble que je t'ai montré soiivént les dé- 
fauts de quelqu'un, mais si tu ne vois pas que ce soit 



TRAITE DK LA l'IUKHK — Cil. CLI I 



170 



une révélation formelle, comme je te l'ai dit, tu ne dois 
pas le reprendre particulièrement ; tu dois suivre la voie 
la plus sûre, afin d'éviter les pièges et la malice du dé- 
mon qui pourrait te prendre par l'amorce du désir, en 
te faisant souvent voir dans le prochain ce qui n'y se- 
rait pas ; tu pourrais ainsi te scandaliser injustement. 

5. — Que ta bouche garde donc le silence, ou qu'elle 
parle seulement de la vertu pour combattre le vice ; et 
quand tu croiras reconnaître dans les autres un défaut, 
reprends-le aussi en toi-même par un acte d'une sincère 
humilité. Si ce défaut est véritablement dans cette per- 
sonne, elle se corrigera mieux, en se voyant si doucement 
reprise, et tes avis lui seront plus profitables, en te disant 
à toi-même ce que tu voulais dire. Tu seras plus tran- 
quille toi-même et tu auras repoussé le démon, qui ne 
pourra pas te tromper et empêcher la perfection de ton 
âme. 

6. — Je veux que tu saches que tu ne dois pas te fier 
à ce que tu vois ; il vaut mieux détourner la tête et tâ- 
cher de ne rien voir ; mais il faut seulement persévérer 
dans la vue et la connaissance de toi-même, et dans celle 
de ma bonté et de ma générosité envers toi. Ainsi font 
ceux qui sont arrivés au dernier état dont je te parle, 
ils retournent toujours à la vallée de la connaissance d'eux- 
mêmes. Cela n'empêche pas leur élévation et leur union 
avec moi. C'est là une des trois choses que je t'ai dit que 
je voulais te voir faire pour que tu me serves en vérité. 

CIII. — Celui qui voit une âme pleine de ténèbres ne doit 
pas en conclure qu'elle est en péché mortel. 



i'i:rS 



i. — Voici maintenant la seconde explication : si, en 
priant particulièrement pour deux âmes, tu vois dans l'une 
la lumière de ma grâce que tu ne vois pas dans l'autre, 
quoique les deux me soient fidèles, il ne faut pas con- 
clure des ténèbres de l'âme éprouvée que son état vient 
de quelque faute; car souvent ton jugement pourrait être 
faux. Quelquefois, en priant pour quelqu'un tu trouveras 
en lui une lumière et un désir de moi si saint, qu'il le 
semblera que ton âme s'engraisse de sa vertu, comme le 



^1 




180 DIALOGUE RK SAINTE CATHERINE 

veut l'ardeur de la charité qui fait participer chacun au 
bien des autres. Une autre fois au contraire son âme t, 
semblera éloignée de moi et si pleine de ténèbres et dfl 
citions, que ce te sera une fatigue d'oOr.r pour «He 
tes prières devant moi. H pourra se fa.re que cet tat 
vienne de quelque défaut de celui pour qu, tu pr.es Mai* 
e plus souvent ce ne sera pas la punition d'une faute, 
mais l'effet d'une de ces privations que j'envo.e souvetf 
pour faire parvenir à la perfection, ainsi que je te lai dit 
en te parlant des états de l'âme. 

2 - Je me serai retiré par sentiment et non par grâce. 
L'âme ne sentira plus de douceur et de consolation; e le 
sera plongée dans la sécheresse, l'aridité, la peine; et cette 
peine, je la fais sentir à ceux mêmes qui prient pou, 
cette âme. J'agis ainsi par amour pour cette âme qu.es 
l'objet delà prière, afin que celui qui prie s unisse a elle 
pour dissiper le nuage qui l'environne. Ainsi tu vois, ma 
douce et chère fille, combien serait ignorant et digne M 
blâme celui qui jugerait sur les apparences et qui croi- 
rait que c'est le péché qui cause les ténèbres que je ta. 
montrées dans cette âme; car tu as vu qu'elle n était pas 
privée de ma grâce, mais seulement de la douceur du 
sentiment que je lui donnais de ma présence. 

3 _Oui vous tous, mes serviteurs, vous devez désire, 
vous connaître parfaitement vous-mêmes, afin que vous 
connaissiez plus parfaitement ma bonté envers vous. La.s- 
sez-moi les jugements sur les autres, car c'est ma part 
et non la vôtre. Abandonnez-moi la justice qui m appar- 
tient- ayez seulement compassion de votre prochain, et 
faim 'de mon honneur et du salut des âmes. Prêche* H 
vertu avec l'ardeur du désir et reprenez le vice en vous 
et dans les autres, comme je l'ai dit plus haut. 

4 - C'est ainsi que tu viendras à moi en vente et que 
tu montreras que tu gardes et que tu observes la doc- 
trine que t'a donnée mon Fils. Ne vois que ma volontt 
et non celle des hommes; c'est le seul moyen d'acquérir 
une vertu réelle et de demeurer dans la parfaite et grande 
lumière, en te nourrissant à la table des saints désin* 
de la nourriture des âmes, pour la gloire et l'honneur de 
mon nom. 




T1UIT1 



> DE LA PR1KBK — Cil. 



C1V 



•181 



CIV - On ne doit pas prendre pour fondement de l'âme la 
pénitence, mais l'amour de la vertu. 

i _ Ma fille bien-aimëe, après ces deux choses, je t'en 
dirai une troisième à laquelle je veux que tu fasses at- 
tention pour en profiter toi-même, si le démon ou la fa- 
ble se d P e ta vue'te portait à vouloir conduire mes ser- 
viteurs par la voie où tu as marché toi-même, car c se- 
rait contre la doctrine que tu as reçue de ma Venté II 
arrive souvent qu'en voyant marcher les autres pa la voie 
d'une austère pénitence, on veut que tous su .vent la mcmc 
route, et s'ils ne la prennent pas, on en est afflige, scan- 
dalisé, et on pense qu'ils font mal. 

2 - Vois cependant quelle erreur. Souvent celui qu'on 
iu-e mal parce qu'il fait moins pénitence, fera mieux et 
sera plus vertueux, quoiqu'il ne pratique pas les austé- 
rités de celui qui murmure. Je te l'ai dit, si ceux qui se 
nourrissent à la table de la pénitence n'agissent pas avec 
une humilité véritable, s'ils ne prennent pas la pénitence, 
non comme but principal, mais comme instrument de vei- 
tu leurs murmures nuiront souvent à leur perfection. 

3 - Ils doivent savoir que la perfection ne consiste pas 
à macérer et à tuer son corps, mais à détruire sa propre 
volonté, et c'est par cette voie de la volonté anéantie 
et soumise à ma douce Volonté que vous devez désire, 
ce que je veux que tu désires pour tous. C'est la doctrine 
éclatante de cette glorieuse Lumière, où court l'âme pas- 
sionnée et revêtue de ma Vérité. 

4 -Je ne méprise pas cependant la pénitence; car la 
pénitence est bonne à dompter le corps, quand .1 veut 
combattre contre l'esprit. Mais je ne veux pas, ma chère 
fille que tu la prennes pour règle générale, parce que 
tous les corps ne sont pas égaux et n'ont pas la même 
complexion ; la nature est plus forte dans l'un que dans 
l'autre, et souvent il arrive, comme je te l'ai dit, que les 
circonstances forcent à abandonner les austérités qu ■on 
avait commencées. Alors, si tu avais pris ou si tu avais 
fait prendre la pénitence pour base de conduite, il y au- 
rait découragement, imperfection ; l'âme perdrait la con- 
solation et la vertu. 



1K-2 



DIALO«l r E DK SAINTE CATHEMNE 




5. — Parce que vous êtes privés d'une chose que vous 
aimiez trop et que vous aviez prise pour votre but, vous 
vous croyez privés de moi, et en vous croyant séparés de 
ma bonté, vous tombez dans l'ennui, le dégoût et le trou- 
ble. Vous perdez ainsi la pratique de l'oraison et la fer- 
veur que vous aviez quand vous faisiez pénitence. Les cir- 
constances vous ont forcés à l'abandonner, et vous ne 
trouvez plus dans la prière la douceur que vous goûtiez 
auparavant. Cela vient de ce que vous avez pris pour fon- 
dement l'amour de la pénitence, et non l'ardeur du àésii 
des véritables et solides vertus. 

6. — Tu vois le mal qui arrive lorsque vous prenez pour 
base principale la pénitence : vous êtes dans l'erreur et 
vous tombez dans des murmures contre mes serviteurs. 
Vous rencontrez l'ennui, l'amertume, et vous voulez me 
servir par des œuvres finies, moi qui suis le Bien infini 
et qui vous demande un désir infini. La chose principale 
pour vous est de tuer et d'anéantir la volonté-propre. 
C'est en la soumettant entièrement à ma volonté que vous 
me présenterez, comme une agréable offrande, l'ardeur de 
votre désir infini pour mon honneur et le salut des 
Ames. 

7. — Vous vous nourrirez ainsi à la table du saint dé- 
sir, et vous ne serez jamais scandalisés, ni à votre occa- 
sion, ni à celle du prochain ; mais vous vous réjouirez 
en toute chose, et vous profiterez des moyens si variés 
que je donne à l'àme. Ce n'est pas ce que font les mal- 
heureux qui ne suivent pas cette douce doctrine, et la 
voie droite donnée par ma Vérité. Ils jugent au contraire 
selon l'aveuglement et l'infirmité de leur vue ; ils vont 
comme des insensés qui ignorent leur route; ils se privent 
des biens de la terre et du ciel. Dos cette vie, comme 
je te l'ai dit dans un autre endroit, ils ont un avant- 
goût de l'enfer. 

CV. — Résumé des choses précédentes. — Explication sur la 
correction du prochain. 



1 — Maintenant, ma très chère fille, je satisferai ton 
désir, et je t'expliquerai ce que tu me demandais sur la 



TRAITÉ DE EA PRIÈRE — CH. CV 



183 



manière de reprendre ton prochain sans te laisser trom- 
per par le démon, ou par la faiblesse de ta vue. Tu dois 
le reprendre d'une manière générale, et non particulière, 
à moins que je ne te l'aie expressément révèle ; mais 
toujours avec une grande humilité, et en te reprenant 
toi-même avec les autres. 

2 - Je t'ai dit, et je te répète qu'en aucune occasion 
il n'est permis de juger les créatures et les âmes de mes 
serviteurs suivant les dispositions heureuses ou fâcheuses 
où on les trouve. Car tu es incapable de les juger, et 
en le faisant tu te tromperais dans tes jugements. Vous 
devez compatir au prochain, et me le laisser juger. 

3 - Je t'ai dit aussi la règle que tu devais donner 
à ceux qui viendraient te consulter et qui voudraient 
sortir des ténèbres du péché mortel et suivre les sentiers 
de la vertu. Il faut leur donner pour principe et fondement 
l'amour de la vertu, par la connaissance d'eux-mêmes et 
la connaissance de ma bonté envers eux; il faut leur 
faire tuer et détruire leur propre volonté, afin qu'elle ne se 
révolte jamais contre moi. Montre-leur la pénitence comme 
un moyen, et non comme un but; elle ne doit pas être 
('.gale pour tous, mais elle doit se régler sur l'aptitude, 
les forces et l'état de chacun : les uns peuvent beaucoup, 
les autres moins, selon leurs dispositions extérieures. 

4. - Je t'ai dit qu'il ne fallait reprendre le prochain que 
d'une manière générale, et c'est la vérité. Je ne veux pas 
cependant que tu penses qu'en voyant un défaut formel 
dans quelqu'un, tu ne puisses le reprendre entre toi et 
lui. Tu peux le faire, et même s'il s'obstine et s'il ne se 
corrige pas, tu peux le dire à deux ou trois personnes , 
et si cela ne sert de rien, tu peux le déclarer au corps 
mystique de la sainte Église (S. Matthieu, xvni, 15-17). 
Mais je t'ai dit d'être prudente et de ne pas te hâter sur 
des apparences que tu verras dans ton esprit ou extérieu- 
rement. A moins de voir clairement la vérité, ou d'en 
recevoir une révélation positive, tu ne dois reprendre per- 
sonne, si ce n'est comme je te l'ai dit : c'est le parti le 
plus sur pour que le démon ne te trompe pas sous le 
manteau de la charité. J'ai fini maintenant, ma bien chère 
fille, de t'expliquer ce qui est nécessaire pour conserver 
et accroître la perfection de l'âme. 






'. 



ISi 



DIALOGUE l)K SAINTE CATHERINE 



CVI. — Des signes qui font connaître si les visites et les vi- 
sions spirituelles viennent de Dieu ou du démon. 



1. — Je vais te dire maintenant ce que tu me demandais 
sur le signe que je donne à l'âme dans ses visions et ses 
consolations spirituelles pour distinguer les visites qu'elle 
reçoit, et pour reconnaître si elles viennent de moi ou 
d'un autre. Je l'ai dit que le signe de ma visite était la 
joie que je laissais dans l'urne et la faim de la vertu 
qu'elle ressent, les sentiments d'une humilité sincère et 
l'ardeur de la divine charité. Tu m'as demandé si dans 
cette joie ne pouvait pas se rencontrer quelque illusion, 
parce que tu voudrais suivre la route la plus sûre et le 
signe de la vertu qui né peut t'égarer. Je te dirai le piégé 
que tu dois craindre et comment tu reconnaîtras si cette 
joie est bonne ou mauvaise. Voici la manière dont renne 
mi peut vous tromper. 

2. — Apprends que toute créature raisonnable qui aime 
et désire une chose, éprouve de la joie lorsqu'elle la pos- 
sède ; et plus elle aime cette chose, moins elle la voit 
avec discernement, moins elle s'applique à la connaître 
avec prudence. Elle est tout entière à la jouissance de 
ce qu'elle a désiré, et la joie qu'elle y trouve la rend 
aveugle à son sujet. Aussi ceux qui aiment et désirent 
trop les consolations spirituelles, recherchent les visions 
et s'attachent plus aux douceurs des consolations qu'à 
moi-même, comme je te l'ai dit de ceux qui sont dans 
l'état imparfait, parce qu'ils s'arrêtent plus aux faveurs 
qu'ils reçoivent de moi qu'à l'ineffable charité avec laquelle 
je leur donne. 

3. — Ces personnes peuvent être trompées dans leur 
joie, sans compter les autres dangers qui les menacent. 
Comment sont-elles trompées ? Le voici : Lorsque l'ànic 
s'est passionnée pour la consolation et qu'elle la reçoit 
de quelque manière, elle ressent une grande joie, paire 
qu'elle voit ce qu'elle aime et ce qu'elle désire. Souvent 
ces consolations peuvent venir du démon, et l'âme en res- 
sent cependant de la joie. Mais, je te l'ai dit, quand c'est 
le démon qui agit, cette visite de l'âme commence dans 



TRAITÉ DE LA PB1KBE 



CH. GVI 



185 




la joie et finit dans la peine, le trouble de la conscience 
.et l'indifférence de la vertu. 

4. — Quelquefois l'âme peut avoir cette joie et la con- 
server jusqu'à la fin de l'oraison, mais si cette joie se 
trouve sans un ardent désir de la vertu, si elle n'est pas 
embaumée d'humilité et embrasée du feu de ma divine 
charité, ces visites, ces consolations, ces visions qu'elle 
a reçues sont du démon et non de moi, quoiqu'elle éprou- 
ve le signe de la joie. Puisque cette joie n'est pas unie 
à l'amour de la vertu, il est évident qu'elle vient de 
l'amour que l'âme avait pour sa propre consolation. Elle 
jouit, elle est heureuse parce qu'elle a ce qu'elle désirait, 
car c'est le propre de tout amour de ressentir de la joie 
quand il reçoit ce qu'il aime. 

5. — Tu ne dois donc pas te fier à ta seule joie, lors 
même qu'elle durerait pendant toute la consolation, et en- 
core davantage. L'amour aveuglé par cette joie ne peut re- 
connaître la tromperie du démon, s'il n'agit pas avec pru- 
dence, mais en agissant avec prudence, l'âme verra si la joie 
est accompagnée de l'amour de la vertu, et par ce moyen elle 
connaîtra si la' visite qu'elle reçoit vient de moi ou du démon. 

6. — Ainsi pour reconnaître quand c'est moi qui te vi- 
site, il faut que ta joie soit unie à la vertu ; c'est le signe 
que je t'ai donné et qui te fera discerner l'erreur et la véri- 
té, c'est-à-dire la joie qui viendra réellement de moi et la 
joie qui viendra de l'amour-propre spirituel uniquement at- 
taché à la consolation. Ma visite donne la joie unie à l'amour 
de la vertu, et celle du démon donne la joie seulement. Quand 
on s'aperçoit que la vertu n'augmente pas, on doit en con- 
clure que la joie procède de l'amour de la consolation. 

7. — Je veux que tu saches que tous ne sont pas trom- 
pés par cette joie ; il n'y a que les imparfaits qui re- 
cherchent la consolation et qui s'attachent plus au bienfait 
qu'au bienfaiteur. Mais ceux qui sont embrasés pour moi 
d'un amour pur et désintéressé, ceux qui aiment le bienfait 
à cause du bienfaiteur et non à cause de leur consola- 
tion, ceux-là ne peuvent jamais être trompés par cette 
joie; car ils ont un signe certain pour reconnaître que le dé- 
mon veut les tromper en se transformant en ange de lu- 
mière et en les remplissant d'allégresse. Ils ne sont point 
passionnés pour la consolation, et ils reconnaissent avec 



ISti 



DIALOGUE I>K SAINTE CATHEHINE 



prudence le piège du démon ; leur joie passe vite. et. 
comme ils voient qu'ils sont dans les ténèbres, ils s'hu- 
milient dans la vraie connaissance d'eux-mêmes. Ils mé- 
prisent toute consolation et embrassent avec, ardeur la 
doctrine de ma Vérité. Le démon, honteux de sa défaite. 
ne revient jamais ou presque jamais sous cette forme. 

8. — Ceux qui aiment leur consolation seront souvent 
ainsi trompés, mais ils reconnaîtront leur illusion par le 
moyen que je t'indique, c'est-à-dire en s'apercevant que 
cette joie n'est pas accompagnée de l'amour de la verlu. 
de l'humilité, de la vraie charité, du désir de mon hon- 
neur et du salut des âmes. Mon ineffable bonté donne 
ainsi aux parfaits et aux imparfaits, dans quelque état 
qu'ils soient, un moyen de n'être jamais trompé. Si vous 
voulez conserver la lumière de l'intelligence que je vous" 
donne par la sainte foi, ne la laissez jamais obscurcir 
par le démon et par l'amour-propre ; car si vous ne la 
perdez pas volontairement, personne ne pourra vous l'en- 
lever. 

CVII. — Dieu satisfait aux désirs de ses serviteurs. — Com- 
bien lui sont agréables ceux qui frappent avec persévé- 
rance à la porte de la Vérité. 



1. — Maintenant, ma très chère fille, j'ai clairement 
dévoilé à l'œil de ton intelligence les pièges que le démon 
pourrait te tendre, et j'ai satisfait aux demandes que tu 
m'avais adressées, car je ne méprise jamais les désirs de 
mes serviteurs; je donne à qui demande, et je vous in- 
vite à demander. J'ai en aversion celui qui ne frappe pas 
véritablement à la porte de mon Fils en suivant sa doctrine. 
Suivre sa doctrine, c'est frapper en m'appelant par la 
voix du saint désir, par d'humbles et continuelles prière* 

2. — Je suis le Père qui vous donne le pain de la grâce 
à la porte de ma douce Vérité. Quelquefois, pour éprouver 
vos désirs et votre persévérance, je parais ne pas entendre, 
mais je vous entends bien et je vous donne ce dont vous 
ave/, besoin ; car je vous donne la faim et la voix avec la- 
quelle vous criez vers moi. En voyant votre cons- 
tance, j'accomplis vos désirs lorsqu'ils sont justes et diri 
gés vers moi. C'est à demander ainsi que ma Vérité vous 



'n 



TRAITÉ UIC LA PRIERE 



GIF. 



18' 



invite lorsqu'elle dit : « Appelez et on vous répondra ; frap- 
pez et on vous ouvrira; demandez et on vous donnera ». 
- 3. — Et moi je te le dis aussi : Je ne veux pas que tu 
te lasses de désirer et de chercher mon secours. Que ta 
voix ne cesse jamais de crier vers moi pour que je fasse 
miséricorde au monde. Frappe toujours à la porte de mon 
Fils ; aime à être avec lui sur la croix, à te nourrir de 
la nourriture des âmes pour la gloire et l'honneur de mon 
nom, et à gémir dans l'angoisse de ton cœur sur la perte 
des hommes que tu vois plongés dans une telle misère, 
que .la langue ne saurait jamais la raconter. C'est par vos 
cris et vos gémissements que je veux faire miséricorde 
au monde. Et c'est pour cela que je les demande à mes 
serviteurs ; ils me prouveront ainsi qu'ils m'aiment en 
vérité, et je te l'ai dit, je ne mépriserai pas leur désir. 

CVIII. - L'âme rend grâces à Dieu et prie pour le monde, et 
en particulier pour le corps mystiqSe delà sainte Église. 

1. _ Alors cette âme, tout enivrée, paraissait hors 
d'elle-même ; l'action de ses sens était suspendue par 
l'amour qui l'unissait à son Créateur ; son intelligence était 
ravie dans la contemplation de l'éternelle Vérité ; ce qu'elle 
voyait l'enflammait d'ardeur, et elle disait: 

2. — souveraine et étemelle bonté de Dieu! qui suis- 
je, misérable, pour que vous le Père, vous me manifes- 
tiez votre vérité et les pièges secrets du démon, les dan- 
gers de l'amour-propre auxquels je suis exposée pendant 
le pèlerinage de cette vie, pour que je ne sois pas trom- 
pée par le démon et par moi-même? Qui vous fait agir 
ainsi ? L'amour ! Vous m'avez aimée avant d'être aimé de 
moi. 

3. _ O foyer d'amour ! grâces, grâces vous soient rendues 
à vous, ô Père éternel ! Je suis imparfaite et remplie de té- 
nèbres, vous êtes la perfection et la lumière. Vous m'avez 
montré la perfection et la voie lumineuse de la doctrine de 
votre Fils unique. J'étais morte et vous m'avez ressuscitée; 
j'étais malade et vous m'avez guérie. Non seulement vous 
m'avez donné lé remède du sang que vous avez appliqué au 
genre humain malade, par votre Fils unique, mais vous m'a- 






■188 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 







vez donné un remède pour les infirmités secrètes que je ne 
connaissais pas, en m'apprenant qu'il ne fallait juger au- 
cune créature raisonnable, surtout vos serviteurs : je tom- 
bais souvent dans cet aveuglement et cette infirmité, en 1rs 
jugeant témérairement, comme par zèle pour votre honneur 
et pour le salut des Ames. 

4. — Je vous remercie, souveraine et éternelle Bonté, de 
m'avoirfait connaître mon infirmité en me manifestant votre 
vérité et les illusions du démon et de l'amour-propre. Je 
supplie votre grâce et votre miséricorde de me mettre dans 
l'impossibilité de m'écarter des enseignements que vous 
avez daigné donner à moi et à tous ceux qui voudront les 
suivre. Sans vous, rien ne peut se faire ; j'ai donc recoursà 
vous, je me réfugie en vous , ô Prie éternel, et je ne vous im- 
plore pas pour moi seule, mais pour le mondeentier et par- 
ticulièrement pour le corps mystique de la sainte Kglise. 

5. — Que cette doctrine que vous m'avez enseignée, à moi 
misérable, brille dans vos ministres. Je vous le demande 
aussi spécialement pour tous ceux que vous m'avez donmV. 
que j'aime d'un amour particulier et (pie vous avez laits une 
même chose avec moi ; car ils seront ma joie pour la gloire 
et l'honneur de votre nom, si je les vois courir dans cette 
douce et droite voie, parfaitement morts à leur volonté, à 
leurs opinions, purs de tout jugement, de tout scandale et 
de tout murmure contre leur prochain. Je vous demande, ô 
mon doux Amour, qu'aucun ne me soit ravi par les mains 
de l'infernal démon, mais que tous parviennent à vous,0 
Père, qui êtes Jeur fin dernière. 

6. _ Je vous fais aussi une autre prière pour les deux 
appuis que vous avez donnés à ma faiblesse, pour les deux 
pères auxquels vous avez confié ici-bas la garde et l'ensei- 
gnement de ma misère, depuis le commencement de ma 
conversion jusqu'à cette heure. Unissez-les ensemble ; que 
leurs deux corps n'aient qu'une âme, et qu'ils ne pensent 
qu'à accomplir en eux et dans le ministère que vous leur 
avez donné, la gloire et l'honneur de votre nom pour le sa- 
lut des âmes. Et moi, leur indigne et misérable servante, 
que j'agisse avec eux par amour pour vous, avec un grand 
respect et une sainte crainte, et que je fasse tout pour votre 
honneur, pour leur paix et leur repos et pour l'édification 
du prochain. 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE - CH. C1X 



-189 



7 _ Je suis certaine, ô Vérité suprême ! que vous ne mé- 

la sainte **«» ■ , u comme ttent. S'a plaît a 

%?£££ "tSfvoticoute^ pour augmenter en 

Ll la douleur, la compassion que l'ai pour *, et 1 aident 

désir que je ressens pour leui salut ca ■ } e 

vous m'avez promis d'accorder aux sounrances, au 

] l IZ lueurs aux prières de vos serviteurs, le repos et 

SrmïdeSïïparde bons et saints pasteurs. Pour 

queTpuii mieux y travailler, accordez-moi ma de- 

mande. 



CIX. 



Dieu sollicite l'âme à la prière et répond à quelques- 
unes de ses demandes. 



! _ Alors Dieu, jetant un regard de miséricorde sur cette 
,„e ne méprisa pas son désir. Il accueillit sa prière, e 
££ slisftùre à ^demande qu'elle lui -ait faite au sme 
le sa promesse, il lui disait: O ma très douce et très dure 
Se je satisferai ton désir comme tu me le demandes, 
pourvu que de ton côté tu ne commettes pas d'erreur ou 
Négligence ; car ta faute serait beaucoup plus grave et 
beaucoup plus digne de reproche maintenant qu aupara- 
vant pique tu connais davantage ma vérité. Applique-toi 
donc à prier pour toutes les créatures raisonnables, pour le 
corps mystique de la sainte Église et pour ceux que ,e tai 
donnés et que tu aimes d'un amour part.cu lier 

2 -Oui, ne cesse jamais de prier avec ardem offre a 
tous l'exemple de ta vie, l'enseignement de ta parole ; «™- 
bats le vice et prêche la vertu autant que tu 1 , pomras 
Pour les appuis que je t'ai donnés, ce que tu m as dit es 
vrai. Tâche d'être un moyen de donner a chacun ce dont ,1 
a besoin ; c'est moi, ton Créateur, qui te ferai faire ce qui 



■ 



m 



11 M) 



Hl M.uiil K DE SAINTE i: Al 111:111 NK 



IftUf convient, car sans moi tu ne pourrais rien faire. "Je 
remplirai tous tes désirs; mais ne cesse jamais d'espé- 
rer en moi, parce que ma providence ne voiré manquera 
jamais. Que chacun reçoive humblement ce qu'il est capa- 
ble de recevoir; qu'il remplisse le ministère que je lui ai 
confié, selon la mesure qu'il a reçue et qu'il recevra de ma 
bonté. 



CX. — De la dignité des prêtres. — De la sainte Eucharistie, 
et de ceux qui la reçoivent dignement ou indignement. 



1. — Je vais répondre à ce que tu m'as demandé sur le. 
ministres de la sainte Église, et pour que tu comprennes 
mieux la vérité, ouvre l'œil de ton intelligence et regarde 
leur excellence et la dignité à laquelle je les ai élevés. 
Comme les choses se comprennent mieux par leur contraire 
je veux te montrer la grandeur de ceux qui font saintement 
valoir le trésor que je leur ai confié. Tu verras ainsi davan- 
tage la misère de ceux qui, à celte époque, sont attachés au 
sein de l'Église, mon épouse. 

2. — Alors cette âme obéissante contempla la Vérité, et 
vit briller la vertu de ceux qui la goûtent véritablement 
Dieu lui disait : Ma fdle bien-aimée, je veux d'abord te mon- 
trer la dignité que ma bonté leur a donnée, outre l'amour 
général que j'ai eu pour mes autres créatures en les créant 
à mon image et ressemblance, et en les faisant renaître à la 
grâce dans le sang de mon Fils unique. 

3. — L'union de ma divinité à la nature humaine par mon 
Fils vous a tellement élevés, qu'en cela vous surpassez l'an- 
ge même, puisque la Divinité a pris votre nature et non 
celle de l'ange, tellement que, comme je. te l'ai dit, Dieu 
s'est fait homme et l'homme est devenu Dieu par l'union des 
deux natures. Cette grandeur a été donnée à toutes les 
créatures raisonnables ; mais parmi les créatures j'ai choisi 
des ministres pour votre salut, afin que vous receviez de leur 
main le sang de l'humble Agneau sans tache, mon Fils uni- 
que. Je leur ai donné la charge d'administrer le soleil, en leur 
confiant la lumière de la science et la chaleur de la divine 
charité, et avec cette lumière et cette chaleur, la couleur, 
c'est-à-dire le sang et le corps de mon Fils. 



TU.UTK DE LA KVIEKK 



— fiH. C* 



i - Ce corps est un soleil ; car il n'est qu'une même 
chose avec le vrai Soleil, et cette union est si grande, que 
l'a séparation est impossible ; le soleil ne peut séparer sa 
lumière de sa chaleur, ni sa chaleur de sa lumière, tant 
leur union est parfaite. Ce Soleil ne quitte pas son centre, 
il ne se divise pas pour éclairer tout le monde: quiconque 
le veut, participe à sa chaleur. Aucune souillure ne peut 
l'atteindre, et sa lumière lui est unie, ainsi que je te la. 

dit 

5 _ Le Verbe, mon Fils, avec son sang précieux, est donc- 
un soleil tout Dieu et tout homme ; car il est une même cho- 
se avec moi, et moi avec lui. Ma puissance n'est pas sépa- 
rée de sa sagesse, et la chaleur, le feu du Saint-Espnt, a est 
pas séparée du Père et du Fils, car il est une même chose 
avec nous. Le Saint-Esprit procède du Père et du Fds ; nous 
ne sommes qu'un même soleil. 

6 - Moi, je suis le Soleil, le Dieu éternel, principe du 
Fils et du Saint-Esprit; au Saint-Esprit est attribuée ar- 
deur, au Fils la sagesse, et dans cette sagesse mes ministres 
reçoivent une lumière de grâce, parce qu'ils administrent 
cette lumière avec la lumière et la gratitude du bienfait 
qu'ils ont reçu de moi, le Père, en suivant la doctrine de la 
Sagesse, mon Fils unique. 

7 - Cette lumière est celle qui a en elle la couleur de 
votre humanité, unie l'une avec l'autre. La lumière de ma 
divinité a été la lumière unie à la couleur de votre humani- 
té et cette couleur est devenue lumineuse, quand elle de- 
vint impassible par la lumière de la nature divine. Par ce 
moyen, c'est-à-dire par le Verbe incarné, mêlé et uni a ma 
nature divine et à la chaleur, au feu de l'Esprit-Saint, vous 
avez reçu la Lumière. A qui l'ai-je donnée cette Lumière a 
administrer? Ames ministres, dans le corps mystique de 
la sainte Église, afin que vous ayez la vie, en vous donnant 
son corps pour aliment et son sang pour breuvage. 

8 - Je t'ai dit que ce corps est un soleil, et le corps ne 
peut vous être donné sans le sang, le sang ni le corps sans 
l'âme du Verbe; et l'âme ni le corps sans ma divinité, parce 
que l'une ne peut être séparée de l'autre ; je t'ai dit ailleurs 
que la nature divine ne pouvait jamais être séparée de la na- 
ture humaine, ni par la mort, ni par aucune cause imagina- 
ble Ainsi, dans cet ineffable sacrement, vous recevez toute 






m 



192 



DIALOGUE DB SAINTE CATHERINE 




l'essence divinesous la blancheur du pain, et comme le soleil 
ne peut se diviser, la divinité et l'humanité entières ne peu- 
vent se diviser dans la blancheur de cette Hostie. Quand 
même l'Hostie serait divisée en des millions départies, dans 
chacune de ses parties se trouverait le Dieu et l'homme 
tout entiers, comme je te l'ai dit. En partageant un mi- 
roir, on ne partage pas l'image qui se voit dans le miroir ; 
de même en divisant l'Hostie, on ne divise pas la divinité 
et l'humanité, mais elles se trouvent en chaque partie dans 
leur totalité et sans être diminuées, comme le feu peut 
le faire comprendre. 

9. — Si tu avais une lumière, et si tout le monde venait en 
profiter, la lumière ne diminuerait pas pour cela, et chacun" 
l'aurait vue complètement. Il est vrai qu'on participe plus ou 
moins à cette lumière, selon ce qu'on présente a la flamme ; 
un exemple te le fera comprendre. Si des personnes por- 
taient des flambeaux de poids différents, d'une once, de 
deux, de trois, de six onces, ou d'une livre, et si elles les 
allumaient à une lumière, les flambeaux, petits ou grands 
recevraient tous la lumière, sa chaleur et son éclat, et pour- 
tant le flambeau d'une once aurait moins que celui d'une 
livre. 

10. — lien est de même de ceux qui reçoivent ce sacre- 
ment : chacun porte son flambeau, c'est-à-dire le saint désir 
avec lequel il reçoit ce sacrement. Le flambeau est éteint, et 
il s'allume en recevant le sacrement. Je dis qu'il est éteint, 
parce que par vous-mêmes vous n'êtes rien. Il est vrai que 
je vous ai donné la matière avec laquelle vous pouvez ali- 
menter en vous cette lumière et la recevoir. Cette matière est 
l'amour ; car je vous ai créés par amour, et vous ne pouvez 
vivre sans amour. 

11. — Cet être que vous a donné l'amour, a reçu au saint 
baptême, en vertu du sang de mon Fils, la disposition sans 
laquelle vous ne pourriez participer à cette lumière. Vous 
seriez comme un flambeau sans mèche, qui ne peut briller et 
recevoir la lumière. Il en serait de même pour vous, si votre 
âme n'avait cette mèche qui reçoit la lumière de la sainte 
foi, unie à la grâce que vous recevez au baptême, avec cette 
faculté de votre âme créée pour aimer. L'âme est tellement 
faite pour aimer, que sans amour elle ne peut vivre ; car 
l'amour est vraiment sa nourriture. Mais où s'allume l'àme 






TRAITE DE LA PRIERE — CH. C.X 



193 



ainsi préparée? Au feu de ma divine charité, en m'aimant, 
en me craignant et en suivant la doctrine de mon Fils. 

-12. — Il est vrai qu'elle s'enflammera plus ou moins, se- 
lon la matière qu'elle aura pour alimenter le feu, Tjien que 
vous ayez la même matière, puisque tous vous êtes créés à 
mon image et ressemblance, et qu'étant chrétiens, vous avez 
la lumière du saint baptême. Mais chacun peut croître en 
amour et en vertu, selon qu'il le veut, avec le secours de 
ma grâce. Vous ne changez pas la forme que je vous ai don- 
née ; vous grandissez seulement et vous augmentez vos ver- 
tus, en exerçant votre libre arbitre dans l'ardeur de la cha- 
rité, pendant que vous en avez le temps ; car lorsque le 
temps est passé, vous ne pouvez rien faire. 

43. — Ainsi, vous pouvez croître en amour, comme je vous 
l'ai dit, et avec cet amour vous devez venir recevoir l'inef- 
fable Sacrement, cette douce et glorieuse Lumière, que j'ai 
chargé mes ministres de vous distribuer pour votre nourri- 
ture. Vous recevez cette lumière selon la mesure de votre 
amour et l'ardeur de votre désir ; vous la recevez, comme 
je te l'ai expliqué, par l'exemple de ceux qui ont des flam- 
beaux, et qui reçoivent la lumière selon l'importance de ces 
flambeaux, quoique la lumière soit complète et indivisible. 

14.— Cette lumière ne peut être divisée par l'imperfection 
de celui qui la reçoit ou de celui qui l'administre. Vous par- 
ticipez à la lumière, c'est-à-dire à la grâce que vous recevez 
dans ce sacrement, autant que vous vous disposez à le rece- 
voir par un saint désir. Et si quelqu'un s'approche de ce 
sacrement en état de péché mortel, il ne reçoit pas la grâce, 
quoiqu'il reçoive réellement l'Homme-Dieu tout entier, ainsi 
que je te l'ai dit. 

15. — Ma fille bien-aimée, sais-tu à quoi ressemble cette 
âme qui me reçoit indignement ? Elle ressemble à un flam- 
beau qui est tombé dans l'eau et qui ne fait que pétiller 
quand on l'approche du feu ; la flamme s'éteint dès qu'on 
l'y met, et il ne reste que la fumée. Il en est ainsi de l'âme : 
elle porte en elle le flambeau qu'elle a reçu clans le saint 
baptême, mais elle jette en elle l'eau du péché, et cette eau 
mouille la mèche, destinée à la lumière de la grâce dans le 
saint baptême. Tant qu'elle ne l'a pas séchée par le feu 
d'une vraie contrition et par l'humble confession de ses fau- 
tes, elle va au banquet de l'Autel recevoir cette lumière cor- 
Dialocue de Ste Cath. de S. — 13. 



194 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




porellemcnt, mais non spirituellement. 

16. — Ainsi, quand l'âme n'est pas disposée comme elle 
devrait l'être pour un aussi grand mystère, cette vraie Lu- 
mière ne reste pas en elle par la grâce ; mais elle disparaît, 
elle s'éteint, et l'âme reste dans une confusion plus grande ; 
les ténèbres du péché augmentent, et elle n'éprouve autre 
chose de ce sacrement qu'un remords de conscience de 
plus, non par l'effet de la Lumière qui ne peut jamais être 
altérée, mais par l'effet de l'eau du péché qui est dans l'âme 
et qui l'empêche de recevoir la Lumière. 

17 _ Xu vois donc qu'en aucune manière cette Lumière, 
unie à sa chaleur et à sa couleur, ne peut être altérer, ni 
par la faiblesse du désir que l'àme apporte à recevoir ce 
sacrement, ni par la faute de l'âme qui le reçoit, ni par 
celle de celui qui l'administre. Je te disais que le soleil, en 
éclairant une chose immonde, n'en est jamais souillé ; de 
même cette douce Lumière, dans ce sacrement, ne peut 
jamais être souillée, ni divisée, ni diminuée, ni séparée de 
son centre, quoique le monde entier participe à sa lumière 
et à sa chaleur. 

18. — Ainsi, le soleil du Verbe, mon Fils, ne se sépare 
jamais de moi, le Soleil son Père, lorsque dans le corps 
mystique de la sainte Église, il est administré à tous ceux 
qui veulent le recevoir ; mais il est toujours en moi ; et 
vous le recevez cependant, Dieu et homme tout entier, 
comme je te l'ai expliqué par la comparaison de la lu- 
mière, où tous les hommes pourraient allumer leurs flam- 
beaux, en la laissant dans sa totalité. 



CXI. — Les sens du corps sont trompés dans ce sacrement, 
mais non pas ceux de l'âme, qui le voit, le goûte et le tou- 
che. — Belle vision de sainte Catherine. 



1. — ma fille bien-aimée ! ouvre l'œil de ton intelli- 
gence et contemple l'abîme de ma charité. Le cœur de 
toute créature raisonnable ne devrait-il pas se briser d'amour 
en voyant au milieu des bienfaits que vous recevez de 
moi le bienfait que vous recevez dans ce divin sacrement '.' 
Avec quels sens, ma chère fille, devez-vous voir et toucher 
cet ineffable mystère? Ce n'est pas seulement avec les sens 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — Cil. CXI 



-195 



du corps, car ils sont tous trompés. Tu sais que l'œil ne 
voit que la blancheur du pain, la main ne touche et le goût 
ne goûte que les apparences du pain; les sens grossiers sont 
trompés, mais les sens de l'âme ne peuvent être trompés, 
si elle le veut, c'est-à-dire si elle ne veut pas se priver dé 
la lumière de la sainte foi par l'infidélité. 

2. — Qui peut donc goûter, voir et toucher ce sacre- 
ment? Les sens de lame. Avec quel œil voit-elle? Avec 
l'œil de l'intelligence: si cet œil a la prunelle de la sainte 
foi, cet œil voit dans cette blancheur l'Homme-Dieu tout 
entier, la nature divine unie à la nature humaine, le 
corps, l'âme et le sang du Christ, l'âme unie au corps, le 
corps et l'âme unis en ma nature divine, et no se sépa- 
rant pas de moi. Je t'ai montré ces choses, presque au 
commencement de ta vie, non pas seulement aux regards 
de ton intelligence, mais aussi aux yeux de ton corps, qui 
furent aveuglés par l'éclat de la lumière et en laissèrent 
la contemplation à l'intelligence. Je t'ai fait voir ces choses 
pour te fortifier contre les attaques du démon sur ce sa- 
crement, et pour te faire croître en amour dans la lumière 
de la très sainte foi. 

3. - Tu sais qu'en allant à l'église, dès l'aurore, pour 
entendre la messe, après avoir été tourmentée par le dé- 
mon, tu allas te placer en face de l'autel du Crucifix Le 
prêtre était à l'autel de Marie, et toi, tu j'estais à exami- 
ner ton indignité; tu craignais de m'avoir offensé par le 
trouble que le démon t'avait causé, et tu considérais la 
grandeur de ma charité qui avait bien voulu te faire en- 
tendre la messe, tandis que tu pensais ne pas mériter 
même d'entrer dans mon saint temple. Lorsque le prêtre 
fut arrivé à la Consécration, tu levas les yeux sur lui et 
pendant qu'il prononçait les paroles delà Consécration' je 
me manifestai à toi. Tu vis sortir de mon sein, une lu- 
mière semblable au rayon du soleil qui sort de son dis- 
que sans cependant le quitter, et dans cette lumière venait 
une colombe unie avec elle, et elle frappait sur l'Hostie 
et le calice par la vertu des paroles de la Consécration 
que le prêtre prononçait. 

4. - Alors l'œil de ton corps ne fut plus capable de 
supporter cette lumière ; il ne te resta pour en jouir que 
1 œil de ton intelligence, et tu pus voir et goûter l'abîme 









•196 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

de la Trinité, l'Homme-Dieu tout entier, caché et voilé 
sous cette blancheur. Tu vis que la présence lumineuse 
du Verbe, que ton intelligence voyait dans cette blancheur, 
ne détruisait pas la blancheur du pain. L'une n'empêchait 
pas l'autre- la vue de l'Homme-Dieu n'empêchait pas la 
forme de ce pain, c'est-à-dire qu'elle n'en détruisait pas 
la blancheur, le goût et le contact. Cela te fut montré par 

ma bonté. 

5 — Gomment as-tu joui de cette vision? Par 1 œil de 
ton intelligence, avec la prunelle de la sainte foi. L'œil 
de l'intelligence doit donc être le principal moyen de voir, 
parce qu'il ne peut être trompé. C'est ainsi que vous de- 
vez regarder ce sacrement. Et comment devez-vous le tou- 
cher ? Avec la main de l'amour. C'est cette main qui 
touche ce que l'intelligence a vu et connu dans le sacre- 
ment ; l'âme touche avec la main de l'amour, comme pour 
s'assurer de ce qu'elle voit par la foi et connaît par l'in- 
telligence. Et comment le goùte-t-elle ? Avec le goût du 
saint désir. Le goût du corps goûte la saveur du pain, et 
le goût de l'âme, c'est-à-dire son saint désir, goûte l'IIom- 
me-Dieu. 

6. — Ainsi tu vois que les sens du corps sont trompés, 
mais non ceux de l'âme ; l'âme au contraire est éclairée et 
affermie, parce que l'œil de l'intelligence a vu avec la pru- 
nelle de la foi ; et parce qu'elle voit et connaît, elle touche 
avec la main de l'amour, elle goûte avec un ardent désir 
l'ardeur de mon amour ineffable. C'est cet amour qui l'a ren- 
due digne de recevoir un si grand mystère, et la grâce que 
lui donne le sacrement. Tu vois que non seulement vous de- 
vez recevoir et voir ce sacrement avec les sens du corps, 
mais avec les sens spirituels, en disposant toutes les puis- 
sances de l'âme à le contempler, à le recevoir, à le goûter 
avec amour. 



CXII. — De l'excellence que l'àme acquiert en recevant en 
sacrement en état de grâce. 



1 _. Regarde, ma fille bien-aimée, quelle excellence ac- 
quiert l'âme qui reçoit comme elle doit le recevoir ce pain 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE - CH. CXIII 



197 



Hp vie cette nourriture des anges. En recevant ce sacre- 

*nt elle est en moi et moi en elle ; comme le poisson 

r L a mer et la mer dans le poisson, moi je su, dans 

Pâme et Varna est en moi, rOcéa» *e la pai .m dansée 

T-Tmi laisse l'empreinte de la grâce, comme fait le 

ùmïre de la sagesse de mon Fils. L'œil de l'intelligence est 
Siré de la sagesse du Verbe, pour qu'elle connusse e 
comèmple la doctrine de ma Vérité; et cette sagesse qui 
Se avec force, la fait participer à ma force toute pmssante 
qui fortifie ramé contre sa propre passion sensitivc, contre 

'V-^\T^X^^ reste quand le sceau 
est levé c'est-à-dire quand les accidents de la sainte Hos- 
tt SOT consom.es et que leSoleU retourne , à «* > disque, 
dort il n'a jamais été cependant sépare, comme je te 1 ai dit 
car il est toujours uni avec moi. L'excès de mon amour 
voulu vous donner cette nourriture en cette vie, ou vous 
êtes exilés et voyageurs, pour que vous ayez un soulage- 
ment et que vous ne perdiez pas la mémoire du bénéfice du 
sang Ma divine providence a voulu subvenir à vos besoins 
en vous nourrissant de ma douce Vérité uge ™mtenan 
combien vous êtes obligés de me payer d'amour, moi qm 
vous aime tant, moi l'éternelle, la souveraine Bonté, si di- 
gne d'être aimée ! 

CXIII - La grandeur du sacrement doit faire comprendre la 
dignité de ceux qui en sont les ministres, - Dieu leur 
demande une plus grande pureté qu'aux autres créatures. 



1 - Je t'ai dit toutes ces choses, ma fille bien-aimée, 
pour te faire mieux comprendre la dignité de mes ministres 
et te faire plem." "lus amèrement sur leurs misères. S ils 




193 



DIALOGUE DK SAINTE CATHERINE 



considéraient eux-mêmes leur dignité, ils ne resteraient 
pas dans les ténèbres du péché mortel et ne souilleraient 
pas ainsi leur âme. Non seulement ils ne m'offenseraient 
pas et ne profaneraient pas leur dignité, mais, en livrant 
même leur corps aux flammes, il leur semblerait ne pas 
reconnaître assez le bienfait qu'ils ont reçu : car dans cette 
vie présente, il leur est impossible d'attendre une plus 
haute dignité. 

2. — Je les ai sacrés et je les ai appelés mes Christs, parce 
que je les ai chargés de me donner à vous. Je les ai placés 
comme des fleurs odoriférantes dans le corps mystique 
de la sainte Église. L'ange n'a pas cette dignité, et je l'ai 
donnée aux hommes que j'ai choisis pour mes ministres. 
Je les ai établis comme des anges, et ils doivent être 
des anges terrestres en cette vie. Je demande à toute 
âme la pureté et la charité ; je veux qu'elle m'aime et 
qu'elle aime le prochain, l'aidant comme elle peut, l'as- 
sistant de ses prières, et vivant en union avec lui, com- 
me je te l'ai dit en traitant ce sujet. Mais j'exige bien 
davantage la pureté dans mes ministres ; je leur demande 
un plus grand amour envers moi et envers le prochain, 
auquel ils doivent administrer le corps et le sang de mon 
Fils, avec l'ardeur de la charité et la faim du salut des 
âmes, pour la gloire et la louange de mon nom. 

3. — Comme les prêtres veulent la pureté du calice où 
se fait le sacrifice, moi je veux la pureté et la netteté de 
leur cœur, de leur âme, de leur esprit. Et, parce que le 
corps est l'instrument de l'âme, je veux aussi qu'ils le 
conservent dans une pureté parfaite, et qu'ils ne le souillent 
pas dans une fange immonde ; qu'ils ne soient pas enflés 
■d'orgueil ni d'ambition pour les hautes dignités ; qu'ils ne 
soient pas cruels envers eux et envers le prochain ; car ils 
ne peuvent être cruels envers eux sans l'être pour le pro- 
chain. S'ils sont cruels à eux-mêmes par le péché, ils sont 
cruels aux âmes de leur prochain, parce qu'ils ne donnent 
pas l'exemple d'une sainte vie et ne travaillent pas à tirer 
les âmes des mains du démon et à distribuer le corps et 
le sang de mon Fils unique, et moi la vraie Lumière, dans 
Ues sacrements de l'Église. Si donc ils sont cruels à eux- 
mêmes, ils le sont aux autres. 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — Cil. CXIV 



•199 



CXIV - Les sacrements ne doivent pas se vendre m s'ache- 
ter' - Ceux qui reçoivent les sacrements doivent fournir 
aux prêtres les choses temporelles, dont les prêtres doivent 
faire trois parts. 



1 _ Je veux que mes ministres soient généreux et non pas 
avares, c'est-à-dire qu'ils ne vendent pas par cupidité et 
par avance la grâce du Saint Esprit, Ils ne doivent pas le fai- 
re et je ne veux pas qu'ils agissent ainsi. Ce qu'ils reçoivent 
de' moi par charité et par bonté, ils doivent le donner de 
môme généreusement par amour pour mon honneur et pour 
le salut du prochain; ils doivent le communiquer charitable- 
ment à toute créature qui le demande humblement Ils ne 
doivent le vendre d'aucune manière, puisqu'ils ne 1 ont pas 
acheté, mais qu'ils l'ont reçu gratuitement de moi pour 
au'ils en soient les ministres. Ils peuvent recevoir 1 aumône, 
et celui qui participe aux sacrements est obligé de sub- 
venir selon 'ses moyens, aux besoins de celui qui les lui 

donne. , , . 

y - Il est juste que vous fournissiez les choses tempo- 
relles à ceux 'qui vous nourrissent de la grâce et des 
biens spirituels, c'est-à-dire des sacrements que j'ai établis 
dans la sainte Église pour qu'ils vous procurent le salut. 
Et je vous dis en vérité qu'ils vous donnent incompara- 
blement plus que vous ne leur donnez ; car on ne peut 
comparer les choses finies et transitoires dont vous les 
assistez, à moi, l'Infini, que ma providence et ma chante 
les chargent de vous communiquer. Non seulement leur 
ministère, mais encore les moindres grâces spirituelles 
qu'une créature quelconque vous obtiendra par ses prières 
ou par d'autres moyens, ne pourront jamais être reconnues 
par toutes vos richesses temporelles, car elles n'ont aucune 
valeur si on les compare à celles que reçoivent vos âmes. 
3. — Maintenant, je te dirai que mes ministres doivent faire 
trois parts des biens qu'ils reçoivent de vous. Ils vivront 
de la première ; ils assisteront les pauvres avec la seconde, 
et consacreront la troisième à l'Église et à ses besoins. S'ils 
agissent autrement, ils m'offenseront. 



CXV. — De la dignité du sacerdoce. — La vertu des sacre- 
ments ne diminue pas par les fautes de ceux qui les admi- 
nistrent, ou qui les reçoivent. 



1. — Ainsi faisaient mes doux et glorieux ministres dont 
je te disais que je voulais te faire voir les mérites avec 
la dignité que je leur ai donnée en les faisant mes Christs, 
car en exerçant saintement cette dignité, ils sont revêtus 
de ce doux et glorieux Soleil que je leur ai donné à commu- 
niquer. Regarde Grégoire, Sylvestre et tous les papes qui, 
avant et après eux, ont succédé à Pierre, au premier 
Souverain Pontife qui reçut la clef du royaume des cieux, 
lorsque ma Vérité incarnée lui dit: « Je te donnerai les 
clefs du royaume du ciel, et ce que tu délieras sur la terre 
sera délié dans le ciel ; ce que tu lieras sur la terre sera lié 
dans le ciel » (S. Matth., xvi, 19). 

2. — Considère, ma fille bien-aimée, qu'en te montrant la 
beauté de leur vertu, je te ferai mieux comprendre la di- 
gnité à laquelle j'ai élevé mes ministres. Cette clef est 
celle du sang de mon Fils unique, qui vous ouvre la vie 
éternelle, depuis longtemps fermée par le péché d'Adam, 
C'est pour cela que je vous ai donné ma Vérité, le Verbe 
mon Fils, qui, en souffrant et en mourant, a détruit votre 
mort et vous a fait un bain de son sang. Ce sang et cette 
mort, par la vertu de la nature divine unie à la nature 
humaine, a ouvert au genre humain la vie éternelle. 

3. — A qui ai-je laissé les clefs de ce sang ? Au glorieux 
apôtre Pierre et à tous ceux qui sont venus et qui viendront 
après lui jusqu'au jour du jugement. Tous ont eu et auront 
la même autorité que Pierre, et aucune de leurs fautes ne 
diminuera cette autorité et n'affaiblira la perfection du sang 
dans les sacrements ; car comme je te l'ai dit, ce Soleil n'est 
souillé par aucune impureté, et il ne perd pas sa lumière par 
les ténèbres du péché mortel qui se trouvent dans celui 
qui le distribue ou qui le reçoit. La faute d'un homme ne 
peut jamais nuire aux sacrements de l'Église ni diminuer leur 
vertu, elle diminue seulement la grâce, et la culpabilité 
augmente dans ceux qui les administrent ou les reçoivent 
indignement. 

4. — Ainsi le Pape, mon Christ sur terre, tient les clefs 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. CXVI 



201 



du sang comme je te l'ai montré en figure lorsque je voulus 
te faire comprendre quel respect les séculiers devaient avoir 
pour mes ministres, bons ou mauvais, et combien ils m'offen- 
saient en ne les respectant pas. Tu sais que je t'ai montré 
le corps mystique de la sainte Église sous la figure d'un 
cellier qui renfermait le sang de mon Fils unique, et c'est 
par ce sang que tous les sacrements ont leur vertu et con- 
tiennent la vie. 

5. — A la porte de ce cellier est mon Christ sur terre ; 
il est chargé de distribuer le sang et de désigner ceux qui 
aideront son ministère dans toute l'étendue de la chétienté. 
A lui seul appartient l'onction qui donne le pouvoir; nul 
ne peut le faire que lui ; c'est de lui que sort tout le 
clergé, et il donne à chacun ses fonctions dans la distri- 
bution de ce précieux sang. 

6. — Comme il les a choisis pour ses auxiliaires, il a le 
droit de les corriger de leurs fautes, et je veux qu'il en 
soit ainsi. A cause de la dignité et de l'autorité dont 
ils sont revêtus, je les ai affranchis du pouvoir et de la 
servitude des princes de la terre. La loi civile n'a pas 
à les punir de leurs infidélités, ils ne relèvent que de leur 
supérieur dans la loi divine. Je les ai sacrés, et il est dit 
clans l'Écriture : «Ne touchez pas à mes Christs » (Ps. civ,15). 
Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver à l'homme, 
c'est de se faire leur juge et leur bourreau. 



■■ 



CXI.— Dieu regarde comme dirigées contre lui les persécutions 
faites contre l'Église et ses ministres. 



1. — Si tu me demandes pourquoi la faute de ceux qui 
persécutent l'Église est plus grande que toutes les autres 
fautes, et pourquoi je ne veux pas que les défauts des mi- 
nistres affaiblissent le respect qu'on leur doit, je te répon- 
drai que le respect qu'on leur doit ne s'adresse pas à eux 
mais à moi, à cause de la vertu du sang que je les ai 
chargés d'administrer. Sans cela, vous ne leur devriez pas 
plus de respect qu'aux autres hommes ; mais leur ministère 
vous oblige à un plus grand respect, car il faut que vous 
vous adressiez à eux, non pas pour eux, mais à cause de 
la vertu que je leur ai donnée, si vous voulez recevoir les 




■■■■VI 




202 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




sacrements de la sainte Église ; et si pouvant les recevoir 
vous ne le vouliez pas, vous seriez et vous mourriez en 
état de damnation. 

2. — Votre respect s'adresse donc à moi et au glorieux 
sang de mon Fils, qui est une même chose avec moi par 
l'union de la nature divine à la nature humaine. Comme 
ce n'est pas à eux, mais à moi que s'adresse ce respect, 
c'est à moi aussi que le manque de respect s'adresse. Je 
te l'ai déjà dit, vous ne leur devez pas le respect pour 
eux, mais pour l'autorité que je leur ai donnée ; et en 
les offensant, c'est moi et non pas eux qu'on offense ; 
je l'ai formellement défendu en disant : Je ne veux pas 
qu'on touche à mes Christs. 

3. _ Personne ne peut s'excuser en disant : Je ne fais pas 
injure à l'Église et je ne me révolte pas contre elle, mais 
contre les défauts des mauvais pasteurs. Celui qui parle ain- 
si se ment à lui-même et s'aveugle par amour-propre ; il voit 
la vérité, mais il veut paraître ne pas la voir, pour cacher 
les remords de sa conscience. Il voit bien qu'il persécute le 
Verbe, Tnon Fils, et non pas de simples hommes; l'injure 
s'adresse à moi comme le respect. Je reçois tous les torts, 
les mépris, les affronts, les reproches, les opprobres dont 
ils sont l'objet ; car je regarde comme fait à moi-même tout 
ce qu'on leur fait. 

4. _ j e le répète, je ne veux pas qu'on touche à mes 
Christs ; c'est moi seul qui dois les punir. Les méchants 
montrent le peu de respect qu'ils ont pour le sang de mon 
Fils, et combien ils font peu de cas du trésor que je leur ai 
donné pour le salut et la vie de leurs âmes : pou vez-vous rece- 
voir plus qu'un Homme-Dieu pour nourriture? Parce que je 
ne suis pas honoré par mes ministres, ils m'honorent moins 
encore en les persécutant à cause de leurs défauts et de leurs 
péchés. S'ils les respectaient véritablement, à cause de moi, 
ils ne cesseraient pas de le faire, à cause de leurs défauts, 
car aucun de leurs défauts ne diminue la vertu du sang de 
mon Fils et ne doit par conséquent diminuer le respect : 
quand ce respect diminue, on m'offense. 

5. — Cette offense est plus grave que toutes les autres, 
pour beaucoup de raisons, dont voici les trois principales. 
Premièrement, ce qu'on leur fait est fait à moi-même. Se- 
condement, on viole mon commandement, puisque j'ai de- 



■■§■ 



TRAITE DE LA PRIERE — CH. CXVI 



203 



fendu de les toucher : on méprise ainsi la vertu du sang re- 
çu dans le saint baptême ; car on désobéit en faisant ce qui 
est défendu et en se révoltant contre ce sang qu'on ne res- 
pecte plus et qu'on persécute. Ceux qui agissent ainsi sont 
des membres corrompus, séparés du corps mystique de la 
sainte Église ; et s'ils persistent dans leur révolte, s'ils de- 
meurent dans leur mépris, ils tombent dans la damnation 
éternelle. Si dans leurs derniers instants ils s'humilient et 
reconnaissent leur faute, s'ils veulent se réconcilier avec 
leurs chefs sans le pouvoir, je leur ferai miséricorde ; mais 
ils ne doivent pas attendre ce dernier instant, parce qu'ils 
ne sont pas sûrs de l'avoir. 

6. — La troisième raison qui rend leur faute plus grave 
que les autres, est que leur péché se commet avec malice et 
préméditation. Ils savent qu'ils ne peuvent agir ainsi en 
conscience, et ils m'offensent par un coupable orgueil, sans 
aucune jouissance corporelle. Ils perdent ainsi leur âme et 
leur corps. L'âme se meurt par la privation de la grâce, et 
souvent le ver de la conscience la dévore. Leurs biens tem- 
porels se consument au service du démon, et leur corps pé- 
rit ensuite comme celui des animaux. 

7. — Ce péché est commis directement contre moi, sans 
utilité et sans jouissance, mais par malice et par orgueil. 
Cet orgueil a sa racine dans l'amour-propre sensitif et dans 
cette crainte coupable qu'eut Pilate, lorsque, par peur de 
perdre son pouvoir, il fit mourir le Christ, mon Fils unique. 
Ainsi font ceux qui ne respectent pas mes ministres. Beau- 
coup de péchés sont commis par faiblesse ou par ignorance 
et faute de lumière, ou par malice lorsqu'on connaît le mal 
qu'on fait, et que pour un plaisir déréglé ou pour un avanta- 
ge qu'on croit y trouver, on m'offense. 

18. — Cette offense est commise contre moi, contre le 
prochain et contre l'âme. Contre moi, parce qu'on ne rend 
pas honneur et gloire à mon nom ; contre le prochain, parce 
qu'on n'accomplit pas envers lui la charité. Cet acte ne 
m'atteint pas, quoiqu'il se fasse contre moi ; mais l'homme 
se blesse, et cette offense me déplaît à cause du mal qu'il 

H lui cause. 
9. — Cette offense s'adresse à moi directement. Les autres 
péchés ont quelque prétexte, quelque apparence de raison, 
quelque intermédiaire ; car je t'ai dit que tout péché et tou- 




204 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




l 




te vertu s'accomplissaient par le moyen du prochain. Le pé- 
ché se fait par le manque de charité envers moi et envers 
le prochain, tandis que la vertu vit de la charité. En offen- 
sant le prochain, on m'offense en lui. Mais entre toutes mes 
créatures raisonnables j'ai choisi mes ministres, et je les ai 
consacrés pour dispenser le corps et le sang de mon Fils 
unique, c'est-à-dire la nature divine unie à votre humanité. 
Aussi, dès qu'ils célèbrent, ils représentent la personne du 
Christ, mon Fils. 

10. — Tu vois donc que cette offense est faite au Verbe, 
et dès qu'elle est faite à lui, elle est faite à moi, car nous 
sommes une même chose : les malheureux persécutent le 
précieux Sang et se privent du trésor qu'ils pourraient en 
tirer. C'est pour cela que cette offense faite à moi, et non à 
mes ministres, m'est plus odieuse que les autres péchés; 
car l'honneur ou la persécution s'adresse véritablement à 
moi, c'est-à-dire au glorieux sang de mon Fils, qui est un 
avec moi. Aussi je te dis que si tous les autres péchés 
étaient d'un côté et celui-là de l'autre, ce serait ce péché qui 
pèserait davantage. 

11. — Je t'ai manifesté ces choses pour que tu aies plus 
sujet de pleurer l'injure qui m'est faite, et la perte de ces 
malheureux. Tes larmes amères et celles de mes serviteurs 
peuvent obtenir que ma miséricordieuse bonté dissipe les té- 
nèbres où sont plongés ces membres corrompus, séparés du 
corps mystique de le sainte Église. Mais je ne trouve pour 
ainsi dire personne qui gémisse sur cet outrage qu'on fait au 
glorieux et précieux sang de mon Fils, tandis que j'en trou- 
ve beaucoup qui m'attaquent sans cesse avec les traits de 
l'amour déréglé, de la crainte servile et de la présomption. 
Ils sont si aveugles, qu'ils se glorifient de ce qui est mal, et 
rougissent de ce qui est bien, comme serait de s'humilier 
devant leur chef. Ce sont ces défauts qui les ont portés à 
persécuter le sang de mon Fils (1). 

CXVII. — De ceux qui persécutent de différentes manières 
la sainte Église et ses ministres. 

1. — Je t'ai dit que plusieurs me frappaient, et c'est la 

(1) Cette dernière phrase n'est pas dans le latin, qui diffère de ponctua- 
tion avec l'italien pendant tout ce chapitre. 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE 



CH. CXVII 



205 



vérité. Ils me frappent dans leur intention autant qu'ils le 
peuvent. Aucun coup ne peut certainement m'atteindre et 
me blesser; il arrive pour moi ce qui arrive sur une pierre 
très dure, le coup qu'elle reçoit ne peut l'entamer et retour- 
ne vers celui qui l'a frappée. Les offenses odieuses qui sont 
dirigées contre moi ne peuvent me nuire : les flèches em- 
poisonnées du péché retournent contre ceux qui le com- 
mettent, et les privent de la grâce et du fruit du sang pré- 
cieux de mon Fils. Si au dernier moment ils no recourent, 
pas à la sainte confession et à la contrition du cœur, ils 
arrivent à l'éternelle damnation ; ils sont séparés de moi et 
liés au démon, car ils se sont unis à lui. 

2. _ Dès que l'âme est privée de la grâce, elle est liée 
dans le péché par la haine de la vertu et l'amour du vice; oc 
lien, c'est le libre arbitre qui le met dans les mains du dé- 
mon pour les enchaîner, car sans cela ils ne pourraient l'ê- 
tre. Ce lien unit ensemble tous les persécuteurs du précieux 
Sang, et comme ils deviennent ainsi les membres du démon, 
ils font l'office du démon. 

3. — Le démon s'applique à pervertir mes créatures, aies 
retirer de la grâce et â les faire tomber daus le péché mortel, 
pour qu'elles partagent son châtiment. Ainsi font lis mal- 
heureux qui sont devenus les membres du démon : ils dé- 
tournent les enfants de l'épouse du Christ, nn.ii fils unique; 
ils leur ôtentles liens do la charité pour les charger de leurs 
tristes chaînes et les priver comme eux des fruits du Sang 
précieux; ils portent les chaînes de l'orgueil, de la présomp- 
tion et de la crainte servile. Pour ne pas perdre leur puis- 
sance temporelle, ils perdent la grâce et ils tombent dans la 
plus grande confusion qui puisse leur arriver, puisqu'ils sont 
privés de la vertu du sang. Ces liens sont scellés avec le 
sceau des ténèbres, car ils ne connaissent pas dans quels 
malheurs et quelles misères ils sont tombés et font tomber 
les autres. Ne le sachant pas, ils ne peuvent se corriger, et 
ils se glorifient de la ruine de leur âme et de leur corps. 

4. _ Oma fille bien-aimée! pleure, pleure amèrement sur 
l'aveuglement de ceux qui ont été comme toi lavés dans le 
sang, ils ont été nourris de ce sang sur le sein de la sainte E- 
glise, et maintenant ils se révoltent sous prétexte de corriger 
les défauts de mes ministres, que j'ai déclarés inviolables ; ils 
ont quitté le sein de leur mère. Tous mes serviteurs doivent 






20G 



DIALOGUE DK SAINTE CATHEIUXE 




trembler en entendant raconter leur odieuse tyrannie, et ta 
langue ne pourra jamais redire combien je l'ai en horreur. Kt 
ce qui est plus lamentable, c'est que sous le manteau des dé- 
fauts de mes ministres, ils veulent cacher et couvrir leurs pro- 
pres défauts ; ils ne pensent pas qu'ils ne peuvent, sous aucun 
voile, rien cachera mes regards. On peut bien se cacher aux 
yeux des créatures, mais non pas aux miens, car les choses les 
plus cachées me sont présentes ; je vous aimais et je vous con- 
naissais avant votre naissance. 

5. — Ce qui empêche ces infortunés mondains de se con- 
vertir, c'est qu'ils ne croient pas avec une foi vive que je les 
vois. S'ils croyaient véritablement que je vois leurs fautes, 
que je punis tout mal et que je récompense tout bien, ils ne 
commettraient pas tant de péchés, mais ils se repentiraient 
de ceux qu'ils ont faits ; ils me demanderaient humblement 
miséricorde, et je leur ferais miséricorde par le sang de mon 
Fils ; mais ils persévèrent dans le mal et soDt rejetés par 
ma bonté à cause de leurs fautes. Pour comble de malheur, 
ils perdent la lumière, et dans leur aveuglement ils devien- 
nent les persécuteurs du sang de mon Fils, el cette persécu- 
tion ne peut être excusée par aucune faute de ceux qui ad- 
ministrent ce sang. 



CXVIII. — Résumé de ce qui a été dit sur la sainte Église et 
ses ministres. 



1. — Je t'ai dit, ma fille bien-aimée, quelque chose du 
respect qu'on doit avoir pour mes ministres malgré leurs 
défauts. Ce respect ne leur est pas dû à cause d'eux, mais 
à cause de l'autorité que je leur ai donnée. Et parce que 
leurs défauts ne peuvent affaiblir et diviser la vertu des 
sacrements, ils ne doivent pas non plus diminuer le respect 
qu'on leur doit, non pour eux, mais pour le trésor du sang 
dont ils sont dépositaires. 

2. — Quant à ceux qui font le contraire, je ne t'ai presque 
rien dit de l'indignation qu'ils me causent et du tort qu'ils 
se font en ne respectant pas et en persécutant le sang de 
mon Fils, en se liguant contre moi avec le démon, dont ils 
sont les esclaves. Je t'a; fait connaître ces choses pour que 
tu les pleures. Ce que je t'ai dit de ceux qui persécutent 



TRAITE DE LA. PRIERE 



CH. CXIX 



207 



la sainte Église, je pourrais te le dire de tous les chrétiens 
qui, en restant dans le péché mortel, méprisent le sang 
de mon Fils, et se privent de la vie de la grâce ; tous me 
sont odieux, mais surtout ceux dont je viens de t'entretenir. 

CXIX. — De la perfection, des vertus et des œuvres des 
saints prêtres. 



1. — Maintenant, pour reposer un peu ton âme et adoucir 
la douleur que te causent les ténèbres de ces malheureux 
pécheurs, je veux t'entretenir de la vie sainte de mes minis- 
tres. Je t'ai dit qu'ils avaient les qualités du soleil. Le par- 
fum de leurs vertus corrige l'infection du vice, et leur lu- 
mière dissipe les ténèbres. Tu pourras, avec cette lumière, 
mieux connaître les ténèbres et les défauts de mes autres 
ministres. 

2. — Ouvre donc l'œil de ton intelligence et regarde en 
moi, le Soleil de justice. Tu verras mes glorieux ministres 
qui, en administrant le Soleil, prennent les qualités du So- 
leil, comme je te l'ai dit de Pierre, le prince des apôtres, 
qui a reçu les clefs du royaume céleste. Il en est ainsi des 
autres qui, dans le jardin de la sainte Église, distribuent la 
Lumière, c'est-à-dire le corps et le sang de mon Fils, le So- 
leil unique et indivisible, avec tous les sacrements de l'É- 
glise qui donne la vie en vertu de ce précieux sang. 

3. —Tous, à des degrés différents et selon leurs fonctions, 
sont appelés à répandre la grâce du Saint Esprit. Et com- 
ment la répandent-ils ? Avec la lumière de la grâce qu'ils 
ont tirée de la vraie Lumière. Cette Lumière est-elle seule? 
Non ; car la lumière de la grâce ne peut être seule et ne 
peut être divisée ; il faut qu'on l'ait tout entière ou qu'on eu 
soit complètement privé. 

4. — Celui qui est en péché mortel est privé de la lumiè- 
re de la grâce, et celui qui a la grâce est éclairé clans son 
intelligence pour me connaître, moi qui lui ai donné la 
grâce et la vertu qui conserve la grâce. Il connaît dans 
cette lumière, la misère du péché et la raison du péché qui 
est l'amour-propre sensitif. Il le hait et parce qu'il le hait, 
il reçoit dans son cœur l'ardeur de la charité ; car l'amour 
suit l'intelligence et reçoit la couleur de cette glorieuse Lu- 






208 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 





mière en suivant la doctrine de ma douce Vérité, et la mé- 
moire se remplit ainsi du souvenir des bienfaits du sang. 

5. _ Tu vois qu'on ne peut recevoir la lumière sans rece- 
voir la chaleur et la couleur, car elles sont unies ensemble 
et forment une même chose. Comme je te l'ai dit, on ne peut 
avoir une puissance de l'ame disposée à me recevoir, moi, 
le vrai Soleil, sans que les trois puissances soient toutes dis- 
posées et réunies en mon nom. Dès que l'intelligence s'élè- 
ve avec la lumière de la foi au-dessus de la vision sensitive 
et me contemple, l'amour suit en aimant ce que l'intelli- 
gence voit et connaît ; la mémoire se remplit de ce que le 
cœur aime, et aussitôt toutes les puissances de l'ame par 
ticipent à moi, le Soleil, et elles sont éclairées par ma puis- 
sance, par la sagesse de mon Fils unique, et par l'ardente 
bonté du Saint Esprit. 

G. — Ainsi, tu vois que mes ministres fidèles ont les qua- 
lités du soleil, puisque les puissances de leur âme sont plei- 
nes de moi, le vrai Soleil. Ils font comme le soleil : le soleil 
réchauffe et illumine, et sa chaleur féconde la terre : il en 
est de même des ministres que j'ai choisis et envoyés au 
corps mystique de la sainte Église, pour administrer mon 
Soleil, c'est-à-dire le corps et le sang de mon Fils unique, 
avec les sacrements qui ont la vie par ce sang. Ils l'admi- 
nistrent réellement et spirituellement en répandant dans le 
corps mystique de la sainte Église la lumière de la science 
surnaturelle par la couleur d'une vie pure et sainte, en sui- 
vant la doctrine de ma Vérité et en communiquant le feu 
de la plus ardente charité. 

7. — Leur chaleur fait fructifier les âmes stériles en les 
éclairant par la lumière de la science. Leur vie sainte et 
exemplaire dissipe les ténèbres du péché. mortel et de l'infi- 
délité ; ils règlent la vie de ceux qui vivent d'une manière 
déréglée dans les ténèbres du péché et dans la privation de 
la grâce. Tu vois qu'ils sont des soleils, car ils en ont pris 
les qualités ; ils se sont revêtus de moi, le vrai Soleil, puis- 
que l'amour les rend une même chose avec moi. Tous, selon 
le degré où je les ai placés, ont répandu la lumière dans 
l'Église. 

8. — Pierre l'a répandue par sa prédication, sa doctrine, 
et enfin par son sang ; Grégoire, par sa science, son intelli- 
gence des Saintes Écritures et les exemples de sa vie ; Syl- 






TU.UTE DE LA P1UEUE — Cil. CXIX. 



209 



vestre la fit briller contre les infidèles par ses discussions et 
les preuves qu'il a données de la très sainte foi par ses pa- 
roles et ses actions. Si tu regardes Augustin, Thomas d'A- 
quin, Jérôme et tant d'autres, tu verras de quelle lumière 
ils ont éclairé la divine Épouse, en dissipant les erreurs 
avec une humilité sincère et parfaite, comme des flambeaux 
posés sur le candélabre. Ils étaient affamés de mon honneur 
et du salut des âmes, et ils s'en rassasiaient avec délices au 
banquet de la très sainte Croix. 

9. — Les martyrs ont répandu la lumière avec leur sang. 
Ce sang exhalait son parfum en ma présence, et cette odeur 
du sang et de la vertu, unie avec la lumière de la science, 
donnait des fruits à l'Épouse ; ils propageaient la foi ; ceux 
qui étaient dans les ténèbres venaient à la lumière, et la lu- 
mière de la foi brillait en eux. 

■10. — Les pasteurs établis par mon Christ sur la terre m'of- 
fraient un sacrifice de justice par la sainteté de leur vie. 
La perle précieuse de la justice enchâssée dans une humi- 
lité sincère et une ardente charité, brillait en eux et dans 
ceux qui leur étaient soumis, avec la lumière de la discré- 
tion. Elle brillait en eux surtout parce qu'ils me rendaient 
ce qui m'est dû, c'est-à-dire gloire et honneur à mon nom, 
tandis qu'ils détestaient leurs sens, méprisaient le vice el 
accomplissaient la vertu par amour pour moi et pour le 
prochain. Ils foulaient aux pieds l'orgueil par l'humilité ; 
ils allaient à l'Autel avec la puri ;té des anges, et ils m'offraient 
le Sacrifice dans la sincérité d'une âme tout embrasée des 
flammes de la charité. 

11- — Parce qu'ils accomplissaient la justice en eux, ils 
l'accomplissaient aussi dans ceux qui leur étaient soumis. 
Ils voulaient les voir vivre saintement; ils les reprenaient 
sans aucune crainte servile, parce qu'ils ne pensaient point 
à eux-mêmes, mais uniquement à mon honneur et au salut 
îles âmes, comme doivent le faire les bons pasteurs qui sui- 
vent le bon pasteur, mon Fils, que je vous ai donné pour 
vous conduire et mourir pour vous. Ils ont suivi ses l races, 
ils ont agi avec ardeur et n'ont pas laissé les membres se 
corrompre en ne les corrigeant pas; mais ils les ont charita- 
blement corrigés avec le baume de la douceur. Ils n'ont pas 
craint do brûler avec le feu la plaie de leur vice ; ils ont 
employé la réprimande et la pénitence, peu ou beaucoup 
Dialogue de Ste Calh. de S. — 1 i. 










210 D1ALOGCE Dl tàttn* CKHHOHS 

selon 1» gr»i.i1" P«* " 1*"- ","• " """' "' " '"""" 

nin du pèche n e^t pas eiicu.x," tichrillpnt 

K Justice reprenant humblement et avec courage. I1^'"U 
lajust.ce iep éciensese t répandent la lumière et la 

de la justice. Les té ™*™»™ ^ ^.^ ne 

^ ~ ^TrdkStSfde^àce sans la sainte justice, 

PeUt ^"au ne corrige Pas ou n'est pas corrigé ressen,.,., 
car celui qui ne corn, P ^^ ^.^ ;iV( „. 

