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Full text of "La Crise religieuse : (Literature and Dogma) trad. sur la 5e éd anglaise"

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LA 



CRISE RELIGIEUSE 






BIBLIOTHEQUE SAINTE GENEVIEVE 



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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 



GENEVIEVE 




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Chez Longmans et c<°, paternoster row. 



Saint-Dcuis. — liu)). Cil. LAMBERT, 17, rue do Paris. 



LA 



CRISE RELIGIEUSE 



(LITERATURE AND DOGMA) 



MATTHEW ARNOLD 

D. C. L. 



TRADUCTION EXÉCUTÉE SOUS LA DIRECTION DE L'AUTEUR 
SUR LA CINQUIÈME ÉDITION ANGLAISE 




PARIS 

LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET G" 

PROVISOIREMENT PLACE DE L'ODEON, 8 
La Librairie sera transférée, 108, boulevard Saiot-Germain, le l" Oclobro 1877 






II 



1S7G 



'And as it is -owned the whole scheme of Scripture is not yet 
understood, so, if it ever cornes to be understood, it must be in the same 
way as natural knowledge is corne at : by the continuance and progress 
of learning and of Iiberty, and by particular persons attending to, com- 
paring and pursuing intimations scattered up and down it, which are 
overlooked and disregarded by the generality of the world. Nor is it at 
ail incredible that a book which has been so long in the possession of 
mankind, should contain many truths as yet undiscovered. For ail 
the same phenomena and the same faculties of investigation, from 
which such great discoveries in natural knowledge hâve been made in 
the présent and last âge, were equally in the possession of mankind 
several thousand years before.' 

Butler. 



Et comme on avoue que tout l'ensemble du dessein des Saintes Ecri- 
tures ne nous est pas encore dévoilé, il faut admettre aussi que, si l'on 
arrive jamais à le connaître, on y parviendra par une voie semblable à 
celle qui nous mène aux connaissances naturelles : des hommes persé- 
vérants mettront à profit le progrès continu du savoir et de la libre 
recherche; ils devront observer attentivement, comparer et poursuivre 
toutes les indications disséminées dans le cours du texte sacré, indica- 
tions dont la foule ne tient pas compte, ou qu'elle ne sait reconnaître. 
Si le genre humain possède ces livres depuis fort longtemps, il est 
permis de croire cependant qu'ils renferment bien des vérités encore 
cachées. C'est ainsi que les hommes ayant à leur disposition , 
depuis plusieurs milliers d'années, les mêmes phénomènes et les mêmes 
facultés de recherche, n'en ont tiré toutes ces grandes découvertes en 
fait de connaissances naturelles que pendant ce siècle et le précédent. » 

Joseph Butler, évêque de Durham (en 1750). 



PRÉFACE 



Une révolution inévitable va atteindre la religion 
dans laquelle nous avons été élevés ; nous en reconnais- 
sons tous les signes avant-coureurs, et son action est 
déjà plus grande peut-être qu'on ne le croit générale- 
ment. Plus on aura aimé la religion, plus cette révolu- 
tion sera sentie ; on en comptera douloureusement tous 
les degrés, tous les incidents, en Angleterre, plus que 
partout ailleurs. Il ne peut en être autrement : cette 
révolution est nécessaire, elle déterminera forcément 
des regrets passionnés, profonds, cruels; mais, si 
cette révolution est nécessaire, nous sommes tenus 
pourtant à la plus grande circonspection en y tra- 
vaillant. Penser et soutenir que ce que l'on croit être 
la vérité en matière religieuse doit toujours être pro- 
clamé en toute occasion, c'est faire preuve d'un esprit 
étroit et ignorant. En ces matières, notre vérité et 
l'erreur des autres sont si relatives, qu'il faudrait tou- 
jours tenir compte du bien et du mal pouvant résulter 



IHh 



VI 



PHEFACE. 



de ce que l'on dit. « Je garde le silence sur bien des 
choses, dit Goethe, car je ne veux pas égarer les hommes, 
et je ne demande pas mieux que d'autres trouvent leur 
satisfaction en ce qui me déplaît. » Celui qui se figure 
que sa vérité, en fait de religion, est si absolument vraie 
qu'en la disant en tout lieu, en toute circonstance, le 
bien en résulte nécessairement, est aujourd'hui le plus 
souvent un homme dont les vérités contiennent une 
grosse moitié d'erreur, et sont, de plus, absolument inu- 
tiles. 

On peut être convaincu des erreurs de la théologie 
admise, sans que ce soit là pourtant une raison suffi- 
sante pour publier partout cette conviction. Si la théo- 
logie est fausse, on peut néanmoins faire du mal en l'at- 
taquant; il vaut peut-être mieux attendre et ne rien 
dire. Il importe avant tout de juger du moment oppor- 
tun, car il y a, comme dit l'Ecclésiaste, un temps pour 
parler et un temps pour se taire. S'il faut parler aujour- 
d'hui, il y a certainement une raison pour cela. 

Cette raison, la voici : Les ecclésiastiques, les mi- 
nistres de la religion, font entendre des lamentations au 
sujet du scepticisme envahissant; la religion est sans 
action sur les foules, les masses lui échappent. L'in- 
fluence de la religion n'a jamais peut-être été bien effi- 
cace sur les masses populaires, mais du moins on ne lui 
opposait pas le doute : elle était environnée de vénéra- 
tion et de terreur ; la religion attirait et accaparait ceux 
des hommes du peuple qui s'élevaient au-dessus de la 
vie purement animale de la majorité. Mais aujourd'hui, 
les hommes ne semblent plus guère s'en soucier, et n'hé- 
sitent pas à révoquer en doute ses vérités. Dans les 
classes ouvrières, nous voyons des hommes pleins 



PltEFACE. 



VII 



d'énergie et d'intelligence qui réussissent parle travail, 
et qui combattent directement la Bible, ou professent 
les opinions de ceux qui leur enseignent que la Bible est 
une superstition surannée. Un ouvrier remarquable par 
l'intelligence et la force de caractère écrivait dernière- 
ment : « Malgré les efforts cléricaux, les idées du jour 
« se répandent dans les masses populaires, et, parmi 
« nous, bien des hommes se demandent sur quelle rai- 
« son, sur quelle autorité se base l'enseignement des 
« croyances qu'on a voulu nous donner. Les écrits qui 
« nous transmettent ces idées n'ont peut-être pas grande 
« valeur; ils n'en sont que plus propres à faire racon- 
te naître à des hommes privés d'instruction toute l'im- 
« perfection, toutes les erreurs de la Bible, ce qui nous 
« mène à l'ejeter dédaigneusement ce livre comme une 
« grande imposture des prêtres. C'est ainsi que, parmi 
« les classes ouvrières, ceux qui repoussent les doc- 
« trines orthodoxes penchent vers M. Bradlaugh, et 
« non vers feu M. Maurice, ni même vers le professeur 
« Huxley. » 

Voilà ce qui arrive, malgré les efforts des cléricaux ; 
on ne peut parler plus clairement, et nous regrettons ce 
rejet dédaigneux de la Bible aussi sincèrement que tous 
les ministres des différents cultes. Nous en sommes dé- 
solés, bien que d'autres hommes y applaudissent; car 
nous sommes d'accord avec toutes les Eglises quand il 
s'agit de l'importance de la Bible et de sa religion. Et il 
s'agit ici de la religion de la Bible ; toutes les Eglises 
qui font entendre aujourd'hui leurs doléances le recon- 
naissent. Voilà où en sont les catholiques dans leur 
unité, les protestants dans leurs sectes innombrables, et 
il ne pouvait en être autrement; car, si l'on discute sur 



■ 



I 



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r 



VIII 



PREFACE. 



l'essence de cette religion et sur les moyens de la ré- 
pandre, toutes les Eglises affirment qu'elles veulent 
maintenir la religion biblique. « La Bible, dit le docteur 
Newman, est le document de toute la foi révélée. » 
A cet égard, nous sommes tous d'accord. Or, s'il s'agit 
de cette religion de la Bible, nous avons la prétention de 
croire que personne n'en fait plus de cas que nous. Si 
nous bésitons parfois à adopter le langage de ceux qui 
ne veulent attribuer d'importance à aucune autre chose, 
cela provient de ce que notre manière d'envisager la 
perfection humaine est des plus larges. Nous pen- 
sons que cette perfection implique réellement bien des 
choses dont on ne trouve guère de trace dans la Bible, 
l'art et la science, par exemple. Nous envisageons les 
choses d'après une théorie différente ; mais, au point de 
vue pratique, les conclusions se rapprochent, et, comme 
pratique , en considérant la grande part de la vie 
humaine qui fait l'objet de la Bible, la petite part rela- 
tive qu'elle laisse de côté, nous dirons volontiers, avec 
toutes les Eglises, que la Bible et sa religion importent 
seules. 

En cela, nous sommes d'accord avec toutes les 
Eglises. Pourtant, quand nous voyons tous les clergés 
se plaindre de l'indifférence religieuse, -combien n'est-il 
pas évident qu'il est désormais impossible de rendre à la 
religion, comme ils l'entendent, la force qu'ils vou- 
draient lui donner, que l'empire ne sera pas rendu à la 
Bible interprétée par la théologie du jour, savante ou 
populaire ! Autant vaudrait chercher à rétablir le sys- 
tème féodal ou la croyance aux sorciers. Admettons que 
rien ne prévaudra contre la Bible; mais les Églises n'ad- 
mettent pas la Bible sans la glose qu'elles lui attribuent, 



PREFACE. 



IX 



et cette glose est condamnée aujourd'hui sans appel. Il 
ne s'agit pas ici d'une interprétation particulière à telle 
ou telle Eglise : toutes l'admettent; pour toutes, c'est le 
fondement commun qu'accepte aussi, au moins en grande 
partie, l'enseignement philosophique de la religion na- 
turelle. Ce seraient là les axiomes primordiaux dont on 
a fait la hase de tout l'édifice religieux, et cette base 
va nous faire défaut; si la Bible en est inséparable et en 
dépend, M. Bradlaugh et les démocrates radicaux 
l'emporteront, et la Bible disparaîtra, car ces axiomes 
ne tiennent plus. Ce qui doit subsister pour l'homme 
doit dépendre de ce qui peut se vérifier, et non de ce 
qu'on ne peut vérifier en aucune sorte. Or, l'hypothèse 
dont dépendent toutes les Églises et toutes les sectes, 
l'existence d'une grande cause première et personnelle, 
gouverneur moral et intelligent de l'univers, dont pro- 
vient l'autorité de la Bible, est une hypothèse qui ne 
peut nullement se vérifier. 

Ceux qui se demandent sur quelle raison, sur quelle 
autorité se base l'enseignement de ce qu'on a voulu leur 
faire croire, et il paraît que les masses populaires en 
sont là, veulent remonter au point de départ. L'éduca- 
tion n'a pas plié leur raison aux subtilités dialectiques, 
et ils n'admettent pas comme axiome évident l'hypo- 
thèse qui sert de point de départ aux Églises. Mais, 
comme toute la théologie qui a cours provient de cette 
hypothèse préliminaire, les peuples n'accepteront plus 
cette théologie. Four leur faire accepter de nouveau la 
Bible, il faut donc lui trouver une base différente de 
celle que les Églises lui ont assignée, non plus une 
base hypothétique, mais une base vérifiable, et dont 
dépendra encore tout ce qui en résulte. Les peuples 



. 



1 



PltEFACE. 



pourront accepter cette nouvelle religion de la Bible; ils 
ont repoussé pour toujours l'interprétation religieuse 
qui a encore cours. 

Voici donc le problème : il s'agit d'appuyer la Bible 
sur une chose qu'il soit possible de vérifier, au lieu de la 
faire dépendre d'une hypothèse. Les paroles de M. Yi- 
net ' sont vraies et prophétiques : « Il faut nous atta- 
« cher à relever le côté rationnel du christianisme, et 
« faire voir que, pour les penseurs aussi, il devrait être 
« une autorité. » Oui, et il s'agit avant tout du problème 
que nous venons d'énoncer ; tant qu'il reste sans solu- 
tion, toute discussion religieuse est oiseuse et frivole. 

C'est pourquoi les Eglises dissidentes, en tant qu'elles 
représentent un mouvement religieux actuel, prête- 
raient à rire, si elles ne déterminaient, chez leurs sec- 
taires, un esprit si hargneux, des actes même en tout 
contraires à la vraie religion. Que dire d'hommes qui 
veulent s'occuper des choses religieuses, et ne sont pas 
capables de reconnaître qu'il faut aux peuples, aujour- 
d'hui, une religion de la Bible entièrement différente de 
celle que fournissent toutes les Eglises et toutes les 
sectes; ou bien, s'ils s'en rendent compte, qui usent 
toute leur énergie dans des luttes furieuses pour établir 
des Églises nationales ou pour faire qu'elles soient en- 
tièrement séparées de l'Etat ? Au point où nous en 
sommes, ces questions sont assurément de bien mi- 
nime importance. Il s'agit de refondre la religion. Si 
l'on y arrive, cette religion sera la religion nationale, la 
religion de l'Etat ; si l'on n'arrive pas à refondre la reli- 



• Vinet, Réflexions préliminaires aux discours sur quelques sujets reli 
gieux, p. 9, 10. 






PREFACE. 



XI 



gion, on ne la conservera pas en la séparant de l'État. 
Supposez que des doutes sérieux s'élèvent au sujet de la 
minéralogie, que ceux qui professent cette science soient 
incapables de se mettre d'accord, aucun d'entre eux ne 
parvenant à faire prévaloir ses opinions, et que bien des 
gens veuillent abandonner à jamais toute étude miné- 
ralogique. Qu'auraient à faire tous ceux qui ont cette 
science à cœur? Us auraient certainement à en établir 
la valeur sur un terrain solide, à en faire ressortir l'im- 
portance d'une façon nouvelle et assez évidente pour 
qu'il ne soit plus possible de la nier. Mais, si ces adeptes 
de la science minéralogique agissaient comme nos dis- 
sidents, ils se jetteraient corps et âme dans une croisade 
furieuse contre le maintien de l'École des mines du gou- 
vernement. 

Mais aujourd'hui, il n'y a plus à reculer par crainte de 
faire du mal en démontrant les erreurs de la théologie 
qu'acceptent les différentes Églises et les différentes 
sectes. Cette théologie, en effet, est un obstacle à la 
Bible, bien loin de la servir ; et, de plus, si nous vou- 
lons mettre la Bible dans la main des hommes, il faut 
abandonner cette théologie, dont l'interprétation bi- 
blique est aujourd'hui insuffisante, il faut établir la 
Bible sur une base toute différente. Tel est le but de cet 
essai. Nous voulons faire voir que l'interprétation légi- 
time de la Bible lui donne une base expérimentale et 
vraie ; nous voulons nous tenir toujours sur ce terrain 
solide, répudiant l'hypothèse qui ne peut se vérifier, et 
qui sert de point de départ à la théologie, comme toutes 
les autres hypothèses qui viennent après, et dont la 
théologie acceptée ne peut se passer. 
Nous ne pourrons atteindre ce but sans en reconnaître 



F 



XII 



PREFACE. 



un autre, souvent indiqué par nous comme le moyen et 
la porte d'entrée. Nous parlons ici de la culture intellec- 
tuelle, qui consiste à se familiariser avec ce qui a été 
connu, ce qui a été dit de mieux dans le monde, à se 
familiariser par conséquent avec l'histoire de l'esprit 
humain. En cherchant à comprendre ce que dit réelle- 
ment la Bible, on ne tarde pas à reconnaître la nécessité 
de la culture intellectuelle pour faire admettre ce livre 
et le rendre utile. L'ouvrier dont nous citions plus haut 
la lettre remarque que, par défaut de culture libérale, 
les hommes sont portés à conclure, dès qu'ils reconnais- 
sent dans la Bible une imperfection ou une erreur quel- 
conque, que ce livre estime imposture cléricale. Jusqu'à 
un certain point, cela ne provient pas du manque d'ins- 
truction du peuple, ce serait plutôt la faute des prêtres 
et des théologiens qui répètent aux hommes, depuis des 
siècles, que la Bible est parfaite et infaillible. Pourtant, 
sans tenir compte de cette cause de confusion attribuable 
à ceux qui ont fait la théologie, celui qui n'a pas lu beau- 
coup, homo unius libri, ne peut arrivera comprendre la 
Bible et ne sait pas la traiter largement; tout se vaut 
pour lui dans ce livre, il se butte à chaque mot. 

D'une part, en effet, il ne sait pas de quelle façon ont 
pensé et ont parlé les hommes, ce qui lui permettrait de 
comprendre l'intention des écrivains bibliques ; il pour- 
rait alors lire entre les lignes, et pourrait discerner où il 
faut arrêter toute son attention, et où il faut vite tourner 
les pages. D'autre part, sa misère intellectuelle lui donne 
des désirs qu'il cherche à satisfaire en prenant à la lettre, 
en amplifiant même les données de la Bible, qu'il y ait 
lieu ou non de la traiter ainsi. Notre théologie machi- 
nale et qui matérialise tout, comme ses affirmations in- 



PRÉFACE. 



XI II 



sensées à propos de Dieu et de la vie future, provient 
réellement de notre misère intellectuelle. N'étant pas 
capables de reconnaître Dieu dans l'histoire, nous nous 
dédommageons en cherchant à nous rendre compte de 
lui par l'imagination, et nous y arrivons en rassemblant 
çà et là quelques expressions bibliques que nous prenons 
à la lettre. C'est parce que nous concevons si pauvrement 
la vie dans l'humanité que nous nous forgeons une con- 
ception analogue de la vie future. Celui qui n'est pas 
capable de reconnaître dans l'histoire le Dieu de la 
Bible et le salut biblique, qui se découvrent peu à peu 
sur une immense échelle et deviennent, voudra les y re- 
connaître de toutes pièces et dans les dimensions réduites 
qui conviennent à son esprit étroit. 

Pour comprendre la Bible, il faut comprendre d'abord 
que son langage n'est pas absolu, précis, scientifique, 
que ce langage est variable, métaphorique et littéraire. 
Mais, pour comprendre cela, il faut savoir d'avance de 
quelle façon les hommes ont pensé, de quelle façon ils se 
sont exprimés; il faut aussi avoir un esprit souple, et 
tout ceci est le résultat de la culture intellectuelle. Sans 
cette instruction, et malgré ces théories étroites et ma- 
térialisantes par rapport à Dieu et à la vie future in- 
diquées ci-dessus, la lecture de la Bible peut être très- 
fructueuse, nous ne le nions pas, mais il ne s'agit pas de 
cela pour le moment. Il s'agit aujourd'hui de tout autre 
• chose. Les procédés de la science expérimentale se ré- 
pandent peu à peu, et s'accordent avec le genre de vie 
dur et positif des masses. Les masses sont ainsi entraînées 
à demander sur quelle preuve on se base pour établir ces 
théories absolues de l'Être divin, de la vie future, qu'on 
leur propose; elles comprennent l'impossibilité de la 



' 



w 

I 



XIV 



PREFACE. 



preuve et se détournent avec dédain. La preuve en soi 
est impossible, mais l'éducation, la manière de vivre, 
les sentiments des classes instruites tendent à leur en 
masquer l'impossibilité ; dans l'éducation, la manière de 
vivre et les sentiments des masses populaires, rien ne la 
masque au contraire. Ainsi donc, la théorie tradition- 
nelle de la Bible n'existe plus pour la majorité, et en 
même temps les classes populaires, non plus que celles 
qui se prétendent instruites, n'ont rien d'autre à mettre 
à la place. 

Nous revenons ainsi à ce remède, déjà proposé par 
nous, la culture intellectuelle, qui consiste à s'instruire 
de ce qui a été le mieux dit et le mieux pensé dans ce 
monde et, dans le cas particulier de la Bible, à acquérir 
par la lecture l'art d'évaluer la proportion et la relation 
dans ce que nous lisons. En lisant peu, nous cherchons 
naturellement à tirer parti de tous les mots; en lisant 
beaucoup, nous nous décidons facilement à négliger ce 
qui est indifférent, nous apprenons à nous appesantir 
quand il y a lieu de le faire. Combien se trompent les 
dissidents, en s'emparant des invectives de Jésus contre 
les Scribes et les Pharisiens, de celles de saint Paul 
contre les chrétiens judaïsants, pour justifier leur esprit 
acrimonieux et guerroyant ! Il est certain qu'en invecti- 
vant les Scribes et les Pharisiens, Jésus-Christ s'écartait 
de sa vraie manière, si douce, si contraire aux disputes 
(il ne luttera pas, il ne criera pas '). C'est par son charme, 
sa manière d'agir sur le cœur et la conscience, que Jésus 
se distingue surtout, et qu'il avait tant de puissance. Il 
est certain de plus que ces invectives ne pouvaient lui 



1 Math, xn, 19. 



PREFACE. 



XV 



attirer ceux à qui il les adressait. On peut en dire autant 
à l'égard de saint Paul quand il donne libre cours à sa 
jalousie divine, quand il emploie les objurgations au 
lieu de la douceur, le vrai moyen de Jésus-Christ, 
moyen que Paul appréciait si bien, qu'il exaltait par- 
dessus tout, bien que ce ne fût peut-être pas le moyen 
qui lui était le plus naturel. Assurément, saint Paul 
n'avait pas la moindre chance de convertir ceux qu'il 
appelle chiens, faux circoncis, diseurs de paroles vaines 
et profanes, en les traitant ainsi. La bienveillance et la 
douce raison sont la règle établie de l'œuvre chrétienne, 
qui n'en a pas d'autre et ne saurait en avoir. Tout clair 
que cela soit, on ne s'en rend pas compte, parce qu'on 
se sert de la Bible d'une façon machinale et vaine, faute 
de connaissances littéraires suffisantes. 

Cette nécessité de l'instruction, toute simple qu'elle 
soit, n'est pas comprise comme il le faudrait; on ne 
voit pas que, pour tirer profit d'une lecture, il faut 
lire beaucoup et savoir négliger bien des parties de ce 
qu'on a lu. Si nous ne lisons beaucoup, nous voulons 
toujours tirer parti de tout ce que nous avons lu. Et 
cependant le champ du savoir est si grand, les progrès 
si lents, et les forces d'un seul homme si restreintes, que 
dès que nous cherchons à appuyer sur toutes les paroles 
d'un écrivain, nous nous trompons inévitablement. Il 
parle de bien des choses; il faut savoir reconnaître où il 
parle en maître, où. il est lui-même, où se dénote sa 
puissance, où il nous donne vraiment ce que d'autres 
n'ont pas su donner comme lui. 

C'est là un point d'une si grande importance pratique, 
aujourd'hui surtout, que nous ne saurions trop y insister. 
En ce qui concerne la théologie, en ce qui concerne la 



II 



w 



XVI 



PREFACE. 



Bible, jamais l'Angleterre n'a eu un si grand besoin de 
ce tact qui permet de contrôler nos lectures, et que peut 
acquérir par la pratique des bons écrivains tout esprit 
lucide et bien constitué. Dans une étude quelconque, il 
faut commencer par les faits. Or, c'est en général à l'Al- 
lemagne que nous nous adressons quand nous voulons 
étudier les faits, les données scientifiques de l'objet de 
nos recherches, et tout particulièrement quand nous 
nous occupons de théologie et de science biblique. L'Al- 
lemagne a scruté les faits et les a fait connaître; elle a 
ce grand mérite. Sans connaître les faits, un esprit, 
quelque lucide et bien constitué qu'il puisse être, ne 
peut arriver à rien ; cette maxime est absolue. Or, en 
Angleterre, les faits religieux sont peu connus scienti- 
fiquement, nous devons les demander à l'Allemagne; 
on commence à le comprendre, on le comprendra de plus 
en plus. L'avantage qu'on acquiert en connaissant bien 
les faits de son étude est si grand, que lorsque l'étudiant 
s'adresse à celui qui les connaît à fond, il est porté 
à s'en remettre entièrement à lui; c'est ce que font la 
plupart des Anglais qui ont recours aux théologiens 
allemands. Ils s'abandonnent à leur maître et acceptent, 
avec les faits, toutes les conclusions qu'on leur pro- 
pose. 

C'est un tort; si un homme connaît bien les faits, 
cela n'implique pas qu'il en déduise les conclusions 
légitimes. C'est la puissance qui peut faire défaut, pour 
parler en thèse générale ; et pour citer un fait particulier, 
le docteur Strauss manie fort bien sa critique négative, 
mais quand il s'agit de traiter le fonds réel du Nouveau 
Testament, son esprit manque d'ampleur, de profondeur, 
de force et d'imagination. Il faut appeler peut-être 



PREFACE. 



XVII 



perception, finesse de perception, la qualité nécessaire 
qui permet au savant de déduire des faits leurs conclu- 
sions légitimes. Le spécialiste, celui qui n'a pas, avec la 
science de son étude particulière, une culture intel- 
lectuelle suffisante, ne peut avoir la perception délicate 
que nous indiquons; et en Allemagne comme ailleurs, 
bien des théologiens sont spécialistes. Après avoir 
acquis la connaissance de tous les faits de notre étude 
spéciale, pour tirer parti de ces faits, il faut encore être 
à môme de reconnaître la valeur précise de chacun d'eux, 
et c'est même ce qui importe le plus. 

S'il est permis de parler d'une façon si générale, nous 
dirons que c'est ce genre de tact qui lait défaut à la 
nature de l'esprit allemand. L'esprit des Allemands, 
comme leur langage, n'est ni fin, ni délicat, ni souple; 
les Allemands n'ont pas cette perception vive, délicate 
et sûre, et c'est pour cela que, malgré toute leur science, 
toute leur impartialité scientifique, ils ne dominent pas 
dans le monde scientifique d'une façon aussi incontes- 
table qu'on veut bien le dire parfois. Comme leur science, 
leur impartialité est notoire en effet, et c'est encore un 
grand mérite. Tandis que M. Barthélémy Saint-Hilaire 
trouve moyen, en traduisant Aristote, de glorifier le faux 
évangile français des droits de l'homme; tandis qu'en 
Angleterre on écrit l'histoire pour vanter tel parti poli- 
tique ou religieux, les travailleurs allemands procèdent 
dans un esprit plus philosophique. Pourtant, chez eux, la 
vivacité, la délicatesse de perception, le tact, en un mot 
laisse beaucoup à désirer. 

Ce défaut est moins marqué assurément chez ceux qui, 
en Allemagne occupent le premier rang, mais pourtant 
on en retrouve toujours quelques traces. Gœthe, par 

b 



X 



; 



XVIII PRÉFACE. 

exemple, il faut le reconnaître, est moins fin, moins 
délicat que les grands hommes des autres nations, ses 
pairs en fait de littérature : Shakespeare, Voltaire, 
Cicéron, Platon. Cela provient-il de la race, comme 
nous nous le demandions ailleurs ', ou bien cette per- 
ception vive et sûre s'acquiert-elle en traitant pratique- 
ment les grandes affaires ; ces nations qui ont dirigé en 
quelque sorte le monde civilisé, les Grecs, les Romains, 
les Italiens, les Français, les Anglais, peuvent-ils seuls 
la posséder? Les Allemands, qui, aujourd'hui, se sont 
mis à la tête du monde, ne s'y étaient pas trouvés encore, 
ils vont peut-être acquérir la dextérité pratique de 
perception dont nous parlons. Quoi qu'il en soit, tel est 
le fait : l'Allemand savant n'a pas en général cette 
perception fine et sûre dans la pratique, en proportion 
de sa science. Donnez au Français, à l'Italien, à l'Anglais 
la même connaissance des faits, supposez-les en même 
temps à l'abri de toute influence politique, religieuse ou 
nationale, ils se tromperont moins que l'Allemand. C'est 
ce qui montre la difficulté et la valeur de la critique. 
Voilà des hommes, en effet, qui nous fournissent des con- 
naissances théologiques, scientifiques des faits que nous 
n'avons pas, et nous leur sommes grandement redevables; 
nous ne devons pas cependant accepter d'eux, les yeux 
fermés, tout ce qu'ils nous proposent; nous avons beau- 
coup à prendre chez eux, nous avons aussi beaucoup à 
négliger, et c'est le tact seul qui peut nous faire recon- 
naître ce que nous devons accepter, ce que nous devons 
laisser de côté. S'il se procure ces connaissances néces- 
saires, l'Anglais a reçu d'ailleurs l'éducation propre à lui 



1 On Ihe Study of celtic lilerature, p, 97. 



PRÉFACE. 



XIX 



fournir ce tact, qu'on ne peut acquérir cependant sans 
les connaissances et la culture. 

Ce tact, qui nous fait juger de la valeur des choses, 
est nécessaire avant tout pour comprendre la Bible. Il 
est tout particulièrement difficile à la religion populaire 
d'y atteindre, car on ne nous a pas appris à considérer la 
Bible comme un livre dont les parties sont de valeur iné- 
gale, mais plutôt à y voir, comme l'étaient les Écritures 
pour les Juifs, une sorte de talisman tombé du ciel, et 
dont toutes les parties sont équivalentes. Il y eut pourtant 
une époque où les Juifs savaient bien toute la différence 
qu'il y a entre les livres d'Esther, des Chroniques ou de 
Daniel, et la Genèse ou Isaïe; il y eut une époque où les 
chrétiens savaient combien diffèrent la première épître 
de Pierre et la seconde épître, qui lui est attribuée 
combien diffèrent l'épître aux Hébreux et les cpîlres 
aux Romains ou aux Corinthiens. Aussi, il faut bien le 
reconnaître, la devise tant aimée du protestantisme or- 
thodoxe : La Bible, toute la Bible, rien que la Bible, est- 
elle ingénieusement absurde; c'est traiter la Bible 
comme les musulmans traitent le Coran, comme si c'était 
un talisman tout d'une pièce, et dont toutes les phrases 
auraient même valeur. 

_ Et cependant, ces expressions : canon de l'Écriture, 
livres canoniques, rappellent l'époque où l'on appréciait 
encore des différences de valeur; toutes les parties de la 
Bible n'étaient pas sur le même plan, on n'en faisait pas 
le même cas. A une certaine époque on lisait, comme 
faisant partie de la Bible, des livres qui ne se trouvent 
aujourd'hui dans aucune Bible ; à cette époque, bien des 
hommes n'acceptaient pas, comme faisant partie de la 
Bible, des livres qui se trouvent aujourd'hui dans toutes. 



r 






XX 



PREFACE. 



H 



Saint Athanase rejetait le livre d'Esther, les Grecs chré- 
tiens d'Orient repoussaient l'Apocalypse, et le christia- 
nisme latin d'Occident n'admettait pas l'épître aux 
Hébreux. Ce rejet de différentes parties de nos livres 
saints actuels indique un sentiment critique vrai de la 
valeur relative de ces différents livres. Personne ne re- 
jetait Isaïe ni l'épître aux Romains. Les livres rejetés 
étaient ceux que nous imprimons aujourd'hui comme 
apocryphes, ou bien c'étaient des livres comme le livre 
d'Esther, l'épître aux Hébreux, ou encore c'étaient les 
épîtres auxquelles ont été donnés les noms d'épître de 
Jude, de seconde épître de saint Pierre, les deux petites 
épîtres mises à la suite de la grande épître et attribuées 
à saint Jean, ou enfin c'était l'Apocalypse. 

Or, malgré toute la valeur que l'on puisse attribuer à 
ces ouvrages, aucune saine critique ne peut les mettre 
au niveau des grands livres bibliques, qui n'ont jamais 
été l'objet d'un doute. Ce n'est pas parce que leur mérite 
a été universellement reconnu, parce que leur place était 
marquée d'avance, que nous les y trouvons aujourd'hui; 
ils sont canoniques aujourd'hui par la force des circon- 
stances, par le liasard, par la routine. S'il ne fallait tenir 
compte que du mérite, le livre de l'Ecclésiastique devrait 
être plus généralement admis que le livre d'Esther, et il 
y aurait lieu d'accepter la première épître de saint Clé- 
ment plutôt que l'épître de Jude ou la seconde épître de 
Pierre. Mais la discussion s'arrêta, non parce que la chose, 
après mûre délibération, fût réglée, et parce qu'on était 
arrivé à un canon parfait de l'Ecriture; elle s'arrêta par 
suite de la profonde ignorance du moyen âge, et parce 
qu'il ne restait plus dans le monde assez de science ou 
de critique pour la continuer. 






I 



PREFACE. 



XXI 



Ainsi marchèrent les choses jusqu'à l'époque de la 
Renaissance, jusqu'à l'époque où put refleurir la criti- 
que. Mais depuis longtemps l'Église avait adopté la 
Vulgate, et il importait à son autorité de maintenir ses 
décisions. D'autre part, Luther et Calvin eurent recours 
à la croyance ancienne et vraie de la différence de 
valeur dans les livres bibliques. En effet, quand il s'agit 
des Ecritures, ils insistent l'un et l'autre sur le critérium 
de l'évidence interne, le témoignage de l'esprit. En lisant 
dans les vieilles éditions de la Bible de Luther les pré- 
faces que l'on n'imprime plus depuis longtemps, on 
reconnaîtra avec quelle indépendance Luther se servait 
de ce critérium. Savoir s'il le manie bien ou mal, cela 
ne fait pas maintenant l'objet de notre recherche; quoi 
qu'il en soit, il s'en servait. Rome, reprochant sans cesse 
aux protestants leurs divisions, leur manque d'une 
autorité fixe, pareille à celle de l'Église pour les catho- 
liques, les protestants furent entraînés à faire de la 
Bible cette autorité. On en vint à voir dans la Bible une 
sorte de talisman tout d'une venue et à lui en attribuer 
les vertus. On finit par y voir une chose toute différente 
de ce qu'était ce livre à l'origine, de ce qu'on y avait vu 
aux époques primitives. En ce sens, les protestants se 
servaient de la Bible dans la pratique, d'une façon bien 
plus irrationnelle que Rome ne l'avait jamais fait; 
Rome, en effet, avait son hypothèse d'une Église catho- 
lique douée des vertus d'un talisman, et n'avait pas 
besoin d'attribuer aussi ces vertus à la Bible. Aussi est- 
il bien rare de voir en Angleterre les hommes se servir de 
la Bible avec discernement, et apprécier la valeur 
inégale des documents qui la constituent, et cependant 
nous ne pouvons arriver autrement à une saine critique 






Mi 



XXII 



PREFACE. 



de la Bible, critique indiquée, nous le répétons, par les 
termes : canon, écrits canoniques. 

Mais il n'y a guère de grande chose faussée par les 
hommes qui n'indique, de quelque façon que ce soit, la 
perversion qu'elle a subie. Comme nous l'avons dit 
ailleurs ', cette idée d'une Église catholique infaillible 
est plus fatale qu'aucune autre au fait concret de l'Église 
romaine, telle que nous la voyons, et qui se prétend 
infaillible aujourd'hui. L'Église catholique infaillible est 
en réalité l'âme prophétique du monde songeant à 
l'avenir; c'est toute la race humaine progressant vers le 
bien, développant plus complètement la vérité que ne 
peut la posséder aucun individu transitoire. Bien plus, 
il en est du pape lui-même comme de l'Église catholique. 
Ce vieillard aimable et bienveillant, quoique pessimiste, 
qui occupe aujourd'hui la chaire de Suint-Pierre, et dont 
nous lisons les allocutions, pour nous vaines et impuis- 
santes, le pape se considère comme pape idéal, l'esprit 
même des temps sous forme humaine, l'incarnation de 
ce que les Allemands appellent Zeit-Geist. Combien sont 
vrais les instincts de l'homme, combien sont prématurées 
les interprétations qu'il en donne ! 

Pour en revenir à ce que nous disions, il est fort 
difficile de bien lire la Bible assurément, il est aussi 
très-difficile de bien cultiver son intelligence. C'est que 
la culture intellectuelle n'implique pas seulement la 
science, elle implique aussi le tact, le discernement, qui 
s'acquièrent et se forment à l'aide des connaissances 
acquises ; sans ce tact il n'y a pas de vraie culture intel- 
lectuelle. Bien qu'il soit difficile de l'acquérir, la culture 



i> 



1 Saint Paul and protestantism, p. lô(j. 



PHEEACE. 



XXIII 



intellectuelle est pourtant nécessaire; car, après tout la 
Bible n'est pas un talisman à prendre à la lettre, et dont 
on puisse tirer parti de cette façon. Malgré leur préten- 
tion de donner l'interprétation légitime de la Bible, 
aucune de nos Eglises ne doit être considérée comme Un 
talisman non plus. La véritable culture intellectuelle 
peut seule nous donner cette interprétation ; ainsi donc, 
s'il existe, ce qui est indubitable, une intime connexion 
entre la conduite et la Bible bien interprétée, nous ne 
pouvons exagérer l'importance de la culture intel- 
lectuelle. Par conséquent, si la conduite est nécessaire, 
et rien ne l'est autant, la culture intellectuelle est 
nécessaire. 

Le pauvre en a le même besoin que le riche, et aujour- 
d'hui, quand même les pauvres auraient le bonheur 
d'acquérir une instruction des plus rudimentaires, cette 
instruction ne peut guère développer leur intelligence. 
L'éducation que l'on donne aux riches ne vaut guère 
mieux à cet égard. Quand nous disons, en effet, que la 
culture intellectuelle consiste à faire connaître ce qui a 
été pensé et dit de mieux en ce monde, nous indiquons 
un système d'éducation qui aurait directement pour but 
de diriger nos lectures en ce sens. Or, ce système, cette 
méthode n'existe pas plus pour guider les lectures des 
riches que celles des pauvres. On n'y pense même pas; 
celui qui en éprouve le besoin doit se faire sa méthode. 
Et nos lectures étant ainsi sans but, le plus souvent, 
Butler a bien raison de dire qu'en général, lire, c'est 
perdre son temps. 

Cependant la culture intellectuelle est absolument 
nécessaire, et sans lecture, pas de culture intellectuelle; 
mais cette lecture doit avoir un but, il lui faut une 



■fcp*.l 



XXIV 



PREFACE. 



méthode pour se guider. Celui qui cherche à développer 
cette méthode fait une bonne œuvre : on ne peut aujour- 
d'hui rendre un plus grand service à l'éducation. On ne 
dira plus que tel ou tel homme n'a pas le temps de 
s'instruire, dès que l'on aura assez le désir de l'instruc- 
tion pour examiner sérieusement l'emploi que nous 
faisons aujourd'hui de notre temps. On l'a dit déjà, on 
ne saurait trop le répéter : donnez à un homme tout le 
temps qu'il perd maintenant pour satisfaire ses vices, 
s'il est vicieux, mais, en tout cas, le temps qu'il perd à 
quelque besogne inutile, à des plaisirs faux et nuisibles, 
à une correspondance banale, à des lectures faites au 
hasard, et il aura tout le temps nécessaire pour cultiver 
son intelligence. Die zeit ist unendlich lang, dit Gœthe, 
et il a raison ; certains hommes le gaspillent entière- 
ment, bien des hommes en gaspillent beaucoup, nous en 
gaspillons tous une bonne partie. 



INTHODUCTION 



I. M. Disraeli, parlantdela Grèce avec cette négligence 
dédaigneuse qui convient à la race hébraïque, disait 
récemment dans un livre bien connu que l'aristocratie 
anglaise, si polie, cette fleur de la nation, était vraiment 
grecque, entre autres choses, par son peu de lecture et 
son indifférence à l'égard des lettres. Or, il y a là une 
petite inexactitude, croyons-nous, si c'est par l'Hellade à 
son apogée que nous devons juger de ce qui est grec. En 
effet, le plus récent des historiens de la Grèce, le docteur 
Curtius, nous dit qu'à Athènes, au siècle de Périclès, tout 
le monde lisait ; il dit encore : « Les Grecs se distinguaient 
surtout des barbares anciens et modernes en ce qu'ils 
avaient l'idée de faire marcher de front l'éducation du 
corps et celle de l'esprit. » De notre côté, nous avons cru 
pouvoir dire déjà, en parlant de l'aristocratie anglaise, 
qu'elle était composée de barbares, pour dire qu'elle est 
tout le contraire des Grecs, par ce motif que, malgré le 



xxvi 



INTRODUCTION. 



bel aspect plein de fraîcheur de ceux qui la composent, 
gens vivant au grand air et amateurs du sport, notre 
noblesse n'a pas grande disposition à lire ou à penser. 
M. Disraeli pensait peut-être aux Hellènes primitifs de la 
Grèce du Nord-Ouest, dont sont sortis lesDoriens du Pélo- 
ponèse, mais qui restèrent dans leurs demeures, et ne s'y 
développèrent pas comme leurs frères plus fameux. On 
rend très-bien compte sans doute de ces Hellènes primitifs, 
des Chaoniens, des Molossiens, par exemple, en disant 
qu'ils vivaient au grand air, qu'ils aimaient les plaisirs 
des champs et ne lisaient jamais. Ainsi entendu, le 
parallèle établi par M. Disraeli, tout en prêtant à l'équi- 
vocpie, semble ingénieux et vrai. Notre classe aristo- 
cratique, telle qu'il la dépeint, ressemble en effet à ces 
montagnards robustes, les Molossiens, les Chaoniens, 
qui se distinguent des autres Grecs et se rapprochent des 
barbares en ce qu'ils ne se sont pas développés comme les 
Grecs. En tout cas, cette aristocratie anglaise, si belle, 
si attrayante, si puissante, si distinguée, et qui fait 
l'admiration des bons bourgeois des classes moyen- 
nes, à tout d'abord droit à notre attention, et, reoon- 
naissons-le, elle montre pour les lettres un souverain 
mépris,. 

Après l'aristocratie, le corps de l'État qui est le plus 
en lumière chez nous, et attire nos regards comme l'admi- 
ration des bourgeois, se compose de ceux qui cultivent 
les sciences physiques. L'avenir s'annonce pour eux plus 
brillant encore que le présent. Or, ils sont en pleine 
révolte contre la tyrannie des lettres, cela est notoire. 
Il se produit une croisade pour priver les lettres de la 
place trop importante qu'elles ont occupée dans l'appré- 
ciation des hommes, pour y substituer d'autres études, 



INTRODUCTION. 



XXVII 



et les nouveaux croisés sont tous gens d'importance, 
plus importants encore par la valeur éminente des chefs 
qui les conduisent. 

La religion a toujours été jusqu'à ce jour une grande 
puissance en Angleterre, malgré les humiliations pro- 
chaines qui la menacent; les amis des sciences physi- 
ques nous permettront donc de dire qu'après eux, et 
après la noblesse, les chefs du monde religieux occupent 
encore une place éminente aux yeux du public, et il 
faut tenir compte des opinions et des tendances qu'ils 
représentent. 11 est bien singulier que les sentiments de 
ces chefs religieux semblent aussi, de nos jours, si 
contraires aux lettres en elles-mêmes; ils les méprisent 
et les traitent comme l'instrument sans précision « d'es- 
sayistes, » sans profondeur, d'écrivains de revues; les 
dogmes, au contraire, font l'objet de leur tendresse, les 
dogmes, qui sont la façon précise de présenter les choses 
religieuses, en opposition avec leur exposition littéraire. 
En parlant de la théologie dogmatique qui a cours 
aujourd'hui, un journal religieux (the Guardian) la 
définit : la précision, l'exactitude de la pensée religieuse. 
De son coté, le doyen de Norwich nous parle « de miè- 
vreries sentimentales, s'efforçant d'une façon pitoyable 
d'entrer en lutte contre une doctrine précise, religion 
sans nerf, privée du ressort et de la force que lui donne 
la doctrine. » Le chancelier d'Oxford, homme très-distin- 
gué, a cru devoir nous dire récemment, en public, que 
« la religion ne peut pas plus être séparée du dogme que 
la lumière ne peut l'être du soleil. » Monseigneur Wilber- 
force, évêque de Winchester, et monseigneur Ellicott, 
évoque de Gloucester, annonçaient il y a peu de temps, 
en pleine assemblée du clergé, « qu'ils voulaient faire, 



I 



I 



xxviu 



INTRODUCTION. 



comme ils le disaient eux-mêmes, un effort en l'honneur 
de la divinité de Notre-Seigneur, » et cette prétention 
nous semble bien hasardée. Ils voulaient aussi faire 
sentir « la séparation infinie, dans le temps et dans 
l'éternité, qui existe, selon leur manière de voir, entre 
ceux qui repoussent la divinité du Fils Éternel et ceux 
qui l'acceptent. » Nous voyons de même un champion du 
dogme prétendant « qu'on ne doit pas appeler chrétien 
un enseignement qui ne professe pas la personnalité de 
Dieu; » un autre insiste de même sur « l'idée précise 
qu'il faut avoir au sujet de la personnalité du Saint- 
Esprit. » Pour un troisième, il est hors de doute que 
« Notre-Seigneur rattache la vie éternelle à la vraie con- 
naissance de la Divinité : » il faut entendre par là une 
connaissance spéculative et dogmatique vraie. Un qua- 
trième fait appel à l'histoire et à la nature humaine 
pour prouver « qu'une Église sans dogme ne peut pas 
plus satisfaire aux besoins de l'âme qu'une boule de neige 
que l'on peindrait pour la faire ressembler à un fruit 
n'assouvirait l'appétit. » Tous ces partisans de la science 
théologique sont pleins de sévérité à l'égard des lettres, 
comme les partisans des sciences physiques, mais par 
des motifs différents. Pour eux, chercher à donner une 
explication littéraire de l'histoire et des idées reli- 
gieuses, c'est renverser la foi qui nous a été transmise 
par les saints; ceux qui cherchent ainsi à en rendre 
compte sont « les naufragés de la foi ; » ils parlent du 
poison répandu publiquement par les athées, racontent 
les progrès de Y athéisme, qui en vient, d'après eux, à 
nier Dieu, rejeter Jésus-Christ et donner libre cours à 
toutes les passions humaines ; et s'ils ont surtout en vue 
les audaces des sciences physiques, tout ceci s'adresse 



1 



INTRODUCTION. 



XXIX 



en même temps aux témérités dangereuses et au relâche- 
ment des lettres. 

Nous n'avons pas la prétention inadmissible d'agir 
efficacement sur F esprit de l'aristocratie, car nous n'avons 
pas oublié ce que dit l'Ecriture au sujet du jeune homme 
riche. Mais, après y avoir réfléchi de notre mieux, 
nous nous croyons en droit de dire aux partisans des 
sciences physiques, comme à ceux du dogme, quelques 
paroles en faveur des lettres, pour protester contre le 
peu de cas qu'ils en font, les uns et les autres, par des 
motifs différents. C'est surtout pour répondre aux 
partisans des dogmes religieux que nous voudrions leur 
faire sentir toute l'importance des lettres, en raison des 
grands résultats que cette question implique actuelle- 
ment. Ainsi, nous voulons parler ici des rapports qui 
existent entre les lettres et la religion, de l'action des 
lettres sur le dogme, et du résultat de cette action sur 
la religion. Cet essai a donc pour objet l'étude du 
dogme au point de vue de la critique littéraire. 

II. Les dogniatistes aiment la religion, cela est clair ; 
sans cela, pourquoi s'en occuperaient-ils autant ; pour- 
quoi la plupart d'entre eux en feraient-ils l'affaire pro- 
fessionnelle de toute leur vie? La religion a pour but 
le salut de l'homme, cela est clair aussi. Qu'il doit 
donc être pénible pour eux de penser que le salut se 
rattache indubitablement à la vraie connaissance de la 
Divinité, et que cette vraie connaissance de la Divinité 
dépend du raisonnement, dont bon nombre d'hommes 
se montrent peu capables ! De plus, il s'agit ici de rai- 
sonner sur des idées ou des termes tels que la substance, 
l'identité, la causalité, Fintentionnalité, au sujet des- 



XXX 



INTRODUCTION. 



quels les opinions ne peuvent se mettre d'accord. La 
connaissance précise de la géométrie dépend aussi, il est 
vrai, du raisonnement, et il n'y a pas beaucoup de gens 
qui sachent bien la géométrie. Mais tout d'abord on 
peut être sauvé sans bien connaître cette science, et 
puis ces idées ou ces termes : le point, la ligne, l'angle, 
d'après lesquels on raisonne en géométrie, sont sans 
ambiguïté et ne peuvent donner lieu à une discussion. 
Quant aux démonstrations et aux termes de la théo- 
logie, nous ne pouvons pas nous tranquilliser de môme. 
Cette pensée doit troubler toutes les joies d'une 
solennité comme celle où l'archevêque d'York faisait 
récemment à lord llarrowby, au doyen de Cantorbéry, 
M.Payne Smith, et à tout un auditoire de même famille, 
une leçon sur la théorie de la causalité, pour la défense 
et la rénovation de la religion. Et, de notre côté, si 
nous pouvions faire voir que, dans cette affaire si impor- 
tante, la religion, le raisonnement abstrait n'est pas le 
moyen utile, et qu'il en existe un autre aussi bon et 
même meilleur (car, à en juger par l'état de choses 
actuel, il ne peut y en avoir de plus mauvais), et que ce 
moyen est à la portée d'un homme ordinaire, ce serait 
pour nous une grande consolation, puisqu'on nous 
reproche sans cesse notre insuffisance à l'endroit du rai- 
sonnement abstrait. 

Du côté des lettres, il y a ceci de bon, qu'il n'y faut 
pas une capacité extraordinaire, comme il en faut pour 
tirer parti de la théorie de causalité à la façon de l'arche- 
vêque d'York, ou de la doctrine de la divinité du Fils 
éternel, comme l'entendent les évêques de Winchester et 
de Gloucester. Ce qu'il y a de bon dans les lettres peut 
s'acquérir sans talent d'argumentation et sans ceformi- 



I 



INTRODUCTION. 



XXXI 



dable appareil logique, assez semblable aune guillotine, 
qui serait, d'après le professeur Huxley, le meilleur com- 
pagnon d'un jeune homme. Il aurait raison, assuré- 
ment, si la sagesse ne pouvait s'acquérir qu'à force de 
raisonnement; mais alors la condition de ceux qui ne 
sont pas capables de manier une si terrible machine 
serait bien à plaindre, et il faut bien remarquer que les 
hommes capables de tirer parti d'un appareil si com- 
pliqué sont fort rares. 

Par les lettres, un esprit honnête acquiert peu à peu, 
avec des connaissances nouvelles, un jugement solide, 
et par lettres, il faut entendre la connaissance de ce que 
le genre humain a pensé et dit de mieux en ce monde. 
Ce jugement, tous ceux qui ont un esprit bien con- 
stitué et qui veulent s'en donner la peine peuvent l'ac- 
quérir, si les circonstances s'y prêtent tant soit peu. 
Il vient tout seul, pour ainsi dire; les idées qu'il déplace 
se déplacent sans difficulté, tout naturellement et sans 
les luttes de la controverse. Les choses se montrent à 
nous sous un aspect nouveau dès que de nouvelles 
connaissances les éclairent. Ce n'est plus la logique 
qui renverse nos opinions premières, nous ne sommes 
plus chassés du terrain que nous occupions, nos progrès 
nous mènent sur un terrain nouveau. 

Nos erreurs proviennent bien plus du défaut de con- 
naissances nouvelles que des erreurs de raisonnement. 
Les lettres répondent donc chez l'homme à un besoin 
plus grand que la logique. L'idée d'un triangle est 
définie et certaine, et déduire de cette idée les pro- 
priétés du triangle est affaire de raisonnement. On 
rencontre parfois certaines intelligences qui ne sont 
pas capables de ce travail, et c'est la cause d'un certain 



I 



I 

I 






XXXII 



INTRODUCTION. 



I 



nombre de bévues que nous voyons en ce monde. Mais 
il y a un plus grand nombre de bévues qui provien- 
nent de ce que les gens se figurent qu'une idée est 
définie et certaine, comme l'idée d'un triangle, quand 
il n'en est rien ; d'après l'idée qu'ils se sont faite d'une 
chose, ils en déduisent les propriétés ; envers et contre 
tous ils défendent alors leurs déductions, et cepen- 
dant leur point de départ est faux. Que de gens ayant 
un talent naturel pour faire ces raisonnements abstraits 
et difficiles sont ainsi entraînés à l'erreur ! Pour éviter 
cette erreur, il faut avoir une connaissance étendue et 
familière de l'esprit humain, de ce qu'il a produit, 
afin de reconnaître l'origine des idées, des termes, et 
leur vrai caractère. Mais c'est là le but des lettres, de 
l'histoire, et non de la logique. 

Ainsi donc, des esprits peu doués à l'endroit des rai- 
sonnements abstraits peuvent acquérir cependant un 
jugement sain, et arriver même à élucider des bévues 
que les athlètes de la logique ont commises par excès de 
talent. 



LA CRISE RELIGIEUSE 



CHAPITRE PREMIER 



La religion donnée aux hommes. 



I. Nous avons dit ailleurs ' que des ternies comme la 
grâce, la nouvelle naissance, la justification, ont nota- 
blement contribué à faire comprendre saint Paul tout 
de travers. Il employait ces termes tels qu'ils se pré- 
sentaient à son esprit, comme on se sert des mots dans 
le langage ordinaire, ou dans le langage de l'éloquence 
et de la poésie; on rend ainsi à peu près, mais à peu 
près seulement, ce qui se présente à l'esprit, sans pré- 
tendre pour cela donner une définition exacte et adé- 
quate de la chose. Et voilà que l'on s'est mis à inter- 
préter ces termes d'une façon rigide, définie, comme 
s'ils étaient les symboles d'une chose définie elle- 
même, que l'intelligence conçoit complètement, comme 
les noms de la ligne ou de l'angle, et l'on s'est mis à 



Cukure and Anarchy, 

MAT1IIEL ARNOLD, 



p. 178. 






LA CRISE RELIGIEUSE. 












raisonner d'après cette supposition-. Bref, saint Paul 
se sert de termes littéraires, et les théologiens en ont fait 
des termes scientifiques. 

Pour bien se rendre compte de cette erreur, il faut 
l'observer dans ce terme suprême qui remplit toute la 
religion, le mot Dieu. L'ambiguïté qui existe dans 
la façon de s'en servir, et que rien ne pourra dissiper, 
semble-t-il, est au fond de toutes nos variations, de 
toutes nos difficultés religieuses. On se sert de ce mot 
comme s'il s'agissait d'une idée parfaitement définie et 
certaine, dont il serait possible tout d'abord de tirer des 
propositions, des déductions, comme on le ferait de 
toute autre idée définie, dont la connaissance serait cer- 
taine. Ainsi, j'ouvre un livre qui combat des idées 
que l'auteur considère comme pernicieuses au point de 
vue religieux; je lis : « Par rapport à la morale, la 
conscience nous dit que... par rapport à Dieu, la con- 
science nous dit que... Il parle encore « de l'impulsion qui 
porte l'homme à rechercher Dieu, » et « de l'impulsion qui 
porte l'homme à rechercher sa plus haute perfection, » 
comme si ces deux idées étaient distinctes, d'une façon 
évidente et toute simple. Or, la morale représente pour 
tous une idée parfaitement définie et certaine : l'idée de 
la règle qui prescrit ce que doit être la conduite de 
l'homme. De même, nous comprenons tous clairement 
ce que signifie la perfection de l'homme : atteindre aussi 
haut que ses capacités lui permettent d'atteindre. Et 
relativement à ces deux idées de morale et de perfection, 
on se sert du mot Dieu comme s'il représentait une idée 
aussi claire et aussi précise que les deux autres ; une 



LA RELIGION UlINNÉE AUX HOMMES. 3 

idée déduite de l'expérience, comme l'idée de morale et 
de perfection; une idée au sujet de laquelle aucune con- 
testation n'est possible, et dont il soit légitime de tirer 
des déductions, de faire la base incontestable de nos 
arguments, comme s'il s'agissait de morale ou de per- 
fection. Mais reconnaissons-le : l'humanité ne prend pas 
le mot Dieu comme un terme de science exacte ; pour 
les hommes, c'est en général un terme poétique, un 
terme d'éloquence jeté, pour ainsi dire, pour exprimer 
un objet que l'esprit ne peut pleinement concevoir ; c'est 
un terme littéraire, et, selon les variabilités d'intention 
de celui qui parle, les hommes désignent ainsi un objet 
différent. 

Il faut donc se demander ce qu'entendent les hommes 
par ce mot; doit-il être pris dans le sens littéraire, ou 
dans le sens scientifique? Puis, il faut se demander quel 
est dans l'idée le fonds commun sur lequel s'appuient 
tous les hommes, en admettant que ce soit là pour eux 
un terme de poésie, d'éloquence, que chacun interprète 
plus ou moins selon ses sentiments et son caractère indi- 
viduel. Ce fonds commun serait alors pour eux, et aussi 
pour nous quand nous parlons aux autres, le sens réel 
du mot, celui qui pourrait nous servir dans l'argumen- 
tation, celui qui nous permettrait des déductions légi- 
times et sans ambiguïté. 

Le sens formel, strict, du mot Dieu, comme des mots 
aryens congénères Theos, Deus, Deva, signifie simple- 
ment brillant, comme nous l'enseignent les philologues. 
D'une certaine façon étroite, c'est donc là le sens exact 
et scientifique du mot Dieu. Longtemps on a cru (pie le 















4 LA CUISE RELIGIEUSE. 

sens était celui d'excellence et de bonté, et c'est le sens 
que lui donnait Luther en définissant ce mot : Ce que 
l'homme connaît ou peut connaître de meilleur. C'est 
encore le sens que le genre humain lui a toujours donné 
réellement dans l'histoire ; et si c'est là le fonds commun 
d'idées auquel les hommes se reportent en général quand 
ils se servent du mot Dieu, nous sommes autorisés à 
prendre cette signification pour le sens réel du mot, 
qui n'exprime alors, il est vrai, rien de bien précis. 

Mais les théologiens prétendent que ce mot a aussi un 
sens scientifique, qu'ils déduisent des idées de substance, 
d'identité, de causalité, d'intentionnalité, etc., enseigné 
par la Bible, disent-ils, ou tout au moins impliqué dans 
ce livre, et toutes les Écritures en dépendent. Selon 
cette signification scientifique et théologique, qui a tout 
au moins l'apparence extérieure d'une grande précision, 
Dieu est une substance infinie et éternelle, et tout à la 
fois une personne, la grande cause première, le gouver- 
neur moral et intelligent de l'univers; Jésus-Christ lui 
est consubstantiel ; le Saint-Esprit est une personne qui 
procède des deux autres. C'est pour défendre et propager 
cette doctrine, en tout ou en partie, que les évêques de 
Winchester et de Gloucester se montrent pleins de zèle. 

Il y a pourtant des hommes qui n'arrivent pas à com- 
prendre la valeur des déductions tirées des idées abs- 
traites que nous citions ci-dessus ; ces déductions sont 
pour eux absolument creuses. On leur dit cependant que 
c'est là le sens que donne k Bible au mot Dieu, le seul 
sens qu'il soit permis de lui donner, si l'on accepte la 
Bible ; ils repoussent donc à la fois cette interprétation 



r,A rtEUGION DONNÉE AUX HOMMES. 5 

et In, Bible elle-même. C'est pour quelque motif de ce 
genre assurément que le professeur Huxley disait na- 
guère au" comité des écoles de Londres que, si les îles 
Britanniques étaient sans religion, il ne lui viendrait pas 
dans l'esprit de la leur présenter au moyen de la Bible. 
Bien des hommes pensent de même, et pour ceux qui 
font cas de la Bible, peut-on supposer un plus grand 
exemple des sacrifices imposés en certains cas par la 
vérité, que de voir la vérité problématique des évoques 
de Winchester et de Gloucester nous mettre en demeure 
de sacrifier l'influence de la Bible sur un si grand nom- 
bre d'hommes ? 

S'il est une chose en dehors de la métaphysique et 
dont un homme ordinaire, incapable de poursuivre des 
abstractions ardues, se puisse rendre compte facilement, 
c'est la religion. C'est, en effet, la conduite qui fait 
l'objet de la religion, et bien que les hommes l'aient 
embrouillée de leurs recherches philosophiques, la con- 
duite est ce qu'il y a de plus simple au monde. Enten- 
dons-nous : elle est toute simple s'il s'agit de savoir ce 
qu'on doit faire, mais, quand il faut agir, rien n'est plus 
difficile. Faire ce que nous savons parfaitement devoir 
faire, voilà la difficulté ; mais, au lieu d'envisager carré- 
ment cette difficulté, les hommes préfèrent en recher- 
cher une autre; ils veulent se rendre compte de l'origine 
du sens moral, de la genèse et de la physiologie de la 
conscience, etc. Ce sont là assurément des questions 
difficiles et intéressantes ; l'homme doit appliquer ses 
facultés à les résoudre, mais cette difficulté est spécula- 
tive. La difficulté de la religion est toute différente, 









6 



LA OniSE RELIGIEUSE. 



elle est pratique; et la difficulté spéculative nous fait 
souvent négliger la seconde. Cependant, la difficulté 
de la religion est assez grande par elle-même, dès qu'on 
veut bien s'en rendre compte, pour donner satisfaction à 
l'esprit le plus amateur de la difficulté vaincue. Elle 
se rapporte à la bonne direction de soi-même en tout ce 
qui fait l'objet de la conduite, c'est-à-dire, pour le moins, 
aux trois quarts de la vie humaine. Et c'est peut-être 
là une évaluation inférieure à la vérité ; mais pour ne 
rien exagérer, ce qui est toujours un danger, contentons- 
nous de cette évaluation restreinte. 

Pour bien reconnaître cette valeur de la conduite 
dans la vie, laissons de côté les termes de l'école, le 
sens moral, la volition, l'altruisme, du ressort de la phi- 
losophie, pour nous en tenir aux exemples les plus clairs 
et les plus palpables. Quand l'homme siche de la pa- 
rabole dit : « Mon âme, tu as des richesses qui te dure- 
« ront bien des années ; prenons nos aises, mangeons, 
« buvons, soyons joyeux *, » ces richesses dont il fait 
l'objet capital de la vie (et dans la pratique il n'en est 
pas autrement, on veut prendre ses aises, manger, boire, 
vivre dans la joie), ces biens, l'emploi que nous en faisons, 
constituent l'objet de la conduite, la matière sur laquelle 
elle s'exerce. La bonne chère, les aises et les plaisirs, 
les richesses, les rapports sexuels et toute liberté donnée 
au tempérament et aux instincts, voilà la matière de la 
conduite; le genre humain tout entier le sait bien. 

Quand Protagoras nous indique en quoi consiste l'édu- 
cation qui se poursuit de la première enfance jusqu'à la 

1 Lue, xu, 19. 



i,\ HELlfilD.N DONNEE AUX HOMMES. 



mort, il nous dit ce qui constitue la conduite, sa nature 
et tout ce qu'elle embrasse. Voici ses paroles : « Dès que 
« l'enfant est en âge de comprendre ce qu'on lui dit, sa 
« nourrice, sa mère, son pédagogue, et son père aussi, 
« s'efforcent de faire qu'il soit bon ; on lui enseigne, on 
« lui montre en toute chose ce qu'il doit faire ou dire, 
« ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est honorable, 
« ce qui est méprisable, ce qui est saint, ce qui est impie, 
« ce qu'il doit faire, ce qu'il ne doit pas faire. » Dans 
un essai des plus ingénieux sur l'origine de la morale, 
M. Littré, que nous citons de préférence aux auteurs 
plus familiers du public anglais, pour nous mettre en 
bons termes avec les disciples d'A. Comte, qui nous ont 
si fort attaqués, M. Littré nous fait mieux voir qu'on ne 
l'avait jamais fait que toutes nos impulsions provien- 
nent de deux instincts élémentaires, l'instinct de con- 
servation et l'instinct de reproduction. Prenons donc 
sa théorie, et disons que toutes les impulsions qui pro- 
viennent de ces deux instincts, attribuant aux termes 
leur sens habituel, constituent la matière de la conduite. 
La matière de la conduite comprend donc, pour le 
moins, toutes les impulsions qui proviennent du carac- 
tère, comme toutes celles qui proviennent de l'instinct 
sexuel, et nous savons tous tout ce que cela implique. 
La conduite, c'est notre façon d'agir sous l'influence 
de ces deux instincts ; elle consiste à leur obéir, à les 
régler ou à les réfréner; la conduite n'est que cela. 
La théorie de M. Littré n'y fait rien; qu'elle soit vraie 
ou fausse, les impulsions subsistent, on ne peut les nier, 
et il faut en tenir compte dans toute notre conduite. 



I 






MB 



r.A nnisE religieuse. 



Si cela est vrai, l'importance de la conduite et sa simpli- 
cité sont aussi évidentes l'une que l'autre. Son im- 
portance est évidente, parce que la'conduite se rapporte 
à une si grande part de la vie humaine, celle qui est 
commune à toutes sortes de gens; et sa simplicité, parce 
que, si une admonestation constante est nécessaire pour 
nous déterminer dans la conduite, cette admonestation 
n'a pas pour but de nous faire reconnaître ce que nous 
devons faire, mais de nous faire agir effectivement. 

Par rapport à cette simplicité, tous les moralistes sont 
d'accord. L'évêque Butler dit : « Avant d'entreprendre 
« une action (c'est là ce que nous appelons la conduite), 
« qu'un homme simple et honnête se demande : Est-ce 
« bien, est-ce mal, ce que je vais faire là? Je suis con- 
« vaincu qu'il n'est guère de circonstance où un homme 
« de bonne foi ne trouve la réponse conforme à la vérité 
« et à la vertu. » L'évêque Wilson dit : « Tournez tou- 
te jours vos regards vers Dieu ; ce qui signifie consultez 
« votre conscience), et Dieu vous fera voir, comme dans 
« un miroir (c'est la conscience) ce qu'il faut faire. » C'est 
bien là ce qu'indique cette maxime connue de l'Ecclé- 
siaste : « Dieu a créé l'homme droit et juste, et l'homme 
« s'est lui-même embarrassé dans une infinité de ques- 
« tions 1 ; » et il faut entendre par là bien des rai- 
sonnements abstraits. Tenons-nous-en là, nous avons 
trouvé un point d'appui à l'aide duquel de pauvres gens 
bien simples, et qui n'ont pas la prétention d'être des 
athlètes de ta logique, peuvent se tenir fermes. 

Ainsi donc, si l'on nous demande quel est le but de la 

' Keelop., vif, 20. 



LA RELIGION DONNÉE AUX HOMMES. 9 

religion, nous répondrons : La conduite. Si de plus on 
nous demande : Qu'est-ce que la conduite, nous répon- 
drons : Les trois quarts de la vie. 



IL II sera assurément bien facile de prouver que la 
conduite, la justice, qui est le but de la religion, est tout 
particulièrement le but de la religion biblique. Le mot 
justice est le mot capital de l'Ancien Testament : « Obser- 
« vez le jugement, et agissez selon la justice. » « Cessez 
« de faire le mal, apprenez à faire le bien ' ! » Et c'est 
dans le sens tout simple de la conduite qu'il faut prendre 
ces expressions : « Offrez le sacrifice de la justice 2 , » ou> 
en d'autres termes : n'offrez pas les sacrifices de victimes 
des cérémonies prescrites alors par les usages religieux. 
C'est aussi de la justice que s'occupe avant tout le Nou- 
veau Testament; mais ici il s'agit d'une justice que l'on 
obtient par un moyen spécial, la justice au moyen de 
Jésus-Christ : « Que tous ceux qui s'appellent du nom de 
« Christ s'écartent de l'iniquité 3 . » Voilà, comme nous le 
remarquions ailleurs 4 , une formule qui résume le Nou- 
veau Testament, et marque le terrain sur lequel est 
établie l'Eglise chrétienne. 

Nous trouvons une formule pareille qui résume l'An- 
cien Testament : « Oh, vous qui aimez l'Éternel, ayez 
« soin de haïr tout ce qui est mal 5 . » « Celui qui dirige 



* Isaïe, lvi, 1. — i, 16, 17. 
2 Prov., xxi, 3. 

5 2'Tim., h, 19. 

* Saint Paul and pratestantism., p. 159. 
5 Ps. xcvn, 10. 






II.) r.A crise RELIGIEUSE. 

« sa conduite en vue du bien, connaîtra le salut de 
« Dieu ' . » 

Mais on va faire tout de suite cette objection : Tout 
ceci se rapporte à la morale et non à la religion. En 
effet, bien des gens, les théologiens tout particulière- 
ment, ont soin de faire ici une distinction et d'opposer 
même à la religion la morale, l'éthique, la conduite. La 
religion dépendrait en quelque sorte de certaines pro- 
positions relatives à la divinité du Fils éternel, à la per- 
sonnalité de Dieu, à la prédestination ou à la justifica- 
tion. Cependant, par son étymologie, le mot religion 
signifie tout simplement soit ce qui nous rattache à la 
justice (religare), soit notre façon de recueillir (relegere) 
tout ce qui se rapporte à la justice et d'en faire l'objet 
de nos soins constants. Chacun prendra l'étymologie 
qui correspondra le mieux à sa manière de voir; mais, 
en fin de compte, la différence de signification n'a pas 
grande impoi'tance, et l'on ne peut donner au mot reli- 
gion un autre sens. C'est donc faire une fausse antithèse 
que d'opposer l'éthique à la religion. L'éthique, c'est ce 
qui est pratique ; c'est la pratique, la conduite devenant 
habitude et disposition. Le mot religion se rapporte 
aussi à la pratique, mais à une pratique d'un ordre plus 
élevé; et l'antithèse de la religion ou de. l'éthique, 
comme de la pratique, c'est la théorie. 

Or, des propositions relatives à la divinité du Fils 
éternel sont théoriques; c'est donc avec raison qu'on les 
oppose à des propositions relatives à la morale ou à l'é- 



1 Ps. l, 23. 



LA REUOION DONNEE AUX HOMMES. 



11 



thique; mais, de môme, il y a lieu de les opposer h des 
propositions relatives à la religion. Ces propositions 
diffèrent spécifiquement de ce qui est religieux; mais ce 
qui est religieux est de môme espèce que ce qui est 
moral. N'y a-t-il pas cependant de différence entre 
l'éthique ou la morale et la religion? Il y en a une, 
assurément : c'est une différence de degré. En suivant 
l'intention de la pensée et du langage humains dans 
l'emploi de ce mot, la religion est la morale élevée, em- 
brasée , illuminée par le sentiment; quand l'émotion 
s'applique à la morale, alors s'effectue le passage de la 
morale à la religion. Le sens vrai du mot n'est donc 
pas la morale, c'est la morale inspirée par l'émotion. 
Le mot biblique la justice marque cette élévation 
nouvelle, cette inspiration de la morale. Dans la vie 
habituelle, nous disons la conduite ; dans les recherches 
philosophiques, la morale ; en religion, nous disons la 
justice. 

On applique parfois ce mot de religion à toutes pen- 
sées, à tous sentiments élevés. Gœthe dit ainsi : « Celui 
qui possède l'art et la science possède aussi la religion. » 
Prenons pourtant les mots dans leur sens habituel. 
Si bon nous semble, nous pouvons appeler religion la 
science ou l'art inspirés par l'émotion; nous pouvons de 
même rattacher à l'instinct de conservation, auquel 
M. Littré rapporte toutes nos affections privées, le per- 
fectionnement individuel par l'étude du beau dans les 
arts ; nous pouvons rattacher aussi à l'instinct de repro- 
duction, auquel il rapporte nos affections sociales, le per- 
fectionnement du genre humain au moyen des sciences 



12 



LA CRISE REUfilF.ITSE. 



politiques. Mais les hommes n'en sont pas encore là, 
et ce n'est guère qu'en matière de conduite que s'exer- 
cent leurs affections particulières ou sociales, comme il 
est facile de s'en rendre compte; de même, nous ne nous 
occupons guère encore de la religion que relativement à 
la conduite. En parlant de religion, les hommes ont 
en vue une activité qui ne s'exerce pas dans la totalité 
de la vie ; elle ne s'exerce qu'en ces trois quarts de la 
vie qui appartiennent à la conduite. Pour un mot, 
c'est là une portée bien suffisante ; quoi qu'il en soit, 
acceptons dansl'emploi que nous faisons du mot religion 
les limites que lui a tracées le langage des hommes. 

On va nous poser cette question : Que signifie cette 
application de l'émotion à la morale? à quel signe recon- 
naîtrons-nous que la morale est devenue religion? La 
réponse est facile, et, pour mieux faire saisir notre pen- 
sée, nous allons la développer par des exemples : « Par 
« un bienfait de la Providence en leur faveur, dit Quin- 
« tilien, les hommes trouvent leur satisfaction au 
« bien'. » Voilà la morale. « La voie du juste est 
« comme une lumière qui brille de plus en plus, et finit 
« par resplendir comme la lumière du jour 2 . » Voilà 
la morale dont s'est emparée l'émotion, voilà la reli- 
gion. « Fuyez les amours sensuelles, dit Cicéron, car, 
« si vous vous y abandonnez, vous ne saurez plus 
« penser à autre chose 3 . » Voilà la morale. « Bénis 



1 Dédit hoc Providentia hominihus munus, ut honesta magis 
j uvarent. 

2 Prov., iv, 18. 

3 Sis a venereis amoribus aversus; quibus si te dedideris, non 
aliud quidquam jiossis cogitare quam illud quod diligis. 



LA HEUGION DONNÉE AUX HOMMES 



13 



« sont ceux dont le cœur est pur, dit Jésus-Christ, 
« car ils verront Dieu '. » A^oilà la religion. « Nous 
« désirons tous vivre honnêtement, mais nous en 
« sommes incapables 2 , » dit le moraliste grec. Voilà 
la morale. « Misérable que je suis, qui me délivrera 
« de ce corps de mort 3 , » dit saint Paul. Voilà la reli- 
gion. « Puisse ta conduite être aussi bonne que tes 
« paroles 4 . » Voilà la morale. « Tous ceux qui m'ap- 
« pelleront Seigneur, .Seigneur, n'entreront pas dans 
« le royaume des cieux, mais celui qui fait la vo- 
« lonté de mon Père qui est aux cieux 5 . » Voilà la 
religion. « Vivez selon la loi de votre être 6 . » Voilà 
la morale. « Emparez-vous delà vie éternelle'. » Voilà 
la religion. 

Nous trouvons ce contraste dans la Bible même : 
« N'aime pas ton sommeil, de crainte de tomber dans 
« la pauvreté 8 . » Voilà la morale. « Faire la volonté 
« de celui qui m'a envoyé et accomplir ma tâche, 
'< c'est ma nourriture 9 . » Voilà la religion. Entre ces 
deux degrés, nous pouvons même observer un degré 
intermédiaire, qui établit la transition du premier au 
second : « Si tu satisfais à tous les désirs de ton âme» 



1 Math., v, S. 

2 (")£Àcit/.£v x«Àô>; ÇÇjv Tràvreç, aXX' où SuvâueOa. 

3 Rom., vu, 24. 

1 EÏ8 riçOa <7w:ppMv l'pya xoTç Xoyot; ï<ra. 

j 3 Math., vu, 21. 

Zrjaov xaTa (pùciv. 

7 i Tim., vi, 12. 

H Prov,, xx, 13. 

9 Jean, iv, 34. 






14 



LA CUISE RELIGIEUSE. 



« tu seras pour tes ennemis un objet de moquerie ' . » 
Voilà la morale. « Celui qui résiste aux plaisirs cou- 
ce ronne sa vie 2 . » Voilà de la morale qui s'élève et 
devient, ou du moins cherche à devenir religion. La 
« chair et le sang ne peuvent hériter du royaume de 
« Dieu 3 . » Ici la transition est effectuée, c'est de la 
religion. Tous nos exemples religieux sont ici pris 
dans la Bible, et c'est là surtout qu'il est facile de les 
trouver; mais nous pourrions cependant en trouver 
ailleurs : « Puisse ma destinée me conduire dans les 
« sentiers d'une sainte innocence de pensée et d'ac- 
« tion; des lois augustes nous prescrivent de les suivre, 
« et ces lois proviennent du haut des cieux et non des 
« mortels ; l'oubli ne peut les effacer, la puissance de 
« Dieu s'y révèle et ne vieillira pas. « C'est Sophocle 
qui parle ainsi, mais nous n'avons rien pu citer de plus 
religieux que ces paroles. Ce n'est pas là une simple 
injonction relative à la conduite ; c'est une injonction 
inspirée, fortifiée, transformée pour ainsi dire par l'addi- 
tion du sentiment. 

Nous espérons donc nous être bien expliqué sur cette 
application de l'émotion à la morale. On va sans 
doute nous poser alors une seconde question : Comment 
l'homme peut-il obtenir que l'émotion s'empare de ses 
idées morales? Nous répondrons par une autre ques- 
tion : Comment l'homme arrive-t-il à sentir fortement, 
en quelque matière que ce soit? N'est-ce pas en s'y 



1 Ecclésiastique, xvm, 31. 

2 Ecclésiastique, xix, 5. 
:l i Cor., xv, 5ii. 






LA ItELlUIo.N DONNÉE AUX HOMMES. 15 

arrêtant, en y fixant ses pensées, en faisant de ce qui 
l'occupe l'objet de ses recherches constantes ? Les mots 
latins : mens, memoria, manere, dont nous tirons les 
mots mental, mémoire, permanent, proviennent tous 
peut-être d'une racine commune qui signifie s'arrêter, 
se fixer. Le mot anglais : man (l'homme), a peut-être la 
même étymologie, tant l'idée d'humanité, d'intelligence, 
qui consiste à jeter les regards devant et derrière soi, à 
s'élever au-dessus des vicissitudes des choses, dépend 
de l'idée de se fixer, de se concentrer, de débrouiller le 
chaos des impressions fugitives, en s 'arrêtant à l'une 
d'elles et en négligeant les autres. Selon la manière de 
voir des philosophes, c'est ainsi que l'on aurait reconnu 
les règles de la conduite, de la morale. En cherchant à 
se rendre compte de sa vie et en y fixant son attention, 
l'homme a reconnu qu'elle avait une portée qui dépasse 
les besoins du moment présent; ainsi s'établit la notion 
d'un moi total opposé au moi partiel; l'homme reconnaît 
en lui, au-dessus d'un moi inférieur et transitoire, un 
moi supérieur et permanent qui lui impose de mettre un 
frein aux impulsions premières de sa nature. S'il en est 
ainsi, le premier homme qui, relativement doué d'une, 
intelligence plus étendue, se mita porter ses regards sur 
l'avenir et sur le passé, et contrôla les impulsions ma- 
chinales instantanées et naturelles de l'instinct de con- 
servation, comme celles de l'instinct de reproduction, 
cet homme eut la révélation de la morale. 

Mais, de ce point, il y a encore bien du chemin à par- 
courir pour arriver à la contemplation habituelle îles 
règles ainsi découvertes, à la connaissance expérimen- 



w 



10 



LA CKISE RELIGIEUSE. 



taie certaine et vivifiante du bonheur qui en résulte ; 
ainsi se communique l'émotion à nos pensées, ainsi s'en 
élève merveilleusement la puissance. Plus les hommes 
tenaient compte de ce que réclame cette part de notre 
nature qui rie se rapporte pas à la conchiite proprement 
dite ou à la morale (et nous avons vu qu'il y a là après 
tout un quart de la nature humaine), plus leurs pensées 
devaient être distraites des conclusions morales aux- 
quelles sont parvenues toutes les races humaines, et 
plus il devait être difficile aux émotions de s'emparer 
de ces conclusions morales pour les vivifier et les rendre 
religieuses. 

III. Un seul peuple, celui qui nous a transmis la Bi- 
ble, ne s'était jamais laissé distraire de cette façon. 

La justice, voilà un mot et une idée qui remplissent 
tout l'Ancien Testament, et personne ne le niera sans 
doute : « Dans les voies de la justice se trouve la vie, et 
« dans ses sentiers ne se rencontre pas la mort ' . » « La 
« justice tend à la vie, la recherche du mal conduit à 
« la mort 2 . » « La voie des transgresseurs mène au pré- 
.« cipice 3 . » Voilà des textes, on ne le niera pas davan- 
tage, qui représentent l'idée fondamentale qui revient 
sans cesse dans l'Ancien Testament. Aucun peuple n'a 
senti comme le peuple hébreu l'importance capitale de 
la conduite qui fait les trois quarts de la vie ; aucun 
peuple n'a senti comme lui que la plus grande satisfac- 



1 Prov., xii, 28. 
- Prov ,ii, 19. 
3 Prov., xin, lô. 



LA HELllilON DONNEE AUX HOMMES. 



1.7 



tion pour l'homine consiste à réussir, à marcher droit, 
à atteindre le but en cette grande affaire, et que c'est là 
la voie de la paix : « Celui qui observe la loi est heu- 
« reux '. » « Ses voies sont belles, et tous ses sentiers 
« sont pleins de paix 2 . » « Si tu avais suivi ces voies, 
« tu aurais toujours goûté la paix 3 ' » La race hébraïque 
portait un nom symbolique, Jeshurun, celui qui se tient 
droit; elle en avait un autre, plus grand que le premier, 
Israël, signifiant celui qui lutte avec Dieu, celui qui 
sait ce qu'il coûte d'efforts pour se tenir droit. Le per- 
sonnage mystérieux qui, dans l'histoire des Juifs, les 
met en rapport pour la première fois avec la montagne 
de Sion, est Melchisédec, le roi juste ; la cité sainte, Jé- 
rusalem, est la fondation, ou bien la vision, ou bien 
encore l'héritage de la paix que procure la justice. La 
loi de justice était si bien l'objet de toute leur attention 
qu'ils disaient : « Que ses paroles soient gravées en vos 
« cœurs; enseignez-les à vos enfants; répétez-les dans 
« vos demeures, au moment du repos, et sur les chemins 
« dans vos promenades, répétez-les quand vous vous 
« coucherez et quand vous vous lèverez *. » Pour les 
avoir toujours présentes à l'esprit, ils les portaient 
sur leurs vêtements et s'en faisaient des talismans : 
« Portez-les aux doigts, portez-les au cou, gravez-les 
« sur la table du cœur 5 . » Ils disaient de cette doctrine 
de conduite ou plutôt de justice : « Tenez-vous attachés 

1 Prov., xxix, 18. 

2 Prov., m, 17. 

:i Baruch, m, 13. 
1 Deut., vi, 6-7. 
4 Prov., in, 3. 

MATHIEU ARNOLD. ■> 






m 









18 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



« à la discipline, ne la quittez point; gardez-la, parce 

« que c'est votre vie '. » 
Ceux qui parlaient ainsi de la justice avaient dû y 

fixer leurs pensées d'une façon bien sérieuse, et pendant 

longtemps; ils s'en étaient .bien plus occupés que la 
masse du genre humain, qui cependant était arrivée à 
connaître les idées de morale ou de conduite, comme 
nous l'avons vu. En y fixant leurs pensées, une chose 
devait forcément les frapper : c'est qu'une très-grande 
part de la justice ne dépend pas de nous. D'abord nous 
ne nous sommes pas faits nous-mêmes, notre nature ne 
provient pas de nous ; ce n'est pas par notre décision 
que la conduite fait l'objet des trois quarts de cette 
nature. Nous n'avons pas fait que le bonheur dépendit 
de la conduite, comme il en dépend incontestablement. 
Ainsi le sentiment d'avoir marché dans le droit chemin, 
la conscience du devoir accompli, nous donnent une 
satisfaction des plus grandes, et tout aussi réelle que 
celle que donne au littérateur, au peintre, à celui qui 
apprend Téquitation ou l'escrime, ou même à celui qui 
a faim, l'accomplissement de ce qui fait l'objet de sa 
recherche ; et, encore une fois, ce sentiment de bonheur 
est indépendant de nous. 

Tout cela ne dépend pas de nous, et cet état des 
choses une fois établi, la façon dont nous nous en tirons 
ne dépend pas non plus absolument de nous, tant s'en 
faut. Hors de la sphère de notre responsabilité indivi- 
duelle , notre conduite présente un nombre presque 



1 Prov,. vi, 13. 



LA RELIGION DONNÉE AUX HOMMES. 19 

infini de degrés d'énergie, de force dans notre manière 
d'agir, d'intelligence, de lucidité dans notre façon de la 
comprendre, comme dans la satisfaction qui résulte du 
bien dont nous sommes capables, et chez le même indi- 
vidu, ces degrés varient à l'infini et de jour en jour. 
Facilités, félicités, d'où provenez- vous? Suggestions de 
la conscience, où nous portez-vous? Et nous vous ren- 
controns tous les jours de la vie ! C'est ainsi qu'Henry 
More disait : « Il y a en nous quelque chose qui sait ce 
« (pie nous voudrions faire mieux que nous ne le savons 
« nous-mêmes. » Ainsi, par exemple, chacun comprend 
combien la santé, l'absence de toute douleur, peut pro- 
curer d'énergie à la conduite que troublera une névral- 
gie ; cette névralgie ne dépend pas de nous, mais nous 
comprenons son influence sur le moral. Voici pourtant 
ce qu'il y a d'étrange : avec cette même névralgie, nous 
allons nous trouver un jour pleins d'énergie, le lende- 
main elle nous abat. Nous pouvons donc dire en toute 
vérité : « Abandonnés à nous-mêmes, nous nous affais- 
se sons, nous périssons ; le secours divin nous redresse 
« et nous fait vivre ' . » Nous pouvons donc nous aban- 
donner pleins de reconnaissance et de dévotion à cette 
puissance secourable. Dans la conduite, que notre part 
est petite, échappant à tous nos calculs ! Et nous arri- 
verons d'autant mieux à le sentir, que nous chercherons 
davantage à nous rendre compte de la conduite, que 
nous lui donnerons plus d'importance. 
Le non-moi, que nous retrouvons en nous-mêmes et 






lUlhti mergimur et péri 



mus, visitait vero erigimw et vivimus. 



^r 






20 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



I ■ 



dans le monde qui nous entoure, a toujours, à ce qu'il 
paraît, inspiré de la vénération à l'esprit des hommes, 
dès que la conscience s'est éveillée en eux. Chacun 
sait que les grands objets de la nature, qui frappaient 
leurs regards, devenaient les objets de leur vénération. 
Le mot Dieu dont nous nous servons est une réminis- 
cence des temps où les hommes invoquaient le Brillant 
d'en haut : Sublime hoc contiens quod invocentomnes Jovem, 
comme la puissance qui représentait pour eux ce qui 
domine ou dépasse les limites de leur pauvre nature, la 
source de leur vie et de leur existence. Chacun sait à 
quelle différence de résultats sont arrivés les hommes 
en se mettant en rapport avec cette puissance, selon les 
temps et selon les lieux : ici le non-moi les poussait à 
une terreur cruelle , là à une religiosité craintive , 
ailleurs il donnait libre cours au jeu de l'imagination; 
et cependant, en toute circonstance, ou peu s'en faut, 
les hommes y rattachaient la conduite d'une façon ou 
de l'autre. 

Mais nous n'écrivons pas une histoire de la religion; 
nous nous bornons à rechercher son action sur le lan- 
gage des hommes qui nous ont transmis la Bible. A 
l'époque où ils produisirent les documents qui donnent 
à l'Ancien Testament sa puissance et son vrai caractère, 
le non-moi, qui agissait sur l'esprit d'Israël et détermi- 
nait sa vénération, était le non-moi qui nous donne le 
sentiment de la justice, c'était la puissance secourable 
qui nous aide à faire le bien. Voilà très -certainement 
ce qu'il y avait au fond du changement remarquable 
qui se produisit à un certain moment de l'histoire reli- 



l\ RKM610S DONNÉE AT7X IIOMMF-8. L' 1 

gieuse des Hébreux , sous Moïse , clans la façon de 
nommer Dieu ' ; c'était là l'intention de ce nom, dont 
toutes nos interprétations sont mauvaises, soit que nous 
disions, sans traduire, Jehovah, ce qui semble indiquer 
une simple divinité mythologique, soit que, par un 
contre-sens, nous disions Seigneur, ce qui indique un 
homme démesurément agrandi et surnaturel. Ils (li- 
saient : l'Eternel. 

Les philosophes se demandent si les idées morales, 
pour me servir du langage du jour, les idées de con- 
duite et de justice les plus simples, qui nous semblent 
aujourd'hui instinctives, ne se sont pas développées 
peu à peu; n'étaient-elles pas d'abord rudimentaires, 
douteuses et indéterminées 2 ? C'est bien possible, et, 
pour la science, la question est intéressante. Mais, au 
point de vue de la conduite, ce qui est intéressant, 
c'est de savoir si ces idées sont maintenant indéter- 
minées ou fixes. Maintenant elles sont fixes et déter- 
minées ; elles l'ont été dès que les Hébreux trouvèrent 
en eux-mêmes le nom de la puissance qui agissait sur 
eux, le nom de l'Eternel. Bien que la tradition biblique 
isolée nous donne probablement une connaissance fort 
imparfaite de la vie d'Abraham, l'ami de. Dieu, la vie 
de ce patriarche marque sans doute un progrès décisif 
dans le développement de ces idées de justice. C'est 
sans doute alors qu'elles acquirent chez les Hébreux 
une grande fixité, séparant ainsi à jamais ce peuple des 



I 



1 V. Exode, m, 14. 

- Qu'est-ce que la nature, dit Pascal; peut-être une première 
coutume, comme la coutume est une seconde nature. 






99 



LA CRISE niSMGIErSE. 



autres peuples chez lesquels ce progrès ne s'était pas 
effectué. Mais longtemps avant les premières origines 
historiques, longtemps avant que fût tracé le pre- 
mier mot de la littérature biblique, ces idées avaient 
dû agir sur l'esprit des hommes ; les résultats nous le 
font voir, bien qu'elles fussent restées fort rudimen- 
taires pendant bien longtemps, selon toute apparence. 
Oui, «lisons-nous, sous ces noms Eloah, Elohim, le 
Puissant, que nous trouvons dès les origines littéraires 
et historiques d'Israël, il faut reconnaître l'idée de Dieu 
conçu comme puissance morale, comme puissance s'in- 
téressant surtout à la conduite, à la justice, ce que les 
autres peuples n'avaient pas si bien saisi. D'après les 
résultats, nous pouvons voir que cela a dû avoir lieu, et 
nous pouvons voir aussi que cela eut lieu en effet. 
Cependant ce nom, le Puissant, n'implique pas en lui- 
même une idée religieuse, vraie et féconde, non plus 
que notre nom le Brillant. Du nom l'Éternel, il en est 
tout autrement. Que voulait-on exprimer par ce quali- 
ficatif? La cause éternelle? Hélas, ces bonnes gens 
n'étaient pas des archevêques d'York. Ils voulaient dire 
l'Eternel juste, qui aime la justice. Ils s'étaient ren- 
fermés dans l'idée de la conduite, du bien et du mal, à 
tel point que le non-moi que nous retrouvons en nous 
et dans le monde était devenu à leurs yeux éminem- 
ment adorable, parce que c'est la puissance qui tend 
à la justice, qui y tend invariablement, de toute éter- 
nité, et qu'il faut donc appeler l'Éternel. 

Il n'y a pas la moindre trace de métaphysique dans 
l'emploi que les Hébreux font de ce nom, non plus que 



LA RELIGION DONNÉE AUX HOMMES. 



23 



dans leur façon de concevoir le non-moi qu'ils dénom- 
maient ainsi. Le nom et ridée ne provenaient pas de 
raisonnements abstraits, ils provenaient de l'expérience 
dans le domaine si clair de la conduite. Des théologiens, 
aux tendances métaphysiques, veulent interpréter l'É- 
ternel d'Israël, en disant que c'est l'être existant en 
soi ; que le non-moi, comme le comprenait Israël, c'est 
l'absolu; ils attribuent ainsi à Israël leurs propres subti- 
lités. Selon ces théologiens, Israël était imbu de l'idée 
d'une cause première nécessaire, c'est pour cela qu'il 
disait l'Eternel ; ils se figurent de même ce peuple exa- 
minant le monde entier, prenant note des marques du 
dessein providentiel et de ce qui correspondait à ses 
besoins; à l'aide de raisonnements et de déductions, il 
serait ainsi arrivé à l'idée de la paternité de Dieu. 
Toutes ces idées sont fausses, et proviennent d'une tour- 
nure d'esprit qui exagère la portée du raisonnement, en 
négligeant en même temps d'observer comment les 
hommes pensent actuellement et leur façon d'employer 
les mots. A l'époque où l'Éternel lui fut révélé, Israël 
ne poussait pas ses raisonnements si loin, il ne fai- 
sait pas de déductions, il sentait, il éprouvait. Dès qu'il 
se mit à faire, à l'école des rabbins, des raisonnements 
spéculatifs, il ne tarda pas à démontrer combien ses ta- 
lents naturels pour manier cette arme dangereuse étaient 
inférieurs à ceux des évêques de Winchester et de G-lou- 
cester ; mais, par bonheur, il ne s'était pas encore livré 
aux spéculations métaphysiques quand l'Éternel lui fut 
révélé. 
Israël personnifiait assurément son Eternel, parce 



LA CRISE RELIGIEUSE. 













.qu'il était fortement ému, et qu'il était de plus orateur 
et poëte. « L'homme ne saura jamais combien il est an- 
thropomorphiste, » dit Goethe, et c'est pour cela que 
l'homme a toujours tendance à tout représenter sous 
sa propre figure. Il a raison de suivre cette tendance, 
en fait de poésie et d'éloquence, mais en fait de science 
elle l'égaré souvent. Cependant Israël n'a pas pro- 
clamé la personnalité scientifique de Dieu; il n'aurait 
même pas compris cette idée. II appelait Dieu le créa- 
teur de toute chose, dont la bonté, semblable à une eau 
vive, étanche la soif de chacun ; mais ces idées ne pro- 
venaient pas pour lui de la théorie d'une cause première. 
Un homme d'imagination personnifie instinctivement 
la grandeur du spectacle de l'univers, la grandeur du 
sentiment que tout cela ne dépend pas de nous, nous 
dépasse et fait ressortir notre incommensurable peti- 
tesse; il en fait une grande puissance unique, vivante 
et productrice. De même, Gœthe nous dit que les pre- 
mières paroles qui lui vinrent aux lèvres , lorsqu'il 
fut parvenu au sommet du Brocken, furent ces mots 
du Psalmiste : « Seigneur , qu'est-ce que l'homme 
pour que tu t'en occupes, qu'est-ce que le fils de 
l'homme pour que tu en tiennes compte ' ? » Mais ce ne 
furent pas les sentiments qu'excite l'imagination qui 
firent reconnaître et proclamer cette puissance par 
Israël, ce fut la reconnaissance qu'il éprouvait pour la 
justice. Pour celui qui sait ce qui constitue la conduite, 
la vie est une joie ; le non-moi qui fait notre bonheur, 

< Ps. vin, 5. 



LA llEMniON DONNEE AUX HOMMES. V. C J 

en nous faisant connaître la justice, produit en pour- 
suivant son œuvre ce monde glorieux où doit s'exercer la 
justice. Voilà ce qu'il y a au fond de sa pensée, quand 
Israël chante les louanges du Créateur; la chose est 
évidente, dès qu'on cherche à s'en rendre compte. Pour 
Israël, la sagesse et l'intelligence signifient l'amour de 
l'ordre, de la justice. Pour lui, la justice, l'ordre, la 
conduite, sont à la fois la source du bonheur humain et 
l'essence môme de l'Eternel. Le grand œuvre de l'Eter- 
nel, c'est d'avoir fondé cet ordre en l'homme ; c'est 
d'avoir implanté dans le genre humain l'amour qu'il 
porte lui-même à la justice, son propre esprit, sa sagesse 
et son intelligence, et c'est seulement comme mani- 
festation ultérieure et naturelle de cette énergie 
qu'Israël conçoit l'établissement de l'ordre dans le 
monde, ou la création. « S'écarter du mal, voilà l'intel- 
« ligence 1 . » « Heureux celui qui trouve la sagesse, 
heureux celui qui acquiert l'intelligence 2 ! » « L'Éter- 
« nel a fondé la terre par sa sagesse ; par son intelli- 
« gence, il a établi les cieux 3 : » c'est ainsi que débute 
l'écrivain biblique pour rendre compte de la création ; 
et toutes ces idées procèdent de l'idée de justice. 

Il en est de même de chacune des affirmations qu'é- 
met Israël en parlant de Dieu. Dieu est un père, parce 
que la puissance qui nous entoure, que nous retrouvons 
en nous et qui tend à la justice, ne peut être mieux indi- 
quée que par ce nom, marquant une autorité protectrice 



1 Job, xxviii, 28. 

2 Prov., m, 13. 

3 Prov., m, 19. 



■ 













26 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



et pleine de tendresse. On retrouve des idées de même 
nature dans la crainte et la haine de l'idolâtrie. La 
conduite, la justice, sont surtout une action et une règle 
intérieures; des formes sensibles ne peuvent les repré- 
senter ou nous aider à agir; de semblables tentatives ne 
peuvent avoir d'autres résultats que de les cacher à 
nos yeux. C'est de même qu'il faut comprendre l'unité 
de Dieu : « Ecoute, ô Israël, le Seigneur ton Dieu 
« est un seul Dieu '. » Certains hommes se figurent 
que l'unité de Dieu est ici indiquée ; ce serait là 
l'idée monothéiste, comme on l'appelle; nous voici, 
enfin, en pleine métaphysique. Il n'en est rien. Israël 
n'est monothéiste que parce qu'il est absorbé dans une 
seule idée religieuse. Le non-moi peut se présenter, en 
effet, sous bien des aspects; mais Israël ne s'occupait 
que d'un seul de ces aspects, il ne voyait en lui que la 
prescription de la justice. Il avait raison, eu ce sens 
qu'ainsi considéré, l'objet qui l'occupait se rapporte aux 
trois quarts de la vie humaine. Mais on peut pourtant 
considérer cet objet à d'autres points de vue. Pline 
l'Ancien dit, en un beau passage : « L'humanité fragile et 
laborieuse, se rappelant sa faiblesse, a fait ici des dis- 
tinctions, afin que chacun puisse se rattacher à ce dont 
il a le plus besoin 2 . » Il fait ainsi l'apologie du poly- 
théisme, en tant qu'il correspond à la variabilité hu- 
maine. Mais Israël avait senti qu'en sanctionnant cette 



4 Deut., vi, 4. 

2 Fragilis et laboriosa mortalitas in partes ista digessit, infirmitatis 
suae memor, ut portionibus coleret quisque, quo maxime indigeret. 
(Nat. Hist., n, 5.) 



LA RELIGION DONNEE AUX HOMMES. 



variabilité, elle devait dégénérer bientôt en jen de 
l'imagination et troubler ce qui était pour lui la seule 
connaissance religieuse, la connaissance du bien : « Que 
« tes yeux regardent droit, tout droit devant toi; ne te 
« détourne ni à droite, ni à gauche, que ton pied s'écarte 
« du mal '. » 

Ovide ne dit-il pas 2 , pour excuser l'immoralité de 
ses vers, que des idées immorales se produisent souvent 
en contemplant les dieux, qui règlent la vie humaine, 
ou en en parlant? Il a raison; cela se produit nécessai- 
rement quand on veut envisager le non-moi dans son 
ensemble. Et pourtant, combien de ces aspects sont 
attrayants ! Même de nos jours, les autorités si graves 
de l'université de Cambridge ont été tellement frappées 
par un de ces aspects, celui du plaisir, de la vie et de la 
fécondité : « hominum divumque voluptas, aima Venus, » 
qu'ils viennent de le proposer aux méditations de leurs 
élèves, et en ont fait le sujet d'un concours de versifi- 
cation. Au point où nous en sommes, il n'y a pas là 
grand dommage; mais, étant admise cette tendance 
naturelle chez les autorités de Cambridge et dans toute 
la race indo-européenne, à laquelle appartiennent ces 
doctes professeurs, où en serions-nous aujourd'hui sans 
Israël, et si ce peuple ne s'était pas opposé, plein d'aus- 
térité, à la glorification et à la déification de cette ten- 
dance, naturelle à l'humanité, qui répond à cet aspect 



I 



' Prov. iv, 25-27. 

- Quis locus est templis augustior? Heec fpuoquc vitet. 

In culpam si qua est ingeniosa suani 

(Tristitia, n,287.) 









28 



LA CRISE IlEUfilErSE. 



I 



attrayant du non-moi? Malgré le professeur de morale 
philosophique, nous verrions peut-être le vice-chance- 
lier, les bedeaux, les professeurs et les étudiants se 
rendre en procession au temple d'Aphrodite. Les plus 
graves d'entre eux ne s'y pourraient refuser, et les 
accompagneraient couronnés de myrte. C'est grâce à 
Israël, et à sa croyance austère, que les autorités de 
l'université de Cambridge ne poussent pas aussi loin 
leur déification du plaisir, et qu'on se borne à y faire 
de ce sujet une récréation intellectuelle sans consé- 
quence ultérieure. Cependant, de semblables récréa- 
tions eussent courroucé Israël ; il se serait écrié : « Que 
« mes yeux se détournent pour jne pas voir la vanité. 
«0 Eternel, donne-moi l'activité dans tes voies '! » 
C'est qu'Israël, uniquement préoccupé de la puissance 
qui prescrit la conduite, la justice, ne détournait pas les 
yeux de cet aspect du non-moi . L'Éternel d'Israël était 
l'Eternel qui dit : « S'écarter du mal, voilà l'intelligence. 
« Soyez saints, car je suis saint. » Or, comme la justice 
est l'élévation de la conduite, la sainteté est l'élévation 
de la justice ; c'est la justice complète, entière et pleine 
de vénération envers Dieu. Cette justice était l'idéal 
d'Israël. Il disait donc réellement : « Écoute, ô Israël! 
« l'Eternel est notre Dieu, l'Éternel seul; » ce qui s'é- 
carte un peu, à la vérité, des paroles que lui attribuent 
nos versions de la Bible. 

Malgré sa tendance à personnifier toujours; malgré le 
défaut d'une limite précise pour lui faire distinguer ce 

' Ps. cxix, 37. 



LA HttLIGlON DONNÉE AUX HOMMES. 29 

qui est du ressort de la poésie et ce qui est du ressort de 
la science; malgré son incapacité d'exprimer la notion 
abstraite la plus simple autrement que par les termes 
les plus concrets, ou plutôt à cause de ces désavantages 
scientifiques, et parce que l'esprit de l'abstraction méta- 
physique ne le détournait pas de la vérité, la pensée et 
le langage d'Israël furent en général, lorsqu'il s'agissait 
de l'Etre divin, convenables et réservés : ce peuple sen- 
tit toujours combien les termes expriment mal l'idée de 
la Divinité, tout au rebours des affirmations présomp- 
tueuses qui distinguent notre théologie occidentale. 
« Le Très-Haut, le Dieu sublime qui habite dans l'éter- 
« nité, dont le nom est saint 1 , » voilà; un langage bien 
plus juste, bien plus heureux que cet autre : Le gouver- 
neur moral et intelligent de l'univers ; au moins, les 
premières expressions ne prétendent- elles pas préciser, 
elles s'en tiennent au langage de la poésie et ne recher- 
chent pas les termes scientifiques. Israël avait développé 
l'idée qu'il se faisait de Dieu en partant de l'expérience 
personnelle ; ce sont les termes d'Israël qui nous ont 
servi de point de départ dans notre développement de 
la même idée. Aussi Israël savait-il ce que nous ignorons 
bien souvent : il savait que ses paroles étaient jetées 
pour chercher à exprimer un vaste objet de la conscience, 
qu'il ne pouvait pleinement embrasser, et dont il ne se 
rendait bien compte que par un seul de ses aspects; il 
y reconnaissait la puissance qui nous prescrit la con- 
duite, la chose capitale dans la vie. Que savons -nous 

1 Is., LV1I, 15. 









30 



LA GIUSE RELIGIEUSE. 



■ 



d'ailleurs de cet objet de nos pensées, comment nous 
rendre compte de son action sur l'homme? Combien sont 
inutiles nos efforts pour le nommer, pour le décrire? Si 
nous en faisons une personnification, l'appelant le gou- 
verneur moral et intelligent de l'univers, ne voyons- 
nous pas aussitôt qu'il ne s'agit pas là d'une personne, 
comme l'homme entend le mot personne, qu'il n'est pas 
moral comme l'homme comprend le mot moral, qu'il 
n'est pas intelligent comme on interprète l'intelligence, 
qu'il ne gouverne pas comme nous le dirions d'un gou- 
verneur. La théologie scientifique a perdu tout cela de 
vue ; mais Israël, dépourvu de système, poète et élo- 
quent, insoucieux de se contredire, le savait bien. 
« Cela peut-il faire le plaisir de l'Eternel que tu 
« sois juste ' ? » Peut- on mieux persifler notre idéal de 
l'homme surnaturel et démesurément agrandi, le gou- 
verneur moral et intelligent ? Disons de Dieu tout ce 
que nous savons de mieux, tout ce que nous sommes 
capables d'en dire; il faut ajouter tout de suite, comme 
le savait encore Israël : « Ah 1 ce sont parties de ses voies ; 
« que nous en savons peu de chose 2 ! » Oui, vraiment 
Israël se le rappelait bien mieux que nos évêques. «Tes 
« recherches peuvent-elles te faire trouver Dieu; peux-tu 
« reconnaître la perfection du Tout-Puissant ? Elle est 
« plus haute que le ciel, que peux-tu faire ; plus pro- 
« fonde que l'enfer, qu'y peux-tu voir 3 ? » 
Dira-t-on : L'expérience aurait pu démontrer à Israël 



* Job, xxn, 3. 
2 Job, xxvi, 14, 
'- 1 Job, xi, 7, 



LA HELIQION DONNÉE AUX HOMMES. 



31 



un non-moi qui ne tendait pas à son bonheur, qui lui 
était opposé plutôt et contrecarrait les droits qu'il croyait 
y avoir. Mais, comme nous en faisions ailleurs la remar- 
que ', l'homme, écoutant en toute sincérité la voix de la 
conscience qui lui dicte ses devoirs (et c'est là l'ensei- 
gnement que nous donne Jésus), ne trouve plus ses droits 
personnels formulés nulle part. Il ne trouve plus qu'un 
renoncement constant à la vie, une mort incessante ; 
mais cette mort, c'est la vie même. Alors le bien qui lui 
arrive inspire sa reconnaissance, il se soumet plein de 
résignation au mal qui lui incombe, et un mot d'Isaac 
(Walton exprime bien le sentiment naturel qu'il éprouve 
spontanément : « Toute affliction dont je ne suis pas 
« frappé est une nouvelle grâce ; soyons donc reconnais- 
« sant. » Le non-moi, qu'il est contraint, plein de gra- 
titude, à reconnaître, il en parle forcément comme d'un 
homme, il est vrai; il s'adresse à lui comme il s'adresse à 
l'homme, car « l'homme ne sait combien il est anthro- 
pomorphiste. » Dans la suite des temps, l'imagination et 
le raisonnement travaillant toujours, établissent sur 
cette base l'homme surnaturel et démesurément agrandi. 
Puis l'attention est attirée vers des causes indépendantes 
de nous qui semblent tendre au péché et à la souffrance. 
Alors il faut, à l'aide de moyens des plus ingénieux et 
subtils, mettre cela d'accord avec la puissance de 
l'homme surnaturel et exagéré à l'infini, ou bien il faut 
supposer un second homme surnaturel, aussi démesuré- 
ment exagéré que le premier, et agissant en sens coli- 

' Calluro and anarchy, p. 214. 



s 



32 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



traire de lui. Ainsi se produit Satan et ses anges. Mais 
tout cela est secondaire et postérieur ; ces raisonnements 
n'ont pas servi de point de départ à Israël, le fondateur 
de notre religion. Son point de départ, c'est l'expérience; 
une expérience qui inspirait sa reconnaissance lui avait 
dévoilé le non-moi, qui tend à la justice, et lui avait 
fait reconnaître aussi qu'au sujet de Dieu nous savons 
bien peu de chose. 



IV. Le langage de la Bible est donc littéraire et 
non scientifique ; ce sont des paroles jetées pour expri- 
mer un objet de la conscience que nous ne pouvons plei- 
nement embrasser et qui inspirait l'émotion. Si l'homme 
ne peut pleinement embrasser cet objet, si cet objet est 
de nature à l'émouvoir, il est évident que le langage 
figuré, le langage du sentiment, doit mieux nous satis- 
faire et mieux correspondre à ce que nous "cherchons à 
exprimer que le langage précis des faits et de la science; 
le langage scientifique sera au-dessous de ce que nous 
sentons être vrai. 

Il se présente ici pourtant une question qu'il faut ré- 
soudre : Sur quelle base réelle reposait ce qu'Israël sen- 
tait ainsi? Après nous être bien rendu compte que le 
langage dont se sont servis les auteurs bibliques est un 
effort, une tentative poétique, que ces auteurs étaient 
sans prétention métaphysique, contentons-nous d'une 
réponse bien simple et sans prétention, lorsqu'il s'agit 
de savoir positivement ce qu'ils avaient dans l'idée. 
Cette lormule dont nous nous sommes servi autrefois 
pour exprimer Dieu, et qui nous a attiré de si violents 



LA RELIGION DONNÉE AUX HOMMES. 



33 



reproches, quand nous disions qu'au point de vue scienti- 
fique, Dieu est simplement le grand courant des tendances 
qui poussent toute chose à accomplir la loi de son être, cette 
formule est admissible et peut même nous servir. Assuré- 
ment elle est insuffisante ; assurément il vaut mieux dire 
par exemple : « Les nuages et l'obscurité l'environnent, 
la justice et le jugement sont le soutien de son trône ' . » 
Mais nous ne trouvons pas ici les éléments d'une défini- 
tion scientifique, et notre petite formule, toute courte 
qu'en soit la portée, est au moins scientifiquement 
exacte 5 . Cette phrase : une cause première et personnelle, 
le gouverneur moral et intelligent de l'univers, quand 
on l'applique à Dieu, a aussi le caractère d'une défini- 
tion scientifique; mais comme nous entendons ce dernier 
mot, elle n'est pas scientifique réellement, puisqu'elle 
dépasse ce qui est véiïfiable, et ce qui est reconnu comme 
certain. Elle va beaucoup trop loin; et s'il nous faut ici 
ce qui est vérifiable, ce que chacun doit reconnaître 
comme certain , il faut nous contenter d'un mini- 
mum. Personne ne dira qu'il est vérifiable et certain 
qu'il y a une cause première et personnelle, gouver- 
neur moral et intelligent de l'univers, et que nous 
pouvons l'appeler Dieu si bon nous semble. Mais il est 

1 Ps. xcvo, 2. 

3 On a objecté que, si cette façon de s'exprimer, en personnifiant 
l'objet en vue, est plus convenable, c'est qu'elle est scientifiquement 
plus exacte. Mais assurément la moindre réflexion nous fait recon- 
naître que cette objection est sans valeur. Wordsworth appelle la 
terre la puissante mère des mortels, et les géographes l'appellent 
une sphère dont les pôles sont aplatis. Les termes de Wordsworth 
expriment mieux ce que sentent les hommes au sujet de la terre, 
mais ils ne sont pas cependant aussi exacts scientifiquement que la 
définition des géographes. 

• MATHIEU ARNOLD. 3 



34 



LA CRISE RELIGIEUSE 






admis et certain que toutes choses semblent régies par 
la loi de leur être et tendent à y satisfaire ; que nous 
exprimions cette idée par le mot Dieu, c'est affaire de 
choix, tout simplement. Mais acceptons ce terme, nous 
donnons alors ce nom à une réalité certaine, univer- 
sellement reconnue, et c'est là du moins un avantage. 

La notion.de notre définition fait assurément partie 
de l'idée du mot Dieu, tel que les hommes l'emploient 
habituellement. Plaire à Dieu, le servir, obéir à sa 
volonté, cela signifie satisfaire à une loi des choses qui 
nous est dévoilée par la conscience, et nous indique, 
malgré nos désirs, nos fantaisies arbitraires, ce que 
nous devons faire. Il y a donc réellement une puissance 
qui tend à la justice; pour nous, c'est la plus grande des 
réalités'. Quand Paul dit : « Nous devons servir l'esprit 
de Dieu 2 , » « servir le Dieu vivant et véritable 3 ; » 
quand Epictète dit : « Que me faut-il ? Connaître la 
« nature et m'y conformer 4 , » ils indiquent jusqu'à un 
certain point un seul et même objet, ils disent tous deux : 
Il faut obéir à une tendance qui est en dehors de nous, 
que nous reconnaissons par la conscience, et par laquelle 
toute chose accomplit la loi réelle de son existence. 



' On a beaucoup parlé de la prière ilans ces derniers temps, et bien 
souvent ceux qui en ont parlé auraient mieux fait de se taire. La 
prière s'adresse à cette réalité, car toute prière bonne et salutaire, 
quelle qu'en soit la définition donnée par les hommes, n'est au fond 
que l'aspiration énergique vers le non-moi éternel qui tend à la 
justice, désir actif cherchant à agir selon cette loi. Ainsi donc rien 
ne saurait être meilleur, plus efficace ou plus vrai. 

2 Phil., m, 3, d'après le munuscrit du Vatican; I Thés, i, 9. 

3 Heb., ix, U. 

* Tt SoÛXoulxi; xarajjtaOsTv -r)]v t^ûaiv xat tccôit] sirEcOat. 



L.\ BELIUIIIN DONNÉE AUX HOMMES. 



35 



Le non-inoi par lequel toute chose accomplit la loi 
réelle de son existence s'étend, il est vrai, bien au delà 
de la sphère où nous avons l'habitude de le reconnaître 
exclusivement, c'est-à-dire : l'homme peut desservir 
Dieu, désobéir à des indications qui ne proviennent pas de 
nous, mais que l'observation et l'étude constantes nous 
font reconnaître dans la conscience, désobéir, disons- 
nous, aux indications de la loi réelle de notre existence 
dans d'autres sphères que celle de la conduite; il déso- 
béit à ces indications en chantant des hymnes comme : 
Connaître mon Jésus, sentir couler son sang... ', etc., ou 
comme les neuf dixièmes des hymnes que nous chantons ; 
il désobéit encore en façonnant, en maintenant, en dé- 
fendant une triste constitution sociale pleine d'erreurs, 
tout comme en commettant une infraction palpable aux 
lois morales. En deux mots, l'homme peut désobéir aux 
indications de la conscience dans l'art, dans la science, 
aussi bien que dans la conduite. Mais l'homme, en géné- 
ral, n'observe les indications de cette loi réelle de notre 
existence que par rapport à la conduite, et ne les observe 
guère, toutes réelles qu'elles soient, par rapport au beau, 
par rapport au vrai. C'est que le bien, le côté moral de 
notre nature, qui n'est pas plus réel, est cependant beau- 
coup plus large et embrasse, comme nous l'avons dit, au 
moins les trois quarts de la vie. Or, ce sont les indica- 
tions qui se rapportent au bien, au coté moral de la 
tendance indépendante de nous, par laquelle toute chose 



My Jésus to honow, and feet his bloodflow, 
'lislife everlasting, 'tis heaven below. 

(Ha mne de l'Église d'Angleterre.) 






3G 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



accomplit la loi de son être, que nous indiquons ou 
résumons en quelque sorte par ces expressions : « La 
volonté divine, plaire à Dieu, ou le servir. » Si ce point 
d'appui est bien étroit, il est ferme et ne nous fera pas 
défaut; il faut nous y tenir, nous sommes désormais sur 
le terrain des faits palpables. 

En sentant que Ton accomplit, de quelque façon que 
ce soit, la loi de son être, qu'on réussit et qu'on atteint 
le but, on arrive au bonbeur, nous le savons; sentir tout 
cela par rapport à une chose aussi importante que la 
conduite, c'est éprouver un bonheur qui correspond à 
l'importance de la chose. Nous avons dit déjà ce qu'en 
pense Quintilien. Qui pouvait faire plus de cas du savoir 
que Gœthe, et pourtant il en parle comme d'une source 
de joie inférieure à la conduite; pour lui, la conduite et la 
santé sont incontestablement les sources premières de 
notre bonheur. « Après la santé et la vertu, dit-il, rien ne 
nous donne autant de satisfaction que l'étude et le sa- 
voir. »En considérant le bonheurqui dérive de la conduite, 
l'évêque Butler lui-même oublie les hésitations, les tris- 
tesses qui pèsent si habituellement sur sa forte pensée : 
« Mais quoi ! dit-il, l'égoïste ne prend-il pas l'alarme ? 
« Ne néglige-t-il pas un bonheur bien plus grand que 
« celui qui l'occupe si exclusivement ? » Et l'évêque 
Wilson, qui touche toujours juste en ces matières, dit : 
« Si la vertu n'était accompagnée de tant de difficultés 
« pratiques, il ne serait guère possible d'y voir autre 
« chose qu'un genre de sensualité. » En effet, les diffi- 
cultés sont énormes ; la voie est évidente, la récompense 
est grande, et pourtant tous les jours nous pouvons dire 



r.A RELIGION DONNÉE AUX HOMMES. 37 

avec ['Imitation : « Ah ! si nous nous étions conduits en 
« ce monde, un jour seulement, comme nous aurions dû 
« le faire ! » Et la voie est si évidente, la récompense si 
grande, que Y Imitation s'écrie bientôt : « Ah! si l'homme 
« voulait bien se rendre compte de la paix qu'il s'assure, 
« de la joie qu'il procure aux autres rien qu'en se diri- 
« géant selon la bonne voie ! » Et puisque ce bonheur 
ne provient pas de nous, il doit naturellement inspirer 
notre reconnaissance, selon la remarque de Barrow, l'un 
des moralistes les plus féconds et les plus \éridiques : 
« Il n'est pas homme, celui qui ne met pas son bonheur 
« à payer de retour les bienfaits dont il a été l'objet. » 
Ce sentiment de reconnaissance est aussi un surcroît de 
bonheur, tant est puissante cette sanction que nous 
donne le bonheur quand nous suivons la droite voie du 
bien, quand nous accomplissons, en ce qui concerne la 
conduite, la loi indiquée de notre existence. Or, aucune 
sanction ne peut se comparer comme force à la puis- 
sante sanction du bonheur, et l'évoque Butler, qui n'est 
ici que le porte-voix de l'humanité entière, a raison en 
disant si bien : « Il est manifeste que, pour l'homme 
« comme pour toute créature, le bonheur seul est impor- 
« tant. » Mais on reproche aux Anglais de n'avoir d'autre 
principe que la recherche peu noble du bonheur person- 
nel. Un évêque anglican nous fournit un témoignage 
contestable; appelons donc à notre aide un glorieux 
Père de l'Eglise catholique, le grand saint Augustin ; il 
dit : « Nous sommes contraints d'agir selon ce qui nous 
« procure le plus de félicité : Quod amplius nos delectut, 
« secundnm id operemur necesse est » 



I 



; ' I 






38 



LA CRISE RELIfilEUSE. 



Voyons maintenant comme la pensée qu'Israël avait 
de Dieu suit et confirme exactement l'idée simple à 
laquelle nous sommes arrivés d'une façon indépendante. 
D'abord : «C'est la joie du juste d'accomplir la justice'. » 
Puis : « Il convient au juste d'être reconnaissant 2 .» 
Enfin : « C'est une chose agréable que d'être reconnais- 
sant 3 . » Rien n'est plus simple et en même temps plus 
solide que tout ceci. Mais nous trouvons d'autre part : 
« Les statuts de l'Éternel réjouissent le cœur \ » Puis 
alors : « Eternel, à minuit je me lèverai pour te re- 
mercier ù cause de tes jugements justes 5 . » Et en der- 
nier lieu : « C'est une bonne chose d'adresser des remer- 
cîments à l'Éternel ; c'est une bonne chose de chanter 
les louanges de notre Dieu 6 . » Ces propositions sont 
identiques aux précédentes, ou n'en différent plutôt 
qu'en ce que la puissance et l'émotion leur ont été ajou- 
tées. C'est l'application de l'émotion à la morale. 

Au fond, le mot Éternel, ou Dieu, exprime ici la con- 
duite ou la justice qui ont ému fortement celui qui parle. 
Confiance en Dieu, c'est confiance en la loi de la con- 
duite; se réjouir en l'Éternel, c'est une manière de dire 
ressentir le bonheur, qui procède, comme nous le savons 
tous, de la conduite. En faisant attention à la justice, 
au jugement, on sent que la joie en dérive ; en y faisant 
plus grande attention encore, on reconnaît que c'est là 




1 Prov., xxi, 15. 

2 Ps. XXXIII, 1. 

3 PS CXLVII. 1. 

4 Ps. xix, 8. 

4 Ps. cxix, 02. — Ps. cxsxviii, 1. 

6 PS. XCII, 1. — Ps. CXLVII, i. 



[.A REUfilON DONNEE AUX HOMMES. 



39 



le commandement de l'Éternel et que la joie qui en dé- 
rive procède de l'accomplissement de ce commandement. 
La reconnaissance qu'elle détermine en nous, c'est la 
reconnaissance envers l'Éternel, et c'est encore à l'Éter- 
nel qu'on doit cette autre joie qui provient de la recon- 
naissance. « La crainte de l'Éternel, voilà la sagesse ; 
« se détourner du mal, voilà l'intelligence ' . » Le sens, 
le sens voulu, le sens imposé par les règles de la compo- 
sition hébraïque, d'après lesquelles, dans un parallé- 
lisme, la seconde phrase répète la première en d'autres 
termes, est forcément identique dans les deux expres- 
sions : la crainte de l'Éternel, et se détourner du mal. 
Et cependant celui dont l'âme est capable d'émotion dit 
plutôt : la crainte de l'Éternel, que se détourner du mal, 
quand son âme s'est élevée assez pour sentir que s'écar- 
ter du mal, c'est suivre toujours plein de vénération le 
fil conducteur que nous retrouvons toujours en nous, en 
tout ce qui nous entoure, et qui nous mène au bonheur. 
Dès lors, ce fut à cet Éternel qu'Israël rapporta tous 
ses devoirs. Au lieu de dire : « Celui qui garde le com- 
« mandement garde son âme 2 ; » il disait plutôt : « Mon 
« âme, sers toujours Dieu, car mon salut vient de lui s . » 
Au lieu dédire : « Fixe-les (les lois de la justice) toujours 
« sur ton cœur, attachedes à ton cou 4 ; » il disait : « Ne 
« me suis-je pas souvenu de toi sur mon lit; n'ai-je pas 
<c pensé à toi dès mon réveil 5 ? » L'obligation de se 



I 



1 Job, xxviii. 28. 

- Pi'ov., six, 10. 

a Ps. lxii, 1. 

'' Prov., vi. 21. 

'- Ps. i.xiii, 7. 






40 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



soumettre, plein de reconnaissance et de dévotion , à 
l'Eternel, remplaçait le sentiment de toutes les obliga- 
tions que nous avons envers notre moi supérieur, que 
nous impose notre bien permanent. La règle morale : 
Pensez à votre bien permanent et non à votre bien mo- 
mentané, se transformait en celle-ci : « Honorez l'Éter- 
« nel en n'agissant plus selon vos volontés, en ne re- 
« recherchant pas vos plaisirs, en ne parlant pas d'après 
« vos fantaisies. ' » C'est-à-dire que, chez Israël, la mo- 
rale était devenue religion. 

Le soin que l'on met à reconnaître ce qui est bien ou 
mal en fait de conduite, l'attention que l'on y porte, a 
produit à la fois la morale et la religion, et si cette ori- 
gine est humble, elle n'en est pas moins divine; mais 
dès que l'âme eut senti le motif de la religion, elle fut 
entraînée à négliger la morale prise isolément, comme 
considération subsidiaire. Ce n'est donc plus pour assurer 
son bonheur que le fidèle fait le bien, c'est pour plaire à 
Dieu; et dire à ce fidèle qu'il fait le bien par amour per- 
sonnel, ce serait jeter un démenti à une vérité que sa 
conscience lui a fait connaître. Ainsi donc, comme nous 
l'avons dit : si la morale fut révélée au premier homme 
qui, doué d'une intelligence étendue, se mit à porter ses 
regards sur l'avenir et le passé, et contrôla les impul- 
sions aveugles et passagères de l'instinct de conserva- 
tion et celles de l'instinct sexuel, nous sommes de même 
en droit de dire que la religion fut révélée au premier 
homme qui tressaillit, plein de reconnaissance, de dé- 



1 Is., l.VIII lî 



LA REMdlON DONNEE ATX HOMMES. 



41 



votion et de vénération, en voyant la joie et la paix qui 
résultent de l'exercice de ce contrôle personnel, et ne 
proviennent pas de nous cependant. Israël fut, pour 
nous du moins, cet homme-là. 

Comme nous avons déjà fait voir qu'il y a erreur en 
établissant comme antithèse les mots l'éthique et la 
religion, nous pouvons ici aller au-devant de l'objection 
qu'on ne tardera pas à nous faire : qu'il ne s'agit ici que 
de religion naturelle, en faisant voir combien on se 
trompe quand on prend ce qui est révélé comme l'anti- 
thèse de ce qui est naturel. Car, en réalité, ce qui est 
naturel nous est vraiment révélé. La conscience nous 
en fait reconnaître le développement qui se produit en 
nous; mais nous reconnaissons aussi que nous n'en som- 
mes pas auteurs; cela nous est découvert, cela existe 
indépendamment de notre volonté. Si nous y attachons 
peu d'importance, nous disons : cela est naturel; si l'idée 
domine tout notre être, nous disons : cela est révélé; 
mais, en somme, il n'y a pas là de différence dans l'es- 
pèce, la différence est du plus au moins. Prenons en- 
semble les deux mots : naturel et révélé, et pour établir 
leur antithèse, nous avons les expressions : inventé, 
artificiel. Quand la religion procède de la puissance, de 
la grandeur et de la nécessité de la justice, reconnues 
expérimentalement, elle est révélée, soit que nous la 
trouvions chez Sophocle ou chez Isaïe : « La volonté de 
« l'homme mortel ne l'a pas engendrée, et l'oubli ne 
« l'assoupira pas. » Un système de notions théologiques 
relatives à la personnalité, l'essence, l'existence, la con- 
substantialité, voilà la religion artificielle; c'est tout le 







42 



LA fiRISE RELIGIEUSE. 






contraire de la religion révélée, car cette religion ne se 
produit pas dans la conscience des hommes, c'est une 
invention de théologiens et d'autres gens capables, 
doués de grands talents pour faire des raisonnements 
abstraits. En aucun sens cette religion n'est révélée, 
parce qu'en aucun sens elle n'est naturelle, et plus une 
religion est éminemment naturelle, plus elle est en 
droit de se dire révélée. 

La religion de la Bible est donc bien appelée révélée, 
parce que cette grande vérité naturelle : « la justice 
tend à la vie l , » y est saisie et démontrée avec une force, 
une efficacité incomparables. Tous les peuples, ou peu 
s'en faut, ont reconnu l'importance de la conduite et 
en ont fait une obligation naturelle. La conduite était 
cependant pour eux, non pas la source du bonheur et 
de la joie, mais une chose dont il n'était pas possible de 
se passer. Au contraire, « Sion l'a entendu et s'en est 
« réjoui, et les filles de Juda ont tressailli de joie, à 
« cause de tes jugements, ô Eternel! 2 » Le bonheur est 
la fin et le but de notre existence; aucun peuple n'a re- 
connu, n'a fait sentir aux autres, comme le peuple 
hébreu, qu'à la justice appartient le bonheur. Les pro- 
diges et les merveilles de la religion biblique lui sont 
communs avec toutes les religions; elle seule à eu à ce 
point l'amour de la justice. 



V. Ainsi donc, le germe réel de la conscience reli- 
gieuse, d'où provient le nom qu'Israël donna à Dieu, cette 



1 Prov., xi, 19. 
- Ps. xcvn, 8. 



LA RELIGION DONNKE AUX HOMMES. 



43 



croyance à laquelle s'adaptèrent les récits de son his- 
toire, et qui se recouvrit par la suite d'une puissante 
végétation de poésie et de traditions, était la connais- 
sance intuitive du non-moi qui tend à la justice. Pour 
s'en convaincre, il faut étudier la Bible avec un esprit 
impartial et avec ce tact que peuvent seules donner les 
lettres. Il s'agit, en effet, de comprendre comment pen- 
saient les hommes, comment ils se servaient des mots, 
et ce qu'ils voulaient dire. Ce n'est pas seulement l'his- 
toire des moyens employés par l'homme pour penser et 
pour dire, que nous apprenons par les lettres, que nous 
apprenons en nous familiarisant avec ce qui a été bien 
dit et bien pensé en ce monde; nous apprenons aussi la 
portée et la valeur de ces moyens, et c'est là justement 
ce que nous recherchons. 

Quand on a acquis cette expérience de l'histoire de 
l'esprit humain, on s'aperçoit, comme nous l'avons dit, 
que les objections s'évanouissent d'elles-mêmes, plutôt 
qu'elles ne sont réfutées par le raisonnement. On fait 
cette objection : Si les Hébreux dont parle la Bible 
étaient dominés à un tel degré par le sentiment de la 
justice, comment se fait-il que ce sentiment ne distingue 
pas encore aujourd'hui les Juifs? L'expérience ne nous 
montre-t-elle pas combien des circonstances différentes 
peuvent amener de changements dans le caractère d'un 
peuple? Les Grecs modernes ne diffèrent-ils pas autant, 
et plus encore, de leurs ancêtres que les Juifs d'aujour- 
d'hui ne diffèrent des leurs? Parmi les Grecs, oùtrouve- 
t-on aujourd'hui la dignité de la vie de Périclès, la 
dignité de la pensée et de l'art de Phidias et de Platon? 






44 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



! 



■ 






On fait une autre objection: Le Dieu des Juifs n'était 
pas la puissance constante qui tend à la justice, c'était 
seulement le Dieu de la tribu qui donnait la victoire 
dans la bataille et sévissait contre ceux qui ne l'ado- 
raient pas. Comment se fait-il alors qu'on retrouve dans 
toute la littérature hébraïque des idées du genre de 
celles-ci : <c Eternel, montre-moi tes voies, enseigne- 
ce moi tes sentiers ' ; » « que l'intégrité et la droiture 
« me préservent, car c'est en toi que j'ai mis ma con- 
« fiance. » « Si mon cœur se tourne au mal, l'Eternel 
« ne m'entendra pas 2 . » De la croyance que la réussite 
était assurée à des hommes ainsi guidés, et marchant 
droit dans les voies du bien, qu'ils ressemblaient au 
feuillage verdoyant, qui ne peut se flétrir, et que toutes 
leurs entreprises devaient prospérer 3 , résultait naturel- 
lement la croyance que dans leurs guerres l'ennemi 
devait être mis en déroute, que leur triomphe était cer- 
tain. Mais, si c'était là toute leur croyance, comment en 
déduire le désir de tout ce qui est bien et juste? 

On fait cette objection encore : La loi du Seigneur 
était un code traditionnel et positif, une sorte de règle 
machinale qui leur inspirait de la vénération. Leur 
crainte du Seigneur était la crainte superstitieuse d'un 
homme surnaturel, infiniment exagéré et tout hypothé- 
tique. Comment se fait-il alors qu'Israël répète sans 
cesse : « Enseigne-moi tes statuts, ouvre mes yeux, fais- 
« moi comprendre la sagesse dans le secret du cœur 4 , » 

' Ps. xxv, 4-21. 

- Pê. lxvi, 18. 

3 Pè. i, 3. 

1 P?. exix. i?, 18: u, 6. 



LA RELIGION DONNÉE AUX HOMMES. 45 

si toute cette loi, qui faisait l'objet de sa pensée, était 
déjà fixée d'une façon irrévocable devant ses yeux? Que 
voulait-il dire par ces paroles : « Je t'aimerai, ô Eter- 
nel, ma force 1 , » si la crainte qu'il indique n'était pas 
une observance pleine de vénération provenant d'un 
attachement profond, si ce n'était qu'une terreur ser- 
vile? On objecte encore ceci : Les Hébreux concevaient 
la justice d'une façon étroite et roide, se rapportant sur- 
tout à ce qu'ils appelaient le jugement : « Déteste le 
« mal, aime le bien, établis le jugement dans tes bar- 
« rières 2 , » de sorte que pour eux le mal ne comprend 
pas toutes les fautes du cœur et de la conduite ; c'était 
surtout l'oppression, l'avidité, qui rapporte tout à soi, 
c'était une langue menteuse et méchante, les excès d'in- 
solence et d'intempérance. C'était bien là, il est vrai, 
leur façon d'entendre la justice, et c'était l'entendre 
d'une façon étroite. Mais quiconque cherche sincère- 
ment à se rendre compte de sa conduite, tout étroite 
que puisse Être l'idée qu'il s'en fait, est en bonne voie 
pour arriver à reconnaître tout le domaine de la con- 
duite; et déjà nous voyons continuellement, dans l'An- 
cien Testament, les mouvements profonds de la religion 
personnelle dépasser le niveau de ces redites monotones 
qui ont pour but surtout d'inculquer aux hommes les 
vertus sociales du jugement et de la justice. On voit 
poindre le christianisme chaque fois qu'on retrouve les 
mots contrition, humilité dans les psaumes ou dans les 
prophéties. 



1 IV xvin.l. 
- Aiuos, v, 1D. 






46 



LA CRISE RELIGIEUSE. 




Il 
11 



Enfin, on a fait cette objection : Bien que ce peuple 
eût conçu la justice d'une façon fort étroite, il ne fut ja- 
mais capable d'y rester fidèle ; il fut toujours oppresseur, 
avide, menteur et sensuel. C'est justement parce qu'il 
était si peu capable d'accomplir ce dont il sentait si bien 
la nécessité que son témoignage acquiert un grand in- 
térêt et une importance capitale. Aucun peuple n'a été 
enclin comme celui-ci à la violence, aux excès de toutes 
sortes; aucun peuple n'a éprouvé comme lui une âpre 
volupté à satisfaire ses impulsions. Et pourtant ce peuple 
sentait si bien que le bonheur se rattache à la conduite 
par un lien naturel et nécessaire, que, se condamnant 
lui-même, il répétait toujours : « Celui qui dispose bien 
« sa conduite connaîtra le salut de Dieu ' . » 

S'il le comprenait si bien, il est manifeste que le sen- 
timent de ce peuple a une double valeur pour tout le 
genre humain : une valeur d'évidence et une valeur pra- 
tique. La valeur d'évidence provient de ce que le peuple 
hébreu a fait voir pour toujours aux hommes combien 
notre sentiment de la nécessité de la conduite et de la 
justice est réel et naturel, par l'exemple de son appari- 
tion signalée chez un peuple de notre race. Si un senti- 
ment, quelque réel et bon qu'il puisse être, si une 
qualité propre à l'homme ne trouve parmi nous un 
représentant éminent, il est clair que d'autres senti- 
ments, d'autres qualités, vont l'étouffer, son défaut d'é- 
nergie le met en péril et le fait oublier de plus en plus. 
Il suffira, par exemple, de voir certaines fabriques de 



' Ps. L, 23. 



i 1 



LA HELIG10N DONNÉE ATX HOMMES. 



47 



faïences en Angleterre, et d'examiner ces produits de 
mauvais goût, informes, aux couleurs criardes, que Ton 
exporte sur les marchés coloniaux, pour se convaincre 
combien le sentiment des arts plastiques pourrait fa- 
cilement s'étioler et tomber à rien chez nous , si les 
brillantes qualités esthétiques, si l'œuvre artistique de 
la Grèce ancienne ne portaient témoignage à ce senti- 
ment, comme protestation vivante contre son extinction. 
En contemplant le monde, il est impossible de ne pas 
comprendre qu'il en serait peut-être de même à l'égard 
de la conduite, si Israël ne lui avait porté son témoi- 
gnage signalé. 

Puis l'exemple des Hébreux a sa valeur pratique, plus 
importante encore. Chacun sait (pie ceux qui veulent 
cultiver en eux-mêmes un sentiment, une qualité, doi- 
vent se familiariser avec l'œuvre de ceux qui ont été 
éminents dans cette voie ; cette œuvre, il faut l'étudier, 
elle doit nous inspirer, le progrès n'est pas possible au- 
trement. Tant que durera le monde, c'est chez Israël 
que viendront chercher l'inspiration tous ceux qui 
voudront progresser en justice, parce qu'Israël a eu 
plus qu'aucun autre peuple le sentiment fort et ardent 
de la justice. En écoutant, en lisant ce qu'Israël a dit 
pour le monde entier, ceux qui s'inquiètent de la con- 
duite trouveront là une force, une ardeur qui fait ailleurs 
défaut. C'est aux restes de l'art grec que s'adresse celui 
qui a le sentiment de la sculpture; à Homère, à Shakes- 
peare, celui qui veut développer son sentiment poétique; 
c'est à la Bible que doivent s'adresser tous ceux qui ont 
le sentiment de la conduite. Si nous nous adressons ias- 







48 LA CRISE RELIGIEUSE. 

tinctivement, pour ainsi dire, à la Bible pour satisfaire 
ce sentiment-là, remarquons que c'est aussi un senti- 
ment bien plus naturel à la généralité des hommes que 
celui de 1 art ou de la science ; en tous cas, qu'il soit 
gravé profondément au fond de nos cœurs ou non, ce 
sentiment se rapporte aux trois quarts de la vie hu- 
maine. 

Ceci établit en faveur d'Israël une distinction des plus 
éminentes. Les Hébreux sont sans attraits, leur carac- 
tère est môme repoussant; en fait de justice, ils sont 
pleins de défaillances, et à tout autre égard parfaite- 
ment insignifiants; et cependant ce malheureux petit 
peuple, dépourvu de charme et toujours battu, inca- 
pable en politique, presque nul en fait de science ou 
d'art, mérite sa haute place dans l'estime du monde, et 
son rang doit augmenter dans la suite des temps, plutôt 
que décroitre. Ce rang lui est assuré par les faits de la 
nature humaine, par la constitution inaltérable des 
choses. « Dieu a donné le commandement pour bénir; 
« il a béni, et nous n'y pouvons rien changer; il n'a pas 
« reconnu d'iniquité en Jacob, il n'a pas reconnu de 
« perversité en Israël; l'Eternel son Dieu est avec 
« lui ' . » 

Ecarter les voiles qui nous empêchent de reconnaître 
et de sentir tout le bien qui résulte du témoignage 
transmis par ce peuple, c'est faire une bonne œuvre. 
Ainsi donc, au lieu d'attribuer aux écrivains hébreux, 
quand ils se servent du mot Dieu, une affirmation 

• Nombres, xxm, 20 -21. 



LA RELIGION DONNÉE AUX HOMMES. 



49 



scientifique qui était bien loin de leur pensée, et au sujet 
de laquelle les contestations sont faciles, contentons- 
nous, comme affaire de science et d'expérience, de leur 
faire dire ce qu'ils voulaient dire réellement et ce qui 
est indiscutable : Dieu, l'Éternel, était pour eux la puis- 
sance constante, ce non-moi qui tend à la justice; ne 
leur attribuons pas dans ces termes d'autres conceptions 
scientifiques. Cette définition de leurs expressions leur 
eût semblé insuffisante; leur idée s'étendait au delà, 
mais comprenait du moins notre définition ; ce qu'impli- 
quait en plus le mot Dieu, pour eux, ils ne pouvaient 
l'embrasser pleinement, mais ils embrassaient pleine- 
ment ce que nous indiquons. Nous pouvons prendre ce 
sens comme fondement de leurs paroles, et ce sens ne 
nous fera pas défaut. Il va nous servir de guide utile 
pour nous y reconnaître ; ce sera pour nous un fil con- 
ducteur qui nous permettra de déchiffrer leur pensée. 

Ce sens-là, après tout, est-il dénué de toute valeur ? 
Si nous n'y mettons, il est vrai, le grand sentiment, 
l'émotion féconde qu'y mettait Israël, il ne nous servira 
pas à grand'chose de le connaître. Mais, d'autre part, 
on n'est pas plus avancé en prenant son langage ému 
et figuré comme définition scientifique, ou en attribuant 
à Israël notre science douteuse, déduite d'idées méta- 
physiques qui lui faisaient défaut. Il vaut mieux assu- 
rément prendre le fait d'expérience qu'il possédait, et 
en faire invariablement notre point d'appui dans l'in- 
terprétation de ses paroles, puis nous verrons si en nous 
servant de ce langage, ainsi appuyé sur un sens réel et 
ferme, comme il le faisait lui-même, ses sentiments ne 

MATHIEU ARNOLD. .( 









50 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



surgiront pas en quelque sorte chez nous. Nous saurons 
au moins ce que nous disons, et si ce que nous disons 
est insuffisant, nos paroles seront vraies dans les limites 
de cette insuffisance. 

Mais, cette insuffisance reconnue dans les paroles 
dont nous nous servons pour exprimer ce que nous ne 
voulons pas appeler par les termes négatifs de l'inconnu, 
de ce qui ne se peut connaître, que nous appellerons plutôt 
l'inexploré, l'inexpressible, dont les Hébreux eux-mêmes 
disaient : « Il est plus haut que le ciel, que peux-tu faire? 
« plus profond que l'enfer, que peux-tu connaître ' ? » 
cette réserve d'affirmation au sujet de Dieu est-elle 
moins digne de lui que l'incroyable précision, que la 
licence d'affirmation de nos dogmatistes, qui en parlent 
comme s'il s'agissait d'un voisin, des faits et gestes 
duquel il est tout simple de se rendre compte. Bien 
plus, n'est-ce pas de cette licence, de cette précision 
prétentieuse que proviennent la plupart des difficultés 
qui font le tourment des théologiens, qu'il s'agisse, par 
exemple, de mettre d'accord la justice et la miséricorde 
divines ou de quelque autre difficulté du même genre? Il 
semblerait, en effet, que les théologiens ont bâti à plaisir 
un mur contre lequel ils se jettent tête baissée. 

C'est là, disons-nous, ce qui résulte de l'excès de 
talent pour faire des raisonnements abstraits. Certaines 
gens ne savent éviter, de voir la théorie de causalité, et 
d'autres choses semblables, où il n'y a lieu de considérer 
qu'une chose bien plus simple : la puissance, la gran- 

1 Job, xi, 7 




LA RELIGION DONNÉE AUX HOMMES. 



51 



deur, la nécessité de la justice. Au fond de la religion 
populaire, sous toutes les extravagances que les théolo- 
giens font réciter aux hommes, on trouve, il est vrai, la 
connaissance de cette grandeur, de cette nécessité de la 
justice qui fait toute la valeur de la religion populaire. 
En raison de cette connaissance pratique et vraie, il y 
aurait lieu de ne pas chercher à porter le trouble en une 
affaire où la pratique, en fin de compte, est tout, où la 
théorie n'est rien. Mais quand la religion est mise en 
question, parce que des extravagances théologiques 
nous sont proposées comme religion, on ;dégage la reli- 
gion vraie, on lui vient en aide en faisant voir combien 
ces doctrines théologiques sont trompeuses. Elles pro- 
viennent de la puissance de raisonnement de gens ca- 
pables et de leur défaut d'expérience littéraire. Ce n'est 
pas le talent qui leur fait défaut, ce sujet n'en demande 
pas; il faut ici du temps, de l'étude, un peu de bonheur, 
un esprit bien constitué, voilà tout; mais par malheur 
ces doctrinaires étaient épris de leur puissance- de rai- 
sonnement, et l'ont appliquée à un sujet qui exige 
plutôt l'expérience littéraire. Dès l'origine, quand les 
théologiens se sont emparés du point de départ de notre 
religion, l'expérience d'Israël, telle qu'elle est exposée 
dans l'Ancien Tertament, ce malentendu a été cause de 
bien des confusions. En continuant, dans le même sens, 
à poursuivre l'œuvre ainsi commencée, les théologiens 
devaient amener le comble de la confusion, comme nous 
allons le faire voir. 




■ 



m 







CHAPITRE II. 



Invasion des superstitions. 



I. Quand des hommes nous demandent de les écou- 
ter sur ce qui s'est passé, d'après eux, dans le conseil 
de la Trinité, de ce qui a été promulgué pour nous di- 
riger dans la vie par une grande cause première et per- 
sonnelle, gouverneur moral et intelligent de l'univers, 
nous sommes en droit assurément de n'en pas tenir 
compte, car ils sont incapables de prouver leur premier 
principe. Nous voyons, en effet, que bien des hommes se . 
refusent aujourd'hui à les écouter ; c'est là la cause, par 
exemple, des difficultés qui s'élèvent entre la religion po- 
pulaire et ce que l'on appelle la science. Mais il en sera 
tout autrement si certaines gens réclament notre atten- 
tion, en se fondant sur cet autre principe premier : Le 
bonheur appartient à la justice, ou encore sur celui-ci : 
Il y a une puissance éternelle en dehors de nous qui tend 
à la justice. Plus nous méditerons sur ce nouveau point 
de départ, plus nous en reconnaîtrons la valeur, plus 
nous serons disposés à écouter ceux qui nous le pro- 



INVASION DES SUPERSTITIONS. 



53 



posent, et à les suivre pour voir où ils vont aboutir. 

•Nous reconnaissons ici tout l'avantage d'attribuer ce 
sens clair et simple, quoique restreint, aux phrases bi- 
bliques : « Heureux celui qui craint l'Éternel ! » ou : « Heu- 
« reux celui qui met sa confiance en l'Éternel ' ! » La tra- 
dition des Hébreux, leur imagination, les émotions que de 
semblables paroles déterminaient chez eux, les avaient 
conduits à voir dans ces phrases autre chose que le sens 
tout simple que nous leur attribuons. Mais au fond c'était 
là le sens simple et indiscutable que leur avait donné tout 
d'abord l'expérience, et, en les entendant ainsi, ce peuple 
était sur le terrain solide des faits/où nous pouvons tous 
le suivre. Ainsi entendues, nous le reconnaîtrons, leurs 
paroles acquièrent pour nous une force toute nouvelle 
et inattaquable. Pour bien sentir cette force, et en re- 
connaître la réalité, il serait bon de nous accoutumer à 
les entendre dans ce sens, tout restreint qu'il soit, quand 
même nous semblerions ainsi leur faire perdre quelque 
chose de leur valeur. Substituer au mot Seigneur le mot 
Eternel, c'est encore tendre au même résultat, car 
l'Eternel est un mot qui ne spécifie pas de la même fa- 
çon que l'autre, pour l'imagination, et ne lui offre pas 
la même prise, mais ce qu'il dit est réel et peut se vé- 
rifier. 

En conservant aux termes cette signification restreinte, 
mais réelle, gravons dans nos esprits la suite des idées qui 
était sans cesse présente à l'esprit du peuple hébreu : 
« Dans les voies de la justice se trouve la vie, et il n'y a 



Ps. CX1I, 1. 






54 



LA CRISE RELIGIEUSE. 






« pas de mort dans ses sentiers'. » « Comme la justice 
« conduit à la vie, la recherche du mal conduit à. la 

• 

« mort 2 . » « Comme passe le vent d'orage, ainsi dispa- 
« raît le méchant, mais le juste ressemble à une fonda- 
«. tion inébranlable 3 . » Tel est le point de départ qui sert 
de base à toute cette série d'idées. Il y a pourtant des en- 
traînements transitoires, qui reviennent sans cesse, et 
nous portent à satisfaire le moi apparent, qui nous portent 
au mal, le contraire de la justice; cependant c'est ce qui 
tend au moi réel, à la justice, qui est durable, et finit par 
avoir gain de cause. Ainsi donc : « Aie de tout ton cœur 
« confiance en l'Éternel, et ne compte pas sur ta propre 
« intelligence 4 . » « Il n'est pas de sagesse, d'intelligence, 
« de conseil qui puissent prévaloir contre l'Eternel s . » 
« Il est une voie, qui paraît être à l'homme la bonne 
« voie, mais elle mène à la mort 6 . » « Il y a bien des 
« convoitises dans le cœur de l'homme, mais seule sub- 
« siste la volonté de l'Éternel 7 . » Obéir aux volontés 
de l'Éternel, c'est là la seule sagesse réelle, la seule 
intelligence. « Craindre l'Éternel, telle est la sagesse ; 
« fuir le mal, telle est l'intelligence 8 . » C'est aussi le 
bonheur : « Celui qui craint l'Éternel et marche dans 
« ses voies est béni; il sera heureux, il doit réussir 9 . » 



' Prov. xii, 28. 
2 Prov. xi, 19. 
» Prov. x, 25. 

4 Prov. m, 5. 

5 Prov. xxi, 30. 
" Prov. xiv, 12. 

7 Prov. xix, 21. 

8 Job, xxviii, 28. 

9 Ps. cxxvm, 1,2. 



INVASION DES SUPERSTITIONS. 



55 



« Reconnaissez la bonté de l'Éternel, appréciez ses 
« bienfaits, béni est celui qui met en lui sa con- 
te fiance ' . » « Béni est celui qui met sa joie dans l'obser- 
« vance de la loi de l'Eternel, il ressemblera à une feuille 
« verte qui ne se flétrit pas, et il réussira dans toutes 
« ses entreprises 2 .»Plus l'homme s'avance dans les voies 
de la justice, plus il se sent soutenu par une puissance 
qui n'est pas de lui. « Non par la force ni par la puis- 
« sance, mais par mon esprit, dit l'Eternel 3 . » « Eter- 
« nel, je sais que ce n'est pas en lui-même que l'homme 
« doit rechercher sa voie *. » « Toutes choses procèdent 
« de toi 5 , » « c'est en ta lumière que nous voyons la lu- 
« mière 6 , » « c'est l'Eternel qui dirige les voies de 
« l'homme 7 . » « L'Eternel dirige la marche de l'homme 
a de bien, il fait qu'elle soit agréable à lui-même 8 . » 
Mais l'homme reconnaît aussi combien il est loin de sa- 
tisfaire, ou même de comprendre pleinement cette loi de 
son être, ces indications de l'Éternel, Tes voies de la jus- 
tice. Il dit, il est contraint de dire : « Je suis un étranger 
« sur cette terre; ne me cache pas tes commande- 
« ments ■ ! » « Eternel, n'entre pas en jugement 
« contre ton serviteur. Quel est l'homme vivant ici bas 
« qui puisse être justifié à ta vue 10 ! » Cependant, quand 

* Ps. xxxiv, 8. 

2 Ps. i, 1,2,3. 

3 Zacharie, iv, 6. 

* Jérem. x, 23. 

5 I Chroniq. xxix, 14 

6 Ps. xxxvi, 9. 
T Prov. xx, 24. 

s Ps. xxxvii, 23. 
3 Ps. exix, 19. 
10 Ps. CXLIII,2. 







:II 



56 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



un homme dirige sa conduite le mieux qu'il peut, quand 
il évite au moins de pécher par présomption et s'écarte 
du mal qui est évident pour lui, les brouillards qui obs- 
curcissaient sa vue disparaissent peu à peu. Il recon- 
naît les indications de l'Eternel; nous commençons alors 
à être purifiés des fautes qui, jusque-là, nous étaient 
cachées. « Examine-moi, ô Dieu, mets-moi à l'épreuve, 
« sonde mes reins et mon cœur ' ; » « regarde si tu 
« trouves en moi ce qui conduit au mal et dirige-moi se- 
« Ion ce qui est seul durable 2 . » « Purifie-moi des fautes 
« qui me sont cachées 3 . » Tu as sondé mon cœur, tu m'as 
« visité dans la nuit, tu m'as mis à l'épreuve; tu ne 
« trouveras rien 4 . » Plus nous avançons vers l'innocence, 
plus nous trouvons une joie et une paix merveilleuses : 
« Combien est abondante la bonté que tu as amassée en 
« faveur de ceux qui te craignent; tu les mettras à l'abri 
« des injures des hommes dans le secret de ta puis- 
« sance 5 . » «Tu me feras connaître les voies de la vie; 
« en ta présence est la plénitude de la joie; à ta droite 
« il y a des plaisirs sans fin 6 . » La consolation et le re- 
fuge consistent de plus en plus pour l'homme à s'en tenir 
à la joie et à la paix de la justice, à compter sur la puis- 
sance qui veut la justice : « Tu es mon lieu de refuge, tu 
« me préserveras des tourments 7 ; » « si je n'avais pas 



* Ps. xxvi, 2. 

2 Ps. cxxxix, 23, 24. 

3 Ps. xix, 12. 
1 Ps. xvii, 3. 

5 Ps. xxxi, 19, 20. 

8 Ps. XVI, il. 

7 Ps. xxxn, 7. 




INVASION DES SUPERSTITIONS. 



57 



« mis mes délices en ta loi, j'aurais péri dans mes tour- 
« ments ' . » « Dans le jour de mon affliction je cherche- 
« rai l'Etenel 2 ; il sera mon refuge dans l'orage, l'ombre 
« qui me préservera des feux du jour 3 . » « Conduisez-moi 
« à ce roc qui me domine 4 . » « Le nom de l'Eternel est 
« comme une forte tour, le juste y court et s'y trouve en 
« sûreté 1 . » Plus nous apprenons à connaître cette pro- 
tection, plus nous en reconnaissons toute la tendresse": 
w « Comme un père est compatissant pour ses enfants, 
« ainsi l'Eternel est miséricordieux pour ceux qui le 
« craignent 6 . » Bien plus, nous voyons tout autre atta- 
chement nous faire défaut, tout autre support nous 
manque, si ce n'est celui-là seul : « La femme peut-elle 
« oublier son nourrisson, et ne pas avoir compassion du 
« fils qu'elle a porté ? Oui, elle peut l'oublier, mais moi, 
« l'Eternel, je ne t'oublierai pas '. » 

Tout ceci, disons-nous, a pour point de départ l'expé- 
rience simple, mais solide : la conduite amène le bonheur, 
ou bien : la justice tend à*la vie. Si nous reprenions 
ce point de départ, ce serait la façon la plus réelle et la 
plus certaine de reconnaître la valeur et la force de 
toutes ces pensées bibliques que nous venons de citer. 
C'est qu'en effet, la voie religieuse retracée ci-dessus 
par ces maximes n'a pas toujours eu, comme à l'origine, 






' Ps. cxix, 92. 

2 Ps. LXXVII, 2. 

3 Is. xxv, 4. 

* Ps. LXi,2(fin). 
6 Prov. xviii, 10. 

6 Ps. cm, 13. 

7 Is. xux, 10. 



58 



LA CRISE RELIGIEUSE. 






cette base expérimentale, qui n'est pas non plus la base 
de la religion populaire. Il importe de s'en rendre 
compte, et de voir comment s'est opéré peu à peu ce 
changement. L'aperception originelle d'Israël, « la 
justice tend à la vie ', » était vraie. Elle était vraie, car 
ceux qui sont justes dans toutes leurs œuvres ont une 
alliance avec l'Eternel ; leurs œuvres seront bénies, elles 
leur vaudront la bénédiction de l'Eternel, elles au- 
ront une durée infinie. Mais que de contradictions" 
apparentes allait rencontrer cette aperception primitive 
si vraie ; que de retards au moins allaient survenir 
avant que sa vérité fût manifeste ! Les documents 
successifs de la Bible, traités par la religion populaire, 
comme s'ils étaient tous de la même venue, de la même 
époque, du même esprit, sont bien instructifs à cet 
égard, et nous font parfaitement sentir comment ces re- 
tards et ces contradictions agirent sur Israël. Quelle 
distance entre le dix-huitième psaume et le quatre- 
vingt-neuvième, entre le lwre des Proverbes et le livre 
de l'Ecclésiaste. C'est à un millier d'années avant 
Jésus-Christ, l'âge d'or d'Israël, qu'appartiennent le dix- 
huitième psaume et une grande partie du livre des Pro- 
verbes; c'est à cette époque que la connexion nécessaire 
de la justice et du bonheur apparaît dans toute sa sim- 
plicité et dans toute sa force. « Le juste aura sa ré- 
« munération sur la terre, le méchant et le pécheur 
« auront la leur bien davantage 2 , » tel est le refrain 
constant du livre des Proverbes. Dans le dix-huitième 



1 Prov. xi, 19. 

2 Prov. xi, 31. 



wmmm^^m 



INVASION DES SUPERSTITIONS. 



59 



psaume, David nous dit que le bonheur provient de la 
conduite en des termes qui, malgré leur crudité, sont 
plus édifiants par leur simplicité naturelle que toutes 
les mièvreries sentimentales des protestants à propos de 
l'abjection de l'homme et de la justice de Christ qui 
nous est imputée, idées diamétralement contraires à 
celles de David : « J'ai suivi les voies de l'Eternel ', » 
dit-il ; « je me suis tenu droit devant lui, et je me suis 
« écarté de mon iniquité * ; » « c'est pour cela que 
« l'Eternel m'a récompensé selon ma justice, il m'a ré- 
« compensé selon la pureté de mes mains 3 ; » « il a 
« donné une grande prospérité à son roi, il a montré 
« toute sa bonté à David, son consacré, et à toute sa 
« postérité 4 . » C'est là ce que l'on peut appeler le pas- 
sage classique qu'Israël a toujours en vue, et dont il 
parle sans cesse : C'est l'affirmation de l'alliance de Dieu 
avec son serviteur David, le second fondateur d'Israël. 
Cette alliance ne faisait que renouveler la première faite 
avec le fondateur primitif d'Israël, Abraham, le servi- 
teur de Dieu, par laquelle « la justice devait hériter 
« de la bénédiction 5 , » par laquelle encore « toutes les 
« nations de la terre devaient être bénies en sa progé- 
« niture 6 . » 

Mais, à quelques centaines d'années plus bas, quel 
changement nous indique le quatre-vingt-neuvième 



1 Ps. xvm, 21. 

2 Id. 23. 

3 Id. 20. 
* ld. 50. 

5 I Pierre, ni, 9. 
8 Gen. xxvi, 4. 




60 



LA CRISE RELIGIEUSE. 






I 






psaume ! « Éternel, où sont les bontés que tu as 
« jurées autrefois à David? » « Tu as détesté, tu as 
« abandonné celui que tu avais consacré, ton alliance 
« a été vaine et sans résultat. » « Souviens-toi 
« que mon temps est court '. » Cela signifie, dans la 
pensée du Fsalmiste : C'est sur terre que doit être 
récompensé le juste, ma mort est prochaine, la mort 
est la fin de totxte chose; Eternel, qu'est devenue ta 
promesse ? 

Pendant les six siècles qui s'écoulèrent après David 
et Salomon, l'idée fondamentale d'Israël (« la justice 
« tend à la vie, mais la recherche du mal conduit à la 
a mort ») fut ébranlée par des secousses nombreuses et 
violentes, et il se passa alors, en Israël, un travail inté- 
rieur qui fut bien remarquable. « Pourquoi vivent les 
« méchants, » demande Job, « pourquoi deviennent-ils 
« vieux et pourquoi sont-ils pleins de puissance? » 
« Leurs demeures sont à l'abri de la crainte, la verge 
« de Dieu ne s'étend pas sur eux 2 . » Job lui-même est 
juste, il dit cependant : « Sur mes yeux s'étendent les 
« ombres de la mort, et ce n'est pas parce que mes mains 
« ont trempé dans l'injustice 3 . » Comment cela est-il 
possible? Telle est la question posée dans le livre de Job ; 
elle se représente sous bien des formes, elle n'est jamais 
résolue, ou plutôt on y propose des solutions insuffisan- 
tes, on les rejette, et l'on n'arrive qu'au silence imposé 



■I 









1 Ps. lxxxix, 49,38, 39, 47. 

2 Job, xxi, 7', 9. 

3 Id. xvi, 16, 17. 






INVASION DES SUPERSTITIONS. 61 

par l'insoluble : « Je mettrai ma main sur ma 
« bouche ' . » Les deux perceptions : « La justice tend à 
« la vie, et le méchant prospère dans le monde 2 , » restent 
en présence, se confrontant comme deux antinomies 
kantiennes : « Le monde est livré aux mains des mé- 
chants 3 ! » Cependant : « Je me suis écarté des conseils 
« de l'impie; Dieu le récompense, et il le saura 4 . » 
L'intuition primitive que nous retrouvons ici en der- 
nière ligne reste donc inébranlable. On a prétendu 
encore que l'Ecclésiaste enseigne le scepticisme et 
TEpicuréisme ; l'éclat, l'espérance qui animent généra- 
lement la Bible, y font certainement défaut. Selon toutes 
probabilités, ce livre appartient au quatrième siècle 
avant Jésus-Christ, aux derniers et aux plus mauvais 
jours delà puissance des Perses. Les Juifs étaient envi- 
ronnés de difficultés de tous côtés ; un gouverneur persan 
trônait à Jérusalem, les ressources étaient minimes, les 
impôts étaient lourds, le cancer de la pauvreté rongeait 
la masse du peuple, les riches s'étaient éloignés des pau- 
vres comme des traditions nationales, le clergé était 
tiède, sans sincérité ni valeur. On a pu dire avec rai- 
son que ce livre, composé en de telles circonstances, 
respire la résignation au tombeau d'Israël : » « J'ai vu, » 
dit son auteur, et les larmes des opprimés qui restent 
« sans consolateur, et du côté des oppresseurs était la 
« puissance; c'est pourquoi j'ai préféré l'état des morts 






• 



' Job, xl, 4. 

2 Prov. xi, 19.— Ps. lxxii, 12. 

3 Job, îx, 24. 

4 Id. xxi, 16, 19. 



62 LA CRISE RELIGIEUSE. 

« à celui des vivants ». » Il voit « les mêmes événe- 
« ments peser sur chacun, sur les justes comme sur les 
« méchants 2 . » Çà et là surgissent quelques essais d'in- 
différence philosophique, le doute prétend faire suspen- 
dre le jugement ; la maxime : Ne quid nimis, semble 
l'emporter : « Ne soyez pas trop juste, ne soyez pas trop 
« sage, pourquoi chercher à se détruire soi-même 3 ? » 
Mais ces efforts sont vains, bien que les circonstances 
les favorisent ; ce sont les apparences d'un scepticisme 
abandonné aussitôt que formulé, en présence de la con- 
science intraitable d'Israël. En effet, l'Ecclésiaste se 
répond à lui-même : « Si cent fois le pécheur fait le 
« mal, si ses jours sont prolongés, je sais, moi, qu'il 
« vaut mieux craindre Dieu ; pour n'avoir pas craint 
« Dieu, le pécheur sera puni un jour ou l'autre 4 . » 

Malachie, qui vivait vers la même époque, sentait le 
poids des mêmes événements, il avait les mêmes motifs 
de tristesse. On disait autour de lui : « Aux yeux de 
« l'Éternel, le bon est celui qui fait le mal, l'Éternel le 
« chérit : où est le Dieu du jugement 5 ?» « Il est vain 
« de servir Dieu ; à quoi bon suivre son ordonnance 6 ?» 
Que nous sommes loin de la claire certitude de l'âge 
d'or : « Comme passe le vent d'orage ainsi s'écroule le 
« méchant, mais le juste est comme une fondation dura- 
« ble. » Pourtant, avec toute la certitude des heureux 




1 Eccles. îv, 1, 2. 

2 Id. îx, 2. 

3 Id. vu, 16. 

4 Id. vm, 12, 13. 

5 Malachie, il, 17. 
« Id. m, 14. 



INVASION DES SUPERSTITIONS. 63 

temps d'autrefois, Malachie fait pour l'Éternel cette 
réponse : « Le soleil de la justice se lèvera pour vous 
« qui craignez mon nom, ses rayons vous apporteront 
« le salut ' . » 

Il y avait là assurément bien des hommes qui ne sa- 
vaient plus que les promesses avaient été faites à la jus- 
tice ; ils les entendaient machinalement ; elles leur 
avaient été faites, elles leur étaient assurées, parce 
qu'ils étaient de la semence d'Abraham, ou, comme dit 
saint Paul, parce qu'ils étaient « Israélites, à qui appar- 
tiennent l'adoption des enfants de Dieu, sa gloire et son 
alliance, sa loi, son culte et ses promesses ; de qui les 
Patriarches sont les pères 2 . » Ces gens-là étaient troublés, 
indignés, de voir les malheurs de la race privilégiée; 
ils s'attendaient à quelque grand changement qui de- 
vait s'opérer matériellement et miraculeusement dans la 
fortune compromise d'Israël. Ainsi pensait la majorité, 
bien certainement, et cette majorité donna son carac- 
tère à l'ensemble des croyances des juifs concernant l'a- 
venir. En ce moment, ce n'est pas là ce qui nous in- 
téresse ; nous voulons nous rendre compte des prophètes, 
et de ceux dont les prophètes représentent les idées. Où 
en étaient alors ces constants dépositaires de la révélation 
primitive faite à Israël : « La justice mène à la vie, » 
ceux qui voyaient bien clairement que les promesses 
étaient faites à la justice, que ce qui mène à la vie ce 
n'était pas la filiation d'Abraham en soi, mais la justice ? 
C'est cette minorité que nous voulons étudier pour l'ins- 

1 Mal. iv, 2. 
8 Rom. ix, 4, 5. 










I 



'/' 



64 



LA CRISE RELIGIEUSE. 






tant, avec les prophètes, ses nobles représentants ; nous 
voulons rechercher ici le développement ultime de leur 
croyance au sujet de la justice. Ils avaient une croyance 
inébranlable : « Le juste est comme une fondation éter- 
nelle ; » et cependant, nous l'avons dit déjà, il ne leur 
était pas possible de ne pas observer dans la suite des 
temps bien des choses qui semblaient fort contredire 
cette croyance qu'ils professaient. Dans la vie privée, 
ne voyait-on pas à chaque instant la prospérité du 
pécheur ? Dans la vie des nations, on voyait surgir les 
grands royaumes injustes des gentils, plus puissants de 
jour en jour ; Israël déclinait toujours, et cependant, 
comparé aux gentils, Israël était certainement déposi- 
taire et héraut de l'idée de justice. C'est pourquoi les 
justes et les prophètes étaient bien forcés, comme la 
foule grossière, et terre à terre, de compter, pleins d'ar- 
deur, sur l'avenir dont les changements devaient re- 
dresser les maux présents et satisfaire à leurs espérances. 
Quand l'expérience forçait le juif pieux de reconnaître 
les malheurs qui affligent souvent le bon, de reconnaître 
la prospérité des méchants, il était troublé. Sa conscience 
lui disait hautement que, comparée aux autres nations 
avec lesquelles elle était en contact, la nation juive s'était 
toujours inquiétée de la justice; elle en avait toujours 
senti la nécessité, et avait ainsi contracté une alliance 
avec l'Eternel qui tend à la justice. Le triomphe des 
autres nations sur les juifs était donc le triomphe de na- 
tions indifférentes à la justice sur le sectateur de la justice. 
Alors ce juif pieux était troublé encore, et sa confiance 
en l'Eternel était ébranlée. Mais si sa conscience lui di- 






INVASION DES SUPERSTITIONS. 



65 



sait tout cela, elle lui disait aussi combien sou peuple 
réalisait mal la justice, combien il était pervers. Les 
péchés d'Israël avaient mille fois suffi à rompre son 
alliance avec l'Eternel et à déterminer en toute justice 
les misères dont souffrait le peuple juif. Ce vrai juif sa- 
vait bien que, pour mettre Israël à même d'attendre en 
toute sécurité le jour terrible où l'Éternel se vengerait 
de ses ennemis et rassemblerait son trésor ', il fallait la 
voix d'un second Élie 2 , il fallait un changement de 
l'homme intérieur, le repentir. 

II. Alors s'éteignit la prophétie, et, en expirant, 
elle avait sur les lèvres le témoignage que Malachie 
portait à la vérité dominante en Israël : la justice tend à 
la vie. Pendant quatre cents ans, la pensée d'Israël se 
répéta sans cesse les promesses prophétiques, paroles 
merveilleuses, d'une force incomparable, et qui frappent 
aujourd'hui même ceux qui ne les comprennent qu'à moi- 
tié, et n'y croient pas du tout. Pendant quatre cents ans, 
la race des Hébreux, défaite et humiliée, rumina ces af- 
firmations magnifiques, que « le bras de l'Éternel s'étend 
« toujours aussi loin, que la justice est impérissable 3 ; 
si le temps présent semblait nier ces vérités, l'avenir 
devait en donner les preuves. « L'Éternel n'a pas de dé- 
« faillance, il ne connaît point la fatigue, il rend des 
« forces à ceux qui faiblissent 4 . » « Ceux qui adorent 



1 Mal. m, 17. 

2 Mal. îv, o. 

3 Is. lix, 1; li, 8. 
* 1s. xl, 28, 29. 

MATHIEU ARNOLD. 



66 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



« l'Éternel recouvreront leurs forces \; » « ceux quel'E- 
« ternel a rachetés reviendront, ils entreront à Sion avec 
« des chants de fête, il y aura sur eux une joie éter- 
« nelle *; » « ils répareront les ruines anciennes, les dé- 
« solations de nombreuses générations 3 ; » « moi l'B- 
« ternel, je ferai avec eux une alliance qui durera 
« toujours *. » « L'Éternel sera à jamais ta lumière, et 
« les jours de ton deuil seront terminés 5 ; » « les gentils 
« accourront à ta lumière, les rois à l'éclat de ton 
« lever 6 ; » « ma justice est impérissable, mon salut ne 
« sera pas aboli '. » 

Les prophètes eux-mêmes, qui parlaient au moment 
où la ruine de leur pays était imminente, ou peu de 
temps après qu'elle se fut accomplie, avaient en vue le 
rétablissement prochain de Jérusalem, la soumission des 
nations voisines et la restauration d'un nouvel empire 
semblable à celui de David et de Salomon. Mais le temps 
s'écoulait ; après être revenus de captivité, après avoir 
occupé de nouveau Jérusalem, les juifs ne voyaient pas 
les faits répondre aux prévisions glorieuses que ces 
événements heureux avaient suggérées, et de plus en 
plus on donna aux prévisions une interprétation qui 
bravait la décadence et les malheurs du présent ; on 
remplissait l'ébauche dont les prophètes n'avaient in- 



» Is. XL, 31. 
2 LI, 11. 

• LXI, 4. 

* U. 8. 

» r.x, 20. 
o M. 3 

7 DI.6. 



INVASION DKS SUPERSTITIONS. (57 

diqué que les contours, on y faisait entrer le monde 
entier. Amos, l'Hébreu du huitième siècle avant Jésus- 
Christ, promet à ses auditeurs qu'ils se relèveront de 
leur ruine et qu'ils posséderont « tout le reste de l'Idu- 
mée ' ; » Amos, le Grec ou l'Araméende l'ère chrétienne, 
dont saint Jacques cite les paroles à la conférence de Jé- 
rusalem, promet à Israël un triomphe par lequel tout le 
reste de la terre viendra rechercher l'Éternel 2 . Ce n'est 
là qu'un exemple de ce qui se passait sur une grande 
échelle. Le rédempteur, promis à Sion 3 par le prophète 
inconnu de la captivité, est devenu, quelques siècles 
plus tard, pour l'auteur que nous appelons Daniel, 
comme pour ses contemporains, l'agent miraculeux de la 
• * nouvelle restauration d'Israël, exécuteur du jugement 
de l'Éternel, envoyé céleste qui doit établir le royaume 
de la justice, en un mot, le Messie de notre religion po- 
pulaire. « Celui qui ressemblait au Fils de l'homme 
« vint sur les nuées du ciel, il s'approcha de l'Ancien 
« des jours ; la domination, la gloire, le royaume lui fu- 
« rent donnés pour que tout peuple, toute nation, toute 
« langue le servissent, et le royaume et la domination 
« seront donnés au peuple des saints du Très-Haut \ » 
Il n'est guère possible à une critique impartiale de 
trouver dans les écrivains de l'Ancien Testament, anté- 
rieurs à l'époque des Machabées, la doctrine de l'im- 
mortalité de l'âme ou de la résurrection des morts ; on 
ne peut la reconnaître, en tous cas, dans les passages 

' Amos, ix, 12. 
- Actes, xv, 17. 
3 Is. us, 20. 

1 baa. vu, 13, 14, 2~. 






68 LA CRISE RELIGIEUSE. 

communément cités. Mais, à l'époque des Machabées, 
au second siècle avant Jésus-Christ, quand fut écrit le 
livre de Daniel, les juifs, sans connaître sans doute l'idée 
de l'immortalité de l'âme comme l'avaient conçue des 
philosophes du genre de Platon, s'étaient bien certaine- 
ment familiarisés avec une notion delà résurrection des 
morts qui devaient subir le jugement du Très-Haut pour 
être admis dans son royaume, ou pour en être 
repoussés. 

Voici donc comment s'était développée et amplifiée 
cette idée originelle et féconde d'Israël disant : « La jus- 
ce tice tend à la vie; comme passe le vent d'orage, ainsi 
« s'écroule le méchant ; mais le juste est comme une fon- 
ce dation éternelle. » Israël avait accepté les produits fan- 
tasques d'une imagination plus légère et plus prodigue 
que la sienne ; on retrouve chez lui la trace de Babylone, 
de la Perse, de l'Egypte et même de la Grèce ; mais il 
reste à son esprit des fondements primitifs inébranlables 
sur lesquels s'édifiera tout ce qui doit surgir plus tard. 

A un certain point de vue, les grandes idées messia- 
niques : « le grand jour éclatant de l'Eternel l , » « la 
consolation d'Israël 2 , » «. le rétablissement de toutes 
choses 3 , » sont plus importantes que l'idée solide mais 
plus humble : « la justice tend à la vie, » qui leur a 
servi de point de départ ; mais elles sont d'importance 
bien moindre à un autre point de vue. Elles sont plus 
importantes en ce qu'elles sont le développement de l'idée 



• • 



1 Actes, il, 20. 
a Luc, H, 25. 
3 Actes, m, 21. 



Il 



INVASION DES SUPERSTITIONS. 



69 



primitive dont elles démontrent la puissance. Les évé- 
nements qui semblaient à plaisir en démontrer la faus- 
seté auraient pu l'étouffer et la faire oublier ; mais si, 
tout au contraire, cette aperception primitive d'Israël 
s'éleva à ces hauteurs, il faut y reconnaître sa puissance 
native. Ces idées messianiques donnent aussi un attrait 
merveilleux et plein d'émotion aux idées de conduite et 
de moralité qui s'y rattachent ainsi, pour se confondre 
avec elles. D'autre part, c'est sur la base solide de l'ex- 
périence qu'est établie cette idée : la justice tend à la 
vie ; cette base fait défaut aux idées messianiques. Or, le 
temps ne doit pas tarder à faire sentir la valeur incalcu- 
lable de cette base solide. 

Il est naturel à l'esprit de l'homme de former des 
désirs et des aspirations qui dépassent ce qu'il peut 
connaître etvérifier actuellement. S'il en'était autrement, 
la vie humaine n'atteindrait pas à l'ampleur, aux ré- 
sultats, aux progrès qui lui appartiennent. Il est naturel 
aussi de prendre ces espérances et ces pressentiments 
comme le garant de l'expérience simple et terre à terre 
qui leur a vraiment servi de point de départ. Ainsi donc, 
Israël, qui tout d'abord observait la justice parce qu'il 
sentait que la justice tend à la vie,' a bien pu, comme 
cela a eu lieu en effet, l'observer plus tard parce que la 
justice allait le mettre à même d'affronter la venue 
du Fils de l'homme et de participer au triomphe des 
saints du Très-Haut. 

Mais cette dernière croyance n'a pas le même carac- 
tère que celle qu'elle sert ainsi à confirmer. C'est un 
genre de conte féerique ; on se le fait, et, nous le re- 




I 



70 



LA CRISE RELIGIEUSE. 






connaissons, il n'est pas possible d'en démontrer la 
fausseté, mais il n'est pas non plus possible de prouver 
que l'événement doit y correspondre. Voilà bien ce 
qu'exprime le mot allemand aberglanbe, la croyance 
au delà.... au delà de ce qui est certain et vérifiable. 
C'est là le sens étymologique du mot superstition, em- 
ployé le plus souvent en mauvaise part pour indiquer 
des croyances religieuses puériles et sottes. Il n'en est pas 
ainsi en allemand, et Goethe a toute raison de dire : 
Der aberglaube ist die poésie des Lebens : La superstition 
est la poésie de la vie. Cela est vrai ; ce que nous croyons 
au delà de notre connaissance légitime, ce que nous es- 
pérons, ce que nous prévoyons, ce que nous nous figu- 
rons, fait la poésie de la vie et a tous les droits de la 
poésie. Mais ce n'est pas là la science; et cependant 
l'homme est toujours porté à faire de ces croyances une 
science, il les met à la place de ses connaissances cer- 
taines, et il en fait la base de la connaissance même qui 
a servi de point de départ à ces croyances. Voilà ce qui 
est arrivé pour les croyances messianiques, qui étaient la 
poésie de la vie d'Israël lors de la venue de Jésus-Christ, 
et il est d'importance capitale de faire voir cela, parce 
que la même chose est arrivée pour des idées semblables 
dans le christianisme populaire. 



CHAPITRE III. 



La religion rendue aux hommes. 