à "r me fntsanf Purifier la plaie. Bientôt tout le corps esl 
de l'onguent sans puni lu y supérieurs 

même corps, cest-à mie au ^ médg _ 

«/ c;ic^ ôtiipnt au contiaue, ue buie 

44. _ S ils étaient, au Daste urs d'autrefois, ils 

la réprimande , et si ie meuuuc v au tres 

retrancheraient du corps pour qu rt n^gâUt pas les au^ 

avec nnfection ^^he moUeh f n^inî ne pas s'aperce- 
font plus aujourd hui , ils P*»™ . do ram0 ui- 

propre vit en eux, »t' fn . t „ no ip,,,- dignité, ls se 



TRAITE DE LA. PRIERE 



CH. CXIX 



211 



justice, ils l'observeraient. Mais, parce qu'ils n'ont pas la 
lumière, ils ne le savent pas. 

15. — Ils croient conserver avec l'injustice, en ne repre- 
nant pas les défauts de ceux qui leur sont soumis, mais 
ils sont trompés par l'amour-propre sensitif et par le 
désir du pouvoir et de la prélature. Ils ne disent rien 
aussi, parce qu'ils ont eux-mêmes 'les mêmes vices et de 
plus grands encore. Ils se sentent coupables des mêmes 
fautes et ils perdent le zèle et la fermeté. Ils sont retenus 
par la crainte servile et font semblant de ne pas voir. S'ils 
voient des choses évidentes, ils ne les reprennent pas et 
même ils se laissent endormir par des paroles qui 
les flattent et par des présents. Ils savent trouver des 
excuses pour ne pas punir. Ainsi s'accomplit en eux la 
parole de ma Vérité : « Ce sont des aveugles qui conduisent 
des aveugles ; et si un aveugle en conduit un autre, ils 
tomberont tous les deux dans l'abîme » ( S. Matth 
xv, 14 ). 

16. — Ce n'est pas ainsi que faisaient leurs prédécesseurs 
mes ministres bien-aimés, qui avaient les propriétés et 
les conditions du Soleil. Ceux qui leur ressemblent sont 
des soleils ; en eux ne se trouvent pas les ténèbres du 
péché et de l'ignorance, car ils suivent la doctrine de 
ma Vérité, Ils ne sont pas tiôdes, car ils sont embrasés 
du feu de ma charité. Ils méprisent les grandeurs, les 
richesses et les délices du monde, et ils ne craignent 
jamais de corriger le vice. Celui qui ne désire pas la puis- 
sance et les honneurs ne craint pas de les perdre et 
agit avec vigueur. Celui qui n'a aucune faute sur la con- 
science ne craint rien. 

17. — Voilà pourquoi cette perle précieuse de la justice 
n'était point obscurcie dans mes Christs fidèles dont je te 
parlais. Elle y brillait, au contraire; ils embrassaient la 
pauvreté volontaire ; ils cherchaient l'abaissement avec une 
humilité profonde et ne s'arrêtaient pas aux mépris, aux af- 
fronts, aux reproches des hommes, aux injures, aux oppro- 
bres, aux peines et aux tourments. On blasphémait contre 
eux, et ils bénissaient ; ils supportaient tout avec une vérita- 
ble patience, comme des anges de la terre : et ils étaient 
plus que des anges, non par leur nature, mais par leur minis- 



''■" 1 







<m DIALOGCE DE SAINTE CAXMBtlUB 

tère puisqu'ils avaient reçu la grâce surnaturelle de dis- 

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leur étaient soumis ! _ vivaient ! Ils 

20. - Avec quelle ^ péran e et quell ejo, 1^ ^ 

ne craignaient Pas de J- ^-^J^ avec largesse 
pour eux et leui troupeau, ^ Us observaient 

aux pauvres les biens de la «unie t 8 P^ IL 
..nrraitenrent Pel>.i f t u» ou , s -* ^ | 

pour leurs besoins, poiu les pao i | .. 

n'avaient pas de testament a 'a.re.ca. ' , „ se 

ils n avaient ,»s de crainte se^vde^ .m .m ■< 

q ^rS5'Hrr^=e^ 

.!.-'•-«■• ■£■-- mi" i:^- « 

leur manquer. Avec cet» c tourmentent d 

qu'ils placent dans ^^^^^^sAe^ 
misérablement pour acquérir et consu 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. CXIX 



213 



rels, qu'ils semblent ne pas se soucier des biens spirituels,, 
dont personne ne parait s'inquiéter. 

22. — Ils ne pensent pas, les pauvres orgueilleux, que moi 
seul je pourvois à toutes les choses nécessaires à l'âme et 
au corps, et que ma providence mesure son assistance se- 
lon l'espérance que vous avez en moi. Ces misérables pré- 
somptueux ne songent pas que je suis Celui qui suis, tan- 
dis qu'eux ne sont rien par eux-mêmes , et qu'ils ont reçu 
de ma bonté l'être et toutes les grâces qui y sont ajoutées. 
C'est bien en vain que se fatigue celui qui garde la cité, si je 
ne la garde moi-même ; tous ses efforts sont stériles s'il 
compte sur ses efforts et son zèle pour la garder ; car il n'y 
a que moi qui la garde. Il est vrai que je veux vous voir 
faire fructifier pour la vertu, pendant la vie, l'être et les 
grâces que je vous ai donnés, en vous servant du libre- 
arbitre que vous avez reçu avec la lumière de la raison ; 
car je vous ai créés sans vous, mais je ne puis vous sauver 
sans vous. 

23. — Je vous ai aimés avant votre naissance. Mes bien- 
aimés serviteurs le savaient, et c'est pour cela qu'ils m'ai- 
maient d'un si grand amour. Cet amour faisait qu'ils espé- 
raient fermement en moi et qu'ils ne redoutaient jamais 
rien. Sylvestre ne tremblait pas devant l'empereur Constan- 
tin lorsqu'il disputait avec douze Juifs, en présence de la 
multitude ; mais il croyait fermement que si j'étais pour lui, 
personne ne pourrait lui nuire. Mes autres serviteurs ban- 
nissaient ainsi toute crainte ; car ils n'étaient jamais 
seuls, mais toujours accompagnés. En restant dans la cha- 
rité, ils étaient en moi et recevaient de moi la lumière de la 
sagesse de mon Fils ; ils recevaient de moi la puissance 
pour être forts contre les princes et les tyrans du mon- 
de ; ils recevaient de moi le feu de l'Esprit Saint et par- 
ticipaient à sa clémence, à son amour. Cet amour était 
toujours accompagné de la lumière de la foi, de l'espérance, 
de la force, de la vraie patience et de la persévérance jus- 
qu'à l'heure de la mort. 

24. — Tu vois donc que mes ministres n'étaient pas seuls, 
mais qu'ils étaient accompagnés ; aussi n'avaient-ils aucune 
crainte. Celui-là craint qui se sent seul, qui espère en lui- 
même et qui n'a pas la charité. La moindre chose lui fait 
peur; car il est seul et privé de moi, qui donne l'assurance 



H 



214 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 







parfaite à lame qui me possède par l'amour. Ces glorieux 
ot chers serviteurs ont bien éprouvé que rien ne pouvait 
nuire à leur âme ; car, au contraire, ils étaient forts contre 
les hommes et les démons, qui souvent étaient enchaînés 
par la vertu et la puissance que je leur donnais sur eux ; 
et cela était parce que je répondais à l'amour, à la foi, à 
l'espérance qu'ils avaient placés en moi. 

25. _ Ta langue ne pourrait raconter leur vertu, et l'œil 
de ton intelligence est incapable de voir la récompense 
qu'ils ont reçue dans le ciel et que recevront tous ceux qui 
suivront leurs traces. Ils sont comme des pierres précieuses 
en ma présence, parce que leurs travaux m'ont été agréables 
et qu'ils ont éclairé et embaumé de leurs vertus le corps 
mvstique de la sainte Église. Je les ai comblés d'honneurs 
dans la vie éternelle, où ils ont reçu la béatitude et la gloire 
de ma vision, parce qu'ils ont donné l'exemple d'une vie- 
sainte, et distribué la lumière du corps et du sang de mon 
Fils dans les sacrements. 

26. — Je les aime d'un amour particulier, parce que je 
les ai élevés à la dignité de mon sacerdoce, et parce qu'ils 
n'ont pas enfoui, par leur négligence et leur ignorance, le 
trésor que je leur ai confié ; ils ont reconnu qu'il venait de 
moi et ils l'ont fait valoir avec zèle et humilité par de soli- 
des et véritables vertus. Je les avais revêtus d'une haute 
dignité pour le salut des hommes, et ces bons pasteurs ont 
travaillé sans cesse à ramener les brebis dans la bergerie 
de la sainte Église. Leur ardent amour et leur faim des 
âmes leur faisaient affronter la mort pour les retirer des 
mains du démon. Ils étaient faibles, ou paraissaient 1 être 
avec les faibles. Souvent pour empêcher le désespoir du 
prochain ou pour mieux lui faire comprendre sa misère, ils 
disaient : Je suis faible comme vous l'êtes. 

27 — Ils pleuraient avec ceux qui pleurent ; ils se ré- 
jouissaient avec ceux qui se réjouissent. Ils savaient dou- 
cement donner à chacun la nourriture qui lui convenait; ils 
conservaient les bons, dont les vertus les remplissaient 
d'allégresse ; car ils n'étaient pas dévorés par l'envie, mais 
leur cœur se dilatait dans l'ardeur de la charité pour le 
prochain, et surtout pour ceux qui leur étaient confies. 

28 - Quant à ceux qui étaient pécheurs, il les retiraient 
du péché, en se prêtant à leur faiblesse et à leur infirmité 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. CXX 



215 



par une sainte et vraie compassion ; ils les corrigeaient des 
fautes où ils tombaient, et partageaient charitablement avec 
eux leur pénitence. L'amour qu'ils portaient à ces pénitents 
leur rendait la pénitence qu'ils donnaient plus pénible a 
eux-mêmes qu'à ceux qui la recevaient. Quelquefois même 
il y en avait qui s'en chargeaient réellement, surtout quand 
ils voyaient qu'elle répugnait trop à ceux qu'ils dirigeaient, 
et par ce moyen la rigueur de la pénitence devenait douce 

29 - Ces biens-aimés ministres abaissaient humblement 
leur dignité devant ceux qui leur étaient soumis. Ils étaient 
les maîtres, et ils se faisaient les serviteurs ; ils étaient 
exempts de toute infirmité, purs de tout mal, et ils se tai- 
saient infirmes ; ils étaient forts, et ils se faisaient faibles, ils 
se montraient simples avec les simples, petits avec les petits, 
et savaient ainsi, par humilité et charité, se proportionner a 
tous, et donner à chacun la nourriture qui lui convenait. 

30 _ Qu'est-ce qui les faisait agir de la sorte? La faim, 
le désir qu'ils avaient de mon honneur et du salut des âmes. 
Ils couraient pour se rassasier au banquet de la sainte 
Croix ; ils ne fuyaient, ne refusaient aucune fatigue ; mais, 
pleins de zèle pour les âmes, le bien de la sainte Eglise et 
l'expansion de la foi, ils se jetaient au milieu des épines de 
la tribulation et affrontaient tous les dangers avec une véri- 
table patience, en m'offrant le parfum précieux de leur ar- 
dent désir et de leurs humbles et continuelles prières. Leurs 
larmes et leurs pleurs étaient un baume salutaire pour les 
plaies que le péché mortel avait faites au prochain, et ceux 
qui recevaient humblement ce remède précieux y trouvaient 
une santé parfaite. 



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CXX. — Résumé de ce qui précède. — Respect qu'on doit aux 
prêtres, qu'ils soient bons ou mauvais. 



i. — Ma fille bien-aimée, je t'ai montré une étincelle de 
la gloire de mes ministres ; je dis une étincelle, en com- 
paraison de ce qu'elle est réellement. Je t'ai fait voir la 
dignité à laquelle je les avais élevés en les choisissant 
pour être mes ministres ; et à cause de cette autorité que 
je leur ai donnée, je ne veux pas que la main des sécu- 




210 



DIALOGUE DE SAIMTE CATHE1UNB 




liers les punisse de leurs fautes ; car eu le faisant ils 
m'offensent d'une manière déplorable. Je veux quon les 
respecte non pour eux, mais pour moi et à cause de 1 au- 
torité dont ils sont revêtus. Ce respect ne doit jama,s di- 
minuer, même lorsque la vertu diminuerait en eux. Il 
faut le conserver pour les mauvais et pour les bons, par- 
ce que je les ai tous faits les ministres du Soleil, c est-a- 
dire . lu corps et du sang de mon Fils dans les sacrements. 
2 -Les bons et les mauvais ont la même dignité; 
tous sont revêtus des mêmes fonctions, mais je t'a. mon- 
tré que les parfaits avaient les qualités du soleil, puis- 
qu'ils illuminent et réchauffent le prochain par 1 ardeur 
de leur charité. Cette ardeur produit des fruits et fait naître 
des vertus dans les âmes de ceux qui leur sont conhes. 
Je t'ai dit aussi qu'ils étaient des anges que je vous avais 
donnés pour vous garder, car ils vous gardent et répan- 
dent dans vos cœurs de saintes inspirations par leurs 
prières, leurs enseignements et leurs exemples. Ils vous 
servent et vous administrent les sacrements comme le 
fait l'ange qui vous garde et qui met en vous de bonnes 
et saintes pensées. .... 

3 -Tu vois qu'outre la dignité où je les ai places, j« 
veux qu'ils soient ornés de toutes les vertus, afin que voi- 
les aimiez et que vous ayez pour eux le plus grand res- 
pect. Car ce sont mes fils bien-aimés qui ressemblent a 
un soleil, éclairant par leur vertu le corps mystique de 
la sainte Église. Tout homme vertueux est digne d'amour: 
à bien plus forte raison celui auquel j'ai confie un pareil 
ministère. Vous devez les aimer à cause de la sainteté du 
Sacrement. Vous devez haïr les fautes de ceux qui vivent 
mal mais je ne veux pas que vous vous fassiez leurs juges, 
parce qu'ils sont mes Christs, et que vous devez aimer et 
vénérer l'autorité que je leur ai confiée. 

4 - Si un homme sale et mal vêtu vous portait un 
grand trésor qui vous donnerait la vie, par amour pour 
ce trésor et pour le prince qui vous l'enverrait, vous ne 
détesteriez pas le porteur, quoiqu'il fût sale et mal vêtu. 
Son extérieur ne vous plairait pas sans doute, mais ; 
cause du maître vous tâcheriez de le laver et de le vêtir. 
La charité ordonne que vous agissiez ainsi, et je veM 
que vous traitiez de la même manière mes ministres peu 



TRAITÉ DE LA PRIERE 



CH. CXXI 



217 



exemplaires, dont les mains sont souillées et les vêtements 
déchirés par le défaut de charité, mais qui vous portent 
de grands trésors, c'est-à-dire les sacrements de la sainte 
Église, par lesquels vous recevez la vie de la grâce. 

5. — Vous devez les honorer, quels que soient leurs dé- 
fauts, par amour pour moi qui vous les envoie, et par 
amour de la vie de la grâce que vous trouvez clans le 
grand trésor qu'ils vous portent, puisqu'ils vous donnent 
un Dieu-Homme tout entier, c'est-à-dire le corps et le 
sang de mon Fils unis à ma nature divine. Il faut déplo- 
rer et haïr leurs fautes; il faut vous efforcer de les revêtir 
par le zèle de votre charité et la sainteté do vos prières ; 
il faut les laver de leurs souillures avec vos larmes, et me 
les présenter avec un grand désir, pour que ma bonté les 
couvre du vêtement de la charité. 

6. _ Vous savez bien que je veux leur faire grâce, 
pourvu qu'ils s'y disposent, et que vous me le demandiez. 
Car ce n'est pas ma volonté qu'ils vous distribuent le So- 
leil dans les ténèbres, étant eux-mêmes dépouillés du vê- 
tement des vertus et souillés par une vie coupable. Je 
vous les ai au contraire donnés pour qu'ils soient vos anges 
de la terre et votre lumière. S'ils ne le sont pas, vous de- 
vez prier pour eux et ne pas les juger, mais me les laisser 
juger moi-même. Je désire pouvoir leur faire miséricorde 
par vos prières. S'ils ne se convertissent pas, la dignité 
qu'ils ont reçue sera leur ruine ; et s'ils ne changent pas, 
s'ils ne profitent pas de la grandeur de ma miséricorde, 
moi, le Juge suprême, je les confondrai à l'heure de la 
mort, et je les enverrai au feu éternel. 






CXXI. — De la vie coupable des ministres infidèles. 



1. — Écoute maintenant, ma fille bien-aimée. Afin que 
vous tous mes serviteurs, vous soyez excités à m'offrit' 
pour mes ministres infidèles d'humbles et continuelles priè- 
res, je vais te montrer leur vie coupable. De quelque côté 
que tu regardes, que ce soient les séculiers, les religieux, 
les clercs, les prélats, les petits, les grands, les jeunes 
et les vieux, dans toutes les conditions, tu ne verras 
qu'offenses contre moi. Tous me jettent l'infection du péché 



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218 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



| 



mortel ; mais cette infection ne saurait m'atteindre, elle 
ne nuit qu'à eux-mêmes. 

2. — Je t'ai dit jusqu'à présent la dignité de mes mi- 
nistres et la vertu de ceux qui sont bons, pour donner un 
peu de repos à ton âme, et. te faire ensuite mieux con- 
naître le malheur de ces infortunés. Tu verras combien 
ils sont coupables et dignes d'un châtiment terrible. Au- 
tant mes bien-aimés ministres, qui font saintement valoir 
le trésor que je leur ai confié, méritent d'être magnifique- 
ment récompensés, et d'être comme des pierres précieuses 
en ma présence, autant ces misérables méritent au con- 
traire les foudres de ma justice. 

3. — Écoute, ma fille bien-aimée, et apprends, dans la 
douleur et l'amertume de ton cœur, quel est le principe 
et le fondement de leur égarement : c'est famour-propre, 
d'où nait l'arbre de l'orgueil qui produit l'aveuglement. 
Comme ils ne savent pas discerner la vérité, ils s'attachent 
aux hommes, à la gloire, et recherchent les grandes di- 
gnités, le faste et les délicatesses du corps. Ils m'outragent 
et m'offensent ; ils s'attribuent ce qui ne leur appartient 
pas, et m'attribuent ce qui n'est pas de moi. 

4. — La gloire et l'honneur doivent m'appartenir, et ils 
doivent n'avoir pour eux que la haine de leurs sens. Ils 
doivent se connaître assez pour se réputer indignes du 
sublime ministère qu'ils ont reçu, et ils font le contraire. 
Tout pleins d'orgueil, ils ne peuvent se rassasier de la boue 
des richesses et des délices du monde ; ils sont avides, 
impitoyables, avares à l'égard des pauvres, et à cause de 
ce misérable orgueil et de cette avarice qu'engendre l'a- 
mour-propre sensitif, ils abandonnent le soin des" âmes. Ils 
ne pensent qu'à conserver et soigner les choses temporelles, 
et ils laissent mes brebis que je leur ai confiées, comme 
des troupeaux sans pasteur. Ils ne les conduisent pas et 
ne les nourrissent ni spirituellement ni temporellement. 

5. — Ils administrent, il est vrai, spirituellement les sa- 
crements de la sainte Église, et ces sacrements ne peu- 
vent, par leur faute, perdre leur efficacité et leur vertu ; 
mais ils ne nourrissent pas les âmes de prières ferventes, 
de l'ardent désir de votre salut et d'une vie sainte et hon- 
nête. Ils ne nourrissant pas non plus leur troupeau des 
choses temporelles; ils n'assistent pas les pauvres des 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. CXXI 



219 



biens de l'Église, dont ils doivent faire trois parts, comme 
je te l'ai dit : une pour leurs besoins, une autre pour les 
pauvres, et l'autre peur l'utilité de l'Église. 

6. _ ils font le contraire ; car non seulement ils ne 
donnent pas ce qu'ils sont obligés de donner aux pauvres, 
mais encore ils dépouillent le prochain par la simonie et 
la passion de l'argent; ils vendent la grâce du Saint Esprit. 
Il s'en trouve souvent de si infidèles, que ce que je leu 
ai donné gratuitement pour qu'ils vous le donnent de 
même, ils le refusent à ceux qui en ont besoin, à moins 
qu'on ne leur remplisse la main et qu'on ne les comble 
de présents. Ils n'aiment ceux qui leur sont confiés qu'au- 
tant qu'ils en retirent quelque utilité, et jamais davan- 
tage. 

7. — Ils dépensent les biens de l'Église en riches orne- 
ments, pour aller, vêtus avec délicatesse, non comme des 
clercs et des religieux, mais comme des grands seigneurs 
et des hommes de cour. Ils s'appliquent à avoir de beaux 
chevaux, une quantité de vases d'or et d'argent, et de 
magnifiques ameublements ; ils possèdent toutes ces cho- 
ses, qu'ils ne devraient pas avoir, avec une grande vani- 
té de cœur. Leurs discours sont aussi déréglés : ils ne rêvent 
que festins somptueux et font un dieu de leur ventre ; 
ils mangent et boivent sans mesure , et tombent bientôt 
dans la fange et le désordre (1). 

8. — temples du démon ! je vous avais choisis pour 
être des anges sur la terre, et vous êtes des démons ; 
vous en faites l'office ! Les démons répandent les ténèbres 
qu'ils ont en eux, et deviennent de cruels bourreaux. Ils 
s'efforcent, autant qu'ils peuvent, par leurs tentations et 
leurs attaques, de détruire la grâce dans les âmes, poul- 
ies faire tomber clans le péché mortel. Le péché ne peut 
souiller une âme, si elle n'y consent ; mais ils font tous 
leurs efforts pour l'y décider. Ces malheureux, indignes 
dê'tre appelés mes ministres, sont des démons incarnés, 

(1) Vie, vas ipsorum vitae miserabili et infelici ! quoniam illud quod unigenitus 
Filiusmeus acquisivit, cum gravissima pœna, super ligno sanctissimœ Cracis, 
ipsi cum meretricibus expendunt. Et itadamnabiliterjugiter animas dévorant et 
occidunt Jesu Christi sanguine pretioso redemptas, eas diversimode cum fetenti 
miseria corrumpendo, et de patrimonic vel htereditate pauperum filios adulté- 
rines alunt et ornant. 



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±20 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



puisque par leurs fautes ils se sont soumis à la volonté du 
démon, et qu'ils en remplissent les fonctions. Ils me dis- 
tribuent, moi, le vrai Soleil, au milieu des ténèbres du 
péché mortel, et ils répandent les ténèbres de leur vie 
coupable et déréglée parmi les créatures raisonnables qui 
leur sont confiées. Ils troublent et scandalisent ceux qui 
les voient vivre ainsi, et souvent leurs mauvais exemples 
égarent les autres loin de la grâce et de la voie de la vérité, 
dans les sentiers du mal et de l'erreur. 

9. — Celui qui les suit n'a pourtant pas d'excuse ; car 
ces démons visibles, pas plus que les démons invisibles, ne 
peuvent forcer l'homme à pécher. Personne ne doit imiter 
leur vie et faire ce qu'ils font ; car, comme ma Vérité vous 
renseigne dans le saint Évangile, vous devez faire ce qu'ils 
vous disent (S. Matth., xxm, 3), c'est-à-dire suivre la 
doctrine qui vous a été donnée dans le corps mystique 
de la sainte Église, qui est consignée dans la sainte Écri- 
ture et proclamée par les prédicateurs chargés d'annon- 
cer ma parole. Gardez-vous d'imiter leur vie coupable et 
de les punir comme ils le méritent; car vous m'offenseriez 
10. — Ne vous arrêtez pas à leurs vices, et suivez seu- 
lement ma doctrine. Laissez-moi le châtiment ; car je suis 
le Dieu bon et éternel, je récompense tout bien et je punis 
tout mal. Je ne leur ménagerai pas la vengeance ; ma jus- 
tice ne les épargnera pas parce qu'ils ont eu l'honneur 
d'être mes ministres. Ils seront, au contraire, s'ils ne se 
convertissent, plus terriblement punis que les autres, parce 
qu'ils auront plus reçu de ma bonté ; plus ils m'offensent 
misérablement, plus ils sont dignes de punition. Tu vois 
bien que ce sont des démons, tandis que mes élus, dont 
je t'ai parlé, sont des anges sur la terre, et remplissent les 
fonctions des anges. 

CXXII. — De ceux qui commettent l'injustice en ne reprenant 
pas leur prochain. 

1. — Je t'ai dit qu'en mes ministres bien-aimés bril- 
lait la perle précieuse de la justice. Maintenant je te dis 
que ces malheureux portent pour ornement l'injustice. 
Cette injustice procède et est inséparable de l'amour- 



Tr.AlTÉ DE LA PH1KRE — CU . CXXIf 



221 



propre. C'est par l'amour-propre qu'ils commettent 1 n- 
ustice envers leurs âmes et envers moi dans les té- 
nèbres de leur aveuglement. Envers moi , car ils ne me 
rendent pas gloire ; et envers eux, car ils n ont pas une 
ve honnête e°t sainte, le désir du salut des âmes et a 
faim des vertus; c'est pourquoi ils commett en H ^ ice 
envers leur troupeau et leur prochain, dont ils ne coi 
ient pas les vLs. Ils ne les voient pas même dan 
leur aveuglement, et la crainte coupable cm ils ont de 
déplaire aux autres, fait qu'ils les laissent dormir et 
languir dans leurs infirmités. 

2°_ Ils ne s'aperçoivent pas qu'en voulant plane aux 
créatures, ils leur nuisent et déplaisent au Créateur^ 
quelquefois ils les reprennent pour se couvrir dupe 
apparence de justice, mais ils ne s adressent pa aux 
grands qui peut-être seront plus coupables que les 
petits, parce qu'ils craignent par là de nuire à leur 
position et à leur fortune ; mais ils reprendront les 
e qui ne peuvent rien contre eux et leur puis- 

ïnce Voilà le ft$ de leur injustice et de leur déplo- 
rable amour-propre. 

3 - L'amour-propre corrompt le monde et le coips 
mystique de la sainte Église : il rend sauvage le jardin 
de l'Époux, et le remplit de fleurs empoisonnées. Ce jar- 
din émit bien cultivé par les vrais jardiniers mes 
saints ministres ; .1 était orné d'une multitude de fleurs 

-odoriférantes. La vie de ceux qui s'y trouvaient _ i eta 
pas encore viciée par leurs pasteurs, qui leur donnaient, au 
contraire, l'exemple de la vertu et de la sainteté 

4 - 11 n'en est plus ainsi maintenant, car les mauvais 
pasteurs rendent mauvais ceux qui leur sont ^confies. 
L'Épouse est entourée des épines et des ronces du- 
ché Elle ne peut être atteinte elle-même de la corrup- 
tion du péché, parce que la vertu des sacrements ne 
peut recevoir aucune atteinte; mais ceux qui se nour- 
rissent sur le sein de l'Épouse reçoivent le poison dans 
leur âme, en perdant la dignité à laquelle je les avais 
élevés La dignité ne diminue pas en elle-même, mais 
elle diminue pour eux, parce que leurs fautes font mé- 
priser le précieux sang de mon Fils. Les séculiers ne 
les respectent pas comme ils devraient toujours le faire, 



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2-2-2 



DIALOGl'E DE SAINTE CATHERINE 



;'i cause de ce précieux Sang : et ce manque de res- 
pect n'a pas son excuse dans les fautes des ministres. 
Ces malheureux sont des modèles d'iniquité, tandis que 
je les avais choisis pour être des modèles de vertu. 



CXXIII.— Des autres vices des mauvais ministres. 




1. — Apprends, ma fille bien-aimée, la source véritable 
de toute cette corruption. C'est la sensualité, qui, avec 
l'amour-propre, triomphe de l'àme et la rend esclave, tan- 
dis que je l'ai affranchie avec le sang de mon Fils, lors- 
que tout le genre humain fut délivré de la servitude et 
de la puissance du démon, toute créature raisonnable 
participe à cette grâce, mais mes ministres sont particu- 
lièrement affranchis de la servitude du monde ; ils sont 
choisis pour me servir et pour administrer les sacrements 
de la sainte Église. Je les ai rendus indépendants, et je 
ne veux pas qu'aucun prince temporel se fasse leur juge. 

2. — Sais-tu, ma fille bien-aimée, comment ils recon- 
naissent les grands bienfaits qu'ils ont reçus de moi ? Ils 
me remercient en m'outrageant sans cesse par tant de 
vices et de crimes, que tu ne pourrais jamais les redire, 
et que tu n'aurais pas même la force de les entendre. Je 
veux t'en dire cependant encore quelque chose, pour que 
tu puisses gémir sur eux et en avoir compassion. 

3. — Ils devaient s'asseoir au banquet de. la Croix par 
leurs saints désirs, et s'y nourrir du salut des âmes, pour 
m'honorer : toute créature raisonnable doit le faire ; 
mais ils doivent le faire bien davantage, puisque je les 
ai choisis pour distribuer le corps et le sang de Jésus 
crucifié, mon Fils, pour vous donner l'exemple d'une sainte 
vie et pour se rassasier de vos âmes, en suivant ma vérité 
avec une infatigable ardeur. Ils vont au contraire dans les 
tavernes ; ils jurent et blasphèment, ils affichent publique- 
ment leurs vices ; ils deviennent, dans leur aveuglément, 
des animaux sans raison, et toutes leurs actions, toutes 
leurs paroles respirent le mal. 

4. — Us ne savent plus ce que c'est que l'Office, et, 
s'ils le disent quelquefois, c'est avec les lèvres seulement, 
mais leur cœur est loin de moi. Ils se conduisent comme 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. CXX1V 



223 



des libertins. Après avoir joué et perdu leur âme, ils 
iouent et risquent les biens de l'Eglise et ce qu'ils ont reçu 
en vertu du sang de mon Fils. Aussi les pauvres n on 
pas ce qui leur est du ; l'Eglise est dépouillée et n a pas 
ce qui est nécessaire au culte. Comment peuvent-i s avoir 
soin de mon temple, puisqu'ils sont devenus les temple 
du démon i Cette pompe qu'ils devaient deployei dans 
1 Égbse pour bonore'r le sang de mon Fils, ils la mettent 
dans les maisons qu'ils habitent (1). 

5 - démons plus démons que les démons, si au moins 
vos'iniquités étaient ignorées de ceux qui vous sont soumis. 
En les commettant secrètement, vous m'offenseriez et vous 
vous perdriez, mais vous ne perdriez pas ^prochain par 
le scandale de votre vie. Vos exemples empêchent les au- 
tres de sortir du vice,, et les font tomber dans des pèches 
semblables, et dans de plus grands encore. Est-ce la pureté 
que j'exige de mes ministres, surtout quand ils vont célé- 
brer à l'Autel ? Doivent-ils ainsi, le matin, l'àme et le corps 
souillés par le péché, se lever pour offrir le Sacrifice 1 

6-0 tabernacle du démon, où sont tes veilles de a 
nuit et l'Office que tu devais réciter? où sont tes continuel- 
les et ferventes prières? Pendant cette nuit même, tu devais 
te préparer aux fonctions que tu avais à remplir au com- 
mencement du jour, en l'examinant et en te reconnaissant 
indigne d'un si grand ministère ; tu devais reconnaître que 
c'était ma bonté, et non pas ton mérite, qui te lavait fait 
donner pour l'utilité des autres créatures. 

CXXIV. - Combien sont coupables ces ministres prévari- 
cateurs. 

j. _ songe, ma fille bien-aimée, que j'exige des fidèles 

(1) Et cmod etiam détenus est, ipsi faciunt valuti sponsus, qui sponsam 
propriam ornât : ita faciunt isti dœmones incarnat!, qui de substantia temporal, 
suarum ecclesiarum ornant abominabiles atque dœmoniacas suas concubinas, 
cum quibus inique, sceleratissime vivant, et absque verecundia quacnmque 
faciunt eas ad ecclesiam cum aliis ambulare, atque divinis ofiiciis intéresse, dum 
ipsi miserabilesin altari consistait ad consecrandum unigeniti Filn me. corpus 
et sanguinem. Nec erubescunt quod infelices ilte concubine filios eorum ad ma- 
rium adducant ut offerant una cum alio populo. 






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-2i 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



et des prêtres, dans ce sacrement, toute la pureté que l'hom- 
me peut avoir sur terre. Tous, vous devez faire sans cesse 
vos efforts pour l'acquérir, et vous devez penser que si les 
anges eux-mêmes pouvaient se purifier, ils devraient le faire 
pour remplir un semblable ministère. Mais cela ne peut être; 
leur nature n'a pas besoin d'être purifiée, car la souillure 
du péché ne peut les atteindre. Je te dis seulement cela 
pour te faire comprendre quelle pureté je réclame de vous 
et surtout des prêtres dans ce Sacrement. Hélas ! les mal- 
heureux font tout le contraire ; car ils s'en approchent non 
seulement tout souillés de ces impuretés auxquelles vous 
êtes entraînés par votre fragile nature, quoique la raison, 
si le libre arbitre le veut, puisse dompter sa révolte ; niais 
encore, loin de surmonter ces faiblesses, ils vont au delà, 
et commettent le péché que j'ai maudit. 

2. — Les insensés ont obscurci la lumière de leur intel- 
ligence, et ils ne voient plus la corruption et la fange où 
ils sont plongés. Ce péché me cause une si grande horreur, 
que, pour le punir, ma vengeance a englouti cinq villes. 
Ma justice ne pouvait les supporter, tant ce péché me fait 
horreur ; et ce n'est pas à moi seulement, car il répugne 
aux démons même, que ces malheureux ont choisis pour 
maîtres. Ce n'est pas que le mal leur déplaise, ils ne peuvent 
aimer aucun bien ; mais, parce qu'ils ont reçu une nature 
angélique, ils ne peuvent, à cause de cela, voir commettre 
une telle monstruosité ; ils lancent, il est vrai, la flèche 
empoisonnée par le venin de la concupiscence ; mais, quand 
s'accomplit l'acte du péché, ils s'enfuient, comme je te l'ai 
dit. 

3. _ Rappelle-toi qu'avant la peste, je t'ai montré com- 
bien j'avais en horreur ce péché et combien le monde ea 
était infecté. Je t'élevai alors au-dessus de toi-même dans 
l'ardeur de tes désirs, et je te fis voir l'univers tout entier. 
Tu vis ce malheureux péché dans presque toutes les con- 
ditions, et les démons qui s'enfuyaient pour ne pas le voir, 
et l'infection qu'il causait ; la peine que tu en ressentais dans 
ton âme était si grande, que tu te croyais sur le point de 
mourir. Et tu n'apercevais pas pour toi et mes autres s r- 
viteurs un endroit où vous puissiez vous réfugier, car cette 
lèpre était répandue partout ; tu ne trouvais aucun asile 
parmi les petits et les grands, parmi les vieux et parmi 



TRAITE DE LA PRIERE 



CH. cxxrv 



225 



les jeunes ; les religieux et les laïques, les maitres et les ser- 
viteurs, presque tous avaient l'âme et le corps souillés de 
ce vice maudit. 

4. — Je t'ai montré cependant, au milieu de tous ces cou- 
pables, un grand nombre de préservés ; car, parmi les mé- 
chants, j'ai toujours des élus, dont la vertu £t les bonnes 
œuvres retiennent ma justice et m'empêchent décomman- 
der aux rochers d'écraser les coupables, à la terre de les 
engloutir, aux animaux de les dévorer, et aux démons d'em- 
porter leur âme et leur corps. Je cherche même des moyens 
pour pouvoir leur faire miséricorde, en les faisant changer 
de vie : j'y emploie mes serviteurs qui sont purs de cette 
lèpre, et je les fais prier pour eux. 

5. — Quelquefois je leur dévoile ces honteux péchés, pour 
qu'ils soient plus ardents à désirer leur salut, pour qu'ils 
m'invoquent avec une plus grande compassion et une 
plus vive douleur de ces outrages, et pour que j'exauce 
leurs prières comme j'ai exaucé les tiennes; car, si 
tu te le rappelles, lorsque je te fis sentir quelque chose 
de cette infection, tu en souffrais tant, que tu n'en pou- 
vais plus et que tu me disais : « Père éternel, ayez pi- 
tié de moi et de toutes les créatures, ou bien retirez mon 
âme de mon corps, car il me semble que je ne puis plus 
y résister. Donnez-moi quelque soulagement et montrez- 
moi un lieu où, moi et vos autres serviteurs, nous puis- 
sions nous reposer, sans que cette lèpre puisse nous suivre 
et altérer la pureté de nos âmes et de nos corps». 

6. — Je te répondis, en jetant sur toi un regard de ten- 
dresse : « Ma fille, votre repos est de rendre honneur et 
gloire à mon nom, et de m'offrir l'encens d'une continuelle 
prière pour ces malheureux dont les péchés méritent les 
rigueurs de mes jugements. Votre asile est Jésus crucifié, 
mon Fils unique; réfugiez-vous, cachez-vous dans la plaie 
de son côté; l'amour vous y fera goûter, par son huma- 
nité, ma nature divine. Dans son cœur entr'ouvert vous 
trouverez ma charité et celle du prochain ; car, pour ho- 
norer son Père et accomplir les ordres que je lui avais 
donnés pour vous sauver, il a couru à la mort ignomi- 
nieuse de la Croix. En voyant et en goûtant cet amour 
vous suivrez sa doctrine, et vous vous rassasierez au ban- 
quet de la Croix, en supportant avec charité, avec une vé- 

Dialogue de S. Cath. de S. — 15. 



.«** r 



■ 



■ 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



22G 

ritable patience, votre prochain elles peines,. ■« ™JJ 
iT fatigues, de quelque côté qu'elles viennent. Cest am- 
r„ueCu vous sauverez et que vous éviterez la epre 
Crest le moyen que je t'ai donné et que je donne a tous 

"T'celrXpêcha pas ton àme de sentir 
tion et ton Intelligence de voir ces ténèbres; mais ma 
rôvidence v pourvut, car, en participant au corps et an 
Providence i parfait, tels que vous 

ïreceveTà rlnïl -mme preuve de la vérité, l'infection 
ut Suite parle parfum que vous donne ce sacrement. 
It lÏ ténèbres furent dissipées par la lumière que vous 
v trouve Un miracle de ma bonté fit rester 1 odeur de 
ce Sang dans ta bouche, et tu en jouis pendant plusieurs 

■ i0 8 r - Tu vois, ma fille bien-aimée, combien ce péché m'est 
odieu, en toute créature: mais songe qu'il doit m irriter 
Tel davantage en ceux que j'appelle à vivre dans la con- 
tinencT surtout en ceux que j'ai séparés du monde par 
à vTe' religieuse ou par le sacerdoce, pourtour fa.re 
norter des fruits dans le corps myst.que de 1 Eglise, \ou* 
ne pourrez jamais comprendre combien ce pèche me d - 
plaît p us en eux que dans tous ceux qui vivent dans l, 
Sonde ou qui devraient vivre dans la continence. 

a -Je t'ai dit qu'ils étaient des lampes placées sur le 
candélabre pour répandre ma lumière par leur vertu e 
m leur vie et ils ne répandent que les ténèbres Ils son. 
ïnehs d^ ténèbres, qu'ils n'entendent pas la Sainte 
Écr£ e o mes élus puisent la lumière avec la humer, 
sn nlr'ene que je leur donne. Parce qu'ils sont enfles 
«U et souillés d'impureté, ils ne voient et ne corn- 
™nt que l'écorce et la lettre, sans y trouver aucune 
saveur L 9 goùt de leur amour est vicié par l'amour-propre 
Scor ompu par l'orgueil; ils ne se repaissent que du* 
Letés e ne songent qu'à jouir de leurs plaisirs cou- 
l abÏÏ La cupidité! l'avarice les poussent ar i ma un « 
rnmmette.it publiquement sans honte; et ilb exercent m 
s™^ j'ai défendue et qui rend si misérables ceux qui 
s'y livrent. 



TRAITE DE LA PRIERE. 



CH. CXXV 



227 



CXXV. — Dss maux que ces vices causent dans le monde. 



"t. — Comment ceux qui ont de pareils vices pourraient-ils 
reprendre, corriger et punir ceux qui leur sont soumis? 
Leurs fautes leur ôtent nécessairement le courage et le zèle 
de la sainte justice ; et si quelquefois ils veulent parler, les 
coupables savent leur dire: Médecin, guéris-toi d'abord (S. 
Luc, îv, 23), tu me soigneras ensuite, et je prendrai les re- 
mèdes que tu me diras. Il est plus vicieux que moi, et il me 
fait des reproches. 

2. — Celui-là fait mal qui veut reprendre les autres par sa 
parole, sans y ajouter une bonne et sainte vie. Qu'il soit 
bon ou mauvais, le supérieur doit toujours reprendre le vice 
dans ceux qui lui sont soumis ; mais il fait mal de ne pas le 
combattre, surtout par ses exemples. Celui-Là fait plus mal 
encore qui ne reçoit pas humblement la correction et qui ne 
change pas de conduite, que l'avertissement vienne d'un bon 
ou d'un mauvais supérieur; car il nuit plus à lui-même 
qu'aux autres, et c'est lui qui sera puni de ses fautes. 

3. — Tous ces maux arrivent, ma très chère fille, parce 
que les pasteurs ne corrigent pas les autres par une bonne 
et sainte vie. Et pourquoi ne le font-ils pas? Parce qu'ils 
sont aveuglés par l'amour-propre, qui est la source de. tous 
leurs vices. Ils ne songent qu'aux moyens de se procurer de 
coupables jouissances. C'est l'unique pensée des pasteurs et 
du troupeau, des clercs et des religieux. 

4. — Hélas ! ma douce fille, où est l'obéissance des reli- 
gieux qui devraient vivre comme des anges dans leur Ordre, 
et qui sont pires que les démuns ! Ils sont choisis pour an- 
noncer ma doctrine et ma vérité ; mais le bruit de leur pr- 
role est inutile, ils ne produisent aucun fruit dans le cœur 
de leurs auditeurs. Leurs prédications sont plutôt faites 
pour plaire aux hommes et charmer leurs oreilles que pour 
m'honorer. Ils s'appliquent non pas à bien vivre, mais à bien 
parler. Ils ne sèment pas le bon grain de ma Vérité, et ne 
travaillent pas à arracher les vices et à faire renaître les ver- 
tus. Comme ils n'ont point arraché les épines de leurjar- 



■ 



D1A LOGUE DE SAINTE CATHERINE 



enlever celles du jardin des 




228 

din, ils ne cherchent pas à 

autres. , _„..„,. i PU r corps, leurs 

5. - Toute leur jouissance est de parer leur <^ ^ 

chambres, et d'aller causer ^an a > e Ces 

aux poissons qm meure *££££ perdent en quitt ant 
religieux qui vivent si leg courent les 

coupables, qui leur la.sseut toule lib «£ de 

qui ne veillent pas sur ceux qu leu. ^ 

dissent libres et les envoient f ^ ê ™^°™ ils ont de 
connaissaient pas leurs misères et ^g*^ Tu ne 
leur cellule. C'est a.nsi que Ment pou. eu 
pourrais >— «^^ï—ï du dé- 
£T eUlÏS^Ter^poLn de leur corruption au de- 

dans et au dehors. séculiers et les religieux. 

7 . _ us ™f*;^;JZÏe tous veulent dominer, 
Ils n'ont pas la chai .te fi aterne i e éceple et au 
tous cherchent à posséder ^^^^ ^ ^ „, 
vœu qu'ils ont fait. Ils ont pion. mais ils se 

la violent; non seulement ils ^observe P ^ 

mettent couune ^^-gS e^ïsTde souillures. 

S S^îS en persécutant et en tournant 

„ Na ra aUquando videntes ^^^^^^^^ 
ad monasteria dirigunt, ubi ^I^^^M* S <* usa ruin;e aUeriUS ; ""S 
natas : et ita cum ingenio sabffl. e adm '™™ "° erit sub colore devotioms : sed 
dpiu.n autem ipsorum ex «l 1 ^"^ ^elaselva, non diu durât is.e colorhu- 
quoniam utriusque vita m_.serab.ta est atque tac ^ .^.^ mord 

jusmodi simulât* devot.on.s, qma sub.t ^ a ?n fetentes immundarom et 
natœ dévotion». Et pr.mo ^XXndès veAorum turpium, et ex utraque par e 

iSt^r^rSâ^^raU^ et iP sa pubUca .e- 
retrix effleitur. 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE — CH. CXXV 



229 



en dérision les bons religieux, cacher leurs défauts, et' ils 
les font paraître bien davantage. Voilà le mal qui désole les 
jardins de l'Église , les saints Ordres établis et fondés par 
l'Esprit Saint. 

8. — Un Ordre en lui-même ne peut être gâté et corrom- 
pu par les défauts des inférieurs et des supérieurs ; celui 
qui veut y entrer ne doit pas faire attention à ceux qui sont 
mauvais, mais il doit s'appuyer sur la règle qui ne peut fai- 
blir, et ne la point abandonner jusqu'à la mort. Les jardins 
de la vie religieuse sont ainsi désolés par les supérieurs et 
les inférieurs relâchés qui n'observent pas la règle, ne te- 
nant aucun compte des usages, et ne faisant leurs cérémo- 
nies que pour plaire au public et cacher leurs vices. 

9. — Tu vois qu'ils n'observent pas leur premier vœu, qui 
est d'obéir à leurs constitutions. Je te parlerai ailleurs de 
l'obéissance. Ils ont également promis d'observer la pauvre- 
té volontaire et la continence. Comment l'observent-ils? Vois 
les propriétés et les richesses qu'ils possèdent, contrairement 
à la charité qui devrait leur faire partager tous ces biens 
avec leurs frères, comme l'exige leur règle. Ils ne veulent 
engraisser qu'eux et leurs animaux :' une bête nourrit ainsi 
les autres. Tandis que leurs pauvres frères meurent de froid 
et de faim, ils sont bien vêtus et bien nourris; ils ne pén- 

■ sent pas aux autres, et ne veulent pas se trouver avec eux 
à la pauvre table du réfectoire. Leur bonheur est de se trou- 
ver où ils peuvent s'emplir de viande et satisfaire leur glou- 
tonnerie. 

10. — Peuvent-ils observer ainsi leur troisième vœu de 
continence ? Un estomac chargé ne rend pas l'esprit chaste : 
aussi deviennent-ils lascifs, et sentent-ils des mouvements 
désordonnés qui les font tomber de faute en faute. Leur ri- 
chesse les entraîne aussi dan a de grandes chutes; car, s'ils 
n'avaient rien à dépenser, ils ne vivraient pas dans le dé- 
sordre et n'auraient pas des relations coupables. L'amour 
et l'amitié fondés sur l'intérêt ou le plaisir, et non sur la 
parfaite charité, ne durent pas quand on n'a rien à donner. 

11. — Les malheureux, dans quelle misère les précipite 
le péché ! et je les avais élevés à une si grande dignité ! Ils 
fuient l'église comme la peste; et s'ils s'y trouvent, ils prient 
des lèvres, mais leur cœur est loin de moi: Ils ont pris l'ha- 
bitude d'aller à l'Autel sans aucune préparation, comme ils 



• ■ 




ts» 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




iraient à une table ordinaire. Tous ces maux et bien d'autres 
dont je ne veux plus te parler, pour ne pas souiller tes oreil- 
les, tous ces maux sont causés par les mauvais supérieurs, 
qui ne corrigent pas et ne punissent pas les fautes de leurs 
inférieurs. Ils n'ont aucun zèle pour la règle, parce qu'ils ne 
l'observent pas eux- mêmes. 

12. — Ils imposent bien les grands fardeaux de l'obéis- 
sance à ceux qui veulent l'observer, et ils les punissent 
même des fautes qu'ils n'ont pas commises. Us agissent 
ainsi parce que la perle de la justice ne brille pas eu 
eux. L'injustice les fait au contraire poursuivre de leur 
haine et de leurs rigueurs ceux qui mériteraient leur affec- 
tion et leur bienveillance, tandis qu'ils aiment et favorisent 
ceux qui sont les membres du démon, et ils leur confient 
les charges de l'Ordre. Ils vivent comme des aveugles ; et 
comme des aveugles aussi, ils distribuent les fonctions et 
gouvernent leurs inférieurs. S'il ne se corrigent pas, ils 
tomberont dans la damnation éternelle, et, ils auront à ren- 
dre compte des âmes de leurs inférieurs devant moi, le 
souverain Juge ; ils ne pourront se justifier, et ils rece- 
vront le châtiment qu'ils méritent. 

CXXVI. — De ceux qui s'abandonnent aux plaisirs des sens. 

i. —Ma fille bien-aimôe, je t'ai dit quelque chose de ceux 
qui vivent en religion avec le vêtement des agneaux, tan- 
dis qu'ils sont des loups ravisseurs. Je reviens maintenant 
aux ecclésiastiques et aux ministres de la sainte Église, 
pour déplorer avec toi les péchés qu'ils ajoutent à ceux 
dont je t'ai parlé. Je t'entretiendrai des trois colonnes du 
vice que je t'ai montré une fois. Ces colonnes sont l'im- 
pureté, l'orgueil et la cupidité qui fait vendre la grâce du 
Saint Esprit. Ces vices se tiennent entre eux, leur fonde- 
ment commun est l'amour-propre. Tant que ces trois co- 
lonnes sont debout et ne sont pas renversées par la force de 
l'amour des vertus, elles suffisent pour fixer et maintenir 
l'àrae dans tous les vices. Tous les vices naissent de l'a- 
mour-propre, qui est lui-même le père de l'orgueil. L'homme 
orgueilleux est privé du sentiment de la charité ; son or- 
gueil l'entraine à l'impureté et à l'avarice, et il se lie ainsi 
avec les chaînes du démon. 



TRAITE DE LA PRIERE — CH. CXXVI 



231 



2. — Considère maintenant, ma fille, combien l'orgueil 
et l'impureté souillent leur âme et leur corps. Je veux a- 
jouter quelque chose pour que tu connaisses mieux l'abon- 
dance de ma miséricorde, et que tu aies une plus grande 
compassion de ces malheureux. Quelques-uns sont si pos- 
sédés du démon, que non seulement ils outragent les sacre- 
ments et ne respectent pas la dignité que je leur ai don- 
née, mais qu'ils s'oublient et s'égarent dans l'amour des 
créatures. Quand ils ne peuvent avoir ce qu'ils désirent, 
ils pratiqueront des sortilèges et se serviront môme du 
Sacrement qui est votre nourriture et votre vie, pour com- 
poser des maléfice et ssatisfaire leurs pensées impures et 
leurs coupables volontés. Les pauvres brebis dont ils de- 
vaient nourrir les âmes et les corps sont ainsi tourmentées 
par ces détestables moyens, et par d'autres que je passerai 
sous silence, pour ne pas t'affliger davantage. Tu les as vues 
ces pauvres brebis, comme folles et hors d'elles-mêmes, sen- 
tir leur volonté violentée par ces démons incarnés, et entraî- 
nées à faire ce qu'elles ne voulaient pas. La résistance 
qu'elles opposaient causait à leur corps d'horribles souf- 
frances. Il est inutile de te rappeler ces malheurs et tant 
d'autres. Tu sais quelle en est la cause : une vie impure 
et coupable. 

3. — ma fille bien-aimée ! la chair, qui est élevée au 
dessus de tous les chœurs des anges par ma nature divine 
unie à votre nature humaine, ils l'emploient à de telles ini- 
quités ! Homme abominable et semblable à la brute, ta chair 
(lue j'ai consacrée par Fonction sainte, tu la livres aux pros- 
tituées et à des choses plus viles encore. Cette chair, et celle 
du genre humain, avaient été guéries de la plaie que lui 
avait faite le péché d'Adam, par le corps de mon Fils tor- 
turé sur l'arbre de la Croix. Malheureux ! il t'a honoré et 
tu l'outrages; il a guéri tes plaies avec son sang, il t'a 
fait son ministre, et tu le poursuis de tes honteux péchés. 
Le bon Pasteur avait lavé ses brebis dans son sang ; tu salis 
celles qui sont pures, et tu fais tous tes efforts pour les 
plonger dans la fange. 

4.— Tu devais donner l'exemple de la pureté, et tu 
donnes celui de la débauche. Tu emploies toutes les par- 
ties de ton corps à commettre le mal, et tu fais le con- 
traire de ce qu'a fait mon Fils. J'ai permis que ses yeux 






232 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

fassent bandés pour teclairer, et tu ouvres les tiens pour 
empoisonner ton àme et le cœur des autres par des regarda 
criminels. J'ai souffert qu'il lut abreuvé de fiel et de vmai- 
K re et toi tu te repais, comme l'animal, de mets délicate ; 
Tu fais un dieu de ton ventre . Ta langue est pleine de 
paroles frivoles et déshonnètes, tandis que tu devais 1 em- 
ployer à reprendre le prochain, à enseigner ma vente, et 
à réciter pieusement ton Office . Je n'en reçois que la 
corruption. Tu jures et tu blasphèmes souvent comme un 
libertin. J'ai souffert que les mains de mon Fils fussent 
liées pour te délivrer et délivrer le genre humain des liens du 
péché; tes mains, qui ont été consacrées pour administrer 
la sainte Eucharistie, tu les souilles par tes vices, toutes 
les œuvres qu'elles font sont mauvaises et destinées au 
service du démon. Malheureux! Je t'ai élevé cependant a 
une si grande dignité pour que tu m'honores et que tu 
serves mes créatures. 

5 - J'ai voulu que les pieds de mon Fils fussent per- 
cés' pour te faire parvenir à son corps; j'ai voulu que 
Son coté fût ouvert pour te faire voir le secret de son cœur; 
je vous l'ai offert comme un asile où vous pouvez contem- 
pler et goûter l'amour ineffable que j'ai ressenti pour vous- 
en unissait ainsi ma nature divine à votre nature huma, 
ne. Ce sang, dont tu es le ministre, est un bam pou, 
lav er vos iniquités, et tu as fait de ton cœur le temple 
du démon Tu ne fixes pas en moi ton affection, iep t 
sentie par les pieds, et tu ne m'offres que la ^ corruption 
et le blasphème. Tes pieds te portent ou le démon tap 
pelle . ÏSsi tout ton corps persécute le corps , de moi. 
Mis • tu fais sans cesse le contraire de ce qu il a fait, t 
de ce que toi et toutes les autres créatures, êtes obliges de 

T- Tous les organes de ton corps sont viciés parée 
qU e les trois puissances de ton àme sont un,« au nom 
du démon au lieu d'être unies en mon nom. Ta memoirt 
devrait èu; Pleine des bienfaits que tu as reçus de moi. 
et elle est pfeine de choses déshonnètes et coupable - 
Ton Intelligence devrait contempler, à la lumière de la fo. 
lésurclfné, mon Fils unique, dont tu es »*?£££ 
tu l'appliques aux délices, aux honneurs aux riches» 
du monde Ton amour devrait m'appartenir sans pertag* 



TRAITÉ DK La PRIÈRE - CH. CXXVII 233 

et tu le donnes misérablement aux créatures. Tu me pré- 
ères ton corps et jusqu'à tes animaux. Qu'est-ce qui e pre a 
ILes e T C ° ntre m0i qUand je enlève ce quel 

c"is '„u1,r f ' if nPatl( f nCe C ° lltre Ie Pr0chain » tu 
Il t q V quelque tort. Tu le hais et tu l'outra- 

ge : ; tu te sépares de ma charité et de la sienne. infor- 

di n S Z T Ch fï P ° Ur répandre Ie feu de Ia ctanï 

itérs'p éiu d ^ r aUSe dSteS P,aish ' S C0Upab]es etd - 
e.ers préjudices que tu reçois du prochain. Voilà ma fille 

J™; S de ces trois malhe ~ — ** ^ 

CXXVII. - De l'avarice et des maux qu'elle cause à l'Église. 

mon7'i| L s a r°, nd ? COl0nne dU mal GSt ravai ' ice - Ce que 

eu le vendïe T'ï ?™ "* de génér0sité > 1>a » 
veut ie vendre. Son divin corps, sur l'arbre de la croix 

c e ta l°"r e ' T R Sang C0Ulait de t0Ute ^- ï'Ït avS 
^ ' 1 amour vous a rachetés, et non pas avec de 
01 et de l argent. Ce n'était pas pour la moitié du monde 

pou fus ce ePa " dU ' maiS P ° Ur t0Ut le e' e "œ humain : 
pour tous ceux qui ont été, qui sont et qui seront Ce 

sang „ e vous a pas été administré sans le Teu ■ ca C S 

ces Lte s t ram ° Ur qUe Je V ° US Fai «> « -"- " 
à 1 i? ur eT PaSSan ? la » at ^.ivine, parfaitement unie 

sur' la rl t01 ' tU 6S aVai ' e de ce que mon Fil * a gagné 

Ce a a 'il ï"', P ° Ur C6S âmeS raChetées avec ta "t d'amour 
Ce qui ta donne en te faisant ministre de son sanT ta' 

ImZ tTllT ; - tu veus vendre Ia ^ S&dï 

esprit, et tu exiges qu'on t'achète ce que tu as reçu era 
tmtement: tu ne cherches point à te rassasier les âmes" 
pour mon honneur, mais à te repaître d'argent. Tu es s 
peu généreux de ce que tu as reçu avec tant de laUesse 
qu .1 est évident que je ne suis pas en toi par la Se S 

Te lT^Tr St T Par1 '"- L6S biG " S l - p - ' 

dance et dans in **■'* "^ tU leS Te * ois e » a ^"" 
aançe, et, dans ton avarice, tu ne les fais pas servir ', 

d autres qu'a toi. Voleur digne de la m0 rt éternelle, tu 






23.4 DULOGOE DE SAINTE CATHERINE 

- n > i'â<rli«p nour vivre dans le 
,i,-.nnnilles les pauvres et ï icgnsc pjui 

S avec tes parents et avec des gens saus - duU ; 
tu les dépouilles pour te procurer des jouissances 

*% ^ otSrable, où sont les fils des solides et saintes 

3. - O miseiamL, ra ,. d ente charité que tu 

vertus que * de»a» «o ir 7 Où esUa ^^ 

e V-c4t toi et ceux qui te ressentent que tu revêts et 
que tu engraisses des biens de l'Eg «se ; tu en nour .s mé- 
L des animaux, ces beaux chevaux q ue tu a P 

plaisirs, et non pour to^^î, ll0 mmes 

borner au nécessaire. Ces plaisirs son t«w ^ 

du monde ; tes jouissances devraient et.e d assiste! y 

^ es , de visiter les infirmes et ^^^^ «- 

soins spirituels et temporels ; car ce nés P P 

tre chose que je t'ai fait mon ^J^^Ji semD , a - 

d'une si grande dignité. Mais, parce que tu rte .la 

Ue aux bêtes, tu te plaisau m, u des £~U g . | 

aveugle ! Si tu voyais les supplices qui ^ 

ne changes, tu ne te conduirais pas de a s . e ^ 

repentirais des fautes passées, et tu emploie 

temps présent. h : en -aimée, combien j'ai raison 

k Tu vois ma nlle nieu-amn-c, ^ 

J' '^aindre de ces misérables ^^ £££ 

né veux envers eux, et combien . s sont avare 

Qu e te dire encore ? Apprends qu >1 > en ^ \ s P usurier * 

usure. Ils ne mettent pas » g nes— le 

publics, mais ils ont une fou >e ^^^coupable avi- 

lendre le temps à leur prochain avec u ne c 

dité , ce qui "'est jamais permis S on ^ur 

sent, si petit qu'il soit, et s ,1s le reçmvei p ^ 

service qu'il ont rendu en prêtant de 1 argent, 






TRAITÉ DK LA PRIÈRE — CH. 



CXXVU 



233 



6 ' îéT °u- ^ qU '° n 1,eCOit POU1 " P a J' er Ic ^mps. 
cuLT et S\ ? f P0U1 ' qU ' ilS défeilde »t l'usure aux sé- 
les trouve nn î eUX - lnêmes ' Bie « I*», ■« quelqu'un va 
es tiouve, pour les consulter sur cette matière, parce 

son le Ce V r et ^'' ls ont Perdu la lumière de' la rai- 
Son le conseil qu'Us donneront sera ténébreux et plein 
< e la pass.on qui est dans leur âme. Ce défaut, et bïen 

on ! eT t V n T nt , danS ,eU1 " CœU1 ' étr0it ' envieux * - < ' 
on peut bien dire d'eux ce que dit mon Fils lorsqu'il entra 

eu"': r 1316 , 61 ^ e " Chassa a vec un fouette c„Me 
Père a L ' enda,ent . et Jetaient: « De la maison de mon 
1ère, qui es une maison de prière, vous avez fait une ca- 
verne de voleurs . (S. Mattb., xxr, 13). 
7. - Tu Je vois, ma douce fille, mon Église, qui est le 

"de,; efT 6 ' "* ^ BM C ™ de ^ ^ 
Sint Ë st)rf r , y . achètent ; ils ^"q^nt de la grâce du 
Saint Esprit Celui qui désire les dignités et les bénéfices 
de la sainte Eglise, les achète par de nombreux pré- 

Ti^: a rr bl T heaucoup à des -*s«» 

essolH^ i 'es malheureux ne regardent pas si ceux qui 
-s olhctent sont bons ou mauvais ; mais, pour leur plaire 

eu s eZr S Cadea " X qU ' i,S ° nt reClts ' entons 
e ardm Ï ?" "^ <** plaDteS ^.léneuses dans 
au Si, aSa " lte EgliSe ' I1S ,es commanderont 
au V«ure de Jésus Christ. Ainsi le protecteur elle pro- 
tège tromperont le Christ de Dieu sur terre, tand s q ' ils 
devaient lui dire toute la vérité 5 

( e 8 iI^oiM S ^ IeViCairede mon Fil « «aperçoit de leur fau- 
te, il doit les punir et retirer les pouvoirs de celui qui ne se 
corrige pas et n'amende pas sa mauvaise vie. Quant à celui 

z:t:iïz bénéf r u serait bon de ie mei ° « "S- 

pour qu ,1 change, et que la crainte empêche les autres de 
H fait" ,7 H" 6 ™ 1516 - Si le ChriSt de Ia tel ' re ** «e la sor 

a mZ ■ r 0ir ' • ] " ^ feit PaS ' S ° n Péché » e re ^ 
Tde Ts bre°bï U P"*"*»"* ""P*? «"ta* comp- 

cene^„ Ma fil ' e ' S ° iS P ersuadêé ^ e oê désordre existe à 
cette époque ; et c'est ce qui a fait tomber l'Église dans une 

Ex cf ° ,ati0n ; " n ' 6Xamine Pas ,a ^ "e cetqu' 

mauvi Si S 8 " 8 ' r " e demande Pas S ' ils sont b0 "s «n 
mauvais. Si 1 on prend quelques informations, c'est auprès 






K. 




■ 






MAL060E DE SAINTE CATHERINE 



230 

i i.„k viros et qui donnent 
de ceux qui sont **r£%^^££« les «ne- 
toujours des témoignages ^;*; P mlissl ! nce , aux belles 
mes défauts. On ne ^ ar f ^ J,^ „ien dire en plein 

on regarde à la beauté dt > corps. ^ ^^ ^ 

10. - Us devraient choisit les p , recherchent 

fuient ,es honneurs, et ils prenne" ^ ceux q «^ ^ ^ 

avec orgueil. Us se ^^^^m. lorsque celui 
ce est bonne en elle-même elle est p ^^ 

qui la possède y joint ^^^rguedleux et un liber- 
Mais si la science se trouve dans un g ^ ^ 
Un, elle est empoisonnée. Ce ^ savant ■ ^ parcfi 
[ettre des Saintes Écritures , est da ^ ^ 

qu'il a perdu la ^££~™ £ï de la raison, aidée 
de son intelligence. Ces avec la re K . 

de la lumière surnaturelle, que la Sam 

expliquée et comprise, ^eje^l « d ^ 

14 . - Ainsi, tu vois que ■ * « J ^ ^ ^ 

me , mais non pas en çelu W «en s ^ ^^ §I|I 

pas s'en servir car elle sera pou . une vie bon . 

ne change pas de ™JJ™^ homme qu i a une conduite 

d T-Dans ma maison, qui devra. ^^*£ 
prière , ou devraient briller la perle de a , .tice, 1 
de la science, la sainteté de la vie, r i" S abonde le menson- 
vrait être pleine du parfum de la ver te abon ^ 

ge. on devrait y voir la ^^°}° a ^^ ns du démon ; et 
sir de sauver les âmes, de les tt m desmmn» 
ces ministres infidèles désirent les ^ &e soi|1 (1 „ 

tant des choses temporelles qu ils abando et 
choses spirituelles. Us ne font q«» jm« , r ™> ° ^ 

multiplier leurs biens. ^— ^ ^ ent richeS es 
que c'est le moyen de les peidre car s es comUB . 

vertu, et s'ils s'appliquaient aux choses spiru 



* 




^m 



TRAITE DE LA PRIÈRE 



cit. cxxvn 



237 



ils le doivent, ils auraient les choses temporelles en abon. 
dance, et beaucoup de révoltes contre l'Église, mon épouse, 
n'auraient pas lieu. 

•13. — Ils doivent laisser les morts ensevelir leurs morts 
(S. Luc, ix, 60), pour suivre la doctrine de mon Fils et ac- 
complir en eux ma volonté, c'est-à-dire faire ce que je les ai 
chargés de faire, mais ils font tout le contraire ; car ils s'ap- 
pliquent à ensevelir, avec un amour déréglé, les choses 
mortes et passagères, et ils font ce qui regarde les hommes 
du monde; ce qui me déplait grandement, et nuit beaucoup 
à la sainte Église. Il faut laisser aux séculiers leurs affaires. 
Un mort doit ensevelir l'autre, c'est-à-dire que ceux qui sont 
placés pour gouverner les choses temporelles doivent les 
gouverner. 

14. — Pourquoi t'ai-je dit qu'un mort doit ensevelir l'autre ? 
Apprends que cela doit s'entendre de deux manières. La pre. 
inière, quand on administre les choses temporelles en état 
de péché mortel, avec un amour déréglé - r la seconde, quand 
on le fait seulement avec le corps sans s'y attacher; car le 
corps est une chose morte : il n'a pas la vie en lui-même, il 
la (i^nt de l'âme et participe à sa vie tant qu'il n'en est pas 
séparé. Il faut donc que mes ministres, qui doivent vivre 
comme des anges, laissent les choses mortes aux morts, et 
gouvernent les âmes, qui sont des choses vivantes et qui' ne 
meurent jamais quant à l'être. 

15. — Ils doivent les gouverner, leur administrer les sacre- 
ments, les dons et les grâces du Saint Esprit, et leur distri- 
buer la nourriture spirituelle en vivant saintement. De cette 
manière, ma maison sera la maison de la prière; ils la rem- 
pliront de grâces et de vertus. Mais comme ils ne' le font pas 
et qu'ils font le contraire, je puis dire qu'elle est devenue 
une caverne de voleurs ; car ils se sont faits marchands par 
avance; ils vendent, ils achètent (I). Tu vois combien ces 
desordres sont plus grands que ceux dont je t'ai parlé. Ils 
viennent des deux colonnes de mort qui sont l'impureté et 
l'avarice. 




(1) Et est effeeta receptaculum animalium, ex eo quia vivunt ut animalia hmi , 
^mhonestate leUda. Et „oc eni m ex Ula fecerunt veluti s ZZ „m 7 onia™ £ 
cent nUonenUi inhonestatis. Etita tenent in ecclosla ctemoniacas coneubl 
nas suas, absque vorecundia. sicut sponsus honorifice sponsam in domo sua iet ne . 









238 



DIALOGUE DK SAINTE CATHERINE 




CXXVIII.— De l'orgueil, qui détruit la connaissance 
de la vérité. 

i. — Je veux maintenant te parler de la troisième colonne 
qui est l'orgueil: je l'ai placé le dernier, mais il est le dernier 
et le premier des vices; car tous les vices sont basés sur 
l'orgueil, comme toutes les vertus ont pour base et pour vic- 
ia charité. L'orgueil nait et se nourrit de l'amour-propro 
sensitif, qui est le fondement de ces trois colonnes et de tous 
les péchés que commettent les créatures. Celui qui s'aime 
d'un amour déréglé est privé de mon amour, puisqu'il no 
m'aime pas; et en ne m'aimant pas, il m'offense, puisqu'il 
n'observe pas le commandement de la loi qui lui ordonne 
do m'aimer par dessus toute chose, et d'aimer le prochain 
comme lui-même. , 

2. — Aussi, parce qu'il s'aime d'un amour sensitif, il no 
m'aime pas et ne me sert pas; mais il aime et sert le monde, 
car l'amour sensitif et le monde n'ont aucune conformité 
avec moi; et parce qu'il n'y a aucune conformité entre ees 
deux amours, il faut nécessairement que celui qui aime le 
monde d'un amour sensitif et le sert d'une manière sen- 
suelle, me haïsse. Celui qui m'aime en vérité hait le monde. 
Ma Vérité a dit que personne ne pouvait servir deux mai 
très contraires. Dès qu'il en sert un, il sera opposé à l'autre 
iS. Matth., vi, 24). 

3. — Tu vois que l'amour-propre prive l'àme de ma cha- 
rité et le revêt du vice de l'orgueil. L'amour-propre est la 
source de tout péché. Je me plains de toute créature raison- 
nable coupable d'ainour-propre; mais je me plains bien da- 
vantage de nies ministres, qui devraient être humbles. Tous 
doivent avoir cette vertu de l'humilité, que nourrit la charité, 
mais surtout ceux qui sont les ministres de l'humble Agneau 
sans tache, mon Fils bien-aimé. Comment eux et tous les 
hommes n'ont-ils pas honte de S'enorgueillir, lorsqu'ils me 
voient humilié jusqu'à l'homme par l'union du Verbe mon 
Fils à votre chair ? 

4. — Ils voient le Verbe se soumettre avec ardeui à l'obéis- 
sance que je leur ai imposée, et s'abaisser jusqu'à la mort 
ignominieuse de la Croix. Il a la tête inclinée pour vous sa- 
luer, la couronne sur la tète pour vous orner, les bras étcn- 



TRAITE DE LA PRIERE. 



GII. CXXVIII 



239 



dus pour vous embrasser, les pieds percés pour ne pas vous 
quitter. Et toi, malheureux, qu'il a fait son ministre avec 
tant de générosité et d'humilité, tu devrais embrasser la 
croix, et tu la fuis pour l'unir à de coupables et immondes 
créatures ; tu devrais être ferme et inébranlable dans la voie 
de ma Vérité, lui livrant ton cœur et ton esprit, et tu flottes 
comme la feuille emportée par le vent. Tu vas au gré du 
temps; la prospérité t'agite d'une joie déréglée, l'adversité te 
jette dans l'impatience; car, comme la patience est la moelle 
de la charité, l'impatience est celle de l'orgueil. Tout agite 
et scandalise ceux qui sont orgueilleux et colères. 

5. — L'orgueil me déplaît tant, que je l'ai précipité du ciel 
lorsque l'ange voulut s'élever. L'orgueil ne monte pas au ciel, 
il tombe au fond des enfers. Ma Vérité a dit: Celui qui s'élè- 
vera, c'est-à-dire l'orgueilleux, sera humilié, et celui qui s'hu- 
miliera .sera élevé (S. Luc, xiv, M). Dans toutes les classes 
d'hommes l'orgueil me déplait; mais il me déplaît plus dans 
mes ministres, que j'ai choisis pour servir l'humble Agneau. 
Ils font tout le contraire. Comment ce malheureux prêtre 
n'a-t-il pas honte d'être orgueilleux, lorsqu'il me voit descen- 
dre jusqu'à vous en vous donnant mon Fils unique, et eu le 
prenant pour ministre? Le Verbe ne s'est-il pas humilié par 
obéissance jusqu'à la mort ignominieuse de la Croix 1 Sa tête 
est couronnée d'épines, et son ministre lève la tête contre 
moi et contre son prochain. Au lieu d'être un humble agneau, 
c'est un bélier avec des cornes d'orgueil, et il frappe tous 
ceux qui l'approchent. 

b\ — Infortuné, tu ne penses pas que lu ne peux m'é- 
chapper. T'ai-je chargé de me frapper avec les cornes de 
l'orgueil, de m'injurier et d'outrager le prochain sans raison'.' 
Où est la douceur que tu devrais avoir pour célébrer 
le Mystère du corps et du sang de mon fils Jésus ? Tu 
es devenu comme une bête féroce, sans aucune crainte de 
moi. Tu dévores ton prochain ; tu mets la division partout 
et tu favorises les personnes qui te servent, qui te sont 
utiles, ou celles qui te plaisent, parce qu'elles vivent 
comme toi. Tu devrais les corriger et combattre leurs défauts ; 
mais tu fais le contraire en leur donnant des exemples 
qu'elles suivent et qu'elles dépassent. Si tu étais bon, 
agirais-tu de la sorte? Parce que tu es mauvais, lu ne 
sais pas corriger et haïr les fautes d'autrui. 






240 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




7. — Tu méprises les humbles et les pauvres vertueux. 
Tu les fuis, et tu as des motifs pour les fuir, quoique 
tu ne doives pas le faire. Tu les fuis parce que la cor- 
ruption de tes vices no peut supporter l'odeur de la vertu. 
Tu rougis de voir mes pauvres à ta porte, et tu refuses 
d'aller les visiter dans leurs besoins. Tu les vois mourir 
de faim, et tu ne les secours pas. C'est la grandeur de 
ton orgueil qui en est cause ; ton orgueil refuse de se 
plier au moindre acte d'humilité. Pourquoi ? Parce que 
l'amour-propre, qui nourrit l'orgueil, règne en toi, et ne 
veut pas consentir à donner gratuitement aux pauvres les 
secours temporels et spirituels. 

8. — maudit orgueil qui vient de l'amour-propre ! 
comme tu as aveuglé l'œil de l'intelligence ! Ils ne voient 
pas qu'en s'aimant avec cette tendresse, ils sont cruels 
envers eux-mêmes, et qu'ils perdent ce qu'ils croient gagner. 
Ils croient être dans les plaisirs, les richesses, les grau» 
deurs, et ils sont plongés dans la misère et la plus extrême 
pauvreté ; ils sont privés des richesses de la vertu ; ils 
sont tombés des hauteurs de la grâce dans l'abaissement 
du péché mortel. Ils paraissent voir, et ils sont aveugles; 
car ils ne se connaissent pas et ne me connaissent pas; 
ils ne connaissent pas leur état et la dignité à laquelle 
je les avais élevés ; ils ne connaissent pas la fragilité 
du monde et son peu de solidité ; car s'ils le connaissaient 
s'en feraient-ils un dieu ? 

9. — Qu'est-ce qui leur ôte cette connaissance '? L'orgueil, 
qui les a rendus des démons, tandis que je les avais choisis 
pour être les anges de la terre en cette vie. Ils sont touillés 
de la hauteur des deux au fond des ténèbres ; et ces ténè- 
bres se sont tellement multipliées avec leurs iniquités, 
qu'ils commettent quelquefois une faute que je veux te faire 
connaître. 

10. — Quelques-uns sont tellement possédés du démon, 
qu'ils font semblant de consacrer, et ne consacrent pas, par 
crainte de mes jugements et pour faire plus librement le 
mal. Ils ont quitté le matin la débauche, et le soir les excès 
de la table, lorsqu'il leur faut, pour satisfaire le peuple, cé- 
lébrer les saints Mystères. Alors la vue de leurs iniquités et 
le cri de leur conscience les arrêtent, et ils ne consacrent 
pas par une sorte de crainte de ma justice que leur eau- 









TRAITÉ DE LA PRIERE. — CH. CXXIX 



2-M 



^H 



se, non pas la haine du vice, mais l'amour d'eux-mêmes 
•H. — Vois, ma fille bien-aimée, quel aveuglement. Au 
lieu de recourir à la contrition du cœur, au lieu de détes- 
ter leurs vices et de prendre la résolution de se corriger, 
ils ont recours à un autre moyen, ils ne consacrent pas. Ils 
ne voient pas que le mal devient plus grand encore, puis- 
que le peuple prend une hostie non consacrée pour le corps 
et le sang de Jésus, mon Fils unique, vrai Dieu et vrai hom- 
me. Il adore celte hostie comme si elle était consacrée, 
tandis qu'elle n'est que du pain. Combien est grande cette 
abomination, et quelle patience il nie faut pour la suppor- 
ter ? S'ils ne se corrigent, toutes mes grâces retourneront 
contre eux (1). 

-12. — ma fille bien-aimée ! qui empêche la terre de les 
engloutir, et ma puissance de les arrêter et de les rendre 
immobiles pour les couvrir de confusion devant le peuple? 
C'est ma miséricorde ; je me retiens moi-môme, c'est-à- 
dire que ma miséricorde contient ma justice, afin de les 
vaincre à force de miséricorde. Mais ils ne connaissent 
rien dans leur obstination diabolique ; ils ne voient pas ma 
miséricorde, et ils paraissent croire que je leur dois ce que 
je leur donne; ils sont si aveugles, qu'ils ne voient pas 
qu'ils reçoivent tout de ma grâce sans y avoir aucun droit. 




CXXIX. — Des autres péchés qui viennent de l'orgueil et de 
l'amour-propre. 



■ 



1 — Tout ce que j'ai dit, ma fille, est pour te faire pleurer 
plus amèrement sur l'aveuglement de ceux qui sont dans cet 
état de damnation, et pour te faire mieux connaître ma mi- 
séricorde, afin que tu places dar.s cette miséricorde toute ta 
confiance, et que tu l'invoques en présentant devant moi ces 
ministres delà sainte Église et l'univers tout entier. Plus tu 



(1) Populus autem ad vitanduœ illud inconveniens, débet adoraro cum ista con- 
ditione, dicens : In quantum iste minister omnia qutc débet, dlxerit atque feeerit, 
ego credo quod tu es Jésus Cbristus Filius Dei vivi, mihi datus in cibum ab in;esti 
mabili charitate divina, in memorîam tuse dulcissima; passionis et excellentissimi 
beneflcii sanguinis eftusi, cum inaestimabili charitatis igné, ad abluendas iniquita- 
tes meas atque totius universi. Itaque faciendo sic ex aliqua cœcitaie cujuscumque, 
nullus offendet adorando unam rem pro alia. quamvis illa culpa peccati solum est 
iUius iniqui ministri, tamen actualiter ibi fleret quod est omnino prohibitum. 

dialogue de Stc Cath. de S. — 10. 