^ 



I. Il n'était pas possible de s'écarter davantage de 
l'idée que les juifs se faisaient de leur Messie que s'en 
écartait Jésus- Christ. Des théologiens chrétiens affir- 
ment sans hésitation que les caractères de l'humilité, 
de l'obscurité, de l'abjection, étaient communément attri- 
tribués au Messie des juifs ; et même l'évêque Butler, 
en général le plus sévère des écrivains quant à l'exacti- 
tude, accepte et confirme cette erreur. Voici la vérité : 
Nous voyons les prophètes attribuer ces caractères à 
quelqu'un ; nous les attribuons à Jésus-Christ; Jésus est 
pour nous le Messie, et ces caractères lui conviennent 
parfaitement. Mais les prophètes eux-mêmes, comme 
les juifs qui les entendaient ou les lisaient, attribuaient 
ces caractères d'humilité et d'abjection au serviteur de 
Dieu, châtié par lui, Israël idéalisé. Après que le châ- 
timent aurait purgé et renouvelé Israël, le Messie devait 
paraître; mais ses attributs étaient la gloire et la puis- 
sance, non l'humilité et la faiblesse. Il est impossible de 



72 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



nier cela, quand on lit la Bible pour reconnaître la pen- 
sée que voulaient formuler réellement ses écrivains, au 
lieu d'y mettre la pensée que nous voudrions leur faire 
émettre. Assurément il devait être bien difficile à un 
juif de reconnaître en Jésus le vrai Messie juif, de recon- 
naître en lui le Fils de l'homme, selon Daniel, celui qui 
vient sur les nuées du ciel et auquel est donnée la domi- 
nation universelle. 

Il est pourtant hors de doute que le germe du chris- 
tianisme se trouve dans l'Ancien Testament. L'avenir 
de la justice elle-même, cet objet impérissable de la pen- 
sée première d'Israël, dépendait du développement de ce 
germe ; le développement qui lui fut donné par Jésus- 
Christ constitue la grandeur incomparable de la reli- 
gion dont il est le fondateur. Jésus-Christ n'est pas le 
Messie tel que l'espéraient les juifs, et cependant c'est 
en toute justice que le christianisme en a fait le Messie ; 
car, tandis que sa nation était lancée sur une voie fausse 
et toute différente, lui seul suivit une voie obscurément 
indiquée dans l'Ancien Testament, seule voie possible 
et devant seule réussir à conduire le Messie à l'accom- 
plissement de sa fonction : l'établissement de la justice 
éternelle ' . Cherchons à nous en rendre compte. 

Dans l'Ancien Testament, la religion est avant tout 
affaire de conduite nationale et sociale. Elle consiste 
d'abord en la dévotion au Dieu d'Israël, l'Éternel qui 
aime la justice, en l'abstention des rapports avec les 
autres nations qui n'éprouvent pas la même ferveur pour 



1 Dun. i\, H. 



LA RELIGION RENDUE AUX HOMMES. 



73 



la justice, en la haine de leurs idolâtries, qui devnient 
infailliblement troubler et diminuer la ferveur qu'elle 
inspirait à Israël. En second lieu, elle consiste à accom- 
plir la justice; il faut haïr tout mal, le vol, l'oppression; 
il faut s'abstenir de l'insolence, du mensonge, de la ca- 
lomnie. L'importance de l'organisation des juifs, de leur 
théocratie, était capitale, parce que, si l'on fait dépendre 
l'existence de la religion de ces devoirs nationaux et 
sociaux surtout, il lui faut, pour se développer, une or- 
ganisation spéciale ; l'organisation des juifs correspon- 
dait à la religion ainsi entendue. Mais le développement 
ultérieur de cette religion n'avait nullement été digne 
de l'intuition qui lui avait servi de point de départ. 
L'aperception de Dieu, ce non-moi, dont l'humanité 
entière se fait toujours une conception quelconque, et 
qui était pour Israël l'Eternel qui veut la justice, avait 
fourni à la race hébraïque, comme nous l'avons vu, la 
révélation nécessaire pour rendre émouvantes les lois 
morales, et pour faire de la morale une religion. Cette 
révélation est le fait capital de l'Ancien Testament, et 
la source de sa grandeur et de sa puissance. Mais, dans 
la suite des temps, cette révélation lointaine perdit sa 
clarté primitive, cela est évident; pour la masse des 
Hébreux, le Dieu d'Israël ne fut plus, qu'un homme sur- 
naturel, aux qualités infiniment exagérées, semblable au 
Dieu de notre religion populaire actuelle, décrétant cer- 
taine manière de se conduire et attachant à ses ordres 
certaines sanctions. 

Bien que les prophètes des Hébreux et leurs hommes 
justes eussent pu conserver toujours l'intelligence im- 



74 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



médiate et plus vraie de leur Dieu, comme l'Éternel qui 
tend à la justice, c'était vainement qu'ils cherchaient à 
le faire comprendre ainsi à la masse de leurs concitoyens. 
C'est qu'en effet il se présentait ici une difficulté toute 
spéciale. La façon de se conduire, dont Israël avait fait 
une religion, sous l'influence des émotions que son aper- 
ception de l'Eternel avait déterminées en ce peuple, 
consistait surtout en l'exécution de devoirs nationaux et 
sociaux, comme nous l'avons vu déjà. Il ne pouvait 
guère en être autrement, étant donnés l'état du monde 
à cette époque, et l'état des Hébreux eux-mêmes quand 
cette vérité leur fut révélée. Des devoirs nationaux et 
sociaux peuvent tout particulièrement s'accomplir d'une 
façon machinale et extérieure, sans que le cœur y inter- 
vienne en rien. On peut bien observer des rites et des 
cérémonies, détester l'idolâtrie, s'éloigner des autres 
peuples, s'abstenir du meurtre, du vol et du faux témoi- 
gnage, tandis que le cœur reste mauvais, endurci et 
plein de troubles. Alors, même les devoirs reconnus sont 
mal exécutés ou négligés, car ce sentiment d'amour, 
cette émotion qui était le seul garant de leur fidèle exé- 
cution, fait défaut. Toute la puissance de la religion con- 
siste, comme nous l'avons vu, en l'action de ces sentiments 
d'émotion sur notre règle de conduite, sentiments qui 
nous la font aimer et révérer de telle sorte, que nous arri- 
vons à en surmonter les grandes difficultés pratiques; 
alors nous lui sommes fidèles, nous l'observons de tout . 
cœur et avec facilité. Aussi, après avoir perdu leur intui- 
tion primiti ve et le sentiment profond qui l'accompagnait, 
les Israélites retournaient sans cesse à l'idolâtrie, sans 



LA RELIGION RENDUE AUX HOMMES. 75 

cesse ils étaient tièdes et sordides dans le service de. 
Jéhova, sans cesse ils violaient le jugement et la jus- 
tice. 

Que de fois les prophètes ne s'étaient-ils pas évertués 
à faire comprendre à leur nation combien le jugement 
et la justice étaient préférables à tout sacrifice, à toute 
cérémonie extérieure ! Mais, comme l'entendait Israël, le 
jugement, la justice, sont en un sens choses extérieures; 
or, ce qui faisait défaut, c'était le sentiment intérieur, 
les émotions du cœur. Ces sentiments furent indiqués 
aux Hébreux; la'miséri corde, l'humilité, furent ajoutées 
au jugement et à la justice. La miséricorde, l'humilité, 
sont choses intérieures, des affections du cœur. Même 
dans les Proverbes, on les voit paraître : « Celui qui est 
« miséricordieux se fait du bien à lui-même'; » «Celui 
« qui a compassion des pauvres est heureux a ; » « Celui 
« qui est humble de cœur sera soutenu et honoré 3 ; » « La 
« honte accompagne l'orgueil; ce sont les humbles qui 
« sont sages 4 . » De sorte que Michée pose à sa nation cette 
question : « Que te demande l'Éternel, si ce n'est d'agir 
« selon la justice, d'aimer la miséricorde et de servir 
« humblement ton Dieu 5 ? » Ajoutant ainsi la miséri- 
corde et l'humilité au jugement et à la justice des an- 
ciens. Mais le second Isaïe donne un nouveau dévelop- 
pement à l'idée d'humilité en y ajoutant la contrition: 
«Moi l'Eternel, j'habite avec celui dont l'esprit est 

1 Prov. xi, 17. 

a là. xiv, 21. 

3 M. xxix, 23. 

1 Id. xi, 2. | 

5 Mich. vi, 8. 






76 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



« humble et contrit ' ; » ou encore le Psalmiste, en di- 
sant : « Les sacrifices divins sont une âme affligée. 
« Dieu, tu ne mépriseras pas un cœur affligé et contrit. 2 » 
Nous voici en présence de la religion personnelle, reli- 
gion qui consiste dans le sentiment intérieur, la dispo- 
sition de l'individu même, plutôt que dans l'accomplis- 
sement d'actes extérieurs en vue du culte ou de la so- 
ciété. C'est là l'essence du christianisme, c'est là ce qui 
faisait défaut aux juifs, ce qui leur était indispensable 
pourtant, et leur religion était toute préparée alors à se 
développer selon cette voie, dont nous voyons paraître 
les premières traces dans l'Ancien Testament. Mais c'est 
à ces premières indications que s'en tiennent les écri- 
vains de l'Ancien Testament; ils ont tous une tendance à 
faire de la religion une institution sociale, et non une chose 
personnelle ; pour eux, elle se rapporte plutôt à des devoirs 
extérieurs qu'à la disposition intérieure de l'homme. Peu 
après le passage que nous venons de citer de lui, le 
second Isaïe ajoute : « Si tu ôtes le joug qui pèse sur 
« toi, si tu cesses d'étendre le doigt et de parler selon 
« ton orgueil, si tu ouvres ton âme à celui qui a faim, si 
« tu consoles celui qui est affligé, alors ta lumière appa- 
» raîtra dans l'obscurité et tes ténèbres seront comme 
« la lumière du jour. Et l'Eternel te conduira sans 
« cesse ; il engraissera tes os 3 . » L'auteur donne ici, ou 
du moins semble vouloir donner une formule complète 
de la justice ; mais comme formule elle est insuffisante. 



1 Is. LVII, 15. 

- Ps. Ll, 17. 

3 Is. LVI1I, V. 9, 11. 



LA RELIGION RENDUE AUX HOMMES. 



77 






IL Ainsi donc ce qu'il fallait, c'était une formule 
plus complète et plus satisfaisante de la justice. Or, il 
est évident que lajustice, l'objet capital des pensées d'Is- 
raël, était aussi l'objet capital des pensées de Jésus- 
Christ. Nous aurons à nous étendre plus loin sur le dé- 
veloppement et les points essentiels de son enseigne- 
ment; il nous suffit ici d'en donner une indication pré- 
liminaire. Israël avait dit : « Celui qui dirige sa con- 
« duite en vue du bien, connaîtra le salut de Dieu ' ; » 
puis Jésus dit : « Si votre justice ne dépasse celle des 
« scribes et des pharisiens, » c'est-à-dire celle de ceux qui 
passaient alors pour s'en inquiéter le plus et l'observer 
avec le plus de soin, « vous n'entrerez pas dans le 
« royaume des cieux 2 . » Mais, à l'époque du Christ, la 
justice n'avait plus l'impulsion puissante que lui donne 
l'émotion ; en perdant cette impulsion, elle avait perdu 
aussi la puissante sanction du bonheur qui la confirme. 
« Toute la tête était malade et tout le cœur en défail- 
« lance 3 ; » les hommes n'avaient plus ce sentiment 
immédiat, plein de joie, qui leur faisait savoir qu'ils 
étaient dans la bonne voie, la voie de la paix ; ils étaient 
oppressés par le sentiment contraire, ils se sentaient dé- 
voyés, ils étaient dans les voies du péché et de l'impuis- 
sance qu'il détermine. Il fallait donc rendre à la con- 
naissance de la justice les émotions qu'elle avait fait sur- 
gir autrefois, en la faisant plus complètement connaître, 



1 Ps. l, 23. 

- Matli v. 20 
a Is. i,5. 





■78 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



et en réveillant ces émotions, chasser ce sentiment pé- 
nible qu'avaient les hommes de leur erreur et de leur 
impuissance, leur rendre le sentiment de la vérité, de la 
force qu'elle nous procure, en deux mots, rendre à la 
justice la sanction du bonheur. 

Mais cela ne se pouvait obtenir qu'en amenant les 
juifs vers ce monde intérieur des sentiments, des dispo- 
sitions du cœur, que le judaïsme avait toujours trop 
négligé. Ce qui importait surtout à Israël, à cette époque, 
était donc de faire que la religion ne fût plus surtout 
nationale et sociale; il fallait qu'elle devînt avant tout 
affaire personnelle. « Aveugle pharisien, nettoie premiè- 
« rement le dedans de la coupe, afin que le dehors en 
« soit net aussi l .» C'était là le principe premier de l'en- 
seignement de Jésus-Christ. Au lieu de tant vous in- 
quiéter de vos actes extérieurs, dit- il, occupez- vous, 
tout d'abord, de vos pensées cachées, de vos cœurs et 
de vos sentiments. Depuis lors, on a exagéré cette doc- 
trine, certains hommes l'ont appliquée à faux ; mais, à 
cette époque, c'était l'enseignement de la vérité la plus 
nécessaire aux hommes. Elle marque un grand progrès 
sur cette maxime avancée des juifs pieux : « Accomplir 
« la justice et le jugement est plus agréable à Dieu que 
« de lui offrir des victimes 2 , » car, nous l'avons vu, ac- 
complir la justice et le jugement, c'est encore quelque 
chose d'extérieur, sans action directe sur nos senti- 
ments, qui peuvent rester troubles, malveillants et 
sans vie; il fallait donc les remuer profondément, les 



1 Math, xxiii, 26. 

2 Prov. xxi., 3. 



LA ttELlllION RENDUE AUX HOMMES. 



79 



éclaircir, les ranimer, et c'est là ce que fit Jésus- 
Christ. 

«Mon fils, donne-moi ton cœur 1 ,» dit celui qui ensei- 
gna la justice à Israël pendant son âge d'or. Et Israël 
donna son cœur quand l'Eternel lui fut révélé et qu'il 
fonda notre religion. Mais plus tard cette vision directe 
qu'Israël avait eue de son Dieu s'évanouit, et la religion 
de ce peuple ne fut plus qu'une simple affaire de tradi- 
tion, une série de doctrines et de règles extérieures qui 
n'avaient plus leui 1 point de départ en son cœur. On 
pouvait dire alors, en toute vérité, de ce peuple qui se 
proclamait serviteur de l'Eternel : « Ce peuple s'ap- 
« proche de moi de bouche, il me glorifie des lèvres, 
« mais son cœur est éloigné de moi, et le culte qu'il me 
« rend est altéré par des maximes et des ordonnances 
« humaines 2 . » Incapables, ou peu s'en faut, de faire 
distinction entre les règles des cérémonies et les règles 
de conduite, les juifs observaient les règles de leur reli- 
gion dans un esprit servile et sans effusion du cœur; ce 
n'était que « commandement après commandement, 
« ligne après ligne, un peu ici, un peu là 3 . » Que nous 
sommes loin des jours où la joie du juste était d'ac- 
complir le jugement! Les prophètes avaient vu clai- 
rement le mal, ils en avaient même indiqué les causes ; 
mais l'habileté ou la force nécessaires pour le combattre 
leur avait fait défaut ; après avoir indiqué le mal, ils 
l'avaient laissé subsister. 



1 Prov. xxm, 26. 

2 Is xxix, 13. 

3 Is. xxvni, 13. 



80 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



Jésus-Christ présenta les choses d'une façon nouvelle 
et toute différente, ce qui nous explique comment il 
réussit là où les prophètes avaient échoué. L'expression 
epieikeia exprime cette façon nouvelle de présenter les 
choses; et comme nous le disions ailleurs % 4 nous croyons 
la rendre le mieux possible par ces mots : douce raison. 
L'adjectif grec epieikes indique ce qui a l'aspect de la 
vérité et de la vraisemblance, et ce qui a l'aspect de 
la vérité et de la vraisemblance est attrayant. Or, on 
n'avait jamais donné, au sujet de la conduite et de la 
justice, ce point capital des pensées d'Israël, ce point 
capital du Nouveau comme de l'Ancien Testament, des 
maximes ayant parfaitement l'aspect de la vérité et de 
la vraisemblance, comme l'avaient celles que Jésus- 
Christ formulait. On n'avait donc jamais entendu des 
maximes aussi attrayantes et aussi irrésistibles. Il pré- 
sentait les choses de telle façon que son auditeur se pé - 
nétrait des règles, des exemples qu'il lui proposait, et 
en ressentait l'effet dans son cœur, dans sa manière 
d'être; alors le motif, le sens de ce qui n'avait été pour 
lui jusque- là qu'une règle incompréhensible, s'éclairait 
tout à coup. Dès lors, il pouvait faire la distinction du 
formalisme et de la conduite; les règles de conduite les 
plus difficiles à observer finissaient par lui sembler infi- 
niment raisonnables et naturelles, infiniment attrayantes 
par conséquent. Par un retour sur soi-même qui lui 
donnait l'intuition de la vérité, la raison d'être de l'obli- 
gation morale dont il s'agissait, l'homme acquérait en 



Saint-Paul and protestantism, p. xix. 



LA RELIGION RENDUE AUX HOMMES. g| 

vue du bien l'intelligence, l'ardeur, l'énergie, la joie 
qu'il avait perdues. 

Jésus avait enseigné à ses disciples la puissance qu'on 
acquiert par ce retour sur soi-même; il avait fait briller 
tout à coup à leurs yeux la vérité et la raison des choses. 
En observant l'exemple qu'il leur donnait, les disciples, 
sans bien se rendre compte des motifs, avaient appris 
en outre plusieurs choses dont ils avaient reconnu ins- 
tinctivement la vérité, et que l'exemple et les paroles 
de Jésus-Christ leur avaient fait reconnaître comme 
salutaires. Il y avait tout particulièrement deux leçons 
qu'ils avaient apprises ainsi, et qu'ils ajoutèrent à la 
grande leçon d'examen personnel : l'appel à l'homme 
intérieur, leur point de départ : « Si quelqu'un veut 
« venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte 
« sa croix tous les jours et qu'il me suive ', » voilà la 
première. Voici la seconde : « Apprenez de moi que je 
« suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le 
« repos en vos âmes 2 . » Jésus amenait ses disciples tout 
d'abord à examiner le fond de leur cœur; il leur faisait 
sentir qu'il y avait en eux un moi supérieur et réel, en 
opposition au moi ordinaire et apparent, et que le bon- 
heur consistait à éviter la sujétion du premier par le 
second. « Trouver son âme 3 , » son moi réel et perma- 
nent, fut donc, à juste titre, proposé à l'homme comme 
l'affaire de majeure importance, le secret du bonheur. 
« A quoi bon gagner le monde entier, si l'on se perd soi- 



1 Luc, ix, 23. 
- Math xi, 29. 
:l Math, xvi, 25. 

MATHIEU ARNOLD 



82 



LA CUISE RELIGIEUSE. 



; 



« môme ' ? » telle fut la question pénétrante que durent 
se poser les hommes quand elle leur eut été proposée 
par Jésus. Puis il fit reconnaître à ses adhérents que le 
secret de leur moi supérieur dépendait de Y abnégation 
et de la douceur; il le leur fit comprendre par ses exhor- 
tations d'abord, et plus encore par son exemple plein 
de pureté, d'évidence, de bonté; il leur fit sentir toute 
la puissance que nous donnent ces qualités pour réagir 
contre le moi ordinaire; il leur fit sentir qu'il est natu- 
rel et nécessaire à l'homme d'acquérir ces deux qualités, 
et que son bonheur en dépend. 

L'examen personnel, l'abnégation et la douceur étaient 
donc les grands moyens par lesquels Jésus-Christ renou- 
velait la justice et la religion. Tous ces moyens avaient 
été indiqués dans l'Ancien Testament : « Dieu exige la 
vérité du cœur 2 ; » « Il ne faut pas faire sa propre vo- 
« lonté ni suivre ses désirs 3 ; » « Ne cessez point de cher- 
« cher la douceur 4 . » Mais ces idées sont indiquées à 
l'attention des hommes avec bien plus de force dans le 
Nouveau Testament, où elles sont proposées comme but 
suprême de tous nos efforts. « Pharisien aveugle, net- 
te toie premièrement le dedans de la coupe, afin que le 
« dehors en soit net aussi 5 . » « Si quelqu'un veut venir 
« après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa 
« croix tous les jours et qu'il me suive «. » « Apprenez 



1 Luc, ix, 25. 

2 Ps. LI,6. 

3 Is. LVIII, 13. 

* Sophonie, n, 3. 

5 .Math, xxiii, 26. 

6 Luc, ix, 23. 



niï 



LA RELIGION RENDUE AUX HOMMES. 



8.1 






« de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous 
« trouverez le repos de vos âmes'. » Ainsi donc, ces 
injonctions du Nouveau Testament ont une telle supé- 
riorité, quand il s'agit de développer et d'établir la reli- 
gion personnelle, sur les exhortations générales de 
l'Ancien Testament, recommandant d'offrir le sacrifice 
de la justice 2 , d'accomplir le jugement 3 , que, s'il faut 
reconnaître la présence de la religion personnelle dans 
les livres anciens de la Bible, il faut avouer, en les com- 
parant aux livres de la nouvelle alliance, que le fonde- 
ment de la religion intérieure et personnelle se trouve 
réellement dans ces derniers. L'Ancien Testament di- 
sait : Observez votre conduite, et le Nouveau nous dit ■ 
Observez les sentiments et les dispositions d'où provient 
la conduite. Et comme cette observance de la conduite 
avait dégénéré en torpeur et en formalisme, montrer de 
nouveau aux hommes les ressorts de la conduite, c'était 
toute une révélation ; l'intuition était ranimée, des sen- 
timents nouveaux étaient appelés à la vie, l'émotion 
rendait la morale salutaire, une religion nouvelle était 
découverte, comme au jour où Israël, touché par la 
puissance impérissable et indépendante de l'homme 
qui le dirige dans les voies de la justice, avait, plein de 
joie et de vénération, donné à Dieu, dans des temps 
reculés, le nom de l'Éternel. C'était, pour me servir de 
ce terme de saint Paul, une économie nouvelle; l'homme 
faisait avec Dieu une seconde alliance. 



1 Math, xi, -29. 
- l'iov. xxi, 3, 

3 IS. l.VJ, 1. 



8î 



la i:rise nELir.iF.OE. 



III. Fixer l'attention sur ces indications de religion 
personnelle fournies par l'Ancien Testament; prendre 
le serviteur de Dieu pieux, souffrant, plein d'humilité, 
indiqué par le prophète, pour le mettre au pinacle et en 
faire le Messie, le rejeton d'Abraham et de David, qui 
devait être la bénédiction de toutes les nations, dont le 
trône devait durer comme les jours du ciel, qui devait 
racheter son peuple et rendre le royaume à Israël : c'é- _ 
tait là une œuvre d'une originalité sublime. Comme 
nous l'avons dit déjà, les prophètes n'avaient pas en 
vue une seule et même personne en parlant du serviteur 
affligé de Dieu et du Messie triomphant. Mais le langage 
de l'espérance et du désir, celui dont ils se servaient, 
est malléable par sa nature même. La critique peut 
bien déterminer le sens direct qu'avaient en vue les 
écrivains originaux, c'est là son droit et son devoir; 
mais, par sa nature même, ce langage admet toute in- 
terprétation puissante et féconde, et dès qu'on l'appli- 
que de cette façon, nous pouvons dire, avec la religion 
populaire, que l'interprétation qui lui est ainsi donnée 
est inspirée même par la volonté de l'esprit divin. Com- 
biner en un seul personnage le Fils de l'homme s'avan- 
çant sur les nuées du ciel, indiqué par Daniel, le rejeton 
du tronc de Jessé qui devait frapper la terre de la verge 
de sa bouche et régner plein de gloire, de paix et de 
justice, indiqué par le premier Isaïe, et le serviteur de 
Dieu doux et affligé chargé du message précieux d'un 
avenir de prospérité, désigné parle second Isaïe; réunir 
ces trois personnages, si différents, pour n'en faire qu'un, 



m 



LA HEMOION RENDUE AUX HOMMES. 



85 



et y ajouter encore l'agneau du sacrifice pascal, l'agneau 
du service du temple, sans cesse présent aux yeux des 
Juifs; y ajouter de plus le prophète semblable à lui, que 
Moïse avait promis aux enfants d'Israël; y ajouter, 
enfin, le saint d'Israël, le Rédempteur, qui était l'Éternel 
lui-môme, dans l'esprit des prophètes; dire alors que 
de tout cela résultait le Messie, le Christ désigné et pré- 
dit par tous les prophètes, et que Jésus était ce Messie : 
c'était faire assurément une exégèse forcée. Elle peut 
nous sembler toute simple, à nous qui sommes façonnés 
à une théologie dont le but est d'effacer toutes les diffi- 
cultés que présente cette combinaison étrange, et de 
nous la faire accepter sans hésitation ; mais en soi la 
combinaison est forcée, et en se rendant compte, sans 
parti pris, des éléments qui la composent, on est bien 
obligé de le reconnaître. 

Mais, nous le répétons, ce n'est pas comme objets de 
critique que les éléments dont nous parlons ont leur va- 
leur principale; ils appartiennent de droit à celui qui 
est capable de s'en emparer pour les faire servir à la 
pratique et à l'édification. Pris isolément, il n'y avait 
rien à tirer du Fils de l'homme venant sot les nuages, 
ni du rejeton de Jessé frappant la terre de la verge de 
sa bouche, renversant les méchants de son souffle, appelé 
à rétablir le royaume de David et à lui donner un lustre 
supérieur à tout ce qu'on avait vu. Avec un Messie sem- 
blable à celui qui remplissait alors la pensée et l'espé- 
rance d'Israël, tous les défauts de ce peuple subsistaient; 
car ces défauts provenaient même de ce que, pour Israël, 
la religion était avant tout nationale et sociale, au lieu 






86 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



d'être une affaire personnelle. Il lui fallait un Messie 
calme, ne faisant pas de bruit dans le monde; un Messie 
opprimé et affligé sans qu'il ouvrît la bouche, travail- 
lant obscurément, plein de patience, sans défaillance 
et toujours courageux, jusqu'à ce que sa doctrine soit 
établie et qu'elle ait transformé le monde ' ; ce Messie 
seul pouvait rendre à Israël sa grandeur perdue et la 
faire reconnaître du monde. En effet, la grandeur réelle 
d'Israël était la justice; une religion du cœur, une reli- 
gion personnelle pouvait seule faire revivre le sens vrai 
de la justice, faire revivre sa signification en Israël et 
la rendre féconde pour le monde entier. 

Au lieu donc de choisir dans les prophéties le rejeton 
de David 2 , qui devait lever le drapeau autour duquel 
se réuniraient les nations, autour duquel se devaient 
rassembler les enfants dispersés d'Israël, Jésus-Christ y 
prit le serviteur que les hommes méprisent et qu'ab- 
horre le peuple, mais qui apporte la bonne nouvelle et 
fait connaître la paix et le salut 3 , et en nous le faisant 
connaître, il nous le donna pour modèle. Au lieu de 
dire comme les prophètes : Il faut que ce peuple se cor- 
rige, il faut que cette nation fasse ceci ou cela, il faut 
qu'Israël suive telle ou telle voie, Jésus prit à part l'in- 
dividu, lui fit écouter la voix de sa conscience et lui 
disait en somme : Si chacun voulait se corriger lui- 
même, nous aurions un monde nouveau. La vie reli- 
gieuse en Israël dépendait si bien de cette modification 



1 Is. XL, 14. 

2 Is. xi, 10, 12. 
' Is. lu. 7. 



LA RELIGION RENOUE AUX HOMMES. 



87 



dans le caractère du judaïsme, que nous voyons à chaque 
instant l'Ancien Testament l'indiquer et s'en rappro- 
cher ; et Jésus-Christ pouvait dire en toute vérité à ses 
adhérents que bien des prophètes et des justes avaient 
désiré en vain voir et connaître les choses qui leur étaient 
dévoilées'. 

Jésus-Christ présentait la religion sous un aspect 
tout nouveau, et rien ne prouve mieux que le temps 
était venu pour cela, et combien ce changement était 
salutaire, que le désir qu'en éprouvaient les Israélites 
pieux. On peut concevoir quelque défiance à l'égard des 
témoignages fournis sur ce sujet par les auteurs du 
Nouveau Testament, qui écrivaient après l'événement 
et après que se fut établi le nouvel idéal messianique. 
Sans cela, quelle évidence capitale que celle de Jean- 
Baptiste désignant le Messie comme ce l'agneau de Dieu 
« qui ôte le péché du monde 2 , » ou encore l'interpréta- 
tion hardie de la prophétie du xui e chapitre dTsaïe, 
cité par saint Mathieu en son xn c chapitre, « II ne bri- 
« sera pas le roseau froissé, » dit Isaïe en parlant de 
l'humble serviteur, le messager de Dieu; « il n'éteindra 
« pas la mèche qui fume encore; il fera connaître le 
« jugement avec vérité, les pays lointains attendent son 
« enseignement 3 . » Et saint Mathieu répète: « Il ne 
« brisera pas le roseau froissé; il n'éteindra pas la mèche 
« qui fume encore, jusqu'à ce qu'il ait donné la victoire 
« à la justice, et les nations mettront leur confiance en 



1 Math, xiii, 17. 

2 Joan, i, 29. 

■' Is xlii, 3, 4. 






LA CRISE RELIGIEUSE. 



« son nom ' . » Le texte hébraïque original, comme le 
texte grec des Septante, n'ont pas les paroles : « jusqu'à 
« ce qu'il ait donné la victoire au jugement. » Où l 'é- 
crivain a-t-il donc trouvé ces paroles, qui donnent au 
personnage indiqué nn caractère messianique si évi- 
dent? Elles se trouvaient peut-être dans une version 
d'Isaïe connue de l'écrivain, et, dans ce cas, elles prou- 
veraient d'une façon frappante l'existence et la force 
des aspirations auxquelles satisfaisait Jésus-Christ, en 
transformant l'ancien idéal du Messie. Mais, quoi qu'il 
en soit, il faut reconnaître l'existence de ces aspirations, 
car un commentateur juif, contemporain probable de 
l'ère chrétienne, bien qu'il ne soit pas chrétien lui- 
môme, assigne à la prophétie une intention messiani- 
que 2 . Déplus, le sens des derniers mots : les nations 
mettront leur confiance en son nom 3 , que l'on trouve 
dans le texte grec des Septante, comme dans celui de 
saint Mathieu, dénote une tendance semblable chez les 
Juifs alexandrins, deux siècles environ avant Jésus- 
Christ. 

D'autres cherchaient donc aussi à identifier le Messie 
des espérances populaires, le rejeton triomphant de 
David, le Fils mystique de l'homme, avec l'idéal de 
douceur, de pureté, de conscience, de patience et d'ab- 
négation ; nous en avons des signes irrécusables. 



I 



1 Math, xn, 20. 

2 Voy. Targum de Jonathan. 

3 Ces paroles se rapportent au passage bien certainement messia- 
nique du onzième chap. d'Isaïe, la rameuse prédiction de la verge qui 
doit sortir' du tronc de Jessé. — Comparez version i\e> Septante, Is. xi. 
10 et Is. xlii, 4. 




LA RELIGION' «ENDUE AUX HOMMES. 



89 



Les réformateiu-s pouvaient bien chercher à identifier 
ces deux idéals, car c'était là pour Israël la voie réelle 
du progrès. Mais ce n'est pas celui qui cherche qui fait 
époque, c'est celui qui effectue, et cette identifica- 
tion nécessaire, c'est Jésus qui l'a effectuée. A partir 
de ce moment, le véritable Israélite était donc celui 
qui se rattachait à cette identification; c'était celni 
qui en reconnaissait la fécondité incomparable , qui 
sentait qu'elle continuait la tradition réelle d'Israël 
et correspondait à l'idée dominante de l'esprit hébraï- 
que : atteindre au bonheur par la justice, ou, dans les 
termes bibliques : « Celui qni dispose bien sa conduite 
connaîtra le salut de Dieu 1 . » Si la nation juive en 
général et les chefs de ce peuple refusèrent d'accepter 
cette identification, cela prouve tout simplement que, 
comme la majorité du genre humain , à toutes les 
époques, les Juifs d'alors n'étaient pas capables d'at- 
teindre à l'essence des choses, à travers les voiles et 
les apparences qui nous les recouvrent. Le caractère 
national et social de leur théocratie était tout pour les 
Juifs, et ils ne pouvaient prévoir les bienfaits d'une 
révolution qui annulait cette organisation vénérée. 

On a souvent remarqué combien les puritains res- 
semblent aux Juifs de l'Ancien Testament, et M. Fronde 
croit défendre les puritains en disant que, comme chez 
les Juifs de l'Ancien Testament, tous leurs vœux ten- 
daient à la théocratie, et qu'ils cherchaient à établir 
un système politique et social en rapport avec le gou- 






1 P8 L.23. 



Ml 



90 



[,A CniSK nELIGlEUSE. 



vernement de Dieu. Il ne s'aperçoit pas, chose sin- 
gulière, qu'il passe ainsi, et en toute justice, une 
condamnation des plus graves sur les puritains, et dé- 
clare, en fait, qu'ils ne sont pas adhérents de Jésus- 
Christ. Le moment des adaptations extérieures de ce 
genre, en fait de religion, était passé lorsque arriva 
l'ère chrétienne, et dès lors il ne s'agissait plus de les 
faire prévaloir ou de les abolir; le temps du retour 
de l'homme sur lui-même, du renouvellement de son 
être, était venu, et ce temps doit durer jusqu'au re- 
nouvellement complet de l'humanité. Les Juifs se 
sont trompés en ne le reconnaissant pas ; les puritains 
ont répété fidèlement l'erreur des Juifs, et n'ont pas 
leur excuse. La cause de l'erreur est la même de part 
et d'autre; ils n'ont pas su reconnaître ce qui était 
nécessaire avant tout pour atteindre à l'idéal dont ils 
faisaient profession les uns et les autres , le règne 
de la justice. 

Quand vint Jésus, ses disciples furent ceux qui ne 
firent pas cette erreur. C'étaient , en général , des 
gens simples , exempts des prétentions auxquelles 
coupait court le nouvel idéal religieux de Jésus-Christ, 
sans importance personnelle, et que cette modification 
n'atteignait pas par conséquent, et tout Israélite qui 
n'était pas détourné par ses prétentions ou son impor- 
tance personnelle, ni par la grossièreté de sentiments 
et d'habitudes, trop naturelle aux masses populaires, 
pouvait bien subir le charme qui confirmait après tout 
la religion du Christ, comme il confirmait la religion 
primitive d'Israël, le charme de son bonheur : « Soyez 






LA RELIGION RENDUE AUX HOMMES. 



01 



« heureux, vous qui êtes justes, et réjouissez-vous en 
« l'Eternel '; » c'était là l'ancienne prérogative d'Israël, 
il l'avait perdue, et le christianisme promettait de rendre 
à ces paroles la vie et la vérité. 

IV. Nous avons déjà remarqué, en effet, que, puisque 
le bonheur est le but et la fin avouée de l'humanité, 
1 œuvre importante du peuple hébreu, tel que nous le 
t'ait connaître l'Ancien Testament, c'est d'avoir senti, 
et fait sentir plus que tout autre peuple , que le 
bonheur appartient à la justice. Or, il n'est pas pos- 
sible de nier que Jésus, à son tour, a professé d'une 
façon caractéristique qu'il apportait le bonheur, et 
qu'on a reconnu que cela était vrai. Toutes les pa- 
roles qui se rapportent à sa mission : Évangile, royaume 
de Dieu, Sauveur, grâce, paix, l'eau vivifiante, le pain 
de la vie, débordent de promesses et de joie : « Je 
« suis venu, disait-il, pour que vous ayez la vie, 
« et pour que vous l'ayez avec plus d'abondance 2 . » 
« Venez à moi , et vous trouverez le repos en vos 
«âmes 3 . » « Je parle pour que ma joie s'accom- 
« plisse aussi en mes disciples 4 . » L'œuvre avouée 
et accomplie par cet « enfant de paix 5 , » consis- 
tait à ramener ses adhérents dans « le chemin de 
« de la paix 6 , » on n'en saurait douter. Far quel 



' Ps. xxxn, Il ; xcvu, 12. 

- .Tean, x, 10. 

:i Math, xi, 28, M. 

* Jean, xvii, 13. 

5 Luc, x, r> 

' I ne, i, 79. 



mmm 



92 



LA CUISE RELIGIEUSE. 



I 



m 

■ 



■ 



■ 



■ 



moyen les y ramenait-il? Voilà la seule question. 

Or, nous y avons déjà répondu par ce qui a été dit 
précédemment. Mais pour mieux nous rendre compte de 
ce moyen, revenons un peu sur ce que nous avons dit à 
propos de la conduite, cette conduite qui fait, comme nous 
lavons vu, les trois quarts au moins de la vie humaine, et 
l'objet même de la religion. Nous avons dit que, s'il s'agit 
de la connaîre, c'est la chose la plus simple du monde; 
mais s'il s'agit de la pratiquer, c'est la plus difficile. C'est 
une affaire de conscience, disions nous, et la conscience 
parle clairement pourvu qu'on l'écoute; mais il faut 
d'abord écouter sa voix, puis il faut agir. Quand nous 
lui obéissons, nous acquérons le sentiment d'être dans 
la bonne voie, de réussir, de bien diriger notre conduite. 
Nous avons ajouté que, quand il s'agit de diriger cette 
affaire si importante, le sentiment que nous avons de 
bien faire, de réussir, nous donne naturellement le 
sentiment le plus grand possible de la satisfaction et du 
bonheur. Faire de la conduite sa constante occupation 
est naturellement le secret de cette réussite; pour en 
taire son occupation constante, il faut s'y attacher, et 
par conséquent tout ce qui nous fait aimer à nous en 
occuper doit inspirer notre reconnaissance. Pour nous 
guider dans l'étude du Nouveau Testament, tout ceci 
va nous servir de fil conducteur. 

Nous reconnaîtrons tout d'abord la simplicité extrême 
de l'objet de notre recherche, malgré toutes les fausses 
interprétations, les surcharges et les voiles dont on l'a 
recouvert. Four bien le saisir, disait Jésus, il faut la 
simplicité dépourvue d'artifice des enfants : « Celui 






LA RELIGION RENDUE AUX HOMMES. 93 

« qui ne reçoit pas le royaume de Dieu comme un petit 
« enfant n'y peut entrer '. » Et cependant il est si dif- 
ficile d'atteindre à l'objet de cette recherche, qu'il 
semble que nous n'y puissions pas atteindre par nous- 
mêmes : « Aucun homme ne peut venir à moi, si mon 
« Père qui m'a envoyé ne l'attire 2 . » Les choses qu'il 
faut faire sont si simples et si nécessaires, que la 
doctrine qui nous les enseigne se prouve d'elle-même, 
dès que nous les accomplissons : « Celui qui voudra faire 
« la volonté de Dieu saura si cette doctrine est de lui, 
« ou si je parle de moi-même 3 . » Mais il faut agir d'a- 
bord; si l'on n'agit pas, les idées spéculatives sont abso- 
lument inutiles, et il ne sert à rien d'en faire profession : 
« Pourquoi m'appelez-vous Seigneur, Seigneur, sans 
« faire ce que je vous dis " ? » Les maîtres en Israël, 
gens savants et de haute position, interprètent à leur 
façon la justice, la volonté de Dieu, l'idéal que doit 
poursuivre la nation juive, le sens réel des prophètes, 
et veulent imposer leur interprétation au peuple; mais : 
« Ne jugez pas selon l'apparence; que votre jugement 
« soit conforme au bien, à la vérité 5 . » « Gardez- vous 
« de l'hypocrisie °. » « Dieu sonde les cœurs '. » « C'est 
« ce qui vient du cœur qui vous souille 8 . » La nou- 
velle alliance, le Nouveau Testament, n'est que le règne 

' Marc, x, 15. 
- Jean, w, 44, (',5. 
; Juan, vu, 17. 
' Luc, vi, 16. 
•"' Jean, vu, 21. 
Luc, xii, 1. 

7 Ps. sliv, 21. Lue, xvi. 15, 
s Marc, vij, 15. 



■ 



94 



LA r.tlISE RKUfilEUSR. 



de la conscience, un état des choses où Dieu « met sa 
loi en tous les hommes et la grave en leur cœur ' . » La 
conscience devient la pierre de touche qui nous fait con- 
naître le bien et le mal. Voyez les chefs religieux du 
peuple juif, dit Jésus, ils ont leurs idées toutes faites 
au sujet de la justice, de la volonté divine, du sens réel 
des prophètes : ils pérorent et n'agissent pas ; ils sont 
pleins de colère, d'orgueil, de sensualité; ils ne sont 
donc pour vous que des guides aveugles. Le Sauveur 
d'Israël est celui qui saura déterminer Israël à avoir 
recours à sa conscience en toute simplicité, en toute 
sincérité; c'est celui qui saura changer et adoucir votre 
caractère, qui saura vaincre et détruire votre sen- 
sualité. Ce Sauveur-là rendra le bonheur à Israël affligé. 
Tel est le Sauveur désigné par les prophètes, tel est le 
Messie, et c'est en lui, en son règne, qu'Israël doit trou- 
ver le bonheur qui lui est promis. Dans les termes 
sublimes des prophéties, il est le Saint de Dieu, le Fils 
de Dieu, celui que Dieu chérit, qu'il a choisi et consacré, 
Fils de l'homme en un sens éminent et unique, Messie et 
Christ, et pour parler plus simplement, c'est celui qui 
révèle la vérité qu'il a apprise de Dieu. Il ne procède pas 
de lui-même, il ne parle pas de lui-même; mais il pro- 
cède de Dieu, le Dieu originel du culte d'Israël, le 
Dieu de la justice et du bonheur qui résulte de la justice, 
et c'est lui qui est venu vers les hommes 2 . Israël parle de 
Dieu sans cesse et l'appelle son Père : « Tous ceux, dit 



1 Heb. vin, 8-12; Jer. xxxi, 31 -::4. 

2 Jean, vin, 40-42. Jean, XVI, 27, 28. 






LA ItEUGION HKiNDUE AUX HOMMES. 95 

« Jésus, qui entendent le Père, viennent à moi ', car 
« je le connais, je connais sa volonté et proclame sa pa- 
« rôle 2 . » La volonté de Dieu, la parole de Dieu, étaient 
la justice de l'Ancien Testament; c'est là aussi celle du 
Nouveau Testament : mais ici il est démontré que la 
conscience, la douceur et l'abnégation la constituent 
essentiellement. Telle est en somme cette parole de Jésus 
dont il dit : « Celui qui la garde ne connaîtra pas la 
« mort 3 , » et « celui qui l'observe saura par expérience 
« si elle ne provient pas de Dieu l . » 

Mais le peuple d'Israël que nous fait connaître l'An- 
cien Testament, ne disait et ne croyait pas qu'il obser- 
vait la justice parce qu'il en était capable par lui-même; 
ce n'était pas non plus par intérêt, ni pour s'assurer des 
satisfactions personnelles et immédiates qu'il l'obser- 
vait; mais, comme il le disait, il l'observait en s'aban- 
donnant plein de reconnaissance à « l'Eternel qui aime 
« la justice 5 . » Il disait encore : « L'Éternel trace les 
« voies où marche l'homme de bien et fait qu'elles 
« soient approuvées de lui-même 6 . » De même, dans 
la restauration religieuse effectuée par Jésus, ce n'est 
pas le motif moral que la conscience, la douceur, l'ab- 
négation, font le bonheur de l'homme, qui est mis en 
première ligne. C'est un motif bien plus puissant, plein 
d amour et de reconnaissance, et s'il dépend de ce que 



• Jean, vi, 45. 

2 Jean, toi, 29, 16. 

3 Jean, vm, 51. 

4 Jean, vu, l^. 
s Ps. xi, 7. 

l J s. XXXVII, Zi. 



9G 



L.\ CRISE RELIGIEUSE. 



la conscience, la douceur et l'abnégation font le bonheur 
de l'homme, cette idée mise de côté est oubliée et ne lui 
sert plus de base ni de sanction. En effet, se dévouer 
entièrement à Jésus-Christ, qui avait apporté la doc- 
trine à ses disciples et l'avait fait entrer dans leur 
cœur, croire qu'il était vraiment le Christ envoyé de Dieu, 
le suivre, l'aimer, c'était là une base bien plus sûre. 
C'était avant tout dans le bonheur que procurent cette 
foi, cette fidélité, cet amour, que cette cause détermi- 
nante de la justice trouvait sa sanction capitale. 






V. C'est ainsi que la doctrine de l'Ancien Testament: 
A la justice appartient le bonheur, redevient une parole 
vraie et puissante. Jésus-Christ était le Messie qui de- 
vait rétablir toutes choses en Israël ', c'est-à-dire la 
justice, et le bonheur par la justice ; il donnait la lu- 
mière et la prospérité après les longs jours de ténèbres 
et de ruine, il sanctionnait la croyance écrite dans le 
cœur d'Israël : « Le juste est comme une fondation 
« éternelle 2 .» Mais nous avons vu que, dans les espé- 
rances de la nation et dans les promesses prophétiques, 
cette croyance vitale et vraie se mélangeait de super- 
stitions, de croyances exagérées qui ajoutaient à la 
pensée originelle des formes, des. circonstances nom- 
breuses, qu'elle ne comportait pas. Le royaume de David 
et de Salomon allait être rétabli sur une plus grande 
échelle; les ennemis d'Israël devaient lécher la pous- 
sière et les rois apporter leurs dons ; on allait voir venir 

' Math, xvii, il. Actes, ni, 21. 
2 Prov. x. 25. 



LA RELIGION RENDUE AUX HOMMES. 97 

sur les nuages le Fils de l'homme; le jugement serait 
donné aux saints du Très-Haut, puis commencerait leur 
règne éternel. 

La plupart de ces espérances ont une valeur poétique, 
quelques-unes ont une valeur morale; toutes démon- 
trent en réalité la force de l'idée de justice en Israël. 
Nous avons reconnu, en effet, de quelle façon ces espé- 
rances s'étaient développées. Leur point de départ, c'est 
que le bonheur appartient à la justice ; mais puisque 
l'état de choses actuel est opposé à cette vérité, l'avenir 
doit tenir en réserve pour nous un état de choses qui la 
vérifiera. Ces pensées sont sans valeur scientifique pour- 
tant, et manquent de la certitude que donnent la preuve 
et l'expérience. Cette certitude leur manque nécessai- 
rement, puisqu'elles ne sont que la prévision d'un 
état de choses dont l'expérience fait actuellement 
défaut. 

Telle est pourtant la nature humaine, que l'esprit 
s'arrête volontiers à des espérances de ce genre : 
l'homme finit par oublier comment elles se sont pro- 
duites, il les met en première ligne, et fait reposer 
sur elles les choses mêmes dont il les a tirées. Il y eut 
donc, par la suite, bien des Israélites, et nous pen- 
sons que c'était la majorité d'entre eux, qui croyaient 
devoir observer la justice, non en «'abandonnant, pleins 
de reconnaissance, à l'Éternel qui aime la justice, mais 
parce que les assises de l'Ancien des jours allaient bien- 
tôt commencer; le jugement allait être donné aux saints, 
ils devaient posséder le royaume dont seraient exclus 
tous ceux qui n'observaient pas la justice. La condition 

MATHIEU AHSOLD. 7 



MH^I 



98 LA CRISE RELIGIEUSE. 

religieuse des Juifs, telle qu'elle existait à la venue de 
Jésus, provenait naturellement de cette façon de con- 
cevoir la religion. Jésus chercha à débarrasser son peu- 
ple de cette condition fâcheuse en lui présentant le 
Messie d'une façon nouvelle et salutaire; il y réussit 
pour ses disciples. Il les en débarrassa en fixant leurs 
pensées sur lui-même et sur un idéal de conscience, de 
douceur et d'abnégation qui devait remplacer la fantas- 
magorie de la grandeur extérieure et de la prédominance 
nationale. Mais en même temps toutes ces superstitions 
entées sur l'ancienne croyance d'Israël : « Le juste est 
« comme une fondation éternelle 1 , » venaient en foule 
se rattacher à la croyance nouvelle apportée par Jésus- 
Christ : « Je suis la porte ; tout homme qui entrera par moi 
« sera sauvé 2 .» Ainsi se produisit une nouvelle supersti- 
tion semblable à l'ancienne. Le serviteur de l'Eternel, 
consciencieux, plein d'abnégation et affligé, ce Messie 
nouveau et meilleur, devait pourtant, avant la mort de la 
génération présente, revenir sur les nuées du ciel, dans 
sa puissance et sa gloire, semblable au Messie de Da- 
niel ; des quatre vents du ciel il devait rassembler ses 
élus au son des trompettes et établir ses apôtres sur 
douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël. Les 
âmes pures ont reconnu la voix de Jésus 3 , comme les 
brebis reconnaissent celle du berger ; après l'avoir vu et 
entendu, elles ont senti que c'était bien celui dont elles 
avaient besoin, le vrai Sauveur du monde 4 , et ceci mo- 

1 Prov. x, 25. 
- Jean, x, 0. 
3 Jean, x, 4. 
* Jean, iv, 42. 



LA RELIGION RENDUE AUX HOMMES. 



09 



tive en réalité le christianisme; mais d'autres croyan- 
ces, en dehors de la donnée primitive si simple, y fu- 
rent bientôt mélangées, et ajoutèrent à ce qu'elle 
contenait d'abord tout un ensemble de croyances exa- 
gérées, un retour fantasmagorique du Sauveur, une 
résurrection des morts, un jugement, la glorification des 
adhérents de Jésus, la punition éternelle de ceux qui 
le repoussent. 

Quand la génération pour laquelle ce retour avait été 
d'abord promis se fut écoulée sans qu'il se fût produit, 
les chrétiens reconnurent, par un procédé critique et 
fort usité dans la théologie populaire, mais à l'aide du- 
quel on peut faire dire à quoi que ce soit tout ce que 
Ton voudra, comme dit l'évéque Butler, les chrétiens 
découvrirent, disons-nous, que le 2'etour de Jésus n'a- 
vait pas été fixé pour l'époque de cette génération, par- 
les écrivains du Nouveau Testament; il était en réserve, 
ces écrivains l'avaient prédit pour un avenir plus éloi- 
gné. Ainsi se perpétua la superstition, elle fut placée 
au delà de toute vérification pratique, et devint plus 
forte que jamais. Dans l'esprit du peuple, cette croyance 
surajoutée ne tarda pas à l'emporter en attrait, en certi- 
tude apparente, sur la conviction primitive. Ce fut vers 
l'avenir et les événements miraculeux que se reporta 
surtout l'attention des chrétiens, et en suivant cet or- 
dre d'idées, ils en vinrent à prouver le christianisme, • 
non par son évidence interne, mais par des prédiction? 
et des miracles. 






CHAPITRE IV 



I,a preuve par les prophéties. 




I. Nos croyances superstitieuses, nos croyances exa- 
gérées, font la poésie de la vie. Quand l'homme désire 
ardemment , qu'il s'agisse du triomphe d'Israël, ou du 
triomphe du christianisme, son esprit court à l'ohjet de 
son désir et, l'imagination aidant, il se forge des légen- 
des superstitieuses. Puis ces légendes deviennent le 
fondement sur lequel il base l'objet de son désir, objet 
bien plus certain et réel que la légende elle-même. On 
ne saurait blâmer, nous le répétons, cette disposition 
bien naturelle de l'esprit humain. De plus, la région de 
nos espérances , de nos pressentiments, s'étend bien au 
dehà de notre connaissance certaine, nous l'avons dit 
aussi. Ce qui fait l'objet de nos espérances et de nos 
•pressentiments peut être vrai cependant, et ce serait 
raisonner d'une façon bien étroite que de refuser toute 
valeur à l'idée d'immortalité, par exemple, sous pré- 
texte qu'elle repose, avant tout, sur un pressentiment, 
et n'est pas susceptible d'une démonstration certaine. 



LA PREOFK PAR LES PnnPHlÏTirs. |01 

C'est en religion surtout que la croyance qui dépasse la 
connaissance certaine, la superstition ainsi entendue, 
ne saurait être blâmée. La conduite est l'objet de la 
religion, et si l'homme facilite le gouvernement de 
sa vie en prenant comme certain ce qui n'est à la 
vérité que l'objet de son espérance et de ses pressenti- 
ments, on peut même considérer qu'il y trouve un grand 
avantage. 

Il y a là pourtant un désavantage aussi. Il faudra 
payer cher, plus tard, l'erreur qui consiste à prendre, 
on matière de conduite et de religion, la croyance qui 
dépasse la connaissance légitime comme croyance cer- 
taine, et à en faire la base de nos actions. L'homme dé- 
couvre un jour ou l'autre que sa croyance n'est pas cer- 
trine; alors la religion semble perdre toute certitude, 
toute valeur, et la base de la conduite est ébranlée et *"0\\ 
fait défaut. Voilà le danger qui résulte de la foi aux 
prédictions et aux miracles, comme preuves du christia- 
nisme. On les a attaqués comme faisant partie des 
fraudes et des impostures de la religion, du christia- 
nisme. La religion est pour nous la plus ferme des réa- ■ 
lités, et le christianisme l'effort le plus grand, le plus 
heureux, qui ait été fait jusqu'ici pour atteindre à la 
perfection humaine. On lui a attribué des miracles et 
des prédictions comme garants de sa vérité , en raison 
de sa grandeur, de la vénération, de l'admiration qu'il 
inspirait aux hommes. Pendant bien des siècles, les 
hommes y sont restés attachés au moyen de ces faits 
surnaturels, qui leur venaient en aide dans la conduite. 
On a dit, on a pensé : les miracles prouvent que l'ordre 








102 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



m 

■ 



■ ■■ 



•«• 



de la nature physique n'est pas fatal, et ne dépend pas 
de la constitution matérielle des choses , mais d'un 
maître libre et omnipotent. La prophétie vérifiée prouve 
que ni l'homme ni le destin ne sont maîtres du monde ' . 
Prenons d'abord les prophéties. On a dit : les condi- 
tions qui constituent la marque réelle et positive de l'in- 
spiration prophétique sont : qu'il soit bien certain que la 
prédiction ait été promulguée avant l'événement ; que 
l'événement soit tel que tout effort de la raison hu- 
maine eût été impuissant à le faire prévoir lors de la 
prédiction ; et enfin, que l'événement corresponde à la 
prédiction et l'accomplisse clairement. Il y a dans l'E- 
criture, dit-on, des prophéties qui répondent à ces mar- 
ques d'une preuve absolue. Elles ont été rendues publi- 
ques, elles se sont accomplies, elles dénotent une 
prescience surnaturelle, tout cela est démontré 2 . C'est 
sur ce terrain qu'on a établi la preuve du christia- 
nisme. 

IL A la vérité, on peut dire que l'accomplissement 
d'une prédiction, un événement prévu et annoncé d'une 
façon surnaturelle, ne prouve rien en un sens ni dans 
l'autre , quand il s'agit d'établir ou de nier la vérité et 
la nécessité de la conduite et de la justice. Il faut pour- 
tant reconnaître que, tant que la nature humaine sera 
ce qu'elle est, le plus grand nombre des hommes seront 
plus portés à écouter celui qui leur enseigne la justice, 
s'il accompagne son enseignement des preuves de sa 

' Davison's, Discourses on prnphmj, rlis. n, part. 2. 
2 Davison, dis. ix and xn. 



■■m 



LA PREUVE PAH LES PlïflPHÉTIES. 



103 



prescience surnaturelle. Les grandes prédictions, comme 
on les appelait, concernant le Christ de la théologie po- 
pulaire, telles qu'on les trouve dans nos Bibles, avaient, 
ont même encore assurément, toute l'apparence de prove- 
nir d'une prescience surnaturelle. Il y a bien quelques 
petits moyens qui viennent en aide : on écrira un mot en 
grosses lettres ; des interprètes, bien convaincus que 
ces prédictions positives étaient nécessaires au christia- 
nisme et devaient se trouver dans la Bible, ont employé 
fort naturellement, fort innocemment, le temps futur ; 
mais, sans tout cela, l'apparence prophétique est suffi- 
samment frappante. 

Que Jacob, sur son lit de mort, ait été à môme, c'est 
la locution consacrée, de faire cette prédiction à son fils 
Juda deux mille ans avant la venue du Christ : « Jucla 
« conservera le sceptre, sa postérité gouvernera jusqu'à 
« ce que vienne Shilob. de Messie, ou celui qui doit 
« venir, selon la Vulgate), et les peuples se réuniront 
« autour de lui ', » voilà sans doute une prédiction mi- 
raculeuse qui confirme la théologie chrétienne dans son 
acception ordinaire, quand on tient compte de la durée 
du royaume des Juifs, s'étendant jusqu'à l'ère chré- 
tienne pour s'écrouler alors. Que Jérémie ait pu prédire 
au nom de Jéhova 2 : « Le temps vient où je ferai surgir 
« de David un Rejeton juste... Alors Juda sera sauvé et 
« Israël sera en sûreté derrière ses murs ; voici le nom 
« qu'ils donneront à ce roi : le Seigneur notre justice , » 
voila encore une prédiction merveilleuse et qui confirme 

1 Gen. xlix, 10. 
- Jérùra. xxm, 5, 6. 



104 LA CUISE RELIGIEUSE. 

le dogme de la divinité du Fils éternel. Il est certain, en 
effet, que dans cette prophétie la branche de David, le fu- 
tur Sauveur d'Israël, qui fut Jésus-Christ, semble expres- 
sément identifié avec le Seigneur Dieu, avec Jého va. Les 
paroles de David 1 : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : 
a Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je te fasse un 
« marchepied de tes ennemis, » font aussi l'effet d'une 
prédiction prodigieuse tendant au même but. Tant que 
ces prophéties se présentent telles que nous venons de 
les donner, elles renforcent le christianisme de toute la 
puissance que lui donne ce déploiement supposé de pres- 
cience surnaturelle, preuve capitale pour la plupart des 
hommes. 

Pourtant ces prophéties ne sauraient être maintenues 
telles que nous les avons présentées, on ne peut plus le 
contester, et cela devient plus certain de jour en jour a . 
De jour en jour les hommes apprennent que ce passage 
de la Genèse, ce Shiloh mystérieux vers lequel s'assem- 
ble le peuple, doit être traduit ainsi : « Juda conservera 
« la domination tant que le peuple se rassemblera à 
« Shiloh (c'était le sanctuaire national avant la prise de 
« Jérusalem), et les nations (les Chananéens idolâtres) 
« lui obéiront. » C'est à dessein que nous ne faisons pas 



' Ps. ex, i. 

- On trouve une prédiction réelle, du genre de celles que demande 
la religion populaire, dans la prophétie de Benjamin, qui annonce 
qu'aux derniers jours le roi du ciel viendra juger Israël, « parce que 
les Juifs n'ont pas cru en lui, comme leur Rédempteur, quand il est 
venu à eux dans la chair. » Cette prédiction se trouve, il est vrai, dans 
un écrit chrétien apocryphe de la (in du premier siècle, les Testaments 
des douze patriarches. (V. Fabricius, Codex speudepigraphus Veteris 
Testarnenti, n, 745. 



lia 

i 



LA PREUVE PAR LES PROPHETIES. 



105 



intervenir ici lacollation première des livres de l'Ancien 
Testament, qu'avait rassemblés la piété de la maison de 
Juda, à une époque où ses destinées étaient déjà tra- 
cées. Il est donc tout à fait inadmissible que Ton puisse 
dire en toute confiance et comme chose certaine : Jacob a 
pu prédire que Juda conserverait le sceptre, comme s'il 
s'agissait d'une prophétie proclamée ou publiée par un 
de nos théologiens modernes. Il y a lieu de tenir grand 
compte de cette considération, qui se rapporte aux rè- 
gles de l'histoire et de la critique littéraire. Des consi- 
dérations de ce genre, cependant, ne sauraient avoir 
grand poids pour la foule des hommes. Mais ce qui 
peut les convaincre, c'est une erreur palpable ou une 
fausse traduction. 

Que dira-t-on alors, en apprenant cette vérité de plus 
en plus connue chaque jour, et qu'il n'est pas possible 
de tenir secrète : Jérémie, loin d'identifier Jésus-Christ 
et le Dieu d'Israël (je ferai surgir de David un rejeton 
juste, et voici le nom qu'on lui donnera: le Seigneur 
noire justice), avait dit : « Je ferai surgir de David un 
rejeton juste ; alors Juda sera sauvé, Israël sera en 
sûreté derrière ses murs, et voici le nom qui désignera 
ce peuple choisi : l'Eternel est notre justice. » La pro- 
phétie devient ainsi tout simplement une des nom- 
breuses promesses faites au peuple hébreu, que, sous un 
des successeurs de David, ce peuple serait sauvegardé 
par l'Eternel et suivrait les voies de la justice. De même 
la prophétie de Jacob n'est autre chose qu'une des nom- 
breuses prédictions de la longue durée de la grandeur 
de Juda. Et enfin bien des gens seront fort étonnés d'ap- 



106 LA CRISE RELIGIEUSE. 

prendre qu'au lieu de dire : le Seigneur a dit à mon Sei- 
gneur... il aurait fallu traduire : l'Éternel a dit au Sei- 
gneur roi.... suit la simple promesse d'un triomphe 
assuré faite à un des princes du peuple choisi. 

III. Lesbie, dans une réfutation du déisme, autrefois 
célèbre (Short and Easy Method with the Deists), dit 
que les adversaires des preuves ordinaires du christia- 
nisme sont des gens qui considèreut les documents his- 
toriques de l'Écriture et la religion chrétienne « comme 
« des fraudes et des impostures à l'aide desquelles des 
« hommes pleins de malice et d'embûches auraient agi 
« sur la crédulité, sur la simplicité populaires. » Leslie 
s'adressait ici à Collins et à toute une bande d'écrivains 
du même bord, dont il serait bon d'examiner de nouveau 
les œuvres, en tenant compte des connaissances acquises 
depuis leur époque. Quelques-uns de ces écrivains, nous le 
reconnaissons, attaquent les preuves ordinaires du chris- 
tianisme de manière à nous donner à entendre que, d'après 
eux, toutes les religions, y compris le christianisme, sont 
des fraudes et des impostures. Et les hommes en général 
ne seront-ils pas bien plus disposés à leur donner gain de 
cause, s'ils voient s'écrouler de toute part les preuves 
qu'on leur a présentées, en fixant leur attention sur ces 
prédictions dont nous venons de donner quelques exem- 
ples, et lorsque toute importance a été accordée à cette 
évidence machinale et étroite. Il n'est guère possible de le 
nier, la critique un peu fine et intelligente a vu clairement, " 
depuis longtemps, que l'accomplissement littéral des 
prophéties par Jésus-Christ n'est autre chose que la ma- 







LA PREUVE PAR LES PROPHÉTIES. 1Q7 

nière d'agir d'un homme qui s'était nourri de la lecture 
des prophètes, et qui a toujours cherché à faire passer 
leurs paroles dans sa vie et dans ses actes. La critique 
nous a fait reconnaître que les grandes prophéties d'Isaïe 
et de Jérémie ne sont pas réellement des prédictions ; 
et les- prédictions réellement faites en vue de l'avenir, 
celles du livre de Daniel, par exemple, sont plutôt un 
embarras pour la Bible qu'un de ses éléments capitaux. 
L'esprit moderne, l'esprit des temps, et, pour me servir de 
cette locution banale, le progrès des lumières, toutes 
stériles, toutes superficielles qu'elles soient le plus sou- 
vent, vont, sous peu, répandre inévitablement, et en 
tous sens, cette conviction de la critique éclairée. Où 
en seront alors ceux à qui on a enseigné, avec tant de 
soins et depuis si longtemps, que les prédictions surna- 
turelles sont une des bases principales de leurs croyances? 
Il faut en dire autant des miracles. Ceux qui atta- 
chent le plus d'importance au christianisme sont ceux 
qui doivent surtout désirer voir substituer à ces preuves 
accoutumées quelque preuve nouvelle. Un certain cri- 
tique radical, dont nous nous sommes occupe dernière- 
ment ' , a sa manière de voir à l'égard du christianisme ; 
elle est très-absolue. Jésus-Christ promet le paradis au 
saint, il menace le mondain du feu de l'enfer, et il 
prouve l'autorité de sa promesse et de sa menace par sa 
résurrection et son ascension au ciel. Four cet adversaire 
de nos idées, le christianisme ne saurait être autre chose. 
Si ceux qui prétendent aimer cette religion étaient ca 



1 Sainl-I'nul and prntcstantism, p. 157. 



108 



LA CRISE nKUfilRCSE. 



pables de bien discerner le but que se propose cet inter- 
prète chrétien et ce qu'ils désirent eux-mêmes réel- 
lement, ce n'est sans doute pas ce conseiller qu'ils 
prendraient pour guide. 

Pour en venir aux miracles, c'est là un sujet de la plus 
grande importance. La prescience surnaturelle dont nous 
avons dû nous occuper en parlant des prophéties, y est 
comprise tout entière. Pour traiter convenablement un 
sujet si considérable, il nous faut remettre en quelques 
mots le but de ce livre sous les yeux du lecteur, et lui 
faire comprendre où en est, en ce moment, la cause reli- 
gieuse et la cause de la Bible. 



,f if' 

n M 

h nm 



CHAPITRE V. 



La preuve par les miracles. 

I. Il y a sans doute lieu d'interpréter, d'une façon toute 
nouvelle, la religion biblique; nous l'avons vu. On l'at- 
taque de toute part, et les théologiens n'ont pas réussi 
aussi bien qu'on le pourrait désirer dans la défense qu'ils 
en ont faite. Un critique disait que, si ce pays d'Angle- 
terre était sans religion, il ne lui viendrait pas à l'esprit 
de présenter les idées religieuses et éthiques par l'en- 
tremise de la Bible ; un autre remarquait que, si certains 
lieux-communs font partie de tous les systèmes de morale, 
la façon dont la Bible les énonce n'est plus en rapport 
avec l'état de notre civilisation. « Croyez, dit-il, qu'en 
formulant nospensées d'unefaçon différente, dans un lan- 
gage qui corresponde aux idées du jour, nous prendrons 
le chemin le plus court pour découvrir les doctrines nou- 
velles qui satisferont notre raison et notre imagination. » 
In autre va plus loin encore, et pour lui la religion de 
la Bible, bien Join de donner les lieux communs de la 
morale d'une façon moderne et attrayante, efface et défi- 



I 



110 



L.V GRISE RELIGIEUSE. 




gure les trésors moraux qui furent autrefois en de meil- 
leures mains. « L'étude, dit-il, nous amène à reconnaître 
que cette religion, prétendue révélée, n'est autre chose 
que le résidu mal digéré et incohérent de la sagesse an- 
tique. » On disait que notre aristocratie, polie sansdoute, 
n'était guère capable d'idées, et voilà que le duc de So- 
merset nous prouve que, dans cette classe, quelques 
hommes au moins se sont familiarisés avec la critique 
moderne la plus avancée. Ce noble lord n'est pas du 
tout satisfait de la Bible et de son enseignement. « Pour- 
tant, dit-il, il reste à l'âme (en dehors de la Bible appa • 
remment) une forteresse inattaquable, son dernier re- 
fuge, la foi en Dieu. » 

Il semble donc que cette religion biblique, depuis si 
longtemps vénérée par nous tous, est bien menacée d'être 
mise de côté. Et ce travail de replâtrage de la critique 
la plus récente, qui a la prétention de la sauver, de l'étan- 
çonner, n'est guère flatteur pour elle. Jadis les Hébreux 
se croyaient chargés des oracles divins ' ; leur Dieu, 
l'Éternel qui aime la justice 2 , était le Dieu qui avait dit 
que tout genou fléchirait devant lui, que toute langue 
jurerait par son nom 3 . Aujourd'hui, M. Emile Burnouf 
nous prouve, en un gros volume 4 , que les oracles divins 
n'ont jamais été confiés aux Sémites, mais bien aux 
Aryens; le vrai Dieu n'est pas du tout le Dieu d'Israël, 
c'est l'idée de l'absolu, à laquelle Israël n'a jamais pu 



I 



1 Rota, m, 2. 

2 Ps. xi, 7. 

à Is. xi.v, 23. 

* La Science des religions, Paris, 1812. 



LA PREUVE PAR LES MIRACLES. J]l 

atteindre. Cette théorie sacrée des Aryens serait passée, 
semble-t-il, de la Perse et de l'Inde en Palestine ; elle 
domina le fondateur du, christianisme et ses plus grands 
apôtres, saint Paul et saint Jean, puis se perfectionna 
de plus en plus, et reprit son vrai caractère de métaphy- 
sique transcendante dans les développements que lui 
donnèrent les docteurs de l'Eglise chrétienne. Ainsi 
donc, nous autres Aryens, de la religion chrétienne, 
nous avons la satisfaction de penser que la religion du 
Christ ne nous vient pas des Sémites, et qu'il en faut 
chercher la première origine, non dans la Bible, mais 
dans les hymnes védiques. La théorie du Christ n'est 
plus que la théorie de l'Agni védique, c'est le feu ; l'in- 
carnation représente la solennité védique de la produc- 
tion du feu, symbole de toute force, de tout mouvement, 
de la vie et de l'esprit ; la trinité du Père, du Fils et de 
l'Esprit n'est autre que la trinité védique du soleil, du 
feu et du vent, et finalement Dieu est une unité cos- 
mique. 

Pour un pauvre homme, qui ne s'occupe que de litté- 
rature, c'est à en perdre haleine. Sans doute, aurions- 
nous envie de dire, ces hautes pensées aryennes nous 
flattent beaucoup, nous qui sommes Aryens de race. 
M. Burnouf dit expressément que le Dieu originel des 
Hébreux n'était pas une unité cosmique, et que la reli- 
gion des Hébreux manquait de cette métaphysique trans- 
cendante que demande le génie aryen; il dit qu'en passant 
des races aryennes aux races inférieures, la religion s'est 
abaissée en raison de la constitution physique et morale 
de ces races. 11 ne faut pas oublier que, pour M. But- 



w 






112 



LA CUISE RELIGIEUSE. 



nouf, la religion est avant tout une science, une concep- 
tion métaphysique, une exposition synthétique de l'uni- 
vers. Or l'Aryen parfait est capable d'une grande science, 
et le Sémite lui est inférieur. Comme Aryens, nous de- 
vons nous réjouir d'avoir revendiqué la grandeur de 
notre race ; nous n'avons pas emprunté notre religion 
aux Sémites, nous avons transformé la leur en y instil- 
lant notre métaphysique. 

Tout ceci s'accorde très-bien avec les prétentions 
qu'ont les évêques de Winchester et de Gloucester de 
faire quelque chose/en l'honneur de la divinité de Notre- 
Seigneur. En suivant le môme ordre d'idées, on a dit que 
le rejet de la divinité du Fils éternel, vrai Dieu de vrai 
Dieu, lumière de lumière, implique la séparation infinie, 
dans le temps présent et dans l'éternité, entre l'incrédule 
et le croyant. C'est encore en rapport avec le Credo de 
saint Anathase, et avec ce que quelques membres de notre 
clergé écrivaient à un de nos journaux religieux : que, 
sans discussion possible, la vie éternelle ne pouvait ap- 
partenir qu'à ceux qui ont la vraie connaissance de l'es- 
sence divine. Tous ont en vue les hautes sciences méta- 
physiques dignes des Aryens. Tout ceci n'est pas flatteur 
pour la religion biblique dans le sens vulgaire du mot; 
la majeure partie de l'Ancien Testament est ainsi jetée 
au rebut, et le Nouveau n'a plus guère de valeur que 
par la doctrine ésotérique, qu'il contient assez obscuré- 
ment, et dont le complet développement se trouve ail- 
leurs. Ainsi l'élément fondamental de la religion devient 
un élément métaphysique ; mais, quant à la Bible, dans 
ses plus anciens livres surtout, la métaphysique, la mé- 



LA PREUVE PAR LES MIRACLES. 



113 



thode, la classification des idées par conséquent, y font dé- 
faut. Au lieu d'être le porte-lumière, le salut des gentils, 
jusqu'aux limites de la terre, Israël ne doit plus être classé 
dans l'histoire religieuse du monde qu'après les Aryens. 
On déclare Israël déchu et inférieur aux Aryens. De 
par l'anthropologie, sa place est entre l'Aryen et l'homme 
jaune; on lui trouve les cheveux frisés, les lèvres 
épaisses, les mollets maigres, les pieds plats ; et sur- 
tout il appartient aux races occipitales, dont le cerveau 
ne s'accroît plus après l'âge de seize ans, tandis que. 
celui du théologien de race aryenne, le cerveau de nos 
évoques par exemple, se développe jusqu'à l'extrême 
veillesse. 

Quant à nous, cette façon de traiter Israël et son livre, 
la Bible, ne nous satisfait pas le moins du monde, car 
nous croyons que le Nouveau Testament procède de l'An- 
cien, et que le salut, comme disait Jésus, vient des Juifs ' . 
Pour nous il n'est pas plus possible, en ce qui concerne 
la conduite, la justice, c'est-à-dire en ce qui concerne 
les trois quarts de la vie humaine, de négliger Israël et 
ses documents, qu'il n'est possible à l'artiste de négliger 
la Grèce, ou au physicien les découvertes de Newton. 
Et en admettant l'infériorité métaphysique d'Israël, nous 
affirmons que sa grandeur religieuse provient de ce 
qu'Israël n'a pas pris la métaphysique comme fondement 
de sa religion, mais bien l'expérience morale, ce qui est 
beaucoup plus simple; et que depuis l'apparition d'Israël 
et de la Bible, lareligion n'estplus, comme pour M. Bur- 









1 Jean, iv, 22. 

MATHIEU AUNOLU. 



"il 



114 



LA CRISE RELIGIEUSE. 




nouf, et peut-être même pour nos ancêtres aryens de 
l'Oxus, une théorie métaphysique ; la religion est au- 
jourd'hui ce qu'Israël Ta faite. 

C'est là ce que nous voudrions montrer par la Bible 
elle-même, tout en indiquant la route qu'a suivie 
Israël pour arriver à ce but. Nous espérons ainsi ga- 
gner à la Bible et à sa religion, qui nous semble in- 
dispensable au monde, bien des hommes qui négli- 
gent aujourd'hui l'une et l'autre. La métaphysique de 
M. Burnouf présente ce point faible : si la Bible n'est 
pas universellement acceptée, ce n'est pas parce que la 
métaphysique ne lui a pas été appliquée ; c'est au con- 
traire à la métaphysique qu'aboutit toute la théologie, 
et sur ce point nos évêques sont très-forts sans aucun 
doute. Mais nous pensons qu'on affaiblit la religion en 
en faisant une question de métaphysique ; or, plus que 
jamais, M. Burnouf transforme la religion en métaphy- 
sique. Cette méthode n'a pas l'autorité nécessaire pour 
s'imposer à l'esprit des hommes et les forcer à accepter 
la Bible ; on sent qu'elle n'est pas concluante, et cela 
jette du discrédit sur la Bible en même temps. Nos 
évêques d'une part, M. Burnouf de l'autre, en sont là ; 
le christianisme ne trouvera pas chez eux un point d'ap- 
pui; pour la plupart des hommes, une méthode comme 
la leur, en pareille matière, est sûrement destinée à 
n'aboutir à rien. 



IL Nous ne voulons donc pas prendre, comme point 
de départ, une conception métaphysique quelconque, 
pas pins l'idée monothéiste, comme on l'appelle, que 




.k PREUVE PAa LES MIRACLES. 



il 



■ !.. 



l'idée panthéiste, et très-certainement ces conceptions 
n'ont pas servi à Israël de point de départ non plus. 
L'idée de Dieu que donne la Bible ne procède pas, 
disons-nous, d'une conception métaphysique, des déduc- 
tions nécessaires de nos idées de cause, d'existence, 
d'identité, ni d'autres semblables ; elle provient de la 
perception morale d'une règle de conduite, que nous 
n avons pas inventée, pour laquelle nous sommes nés, 
qui existe indépendamment de nous ; elle provient de la 
profonde vénération qu'inspirent sa grandeur et sa néces- 
sité; elle provient de la reconnaissance qu'inspire le bien 
qu'elle produit. Voilà la grande révélation première 
faite à Israël; voilà pour lui l'Éternel. 

■Mais, comme dit Goethe, l'homme ne se figure pas 
combien il est anthropomorphiste. Israël décrivait son 
Etemel avec le langage de la poésie et de l'émotion, et 
devait ainsi le décrire avec les caractères de l'homme. 
Il n'a jamais tenté de le décrire scientifiquement. 
Pourtant Israël pouvait toujours réduire son idée de 
l'Éternel a la réalité de l'expérience dont procédait la 
révélation; il était « l'Éternel juste qui aime la jus- 
tice'.» «Celui qui cherche l'Éternel, celui qui suit la jus- 
« tice=, » étaient termes identiques, comme aussi se 
valaient les formules : « Ceux qui craignent l'Éternel, 
« ceux qui fuient le mal 3 . » Israël disait surtout : 
« Heureux ceux qui craignent l'Éternel «; » «lajôîe 



1 I S. XI, i . 

- IS. LI, 1. 

1 Prov. m, ,. 

1 Ps. CXIl, 1. 



116 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



« du juste est de faire la justice ' ; » « la justice donne 
<c la vie 2 ; » « le juste sera comme une fondation 
« éternelle 3 . » 

Mais, nous l'avons vu, dans la suite des temps, les 
faits semblèrent contredire cette croyance fondamentale 
et réfuter cette foi en l'Éternel; les forces matérielles 
prévalurent, et Dieu sembla, comme on dit, se ranger du 
côté des gros bataillons. Israël fut vaincu par les grands 
royaumes injustes de la terre, chez lesquels la justice et 
le Dieu qui veut la justice n'étaient pas en honneur 
comme dans Israël. Les prophètes proclamaient la cer- 
titude du triomphe de la cause et du peuple de l'Eter- 
nel : « La main de l'Éternel n'est point raccourcie pour 
« ne pouvoir plus vous sauver 4 . » Ce sont les iniquités 
d'Israël qui retardent le triomphe : « Ce sont vos mi- 
te quités qui vous ont éloignés de Dieu 5 . » Les prophètes 
portaient les idées d'Israël vers l'avenir, et lui promet- 
taient un nouveau royaume, qui n'aurait plus de fin, 
sous un chef envoyé de Dieu. Tel prophète assignait au 
royaume et à son chef des caractères plus spirituels, tel 
autre les matérialisait davantage. Plus tard, dans les 
derniers siècles avant notre ère, ils devinrent de plus 
en plus troubles ; la fantasmagorie s'y mêlait de plus en 
plus. La superstition, une vaste croyance en dehors de 
l'expérience, s'établissait à la suite de la croyance expé- 
rimentale première en l'Éternel tout-puissant qui veut 



1 Prov. x\i, 15 

2 Prov. xi, 19. 

3 Prov. x, 25. 

4 Isaïe, lix, 1. 
"' Isaïe, lix, 2. 









LA PREUVE PAR LES MIRACLES. 1 [~ 

la justice. On croyait maintenant au royaume prochain 
des saints que devait établir l'Oint du Seigneur, le 
Messie semblable au Fils de l'homme, envoyé sur les 
nuées du ciel par l'Ancien des jours '. 

Jésus vint, se disant le Messie, Fils de l'homme, Fils de 
Dieu , et il faut se demander quel est le sens vrai de ces 
assertions comme de tout son enseignement. Nous nous 
sommes déjà posé cette question à propos de l'Ancien 
Testament. Ce langage est-il scientifique, ou n'est-ce 
pas plutôt le langage de la poésie et de l'émotion, un 
langage approximatif jeté, pour ainsi dire, pour tenter 
d'exprimer de grands objets que l'esprit humain pres- 
sent et cherche, mais que la langue des hommes ne peut 
définir complètement? C'est là un langage scientifique, 
pour la religion populaire, nous le savons bien, et le 
Dieu de l'Ancien Testament est une cause première, une 
personnalité infinie, pensant et aimant (on nous repro- 
che de ne pas dire tout cela;, gouverneur moral et in- 
telligent de l'univers. La religion savante, la théologie 
métaphysique de nos évoques , prouve ou confirme 
cette interprétation par des raisons abstraites, déduites 
de nos idées de cause, d'intention, d'existence, d'iden- 
tité, et ainsi de suite, tandis que la religion populaire 
ne l'appuie que sur le miracle. 

Un homme en dehors de la nature et dont toutes les 
qualités sont développées à l'infini, voilà pour la reli- 
gion populaire le Dieu d'Israël. Ce Dieu a fait des mi- 
racles étonnants, tandis que les dieux des gentils, qu'on 



1 Dan. vu, 9-14. 



118 



LA CMSE REMOIF.rsE. 



avait crus à tort capables d'en faire autant, n'en pou- 
vaient faire ; ces dieux n'avaient doncaucune existence 
réelle. Four la religion populaire, Jésus est le Fils de 
ce Dieu d'Israël. Il est venu pour apaiser la colère divine 
excitée par les péchés des hommes, en se sacrifiant lui- 
même, et il s'est montré Fils de Dieu par une série de 
miracles étonnants, comme par l'accomplissement mer- 
veilleux en lui des prédictions messianiques des pro- 
phètes inspirés surnaturellement. Et ici encore la reli- 
gion savante élucide et développe la relation du Père 
au Fils avec grande surabondance de raisons métaphy- 
siques ; mais la religion populaire fonde cette relation et 
l'autorité de Jésus, qui en dérive, sur le miracle seule- 
ment. 

Or, nous l'avons vu, nos évêques, avec toute leur 
métaphysique, savent si peu convaincre, que bien des 
gens jettent la Bible de côté, pour n'y plus regarder, 
pensant que cette métaphysique en fait partie nécessai- 
rement, et que l'une ne va pas sans l'autre. Les talents 
des évêques de Winchester et de Gloucester, et tout le 
zèle qu'ils mettent à faire quelque chose en faveur de la 
divinité du Fils éternel, sont donc de véritables obs- 
tacles à l'étude et à l'acceptation de la Bible. Mais on en 
peut dire autant aujourd'hui de la théologie populaire 
qui fonde la religion chrétienne et l'autorité de la Bible 
sur le miracle. Pour bien des gens, cela revient à leur 
proscrire l'usage de la Bible et de la religion chrétienne, 
car ils se sont mis en tête que ce que l'on appelle com- 
munément un miracle n'est jamais arrivé, ne peut 
même pas arriver du tout, et que la croyance au miracle 






f, \ PRKtTVK PAR r.F.^ MlR\<U,E<v 



1 1 9 



provient de l'ignorance, de la fraude ou de Terreur. Ce 
serait rendre à ceux-là l'usage de la Bible que de leur 
faire voir que ce langage biblique n'est pas scientifique; 
que c'est le langage courant, ou plutôt celui delà poésie, 
de l'éloquence, langage approximatif, s'adressant aux 
grands objets de l'intelligence, qu'il est incapable de 
définir pleinement, et pourtant ce langage traite de 
faits d'expérience des plus considérables et des plus 
réels. 

Voilà ce que nous avons voulu faire voir pour l'An- 
cien Testament, voilà ce que nous allons chercher à 
fah-e pour le Nouveau. Nos efforts ne s'adressent qu'à 
ceux que gagne l'incrédulité et qui sont disposés à jeter 
la Bible de côté, non à ceux qui l'acceptent sur les 
données de la théologie populaire ou de la théologie 
métaphysique. Pour ces derniers, nos paroles seront sans 
action et sans force, nous ne demandons pas qu'il en soit 
autrement. Mais, ces deux formes théologiques étant 
sans action sur tous ceux qui ne pensent pas comme eux, 
il faut y suppléer. L'insuffisance du dogme métaphysi- 
que est évidente pour tous. La preuve tirée des pro- 
phéties supposées faites longtemps à l'avance par une 
prescience surnaturelle, et qui se -seraient accomplies 
exactement en Jésus-Christ, perd tous les jours de sa 
valeur et semble devoir en perdre de plus en plus. La 
prédiction, l'accomplissement, n'ont pas été ce qu'on 
nous avait dit. 

Nous arrivons aux miracles proprement dits, et il 
nous reste à voir si cette preuve aussi ne perd pas beau- 
coup de la valeur qu'elle avait autrefois, et s'il n'y a pas 



120 



LA nniSE KELlfilEUSE. 



lieu de souhaiter sincèrement de fonder l'autorité bi- 
blique sur quelque autre base. 



III. II serait absurde de nier qu'en général , les 
hommes considèrent le miracle comme une source d'au- 
torité, quand ils y croient. On pourrait dire sans doute : 
Supposons que je sois capable de changer en encrier la 
plume avec laquelle j'écris, ce n'est pas pour cela que 
ce que j'écris serait plus vrai ni plus probant. Il peut en 
être ainsi assurément, mais les hommes sentent d'une 
façon toute différente. Pour la masse, si j'étais capable 
de transformer cette plume en encrier, la chose étant 
évidente et certaine, cet écrit acquerrait une valeur tout 
autre ; et même, j'affirmerais alors les propositions les 
plus contraires aux faits et à l'expérience, que j'aurais 
droit encore à la croyance des hommes. La tendance de 
l'esprit humain à accepter, ainsi qu'à rechercher le mi- 
racle comme preuve, ne peut être exagérée, non plus 
que l'empire exercé autrefois, comme encore de nos 
jours, par le miracle, pour accréditer et pour étayer une 
religion, même vraie et admirable par elle-même. Les 
hommes s'appuieront plus longtemps sur le miracle qu'ils 
ne se sont appuyés sur la prescience surnaturelle des 
prophètes, les miracles ne se prêtant pas au même genre 
de vérification. Démolir l'un après l'autre les miracles 
de l'Écriture, c'est là une tâche odieuse et repoussante ; 
elle est aussi sans résultat, car, quelle que soit pour nous 
leur valeur démonstrative, il est impossible, en raison 
de la nature du cas, d'en établir une démonstration né- 
gative. Et pourtant l'esprit humain s'éloigne peu à peu 






il 



I..\ PHEUVE I'.\n LES MIRACLES. 



121 



de cette croyance confirmatrice de sa foi, et ceux qui en 
font leur ancre de salut la trouveront de plus en plus 
insuffisante, seront de plus en plus troublés, ballottés, 
en peine et éperdus. 

C'est l'esprit du temps (Zeit-Geist) qui mine la preuve 
par le miracle ; il n'importe pas de les attaquer ou de les 
défendre. En se développant par l'expérience, l'esprit 
humain les délaisse, par ce motif qu'en s'élargissant, 
l'expérience lui apprend à, connaître comment ils se 
produisent. On les voit toujours se produire, certaines 
circonstances étant données; ils n'ont pas plus de va- 
leur dans un cas que dans l'autre, et Comme dit Shakes- 
peare, toujours, les hommes étant là, et un certain état 
des esprits étant supposé : 

Il n'y a pas de vapeur qui s'élève au ciel, 

De mouvement de la nature, de changement du temps, 

De vent qui soufile, d'événement ordinaire, 

Qu'on n'en rejette la cause naturelle, 

Et tout cela s'appelle météores, prodiges, signes, 

Monstruosités, présages et voix divines. 

(Roi Jean, III* acte, se. iv.J 

L'imposture, loin d'être la règle générale, est une rare 
exception. L'esprit humain veut des signes et des pro- 
diges, il les produit naturellement et en toute honnê- 
teté; et pourtant il nous est possible de voir comment il 
les crée. 

Les catholiques romains réunissent, en une seule 
classe à part, les miracles de la Bible et ceux de leur 
Eglise. Tour les protestants, il faut rayer ces derniers. 
Telle était surtout la pensée de l'archevêque Whately ; 
pour lui, il eût été possible de démontrer la fraude ou 



12? 



l.A T.RISR REMniFITSE. 



l'imposture dans tous les autres miracles, mais ceux de 
la Bible eussent supporté l'examen d'un jury spécial, 
voire celui d'un comité scientifique. Il n'y a pas d'ar- 
gutie qui puisse sauver l'extravagance de ce point de 
vue, en présence de la diffusion des lumières, et la no- 
tion protestante est condamnée à la ruine avant même 
la notion catholique. Le catholique admet les miracles 
de sa religion en bloc; le protestant accepte une critique 
qui doit, en fin de compte, tourner contre sa foi au mi- 
racle. Saint Etienne, lors de son martyre, levant les 
yeux au ciel, vit la gloire divine et Jésus à la droite du 
Père '. C'est un fait certain, dit le protestant. Au mar- 
tyre de saint Fructueux, Babylas et Mygdone, les do- 
mestiques chrétiens du gouverneur romain, virent s'ou- 
vrir les cieux, et le saint avec son diacre Euloge portés 
au ciel par les anges. C'est une imposture ou bien une 
illusion, dit le protestant. Sur le chemin de Damas, saint 
Paul entend la voix de Jésus, qui lui dit : Saul, Saul, 
pourquoi me persécutes-tu a ? Voilà encore un fait cer- 
tain ; mais, si le compagnon de saint Thomas d'Aquin 
entend la voix du crucifix dire au saint en prière : Tes 
écrits m'ont satisfait, Thomas, quelle récompense dé- 
sires-tu ? c'est encore là une imposture ou une illusion. 
Pourquoi cela ? Il n'est pas possible de trouver un crité- 
rium qui établisse la vérité d'un de ces événements et 
la fausseté des autres. 

Ainsi donc, soit que nous prenions les seuls miracles 
de la Bible, soit que nous les réunissions à ceux ÏÏe l'E- 



1 Act. vit, 55 

2 Act. ix, 4. 



I. \ PREUVE PAR LES MIRACLES. 



1 23 






glise' catholique pour en faire une seule catégorie, il 
faudrait faire voir qu'ils se sont produits à une époque 
où ce que Shakespeare nous décrit est difficile à admet- 
tre, époque contraire aux exagérations et aux dévelop- 
pements des légendes, ou bien il faudrait faire voir qu'ils 
sont rapportés dans des documents dont l'origine et la 
publication sont éminemment historiques. Il est mani- 
feste, il est hors de doute que les miracles bibliques ne 
sont ni dans un cas ni dans l'autre. On a dit que les 
eaux de la mer de Pamphylie s'ouvrirent miraculeuse- 
ment pour livrer passage aux armées d'Alexandre le 
Grand; à ce sujet, l'amiral Beaufort nous dit que : « si 
« la marée ne se fait point sentir dans cette partie de la 
« Méditerranée, il se produit une dépression considé- 
« rable de la mer lorsque le vent du nord souffle long- 
« temps; Alexandre, profitant d'une occasion semblable, 
« a pu, au moyen d'une marche forcée, la traverser à 
« gué sans empêchement'; » et nous acceptons cette 
explication, sans hésiter un seul instant, Mais si les eaux 
de la mer Rouge ont livré miraculeusement passage aux 
enfants d'Israël, nous voulons que cette histoire-là soit 
littéralement vraie, et toute explication naturelle nous 
semble monstrueuse. Cependant l'époque et les circons- 
tances de la sortie d'Egypte étaient bien plus favorables 
à la transformation en miracle de quelque incident na- 
turel que l'époque d'Alexandre ; du temps de Moïse, 
dans les circonstances où l'on se trouvait alors, les lu- 
mières faisaient bien plus défaut. On a aussi raconté 



' Bemfort's Karamania, p, 11 c. 



■BMB 



124 



[.A C.niSE RELir.IECSE. 



que, pendant la bataille de Leuctres, les portes del'He- 
racleum, à Thèbes, s'ouvrirent tout à coup, et l'armure 
d'Hercule disparut du temple pour permettre au dieu 
de venir soutenir les Thébains dans la bataille. Le point 
de départ de ce récit a bien pu être quelque circonstance 
réelle, tout insignifiante qu'on la suppose : on ne voudrait 
pas en dire davantage, personne ne s'aviserait d'y croire 
littéralement. Mais il faut croire, et c'est impiété de 
nier, que les murs de Jéricho s'écroulèrent au son des 
trompettes de Josué. Pourtant, est-ce dans l'Hellade, 
aux jours d'Epaminondas, ou en Palestine, aux jours 
de Josué, que pouvait se produire le plus facilement une 
histoire miraculeuse? Et quant à la valeur des docu- 
ments, quels sont les plus historiques par leur origine, 
par leur mode de propagation, admettant le plus faci- 
lement les légendes et les miracles de tout genre : les 
récits de l'Ancien Testament avec leur incubation sécu- 
laire; ceux du Nouveau, dont l'incubation a duré un 
siècle au moins, pendant lequel la tradition était tou- 
jours active, ou les récits de gens tels qu'Hérodote et 
Plutarque? 

Ce que nous appelons aujourd'hui la critique, faisait 
défaut aux uns et aux autres. Nous avons acquis l'expé- 
rience historique de l'esprit humain, de la façon de voir, 
de rechercher, de raconter, des hommes, et nous nous 
sommes convaincus que les histoires miraculeuses d'Hé- 
rodote ou de Plutarque se sont bien produites comme 
l'indique Shakespeare. Tôt ou tard, il faudra en venir à 
étendre la même règle à toute histoire miraculeuse, et 
même ces considérations que nous appliquons aux autres 




LA PREUVE l'Ait LES MIIUULES 



12E 



cas s'appliqueront avec bien plus de force, nous le ver- 
rons un jour, aux miracles de la Bible. 

IV. S'il en est ainsi, rien ne saurait être plus dési- 
rable pour la personne, ou pour le document dont on 
fait grand cas, que de les rendre indépendants du mi- 
racle. C'est ce que nous avons fait pour l'Ancien Testa- 
ment, car nous avons montré que l'essence de l'Ancien 
Testament n'est autre que la révélation à Israël de la 
grandeur immense, de la nécessité éternelle et de la 
valeur infinie de la justice, qui fait l'objet des trois 
quarts au moins de la vie humaine. Que nous croyions 
au passage miraculeux de la mer Rouge, à la ruine des 
murailles de Jéricho, ou que nous pensions que ces his- 
toires se soient produites comme tant d'autres du même 
genre, cela ne change rien à la valeur de cette révéla- 
tion. La chose essentielle, dans le Nouveau Testament, 
c'est la révélation de Jésus-Christ. Si donc nous en lai- 
sons cas, quel ne doit pas être notre désir de l'établir 
indépendamment du miracle, puisque le miracle est un 
étai qui, de jour en jour, comme il est facile de s'en 
apercevoir, perd de sa solidité ! 

Or, voici qui va paraître paradoxal et étrange; mais, 
comme il nous sera facile de le faire voir plus loin, rien 
ne prépare si bien à apprécier la Bible et à croire en 
Jésus-Christ que de se convaincre de la faillibilité dès 
écrivains bibliques. Pour la théologie populaire, les écri- 
vains du Nouveau Testament, comme ceux de l'Ancien, 
furent inspirés miraculeusement et ne pouvaient se 
tromper; l'inspiration miraculeuse s'arrête là : les écri- 






w 



126 



LA i;H1SE RELIGIEUSE. 




vains religieux ont toxijours pu se tromper depuis lors. 
C'est comme si une main sortie du ciel nous avait donné 
la Bible; les règles de critique qui sont appliquables à 
d'autres livres ne s'appliquent pas ici. Or, de la part de 
ceux qui l'entendent ainsi, la moindre explication pour 
pallier les termes pris dans le sens le plus littéral (et l'on 
ne manque jamais de demander de telles explications), 
frappe au cœur cette théorie de la Bible. Il est dit, par 
exemple, au psaume xvm, qu'un feu dévorant, sorti de 
la bouche de Dieu, alluma des charbons. Ce ne peut être 
pris littéralement, dira le plus ardent défenseur du sens 
littéral. Celui-là môme sent bien que ce passage ne peut 
être pris suivant la lettre, voilà la vérité ; mais d'autres 
savent de même que beaucoup d'autres passages sont 
dans le même cas. La science du. premier est fort courte; 
mais selon l'étendue de sa petite science, il est bien forcé 
de reconnaître le peu de solidité de sa théorie et de IV 
bandonner. En effet, ce n'est qu'en appliquant sa cri- 
tique, telle quelle, à la Bible, qu'un homme peut dé- 
clarer que la critique ne s'applique pas du tout à ce 
livre. 

Supposons que la Bible professe elle-même cette théo- 
rie (il n'en est rien) , et qu'elle en fasse dépendre toute 
sa valeur; il en résulterait, pour nous, non pas une con- 
viction plus ferme, mais l'incompréhensible et l'in- 
croyable. Il n'y aurait plus moyen d'échapper aux con- 
tradictions qui se présentent. 11 deviendrait évident 
que la croyance au miracle provenait de l'inexpérience, 
de l'ignorance, de l'agitation, de la faiblesse humaines, 
et pourtant ce livre précieux pour nous, et tombé du 






LA PREUVE PAH LES M1RA.CLES. 127 

ciel, serait plein de miracles, et toute sa valeur dépen- 
drait de leur vérité. Alors pourrait-on crier à l'impos- 
ture, nos efforts ne suffiraient pas à le défendre, et de 
plus en plus le livre serait abandonné. 

Si, au contraire, nous savons nous convaincre (pie les 
mots de l'Ancien et du Nouveau Testament sont des 
cris inspirés par une réalité immense, à laquelle l'écri- 
vain ne pouvait atteindre, ils peuvent alors nous affec- 
ter avec une force indescriptible. Le témoignage insuf- 
fisant mais infiniment fécond d'Israël à l'Eternel qui 
veut la justice, se trouve dans l'Ancien Testament. 
Nous avons de môme, dans le Nouveau, une réalité im- 
mense, l'esprit de Jésus-Christ, que les écrivains qui 
nous le font connaître ont saisi d'une façon très-incom- 
plète. Mais leur rapport a une valeur énorme; sur Jésus- 
Christ, nous n'avons pas d'autres données. Ces écri- 
vains sont plus ou moins intelligents, plus ou moins 
clairs ; mais ils étaient tous de leur temps, de leur con- 
dition, ils en subissaient les influences, ils en parta- 
geaient l'ignorance naïve ou scientifique, s'attehdànt 
tous au miracle, etle demandant par conséquent. Pour- 
tant, si l'esprit de Jésus-Christ est un fait immense, et 
si nous n'avons pas d'autres données sur cette grande 
réalité, avec quel zèle, avec quels désirs ne devons-nous 
pas recourir aux Evangiles ! Ils contiennent la perle de 
grand prix, difficile à trouver; notre recherche doit 
correspondre à sa valeur. 

Ainsi donc, pour tirer du Nouveau Testament tout le pro- 
fit possible, ilfauttout d'abord se convaincre de celait ca- 
pital : (.eux qui l'ont écrit ont pu se tromper, et se'sont 












128 LA GUISE RELIGIEUSE. 

trompés souvent. Pour le voir, il suffirait à tout homme 
sans prévention d'un incident du récit de la conversion 
de saint Paul, qui nous vient d'autant plus naturelle- 
ment à l'esprit qu'il a été tourné contre ce que nous 
avons écrit ailleurs ' . La vision miraculeuse de saint 
Paul lors de sa conversion est censée prouver la vérité 
de sa doctrine, disions-nous. Eh bien, une vision a con- 
verti l'un des premiers méthodistes, Sampson Staniforth ; 
or, la vision de Sampson Staniforth avait la même va- 
leur probante pour confirmer son enseignement subsé- 
quent que la vision de Paul pour établir le sien. On a 
répliqué aussitôt que la vision de Staniforth n'est qu'un 
rêve, tandis que la réalité de la vision de Paul avait été 
confirmée par ses compagnons, qui entendirent la voix 
divine. Effectivement, les Actes nous disent, en un pre- 
mier passage, que les compagnons entendirent la voix, 
mais, dans un autre passage des Actes, Paul nous dit 
lui-même que ses compagnons n'entendirent pas cette 
voix qui lui parlait, ce qui est bien le contraire. Inutile 
de dire qu'on a mis les deux récits d'accord ; on les a 
mis d'accord même bien souvent, mais par un procédé 
qui est l'opprobre de notre critique biblique : par ce 
moyen on peut, comme dit l'évêque Butler, faire signi- 
fier à n'importe quoi tout ce que l'on voudra. La con- 
tradiction des deux récits ne saurait être plus évidente. 
Elle ne prouve rien contre la bonne foi des écrivains ; 
la vision de saint Paul est chose certaine, la vision de 
Sampson Staniforth est chose certaine aussi : mais elle 



1 Saint Paul and protestanlism, p. 54. 



I 



LA PREUVE PAR LES MIRACLES. [OQ 

prouve le décousu inévitable qui accompagne toutes 
les relations de miracles, et montre qu'à cet égard, 
les écrivains bibliques subissent la loi commune! 
En voici la moralité : le miracle est un étai bien fra- 
gile. 

Mais, après tout, quelques-uns ont nié qu'il y eût ici 
contradiction ou erreur; choisissons donc un cas où 
l'erreur est évidente et indiscutable. La fin prochaine 
du monde, attendue et annoncée en toute confiance par 
les écrivains du Nouveau Testament, nous en fournit un 
exemple. 

^ On a voulu pallier même cette erreur-là, mais elle est 
si patente que le langage ne peut servir à la dissimuler. 
« Le temps est court. Le Seigneur est proche. La fin de 
«toutes choses s'approche. Mes petits enfants, c'est 
« ici la dernière heure. L'avènement du Seigneur est 
« proche, voilà le Juge qui est à la porte'. » L'évi- 
dence de semblables paroles ne peut être obscurcie 
Paul disant aux Thessaloniciens qu'à la venue prochaine 
du Christ, leur tour et le sien viendraient après, et non 
avant celui des justes, morts antérieurement, Paul se 
trompait tout simplement dans ses prévisions. Il n'y a 
pas à nier le sens de ses paroles : « Le Seigneur descen- 
« dra du ciel avec des cris, la voix de l'archange et la 
« trompette divine se feront entendre; ceux qui sont 
« morts en Jésus-Christ s'élèveront les premiers, et 
« nous, vivants et encore sur la terre, nous serons enle- 

-' iïrît r n ~ puiL iv ' 5 - - ■ pierre ' "> 7 - - * je -> «. « 

Pai 1 \ p~ ? aV ° nS 1C1 Ies dcclar aUon s formelles ,l • saint 
1 aul, de saint Pierre, de saint Jean et de saint Jacques. 

MATHIEU ARNOLD. 






130 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



« vés avec eux dans les nuages, et rencontrerons le 
« Seigneur dans les airs ' . » 

Si, comme d'autres, les écrivains du Nouveau Testa- 
ment pouvaient se tromper relativement aux faits, ce 
qu'il est facile de démontrer, il est facile de faire voir 
que leurs arguments pouvaient être tout aussi fautifs. 
Prenons comme ci-dessus un exemple manifeste et pal- 
pable. Saint Paul veut prouver aux Galates le salut par 
Jésus-Christ, à l'encontre du salut par la loi juive, 
et il en donne comme preuve la promesse faite à 
Abraham et à sa semence, ce dernier mot pris au sin- 
gulier. La promesse ne s'adresse pas aux semences, aux 
rejetons, mais à la seule semence, au rejeton, qui est Christ 2 . 
S'il s'agit de la thèse en discussion, nous sommes de 
l'avis de saint Paul; mais son argument est digne d'un 
rabbin juif, il est faux et sans valeur. L'écrivain de la 
Genèse n'a pas fait ni voulu faire de distinction entre 
la postérité d'Abraham en général et un de ses rejetons 
en particulier. Il se serait encore servi du mot au sin- 
gulier, s'il avait voulu signifier tous ses descendants en 
général, le contraire de ce que Paul indique. Cet 
exemple est d'autant meilleur^ que l'essence de la doc- 
trine de l'apôtre en reste indépendante. Nous sommes de 
l'avis de saint Paul, quant au fond des choses; mais il 
reste évident qu'il pouvait, comme nous tous, soutenir 
une thèse vraie par un faux argument. 

L'emploi fait, par les écrivains du Nouveau Testa- 
ment, des prophéties messianiques, fournit, presque à 

' I ïliess. iv, 15, 16, 17. 
2 Gai. in.lO. 






LA PREUVE PAR LES MIRACLES. ] ,'J | 

tout coup, un exemple de faux arguments du même 
genre. A force de les lire, rien ne nous arrête plus, tant 
leurs formes de langage nous sont habituelles; mais, dès 
que nous y portons notre attention, nous voyons vite 
combien il est difficile de passer outre. Les vêtements 
de Jésus ont été partagés et sa tunique a été tirée au 
sort ; et ce serait là l'accomplissement de la prophétie 
du Psalmiste : « Ils se sont partagé mes vêtements, et 
« mon manteau a été tiré au sort '. » Les mots du 
psaume se rapportent à un seul et même objet, mais ils 
sont pris dans le Nouveau Testament comme signifiant 
des objets différents 2 . Selon les règles de la poésie hé- 
braïque : « Mon manteau a été tiré au sort » est une 
répétition ou une variante de la première phrase : « Ils 
se sont partagé mes vêtements, » ce n'est pas une anti- 
thèse. La prophétie alléguée dépend donc d'un emploi 
arbitraire et faux des paroles du Psalmiste. Encore, 
prendre comme prophétie relative à Jésus les paroles : 
« Ses os ne seront pas brisés, » dont l'accomplisse- 
ment s'est vérifié, puisque ses membres n'ont pas été 
rompus sur la croix, c'est là jouer avec les mots et pur 
enfantillage. Quelle est donc la signification de ces pa- 
roles dont le contexte éclaire le sens, le sens vrai et rai- 
sonnable? Il signifie que le juste ne périra pas, qu'il est 
entièrement sauf : « Les peines du juste sont nom- 
breuses, mais l'Éternel le sauve de tous les maux ; il 
conservera tous ses os, pas un ne sera brisé 3 . » Il était 



1 Ps. xxn, 18. 

- Jean, xix, 23, 24. 

3 Ps. xxxiv, 20, 21. 



132 La grise religieuse. 

difficile d'appliquer plus mal une citation de l'Ancien 
Testament, car, loin de la corroborer, la mort du Christ 
est en opposition flagrante avec elle. 

Les circonstances mêmes dans lesquelles se trouvaient 
les écrivains du Nouveau Testament les conduisaient 
forcément à cet emploi littéral et peu intelligent de 
l'Écriture. Cela était inévitable, et ces futilités passaient 
alors dans la théologie juive ordinaire pour de graves 
arguments ; on en faisait grand cas, et depuis lors il en 
a été toujours ainsi dans la théologie ordinaire des chré- 
tiens. Mais ce sont des futilités pourtant qui nous sautent 
aux yeux aujourd'hui, dès que nous les examinons. Dans 
les exemples que nous avons cités, l'erreur frappera 
celui-ci dans un cas, celui-là dans l'autre ; mais chacun 
verra qu'il y a erreur, soit dans un cas, soit dans l'autre. 

On reconnaîtra donc bien certainement, et de plus en 
plus, que les écrivains du Nouveau Testament étaient 
disposés à se tromper, et dans les faits, et dans les argu- 
ments, et cette conviction se propagera de jour en jour. 
De plus en plus, on sentira la futilité de leurs démons- 
trations par les prophéties, dont nous venons de rappor- 
ter quelques exemples. Il en sera de même de cette 
démonstration par les miracles, à laquelle ils attachaient 
une valeur prépondérante, aussi bien que ceux qui les 
entouraient, et qui avait même déterminé la foi des dis- 
ciples en Jésus. 

Respect à eux tous, qui, aux jours douteux du christia- 
nisme naissant, choisirent le bon côté et prirent résolu- 
ment le parti de celui que les hommes avaient repoussé 
et méprisé ! Reconnaissance à ceux qui recueillirent la 






LA PREUVE PAU LES MIRACLE*. 



133 



tradition encore récente, et nous ont conservé le souve- 
nir précieux des paroles, de la vie de Jésus ! Honneur, 
honneur éternel aux grandes qualités d'âme et d'esprit 
déployées par eux ; mais ces écrivains sont admirables 
en raison de ce qu'ils sont, et non en raison de ce qu'ils 
ne pouvaient être, vu la nature même des choses. Ils se 
sont attachés à Jésus ; ils ont senti au fond de leur cœur 
la puissance de ses paroles qui devaient durer toujours; 
ils sont restés fermes, quand les miracles, auxquels ils 
croyaient aussi, ne suffirent plus à retenir la multitude : 
voilà leur supériorité, et elle suffit. La bonne foi des 
écrivains bibliques est hors de doute, indiscutable ; et 
la même critique qui prouve les défauts de leur exégèse 
et de leurs démonstrations par les miracles, établit leur 
bonne foi, qui ne pouvait les empêcher de suivre les 
méthodes d'argumentation adoptées autour d'eux, ni de 
s'attendre aux miracles, universellement attendus alors. 
Sur un seul point, les miracles qu'ils nous racontent 
ont peut-être un fondement plus solide que la plupart 
de ceux dont nous avons les relations. La science médi- 
cale a trop peu sondé les rapports des fautes morales et 
des maladies. Nous ne savons guère jusqu'où et combien 
la maladie dépend de l'emploi irrégulier, en trop ou en 
moins, des ressorts moraux. Elle dépend assurément de 
cette cause bien plus souvent que nous ne le croyons, et 
l'importance, comme la possibilité d'une thérapeutique 
morale, s'élève en conséquence ' . Le grand médecin de- 

1 Voir Platon, Charmides, eh. v, où l'on trouvera un remarquable 
exposé de la théorie de ce genre de traitement, attribué par Socrate à 
Zamolxis, roi divinisé de Thrace. 






■ 



134 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



vient, dans ces cas-là, celui qui apporte la lumière, le 
bonheur, le calme, la paix, le courage, la force. Jésus 
était ce médecin ; il agissait sur les esprits impurs, pour 
me servir des expressions de la superstition populaire, 
par un agent efficace et réel, mais peu usuel et peu 
observé. Ces esprits impurs sont les passions folles qui 
hurlaient autour de lui, comme le montre son langage à 
qui sait le comprendre : « Que je dise : Tes péchés te 
« sont pardonnes, ou que je dise : Lève-toi et marche, 
« il n'importe guère ' . » Ou encore : « Te voilà guéri ; 
« ne pèche plus, de crainte qu'il ne t'arrive pire en- 
ce core 2 . » Il ne faut pas oublier que les narrateurs sont 
des hommes qui voient la thaumaturgie dans toutes les 
actions de Jésus; dans toute maladie, dans tout désastre, 
la main de Dieu; leur langage s'en ressent. Mais il reste 
une indication suffisante pour reconnaître la voie du 
Maître, l'importance qu'il attachait aux causes morales 
dans plusieurs genres de maladies, et sa méthode de 
diriger le traitement en conséquence. 

Il ne fallait pas, cependant, que l'on se mît à déclarer, 
à droite, à gauche, que ceci, que cela était le jugement 
de Dieu; comment, pourquoi, sur qui il s'appesantissait; 
et quand les disciples, voyant un affligé, demandèrent 
si c'était lui ou ses parents qui avaient péché, Jésus les 
blâma et leur dit : « Ni l'un, ni les autres, mais il est 
malade pour que les œuvres de Dieu se manifestent en 
lui 3 . » Sa croyance à l'origine morale de bien des désor- 



; Mat. ix, 5. 
- Jean, v, 14. 
• Jean, ix, 2, 3. 






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I 



LA PREUVE PAR LES MIRACLES. 



135 



dres physiques et à la thérapeutique morale n'est pas 
moins claire, et il est important de bien noter la classe 
de miracles où intervient sa croyance. Malgré les exa- 
gérations des récits, Faction de Jésus était alors réelle, 
bien qu'il ne s'agisse pas là de thaumaturgie, comme le 
prétend la religion populaire. Il ne s'agit pas du surna- 
turel, comme on l'entend d'habitude ; il faudrait dire 
plutôt le non-naturel, éminemment naturel, pourtant, 
comme la grâce de Raphaël ou le grand style de Phidias, 
mais bien au-dessus de la nature commune et terre à 
terre. C'est un naturel au niveau duquel nous ne savons 
atteindre, et dont nous ne savons pas nous rendre 
maîtres. 

Comme garantie de l'authenticité de la mission de 
Jésus-Christ, son importance est insignifiante, si nous 
comparons cette puissance à la garantie que nous don- 
nent ses paroles. Ce qu'il faut constater, quant à cette 
puissance, c'est son effet nécessaire sur les témoins et 
sur ceux qui rapportent ces faits. Ils avaient là devant 
eux un élément merveilleux, inouï, inexplicable, et nous 
pouvons comprendre combien cet élément appuyait et 
semblait sanctionner la tendance qui devait les entraî- 
ner, dans les conditions où l'on se trouvait, à voir le mi- 
racle dans toutes les œuvres et toute la carrière de Jésus. 

Cette exception étant faite, plus s'étendront notre 
expérience et nos lumières, plus nous verrons que l'ori- 
gine du miracle indiquée par Shakespeare s'applique 
aux miracles de l'Evangile comme à tous les autres. Ils 
subissent tous les mêmes lois et se produisent dans les 
mêmes conditions. Dès que l'esprit des temps (Zeit-Geist 



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136 



LA CRISE RELIGIEUSE. 






nous a mis sur cette voie, mille choses auxquelles nous 
n'avions pas pris garde nous frappent dans les récits, 
et nous nous étonnons d'avoir jamais pu y croire. En 
suivant des méthodes étranges pour le moins, nous tra- 
vaillons, fort honnêtement d'ailleurs, à mettre d'accord 
toutes sortes de contradictions : la voix entendue par les 
assistants lors de la conversion de Paul, suivant un ré- 
cit, et que ces mêmes assistants n'entendirent pas, sui- 
vant l'autre ; la colombe sainte du baptême de Jésus, 
vue par Jean-Baptiste, selon le premier Évangiliste, 
par Jean-Baptiste et Jésus, selon les deux suivants, et 
vue aussi par tous les assistants, selon le dernier; d'une 
part un aveugle, qui devient deux aveugles de l'autre ; 
des langues qui émettent, selon Paul, un son vide de 
sens, et qui ont, selon les Actes, un sens intelligible 
et sage. Tout ceci ne demande pas d'explication, 
on le sentira un jour; l'explication est toute trouvée ; il 
ne peut en être autrement dans toute la classe d'inci- 
dents auxquels ces miracles appartiennent; les contra- 
dictions sont le résultat inévitable du décousu qui 
préside à l'origine et à la propagation de ces histoires. 
Plus le récit devient miraculeux, comme après la mort 
de Jésus, et plus la trame en est lâche et flottante. On 
voit, on sent qu'on est au pays des rêves. Après la ré- 
surrection, Marie-Madeleine ne reconnaît plus Jésus; 
elle le prend pour le jardinier. Sur le chemin d'Emmaiis, 
deux disciples ne reconnaissent plus leur Maître, ils 
mangent avec lui et ne le reconnaissent pas encore, ses 
apôtres les plus intimes ne le reconnaissent pas sur les 
bords de la mer de Galilée ; après ce commencement, si 



LA PREUVE PAR LES MIRACLES. 



137 



vague, les reconnaissances s'affirment , puis viennent 
les démonstrations oculaires, le mandement suprême, 
l'ascension... On se demande ce qui est le plus évident, 
de la parfaite simplicité et de la bonne foi des narra- 
teurs, ou de la naïveté avec laquelle ils nous disent : 
Voyez la légende se produire sous vos yeux. 

Si l'on envisage le côté miraculeux du Nouveau Testa- 
ment, des idées du même genre surgiront à chaque page. 
Nous n'en avons donné qu'un échantillon ; il n'entre 
pas dans nos intentions de les accumuler, de les mettre 
en bataille, d'y insister, de faire sentir leur force. Que 
ceux qui veulent les écarter le fassent, si cela leur est 
possible, et que les miracles soient toujours pour eux la 
sanction de la religion chrétienne. Mais cependant les 
objections aux miracles acquièrent de jour en jour plus 
de force, sans qu'il y ait lieu d'insister, d'attaquer, ni 
de discuter, et si le christianisme ne doit pas s'effondrer 
avec eux, il faut trouver ailleurs sa sanction. Voilà ce 
que nous avons voulu montrer. 



fi 




CHAPITRE VI. 



Récits du Nouveau Testament. 



Il 



I. On peut maintenant se rendre compte de la portée et 
de la granité de ce que nous disions un peu plus haut : 
plus on est convaincu que les écrivains du Nouveau 
Testament étaient exposés à se tromper, plus se déve- 
loppent pour nous la grandeur et l'importance de leurs 
écrits. En effet, plus les narrateurs se sont trompés faci- 
lement, plus Jésus reste indépendant des erreurs qu'ils 
ont pu commettre, et qui le touchent d'autant moins. 
Nous sommes en présence d'un grand esprit, nous avons 
des preuves certaines de sa grandeur, et plus il est grand, 
plus il est certain que ses disciples ont dû le comprendre 
imparfaitement. Nous pouvons juger de son immense 
supériorité par leur impuissance d'atteindre à une si 
grande hauteur, et c'est cette supériorité qui nous inté- 
resse dans les récits du Nouveau Testament; car le Nou- 
veau Testament existe pour nous révéler Jésus-Christ 
et non pour prouver l'infaillibilité de ses écrivains. 

Jésus lui-même n'y a rien écrit, il y est l'objet des 



RECITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



139 



descriptions et des commentaires de ses disciples. 
Comme l'Ancien Testament nous parle de l'Eternel, et 
lui porte un témoignage inappréciable, sans pouvoir le 
définir, ni en donner dans les termes une expression 
adéquate, de même, et plus encore, dirons-nous, le 
Nouveau Testament nous parle de Jésus et nous en 
donne une relation du plus grand prix, bien que les 
écrivains n'aient pu le comprendre parfaitement. Leur 
niveau intellectuel différait complètement de celui de 
Jésus, et leurs erreurs ne sont pas les siennes. Ce n'est 
pas Jésus qui nous raconte ses miracles, ses apparitions 
après sa mort, ni qui nous propose son crucifiement et 
ses souffrances comme l'accomplissement de la prophé- 
tie : « l'Eternel garde tous les os du juste, de sorte qu'il 
« n'y en aura pas un de brisé '. » Ce n'est pas lui qui 
prouve le salut par Christ seul, parce que dans la pro- 
messe à Abraham le mot semence est au singulier et non 
au pluriel 2 . Nous sommes aujourd'hui à une époque où 
la pensée humaine ne trouve plus dans le miracle l'ap- 
pui qu'elle y trouvait autrefois; nous commençons à 
reconnaître les caractères communs qu'ont tous les mi- 
racles entre eux ; nous arrivons, pour ainsi dire, à saisir 
les lois naturelles de leur développement, le peu de con- 
fiance qu'ils doivent inspirer, en raison du vague qui 
préside à leur genèse. Au lieu d'accorder aujourd'hui 
notre confiance aux faiseurs de miracles, nous sommes 
portés à nous en méfier. Dans ces circonstances, il est 
bon, pour établir l'autorité de Jésus, de faire voir que 



I 



1 Jean, xix, 3G. 

2 Ps. xxxiv, 20. Gai. m. 16, 



■^H^HBHi 



140 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



ses narrateurs pouvaient être ignorants et sujets à l'er- 
reur. On nous le représente avant tout comme thauma- 
turge, comme faiseur de miracles. Mais plus ses narra- 
teurs appartenaient par l'intelligence à leur époque, à 
leur nation, aux croyances qui avaient cours alors, en 
d'autres termes, plus ils étaient exposés à se tromper, 
plus ils devaient attribuer des miracles à un personnage 
aussi merveilleux, aussi mal compris que Jésus, que 
cela lui plût ou non. Et cependant la pensée, l'œuvre 
qu'il avait conçues pouvaient être toutes différentes. 

Il est bien clair aujourd'hui qu'on se trompait en 
croyant alors à la fin prochaine du monde, avant la dis- 
parition de la génération présente, comme la prédisait 
saint Paul '. Les narrateurs de Jésus lui mettent la même 
prédiction dans la bouche : « Cette génération ne pas- 
« sera pas avant qu'on voie le Fils de l'homme venir 
« sur les nuées, avec grande puissance et grande gloire: 
« alors il enverra ses anges pour rassembler ses élus 
« des quatre vents du ciel 2 . » La théologie populaire 
a pu, sans doute, donner une explication claire et satis- 
faisante de cette prophétie ; mais, comme d'ordinaire, 
c'est à l'aide du procédé décrit par Butler, et qui con- 
siste à faire dire à quoi que ce soit tout ce que l'on vou- 
dra ; or, l'esprit humain commence à se rebiffer contre 
ce genre d'explication. Une théologie plus admissible 
dira que c'est là une accommodation ; l'orateur se prê- 
tait ainsi aux idées et à l'attente de ses auditeurs. Jésus 



11 



' I. Thess. iv, 17. 

2 Math, xvi, 27-28. Marc, VIII, 39. 



RECITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



141 



pouvait, jusqu'à un certain point, se prêter ici, comme 
en d'autres passages qui lui sont attribués, aux idées 
qui avaient cours autour de lui; mais une accommodation 
aussi complète qu'on le suppose est inadmissible dans 
ce cas-ci : elle est par trop violente, et insuffisante d'ail- 
leurs. Il faut donc admettre que, comme dans le cas de 
saint Paul, la prédiction est fausse, ou bien que les pa- 
roles rapportées ne sont pas les paroles mêmes de Jésus. 
Cela revient à dire que ces narrateurs leur ont donné 
sans doute une tournure, un ton, une couleur, quelque 
légère qu'on la suppose, pour les mettre d'accord avec 
une de leurs idées fixes, qu'en toute bonne foi ils pre- 
naient pour une idée fixe de Jésus aussi. Eh bien, plus 
nous verrons dans les narrateurs de Jésus des hommes 
exposés à l'erreur, pleins des illusions fantastiques qui 
régnaient alors et troublaient l'esprit des Juifs au sujet 
de « la grande consommation, » plus nous comprendrons 
qu'ils devaient mettre inévitablement leur propre escha- 
tologie dans la bouche de Jésus, en rapportant ses dis- 
cours sur le royaume de Dieu, sur les malheurs qui 
allaient fondre sur la nation juive, et d'autant moins 
devrons nous croire que Jésus partageait cette eschata- 
logie. 

De plus, la futilité des démonstrations reposant sur 
les prophéties, dont nous avons donné des exemples, est 
aujourd'hui trop palpable; toute cette exégèse juive, en 
général, qui ne fait que courir après la lettre de l'An- 
cien Testament sans la comprendre, l'isolant du con- 
texte et du sens réel, et dont les écrivains du Nouveau 
Testament sont prodigues, déconcerte de plus en plus 



!i te. 



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■ 












142 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



les lecteurs attentifs de la Bible ) on sent qu'elle embar- 
rasse la cause de Jésus bien loin de la servir. Il est donc 
bon, pour asseoir l'autorité de Jésus, de faire voir que 
ceux qui l'établissent par des arguments de ce genre sont 
bien de leur race, de leur époque, et ne sont pas supé- 
rieurs à la futilité des méthodes de raisonnement et de 
démonstration qui prévalaient alors. Plus cela est vrai, 
plus ils doivent embarrasser leur sujet de leur logique 
et de leur exégèse frivoles, et d'autant moins sera-t-il 
possible de rendre Jésus responsable de cette exégèse, 
de cette logique, ou de la lui reprocher. Il peut bien 
avoir apprécié ce genre d'argumentation à sa valeur 
réelle, tandis qu'il établissait sa mission et son autorité 
sur une base tout autrement solide. Mais, qu'il en soit 
ainsi ou non, ses auditeurs et ses narrateurs ne pou- 
vaient éviter de prendre leurs illusions comme base de 
la mission de leur maître et d'attribuer à Jésus la même 
manière de voir. 

En résumé, plus Jésus sera pour nous supérieur à ses 
disciples et à ses narrateurs, comme il est supérieur à 
la masse de ceux qui s'intitulent chrétiens aujourd'hui, 
plus nous comprendrons que les disciples, supérieurs à 
leurs concitoyens par la capacité morale, leur ressem- 
blaient fort d'ailleurs comme valeur et habitudes intel- 
lectuelles, et plus nous dégagerons, pour ainsi dire, la 
grandeur merveilleuse de Jésus, qui n'est pas pour nous 
celle que se figuraient ses adhérents immédiats, sans lui 
être en rien inférieure. 



II. Nous dégagerons cette grandeur qui perce avec 






RECITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



143 



éclat à travers les récits insuffisants de ses disciples, et 
plus les hommes les étudieront, plus cette grandeur 
sera manifeste et frappante. Il est bien remarquable que 
des témoins imbus de préjugés aussi enracinés, inca- 
pables de douter un instant de leur interprétation des 
actes et de la carrière de Jésus-Christ, aient pu admettre 
tant de choses qui les contredisent et démontrent l'in- 
suffisance de leur interprétation. Eien ne prouve mieux 
la simplicité, le sérieux, la bonne foi qu'inspiraient les 
rapports avec Jésus. Il était pour les disciples hors de 
doute que Jésus-Christ manifestait sa gloire et qu'il 
amenait les fidèles à croire en lui par ses miracles. Et 
cependant, que de fois, dans leurs récits, Jésus s'oppose 
à leur croyance capitale et dominante ! Les passages se 
présenteront à la mémoire de chacun, bien que pour la 
plupart nous ne nous soyons jamais arrêtés à consi- 
dérer leur importance. « Si vous ne voyez des signes et 
« des merveilles, vous ne voulez pas croire ' . » C'est 
comme s'il disait : Vous êtes incapables de croire parles 
raisons valables, et vous en êtes réduits à croire par des 
raisons fausses. Ou encore : « Ne croyez-vous pas que 
« je suis dans mon Père et que mon Père est en moi ? 
« Croyez-le au moins à cause des œuvres que je fais 2 ; » 
ce qui revient à dire : Si vous ne pouvez me croire au- 
trement, croyez à cause de mes guérisons miraculeuses, 
qui ne sont pourtant pas le motif qui devrait entraîner 
votre croyance. Non assurément, ce n'était pas là le 
motif réel et capital, et quand vintNicodème qui voulait 

' Jean, iv, 48. 
2 Jean, xiv, 11. 






144 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



: ; 



établir la conversion sur cette base, disant : « Nous savons 
<c que tu es un docteur envoyé de Dieu, car personne 
« ne saurait faire les miracles que tu fais si Dieu n'est 
« avec lui. » Jésus lui répondit : « En vérité, je te le dis, 
« si un homme ne naît d'en haut, il ne peut voir le 
« royaume de Dieu'. » Jésus corrigeait ainsi et chan- 
geait indirectement les motifs de croyance de son dis- 
ciple. On le voit même parfois se tourmenter, s'impa- 
tienter à ce sujet. «Jésus se lamentait dans son âme et 
« disait : Pourquoi ces hommes demandent-ils des si- 
ce gnes? En vérité, je vous le dis, il ne leur sera pas 
« donné de signes 2 . » Si de semblables reproches, en 
opposition formelle à la foi qui prend le miracle pour 
appui, sont rapportés par des hommes y croyant dévo- 
tement, qui ne voit qu'ils acquièrent ainsi une impor- 
tance double et triple? Ces reproches dévoilent la 
pensée réelle de Jésus à cet égard. Pour arriver à faire 
saisir à un tel auditoire qu'il y avait des objections à 
élever contre les miracles, il devait être bien pénétré de 
ces objections; et pour que ceux qui ne partageaient pas 
sa manière de voir à cet égard, et ne la comprenaient 
pas, soient arrivés à nous la répéter plusieurs fois, il a 
dû la leur répéter bien souvent. 

Prenons encore l'eschatalogie des disciples, l'idée 
qu'ils se faisaient de la fin des choses, de la fin du 
monde et du grand jugement qui était proche. Elle 
consistait surtout à interpréter littéralement les images 
apocalyptiques du livre de Daniel, du livre d'ïïénoch, 



1 Jean, in, 2, 3. 

2 Marc, vin, 12. 



Math, xvi, 4. 






RÉCITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



145 






et à les rapporter à Jésus-Christ et à son royaume. Rap- 
pelons-nous la portée intellectuelle du temps ; rappe- 
lons-nous le peu de flexibilité de pensée des disciples, 
qui ne comprenaient pas les allusions de Jésus quand il 
leur recommandait de se défief du levain des Pharisiens ' 
et s'arrêtaient au sens littéral des mots, sans pouvoir en 
sortir, quand il disait : « Celui qui me mange vivra par 
« moi 2 , » parole qui les troublait et les offensait; rap- 
pelons-nous tout cela, et nous ne serons pas étonnés que 
ces hommes ne pussent traiter les prophéties de Daniel 
avec la largeur d'intelligence qu'il eût fallut y appli- 
quer. Ils ne pouvaient éviter de les appliquer au Christ, 
en un sens étroit et littéral, et devaient donc com- 
prendre son royaume en gens inintelligents. Tout cela 
n'est pas bien étonnant ; mais il est remarquable qu'ils 
nous fassent connaître eux-mêmes que leur maître blâ- 
mait cette critique littérale, et qu'ils nous rapportent la 
fameuse sentence : « Le royaume de Dieu est au dedans 
de vous 3 . » Une semblable interprétation du royaume 
de Dieu doit plutôt passer pour l'interprétation de Jésus, 
même quand on ne la trouverait qu'une fois, que les 
interprétations matérielles ordinaires, quand elles se- 
raient vingt fois répétées, car elle est tout à fait étran- 
gère aux conceptions des disciples, qui eussent été inca- 
pables de l'inventer. Un témoignage du même genre, 
témoignage porté par les narrateurs contre leur propre 
capacité de bien comprendre l'enseignement du Christ, 

1 Math, xvi, 6,12; Marc, vin, 13,20. 
- Jean, vi, 58. 
J Luc, xvn, 21. 

MATHIEU ARNOLD. . . 



4 






! 



146 LA CRISE RELIGIEUSE. 

au sujet du royaume et de sa venue prochaine, se trouve 
dans l'avertissement aux apôtres que la fin des choses 
était un sujet dépassant leur portée : « Il ne vous appar- 
« tient pas de connaître le temps et l'époque que le 
« Père réserve en sa puissance ' . » 

L'usage que font ces premiers écrivains chrétiens des 
prophéties et de l'Ancien Testament en général, nous 
conduit à des remarques semblables. Il suffit de la con- 
naissance la plus élémentaire de l'exégèse juive pour 
voir que, quand les disciples de Jésus couraient aussi 
après la lettre, et croyaient faire de sérieux arguments 
en jouant avec les mots, cela n'avait rien d'extraordi- 
naire. Mais, il y a lieu de s'étonner de voir Jésus se 
servir des Écritures d'une façon totalement différente 
d'après les rapports de ces narrateurs. Il s'en sert comme 
d'un instrument dont il est parfaitement maître. Par- 
fois, il mettra une prophétie en action et rangera ainsi 
l'imagination populaire de son côté en étonnant les té- 
moins et se les rattachant par leur connaissance fami- 
lière des prophètes. Nous le voyons ainsi entrer à Jéru- 
salem sur un âne 2 , ou encore chasser les vendeurs du 
temple 3 . Une autre fois, il se servira de l'Ecriture 
avec une haute supériorité d'esprit pour donner à des 
auditeurs aux idées étroites une leçon de sagesse; quand, 
par exemple, pour blâmer l'observance superstitieuse du 
jour de sabbat, il leur rappelle David prenant les pains 
de proposition. En un mot, les narrateurs sont esclaves 



' Math, xxiv, 36; Marc, XIH, 33. 
- Zacliar. ix, 9. 
;1 Jérém. vu, 11. 






BÉCITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



147 



de la lettre, Jésus en est maître, et ce sont ces esclaves 
de la lettre qui nous font savoir eux-mêmes que Jésus en 
était maître. Il en était donc maître d'une façon bien 
frappante; il la traitait dans un esprit bien différent de 
celui que lui appliquaient ses disciples et en même temps 
bien supérieur au leur ! 

Enfin, il était de règle bien certainement pour les 
narrateurs de Jésus de faire dépendre la croyance en lui 
des miracles qu'il faisait. Il est hors de doute que, pour 
ces narrateurs, les miracles établissaient l'évidence de 
la religion chrétienne, bien qu'ils indiquent en même 
temps une évidence complètement différente, présentée 
par Jésus lui-même. « Tous ceux qui ont entendu la voix 
« du Père et ont été enseignés de lui viennent à moi. » 
« Je ne dis que ce que mon Père m'a enseigné. » « Celui 
« qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu ; si Dieu 
« était votre Père, vous m'aimeriez'. » C'est là l'évi- 
dence interne, l'évidence directe. Parce qu'Israël possé- 
dait la connaissance antérieure de Dieu comme l'Éternel 
qui aime la justice, les auditeurs de Jésus pouvaient et 
devaient conclure, en l'entendant, qu'il était envoyé de 
ce Dieu. Or, les miracles constituent une évidence exté- 
rieure, tout indirecte, et qui n'est pas concluante de la 
même façon. Qu'un homme marche sur la mer, cela ne 
prouve en rien qu'il procède de l'Éternel qui aime la 
justice, bien qu'il soit hors de doute, comme nous l'avons 
noté, que celui qui marcherait sur la mer pourrait 
faire croire, par cela même, à la grande masse des 
hommes, tout ce qu'il lui conviendrait de dire à son 

1 Jean, vi, 40; id. vm, 28, 47, 42. 




118 LA CRISE RELIGIEUSE. 

propre sujet. Mais il n'y a pas cependant de con- 
nexion nécessaire entre les deux idées. Jésus nous 
propose, au contraire, une évidence dont toute la force 
consiste dans la connexion nécessaire entre la matière 
de la preuve et la puissance qui veut la justice. Voilà 
l'évidence offerte par Jésus à l'appui de la religion 
chrétienne. 

Les disciples avaient bien senti, il est vrai, la force 
de cette évidence-là. Ce qui le prouve, c'est la réponse 
de Pierre à la question : « Voulez-vous me quitter aussi? 
« _ Vers qui irions-nous ? tu as les paroles de la vie 
« éternelle ' . » Mais sentir une chose, ce n'est pas la 
comprendre et la posséder. L'évidence qu'ils dérivaient 
des miracles était celle que les disciples comprenaient, 
qu'ils possédaient, bien que dans leurs récits nous 
voyions clairement Jésus insister sur une évidence diffé- 
rente, une évidence interne. Le caractère des narra- 
teurs donne une importance capitale à cette indication. 
Qu'ils indiquent une seule fois cette évidence interne 
comme étant celle sur laquelle Jésus insistait, cela est 
plus significatif, nous le répétons, que de les voir indi- 
quer vingt fois de suite l'évidence qui dérive des mira- 
cles, comme celle qui doit convaincre les hommes, et 
que Jésus lui-même leur aurait proposée. L'idée de l'é- 
vidence des miracles leur était naturelle, celle de l'évi- 
dence interne ne leur pouvait venir que d'un esprit 
supérieur. Cet esprit en devait être tout plein, pour 
arriver à la leur faire sentir, et, en nous la transmet- 
tant, ils ne pouvaient nous la donner que par fragments 

1 Jean, vu, 69. 






HÉCITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



149 



qui n'arrivent même pas à nous représenter toute l'idée 
du Maître. 

Mais quelle lumière ne jetons-nous pas ainsi sur les 
richesses du Nouveau Testament pour ceux qui, fati- 
gués des arguments qui reposent sur les prophéties ou 
les miracles, sont tout disposés à jeter de côté la Bible 
et la religion chrétienne ! Peut-on exagérer l'importance 
du point d'appui que nous trouvons ainsi? Ce livre con- 
tient tout ce que nous savons d'un esprit merveilleux, 
bien supérieur à ceux qui nous le font connaître, et 
ceux-ci étaient déjà bien au-dessus de notre théologie 
populaire, qui n'a fait, en interprétant les narrateurs, 
qu'ajouter ses contre-sens aux contre-sens qu'ils avaient 
faits déjà en interprétant Jésus. 11 ne pouvait en 
être autrement. Le temps, le temps seul, plus sage 
que tout, car il dévoile toute chose, comme dit la 
maxime des Grecs, pouvait dévoiler peu à peu et 
faire connaître plus clairement cet esprit supérieur, 
cette profondeur imparfaitement comprise par ses té- 
moins et par ceux qui leur succédèrent pendant bien 
des siècles. 

Mais, à quelque degré de clarté relative qu'on par- 
vienne à cet égard, l'objet de notre examen nous restera 
toujours imparfaitement connu à cause de la nature des 
premiers récits, les seuls qui nous le fassent connaître. 
Au point où nous en sommes, apparaît déjà à nos yeux 
une figure merveilleuse, supérieure à son époque, supé- 
rieure à ses disciples ; Jésus se les attache, tout en les 
dépassant ; ils ne peuvent même pas saisir la portée de 
sa parole ; il traite l'Écriture et les prophéties en mai- 



F 



150 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



tre, eux, en enfants. Jésus établit sa doctrine sur l'évi- 
dence interne, ils l'établissent sur les miracles ; et 
cependant, par une force incomparable de pénétration 
et de lucidité, il trace dans leurs mémoires les profonds 
sillons de sa pensée à côté de leurs préjugés et de leurs 
idées propres. Tout cela va surgir fort confus, fort mé- 
langé; mais le triage en sera possible un jour, et la 
parole de Jésus reste pour porter ses fruits dans 
l'avenir. 

III. Suivre ces sillons, en retirer la matière pré- 
cieuse qui y est cachée, voilà ce qu'un homme sage doit 
s'attacher à faire. Il ne lui est pas permis de les négli- 
ger sans en tirer parti, parce que cette matière précieuse 
y est mélangée à d'autres de moindre valeur. C'est le 
minerai qui s'y trouve qui fait la valeur du gise- 
ment, et s'il s'agit ici d'une recherche sérieuse et diffi- 
cile sans doute, il ne s'agit pas d'une recherche inter- 
minable et aussi compliquée qu'on pourrait se le figurer 
tout d'abord, car nous y sommes dirigés par cette 
idée capitale : Jésus dépassait ses narrateurs. Dans les 
récits, qu'est-ce donc qui appartient à Jésus, qu'est-ce 
qui appartient aux narrateurs? 

En se plaçant à ce point de vue, une bonne partie de 
la critique de ces écrits perd toute importance, et le 
reste se montre clairement et s'explique. On peut ainsi 
laisser de côté toutes questions relatives aux dates 
exactes, à l'auteur réel des écrits, à l'époque de leur 
première publication, à leur valeur relative, tout inté- 
ressantes pour la critique et même fructueuses que ces 



RECITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



151 



questions puissent être. Elles conduisent, sans doute, à 
une étude attentive et féconde des textes ; on voit s'y 
développer la sagacité critique qui peut même quelque- 
fois atteindre à une haute probabilité, mais c'est là tout. 
Les données sont insuffisantes, le problème n'est pas sus- 
ceptible d'une solution définitive. Pour le but qui nous oc- 
cupe, nous pouvons nous passer de cette solution. Nous 
pouvons même nous passer du texte primitif des écrivains 
du Nouveau Testament, quel que soit l'intérêt, quelle 
que soit l'importance qu'il aurait pour nous. Les varia- 
tions du texte nous font connaître certainement la 
constante tendance du christianisme populaire à ajouter 
à l'élément théurgique et miraculeux, à l'augmenter et 
à le développer. En débarrassant le Nouveau Testament 
de toutes ces parties accessoires, nous ferons voir que 
les écrivains sacrés étaient d'autant moins dominés par 
cette tendance ; cette recherche peut être ainsi fort 
instructive. Mais, en rétablissant le texte authentique 
des écrivains, il ne s'ensuit pas que nous arrivions par 
cela même à la vérité pure quant à la religion qu'ensei- 
gnait Jésus, car cette religion était certainement pour 
les disciples en bonne partie théurgique et thaumatur- 
gique, bien qu'elle ne le fût pas pour eux de cette façon 
machinale et extravagante qu'on' peut reprocher à la 
théologie actuelle. 

Ainsi, par exemple, ce fameux texte de saint Jean qui 
indique trois témoins célestes, est faux et extravagant ' . 
Il nous fait voir déjà à l'œuvre des théologiens sem- 
blables aux nôtres, des gens qui avaient plus de talent 
1 l re Jean, v, 7. 





I 







152 



LA. CH1SE RELIGIEUSE. 



métaphysique que de tact littéraire, pleins du génie 
aryen et de l'idée que la religion est une conception 
métaphysique ; ils voulaient faire quelque chose en 
faveur de la thèse de la divinité du Fils éternel, ou de 
cette vérité vivifiante que le Dieu de l'univers est une 
personne, ou, comme l'écrit l'évêque de Gloucester : 
PERSONNE. Il faut avouer pourtant que cette ten- 
dance se révèle, non pas en Jésus, mais chez l'auteur 
du quatrième Evangile. Une bonne partie de la conver- 
sation avec Nicodème le prouve ; en lisant le 46 e verset 
du chapitre vi, on n'en peut plus douter. On y peut 
voir pour ainsi dire l'auteur qui, après avoir rapporté la 
parole de Jésus-Christ : « Tous ceux qui ont entendu 
« la voix du Père et ont été enseignés de lui viennent à 
« moi, » semble prendre l'alarme en trouvant à cette 
idée des allures trop simples ; bien persuadé qu'il faisait 
quelque chose en l'honneur de Jésus, en lui attribuant 
une idée plus abstraite, il lui met dans la bouche ce 
46 e verset, et ajoute : « Ce n'est pas qu'aucun homme 
« ait vu le Père, si ce n'est celui qui est né de Dieu ; 
« car c'est celui-là qui a vu le Père. » Ainsi rattaché au 
discours de Jésus, ce verset n'a aucun sens ; il heurte 
les mots qui précèdent et les mots qui suivent et s'en 
détache, n'appartenant pas au même ordre d'idées. Ce 
n'est pas une interpolation, pourtant, et il est bien au- 
thentique. 

Autre exemple. Les unitairiens insistent sur les pro- 
babilités qui doivent nous faire considérer comme inter- 
polés les mots : « Fils de Dieu, » que nous trouvons au 
bout du premier verset de l'Évangile de saint Marc. Si 



RECITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



153 



ces mots sont interpolés, cela indique que le désir de 
prouver le dogme de la divinité de Jésus-Christ n'obsé- 
dait pas l'auteur de ce livre, comme il a obsédé les théo- 
logiens postérieurs à lui ; mais voilà tout. Cela ne prouve 
pas qu'il avait le moindre doute à cet égard, car, au 
11 e verset, il l'appelle Fils de Dieu, et personne n'a ja- 
mais contesté ce passage- là. 

Autre exemple. Dans le dernier chapitre du même 
Evangile, nous sommes en droit de croire que les der- 
niers versets, à partir du neuvième, ont été ajoutés pos- 
térieurement. C'est le récit de la résurrection et de 
l'ascension. Mais la résurrection est indiquée clairement 
dans les huit premiers versets. Si le second évangéliste 
s'en est tenu là, cela prouverait plutôt qu'il ne cherchait 
pas à développer son récit, et non qu'il ne croyait pas à 
la résurrection, à l'ascension, tout aussi bien que l'au- 
teur du troisième Evangile, à moins qu'on ne veuille, en 
s'appuyant sur d'autres indices (la façon dont il raconte 
la transfiguration, par exemple), le présenter comme 
porté à se défier des incidents miraculeux. Mais il n'en 
est rien, et il est très-clair que Marc croyait au miracle 
comme tous ses compagnons et ne pouvait différer d'eux 
à cet égard. 

Autre exemple. Il n'est guère probable que le texte 
primitif de saint Mathieu ait fait dire à Jésus que le signe 
de Jonas consistait en ce que celui-ci était resté trois 
jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, comme 
lui Jésus devait passer le même temps au centre de la 
terre 1 . L'argument est ainsi dérangé; on le retrouve au 

1 Math, xii, 41. 









154 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



xi e chapitre de saint Luc, présenté simplement et d'une 
façon correcte. Jonas était un signe pour les Juifs, parce 
que les Ninivites se repentirent en entendant sa prédica- 
tion, et celui qui prêchait alors aux Juifs était plus grand 
que Jonas '. Mais s'il faut considérer le passage comme 
authentique, et il n'y a pas de raison suffisante pour le 
déclarer apocryphe, qu'il soit ici à sa place ou non, il 
importe fort peu de s'en débarrasser, puisqu'il est cer- 
tain que les évangélistes étaient très-disposés à se servir 
d'arguments de ce genre et à les attribuer à Jésus. 
C'est ainsi qu'ils lui font dire : « Détruisez ce temple, 
et je le rétablirai en trois jours 2 , » en prédiction de sa 
propre mort et de sa résurrection. 

Bref, il n'est pas possible de connaître l'histoire cer- 
taine de nos documents; et même, s'il nous était possible 
de l'établir, nous n'aurions pas alors une histoire cer- 
taine de la parole et des œuvres de Jésus. Jésus domi- 
nait d'une telle hauteur ses narrateurs, qu'ils étaient 
incapables de rendre compte de lui. C'est ce dont il 
faut bien se pénétrer. Il nous sera alors d'autant plus 
facile de sentir la frivolité du rationalisme et de son 
interprétation du Nouveau Testament : nous parlons 
du rationalisme qui cherche à ramener tous les miracles 
à des événements réels, fort semblables à ceux qui sont 
racontes, événements dont il est facile de retrouver les 
proportions vraies, et qu'on peut ramener à la vérité 
historique et rationnelle. Schleiermacher, s'imaginant 
que Jésus, au lieu de mourir réellement sur la croix, 



1 Luc, xi, 30, 32. 

2 Jran. Il, l'J. 



RECITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



15E 






s'était seulement évanoui, et que sa résurrection n'était 
autre chose que la cessation de cet état syncopal, nous 
donne un excellent échantillon de ce genre d'interpré- 
tation. Malgré toutes ses défaillances à d'autres égards, 
le docteur Strauss a parfaitement démontré la faiblesse 
d'un telle exégèse. Elle soulève bien plus de difficultés 
qu'elle n'en résout, car ce rationalisme s'appuie sur une 
conception par trop étroite de l'histoire de l'esprit hu- 
main, de la diversité de ses opérations et de ses résul- 
tats. Il consiste à nous mettre au lieu et place des 
disciples; on se représente les disciples comme gens 
raisonnant à notre manière, puis on explique leurs récits 
comme on pourrait être tenté de les expliquer s'ils pro- 
venaient de l'un de nous. On peut avancer en toute 
sécurité qu'alors le récit n'est plus explicable du tout. 
Cette théorie suppose que l'imagination de ces écrivains 
n'est pas créatrice, et les met en présence de faits maté- 
riels bien palpables sur lesquels ils auraient échafaudé 
leurs récits; ils n'auraient pu alors en tirer les histoires 
merveilleuses qu'ils nous rapportent, ou, tout au moins, 
ils y eussent perdu leur simplicité et leur bonne foi ma- 
nifestes. Us seraient tombés dans l'arrangement, dans 
l'artifice, comme nous y tomberions nous-mêmes en 
semblable cas. 

Mais les premiers disciples n'étaient pas gens raison- 
nant comme nous raisonnons maintenant. Etant donnés 
Jésus, cette merveille, et la foi qu'ils avaient en lui, ils 
n'avaient pas besoin, pour établir un miracle, de tout 
cet appareil de données approximatives qu'on leur 
attribue aujourd'hui. Des faits qui seraient bien se- 



156 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



condaires pour nous étaient très-certainement le point 
de départ de tous ces récits miraculeux, et fort na- 
turellement nous cherchons à les connaître. Nous ne 
pouvons que deviner, nous pouvons nous tromper, 
nous pouvons tomber juste ; mais tant de choses sont 
possibles que nous ne pouvons atteindre à la certi- 
tude, et, selon toute probabilité, nous allons souvent 
chercher trop loin : tenons-nous-en à l'explication de 
Shakespeare. 

Il ne faut pas oublier que nos textes ne sont proba- 
blement pas les textes originaux des écrivains. Il y a eu 
tout d'abord un demi-siècle, et plus peut-être, de tradi- 
tion orale, et le récit a été transcrit de plus d'une ma- 
nière. Les incidents miraculeux se développent et s'exa- 
gèrent pendant tout ce temps-là; car, dans une tra- 
dition, ce sont les événements qui se développent et 
s'exagèrent le plus. Ainsi donc, dans l'histoire de Jésus, 
ce sont surtout ses œuvres miraculeuses, les événements 
surnaturels qu'on lui a attribués qui doivent nous inspi- 
rer le moins de confiance. Après les grands traits histo- 
riques de la vie de Jésus, son origine galiléenne, sa 
prédication en Galilée, sa prédication à Jérusalem, son 
supplice sur la croix, c'est à ses paroles que nous devons 
ajouter foi de préférence. Il est heureux, à cet égard, 
qu'il ait dit lui-même : « Les paroles que je vous dis 
« sont esprit et vie '. n I! faut pourtant, en les lisant, 
ne pas oublier notre idée capitale, que ce sont les paroles 
d'un homme imparfaitement compris par ses auditeurs, 
malgré toute la pureté de leur cœur, leur amour du bien, 

1 Jeun, vi, 63. 



RECITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



15 1 / 



la droiture parfaite de leurs intentions, leur simplicité 
inaltérable. 

Les récits auxquels nous pouvons avoir le plus de 
confiance sont les récits de discours qui s'appuient, 
pour guider l'écrivain, sur une histoire imaginée et ses 
applications: telles sont les paraboles. Tout instructives 
et charmantes qu'elles soient, elles n'ont pas l'impor- 
tance de l'enseignement direct de Jésus. Mais dans l'en- 
seignement direct, nous pouvons avoir confiance surtout 
en ces courtes sentences, dont le cachet est ineffaçable et 
à l'abri des défaillances de la mémoire : « Mon joug est 
« doux et mon fardeau léger \ » « Il y en a beaucoup 
« d'appelés, mais peu d'élus 2 . » « Ce ne sont pas ceux 
« qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin 
« de médecin 3 . » « Celui qui détourne la tête après avoir 
« mis la main à la charrue, n'est pas propre au royaume 
« de Dieu 4 . » Les discours plus étendus, les paroles 
qui se rapportent directement aux miracles, soulèvent 
bien plus de difficultés. Il y a tout lieu de croire que 
la plupart des discours attribués à Jésus contiennentplus 
ou moins ce qu'il a dit en telle ou telle occasion. Mais il 
est aussi évident que la connexion est souvent fausse, 
et que les choses ne sont pas à leur place, selon l'ordre 
des événements. Cela tiendrait souvent au défaut de 
mémoire chez un narrateur quelconque; cela tient sou- 
vent au défaut de compréhension chez les narrateurs de 



( Math, xi, 30. 

2 là. xx, 16. 

3 Luc, v, 31. 
* Id. ix, 62. 



158 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



Jésus. Les traditions au milieu desquelles ils vivaient 
les entraînaient insensiblement, comme les entraînaient 
leur amour du miracle et leur eschatologie. Ce sont là 
les choses qui font dévier le sens des paroles de Jésus et 
troublent leur relation, leur place réelle et leur inten- 
tion. L'évidence interne est ici un guide très- sûr, et doit 
nous servir à éclaircir les difficultés qui se présentent. 
Nous pouvons avoir confiance en tout ce qui vient cor- 
roborer cette évidence, comme en tout ce qui s'appuie 
sur elle, et nous croire alors sur les traces de Jésus ; car 
il y a tout lieu de penser que les disciples étaient plus 
portés à omettre, dans les discours qu'ils rapportent, ce 
qui tendait vers l'évidence interne qu'à l'introduire où 
leur maître ne s'appuyait pas sur elle, les disciples s'ap- 
puyant avant tout sur le miracle. 




IV. Voilà ce qui établit la valeur et la supériorité du 
quatrième Evangile 1 . La certitude absolue avec laquelle 
le professeur Ewald assigne cet Evangile à saint Jean et 
tranche cette question douteuse, marque le côté faible de 
cet homme savant. Il est impossible de décider qui en 

1 Selon certains critiques, Baur aurait prouvé que le iv 8 Évangile 
n'est nullement historique, que les paroles de Jésus qu'on y rencontre, 
et dont les parallèles ne se trouvent pas dans les Synoptiques, sont de 
la libre invention d'un dogrnatiste chrétien postérieur. Je suis loin de 
croire que Baur ait prouvé tout cela, et je pense même que ceux qui 
adhèrent à sa thèse montrent par cela même un défaut de véritable in- 
telligence critique. La forme du présent ouvrage ne me permettait pas 
d'entrer ici dans une contreverse relative a la date, au mode de compo - 
sition et au caractère du iv e Évangile. Mais j'ai tenu compte dans un 
second ouvrage faisant suite à celui-ci de toutes les objections qui m'ont 
été adressées, et entre autres de celle que l'on m'a faite relativement à 
mon emploi du IV e Evangile. (Voy : God and Ihe Bible : a Review of 
Objections to Lileralure and Dugma.) 






RECITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



159 



est l'auteur, parce que les données sont insuffisantes pour 
résoudre ce problème; elles doivent plutôt nous faire 
douter que ce soit saint Jean. D'autre part, l'importance 
que le professeur Ewald, après Luther, attribue à cet 
Evangile et l'appui qu'il y trouve, prouvent la sûreté de 
son coup-d'œil sur ces points essentiels de l'histoire re- 
ligieuse; il se montre ainsi bien supérieur à ses éminents 
rivaux, Baur, le docteur Strauss, M. Renan même. C'est 
chez les trois premiers é vangélistes, dit le docteur Strauss, 
que les chrétiens ont toujours trouvé le véritable pain 
évangélique. Luther, qui peut passer avec raison pour 
un si bon représentant du christianisme ordinaire, se 
trompait-il donc en disant : « L'Évangile de saint Jean 
« est l'Evangile capital ; il faut le préférer de beaucoup 
« aux trois autres. » De même M. Renan, souvent si 
ingénieux et si éloquent, dit que la plupart des récits et 
des incidents du quatrième Évangile sont probablement 
historiques, et que les discours sont de l'invention de 
l'auteur. Il serait plus juste, croyons-nous, de renverser 
la proposition. Ce récit si maigre, et qui saute sans cesse 
de Galilée à Jérusalem, sans qu'il soit possible de s'en 
rendre compte, serait plutôt, nous ne dirons pas une 
invention de l'auteur, mais un objet auquel il n'atta- 
chait pas d'importance ; c'était pour lui le canevas né- 
cessaire pour établir la doctrine et les discours de Jésus. 
D'autre part, on ne peut considérer la doctrine et les 
discours de Jésus comme provenant principalement de 
l'invention de l'écrivain, parce qu'ils dépassent le plus 
souvent sa portée. 
Le quatrième Évangile ravit M. Burnouf, car, selon 




I 



.^k 



MM 







160 



LA CIUSE RELIGIEUSE. 



lui , Fécrivain y a laissé des traces patentes du génie 
aryen. M. Burnouf y trouve bien des choses favorables 
à l'idée que la religion est une conception métaphysique; 
dans la suite des temps, l'auteur serait arrivé peut-être 
à cette grande vérité: que Dieu est une unité cosmique. 
Il semble bien, en effet, que le quatrième évangéliste se 
soit trouvé en contact, en Asie ou en Egypte, avec la 
métaphysique aryenne, provenant de l'Inde ou de la 
Grèce; en écrivant son Évangile, il eut cela en propre, 
que ce fût pour lui un avantage ou non. Mais quel est 
l'homme capable de lire qui ne reconnaisse tout d'abord, 
dans cet écrit, les endroits où, comme dans l'intro- 
duction, l'écrivain parle en son propre nom, et les 
endroits où parle Jésus lui même? Dès que Jésus parle, 
l'appareil métaphysique disparaît, l'intuition simple 
le remplace ; quand cet appareil métaphysique est in- 
troduit dans les discours, on voit qu'il ne s'agence pas 
avec le contexte, l'unité du discours est troublée, la 
pensée est dérangée, et l'on sent que l'écrivain parle 
à la place de Jésus. Il peut sembler étrange et incroya- 
ble à M. Burnouf que la métaphysique ne donne pas 
toujours la supériorité à ses adeptes, mais il en est 
pourtant ainsi. 

Qui ne comprendra, en même temps, que les connais- 
sances philosophiques du quatrième évangéliste, ou l'é- 
ducation rabbinique et l'activité mentale de saint Paul, 
qui les ont menés l'un et l'autre à des erreurs, leur ont 
donné pourtant une largeur de pensée et une étendue 
d'horizon intellectuel qui leur permettaient de com- 
prendre et de suivre des idées de Jésus , dépassant la 



KEC1TS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



161 



capacité des auteurs synoptiques, moins bien doués. 
Platon a falsifié, en un certain sens, le vrai Socrate; 
mais on peut croire que la culture et la force mentale 
de Platon lui firent mieux comprendre la pensée réelle 
de Socrate que ne l'avait saisie Xénophon. Que les trois 
premiers évangélistes n'aient pas eu, comme Jésus d'ail- 
leurs, la logique de Paul et la métaphysique de celui que 
nous nommerons saint Jean, pour ne pas renouveler sans 
cesse des discussions difficiles, cela ne prouve rien en 
faveur des synoptiques. Jésus pouvait se passer de cette 
logique, de cette métaphysique, parce qu'il y était supé- 
rieur; de l'autre côté nous pouvons dire, sans leur man- 
quer de respect, que les trois premiers évangélistes y 
étaient inférieurs. Ce sont donc ces caractères du qua- 
trième évangéïiste qui, en établissant son infériorité 
par rapport à Jésus, établissent sa supériorité à l'égard 
des synoptiques, et le mettaient mieux à même de 
saisir et de reproduire l'enseignement supérieur de 
Jésus. 

En résulte-t-il que son tableau de l'enseignement du 
Christ soit une œuvre de sa propre invention ? Nulle- 
ment; il est bien clair que cet enseignement le dépasse 
(il ne pouvait en être autrement à cette époque), comme 
il dépasse les trois autres évangélistes. Ils ont tous 
recours aux miracles avec la même confiance, quoique 
le dernier indique bien mieux que les autres, et sans 
s'en rendre compte, qu'une évidence supérieure à celle 
des miracles doit remplacer celle-ci. Dans ces deux 
grands chapitres, le cinquième et le sixième, où Jésus 
traite de la vie et de la mort, du jugement, et développe 







MATHIEU ARNOLD. 



11 



I 




162 



LA. OKISE RELIGIEUSE. 




sa thèse : « Celui qui me mange vivra par moi ', » malgré 
la valeur du récit et la grande lumière qu'il nous fournit, 
l'eschatologie et les tendances de l'écrivain à interpréter 
matériellement interviennent d'une façon évidente, 
comme elles intervenaient pour tous les disciples et poul- 
ies Juifs en général, et le rendent, lui aussi, incapable de 
nous retracer fidèlement la pensée de Jésus. Nous avons 
déjà remarqué que ses connaissances métaphysiques agis- 
saient dans le même sens. Dans la conversation avec 
Nicodème (ch. m, v. 13etsqq.), nous trouvons dispersées 
des phrases et des expressions de Jésus d'une valeur 
inappréciable ; mais il est très-clair que l'auteur les dis- 
pose lui-même dans une petite leçon théologique, dont 
l'ensemble est sans connexion nécessaire avec ce qui est 
réellement de Jésus. Une étude attentive aura certaine- 
ment pour résultat de nous faire distinguer ces éléments 
disparates. 

Mais chacun reconnaîtra que, dans le septième cha- 
pitre, l'écrivain fait un contre-sens évident. Jésuâ, 
faisant allusion à un passage du second Isaïe 2 , dit : 
« Si quelqu'un croit en moi, il sortira des fleuves d'eau 
« vive de son cœur, comme dit l'Écriture 3 . » La pensée 
est claire, elle est de môme ordre que celle que Jésus 
formulait ainsi : « Que celui qui a soif vienne vers moi, 
« et qu'il boive *, » et que nous retrouvons dans les pa- 
roles à la Samaritaine : « Si tu avais connu le don de 

1 Jean, vi, 58. 

- Isaïe, ch. lviii, 10, ou il est promis au juste : Tu seras semblable a 
un jardin bien arrosé et à une source <lout les eaux ne tarissent pas. 
3 Jean, vu, 38. 
* Id. vu, 37. 






BÉCirS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



163 



« Dieu, et si tu savais qui te parle, tu lui aurais de- 
« mande'' l'eau qui donne la vie, et il te l'aurait donnée 1 . » 
Cela signifie que celui qui accepte Jésus trouve en lui la 
source vivifiante, et qu'il devient lui-même une source 
vivifiante pour les autres; l'idée est générale, et se rap- 
porte à tous les temps. Cependant, le narrateur donne 
cette explication : « Or, il disait cela de l'esprit (pneuma) 
« que devaient recevoir ceux qui croyaient en lui, car 
« le pneuma n'était pas encore, parce que Jésus n'avait 
« pas encore été glorifié 2 . » Il n'est pas possible de se 
figurer un exemple plus frappant de l'interprétation 
étroite et machinale d'une pensée grande et libre, et les 
paroles mêmes de Jésus nous permettent ici de contrôler 
l'insuffisance de l'interprétation, et la rendent palpable. 
Nous disons donc que le point de vue supérieur qui 
s'accuse dans le quatrième Évangile, l'interprétation 
spiritualiste des choses, la suprématie accordée à l'évi- 
dence interne sûr l'évidence matérielle, ne sauraient ap- 
partenir à l'écrivain, car ils le dépassent; et si l'étude ou 
l'intelligence naturelle que le ciel lui avait accordée, le 
mettait en état de nous les faire connaître, ces avantages 
ne suffisaient pas à les lui faire produire. Voici, dans cet 
Evangile, la série probante des pensées: Sans cesse, 
vous parlez de Dieu et de votre fondateur Abraham, le 
père du peuple fidèle de Dieu. Voici un homme qui ne 
parle point de son chef, il vous dit la vérité, comme 
Dieu la lui a enseignée : si vous procédiez réellement de 
Dieu, vous entendriez sa parole; si vous étiez les enfants 

1 Jean, iv, 10. 

- H. vu, :;..(. 









104 



LA CBISB RLLIUIKL'SE. 



d'Abraham, vous obéiriez comme lui à la vérité. Cette 
série de pensées qui se tiennent, qui renvoient Israël à 
ses origines, pour corriger sa conception stérile et con- 
ventionnelle de Dieu, de la justice et des fondateurs de 
sa religion, qui lui imposent d'examiner à nouveau ces 
bases de sa foi, de les sonder et d'y rechercher une nouvelle 
vie et une révélation nouvelle, était trop simple et trop 
féconde pour que nous puissions l'attribuer au quatrième 
évangéliste. Les hommes lui doivent pourtant une recon- 
naissance éternelle, parce qu'il a saisi et nous a transmis 
un si grand nombre des termes de la série. A nous de 
nous emparer du fil conducteur qu'il nous a donné et 
d'en tirer tout le parti possible. 



V. On peut s'écrier ici avec l'Imitation : « Magna ars 
est scire conversari cum Jesu ! » Cela est vrai. Il est même 
impossible de retrouver, à l'aide des narrateurs, le Jésus 
réel et complet, et la critique ne peut slmposer un pro- 
blème plus difficile que de reconnaître ses traits princi- 
paux. L'argument favori de la théologie populaire, qui 
dit que la Providence ne pouvait laisser l'homme, en une 
matière si importante, perdu dans des difficultés obscures 
et inextricables, n'est qu'une vanité. Nous prenons pour 
règle cardinale de nos recherches la règle de Newton : 
« Hypothèses non fingo, » et cet argument de la théologie 
populaire repose sur l'hypothèse éternelle de l'homme 
surnaturel, aux qualités exagérées, dirigeant les affaires 
du genre humain et du monde. On peut dire encore que, 
même en acceptant cette hypothèse, le cours des choses 
n'est pas, autant qu'il nous est possible d'en juger, celui 



■^^^^^■■■■■■■1 



RECITS DU NOUVEAU TESTAMENT. 



165 






que comporte l'argument; il est tout autre. Farce qu'un 
homme doit souvent voyager en nier, il ne lui est pas 
accordé pour cela une immunité contre le mal de mer; 
ce n'est pas parce qu'il nous sera de la plus grande im- 
portance, du plus grand intérêt, de savoir une chose, 
qu'elle doit nous être, par cela même, facile à connaître; 
tout au contraire, c'est le plus souvent en raison de leur 
grandeur que les choses sont difficiles à comprendre et 
demandent du temps. 

L'Imitation nous donne le commentaire réel des pa- 
roles que nous citons ci-dessus : « Esto humiliset pacificus 
et erit tecum Jésus ! » Ce que les hommes étaient en état 
de recevoir de lui, ce qui pouvait leur servir et les 
sauver, Jésus l'a rendu clair comme le jour; même en 
cherchant à fermer les yeux à cette lumière, ceux qui 
ont été chrétiens n'ont jamais pu éviter de la voir. 
Jamais ! Et cependant les hommes l'ont obscurcie de 
leurs superstitions, de leurs croyances exagérées et 
surajoutées; ces fausses croyances ont souvent fait dé- 
laisser la doctrine salutaire de Jésus, en ont détourné 
l'attention; le développement et les conséquences de son 
enseignement ont été négligés, les superstitions l'ont 
étouffé, et ont amené bien des erreurs qui lui étaient 
contraires. Ces fausses croyances proviennent de l'inter- 
prétation fausse des œuvres littéraires qui nous trans- 
mettent la doctrine; ce que l'on appelle la vérité ortho- 
doxe n'est, en effet, qu'un énorme contre-sens littéraire. 
Ce contre-sens a fait négliger la doctrine salutaire cachée 
sous les récits ; on a cru que les récits avaient pour seul 
but de nous révéler ces fausses croyances; et aujourd'hui 






\l 






1()6 



LA CRISE ItELir.lEliSE. 



cette erreur menace de faire repousser les récits mêmes, 
par des hommes plus nombreux de jour en jour, que 
remplissent d'impatience et de haine les superstitions 
que la Bible est censée transmettre. Il faut donc suivre 
ce développement des superstitions et reconnaître com- 
ment elles nous mènent à l'erreur ; il faut faire voir à 
nouveau , avec plus de détails que nous ne pouvions en 
donner jusqu'ici, le développement de la doctrine de 
Jésus-Christ, la sanction efficace, le charme inépuisable, 
la grâce et la vérité dont il Fa enveloppée. Mais cette 
doctrine est simple avant tout, et ce n'est que la critique 
littéraire des documents qui contiennent la doctrine 
qui est difficile. 

Il n'y a pas à en douter, cette critique-là est des plus 
ardues. Il y faut le plus grand talent que puisse déve- 
lopper le commerce des lettres, une connaissance étendue 
de l'histoire de l'esprit humain et des formes de la pen- 
sée; il faut comprendre l'usage des mots et leur signifi- 
cation ; il y faut une perception délicate et la vivacité 
du tact; il faut, avant tout, que les temps s'y prêtent. 
Nous voyons cependant chacun s'adonner à la critique 
de la Bible, et se figurer que c'est une particularité de 
la Bible de se prêter facilement à la critique de tout le 
monde. C'est surtout du contenu des quatre Évangiles 
qu'on parle sans hésiter, et cette partie du livre saint 
est justement celle qui offre le plus de difficulté à la 
critique littéraire , malgré sa simplicité apparente et la 
simplicité de la doctrine salutaire qu'elle contient. C'est 
que les prophètes, comme les écrivains des Épîtres, par- 
lent en leur propre nom, tandis que, dans les quatre 



iHHMBanHHBMM 



HIOCITS nr NOUVEAU TESTAMENT. 



lff/ 



Évangiles, les narrateurs parlent au nom de Jésus, qui 
les dépasse de beaucoup. 

Or, nous connaissons la valeur de la critique littéraire 
dont est capable la grande masse des hommes. La cri- 
tique littéraire, aussi bien que la critique scientifique, 
demande, pour acquérir quelque valeur, la plus belle 
organisation intellectuelle et le tact le plus sûr; pour 
qu'elle soit possible, elle exige encore que le progrès 
général de l'expérience et des lumières soit arrivé à un 
certain niveau. Cette dernière condition se produit main- 
tenant; mais les belles organisations littéraires et scien- 
tifiques, les hommes bien doués à cet égard, ne se sont 
pas appliqués à la critique biblique, la place étant oc- 
cupée par un trop grand nombre de travailleurs, plus 
remarquables par la somme de leurs travaux que par 
leur valeur intellectuelle, et parce qu'il y a des ennuis 
à redouter, voire parfois quelque danger à s'occuper de 
ces questions. Comme tact littéraire et scientifique, 
quelle différence entre nos réformateurs anglais et ces 
grands hommes, leurs contemporains, Shakespeare et 
Bacon ! nous opposerions môme à cet égard Luther et 
Goethe. Et depuis la Renaissance, la même infériorité 
relative se reproduit presque toujours; comparez ceux 
qui se sont adonnés depuis lors aux lettres et aux 
sciences séculières et ceux qui se sont adonnés à l'exégèse 
biblique. Or, ces derniers, réunis aux prédicateurs popu- 
laires, tant anciens que modernes, ont produit ce que 
l'on appelle la théologie orthodoxe. Supposons qu'une 
doctrine essentielle aux hommes, simple et salutaire, 
ait été cachée dans Ylfamlct, de Shakespeare, ou les 






168 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



Principia, de Newton (la tâche de la critique serait bien 
moins ardue ici que quand il s'agit des Evangiles) , et 
qu'une bande de critiques de second ordre , ou des cri- 
tiques officiels, tout aussi bien que ce que l'on appelle 
l'esprit populaire, se ruent sur l'Hamlet et les Principia, 
se figurant pouvoir et devoir en extraire cette doctrine 
salutaire , nous imposer et nous fournir l'interprétation 
vraie et complète de ces documents. Il en résulterait sans 
doute un beau gâchis ! Or, la théologie dite orthodoxe 
n'est pas autre chose. Malgré cela, ceux qui nous la pro- 
fessent sont pleins de liardiesse, d'arrogance, et main- 
tiennent leur critique envers et contre tous, tandis qu'en 
y pensant sérieusement, on voit qu'une pareille ten- 
tative critique, de la part de tels hommes, est presque 
une impertinence. 

Heureusement, la foi qui sauve se rattache aux doc- 
trines de la Bible, qui sont fort simples, non à sa critique 
littéraire et scientifique, qui est des plus difficiles. Il ne 
faut pas appeler athée celui dont l'interprétation litté- 
raire et scientifique de la Bible est mauvaise ; si cette 
fausse exégèse constituait l'athéisme, nos théologiens 
orthodoxes seraient bien à plaindre. Ils ne se gênent 
guère pour traiter d'athées tous ceux qui rejettent leur 
critique littéraire et scientifique, dont les erreurs sont 
évidentes pour nous. Il serait juste de les traiter de 
même, et de les condamner par leur propre règle. Quand 
ils exposent publiquement leur fausse critique, nous 
pourrions dire avec indignation : Prêtres et évêques 
prêchent aujourd'hui l'irréligion ; les doctrines professées 
en chaire tous les dimanches sont irréligieuses et funes- 



■■■■^■^■■■■^B 



nÉfilTS DU XOUVEAU TESTAMENT. 1C9 

tes; elles aboutissent à l'athéisme, un athéisme dé- 
guisé, l'athéisme clérical. Ce langage ne serait pas dé- 
pourvu de justice, ni même d'urbanité, mais il ne cadre 
pas avec la charité chrétienne. Nous voulons donc nous 
abstenir de l'employer; mais la bienveillance nous pres- 
crit d'indiquer, en passant, à ces gens tapageurs et témé- 
raires , ce à quoi ils s'exposent de la part d'adversaires 
moins scrupuleux que nous. 



CHAPITRE VII. 



Témoignage de Jésus sur lui-même. 



I. Nous l'avons dit., nous ne saurions trop le répéter : 
la théologie qui s'intitule orthodoxe est une très-fausse 
interprétation de la Bible, provenant du talent de faire 
des raisonnements abstraits , joint à une grande inexpé- 
rience littéraire. Disons-le donc encore, car nos amis les 
dogmatistes semblent croire que, de toutes parts, on 
concède la vérité de leurs dogmes; la façon absolue et 
rigide de les exposer serait la seule cause du litige. 
Ainsi, pour un de nos journaux cléricaux (Church 
Revieiv), et pour le docteur Pusey, il serait accordé, par 
exemple, que le Credo de saint Athanase ne fait que 
prendre les faits reconnus de la foi chrétienne et les 
énoncer dans un ordre logique. Puis, ils ajoutent : Pour- 
quoi donc faire tant de difficultés pour admettre dans 
notre Livre des Prières (Book of Common Prayer), ne 
serait-ce qu'une fois, cette affirmation, que la foi chré- 
tienne est nécessaire au salut? D'autres disent que l'op- 
position est entre la religion définie, dont la doctrine 



TEMOIGNAGE DE JKSIIS SUR LUI-MEME. 1/1 

est le nerf et la charpente, et la religion non dé/inie, 
sans force, vague, négative, nuageuse; et lord Salisbury 
prétend, comme nous l'avons vu, (pie la religion ne peut 
pas plus être séparée du dogme que la lumière ne peut 
l'être du soleil. 

Pour rendre valable cette maxime de lord Salisbury, 
il faudrait dire : La religion ne peut pas plus être séparée 
de la vraie doctrine religieuse que la lumière ne peut 
l'être du soleil. Nous ajoutons : Le dogme et la vraie 
doctrine religieuse ne sont pas absolument synonymes; 
le dogme ne signifie pas nécessairement la doctrine vraie : 
ce n'est autre chose que la doctrine, le système déter- 
miné, décrété, reçu. Mais pour lord Salisbury, le dogme 
et la vérité sont ici termes équivalents ; il en est de 
même pour d'autres écrivains. Leurs adversaires sont 
donc, d'après eux, ou bien des ennemis secrets de la 
vérité religieuse, des hommes qui, comme dit le journal 
religieux le « Rock, » s'adrcssant au doyen de West- 
minster, en langage biblique, sont « les rejetons dégénérés 
d'une vigne étrangère, et poussent aujourd'hui le raisin 
de Sodome et la grappe deGomorrhe, » ou tout au moins 
des gens aimables, de peu de tête, fuyant la pensée 
lucide et le langage net, auxquels il faut administrer la 
lumière avec toute espèce de douceur et de ménagements 
regrettables. 

Quant à nous, notre amour de la douceur a des limites 
raisonnables; de plus, il sera difficile au « Rock » de nous 
appeler vigne de Gomorrhe, car de tout cœur nous con- 
sentons à dire après ce journal : La foi chrétienne est 
nécessaire au salut. Mais qu'est-ce donc que la foi chré- 













172 



i.a nnisE Riair.iEUSE. 



tienne? Faut-il la chercher dans ces faits prétendus 
admis, développés de proposition en proposition dans le 
Credo d'Athanase? Voici toute la question : Ces faits 
sont-ils admis? Non, ils ne le sont pas; ils ne résument 
pas la foi chrétienne ; ces déductions théologiques ne 
font pas la matière de cette foi ; elles sont fausses ; ce 
sont des erreurs provenant du manque d'habileté et 
d'expérience suffisantes pour traiter un problème litté- 
raire très-complexe. 

En toute sincérité, nous disons donc à nos amis les 
dogmatistes que nous sommes d'accord avec eux, s'il 
s'agit de préférer une religion définie à une religion non 
définie. Nous ne nous plaignons pas de ce qu'ils définis- 
sent la religion, mais de ce qu'ils la définissent d'une 
façon si abominable, comme dit Hamlet. Et à l'éloquent 
et impétueux chancelier d'Oxford, qui n'aime pas qu'on 
soit trop facile ou trop doux en matière religieuse, et 
nous oppose triomphalement son dogme , d'après lui net 
et précis, nous répondrons : Par trop précis, puisqu'il 
est précisément faux. Si nous avons ainsi bien posé la 
question, nous chercherons à faire voir, par l'interpré- 
tation régulière et naturelle, que le langage biblique 
est littéraire et non métaphysique, ce qui sauvera la 
Bible du danger auquel ce livre est exposé par la défense 
même qu'en font nos adversaires. En effet, les évoques, 
qui ont la prétention de travailler à établir la divinité 
du Fils éternel, bien loin de servir la Bible, mettent ce 
livre en danger, car leurs notions de cette divinité, leur 
façon de la comprendre , ne peuvent tenir; et pourtant 
ils les imputent à la Bible et les en font dériver. Mais 






TEMOIGNAGE DE JÉiUS SUR LUI-MÊME. 



173 



c'est à tort, et cette doctrine ne peut être imputée au 
Livre Saint. Nous voilà d'ailleurs arrivés à un point 
où il nous est plus facile de voir clairement ce qu'il faut 
déduire de la Bible à cet égard, et quelle était réellement 
la doctrine de Jésus au sujet de sa propre divinité. 