■ 



■ 



1 



Ma 

m 






242 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

m'offriras pour eux tes tendres et douloureux désirs, plus 
tu me témoigneras l'amour que tu as pour moi. M toi n. mes 

serviteurs vous ne pouvez m'étre utiles, mais vous devez, me 

rendre service par ce moyeu. 
2 - Oui je me laisserai faire violence par les des.rs, les 

larmes et lès prières de mes serviteurs; je ferai miséricorde 

'on Épouse en la réformant par de saints et bons pasteurs; 

Ces bons pasteurs corrigeront leurs inférieurs; car presque 

tout le mal que font les inférieurs est causé par les mauvais 

pa teurs. S'ils les reprenaient, s, la perle de la just.ce brillai. 

dans toute leur conduite, les choses ne seraient point au» 

Sais-tu ce qui résulte de tous ces vices? C'est que 1 un su.. 

Tes traces de l'autre; les inférieurs n'obéissent pas parce 
pie le supérieur, avant de le devenir, n'obéissait pas a se* 

supérieur; on lui fait ce qu'il a fait lui-même, et connue .1.. 

mal obéi, il est mauvais pasteur. J 

3 - La cause de tous ces désordres est l'orgueil qui v.ent 

de l'amour-propre. 11 était ignorant et superbe lorsqu'il ot.,,t 
nféHeur; il est encore plus ignorant et plus superbe mainte- 

nant qu'il commande. Son ignorance est si grande, qu il pousj 
se 'aveuglement jusqu'à donner le sacerdoce à un idiot qu. 
sa mbre à peine et qui ne pourra dire son Office. Que que- 
fois même i ne connaîtra pas bien les paroles sacramentel^ 
les et. il ne consacrera pas. Il fera ainsi par ignorance ce 
que d'autres font par malice; il ne consacrera pas, tout eu 
paraissant consacrer. 

4 -Au lieu de choisir des hommes expérimentés et veg 
tueux, qui savent et comprennent ce qu'ils disent, ces 
mauvais pasteurs feront le contraire; ils ne regardera 
S LsavL ni à l'âge, et ils aimeront mieux choisir dej 

enfants que des hommes murs. Ils n'examineront pas s. 
Sr vie'est exemplaire, et s'ils comprennent la d.gn te 
qu'ils vont recevoir et le grand mystère qu ils auront à 
accomplir; ils ne songent qu'au nombre et non pas au* 
ver ûs ils sont aveugles et conduisent des aveugles. Us 
S pensent pas qu'à l'heure de la mort je ]eur demande- 

rai comnte de toutes ces choses. 
5 1 Après avoir fait dos prêtres si déplorables, ,1s leur 

savent pas se conduire eux-mêmes. Comment < eux « u 
^connaissent pas leurs fautes pourront-ils les connaître 






TRAITE DE LA PRIÈRE. — CH. CXXIX 



243 



et les corriger dans les autres? Ils ne peuvent pas et 
ne veulent pas agir contre eux-mêmes. Les brebis qui 
n'ont pas de pasteur pour les soigner et les conduire 
s'égareront facilement et seront souvent attaquées et dévo- 
rées par les loups. 

6. — Le mauvais pasteur n'a pas soin d'avoir un chien 
qui aboie en voyant venir le loup ; il en a un qui ne 
vaut pas mieux que lui. Le pasteur sans sollicitude pour 
les cames n'a pas le chien de la conscience ; il ne tient 
pas dans ses mains le bâton de la justice ni la verge 
de la correction. Le chien de la conscience n'aboie pas, 
parce qu'ils ne se reprennent pas eux-mêmes, et les bre- 
bis s'écartent de la voie de la vérité, c'est-à-dire de l'ob- 
servation de mes commandements. Ils ne s'appliquent 
pas à les y ramener, pour que le loup infernal ne les 
dévore pas. Si le chien de leur conscience aboyait, s'ils 
corrigeaient leurs défauts avec la verge de la justice, ' 
les brebis reviendraient et rentreraient au bercail ; mais 
parce que le pasteur est sans bât on et sans chien 
ses brebis périssent, et il ne s'en inquiète pas. 

7. — Le chien de la conscience languit et n'aboie pas, 
parce qu'il ne lui donne pas de nourriture. La nourritu- 
re qu'il doit lui donner, c'est la nourriture de l'Agneau 
mon Fils; car, quand la mémoire qui est le vase de 
l'âme , est pleine du sang de l'Agneau , la conscience 
s'en nourrit. Le souvenir du Sang allume dans l'âme la 
haine du vice et l'amour de la vertu . Cette haine et cet 
amour purifient l'âme de la souillure du péché mortel 
et donnent tant de force à la conscience qu'ils gardent 
l'âme et éloignent l'ennemi , c'est-à-dire le péché ; s'il veut 
entrer non seulement dans le coeur, mais aussi dans la 
pensée, aussitôt la conscience, comme un chien vigilant, 
appelle la raison et empêche de commettre l'injustice ; 
car celui qui a une conscience possède la justice. 

8. — Ces coupables ne sont pas dignes d'être appelés 
mes ministres, ni même des créatures raisonnables , parce 
qu'ils se sont abrutis par leurs vices. Ils n'ont pas 
de chien, parce que leur conscience est si affaiblie, 
qu'elle semble ne pas exister; ils n'ont pas la vergé 
de la sainte justice , et leurs fautes les ont rendus °si 
timides, qu'une ombre leur fait peur ; leur crainte n'est 



■ 



■ 




244 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEIUNE 



pas sainte, mais servile. Ils devraient s'exposer à la mort 
pour retirer les âmes des mains du démon, et ils les lui 
livrent au contraire, en ne leur donnant pas l'enseignement 

d'une lionne vie, et en ne voulant pas supporter une 
seule parole injurieuse pour leur salut. 

9. _ Souvent une âme qui leur est confiée sera chargée 
de grandes fautes et devra beaucoup au prochain. Mais 
l'amour déréglé que ce ministre infidèle aura pour sa famil- 
le arrêtera la restitution, pour ne pas la dépouiller. Il se 
taira lors même que le scandale sera public, et qu'on 
le lui aura fait connaître afin qu'il guérisse cette aine 
dont il est le médecin. Quelquefois le malheureux si 
cidera à parler comme il le doit; mais un mot, une injure, 
un regard menaçant l'empêcheront de lé faire. Une autre 
fois ce sera un présent, et ce présent ou cette crainte 
servile lui feront laisser cette âme eutre les mains du 
démon. 

■10. — 11 lui donnera le corps de mon Fils, quoiqu'il 
voie et qu'il sache bien qu'elle est plongée dans les té- 
nèbres du péché mortel, pour plaire aux hommes, par 
crainte ou par intérêt. Il administrera les sacrements 
aux indignes, et ensevelira dans l'église avec de grands 
honneurs ceux qui devaient en être rejetés comme des 
animaux et des membres retranchés. Qui est cause de 
cela? L'amour-propre et la grandeur de son orgueil : car, 
s'il m'avait aimé au dessus de toute chose, s'il avait aimé 
cette pauvre âme, il eut cherché son salut avec humi- 
lité et sans crainte. 

11 _ Tu vois combien de maux viennent des trois vices 
qui sont les supports, les colonnes de tous les autres pé- 
chés : l'orgueil, l'avarice, l'impureté de l'esprit et du corpfc 
Ton oreille ne pourrait entendre toutes les iniquités que 
commettent les membres du démon par ces trois vices (1) . 



(1) Tu enim aliquando viuisU simplices aliquas bonaj fidei qui scntiunt ali- 
quem in sua pei-sona dofectum ex aliquo timoré procedentem : dubitantai 
autem m a d;emonio vexari, vadunt ad miserum eacerdotom, existimanttg 
nb eo posse liberari sive juvari ; et vadunt ut unus diabolus expellat alium : 
ipse vero vetut avanis ut acceptabit ab ea donum, et velut lasctvus et mhonestg 
tafelici muliereuhe dicet : Ab isto defectu nullo modo liberan potefctis, msi 
pei talem modum : et ita roiserabililer inducet eain ad perdendum pud.citiam 
secum. 






TRAITÉ DE LA PRIERE. 



CH. CXXIX 



245 



12. — démon pire que les démons, et qui fais plus 
mal qu'eux! car beaucoup de démons ont horreur de 
ce péché que tu commets, et tu t'y plonges comme le 
pourceau dans la fange. brute immonde, est-ce donc là 
ce que je demande de toi? Je t'ai, par la vertu du 
sang de mon Fils, chargé de chasser le démon des âmes, 
et c'est toi qui l'y introduis. Tu ne vois pas que la hache 
de la justice divine est déjà à ta racine. Et je te dis 
que tes iniquités seront punies avec usure en temps 
et lieu, si tu ne les punis toi-même par la pénitence et 
par la contrition du cœur. Tu ne seras pas épargné 
parce que tu es prêtre : tu seras frappé au contraire ri- 
goureusement pour ces péchés et pour ceux des autres ; 
c'est toi qui seras le plus cruellement torturé , et tu te 
souviendras d'avoir chassé le démon avec le démon de 
la concupiscence (1). 

13. —Malheureux, est-ce pour de tels sacrilèges que je 
t'ai élevé au sacerdoce? C'était par des veilles et des 
prières que tu devais te préparer à célébrer, le matin ; 
c'était le parfum de la vertu et non l'infection du vice 
qu'il fallait offrir aux fidèles. Je t'ai élevé à l'état des 
anges, afin que tu puisses converser avec les anges, dès 
cette vie, par de saintes méditations, et me goûter en- 
suite avec eux dans. le ciel. Tu te plais à être avec les 
démons et à t'entretenir avec eux, même avant la mort. 

14. — La corne de ton orgueil a frappé dans ton intel- 
ligence l'œil de la sainte foi. Tu as perdu la lumière, et 
tu ne vois pas dans quelle misère tu es tombé, tu ne 
crois pas véritablement que toute faute est punie et toute 
vérité récompensée; car, si tu le croyais, tu n'agirais 
pas de la sorte. Tu ne chercherais pas à t'entretenir 
avec le démon, tu craindrais d'entendre son nom même ; 



(l) Insuper et aliam infelicem vidisti ligatam in peccato mortali, quœ va- 
dens ad miserum sacerdotem ut eara absolveret a suo peccato, ab eo fortius 
est alligata in graviori culpa quam erat, et per admirabiles vias induxit eam 
ad peceandum secum. Ergo vere tatis pastor est absquecane conscientiœ, imo 
suflocat conscientiam aliorum , nec tantum non vult conservare proprian). 
Ego namque elegi eos ut ad honorem raeum cantent divinum officiuni atque 
psalmizent in nocte. Ipsi vero student in malis, et ad dœmonum incantiones, 
et juxla posse satagunt ut operatione diabolica, nocte média adducantur eis, 
aliquœ creaturae quas amore polluto diligunt. Ita namque judicant esse, sed 
illuduntur a diabolo : quoniam in veritate non est ita. 








■ 






240 



niALOGTE DE SAINTE CATHERINE 



mais parce que tu suis sa volonté, tu prends plaisir à 
ses œuvres. O aveugle, plus qu'aveugle, demande donc 
au démon le service qu'il peut te rendre pour ce que 
tu fais. Il répondra qu'il te donnera ce qu'il a pour lui- 
même. Il ne peut te donner que les affreux tourments 
et les flammes éternelles, où son orgueil l'a précipité 
du haut du ciel. 

15. — Toi, l'ange de la terre, ton orgueil t'a précipité 
des hauteurs du sacerdoce et des richesses de la vertu 
dans un abime de misères, et si tu ne te corriges pas, 
tu tomberas au fond des enfers. Tu as fait de toi et du 
monde ton dieu et ton seigneur. Tu as joui du monde 
et de ses délices pendant cette vie ; tes sens ont abusé 
de ses biens ; dis donc maintenant au monde et à ses 
plaisirs de répondre pour toi devant moi, le souverain 
Juge. Ils te répondront : Nous ne pouvons t'aider en rien ; 
ils se moqueront de toi, en disant qu'il est bien juste 
que tu sois couvert de confusion devant moi et devant le 
monde. 

16. — Tu as méprisé le sacerdoce que je t'avais confié, et 
le monde te méprise. Tu ne vois pas ton malheur, parce 
que ton orgueil t'aveugle ; mais tu le verras au moment 
de la mort, lorsque tu ne trouveras le secours d'aucune 
vertu. Tu n'auras d'autre refuge que ma miséricorde, si 
tu espères dans le Sang dont je t'ai fait ministre. Per- 
sonne ne sera rejeté, s'il espère dans ce Sang et dans ma 
miséricorde, mais personne aussi ne doit être assez aveu- 
gle et assez insensé pour attendre à ce dernier moment. 

17. — Songe qu'à ce dernier moment, le démon, le monde 
et les sens accusent celui qui a mal vécu ; ils ne le 
trompent plus, en lui montrant comme autrefois le plaisir 
où est l'amertume, le bien où est le mal, la lumière où 
se trouvent les ténèbres. Ils lui font tout voir dans la 
réalité. Alors le chien de la conscience, qui était muet, 
commence à aboyer avec tant de violence qu'elle jette 
presque l'àme dans le désespoir. Il ne faut jamais s'y 
laisser aller, mais au contraire toujours espérer dans le 
Sang de mon Fils, malgré tous les crimes qu'on a com- 
mis. Ma miséricorde, que vous recevez par ce Sang, est 
infiniment plus grande que tous les péchés qui se com- 
mettent clans lé monde. Mais il ne faut pas différer, 






TBA1TÉ DE LA PRIÈRE. — CH. CXXX 



247 



car c'est une chose terrible pour l'homme que de se 
trouver désarmé au milieu des ennemis sur le champ 
de bataille. , 

CXXX.-De beaucoup d'autres fautes que commettent les 
mauvais pasteurs. 

1 ._ o ma fille bien-aimée, ces malheureux n'y pensent 
pas. S'ils y pensaient, ils ne commettraient pas ces fautes, 
et tant d'autres; mais ils feraient comme ceux qui vivent 
.saintement, et qui aimeraient mieux mourir que de m' of- 
fenser en souillant leur âme et la dignité que je leur ai 
donnée. Ils augmentent au contraire la dignité et la beauté 
de leur âme. La dignité du sacerdoce ne peut, il est vrai, 
croître par la vertu, ni diminuer par le vice ; mais les ver- . 
tus sont un ornement pour l'âme, une parure ajoutée à la 
beauté, à la pureté que je lui ai donnée dans le principe en 
la créant à mon image et à ma ressemblance. Ceux-là n'ont 
pas méconnu ces trésors de ma bonté, parce que l'orgueil 
et l'amour-propre ne les ont point aveuglés et privés de 
la lumière de la raison ; ils ne l'ont pas perdue, car ils 
m'aimaient et ils aimaient, le salut des âmes. 

2.— Mais ces pauvres malheureux sont entièrement privés 
de cette lumière, et ils ne s'inquiètent pas d'aller de vice 
en vice, jusqu'à ce qu'ils tombent dans l'abîme. Du temple 
de leur âme et delà sainte Église, qui est un jardin, ils 
ont fait un repaire d'animaux. O ma chère fille, combien 
m'est odieuse leur maison, qui devait être pleine de mes 
serviteurs et de mes pauvres ! Ils devaient y avoir pour 
épouse leur bréviaire, et pour enfants les livres de la 
Sainte Écriture ; ils devaient s'y complaire, afin d'enseigner 
leur prochain et de lui donner de saints exemples ; et 
leur demeure est pleine de désordres et de personnes 
vicieuses (1). 

3. — Le jour de Pâques et les autres fêtes, que ce prêtre 
devait employer à glorifier mon nom par le saint Office, 



(1) Sed ipsi sponsam breviarii pertractant veluti adulterara, et in suo loco tenent 
nnam diabolicam concubinam, cum qua vivunt immundissime, cum fetenti mise- 
ria. Libri vero sui sunt acies filiorum quus acquisierunt in lanta miaeria et iniquita- 
te, et absque verecimdia quacumque cum lus impudentissime delectantur. 




■I 




2i8 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



et à m'offrir l'encens de ses humbles et ferventes prières* 
il les passe à jouer, à se divertir avec des femmes, et q 
s'amuser avec les gens du inonde, à la chasse et à la 
pipée, comme s'il était un séculier et un homme de cour. 

4. — Malheureux, où en es-tu venu? Tu devais prendre 
des âmes pour la gloire de mou nom, et garder le jardin 
de la sainte Église, et tu vas courir les bois. Et celay 
parce que tu es abruti en laissant entier dans ton âme, 
comme des animaux, tant de péchés mortels: voilà coin 
me tu es devenu chasseur et oiseleur! Le jardin de ton 
âme est inculte et rempli d'épines, parce que tu te plais 
dans les lieux déserts à poursuivre les bétes sauvagesj 

5. — Rougis donc, malheureux, et regarde tes défauts. 
De quelque côté, que tu te tournes, tu trouves un sujet 
de confusion. Mais tu ne rougis pas, parce que tu as perdu 
ma crainte salutaire (2). démon incarné, privé de toute 
lumière, tu cherches ce que tu ne dois pas chercher; tu 
loues et tu vantes ce qui devrait te faire rougir et te cou- 
vrir de confusion devant moi, qui vois l'intérieur de ton 
cœur. Tu es déshonoré devant toutes les créatures, mais 
ton orgueil t'empêche de voir ta honte. 

G. — ma fille bien-aimée, je l'ai placé sur le pont de 
ma doctrine et de ma Vérité pour vous administrer pendant 
votre pèlerinage les sacrements de la sainte Église; et le 
malheureux se tient sous le pont, dans le fleuve des dé- 
lices et des misères du monde : c'est là qu'il exerce son 
ministère, et il ne s'aperçoit pas que le flot de la mort s'ap- 
proche et va l'entraîner avec les démons ses maitres, qui 
le conduisent par le fleuve, sans aucune résistance. S'il ne 
se corrige pas il arrivera à l'éternelle damnation avec tan! 
de charges contre lui, que ta bouche ne pourrait jamais 
les dire ; et il sera plus puni qu'un autre, car la même 
faute sera plus châtiée en lui qu'en ceux qui étaient du 
monde; et au moment de la mort, tous ses ennemis se 
lèveront contre lui pour l'accuser avec plus d'acharnement 
que tout autre. 



(1) Imo veluti merelrix absque verecundia, quandoque te jaclabis haberc mtffidl 
Statuts, pulchram habere familiam, et aciem lilioi-um ; et si furte nnn babes, juxtu 
posse satagis bobere, ut tibi succédant bseredes : unde tu fur es atquelatro, quoniam 
optime nosti quod ita facerenon debes. Hœredescnim tui debent esse paiq 
ecclesia tibi commissa. 






TRAITE DE LA PRIERE. 



CH. CXXXI 



249 



: 



! 



CXXXI. — Différence de la mort des justes et des pécheurs. 
— Mort des justes. 

4. — Je t'ai dit comment le monde, les démons et les 
sens accusaient ces malheureux prévaricateurs. Je veux te 
parler plus longuement à ce sujet, afin que tu en aies 
plus grande compassion, et que tu voies la différence qui 
existe entre les combats qu'ont S. souffrir les justes et les 
pécheurs, combien leur mort est différente, et avec quelle 
paix meurent les justes, selon la perfection de leur âme. 

2, — Apprends d'abord que toutes les peines des créatu- 
res raisonnables ont leur cause dans la volonté; car si leur 
volonté était soumise et unie à la mienne, elles ne souffri- 
raient pas. Elles ne seraient certainement pas exemptes 
d'épreuves, mais leur volonté, qui les supporterait avec- 
joie par amour pour moi, n'en ressentirait aucune peine, 
puisqu'elles n'y verraient que ma volonté. 

3. — La sainte haine que le juste a de lui-môme lui fait 
combattre le monde, le démon et les sens. Aussi, quand 
vient la mort, il la reçoit au milieu de la paix, parce qu'il 
a vaincu ses ennemis pendant la vie. Le monde ne peut 
l'accuser, parce qu'il a reconnu ses mensonges et qu'il a 
renoncé à tous ses plaisirs. Ses sens et son corps ne peu- 
vent l'accuser, car il les a domptés avec le frein de la rai- 
son, en macérant sa chair par la pénitence, par les veilles, 
et par d'humbles et continuelles prières. Il a tué la volonté 
sensitive par l'horreur qu'il a pour le vice et l'amour qu'il 
a pour la vertu. Il a détruit toute tendresse pour son corps, 
et c'est cette tendresse, cet amour que l'âme a naturelle- 
ment pour son corps qui lui fait paraître la mort terrible. 

4. — L'homme craint naturellement la mort. Mais parce 
que la vertu, dans le juste parfait, surmonte la nature, 
c'est-à-dire cette crainte de la mort, elle l'éteint par la 
haine sainte et par le désir de retourner à sa fin. La ten- 
dresse naturelle ne peut donc lui faire la guerre, et sa 
conscience est tranquille, parce que pendant sa vie elle a 
fait bonne garde, en aboyant quand l'ennemi voulait s'em- 
parer de la cité de son âme ; car, comme le chien qui est 
à la porte aboie lorsqu'il voit l'ennemi, et réveille les gardes, 
le chien de la conscience réveille le garde de la raison, 













&■ 




250 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 






et la raison avec le libre arbitre reconnaît, à la lumière 
rie l'intelligence, si c'est un ami ou un ennemi qui ap- 
proche. 

5. — Si c'est un ami, c'est-à-dire la vertu et les saintes pen- 
sées du cœur, ils les reçoivent avec empressement, avec 
amour, et les cultivent avec ardeur. Si c'est l'ennemi, 
c'est-à-dire le vice et les pensées mauvaises, ils les chassent 
par la haine et le dégoût. Le juste, armé du glaive de la 
haine et de l'amour, triomphe de ses ennemis avec la 
lumière de la raison et la main du libre arbitre. Aussi, 
quand vient la mort, sa conscience ne le tourmente pas, 
parce qu'elle a fait bonne garde, et il se repose en paix. 
0. — L'âme du juste, il est vrai, parce qu'elle est humble 
et qu'elle connaît le prix du temps et de la vertu, se re- 
prend elle-même à l'heure de la mort de n'avoir pas bien 
employé ce temps ; mais ce n'est pas là une peine qui 
l'afflige ; elle l'engraisse, au contraire; car elle fait que 
l'âme se recueille en elle-même, et contemple le sang de 
l'humble Agneau sans tache, mon Fils. Elle ne regarde 
pas en arrière pour admirer ses vertus passées, parce 
qu'elle ne veut pas espérer en ses mérites, mais seule- 
ment dans le Sang précieux où elle trouvera ma miséri- 
corde ; et comme elle a vécu dans la pensée continuelle 
de ce Sang, elle s'y plonge ; elle en est enivrée à l'heure 
de la mort. 

7. — Pourquoi les démons ne pourront-ils pas la convaincre 
fie péché ? Parce que, pendant sa vie, elle aura triomphé 
de leur malice par sa sagesse. Us se présentent cependant 
pour voir s'ils pourront gagner quelque chose. Us pren- 
nent des apparences horribles et lui offrent souvent des 
visions hideuses pour l'effrayer ; mais parce que l'âme 
est pure du venin du péché, leur aspect ne lui fait pas 
peur comme à ceux qui ont vécu d'une manière coupable 
dans le monde. Aussi, lorsque les démons voient que l'âme 
s'est plongée dans le Sang de mon Fils avec une ardente 
charité, ils ne peuvent plus lui résister, et ils se bernent 
à lui jeter de loin quelques-unes de leurs flèches. 

8. — Leurs attaques et leurs cris ne nuisent point à l'âme, 
parce qu'elle a commencé à jouir de la vie éternelle, comme 
je te l'ai dit autre part. L'œil de son intelligence, éclairé 
parla lumière de la sainte foi, me contemple, moi le Bien 



TRAITE DE LA PRIERE. 



CH. CXXX1 



251 



éternel et infini qu'elle attend de ma grâce et non de ses 
mérites, par la vertu de Jésus-Christ mon Fils. Elle tend 
vers ce Bien suprême les bras de l'espérance ; elle l'embras- 
se avec les mains de l'amour ; elle en jouit avant d'y être, 
comme je te l'ai expliqué. Puis, toute baignée de ce Sang, 
elle entre par la porte étroite de mon Verbe ; elle arrive 
à moi, l'océan de la paix ; l'océan et la porte ne font qu'un, 
parce que moi et mon Fils nous sommes une même chose. 

9. — Quelle joie reçoit l'âme qui se voit si doucement ar- 
rivée à ce passage, et qui goûte enfin la félicité des anges 
et des bienheureux ! Tout ceux qui meurent saintement 
participent à cette félicité. Mais les ministres que je t'ai 
montrés vivant comme des anges reçoivent davantage, 
parce que dans cette vie ils ont vécu dans une plus grande 
connaissance et dans une faim plus ardente de mon honneur 
et du salut des âmes. Non seulement ils ont eu la lumière 
de la vertu, que tous peuvent avoir, mais ils ont uni à la 
lumière d'une vie sainte la lumière surnaturelle de la 
science, qui leur a fait connaître davantage ma Vérité ; 
et plus on connaît, plus on aime ; plus on aime, plus on 
reçoit. Votre mérite est mesuré sur l'amour. 

10. — Quelqu'un qui n'a pas de science peut-il arriver 
à cet amour ? Oui certainement, il est possible qu'il y par- 
vienne. Mais une chose particulière n'est pas une loi gé- 
nérale. Ceux-là sont élevés en dignité par le sacerdoce, 
puisque je les établis pour le bien des âmes ; et, s'il 
vous est ordonné â tous de rester dans l'amour du pro- 
chain, il est de plus ordonné à ceux-ci d'administrer le 
sang de mon Fils et de gouverner les âmes. S'il le font 
avec zèle et avec l'amour de la vertu, comme je te l'ai 
dit, ils recevront plus que les autres. 

11. — Oh ! combien est heureuse leur âme lorsqu'ils 
arrivent au moment de la mort ! Ils ont été les apôtres 
et les défenseurs de la foi pour leur prochain ; ils l'ont 
tellement incarnée dans la moelle de leur âme, que par 
elle ils se voient en moi. Ils ont tellement espéré en 
ma providence pendant leur vie, qu'ils ont perdu l'espé- 
rance d'eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas espéré 
dans leur propre science ; et parce qu'ils ont perdu 
cette fausse espérance, ils n'ont eu d'amour déréglé pour 
aucune créature. Ils ont vécu pauvres volontairement, 




DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




et ils ont mis leur espérance en moi avec une grande 
douceur. Leur cœur fut un vase d'amour qui portail mon 
nom avec une ardente charité, et ils l'annonçaient au 
prochain par les exemples de leur sainte vie et les en- 
seignements de leur parole. 

I L J. — Ce cœur du ministre fidèle s'est élevé vers moi 
avec une ardeur ineffable ; il m'a embrassé avec amour, 
moi qui suis sa fin ; il m'a présenté la perle de la jus- 
tice, car il la porte toujours devant lui, accomplissant 
la justice et rendant fidèlement à chacun ce qui lui est dû. 
Il me rend justice par son humilité ; il rend gloire et hon- 
neur à mon nom, en reconnaissant que c'est par ma grâce 
qu'il a parcouru le temps avec une conscience sainte et 
pure, et en confessant qu'il était indigne de recevoir une 
telle faveur. 

-13.— Sa conscience lui rend bon témoignage, et moi je 
lui donne la couronne de justice qu'il mérite; je la lui 
donne tout ornée des pierres précieuses de la vertu, 
C'est-à-dire du fruit que la charité a tiré de la vertu. 
ange de la terre ! que tu es heureux de n'avoir pas reçu 
mes bienfaits avec ingratitude, et de n'en avoir pas 
abusé par négligence ou par ignorance, mais d'avoir, 
avec la vraie lumière, sans cesse tenu les yeux attachés 
sur ceux qui t'étaient confiés ! Comme un fidèle et cou- 
rageux pasteur, tu as toujours suivi la doctrine du vrai 
et bon pasteur, du Christ, le doux Jésus , mon Fils uni- 
que. Tu as réellement passé par lui, en te baignant, 
en te noyant dans son précieux sang, avec le troupeau 
de tes brebis que tu as conduites, par une sainte doc- 
trine et par ta vie, jusqu'à la vie éternelle, et tu eu 
as laissé beaucoup d'autres en état de grâce. 

14. _ o ma fille bien-aimée, ceux-là no souffriront pas 
des visions du démon, parce qu'ils me voient par la 
foi et me possèdent par l'amour. Le poison du péché 
n'est pas en eux ; les ténèbres et les choses terribles 
ne peuvent les troubler et les faire craindre, car leur 
crainte n'est pas servile, mais sainte. Ils ne redoutent 
pas les illusions du démon, parce qu'avec la lumière 
surnaturelle et la lumière des Saintes Ecritures, ils recon- 
naissent tous ses pièges. Aussi leur àme ne peut ôtrt 
obscurcie et troublée. Ils meurent glorieusement baignés 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — CH. CXXXII 



253 



dans le sang de mon Fils, avec la faim du salut des 
âmes et tout embrasés de la charité du prochain ; ils 
passent par la porte du Verbe, ils entrent en moi, et 
ma bonté leur donne le rang qui leur convient, selon 
la mesure de l'amour qu'ils m'ont donné. 



CXXXII. — De la mort des pécheurs et de leurs peines 
au dernier moment. 

1. — Ma fille bien-aimêe, le bonheur de mes ministres 
fidèles est grand, sans doute; mais le malheur des in- 
fortunés dont je l'ai parlé est encore plus grand. Que 
leur mort est affreuse et terrible ! Dans leurs derniers 
instants, les démons les accusent et les épouvantent eh 
leur apparaissant. Tu sais que leur figure est si hideuse, 
qu'il vaudrait mieux souffrir toutes les peines de la vie 
que de voir le démon dans sa réalité. 

2. — Le remords de la conscience renaît aussi pour 
ronger et dévorer le pécheur. Tous les plaisirs déréglés, 
les sens qui étaient les maîtres, et la raison qui était 
esclave, l'accusent d'une manière terrible, parce, qu'il re- 
connaît la vérité de ce qu'il avait méconnu d'abord ; son 
erreur le couvre de confusion. Pendant toute sa vie il a 
été infidèle, tandis qu'il devait me servir ; mais l'amour- 
propre avait obscurci dans son intelligence la lumière 
de la sainte foi. Aussi le démon le poursuit de la pensée 
de ses infidélités pour le faire tomber dans le désespoir. 

3. — Oh ! combien ce combat est dur ! Le pécheur est 
sans défense ; il n'est pas armé des sentiments de la 
charité ; il en est complètement privé, parce qu'il est 
devenu un membre du démon. Il n'a pas la lumière 
surnaturelle, ni celle de la science qu'il ne peut com- 
prendre, parce que son orgueil ne lui permet pas d'en 
savourer la douceur. Aussi, quand vient le grand combat, 
il ne sait plus que faire. Il n'est pas soutenu par l'es- 
pérance, car il n'a pas espéré en moi, ni dans le Sang 
dont je l'ai fait ministre ; il a espéré en lui-môme, dans 
les honneurs et les délices du monde ; ce malheureux 
ne voyait pas que tout lui était prêté, et qu'il devait 
m'en rendre compte comme à un créancier. Il se trouve 



■r 



25 i 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




nu et sans vertu, et de quelque côté qu'il se tourne il 
ne voit que des sujets de honte et de confusion 
4. - L'injustice dont il s'est rendu coupable pendant toute 

sa vie, l'accuse tellement devant sa conscience cu'il 
n ose demander autre chose que la justice. Sa confusion 
est s. grande, qu'il ne peut plus, comme il faisait pen- 
dant sa vie, espérer dans ma miséricorde ; ses fautes 
montraient que cette espérance n'était que présomption- 
car celui qui m'offense en s'appuyant sur ma misera 
corde ne peut pas dire qu'il espère en ma miséricorde ; 
il compte seulement sur elle. Si, quand vient l'heure de 
la mort, ,1 reconnaît ses fautes et décharge sa conscience 
par une sainte confession, la présomption cesse et il 
ae m'offense plus. La miséricorde lui reste, et avec cette 
miséricorde il peut, s'il le veut, se rattacher à l'espé- 
rance. Sans cela il ne pourrait éviter le désespoir, qui 
1 entraînerait avec les démons dans l'éternelle damnation 
5. - G est ma miséricorde qui fait espérer l'homme en ma 
miséricorde pendant sa vie. Je ne lui accorde pas cette 
grâce pour qu'il m'offense, mais pour qu'il se livre à ma 
charité et à la considération de ma bonté. Celui-là fait le 
contraire quand il m'offense, parce qu'il compte sur ma 
miséricorde. Cependant je le conserve dans l'espérance de 
ma miséricorde, afin qu'au moment de la mort il puisse 
s'y attacher, et qu'il ne périsse pas en tombant dans le 
désespoir. Car ce qui est le plus odieux pour moi et le 
plus malheureux pour lui, c'est le désespoir. 

0. - Ce dernier péché est plus grand que tous ceux 
qu.la commis. Ce qui lait que ce péché m'irrite et lui 
nuit plus que les autres, c'est qu'il y a clans les autres 
pèches un certain plaisir, un entraînement des sens, et qu'on 
peut en avoir un regret qui attire la miséricorde ; mais 
dans le péché de désespoir, comment prétexter la Èublesse 
puisqu'on n'y trouve aucune jouissance, mais au contraire 
une peme insupportable? Le désespoir est Je mépris de 
ma miséricorde; il fait croire la faute plus grande que ma 
miséricorde et ma bonté. Celui qui tombe clans ce péché 
ne se repent pas et ne pleure pas véritablement de m'avoir 
outrage; il pleure son malheur et non mon offense ; et c'esl 
pourquoi il tombe dans l'éternelle damnation. 
7. - Ce péché seul le conduit en enfer, où il sera tour- 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — CH. CXXXII 4M 

mente pour ce péché et pour tous ceux qu'il a commis. 
S'il se fût repenti de l'offense qu'il m'avait faite, s'il avait 
espéré dan's ma miséricorde, il eût trouvé miséricorde. Car, 
comme je te l'ai dit, ma miséricorde est infiniment plus 
grande que tous les péchés que peuvent commettre les créa- 
tures. Aussi ceux qui la jugent inférieure à leurs péchés me 
déplaisent plus que tous les autres. C'est là le péché qui 
n'est pardonné ni en cette vie ni en l'autre. Quand vient 
l'heure de la mort pour celui qui a vécu clans le désordre 
et le crime, le désespoir me déplaît tant, que je voudrais 
le faire espérer dans ma miséricorde ; c'est pour cela que, 
pendant sa vie, je me suis servi d'un doux stratagème, en 
le laissant trop compter sur ma miséricorde. L'habitude de 
l'espérance l'expose moins à la perdre au moment de la mort, 
au milieu des combats terribles qu'il éprouve alors. 

8. — Cette grâce vient du foyer de mon ineffable cha- 
rité ; mais, parce que l'homme la reçoit avec les ténèbres 
de l'amour-propre, d'où procède toute faute, il la mécon- 
naît, et la douceur de ma miséricorde n'a été pour son 
cœur qu'un motif de présomption ; c'est ce que sa con- 
science lui reproche en présence des démons ; elle lui 
rappelle la patience et la grandeur de ma miséricorde, 
sur laquelle il comptait. 11 devait se livrer à la charité 
et à l'amour des vertus, et employer saintement le temps 
que lui avait donné mon amour, et il a employé le temps 
et l'espérance de ma miséricorde pour m'offenscr. 

9. _ aveugle plus qu'aveugle ! tu as enterré la perle 
et le talent que j'avais mis dans tes mains pour les 
faire profiter. Par présomption, tu n'as pas voulu faire ma 
volonté; tu as enfoui ton trésor sous la terre de l'amour 
déréglé de toi-même, et maintenant tu en retires un gain 
de mort. malheureux, combien grande est la peine que 
tu reçois à cette heure dernière ! Tes misères ne te sont 
plus cachées, car le ver de la conscience ne dort plus, 
mais il ronge. Les démors t'insultent et te payent le prix 
de ta fidélité à les servir, c'est-à-dire la confusion et les 
reproches. Pour qu'au moment de la mort tu n'échappes 
pas à leurs mains, ils veulent te jeter dans le désespoir; 
ils te troublent , afin de partager ensuite avec toi ce qu'ils 
ont pour eux-mêmes. 

10. — Malheureux, la dignité à laquelle je t'avais élevé, 



■ 



'./«SÏ-J! 



256 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 






tu ta vois maintenant sublime comme elle l'est; tu re- 

'' ia»s à ta bonté que tu l'as profanée, et que lu as 

employé 1rs biens de l'Église dans les ténèbres du péché. 
Tu vois maintement que tu as dérobé et partie ce que 
tu devais rendre aux pauvres et à la sainte Église. Ta 
Conscience te reproche de l'avoir employé à payer tes 
coupables plaisirs, à enrichir tes parents et à te ruiner 
en repas, en meublés pour ta maison et en vaisselle d'ar- 
gent, toi qui devais vivre dans la pauvreté volontaire. Ta 
conscience te rappelle l'Office divin, que tu as négligé 
sans l'inquiéter de commettre ainsi un péché mortel, et, 
quand tu le récitais, c'était de bouche; ton cœur était 
loin de moi. 

11. — Et ceux qui t'étaient confiés, la charité, le zèle 
que tu devais avoir pour les porter à la vertu, t'obli- 
geaient à leur donner de saints exemples et à les battre 
avec la main delà miséricorde et la verge de la justice. 
Tu as l'ait le contraire, et ta conscience te le reproche 
en présence des démons. Dans ta puissance, tu confiais 
.les charges et des âmes à des sujets indignés, sans y 
l'aire attention ; ta conscience te le montre maintenant. 
Tu ne devais pas alors te laisser influencer par des flat- 
teries, par des présents, par le désir de plaire aux autres; 
tu ne devais considérer que la vertu, mon honneur et 
le salut des âmes. Tu ne l'as pas fait ; ta conscience te le 
redira pour ta honte, pour ton supplice, et à la lumière 
île ton intelligence tu verras clairement que tu as lait 
ce que tu ne devais pas faire, et que tu n'as pas l'ait 
ce que tu devais faire. 

12. — Ma chère fille, on apprécie le blanc prés du noir, et 
le noir près du blanc, mieux que s'ils étaient séparés l'un 
de l'autre. 11 en est de même pour ces malheureux. A leur 
mort et à celle des autres hommes, l'âme commence a voir 
plus distinctement son malheur ou sa béatitude. Le coupa- 
ble voit clairement sa vie criminelle. Personne n'a besoin de 
la lui montrer, parce que sa conscience le met en présence 
des fautes qu'il a commises et des vertus qu'il devait pra- 
tiquer. Pourquoi des vertus ? Pour que sa confusion soit 
plus grande, parce qu'en rapprochant le vice delà vertu, 
la vertu fait mieux connaître le vice, et plus il est connu, 
plus la honte est grande. Le coupable, par la connaissance 



/ 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE. 



CH. CXXXII 



257 



de ses fautes, connaît mieux la perfection de la vertu, et 
alors sa douleur augmente, parce qu'il voit que sa vie a été 
éloignée de toute vertu. 

43 _ Dans la connaissance qu'il a du vice et de la vertu 
le pécheur voit clairement le bien qui récompense l'homme 
vertueux, et le châtiment qui punit le coupable, plongédan 
les ténèbres du péché mortel. Je ne lui donne pas cette con- 
naissance pour qu'il tombe dans le désespoir, mais pour 
qu'il ait une connaissance plus parfaite de lui-même, et qu'il 
rougisse de ses fautes avec espérance; cette honte et cette 
connaissance le convertiront, et il apaisera ma colère en 
implorant humblement ma miséricorde. 

14. — L'homme juste grandit dans la joie et la connais- 
sance de ma charité, parce qu'il attribue non pas à lui, mais 
à moi, la grâce qu'il a eue de suivre la vertu par la doctrine 
de ma Vérité, et il se réjouit en moi ; avec cette lumière et 
cette connaissance véritable, il goûte et reçoit cette douce 
fin, dont je t'ai parlé ailleurs. Le juste qui a vécu dans l'ar- 
deur de la charité surabonde de joie, tandis qne le coupa- 
ble qui a vécu dans les ténèbres est accablé par la douleur. 
Les apparitions des démons ne nuisent point au juste, et il 
ne les craint pas, parce qu'il n'y a que le péché qu'il re- 
doute et qui puisse lui nuire. Mais ceux qui ont vécu dans 
le vice et la débauche tremblent et souffrent à la vue des 
démons ; cette vue, s'ils le veulent, ne doit pas entraîner 
dans le désespoir, mais seulement réveiller leur conscience 
et les conduire par la crainteau repentir. 

15. _ Tu vois, ma très chère fille, combien sont diffé- 
rents pour le juste et le pécheur les derniers instants de 
la vie et les combats de la mort. Je t'en ai à peine dit 
un mot. Ce que j'ai montré aux regards de ton intelligence 
n'est pour ainsi dire rien en comparaison de la réalité, 
c'est-à-dire de la peine que le pécheur endure, et du bien 
que le juste reçoit. Considère l'aveuglement des hommes, 
et surtout celui des malheureux dont je t'ai parlé : plus 
ils ont reçu de moi, plus ils sont éclairés par les Saintes 
Écritures, et plus ils ont d'obligations, plus ils recevront 
une honte intolérable. Plus ils auront connu le saint Évan- 
gile pendant leur vie, plus ils connaîtront à leur mort les 
grandes fautes qu'ils ont commises ; ils auront à souffrir 
des tourments plus grands que les autres, comme les 

dialogue de Ste Cath. de S. — 17. 



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DIALOGUE DE SAINTE < A 1 HIJUINK 



bons jouiront au contraire d'une plus douce récompense. 

16. — Il leur arrive comme au mauvais chrétien, qui dans 
l'enfer est plus torturé que le païen, parce qu'il a eu la lu- 
mière de la foi, et qu'il y a renoncé, tandis que le païen ne 
l'a pas possédée. Ces malheureux sont plus punis pour cha- 
que faute que tous les autres chrétiens, à cause du ministère 
que je leur avais confié, en leur donnant à distribuer le So- 
leil eucharistique : ils avaient la lumière de la science alin 
«le pouvoir discerner la vérité, pour eux et pour les autres, 
s'ils l'avaient voulu; il est bien juste qu'ils reçoivent un 
plus terrible châtiment. 

17. — Ces infortunés n'y pensent pas: s'ils réfléchissaienl 
sur leur état, ils ne tomberaient pas dans de telles iniquités ; 
ils seraient ce qu'ils devraient être, et non ce qu'ils sont. Le 
inonde est corrompu, parce qu'ils font pire que 1rs séculiers 
eux-mêmes. Ils souillent par leur impureté la face de leurs 
Ames, et corrompent ceux qui leur sont confiés ; ils suçenl 
le sang de mon Épouse la sainte Église, tellement, que par 
leurs fautes elle devient pâle et défaillante. L'amour et le 
zèle qu'ils devraient avoir pour elle, ils les ont gardés pour 
eux-mêmes. Ils ne s'occupent qu'à la dépouiller et à en re- 
tirer des honneurs et des revenus considérables, tandis qu'ils 
ne devraient chercher que les âmes. Aussi, leur mauvaise 
vie rend les hommes du monde sans respect et sans soumis- 
sion pour l'Église. Ils ne devraient pas le faire, car leurs 
fautes ne sont jamais excusées par celles des ministres. 






CXXXIII. — Dieu défend aux séculiers de toucher à ses mi- 
nistres. — Il invite l'âme à pleurer sur ces prévaricateurs. 

1. — J'aurais bien d'autres vices à te faire connaître, mais 
je ne veux pas souiller davantage tes oreilles. Je t'ai dit ces 
choses pour satisfaire ton désir, et pour que tu sois plus ar- 
dente à m'offrir pour ces coupables tes doux, tes tendres et 
bien-aimés désirs. Je t'ai fait connaître la dignité à laquelle je 
les avais élevés, et le trésor que j'avais confié à leurs mains 
le Sacrement du Dieu-Homme que j'ai comparé au soleil 
pour que tu comprennes que leurs fautes n'en altèrent pas 
la vertu. Je ne veux pas qu'elles altèrent le respect envers 
eux. Je t'ai montré l'excellence de mes saints ministres en 









■ 



TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — Cil. CXXXIII 



250 



qui brille la pierre précieuse de la vertu et de la justice. 

2. _ Je t'ai fait voir combien me déplaisent les persécu- 
tions contre l'Église, et' le mépris qu'on a pour le sang dé 
mon Fils. Ce qu'on fait contre ses ministres, je le considère 
fait contre ce sang, et non contre eux, parce que j'ai défendu 
de toucher à mes Christs. Je t'ai entretenu de leur vie cou- 
pable, des désordres qu'ils commettent, des peines et de la 
confusion où ils sont plongés à leur dernière heure, et des 
tourments qui doivent les punir plus cruellement que les 
autres après la mort ; en te racontant quelque chose de 
leur vie, j'ai satisfait à la demande que tu m'avais faite eu 
me rappelant ma promesse. 

3. _ Je te dis de, nouveau que, malgré tous leurs vices, et 
lors môme qu'ils seraient plus grands encore, je ne veux 
pas que les séculiers se chargent de les punir. S'ils le font, 
leur faute ne restera pas sans châtiment, à moins qu'ils ne 
se purifient par la contrition du cœur, et qu'ils ne changent 
de conduite. Les mauvais ministres et leurs persécuteurs 
sont des démons incarnés ; la justice divine permet qu'ils 
se châtient les uns par les autres. Tous sont coupables ; les 
séculiers ne sont pas excusés par les péchés des pasteurs, 
ni les pasteurs par ceux des séculiers. 

4. _ Maintenant, ma fille aimée, je vous invite tous, toi 
et mes autres serviteurs, à pleurer sur ces morts, et â rester 
comme des brebis fidèles dans le jardin de la sainte Église, 
vous nourrissant sans cesse de saints désirs, et m'offrant 
pour eux l'encens de vos continuelles prières ; car je veux 
laire miséricorde au monde. Ne vous laissez distraire par 
rien, ni par l'injure, ni par la prospérité. Ne levez pas la 
tète ni par l'impatience, ni par une joie déréglée ; mais ap- 
pliquez-vous humblement â procurer mon honneur, le 
salut des âmes et la réforme de la sainte Église. Vous me 
prouverez ainsi que vous m'aimez en vérité. Tu sais bien 
que je t'ai montré que je voulais que vous soyez les 
brebis fidèles, et que vous vous nourrissiez toujours dans 
le jardin de la sainte Église, en supportant la fatigue et 
la peine, jusqu'à l'heure de la mort. Si tu le fais, j'accom- 
plirai tes désirs. 






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DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



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CXXXIV. — L'âme remercie Dieu et prie pour la sainte Église. 



•i.— Alors cette âme, enivrée, haletante et embrasée d'a- 
mour, sentait son cœur inondé d'amertume; elle se tournait 
vers la souveraine et éternelle Bonté,et lui disait: Dieu 
éternel, ô Lumière au dessus de toutes les lumières; source 
de toute lumière; Feu au dessus de tout feu, Feu qui seul 
brûle et ne se consume pas, Feu qui consume tout péché 
et tout amour-propre dans l'àme, Feu qui ne détruit pas 
l'âme, mais qui la nourrit d'un amour insatiable ; en la 
rassasiant tu ne la rassasies pas, car toujours elle te désire ; 
plus elle a, plus elle te demande ; plus elle te désire, plus 
elle te trouve et te goûte, o Feu éternel et souverain, 
abime de charité ! 

2.— O Bien suprême, Dieu infini, qui vous a porté à m'éclai- 
rer de la lumière de votre vérité, moi votre créature bor- 
née? Vous-même, ô Feu d'amour, vous-même en êtes la 
cause, car c'est toujours l'amour qui vous force à nous 
créer à votre image et à votre ressemblance, à nous faire 
miséricorde, à donner à vos créatures raisonnables des 
grâces infinies et sans mesure ; l'amour, car vous nous 
avez aimés avant que nous fussions. O bonne et éternelle 
Grandeur, vous vous êtes fait bas et petit pour faire 
l'homme grand. De quelque côté que je me tourne, je ne 
trouve qu'abîme et flamme de votre charité. 

3.— Comment moi, misérable, pourrai-je reconnaître ces 
grâces et cette ardente charité que vous m'avez montrées 
avec tant d'amour, à moi en particulier, en dehors de 
tout ce que vous faites pour toutes vos créatures? Non; 
jamais ; mais vous seul, doux et tendre Père, vous seul 
serez reconnaissant pour moi ; c'est l'ardeur de votre 
charité qui vous rendra grâces, car moi je suis celle qui 
ne suis pas. Si je disais que je suis quelque chose par 
moi-même, je mentirais et je serais la fille du démon, 
qui est le père du mensonge. Mais vous, vous- êtes Celui 
qui êtes l'être ; et toutes ces grâces que vous y avez ajou- 
tées, je les tiens de vous, qui me les avez données et me 
les donnez par amour et non par devoir. O mon très 
doux Père, l'humanité était malade du péché d'Adam, et 



L. 






TRAITÉ DE LA PRIÈRE. — CH. CXXXIV 



261 



vous lui avez envoyé le bon et tendre médecin, le Verbe, 

votre cher Fils. 

4 - Et moi je languissais dans la négligence et dans une 
profonde ignorance. Vous, très aimable Médecin, Dieu 
éternel, vous m'avez donné une suave, une douce et amere 
médecine qui m'a guérie et sauvée de mon infirmité. Elle 
était suave, parce qu'avec votre ineffable chante vous 
vous êtes manifesté à moi ; elle était douce plus que toutes 
les douceurs, parce que vous avez éclairé l'œil de mon 
intelligence avec la lumière de la très sainte foi; et dans 
cette 'lumière où il vous a plu de vous manifester, j ai 
connu la grâce ineffable que vous avez faite à 1 homme 
en lui donnant, dans le corps mystique de la sainte Eglise, 
la divinité et l'humanité parfaite de votre Fils. J'ai connu 
aussi la dignité des ministres que vous avez choisis pour 
nous distribuer ce trésor. 

5 -Je désirais vous voir remplir la promesse que vous 
m'aviez faite, et vous me donnez beaucoup plus en me 
donnant ce que je ne savais pas vous demander. Oui, je 
comprends parfaitement que le cœur de l'homme ne peut 
demander ni désirer autant que vous lui donnez. Je vois 
que vous êtes le Bien infini, éternel, et que nous sommes 
ceux qui ne sommes pas. Vous êtes infini, et nous sommes 
finis ; vous donnez ce que votre créature raisonnable ne 
peut, ne sait pas désirer. Vous seul savez, pouvez et voulez 
satisfaire l'âme et la rassasier de toutes les choses qu'elle 
ne vous a pas demandées ; et vous le faites de cette manière 
si douce et si aimable que vous avez de donner. 

6.— J'ai donc reçu la lumière clans la grandeur de vo- 
tre charité, par l'amour que vous avez manifesté à tout 
le genre humain, et surtout à vos ministres, qui doivent 
être les anges de la terre en cette vie. Vous m'avez mon- 
tré la vertu et la béatitude de vos ministres qui ont vécu 
dans votre Église comme des lampes ardentes et des per- 
les de justice. Par là, j'ai mieux compris la faute de ceux 
qui vivent misérablement. J'ai ressenti une immense dou- 
leur de l'offense qui vous est ainsi faite et du malheur 
qui en résulte pour le monde; car ils nuisent au monde 
en, étant le miroir du vice, tandis qu'ils devraient être 
le miroir de la vertu. Vous m'avez montré leurs iniqui- 
tés, a moi, misérable, qui suis la cause et l'instrument 




; 



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DIALOGUE HK SAINTE CATHERINE 




do tant, de fautes ; et en vous entendant vous plaindre de 
leurs iniquités, j'ai ressenti une douleur intolérable. 

7. — amour ineffable, en me montrant ces choses, 
vous m'avez, donné une médecine douce et amère qui me 
guérit de mon ignorance et de ma tiédeur, pour que, dans 
l'ardeur de mon désir, j'aie recours à vous, et que, coni 
naissant votre bonté et tous les outrages qui vous sont 
faits par les hommes et spécialement par vos ministres, 
je répande sur moi, pauvre misérable, et sur ces morta 
qui vivent si mal, un torrent de larmes que me donnera 
la connaissance de votre bonté infinie. Non, je ne veux 
pas, ô Père, foyer d'amour, abîme de charité, je ne veux 
pas cesser un instant de désirer votre honneur et le salut 
des âmes. Mes yeux ne se lasseront pas de pleurer; je 
vous demande en grâce qu'ils deviennent deux fontaines 
de cette eau qui sort de vous, l'océan de la paix! Grâces. 
grâces vous soient rendues, ô Père, de ce que vous m'avez 
accordé ce que je vous demandais et ce que je ne con- 
naissais pas, ce que je ne demandais pas, puisque vous 
m'avez invitée si doucement à pleurer, puisque vous m'avez 
si puissamment provoquée à offrir devant vous me;, ardents 
désirs avec mes humbles et continuelles prières. 

8.— Maintenant je vous demande de faire miséricorde 
au monde et à votre sainte Église. Je vous supplie d'ac- 
complir ce que vous me faites demander. Oh ! combien 
ma pauvre âme souffre d'être cause de tant de mal ! Ne 
tardez plus à faire miséricorde au monde; laissez -vous 
fléchir, et accomplissez le désir de vos serviteurs. Oui, 
c'est vous qui les faites crier ; entendez donc leur voix. 
Votre Vérité a dit d'appeler, et il nous serait répondu ; 
de frapper, et il nous serait ouvert; de demander, et il 
nous serait donné. O Père éternel, vos serviteurs appellent 
votre miséricorde, qu'elle leur réponde donc. Je sais bien 
que la miséricorde vous est propre, et que vous ne pou- 
vez vous défendre de la donner à qui vous la demande. 
Ils frappent à la porte de votre Vérité, parce que dans 
votre Fils ils connaissent l'amour ineffable que vous avez 
eu pour l'homme. Ils frappent à la porte; l'ardeur de 
votre charité ne doit pas, ne peut pas refuser d'ouvrir 
à qui frappe avec persévérance. 

9.— Ouvrez donc, brisez, élargissez les cœurs endurcis 



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TRAITÉ- DE LA PRIERE. 



CH. CXXXIV 



203 



de vos créatures. Que ce ne soit pas à cause d'elles, 
qui ne frappent pas, mais faites-le à cause de votre 
infinie bonté et à cause de l'amour de vos serviteurs, 
qui frappent pour elles ; faites-le, ô Père, car vous voyez 
qu'ils sont à la porte de votre Vérité et qu'ils deman- 
dent. Que demandent-ils? Ils demandent le sang de votre 
Fils, qui est la porte de la Vérité; parce que dans ce 
.sang vous avez lavé l'iniquité et effacé la tache du péché 
d'Adam. Ce Sang est à nous, car vous nous en avez fait 
un bain, et vous ne pouvez, vous ne devez pas le refuser 
à qui vous le demande. Donnez donc le fruit de ce Sang 
à vos créatures ; mettez dans la balance le prix du Sang 
de votre Fils, afin que les démons de l'enfer ne puissent 
emporter vos brebis. 

40.— A'ous êtes le bon Pasteur, car vous nous avez 
donné pour nous conduire votre Fils bien-aimé, qui, par • 
obéissance, est mort pour vos brebis et nous a fait un 
bain de son Sang. C'est ce Sang que vous demandent vos 
serviteurs qui frappent à la porte avec un si grand désir. 
Ils vous demandent par ce Sang de faire miséricorde au 
monde, et de remplir de nouveau votre sainte Église des 
ileurs odoriférantes de vos bons et saints pasteurs, pour que 
leur parfum corrige l'infection des fleurs corrompues. Vous 
avez dit, ô Père éternel, que vous écouteriez votre amour 
pour les créatures raisonnables; que vous vous laisseriez 
lléchir par les prières de vos serviteurs et par les peines 
qu'ils souffrent sans les mériter, que vous feriez miséri- 
corde au monde, et que vous réformeriez l'Église. Donnez- 
nous cette consolation ; ne tardez pas à jeter sur nous 
un regard de miséricorde ; mais répondez, car vous vou- 
lez nous répondre avant même que nous vous appellions 
avec la voix de votre miséricorde. 

11.— Ouvrez la porte de votre ineffable charité que 
vous nous avez donnée clans la personne de votre Fils. 
Je sais déjà que vous ouvrez avant que nous frappions; 
car c'est avec l'amour que vous avez donné à vos ser- 
viteurs qu'ils frappent, qu'ils vous appellent, en cher- 
chant votre honneur et le salut des âmes. Donnez-leur 
donc le Pain de vie, c'est-à-dire le fruit du sang de 
votre Fds bien-aiiné, qu'ils vous demandent pour la gloire 
et la louange de votre nom et pour le salut des âmes ; 







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204 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



car il me semble qu'il vous revient plus de gloire et dfl 
louange à sauver tant de créatures qu'à les laisser périr 
dans leur endurcissement. 

12.— Tout vous est possible, ô Père. Je sais que vous 
nous avez créés sans nous, mais que vous ne pouvez, 
nous sauver sans nous. Je ne vous le demande pas, 
mais je vous conjure de forcer leur volonté, de les disposer 
à vouloir ce qu'elles ne veulent pas ; et je vous le de- 
mande au nom de votre miséricorde. Vous nous avez créés 
de rien ; mais maintenant que nous existons, faites-nous mi- 
séricorde ; réparez les vases que vous avez façonnés à 
votre image et à votre ressemblance ; rétablissez-les dans 
la grâce par la miséricorde et le sang de votre Fils, le 
Christ, le doux Jésus. 



TRAITÉ DE LÀ PROVIDENCE 



V 



I 



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CXXXV. — De la providence de Dieu en général. 

i. — Alors l'Éternel, dans son ineffable clémence, jeta 
sur cette âme un regard plein de tendresse, et voulut 
bien lui expliquer comment sa divine providence ne man- 
que jamais à personne, pourvu qu'on l'accepte humblement. 
Il s'exprima ainsi, en se plaignant doucement de ses créa- 
tures raisonnables : ma fille bien-aimée ! combien de fois 
te l'ai-je répété! oui, je veux faire miséricorde au monde et 
assister chacun selon ses besoins ; mais l'homme ignorant 
trouve Ja mort où j'ai placé la vie. Moi je veille toujours, et 
je veux que tu comprennes que ce que je donne à cha- 
cun est réglé par mon infinie providence. 

2. — C'est ma providence qui a créé l'homme ; et, lors- 
que je l'ai regardé en moi-même, je me suis passionné 
pour la beauté de ma créature, parce que ma providence 
souveraine l'avait créé à mon image et ressemblance. Je 
lui ai donné la mémoire pour qu'il se rappelât mes bien- 
faits et qu'il participât à la puissance du Père; je lui 
ai donné l'intelligence pour que, dans la sagesse du Fils 
il connût et comprit ma volonté, car je suis la source 
de toutes les grâces, que je répands avec un ardent et 
paternel amour. Je lui ai donné la volonté pour aimer, 
afin qu'en participant à la bonté du Saint Esprit il pût 
aimer ce qu'avait vu et connu son 
providence a fait cela pour que 
me comprendre et de me goûter 
d'une éternelle vision. 

3. — Comme je te l'ai déjà dit, 
la désobéissance de v 



intelligence. Ma douce 

'homme fût capable de 

dans la joie suprême 



était 



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qui mécon- 



nut la dignité de son origine et ne vit pas avec quelle 

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V 






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DIAI.iici'K DE SAINTE CATHERINE 




ineffable tendresse je l'avais créé. Il tomba dans la déso- 
béissance, et ensuite dans la corruption par orgueil et 
par faiblesse pour sa femme, aimant mieux lui céder 
<'t lui plaire qu'obéir à mon commandement. 11 voyait 
l'injustice de ce qu'elle lui proposait, mais il y consentit 
pour ne pas l'affliger. C'est de cette désobéissance que 
naquirent les maux de la terre. Tous, vous avez ressenti 
les effets de ce poison, dont je t'expliquerai ailleurs les 
dangers, pour te faire mieux comprendre les avantages 
«le l'obéissance. 

-'t. — Pour éloigner de l'homme cette mort de la déso- 
béissance et vous sauver de celte extrémité, je vous ai 
donné mon Fils unique par un acte de mon infinie pro- 
vidence; car, en unissant ma divinité à votre humanité, 
j'ai vaincu le démon, qui ne voulut pas connaître ma 
Vërïté, En s'incarnant elle consuma "et détruisit le men- 
songe par lequel il avait trompé l'homme ; et ce fut un 
grand acte de ma providence. 

5. — Considère, ma fille bien-aimée, que je ne pou- 
vais faire plus que de vous donner mon Fils unique] 
je l'ai soumis, à une grande obéissance afin qu'il délivrât 
le genre humain du venin que la désobéissance de votre-, 
premier père avait répandu dans le monde. Transporté 
d'amour et d'obéissance, il s'est élancé vers la mort igno- 
minieuse de la sainte Croix, et par cette mort il vous a 
donné la vie, non pas en vertu de l'humanité, mais en 
vertu de la divinité que j'avais miséricordieusement unie 
à votre nature pour satisfaire à la faute commise contre 
moi, le Bien infini, qui demandais une réparation infinie. 

G.— La nature humaine finie devait s'unir à un être 
infini afin de pouvoir me satisfaire d'une manière infinie 
pour tous les hommes passés, présents et futurs. Afin que 
toutes les fois qu'un homme m'offenserait, il put me satis- 
faire et revenir à moi pendant sa vie, j'ai uni la nature divi- 
ne à votre nature humaine, et dans cette union vous avez le 
moyen d'une satisfaction parfaite. C'est là un grand bienfait 
de ma providence, puisqu'un acte fini et limité par le sup- 
plice de la Croix vous a donné dans mon Fils un fruit infini 
par la vertu de sa divinité. 

7. — Ma paternelle et infinie providence permet ainsi à 
l'homme de revêtir un vêtement de grâce, lorsqu'il a perdu 



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TRAITE DE LA PROVIDENCE. 



CH. CXXXV 



267 






la robe d'innocence, et que, dépouillé de toute vertu, il 
meurt de faim et de froid pendant son pèlerinage, où il est 
soumis à toutes les misères. La porte du ciel lui était fer- 
mée, et il n'avait aucune espérance qui pût consoler son 
malheur d'ici-bas ■„ c'était là pour lui une immense affliction. 

8. — Moi, l'Éternel et l'Amour infini, j'ai miséricordieuse- 
ment secouru l'homme dans son indigence. Ce ne sont pas 
vos mérites et vos vertus, mais seulement mon ineffable 
bonté qui m'a porté à vous donner le vêtement désirable de 
mon Fils, qui s'est dépouillé lui-même de la vie par la mort, 
pour vous revêtir de grâce et d'innocence. Cette grâce 
et cette innocence, vous l'avez reçue dans le saint bap- 
tême par l'efficacité de son précieux sang, qui a lavé 
en vous la tache originelle que vous avaient transmise 
vos parents. Ma providence ' a usé de toute la tendresse 
possible, puisqu'elle ne s'est pas servie, comme dans l'An- 
cien Testament, de la peine corporelle de la circoncision, 
mais de la douce efficacité du saint baptême. 

9. — Non seulement j'ai revêtu l'homme, mais je l'ai 
réchauffé, lorsque j'ai donné au genre humain mon Fils, 
dont les blessures qui déchirèrent son corps laissèrent 
échapper le feu de mon infinie charité, caché sous la 
cendre de votre humanité. N'était-ce pas assez pour em- 
braser le cœur glacé de l'homme, et ne faut-il pas qu'il 
soit bien rebelle et bien aveuglé par l'amour-propre, pour 
ne pas voir l'affection tendre et dévouée que je lui porte '.' 

10. — Ma providence lui a encore donné la nourriture 
de vie qui doit le soutenir pendant le cours de son pè- 
lerinage ; elle le rend plus fort que ses ennemis, et nul 
ne peut lui nuire, s'il n'y consent dans sa volonté. Une 
voie droite et facile a été tracée par le sang de ma Vérité 
incarnée, pour que l'homme puisse atteindre la fin que 
ma grâce lui a destinée. Quelle est cette nourriture ? je 
te l'ai déjà dit: c'est le sacrement du corps et du sang 
<le Jésus-Christ crucifié, qui contient un Dieu et l'hom- 
me tout ensemble ; c'est le Pain de vie, le Pain des 
anges, qui donne faim à celui qui le savoure, et laisse 
insensible celui qui n'en a pas le désir. Car cette nour- 
riture doit être prise avec un saint désir et goûtée avec 
un ardent amour. Tu vois que ma providence a donné 
à l'homme tous les secours qui lui sont nécessaires. 








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V 




DIALOGCE DK SAINTE CATHERINE 




CXXXVI. — Dieu a donné l'espérance à l'homme. — Plus 
on espère, plus on goûte parfaitement sa providence. 

i. —J'ai donné encore à l'homme le secours de l'espé- 
rance. Dès qu'à la lumière sainte de la foi il contemple 
le prix du Sang précieux qui a été payé pour lui, cette 
vue doit mettre dans son cœur une espérance ferme et 
la certitude de son salut. L'honneur lui est rendu par 
les opprobres de Jésus crucifié ; car, s'il m'a souvent of- 
fensé par tous les membres de son corps, par tous les 
membres de son corps aussi, Jésus mon Fils bien-aimé, 
a souffert d'affreux tourments. Son humble obéissance 
a corrigé, purifié la désobéissance d'Adam et sa postérité. 
Par cette obéissance vous avez tous acquis la grâce, com- 
me par la désobéissance de votre premier père vous 
aviez tous contracté la faute. C'est là le plan de ma 
providence, qui n'a jamais manqué à l'homme depuis le 
commencement du monde jusqu'à cette heure. Elle pour- 
voira jusqu'au dernier jour à toutes vos nécessités. 

2. — Je suis le bon et parfait Médecin, qui connaît ce 
qui est nécessaire à votre faiblesse et ce qui est utile à 
votre salut ; je vous rendrai une santé parfaite et je vous 
la conserverai. Ma providence ne fera jamais défaut i 
celui qui voudra la recevoir et qui placera toute son es- 
pérance en moi. Celui qui espère en moi, qui frappe et 
qui appelle véritablement, non seulement avec la parole 
mais avec l'élan et la lumière d'une sainte foi, celui-là 
me goûte clans ma providence, mais non celui qui frappe 
et m'appelle en disant seulement : Seigneur, Seigneur. 

3. — Celui qui me cherche ainsi et me demande sans au- 
tre mérite, je ne le connaîtrai pas dans ma miséricorde, 
mais dans ma justice. Tu sais que l'homme ne peut es- 
pérer en deux choses opposées ; la Vérité incarnée a dit 
dans l'Évangile : « Nul ne peut servir deux maîtres, c ir. 
s'il en sert un, il méprisera l'autre » (S. Luc. xvi, 13). 
On ne peut servir sans espérance: le serviteur qui seil 
son maître le fait dans l'espoir de lui plaire ou dans 
l'attente de quelque récompense, de quelque avantage. 
Il ne servira jamais l'ennemi de son maître, parce 



TRAITÉ DE LA PROVIDENCE. — Ctt. CXXXVI 



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qu'il ne peut en retirer quelque profit, et parce qu'il 
perdrait môme ce qu'il a droit d'attendre de celui dont 
il est le serviteur. Apprends, ma fille bien-aimée, qu'il en 
arrive ainsi pour l'âme. 

4. — Il faut qu'elle espère en moi et qu'elle me serve. 
ou qu'elle espère en elle-même et dans le monde, et qu'elle 
le serve. Elle sert le monde hors de moi autant qu'elle 
aime la sensualité et qu'elle lui obéit ; si elle le sert, 
c'est qu'elle trouve dans ce service et cet amour un avan- 
tage, une jouissance qui lui plait. Son espérance, placée 
dans une chose finie, est vaine et passagère. L'âme se trom- 
pe et n'atteint pas le but qu'elle désirait ; tant qu'elle es- 
père en elle et dans le monde, elle n'espère pas en moi- 
puisque je hais le monde, c'est-à-dire les vains désirs 
de l'homme. Je les ai tellement en horreur, que c'est à 
cause d'eux que j'ai fait subir à mon Fils unique la mort 
ignominieuse de la Croix. Le monde n'a aucune ressem- 
blance avec moi, ni moi, avec lui. 

5. — L'âme au contraire qui espère en moi, et qui me 
sert de tout son cœur, refuse nécessairement sa confiance 
au monde et ne saurait la placer dans sa propre faiblesse. 
Son espérance est plus ou moins parfaite selon le de- 
gré de son amour pour moi, et c'est dans la même me- 
sure qu'elle goûte ma providence. Ceux qui espèrent en moi 
et me servent dans le seul but de me plaire, la goûtent 
mieux que ceux qui le font à cause du profit qu'ils en re- 
tirent, ou du bonheur qu'ils trouvent en moi. Les premiers 
sont ceux dont je t'ai fait connaître la perfection en t'ex- 
pliquant les états de l'âme ; les autres, dont je te parle 
maintenant, sont ceux dont je t'ai montré l'imperfection, 
parce qu'ils marchent et servent avec l'espoir d'une ré- 
compence ou du bonheur qu'ils trouvent en moi. 

6. — Ces parfaits et ces imparfaits sont l'objet de ma plus 
tendre sollicitude, pourvu qu'ils n'espèrent pas en eux- 
mêmes ; car la présomption, cette espérance de l'amour- 
propre, obscurcit l'intelligence et la prive de la sainte 
lumière de la foi. L'homme ne marche plus à la lumière 
de la raison et ne connaît pas ma providence. Il l'éprouve 
cependant; nul n'en est exclu, les justes et les pécheurs ; 
car tout est créé par ma bonté. Je suis Celui qui suis, et 
sans moi rien ne se fait, excepté le péché, qui n'est pas. 




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f-niù 










270 



DIALOGUE DE SAINTE CATIIKIIINK 



7 _ 'fous reçoivent de ma providence; mais il en 
qui ne la comprennent pas, parce qu'ils ne la reconnair- 
sent pas ; et, ne la reconnaissant pas, ils sont pour elle 
sans amour. Ils voient tout en désordre, comme des aveu- 
gles, quoique tout soit dans l'ordre. Ils prennent la lumière 
pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière, et, par- 
ce qu'ils ont mis leur espérance et leur soin dans les té- 
nèbres, ils murmurent et tombent dans l'impatience. 

8. — Vois, ma fille bien-aimée, quelle est la folie de leur 
pensée. Comment peuvent-ils croire que moi, qui suis l'é- 
ternelle et souveraine Bonté, je puisse vouloir autre chose 
que leur bien dans les petites choses que je permets tous 
les jours pour leur salut, lorsqu'ils savent par expérience 
que dans les grandes je n'ai d'autre but que leur sanc- 
tification'? Malgré tout leur aveuglement ils devraient, avec 
la simple lumière naturelle, reconnaître ma bonté et les 
bienfaits de ma providence, qui ne peut leur échapper daœj 
la création, et dans la régénération de l'homme par le San! 
qui l'ait renaître à la grâce. 

9. _n ya là une évidence que rien ne peut contredire. 
et cependant ils s'effrayent de leur ombre même, parce 
qu'ils n'ont pas développé la lumière naturelle dans la ver- 
tu. L'homme insensé n'aperçoit pas, ne remarque pas que 
toujours j'ai pourvu au monde en général, et à chacun en 
particulier, selon son état; et comme dans cette vie pré- 
sente rien n'est stable, que tout change sans cesse, jus- 
qu'à ce que son but soit atteint, je règle ce qui convient 
à chaque chose et à chaque instant. 



CXXXVII. — De la providence de Dieu dans l'AncieD et 
le Nouveau Testament. 



1 . — Dans l'ancien Testament, ma providence a don- 
né les tables de la loi à Moïse ; et à mon peuple, pour le 
conduire, des prophètes éclairés par l'Esprit Saint. Avant 
l'incarnation de mon Fils, la nation juive a presque tou- 
jours eu des prophètes, afin que leur parole, inspirée lui 
donnât l'espérance de voir ma Vérité revêtir un corps. 
et le Prophète des prophètes venir la délivrer de la scr- 



■ 



T11A1TE DE LA PBOVIDÈJSCJÎ. 



Cil. CXXXVII 



27 f 



vitude, et lui ouvrir, par son sang précieux, le ciel, qui 
avait été si longtemps fermé. 

2. — Dès que mon Verbe bien-aimé se fut incarné, au- 
cun prophète'ne parut, afin que les Juifs fussent certains 
que celui qu'ils attendaient était venu. Les prophètes n'a- 
vaient plus besoin de l'annoncer ; leur aveuglement seul 
les empêchait de le reconnaître. Ma providence envoya 
donc mon Verbe, qui fut votre médiateur auprès de moi 7 
l'Éternel. Après lui vinrent les apôtres, les martyrs, les 
docteurs et les confesseurs. 

3. — Ma providence pourvoit à toute chose, et elle agira 
ainsi jusqu'à la fin. Cette providence générale regarde toute 
créature raisonnable, dès qu'elle veut en accepter les 
dons. Ma providence règle aussi tout en particulier, In 
vie, la mort, de quelque manière qu'elles viennent; la 
faim, la soif, les pertes de fortune, la nudité, le froid, la 
chaleur, les injures, les abaissements et les affronts. Je per- 
mets que toutes ces choses arrivent aux hommes, sans 
que je sois pour cela la cause de la volonté perverse 
qui fait le mal ou l'injure. Je donne à l'homme l'être et 
le temps, non pas pour qu'il m'offense et qu'il offense 
son semblable, mais pour qu'il me serve fidèlement, el 
qu'il serve le prochain par la charité. Je permets le mal 
pour exercer la patience de l'âme qui en souffre, ou pour 
qu'elle se connaisse humblement. 

4. — Quelquefois je permettrai que le juste soif com- 
battu par le monde entier. Sa mort même causera un 
grand étonneinent ; il semblera injuste que cet homme 
périsse violemment par l'eau, par le feu, par la dent d'une 
bête féroce, ou par la ruine de quelque édifice. Et en 
effet, cela doit être inexplicable pour l'œil qui n'a pas 
la lumière sainte de la foi. Mais il n'en est pas de môme 
pour celui qui m'est fidèle. 

5. — Celui-là trouve et goûte par l'amour ma provi- 
dence dans les grandes choses ; il voit et reconnaît que 
ma providence dispose tout avec tendresse pour le salut 
de l'homme; il reçoit tout avec un humble respect; rien 
ne le scandalise, en lui, dans mes œuvres et dans le pro- 
chain; il^ supporte tout avec une patience si sincère, 
parce qu'il sait que ma providence ne manque jamais à 
aucune créature, car c'est elle qui préside à tout. Lorsque 




■ 



t4i:1U 







■ 



'272 



DIALOGUE DB SAINTE CATHERINE 



je luise quelqu'un par la foudre et la tempête, on m'ac- 
cuse de cruauté, on pense que j'ai négligé le salut de cette 
personne; et j'ai permis ce malheur, je l'ai frappée pour 
la sauver de la mort éternelle. Ainsi les hommes du monde 
insultent toutes mes œuvres, en les jugeant mal et en les 
expliquant avec leur faible raison. 



CXXXVIII.— Tout ce que Dieu permet est pour notre salut. 
Combien sont aveugles ceux qui pensent le contraire. 



1 _ je veux, ma fille bien-aimée, que tu voies et que tu 
romprennes quelle patience il me faut pour supporter 
l'homme, que j'ai créé avec tant d'amour à mon image 
et ressemblance. Ouvre l'œil de ton intelligence, et regarde 
en moi. Considère l'effet particulier d'une prière que tu 
as faite à ma providence, et tu verras avec quel bon- 
heur cette grâce a été obtenue sans danger de mort. Ce 
qui est arrivé dans ce cas particulier arrive auss. cm 

toutes choses. 

2 - Alors cette âme, ouvrant l'œil de son intelligence 
â la sainte lumière de la foi, avec l'ardent désir que la 
parole de Dieu lui avait inspiré, connut davantage la vr- 
illé; et contemplant, selon l'ordre qu'elle avait reçu, les 
bienfaits de la Providence, elle considérait la bonté de la 
Majesté divine et de son ineffable charité ; elle y voyait 
clairement cette Bonté éternelle et souveraine qui, non 
seulement nous a créés avec tendresse, mais nous a en- 
core rachetés avec le sang précieux de son Fils. Celait 
du même amour que sortaient toutes choses et que sé- 
panchaient sur chacun les épreuves et les consolations. 
Sa paternelle sollicitude apparaissait dans toutes les mâ- 
tures, et son unique but était le salut éternel des hom- 
mes ;' la preuve évidente était dans ce Sang versé avec 
une si ardente charité. 

3. — Alors Dieu le Père lui dit : Combien sont aveugM 
par l'amour-propre ceux qui se scandalisent et s'impa- 
tientent ! Je te parle de ma providence générale et pai 
ticulière, dont je vais continuer à l'entretenir. Ces hommes 
jugent injustement et condamnent, pour leur malheur 
leur ruine, ce que je fais par amour pour eux et pour 






*5?:. . i 



TRAITE DE LA PROVIDENCE. 



CU. CXXXVIII 



273 



leur bien, afin de les sauver des flammes de l'enfer et 
de les conduire heureusement à des joies éternelles. Et 
pourquoi se plaignent-ils de moi ? C'est qu'au lieu d'espé- 
rer en moi, ils espèrent en eux-mêmes, et ils tombent 
ainsi dans les ténèbres. 

4. — Ils méconnaissent et détestent ce qu'ils devraient 
recevoir avec le plus grand respect. Dans leur orgueil ils 
veulent scruter mes jugements secrets, qui sont tous droits 
et justes. Ils font comme un aveugle qui, avec l'imperfec- 
tion des sens qui lui restent, voudrait distinguer la beauté 
et les' défauts des choses extérieures. Ils ne veulent pas se 
confier en moi, qui suis la vraie Lumière, la souveraine 
Sagesse et la source de leur vie spirituelle et corporelle, 
puisque sans moi ils ne peuvent rien avoir et rien faire. 
S'ils reçoivent quelques services d'une créature, c'est moi 
qui ai dirigé cette créature, et tout disposé pour qu'elle 
voulut et qu'elle put leur être utile. 

5. — Ces insensés ne veulent voir les choses qu'en les 
touchant; mais la main se trompe souvent, parce qu'elle 
manque de lumière et qu'elle ne peut discerner les cou- 
leurs. Le goût s'égare aussi, parce qu'il ne distingue pas 
l'animal immonde qui sert d'aliment. L'oreille est séduite 
par la douceur des sons ; mais elle ne voit pas celui qui 
chante et qui cache, si l'on n'y prend garde, des coups 
mortels sous cette mélodie. Ainsi font, les aveugles qui 
ont perdu la lumière de la raison. Ils touchent avec la 
main des sens extérieurs de la vie charnelle du monde, 
des plaisirs qu'ils croient bons ; ils ne s'aperçoivent pas 
que ces plaisirs sont des choses mêlées et entourées de 
beaucoup d'épines, de misères, d'angoisses, et que le cœur 
qui veut les posséder sans moi y trouve un poids insup- 
portable. 

6. — Ces plaisirs semblent doux et agréables à la bou- 
che qui les désire. Lorsqu'on les aime désordonnément, 
on ne s'aperçoit pas qu'en eux est la chair immonde du 
péché mortel, qui souille l'âme, l'éloigné de ma ressem- 
blance et détruit la vie de la grâce. Ceux qui ne s'appli- 
quent pas, avec la lumière de la foi, à purifier leur âme dans 
le Sang, contractent dans ces plaisirs une mort éternelle. 

7. — L'amour-propre rend des sons harmonieux ; l'âme 
en est séduite parce qu'elle obéit à la sensualité. Elle se 

Dialogue de S. Cath. de S. — 18. 







; ■ 



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Î74 



DIALOGI E DE SAINTE CATHERINE 



laisse aller sur une pente mauvaise, et tombe dans le pré- 
cipice chargée des chaînes du péché, et livrée aux mains 
de ses ennemis. L'amour-propre et l'espérance qu'elle :. 
placés en elle-même l'ont aveuglée ; elle ne se confie plus 
à moi, qui suis la voie et le guide fidèle. Cette voie i. 
été tracée au genre Immain par le Verbe incarné, mon 
Fils unique, qui vous a dit formellement : Je suis la Voie. 
la Vérité, la Vie. 11 est aussi la Lumière; celui qui va pat 
lui ne peut être trompé et ne marche pas dans les ténè- 
bres. Personne ne peut venir à moi sans lui, parce qu'il 
est un avec moi. Je te l'ai déjà dit, j'en ai l'ait un pont 
pour que vous puissiez venir sûrement jusqu'à moi, qui 
suis votre dernière fin. 

8. — Les hommes ignorants et ingrats ne se confient 
point à moi, qui ne désire et ne cherche autre chose 
que leur sanctification. C'est pour cette fin que mon amom- 
permet et dispose toutes choses. Les hommes se scanda- 
lisent sans cesse de moi, et je les supporte toujours avec 
patience malgré leurs vices. Je les ai aimés même avant 
leur naissance, et je n'en suis pas aimé. Ils me persécu- 
tent tous les jours par leur impatience, leur haine, leurs- 
murmures. Ils veulent, dans leur ignorance, pénétrer mes 
jugements secrets, qui sont toujours justes et pleins d'amour. 
Ils s'ignorent eux-mêmes et ne peuvent rien juger ; car 
celui qui ne se connaît pas ne peut pas me connaître, 
et comprendre par conséquent ma justice. 

CXXXIX. — De l'action de la Providence pour sauver 
une âme. 



1. si tu veux savoir maintenant, ma chère fille, com- 
bien le monde se trompe sur les mystères de ma Pro- 
vidence, ouvre les yeux de ton intelligence ; regarde en moi. 
et tu verras le cas particulier que je t'ai promis de ti? 
montrer (1). Je pourrais te faire connaître bien d'autres 
exemples semblables. Alors cette àme fidèle, obéissant à 
l'ordre de Dieu le Père, regarda en lui avec un ardent 

(1) C'était à ce cas particulier que se rapportait sans doute la quatrième 
demande de sainte Catherine, ch.I, 1. 









TRAITE DE LA PROVIDENCE. 



CH. CXL 



275 



désir, et Dieu lui montra clairement la perte de celui 
auquel l'événement était arrivé. Je veux que tu voies, lui 
dit-il, que pour éviter l'éternelle damnation que méritait 
cet homme, j'ai permis cette catastrophe inattendue. 11 
fallait que, par ce moyen terrible, son sang, par la mé- 
diation du sang de mon Fils bien-aimé, lui achetât la vie 
éternelle. 

2. — Je n'avais pas oublié son amour et son respect 
pour Marie, la glorieuse Mère de mon Fils, et j'ai décré- 
té dans ma bonté, pour honorer le Verbe incarné, que 
quiconque, juste ou pécheur, recourrait à Marie avec amour 
et respect, ne pourrait jamais être la victime et la proie 
du monstre infernal. Marie est comme une douce amorce 
offerte par ma bonté pour attirer les hommes et surtout 
les pécheurs. 

3. — C'est donc par un acte de mon infinie miséricorde 
que j'ai permis cet accident. Ce n'est pas moi qui ai fait 
la volonté coupable des méchants ; j'en ai voulu seule- 
ment le résultat, que les hommes ont trouvé si cruel, 
parce que leur amour-propre les prive de la lumière et 
leur cache ma Vérité. S'ils dissipaient le nuage, ils la ver- 
raient et l'aimeraient ; ils accepteraient tout avec respect, 
et, quand viendrait le temps favorable, ils recueilleraient 
avec joie le fruit de leurs travaux. 

4. — Ma fille bien-aimée, sois certaine que pour ce que 
tu me demandes, je remplirai ton désir et celui de mes 
autres amis. Je suis votre Dieu ; je récompense avec jus- 
tice la peine, et je satisfais les saints désirs, pourvu qu'on 
frappe véritablement à la porte de ma Vérité, afin de ne 
pas errer et d'espérer toujours en ma Providence. 

CXL. — Dieu explique sa providence envers ses créatures, 
et se plaint de leur infidélité. 




4. — Après t'avoir montré ma providence dans cette 
occasion, je veux te l'expliquer dans son action géné- 
rale. Tu ne pourras jamais comprendre à quel degré l'igno- 
rance de l'homme est grande. Il perd l'intelligence lors- 
qu'il espère en lui et qu'il se confie dans son propre sens 
pauvre insensé, ne vois-tu pas que tu ne sais rien de 



B 







276 DIALOGUE DE SAINTE C/.THEfUNE 

toi-même, et que c'est ma bonté qui t'accorde tout selon te; 
besoins? Qui te le fera donc comprendre? Ton expérien* 

même. , , 

o -Combien souvent veux-tu faire une chose sans le pou- 
voir et sans le savoir faire ! Quand tu le sais, tu ne le peux 
Das le temps te manque; si tu as le temps, c'est la vo- 
lonté qui te fait défaut. Tout fa été donné par ma grâce 
„our ton salut, pour que tu reconnaisses et tu com- 
prennes que tu n'as pas l'être par toi-même, et pour qn.- 
in aies plus raison de t'humilier que de fenorgue.lhr. 
lin toute chose tu trouves des privations et des chan- 
gements, parce que rien n'est en ta puissance; il n'y a 
mie ma grâce que tu trouveras ferme et inébranlable ; 
aucune force ne pourra t'en séparer, à moins que tu t'en 
.éloignes toi-même en retournant au mal. 

3' -Comment donc peux-tu résister à ma bonté? Le 
ferais-tu si tu consultais ta raison, et placera.s-tu tes es- 
pérances dans tes pensées, et ta confiance en ce qu. vient 
de toi'» Mais tu es devenu comme l'animal sans raison: 
lu ne vois pas et tu ne reconnais pas que tout change, 
excepté ma grâce. Pourquoi ne pas te fier à moi, qui suis 
ton Créateur? pourquoi compter sur toi? Ne te su.s-je pas 
toujours fidèle? Comment pouvoir en douter, puisque tu 
réprouves tous les jours? 

4—0 ma fille bien-aimée ! vois combien 1 homme m est 
infidèle. Il manque à l'obéissance que je lui avais imposée, 
et il tombe dans la mort. Moi, au contraire, je lui ai tou- 
iours été fidèle, en lui procurant le bien pour lequel | 
Vava's créé. Afin qu'il puisse l'atteindre et le posséder, 
l'ai uni ma divinité à l'infirmité de sa nature. L'homme, 
ainsi racheté et renouvelé dans la grâce par le sang de mon 
fc-ils bien-aimé, devrait me connaître par expérience. Et 
cependant ce pauvre infidèle semble douter que je sois 
assez puissant pour le secourir, assez fort pour le défendre 
contre ses ennemis, assez sage pour éclairer son intel- 
ligence, assez bon pour lui donner ce qui est nécessaire 

à SOn Salut. „ a „Ara 

5 _ Il pense que je n'ai pas des trésors pour le rendre 
riche une beauté pour l'embellir, une nourriture pour 1< 
rassasier, un vêtement pour le couvrir. Ses act.ons prou- 
vent qu'il en juge ainsi. S'il en était autrement, ne ferait-U 



r 



■ 1 



TRAITÉ DE LA PROVIDENCE. 



CH. CXL 



277 



pas des œuvres bonnes et saintes? L'expérience devrait 
pourtant lui montrer que je suis fort ; car tous les jours 
je conserve son être, et ma main le défend contre ses 
ennemis. Personne ne peut résister à l'action de ma puis- 
sance ; si l'homme ne le voit pas, c'est qu'il ne veut pas 
voir. 

6. — Ma sagesse a tout ordonné dans le monde, et le 
gouverne avec tant de sollicitude, que rien n'y manque, 
et qu'il est impossible d'y ajouter quelque chose pour 
l'âme et pour le corps. J'ai pourvu à tout, sans que votre 
volonté m'y ait forcé, puisque vous n'étiez pas encore, 
et c'est ma seule bonté qui m'a fait agir. J'ai créé le ciel, 
la terre et la mer : j'ai étendu le firmament au dessus de 
vos têtes ; j'ai fait l'air pour que vous respiriez, le feu et 
l'eau pour les modérer par leur opposition ; le soleil, pour 
que vous ne fussiez pas dans les ténèbres : tout a été fait 
et ordonné pour satisfaire aux. besoins de l'homme. Le ciel 
est peuplé d'oiseaux, la mer est riche de poissons, la terre, 
d'animaux et de fruits, afin que l'homme puisse en vivre. 
Ma providence a tout réglé avec ordre et sagesse. 

7. — Après avoir créé toutes ces choses bonnes et parfai- 
tes, j'ai enfin créé l'homme à mon image et ressemblance, 
et je l'ai placé dans un jardin qui, par la faute d'Adam, 
a produit des épines, tandis qu'il n'avait donné d'abord 
que des fleurs embaumées d'innocence et de sainteté. Tout 
obéissait à l'homme ; mais, dès qu'il eut commis sa faute, 
il trouva la révolte en lui et dans les autres créatures. 
Le monde devint sauvage, et l'homme, qui le résume, par- 
tagea son sort. 

8. — Mais ma tendresse paternelle vint à son secours en 
envoyant au monde mon Verbe, qui en ôta la stérilité de 
la chute et en arracha les épines. Je refis du monde un 
beau jardin que j'arrosai avec le Sang précieux de mon 
Fils unique, et, après en avoir été les épines du péché mor- 
tel, j'y plantai les fleurs des sept dons du Saint Esprit. 

9. — Cela fut accompli seulement après la mort de mon 
Fils, ainsi que l'explique une figure de l'Ancien Testament. 
Elisée fut prié de ressusciter un enfant (iv Reg. iv, 22) ; 
il n'y alla pas, mais il envoya Giézi avec son bâton, lui 
ordonnant de placer le bâton sur celui qui était mort. 
Giézi exécuta ce qui lui avait été commandé, mais l'en- 



■ 




278 



DIALOGUE liF. SAINTE CATHERINE 



fant no ressuscita pas. Alors Elisée vint en personne; il 
appliqua ses membres aux membres de l'enfant, lui soui- 
lla sept fois au visage, et l'enfant fut rappelé à la vie. Cette 
figure représente Moïse, que j'ai envoyé avec le bâton de 
la loi, pour qu'il l'appliquât sur le genre humain, qui 
était mort ; mais le bâton de la loi ne lui rendit pas la vie. 
J'envoyai donc mon Fils unique, qui est figuré par Elisée, 
et qui prit les proportions du mort par l'union de la nature 
divine avec la nature humaine. Cette nature divine lui fut, 
unie par tous ses membres, par la puissance du Père, par 
la sagesse du Fils et par la clémence du Saint Esprit. Ainsi, 
moi, Dieu éternel, dans mon unité et ma trinité, je fus uni 
et assimilé à votre nature humaine. 

10. — Après cette union, le Verbe adorable en fit une au- 
tre. Dans l'ardeur de son amour, il s'élança vers la mort 
ignominieuse de la Croix pour s'y livrer tout entier. Et 
après cette seconde union, il donna les sept dons du Saint 
Esprit à celui qui était mort, en respirant sept fois sur son 
visage, et en soufflant dans la bouche de son cœur. Il ôte 
ainsi dans le baptême la mort du péché, et rend la vie de 
la grâce. Le mort respire aussitôt, et en signe de vie, il 
rejette ses péchés par une humble confession. 

11. — Alors le jardin est orné de fruits suaves et délicieux. 
Il est vrai que le jardinier, qui est le libre arbitre, peut le 
rendre fertile ou sauvage, selon qu'il le cultive ou le né- 
glige. Car, s'il y sème le poison de l'amour-propre, qui 
fait naître les sept vices capitaux et tous ceux qui vien- 
nent d'eux, il chasse les sept dons du Saint Esprit et se 
prive de toute vertu. Il n'y a plus de force, parce qu'il 
s'est affaibli ; il n'y a plus de tempérance et de prudence 
parce qu'il a perdu la lumière dont se servait sa raison ; il 
n'y a plus de foi, d'espérance, de. justice, parce qu'il est 
devenu injuste. Il espère en lui, et parce que sa foi est 
morte, il se confie plutôt dans les créatures qu'en moi, son 
Créateur. Il n'y a plus de charité, parce qu'il l'a détruite 
dans son cœur par l'amour de sa propre faiblesse. Et 
parce qu'il a été cruel envers lui-même, il ne peut être bon 
envers son prochain. Ainsi privé de tout bien, il tombe dans 
le mal et dans les horreurs de la mort. 

12. — Comment pourra-t-il retrouver la vie ? Par Elisée, 
par le Verbe, mon Fils unique. Et de quelle manière ? Le 









TRAITÉ DE LA PROVIDENCE. — Clï. CXLI 



279 



jardinier arrachera les épines de sa faute par une sainte 
haine de lui-même ; car, s'il ne se hait pas, il ne pourra 
jamais les arracher. Qu'il s'empresse de se conformer, par 
un amour sincère, à la doctrine de ma Vérité incarnée ; 
qu'il arrose son jardin avec le sang précieux de mon Fils, 
avec ce Sang que le prêtre répand sur la tète du pécheur, 
lorsqu'il reçoit l'absolution, avec la contrition, la confes- 
sion, la satisfaction et la ferme résolution de ne plus m' of- 
fenser. De cette manière, l'homme peut renouveler et em- 
bellir le jardin de son âme pendant cette vie ; mais après 
si mort, il ne pourra plus le faire, comme je te l'ai ex- 
pliqué ailleurs. 



CXLI. — La Providence nous envoie la tribulation pour notre 
salut. — Malheur de ceux qui espèrent en eux-mêmes 
au lieu d'espérer en Dieu. 



\_ __ Vois comment ma providence a réparé la ruine de 
l'homme. J'ai laissé dans le monde les épines nombreu- 
ses de la tribulation, et l'homme y a rencontré la révolte 
en toutes choses. Je l'ai voulu ainsi pour votre bien, car 
il était très utile que l'homme ne mit pas son espé- 
rance dans la vie présente, pour qu'il courût avec ardeur 
vers moi, son bonheur véritable et sa lin dernière. Les 
peines et les contrariétés doivent détacher son cœur du 
monde et l'élever vers moi. Et cependant l'homme, dans 
son ignorance, ne voit pas cette vérité. Il est si faible 
et si porté aux choses du monde, que, malgré les peines 
■et les tribulations qu'il y rencontre, il ne voudrait jamais 
s'en séparer pour retourner dans la patrie qui lui est 
préparée. 

2. — Tu peux comprendre par cela, ma fille bien-aiméc, 
ce que ferait l'homme malheureux s'il trouvait dans le 
monde la jouissance, la satisfact'on de ses désirs, et un 
repos sans orage. Aussi, par un acte miséricordieux de 
ma douce providence, je permets que le monde produise 
des peines et des épreuves en abondance ; c'est le moyen 
d'éprouver sa vertu, et je trouve dans la violence qu'il 
se fait le motif de lui donner une récompense. Ma provi- 
dence règle ainsi tout avec une souveraine sagesse. 



280 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 







3.— J'ai donné beaucoup à l'homme, parce que je suis 
riche, et je puis lui donner bien davantage, parce que 
mes richesses sont infinies. Tout a été fait par moi, et 
sans moi rien ne pourrait être. Si quelqu'un veut voir et 
posséder la beauté, je suis la beauté suprême; si quel- 
qu'un désire la bonté, je suis l'éternelle Bonté. Je suis 
la vraie Sagesse, la Douceur, la Tendresse, la Justice, la 
Miséricorde par excellence. Je suis un Dieu prodigue et 
non pas avare, j'accorde avec abondance à ceux qui 
me demandent, j'ouvre avec empressement à ceux qui 
frappent véritablement, et je réponds à tous ceux qui 
m'appellent. Je ne suis pas ingrat, mais reconnaissant, et 
je récompense avec largesse ceux qui souffrent pom- 
ma gloire. Je suis aimable surtout, et je conserve dans 
une grande joie l'âme qui s'est revêtue de ma volonté. 
Je suis cette providence certaine qui ne manque jamais 
à mes serviteurs qui espèrent en moi ; je leur accords 
tout ce qui est utile pour l'âme et pour le corps. 

4.— L'homme infidèle me voit nourrir le ver dans un 
bois aride, faire vivre les animaux sauvages, les poissons 
de la mer, les oiseaux du ciel, régler le soleil, la rosée. 
les saisons, pour engraisser la terre qui doit porter des 
plantes et des fruits. Comment peut-il croire que je ne 
veille pas sur lui, que j'ai créé à mon image et ressem- 
blance, lorsque j'ai tout fait pour ses besoins et son 
service? De quelque côté qu'il se tourne, spirituellemeaj 
ou temporellement, il ne pourra trouver autre chose que 
l'abîme et le feu de mon éternelle charité, qui agit avec 
une vraie et parfaite sagesse. 

5.— Mais il ne voit pas, parce qu'il s'est privé de la lu- 
mière, et qu'il ne veut pas voir. 11 se trouble et limite 
sa charité envers le prochain, parce qu'il s'inquiète avec 
avarice du lendemain. Ma Vérité le lui a défendu lors- 
qu'elle a dit : « Ne pensez pas au lendemain, à chaque. 
jour suffit sa peine» (S. Matth. vi, 34). Cette parole 
condamne votre infidélité, en vous montrant ma provi- 
dence et la rapidité du temps ; elle vous dit de ne pas 
penser au lendemain : car pourquoi se tourmenter de ce 
qu'on n'est pas sur d'avoir ? 

6. — Il faut, avant tout, chercher le royaume de Dieu et 
sa justice, c'est-à-dire une vie bonne et sainte. Votre l'ère, 












TRAITÉ DE LA PROVIDENCE. — CH. CXLl 



281 



qui est dans l'éternité, ne connaît-il pas les petites choses 
dont vous pouvez manquer? ne les ai-je pas faites pour 
vous, et n'ai-je pas dit à la terre de vous donner ses 
fruits? Le malheureux qui par sa défiance rétrécit le cœur 
et la main qu'il devait ouvrir à son prochain, n'a pas 
lu cette loi de ma Vérité, puisqu'il n'en suit pas les 
traces; et c'est pour cela qu'il se rend insupportable ù 
lui-même. Tout son mal vient de ce qu'il espère en lui, 
au lieu d'espérer en moi. 

7. — Il se fait juge de la volonté des hommes, sans son- 
ger que ce droit m'appartient. Il ne tient aucun compte 
de ma volonté, et ne trouve bien que ce qui est heu- 
reux et agréable selon le monde. Si ce bonheur lui man- 
que, il lui semble ne rien éprouver, ne rien recevoir de 
ma providence et de ma bonté. Il croit être privé de 
tout bien, parce qu'il a placé toute son affection dans 
les joies du monde et dans son propre plaisir. L'amour 
de lui-même l'aveugle au point qu'il ignore ce que sont 
les richesses intérieures et les fruits d'une véritable pé- 
nitence. Il aspire ainsi la mort, et goûte dès cette vie 
les arrhes de l'enfer. 

8. — Malgré cela, ma bonté ne cesse de veiller sur lui, 
car j'ai commandé à la terre de donner ses fruits au 
juste et au pécheur. Je leur accorde également la pluie et 
le soleil ( S. Matth., v. 45). Souvent même le pécheur en 
jouira plus que le juste. Ma bonté agit ainsi pour donner 
en plus grande abondance les richesses invisibles àl'àmedu 
juste, qui par amour pour moi s'est dépouillé de tous les 
biens temporels, en renonçant au monde, aux plaisirs 
et à sa propre volonté. Ceux-là enrichissent leur âme et 
dilatent leur cœur dans l'abime de ma charité. Ils perdent 
tout soin d'eux-mêmes ; ils ne se tourmentent plus des 
choses du monde ; et renoncent à tout ce qui les regarde ; 
alors je me charge de leur âme et de leur corps, et j'ai 
pour eux une providence particulière. L'Esprit Saint de- 
vient pour ainsi dire leur- serviteur. 

9. — N'as-tu pas .lu dans la vie des saints Pères l'his- 
toire de ce grand solitaire qui avait renoncé à tout pour 
l'amour de moi ? Lorsqu'il tomba malade, je lui envoyai 
un ange pour le servir et l'assister dans ses besoins : 
rien ne manquait à son corps, et son âme trouvait une 







^f 



282 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



■ 




joie ineffable dans la conversation de l'envoyé céleste. 

10. — L'Esprit Saint, comme une more tondre, nourri! 
hommes sur le sein de sa divine charité ; il les rend lihres 
et souverains en les délivrant des chaines de l'amour-propre. 
Car, là où se trouve le feu de mon infinie charité, on ne 
trouve jamais l'eau de l'amour-propre, qui éteint sa douce 
flamme dans les âmes. Oui, l'Esprit Saint est un bon servi- 
teur, que ma bonté leur a donné ; il revêt l'âme, il l'eni- 
vre, l'inonde de douceur et la comble de richesses. 

•U. _ Celui qui a tout abandonné pour moi retrouve 
tout en moi. Je revêts avec magnificence sa nudité volon- 
taire, et l'humilité qui le fait servir est la cause de sa 
puissance. Sa vertu l'élève au dessus du monde et des 
sens, parce qu'il a renoncé à voir par lui-même. Il jouit 
d'une lumière parfaite, parce qu'il n'espère pas en lui : 
une ferme espérance, une foi vive l'attachent à moi, et il 
goûte ainsi la vie éternelle, sans ressentir dans son esprit 
aucune, amertume, aucune douleur. Il juge tout en bien, 
parce qu'il trouve en tout ma volonté, et qu'il comprend 
à la lumière de la foi que je cherche en tout sa sanctifi- 
cation. Aussi rien n'altère sa patience. 

12. — Oh ! que cette âme est heureuse, puisque dans 
un corps mortel elle goûte un bien éternel ! Elle reçoit et 
voit tout avec respect. La main gauche ne lui pèse pas 
plus que la main droite ; elle aime autant la tribulation 
que la consolation, la faim et la soif que la nourriture et 
le rafraîchissement, le froid que la chaleur, la nudité 
qu'un vêtement, la vie que la mort, la gloire que les affronts. 
En toutes choses elle est calme et inébranlable, parce qu'elle 
est affermie sur la pierre vivante, et qu'elle voit à la sainte 
lumière de la foi et avec une forte espérance que je fais 
tout par amour, dans l'unique but de votre salut. 

13. — C'est dans les grandes épreuves que je montre 
la grandeur de ma puissance. Je ne donne, les fardeaux 
pesants qu'à ceux qui peuvent les porter, en les accep- 
tant par amour pour moi. Le sang de mon Fils vous a 
prouvé que je ne veux pas la mort du pécheur, mais plutôt 
qu'il se convertisse et qu'il vive ; c'est pour cela que y 
lui donne tout ce qu'il reçoit. Ceci est évident pour l'àme 
qui se dépouille d'elle-même, qui se réjouit de tout 
qu'elle voit en elle ou clans les autres. Comment craindrait- 




TRAITE DE LA PROVIDENCE. — C[I. CXLIL 



283 



elle cjue ces petites choses lui manquent, lorsque dans les 
grandes et les difficiles, la foi lui montre toujours ma pro- 
vidence ? Oh ! qu'elle est belle la lumière de la très sainte 
foi, avec laquelle on voit et on comprend ma vérité, la 
lumière qui vient par les bons soins du Saint Esprit, la 
lumière surnaturelle que l'âme acquiert par ma grâce, en 
usant bien de la lumière naturelle que je lui ai d'abord 
donnée ! 

CXLIL — Providence de Dieu dans le sacrement de l'Eu- 
charistie. 



i. — Ne sais-tu pas, ma fille bien-aimée, comment ma 
providence agit envers mes serviteurs et les âmes qui 
espèrent en moi '? Elle agit de deux manières, pour l'âme 
et pour le corps ; et ce que je fais pour le corps est 
utile à l'âme, afin que la lumière de la foi croisse et 
augmente eu elle, afin qu'elle espère en moi et qu'elle 
connaisse clairement que je suis le seul qui ai l'être, 
le pouvoir, la volonté et l'intelligence, pour subvenir à 
ses besoins ot à son salut. 

2. — C'est pour la vie de l'âme que j'ai institué les 
sacrements ({<■ la sainte Eglise, qui sont sa nourriture : 
car le pain est un aliment grossier qui convient au corps : 
mais l'âme incorporelle vit de ma parole. Ma Vérité a 
dit dans l'Évangile: « L'homme ne vif pas seulement de 
pain, mais de toute parole qui sort do la bouche do 
Dieu » (S. Matth., IV, 4). C'est-à-dire, en suivant île cœur 
la doctrine do mon Verbe incarné pour vous. C'est par 
le Verbe et par la vertu du précieux Sang que les sa- 
crements vous donnent la vie. Ces moyens spirituels sont 
pour l'âme, quoiqu'ils lui arrivent par l'intermédiaire du 
corps. Mais l'acte extérieur et corporel ne donne la vie 
de la grâce qu'autant que l'âme l'accepte par une dis- 
position intérieure, par un saint et ardent désir, dont 
'■lie est seule capable. C'est pour cela que je t'ai dit 
que les sacrements étaient les biens spirituels de l'â- 
me, parce qu'il faut son désir pour les recevoir, quoi- 
qu'ils lui soient administrés par l'intermédiaire du corps. 

3. — Quelquefois, pour augmenter cette faim, ce désir 



B 



■ 



284 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



de l'âme, je fais en sorte qu'elle souhaite ces bien- 
pouvoir les obtenir. Cette privation augmente son ardeur, 
et, dans son indigence, elle se connaît mieux elle-mi 
Elle se trouve indigne de ces biens et alors je l'en rend* 
digne en lui prodiguant les trésors de ma bonté dans 
mon Sacrement. Tu le sais bien toi-même par expériei 
car par mon ordre la grâce du Saint Esprit, qui 
tout, porte le ministre de l'Autel à préparer cette nour- 
riture, et le force intérieurement à en rassasier l'âme. 

Quelquefois je diffère jusqu'au dernier instant l'aci i- 

plissement de son désir, et je le satisfais à l'instant cm 
elle doit perdre toute espérance. 

4. — Remarque que je pourrais accorder sur-le-champ 
ce que je fais tant attendre ; mais j'agis de cette manière 
pour augmenter la lumière de la foi dans l'âme et l'ha- 
bituer à ne jamais se lasser d'espérer en moi. Etli 
vient ainsi fidèle et prudente; elle ne regarde pu 
arrière avec méfiance, et ne laisse pas éteindre l'ardeoi 
de son désir. Souviens-toi que j'ai ainsi éprouvé une 
âme qui m'aime (1). 

5. — Cette âme était venue à l'église avec un grand 
désir de la sainte Communion. Elle demanda humbleraenl 
au ministre de l'Autel le corps de l'Homme-Dieu parlait 
(■lie fut refusée : mais son cœur grandit au milieu de i 
pieux gémissements, et le prêtre ressentit dans sa corn 
cience un tel remords, que quand il voulut offrir le c 
lice, il fut forcé par le Saint Esprit de lui Taire dire que 
si elle voulait recevoir le corps de Jésus-Christ, il le ! 
donnerait avec empressement. Ma bonté voulut ainsi i 
sasier le désir de cette âme; l'étincelle d'amour et 
foi quelle ressentit d'abord devint un tel incendie, qu'i 
lui semblait que la vie allait abandonner son corps. 
n'avais permis ce refus que pour affermir son espérai 
et détruire en elle tout amour-propre. Je me suis 

de la créature dans cette occasion; mais dans beaucoup 
d'autres le Saint Esprit veut bien agir sans intermédiaire 
Je t'en donnerai deux exemples qui doivent fortifier I 
foi et te faire admirer ma providence. 



(1) Les exemples que Dieu cite sont des faits arrivés à sainte Catherine 
même. 



TRAITÉ DI-: LA PROVIDENCE. 



CH. CXLI1 



•28.-, 






0.— Tu sais que le jour de la conversion de mon apôtre 
Paul, il y avait dans une église une âme qui était dé- 
vorée du désir de recevoir la sainte Communion. Presque 
tous les prêtres qui devaient célébrer la messe lui dirent 
qu'elle ne pourrait pas communier. Je permis ces refus 
pour lui montrer que si les hommes lui faisaient défaut, 
elle ne serait pas abandonnée par le Créateur. J'attendis 
la dernière messe, et j'employai ce doux stratagème pour 
la mieux enivrer de ma providence. Voici comment je 
la trompai: elle avait dit à celui qui allait seivir la 
messe qu'elle voulait communier ; mais celui-ci n'avertit 
pas le prêtre. N'ayant pas reçu de réponse contraire, elle 
attendait avec ardeur la sainte Communion; quand la 
messe fut terminée et qu'elle se vit frustrée de son espé- 
rance, elle sentit s'augmenter son désir et sa faim (te la 
nourriture des anges ; mais son humilité profonde lui 
persuadait qu'elle en était indigne, et elle se reprochait 
d'avoir osé demander un si grand Sacrement. 

7.— Alors moi qui me plais à élever les humbles, je 
l'attirai vers moi, en lui faisant connaître l'abîme de 
l'éternelle Trinité. Je montrai à l'œil de son intelligence 
la puissance du Père, la sagesse du Fils, la douceur du 
Saint Esprit, qui ne font qu'un par essence. Et cette âme 
fut ravie à un tel degré d'union, que son corps était 
élevé de terre ; car, comme je te l'ai dit, dans cette union, 
l'âme est plus unie à moi par l'amour qu'elle ne l'est 
naturellement au corps. Alors, pour satisfaire enfin son 
désir, je lui donnai moi-même la sainte Communion ; et 
comme preuve de cette grâce, pendant plusieurs jours elle 
ressentit d'une manière ineffable le goût et l'odeur du corps 
et du sang de mon Fils unique, Jésus crucifié. Elle fut 
toute renouvelée et fortifiée par la lumière de ma pro- 
vidence, qu'elle avait, dans cette occasion, si délicieu- 
sement éprouvée. Le monde ignora cette grâce ; mais elle 
la comprit d'une manière claire et sensible. 

8.— Le second fait que je veux te citer eut pour témoin 
le prêtre qui célébrait à l'Autel. Cette âme avait ardem- 
ment désiré entendre la messe et y communier ; mais la 
maladie la retarda, et elle ne put arriver qu'au moment 
de la Consécration. La messe se disait près du grand 
autel, au chevet de l'église ; elle se mit en prière à l'autre 



. 











286 



DIALOGUE ru: SAINTE CATHERINE 



extrémité, parce qu'on le lui avait ordonné; et elle disait 
au milieu de ses larmes et de ses pieux gémissements : 
Ame infortunée, ne vois-tu pas la grâce que Dieu a bien 
voulu te faire, en te permettant d'entrer dans son . 
sainte, et d'apercevoir le ministre qui consacre à l'Autel'.' 
No mériterais-tu pas plutôt par tes fautes d'être en enfer? 
Mais en Rabaissant ainsi dans les profondeurs de son 
humilité, son désir, au lieu de diminuer, augmentait km 
jours, parce qu'elle croyait fermement à ma bonté, et 
qu'elle espérait de l'Esprit Saint la consolation qu'elle 
attendait. 

9.— Je la lui accordai d'une manière qu'elle ne pouvait 
prévoir et demander ; car, au moment où, selon les rites 
de l'Église, le prêtre divise l'Hostie, une fraction de cette 
Hostie s'éloigna de l'autel par un acte de ma puissance, 
et alla à l'autre extrémité de l'Église vers la personne 
qui priait et qui put ainsi communier. Elle pensa d'abord 
que j'avais satisfait l'ardeur de son désir d'une manière 
invisible, comme je l'avais déjà fait plusieurs fois; mais 
le prêtre savait le contraire, car il fut profondément affligé 
de ne pas trouver cette fraction de l'Hostie, jusqu'à ce 
que le Saint Esprit lui eût révélé ce qu'elle était devenue; 
son inquiétude ne fut calmée que par l'assurance de la 
personne qui l'avait reçue. 

10.— Ne pouvais-je pas facilement détruire l'obstacle de 
la maladie et permettre à cette personne d'arriver à temps 
pour entendre la messe et communier comme à l'ordinaire 1 
Je le pouvais certainement; mais je voulus prouver par 
expérience à cette âme qu'avec ou sans l'intermédiaire 
des créatures, en quelque lieu et de quelque manière 
qu'il me plaise, je puis, je veux et je sais satisfaire admira- 
blement, et plus qu'elle ne saurait l'imaginer, les sainte- 
ardeurs de son désir. Que ce que je viens de dire sur ce 
sujet, ma fille bien- aimée, te suffise pour te faire connaître 
ma providence. Je vais maintenant t'expliquer les moyens 
que j'emploie au dedans de l'âme sans l'intermédiaire du 
corps ou des agents extérieurs. Je t'en ai déjà dit quel- 
que chose en t'entretenant des états de l'âme. 



TRAITE DE LA PROVIDENCE. — GH. CXLI1I 



287 



CXLI1I. — Providence de Dieu à l'égard de ceux qui sont en 
péché mortel. 



i.— L'âme est en état de péché mortel ou en état de 
grâce ; et en état de grâce, elle est parfaite ou impar- 
faite. Dans tous ces états, ma providence agit avec sagesse 
et diversement, selon ce que je vois être le plus utile. 
Quant aux hommes du monde qui dorment clans l'obscu- 
rité du péché mortel, je réveille leur conscience par la 
douleur de l'aiguillon qu'ils ressentent au fond de leur 
cœur, et par des moyens si variés que la parole humaine 
ne saurait les dire; les remords et les peines intérieures 
qu'ils éprouvent les éloignent bien souvent du mal. 

2. — Quelquefois aussi je cueille les roses sur les épines. 
Lorsque je vois l'homme qui penche vers le péché mortel 
et vers l'amour désordonné de la créature, ma bonté lui 
ôte l'occasion et le temps de céder à sa volonté mau- 
vaise ; et alors la tristesse qu'il en éprouve trouble son 
âme, réveille le cri de sa conscience et le guérit de la 
folie où il était tombé ; car ne peut-on pas appeler une 
folie cette affection pour une chose dont on reconnaît en- 
suite le néant? La créature qu'il aimait d'un amour cor- 
rompu est bien quelque chose ; mais l'usage qu'il voulait 
en faire n'était rien, parce que le péché n'est que la pri- 
vation de la grâce, comme l'aveuglement est la privation 
de la vue. 

3. — Ainsi, de la faute même qu'on peut bien appeler 
une épine, puisqu'elle déchire cruellement, je tire une 
rose en y trouvant un moyen de salut. Qui me fait agir 
de la sorte? Ce n'est pas le pécheur, qui ne me cherche 
pas et qui ne demande le secours de ma providence que 
pour pécher, ou jouir des richesses, des plaisirs et des 
honneurs du monde ; c'est mon amour, ma tendresse pater- 
nelle qui me poussent ; car je vous ai aimés avant votre 
naissance, et je désire être aimé de vous. 

4. — Je suis aussi excité et forcé par les prières de mes 
serviteurs et de mes amis, qui, par la grâce du Saint 
Esprit, pour ma gloire et pour le salut du prochain, deman- 



^m 



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■ 



288 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




dent avec ardeur leur conversion, s'elTorçant d'apaiser ma 
colère et de lier les mains de ma justice sous les coups 
de laquelle le pécheur devrait tomber. Leurs larmes et 
leurs humbles supplications me retiennent et me font pour 
ainsi dire violence Qui les pousse à crier ainsi vers moi Y 
C'est ma providence, qui veille aux besoins de ceux que 
lue le péché ; car il est écrit : « Je ne veux pas la mort do 
pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive » (Ézéchiel, 
xxxin, M ). 

5. — O ma fille bien-aimée, passionne-toi pour ma pro- 
vidence ; ouvre les yeux de ton esprit et de ton corps, tu 
verras les hommes coupables auxquels la lèpre du péché 
communique la corruption de la mort. Ils sont p\< 
dans les ténèbres, parce qu'ils sont privés de la lumière de 
la grâce ; ils marchent en chantant et en riant ; ils perdent 
le temps que ma bonté leur accorde, dans la vanité, les 
plaisirs et les honteuses jouissances ; ils se gorgent de vin 
et d'aliments avec une telle avidité, qu'ils semblent avoir 
l'ait un dieu de leur ventre. Ils vivent dans ces haines, ces 
vengeances, cet orgueil et ces vices que je t'ai déjà fait con- 
naître ; ils ignorent leur état et courent vers la mort éter- 
nelle qui les attend s'ils ne se convertissent ; les infortunés 
se réjouissent au milieu d'un si grand péril ! 

6. — Ne devrait-on pas croire bien insensés des con- 
damnés à mort qui iraient au supplice en chantant, en dan- 
sant et en donnant les signes d'une folle joie? Ne sont- 
ils pas aussi insensés, ces malheureux, et ne le sont-ils 
même pas davantage, puisque la mort de l'âme est bien 
plus à craindre que la mort du corps? Ils perdent la vie 
rie la grâce et courent à une peine infinie, s'ils meurent 
dans cet état ; tandis que les r.utres ne perdent que la vie 
du corps et n'endurent qu'une peine finie et passage. v. Kt 
cependant ils chantent, dans leur délire, comme des insen- 
sés et des fous. 

7. — Mes serviteurs, au contraire, sont dans les gémis» 
sements et la douleur ; ils persévèrent dans les veilles, dans 
la prière, dans les larmes et les jeûnes, afin d'obtenir leur 
salut. Les hommes les tournent en dérision, mais leurs in- 
sultes retombent sur leur tête ; la punition suit nécessai- 
rement la faute, tandis que toutes les peines que les justes 
souffrent pour mon amour auront leurs joies et leur récora- 



TRAITE DE LA PROVIDENCE. — CH. CXL1V 



289 



penses. Ne suis-je pas un Dieu juste, qui rendra à chacun 
selon ses œuvres. 

8. — Mes vrais serviteurs, malgré ces injures, cette in- 
gratitude et ces persécutions, ne cessent pas de prier ; ils 
crient, au contraire, vers moi, avec plus de force, et redou- 
blent de charité. Qui les pousse à frapper avec tant d'ardeur 
à la porte de la miséricorde ? C'est mon ineffable provi- 
dence, parce qu'ainsi je procure le salut de ces malheureux, 
et j'augmente en même temps la vertu et les fruits de la 
charité dans le cœur de mes amis. Je multiplie ainsi et je 
varie sans cesse les moyens que ma providence emploie 
pour retirer les âmes des ténèbres du péché mortel. Main- 
tenant je te dirai ce que fait ma providence pour ceux qui 
se sont retirés du mal, mais qui sont encore imparfaits ; 
sans cependant répéter ce que j'ai dit des états de l'âme, 
je t'expliquerai ce sujet rapidement. 

CXLIV. — Providence de Dieu envers les imparfaits pour les 
conduire à la perfection. 



1. — Sais-tu, ma fille bien-aimée, quelle conduite je tiens 
à l'égard des imparfaits pour les mener à la perfection et 
les faire avancer dans la vertu ? Quelquefois je les éprouve 
par la confusion de leurs pensées ou par la stérilité de 
leur esprit. Il semble à l'âme que je l'ai abandonnée et 
qu'il n'y a plus en elle aucune affection ; elle ne peut se 
reposer dans le monde, parce qu'elle ne lui appartient 
pas, et il lui parait qu'elie m'est étrangère, parce qu'elle 
n'éprouve aucun bon sentiment ; sa volonté seulement l'em- 
pêche de m ! offenser. Et comme clans l'homme la volonté 
est la porte principale qui garde l'âme, je lui ai fait pré- 
sent d'une liberté forte et indépendante. Je ne laisse jamais 
les démons et les autres ennemis de l'homme ouvrir et for- 
cer cette porte, à moins que le libre arbitre n'y consente ; 
mais je leur permets souvent d'attaquer et de briser les au- 
tres portes de l'âme. 

2. — La cité de l'âme a plusieurs portes ; elle en a trois 
principales : la première est la volonté, qui est inexpugna- 
ble et garde toutes les autres ; la force, que je lui ai don- 
née, est le libre arbitre, qui peut ouvrir et fermer à qui lui 

Dialogue do Ste Cath. de S. — 19. 




fl 






290 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




plaît et quanti il veut. Les autres portes sont la mémoire 
ot l'entendement ; si la volonté cède et ouvre, aussitôl 
entre l'ennemi, qui est l'amour-propre, avec les autres en- 
nemis qui l'accompagnent. L'entendement reçoit les ténè- 
bres qui combattent la véritable lumière ; la mémoire re- 
tient la haine, qui nait du souvenir de l'injure et qui détruit 
la charité du prochain. Elle se rappelle les plaisirs et les 
jouissances de la vie du monde, aussi variés que les péchés 
opposés aux vertus. 

3. — Dès que ces trois portes ont cédé, toutes les petites 
portes des sens sont ouvertes ; les sens extérieurs sont dos 
instruments, des organes qui correspondent à l'âme. Cefii 
portes prises correspondent à ces organes ; et alors l'harmo- 
nie est détruite, le mal souille tous les rapports et tous les 
actes qui en viennent. L'œil donne et propage la mort, 
parce qu'il considère une chose morte avec un regard cou- 
pable et dissolu ; et ce regard entraine la légèreté, la va- 
nité du cœur et un extérieur déshonnéte, qui lui cause la 
mort et la donne aux autres. Malheureux, tu profanes ce 
que je t'ai donné dans ma bonté ; tu devais regarder le ciel 
et tout ce qui est beau dans mes créatures, pour me glori- 
fier et admirer les mystères de ma providence ; et, en n'y 
voyant que matière et corruption, tu n'arrives qu'à la 

mort. 

4. — L'oreille aussi se délecte de choses déshonnétes et 
de propos sur le prochain, qu'elle juge sans examen comme 
sans justice, et je l'ai donnée à l'homme pour qu'il écoute 
ma parole et serve son semblable. Je lui ai donné la langue 
pour confesser ses fautes, annoncer ma vérité et travailler 
au salut des âmes ; il en abuse pour blasphémer son Créa- 
teur et perdre son prochain, qu'il déchire par ses menson- 
ges. Il blâme le bien et loue le mal qu'il voit faire; il rend 
de faux témoignages, il corrompt son âme et celle des au-- 
très par des paroles lascives. Ses lèvres profèrent des in- 
jures, qui blessent le cœur comme un glaive aigu, et qui 
provoquent la haine et la colère. Oh ! combien la langue 
produit d'homicides, d'impuretés, de colères, de querelles, 
de haines, de maux de toute espèce ! 

5. — L'odorat commet l'offense en abusant du plaisir 
qu'il trouve dans ses sensations; le goût, avec son avi- 
dité insatiable et ses appétits désordonnés, demande 



TRAITE DE LA PROVIDENCE. — CH. CXLIV 



291 



sans cesse des mets , et ne semble occupé qu'à rem- 
plir le corps ; et cette âme malheureuse ne s'aperçoit 
pas que ces excès allument dans sa chair fragile une 
chaleur pernicieuse qui engendre presque toujours la 
corruption. 

6. — Les mains se perdent aussi en ravissant le bien 
d'autrui et en faisant des actes honteux et déshonnétes, 
tandis qu'elles sont données à l'homme pour servir son 
semblable, surtout quand il est malade, et pour lui dis- 
tribuer l'aumône dont il a besoin. Les pieds lui sont 
accordés seulement pour aller où l'appelle son utilité, 
celle du prochain et la gloire de mon nom ; il s'en sert 
souvent pour aller à des rendez-vous coupables, pour 
courir aux conversations légères et défendues, qui cor- 
rompent son âme et celles des autres au gré de ses 
mauvais désirs. 

7. — Je te dis tout cela, ma fille bien-aimée, pour que 
tu redoubles tes pieux gémissements à la vue de cette 
noble cité de l'âme si cruellement désolée. Tu vois bien 
que toutes ces iniquités entrent par la porte principale. 
de la volonté, que nul ennemi de l'homme ne peut ou- 
vrir par la violence. Mais je permets que les portes soient 
attaquées et forcées par l'ennemi ; quelquefois je permets 
que d'épais nuages tourmentent et obscurcissent l'enten- 
dement; quelquefois c'est la mémoire, qui ne peut plus 
se souvenir de moi. D'autres fois il semble qu'il y a des 
révoltes dans les sens de votre corps, même en voyant, 
en touchant, en entendant et en sentant les choses 
saintes ; quand vous vous en approchez, on dirait que 
tout apporte à vos sens un trouble honteux et corrup- 
teur. Mais ces choses ne donnent pas la mort à l'homme ; 
je l'en préserve, à moins qu'il n'ouvre follement la porte 
de sa volonté. 

8. — Je permets que les ennemis frappent au dehors, 
mais non pas qu'ils entrent malgré, lui ; ils ne le peuvent 
que si le libre arbitre devient leur complice. Pourquoi 
permettre que cette âme soit tourmentée par tant d'en- 
nemis qui l'assiègent? Ce n'est pas pour qu'elle suc- 
combe et qu'elle perde les richesses de la grâce ; c'est 
pour qu'elle comprenne ma providence, qu'elle espère en 
moi, et non pas en elle-même ; c'est pour qu'elle se ré- 




■a 



-21 12 



DIALOGUE DE SAINTE CATHEBINE 




veille de sa négligence, et que, pleine d'une sainte inquié- 
tude elle se réfugie vers moi qui suis son protecteur, son 
tendre père; vers moi qui veux la sauver en lui fai- 
sant reconnaître humblement qu'elle n'est rien par elle- 
même, et qu'elle reçoit son être et ses grâces de moi 

qui suis sa vie. 

., _ Dès que L'âme reconnaît cette vente et se fie en 
ma' providence, elle éprouve mon secours dans tous ses 
combats ; car chaque jour je permets qu'elle soit tour- 
mentée de la manière qui convient le plus à son salut. 
11 lui semble quelquefois qu'elle est en enfer, et bientôt, 
sans aucun effort de sa part, elle se trouve délivrée de 
toute angoisse, et elle savoure dans une paix profonde 
comme un avant-goût du ciel. Tout en elle est calme et 
bien ordonné; tout la porte à Dieu, et son cœur s'en- 
flamme d'amour en contemplant les mystères de ma provi- 
dence. Elle se sent délivrée des tempêtes de cette mer pro- 
fonde non par elle-même, puisqu'elle a vu tout-à-coup la lu- 
mière mais par mon ineffable bonté, qui a pourvu à ses 
besoins au moment même où elle paraissait succomber. 
10 -- Pourquoi, lorsqu'elle m'adressait des prières hum- 
bles et ferventes, ne l'ai-jc pas exaucée, en dissipant ses 
ténèbres et en lui rendant la lumière? C'est parce qu'elle 
était encore imparfaite, et qu'il ne fallait pas qu'elle s'at- 
tribuât ce qui ne venait certainement pas d'elle. Ainsi, 
tu vois comment l'imparfait, en s'exerçant aux combats, 
marche vers la perfection, parce que ces combats lui 
font éprouver ma providence, et voir par l'expérience ce 
qu'il croyait auparavant par la foi. Cette certitude qu il 
acquiert 'lui inspire une charité plus parfaite, parce qu il 
connaît davantage ma bonté dans ma providence, et (pi il 
abandonne l'imperfection de son amour. 

M — J'use aussi d'une sainte fraude pour retirer l'hom- 
me de son imperfection : je lui donne quelquefois une 
affection spirituelle et particulière pour une créature, afin 
que par ce moyen il s'exerce dans la vertu et se corrigB 
de ses défauts. Son cœur se dépouille de l'amour sen- 
sible qu'il portait aux autres créatures, à ses parents, à 
ses frères, à ses sœurs, et il ne les aime que dans le 
Seigneur, sans aucun mouvement charnel. Cette ail 
pure que je lui ai donnée, détruit l'affection déréglée 



TIUITÉ DE LA PROVIDENCE. 



CH. CXLIV 



293 



qu'il avait pour les autres créatures, et le fait sortir de 
son imperfection. 

12. — Mais, remarque-le bien, cet amour spirituel ne 
doit avoir d'autre résultat que d'éprouver si l'amour de 
l'âme pour moi et pour cette créature est parfait. C'est 
un moyen que je lui ai donné de le reconnaître. L'âme 
reconnaîtra que son amour est imparfait, si elle voit 
qu'elle s'aime elle-même et qu'elle n'aime pas unique- 
ment ce qui lui vient de moi. 

13. — L'ùme qui est encore imparfaite m'aime d'un amour 
imparfait, et, par conséquent, elle aime aussi d'un amour 
imparfait son prochain, parce que la charité parfaite en- 
vers le prochain ne peut avoir d'autre source que la cha- 
rité parfaite envers moi; c'est avec la même mesure qu'on 
m'aime et qu'on aime le prochain. 

-14. — Comment cette âme sera-t-elle éclairée par le 
moyen de la créature? De beaucoup de manières, com- 
me je te l'ai déjà .montré. Voici une autre manière que 
je vais t'expliquer. Quelquefois cette créature qui est l'ob- 
jet de son affection particulière, la prive de sa présence, 
et lui retire la douceur de ses entretiens, où elle goûtait 
tant de consolations ; ou bien il semble que cette personne 
aimée lui en préfère une autre : et alors la peine qu'elle 
en ressent la porte à se connaître elle-même. Si elle veut 
marcher avec prudence et dans la lumière, elle devra ai- 
mer cette créature d'un amour plus parfait, parce que la 
connaissance de soi-même et la haine de son sens propre 
combattent l'imperfection et font tendre à la vertu. Celui 
qui est plus parfait aime plus parfaitement toutes les créa- 
tures, en général et en particulier . Ma bonté a voulu 
que l'homme fût ainsi fortifié par la haine de lui-même et 
par l'amour des vertus pendant la vie de son pèlerinage. 

45. — L'âme, au milieu de cette épreuve, ne doit pas 
abandonner ses pieux exercices, et se laisser aller par 
ignorance à la tristesse du cœur et à un ennni qui bou- 
leverse l'esprit ; ce serait s'exposer à un grand dan- 
ger et trouver la mort où j'ai placé la vie. Pour éviter ce 
malheur, l'âme se reconnaîtra humblement indigne de la 
consolation qu'elle désirait. Elle verra à la lumière de la 
foi que la vertu qui lui faisait surtout aimer cette créa- 
ture n'est pas diminuée, et elle s'efforcera d'augmenter 




■ 



■ 



294 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



dans son cœur une sainte faim et un grand désir de souf- 
frir toutes sortes de peines pour l'honneur et la gloire 
de mon nom. 

16. — Elle accomplira ainsi ma volonté, en acquérant le 
Fruit de perfection que ma grâce a fait mûrir par ces com- 
bats et par l'intermédiaire de la créature. Tout ce qui lui 
arrive est disposé pour la conduire à ma lumière. Tels 
sont les moyens que ma providence emploie â l'égard des 
imparfaits. Elle en a bien d'autres, car ses ressources sont 
infinies. 

CXLV. — Providence de Dieu envers ceux qui ont la 
charité parfaite. 







1. — Tu sauras que ma providence veille aussi sur les 
parfaits, afin d'éprouver et d'augmenter en eux leur per- 
fection ; car, dans cette vie présente, personne n'est si par- 
fait qu'il ne puisse l'être davantage. Voici un des moyens 
que j'emploie envers eux. Ma Vérité a dit dans l'Évangile: 
« Je suis la Vigne véritable, et mon Père est le vigneron » 
( S. Jean, xv, 1 ). Vous, vous êtes les rameaux. Celui qui reste 
en celui qui est la Vigne véritable, parce que c'est moi le 
Père qui l'ai engendré, celui-là porte beaucoup de fruit 
en suivant ses traces et sa doctrine ; et afin que le fruit 
augmente tous les jours, je vous émondo par les tribu- 
lations, les injures, les moqueries, les humiliations, les 
contradictions de faits et de paroles, par la faim et la soif, 
selon qu'il plait à ma bonté, et dans la mesure qui convient 
à chacun. 

2. — La tribulation est le signe qui prouve que la charité 
est parfaite dans une àme qui sait souffrir avec une douce 
patience. Les tribulations et les injures que je permets 
exercent la patience de mes serviteurs. Le feu d'une tendre 
charité augmente dans leur âme par la compassion qu'ils 
ressentent pour ceux qui les insultent; car ils souffrent 
plus du tort que les autres se font et de l'offense qu'ils 
commettent envers moi, que de l'injure qu'ils reçoivent. C'est 
ainsi qu'agissent ceux qui sont arrivés à une grande per- 
fection. Leur vertu se nourrit de tout ce que je permets 
comme de tout ce que je leur accorde ; je leur donne une 
faim du salut des âjnes qui les fait frapper jour et nuit à 



TRAITÉ DE LA PROVIDENCE. 



CH. CXLV. 



295 



îa porte de ma miséricorde, tellement qu'ils s'oublient eux- 
mêmes, comme je te l'ai dit en te parlant de l'état des 

parfaits. 

3. _ plus ils s'abandonnent ainsi, plus ils se retrouvent 
avec avantage en moi. Où me cherchent-ils? Dans la vé- 
rité, en suivant avec perfection la voie que leur a tracée 
mon Verbe incarné. Ils ont lu son Livre doux et glorieux ; 
ils y ont vu qu'en voulant m'obéir, pour montrer combien 
il aimait mon honneur et combien il désirait le salut du 
genre humain, mon Fils a couru, au milieu des peines 
et des opprobres, à la table de la très sainte Croix, où 
il a pris la nourriture amère du genre humain. Il m'a mon- 
tré, par les douleurs de son humanité, à quel point il chéris- 
sait ma gloire. 

4. — Ainsi font mes enfants bien-aimés qui sont parvenus 
à la perfection; ils montrent la vérité de leur amour en 
persévérant humblement dans les veilles et la prière ; ils 
s'appliquent à imiter les salutaires exemples de mon Verbe 
incarné, en souffrant avec joie pour le salut du prochain. 
Ils n'ont pu trouver un meilleur moyen de me prouver qu'ils 
m'aiment, et, s'ils en avaient trouvé un autre, il eut tou- 
jours eu pour instrument la créature raisonnable ; car je te 
l'ai dit, toute bonne œuvre s'accomplit par l'intermédiaire 
du prochain. 

5. — Nul bien ne peut se faire sans la charité de Dieu 
et du prochain ; sans elle les bonnes actions mêmes ne sont 
pas méritoires, et on ne commet le mal qu'en manquant 
de cette charité. C'est par les créatures que l'âme montre, 
sa perfection et l'amour qu'elle a pour moi, en travaillant 
chaque jour, avec ardeur et patience, au salut du pro- 
chain. J'éprouve mes serviteurs par la tribulation pendant 
cette vie, afin qu'ils portent des fruits plus abondants et 
plus délicieux devant moi, et je me réjouis des parfums 
de leur patience et de leur vertu. 

0. — Oh ! combien ces fruits sont agréables et doux ! 
quelle consolation et quel avantage en retire l'âme qui 
souffre sans m'offenser ! Si on le savait, si on le com- 
prenait, avec quelle joie et quelle ardeur on demanderait 
•les épreuves à souffrir ! C'est pour lui procurer ce tré- 
sor si peu connu que ma providence paternelle afflige l'âme 
par tant de tribulations qui empêchent sa patience de se 






I 








20G 



DIALOGUE I>K SAINTE CATHERINE 



rouiller et de rester oisive. Quand vient le temps di 
preuve, elle est toujours prête, tandis que, si elle se repose, 
sa patience contracte souvent une rouille qui la rongé. 

7. — J'use aussi quelquefois avec les parfaits d'un utile 
et doux stratagème, afin de les conserver dans la vertu • 
di l'humilité : j'endors tellement leur sensibilité, qu'ils ne 
sentent aucun combat dans leur volonté et dans leurs 
sens, comme des personnes endormies; je ne dis pas comme 
des personnes mortes, parce que dans une âme parfaite la 
sensualité sommeille, mais n'est pas'morte. Dès que la piété 
se ralentit et que le feu des saints désirs s'éteint, la sensua- 
lité s'y réveille avec violence et y soulève de plus grandes 
tempêtes. Que personne ne se rassure, quelque parlait 
qu'il soit: il faut toujours se maintenir dans une sainte 
crainte : car ceux qui se confient en eux-mêmes tombent 
misérablement. 

8. — Je dis que leurs sens paraissent dormir, parce 
qu'ayant à supporter beaucoup de peines et de travaux, 
ils ne semblent pas en souffrir ; mais tout à coup, s'il leur 
arrive une chose légère qui n'est rien et dont ils riront eu- 
suite, ils en ressentent une douleur profonde ; l'âme en sera 
surprise et consternée. Ma divine providence le permet 
ainsi pour faire avancer lame dans la vertu par la voie de 
l'humilité. Car l'âme avertie se met en garde contre elle- 
même; elle se reproche avec une sainte haine cette sensi- 
bilité ; elle la châtie avec une rigueur salutaire, et cette 
rigueur l'endort bientôt plus parfaitement. 

9. _ Quelquefois je protège mes amis et mes plus fidèles 
serviteurs en leur laissant cet aiguillon que ressentait le 
glorieux apôtre Paul. Après avoir donné à ce vase d'élec- 
tion la doctrine de ma Vérité dans l'abîme de l'éternelle 
Trinité, je lui laissai l'aiguillon de la chair. Certainement- 
je puis pour mes amis, comme je le pouvais pour Paul 
éteindre ces mouvements que je leur laisse; mais ma provi- 
dence les leur conserve pour augmenter leur vertu, pour 
enrichir leur couronne et les conserver dans une véri- 
table connaissance d'eux-mêmes. Ils y trouvent une humi- 
lité précieuse, et y puisent une tendresse plus grande poul- 
ie prochain. Ils deviennent plus doux, et compatissent 
avec plus de zèle aux tentations et aux souffranc 
autres, parce qu'ils les éprouvent eux-mêmes. Leur charité 



TRAITÉ DE LA PROVIDENCE. — GIT. CXLV 



297 



s'augmente, et ils courent vers moi tout parfumés d'hu- 
milité, tout embrasés de mon amour. C'est par ces moyens 
et par bien d'autres que je les conduis à l'union parfaite. 

10. — Ils arrivent à une telle union et à une telle 
connaissance de ma bonté, que dès ici-bas ils goûtent 
les biens du ciel, et ne sentent plus les chaînes de leur 
corps. A mesure qu'ils me connaissent, ils m'aiment davan- 
tage, et celui qui aime beaucoup souffre nécessairement 
beaucoup , là où croît l'amour, augmente aussi la douleur. 
Mais quelle douleur peut tourmenter l'âme des parfaits'.' 
Ce ne sont pas les injures qu'on leur adresse, les souf- 
frances de leur corps, les persécutions de leurs ennemis 
et les tribulations qu'ils peuvent rencontrer; ils ne souf- 
frent et ne s'affligent que des offenses qui me sont faites 
parce qu'ils savent et voient clairement combien je suis 
digne d'être aimé et d'être servi. 

11. — Us pleurent la perte de ces âmes qui marchent 
dans les ténèbres de la vie présente et qui sont plongées 
dans un si grand aveuglement. L'amour qui les unit à 
moi leur fait comprendre combien j'aime ma créature ; et 
comme ils voient en elle mon image, ils se passionnent 
pour elle par amour pour moi. De là vient l'immense 
douleur qu'ils ressentent en la voyant s'éloigner de ma 
bonté; cette peine est si grande, que toutes les autres 
peines qu'ils éprouvent ne semblent plus rien. Us n'en 
tiennent aucun compte et ne paraissent pas les sentir. 

12. — Ma bonté assiste encore mes serviteurs par la 
connaissance que je leur donne de moi-même. Ils voient 
en moi, avec une grande amertume, les chagrins < et les 
misères de la vie présente, la damnation des âmes en 
général et en particulier. J'augmente ainsi leur amour et 
leur peine, afin que, pressés par le feu des saints désirs, 
ils crient vers moi avec la ferme espérance et la sainte 
lumière de la foi pour obtenir le secours nécessaire ;'i 
tant d'infortunés. Ma divine providence secourt le monde, 
parce que je me laisse faire violence par les doux et la- 
borieux désirs de mes amis, et ils en profitent eux-mêmes, 
parce qu'ils arrivent ainsi à une connaissance plus pro- 
fonde et à une union plus parfaite avec moi. 

13. — Tu vois donc que j'assiste les parfaits par un 
grand nombre de moyens, et qu'ils peuvent pendant cette 




■ 

■ 
■ 






298 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



i"f 



vie augmenter le degré de leur perfection et de leur mé- 
rite. C'est pour cela que je les purifie de toute affection 
propre et déréglée, dans l'ordre spirituel ou temporel. 
Je les «'prouve chaque jour par un grand nombre de 
tribulations, afin qu'ils portent, en ma présence, des fruits 
plus abondants et plus parfaits. En voyant les offenses 
que je reçois, et combien d'âmes sont, privées de ma 
grâce, ils ressentent une peine profonde, qui détruit en 
eux tout amour nuisible et leur fait supporter et méprisa 
tous les maux qu'ils rencontrent. Ils estiment autant les 
épreuves que les consolations, parce qu'ils ne recherchent 
jamais leur propre satisfaction et qu'ils ne m'aiment pas 
d'un amour mercenaire pour le bonheur qu'ils y goûtent, mais 
seulement pour l'honneur et la gloire de mon nom. 

14. — Ainsi, ma fille bien-aimée, tu peux voir claire- 
mont que les hommes, dans toutes les positions, de toute 
manière et en tout lieu, ressentent les bienfaits de ma 
tendre et paternelle sollicitude. Les hommes qui sont 
dans les ténèbres les méconnaissent, parce que la lumière 
n'est pas comprise par les ténèbres ; mais ceux qui ont 
la lumière les comprennent plus ou moins, selon le de- 
gré de leur perfection. La lumière s'acquiert par la con- 
naissance véritable que l'âme a d'elle-même, et de cette 
connaissance vient la sainte haine des ténèbres. 



CXLV1. — Résumé de ce qui précède. — Explication des pa- 
roles de Jésus-Christ à saint Pierre : « Jetez vos filets 
à droite ». Saint Jean, XXI, 6. 

l._ Ma fille bien-aimée, ce que je t'ai dit de ma pro- 
vidence générale et particulière envers mes créatures, 
est à la réalité ce qu'est la vapeur d'une goutte d'eau 
comparée à l'immensité de l'Océan. Je t'ai aussi montre, 
en te parlant du sacrement Eucharistique, tous les moyens 
que je prends pour augmenter la sainte faim de l'ame. 
J'agis d'abord â l'intérieur en lui donnant la grâce par 
l'intermédiaire de l'Esprit Saint, qui assiste udèlemeiri 
l'homme coupable pour le ramener au bien, l'homme im- 
parlait pour le conduire à la perfection, et l'homa 
parfait pour le rendre plus parfait encore ; car pendant 







TRAITE DE LA PROVIDENCE 



1:11. CXLVI 



cette vie, vous pouvez vous perfectionner chaque jour. 
Les parfaits doivent devenir des médiateurs entre moi el 
les hommes tombés dans l'abîme du péché; car, je te 
l'ai déjà dit, c'est à la médiation de mes amis que j'ac- 
corderai miséricorde au monde, et c'est à cause de leurs 
souffrances que je réformerai l'Église. 

2. — On peut bien les appeler d'autres Jésus-Christs cru- 
cifiés, puisqu'ils en accomplissent l'œuvre. Mon Fils unique 
est venu comme médiateur pour guérir l'homme de .-:i 
misère et le réconcilier avec moi, en souffrant avec pa- 
tience jusqu'à la mort ignomnieuse de la Croix. Ainsi font 
ceux qui sont crucifiés par leurs saints désirs: ils devien- 
nent des médiateurs par leurs humbles prières, leurs 
exhortations pressantes et leur vie sainte qui les rend des 
modèles pour tous. Ils brillent comme des pierres pré- 
cieuses de vertu, en supportant avec une patience véritable 
les défauts des autres. 

3. — Ils ont des moyens de prendre les âmes et ils 
jettent le filet à droite et non à gauche, comme le dit 
la Vérité, dans l'Évangile, à Pierre et aux autres disciples 
après la Résurrection. La gauche est l'amour-proprc qui 
est vaincu et mort en eux; la droite est l'amour divin 
pur et véritable avec lequel ils jettent le filet d'un saint 
désir, en moi, qui suis une mer tranquille. Si tu réunis 
la poche qui précéda la Résurrection et celle qui la suivi!, 
tu verras qu'en tirant à eux les (ilôts, c'est-à-dire se 

l'enfermant dans une humble connaissance d'eux-mé s 

et de leur nullité, ils trouvent et prennent une telle abon- 
dance de poissons, c'est-à-dire d'àmes, qu'ils sont obligés 
d'appeler des compagnons pour tirer les filets, parce qu'ils 
ne peuvent y suffire. Pour saisir et jeter leurs filets, 
ils doivent s'entretenir dans une humilité sincère en ap- 
pelant le prochain à cette pèche des âmes par le mou- 
vement d'une charité véritable. 

*• — Tu dois le voir et l'éprouver en toi-même et dans 
mes autres amis : la charge des âmes qu'ils prennent 
dans les filets d'un saint désir leur parait si considérable, 
qu'ils appellent avec ardeur, afin de n'être pas seuls. Ils 
voudraient que tout le monde vint les aider, parce que 
leur humilité les persuade de leur insuffisance. Ils ré- 
clament donc l'humilité et la charité du prochain pour les 



■ 




300 D1ALOGOE DE SAINTE CATHERINE 

aider à tirer ces poissons, et ils en trouvent clans leurs 
fllets une grande abondance, quoique beaucoup leur échap- 
pent par leurs fautes, et ne veulent pas rester dans 

salutaire captivité. m „„ -,„,„> 

5 — Les filets du saint désir pourraient assurément 
«rendre tous les poissons, parce que l'âme affamé, 
mon honneur ne se contente pas d'une petite part ma* 
voudrait tout avoir. Elle désire les bons, parce qu . s lu 
aideraient à la pêche, en conservant et augmentant l.-ui 
perfection; elle désire avec amour les imparfaits, pow 
qu'ils deviennent parfaits, et les mauvais pour qu il d* 
viennent bons. Elle désire les infidèles qui sont dans te 
ténèbres de l'erreur, pour qu'ils parviennent a la sainte 
lumière du baptême ; elle désire tous les hommes quel, 
nue soient leur âge et leur condition, parce quelle les v,,i 
en moi, créés par ma bonté et rachetés par le .eu de 
laniour et le sang précieux de Jésus-Christ mon Fds. 

6 - Elle les comprend tous dans son saint désir ; n 
beaucoup échappent à ses filets, en s'éloignant de la gràc 
ou en persévérant dans le péché mortel. Ils sont I 
pendant toujours poursuivis par le désir et la prière ^, 
" iuuelle de l'âme ; car l'homme a beau par le péché s 
ô gner de moi et de l'amour, du respect qu'il do. avj 
pour mes serviteurs, l'ardeur de la chante et de tajj 
du salut des âmes ne se ralentit pas en eux, et .1 jetUsJ 
toujours leurs filets à droite. 

7 _ ma Hlle bien-aimée ! tu vois dans 1 Evang.le 
que fit Pierre, mon apôtre, lorsque ma Vérité lui ordoMl 
de jeter les filets à la mer ; il répondit : « Maître, «W 
avons travaillé toute la nuit et nous navonsr.cn pm 
mais sur votre parole je jetterai le filet. I le fi te Un 
une si grande quantité de poissons, qu .1 ne le pouvatt 
tirer tout seul, et qu'il appela ses compagnons pour I 

T- sf 'tu méditée passage, tu verras une figure sous 
la réalité, et cette figure te conviendra ; car tous les actes 
et les «itères accomplis par ma Vérité dans ce monde 
avec ou sans les disciples, étaient des figures pou, m - 
tru ire et sauver les âmes. Vous pouvez W»« »£ 
une règle et une doctrine en les étudiant a la lum m 
la raison : les personnes ignorantes et grossières comm. 



TRAITÉ l)K LA PR0V1DKNCE. 



ou. CXLVU 



:îol 



les intelligences supérieures pourront y puiser des exem- 
ples, et tous, pourvu qu'ils le veuillent, y trouveront leur 

salut et leur consolation. 

9. —Je t'ai dit. que Pierre, sur l'ordre de Jésus-Christ, 
jeta les filets dans la mer : il fut donc obéissant. Il crut 
fermement qu'il prendrait du poisson, et il en prit en effet 
une grande quantité ; mais ce ne l'ut pas pendant la nuit. 
Quelle est cette nuit ? C'est la nuit obscure du péché 
mortel, où l'âme est privée de la lumière de la grâce. 
Pendant cette nuit on ne prend rien de bon, parce (pic 
le désir jette le Blet, non pas dans une mer vive, mais 
dans, une mer morte, où il trouve 1 le péché qui n'est que 
néant et les plus grandes fatigues ne sont d'aucune utilité. 

■10. — Ceux qui travaillent ainsi sont les martyrs du 
démon, au lieu d'être ceux de Jésus crucifié. .Mais lors- 
que brille le jour où l'âme s'éloigne du mal et revient 
à la grâce, alors apparaissent à l'esprit les préceptes salu- 
taires que je lui ai donnés; et l'homme jette ses filets 
selon la parole de ma Vérité incarnée en m'aimant par 
dessus tontes eboses et eu aimant le prochain comme 
lui-même. Il obéit avec la lumière de la loi et avec une 
lerm ■ espérance, en suivant la doctrine et [es traces 
île mou doux Verbe el de ses disciples, .le t'ai dit ceux 
qu'il prend et ceux qu'il appelle. 



; 






CXLVII. — De ceux qui jettent plus parfaitement que les 
autres les filets dans la mer. 



■1. — Ainsi tu voisà la lumière de ton intelligence avec 
quelle providence ma Vérité incarnée, pendant tout le temps 
qu'elle a conversé avec les hommes, accomplissait ses actes 
et ses mystères. Tu dois comprendre ce qu'il faut faire 
et ce que fait une âme qui est arrivée à la perfection. 
Mais remarque que les uns agissent plus parfaitement que 
les autres, selon qu'ils obéissent à mon Verbe avec un 
cœur plus ardent, avec une lumière plus parfaite, et avec 
une espérance qu'ils ne placent pas en eux, mais unique- 
ment en leur Créateur. 

2. — Celui qui obéit aux préceptes et aux conseils 
mentalement et réellement, jette plus parfaitement ses 
filets que celui qui observe les préceptes réellement, et les 



302 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



V 



cdiiM'iis mentalement ; car celui <jui n'observe pas les 
conseils mentalement ne peut observer les préceptes réel- 
lement, parce qu'il sont lies ensemble, comme je l'ai ex- 
pliqué. Celui qui jette les filets parfaitement prend aussi 
parfaitement les âmes: les parfaits dont je t'ai parlé en 
prennent abondamment et avec une grande perfection. 

:!. — Leurs moyens deviennent excellents, par cette 
lionne garde et cette vigilance que le libre arbitre éta- 
blit à la porte de la volonté. Tous leurs sens rendent 
un accord doux et harmonieux, qui s'échappe de la cité 
de l'âme, dont toutes les porte? sont à la fois ouvertes et 
fermées. La porte de la volonté est fermée à l'ami im- 
propre, mais ouverte au désir de ma gloire et à l'amour 
du prochain. L'intelligence est fermée aux vanités, aux 
délices et aux misères du monde qui sont comme une 
nuit profonde pour celui qui les aime et en use contre 
l'ordre ; mais elle est ouverte à la lumière qui brille 
dans ma Vérité incarnée. La mémoire est fermée à tout 
souvenir du monde ou d'elle-même, pour tout ce qui re- 
garde la vie matérielle ; mais elle se rappelle avec amour 
et reconnaissance les bienfaits dont je la comble tous 
les jours. 

4. — Alors cette âme chante un cantique délicieux, en 
s'accompagnant sur un instrument dont la prudence a 
si bien disposé les cordes, qu'elles rendent toutes uns 
sainte harmonie pour la gloire et l'honneur de mon nom. 
Cette harmonie est produite par les grandes cordes, qui 
sont les puissances de l'àme, et par les petites, qui sont 
les sens extérieurs du corps. Elles sont toutes d'accord 
entre elles, ainsi que je te l'ai dit en te parlant des hom- 
mes méchants, dont tous les sens rendent un son de mort, 
parce qu'ils sont au pouvoir de l'ennemi, tandis que les 
parfaits rendent un son de vie, parce qu'ils ont pour alliées 
les vertus véritables, qui leur font faire des œuvres saintes. 

5. — Tout membre accomplit parfaitement la charge qui lui 
est confiée: l'œil sert à voir, l'oreille à entendre, l'odorat ;ï 
sentir, le. palais à goûter, la langue à s'exprimer, les mains 
à toucher, les pieds à marcher; et il en résulte comme un 
son mélodieux qui sert au prochain, à ma gloire et aux 
Ames pour lesquelles se font les bonnes œuvres. Tous les 
sens obéissent au moindre mouvement de l'âme, comme un 



THA1ÏE DI2 LA PROVIDENCE. — Cil. CXLVIII 



303 



instrument délicieux qui m'est agréable, et qui plaît aussi 
aux anges, et à tous ceux qui l'entendent dans la joie de 
leur cœur, parce que chacun profite du bien des autres. 

6. — Les parfaits plaisent au monde lui-même, qu'il le 
veuille ou ne le veuille pas, car les méchants ne peuvent 
s'empêcher d'entendre aussi la douceur de cette harmonie: 
beaucoup même en sont tellement captivés, qu'ils aban- 
donnent la mort pour retourner à la vie. Tous mes saints 
ont pris des âmes par cette harmonie. Le premier qui l'ait 
fait entendre est mon Verbe bien-aimé, lorsqu'il a rovèUi 
votre humanité, et que l'unissant â la divinité il a joué sur 
la Croix cette musique ineffable qui ravit le genre humain. 
Il a vaincu ainsi le démon, son adversaire, en lui étant le 
pouvoir qu'il avait eu si longtemps sur l'homme par sa 
faute. 

7. — Vous êtes tous les disciples de ce bon Maître, vous 
qui rendez des sons harmonieux. C'est avec sa douée mé- 
thode que les glorieux Apôtres ont conquis tant d'âmes en 
semant par tout le monde cette parole qu'ils avaient ap- 
prise de mon Fils bien-aimé. C'est à la môme harmonie que 
les martyrs, les confesseurs, les docteurs et les vierges doi- 
vent les mêmes conquêtes. La vierge Ursule fit entendre 
des accords si délicieux, qu'elle séduisit à elle seule onze 
mille vierges et une multitude d'autres âmes. 

8. — Ainsi font tous les saints d'une manière ou d'une 
autre. Qui agit en eux? Ma providence. C'est elle qui leur 
donne l'instrument, la science et les moyens de s'en servir. 
Tout ce que je fais, tout ce que je permets pendant leur vie 
est pour qu'ils perfectionnent leurs instruments, afin que 
les hommes en profitent et ne se privent pas de cette lu- 
mière qui leur est nécessaire, en l'obscurcissant par les té- 
nèbres de l'amour-propre et du plaisir des sens. 




CXLV1II. — Providence de Dieu envers ses créatures dans 
cette vie et dans l'autre. 



1. — Maintenant, ma fille bien-aimée, dilate ton cœur, 
et que ton intelligence contemple à la lumière de la foi 
avec quel amour ma providence a créé l'homme, et tout pré- 
paré pour qu'il puisse jouir de mon suprême et éternel bon- 
heur. J'ai tout disposé pour l'âme et le corps, pour les im- 






304 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 














parfaits et pour les parfaits, pour les bons et pour les mau- 
vais, temporel lement et spirituellement, au ciel et sur la 
terre, dans la vie qui passe et dans celle qui ne finit ja- 
mais. 