11. En suivant, dans tout son cours, l'interprétation 
naturelle de la Bible, nous avons vu les enfants de 
« l'Eternel qui aime la justice » et « bénit celui qui met 
« en lui sa confiance ', » le peuple d'Israël, confondu et 
troublé par ses infortunes et par les succès du monde 
injuste, se faire, en dehors de sa foi première, un vaste 
échafaudage de croyances superstitieuses d'après les- 
quelles devait survenir bientôt un grand et merveilleux 
changement. Dieu devait envoyer son Messie; celui-ci 
allait juger le monde, punir les méchants et rendre le 
royaume à Israël. En effet, voici l'intuition première 
d'Israël, sa vraie révélation : « L'Éternel aime la justice; 2 » 
« celui qui ordonne s'a conduite en vue du bien, con- 
te naîtra le salut de Dieu 3 . » Et voici quel en était le 
corollaire naturel : « Comme passe la tempête, ainsi 
« passe le méchant; mais le juste sera comme une fon- 
« dation éternelle 4 . » 

La révélation et son corollaire étaient vrais; mais 
pour Israël, leur valeur dépendait du sens qu'il faut 
attacher à ces mots : la justice, le juste. Israël nous est 



1 Ps, xi, 7; miv, 

- IV. -M, 7. 

;l Ps. i., 23. 

1 l'l'OV. x, ■£<. 



174 LA CRISE lïELKJIKUi-E. 

toujours représenté comme ayant eu d'abord le sens 
indispensable du mot, et comme l'ayant perdu dans la 
suite. Jérémié le prophète dit : « Tenez -vous sur les 
« voies, considérez et demandez quels sont les anciens 
« sentiers, pour reconnaître la bonne voie, et marchez-y, 
« et vous trouverez la paix et le rafraîchissement de vos 
« âmes 1 . » On peut voir les prophètes cherchera ré- 
veiller cette intuition en Israël, en faisant appel à la 
conscience, à l'humilité, à la sincérité. Mais, pour la 
masse populaire, la justice devait dépendre plutôt de 
quelque chose à recevoir ou à faire machinalement; il 
s'agissait d'être le peuple choisi de Dieu, ou d'observer 
ponctuellement une loi minutieuse. Les promesses faites 
à la justice furent donc de même interprétées comme 
promesses matérielles : « Un puissant royaume hébreu, 
« le peuple de Dieu gouvernant les nations avec une 
« verge de fer 2 , » les infidèles léchant la poussière à ses 

pieds. 

Cette conception matérielle de's promesses faites à la 
justice se rencontrait avec une conception machinale de 
la justice elle-même, et ces deux conceptions aggravaient 
mutuellement leurs funestes conséquences. Sous leur 
influence commune, l'esprit des Juifs s'endurcissait, se 
concentrait en lui-même et s'écartait de plus en plus de 
la pratique bonne et sage de la vie. L'intuition primitive, 
qui avait été le point de départ de la grandeur des Juifs, 
s'éclipsait toujours davantage, et pourtant il leur en 
restait ceci : Eux seuls parmi les nations savaient l'ira- 



• Jcr. vi, 10. 

-Ps. ii, 9; A[.i)c \ix. 1" 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MEME. [75 

portance capitale de la justice, la valeur éternelle de la 
promesse qui lui avait été faite. Ce qu'était la justice, ils 
ne le savaient plus ; et à la venue du Christ, deux versets 
des livres prophétiques (que tous ceux qui veulent avoir 
le sens réel de. la relation des Juifs à Jésus devraient 
inscrire comme note sur le feuillet blanc qui sépare les 
deux livres bibliques), résument admirablement leur 
situation : « Parce que ce peuple s'approche d : moi de 
« bouche, et me glorifie des lèvres, mais que son cœur 
« est éloigné de moi, et que le culte qu'il me rend est 
« altéré par des maximes et des ordonnances humaines, 
« je ferai encore une merveille dans ce peuple, un pro- 
« dige étrange, qui surprendra tout le monde; car la 
« sagesse des sages périra, et la prudence des hommes 
« intelligents sera obscurcie ' . » 

Cependant, les croyances exagérées et que ne compor- 
tait pas l'intuition première, les superstitions relatives 
à la venue du Messie, s'étaient étendues sur tout le peu- 
ple juif; les saints devaient régner sur le monde, le 
jugement était prochain. Ne perdons pas de vue ces 
passages de l'Ancien Testament, sur lesquels s'appuyait 
cette croyance, que tous avaient en vue, que tous répé- 
taient. Le Nouveau Testament nous les donne aussi. 
Moïse avait dit : « L'Éternel ton Dieu fera surgir du 
a milieu de son peuple, parmi tes frères, un prophète qui 
« me ressemblera; écoute-le 2 . » Dans les psaumes, nous 
trouvons : « L'Eternel a fait à David un serment très- 
« véritable; et il ne le trompera point. J'établirai, lui 

1 Isaïe, xxix, 13, Il . 

2 Deut. xvni, 15. 




J /(J LA CRISE 11ELIGIEUSË. 

« a-t-il dit, sur ton trône le fruit de ton ventre. Je lui 
« conserverai éternellement ma miséricorde, et l'alliance 
a que j'ai faite avec lui sera inviolable ' . » Et dans Isaïe : 
« Il sortira un rejeton de la tige de Jessé et une fleur 
« naîtra de sa racine. Et l'esprit de l'Eternel se reposera 
« sur lui. Il frappera la terre par la verge de sa bouche, 
« et il tuera l'impie par le souffle de ses lèvres 2 . » Et 
finalement, Malachie, le dernier des prophètes, avait 
proclamé de la part de Dieu : « Je vous enverrai Elie le 
« prophète avant que le grand et épouvantable jour du 
« Seigneur arrive 3 . » 

Voici quatre textes fondamentaux sur lesquels on 
peut faire reposer les grandes superstitions populaires 
du peuple juif dans leur développement ultérieur; et il 
est facile de voir combien ces textes admettent un déve- 
loppement vague et indéfini. Sur cette substruction 
s'éleva l'édifice dont les matériaux furent fournis par 
des écrivains postérieurs et de moindre valeur que domi- 
nait l'esprit de leur temps, esprit grandiose, sans doute, 
mais trouble et fantastique : le livre d'Hénoch, le livre 
de Daniel, par exemple. Dans nos Bibles, nous avons 
conservé le livre de Daniel; il nous est facile d'y vérifier 
les éléments constitutifs de la religion et des espérances 
des Juifs au moment de la venue du Christ. Espérons de 
tout cœur que dans la Bible ce n'est pas vers le livre de 
Daniel que, pour la plupart, nous portons le plus sou- 
vent les yeux ; mais nous savons qu'en général les lec- 



1 Fs. cxxxn, H; lxxxix, 4. 
- Isaïe, xi, 1, 2, 4. 
:l Mal. iv, o. 



^■^^■■■■1 



TEMOIGNAGE DE JESUS SUR LUI-MÊME. 



177 



teurs inintelligents de la Bible en préfèrent les parties 
fantastiques et apocalyptiques. Le prophète de Moïse, 
le rejeton de David, dont parlent les psaumes, le jour 
grand et épouvantable de Malacbie, avaient pris corps 
dans le livre de Daniel, qui fournissait ainsi à l'imagi- 
nation populaire la forme et la figure qu'elle réclamait. 
« Il viendra un temps tel qu'on n'en aura jamais vu un 
« semblable depuis que les peuples ont été établis. — 
« L'Ancien des jours s'assit; son vêtement était blanc 
« comme la neige, et les cheveux de sa tête étaient comme 
« la laine la plus pure; son trône était de flammes ar- 
« dentés, et les roues de ce trône un feu brûlant. Le ju- 
« gement se tint, et les livres furent ouverts. Et je vis 
« comme le Fils de l'homme qui venait avec les nuées du 
« ciel et qui s'avança jusqu'à l'Ancien des jours. Ils le pré- 
« sentèrent devant lui, et il lui donna la puissance, l'hon- 
« neur et le royaume ; ettous les peuples, toutes les' tribus 
« et toutes les langues le serviront; sa puissance est une 
« puissance éternelle qui ne lui sera point ôtée, et son 
« royaume ne sera jamais détruit. - Alors l'Ancien des 
« jours donna aux saints du Très-Haut la puissance de 
« juger; et le temps étant accompli, les saints entrèrent 
« en possession du royaume. - En ce temps-là, tous ceux 
« de votre peuple qui seront trouvés écrits dans le livre 
« seront sauvés. Et toute la multitude de ceux qui dor- 
« ment dans la poussière de la terre se réveillera, les 
« uns pour la vie éternelle, et les autres pour un oppro- 
« bre qu'ils auront toujours devant les yeux 1 . » 



1 Oan. in, 1 ; vu. 9. 10, 13, [4,23; xu, 1,2. 

MATHIEU ARNOLD. 



12 





178 LA CRISE RELIGIEUSE. 

Le livre d'Hénoch fournissait d'autres images qui se 
gravaient dans la mémoire des hommes. « Lors de la 
« venue divine, disait-il, les hommes se lèveront pour 
« se détruire l'un l'autre, et l'ami ne connaîtra plus son 
« ami, le frère son frère, ni le fils son père ou sa mère. 
« Vous entrerez dans les trous de la terre, dans les 
« cavernes des rochers ; » il disait enfin que les maîtres 
orgueilleux du monde verraient « le Fils de l'homme 
« sur le trône de sa gloire. » Il décrivait. ce Fils de 
l'homme comme « vivant avec le Seigneur des esprits, 
« l'élu que le Seigneur des esprits a comblé de ses dons 
« et qu'il a glorifié. » Les deux livres l'appelaient le Fils 
de Dieu, le Messie. 

Voilà ce qui remplissait le cœur des Juifs lors de la 
venue de Jésus -Christ ; leurs pensées en étaient pleines et 
leurs espérances s'en nourrissaient. Si ces vieux termes : 
Dieu, l'Éternel, le Père, le Rédempteur, étaient toujours 
sur leurs lèvres, le rapport qu'ils établissaient entre eux 
était faux. Le but auquel ils visaient était toujours 
comme jadis le salut de Dieu; mais ce salut était par 
eux faussement interprété dans le sens des superstitions 
auxquelles ils s'étaient entièrement abandonnés, et ils 
avaient perdu l'intuition originelle. 



III. Pour décrire aussi clairement et aussi succinte- 
ment que possible l'œuvre de Jésus-Christ, nous dirons : 
Il est venu rétablir cette intuition. Il est venu, il est 
vrai, pour nous sauver et nous donner la vie éternelle, 
mais c'est en nous rendant l'intuition qu'il nous sauve, 
qu'il nous donne la vie éternelle. 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 



179 



Nous en parlions déjà dans notre troisième chapitre, 
en faisant une revue sommaire de l'enseignement de 
Jésus. Mais nous nous trouvions arrêté en ce point 
parce qu'on nous présentait, comme l'attestation réelle 
de Jésus-Christ, les miracles et l'accomplissement sur- 
naturel de certaines prophéties minutieuses faites sur 
lui longtemps à l'avance ; puis parce que Jésus et la 
Bible étaient censés en appeler à cette attestation. 
L'objection qu'il fallait résoudre, et qui nous arrêtait 
alors, s'efface maintenant, et nous pouvons revenir h 
notre point de départ : ce qui a confirmé Jésus comme 
Christ, c'est qu'il a rétabli l'intuition primitive d'Israël. 
A la venue de Jésus-Christ, Israël était dévoyé; à 
propos de Dieu, de la loi, de la justice, du royaume, 
de la vie éternelle, ce n'était plus que verbiage dépourvu 
de sens; ces grands objets n'étaient plus compris. Tons 
pouvaient comprendre que la preuve ancienne et cer- 
taine de la vérité faisait défaut à Israël ; la sanction du 
bonheur et de la paix intérieure lui manquait évidem- 
ment. « Éternel, béni est celui qui met en toi sa con- 
« fiance ' . » Cette idée était une pierre angulaire de la re- 
ligion d'Israël. Or, il avait beau prétendre mettre sa con- 
fiance en l'Eternel, assurément ce peuple hébreu n'était 
plus béni par lui, et là, en présence de Jésus, il le savait 
aussi bien que Jésus même. « Ceux qui aiment ta loi 
« jouissent dune grande paix \ » c'était une autre 
pierre angulaire de cette religion. Mais la paix faisait 

1 Ps. LXXX1V, 13. 
- Ps CXIX, 1GÔ 






180 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



défaut à Israël autant que le bonheur, et ce peuple 
bouillonnait plein de trouble intérieur et de colère. 
Pourtant les voies de l'Éternel sont indubitablement 
celles de la joie et de la paix ; si donc Israël n'avait ni 
la paix ni la joie, c'est qu'il avait abandonné les voies de 
l'Éternel. Voilà la base constante et ferme de l'œuvre 
de Jésus, depuis son origine jusqu'à la fin. 

Observons tout d'abord que Jésus n'a jamais donné 
de Dieu une définition nouvelle, plus précise et scien- 
tifique; pour lui comme pour Israël, Dieu, c'est l'Eternel 
qui aime la justice ; pour lui comme pour Israël, Dieu 
n'est pas un terme scientifique, c'est un terme du langage 
commun, de la poésie, de l'éloquence, pour exprimer un 
vaste objet de la conscience qu'on ne saurait rendre 
d'une façon adéquate. Pour Jésus-Christ comme pour 
Israël, ce terme affirmait le pouvoir éternel en dehors 
de nous qui veut la justice, et il ne faut pas y chercher 
un autre substratum scientifique, l'affirmation d'une 
cause première, du gouvernement moral et intelligent 
de l'univers. Jésus a déterminé un grand mouvement 
d'investigation et de recherche, dont l'objet est la jus- 
tice, qui n'embrasse l'idée de Dieu que par cette voie, 
bien loin d'en faire une recherche directe et indépen- 
dante. Toute variation dans l'idée de la justice impli- 
quait nécessairement un changement correspondant 
dans l'idée du pouvoir qui veut la justice ; l'enseigne- 
ment de Jésus ne donne une nouvelle définition de Dieu 
que par rapport à ce changement, et dans les limites qu'il 
comporte. 

Jésus a renouvelé, sondé, retourné en tous sens cette 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 18 1 

idée de la justice; et bien que l'œuvre de Jésus, comme 
le nom de Dieu, réveille dans le croyant une foule d'é- 
motions, d'associations d'idées qu'une courte définition 
ne peut couvrir, nous suivrons ici le conseil de Jeremv 
Taylor : au lieu d'exhorter les hommes à s'élever vers Christ 
à vivre en Christ, nous croyons bien faire en cherchant 
des voies plus précises, des moyens plus pratiques, pour 
parler de lui ; et nous résumerons son œuvre en disant 
qu'il a rétabli l'intuition de Dieu en transformant l'idée 
de justice. Pour accomplir cette œuvre, Jésus nous donne 
une méthode et un secret. Les apôtres qui prêchèrent 
so bonne nouvelle annonçaient « le repentir qui donne la 
vie 1 , » « la paix en Jésus-Chris 2 ; » ces deux termes 
occupent une place capitale dans l'Évangile, et nous 
verrons que le repentir se rapporte à sa méthode, la 
paix, à son secret. 

Le but auquel l'homme doit tendre ne pouvait être 
un sujet de contestation entre Jésus et les Juifs. « Si tu 
« veux atteindre la vie, observe les commandements, » 
disait Jésus 3 . De son coté, Israël disait : « Celui qui 
«observe les commandements sauve son âme 4 . » De 
quels commandements s'agit-il? Des commandements 
de Dieu ; sur ce point aussi, aucun doute n'était pos- 
sible, a Mais, disait Jésus, vous avez détruit le comman- 
« dément de Dieu pour garder votre tradition, rendant 
« ainsi inutile le commandement divin 5 . » Les com- 

1 Actes, xi, 1S. 
- Id. x. 36. 
3 Math, xix, 17. 
k Pl'OV. xix, 10. 
"' Marc, vu, 9, 13. 




182 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



mandements qu'Israël observait n'étaient donc pas les 
commandements de Dieu, par lesquels l'homme sauve 
son âme, et parvient à la vie. Israël était là comme 
preuve manifeste de cette assertion ; il était là, sous les 
yeux du monde, sans joie, sans bonheur et sans paix, et 
il était admis pourtant que l'observance des vrais com- 
mandements de Dieu donnait la paix, le bonheur et la 
joie. 11 manquait donc une règle ou une méthode pour 
reconnaître quels étaient les vrais commandements. 
Jésus donna cette méthode : « Ce qui vous souille est 
« ce qui sort de votre cœur ' . » 

Nous avons vu l'importance capitale de la con- 
duite qui concerne les trois quarts de la vie, combien 
ses règles sont claires et certaines tant qu'il s'agit 
seulement de les connaître; nous avons vu, de plus, 
que les philosophes sont enclins à rapporter toute 
la conduite à l'un ou l'autre des deux instincts élé- 
mentaires de l'homme : l'instinct de conservation et 
celui de reproduction. L'un ou l'autre de ces deux ins- 
tincts est en jeu, disent-ils, en toute circonstance où il 
s'agit de moralité ou de conduite. Cette manière de voir 
répond assez bien aux faits, comme nous l'avons vu. On 
peut rapporter presque toutes les fautes de conduite aux 
appétits, qui sont la manifestation de ces deux instincts. 

Jésus ne s'est pas borné à dire que ce qui souille 
l'homme, c'est ce qui sort du cœur de l'homme ; il défi- 
nit explicitement ce qu'il a en vue et énumère : « Les 
« pensées mauvaises, les adultères, les fornications, les 



1 Math, xv, 18; Marc, vu, 20, 21. 



TEMOIGNAGE DE JESUS SUR LUI-MÊME. 



183 



« homicides, les larcins, l'avarice, les méchancetés, la 
« fourberie, la dissolution, l'œil malin et envieux, les 
« médisances, l'orgueil, la folie et le dérèglement de 
« l'esprit ' . » On peut en faire deux groupes : dans le 
premier seraient les fautes par amour de soi-même, par 
cupidité, par violence, que nous pouvons appeler fautes 
de caractère ; dans le second, les fautes par sensualité. 
Dans la série des fautes appartenant à l'un ou à l'autre 
de ces deux groupes, se trouvent presque toutes celles 
qui dérivent ou du caractère ou de la sensualité, par 
conséquent la presque totalité de la conduite humaine. 
Pour Jésus, les vrais commandements concernaient donc 
les inclinations aux fautes de la conduite, et, quant à 
ces fautes, il n'y avait plus de doute; pour certifier ce 
qui était certain déjà, il les émanerait. Mais les obser- 
vances extérieures n'étaient pas la conduite, n'étaient 
pas cette observance des commandements qui sauvait 
l'àme de l'homme et le faisait entrer clans la vie. La 
conduite, c'était mettre l'ordre dans les dispositions de 
l'âme sur certaines matières. 

Voilà la méthode de Jésus : il met en branle un grand 
et incessant mouvement intérieur d'attention et de véri- 
fication sur des matières qui font les trois quarts de la 
vie humaine, et qui sont faciles à reconnaître, à vérifier; 
le difficile, c'est de s'en soucier assez et de les mettre en 
pratique. C'était cette voie qu'il fallait suivre, car toutes 
les autres avaient mené à la confusion et à la ruine ; 
celle-ci menait à la paix et au bonheur. 



1 Maie, vu, 21, 22. 



184 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



Le précepte « d'observer le jugement divin, d'accom- 
« plir la justice 1 , » n'avait pas suffi à guider les Juifs. 
Le jugement divin, c'était pour eux : les viandes qxi'il 
fallait manger, ce qu'il fallait boire, les ablutions à faire; 
pour eux, la justice, c'était : « les dons, les sacrifices sans 
« action salutaire sur la conscience (voilà le mot de 
« Jésus) 2 . » « Ils payaient la dîme de la mentbe, 
« de l'anis et du cumin 3 ; » ils disaient au père et à 
la mère : « Tout ce dont je pourrais vous assister est 
« corban, c'est-à-dire consacré à Dieu, et je ne puis 
a rien faire pour vous *; » et leur cœur était plein de 
haine, Dieu ne les avait pas bénis. Mais, quant à ce que 
les hommes sont convenus d'appeler la conduite : le 
manger, le boire, les douceurs de la vie et les plaisirs, 
les richesses, les rapports sexuels, la satisfaction des 
appétits, des instincts, voici le précepte nouveau et bien 
plus sûr : Observez ce qui se passe en vous, obéissez à la 
voix de la conscience pour suivre le commandement de 
Dieu et obtenir sa bénédiction. « Ce qui souille l'homme, 
« c'est ce qui sort de l'homme même. » « Nettoyez pre- 
« mièrement le dedans de la coupe, afin que le dehors 
« en soit net aussi. » « Gardez-vous du levain des Pha- 
« risiens, qui est l'hypocrisie. » « Ne jugez pas selon 
« l'apparence, mais jugez selon la justice 5 . » Voici, 
disons-nous, la méthode de Jésus. Le mot important 






' Isaïe, lvi, 1. 
a Héb. ix, 9, 10, 
3 Math, xxm, 2.3. 
5 Marc, vu, 11. 

5 Marc, vu, 21; Math, xv, 18; Math xxm, 26; Luc, xn, 1; Jean, 
vu, 24. 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 



185 



dont il se servait ; et que Ton a traduit en grec par me- 
tanoia, appartient à cette méthode. Nous le rendons mal 
par le mot de repentir, qui signifie le chagrin de nos 
péchés, exprimé ou non. C'était là la moindre partie de 
l'idée de Jésus ; il s'agissait avant tout, pour lui, d'une 
activité féconde, d'un immense mouvement intérieur 
pour connaître et atteindre la règle de la vie. La meta- 
noia, c'est donc le renouvellement de l'homme intérieur. 
Prophètes et psalmistes, nous le savons, avaient indi- 
qué et recommandé ce mouvement de la conscience ; mais 
en faire une méthode positive diffère bien de l'indica- 
tion qu'ils en font. Le christianisme nous a rendu cette 
idée si familière qu'il est difficile, en en parlant aujour- 
d'hui, de donner aux mots dont on se sert pour expri- 
mer cette idée la fraîcheur de la nouveauté qu'ils avaient 
pour les premiers auditeurs. C'était introduire en morale 
et en religion le fameux Connais-loi loi-même des Grecs ; 
c'était l'introduire chez un peuple profondément sérieux, 
mais aussi rivé à une routine morale et religieuse et 
singulièrement dépourvu de flexibilité, de liberté in- 
tellectuelles. Pour ce peuple, c'était toute une révolu- 
tion. Ce n'était pas, il est vrai, difficile de dire : Nettoyez 
l'intérieur de la coupe, mais il était très-difficile d'obte- 
nir ce travail de purification intérieure. Celui dont les 
fondations sont établies sur le roc est, au point de vue 
moral et religieux, celui qui agit, disait Jésus, et non 
celui qui a entendu '. Dire : Regarde en ton cœur, 
n'était pas tout; et pourtant, nous pouvons à peine nous 



1 Math, vu, 2Q, 27. 



186 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



rendre compte de la puissance de ces paroles, lorsque 
Jésus les énonça pour la première fois. A force d'en- 
tendre ou de répéter cette expression, elle perd pour 
nous sa valeur, et il nous est difficile de comprendre 
avec quelle puissance elle faisait alors appel à de 
nouvelles habitudes intérieures; il faut pour cela 
chercher de nouveaux termes ou des paraphrases qui 
nous serviront en passant. Il ne s'agit pas seulement des 
mots employés par Jésus, mais aussi des mots qu'il fit 
surgir, et qu'employèrent les hommes pour exprimer 
l'effet qu'il avait déterminé en eux. Comme, au mot de 
Seigneur, nous substituons celui d'Eternel, comme nous 
appelons l'Evangile la bonne nouvelle, nous ferons bien 
de changer les expressions repentir, vérité, grâce, es- 
prit, banales aujourd'hui à force d'être répétées, afin de 
faire mieux sentir l'action qu'elles avaient sur les 
premiers auditeurs. Nous avons vu que la metanoia est 
le changement de l'homme intérieur ; le repentir qui 
donne la vie exprime donc un changement vivi- 
fiant du cœur de l'homme. Le mot vérité, qui se 
rapporte souvent à la pensée spéculative pure, ne 
rend pas si bien l'expression « aletheia » que le mot 
réalité, et « charis » signifie le don du bonheur '. 
Au lieu donc de dire : « C'est par Jésus Christ que 
nous viennent la grâce et la vérité 2 » nous dirons : 
C'est par Jésus que nous viennent le bonheur et la réa- 



II 



' Le professeur F. Newman a remarqué avec raison que cette tra- 
duction ne donne pas le sens exact du mot. Voir ce que nous disons 
deux paragraphes plus bas. Ce n'est pas le sens littéral d'un mot, tel 
que Charis, qu'il importe le plus de rechercher ici. 
- Jean, i, 17. 






TÉMOIGNAGE DE .JÉSUS SUR LUI-MÊME. 187 

litê ; disons : Connaître le bonheur de Dieu, selon la 
réalité, plutôt que : « connaître la grâce de Dieu, selon 
la vérité ' . » La forme ancienne vaut mieux que celle-ci 
comme traduction littérale ; nous ne demandons pas 
que la nôtre soit toujours conservée, elle n'a d'autre but 
que de mieux faire sentir comment agissaient les paro- 
les à l'origine. 

Ce mot esprit surtout, dont abuse la religion popu- 
laire, et qui en vient à signifier une personne sans corps 
(l'enfant ne définirait pas autrement un revenant), est-il 
bien traduit? Il vaudrait mieux dire influence, pour 
faire comprendre l'expression dont se servait Jésus dans 
le but de faire renaître l'intuition qu'Israël avait eue de 
son Dieu, et pour opposer la religion de ce peuple à ce 
que la conscience lui révélait; nous dirons donc : « Si 
« l'homme n'est régénéré par la purification et par une 
« nouvelle influence, il ne verra pas le royaume de 
« Dieu 2 . » Au lieu de proclamer la vérité féconde 
de l'évêque de Gloucester, la personnalité du Dieu 
de l'univers, Jésus s'élevait pour tous les temps contre 
ce jargon inutile; il disait: Dieu est une influence; 
ceux qui veulent le servir doivent le faire non par 
des formes verbales ou des rites, mais par le mou- 
vement du cœur et en réalité. Comment exprimerons- 
nous, assez énergiquement pour le faire sentir, l'appel à 
la conscience, aux sentiments religieux, contenu dans 
ce langage, qui n'est plus guère pour nous qu'une for- 
mule ? 



v Hl 









' Col. i, G. 
2 Jean, m, 5 



188 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



Cette même tendance se retrouve dans la règle donnée 
par Jésus relativement à la conduite à tenir en présence 
des actions des autres, règle qui se borne à en observer 
l'effet sur soi-même. C'est ce qui est si frappant dans 
l'histoire de la Femme adultère : « Que celui d'entre 
« vous qui est sans péché lui jette le premier la pierre. 
« Et se sentant repris de leur conscience, ils se retirè- 
« rent ' . » Mais qui donc est sans péché ? Quel est le 
juge qui ne serait ainsi paralysé par le témoignage de 
sa conscience ? La peine du délit n'est donc plus possi- 
ble, et avec la peine du délit s'écroulent le gouverne- 
ment et la société. Mais il faut observer que la répres- 
sion, le gouvernement, la société, sont des inventions 
postérieures, des créations de l'homme vivant en so- 
ciété, et ne dépendent pas de son intuition individuelle. 
Jésus n'a en vue que ce qui est primordial, l'individu et 
l'intuition. Atteignons d'abord l'individu ; l'intuition, 
les inventions secondaires se développeront d'elles-mê- 
mes, et si la conscience pouvait devenir une puissance 
suffisante, il n'y aurait plus de coupable à punir. Telle 
est la véritable voie religieuse, telle est celle de Jésus. 
Pour produire la rénovation nécessaire, il concentra ses 
efforts sur une méthode interne qui consiste à prendre 
conseil de la conscience. 



IV. Il fallait une règle d'action à ce monde actif de la 
conscience créé par la méthode de Jésus. On la trouve 
dans son secret. C'est la règle dont s'empara plus tard 
si énergiquement l'apôtre Paul ; il l'appela : le mut de 



Jean, vin, 9. 




TÉMOFfiXAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 



189 






la croix ' ou necrosis, l'action de mourir. Paul définis- 
sait cette règle d'action : « Porter toujours en notre corps 
« la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus paraisse 
« aussi en notre corps 2 . » Dans la théurgie populaire, 
ces mots se rapportent à la satisfaction vicaire du sang 
de la nouvelle alliance, au salut par la mort et les mé- 
rites du Christ, en vertu du contrat passé à l'origine 
dans le conseil de la Trinité, pour satisfaire la colère 
divine contre les pécheurs, et nous racheter. En vérité, 
ils se rapportent à une doctrine de Jésus bien des fois 
répétée, et dont il nous reste des mots frappants : « Celui 
« qui aime sa vie la perdra ; celui qui hait sa vie dans 
« ce monde, la conservera pour la vie éternelle. 3 » « Si 
« quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi- 
« même, qu'il porte sa croix tous les jours, et qu'il me 
« suive 4 . » 

Ces paroles, ou d'autres semblables, avaient été ré- 
pétées si souvent, qu'aucun des narrateurs ne pouvait 
les omettre ; on les retrouve dans les quatre Évangiles, 
comme on y retrouve la méthode de la conscience. 
L'évidence qui doit nous faire rapporter cette maxime à 
Jésus comme sa découverte personnelle, est ici plus 
frappante que jamais. Quoi d'étonnant ? Ne contient- 
elle pas le secret par lequel « l'Évangile fit surgir 
la vie, l'immortalité 5 , » pour nous servir des termes 
de l'enthousiasme? La méthode avait dirigé la vue 

1 0' loyoç o tciu cxaupou, I Cor. i, 18. 

2 II Cor. iv, 10 (selon le lis. du Vatican). 

3 Jean, xn, 25. 

4 Luc, ix, 23. 

3 II Tim. i, 10. 



190 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



du disciple sur son propre cœur, elle avait donné le 
branle à sa conscience, et la conscience lui avait dit 
tout d'abord qu'il y avait en lui deux moi, l'attirant en 
sens contraire. Tant que la méthode de Jésus reste sans 
action sur nous et ne nous dirige pas, nous sommes 
contraints de suivre, semble-t-il, les désirs de la chair et de 
nos pensées courantes ', comme si l'incitation signifiait 
le commandement d'agir. Mais en y faisant attention, 
nous trouvons que les impulsions ne signifient pas pour 
nous la marche à suivre, parce que les impulsions procè- 
dent de deux sources bien différentes et de valeur fort 
inégale. Saint-Paul établit le contraste en opposant 
l'homme intérieur à l'homme corporel, la pensée de la 
chair à la pensée de l'esprit 2 . Jésus le fit en opposant à 
la vie dans ce monde une autre vie, la vie réelle 3 . Dès 
que nous écoutons sérieusement la voix de la conscience, 
ce qu'elle nous dit par rapport à la conduite dans la vie, 
nous voyons clairement de quelle source proviennent 
nos impulsions et qu'il y en a, parmi elles, qui doivent 
l'emporter et d'autres qui doivent céder. 

C'est là un état négatif, le règne de la défense et de 
la contrainte, la morale seule est en jeu. Jésus en fit 
quelque chose de positif, d'attrayant; il illumina cet 
état, le transforma et en fit une religion par l'idée de 
deux vies. L'une, la vie réelle, heureuse et durable, 
éclairée par la vérité, en rapport avec le moi supérieur 

i Ta OsXviaaTa tîJç aa.pxàç xoà twv oiavoiôiv. Eph. Il, 3. 

- Rom. ch. vin. 

3 Jean xn, 25. Le sens est bien tel que je l'indique, quoiqu'il l'aille 
faire rapporter les mots sv t£> xo'uy.io toôtm à b [awôjv pour rétablir 
leur stricte connexion grammaticale et logique. 






^^^HHHi 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 



191 






et permanent ; l'autre, qu'on a tort d'appeler la vie, en 
rapport avec le moi inférieur et transitoire. Le premier 
type de vie était déjà un idéal qu'Israël chérissait (« Tu 
me montreras les voies de la vie ' »); on y entre, disait 
Jésus, en mourant à la seconde. Il faut noter que notre 
expression habituelle : « Renoncer à soi-même, » ne 
rend pas les paroles de Jésus et nous trompe. On entend 
communément par renoncer à soi-même se refuser quel- 
que chose; mais Jésus disait : qu'un homme se désavoue, 
qu'il fasse abnégation de lui-même, qu'il meure par rap- 
port à sa vie passée pour atteindre la vie réelle. Les 
termes : « L'homme, la vie passée, la vie du monde, » se 
rapportent aux désirs de la chair et de nos pensées cou- 
rantes; par sa méthode, Jésus avait déjà mis ses dis- 
ciples à même de les examiner, de les passer au crible, 
de les éprouver, en les comparant à ce que leur en disait 
la conscience. 

Ainsi, après avoir mis par sa méthode le disciple à 
même de reconnaître ce que c'était que la justice, par 
son secret, il le mettait à même de l'accomplir. C'est 
vivre, disait-il, que de renverser cette puissance qu'on 
appelle le moi, ne plus s'en inquiéter, l'abandonner à la 
mort ; ce n'est pas l'adversité ni le malheur. Ce qui le 
prouve, c'est que l'homme sent alors la vie au plus haut 
point; il sent qu'il est dans la bonne voie, qu'il va tou- 
cher au but et réussir. Le bonheur est ici la marque de 
la vérité; pour Israël, le bonheur signifie : l'Éternel 
est avec nous ; c'est voir le salut de Dieu. « C'est aux 



( Ps. XVI, 11. 



V 



192 



La. crise religieuse. 



fruits que vous connaîtrez l'arbre ', » disait Jésus, et le 
bon sens des hommes, répétant cette parole, en a fait un 
proverbe. Israël devait donc recevoir Jésus comme l'en- 
voyé de Dieu, parce que le secret de Jésus conduit au 
salut de Dieu qu'Israël désirait avant toute chose. Le 
mot de la croix, en fin de compte, devenait le « mot du 
royaume 2 . » Quand Jésus, parlant de lui-même, disait : 
« Mon Père m'aime, parce que je quitte la vie pour la 
« reprendre 3 , » il faisait appel à cette sanction expéri- 
mentale de son secret, le sens intime qui nous dit que 
Dieu est avec nous et nous approuve. La théurgie popu- 
laire a matérialisé cette idée, et en a fait la première 
personne de la Trinité approuvant la seconde parce 
qu'elle est fidèle au contrat passé dans les conseils de la 
Trinité ! Le sens réel est que la joie de Jésus, « ce Fils de 
la paix 4 , » cette joie qu'il désirait retrouver en ses dis- 
ciples 5 , provenait de ce qu'il avait suivi lui-même son 
secret. Le repentir, le changement intérieur qui donne 
la vie, avait donc sa contre-partie dans la promesse : 
« La paix par Jésus Christ 6 , » qui est la paix que l'on 
obtient en suivant son secret. 

C'est la vérité de la règle qu'il faut mourir au moi 
apparent pour vivre de la vie réelle, qui en fait toute la 
valeur; or, cette vérité est hors de doute. Nos bons amis 
les philosophes, pourvus d'une science systématique et 



1 Math, xii, 33. 

" Xo'yoç rr\ç ëatjiXeîaç , Math, xul, 19. 

3 Jean, x, 17. 

4 Luc, x, 6. 

5 Jean, xvn, 13. 

6 Actes, x, 36; xi, 18. 



■^■^■■■■■■■■■■B 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI -MÊME. j 93 

•l'une nomenclature appropriée, qui savent ce que c'est 
que l'égoïsme et l'altruisme, feraient dépendre cette 
vérité de la physiologie psychologique. L'expérience 
humaine l'affirme, la confirme et en rend compte dans 
ce qu'il y a de plus simple et de plus terre-à-terre 
comme en s'élevant vers les sommets où planait Jésus' 
Tous les bons observateurs ont reconnu, dans ce qui 
concerne la conduite, l'opposition qu'il y a entre l'im- 
pulsion première de l'homme et la loi réelle de son exis- 
tence reconnue postérieurement; ils ont vu que l'homme 
accomplit comme homme sa fonction, remplit sa desti- 
née, atteint son but en satisfaisant à la loi réelle de son 
existence; que finalement son bonheur en dépend On 
ne saurait exprimer ce résultat de l'expérience géné- 
rale d'une façon plus simple ni plus exacte que ne l'a 
fait Aristote. 

« Dans un tout composé de parties, dit ce grand natu- 
« rahste, il faut toujours qu'une des parties impose la 
« régie aux autres; il en est ainsi dans toute la nature 
« Nous le voyons môme dans les choses inanimées : elles 
« ont leur harmonie ou leur loi. L'être vivant est corn- 
« pose de l'âme et du corps; la première impose natu- 
« Tellement la règle à l'autre. Or, pour savoir ce qui est 

< naturel, il faut reconnaître quand la loi de la nature 
« est le mieux satisfaite, et quand elle est trangressée. 

< H faut donc observer l'homme qui présente les meil- 
« leurs rapports de l'âme et du corps, et chez lui nous 
« verrons l'âme prédominer; car, si chez ceux qui font 
« du tort aux autres et à eux-mêmes, le corps parait sou- 
« vent imposer sa loi à l'âme, c'est que ceux-ci sont des 

MATHIEU ARNOU;. 



I 






194 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



« misérables trahissant la nature 1 . » Aristote poursuit, 
en faisant la distinction entre le corps., que l'âme doit 
gouverner en maître absolu, et le mouvement de la 
pensée et du désir sur lequel l'âme exerce une autorité 
constitutionnelle ; ses paroles rappellent exactement les 
expressions dont se sert saint Paul pour désigner le 
double ennemi : la chair et les pensées courantes. C'est 
qu'ici nous sommes sur le terrain de l'expérience géné- 
rale. Nous pouvons encore citer cette maxime de Stobée : 
« Il faut d'abord apprendre à se maîtriser soi-même pour 
« parvenir à l'exellence 2 ; » ou celle d'Horace : « Maîtrise 
« tes pensées ou tu seras leur esclave ; il faut leur iinpo- 
« ser des freins et des chaînes 3 . » Dans l'autobiographie 
de Goethe, nous trouvons : « Tout nous prêche le renon- 
« cernent 4 , » et dans son Faust : « Pendant toute la vie, 
« chaque heure nous crie sans cesse, de sa voix rauque : 
« Il faut te passer de ceci, il faut te passer de cela 5 . » 
Ils portent tous témoignage à la nécessité de cette loi 
naturelle de l'obéissance et du renoncement, comme à 
l'effort, au travail, à la souffrance qui l'accompagnent. 
Mais on s'élève plus haut en répétant avec Platon : « La 
« peine et les tourments nous sont secourables ; c'est 
« par eux seuls que nous pouvons nous débarrasser 



1 Politique, i, 5. 

2 IlavTo; Y.y.\oû xTvîaaTOç tcovo; irpoïifE'ÏTat 6 Y.U.T ÊYxpcketav. 
•' .... Animum rege, qui nisi paret 

Imperat; hune frsenis, lmnc tu compesce catenis. 
* Ailes rul't uns zu, das wir entsagen sollen. 
6 Entbshren sollst du ! sollst entbehrcn ! 

Das ist der ewige Gesang, 

Dén unser ganzes Lciien lang 

Uns heiserjede Stunde singt. 



TÉ.MUIUiNAUE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. J95 

« de notre iniquité '; » et plus encore avec saint Pierre : 
« Celui qui souffre en la chair cesse de pécher 2 . » En 
suivant ces pensées, nous voyons d'abord la nécessité de 
cette loi de l'obéissance et du renoncement, avec les 
peines et les tourments qu'elle implique; nous voyons 
aussi combien elle est salutaire. Elle est salutaire, pleine 
d'espérance et de bonheur, comme l'indique Wordsworth 
avec plus de force encore, en disant du devoir : « Rien 
« n'est beau comme le sourire de ta face, » ou l'évêque 
Wilson, qui dit : « C'est par l'abnégation que nous ac- 
« quérons de la force, que s'élèvent nos affections, que 
« nous assurons notre paix intérieure. » Mais écoutons 
Gœthe surtout, quand il s'écrie : « Meurs pour vivre ! il 
« le faut, afin que tu ne sois plus un hôte troublé sur 
« cette terre de misère 3 . » Le grand poète allemand 
faisait ici un emprunt a Jésus, et son témoignage a d'au- 
tant plus de poids qu'il ne l'eût pas fait si la vérité ne 
l'y avait contraint. 

Jamais, certes, on ne proclama si magistralement le 
bonheur qui se cache sous la peine que ne le fit Jésus, 
quand il appela hardiment la suppression de nos impul- 
sions premières et de nos pensées courantes la vie, vie 
réelle, vie éternelle. Jésus n'avait pas vu seulement la 
grande vérité nécessaire qu'il doit y avoir dans la nature 



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Aui' dcr dunkehi lii-iJe : 



190 



LA CUISE RELIGIEUSE. 



humaine, comme dit Aristote, une partie qui donne la 
règle et une partie qui la subit ; Jésus l'avait si pleine- 
ment comprise que son regard perçant put reconnaître 
sous les peines superficielles la joie qu'elles recouvrent; 
il remplit de promesse et d'espérance la loi du renonce- 
ment, et la rendit infiniment attrayante. Si d'autres 
peuples ont reconnu l'importance de la justice, Israël, 
qui en a reconnu le bonheur mieux que tous les autres, 
est à bon droit le peuple de la justice ; de même l'abné- 
gation, le grand facteur de la justice, est le secret de 
Jésus; car si d'autres en ont reconnu la nécessité, Jésus 
avant tous les autres y a vu la paix, la joie, la vie. 

Observons-le tout d'abord, Aristote lui-même (c'est 
une marque de sa valeur) ne commence pas, dans le 
passage que nous avons cité, par exposer un système 
complet de physiologie psychologique , pour nous montrer 
où, comment, pourquoi la règle du renoncement inter- 
vient dans ce système ; il ne trace pas la loi définitive 
de l'existence humaine dont cette règle dérive. La règle 
existe, et elle fait partie, dit-il, de la loi de l'existence ; 
nous devons observer les hommes excellents chez les- 
quels elle prédomine, pour reconnaître qu'elle en fait 
partie. D'un bout à l'autre, il fait ainsi appel à ce sens 
de vérification que nous avons reconnu en chacun, et qui 
nous met tous à même de nous y reconnaître dans cette 
affaire si simple et si importante de la conduite ; il ne 
tire pas ses conclusions d'une théorie spéculative, ou 
d'un système ontologique. Il montre ainsi sa valeur, 
parce que la loi de notre existence n'est pas chose anté- 
rieurement définie et connue, que l'on puisse démontrer 






TÉMOIGNÂT,]! DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 



197 



comme faisant partie d'une théorie spéculative, d'un 
système ontologique; cette loi se découvre et devient, 
quand nous suivons, au milieu des occupations de la 
vie, la règle du renoncement. Cette règle mène par 
des degrés sensibles à la loi de notre être, c'est ce que 
nous pouvons en dire de plus certain, et en ce qui con- 
cerne la pratique de la vie, cette base expérimentale 
est bien plus sûre que toute théorie et que tout 
système. Jésus fuyait ces théories. C'est ici que se 
caractérise son enseignement, qu'il se distingue par 
exemple de celui du quatrième évangéliste. Cet au- 
teur manie la spéculation que nous pouvons appeler 
théosophique d'une façon belle et digne; le début de 
son Évangile est noble et profond. Mais c'est de la 
théorie, théorie intellectuelle de la nature divine, du 
système du monde, qui était alors et qui est encore en 
dehors de l'expérience. Nous ne pouvons donc pas 
concevoir Jésus énonçant cette introduction du qua- 
trième Evangile, parce que Jésus s'éloigne toujours de 
la théorie et prend toujours pour base l'expérience. Il 
est vrai, cette expérience doit, en bonne philosophie, 
trouver un jour sa place dans une théorie parfaite de la 
nature humaine ; mais le point important à considérer 
est que l'expérience est suffisante et nous offre dans la 
pratique un point d'appui solide, longtemps avant 
l'établissement définitif de la théorie. Or, c'était sur 
l'expérience que s'appuyait toujours Jésus. 

Que ceux qui ont des talents en ce genre fassent voir 
dans leurs systèmes de physiologie psychologique tout le 
contenu de cette expérience, ce qui y aboutit, ce qui eu 




M 



ION 



I.A (1RISK RKI.IfilEUSE. 



dérive, rien de mieux, et leurs efforts sont louables de 
nos jours comme aux temps passés. On verra ainsi peut- 
être les rapports de cette expérience avec les autres 
vérités psycho-physiologiques, telles que l'unité de la 
vie, pour me servir des termes courants, et l'imperson- 
nalité de la raison. Mais, dès lors, il ne s'agit plus de la 
conduite, il s'agit de philosophie, d'un exercice intel- 
lectuel, dont la valeur est scientifique. La conduite 
fait les trois quarts de la vie ; il n'en reste donc qu'un 
quart pour nos facultés esthétiques et intellectuelles, 
toutes réelles qu'elles soient; et en partageant également 
ce quart de la vie entre l'art et la science, il ne reste 
plus qu'un huitième de la vie pour chacun d'eux. 

Ainsi donc, comme partie intégrante d'un système 
psycho-physiologique, cette vérité : Celui qui aime sa 
vie la perdra ; Celui qui hait sa vie dans ce monde la 
conservera pour la vie éternelle, n'intéresse qu'un hui- 
tième de notre vie. Mais Jésus ne s'était pas occupé des 
vérités scientifiques, et n'a rien à nous enseigner à cet 
égard, ce qui le distingue de tous les moralistes, de 
tous les philosophes, et même des plus grands de. ses 
disciples. D'où procède sa doctrine, nous ne saurions le 
dire ; il l'exposa toujours comme intuitive, comme règle 
pratique qui acquérait la force de l'intuition pour tous 
ceux qui l'adoptaient. Son enseignement est dépourvu 
de tout caractère métaphysique, et s'éloigne ainsi de la 
doctrine préférée de nos théologiens, la personnalité 
du Dieu de l'univers. C'est que, comme règle pra- 
tique, cette vérité n'est pas susceptible d'application, 
et ne peut acquérir la force de l'intuition. Mais ce 



TEMOIGNAGE DE JESUS SUIÎ LUI-MÊME. 



199 



que nous appelons le secret de Jésus : « Celui qui aime 
sa vie la perdra; » « Celui qui hait sa vie dans ce 
monde la conservera pour la vie éternelle, » est une vé- 
rité dont il pouvait dire : Il en est ainsi, faites-en Fessai ; 
vous le verrez bien en vous sentant vivre, en sentant 
que vous êtes dans la bonne voie, que vous allez réussir 
et atteindre le but. 

Il en est de même du commandement : « Aimez-vous 
les uns les autres ', » forme positive du commandement : 
« Renoncez à vous-même '-,» que l'on peut déduire tous 
deux comme vérités psycho -physiologiques. Ce principe 
était pour Jésus une règle pratique et une intuition ; le 
bonheur qui résultait de sa mise en œuvre, prouvait sa 
vérité comme règle de la vie. Le bonheur qui prouve 
ces vérités et les rend attrayantes, caractérise son se- 
cret d'abnégation, comme sa méthode de la conscience. 
Il caractérise surtout son secret. Bien des idées, 
comme nous l'avons vu, s'accumulent autour du mot 
Dieu; mais en lisant la Bible, la meilleure interprétation 
qu'on en puisse donner est celle de la puissance éter- 
nelle en dehors de nous, qui veut la justice; de même, 
•c'est en nous reportant surtout à son secret, au bonheur 
qu'il implique, que nous comprendrons le mieux plu- 
sieurs expressions de Jésus, bien qu'elles s'étendent au 
delà. Le pain de vie, l'eau vivifiante, c'est en général 
Jésus, Jésus en tout son être, en son effet total; mais, 



* Jean, xm, 34. 

2 « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie... 
« Comment le savons nons ? Parce que nous aimons les frères. » I ép. 
Jean, m, 14. 



200 



LA nniSE RELIGIEUSE. 



dans le cas particulier, c'est Jésus offrant son secret. Et 
quand il dit : « Celui qui me mange vivra par moi ', » 
nous le comprendrons d'autant mieux que nous aurons 
son secret en vue. 

De même, comment faut-il interpréter, pour les mieux 
comprendre, ces paroles célèbres dites à la Samaritaine, 
près du puits de Jacob : « Celui qui boira de cette eau 
« aura encore soif; mais celui qui boira de l'eau que je 
« lui donnerai n'aura jamais soif, et cette eau que je lui 
« donnerai deviendra en lui une fontaine d'eau qui re- 
« jaillira jusque dans la vie éternelle*. » Qu'est-ce donc 
qu'il faut entendre par cette eau vivifiante que je lui donne- 
rai? Sans aucun doute, c'est Jésus lui-même et sa parole ; 
mais pourtant ce n'est encore là qu'une de ces notions 
vagues, dont Jeremy Taylor nous conseille de nous 
défier. L'évêque de Gloucester va peut-être nous dire 
qu'il s'agit de cette vérité vivifiante que le créateur de 
l'univers est une personne, ou de cette autre : que le 
Fils éternel est consubstantiel au Père. Mais assurément, 
dire qu'après avoir connu ces vérités, un homme n'aura 
plus soif, ce serait faire une figure de rhétorique un peu 
forcée. Voyez au contraire comme les paroles convien- 
nent au secret : celui qui aime sa vie la perdra, celui qui 
hait sa vie en ce monde la conservera pour la vie éter- 
nelle. Ce secret de Jésus, comme' nous l'appelons, s'ap- 
plique journellement aux mille problèmes que soulève 
la conduite, et peut seul leur donner une bonne solution : 
c'est la fontaine dont les eaux vives couleront pour la 

' Jean, vi, "7. 
- Je;m, iv, l.'î. II. 



TÉMOIGNAGE DR JÉSUS SCJR LUI-MÊME, 



201 



vie éternelle. Quand Jésus parle de la vie et de la mort, 
il faut donc avoir en vue son secret, qui était alors au 
fond de sa pensée. 

Maintenant nous apprendrons aussi à éviter Terreur, 
grosse de tant d'autres, de ceux qui nous présentent une 
série de maximes, celle du Sermon sur la montagne, par 
exemple, comme la somme et la formule du christia- 
nisme. Des maximes de ce genre ne sont que les appli- 
cations de la méthode et du secret de Jésus qui sont 
encore capables d'un nombre infini d'applications du 
même genre. Le christianisme est une source; toute 
l'eau d'un des ruisseaux qui en découle ne peut en être 
appelée la somme. 

V. La conscience comme méthode , le renoncement à 
soi-même comme secret... Mais peut-on rendre complè- 
tement compte de l'enseignement de Jésus sans parler 
de sa douceur, cet élément dans lequel s'exerçaient chez 
lui cette méthode et ce secret? Aux textes cités qui 
nous les font connaître, il faut certainement ajouter 
celui-ci : «Apprenez de moi que je suis doux et humble 
« de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes '. » 
Faut-il rapporter à la méthode cette douceur sans la- 
quelle nous ne pouvons voir clairement le fond de nos 
cœurs? ou cette douceur fait- elle partie du secret? En 
effet, les passions brutales n'existent plus pour celui qui 
meurt à son moi inférieur. Pourtant, en Jésus, la dou- 
ceur était plutôt l'élément dans lequel s'exerçaient sa 



1 Mat. xi, 29. 



202 



LA CUISE RELIOIEUSE. 




méthode et son secret, le milieu où se développaient l'un 
et l'autre. Il s'expliquait admirablement à ce sujet le 
jour où, pour toute réponse à la question sotte : « Qui 
« est le plus grand dans le royaume des ci eux? » il pre- 
nait par la main un enfant qu'il attirait au milieu de ses 
auditeurs et disait : « Celui qui s'humiliera et se rendra 
« petit comme cet enfant, celui-là sera le plus grand 
« dans le royaume des cieux '. » 

Nous avons ici et l'appel à la conscience et le renon- 
cement à soi-même ; mais ce qui est surtout admirable, 
c'est cette façon si raisonnable, si tendre, si exquise 
de nous donner un exemple d'appel à la conscience, 
exemple d'abnégation, plein de charme, de douceur et 
si heureusement choisi. 

La conscience comme méthode, le renoncement à 
soi-même comme secret, s'exerçant dans cet élément de 
douceur, produisaient, par leur réunion en Jésus, l'im- 
pression totale de son epieiheia, sa douce raison 2 ; impres- 
sion totale, indéfinissable, ineffable, à laquelle ses dis- 
ciples ne pouvaient résister, non'p lus qu'ils n'en pouvaient 
rendre compte, et qu'ils cherchent à indiquer en parlant 
de la douce raison du maître, plein de grâce et de vérité. 

C'est en Jésus seul qu'on retrouve cette marque totale 
de grâce et de vérité, cette conjonction exquise, cet 
équilibre de la méthode interne si bien maniée, du 
constant oubli de soi-même au milieu de tant de douceur. 
Mais sans son équilibre parfait, sans sa douce raison, 
qu'est-ce que la méthode de la conscience ou le secret 



• Mat. xvm, 1, 4; Marc, îx, 15. 

- Bossuet l'appelle le débonnaire, Jésus, v. 



MMB^BHMM 



TEMnUîNAfiR DE JESUS SI'R I.IT1-MKME. 



203 



d'abnégation de Jésus 5 " Si grande qu'elle soit, leur va- 
leur est loin d'atteindre l'exemple qu'il nous donne, en 
nous invitant à le suivre. Leur emploi machinal, aveu- 
gle, les fausse et nous mène aux plus étranges aberra- 
tions. Le secret tout seul produit saint Siméon Stylite 
sur sa colonne, fait porter à Pascal une ceinture garnie 
de pointes de fer, et conduit Lacordaire à se flageller 
sur son lit de mort. La méthode seule donnera nos 
dissidents protestants tout pleins de leurs vétilles insen- 
sées, se targuant de leur conscience, ignorant que, si 
l'homme n'atteint au fond de sa conscience pour y dé- 
couvrir la vérité, la conscience est sans valeur pour lui. 
Aussi Jésus ne disait-il pas à ses disciples : Croyez à 
ma méthode, croyez à mon secret; il disait : Croyez en 
moi. 11 ne disait pas : Suivez ma méthode, suivez mon 
secret, il disait : Suivez-moi. Il fallait se nourrir de lui, 
ou, comme il disait encore, demeurer en lui, lui dévouer 
son cœur et son esprit, pour apprendre à se servir et de 
la méthode et du secret. 

Mais c'est justement ce qui avait été dit à Israël, 
par rapport à l'Éternel lui-même : « Que l'Éternel soit 
« toujours devant moi. Que mes yeux soient toujours 
« tournés vers l'Éternel. L'Éternel est la force de ma 
« vie. Je vous recommande en tout de suivre l'Éternel '.» 
Retournons donc à Israël et à ses croyances. 

VI. Nous avons vu qu'à la venue de Jésus-Christ, 
l'esprit des Juifs était plein d'une fantasmagorie trouble 
et grandiose : Dieu allait juger le monde; il allait en- 



' Ps. xvi, 8; xxv, 15; xxvn, 1, 14. 



•204 



.A CRI5E REUGIEI'SE. 



voyer son Messie sur les nuées du ciel, se venger de ses 
ennemis et rendre le royaume à Israël. Nous avons in- 
diqué les textes qui marquent cette attente, depuis le 
prophète désigné par Moïse et le rejeton puissant qui 
sortira de la tige de Jessé, selon Isaïe, jusqu'au Fils de 
l'homme, jusqu'au Fils de Dieu, du livre de Daniel, jus- 
qu'au Messie enfin. 

Mais il y avait une autre série de textes qui marquaient 
un serviteur, émissaire divin, parallèlement aux textes 
qui indiquaient le lion de la tribu de Juda, le rejeton 
royal et victorieux de David. Il était écrit : « Voyez 
« mon serviteur que je protège; je l'ai choisi, c'est en 
« lui que se réjouit mon âme. En lui j'ai mis mon esprit; 
« il annoncera la justice aux nations. Il ne luttera pas, 
« il ne poussera pas des cris, on n'entendera pas sa voix 
« dans les rues; il déclarera le jugement avec vérité. 
« Jusqu'à ce que le jugement soit établi sur la terre, il 
« sera sans défaillance, et les contrées lointaines atten- 
« dront sa loi ' . » De qui s'agit-il? 

Ou bien : « Il paraissait méprisable, et nous n'en avons 
« fait aucune estime ; il a été percé de plaies pour nos 
« iniquités, il a été brisé pour nos crimes. Nous nous 
« étions tous égarés comme des brebis errantes, chacun 
« s'était détourné pour suivre sa propre voie, etl'Éternel 
« l'a chargé, lui seul, de l'iniquité de nous tous. Il n'a 
« point commis de violence, et cependant sa tombe est 
« entre celles des méchants : l'Eternel a voulu le frapper. 
« Mais après qu'il aura livré son âme pour le péché, il 



1 Isaïe, xlii, 1, 4. 






TEMOIGNAGE DE JÉSUS SUK LUI-MÊME. 



205 






« verni sa race durer longtemps, il prolongera ses jours, 
« et la volonté de l'Étemel prospérera dans sa main. Il 
« verra le fruit des souffrances de son âme, et il en sera 
« rassasié '. » De qui s agit-il encore? Du prophète sem- 
blable au grand Moïse ou du brillant rejeton de Jessé qui 
frappe la terre de la verge de sa bouche et renverse les 
méchants du souffle de ses lèvres, dominant d'une mer 
à l'autre, devant qui tout s'écroule, auquel les nations 
obéissent, dont la race devait être éternelle, et dont le 
trône devait durer comme les jours du ciel? Pour Israël, 
tel était le Messie qui devait venir sur les nuées célestes, 
le Fils de l'homme, siégeant sur le trône glorieux, celui 
qui devait donner le royaume aux saints du Très-Haut. 
Le serviteur, humble et affligé, pouvait-il être aussi le 
rejeton, le Messie, par conséquent le Fils de Dieu destiné 
à donner le royaume? Israël n'avait pas identifié ces 
deux idéals. Ça et là on avait eu comme des lueurs de 
vérité ; par moments, les idées s'étaient élevées, on avait 
fait des tentatives isolées pour rapprocher l'un et l'autre 
idéal; mais le peuple juif, en masse, ne les avait pas 
identifiés, et la chose ne lui avait jamais été présentée 
de telle sorte qu'il le pût. 

Quand Jésus vint déclarer hardiment qu'il s'agissait 
là d'un seul et même objet, cette nouveauté était 
étrange, et pourtant Jésus donnait ainsi la solution 
profonde et vraie de l'histoire merveilleuse d'Israël : 
« Bientôt, disaient les Juifs, le Dieu des cieux suscitera 
« un royaume qui ne sera jamais détruit 2 . » Oui, ré- 



' I*aïe, tin, :!. 5, 6, 9, 10, 1). 
- Daniel, u, 41. 



206 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



pondait Jésus, « le temps est venu, le règne de Dieu est 
« proche, changez vos cœurs et croyez à la bonne nou- 
« velle'. » Mais, objectaient les Juifs : « Elie doit rêve- 
« nir d'abord 2 . » Jésus répondait : « Elie est revenu 3 ; » 
c'est mon précurseur Jean-Baptiste qui a prêché comme 
moi Le renouvellement du cœur. Les Juifs poursui- 
vaient : « Il y aura d'abord un temps de détresse tel 
« qu'il n'y en a point eu depuis qu'il y a eu des nations 
« jusqu'à ce jour ; ce sera l'abomination et la désolation ; 
« un fleuve de feu descendra du trône de l'Ancien des 
« jours, et on verra venir sur les nuées des cieux Celui 
« qui ressemble au Fils de l'homme 4 . » Jésus contem- 
plait ce peuple farouche et intraitable qui vivait en 
dehors du possible, et. dont les destinées allaient fatale- 
ment s'accomplir. « Hélas ! répondait-il, les oiseaux de 
« proie se réuniront sur le cadavre 5 . » Vous serez bien- 
tôt témoins d'une affliction telle qu'il ne s'en est pas vu 
depuis le commencement du monde jusqu'à ce jour; 
vous verrez le Fils de l'homme ; vous verrez les armées 
entourer Jérusalem ; vous verrez l'abomination et la dé- 
solation, et, du temple, il ne restera pas pierre sur pierre. 
Mais, disaient les Juifs : « le jugement se tiendra et 
« alors ce sera la délivrance du peuple, de tous ceux 
« dont le nom sera écrit dans le livre 6 . » « Le jugement 
« s'approche, leur répondait Jésus, le jugement terrestre 



1 Marc, i, 15 

2 Marc, ix, il. 

3 Math, xvii, {2. 

i Dan. xn, 1, 11: vu, 10, 13. 

5 .Math, xxiv, 28. Voyez tout le chapitre; et aussi, Luc, xxi. 30. 

5 Dan. vu, 10; xn, 1. 






TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 20? 

« de la ruine de Jérusalem ' . » Mais, de plus, à cette 
crise extérieure correspondra en même temps un juge- 
ment intérieur, la crise nouvelle de la conscience. 
« L'heure s'approche, elle est venue, où les morts enten- 
te dront la voix du Fils de Dieu ; et celui qui l' écoutera 
« vivra 2 . »« Quiconque appartient à la vérité écoute ma 
« voix 3 , » « il a pour juge la parole môme que j'ai 
« annoncée 4 . » Et les Juifs : « Le juste se réveillera 
« pour vivre de la vie éternelle 5 . » « Si quelqu'un garde 
« ma parole, répondait Jésus, il ne mourra jamais (i ; » ma 
« parole sera pour lui la fontaine d'eau vive qui rejaillira 
« presque dans la vie éternelle 7 . » Mais, disaient enfin 
les Juifs : « Le Messie divin gouvernera les nations avec 
« une verge de fer 5 , il frappera les méchants du souf- 
« fie de sa bouche 9 , son trône sera éternel, sa puissance 
« s'étendra d'une mer à l'autre, et les gentils lui seront 
« donnés 10 .» «Vous ne savez pas à cpiel esprit vous 
« appartenez", disait Jésus; le Messie est doux et 
« humble de cœur 12 , « « il ne rompt pas le roseau 
« froissé, il n'éteint pas la mèche qui fume encore ' 3 , » 



1 Math, xxiu, 36, 3'J. 

2 Jean, v, i'i. 

3 Id. xvn i, 37. 

4 Id. xii, 48. 

5 Dan. xn, 48. 

Jean, vin, 51. 
7 Id. îv, 14. 

* Ps. ii, 9. 
11 K xi, 4. 
10 Ps. i.xxxix, 4; lwii, 8 ; u, 8 et Is, u\ , 3. 

1 ' Luc, ix, 55. 
'- Math, xi, 29. 
" //. xn, 20* 



w 






?08 



LA CUISE RELIGIEUSE. 



« il doit souffrir beaucoup, il doit être repousse du sein 
« de sou peuple '. » « Il faut, pour que le grain qui 
« tombe à terre "ne reste pas stérile, qu'il y périsse, et 
« alors seulement il fructifie 2 ; » « et moi qui vous parle 
« je dois être levé de dessus terre pour attirer à moi tous 
<c les hommes 3 . » Puis, se tournant vers ses disciples: 
« Soyez sans crainte, petit troupeau, car c'est le bon 
« plaisir de votre Père de vous donner le royaume \ » 
« Et j'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de cette 
« bergerie ; il faut que je les amène aussi, et il n'y 
« aura qu'un troupeau et qu'un pasteur 5 . » 

C'est ainsi que Jésus identifiait les deux idéals, son 
idéal à lui et l'idéal populaire, tout encombré de vaines 
superstitions. Le langage de ces superstitions populaires 
revenait sans cessse sur ses lèvres, parce qu'il cherchait 
sans cesse à les ramener à l'idéal supérieur qui pouvait 
seul les rendre vraies et grandes. Les Juifs ne pouvaient 
le suivre, il était inutile de l'espérer. Ses meilleurs 
disciples le suivaient imparfaitement, et le christianisme 
populaire est resté bien au-dessous d'eux. En disant : 
« L'heure s'approche, elle est venue, et les morts enten- 
« dront la voix du Eils de l'homme, et ceux qui l'enten- 
« dront vivront 6 , » Jésus ne pouvait faire sortir les 
Juifs de leurs croyances superstitieuses pour les élever 
à son idéal, au sens nouveau des mots : la vie, la mort. 



1 Luc, xvn, 25. 

2 Jean, xn, 24. 

3 Jean, xn, 32. 
1 Luc, xn, 32. 

:i Jean, x, 16, 17 
u Jean, v, 25. 



TÉMOIGNAIS DE JÉSUS SUK LUI-MÊME. 



209 



Mais ces paroles n'ont pas eu plus d'action sur le 
christianisme populaire qui s'en est servi, comme de tant 
d'autres, pour se forger des superstitions nouvelles cor- 
respondant de tous points à celles des Juifs. 

Et cependant, si Jésus devait parler de religion aux 
Juifs, il était bien forcé d'employer les termes connus de 
celle qu'ils professaient; nous avons vu qu'il s'en servait 
en effet, et comment il les employait. Ceci nous mène 
plus loin, et nous explique en quel sens il se servait des 
mots : le Christ ou le Messie, le Fils de l'homme, le Fils 
de Dieu. Les Juifs parlaient sans cesse du Messie comme 
ils parlaient de Dieu. Ils croyaient au Messie d'après les 
idées qu'ils s'en étaient faites, parce qu'ils croyaient 
en Dieu, en suivant le même ordre d'idées; mais 
ils se trompaient dans les deux cas. Toutes leurs 
aspirations étaient alors tournées vers le Messie; il 
fallait en ces circonstances changer leur idéal du Messie 
si l'on voulait agir pour leur bien. Mais cet idéal dépen- 
dait de l'idée qu'ils se faisaient de Dieu, et en ce 
moment cette idée était fausse comme leur idéal du 
Messie. 

L idée jadis avait été vraie, au moins comparativement, 
quand Israël avait eu l'intuition divine de l'Éternel 
qui aime la justice. L'intuition ne s'était pas éteinte au 
point de ne pouvoir renaître. Il fallait donc ramener les 
Juifs à une connaissance plus vraie de Dieu et de sa 
justice pour changer leur idéal messianique, entaché 
d'erreur et plein de danger, pour leur faire croire au 
Messie réel. Voilà le moyen qui était seul possible pour 
opérer un changement dans le faux idéal messianique. 






MATHIEU ARNOLD. 



1 I 



w 



210 LA CRISE RELIGIEUSE. 

Telle fut l'œuvre de Jésus. Comme nous l'avons vu, il 
s'efforça de l'accomplir au moyen de sa méthode et de son 
secret. Sa méthode, le renouvellement du cœur, venait 
d'abord : « N'errez plus à l'aventure, ne vous amusez 
u pas à des chimères ', » disait-il à son peuple? «Vous 
« demandez le royaume divin : le royaume de Dieu, 
« c'est le règne de la justice , les hommes accomplissant 
« la volonté divine; cherchez donc le règne de Dieu, il 
« est en vous *. » Fuis venait son secret, le secret de la 
paix : « Renoncez à vous-mêmes ; portez votre croix 
« tous les jours et suivez-moj 3 . Qui aime sa vie la 
« perdra; mais celui qui hait sa vie dans ce monde la 
« conservera pour la vie éternelle. 4 » Cette révolution 
était si grande, que le dernier du nouveau royaume cé- 
leste, ce domaine de la méthode et du secret, était plus 
grand, disait Jésus, que celui qui, comme Jean -Baptiste, 
était le plus grand de l'ancien domaine de la religion 
j uive 5 . Et ceux qui obéissaient à l'Évangile de ce nouveau 
royaume venaient à la lumière 6 ; ils avaient la joie ', la 
paix leur était assurée 8 ; ils n'auraient plus soif, la parole 
devenait pour eux la fontaine d'eau vive qui coulait pour 
la vie éternelle 9 . Mais la lumière, la joie, la paix étaient 
les marques reconnues de la justice, de l'obéissance à la 



Si- 



1 Mr, jmeujpfilsafc. Luc.xn, 29. 

2 Luc, xvii, 21. 

3 Luc, ix, 23. 

* Jean, xn, 25. 
5 Math, xi, il. 
a Jean, III, 21. 
7 Jean, xvn, 13. 
« Jean, xvi, 33. 
9 Jean, iv, 14. 



HMBM 



TEMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. <> | | 

voix de l'Éternel, qui aime la justice : « La lumière 
« viendra éclairer le juste ; l'homme au cœur droit sera 
« comblé de joie; heureux celui qui craint l'Éternel '. » 
Or, le quatrième Évangile a ici une valeur spéciale. Les 
trois autres nous donnent aussi la méthode et le secret de 
Jésus, mais seul l'Évangile de saint Jean nous les montre 
établis par i 'idée même qu'Israël se faisait de Dieu, idée 
qu'il fallait seulement éclairer et renouveler. Voici l'argu- 
ment : Vous parlez sans cesse de Dieu, de sa parole, de & la 
justice; vous répétez que Dieu est votre Père, qu'il enverra 
son Messie pour votre salut. £!, bien, celui qui m'accepte 
montre qu'il comprend ce qu'il dit en parlant de Dieu 
« et atteste que Dieu est véritable \ Qui est de Dieu 
« entend la parole divine » ; tous ceux qui apprennent à 
« connaître le Père viennent à moi ♦ ; mais la parole du 
« Père ne demeure point en vous, parce que vous ne 
« croyez point à celui qu'il a envoyé- celui qui veut 
« accomplir la volonté divine saura si la doctrine vient 
« de Dieu «. » Voici donc ce que disait Jésus : Moi qui 
vous apporte ceci pour message de salut : « Celui qui 
« garde ma parole ne mourra jamais 7 ;» moi, je suis 
envoyé de Dieu, car celui qui obéit à ma parole : 
« Iienoncez à vous-même, suivez-moi *, ,, se sentira vivre 
réellement, et il saura par conséquent qu'il est dans 

1 Ps. xcvn, H, etcxu i. 

2 Jean, m, 33. 
J ld. vin, 47. 

4 ld. vi, 45. 

5 ld. v, 38. 

8 ld. vu, 17. 

7 ld. vin, 51. 

8 Math, xvi, U, 













2î2 tA GRISE RELIGIEUSE. 

la voie du Dieu d'Israël, dont il est dit : « Tu me feras 
« connaître les voies de la vie ' . » 

Il y a donc deux phases dans la doctrine de Jésus. Il 
dit d'abord son secret : « Renoncez à vous-même, » im- 
pliquant l'emploi antérieur de sa méthode; puis il dit 
aussi : « Suivez-moi, car je suis envoyé de Dieu. » En- 
voyé de Dieu, c'est son expression de prédilection : 
« Je procède du Père, le Père m'a envoyé, Dieu m'a 
« envoyé 8 . «Ainsi, Jésus s'identifia avec l'envoyé de 
Dieu, lu Messie qu'attendaient les Juifs. Jésus était donc 
le Messie, le Christ pour ses disciples, comme il l'est 
aujourd'hui pour toute la chrétienté. Oui, toute la chré- 
tienté a compris et accepté cette identification, comme 
l'acceptèrent et la comprirent les premiers disciples. 
Mais, d'autre part, on n'a pas compris, on n'a pas accepté 
l'identification féconde, harmonieuse et profonde des 
deux idéals : le serviteur de Dieu, humble et souffrant, 
et le prince marqué du sceau divin, frappant la terre du 
souffle de sa bouche et donnant le royaume aux saints. 
Seulement, on emprunta aux Juifs la fantasmagorie 
dont ils avaient revêtu ce dernier personnage, et on la 
rattacha en bloc au Christ et à sa venue prochaine. 

Il en est du mot Christ comme du mot Dieu. Jésus 
n'en donna jamais une définition scientifique ; il n'a pas 
dit, par exemple, que le Christ est le Verbe. Il employait 
les mots Christ, Dieu, comme les employaient les Juifs; 
et comme il corrigeait la notion juive de Dieu, l'Eternel 
qui aime la justice, en montrant ce qu'était réellement 



Ps. XVI, 11. 

Jean, xvi, 27, 28, 30; VI, 57: vu, 29: vm, -12: XVII, S. 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 



213 



la justice, il corrigeait de même la notion du Messie, de 
celui que Dieu a choisi pour apporter le salut aux 
hommes, en montrant aux Juifs ce quêtait réellement 
le salut. Nous ne pouvons accorder pleine confiance à 
nos évangélistes quand il s'agit de savoir comment Jésus 
entendait les termes qu'il s'applique. L'auteur du qua- 
trième Evangile est plus métaphysicien que ne l'était 
Jésus lui-même, par exemple '; mais nous pouvons croire 
pourtant, en toute sécurité, que Jésus n'hésitait pas à 
s'appliquer tous les termes en usage parmi les Juifs pour 
désigner le Messie : Messie ou Christ, choisi de Dieu, 
aimé, consacré, glorifié, Fils de l'homme, Fils de Dieu; 
car ce qu'il avait en vue, c'était l'idée de ses compatriotes 
par rapport au salut, et non les termes qui leur ser- 
vaient à désigner celui qui devait l'apporter. Il est 
certain, en même temps, qu'il préférait se désigner 
comme Fils de l'homme, parce que ce terme est plus 
simple et prête moins que tout autre aux déductions 
théosophiques. Il aimait aussi à dire simplement : « Dieu 
«m'a envoyé, le Père m'a envoyé, » et il disait : « Je 
« suis celui-là 2 , » embrassant ainsi l'idée générale plutôt 
qu'il n'employait la forme positive : « Je suis le 
Christ. » 
Certes, cette façon de parler frappait les auditeurs. Ne 

1 Ne l'oublions pas, Jésus parlait l'araméen, la plus concrète, la 
moins métaphysique ries langues, et c'est par des récite écrits en grec, 
langue métaphysique par excellence, que nous le connaissons. Quefmot 
pouvait bien correspondre drus la bouche de Jésus au mot novc^'/-;.; 
(seuUngendré) ? Et cependant, dans le récit grec, ce mot n'est pas ré- 
servé au seul Christ comme dans nos traductions. Vov. Luc, vu 12: 
vin, 42; ix, 38. 

'* Jean, iv.26: vin, 21, 20. 



214 



LA CRISE BEUGIEUSE. 



voyons-nous pas les Juifs lui dire : « Combien de temps 
« veux-tu nous tenir dans le doute; si tu es le Christ, 
« dis-le clairement M » Et même alors la réponse de 
Jésus n'est pas catégorique ; il préfère leur répondre : 
« Je me suis expliqué, et vous n'avez pas cru. » Ceci 
n'implique pas le moins du monde qu'il hésitait ou dou- 
tait en se disant le Messie, le Fils de Dieu. Non, mais il 
avait en vue la justice divine, le salut qu'apportait le 
Christ, et il évitait l'emploi des termes : Dieu, Christ, 
qui pouvaient mener à des spéculations théosophi- 
ques. Quelle grandeur, quelle liberté, on pourrait 
presque dire quelle indifférence, dans sa manière d'em- 
ployer ces deux noms ! Ses auditeurs en les employant 
n'étaient-ils pas toujours en danger de se fourvoyer 
dans une théosophie inutile, et qu'il vaut toujours mieux 
laisser de côté? « Mon Père et moi ne sommes qu'un % 
disait-il un jour, et puis il disait : « mon Père est plus 
« grand que moi 3 . « Quand les Juifs se scandalisaient 
en l'entendant s'appeler le Fils de Dieu, il citait l'Écri- 
ture pour leur faire voir que ce titre de Dieu a été appli- 
qué à de simples mortels. N'est-ce pas, disait-il, pour 
vous qui suivez la lettre de l'Écriture, une sanction qui 
autorise à appeler Fils de Dieu celui que Dieu a envoyé 4 ? 
Il ne disait pas ainsi que le Messie était Fils de Dieu 
dans le sens où on peut appliquer cette expression à 
tous les grands hommes, mais il disait que ces ques- 



' Jean, x, 24. 20 

2 id. x, r>o 

> ld. xiv, 28. 

* ld. x, 34, 36. 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 215 

tions étaient inutiles, et que' ses auditeurs s'en tour- 
mentaient en vain. Ils n'avaient pas à s'en inquiéter ; lui, 
Jésus, leur portait le salut de Dieu, il était le Messie 
qu'ils attendaient, ils n'avaient pas à chercher au 
delà. 

Il en est de môme quand Jésus dit : « Je suis avant 
« qu'Abraham fût '. « Il éludait la théosophie de ses 
concitoyens, et leur montrait que sa doctrine ne s'y 
prêtait pas. La vie, leur dit-il ainsi, la vie de celui qui 
la dépose pour la reprendre 2 , n'est pas ce que vous 
pensez; vous vous trompez à l'égard de la vie éternelle, 
et avecl'idéeque vous vousen faites, lesdiscussions théolo- 
giques sont impossibles entre nous; suivez-moi donc. De 
môme, les Juifs étaient perdus dans les ornières de 
leur théologie traditionnelle, ergotant au sujet du fils de 
David. Voici à ce sujet leur argument capital : le Christ 
sera fils de David; Jésus ne peut donc être le Christ. 
Jésus leur répond par l'objection tirée des psaumes (et 
il n'est pas possible d'éluder l'Écriture) que David 
appelle le Christ son Seigneur; or, « s'il l'appelle son 
« Seigneur, commentpeut-il être son fils 3 ?»Cet argument 
ne peut être pris au sérieux, il est futile. Voici ce que 
comporte le chant duPsalmiste : le roi d'Israël va partir 
pour une guerre, et le Psalmiste lui dit : « L'Éternel 
« promet la victoire à mon Seigneur roi. 4 » Dans les 
Actes, le môme verset est employé en toute sincérité par 



1 Jean, vm, ÔS. 
- M. x, 17. 
:1 Math xxn, 41, 45, 
4 Ps. ex, 1. 



216 



LA CRISE RELIGIEUSE. 




saint Pierre pour prouver que Jésus est le Christ : 
« Dieu dit à mon Seigneur: Assieds-toi à ma droite. Or 
« David n'est jamais monté au ciel ' . » Cet argument 
est de même valeur que celui de saint Paul prouvant le 
salut par Jésus-Christ seul, parce que, dans la promesse 
à Abraham, le mot semence est au singulier et non 
au pluriel 2 . Ce n'est là qu'une interprétation fausse de 
l'Ancien Testament; ce genre d'interprétation captivait 
les Juifs, il n'avait que trop d'empire sur les apôtres 
eux-mêmes. Mais si les Juifs étaient sous le charme de 
ce genre d'interprétation, l'objection de Jésus devenait 
pour eux un argument de grande valeur. C'était un 
artifice oratoire dont Jésus se servait pour les mettre 
dans l'embarras, comme la personnalité ou la consubstan- 
tialité lui en auraient pu fournir dans une discussion 
avec les évêques de Winchester et de Gloucester. Il 
déroutait, il renversait ainsi les faux dogmes de leur 
théologie, et les ramenait à lui. Voyez, disait-il aux 
docteurs d'Israël, avec tout votre savoir, vos certitudes, 
votre théologie orthodoxe, voyez où vous en êtes, malgré 
la sagesse de vos sages et l'intelligence de vos hommes 
prudents. Vous ne sauriez vous en tirer, vos armes se 
brisentdans vos mains; laissez là ces inutilités, ne comptez 
plus sur votre sagesse, 3 venez à ma méthode, à mon 
secret, venez à moi. « Croyez que le Père m'a envoyé. 
« Celui qui m'accepte accepte celui qui m'a envoyé. 
« Celui qui veut accomplir la volonté divine saura si 



Actes, h, 34 
Gai. m v 16. 
Prov. xxiu, 4. 



'M 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. ;' I 7 

« ma doctrine vient de Dieu ou si je l'ai inventée '. » 
L'influence de celui qui était plein de grâce et de vérité, 
l'attachement qu'on éprouvait pour lui, assuraient ainsi 
aux hommes la joie et la paix que leurs prouesses 
théologiques, leurs raisonnements les plus fins ne pou- 
vaient leur donner. Cette influence, nous l'éprouvons 
tous sans savoir comment, nous ignorons le moment où 
elle nous envahit; comme le vent qui souffle où il veut, 
elle passe ici, elle ne passe pas là. Nous voici donc 
revenus à cet élément en dehors de nous et indépendant 
de nous, ce non-moi qui est la base, la racine de la 
religion, cet objet de vénération et de gratitude qui 
remplit d'émotion la religion, et en fait quelque chose 
d'autre, de plus grand que la morale. Ce n'est pas nous 
qui avons disposé l'ordre de la conduite ni le bonheur 
qui s'y rattache; ce n'est pas nous qui portons nos 
cœurs à la justice. « C'est l'Éternel qui dresse les pas 
« de l'homme; la voie de l'homme ne dépend pas de 
« l'homme 2 , » dit Israël. Ce n'est pas nous qui sommes 
cause que le bonheur soit assuré à ceux qui sentent la 
grâce et la vérité de Jésus; ce n'est pas nous qui dispo- 
sons nos cœurs à les sentir, et comme disait Jésus, « si 
« le Père qui m'a envoyé ne l'appelle, aucun homme ne 
« peut venir à moi 3 . » La révélation de Jésus-Christ 
dans le Nouveau Testament ressemble donc à la révéla- 
tion du Dieu d'Israël dans l'Ancien; départ et d'autre, 
c'est la révélation de l'Eternel en dehors de nous qui 



1 Jean, xn, 44: xni, 20; vu, 17. 

2 Prov. x\, 24; Jcrem x, 23. 

3 -loau, vi. A4. 



218 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



veut la justice, et ces deux révélations ont la même 



valeur religieuse. 




VII. Maintenant s'explique pour nous la doctrine : « Je 
procède de Dieu * . » Comme elle ressemble peu à cette 
doctrine de la divinité du Fils Eternel, dont on a fait une 
des bases de nos croyances religieuses ! Qu'elle est loin 
du langage pseudo-scientifique de nos Credo, de leurs 
personnes, de leurs substance et de leurs divinités ! Il n'y 
est pas question des personnes coéternelles ; les termes : 
créé, engendré, procédant, ne trouvent pas leur place dans 
le véritable enseignement de Jésus. Nous voyons donc 
combien il est impossible de concéder à nos amis les 
cléricaux ce qu'ils prétendent être en dehors de toute 
discussion, à savoir : que le Credo auquel on a donné le 
nom de saint Athanase ne fait que grouper les faits de 
la doctrine chrétienne par propositions. Et combien se 
trompe ce philosophe clérical écrivant à un journal reli- 
gieux : « Il est hors de doute que Notre-Seigneur 
fait dépendre la vie éternelle de la vraie connais- 
sance de la Divinité. » Se figure-t-il par hasard que 
Jésus disant : « La vie éternelle, c'est te connaître toi, 
« le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que tu as envoyé, 2 » 
avait en vue quoi que ce soit de comparable aux faits 
rangés en ordre méthodique dans le Credo d' Athanase? 
Il y a plus, ce mot : foi, que l'on emploie à tort et à 
travers, et qui donne naissance à des idées fausses, 





1 



1 Jean. xvi. 27, 28, 30. 

2 Id. xvn, 3. 



TEMUIT.NAGE DE JESUS SUR LUI-MÊME. 



219 



à celles de cet ecclésiastique par exemple, doit être 
interprété à nouveau. 

Il y a opposition, déclare-t-on sans cesse, entre la foi 
et la raison ; ceux que le Christ appelle à croire en lui 
doivent accepter une doctrine dont la raison se trouvera 
embarrassée, mais qui deviendra claire si on l'accepte. 
Cette manière d'entendre la foi s'accommode parfaitement 
aux idées de ceux qui défendent des doctrines très- 
embarrassantes pour la raison, comme celles du Credo de 
saint Athanase. Mais, dira-t-on, croire à ce qui déroute la 
raison, n'est-ce pas l'essence de la foi ? Acceptez d'abord 
cette doctrine, qui confond votre raison, soyez chrétiens, 
et vous saurez ensuite si la doctrine vient de Dieu. On 
rapproche de cette idée le conseil, souvent répété dans 
la Bible, qu'il faut recevoir le royaume de Dieu comme 
un petit enfant, que les enfants connaîtront ce qui est 
caché aux sages et aux prudents '. Selon l'interprétation 
ordinaire du langage biblique, le croyant illettré pas- 
serait pour entendre, mieux que le philosophe, ces 
choses embarrassantes à expliquer. De là le dédain 
avec lequel celui qui possède la vérité évangéliquc, 
comme on la nomme, traite habituellement les arts, les 
sciences, la littérature. A ce que l'on suppose, l'homme 
simple et ignorant a le bonheur de posséder par la foi u in- 
certitude en des matières qui confondent au plus haut 
point la raison, une certitude que l'exercice tant vanté de 
la raison ne peut donner en aucune sorte. Il en serait de 
la foi en Jésus-Christ comme de la foi en Dieu ; il s'agit 



Marc, x, 15; Math. xi,25. 



■>•>( 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



d'accepter, les yeux fermés, ce qu'on ne saurait 
comprendre. S'il est dit : « Ceux qui recherchent 
« l'Eternel comprennent toutes choses ', » ou bien : 
« Je suis plus intelligent que ceux qui m'instrui- 
« sent, car tes témoignages sont l'objet de mon 
« étude; je suis plus sage que les vieillards, parce 
« que je recherche tes commandements 2 , » cela veut 
dire que si, par la foi, nous acceptons quelque vérité 
sainte, comme celle de la personnalité du Dieu de 
l'univers, tout embarrassante qu'une telle vérité puisse 
être pour la raison, nous faisons mieux, et nous 
voyons plus clair que ceux qui s'en tiennent à l'étude et 
à l'expérience. 

Personne n'a appuyé sur cette opposition entre la foi 
et la raison autant qu'un écrivain dont nous citons tou- 
jours le nom avec respect, le docteur Newman. « L'épreuve 
morale qu'implique la foi, dit-il, consiste en la soumis- 
sion de la raison à des vérités objectives qui ne nous 
sont que partiellement dévoilées. » Il dit encore : « La 
foi consiste essentiellement à accepter ce que la raison 
ne peut atteindre, à l'accepter sur témoignage, d'une 
façon absolue, en toute simplicité. » Nous le nions res- 
pectueusement, mais formellement. Jésus n'aurait pu 
dire aux Juifs : « Si je vous dis la vérité, pourquoi ne 
« me croyez-vous pas 3 ? » La foi n'était donc pas pour 
Jésus la soumission de la raison aux vérités qu'elle ne 
peut atteindre; elle consistait, au contraire, à recon- 



1 Prov. xxvni, 5. 
= Ps. cxix, 99, 100. 
3 .leap, vin, 46. 



MM^MMH 






TEMOIGNAGE DE JESUS SDR LUI-MÊME. 



-)•>! 



naître ce qui est de toute évidence, quand la raison 
s'y applique ' . Il n'est pas donné à tout le monde de 
s'appliquer toujours de la sorte, et ici se montre encore 
la grâce divine, cette puissance qui nous entoure. Mais, 
selon l'Ecriture, la foi est essentiellement l'attention et 
l'attachement que nous portons à une vérité indiscutable ; 
ce n'est pas la soumission de la raison à ce qui l'embar- 
rasse : elle ne consiste pas à accepter sur témoignage et 
d'une façon absolue ce que la raison ne saurait atteindre. 
Quand la Bible dit que la sagesse des sages sera confon- 
due, qu'il faut recevoir le royaume divin avec la docilité 
d'un petit enfant, il n'est nullement question d'accepter 
des dogmes qui déroutent la raison. Au contraire, ce 
langage s'adresse aux sophistes, qui importent en cette 
chose très-simple, la religion, leur science erronée, qui 
n'a rien à faire ici. Les Juifs, pleins de leur fausse théo- 
sophie et des doctrines traditionnelles de leur hiérarchie 
ecclésiastique, ne savaient pas que la justice est une chose 
très-simple, et quand ils voyaient des gens de bonne foi 
la reconnaître en Jésus-Christ, qui les attirait, ils 
s'écriaient : « Ceux-ci qui ne connaissent pas la loi sont 
« maudits *. » C'est à eux et à tous ceux qui leur res- 
semblent que Jésus s'adressait quand il disait qu'il 
faut accepter le règne de Dieu comme un petit en- 
fant. 

La vérité salutaire qu'acceptent les simples d'esprit 
est grande et merveilleuse; mais ce n'est pas parce 
qu'étant difficile à comprendre, elle se fait comprendre 

' FlavTot ta avo.yy.aia oîjXa, dit saint Clirysostorne. 
J Jean, xn, V.i. 