2. — Dans cette vie, où vous êtes étrangers et voyageurs, 
je vous ai liés par les liens de la charité ; car l'homme esi 
forcément uni à son semblable. S'il veut s'en séparer en 
manquant de charité, il lui est uni cependant par la né 
site. Afin de vous unir par les œuvres en même temps que 
par l'amour, je n'ai pas donné à chacun ce qui est néces- 
saire à son existence, de sorte que celui qui par le péché 
perd l'amour du prochain ne peut s'en séparer à cause de 
ses besoins. Vous êtes ainsi tous liés ensemble par des 
actes de charité. L'ouvrier a nécessairement recoins au la- 
boureur, et le laboureur à l'ouvrier; l'un se sert de l'autre 
parce qu'il ne sait pas faire ce qu'il fait. De même le reli- 
gieux a besoin du séculier, et le séculier du religieux; l'un 
ne peut agir sans l'autre : il en est ainsi du reste des hommes. 
3 _ Ne pouvais-je pas donner à chacun tout ce qui lui 
est nécessaire? Si, assurément; mais j'ai voulu que chacun 
fût soumis à son semblable, afin que tous soient contraints 
de s'unir par un échange de bons services. J'ai montré la 
grandeur et la bonté de ma providence en eux, et ils pré- 
fèrent marcher dans les ténèbres de leur propre faiblesse. 

4. — Les membres de votre corps doivent vous faire rou- 
gir, car ils ont en eux l'union qui vous manque. Quand la 
[été a besoin de la main, la main ne lui aide-t-elle pas sur- 
le-champ? Si le doigt, qui est si peu considérable dans le 
corps, vient à souffrir quelque chose, la tête lui refuse-t-elle 
son secours parce qu'elle est plus noble et plus considé- 
rable? Elle ne néglige au contraire aucun moyen de lui être 
utile par la vue, par l'ouïe ou par la parole. Tous les mem- 
bres agissent ainsi entre eux. 

;,. — Pourquoi l'homme orgueilleux ne fait-il pas de m 
lorsqu'il voit le pauvre, malade et manquant de tout? N'est- 
ce pas un de ses membres? Et cependant, loin de l'assister 
de ses biens, il ne lui fait même pas l'aumône d'une bonne 
parole; il n'a pour lui que des reproches, et il s'en détourne 
comme d'une chose qui lui donne des nausées. Il ri 
de richesses, et il laisse son semblable mourir de faim. 1 
ne songe pas que sa cruauté déplorable est d'une odeur m- 



ta 



iS* 



TRAITE DE LA PROVIDENCE. 



CH. CXLVIII 



305 



fecte en ma présence, et que le fond des enfers est destiné 
à sa corruption. 

6. — Ma providence secourt le pauvre d'une autre ma- 
nière, et c'est au poids de sa pauvreté que lui seront comp- 
tées d'abondantes richesses. Le riche au contraire sera du- 
rement repris par ma Vérité, ainsi qu'il est annoncé dans 
l'Évangile; et s'il ne se corrige, il entendra cette parole: J'ai 
•eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, 
et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étais nu, et vous ne 
m'avez pas vêtu; j'étais infirme et en prison, et vous ne m'a- 
vez pas visité. (S. Matth. xxv, 42). 

7. — Dans ce moment terrible, il lui sera inutile de dire: 
Je ne vous ai jamais vu, et si je vous avais vu, j'aurais tout 
fait pour vous bien volontiers. Ce misérable ne savait-il pas 
que mon Fils a déclaré dans l'Évangile que ce qui serait 
fait par amour pour Dieu au plus petit des hommes, il le 
tiendrait fait à lui-même? Ce sera donc justement qu'il parta- 
gera avec les démons un supplice éternel; car j'ai tout dis- 
posé sur la terre pour qu'il évite ce malheur. 

8. — Si tu contemples le ciel, tu verras avec quel ordre et 
quel amour ma providence a tout réglé parmi les anges et 
les bienheureux qui ont mérité la vie éternelle par le sang de 
l'Agneau. Aucun ne jouit seul du bonheur que je lui ai 
donné, mais tous participent au bonheur de chacun, afin 
qu'unis par une charité parfaite, le plus grand jouisse 
du bonheur du plus petit, et le plus petit du bonheur du 
plus grand. Je dis le plus petit quant à la mesure de la béa- 
titude, car le plus petit est aussi rassasié que le plus grand ; 
tous à des degrés différents jouissent de la plénitude du 
bonheur. 

9. — Oh! combien la charité est forte au ciel, combien 
elle unit tous les êtres en moi! Tous reconnaissent en moi 
la source de cette charité qu'ils ont reçue avec cette sainte 
crainte et ce respect que je leur ai inspirés; ils brûlent d'ar- 
deur en moi, et comprennent toute la grandeur que je leur 
ai donnée. 

10. — C'est dans une joie ineffable que les anges commu- 
niquent avec les bienheureux, et les bienheureux avec les 
anges. Tous jouissent en commun de leur bonheur dans 
l'union de la charité la plus parfaite, et ils en ressentent 
une ivresse, une béatitude que l'esprit ne pourra jamais com- 

Dialocue de S. Cath. de S. — 20. 



I 






^m 









306 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



prendre, car en moi il n'y a aucune cause de tristesse; au ciel 
tout est doux, l'amertume en est bannie, parce que pen- 
dant la vie et dans la mort mémo, ils m'ont goûte par l a- 
mour dans la charité véritable du prochain. Qui a ordonné 
ces choses? C'est ma sagesse et les soins admirables de m* 

providence. 

11 — Si maintenant tu regardes le purgatoire, tu y trou- 
veras aussi mon ineffable providence assistant les pauvre- 
âmes qui, dans leur ignorance, ont méconnu le prix du 
temps ; car depuis qu'elles sont séparées du corps, elles ne 
peuvent plus acquérir de mérite. Ma providence permet 
que vous, qui êtes encore sur terre, vous puissiez les se- 
courir par les aumônes, les jeûnes, les prières, par toutes 
les bonnes œuvres faites en état de grâce, et surtout par le 
Sacrifice que mes ministres offrent à l'Autel. Ma misen- 
corde veut bien que vous abrégiez ainsi le temps de leur 
•pénitence. N'est-ce pas là une grande grâce de ma boule' 
12 - Je t'ai dit tout ce j'ai fait dans rame pour son salut, 
afin que tu aimes avec passion ma providence, et que tu te 
revêtes en elle des lumières de la foi et de la fermeté de 
l'espérance, que tu te dépouilles de toi-même, et que,, 
toute occasion tu te confies en moi sans aucune crainte 
servile. 



CXLIX. - Providence de Dieu envers ses serviteurs pauvres, 
même dans les choses temporelles. 






1 -Maintenant, ma fille bien-aiméc,jeveux te dire quelque 
chose des moyens queje prends à l'égard des serviteurs qui 
espèrent en moi, pour les assister dans leurs besoins exté- 
rieurs Je veille sur eux avec plus ou moins de sollici- 
tude selon qu'ils se sont plus ou moins parfaitement 
dépouillés d'eux-mêmes. Ma providence cependant ne man- 
que à aucun, mais elle protège surtout mes eherspauv.es. 
C'est-à-dire ceux qui sont véritablement, par la volonté, 
pauvres d'esprit et d'intention. Car beaucoup sont pauvres 
.•outre leur volonté : ceux-là sont riches quant à la volonté, 
mais ils sont mendiants dans la. réalité, parce qu'ils n espè- 
rent pas en moi et qu'ils portent contre leur gré celte pau- 
vreté que je leur donne comme une médecine pour leui 



TRA1TJÉ DE LA PROVIDENCE. — CH. CXLIX 307 

âme : la fortune eût été pour eux un mal et une cause de 
damnation. 

2. — Si mes serviteurs sont pauvres, ils ne sont pas men- 
diants. Le mendiant n'a pas souvent ce qui lui est néces- 
saire, et il souffre de grandes privations : le pauvre n'est pas 
clans l'abondance, mais il a le nécessaire. Je ne manque ja- 
mais à ceux qui espèrent en moi. Quelquefois, cependant, je 
les réduis à une certaine extrémité, afin qu'ils voient et 
qu'ils comprennent plus clairement que je puis et que je 
veux fournir à tous leurs besoins. C'est ce qui fait qu'ils se 
confient davantage à ma providence, et qu'ils s'attachent 
avec plus d'amour à la vraie pauvreté, leur épouse. 

3. — Alors, par des effets merveilleux de ma bonté, le 
Saint Esprit, qui désire toujours les assister, pourvoit à 
leurs besoins extérieurs même, en inspirant aux riches la 
pensée de les secourir : et ainsi la vie de mes chers pauvres 
est alimentée par cette compassion que je donne pour eux 
aux serviteurs du monde. 

4. — Quelquefois, il est vrai, afin de fortifier leur vertu et 
d'éprouver leur foi et leur patience, je souffre qu'ils reçoi- 
vent des injures et des affronts. Mais celui-là même qui les 
insulte est forcé par ma clémence à leur donner l'aumône 
et à les secourh\G'est là ce que ma providence fait en gé- 
néral pour mes chers pauvres. D'autres fois, pour mes 
grands amis et mes plus fidèles serviteurs, ma providence 
agit sans l'intermédiaire des créatures, directement, comme 
tu en as fait l'expérience. 

5. — Ne l'as-tu pas entendu raconter de ton Père, le bien- 
heureux Dominique, mon glorieux serviteur ? Dans les pre- 
miers temps de son Ordre, à l'heure du repas, les Frères 
n'avaient rien à manger ; mais comme il espérait en moi, 
et qu'il était certain de ma providence, il dit aux Frères de 
s'asseoir, et quand ils eurent obéi à leur Père, je n'aban- 
donnai pas ceux qui espéraient en moi : j'envoyai deux an- 
ges avec des pains très blancs qui fournirent abondam- 
ment plusieurs repas. Ma providence agit ainsi sans l'inter- 
médiaire de l'homme, et par le seul acte de ma bonté. 

6. — Quelquefois aussi ma providence multiplie pour eux 
des quantités qui étaient insuffisantes. C'est ce qui arriva 
pour ta compagne, la bienheureuse Agnès, qui me servit 
depuis son enfance jusqu'au dernier instant de sa vie avec 







. 






308 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERIN! 



r 4 » I 




une humilité Bi sincère et une si ferme espérance, qu'elle 
n'eut jamais la moindre inquiétude pour elle et pour sa fa- 
mille Cette chère petite pauvre n'avait pour toute fortune 
qu'une foi vive, lorsque la glorieuse Vierge Marie lui donna 
l'ordre de bâtir un beau monastère, dans un lieu souille par 
tes femmes de mauvaise vie. Elle n'eut aucune inquiétude 
et ne dit pas : Comment pourrais-jo accomplir une œuvre 
si difficile •> Elle mit en moi toute sa confiance, et bâtit 
avec ma providence le monastère de religieuses, où elle plaça 
dix huit jeunes vierges qui n'avaient d'autres choses que ce 
que je leur envoyais. 

7 - Une fois cependant je les laissai trois jours sans 
pain et elles ne mangèrent que des herbes. Tu pourrais 
t'en étonner et me dire : Comment avez-vous permis une 
telle extrémité, puisque vous m'avez assuré que vous ne 
manquiez jamais à ceux qui espèrent en vous? Il semble 
nue votre providence a fait défaut en cette circonstance, 
puisque en général l'homme ne peut vivre d'herbes seu- 
lement, surtout lorsqu'il n'est pas arrivé à une grande per- 
fection La bienheureuse Agnès était assez parfaite, mais 
nous pouvons croire que toutes ses filles ne l'étaient pas 

autant. . 

8 - Je te répondrai que j'ai agi de la sorte pour leur 
faire aimer avec plus d'ardeur et de perfection ma provi- 
dence Les imparfaits trouvèrent dans le miracle qui sui- 
vit un puissant moyen d'acquérir la sainte lumière delà foi. 
Je puis d'ailleurs, en pareille circonstance, faire en sorte 
que le corps profite plus d'un peu d'herbes, ou de n im- 
porte quelle autre substance, que du pain qu'il recevait au- 
paravant, et de tout autre aliment que l'homme prépare 
pour se nourrir. N'en as-tu pas lait toi-même l'expene 
le puis aussi faire alors une multiplication miraculeuse, 

9 _ Après ces trois jours de disette, ma fidèle Agnes 
éleva vers moi son cœur et m'adressa cette prière : Mon 
bien-aimé Seigneur, mon tendre Père, mon éternel Epoux, 
ne m'avez-vous pas ordonné de retirer de leur famille c<* 
vierges, et les avez-vous réunies dans votre maison pour 
les laisser mourir de faim? Bon Maître, pourvoyez donc a 
leurs besoins. . 

10 - C'était moi qui lui faisais faire cette prière, je 
me plaisais à éprouver sa foi et à exaucer son humbl 



H 



'•ê~,i, 



TRAITE DE LA PROVIDENCE. 



Cil. CL 



309 



demande. Pour satisfaire son cœur qui s'élevait vers moi, 
j'inspirai à quelqu'un la pensée de lui porter cinq petits 
pains et je le lui révélai. Quand celui qui venait appro- 
cha de la porte, Agnès dit à une de ses filles : Ma fille, 
allez au tour et apportez le pain que le Seigneur nous 
envoie dans sa bonté. Dès que les pains furent apportés 
on se mit à table, et pendant qu'elle faisait le partage, 
je mis dans ses mains une telle puissance, que les pains 
se multiplièrent si abondamment, que toutes furent ras- 
sasiées, et qu'il en resta assez sur la table pour fournir 
largement aux repas suivants. 

-M.— C'est par des moyens semblables que ma provi- 
dence assiste mes serviteurs et mes amis qui sont devenus 
non seulement pauvres volontaires, mais encore pauvres 
d'esprit et d'intention ; car il leur servirait peu do faire 
comme les anciens ph'losophes, qui, par le désir qu'ils 
avaient d'acquérir une science profane, méprisaient les 
richesses et se faisaient volontairement pauvres, com- 
prenant, par leur expérience ou par la lumière naturelle, 
que cet embarras extérieur des richesses du monde devait 
les empêcher d'atteindre la perfection de la science, à 
laquelle tendait leur intelligence comme à leur fin der- 
nière. Mais parce que cette pauvreté volontaire n'avait 
pas pour motif la gloire et l'honneur de mon nom, ces 
philosophes ne purent avoir la vie de la grâce et la per- 
fection ; ils n'eurent en partage que la mort éternelle. 

CL.— Des maux que causent la possession et le désir déréglé 
des richesses. 






1 




i.— Vois, ma fille bien-aimée, quelle honte et quel sujet 
de confusion pour les hommes. Des chrétiens se passion- 
nent misérablement pour les richesses, tandis que la rai- 
son leur est donnée pour acquérir les biens éternels. Ils ne 
font pas même ce que faisaient les philosophes pour ac- 
quérir une science inutile. Parce qu'ils comprenaient que 
les richesses étaient un obstacle pour eux, ils les mépri- 
saient et les repoussaient. Ces chrétiens au contraire sem- 
blent vouloir s'en faire un dieu, et il est évident qu'ils 
sont plus affligés de perdre ces richesses temporelles que 
de me perdre, moi qui suis le souverain Bien. 





310 DIALOGUE DK SAINTE CA.THERIHK 

2 _Si tu y réfléchis, tu verras que tous les maux viennent 
,lu désir déréglé d'amasser des richesses. Ce désir enfante 
l'orgueil, qui lait que l'homme veut dominer ; l'injustice, 
qui le rend coupable envers lui et les autres ; l'avance, qui 
le pousse par la soif de l'or à dépouiller son frère, et a ravir 
à l'Église même les biens qui sont payés du sang précien* 
de mon Fils. De là procèdent aussi le trafic de la chair du 
prochain, et le trafic du temps que font les usuriers qui 
vendent comme des voleurs ce qui ne leur appartient pas. 
De là viennent la gourmandise et cette avidité d'aliments 
inutiles qui produisent l'impureté ; car, sans ces excès, 
tomberait-on souvent dans de si grandes misères? 

3 - Combien le désir de ces richesses n'engendre-t-il 
pas d'homicides, do haines, de trahisons, de cruautés 
envers le prochain, et aussi d'infidélités envers moi ! Car 
les hommes s'imaginent que c'est par leur propre vertu 
qu'ils acquièrent et possèdent leurs biens, tandis que c est 
uniquement .le ma providence qu'ils les reçoivent. Ils 
poussent l'ingratitude jusqu'à ne pas espérer en moi, mais 
seulement dans le néant de leurs richesses. Leur ayeugle- 
ment est tel, qu'ils ne voient pas combien ils s abusent, 
puisque dès cette vie, je les prive souvent, pour leur bien, 
de ces richesses, que la mort, du veste, finit toujours par 
enlever ; ils reconnaissent alors que leur espérance était 
vaine et sans fondement. 

4 - Le désir déréglé des richesses rend l'homme pauvre 
et tue en lui la vie de la grâce. Il devient cruel pour 
lui-môme, et perd ce qu'il y avait d'infini dans son cœur; 
car au lieu d'être en moi, qui suis le Bien suprême et infini, 
son désir se borne et s'unit à une chose finie et méprisable 
Il ne peut plus jouir du goût délicieux de la vertu et du suave 
parfum de la pauvreté ; il a perdu l'empire sur luzerne 
en se faisant l'esclave des richesses ; .1 est insatiable 
parce qu'il aime des choses inférieures à lui-même, car les 
créatures sont faites pour servir l'homme et non pour en 
être servies. L'homme ne doit servir que moi, qui suis s. 

""s - A combien de travaux, de peines et de dangers 
.'homme se soumet, sur terre et sur mer, afin damasse, 
des richesses, non seulement pour suffire a ses besoin*, 
mais pour satisfaire son luxe, sa concupiscence et son nva 



TRAITE DE LA PROVIDENCE. 



CH. CL 



311 









fice, pour revenir vivre dans sa patrie au milieu de la 
splendeur et de la gloire ; et il ne se donne pas la moindre 
peine pour acquérir les vertus, qui sont les véritables ri- 
chesses de l'àme. Il a étoufïé sous ces vains trésors le 
cœur avec lequel il devait me servir, et sa conscience est 
écrasée par tous ses, injustes profits. 

6. — Vois donc à quel esclavage et à quelle misère il 
est réduit. Encore si sa fortune était stable ; mais rien 
n'est plus mobile et plus trompeur. Celui qui est riche 
aujourd'hui sera pauvre demain. 11 est maintenant au 
faîte des honneurs, il sera tout à l'heure dans la fange. 
Le monde le respecte et l'honore à cause de ses fausses 
richesses ; mais dès qu'il les a perdues, il ne trouve que 
des mépris et des traitements sans pitié ; car on l'aimait 
pour ses richesses et non pour ses vertus ; s'il avait été 
aimé pour quelques vertus, il n'eût pas perdu l'estime et 
l'amour de ses semblables, parce qu'en perdant ses ri- 
chesses il eût conservé ses vertus. 

7. — Oh ! combien cette âme est chargée de pesants 
fardeaux ! Ils sont si lourds, qu'elle ne peut courir dans la 
route de son pèlerinage, ni passer par la porte étroite. Ma 
Vérité incarnée vous a dit dans l'Évangile qu'il est plus 
facile à un chameau d'entrer par le trou d'une aiguille, 
qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux (S. Marc. 
x, 25 ). Ceci regarde tous ceux qui désirent et qui possèdent 
les richesses avec un amour déréglé ; car il est beaucoup 
de pauvres qui désirent et qui possèdent aussi par la vo- 
lonté tout l'univers qu'ils ne peuvent avoir. Ceux-là n'en- 
treront point assurément, parce que la porte est humble 
et petite. Il faut auparavant déposer son fardeau, retrancher 
l'amour déréglé du monde, et courber humblement la 
tête. Il est impossible d'entrer autrement; car il n'y a 
pas d'autre chemin pour arriver à la vie. 

8. — Il y a bien un autre chemin plus large qui con- 
duit à la damnation éternelle, et ceux qui le suivent sont 
des aveugles qui ne voient pas leur ruine irréparable. Ils 
ont, dès cette vie, un avant-goût de l'enfer; ils souffrent 
de toute manière, car ils désirent plus qu'il ne peuvent 
avoir ; ils sont tourmentés de ce qu'ils n'ont pas, et tor- 
turés de ce qu'ils perdent. La douleur de leur perte a 
pour mesure l'ardeur coupable avec laquelle ils possè- 



■9 



♦.■* 




f 

I 







312 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



dent. Ils perdent aussi la charité, l'amour de leurs h 
et ne prennent aucun soin d'acquérir des vertus. cor- 
ruption du monde, non pas des choses qui s'y trouvent, 
car je les ai créées bonnes et parfaites, mais corruption de 
l'amour charnel et déréglé qui les possède. Ta langue, 
ma fille bien-aimée, ne saura jamais dire tous les maux 
qui viennent des richesses; ces malheureux aveugles les 
voient et les éprouvent, et ils ne veulent pas reconnaît!» 
leur sort épouvantable. 



• 



eu. — Excellence de la pauvreté spirituelle, et comment 
Jésus-Christ en a donné l'exemple. 

1. — Je veux, ma fille, te faire comprendre davantage 
le trésor de la pauvreté volontaire spirituelle. Qui en con- 
naît la valeur? Les pauvres, mes serviteurs bien-aimés, 
qui, pour marcher plus facilement et pour entrer par la 
porte étroite, rejettent le fardeau de .la richesse. Les uns 
le font réellement et mentalement, ils observent les pré- 
ceptes et les conseils de fait et d'esprit ; les autres gar- 
dent les préceptes réellement et les conseils mentale ment 
ils se dépouillent seulement de l'amour des richesses ; ils 
ne les possèdent pas avec un amour déréglé, mais avec 
une sainte crainte, tellement qu'ils n'en sont pas les pos- 
sesseurs avares, mais qu'ils en sont les distributeurs 
pour secourir les pauvres. 

2. — Les premiers sont plus parfaits que les seconds, 
parce qu'ils sont plus libres et portent des fruits meil- 
leurs ; ils font briller davantage ma providence, comme 
je te l'expliquerai en te parlant de la vraie pauvreté. Les 
uns et les autres baissent humblement la tête et se font 
saintement petits. Je t'ai déjà parlé des seconds ; je vais 
l'entretenir seulement des premiers. 

3. — Je t'ai montré que tout le mal, toutes les peines 
dans cette vie et dans l'autre viennent de l'amour déré- 
glé des richesses : tu sauras qu'au contraire tout bien, toute 
paix, tout repos naît de la vraie pauvreté. Contemple mes 
chers pauvres, et admire dans quelle joie sainte ils passent 
leurs jours ; jamais ils ne sont tristes que des offenses 
qui me sont faites, et cette tristesse, au lieu de les ami- 



TRAITÉ DE LA PROVIDENCE. — CH. CLI 



313 



ger, nourrit leur âme. Ils ont, par la pauvreté, trouvé la 
richesse suprême ; ils ont quitté d'épaisses ténèbres pour 
jouir de la lumière parfaite. Parce qu'ils ont abandonné 
la misère du monde, ils jouissent d'une joie sans borne, 
et ils échangent contre des biens méprisables des trésors 
immortels. Aussi goûtent-ils une grande consolation à souf- 
frir pour la justice. 

4. _ Leurs rapports avec les créatures raisonnables sont 
pleins d'amour, et ils ne font acception de personne. Où 
brillent la vertu et l'espérance, si ce n'est où brûle le feu 
d'une vraie charité? Aussi, à la lumière delà foi qu'ils 
ont puisée en moi, qui suis l'éternelle et souveraine Félicité, 
ils ont renoncé aux espérances et aux consolations du 
monde, et ils ont embrassé comme une tendre épouse la vraie 
pauvreté avec toutes ses servantes. Les servantes de la 
pauvreté sont l'abaissement, le mépris de soi-même et 
l'humilité sincère qui servent et nourrissent dans l'âme 
l'amour de la pauvreté. 

5. _ c'est cette fldè'e espérance et cette ardente charité 
qui poussent mes vrais serviteurs à fuir les vanités du mon- 
de, les richesses et leur propre satisfaction : c'est en les mé- 
prisant que mon glorieux apôtre saint Matthieu quitta brus- 
quement sa banque et laissa les grandes richesses qu'il avait 
dans le monde pour suivre sans délai ma Vérité incarnée. 
Mon Fils vous a enseigné à aimer et à suivre la pauvreté, et 
il vous l'a prêchée non seulement par ses paroles, mais par 
ses exemples; car, depuis» le premier jour de sa naissance 
jusqu'au dernier instant de sa vie, toutes ses actions vous 
ont enseigné cette grande doctrine. 

6. — C'est pour vous qu'il a épousé la pauvreté, lui qui 
est la Félicité suprême par l'union de la nature divine, lui 
qui est un avec moi, la Richesse infinie. En le contemplant 
pauvre et humilié, songe que c'est un Dieu fait homme et 
revêtu de la bassesse de voire humanité. Vois cet aimable 
Verbe naissant dans une étable pendant que sa Mère, la 
bienheureuse Vierge Marie, était en voyage, pour vous mon- 
trer, à vous qui êtes voyageurs, que vous devez vous arrê- 
ter dans l'étable de la connaissance de vous-même, afin d'y 
renaître lorsque la grâce m'aura fait naître dans vos âmes. 

7. — Tu le vois au milieu de deux animaux et dans une 
telle misère, que Marie n'avait pas même de quoi le couvrir; 



■M 






1 



314 



DIALOOCE I)K SAINTE CATHERINE 



elle le défendait contre la rigueur du froid avec l'haleine de 
ces animaux, et le réchauffait avec du foin. Lui, qui est. le 
feu de la charité parfaite, il voulut avoir froid dans son hu- 
manité, et souffrir pendant toute sa vie avec et sans ses 
disciples. Quelquefois la faim forçait ses disciples à égrener 
des épis pour prendre quelque nourriture. 

8. _ Au dernier jour de son existence, il fut dépouillé de 
ses vêtements et flagellé à la colonne; il supporta sur la 
Croix la soif et toutes les douleurs avec une ineffable pa- 
tience. Il fut réduit à une telle extrémité, que la terre et le 
bois lui manquèrent pour reposer sa tète, et qu'il fut obligé 
de l'incliner sur son épaule. Dans l'ivresse de son amour, il 
lit avec son Sang précieux un bain au genre humain. De 
son corps sacré entr'ouvert il versa ce Sang à grands flots, 
et tira de son extrême pauvreté les trésors les plus abon- 
dants. 

9. _ pendant qu'il était ainsi cloué au bois misérable de 
la Croix, il répandait avec une générosité infinie ses ri- 
chesses sur toutes les créatures raisonnables; en goûtant 
l'amertume du fiel, il vous procurait une douceur incom- 
parable; la tristesse qui l'accablait devenait votre consola- 
tion, et les clous qui l'attachaient à la Croix vous délivré 
rent des liens du péché mortel. En se faisant esclave par 
amour, il vous affranchit de l'esclavage du démon ; lorsqu'il 
fut vendu, il vous racheta de son sang; et lorsqu'il accep- 
ta la mort, il vous donna la vie. 

10. — Il vous a bien enseigné l'amour; car il ne pouvait 
mieux vous prouver la grandeur de son amour qu'en don- 
nant sa vie pour vous, qui étiez ses ennemis et les ennemis 
de son Père. L'homme pécheur semble l'ignorer, puisqu'il 
m'offense et tient si peu compte d'un si grand prix. Il vous 
a aussi enseigné la véritable humilité, car il s'est humilia 
jusqu'à la mort ignominieuse de la Croix; il vous a donné 
l'exemple de l'abaissement, car il a supporté des injustices 
et des affronts sans nombre; il vous a donné l'exemple de 
la vraie pauvreté, car il a dit lui-même dans l'Évangile : 
« Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel des 
nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête ». 

•H, _ Qui connaît ces choses ? celui qui a la sainte lu- 
mière de la foi ; et où se trouve cette foi ? dans les pau- 
vres qui sont pauvres d'intention ; dans ceux qui ont 



TRAITÉ DE LA PROVIDENCE. — CH. CLI 



315 



choisi la pauvreté comme une royale épouse, en jetant les 
vaines richesses qui causent les ténèbres de l'infidélité. 
Cette reine a un royaume que rien ne peut troubler. La 
paix y réside et la justice y abonde, parce que tout ce qui 
cause l'injustice en est éloigné ; les murailles de sa cité 
sont puissantes, parce qu'elles ne sont pas faites d'une 
terre molle, ni bâties sur le sable, de manière qu'elles 
puissent être renversées par le moindre vent : elles sont 
appuyées sur la pierre inébranlable, qui est Jésus-Christ 
mon Fils. La lumière y est sans ténèbres et la chaleur sans 
hiver, parce que la mère de cette grande reine est la cha- 
rité infinie de Dieu. 

12. — Les ornements de la cité sont les liens de l'af- 
fection et les douceurs de la miséricorde, parce que le 
tyran des richesses, qui est si cruel, en a été chassé. L'a- 
mour du prochain établit entre tous les habitants les 
plus bienveillants rapports. On y trouve aussi une pru- 
dence longue et persévérante : la cité est gardée par des 
sentinelles vigilantes, parce que l'âme qui épouse cette 
reine, possède toutes les richesses éternelles ; elle ne peut 
les posséder en possédant les richesses de la terre ; car si 
la mort, c'est-à-dire l'amour des richesses, entrait dans 
cette âme, elle perdrait sur-le-champ sa fortune, et serait 
par le fait même exilé de la cité et plongée dans la plus 
grande misère. Mais si elle reste fidèle à son épouse, elle 
partage toujours avec elle ses trésors. 

-13. _ Qui voit ces merveilles ? l'âme qui a la lumière 
de la foi: la pauvreté revêt celui qui l'épouse d'une admi- 
rable pureté. Elle lui enlève les vaines richesses qui la 
souillaient ; elle l'éloigné des sociétés mauvaises et lui en 
procure de bonnes ; elle le guérit des engourdissements 
de la négligence, et chasse loin de lui les embarras du 
monde. Elle lui Ole l'amertume des richesses de la vie pré- 
sente et lui en laisse la douceur : les épines tombent, et 
la rose reste dans toute sa beauté. Elle purge l'âme de 
toutes les humeurs corrompues de l'amour déréglé, et la 
dispose à se nourrir des vertus, qui ont une douceur ex- 
trême. Elle lui donne deux serviteurs qui font tout dans 
sa maison ; la haine et l'amour. La haine des vices et de 
la sensualité la purifie de toute souillure, et l'amour des 
vertus se charge de l'embellir, en effaçant toute inquié- 






■ 



31 G 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



, 



tudo servile, et en y mettant la paix d'une sainte crainte, 

14. — Dès qu'elle s'est attachée à la pauvreté, lame 
trouve toutes les vertus, les grâces, les douceurs et les 
consolations qu'elle peut désirer. Elle ne craint pas d'en- 
nemis, car personne ne peut lui faire la guerre ; elle ne 
craint pas la faim et les privations, parce que la foi l'é- 
claire, et que son espérance est en moi, son Créateur, qui 
donne toutes les richesses, et qui nourrit tontes les créa- 
tures par les soins de ma providence. A-t-on jamais vu 
ou entendu dire qu'un de mes vrais serviteurs, un époux 
l'idole de la pauvreté soit mort de faim ? Non, certaine- 
ment ; mais beaucoup sont morts au milieu de leurs riches- 
ses, parce qu'ils ne se confiaient pas en moi. 

15. — Je ne manque jamais à mes pauvres bien-aimés qui 
ne cessent jamais d'espérer en moi. Je veille toujours sur 
eux comme un bon et tendre père. Avec quelle joie et quelle 
liberté d'âme ils viennent à moi ! parce qu'ils savent, à la 
lumière de la foi, que, depuis le premier jusqu'au der- 
nier jour de la vie, ma providence ne cesse d'agir dans 
toutes les choses spirituelles ou temporelles. 

1G. — Quelquefois, il est vrai, je permets qu'ils souffrent 
parce que je veux qu'ils grandissent dans la foi et dans l'es- 
pérance d'être largement récompensés de toutes leurs 
peines. Mais je ne les abandonne dans aucune nécessité ; 
ils éprouvent toujours ma providence infinie, et goûtent te 
lait d'une douceur divine. Loin de craindre l'amertume de 
la mort corporelle, ils la demandent avec un ardent désir 
parce qu'ils sont déjà morts aux sens comme aux richesses, 
et qu'ils aiment éperdùment la vraie pauvreté, qu'ils ont 
prise pour épouse. Ils vivent tous les jours dans ma vo- 
lonté, ils sont prêts à tout souffrir, la chaleur, le froid, la 
nudité, la faim, la soif, les mépris, les affronts ; ils SOupi- 
pirent même après la mort, parce qu'ils voudraient donner 
leur vie, par amour pour moi, qui suis leur vie, et verser 
leur sang par amour du sang répandu pour eux. 

17. — Contemple mes pauvres apôtres et mes glorieux 
martyrs : Pierre, Paul, Etienne, et Laurent qui semblait être, 
non pas sur du feu, mais sur des fleurs douces et odorifé- 
rantes. Il disait en riant à son bourreau :« Ce côté est cuit, 
tourne l'autre et mange ». La flamme ardente de la charité 
divine étouffait le feu méprisable qui attaquait son corps. 



TRAITÉ DE LA PROVIDENCE. 



CIL CLI 



317 



Les pierres d'Etienne ne lui semblaient-elles pas des roses? 
Quelle était la cause de ces prodiges ? L'amour qui leur avait 
fait épouser la royale pauvreté. Ils avaient abandonné tout 
l'univers par amour pour moi ; ils l'avaient choisie à la 
sainte lumière de la foi, avec une espérance ferme et une 
prompte obéissance. Ils obéissaient aux conseils et aux pré- 
ceptes de mon Fils bien-aimé spirituellement et réellement. 

48. — Ils désiraient la mort et ils supporta : ent la vie avec 
peine, non pas pour fuir le travail, mais pour s'unir à moi, 
qui suis leur fin. Pourquoi ne craignaient-ils pas la mort, 
que l'homme craint naturellement? Parce que leur épouse, 
la vraie pauvreté, les rassurait, en leur étant tout amour de 
leur corps et des richesses de la terre; ils avaient saintement 
foulé aux pieds et vaincu l'amour naturel par la lumière de 
l'amour divin surnaturel. Comment dans cet état un homme 
pourrait-il se plaindre de la mort du corps, lui qui désire 
perdre la vie, qu'il trouve amère et longue? Comment au- 
rait-il quelque regret de perdre ces frivoles richesses qu'il 
méprise depuis si longtemps avec tant d'ardeur? Qu'y a-t-il 
d'étonnant ? Celui qui n'aime pas une chose ne la regrette 
pas; il se réjouit plutôt quand il perd ce qu'il déteste. De 
quelque côté que tu regardes, tu trouveras mes chers pau- 
vres goûtant la paix et le repos parfaits. 

19. —Dans les malheureux, au contraire, qui possèdent les 
richesses du monde avec un amour si déréglé, tu trouveras 
le désordre et des peines insupportables, quoiqu'il n'en pa- 
raisse souvent rien à l'extérieur. Qui n'eût pas cru que La- 
zare était clans la plus grande détresse, et que le riche mau- 
dit était dans la paix et la joie? II n'en était rien cependant: 
le riche souffrait plus au milieu de son abondance tem- 
porelle que le pauvre Lazare, dévoré par la lèpre. Dans 
Lazare, la volonté propre était morte ; il vivait en moi, qui 
le soulageais et le consolais de ses peines. Dans le riche, au 
contraire, sa volonté était vivante et devenait son tourment. 
Lorsque Lazare était repoussé par les hommes et surtout par 
le mauvais riche, lorsqu'il n'avait personne pour laver ses 
blessures et lui porter le moindre, secours ma providence 
envoyait quelque animal sans raison, qui léchait ses ulcères. 
A la fin de leur vie, la lumière de la foi montre Lazare 
dans la gloire, et le riche au milieu des supplices de l'enfer. 

20- — Oui, les riches sont dévorés par la tristesse, et mes 






¥ 







■M» 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



chêrs pauvres sont plongés dans une sainte joie. Je 1rs liens 
près de mon cœur, je les nourris du lait de mes consola- 
tions. Parce qu'ils ont tout quitte par amour pour moi, je me 
donne à eux tout entier. L'Esprit Saint est pour eux comme 
une mère tendre qui prend soin de leur anieet de leur corps 
partout où ils se trouvent. J'envoie même des animaux sau- 
vages pour les servir, quand ils en ont besoin. Lorsqu'un 
solitaire est malade, je fais en sorte qu'un autre solitaire aille 
le visiter et l'assister. Tu sais bien que plusieurs fois je t'ai 
forcée de sortir de ta cellule contre ton habitude, pour se- 
courir quelques pauvres malades. Toi-même, n'as-tu pas 
(■prouvé ainsi ma providence? Et quand tu n'avais aucune 
créature pour t'assister, t'ai-je fait défaut, moi qui suis ton 
créateur? 

21. — Non, jamais je ne manque à ceux qui espèrent en 
moi : ma douce providence leur est assurée. Un homme est 
dans les délices et la magnificence. 11 donne à son corps les 
soins et les mets recherchés; il est cependant toujours 
malade. Mais si, par amour pour moi, il se méprise lui- 
même, s'il embrasse la pauvreté volontaire et ne garde 
qu'un vêtement pour couvrir son corps, pourquoi retrouve! 
l-il la force et la santé? Rien ne semble lui nuire, et il de- 
vient insensible au froid, au chaud et à la nourriture la plus 
grossière. C'est que ma providence se charge de lui, dès 
qu'il se confie entièrement à mes soins, en mourant à lui- 
même. Tu vois, ma chère fille, dans quel repos vivent mes; 
pauvres bien-aimés. 



CLII. — Résumé de ce qui a été dit sur la providence. 






L — Je t'ai dit, ma chère fille, quelque chose sur ma pro- 
vidence, qui assiste de toute manière les créatures. Je t'ai 
montré que dès l'instant où j'ai créé le premier monde, et 
que j'ai fait le second, qui est l'homme, à mon image et 
ressemblance, j'ai toujours manifesté ma providence : et 
tout ce que j'ai fait, que je fais et que je ferai, doit servir 
à votre salut, parce que je yeux votre sanctification et que 
je dispose tout pour cette lin. 

2. — Les méchants ne le voient pas, parce qu'ils se sont 
privés de la lumière ; ils ne comprennent rien et se scanda- 



TRAITE DE LA PROVIDENCE. — CH. CL11I 



319 



lisent de moi. Je les supporte avec patience, je les attends 
jusqu'au dernier instant, fournissant aux besoins des pé- 
cheurs comme à ceux des justes, dans toutes les choses spi- 
rituelles et temporelles. 

3. — Je t'ai dit quelques mots de l'imperfection des ri- 
chesses, et de la misère où elles conduisent ceux qui les pos- 
sèdent avec un amour déréglé. Je t'ai parlé de l'excellence 
de la pauvreté, et de l'abondance des richesses que cette 
pauvreté procure à l'homme qui l'a choisie pour épouse. 
Elle a pour compagne et pour sœur l'abaissement, dont je 
t'entrelfiendrai en te parlant de l'obéissance. Je t'ai montré 
combien cette vertu me plaît, et combien elle est l'objet des 
tendres soins de ma providence. 

4. — Tout ce que je t'ai dit à la louange de cette grande 
vertu, et de la sainte foi qui fait parvenir l'âme à cet état 
supérieur, doit augmenter ton espérance et te porter à frap- 
per sans cesse à la porte de ma miséricorde. Sois fermement 
persuadée que je remplirai ton désir et celui de mes servi- 
teurs et de mes amis qui souffrent tant de peines jusqu'à 
la mort. Prends courage et réjouis-toi en moi, parce que je 
suis ton défenseur et ton consolateur en toute chose. Tu 
vois que j'ai répondu à ce que tu m'avais demandé sur ma 
providence, en te montrant que je pourvois avec bonté à 
tous ïes besoins de mes créatures; et tu sais que je ne mé- 
prise jamais vos saints désirs. 



CLI1I. — L'âme remercie Dieu et le prie humblement de lui 
dire quelque chose sur la vertu d'obéissance. 

1. — Alors celte âme fut tout enivrée de la sainte pau- 
vreté, toute dilatée par l'éternelle et souveraine grandeur, 
toute transformée dans l'abîme de l'ineffable et infinie pro- 
vidence. 11 lui semblait être délivrée de son corps, tant elle 
était ravie et embrasée par le feu de la charité. Son intelli- 
gence contemplait la Majesté divine, et elle disait à Dieu le 
Père: 

2. — Père éternel, ô Feu, abime de Charité, étemelle 
Beauté, étemelle Sagesse, éternelle Bonté, éternelle Clé- 
mence! Espérance et Refuge des pécheurs, Largesse inesti- 
mable, Bien éternel, infini ! O feu d'amour ! avez-vous donc- 
besoin de votre créature? Il me semble qu'elle vous manque ; 




■ 



'.«**•'• I 







320 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



car vous agissez comme si vous ne pouviez vivre sans elle, 
vous qui êtes la vie dont vit toute chose, et sans laquelle 
rien ne peut vivre. Pourquoi donc vous passionner ainsi 
pour votre créature? Pourquoi l'aimer éperdùment, vous 
qui êtes heureux en vous-même'? Pourquoi vous plaire en 
elle, en être avide et aiïamé, désirer tant son salut, la cher; 
cher d'une manière si admirable, lorsqu'elle vous fuit? Vous 
vous approchez, elle s'éloigne. Pouviez-vous venir plus près, 
puisque vous avez revêtu votre Verbe de notre humanité? 
3. — Que dirais-je encore? je balbutie, je pousse des cris 
vers vous. Ah! oui, je ne puis plus parler, parce que la 
langue est trop faible pour exprimer ce que l'âme éprouve 
et comprend lorsqu'elle vous désire, vous, le Bien suprén 
infini. N'est-il pas juste que je répète cette parole de l'apôtre 
saint Paul : o Non, l'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, 
le cœur n'a pas senti ce que j'ai vu, ce que Dieu prépare à 
ceux qui l'aiment ». Mais qu'as-tu vu? J'ai vu les secrets de 
Dieu, dont l'homme ne peut parler, que dis-je! non, je ne 
puis y parvenir avec des sens si lourds et si charnels. Je di- 
rai seulement, ô mon âme, que tu as vu et goûté les profon- 
deurs inénarrables de la souveraine et éternelle Providence. 
4. — Et maintenant je vous rends grâces, ô Père, de l'im- 
mense bonté que vous avez montrée envers moi, qui en suis 
si indigne. Mais, parce que je sais que vous voulez bien sa- 
tisfaire tous les saints désirs, et que votre Vérité ne peut 
tromper, je souhaite que vous m'expliquiez un peu la vertu 
d'obéissance et son excellence, ainsi que vous me l'ave/, 
promis, afin que je me passionne pour elle et que je ne 
éloigne jamais. Qu'il plaise à votre Majesté de me parler $| 
sa perfection, du lieu où je pourrai la trouver, de ec qui 
peut me la faire perdre et de ce qui peut nie la procurera 
par quel signe saurai-je que je la possède ou que j'en suis 
privée? 




TRAITÉ DE L'OBÉISSANCE 



CLIV. — Où se trouve l'obéissance, ce qu'elle est, ce qui la 
fait perdre, et ce qui prouve qu'on la possède. 



1. — Alors Dieu le Père jeta, dans sa bonté, un regard 

miséricordieux sur cette âme, et il lui dit: Ma douce el 
bien-aimée fille, les saints désirs et les demandes justes 
méritent d'être exaucés. Je suis la Vérité soin 
je remplirai les promesses que je t'ai faites, en exau- 
çant ta prière. Tu me demandes où tu peux trouver l'o- 
béissance, la cause qui peut te la faire perdre, et à quel 
signe tu reconnaîtras que tu la possèdes, ou qu'elle te 
manque. 

2. — -le te répondrai d'abord que tu trouveras ['obéis 
sance d'une manière parfaite dans mon aimable Verbe, 
mon Fils unique. Cette vertu a été si ardente en lui, 
que pour l'accomplir il s'est (''lancé vers la mort 
minieuse de la Croix. Si tu veux savoir ce qui l'a fait 
perdre, regarde le premier homme, et tu verras oommen) 
il a transgressé le commandement que je lui avais im 
posé. C'est l'orgueil qui lui a fait perdre l'obéissance, 
par amour pour lui-môme et par complaisance pour sa 
compagne. Telle fut la cause qui lui ravit l'obéissance, 
et qui le fit tomber dans la révolte, perdre la vie de 
la grâce et l'innocence, trouver la mort, la corruption 
et la misère, non seulement pour lui, mais pour le genre 
humain tout entier. 

3. — Le signe qui prouve qu'on possède la vertu de l'obéis- 
sance, c'est la patience. L'impatience, au contraire, montre 
qu'on en est privé, ainsi que je te l'ai déjà fait clairement 
comprendre. Mais remarque qu'il y a deux obéissances, une 
bonne et une autre parfaite. Elle ne sont pas séparées 

dialoci'e de Ste Cath. de S. — 21. 321 






322 



DIAI.of.li: DE SAINTE CATHERINE 






mais elles sont unies ensemble, ainsi que je te l'ai expli- 
qué en te parlant des préceptes et des conseils, dont les 
uns sont bons et les autres parfaits. 

•4. — Nul ne peut entrer dans la vie éternelle que par l'o- 
béissance. C'est la clef de l'obéissance qui a ouvert la portl 
du paradis, fermée par la désobéissance d'Adam. Quand ja 
vis que l'homme, que j'aimais tant, était privé de la lin 
glorieuse pour laquelle je l'avais créé, et qu'il ne pouvait 
jamais revenir à moi par lui-rncmc, je me sentis forcé pur 
inon ineffable bonté de prendre les clers de la sainte obéis- 
sance et de les remettre aux mains de mon Fils hien- 
aimé, qui, fidèle à mes ordres, ouvrit la porte du ciel ; et 
nul, depuis, ne peut entrer par cette porte, si ce divin 
Portier ne lui ouvre avec la clef de l'obéissance ; car il a 
dit dans l'Évangile que personne ne peut venir à moi qui 
par lui. 

5. _ Mon Fils vous a laissé la douce clef de l'obéissance. 
lorsque, retournant vers moi avec la palme de la victoire, 
il est monté au ciel en s'éloignant des hommes. Il a cmitié 
cette clef à son Vicaire, au Pape, qu'on peut bien appel- 
le Christ sur terre auquel vous êtes tous obligés d'obéir 
jusqu'à la mort. Si quelqu'un se sépare de son obéissance. 
il est sans aucun doute en état de damnation, à moins qu'il 
ne change avant de mourir, ainsi que je te l'ai explique 

ailleurs. 

G. — Je veux maintenant (pie tu voies cette belle vertu 
de l'obéissance dans l'Agneau sans tache, et que tu com- 
prennes d'où elle vient en lui. Si tu me demandes d'où 
procède l'obéissance si prompte de mon Fils, tu saura 
qu'elle vient de son amour pour mon honneur et pour vota 
salut. F.t cet amour, d'où vient-il? De la claire vision que 
son âme avait de l'essence divine et de l'éternelle Trinité. 
11 me contemplait toujours, et cette vision produisait en lui 
d'une manière parfaite cette fidélité que la lumière de ht 
foi ne produit qu'imparfaitement en vous. Aussi m'a-t-il été 
très fidèle, à moi qui suis son Prie: et il a couru à cette 
lumière glorieuse dans la voie de l'obéissance, avec toute 
l'ardeur de l'amour. 

7. — L'amour n'est jamais seul ; il était accompagné tic 
toutes les vertus royales, qui puisent la vie au foyer de I; 
vraie charité. Mais les vertus étaient bien différentes en W 






TRAITE UE L OBÉISSANCE. 



Cil. CLIV 



323 






qu'en vous. Entre toutes, l'amour possède la vertu d'une 
invincible patience, qui est comme sa moelle, et qui montre 
clairement si une âme est en état de grâce, et si elle aime 
véritablement ou non. La mère des vertus, qui est la cha- 
rité, a donné la patience pour sœur à l'obéissance, et les a 
tellement unies, qu'elles ne peuvent jamais vivre l'une sans 
l'autre. 

8. — L'obéissance a l'humilité pour nourrice ; c'est elle 
qui l'alimente chaque jour. On est aussi obéissant qu'on est 
humble, et aussi humble qu'on est obéissant. L'humilité est 
la nourrice qui aide la charité, et qui nourrit de son lait 
la vertu de l'obéissance ; elle la couvre d'opprobres, elle la 
revêt du mépris de soi-même, afin de me plaire davantage. 
Quel en est le plus parfait modèle? C'est mon Fils, le doux 
Jésus. Qui s'est plus abaissé et méprisé? N'est-ce pas lui, 
puisqu'il a été abreuvé d'opprobres, de moqueries et d'af- 
fronts, puisqu'il a sacrifié sa vie corporelle pour me plaire? 
Qui a été plus patient? Jamais on n'entendit sortir de sa 
bouche la plainte ou le murmure ; il a reçu avec patience les 
injures, et il suivit avec amour l'obéissance qui lui avait été 
imposée par moi son Père. 

9. — C'est donc en lui que vous trouverez la parfaite 
obéissance ; il vous en a donné la règle en l'accomplissant le 
premier lui-mémo. Sa doctrine vous enseigne la voie, puis- 
qu'elle est la voie directe qui conduit a Celui qui est la vie, 
et qui vous a dit dans l'Évangile qu'il était la voie, la vé- 
rité et la vie (S. Jean, xiv, 6). Celui qui marche dans cette 
voie est dans la lumière, et celui qui marche dans la lumière 
ne se heurte pas, et n'est heurté par personne sans s'en 
apercevoir, parce qu'il s'est retiré des ténèbres de l'amour- 
propre, qui fait tomber dans la désobéissance. Car, comme 
je te l'ai déjà dit, la compagne de l'obéissance est l'humilité. 

10.— Je te le répète aussi, c'est de l'orgueil que procède la 
désobéissance, qui vient de l'amour- propre. La sœur que 
l'amour-propre donne à la désobéissance est certainement 
l'impatience. L'orgueil la nourrit, et, au milieu des ténèbres 
de l'infidélité , il fait courir l'âme dans la voie mauvaise, 
jusqu'à ce qu'elle trouve la mort éternelle. Il vous faut tous 
nécessairement lire dans le Livre glorieux où vous trouverez 
l'obéissance enseignée avec toutes les autres vertus. 






m. 



324 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 







CLV. — L'obéissance est la clef qui ouvre le ciel. 

\. — Après t' avoir montré où se trouve l'obéissance, d'où 
elle vient, quelle est sa compagne et qui la nourrit, je vais 
te parler des obéissants et des désobéissants, de l'obéissance 
générale et de l'obéissance particulière, c'est-à-dire de l'o- 
béissance des préceptes et de celle des conseils. 

2. — Toute votre foi est fondée sur l'obéissance, et c'est 
par l'obéissance que vous vous montrez fidèles. Ma Vérité a 
établi dans la loi les préceptes que vous devez observer ; le 
plus grand est celui de m'aimer par dessus toute chose, et 
d'aimer le prochain comme vous-mêmes. Et ces préceptes 
sont tellement unis ensemble, que vous ne pouvez pas en 
observer un sans observer tous les autres, ou en violer 
un sans violer tous les autres. 

3. — Si quelqu'un observe ces deux commandements, il 
garde les autres, et il est fidèle envers moi et envers son 
prochain ; il m'aime et il persévère dans ma charité, il est 
obéissant par conséquent et se soumet à tous les préceptes 
de la loi, et au prochain à cause de moi. Il souffre tout avec 
patience et humilité, même la peine et l'injure qui lui vient 
du prochain. Cette obéissance est d'une telle efficacité, 
qu'elle vous donne la grâce, comme la désobéissance vous 
a donné la mort. 

4. — . Il ne suffirait pas que l'obéissance se fût troi 
dans mon Verbe incarné pour votre salut, si elle ne se trou- 
vait pas en vous. Car je te l'ai dit, c'est la clef qui ouvre le 
ciel et mon Fils l'a remise et confiée aux mains d< 
Vicaire. Son Vicaire la remet entre les mains de tous cea 
qui, ayant reçu le baptême, promettent volontairement de 
renoncer au démon, au monde et à ses pompes. C'est cette 
promesse qui donne la clef de l'obéissance, et cette clef de 
chacun est la même clef que celle du Verbe. 

5.— Si quelqu'un ne marche pas à la lumière de la foi. 
et ne cherche pas à ouvrir avec la main de l'amour cette 
porte de la vie éternelle, il ne pourra jamais entrer avec 
cette clef, quoique mon Verbe l'ait déjà ouverte. Je vous 
ai créés sans vous, vous ne me l'avez pas demandé, et j< 
vous ai aimés avant votre naissance; mais je ne peux pas 



M 






TRAITE DE L'OBÉISSANCE. 



CH. CLV 






325 



^H 



vous sauver sans vous. Il faut donc prendre à la main 
cette clef de l'obéissance et ne pas vous arrêter, mais 
marcher dans la voie de la Vérité incarnée, en suivant 
fidèlement sa doctrine. 

6.— Oui, vous ne devez pas vous arrêter à des choses 
finies, en plaçant vos affections comme le font les insen- 
sés qui suivent le vieil homme, Adam, qui jeta la clef 
de l'obéissance dans la fange du péché, la brisa avec 
le marteau de l'orgueil, et la laissa ronger par la rouille 
de l'amour-propre. C'est pour cela que mon Fils bien- 
aimé est venu avec cette clef de l'obéissance ; il l'a pu- 
rifiée dans le feu de la charité divine ; il l'a retirée de 
la fange et l'a parfaitement lavée dans son sang ; il l'a 
redressée avec l'instrument de la justice, en travaillant 
vos iniquités sur l'enclume de son Corps sacré ; il l'a si 
bien réparée, que toutes les fois qu'un homme l'a faussée 
par son libre arbitre, il peut la redresser par son libre 
arbitre, avec ma grâce et les mêmes instruments. 

7.— homme aveugle et malheureux, comment, lorsque 
tu as brisé cette clef de l'obéissance, négliges-tu de la 
réparer? Penses-tu que la désobéissance, qui a fermé le 
ciel au premier homme, te l'ouvrira, et que l'orgueil 
qui en a été précipité t'y fera monter ? Crois-tu entrer 
aux noces avec un vêtement sale et déchiré ? Crois-tu 
qu'en t'arrêtant et en t'enchaînant toi-même avec les liens 
du péché, tu pourras marcher et ouvrir cette porte sans 
clef? Ne te laisse donc pas ainsi abuser par l'imagination. 
Il faut que tu sois délivré ; il faut sortir du péché mortel 
par la contrition du cœur, par l'humble confession de la 
bouche et la satisfaction des oeuvres, avec le ferme propos 
de te corriger et de ne plus m'offenser. 

8.— De cette manière tu mépriseras, tu dépouilleras, tu 
jetteras par terre le vêtement qui te souille ; tu prendras 
la robe nuptiale pour courir à la lumière de la foi, en 
portant dans ta main cette clef de l'obéissance qui ouvre 
la porte. Attache, attache cette clef avec le cordon de 
l'abjection, du mépris de toi-même et du monde ; fixe-la 
au saint désir de me plaire à moi, ton Créateur. Que ce 
désir te soit comme une forte ceinture qui t'empêche tou- 
jours de la perdre. 

9.— Apprends, ma fille bien-aimée, que beaucoup pren- 



I 






H 










DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



neat la clef «le l'obéissance, parce qu'ils ont vu à la lumière 
de la foi qu'ils ne pouvaient sans elle échapper à la 
damnation ; mais ils la tiennent à la main, sans l'attacher 
a ce cordon et à cette ceinture dont je te parle. Ils ne 
.se ceignent pas du désir de me plaire, parce qu'ils s'ai- 
ment eux-mêmes, et ils n'y pendent pas le cordon de 
l'abaissement, parce qu'au lieu de souhaiter l'humiliation, 
ils recherchent plutôt la louange des hommes. 

10.— Ceux-là sont exposés à perdre la clef de l'obéis- 
sance lorsqu'il leur arrive quelque peine, quelque épreuve 
.spirituelle ou corporelle; et s'ils n'y font attention, il> 
peuvent la perdre pour toujours, en négligeant de retrou- 
ver à temps le saint désir; car, pendant qu'ils vivent, 
ils peuvent s'ils veulent, ressaisir la clef de l'obéissance; 
mais s'ils ne savent pas vouloir, ils ne la retrouveront 
jamais. Et qui est-ce qui montrera qu'ils l'ont perdue.' 
L'impatience, parce que la patience est la compagne insépa 
rable de l'obéissance. Dés que quelqu'un n'est pas patient, 
il est évident que l'obéissance n'habite pas son Ame. 

11. _ oh! combien est douce et glorieuse cette vertu 
de l'obéissance, par laquelle existent toutes les autres 
vertus, parce qu'elle est née de la charité! Sur elle est 
fondée la pierre de la sainte foi ; c'est une reine magni- 
fique ; celui qui l'épouse est riche de tous les biens et nci 
ressent jamais aucun mal." Tous ses jours sont pleins de 
paix et de repos ; les flots d'une mer irritée ne peuvent lui 
nuire par leurs orages. Le centre de son âme est inacces- 
sible à la haine, même au temps de l'injure, parce qu'il 
veut obéir et qu'il connaît le précepte du pardon. 

12.— Il ne sent aucune amertume lorsque ses désirs ne 
sont pas satisfaits, parce que l'obéissance fait qu'il ne désire 
réellement que moi, qui peut, qui sait, qui veut satisfaire 
tous ses désirs. Il s'est dépouillé de toutes joies mondaines, 
et il trouve en toutes choses une heureuse paix, car il a 
épousé cette grande reine, l'obéissance, que j'ai comparée;! 
une clef. 

13. _ o douce obéissance, qui navigues sans peine et qui 
arrives sans péril au port du salut ! tu ressembles au Verbe, 
mon Fils bien-aimé ; tu montes la barque de la sainte Croix, 
tu es prête à tout souffrir plutôt que de manquer à l'obéis- 
sance de mon Verbe et de t'éloigner de sa doctrine. Elle e 






TRAITÉ DE L'OBÉISSANCE. 



CH. C.LVI 



3'27 



pour toi comme une table sur laquelle tu prends la nour- 
riture des âmes, en te passionnant d'amour pour le pro- 
chain. Tu es toute parfumée d'une humilité sincère, et tu 
ne désires rien de ton prochain en dehors de ma volonté. 
Tu es droite sans détour, parce que tu rends le cœur sim- 
ple et charitable sans réserve et sans dissimulation. Tu es 
comme l'aurore qui annonce la lumière de la grâce divine; 
tu es comme le soleil qui réchauffe celui qui te possède, 
parce que l'ardeur de la charité ne t'abandonne jamais. 
Chaque jour tu fécondes la terre, parce que tu fais produire 
au corps et à l'âme un fruit qui donne la vie à l'homme et à 

son prochain. 

14.— Tu plais à tout le monde, parce que ton visage n'est 
troublé par aucun orage, mais qu'il est toujours éclairé par 
la douce lumière de la patience. Ton calme vient de ta force ; 
tu es si grande et si puissante par ta persévérance, que tu 
vas de la terre jusqu'au ciel, et que tu l'ouvres par son 
moyen. Tu es une perle précieuse, mais cachée, que beau- 
coup méconnaissent et que le monde foule aux pieds; mais 
en te méprisant toi-môme et en te faisant petite en toute 
occasion, tu élèves les créatures qui te possèdent. Ton 
pouvoir est si grand, que personne ne peut te commander, 
parce que tu es affranchie de la servitude mortelle de la 
sensualité, qui détruisait la grandeur. En tuant cet ennemi 
avec la haine et le mépris de toi-môme, tu as reconquis 
toute ta liberté. 



CLV1. — De la misère des désobéissants et de l'excellence 
des obéissants. 

1.— Ma fille bien-aiinée, tout ce que ma bonté a fait, a 
été fait pour que le Verbe, mon Fils unique, réparât cette 
clef de l'obéissance. Les hommes du monde, qui n'ont au- 
cune vertu, ne veulent pas s'en servir ; ils sont au contraire 
comme des animaux sans frein, car ils n'ont pas le frein 
de l'obéissance, et ils vont de mal en pis, de péché en 
péché, de misère en misère, de ténèbres en ténèbres, de 
mort en mort, jusqu'à ce qu'ils tombent dans l'abîme de 
la dernière mort, où le ver de la conscience les ronge éter- 
nellement. 







328 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



^ 



5J.— Us pourraient bien revenir à l'Obéissance et se sou- 
mettre aux préceptes de la loi ; ils ont encore le temps de 
pleurer dans leur cœur, mais parce qu'ils ont vieilli dans 
la désobéissance, il leur est difficile de rompre cette longue 
babitude du péché. Personne ne doit compter sur des délais, 
et il est bien dangereux d'attendre le moment de la mort 
pour ressaisir la clef de l'obéissance. On peut, on doit même 
espérer en moi pendant toute la vie présente; mais c'est 
s'exposer beaucoup que de différer sa conversion, et de 
compter sur un temps qu'on n'a pas, tandis qu'on perd 
celui que ma grâce accorde. 

3.— Quelle est la cause de ce malheur et de cet aveugle- 
ment, si ce n'est les hommes qui méconnaissent ce trésor? 
Les nuages de l'amour-propre et de l'orgueil les ont séparés 
de l'obéissance et fait tomber dans la révolte. Parce qu'ils 
ne sont plus obéissants, ils ne sont plus patients, et leur 
impatience leur cause des maux insupportables. Ils sont 
détournés de la voie de la vérité pour se perdre dans celle 
de l'erreur et du mensonge ; ils deviennent les esclaves et 
les amis des démons, et s'ils ne se corrigent pas, ils se 
précipitent par leur désobéissance dans les flammes éter- 
nelles, avec les démons dont ils ont reconnu le pouvoir. 

4.— Ceux, au contraire, qui observent la loi de mon Fils 
bien-aimé se réjouissent dans leur obéissance, et goûtent 
d'une manière ineffable mon éternelle vision, avec l'agneau 
sans tache qui a fait, gardé et donné la loi. En l'accom- 
plissant pendant la vie présente, ils ont trouvé la paix, et 
dans la vie bienheureuse ils reçoivent et goûtent une paix 
plus parfaite encore, parce que là se trouvent une paix sans 
orage, un bien sans mélange, une confiance sans crainte, 
des richesses infinies sans défaut, une satiété sans dégoût, 
une faim sans peine, une lumière sans ténèbres, un bon- 
heur suprême, infini, sans borneset sans limites, un bon- 
heur que partagent tous les bienheureux. 

5. — Qui a pu donner à l'homme tant de joie ? Le sang 
de l'Agneau, dont la vertu a dépouillé de la rouille la ciel" 
de l'obéissance, avec laquelle vous pouvez ouvrir la por» 
du ciel. Oui, c'est l'obéissance qui l'a ouverte par la vertu 

de ce Sang. 

G.— O malheureux insensés ! ne différez donc plus de 
sortir de la boue de la corruption et du péché. Il semble 



TRAITE DE L OBEISSANCE. 



Cil. CLVII 



329 



que vous vous plaisez à vous vautrer dans les ordures de 
la chair comme le pourceau dans les immondices et la 
fange. Laissez donc les injustices, la haine, l'homicide, la 
vengeance, les injures, les murmures, les jugements témé- 
raires, la cruauté envers le prochain, le vol, le mensonge, la 
trahison et les jouissances déréglées de la fortune ; abat- 
tez les cornes de l'orgueil. Si vous le faites, vous éteindrez 
la haine que nourrit votre cœur contre celui qui vous a fai t 
injure. 

7. — Comparez donc les injures que vous me faites et 
que vous faites au prochain avec celles qui vous sont 
faites, et vous verrez que vous n'avez aucun droit de vous 
plaindre. Quand vous êtes l'ennemi de votre prochain, vous 
me faites injure, parce que vous méprisez et transgressez 
mon commandement. Vous offensez aussi votre prochain en 
vous dépouillant des sentiments de charité à son égard. 

8. — Il vous est ordonné de m'aimer par dessus toutes 
choses et d'aimer le prochain comme vous-mêmes ; il n'y a 
pas de commentaire qui ajoute : A moins qu'il ne vous 
fasse injure. Il a été dit au contraire par ma Vérité, que ce 
qu'elle a observé parfaitement, vous devez l'observer parfai- 
tement vous-mêmes. Si vous ne l'observez pas, vous faites 
tort à votre âme en la privant de la grâce. 

9. — Prenez donc, oui, prenez la clef de l'obéissance à la 
lumière de la foi. Ne marchez pas dans l'aveuglement et la 
tiédeur, mais maintenez l'obéissance dans votre cœur avec 
l'ardeur de la charité, afin qu'un jour, avec les observateurs 
de la loi, vous goûtiez l'éternelle félicité. 



CLVII. — De ceux qui aiment tant l'obéissance, qu'ils ajou- 
tent à l'observation générale des préceptes une obéissance 
plus particulière. 



1.— Ma fille bien-aimée, il en est en qui augmente tel- 
lement l'amour de l'obéissance, qu'ils ne veulent plus se 
contenter de l'obéissance générale aux préceptes de la loi, 
que vous êtes toujours obligés d'observer, si vous voulez 
avoir la vie et ne pas tomber dans la mort éternelle ; ils 
tendent à la perfection en recherchant une obéissance plus 



:s:m 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



particulière et plus parfaite, qui consiste à observer les pré- 
ceptes et les conseils mentalement et réellement. 

2. — En effet, il n'y a pas d'ardent amour sans haine de 
la sensualité, et avec cet amour croit nécessairement cette 
haine Ceux-là donc, à cause de cette haine et pour tuer 
entièrement leur volonté propre, veulent se lier sous le joug 
d'une règle religieuse, ou, en dehors d'un Ordre, sous l'o- 
béissance plus étroite de quelqu'un qu'ils prennent pour 
supérieur, afin de marcher plus rapidement et d'ouvrir plus 
sûrement avec la clef de l'obéissance la porte de la vie 
éternelle. Ce sont ceux qui choisissent l'obéissance parfaite. 

a. — Je t'ai parlé de l'obéissance générale; mais puisque 
tu veux que je te parle spécialement de cette obéissance 
parfaite, je vais t'en entretenir. Elle n'est pas séparée de 
la première, elle est seulement plus parfaite ; mais elles 
sont si unies, qu'elles ne peuvent exister l'une sans l'autre. 
Je t'ai dit d'où vient l'obéissance générale, où elle se 
trouve et ce qui vous la fait perdre ; je t'expliquerai de la 
même façon l'obéissance particulière. 

CLVIIL— De quelle manière on parvient de l'obéissance 
générale à l'obéissance particulière. 



1. — L'âme qui, avec un amour sincère, a pris le joug de 
l'obéissance aux préceptes, en suivant la doctrine de ma 
Vérité, et en s'cxerçant par des actes de vertu à cette obéis- 
sance générale, arrive à la seconde obéissance par la lu- 
mière qui l'a conduite à la première. La sainte lumière de la 
foi lui fait connaître par le sang de l'humble Agneau la vé- 
rité de l'amour ineffable que je lui porte, et la faiblesse qui 
la rend incapable d'y répondre avec la perfection que je 
mérite. Et alors, à l'aide de cette lumière, elle cherche le 
lieu et le moyen de s'acquitter envers moi, de surmonter sa 
faiblesse et de tuer sa volonté. 

± — La foi lui montre le lieu qu'elle cherche; c'est la vie 
religieuse établie par l'Esprit Saint comme une barque pour 
recevoir les âmes qui veulent atteindre la perfection et par- 
venir au port du salut. Le patron de cette barque est l'Es- 
prit Saint, que personne ne peut mettre en défaut ; car le 
religieux qui désobéit à ses ordres ne nuit pointa la barque 



TRAITE DE L OBEISSANCE. — Cil. CLVIII 



331 



et ne nuit qu'à lui-même. Il est vrai que, par la faute de ce- 
lui qui tient le gouvernail, la barque peut être battue par 
la tempête. Les mauvais pilotes sont les supérieurs qui 
remplissent d'une manière si déplorable les fonctions que 
leur a confiées le patron de cette barque. Cette barque est 
plus désirable que ta langue ne saura jamais le dire. 

3. — Lorsque cette âme augmente ainsi le feu de son 
amour par la sainte haine d'elle-même, et qu'elle trouve, 
par la lumière de la foi, la barque de la vie religieuse, 
elle y entre morte à elle-même, si elle est véritablement 
obéissante, c'est-à-dire si elle a déjà parfaitement observé 
l'obéissance générale. L'imperfection qu'elle y apporte ne 
l'empêchera pas de parvenir ensuite à la perfection. Elle y 
parviendra à mesure qu'elle s'exercera davantage à l'obéis- 
sance. 

4. — La plupart de ceux qui entrent en religion sont 
encore imparfaits. Les uns le font par légèreté d'âge, les 
autres par crainte, d'autres pour y trouver des consola- 
tions ou des jouissances. L'important est qu'ils fassent bien 
ce qu'ils ont entrepris et qu'ils y persévèrent jusqu'à la 
mort. Ce n'est pas sur le commencement, mais sur la fin 
que porte le jugement. Beaucoup qui paraissent parfaits 
d'abord regardent ensuite en arrière ou restent dans leur 
Ordre avec une grande imperfection. Les motifs et les cir- 
constances avec lesquels on entre en religion ne sont rien ; 
c'est moi qui les fais naître en appelant chacun de diffé- 
rentes manières. Ce qu'il faut seulement considérer, c'est 
l'amour avec lequel on persévère dans la véritable obéis- 
sance. 

5. — Cette barque de l'obéissance est pleine de richesses, 
et celui qui s'y trouve n'a pas à se préoccuper de ses be- 
soins spirituels ou temporels; car celui qui obéit vérita- 
blement et qui observe la règle a pour patron le Saint Es- 
prit lui-même. Je te l'ai dit en te parlant de ma provi- 
dence, mes serviteurs peuvent être pauvres, mais jamais 
misérables, parce que je fournis chaque jour à leurs be- 
soins. Ceux qui se soumettent à une règle le savent par 
expérience. 

6. — En effet, tu vois qu'au moment où les Ordres reli- 
gieux florissaient davantage par l'esprit de pauvreté et de 
charité fraternelle, jamais leurs moyens de vivre n'ont di- 



I 
1 

i 









332 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




minué ; ils se trouvaient plutôt du superflu. Mais dès que 
le poison de l'amour-propre eut introduit le désir de vivre 
séparément, et que l'obéissance eut disparu, leurs res- 
sources temporelles se sont amoindries et plus ils po 
daient, plus ils avaient de nécessités. Même dans les plus 
petites choses, ils devaient éprouver le fruit que porte la 
désobéissance ; car, s'ils avaient été obéissants et fidèles au 
vœu de pauvreté, ils n'auraient pas possédé quelque 
chose et vécu séparément. 

7. — Tu trouveras dans cette barque le trésor de ces 
saintes règles, composées avec tant de sagesse et de lu- 
mière par ceux qui étaient les temples du Saint Esprit. 
Regarde avec quelle science Benoit sut disposer sa barque ; 
considère les parfums de pauvreté et les diamants de ver- 
tus dont François enrichit la barque de son Ordre, qu'il con- 
duisit à une si haute perfection : il la monta lui-même le 
premier, et donna l'exemple de ce mariage avec la sainte- 
pauvreté à laquelle il s'était attaché par l'amour de l'abais- 
sement et par le mépris de lui-même. Il ne désirait plaire 
à aucune créature en dehors de ma volonté ; il recherchait 
les humiliations du monde ; il macérait son corps et détrui- 
sait sa volonté; il se couvrait d'opprobres et d'ignominies par 
amour pour l'humble Agneau que l'amour a cloué et percé 
sur la Croix, tellement que, par une grâce extraordinaire, 
les plaies sacrées de mon Verbe apparurent sur son corps 
pour manifester, dans sa chair, l'ardeur qui dévorait son 
âme : c'est ainsi que François fraya la route aux autres. 

8. — Tu me diras: Est-ce que les autres Ordres ne sont pas 
fondés sur la pauvreté ? Si, assurément. Mais pour tous elle 
n'est pas la chose principale : tous peuvent s'affermir sur la 
pauvreté; mais, comme dans les vertus qui tirent leur vie de 
la charité il y en a de spéciales aux uns et aux autres, quoi- 
qu'elles aient toutes la même origine, mon cher pauvre Fran- 
çois eut pour sa part la vraie pauvreté ; c'est par amour 
pour elle qu'il construisit sa barque, et qu'il y plaça des 
hommes d'une rare perfection; ils n'étaient pas nombreux, 
mais excellents. Il y en a peu maintenant qui choisissent, 
cette perfection. Hélas ! ils ont augmenté en nombre et di- 
minué en vertu ; et ce n'est pas la faute de la barque, mais 
c'est la faute de ceux qui n'obéissent pas et qui commandent 
mal. 



■1 



TRAITE DE L OBEISSANCE. — CH. CLVIII 



333 



9. — Si tu regardes la barque de ton père Dominique, mon 
fils bien-aimé, tu verras qu'il y a parfaitement tout disposé 
pour m'honorer et sauver les âmes par la lumière de la 
science : en prenant cette lumière pour principe de son œu- 
vre, il n'a pas renoncé à la pauvreté volontaire ; il l'a em- 
brassée aussi, et, afin de le prouver, il a laissé pour toujours 
dans son testament à ses fils, sa malédiction et la mienne, 
sur tous ceux qui posséderaient ou retiendraient quelque 
chose, d'une manière générale ou particulière : c'était mon- 
trer qu'il avait pris pour épouse la royale pauvreté. Mais, 
comme bien spécial, il choisit la lumière de la science, afin 
de détruire les erreurs qui s'étaient élevées de son temps. Il 
prit la charge du Verbe, mon Fils unique, et il parut comme 
un apôtre dans le monde, tant il sema ma parole avec ar- 
deur, dissipant les ténèbres et répandant partout la lumière. 

10. — Ce fut un flambeau que je donnai aux hommes par 
l'intermédiaire de Marie, pour détruire les hérésies. Oui, ce 
fut par l'intermédiaire de Marie; car c'est elle qui lui donna 
l'Habit : ma bonté lui en avait confié le soin. Sur quelle ta- 
ille prenait-il avec ses enfants la lumière de la science ? sur 
la table de la Croix, qui est la table des saints désirs, où on 
se rassasie des âmes en mon honneur. Dominique voulait 
que ses enfants fussent sans cesse occupés à cette table 
pour chercher, à la lumière de la science, la gloire de mon 
nom et le salut des âmes. Afin de les empêcher de songer à 
autre chose, il leur ôta le soin des biens temporels; il voulut 
qu'ils fussent pauvres ; il montrait qu'il ne craignait pas de les 
voir manquer de rien ; car il était revêtu d'une foi puissante, 
et il espérait d'une espérance ferme en ma providence. 

41. — Il prescrivit l'obéissance, et voulut que chacun fût 
fidèle à la tâche qui lui était imposée ; et comme une 
vie sensuelle obscurcit la lumière de l'intelligence, et que 
les excès de la débauche éteignent même les yeux du 
corps, il prit un moyen pour conserver la vue et acquérir 
plus parfaitement la lumière de la science. Il établit le 
vœu de continence, et voulut qu'il fût observé par tous 
avec une vraie et parfaite obéissance. Mais aujourd'hui 
combien sont infidèles ! Ceux-là cachent la lumière de la 
science par les ténèbres de l'orgueil ; ces ténèbres n'obs- 
curcissent pas la science elle-même, mais seulement leur 
âme. Où est l'orgueil, là ne peut être l'obéissance. 



•' *-• 




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DIALOGCE DE SAINTE CATHERINE 



12. — .le te l'ai ilit, l'humilité est la mesure de l'obéis- 
sance, et l'obéissance la mesure de l'humilité : celui qui 
viole le vœu d'obéissimce respecte rarement celui de con- 
tinence dans ses actes ou ses désirs. Ton père Dominique 
a mis à s:i barque trois cordages, qui sont la chasteté, 
l'Obéissance et la vraie pauvreté: il a mis dans sa règlo 
une grande modération, puisqu'il n'y a pas obligé les aines 
sous peine de péché mortel. En cela je l'ai éclairé de nia lu- 
mière, dans l'intérêt de ceux qui seraient moins parfaits, 
car, quoique tous ceux qui se soumettent à la règle soient 
dans un état de perfection, les uns vivent d'une manière 
plus parfaite que les autres ; mais les parfaits et les im- 
parfaits sont tous dans la barque. Dominique est ainsi 
d'accord avec ma Vérité, puisqu'il ne veut pas la mort 
du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. 

•13. — Aussi sa religion est toute large, toute joyeuse, 
toute parlumée ; c'est un jardin de délices, mais les mal- 
heureux qui n'en observent pas la règle le rendent in- 
culte et sauvage ; la vertu y répand à peine quelque odeur, 
et la lumière de la science s'affaiblit en ceux qui s'y nour- 
rissent. Ce jardin si désirable n'était point ainsi dans son 
principe ; les fleurs y abondaient, et les religieux y étaienl 
d'une grande perfection ; ils ressemblaient à saint Paul 
par la lumière, et les ténèbres de l'erreur se dissipaient 
en leur présence. 

ii. — Regarde le glorieux Thomas, dont l'admirable in- 
telligence contemplait ma Vérité, qu'il acquérait par une 
lumière surnaturelle et par une science infuse ; il dut cette 
grâce beaucoup plus à ses prières qu'à ses études. Aussi 
fut-il un flambeau resplendissant qui éclaira son Ordre et 
le corps mystique de la sainte Église, dont il éloigna toutes 
les hérésies. 