222 



L\ CRISE RELIGIEUSE. 



des ignorants et embarrasse les sages : ce qui en fait la 
grandeur et doit nous émerveiller, c'est qu'étant si sim- 
ple, elle soit pourtant si immense, si importante, si 
indispensable, et qu'étant si immense, si importante, si 
indispensable, les ignorants lui obéissent souvent, tandis 
que des hommes de grande capacité la négligent. C'est 
que ces sages ont les yeux tournés ailleurs et s'occupent 
de problèmes difficiles pour la raison, pour l'intelligence ; 
les ignorants ne comprennent rien à ces problèmes, 
mais il ne s'agit ici que d'un seul quart de la vie. 
Nous voyons tous les jours des hommes commettre cette 
étrange erreur : ils négligent la pratique si simple d'un 
objet, et ne s'occupent que des difficultés de sa connais- 
sance scientifique. M. Darwin a écrit récemment un 
livre des plus ingénieux sur l'histoire naturelle des 
émotions. Que de gens l'ont étudié sans avoir jamais 
tourné à bien leurs propres émotions ! Ils veulent en 
savoir les origines, ils veulent en connaître les différents 
modes d'expression; et cependant chaque homme aies 
siennes, les a depuis longtemps, et ce qu'il faudrait 
faire, avant tout, ce qui ne serait même pas très-diffi- 
cile, serait d'en faire bon usage. On n'y pense guère, 
tout en recherchant avec grand soin leur origine. Le 
philosophe cynique avait raison de se moquer de ceux 
qui étudient avec tant de soin les voyages d'Ulysse 
errant sur toutes les mers, et qui errent eux-mêmes 
à l'aventure pendant toute leur vie. 

Israël supportait impatiemment les frivolités de ce 
genre, et ne voulait pas que ce quart de la vie occupât 
l'homme au détriment des trois autres quarts, c'est-à- 






TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 



09Q 



dire de la conduite : c'est son titre de gloire. Il disait 
hardiment : « Celui qui recherche l'Étemel comprend 
« toute chose '.» Cela veut dire : Celui qui recherche l'É- 
ternel s'occupe de la conduite, de la justice, qui équi- 
vaut, comme nous l'avons dit, aux trois quarts de la vie, 
et était toute la vie pour Israël. Celui-là va maîtriser les 
trois quarts de sa vie, et son voisin, si grand, si habile, 
si savant, n'en maîtrisera qu'un quart, ou moins encore. 
Quel est celui des deux qui a le plus de bon sens et le 
plus de valeur? Quel est celui qui comprend mieux la 
vie et en tire le meilleur parti ? Comparez le paysan 
méthodiste au seigneur brillant, bien doué et dissolu, 
qui n'en fait pas le moindre cas. Le premier dirige heu- 
reusement la plus grande part de sa vie, le second s'y 
trompe du tout au tout. Comparez le moine romain 
simple et pieux au dilettante frivole que nous avons 
tous vu dans la ville éternelle : ce qui intéresse l'un 
reste incompréhensible à l'autre ; mais est-ce la conduite 
qui importe dans la vie, ou bien les arts, les antiquités? 
Bien plus, quelque fausses que puissent être sa science 
et sa critique bibliques, le croyant qui met en œuvre la 
méthode et le secret de Jésus a, dans la vie, un point 
d'appui d'une étendue et d'une sûreté réelles que n'a 
pas le plus habile critique littéraire et scientifique de la 
Bible, s'il ne les applique pas. C'est que le premier est 
dans la vérité, pour ce qui concerne les trois quarts de 
la vie, et le second pour ce qui n'en concerne que le 
quart, le huitième, ou moins encore. Ils ont l'un et l'autre 



I 



Prov. xxvin, 5. 



%'2\ l\ fiRISE RELIGIËUSK. 

un secret, et chacun d'eux ignore la valeur de celui de 
son voisin, parce qu'il n'en a pas fait l'épreuve; mais 
le secret de l'homme de science est de valeur ridicu- 
lement moindre. Et, ne l'oublions pas, la gloire 
et la merveille de la religion du véritable Israël, ce 
qui en fit la bonne nouvelle aux pauvres, comme l'ap- 
pelait Jésus, c'est qu'elle embrasse dans sa simplicité 
la presque totalité de la vie humaine. 

Il ne faut donc pas opposer la foi et la raison, en di- 
sant que la foi accepte ce que la raison ne peut atteindre. 
Disons plutôt que ce qui est très-grand et très-simple, la 
foi s'en occupe, tandis que la raison le laisse de côté. 
La foi est difficile, parce que nous ne savons pas nous 
attacher à ce qui est grand et simple; nous en négligeons 
la poursuite, attirés par l'éclat de choses plus attrayantes. 
La foi est merveilleuse, en ce qu'elle suffit à tant de 
choses malgré sa simplicité; et pourtant, toute néces- 
saire qu'elle soit, chose étrange! souvent on la né- 
glige. La foi n'est pas la soumission de la raison, 
elle ne consiste pas à accepter simplement, d'une fa- 
çon absolue, sur témoignage, ce que la raison ne peut 
atteindre. La foi, c'est la capacité de nous attacher 
à la puissance du bien, faisant appel au moi supérieur 
et réel qui est en nous, non à notre moi inférieur et 
apparent. 



VIII. Ainsi donc, on peut le voir maintenant, la doc- 
trine de Jésus-Christ, enseignant qu'il est Fils de Dieu, 
ressemble bien peu à cette doctrine obscure de la divinité 
du Fils éternel, développée de proposition en proposition 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUB LUI-MEME. 



2?5 



dans le Credo de saint Athnase et selon la forme qui lui 
assure toute la sympathie de nos évêques. Elle y res- 
semble aussi peu que la révélation antérieure de l'É- 
ternel, qui aime la justice, ressemble à la doctrine 
vivifiante qui enseigne que le Dieu de l'univers est une 
personne. Il nous est facile de reconnaître l'erreur de 
ces ecclésiastiques écrivant aux journaux religieux qu'il 
est hors de doute que Jésus-Christ rattache la vie éter- 
nelle à ces doctrines épiscopales, et nous voyons com- 
ment leur inexpérience littéraire, jointe à une tournure 
d'esprit qui les porte aux raisonnements abstraits, a 
entraîné ces théologiens dans l'erreur. Us n'ont pas une 
expérience suffisante des différentes formes de la pensée 
et de la parole des hommes pour bien les comprendre, 
et pour voir que la Bible est une œuvre littéraire, que 
les termes n'y sont pas scientifiques, adéquats, qu'ils 
sont approximatifs comme ceux qu'on emploie dans 
la vie journalière, dans l'éloquence ou la poésie. 

S'ils commettent des erreurs en prenant les mots le 
Père, le Fils, au sens littéral, qu'en sera-t-il lorsqu'il 
s'agira du Saint-Esprit? Nous avons 'vu déjà Jésus se 
servir du mot pneuma, dont le caractère large et tout 
spirituel convient à sa méthode qui s'adresse à la con- 
science, et rejette les traditions restrictives et les for- 
mules. Le Saint-Esprit est devenu pour nous une formule 
comme les mots Dieu, justice, en étaient devenus pour 
les Juifs; il faut donc traduire à nouveau le mot pneuma 
pour sentir la force qu'il avait dans la bouche de Jésus ; 
nous dirons : influence, intuition; qu'on nous permette de 
nous servir, pour l'instant, de cette traduction nouvelle. 

MATHIEU AKNOLU. r. 



22G 



LA CUISE RELIGIEUSE. 




H 
I 



C'est d'ailleurs le sens qu'avait ce mot pneuma pour 
Jésus. Au moment de quitter ses disciples, lors- 
qu'ils allaient se trouver livrés à leurs propres forces, 
qu'ils allaient être tenus d'employer jusqu'au bout sa 
méthode de la conscience comme ils ne l'avaient pas 
encore fait et sans avoir recours à lui, Jésus leur promit 
qu'une puissance nouvelle leur viendrait en aide, une 
clarté spirituelle qu'ils ne connaissaient pas, qui ne 
proviendrait pas d'eux-mêmes; elle provenait de Dieu 
comme en provenait Jésus. Cette puissance ne leur 
donnerait pas un enseignement nouveau, mais seulement 
l'enseignement de Dieu, l'enseignement de Jésus; c'était 
le Paraclet, la force qui vient corroborer l'œuvre de 
Dieu et celle de Jésus, l'esprit de vérité même l . Tant 
que Jésus avait vécu parmi eux, les disciples avaient 
été en contact avec Yaletheia ou la réalité, ils allaient 
maintenant trouver en eux-mêmes une intuition de la 
réalité. 

Ne semble-t-il pas incompréhensible que l'auteur du 
Credo de saint Athanase, nos évêques, les ecclésiasti- 
ques qui écrivent aux journaux religieux, les dogma- 
tistes en général, aient pu se figurer que Jésus-Christ 
avait ici en vue la doctrine vivifiante que cet esprit de 
vérité est aussi une personne ? La puissance du talent 
métaphysique l'emportant sur l'expérience littéraire, 
ne pouvait à notre avis aller plus loin. Avec une forte 
dose de métaphysique, on pourrait tout aussi bien faire 
une personne de la muse qui visita Hésiode faisant 



• Jean, xiv, 10, 17, ?6; xvi, 7 14. 



TEMOIGNAGE DE JÉSUS SUT. LUI-MÊME. 2'21 

paitre son troupeau sur les versants boisés de FHé- 
licon, lui inspira ses chants divins et lui fit connaître 
le passé et l'avenir. L'influence qui inspira Hésiode était 
réelle; mais dans un cas de ce genre, la métaphysique ne 
peut en dire davantage sans tomber dans l'absurde. 

L'esprit qui réjouissait par sa présence le sage poète 
d'Ascra était la muse de l'art et de la science, dont la 
voix ne se fait entendre qu"à un petit nombre d'âmes 
d'élite; elle apporte l'oubli des peines et des soucis, 
comme Hésiode nous le dit dans ses chants, aux savants 
et aux sages. Le Paraclet annoncé par Jésus, c'est la 
muse de la justice, la muse de l'humanité; elle sourit à 
tous ceux dont le travail journalier, les chagrins de 
la vie, ont fait courber tristement le iront vers la terre. 
A tous, cette muse divine offre l'oubli des peines et des 
soucis, en ce qui concerne les trois quarts de la vie. 
C'est là ce qui la fait plus réelle et plus grande que la 
muse d'Hésiode; la personnalité métaphysique n'y est 
pour rien. 









I 



IX. La religion chrétienne, selon la notion populaire 
aussi bien que selon celle qui se donne pour orthodoxe, 
repose tout entière sur ceci : en mourant pour les péchés 
des hommes, le Christ satisfaisait au contrat passé à l'ori- 
gine dans le conseil de la Trinité, ce qui permettait à 
son Père qui est au ciel, et ne diffère de nous que par 
l'exagération de toutes nos qualités, le Dieu populaire, 
le Dieu de la théologie, de considérer sa justice comme 
satisfaite, et de donner libre cours à, sa miséricorde 
en faveur de tous ceux qui croiraient fermement 



■>-n 



LA CRISE RELIGIEUSE. 





que Jésus-Christ a payé leur dette. Nous avons vu 
s'effondrer tout ce système de mythologie matérialiste 
qui a pour pivot et pour centre la satisfaction vicaire, 
comme on l'appelle, et que Ton impute à tort à la 
Bible, ce dont il est facile de se convaincre en étu- 
diant le livre saint. Le pivot, le véritable point 
d'appui de la religion chrétienne, se trouve dans la 
méthode et dans le secret de Jésus, à l'aide desquels 
nous devons nous rapprocher sans cesse de Yepieikeia, 
la douce raison, la sûreté infaillible de Jésus même. La 
méthode de Jésus conduit à son secret ; son secret, c'est 
mourir à la vie de ce monde pour vivre dans la vie éter- 
nelle. Sa méthode et son secret arrivent à leur complet 
épanouissement lorsque Jésus atteint la perfection sur 
la croix, sur la croix qu'il prévoyait et qu'il avait 
prédite. 

Le miracle de la résurrection corporelle avait déter- 
miné la croyance de ceux qui nous font connaître les 
paroles de Jésus-Christ, et nous ne pouvons accepter, 
sans faire quelques réserves, les récits de la prédiction 
que Jésus fit de sa mort. Pour l'un des narrateurs, il 
l'aurait prédite en disant, tandis qu'il indiquait son 
propre corps : « Détruisez ce temple, et je le rétablirai 
« en trois jours '. » C'est là certainement un exemple 
de l'action rétrospective exercée sur des paroles de 
Jésus par la croyance à la résurrection. Il avait dit du 
temple de Jérusalem : « Il n'en restera pas pierre sur 
« pierre 2 ; » se comparant à ce temple si révéré, il avait 



1 Jean, n, 19. 

2 Math, xxiv, 2. 



■MNBH 



TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR I.I'I-MKME. 



2?9 



dit : « II y a ici quelqu'un plus grand que le temple '. » 
Il avait dit qu'il serait mis à mort; qu'il périrait de la 
mort des plus grands criminels, du supplice de k 
croix 2 . Cette mort il l'avait aussi appelée sa glorifica- 
tion 3 . Il avait dit, en se servant d'une locution 
hébraïque, qu'il ne lui restait plus que trois jours, c'est- 
à-dire peu de temps, avant d'atteindre ainsi à sa perfec- 
tion : « Je vous guéris aujourd'hui, je vous guérirai 
« demain encore, mais au troisième jour je dois 
« atteindre ma perfection *.. » Il n'en fallait pas davan- 
tage. L'historien du miracle avait ici tous les éléments 
d'une prédiction miraculeuse à mettre dans la bouche 
de Jésus. Jésus, indiquant son propre corps, avait dit : 
« Détruisez ce temple, je le rétablirai en trois jours. » 11 
avait dit : « Us me crucifieront, et le troisième jour je 
« ressusciterai 5 . » 

L'évidence interne est de toute importance dans dos 
paroles de ce genre. Pour bien la sentir en tout ce qui 
concerne les paroles de Jésus, par rapport à sa mort et 
à sa résurrection, il faut se reporter à l'idéal du servi- 
teur que Dieu frappe, comme nous le voyons au cin- 
quante-troisième chapitre d'Isaïe. Nous avons dit déjà 
que Jésus avait adopté cet idéal; il en avait fait l'idéal 
sublime du vrai sauveur d'Israël, corrigeant par ce 
moyen les idées fausses qui avaient cours chez les Juifs. 
Il se trouve ici une conception de sacrifice, en ce que 

1 Math, xii, 6. 

- Math, xx, 18, 19. 

:i Jean, xn, 23. 

4 Luc, xiii, 32. Voir Osée, vi, 3. 

' Math, xvi, 21: xx, 19; Marc, x, 34: Luc, xvm,-B3. 



^30 



LA CRISE RKMr.IlCUSE. 



1 








ce serviteur dévoué de la justice tombe victime inno- 
cente d'un état d'iniquité qui ne peut s'amender autre- 
ment. Il s'y trouve une conception de rédemption, en 
ce que ses souffrances constantes et sa mort, qui couronne 
sa vie, fondent et affermissent l'empire du bien au 
profit de tous ceux qui le recherchent, les met à même 
de le suivre et d'atteindre ainsi la vie réelle. Il y a enfin 
une conception de résurrection, en ce que la mort de la 
victime marque en môme temps sa victoire, celle de sa 
cause, dont la durée et le règne seront dès lors assurés : 
« Il n'avait point commis d'iniquité et il ne s'est point 
« trouvé de mensonge dans sa bouche, mais il a été 
« frappé pour nos iniquités, et l'Eternel l'a chargé lui 
« seul de tous nos crimes ' : » voilà le sacrifice. « Ses 
« meurtrissures ont fait notre guérison 2 : » voilà la 
rédemption. Mais : « Après que sa vie aura servi 
« d'oblation pour le péché, il verra sa race durer long- 
« temps, il prolongera ses jours, et la volonté de l'Eternel 
« prospérera dans ses mains 3 : » voilà enfin la résur- 
rection comme couronnement du tout. 

Nous retrouvons cette même gradation en Jésus : 
« Qui de vous peut me convaincre de péché 4 ? » dit-il 
aux Juifs, et pourtant « le Fils de l'homme doit subir 
« bien des tourments, il sera rejeté d'entre ses conci- 
« toyens 5 , il sera crucifié 6 . » Voilà le sacrifice. « Si le 



1 Is. 1.111,9,5, 6. 

2 Id. lui, 5. 

: < Id. lui, 10. 
1 Jean, vin, 4G. 
5 Lue, xvii, 25. 
Jean, m. 14. 






TEMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 



231 



« grain de blé ne tombe à terre et n'y meurt, il reste 
« stérile ' . Le Fils de l'homme est venu pour donner sa 
« vie comme rançon de beaucoup d'autres 2 . » Voilà la 
rédemption. «Mais, si le grain de blé meurt, il fructifie 
« abondamment; quand j'aurai été levé de dessus terre, 
« j 'attirerai à moi tous les hommes 3 ; si je ne vous quitte, 
« l'esprit de vérité ne viendra pas vers vous, mais après 
« mon départ, je vous l'enverrai; il viendra pour faire 
« connaître au monde le péché, le bien, le jugement \ » 
Voilà, voilà enfin la résurrection et le triomphe. 

Il faut bien se garder pourtant de limiter le sens des 
mots vie et mort, dont Jésus se servait, à l'idée de son 
supplice et de son triomphe, bien que ce soit là le point 
culminant de sa vie et de sa mort. Cependant il faut ici, 
comme toujours, avoir en vue le secret : « Celui qui 
« aime sa vie la perdra, celui qui hait sa vie dans ce 
« monde la conservera pour la vie éternelle 5 . Kenoncez 
« à vous-même, portez votre croix tous les jours et 
« suivez-moi 6 . » Longtemps avant son dernier sup- 
plice, Jésus était mort en portant cette croix journalière, 
qu'à son exemple ses disciples devaient porter aussi : 
« Mon Père me chérit, disait-il, parce que j'ai déposé ma 
« vie pour la reprendre 7 . « 11 renaissait à la vie long- 
temps avant sa résurrection triomphante; il avait 



I Jean, xu, 24. 
- Math, xx, 28. 

3 Jean, xu, 24, 32. 

'' Id. xvi, 7. S. 

5 /i(. xu, 25. 

II Lue, îx, 2.1. 
7 Jean, x, l~. 



?32 



LA CRISE RELIGIEUSE. 





retrouvé la vie en ce qu'il appelle « sa joie ', » dont il 
voulait voir ses disciples comblés, la joie d'avoir suivi 
les commandements de son Père et d'avoir toujours été 
ferme dans son amour 2 . 

Il n'y a pas de plus puissant témoignage en faveur du 
sens des mots la vie, la mort, dans l'emploi qu'en fait 
Jésus, qu'un texte bien connu, emprunté par le christia- 
nisme populaire aux croyances superstitieuses des Juifs, 
pour défendre la croyance en une résurrection corpo- 
relle, lors de la seconde venue du Messie. Quelque idée 
que nous nous fassions du récit de Lazare sortant de son 
tombeau 3 , nous pouvons croire sans peine que Jésus 
a dit au frère ou à la sœur d'un disciple mort : Ton frère 
se relèvera du tombeau, et que ceux qui pleuraient le 
mort lui répondirent : Nous savons qu'il en sortira lors 
de la résurrection du dernier jour. *. Nous y croyons, 
car ce qui suit est marqué au coin de Jésus : « Je suis la 
« résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra, 
« malgré la mort; celui qui croit en moi ne mourra 
« jamais \ » Or, Marthe croyait déjà à la résurrection 
des superstitions juive et chrétienne, la résurrection des 
livres de Daniel et d'Enoch, la résurrection corporelle 
du dernier jour, « quand ceux qui dorment dans la 
« poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la 
« vie éternelle, les autres pour la honte et les tourments 



1 Jean, xvh, 13. 

2 Id. xv, 10, 11. 
;l Id. xi. 

4 Id. xi, 23, 24. 

3 Id. xi, 25. 26. 



■H 






TÉMOIGNAGE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. ?33 

« sans fin ' . » Mais Jésus redresse ses croyances en lui 
disant que son frère n'est pas mort du tout; et ses 
paroles, qui furent bien probablement l'origine du récit 
miraculeux, rendent le miracle tout à fait superflu. 
Celui qui a cru en moi, celui qui a connu mon secret, 
dit Jésus, vit encore après que son corps est mort à la 
vie de ce monde, car celui-là était déjà mort à la vie du 
monde, et il avait ainsi trouvé en lui-même la vie 
réelle, il vivait en l'Eternel qui aime la justice 2 . 

C'est absolument de la même façon que, pour ceux 
qui savent comprendre, Jésus corrige de la façon la plus 
claire, la plus certaine, les erreurs dont nous avons 
chargé sa mort et sa résurrection, en raison de notre 
conception matérielle de la vie et de la mort, dans la 
promesse qu'il fait à ses disciples de les rejoindre après 
son supplice et de ne plus les quitter. Bientôt, dit-il, le 
monde ne me verra plus; quant à vous, vous me voyez 
parce que je vis, et vous vivrez aussi. Celui qui connaît 
mes commandements et les observe est celui qui m'aime; 
et moi je l'aimerai aussi, et je me manifesterai à lui. 
Jude répond naïvement : Comment pourras-tu te ma- 
nifester à nous sans te manifester au monde? Et Jésus 
lui répond : Celui qui m'aime observera ma parole, 
mon Père l'aimera, «nous viendrons à lui, nous habite- 
rons avec lui 3 . » Cette manifestation dont il parle n'est 
donc pas une manifestation extérieure et matérielle. 
Comme Dieu se manifeste à celui qui est tourné au 

' Daniel, xn, 2. 

2 Voyez en outre d'autres remarques sur ce miracle dans la 2 e partie 
de cet ouvrage, God and the Bible, p. 357, 9. 
8 Jean, xiv, 10, 23. Voyez aussi God and the Bible, p. 896, 311. 



234 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



bien et qui observe ses commandements, par la vie inté- 
rieure et la joie, le Cbrist se manifestera à ses disci- 
ples, qui trouveront la vie en lui, avec lui, en observant 
les commandements divins dont sa méthode et son secret 
faisaient enfin connaître aux hommes toute la portée. 






X. C'est donc ainsi que Jésus cherchait à transformer 
les lourdes superstitions matérialistes dans lesquelles la 
religion d'Israël était tombée. Il cherchait à la spiritua- 
liser de toutes parts, et il établissait par sa méthode et 
son secret la base inébranlable de la pratique de la vie . 
Mais pour le suivre jusqu'au bout, il fallait sa douce rai- 
son constante, son jugement infaillible. Que ses disciples 
s'appropriassent sa méthode et son secret ; qu'ils trans- 
missent des fragments de ce sublime spiritualisme suffi- 
sants pour le faire pleinement comprendre un jour, et 
pour faire aux hommes un grand bien en attendant, c'était 
déjà beaucoup. En lisant -dans les Evangiles de quelle 
façon ses disciples, comme tous ses autres auditeurs, com- 
mentaient alors les paroles de Jésus, qui ne voit que, tout 
en employant des formes de langage, comme : « Je suis 
avant qu'Abraham fût '; » ou : « Je ne vous abandon- 
ne nerai pas, je viendrai vers vous 2 ,» Jésus se rendait bien 
compte que ses auditeurs n'en saisissaient pas le sens réel? 

Jésus le savait, le prévoyait; il nous le dit lui-même. 
Il avait promis qu'après son départ, l'esprit de vérité 
viendrait éclairer ses disciples d'abord, puis le monde ; 
que cet esprit éveillerait dans les hommes la conscience 



1 Jean, vm, 58. 
- Jean, xiv, 18. 



TEMOIfiNAliE DE JÉSUS SUR LUI-MÊME. 



-J35 



du péché, de la justice, du jugement, et renouvellerait le 
monde, nous le savons tous ; mais on n'observe pas les 
paroles remarquables dites à la foule qui l'entourait peu 
auparavant, et leur portée est bien plus grande que ne 
l'imagine le narrateur : « La lumière est au milieu de 
« vous pour quelques instants encore, profitez-en pour 
« avancer, de peur que les ténèbres ne vous surpren- 
« nent i . » Il ne s'agit pas seulement ici de ceux qui 
n'avaient pas cru encore, et auxquels le départ du Christ 
allait faire perdre toute chance de conversion. Non, les 
conversions ont été bien plus nombreuses après le départ 
de Jésus que pendant sa vie. Il s'agit aussi de ceux qui 
avaient cru. Jésus semble prévoir que sa douce raison 
allait bien faire défaut. Il ne pouvait la laisser pour di- 
riger la méthode et le secret qu'il avait pu transmettre 
aux hommes. Lui-môme semble donc prévoir la fausse 
interprétation de ses paroles, et que la venue de l'esprit 
de vérité sera transformée en une scène de thauma- 
turgie. 11 prévoit Pierre prouvant le caractère messia- 
nique de son maître par un psaume qui ne le prouve pas, 
le grand apôtre des gentils jouant sur les mots comme un 
rabbin pédant, et le plus spiritualiste de tous les narra- 
teurs de sa vie lui imposant des doctrines méthaphysiques 
quil n'avait pas. Il voit surgir les Credo et les dogmes, 
et pour mettre le comble à cette belle confusion, les con- 
ciles, la scolastique, les confessions de foi, le tout abou- 
tissant à nos deux évoques, bien décidés à faire quelque 
chose en l'honneur de la divinité du Fils éternel. 



* Jean, xn, 3D. 




CHAPITRE VIII. 



Les premiers témoins. 




I. Le but de cet essai n'a jamais été de démontrer la 
fausseté des miracles. Ils sont condamnés malgré cette 
foule de pèlerins qui encombraient, hier encore, les che- 
mins de Lourdes et de la Salette. Ils doivent dispa- 
raître des croyances des hommes sérieux, comme les 
fées et les sorciers. Mais nous voulons faire voir cpie la 
révélation biblique n'est pas solidaire des miracles, 
comme dirait un élève d'A. Comte; nous voulons empê- 
cher que la croyance à la Bible ne partage le sort de la 
croyance aux miracles. 

C'est encore bien moins notre intention de rechercher 
les points faibles des apôtres et de ceux qui nous font 
connaître Jésus. Bon nombre de leurs assertions ne 
tiennent plus ; mais il ne faut pas croire xjue Jésus soit 
solidaire de leurs erreurs, et qu'il y ait lieu de l'attaquer 
parce que ses narrateurs ne sont pas infaillibles. C'est 
seulement pour bien faire comprendre ceci que nous 
trouvons parfois à redire aux miracles, aux disciples de 



! 'i 



BIHBMHH 






LES PKEMIERS TÉMOINS. 237 

Jésus et aux écrivains du Nouveau Testament. Il nous 
faut démonter qu'étant données la constitution mentale, 
l'époque, l'origine de ces hommes, Jésus et son ensei- 
gnement devaient être interprétés miraculeusement. 

Jésus- Christ avait dit : « Je vous re verrai, je vais 
« préparer votre place ' . » De ces paroles on fait un 
conte légendaire, l'histoire de sa résurrection et de son 
ascension corporelles, plein de charme, et qui pendant 
des siècles a excité les aspirations, les sentiments les 
plus saints. En demandera-t-on l'explication? Eap- 
pelons les premières paroles d'Hérode entendant parler 
de Jésus après l'exécution de Jean-Baptiste : « C'est 
<f Jean-Baptiste; il est ressuscité *. » Voilà dans quelle 
atmosphère intellectuelle vivaient les disciples quand 
ils perdirent Jésus, perte incomparable, et telle qu'au- 
cune réunion de fidèles n'en avait jamais subi d'aussi 
grande. Tant qu'il avait été parmi eux, il leur avait 
parlé sans cesse de la vie et de la mort, de la mort appa- 
rente, de la vie éternelle. Que de fois, dans une atmos- 
phère intellectuelle semblable à celle qui régnait en 
Palestine à cette époque, n'a-t-on pas vu les survivants 
nier la mort d'un chef bien moins pi-écieux ! On le voit 
paraître en un lieu, en un autre, et ses fidèles se flat- 
tent de son prochain retour triomphant. De nos jours, 
en Perse, des milliers d'hommes ne veulent pas croire à 
la mort du Bâb, leur porte de vie, qui a été exécuté il y 
a peu d'années. Il reviendra, disent-ils, on l'a vu, nous 
l'avons vu nous-mêmes. 



1 Jean, xvi, 22; xiv, 2, 
- Math, xiv, 2. 



I 



"238 LA CUISE RELIGIEUSE. 

Mais ceux qui nous font connaître Jésus ressemblaient- 
ils aux autres hommes, n'étaient-ils pas infaillibles ? Ils 
Tétaient si peu, qu'après tous les efforts de Jésus pour 
leur faire concevoir sous une forme nouvelle et spiri- 
tualisée l'idéal primitif d'Israël, ils nous font savoir 
eux-mêmes qu'en retrouvant leur maître, ils lui adres- 
sèrent cette demande : « Seigneur, vas-tu maintenant 
« rendre le royaume à Israël ' ?»Dira-t-on qu'ils n'avaient 
pas encore reçu le Saint-Esprit ? Après qu'ils l'eurent 
reçu, tous déclarent d'un commun accord que Jésus- 
Christ reviendra sur les nuées du ciel, que le monde 
finira avant la mort de la génération présente. Nous 
voyons Pierre retomber en plein judaïsme, tellement que 
Paul le lui reproche en face, « parce qu'il mérite d'être re- 
pris, 2 » tandis que Paul prouve le salut par Jésus, parce 
que dans la promesse à Abraham le mot semence est au 
singulier. Il est inutile de faire voir que seuls, parmi 
tous les disciples d'un maître, depuis que le monde 
existe, ceux de Jésus ne sont pas infaillibles, qu'une 
semblable allégation n'est qu'une pétition de principe ; 
la chose est trop évidente, ils se chargent eux-mêmes de 
nous bien démontrer qu'ils ne sont pas infaillibles. Il 
est heureux qu'il en soit ainsi ! Les Pères nous avaient 
légué deux doctrines aussi dangereuses l'une que l'autre : 
celle de l'infaillibilité de l'Église, celle de l'infaillibi- 
lité des écrivains bibliques; en repoussant la première, 
qu'ils déclaraient insuffisante, les protestants fai- 
saient de la seconde leur ancre de salut; celle-ci 

1 Actes, i, (J. 
^ Gai. ii, 11. 



LES PREMIERS TÉMOINS. 



239 



est cependant aussi peu sûre que la doctrine rivale. 
Mais cène fut pas inutilement que les apôtres avaient 
vécu avec Jésus, ou encore à la môme époque, dans le 
même pays, où l'on retrouvait les traces toutes fraîches 
de sa parole et de sa présence, comme c'est le cas de ce 
grand esprit religieux, saint Paul. Si la doctrine qui a 
cours chez les protestants, l'inspiration plénière 
des apôtres, leur infaillibilité, à l'exclusion de tous 
ceux qui viennent après eux, est fausse et dange- 
reuse, cette doctrine repose cependant sur la perception 
de la distance qu'il y a réellement entre eux et les 
écrivains chrétiens postérieurs, qu'il s'agisse des Pères, 
qu'il s'agisse de Luther et de Calvin. Les apôtres 
doivent leur supériorité au contact de Jésus ou, dans le 
cas de Paul, à la proximité du Maître. L'impression 
qu'il avait faite était encore active et toute fraîche; sa 
méthode et son secret avaient encore la prééminence 
qu'il leur avait donnée; ses disciples étaient trop bien 
sous l'influence de sa douce raison pour que les confu- 
sions profondes, les gros contre-sens d'une époque posté- 
rieure fussent possibles. Autant il nous coûte d'avoir à 
prouver les erreurs des apôtres, autant nous est-il 
agréable de rechercher chez eux la méthode et le secret 
de Jésus. Nous pourrons être brefs; comme Jésus se 
reflète en ceux qui le suivent, ceux-ci éclairent, con- 
firment ce que nous avons dit de Jésus lui-même. Nous 
le ferons voir, surtout et tout d'abord, pour ses trois 
grands témoins du Nouveau Testament, saint Pierre, 
saint Paul, et celui qu'à tort ou à raison on appelle 
saint Jean. 



240 



LA GUISE RELIGIEUSE. 



I 



II. D'après les textes mêmes, il est presque aussi certain 
que la première épître est l'œuvre de saint Pierre qu'il 
est certain que la seconde est apocryphe. A part un 
passage étrange au sujet des esprits en prison et du 
déluge de Noé, qui termine le troisième chapitre, etdont 
le sens exact est probablement perdu pour toujours, 
Yepieikeia, ce que nous appelons la douce raison de Jésus- 
Christ, se trouve répandue dans cette première épître 
de saint Pierre plus peut-être qu'en aucune autre. Cela 
tient sans doute à sa simplicité, à la nature peu ambi- 
tieuse du sujet et à la façon de le traiter. C'est qu'il est 
bien plus difficile d'appliquer les prophéties, de rappro- 
cher l'ancien idéal d'Israël du nouveau et de les faire 
concorder, de traiter des idées de la vie et de la mort, 
de la justification, d'autres semblables, où brillait d'un 
éclat sans pareil Yepieikeia de Jésus-Christ; il est plus 
difficile, disons-nous, de parler de toutes ces choses 
avec la simplicité attachante, la claire intuition qui 
faisaient le charme de la raison du Maître, qu'il n'est 
difficile de traiter de la conduite. 

De la première ligne à la dernière de cette épître, il 
n'est guère question d'autre chose : « Votre bonne con- 
(( duite en Christ ' . » « Comme celui qui vous a appelés 
« est saint, soyez saints aussi dans toute votre conduite 2 ; » 
voilà comment l'auteur envisage son sujet. La sainteté, 
comme nous l'avons déjà dit, n'est que la justice appro- 
fondie et perfectionnée. La méthode de Jésus, le réveil 

' I Tetr. m, 1(3. 
a i, 15. 



LES PREMIERS TÉMOINS. 



241 



de l'homme intérieur, de la conscience, nous y mène. 
« Renaître par la parole de Dieu, qui vit et subsiste éter- 
« nellement '. >, «L'homme caché dans votre cœur 2 . » 
« Avoir bonne conscience 3 ... » Ce mot conscience, si 
rare dans l'Ancien Testament, revient ici assez souvent. 
Et les deux groupes de fautes qui comprennent assez bien 
toutes celles de la conduite, fautes de caractère, fautes 
de sensualité, sont indiqués ici, de même qu'ils lavaient 
été par Jésus : « Ne vous conformant plus aux appétits 
« anciens du temps de votre ignorance 4 ... » « Il doit 
« nous suffire que, dans le temps passé, nous nous soyons 
« abandonnés aux passions des gentils, vivant dans l'im- 
« pudicité, les convoitises, l'ivrognerie, les excès de toutes 
« sortes 5 ... » « Abstenez- vous des désirs charnels qui 
« font la guerre à l'âme 6 ... » « Soyez sobres'... » Voilà 
pour les fautes de sensualité. « Ayant renoncé à toute 
« malice, toute fraude, toute dissimulation, toute envie 
« et toute médisance 8 ... ,» « Vivez d'accord, pleins de 
« compassion les uns envers les autres, aimez-vous en 
« frères; soyez humbles, soyez tendres de cœur 9 ... » 
« Soyez parés de la pureté incorruptible d'un esprit 
« plein de douceur et de paix, qui est de grand prix aux 
« yeux de Dieu ">...» Voilà pour les fautes du caractère. 
' i Petr. i, -23. 

- III, 4. 
3 m, 16. 

* i, 14. 
5 iv, 3. 

iv, 11. 
7 iv, 7, 

* il, t. 
" m. s. 
"' ii ,1. 

MATHIEU ARNOLD. ,g 



242 LA CRISE RELIGIEUSE. 

En tout ceci, il est question de la méthode de Jésus; 
voici maintenant son secret d'abnégation de soi-même, 
mourir au moi apparent, à la vie en ce monde : « Si même 
« vous souffrez pour la justice, vous êtes heureux'... » 
« Vous êtes appelés à souffrir, puisque Jésus-Christ a souf- 
« fert pour vous, vous laissant un exemple, afin que vous 
« suiviez ses traces 2 ...» « Comme Jésus-Christ a souffert 
« en sa chair, armez-vous de la même pensée, car celui 



« qui souffre en sa chair cesse de pécher '■ 



« Élu de 
« Dieu pour obéir à Jésus et pour avoir part à l'aspersion 
« de son sang 4 ...» La joie, qui était pour Jésus la preuve 
et la sanction capitale de sa méthode et de son secret, 
n'a jamais été plus fortement marquée que dans cette 
épître : « Vous êtes la race élue, l'ordre des prêtres-rois ; 
« vous êtes la nation sainte, le peuple désigné pour pro- 
« clamer l'excellence de celui qui vous a appelés des 
« ténèbres à son admirable lumière 5 . » 

La croyance à la résurrection corporelle de Jésus, et 
l'attente de sa seconde venue avant la disparition de la 
génération vivant alors, étaient de fermes soutiens pour 
l'esprit de l'écrivain. Mais l'idée populaire de la satisfac- 
tion, le Christ mourant pour satisfaire la justice divine 
offensée, ne paraît pas encore. L'idée dominante du 
cinquante-troisième chapitre d'Isaïe, adoptée par Jésus, 
est fidèlement conservée. Jésus-Christ meurt pour son 
peuple, « afin de le racheter de la vaine manière de vivre 

' I Petr. III, 14. 

2 II, 21. 

» IV, 1. 

+ I 2 

5 11,9. 



.ES PKEMIEHS TÉMOINS. 



243 



« qu'avait enseignée la tradition ; » il souffre, « afin que 
« nous puissions vivre pour la justice en mourant au 
« péché '. » 



III. Nous venons à saint Paul, mais nous serons très- 
brefs ici, car nous avons développé ailleurs la théologie 
de saint Paul tout au long 2 . Il n'est pas besoin de dire 
que sa pensée première est le bien, la justice, la vraie 
justice, celle qui se reconnaît au changement de l'homme 
intérieur. « Etre circoncis n'est rien, être incirconcis 
« n'est rien, observer les commandements de Dieu est 
« tout, 3 » Le seul but est le bien, la justice. Tel est le 
point de départ, puis nous retrouvons la méthode de 
Jésus dans ces paroles : « Je m'exerce sans cesse à con- 
« server ma conscience exempte de reproche devant Dieu 
« et devant les hommes 4 . » « Que chacun examine bien 
« ses propres actions, et alors il trouvera sa joie en ce 
« qu'il verra de bon dans lui-même, et non point en se 
« comparant avec les autres \ » « Éprouvez toute chose 
« et retenez ce qui est bon 6 . » «. . . afin que vous éprouviez 
« ce qui est meilleur 7 .» «... afin que vous éprouviez quelle 
« est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui est 
« agréable à ses yeux et ce qui est parfait 8 . » Ces textes 
désignent l'approbation intérieure, la méthode interne 

1 I Petr. i, 18, ii, U 

- Si Paul and Pnlestantism. 

3 I Cor. vu, 19. 

'' Actes, xxiv, 1<;. 

8 Gai. vi, 5. 

6 1 Thess. v, 21. 

7 PMI. i, 10. 

* Rom. xu, ï. 






Ô44 



La crise religieuse. 



de la conscience individuelle. Pour juger toute chose, 
Jésus avait donné une faculté nouvelle, la lumière : 
« Tout ce qui mérite d'être repris se découvre par la lu- 
« mière, car ce n'est que la lumière qui découvre tout. 
« C'est pourquoi il est dit : Réveille-toi, toi qui dors, 
« relève-toi d'entre les morts, et Jésus-Christ t'éclai- 
« rera ' . » Telle est la puissance nouvelle que donne la 
méthode de Jésus, la puissance de la conscience, et per- 
sonne n'a si bien décrit que saint Paul l'action qui en 
résulte et qu'avait mise en branle le christianisme nais- 
sant. « Nous nous recommandons à toute conscience hu- 
« maine par la manifestation de la réalité 2 . » « Le secret 
a du cœur de l'homme est découvert ; l'ignorant est con- 
« vaincu par tout ce qu'il entend ; il est jugé à fond, de 
« sorte que, se prosternant le visage contre terre, il adore 
« Dieu, rendant témoignage que Dieu est véritablement 
« parmi vous 3 . » Saint Paul ne manque pas de spécifier, 
même à plusieurs reprises, quel doit être l'objet de la 
conscience : les œuvres de la chair, comme il les appelle, 
la fornication, l'impureté, la vie dissolue, l'adoration 
des idoles, la sorcellerie, les haines, les luttes, la jalousie, 
la colère, les contentions, les divisions, les sectes, l'envie, 
l'ivrognerie, l'orgie, et ainsi de suite *. Il est aisé de con- 
naître ces choses, dit-il, et il dit vrai; son énuméra- 
tion comprend en somme tout ce que comprenait le mot 



« Epli. v, 13, 14. L'authenticité complète de l'épître aux Éphésiens est 
tort douteuse, mais elle est pleine d'idées qui appartiennent à Paul, 
celle-ci entre autres. 

2 I Cor. îv, 2. 

3 Id. xiv, 24, 25 
* Gai. v 19, 20. 



LES PREMIBIiS TÉMOINS. 



245 



conduite pour les Galates, auxquels il écrivait, c'est-à- 
dire tout l'ensemble des fautes qui se rapportent à nos 
deux instincts primordiaux, aux fautes de caractère et 
aux fautes de sensualité. Dans son épître aux Colossiens l , 
il semble même suivre cette division et répartir les fautes 
de conduite en deux groupes qui y correspondent ap- 
proximativement, comme pour éviter une trop grande 
précision, qui serait pédantesque en des matières si 
familières. Finalement, il oppose aux œuvres de la cbair, 
qui sont évidemment la conduite mauvaise, les fruits de 
l'esprit, qui sont évidemment la conduite bonne : l'amour, 
la joie, la paix, la patience, la bienveillance, la bonté, la 
longanimité, la douceur, la foi, la modestie, la conti- 
nence 2 . Il nous dit qu'en suivant la méthode interne de 
Jésus, nous trouvons que c'est bien là ce que signifie la 
justice, que c'est bien là l'observation des commande- 
ments de Dieu. 

On ne peut hésiter à reconnaître que Paul appli- 
quait à la conduite le secret de Jésus, puisque ce secret 
est l'àme même de sa théologie, et lui fournit son in- 
terprétation de la crucifixion et de la résurrection. 
En proclamant comme sa somme de connaissance 
Jésus-Christ crucifié 3 , sa première pensée fut d'in- 
sister sur le scandale de la croix \ d'en faire la force et 
non la faiblesse du christianisme; il se fait un drapeau 
qu'il propose au monde de l'idéal messianique du ser- 



' Col. m, :•, 8. 

-' Gai. v, 22, ï.i. 

1 I Cot. i, 23. 

1 Gai. v, il. 







I 

I 



■ 



246 LA CRISE RELIGIEUSE. 

viteur qui souffre, l'idéal nouveau de Jésus-Christ, et 
l'oppose victorieusement à l'ancien idéal messianique 
des Juifs, l'idéal du conquérant triomphant. Sa seconde 
pensée fut le secret. Il faut remarquer que, dans les 
écrits de Paul, le secret prend deux formes distinctes : 
une forme simple et une forme mystique. La première 
se trouve dans des passages du genre de celui-ci : « Si 
« vous vivez selon la chair vous mourrez ; mais, si vous 
« faites mourir par l'esprit les œuvres de la chair, 
« vous vivrez. ' » Il donnait ainsi la même interpré- 
tation, facile à comprendre, des idées de vie et de 
mort qu'en avait donnée Jésus lui-même. Mais la 
forme du secret que préférait Paul était plus mystique ; 
il aimait à voir, dans la mort de Jésus-Christ sur la 
croix et dans sa résurrection, la mort et la vie en 
général : « Si nous correspondons à la mort de Jésus, 
« dit Paul, en laquelle notre baptême nous ensevelit 
« avec lui, nous correspondrons aussi à sa résurrec- 
« tion 2 , » ou, selon son autre manière de dire plus 
simple : nous vivrons. Mais nous avons développé tout 
cela ailleurs. 

Pour marquer le rôle que Paul assignait au secret de 
Jésus, nous nous bornerons donc à citer trois textes; ils 
sont si forts, si clairs, qu'ils peuvent servir comme 
grands points de repère pour reconnaître la pensée de 
l'auteur à cet égard. Les voici : « Je suis crucifié avec 
Jésus-Christ 3 . » « Si vous mourez avec lui, vous vivrez 



1 Rom. VIII, 1' 

2 W. vi, 4, 5. 
* Gai, il, i9. 



LES PREMIERS TEMOINS. 



247 



« aussi avec lui 



. . portant toujours en notre corps la 



« mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi ma- 
« nifestée en notre corps 7 . » « La parole de la croix 3 , » 
comme il l'appelle, est son étoile polaire. La méthode 
et l'exemple de Jésus lui avaient fait connaître un prin- 
cipe nouveau pour choisir ou repousser, pour rechercher 
les choses ou s'en écarter. Ce principe agit toujours 
par rapport à l'être nouvellement créé 4 , le moi supé- 
rieur ou réel qui adhère à la volonté divine, et qui est 
en lutte avec le moi inférieur ou apparent, les désirs 
de la chair, les pensées courantes. En acceptant ce 
principe nouveau, le but capital de l'homme consiste 
dès lors « à dépouiller le vieil homme selon lequel nous 
« avons vécu dans notre vie antérieure, celui qui périt 
« en suivant l'illusion de ses concupiscences, et à nous 
« revêtir de l'homme nouveau, créé pour la justice à 
« l'image de Dieu 5 . » Le secret qui nous fait obtenir 
ce résultat, dit Paul, c'est « d'être crucifié avec Jésus- 
« Christ, 6 » ou « d'être rendu conforme à la mort de Jésus- 
« Christ 7 , » ou bien de « porter toujours en notre corps 
« la mort de Jésus 8 . » Paul dit qu'il sent « pour ceux 
« qu'il a convertis les douleurs de l'enfantement jus- 



1 n ïiiu. ii, u. 

- II Cor. iv, 10. 
'■'■ I Cor. i, 18. 
' II Cor. v, 17. 

5 rovuaXatcv*vôp<û7COV,T(>v:p5eip<);.uvovxa'C&Ta; £7u.0uuîa; -r,; sfoc«Tv;ç. 
Éph., iv, 22, 23 24. 
« Gai. n, 19. 
7 Phil. m, 10. 
s II Cor iv, 10 



248 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



« qu'à ce que Jésus- Christ soit formé en eux 1 , » le 
Christ complet, avec sa méthode, son secret, sa douce 
raison ; mais il insiste surtout sur le secret : il faut 
mourir avec Jésus- Christ, car c'est là le secret de 
Jésus, le fond même de ce secret. Et comme il faut 
avoir le secret en vue pour comprendre ce que Jésus 
appelle l'eau vivifiante, le pain de vie, c'est à la pos- 
session de ce même secret que se rapportent les paroles 
de Paul, quand il dit : « que tout n'est que perte au 
« prix de la connaissance excellente de Jésus-Christ 
« Notre-Seigneur 2 ,» ou quand il dit : « Dieu me garde 
<( de me glorifier en autre chose qu'en la croix de 
« Notre-Seigneur Jésus-Christ, par laquelle le monde 
« est crucifié pour moi, comme je suis crucifié pour le 
« monde 3 . » 

Personne n'a si bien exprimé que Paul f évidence de 
la joie prouvant le salut qui dérive de Jésus et de son 
secret, et le sentiment du non-moi divin qui remplit 
cette joie d'une humble reconnaissance, d'une vénéra- 
tion profonde et la rend réellement religie use : « Soyez 
« toujours dans la joie 4 . » « Soyez touj ours dans la joie 
« en Notre-Seigneur; je vous le répète, soyez dans la 
« joie s . » « Tristes, et pourtant toujours dans la joie 6 » 
« A mesure que les souffrances de Jésus- Christ s'aug- 
« mentent en nous, nos consolations aussi s'augmen- 



1 Gai. iv, 19. 

2 Phil. m, 8. 

3 Gai. vi, 14. 

* I Thess. v, 16. 
5 Phil. îv, 4. 
" II Cor. vi, 10. 



LES PREMIERS TÉMOINS. 249 

« tent par Jésus- Christ '. » « Les richesses incalcu- 
« labiés de Jésus-Christ 2 . » « Qui nous séparera de 
« l'amour de Jésus-Christ 3 ! » « profondeur des tré- 
« sors de la sagesse et de la science de Dieu 4 ! » « C'est 
a Dieu qui opère en vous et le vouloir et le faire, selon 
« qu'il lui plaît 5 . » « Que celui qui se glorifie ne se 
« glorifie qu'en l'Éternel 6 .» 

On trouve tout cela dans saint Paul; on y trouve 
aussi la croyance que, faute d'autre terme, nous appe- 
lons superstitieuse, en tant qu'elle est en dehors des 
choses nécessaires : la croyance à la résurrection cor - 
porelle, à la seconde venue de Jésus-Christ avant la 
mort de tous les hommes vivant alors 7 , au Dieu des 
calvinistes, qui veut « montrer sa colère et faire con- 
« naître sa puissance au moyen des vases de colère 
« préparés pour la perdition 8 ; » on trouve en saint 
Paul la logique du rabbin et le faux emploi des pro- 
phéties et de l'Ancien Testament. Les écrits de saint 
Paul sont un écueil fatal pour la théologie populaire, 
parce qu'ils proviennent d'un esprit qui se développait 
incessamment, parce qu'ils affectent les formes logiques 
et scientifiques d'une théologie d'école, tandis que leur 
caractère et leur valeur dépendent de la voie expéri- 
mentale qui amenait graduellement leur auteur vers 

1 II Cor. i, 5. 

2 Eph. m, 8. 

8 Rom vm, 35. 
* Id xi, 33. 

5 Phil. il, 13. 

6 I Cor. i, 31. 

7 I Thcss. iv, 15. 

8 Rnm. ix, 22. 









r 



250 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



la vérité. Aussi la théorie machinale de l'inspiration 
mène à de singuliers résultats quand on l'applique aux 
écrits de Paul. Ces écrits sont cependant, pour ceux qui 
savent s'en bien servir, une source inépuisable; à part 
leur puissance d'animation et d'édification, ils nous 
font admirablement connaître la vraie doctrine de 
Jésus. 






IV. L'auteur du quatrième Évangile passe pour être 
aussi l'auteur de l'épître que nous appelons la pre- 
mière épître de saint Jean ; il est certain du moins que 
les idées de cet Évangile agissaient puissamment sur 
l'esprit de l'auteur de l'épître. Nous pouvons donc nous 
attendre à voir s'accorder ces deux écrits. Notons cepen- 
dant un point des plus importants où l'épître semble 
soutenir à l'encontre de l'Évangile même la doctrine 
de Jésus. 

Nous avons indiqué la tendance métaphysique de 
levangéliste, de cet écrivain qui fait les délices de 
M. Burnouf, par sa tournure indo-européenne, consis- 
tant à faire de Dieu la source métaphysique des choses, 
source qui mériterait, peut-être, d'être appelée une 
unité cosmique, tandis que Jésus devenu le Verbe 
paraît aussi se rattacher à cette unité cosmique par 
quelque grande loi métaphysique. Mais vinrent ensuite 
les gnostiques, bien plus imbus du génie aryen, bien 
plus admirés par M. Burnouf, et fort persuadés que la 
religion n'est pas la justice, mais plutôt une conception 
métaphysique. En effet, comme nous l'avons déjà re- 
marqué, il peut sembler merveilleux qu'une chose 



HH 



LES PREMIERS TEMOINS. 



251 



aussi grande que la religion ait pour but une chose 
aussi simple que la conduite, au point que Jésus puisse 
dire que celui qui reçoit le royaume de Dieu comme 
un petit enfant, c'est-à-dire celui qui le reçoit simple- 
ment par rapport à cette simple chose, la conduite, 
est le plus grand de ce royaume ' . C'est bien pour- 
tant ce que Jésus a dit; aucun de ceux qui avaient 
vécu avec lui, qui avaient ressenti son influence n'en 
pouvait douter. Mais les gnostiques, qui n'avaient 
pas vécu avec lui, n'étaient pas de cet avis, et se figu- 
raient naturellement que celui qui avait la religion 
vraie et toute la perfection humaine devait être 
en rapport avec ces choses merveilleuses : l'unité 
cosmique, le plérome, l'émanation, la personnalité, la 
consubstantialité, et tant d'autres de même importance. 
Ils ne pouvaient donc se figurer que le Christ, le Sau- 
veur du monde, pouvait être tout simplement un 
homme de chair et d'os dont l'existence, indigne de 
l'unité cosmique, n'avait rien de métaphysique. Les 
docètes ou apparitionnistes enseignèrent ainsi que 
Jésus n'était nullement un homme, qu'il n'avait été 
qu'une apparition ou un fantôme. Il est difficile de 
bien comprendre les écrits apostoliques sans savoir 
qu'il y est souvent fait allusion aux gnostiques et à 
leurs écrits, qui eurent grand succès dès les premières 
années même de la prédication apostolique. 

Comme nous l'avons remarqué, l'auteur du qua- 
trième Evangile avait une certaine tendance métaphysi- 
que. Ou peut en dire autant de l'auteur de la première 



1 Mat 



i. xvni, 




252 



LA cniSE RELIGIEUSE. 




épitre de saint Jean. Mais un homme qui avait connu 
Jésus vivant, que la réalité (aletheia) avait influencé, la 
connaissait trop bien pour y faire intervenir ses doc- 
trines métaphysiques. Par une sorte de retour qui fait 
la gloire de l'écrivain, et qui témoigne bien plus encore 
de la puissance glorieuse de la parole de Jésus-Christ, 
■les deux grands points du document appelé pre- 
mière épître de saint Jean, et qui a une parenté si cer- 
taine avec le quatrième Evangile sont : d'abord « Jésus 
« est venu dans une chair véritable ' ; » et puis « celui 
« qui fait des œuvres de justice, c'est celui-là qui est 
« juste, comme Jésus-Christ est juste 2 . » Jésus n'est 
pas un fantôme métaphysique, mais un homme vivant 
qui a tracé les règles de la conduite. La religion n'est 
pas une déduction intellectuelle; c'est la justice, cette 
base de la vie établie par Jésus. 

Nous retrouvons aussi la méthode de la conscience 
qui nous fait connaître la justice dans sa haute valeur, 
qui nous la fait connaître comme seule base possible de 
la vie : « Vous avez reçu l'onction du Saint, vous con- 
« naissez toutes choses ; l'onction que vous avez reçue de 
« lui demeure en vous, et vous n'avez pas besoin que 
« personne vous enseigne; mais comme cette même 
« onction vous enseigne toutes choses, comme elle est 
« véritable et exempte de mensonge, vous n'avez qu'à 
« demeurer dans ce qu'elle vous enseigne 3 . » 
Ce qui caractérise la belle âme de cet écrivain, c'est 



1 I Jean, iv, 2. 

2 Id. m, 7. 

» Id il, 20, 27. 



LES PREMIERS TÉMOINS. 253 

qu'il ne détaille pas les fautes, il n'en dresse pas la liste. 
Il a fait connaître la méthode : la conscience indivi- 
duelle; son objet : la justice, et cela suffit. Il faut re- 
marquer aussi qu'il dit et répète le secret de Jésus en 
nous le faisant connaître sous sa forme positive et la 
plus attrayante. La méthode nous donne la lumière, le 
secret nous donne la puissance de « marcher dans la 
« lumière, » et « si nous marchons dans la lumière, la 
« fraternité s'établit entre nous'. » C'est qu'en mou- 
rant à la vie du monde, nous transférons l'amour de la 
vie, qui nous est naturel, du moi personnel au moi im- 
personnel, ce moi qui nous est commun avec tous les 
autres hommes; ainsi donc, mourir à soi-même, c'est 
aimer ses frères, et c'est toujours ainsi que notre épître 
nous présente le secret de Jésus : « Aimons- nous les uns 
« les autres 2 . » « Nous reconnaissons à l'amour que 
« nous avons pour nos frères que de la mort nous 
« sommes passés à la vie 3 . « 

Nous avons vu que l'auteur du quatrième Évangile 
avait bien senti toute la profondeur de l'enseignement 
de Jésus; de même l'écrivain de l'épître prouve Dieu, 
Jésus-Christ, la vie éternelle, par l'expérience qui s'ap- 
puie sur l'évidence interne. « Nul homme n'a jamais vu 
« Dieu; si nous nous aimons les uns les autres, Dieu 
« demeure en nous \ » Il ne faut donc pas chercher 
à donner une définition adéquate de Dieu, définition qui 
s'étendrait au delà du domaine de l'expérience, dire 

1 I Jean, i, 7. 

2 M. iv, 7. 
:! Id. m, 14. 
4 Ici. iv, 12. 



254 LA CB1SF- RELIGIEUSE. 

comme nos théologiens : Dieu est une personne; nos 
définitions de la Divinité sont approximatives, et en 
raison de l'expérience que nous en avons actuellement. 
Pour désigner le non-moi infini, Jésus avait dit : Dieu 
est une influence, et notre écrivain dit : « Dieu est 
« amour l . » Il dit indifféremment : « Celui qui aime 
« provient de Dieu, » et : « Celui qui croit que Jésus 
« est le Christ provient de Dieu 2 ; » car croire que 
Jésus est le Christ, c'est admettre avant tout l'autorité 
du message qu'il apporte, de son secret : « Aimez-vous 
« les uns les autres. » Et voici le témoignage que Dieu 
porte à son Fils : « C'est en son Fils que nous trouvons 
« la vie éternelle que Dieu nous donne 3 . » C'est-à-dire : 
c'est par la justice seulement que nous pouvons nous 
sentir vivre de la vie réelle, et nous ne pouvons 
atteindre la justice que par la méthode, le secret, la 
douce raison de Jésus. 

La joie, cette marque de la vie qu'on retrouve dans 
le quatrième Evangile, comme dans les trois autres, est 
marquée avec force dans cette épître : « Nous vous 
« écrivons ceci afin que vous en ayez de la joie, une 
« joie pleine et parfaite 4 . » Le non-moi, cet élément 
en dehors de l'homme auquel se rattache toute religion, 
le voici : <<,Ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est 
« lui qui nous a aimés le premier; aimons-le donc parce 
« qu'il nous a aimés d'abord 5 . » Ce que veut dire ici 



1 I Jean, iv, 16. 

2 M. iv, 7; v, 1. 
a Id. v, 11. 

* Id. î, 4. 

5 Id. iv, 10, 19. 



LES HKEMIEHS TEMOINS 



255 



l'écrivain, c'est que, comme nous n'avons pas fait la loi 
de la justice, ce n'est pas de nous que provient l'amour, 
la charité qui en est l'accomplissement; la charité pro- 
vient de la façon dont la source de tout bien, source en 
dehors de nous, nous affecte. 

Dans cette épître, la croyance superstitieuse à la 
seconde venue prochaine de Jésus-Christ est indiquée 
en première ligne, mais il n'en est pas ainsi de la résur- 
rection corporelle. D'autre part, on voit surgir certaines 
phrases sur lesquelles s'appuiera plus tard la doctrine de 
la satisfaction vicaire : « Le sang de Jésus-Christ nous 
« purifie de tout péché, il est la victime de propitiation 
« pour nos péchés '. » L'idée ne se développe pas; nous 
ne saurions démêler quelle est dans ces expressions la 
part de la figure, combien il y entre de croyance posi- 
tive dont le degré de développement nous reste inconnu ; 
mais l'expression est lancée, la religion populaire va 
s'en emparer pour la matérialiser et en déduire une 
foule d'erreurs. 



V. L'épître de saint Jacques et l'épître aux Hébreux, 
documents de moindre importance que ceux dont nous 
venons de nous occuper, nous suggèrent pourtant deux 
ou trois remarques. Si les œuvres sont l'objet du zèle de 
saint Jacques, cela nous rappelle cette sentence de 
Jésus-Christ : « Si tu veux entrer dans la vie, garde les 
« commandements 2 . » C'est que rien ne pouvait 
ébranler en saint Jacques la conviction que la justice 

1 1 Jean, i, 7; n t. 
> Math, xix, 17. 



256 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



est toujours pour Jésus le but et la fin. On a opposé 
trop souvent saint Jacques et saint Paul, et il n'y a pas 
pourtant d'opposition réelle entre ces deux apôtres qui 
ont un but identique, la justice. Mais, tandis que Paul 
voyait la justice en péril par l'emploi delà loi juive, 
dont les hommes faisaient un talisman pour leur donner 
le salut, Jacques voyait la justice en péril, parce que 
la foi était souvent employée de la même façon, comme 
cela n'arrive que trop facilement. Il exalte donc les 
œuvres; il dit qu'il faut agir, et qu'il ne faut pas se 
borner à écouter et à parler ; comme saint Paul, de son 
côté, avait exalté la foi qui nous donne le secret de 
Jésus, la doctrine de la croix. Mais il suffit de se 
rappeler la belle expression de saint Jacques : « Celui 
« qui transgresse un seul commandement les atrans- 
« gressés tous, » il suffit de se rappeler qu'il désigne du 
nom de « loi de liberté ' » la loi dont il parle, pour 
comprendre qu'il ne se trompe pas plus en exaltant les 
œuvres que ne se trompait saint Paul en exaltant la foi. 
Saint Jacques désigne par une belle expression les 
désirs de la chair et des pensées courantes, qui sont la 
matière sur laquelle doit s'exercer le secret de Jésus, en 
disant : « Nos plaisirs qui font rage en nos membres 2 ; » 
et quelques lignes plus bas, quand il dit : « Ne savez - 
« vous pas que l'amour de ce monde est une inimitié 
« contre Dieu 3 , » n'a-t-il pas sur les lèvres, dans la 
pensée, les termes mêmes du secret : Celui qui hait sa 



' Jacq. il, 10; 1, 25. 

2 U. iv, 1. 

3 ld. iv, 4. C H çiXia toû x.oc|j.ou £^6pa toû @eoïï |<m'v. 



Hi 



LES PREMIERS TÉMOINS. 



257 



vie en ce monde la conservera pour lu vie éternelle'' 
Le sens n'est pas, comme on le pourrait croire : Celui 
qui est bien vu du monde est mal vu de Dieu- le voici 
au contraire : Celui cjui se tient en bons rapports avec 
ces plaisirs faisant rage en nos membres est en mauvais 
rapport avec Dieu. 

Mais, tout instructif qu'il soit, et bien qu'il ait été 
souvent interprété d'une façon très-fausse, nous ne 
Pouvons nous arrêter plus longtemps à cet écrivain. 
Nous pouvons reconnaître que d'autres épîtres sont 
supérieures à la sienne en délicatesse ou en ampleur du 
•sentiment religieux, sans lui faire tort. Mais cela ne 
donne-t-il pas d'autant plus de poids à son témoignage 
sur un point marquant delà pensée du Seigneur, quandil 
signale et exalte le caractère chrétien, où prédomine 
surtout la délicatesse de perception : VepieiUia : « La 
« sagesse qui vient d'en haut est pleine de douceur et de 
« raison, » dit saint Jacques '. 

H est plus difficile de ne pas s'étendre en parlant de 
l'épître aux Hébreux. Parmi tous les livres saints, cet 
écrit se distingue comme œuvre de théorie; les autres se 
l'apportent, au contraire, à l'expérience; il se rapproche 
ainsi de la théologie postérieure : c'est-à-dire qu'au 
lieu de nous mener à l'expérience de l'Eternel qui veut 
la justice, l'épître aux Hébreux nous mène à la connais- 
sance de Jésus comme Verbe, avec tous les caractères 
du Logos, tels que Philon, par exemple, les avait définis. 
Le Logos met ainsi fin à l'économie ancienne d'Israël, et 



1 Jacq. m, 17. 

MATHIEU ARNkLH. 



I 

■ 







258 LA. CRISE RELIGIEUSE. 

F Écriture prouve cela. C'est en raison de ce caractère spé- 
culatif que la théologie postérieure a fait si grand usage 
de Tépître aux Hébreux, cpri lui sert réellement de base 
principale. La théologie postérieure, en effet, se rapporte 
aussi à des idées spéculatives : la vérité féconde, que le 
Dieu de l'univers est une personne, est un,e conception 
semblable à cette thèse capitale de Tépître aux Hébreux : 
Jésus est le Logos de la philosophie judéo-alexandrine. 
Par bonheur, la religion est bien indépendante de chacune 
de ces thèses, qui ne peuvent se démontrer, et dont les 
démonstrations proposées sont souvent manifestement 
creuses. Ainsi, tout le premier chapitre se compose 
d'une série de textes qui sont tous censés indiquer Jésus, 
et prouver par conséquent la thèse de l'écrivain; et, en 
vérité, pas un de ces textes n'indique réellement Jésus . 
Le septième chapitre n'est qu'un tissu habile et savant 
de futilités sur cette donnée fausse : « Tu es prêtre pour 
toujours, selon Tordre de Melchisédech, » parole qui au- 
rait été dite à Jésus, et elle ne lui a jamais été dite. 

C'est en raison de ce caractère spéculatif de Tépître 
aux Hébreux qu'il est impossible de l'attribuer à Paul, 
qui s'appuie toujours sur l'expérience, non sur les idées 
spéculatives. Un écrit de ce genre ne peut donc avoir la 
valeur de ceux de saint Paul et nous intéresse bien moins, 
car il ne repose sur rien de solide. Un homme pourtant 
qui établit toute sa théologie sur une notion creuse peut, 
dans le cours de son ouvrage, nous donner en passant 
les résultats nombreux d'une expérience réelle et de 
grand prix ; que de théologiens nous en fourniraient des 
exemples ! C'est ainsi que Tépître aux Hébreux est pleine 



LES PREMIERS TÉMOIN,'-. 



259 



de belles choses faisant partie de l'expérience reli- 
gieuse la plus vraie , mais elles sont indépendantes de 
la thèse sur laquelle s'appuie l'épitre ; leur valeur ne 
provient pas de cette thèse que l'écrivain développe e1 
qui leur en ferait plutôt perdre. Cette valeur provient 
de ce qu'elles sont une réminiscence de Jésus, et le 
témoignage qu'elles lui apportent est d'autant plus pré- 
cieux qu'on le retrouve dans un tel milieu. Leur force 
avait dû être bien grande pour persister dans ce milieu 
et pour y devenir visible. 

L'auteur de l'épitre aux Hébreux ne sait pas que 
ht justice est le point de départ , et aussi le but 
final de la religion. Il dit : qu'il ne s'agit pas de « refaire 
les fondations ', » qui sont bien pour lui la justice, qu'il 
s'agit de s'acheminer vers la perfection, et la perfection, 
c'est un corps de doctrines semblables à la thèse que 
Jésus est grand prêtre, comme l'était le Logos de la 
théosophie, et que l'Écriture prouve cela en le nommant 
prêtre pour toujours, selon l'ordre de Melchisédech. Tout 
ceci est comparable à cette vérité vivifiante, que le Dieu 
de l'univers est une personne, essence même de la reli- 
gion selon nos évêques, tandis qu'une vérité de ce genre 
en est au contraire tout à fait indépendante. Mais il faut 
remarquer que le mot de la méthode, la conscience, se 
reproduit sans cesse sous la plume de l'auteur; nulle 
part, dans toute la Bible, un ne le trouve si souvent ré- 
pété. Ce mot avait pris racine évidemment, et étaii 
devenu une puissance. 



1 Heb. vi. i. 









■260 



LA CRISE RELIGIEUSE. 




Il faut surtout remarquer le témoignage que l'écrivain 
porte au secret. Son interprétation du sacrifice de Jésus- 
Christ, comme remplaçant les sacrifices de l'ancienne 
loi, est toute spéculative et, au point de vue du secret, 
ne rend pas compte de ce sacrifice. On voit paraître le 
secret cependant, et les phrases où il se montre sont si 
frappantes , elles dépassent tellement la portée de 
l'auteur, qu'on est tenté d'y voir une tradition de cer- 
taines paroles de Jésus qui ne nous seraient connues que 
par cette voie : « Il était convenable que Dieu, voulant 
« amener beaucoup de ses enfants à la gloire, rendît le 
« Prince de leur salut parfait par les souffrances 1 . » 
« Jésus-Christ a appris l'obéissance par ses souffrances 
« mêmes, et ayant atteint la perfection, il est devenu 
« l'auteur du salut pour tous ceux qui lui obéissent 2 . » 
Jésus-Christ a été revêtu d'une chair humaine « pour 
« pouvoir délivrer, par sa mort, ceux qui, par la crainte 
« de la mort, étaient toujours esclaves 3 . » C'est précisé- 
ment là le secret; la souffrance, la crainte, l'horreur de 
mourir au moi apparent, aux désirs de la chair, aux 
pensées courantes, sont si grandes que Jésus seul les 
pouvait vaincre, et mettre l'humanité à même de les 
vaincre aussi en nous faisant voir, par la joie du secret, 
qu'on trouve ainsi la vie et non la mort. De même, voici 
une pensée pleine de noblesse et de grandeur : « Il n'y a 
« pas de rémission des péchés sans effusion de sang 4 . » 



1 Heb. il, 10. 
a ld. v, 8, 9. 
a ld. u, 14,15. 
* ld. I*. 22. 



■B 



LES PREMIERS TÉMOINS. 



2G1 



Dans le corps de l'argument où nous la trouvons, cette 
pensée devient spéculative et stérile, mais elle est peut- 
être en elle-même une réminiscence d'une parole que 
Jésus aurait dite; c'est, très-certainement, une rémi- 
niscence de son secret. Il faut la mettre à côté de cette 
pensée de saint Pierre, belle et profonde aussi : « Celui 
« qui souffre en sa chair a cessé de pécher. » 

Finalement, nous ne nous tromperons pas si nous 
voyons une trace du secret dans l'ardeur du martyre qui 
s'empara bientôt del'Église chrétienne, dans la recherche 
enthousiaste de ce genre de mort, vers lequel on se 
précipitait par toutes les voies qui pouvaient y aboutir. 
Bien des martyrs, sans doute, s'écartaient de Vepieikeia, 
de la douce raison de Jésus, dans leur manière de pro- 
voquer leur mort. Cette sentence de Paul : « Si je n'ai 
« la charité, il ne me servira pas de livrer mon corps 
« pour être brûlé ', » retombait sur eux, comme elle re- 
tombe sur le puritanisme dont elle sera la condamnation 
finale, le puritanisme se glorifiant de sa résistance. Rien 
ne nécessitait, rien ne rendait utile la répétition du sup- 
plice matériel de Jésus sur chacun de ses disciples. Jésus 
avait ordonné de mourir, de porter sa croix, c'était son 
secret; il avait en vue un travail pénible et constant 
que chacun devait poursuivre au fond de sa conscience, 
tout différent du supplice de la place publique, que l'on 
subit une fois, moins difficilement peut-être. Paul com- 
prenait encore ce que Jésus appelait mourir. Mais bientôt 
s'écoula l'époque apostolique; le mot fut pris au sens 



Cor. xni, 3. 



w 



262 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



littéral, et les chrétiens coururent au supplice à l'envi 
les uns des autres. La victoire du christianisme sui' le 
monde fut accélérée par ce spectacle merveilleux, mais 
qui manquait dès lors l'incapacité des hommes à suivre 
l'esprit de Jésus et l'enseignement de ses plus grands 
apôtres. «La lumière n'est avec vous que pour un peu 
« de temps, marchez pendant que vous avez la lumière, 
« de peur que les ténèbres ne vous surprennent ' . » 



• Jean, xii, 35. 






CHAPITRE IX. 



Retour des superstitions. 



I. Ainsi parlaient les hommes qui avaient été témoins 
ou voisins de la lumière; ils se trompaient quelquefois, 
les erreurs étaient inévitables, mais ils savaient pour- 
tant que croire que Jésus était le Fils de Dieu consistait 
à accepter, à mettre en œuvre la méthode et le secrel 
de Jésus. Aussi le chrétien trouve dans leurs paroles, 
après celles de Jésus- Christ lui-même, la source princi 
pale d'instruction et d'inspiration. 

Les miracles, et surtout ceux de la résurrection, de 
l'ascension, que devait suivre bientôt la seconde venue 
de Jésus, faisaient dès l'origine partie intégrante de la, 
croyance des disciples. » Voyez, il vient sur les nuées ; 
« tous les yeux le verront; ses ennemis qui l'ont percé 
« le verront aussi; les enfants de la terre se lamenteront 
« à cause de lui '. » Puis, dans la suite, le christianisme 
se répandit dans les foules, et comme l'intiuenee person- 






Apoc. u 



264 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



nelle de Jésus s'effaçait, le côté miraculeux et légen- 
daire du christianisme se développait de plus eu plus, 
jusqu'à ce qu'enfin croire que Jésus était Fils de Dieu, 
c'était croire à la légende de point en point,. croire à la 
conception, à la naissance surnaturelles, croire à ses 
miracles, à sa descente aux enfers, à sa résurrection 
corporelle, à son ascension au ciel, à son prochain 
retour triomphant pour juger les hommes. Voilà ce que 
la religion populaire a formulé comme croyance essen- 
tielle sur Jésus. Tel est le résumé de son œuvre, comme 
nous la présente le Credo dit des apôtres. 

Ce Credo n'est pas la croyance des apôtres. Cinq cents 
ans s'étaient écoulés lorsque la formule telle que nous 
la connaissons fut fixée définitivement; elle ne repré- 
sente pas la croyance d'un des docteurs de l'Église ni 
celle d'une école; c'est le sommaire du christianisme 
que devait développer naturellement le peuple, l'Église 
en général, c'est la science populaire du christianisme. 
Etant donnée la mission supposée : « Allez, faites con- 
te naître la vérité aux nations, et baptisez-les au 
« nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ', » celui qui 
demandait le baptême devait faire une profession de foi 
au sujet de cette croyance dont le baptême était la 
marque, et cette profession de foi devait aboutir naturel- 
lement à un sommaire semblable au symbole des apôtres. 
Il n'y est pas fait mention de la méthode ni du secret, 
les faits extérieurs y sont seuls indiqués; et, disons-le 
en toute confiance, Jésus n'aurait pu résumer ainsi la foi 



1 Math. XXVIII, 19. 



BHHHBi 



■■ 






RETOUR DES SUPERSTITIONS. 



265 



religieuse; les grands apôtres Pierre, Paul, Jean, n'au- 
raient pas pu accepter eux-mêmes ce sommaire comme 
suffisant. II représente pourtant la science populaire 
du christianisme. 

Les années s'écoulaient, le monde adoptait le christia- 
nisme; mais cette science populaire était trop simple 
pour satisfaire les savants et leur génie aryen, si enclin 
à faire de la religion une conception métaphysique. Et 
l'on était à une époque d'infériorité critique; en tous 
sens, la possibilité d'une véritable critique scientifique 
diminuait de jour en jour au lieu d'augmenter. Des 
gens doctes et ingénieux s'emparèrent donc des termes 
et des données de la science populaire, et lui appli- 
quèrent, non la critique historique, pour en faire con- 
naître l'origine, mais leurs abstractions, leurs concep- 
tions métaphysiques. De là le symbole de Nicée, qui est 
la science savante du christianisme, comme celui des 
apôtres en est la science populaire. 

Pour bien sentir les rapports de cette science avec 
la Bible, il fiait comparer les formules religieuses de ses 
docteurs avec celles du livre saint; comparer, par 
exemple, aux psaumes, les Soliloques de saint Augustin 
très-grand homme et vraiment religieux. Écoutons-le, 
non dans l'école, ni dans la controverse, écoutons-le 
prier dans la solitude de sa pensée religieuse : « Viens à 
« mon secours, toi, seul Dieu, substance unique, éter- 
« nelle et vraie, en laquelle ne se trouvent ni discor- 
« dance ni confusion, ni fluctuation, ni défaut, ni mort, 
« mais l'accord suprême, la suprême évidence et la 
« constance suprême, la plénitude et la vie absolues ; 



266 



I.A ÛRISB HF.I.IGIEUSE. 



a en toi rien ne manque, et rien n'est au-dessus de toi, 
« en toi le Père qui engendre et le Fils engendré de lui 
« sont un ; Dieu au-dessus de qui, en dehors de qui et 
« sans lequel rien n'existe, sous toi est le tout, en toi 
«. est le tout, avec toi est le tout... Dieu, mon Seigneur, 
« écoute, écoute, écoute ma voix, ouvre à celui qui 
« frappe. » Et un autre livre des Soliloques que l'on a 
attribué à saint Augustin, que Ton imprime avec ses 
œuvres, mais qui est probablement d'une date, d'un 
auteur postérieurs, nous montre le complet dévelop- 
pement de tout ceci, nous montre ce qui résulte infail- 
liblement quand on applique à l'idée divine ces jeux de 
la pensée imaginative, si étrangers à la Bible. Les 
paroles de saint Augustin ont inspiré certainement ce 
que nous allons citer, et en ont fourni jusqu'à un certain 
point les formes verbales : « Trinité sainte et au-dessus 
« de toute chose, admirable, inénarrable, inscrutable, 
« inaccessible, incompréhensible, inintelligible, essen- 
« tielle et surpassant essentiellement tout sens, toute 
« raison, toute conception, toute intelligence, toute 
<c essence de la plus haute pensée céleste, que les anges 
« mômes ne sauraient dire, ni penser, ni comprendre, 
« ni connaître. » Et plus loin, en redescendant vers 
un ordre d'idées plus pratique, mais toujours dans le 
même style : « Oh ! seul vrai Dieu en trois personnes, 
« égales et coéternelles, Père, Fils, Saint-Esprit, qui 
« seul habite l'éternité et la lumière inaccessible, qui 
« as créé la terre en ta puissance et gouvernes le monde 
« par ta prudence, saint, saint, saint, Seigneur, Dieu de 
« Sabaoth, terrible et fort, juste et miséricordieux, 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 



267 



« admirable et seul digne de notre adoration et de notre 

« amour, Dieu unique, trois personnes, seule essence, 

« pouvoir, sagesse, bonté, trinité une et indivisible, 

« ouvre les portes de la justice à moi qui t'implore. » 

Comparez alors tout ceci à la Bible : « Enseigne-moi, 

« ô Eternel, à faire ta volonté, parce que tu es mon 

« Dieu; que ton bon esprit me conduise dans le droit 

« chemin '. » C'est ainsi que priait Israël, c'est ainsi 

que s'exprime, en matière religieuse, un pauvre Sémite 

peu doué et appartenant aux races occipitales, privé du 

secours du génie aryen et ignorant que la religion est 

une conception métaphysique. Nous pouvons constater 

que la différence est grande. 

Mais enfin ce. Sémite primitif s'effaçait de plus en 
plus. Le flot aryen montait toujours, et la religion 
devenait de plus en plus une conception métaphysique. 
Les différents docteurs avaient tous leur métaphysique 
différente; ceux d'entre eux qui eurent le dessus firent 
de la leur un symbole qu'ils offrirent ainsi à la vénéra- 
tion des hommes : c'est à ces ymbole qu'on a donné le nom 
de Credo de saint Athanase ; c'est de la science savante 
comme le symbole de Nicée, mais qui porte les traces 
du combat et de la lutte, et qui parle en maître absolu 
après la victoire; science savante fortement imprégnée 
d'une humeur violente et vindicative. Ainsi donc trois 
Credo : le symbole dit des apôtres, science populaire; 
le symbole de Nicée, science savante; le symbole d'Aflia- 
nase, science savante aussi, mais marquée au coin de la 

1 Ps. cxi. ii, 10 



^^^E^^v 



2G8 



LA' CRISE RELIGIEUSE. 



colore. Du premier procèdent les deux autres, qui en 
suivent les données, en les enveloppant de leurs théories 
métaphysiques. 

Or, ce premier Credo repose sur la mission dont Jésus 
aurait chargé ses apôtres en les quittant : « Allez, en- 
te seignez les nations, et baptisez-les au nom du Père, du 
« Fils et du Saint-Esprit. ' » Il explique et développe 
renseignement et le baptême que les apôtres devaient 
conférer au monde à L'injonction de Jésus. Mais nous 
avons déjà remarqué, dans les Evangiles, combien dif- 
fèrent les récits de ce qui précéda et de ce qui suivit la 
mort de Jésus-Christ. L'évidence interne acquiert une 
importance toute spéciale pour les paroles attribuées à 
Jésus après sa mort. Il y en a qu'il peut très-bien avoir 
dites, mais à un autre moment. S'il dit à Thomas : 
« Parce que tu m'as vu, tu as cru ; heureux ceux qui 
«• croient sans avoir vu 2 ,» ces paroles peuvent très-bien 
avoir été dites un jour pendant la vie du Seigneur, et 
reportées ensuite aux jours qui suivirent la résurrection, 
elles ont été appliquées à l'incident du doute de Thomas. 
Mais nous pouvons affirmer que la prophétie des détails 
de la mort de Pierre 3 a été ajoutée après coup, nous ne 
retrouvons guère ici la manière de Jésus ; nous la re- 
trouvons, au contraire, dans ces autres paroles, qui sont 
bien probablement de lui : « Tu ne peux maintenant me 
« suivre où je vais, mais tu me suivras plus tard 4 . » Il 



< Math, xxvm, 19. 
- Jean, xx, 29. 
a /<(., xxi, 18. 
* Id. xin, 30. 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 



•269 



est de môme bien peu probable que Jésus ait chargé ses 
apôtres de baptiser toutes les nations au nom du Père,, 
du Fils et du Saint-Esprit. La mission dont il les char- 
geait était bien haute assurément. Il peut bien leur avoir 
dit : « Les péchés seront pardonnes à ceux à qui vous 
« les pardonnerez, ils seront retenus à ceux à qui vous 
« les retiendrez ' . » Mais il n'est guère admissible qu'il 
les ait chargés débaptiser au nom du Père, du Fils et du 
Saint-Esprit. La pensée ainsi agencée est par trop systé- 
matique, et c'est faire un anachronisme que de l'attri- 
buer à Jésus. Il ne parlait pas ainsi; mais c'est bien le 
langage qu'on devait lui prêter à mesure que le baptême 
et sa formule croissaient en importance. Voici, au con- 
traire, la mission qu'il imposait réellement à ses apôtres, 
et à laquelle nous pouvons croire en toute sécurité : 
« Mon Père m'a envoyé, je vous envoie de même 2 . » 
Ainsi donc, nos trois symboles, et toute la théologie dite 
orthodoxe avec eux, sont fondés sur des paroles que 
Jésus n'a jamais dites, selon toute probabilité. 




IL Laissons de côté toute question relative à l'Église, 
à son origine, à son organisation. Bien qu'on s'en soit 
fort occupé, ces questions sont comparativement de peu 
d'importance. Jésus ne s'est jamais inquiété de ce que 
nous appelons les affaires d'Eglise; il ne s'occupait que de 
l'individu . Elles étaient secondaires aussi pour les apôtres, 
qui firent pourtant le nécessaire lorsqu'il fallut résoudre 
ces questions à mesure qu'elles se présentaient. Ce déve- 

• Jean, xx, 23. 
- Id. xx, 22. 



270 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



loppement ultérieur de l'Église fut donc tout différent de 
la pensée de Jésus qui ne pouvait le prévoir, comme de 
celle des apôtres. Tout cela était sans importance intrin- 
sèque, et les circonstances devaient décider, selon leurs 
fluctuations, de l'organisation de la société des fidèles. 

Mais voici la seule question importante, alors, comme 
encore aujourd'hui : Comment les fidèles doivent-ils 
interpréter et mettre en œuvre la révélation biblique, 
puisque toute Eglise n'existe, comme elles le reconnais- 
sent toutes, qu'en raison de cette révélation? Nous avons 
vu que les apôtres mêmes l'avaient interprétée d'une 
façon insuffisante. Ils s'étaient écartés eux-mêmes de la 
doctrine de Jésus, seule féconde et salutaire; ils en- 
traînaient, hélas ! des multitudes qui devaient s'en écarter 
bien davantage, par l'importance qu'ils attibuaient aux 
miracles, et par la prééminence qu'ils accordaient surtout 
aux miracles culminants de la résurrection corporelle de 
Jésus-Christ et de son prochain retour. Mais ils étaient 
trop près de Jésus pour ne pas conserver les grandes 
lignes de son enseignement et le sens de ses paroles, et, 
comme nous l'avons dit, ils nous les font connaître en 
effet. 

Après leur mort, le souvenir immédiat de Jésus s'ef- 
faça, et toutes les superstitions que les apôtres avaient 
sanctionnées de leur autorité se développèrent libre- 
ment, tandis que le monde et la société se trouvaient 
dans des conditions de moins en moins favorables à la 
saine critique. Ainsi se développa le dogme que nous 
appelons aujourd'hui orthodoxe, et que nos bons amis les 
dogmatistes se figurent n'être qu'un classement des faits 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 271 

admis du christianisme. En comparant ce dogme aux vé- 
ritables leçons que Jésus nous donne, nous avons fail 
voir combien il en diffère; mais il est bon aussi, en 
même temps, de se bien rendre compte qu'en raison ^ 
circonstances il ne pouvait en être autrement. Il est facile 
de le démontrer. 

En effet, la théologie dogmatique n'est qu'un essai de 
critique littéraire de Tordre le plus élevé; or, l'époque 
du développement dogmatique n'offrait a cette critique 
ni facilité, ni ressource. Dira-t-on que l'instinct théolo- 
gique et l'analogie de foi suffisaient, comme s'il suffisait 
de concentrer sa pensée sur une matière déterminée et 
restreinte pour en saisir la vérité? Autant vaudrait se 
figurer qu'en se bornant à l'étude du grec, on peut arriver 
à la connaissance exacte des racines de cette langue et 
les professer à l'abri de toute contestation; suffirait-il, 
pour faire accepter ce nouveau dogmatisme, d'alléguer 
l'instinct philologique acquis par notre travail borné ou 
l'analogie de langue? Celui qui s'habitue a regarder 
les choses avec des lunettes d'une certaine couleur voit 
tout de cette couleur-là; voilà, en général, l'instinct 
théologique ou philologique. Mais il faut à la science de 
la critique biblique, comme à toute autre science, une 
vaste expérience, qui provient de l'observation compara- 
tive en tous les sens, et une tournure intellectuelle lente- 
ment acquise. Ces deux points d'appui une fois trouvés, 
toutes les études en bénéficient; une étude isolée ne. les 
procure jamais. En ces choses, il va un ordre commun, 
un niveau général, une possibilité uniforme. Telles la 
géographie, l'histoire, la physiologie, la cosmologie des 










970 



LA CB1SE RELIGIEUSE. 



hommes qui développèrent le dogme, telle aussi fut leur 
faculté de critique scientifique de la Bible ; or, le dogme 
ne saurait être autre chose que cela. Nous savons au- 
jourd'hui ce qu'étaient leur géographie, leur histoire, 
leur physiologie, leur cosmologie. Cosmas Indicopleustes, 
navigateur chrétien du temps de Justinien, nie la sphé- 
ricité de la terre ; il affirme que c'est une surface plane 
que recouvre le ciel, à la façon d'un grand couvercle. 
La métaphysique chrétienne de la même époque, ap- 
pliquant les idées de substance et d'identité à ce que 
dit la Bible au sujet de Dieu, de Jésus-Christ et du 
Saint-Esprit, est au niveau de cette philosophie natu- 
relle. 

Tout se tient, tout se vaut dans la critique biblique 
de ces premiers dogmatistes. Nous avons vu dans les écri- 
vains évangéliques une fausse interprétation de l'Ancien 
Testament et des prophéties. Qu'en sera-t-il donc des 
auteurs de la théologie dogmatique, cet effort de 
critiqué hiblique bien autrement prétentieux que celui 
des écrivains du Nouveau Testament ? Les défauts sont 
dès lors exagérés au centuple. On trouve une prédiction 
précise où il n'y en a pas. Si Isaïe dit : « Je rétablirai 
« tes juges comme ils ont été d'abord ', » il prédit les 
apôtres. Bien plus, on siippose dans toute la Bible un 
sens allégorique caché, qui domine le sens naturel, et 
pour saint Jérôme, s'en tenir simplement à ce dernier 
sens, c'est manger la poussière comme le serpent : In 
modum serpentis terrain comedere. Un exégète voit la 



' Isaïe, i, 26. 



IlETOUR DES SUPERSTITIONS. 273 

fuite en Egypte annoncée dans la prophétie d'Isaïe : 
« L'Éternel viendra en Egypte sur un nuage léger ',» et 
ce léger nuage est le corps de Jésus né d'une vie'rge. 
Pour un autre : « Il portera sur ses épaules Fein- 
te pire 2 , » c'est Jésus-Christ portant sa croix ; pour un 
autre enfin : «Le lion mangera la paille comme le bœuf 3,» 
c'est le méchant recevant, comme le fidèle, le corps de 
Jésus dans l'eucharistie. 