15. — Regarde Pierre, vierge et martyr, qui combattit 
l'erreur avec son sang. Il l'avait eu si grande horreur, 
qu'il résolut d'y sacrifier sa vie. Tant qu'il respira, il ne 
lit autre chose que prier, prêcher, disputer avec les héré- 
tiques, confesser, annoncer la vérité et répandre la foi sans 
rien craindre. Il la confessa pendant toute sa vie et jus- 
qu'à son dernier soupir. Au moment d'expirer, la voix et 
l'encre lui manquaient: il trempa le doigt dans le sang 
qui sortait de sa blessure, et comme il n'avait pas de pa- 



T1IAITE DE L OBEISSANCE. — Cil. CLTX 



335 



pier, ce glorieux martyr s'inclina vers la terre pour y écrire 
cette profession de foi : Credo in Deum. Son cœur était tel- 
lement embrasé de ma charité, qu'il ne ralentit pas sa 
course, et qu'il ne tourna pas la tète en arriére, lorsqu'il 
apprit qu'il devait mourir. Te le lui avais annoncé; mais, 
en vrai chevalier, il ne connut pas la peur, et s'élança sur 
le champ de bataille. 

16. — Je pourrais t'en citer bien d'autres qui, sans éprou- 
ver le martyre dans leur corps, le reçurent dans l'âme com- 
me le bienheureux Dominique. C'étaient là les ouvriers que 
le Père de famille envoyait travailler à sa vigne, pour en 
arracher les épines du vice et y planter des vertus. Oui, 
Dominique et François étaient véritablement les deux co- 
lonnes de l'Église : François par la pauvreté qui a été son 
partage, et Dominique par ia science. 

CL1X. — Des obéissants et des désobéissants qui vivent en 

religion. 



1. — Ainsi le lieu de l'obéissance est trouvé : ce sont ces 
barques admirables que le Saint Esprit a fait préparer par 
les fondateurs d'Ordres à la sainte lumière de la foi ; c'est 
lui-même qui en est le patron. Maintenant je te parlerai 
de l'obéissance et de la désobéissance de ceux qui sont 
dans ces barques, d'une manière générale et sans te dési- 
gner aucun Ordre en particulier ; je te signalerai la faute 
de ceux qui désobéissent et la vertu de ceux qui obéissent, 
pour que tu les apprécies par leur opposition et que tu 
saches comment doit faire celui qui veut entrer dans la vie 
religieuse. 

2. — Quelle route doit suivre celui qui veut arriver à l'o- 
béissance parfaite ? Il doit suivre la lumière sainte de la 
foi, qui lui apprendra qu'il faut tuer sa volonté avec le glaive 
de la haine de toute sensualité, et qu'il faut prendre l'épouse 
et la sœur que lui donnera la charité. Cette épouse, c'est 
l'obéissance sincère et prompte ; sa sœur est la patience. 
Il faut aussi sa nourrice, l'humilité ; Car, si elle ne l'avait 
pas pour la nourrir, l'obéissance mourrait de faim. 

3. — Oui, l'obéissance ne peut vivre dans l'âme où ne se 
trouve pas cette bonne vertu de l'humilité. L'humilité n'est 



.«rjl 



336 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



jamais seule, elle est servie par l'abaissement et par le mé- 
pris du monde et de soi-même. L'âme qui se trouve mépri- 
sable ne désire pas les bonneurs, mais les affronts ; elle 
doit mourir en entrant dans la barque de la vie religieuse, 
quand le moment est venu. L'âge et les circonstances va- 
rient selon les appels de ma providence ; mais dès qu'on 
est entré, il faut acquérir cette perfection et prendre fran- 
chement, joyeusement, la clef de l'obéissance â la règle. 
4. — Cette clef ouvre la petite porte qui est à l'entrée du 
ciel, de même que les grandes portes en ont une particu- 
lière qui n'est pas ouverte à tout le monde. Ceux qui vont 
au delà de l'obéissance commune prennent une clef plus 
petite qui leur permet d'entrer parla porte étroite et basse. 
Cette porte n'est pas séparée de la grande ; quand ils en 
ont la clef, ils doivent la garder et ne pas la jeter loin 
d'eux. 

5. — Les vrais obéissants voient, à la lumière de la foi, 
«pie le fardeau des richesses et le poids de leur propre vo- 
lonté leur causeraient une grande fatigue pour entrer par 
cette petite porte, et qu'ils risqueraient de se tuer en levant 
la tête là où il faut bon gré mal gré la baisser ; il se débar- 
rassent alors de leurs richesses et de leur volonté, en ob- 
servant le vœu de pauvreté volontaire. Ils ne veulent rien 
posséder, parce qu'ils voient à la lumière de la foi à quelle 
ruine ils s'exposeraient sans cela, puisqu'ils transgresse- 
raient l'obéissance, en n'étant pas fidèles à leur voeu de 
pauvreté. 

G. — Ils se rendraient également coupables d'orgueil en 
levant la tête de leur volonté. Toutes les fois qu'il faut o- 
béir, si ce n'était pas l'humilité, mais la force qui leur faisait 
baisser la tête, elle serait brisée par la violence, et cette 
obéissance ne pourrait plaire à leur supérieurs et à leur 
Ordre. Ils arriveraient alors graduellement à une autre ré- 
volte et tomberaient dans l'incontinence. 

7.— Ceux qui ne règlent pas leurs désirs et ne se dé- 
pouillent pas des biens temporels, multiplient leurs rela- 
tions et trouvent beaucoup d'amis qui les aiment par inté- 
rêt; ces rapports entraînent des affections secrètes. Lent 
corps vivent dans les délices. Ils n'ont pas pour se soutenir 
l'humilité et le mépris d'eux-mêmes ; ils recherchent le 
bien-être, le plaisir, les délicatesses, comme des grands sei- 



TRAITE DK L OBEISSANCE. 



CIT. CLIX 



337 



gneurs, et non comme des religieux; ils abandonnent ses 
veilles et la prière. 

8. — Ils font d'autres chutes parce qu'ils ont de quoi 
dépenser ; cela n'arriverait pas s'ils n'avaient rien. Ils 
tombent dans des souillures spirituelles et corporelles. Si, 
par honte ou par impuissance, ils ne font pas matérielle- 
ment le mal, ils le commettent au moins dans leurs cœurs. 
Celui qui recherche les conversations, les délicatesses du 
corps, les plaisirs de la table, sans veiller et sans prier, ne 
pourra jamais conserver la pureté de son âme. 

9.— Celui qui obéit parfaitement au contraire aperçoit 
sur-le-champ, à la sainte lumière de la foi, le mal et les 
ruines que causent la possession des biens temporels et le 
fardeau de la volonté propre. Il comprend qu'il faut 
passer par la porte étroite, et qu'il y perdrait la vie, s'il ne 
l'ouvrait avec la clef de l'obéissance; car je t'ai dit que 
c'était là le moyen. Tant qu'il est clans la barque de la vie 
religieuse, il suit bon gré mal gré la route étroite de l'obéis- 
sance à son supérieur. 

-10.— L'obéissant parfait s'élève au dessus de lui-même 
et domine ses sens ; 1 ien triomphe par la foi vive. Il place 
dans son âme la haine du moi, pour la servir et pour en 
chasser son ennemi, l'amour-propre; car il veut préserver de 
toute offense l'obéissance, cette épouse bien-aimée que lui 
a donnée la charité, sa mère, à la lumière de la foi. Il 
chasse avec une sainte rigueur celui qui s'élève contre elle, 
i!t il lui donne ses compagnes et sa nourrice. Dès que la 
haine a chassé l'ennemi, l'amour de l'obéissance introduit 
dans l'âme les amies de son épouse : ce sont les vertus sin- 
cères, l'habitude, l'observance Adèle de la règle. Cette 
aimable épouse entre dans l'âme avec sa sœur, la patience 
et sa nourrice, l'humilité, qu'accompagnent l'abaissement et 
le mépris de soi-même. 

11.— Dès que l'obéissance est entrée, l'âme possède la 
paix et le repos, parce que ses ennemis sont dehors. Elle 
est dans le jardin de la véritable continence avec le soleil 
qui éclaire l'intelligence, et fait contempler à l'œil de la 
foi ma Vérité incarnée, son unique objet. Elle ressent aussi 
le feu d'une tendre charité qui embrase tous ses amis et 
ses compagnons, parce qu'elle observe la règle avec un ar- 
dent amour. 



Dialogue do S. Cath. do S. 



338 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




12 - Quels sont ses ennemis qui sont dehors? Le princi- 
pal est l'amour-propre, qui produit l'orgueil; c'est l'ennemi 
de la charité et de l'humilité. L'impatience est opposée à la 
patience, la révolte à l'obéissance, l'infidélité a la foi. La 
présomption et la fausse confiance combattent la ventante 
espérance que l'âme doit mettre en moi. L'injustice ne peut 
exister avec la justice, l'imprudence avec la prucenee, 
l'intempérance avec la tempérance, la violation de la rè- 
ole avec son observance. Les mauvaises conversations des 
méchants ne peuvent s'allier avec les saintes relat.ons : ce 
Tont des ennemis qui ruinent les habitudes et les «sages 
salutaires de la vie religieuse. Il faut craindre eurs cruelles 
attaques. La colère combat contre la douceur, la haine de la 
vertu contre son amour, la volupté contre la pureté la ne- 
<,li<,ence contre le zèle, l'ignorance contre la science, le som- 
meil contre les veilles et la prière persévérante. 

13 _ Dès que la lumière de la foi lui a fa.t apercevoir 
ces ennemis qui voulaient souiller la sainte obéissance, 
l'âme envoie, la haine pour les chasser, et l'amour pour in- 
troduire ceux qui lui sont chers. Mors la haine tue avec 
son glaive la volonté mauvaise, qui, nourrie par 1 amour- 
propre, donnait la vie à tous les ennemis de la véritable 
obéissance. Une fois qu'est détruit le principe qu. i es en re- 
tenait l'âme est libre et possède la paix. Qui lui ferait la 
guerre, puisqu'elle est délivrée de tout ce qui cause le trou- 
ble et la tristesse ? poi'in- 

14 _ Qui pourrait nuire à l'âme obéissante? Est-ce 1 in 

jure ? Non, car elle est patiente ; la patience est sœur de 
'obéissance. Est-ce le fardeau de la vie rehg.euse ? Non 
puisqu'elle le porte volontairement. Les «^res ngoureux de 
ses supérieurs lui causeront-ils quelque peine ? Non, ca. 
elle a Lié aux pieds sa volonté, et jamais elle n'examine 
et ne juge les obligations qu'on lui impose, parce que la lu- 
mière de la foi lui fait voir ma volonté dans ces obligation* 
E le ait que ma bonté les lui envoie ^s l'intérêt de soi, 
salut. Aura-t-elle du dégoût et de l'ennui dans les plus 
viles occupations ?soun:rira-t-elle des reproches des injure* 
desalïronts qu'elle re,oit, et des mépris dont eheest U> ■ 
Non, puisqu'elle aime l'abnégation et quelle se dttest 

sincèrement. . . .„ 

15. - Elle se réjouit au contraire dans la patience, et treà 






TRAITÉ DE L'OBÉISSANCE. — GH. CLIX 339 

saille d'allégresse à cause de l'obéissance, sa chère épouse. 
Elle s'attriste seulement quand elle voit offenser son Créa- 
teur. Sa conversation est avec ceux qui me craignent vérita- 
blement ; et si elle parle avec ceux qui sont séparés de ma 
volonté, ce n'est pas pour contracter leurs défauts, c'est 
pour les retirer de leur misère. La charité du prochain lui 
fait désirer de communiquer à d'autres le bien qu'elle 
possède, parce qu'elle voit que mon nom serait plus glo- 
rifié, si elle donnait à beaucoup son obéissance à la règle. 
Aussi elle s'applique à y attirer les religieux et les sécu- 
liers par ses paroles et ses exemples. Tous ses efforts 
tendent à les retirer des ténèbres du péché mortel. Toutes 
les conversations de l'obéissant véritable sont bonnes et 
parfaites ; qu'il parle avec les justes ou avec les pécheurs 
il suit toujours les règles d'une charité droite et expansive' 

16. — Sa cellule est un ciel où il se plait à s'entretenir 
avec moi, l'éternel et souverain Bien ; l'amour l'empêche 
d'y être oisif, et le porte à m'adresser d'humbles et conti- 
nuelles prières. Quand le démon lui envoie des pensées 
dangereuses, il ne s'endort pas dans la négligence ■ il ne 
s'arrête pas à discuter les mouvements de son cœur et à 
prendre des résolutions stériles ; mais il s'arme aussitôt 
d une sainte haine contre lui-même et contre ses sens II 
supporte avec patience et humilité les tentations qu'il 
éprouve, et il leur résiste par les veilles et la prière en 
fixant vers moi le regard de son intelligence, et en voyant 
a la lumière de la foi que je suis son protecteur, qui peux 
qui sais et qui veux le secourir. Alors je lui ouvre les bras 
de ma bonté, pour qu'en se fuyant lui-même il se réfugie 
en moi. 

17. - S'il lui semble ne pouvoir plus faire l'oraison 
mentale, à cause de la fatigue et des ténèbres de son 
ame, il a recours à la prière vocale et à quelque exer- 
cice corporel pour ne pas rester en repos; il se tourna 
vers moi, qui lui accorde tout avec une paternelle ten- 
dresse. Son humilité sincère lui persuade qu'il est indi- 
gne de la paix et du repos dont jouissent mes autres 
serviteurs, et qu'il ne mérite que des tourments ; il a 
pour lui tant de mépris et de sainte haine, qu'il lui sem- 
ble qu'il ne pourra jamais souffrir assez. Cependant il 
espère toujours en ma providence, et, avec le secours de 










■ 



i 




^ 




m DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

;i inverse tous les orages dans 
la foi el ^IfTStf "il recueille labori^e- 
la barque de la e re ^ abondants . 

ment dans sa cellule ces & cntrer au 

18. - Celui <ï-;^ X Îq U -dilvoit un religieux 
chœur, et le derme, à ^»™ T ^ u concoit une sainte en- 
plM obéissant et plus zél J*jel«M sans " VO uloir cependant 

;^mtsr^^V' s,illevoulaMlsese " 

parerait delà charité qu'il l *»***£ au rêfectoire; il y est 

19 . __ V^n^.^X pauvres, pour prouver 
Adèle et se plaît à man^c ^ meme de sa 

qu'il n'aime pas te . ex ^P ,° n son vœu de pauvreté, 

part, et il observe «£*£££ aux nécessités de son 
qu'il se reproche ce qud accora^ ^ ^ 

corps. Au lieu de beaux ^merrt^ ^ yo _ 

parfums de la pauvre te » a ^ rongent ses vête- 

leU ^^tth C u^è Wi U ne songe pas a U 

20. - Il ne s'niquiete pas au ngée ^ le foy . 

ce qui suffit à ch^ue lom. Son u q ; _^ _ 
au me du ciel et a vraie o bu&anc q ^^ 

ver le mieux qu'il 1™ est. po » lb ^ P M petit c011im e au 
est la voie la plus rt», *■• sou p ^ 

grand, au riche comme au pauvre ^ fe ^^ 

cun, ne refusant ^cuuo jal«ue e & ^ ^.^ e , 

avec amour. L'obérssan ne _veut P o _ ^ ^ ^ . gon 
choisir le moment et le heu 

supérieur, et cela san, pe ne et sa ^ faitpasser par 

21. - Son obéissance «j£^« dlfflcu lté, sans vio- 
la porte étroite de la vie 'el'8« té> d'obéd- 

ience, parce qu'il observes^ ^ vœux I w^ J& 
sance, de chasteté. : J «ta je «y ^ ^ ^ , m . 

avec soumission et humiUte, persévérance, 

patience, mais il est £ruen avec ^ & 

ainsi que l'aune ^' Ll ^ cel . ant sa chair, en la privant 
dém on en mortifiant et en maceran ^ 

de toute délicatesse de tout ^ ^ nfl méprisao t 

I» fatigues de ^ règle, en acce p* rcssentil ,,e,u 

ri*. Semblable à l'enfant qm ne, ar ^ sQnt faites 

des corrections de son père et des inju 






TRAITÉ DE L'OBÉISSANCE. — Cil. CLX 



341 



il oublie les injures, les peines et les rigueurs qu'il peut 
éprouver de la part de ses supérieurs, et quand il est ap- 
pelé, il retourne humblement vers eux, sans passion, sans 
haine, sans colère, mais avec douceur et bienveillance. 

22. — Ce sont là ces enfants dont mon Fils parlait à ses 
disciples lorsqu'ils se disputaient pour savoir qui d'entre 
eux serait le plus grand , il leur disait : « Laissez venir à 
moi les petits enfants, c'est à eux qu'est le royaume du 
ciel » ( S. Marc, x, 14 ). Celui qui ne s'humiliera pas comme 
le petit enfant, c'est-à-dire qui n'aura pas ses qualités, sa 
simplicité, celui-là n'entrera pas dans le royaume du ciel. 

23. — Celui qui s'humiliera, ma fille bien-aimée, sera éle- 
vé, et celui qui s'élèvera sera humilié ( S. Matth. xxm, 42 ); 
ainsi l'a dit ma Vérité. Oui, les petits, les humbles, qui se 
seront abaissés, qui se seront soumis à la véritable et sainte 
obéissance, ceux qui n'ont pas résisté à la règle et à leur 
supérieur, je les exalterai, moi l'Éternel, le Tout-Puissant. 
Je les placerai parmi les habitants de la cité bienheureuse, 
où toutes leurs fatigues auront leur récompense. Et dès cette- 
vie même, je leur donnerai un avant-goùt de la vie éter- 
nelle. 

CLX. — Ceux qui obéissent reçoivent le centuple et la 
vie éternelle. — Ce que veut dire le centuple. 



1. — Ma fille bien-aimée, c'est en ceux qui obéissent que 
s'accomplit la parole de mon aimable et doux Verbe. Pierre- 
lui avait dit : « Maître, voici que nous avons tout laissé par 
amour pour vous, et que nous vous avons suivi , que nous 
donnerez-vous? » Mon Fils lui répondit: « Vous recevrez 
le centuple, et vous posséderez la vie éternelle » ( S. Marc, 
x, 28, 30 ) ; c'est-à-dire : Pierre, vous avez bien fait, car vous 
ne pouviez me suivre autrement, et moi, dans cette vie, je 
vous donnerai le centuple. 

2. — Quel est, ma fille bien-aimée, le centuple que suivra 
la vie éternelle? que voulait dire ma Vérité 1 ? Parlait-elle des 
biens temporels? Non, certainement, quoique je les multi- 
plie quelquefois pour récompenser l'aumône. De qui parle- 
t-elle ? De celui qui donne sa volonté propre, qui est son 
unique chose ; et pour cette unique chose je lui en donne 



342 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 





cent, car je lui donne la charité. Pourquoi le nombre cent? 
parce que ce nombre est parfait, et qu'on ne peut y ajouter 
sans recommencer le premier nombre. De même la chante 
est la plus parfaite de toutes les vertus, et on ne peut y ajou- 
ter qu'en recommençant la connaissance de soi-même, et en 
l'augmentant de mérite jusqu'à ce qu'on soit arrivé à une 
nouvelle centaine. Tel est le centuple que je donne à ceux 
qui m'ont donné leur seule volonté par l'obéissance géné- 
rale, et mieux encore par l'obéissance particulière. 

3. — Avec le centuple vous avez la vie éternelle-; car il 
n'y a que la charité qui entre en maîtresse dans le ciel avec 
le fruit des autres vertus qui restent en dehors. Elle vient a 
moi, la Vie éternelle, que possèdent à jamais les bienheu- 
reux. La foi ne l'accompagne pas; puisque les bienheureux 
connaissent par expérience et en vérité ce qu'ils ont cru par 
la foi • ils n'ont pas non plus l'espérance, puisqu'ils possè- 
dent ce qu'ils espéraient. Il en est ainsi déboutes les autres 
vertus. La seule charité entre en reine, et elle me possède 
comme je la possède. ' 

4 - Tu vois donc que ces petits enfants de 1 obéissance 
reçoivent le centuple et la vie éternelle, puisqu'ils reçoivent 
le feu de la charité, qui est représenté par le nombre cent. 
Et parce qu'ils ont reçu le centuple, ils vivent dans une ad- 
mirable allégresse de cœur ; car jamais dans la vraie chante 
ne se trouve la tristesse ; il y règne au contraire une joie 
qui dilate le cœur, qui le rend généreux, sans petitesse et 
sans fausseté. L'âme qui est frappée de cette douce bles- 
sure ne met jamais sur le visage et sur la langue autre chose 
que ce qui est dans le cœur. Elle ne sert pas son prochain 
par hypocrisie ou par intérêt; caria charité se dévoue a 
toute créature, et l'âme qui la possède ne tombe jamais dans 
l'abattement et la tristesse ; elle ne se sépare jamais de 1 o- 
béissance, et lui reste fidèle jusqu'à la mort. 

CLXI — Des misères de ceux qui n'obéissent pas. 

1 - Celui au contraire qui n'obéit pas dans la barque de 
la vie religieuse est si à charge à lui et aux autres, qu il a 
dèl ici-bas un avant-goût de l'enfer. Il vit toujours ; au 
mi lieu de la tristesse, de la honte et des remords ^ de sa 
conscience; il déplaît à ses supérieurs et à son Ordre, 









TRAITÉ DE L'OBÉISSANCE. 



Cil. CLXI 



343 



devient insupportable à lui-même. Vois, ma fille bien-aimée, 
Celui qui s'est lié par un vœu à une règle et qui se fait 
cependant l'esclave de la désobéissance. La désobéissance 
devient sa maîtresse, avec sa compagne l'impatience qui 
est nourrie par l'orgueil ; et l'orgueil, comme je l'ai dit, 
naît de l'amour de soi-même. 

2.— Il arrive alors à l'âme le contraire de ce que produit 
en elle la véritable obéissance. Comment celui qui désobéit 
pourrait-il éviter ce malheur, puisqu'il n'a pas la charité? 
11 faut qu'il baisse de force la tête que l'orgueil vient relej- 
ver ; toutes ses volontés sont en désaccord avec la volonté 
de la règle. Elle lui commande l'obéissance, et. il aime déso- 
béir ; elle lui impose la pauvreté volontaire, et il la fuit ; il 
possède ou convoite la richesse ; elle veut la continence, la 
pureté, il désire les plaisirs déshonnétes. 

3.— En violant ses trois vœux, ma chère fille, le religieux 
tombe si bas, et dans des faiblesses si honteuses, qu'il ne 
ressemble plus à un religieux, mais à un démon revêtu d'un 
corps, ainsi que je te l'ai expliqué déjà plus au long. J'ajou- 
terai cependant quelque chose pour te faire mieux com- 
pendre les fruits déplorables de la désobéissance, et pour te 
l'aire admirer davantage le mérite de l'obéissance. 

4.— Ce malheureux qui n'obéit pas est trompé parl'amour- 
propre. Le regard de son intelligence, qui n'est plus éclai- 
ré par la foi, se complaît dans sa volonté propre et dans 
les choses du monde. Il est éloigné du monde par son corps, 
mais il y habite par le désir. L'obéissance lui semble un far- 
deau ; il veut désobéir pour l'éviter, et ce fardeau devient 
bien plus pesant, parce qu'il faut obéir ou par force, ou 
par amour, et il est bien plus facile d'obéir par amour que 
sans amour. 

5.— Oh ! comme il est dans l'erreur ! Personne ne le 
trompe, mais il se trompe lui-même. Il recherche le bien- 
être, et il ne trouve que la peine, même dans ce qu'il fait, 
à cause de l'obéissance qui lui est imposée. Il veut jouir et 
se faire une vie éternelle de cette vie passagère ; la règle 
veut qu'il n'y soit qu'un voyageur, et qu'il ne s'arrête pas 
au plaisir qu'il y trouve et aux endroits qui lui sont agréa- 
bles. Il doit changer, et ce changement lui est un supplice 
parce que sa volonté n'est pas morte et voudrait résister ; 
mais s'il n'obéissait pas , il encourrait les châtiments 



• 



I 






DIALOGUE DE SAINTE CATHEIUNE 




344 

de la règle, et c'est ce qui le fait souffrir continuellement 

6 - Tu vois donc qu'il se trompe; en voulant fuir la 

h «, trouve une plus grande, parce que son aveugle- 

Z V Ipè 1 de eolaîtrela voie véritable de l'obéissance. 

cïte voS véritable est tracée par l'obéissant Agneau, mon 

KUs au délivre de toute peine ceux qui obéissent Lu, au 

contre suit la voie du mensonge; il espère y trouver sa 

isolation et il n'y rencontre que des peines ameres. Qn. 

lu? e t de guide? c'est l'amour qu'il a pour l'indépendance 

nveu\ dans sa folie, surmonter les tempêtes et les fl > 

iec ses seules forces et sa science misérable ; il refuse les 

comnr , Ae son Ordre et de ses supérieurs. 
secours de son U ^ ^ ^ ^.^ 

, i et non d'esprit ; il l'abandonne par ses désirs. 
86 levant dTs les P ês^riptions de la règle, et les trois 
^ufqi ïpromild'a P ccom P lir dans sa profession. Aussi 
Un sur a mer le jouet des orages et des vents qui atta- 

1 bamue- 1 n'y est attaché que par les vêtements 
*£ "portent «s, e't non son cœur: ce n'est pas un re- 
Tî S^Se^aquel'apparence et^t^ 

ït^^^se^^^^^™ 

Tu vois combien son erreur est déplorable 
o Onels fruits porte ce mauvais arbre? Des traits ae 

ÏÏ^SrÏÏ=îSï& non P o,„. M,e ,- 






TRAITE DE L'OBEISSANCE. 



Cil. CLXT 



345 



dans les âmes cette semence de mon Yerbc, mais pour faire 
admirer son talent. 

10. — Si tu examines les fleurs de cet arbre, tu sentiras 
leur mauvaise odeur : ce sont les pensées frivoles et cou- 
pables qu'il entretient avec plaisir, sans fuir les occasions et 
les lieux qui les font naître; il cherche plutôt à consommer 
le mal, et c'est le fruit qui tue la vie de la grâce et lui donne 
la mort éternelle. Et quelle infection cause ce fruit que porto. 
la fleur de cet arbre ! C'est cette puanteur de la désobéis- 
.sance qui juge et condamne intérieurement la volonté des 
supérieurs ; c'est cette corruption des conversations dan- 
gereuses qu'on recherche avec des dévotes prétendues. 
malheureux, ne vois-tu pas combien cette fausse dévotion 
fait naître d'enfants illégitimes ! Voilà ce que te produit la 
désobéissance. Tu n'as pas pris pour tes enfants les saintes 
vertus, comme le font ceux qui obéissent parfaitement. 

11. — Le mauvais religieux cherche à tromper son supé- 
rieur. Quand il voit qu'on lui refuse ce que sa volonté mauvai- 
se désire, il a recours à des paroles flatteuses ou dures, à des 
reproches ou à des menaces. 11 ne se gêne pas avec ses frè- 
res, et ne peut supporter la moindre critique de leur part. 
Il porte aussitôt les fruits empoisonnés de l'impatience, de 
la colère, de la haine du prochain; il trouve mal ce qui a 
été fait pour son bien, et cette irritation bouleverse son esprit 
et son corps. Pourquoi n'aime-t-il pas son frère? Parce qu'il 
s'aime lui-même d'uner manière sensuelle. 

12. — Il fuit sa cellule comme la peste, parce qu'il est 
sorti de la cellule de la connaissance de lui-même; et c'est 
ce qui le porte à la désobéissance et l'empêche de rester 
dans sa cellule véritable. Il ne veut pas paraître au réfec- 
toire, qui lui semble un ennemi tant qu'il a de l'argent 
à dépenser, et il ne s'y rend que quand la nécessité l'y 
force. 

13. — Ceux qui obéissent font bien d'être fidèles à leur 
vœu de pauvreté, et de n'avoir pas le moyen de quitter cette 
douce table commune, où l'obéissance nourrit dans le calme 
et le repos l'âme et le corps. Ils ne cherchent point à se 
procurer des mets délicats comme le malheureux qui fuit le 
réfectoire parce qu'il y trouve tout détestable. 

14. — Le désobéissant tâche toujours de venir à l'Office 
le dernier et d'en sortir le premier; il approche de moi des 






I 



■ 







346 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

lèvres niais son cœur est bien loin. Il évite tant qu'il peut 
eSSpTe par crainte des pénitences qu'on y donne ; et 
LuSTesTil lui semble être dans une odieuse pnson, 
eHy prouve une honte qu'il n'a pas eue en corn- 
ue ant de's péchés mortels. Quelle en est la «sonl la de- 
sobéissance. Il ne connaît pas les samtes .veilles de tapnere 
non seulement il néglige l'oraison me /^™* e ™°™ n t 
omet souvent l'Office qu'il est obligé de réciter. Gomment 
aura t-dla charité fraternelle, puisqu'il n'aime que lui? Il 
Sue pas comme les êtres raisonnables, mais comme les 
IZSX, les fruits qu'il porte sont si malheureux, que 
ta langue ne pourra jamais le raconter. 

15 - malheureuse désobéissance qui prives Vame de 
la lumière de l'obéissance, et lui êtes la paix et la vie pour 
lui donner la guerre et la mort ! Tu l'enlèves de * parque s 
saintes observances pour la jeter aux flots de la me, conUe 
lesquels elle doit lutter seule, sans le secours de , sonOrd e 
tu ïaccables de misères, tu la fais mourir en 1 V£™'£ 
nourriture et le mérite de l'obéissance; tu 1 abreuves ^ 
rnertume, tu la dépouilles de toute V^anœ ^ tout bien 
et tu la livres à toutes sortes de maux. D«œUe e J u 
donnes l'avant-goût des plus cruels »P^\^e <S 
se corrige avant que la mort ne déchire les vêtements qui 
S retiennent encore à cette barque de l'obéissance tu ta 
conduis à la damnation éternelle avec les J-J-J»*^ 
bèrent du ciel jusque dans l'abîme, parce qu ils jetaient ^r 
voltés contre moi. Toi qui désobéis tu auru 1* » n * me f^ 
,^ar tu as été rebelle à l'obéissance ; tu as jeté la clef qui ae 
;ït "ouvrir la porte du ciel; tu as ouvert avec la clef de la 
désobéissance la porte de l'enfer. 

CLX1I - Imperfection de ceux qui vivent en religion avec 
Uédeur, Tout en évitant le péché mortel. - Remèdes 
pour sortir de la tiédeur. 

1 _ ma fille bien-aimée, combien sont nombreux ceux 
qui' vivent ainsi dans la barque de l'obéissance, et combien 
sont rares au contraire ceux qui obéissent parfaitement 
Entre ces Parfaits et ces malheureux, il y er i a _qui vive 
dans leur Ordre avec négligence, sans les vertus quns de 



TRAITE DE L OBEISSANCE. 



CH. CLXH 



347 



vraient avoir, mais aussi sans de grands défauts : leur cons- 
cience les empêche de pécher mortellement, mais leur cœur 
est plongé dans la tiédeur et l'engourdissement. S'ils ne 
(ont pas des efforts pour mieux observer leur règle, ils cou- 
rent de grands dangers. Ils ont besoin de se réveiller et de 
travailler avec courage à secouer leur langueur ; car s'ils y 
persévèrent, ils sont exposés à bien des chutes. S'ils évitent 
ces chutes, ils se contenteront des apparences de la vie re- 
ligieuse, dont ils s'appliqueront plus à suivre les cérémonies 
que l'esprit. 

2. — Souvent, par défaut de lumière, ils seront portés à 
juger témérairement ceux qui observent plus parfaitement la 
règle, parce qu'ils les voient accomplir avec moins d'exacti- 
tude les actes extérieurs dont ils sont si fiers. Il leur est 
dur de toute manière de vivre sous une règle commune; car 
la tiédeur leur rend pénible l'obéissance. Ces cœurs noncha- 

. lants trouvent pesants les plus légers fardeaux, et ils se fa- 
tiguent beaucoup pour recueillir bien peu; ils pèchent con- 
tre la perfection qu'ils ont embrassée et qu'ils sont tenus 
d'observer. S'ils font moins mal que ceux dont je te parlais, 
ils font cependant mal ; car ils n'ont pas quitté le monde 
pour rester dans l'obéissance générale, mais pour ouvrir le 
ciel avec la clef de l'obéissance particulière, et cette clef, 
ils devraient l'attacher par le mépris d'eux-mêmes à la cein- 
ture de l'humilité, et la tenir fermement avec un ardent 
amour. 

3. — Apprends, ma fille bien-aimée, que ceux-là pourraient 
arriver à la perfection, s'ils voulaient y travailler; car ils en 
sont plus près que les autres pécheurs. Mais, d'un autre côté, 
ils ont plus de difficultés à quitter leur imperfection que n'en 
ont les pécheurs à se retirer de leur état misérable. Et sais- 
tu pourquoi ? Parce que le pécheur voit très bien qu'il fait 
mal; sa conscience le lui montre, mais il est affaibli par 
l'amour-propre, et il ne s'efforce pas de sortir des fautes 
dont la lumière naturelle lui fait voir le mal. Si on lui deman- 
de : N'est-ce pas mal d'agir ainsi? le pécheur répond: Oui, 
mais ma faiblesse est si grande, qu'il me semble que je ne 
puis sortir du péché. Il ne dit pas vrai ; car avec mon se- 
cours il pourrait en sortir. Mais, enfin, il sait qu'il fait mal, 
et cette connaissance peut l'aider à se convertir, s'il veut. 

4. — Les tièdes, au contraire, qui ne font pour ainsi dire 






318 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

v rtr P IP bois de la connaissance d'eux-mêmes 

STl'ïr.ï-" £u» et de . * -, — po« 

'"f *' Ceux nui testent Sans l'Inertie s'exposent à tomber 
et^m "tombent eaeonren. me £*-£ a = 

SeSbliS^^^^Ue 
„„ ,„ compère a, ten de l'ob ^»«J» '^ ee n'es. 
„i, que j'aimerais nneax T'™»?-™ ^„ péché 

Ziïr i " pecbe et an g^**—»- £ 

corps par l'obéissance. ;.,,„„. t se 1Lvren t à de saints 

7 One les tièdes donc se réveillent et se îtviciib 

7.-Quelesueae t cont i nU elle prière , 

exercices, aux veilles, a une nniuu patrons 

q u'ils s'appliquent a leur *£££' ^ tôles P comme 

S e ; est maintenant le même qu'il était *^.™J™ r 

V n i^rs^;"::r-^a^s;e 

votre salut, et ma sagesse vuu De uvent donc 



TRAITE DE L OBEISSANCE. — Cil. CLXITI 



349 



ligence des nuages de l'aniour-propre, et qu'ils courent à la 
lumière de la foi, dans les sentiers de l'obéissance parfaite. 
Ils n'ont que ce moyen pour y parvenir. 



CLXIII. — De l'excellence de l'obéissance et des biens qu'elle 

procure. 

1. — Je t'ai fait connaître le bon et salutaire moyen que 
le religieux prend chaque jour pour augmenter en lui la ver- 
tu de l'obéissance par la lumière de la foi. Il désire le mé- 
pris, les affronts et les fardeaux que lui imposent ses supé- " 
rieurs. Afin que l'obéissance et la patience sa sœur ne s'af- 
faiblissent pas et ne lui manquent jamais, quand il a besoin 
de les exercer, il fait entendre continuellement les cris de ce 
désir, et il utilise toujours le temps parce qu'il est affamé. 
L'obéissance est une épouse pleine de zèle, qui ne veut ja- 
mais rester oisive. 

2. — Aimable Obéissance, chère Obéissance, douce Obéis- 
sance, Obéissance resplendissante qui dissipes les ténèbres 
de l'amour-propre ; Obéissance qui vivifies l'âme en lui don- 
nant la vie de la grâce, lorsqu'elle te prend pour épouse et 
te délivre de la volonté propre qui cause la guerre et la 
mort, tu es prodigue de toi-même, puisque tu te soumets à 
toute créature raisonnable. Tu es bonne et compatissante ; 
tu portes avec douceur les plus grands fardeaux, parce que 
tu as pour compagnes la force et la patience véritable. Tu 
recevras la couronne de la persévérance. Tu ne te laisses 
pas abattre par les importunités des supérieurs et par les 
épreuves qu'ils t'imposent sans discrétion. Tu supportes 
tout avec la lumière de la foi. Tu es tellement liée avec l'hu- 
milité, qu'aucune créature ne peut l'arracher de l'âme qui 
te possède. 

3. — Que te dire, ma chère et bien-aimôe fille, de l'ex- 
cellence de cette vertu'? Oui, l'obéissance est un bien sans 
mélange; la barque qui la possède n'a pas à redouter les 
vents contraires; l'âme qu'elle dirige est portée par sa 
règle et les supérieurs, sans avoir à s'occuper d'elle-même ; 
celui qui obéit parfaitement n'a pas de compte à me rendre : 
il n'en doit qu'à celui auquel il est soumis. 

4.. — Passionne-toi, ma fille bien-aimôe, pour cette glo- 




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350 



D1ALOGUIÙ DE SAINTE CATHERINE 



rieuse vertu. Veux-tu connaître les bienfaits que tu as reçus 

de moi ton Père? Sois obéissante. L'obéissance te montrera 
si tu e's reconnaissante, parce qu'elle procède de la chanté. 
L'obéissance prouvera si tu n'es pas ignorante, parce qu elle 
vient de la connaissance de ma Vérité. C'est un trésor qua 
fait connaître mon Verbe, en vous enseignant la voie de 
l'obéissance et de la règle, en se faisant obéissant lui-même 
jusqu'à la mort ignominieuse de la Croix; et c'est son obéis- 
sance qui a ouvert le ciel et servi de fondement à l'obéis- 
sance générale et particulière, ainsi que je te l'a! dit au 
commencement. 

5 — L'obéissance est une lumière pour l'âme ; elle mon- 
tre ' qu'elle m'est fidèle et qu'elle est fidèle à l'Ordre et à ses 
supérieurs. Dans cette lumière que lui donne la foi, elle 
s'oublie et ne se cherche pas pour elle-même; car, dans 
l'obéissance acquise par la lumière de la foi, elle a prouve 
que sa volonté est morte à ce sens particulier qui s occupe 
des affaires d'autrui plutôt que des siennes. Ainsi fait le 
désobéissant qui examine la volonté des supérieurs, et qu. 
la juge avec ses bas sentiments et ses vues obscures, ne se 
mettant pas en peine de sa volonté corrompue qui lui donne 

la mort. ., , , . 

6 - Celui qui obéit véritablement à la lumière de la loi 
inoe toujours bien la volonté de ses supérieurs ; il n'écoute 
pas la sienne et incline seulement la tète, en nourrissant 
son âme des parfums d'une véritable et sainte obéissance. 
Cette vertu y grandit à mesure que s'y répand la sainte _ u- 
1 mière de la foi ; car c'est à cette lumière de la foi que 1 âme 
se connaît et me connaît, qu'elle m'aime et qu'elle s humi- 
lie • et plus elle aime et s'humilie, plus elle est obéissante. 
L'obéissance, et sa sœur la patience, montrent que lame 
est véritablement revêtue du vêtement nuptial de la chante, 
avec lequel on entre dans la vie éternelle. 

7 - Ainsi l'obéissance ouvre le ciel et reste dehors : la 
charité qui lui a donné la clef entre avec les fruits de 1 o- 
béissance; car, comme je te l'ai dit, les vertus restent en 
dehors, la charité seule entre au ciel. Mais l'obéissance a 
l'honneur d'ouvrir le ciel, que la désobéissance du premier 
homme a fermé. C'est l'obéissance de l'humble et fidèle 
Agneau sans tache, mon Fils unique, qui a ouvert la vie 
éternelle depuis si longtemps fermée. 



] 









TRAITE DE L OBEISSANCE. 



CH. CLXIV 



351 



CLXIV. — Distinction de deux obéissances : celle des reli- 
gieux et celle qu'on rend à une personne en dehors de la 
vie religieuse. 

i. — Ainsi que je te l'ai dit, ma chère fille, mon Fils vous 
a laissé la douce obéissance, comme une clef pour ouvrir 
le ciel et parvenir à votre fin ; il vous l'a laissée par pré- 
cepte et par conseil: par précepte pour tous, et par conseil, 
si vous vouliez tendre à la perfection et passer par la porte 
étroite de la vie religieuse. Il y en a opui ne sont pas atta- 
chés à un Ordre, et qui sont cependant dans la barque de 
la perfection. Ce sont ceux qui observent les conseils sans 
être religieux, et qui rejettent réellement et spirituellement 
les richesses et les pompes du monde. Ils gardent la chas- 
teté, soit dans l'état de virginité, soit dans le parfum de la 
continence, s'ils n'ont pas la virginité ; ils observent l'obéis- 
sance en se soumettant, comme je te l'ai dit ailleurs, à une 
personne à laquelle ils s'efforcent d'obéir parfaitement jus- 
qu'à la mort. 

2. —Si tu me demandes qui a plus de mérite, de ceux 
qui obéissent ainsi, ou de ceux qui sont dans un Ordre, je 
te répondrai que le mérite de l'obéissance ne se mesure 

ieu ou à la personne, qui peut être 
séculière ou religieuse. Le mérite de 
l'amour de celui qui obéit, et cet a- 
mour est la mesure de sa récompense. L'imperfection d'un 
supérieur ne nuit aucunement à celui qui obéit ; elle lui 
est même utile quelquefois, car les persécutions et les ri- 
gueurs indiscrètes d'ordres trop sévères font acquérir la 
vertu de l'obéissance, et la patience sa sœur. Un lien im- 
parfait ne nuit pas non plus : je dis imparfait, parce que 
la vie religieuse est l'état le plus parfait, le plus asuré. 
J'appelle imparfait l'état de ceux qui observent les conseils 
de l'obéissance en dehors d'un Ordre ; mais je ne dis pas 
pour cela que leur obéissance est imparfaite et moins mé- 
ritoire, car l'obéissance, comme les autres vertus, a pour 
mesure l'amour. 

3. — Il est vrai qu'en beaucoup de choses il est préfé- 
rable d'obéir dans un Ordre, à cause du vœu qu'on fait 



pas aux actes, au 
bonne ou mauvaise, 
l'obéissance est dans 



1 



I^^^^B 



352 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 





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entre les mains d'un supérieur, et des épreuves plus gran- 
des qu'on y rencontre. Toutes les actions du corps sont 
liées à ce joug, et on ne peut s'y soustraire, quand on e 
voudrait, sans commettre un péché mortel, parce que la 
règle est approuvée par l'Église, et qu'on a fait un vœu II 
n'en est pas de même pour les autres : ils sont lies volon- 
tairement par l'amour de l'obéissance, et non par un vœu 
solennel. Ils peuvent sans péché mortel renoncer a cette 
obéissance à une créature, s'ils ont pour le fair e des ^rai- 
sons légitimes, et s'ils n'agissent pas par f ai blesse. Si 
c'est par faiblesse, ils commettent une faute très grave ; 
mais cependant il ne sont pas engagés sous peine de pèche 

'T-' Sais-tu la différence qu'il y a entre les uns et les 
autres ? la différence qu'il y a entre celui qui prend le 
bien d'autrui, et celui qui retire à quelqu'un ce qu il lui 
avait donné par amour, avec l'intention de ne pas le re- 
prendre : l'ut u'a pas fait d'acte authentique, tandis que 
l'autre s'est engagé publiquement par sa profession. Il 
a renoncé à lui-même entre les mains du supérieur, et il a 
promis d'observer l'obéissance, la chasteté, la pauvreté 
volontaire. Le supérieur, de son coté, a promis s.l était 
fidèle jusqu'à sa mort, de lui donner la vie éternel e. 

5 - Ainsi, pour ce qui est des obligations, du heu et de 
la manière, l'obéissance dans un Ordre est plus parfaite que 
•obéissance dans le monde. L'obéissance dans un Ordre est 
au si plus sure ; quand on tombe, on a plus de secours 
pour se relever L'obéissance dans le monde est moins 
certaine; elle expose davantage, quand on tombe, à tour- 
nerîatêe eu arrière, parce qu'on ne se sent pas lie par 
un vœu consommé. On est comme le religieux avant sa 
profession : tant qu'il ne l'a pas faite, il peut partir ; ce qui 
ne lui est plus permis lorsqu'elle est prononcée. 

6 _ Quant au mérite, je te le répète, sa mesure est 1 a- 

mour de celui qui obéit. Dans quelque état qu on soit, on 

eut avoir immérité parfait, parce que le mente est um- 

uement dans l'amour. Les vocations sont différentes ; j ap- 

Srices deux états selon la capacité de chacun.; mais 

a Compense est mesurée sur l'amour : si le sécuher amie 

plus que le religieux, il reçoit davantage; il en est de 

même du religieux et de tous les autres. 



1 



TRAITE DE L'OBÉISSANCE. — Cil. CLLV 



353 



CLXV. — Dieu ne récompense pas selon la difficulté et la 
durée de l'obéissance, mais selon le zèle et la grandeur 
de la charité. — Miracles que Dieu fait par l'obéissance. 






i 



1 . — Je vous ai tous envoyés dans la vigne de l'obéissance 
pour y travailler de dilTérentes manières, et à chacun je don- 
nerai le prix de son amour, et non de son ouvrage et de son 
temps; car sans cela celui qui vient de bonne heure rece- 
vrait plus que celui qui vient plus tard. Ma Vérité vous a 
donné dans l'Évangile l'exemple de ceux qui étaient oisifs, 
et que le maître envoya travailler à sa vigne. 11 donna au- 
tant à ceux qui étaient venus au point du jour qu'à ceux 
qui étaient venus à la première heure; et ceux qui vinrent 
à la troisième, à la sixième, à la neuvième et à la dernière 
reçurent autant que les premiers. 

2. — Ma vérité vous a enseigné par là que vous serez ré- 
compensés, non pas selon le temps et selon l'ouvrage, mais 
selon le degré d'amour. Beaucoup sont appelés, dès l'en- 
fance, pour travailler à cette vigne ; d'autres y viennent plus 
tard, et n'arrivent même que dans la vieillesse. Ceux-là sou- 
vent, parce qu'ils voient le peu de temps qui reste, agis- 
sent avec tant d'amour, qu'ils atteignent ceux qui sont ve- 
nus dès l'enfance, mais qui ont marché lentement. C'est 
donc par l'amour de l'obéissance que Fàme acquiert des 
mérites ; elle remplit son vase en moi, qui suis l'Océan pa- 
cifique. 

3. — Beaucoup ont une obéissance si prompte et si in- 
carnée dans leur âme, que non seulement ils ne cherchent 
point à comprendre les motifs de leur supérieur, mais qu'ils 
attendent à peine que les ordres soient sortis de sa bouche, 
parce que la lumière de la foi leur fait deviner ses inten- 
tions. L'obéissant parfait obéit plus à l'intention qu'à la 
parole, pensant que la volonté du supérieur est ma volonté, 
que je le charge de lui transmettre. Et c'est pour cela que 
je te dis qu'il obéissait plus à l'intention qu'à la parole. Il 
obéit à la parole du supérieur, parce qu'il obéit avec amour 
à sa volonté, que la lumière de la foi lui fait croire unie à la 
mienne. 

4. — On lit dans la vie des Pères l'exemple d'un reli- 
gieux qui obéissait ainsi par amour. Son Abbé lui ayant 

dialogue de Ste Catherine. — 23. 



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'».( 
















3 . 4 DIALOGUE DE S.UNTE CATHERINE 

bien petite chose, u ne b e l'obéissance. Je voulus lui 

C'est qu'elle proceae ue i . ■ raime . La terre 

que les hommes savent— g 1 

obéit à cette *£££ — urÏ tu verras qu'elle est 

l'obéissant. Si tu ie -" uc 

soumise à celui qui obéit _ d 

6 ._ N'as-tu pas lu 1 hutone ae f ordonna de le 

Abbé r^ZS^SlX ledLiple, éclairé par 
p.anter et £}*£% *V J fl de dire que pétait là chose 
la lumière de la foi, se garni u , verUl 

mutile. Il «~î^i1Sry& et porta 

saints Pères le fruit de ^é«e. ^ obéis _ 

7 . _ Si tu regardes les an m aux ti j^ par gon 
sent aussi à l'obéissance^nreh-ux q_ 

obéissance et sa pureté fut charge i ^ 

serpent; il le conduis* ■*«*£» ^ et rexei , er à la 
dent, pour le preser er de ^J^ * et lui dit avec repro- 
patience, le chassa de sa prenne _ 

che : « H faut être vraiment bete poui 
bète enchaînée ». : > mi racles. N'as-tu pas lu 

8 - -; ^ ÏÏiïSZ que h—, pour ne pas trans- 
dans la sainte Ecntuie qu lgg flammeSj 
gresser mes ordres, se sont laissé jeté ^^ 
et que les flammes ne eur ont ^ fait aucun n 
tas trois enfants dans la »^f les pieds de saint 
pourrais te *.^ ^J un . religieux 

va le disciple. 



TRAITÉ DE L'OBÉISSANCE. — Cil. CLXV 



355 



9. — Partout, si tu ouvres l'œil de ton intelligence, tu 
verras que je t'enseigne l'excellence de l'obéissance. On doit 
tout abandonner pour l'obéissance, tellement que si tu étais 
élevée à une si haute et si parfaite union en moi, que ton 
corps fût séparé de la terre, tu devrais, si l'obéissance te 
rappelait, faire tous tes eflbrts pour lui obéir. Je te parle en 
général et non pour certains cas particuliers, qui font excep- 
tion. Tu ne dois jamais quitter l'oraison que par nécessité, 
par charité ou par obéissance. Je te dis cela pour que tu 
comprennes combien je veux que l'obéissance soit prompte 
dans mes serviteurs et combien elle m'est agréable. 

-10. — Tout ce que fait l'obéissant est méritoire : s'il 
mange, il mange par obéissance ; s'il dort, il dort par obéis- 
sance ; s'il va, s'il vient, s'il jeûne, s'il veille, il fait tout par 
obéissance. S'il sert le prochain, c'est par obéissance. S'il 
est au chœur, au réfectoire, dans sa cellule, qui le guide ou 
le retient? c'est l'obéissance, qui, par la sainte lumière de 
la foi, le jette, mort à sa volonté et plein de mépris pour lui- 
même, entre les bras de ceux qui lui commandent. Placé 
clans cette barque de l'obéissance, il se laisse conduire par 
son supérieur et traverse heureusement la mer orageuse de 
cette vie dans la paix de l'âme et la tranquillité du cœur : 
l'obéissance et la foi en dissipent toutes les ténèbres. Il est 
fort parce qu'il n'a plus aucune faiblesse ni aucune crainte, 
car il a détruit la volonté propre, d'où viennent les faibles- 
ses et les craintes déréglées. 

11. — Et de quoi se nourrit et s'abreuve celui qui épouse 
l'obéissance? il se nourrit de la connaissance de lui- môme 
et de moi. Il voit son imperfection et son néant ; il voit que 
je suis Celui qui suis, et il goûte en moi ma Vérité, que lui 
a révélée le Verbe incarné. Et de quoi s'abreuve-t-il ? du 
Sang ; de ce Sang par lequel mon Fils lui montre ma Vérité, 
et l'amour ineffable que j'ai pour lui. Il lui fait comprendre 
par ce Sang la perfection de cette obéissance que moi, son 
Père, je lui ai imposée à cause de vous. Il y puise avide- 
ment, et lorsqu'il est ivre de ce Sang et de cette obéissance 
du Verbe, il perd toute pensée, tout sentiment de lui-mê- 
me ; il me possède par la grâce et me goûte par l'amour, à 
la lumière de la foi dans la sainte obéissance. 

12. — Toute sa vie rayonne la paix, et à la mort il re- 
çoit ce que lui a promis son supérieur au moment de sa 



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:fô G DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

«rofession, la vie éternelle, la vision de la paix, le repos 
l'une t anquillité souveraine et parfaite, un bien mettable 
SSe ne peut apprécier et compare la v£eur 
re bien est infini et ne peut être compris par une creatiuc 
Snie comme un vase plongé dans la mer ne peut en com- 
pSndre immensité, mais seulement la quantité qui. ren- 
ferme ■ la mer seule se comprend. 

te 43 - Je suis la Mer pacifique, et je .P ul * seU ^J^' 
«rendre, m'estimer et jouir de cette estime de cette inteUx 
"ence n moi-même. Cette jouissance intérieure, } e la com- 
munTaue et je la donne à chacun selon sa mesure et cette 
ne me je la remplis complètement d'une félicité parfaite. 
ïïmTconnait et comprend ma bonté autant qu'elle aîné , 
tô rie la connaître. Aussi l'obéissant, éclairé pai a loi et la 

tus roDéissant reçoit de moi, son créateur, la récompense 
qui lui est destinée. 

CLXVI. - Résumé de presque tout le Dialogue. 

1. _ Maintenant, ma chère et bien-aimée fille y ai satis- 

sainte Église, me suppliant de la déhvre de s ^ebre 
des persécutions, voulant que je V™ sse .^"™im 
iniquités des autres. Alors je t'a, explique 1^»"^^ 
temporelle et passagère ne peut satisfaire ^ par elle seule a 
l'offense commise contre moi, le Bien éternel, cette v 



TRATTÉ DE L'OBÉISSANCE. — CH. GLXVI 357 

satisfait seulement, si elle est unie au désir de l'âme et à la 
contrition du cœur ; je t'ai expliqué comment. 

3. — Je t'ai dit aussi que je voulais faire miséricorde au 
monde, et je t'ai montré que la miséricorde m'est propre. 
Car, à cause d'elle et de l'amour incompréhensible que j'ai 
eu pour l'homme, j'ai envoyé le Verbe mon Fils unique, et, 
pour te le faire bien comprendre, je l'ai comparé à un pont 
qui va du ciel à la terre, c'est-à-dire qui unit la nature di- 
vine à la nature humaine. 

4. — Pour t'éclairer de plus en plus de ma Vérité, je t'ai 
montré qu'on montait à ce pont par trois degrés, qui sont 
les trois puissances de l'âme. Après t' avoir présenté le Verbe 
sous l'image d'un pont, je me suis servi d'une autre figure, 
et je t'ai montré trois degrés sur son corps : ses pieds, la 
plaie de son côté et sa bouche, qui indiquent trois états de 
l'âme : l'état imparfait, l'état parfait et l'état supérieur, où 
l'âme parvient à l'excellence et à l'union de l'amour. Je t'ai 
montré ce qui détruit l'imperfection et ce qui conduit à la 
la perfection, la voie qu'il faut suivre, les embûches secrè- 
tes du démon et de l'amour-propre spirituel. 

5. — Je t'ai dit les trois moyens de punir qu'emploie ma 
clémence dans ces états. Le premier est ce que j'inflige à 
l'homme pendant sa vie, le second est le châtiment qui 
frappe ceux qui meurent sans espérance dans le péché mor- 
tel. Ils vont sous le pont par les sentiers du démon, et je 
t'ai fait connaître les supplices qu'ils endurent. Le troisiè- 
me moyen est le Jugement général, et je t'ai dit quelque 
chose de la peine des damnés et de la gloire des bienheu- 
reux, quand chacun aura retrouvé les propriétés de soir 
corps. 

6. — Je t'ai promis et je te promets de réformer mon 
épouse par les souffrances de mes serviteurs, que j'invite à 
expier avec toi, par la douleur et par les larmes, l'iniquité 
de ses ministres. Je t'ai montré la dignité que j'ai mise en 
eux et le respect que j'exige des séculiers à leur égard. Je 
t'ai montré que leurs défauts ne doivent en rien diminuer 
ce respect, et combien on me déplaît quand on y manque. 
Je t'ai parlé de la vertu de ceux qui vivent comme des an- 
ges, et je t'ai entretenue à ce sujet de l'excellence du Sacre- 
ment de l'Autel. 

7. — En te parlant de ces trois états de l'âme, j'ai voulu 



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358 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

te faire connaître les différentes sortes de larmes d^où elles 
viennent, et comment elles se rapportent aux diffeients 
états de i'ame. Je t'ai dit que toutes les larmes avaient leur 
source dans le cœur, et je t'ai expliqué pourquoi Je ta 
parlé de quatre espèces de larmes et d'une cinquième qu, 

cause la mort. mvais 

8 - J'ai répondu à ta quatrième demande, que j avais 
pourvu au cas particulier dont il s'agissait, et tu sais 
comme je l'ai fait. Je t'ai expliqué à ce sujet ma providence 
générale et particulière, depuis le commencement de la 
création jusqu'à la fin du monde. J'ai fait et je fais tout par 
ma providence souveraine et divine, donnant et permettant 
ce qui vous arrive, les tribulations ou les ^K**^t«^ 
porelles et spirituelles. Tout.est pour votre bien, pour que 
voTs soyez sanctifiés en moi, et que ma Vérité s'accompl^sc 
en vous ; car il est vrai que je vous ai créés pour * _^*£ 
nelle, et cette vérité vous a été révélée par le sang du Verbe, 

T-EnïnTai -tisfait a ton désir et a la promesse que 
je t'avais faite, en te montrant la perfection ^ Ijobeissanœ 
et l'imperfection de la désobéissance, d'où vient 1 obéis 
sance, et ce qui la perd. Je te l'ai donnée <»™£J^ 
ouvre tout, et c'est la vérité. Je t'ai parle de lobé ^ anc f 
particulière, des parfaits et des imparfaits de ceux ^vi- 
vent dans un Ordre et de ceux qui vivent dans le monde. 
L'obéissance donne la paix, et la guerre ™ n \ ?° ** f^ t 
béissance; celui qui n'obéit pas se trompe **£**£ 
c'est par la désobéissance d'Adam que la mort est venue 

dans le monde. . ^tcmpilp 

10 - Maintenant, moi, Dieu le Père, suprême et éternelle 
Vérité je termine en te disant que c'est par l'obéissance du 
Ve"b mon Fils que vous avez la vie. De même que tous 
vous avez contracté la mort dans le premier homme tous 
aussi en prenant la clef de l'obéissance, vous trouverez la 
-vie d'ans £ nouvel homme, le doux Seigneur Jésus J'en _ ai 
fait un pont pour vous, parce que c'est la voie sure du ciel 
14 -Je vous invite à pleurer tous, toi et mes serviteurs 
vos larmes, vos humbles et continuelles prières me pei- 
mettro.it de faire miséricorde au monde Cou .donc en 
mourant à toi-même, dans cette roue de 1 Je rite que je 
ne puisse pas te reprocher d'aller lentement, cai je te 






TRAITE DE L OBEISSANCE. — CH. CLXVII 



359 



manderai plus qu'auparavant, parce que je me suis mani- 
festé à toi dans ma Vérité. Prend garde de sortir de la cel- 
lule de la connaissance de toi-même, mais augmente et con- 
serves-y le trésor que je t'ai donné. C'est une doctrine de 
vérité fondée sur la Pierre vive, le Christ, le doux Jésus; 
elle est revêtue d'une lumière qui fait distinguer les ténèbres ; 
qu'elle soit aussi ton vêtement, ma fille très douce et très 
aimée. 

CLXVII. — L'àme reconnaissante loue Dieu et prie pour le 
monde et la sainte Église. — Elle recommande la vertu de 
la foi et termine cet ouvrage. 



"1. — Après que cette âme eut vu avec l'œil de son in- 
telligence, et connu, à la sainte lumière de la foi, la vérité et 
la perfection de l'obéissance, après qu'elle l'eut entendue avec 
sa raison, et goûtée avec son cœur par l'ardeur du désir, elle 
se contempla dans la Majesté divine, et lui rendit grâces 
on disant : 

'2. — O Père, je vous remercie de ce que vous n'avez pas 
méprisé votre créature. Yous n'avez pas détourné de moi 
votre visage, et vous n'avez pas repoussé mes désirs. Vous, 
la Lumière, vous n'avez pas considéré mes ténèbres ; vous, 
la Vie, vous ne vous êtes pas éloigné de moi, qui suis la 
mort ; vous, le Médecin suprême, vous avez regardé ma 
grande infirmité ; vous, l'éternelle Pureté, vous ne vous êtes 
pas détourné de mes souillures et de mes misères ; vous, 
l'Infini ; moi, le néant ; vous, la Sagesse ; moi, la folie. Mal- 
gré les fautes et les vices innombrables qui sont en moi, 
vous ne m'avez pas méprisée : oui, vous, la Sagesse, la 
Honte, la Clémence ; vous, le Bien suprême et infini. Dans 
votre lumière j'ai trouvé la lumière ; dans votre sagesse, la 
vérité ; dans votre clémence, la charité et l'amour du pro- 
chain. Qui vous a déterminé? Ce ne sont pas mes vertus, 
c'est votre seule charité. L'amour vous a porté à éclairer 
l'œil de mon intelligence par la lumière de la foi, pour me 
faire connaître et comprendre votre Vérité qui se manifes- 
tait à moi. 

3. — Faites, Seigneur, que ma mémoire puisse retenir 
vos bienfaits ; que ma volonté s'embrase du feu de votre 



■ 



360 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

charité- que ce feu me fasse répandre tout mon sang, et 
C q uïvec'c q e sang donné pour l'amour du San, ; et ^avec j a c,e 
de l'obéissance, je puisse ouvrir la ^ d " "f^™ 
demande du fond de mon cœur cette grâce poui toutes les 
« raisonnâmes, en général et en particulier etpo» 
le corps mystique de l'Église. Je confesse et je ne me pa* 
que vous m'ai aimée avant ma naissance, et que vous 
m'iimez jusqu'à la folie de l'amour. 

4 1 OTrihité éternelle! ô Déité, qui, par l'union de 
de votre nature divine, avez donné un si grand prix au sang 
de votre Fils unique! ô Trinité éternelle ! vous ete une 
mer profonde où plus je me plonge, plus je vous trouve, 

T- Comme le cerf soupire après l'eau vive des fontaines 
Ion corps car la connaissance que vous m'avez donnée de 

à votre puissance. O Père eternei t Fils 






TRAITA DE L'OBEISSANCE. 



CH. CLXVII 



301 






consumez par votre ardeur tout amour de l'âme pour elle- 
même. Vous êtes un feu qui détruisez toute froideur. Vous 
éclairez, et votre lumière me fait connaître votre vérité. Vous 
êtes la lumière qui surpasse toute lumière. C'est cette lu- 
mière qui donne à l'œil de l'intelligence une lumière surna- 
turelle, si abondante et si parfaite, que la lumière de la foi 
en est éclairée. 

8. — Par cette foi, je vois que mon âme a la vie et vous 
reçoit dans cette lumière, vous qui êtes la Lumière. Car, 
par la lumière de la foi, j'acquiers la sagesse qui est dans 
la sagesse du Verbe votre Fils ; par la lumière de la foi, 
j'obtiens la force, le courage, la persévérance ; par la lu- 
mière de la foi, j'ai l'espérance, qui m'empêche de défaillir 
en chemin. Cette lumière m'enseigne la route, et sans cette 
lumière je marcherais dans les ténèbres. 

9. — Aussi je vous demande, ô Père ! que vous m'illumi- 
niez de la sainte lumière de la foi. Cette lumière est un 
océan qui nourrit l'âme qui est en vous. O Trinité éter- 
nelle, Océan de paix ! votre eau n'est pas trouble, et, loin 
de causer l'épouvante, elle fait connaître la vérité ; elle 
est transparente et montre les choses cachées. Là où a- 
bonde la lumière resplendissante de la foi, l'âme est pour 
ainsi dire glorifiée par ce qu'elle croit. 

10. —Oui, Trinité éternelle, vous me l'avez fait connaître, 
cette lumière est un miroir que la main de votre amour tient 
devant les yeux de mon âme. Et moi, votre créature, je me 
vois en vous et je vous vois en moi par l'union de la Divini- 
té avec notre humanité; et dans cette lumière je vous con- 
nais et je vous contemple, vous, le Bien suprême et infini, 
le Bien au dessus de tout bien, le Bien qui est la félicité, le 
Bien inestimable, incompréhensible, la Beauté au dessus de 
toute beauté, la Sagesse qui est au dessus de toute sagesse, 
car vous êtes la Sagesse môme. Vous, la nourriture des an- 
ges par le feu de la charité, vous vous êtes donné aux hom- 
mes, vous êtes un vêtement qui couvre toute nudité; vous 
rassasiez les affamés de votre douceur, et vous êtes doux 
sans aucune amertume. 

-1-1, _ o Trinité éternelle! dans votre lumière, que vous 
m'avez donnée et que j'ai reçue par la sainte lumière de la 
foi, j'ai connu par de nombreuses et d'admirables leçons la 
voie de la véritable perfection, afin que je vous serve clans la 



" 



km.' 




2G2 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



lumière et non dans les ténèbres. Il faut que je devienne un 
miroir de bonne et sainte vie, et que je sorte de cette vie 
misérable où jusqu'à présent, et par ma faute, je vous m 
servi dans les ténèbres. Je ne connaissais pas votre vente et 
je ne l'ai pas aimée. Mais pourquoi ne vous ai-je pas connue? 
parce que je ne vous ai pas vue avec la lumière glorieuse de 
fa sainte foi. Les nuages de l'amour-propre obscurcissaient 
l'œil de mon intelligence; et vous, Trinité éternelle, vous 
avez dissipé mes ténèbres par votre lumière. 

12 _ Q U i pourra s'élever jusqu'à vous, et vous remercier 
dignement du trésor ineffable et des grâces surabondantes 
que vous m'avez accordés, et de la doctrine de la vente que 
vous m'avez révélée? Cette doctrine est une grâce spéciale 
ajoutée à la grâce générale que vous donnez aux autres créa 
tares-: Vous avez voulu condescendre à mes besoins, à ceux 
des autres créatures, qui pourront se servir de cette doctir ne 
comme d'un miroir. Parlez vous-même, Seigneur; c est vous 
qui avez donné, c'est vous qui pouvez reconnaître le bien- 
lait et vous remercier, en répandant en moi la lumière de 
votre grâce, afin qu'avec cette lumière je vous témoigne ma 
reconnaissance. Revêtez-moi, revêtez-moi de vous-même 
éternelle Vérité, afin que je parcoure cette vie mortelle avec 
la véritable obéissance et la lumière de la sainte foi, dont 
vous enivrez de plus en plus mon âme. 
Grâces à Dieu ! Amen. 

Dominique, en l'année du Seigneur 1378, au mois d octobre. Amen, 






PRIEZ DIEU POUR VOTRE FRERE INUTILE. 



TRAITE DE LÀ PERFECTION (D 






■'*■■' 



1. — Une âme éclairée par l'Auteur de la lumière consi- 
dérait sa misère et sa fragilité, son ignorance et sa pente 
naturelle au mal. Elle contemplait aussi la grandeur de 
Dieu, sa sagesse, sa puissance, sa bonté, tous ses attributs 
divins, et elle comprenait combien il est juste et nécessaire 
que ce Dieu soit saintement et parfaitement honoré. 

2. — Dieu est père et seigneur de toutes choses ; il les a 
faites pour qu'elles louent son très saint nom et qu'elles 
contribuent à sa gloire. N'est-il pas juste et convenable que 
le serviteur respecte son maître, le serve et lui obéisse avec 
toute la fidélité possible? 

3.— C'est aussi une chose nécessaire, parce que Dieu a 
créé l'homme, composé d'un esprit et d'un corps, à la con- 
dition que s'il lui rend volontairement un service fidèle jus- 
qu'à la mort, il parviendra à la vie éternelle. L'homme ne 
peut autrement acquérir cette félicité, renfermant l'abon- 
dance de tous les biens ; mais il y en a peu qui l'obtiennent, 
parce que presque tous cherchent leurs intérêts et non ceux 
de Dieu. 



(1) Nous joignons au Dialogue le traité de la perfection qui est attribué à sainte 
Catherine de Sienne. Cet opuscule n'est connu que par le texte latin dont le ma- 
nuscrit se trouve dans la bibliothèque du Vatican. Il a été imprimé à Sienne en 
1545 et en 1609, et à Lyon en 1552, avec ce titre : Dialogus Irevis sanctse Ca- 
fharime Senensis, consummatam continens perfeetionem. Gigli en a donné 
une traduction italienne. 

Ce traité de la perfection est-il Véritablement de sainte Catherine de Sienne '! 
Nous le pensons, quoique nous n'en trouvions aucune preuve dans les écrits de 
ses disciples et dans les dépositions du procès de Venise. La forme est moins 
riche, moin s lumineuse que celle du Dialogue ; mais le fond présente les mêmes 
pensées et les mêmes enseignements. Ce traité est sans doute le résumé d'un de 
ces discours admirables que sainte Catherine de Sienne adressait à ceux qui 
venaient lui demander des conseils ; beaucoup de ses paroles ont été peut-être 
ainsi recueillies. Le bienheureux Thomas Caffarini, son confesseur, parle d'un trai- 
té sur les Évangiles qui aurait été fait d'après ses explications; ce traité n'a pas 
été retrouvé. 

363 



!:? 



3G4 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

4 - Cette âme voyait que les jours de l'homme sont 
courts, et qu'il ignore l'instant où doit finir le temps fugi- 
tif qui lui est donné pour mériter. En enfer, il n'y a plus de 
rédemption possible; car chacun dans la vie future reçoit 
justement, par une immuable et inévitable sentence la ré- 
compense ou le châtiment que sa manière de vivre lui auia 

T-Elle voyait combien les prédicateurs faisaient de dis- 
cours et parlaient diversement des vertus par lesquelles on 
honore et sert Dieu. Elle voyait aussi le peu de capacité de 
la créature raisonnable, son intelligence bornée, sa faible 
mémoire, qui ne peut saisir beaucoup de choses m retenu 
fidèlememcelles qu'elle a apprises. Beaucoup s' appliquent 
à toujours apprendre ; mais bien peu s'efforcent d arriver a 
une vraie perfection, en servant Dieu comme il serai jus e 
et nécessaire de le faire. Presque tous vivent contmuel- 
lement dans l'agitation de l'esprit et s'exposent a un penl 

eX 6 r - A la vue de toutes ces choses, cette âme s'adressait 
au Seigneur, dans l'ardeur du désir et de l'amour. Elle con- 
"raÏfa divi'ne Majesté de vouloir bien lui donner quelques 
courts préceptes pour régler saintement notre v* ^ 
rendre aussi parfaite que possible, en nous faisant suivre 
" véritablement l'enseignement de l'Eglise et des **»*" 
tures, l'obéissance à ses préceptes devant nous **"»*» 
â Dieu les honneurs qui lui sont dus, et nous mériter , après 
cette vie courte et misérable, la félicité pour laquelle U nous 

fivfiit crpés • 

7 - Alors Dieu, qui inspire les saints désirs et ne per- 
met pas que leur ardeur soit inutile, se manifesta tout a 
coup à ceïte âme dans l'extase, et il lui dit : Ma b.en-aime 
tes désirs me ravissent; ils me plaisent tant, que je 
beaucoup plus avide de les satisfaire, que tu ne les toi- 
Sme de les voir satisfaits. Je souhaite ardemment vous 
donner, quand vous y consentez, les grâces qui sont utile, 
et nécessaires à votre salut ; aussi je m'empresse de con- 
tenter ton désir et d'agréer tes demandes. 

8 - Ecoute donc attentivement ce que l'ineffable et in- 
faillible Vérité va te dire. Je t'exposerai en peu«ce 
au'est ce que renferme la vraie perfection et toutes les 
venus qu'éteignent l'Église et les saintes Ecritures. Situ 







TRAITE DE LA PERFECTION. 



365 



te contemples dans cette doctrine, si tu y conformes ta vie, 
si tu t'efforces de l'observer, tu accompliras tout ce qui est 
contenu et caché dans ces paroles divines, et tu jouiras 
d'une joie sans bornes et d'une paix inaltérable. 

9. — Apprends que le salut de mes serviteurs et leur per- 
fection consistent uniquement à faire ma seule volonté et à 
toujours l'accomplir, à ne servir que moi, à n'honorer que 
moi, à ne voir que moi dans tous les moments de leur vie. 
Plus ils s'y appliqueront avec ardeur, et plus ils appro- 
cheront de la perfection ; car plus ils s'uniront et s'attache- 
ront par des liens intimes et forts à moi, qui suis la sou- 
veraine perfection. 

10. — Ce que je te dis en ces quelques mots, tu le com- 
prendras plus clairement si tu regardes mon Christ, en 
qui j'ai mis mes complaisances. Il s'est anéanti sous la 
forme d'un esclave, et il s'est revêtu des apparences du 
péché. Vous étiez plongés dans d'épaisses ténèbres, vous 
étiez éloignés du sentier de la vérité ; il vous a éclairés 
des splendeurs de sa lumière, et vous a ramenés dans la 
voie droite par sa parole et son exemple. Il a été obéis- 
sant jusqu'à la mort, et cette obéissance persévérante vous 
enseigne que votre salut dépend du ferme propos de faire 
ma seule volonté. 

11. — Quiconque voudra méditer avec soin la vie et la 
doctrine de mon Fils, verra clairement que la justice et 
la perfection de l'homme consistent uniquement dans une 
continuelle et fidèle obéissance à ma volonté. C'est ce que 
votre Chef vous a répété tant de fois. N'a-t-il pas dit : 
« Ce n'est pas celui qui crie : Seigneur ! Seigneur ! qui en- 
trera dans le royaume des cieux, mais celui qui fera la 
volonté de mon Père» (Matth. vu, 21 )? 

12. — Ce n'est pas sans raison que mon Fils a répété 
deux fois : Seigneur ! Seigneur ! Toutes les existences pas- 
sagères de ce monde se partagent entre l'état religieux 
et l'état séculier, et il a voulu exprimer que personne, 
quelle que soit sa position, ne peut acquérir la gloire éter- 
nelle, quoiqu'il ait tout fait pour m'honorer extérieurement, 
s'il n'a pas accompli ma volonté. 

13. — Mon Fils a dit dans un autre endroit: «Je no 
suis pas venu faire ma volonté, mais celle du Père qui 
m'a envoyé. Ma nourriture est de faire la volonté de Ce- 






366 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



lui qui m'a envoyé ». Et autre part : « Que ce ne soit pas 
ma volonté, mais la vôtre qui se fasse. C'est selon l'ordre 
que m'a donné le Père que j'agis de la sorte » ( Jean, 
vi, 38; vi, 34; xiv, 31). 

14. — Si tu veux donc imiter l'exemple de ton Sauveur, 
et faire ma volonté, qui renferme tout bien, il est néces- 
saire qu'en toute chose, tu renonces à ta volonté, que tu la 
méprises et la renies. Plus tu mourras à toi-même, plus tu 
rejetteras avec soin ce qui est toi, et plus je te donnerai 
avec abondance ce qui est moi. 

15. — Lorsque l'âme eut reçu ces salutaires enseigne- 
ments de la vérité, elle disait dans sa joie : Mon Père, mon 
Dieu, je ne pourrais jamais exprimer combien je suis ravie 
des choses que vous avez daigné faire entendre à votre 
pauvre servante ; j'en remercie de toutes mes forces votre 
souveraine Bonté. Rien ne pourra mieux et plus claire- 
ment faire comprendre ces enseignements à ma grossière 
intelligence, que l'exemple du Sauveur. 

16. — Puisque vous êtes le Bien suprême, et que vous ne 
voulez pas l'iniquité, mais la justice et la vertu, je fais^ ce 
que je dois faire si j'accomplis votre volonté, et je l'ac- 
complis en renonçant à la mienne, que vous ne voulez jamais 
violenter ; car vous l'avez faite libre, pour que je vous la 
soumette de mon plein gré. En m'appliquant sans cesse 
à faire la vôtre, je vous deviendrai plus agréable, et j'ac- 
querrai des mérites devant vous. 

17. _ Je veux donc et je désire ardemment faire tout ce 
que vous .commandez ; mais je ne sais pas bien ce que 
renferme votre volonté, et comment je puis me soumettre 
à vous avec zèle et fidélité. Si je ne suis pas trop témé- 
raire, si je n'abuse pas de votre bonté, je vous conjure 
humblement d'agréer ma demande, et de me donner 
encore quelques courts enseignements. 

18. — Alors le Seigneur répondit : Si tu désires connaître 
en peu de mots ma volonté, afin de pouvoir la suivre par- 
faitement, ma volonté est que tu m'aimes souverainement 
et toujours. Je vous ai fait le commandement de m'aimer 
de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos 
forces, et c'est à observer ce commandement que consiste 
la perfection ; car la fin du commandement est la charité, 
et l'accomplissement de la loi est l'amour. 



ï* 



TRAITE DE L\ PERFECTION. 



307 



19. — L'àme reprit : Je comprends que votre volonté et 
ma perfection se trouvent dans votre amour, et je voudrais 
vous aimer, comme je le dois, d'un amour ardent et souve- 
rain ; mais je ne sais pas assez comment je puis et je dois 
le faire. Je vous supplie donc de vouloir bien m'instruire à 
ce sujet. 

20. — Dieu lui dit : Écoute et médite de toute l'applica- 
tion de ton esprit ce que je vais te dire. Pour m'aimer par- 
faitement, trois choses sont nécessaires. Il faut d'abord éloi- 
gner, séparer, retrancher ta volonté de tout amour et de 
tout attachement terrestre et charnel, de sorte qu'aucune 
chose passagère et périssable ne puisse te plaire en cette vie, 
si ce n'est pour moi. 

21. — La chose la plus importante, c'est qu'il ne faut pas 
que tu m'aimes pour toi , que tu t'aimes pour toi et que 
tu aimes le prochain pour toi ; il faut que tu m'aimes pour 
moi, que tu t'aimes pour moi, et que tu aimes le prochain 
pour moi. 

22. — L'amour divin ne peut souffrir la société d'un autre 
amour. Selon que tu seras souillée de la contagion des cho- 
ses de la ferre, tu seras privée de mon amour et tu perdras 
la perfection ; car, pour être pure et sainte, il est néces- 
saire que l'àme méprise toutes les choses sensibles. Fais 
donc en sorte qu'aucune des choses que ma bonté vous 
a données pour votre usage ne t'empêche de m'aimer. Que 
toutes, au contraire, t'aident, t'excitent et t'enflamment pour 
moi ; car si je les ai créées, et je vous les ai données, c'est 
afin que, connaissant davantage la grandeur de ma bonté, 
vous m'aimiez d'un plus grand amour. 