Voilà de quels hommes procède notre dogme pré- 
tendu orthodoxe, voilà leur faculté de critique. Il est 
facile d'estimer ce qu'en valent toutes les productions, 
car cette valeur est à peu près uniforme. Lorsqu'un 
rabbin juif voit une malédiction prophétique sur les 
grandes propriétés ecclésiastiques dans le texe : « Mal- 
« heur à ceux qui ajoutent un champ à l'autre *; » 
lorsqu'un autre voit une prédiction des vices du clergé 
chrétien dans ces paroles : « Malheur à ceux qui se 
« lèvent dès l'aube pour se livrer plus tôt à l'ivro- 
« gneiïe 5 ; » et que pour un autre : Malheur à ceux 
« qui tirent l'iniquité avec des cordes de mensonge 6 , » 
est une malédiction de Dieu sur les cloches d'église, 
nous dirons tout de suite que de semblables interpréta- 
tions nous donnent la mesure de ce que valent leurs au- 
teurs, comme interprètes du sens réel de la Bible. Dès 
que nous raisonnons sérieusement et sans arrière-pensée, 







1 Isaïe, xix, 1. 

2 ld. ix, 6. 

3 ld. Lxv, 25. 

" ld. v, 8. 
* ld. v, 11. 

IL Y, 18. 

MATHIEU AIUnuLU. 



18 

























il l 



LA CUISE RELIGIEUSE. 



la façon dont les Pères de l'Église ont interprété les 
prophéties est en général de la même valeur que cette 
exégèse rabbi nique. Pourtant les dogmes des symboles 
de Mcée et d'Athanase nous sont donnés comme expri- 
mant le sens réel de la Bible, et toute leur valeur en 
dépend. « La Bible, en effet, dit le docteur Newman, 
est le document de toute la foi révélée. » Or il est évident 
que les dogmes de nos Credo ne peuvent correspondre 
au sens réel de la Bible. 

Il est donc très-utile de démontrer la futilité de la 
critique des Pères et de tout le moyen âge avec eux, non 
pour les exposer à la risée publique, mais parce que 
toute notre théologie dogmatique provient des Pères et 
de la scolastique. Si, lorsqu'il est possible de compter 
exactement avec elle, le peu de valeur des assertions 
de cette critique est évident, nous pouvons conclure 
aussi à son peu de valeur lorsqu'en raison du caractère 
obscur de son sujet en dehors de la connaissance pos- 
sible, on ne peut la soumettre à aucune épreuve réelle. 
Dans le premier chapitre de la Genèse qui raconte la 
création, le corps lumineux plus grand qui préside au 
jour, c'est le clergé; le corps lumineux plus petit qui pré- 
side à la nuit et qui emprunte ses rayons au premier, c'est 
le Saint-Empire romain. Quand les disciples de Jésus 
lui présentent deux épées, sa réponse : « Cela suffit ', » 
indique, nous dit-on, la puissance temporelle et la puis- 
sance spirituelle, l'une et l'autre nécessaires à l'Eglise ; 
mais, en disant ensuite à Pierre, lorsqu'il venait de 
couper l'oreille de Malchus : « Remets ton épée dans le 



Lue, xxn, 38; 



RETOTB DES SUPERSTITIONS. 275 

fourreau ', » Jésus voulait dire que l'Église ne devait 
pas manier elle-même la puissance temporelle, mais que 
les gouvernements séculiers la devaient manier pour 
elle. Cette critique est de la même force que celle qui a 
servi à énoncer méthodiquement dans le Credo d Atha- 
nase la doctrine de la divinité du Fils Eternel. 

Toute la scolastique même n'est autre chose que le 
développement de cette fausse critique, affublée d'un 
appareil logique et systématique. Nous lisons dans 
l'Histoire littéraire de la France, ce grand monument des 
bénédictins, qu'en pleine université de Paris, centre 
des lumières pendant tout le moyen âge, la Faculté de 
théologie discuta sérieusement cette question : Au 
moment de son ascension, Jésus avait-il ses vêtements, 
ou ne les avait-il pas? S'il ue les avait pas, les apôtres 
le virent-ils tout nu ? S'il les avait, que sont-ils devenus ? 
C'est monstrueux, dira-t-on \ Sans doute, mais c'est 
l'entier développement de cette même critique d'où 
nous vient la formule : Sans confondre les personnes et 
sans diviser la substance. C'est cette critique qui 
traita tout d'abord comme termes scientifiques ce qui ne 
Tétait pas, en s'appropriant telles quelles les données 
des croyances populaires, se contentant de les recouvrir 
de sa vaine science, au lieu de leur appliquer la critique 
littéraire et historique. 



1 Jeun, xvm, 11. 

2 Reconnaissons pourtant 5 ue Ja scolastique représente un effnvf 
oent.hque smcère ; et qu'en prenant les miraclcs'à la n , 

traitant comme relations précises, la bonne foi ,.„■,„. ,, ' 

de semblables résultats; aujourd-h? 
les laisser dans le demi-jour. 



'Ui on se contente le plu- souveni de 




276 LA C1USÉ RELIGIEUSE. 

Le dogme catholique est vrai, nous dira cependant le 
docteur Newman, car les catholiques intelligents ont 
laissé de côté toute erreur, toute absurdité: les Fausses 
Décr étales, par exemple, ou les œuvres du prétendu Denis 
l'Aréopagite, mais ils n'ont pas abandonné le dogme. 
Ceci revient à dire que les hommes abandonnent leurs 
erreurs les plus palpables avant celles qui le sont moins. 
Une critique adéquate de la Bible est extrêmement 
difficile, les progrès du temps peuvent seuls la dévelop- 
per. Et cependant nous abandonnons d'abord les parties 
les plus faibles de cette critique fausse et prématurée 
que la tradition nous a transmise, nous conservons le 
reste, que nous abandonnons pièce à pièce à mesure que 
l'édifice s'ébranle et tombe. Mais tous ces matériaux 
sont de même nature, ils doivent tous s'écrouler à leur 
tour. Il ne s'agit pas seulement des anathèmes du sym- 
bole de saint Aihanase, ce symbole entier doit dispa- 
raître. Il en est de même des deux autres Credo, comme 
de toute cette application orthodoxe de la science popu- 
laire ou savante à la Bible, car toute cette science est 
fausse, insuffisante, et ne pouvait être autre dans les 
circonstances où elle s'est produite. 



III. Nous pouvons voir maintenant combien se trompe 
ce théologien qui écrivait dans le journal religieux the 
Guardian : « Ceux qui repoussent le symbole de saint 
Athanase admettent au moins qu'en tant que doctrine, 
ce symbole est l'essence même des enseignements dissé- 
minés dans toute l'Écriture relativement aux profonds 
mystères de la nature divine, mystères dont la décou- 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 



2Z 



verte est pour nous d'une importance capitale. » Mais si 
Ton veut se donner la peine de suivre ce développement 
historique du christianisme qui aboutit au Credo de 
saint Athanase, au lieu de s'y confiner et d'en faire un 
écran qui nous cache la lumière, on est tenté de s'écrier 
en entendant l'allégation de ce théologien : Sancta simpli- 
citas ! C'est justement parce que le Credo de saint Atha- 
nase, qui prétend être, en sa doctrine, l'essence même 
des enseignements disséminés dans toute l'Écriture, s'en 
écarte infiniment, qu'il est pour nous sans valeur. Il est 
à cet égard tout aussi faux que l'allégorie des deux 
épées dont nous parlions. C'est une combinaison des 
croyances populaires et de la fausse science, dont les 
progrès de la critique vraie manifesteront de plus en 
plus l'absurdité. 

N'oublions jamais que l'essence réelle des saintes 
Ecritures, dont les vérités nous assurent le salut, diffère 
absolument de la critique que cherche en vain à déve- 
lopper le dogme prétendu orthodoxe. L'essence vraie des 
Écritures est bien plus simple. Dans l'Ancien Testa- 
ment, c'est la promesse du salut divin à celui qui suit la 
justice, et dans le Nouveau, c'est l'injonction de suivre 
Jésus. Voilà le dogme biblique dans son opposition au 
dogme de nos formulaires. Si les Églises prenaient pour 
base ce dogme biblique, si la prêtrise était instituée en 
vue de le faire prêcher par notre clergé, Églises et prêtres 
seraient en possession du dogme auquel la Bible rattache 
la vie éternelle. Ce dogme, tout homme le trouve au fond 
de sa conscience avec le caractère de la simplicité et de 
l'évidence ; il est précisément vrai, et c'est là son avan- 






278 LA CRISE RELIGIEUSE. 

tage sur le dogme des formulaires, qui est précisément 
faux. Que celui qui le trouve trop simple comprenne 
que ses difficultés sont pratiques et non spéculatives; 
c'est une règle de conduite dont la difficulté frappera 
tous ceux qui chercheront à la mettre fidèlement en 
œuvre : « Utinam per unum diem bene essemus conver- 
sati in hoc mundo ! » Mais elle est bien simple, s'il ne 
s'agit que de la connaître ; elle est tout à découvert 
dans la Bible, où les yeux les moins clairvoyants ne 
peuvent la méconnaître. 

Il ne faut pas perdre de vue que les défenseurs du 
dogme ecclésiastique ont toujours soutenu et professé ce 
dogme biblique aussi. Leur dogme ecclésiastique les a 
entraînés quelquefois jusqu'à le leur faire perdre de vue, 
et à les mettre en désaccord avec lui ; mais ils ne l'ont 
jamais repoussé. La méthode et le secret de Jésus ont 
toujours été tenus en haute estime. Dès l'origine, l'Église 
catholique a exalté le secret de Jésus, et l'on peut dire 
que les ordres monastiques ont été fondés en son hon- 
neur. Dans le cours des siècles, plusieurs hommes ont com- 
pris que ce dogme vrai leur assurait le salut, et ils se sont 
emparés, avec une force malheureusement trop rare, du 
secret et de la méthode de Jésus. Tout en professant leur 
croyance au dogme ecclésiastique, auquel ils se figuraient 
croire très -sincèrement, ils n'avaient en vue que la mé- 
thode et le secret, qui seuls occupaient leur cœur. Ce sont 
eux qui ont reçu le règne de Dieu comme les petits en- 
fants, et qui ont compris cette simplicité du christianisme 
non moins belle que sa profondeur; ceux-là sont bien les 
plus grands du royaume divin. Voilà les grandes lu- 



RETOUR DES SUPERSTITIONS 



279 



mières de l'Église du Christ, et non les docteurs, les 
théologiens; ce ne sont pas Augustin, Luther, Bossuet, 
Butler, c'est l'auteur inconnu de l'Imitation, c'est Tauler, 
c'est saint François de Sales, c'est Wilson de Sodor et 
de Man. Et pourtant ceux-ci ne sont pas seuls, car toutes 
les Églises et les sectes chrétiennes ont au moins enseigné 
la méthode et le secret de Jésus, et jusqu'à un certain 
point les ont mis en pratique. Leur emploi a toujours 
produit ses résultats naturels : la joie et la vie; cette 
joie, cette vie, étaient considérées comme le fruit du 
dogme ecclésiastique professé parallèlement, elles pas- 
saient pour en être la preuve et la sanction. Et les 
hommes voulant glorifier l'arche de salut, qui de la mort 
les avait transportés à la vie, crurent que le dogme avait 
été pour eux, en tout ou en partie, cette arche de salut, 
et ils glorifièrent le dogme. C'était intervertir l'idée re- 
ligieuse et faire reposer la pyramide non sur sa base, 
mais sur son sommet. La justice se fondait alors sur le 
dogme ecclésiastique, tandis que c'est le dogme ecclé- 
siastique qui doit se fonder sur la justice. 

Il n'en avait pas été ainsi à l'origine. Comme la justice 
est éternelle, nécessaire et donne la vie, cette puissance 
en dehors de l'homme, indépendante de lui, et qui lui 
commande la justice, était l'Éternel, le Dieu d'Israël; 
c'était pour Israël le Tout-Puissant, plein de miséricorde, 
qui devait envoyer le Messie, qui avait choisi son peuple, 
qui établit son royaume sur la terre et donne accès aux 
demeures célestes. Mais ces croyances se pétrifient gra- 
duellement, peu à peu les croyances étrangères y sont 
surajoutées, et enfin, par suite de cette aperception pri- 



280 



L.\ CRISE RELIGIEUSE. 






mitive de l'éternité et de la nécessité de la justice, nous 
en sommes venus à adorer un Dieu en la Trinité, la 
Trinité dans l'unité. Et l'on fait alors une inversion de 
l'ordre primitif. Parce qu'il y a un seul Dieu dans la 
Trinité et la Trinité dans l'unité, que ce Dieu donne 
accès aux demeures célestes, établit son royaume, choisit 
son peuple, envoie son Messie, qu'il est l'Éternel, le 
Dieu d'Israël miséricordieux et tout-puissant, voilà 
pourquoi la justice est éternelle, nécessaire et salutaire. 
Ebranlez la croyance en ce Dieu unique, en sa Trinité, 
en cette Trinité dans l'unité, et, à ce qu'il semble, la 
croyance en la justice est ébranlée du même coup. Et 
cependant la justice, le Dieu de la justice, le Dieu de la 
Bible, sont en réalité bien indépendants du Dieu des 
dogmes ecclésiastiques, cette création des critiques offi- 
ciels de la Bible, « qui ne comprennent ni ce qu'ils disent 
ni ce qu'ils assurent si hardiment ' . » 



IV. La Réforme et le protestantisme n'ont guère 
corrigé ces erreurs des critiques, le temps n'était pas 
encore venu pour cela. Cependant le protestantisme a 
été un noble et puissant effort de progrès, car le protes- 
tantisme s'efforçait de retourner à la méthode de Jésus, 
ce levain qui travaille et ne peut cesser de travailler 
depuis que Jésus l'a déposé en ce monde. Nous avons 
dit que le catholicisme s'était emparé du secret de 
Jésus et l'avait mis en œuvre de toutes ses forces, bien 
qu'aveuglément parfois : c'est la gloire et la grandeur 



1 I Tim. i, 7. 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 



■281 



du catholicisme. De même, le protestantisme s'était em- 
paré de la méthode et l'avait mise en œuvre avec le même 
effort: c'est ce qui fait la grandeur du protestantisme. 
Le travail intérieur préliminaire, ce travail sincère qui 
doit s'opérer dans la conscience de chacun, qui constitue 
la méthode de Jésus et la discipline indispensable pour 
apprendre à bien se servir de son secret, avait été par 
trop perdu de vue; l'obéissance l'avait en quelque sorte 
remplacé. Le protestantisme le remit en lumière et lui 
assigna le premier rang ; nous pourrions même dire qu'il 
s'y absorba au point de perdre de vue le secret. Voilà ce 
qu'il ne faut pas oublier pour juger équitablement le 
catholicisme et le protestantisme : le protestantisme 
s'était emparé .de la méthode de Jésus-Christ, l'appel 
sincère à la conscience ; le catholicisme s'était emparé 
de son secret, l'abnégation . Le grand mot des protestants, 
c'est le mot de la méthode: repentir, conversion; 
le grand mot des catholiques, c'est le mot du secret : 
paix, joie. 

Le secret se rapportant surtout à la. pratique, à la 
conduite, le catholicisme peut prétendre se rapprocher 
davantage de la véritable voie religieuse, bien que la 
méthode soit aussi indispensable que le secret. D'autre 
part, le protestantisme donne plus de lumières; comme 
la méthode de l'appel sincère à la conscience, dès qu'on 
s'en est rendu maître, s'applique à toutes choses et sert 
en toutes circonstances, nous voyons la prospérité suivre 
surtout le protestantisme. Voilà d'où il faut partir pour 
réfuter le parallèle célèbre, établi par M. Buckle entre 
l'Espagne et l'Ecosse, ce parallèle où chacun reconnaît 



^T" 



?8? 



LA CRISE RRLir.IFAISE. 



un sophisme. La méthode de Jésus, adoptée par les 
protestants de l'Ecosse, a rendu celle-ci bien différente 
de l'Espagne, et si, en théologie, l'Ecosse n'en a pas tiré 
un bien bon parti, elle en a tiré parti en toute autre 
chose. Mais le catholicisme a donné peut-être plus de 
bonheur que le protestantisme. Si l'on pense à cet 
esprit de discussion acrimonieuse des puritains, dont 
l'influence est si grande sur la conduite, et qu'on se 
reporte à la douceur de sainte Thérèse, à la haine qu'elle 
avait vouée à la détraction, on est tenté de dire que 
dans tout John Knox on ne trouve pas autant de Jésus 
que dans le petit doigt de sainte Thérèse. Ainsi donc, si 
le protestantisme possède la méthode de Jésus, il a trop 
oublié son secret; si le catholicisme possède son secret, 
il a trop oublié la méthode : ni l'un ni l'autre n'ont su 
apprendre de Jésus son équilibre parfait, son intuition, 
sa douce raison. Ils ont tous deux pourtant la possession 
d'une grande vérité et en dérivent une grande puissance. 
Disons aussi que les reproches qu'ils s'adressent 
mutuellement sont le plus souvent inutiles et vains. Si 
l'on reproche au catholicisme son indifférence à l'égard 
de tant de choses qui font partie de ce que nous appe- 
lons la civilisation, sa réponse est toute prête : Cette 
indifférence Jésus l'eut aussi. Si l'on accuse le protes- 
tantisme d'ouvrir, par le jugement individuel, un large 
champ aux fantaisies et aux erreurs de chacun, sa 
réponse est prête encore : C'est là ce que fit Jésus en 
introduisant sa méthode. Le jugement individuel, «cette 
doctrine fondamentale et insensée du protestantisme, » 
comme l'appelle Joseph de Maistre, n'est en vérité que 



RETOt'lt DES SUPERSTITIONS. 



;'83 



la méthode nécessaire, le devoir éternel de chacun de 
nous, que -Jésus même nous a imposé en disant : « Ne 
« jugez pas selon l'apparence, mais que votre jugement 
« soit vrai '. » Voilà donc le devoir qui nous est prescrit : 
que votre jugement soit vrai, qu'il soit selon la vérité; 
mais quoi qu'en puissent penser bien des protestants, 
le devoir n'est pas accompli si le jugement est faux. 
Pourtant ce devoir de juger dans sa conscience est la 
porte d'entrée qui nous donne accès à la voie de Jésus. 
Luther eut raison de revenir à un travail de vérifica- 
tion intérieure, à la conscience individuelle, comme 
base de la vie religieuse. Mais voici la limite à laquelle 
il s'arrêta : voyant le prêtre s'interposer entre chaque 
fidèle et sa conscience , dont le prêtre veut tenir 
lieu, il repoussa celui-ci et mit de nouveau le fidèle en 
face de sa conscience. Ainsi s'explique tout d'abord sa 
lutte contre la vente des indulgences et tant d'autres 
abus du même genre; ainsi s'explique aussi la façon 
dont il traita la messe, ce point cardinal du système 
catholique. Il y substitua la justification par la foi , 
comme point cardinal du système protestant. Le miracle 
du sacrifice de Jésus-Christ, satisfaisant à la colère de 
Dieu, et nous relevant de sa malédiction, en souffrant 
pour nous, est à la fois le fondement de la messe et du 
fameux dogme luthérien. Mais dans la messe le prêtre 
renouvelle le miracle et en applique le bienfait au 
croyant. Dans le dogme de la justification, le croyant est 
en rapport direct avec le miracle du sacrifice de Jésus, 



Jean, vu, 24. 



w 






I 

I 



284 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



et s'en applique le mérite. La conscience est ainsi 
ramenée en communication immédiate avec l'œuvre 
salutaire de Jésus-Christ ; mais cette œuvre est toujours 
un miracle, le miracle de la satisfaction vicaire, comme 
l'avait comprise la religion populaire, comme la théo- 
logie l'avait formellement adoptée en suivant les 
croyances populaires. Les investigations et les change- 
ments de la Réforme ne portent donc pas sur l'interpré- 
tation populaire et imparfaite de la mort de Jésus- 
Christ, ni en général sur toute cette critique biblique 
insuffisante, impliquée dans les symboles. Luther n'alla 
pas jusqu'au bout dans son application de la méthode 
de Jésus au corps de doctrine régnant alors, et dont 
nous avons suivi déjà le développement. 

La justification par la foi, le salut que nous acquérons 
par notre consentement sincère à l'œuvre du Christ qui 
souffre pour nous, quand nous invoquons le sang de l'al- 
liance, fut pour Luther la matière essentielle, non-seule- 
ment de son système religieux, mais de tout le Nouveau 
Testament. Nous devons être capables, disait-il, et nous 
le sommes bien certainement, d'apprécier les livres de la 
Bible et de discerner les meilleurs. Les meilleurs livres 
de la Bible sont ceux qui nous enseignent Jésus-Christ, 
et nous font connaître ce qui suffirait pour nous sauver, 
lors même qu'aucune autre partie de la Bible n'existe- 
rait. Cet élément évangélique, comme on l'a appelé, 
cette idée fondamentale de l'Évangile, est, pour Luther, 
notre justification par les seuls mérites du Christ. C'est 
la doctrine de la justice passive ou chrétienne, comme 
Luther aimait à la désigner, qui consiste « à ne rien 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 



•285 



faire, » et simplement à savoir et à croire que Jésus- 
Christ s'en est allé à son Père et que nous ne le voyons 
plus, qu'il siège aux cieux à la droite du Père, non comme 
notre juge, mais « comme nous ayant été donné de la 
« part de Dieu, pour être notre sagesse, notre justice, 
« notre sanctification , notre rédemption ' , » en somme 
qu'il est notre grand prêtre et notre intercesseur près de 
Dieu. Chacun reconnaîtra ces mots consacrés de la théo- 
logie protestante. 

Telle est la critique de Luther au sujet du Nouveau 
Testament et de son idée fondamentale; il en désigne, 
comme la moelle et l'essence, l'Évangile de saint Jean et 
la première épître du même auteur, les épîtres de saint 
Paul, et surtout les épîtres aux Romains, aux Galates, 
aux Ephésiens, et la première épître de saint Pierre. En 
établissant ainsi l'inégalité de valeur des livres du Nou- 
veau Testament, qui passent pour être tous également 
inspirés, Luther a pu être taxé d'audace, et ce reproche 
lui a été adressé fort souvent. En ceci, il avait pourtant 
raison, et ne faisait que suivre la méthode de Jésus, si 
la bonne nouvelle que nous transmet le Nouveau Testa- 
ment est effectivement quelque chose de défini, et que 
toutes les parties du livre ne nous la transmettent pas 
également. Mais il se trompe dans sa définition de cette 
pensée fondamentale du Nouveau Testament; ceux qui 
nous ont suivijusqu'ici n'hésiteront guère à le reconnaître 
avec nous. Le protestantisme en général est tombé dans 
la même faute ; il ne faut pas lui reprocher la présomption 

' I Cor. i, 30. 



'■■■'•i' m 
i 




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lit' ^M 




1 





286 



LA CUISE UELIGIEUSK. 



de son interprétation individuelle de l'Écriture : l'inter- 
prétation de l'Eglise ne valait pas mieux, et Jésus avait 
imposé à chacun le devoir d'interpréter et de comprendre ; 
mais le protestantisme a interprété à faux, comme l'E- 
glise. « Dans sa lutte contre l'illusion et le mensonge, le 
calvinisme a été inflexible, » dit M. Froude. Pure figure 
de rhétorique ! La doctrine de Calvin, aussi bien que 
celle de Luther ou le dogme catholique, n'est qu'une illu- 
sion, une fausse critique de la Bible. Les doctrines de 
Luther et de Calvin pèchent l'une et l'autre de la même 
façon ; la faute des deux grands réformateurs ne consiste 
pas en l'emploi d'une méthode qui n'est après tout que 
celle de Jésus, elle dépend de l'emploi insuffisant de cette 
méthode; ils se sont arrêtés à mi-chemin dans l'applica- 
tion qu'ils en firent à la Bible, et ils ont conservé en 
grande partie les traditions arbitraires de leurs de- 
vanciers. 



V. Il n'était pas possible d'en faire davantage à cette 
époque, et c'est au cours du temps, non à notre propre 
mérite, que nous devons de pouvoir nous avancer au 
delà. Il faut cependant savoir bien apprécier combien 
le progrès de l'esprit humain dépend de quelque chose 
en dehors de nous, pour comprendre comment les grands 
hommes du passé ont pu, malgré leur mérite, voir en de 
telles doctrines l'essence même de la Bible. 

Prenons l'institution de l'Eucharistie, ce pivot des 
doctrines ecclésiastiques et sacerdotales. A la façon dont 
le catholicisme la présente, l'Eglise devient indispen- 
sable avec tout l'appareil de la succession apostolique, 



ni'.J'OlIlt LIES SUPERSTITIONS. 



■281 



d'un clergé autorisé, du pouvoir d'absoudre. Cependant, 
dans l'œuvre de Jésus, c'est l'institution la plus contraire 
à l'esprit ecclésiastique ; elle pulvérise à la fois les églises 
historiques dans toute leur beauté, les sectes dissidentes 
dans leur sécheresse, et consacre l'individualisme absolu. 
« Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ré- 
« pandu pour vous ' . » En parlant ainsi, que voulait 
donc dire Jésus, qu'y avait-il dans sa pensée? Il y avait, 
bien certainement, ces paroles du prophète Jérémie : 
« Le temps vient, dit l'Éternel, où je ferai une nouvelle 
« alliance avec les enfants d'Israël ; elle ne sera pas selon 
« l'alliance que j'ai faite avec leurs pères, et qu'ils ont 
« rompue; mais voici l'alliance que je ferai avec les en- 
« fants d'Israël : j'imprimerai ma loi dans leurs entrailles, 
« je l'écrirai dans leur cœur ; chaque homme ne l'en- 
« seignera plus à son frère, à son voisin, disant : Ap- 
« prends à connaître l'Éternel, car, du plus petit au plus 
« grand, ils me connaîtront tous 2 . » Plus de scribes, plus 
de docteurs, plus de prêtres ! L'acte qui couronne le se- 
cret de Jésus est en même temps le sceau de sa méthode, 
sa méthode de la pure conscience, de la responsabilité 
individuelle, de la religion personnelle. 

Prenons encore la doctrine protestante de la justifica- 
tion : le pécheur comptant sur les seuls mérites de Jésus- 
Christ, dont la justice lui est imputée, quand il invoque 
le sang de l'alliance. On aura remarqué (sans les lire 
probablement) des textes de la Bible affichés dans les 
stations de nos chemins de 1er pour arrêter l'œil des 



1 Luc, xxn, 20, 

- Jer. xsxi, 31 cl sqq. 



288 



LA GIUSE BELIG1EUSE. 



voyageurs, admonition bien salutaire pour eux en gé- 
néral. On dit que l'idée de les afficher ainsi vient du 
docteur Marsh, homme marquant et vénérable de ce 
parti de l'Église d'Angleterre qu'on appelle évangélique, 
et qui tient tout particulièrement à la doctrine protes- 
tante de la justification; il aurait disposé lui-même les 
textes que nous voyons journellement. Parmi ces textes 
se trouve la question du prophète Michée : « Avec quoi 
« me présenterai-je devant le Seigneur, etm'inclinerai-je 
« devant le Très-Haut ' ? » Le docteur Marsh donne pour 
réponse une toute petite sentence du Nouveau Testa- 
ment : « Avec le sang précieux de Jésus-Christ. » C'est 
précisément la façon populaire de comprendre l'Evangile 
chez les protestants. On y est si bien accoutumé, que 
personne peut-être n'a été surpris de l'application du 
texte ainsi faite par M. Marsh. En y réfléchissant pour- 
tant, il y a là de quoi nous étonner grandement. Michée 
lui-même avait vu, quelque sept ou huit siècles avant 
la venue de Jésus-Christ, que ce genre d'Evangile, de 
bonne nouvelle, était nul ; il indique lui-même cette idée 
d'un sang expiatoire, qui a toujours eu cours chez les 
hommes, mais seulement pour la rejeter; puis il termine 
en disant : « homme ! l'Éternel t'a déclaré ce qui est 
« bon ; que te demande donc l'Éternel, si ce n'est d'agir 
« avec justice, d'aimer la miséricorde et de marcher 
« humblement dans les voies que Dieu te trace? » Ainsi 
donc Michée, l'Hébreu, vivant sous l'ancienne alliance, 
il y a bientôt trois mille ans, était bien en avance sur ce 

1 Michée, vi, 6. 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 289 

vénérable coryphée du parti évangélique, vivant de nos 
jours sous la foi nouvelle. 

On alléguera que, si le docteur Marsh se trompe par 
fausse interprétation du Nouveau Testament, nous avons 
reconnu nous-niême que la critique parfaite en est 
extrêmement difficile. La critique parfaite, oui; mais la 
critique la plus élémentaire suffit à faire voir que l'inter- 
prétation du Nouveau Testament donnée par M. Marsh 
et par nos protestants évangéliques porte à faux. Us 
n'ont pas, il est vrai, grande expérience littéraire, ils ne 
se sont pas exercés à reconnaître le sens que les hommes 
attachent aux mots dont ils se servent, ni leur façon de 
les employer; mais comment ne se sont-ils pas arrêtés à 
l'avis que saint Paul leur donne si clairement, de ne pas 
considérer la mort de Jésus comme une satisfaction 
miraculeuse ? Saint Paul, en effet, qui avait compris si 
admirablement le secret de Jésus, saint Paul qui prêchait 
« Jésus-Christ crucifié, » mais pour qui le salut consistait 
à pouvoir dire : «Je suis crucifié avec Jésus-Christ ', » 
saint Paul nous avertit clairement que ce mot de la croix, 
comme il l'appelle, est si simple, si éloigné du miracle 
comme de toute idée métaphysique qu'on le prendrait 
pour une folie. « Les Juifs demandent des miracles, dit- 
« il, les Grecs des raisonnements métaphysiques, moi, 
« je prêche le Christ crucifié \ „ C'est là ce que nous 
appelons le secret de Jésus. Les Juifs demandent des 
miracles ! Voilà l'avis qui doit nous mettre en garde 
contre la doctrine de M. Marsh et ces fantasmagories du 



' Gai. ii, 20. 
2 I Cor. i, 23. 

MATHIEU ARNOLD. 



iy 



590 LA CRISE RELIGIEUSE. 

protestantisme évangélique : le contrat passé dans le 
conseil de la Trinité, la satisfaction par le sang, la 
justice imputée. Les Grecs demandent des raisonnements 
métaphysiques ! Voilà l'avis qui doit nous mettre en 
garde contre nos évêques de Winchester et de Glou- 
cester et leur génie aryen (ar ye n, fâcheuse consonnance 
malgré l'orthographe différente; disons plutôt leur génie 
indo-européen, puisqu'il s'agit de nos évêques ortho- 
doxes). Ils ont recouvert la doctrine populaire de belles 
spéculations sur la divinité du Fils Eternel, sa consubs- 
tantialité avec son Père, et ainsi de suite; mais, dit saint 
Paul, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, et pour la 
religion populaire, c'est là une pierre d'achoppement, 
pour les évêques, pour la religion savante, une folie; 
mais, pour ceux que Dieu appelle à lui, c'est le Christ, 
la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu '. Ceci revient 
à dire que la doctrine que nous prêchons n'est pas plus 
thaumaturgique que spéculative, elle est pratique et 
expérimentale, elle n'a de sens que dans ses appli- 
cations positives à la conduite; mais alors elle est iné- 
puisable. 

VI. Que d'erreurs, que d'erreurs incroyables, sommes- 
nous tenté de dire, aujourd'hui que le cours du temps 
commence à les éclairer de sa lumière, que d'erreurs 
dans cette critique biblique des savants et du peuple ! 
Nous n'éprouvons pas de tendresse pour la science 
savante, elle se trompait en faisant grande montre 



I Cor. i, 24. 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 



291 



d'exactitude et de philosophie; de fait, elle se bornait à 
prendre pour son Dieu l'homme surnaturel, aux qualités 
exagérées, le Dieu de la religion populaire; de Jésus elle 
faisait son Fils, et établissait alors leurs rapports à grand 
renfort de métaphysique. Elle n'avait su résoudre 
aucune des difficultés soulevées par la science populaire 
de la religion, et de son côté elle en avait fait naître 
beaucoup d'autres. 

Mais, à bon droit, notre tendresse pour la science 
populaire de la religion est infinie. C'est l'œuvre spon- 
tanée de la nature, c'est le produit pénible de l'esprit 
humain s'eflbrçant de mettre au jour de grandes idées 
qui l'attirent; il cherche à les adapter à l'étendue de ses 
connaissances comme à ses besoins, mais il n'est capable 
de les accepter que sous la forme dont son travail d'en- 
fantement les a douées. La science imparfaite de la Bible 
formulée dans le symbole attribué aux apôtres, était le 
seul moyen qui pût faire connaître aux générations 
successives des hommes la méthode et le secret de Jésus; 
en ce sens, nous pouvons même adopter le point de vue 
de la théologie populaire, nous pouvons l'appeler provi- 
dentiel. Cette critique imparfaite est pleine d'une poésie 
que nous avons connue dès la plus tendre enfance. 
L'appeler une superstition dégradante, comme le font 
trop souvent nos amis messieurs les philosophes libé- 
raux, c'est à la fois une erreur et un triste compliment à 
taire à la nature humaine, qui a produit cette critique 
et en a fait usage. C'est une superstition en tant que 
croyance en dehors des réalités, c'est un conte légendaire 
qui provient de l'interprétation littérale et matérielle de 



V 






292 



LA CRISE RELIGIEUSE. 





grands noms et de grandes promesses ; ce n'est pas une 
superstition dégradante. 

De leur côté, les protestants trouvent tout simple 
d'appeler la doctrine catholique de la messe une supersti- 
tion dégradante. C'est sans doute une critique grossière 
et aveugle des paroles de Jésus-Christ : « Celui qui me 
« mange vivra par moi ' . » Mais admettez seulement le 
miracle du sacrifice expiatoire, entrez dans cet ordre 
d'idées, sera-t-il possible alors de rien imaginer de plus 
naturel et de plus beau que ce miracle répété chaque 
jour, Jésus-Christ offert en holocauste en mille lieux 
différents, le croyant mis partout à même de voir se 
renouveler l'œuvre de rédemption, de s'unir au corps 
dont le sacrifice le sauve ? Les effets de cette croyance 
n'ont pas été plus dégradants que la croyance elle-même. 
Le quatrième livre de l'Imitation qui traite du sacrifice 
de l'autel est postérieur en date aux trois livres qui le 
précèdent, il leur est inférieur en mérite ; il est bon 
pourtant de citer quelques paroles de ce livre, ne serait- 
ce que pour faire voir les résultats pratiques que cette 
croyance a déterminés souvent. « Dans notre fablesse, 
« tu nous a donné ton propre corps pour réconforter 
« notre esprit et notre corps. Seigneur Dieu, tu élèves, 
« de sa prostration profonde à l'espérance de ta protec- 
« tion celui qui communie dévotement ; une grâce qui 
« lui était inconnue le renouvelle et l'éclairé, de sorte 
« que ceux qui, avant cette communion, se sentaient 
« troublés et sans amour, se sentent devenir tout autres 




1 Jean, VI, ù" 



■^■■^■B 



nETOUU DES SUPERSTITIONS. 



293 



« et meilleurs après avoir goûté ce pain et ce breuvage 
« célestes. C'est que ce sacrement excellent et sublime 
« est la santé même de l'âme et du corps, le remède de 
« toutes les langueurs de l'esprit; il guérit tous mes 
« vices et réfrène mes passions, il soumet mes tenta- 
« tions et me procure en plus grande abondance les 
« grâces divines; c'est le point de départ de toutes les 
« vertus, il confirme la foi, il fortifie l'espérance et 
« embrase la charité de tous les feux de l'amour divin. » 
Qu'il est donc faux de voir une superstition dégradante 
dans la doctrine de la messe, soit que l'on envisage sa 
portée idéale ou ses résultats ! 

Mais ici, le protestant évangélique, tout plein d'austé- 
rité, nous interrompt brusquement et s'écrie : Cette 
doctrine est fausse ! protestant évangélique, ta propre 
doctrine est-elle donc si vraie ? La doctrine catholique 
romaine de la messe, la présence réelle, est sans doute 
une critique grossière et aveugle de la parole de Jésus : 
« Celui qui me mange vivra par moi. » Ne peut -on dire 
la même chose du dogme protestant de la justification 
par l'invocation du sang de l'alliance, qui est aussi une 
critique grossière et aveugle du passage : « Le Fils de 
« l'homme est venu pour donner sa vie en rançon pour 
« plusieurs ' ; » tout cela, c'est prendre les paroles de 
l'Ecriture au sens littéral et sans les comprendre. Mes- 
sieurs les philosophes libéraux ne se font pas faute d'ap- 
pliquer aux doctrines protestantes cette épithète que les 
protestants appliquent à la doctrine de la messe. Nous 

1 Math, xx, 28. 






294 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



disons au contraire qu'il n'y a là de superstitions 
dégradantes ni d'un côté ni de l'autre. Nous supposons 
un puissant seigneur, bien plus puissant, bien meilleur 
que tous les grands seigneurs de notre connaissance. 
Les gens de son domaine sont d'affreux coquins. Sa 
bonté naturelle le porterait à pardonner toutes leurs 
offenses, mais ses sentiments de justice s'y opposent. Il 
a pour fils bien-amié un jeune seigneur ressemblant de 
tous points à son père. Il dépendait du fils de vivre au 
sein des splendeurs auxquelles sa naissance lui donnait 
droit, mais il préféra quitter les domaines paternels et 
aller vivre parmi les coquins, pour y subir un supplice 
infâme, à condition toutefois qu'il fût tenu compte de 
son mérite équivalent à toutes leurs offenses, ce qui 
permettra à son père de donner libre cours à sa bienveil- 
lance, et chacun de nos coquins sera admis à en profiter, 
pourvu qu'il allègue en toute confiance que le fils a fait 
satisfaction pour lui. Il y a enfin un troisième seigneur 
de la même famille ; il est, pour ainsi dire, sur le même 
pied que les deux premiers; il se tient un peu dans 
l'ombre et à l'écart ; il agit d'une façon occulte et pour- 
tant très- efficace, passant son temps à appliquer partout 
la satisfaction faite par le fils et la bonté du père... 
Voilà une fable. Dégradante et honteuse ?... Non. C'est 
précisément la fable protestante de la justification. Et 
pourtant on peut éprouver de la vénération pour le pre- 
mier de ces grands seigneurs, pour le second de l'amour, 
de la reconnaissance; on peut coopérer avec le troi- 
sième: cette vénération, cet amour, cette coopération, 
peuvent s'emparer du cœur de l'homme au point de 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 295 

transformer sa conduite ; il est inutile d'en donner des 
preuves, elles sont sous nos yeux. Il n'y a donc rien 
de dégradant dans le résultat pratique de cette croyance, 
non plus que dans la conception Imaginative que nous 
pouvons nous en faire. Or, si, dans la conduite (les trois 
quarts de la vie), il est de toute importance de faire pré- 
valoir le bien, si l'anthropomorphisme, les croyances 
exagérées, sont inévitables dans les idées des hommes, il 
y a bien lieu d'hésiter avant d'attaquer cet anthropo- 
morphisme, ces croyances qui servent de point d'appui à 
la conduite, tant qu'elles sont réellement utiles, tant 
qu'elles prévalent dans la foi universelle ferme et 
constante des hommes, sous prétexte qu'il ny a là 
qu'anthropomorphisme et croyance exagérée. 

Mais enfin, par rapport à ces choses si bien admises 
autrefois, la doctrine catholique de la messe, ou la justi- 
fication des protestants, par exemple, tôt ou tard se pose 
la question : Cela est-il bien certain, peut-on vérifier ce 
qui est ici affirmé ? Voilà le danger de prendre la doc- 
trine des catholiques , comme celle des protestants, 
pour bases de la conduite. Ce ne sont pas des supersti- 
tions dégradantes, mais ces doctrines ne sont pas 
certaines, ce qu'elles affirment ne peut être vérifié. 

Pendant bien longtemps, personne, ou peu s'en faut, 
n'y prenait garde. Il y a encore des hommes qui ne s'en 
inquiètent pas davantage, et il en sera de même d'ici long- 
temps. L'objection reste sans valeur, autant qu'on en peut 
juger « pour ces femmes dévotes et de qualité ' , n qui ont 



1 Actes, xni, 50. 



296 



LA GRISE RELIGIEUSE. 






toujours joué dans l'histoire de la religion un rôle 
sublime parfois et parfois aussi funeste ; elle reste sans 
action sur bien des hommes qui leur ressemblent. D'ici 
longtemps une difficulté intellectuelle n'en sera pas une 
pour bien des membres de la communauté religieuse. 
Pour s'en convaincre, il suffira d'aller voir les exagéra- 
tions dont nous avons été témoin pendant la célébration 
de la sainte Cène dans les églises du parti ritualiste. 
Quelles poses, quels gestes ! Les croyants se prosternent, 
le parquet de l'église semble jonché de morts et de 
mourants, la voie qui mène à l'autel est obstruée par 
ceux qui s'affaissent soudainement, comme si dans la 
mêlée ils avaient reçu une blessure mortelle. Ils adoptent 
avec enthousiasme des rites véhéments, naguère incon- 
nus parmi nous, et les pratiquent avec cette absence de 
tact, de mesure, de bon goût dans les formes et dans la 
manière, avec cette lenteur de perception du ridicule 
dont ils se couvrent, qui semblent être un caractère 
particulier de la race anglaise. Dans ces conditions et ces 
habitudes mentales, étant donnée une histoire capable 
d'émouvoir les émotions religieuses de ces croyants, 
le fameux « Credo quia ineptum » sera encore vrai pour 
eux. Ils peuvent bien se figurer savoir ce qui s'est 
passé dans le conseil de la Trinité; il ne faudrait pas les 
pousser bien loin pour leur faire décrire la décoration de 
la salle du conseil. 

Tout arbitraire et incertaine cependant que puisse 
être l'histoire à laquelle ils se sont attachés, elle les met 
en rapport avec la Bible, la religion biblique, c'est-à- 
dire avec le bien, la justice, avec la méthode et le secret 



muum 



RETOUR DES SUPERSTITIONS. 



297 



de Jésus. Ces choses sont si clairement exposées dans la 
Bible, qu'il est impossible de ne pas les y voir en lisant 
ce livre. Les fidèles les mettent à profit jusqua un cer- 
tain point, malgré les erreurs sur lesquelles ils les font 
reposer. Mais, selon qu'ils les mettent en œuvre, ces 
vérités leur assurent le salut. 







CHAPITRE X. 




Les masses protestantes et la Bible. 

I. Aujourd'hui pourtant bien des gens de valeur, et 
dont il y a lieu de tenir plus grand compte que de ceux 
dont nous venons de parler, n'acceptent pas ainsi les 
yeux fermés l'hypothèse sur laquelle on se base pour 
établir nos rapports avec la Bible, et nous faire appren- 
dre ce que sa religion comporte, qu'il s'agisse, comme 
chez les catholiques, de l'autorité divine de l'Eglise ou, 
comme chez nous, protestants, de l'histoire des trois 
grands seigneurs. On commence à se demander : Tout 
cela est-il bien vrai, peut-on le vérifier ? L'expérience 
nous prouve, ajoute-t-on, que tout ce qui est vrai pour 
l'homme peut se vérifier. Il n'est assurément pas pos- 
sible de vérifier ce conte fantastique des trois grands 
seigneurs. On le reconnaît bien vite, et l'on dit : Voilà 
l'hypothèse que prend la Bible pour point de départ; 
tant vaut l'hypothèse, tant vaut la Bible. Que peuvent 
donc tirer de la Bible des gens sensés? On se débar- 
rasse ainsi, sans nul doute, du point de départ erroné, 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA BIBLE. 



?99 



mais en même temps on perd la Bible, la religion vraie 
de la Bible; on perd la justice avec la méthode et le secret 
de Jésus. Voilà où en sont les masses chez les peuples 
protestants ; voilà où en sont surtout les hommes actifs, 
intelligents et pleins d'avenir, parmi ces masses, ceux 
qui sont les chefs de file, et qui entraînent les autres. 

Ce qui caractérise surtout notre époque, comme 
chacun peut le reconnaître, c'est que les gens du peuple 
négligent la Bible et sa religion, qu'ils ne comprennent 
plus. A l'époque de la renaissance, les hommes d'étude, 
de culture intellectuelle, en avaient, en grand nombre 
déjà, abandonné l'usage, mais les masses compactes 
et fermes du peuple avaient conservé la Bible; elles y 
ramenèrent le monde, après une tentative qui semblait 
faite en opposition aux livres saints. Mais aujourd'hui, 
c'est le peuple qui s'écarte de la Bible; il ne faut plus 
compter sur les masses pour réagir contre ce que font 
les gens d'esprit et de science, et pour paralyser à force 
d'attachement obstiné les extravagances des savants, les 
erreurs qu'ils peuvent commettre au sujet de la Bible. 
Quand nos amis les philosophes libéraux prétendent 
assurer le bonheur de la vie humaine au moyen du 
suffrage universel, des réunions publiques, de la sépa- 
ration de l'Eglise et de l'État, des écoles laïques, du 
développement industriel, et que l'étude des écono- 
mistes et de M. Herbert Spencer avec tout cela doit 
mener l'homme à la perfection, et lui fait connaître 
d'une façon moderne et plus attrayante les lieux com- 
muns de tous les systèmes de morale, la Bible devient, 
par le fait, surannée et superflue, et les masses, bien 



300 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



loin de se mettre en opposition avec la philosophie 
libérale, sont toutes disposées à l'applaudir à outrance. 
Et cependant, quelque idée que Ton se fasse de la Bible, 
quoi qu'on en puisse dire, la Bible est sûrement la 
grande inspiratrice de la conduite, c'est-à-dire des trois 
quarts de la vie humaine ; ainsi donc, dans la société 
moderne, les masses s'écartent de ce qui nous guide dans 
les trois quarts de la vie. Ceci nous présage bien des 
troubles, bien des tempêtes dans l'avenir, pour ne pas 
parler de celles qui se produisent déjà. Or, tout ceci 
provient de ce que l'on a fait dépendre la Bible d'une 
hypothèse, d'une série défaits affirmés et qui ne peuvent 
se vérifier ; des hommes qui ont la tête dure les traitent 
donc comme une imposture ou un conte fantastique qui 
fait perdre tout crédit à ce qui s'y rapporte. 

II. Il suffit de bien se rendre compte de cette série de 
faits affirmés, mais dont la vérification est impossible, 
résumée ci-dessus en langage populaire, et dont on a 
voulu faire la base de la Bible, pour reconnaître que 
toute la difficulté gît en un point. C'est l'existence du 
premier des trois grands seigneurs qu'il est difficile de 
vérifier. L'existence de celui-là une fois bien établie, les 
données sont suffisantes peut-être pour nous faire 
admettre la vérité de tout ce qui s'ensuit. Cela est fort 
clair assurément, et pourtant bien peu de personnes 
semblent s'en apercevoir. On suppose que la Bible prend 
pour point de départ une grande cause première et 
personnelle, pensant et aimant, gouverneur moral et 
intelligent de l'univers : le premier des trois grands 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA I1IBLE. 



301 



seigneurs, un homme pour ainsi dire infiniment déve- 
loppé dans toutes ses proportions. Voilà encore le Dieu 
de ce que l'on appelle la religion naturelle ; des philo- 
sophes savants acceptent cette certitude supposée, et la 
corroborent par des arguments déduits des idées de 
causalité, d'identité, d'existence et d'autres encore. 
Pourtant la certitude ne semble pas acquérir par ce 
moyen beaucoup plus de force, et cependant la grande 
cause première et personnelle, le Dieu de la religion 
naturelle, comme le Dieu de la religion révélée, est 
toujours considéré comme absolument certain. 

Puis il faut que tout ce que nous enseigne la Bible 
s'accommode au point de départ qui lui est ainsi attribué. 
C'est de même que l'on rend compte du Dieu de l'Ancien 
Testament, du Christ et du Saint-Esprit ; c'est ainsi que 
l'on explique l'incarnation et la satisfaction, les sacre- 
ments, l'inspiration des Écritures, l'Église, les peines et 
les récompenses éternelles, telles que ces questions se pré- 
sentent en théologie. Mais il nous arrive de voir des diffi- 
cultés tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre de ces doc- 
trines; celui-ci ne peut croire à l'incarnation, celui-là à la 
satisfaction vicaire, un autre repousse la présence réelle 
ou l'inspiration des Écritures, et ainsi de suite. Chacun 
se met donc à l'œuvre en vue de purifier la religion et 
de la mettre d'accord avec la raison, en faisant voir que 
telle ou telle de ces doctrines est fausse et ne peut pro- 
venir que d'une erreur des théologiens, puis on interprète 
la Bible de façon à faire voir que la doctrine qui choque 
ne s'y trouve pas. Les unitairiens sont peut-être ceux 
qui ont le plus appliqué à la religion cette façon étroite 



305 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



et partielle de raisonner; ce sont eux surtout qui savent 
relever ce qui semble, superficiellement, le plus en 
opposition avec le sens commun; ils démontrent que ce 
qui les choque ne peut se trouver dans la Bible, ils s'en 
débarrassent ainsi, et prétendent alors avoir débarrassé 
la religion des difficultés qu'elle présente. A notre 
époque, l'autorité et la tradition se sont beaucoup relâ- 
chées, les hommes ne supportent plus ce qui est en oppo- 
sition avec le sens commun, et les unitairiens commen- 
cent à se figurer en toute confiance qu'ils sont appelés à 
fonder l'Eglise de l'avenir. 

Il y a réellement en tout ceci beaucoup d'aveuglement, 
nous ne pouvons lindiquer autrement. Car si, dans un 
système, certaines choses sont embarrassantes, elles 
font partie de ce système cependant ; il est puéril de les 
en détacher, de faire voir qu'elles sont fausses, sans 
toucher à la base du système dont on les a séparées, et 
que d'ailleurs on tient pour valable. Les unitairiens 
proclament bien haut que ni la raison ni les Écritures 
ne sanctionnent la doctrine commune de la satisfaction. 
Il est écrit cependant dans le catéchisme des sociniens : 
« Il est nécessaire au salut de savoir que Dieu est; 
« savoir que Dieu est, c'est croire bien fermement 
« qu'il existe réellement un être qui a la domination 
« suprême sur toutes choses. » Un peu plus bas il est 
écrit que : « Parmi les témoignages sur Christ, sont des 
« miracles très-grands et immenses, miracula admodum 
« magna et immensa. » Si l'on prend pour point de 
départ l'être suprême gouvernant le monde et les 
miracles, on peut fort bien avancer que l'interprétation 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA BIBLE. 



m 



des données bibliques selon la théologie ordinaire, ce 
que nous appelons l'histoire des trois grands seigneurs, 
dans laquelle la satisfaction occupe une place de pre- 
mière importance, est bien l'interprétation légitime et 
naturelle qui en découle, et qu'elle s'accorde parfaite- 
ment avec l'Ecriture sainte. Cette interprétation n'est 
pas déraisonnable dans un système où l'on admet d'abord 
le dominateur suprême avec les miracles, ou bien 
même le dominateur suprême sans les miracles. 

C'est là le grand argument de Butler dans son Ana- 
logie ' : «Vous admettez tous, dit-il aux déistes, ses adver- 
saires, une grande cause première et personnelle, le 
gouverneur moral et intelligent de l'univers; tel est 
l'ordre delà nature, nous sommes tous d'accord sur ce 
point. Mais certaines choses révélées vous révoltent... » 
Il s'agit ici, pour Butler, de choses semblables à notre 
histoire des trois grands seigneurs, telles que la théologie 
les déduit de la Bible. «Eh bien, je vous ferai voir, dit-il, 
que, dans le système de la nature admis par nous tous, 
il y a d'aussi grandes difficultés que dans le système de 
la révélation.» Il le leur fait voir, en effet; ses adversaires, 
comme tous ceux qui admettent ce qu'admettent les 
déistes ou les sociniens, ne lui ont jamais répondu et ne 
pourront jamais lui répondre. De ses puissants argu- 
ments, Butler atteint, même de nos jours, et désarçonne, 
malgré toute sa science, le duc de Somerset lui-même, 
qui trouve tant à redire à la Bible, mais auquel il reste 
pourtant une forteresse inattaquable, la foi en Dieu. 

1 The analogy of religion natural and revealed, lo the constitution and 
ourse o[ na'.ure. — By Joseph Butler. 



304 



LA CRISE RELIGIEUSE. 




Voici peut-être la seule question à faire : l'interpréta- 
tion que Butler, évêque anglican, donne de la révélation 
biblique, étant admis qu'elle prend pour point de dé- 
part la connaissance d'un régulateur suprême, est-elle 
suffisante? le dogme catholique n'en est-il pas une inter- 
prétation plus vraie ? A bon droit, le docteur Newman 
met en avant l'aveu de Butler, que l'analogie est vio- 
lée en quelque sorte par le fait de la révélation ; mais 
si l'on admet d'abord la religion naturelle, comme il faut 
reconnaître que cet antécédent présente d'aussi grandes 
difficultés que la révélation elle-même, pourquoi repous- 
ser celle-ci lorsqu'on a accepté ces difficultés? « Pouvons- 
nous nous en tenir là, ajoute le docteur Newman ; ne faut- 
il pas reconnaître que, si nous admettons la révélation, il 
faut aller plus loin? Comme il y a lieu de croire que 
l'incarnation est une vérité, dès que l'on admet un régu- 
lateur suprême, il y a lieu de croire, l'incarnation étant 
admise, que Dieu n'a pas abandonné le monde quand 
Jésus- Christ et ses apôtres eurent disparu, et qu'il a 
divinement accordé la connaissance de la vérité à l'Eglise 
et à son chef visible. » Tel est l'argument du docteur New- 
man ; et si l'on prétend que les faits comme l'Ecriture 
démentent l'infaillibilité de l'Eglise, n'est-il pas trop facile 
d'interpréter des choses aussi larges, aussi immenses que 
les faits ou l'Ecriture, de façon à favoriser cette infail- 
libilité? On donne ainsi libre cours à des discussions in- 
terminables, et il n'y a plus moyen de s'en tirer; car, en 
admettant qu'il nous incombe de découvrir le but qu'un 
tel être doit se proposer et les voies par lesquelles il 
compte y arriver, dès que nous sommes lancés dans toutes 






LES MASSES PROTESTANTES ET LA BIBLE. &Qo 

ces hypothèses et ces déductions, celui-ci peut en déduire 
une chose, celui-là une autre, et personne ne peut dé- 
montrer qu'il a raison ni que son adversaire a tort. 

Mais quelqu'un peut ici intervenir dans le débat, et 
dire que le point de départ de toutes ces déductions n'est 
pas dans l'ordre de la nature, que ce point de départ est 
une hypothèse et non un fait; et s'il en est ainsi, toutes 
les déductions s'écroulent comme un château de cartes. 
C'est ce qui se produit en ce moment. Les masses, avec 
leurs gros instincts pratiques, vont droit au cœur de la 
question. On leur dit qu'il existe une grande cause pre- 
mière et personnelle, pensant et aimant, l'auteur, le gou- 
verneur moral et intelligent de l'univers, que la Bible et 
la justice de la Bible nous viennent de lui. Les masses 
ne commencent pas, comme un unitairien sagace, par 
se demander si la doctrine de la satisfaction est digne de 
ce régulateur moral et intelligent; elles se demandent 
tout d'abord s'il est possible de prouver son existence. 
Bien plus, elles en veulent une preuve expérimentale et 
bien claire, comme celle qui démontre que le feu brûle 
quand on y touche, Si les hommes doivent étudier la 
Bible et lui obéir parce qu'elle provient de la cause pre- 
mière et personnelle qui règle l'univers, ils veulent 
s'assurer de l'existence de ce régulateur, comme ils s'as- 
surent que le feu brûle quand on y touche. S'il n'y a pas 
possibilité de démontrer cet être, ils laisseront pérorer 
l'unitairien sagace sur la satisfaction vicaire, si cela 
lui plaît; mais quant à eux, ils jetteront la Bible à tous 
lé's vents. 

Il est bien remarquable que, dans les mains de Butler, 



MATHIEU AKNOIJn. 



20 



306 



LA CrilSE RELIGIEUSE. 




ce grand apologiste, les preuves de la religion n'arrivent 
tout au plus qu'à des probabilités, même en admettant 
avec lui, comme point de départ, son hypothèse du ré- 
gulateur moral et intelligent. Cela n'est pas étonnant, 
car l'expérience ne peut nous faire connaître clairement 
aucun des éléments de l'hypothèse sur laquelle il se 
fonde. Certaines paroles de Butler même sont en réalité 
la critique naturelle du christianisme, tel qu'il l'établit. 
11 dit en effet : « Parce qu'une supposition n'est pas in- 
croyable, cela ne suffit pas à la faire accepter comme 
vraie. » Pourtant, Butler prétend qu'en-fait de pratique, 
en fait de religion, par exemple, il n'en est plus ainsi : 
«Ici, dit-il, il est prudent d'agir d'après une supposition, 
quand elle n'est pas incroyable. En religion, le doute 
même, poursuit Butler, implique une vérité possible. 
Dans la vie pratique, la prudence nous prescrit d'agir 
d'après un minimum d'évidence, lors même que cette 
évidence est si petite que l'esprit reste en suspens pour 
reconnaître la vérité. » 

Peut-on songer sérieusement à établir ainsi la justice 
et la religion? Que l'on s'adresse à des hommes grossiers, 
obtus, mais de bonne foi, aux masses, elles vous deman • 
deront une preuve expérimentale bien simple, comme 
celle du feu qui brûle quand on y touche. La prudence, 
dites-vous, doit nous faire accepter la Bible et sa reli- 
gion, et nous prescrit de nous contenter d'une minime 
évidence : que cela soit vrai ou non, les masses assuré- 
ment n'accepteront pas ainsi la religion. De plus, il est 
bien certain qu'Israël, qui nous l'a transmise, ne l'avait 
jamais entendue ainsi, et ne la faisait pas valoir par de 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA BIBLE. ,'{()7 

semblables arguments. Il ne l'avait pas prise par pru- 
dence, parce qu'elle lui offrait tout au moins une évi- 
dence minime; il l'avait prise plein d'enthousiasme, 
parce qu'elle lui offrait une évidence irrésistible. Les pa- 
roles d'Israël valent mieux, pour prouver cela, que tout 
ce que nous saurions dire : « Éternel! c'est toi qui fais 
« l'objet de mon attente; tu as été mon espérance dés 
« nia jeunesse; avant ma naissance tu m'as soutenu, et 
« tu m'as protégé dès que je suis sorti du sein de ma 
« mère '. » « Les ordonnances de l'Éternel font naître la 
« J"ie dans les cœurs; elles sont plus désirables que 
« l'abondance de l'or et plus douces que le miel; on 
« trouve, en les gardant, une grande récompense \ » 
« L'Eternel est ma force, en lui mon cœur a mis sa con- 
« fiance, et j'ai été secouru; c'est pourquoi mon cœur 
« bondit de joie, et dans mes chants je célébrerai ses 
« louanges 3 . » Voilà pourquoi Israël a pris sa religion. 

III. Si Israël s'exprimait ainsi h l'égard de l'Éter- 
nel, c'est qu'il en avait, disons-nous, une preuve expé- 
rimentale des plus claires. Dieu n'était pour Israël 
ni une hypothèse ni une conception métaphysique; 
Dieu était une puissance qu'on peut vérifier 'comme 
celle du feu de nous brider, ou celle du pain.de nous 
nourrir; c'était la puissance en dehors de nous qui 
veut la justice. La grandeur religieuse d'Israël, ce qui 
nous autorise à dire que la religion lui a été révélée, que 

1 Ps. lxxi, 56. 

- M. xix. S, 10, 11 
:; Id. XXVIII, ~t. 





-■N^f?»*^*- 











308 la crise religieuse. 

les oracles de Dieu lui ont été confiés, c'est qu'Israël a 
reconnu cette puissance avec une force extraordinaire, 
et qu'elle a toujours été pour lui un flambeau lumineux. 
Israël nous communique cette connaissance d'une façon 
irrésistible, parce qu'elle agissait ainsi sur lui ; c'est 
pour cela que la Bible ne ressemble pas aux autres 
livres qui nous enseignent la justice. Israël parle de 
son intuition comme d'une chose qu'il a bien réellement 
sentie, qu'il a éprouvée lui-même; il ne la tient pas des 
autres ; ce n'est pas non plus un échafaudage métaphy- 
sique. Il est anthropomorphiste comme tous les hommes, 
comme ceux surtout qui ne possèdent pas le génie abstrait 
des aryens ; mais il ne fait pas des assertions arbitraires 
comme en fait la religion populaire, il ne fait pas non plus 
de fausse science comme celle de notre religion savante. 
On lui attribue les idées métaphysiques de la person- 
nalité de Dieu, de l'unité de Dieu ; on lui attribue la 
théorie de la création, opposée à celle de l'évolution, 
idées qui semblent dépendre, les deux premières de 
nos conceptions d'existence et d'identité, la dernière 
des conceptions de causalité et d'intentionnalité. C'est à 
tort. Il ne favorise l'idée métaphysique de la person- 
nalité de Dieu que par les formes anthropomorphiques 
de son langage, à l'aide duquel, étant homme lui-même, 
il parle naturellement de la puissance qui l'occupe 
comme s'il s'agissait d'un autre homme. Il dit ainsi que 
Moïse a vu Dieu par derrière ' ; il serait tout aussi juste 
d'attribuer, d'après cela, à Israël la notion scientifique 



Exode, xxxni, 23. 



LES MASSES PROTESTANTES El' LA CIBLE. 



309 



d'une région dorsale à la Divinité que de lui attribuer 
l'affirmation scientifique de sa personnalité; c'est-à-dire 
que ni l'une ni l'autre ne peuvent lui être attribuées. Il 
en est de même quand il s'agit de l'unité de Dieu. Il a 
voué ardemment et exclusivement son cœur et son culte 
à la puissance qui veut la justice, mais il n'appuie 
pas autrement l'idée métaphysique de l'unité divine, 
c'est-à-dire qu'il ne l'appuie pas du tout, Quant à l'idée 
de la création, il rattachait tout ordre à l'ordre suprême 
de la justice, toute la perfection et la beauté du monde 
étaient un bienfait de plus en faveur du juste, ce juste 
qui possédait déjà le plus grand des bienfaits, la justice; 
voilà tout l'appui que donne Israël au fameux argument 
tiré des marques de dessein, de plan tracé d'avance, qu'on 
croit voir dans ce monde; voilà aussi tout l'appui qu'il 
donne à la théorie de la création opposée a celle de l'évo- 
lution : c'est-à-dire qu'H ne les appuie pas davantage. 

Tout en employant sans hésitation des expressions 
anthropomorphiques, Israël se rend trop bien compte de 
la réalité pour affirmer en téméraire, ou pour faire 
montre d'une connaissance qu'il n'a pas, lorsqu'il s'agit 
de formuler exactement sa connaissance de la Divinité. 
En parlant de ce qu'il a éprouvé, il dit : « Ce ne sont 
« là que les bords de ses voies, mais comme nous en 
« savons peu de chose ' . » Ou encore : « Les choses 
« cachées appartiennent à l'Éternel notre Dieu; mais 
« les choses révélées sont pour nous et pour nos entants 
« à jamais, afin que nous puissions accomplir toutes les 



1 Jub. \x\ i, M, ?y 



310 



LA CRISE RELIGIEUSE. 





« paroles de cette loi ' . » Combien ce langage diffère du 
nôtre, qui ne recule pas devant les formules exactes et 
complètes : une cause première et personnelle, pensant 
et aimant, gouverneur moral et intelligent de l'univers ! 
Israël ne connaissait l'Éternel en dehors de nous que 
comme la puissance qui veut la justice. Voilà ce qui 
avait été révélé à Israël et à ses enfants, voilà ce qu'Israël 
a transmis au monde; mais après cela, ce qui con- 
cerne cet éternel non-moi, est le secret de cette puis- 
sance. Israël sait que cette puissance veut la justice ■ 
tout ce qu'il en dit de plus n'est que langage approxi- 
matif, langage de poésie et d'éloquence, un cri qui 
cherche à exprimer un vaste objet de la connaissance 
que notre esprit n'est pas capable d'embrasser, et qui 
s'étend infiniment au delà de nous. 

Israël prétendait pourtant que le non-moi éternel, en 
tant que celui-ci veut la justice/ lui était spécialement 
révélé. Présentons-nous donc aux masses, faisons-leur 
connaître ce qu'Israël a dit réellement, au lieu de leur 
représenter ce que lui fait dire notre religion savante. 
Ne proclamons pas que nous sommes régis par une 
grande cause première et personnelle, pensant et 
aimant, gouverneur moral et intelligent de l'univers, et 
que par ce motif il faut étudier la Bible et apprendre à 
lui obéir. Proclamons plutôt que nous sommes régis par 
une puissance éternelle en dehors de nous, qui veut la 
justice, que par ce motif il faut étudier la Bible et 
apprendre à lui obéir. A la première de ces deux propo- 

1 Deut. xxix, 29. 



^MMBHK 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA I1IBLE. 



31: 



sitions on pourrait répondre : Vérifions d'abord que 
nous sommes régis par cette grande cause première dont 
vous nous parlez. Qu'aurions-nous à dire ? Rien. 

Mais si, d'autre part, on nous disait : Comment vérifier 
que nous sommes régis par la puissance éternelle indé- 
pendante de l'homme, et qui lui prescrit la justice. La 
réponse est toute simple. Par l'expérience; il est aussi 
simple de s'en assurer que de vérifier la chaleur du feu. 
C'est un fait, tentez-en l'expérience, rien n'est plus 
facile ; tout cas de conduite, de ce qui fait plus des trois 
quarts de votre vie et de la vie de tout le genre humain, 
vous le prouvera. Niez le fait, et il faudra reconnaître 
votre erreur aussi sûrement que vous la reconnaîtriez 
si, niant la chaleur du feu, vous y mettiez la main. 
Reconnaissez cette vérité, et vous en reconnaîtrez les 
bienfaits. Telle est la première expérience. 

Mais on pourra dire ensuite : S'il existe en dehors de 
nous une puissance éternelle qui nous commande la 
justice, en quoi cela implique-t-il qu'il faut étudier 
la Bible et apprendre à lui obéir? Ne pouvons- nous 
nous adresser tout aussi bien à d'autres maîtres, à 
d'autres livres? Ici encore la réponse est facile: 
Non, car cette puissance est révélée en Israël et dans 
son livre; d'autres livres, d'autres maîtres ne nous 
la font pas connaître, ou, pour mieux dire, Israël et la 
Bible l'ontexprimée d'une façon plus claire, plus simple, 
plus complète, plus émouvante qu'elle n'est exprimée 
partout ailleurs. Adressez-vous aux Grecs si vous 
voulez connaître les arts plastiques; au génie aryen si 
vous voulez connaître la science. Pourquoi ? Parce que 



■ ; 




312 



LA CRISE BELIGIEU?Ë. 



ce sont là les spécialités des Grecs et du génie aryen qui 
nous font réellement connaître ces choses et nous en 
donnent le goût. Et c'est justement ainsi que la justice 
est la spécialité d'Israël et de la Bible, qui nous la font 
connaître et nous en donnent l'amour. Ici encore nous 
invoquons l'expérience : essayez ! Après vous être 
convaincus qu'il y a en dehors de nous une puissance 
éternelle qui veut la justice, essayez de bien vous rendre 
compte de la justice et d'en concevoir l'enthousiasme. 
A cette fin, mettez-vous à l'étude de la Bible d'abord; 
après cela, vous étudierez les œuvres de Benjamin 
Franklin, d'Horace Greeley, de Jeremy Bentham, et 
celles de M. Herbert Spencer; vous pourrez alors juger 
de l'effet de l'une et des autres, et reconnaître où vous 
trouverez la satisfaction et la force. C'est que la Bible a 
si grand pouvoir pour nous enseigner la justice qu'elle 
l'enseigne même à ceux qui l'étudient pleins d'idées 
fausses par rapport au Dieu de la Bible, et les remplit 
d'amour pour la justice. Qu'en sera-t-il donc de ceux 
qui l'étudient ayant déjà la notion vraie du Dieu de la 
Bible ? Telle est la seconde expérience. 



IV. C'est ici, disons nous, c'est à l'origine qu'il faut 
corriger la théologie reçue, pour ramener les masses à la 
religion de la Bible. Il est inutile de s'adresser aux 
questions secondaires, de s'en prendre à telle ou telle 
ramification de notre système théologique, la satisfaction, 
la présence réelle, les peines éternelles, par exemple, 
tandis que notre système théologique pèche par la base. 
Ceux que nous avons à cœur d'instruire ne s'intéres- 



HMHHHHH 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA BIBLE. 313 

seront jamais à notre religion corrigée, tant que nous ne 
lui aurons pas donné des fondements stables. 

Cette conception première de Dieu, sur laquelle se 
fonde nécessairement toute notre religion, n'est guère 
cependant un objet d'examen pour personne ; il est bien 
rare que les controverses religieuses s'en occupent. Des 
hommes pieux nous disent avec solennité, comme si 
nous en doutions, que : « pour s'approcher de Dieu, il 
« faut croire d'abord qu'il y a un Dieu, et qu'il récom- 
« pensera ceux qui le cherchent 1 , » et que celui qui en- 
seigne que Jésus-Christ n'est pas Dieu est virtuellement 
en dehors des limites de la communion chrétienne. Nous 
sommes entièrement d'accord avec eux; mais comment 
entendent-ils ce mot Dieu, voilà ce que nous voudrions 
savoir? A cet égard, il faut le reconnaître, ils sont en 
vérité dans le vague; mais, en général, voici le fond de 
leur pensée : Dieu, c'est ce que nous connaissons de 
meilleur. Ceux dont nous parlons ne parviendront jamais 
à nous en donner une définition plus vraie; pourtant 
elle n'est pas satisfaisante scientifiquement, car il est 
bien clair que ce que l'on connaît de meilleur diffère 
pour tous les hommes. Il faut donc trouver quelque 
chose de plus précis; on y pense un peu, et l'on arrive à 
se figurer Dieu comme un homme surnaturel, dont toutes 
les qualités sont développées à l'infini. 11 est impossible 
pourtant de formuler cette pensée en termes aussi crus ; 
mis au pied du mur, il faut y réfléchir de nouveau, et 
après de grands efforts, on arrive à cet échantillon 'le la 



■ 



Heb. xi, il 



?*A" 



31 



LA CRISE RELIGIEUSE. 





science théologique : Dieu est une grande cause pre- 
mière et personnelle, pensant et aimant, gouverneur 
moral et intelligent de l'univers. Devant une si belle 
formule scientifique, nous nous permettons de ne pas 
nous extasier le moins du monde, car elle est à notre avis 
absolument creuse ; nous prétendons en outre, et nous 
croyons l'avoir démontré, qu'il est impossible d'en 
rendre la Bible responsable. C'est ici cependant que 
vient aboutir tout le débat; tant que nous ne serons pas 
d'accord sur le sens du mot Dieu, il n'est pas possible de 
se comprendre dans les discussions religieuses ni de 
discuter sérieusement ces questions. Malgré cela, rien 
n'est plus rare, nous l'avons remarqué déjà, qu'une 
discussion religieuse sur ce point capital. C'est ce qu'il 
. y a de remarquable dans ce torrent de pétitions de prin- 
cipe, pour appeler les choses par leur nom, qui inonde 
les journaux religieux sous forme de lettres théologiques 
écrites par nos ecclésiastiques. Quelle confiance imper- 
turbable dans leur emploi du mot Dieu ! Est-ce donc un 
fait vérifiable, en dehors de toute discussion, que cette 
grande cause première et personnelle, pensant et aimant, 
gouverneur moral et intelligent de l'univers; ce qu'un 
tel être doit penser naturellement des ornements d'É- 
glise et de l'opportunité de lire en public le Credo de 
saint Athanase, serait-il donc la seule chose qui puisse 
nous inquiéter maintenant? Dans ces conditions, tout ce 
que l'on peut dire n'est réellement que paroles en l'air. 
Ceux qui nous font le mieux connaître, selon le 
véritable esprit philosophique, Israël et sa religion, 
ne semblent pas avoir remarqué qu'un effet si merveil- 



HL '" 



HJH 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA BI]!LE. 



315 



leux doit dépendre de quelque autre cause que toutes 
celles qu'ils en donnent. Le professeur Kuenen, dans 
son excellente histoire de la religion d'Israël, fait re- 
marquer que cette religion ne ressemblait pas aux reli- 
gions des autres peuples sémites, en raison de la vie 
austère des Béni-Israël nomades dans le désert; elle en 
différait encore en ce qu'ils n'avaient pas mis à côté de 
leur divinité masculine une divinité féminine, comme 
les autres Sémites, qui ouvraient ainsi la porte à toute 
espèce d'immoralité. Mais bien d'autres tribus avaient 
vécu de la vie simple et austère des nomades du désert 
sans être arrivées pour cela, à la religion d'Israël. Et si 
nous ne trouvons pas chez les Hébreux, comme chez 
d'autres .Sémites, une divinité féminine à côté de la di- 
vinité masculine, il doit y avoir assurément quelque 
chose qui a déterminé cette différence. C'est cette chose- 
là que nous voudrions savoir. 

L'esprit des temps {Zeit Geist), selon nous, et l'intel- 
ligence de la parole et de la pensée humaines, que le 
temps seul peut nous donner, nous découvrent peu à peu 
cette chose. Tandis que d'autres peuples voyaient ceci, 
cela, bien des choses différentes dans l'opération de ce 
non-moi qui nous entoure et qui nous pousse, Israël n'y 
avait vu qu'une seule chose : cette puissance nous prescrit 
notre conduite, elle prescrit la justice. En se bornant 
ainsi, Israël avait raison, car dans la vie humaine la 
conduite est la seule chose de réelle importance. C'est ce 
qui fait la réalité merveilleuse, la puissance du Dieu 
d Israël et de sa religion. En cherchant à rendre scien- 
tifiquement compte de Dieu, plus nous nous renferme- 







310 



T,A CRISF, RELIGIEUSE. 



rons dans les expressions authentiques par lesquelles 
Israël formulait son intuition, en proclamant Dieu la 
puissance objective et éternelle qui veut la justice, plus 
nous sentirons la vérité et la profondeur des termes 
qu'employait Israël à ce sujet, car il nous sera alors 
possible de les vérifier dans l'emploi que nous en fai- 
sons. 

« Eternel, tu us été notre refuge de génération en 
« génération ' . » Si nous prenons pour définition de 
l'Eternel la grande cause première et personnelle, pen- 
sant et aimant, gouverneur moral et intelligent de l'u- 
nivers, il n'est pas possible de vérifier qu'elle ait été de 
siècle en siècle le refuge des hommes. Mais si nous dé- 
finissons l'Eternel la puissance durant toujours, indé- 
pendante de nous, qui nous commande la justice, il nous 
est alors possible de connaître et de sentir la vérité des 
paroles : De génération en génération tu as été notre 
refuge. Toute l'histoire des hommes n'en est que le com- 
mentaire. La justice a toujours été le salut. Reconnaître 
le Dieu d'Israël dans toute la suite de nos récits histo- 
riques est la plus noble, la plus grande, la plus pure des 
jouissances. « Bienheureuse la nation qui a pour Dieu 
l'Eternel 2 » est un texte dont le monde nous offre un 
développement inépuisable et merveilleux. 

La modification de pensée religieuse que nous pro- 
posons ici ne doit pas étonner, elle n'est pas difficile, elle 
est bien simple et n'opère pas un grand changement par 
elle-même. Toute simple qu'elle soit cependant, comme 

1 Ps. xc, 1. 

* Ps. xxxiu, U, 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA llllll.U 



MIT 



elle s'adresse au point de départ, elle modifie profondé- 
ment tout ce qui en dérive. Jésus est le Fils de Dieu; le 
Saint-Esprit est l'esprit de vérité qui procède de Dieu. 
De quel Dieu parlez- vous? S'agit-il de la grande cause 
première et personnelle, pensant et aimant, gouverneur 
moral et intelligent de l'univers, en relation avec Jésus 
et le Saint-Esprit de la façon décrite par le Credo de 
saint Athanase, de telle sorte que l'opération des trois 
personnes divines aboutit, comme le disent les théolo- 
giens de Westminster, au contrat passé dans le conseil 
de la Trinité, ce que nous désignons, pour parler plus 
clairement, par le conte fantastique des trois grands 
seigneurs? Tout cela est sans point d'appui solide, mais, 
comme système, ce n'est pas dépourvu de logique. Voilà 
la Bible ouverte sous vos yeux, l'interprétation de ses 
termes dépend entièrement de la définition de Dieu que 
l'on prend pour point de départ. Si Jésus est Fils d'une 
grande cause première, l'interprétation littérale des 
termes peut se prêter assurément à une histoire du genre 
de notre conte des trois grands seigneurs. Cette histoire 
ne peut se vérifier ; mais si la grande cause première est 
le point de départ de la Bible, comme elle est le point 
de départ de notre théologie, cette histoire est peut-être 
bien l'interprétation légitime de la Bible. Au moins, on 
ne peut alléguer le contraire, sous prétexte que l'examen 
de cette histoire nous fait reconnaître bien des difficultés 
secondaires, des choses qui nous arrêtent et choquent 
notre manière de voir. Cependant, les masses se débar- 
rassent de toutes les difficultés secondaires d'une façon 
fort simple; on jette la Bible de côté, en raison de la dit- 




318 LA CKISE RELIGIEUSE. 

ficulté capitale, le point de départ qui lui est assigné, 
l'affirmation qu'il n'est pas possible de vérifier. 

Mais si l'on s'apercevait que l'interprétation légitime 
des termes de la Bible ne lui donne pas, pour point de 
départ, l'hypothèse de la cause première et personnelle, 
qu'elle se fonde sur une affirmation qui peut se vérifier, 
celle de la puissance éternelle en dehors de nous, et qui 
nous prescrit la justice ?. . . Cette découverte éclaire notre 
lecture, et dès lors nous comprenons toutes les expres- 
sions qui suivent. Jésus procède de la puissance éternelle 
qui nous commande la justice, Jésus en est l'envoyé et 
le Fils ; le Saint-Esprit procède de la même puissance, et 
tout nous devient clair. 

Cette interprétation légitime de ce que dit la Bible au 
sujet de Jésus, du Père et du Saint-Esprit, est exempte 
de toutes ces difficultés secondaires qui résultent du 
conte des trois grands seigneurs. De plus, on se met à 
l'abri de la difficulté capitale, car notre interprétation 
peut se vérifier elle-même, et ne dépend pas de ce qui ne 
peut se vérifier. Il n'est pas possible de vérifier que Jésus 
est le Fils d'une grande cause première et personnelle, et 
il est aussi impossible de vérifier que cette cause pre- 
mière et personnelle existe. Mais nous avons vu que 
l'expérience démontre l'existence d'une puissance éter- 
nelle en dehors de nous, qui commande la justice, et 
l'expérience peut démontrer de même que Jésus provient 
de cette puissance. En effet, Dieu est l'auteur de la 
justice; Jésus est son Fils, parce qu'il nous donne la mé- 
thode et le secret qui seuls rendent la justice possible. 
Nous pouvons vérifier la réalité de ce que nous avançons 



Les masses protestantes et la riih.e. 319 

là; faites-en l'épreuve, vous en serez convaincus. Faites 
l'épreuve de tous les moyens imaginables pour atteindre 
à la justice, et vous verrez cpie le moyen de Jésus vous y 
mène, que tous les autres ne vous y mènent pas. Ainsi 
donc, comme nous avons pu dire aux masses : Cherchez 
à vous passer du Dieu d'Israël, cpii commande la justice, 
et vous en connaîtrez les fâcheux résultats, nous sommes 
en droit d'aller plus loin maintenant et de dire : Cher- 
chez à atteindre la justice par d'autres voies que celles 
de Jésus, et vous en reconnaîtrez l'impossibilité. Si ceci 
est vrai, il sera possible d'en donner la preuve; cette 
preuve, nous la pouvons donner, parce que la chose est 
vraie. 

Ainsi donc, voilà l'autorité de l'Ancien Testament et 
du Nouveau établie sur un fondement aussi solide que 
l'autorité qui nous enjoint de nous nourrir ou de nous 
reposer, c'est-à-dire que l'expérience nous prouve qu'il 
n'est pas possible de nous en passer. Repoussez la Bible, 
vous en serez punis, de la même façon que vous le serez 
si vous mettez la main dans le feu : c'est-à-dire que, 
dans un cas comme dans l'autre, vous serez bien forcés 
de reconnaître le dommage qui en résulte. Il y a pourtant 
une différence : lire et méditer la Bible, la comprendre, 
et surtout savoir en faire la règle de sa vie, est une 
expérience qui demande plus de force, plus d'intel- 
ligence, plus de patience qu'il n'en faut pour observer 
l'impression momentanée de la faim, de la fatigue et de 
la douleur; aussi, cette première expérience s'appelle la 
foi, et elle compte comme vertu. Dans un cas comme 
dans l'autre, on fait appel à l'expérience ; mais dans le 



320 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



premier, c'est une expérience d'une nature bien plus 
élevée et plus grande. 




V. En admettant l'interprétation que nous proposons 
ici, nous établissons la Bible sur un fondement bien plus 
solide, sur un fondement inébranlable même, et sans 
crainte aucune nous pouvons la proposer au monde. Il 
n'y a plus qu'une question à se poser : cette interpréta- 
tion est-elle légitime, est-ce celle qu'il convient de prêter 
à la Bible? Ici encore nous faisons appel à cette pierre 
de touche qui nous a toujours servi, et qui peut seule 
donner aux hommes des résultats valables : la raison et 
l'expérience. Étant donnés les documents bibliques, on 
demande quelle en est l'interprétation légitime; est-ce 
l'interprétation que nous proposons, est-ce l'interpréta- 
tion des théologiens, selon laquelle les dogmes de la 
Trinité, de l'Incarnation , de la satisfaction et tant 
d'autres encore sont présupposés dans tout le cours de 
la Bible ? Ils y sont exprimés tantôt d'une façon plus 
claire et plus évidente, tantôt plus obscure ; mais on les 
y retrouve toujours, et toutes les paroles de la Bible s'y 
rapportent au propre ou au figuré. 

Tout d'abord, la Bible ne nous dit pas et ne peut nous 
dire elle-même, en toutes lettres, l'interprétation légi- 
time qui lui convient ; c'est une chose dont il faut se 
rendre compte par soi-même. Pour s'en rendre compte, 
il n'y a qu'un seul moyen; les dogmatistes à cet égard 
en sont au même point que nous : il faut avoir recours 
à la raison et à l'expérience. Hooker dit avec raison, en 
indiquant ceux qui ont toujours des centaines de cita- 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA BIBLE. 



321 



tions bibliques toutes prêtes pour appuyer ce qu'ils avan- 
cent : « Quelle garantie ont-ils qu'aucun de ces textes ne 
se rapporte réellement à l'objet qu'ils ont en vue ? » Il fait 
lui-même la réponse : « La raison, l'induction, voilà leurs 
seules garanties. » Dans le même ordre d'idées, Butler, 
parlant de la raison, dit « qu'en réalité nous n'avons pas 
d'autre faculté pour juger de quelque chose que ce soit, fût- 
ce même de la révélation. » Or, c'est simplement d'après 
l'expérience de l'esprit humain et de ses productions, 
c'est en observant le mieux possible tout ce que nous 
avons pu apprendre de la manière de penser des hommes, 
de leur façon d'employer les termes, de la signification 
qu'ils leur ont attribuée; c'est en raisonnant d'après 
cette observation et cette expérience que nous arrivons 
à cette conclusion : l'interprétation biblique des théolo- 
giens est fausse, la nôtre est préférable. 

En premier lieu, d'où provient qu'Israël a conçu Dieu, 

ce non-moi redoutable qui attire plu. ou moins l'attention 
de tous les hommes, comme la puissance éternelle qui 
veut la justice ? Cette conception ne dépend-elle pas de 
ce sentiment capital de la justice qu'avait Israël, tout 
plein de l'idée si bien formulée par saint Paul : « Les 
« hommes sont créés pour accomplir les bonnes œuvres 
« que Dieu leur a préparées d'avance, et qu'il leur trace 
« comme la voie qu'ils doivent suivre ■ . » Nous croyons 
qu'elle en dépend, car plus nous connaissons l'origine des 
idées et des termes, ainsi que leur valeur ou leur signifi- 
cation, plus cette explication du sens qu'avait le mot Dieu 



ï 



1 Epli. ii, 10 

MATHIEU ARNOLD. 



m 






322 



LA CRISE RELIGIEUSE. 




pour Israël nous semble vraie et naturelle. Déplus, nous 
déduisons de la même façon l'interprétation que nous 
donnons à la doctrine et à l'œuvre de Jésus ; elle nous 
semble vraie et légitime d'après les données que nous 
possédons, et par la comparaison de ces données avec ce 
que nous connaissons d'autre part de l'histoire des 
idées et de leur mode d'expression. L'œuvre de Jésus et 
sa doctrine étant telles que nous les avons interprétées, 
les disciples n'étaient pas hommes à les bien comprendre; 
les récits évangéliques sont bien le compte rendu qu'en 
pouvaient donner ces disciples, tout dévoués qu'ils 
étaient. Cette œuvre était trop nouvelle, trop grande, 
trop profonde, pour qu'il pût en être autrement; le 
temps seul pouvait peu à peu nous en dévoiler les 
traits réels. 

En second lieu, nous rejetons l'idée théologique qui 
présuppose les dogmes dans la Bible, dont tous les 
termes se rapporteraient à ces dogmes d'une façon 
occulte. Plus nous apprenons à connaître l'histoire des 
idées et de leur mode d'expression, plus nous sommes 
convaincus que cette interprétation n'est pas et ne sau- 
rait être valable, plus nous sommes convaincus que les 
théologiens ont eu tort d'attribuer les dogmes à la Bible, 
de croire qu'ils s'y trouvent constamment indiqués, et 
dévoilent le sens caché de la Bible. « Les Pères ont 
reconnu, dit le docteur Newman, une certaine vérité 
cachée sous la teneur de l'ensemble des textes sacrés, et 
qui se montre plus ou moins, tantôt dans un verset, 
tantôt dans l'autre. Les Pères avaient peut-être des 
renseignements traditionnels, qui nous font défaut, sur 



■■■^H 



LES MASSES PROTESTANTES ET LA BIBLE. 323 

le sens général des textes sacrés. » Cette belle âme, si 
fine, si délicate, eût été la première à sentir toute' la 
faiblesse de cette explication, si elle était venue en ce 
monde vingt ans plus tard, si le souffle de l'esprit des 
temps (Zeit Geist) l'avait mise à même de mieux recon- 
naître la vérité. N'en a-t-on pas dit autant au sujet 
d'autres livres; ne finit-on pas toujours par reconnaître 
qu'il n'en est pas ainsi, qu'on ne peut arriver par cette 
voie à bien comprendre un document comme la Bible ? 
Les poésies homériques étaient la Bible des Grecs. 
Singulière Bible assurément. On s'était figuré de la 
même façon qu'il y avait dans ces poèmes on sens 
mystique caché sous les vers; les commentateurs nous 
le faisaient remarquer sous le sens apparent. Ils avaient 
peut-être des renseignements traditionnels qui nous 
font défaut sur le sens général des poésies homériques. 
Qu'en pouvons-nous savoir ? Mais, une fois pour toutes 
cette idée qu'il" y a clans Homère un sens secret s'éva- 
nouit comme un rêve à mesure que se développe notre 
expérience littéraire. Il en est de même de l'idée du sens 
secret de la Bible qu'auraient dévoilé les Pères. 

En ces matières la démonstration est impossible; on 
peut soutenir cette thèse, que les allégories des Pères 
sont justes, que tel est le sens réel de la Bible. On peut 
soutenir que les dogmes théologiques de la Trinité de 
l'Incarnation, de la satisfaction, sont cachés dans toute 
la Bible. D'autre part, on peut soutenir que Jésus lui- 
même était plongé dans les superstitions de sa nation 
de son temps, et que le tableau que nous tracent de lui 
ses disciples est absolument fidèle ; il y aurait lieu alors, 






324 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



dans notre appréciation de Jésus, de tenir compte de 
ces superstitions, et d'admirer la grandeur d'intelli- 
gence qu'il a déployée malgré cela. Nous le répétons, 
on peut soutenir une thèse, une autre, bien des thèses, 
comme interprétation légitime d'un document tel que la 
Bible. Une démonstration absolue est impossible, et il 
n'y a qu'une seule question à se poser : en s'élorgissant, 
de quel côté notre expérience nous fait-elle pencher? 
Quelle est la thèse qu'elle favorise, quelle est la thèse 
qu'elle repousse ? Voilà ce qu'il y a de fâcheux, surtout 
pour les thèses du genre des deux que nous venons 
d'indiquer : plus nous arrivons à nous rendre compte de 
l'histoire de l'esprit humain et de ses productions, plus 
nous avons lieu de croire à l'improbabilité de ces thèses, 
qui perdent ainsi, de plus en plus, droit à notre croyance. 
Au contraire, ce qui favorise, croyons-nous, l'interpré- 
tation que nous assignons à la Bible, c'est qu'en se 
développant l'expérience vient constamment la corrobo- 
rer. Bien que cette interprétation ne puisse s'imposer, 
on la verra faire son chemin et gagner de plus en plus 
l'assentiment des hommes. 



-"-'î'.'Œf**."- "■"«■* 



CHAPITRE XL 



Grandeur réelle de l'Ancien Testament. 



I. Cette interprétation finira par être acceptée, mais elle 
ne le sera pas tout de suite, et nous aurons à traverser 
d'abord un temps de transition plein de troubles. Comme 
l'histoire de l'établissement du règne éternel de la justice 
est une étude immense à laquelle ne suffit pas d'emblée 
le pauvre petit cerveau humain, les hommes coupent au 
court et se forgent des fables; mais alors il en coûte, 
comme nous l'avons remarqué déjà. Il en coûte, et il 
faut solder cette dette contractée envers l'erreur. Il en 
coûte de fonder la religion sur les prophéties et les mi- 
racles, et de la garantir par les interventions surnatu • 
relies et la venue du Fils de l'homme sur les nuages, de 
lui donner pour consommation le banquet présidé par 
Abraham, Isaac et Jacob dans une cité étincelante d'or 
et de pierres précieuses. Bien des hommes religieux 
ressemblent à ceux qui ont nourri leur esprit de romans 
ou aux fumeurs d'opium : la réalité leur est insipide 
bien qu'elle soit vraiment plus grande que le monde 









326 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



fantastique des romans et de l'opium. Pour s'en aperce- 
voir, pour renoncer à ses mauvaises habitudes, pour ré- 
cupérer ses forces physiques ou intellectuelles, il faut du 
temps au liseur de romans, au fumeur d'opium. Celui 
qui se trouve privé du stimulant auquel il est habitué 
éprouve au premier moment le chagrin et l'angoisse. 

Ithuriel a frappé de sa lance le miracle, base de la re- 
ligion populaire. On commence à n'y plus croire; mais 
à quoi devons-nous nous attendre tant que la croyance 
au miracle n'aura pas disparu à jamais? Il y aura sans 
doute de violents eiforts de réaction, une recrudescence 
de superstitions chez certains esprits religieux; on s'ac- 
crochera passionnément à ce qui s'écroule; la raison 
sera répudiée de plus en plus du domaine religieux, de 
plus en plus on s'appuiera sur l'autorité. L'Eglise de 
Rome, comme adversaire de la raison en matière reli- 
gieuse, représente l'autorité érigée en principe ; il faut 
s'attendre à la voir gagner du terrain pendant cette pé- 
riode de transition prochaine. 

Mais, pour des hommes bien plus nombreux que ceux 
que Rome attire, il y aura, entre notre époque où la re- 
ligion biblique est encore affaire de thaumaturgie et 
celle où l'on verra qu'elle est tout autre chose, un inter- 
valle où ils seront très-disposés à ne s'inquiéter nulle- 
ment de la Bible et à rejeter sa religion comme une 
imposture. Et cela ne sera-t-il pas la faute, si l'on peut 
appeler faute une erreur inévitable, des hommes reli- 
gieux eux-mêmes, qui depuis le temps des apôtres ont 
voulu que la religion fût thaumaturgie ou ne fût pas? 
Elle ne sera pas par conséquent, pour bien des hommes, 



GRANDEUR RÉELLE DE L'ANCIEN TESTAMENT. 



327 



dès qu'elle ne pourra plus être thaumaturgie. Il doit 
donc venir un jour, selon toute probabilité, où il y aura 
moins de religion encore qu'il n'y en a aujourd'hui, car 
la religion de la Bible est si simple et si puissante, que, 
tout en en faisant une thaumaturgie, on acquiert cette 
religion dès qu'on lit le Livre Saint; mais en ne le lisant 
pas, on ne peut l'acquérir. Alors s'accomplira ce que dit 
le prophète Amos : « Il viendra un temps, dit l'Éternel, 
« où j'enverrai sur cette terre une famine, non la famine 
« du pain ni là soif de l'eau, mais la famine et la soif 
« d'ouïr les paroles de l'Éternel; les hommes courront 
« d'une mer à l'autre, ils iront de tous côtés, du Nord à 
« l'Orient, pour chercher la parole de l'Éternel, mais ils 
« ne la trouveront point ' . » 

Après cette sombre prophétie, le pasteur de Thécuédit 
pourtant : « Comme le blé est secoué sur le crible sans 
« qu'il en tombe un grain à terre, je sauverai la maison 
« d'Israël 2 . » Les hommes retourneront à la Bible, pour 
une raison toute simple : ils ne peuvent s'en passer, 
parce que nous ne pouvons nous proposer dans la vie 
que le bonheur, parce que le bonheur appartient à la 
justice, à la vertu, parce que cette vertu, cette justice 
nous sont révélées par la Bible. Qu'un homme se mette 
en tête de ne plus manger, que la nourriture est inutile 
et qu'il peut s'en passer, il recommencera à manger 
bientôt ; qu'un homme se figure qu'il peut se passer de 
sommeil et qu'il y perd son temps, il ne tardera pas à 
rechercher le sommeil. Puis viendra une époque de re- 

1 Amos, vin : n, 12. 

2 Id. ix, 9. 



328 LA CRISE RELIGIEUSE. 

construction qui sera peut-être le moment favorable aux 
travaux du genre de celui-ci, et Ton en sentira alors 
Futilité. Bien que chacun doive lire la Bible pour soi- 
même, et que la critique parfaite en soit une affaire im- 
mense, dépassant de beaucoup ce que nous avons dit et 
tout ce que nous saurions dire, nous croyons indiquer ici 
la méthode qui met à même de la comprendre : tel est 
du moins notre espoir. Nous nous trompons peut-être 
sur bien des points de détail, et cependant nous espérons, 
nous croyons que les grandes lignes ébauchées par nous 
seront reconnues vraies ; le lecteur qui les suit peut cor- 
riger, pour ce qui le concerne, les erreurs de détail. 

IL Ceux qui voient les erreurs du christianisme po- 
pulaire lui doivent cependant une indulgence, une bien • 
veillance sans autres limites que le bien même de la 
religion. Deux considérations font que cette indulgence 
est juste. D'abord, chose importante, qu'établit une 
saine critique à rencontre de la théologie dogmatique, 
le langage de la Bible est approximatif et non scienti- 
fique; ce langage approximatif est donc permis et 
légitime comme expression du sentiment religieux; nous 
ne pouvons d'ailleurs arriver à mieux que cela. Il ne 
saurait être adéquat, il peut être plus ou moins bien 
trouvé; mais en général le langage approximatif, con- 
sacré par l'usage et par le sentiment religieux, acquiert 
une justesse qui lui est propre. Telle est la première 
considération. Puis, le christianisme populaire s'est em - 
paré à un degré fort notable de la méthode et du secret de 
Jésus, malgré sa critique biblique insuffisante. Or, s'em- 



GRANDEUR REELLE DE L'ANCIEN TESTAMENT. 



329 



parer de la méthode et du secret de Jésus est une chose 
d'une importance majeure, près de laquelle l'insuffi- 
sance de la critique biblique est fort insignifiante. 

Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue pour ce qui 
concerne bien des affaires du christianisme populaire, 
les missions par exemple. Le sage ne voit pas un monstre 
en toute religion qui n'est pas chrétienne ; il sait recon- 
naître le bien, la vérité, qui sont déposés en chacune 
d'elles. Il sait qu'il faut en rabattre des injures des mis- 
sionnaires contre l'islamisme, le brahmanisme et le 
bouddhisme; il sait aussi combien les missionnaires sont 
peu propres à entrer en lutte contre ces religions. Rap- 
pelons-nous ces gravures populaires où l'on voit le 
missionnaire revêtu de son costume clérical : il tient en 
main le Livre Saint; il prêche, au milieu d'un groupe 
d'Orientaux aux draperies pittoresques. Hélas! en y 
réfléchissant bien, l'inintelligence de l'orateur qui ne 
comprend pas le volume qu'il tient à la main n'est guère 
moins grotesque que le costume qu'il porte. Critique 
incompétent au fond, et de la religion de ses auditeurs 
et de la sienne propre , il ne se doute jamais de 
l'insuffisance de son bagage intellectuel pour accomplir 
la tâche qu'il a la prétention de mener à bonne fin. Ce 
personnage porte avec lui, malgré cela, quelque chose 
de ce que nous appelons la civilisation européenne, dont 
une bonne partie provient du christianisme. Bien qu'en- 
veloppé de sa fausse théologie., ce christianisme qu'il 
prêche contient cependant plus ou moins, selon la valeur 
de l'individu, ces trois choses : la valeur capitale de la 
justice, du bien, de la vertu; la méthode de Jésus; le 






330 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



secret de Jésus. Impossible de prêcher le christianisme 
sans parler d'une façon ou de l'autre de ces trois choses- 
là. Or, suivons le missionnaire dans son œuvre. Chez 
les musulmans, il rencontrera des hommes connaissant 
l'importance capitale de la justice, mais ignorant à peu 
près complètement la méthode et le secret de Jésus, qui 
seuls rendent possible la justice. Chez les sectateurs de 
Brahma, la justice, base nécessaire de la religion, est à 
peu près méconnue, la religion n'étant plus guère qu'une 
conception métaphysique, ce jeu de la pensée si cher au 
génie aryen et à M. Burnouf. Chez les bouddhistes, le 
voilà en présence d'une religion devant laquelle il faut 
s'incliner respectueusement, car cette religion connaît 
la justice et possède même le secret de Jésus; mais le 
secret est mal employé, parce que la méthode fait défaut, 
parce que la douce raison, la pondération infaillible, 
Yépieikeia manque absolument. Le christianisme des 
missions, tout insuffisante que soit sa critique biblique, 
porte donc une parole salutaire à tous ceux qu'il visite ; 
et, s'il porte au loin la Bible, il ne porte pas seulement 
le livre qui sanctionne le bien qu'il prêche, mais en 
même temps le document qui servira plus tard à dissiper 
la critique erronée dont on l'enveloppe à son très-grand 
dommage. Voilà ce qu'il faut dire en faveur de la reli- 
gion populaire; voilà pourquoi il faut la traiter avec 
tendresse, l'épargner autant que possible et compter sur 
le temps et les moyens indirects pour la transformer, 
plutôt que sur les changements soudains et violents. 

III. La religion savante, la fausse science de la théo- 




GRANDEUR RÉELLE DE L'ANCIEN TESTAMENT. 331 

logie dogmatique, ne mérite pas cette indulgence. C'est 
une superfétation qu'on peut séparer de la religion vraie 
qui n'aurait jamais dû faire partie du christianisme, qui 
ne lui a pas fait de bien, et lui fait à l'heure qu'il est un 
grand tort, qui double et quadruple la confusion reli- 
gieuse en laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Il 
n'est pas de labeur plus inutile et vain que de chercher à 
rendre acceptable et plausible cette fausse science, en 
s'efforçant de lui donner une signification nouvelle. De 
plus en plus on reconnaîtra, comme n'étant pas viable, 
l'œuvre du réformateur religieux dont les efforts tendent 
à ce but, qu'on prenne ce réformateur dans le passé ou 
parmi nos contemporains. 

Nous voyons tous les jours des écrivains religieux se 
rendant parfaitement compte de la valeur réelle, de la 
valeur morale du christianisme, sentant parfaitement 
que c'en est le point capital, et qui tâchent cependant de 
se mettre en règle avec la théologie dogmatique, en 
adhérant en bloc à tous ses dogmes, qu'ils ne veulent pas 
discuter, sous prétexte que ces discussions ne peuvent 
amener aucun bon résultat. Un de nos écrivains, homme 
bien respectable, et dont nous apprécions beaucoup l'ex- 
position du sens moral de la Bible, M. Erskine de Lin- 
lathen, a dit : « Il n'est guère admissible qu'un homme 
de bonne foi lise attentivement le Nouveau Testament 
sans reconnaître que la doctrine de la Trinité y est tou- 
jours impliquée et fait partie intégrante du système. » 
Plus d'un des lecteurs de cet écrivain, en rencontrant 
des propositions de ce genre, a éprouvé déjà une sensa- 
tion qui ne saurait se comparer qu'à celle de l'homme 



33-2 



LA GUISE RELIGIEUSE. 



qui se trouverait tout à coup « la bouche pleine de gra- 
vier ', » comme dit la Bible. Avant vingt ans d'ici, cette 
sensation sera plus marquée encore; le lecteur laissera 
tomber le livre en disant qu'il n'a rien à y prendre. De 
même, Bunsen répétait souvent, en attachant aux paroles 
un sens qui lui était propre, que le christianisme se trou- 
vait tout entier dans la doctrine luthérienne de la justifica- 
tion par la foi. De même encore, l'évêque d'Exeter trouve 
bon de nous faire savoir qu'il voudrait rejeter le Credo 
de saint Athanase, parce que « ce symbole met en péril le 
dogme de la Trinité, qui est de toute importance. «De son 
côté, M. Maurice, cette âme pure et pieuse, mais à 
l'égard duquel nous sommes bien forcés d'avouer qu'il a 
passé toute sa vie, comme théologien, à battre solen- 
nellement les buissons sans en faire sortir le gibier, 
M. Maurice a déclaré qu'en lisant entre les lignes, il 
voyait l'expression parfaite du christianisme dans les 
trente-neuf articles de l'Eglise d'Angleterre et dans le 
Credo de saint Athanase. 

Nous voyons en tout cela un mal et une vanité. Une 
vanité, car il est vain de chercher à se concilier ainsi la 
prétendue orthodoxie, et que par ce moyen on n'y réussit 
pas. L'évêque d'Exeter a beau protester de son attache- 
ment à l'orthodoxie, l'archidiacre Denison saura bien 
reconnaître qu'il sent le fagot, et les formules évangé- 
liques de Bunsen ne trompent plus la clairvoyance de 
la secte évangélique. De plus, ce langage fait aujourd'hui 
un mal réel, il prolonge le malentendu dont il procède. 



Prov. xx, 17. 



GRANDEUR RÉELLIÏ DE l'aNCIEN TESTAMENT. 333 

Il est légitime de lire entre les lignes de l'écrivain qui 
cherche péniblement à exprimer les résultats dune ex- 
périence dont il est incapable de bien rendre compte; 
mais il est absurde de lire entre les lignes d'un écrit 
rendant compte d'une conception spéculative, car une 
œuvre de ce genre a la prétention de savoir parfaitement 
ce qu'elle veut dire. Le Credo d'Athanase est une œuvre 
spéculative, son tort est de se baser sur une chimère. 
C'est une application des formes de la logique grecque à 
une chimère; la notion de la Trinité qui y est formulée 
ne tient pas : elle ne repose pas sur l'observation et l'ex- 
périence, elle est censée déduite des saintes Écritures 
qui ne la comportent pas réellement, Il faut même re- 
connaître que cette expression, la Trinité, est en opposi- 
tion avec l'idée et le caractère de la religion biblique ; 
mais, de peur qu'en nous entendant parler ainsi, les 
unitairiens ne soient transportés de joie, hâtons-nous 
d'ajouter que l'idée de la personnalité de la grande cause 
première lui est non moins étrangère. 

Ici donc, plus qu'ailleurs, il est bon de reconnaître les 
choses telles qu'elles sont, et de dire que cette fausse 
science savante n'est qu'une grosse erreur. Rappelons- 
nous cette interprétation des deux épées que nous avons 
citée plus haut : la théologie orthodoxe n'est que la gé- 
néralisation de ce genre de critique, sa futilité ne tardera 
pas à être reconnue de même. Tout replâtrage est ici 
pernicieux, il faut abandonner ce qui ne peut se con- 
server et l'effacer au plus tôt de la mémoire. Voilà ce 
que demande le bien de la religion, voilà surtout ce 
qui mettrait ses ennemis dans l'embarras. L'heure 






334 



LA CRISE RELIGIEUSE. 






des atermoiements et des explications est passée, 
il faut que toute cette fausse spéculation disparaisse. 
Ceux qui en font doucement l'apologie nous déno- 
tent leur incapacité désespérante de rien comprendre 
à notre situation présente. Ceux qui en sont les 
défenseurs violents, nous font l'effet de ce fou furieux, 
bruyant et vide de sens, dont parle le Macbeth de 
Shakespeare. 

IV. En vue des temps meilleurs qui doivent survenir, 
et de l'époque de transition qui doit les précéder, il y a 
une grande œuvre à faire; il ne s'agit pas de détruire, 
il faut montrer au contraire -que la vérité est réellement 
bien plus grande, bien plus belle, bien plus féconde que 
la croyance superstitieuse, que la fausse science dont 
elle doit prendre la place. 

Ceux qui nous proposent une grande cause première 
et personnelle qui pense et qui aime, sont trop modestes 
quand ils disent parfois, d'après la Bible, qu'en fin de 
compte notre connaissance de la nature divine est à 
.peu près nulle. Ils sont injustes envers eux-mêmes; ils 
en savent très-long sur ce sujet, ils en savent même 
trop. Ils en savent tant, qu'ils font de Dieu un homme 
surnaturel chez lequel on trouve toutes les qualités de 
l'homme démesurément exagérées, une espèce de prince 
ou de grand seigneur, comme nous l'avons dit, mais 
infiniment développé; et quand cela les mène à des 
questions insolubles, auxquelles ils cherchent à échapper 
en disant que les voies de Dieu ne sont pas les voies de 
l'homme, ils ne réussissent pas à faire que leur Dieu ne 



GRANDEUR RÉELLE DE LANCIEN TESTAMENT. 335 

ressemble pas à un homme, ils n'arrivent qu'à le faire 
ressembler à un homme embarrassé. Malgré tout le 
respect que nous portons à l'idéal d'un prince excellent, 
malgré tout le développement que nous puissions attri- 
buer à toutes ses facultés, il est toujours possible cepen- 
dant de se figurer quelque chose qui le surpasse. Ici se 
manifeste l'avantage de notre définition de Dieu, sans 
prétention aucune : la puissance éternelle en dehors de 
nous qui veut la justice. Nous laissons ainsi l'infini à 
l'imagination et au travail lent et graduel de générations 
successives, qui rechercheront lentement cet infini et 
l'approfondiront de plus en plus. Mais quand bien des 
siècles se seront écoulés, une définition adéquate du 
non-moi infini, telle que le moindre étudiant en théo- 
logie à la prétention de vous en débiter une sans hésita- 
tion, ne sera pas possible encore. Pourtant, à l'égard 
de cette puissance, nous savons clairement ceci : Elle 
tend à donner gain de cause à la conduite, à la jus- 
tice. Nous connaissons assez Dieu pour dire qu'il est 
l'Eternel qui aime la justice, et plus nous avance- 
rons dans la voie de la justice, plus nous connaîtrons 
Dieu. 

Ce Dieu d'Israël vrai et authentique est bien plus 
grand que le Dieu de la religion populaire; il s'affirme 
plus magnifiquement dans les affaires humaines qu'il 
ne s'affirmerait en se servant de ce pauvre petit appareil 
de prédictions et de miracles que lui attribue la religion 
populaire. La grandeur de ses œuvres est telle, qu'il est 
difficile à l'homme de le suivre; mais c'est cette gran- 
deur môme qui doit nous remplir d'admiration. Prenons 









336 LA. CRISE RELIGIEUSE. 

les promesses de l'Ecriture sainte : « Le vent d'orage 
« souffle, et le méchant n'est plus; mais le juste est 
« comme une fondation inébranlable ' . » Et encore : 
« On appellera Jérusalem le trône de l'Eternel, toutes 
« les nations s'y rassembleront 2 . » On nous fait l'objec- 
tion que l'accomplissement manque à tout cela. Il ne 
peut en être autrement, car la race humaine poursuit 
toujours sa carrière, et elle est encore loin du terme. 
Mais « les hommes sont impatients et voudraient préci- 
piter toutes choses, » dit Butler, et Davison, que nous 
avons cité un peu plus haut pour le combattre, Davison, 
digne représentant de ce collège d'Oriel dont la gloire 
m'est plus chère qu'à tout autre, dit avec une simplicité 
noble, puissante et digne de Butler : « La conscience 
et la constitution actuelle des choses ne sont pas 
termes correspondants, c'est à l'issue des choses que 
correspond la conscience. » C'est vrai, et c'est ce 
qui fait la grandeur sublime et édifiante du spectacle 
des affaires humaines. Accordez à l'expérience un temps 
suffisant, et il sera possible de démontrer expérimenta- 
lement la vérité du passage biblique : « La voie du 
« juste est une lumière qui brille de plus en plus, et 
« finit par resplendir comme celle du jour 3 . » Mais cette 
expérience dure plus longtemps qu'on ne se le figure 
généralement. « Sous peu, les ennemis de Dieu auront 
« disparu \ » mais ce peu de temps est dit selon l'éten- 
due de l'œuvre de la toute-puissance, pour laquelle un 

1 Prov. x, 2j. 

2 Jérém. ni, 17. 
8 Prov. iv, 13. 

* Ps. xxxvii, 10. 



GRANDEUR RÉELLE DE l'aNCIEN TESTAMENT. 337 

millier d'années est comme un seul jour. Le monde 
marche, les nations, comme les hommes, arrivent et 
disparaissent; leur fortune semble variable, ils ont tous 
leur moment et leurs chances. Regardez-y de plus près, 
vous reconnaîtrez la loi qui préside à leurs vicissitudes; 
qu'il s'agisse des hommes ou des nations, c'est par la 
conduite que surviennent tous les naufrages. C'est le 
Dieu d'Israël qui s'affirme sans cesse, selon sa loi iné- 
luctable, comme l'Éternel qui aime la justice. 

Voilà ce qu'il faut savoir pour comprendre les pro- 
phètes hébreux. Ils n'ont ni prévu, ni prédit de 
curieuses coïncidences, mais ils ont prédit ce triomphe 
inévitable de la justice. Ils l'ont annoncé d'abord à tous 
leurs contemporains, hommes et nations, et spéciale- 
ment aux royaumes des gentils, énormes, injustes, et 
qui semblaient devoir durer toujours. Ce qu'ils ont dit 
est vrai pour tout le cours des siècles : « Le vent d'orage 
« souffle, et le méchant n'est plus ' ; » tôt ou tard il 
faut qu'il en soit ainsi. Il faut savoir cela pour bien 
comprendre les prophètes d'Israël, et d'ailleurs, ce sens 
général de leurs prophéties, ils le proclament eux-mêmes, 
rebelles, comme le dit très-bien Davison, aux inter- 
prétations étroites. Que de fois, dans le cours des siècles, 
les hommes n'ont-ils pas attendu une intervention 
visible et immédiate ! Les prophètes eux-mêmes font 
dire à Dieu : « J'ai regardé, et je n'ai pas vu un homme 
« se présenter; je me suis étonné de voir que personne 
« ne s'opposait à ces maux; mon bras seul m'a suffi 



Prov. x, %:> 

MATHIEU ARNOLD. 



338 



LA CRISE RELIGIEUSE. 






Ë 

I 

■ 



« pour sauver mou peuple ; » « le jour de la vengeance 
« est dans mon cœur, Tannée de mes élus est venue '. » 
Oh ! bras puissant, bras divin, combien tu tardes à te 
montrer ! L'Éternel iTétendra-t-il jamais sa main pour 
frapper ceux qui se comportent comme si la justice 
n'était rien ? Mais elle n'est pas nécessaire cette inter- 
vention visible; regardez, le méchant est frappé déjà. 
Les grands empires s'écroulent l'un après l'autre : l'As- 
syrie, Babylone, la Grèce, Rome; tous tombent par 
défaut de conduite, de justice. « Les nations ont été 
« remplies de trouble et les royaumes ont été abaissés; 
« mais Dieu a fait entendre sa voix, et la terre a été 
« ébranlée a . » Oui, et la Judée même, la terre sainte, 
la terre d'Israël, que Dieu chérit, tombe aussi, elle 
tombe parce que la justice lui fait défaut. 

Oui, la Jérusalem visible d'Israël est en ruine; et 
comment appeler alors Jérusalem le trône de l'Eternel 
autour duquel se réuniront toutes les nations ? C'est 
que le véritable Israël est Israël apportant l'idée de la 
conduite, le défenseur de cette idée contre le monde 
entier, le héraut qui la lui a proclamée; la vraie Jéru- 
salem est la cité de cet Israël idéal. Cet Israël n'a pu 
périr, et ne périra pas tant que son idée prévaudra, tant 
que la nécessité de la justice sera reconnue en ce monde. 
La valeur capitale de l'idée et sa nécessité sont attestées 
par tout le cours de l'histoire du monde comme par la 
chute même d'Israël. Ainsi donc l'Israël idéal vit 
encore, il est en pleine prospérité; sa cité est celle où 



1 Isaïe, Lxin, 4, 5. 
'• Ps. xlvi, 6. 



MB 



GRANDEUR RÉELLE DE L'aNCIBN TESTAMENT. 



339 



toutes nations, toutes langues, se rassemblent lentement, 
inévitablement, après avoir essayé de tout, hormis de 
la conduite, après les chutes auxquelles on arrive 
constamment quand on cherche à s'en passer. 

Les promesses sont faites à cet Israël dont nous par- 
lons et s'accomplissent pour lui. « Périront la nation et 
« le royaume qui refusent de te servir; oui, ils seront 
« entièrement détruits'. » Cela se vérifie dans toute 
l'histoire, qui n'est que la somme des expériences de la 
chute des hommes et des nations par défaut de conduite. 
Il est souvent utile de se servir de cette expression toute 
simple : la conduite; plus on la contemple dans sa sim- 
plicité, dans sa réalité, plus la chose devient grande. 
Mais Israël avait trouvé l'expression frappante et vraie 
pour indiquer le rapport entre l'action des hommes et 
l'ordre divin qui leur commande le bien, la vertu ; Israël 
disait : la justice. Toutes les promesses se réalisent pour 
ce représentant de l'idée impérissable et vivifiante de 
la justice, le véritable Israël, et les termes de ces pro- 
messes ne sont pas exagérés. Israël a raison de dire : 
« L'Eternel est de mon côté. Jacob, tu n'es qu'un ver- 
« misseau ; Israël, tu n'es qu'une poignée d'hommes : 
« Ne craignez pas, dit l'Éternel, je vous soutiendrai 2 . » 
« Voyez, je vous ai marqués sur la paume de mes mains; 
« vos murailles seront sans cesse devant mes yeux 3 . » 
« Sion est le lieu de prédilection de l'Éternel demandez 
« dans vos prières que la paix règne à Jérusalem; ceux 



1 Isaïe, i.x, 12. 

2 kl. xli, 14. 

3 ld. xlix, 16 



■MNHHm 









340 



LÀ CUISE RELIGIEUSE. 



« qui aiment la ville sainte auront la joie et la prospé- 
« rite 1 . » Les hommes appelleront Jérusalem le trône 
« de l'Éternel, toutes les nations s'y rassembleront 2 . » 
« Sur cette montagne, l'Éternel détruira les fausses 
« apparences qui trompent les peuples, il arrachera les 
« voiles qui cachent la vérité aux nations; dans son 
« triomphe, il engloutira la mort. En ce jour on dira : 
« Oui, voilà notre Dieu, voilà l'Éternel; nous l'avons 
« attendu, son salut sera notre joie et notre bonheur 3 . » 

V. Si Babylone et l'Assyrie nous semblent trop 
éloignées, cherchons plus près de nous les preuves de la 
grandeur et de la fécondité de la révélation contenue 
dans l'Ancien Testament, en acceptant le sens général 
que nous lui donnons ici. Tout homme d'étude aime la 
Grèce et lui doit de la reconnaissance. La Grèce a levé, 
pour toutes les nations, la bannière de l'art et de la 
science, comme Israël est le porte-drapeau de la justice. 
Le monde ne peut se passer d'art et de science, et le 
peuple qui en a fait son drapeau, s'est entièrement dévoué 
tout naturellement à la culture de l'art et de la science; 
la conduite, affaire trop simple, trop terre à terre, fut 
donc négligée. Mais toute simple qu'elle soit, la conduite 
fait les trois quarts de la vie humaine, tandis que l'art 
et la science ne peuvent compter ensemble que pour 
l'autre quart. Par défaut d'attention à la conduite, a 
succombé la Grèce brillante; elle n'a pas su marcher 



1 Ps. cxxxn, 13. et cxxn, 6. 

a Jérém. m, 17. 
3 Isaïe, xxv, 7, 8, 9. 



■■IMMnMaBH 



GRANDEUR REELLE DE L ANCIEN TESTAMENT. 



341 



droit et ferme dans les voies de la justice. La Grèce et la 
Judée étaient les porte-drapeaux d'une révélation spé- 
ciale : elles ont succombé l'une et l'autre ; mais, tandis 
que la Grèce succombait par excès de fidélité à la révéla- 
tion qui lui avait été faite, la Judée succombait pour 
n'avoir pas su rester fidèle à la sienne. Et, de nos jours, 
oui, aujourd'hui même, dans un temps où plus que 
jamais nous éprouvons le besoin du beau, de la science, 
où la science, en tout cas, est prisée comme elle ne l'a 
jamais été, la révélation victorieuse, et qui impose sa loi 
au monde entier, est encore la révélation de la Judée et 
non celle de la Grèce; la prééminence appartient à la 
justice, et non aux arts et aux sciences. 

Ceci nous rappelle un vieux récit biblique. Avant la 
naissance d'Isaac, de ce véritable héritier des promesses 
divines, qui devait être humble et sans éclat, Abraham 
regardant Ismaël, jeune, vigoureux, brillant et hardi, 
implorait Dieu : « Seigneur, disait-il, puisse Ismaël 
« vivre devant toi ' ! » Mais cela ne pouvait être ; la 
promesse a été faite à la conduite, à la conduite seule. 
De même, longtemps après la ruine de la Grèce, nous lui 
voyons un brillant successeur, la Renaissance, qui se 
présente pleine d'avenir. Malgré toutes leurs bévues, 
ceux qui avaient mission d'enseigner la justice avaient 
mené despotiquement le monde; on avait oublié l'art 
et la science, l'esprit humain avait été asservi; on s'était 
macéré. Mais voilà enfin qu'on s'écrie de toute part : 
Le rêve, le sombre cauchemar est passé; revenons à la 



1 Gen. xvii. 18. 



342 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



nature! Le monde salue la Renaissance avec joie et or- 
gueil, et adresse aux cieux ses prières : Seigneur, puisse 
Ismaël vivre devant toi! N'est-ce pas au nouveau venu, 
si brillant, qui annonce bien haut sa maxime vivifiante : 
« Revenons à la nature, » qu'appartient l'avenir? Hélas! 
que d'écueils dans ce mot nature ! Revenons aux arts, à 
la science, tout cela fait partie de la nature, oui ! Reve- 
nons à la vraie conception de la justice, à l'emploi vrai 
de la méthode et du secret de Jésus, dénaturés jusqu'ici, 
Mais': revenons à la nature.... Dites-vous qu'il y a 



oui 



lieu de donner libre cours à nos inclinations? Ne faut-il 
plus tenir en bride les sens, ces tentateurs que Paul 
l'Israélite appelait « les appétits trompeurs ', » et dont 
il indiquait les entraînements en disant : « Que personne 
« ne vous séduise par de vains discours, car c'est pour 
« ces choses que la colère de Dieu tombe sur les hommes 
« rebelles à la vérité 2 .» Dites- vous donc que la conduite 
ne fait pas les trois quarts de la vie, et que le secret de 
Jésus est sans utilité? C'était pourtant ce que disait 
la Renaissance, ou peu s'en faut, tant lui faisait horreur 
ce moyen âge tonsuré et encapuchonné. La Renaissance, 
ce brillant Ismaël, y périt; la Renaissance se mit en 
opposition avec la justice, avec l'humble Isaac, elle 
succomba. Sur le continent, il y eut la réaction catho- 
lique; en Angleterre, comme nous l'avons dit ailleurs, 
les classes moyennes, ce grand cœur de la nation, su- 
birent les chaînes du puritanisme ; pendant deux cents 
ans ces fers sont restés rivés sur nous. Le manque de 

1 Ephes. iv, 22. 

2 Id. v, 6. 



EaHMHHBMI 



GRANDEUR REELLE DE L ANCIEN TESTAMENT. 



343 



science, d'art, de culture libérale, succéda à une glori- 
fication exagérée de ces bienfaits : après Rabelais, 
George Fox ' . 

Et la France !.... Que de fois, avec quelle ardeur n'a-t- 
on pas adressé en sa faveur cette prière au Dieu du ciel : 
« Puisse Ismaël vivre devant toi ! » On ne voit pas assez, 
en général, la vraie cause de l'attrait de la France, de 
ses succès, de ses désastres répétés. La France, c'est 
V homme sensuel moyen; Paris est sa ville. Qui de nous ne 
s'y sent attiré ? « L'homme des désirs de la chair 2 » vit 
en chacun de nous; mais nous, qui ne sommes pas 
Français, ne savons pas donner au sensualisme son libre 
essor : nos idées et nos mœurs nous font hésiter, nous le 
développons sans règle et souvent d'une façon grossière. 
D'autre part, c'est en toute confiance, en toute harmonie, 
que la France le développe ; elle en tire tout le parti 
possible, sachant bien ce qu'elle fait ; elle sait rester dans 
un juste milieu, auquel la convient et son climat et sa 
situation. L'Italie de la Renaissance avait développé 
follement l'homme sensuel, elle en avait fait quelque 
chose de monstrueux : il n'en est pas ainsi de la France, 
elle le développe avec système, sans à-coups; elle ne 
nous choque pas, elle nous attire ; elle s'appelle la France 
du tact, de la mesure, du bon sens, de la logique. C'est 
vrai en un sens. Ses notions, ses procédés sont raison- 
nables et clairs, parce qu'elle développe l'être apparent, 
la sensuabilité entière, en toute confiance, sans douter, 



■ 



1 George Fox, le premier des Quakers et contempteur déclare des 
arts et des sciences 

2 Ephes il, 2. 



' te 






I 



1 






344 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



sans rien violenter; il y a même un certain équilibre 
dans sa conduite : il y a tout l'art, toute la science, et ce 
n'est pas peu dire, qu'implique l'idéal de 1 homme sensuel 
moyen. Et de cet idéal, elle a tiré son fameux.Évangile 
des droits de l'homme, qui la comble d'orgueil et dont 
• elle nous casse les oreilles. En France, on prend les 
désirs de la chair et des pensées courantes pour les droits 
de l'homme; le bonheur sur cette terre, la perfection 
sociale, c'est pour chacun la facilité de satisfaire à ces 
désirs, à ces droits, aussi également que possible, autant 
que possible. En Italie, comme dans la Grèce ancienne, 
l'idéal dominant de l'art et de la science était en opposi- 
tion avec cet idéal sensuel, et en empêchait le développe- 
ment satisfaisant. Pour d'autres raisons que nous ne 
cherchons pas à développer, afin d'éviter des discussions 
inutiles, l'idéal sensuel ne s'épanouissait pas plus libre- 
ment chez les races germaniques. Pourtant, quand les 
adeptes de ces idéals plus élevés éprouvent, ce qui arrive 
souvent, de la lassitude, quand ils sentent la vanité de 
leurs efforts, c'est avec envie, avec admiration qu'ils 
contemplent l'idéal français, si positif, si clair, si satisfai- 
sant en quelque sorte. Ils ont envie d'en essayer au lieu 
du leur, bien qu'ils ne soient pas capables d'en essayer à 
fond, c'est-à-dire bien. Ceci explique l'attrait que la 
France exerce en ce monde. Tous, dans la vie, à un mo- 
ment ou l'autre, nous éprouvons la soif de l'idéal français, 
nous désirons en faire l'essai. Ceci est vrai, surtout des 
races latines, et partout chez elles vous voyez disparaître 
le vieux type indigène de la cité, que remplace celui du 
Paris moderne, la ville de l'homme sensuel moyen. La 



GRANDEUR REELLE DE L ANCIEN TESTAMENT. 



3 '.5 



vie de Paris, cette vie de plaisirs, de libertés, cette vie 
idéale, la bohème, est le paradis des Ismaëls. Or, cet 
assentiment général et la clarté de leur idéal, si raison- 
nable en apparence, ont rempli les Français d'une foi 
extatique, d'un zèle qui frise le fanatisme, pour propager 
partout ce qu'ils appellent la civilisation française, pour 
établir sa prédominance et en même temps la leur, 
comme celle du peuple chargé du beau, du charmant 
Evangile de l'avenir. Fuisse Ismaël vivre devant toi ! 
Il y a en tout homme quelque chose qui conspire avec 
cet Ismaël; il semble sûr de réussir par conséquent; 
toujours on pense qu'il va envelopper le monde : oui, il 
a réussi !... Mais à ce moment toujours surviennent les 
désastres ; il s'écroule à ce moment suprême, quand il 
touche au triomphe arrive la crise, le jugement, comme 
dit la Bible : « Voici le jugement du monde M » Il est 
très-plausible, il a bien de l'attrait cet idéal du libre dé- 
veloppement sensuel, et pourtant les choses lui infligent, 
en fin de compte, un démenti éclatant et terrible. 

Est-il possible d'imaginer un témoignage plus gran- 
diose à la vérité de la révélation confiée à Israël. Vous 
feriez flotter sur l'eau des fers de cognées 2 , vous pré- 
diriez l'événement qui arrivera dans tant d'années, de 
mois, de jours, que ces miracles n'en diraient pas autant. 

VI. Ainsi donc, en poursuivant jusqu'à nos jours 
l'histoire du monde, nous retrouvons sans cesse qu'elle 
n'est pas autre chose que l'établissement de la révéla- 

1 Jean, xn, 31. 
a IV Rois, m, 5, 6. 






I 

■ 
I 

■ 







346 



L.\ CRISE RELIGIEUSE. 



tion de l'Ancien Testament : « Vous qui aimez l'Éternel, 
« haïssez le mal * ; » « le salut de Dieu est assuré à 
« celui dont toute, la conduite est tournée vers le 
« bien ". » Que nous considérions cette révélation par 
rapport aux affaires humaines en général ou par rap- 
port au bonheur individuel, son importance est si 
grande, dans un cas comme dans l'autre, que le peuple 
qui l'a reçue, le peuple dont les archives sont la Bible, 
a droit à la prééminence que lui donne la Bible comme 
peuple choisi de Dieu. « Voyez, les ténèbres s'étendent 
« sur toute la terre, une nuit sombre enveloppe les 
« peuples; mais sur toi se lèvera l'Eternel, et tu mani- 
« festeras sa gloire 3 . » Car, tandis que les autres nations 
se fourvoyaient en pensant se sauver et arriver au 
bonheur par des moyens qui n'étaient pas la justice, la 
conduite, Israël savait que c'est la justice qui sauve, 
que c'est la conduite qui donne le bonheur. 

Et que l'on ne dise pas que d'autres peuples avaient 
eu quelques notions de cette idée. Elle avait surgi 
ailleurs assurément, mais Israël seul en était possédé, 
et il fallait en être possédé pour arriver à la faire 
sentir aux autres. Il ne suffit pas d'avoir saisi parfois 
une telle idée ; il ne suffit pas que les leçons de 
l'expérience nous aient parfois forcés à reconnaître 
sa valeur. Non, « celui qui a l'épouse est l'époux 4 ; » 
l'idée appartient à celui qui l'a aimée par- dessus tout. 



' Ps. xcvn, 10. 

2 Id. l, 23. 

3 Isaïe, lx, 2. 
* Jean, m, 29. 



GRANDEUR RÉELLE DE LANCIEN TESTAMENT. 347 

La prudence vulgaire peut dire : Pour réussir rien ne 
vaut l'honnêteté, et la morale peut reconnaître que le 
bonheur dépend de la conduite. Mais Israël et la Bible 
sont tout pleins de joie religieuse; ils s'élèvent plus 
haut et disent : La justice, c'est le salut, et c'est là ce qui 
inspire les hommes. « Je me suis attaché à tes témoi- 
« gnages. Éternel, quel amour nai-je pas de ta loi ! je 
« l'étudié nuit et jour. Je réclame tes témoignages 
« comme mon constant héritage, car ne sont-ils pas 
« toute la joie de mon cœur ' ? » C'est parce que les 
témoignages de la justice sont toute la joie de son cœur 
qu'Israël peut les revendiquer toujours comme son héri- 
tage. Voilà en quoi Israël reste le peuple unique, le 
peuple aimé et élu de l'Eternel. « L'Eternel a dévoilé 
« sa parole à Jacob, ses statuts et ses ordonnances 
« à Israël. Il n'en a pas agi ainsi avec les autres nations, 
« les gentils n'ont pas connu ses lois 2 . « 

Pauvre Israël, pauvre vieux peuple, c'est à toi 
qu'avait été révélé le salut assuré à la justice, mais 
l'interprétation de la justice a été ta pierre d'achoppe- 
ment. Pauvre voyant malheureux, tu as eu la vision de 
la paix, sans arriver à reconnaître pourtant ce qui pou- 
vait te procurer la paix 3 , et cet aveuglement a mis fin 
à ta prééminence ; un Israël nouveau a surgi de toute 
nation, de toute tribu 4 , de toute langue, et a pris ta 
place. Mais, après tous les coups dont t'a frappé l'Eternel, 
après la ruine de ton peuple, de ton royaume, après la 

1 Ps. cxix, 31, 97; m. 

2 Id. cxlvii.19, 20. 

3 Luc, xix, 42. 
* Apoc. vu, 9. 






348 



LA CUISE RELIGIEUSE. 



fin de ta mission, après la dispersion de tes enfants, 
quand le fanatisme t'infligeait la torture, quand tes 
sicles d'or et d'argent eurent été pillés, te restait-il 
quelque souvenir de ton intuition première, simple et 
sublime, te rappelais-tu l'Éternel qui aime la justice ? 
Non peut-être. Les Talmudistes étaient bien aussi 
capables que les Pères d'en effacer toute trace. Mais, si 
tu en gardais encore quelque souvenir, quelle punition 
eût pu être plus cruelle pour toi que le tourment de voir 
les élucubrations du génie aryen se donnant libre cours 
sur le terrain que tu lui avais préparé ? quel tourment 
pour toi de voir triompher ce terrible philosophe, avec 
son idée monothéiste, avec sa trinité métaphysique, lui 
qui ne confond pas les personnes et ne divise pas la 
substance ! La torture que tu éprouvais alors est celle 
du poëte devant qui des hommes sans génie poétique 
veulent établir les lois de cette poésie qu'il apportait 
avec lui en naissant; c'est l'affliction de l'homme de 
science qui entend des gens, incapables même de com- 
prendre ce qui constitue un fait, parler des preuves 
scientifiques qui établissent les faits. Du concile de 
Nicée jusqu'à la convocation du clergé de notre Eglise 
d'Angleterre et aux efforts de nos évêques, qui travail- 
lent à faire quelque chose en faveur de la divinité du 
Fils éternel, quelle n'a pas été ta souffrance ! 




-«* 



CHAPITRE XII. 



Grandeur réelle du christianisme. 



I. Non, le mystère qu'avaient ignoré la suite des siècles 
et les générations successives, comme tous ceux qui 
avaient gouverné ce monde ', le mystère finalement 
révélé par Jésus- Christ et que les Juifs avaient repoussé, 
n'était pas la doctrine de la Trinité, ni toute autre doc- 
trine spéculative : c'était la méthode et le secret de 
Jésus. Ce que l'homme doit toujours rechercher, c'est la 
justice; Jésus n'y a rien changé en nous la faisant 
connaître ; elle dépend de sa méthode et de son secret. 

Tel était le mystère ; et les apôtres n'en avaient pas 
encore perdu l'intelligence. Connaître Jésus-Christ, 
apprendre la vérité telle qu'elle est en Jésus, n'était pas 
pour eux connaître certains dogmes qui nous révèlent 
un seul Dieu en la Trinité, et la Trinité dans l'unité ; 
c'était se « renouveler dans l'intérieur de l'âme, se 
« revêtir de l'homme nouveau qui est créé selon Dieu 



1 I Cor. 11, 7, 8; Col. i, 20. 



350 



LA CUISE RELIGIEUSE. 







« dans une justice et une sainteté véritables '. » Or, 
ceci revient exactement à la méthode et au secret 
de Jésus. 

La théologie catholique, la théologie protestante, 
avaient perdu Tune et l'autre l'intelligence du mystère 
que les apôtres avaient encore. Pour la théologie catho- 
lique comme pour la théologie protestante, la vérité 
telle qu'elle est en Jésus, le mystère révélé en Jésus- 
Christ, signifiait tout autre chose que sa méthode et 
son secret. On avait reconnu de part et d'autre, il est 
vrai, la chose étant par trop évidente pour qu'il fût 
possible de la négliger, qu'il était enjoint à tout chrétien 
d'observer la méthode et le secret de Jésus. Dans ces 
limites on prêcha donc la méthode et le secret, qui por- 
tèrent leurs fruits en raison de l'importance qu'on leur 
attribuait. Nous établissons ainsi le critérium à l'aide 
duquel on peut reconnaître jusqu'à quel point le 
christianisme a été reconnu, jusqu'à quel point il a été 
négligé. Il en est du christianisme comme de la religion 
de l'Ancien Testament, dont nous avons vu l'expérience 
surtout démontrer la vérité et la grandeur; tout le 
cours des siècles établit cela, et démontre en même 
temps l'impuissance de ce qui lui est opposé. C'est aussi 
l'expérience avant tout, qui démontre la grandeur et la 
vérité du christianisme, et c'est ce qu'il s'agit de faire 
comprendre au monde. 

Il y a cette différence, pourtant, entre la religion de 
l'Ancien Testament et le christianisme. On peut voir à 



• Ephes. iv, 23, 24. 



mm 



■■H 



GRANDEUR RÉELLE DU CHRISTIANISME. 351 

peu de chose près à quoi aboutit la première, et Ton 
peut eu suivre assez complètement la preuve expéri- 
mentale dans l'histoire, mais l'avenir du christianisme 
nous est à peu près inconnu. Au point où nous en sommes, 
l'expérience nous a montré, par de grands et admirables 
exemples, que le monde ne peut se passer de la justice. 
Mais que deviendra le monde par l'emploi complet de ce 
qui constitue réellement la justice, par la méthode, par 
le secret, par la douce raison de Jésus? Voilà l'expé- 
rience qui n'a guère été faite. Nous nous renfermons 
dans l'expérience; nous ne pouvons donc donner libre 
cours ici à nos idées sur la grandeur future du christia- 
nisme. Cependant le motif qui nous engage à cette 
réserve, l'immense développement que comporte le 
christianisme, tout ce qu'il contient, tout ce qu'il peut 
faire encore, et qui nous est si incomplètement dévoilé, 
indique d'autant mieux la grandeur de notre religion. 
Tout ce que le christianisme a fait déjà témoigne en sa 
faveur, comme tout ce qu'il n'a pas fait encore. Cher- 
chons à bien nous en rendre compte. 






II. Le judaïsme n'a pas répondu aux promesses splen- 
dides des prophéties, le christianisme n'y a pas satisfait 
davantage; mais il n'est guère de plus triste spectacle 
que de voir les apologistes chrétiens et les apologistes 
juifs s'en faire un reproche, qu'ils se jettent mutuelle- 
ment à la face. Ni l'une ni l'autre des deux religions n'a 
satisfait aux promesses bibliques et n'y pouvait satisfaire. 
Cyrus a rétabli le royaume de Judée, le temple a été 
réédifié, les Macchabées ont remporté des victoires; mais 



■ 



■ 



352 



LA CRliE HKLlGlEUsK. 



■ 



qu'est-ce que tout cela comme accomplissement de ces 
paroles magnifiques : « Les fils de ceux qui t'ont 
« affligée viendront s'incliner devant toi, et tous ceux 
« qui t'ont méprisée se prosterneront sous tes pieds ' ; » 
« tes portes resteront ouvertes jour et nuit, pour que les 
« hommes puissent t' apporter les trésors des gentils et 
« pour qu'ils puissent t'amener leurs rois 2 . » Est-ce 
que l'adoption du christianisme par toutes les nations 
principales du monde moderne ne satisfait pas bien 
mieux à cette promesse ? Accordons-le. Mais nous pou- 
vons bien demander si le christianisme a satisfait à ce 
qui est dit encore : « On ne connaîtra plus la violence 
« dans tes domaines 3 ; » « on ne proclamera plus la 
« générosité et la munificence d'hommes méprisables et 
« avares * ; » « parmi ton peuple tous seront justes et, 
« du plus petit au plus grand, tous me connaîtront 5 ; » 
« ils connaîtront tous ma loi, que je graverai dans leurs 
« cœurs 6 ; » « l'Éternel sera la lumière qui t'éclairera 
« toujours, et les jours de ton deuil finiront '. » Il n'en 
est rien encore, cela est manifeste ; et pourtant les deux 
promesses se tiennent, et l'une ne peut être accomplie si 
l'autre ne l'est pas. 

Les promesses ont été faites à la justice, à tout ce 
qu'implique l'idée de justice, au christianisme par consé- 
quent. Elles ont été formulées au moment d'un triomphe 



1 lsaïe, lx, 14. 

- Id. n. 

s ld. lx. 18. 

•* Id. xxxu, 5. 

s Id. i.x, 21. 

6 Jerem. xxxi, 33, 34. 

» Is. lx, 19, 20, 



GRANDEUR REELLE DU CHRISTIANISME. 



353 



peu considérable de la justice, du rétablissement du 
royaume de Judée après la captivité de Babylone ; mais 
ce triomphe n'y satisfait pas. L'acceptation officielle et 
prépondérante du christianisme est un triomphe d'une 
importance plus grande, mais qui, par lui-même, ne 
satisfait guère mieux aux promesses. L'empire de ce 
qui constitue réellement la justice peut seul y satisfaire. 
Or, c'est le christianisme qui constitue réellement la 
justice. Si donc nous voyons prévaloir ce que l'on appelle 
christianisme, sans que les promesses soient satisfaites, 
il faut en conclure que ce n'est pas là ce qui constitue la 
justice, par conséquent.ce qui constitue le vrai christia- 
nisme. Et comme la marche du monde tend sans cesse à 
faire prévaloir la justice et à confondre ce qui lui est 
opposé, la marche du monde tend aussi à faire prévaloir 
ce qui constitue réellement la justice, c'est-à-dire le 
christianisme vrai, comme à confondre tout ce qui pré- 
tend être le vrai christianisme et ne l'est pas cependant. 
Comme il est arrivé que les grands royaumes injustes 
du monde païen ont été condamnés par la force même 
des choses, et avec eux tous les brillants Ismaëls que 
nous avons vus depuis lors, nous voyons de même la 
force des choses se tourner contre les formules fausses 
du christianisme, la théologie des Pères et celle des 
protestants. Le succès leur fait défaut : par ces moyens 
on n'atteint pas le but, le monde n'arrive pas à goûter 
le bonheur promis à la justice. La cause en est simple : 
de part et d'autre on met à la place de ce qui constitue 
la vraie justice une chose qui en diffère : d'une part, le 
dogme catholique; de l'autre, la justification luthérienne 

MATHIEU ARNOLD. 23 



1 






' 






354 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



par la foi, au lieu de la méthode et du secret de Jésus. 
Pourtant, comme toutes les Églises chrétiennes recom- 
mandent la méthode et le secret de Jésus, mais, il 
est vrai, non comme il le faudrait faire, ni en leur attri- 
buant l'importance qu'ils ont réellement, le monde a 
appris à connaître, nous ne nous lassons pas de le ré- 
péter, ce qui constitue réellement la justice, et la 
doctrine de Jésus-Christ a eu des résultats, bien qu'ils 
soient incomplets et très-affaiblis par la façon erronée 
de présenter cette doctrine. Le résultat est considérable 
cependant ; car il faut reconnaître, par exemple, que la 
somme de bonheur individuel dérivant du christianisme 
est énorme. Prenons son action sur le monde. En obser- 
vant attentivement, voici le résultat qu'il est facile de 
reconnaître : le christianisme a amené le monde, ou tout 
au moins les nations qui dirigent le monde, à considérer 
la justice comme les Juifs seuls la considéraient avant la 
venue de Jésus-Christ. Le monde a accepté la révélation 
première faite à Israël, la prééminence de la justice, 
ou tout au moins en fait profession. Jusqu'à ce point, 
la vérité infinie, le charme incomparable de la mé- 
thode, du secret, du caractère de Jésus, ont prévalu, 
malgré les erreurs dont on les enveloppait. C'est un 
gain immense, un témoignage capital en faveur du 
christianisme. Le monde fait hommage à la préémi- 
nence de la justice, et nous fait voir ainsi un de ces 
accomplissements si merveilleux et si réels des pro- 
phéties : « cité de Dieu, on raconte ta gloire. Je par- 
« lersii de Rahab et de Babylone comme de contrées qui 
« me connaissent. Vois les Philistins, les gens de Tyr et 



GRANDEUR RÉKLLE DU CHRISTIANISME. 355 

« les Ethiopiens, c'est à Sion qu'ils sont nés. Et l'on dira 
« de Sion : Celui-ci, celui-là y est né; et le Tout-Puis- 
« sant affermira Sion. En faisant le dénombrement des 
« peuples, l'Éternel écrira : C'est à Sion que ces hommes 
« sont nés ' .» Au jour présent cette prophétie s'accomplit 
pleinement; nous voyons venir toutes les nations prin- 
cipales; elles se comptent comme enfants de la religion 
de Sion, de cette cité de la justice, elles prétendent au 
moins en faire partie. 

Mais il faut toujours se poser la question : Qu'est-ce 
donc que la justice en réalité ? C'est la méthode, le secret, 
la douce raison de Jésus. Le monde ne veut pas le com- 
prendre, car, au lieu de la justice, il met quelque chose 
d'autre en première ligne, la justice ne vient qu'après ; 
et quant à bien comprendre ce qui constitue réellement 
la justice, le monde en est encore au même point que les 
Juifs, à la venue de Jésus-Christ. On dit souvent : Si 
Jésus-Christ venait de nos jours, sa religion serait re- 
poussée. C'est une autre façon de dire que, comme 
autrefois chez les Juifs, il y a aujourd'hui quelque chose 
qui trouble et empêche l'intelligence de la véritable 
justice parmi nous. Il en est ainsi, et aujourd'hui, comme 
cela s'était déjà produit jadis, c'est le système dogma- 
tique accepté, la théologie prétendue orthodoxe qui en 
est la cause. C'est ce qui nous empêche encore d'ac- 
cepter, comme il le faudrait, la méthode et le secret de 
Jésus, cette justice réelle; c'est ce qui s'oppose à leur 
libre action et à leur complet résultat. 



Ps. lxxxvii. 3, 4, 5, G. 



m 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



Ceci est tellement vrai, qu'il suffit d'observer cette 
communauté anglaise, qui est la nôtre, pour y recon- 
naître, en ce qui concerne la religion du moins, un état 
de choses qui ressemble fort à celui qu'on voyait en Judée 
lors de la venue de Jésus-Christ. Les foules se ressemblent 
partout. Nous reconnaissons les grands prêtres, les an- 
ciens du peuple, les scribes, dans nosévêques, nos prêtres, 
nos dogmatistes, avec leur fausse science de théologie 
savante qui leur obscurcit la vue ; et toujours, quand les 
hommes de bonne foi sont disposés à croire que la mé- 
thode et le secret de Jésus font la vraie religion, que la 
grande cause première et personnelle, la divinité du Fils 
éternel, sont une tout autre affaire, ils s'empressent de 
crier : « Ces gens qui ne connaissent pas la loi sont 
maudits ' . » Les Pharisiens, attachés de tout cœur à la 
religion, incapables de comprendre en quoi elle consiste 
et faisant ce qu'il faut par leur caractère, leur attitude 
et le but qu'ils se proposent pour la rendre impossible, 
nous représentent les protestants dissidents. Les Sadu- 
céens sont nos amis les philosophes libéraux, qui ne croient 
ni aux anges, ni aux esprits, mais à M. Herbert Spencer. 
Le gouverneur romain lui-même ressemble beaucoup 
à notre aristocratie tant vantée ; de part et d'autre, même 
bon sens superficiel, même bienveillance légère, même 
incapacité complète à l'endroit des idées, même faiblesse 
absolue en présence de tout grand mouvement de l'esprit. 
Il en résulte qu'il est presque aussi ridicule de chercher 
à appliquer à notre état religieux, qu'à celui des Juifs 



1 Jean, vu, 49. 




GRANDEUR REELLE DU CHRISTIANISME. 

d'alors, les promesses magnifiques faites à la justice par 
les prophètes hébreux, revendiquées par les Juifs comme 
la propriété du judaïsme, et par nous-mêmes comme la 
propriété de la religion chrétienne. 

Et c'est là encore, dirons-nous, un témoignage capital 
en faveur du christianisme. Jésus-Christ est venu nous 
révéler ce qui constitue réellement la justice à laquelle 
se rattachent les promesses; tant que nous ne reconnaî- 
trons pas cette justice enseignée par Jésus, nous aurons 
beau nous attribuer le titre de chrétiens, le caractère 
véritable du christianisme nous fera défaut, en ce que 
les grandes promesses prophétiques ne seront pas ac- 
complies. Rien ne peut ici remplacer la justice, aucune 
autre conception de la justice ne peut remplacer celle de 
Jésus-Christ, sa méthode et son secret. 



III. Oui, c'est l'immense preuve expérimentale attes- 
tant la nécessité du christianisme, preuve accumulée 
sans cesse pendant tout le cours des siècles, et que nous 
voyons se poursuivre et s'étendre encore, qui fait la 
grandeur du christianisme, et le confirme d'une façon 
émouvante et sublime. Voilà ce que nous voudrions faire 
voir, comme le sujet le mérite. Les hommes n'acceptent 
plus des hypothèses, les légendes populaires sont traitées 
de fables, les démonstrations métaphysiques ne dé- 
montrent rien, la preuve expérimentale est seule acceptée; 
et ici nous avons une preuve expérimentale qui n'est 
jamais en défaut, et qui est en même temps bien plus 
grande, par le théâtre qu'elle occupe, l'étendue de sa 
durée, la gravité de ses résultats, que toute cette mise 



w 



358 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



I 



en scène des contes populaires. Marcher sur l'eau, mul- 
tiplier des pains, faire lever des cadavres et voir un juge 
paraître sur les nuages, aux sons des trompettes, avant 
l'époque de notre mort, qu'est-ce que tout cela en com- 
paraison de l'expérience réelle qui nous est offerte comme 
témoignage du christianisme? C'est comparer les magni- 
ficences d'une féerie de théâtre à la magnificence de la 
mer ou du ciel, ces grands spectacles qui font ressortir 
notre petitesse, mais qui nous mettent en contact avec 
la réalité, une réalité dont nous découvrons peu à peu 
les lois. 

Plus nous découvrons les lois réelles de l'action du 
christianisme, plus cette religion nous paraît grande. 
Assurément, les Evangiles nous offrent avec surabon- 
dance de quoi émouvoir tous nos sentiments, mais on en 
a peut-être trop tiré parti à cet égard ; on s'est lancé dans 
une voie fausse en les mettant à profit pour corroborer 
ce que nous appelons le conte légendaire des trois grands 
seigneurs, histoire émouvante sans doute, et qui a, 
comme tant d'autres produits de l'imagination populaire, 
un intérêt pathétique que nous reconnaissons, mais qui 
ne nous offre pas une base solide sur laquelle nous puis- 
sions faire reposer notre foi en la Bible. Et de même, nous 
avons tort peut -être, et nous tombons dans l'artificiel en 
travaillant de tous nos efforts à produire en nous, comme 
raison déterminante pour mettre en œuvre la méthode 
et le secret de Jésus, un amour personnel et raisonné 
envers lui, dont nous cherchons à nous embraser. C'était 
là, nous le voyons bien, ce que professait, ce que ressen- 
tait réellement la première génération chrétienne, c'était 



JKANUEL'U KEELLE DU CH U1STIAN1SMIC. 



359 



le moteur naturel qui avait entraîné ceux qui avaient vécu 
avec Jésus ou près de lui, qui l'avaient touché pour ainsi 
dire. Doit-il en être de même pour nous? Quoi qu'il en 
soit, il y aurait lieu peut-être d'user plus sobrement de 
ce moyen, qui a été souvent mal employé ; il faudrait au 
moins en suspendre l'emploi pour le moment, en ce qui 
nous concerne tous personnellement, pour nous attacher 
exclusivement à ce qui fait la valeur capitale de la mé- 
thode et du secret de Jésus, leur vérité, que démontre 
toute l'histoire du monde. 

Comme nous l'avons vu, rien ne nous fait mieux ap- 
précier la valeur de l'oracle confié à Israël :' la justice, 
c'est le salut, que d'en voir la vérité se développer de 
plus en plus clairement dans notre histoire et dans toute 
l'histoire du monde; de même, c'est leur vérité qui nous 
fait apprécier la valeur de la méthode et du secret de 
Jésus. Cette méthode de la conscience, ce secret d'abné- 
gation, constituent la justice à laquelle appartient le 
salut, la justice réelle par laquelle doit arriver le royaume 
de Dieu. C'est là ce que Jésus est venu établir, la révé- 
lation qu'il nous a faite, et dont chacun de nous recon- 
naîtra d'autant mieux la valeur, qu'une expérience cent 
fois répétée nous en démontrera la vérité en nous-mêmes, 
comme dans tout le cours de l'histoire. Cette justice 
n'est pas trompeuse, seule elle assure le salut. En effet, 
dès qu'on a bien constaté ce qui arrive à l'individu et au 
peuple qui en essayent une autre, qui ne sont pas con- 
vaincus que ce soit la vraie et la seule justice, on se 
trouve de plus en plus comme saisi par tics mains in- 
visibles et irrésistibles qui nous attirent vers la révélation 









360 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



chrétienne, de plus en plus on est contraint de désirer la 
servir. Il n'y a pas de preuve plus solide que cette preuve 
expérimentale; déplus, il n'en est pas de plus grande, qui 
puisse nous inspirer plus de vénération, d'admiration, de 
reconnaissance, et c'est ici, après la preuve, et non tout 
d'abord, que le sentiment et l'émotion sont à leur place. 
En réalité, selon cette expérience, tout le cours des 
choses humaines amène l'accomplissement de la promesse 
de Jésus-Christ à ses disciples : « Ne craignez pas, petit 
« troupeau, car c'est le bon plaisir de votre Père de vous 
« donner le royaume 1 . » En fin de compte, ce que 
saint Paul annonçait prématurément à la première géné- 
ration de chrétiens devient vrai aussi ; il disait : « Quand 
« paraîtra Jésus- Christ, qui est notre vie, vous paraîtrez 
« aussi avec lui dans la gloire 2 . » De même, l'auteur de 
l'Apocalypse a prédit : « Le royaume du monde est de- 
« venu le royaume de Notre-Seigneur et de son Messie 3 .» 
Déjà le monde est le royaume du Seigneur, car toutes 
les nations principales professent la religion de la justice. 
Il faut aussi que le monde devienne le royaume de Jésus- 
Christ; le monde marche vers ce grand but, car il est 
vain de professer la justice autrement que ne l'a inter- 
prétée Jésus-Christ. Cette marche du monde, nous pou- 
vons la constater, nous en faisons partie, et, selon nos 
moyens, il dépend de nous de la favoriser ou de l'en- 
traver. 

Au moment où Cyrus rétablissait le royaume de Judée, 



• Luc, xn, 32. 

2 Coloss. m, 4. 

3 Ap. xi, 15 



GRANDEUR REELLK DU CHRISTIANISME. 



361 



le prophète dit à Israël : « La nation, le royaume qui 
« refusera de te servir, périra 1 . » Au sens littéral, la 
promesse est fausse; mais, si nous la reportons à ridée 
de la justice dont Israël était le dépositaire, et qui faisait 
sa vie réelle, la promesse est vraie, et nous en voyons 
l'accomplissement. De même, quand l'apôtre dit aux 
Corinthiens ou encore aux Colossiens, qui croyaient au 
retour de Jésus-Christ avant la fin de leur génération : 
« Il nous faudra tons comparaître au jugement de Jésus- 
ci Christ 2 ; » « quand paraîtra Jésus-Christ, qui est notre 
« vie, vous paraîtrez aussi dans la gloire 3 , » la promesse 
est encore fausse, si on l'entend littéralement comme 
l'entendaient ses catéchumènes. Mais il suffit d'en sé- 
parer ce sens littéral pour en reconnaître la vérité; car 
le monde marche irrévocablement, on peut le démontrer, 
vers le triomphe de ce Christ qui faisait la vie des disciples 
de Corinthe et de Colosses, et dont tous les disciples 
triomphent avec lui. 



IV. Renfermons-nous encore dans l'expérience pour 
traiter de la promesse d'immortalité qui nous est faite 
dans l'Évangile. Ici surtout, il est vrai, dépasser dans 
nos croyances la limite assignée à notre connaissance est 
chose naturelle et inévitable; comment ne pas anticiper 
en un pareil sujet, il s'agit d'espérances? Mais, pour 
fondement de nos croyances, il nous faut quelque chose 
de solide, quelque chose qui ne dépasse pas la portée de 



"I 



' la. lx, 12. 
s II Cor. 10. 
' Col. m, 4. 



I 



362 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



l'expérience possible; pour les établir, attachons-nous 
du moins à ce que nous pouvons, à ce que nous devons 
connaître comme vrai. 

. C'est dans le Phédon de Platon qu'il faut voir par 
quelles futilités on a cherché à démontrer l'immortalité 
de l'âme. Si le désir naturel de la durée, que nous avons 
tous, est de peu de valeur comme preuve scientifique de 
notre immortalité, cette preuve est cent fois plus solide 
que toutes ces démonstrations. La faiblesse des argu- 
ments est si palpable, qu'on ne veut guère se donner la 
peine de les examiner sérieusement. Mais quant à la con- 
ception de l'immortalité, selon la manière de voir des 
chrétiens ordinaires, rien ne fait mieux reconnaître sa 
faiblesse que l'impossibilité de la formuler en des termes 
qui supportent l'examen. Pour la religion populaire, la 
conception habituelle du bonheur futur est bien repré- 
sentée dans cette vision qu'Addison a rendue célèbre : 
« On est vêtu de draperies magnifiques, on porte sur la 
« tête des couronnes de fleurs, on se promène sous les 
« arbres, on se repose près des fontaines ou sur les par- 
« terres fleuris; les chants des oiseaux, les eaux qui 
« tombent, les voix humaines et les instruments de mu- 
« sique font entendre leur harmonie délicieuse '. » Ou 
bien chez nous, pour beaucoup d'autres, ce bonheur res- 
semble fort aux joies de la famille, d'une famille pure et 
honnête; le travail est terminé, la table est mise, la bien- 
veillance règne de toute part, on a retrouvé ceux qu'on 
avait perdus, des chants d'Eglise retentissent sans cesse. 



' Spectalor, n° 159. September 1711. By Addisou. 



HHi^^BHHHIM 



GRANDEUR RÉELLE DU CHRISTIANISME. 363 

Keble avait raison de s'écrier : « Pauvres réminiscences 
« de cette terre de misère que tout cela. » Il suffit de 
réfléchir sérieusement un instant sur cette manière de 
concevoir l'immortalité pour sentir qu'elle ne peut être 
vraie, et pourtant qui peut en formuler une autre sup- 
portant mieux l'examen ? 

Ici encore mieux vaut s'en tenir, pour donner une base 
ferme à nos croyances, aux vérités fournies par l'expé- 
rience; et alors seulement, s'il en doit être ainsi, que nos 
espérances, que nos aspirations prennent leur cours. 
Israël avait dit : « Dans les voies de la justice est la vie, 
« dans ses sentiers il n'y a pas de mort '. » Il avait dit : 
« Le juste espère en sa mort 2 . » S'adressant à l'Eternel 
qui aime la justice, il s'écriait : « Tu ne laisseras pas mon 
« âme dans le tombeau, et tu ne permettras pas que ton 
« ridèle serviteur soit soumis à la corruption. Tu me 
« feras connaître les voies de la vie 3 . » Four arriver 
vite à la réalisation de cette idée, pour la saisir de près, 
les Juifs imaginaient leur conte fantastique de la venue 
du Messie, du jugement, de la résurrection, tels que nous 
les trouvons dans le livre de Daniel. Jésus avait dit : 
« Celui qui garde ma parole ne mourra jamais ', » et 
comme autrefois les Juifs, les chrétiens ontvoulu réaliser 
les paroles de J ésus par le conte fantastique de son retour, 
de la résurrection corporelle et de la nouvelle Jérusalem. 
Au lieu de contes fantastiques, prenons des certitudes 
pour point de départ. 

1 Prov. xii, ïS. 
- Prov. xiv, 3i. 
■> Ps. XVI Kl, II. 
1 Jean, vin, 51. 









364 



LA CRISE RELIGIEUSE. 






Le sentiment de la vie, de la vie réelle, qui accom- 
pagne la justice, est certain. Si ce sentiment d'expé- 
rience n'acquiert pas plus de force en nous, n'arrive pas 
à défier toute idée contraire, cela dépend sans doute du 
peu d'expérience que nous avons de la justice. Nous 
pouvons donc ici nous en rapporter en toute confiance à 
Jésus, qui avait en ces matières une pratique et une in- 
tuition infiniment supérieures à la nôtre. En tout cas, 
comme point de départ, nous avons l'expérience du sen- 
timent profond de la vie, qui résulte de la justice; ce 
sentiment peut se développer sans doute par nos progrès 
dans la voie du bien, et acquérir une force infiniment 
plus grande. Voilà le fondement réel sur lequel doivent 
se baser nos aspirations religieuses à l'immortalité. Cette 
base est expérimentale; comme grandeur, elle est in- 
finiment supérieure aux superstitions populaires, parce 
qu'elle nous offre une réalité, au lieu de fictions, sur un 
sujet d'un intérêt majeur. 

Aujourd'hui, les fictions nous cachent la grandeur de 
la réalité. Mais quand toutes ces croyances fantastiques 
relatives au retour de Jésus -Christ, avec ses signes au 
ciel, ses trompettes retentissantes et ses tombes ouvertes, 
auront disparu, alors seulement se manifestera la vérité 
profonde et la vraie grandeur de ces paroles de Jésus : 
« L'heure vient, et elle est déjà venue, où les morts en- 
« tendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'enten- 
« dront vivront ' . » 



V. Enfin, voici le point capital : Comme, pour bien 

1 Jean, v, 2ô. 



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GRANDEUR REELLE DU CHRISTIANISME. 



365 



nous pénétrer de la justice, il faut nous inspirer de cet 
enseignement biblique que dictait à Israël l'amour qu'il 
portait à la justice, de même, pour nous pénétrer de la 
méthode et du secret de Jésus, il faut nous inspirer de 
Vepieikeia, de la douce raison de Jésus. C'est proclamer 
en d'autres termes la nécessité de la Bible, car ce n'est 
que par les récits bibliques, relatifs à Jésus, que nous 
pouvons atteindre à son epieikeia. Elle n'est même pré- 
sentée dans ces récits que d'une façon imparfaite : il 
ne pouvait en être autrement; mais pour la sentir, la 
comprendre, le seul moyen, c'est de lire et relire la 
Bible. 

L'importance attribuée à la fausse science des dogmes 
ecclésiastiques a fait perdre de vue l'importance de la 
méthode et du secret de Jésus: faute énorme, cause de 
faiblesse, qui a empêché le développement des forces du 
christianisme. Une autre faute l'a peut-être retardé d'une 
façon plus funeste encore : la douce raison du maître n'a 
pas été appliquée à sa méthode et à son secret quand on 
les a mis en œuvre. La capacité immense de progrès in- 
cessant et de développement continu, l'infini de la reli- 
gion de Jésus consiste principalement peut-être à dégager 
de plus en plus sa douce raison, et à l'appliquer à sa 
méthode et à son secret : c'est cette voie qu'il faut suivre. 
L'expérience ne-us démontre clairement combien il im- 
porte, dans l'emploi de la méthode et du secret, de prendre 
pour guide la douce raisou du maître, et de lui obéir, 
faute de quoi la méthode et le secret perdent toute utilité 
bien souvent. Les flagellants du moyen âge se figuraient 
mettre en œuvre le secret; les dissidents, par leur esprit 



I 



I 






366 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



de scrupule jaloux, se figurent mettre en œuvre la mé- 
thode. 

M. Bradlaugh, lui, a le tort de se figurer que tout cela, 
Jésus, son secret, sa méthode, sont des choses fâcheuses 
pour l'humanité ; il faudrait s'en débarrasser au plus vite. 
Ainsi donc, les flagellants, les dissidents, sont ici bien 
supérieurs à M. Bradlaugh : ils apprécient le chris- 
tianisme, et font profession de la méthode et du secret 
de Jésus ; mais, d'autre part, ils en tirent un si mauvais 
parti, qu'il vaudrait presque autant pour eux, semble - 
t-il, ne les avoir jamais connus. C'est que Yepieikeia, 
la douce raison de Jésus, leur fait défaut. Pour y at- 
teindre, il faut savoir d'abord qu'elle se trouve dans la 
Bible et l'y rechercher; puis, pour nous l'approprier selon 
la mesure de nos forces, il faut sans cesse lire et relire 
les Evangiles. 

C'est encore là un procédé expérimental. Ce qui prouve 
que la douce raison de Jésus peut diriger notre emploi 
de sa méthode et de son secret, que par ce moyen la mé- 
thode et le secret aboutissent à des résultats tout nou- 
veaux, c'est qu'à l'épreuve nous en reconnaissons la 
vérité. L'expérience démontre donc que c'est en prenant 
la douce raison de Jésus pour nous guider dans l'emploi 
de sa méthode et de son secret qu'il faut chercher les 
hauteurs sublimes où doit atteindre la justice chrétienne. 
Ainsi, nous terminons comme nous avons commencé, 
car toute la série d'expériences que nous venons de par- 
courir a pour point de départ un fait fondamental, qui 
est en même temps un fait d'expérience : la nécessité de 
la justice. 



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CONCLUSION 



Après tout ce que nous venons de dire pour établir la 
prééminence de la justice, nous nous rappelons ce que 
nous disions autrefois pour faire valoir la culture intel- 
lectuelle et le génie grec; nous faisions alors opposition 
au respect exclusif des choses hébraïques, à la recherche 
exagérée de « la seule chose nécessaire, » pour parler 
comme les gens religieux. Ne va-t-on pas nous accuser 
d'inconséquence, nous dire qu'il faudrait au moins com- 
mencer par chanter une palinodie, comme disaient les 
Grecs? Aurait-on raison? En sommes-nous là?... Assu- 
rément, si nous avions dit que l'étude du génie grec 
devait faire les trois quarts de la vie humaine, que la 
conduite ou la justice ne devaient en occuper qu'un quart, 
il y aurait lieu pour nous, malgré notre incapacité mu- 
sicale, de chanter une palinodie de notre mieux. Mais 
nous n'avons jamais dit cela. En vantant la culture in- 
tellectuelle, nous ne nions pas que la conduite fasse 



I 






368 



LA CRISE RELIGIEUSE. 







les trois quarts de la vie, et nous ne mettons pas la cul- 
ture intellectuelle au même niveau. 

Pourtant, en y regardant de près, il faut bien recon- 
naître les rapports très-intimes de la culture intellec- 
tuelle et de la conduite. Quelques paroles de la Bible 
peuvent servir à en donner la raison ; bien que le sens 
original du texte s'écarte peut-être de l'interprétation 
que lui attribue ici la version anglaise, en elles-mêmes, 
ces paroles expliquent parfaitement les rapports de la 
culture intellectuelle et de la conduite. L'Écclésiaste dit : 
« J'ai vu la tâche que Dieu a imposée aux fils des 
« hommes, et à laquelle ils doivent travailler ; il a fait 
« toute chose belle en son temps ; de plus, il a mis le 
« monde dans le cœur de l'homme M » Il a mis le monde 
dans le cœur de l'homme!... C'est pour cela que l'art, la 
science, et ce que nous appelons la culture intellectuelle, 
sont nécessaires. S'ils ne font qu'un quart de la vie de 
l'homme, ce quart y a sa place tout aussi bien que les 
trois autres qu'occupe la conduite. Il a mis le monde 
dans le cœur de l'homme ! . . . Vraiment, la raison des rap- 
ports intimes de la culture intellectuelle et de la conduite, 
qui découle de ces paroles est si simple et si naturelle, 
qu'on hésite à la donner. Nous aurions tort cependant, 
car nous avons déjà donné bien des explications simples 
et naturelles pour remplacer les explications inintelli- 
gibles qui ont cours. 

Nous rappellerons donc que, si un quart de la nature 
humaine se rapporte à l'art et à la science, ce quart doit 

1 Ecc. m, 10, 11. 



conclusion. 369 

avoir son emploi d'une façon ou de l'autre. Si les hommes 
se figurent que les trois quarts de leur nature qui se 
rapportent à la conduite font la totalité de leur nature, 
qu'ils n'ont pas à s'occuper d'autre chose, les facultés 
artistiques et scientifiques qui en font aussi partie bouil- 
lonnent, font explosion et se produisent au hasard et 
tout de travers. Telle est, sans nul doute, l'origine de bien 
des chants d'Eglise, comme de la théologie dogmatique. 
Quant aux chants d'Eglise, nous allons en dire deux 
mots; mais qu'est-ce donc que la théologie dogmatique? 
Elle consiste à attribuer à la Bible, le livre de la conduite, 
une science et une métaphysique abstraite qui ne s'y 
trouvent pas. C'est qu'il y a vraiment en nos théolo- 
giens une dose de facultés scientifiques à dépenser, car 
elle constitue un huitième de leur nature, seulement, 
c'est à tort qu'ils en font ici emploi. Faute d'être bien 
employée ailleurs, cette faculté envahit follement la 
Bible ; elle cherche à la transformer en ce qu'elle n'est 
pas et à y mettre ce qui ne s'y trouve point. C'est ce 
qui empêche les théologiens d'observer ce qui se trouve 
réellement dans la Bible, et les entraine à guerroyer 
pour ce qui ne s'y trouve pas, pour ce qu'ils y ont mis 
eux-mêmes, à guerroyer, disons-nous, dans un esprit qui 
est souvent en opposition formelle avec les enseignements 
bibliques. C'est ainsi que se sont produites toutes les 
persécutions religieuses, par exemple, et c'est là, disons- 
nous encore, une pierre d'achoppement pour la conduite. 
iVinsi donc, le défaut de science et de culture intellec- 
tuelle a des conséquences funestes pour la conduite, et 
ce qui fait le malheur de nos théologiens, ce n'est pas le 

MATHIEU ARNOLD, 24 



370 LA CRISE RELIGIEUSE. 

trop, mais bien le trop peu de science qu'ils possèdent. 
S'ils avaient employé aux sujets qui leur conviennent la 
faculté d'abstraction dont ils étaient doués, s'ils avaient 
acquis en outre une connaissance étendue de l'esprit 
humain, et de la façon dont les hommes pensent et em- 
ploient les mots, alors, d'une part, ils n'auraient pas été 
entraînés à appliquer tout de travers à la Bible leur fa- 
culté d'abstraction qui eût trouvé ailleurs son libre cours; 
et, d'autre part, ils se seraient mis à l'abri de l'inexpé- 
rience littéraire qui leur fait croire que le langage bi- 
blique est scientifique, et qu'il comporte ces abstractions, 
tandis qu'il n'en est rien. Ils auraient reconnu alors 
combien ils se trompent en confondant l'obscurité qui se 
rapporte à l'idée de Dieu, ce grand objet en dehors de 
nous qui dépasse notre portée, et l'obscurité qui se rap- 
porte à leur idée de la Trinité, cette spéculation confuse 
d'une métaphysique embrouillée. Ils auraient reconnu 
dans la première l'obscurité de la profondeur incommen- 
surable des airs, dans la seconde l'obscurité du brouillard . 
Ils auraient su que le brouillard ne doit pas faire partie 
de notre conception de la Divinité, car ce que notre esprit 
peut posséder de Dieu nous devons le connaître claire- 
ment : en effet, comme dit Gœthe, aucun homme ne 
possède ce qu'il ne comprend pas, mais nous ne possédons 
de Dieu que bien peu de chose. Tout cela, nos théologiens 
dogmatistes le sauraient s'ils avaient plus de science, 
plus de connaissances littéraires. Ainsi donc, malgré la 
simplicité de la Bible et de la conduite, la culture intel- 
lectuelle semble nécessaire pour nous empêcher de leur 
appliquer nos fausses interprétations et nos sophismes. 




■■■■■■■■■■■b 



conclusion. 371 

II. La culture intellectuelle et la littérature sont donc 
nécessaires au bien de la religion même; elles le sont 
même quand on ne veut, comme Israé'l ; tenir compte que 
de la conduite seule, et ne voir en Dieu que la puissance 
éternelle, indépendante de nous, qui veut la justice. 
Mais il ne faut pas oublier que, toute belle que soit 
cette façon de concevoir Dieu, et bien qu'elle satisfasse 
aux besoins de la majeure partie, aux trois quarts de 
notre être, elle ne satisfait pas au dernier quart, cette 
part de nous qui est en rapport avec la science et l'art, 
ou, en d'autres termes, avec les connaissances exactes 
et la beauté. 

Il n'y a donc pas pour l'homme, dans son ensemble, 
de façon plus vraie de se rendre compte de Dieu que de 
voir en lui la puissance éternelle indépendante de nous, 
par laquelle toute chose accomplit la loi de son être, par 
laquelle nous accomplissons, par conséquent, la loi de 
notre être, dans ce qu'il a d'esthétique et d'intellectuel 
comme dans ce qu'il a de moral. Il est évident, de plus, 
comme nous l'avons remarqué déjà, qu'en acceptant 
cette façon plus large de se rendre compte de la Divi- 
nité, bien des choses doivent déplaire à Dieu et le des- 
servir, desquelles on ne pourrait pas dire, sans détour- 
ner un peu les mots de leur acception ordinaire, qu'elles 
déplaisent à Dieu, conçu exclusivement comme Dieu de 
justice. C'est déplaire à Dieu, c'est le desservir, que de 
chanter ces hymnes pitoyables : « Chantez la gloire, la 
gloire, la gloire du grand Dieu Tri-unique, » ou bien : 
« Mes douleurs plus dures que des pierres me serviront 
à bâtir des Bethels, » ou encore : « Connaître mon Je- 



-weawaw!^ 



372 



LA CRISE RELIGIEUSE. 



sus, sentir couler son sang, c'est la vie éternelle, c'est 
le ciel sur la terre, » hymnes de l'Eglise d'Angleterre; 
et nos théologiens fâchent et desservent Dieu à leur fa- 
çon, en énonçant comme vérité sacrosainte la person- 
nalité du Dieu de l'univers. Mais, au point où en est le 
monde, trop d'erreurs ont encore droit à notre bienveil- 
lance pour que nous puissions donner toujours ce sens 
aux expressions plaire ou déplaire à Dieu, quand nous 
nous en servons. 

Nous y viendrons pourtant, avec les progrès de l'hu- 
manité, car, plus nos conceptions métaphysiques et es- 
thétiques s'éclairciront, plus elles se rapprocheront de 
la conception du devoir en matière de conduite, plus 
elles seront impératives, comme le sont les règles de 
conduite, et, quand on en parlera, les mêmes formes de 
langage seront de mise. Qu'il nous soit permis de courir 
ici sur les brisées de M. Emile Burnouf, et nous dirons 
du génie aryen que son amour pour la science, la re- 
cherche énergique et honnête qu'en ont faite les races 
aryennes les plus distinguées, semble correspondre 
d'une façon remarquable à l'amour de la conduite, à la 
recherche énergique et honnête qu'en ont faite les 
meilleurs des Sémites. Il ne paraît donc pas impossible 
que le génie aryen arrive un jour à traiter la science 
aussi sérieusement que la conduite. 

Mais l'homme n'est est pas encore à ce point de ma- 
turité. Pour notre race, telle que nous la voyons, comme 
pour nous qui en faisons partie, le vrai Dieu est et doit 
être, avant tout, le Dieu de la Bible, dont procède 
Jésus, et dont l'esprit gouverne le cours de l'humanité. 



■■^■■■■1 



HMÉM 



CONCLUSION. 



373 



Nous voyons, cependant, que, pour saisir, par rapport à 
ce Dieu de la Bible, le peu de vérité qu'il nous est 
donné d'en connaître, pour ne pas l'interpréter tout de 
travers, les lettres, dont bien des gens font peu de cas, 
et, en général, ce que nous appelons la culture intellec- 
tuelle, semblent fort nécessaires. 

Si nous avons ici saisi une vérité qui échappe à nos 
amis les dogmatistes, n'allons pas pourtant donner libre 
cours cà notre orgueil. La découverte provient plutôt de 
l'esprit des temps (zeit geist) que de notre propre mé- 
rite, et nous nous rappellerons que nous devons surtout 
notre avantage sur ces hommes de génie à notre infé- 
riorité naturelle par rapport à eux, réflexion salutaire 
et propre à nous ramener à la modestie. Le ciel leur 
avait donné, en naissant, le talent de la spéculation mé- 
taphysique et du raisonnement abstrait, et tout cela 
nous fait défaut d'une façon si notoire, que nos adver- 
saires nous en font souvent un reproche, et nous 
exposent à la risée publique, parce que nous manquons 
d'un système de philosophie « reposant sur des prin- 
cipes subordonnés, cohérents et bien reliés entre eux. » 
C'est ainsi que nous en avons été réduits à l'étude des 
lettres ; nous nous sommes mis à lire ceci, cela, chacun 
peut en faire autant, et peu à peu nous avons acquis 
quelque connaissance de l'histoire de l'esprit humain. 
L'esprit des temps nous venant en aide, nous avons pu, 
en lisant la Bible, corriger quelques-une.:; des erreurs de 
ceux qui ont plus de capacité en fait de métaphysique 
que d'expérience littéraire. C'est ainsi que, parfois, on 
a vu des boiteux réduits, par le fait de leur infirmité 



374 



LA. CRISE RELIGIEUSE. 



physique, à se livrer aux exercices de l'intelligence et y 
réussir ; nous avons eu peut-être une bonne fortune du 
même genre. 

Nous n'oublions pas, cependant, que cette bonne for- 
tune, nous la devons à notre faiblesse, et que la supé- 
riorité naturelle reste à nos adversaires. Le jour viendra 
peut-être où la nature de Dieu sera parfaitement con- 
nue, comme celle du cône ou du triangle ; alors nos deux 
prélats pourront en déduire heureusement les proprié- 
tés, leur logique brillante se jouera des difficultés du 
problème, et le résultat auquel ils arriveront sera juste, 
au lieu d'être faux, comme aujourd'hui. Alors ils re- 
prendront tous leurs avantages ; mais il est difficile que 
cela soit de si tôt; de sorte qu'en fin de compte, la supé- 
riorité de ces métaphysiciens distingués ne leur servira 
jamais peut-être à grand'chose, et sera, pour eux, une 
cause d'erreur qui les suivra jusqu'à leur dernier jour. 



TABLE DES MATIÈRES 



Préface v 

Introduction xxv 

Chap.tre I er . La religion donnée aux hommes 1 

II. Invasion des superstitions 52 

III. La religion rendue aux hommes 71 

IV. La preuve par les prophéties . 100 

V. La preuve par les miracles 10'J 

VI. Récits du Nouveau Testament ... 138 

VII. Témoignage de Jésus sur lui-même 170 

VIII. Les premiers témoins 236 

IX. Retour des superstitions M3 

X. Les masses protestantes et la Bible 298 

XI. Grandeur réelle de l'Ancien Testament. . . . 325 

XII. Grandeur réelle du Christianisme 349 

Conclusion 307 



Sainl-Denis. — Imp. Cu. Lambert. 17, rue de Paris. 



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