23. — Applique-toi donc à soumettre au frein de la con- 
tinence tes sens et tes désirs : garde- toi avec vigilance, et 
résiste avec courage aux concupiscences de la terre, que 
font naître de toute part les conditions de cette vie mal- 
heureuse et la corruption de la nature. Fais en sorte de pou- 
voir dire avec mon prophète : « C'est lui qui a formé mes 
pieds (c'est-à-dire mes affections, qui sont les pieds de l'àme) 
comme ceux du cerf, pour fuir les chiens ( c'est-à-dire les 
liens de la concupiscence), et il m'a placée sur les hauteurs » 
(Ps. xvn, 34 ), c'est-à-dire dans la contemplation. 

24. — Aussitôt que tu auras observé ce premier ensei- 
gnement, tu pourras accomplir le second, qui est d'une 




■ 









ji 1 







3G8 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

plus grande perfection -.c'est que toutes tes pensées tes 
actes et tes opérations aient pour unique but mon bon Heur 
et ma gloire. Il faut l'appliquer sans cesse à me louer 
par tes prières, tes paroles, tes exemples. Il faut non seu- 
lement le faire, mais encore y porter autant que tu le poui- 
tr les autres afin que tous me connaissent, m'aiment et 
"honorent uniquement. Ce moyen me plaît plus que le 
premier, parce qu'il accomplit plus ma volonté. 
P g" _ Quant au troisième enseignement qui reste, si tu 
le suis, sois persuadée que rien ne te manquera et que tu 
arriveras à la justice parfaite. Voici en quoi il consiste . 
H faut chercher avec un ardent désir, et l'efforcer d'attein- 
dre une disposition d'esprit telle, que tu me sois si unie, 
et que ta volonté soit si conforme à la mienne, que tu ne 
veuUles jamais non seulement le mal, mais encore le 
bien que je ne veux pas. 

26 -Ouoi qu'il arrive au milieu des misères de cette 
vie dans les choses temporelles ou spirituelles, rien ne 
SSt détruire la paix ou troubler le *ede^ 
Il faut au contraire croire avec une foi inebianlable que 
LTleDieu tout puissant, je t'aime plus que tu ne aime 
toi-même et que j'ai pour toi plus de soin et de sollicitude 
Ce tu ne peux en avoir toi-même. Plus tu t'abandonneras 
plus tu te confieras en moi, et plus je t'aidera., pus je te 
serar présent, plus tu connaîtras et sentiras parfaitement 
H douceur de ma charité envers toi. 

27 - Tu ne peux arriver à cette perfection que par un 
entier et perpétuel renoncement à ta propre volonté. Qui- 
cona ue nLportc pas ce renoncement dans toutes ses œu- 
vres manqife par cela même à la vraie perfection ; mais 
ce i qulTpWeavec joie accomplit parfaitement ma 
volonté. Celui-là m'est très agréable; carnern ^m| 
plus doux que d'agir avec vous par la grâce et d habiter 

^T-M^liees SO nt d'être avec les enfants des homme, 
le ne veux pas violer les droits de leur libre arbitre mais 
dès qu'ils m'acceptent par la grâce, ils sont transforme 
eTmoi, tellement qu'ils sont une même chose ,aveo _ m. 
par la participation de ma perfection, de ma paix pa.ticu 

lière et de mon repos. „„ n P ardeur 

29. - Afin que tu comprennes mieux avec quelle aideui 






TRAITÉ DK LA PERFECTION. 



3C0 



je désire être avec vous, et que tu te presses de soumettre 
et d'unir ta volonté à la mienne, vois et considère attenti- 
vement que j'ai voulu que mon Fils unique s'incarnât, et 
que ma divinité, dépouillée de l'éclat de sa majesté, s'unît 
à votre humanité. C'est par cette preuve d'amour que je 
vous ai invités, excités à unir votre volonté à la mienne, 
■et à vous attacher toujours à moi seul. 

30. — J'ai voulu que mon Fils bien-aimé s'assujettit à 
la mort cruelle et ignominieuse de la Croix, afin que par 
ses tourments il effaçât votre péché. Car le péché avait 
établi entre moi et vous une rupture qui m'avait obligé de 
détourner de vous mes regards. 

31. — Je vous ai aussi apprêté ce festin si grand et si 
peu connu, le Sacrement du corps et du sang de mon Fils. 
En le prenant pour nourriture, vous êtes transformés et 
changés en moi. De môme que le pain et le vin dont 
vous vous nourrissez passe dans la substance de votre corps, 
de môme, en vous nourrissant de lui, mon Fils, qui est une 
même chose avec moi, pénètre votre substance spirituelle 
sous les apparences du pain et du vin, et vous vous conver- 
tissez en moi. C'est ce que j'exprimais à mon serviteur 
Augustin lorsque je lui disais : « Je suis la nourriture des 
grands. Crois et mange, tu ne me changeras pas en toi, 
mais tu seras changé en moi » (-1). 

32. — Cette âme comprit alors ce qu'était la volonté de 
Dieu ; elle vit que, pour l'accomplir, la charité parfaite 
est nécessaire, et que la charité parfaite consiste dans le 
renoncement de la volonté propre. Seigneur mon Dieu, dit- 
elle, vous m'avez fait connaître votre volonté, vous m'a- 
vez expliqué que si je vous aime parfaitement, je n'aime- 
rai aucune chose terrestre et périssable pour moi-même, 
mais que j'aimerai tout à cause de vous et pour vous. Vous 
m'avez dit que je devais chercher en toute occasion votre 
honneur et votre gloire, et porter mon prochain à le faire 
également. Vous m'avez dit que dans toutes les adversités 
que je rencontrerais pendant cette malheureuse vie, je 
devais m'appliquer à souffrir avec un esprit indifférent, tran- 
quille et joyeux. 







il !■ 



I 



I 



I. 



(l)Cibus sum grandium: credete manducabis ; nec tu me mutabis ia te, 
sedtu mutabens in me. ' 

dialogue de Ste Catherine. —24. 



■ 



370 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 









■1": 




Xi ?■ 






i .•; 






* -Puisque toutes ces choses doivent se faire pai 
33. - f" 18 ^ j té propre, enseignez-moi, je 

renoncement de <**£™ * cc "renoncement etd'ac- 
vous prie, le moyen daim ^ J. . . j vois 

quérir, de conserver une» 8 > * - ^ s ' autant que 
à la lumière de votre doctrine, je 

je mourrai en moi. trnmne iamais les saints désirs, 

aouta: 11 est certain q te remplirai de ma 

vertu et en dignité. perfection, tu dois, 

35. _ si tu veux donc armei cette p ^ .^ 

avec une ^^^Ïsère et de "pauvreté, travailler 
connaissance de ta m seree^ . ^ ^ . 

à une seule chose et ta volonté Pour y parvenir, 

seul et emplir en^mavpjne. P Y^ 

u est nécessaire quau ™ ^ ^ e une cell , e 

ton jugement, tu te com, volonté, pour t'y 

e t e "^^« Ue ^ qUe ""dé 
n ïn he sor e sia y mais Quelque chose que tu regardes, nende- 

semblera être ma volo n ^ ^f C ^ n mailre . 
ce que tu feras, le Saint &V}Aje™™ voie a u renon- 

3 1 _ On peut arriver aussi pa ^ folles quelqu'un 

cernent de la ^^^Ze^Zon bon plaisir, 
qui puisset'instruire et te gouverne^ ^ enUè _ 

tu lui ^^£^0?^» «*«*• et SUÎVre 
rement à lui pour lui obéir en g ^ ^ 

continuellement ses ^ S J^J. mém e. 
viteurs prudents et fidèles m ecoi e gt 

38. ^ Ce que je veux aussi c est qu avec i 

une ardeur -^igable tu médites sui mm, t ^ 

t . a i créée pour jouir de la béaUtude^ Je «u 
souverain, tout P — ^f^Z^é, et rien ne peut 
plaît. Rien ne peut résister a 






TRAITE DE LA PERFECTION. 



371 




vous arriver sans elle ; car rien ne se fait sans ma permis- 
sion. Le prophète Amos l'a dit : « Aucun mal n'arrive à la 
cité sans moi ou sans ma permission » (Amos. m, 6 ). 

39. — Songe que moi ton Dieu, je suis la plénitude de 
la sagesse, de la science et de l'intelligence, que je vois 
toutes les choses avec certitude, et que je les pénètre inti- 
mement. En te gouvernant, en gouvernant le ciel et la terre, 
et le monde entier, je ne puis jamais être trompé ni égaré 
par quelque erreur. S'il en était autrement, je ne serais pas 
Dieu et la Sagesse suprême. Pour que tu comprennes l'effi- 
cacité de ma sagesse, apprends que, de la faute et du châ- 
timent, je tire un bien plus grand que le mal môme. 

40. — Considère enfin que je suis un Dieu souverainement 
bon, et que mon amour me fait nécessairement vouloir tout 
ce qui vous est utile et salutaire. 11 ne peut venir de moi 
aucun mal, aucune haine. C'est par bonté que j'ai créé 
l'homme, et je l'aime toujours d'une ineffable tendresse. 

41.— Lorsqu'une foi ferme et inébranlable, une médita- 
tion profonde t'auront convaincue de ces vérités, tu connaî- 
tras que les tribulations, les tentations, les difficultés, les 
maladies et toutes les choses contraires de la vie vous sont 
toujours envoyées par ma providence pour votre salut. Ce 
qui vous parait fâcheux doit vous corriger de votre malice 
et vous conduire à la vertu, par laquelle on acquiert le vrai, 
le souverain bien que vous ne connaissez pas. 

42. — La lumière de la foi doit aussi rapprendre que je 
sais, je veux et je puis accomplir ton bonheur mieux que 
toi-même. Tu ne peux rien faire, savoir et vouloir, sans ma 
grâce. Tu dois donc apporter tous tes soins à soumettre en- 
tièrement ta volonté à la volonté divine. En le faisant, ton 
âme se reposera dans la paix, et ta m'auras toujours avec 
toi, car j'habite dans la paix. 

43. — Tu ne souffriras d'aucun scandale, et rien ne pourra 
te faire tomber. Une paix profonde est le partage de ceux 
qui aiment mon nom ; aucune cause ne les ébranle, parce 
qu'ils aiment uniquement ma loi, c'est-à-dire ma volonté ; 
et ma loi est ce qui gouverne toutes choses. Ils me sont si 
intimement unis par elle, ils aiment tant l'observer, que rien 
au monde ne peut les attrister, excepté le péché, parce qu'il 
me fait injure. 

44. — Ils voient avec le regard pur et tranquille de l'âme 



- 






372 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

nue moi, le Maître souverain de l'univers, je gouverne tout 
avec une sagesse, un ordre et une charité infinis. Us savent, 
par co séqùent, que ce qui leur arrive est bon. Je cho.su, le 
Silleur pour eux, et je pourvois plus utilement a leur, ; b : 
soins qu'ils ne pourraient eux-mêmes le savoir, le voulon 

et le pouvoir faire. .».—■» 

45 -II en est de même des épreuves qu'ils supportent. 
Gomme ils m'attribuent les événements, au lieu de les attri- 
buer au prochain, ils sont tellement affermis dans une in- 
vincible patience qu'ils souffrent tout, non seulement avec 
cXe mais encore avec joie et bonheur. Dans tout ce qui 
leur arrive à l'intérieur et à l'extérieur, ils goûtent la dou- 
ceur de mon ineffable charité. _ 

46 _ C'est savoir apprécier ma bonté que de croire et de 
penser avec reconnaissance, au milieu des difficultés et des 
Etions, que je dispose de tout avec ^ douceur e que 
tout découle de la source élevée de mon amoui. Une seule 
chose peut corrompre et détruire le bien de cette salutaire 
pensée et de cette sainte disposition, c'est la volonté pro- 
pre l'amour de vous-mêmes. Si vous vous séparez de cette 
volonté de cet amour, vous vous séparez de l'enfer des 
Cme's éternelles préparées à l'âme et au corps des mau- 
oT vous vous séparez aussi de l'enfer des agitations de 
^esprit et des tempêtes de l'adversité, queleshommes aveu- 
o-ipc; souffrent sur cette terre. 

S 47 - Ansi, ma fille, si tu désires vivre dans ce siècle pé- 
rissable et trompeur par la grâce, et dans l'éternité bienheu- 
reuse par la gloire, il faut mourir en te renonçant oi-meme 
et en Sposant ta volonté propre. Car bienheureux les morts 
quimeuSit dansle Seigneur, et bienheureux les pauvre 
dïsprit parce qu'ils me voient pendant leur pèlerinage par 
Îuffon de l'amour, pour me voir ensuite par la gloire, dans 
les splendeurs de la patrie. 






PRIERES 




g i. 



DE SAINTE CATHERINE DE SIENNE 



I 



I. — Prière faite à Avignon pour le rétablissement de la paix 
dans l'Église. — Elle fut recueillie pendant l'extase de la 
Sainte, par Thomas Pétra, sténographe de Grégoire XI, et 
depuis secrétaire du Pape Urbain VI. 

1- — Déité, Déité, ineffable Déité ! Bonté suprême qui 
par amour seulement nous avez faits à votre image et res- 
semblance, vous ne vous êtes pas contenté de dire, lorsque 
vous avez créé l'homme, le fiât qui tira les autres créatures 
du néant ; mais vous avez dit : Faisons l'homme à notre 
image et ressemblance ( Genèse, i, 26 ), afin que la Trinité 
tout entière concourût à notre existence et imprimât sa 
forme dans les puissances de notre âme. Et en effet, ô Père 
éternel ! qui conservez tout en vous, notre mémoire vous 
ressemble, puisqu'elle retient et conserve tout ce que l'in- 
telligence voit et comprend de vous-même. Cette connais- 
sance la fait participer à la sagesse de votre Fils unique. 
Vous nous avez Sassi donné la volonté du Saint Esprit, qui 
surabonde de votre amour et saisit tout ce que l'intelligence 
connaît de votre ineffable bonté, pour remplir de vous notre 
mémoire et notre cœur. 

2. — Oh ! oui, je vous rends grâces de cet amour infini 
que vous avez manifesté au monde, en nous donnant l'in- 
telligence pour vous connaître, la mémoire pour vous rete- 
nir, la volonté pour vous aimer par dessus toutes choses, 
comme vous le méritez ; et cette puissance, cet amour, ni 
le démon, ni aucune créature ne peuvent nous les ravir 
sans notre consentement. Que l'homme rougisse de se voir 
tant aimé, et de ne pas aimer son Créateur, sa vie véritable. 

373 





ï iàj 



374 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 









3-0 éternelle Bonté ! vous me faites comprendre l'im- 
mensité de votre amour. Lorsque, après la désobéissance ce 
notre Père, notre faiblesse nous eut entraînés dans la cor- 
ruption du péché, l'amour vous a forcé de jeter sur nous des 
regards de miséricorde, et vous nous avez envoyé dans no . t 
détresse votre Fils, le Verbe incarné, caché sous les vo.les 
de notre chair misérable et revêtu de notre mortalité. 

4 _ Et vous, Jésus, notre réconciliateur, notre réforma- 
teur notre rédempteur, Verbe et Amour du Père, vous êtes 
intervenu entre l'homme et son Créateur, et vous avez chan- 
gé la guerre qui les séparait en une pa.x profonde. Vous 
avez puni la désobéissance d'Adam et nos iniquités sur 
votre corps sacré, en vous faisant obéissant jusqu a la mort 
ignominieuse de la Croix. Sur la Croix, ô doux Jésus ! vous 
avez satisfait d'un seul coup à l'offense de votre Père et à 
notre faute ; vous les avez expiées sur vous-même. 

5 - J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi ! de quelque 
côté que je me tourne, je rencontre votre ineffable amour 
Comment excuser celui qui ne vous aime pas? Car , ô Dieu 
fait homme pour que je vous aime, vous m'avez aime avant 
ma naissance, et vous m'avez fait capable de connaître et 
de sentir votre infinie puissance et votre bonté. Tout ce que 
je puis aimer et tout ce qui a l'être, je le trouve en vous 
le péché seul ne s'y trouve pas, et puisqu'il n est pas en 
vous, il n'est pas digne d'être aime. 

6 - Si nous voulons aimer Dieu comme nous le devons, 
nous trouvons en vous ses infinies perfections ; si nous vou- 
lons aimer l'humanité, vous l'avez en vous dans son indi- 
cible pureté. Si nous voulons aimer un maître, cest vous 
qui nous avez rachetés de votre sang et qui, par ce p 
Lstable, nous avez tirés de la servitude du pèche. Oui 
nous vous appartenons, car vous avez été notre père, notre 
frère, notre maître, notre ami, notre compagnon, avec une 
incompréhensible charité. ... „i„„»ô 

7 - Dieu éternel! votre Fils, fidèle à votre volonté, 
a répandu son Sang précieux pour nous, misérables, sm 
l'arbre de la sainte Croix. Comment vous remercier de tant 
de benti s moi misérable créature, et vous la Sagesse, la 
Puissant, l'a Bonté même. Vous êtes la Beauté par essenc £ 
et moi je ne sais que la bassesse, l'abjection. Vous êtes la 
Vie étemelle, moi la mort; vous la Lumière, mo, lobscu- 




I 






PRIÈRES IDE SAINTE CATHERINE. 



375 






vite-, vous la Sagesse, moi la folie; vous l'Infini, moi la fra- 
gilité même. A chaque instant je puis mourir, ô Médecin ! 
vous voyez le mal qui m'accable. J'ai perdu mon ame et ma 
vie en ne vous aimant pas, vous qui nous avez faits pour 
vous et qui nous attirez sans cesse par votre grâce ; vous 
qui nous uniriez à vous si nous y consentions, si notre volon- 
té ne se révoltait pas contre votre Majesté sainte (1). 

8. — Ah ! Seigneur, j'ai péché, ayez pitié de moi ! Que votre 
éternelle Bonté ne s'arrête pas à ces souillures que nous 
avons contractées en nous séparant de vous, et en éloignant 
nos âmes de leur objet véritable. J'implore votre miséri- 
corde, qui est sans bornes, et je vous supplie de jeter un 
regard de clémence et de tendresse sur l'Église, votre uni- 
que Épouse. Éclairez votre Vicaire en ce monde, afin qu'il ne 
vous aime pas et ne s'aime pas pour lui-même, mais qu'il s'ai- 
me et qu'il vous aime pour vous. S'il vous aime et s'il s'ai- 
me pour lui, nous périrons ; car il est notre perte ou notre 
salut, puisque nous sommes ses brebis et qu'il doit nous 
sauver de nos égarements. Mais s'il vous aime et s'il s'aime 
pour vous, nous vivrons, puisque nous recevrons du Bon 
Pasteur la vie de l'exemple. 

9. — O Dieu suprême et ineffable ! j'ai péché et je ne 
suis pas digne de vous prier, mais vous pouvez m'en ren- 
dre moins indigne. Punissez, Seigneur, mes péchés, et ne 
regardez pas ma misère. J'ai reçu de vous un corps que je 
vous rends et que je vous offre. Voici ma chair et mon 
sang ; frappez, détruisez, réduisez mes os en poussière, mais 
accordez ce que je vous demande pour le souverain Pontife, 
l'unique époux de votre unique Épouse. Qu'il connaisse tou- 
jours votre volonté, qu'il l'aime et qu'il la suive, afin que 
nous ne périssions pas. Donnez-lui, mon Dieu, un cœur 
nouveau ; que votre grâce augmente toujours en lui ; qu'il 
soit infatigable à porter l'étendard de votre sainte Croix, 
et qu'il dispense aux infidèles les trésors de votre misé- 
ricorde comme à nous-mêmes, qui jouissons delà Passion 
et du Sang de l'Agneau sans tache, votre Fils bien-aimé;. 
— J'ai péché, Seigneur ; Dieu éternel, ayez pitié de moi ! 






(I) Il y a dans cette prière quelques variantes entre le texte italien et le texte 
latin. Nous avons souvent suivi le latin, comme offrant un sens plus clair. 






r 



376 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



II. - Prière faite pour les ministres de l'Église pendant la 
même extase. 




\ - Je le reconnais, ô Dieu éternel, vous êtes un océan 
tranquille, où vivent et se nourrissent les âmes ; elles y 
trouvent leur repos dans l'union de l'amour, parce quelles 
suivent en tout votre volonté souveraine, qui ne veut d autre 
chose que notre sanctification. Dès qu'elles se comprennent, 
elles se renoncent pour se revêtir de vous-même. O doux 
amour, le signe véritable de ceux qui demeurent en vous 
est de se détacher de leur volonté propre et des créatures 
qui trompent; c'est de faire ce que vous voulez, en sui- 
vant votre bon plaisir et non leur inclination ; c est de se 
réjouir moins clans les choses heureuses de ce monde que 
dans les contraires ; car l'adversité est un moyen entre les 
âmes et vous ; elle les éprouve comme l'or dans la four- 
naise, et montre si c'est par amour qu'elles accomplissent 
votre volonté. Il faut aimer l'adversité comme les autres 
choses que vous avez créées ; tout est bon et digne d'être 
aimé, excepté le péché, que seul vous n'avez pas fait. 

2 - Hélas ! malheureuse, en aimant le pèche, ] ai peidu 
le temps qui vous appartenait ; j'ai péché, Seigneur, ayez 
pitié de moi. Punissez mes péchés, effacez mes iniquités, • 
purifiez-moi, ô Dieu éternel et ineffable ; exaucez votre pau- 
vre servante, qui vous demande de diriger vers vous les 
cœurs et les volontés des ministres de notre sainte me e 
l'Église, votre Épouse, afin qu'ils suivent 1 Agneau, votre 
fS dans le chemin de la Croix, et qu'ils **£*££ 
vreté, sa douceur, son humilité, non pas ^parfaitement, 
mais d'une manière surhumaine et divine. ,.'.„,* 

3. - Qu'ils soient des anges sur la terre, puisqu'ils doivent 
consacrer et distribuer le corps et le sang de votre Fils 
unique, la Victime sans tache. Qu'ils ne s'en renden tp^ 
indignes, comme des animaux sans raison ; mais unissez- 
les dans votre amour, ô vous qui donnez la paix; punfiez- 
les dans l'océan tranquille de votre miséricordieuse bonté, 
afin qu'ils ne perdent pas un temps précieux, en nu™ 
Bas le présent pour l'avenir. J'ai péché, Seigneur, ayez pitte 
de moi ; entendez ma prière, et exaucez votre pauvre servante 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. — III 



377 



qui vous implore, ô tendre Père, pour tous ceux que vous 
m'avez donnés, et que je voudrais tous aimer dans la per- 
fection de votre infinie charité, ô grand, éternel, ineffable, 
véritable Dieu ! 



III. — Prière faite à Gênes au moment où le Pape Grégoire XI 
voulait retourner à Avignon. 



I 



1. — O Père tout puissant, Dieu éternel, douce et inef- 
fable Charité, je vois en vous et je comprends par mon 
cœur que vous êtes la voie, la vérité, la vie. C'est par vous 
que tout homme qui vous désire doit arriver ; et c'est votre 
tendresse qui l'éclairé et le dirige par la connaissance de 
votre Fils bien-aimé Notre Seigneur Jésus-Christ. Vous êtes 
le Dieu éternel et incompréhensible, qui, poussé par votre 
seul amour et votre miséricordieuse bonté, nous avez en- 
voyé, après la perte du genre humain, Notre Seigneur 
Jésus-Christ, votre Fils unique, revêtu de notre chair mor- 
telle. Vous avez voulu qu'il vienne, non pas dans les jouis- 
sances et les grandeurs de ce siècle périssable, mais dans 
l'abaissement, la pauvreté et la douleur ; il a connu et ac- 
compli votre volonté pour notre salut ; il a méprisé les dan- 
gers du monde et les efforts du démon, et il a vaincu la 
mort par la mort, en se faisant obéissant jusqu'à la mort 
cruelle de la Croix. 

2. — Maintenant, Amour incompréhensible, qui êtes tou- 
jours le même, vous envoyez votre Vicaire pour sauver vos 
enfants qui périssent par leur rébellion contre la sainte Égli- 
se, votre unique Épouse. Vous l'envoyez au milieu des périls 
et des angoisses, comme vous avez envoyé votre Fils bien- 
aimé, notre Rédempteur, pour sauver vos enfants morts par 
la désobéissance d'Adam et par le péché. Hélas ! ces pauvres 
hommes que vous avez créés se laissent égarer par l'orgueil 
et la sensualité. L'ennemi les trompe, et ils s'opposent à 
votre sainte volonté, qui doit les sauver ; il détournent le 
souverain pontife de ses desseins si utiles et si nécessaires 
à l'Église. O amour éternel, ces infortunés craignent la 
mort du corps, et non celle de l'âme ; ils écoutent leurs sens 
et leur amour-propre, et non la vérité de vos jugements et 
la profondeur de votre sagesse infinie. Vous. êtes cepen- 









1 1 



■i •*; 



378 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



dant notre règle unique, le chemin que nous devons suivre. 
3. _ Vous nous l'avez dit : il faut nous réjouir au milieu 
des' difficultés et des peines, car c'est là notre vocation. 
Votre admirable Providence a voulu que le monde et la 
chair ne produisent que des fruits d'amertume, afin que 
nous n'y placions pas nos joies et nos espérances, mais que 
nous n'ambitionnions que les fruits de salut et les grâces 
d'en haut. Que votre Vicaire se réjouisse de suivre votre 
volonté et les traces de Jésus-Christ, qui a livré et sacrifie 
pour nous son très saint Corps, et qui, dans son amour, a 
versé tout son sang pour laver nos péchés et nous sauver. 
C'est lui qui a donné à votre Vicaire les clefs qui lient et 
qui délient nos âmes, afin que nous suivions en tout votre 
volonté et vos exemples. 

4 — J'implore pour lui votre souveraine clémence ; pu- 
rifiez son âme, et que son cœur brûle du désir de ramener 
ceux qui sont égarés, et de les sauver par votre puissance. 
Si ses lenteurs vous déplaisent, ô amour éternel, punissez- 
les sur mon corps qui vous appartient, et que je vous offre, 
afin que vous l'affligiez et le détruisiez selon votre bon 
plaisir. Seigneur, j'ai péché, ayez pitié de moi. 

5. — Dieu éternel, vous vous êtes passionné pour votre 
créature avec une miséricorde sans bornes ; vous avez en- 
voyé votre Vicaire pour retrouver ce qui était perdu, et je 
vous en rends grâces, malgré mon indignité et ma bassesse. 
O Dieu véritable ! Bonté infinie, Charité qui ne peut se com- 
prendre, comment l'homme, que votre amour a racheté au 
prix du sang de votre Fils unique, n'a-t-il pas honte de ré- 
sister à votre volonté, qui n'a d'autre but que notre sanc- 
tification ! 

6—0 Dieu ! vous vous êtes fait homme pour nous ; vous 
vous unissez à nous, et vous avez établi votre Vicaire le dis- 
pensateur des grâces nécessaires à notre sanctification et au 
salut de vos enfants égarés; faites, je vous en conjure, quil 
suive en tout votre volonté, qu'il n'écoute pas les conseils 
de la chair et de l'amour-propre, et qu'il ne soit arrête par 
aucune crainte, aucun obstacle. Hors de vous, Seigneur, 
tout est imparfait : aussi ne regardez pas mes pèches que je 
vous confesse, mais exaucez votre pauvre servante qui es- 
père en votre miséricorde infinie. 
7. - Lorsque vous nous avez quittés, vous n'avez pas vou- 



lu nous laisser orphelins, et vous nous avez donné votre Vi- 
caire, qui nous purifie dans le Saint Esprit, non seulement 
par le baptême, qui nous rend une première l'ois l'innocence, 
mais encore par la pénitence, qui lave et elTace sans cesse 
la multitude de nos péchés. Vous êtes venu à nous, et vous 
n'avez reçu que des outrages ; nous nous sommes éloignés 
de vous, parce que nous avons jugé selon la chair et l'a- 
mour-propre. Jésus! votre face s'est obscurcie, parce que 
vos créatures abusent de vos grâces, et qu'elles dépouillent 
l'Église, votre unique Épouse. 

8. — Faites, ô éternelle Bonté, que votre Vicaire ait soif de 
nos âmes, et qu'il brûle du désir de votre gloire ; qu'il s'at- 
tache à vous, qui êtes la souveraine et infinie Miséricorde. 
Guérissez par lui nos infirmités, rétablissez votre Epouse 
par la sagesse de ses conseils et l'efficacité de ses œuvres. 
O mon Dieu ! réformez aussi la vie de ceux qui l'entourent, 
afin qu'ils s'attachent à vous seul dans la simplicité de leur 
cœur et la perfection de leur volonté ; ne vous arrêtez pas à 
l'indignité de votre pauvre servante, qui vous prie pour eux; 
mais placez-les dans les jardins de votre volonté. O Père ! je 
vous bénis, afin que vous bénissiez vos serviteurs ; qu'ils se 
méprisent eux-mêmes pour l'amour de vous, et qu'ils sui- 
vent la lumière de votre volonté, qui seule est sainte et éter- 
nelle. O Dieu ! recevez, pour tous, mes humbles actions de 
grâces. 






IV. — Prière écrite en cinabre de la main même de sainte 
Catherine (1). 



Esprit Saint, venez en mon cœur ; attirez-le à vous par 
votre puissance, mon Dieu, et donnez-moi la crainte et la 
charité. O Christ ! gardez-moi de toute mauvaise pensée ; 
réchauffez-moi, enflammez-moi de votre très doux amour, 
et toute peine me semblera légère ! Mon Père, mon doux 
Seigneur, assistez-moi dans toutes mes actions ! Jésus a- 
mour, Jésus amour. 



(1) Cette prière ne se trouve pas dans la version latine, 
serve à Sienne. 



L'original est con- 



380 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



l 



i 



V - Prière faite à Rome pendant une extase qui suivit la 
Communion, le Vendredi 18 février 1379 (1). 

1 - souveraine et éternelle Trinité, Amour ineffable, 
vous m'appelez votre fille, et moi je puis vous dire: Mon 
Père ' Vous vous êtes donné à moi en me donnant le corps 
et le sang de votre Fils bien-aimé, qui est Dieu et homme 
tout ensemble ! Unissez-moi aussi, je vous en conjure, au 
corps mystique de la sainte Église, ma mère, à la société 
universelle de la religion chrétienne ; car le feu de votre 
charité m'a fait connaître le désir que vous avez de voir mon 
àme se réjouir dans cette union sacrée. Amour inexpri- 
mable, vous m'avez vue et connue en vous, et ce sont les 
rayons de votre lumière, dont j'étais revêtue, qui vous ont 
passionné pour votre créature ! 

2 -Vous l'avez tirée de vous-même, vous lavez créée a 
votre image et à votre ressemblance ; et moi, cependant, 
pauvre créature, je ne pouvais vous connaître qu'en voyant 
en moi votre image et votre ressemblance. Mais, afin que je 
puisse vous voir et vous connaître en moi, vous vous êtes 
uni à nous ; vous êtes descendu dès hauteurs de votre divi- 
nité jusqu'aux dernières infirmités de notre nature. Comme 
la faiblesse de mon intelligence ne pouvait comprendre et 
contempler votre grandeur, vous vous êtes fait petit et vous 
avez caché vos splendeurs admirables sous les voiles infi- 
mes de notre humanité. Vous vous êtes manifeste par la 
parole de votre Fils unique, et je vous ai connu en moi- 
même. .... , ., 

3-0 abîme de charité ! oui, c'est ainsi, Trinité adorable. 
que vous vous êtes manifestée, que vous nous avez montre 
votre Vérité ; c'est surtout par l'effusion de votre sang que 
nous avons vu votre puissance, puisque vous avez pu nous 
laver de nos fautes. Nous avons vu votre sagesse, puisque, 
sous la chair de notre humanité, vous avez caché la force de 

(1, Nous donnons les dates ^f^^gg^^ S £ 
X£^E«£S£ S= Sr&à Sienne o U 
à Florence ; ces prières n'ont pu être faites a Rome qu en 1379. 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. — V 



381 



votre divinité, qui a vaincu le démon et l'a dépouillé de sa 
puissance. C'est votre sang qui nous a montré votre chari- 
té, puisque par la seule ardeur de votre amour vous nous 
avez rachetés, lorsque vous n'aviez pas besoin de nous. 

4. — Ainsi s'est manifestée votre Vérité, qui nous a créés 
pour nous donner la vie éternelle. Oui, votre créature a con- 
nu la vérité par le Verbe, votre Fils unique. Sans lui, elle 
était inaccessible à nos regards obscurcis par le péché. 
Rougis donc, ô créature ; rougis d'être ainsi aimée et hono- 
rée par ton Dieu, et de ne pas le connaître r lui que sa cha- 
rité infinie a fait descendre des hauteurs de sa gloire jus- 
qu'à la bassesse de ta nature, pour que tu le connaisses en 
toi. J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi. 

5. — O mystère admirable ! vous connaissiez votre créa- 
ture en vous avant qu'elle fût créée; vous voyiez qu'elle de- 
vait commettre l'iniquité, qu'elle devait s'écarter de votre 
vérité, et cependant vous l'avez créée. O amour incompré- 
hensible ! vous me dites: Mon âme, et moi je vous dis: Mon 
Père ! O Père si plein de miséricorde, je vous en conjure, 
unissez tous vos serviteurs dans le feu de votre charité ; dis- 
posez-les à recevoir les inspirations et les enseignements 
que répand et veut répandre la lumière de votre charité. 

6. _ Votre vérité a dit: Cherchez, et vous trouverez; de- 
mandez, et vous recevrez; frappez, et il vous sera ouvert. 
(Matth. vu, 7). Eh bien! moi, pauvre et misérable, je frappe 
à la porte de votre Vérité, je m'adresse à votre Majesté, j'im- 
plore votre clémence, et je lui demande miséricorde pour 
le monde, et surtout pour la sainte Église; car je sais par 
votre Fils qu'il faut me nourrir sans cesse de cette nourri- 
ture; puisque vous le voulez, ne me laissez pas périr de faim. 

7. '— O mon âme ! que fais-tu ? Ne sais-tu pas que le Sei- 
gneur ton Dieu te voit sans cesse ? Ne sais-tu pas que rien 
ne peut fuir son regard, et que ce qui échappe à l'œil de la 
créature ne peut jamais éviter le sien ? Ne commets donc 
plus l'iniquité, et relève-toi de tes fautes. J'ai péché, Seigneur, 
ayez pitié de moi; il est temps de secouer le sommeil. O 
éternelle Trinité ! vous voulez que nous avancions, et si nous 
ne nous réveillons pas dans la prospérité, vous nous envoyez 
l'adversité. Comme un habile médecin, vous brûlez avec le 
feu de la tribulation les plaies que n'a pu guérir le baume 
des consolations. 



y 



382 



ÎJIALOGI'E DE SAINTE CATHERINE 





8. — OPère! ô Charité incréée! je n'admirerai jamais assez 
ce que m'a révélé votre lumière ! Vous m'avez vue et connue, 
vous avez vu et connu toutes les créatures raisonnables, en 
général et en particulier, avant que nous ayons l'être. Vous 
avez vu Adam, le premier homme ; vous avez connu sa faute 
et celles qui devaient en être la suite, en lui et dans sa pos- 
térité. Vous avez su que le péché s'opposerait à votre Vérité, 
et qu'il empêcherait les créatures raisonnables d'atteindre la 
fin à laquelle vous les aviez destinées. Vous avez vu les 
tourments que votre Fils devrait subir pour sauver le 
genre humain et réparer la vérité en nous. Oui, vous me 
l'avez dit, votre prescience vous avait tout annoncé. Com- 
ment se fait-il, Père éternel, que vous ayez créé votre créa- 
ture ? 

9, _ o mystère adorable, incompréhensible ! Oui, vous 
n'aviez pas d'autres raisons que l'amour dans notre création ; 
vous nous avez vus en vous-même, et votre charité vous a 
forcé à nous créer malgré toutes les iniquités que nous de- 
vions commettre contre vous. Vous n'avez pu résister, ô 
Amour éternel ; vous aperceviez dans votre lumière toutes 
les offenses de votre créature contre votre infinie bonté, mais 
vous avez paru ne pas les voir, vous ne vous êtes arrêté qu'à 
la beauté de votreœuvre; vous l'avez aimée, vous vous êtes 
passionné pour elle, et vous l'avez tirée de votre sein pour 
la créer à votre image et à votre ressemblance. O Vérité 
éternelle ! vous vous êtes révélée à votre indigne servante. 

10. — Vous lui avez appris que c'est l'amour qui vous a 
forcé à lui donner l'être. Vous voyiez qu'elle devait vous 
offenser, mais votre charité a détourné vos regards de ses 
offenses pour les fixer uniquement sur la beauté de votre 
créature ; car la vue de l'offense pouvait empêcher l'amour 
de répandre la vie. Vous le saviez, et vous n'avez écouté 
que l'amour, parce que vous n'êtes qu'un foyer d'amour. 

11. —Et moi, mes fautes m'ont empêchée de vous con- 
naître ; mais accordez-moi la grâce, ô très doux Amour, de 
répandre en votre honneur tout le sang de mon corps; 
faites que je me dépouille entièrement de moi-même. Bé- 
nissez aussi, ô mon Dieu, celui qui m'a donné la sainte Com- 
munion; détachez-le de lui-même, revêtez-le de votre volon- 
té, fixez-le en vous par des liens indissolubles, afin qu'il soit 
une plante répandant son parfum dans le jardin delà sainte 






■■■MM 



PRIERES DE SAINTE CATHERINE. 



VI 



383 



Église. Accordez-nous, je. vous en conjure, ô Père très clé- 
ment, votre douce bénédiction; lavez nos âmes dans le 
sang de votre Fils. Amour, Amour, je vous demande la 
mort ! 



VI. — Prière faite par sainte Catherine le jour de saint 
Thomas apôtre. 



1. — O Déité, Déité, éternelle Déité, véritable Amour, qui 
par l'union de l'humanité de votre Verbe, Notre Seigneur 
Jésus-Christ, avec votre divinité, nous avez donné, quand 
nous étions perdus, la lumière de la foi, qui éclaire l'œil de 
notre intelligence pour nous faire apercevoir et connaître le 
véritable objet de notre âme, votre adorable Divinité. Vous 
avez fait de votre Fils unique, Notre Seigneur, la victime 
sans tache qui devait nous réconcilier avec vous, et vous 
l'avez placé comme la pierre angulaire, la colonne inébran- 
lable de notre sainte mère l'Église, votre unique Épouse. 
C'est lui qui doit renouveler sans cesse l'Église par des 
plantes nouvelles et fécondes. Nul maintenant ne peut s'op- 
poser à votre volonté, qui est éternelle et immuable. 

2. — Ne regardez pas les péchés qui me rendent in- 
digne de vous prier, mais daignez les effacer par les mé- 
rites de saint Thomas, votre apôtre. Oui, purifiez mon âme, 
Dieu puissant, mon amour; exaucez votre servante qui vous 
invoque. Vous êtes un feu qui brûlez toujours, mais vous 
conservez ce qui vous est agréable, et vous ne détruisez 
clans l'âme que ce qui peut vous déplaire. Brûlez par le 
feu de votre Esprit, consumez et anéantissez jusqu'à la 
racine tout amour et tout désir de la chair dans le cœur 
des plantes nouvelles dont vous avez bien voulu parer 
le corps mystique de notre sainte mère l'Église. Changez 
leurs attachements profanes en élans d'amour pour vous; 
donnez-leur un cœur nouveau avec la connaissance de 
votre sainte volonté, afin qu'ils méprisent le monde et se 
renoncent eux-mêmes. Qu'ils soient remplis de ferveur ; 
qu'ils deviennent les apôtres de la foi et les modèles de 
toutes les vertus ; qu'ils abandonnent bien réellement les 
désirs trompeurs et les richesses de ce monde périssable, 



■ , 
3BI 



■ 






384 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

pour vous suivre seul dans la pureté de l'intention et 
l'ardeur de la charité. 

3 - Faites que notre Chef et notre Père, 1 époux de 
votre Église, soit toujours fidèle à vos inspirations; qa'il 
n'élève ne reçoive et n'écoute que ceux qui en sont dignes; 
et que' ces auxiliaires nouveaux, semblables aux anges 
oui vous servent dans le ciel, travaillent avec votre Vi- 
caire à rendre notre sainte mère l'Église conforme à votre 
cœur, par la simplicité de leur cœur et la perfection de 

leur vie. 

4 _ Qu'ils comprennent qu'ils sont réellement des mem- 
bres nouveaux du corps de Notre Seigneur Jésus-Christ, 
et que votre Providence sait en retrancher, sans le se. 
cours de l'homme, les rameaux inutiles qui ne portent 
pas de fruits. Qu'ils naissent avec Jésus, et croissent comme 
lui en vertu ; qu'ils soient utiles à l'Eglise par leurs exem- 
ples et par leurs mœurs; qu'ils soient comme des greffes 
nouvelles dont la nature fait porter des fleurs plus par- 
fumées et des fruits plus agréables. Que votre grâce ce- 
leste retranche toute affection charnelle; que la rosée de 
votre Esprit Saint, qui se répandit sur vos Apôtres, fasse 
qermer en eux de nouvelles vertus. Qu'ils élèvent vers 
vous la suavité de leur odeur, et qu'ils donnent à l'Eglise 
la richesse de leurs vertus et l'efficacité de leurs œuvres, 
afin que votre Épouse soit réformée en eux. 

5-0 Amour éternel ! purifiez, sanctifiez votre Vicaire, 
afin qu'il soit pour les autres un modèle de pureté et 
d'innocence; qu'il reste toujours fidèle à votre grâce et 
qu'il la communique au peuple qui lui a été confié. Qu il 
convertisse aussi les infidèles par de célestes ense.gne- 
ments, et qu'il offre des fruits de salut à votre incom- 
préhensible Majesté. Oui, daignez m'exaucer, mon Dieu, et 
recevez les actions de grâces de votre pauvre servante, o 
Dieu véritable, souveraine Bonté. 

VII. — Prière faite à Rome, le dimanche 20 février 1379. 



1 - Je le confesse, Dieu éternel, je le confesse, adorable 
Trinité, vous me voyez et vous me connaissez, votre lu- 
imère me l'a fait comprendre. Je sais que vous n'ignorez 



■MHHBai 



M 



PRIERES DE SAINTE CATHERINE. 



VII 



385 



pas les besoins de votre Épouse bien-aimée, la bonne vo- 
lonté de votre Vicaire, et les obstacles qu'il rencontre dans 
le bien qu'il veut faire. J'ai vu à vos clartés que tout 
vous est présent, parce que rien ne peut échapper à votre 
regard ; j'ai vu aussi le remède que vous avez préparé en 
vous-même pour guérir la mort des hommes, vos enfants. 

2. — Ce remède est le Verbe, votre Fils unique, et vous 
avez trouvé moyen de nous l'appliquer toujours. Vous avez 
conservé les cicatrices de ce Fils bien-aimé, afin qu'elles 
puissent sans cesse solliciter pour nous votre miséricorde. 
Oui, j'ai vu dans votre lumière que l'ardeur de votre cha- 
rité vous a fait conserver les cicatrices du corps de Jé- 
sus-Christ : ni sa résurrection, ni sa gloire ne peuvent en 
effacer la couleur sanglante. Vous avez vu en vous, qu'a- 
près le mal dont vous l'aviez délivré, l'homme devait tom- 
ber encore dans le péché par sa faute, et vous lui avez 
donné pour remède le sacrement de Pénitence, où le prêtre 
verse sur l'âme le sang de l'humble Agneau ; et, comme 
tous avez vu en votre Verbe le principal moyen de nous 
réconcilier avec vous, vous avez vu aussi tous les autres 
moyens nécessaires à notre salut. J'ai compris dans votre 
lumière que vous avez vu toutes ces choses ; c'est par 
cette lumière que je vois, et sans elle je marcherais dans 
les ténèbres. 

3. — doux Amour, vous avez vu en vous les nécessités 
de notre mère la sainte Église ; vous savez ce qui lui man- 
que, et vous lui accordez le secours dont elle a besoin par 
les prières de vos serviteurs ; vous voulez qu'ils soient des 
murs sur lesquels s'appuient les murs de la sainte Église : 
car la clémence du Saint Esprit les embrase du zèle de sa 
réforme. Vous connaissez la loi de notre nature corrom- 
pue, qui se révolte sans cesse contre votre volonté. Vous 
saviez que nous devions la suivre ; car vous n'ignorez pas 
combien nous sommes faibles, impuissants, misérables : 
aussi votre admirable Providence a tout disposé pour que 
nous ayons tous les secours nécessaires. Vous nous avez 
donné le rocher inexpugnable de la volonté, afin de défen- 
dre la faiblesse de notre chair ; car la volonté est si forte, 
que ni le démon, ni les créatures ne peuvent la vaincre sans 
le consentement du libre arbitre qui en dispose. 

4. — D'où vient, ô Bonté éternelle, cette force de la vo- 

dialocue de Ste Catherine — 25. 



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I 



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386 DIALOGUK DE SAINTE CATHERINE 

lonté dans votre créature, si ce n'est de vous qui êtes la 
iorce souveraine et infinie? Oui, nous partions à votre 
Xnte quand a nôtre en découle. La volonté de I homme 
es hvindble quand elle obéit à la vôtre ; elle est mas- 
sante quand elfe s'en éloigne; il est dit que vous l'avez faite 
"re ressemblance, et tant qu'elle la conserve, eHe tnom- 
ne Père éternel, vous montrez dans notre volonté la 
forte de la vôtre : car, s'il y a tant de puissance dans une 
clStive créature, combien ne doit-il pas y en avoir en vous, 
rréateur et Maître de toutes choses ! 

5 - Cette volonté que vous avez confiée à notre hbre a - 
bitte est encore fortifiée par la lumière de la foi; par cette 
mmîere l'homme connaît votre éternelle volonté, et il voit 
nfu'a d'autre but que notre sanctification. Cette vue 
II! nt e^it iSe » volonté, qui par la foi devient active 
rt nuïïLnte ■ car une volonté bonne et une foi vive ne peu- 
vent exister' sans les œuvres. Votre lumière produit et 

Sa 6 1S - r Providence admirable, vous ne voulez pas que 
l-lune ma" he dans les ténèbres, etquTl res* , dan £ 
peine ; vous lui avez donné lumière de a f,qu claire 
sa route, et lui procure a paix ■ Ave c die 1 J^ 

mourir de faim, ni angun to » ^^ 

Vous la nourrissez de votre grâce, \uu S 

Tfîw, v„„, «vie,, préyn .a tarte ,» levai, commet!» 



I, 







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PKIÊRKS DE SAINTE CATHERINE. — VII 



387 



l'homme, et vous avez préparé un remède à cette faute 
dans le Verbe, notre Rédempteur. Vous avez prévu notre 
faiblesse, et vous avez préparé un secours à cette faiblesse 
dans la force de la volonté, qui a son origine en vous ; et 
ce (jui la guide et la soutient, c'est la lumière sacrée de la 
toi ; c'est cette lumière qui est le commencement,, le milieu 
et la fin de toute perfection ; c'est elle qui la conserve et 
l'augmente dans les âmes ; c'est elle qui féconde la charité 
et lui fait produire des œuvres (1). 

8. — Dieu, Amour, Charité infinie ! vous pénétrez votre 
créature ; elle est en vous, et vous en elle, par la création, 
par la force de la volonté, par ce feu dont vous l'avez ani- 
mée, par la lumière naturelle que vous lui avez donnée pour 
vous voir, ô véritable Lumière, pour s'exercer avec zèle à 
toutes les vertus, pour louer et glorifier votre saint nom. O 
Lumière au dessus de toute lumière ! ô Bonté au dessus de- 
toute bonté ! ô Sagesse au dessus de toute sagesse, Feu au 
dessus de tout feu ! vous êtes tout ; car seul, vous êtes Ce- 
lui qui est, et rien ne peut être s'il n'a reçu l'être de vous. 

9. — O mon âme, aveugle et misérable, n'es-tu pas in- 
digne de former avec les serviteurs de Dieu un appui à la 
sainte Église? Ne mériterais-tu pas plutôt d'être dévorée par 
les bêtes dont tu accomplis toujours les actes? Je vous rends 
grâces, ôDieu éternel, je. vous rends grâces de vouloir bien 
m'utiliser ainsi malgré mes iniquités. 

10. — Je vous en conjure, inspirez aux cœurs de vos fidè- 
les des désirs ardents qui les excitent à la réforme de votre 
Épouse ; faites qu'ils prient sans cesse pour elle, afin que 
vous puissiez les exaucer. Conservez aussi et augmentez le 
bon vouloir de votre Yicaire, et accordez-lui de rendre sa 
vie parfaite. 

11. — Je vous prie aussi, et je vous implore pour toutes 
les créatures raisonnables, mais surtout pour ceux que vous 
m'avez confiés, et que je vous rends, à cause de mon insuf- 
fisance et de ma faiblesse. Je ne veux pas que mes péchés 
leur nuisent, car j'ai toujours suivi la pente mauvaise de la 
chair ; je désire et je demande que vous les conduisiez à la 
perfection, afin qu'ils méritent d'être exaucés dans les 
prières qu'ils vous adressent et qu'ils doivent vous adres- 



! 



(1) Ce paragraphe ne se trouve que dans la version latine. 



388 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

,„ _.„ le S alut du monde et la réforme de votre Église. 

bre J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi. 

VIII. - Prière faite à Rome, le mardi 22 février de l'an 1379. 

! _ o Dieu éternel ! Dieu éternel, je vous en conjure, 

7Z nni iPle reconnais, c'est votre compassion qui nous 
l'esprit et incline l'àme au mal. 

i csjJiix ^ rvs.__ înrcmip VOUS lui êtes SI DOll, 

o _ Pourauoi, mon Dieu, lorsque vuuo 
rbomme e^tTsi cruel pour lui-même , J^Çg 
cruauté peut-il exercer contre lui que de .se tuer par le pe 
cné'' Il est bon envers ses sens ; mais cette bonté es un 
barbarie contre son âme et même conte .son ^ ££-¥£ 

lui servira de rien, s'il n'en a pas aussi pour lui-même , car 
Ils avèzcxïé l'homme sans l'homme, mais vous ne pouvez 

mencer par nous-mème. Que lame regarae vol 




PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. — VIII 



389 



ardent de charité, votre regard veille. sur nous; et pour 
que votre créature sache que votre miséricorde et votre jus- 
tice observent les œuvres de chacun, vous lui avez donné 
l'œil de l'intelligence, qui voit que tout bien procède de la 
lumière, et que tout mal est causé par sa privation : car 
comment aimer ce qu'on ne voit pas, et comment voir 
sans la lumière'? 

4. — Dieu éternel, Père tendre et miséricordieux, ayez 
compassion de nous ; nous sommes des aveugles car nous 
nous sommes privés de la lumière ; moi, surtout, pauvre 
misérable, qui me nuis toujours à moi-même. Jetez ce regard 
de bonté qui a tout créé, sur les besoins du monde, et dai- 
gnez le secourir. Vous nous avez donné l'être que nous n'a- 
vions pas, sauvez donc ce qui vous appartient. Vous avez 
répandu, quand il le fallait, la lumière de vos Apôtres sur le 
monde ; nous en avons maintenant besoin plus que jamais ; 
suscitez un autre Paul, dont les clartés illuminent toute la 
terre. Étendez votre miséricorde comme un voile qui nous 
cache aux regards de votre justice; ne jetez sur nous que 
ceux de votre bonté ; enchaînez-nous avec les liens de votre 
charité, et qu'elle détruise tous les motifs de votre colère. 

5. _ o douce et suave Lumière, ô Principe et Fondement 
de notre salut, puisque vous voyez nos besoins, faites-nous 
voir aussi votre éternelle bonté, pour la connaître et pour 
l'aimer. O union et rapport du Créateur avec la créature, et 
de la créature avec le Créateur, c'est votre charité qui nous 
' attache à vous, c'est votre lumière qui est notre lumière. 
Oui, celui qui ouvre les yeux de son intelligence avec le 
désir de vous connaître, vous connaît. La lumière entre 
dans l'âme, dès que la volonté lui donne entrée ; elle est 
toujours à la porte de l'âme, et dès qu'on lui ouvre, elle en- 
tre comme les rayons du soleil qui frappent à une fenêtre 
fermée pour pénétrer dans une maison et l'éclairer. Il faut 
que votre créature ait la volonté de vous connaître, afin 
qu'elle ouvre son intelligence, et que vous y répandiez vos 
splendeurs. 

6. _ Quel miracle ne produisez-vous pas dans l'âme, ô 
bonne Lumière ! Non seulement vous en chassez les ténèbres 
et vous y versez la clarté, mais vous détruisez par votre 
chaleur l'humidité de l'amour-propre, et vous entretenez l'ar- 
deur vivifiante de la charité ; vous rendez le cœur libre, 



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DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




parce que vous lui faites connaître la liberté que vous nous 
avez donnée, en nous arrachant à la servitude du démon, à 
laquelle nous étions si malheureusement livrés. 

7. _ L'homme alors hait sa faiblesse à l'égard des sens; 
il devient dur pour eux et bon pour sa raison, en se rendant 
maître des puissances de son âme. Il ferme sa mémoire aux 
misères et aux vains plaisirs du monde ; il se détache d'eux 
par l'oubli, et vos bienfaits deviennent l'unique objet de 
ses pensées. Il oblige sa volonté à vous aimer par dessus 
toutes choses, et à aimer tout en vous. 

8. — Il ne veut plus suivre que vous, et alors il est bon 
pour lui-même, et comme il est bon pour lui, il est bon 
pour son prochain ; il est prêt à donner sa vie pour le salut 
des âmes. Tout ce qu'il fait par charité, il le fait avec pru- 
dence, parce que vous lui montrez avec quelle prudence 
vous accomplissez tout en nous. Vous êtes la lumière qui 
rendez le cœur droit sans fausseté, large sans petitesse, 
tellement que toute créature raisonnable devient suscep- 
tible d'amour, et cherche le salut des autres selon les lois 
de la charité. Comme la lumière est inséparable de la pru- 
dence et de la sagesse, celui qu'elle éclaire expose bien 
son corps pour le salut du prochain, mais il n'y sacrifie 
jamais son âme ; il n'est jamais permis à l'homme de com- 
mettre la faute la plus légère, cette faute devrait-elle sauver 
le monde; car pour l'utilité d'une créature finie, qui n'est 
rien par elle-même, on ne doit pas offenser le Créateur in- 
fini de toutes choses, qui est le souverain Bien. 

9. — Celui qui voit la lumière abandonnera s'il le faut sa 
fortune, pour sauver la vie de son prochain. Son cœur sera 
si ouvert, que tout le monde pourra y lire et le compren- 
dre. Jamais son visage et sa langue ne déguiseront sa pen- 
sée ; il se montrera dépouillé du vieil homme, et revêtu de 
votre volonté. Père tout puissant, notre méchanceté vient 
de ce que nous ne voyons pas la bonté avec laquelle vous 
avez racheté nos âmes dans le sang précieux de votre Fils. 

10. — Père miséricordieux, jetez un regard de bonté 
sur votre Église et sur votre Vicaire ; abritez-le sous les ailes 
de votre miséricorde, afin que l'iniquité des superbes ne 
puisse lui nuire, et accordez-moi d'arroser de mon sang et 
d'engraisser de la moelle de mes os le jardin de votre sainte 
Épouse. Si je regarde en vous, je vois que rien ne vous est 




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PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. 



391 



caché. Les hommes du monde l'ignorent parce qu'ils sont, 
ensevelis dans les ténèbres de l'amour-propre. S'ils le sa- 
vaient, ils ne seraient pas si cruels pour leurs âmes, mais ils 
deviendraient bons à cause de votre bonté. Oh ! je vous le 
demande de tout mon cœur, accordez la lumière nécessaire 
à toute créature raisonnable. 

■M. _ Qui, par le Verbe votre Fils, vous avez été à la 
fois bon et juste; son corps sacré a satisfait votre justice 
pendant que nos misères étaient l'objet de votre bonté. 
Bonté suprême ! comment n'attendrissez-vous pas notre du- 
reté ? comment mon cœur n'échappe-t-il pas de mes lèvres '? 
Il faut qu'un nuage obscurcisse mon esprit, et que mon 
àme n'aperçoive pas votre ineffable tendresse. Quel père 
livrera pour un serviteur révolté son propre fils à la mort '? 
Il n'y a que vous, ô mon Dieu I Vous avez revêtu votre Verbe 
de notre chair afin qu'il souffrit, et que nous puissions en 
recueillir le fruit si nous le voulons. Il faut maintenant que 
notre sensualité souffre, pour que notre àme reçoive le fruit 
de vie ; c'est la loi et la vérité ; car vous avez dit : « Je suis 
la Voie, la Vérité, et la Vie » (Jean, xiv, 6). Si nous voulons 
acquérir votre bonté, il faut marcher dans le chemin que 
vous avez volontairement suivi. 

-12. — O Dieu éternel! je me plains moi-même à vous; 
punissez-moi d'être si cruelle pour mon àme et si faible 
pour mes sens. J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi. O 
bienfaisante cruauté ! qui brise et qui surmonte la sensua- 
lité pendant cette vie passagère, pour glorifier l'àme pendant 
l'éternité! D'où vient la patience, d'où viennent la foi, l'es- 
pérance et la charité, si ce n'est de cette bonté, qui enfante 
la miséricorde ? Qui détache l'âme d'elle-même pour l'atta- 
cher à vous ? c'est cette bonté qu'on obtient par votre' 
lumière. 

13. _ o Bonté ineffable ! Bonté qui détruisez comme un 
baume délicieux la colère et la cruauté dans les âmes ! je 
vous le demande encore, communiquez-vous à toutes les 
créatures raisonnables, et surtout à ceux que vous m'avez 
dit d'aimer d'un amour particulier. Rendez-les bons, afin 
qu'ils exercent cette cruauté parfaite qui détruit les vices de 
la volonté. Vous avez enseigné cette cruauté lorsque vous 
avez dit : « Celui qui vient à moi, et qui ne hait pas son 
père, sa mère, son épouse, ses enfants, ses frères et son 



V; 









392 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




; 






âme, ne peut être mon disciple » ( Luc, xiv, 20 ). Haïr 
son âme est difficile. Les serviteurs du monde haïssent sou- 
vent le reste sans agir par vertu ; cela n'est pas difficile, 
mais il est plus pénible à l'homme de quitter sa nature que de 
la suivre. Notre nature est raisonnable ; nous devons par 
conséquent obéir à la raison. 

14. — Vérité suprême ! vous êtes un parfum au dessus de 
de tous les parfums, une magnificence au dessus de toutes 
les magnificences, une bonté audessusde toutes les bontés , 
vous êtes une justice qui surpasse toutes les justices ; vous 
êtes la source même de la justice, qui rend à chacun se- 
lon ses œuvres. C'est par justice que vous permettez que 
le méchant se nuise à lui-même, en désirant des choses 
aussi viles que les richesses et les plaisirs du monde ;' car 
tout ce que vous avez créé est au dessous de l'homme. 
Vous l'avez fait pour qu'il en soit le maître, et non l'es- 
clave. Vous seul êtes plus grand que nous, et c'est vous 
seul que nous devons toujours chercher, toujours servir. 
Aussi votre justice veut que l'homme de bien trouve en 
cette vie même la paix et le repos de son âme, parce qu'il 
met son affection en vous, qui êtes la paix véritable et le 
repos suprême. Ceux qui fournissent ainsi courageusement 
la carrière recevront de votre miséricorde la vie éternelle. 
15. _ Vous êtes la Bonté infinie ; personne ne vous con- 
temple et ne vous comprend plus que vous ne le permettez ; 
et vous le permettez autant que nous dilatons nos âmes 
pour vous recevoir. très doux Amour ! jamais je ne vous 
ai bien connu, et par conséquent jamais je ne vous ai bien 
aimé . Je vous recommande avec instance ceux dont vous 
m'avez chargée : vous me les avez confiés pour que je les 
réveille, et je dors toujours. Réveillez-les vous-même, ô 
Père tendre et secourable, afin que le regard de leur intel- 
ligence soit toujours fixé sur vous. J'ai péché, Seigneur, 
ayez pitié de moi ! Mon Dieu, venez à mon aide ! Seigneur, 
hâtez-vous de me secourir ! Ainsi soit-il. 

IX. — Prière faite à Rome, le 1 er mars 1379. 

l._ puissante et éternelle Trinité, Trinité éternelle. 
Trinité éternelle, c'est vous quinous avez donné le doux, 



PRIERES DE SAINTE CATHERINE. 



IX 



393 






l'aimable Verbe ! doux, ô aimable Verbe ! autant notre 
nature est faible et portée au mal, autant la vôtre est forte 
et propre au bien ! L'homme est faible parce qu'il a reçu 
une nature faible de son père ; car le père ne peut donner 
à son fils une autre nature que celle qu'il a en lui-même. 
Nous sommes enclins au mal, parce que nous recevons 
avec la vie une chair révoltée. Notre nature est fragile 
et vicieuse, parce que nous sortons tous d'Adam comme 
d'une même souche. Notre premier père est devenu faible, 
parce qu'il s'est séparé de votre force infinie, ô Père éter- 
nel ; il s'est révolté contre vous, et il a trouvé la révolte en 
lui ; il a quitté le principe de la puissance et de la bonté, 
il est tombé dans la défaillance et les mauvais penchants. 

2. — O Verbe, Fils de Dieu, votre nature est forte et pro- 
pre au bien ; car vous l'avez reçue de votre Père tout puis- 
sant. Il vous a donné sa nature divine, où rien n'est impar- 
fait, où le mal n'a jamais été et ne peut jamais être. Aussi, 
aimable Verbe, vous avez soutenu notre faiblesse en vous 
unissant à nous. Par cette union, vous avez fortifié notre 
nature ; par la vertu de votre Sang, vous en avez guéri 
l'infirmité dans le saint baptême. Et lorsque nous sommes 
arrivés à l'âge de raison, nous avons été affermis par votre 
doctrine ; car l'homme qui la suit dans la vérité en s'en 
revêtant parfaitement, devient si fort et si porté au bien, 
qu'il sent à peine la révolte de la chair contre l'esprit. 

3. — Son âme est intimement unie à votre doctrine et 
son corps, soumis à son âme, en veut suivre tous les mou- 
vements. Ce qui le charmait autrefois clans les joies cou- 
pables du monde» lui fait maintenant horreur, et les ver- 
tus qui lui semblaient si pénibles à pratiquer deviennent 
ses plus chères délices. 11 est donc bien vrai, ô Verbe éter- 
nel, que vous corrigez la faiblesse de notre nature par la 
force de la nature divine que vous avez reçue de votre 
Père, et cette force vous nous l'avez donnée par le Sang 
et par la doctrine. 

4.— O Sang, que j'appelle éternel parce qu'il est uni à la 
nature divine (1), l'homme qui connaît votre force par la 






(I) Quelques théologiens ont critiqué cette expression eterno sangue, sang éter- 
nel. Mais sainte Catherine l'explique elle-même, par l'union avec la nature di- 
vine, avant les siècles, dans la pensée de Dieu. C'est dans le même sens qu'il est 
dit dans l'Apocalypse : Acjniis qui occisus est ab origine mttndi (xm, 8). Saint 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




394 

lumière, se sépare de sa faiblesse ; car la lumière véritable 
ne s'acquiert jamais sans la haine de la sensualité, qui dé- 
truit la lumière naturelle. Sang délicieux, vous fortifiez 
l'âme, vous l'illuminez, vous la rendez angélique, vous 
l'enveloppez de votre charité, au point qu'elle s'oublie elle- 
même et qu'elle ne peut plus voir que vous ; la faible chair 
qui lui est unie sent elle-même le parfum des vertus ; le 
corps et l'âme n'ont qu'une voix pour crier vers vous, et 
cela tant que leur saint désir augmente et se développe. 
Sitôt que le désir se refroidit, la révolte de la chair se ré- 
veille plus violente que jamais. doctrine de vérité, vous 
donnez à l'âme qui vous possède une telle force, qu'au- 
cune adversité ne peut l'abattre. Dans tout combat, elle 
trouve la victoire ; elle est invincible tant qu'elle vous suit, 
parce que vous venez de la Force suprême ; mais si elle ne 
vous suivait pas, votre force lui serait inutile. Hélas ! pau- 
vre malheureuse, je n'ai jamais suivi la vraie doctrine, et 
je suis si faible, que la moindre épreuve m'abat. J'ai pèche, 
Seigneur, ayez pitié de moi. 

X.— Prière faite à Rome, le mercredi 3 mars 1379. 

1 _ o Trinité éternelle, Dieu tout puissant, nous sommes 
des arbres de mort, et vous êtes l'arbre dévie. Dieu infini, 
quel spectacle de voir dans votre lumière l'arbre de votre 
créature ! Vous aviez tiré de vous, Pureté suprême, son ame 
pure et innocente, et vous l'avez unie à un corps forme du 
limon de la terre. Vous aviez donné à cette arbre pour ra- 
meaux les puissances de l'âme, qui sont l'intelligence, la mé- 
moire et la volonté. Et quels fruits devaient porter ces 
rameaux? La mémoire devait retenir, l'intelligence devai 
comprendre, la volonté devait aimer. O arbre, dans quel 
heureux état le jardinier divin t'avait plante ! 

2 - Hélas ! cet arbre, ô mon Dieu, s'est sépare de 1 inno- 
cence par sa faute ; il est tombé, il est devenu d'un arbre 
de vie un arbre mort; et il ne pouvait plus porter que des 

Paul dit : Per propriwn sanguinem introivit semcl m sancta *£""**£ 
Zne inventa^., «, 12). et saint Thomas *?$^%*£Z£%Z 
dicat :Peristum sanguinem redempU sumas, et hoc m perptmnm, i 
oirtus ejus est infinita. 






PRIERES DE SAINTE CATHERINE. 



39à 



fruits empoisonnés. Mais, éternelle Trinité, vous vous êtes 
passionnée jusqu'à la folie pour votre créature ; et lorsque 
vous avez vu que cet arbre ne devait plus produire que 
des fruits de mort, parce qu'il s'était séparé de vous, qui 
êtes la Vie, vous l'avez sauvé par ce môme amour qui vous 
avait poussé à le créer ; vous avez greffé votre divinité sur 
l'arbre perdu de notre humanité. Bonne et bienfaisante 
greffe, vous avez mêlé votre douceur à notre amertume, la 
splendeur aux ténèbres, la sagesse à la folie, la vie à la 
mort, l'infini au fini. 

3. — Après l'injure que votre créature vous avait faite, qui 
donc vous a pu forcer à cette union qui nous rend la vie? 
C'est l'amour, le seul amour ; et cette greffe merveilleuse a 
vaincu la mort. Mais cela ne suffisait pas aux ardeurs de 
votre charité, ô Verbe éternel : vous avez voulu arroser cet 
arbre de votre propre Sang, et ce Sang par sa chaleur 
fait fructifier l'arbre, dès que l'homme consent à s'unir et 
à vivre en vous. Son cœur et ses affections doivent être 
liés à la greffe céleste par les liens de la charité et l'imita- 
tion de votre doctrine. Nous ne pouvons et ne devons pas 
suivre le Père, en qui ne peut être la peine ; nous devons 
par la peine et le tourment de nos désirs nous rendre con- 
formes à vous ; car vous êtes la vie, et nous produirons des 
fruits de vie en recevant votre sève vivifiante. Dès que nous 
vous sommes unis, les rameaux donnent leurs fruits; la 
mémoire se remplit du souvenir continuel de vos bienfaits ; 
l'intelligence vous contemple pour connaître votre éternelle 
volonté et vos perfections ; la volonté veut aimer ce que l'in- 
telligence lui a fait connaître. Chaque rameau donne ses 
fruits aux autres rameaux ; et parce que l'âme, par la con- 
naissance qu'elle a de vous, se connaît mieux elle-même, 
elle se hait dans sa sensualité. 

4. — O Amour infini, quelles merveilles vous avez opérées 
dans les créatures raisonnables ! O Dieu éternel, si, lorsque 
l'homme était un arbre de mort, vous avez daigné en faire 
un arbre de vie, en vous y greffant vous-même, ne pourriez- 
vous pas, malgré la multitude de ceux qui, par leur faute, 
portent des fruits de mort, en ne s'unissant point à vous qui 
êtes la vie, ne pourriez-vous pas sauver le monde que je 
vois se séparer de vous et persévérer dans la mort ! Oui, les 
hommes ne viennent pas à la fontaine où est le Sang qui 







396 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

doit arroser leur arbre; la vie éternelle coule pour nous, 
pauvre créatures, qui l'ignorons et n'en profitons pas. 

5-0 mon âme aveugle et misérable, où sont les cris 
et les prières que tu dois répandre en la présence de ton 
Dieu qui t'y invite sans cesse? Où est ta douleur profonde 
nom' ces arbres qui restent dans la mort? Où sont ces de- 
sirs supputants qui fléchissent l'éternelle Bonté? Hélas ! 3e 
ne les ai'pas, parce que je n'ai pas encore perdv .amour 
de moi-même. Si je l'avais perdu, si je cherchais Dieu, si je 
voulais uniquement la gloire de son nom, mon cœur s e- 
chapperait démon corps et mes os distilleraient leur moelle 
Se n'ai jamais produit que des fruits de mort, parce 
que je ne suis pas greffé sur vous, mon Dieu. 

6 - Quelle lumière, quel éclat reçoit l'âme qui est gref- 
fée' véritablement sur vous ! O générosité sans borne la 
mémoire nous dit sans cesse que nous sommes obliges - i ai- 
mer et de suivre la doctrine et les exemples du \erbe, 
votre Fils unique. Sans la lumière de la foi, nous ne pour- 
rions suivre cette doctrine et ces exemples ; aussi 1 intel li- 
cence fixe cette lumière pour en avoir la connaissance, la 
voTnté aime aussitôt ce que l'intelligence lui montre ; tous 
les rameaux se communiquent leur fécondité. 

1-0 arbre, où prends-tu donc tes fruits de vie, puisque 
tu es mort et stérile ? C'est l'Arbre de vie qui te les donne , ; 
s'il n'était pas greffé sur toi, tu n'aurais aucune vertu, 
oÙisaue tu n^es rien. O Vérité éternelle, vous nous produi- 
se Tes fruit d'amour et de lumière, des fruits de cette 
Prompte obéissance qui vous a fait courir avec ardeur a a 
mort ignominieuse de la Croix. Vous avez porte des fruij 
2 greffant votre divinité sur notre humanité, en attachant 
"tri corps sacré sur le gibet du Calvaire. L'âme qui voj 
est unie ne pense qu'à votre honneur et au salut des âmes. 
Elle devient sage, fidèle, patiente et prudente 

8. - Rougis de honte, toi qui par tes fautes te prives de s. 
grands bien*s et t'exposes â de si grands mal heurs^e bor, 
nés œuvres ne peuvent servir a Dieu, et tes offenses n 
Tuvïnt lui nuire ; mais son infinie bonté se réjouit lorsque 
sa créature veut bien recevoir ses dons ineffables et accepte 
e bonneur qui lui est destiné. J'ai péché, Seigneur, aye* 
pitié de moi. Unissez-vous, greffez sur vous ceux que vos 
n'àtez donnés à aimer d'une manière spéciale, afin qu .k 





i iÉtei IH1 




PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. — XI 



397 



portent des fruits de vie. O bonté infinie ! la rosée de votre 
lumière céleste donne à l'âme qui vous est unie la paix de 
la conscience ; et la rosée de vos serviteurs dissipe les nua- 
ges et rend la lumière et la paix à l'Eglise votre Epouse ; 
faites tomber ces rosées, je vous en conjure humblement. 
J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi. Ainsi soit-il. 

XI. - Prière faite à Rome, le jour de l'Annonciation de la 
Sainte Vierge, 1379. 

1—0 Marie ! Marie, temple de la Trinité, Marie, foyer 
du feu divin, Marie, Mère de la miséricorde, vous avez por- 
té le fruit de vie ; vous avez sauvé le genre humain, puisque 
c'est avec votre chair que le Christ nous a rachetés. Oui, le 
Christ nous a rachetés par sa Passion, et vous, par les dou- 
leurs de votre âme et de votre corps (1). Marie, océan 
tranquille, Marie, source de la paix ! Marie, vous êtes l'ar- 
bre nouveau qui nous a donné cette fleur odorante, ce 
Verbe, ce Fils unique de Dieu, qui vous a choisie comme 
une terre fertile. Vous êtes la terre et vous êtes l'arbre. 

2.-0 Marie, char de feu, vous avez conservé et cache 
le feu dans la cendre de notre humanité. Marie, vase d'hu- 
milité, où brillait la lumière de la vraie science qui vous a 
élevée' au dessus de vous-même, vous avez charmé le Père 
céleste, et il vous a ravie ; il vous a captivée dans les liens 
d'un amour ineffable, et par cette lumière, cette ardeur de 
votre charité, cette flamme de votre humilité, vous l'avez 
vaincu vous-même, et vous avez forcé sa divinité à descen- 
dre en vous. Sa bonté infinie pour les hommes était d'ail- 
leurs votre complice. 

3. _ Marie, grâce à la lumière que vous aviez, vous 
n'avez pas été une vierge folle, mais une vierge prudente ; 
car vous avez demandé à l'ange comment ce qu'il vous an- 
nonçait pourrait se faire. Vous n'ignoriez pas que tout était 
possible à la toute-puissance de Dieu, et vous n'aviez au- 
cun doute à cet égard. Pourquoi disiez-vous : Je ne connais 

ai La Sainte Vierge contribua réellement à notre rédemption par sa maternité 
divine et par ses souffrances au Calvaire. Elle pouvait bien dire comme saint 
Paul- Gaudeo in passionibus pro vobis, etadimpleo aa qiœ desmit passio- 
numChristiin iarnemeapro corpore ejus, quod est Eccks M (Coloss. I, 
24). 



398 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




pas d'homme»? ( Luc, i, 34 ). Ce n'était pas le manque 
de foi, mais votre humilité profonde qui vous le faisait dire; 
vous croyiez à la puissance de Dieu, mais vous ne pensiez 
qu'à votre indignité. 

. 4. — Marie, vous avez été troublée par les paroles de 
l'ange ; il me semble, dans la lumière de Dieu, que ce n'é- 
tait pas de crainte, mais d'admiration. Et qu'admiriez-vous? 
Vous admiriez l'immensité de la bonté de Dieu, et vous 
étiez troublée en voyant combien vous étiez indigne de la 
grâce qu'il voulait vous faire. Cette comparaison de votre 
indignité et de votre faiblesse avec le miracle ineffable de 
la grâce divine, vous remplissait de confusion. Votre de- 
mande prouvait votre humilité profonde ; vous étiez, non 
pas effrayée, mais étonnée de l'immensité de la bonté de 
Dieu, que vous compariez à votre petitesse et au néant de 
votre vertu. 

5. —Aujourd'hui, ô Marie, vous êtes le livre où notre rè- 
gle est écrite. Car en vous brille la sagesse du Père céleste; 
en vous paraît la dignité, la force, la liberté de l'homme. 
Oui, j'y vois la dignité de' l'homme; car, lorsque je vous 
contemple, ô Marie, je vois que le Saint Esprit a représen- 
té en vous la sainte Trinité en y formant le Verbe incarné, 
le Fils unique de Dieu. Il y a montré la Sagesse éternelle, 
qui est le Verbe ; la puissance du Père, qui a pu faire une si 
grande chose ; et la clémence du Saint Esprit, par la grâce 
et la charité duquel s'est accompli cet ineffable mystère. 

6. — Si je médite sur cet acte de vos conseils, ô éternelle 
Trinité, je découvre que vous avez pris en considération la 
noblesse et la dignité du genre humain. L'amour vous 
avait forcé à le créer, l'amour vous a forcé à le racheter et 
à le sauver. Vous aviez bien prouvé que vous aimiez l'hom- 
me avant qu'il fût, puisque vous avez voulu le tirer de vous 
par amour ; mais vous avez prouvé bien davantage cet 
amour, lorsque vous vous êtes donné à lui, en vous revo- 
tant des haillons de son humanité. Pouviez-vous donner 
plus que vous-même, et n'avez-vous pas le droit de lui 
dire : Que te devais-je ? et ce que je pouvais, ne l'ai-je pas 
fait? Oui, tout ce que, dans vos conseils, la Sagesse éter- 
nelle avait jugé nécessaire pour sauver le genre humain, 
votre clémence ineffable l'a voulu, et votre puissance l'a ac- 
compli, au jour de l'Annonciation. 



H 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. — XI 



399 



7. —Votre infinie miséricorde voulait le salut de votre 
créature, ô éternelle Trinité ! et vous désiriez lui donner le 
bonheur parfait qui lui était destiné, puisque vous l'aviez 
créée pour qu'elle fût unie à vous, et qu'elle en jouit pleine- 
ment ; mais votre justice s'y opposait, en vous disant que, 
si vous étiez miséricordieux, vous étiez juste aussi, et que 
votre justice ne devait pas changer. La justice ne laisse ja- 
mais le mal sans châtiment et le bien sans récompense. 
L'homme ne pouvait être sauvé s'il ne satisfaisait pas à la 
justice pour sa faute. 

8. — Alors, qu'avez-vous fait'? Qu'avez-vous décidé? Com- 
ment votre sagesse étemelle et incompréhensible est-elle 
restée dans la \érité, en faisant à la fois miséricorde et jus- 
tice'? Quel moyen avez-vous pris pour nous sauver'? Ce 
moyen a été de nous donner le Verbe, votre Fils unique. 11 
a revêtu notre humanité qui vous avait offensé, afin qu'en 
souffrant dans notre chair il put satisfaire à votre justice, 
non pas par la vertu de l'humanité mais par celle de la Di- 
vinité unie à l'humanité. L'homme qui avait péché, s'acquit- 
ta envers la justice, parce que la miséricorde lui prêta. 
pour payer sa dette, la divinité du Verbe. 

9. _ o Marie, le Verbe qui s'est incarné en vous, est res- 
té cependant uni à son Père, comme la parole intérieure de 
l'homme, lorsqu'elle s'exprime et qu'elle se communique, 
ne se sépare pas du cœur. N'est-ce point une preuve de la 
dignité de l'homme, pour qui Dieu a fait de si grandes et de 
si nombreuses merveilles'? 

-10. —Nous voyons encore aujourd'hui en nous, ô Marie, 
la force et la liberté de l'homme ; car c'est après la délibé- 
ration de l'auguste Trinité qu'un ange vous est envoyé pour 
vous annoncer le mystère des conseils divins, et pour vous 
demander votre consentement. Avant de descendre en votre, 
sein, le Fils de Dieu s'adresse à votre liberté ; il attend à 
la porte do votre volonté, il vous soumet le désir qu'il a 
d'habiter en vous, et il n'y serait jamais entré, si vous ne 
lui aviez dit : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit 
fait selon votre parole » (Luc, i, 38). N'est-ce pas là une 
grande preuve de la force et de la liberté de la volonté'? 
Rien de bien ou de mal ne peut se faire sans elle. Le démon 
ni aucune créature ne la forcent au mal, si elle ne devient 
pas leur complice ; et personne ne peut la contraindre au 




w 



400 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



bien, si elle veut résister. La volonté de l'homme est donc 

libre. 

11. — Marie, le Dieu tout puissant frappait à votre por- 
te, et si vous ne lui aviez pas ouvert votre volonté, il n'eût 
pas pris la nature humaine. mon âme, sois remplie de 
confusion, en voyant que Dieu fait avec toi un pacte et une 
alliance en Marie. Tu dois maintenant comprendre que ce- 
lui qui t'a faite sans toi, ne peut pas sans toi te sauver, 
puisqu'il s'adresse à la volonté de Marie et qu'il attend son 
consentement. O Marie, amour délicieux de mon âme ! en 
vous est écrit le Verbe qui nous donne la doctrine de vie ; 
vous êtes le tableau qui nous le représente et qui nous 
l'explique. 

12. —Dès que la Sagesse, le Fils unique de Dieu, a été 
dans votre sein, il y a trouvé la croix du désir.; et toute 
son ambition a été de mourir pour le genre humain, qu'il 
voulait sauver en prenant notre nature. C'était une grande 
croix que cette ambition qu'il voulait satisfaire. 

13. _ o Marie, j'ai recours à vous et je vous offre mes 
prières pour l'Épouse de notre doux Sauveur, votre Fils 
bien-aimé ; je vous implore pour son Vicaire, afin qu'il re- 
çoive la lumière qui lui est utile pour discerner les meil- 
leurs moyens de réformer l'Église. Unissez-lui les fidèles ; 
rendez leur cœur semblable au sien, et qu'ils ne se révol- 
tent jamais contre leur chef. Il est, mon Dieu, comme une 
enclume ; ses nombreux ennemis l'attaquent par leurs pa- 
roles et lui nuisent tant qu'ils peuvent. 

14. — Je vous prie aussi pour ceux que vous m'avez don- 
nés; enflammez-les, qu'ils soient des charbons ardents que 
consument votre amour et celui du prochain. Qu'ils aient, 
aux jours de l'épreuve, leurs barques bien fournies et bien 
disposées, pour eux et pour les autres. Je vous prie pour 
ceux que vous m'avez donnés : au lieu de les édifier, je les 
ai toujours scandalisés, au lieu d'être pour eux un modèle 
de vertus, je ne leur ai donné que des exemples d'igno- 
rance et de négligence. Mais je m'adresse hardiment à vous 
en ce jour de grâce, parce que je sais, ô Marie, que rien ne 
peut vous y être refusé. Aujourd'hui, ô Marie, votre terre 
a produit notre Sauveur. Hélas ! je vous ai offensé toute 
ma vie, ô mon amour ; oui, j'ai péché, Seigneur, ayez pitié 
de moi. 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. 



XII 



401 



15. _ o Marie, soyez bénie entre toutes les femmes, pen- 
dant tous les siècles, car vous nous avez donné aujourd'hui 
votre substance. La Divinité s'est tellement unie et incor- 
porée par vous à notre humanité, que rien maintenant ne 
peut l'en séparer, pas même la mort et notre ingratitude. 
Car, comme là Divinité est restée unie au corps dans le 
sépulcre, et à l'âme de Jésus-Christ dans les limbes, puis à 
son âme et à son corps après la Résurrection, notre al- 
liance avec elle n'a jamais été rompue, et elle ne le sera 
jamais pendant toute l'éternité. 

XII. — Prière faite à Rome. 



•1. _ o Vérité ! qui suis-je pour que vous me donniez la 
vérité ? Je suis celle qui ne suis pas, et votre Vérité est celle 
qui agit, parle, et fait toute chose. Votre Vérité est celle 
qui donne la vérité, et c'est par votre Vérité que je dis la 
vérité. Votre Vérité éternelle se communique de différentes 
manières à toutes les créatures ; mais elle ne s'épuise pas 
et ne change jamais. Vous, Dieu éternel, Fils de Dieu, vous 
êtes venu de Dieu pour accomplir la volonté de votre Père, 
et personne ne peut avoir la vérité sans vous. Si quelqu'un 
veut avoir votre vérité, il ne doit l'affaiblir par aucune er- 
reur ; il faut la posséder sans mélange, et c'est ainsi que les 
bienheureux en jouissent dans votre éternelle contempla- 
tion ; car ils participent à la vision que vous avez de vous- 
même. 

2. _ vous êtes la lumière avec laquelle votre créature 
vous voit, et, pour elle comme pour vous, il n'y a que ce 
moyen de vous contempler. Dès que les saints vous voient, 
ils jouissent de la lumière qui vous fait connaître, et parce 
que vous êtes toujours la même lumière, le même moyen, 
le même objet, ils ont la vision que vous avez de vous- 
même (1)- Us l'ont seulement à des degrés différents, les 
uns plus, les autres moins, selon la différence de leur mé- 
rite. 

(1) Sainte Catherine ne confond pas la vision béatifique avec la vision divine ; 
elle les unit seulement comme saint Paul, lorsqu'il dit : Qui autem adlueret 
Domino, unus spiHtui est (I Cor. VI, 17). Saint Jean d,t aussi : Scmus quu- 
niam cum apparuerit, similes ci erimus, qui vldebimus eum mcuti est 
(I Ep. m, 2). 

dialogue de Stc Catherine. — 26. 



i 







402 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

3 — Les âmes, pendant cette vie, lorsqu'elles sont en 
état de grâce, reçoivent votre vérité par la lumière de la 
foi qui nous fait croire l'enseignement de l'Eglise ; mais 
ces âmes, selon leur disposition, reçoivent plus ou moins 
parfaitement la vérité, qui ne varie pas et qui est la 
même pour tous. Ainsi les bienheureux jouissent de la 
même vision, mais plus ou moins parfaitement, selon leur 
élévation dans la gloire. 



XIII. — Prière faite à Rome. 

4 _ Dieu d'amour, que puis-je dire de votre Vérité ? 
Parlez de la vérité, vous qui êtes la Vérité. Mo. je vous 
io-nore, et je ne puis parler que des ténèbres. Je n ai pas 
suivi le Fruit de votre croix, et j'ai marché dans les ténèbres 
sans les connaître ; car celui qui connaît les ténèbres con- 
naît la lumière. Mais moi j'ai suivi les ténèbres, et je ne es 
ai pas approfondies. Dites-moi, Seigneur, la vérité sur votre 
croix et j'écouterai. Vous me dites qu'il y en a qui persé- 
cutent le Fruit de votre croix, et c'est vous qui êtes le 
Fruit de votre croix. Verbe ! Fils unique de Dieu, qui, 
par l'excès de votre amour pour nous, vous êtes place 
comme un fruit sur deux arbres: sur ^ e / e «^ 
humaine d'abord, pour nous révéler la vente de yotePte 
invisible, que vous représentez; sur l'arbre de la G.oix en- 
suite où ce ne sont pas les clous qui vous ont attache, 
mais'les seules forces de votre amour, et cela pour nous 
montrer la vérité de la volonté de votre Père qu. voulait 
notrejalut^ ^ ^ ^ ^ ^^ fe ^^ précieux ^ 

par l'union de la nature divine, nous a donné la vie, et qui, 
par sa vertu, nous purifie encore du péché dans les sacre- 
ments Vous avez déposé ce Sang dans les cellier, de 1 E- 
S^e militante, et vous en avez donné les clefs et la garde 
t votre Vicaire sur terre. Les hommes ne le savent et 
le comprennent que par la lumière dont vous ■****£* 
intelligence, la partie la plus noble de notre ame Et cette 
umiere est la lumière de la foi, que vous accordez a ou 
chrétien dans le baptême, où votre grâce coule poui effacei 






fi 



PRIERES DE SAINTE CATHERINE. — XIV 



403 



la tache originelle et nous donner la lumière suffisante 
pour nous conduire à la béatitude. 

3. — Nous pouvons, par la corruption de l'amour-pro- 
pre, obscurcir nos yeux, que votre grâce a illuminés 
dans le baptême. Nous pouvons nous aveugler par les 
nuages de la tiédeur et les vapeurs de l'amour-propre ; et 
alors nous vous méconnaissons, vous et le véritable bien. 
Nous appelons mal ce qui est bien, et bien ce qui est mal, 
et nous devenons, par cet abus de la vérité, plus ingrats 
et plus mauvais que si nous n'avions pas reçu la lumière ; 
car un chrétien qui s'égare est pire qu'un infidèle ; il peut 
seulement recourir plus facilement au remède qui doit 
le guérir, à cause des lueurs de là foi qui reste encore 
en lui. 

4. — Oui, Seigneur, ceux-là sont les ennemis de votre 
Croix et de votre Sang ; car ils ne vous suivent pas dans votre 
Passion; ils vous persécutent, ils attaquent votre Vicaire, qui 
a les clefs du cellier où se conservent votre Sang et le sang 
des martyrs, qui n'a de vertu que par le vôtre. Leur rébel- 
lion et leurs péchés viennent de ce qu'il ont perdu la lumière 
de la Vérité, qu'on acquiert par la foi (1). Aussi les philo- 
sophes qui connaissaient les créatures, mais qui n'avaient 
pas la foi, n'ont-ils pu se sauver. 






I 



XIV. 



Prière faite à Rome. 



1. — Dieu éternel, délivrez-moi des chaînes de mon 
corps, afin que je puisse voir votre Vérité; car maintenant 
la mémoire ne peut vous saisir, l'intelligence vous com- 
prendre, et la volonté vous aimer comme vous le méritez. 
() Nature divine, qui ressuscitez les morts, et qui seule don- 
nez la vie, comment vous ètes-vous unie à notre nature 
mortelle, pour lui rendre la vie? Verbe éternel! cette 
union était si parfaite, que rien n'a pu la rompre. Sur la 
Croix, la nature mortelle souffrait, mais la nature divine 
vivifiait, et vous étiez à la fois dans la béatitude et la dou- 
leur : le tombeau même n'a pu séparer nos deux natures. 

2. — Père éternel ! vous avez revêtu votre Verbe de notre 



(1) Sainte Catherine parle ici delà rectitude de jugement que donne la foi. 



■ I %, 



m 



404 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

nature, afin qu'en elle il satisfit pour nous -vous avez 
voulu punir le Fils véritable pour la faute du fils adoptif. 
Père éternel ! que vos jugements sont profonds et inef- 
fables ' L'homme insensé peut-il les comprendre? Il juge 
d'après les apparences vos oeuvres et celles de vos servi- 
teurs, au lieu de les juger d'après la charité que vous ré- 
pandez dans les âmes. 

3 - Homme ignorant et grossier, puisque Dieu ta tait 
homme pourquoi te faire animal et abaisser ton jugement 
au dessous de celui de la brute ? Tu sais que ceux qui sont 
ainsi tombent dans les peines éternelles de l'enfer ; et la 
l'homme est anéanti, non pas quant à la nature, mais quant 
à la grâce qui perfectionne la nature, et sans laquelle 
tout n'est rien. 

XV. - Prière faite à Rome, le 12 août, jour de l'octave de 
saint Dominique. 

4 _ ingratitude de l'homme ! ô amour incompréhen- 
sible et infini de Dieu ! Vous dites, Père éternel, que l'hom- 
me qui se regarde vous trouve en lui-même, parce qu il a 
été fait à votre image; il a la mémoire pour vous retenir, 
vous et vos bienfaits, et il participe à votre puissance ; il a 
l'intelligence pour vous connaître, et il participe à votre 
Sa-esse, qui est votre Fils unique, notre Sauveur Jesus- 
Christ ; il a la volonté pour vous aimer, et il participe a 
la clémence du Saint Esprit. Ainsi, non "seulement vous 
l'avez créé à votre ressemblance, mais vous avez pour 
ainsi dire en vous sa ressemblance, puisque vous êtes en 
lui et qu'il est en. vous. . 

2 — Je ne me suis pas connue en vous, mon Dieu ; je ne 
vous ai pas connu en moi, et c'est là le malheur des pau- 
vres ignorants qui vous offensent. Sans leur ignorance, 
pourraient-ils ne pas vous aimer? Cette ignorance est cau- 
sée parla privation de la lumière de la grâce, et cette priva- 
tion vient elle-même des nuages que produit l'amour sensi- 
tif La conformité entre les hommes est si grande, que quai. I 
ils ne s'aiment pas ils s'éloignent de leur propre nature (1). 

H \ A la fin de cette prière, on lit dans la version latine : « Sainte Catherine pria 
onsu^e pourlesslen^ afin qu'il» participassent à la nature dmne, ea sai- 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. — XVI 



405 



XVI. — Prière faite à Rome, le 13 février. 

1 _o Amour ineffable, doux Amoui% Flamme éternelle, 
Feu qui ne s'éteint jamais ! Dieu, Trinité adorable, vous 
la Droiture sans défaut, la Simplicité sans ombre, la Sincé- 
rité sans mensonge, jetez les regards de votre miséricorde 
sur vos créatures. La miséricorde vous est naturelle ; de 
quelque côté que je me tourne, je ne rencontre que votre 
miséricorde. Je m'adresse donc à votre miséricorde, et je 
la demande pour le monde. Vous voulez que nous vous ser- 
vions selon votre bon plaisir, et vous dirigez vos serviteurs 
de mille manières. Aussi ne devons-nous pas juger l'inté- 
rieur de la créature par ses actes extérieurs ; mais nous de- 
vons juger la volonté de chacun dans votre volonté, sur- 
tout pour vos serviteurs qui lui sont entièrement unis. 

2. — L'âme est he.ureuse lorsqu'elle voit la lumière clans 
votre Lumière. Les moyens que prennent vos serviteurs sont 
différents ; mais, quelle que soit leur route, ils sont tou- 
jours dans le chemin de votre ardente charité ; sans cela 
ils ne suivraient pas véritablement votre vérité. Nous en 
voyons courir dans la voie de la pénitence et s'adonner à 
la mortification du corps ; d'autres marchent dans l'humilité 
et la destruction de leur volonté ; d'autres dans le zèle de 
la foi ; ceux-ci avancent par la miséricorde, ceux-là par l'a- 
mour du prochain, auquel ils se sacrifient ; et dans tous, 
l'âme se développe, parce qu'en se servant bien de la lu- 
mière naturelle, elle obtient la lumière surnaturelle, qui lui 
fait voir l'immensité de votre bonté. 

3. — Oh ! comme ils avancent royalement, ceux qui voient 
en toute chose votre volonté, et qui ne jugent jamais celle 
de votre créature ! ineffable Charité ! ils connaissent et 
pratiquent parfaitement votre doctrine, puisque vous avez 
dit: « Ne jugez pas d'après le visage » ( Jean, vu, 24 ). 
Vérité éternelle ! quelle est votre doctrine, et quelle 
voie devons-nous suivre pour arriver à votre Père? Je n'en 
connais pas d'autre que celle que vous avez tracée avec 

mantles uns les autres, car c'est la vraie ressemblance. Et elle ajouta : Mon 
Dieu, je ne puis avoir une plus grande grâce que de passer ma vie dans les= 
peines, et de la terminer pour vous parle martyre». 












406 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 





votre Sang précieux, et que vous avez affermie par les ad- 
mirables vertus de votre ardente charité. C'est là notre che- 
min ; car notre seule erreur est d'aimer ce que vous détes- 
tez, et de haïr ce que vous aimez. 

4. — Aujourd'hui, ô abime de charité ! j'implore votre 
miséricorde ; faites-moi la grâce de suivre votre vérité avec 
un cœur simple ; accordez-moi une faim continuelle de souf- 
frir pour vous les peines et les tourments. Donnez à mes 
yeux, ô mon Père, des fontaines de larmes, afin que j'ob- 
tienne votre miséricorde pour le monde entier, et surtout 
pour l'Église votre Épouse. 

5. _ Ô douce et ineffable Charité, l'Église est le jardin 
que vous avez fécondé de votre sang et arrosé de celui des 
martyrs, qui ont généreusement couru après le parfum de 
votre sacrifice; protégez-la donc. Qui pourrait prévaloir 
contre la cité que vous défendez ? O Père très clément ! 
plongez nos cœurs dans votre Sang, afin qu'ils brûlent d'ar- 
deur pour votre gloire et pour le salut des âmes. J'ai péché, 
Seigneur, ayez pitié de moi. 

• 6. — O Dieu éternel ! comment parler dignement de 
vous? Tout ce que nous pouvons dire, c'est que vous êtes 
notre Dieu, et que vous ne voulez que notre sanctification. 
Ne Favez-vous pas montré en nous donnant le sang de 
votre Fils, qui s'est passionné pour notre salut jusqu'à la 
mort ignominieuse de la Croix? L'homme ne doit-il pas avoir 
honte de lever orgueilleusement la tête, lorsque vous, le 
Dieu très haut, vous vous êtes humilié dans la boue de 
notre humanité ! 

7. — O Dieu ! combien la miséricorde vous est naturelle ! 
L'homme, votre serviteur, l'invoque contre les rigueurs de 
votre justice, que le monde a méritées par ses péchés. 
Votre miséricorde nous a créés, votre miséricorde nous a 
rachetés de la mort éternelle, votre miséricorde nous couvre 
et nous protège contre votre justice; elle vous empêche 
d'ordonner à la terre de s'ouvrir pour nous engloutir, et 
aux bêtes féroces de nous dévorer : tout est à notre service, 
au contraire, et la terre nous prodigue l'abondance de ses 
fruits. C'est votre miséricorde qui règle, qui gouverne 
tout ; c'est elle qui retarde notre mort afin que nous ayons 
le temps de revenir et de nous réconcilier avec vous. 

8. _0 Père tendre et miséricordieux! qui est-ce qui cm- 




^mmMiàJk 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. — XVI 



407 



pèche les anges de punir l'homme, votre ennemi ? Votre mi- 
séricorde Elle nous donne aussi les douceurs qui nous obli- 
gent à vous aimer, qui séduisent le cœur de votre créa- 
ture • elle nous envoie les peines et les afflictions qui nous 
forcent à vous reconnaître, et qui nous font souffrir, afin 
que vous puissiez, couronner ceux qui auront combattu 

avec courage. 

<) — C'est elle qui a conservé les cicatrices glorieuses 
de l'Agneau, votre Fils unique, afin qu'elles intercèdent 
sans cesse pour nous votre souveraine Majesté. C'est cette 
miséricorde qui m'a montré si clairement aujourd'hui, a 
moi si indigne et si misérable, que je ne puis et ne dois 
jamais juger les intentions des créatures raisonnables que 
vous conduisez par des voies si différentes. Vous me l'a- 
vez prouvé par moi-même, et je vous en rends grâces. 
10 — Votre miséricorde n'a pas voulu que l'Agneau 
sans tache rachetât le genre humain par une seule goutte 
de son sang, comme il le pouvait ; elle a voulu qu'il le 
donnât tout entier, qu'il souffrit dans tout son corps, afin 
qu'il satisfit surabondamment pour le genre humain qui 
vous avait offensé. Et cela pour deux raisons : d'abord 
parce que, parmi vos créatures raisonnables, les unes vous 
outragent avec la tète, lès autres avec les mains ou avec 
les autres parties de leur corps ; le genre humain avait 
donc péché par tous ses membres. Puis tout péché vient 
de la volonté, et sans elle il n'en existerait pas ; c'est elle 
qui dirige tout le corps. Par conséquent, tout le corps 
de la créature vous avait offensé. 

11. — Aussi, vous avez voulu que tout le corps et tout 
le sang de votre Fils unique satisfissent à votre justice, 
afin que la satisfaction fût complète, et cela par la ver- 
tu de la Divinité unie à notre nature humaine, qui seule 
pouvait souffrir. La Divinité a accepté le sacrifice. Verbe 
éternel, Fils de Dieu ! comment avez-vous eu la contrition 
parfaite de la faute, puisque vous n'en avez jamais eu la 
.souillure ? Je vois que vous avez voulu satisfaire par les 
peines de votre esprit et de votre corps, parce que c'é- 
tait par son esprit et par son corps que l'homme avait 
péché. J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi, et ne re- 
gardez pas nos péchés, Dieu tout puissant, Dieu bon et 
miséricordieux ! 



■ 



I 



408 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



, ' 



'■,' ;•• 



XVII. — Prière faite à Rome, le 14 février. 

1. _ Trinité, éternelle Trinité! ô feu, ô abime de cha- 
rité ! ô folie d'amour pour votre créature, Vérité, Sagesse 
éternelle ! Dieu qui vous êtes donné pour notre rédemp- 
tion, ce n'est pas votre Sagesse seulement qui est venue 
au monde ; car la Sagesse n'a pas été séparée de la Puis- 
sance, la Puissance de la Sagesse et de la Clémence ; toute 
la Trinité était présente. O Trinité éternelle, qu'avez-vous 
reçu de l'homme, si ce n'est l'outrage? Et quel profit de- 
viez-vous retirer de notre rédemption ? Aucun ; vous n'avez 
pas besoin de nous, et vous n'avez été utile qu'à nous. 
(J ineffable Charité, vous avez donné toute votre divinité 
et toute votre humanité dans votre Incarnation, et vous 
les donnez encore à l'âme raisonnable, afin que pendant 
notre pèlerinage nous ne succombions pas à la fatigue, 
et que nous soyons fortifiés par cette nourriture céleste. 
2. — Homme mercenaire, à quel prix Dieu veut-il t'a- 
cheter? Au prix de sa divinité et de son humanité, qu'il 
te donne tout entières, sous les blanches apparences du 
pain. O flamme d'amour, ne suffisait-il pas de nous créer 
à votre image et ressemblance, de nous faire renaître à 
la grâce dans le sang de votre Fils? Fallait-il encore nous 
donner toute la Trinité en nourriture ! C'est votre chari- 
té qui l'a voulu. O Trinité éternelle, non seulement vous 
avez donné votre Verbe dans la Rédemption et dans l'Eu- 
charistie, mais vous vous êtes donnée tout entière par 
amour pour votre créature. Oui, l'âme vous possède, lors- 
qu'elle se renonce pour vous, lorsqu'elle ne cherche et ne 
désire en elle et dans le prochain que la gloire et l'hon- 
neur de votre nom, parce que vous êtes la Bonté suprême, 
que doivent aimer et servir toutes les créatures. 

3._ Non seulement vous vous révélez aux âmes qui vous 
aiment ainsi, mais vous les fortifiez contre les assauts du 
démon, contre les persécutions des hommes et contre les 
malheurs qui leur arrivent. Vous éclairez leur intelligence 
par la sagesse de votre Fils, afin qu'ils se connaissent et vous 
connaissent dans votre lumière. Vous embrasez leur cœur 
par la clémence du Saint Esprit, et vous accomplissez toutes 




m 



PMEnES DE SAINTE CATHERINE. — XVII 



409 



ces merveilles en eux selon la mesure de leur amour et 
selon l'usage qu'ils font de leurs facultés. 

4. — Je vous rends grâces, ô Père éternel, de ce que vous 
nous montrez aujourd'hui comment peut être réformée 
l'Église. Vous avez éclairé de votre Verbe l'intelligence de 
vos créatures ; fortifiez maintenant leur volonté, surtout 
celle de votre Vicaire, afin qu'il suive les lumières que vous 
lui avez données et que vous devez lui donner. Trinité 
éternelle, j'ai péché toute ma vie. Ame misérable, tu as 
sans cesse oublié ton Dieu ; car, si tu ne l'avais pas oublié, 
tu serais consumée du feu de son amour. O Père éternel, 
rendez la santé aux malades, la vie aux morts ; donnez- 
leur une voix, afin qu'ils crient vers vous, et qu'ils obtien- 
nent miséricorde pour le monde et pour votre Épouse. C'est 
avec votre voix même que nous vous implorons, exaucez - 
nous. 

5. — Moi, je vous en prie pour tous, pour votre Vicaire 
surtout et pour ceux qui l'entourent, pour ceux que vous 
m'avez donnés à aimer d'un amour spécial. Je suis malade et 
je voudrais les voir en santé ; je suis pleine de défauts, et 
je voudrais les voir parfaits ; je suis morte, et je voudrais 
les voir vivre de la vie de votre grâce. D'où vient tant d'hu- 
milité et de miséricorde'? Un Dieu s'associer si intimement 
à sa créature ! non seulement unir la nature divine à la na- 
ture humaine, mais encore se communiquer aux âmes qui 
nous aiment et qui vous servent dans la simplicité du cœur ! 
L'homme ne devrait-il pas avoir honte de ne pas se fixer en 
vous, lorsque vous voulez bien rester en lui de tant de 
manières? Ame malheureuse, tu ne te souviens pas de ton 
Dieu, tu ne peux par conséquent t'affermir dans la vertu, 
j'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi. 

6. — Dieu tout puissant, vous êtes la Vie et moi la mort, 
la Sagesse et moi la folie, la Lumière et moi les ténèbres, 
l'Infini et moi le néant, la Droiture et moi la fausseté, le 
Médecin et moi le malade. Qui pourra vous atteindre, ô 
Dieu suprême, pour vous remercier des bienfaits si grands 
et si nombreux dont vous nous avez comblés ? Mais vous 
nous atteignez par cette lumière que vous versez dans le 
cœur de ceux qui veulent vous recevoir : vous enchaînez de 
vos liens ceux qui se laissent enchaîner, ceux qui ne s'op- 
posent point à votre volonté. Ne tardez pas, ô Père très 



410 DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 

clément, jetez les regards de votre miséricorde sur le 
monde: il vous glorifiera plus en recevant votre lumière 
qu'en restant dans les ténèbres du pèche. 

7 _ Tout glorifie votre nom, mais ce sont les pécheurs 
qui font briller davantage votre miséricorde, lorsqu'elle ar- 
rête le glaive de votre justice, et qu'elle donne au coupable 
le temps de se convertir. Votre gloire parait dans 1 enfer, 
où votre justice punit les damnés, mais votre miséricorde 
sy montre aussi, parce qu'ils n'y souffrent pas tous les 
tourments qu'ils ont mérités.-Là même votre nom e ho- 
noré. Mais que ne puis-je surtout le voir glorifie dans vos 
créatures, qui vous louent en accomplissant votre volonté., e 
qut Parviennent à la fin pour laquelle vous les avez créées 
ïaitesde votre Vicaire un autre vous-même^ et donnez-* 
la lumière dont il a si grand besoin pu.squ d doit la repan 
dre sur les autres. Père très bon et très clément ,e vous 
en supplie, accordez-nous votre douce et éternelle bene- 
diction. 

XVIII.— Prière faite à Rome, le 15 février. 

1 _ o Dieu éternel, Dieu éternel, Amour ineffable, en 
votre lumière j'ai vu la lumière, j'ai «"^.^^ 
compris la cause de la lumière, et la cause des ténèbres. 
Vous êtes la cause de la lumière, et nous, vos créatures, 
lous sommes la cause des ténèbres. Je sais ce que laUinne- 
refait dans l'âme, et ce qu'y font les ténèbres Tnmto 
étonelle vos œuv es sont admirables; la lumière les fait 
— , "arce qu'elles viennent de fumier. Aujour- 
d'hui votre Vérité me montre clairement que la cause des 
"nebres est l'enveloppe immonde de notre «£%%*£ 
et que le moyen de connaître la lumière est de se revêtir de 
tou-è douce volonté. Chose admirable! nous sommes dans 
2 ténèbres, et nous voyons la lumière; nous punies £g 
le fini, et nous connaissons l'infini ; nous vivons dans la 
mort et nous connaissons la vie. 

3 - De même que l'homme se dépouille d'un vêtement et 
le ette loin de lui, l'âme doit se dépouiller ,sa.™« 
viciée si elle veut revêtir complètement La votre. Pou y 
parvenir, il faut développer par le Libre arbitre cette lu- 




MMaà ■ 



PRIERES DE SAINTE CATHERINE. — XVIIT 



411 



mière que nous avons reçue dans le saint baptême, et qui 
nous fait voir la lumière dans la lumière. Cette lumière, 
vous nous l'avez montrée sous les voiles de notre humanité. 
Que reçoit l'âme qui est revêtue de cette lumière? Elle est 
délivrée des ténèbres, de la soif, de la faim et de la mort. 
La faim de la vertu chasse la faim insatiable de la volonté : 
la soif de votre honneur chasse la soif de 'l'amour-propre, 
et la vie de votre volonté triomphe de la mort de nos con- 
voitises. 

3. — vêtement infect de notre volonté, tu ne couvres pas 
l'âme, tu causes sa nudité. volonté détruite, gage de la 
vie éternelle, tu es fidèle jusqu'à la mort, non pas au 
monde, mais à ton doux créateur. Tu lies l'âme à lui, par- 
ce que tu la détaches d'elle-même. O Amour ineffable, 
comment l'âme sait-elle qu'elle est parfaitement détachée 
d'elle-même? Elle le sait lorsqu'elle ne choisit plus le lieu, 
la manière, le temps qui lui plaisent davantage, mais qu'elle 
s'en rapporte pour tout à votre bon plaisir. 

4. — Votre volonté, Seigneur, est un vêtement éblouissant, 
c'est un soleil ; car, comme le soleil éclaire , échauffe et fécon- 
de la terre, votre lumière éclaire et échauffe l'âme qui la pos- 
sède dans le feu de votre charité ; elle l'éclairé, parce qu'a- 
vec la lumière elle lui fait connaître la vérité dans la lumière 
de votre sagesse : elle lui fait produire, pendant qu'elle est sur 
cette terre, le fruit des véritables et saintes vertus. L'âme de- 
vient forte par la puissance dn Père, prudente par la sagesse 
du Fils, et capable d'aimer par la clémence du Saint Esprit (1). 

5.— Qu'est-ce qui empêche l'àme de se dépouiller d'elle- 
même? C'est la privation de la lumière. Elle a méconnu la 
première lumière que vous donnez à toute créature raison- 
nable, et ne l'a pas développée. Elle a obscurci la vue de 
l'intelligence par des fautes qui ont enchaîné la volonté, et 
lui ont fait commettre le mal. O âme ignorante ! si tu ne 
distingues pas la puanteur du péché et les parfums de la 
vertu et de la grâce, c'est que tu es privée de la lumière. 
J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi. 

6.— Dieu éternel, je sais combien vous avez fait la créa- 
ture à votre ressemblance ; de quelque côté que mon intel- 
ligence regarde, elle voit que vous l'avez mise comme dans 






(1) Cette dernière phrase ne se trouve que dans la version latine. 



4-12 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



I I 



un cercle dont elle ne peut sortir. Si je considère l'être que 
vous nous avez donné, j'y trouve votre image et votre res- 
semblance, dans nos rapports avec la sainte Trinité, par les 
trois puissances de notre âme. Si je considère le Verbe qui 
nous a fait naître à la grâce, je vois que vous nous ressem- 
blez et que nous vous ressemblons par cette union met- 
table delà divinité et de l'humanité. Si je me tourne vers 
l'âme que vous éclairez des rayons de votre pure lumière, 
je vois qu'elle demeure en vous, parce qu'elle suit la doc- 
trine de votre Vérité, et qu'elle pratique les vertus inspirées _ 
et prouvées par l'amour qu'elle a pour vous ; et c'est vous- 
même qui êtes cet amour. 

7 — Dès que l'âme suit votre doctrine par amour, elle 
devient un autre vous-même. Elle s'est dépouillée de sa 
volonté pour se revêtir de la vôtre ; elle ne demande, elle 
ne désire que ce que vous demandez et ce que vous desirez 
en elle. Vous aimez cette âme, et cette âme vous aime ;mais 
vous l'aimez gratuitement, vous l'avez aimée avant quelle 
fût, tandis qu'elle vous aime à cause de vos bienfaits. Il lui 
est impossible de vous aimer gratuitement comme vous 
l'aimez, puisqu'elle vous doit tout, et que vous ne lui devez 
rien. Mais cet amour désintéressé qu'elle ne peut vous 
rendre, elle doit le rendre au prochain, enlam.antjj 
tuitement et par devoir. Gratuitement, parce ^JUetol 
l'aimer sans intérêt et sans réprocite; par devoir paice 
que vous le lui ordonnez, et qu'elle est obligée de vous 

0b f'_ Quelle conformité entre vous et l'âme, lorqu'ellc 
s'élève à vous par la lumière intellectuelle qu'elle reçoit 
le vous, et par Liour divin qu'elle acquiert en se contem 
plant a ix clartés de votre Vérité ! Elle vous ressemble 
ô Dieu immortel, parce que vous lui faites comprendre et 
goûter dans l'ardeur de votre charité vos biens immortels. 
Vous êtes la Lumière, et vous la faites participer a la lu- 
mière • vous êtes un feu, et vous vous communiquez . vous 
confondez sa volonté avec la vôtre, et la ^«^Jg 
ne. Vous êtes la Sagesse suprême, et vous lu. donnez la 
sa-esse; vous lui faites discerner et comprendre la venté. 
ous êtes la Force éternelle, et vous lui donnez la force. 
Vous la lui donnez si grande, qu'aucune créa** mj sa* 
,-ait l'ébranler, si elle ne le veut pas, et elle ne le voudra ja 




■■■ 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE. 



XVIII 



mais tant qu'elle sera revêtue de votre volonté : sa seule vo- 
lonté peut l'affaiblir. 

9. —Vous êtes infini, et vous la rendez infinie par la con- 
formité que la grâce lui donne avec vous, pendant la vie 
de son pèlerinage, et pendant la vie de l'éternelle vision. 
Elle vous est tellement conforme, son libre arbitre vous est 
tellement uni, qu'elle ne peut plus perdre votre ressem- 
blance. Oui, votre Vérité a dit vrai : toute créature raison- 
nable devient conforme à vous et vous à elle, par la grâce. 
Vous ne lui donnez pas une partie de votre grâce, vous 
la lui donnez tout entière. Pourquoi ? Parce que rien ne lui 
manque pour son salut. Vous la lui donnez plus ou moins 
parfaite, selon qu'elle veut développer dans votre lumière 
la lumière naturelle que vous lui avez d'abord donnée. Que 
dire encore, sinon que l'homme devient Dieu, et que vous, 
mon Dieu, vous vous êtes fait homme ? 

•10. — Quelle a été la cause de cette conformité? La lu- 
mière a fait connaître à l'âme votre volonté ; et parce qu'elle 
la connaît, elle se dépouille de sa volonté propre, qui cau- 
sait ses ténèbres, sa mort, sa nudité. Elle se revêt de votre 
volonté, de vous-même par la grâce, par la lumière, par le 
feu, par l'union de votre Divinité à notre humanité. Vous 
êtes la cause de tout bien, tandis que la volonté corrompue 
de l'amour-propre est la cause de tout mal ; et cela parce 
qu'elle aveugle l'âme, et qu'elle la fait sortir de la sphère 
lumineuse de la sainte foi où elle vous trouvait toujours. 
Quelle est alors son union et sa ressemblance? Dès qu'elle 
abandonne la lumière de la foi, elle ressemble à la brute 
dépourvue de raison : elle suit la loi corrompue des êtres 
mauvais, visibles et invisibles, et c'est elle seule qui en est 
la cause. 

14. — Oui, je le confesse, Dieu éternel et tout puissant, 
je suis la cause misérable de tous ces maux, parce que je 
n'ai pas exercé ma lumière dans votre lumière, pour con- 
naître combien vous déplaît et combien m'est nuisible et 
mortel ce vêtement de ma propre volonté, ce vêtement dont 
vous voulez que je me dépouille complètement. Hélas ! mal- 
heureuse, j'ai méconnu la douceur de votre volonté, que je 
devais revêtir. J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi. 

12. — Vous êtes, ô Dieu éternel, la lumière qui nous fait voir 
la lumière. Je vous supplie de répandre cette lumière sur 




iU 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



toutes vos créatures raisonnables, surtout sur le souverain 
pontife, votre Vicaire, afin qu'il devienne un autre vous- 
même. Éclairez ceux qui sont dans les ténèbres, et qu'ils 
connaissent votre vérité. Je vous implore aussi pour ceux 
que vous avez confiés à mon affection et à ma sollicitude 
particulière. Qu'ils soient illuminés de vos rayons, qu'ils 
soient purifiés de leurs fautes, afin, qu'ils puissent active- 
ment travailler dans le champ que vous leur avez confié. 
Punissez et vengez sur moi leurs erreurs et leurs faibles- 
ses dont je suis cause. J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de 

moi. 

/)3 _ je vous remercie, sainte et adorable Trinité, des con- 
solation s que vous avez données à mon âme en me faisant 
connaître la conformité que nous avons avec vous, et en 
m'expliquant l'excellence de votre volonté. Je suis celle 
qui ne suis pas, et vous êtes seul Celui qui êtes. Rendez- 
1 vous grâces vous-même en me donnant les moyens de pou- 
voir vous louer. Que votre volonté vous force à faire misé- 
ricorde au monde, et à secourir votre Vicaire et votre 
Église. J'ai péché, Seigneur, ayez pitié de moi. Dieu éter- 
nel accordez-nous votre douce Bénédiction. Ainsi soit-il. 



XIX. — Prière faite à Rome, le jour de la Chaire de saint 
Pierre, apôtre. 



•1. — J'ai recours à vous, Médecin suprême, Amour inex- 
primable de mon âme ; je soupire avec ardeur vers vous, 
Trinité éternelle, infinie, moi si peu de chose! Je m'a- 
dresse à vous dans le corps mystique de votre sainte Église 
pour que vous purifiiez par votre grâce toutes les taches 
de mon âme. Ne tardez pas davantage, je vous le demande 
par les mérites de saint Pierre, que vous avez chargé de 
conduire votre Barque. Secourez votre Épouse, qui espère 
dans le feu de votre charité et l'abîme de votre admirable 

sagesse. 

2. —Ne méprisez pas les désirs de vos serviteurs, mais 

dirigez vous-même la Barque sainte. Vous qui faites la 

.paix, attirez à vous tous les fidèles; dissipez les ténèbres 

de l'orage, afin que l'aurore de votre lumière brille sur les 




PRIERES DE SAINTE CATHERINE. 



XX 



415 



champs de votre Église et y ramène le zèle pour le salut 
des âmes. Père tendre et miséricordieux, vous nous 
avez donné des liens pour enchaîner le liras de votre jus- 
tice.; ce sont les humbles prières et les ardents désirs de 
vos ardents serviteurs, que. vous avez promis d'exaucer, 
lorsqu'ils vous demanderaient d'avoir pitié du monde. 

3. — Je vous rends grâces, ô Dieu puissant et éternel, du 
repos que vous voulez bien promettre à votre Epouse. Oui, 
j'entrerai dans ses jardins et je n'en sortirai pas avant d'a- 
voir vu l'accomplissement de vos promesses qui ne trom- 
pent jamais. Effacez aujourd'hui nos péchés, Seigneur, et 
purifiez nos âmes avec le Sang que votre Fils unique a versé 
pour nous, afin que, la joie sur le visage et la pureté 
dans l'âme, nous lui rendions amour pour amour, en mou- 
rant à nous-mêmes et en vivant pour lui. 

i. — Exaucez aussi les prières que nous vous adressons 
pour le Pontife qni garde la Chaire sacrée dont nous cé- 
lébrons la fête ; rendrez-le l'imitateur et le cligne succes- 
seur de votre petit vieillard Pierre (1), et donnez-lui tout ce 
qui lui est nécessaire pour gouverner l'Église. Vous le 
savez, vous avez promis de satisfaire bientôt mes désirs : 
ainsi je m'adresse à vous avec confiance, mon Dieu ; ne 
tardez pas davantage à accomplir vos promesses. 

5. — Et vous, mes frères bien-aimés, travaillons, tandis 
que nous le pouvons, pour l'Église du Christ, qui est notre 
mère dans la foi. Vous avez été placés dans l'Eglise comme 
ses colonnes ; aidez-la de vos ferventes prières et de vos œu- 
vres; détruisez en vous tout amour-propre et toute paresse. 
Cultivons avec ardeur le champ sacré de la Foi, afin que 
nous accomplissions la volonté de Dieu, qui nous a donné 
cette tâche pour notre salut, pour celui des autres, et pour 
l'unité de l'Église, qui doit être le salut de nos âmes. 






XX. —Prière faite à Rome, le 26 mars 1379. 

1. — ODieu éternel, souveraine Grandeur, vous êtes grand, 
moi je suis petite. Ma bassesse ne peut atteindre votre Gran- 
deur qu'autant que la volonté, l'intelligence, la mémoire, sur- 

(1) Il succesore di questo tuo vecchiacciuolo di Petro. 






I • 



416 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




montent la faiblesse de mon humanité pour vous contem- 
pler dans la lumière que vous m'avez donnée. Si je regarde 
votre Grandeur, toute grandeur que mon âme peut atteindre 
en vous est comme la nuit obscure comparée aux clartés du 
jour ou comme les reflets de la lune comparés au disque 
éclatant du soleil. Je puis bien vous posséder par l'amour, 
mais je ne puis vous voir dans votre essence : vous avez dit 
que l'homme vivant ne peut vous voir. 

2 - Oui, l'homme vivant dans sa sensualité et sa volonté 
ne peut vous voir dans l'union de votre charité ; celui 
qui vit dans la rectitude de la raison peut vous voir 
dans l'union de votre charité, mais il ne peut vous con- 
templer dans votre essence tant qu'il habite son corps 
mortel II est donc bien certain que je ne puis vous attein- 
dre mais seulement jouir de vous comme dans un miroir, 
c'est-à-dire dans les effets de votre charité, et non dans 

votre essence. 

3 - Et quand ai-je pu prétendre à ce bonheur de vos 
adorateurs véritables, à ce bonheur incompatible avec ma 
vie mortelle? Lorsque arriva le moment sacré, le temps 
vraiment acceptable, où mon âme put voir dans la lumière 
l'accomplissement des promesses ; lorsque vint au monde 
le grand Médecin, votre Fils unique ; lorsque l'Epoux fut 
uni à l'Épouse, et le Verbe-Dieu à notre humanité. Cettf 
union s'est faite par Marie, car c'est elle qui vous a revê- 
tu de sa chair, vous qui êtes l'éternel Epoux ! 

4 - Cette union ineffable était cachée d'abord ; peu la 
connaissaient, et l'âme ne pouvait comprendre toute votre 
-randeur ; mais l'âme eut la connaissance parfaite de votre 
charité dans la Passion du Verbe (1). Alors le feu caché sous 
notre cendre se manifesta et produisit ces grandes flammes 
qui atteignirent le corps sacré du Sauveur sur l'arbre de la 
Croix Pour que l'affection de l'âme fut attirée aux choses 
d'en haut, pour que l'œil de l'intelligence pût vous contem- 
pler dans ces flammes, ô Verbe éternel, vous avez voulu 
être élevé sur le Calvaire, et le sang que vous y avez verse 
nous a prouvé votre amour, votre miséricorde et votre ge- 

(1) Il ne s'agit pas d'une connaissance parfaite absolue ; mais de la .con- 
naissance dont parle saint Jean dans sa première Ep. tre *£>•£?%& 
gnovimus charitatem Dei, quontam Me anxmam suam p>o 
posait. 




PRIERES DE SAINTE CATHERINE 



417 



nérosité infinie. Vous nous avez aussi montré, par ce Sang, 
combien vous est odieuse et pesante la faute de l'homme. 
Vous avez purifié dans ce Sang l'âme, l'épouse que vous 
avait donnée l'union de votre divinité à noire humanité. Ce 
Sang a été un vêtement pour sa misère, et votre mort lui 
a rendu la vie. 

5. — Passion désirable, mais qui ne peut être désirée 
ni aimée par ceux qui se désirent, s'aiment encore eux- 
mêmes ! Passion que désire celui qui s'est dépouillé de lui- 
même pour se revêtir de vous, et qui a connu par votre lu- 
mière la grandeur de votre charité ! Passion douce et pro- 
fitable, qui donnez à l'âme la paix nécessaire pour traverser 
les flots d'une mer orageuse ! Passion, la suavité, la dou- 
ceur même, richesse de l'âme, repos des affligés, nourri- 
ture de ceux qui ont faim ! vous êtes le port et le paradis 
de nos âmes ! notre joie véritable, notre gloire, notre béati- 
tude ! Celui qui se glorifie en vous possède tout ce qu'il 
doit posséder. Et qui est-ce qui se glorifie en vous? Ce n'est 
pas celui qui abaisse la lumière de sa raison aux caprices 
de ses sens : celui-là ne peut voir que la terre. 

6. — Passion qui guérissez toute maladie, pourvu que 
le malade consente à saguérisor, car vos bienfaits ne nous 
ôtent pas la liberté, vous rendez la vie aux morts et vous 
délivrez l'âme qui est tombée dans les pièges du démon. 
Si le monde nous poursuit, si notre fragilité nous accable, 
vous êtes notre refuge. L'âme, en voyant les douleurs du 
Calvaire, connaît l'immensité de la charité divine que cette 
Passion lui révèle, et elle en est enivrée. La faiblesse que le 
Verbe emprunte à notre humanité pour souffrir est un mi- 
racle de grandeur et de puissance, puisqu'elle vient de 
Dieu, qu'elle nous élève à Dieu et qu'elle fait ce que rien 
ne pourrait faire. 

7. — divine Passion ! l'âme qui se repose en vous 
meurt à la sensualité, en goûtant le charme de votre amour. 
Qu'elle est grande, qu'elle est suave la douceur qu'elle 
trouve lorsqu'elle pénètre cette dure enveloppe sous la- 
quelle se cachent la lumière et le feu de la charité, lors- 
qu'elle voit l'admirable union delà Divinité avec l'humanité 
qui seule souffre en notre Sauveur! Regarde, mon âme, con- 
temple le Verbe dans notre humanité comme dans un nuage 
qui l'environne ; là Divinité n'est pas plus blessée par ce 

dialogue de Ste Catherine. — 27 . 



i i\ 



418 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




nuage de notre humanité que le soleil ne l'est parles nuages 
qui voilent ses splendeurs et nous cachent la pureté du ciel. 
Oui la divinité du Verbe assista aux souffrances de son 
corps, mais après sa Résurrection, elle changea en lumière 
les ténèbres de son humanité et la rendit immortelle. 

8—0 Passion, vous êtes la doctrine que doit suivre la 
créature raisonnable; vous montrez combien s'égarent 
ceux qui préfèrent les plaisirs aux peines; puisqu'on ne 
parvient au Père que par le Verbe, et quon ne s'associe au 
Fils qu'en aimant ses souffrances. Si l'homme veut éviter la 
souffrance, il l'endurera malgré lui ; s'il consent à la porter 
avec le Soleil de justice, il n'en souffrira pas plus que la 
Divinité n'a souffert dans le Verbe les douleurs de la Pas- 
sion acceptée volontairement. Depuis votre Passion, ô Verbe 
de Dieu l'âme ne peut avec la lumière de la grâce connaître 
l'étendue de votre charité ; et c'est par cette lumière, qui 
nous est donnée dans le temps, que nous parviendrons à con- 
naître votre essence dans l'éternité. 

9-0 Dieu aimable, Dieu éternel. Sublimité infinie, nous 
ne pouvions élever à votre hauteur, ni les aflections de 
notre âme à cause de leur bassesse, ni les regards de notre 
intelligence à cause des ténèbres du péché; mais vous qui 
êtes le Médecin suprême, vous nous avez donne le Verbe 
avec son humanité; vous avez gagné l'homme, vous ave/, 
vaincu le démon, non par l'humanité mais parlaDiv.n.te. En 
vous faisant petit, vous avez grandi l'homme : vous vous êtes 
abreuvé d'outrages pour le remplir de béatitude ; vous ave/, 
souffert la faim pour le rassasier de charité ; vous vous êtes 
dépouillé de la vie pour le revêtir de la grâce; vous vous 
êtes couvert de honte pour lui rendre l'honneur ; vous vous 
êtes caché dans votre humanité pour lui donner la lumière ; 
vous vous êtes étendu sur la Croix pour l'embrasser; vous 
lui avez ouvert votre côté pour lui offrir un asile contre ses 
ennemis, et lui faire connaître votre amour, dont 1 étendue 
n'a pas de bornes. C'est là qu'il a trouvé la piscine salutaire 
qui a guéri son âme de la lèpre du pèche. 
1 i0 - Amour ineffable, ô Flamme, ô Abîme de chante. 
Grandeur qu'on ne peut mesurer, plus je vous contemple 
dans votre Passion, plus je rougis de la misère de mon âme 
qui ne vous a jamais connu, et cela parce qu'elle vivait poul- 
ies sens et qu'elle était morte à la raison. Mais que votre 




PRIEHES DE SAINTE CATHERINE 



4-19 



admirable charité illumine aujourd'hui mon intelligence, l'in- 
telligence de ceux que vous m'avez confiés, et celle do 
toutes les créatures raisonnables. O Dieu, mon Amour, lors- 
que le monde se mourait dans la faiblesse, vous lui avez en- 
voyé pour le guérir votre Fils unique, et je sais que vous le 
lui avez envoyé à cause de votre amour, et non à cause de 
nos mérites. 

11. — Maintenant le monde s'affaisse dans la mort, et mon 
âme n'en peut supporter le douloureux spectacle. Quel 
moyen prendrez-vous pour le ranimer, puisque vous ne pou- 
vez plus souffrir et que vous ne descendrez plus des cieux 
pour nous racheter, mais pour nous juger? Comment nous 
rendrez-vous la vie ? Je crois, ô Bonté infinie, que les remèdes 
ne vous manquent pas ; je sais que votre amour pour nous 
est toujours le môme, et que votre puissance n'est pas plus 
affaiblie que votre sagesse. Vous voulez, vous pouvez, vous 
connaissez ce qui peut nous sauver. Je vous en supplie, mon- 
trez-moi ce remède, afin que mon âme ranimée reprenne 
courage. 

12. —Il est vrai que votre Fils ne doit plus venir que 
dans la majesté du jugement : mais vous avez des servi- 
teurs que vous appelez vos Christs ; et avec eux vous pou- 
vez sauver le monde et lui rendre la vie, parce qu'ils mar- 
chent avec courage sur les traces de votre Fils, parce qu'ils 
brûlent du désir de vous glorifier, de sauver les âmes, et 
qu'ils supportent avec patience les peines, les tourments, 
les opprobres et les injures. Ces peines finies, accompagnées 
d'un désir infini, vous feront exaucer leurs prières, ac- 
complir leurs désirs. S'ils souffraient corporellement sans 
ce désir infini, leurs souffrances ne pourraient suffire ni à 
eux ni aux autres, comme la Passion du Verbe sans sa 
Divinité n'aurait pas suffi au salut du genre humain. 

13. — Sauveur par excellence, donnez-nous donc des 
Christs pour qu'ils répandent leur vie pour le salut du monde 
dans les jeunes, les veilles et les larmes. Vous les appelez vos 
Christs parce qu'ils deviennent semblables à votre Fils uni- 
que. O Père éternel, sauvez-nous de notre ignorance, de 
notre aveuglement, de notre froideur. Que nous ne restions 
pas dans cette obscurité où nous ne voyons que nous-mêmes ; 
mais faites-nous connaître votre volonté. J'ai péché, Sei- 
gneur, ayez pitié de moi ! Je vous remercie de ce que vous 






420 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



" 



avez donné le repos à mon âme, en lui faisant connaître, dès 
ici-bas, la grandeur de votre charité et le moyen que vous 
avez pour délivrer le monde de la mort. 
- 14. — Réveille-toi donc, ô mon âme, secoue ce sommeil qui 
a duré toute ta vie ! Amour ineffable ! ce que souffrent vos 
serviteurs devient méritoire par le désir de leur âme, et le 
désir de leur âme devient méritoire par le désir de votre 
charité infinie ! O âme malheureuse qui ne suis pas la lu- 
mière, mais les ténèbres, sors, sors donc de ces ténèbres ; 
éveille-toi,- ouvre les yeux de ton intelligence et regarde l'a- 
bîme de la charité divine. Sans voir, tu ne peux pas aimer ; 
et plus tu verras, plus tu aimeras; plus tu aimeras, plus 
tu suivras et tu revêtiras sa volonté. J'ai péché, Seigneur, 
ayez pitié de moi. 



XXL— Prière faite à Rome, le Jeudi 5 Avril 1379. 



l._ o notre Résurrection ! notre Résurrection ! puissante 
et éternelle Trinité, faites donc éclater mon âme ! O Ré- 
dempteur ! notre Résurrection ! Trinité éternelle ! Feu qui 
brûlez toujours, qui ne vous éteignez jamais, qui ne pouvez 
diminuer quand même vous vous communiqueriez à toute 
la terre! O Lumière qui donnez la lumière, je vois dans votre 
lumière, et je ne puis rien voir sans vous, parce que vous 
êtes Celui qui êtes, et moi je suis celle qui ne suis pas ! Je 
connais par vous mes besoins, ceux de l'Église et du monde! 
C'est parce que je les connais que je vous conjure d'ébranler, 
d'enflammer mon âme pour le salut du monde ; non pas 
que je puisse porter quelque fruit par moi-même, mais je le 
puis par la vertu de votre charité, qui est la source de tout 

bien. 

2.— Oui, dans l'abîme de votre charité, l'âme agit pour 
son salut et pour celui du prochain, comme votre Divinité, 
ô éternelle Trinité, nous a sauvés au moyen de notre huma- 
nité bornée, qui nous a procuré un bien infini. C'est par 
cette vertu toute puissante de votre Divinité qu'a été créé 
tout ce qui participe ji l'être, et qu'a été donné à l'homme 
lé bien spirituel et temporel qui se trouve en lui. Ce bien, 
vous avez voulu que l'homme le cultivât par son libre 
arbitre. ■ . - - 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE 



42-1 



3,_ o Trinité, Trinité éternelle! votre lumière nous fait con- 
naître que vous êtes le Jardin parfait qui renfermez les fleurs 
et les fruits. Vous êtes une Fleur de gloire qui vous glorifiez 
et qui fructifiez vous-même ! Vous ne pouvez rien recevoir 
d'un autre : sans cela vous ne seriez pas le Tout-Puissant, 
l'Éternel ! Celui qui vous donnerait ne paraîtrait pas venir 
de vous. Mais vous êtes votre gloire et votre fruit;. ce que 
vous offre votre créature vient de vous ; si elle ne recevait 
rien, elle ne pourrait rien vous rendre. 

4. _ o Père éternel ! l'homme était renfermé dans votre 
sein ; vous l'avez tiré de votre sainte pensée, comme une 
fleur où se distinguent les trois puissances de Pâme. Dans 
chacune de ces puissances, vous avez mis un germe afin 
qu'elles puissent fructifier dans votre jardin et vous rendre 
le fruit que vous lui avez donné. Vous entrez dans l'âme 
pour la remplir de votre béatitude, et l'âme y est comme le 
poisson dans la mer et la mer dans le poisson. 

5._ Vous lui avez donné la mémoire afin qu'elle puisse 
retenir vos bienfaits pour fleurir â la gloire de votre nom et 
porter de bons fruits. Vous lui avez donné l'intelligence afin 
qu'elle connaisse votre vérité et votre volonté qui veut tou- 
jours notre sanctification, et que, la connaissant, elle vous 
honore et produise des vertus ! Vous lui avez donné la vo- 
lonté afin qu'elle puisse aimer ce que l'intelligence a vu et 
ce que la mémoire a retenu. 

6.— Si je regarde en vous, qui êtes la Lumière, ô Tri- 
nité éternelle, je vois que l'homme a perdu la fleur de la 
grâce par la faute qu'il a commise. Il ne pouvait dès lors 
vous rendre gloire et atteindre le but pour lequel vous 
l'aviez créé. Votre plan était détruit ; votre jardin était 
fermé, et nous ne pouvions recevoir vos fruits. Alors vous 
avez envoyé le Verbe, votre Fils unique, à notre secours. 
7. _ Vous lui avez donné la clef de la Divinité et de 
l'humanité réunies pour nous ouvrir la porte de la grâce ; 
la Divinité ne pouvait l'ouvrir sans l'humanité, parce que 
l'humanité l'avait fermée par la faute du premier homme; 
et l'humanité seule ne pouvait ouvrir sans la Divinité, parce 
que son action est finie et que la faute avait été commise con- 
tre la perfection infinie. La satisfaction devait égaler la fau- 
te ; tout autre moyen ne pouvait suffire. Et vous, doux et 
humble Agneau, vous nous avez ouvert les portes du jardin 









I 



422 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



céleste ; vous nous livrez l'entrée du paradis et vous nous 
offrez les fleurs et les fruits de l'éternité. 

8. — Je comprends maintenant la vérité de ce que vous 
disiez, lorsque vous êtes apparu sous la forme d'un pèlerin 
à vos deux disciples, sur la route d'Emmaûs. Vous leur 
disiez qu'il fallait que le Christ souffrit et qu'il entrât dans 
la gloire par la voie de la Crois ( Luc, xxiv, 26 ) ; vous 
leur citiez les prophéties de Moïse, d'Élie, d'Isaïe, de David, 
et vous leur expliquiez les Écritures ; mais ils ne vous com- 
prenaient pas, parce que les yeux de leur intelligence étaient 
obscurcis. Mais vous vous compreniez bien, doux et aima- 
ble Verbe, et vous saviez où était votre gloire ; il vous fal- 
lait souffrir pour entrer en vous-même. Ainsi soit-il. 

XXII. — Prière faite à Rome, le jour de la Circoncision, à 
la recommandation d'un Cardinal dominicain, pour obtenir 
la circoncision des pécheurs endurcis. 

1. — O Dieu souverain, ineffable Amour, Feu éternel qui 
éclairez les âmes, qui les embrasez du souffle de votre cha- 
rité et qui détruisez en elles, autant que vous le pouvez» 
tout ce qui vous est contraire, l'amour vous a forcé de nous 
donner la vie, et de vous révéler à nous pour l'honneur et 
la gloire de votre nom ; ce même amour vous a forcé de 
revêtir notre mortalité pour nous retirer de nos égarements, 
et c'est aujourd'hui surtout que paraît cet amour. 

2. _ Pour enseigner l'humilité à ceux que vous aimez, 
vous vous êtes rendu accessible à la douleur : vous qui avez 
fait la loi, vous vous y êtes soumis. Que l'homme rougisse 
donc de la dureté de son cœur, et de la violation de la loi que 
vous lui avez donnée, puisque vous, notre Dieu, vous avez 
voulu l'observer. Vous nous avez montré aujourd'hui en 
vous le néant de notre humanité, pour que nous appre- 
nions à nous anéantir en vous. Vous avez souffert, pour 
nous racheter et nous renouveler dans l'amour de votre 
Passion, afin que nous puissions à votre exemple souffrir 
avec courage. 

3. — Que toute âme se fonde et se perde dans votre amour, 
ô Créateur, ôDieu véritable, qui avez tiré l'homme de vous- 
même pour qu'il vous connût, vous aimât et vous suivit 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE 



423 



comme son unique fin. Et nous avons résisté à tant de bien- 
faits ; ô Majesté éternelle ! nous avons osé nous éloigner de 
vous. Encore aujourd'hui, votre bonté présente à nos âmes 
l'anneau de votre charité pour en faire ses -épouses, si elles 
veulent accepter les conditions qui les font participer à 
votre éternité. , . 

4. — Aujourd'hui, vous avez donné à mon aine la rémis- 
sion de ses péchés, par l'intermédiaire de votre ministre, 
dont la puissance est la vôtre. Vous m'avez créée sans moi, 
mais vous ne pouvez me sauver sans moi ; et c'est par la 
prière et la confession que j'ai obtenu de votre Vicaire la 
rémission de mes péchés. Votre ir.digne servante vous en 
remercie, Seigneur ; et puisque votre grâce m'a purifiée, 
ô mon Amour et mon Dieu, je vous conjure de faire mi- 
séricorde au monde, et de l'éclairer, pour qu'il reconnaisse 
votre Vicaire dans la pureté de la foi, et qu'il le suive à la 
clarté de votre lumière. 

5. _ Donnez aussi à votre Vicaire un cœur courageux et 
tout revêtu de votre sainte humilité. Je vous le demande avec 
instance, et je ne cesserai de le demander à votre bonté, 
ô mon Amour, jusqu'à ce que vous m'ayez exaucée. Mani- 
festez en lui votre vertu ; que son âme virile brûle sans 
cesse de vos saints désirs, qu'elle soit pénétrée de votre hu- 
milité, et qu'elle agisse avec votre douceur, votre charité, 
votre pureté, votre sagesse; qu'elle attire à lui l'univers 
tout entier. Oui, donnez à votre Vicaire l'abondance do 
votre vérité, afin qu'il connaisse ce qu'il était par lui-môme 
et ce que vous êtes en lui par votre grâce. 

6. — Éclairez aussi ceux qui le combattent et qui ré- 
sistent au Saint Esprit et à votre toute-puissance par l'in- 
circoncision de leur cœur. Frappez à la porte de leurs 
âmes, car ils ne peuvent se sauver sans vous. Pour les con- 
vertir, ô mon Dieu, réveillez la vie en eux, et que votre 
amour ineffable vous force, dans ce jour de grâce, à amollir 

. leur dureté, afin qu'ils reviennent à vous et qu'ils ne péris- 
sent pas. Puisqu'ils vous ont offensé, ô Dieu de souveraine 
clémence, punissez sur moi leurs offenses. Voici mon 
corps, je vous l'offre, je vous le livre comme une enclu- 
me où leurs fautes doivent être détruites. 

7. _ Seigneur, vous avez donné à votre Vicaire un cœur 
naturellement fort; je vous demande humblement que vous 






;■*•/*' 



m- 






424 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



donniez aussi à son intelligence une lumière surnaturelle 
qui le porte à la vertu et l'empêche de tomber dans l'or- 
gueil. Détruisez tout amour-propre en lui, en nous et dans 
tous vos ennemis, afin que nous puissions nous réconci- 
lier avec eux lorsque vous aurez adouci leur dureté, et 
qu'ils se seront soumis à votre obéissance. 

8. — Je vous offre ma vie, maintenant et quand il vous 
plaira ; utilisez-la pour votre gloire. Je vous supplie, 
par les mérites de votre Passion, de purifier votre Épouse 
de ses anciennes souillures, et de retrancher de son sein 
les rameaux stériles. Ne tardez pas davantage, je vous en 
conjure, ô mon Dieu. Je sais que vous pouvez par la force 
redresser à la longue les branches difformes de vos ennemis ; 
mais hâtez-vous, éternelle Trinité : puisque vous avez fait 
quelque chose de rien, il ne vous sera - pas difficile de vous 
servir de ce qui existe, et d'en retrancher le mal. Je vous 
recommande mes enfants, et je présente à votre Majesté 
sainte celui par le ministère duquel vous vous êtes aujour- 
d'hui donné à moi. Donnez-vous aussi à lui; renouvelez-le 
à l'intérieur et à l'extérieur, afin que tous ses actes soient 
conformes à votre bon plaisir. Daignez m'exaucer et re- 
cevez mes actions de grâces, ô Vous, le Béni dans tous les 
siècles des siècles ! Ainsi soit-il. 



XX111 — Prière faite par sainte Catherine pendant l'extase 
qui suivit sa Communion, le jour de la Conversion de saint 
Paul, en 1377. Elle fut recueillie par le bienheureux Ray- 
mond, son confesseur (1). 



1. — O Trinité étertielle, Dieu unique, Dieu un en essence 
et trine en personnes, permettez-moi de vous comparer à 
une vigne qui a trois rameaux. Vous avez fait l'homme à 
votre image et ressemblance. Par les trois puissances qu'il 
a en son âme, il ressemble à votre Trinité et à votre unité. 
Et pour ajouter à cette ressemblance, par la mémoire, il 
ressemble et s'unit au Père, auquel on attribue la puis- 
sance ; par l'intelligence, il ressemble et s'unit au Fils, au- 
quel on attribue la sagesse ; par la volonté, il ressemble et 



(1) Cette prière ne se trouve pas dans la version latine. 






PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE 



425 



s'unit au Saint Esprit, auquel on attribue la clémence, et 
qui est l'amour du Père et du Fils. 

2. — Paul, saint Apôtre, vous avez bien connu cette vé- 
rité. Vous saviez parfaitement d'où vous veniez, où vous 
alliez ; non seulement où vous alliez, mais par quel che- 
min vous alliez: car vous avez connu votre principe ol 
votre fin, et par quelle voie vous alliez à votre fin. Aussi', 
vous avez uni les puissances de votre âme aux personnes 
divines. Vous avez uni votre mémoire au Père, en vous rap- 
pelant parfaitement qu'il est le principe d'où procède toutes 
choses, non seulement les choses créées, mais encore, en 
leur manière, les personnes divines. Et par conséquent, 
vous n'avez pas douté qu'il ne fût votre principe. 

3. _ Vous avez uni la puissance de votre intelligence au 
Fils, le Verbe, en comprenant parfaitement l'ordre qui ra- 
mène les choses créées à leur fin, qui est le , même prin- 
cipe réglé par la sagesse du Verbe. Et pour que cela fût 
plus clairement manifesté, le Verbe s'est fait chair, et il a 
habité parmi nous, afin qu'étant la Vérité, il traçât par ses 
œuvres la voie qui conduit à la vie pour laquelle nous 
étions créés, et dont nous étions privés. 

4. _ Vous avez uni votre volonté au Saint Esprit, en ai- 
mant parfaitement cet amour, cette clémence que vous 
voyiez être la cause de votre création et de tous les dons 
gratuits que vous aviez reçu ; et vous saviez que cette divi- 
ne clémence agissait toujours uniquement pour votre bon- 
heur et votre sanctification. 

5. — En ce jour le Verbe vous convertit de l'erreur à la 
vérité ; vous avez reçu la grâce d'un ravissement où vous 
avez vu la divine Essence en trois personnes. Lorsque cette 
vision finit, et que vous êtes revenu à votre corps ou à 
vos sens, vous êtes resté revêtu seulement de la vision du 
Verbe incarné, et en la méditant vous avez compris que ce 
Verbe incarné, par ses souffrances continuelles, avait été 
la gloire de son Père et notre salut. 

6. — Alors vous êtes devenu avide et affamé de souffran- 
ces ; vous oubliiez tout le reste, et. vous confessiez que vous 
ne saviez autre chose que Jésus, et Jésus crucifié. Comme 
dans le Père et dans l'Esprit Saint ne peut se trouver la 
souffrance, vous paraissiez oublier ces deux Personnes 
divines, et vous disiez que vous ne connaissiez que le Fils» 






126 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



I 




Jésus, qui souffrit de si grands tourments ; vous ajoutiez : 
Jésus crucifié. 

XXIV. — Prière faite à Rome. 

1,-0 Dieu éternel, Père tout puissant ! Feu qui brûlez 
toujours, Flamme ardente de charité, mon Dieu, mon Dieu ! 
ce qui montre votre bonté et votre grandeur, c'est le pré- 
sent que vous avez fait à l'homme. Ce présent, c'est vous 
tout entier, vous l'infinie, l'éternelle Trinité ; et le lieu où 
vous avez daigné descendre pour vous donner, c'est l'étable 
de notre humanité, qui était devenue le repaire des ani- 
maux, c'est-à-dire des péchés mortels. Vous avez voulu y 
naître pour faire comprendre à quel degré de misère 
l'homme était parvenu par sa faute. Vous vous êtes donné 
tout entier en Vous faisant semblable à notre humanité, 
et en vous unissant à elle. 

2. — O Dieu éternel ! Dieu éternel, vous me dites de 
regarder votre Divinité, afin de me voir en vous, et de 
mieux connaître, par votre grandeur, ma misère et ma 
bassesse. Mais si je ne me dépouille pas d'abord de ma 
volonté propre, je ne puis vous voir. Vous m'avez ensei- 
gné qu'il fallait me dépouiller de ma volonté, en me con- 
naissant moi-même, parce qu'en me connaissant je vous 
connais, et en vous connaissant mon âme se dépouille de 
sa volonté pour revêtir la vôtre. 

3. — Nous devons aussi arriver par la lumière à nous 
connaître en vous. feu qui brûlez toujours, l'âme qui 
se connaît en vous, de quelque côté qu'elle se tourne, ren- 
contre votre grandeur jusque dans les plus petites choses, 
dans les créatures raisonnables et dans tout ce que vous 
avez créé. Partout elle voit votre puissance, votre sagesse, 
votre bonté ; car si vous n'en aviez pas eu le pouvoir, 
l'intelligence et la volonté, vous n'auriez pas tout créé ; 
vous êtes tout puissant, et vous avez manifesté votre 
puissance. 

4. — O âme misérable! tu ne t'es jamais connue en 
Dieu, parce que tu n'as pas dépouillé ta volonté corrompue, 
et que tu n'as pas revêtu la sienne. Comment voulez-vous, 
ô mon doux Amour, que je me regarde en vous ? J'y vois 
que vous nous avez créés à votre image et ressemblance ; 




PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE 



427 



j'y vois que vous, la Pureté même, vous vous êtes uni à la 
fange de notre humanité. C'est le feu de votre ineffable cha- 
rité qui vous contraint et qui vous force à vous donner à 
nous en nourriture, vous, la Nourriture des anges, la souve- 
raine, l'éternelle Pureté, qui demande tant de pureté, que, 
s'il était possible à la nature angélique de se purifier davan- 
tage, elle devrait le faire pour vous recevoir ! Et comment 
rame se purifiera-t-elle? Par le feu de votre charité, en se 
lavant dans le sang de votre Fils unique. 

5.— âme pleine de misère ! comment t'approches-tu d'un 
si grand Sacrement sans mieux te purifier? N'as-tu pas 
honte, et n'es-tu pas digne d'habiter avec les bêtes et les 
démons, puisque tu accomplis les actes des bêtes, et que tu 
suis les inspirations du démon ?0 Bonté infinie! vous me 
montrez en vous que vous m'aimez, et que vous m'aimez 
gratuitement, afin que j'aime aussi d'un amour désintéressé 
mon prochain, et que je le serve spirituellement et corpo- 
rellement autant que je le pourrai, sans espoir dp récom- 
pense. Vous voulez que, malgré ses persécutions et son in- 
gratitude, je ne l'abandonne jamais, et que je le secoure 
dans tous ses besoins. 

6. _ Que ferai-je pour vous obéir? Je dépouillerai la cor- 
ruption de ma volonté, je me regarderai en vous à la lumière 
de la foi, je me revêtirai de votre éternelle volonté, et je 
verrai que vous êtes, ô adorable Trinité, notre table, notre 
nourriture, notre serviteur. Oui, ô Père, vous êles la table 
où nous est servi l'Agneau sans tache, votre Fils unique. Cet 
Agneau est notre suave et délicieuse nourriture ; car il nous 
nourrit de sa doctrine, et il se donne dans la sainte Com- 
munion pour nous soutenir et nous fortifier pendant le pèle- 
rinage de cette vie. Le Saint Esprit est notre serviteur ; car 
il nous sert cette doctrine qui éclaire notre intelligence et 
qui attire nos cœurs ; il nous donne aussi cet amour du 
prochain, cette faim des âmes et du salut du monde pour 
l'honneur du Père. Aussi voyons-nous les âmes, éclairées en 
vous de la véritable lumière, ne laisser jamais s'écouler un 
instant sans se nourrir de cet amour et de ce désir du salut 
dés âmes. 

7. _ O infinie Bonté, vous nous montrez en vous les né- 
cessités du monde, et surtout celles de la sainte Église, votre 
Épouse. Vous nous montrez l'amour que vous lui portez, 




428 



DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 




puisque vous l'avez fondée dans le sang de votre Fils, et que 
vous l'y. conservez. Vous montrez aussi votre amour pour 
votre "Vicaire, puisque vous le rendez le dispensateur de ce 
précieux Sang. Je me regarderai en vous afin de devenir 
pure ; et, lorsque vous m'aurez purifiée, je demanderai à 
votre miséricorde de jeter des regards de compassion sur les 
besoins de votre Église, et d'éclairer, de fortifier votre Vi- 
caire. Éclairez aussi, ô Père très clément, vos serviteurs, 
pour qu'ils vous consultent en toute chose, et qu'ils soient 
fidèles aux lumières que vous leur donnez. 

8. — O souveraine Sagesse, non seulement vous avez créé 
l'âme, mais vous l'avez enrichie de trois puissances, de la 
mémoire, de l'intelligence et delà volonté ; et ces puissances 
sont tellement unies, qu'il suffit d'une seule pour entraîner 
les autres. Si la mémoire s'occupe à voir votre bonté, aus- 
sitôt l'intelliuence veut la comprendre, et la volonté veut 
l'aimer et suivre votre volonté. Pourquoi ne l'avez-vous pas 
créée seule? Parce que vous n'avez pas voulu qu'elle fût 
sans votre amour et sans celui du prochain ; et quand elle 
est ainsi accompagnée, elle devient une même chose avec 
vous et avec le prochain. Alors s'accomplit cette parole de 
saint Paul : « Il y en a beaucoup qui courent dans la carrière, 
mais le prix n'appartient qu'à un seul » ( I Cor. ix, 24 ), 
c'est-à-dire à la charité. 

9. — Quand l'Ame s'associe au péché, elle reste seule, 
parce qu'elle s'éloigne de vous, qui êtes le seul bien ; et en 
s'éloignant de vous, elle se sépare de la charité du prochain 
et s'associe au néant du péché. J'ai péché, Seigneur, ayez 
pitié de moi. Jamais je n'ai su me connaître en vous ; c'est 
votre lumière qui fait voir tout le bien qu'on connaît. Dans 
votre nature, Dieu éternel, je connaîtrai ma nature. Et 
quelle est votre nature, ô Amour ineffable ? C'est un feu, 
et vous avez donné de cette nature à l'homme en le créant 
par le feu de l'amour, ainsi que toutes les autres créatures. 
Homme ingrat, ton Dieu t'a donné sa nature, et tu n'as pas 
honte de détruire en toi cette noblesse, en commettant le 
péché. 

10. — O Dieu, mon doux Amour, comment ce qui n'a pas 
l'apparence du feu est-il un feu? Oui, tout est feu, parce que 
vous avez tout créé par le feu de la charité. La plante que 
porte la terre n'est pas la terre, elle tire cependant de la 



PRIÈRES DE SAINTE CATHERINE 



429 



terre sa substance. Il est donc vrai que vous n'êtes autre 
chose qu'un feu (1). 

H. —Trinité éternelle, mon doux Amour, vous la Lumière 
véritable, donnez-nous la lumière : vous la Sagesse, donnez- 
nous la sagesse ; vous la Force infinie, donnez-nous la force. 
Dissipez, je vous en conjure, nos ténèbres, afin que nous 
puissions vous connaître parfaitement, et suivre votre Véri- 
té dans la sincérité et la simplicité du cœur. Dieu, venez 
à notre aide, hâtez-vous de nous secourir. Ainsi soit-il. 

XXV. — Prière faite à Rocca di Tentennano, chez la com- 
tesse de Salimbeni, le 26 octobre 1378 (2). 

\. — Puissance du Père, aidez-moi; Sagesse du Fils, 
éclairez mon intelligence ; douce Clémence du Saint Esprit, 
embrasez-moi et unissez-vous mon cœur. Je confesse, ô 
Dieu éternel, que votre puissance est toute puissante pour 
délivrer l'Église, pour sauver votre peuple et le retirer des 
mains du démon, pour faire cesser la persécution contre la 
sainte Église, et me donner la victoire et la force contre tous 
mes ennemis. Je confesse que la sagesse de votre Fils, qui 
est une même chose -avec vous, peut éclairer mon intelli- 
gence et celle de votre peuple, et dissiper les ténèbres de 
votre douce Épouse. Je confesse, ineffable Bonté de Dieu, que 
la Clémence du Saint Esprit, que votre ardente charité veut 
unir et enflammer en vous mon cœur et les cœurs de toutes 
les créatures raisonnables. 

2. — Puisque vous le savez, le voulez et le pouvez, je vous 
adjure, par votre puissance, ô Père éternel, par la sagesse 
de votre Fils unique et par son précieux Sang, par la clé- 
mence du Saint Esprit, le feu, l'abîme de la charité qui a 
cloué et percé votre Fils sur la Croix, je vous adjure de faire 
miséricorde au monde et de renouveler dans votre sainte 
Éo-lise l'union, la paix et l'ardeur de la charité. Oui, je ne 
veux pas que vous tardiez davantage. Je vous demande que 
votre infinie Bonté vous force à ne pas fermer l'œil de votre 
miséricorde sur votre sainte Épouse, doux Jésus, Jésus 
Amour. 



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(1) Ce paragraphe se trouve dans'le latin seulement. 

(2) Les deux dernières prières ne se trouvent pas dans la version lalme. 



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DIALOGUE DE SAINTE CATHERINE 



XXVI. — Prière faite par sainte Catherine, après le terrible 
accident qa'elle éprouva dans la nuit du lu.idi de la Sep- 
tuagésime, lorsque sa famille la pleura comme morte. 



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1. — Dieu éternel, mon bon Maître, qui avez formé le 
vaisseau du corps de votre créature avec le limon de la terre ; 
ô très doux Amour, vous l'avez formé d'une chose si vile, 
et vous y avez mis un si grand trésor, l'âme faite à